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Life and Letters of Charles Darwin

by Charles Darwin · in French

LA VIE ET LES LETTRES DE CHARLES DARWIN

Par Charles Darwin

Incluant un chapitre autobiographique

Édité par son fils Francis Darwin

VOLUME I

PRÉFACE

En choisissant les lettres destinées à la publication, je me suis largement laissé guider par le désir d'illustrer le caractère personnel de mon père. Mais sa vie fut si essentiellement une vie de travail qu'une histoire de l'homme ne pouvait être écrite sans suivre de près la carrière de l'auteur. C'est ainsi que la majeure partie du livre se divise en chapitres dont les titres correspondent aux noms de ses ouvrages.

Dans l'agencement des lettres, je me suis tenu autant que possible à l'ordre chronologique, mais le caractère et la variété de ses recherches rendent un ordre strictement chronologique impossible. Il avait pour habitude de travailler plus ou moins simultanément sur plusieurs sujets. Les travaux expérimentaux étaient souvent entrepris comme un rafraîchissement ou une distraction, pendant que des livres impliquant un raisonnement et l'organisation de vastes ensembles de faits étaient en cours de rédaction. De plus, beaucoup de ses recherches furent laissées de côté pour n'être reprises qu'après un intervalle de plusieurs années. Ainsi, une série de lettres rigoureusement chronologique présenterait une mosaïque de sujets, dont chacun serait difficile à suivre. La table des matières montrera de quelle manière j'ai tenté d'éviter ce résultat.

En publiant les lettres, j'ai suivi (sauf dans quelques rares cas) la méthode habituelle consistant à indiquer l'existence d'omissions ou d'insertions. Les lettres de mon père témoignent fréquemment du fait qu'elles ont été écrites alors qu'il était fatigué ou pressé, et elles portent les marques de cette circonstance. En écrivant à un ami, ou à l'un des membres de sa famille, il omettait fréquemment les articles : ceux-ci ont été insérés sans les indications habituelles, sauf dans quelques rares cas où il est d'un intérêt particulier de préserver intact le caractère hâtif de la lettre. D'autres petits mots, tels que « de », « à », etc., ont été insérés généralement entre crochets. Je n'ai pas suivi les originaux en ce qui concerne l'orthographe des noms, l'usage des majuscules ou la ponctuation. Mon père soulignait de nombreux mots dans ses lettres ; ils n'ont pas toujours été rendus en italique — un rendu qui exagérerait indûment leur effet.

Le journal ou carnet de poche, dont des citations figurent dans les pages suivantes, a été précieux pour fournir un cadre de faits autour duquel les lettres peuvent être regroupées. Il est malheureusement écrit avec une grande brièveté, l'histoire d'une année étant compressée en une page ou moins ; et il ne contient guère plus que les dates des principaux événements de sa vie, ainsi que des entrées concernant son travail et la durée de ses maladies les plus graves. Il datait rarement ses lettres, de sorte que sans ce journal, il aurait été presque impossible de démêler l'histoire de ses livres. Il m'a également permis d'assigner des dates à de nombreuses lettres qui, autrement, auraient été dépouillées de la moitié de leur valeur.

Je n'ai pas fait grand usage des lettres adressées à mon père. Il avait pour habitude de classer toutes les lettres reçues, et lorsque son maigre stock de fichiers (« broches » comme il les appelait) était épuisé, il brûlait les lettres de plusieurs années afin de pouvoir réutiliser les « broches » ainsi libérées. Ce processus, poursuivi pendant des années, a détruit presque toutes les lettres reçues avant 1862. Après cette date, il fut convaincu de conserver les lettres les plus intéressantes, et celles-ci sont préservées sous une forme accessible.

J'ai tenté de donner, au chapitre III, un compte rendu de sa manière de travailler. Durant les huit dernières années de sa vie, j'ai agi en tant qu'assistant, et j'ai ainsi eu l'opportunité de connaître quelque chose de ses habitudes et de ses méthodes.

J'ai reçu une aide précieuse de mes amis au cours de mon travail. À certains, je suis redevable de souvenirs sur mon père, à d'autres d'informations, de critiques et de conseils. À tous ces aimables collaborateurs, j'exprime volontiers ma gratitude. Les noms de certains apparaissent en relation avec leurs contributions, mais je ne nomme pas ceux à qui je suis redevable de critiques ou de corrections, car je souhaiterais porter seul le poids de mes lacunes, plutôt que d'en laisser une partie à ceux qui ont fait de leur mieux pour l'alléger.

On verra à quel point je suis redevable à Sir Joseph Hooker pour les moyens d'illustrer la vie de mon père. Les lecteurs de ces pages seront, je pense, reconnaissants à Sir Joseph pour le soin avec lequel il a conservé sa précieuse collection de lettres, et je souhaiterais ajouter ma reconnaissance pour la générosité avec laquelle il l'a mise à ma disposition, ainsi que pour l'aimable encouragement apporté tout au long de mon travail.

À M. Huxley, je dois une dette de remerciements, non seulement pour une aide précieuse, mais pour s'être volontiers conformé à ma requête de contribuer par un chapitre sur la réception de « L'Origine des espèces ».

Enfin, c'est un plaisir de reconnaître la courtoisie des éditeurs du « Century Magazine » qui m'ont librement donné l'usage de leurs illustrations. Je suis également redevable à MM. Maull et Fox ainsi qu'à MM. Elliott et Fry pour leur gentillesse en m'autorisant à utiliser des reproductions de leurs photographies.

FRANCIS DARWIN.

Cambridge, octobre 1887.

TABLE DES MATIÈRES.

VOLUME I.

CHAPITRE 1.I. — La famille Darwin.

CHAPITRE 1.II. — Autobiographie.

CHAPITRE 1.III. — Souvenirs.

LETTRES.

CHAPITRE 1.IV. — La vie à Cambridge — 1828-1831.

CHAPITRE 1.V. — La nomination sur le « Beagle » — 1831.

CHAPITRE 1.VI. — Le voyage — 1831-1836.

CHAPITRE 1.VII. — Londres et Cambridge — 1836-1842.

CHAPITRE 1.VIII. — Religion.

CHAPITRE 1.IX. — La vie à Down — 1842-1854.

CHAPITRE 1.X. — Le développement de « L'Origine des espèces ».

CHAPITRE 1.XI. — Le développement de « L'Origine des espèces » — Lettres — 1843-1856.

CHAPITRE 1.XII. — Le livre inachevé — mai 1856 - juin 1858.

CHAPITRE 1.XIII. — L'écriture de « L'Origine des espèces » — 18 juin 1858 - novembre 1859.

CHAPITRE 1.XIV. — Le professeur Huxley sur la réception de « L'Origine des espèces ».

VIE ET LETTRES DE CHARLES DARWIN.

VOLUME I.

CHAPITRE 1.I. — LA FAMILLE DARWIN.

Les premiers registres de la famille montrent que les Darwin étaient des propriétaires terriens aisés résidant aux frontières septentrionales du Lincolnshire, à proximité du Yorkshire. Le nom est aujourd'hui très inhabituel en Angleterre, mais je crois qu'il n'est pas inconnu dans les environs de Sheffield et dans le Lancashire. Jusqu'à l'année 1600, nous trouvons le nom orthographié de diverses manières — Derwent, Darwen, Darwynne, etc. Il est donc possible que la famille ait migré à une date inconnue depuis le Yorkshire, le Cumberland ou le Derbyshire, où Derwent existe en tant que nom de rivière.

Le premier ancêtre que nous connaissions fut un certain William Darwin, qui vécut, vers l'année 1500, à Marton, près de Gainsborough. Son arrière-petit-fils, Richard Darwyn, hérita de terres à Marton et ailleurs, et dans son testament, daté de 1584, « légua la somme de 3s. 4d. pour l'érection des armes de Sa Majesté la Reine au-dessus de la porte du chœur dans l'église paroissiale de Marton ». (Nous devons la connaissance de ces premiers membres de la famille aux recherches parmi les testaments à Lincoln, effectuées par le célèbre généalogiste, le colonel Chester.)

Le fils de ce Richard, nommé William Darwin, et décrit comme « gentleman », semble avoir été un homme prospère. Tout en conservant ses terres ancestrales à Marton, il acquit par sa femme et par achat un domaine à Cleatham, dans la paroisse de Manton, près de Kirton Lindsey, et y fixa sa résidence. Ce domaine resta dans la famille jusqu'à l'année 1760. Un cottage aux murs épais, quelques viviers et de vieux arbres montrent aujourd'hui seuls où se dressait autrefois le « Old Hall », et un champ est encore localement connu sous le nom de « Darwin Charity », pour être soumis à une charge en faveur des pauvres de Marton. William Darwin doit, au moins en partie, son ascension sociale à sa nomination en 1613 par Jacques Ier au poste de Yeoman de l'Arsenal Royal de Greenwich. L'office semble n'avoir rapporté que 33 livres par an, et les fonctions étaient probablement presque nominales ; il occupa le poste jusqu'à sa mort durant les guerres civiles.

Le fait que ce William ait été un serviteur royal peut expliquer pourquoi son fils, nommé également William, servit alors qu'il n'était qu'un garçon pour le Roi, en tant que « capitaine-lieutenant » dans la troupe de cavalerie de Sir William Pelham. Lors de la dispersion partielle des armées royales, et de la retraite du reste vers l'Écosse, les domaines du jeune homme furent séquestrés par le Parlement, mais ils furent rachetés après qu'il eut signé le « Solemn League and Covenant » et payé une amende qui dut fortement ébranler ses finances ; car dans une pétition à Charles II, il évoque sa ruine presque totale pour avoir adhéré à la cause royale.

Durant le Commonwealth, William Darwin devint avocat à Lincoln's Inn, et cette circonstance mena probablement à son mariage avec la fille d'Erasmus Earle, sergent-en-loi ; de là, son arrière-petit-fils, Erasmus Darwin, le poète, tira son prénom. Il devint finalement Recorder de la ville de Lincoln.

Le fils aîné du Recorder, appelé encore William, naquit en 1655 et épousa l'héritière de Robert Waring, membre d'une bonne famille du Staffordshire. Cette dame hérita de la famille de Lassells, ou Lascelles, le manoir et le hall d'Elston, près de Newark, qui est resté depuis lors dans la famille. (Le capitaine Lassells, ou Lascelles, d'Elston était secrétaire militaire de Monk, duc d'Albemarle, durant les guerres civiles. Un gros volume de livres de comptes, contresigné en de nombreux endroits par Monk, est aujourd'hui en la possession de mon cousin Francis Darwin. Les comptes pourraient éventuellement présenter un intérêt pour l'antiquaire ou l'historien. Un portrait du capitaine Lassells en armure, bien qu'utilisé à une époque comme cible de tir à l'arc par quelques petits garçons de notre nom, ne fut pas irrémédiablement ruiné.) Un portrait de ce William Darwin à Elston le montre comme un jeune homme séduisant portant une perruque à fond plein.

Ce troisième William eut deux fils, William, et Robert qui fut formé comme avocat. La propriété de Cleatham fut laissée à William, mais à l'extinction de sa lignée par ses filles, elle revint au frère cadet, qui avait reçu Elston. À la mort de sa mère, Robert abandonna sa profession et résida dès lors toujours à Elston Hall. De ce Robert, Charles Darwin écrit (Ce qui suit est cité de la biographie de son grand-père par Charles Darwin, formant la notice préliminaire à l'essai intéressant d'Ernst Krause, « Erasmus Darwin », Londres, 1879, page 4) :

« Il semble avoir eu un certain goût pour la science, car il fut un membre précoce du célèbre Spalding Club ; et le célèbre antiquaire Dr Stukeley, dans « An Account of the almost entire Sceleton of a large Animal », etc., publié dans les « Philosophical Transactions », avril et mai 1719, commence l'article comme suit : « Ayant reçu de mon ami Robert Darwin, Esq., de Lincoln's Inn, une personne curieuse, le récit d'un squelette humain imprimé dans la pierre, trouvé récemment par le recteur d'Elston », etc. Stukeley en parle alors comme d'une grande rareté, « dont le semblable n'a pas été observé auparavant dans cette île à ma connaissance ». À en juger par une sorte de litanie écrite par Robert, et transmise dans la famille, il était un fervent partisan de la tempérance, que son fils préconisa toujours par la suite avec tant de force :

D'un matin qui brille, D'un garçon qui boit du vin, D'une femme qui parle latin, Bon Seigneur, délivre-moi !

« Il est suspecté que le troisième vers puisse s'expliquer par le fait que sa femme, la mère d'Erasmus, était une dame très instruite. Le fils aîné de Robert, baptisé Robert Waring, succéda au domaine d'Elston, et y mourut à l'âge de quatre-vingt-douze ans, célibataire. Il avait un goût prononcé pour la poésie, comme son plus jeune frère Erasmus. Robert cultiva aussi la botanique, et, alors qu'il était âgé, il publia ses « Principia Botanica ». Ce livre, en manuscrit, était magnifiquement écrit, et mon père [Dr R.W. Darwin] déclarait qu'il croyait qu'il avait été publié parce que son vieil oncle ne pouvait supporter qu'une telle calligraphie fût gaspillée. Mais ce n'était guère juste, car l'ouvrage contient de nombreuses notes curieuses sur la biologie — un sujet totalement négligé en Angleterre au siècle dernier. Le public, d'ailleurs, apprécia le livre, car l'exemplaire en ma possession est la troisième édition. »

Le second fils, William Alvey, hérita d'Elston et le transmit à sa petite-fille, feu Mme Darwin, d'Elston et Creskeld. Un troisième fils, John, devint recteur d'Elston, la charge étant à la nomination de la famille. Le quatrième fils, le plus jeune enfant, était Erasmus Darwin, le poète et philosophe.

TABLEAU DE PARENTÉ. (Une liste incomplète des membres de la famille.)

ROBERT DARWIN d'Elston, 1682-1754, eut trois fils, William Alvey Darwin, 1726-1783, Robert Waring Darwin, 1724-1816, et Erasmus Darwin, 1731-1802.

William Alvey Darwin, 1726-1783, eut un fils, William Brown Darwin, 1774-1841, et une fille, Anne Darwin.

William Brown Darwin, 1774-1841, eut deux filles, Charlotte Darwin et Sarah Darwin.

Charlotte Darwin épousa Francis Rhodes, aujourd'hui Francis Darwin de Creskeld et Elston.

Sarah Darwin épousa Edward Noel.

Anne Darwin épousa Samuel Fox et eut un fils, William Darwin Fox.

ERASMUS DARWIN, 1731-1802, épousa (1) MARY HOWARD, 1740-1770, avec qui il eut deux fils, Charles Darwin, 1758-1778, et ROBERT WARING DARWIN, et (2) Eliz. Chandos-Pole, 1747-1832, avec qui il eut une fille, Violetta Darwin, et un fils, Francis Sacheverel Darwin.

ROBERT WARING DARWIN, 1767-1848, épousa SUSANNAH WEDGWOOD et eut un fils, CHARLES ROBERT DARWIN, né le 12 février 1809, mort le 19 avril 1882.

Violetta Darwin épousa Samuel Tertius Galton et eut un fils, Francis Galton.

Francis Sacheverel Darwin, 1786-1859, eut deux fils, Reginald Darwin et Edward Darwin, « High Elms ».

Le tableau ci-dessus montre la descendance de Charles Darwin depuis Robert, et sa parenté avec d'autres membres de la famille, dont les noms apparaissent dans sa correspondance. Parmi ceux-ci sont inclus William Darwin Fox, l'un de ses premiers correspondants, et Francis Galton, avec qui il entretint une chaleureuse amitié pendant de nombreuses années. Ici figure également le nom de Francis Sacheverel Darwin, qui hérita d'un amour de l'histoire naturelle de la part d'Erasmus, et le transmit à son fils Edward Darwin, auteur (sous le nom de « High Elms ») d'un « Gamekeeper's Manual » (4e édition 1863), qui montre une fine observation des habitudes de divers animaux.

Il est toujours intéressant de voir jusqu'où les caractéristiques personnelles d'un homme peuvent être retracées chez ses ancêtres. Charles Darwin hérita de la stature élevée, mais non de la silhouette corpulente d'Erasmus ; mais dans ses traits, il n'y a aucune ressemblance décelable avec ceux de son grand-père. Pas plus, semble-t-il, qu'Erasmus n'avait l'amour de l'exercice et des sports de plein air, si caractéristiques de Charles Darwin jeune homme, bien qu'il eût, comme son petit-fils, un amour indomptable pour le travail intellectuel ardu. La bienveillance et la sympathie envers autrui, et un grand charme personnel, étaient communs aux deux. Charles Darwin possédait, au plus haut degré, cette « vivacité d'imagination » dont il parle comme étant fortement caractéristique d'Erasmus, et menant « à sa tendance irrésistible à théoriser et à généraliser ». Cette tendance, dans le cas de Charles Darwin, fut pleinement tempérée par la détermination de tester ses théories au maximum. Erasmus avait un amour prononcé pour toutes sortes de mécanismes, pour lesquels Charles Darwin n'avait aucun goût. Charles Darwin n'avait pas non plus le tempérament littéraire qui fit d'Erasmus un poète autant qu'un philosophe. Il écrit à propos d'Erasmus (« Vie d'Erasmus Darwin », page 68) : « Tout au long de ses lettres, j'ai été frappé par son indifférence à la gloire, et l'absence totale de tout signe d'une surestimation de ses propres capacités, ou du succès de ses ouvrages. » Ce sont, en effet, des indications de traits les plus frappants de son propre caractère. Pourtant, nous n'obtenons aucune preuve chez Erasmus de l'intense modestie et de la simplicité qui marquèrent toute la nature de Charles Darwin. Mais par les bouffées rapides de colère provoquées chez Erasmus à la vue de toute inhumanité ou injustice, nous sommes de nouveau rappelés à lui.

Dans l'ensemble, cependant, il me semble que nous ne connaissons pas assez le ton personnel essentiel du caractère d'Erasmus Darwin pour tenter plus qu'une comparaison superficielle ; et je reste avec l'impression que, malgré de nombreuses ressemblances, les deux hommes étaient d'un type différent. Il a été montré que Mlle Seward et Mme Schimmelpenninck ont dénaturé le caractère d'Erasmus Darwin. (Ibid., pages 77, 79, etc.) Il est, toutefois, extrêmement probable que les défauts qu'elles exagèrent étaient dans une certaine mesure caractéristiques de l'homme ; et cela m'amène à penser qu'Erasmus avait une certaine acidité ou sévérité de caractère qui n'existait pas chez son petit-fils.

Les fils d'Erasmus Darwin héritèrent dans une certaine mesure de ses goûts intellectuels, car Charles Darwin écrit à leur sujet :

« Son fils aîné, Charles (né le 3 septembre 1758), était un jeune homme d'une promesse extraordinaire, mais mourut (le 15 mai 1778) avant d'avoir vingt et un ans, des suites d'une blessure reçue alors qu'il disséquait le cerveau d'un enfant. Il hérita de son père un goût prononcé pour diverses branches de la science, pour l'écriture de vers et pour la mécanique... Il hérita aussi du bégaiement. Dans l'espoir de le guérir, son père l'envoya en France, alors qu'il avait environ huit ans (1766-67), avec un tuteur privé, pensant que s'il n'était pas autorisé à parler anglais pendant un temps, l'habitude du bégaiement pourrait être perdue ; et c'est un fait curieux que, des années plus tard, en parlant français, il ne bégaya jamais. Très jeune, il collectionna des spécimens de toutes sortes. À seize ans, il fut envoyé pour un an à [Christ Church] Oxford, mais il n'aima pas l'endroit, et pensait (selon les mots de son père) que la « vigueur de son esprit languissait dans la poursuite de l'élégance classique comme Hercule à la quenouille, et soupirait après l'exercice plus robuste de l'école de médecine d'Édimbourg ». Il resta trois ans à Édimbourg, travaillant dur à ses études médicales, et soignant « avec diligence tous les pauvres malades de la paroisse de Waterleith, et leur fournissant les médicaments nécessaires ». La Société Esculapienne lui décerna sa première médaille d'or pour une enquête expérimentale sur le pus et le mucus. Des notices sur lui apparurent dans divers journaux ; et tous les auteurs s'accordent sur son énergie et ses capacités peu communes. Il semble, comme son père, avoir suscité la chaleureuse affection de ses amis. Le professeur Andrew Duncan... parla... de lui avec la plus chaleureuse affection quarante-sept ans après sa mort, alors que j'étais un jeune étudiant en médecine à Édimbourg...

« À propos du caractère de son second fils, Erasmus (né en 1759), j'ai peu à dire, car bien qu'il écrivît de la poésie, il semble n'avoir eu aucun des autres goûts de son père. Il avait, cependant, ses propres goûts particuliers, à savoir : la généalogie, la collection de pièces de monnaie et les statistiques. Garçon, il compta toutes les maisons de la ville de Lichfield, et découvrit le nombre d'habitants dans autant qu'il put ; il fit ainsi un recensement, et quand un recensement réel fut fait pour la première fois, son estimation fut trouvée presque exacte. Sa disposition était calme et retirée. Mon père avait une très haute opinion de ses capacités, et cela était probablement juste, car il n'aurait pas autrement été invité à voyager avec, et à rendre de longues visites à, des hommes aussi distingués par différents aspects que Boulton l'ingénieur, et Day le moraliste et romancier. » Son suicide, en 1799, semble avoir eu lieu dans un état de folie naissante.

Robert Waring, le père de Charles Darwin, naquit le 30 mai 1766, et entra dans la profession médicale comme son père. Il étudia quelques mois à Leyde, et obtint son doctorat en médecine (Je dois cette information à la gentillesse du professeur Rauwenhoff, directeur des Archives à Leyde. Il cite du catalogue des docteurs que « Robertus Waring Darwin, Anglo-britannus », soutint (le 26 février 1785) devant le Sénat une dissertation sur les images colorées vues après avoir regardé un objet brillant, et « Medicinae Doctor creatus est a clar. Paradijs ». Les archives de l'Université de Leyde sont si complètes que le professeur Rauwenhoff est en mesure de me dire que mon grand-père logeait avec un certain « Petrus Crompton, Anglus », dans des appartements sur l'Apothekersdijk. La thèse de doctorat du Dr Darwin à Leyde fut publiée dans les « Philosophical Transactions », et mon père disait que l'ouvrage était en fait dû à Erasmus Darwin. — F.D.) à cette université le 26 février 1785. « Son père » (Erasmus) « l'emmena (« Vie d'Erasmus Darwin », page 85) à Shrewsbury avant qu'il n'ait vingt et un ans (1787), et lui laissa 20 livres, en disant : « Fais-moi savoir quand tu en auras besoin de plus, et je te les enverrai ». Son oncle, le recteur d'Elston, lui envoya par la suite également 20 livres, et ce fut la seule aide pécuniaire qu'il reçut jamais... Erasmus dit à M. Edgeworth que son fils Robert, après s'être installé à Shrewsbury depuis seulement six mois, « avait déjà entre quarante et cinquante patients ». Dès la seconde année, il avait une clientèle considérable, et toujours par la suite très importante. »

Robert Waring Darwin épousa (le 18 avril 1796) Susannah, la fille de l'ami de son père, Josiah Wedgwood, d'Etruria, alors dans sa trente-deuxième année. Nous possédons d'elle une miniature au visage remarquablement doux et heureux, qui porte une certaine ressemblance avec le portrait de son père par Sir Joshua Reynolds ; un visage expressif de la nature douce et compatissante que Miss Meteyard lui attribue. (« A Group of Englishmen », par Miss Meteyard, 1871.) Elle mourut le 15 juillet 1817, trente-deux ans avant son mari, dont le décès survint le 13 novembre 1848. Le Dr Darwin vécut avant son mariage pendant deux ou trois ans sur St. John's Hill ; ensuite au Crescent, où naquit sa fille aînée Marianne ; enfin au « Mount », dans la partie de Shrewsbury connue sous le nom de Frankwell, où naquirent les autres enfants. Cette maison fut construite par le Dr Darwin vers 1800 ; elle est maintenant en possession de M. Spencer Phillips et n'a subi que peu de modifications. C'est une grande maison carrée, simple, en briques rouges, dont l'élément le plus attrayant est la jolie serre, ouvrant sur le salon du matin.

La maison est idéalement située, au sommet d'une rive escarpée descendant vers la Severn. La rive en terrasse est parcourue par une longue allée, menant d'un bout à l'autre, encore appelée « l'allée du Docteur ». À un point de cette allée pousse un châtaignier d'Espagne, dont les branches se recourbent parallèlement à elles-mêmes d'une manière curieuse, et c'était l'arbre préféré de Charles Darwin quand il était garçon, où lui et sa sœur Catherine avaient chacun leur siège attitré.

Le Docteur prenait un grand plaisir à son jardin, le plantant d'arbres et d'arbustes ornementaux, et réussissant particulièrement avec les arbres fruitiers ; et cet amour des plantes était, je pense, le seul goût apparenté à l'histoire naturelle qu'il possédait. Au sujet des « pigeons du Mount », que Miss Meteyard décrit comme illustrant le goût du Dr Darwin pour l'histoire naturelle, je n'ai pas pu obtenir d'informations de la part de ceux les plus à même de savoir. Le récit qu'en fait Miss Meteyard n'est pas tout à fait exact sur quelques points. Par exemple, il est incorrect de décrire le Dr Darwin comme ayant un esprit philosophique ; le sien était un esprit particulièrement porté sur le détail, et non sur la généralisation. De plus, ceux qui le connaissaient intimement le décrivent comme mangeant remarquablement peu, de sorte qu'il n'était pas « un grand mangeur, dévorant une oie pour son dîner aussi facilement que d'autres hommes font une perdrix ». (« A Group of Englishmen », page 263.) En matière vestimentaire, il était conservateur et porta jusqu'à la fin de sa vie des culottes et des guêtres couleur mastic qui, cependant, ne se boutonnaient certainement pas au-dessus du genou comme le dit Miss Meteyard — une forme de costume surtout connue pour nous chez les grenadiers de l'époque de la reine Anne, et chez les bûcherons et les laboureurs modernes.

Charles Darwin éprouvait le plus profond sentiment d'amour et de respect pour la mémoire de son père. Ses souvenirs de tout ce qui s'y rattachait étaient singulièrement nets, et il parlait fréquemment de lui ; préfaçant généralement une anecdote par une phrase du type : « Mon père, qui était l'homme le plus sage que j'aie jamais connu, etc... » Il était étonnant de voir avec quelle clarté il se rappelait les opinions de son père, de sorte qu'il était capable de citer quelques maximes ou conseils de celui-ci dans la plupart des cas de maladie. En règle générale, il accordait peu de foi aux médecins, et ainsi son entière confiance dans l'instinct médical et les méthodes de traitement du Dr Darwin en était d'autant plus frappante.

Sa révérence pour lui était illimitée et des plus touchantes. Il aurait souhaité juger tout le reste du monde avec impartialité, mais tout ce que son père avait dit était reçu avec une foi presque implicite. Sa fille, Mme Litchfield, se souvient qu'il disait espérer qu'aucun de ses fils ne croirait jamais quoi que ce soit parce qu'il l'avait dit, à moins qu'ils ne soient eux-mêmes convaincus de sa vérité — un sentiment en contraste frappant avec sa propre manière de croire.

Une visite que Charles Darwin fit à Shrewsbury en 1869 laissa sur l'esprit de sa fille qui l'accompagnait une forte impression de son amour pour son ancienne demeure. Le locataire du Mount d'alors leur fit visiter la maison, etc., et, par une hospitalité malavisée, resta avec le groupe pendant toute la durée de la visite. Au moment de partir, Charles Darwin dit, avec un regard de regret pathétique : « Si j'avais pu être laissé seul dans cette serre pendant cinq minutes, je sais que j'aurais pu voir mon père dans son fauteuil roulant aussi vivement que s'il avait été là devant moi. »

Peut-être cet incident montre-t-il ce qui est, je pense, la vérité : que le souvenir de son père qu'il chérissait le plus était celui de lui en vieillard. Mme Litchfield a noté quelques mots qui illustrent bien son sentiment envers son père. Elle le décrit disant avec le plus tendre respect : « Je pense que mon père fut un peu injuste envers moi quand j'étais jeune, mais par la suite, je suis reconnaissant de penser que je suis devenu un de ses favoris. » Elle a un souvenir très vif de l'expression de rêverie heureuse qui accompagnait ces mots, comme s'il passait en revue toute cette relation, et le souvenir laissait un profond sentiment de paix et de gratitude.

Ce qui suit fut ajouté par Charles Darwin à ses « Souvenirs » autobiographiques, et fut écrit vers 1877 ou 1878.

« Je peux ajouter ici quelques pages sur mon père, qui était à bien des égards un homme remarquable.

« Il mesurait environ 6 pieds 2 pouces, avec de larges épaules, et était très corpulent, de sorte qu'il était l'homme le plus imposant que j'aie jamais vu. Lorsqu'il s'est pesé pour la dernière fois, il faisait 24 stone, mais a pris beaucoup de poids par la suite. Ses principales caractéristiques mentales étaient ses facultés d'observation et sa sympathie, dont je n'ai jamais vu d'équivalent ni même d'égal. Sa sympathie ne s'adressait pas seulement aux détresses d'autrui, mais plus encore aux plaisirs de tous ceux qui l'entouraient. Cela le conduisait à toujours chercher à faire plaisir aux autres et, tout en détestant l'extravagance, à accomplir de nombreuses actions généreuses. Par exemple, M. B--, un petit fabricant de Shrewsbury, vint le trouver un jour et lui dit qu'il ferait faillite s'il ne pouvait emprunter immédiatement 10 000 livres, mais qu'il était incapable de donner aucune garantie légale. Mon père écouta ses raisons de croire qu'il pourrait finalement rembourser l'argent, et grâce à sa perception intuitive du caractère, se sentit certain qu'on pouvait lui faire confiance. Il avança donc cette somme, qui était très importante pour lui alors qu'il était jeune, et fut remboursé au bout d'un certain temps.

« Je suppose que c'est sa sympathie qui lui donnait un pouvoir illimité de gagner la confiance, et qui, par conséquent, fit de lui un médecin très prospère. Il commença à pratiquer avant d'avoir vingt et un ans, et ses honoraires durant la première année payèrent l'entretien de deux chevaux et d'un serviteur. L'année suivante, sa clientèle était importante, et le resta pendant environ soixante ans, jusqu'à ce qu'il cesse de consulter qui que ce soit. Son grand succès en tant que médecin était d'autant plus remarquable qu'il me confia qu'il détestait d'abord tellement sa profession que, s'il avait été assuré de la moindre pitance, ou si son père lui avait laissé le choix, rien ne l'aurait incité à la suivre. Jusqu'à la fin de sa vie, la pensée d'une opération le rendait presque malade, et il pouvait à peine supporter de voir une personne se faire saigner — une horreur qu'il m'a transmise — et je me souviens de l'horreur que j'ai ressentie, écolier, en lisant que Pline (je crois) s'était vidé de son sang dans un bain chaud...

« Grâce au pouvoir qu'avait mon père de gagner la confiance, de nombreux patients, surtout des dames, le consultaient lorsqu'ils souffraient d'un quelconque malheur, comme une sorte de père confesseur. Il me racontait qu'ils commençaient toujours par se plaindre de manière vague de leur santé, et, avec l'habitude, il devinait bientôt ce qu'il en était réellement. Il suggérait alors qu'ils avaient souffert dans leur esprit, et ils déversaient alors leurs tourments, et il n'entendait plus rien concernant le corps... Grâce au talent de mon père pour gagner la confiance, il reçut de nombreuses confessions étranges de misère et de culpabilité. Il faisait souvent remarquer combien il avait connu d'épouses malheureuses. Dans plusieurs cas, maris et femmes avaient vécu assez bien ensemble pendant vingt à trente ans, puis s'étaient mis à se haïr amèrement ; il attribuait cela au fait qu'ils avaient perdu un lien commun une fois leurs jeunes enfants devenus grands.

« Mais le pouvoir le plus remarquable que possédait mon père était celui de lire le caractère, et même les pensées de ceux qu'il voyait, ne serait-ce que pour un court instant. Nous avons eu de nombreux exemples de ce pouvoir, dont certains semblaient presque surnaturels. Cela évita à mon père de se faire (à une exception près, et le caractère de cet homme fut vite découvert) un ami indigne. Un étrange ecclésiastique vint à Shrewsbury et semblait être un homme riche ; tout le monde lui rendit visite, et il fut invité dans de nombreuses maisons. Mon père lui rendit visite et, à son retour à la maison, dit à mes sœurs de ne surtout pas l'inviter, lui ou sa famille, chez nous ; car il était sûr que cet homme n'était pas digne de confiance. Après quelques mois, il s'enfuit soudainement, étant lourdement endetté, et on découvrit qu'il n'était guère mieux qu'un escroc habituel. Voici un cas de confiance dont peu d'hommes auraient pris le risque. Un gentleman irlandais, un parfait inconnu, rendit visite à mon père un jour et dit qu'il avait perdu sa bourse, et qu'il lui serait très incommode d'attendre à Shrewsbury jusqu'à ce qu'il puisse recevoir un mandat d'Irlande. Il demanda alors à mon père de lui prêter 20 livres, ce qui fut fait immédiatement, car mon père était certain que l'histoire était vraie. Dès qu'une lettre put arriver d'Irlande, elle arriva avec les remerciements les plus profus, et incluant, disait-il, un billet de 20 livres de la Banque d'Angleterre, mais aucun billet n'était joint. J'ai demandé à mon père si cela ne l'avait pas fait douter, mais il a répondu « pas le moins du monde ». Le lendemain, une autre lettre arriva avec beaucoup d'excuses pour avoir oublié (en vrai Irlandais) de mettre le billet dans sa lettre de la veille... (Un gentleman) amena son neveu, qui était fou mais tout à fait doux, chez mon père ; et la folie du jeune homme le poussait à s'accuser de tous les crimes sous le ciel. Lorsque mon père discuta plus tard de l'affaire avec l'oncle, il dit : « Je suis sûr que votre neveu est réellement coupable de... un crime odieux. » Sur quoi [le gentleman] dit : « Bon Dieu, Dr Darwin, qui vous l'a dit ; nous pensions qu'aucun être humain ne connaissait le fait à part nous ! » Mon père m'a raconté l'histoire bien des années après l'événement, et je lui ai demandé comment il distinguait les vraies des fausses auto-accusations ; et il était très caractéristique de mon père qu'il dise ne pas pouvoir expliquer comment il faisait.

« L'histoire suivante montre quelles bonnes déductions mon père pouvait faire. Lord Shelburne, plus tard le premier Marquis de Lansdowne, était célèbre (comme Macaulay le remarque quelque part) pour sa connaissance des affaires d'Europe, dont il s'enorgueillissait beaucoup. Il consulta mon père pour des raisons médicales, puis lui fit un discours sur l'état de la Hollande. Mon père avait étudié la médecine à Leyde, et un jour [alors qu'il y était], il fit une longue promenade à la campagne avec un ami qui l'emmena à la maison d'un pasteur (disons le Révérend M. A--, car j'ai oublié son nom), qui avait épousé une Anglaise. Mon père avait très faim, et il n'y avait pas grand-chose pour le déjeuner à part du fromage, qu'il ne pouvait jamais manger. La vieille dame fut surprise et peinée, et assura à mon père que c'était un excellent fromage, qui lui avait été envoyé de Bowood, la demeure de Lord Shelburne. Mon père se demanda pourquoi un fromage lui serait envoyé de Bowood, mais n'y pensa plus jusqu'à ce que cela lui revienne à l'esprit bien des années plus tard, alors que Lord Shelburne parlait de la Hollande. Il répondit donc : « Je pense, d'après ce que j'ai vu du Révérend M. A--, qu'il était un homme très capable et bien au fait de l'état de la Hollande. » Mon père vit que le Comte, qui changea immédiatement de sujet, était très surpris. Le lendemain matin, mon père reçut un mot du Comte disant qu'il avait retardé son départ et souhaitait particulièrement voir mon père. Quand il lui rendit visite, le Comte dit : « Dr Darwin, il est de la plus haute importance pour moi et pour le Révérend M. A-- d'apprendre comment vous avez découvert qu'il est la source de mes informations sur la Hollande. » Mon père dut donc expliquer l'état de la situation, et il supposa que Lord Shelburne fut très frappé par son habileté diplomatique à deviner, car durant bien des années après, il reçut de nombreux messages aimables de sa part par l'intermédiaire de divers amis. Je pense qu'il a dû raconter l'histoire à ses enfants ; car Sir C. Lyell m'a demandé il y a bien des années pourquoi le Marquis de Lansdowne (le fils ou petit-fils du premier marquis) s'intéressait tant à moi, qu'il n'avait jamais vu, et à ma famille. Lorsque quarante nouveaux membres (les quarante voleurs comme on les appelait alors) furent ajoutés à l'Athenaeum Club, il y eut beaucoup de démarches pour en faire partie ; et sans que j'aie demandé à quiconque, Lord Lansdowne me proposa et me fit élire. Si j'ai raison dans ma supposition, c'était une étrange concaténation d'événements que le fait que mon père ne mange pas de fromage un demi-siècle plus tôt en Hollande ait conduit à mon élection comme membre de l'Athenaeum.

« La vivacité de son observation le conduisait à prédire avec une habileté remarquable le cours de toute maladie, et il suggérait d'innombrables petits détails de soulagement. On m'a dit qu'un jeune médecin de Shrewsbury, qui n'aimait pas mon père, avait l'habitude de dire qu'il n'était pas du tout scientifique, mais admettait que son pouvoir de prédire l'issue d'une maladie était inégalé. Autrefois, quand il pensait que je deviendrais médecin, il me parlait beaucoup de ses patients. À l'époque, la pratique de la saignée était universelle, mais mon père soutenait que cela causait bien plus de mal que de bien ; et il me conseillait, si jamais j'étais moi-même malade, de ne laisser aucun médecin prélever plus qu'une quantité extrêmement faible de sang. Bien avant que la fièvre typhoïde ne soit reconnue comme distincte, mon père m'avait dit que deux sortes de maladies totalement différentes étaient confondues sous le nom de fièvre typhus. Il était véhément contre l'alcool, et était convaincu des effets néfastes, à la fois directs et héréditaires, de l'alcool lorsqu'il était consommé habituellement, même en quantité modérée, dans une très grande majorité de cas. Mais il admettait et citait des exemples de certaines personnes qui pouvaient boire beaucoup toute leur vie sans apparemment en souffrir, et il croyait pouvoir souvent dire à l'avance qui ne souffrirait pas ainsi. Lui-même ne buvait jamais une goutte de liquide alcoolisé. Cette remarque me rappelle un cas montrant comment un témoin, dans les circonstances les plus favorables, peut être totalement induit en erreur. Un gentleman fermier était vivement encouragé par mon père à ne pas boire, et était conforté par le fait qu'on lui disait que lui-même ne touchait jamais à aucune liqueur spiritueuse. Sur quoi le gentleman dit : « Allons, allons, Docteur, cela ne prendra pas — bien que ce soit très aimable de votre part de dire cela pour mon bien — car je sais que vous prenez un très grand verre de gin chaud et d'eau tous les soirs après votre dîner. » (Cette croyance subsiste encore, et a été mentionnée à mon frère en 1884 par un vieil habitant de Shrewsbury. — F.D.) Mon père lui demanda donc comment il savait cela. L'homme répondit : « Ma cuisinière a été votre fille de cuisine pendant deux ou trois ans, et elle voyait le majordome tous les jours préparer et vous apporter le gin et l'eau. » L'explication était que mon père avait l'étrange habitude de boire de l'eau chaude dans un verre très haut et large après son dîner ; et le majordome mettait d'abord un peu d'eau froide dans le verre, que la servante prenait pour du gin, puis le remplissait avec de l'eau bouillante provenant de la chaudière de la cuisine.

« Mon père avait l'habitude de me raconter beaucoup de petites choses qu'il avait trouvées utiles dans sa pratique médicale. Ainsi, les dames pleuraient souvent beaucoup en lui racontant leurs problèmes, ce qui lui faisait perdre beaucoup de son temps précieux. Il trouva vite que les supplier de se dominer et de se retenir les faisait toujours pleurer davantage, si bien qu'après cela, il les encourageait toujours à continuer de pleurer, disant que cela les soulagerait plus que toute autre chose, avec pour résultat invariable qu'elles cessaient bientôt de pleurer, et qu'il pouvait entendre ce qu'elles avaient à dire et leur donner ses conseils. Lorsque les patients très malades réclamaient une nourriture étrange et peu naturelle, mon père leur demandait ce qui leur avait mis une telle idée en tête ; s'ils répondaient qu'ils ne savaient pas, il leur permettait d'essayer la nourriture, et souvent avec succès, car il avait confiance en leur instinct ; mais s'ils répondaient qu'ils avaient entendu dire que la nourriture en question avait fait du bien à quelqu'un d'autre, il refusait fermement son assentiment.

« Il donna un jour un étrange petit spécimen de la nature humaine. Alors qu'il était très jeune homme, il fut appelé pour consulter le médecin de famille dans le cas d'un gentleman de grande distinction dans le Shropshire. Le vieux médecin dit à l'épouse que la maladie était d'une nature telle qu'elle devait avoir une issue fatale. Mon père eut un point de vue différent et soutint que le gentleman se rétablirait : il fut prouvé qu'il avait totalement tort à tous égards (je crois par autopsie) et il admit son erreur. Il fut alors convaincu qu'il ne serait plus jamais consulté par cette famille ; mais après quelques mois, la veuve le fit appeler, après avoir renvoyé le vieux médecin de famille. Mon père fut tellement surpris de cela qu'il demanda à une amie de la veuve de découvrir pourquoi il était à nouveau consulté. La veuve répondit à son amie « qu'elle ne reverrait jamais l'odieux vieux médecin qui avait dit dès le début que son mari mourrait, tandis que le Dr Darwin avait toujours soutenu qu'il se rétablirait ! » Dans un autre cas, mon père dit à une dame que son mari mourrait certainement. Quelques mois plus tard, il vit la veuve, qui était une femme très sensée, et elle dit : « Vous êtes un très jeune homme, et permettez-moi de vous conseiller de toujours donner, aussi longtemps que vous le pouvez, de l'espoir à tout parent proche soignant un patient. Vous m'avez fait désespérer, et à partir de ce moment, j'ai perdu mes forces. » Mon père dit qu'il avait souvent vu depuis l'importance capitale, pour le bien du patient, de maintenir l'espoir et, avec lui, la force de la personne en charge. Cela, il le trouvait parfois difficile à faire tout en restant véridique. Un vieux gentleman, cependant, ne lui causa pas une telle perplexité. Il fut appelé par M. P--, qui dit : « D'après tout ce que j'ai vu et entendu sur vous, je crois que vous êtes le genre d'homme qui dira la vérité, et si je le demande, vous me direz quand je serai mourant. Maintenant, je désire beaucoup que vous me suiviez, si vous promettez, quoi que je puisse dire, de toujours déclarer que je ne vais pas mourir. » Mon père acquiesça, étant entendu que ses mots n'auraient en fait aucun sens.

Mon père possédait une mémoire extraordinaire, surtout pour les dates ; si bien qu'étant très âgé, il connaissait le jour de naissance, de mariage et de décès d'une multitude de personnes dans le Shropshire. Il me confia un jour que cette faculté l'agaçait, car dès qu'il entendait une date, il lui était impossible de l'oublier ; ainsi, le décès de nombreux amis revenait souvent à son esprit. Grâce à sa puissante mémoire, il connaissait un nombre extraordinaire d'histoires curieuses qu'il aimait raconter, étant un grand causeur. Il était généralement d'humeur très joyeuse et plaisantait avec tout le monde — souvent avec ses domestiques — avec la plus grande liberté ; il possédait pourtant l'art de se faire obéir au doigt et à l'œil par chacun. Beaucoup de gens le craignaient beaucoup. Je me souviens que mon père nous raconta un jour, en riant, que plusieurs personnes lui avaient demandé si Mlle --, une grande dame du Shropshire, lui avait rendu visite ; si bien qu'il finit par demander pourquoi ils lui posaient cette question. On lui apprit alors que Mlle --, que mon père avait d'une manière ou d'une autre mortellement offensée, disait à tout le monde qu'elle irait lui dire « très clairement à ce gros vieux docteur ce qu'elle pensait de lui ». Elle était déjà passée, mais son courage lui avait fait défaut et personne n'aurait pu se montrer plus courtois et amical. Enfant, j'allais séjourner chez --, dont la femme était aliénée ; et la pauvre créature, dès qu'elle me voyait, tombait dans l'état de terreur le plus abject que j'aie jamais vu, pleurant amèrement et me demandant sans cesse : « Votre père vient-il ? », mais elle était bientôt apaisée. À mon retour à la maison, je demandai à mon père pourquoi elle était si effrayée, et il répondit qu'il était très heureux de l'apprendre, car il l'avait effrayée à dessein, étant certain qu'elle serait gardée en sécurité et beaucoup plus heureuse sans aucune contrainte si son mari pouvait influer sur elle, chaque fois qu'elle devenait un tant soit peu violente, en proposant de faire venir le Dr Darwin ; et ces mots réussirent parfaitement durant le reste de sa longue vie.

Mon père était très sensible, si bien que de nombreux petits événements l'agaçaient ou le peinaient beaucoup. Je lui demandai une fois, alors qu'il était âgé et ne pouvait plus marcher, pourquoi il ne faisait pas de promenade en voiture pour faire de l'exercice ; il répondit : « Chaque route au départ de Shrewsbury est associée dans mon esprit à quelque événement douloureux. » Pourtant, il était généralement d'humeur très joyeuse. Il s'irritait facilement, mais sa bonté était sans bornes. Il était largement et profondément aimé.

C'était un homme d'affaires prudent et avisé, si bien qu'il ne perdit presque jamais d'argent dans un investissement et laissa à ses enfants une très grande fortune. Je me souviens d'une histoire montrant avec quelle facilité les croyances totalement fausses naissent et se propagent. M. E --, un écuyer issu de l'une des plus vieilles familles du Shropshire et associé principal dans une banque, se suicida. Mon père fut mandé par pure formalité et le trouva mort. Je mentionnerai, en passant, pour montrer comment les affaires étaient gérées en ces temps anciens, que parce que M. E -- était un personnage assez important et universellement respecté, aucune enquête ne fut tenue sur son corps. Mon père, en rentrant chez lui, jugea approprié de passer à la banque (où il avait un compte) pour informer les associés gérants de l'événement, car il n'était pas improbable que cela provoque une ruée sur la banque. Eh bien, l'histoire se répandit au loin : mon père serait entré à la banque, aurait retiré tout son argent, serait sorti, puis revenu en disant : « Je vous signale juste que M. E -- s'est tué », avant de repartir. Il semble qu'il était alors communément admis que l'argent retiré d'une banque n'était pas en sécurité tant que la personne n'avait pas franchi la porte de l'établissement. Mon père n'entendit cette histoire que quelque temps plus tard, lorsque l'associé gérant dit qu'il avait dérogé à sa règle invariable de ne jamais laisser quiconque consulter le compte d'autrui, en montrant le grand livre contenant le compte de mon père à plusieurs personnes, car cela prouvait que mon père n'avait pas retiré un sou ce jour-là. Il aurait été déshonorant pour mon père d'utiliser ses connaissances professionnelles à son avantage privé. Néanmoins, l'acte supposé fut grandement admiré par certaines personnes ; et bien des années plus tard, un gentleman fit remarquer : « Ah, Docteur, quel brillant homme d'affaires vous étiez de réussir si habilement à mettre tout votre argent à l'abri dans cette banque ! »

L'esprit de mon père n'était pas scientifique et il ne cherchait pas à généraliser ses connaissances sous des lois générales ; pourtant, il formait une théorie sur presque tout ce qui arrivait. Je ne pense pas avoir beaucoup gagné de lui sur le plan intellectuel ; mais son exemple aurait dû être d'un grand service moral pour tous ses enfants. L'une de ses règles d'or (difficile à suivre) était : « Ne devenez jamais l'ami de quelqu'un que vous ne pouvez pas respecter. »

Le Dr Darwin eut six enfants (dont Mme Wedgwood est aujourd'hui la seule survivante) : Marianne, qui épousa le Dr Henry Parker ; Caroline, qui épousa Josiah Wedgwood ; Erasmus Alvey ; Susan, décédée célibataire ; Charles Robert ; Catherine, qui épousa le révérend Charles Langton.

Le fils aîné, Erasmus, naquit en 1804 et mourut célibataire à l'âge de soixante-dix-sept ans.

Comme son frère, il fut éduqué à l'école de Shrewsbury et au Christ's College de Cambridge. Il étudia la médecine à Édimbourg et à Londres, et obtint le diplôme de bachelier en médecine à Cambridge. Il ne fit jamais semblant d'exercer en tant que médecin et, après avoir quitté Cambridge, mena une vie tranquille à Londres.

Il y avait quelque chose de pathétique dans l'affection de Charles Darwin pour son frère Erasmus, comme s'il se souvenait toujours de sa vie solitaire, et de la patience et la douceur touchantes de sa nature. Il parlait souvent de lui comme du « pauvre vieux Ras » ou du « pauvre cher vieux Philos » — j'imagine que Philos (Philosophe) était un vestige de l'époque où ils travaillaient la chimie dans l'atelier à Shrewsbury — une époque dont il a toujours gardé un souvenir plaisant. Erasmus ayant un peu plus de quatre ans de plus que Charles Darwin, ils ne furent pas longtemps ensemble à Cambridge, mais auparavant, à Édimbourg, ils vécurent dans les mêmes logements, et après le Voyage, ils vécurent un temps ensemble dans la maison d'Erasmus, dans Great Marlborough Street. À cette époque aussi, il parle souvent d'Erasmus avec beaucoup d'affection dans ses lettres à Fox, utilisant des termes comme « mon cher bon vieux frère ». Dans ses dernières années, Erasmus Darwin se rendait occasionnellement à Down ou rejoignait la famille de son frère pour les vacances d'été. Mais il finit par arriver, en raison d'une santé fragile, qu'il ne put se résoudre à quitter Londres, et ils ne se voyaient alors que lorsque Charles Darwin allait passer une semaine à la fois chez son frère, dans Queen Anne Street.

La note suivante sur le caractère de son frère fut écrite par Charles Darwin à peu près au moment où l'esquisse de son père fut ajoutée aux « Souvenirs » :

« Mon frère Erasmus possédait un esprit remarquablement clair avec des goûts et des connaissances étendus et diversifiés en littérature, en art et même en science. Pendant une courte période, il collectionna et fit sécher des plantes, et pendant une période un peu plus longue, il fit des expériences de chimie. Il était extrêmement agréable et son esprit me rappelait souvent celui des lettres et des œuvres de Charles Lamb. Il était très bon... Sa santé, depuis son enfance, était fragile, et par conséquent, il manquait d'énergie. Son moral n'était pas élevé, parfois bas, surtout durant le début et le milieu de l'âge adulte. Il lisait beaucoup, même enfant, et à l'école, il m'encouragea à lire en me prêtant des livres. Nos esprits et nos goûts étaient cependant si différents que je ne pense pas lui devoir grand-chose sur le plan intellectuel. Je suis enclin à être d'accord avec Francis Galton pour croire que l'éducation et l'environnement n'exercent qu'un faible effet sur l'esprit de chacun, et que la plupart de nos qualités sont innées. »

Le nom d'Erasmus Darwin, bien que peu connu du grand public, peut être rappelé grâce à l'esquisse de son caractère dans les « Reminiscences » de Carlyle, que je reproduis ici en partie :

« Erasmus Darwin, un mortel des plus divers, vint nous chercher très tôt ("avait entendu parler de Carlyle en Allemagne, etc.") et continue depuis lors d'être un paisible ami de la maison, honnêtement attaché ; bien que ses visites aient été plus tard de plus en plus rares, santé si pauvre, moi si occupé, etc., etc. Il avait en lui quelque chose d'original et de sarcastiquement ingénieux, l'un des hommes les plus sincères, naturellement les plus vrais et les plus modestes ; frère aîné de Charles Darwin (le célèbre Darwin sur les Espèces de ces jours-ci) auquel je le préfère pour l'intellect, si sa santé ne l'avait pas tout à fait condamné au silence et à une patiente oisiveté... Ma chère épouse avait toujours une grande faveur pour cet honnête Darwin ; bien des fois, pour aller aux magasins et autres lieux, il l'a conduite dans son cab (Darwingium Cabbum comparable à Georgium Sidus) en ces premiers jours où même le prix des omnibus était une considération, et ses rares paroles, souvent sardoniques, étaient pour elle un grand amusement. "Un parfait gentleman", discernait-elle immédiatement en lui, et d'une valeur saine et d'une bienveillance sous la forme la plus naturelle. » (Carlyle's 'Reminiscences', vol. ii. page 208.)

Charles Darwin n'apprécia pas cette esquisse de son frère ; il pensait que Carlyle était passé à côté de l'essence de sa nature si aimable.

Je suis tenté par le désir d'illustrer davantage le caractère de celui qui fut si sincèrement aimé de tous les enfants de Charles Darwin, de reproduire une lettre au « Spectator » (3 septembre 1881) de sa cousine, Mlle Julia Wedgwood.

« Un portrait tiré du portefeuille de M. Carlyle, que ne regrette aucun de ceux qui ont aimé l'original, confère sûrement assez de distinction pour justifier quelques mots d'avis, lorsque le personnage qu'il dépeint se retire du regard des mortels. Erasmus, le seul frère de Charles Darwin, et le fidèle et affectueux vieil ami des deux Carlyle, a laissé un cercle de personnes en deuil qui n'ont pas besoin d'hommage d'une plume illustre pour embaumer la mémoire si chère à leur cœur ; mais un cercle plus large a dû ressentir un certain intérêt suscité par cet hommage, et peut recevoir avec une certaine attention le récit d'une impression unique et indélébile, même si elle n'est faite que sur le cœur de ceux qui ne peuvent la léguer, et avec qui, par conséquent, elle doit rapidement disparaître. Ils s'en souviennent avec la même netteté qu'ils se souviennent d'une création de génie ; elle a de même enrichi et adouci la vie, formé un point de rencontre commun pour ceux qui n'en avaient point d'autre ; et, dans son fort parfum d'individualité, imposé ce respect pour les idiosyncrasies du caractère humain sans lequel le jugement moral est toujours dur et superficiel, et souvent injuste. Carlyle était de ceux qui trouvaient une jouissance particulière dans la combinaison de vivacité et de repos qui donnait à la société de son ami une influence à la fois stimulante et apaisante, et la chaleur de son appréciation ne fut pas connue d'abord dans son expression posthume ; ses lettres d'inquiétude d'il y a près de trente ans, lorsque la vie fragile qui a été prolongée jusqu'à la vieillesse était menacée par une grave maladie, sont encore fraîches dans ma mémoire. L'amitié était tout aussi chaleureuse avec le mari et la femme. Je me souviens bien d'une petite remontrance pathétique de sa part, suscitée par un aveu d'Erasmus Darwin, qu'il préférait les chats aux chiens, ce qu'elle ressentit comme une insulte à son petit "Nero" ; et les tons avec lesquels elle dit : "Oh, mais vous aimez les chiens ! Vous êtes trop bon pour ne pas les aimer", parlaient d'une longue perspective de petites bontés gracieuses, rappelées avec une tendre gratitude. Il était aussi intime avec une personne dont les amis, comme ceux de M. Carlyle, n'ont pas toujours eu lieu de se féliciter de leur place dans sa galerie : Harriet Martineau. Je l'ai entendu plus d'une fois la qualifier de fidèle amie, et cela m'a toujours semblé un curieux hommage à quelque chose dans l'amitié que lui seul apportait ; mais si elle avait écrit sur lui, je crois que la mention, dans sa cordialité d'appréciation, aurait offert un point de rencontre rare et curieux avec les autres "Reminiscences", si semblables et pourtant si différentes. Il n'est pas possible de transférer l'impression d'un caractère ; nous pouvons seulement la suggérer au moyen de quelque ressemblance ; et c'est une illustration singulière de cette ironie qui freine ou dirige nos sympathies, qu'en essayant de donner quelque idée de l'homme qui, parmi ceux qui n'étaient pas ses proches, Carlyle semble avoir le plus aimé, je ne puisse rien dire de plus descriptif que le fait qu'il me semble avoir eu quelque chose en commun avec l'homme que Carlyle a le moins apprécié. La société d'Erasmus Darwin avait, à mon avis, beaucoup du même charme que les écrits de Charles Lamb. Il y avait la même sorte de jeu, la même légèreté de touche, la même tendresse, peut-être les mêmes limites. Sur une autre facette de sa nature, j'ai souvent été rappelée à lui par l'humour pittoresque et délicat, l'intolérance superficielle, les sources profondes de pitié, le mélange particulier de quelque chose de pathétique avec une sorte de mépris joyeux, tout à fait éloigné du dédain, qui distinguent l'Ellesmere des premiers dialogues de Sir Arthur Helps. Peut-être rappelons-nous de telles natures plus distinctement lorsqu'une telle ressemblance est tout ce qu'il en reste. Le caractère n'est pas confondu dans la création ; et ce que nous perdons dans le pouvoir de communiquer notre impression, nous semblons le gagner dans sa vivacité. Erasmus Darwin a disparu dans la vieillesse, pourtant sa mémoire conserve quelque chose d'un parfum de jeunesse ; son influence a donné beaucoup de bonheur, d'un genre habituellement associé à la jeunesse, à de nombreuses vies en plus de celle, illustre, dont les archives justifient, bien qu'elles n'inspirent certainement pas, le souhait de déposer cette couronne fanée sur sa tombe. »

Les pages précédentes donnent, de manière fragmentaire, tout ce qui doit peut-être être dit sur la famille dont Charles Darwin est issu, et peuvent servir d'introduction au chapitre autobiographique qui suit.

CHAPITRE 1.II. -- AUTOBIOGRAPHIE.

[Les souvenirs autobiographiques de mon père, donnés dans le présent chapitre, ont été écrits pour ses enfants — et écrits sans aucune pensée qu'ils seraient un jour publiés. Pour beaucoup, cela peut sembler une impossibilité ; mais ceux qui connaissaient mon père comprendront comment c'était non seulement possible, mais naturel. L'autobiographie porte le titre : « Souvenirs sur le développement de mon esprit et de mon caractère », et se termine par la note suivante :

« 3 août 1876. Cette esquisse de ma vie a été commencée vers le 28 mai à Hopedene (la maison de M. Hensleigh Wedgwood dans le Surrey), et depuis lors, j'ai écrit pendant près d'une heure la plupart des après-midi. » On comprendra aisément que, dans un récit de nature personnelle et intime écrit pour sa femme et ses enfants, des passages puissent apparaître qui doivent être ici omis ; et je n'ai pas jugé nécessaire d'indiquer où de telles omissions sont faites. Il s'est avéré nécessaire d'apporter quelques corrections à des lapsus verbaux évidents, mais le nombre de ces altérations a été maintenu au minimum. — F.D.]

Un éditeur allemand m'ayant écrit pour me demander un compte rendu du développement de mon esprit et de mon caractère avec quelques esquisses de mon autobiographie, j'ai pensé que cette tentative m'amuserait et pourrait éventuellement intéresser mes enfants ou leurs enfants. Je sais que cela m'aurait grandement intéressé de lire ne serait-ce qu'une esquisse si courte et ennuyeuse de l'esprit de mon grand-père, écrite par lui-même, et ce qu'il pensait et faisait, et comment il travaillait. J'ai tenté d'écrire le récit suivant sur moi-même, comme si j'étais un homme mort dans un autre monde regardant en arrière sur ma propre vie. Et je n'ai pas trouvé cela difficile, car la vie est presque terminée pour moi. Je n'ai pris aucun soin quant à mon style d'écriture.

Je suis né à Shrewsbury le 12 février 1809, et mon souvenir le plus ancien remonte seulement à quelques mois après mes quatre ans, quand nous sommes allés près d'Abergele pour des bains de mer, et je me souviens de certains événements et lieux là-bas avec une certaine netteté.

Ma mère est morte en juillet 1817, alors que j'avais un peu plus de huit ans, et il est étrange que je ne puisse me souvenir de presque rien à son sujet si ce n'est son lit de mort, sa robe de velours noir et sa table de travail curieusement construite. Au printemps de cette même année, j'ai été envoyé dans une école de jour à Shrewsbury, où je suis resté un an. On m'a dit que j'étais beaucoup plus lent à apprendre que ma sœur cadette Catherine, et je crois que j'étais à bien des égards un enfant turbulent.

À l'époque où j'allais dans cette école de jour (tenue par le révérend G. Case, ministre de la chapelle unitarienne dans High Street. Mme Darwin était unitarienne et fréquentait la chapelle de M. Case, et mon père, petit garçon, s'y rendait avec ses sœurs aînées. Mais lui et son frère furent baptisés et destinés à appartenir à l'Église d'Angleterre ; et après sa petite enfance, il semble qu'il soit généralement allé à l'église et non à celle de M. Case. Il apparaît ("St. James' Gazette", 15 déc. 1883) qu'une plaque murale a été érigée à sa mémoire dans la chapelle, qui est maintenant connue sous le nom de "Free Christian Church"), mon goût pour l'histoire naturelle, et plus particulièrement pour la collection, était bien développé. J'essayais de trouver le nom des plantes (le révérend W.A. Leighton, qui était un condisciple de mon père à l'école de M. Case, se souvient qu'il apportait une fleur à l'école et disait que sa mère lui avait appris comment, en regardant l'intérieur de la fleur, le nom de la plante pouvait être découvert. M. Leighton poursuit : "Cela a grandement éveillé mon attention et ma curiosité, et je lui ai demandé à maintes reprises comment cela pouvait être fait ?" — mais sa leçon n'était naturellement pas transmissible. — F.D.), et je collectionnais toutes sortes de choses, des coquillages, des sceaux, des affranchissements, des pièces de monnaie et des minéraux. La passion pour la collection qui conduit un homme à être un naturaliste systématique, un virtuose ou un avare, était très forte en moi, et était clairement innée, car aucune de mes sœurs ni mon frère n'ont jamais eu ce goût.

Un petit événement durant cette année s'est fixé très fermement dans mon esprit, et j'espère qu'il l'a fait parce que ma conscience en a été par la suite cruellement troublée ; c'est curieux car cela montre qu'apparemment je m'intéressais à cet âge précoce à la variabilité des plantes ! J'ai dit à un autre petit garçon (je crois que c'était Leighton, qui devint plus tard un lichénologue et botaniste bien connu) que je pouvais produire des polyanthes et des primevères de couleurs variées en les arrosant avec certains fluides colorés, ce qui était bien sûr une fable monstrueuse, et n'avait jamais été essayé par moi. Je peux ici aussi confesser qu'en tant que petit garçon, j'étais très enclin à inventer des mensonges délibérés, et cela était toujours fait pour le plaisir de provoquer de l'excitation. Par exemple, j'ai une fois récolté beaucoup de fruits de valeur des arbres de mon père et je les ai cachés dans le bosquet, puis j'ai couru en toute hâte pour répandre la nouvelle que j'avais découvert une réserve de fruits volés.

Je devais être un petit garçon très simple quand je suis allé pour la première fois à l'école. Un garçon du nom de Garnett m'emmena un jour dans une pâtisserie et acheta des gâteaux pour lesquels il ne paya pas, car le commerçant lui faisait crédit. Quand nous sommes sortis, je lui ai demandé pourquoi il ne les payait pas, et il a instantanément répondu : « Eh bien, ne sais-tu pas que mon oncle a laissé une grosse somme d'argent à la ville à condition que chaque commerçant donne ce qui est voulu sans paiement à quiconque porte son vieux chapeau et le déplace d'une manière particulière ? » et il m'a ensuite montré comment il était déplacé. Il est ensuite entré dans un autre magasin où il était crédité, et a demandé un petit article, déplaçant son chapeau de la manière appropriée, et l'a bien sûr obtenu sans paiement. Quand nous sommes sortis, il a dit : « Maintenant, si tu veux aller tout seul dans cette pâtisserie (combien je me souviens de sa position exacte), je te prêterai mon chapeau, et tu pourras obtenir ce que tu veux si tu déplaces le chapeau sur ta tête correctement. » J'ai joyeusement accepté cette généreuse offre, et je suis entré et ai demandé des gâteaux, ai déplacé le vieux chapeau et sortais du magasin, quand le commerçant s'est précipité sur moi ; j'ai donc laissé tomber les gâteaux et ai couru pour sauver ma peau, et j'ai été étonné d'être accueilli par des éclats de rire de mon faux ami Garnett.

Je peux dire, en ma faveur, que j'étais, étant enfant, d'un naturel humain, mais je le devais entièrement à l'instruction et à l'exemple de mes sœurs. Je doute, en vérité, que l'humanité soit une qualité naturelle ou innée. J'aimais beaucoup collectionner les œufs, mais je ne pris jamais plus d'un seul œuf dans un nid d'oiseau, sauf en une unique occasion, où je les pris tous, non pour leur valeur, mais par une sorte de bravade.

J'avais un goût prononcé pour la pêche à la ligne, et je pouvais rester assis pendant des heures sur la rive d'une rivière ou d'un étang à regarder le flotteur ; alors qu'à Maer (la maison de mon oncle, Josiah Wedgwood), on me dit que je pouvais tuer les vers avec du sel et de l'eau, et depuis ce jour, je n'ai jamais empalé un ver vivant, bien qu'au prix, probablement, d'une certaine perte de succès.

Une fois, alors que j'étais tout petit garçon, pendant que j'allais à l'école de jour, ou avant cette époque, j'ai agi cruellement, car j'ai battu un chiot, je crois, simplement pour jouir du sentiment de puissance ; mais les coups n'ont pas dû être sévères, car le chiot n'a pas hurlé, ce dont je suis sûr, car l'endroit était près de la maison. Cet acte a pesé lourdement sur ma conscience, comme le montre le fait que je me souvienne de l'endroit exact où le crime fut commis. Cela a probablement pesé d'autant plus que mon amour pour les chiens était alors, et pour longtemps encore, une passion. Les chiens semblaient le savoir, car j'étais passé maître dans l'art de leur voler l'affection de leurs maîtres.

Je ne me souviens clairement que d'un seul autre incident durant cette année passée à l'école de jour de M. Case, à savoir l'enterrement d'un dragon ; et il est surprenant de voir avec quelle clarté je peux encore visualiser le cheval avec les bottes vides de l'homme et la carabine suspendue à la selle, et les tirs au-dessus de la tombe. Cette scène a profondément ému toute fantaisie poétique qui était en moi.

À l'été 1818, je suis entré dans la grande école du Dr Butler à Shrewsbury, et j'y suis resté pendant sept ans, jusqu'à la mi-été 1825, alors que j'avais seize ans. J'étais interne dans cette école, ce qui m'a donné le grand avantage de vivre la vie d'un vrai écolier ; mais comme la distance de ma maison était à peine supérieure à un mile, j'y courais très souvent pendant les plus longs intervalles entre les appels et avant le verrouillage des portes la nuit. Cela, je pense, m'a été avantageux à bien des égards en entretenant mes affections et mes intérêts familiaux. Je me souviens qu'au début de ma vie scolaire, je devais souvent courir très vite pour être à l'heure, et comme j'étais un coureur rapide, j'y parvenais généralement ; mais quand j'étais dans le doute, je priais Dieu avec ferveur de m'aider, et je me souviens bien que j'attribuais mon succès aux prières et non à ma rapidité, et je m'émerveillais de la fréquence avec laquelle j'étais aidé.

J'ai entendu mon père et ma sœur aînée dire que j'avais, tout jeune garçon, un goût prononcé pour les longues promenades solitaires ; mais à quoi je pensais, je l'ignore. Je devenais souvent tout à fait absorbé, et une fois, alors que je retournais à l'école sur le sommet des anciennes fortifications entourant Shrewsbury, qui avaient été transformées en sentier public sans parapet d'un côté, je suis sorti du chemin et suis tombé au sol, mais la hauteur n'était que de sept ou huit pieds. Néanmoins, le nombre de pensées qui ont traversé mon esprit durant cette chute très courte, mais soudaine et totalement inattendue, fut stupéfiant, et semble difficilement compatible avec ce que les physiologistes ont, je crois, prouvé sur le fait que chaque pensée nécessite une quantité de temps tout à fait appréciable.

Rien n'aurait pu être pire pour le développement de mon esprit que l'école du Dr Butler, car elle était strictement classique, rien d'autre n'étant enseigné, à l'exception d'un peu de géographie et d'histoire anciennes. L'école en tant que moyen d'éducation fut pour moi tout simplement un néant. Durant toute ma vie, j'ai été singulièrement incapable de maîtriser la moindre langue. Une attention particulière était portée à la versification, et je n'ai jamais pu bien le faire. J'avais beaucoup d'amis, et je rassemblai une bonne collection de vieux vers, qu'en rapiéçant, parfois aidé par d'autres garçons, je pouvais adapter à n'importe quel sujet. Une grande attention était accordée à l'apprentissage par cœur des leçons du jour précédent ; j'y parvenais avec une grande facilité, apprenant quarante ou cinquante lignes de Virgile ou d'Homère pendant que j'étais à la chapelle du matin ; mais cet exercice était totalement inutile, car chaque vers était oublié en quarante-huit heures. Je n'étais pas paresseux et, à l'exception de la versification, je travaillais généralement consciencieusement mes classiques, sans utiliser de traductions. Le seul plaisir que j'ai jamais retiré de telles études provenait de certaines des odes d'Horace, que j'admirais beaucoup.

Lorsque j'ai quitté l'école, je n'étais, pour mon âge, ni parmi les meilleurs ni parmi les derniers ; et je crois que j'étais considéré par tous mes maîtres et par mon père comme un garçon très ordinaire, plutôt en dessous de la norme intellectuelle commune. À ma grande humiliation, mon père m'a dit un jour : « Tu ne te soucies de rien d'autre que du tir, des chiens et de la chasse aux rats, et tu seras une honte pour toi-même et pour toute ta famille. » Mais mon père, qui était l'homme le plus gentil que j'aie jamais connu et dont je chéris la mémoire de tout mon cœur, devait être en colère et quelque peu injuste lorsqu'il a prononcé de tels mots.

En repensant aussi bien que je le peux à mon caractère durant ma vie scolaire, les seules qualités qui, à cette période, promettaient pour l'avenir, étaient que j'avais des goûts prononcés et diversifiés, beaucoup de zèle pour tout ce qui m'intéressait, et un plaisir vif à comprendre tout sujet ou toute chose complexe. J'ai appris Euclide avec un précepteur privé, et je me souviens distinctement de l'intense satisfaction que me procuraient les preuves géométriques claires. Je me souviens, avec une égale netteté, du plaisir que mon oncle (le père de Francis Galton) m'a donné en m'expliquant le principe du vernier d'un baromètre ; en ce qui concerne les goûts diversifiés, indépendamment de la science, j'aimais lire divers livres, et j'avais l'habitude de m'asseoir pendant des heures à lire les pièces historiques de Shakespeare, généralement dans une vieille fenêtre située dans les murs épais de l'école. Je lisais aussi d'autres poésies, comme les 'Saisons' de Thomson, et les poèmes récemment publiés de Byron et de Scott. Je mentionne cela parce que plus tard dans ma vie, j'ai totalement perdu, à mon grand regret, tout plaisir pour la poésie de quelque nature que ce soit, y compris Shakespeare. En lien avec le plaisir tiré de la poésie, je peux ajouter qu'en 1822, un plaisir vif pour les paysages s'est éveillé pour la première fois dans mon esprit, lors d'un voyage à cheval aux frontières du pays de Galles, et cela a duré plus longtemps que tout autre plaisir esthétique.

Au début de mes années d'école, un garçon avait un exemplaire des 'Merveilles du monde', que je lisais souvent, et je discutais avec d'autres garçons de la véracité de certaines des affirmations ; et je crois que ce livre m'a donné pour la première fois le désir de voyager dans des pays lointains, qui fut finalement réalisé par le voyage du "Beagle". Dans la dernière partie de ma vie scolaire, je suis devenu passionnément friand de tir ; je ne crois pas que quiconque ait pu faire preuve de plus de zèle pour la cause la plus sainte que moi pour le tir aux oiseaux. Comme je me souviens bien d'avoir tué ma première bécassine, et mon excitation était si grande que j'avais beaucoup de mal à recharger mon fusil à cause du tremblement de mes mains. Ce goût a longtemps persisté, et je suis devenu un très bon tireur. Lorsque j'étais à Cambridge, j'avais l'habitude de m'entraîner à lancer mon fusil à mon épaule devant une glace pour voir si je le lançais droit. Un autre plan, meilleur, consistait à demander à un ami d'agiter une bougie allumée, puis de tirer dessus avec une amorce sur la cheminée, et si la visée était précise, le petit souffle d'air éteignait la bougie. L'explosion de l'amorce provoquait un bruit sec, et on m'a dit que le tuteur du collège avait fait remarquer : « Quelle chose extraordinaire, M. Darwin semble passer des heures à faire claquer un fouet dans sa chambre, car je l'entends souvent claquer lorsque je passe sous ses fenêtres. »

J'avais beaucoup d'amis parmi les écoliers, que j'aimais tendrement, et je pense que mon tempérament était alors très affectueux.

En ce qui concerne la science, j'ai continué à collectionner des minéraux avec beaucoup de zèle, mais de façon tout à fait non scientifique — tout ce qui m'importait était un minéral ayant un nom nouveau, et je n'essayais guère de les classer. J'ai dû observer les insectes avec un certain soin, car à l'âge de dix ans (1819), je suis allé pendant trois semaines à Plas Edwards, sur la côte maritime du Pays de Galles, j'étais très intéressé et surpris de voir un gros insecte hémiptère noir et écarlate, de nombreux papillons de nuit (Zygaena), et une Cicindela qui ne se trouvent pas dans le Shropshire. J'avais presque pris la décision de commencer à collectionner tous les insectes que je pourrais trouver morts, car en consultant ma sœur, j'en ai conclu qu'il n'était pas juste de tuer des insectes pour le plaisir d'en faire une collection. En lisant le 'Selborne' de White, j'ai pris beaucoup de plaisir à observer les habitudes des oiseaux, et j'ai même pris des notes à ce sujet. Dans ma simplicité, je me souviens m'être demandé pourquoi tout gentleman ne devenait pas ornithologue.

Vers la fin de ma vie scolaire, mon frère travailla dur à la chimie, et fabriqua un laboratoire assez correct avec un équipement approprié dans la remise à outils du jardin, et on m'a autorisé à l'aider comme serviteur dans la plupart de ses expériences. Il fabriquait tous les gaz et de nombreux composés, et je lisais avec grand soin plusieurs livres de chimie, tels que le 'Catéchisme chimique' de Henry et Parkes. Le sujet m'intéressait beaucoup, et nous travaillions souvent jusqu'à une heure assez tardive de la nuit. C'était la meilleure partie de mon éducation à l'école, car cela m'a montré pratiquement le sens de la science expérimentale. Le fait que nous travaillions à la chimie fut connu à l'école, et comme c'était un fait sans précédent, j'ai été surnommé "Gas". J'ai aussi été une fois publiquement réprimandé par le directeur, le Dr Butler, pour avoir ainsi perdu mon temps sur des sujets aussi inutiles ; et il m'a traité très injustement de "poco curante", et comme je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire, cela m'a semblé être un reproche terrible.

Comme je ne faisais rien de bon à l'école, mon père m'en a sagement retiré à un âge un peu plus précoce que d'habitude, et m'a envoyé (octobre 1825) à l'Université d'Édimbourg avec mon frère, où je suis resté pendant deux ans ou deux sessions. Mon frère terminait ses études de médecine, bien que je ne croie pas qu'il ait jamais eu l'intention réelle de pratiquer, et j'y ai été envoyé pour les commencer. Mais peu après cette période, je suis devenu convaincu, par diverses petites circonstances, que mon père me laisserait assez de biens pour subsister avec un certain confort, bien que je n'aie jamais imaginé que je serais un homme aussi riche que je le suis ; mais ma conviction fut suffisante pour freiner tout effort acharné pour apprendre la médecine.

L'instruction à Édimbourg se faisait entièrement par des cours magistraux, et ceux-ci étaient intolérablement ennuyeux, à l'exception de ceux sur la chimie par Hope ; mais à mon avis, il n'y a aucun avantage et beaucoup d'inconvénients à suivre des cours magistraux par rapport à la lecture. Les cours du Dr Duncan sur la matière médicale à 8 heures par une matinée d'hiver sont quelque chose de redoutable à se remémorer. Le Dr — a rendu ses cours sur l'anatomie humaine aussi ennuyeux que lui-même, et le sujet m'a dégoûté. Cela s'est avéré être l'un des plus grands maux de ma vie que je n'aie pas été poussé à pratiquer la dissection, car j'aurais rapidement surmonté mon dégoût ; et la pratique aurait été inestimable pour tout mon travail futur. Cela a été un mal irrémédiable, tout comme mon incapacité à dessiner. J'ai également fréquenté régulièrement les salles cliniques de l'hôpital. Certains des cas m'ont beaucoup affligé, et j'ai encore des images vives devant moi de certains d'entre eux ; mais je n'étais pas assez stupide pour laisser cela diminuer ma fréquentation. Je ne peux pas comprendre pourquoi cette partie de mon cursus médical ne m'a pas intéressé davantage ; car durant l'été précédant mon arrivée à Édimbourg, j'ai commencé à m'occuper de certains des pauvres, principalement des enfants et des femmes à Shrewsbury : j'écrivais un compte rendu aussi complet que possible du cas avec tous les symptômes, et je les lisais à haute voix à mon père, qui suggérait des recherches supplémentaires et me conseillait quels médicaments donner, que je préparais moi-même. À un moment donné, j'avais au moins une douzaine de patients, et je ressentais un intérêt vif pour le travail. Mon père, qui était de loin le meilleur juge de caractère que j'aie jamais connu, a déclaré que je ferais un médecin à succès, entendant par là quelqu'un qui obtiendrait de nombreux patients. Il soutenait que l'élément principal du succès était d'inspirer confiance ; mais ce qu'il a vu en moi qui l'a convaincu que je susciterais la confiance, je l'ignore. J'ai aussi assisté à deux reprises au théâtre d'opérations de l'hôpital d'Édimbourg, et j'ai vu deux opérations très graves, l'une sur un enfant, mais je me suis précipité dehors avant qu'elles ne soient terminées. Et je n'y ai plus jamais assisté, car presque aucune incitation n'aurait été assez forte pour me faire le faire ; ceci étant bien avant les jours bénis du chloroforme. Les deux cas m'ont vraiment hanté pendant de longues années.

Mon frère n'est resté qu'un an à l'Université, donc pendant la deuxième année, j'ai été livré à mes propres ressources ; et c'était un avantage, car je me suis bien lié d'amitié avec plusieurs jeunes hommes amateurs de sciences naturelles. L'un d'eux était Ainsworth, qui a publié plus tard ses voyages en Assyrie ; il était géologue wernerien et connaissait un peu beaucoup de sujets. Le Dr Coldstream était un jeune homme très différent, guindé, formel, très religieux et au cœur très bon ; il a publié plus tard quelques bons articles zoologiques. Un troisième jeune homme était Hardie, qui, je pense, aurait fait un bon botaniste, mais qui est mort prématurément en Inde. Enfin, le Dr Grant, mon aîné de plusieurs années, mais comment j'ai fait sa connaissance, je ne m'en souviens pas ; il a publié quelques articles zoologiques de premier ordre, mais après être venu à Londres en tant que professeur à l'University College, il n'a plus rien fait en science, un fait qui a toujours été inexplicable pour moi. Je le connaissais bien ; il était sec et formel dans ses manières, avec beaucoup d'enthousiasme sous cette croûte extérieure. Un jour, alors que nous nous promenions ensemble, il a éclaté en une grande admiration pour Lamarck et ses vues sur l'évolution. J'ai écouté dans un étonnement silencieux, et autant que je puisse en juger, sans aucun effet sur mon esprit. J'avais précédemment lu la 'Zoonomia' de mon grand-père, dans laquelle des vues similaires sont maintenues, mais sans produire aucun effet sur moi. Néanmoins, il est probable que le fait d'entendre assez tôt dans la vie de telles vues soutenues et louées ait pu favoriser mon adhésion à celles-ci sous une forme différente dans mon 'Origine des espèces'. À cette époque, j'admirais beaucoup la 'Zoonomia' ; mais en la lisant une seconde fois après un intervalle de dix ou quinze ans, j'ai été très déçu ; la proportion de spéculation étant si grande par rapport aux faits donnés.

Les Drs Grant et Coldstream s'intéressaient beaucoup à la zoologie marine, et j'accompagnais souvent le premier pour collecter des animaux dans les mares résiduelles, que je disséquais aussi bien que je pouvais. Je suis également devenu ami avec certains pêcheurs de Newhaven, et je les accompagnais parfois lorsqu'ils chalutaient pour des huîtres, et j'obtenais ainsi de nombreux spécimens. Mais n'ayant eu aucune pratique régulière de la dissection, et possédant seulement un misérable microscope, mes tentatives étaient très médiocres. Néanmoins, j'ai fait une petite découverte intéressante, et j'ai lu, vers le début de l'année 1826, un court article sur le sujet devant la Société Pliénienne. C'était que les prétendus œufs de Flustra avaient le pouvoir de mouvement indépendant au moyen de cils, et étaient en fait des larves. Dans un autre court article, j'ai montré que les petits corps globulaires qui avaient été supposés être l'état jeune du Fucus loreus étaient les sacs d'œufs du ver Pontobdella muricata.

La Société Pliénienne était encouragée et, je crois, fondée par le professeur Jameson : elle se composait d'étudiants et se réunissait dans une salle souterraine de l'Université pour lire des articles sur les sciences naturelles et en discuter. J'y assistais régulièrement, et les réunions ont eu un bon effet sur moi en stimulant mon zèle et en me procurant de nouvelles connaissances agréables. Un soir, un pauvre jeune homme s'est levé, et après avoir bégayé pendant une durée prodigieuse, rougissant jusqu'à la racine des cheveux, il a finalement sorti lentement les mots : « M. le Président, j'ai oublié ce que je voulais dire. » Le pauvre bougre semblait tout à fait accablé, et tous les membres étaient si surpris que personne ne pouvait trouver un mot à dire pour couvrir sa confusion. Les articles qui étaient lus devant notre petite société n'étaient pas imprimés, de sorte que je n'ai pas eu la satisfaction de voir mon article imprimé ; mais je crois que le Dr Grant a remarqué ma petite découverte dans son excellent mémoire sur Flustra.

J'étais aussi membre de la Royal Medical Society, et j'y assistais assez régulièrement ; mais comme les sujets étaient exclusivement médicaux, je ne m'en souciais pas beaucoup. Beaucoup d'absurdités y étaient racontées, mais il y avait quelques bons orateurs, dont le meilleur était l'actuel Sir J. Kay-Shuttleworth. Le Dr Grant m'emmenait occasionnellement aux réunions de la Wernerian Society, où divers articles sur l'histoire naturelle étaient lus, discutés, puis publiés dans les 'Transactions'. J'y ai entendu Audubon prononcer quelques discours intéressants sur les habitudes des oiseaux d'Amérique du Nord, se moquant de manière quelque peu injuste de Waterton. Soit dit en passant, un nègre vivait à Édimbourg, qui avait voyagé avec Waterton, et gagnait sa vie en empaillant des oiseaux, ce qu'il faisait excellemment : il me donnait des leçons contre paiement, et j'avais l'habitude de m'asseoir souvent avec lui, car c'était un homme très agréable et intelligent.

M. Leonard Horner m'a aussi emmené une fois à une réunion de la Royal Society d'Édimbourg, où j'ai vu Sir Walter Scott dans le fauteuil de président, et il s'est excusé auprès de l'assemblée de ne pas se sentir apte à une telle position. J'ai regardé vers lui et vers toute la scène avec une certaine crainte et révérence, et je pense que c'est grâce à cette visite durant ma jeunesse, et au fait d'avoir fréquenté la Royal Medical Society, que j'ai ressenti l'honneur d'être élu il y a quelques années membre honoraire de ces deux sociétés, plus que tout autre honneur similaire. Si l'on m'avait dit à cette époque que je serais un jour ainsi honoré, je déclare que je l'aurais trouvé aussi ridicule et improbable que si l'on m'avait dit que je serais élu roi d'Angleterre.

Durant ma deuxième année à Édimbourg, j'ai assisté aux cours de -- sur la géologie et la zoologie, mais ils étaient incroyablement ennuyeux. Le seul effet qu'ils ont produit sur moi fut la détermination de ne jamais, tant que je vivrais, lire un livre sur la géologie, ou d'étudier cette science de quelque manière que ce soit. Pourtant, je suis sûr que j'étais préparé à un traitement philosophique du sujet ; car un vieux M. Cotton, dans le Shropshire, qui s'y connaissait beaucoup en roches, m'avait montré deux ou trois ans auparavant un gros bloc erratique bien connu dans la ville de Shrewsbury, appelé la "bell-stone" ; il m'a dit qu'il n'y avait aucune roche du même genre plus proche que le Cumberland ou l'Écosse, et il m'a solennellement assuré que le monde prendrait fin avant que quiconque ne soit capable d'expliquer comment cette pierre était arrivée là où elle reposait maintenant. Cela a produit une impression profonde sur moi, et j'ai médité sur cette pierre merveilleuse. De sorte que j'ai ressenti le plaisir le plus vif lorsque j'ai lu pour la première fois l'action des icebergs dans le transport des blocs erratiques, et je me suis réjoui des progrès de la géologie. Tout aussi frappant est le fait que moi, bien qu'âgé maintenant de seulement soixante-sept ans, j'ai entendu le professeur, lors d'une conférence de terrain à Salisbury Craigs, discourir sur un dyke de trapp, avec des marges amygdaloïdes et les strates durcies de chaque côté, avec des roches volcaniques tout autour de nous, dire que c'était une fissure remplie de sédiments venant d'en haut, ajoutant avec un ricanement qu'il y avait des hommes qui soutenaient qu'elle avait été injectée par en dessous dans un état fondu. Lorsque je pense à ce cours, je ne m'étonne pas d'avoir décidé de ne jamais m'intéresser à la géologie.

En assistant aux cours de —, je fis la connaissance du conservateur du musée, M. Macgillivray, qui publia par la suite un grand et excellent ouvrage sur les oiseaux d’Écosse. J’eus avec lui de nombreuses conversations intéressantes sur l’histoire naturelle, et il fut très bienveillant à mon égard. Il me donna quelques coquillages rares, car je collectionnais à cette époque les mollusques marins, mais sans grand enthousiasme.

Mes vacances d’été, durant ces deux années, furent entièrement consacrées aux divertissements, bien que j’eusse toujours un livre en main, que je lisais avec intérêt. Durant l’été 1826, j’entrepris une longue randonnée à pied avec deux amis, nos sacs à dos sur les épaules, à travers le North Wales. Nous marchions trente miles la plupart des jours, incluant une journée d’ascension du Snowdon. J’effectuai également, avec ma sœur, un voyage à cheval dans le North Wales, un domestique portant nos vêtements dans des sacoches. Les automnes étaient consacrés à la chasse, principalement chez M. Owen, à Woodhouse, et chez mon oncle Jos (Josiah Wedgwood, fils du fondateur des Etruria Works) à Maer. Mon zèle était si grand que j’avais l’habitude de placer mes bottes de chasse ouvertes près de mon lit, afin de ne pas perdre une demi-minute à les enfiler le matin ; et, à une occasion, j’atteignis une partie éloignée du domaine de Maer, le 20 août, pour la chasse au tétras lyre, avant même d’y voir clair : je peinai ensuite toute la journée avec le garde-chasse à travers la bruyère épaisse et les jeunes pins sylvestres.

Je tenais un registre exact de chaque oiseau que je tuais tout au long de la saison. Un jour, alors que je chassais à Woodhouse avec le capitaine Owen, le fils aîné, et le major Hill, son cousin, futur Lord Berwick, que j’appréciais tous deux beaucoup, je crus être honteusement traité, car chaque fois qu’après avoir tiré je pensais avoir tué un oiseau, l’un des deux mimait le geste de charger son fusil et s’écriait : « Tu ne dois pas compter cet oiseau, car j’ai tiré en même temps », et le garde-chasse, percevant la plaisanterie, les soutenait. Après quelques heures, ils m’avouèrent la farce, mais ce n’en était pas une pour moi, car j’avais abattu un grand nombre d’oiseaux, mais j’ignorais combien, et ne pouvais les ajouter à ma liste, ce que j’avais coutume de faire en faisant un nœud sur un morceau de ficelle attaché à une boutonnière. C’est ce qu’avaient remarqué mes méchants amis.

Comme je prenais plaisir à chasser ! Mais je pense que je devais être, à moitié consciemment, honteux de mon zèle, car j’essayais de me persuader que la chasse était presque une activité intellectuelle ; il fallait tant d’habileté pour juger où trouver le plus de gibier et pour bien mener les chiens.

L’une de mes visites automnales à Maer en 1827 fut mémorable par ma rencontre avec Sir J. Mackintosh, qui fut le meilleur causeur que j’aie jamais écouté. J’appris plus tard, avec une bouffée de fierté, qu’il avait dit : « Il y a quelque chose chez ce jeune homme qui m’intéresse. » Cela devait être principalement dû au fait qu’il percevait que j’écoutais avec beaucoup d’intérêt tout ce qu’il disait, car j’étais aussi ignorant qu’un porc en ce qui concernait ses sujets de prédilection : l’histoire, la politique et la philosophie morale. Entendre des éloges de la bouche d’une personne éminente, bien que cela soit sans aucun doute apte ou certain à exciter la vanité, est, je pense, une bonne chose pour un jeune homme, car cela aide à le maintenir dans la bonne voie.

Mes visites à Maer durant ces deux ou trois années suivantes furent tout à fait délicieuses, indépendamment de la chasse d’automne. La vie y était parfaitement libre ; la campagne était très agréable pour marcher ou monter à cheval ; et, le soir, il y avait beaucoup de conversations très agréables, moins personnelles qu’elles ne le sont généralement dans les grandes réunions de famille, accompagnées de musique. En été, toute la famille s’asseyait souvent sur les marches du vieux portique, avec le jardin fleuri devant, et la berge escarpée et boisée face à la maison se reflétant dans le lac, avec ici et là un poisson qui saute ou un oiseau aquatique qui nage. Rien n’a laissé une image plus vive dans mon esprit que ces soirées à Maer. J’étais également très attaché à mon oncle Jos et je le révérais beaucoup ; il était silencieux et réservé, ce qui le rendait un homme assez intimidant ; mais il lui arrivait de parler ouvertement avec moi. Il était le type même de l’homme intègre, doué du jugement le plus clair. Je ne crois pas qu’aucune force sur terre n’aurait pu le faire dévier d’un pouce de ce qu’il considérait comme la bonne voie. J’avais l’habitude d’appliquer à son sujet, dans mon esprit, la célèbre ode d’Horace, aujourd’hui oubliée de moi, dans laquelle apparaissent les mots « nec vultus tyranni, etc. ». (Justum et tenacem propositi virum Non civium ardor prava jubentium Non vultus instantis tyranni Mente quatit solida.)

CAMBRIDGE 1828-1831.

Après avoir passé deux sessions à Édimbourg, mon père perçut, ou apprit par mes sœurs, que je n’aimais pas l’idée de devenir médecin, il proposa donc que je devienne ecclésiastique. Il était très justement véhément contre le fait que je devienne un oisif adonné au sport, ce qui semblait alors être ma destination probable. Je demandai un peu de temps pour réfléchir, car, d’après le peu que j’avais entendu ou pensé à ce sujet, j’avais des scrupules à déclarer ma croyance en tous les dogmes de l’Église d’Angleterre ; bien qu’autrement, l’idée d’être un ecclésiastique de campagne me plût. En conséquence, je lus avec attention le « Pearson on the Creed » et quelques autres livres de théologie ; et comme je ne doutais alors absolument pas de la vérité stricte et littérale de chaque mot de la Bible, je me persuadai bientôt que notre Credo devait être pleinement accepté.

En considérant avec quelle férocité j’ai été attaqué par les orthodoxes, il semble ridicule que j’aie un jour eu l’intention de devenir ecclésiastique. Cette intention, et le souhait de mon père, ne furent jamais formellement abandonnés, mais moururent de mort naturelle lorsque, quittant Cambridge, je rejoignis le « Beagle » en tant que naturaliste. Si l’on doit se fier aux phrénologues, j’étais, à un égard, bien fait pour être ecclésiastique. Il y a quelques années, les secrétaires d’une société psychologique allemande me demandèrent instamment par lettre une photographie de moi ; et quelque temps plus tard, je reçus le compte rendu de l’une de leurs réunions, dans lequel il semblait que la forme de mon crâne avait fait l’objet d’une discussion publique, et l’un des orateurs déclara que j’avais la bosse de la vénération suffisamment développée pour dix prêtres.

Comme il fut décidé que je serais ecclésiastique, il était nécessaire que je fréquente l’une des universités anglaises pour y obtenir un diplôme ; mais comme je n’avais jamais ouvert un livre classique depuis la fin de mes études secondaires, je découvris, à ma consternation, qu’en deux ans, j’avais réellement oublié, aussi incroyable que cela puisse paraître, presque tout ce que j’avais appris, jusqu’à quelques lettres grecques. Je ne me rendis donc pas à Cambridge à la date habituelle en octobre, mais travaillai avec un précepteur privé à Shrewsbury, et allai à Cambridge après les vacances de Noël, au début de 1828. Je retrouvai bientôt mon niveau scolaire de connaissances, et pouvais traduire des livres grecs faciles, tels qu’Homère et le Nouveau Testament grec, avec une facilité modérée.

Durant les trois années que je passai à Cambridge, mon temps fut gaspillé, en ce qui concerne les études universitaires, aussi complètement qu’à Édimbourg et au lycée. Je tentai les mathématiques, et allai même durant l’été 1828 avec un précepteur privé (un homme très terne) à Barmouth, mais je progressai très lentement. Le travail me répugnait, principalement parce que je n’étais pas capable de voir la moindre signification dans les premiers pas de l’algèbre. Cette impatience était très stupide, et, plus tard dans ma vie, j’ai profondément regretté de ne pas être allé assez loin, au moins pour comprendre quelque chose des grands principes directeurs des mathématiques, car les hommes ainsi dotés semblent posséder un sens supplémentaire. Mais je ne crois pas que j’aurais jamais réussi au-delà d’un niveau très modeste. En ce qui concerne les classiques, je ne fis rien, si ce n’est assister à quelques cours obligatoires, dont la fréquentation n’était que nominale. Durant ma deuxième année, je dus travailler pendant un mois ou deux pour passer le « Little-Go », ce que je fis aisément. Plus tard, lors de ma dernière année, je travaillai avec un certain sérieux pour mon diplôme final de B.A., et rafraîchis mes classiques, ainsi qu’un peu d’algèbre et d’Euclide, ce dernier me procurant beaucoup de plaisir, comme à l’école. Pour réussir l’examen de B.A., il était également nécessaire de maîtriser les « Evidences of Christianity » de Paley, ainsi que sa « Moral Philosophy ». Cela fut fait de manière approfondie, et je suis convaincu que j’aurais pu réciter la totalité des « Evidences » avec une correction parfaite, mais pas, bien entendu, avec le langage clair de Paley. La logique de ce livre et, je peux l’ajouter, celle de sa « Natural Theology », me procurèrent autant de plaisir qu’Euclide. L’étude attentive de ces œuvres, sans tenter d’en apprendre aucune partie par cœur, fut la seule part du cursus universitaire qui, comme je le ressentais alors et comme je le crois toujours, me fut de la moindre utilité pour l’éducation de mon esprit. Je ne me souciai pas à cette époque des prémisses de Paley ; et, les tenant pour acquises, je fus charmé et convaincu par la longue argumentation. En répondant bien aux questions d’examen sur Paley, en pratiquant bien Euclide, et en ne faillant pas misérablement aux classiques, j’obtins une bonne place parmi les « oi polloi », ou la foule des hommes qui ne concourent pas pour les honneurs. Assez étrangement, je ne peux me souvenir de mon rang exact, et ma mémoire oscille entre la cinquième, la dixième ou la douzième place sur la liste. (Dixième sur la liste de janvier 1831.)

Des conférences publiques sur plusieurs branches étaient données à l’Université, la fréquentation étant tout à fait volontaire ; mais j’étais tellement écœuré par les conférences à Édimbourg que je n’assistai même pas aux conférences éloquentes et intéressantes de Sedgwick. Si je l’avais fait, je serais probablement devenu géologue plus tôt que je ne le fis. J’assistai cependant aux cours de botanique de Henslow, et les aimai beaucoup pour leur extrême clarté et leurs admirables illustrations ; mais je n’étudiai pas la botanique. Henslow avait l’habitude d’emmener ses élèves, dont plusieurs membres plus âgés de l’Université, faire des excursions sur le terrain, à pied ou en diligence, vers des lieux éloignés, ou sur une barge descendant la rivière, et donnait des cours sur les plantes et les animaux les plus rares qui étaient observés. Ces excursions étaient délicieuses.

Bien que, comme nous le verrons bientôt, il y eût quelques aspects positifs dans ma vie à Cambridge, mon temps y fut tristement gaspillé, et pire que gaspillé. Par ma passion pour le tir et la chasse, et, quand cela faisait défaut, pour les chevauchées à travers la campagne, je me retrouvai dans un milieu sportif, comprenant quelques jeunes gens dissipés et à l’esprit étroit. Nous dînions souvent ensemble le soir, bien que ces dîners fussent souvent composés d’hommes d’une trempe supérieure, et nous buvions parfois trop, avec des chants joyeux et des parties de cartes par la suite. Je sais que je devrais éprouver de la honte pour ces journées et ces soirées ainsi passées, mais comme certains de mes amis étaient très agréables, et que nous étions tous dans un état d’esprit des plus élevés, je ne peux m’empêcher de regarder ces moments avec beaucoup de plaisir.

Mais je suis heureux de penser que j’avais beaucoup d’autres amis d’une nature bien différente. J’étais très intime avec Whitley (Rév. C. Whitley, chanoine honoraire de Durham, ancien lecteur en philosophie naturelle à l’université de Durham), qui fut par la suite « Senior Wrangler », et nous faisions continuellement de longues promenades ensemble. Il m’inocula le goût des tableaux et des bonnes gravures, dont j’achetai quelques-unes. Je me rendais fréquemment à la galerie Fitzwilliam, et mon goût devait être assez bon, car j’admirais certainement les meilleurs tableaux, dont je discutais avec le vieux conservateur. Je lus aussi avec beaucoup d’intérêt le livre de Sir Joshua Reynolds. Ce goût, bien que non naturel chez moi, dura plusieurs années, et beaucoup de tableaux de la National Gallery de Londres me procurèrent beaucoup de plaisir ; celui de Sebastian del Piombo éveilla en moi un sentiment de sublime.

Je fus aussi intégré dans un milieu musical, je crois par l’intermédiaire de mon ami au grand cœur, Herbert (le regretté John Maurice Herbert, juge de la cour de comté de Cardiff et du circuit de Monmouth), qui obtint un diplôme de mathématiques de haut niveau. En fréquentant ces hommes et en les écoutant jouer, j’acquis un goût prononcé pour la musique, et j’avais très souvent l’habitude de régler mes promenades de façon à entendre, les jours de semaine, l’hymne dans la chapelle du King’s College. Cela me procurait un plaisir intense, au point que mon échine en frissonnait parfois. Je suis certain qu’il n’y avait aucune affectation ou simple imitation dans ce goût, car j’avais l’habitude d’aller généralement seul au King’s College, et j’engageais parfois les jeunes choristes pour chanter dans mes chambres. Néanmoins, je suis si totalement dépourvu d’oreille que je ne peux percevoir une dissonance, ni garder la mesure et fredonner un air correctement ; et c’est un mystère de savoir comment j’ai pu possiblement retirer du plaisir de la musique.

Mes amis musiciens s’aperçurent bientôt de mon état, et s’amusaient parfois à me faire passer un examen, qui consistait à déterminer combien d’airs je pouvais reconnaître lorsqu’ils étaient joués un peu plus vite ou plus lentement que d’habitude. « God save the King », lorsqu’il était ainsi joué, était une énigme douloureuse. Il y avait un autre homme avec une oreille presque aussi mauvaise que la mienne, et, chose étrange, il jouait un peu de la flûte. Une fois, j’eus le triomphe de le battre à l’un de nos examens musicaux.

Mais aucune activité à Cambridge ne fut poursuivie avec autant d’empressement ou ne me procura autant de plaisir que la collecte de coléoptères. C’était la simple passion de collectionner, car je ne les disséquais pas, et comparais rarement leurs caractères externes avec les descriptions publiées, mais je les faisais nommer n’importe comment. Je donnerai une preuve de mon zèle : un jour, en arrachant de la vieille écorce, je vis deux coléoptères rares, et en saisis un dans chaque main ; puis j’en vis un troisième, d’un genre nouveau, que je ne pouvais supporter de perdre, si bien que je fis sauter celui que je tenais dans ma main droite dans ma bouche. Hélas ! il éjecta un fluide intensément âcre, qui brûla ma langue si bien que je fus forcé de cracher le coléoptère, qui fut perdu, tout comme le troisième.

J’eus beaucoup de succès dans la collecte et inventai deux nouvelles méthodes ; j’employai un ouvrier pour gratter durant l’hiver la mousse des vieux arbres et la placer dans un grand sac, et également pour collecter les détritus au fond des barges dans lesquelles les roseaux sont apportés depuis les marais, et j’obtins ainsi quelques espèces très rares. Aucun poète n’a jamais ressenti plus de ravissement en voyant son premier poème publié que moi en voyant, dans les « Illustrations of British Insects » de Stephens, les mots magiques : « capturé par C. Darwin, Esq. ». Je fus initié à l’entomologie par mon cousin germain W. Darwin Fox, un homme intelligent et très agréable, qui était alors au Christ’s College, et avec qui je devins extrêmement intime. Par la suite, je fis la connaissance d’Albert Way, de Trinity, avec qui j’allais chasser les insectes, et qui devint plus tard un archéologue renommé ; ainsi que de H. Thompson du même collège, qui devint un agriculteur de premier plan, président d’une grande compagnie de chemin de fer et membre du Parlement. Il semble donc qu’un goût pour la collection des coléoptères soit une certaine indication de succès futur dans la vie !

Je suis surpris de l’empreinte indélébile que beaucoup des coléoptères que j’ai attrapés à Cambridge ont laissée sur mon esprit. Je peux me souvenir de l’aspect exact de certains poteaux, de vieux arbres et de talus où j’ai fait une belle capture. Le joli Panagaeus crux-major était un trésor à cette époque, et ici, à Down, j’ai vu un coléoptère courir sur une allée, et en le ramassant, j’ai instantanément perçu qu’il différait légèrement du P. crux-major, et il s’est avéré être le P. quadripunctatus, qui n’est qu’une variété ou une espèce étroitement apparentée, ne différant que très légèrement par son contour. Je n’avais jamais vu de Licinus vivant dans ces vieux jours, qui, pour un œil non exercé, ne diffère guère de beaucoup de coléoptères Carabidae noirs ; mais mes fils en trouvèrent ici un spécimen, et je reconnus instantanément qu’il était nouveau pour moi ; pourtant, je n’avais pas regardé un coléoptère britannique depuis vingt ans.

Je n’ai pas encore mentionné une circonstance qui a influencé toute ma carrière plus qu’aucune autre. Il s’agit de mon amitié avec le professeur Henslow. Avant de venir à Cambridge, j’avais entendu parler de lui par mon frère comme d’un homme connaissant toutes les branches de la science, et j’étais en conséquence préparé à le vénérer. Il tenait table ouverte une fois par semaine, où tous les étudiants de premier cycle, ainsi que quelques membres plus anciens de l’Université qui s’intéressaient à la science, se réunissaient le soir. J’obtins bientôt, par l’intermédiaire de Fox, une invitation, et m’y rendis régulièrement. Avant longtemps, je fis bien connaissance avec Henslow, et durant la seconde moitié de mon temps à Cambridge, je fis de longues marches avec lui la plupart des jours ; si bien que j’étais appelé par certains des professeurs « l’homme qui marche avec Henslow » ; et le soir, j’étais très souvent invité à me joindre à leur dîner de famille. Ses connaissances étaient vastes en botanique, entomologie, chimie, minéralogie et géologie. Son goût le plus prononcé était de tirer des conclusions à partir d’observations minutieuses et prolongées. Son jugement était excellent, et tout son esprit bien équilibré ; mais je ne suppose pas que quiconque dirait qu’il possédait un grand génie original. Il était profondément religieux, et si orthodoxe qu’il me dit un jour qu’il serait peiné si un seul mot des Trente-neuf Articles était modifié. Ses qualités morales étaient admirables à tous égards. Il était exempt de toute trace de vanité ou d’autre sentiment mesquin ; et je n’ai jamais vu un homme qui pensait si peu à lui-même ou à ses propres affaires. Son tempérament était imperturbablement bon, avec des manières très séduisantes et courtoises ; pourtant, comme je l’ai vu, il pouvait être poussé par toute mauvaise action à la plus vive indignation et à une action prompte.

Je vis une fois en sa compagnie, dans les rues de Cambridge, une scène presque aussi horrible que celles qui auraient pu être vues pendant la Révolution française. Deux pilleurs de tombes avaient été arrêtés, et alors qu’ils étaient emmenés en prison, ils avaient été arrachés au constable par une foule des hommes les plus grossiers, qui les traînaient par les jambes le long de la route boueuse et pierreuse. Ils étaient couverts de boue de la tête aux pieds, et leurs visages saignaient, soit pour avoir été frappés à coups de pied, soit par les pierres ; ils ressemblaient à des cadavres, mais la foule était si dense que je n’en eus que quelques aperçus momentanés. Jamais de ma vie je n’ai vu une telle colère peinte sur le visage d’un homme que celle manifestée par Henslow devant cette scène horrible. Il essaya à plusieurs reprises de pénétrer dans la foule ; mais c’était tout simplement impossible. Il se précipita alors vers le maire, me disant de ne pas le suivre, mais d’aller chercher plus de policiers. J’ai oublié l’issue, si ce n’est que les deux hommes furent conduits en prison sans être tués.

La bienveillance de Henslow était illimitée, comme il le prouva par ses nombreux excellents projets pour ses pauvres paroissiens, lorsqu’il occupa, dans les années suivantes, la cure de Hitcham. Mon intimité avec un tel homme aurait dû être, et j’espère qu’elle le fut, un bienfait inestimable. Je ne peux résister à mentionner un incident insignifiant, qui montra sa gentille attention. Alors que j’examinais quelques grains de pollen sur une surface humide, je vis les tubes sortir, et je courus immédiatement communiquer ma surprenante découverte. Or, je ne suppose pas qu’aucun autre professeur de botanique n’aurait pu s’empêcher de rire de mon empressement à faire une telle communication. Mais il convint de l’intérêt du phénomène et m’en expliqua le sens, tout en me faisant bien comprendre à quel point il était connu ; je le quittai donc nullement mortifié, mais bien content d’avoir découvert par moi-même un fait si remarquable, tout en étant déterminé à ne plus être si pressé de communiquer mes découvertes.

Le Dr Whewell faisait partie de ces hommes âgés et distingués qui rendaient parfois visite à Henslow, et, à plusieurs reprises, je suis rentré chez moi avec lui le soir. Après Sir J. Mackintosh, il était le meilleur causeur sur des sujets sérieux qu’il m’ait été donné d’écouter. Leonard Jenyns (le célèbre Soame Jenyns était le cousin du père de M. Jenyns), qui publia par la suite de bons essais sur l’histoire naturelle (M. Jenyns (aujourd’hui Blomefield) décrivit les poissons pour la zoologie du « Beagle » ; il est l’auteur d’une longue série d’articles, principalement zoologiques), séjournait souvent chez Henslow, qui était son beau-frère. Je lui rendis visite à son presbytère, à la limite des Fens [Swaffham Bulbeck], et j’eus avec lui plus d’une agréable promenade et conversation sur l’histoire naturelle. Je fis également la connaissance de plusieurs autres hommes plus âgés que moi, qui ne s’intéressaient guère à la science, mais qui étaient des amis d’Henslow. L’un était un Écossais, frère de Sir Alexander Ramsay, et tuteur au Jesus College : c’était un homme charmant, mais il ne vécut pas longtemps. Un autre était M. Dawes, futur doyen de Hereford, célèbre pour ses succès dans l’éducation des pauvres. Ces hommes et d’autres de la même condition, avec Henslow, faisaient parfois de lointaines excursions à la campagne, auxquelles on me permettait de me joindre, et elles étaient fort agréables.

Avec le recul, j’en déduis qu’il devait y avoir en moi quelque chose d’un peu supérieur au commun des jeunes gens, sinon les hommes susmentionnés, beaucoup plus âgés que moi et d’un rang universitaire plus élevé, ne m’auraient jamais permis de les fréquenter. Certes, je n’étais conscient d’aucune supériorité de ce genre, et je me souviens que l’un de mes amis sportifs, Turner, qui me vit à l’œuvre avec mes coléoptères, me dit qu’un jour je serais membre de la Royal Society, et cette idée me parut absurde.

Au cours de ma dernière année à Cambridge, je lus avec soin et un intérêt profond la « Relation historique » de Humboldt. Cet ouvrage, ainsi que l'« Introduction à l’étude de la philosophie naturelle » de Sir J. Herschel, firent naître en moi un zèle ardent à apporter ne serait-ce que la plus humble contribution au noble édifice des sciences naturelles. Aucun livre, ni une douzaine d’autres, ne m’influença autant que ces deux-là. Je copiai de longs passages de Humboldt sur Tenerife et les lus à haute voix lors de l’une des excursions susmentionnées, à (je crois) Henslow, Ramsay et Dawes, car lors d’une occasion précédente, j’avais parlé des merveilles de Tenerife, et certains membres du groupe déclarèrent qu’ils essaieraient de s’y rendre ; mais je pense qu’ils ne parlaient qu’à moitié sérieusement. J’étais, quant à moi, tout à fait sérieux, et j’obtins une lettre d’introduction auprès d’un marchand de Londres pour me renseigner sur les navires ; mais le projet fut, bien entendu, réduit à néant par le voyage du « Beagle ».

Mes vacances d’été étaient consacrées à la collecte de coléoptères, à quelques lectures et à de courts voyages. À l’automne, tout mon temps était dévoué à la chasse, principalement à Woodhouse et à Maer, et parfois avec le jeune Eyton, d’Eyton. Dans l’ensemble, les trois années que je passai à Cambridge furent les plus joyeuses de ma vie heureuse ; car j’étais alors en excellente santé et presque toujours d’une humeur radieuse.

Comme j’étais arrivé à Cambridge à Noël, je fus contraint de faire deux trimestres après avoir passé mon examen final, au début de 1831 ; Henslow me persuada alors de commencer l’étude de la géologie. C’est pourquoi, à mon retour dans le Shropshire, j’examinai des coupes géologiques et coloriai une carte des environs de Shrewsbury. Le professeur Sedgwick avait l’intention de visiter le nord du pays de Galles au début du mois d’août pour poursuivre ses célèbres recherches géologiques parmi les roches les plus anciennes, et Henslow lui demanda de me permettre de l’accompagner. (Au sujet de ce voyage, mon père racontait souvent une anecdote sur Sedgwick : ils étaient partis de leur auberge un matin et avaient marché un kilomètre ou deux, quand Sedgwick s’arrêta soudainement et jura qu’il ferait demi-tour, étant certain « que ce maudit gredin » (le serveur) n’avait pas donné à la femme de chambre les six pence qui lui avaient été confiés à cet effet. Il fut finalement convaincu d’abandonner son projet, voyant qu’il n’y avait aucune raison de soupçonner le serveur d’une perfidie particulière. — F.D.) Il vint donc dormir chez mon père.

Une courte conversation avec lui au cours de cette soirée fit une forte impression sur mon esprit. Alors que j’examinais une ancienne gravière près de Shrewsbury, un ouvrier me dit qu’il y avait trouvé une grande coquille tropicale de Volute usée, telle qu’on peut en voir sur les cheminées des cottages ; et comme il ne voulait pas vendre la coquille, j’étais convaincu qu’il l’avait réellement trouvée dans la fosse. Je fis part de ce fait à Sedgwick, qui déclara aussitôt (sans doute avec raison) qu’elle avait dû être jetée là par quelqu’un ; mais il ajouta ensuite que, si elle était réellement enchâssée là, ce serait le plus grand malheur pour la géologie, car cela renverserait tout ce que nous savons sur les dépôts superficiels des Midlands. Ces bancs de gravier appartiennent en fait à l’époque glaciaire, et, des années plus tard, j’y trouvai des coquilles arctiques brisées. Mais, à l’époque, j’étais absolument stupéfait que Sedgwick ne fût pas ravi d’un fait aussi merveilleux que la découverte d’une coquille tropicale près de la surface, au milieu de l’Angleterre. Rien ne m’avait jamais fait comprendre aussi pleinement, bien que j’eusse lu divers ouvrages scientifiques, que la science consiste à regrouper les faits afin d’en tirer des lois ou des conclusions générales.

Le lendemain matin, nous partîmes pour Llangollen, Conway, Bangor et Capel Curig. Ce voyage me fut décidément utile pour m’apprendre un peu comment interpréter la géologie d’un pays. Sedgwick m’envoyait souvent sur une ligne parallèle à la sienne, me disant de rapporter des échantillons de roches et de marquer la stratification sur une carte. Je ne doute pas qu’il ait fait cela pour mon bien, car j’étais trop ignorant pour l’avoir aidé. Au cours de ce voyage, j’eus un exemple frappant de la facilité avec laquelle on peut négliger des phénomènes, aussi manifestes soient-ils, avant qu’ils n’aient été observés par quelqu’un. Nous passâmes de nombreuses heures dans Cwm Idwal, examinant toutes les roches avec un soin extrême, car Sedgwick tenait à y trouver des fossiles ; mais aucun de nous ne vit une trace des merveilleux phénomènes glaciaires tout autour de nous ; nous ne remarquâmes pas les roches manifestement striées, les blocs erratiques, les moraines latérales et terminales. Pourtant, ces phénomènes sont si visibles que, comme je l’ai déclaré dans un article publié bien des années plus tard dans le « Philosophical Magazine » (« Philosophical Magazine », 1842), une maison incendiée ne racontait pas son histoire plus clairement que cette vallée. Si elle avait encore été remplie par un glacier, les phénomènes auraient été moins distincts qu’ils ne le sont maintenant.

À Capel Curig, je quittai Sedgwick et suivis une ligne droite à la boussole et à la carte à travers les montagnes jusqu’à Barmouth, ne suivant jamais aucun sentier à moins qu’il ne coïncidât avec mon trajet. Je découvris ainsi des endroits sauvages étranges et j’appréciai beaucoup cette façon de voyager. Je visitai Barmouth pour voir des amis de Cambridge qui y étudiaient, puis je retournai à Shrewsbury et à Maer pour la chasse ; car, à cette époque, je me serais cru fou de renoncer aux premiers jours de chasse à la perdrix pour la géologie ou toute autre science.

« VOYAGE DU "BEAGLE" DU 27 DÉCEMBRE 1831 AU 2 OCTOBRE 1836. »

En rentrant chez moi après mon court voyage géologique dans le nord du pays de Galles, je trouvai une lettre d’Henslow m’informant que le capitaine Fitz-Roy était disposé à céder une partie de sa propre cabine à tout jeune homme qui se porterait volontaire pour l’accompagner sans solde en tant que naturaliste lors du voyage du « Beagle ». J’ai donné, je crois, dans mon journal manuscrit, un récit de toutes les circonstances qui se sont alors produites ; je dirai seulement ici que je fus instantanément impatient d’accepter l’offre, mais que mon père s’y opposa fermement, ajoutant ces mots, fortunés pour moi : « Si vous trouvez un homme de bon sens qui vous conseille d’y aller, je donnerai mon consentement. » J’écrivis donc ce soir-là pour refuser l’offre. Le lendemain matin, je me rendis à Maer pour être prêt pour le 1er septembre et, alors que je chassais, mon oncle (Josiah Wedgwood) me fit appeler, proposant de me conduire à Shrewsbury pour parler à mon père, car il pensait qu’il serait sage pour moi d’accepter l’offre. Mon père a toujours soutenu qu’il était l’un des hommes les plus sensés au monde, et il consentit immédiatement, de la manière la plus aimable. J’avais été plutôt dépensier à Cambridge et, pour consoler mon père, je lui dis : « qu’il me faudrait être sacrément habile pour dépenser plus que mon allocation à bord du "Beagle" » ; mais il répondit avec un sourire : « Mais on me dit que tu es très habile. »

Le lendemain, je partis pour Cambridge afin de voir Henslow, puis pour Londres afin de voir Fitz-Roy, et tout fut bientôt réglé. Plus tard, en devenant très intime avec Fitz-Roy, j’appris que j’avais couru un risque très sérieux d’être rejeté à cause de la forme de mon nez ! Il était un fervent disciple de Lavater et était convaincu qu’il pouvait juger du caractère d’un homme d’après le contour de ses traits ; et il doutait que quiconque ayant mon nez pût posséder suffisamment d’énergie et de détermination pour le voyage. Mais je pense qu’il fut par la suite bien convaincu que mon nez avait menti.

Le caractère de Fitz-Roy était singulier, avec de très nombreux traits nobles : il était dévoué à son devoir, généreux à l’excès, audacieux, déterminé et d’une énergie indomptable, et un ami ardent pour tous ceux placés sous ses ordres. Il ne reculait devant aucun effort pour aider ceux qu’il jugeait dignes d’être aidés. C’était un bel homme, qui avait tout l’air d’un gentilhomme, avec des manières fort courtoises, qui ressemblaient à celles de son oncle maternel, le célèbre Lord Castlereagh, comme me le dit le ministre à Rio. Néanmoins, il doit avoir hérité beaucoup de son apparence de Charles II, car le Dr Wallich me donna une collection de photographies qu’il avait réalisées, et je fus frappé par la ressemblance de l’une d’elles avec Fitz-Roy ; et en regardant le nom, je trouvai : Ch. E. Sobieski Stuart, comte d’Albanie, un descendant du même monarque.

Le tempérament de Fitz-Roy était des plus malheureux. Il était généralement pire au petit matin, et avec son œil d’aigle, il pouvait généralement détecter quelque chose qui n’allait pas sur le navire, et il ne ménageait alors pas ses reproches. Il était très gentil avec moi, mais c’était un homme très difficile à vivre sur le pied d’intimité qui découlait nécessairement du fait que nous mangions seuls dans la même cabine. Nous eûmes plusieurs disputes ; par exemple, au début du voyage à Bahia, au Brésil, il défendit et loua l’esclavage, que j’abhorrais, et me raconta qu’il venait de rendre visite à un grand propriétaire d’esclaves, qui avait fait venir nombre de ses esclaves et leur avait demandé s’ils étaient heureux et s’ils souhaitaient être libres, et tous répondirent « Non ». Je lui demandai alors, peut-être avec un ricanement, s’il pensait que la réponse d’esclaves en présence de leur maître valait quelque chose ? Cela le mit excessivement en colère, et il dit que, puisque je doutais de sa parole, nous ne pouvions plus vivre ensemble. Je pensai que j’aurais été contraint de quitter le navire ; mais dès que la nouvelle se répandit, ce qui fut rapide, car le capitaine envoya chercher le premier lieutenant pour apaiser sa colère en disant du mal de moi, je fus profondément gratifié de recevoir une invitation de tous les officiers du carré pour manger avec eux. Mais après quelques heures, Fitz-Roy fit preuve de son habituelle magnanimité en m’envoyant un officier avec des excuses et une demande pour que je continue à vivre avec lui.

Son caractère était, à plusieurs égards, l’un des plus nobles que j’aie jamais connus.

Le voyage du « Beagle » a été de loin l’événement le plus important de ma vie, et a déterminé toute ma carrière ; pourtant, il dépendait d’une circonstance aussi insignifiante que celle de mon oncle proposant de me conduire trente miles jusqu’à Shrewsbury, ce que peu d’oncles auraient fait, et d’une broutille comme la forme de mon nez. J’ai toujours senti que je dois au voyage la première véritable formation ou éducation de mon esprit ; j’ai été amené à m’intéresser de près à plusieurs branches de l’histoire naturelle, et ainsi mes facultés d’observation ont été améliorées, bien qu’elles aient toujours été assez développées.

L’étude de la géologie de tous les lieux visités était bien plus importante, car c’est ici que le raisonnement entre en jeu. En examinant pour la première fois un nouveau district, rien ne peut paraître plus désespéré que le chaos des roches ; mais en enregistrant la stratification et la nature des roches et des fossiles en de nombreux points, en raisonnant toujours et en prédisant ce qui sera trouvé ailleurs, la lumière commence bientôt à poindre sur le district, et la structure de l’ensemble devient plus ou moins intelligible. J’avais apporté avec moi le premier volume des « Principes de géologie » de Lyell, que j’étudiai attentivement ; et le livre me fut de la plus grande utilité à bien des égards. Le tout premier lieu que j’examinai, à savoir St. Jago dans les îles du Cap-Vert, me montra clairement la merveilleuse supériorité de la manière dont Lyell traite la géologie, comparée à celle de tout autre auteur dont j’avais les ouvrages avec moi ou que j’ai lus par la suite.

Une autre de mes occupations consistait à collectionner des animaux de toutes classes, à décrire brièvement et à disséquer grossièrement bon nombre de ceux marins ; mais ne sachant pas dessiner et n’ayant pas une connaissance anatomique suffisante, une grande pile de manuscrits que j’ai produits pendant le voyage s’est avérée presque inutile. J’ai ainsi perdu beaucoup de temps, à l’exception de celui passé à acquérir quelques connaissances sur les crustacés, car cela m’a été utile lorsque, des années plus tard, j’ai entrepris une monographie sur les Cirripèdes.

Pendant une partie de la journée, j’écrivais mon journal et je prenais grand soin de décrire avec précision et vivacité tout ce que j’avais vu ; et c’était un bon exercice. Mon journal servait aussi, en partie, de lettres pour mon foyer, et des portions étaient envoyées en Angleterre chaque fois que l’occasion se présentait.

Les diverses études spéciales ci-dessus n’étaient cependant d’aucune importance comparées à l’habitude d’une industrie énergique et d’une attention concentrée sur tout ce que j’entreprenais, que j’ai acquise alors. Tout ce sur quoi je pensais ou lisais était fait pour avoir un rapport direct avec ce que j’avais vu ou étais susceptible de voir ; et cette habitude d’esprit s’est poursuivie pendant les cinq années du voyage. Je suis certain que c’est cette formation qui m’a permis d’accomplir tout ce que j’ai fait en science.

En regardant en arrière, je peux maintenant percevoir comment mon amour pour la science a progressivement prépondéré sur tout autre goût. Au cours des deux premières années, ma vieille passion pour la chasse a survécu avec presque toute sa force, et je tirais moi-même tous les oiseaux et animaux pour ma collection ; mais progressivement, j’ai abandonné mon fusil de plus en plus, et finalement complètement, à mon serviteur, car la chasse interférait avec mon travail, plus particulièrement avec l’identification de la structure géologique d’un pays. J’ai découvert, bien qu’inconsciemment et insensiblement, que le plaisir d’observer et de raisonner était bien supérieur à celui de l’adresse et du sport. Que mon esprit se soit développé grâce à mes activités durant le voyage est rendu probable par une remarque faite par mon père, qui était l’observateur le plus perspicace que j’aie jamais vu, d’un tempérament sceptique, et loin d’être un croyant en phrénologie ; car en me voyant pour la première fois après le voyage, il se tourna vers mes sœurs et s’exclama : « Eh bien, la forme de sa tête est tout à fait changée. »

Pour revenir au voyage. Le 11 septembre (1831), je fis une visite éclair avec Fitz-Roy au « Beagle » à Plymouth. De là à Shrewsbury pour faire un long adieu à mon père et à mes sœurs. Le 24 octobre, j’établis ma résidence à Plymouth et y restai jusqu’au 27 décembre, date à laquelle le « Beagle » quitta définitivement les côtes de l’Angleterre pour son tour du monde. Nous fîmes deux tentatives antérieures pour naviguer, mais nous fûmes repoussés chaque fois par de violentes tempêtes. Ces deux mois à Plymouth furent les plus misérables que j’aie jamais passés, bien que je me sois dépensé de diverses manières. J’étais abattu à la pensée de quitter toute ma famille et mes amis pour si longtemps, et le temps me semblait indiciblement sombre. J’étais aussi troublé par des palpitations et des douleurs au cœur et, comme beaucoup de jeunes gens ignorants, surtout un homme ayant quelques notions médicales, j’étais convaincu d’avoir une maladie cardiaque. Je ne consultai aucun médecin, car je m’attendais pleinement à entendre le verdict que je n’étais pas apte pour le voyage, et j’étais résolu à y aller quoi qu’il en coûte.

Je n’ai pas besoin ici de revenir sur les événements du voyage — où nous sommes allés et ce que nous avons fait — car j’en ai rendu un compte suffisamment complet dans mon journal publié. Les splendeurs de la végétation des Tropiques s’élèvent devant mon esprit à l’heure actuelle plus vivement que tout le reste ; bien que le sentiment de sublimité, que les grands déserts de Patagonie et les montagnes boisées de la Terre de Feu ont suscité en moi, ait laissé une impression indélébile sur mon esprit. La vue d’un sauvage nu dans son pays natal est un événement qu’on ne peut jamais oublier. Plusieurs de mes excursions à cheval à travers des contrées sauvages, ou dans les embarcations, dont certaines durèrent plusieurs semaines, furent profondément intéressantes : leur inconfort et une certaine dose de danger n’étaient à cette époque guère un inconvénient, et aucunement par la suite. Je réfléchis aussi avec une grande satisfaction sur certains de mes travaux scientifiques, comme la résolution du problème des îles coralliennes et l’identification de la structure géologique de certaines îles, par exemple, Sainte-Hélène. Je ne dois pas non plus passer sous silence la découverte des relations singulières entre les animaux et les plantes habitant les diverses îles de l’archipel des Galapagos, et de tous avec les habitants de l’Amérique du Sud.

Autant que je puisse en juger, j’ai travaillé au maximum pendant le voyage pour le simple plaisir de l’investigation, et par mon vif désir d’ajouter quelques faits à la grande masse des faits de la science naturelle. Mais j’étais aussi ambitieux de prendre une place honorable parmi les hommes de science — si j’étais plus ou moins ambitieux que la plupart de mes collègues, je ne peux en juger.

La géologie de St. Jago est très frappante, mais simple : un courant de lave a autrefois coulé sur le lit de la mer, formé de coquilles et de coraux récents triturés, qu’il a cuits en une roche blanche et dure. Depuis lors, toute l’île a été soulevée. Mais la ligne de roche blanche m’a révélé un fait nouveau et important, à savoir qu’il y avait eu par la suite une subsidence autour des cratères, qui avaient depuis été en activité et avaient déversé de la lave. C’est alors qu’il m’apparut pour la première fois que je pourrais peut-être écrire un livre sur la géologie des divers pays visités, et cela me fit frissonner de plaisir. Ce fut une heure mémorable pour moi, et comme je peux rappeler distinctement la basse falaise de lave sous laquelle je me reposais, avec le soleil brûlant, quelques plantes désertiques étranges poussant à proximité, et des coraux vivants dans les mares de marée à mes pieds. Plus tard dans le voyage, Fitz-Roy me demanda de lire une partie de mon journal et déclara qu’il méritait d’être publié ; voilà donc un second livre en perspective !

Vers la fin de notre voyage, alors que je me trouvais à l’Ascension, je reçus une lettre dans laquelle mes sœurs m’apprenaient que Sedgwick avait rendu visite à mon père et lui avait dit que je devais prendre place parmi les hommes de science les plus éminents. À l’époque, je ne pouvais comprendre comment il avait pu apprendre quoi que ce fût de mes activités, mais j’appris (je crois, par la suite) que Henslow avait lu certaines des lettres que je lui avais écrites avant la Philosophical Society de Cambridge (lues lors de la réunion du 16 novembre 1835, et imprimées dans une brochure de 31 pages pour être distribuées aux membres de la Société), et qu’il les avait fait imprimer pour une distribution privée. Ma collection d’ossements fossiles, qui avait été envoyée à Henslow, suscita également une attention considérable parmi les paléontologues. Après avoir lu cette lettre, je grimpai sur les montagnes de l’Ascension d’un pas bondissant, et fis résonner les roches volcaniques sous mon marteau de géologue. Tout cela montre à quel point j’étais ambitieux ; mais je pense pouvoir dire en toute vérité qu’au cours des années qui suivirent, bien que j’eusse le plus grand souci de l’approbation d’hommes comme Lyell et Hooker, qui étaient mes amis, je ne me préoccupais guère du grand public. Je ne veux pas dire qu’une critique favorable ou une forte vente de mes livres ne me faisaient pas grand plaisir, mais ce plaisir était éphémère, et je suis certain de ne m’être jamais écarté d’un pouce de ma voie pour acquérir la célébrité.

DE MON RETOUR EN ANGLETERRE (2 OCTOBRE 1836) À MON MARIAGE (29 JANVIER 1839)

Ces deux années et trois mois furent les plus actives que j’aie jamais passées, bien que j’aie été occasionnellement souffrant, perdant ainsi un peu de temps. Après avoir fait plusieurs allers-retours entre Shrewsbury, Maer, Cambridge et Londres, je m’installai dans un logement à Cambridge (dans Fitzwilliam Street) le 13 décembre, où toutes mes collections furent placées sous la garde de Henslow. J’y séjournai trois mois et fis examiner mes minéraux et mes roches avec l’aide du professeur Miller.

Je commençai à préparer mon « Journal de voyages », ce qui ne fut pas un travail difficile, car mon manuscrit avait été rédigé avec soin, et mon travail principal consistait à faire un résumé de mes résultats scientifiques les plus intéressants. J’envoyai également, à la demande de Lyell, un court compte rendu de mes observations sur l’élévation de la côte du Chili à la Geological Society (Geolog. Soc. Proc. ii. 1838, pages 446-449).

Le 7 mars 1837, je pris un logement dans Great Marlborough Street, à Londres, et j’y restai près de deux ans, jusqu’à mon mariage. Au cours de ces deux années, je terminai mon Journal, lus plusieurs communications devant la Geological Society, commençai à préparer le manuscrit de mes « Observations géologiques » et pris les dispositions nécessaires pour la publication de la « Zoologie du voyage du "Beagle" ». En juillet, j’ouvris mon premier carnet pour y noter des faits relatifs à l’Origine des espèces, sujet sur lequel je réfléchissais depuis longtemps, et sur lequel je n’ai jamais cessé de travailler au cours des vingt années suivantes.

Durant ces deux années, je fréquentai aussi un peu la société et agis comme l’un des secrétaires honoraires de la Geological Society. Je voyais beaucoup Lyell. L’une de ses caractéristiques principales était sa sympathie pour le travail d’autrui, et je fus aussi étonné que ravi de l’intérêt qu’il manifesta lorsque, à mon retour en Angleterre, je lui expliquai mes vues sur les récifs coralliens. Cela m’encouragea grandement, et ses conseils ainsi que son exemple eurent beaucoup d’influence sur moi. Durant cette période, je vis également beaucoup Robert Brown ; j’avais l’habitude de lui rendre visite et de m’asseoir avec lui pendant son petit-déjeuner les dimanches matin, et il déversait un riche trésor d’observations curieuses et de remarques aiguës, mais elles portaient presque toujours sur des points de détail, et jamais, avec moi, il ne discutait de grandes questions générales en science.

Au cours de ces deux années, je fis plusieurs courtes excursions pour me détendre, et une plus longue vers les « routes parallèles » de Glen Roy, dont un compte rendu fut publié dans les « Philosophical Transactions » (1839, pages 39-82). Ce mémoire fut un grand échec, et j’en ai honte. Ayant été profondément impressionné par ce que j’avais vu de l’élévation des terres en Amérique du Sud, j’attribuai les lignes parallèles à l’action de la mer ; mais je dus abandonner cette thèse lorsque Agassiz proposa sa théorie des lacs glaciaires. Parce qu’aucune autre explication n’était possible dans l’état actuel de nos connaissances, j’avais plaidé en faveur de l’action marine ; et mon erreur m’a servi de bonne leçon pour ne jamais me fier, en science, au principe d’exclusion.

Comme je n’étais pas capable de travailler toute la journée à la science, je lus beaucoup durant ces deux années sur des sujets variés, y compris quelques livres de métaphysique ; mais je n’étais pas bien préparé à de telles études. Vers cette époque, je pris beaucoup de plaisir à la poésie de Wordsworth et de Coleridge ; et je peux me vanter d’avoir lu l’« Excursion » deux fois en entier. Autrefois, le « Paradis perdu » de Milton était mon favori par excellence, et lors de mes excursions durant le voyage du « Beagle », lorsque je ne pouvais emporter qu’un seul volume, je choisissais toujours Milton.

DE MON MARIAGE, LE 29 JANVIER 1839, ET MA RÉSIDENCE DANS UPPER GOWER STREET, À NOTRE DÉPART DE LONDRES ET NOTRE INSTALLATION À DOWN, LE 14 SEPTEMBRE 1842.

(Après avoir parlé de son heureux mariage et de ses enfants, il poursuit :--)

Au cours des trois ans et huit mois que nous avons passés à Londres, j’ai fait moins de travail scientifique, bien que j’aie travaillé aussi dur que possible, que durant toute autre période de même durée de ma vie. Cela était dû à des malaises récurrents, et à une longue et grave maladie. La plus grande partie de mon temps, quand je pouvais faire quelque chose, était consacrée à mon ouvrage sur les « Récifs coralliens », que j’avais commencé avant mon mariage, et dont la dernière épreuve fut corrigée le 6 mai 1842. Ce livre, bien que petit, m’a coûté vingt mois de travail acharné, car j’ai dû lire tous les ouvrages sur les îles du Pacifique et consulter de nombreuses cartes. Il fut très estimé par les hommes de science, et la théorie qui y est exposée est, je pense, maintenant bien établie.

Aucun autre de mes travaux n’a été commencé dans un esprit aussi déductif que celui-ci, car la théorie entière fut pensée sur la côte ouest de l’Amérique du Sud, avant même que j’aie vu un véritable récif corallien. Je n’avais donc qu’à vérifier et étendre mes vues par un examen attentif de récifs vivants. Mais il faut noter que j’avais, durant les deux années précédentes, suivi sans cesse les effets, sur les côtes de l’Amérique du Sud, de l’élévation intermittente de la terre, conjointement à la dénudation et au dépôt de sédiments. Cela m’a nécessairement conduit à beaucoup réfléchir aux effets de la subsidence, et il fut facile de remplacer par l’imagination le dépôt continu de sédiments par la croissance ascendante des coraux. Faire cela, c’était élaborer ma théorie de la formation des récifs barrières et des atolls.

Outre mon travail sur les récifs coralliens, durant ma résidence à Londres, je lus devant la Geological Society des mémoires sur les blocs erratiques de l’Amérique du Sud (Geolog. Soc. Proc. iii. 1842), sur les tremblements de terre (Geolog. Trans. v. 1840), et sur la formation de terreau par l’action des vers de terre (Geolog. Soc. Proc. ii. 1838). Je continuai également à superviser la publication de la « Zoologie du voyage du "Beagle" ». Je n’interrompis jamais la collecte de faits concernant l’origine des espèces ; et je pouvais parfois le faire quand je ne pouvais rien faire d’autre à cause de la maladie.

À l’été 1842, j’étais plus fort que je ne l’avais été depuis quelque temps, et je fis une petite tournée seul dans le nord du Pays de Galles, dans le but d’observer les effets des anciens glaciers qui remplissaient autrefois toutes les grandes vallées. Je publiai un court compte rendu de ce que j’avais vu dans le « Philosophical Magazine » (Philosophical Magazine, 1842). Cette excursion m’intéressa grandement, et ce fut la dernière fois que je fus assez fort pour gravir des montagnes ou faire de longues marches telles que celles nécessaires au travail géologique.

Durant la première partie de notre vie à Londres, j’étais assez fort pour fréquenter la société, et je vis beaucoup plusieurs hommes de science, ainsi que d’autres hommes plus ou moins distingués. Je donnerai mes impressions à l’égard de certains d’entre eux, bien que j’aie peu de choses à dire qui en vaillent la peine.

Je vis plus Lyell que n’importe quel autre homme, tant avant qu’après mon mariage. Son esprit était caractérisé, tel qu’il m’apparaissait, par la clarté, la prudence, un jugement sain et beaucoup d’originalité. Lorsque je lui faisais une remarque sur la géologie, il ne se reposait jamais avant de voir toute l’affaire clairement, et il me faisait souvent la voir plus clairement que je ne l’avais fait auparavant. Il avançait toutes les objections possibles à ma suggestion, et même après qu’elles furent épuisées, il restait longtemps dubitatif. Une seconde caractéristique était sa cordiale sympathie pour le travail des autres hommes de science. (La légère répétition observable ici s’explique par le fait que les notes sur Lyell, etc., ont été ajoutées en avril 1881, quelques années après la rédaction du reste des « Souvenirs ».)

À mon retour du voyage du « Beagle », je lui expliquai mes vues sur les récifs coralliens, qui différaient des siennes, et je fus grandement surpris et encouragé par l’intérêt vif qu’il manifesta. Son plaisir pour la science était ardent, et il ressentait le plus vif intérêt pour le progrès futur de l’humanité. Il était très bon et parfaitement libéral dans ses croyances religieuses, ou plutôt ses incroyances ; mais il était un théiste convaincu. Sa franchise était hautement remarquable. Il en fit preuve en devenant un converti à la théorie de la descendance, bien qu’il eût acquis une grande renommée en s’opposant aux vues de Lamarck, et ce, alors qu’il était devenu âgé. Il me rappela que, bien des années auparavant, je lui avais dit, alors que nous discutions de l’opposition de l’ancienne école de géologues à ses nouvelles vues : « Quelle bonne chose ce serait si tout homme de science mourait à l’âge de soixante ans, car après cela, il serait sûr de s’opposer à toutes les nouvelles doctrines. » Mais il espérait que, désormais, on pourrait lui permettre de vivre.

La science de la géologie est énormément redevable à Lyell — plus, je le crois, qu’à n’importe quel autre homme ayant jamais vécu. Lorsque [je] partais pour le voyage du « Beagle », le sagace Henslow, qui, comme tous les autres géologues, croyait à cette époque aux cataclysmes successifs, me conseilla de me procurer et d’étudier le premier volume des « Principes », qui venait alors d’être publié, mais de ne sous aucun prétexte accepter les vues qui y étaient défendues. Avec quelle différence parlerait-on maintenant des « Principes » ! Je suis fier de me rappeler que le premier endroit, à savoir Saint-Jago, dans l’archipel du Cap-Vert, où j’ai étudié la géologie, m’a convaincu de l’infinie supériorité des vues de Lyell sur celles préconisées dans tout autre ouvrage que je connusse.

Les effets puissants des œuvres de Lyell pouvaient autrefois être clairement vus dans le progrès différent de la science en France et en Angleterre. L’oubli total actuel des hypothèses extravagantes d’Elie de Beaumont, telles que ses « cratères de soulèvement » et ses « lignes de soulèvement » (cette dernière hypothèse que j’entendis Sedgwick louer jusqu’au ciel à la Geological Society), peut être largement attribué à Lyell.

Je vis beaucoup Robert Brown, « facile Princeps Botanicorum », comme l’appelait Humboldt. Il m’apparut principalement remarquable pour la minutie de ses observations et leur parfaite exactitude. Sa connaissance était extraordinairement grande, et beaucoup mourut avec lui, en raison de sa peur excessive de jamais commettre une erreur. Il déversait sa connaissance sur moi de la manière la plus déliée, tout en étant étrangement jaloux sur certains points. Je lui rendis visite deux ou trois fois avant le voyage du « Beagle », et à une occasion, il me demanda de regarder à travers un microscope et de décrire ce que je voyais. Ce que je fis, et je crois maintenant qu’il s’agissait des courants merveilleux de protoplasme dans quelque cellule végétale. Je lui demandai ensuite ce que j’avais vu ; mais il me répondit : « C’est mon petit secret. »

Il était capable des actions les plus généreuses. Alors qu’il était vieux, très souffrant et tout à fait inapte à tout effort, il visitait quotidiennement (comme me l’a dit Hooker) un vieux domestique, qui vivait au loin (et qu’il entretenait), et lui faisait la lecture à haute voix. Cela suffit à compenser n’importe quel degré d’avarice ou de jalousie scientifique.

Je peux mentionner ici quelques autres hommes éminents, que j’ai vus occasionnellement, mais j’ai peu à dire à leur sujet qui en vaille la peine. J’éprouvais une haute révérence pour Sir J. Herschel, et je fus ravi de dîner avec lui dans sa charmante maison du Cap de Bonne-Espérance, et plus tard dans sa maison de Londres. Je l’ai vu, également, à quelques autres occasions. Il ne parlait jamais beaucoup, mais chaque mot qu’il prononçait méritait d’être écouté.

Je rencontrai une fois au petit-déjeuner, chez Sir R. Murchison, l’illustre Humboldt, qui m’honora en exprimant le souhait de me voir. Je fus un peu déçu par le grand homme, mais mes attentes étaient probablement trop élevées. Je ne peux rien me rappeler distinctement de notre entrevue, si ce n’est qu’Humboldt était très gai et parlait beaucoup.

— me rappelle Buckle que j’ai rencontré une fois chez Hensleigh Wedgwood. J’ai été très heureux d’apprendre de lui son système de collecte de faits. Il m’a dit qu’il achetait tous les livres qu’il lisait, et qu’il faisait un index complet, pour chacun, des faits qu’il pensait pouvoir se révéler utiles, et qu’il pouvait toujours se souvenir dans quel livre il avait lu quelque chose, car sa mémoire était merveilleuse. Je lui demandai comment, au début, il pouvait juger quels faits seraient utiles, et il répondit qu’il ne savait pas, mais qu’une sorte d’instinct le guidait. De cette habitude de faire des index, il était capable de donner le nombre étonnant de références sur toutes sortes de sujets, que l’on peut trouver dans son « Histoire de la civilisation ». Ce livre m’a paru très intéressant, et je l’ai lu deux fois, mais je doute que ses généralisations valent quelque chose. Buckle était un grand parleur, et je l’écoutais en disant à peine un mot, et je n’aurais d’ailleurs pas pu le faire, car il ne laissait aucun blanc. Lorsque Mme Farrer commença à chanter, je sautai sur mes pieds et dis que je devais l’écouter ; après que je me fus éloigné, il se tourna vers un ami et dit (comme l’a entendu mon frère) : « Eh bien, les livres de M. Darwin sont bien meilleurs que sa conversation. »

D’autres grands hommes de lettres, je rencontrai une fois Sydney Smith chez le doyen Milman. Il y avait quelque chose d’inexplicablement amusant dans chaque mot qu’il prononçait. Peut-être cela était-il dû en partie à l’attente d’être amusé. Il parlait de Lady Cork, qui était alors extrêmement âgée. C’était la dame qui, comme il le disait, fut une fois si émue par l’un de ses sermons de charité, qu’elle EMPRUNTA une guinée à un ami pour la mettre dans la quête. Il dit alors : « Il est généralement cru que ma chère vieille amie Lady Cork a été oubliée », et il dit cela d’une telle manière que personne ne pouvait douter un instant qu’il voulait dire que sa chère vieille amie avait été oubliée par le diable. Comment il parvint à exprimer cela, je l’ignore.

Je rencontrai également une fois Macaulay chez Lord Stanhope (l’historien), et comme il n’y avait qu’un autre homme au dîner, j’eus une magnifique occasion de l’entendre converser, et il fut très agréable. Il ne parlait pas du tout trop ; et d’ailleurs, un tel homme ne pouvait trop parler, tant qu’il permettait aux autres de diriger le cours de sa conversation, ce qu’il permettait.

Lord Stanhope me donna une fois une curieuse petite preuve de l’exactitude et de la plénitude de la mémoire de Macaulay : de nombreux historiens avaient l’habitude de se réunir souvent chez Lord Stanhope, et en discutant de divers sujets, il leur arrivait parfois de différer de Macaulay, et autrefois, ils se référaient souvent à quelque livre pour voir qui avait raison ; mais plus tard, comme l’a remarqué Lord Stanhope, aucun historien ne prit plus cette peine, et tout ce que disait Macaulay était définitif.

À une autre occasion, je rencontrai chez Lord Stanhope l’une de ses réceptions d’historiens et d’autres hommes de lettres, et parmi eux se trouvaient Motley et Grote. Après le déjeuner, je marchai pendant près d’une heure dans Chevening Park avec Grote, et je fus très intéressé par sa conversation et satisfait par la simplicité et l’absence de toute prétention dans ses manières.

Il y a longtemps, je dînais occasionnellement avec le vieux comte, le père de l’historien ; c’était un homme étrange, mais le peu que j’en savais me plaisait beaucoup. Il était franc, jovial et agréable. Il avait des traits fortement marqués, un teint brun, et ses vêtements, quand je le voyais, étaient tous bruns. Il semblait croire en tout ce qui était pour les autres absolument incroyable. Il me dit un jour : « Pourquoi ne renonces-tu pas à tes fadaises de géologie et de zoologie, pour te tourner vers les sciences occultes ! » L’historien, alors Lord Mahon, parut choqué par un tel discours à mon égard, et sa charmante femme beaucoup amusée.

Le dernier homme que je mentionnerai est Carlyle, vu par moi plusieurs fois chez mon frère, et deux ou trois fois chez moi. Sa conversation était très savoureuse et intéressante, tout comme ses écrits, mais il lui arrivait de durer trop longtemps sur le même sujet. Je me souviens d’un dîner amusant chez mon frère, où, parmi quelques autres, se trouvaient Babbage et Lyell, qui aimaient tous deux parler. Carlyle, cependant, fit taire tout le monde en haranguant pendant tout le dîner sur les avantages du silence. Après le dîner, Babbage, de sa manière la plus sombre, remercia Carlyle pour sa très intéressante conférence sur le silence.

Carlyle ricanait de presque tout le monde : un jour, chez moi, il qualifia l’« Histoire » de Grote de « bourbier fétide, sans rien de spirituel ». J’ai toujours pensé, jusqu’à ce que ses « Réminiscences » paraissent, que ses ricanements étaient en partie des plaisanteries, mais cela semble maintenant assez douteux. Son expression était celle d’un homme déprimé, presque abattu, mais bienveillant ; et il est notoire avec quel entrain il riait. Je crois que sa bienveillance était réelle, bien que ternie par une jalousie non négligeable. Personne ne peut douter de son pouvoir extraordinaire à dépeindre des choses et des hommes — bien plus vivant, comme il m’apparaît, que tout ce qui a été dessiné par Macaulay. Si ses portraits d’hommes étaient vrais, c’est une autre question.

Il a été tout-puissant pour imprimer de grandes vérités morales dans l’esprit des hommes. D’un autre côté, ses vues sur l’esclavage étaient révoltantes. À ses yeux, la force primait le droit. Son esprit m’a semblé très étroit ; même si toutes les branches de la science, qu’il méprisait, sont exclues. Il m’est étonnant que Kingsley ait parlé de lui comme d’un homme bien préparé à faire avancer la science. Il riait au nez de l’idée qu’un mathématicien, tel que Whewell, puisse juger, comme je soutenais qu’il le pouvait, des vues de Goethe sur la lumière. Il trouvait très ridicule que quiconque se soucie de savoir si un glacier se déplaçait un peu plus vite ou un peu plus lentement, ou s’il se déplaçait tout court. Autant que j’aie pu en juger, je n’ai jamais rencontré un homme dont l’esprit soit si mal adapté à la recherche scientifique.

Pendant que je vivais à Londres, j’assistais aussi régulièrement que je le pouvais aux réunions de plusieurs sociétés scientifiques, et j’agissais en tant que secrétaire de la Geological Society. Mais une telle assiduité, et la vie de société ordinaire, convenaient si mal à ma santé que nous avons résolu de vivre à la campagne, ce que nous préférions tous deux et dont nous ne nous sommes jamais repentis.

RÉSIDENCE À DOWN DU 14 SEPTEMBRE 1842 À CE JOUR, 1876.

Après plusieurs recherches infructueuses dans le Surrey et ailleurs, nous avons trouvé cette maison et l’avons achetée. J’ai été séduit par l’aspect diversifié de la végétation propre à une région crayeuse, si différente de ce à quoi j’étais habitué dans les comtés des Midlands ; et plus séduit encore par le calme extrême et le caractère rustique de l’endroit. Ce n’est cependant pas un endroit aussi retiré qu’un auteur dans un périodique allemand le prétend, lorsqu’il dit que ma maison n’est accessible que par un chemin muletier ! Notre installation ici a admirablement répondu à un objectif, que nous n’avions pas prévu, à savoir d’être très pratique pour les visites fréquentes de nos enfants.

Peu de personnes ont sans doute mené une vie aussi retirée que la nôtre. Mis à part de courtes visites dans les demeures de parents, et occasionnellement au bord de la mer ou ailleurs, nous ne sommes allés nulle part. Durant la première partie de notre installation, nous avons un peu fréquenté la société et reçu quelques amis ici ; mais ma santé pâtissait presque toujours de cette agitation, ce qui provoquait des crises violentes de frissons et de vomissements. J’ai donc été contraint, depuis de nombreuses années, de renoncer à tous les dîners ; et cela a constitué pour moi une certaine privation, car ces réunions m’ont toujours mis de très bonne humeur. Pour la même raison, je n’ai pu inviter ici que très peu de connaissances scientifiques.

Ma distraction principale et ma seule occupation, tout au long de ma vie, ont été le travail scientifique ; et l’excitation que procure un tel travail me fait oublier, pour un temps, mon malaise quotidien, ou le dissipe tout à fait. Je n’ai donc rien d’autre à consigner pour le reste de ma vie, si ce n’est la publication de mes divers ouvrages. Peut-être quelques détails sur la manière dont ils ont vu le jour valent-ils la peine d’être donnés.

MES DIVERSES PUBLICATIONS.

Au début de 1844, mes observations sur les îles volcaniques visitées pendant le voyage du « Beagle » furent publiées. En 1845, je pris beaucoup de peine à corriger une nouvelle édition de mon « Journal de recherches », qui fut publié à l’origine en 1839 comme faisant partie de l’ouvrage de Fitz-Roy. Le succès de ce premier enfant littéraire chatouille toujours ma vanité plus que celui de n’importe lequel de mes autres livres. Aujourd’hui encore, il se vend régulièrement en Angleterre et aux États-Unis, et a été traduit pour la seconde fois en allemand, ainsi qu’en français et en d’autres langues. Ce succès d’un livre de voyages, surtout d’un ouvrage scientifique, tant d’années après sa première publication, est surprenant. Dix mille exemplaires de la seconde édition ont été vendus en Angleterre. En 1846, mes « Observations géologiques sur l’Amérique du Sud » furent publiées. Je note dans un petit journal intime, que j’ai toujours tenu, que mes trois livres géologiques (« Récifs coralliens » inclus) ont nécessité quatre ans et demi de travail soutenu ; « et voici maintenant dix ans que je suis rentré en Angleterre. Combien de temps ai-je perdu à cause de la maladie ? » Je n’ai rien à dire sur ces trois ouvrages, si ce n’est qu’à ma grande surprise, de nouvelles éditions ont été demandées récemment. (« Observations géologiques », 2e éd. 1876. « Récifs coralliens », 2e éd. 1874.)

En octobre 1846, je commençai à travailler sur les « Cirripèdes ». Sur la côte du Chili, je trouvai une forme très curieuse, qui s’enfouissait dans les coquilles de Concholepas, et qui différait tant de tous les autres Cirripèdes que je dus former un nouveau sous-ordre pour sa seule réception. Récemment, un genre apparenté, lui aussi fouisseur, a été découvert sur les côtes du Portugal. Pour comprendre la structure de mon nouveau Cirripède, je dus examiner et disséquer nombre de formes communes ; et cela m’amena graduellement à m’intéresser au groupe tout entier. Je travaillai avec constance sur ce sujet pendant les huit années suivantes, et publiai finalement deux volumes épais (publiés par la Ray Society), décrivant toutes les espèces vivantes connues, ainsi que deux minces volumes in-quarto sur les espèces éteintes. Je ne doute pas que Sir E. Lytton Bulwer m’avait à l’esprit lorsqu’il introduisit dans l’un de ses romans un professeur Long, qui avait écrit deux énormes volumes sur les patelles.

Bien que j’aie été occupé pendant huit ans à cet ouvrage, je note dans mon journal qu’environ deux années de ce laps de temps furent perdues à cause de la maladie. Pour cette raison, je me rendis en 1848, pour quelques mois, à Malvern afin de suivre un traitement hydropathique, qui me fit beaucoup de bien, si bien qu’à mon retour, je fus en mesure de reprendre le travail. Mon état de santé était si précaire que lorsque mon cher père mourut le 13 novembre 1848, je fus incapable d’assister à ses funérailles ou d’agir en tant que l’un de ses exécuteurs testamentaires.

Mon travail sur les Cirripèdes possède, je pense, une valeur considérable, car outre la description de plusieurs formes nouvelles et remarquables, j’ai mis en évidence les homologies des diverses parties — j’ai découvert l’appareil cémentaire, bien que j’aie commis des erreurs épouvantables concernant les glandes à ciment — et enfin, j’ai prouvé l’existence, dans certains genres, de mâles minuscules complémentaires et parasites des hermaphrodites. Cette dernière découverte a finalement été pleinement confirmée ; bien qu’à une certaine époque, un auteur allemand ait pris plaisir à attribuer tout le récit à ma fertile imagination. Les Cirripèdes forment un groupe d’espèces extrêmement variable et difficile à classer ; et mon travail m’a été d’une utilité considérable lorsque j’ai eu à discuter, dans « L’Origine des espèces », les principes d’une classification naturelle. Néanmoins, je doute que cet ouvrage ait mérité la consommation d’un temps si précieux.

À partir de septembre 1854, je consacrai tout mon temps à organiser mon énorme pile de notes, à observer et à expérimenter en relation avec la transmutation des espèces. Durant le voyage du « Beagle », j’avais été profondément impressionné par la découverte, dans la formation pampéenne, de grands animaux fossiles recouverts d’une cuirasse semblable à celle des tatous existants ; ensuite, par la manière dont des animaux étroitement apparentés se remplacent les uns les autres à mesure que l’on progresse vers le sud sur le continent ; et troisièmement, par le caractère sud-américain de la plupart des productions de l’archipel des Galapagos, et plus particulièrement par la manière dont elles diffèrent légèrement sur chaque île du groupe ; aucune des îles ne semblant être très ancienne au sens géologique.

Il était évident que de tels faits, ainsi que beaucoup d’autres, ne pouvaient s’expliquer que par la supposition que les espèces se modifient graduellement ; et ce sujet me hanta. Mais il était tout aussi évident que ni l’action des conditions environnantes, ni la volonté des organismes (particulièrement dans le cas des plantes) ne pouvaient rendre compte des innombrables cas où les organismes de toute nature sont merveilleusement adaptés à leurs habitudes de vie — par exemple, un pic ou une rainette pour grimper aux arbres, ou une graine pour être disséminée par des crochets ou des aigrettes. J’avais toujours été très frappé par de telles adaptations, et tant qu’elles ne pouvaient être expliquées, il me semblait presque inutile de tenter de prouver par des preuves indirectes que les espèces ont été modifiées.

Après mon retour en Angleterre, il m’apparut qu’en suivant l’exemple de Lyell en géologie, et en collectant tous les faits qui se rapportaient d’une manière ou d’une autre à la variation des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication et dans la nature, un peu de lumière pourrait peut-être être jetée sur l’ensemble du sujet. Mon premier carnet de notes fut ouvert en juillet 1837. Je travaillai selon les principes véritablement baconiens, et sans aucune théorie, je recueillis des faits à grande échelle, plus particulièrement en ce qui concerne les productions domestiquées, par des enquêtes imprimées, par des conversations avec des éleveurs et des jardiniers habiles, et par de vastes lectures. Lorsque je vois la liste des livres de toutes sortes que j’ai lus et résumés, y compris des séries entières de journaux et de comptes rendus, je suis surpris de mon assiduité. Je perçus bientôt que la sélection était la clé de voûte du succès de l’homme dans la création de races utiles d’animaux et de plantes. Mais comment la sélection pouvait-elle s’appliquer aux organismes vivant à l’état de nature resta pendant quelque temps un mystère pour moi.

En octobre 1838, c’est-à-dire quinze mois après avoir commencé mon enquête systématique, il m’arriva de lire pour me divertir le « Traité sur la population » de Malthus, et étant bien préparé à apprécier la lutte pour l’existence qui se déroule partout, grâce à une longue observation des habitudes des animaux et des plantes, il me frappa immédiatement que, dans ces circonstances, les variations favorables tendraient à être préservées, et les défavorables à être détruites. Le résultat en serait la formation de nouvelles espèces. Ici, enfin, je tenais une théorie sur laquelle travailler ; mais j’étais si anxieux d’éviter les préjugés que je décidai, pendant quelque temps, de ne pas même en rédiger le plus bref aperçu. En juin 1842, je m’accordai pour la première fois la satisfaction de rédiger un très bref résumé de ma théorie au crayon, en 35 pages ; celui-ci fut agrandi au cours de l’été 1844 en un texte de 230 pages, que je fis proprement recopier et que je possède encore.

Mais à cette époque, je négligeai un problème de grande importance ; et il m’est étonnant, si ce n’est par le principe de l’œuf de Colomb, que j’aie pu le négliger, lui et sa solution. Ce problème est la tendance des êtres organiques issus d’une même souche à diverger en caractère à mesure qu’ils se modifient. Qu’ils aient divergé considérablement est évident si l’on considère la manière dont les espèces de toutes sortes peuvent être classées en genres, les genres en familles, les familles en sous-ordres, et ainsi de suite ; et je me souviens de l’endroit précis sur la route, alors que j’étais dans ma voiture, où, à ma grande joie, la solution m’apparut ; et cela longtemps après mon installation à Down. La solution, je le crois, est que la descendance modifiée de toutes les formes dominantes et en croissance tend à s’adapter à de nombreux lieux très diversifiés dans l’économie de la nature.

Au début de 1856, Lyell me conseilla de rédiger mes vues de manière assez complète, et je commençai immédiatement à le faire sur une échelle trois ou quatre fois plus étendue que celle qui fut ensuite suivie dans mon « Origine des espèces » ; pourtant, ce n’était qu’un résumé des matériaux que j’avais recueillis, et j’accomplis environ la moitié du travail sur cette base. Mais mes plans furent renversés, car au début de l’été 1858, M. Wallace, qui se trouvait alors dans l’archipel malais, m’envoya un essai intitulé « De la tendance des variétés à s’éloigner indéfiniment du type original » ; et cet essai contenait exactement la même théorie que la mienne. M. Wallace exprimait le souhait que, si je trouvais son essai satisfaisant, je l’envoie à Lyell pour examen.

Les circonstances dans lesquelles je consentis, à la demande de Lyell et Hooker, à permettre la publication d’un extrait de mon manuscrit, accompagné d’une lettre à Asa Gray, datée du 5 septembre 1857, en même temps que l’essai de Wallace, sont exposées dans le « Journal of the Proceedings of the Linnean Society », 1858, page 45. J’étais d’abord très réticent à donner mon accord, car je pensais que M. Wallace pourrait considérer mon geste comme injustifiable, car je ne savais pas alors combien sa disposition était généreuse et noble. L’extrait de mon manuscrit et la lettre à Asa Gray n’étaient destinés ni l’un ni l’autre à la publication, et étaient mal écrits. L’essai de M. Wallace, en revanche, était admirablement exprimé et tout à fait clair. Néanmoins, nos productions communes n’attirèrent que très peu l’attention, et la seule notice publiée à leur sujet dont je puisse me souvenir fut celle du professeur Haughton de Dublin, dont le verdict fut que tout ce qui était nouveau en elles était faux, et que tout ce qui était vrai était ancien. Cela montre combien il est nécessaire qu’une vue nouvelle soit expliquée de manière suffisamment longue pour susciter l’attention du public.

En septembre 1858, je me mis au travail, sur les conseils appuyés de Lyell et Hooker, pour préparer un volume sur la transmutation des espèces, mais je fus souvent interrompu par une mauvaise santé et de courtes visites au délicieux établissement hydropathique du Dr Lane à Moor Park. Je résumai le manuscrit commencé sur une échelle beaucoup plus large en 1856, et achevai le volume sur la même échelle réduite. Cela me coûta treize mois et dix jours de dur labeur. Il fut publié sous le titre de « L’Origine des espèces », en novembre 1859. Bien qu’il ait été considérablement enrichi et corrigé dans les éditions ultérieures, il est resté substantiellement le même livre.

C’est sans aucun doute l’œuvre principale de ma vie. Elle fut dès le début couronnée d’un grand succès. La première petite édition de 1250 exemplaires fut vendue le jour même de sa publication, et une seconde édition de 3000 exemplaires peu de temps après. Seize mille exemplaires ont été vendus à ce jour (1876) en Angleterre ; et si l’on considère à quel point le livre est ardu, c’est une vente considérable. Il a été traduit dans presque toutes les langues européennes, même dans des langues telles que l’espagnol, le bohémien, le polonais et le russe. Il a aussi, selon Miss Bird, été traduit en japonais (Miss Bird se trompe, comme je l’apprends du professeur Mitsukuri. — F.D.), et il y est très étudié. Même un essai en hébreu a paru à son sujet, montrant que la théorie est contenue dans l’Ancien Testament ! Les comptes rendus furent très nombreux ; pendant un temps, je collectionnai tout ce qui paraissait sur « L’Origine » et sur mes ouvrages connexes, et ils totalisent (en excluant les articles de journaux) 265 ; mais après un certain temps, je renonçai à cette tentative par désespoir. Beaucoup d’essais et de livres séparés sur le sujet ont paru ; et en Allemagne, un catalogue ou une bibliographie sur le « Darwinismus » paraît tous les ans ou tous les deux ans.

Le succès de « L’Origine » peut, je pense, être attribué en grande partie au fait que j’avais, bien longtemps auparavant, écrit deux esquisses condensées, et que j’avais finalement résumé un manuscrit beaucoup plus vaste, qui était lui-même un résumé. Par ce moyen, j’ai été mis en mesure de sélectionner les faits et les conclusions les plus frappants. J’avais aussi, pendant de nombreuses années, suivi une règle d’or, à savoir que chaque fois qu’un fait publié, une nouvelle observation ou une pensée se présentait à moi, qui était opposée à mes résultats généraux, je devais en faire un mémorandum sans faute et immédiatement ; car j’avais découvert par expérience que de tels faits et pensées étaient bien plus enclins à s’échapper de la mémoire que les faits favorables. Grâce à cette habitude, très peu d’objections furent soulevées contre mes vues auxquelles je n’avais pas au moins prêté attention et tenté de répondre.

Il a parfois été dit que le succès de « L’Origine » prouvait « que le sujet était dans l’air », ou « que les esprits étaient préparés à le recevoir ». Je ne pense pas que cela soit strictement vrai, car j’ai occasionnellement sondé plus d’un naturaliste, et je n’en ai jamais rencontré un seul qui semblât douter de la permanence des espèces. Même Lyell et Hooker, bien qu’ils m’écoutassent avec intérêt, ne semblaient jamais être d’accord. J’ai essayé une ou deux fois d’expliquer à des hommes compétents ce que j’entendais par sélection naturelle, mais j’ai échoué lamentablement. Ce qui, je crois, est strictement vrai, c’est qu’un nombre incalculable de faits bien observés étaient stockés dans l’esprit des naturalistes, prêts à prendre leur place dès qu’une théorie capable de les accueillir serait suffisamment expliquée. Un autre élément du succès du livre fut sa taille modérée ; et je le dois à l’apparition de l’essai de M. Wallace ; si j’avais publié sur l’échelle à laquelle j’avais commencé à écrire en 1856, le livre aurait été quatre ou cinq fois plus grand que « L’Origine », et très peu auraient eu la patience de le lire.

J’ai beaucoup gagné à retarder ma publication d’environ 1839, date à laquelle la théorie fut clairement conçue, jusqu’en 1859 ; et je n’ai rien perdu à cela, car je me souciais très peu de savoir si les hommes attribuaient plus d’originalité à moi ou à Wallace ; et son essai a sans aucun doute aidé à la réception de la théorie. Je n’ai été devancé que sur un seul point important, ce que ma vanité m’a toujours fait regretter, à savoir l’explication, par le biais de la période glaciaire, de la présence des mêmes espèces de plantes et de quelques rares animaux sur des sommets montagneux distants et dans les régions arctiques. Cette vue me plaisait tant que je l’ai rédigée in extenso, et je crois qu’elle fut lue par Hooker quelques années avant qu’E. Forbes ne publie son célèbre mémoire (« Geolog. Survey Mem. », 1846) sur le sujet. Sur les très rares points où nous différions, je pense toujours que j’avais raison. Je n’ai jamais, bien sûr, fait allusion dans mes écrits au fait que j’avais élaboré cette vue indépendamment.

Presque aucun point ne m’a procuré autant de satisfaction, lorsque je travaillais sur « L’Origine », que l’explication de la vaste différence, dans de nombreuses classes, entre l’embryon et l’animal adulte, et de la ressemblance étroite des embryons au sein d’une même classe. Aucune attention ne fut portée à ce point, autant que je m’en souvienne, dans les premiers comptes rendus de « L’Origine », et je me souviens avoir exprimé ma surprise à cet égard dans une lettre à Asa Gray. Ces dernières années, plusieurs critiques ont attribué tout le mérite à Fritz Müller et à Haeckel, qui, sans aucun doute, ont développé le sujet de manière beaucoup plus complète, et à certains égards, plus correctement que moi. J’avais des matériaux pour un chapitre entier sur le sujet, et j’aurais dû rendre la discussion plus longue ; car il est clair que je n’ai pas réussi à impressionner mes lecteurs ; et celui qui réussit à le faire mérite, à mon avis, tout le crédit.

Cela m’amène à faire remarquer que j’ai presque toujours été traité honnêtement par mes critiques, en passant sous silence ceux qui, sans connaissances scientifiques, ne méritaient pas d’être remarqués. Mes vues ont souvent été grossièrement déformées, amèrement combattues et ridiculisées, mais cela a généralement été fait, je le crois, de bonne foi. Dans l’ensemble, je ne doute pas que mes travaux aient été maintes et maintes fois grandement surévalués. Je me réjouis d’avoir évité les controverses, et je le dois à Lyell, qui, il y a de nombreuses années, en référence à mes travaux géologiques, m’avait vivement conseillé de ne jamais m’empêtrer dans une controverse, car cela ne faisait rarement aucun bien et causait une perte misérable de temps et d’humeur.

Chaque fois que j’ai découvert que j’avais commis une erreur, ou que mon travail avait été imparfait, et lorsque j’ai été critiqué avec mépris, et même lorsque j’ai été surévalué, au point de me sentir mortifié, mon plus grand réconfort a été de me dire des centaines de fois que « j’ai travaillé aussi dur et aussi bien que je le pouvais, et nul homme ne peut faire plus que cela ». Je me souviens, lorsque j’étais à Good Success Bay, en Terre de Feu, avoir pensé (et je crois que j’ai écrit chez moi à cet effet) que je ne pouvais mieux employer ma vie qu’en ajoutant un peu à la science naturelle. C’est ce que j’ai fait de mon mieux, et les critiques peuvent dire ce qu’ils veulent, ils ne peuvent détruire cette conviction.

Durant les deux derniers mois de 1859, j’ai été pleinement occupé à préparer une seconde édition de « L’Origine », et par une correspondance énorme. Le 1er janvier 1860, j’ai commencé à organiser mes notes pour mon ouvrage sur « La variation des animaux et des plantes sous l’effet de la domestication » ; mais il ne fut publié qu’au début de 1868, le retard ayant été causé en partie par des maladies fréquentes, dont l’une dura sept mois, et en partie par la tentation de publier sur d’autres sujets qui, à l’époque, m’intéressaient davantage.

Le 15 mai 1862, mon petit livre sur la « Fécondation des orchidées », qui m’a coûté dix mois de travail, a été publié : la plupart des faits avaient été lentement accumulés au cours de plusieurs années précédentes. Durant l’été 1839, et, je crois, durant l’été précédent, j’ai été amené à m’intéresser à la fécondation croisée des fleurs à l’aide des insectes, après être parvenu à la conclusion, dans mes spéculations sur l’origine des espèces, que le croisement jouait un rôle important dans le maintien de la constance des formes spécifiques. Je me suis intéressé au sujet plus ou moins au cours de chaque été suivant ; et mon intérêt fut grandement accru par le fait d’avoir obtenu et lu en novembre 1841, sur les conseils de Robert Brown, un exemplaire du merveilleux livre de C.K. Sprengel, « Das entdeckte Geheimniss der Natur ». Pendant quelques années avant 1862, je m’étais spécialement intéressé à la fécondation de nos orchidées britanniques ; et il me sembla que le meilleur plan était de préparer un traité aussi complet que possible sur ce groupe de plantes, plutôt que d’utiliser la grande masse de matériaux que j’avais lentement recueillis concernant d’autres plantes.

Ma résolution s’est avérée sage ; car depuis la parution de mon livre, un nombre surprenant d’articles et d’ouvrages séparés sur la fécondation de toutes sortes de fleurs ont paru : et ils sont bien mieux faits que ce que j’aurais pu éventuellement accomplir. Les mérites du pauvre vieux Sprengel, si longtemps négligés, sont maintenant pleinement reconnus bien des années après sa mort.

Durant la même année, je publiai dans le « Journal of the Linnean Society » un article intitulé « On the Two Forms, or Dimorphic Condition of Primula », et au cours des cinq années suivantes, cinq autres articles sur les plantes dimorphes et trimorphes. Je ne crois pas que quoi que ce soit dans ma vie scientifique m'ait procuré autant de satisfaction que de percer le mystère de la structure de ces plantes. J'avais remarqué en 1838 ou 1839 le dimorphisme du Linum flavum, et j'avais d'abord pensé qu'il ne s'agissait que d'un cas de variabilité dénué de sens. Mais en examinant les espèces communes de Primula, je trouvai que les deux formes étaient beaucoup trop régulières et constantes pour être ainsi considérées. Je devins donc presque convaincu que la primevère commune et la primevère officinale étaient en bonne voie de devenir dioïques ; que le pistil court dans une forme, et les étamines courtes dans l'autre, tendaient vers l'avortement. Les plantes furent donc soumises à l'épreuve sous ce point de vue ; mais dès que les fleurs à pistils courts, fécondées par le pollen des étamines courtes, s'avérèrent produire plus de graines que n'importe laquelle des quatre autres unions possibles, la théorie de l'avortement fut réduite à néant. Après quelques expériences supplémentaires, il devint évident que les deux formes, bien qu'étant toutes deux des hermaphrodites parfaits, entretenaient entre elles presque la même relation que les deux sexes d'un animal ordinaire. Avec le Lythrum, nous avons le cas encore plus merveilleux de trois formes entretenant une relation similaire les unes avec les autres. Je découvris par la suite que la progéniture issue de l'union de deux plantes appartenant aux mêmes formes présentait une analogie étroite et curieuse avec les hybrides issus de l'union de deux espèces distinctes.

À l'automne 1864, je terminai un long article sur les « Climbing Plants » et je l'envoyai à la Linnean Society. La rédaction de cet article me coûta quatre mois ; mais j'étais si souffrant lorsque je reçus les épreuves que je fus contraint de les laisser très mal et souvent obscurément exprimées. L'article fut peu remarqué, mais lorsqu'en 1875 il fut corrigé et publié sous forme de livre séparé, il se vendit bien. Je fus amené à traiter ce sujet en lisant un court article d'Asa Gray, publié en 1858. Il m'envoya des graines, et après avoir fait pousser quelques plantes, je fus si fasciné et perplexe par les mouvements rotatoires des vrilles et des tiges, mouvements qui sont en réalité très simples, bien qu'ils paraissent à première vue très complexes, que je me procurai diverses autres sortes de plantes grimpantes et j'étudiai le sujet dans son ensemble. J'y étais d'autant plus attiré que je n'étais pas du tout satisfait de l'explication que Henslow nous donnait dans ses cours au sujet des plantes volubiles, à savoir qu'elles avaient une tendance naturelle à croître en spirale. Cette explication s'avéra tout à fait erronée. Certaines des adaptations présentées par les plantes grimpantes sont aussi belles que celles des orchidées pour assurer la fécondation croisée.

Mon ouvrage « Variation of Animals and Plants under Domestication » fut commencé, comme je l'ai déjà indiqué, au début de 1860, mais ne fut publié qu'au début de 1868. C'était un gros livre, qui me coûta quatre ans et deux mois de travail acharné. Il expose toutes mes observations et un nombre immense de faits recueillis auprès de diverses sources, concernant nos productions domestiques. Dans le second volume, les causes et les lois de la variation, de l'hérédité, etc., sont discutées autant que l'état actuel de nos connaissances le permet. Vers la fin de l'ouvrage, je présente mon hypothèse fort malmenée de la pangenèse. Une hypothèse non vérifiée a peu ou pas de valeur ; mais si quelqu'un est amené par la suite à faire des observations permettant d'établir une telle hypothèse, j'aurai rendu un fier service, car un nombre étonnant de faits isolés peuvent ainsi être reliés entre eux et rendus intelligibles. En 1875, une seconde édition, largement corrigée et qui me coûta beaucoup de travail, fut publiée.

Mon « Descent of Man » fut publié en février 1871. Dès que je fus convaincu, en l'an 1837 ou 1838, que les espèces étaient des productions mutables, je ne pus éviter la croyance que l'homme devait être soumis à la même loi. En conséquence, je recueillis des notes sur le sujet pour ma propre satisfaction, et non, pendant longtemps, avec l'intention de publier. Bien que dans l'« Origin of Species » la dérivation d'une espèce particulière ne soit jamais discutée, je pensai néanmoins qu'il était préférable, afin qu'aucun homme honorable ne puisse m'accuser de dissimuler mes vues, d'ajouter que par cet ouvrage « la lumière serait projetée sur l'origine de l'homme et son histoire ». Il aurait été inutile et préjudiciable au succès du livre de faire parade, sans donner aucune preuve, de ma conviction concernant son origine.

Mais lorsque je découvris que de nombreux naturalistes acceptaient pleinement la doctrine de l'évolution des espèces, il me sembla opportun d'élaborer les notes que je possédais et de publier un traité spécial sur l'origine de l'homme. J'en fus d'autant plus heureux que cela me donnait l'occasion de discuter pleinement de la sélection sexuelle, un sujet qui m'avait toujours vivement intéressé. Ce sujet, ainsi que celui de la variation de nos productions domestiques, conjointement avec les causes et les lois de la variation, de l'hérédité et du croisement des plantes, sont les seuls sujets sur lesquels j'ai pu écrire en détail, afin d'utiliser tous les matériaux que j'ai recueillis. Le « Descent of Man » me prit trois ans à écrire, mais comme d'habitude, une partie de ce temps fut perdue en raison de problèmes de santé, et une autre fut consommée par la préparation de nouvelles éditions et d'autres travaux mineurs. Une seconde édition, largement corrigée, du « Descent » parut en 1874.

Mon livre sur l'« Expression of the Emotions in Men and Animals » fut publié à l'automne 1872. J'avais eu l'intention de ne consacrer qu'un chapitre au sujet dans le « Descent of Man », mais dès que je commençai à rassembler mes notes, je vis qu'il requerrait un traité séparé.

Mon premier enfant naquit le 27 décembre 1839, et je commençai immédiatement à prendre des notes sur l'aube des diverses expressions qu'il manifestait, car je me sentais convaincu, même à cette époque précoce, que les nuances les plus complexes et les plus fines de l'expression devaient toutes avoir une origine graduelle et naturelle. Durant l'été de l'année suivante, 1840, je lus l'admirable ouvrage de Sir C. Bell sur l'expression, et cela accrut grandement l'intérêt que je portais au sujet, bien que je ne pusse nullement être d'accord avec sa croyance que divers muscles avaient été spécialement créés pour servir l'expression. À partir de ce moment, je m'intéressai occasionnellement au sujet, tant en ce qui concerne l'homme que nos animaux domestiques. Mon livre se vendit largement ; 5267 exemplaires furent écoulés le jour de la publication.

Durant l'été 1860, je flânais et me reposais près de Hartfield, où deux espèces de Drosera abondent ; et je remarquai que de nombreux insectes avaient été piégés par les feuilles. Je rapportai quelques plantes chez moi, et en leur donnant des insectes, je vis les mouvements des tentacules, ce qui me fit penser qu'il était probable que les insectes fussent capturés dans un but particulier. Heureusement, une épreuve décisive me vint à l'esprit, celle de placer un grand nombre de feuilles dans divers fluides azotés et non azotés de densité égale ; et dès que je découvris que les premiers seuls provoquaient des mouvements énergiques, il fut évident que là se trouvait un beau champ nouveau pour l'investigation.

Au cours des années suivantes, chaque fois que j'en avais le loisir, je poursuivais mes expériences, et mon livre sur les « Insectivorous Plants » fut publié en juillet 1875, c'est-à-dire seize ans après mes premières observations. Le retard dans ce cas, comme pour tous mes autres livres, a été un grand avantage pour moi ; car un homme, après un long intervalle, peut critiquer son propre travail presque aussi bien que s'il s'agissait de celui d'une autre personne. Le fait qu'une plante puisse sécréter, lorsqu'elle est convenablement excitée, un fluide contenant un acide et un ferment, étroitement analogues au fluide digestif d'un animal, était certainement une découverte remarquable.

Durant cet automne 1876, je publierai sur les « Effects of Cross and Self-Fertilisation in the Vegetable Kingdom ». Ce livre formera un complément à celui sur la « Fertilisation of Orchids », dans lequel je montrais combien les moyens de fécondation croisée étaient parfaits, et ici je montrerai combien les résultats sont importants. Je fus amené à réaliser, durant onze années, les nombreuses expériences consignées dans ce volume, par une simple observation fortuite ; et il fallut en effet que l'accident fût répété avant que mon attention ne soit totalement éveillée au fait remarquable que les semis issus d'une autofécondation sont inférieurs, même à la première génération, en taille et en vigueur, aux semis issus d'une fécondation croisée. J'espère aussi republier une édition révisée de mon livre sur les orchidées, et par la suite mes articles sur les plantes dimorphes et trimorphes, ainsi que quelques observations supplémentaires sur des points connexes que je n'ai jamais eu le temps d'organiser. Ma force sera alors probablement épuisée, et je serai prêt à m'exclamer « Nunc dimittis ».

ÉCRIT LE 1ER MAI 1881.

« The Effects of Cross and Self-Fertilisation » fut publié à l'automne 1876 ; et les résultats auxquels il parvient expliquent, je le crois, les artifices infinis et merveilleux pour le transport du pollen d'une plante à une autre de la même espèce. Je crois maintenant, cependant, principalement grâce aux observations d'Hermann Müller, que j'aurais dû insister plus fortement que je ne l'ai fait sur les nombreuses adaptations à l'autofécondation ; bien que je fusse tout à fait conscient de bon nombre de ces adaptations. Une édition très augmentée de ma « Fertilisation of Orchids » fut publiée en 1877.

Cette même année parut « The Different Forms of Flowers, etc. », et en 1880, une seconde édition. Ce livre consiste principalement en plusieurs articles sur les fleurs hétérostylées publiés à l'origine par la Linnean Society, corrigés, avec beaucoup de nouveaux éléments ajoutés, ainsi que des observations sur d'autres cas où la même plante porte deux sortes de fleurs. Comme je l'ai fait remarquer précédemment, aucune de mes petites découvertes ne m'a jamais procuré autant de plaisir que de percer le sens des fleurs hétérostylées. Les résultats du croisement de telles fleurs de manière illégitime, je les crois très importants, en tant qu'ils concernent la stérilité des hybrides ; bien que ces résultats n'aient été remarqués que par quelques personnes.

En 1879, je fis publier une traduction de la « Vie d'Erasmus Darwin » par le Dr Ernst Krause, et j'y ajoutai une esquisse de son caractère et de ses habitudes à partir de matériaux en ma possession. Beaucoup de personnes se sont beaucoup intéressées à cette petite vie, et je suis surpris que seuls 800 ou 900 exemplaires aient été vendus.

En 1880, je publiai, avec l'aide de [mon fils] Frank, notre « Power of Movement in Plants ». Ce fut un rude morceau de travail. Le livre entretient quelque peu le même rapport avec mon petit livre sur les « Climbing Plants » que celui sur la « Cross-Fertilisation » avec la « Fertilisation of Orchids » ; car, conformément au principe de l'évolution, il était impossible d'expliquer que des plantes grimpantes se soient développées dans tant de groupes largement différents à moins que toutes les sortes de plantes ne possèdent un léger pouvoir de mouvement d'un genre analogue. Je prouvai que c'était bien le cas ; et je fus en outre conduit à une généralisation assez large, à savoir que les grandes et importantes classes de mouvements, excités par la lumière, l'attraction de la gravité, etc., sont toutes des formes modifiées du mouvement fondamental de circumnutation. Il m'a toujours plu d'élever les plantes dans l'échelle des êtres organisés ; et j'ai donc ressenti un plaisir particulier à montrer combien la pointe d'une racine possède de mouvements, et combien ils sont admirablement bien adaptés.

J'ai maintenant (1er mai 1881) envoyé aux imprimeurs le manuscrit d'un petit livre sur « The Formation of Vegetable Mould, through the Action of Worms ». C'est un sujet de peu d'importance ; et je ne sais s'il intéressera des lecteurs (entre novembre 1881 et février 1884, 8500 exemplaires ont été vendus), mais il m'a intéressé. C'est l'achèvement d'un court article lu devant la Geological Society il y a plus de quarante ans, et il a ravivé d'anciennes pensées géologiques.

J'ai maintenant mentionné tous les livres que j'ai publiés, et ceux-ci ont été les jalons de ma vie, si bien qu'il reste peu de chose à dire. Je ne suis conscient d'aucun changement dans mon esprit au cours des trente dernières années, si ce n'est sur un point qui sera mentionné tout à l'heure ; ni, en vérité, aucun changement n'aurait pu être attendu, à moins d'une détérioration générale. Mais mon père a vécu jusqu'à sa quatre-vingt-troisième année avec un esprit aussi vif que jamais, et toutes ses facultés intactes ; et j'espère que je pourrai mourir avant que mon esprit ne faiblisse de façon sensible. Je pense que je suis devenu un peu plus habile à deviner les bonnes explications et à concevoir des tests expérimentaux ; mais cela pourrait probablement être le résultat de la simple pratique et d'un plus vaste magasin de connaissances. J'ai toujours autant de difficulté à m'exprimer clairement et de façon concise ; et cette difficulté m'a causé une très grande perte de temps ; mais elle a eu l'avantage compensateur de me forcer à réfléchir longtemps et intensément sur chaque phrase, et j'ai ainsi été conduit à voir des erreurs dans le raisonnement et dans mes propres observations ou celles d'autrui.

Il semble y avoir une sorte de fatalité dans mon esprit me conduisant à mettre d'abord mon énoncé ou ma proposition sous une forme erronée ou maladroite. Autrefois, j'avais l'habitude de réfléchir à mes phrases avant de les écrire ; mais depuis plusieurs années, j'ai trouvé qu'il est plus rapide de griffonner d'une main vile des pages entières aussi vite que je le peux, en contractant la moitié des mots ; puis de corriger posément. Les phrases ainsi griffonnées sont souvent meilleures que celles que j'aurais pu écrire délibérément.

Ayant dit tant de choses sur ma manière d'écrire, j'ajouterai qu'avec mes gros livres, je passe beaucoup de temps sur l'agencement général de la matière. Je fais d'abord le canevas le plus rudimentaire sur deux ou trois pages, puis un plus grand sur plusieurs pages, quelques mots ou un seul mot représentant une discussion entière ou une série de faits. Chacune de ces rubriques est à nouveau agrandie et souvent transférée avant que je commence à écrire in extenso. Comme dans plusieurs de mes livres les faits observés par d'autres ont été très largement utilisés, et comme j'ai toujours eu plusieurs sujets tout à fait distincts en main en même temps, je peux mentionner que je conserve de trente à quarante grands portfolios, dans des armoires avec des étagères étiquetées, dans lesquels je peux immédiatement placer une référence ou un mémorandum détaché. J'ai acheté beaucoup de livres, et à leur fin je fais un index de tous les faits qui concernent mon travail ; ou, si le livre n'est pas le mien, j'en rédige un résumé séparé, et de tels résumés, j'en ai un grand tiroir plein. Avant de commencer un sujet, je consulte tous les courts index et je fais un index général et classé, et en prenant le ou les portfolios appropriés, j'ai toutes les informations recueillies durant ma vie prêtes à l'emploi.

J'ai dit qu'à un égard mon esprit a changé au cours des vingt ou trente dernières années. Jusqu'à l'âge de trente ans, ou au-delà, la poésie de toutes sortes, telle que les œuvres de Milton, Gray, Byron, Wordsworth, Coleridge et Shelley, me procurait un grand plaisir, et même en tant qu'écolier, je prenais un plaisir intense à Shakespeare, surtout dans les pièces historiques. J'ai aussi dit qu'autrefois les tableaux me procuraient un plaisir considérable, et la musique un très grand délice. Mais maintenant, depuis de nombreuses années, je ne peux supporter de lire un vers de poésie : j'ai essayé dernièrement de lire Shakespeare, et je l'ai trouvé si intolérablement terne qu'il m'en a donné la nausée. J'ai aussi presque perdu le goût pour les tableaux ou la musique. La musique me fait généralement réfléchir trop énergiquement à ce sur quoi j'ai travaillé, au lieu de me donner du plaisir. Je conserve un certain goût pour les beaux paysages, mais ils ne me causent pas le délice exquis qu'ils me procuraient autrefois. En revanche, les romans, qui sont des œuvres de l'imagination, bien que n'étant pas d'un ordre très élevé, ont été pour moi pendant des années un soulagement et un plaisir merveilleux, et je bénis souvent tous les romanciers. Un nombre surprenant m'en a été lu à haute voix, et je les aime tous s'ils sont modérément bons, et s'ils ne finissent pas tristement — contre quoi une loi devrait être votée. Un roman, selon mon goût, n'appartient pas à la première classe à moins qu'il ne contienne quelque personnage que l'on puisse aimer profondément, et si c'est une jolie femme, tant mieux.

Cette curieuse et lamentable perte des goûts esthétiques supérieurs est d'autant plus étrange que les livres d'histoire, les biographies et les voyages (indépendamment de tous les faits scientifiques qu'ils peuvent contenir), et les essais sur toutes sortes de sujets m'intéressent autant qu'ils l'ont toujours fait. Mon esprit semble être devenu une sorte de machine à extraire des lois générales de vastes collections de faits, mais pourquoi cela aurait causé l'atrophie de cette seule partie du cerveau dont dépendent les goûts supérieurs, je ne saurais le concevoir. Un homme doté d'un esprit plus hautement organisé ou mieux constitué que le mien n'aurait pas, je suppose, ainsi souffert ; et si je devais vivre ma vie à nouveau, j'aurais fait une règle de lire un peu de poésie et d'écouter un peu de musique au moins une fois par semaine ; car peut-être les parties de mon cerveau aujourd'hui atrophiées auraient ainsi été maintenues actives par l'usage. La perte de ces goûts est une perte de bonheur, et peut possiblement être préjudiciable à l'intellect, et plus probablement au caractère moral, en affaiblissant la partie émotionnelle de notre nature.

Mes livres se sont largement vendus en Angleterre, ont été traduits dans de nombreuses langues et ont connu plusieurs éditions dans des pays étrangers. J'ai entendu dire que le succès d'une œuvre à l'étranger est le meilleur test de sa valeur durable. Je doute que cela soit fiable du tout ; mais jugé selon ce critère, mon nom devrait durer quelques années. Il peut donc valoir la peine d'essayer d'analyser les qualités mentales et les conditions dont a dépendu mon succès ; bien que je sois conscient que nul homme ne puisse le faire correctement.

Je n'ai pas cette grande vivacité d'appréhension ou cet esprit qui est si remarquable chez certains hommes intelligents, par exemple Huxley. Je suis donc un piètre critique : un article ou un livre, à la première lecture, excite généralement mon admiration, et ce n'est qu'après une réflexion considérable que j'en perçois les points faibles. Mon pouvoir de suivre un train de pensée long et purement abstrait est très limité ; et par conséquent, je n'aurais jamais pu réussir en métaphysique ou en mathématiques. Ma mémoire est vaste, mais brumeuse : elle suffit à me rendre prudent en me disant vaguement que j'ai observé ou lu quelque chose d'opposé à la conclusion que je tire, ou au contraire en sa faveur ; et après un certain temps, je peux généralement me rappeler où chercher mon autorité. Si pauvre, dans un sens, est ma mémoire, que je n'ai jamais été capable de retenir plus de quelques jours une seule date ou un vers de poésie.

Certains de mes critiques ont dit : « Oh, c'est un bon observateur, mais il n'a aucun pouvoir de raisonnement ! » Je ne pense pas que cela puisse être vrai, car l'« Origin of Species » est une longue argumentation du début à la fin, et elle a convaincu bon nombre d'hommes capables. Personne n'aurait pu l'écrire sans avoir un certain pouvoir de raisonnement. J'ai une part équitable d'invention, et de bon sens ou de jugement, telle que tout avocat ou médecin ayant un succès raisonnable doit en avoir, mais pas, je crois, à un degré supérieur.

Du côté favorable de la balance, je pense que je suis supérieur au commun des hommes pour remarquer les choses qui échappent facilement à l'attention, et pour les observer attentivement. Mon industrie a été presque aussi grande qu'elle aurait pu l'être dans l'observation et la collecte de faits. Ce qui est bien plus important, mon amour pour les sciences naturelles a été constant et ardent.

Cet amour pur a cependant été grandement aidé par l'ambition d'être estimé de mes collègues naturalistes. Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai eu le désir le plus vif de comprendre ou d'expliquer tout ce que j'observais, c'est-à-dire de grouper tous les faits sous quelques lois générales. Ces causes combinées m'ont donné la patience de réfléchir ou de méditer pendant un nombre indéfini d'années sur tout problème inexpliqué. Autant que je puisse en juger, je ne suis pas porté à suivre aveuglément la direction d'autrui. Je me suis constamment efforcé de garder l'esprit libre afin d'abandonner toute hypothèse, si chère qu'elle soit (et je ne peux résister à en former une sur chaque sujet), dès que des faits se révèlent lui être opposés. En vérité, je n'ai pas eu d'autre choix que d'agir ainsi, car, à l'exception des Récifs coralliens, je ne me souviens pas d'une seule hypothèse formée initialement qui n'ait dû, après un certain temps, être abandonnée ou considérablement modifiée. Cela m'a naturellement conduit à me méfier grandement du raisonnement déductif dans les sciences mixtes. D'un autre côté, je ne suis pas très sceptique, un état d'esprit que je crois préjudiciable au progrès de la science. Une bonne dose de scepticisme est recommandable chez un homme de science pour éviter bien des pertes de temps, mais j'ai rencontré bon nombre d'hommes qui, j'en suis certain, ont souvent été ainsi dissuadés de procéder à des expériences ou à des observations qui se seraient avérées directement ou indirectement utiles.

Pour illustrer cela, je citerai le cas le plus étrange que j'aie connu. Un monsieur (qui, comme je l'appris par la suite, est un bon botaniste local) m'écrivit des comtés de l'Est que les graines ou fèves de la féverole commune avaient cette année poussé partout du mauvais côté de la gousse. Je lui répondis en demandant de plus amples informations, car je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire ; mais je ne reçus aucune réponse pendant très longtemps. Je vis alors dans deux journaux, l'un publié dans le Kent et l'autre dans le Yorkshire, des paragraphes déclarant que c'était un fait très remarquable que « les fèves cette année avaient toutes poussé du mauvais côté ». Je pensai donc qu'il devait y avoir quelque fondement à une affirmation si générale. En conséquence, j'allai voir mon jardinier, un vieux habitant du Kent, et lui demandai s'il avait entendu parler de cela ; il me répondit : « Oh, non, monsieur, ce doit être une erreur, car les fèves ne poussent du mauvais côté que les années bissextiles, et ce n'est pas une année bissextile. » Je lui demandai alors comment elles poussaient les années ordinaires et comment durant les années bissextiles, mais je découvris bientôt qu'il ne savait absolument rien de la manière dont elles poussaient en quelque circonstance que ce fût, mais il resta campé sur sa croyance.

Au bout d'un certain temps, je reçus des nouvelles de mon premier informateur, qui, avec force excuses, me dit qu'il ne m'aurait pas écrit s'il n'avait pas entendu cette affirmation de la bouche de plusieurs fermiers intelligents ; mais qu'il avait depuis lors reparlé à chacun d'eux, et qu'aucun ne savait le moins du monde ce qu'il avait lui-même voulu dire. Ainsi, une croyance — si tant est qu'une déclaration à laquelle aucune idée précise n'est attachée puisse être appelée une croyance — s'était répandue sur presque toute l'Angleterre sans la moindre trace de preuve.

Je n'ai connu au cours de ma vie que trois déclarations intentionnellement falsifiées, et l'une d'entre elles pourrait avoir été un canular (et il y a eu plusieurs canulars scientifiques) qui, cependant, a abusé un journal agricole américain. Il s'agissait de la formation en Hollande d'une nouvelle race de bœufs par le croisement d'espèces distinctes de Bos (dont certaines, je le sais, sont stériles entre elles), et l'auteur eut l'impudence d'affirmer qu'il avait correspondu avec moi, et que j'avais été profondément impressionné par l'importance de son résultat. L'article me fut envoyé par le rédacteur en chef d'un journal agricole anglais, me demandant mon avis avant de le republier.

Un second cas fut le récit de plusieurs variétés, obtenues par l'auteur à partir de plusieurs espèces de Primula, qui avaient spontanément produit une pleine cargaison de graines, bien que les plantes mères aient été soigneusement protégées de l'accès des insectes. Ce récit fut publié avant que j'aie découvert la signification de l'hétérostylie, et toute la déclaration devait être frauduleuse, ou bien il y eut, dans l'exclusion des insectes, une négligence si grossière qu'elle en est à peine croyable.

Le troisième cas fut plus curieux : M. Huth publia dans son livre sur le « Mariage consanguin » quelques longs extraits d'un auteur belge, qui affirmait avoir fait se reproduire des lapins de la manière la plus étroite pendant de très nombreuses générations, sans le moindre effet nuisible. Le récit fut publié dans une revue des plus respectables, celle de la Société Royale de Belgique ; mais je ne pus m'empêcher d'éprouver des doutes — je sais à peine pourquoi, sinon qu'il n'y avait aucun accident d'aucune sorte, et que mon expérience dans l'élevage des animaux me faisait trouver cela très improbable.

C'est pourquoi, avec beaucoup d'hésitation, j'écrivis au professeur Van Beneden pour lui demander si l'auteur était un homme digne de confiance. J'appris bientôt, en réponse, que la Société avait été très choquée de découvrir que tout le récit était une fraude. (La fausseté des déclarations publiées sur lesquelles M. Huth s'appuyait a été soulignée par lui-même dans un feuillet inséré dans tous les exemplaires de son livre qui restaient alors invendus.) L'auteur avait été publiquement mis au défi dans la revue de dire où il avait résidé et gardé son grand cheptel de lapins tout en menant ses expériences, ce qui avait dû prendre plusieurs années, et aucune réponse ne put être obtenue de lui.

Mes habitudes sont méthodiques, et cela a été d'une utilité non négligeable pour mon genre de travail particulier. Enfin, j'ai eu amplement de loisir pour ne pas avoir à gagner mon propre pain. Même la mauvaise santé, bien qu'elle ait annihilé plusieurs années de ma vie, m'a épargné les distractions de la société et des divertissements.

Par conséquent, mon succès en tant qu'homme de science, quel qu'il ait pu être, a été déterminé, autant que je puisse en juger, par des qualités et des conditions mentales complexes et diversifiées. Parmi celles-ci, les plus importantes ont été : l'amour de la science, une patience sans bornes dans la longue réflexion sur n'importe quel sujet, l'industrie dans l'observation et la collecte des faits, et une juste part d'invention ainsi que de bon sens. Avec les capacités modérées que je possède, il est vraiment surprenant que j'aie pu influencer dans une mesure considérable la conviction des hommes de science sur certains points importants.

CHAPITRE 1.III. -- SOUVENIRS DE LA VIE QUOTIDIENNE DE MON PÈRE.

C'est mon souhait, dans le présent chapitre, de donner une idée de la vie quotidienne de mon père. Il m'a semblé que je pourrais réaliser cet objectif sous la forme d'une esquisse rapide d'une journée à Down, entrecoupée des souvenirs que cet enregistrement évoque. Beaucoup de ces souvenirs, qui ont une signification pour ceux qui ont connu mon père, sembleront incolores ou insignifiants aux étrangers. Néanmoins, je les donne dans l'espoir qu'ils puissent aider à préserver cette impression de sa personnalité qui demeure dans l'esprit de ceux qui l'ont connu et aimé — une impression à la fois si vive et si intraduisible en mots.

De son apparence personnelle (en ces jours de photographies multipliées), il n'est guère nécessaire de dire grand-chose. Il mesurait environ un mètre quatre-vingts, mais ne paraissait guère si grand, car il était très voûté ; sur la fin, il se laissa aller à cette courbure ; mais je me souviens de l'avoir vu, il y a longtemps, balancer ses bras en arrière pour ouvrir sa poitrine, et se tenir droit d'un coup. Il donnait l'idée d'avoir été actif plutôt que fort ; ses épaules n'étaient pas larges pour sa taille, bien que certainement pas étroites. Jeune homme, il devait avoir beaucoup d'endurance, car lors de l'une des excursions à terre du « Beagle », alors que tous souffraient du manque d'eau, il fut l'un des deux qui furent plus capables que les autres de continuer à lutter pour en chercher. Enfant, il était actif et pouvait sauter par-dessus une barre placée à la hauteur de la « pomme d'Adam » de son cou.

Il marchait avec un mouvement balancé, utilisant un bâton lourdement ferré de fer, qu'il frappait bruyamment contre le sol, produisant, alors qu'il faisait le tour du « Sand-walk » à Down, un déclic rythmique qui est pour nous tous un souvenir très distinct. Lorsqu'il revenait de sa promenade de midi, portant souvent l'imperméable ou le manteau qui s'était avéré trop chaud, on pouvait voir que ce pas balancé était maintenu par un certain effort. À l'intérieur, sa marche était souvent lente et laborieuse, et lorsqu'il montait les escaliers dans l'après-midi, on pouvait l'entendre monter avec un pas lourd, comme si chaque marche était un effort. Lorsqu'il était intéressé par son travail, il se déplaçait assez rapidement et facilement, et souvent, au milieu de sa dictée, il se rendait avec empressement dans le hall pour prendre une prise de tabac, laissant la porte du bureau ouverte et criant les derniers mots de sa phrase en partant. À l'intérieur, il utilisait parfois un bâton de chêne semblable à un petit piolet, et c'était le signe qu'il ressentait des vertiges.

Malgré sa force et son activité, je pense qu'il a toujours dû avoir une certaine maladresse de mouvement. Il était naturellement gauche de ses mains et incapable de dessiner correctement. (La figure représentant les contenus cellulaires agrégés dans 'Insectivorous Plants' a été dessinée par lui.) Il a toujours beaucoup regretté cela, et il a fréquemment souligné la nécessité primordiale pour un jeune naturaliste de se faire un bon dessinateur.

Il pouvait bien disséquer sous le microscope simple, mais je pense que c'était à force de grande patience et d'attention. Il était caractéristique de sa part de penser que de nombreux petits travaux de dissection habile étaient quelque chose de presque surhumain. Il parlait souvent avec admiration de l'habileté avec laquelle il avait vu Newport disséquer un bourdon, en retirant le système nerveux avec quelques coups d'une fine paire de ciseaux, tenus, comme mon père avait l'habitude de le montrer, avec le coude levé, et dans une attitude qui, certainement, rendrait une grande stabilité nécessaire. Il considérait la coupe de sections comme un grand exploit, et durant la dernière année de sa vie, avec une énergie merveilleuse, il prit la peine d'apprendre à couper des sections de racines et de feuilles. Sa main n'était pas assez stable pour tenir l'objet à couper, et il utilisait un microtome commun, dans lequel la moelle de sureau pour maintenir l'objet était fixée, et le rasoir glissait sur une surface en verre pour faire les sections. Il avait l'habitude de rire de lui-même et de sa propre habileté à couper les sections, sur quoi il disait qu'il était « sans voix d'admiration ». D'un autre côté, il devait avoir une précision de l'œil et une capacité à coordonner ses mouvements, puisqu'il était un bon tireur au fusil dans sa jeunesse, et qu'enfant, il était habile au lancer. Il tua une fois un lièvre assis dans le jardin de fleurs à Shrewsbury en lui lançant une bille, et, devenu homme, il tua une fois un gros-bec avec une pierre. Il fut si malheureux d'avoir tué inutilement le gros-bec qu'il n'en parla pas pendant des années, puis expliqua qu'il n'aurait jamais lancé de pierre s'il ne s'était senti sûr que son ancienne habileté l'avait quitté.

En marchant, il avait un mouvement agité avec ses doigts, qu'il a décrit dans l'un de ses livres comme l'habitude d'un vieil homme. Lorsqu'il restait assis immobile, il saisissait souvent un poignet avec l'autre main ; il s'asseyait les jambes croisées, et du fait qu'il était si mince, elles pouvaient être croisées très loin, comme on peut le voir sur l'une des photographies. Il faisait rehausser sa chaise dans le bureau et dans le salon afin qu'elle soit beaucoup plus haute que les chaises ordinaires ; cela était fait parce qu'être assis sur une chaise basse, ou même ordinaire, lui causait un certain inconfort. Nous avions l'habitude de rire de lui lorsqu'il rendait sa grande chaise de salon encore plus haute en y mettant des repose-pieds, pour ensuite neutraliser le résultat en reposant ses pieds sur une autre chaise.

Sa barbe était fournie et presque non taillée, les poils étant gris et blancs, fins plutôt que rêches, et ondulés ou crépus. Sa moustache était quelque peu défigurée par le fait d'être coupée court et droite. Il devint très chauve, n'ayant plus qu'une frange de cheveux foncés derrière.

Son visage était de couleur vermeille, ce qui faisait peut-être penser aux gens qu'il était moins invalide qu'il ne l'était. Il écrivit au Dr Hooker (13 juin 1849) : « Tout le monde me dit que j'ai l'air très épanoui et beau ; et la plupart pensent que je fais semblant, mais vous n'avez jamais été l'un de ceux-là. » Et il faut se rappeler qu'à cette époque, il était misérablement malade, bien pire que dans ses dernières années. Ses yeux étaient bleu-gris sous des arcades sourcilières profondes, avec des sourcils épais, touffus et saillants. Son haut front était très ridé, mais autrement, son visage n'était pas très marqué ni sillonné. Son expression ne montrait aucun signe de l'inconfort continuel dont il souffrait.

Lorsqu'il était excité par une conversation plaisante, toute son attitude était merveilleusement vive et animée, et son visage participait pleinement à cette animation générale. Son rire était un éclat libre et sonore, comme celui d'un homme qui s'abandonne avec sympathie et plaisir à la personne et à la chose qui l'ont amusé. Il accompagnait souvent son rire d'une sorte de geste, levant les mains ou en abaissant une d'une claque. Je pense, d'une manière générale, qu'il était enclin au geste, et utilisait souvent ses mains pour expliquer quoi que ce soit (par exemple, la fertilisation d'une fleur) d'une manière qui semblait plutôt une aide pour lui-même que pour l'auditeur. Il le faisait à des occasions où la plupart des gens illustreraient leurs explications au moyen d'une esquisse rapide au crayon.

Il portait des vêtements sombres, d'une coupe ample et confortable. Ces dernières années, il abandonna le haut-de-forme même à Londres, et portait un chapeau noir mou en hiver, et un grand chapeau de paille en été. Sa tenue habituelle en extérieur était le manteau court dans lequel la photographie d'Elliot et Fry le représente appuyé contre le pilier de la véranda. Deux particularités de sa tenue d'intérieur étaient qu'il portait presque toujours un châle sur les épaules, et qu'il avait de grandes bottes en tissu ample doublées de fourrure qu'il pouvait enfiler par-dessus ses chaussures d'intérieur. Comme la plupart des personnes délicates, il souffrait de la chaleur tout autant que de la frilosité ; c'était comme s'il ne pouvait trouver l'équilibre entre trop chaud et trop froid ; souvent, une cause mentale pouvait le rendre trop chaud, si bien qu'il enlevait son manteau si quelque chose allait de travers dans le cours de son travail.

Il se levait tôt, principalement parce qu'il ne pouvait rester couché, et je pense qu'il aurait aimé se lever plus tôt qu'il ne le faisait. Il faisait un court tour avant le petit-déjeuner, une habitude qui commença lorsqu'il se rendit pour la première fois dans un établissement de cure thermale. Il conserva cette habitude jusqu'à presque la fin de sa vie. Enfant, j'aimais sortir avec lui, et j'ai une vague sensation de la rougeur du lever du soleil en hiver, et le souvenir de la plaisante compagnie, et un certain honneur et une certaine gloire là-dedans. Il me ravissait quand j'étais garçon en me racontant comment, lors de promenades encore plus matinales, dans les sombres matins d'hiver, il avait rencontré une ou deux fois des renards trottant vers leur terrier à l'aube.

Après avoir déjeuné seul vers 7h45, il se mettait immédiatement au travail, considérant l'heure et demie entre 8h et 9h30 comme l'un de ses meilleurs moments de travail. À 9h30, il venait dans le salon pour son courrier — se réjouissant si le courrier était léger et étant parfois très préoccupé si ce n'était pas le cas. Il écoutait alors les lettres de famille lues à haute voix pendant qu'il était allongé sur le canapé.

La lecture à haute voix, qui incluait aussi une partie d'un roman, durait jusqu'à environ dix heures et demie, moment auquel il retournait travailler jusqu'à midi ou midi et quart. À cette heure-là, il considérait sa journée de travail terminée, et disait souvent, d'une voix satisfaite : « J'ai fait une bonne journée de travail. » Il sortait alors, qu'il fît beau ou mauvais ; Polly, son terrier blanc, l'accompagnait par beau temps, mais sous la pluie elle refusait ou on pouvait la voir hésiter sous la véranda, avec une expression mêlée de dégoût et de honte devant son propre manque de courage ; généralement, cependant, sa conscience l'emportait, et dès qu'il était manifestement parti, elle ne pouvait supporter de rester en arrière.

Mon père a toujours aimé les chiens, et jeune homme, il avait le pouvoir de voler l'affection des animaux de compagnie de ses sœurs ; à Cambridge, il gagna l'amour du chien de son cousin W.D. Fox, et ce fut peut-être cette petite bête qui avait l'habitude de se glisser dans son lit et de dormir au pied chaque nuit. Mon père avait un chien hargneux, qui lui était dévoué, mais inamical envers tous les autres, et quand il revint du voyage du « Beagle », le chien le reconnut, mais d'une manière curieuse, que mon père aimait raconter. Il entra dans la cour et cria à sa manière habituelle ; le chien se précipita dehors et partit avec lui pour sa promenade, ne montrant pas plus d'émotion ou d'excitation que si la même chose s'était produite la veille, au lieu d'il y a cinq ans. Cette histoire est utilisée dans la « Descendance de l'homme », 2e édition, page 74.

Dans ma mémoire, il n'y avait que deux chiens qui avaient beaucoup de liens avec mon père. L'un était un grand retriever croisé noir et blanc, appelé Bob, auquel nous étions, en tant qu'enfants, très dévoués. C'était le chien dont l'histoire du « visage de serre » est racontée dans l'« Expression des émotions ».

Mais le chien le plus étroitement associé à mon père était la susmentionnée Polly, une fox-terrier blanche à poil dur. C'était une chienne vive et affectueuse ; lorsque son maître partait en voyage, elle découvrait toujours le fait par les signes de préparation des bagages dans le bureau, et devenait morose en conséquence. Elle commençait aussi à être excitée en voyant le bureau préparé pour son retour à la maison. C'était une petite créature rusée, et elle avait l'habitude de trembler ou de prendre un air de misère lorsque mon père passait pendant qu'elle attendait son dîner, tout comme si elle savait qu'il dirait (comme il le disait souvent) qu'« elle était affamée ». Mon père avait l'habitude de lui faire attraper des biscuits sur son museau, et avait une manière affectueuse et faussement solennelle de lui expliquer à l'avance qu'elle devait « être une très bonne fille ». Elle avait une marque sur le dos là où elle avait été brûlée, et là où le poil avait repoussé rouge au lieu de blanc, et mon père avait l'habitude de féliciter la chienne pour cette touffe de poils comme étant en accord avec sa théorie de la pangenèse ; son père avait été un bull-terrier rouge, ainsi le poil rouge apparaissant après la brûlure montrait la présence de gemmules rouges latentes. Il était délicieusement tendre avec Polly, et ne montrait jamais d'impatience devant les attentions qu'elle exigeait, comme d'être laissée entrer par la porte, ou sortir par la fenêtre de la véranda, pour aboyer après les « méchantes gens », une tâche qu'elle s'était imposée et qu'elle appréciait beaucoup. Elle mourut, ou plutôt dut être tuée, quelques jours après sa mort. (Le panier dans lequel elle était habituellement recroquevillée près du feu dans son bureau est fidèlement représenté dans le dessin de M. Parson, « Le bureau à Down ».)

La promenade de midi de mon père commençait généralement par une visite à la serre, où il regardait les graines en germination ou les plantes expérimentales qui nécessitaient un examen occasionnel, mais il ne faisait presque jamais d'observation sérieuse à ce moment-là. Puis il continuait sa promenade de santé — soit autour du « Sand-walk », soit à l'extérieur de ses propres terres dans le voisinage immédiat de la maison. Le « Sand-walk » était une étroite bande de terre d'un hectare et demi, avec une allée de gravier tout autour. D'un côté se trouvait une large et vieille haie avec des chênes de taille raisonnable, ce qui en faisait une promenade abritée et ombragée ; l'autre côté était séparé d'un champ d'herbe voisin par une basse haie vive, par-dessus laquelle on pouvait regarder le peu de vue qu'il y avait, une tranquille petite vallée se perdant dans le pays de hautes terres vers le bord de la colline de Westerham, avec des taillis de noisetiers et des bois de mélèzes, vestiges de ce qui fut autrefois un grand bois, s'étendant jusqu'à la route de Westerham. J'ai entendu mon père dire que le charme de cette simple petite vallée l'avait aidé à décider de s'installer à Down.

Le Sand-walk fut planté par mon père avec une variété d'arbres, tels que le noisetier, l'aulne, le tilleul, le charme, le bouleau, le troène et le cornouiller, ainsi qu'une longue rangée de houx tout le long du côté exposé. Autrefois, il faisait chaque jour un certain nombre de tours, qu'il comptait à l'aide d'un tas de silex ; à chaque passage, il en expulsait un sur le chemin d'un coup de pied. Ces dernières années, je crois qu'il ne s'astreignait plus à aucun nombre fixe, mais qu'il en faisait autant que ses forces le lui permettaient. Le Sand-walk était notre terrain de jeu quand nous étions enfants, et c'est là que nous apercevions continuellement mon père tandis qu'il faisait sa promenade. Il aimait voir ce que nous faisions et était toujours prêt à partager l'amusement qui se déroulait sous ses yeux. Il est curieux de songer à quel point, concernant le Sand-walk en rapport avec mon père, mes premiers souvenirs coïncident avec les derniers ; cela montre à quel point ses habitudes furent immuables.

Parfois, lorsqu'il était seul, il s'immobilisait ou marchait furtivement pour observer les oiseaux ou les bêtes. C'est lors d'une de ces occasions que de jeunes écureuils grimpèrent sur son dos et ses jambes, tandis que leur mère leur aboyait après, en proie à une véritable agonie, depuis l'arbre. Il trouvait toujours des nids d'oiseaux, et ce, jusqu'aux dernières années de sa vie ; nous, en tant qu'enfants, considérions qu'il possédait un génie particulier pour cela. Au cours de ses rôdes silencieux, il tombait sur des oiseaux moins communs, mais j'imagine qu'il me le cachait, quand j'étais petit garçon, parce qu'il observait l'angoisse que j'éprouvais à ne pas avoir vu le tarin, le chardonneret, ou quel que fût l'oiseau en question. Il nous racontait comment, alors qu'il se faufilait silencieusement dans les « Big-Woods », il était tombé sur un renard endormi en plein jour, lequel fut si stupéfait qu'il le fixa longuement du regard avant de s'enfuir. Un chien de race Spitz qui l'accompagnait ne montra aucun signe d'excitation face au renard, et il terminait souvent l'histoire en se demandant comment le chien avait pu se montrer si couard.

Un autre endroit favori était « Orchis Bank », au-dessus de la tranquille vallée de Cudham, où l'orchis moucheron et l'orchis musqué poussaient parmi les genévriers, et la céphalanthère ainsi que la néottie sous les branches des hêtres ; il aimait aussi le petit bois « Hangrove », juste au-dessus, et c'est là que je me souviens de lui en train de collecter des graminées, lorsqu'il lui prit fantaisie d'identifier les noms de toutes les espèces communes. Il aimait citer le mot d'un de ses petits garçons qui, ayant trouvé une herbe que son père n'avait jamais vue, l'avait posée près de son assiette pendant le dîner en remarquant : « Je suis un extraordinaire découvreur d'herbes ! »

Mon père aimait beaucoup flâner lentement dans le jardin avec ma mère ou certains de ses enfants, ou faire partie d'un groupe assis sur un banc de la pelouse ; il s'asseyait cependant généralement sur l'herbe, et je me souviens souvent l'avoir vu étendu sous l'un des grands tilleuls, la tête reposant sur le monticule verdoyant à son pied. Par temps sec en été, quand nous nous asseyions souvent dehors, on entendait communément le grand volant du puits tourner, et ce son devint ainsi associé à ces agréables journées. Il aimait nous regarder jouer au lawn-tennis, et il lui arrivait souvent de renvoyer une balle égarée avec la poignée courbe de sa canne. Bien qu'il ne prît aucune part personnelle à l'entretien du jardin, il tirait un grand plaisir de la beauté des fleurs — par exemple, de la masse d'azalées qui trônait généralement dans le salon. Je pense qu'il fusionnait parfois son admiration pour la structure d'une fleur et pour sa beauté intrinsèque ; ce fut le cas, par exemple, des grandes fleurs pendantes roses et blanches du Dielytra. De la même manière, il portait une affection, mi-artistique, mi-botanique, à la petite Lobelia bleue. En admirant les fleurs, il riait souvent des couleurs ternes du style « high-art » pour les opposer aux teintes vives de la nature. J'aimais l'entendre admirer la beauté d'une fleur ; c'était une sorte de gratitude envers la fleur elle-même, et un amour personnel pour sa forme et sa couleur délicates. Il me semble me souvenir qu'il touchait doucement une fleur qu'il appréciait ; c'était la même admiration simple qu'un enfant pourrait avoir.

Il ne pouvait s'empêcher de personnifier les choses naturelles. Ce sentiment s'exprimait aussi bien dans les reproches que dans les éloges — par exemple à propos de certains semis : « Les petits vauriens font exactement ce que je ne veux pas qu'ils fassent. » Il parlait d'un ton mi-agacé, mi-admiratif, de l'ingéniosité d'une feuille de Mimosa qui se dégageait d'une bassine d'eau dans laquelle il avait tenté de la fixer. Il faut voir le même esprit dans sa manière de parler de la Droséra, des vers de terre, etc. (Cf. le 'Swift' de Leslie Stephen, 1882, page 200, où l'inspection par Swift des mœurs et coutumes des domestiques est comparée aux observations de mon père sur les vers : « La différence », dit M. Stephen, « est que Darwin n'éprouvait que des sentiments bienveillants envers les vers. »)

De mon vivant, sa seule récréation en plein air, outre la marche, était l'équitation, à laquelle il se mit sur la recommandation du Dr Bence Jones, et nous eûmes la chance de trouver pour lui le poney le plus facile et le plus calme du monde, nommé « Tommy ». Il appréciait énormément ces promenades et inventa un certain nombre de courts circuits qui le ramenaient à la maison à temps pour le déjeuner. Notre pays est propice à cet exercice, grâce au nombre de petites vallées qui apportent de la variété à ce qui, dans un pays plat, serait une boucle de route ennuyeuse. Je ne pense pas qu'il fût naturellement porté sur les chevaux, et il n'avait pas non plus une haute opinion de leur intelligence ; on se moquait souvent de Tommy pour l'effroi qu'il manifestait en passant et repassant devant le même tas de résidus de taille de haie alors qu'il faisait le tour du champ. Je crois qu'il s'étonnait lui-même, en se rappelant à quel point il avait été un cavalier audacieux, et à quel point la vieillesse et la mauvaise santé avaient totalement altéré son courage. Il disait que l'équitation l'empêchait de penser bien plus efficacement que la marche — que le fait de devoir s'occuper du cheval lui donnait une occupation suffisante pour éviter toute réflexion vraiment ardue. Et le changement de décor que cela lui procurait était bon pour son moral et sa santé.

Malheureusement, Tommy fit un jour une lourde chute avec lui sur la lande de Keston. Cela, ainsi qu'un accident avec un autre cheval, ébranla ses nerfs, et on lui conseilla de renoncer à l'équitation.

Si je dépasse ma propre expérience et me remémore ce que je l'ai entendu dire de son amour pour le sport, etc., je peux penser à beaucoup de choses, mais une grande partie serait une répétition de ce qui est contenu dans ses « Souvenirs ». À l'école, il aimait le jeu de paume, et c'était le seul jeu pour lequel il était habile. Il aimait son fusil dès son plus jeune âge et devint un bon tireur ; il racontait comment, en Amérique du Sud, il avait tué vingt-trois bécassines en vingt-quatre coups de feu. En racontant l'histoire, il prenait soin d'ajouter qu'il pensait qu'elles n'étaient pas tout à fait aussi farouches que les bécassines anglaises.

Le déjeuner à Down suivait sa marche de midi ; et ici, je peux dire un mot ou deux sur ses repas en général. Il avait un amour enfantin pour les sucreries, malheureusement pour lui, puisqu'il lui était constamment interdit d'en prendre. Il ne réussissait pas particulièrement bien à tenir les « vœux », comme il les appelait, qu'il faisait contre la consommation de sucreries, et ne les considérait jamais comme contraignants à moins de les avoir prononcés à voix haute.

Il buvait très peu de vin, mais appréciait le peu qu'il buvait, ce qui le ranimait. Il avait horreur de l'ivrognerie et avertissait constamment ses garçons que n'importe qui pouvait être conduit à trop boire. Je me souviens, dans mon innocence de petit garçon, lui avoir demandé s'il avait déjà été ivre ; il me répondit très gravement qu'il avait honte de dire qu'il avait une fois trop bu à Cambridge. J'en fus très impressionné, si bien que je connais encore aujourd'hui l'endroit où la question fut posée.

Après son déjeuner, il lisait le journal, allongé sur le canapé du salon. Je pense que le journal était la seule lecture non scientifique qu'il lisait pour lui-même. Tout le reste, romans, récits de voyages, histoire, lui était lu à haute voix. Il portait un tel intérêt à la vie qu'il y avait beaucoup pour l'occuper dans les journaux, bien qu'il rît du verbiage des débats ; je pense qu'il ne les lisait que sous forme de résumé. Son intérêt pour la politique était considérable, mais son opinion sur ces sujets se formait plutôt en marge que par une réflexion approfondie.

Après avoir lu son journal, venait le moment de répondre à son courrier. Ces lettres, ainsi que le manuscrit de ses livres, étaient écrits par lui alors qu'il était assis dans un immense fauteuil en crin près du feu, son papier soutenu par une planchette reposant sur les accoudoirs du fauteuil. Lorsqu'il avait de nombreuses lettres ou de longues lettres à écrire, il les dictait à partir d'un brouillon ; ces brouillons étaient écrits au dos de manuscrits ou d'épreuves, et étaient presque illisibles, parfois même pour lui-même. Il s'était fait une règle de conserver TOUTES les lettres qu'il recevait ; c'était une habitude qu'il avait apprise de son père, et dont il disait qu'elle lui avait été d'une grande utilité.

Il recevait beaucoup de lettres de personnes insensées ou peu scrupuleuses, et toutes recevaient une réponse. Il disait que, s'il ne leur répondait pas, il en aurait eu la conscience chargée par la suite ; et il ne fait aucun doute que c'est en grande partie grâce à la courtoisie avec laquelle il répondait à chacun que s'est propagé ce sentiment universel et répandu de sa bonté de caractère, si manifeste à sa mort.

Il était prévenant envers ses correspondants sur d'autres points, plus mineurs ; par exemple, lorsqu'il dictait une lettre à un étranger, il ne manquait presque jamais de me dire : « Tu ferais mieux d'essayer d'écrire lisiblement, car c'est pour un étranger. » Ses lettres étaient généralement rédigées dans l'idée qu'elles seraient lues négligemment ; ainsi, lorsqu'il dictait, il prenait soin de me dire de faire commencer une clause importante par un paragraphe manifeste « pour attirer son œil », comme il le disait souvent. À quel point il se souciait de la peine qu'il donnait aux autres en posant des questions, ses lettres le montreront bien assez. Il est difficile de dire quoi que ce soit sur le ton général de ses lettres ; elles parleront d'elles-mêmes. La courtoisie constante qui s'en dégage est très frappante. J'en ai eu une preuve par le sentiment avec lequel M. Hacon, son avocat, le considérait. Il n'avait jamais vu mon père, et pourtant il éprouvait un sentiment de sincère amitié pour lui, et parlait tout particulièrement de ses lettres comme étant du genre de celles qu'un homme reçoit rarement dans le cadre des affaires : « Tout ce que je faisais était juste, et tout était abondamment remercié. »

Il possédait un formulaire imprimé destiné à répondre aux correspondants importuns, mais il ne l'utilisait presque jamais ; je suppose qu'il n'a jamais trouvé d'occasion qui lui semblât parfaitement appropriée. Je me souviens d'une occasion où il aurait pu être utilisé avec avantage. Il reçut une lettre d'un inconnu déclarant que l'auteur avait entrepris de défendre l'Évolution dans une société de débat, et que, étant un jeune homme occupé, sans temps pour lire, il souhaitait obtenir un résumé des vues de mon père. Même cet étonnant jeune homme obtint une réponse polie, bien que je pense qu'il n'ait pas tiré grand matériel pour son discours. Sa règle était de remercier les donateurs de livres, mais pas ceux de brochures. Il exprimait parfois sa surprise que si peu de gens le remerciassent pour les livres qu'il offrait libéralement ; les lettres qu'il recevait lui procuraient beaucoup de plaisir, car il se faisait habituellement une estimation si humble de la valeur de toutes ses œuvres qu'il était généralement surpris de l'intérêt qu'elles suscitaient.

En matière d'argent et d'affaires, il était remarquablement prudent et exact. Il tenait ses comptes avec grand soin, les classant et faisant le bilan à la fin de l'année comme un marchand. Je me souviens de la célérité avec laquelle il tendait la main vers son livre de comptes pour inscrire chaque chèque payé, comme s'il était pressé de l'inscrire avant de l'avoir oublié. Son père avait dû lui laisser croire qu'il serait plus pauvre qu'il ne l'était en réalité, car une partie de la difficulté rencontrée à trouver une maison à la campagne devait provenir de la modeste somme qu'il s'estimait prêt à donner. Pourtant, il savait évidemment qu'il serait à l'aise, car dans ses « Souvenirs », il mentionne cela comme l'une des raisons pour lesquelles il n'avait pas travaillé la médecine avec autant de zèle qu'il l'aurait fait s'il avait dû gagner sa vie.

Il avait une économie fétiche concernant le papier, mais c'était plutôt un passe-temps qu'une réelle économie. Toutes les feuilles blanches des lettres reçues étaient conservées dans un portefeuille pour être utilisées lors de la prise de notes ; c'est son respect pour le papier qui l'a poussé à tant écrire au dos de ses anciens manuscrits, et de cette manière, malheureusement, il détruisit de grandes parties du manuscrit original de ses livres. Son sentiment concernant le papier s'étendait au papier de rebut, et il s'opposait, à moitié en plaisantant, à l'habitude négligente de jeter un allume-feu dans le feu après qu'il avait servi à allumer une bougie.

Mon père était merveilleusement libéral et généreux envers tous ses enfants en matière d'argent, et j'ai une raison particulière de me souvenir de sa bonté quand je pense à la manière dont il paya certaines de mes dettes de Cambridge — faisant presque passer pour une vertu le fait que je lui en eusse parlé. Dans ses dernières années, il avait le plan aimable et généreux de diviser son surplus à la fin de l'année entre ses enfants.

Il avait un grand respect pour la pure capacité commerciale et parlait souvent avec admiration d'un parent qui avait doublé sa fortune. Et, parlant de lui-même, il disait souvent en plaisantant que ce dont il était vraiment fier, c'était de l'argent qu'il avait économisé. Il éprouvait également de la satisfaction pour l'argent qu'il avait gagné avec ses livres. Son souci d'économiser venait en grande partie de sa crainte que ses enfants n'aient pas assez de santé pour gagner leur propre vie, un pressentiment qui l'a littéralement hanté pendant de nombreuses années. Et j'ai un vague souvenir qu'il disait : « Dieu merci, vous aurez du pain et du fromage », alors que j'étais si jeune que j'étais plutôt enclin à le prendre au pied de la lettre.

Une fois les lettres terminées, vers trois heures de l'après-midi, il se reposait dans sa chambre, allongé sur le canapé, fumant une cigarette et écoutant un roman ou un autre livre non scientifique. Il ne fumait que lorsqu'il se reposait, alors que le tabac à priser était un stimulant, utilisé pendant les heures de travail. Il prit du tabac à priser pendant de nombreuses années de sa vie, ayant appris l'habitude à Édimbourg en tant qu'étudiant. Il possédait une jolie tabatière en argent offerte par Mme Wedgwood de Maer, qu'il appréciait beaucoup — mais il la portait rarement, car elle le tentait de prendre trop de prises. Dans l'une de ses premières lettres, il parle d'avoir abandonné le tabac à priser pendant un mois et se décrit comme se sentant « très léthargique, stupide et mélancolique ». Notre ancien voisin et ecclésiastique, M. Brodie Innes, me dit qu'à une époque, mon père prit la résolution de ne pas prendre de tabac à priser, sauf hors de chez lui, « un arrangement des plus satisfaisants pour moi », ajoute-t-il, « car je gardais une boîte dans mon étude à laquelle on accédait depuis le jardin sans avoir à appeler les domestiques, et j'avais plus fréquemment, qu'il n'aurait pu en être autrement, le privilège de quelques minutes de conversation avec mon cher ami ». Il prenait généralement son tabac à priser dans un bocal posé sur la table du vestibule, car le fait de devoir faire cette distance pour une prise était un léger frein ; le cliquetis du couvercle du bocal était un son très familier. Parfois, lorsqu'il était au salon, il lui arrivait de penser que le feu de l'étude devait faiblir, et lorsque certains d'entre nous proposaient d'aller voir, il s'avérait qu'il souhaitait aussi prendre une prise de tabac.

Il ne s'est mis à fumer de façon permanente que ces dernières années, bien que, lors de ses chevauchées dans la Pampa, il ait appris à fumer avec les Gauchos, et je l'ai entendu parler du grand réconfort que représentait une tasse de maté et une cigarette lorsqu'il s'arrêtait après une longue randonnée et qu'il était incapable de se nourrir pendant un certain temps.

La lecture à haute voix l'endormait souvent, et il regrettait de perdre des parties d'un roman, car ma mère continuait imperturbablement de peur que l'arrêt du son ne le réveille. Il descendait à quatre heures pour s'habiller pour sa marche, et il était si régulier que l'on pouvait être tout à fait certain qu'il était à quelques minutes de quatre heures lorsque ses pas descendant l'escalier se faisaient entendre.

De quatre heures et demie à cinq heures et demie environ, il travaillait ; puis il venait au salon et restait oisif jusqu'au moment (vers six heures) de remonter pour un nouveau repos avec lecture de roman et une cigarette.

Dernièrement, il renonça au dîner tardif et prenait un thé simple à sept heures et demie (pendant que nous dînions), avec un œuf ou un petit morceau de viande. Après le dîner, il ne restait jamais dans la pièce et s'excusait en disant qu'il était une vieille femme, qu'on devait laisser partir avec les dames. C'était l'un des nombreux signes et résultats de sa faiblesse et de sa mauvaise santé constantes. Une demi-heure de conversation de plus ou de moins faisait pour lui la différence entre une nuit sans sommeil et la perte, peut-être, de la moitié du travail du lendemain.

Après le dîner, il jouait au trictrac avec ma mère, deux parties étant jouées chaque soir ; pendant de nombreuses années, le score des parties gagnées par chacun fut conservé, et il portait le plus grand intérêt à ce score. Il devenait extrêmement animé au cours de ces jeux, déplorant amèrement sa malchance et explosant d'une fausse colère exagérée devant la bonne fortune de ma mère.

Après le trictrac, il lisait un livre scientifique pour lui-même, soit dans le salon, soit, si l'on parlait beaucoup, dans l'étude.

Le soir, c'est-à-dire après qu'il eut lu autant que ses forces le lui permettaient, et avant que la lecture à haute voix ne commence, il s'allongeait souvent sur le canapé et écoutait ma mère jouer du piano. Il n'avait pas l'oreille musicale, pourtant, malgré cela, il avait un amour sincère pour la belle musique. Il déplorait que son plaisir de la musique se fût émoussé avec l'âge, mais, dans mes souvenirs, son amour pour un bon air restait fort. Je ne l'ai jamais entendu fredonner plus d'un air, la chanson galloise « Ar hyd y nos », qu'il fredonnait correctement ; il lui arrivait aussi, je crois, de fredonner un petit chant tahitien. Par manque d'oreille, il était incapable de reconnaître un air lorsqu'il l'entendait à nouveau, mais il restait fidèle à ce qu'il aimait et disait souvent, lorsqu'un ancien favori était joué : « C'est une belle chose ; qu'est-ce que c'est ? » Il aimait particulièrement des parties des symphonies de Beethoven et des morceaux de Haendel. Il fit une petite liste de tous les morceaux qu'il appréciait particulièrement parmi ceux que ma mère jouait — donnant en quelques mots l'impression que chacun lui faisait — mais ces notes sont malheureusement perdues. Il était sensible aux différences de style et appréciait intensément le jeu de feu Mme Vernon Lushington, et en juin 1881, lorsque Hans Richter rendit visite à Down, il fut soulevé par un vif enthousiasme devant sa magnifique prestation au piano. Il appréciait beaucoup le beau chant et était ému jusqu'aux larmes par des airs grandioses ou pathétiques. Le chant de « Will he come » de Sullivan par sa nièce, Lady Farrer, était pour lui un plaisir toujours renouvelé. Il était d'une humilité extrême concernant son propre goût, et était d'autant plus heureux lorsqu'il découvrait que d'autres étaient d'accord avec lui.

Il devenait très fatigué le soir, surtout ces dernières années, où il quittait le salon vers dix heures pour se coucher à dix heures et demie. Ses nuits étaient généralement mauvaises, et il restait souvent éveillé ou assis dans son lit pendant des heures, souffrant d'un grand inconfort. Il était troublé la nuit par l'activité de ses pensées et s'épuisait à travailler sur quelque problème qu'il aurait volontiers chassé. La nuit, aussi, tout ce qui l'avait contrarié ou troublé dans la journée le hantait, et je pense que c'était à ce moment-là qu'il souffrait s'il n'avait pas répondu à la lettre d'une personne importune.

Les lectures régulières dont j'ai fait mention, poursuivies pendant tant d'années, lui permirent de parcourir une grande quantité de littérature légère. Il aimait extrêmement les romans, et je me souviens bien de la manière dont il anticipait le plaisir de se faire lire un roman, tandis qu'il s'étendait ou allumait sa cigarette. Il portait un intérêt vif tant à l'intrigue qu'aux personnages, et ne voulait sous aucun prétexte savoir par avance comment une histoire se terminait ; il considérait le fait de jeter un œil à la fin d'un roman comme un vice féminin. Il ne pouvait apprécier aucune histoire à la fin tragique, et c'est pour cette raison qu'il n'appréciait guère George Eliot, bien qu'il parlât souvent avec chaleur en louange de « Silas Marner ». Walter Scott, Miss Austen et Mrs. Gaskell furent lus et relus jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus l'être. Il avait deux ou trois livres en cours en même temps : un roman et peut-être une biographie et un livre de voyages. Il ne lisait pas souvent des livres hors du commun ou des classiques anciens, mais s'en tenait généralement aux livres du jour obtenus dans une bibliothèque de prêt.

Je ne pense pas que ses goûts et opinions littéraires fussent au niveau du reste de son esprit. Lui-même, bien qu'il fût au clair sur ce qu'il jugeait bon, considérait qu'en matière de goût littéraire, il était tout à fait en dehors du cercle, et parlait souvent de ce que ceux qui s'y trouvaient aimaient ou n'aimaient pas, comme s'ils formaient une classe à laquelle il n'avait aucune prétention d'appartenir.

En toutes matières d'art, il était enclin à se moquer des critiques de profession, disant que leurs opinions étaient formées par la mode. Ainsi, en peinture, il disait comment, de son temps, tout le monde admirait des maîtres qui sont aujourd'hui négligés. Son amour des tableaux, lorsqu'il était jeune homme, est presque la preuve qu'il devait avoir une appréciation du portrait en tant qu'œuvre d'art, et non en tant que ressemblance. Pourtant, il parlait souvent en riant de la faible valeur des portraits, et disait qu'une photographie valait n'importe quel nombre de tableaux, comme s'il était aveugle à la qualité artistique d'un portrait peint. Mais cela était généralement dit dans ses tentatives pour nous persuader d'abandonner l'idée de faire peindre son portrait, une opération fort pénible pour lui.

Cette manière de se considérer comme un ignorant en toutes matières d'art était renforcée par l'absence de prétention, qui faisait partie de son caractère. En ce qui concerne les questions de goût, aussi bien que les choses plus sérieuses, il avait toujours le courage de ses opinions. Je me souviens, cependant, d'un exemple qui ressemble à une contradiction : lorsqu'il regardait les Turner dans la chambre de Mr. Ruskin, il ne confessa pas, comme il le fit plus tard, qu'il ne pouvait absolument rien comprendre à ce que Mr. Ruskin voyait en eux. Mais cette petite prétention n'était pas pour son propre compte, mais par courtoisie envers son hôte. Il fut heureux et amusé lorsque, par la suite, Mr. Ruskin lui apporta quelques photographies de tableaux (je crois des portraits de Vandyke), et sembla avec courtoisie attacher du prix à l'opinion de mon père à leur sujet.

Une grande partie de ses lectures scientifiques se faisait en allemand, et c'était pour lui un grand labeur ; en lisant un livre après lui, j'étais souvent frappé de voir, d'après les marques au crayon faites chaque jour là où il s'arrêtait, combien peu il pouvait en lire à la fois. Il avait l'habitude d'appeler l'allemand la « Verdammte », prononcé comme en anglais. Il était particulièrement indigné par les Allemands, car il était convaincu qu'ils pouvaient écrire simplement s'ils le voulaient, et louait souvent le Dr. F. Hildebrand pour écrire un allemand qui était aussi clair que le français. Il donnait parfois une phrase allemande à une amie, une dame allemande patriote, et riait d'elle si elle ne la traduisait pas avec aisance. Lui-même apprit l'allemand simplement en s'acharnant avec un dictionnaire ; il disait que sa seule méthode était de lire une phrase un grand nombre de fois, et qu'à la fin le sens lui apparaissait. Lorsqu'il commença l'allemand il y a longtemps, il s'en vantait (comme il avait l'habitude de le raconter) auprès de Sir J. Hooker, qui répondit : « Ah, mon cher ami, ce n'est rien ; je l'ai commencé bien des fois. »

Malgré son manque de grammaire, il parvenait à se débrouiller merveilleusement avec l'allemand, et les phrases qu'il ne parvenait pas à comprendre étaient généralement des phrases vraiment difficiles. Il n'essaya jamais de parler l'allemand correctement, mais prononçait les mots comme s'ils étaient anglais ; et cela rendait la tâche non sans difficulté pour l'aider, lorsqu'il lisait à haute voix une phrase allemande et demandait une traduction. Il avait certainement une mauvaise oreille pour les sons vocaux, si bien qu'il lui était impossible de percevoir de petites différences de prononciation.

Son intérêt étendu pour des branches de la science qui n'étaient pas spécialement les siennes était remarquable. Dans les sciences biologiques, ses doctrines se font sentir si largement qu'il y avait quelque chose d'intéressant pour lui dans la plupart de leurs départements. Il lisait beaucoup de nombreux ouvrages tout à fait spécialisés, et de grandes parties de manuels, tels que l'« Invertebrate Anatomy » de Huxley, ou un livre comme l'« Embryology » de Balfour, où le détail, en tout cas, n'était pas spécialement de son ressort. Et dans le cas de livres élaborés du type monographie, bien qu'il n'en fît pas une étude, il éprouvait pour eux la plus vive admiration.

Dans les sciences non biologiques, il ressentait une vive sympathie pour des travaux dont il ne pouvait pas réellement juger. Par exemple, il lisait presque tout « Nature », bien qu'une si grande part traite de mathématiques et de physique. Je l'ai souvent entendu dire qu'il éprouvait une sorte de satisfaction à lire des articles qui (selon ses propres dires) il ne pouvait pas comprendre. J'aimerais pouvoir reproduire la manière dont il riait de lui-même à ce propos.

Il était remarquable, aussi, de voir comment il conservait son intérêt pour des sujets sur lesquels il avait autrefois travaillé. Ce fut le cas de façon frappante avec la géologie. Dans l'une de ses lettres à Mr. Judd, il le supplie de lui rendre visite, disant que depuis la mort de Lyell, il n'a presque jamais de conversation géologique. Ses observations, faites seulement quelques années avant sa mort, sur les galets verticaux dans les alluvions à Southampton, et discutées dans une lettre à Mr. Geikie, en fournissent un autre exemple. Encore une fois, dans les lettres au Dr. Dohrn, il montre comment son intérêt pour les balanes demeurait vivant. Je pense que tout cela était dû à la vitalité et à la persistance de son esprit — une qualité dont je l'ai entendu parler comme s'il sentait qu'il était fortement doué à cet égard. Non qu'il utilisât de telles expressions à son sujet, mais il disait qu'il avait le pouvoir de garder un sujet ou une question plus ou moins devant lui pendant un très grand nombre d'années. L'étendue de ce pouvoir apparaît lorsque nous considérons le nombre de problèmes différents qu'il a résolus, et la période précoce à laquelle certains d'entre eux commencèrent à l'occuper.

C'était un signe certain qu'il n'allait pas bien lorsqu'il était oisif en dehors de ses heures de repos régulières ; car, tant qu'il restait modérément bien, il n'y avait aucune rupture dans la régularité de sa vie. Les jours de semaine et les dimanches se succédaient de la même manière, chacun avec ses intervalles fixés de travail et de repos. Il est presque impossible, sauf pour ceux qui observaient sa vie quotidienne, de réaliser à quel point était essentielle à son bien-être la routine régulière que j'ai esquissée : et avec quelle douleur et quelle difficulté tout ce qui l'outrepassait était tenté. Toute apparition publique, même de la plus modeste sorte, était un effort pour lui. En 1871, il alla à la petite église du village pour le mariage de sa fille aînée, mais il pouvait à peine supporter la fatigue d'être présent durant le court service. On peut en dire autant des quelques autres occasions où il fut présent à de semblables cérémonies.

Je me souviens de lui il y a bien des années à un baptême ; un souvenir qui m'est resté, parce que pour nous, enfants, cela semblait un événement extraordinaire et anormal. Je me souviens de son regard très distinctement aux funérailles de son frère Erasmus, alors qu'il se tenait sous la neige qui tombait, enveloppé dans un long manteau de deuil noir, avec un air grave de triste rêverie.

Lorsque, après un intervalle de nombreuses années, il assista de nouveau à une réunion de la Linnean Society, cela fut ressenti comme, et fut en fait, une entreprise sérieuse ; une chose à ne pas décider sans beaucoup d'abattement, et difficilement réalisable sans payer le prix d'une souffrance ultérieure. De la même manière, un petit-déjeuner chez Sir James Paget, avec quelques-uns des visiteurs distingués du Congrès médical (1881), fut pour lui un rude effort.

Le début de la matinée était le seul moment où il pouvait faire un effort de ce genre, avec une impunité relative. C'est ainsi qu'il advint que les visites qu'il rendait à ses amis scientifiques à Londres étaient par préférence faites dès dix heures du matin. Pour la même raison, il commençait ses voyages par le train le plus matinal possible, et arrivait chez ses parents à Londres lorsqu'ils commençaient leur journée.

Il tenait un journal précis des jours où il travaillait et de ceux où sa mauvaise santé l'empêchait de travailler, de sorte qu'il serait possible de dire combien furent les jours d'oisiveté dans une année donnée. Dans ce journal — un petit « Lett's Diary » jaune, qui restait ouvert sur sa cheminée, empilé sur les journaux des années précédentes — il inscrivait aussi le jour où il partait pour des vacances et celui de son retour.

Les vacances les plus fréquentes étaient des séjours d'une semaine à Londres, soit chez son frère (6 Queen Anne Street), soit chez sa fille (4 Bryanston Street). Il était généralement persuadé par ma mère de prendre ces courtes vacances, lorsqu'il devenait clair, par la fréquence des « mauvais jours » ou par les étourdissements de sa tête, qu'il était surmené. Il y allait à contrecœur, et essayait de mener des négociations serrées, stipulant, par exemple, qu'il rentrerait à la maison en cinq jours au lieu de six. Même s'il ne devait quitter la maison que pour une semaine, les bagages devaient être commencés tôt la veille, et il en faisait lui-même la majeure partie. L'inconfort d'un voyage était pour lui, du moins plus récemment, principalement dans l'anticipation, et dans ce sentiment misérable d'abattement dont il souffrait immédiatement avant le départ ; même un voyage assez long, tel que celui pour Coniston, le fatiguait étonnamment peu, étant donné à quel point il était invalide ; et il l'appréciait certainement d'une manière presque enfantine, et dans une mesure curieuse.

Bien que, comme il l'a dit, certains de ses goûts esthétiques eussent subi un déclin graduel, son amour des paysages demeurait frais et vigoureux. Chaque promenade à Coniston était un délice nouveau, et il ne se lassait jamais de louer la beauté du pays accidenté et vallonné au sommet du lac.

L'un des souvenirs heureux de cette époque [1879] est celui d'une délicieuse visite à Grasmere : « La journée parfaite, écrit ma sœur, et la joie vive et le flot d'entrain de mon père, forment une image dans mon esprit que j'aime à évoquer. Il pouvait à peine rester assis dans la voiture, tant il se tournait et se levait pour admirer la vue depuis chaque nouveau point, et même au retour, il était plein de la beauté de Rydal Water, bien qu'il ne voulût point admettre que Grasmere égalât en quoi que ce fût son cher Coniston. »

Outre ces plus longues vacances, il y avait de plus courtes visites à divers parents — chez son beau-frère, près de Leith Hill, et chez son fils près de Southampton. Il appréciait toujours particulièrement de flâner à travers une campagne rude et ouverte, telle que les communaux près de Leith Hill et Southampton, les landes couvertes de bruyère de la forêt d'Ashdown, ou le délicieux « Rough » près de la maison de son ami Sir Thomas Farrer. Il n'était jamais tout à fait oisif, même pendant ces vacances, et trouvait des choses à observer. À Hartfield, il observait les Drosera attrapant des insectes, etc. ; à Torquay, il observa la fertilisation d'une orchidée (Spiranthes), et détermina également les relations des sexes chez le thym.

Il était toujours ravi de rentrer chez lui après ses vacances ; il avait l'habitude d'apprécier grandement l'accueil qu'il recevait de sa chienne Polly, qui devenait folle d'excitation, haletant, couinant, courant autour de la pièce, et sautant sur les chaises et en descendant ; et il se penchait, pressant sa tête contre la sienne, la laissant le lécher, et lui parlant d'une voix particulièrement tendre et caressante.

Mon père avait le pouvoir de donner à ces vacances d'été un charme qui était fortement ressenti par toute sa famille. La pression de son travail à la maison le maintenait à la limite extrême de ses forces d'endurance, et lorsqu'il en était libéré, il entamait des vacances avec une jeunesse de plaisir qui rendait sa compagnie délicieuse ; nous sentions que nous le voyions davantage en une semaine de vacances qu'en un mois à la maison.

Certaines de ces absences de la maison, cependant, avaient sur lui un effet déprimant ; lorsqu'il avait été auparavant très surmené, il semblait que l'absence de la tension habituelle lui permettait de tomber dans une condition particulière de santé misérable.

Outre les vacances que j'ai mentionnées, il y avait ses visites dans des établissements d'hydrothérapie. En 1849, alors qu'il était très malade, souffrant de vomissements constants, il fut pressé par un ami d'essayer l'hydrothérapie, et accepta finalement d'aller à l'établissement du Dr. Gully à Malvern. Ses lettres à Mr. Fox montrent combien le traitement lui fit du bien ; il semble avoir pensé qu'il avait trouvé un remède à ses maux, mais, comme tous les autres remèdes, il n'eut qu'un effet passager sur lui. Cependant, il le trouva, au début, si bon pour lui qu'à son retour, il se fit construire une douche, et le majordome apprit à être son baigneur.

Il fit de nombreuses visites à Moor Park, l'établissement d'hydrothérapie du Dr. Lane dans le Surrey, non loin d'Aldershot. Ces visites furent agréables, et il les regarda toujours avec plaisir. Le Dr. Lane a donné ses souvenirs de mon père dans la « Lecture on Charles Darwin » du Dr. Richardson, le 22 octobre 1882, dont je cite :

« Dans une institution publique comme la mienne, il était entouré, bien sûr, par des types de caractère multifarieux, par des personnes des deux sexes, la plupart très différentes de lui-même — des gens banals, en somme, comme l'est la majorité partout, mais semblables à lui au moins en ceci, qu'ils étaient des semblables et des compagnons de souffrance. Et jamais personne ne fut plus génial, plus prévenant, plus amical, plus tout à fait charmant qu'il ne l'était universellement. »... Il « ne chercha jamais, comme il arrive trop souvent avec les bons causeurs, à monopoliser la conversation. C'était son plaisir plutôt de donner et recevoir, et il était aussi bon auditeur que parleur. Il ne prêcha ni ne sermonna jamais, mais sa conversation, qu'elle fût grave ou gaie (et elle était tour à tour l'une et l'autre), était pleine de vie et de sel — savoureuse, brillante et animée. »

Quelque idée de sa relation avec sa famille et ses amis peut être glanée de ce qui précède ; il serait impossible de tenter un compte rendu complet de ces relations, mais un contour légèrement plus complet pourrait ne pas être hors de propos. De sa vie conjugale, je ne peux parler, sauf de la manière la plus brève. Dans sa relation envers ma mère, sa nature tendre et sympathique était montrée sous son aspect le plus beau. En sa présence, il trouvait son bonheur, et par elle, sa vie — qui aurait pu être assombrie par la mélancolie — devint une vie de contentement et de calme allégresse.

L'« Expression des émotions » montre combien il observait étroitement ses enfants ; il était caractéristique de lui que (comme je l'ai entendu raconter), bien qu'il fût si anxieux d'observer avec précision l'expression d'un enfant qui pleure, sa sympathie pour le chagrin gâtait son observation. Son carnet, dans lequel sont consignées les paroles de ses jeunes enfants, montre son plaisir en eux. Il semblait conserver une sorte de souvenir empreint de regret des enfances qui s'étaient évanouies, et c'est ainsi qu'il écrivit dans ses « Souvenirs » : « Lorsque vous étiez très jeunes, c'était mon délice de jouer avec vous tous, et je pense avec un soupir que de tels jours ne pourront jamais revenir. »

Je peux citer, pour montrer la tendresse de sa nature, quelques phrases d'un compte rendu de sa petite fille Annie, écrit quelques jours après sa mort :

« Notre pauvre enfant, Annie, est née à Gower Street, le 2 mars 1841, et a expiré à Malvern à midi le 23 avril 1851.

« J'écris ces quelques pages, car je pense que dans les années à venir, si nous vivons, les impressions ici consignées rappelleront plus vivement ses traits principaux. De quelque point que je la regarde en arrière, le trait principal dans son caractère qui s'élève immédiatement devant moi est sa joie exubérante, tempérée par deux autres caractéristiques, à savoir sa sensibilité, qui aurait pu facilement être négligée par un étranger, et sa forte affection. Sa joie et sa vivacité rayonnaient de tout son visage, et rendaient chaque mouvement élastique et plein de vie et de vigueur. C'était délicieux et joyeux de la contempler. Son cher visage s'élève maintenant devant moi, comme elle avait parfois l'habitude de venir en courant en bas avec une pincée de tabac volée pour moi, sa forme entière rayonnante du plaisir de donner du plaisir. Même en jouant avec ses cousins, quand sa joie passait presque à la turbulence, un seul regard de mon œil, non pas de déplaisir (car je remercie Dieu de n'en avoir presque jamais jeté un sur elle), mais de manque de sympathie, altérait pour quelques minutes tout son visage.

« L'autre point dans son caractère, qui rendait sa joie et sa vivacité si délicieuses, était sa forte affection, qui était d'une nature très attachante et câline. Alors qu'elle était tout à fait bébé, cela se montrait en n'étant jamais à l'aise sans toucher sa mère, quand elle était au lit avec elle ; et tout récemment, elle avait l'habitude, quand elle était souffrante, de caresser pendant n'importe quelle durée de temps l'un des bras de sa mère. Quand elle était très indisposée, sa mère s'étendant à côté d'elle semblait l'apaiser d'une manière tout à fait différente de ce que cela aurait fait pour n'importe lequel de nos autres enfants. Ainsi, encore, elle avait l'habitude, à presque n'importe quel moment, de passer une demi-heure à arranger mes cheveux, "à les rendre", comme elle disait, "beaux", ou à lisser, la pauvre chère chérie, mon col ou mes poignets — en somme, à me caresser.

« Outre sa joie ainsi tempérée, elle était dans ses manières remarquablement cordiale, franche, ouverte, directe, naturelle, et sans aucune ombre de réserve. Tout son esprit était pur et transparent. On sentait qu'on la connaissait parfaitement et qu'on pouvait lui faire confiance. J'ai toujours pensé que, quoi qu'il arrivât, nous aurions eu dans notre vieillesse au moins une âme aimante que rien n'aurait pu changer. Tous ses mouvements étaient vigoureux, actifs, et généralement gracieux. En faisant le tour du Sand-walk avec moi, bien que je marchasse vite, elle avait souvent l'habitude de passer devant, pirouettant de la manière la plus élégante, son cher visage brillant tout le temps des sourires les plus doux. Occasionnellement, elle avait une jolie manière coquette envers moi, dont le souvenir est charmant. Elle utilisait souvent un langage exagéré, et quand je la taquinais en exagérant ce qu'elle avait dit, combien clairement puis-je maintenant voir le petit mouvement de tête, et l'exclamation : "Oh, papa, quelle honte pour toi !" Dans sa dernière courte maladie, sa conduite en toute vérité fut angélique. Elle ne se plaignit pas une seule fois ; ne devint jamais irritable ; fut toujours prévenante envers les autres, et fut reconnaissante de la manière la plus douce et pathétique pour tout ce qui était fait pour elle. Quand elle était si épuisée qu'elle pouvait à peine parler, elle louait tout ce qui lui était donné, et disait qu'un peu de thé "était merveilleusement bon". Quand je lui donnai un peu d'eau, elle dit : "Je vous remercie tout à fait" ; et ce furent, je crois, les dernières paroles précieuses jamais adressées par ses chères lèvres à moi.

« Nous avons perdu la joie du foyer, et le réconfort de notre vieillesse. Elle devait savoir combien nous l'aimions. Oh, qu'elle pût maintenant savoir combien profondément, combien tendrement, nous aimons encore et aimerons toujours son cher visage joyeux ! Bénédictions sur elle !

« 30 avril 1851. »

Nous, ses enfants, prenions tous un plaisir spécial aux jeux auxquels il jouait avec nous, mais je ne pense pas qu'il chahutât beaucoup avec nous ; je suppose que sa santé empêchait tout jeu brusque. Il avait l'habitude de nous raconter parfois des histoires, qui étaient considérées comme particulièrement délicieuses, en partie en raison de leur rareté.

La manière dont il nous a élevés est illustrée par une petite anecdote concernant mon frère Leonard, que mon père aimait beaucoup raconter. Il entra dans le salon et trouva Leonard en train de sautiller sur le canapé, ce qui était interdit pour préserver les ressorts, et lui dit : « Oh, Lenny, Lenny, c'est contre toutes les règles », ce à quoi il reçut pour réponse : « Alors je pense qu'il vaut mieux que tu sortes de la pièce. » Je ne crois pas qu'il ait jamais adressé une parole colérique à aucun de ses enfants de toute sa vie ; mais je suis certain qu'il ne nous est jamais venu à l'esprit de lui désobéir. Je me souviens très bien d'une occasion où mon père me réprimanda pour un manque d'attention ; et je peux encore me rappeler le sentiment d'abattement qui m'envahit, et le soin qu'il prit de le dissiper en me parlant peu après avec une gentillesse toute particulière. Il a conservé cette manière charmante et affectueuse envers nous toute sa vie. Je m'étonne parfois qu'il ait pu le faire, avec une race aussi peu démonstrative que la nôtre ; mais j'espère qu'il savait combien nous étions ravis de ses paroles et de ses manières aimantes. Combien de fois, une fois adulte, ai-je souhaité, quand mon père était derrière mon fauteuil, qu'il passe sa main dans mes cheveux, comme il avait l'habitude de le faire quand j'étais enfant. Il permettait à ses enfants adultes de rire avec lui et de lui, et était, d'une manière générale, sur un pied de parfaite égalité avec nous.

Il était toujours plein d'intérêt pour les projets ou les succès de chacun. Nous avions l'habitude de rire de lui et de dire qu'il ne voulait pas croire en ses fils parce que, par exemple, il émettait quelques doutes sur leur capacité à entreprendre tel ou tel travail pour lequel il ne se sentait pas certain qu'ils eussent des connaissances suffisantes. D'un autre côté, il n'était que trop enclin à avoir une opinion favorable de notre travail. Quand je pensais qu'il avait accordé une trop haute valeur à quelque chose que j'avais fait, il s'indignait et était enclin à exploser dans une fausse colère. Ses doutes faisaient partie de son humilité concernant ce qui était lié de quelque manière que ce soit à lui-même ; sa vision trop favorable de notre travail était due à sa nature compatissante, qui le rendait indulgent envers tout le monde.

Il a conservé envers ses enfants cette manière charmante d'exprimer ses remerciements ; et je n'ai jamais écrit une lettre, ni lu une page à voix haute pour lui, sans recevoir quelques mots aimables de reconnaissance. Son amour et sa bonté envers son petit-fils Bernard étaient grands ; et il parlait souvent du plaisir qu'il avait à voir « son petit visage en face de lui » au déjeuner. Bernard et lui avaient l'habitude de comparer leurs goûts ; par exemple, aimer le sucre roux plus que le blanc, etc. ; le résultat étant : « Nous sommes toujours d'accord, n'est-ce pas ? »

Ma sœur écrit :

« Mes premiers souvenirs de mon père sont ceux des délices de ses jeux avec nous. Il était passionnément attaché à ses propres enfants, bien qu'il ne fût pas un amoureux des enfants sans discernement. Pour nous tous, il était le plus charmant des compagnons de jeu, et celui qui comprenait le mieux. En vérité, il est impossible de décrire de manière adéquate à quel point sa relation avec sa famille était délicieuse, que ce soit pendant notre enfance ou plus tard dans notre vie.

« C'est une preuve des rapports que nous entretenions, et aussi de la valeur qu'on lui accordait en tant que compagnon de jeu, que l'un de ses fils, âgé d'environ quatre ans, ait essayé de le soudoyer avec six pence pour qu'il vienne jouer pendant ses heures de travail. Nous connaissions tous le caractère sacré du temps de travail, mais quiconque puisse résister à six pence semblait une impossibilité.

« Il devait être le plus patient et le plus charmant des nourrices. Je me souviens du havre de paix et de confort que cela représentait pour moi, lorsque j'étais souffrante, d'être bordée sur le canapé du bureau, à contempler distraitement la vieille carte géologique accrochée au mur. Cela devait se passer pendant ses heures de travail, car je me le représente toujours assis dans le fauteuil en crin près du coin du feu.

« Une autre marque de sa patience sans bornes était la façon dont nous étions autorisés à faire des incursions dans le bureau lorsque nous avions un besoin absolu de sparadrap, de ficelle, d'épingles, de ciseaux, de timbres, d'un mètre ou d'un marteau. Ces objets, et d'autres besoins de ce genre, se trouvaient toujours dans le bureau, et c'était le seul endroit où c'était une certitude. Nous avions l'impression qu'il était mal de venir pendant les heures de travail ; pourtant, quand la nécessité était grande, nous le faisions. Je me souviens de son regard patient lorsqu'il a dit une fois : "Ne pensez-vous pas que vous pourriez ne pas revenir, j'ai été interrompu très souvent." Nous redoutions d'entrer pour chercher du sparadrap, car il n'aimait pas voir que nous nous étions coupés, tant pour nous-mêmes qu'en raison de sa sensibilité aiguë à la vue du sang. Je me souviens bien de rôder dans le couloir jusqu'à ce qu'il soit parti, puis de me glisser à l'intérieur pour prendre le sparadrap.

« La vie me semble, quand je regarde en arrière, avoir été très régulière en ces premiers jours, et en dehors de la famille (et de quelques amis intimes), je ne pense pas que quiconque vienne à la maison. Après les leçons, nous étions toujours libres d'aller où nous voulions, et c'était principalement dans le salon et dans le jardin, si bien que nous étions très souvent avec mon père et ma mère. Nous trouvions cela très délicieux lorsqu'il nous racontait des histoires sur le "Beagle", ou sur ses débuts à Shrewsbury — de petits détails sur la vie scolaire et ses goûts de garçon. Parfois aussi, il lisait à voix haute à ses enfants des livres tels que les romans de Scott, et je me souviens de quelques petites conférences sur la machine à vapeur.

« J'ai été plus ou moins malade pendant les cinq années entre mes treize et mes dix-huit ans, et pendant longtemps (des années, me semble-t-il), il jouait avec moi une ou deux parties de trictrac chaque après-midi. Il les jouait avec le plus grand entrain, et je me souviens qu'à une époque, nous tenions le compte des parties, et comme ce relevé tournait en sa faveur, nous gardions une liste des doubles obtenus par chacun, car j'étais convaincue qu'il jouait mieux que moi.

« Sa patience et sa sympathie étaient sans bornes durant cette pénible maladie, et parfois, quand je me sentais au plus mal, je trouvais sa sympathie presque trop vive. Lorsque j'étais au plus bas, nous sommes allés chez ma tante à Hartfield, dans le Sussex, et dès que nous avons effectué le déménagement en toute sécurité, il est parti pour Moor Park pour une cure thermale de quinze jours. Je peux me rappeler maintenant comment, à son retour, je pouvais à peine supporter de l'avoir dans la pièce, l'expression de tendre sympathie et d'émotion sur son visage était trop agitante, arrivant soudainement sur moi après sa courte absence.

« Il se souciait de toutes nos activités et de nos intérêts, et vivait nos vies avec nous d'une manière que très peu de pères font. Mais je suis certaine qu'aucun de nous ne sentait que cette intimité interférât le moins du monde avec notre respect ou notre obéissance. Tout ce qu'il disait était pour nous vérité et loi absolues. Il mettait toujours tout son esprit à répondre à l'une ou l'autre de nos questions. Un exemple insignifiant me fait sentir combien il se souciait de ce qui nous importait. Il n'avait pas de goût particulier pour les chats, bien qu'il admirât les jolies manières d'un chaton. Mais pourtant, il connaissait et se souvenait des individualités de mes nombreux chats, et parlait des habitudes et du caractère des plus remarquables des années après leur mort.

« Une autre caractéristique de sa manière de traiter ses enfants était son respect pour leur liberté et leur personnalité. Même toute jeune fille, je me souviens de m'être réjouie de ce sentiment de liberté. Notre père et notre mère ne voulaient même pas savoir ce que nous faisions ou pensions, à moins que nous ne voulions le dire. Il nous faisait toujours sentir que nous étions chacun des êtres dont les opinions et les pensées étaient précieuses pour lui, de sorte que tout ce qu'il y avait de meilleur en nous ressortait au soleil de sa présence.

« Je ne pense pas que son sens exagéré de nos bonnes qualités, intellectuelles ou morales, nous ait rendus prétentieux, comme on aurait pu peut-être s'y attendre, mais plutôt plus humbles et reconnaissants envers lui. La raison en étant sans aucun doute que l'influence de son caractère, de sa sincérité et de sa grandeur d'âme, avait un effet beaucoup plus profond et plus durable que toute légère exaltation que ses éloges ou son admiration auraient pu causer à notre vanité. »

En tant que chef de famille, il était très aimé et respecté ; il parlait toujours aux domestiques avec politesse, utilisant l'expression « seriez-vous si aimable » pour demander quoi que ce soit. Il était rarement en colère contre ses domestiques ; cela montre à quel point cela arrivait peu souvent, car, alors que j'étais un jeune garçon, j'ai entendu un domestique se faire gronder, et mon père parler avec colère, cela m'a impressionné comme un événement épouvantable, et je me souviens d'avoir couru à l'étage par un sentiment général de crainte. Il ne se préoccupait pas de la gestion du jardin, des vaches, etc. Il considérait les chevaux si peu comme son affaire, qu'il demandait d'un air hésitant s'il pouvait avoir un cheval et une charrette pour envoyer à Keston chercher du Drosera, ou aux pépinières de Westerham pour des plantes, ou quelque chose du genre.

En tant qu'hôte, mon père avait un charme particulier : la présence de visiteurs l'excitait et le faisait paraître sous son meilleur jour. À Shrewsbury, disait-il, c'était le souhait de son père que les invités soient constamment servis, et dans l'une des lettres à Fox, il parle de l'impossibilité d'écrire une lettre alors que la maison était pleine de compagnie. Je pense qu'il s'est toujours senti mal à l'aise de ne pas en faire plus pour le divertissement de ses invités, mais le résultat était réussi ; et, pour compenser toute perte, il y avait le gain que les invités se sentaient parfaitement libres de faire ce qu'ils voulaient. Les visiteurs les plus habituels étaient ceux qui restaient du samedi au lundi ; ceux qui restaient plus longtemps étaient généralement des parents, et étaient considérés plutôt comme l'affaire de ma mère que la sienne.

Outre ces visiteurs, il y avait des étrangers et d'autres personnes qui venaient déjeuner et repartaient dans l'après-midi. Il leur exposait consciencieusement l'énorme distance de Down par rapport à Londres, et le travail que ce serait de venir jusqu'ici, tenant inconsciemment pour acquis qu'ils trouveraient le voyage aussi pénible que lui-même. Si toutefois ils n'étaient pas dissuadés, il organisait leurs voyages pour eux, leur disant quand venir, et pratiquement quand partir. Il était agréable de voir la façon dont il serrait la main d'un invité accueilli pour la première fois ; sa main jaillissait d'une manière qui donnait l'impression qu'elle se hâtait d'aller à la rencontre des mains de l'invité. Avec les vieux amis, sa main descendait avec un élan chaleureux dans l'autre main, d'une manière que j'ai toujours eu plaisir à voir. Son au revoir était principalement caractérisé par la manière agréable dont il remerciait ses invités, alors qu'il se tenait à la porte, d'être venus le voir.

Ces déjeuners étaient des réceptions très réussies, il n'y avait aucune traîne ni aucun relâchement, mon père était brillant et enthousiaste tout au long de la visite. Le professeur De Candolle a décrit une visite à Down, dans son admirable et sympathique esquisse de mon père. (Darwin considéré au point de vue des causes de son succès. — Genève, 1882.) Il décrit sa manière comme ressemblant à celle d'un « savant » d'Oxford ou de Cambridge. Cela ne me frappe pas comme une comparaison tout à fait juste ; dans son aisance et son naturel, il y avait davantage la manière de certains soldats ; une manière née d'une absence totale de prétention ou d'affectation. C'était cette absence de pose, et la façon naturelle et simple dont il commençait à parler à ses invités, afin de les amener sur leurs propres terrains, qui faisaient de lui un hôte si charmant pour un étranger. Son choix heureux de sujets de conversation semblait découler de sa nature compatissante, et de son humble et vif intérêt pour le travail des autres.

Pour certains, je pense qu'il causait une réelle peine par sa modestie ; j'ai vu le regretté Francis Balfour tout décontenancé de se voir attribuer un savoir sur un point à propos duquel mon père prétendait être totalement ignorant.

Il est difficile de saisir les caractéristiques de la conversation de mon père.

Il avait plus peur que la plupart des gens de répéter ses histoires, et disait continuellement : « Vous devez m'avoir entendu raconter », ou « J'ose dire que je vous l'ai dit ». Il avait une particularité qui donnait un effet curieux à sa conversation. Les premiers mots d'une phrase lui rappelaient souvent une exception à, ou une raison contre, ce qu'il allait dire ; et cela amenait à son tour un autre point, de sorte que la phrase devenait un système de parenthèses dans des parenthèses, et il était souvent impossible de comprendre la portée de ce qu'il disait jusqu'à ce qu'il arrivât à la fin de sa phrase. Il avait l'habitude de dire de lui-même qu'il n'était pas assez rapide pour soutenir un argument avec qui que ce soit, et je pense que c'était vrai. À moins qu'il ne s'agît d'un sujet sur lequel il travaillait justement à ce moment-là, il ne pouvait pas mettre en ordre le fil de l'argumentation assez rapidement. Cela se voit même dans ses lettres ; ainsi, dans le cas de deux lettres au professeur Semper sur l'effet de l'isolement, il n'a rappelé la série de faits qu'il voulait que quelques jours après que la première lettre eut été envoyée.

Lorsqu'il était embarrassé en parlant, il avait un bégaiement particulier sur le premier mot d'une phrase. Je ne me souviens que de cela se produisant avec des mots commençant par w ; peut-être avait-il une difficulté particulière avec cette lettre, car je l'ai entendu dire qu'enfant, il ne pouvait pas prononcer le w, et qu'on lui offrait six pence s'il pouvait dire « white wine », qu'il prononçait « rite rine ». Peut-être a-t-il pu hériter de cette tendance d'Erasmus Darwin, qui bégayait. (Mon père a raconté une réponse à la Johnson d'Erasmus Darwin : « Ne trouvez-vous pas très gênant de bégayer, Dr Darwin ? » « Non, monsieur, parce que j'ai le temps de réfléchir avant de parler, et je ne pose pas de questions impertinentes. »)

Il combinait parfois ses métaphores d'une manière curieuse, utilisant une expression comme « s'accrocher comme à la vie » — un mélange de « s'accrocher pour sa vie » et de « s'accrocher comme à la mort ». Cela venait de sa manière avide de mettre l'accent sur ce qu'il disait. Cela donnait parfois un air d'exagération là où ce n'était pas voulu ; mais cela donnait aussi un noble air de conviction forte et généreuse ; comme, par exemple, lorsqu'il a donné son témoignage devant la Commission royale sur la vivisection et qu'il a sorti ses mots sur la cruauté : « Elle mérite détestation et horreur. » Quand il se sentait fortement concerné par une question similaire, il pouvait à peine se faire confiance pour parler, car il devenait alors facilement en colère, chose qu'il détestait excessivement. Il était conscient que sa colère avait tendance à se multiplier dans l'expression, et pour cette raison craignait (par exemple) d'avoir à gronder un domestique.

C'était une grande preuve de la modestie de son style de parole, que, lorsque, par exemple, un certain nombre de visiteurs venaient de chez Sir John Lubbock pour une visite le dimanche après-midi, il ne semblait jamais prêcher ou faire un cours, bien qu'il ait eu une grande part de la parole pour lui seul. Il était particulièrement charmant lorsqu'il « taquinait » quelqu'un, et qu'il était de bonne humeur à ce sujet. Sa manière dans ces moments-là était légère et enfantine, et son raffinement de nature ressortait le plus fortement. Ainsi, lorsqu'il parlait à une dame qui lui plaisait et l'amusait, la combinaison de raillerie et de déférence dans sa manière était délicieuse à voir.

Lorsque mon père avait plusieurs invités, il les gérait bien, obtenant une conversation avec chacun, ou en réunissant deux ou trois autour de son fauteuil. Dans ces conversations, il y avait toujours beaucoup de plaisir, et, d'une manière générale, il y avait soit une tournure humoristique dans sa conversation, soit une ensoleillée cordialité qui en tenait lieu. Peut-être que mon souvenir d'un élément omniprésent d'humour est-il d'autant plus vif que les meilleures conversations étaient avec M. Huxley, en qui il y a cette aptitude qui s'apparente à l'humour, même quand l'humour lui-même n'est pas là. Mon père appréciait énormément l'humour de M. Huxley, et disait souvent : « Quel plaisir splendide est Huxley ! » Je pense qu'il a probablement eu plus d'arguments scientifiques (de la nature d'un combat) avec Lyell et Sir Joseph Hooker.

Il avait l'habitude de dire qu'il était peiné de découvrir que pour les amis de ses dernières années, il n'avait pas la chaleureuse affection de sa jeunesse. Certes, dans ses premières lettres de Cambridge, il donne des preuves d'une très forte amitié pour Herbert et Fox ; mais personne, à part lui-même, n'aurait dit que son affection pour ses amis n'était pas, tout au long de sa vie, de la sorte la plus chaleureuse possible. En servant un ami, il ne s'épargnait pas, et un temps et une force précieux étaient volontiers donnés. Il avait sans aucun doute, à un degré inhabituel, le pouvoir d'attacher ses amis à lui. Il a eu beaucoup d'amitiés chaleureuses, mais avec Sir Joseph Hooker, il était lié par des liens d'affection plus forts que ceux que nous voyons souvent entre les hommes. Il a écrit dans ses « Souvenirs » : « Je n'ai connu presque aucun homme plus aimable que Hooker. »

Ses relations avec les gens du village étaient agréables ; il les traitait, tous et chacun, avec courtoisie, lorsqu'il entrait en contact avec eux, et portait un intérêt à tout ce qui concernait leur bien-être. Quelque temps après être venu vivre à Down, il a aidé à fonder un club amical, et a servi comme trésorier pendant trente ans. Il se donnait beaucoup de mal pour le club, tenant ses comptes avec une précision minutieuse et scrupuleuse, et prenant plaisir à sa condition prospère. Chaque lundi de Pentecôte, le club avait l'habitude de défiler avec musique et bannière, et paradait sur la pelouse devant la maison. Là, il les rencontrait, et leur expliquait leur position financière dans un petit discours assaisonné de quelques blagues bien éculées. Il était souvent assez souffrant pour faire de cette petite cérémonie un effort, mais je pense qu'il n'a jamais manqué de les rencontrer.

Il était également trésorier du Coal Club, ce qui lui donnait du travail, et il a agi pendant quelques années comme magistrat de comté.

En ce qui concerne l'intérêt de mon père pour les affaires du village, M. Brodie Innes a eu la bonté de me donner ses souvenirs :

« À mon arrivée comme vicaire de Down en 1846, nous sommes devenus amis, et nous l'avons été jusqu'à sa mort. Sa conduite envers moi et ma famille était d'une bonté inaltérable, et nous l'avons payée de retour par une affection chaleureuse.

« Dans toutes les affaires de la paroisse, il était un assistant actif ; dans les affaires liées aux écoles, aux œuvres de charité et autres activités, sa contribution libérale était toujours prête, et dans les différends qui survenaient parfois dans cette paroisse, comme dans d'autres, j'étais toujours sûr de son soutien. Il soutenait que lorsqu'il n'y avait vraiment aucune objection importante, son assistance devait être donnée au clergé, qui est censé mieux connaître les circonstances et qui est le principal responsable. »

Ses rapports avec les étrangers étaient marqués d'une politesse scrupuleuse et plutôt formelle, mais en fait, il avait peu d'occasions de rencontrer des étrangers.

Le Dr Lane a décrit (Conférence du Dr B.W. Richardson, au St. George's Hall, le 22 octobre 1882) comment, lors de la rare occasion où mon père a assisté à une conférence (du Dr Sanderson) à la Royal Institution, « toute l'assemblée... s'est levée pour l'accueillir », alors qu'il semblait « à peine conscient qu'une telle explosion d'applaudissements puisse être destinée à lui-même ». La vie tranquille qu'il menait à Down le faisait se sentir confus dans une grande société ; par exemple, aux soirées de la Royal Society, il se sentait oppressé par le nombre. Le sentiment qu'il était censé connaître les gens, et la difficulté qu'il avait à se souvenir des visages dans ses dernières années, ajoutaient également à son malaise lors de telles occasions. Il ne réalisait pas qu'il serait reconnu à partir de ses photographies, et je me souviens qu'il était mal à l'aise d'être manifestement reconnu par un étranger à l'aquarium du Crystal Palace.

Je dois dire un mot de sa manière de travailler : l'une de ses caractéristiques était son respect du temps ; il n'oubliait jamais à quel point il était précieux. Cela se manifestait, par exemple, dans la façon dont il cherchait à écourter ses vacances ; mais aussi, et plus clairement, en ce qui concerne les périodes plus courtes. Il disait souvent qu'économiser les minutes était le moyen d'arriver à travailler ; il montrait son goût pour cette économie dans la différence qu'il faisait entre un quart d'heure et dix minutes de travail ; il ne gaspillait jamais quelques minutes de liberté en pensant qu'il ne valait pas la peine de se mettre au travail. J'étais souvent frappé par sa manière de travailler jusqu'à la limite de ses forces, si bien qu'il s'arrêtait soudainement en dictant, par ces mots : « Je crois que je ne dois pas en faire plus. » Ce même désir ardent de ne pas perdre de temps se voyait dans la vivacité de ses mouvements lorsqu'il travaillait. Je me souviens particulièrement avoir remarqué cela lorsqu'il menait une expérience sur les racines de haricot, qui exigeait une certaine délicatesse de manipulation ; fixer les petits morceaux de carton sur les racines s'effectuait avec soin et nécessairement lentement, mais les mouvements intermédiaires étaient tous rapides : prendre un haricot frais, vérifier que la racine était saine, l'empaler sur une épingle, la fixer sur un bouchon, s'assurer qu'elle était verticale, etc. ; tous ces processus étaient accomplis avec une sorte d'empressement contenu. Il donnait toujours l'impression de travailler avec plaisir, et sans aucune traîne. J'ai aussi en mémoire l'image de lui enregistrant le résultat de quelque expérience, observant avec avidité chaque racine, etc., puis écrivant avec la même avidité. Je me souviens du mouvement rapide de sa tête, de haut en bas, tandis qu'il regardait de l'objet à ses notes.

Il gagnait beaucoup de temps en n'ayant pas à faire les choses deux fois. Bien qu'il répétât patiemment ses expériences là où il y avait quelque profit à en tirer, il ne pouvait supporter d'avoir à refaire une expérience qui aurait dû, si un soin complet avait été apporté, réussir du premier coup — ce qui lui donnait une anxiété permanente à l'idée que l'expérience ne fût gaspillée ; il sentait que l'expérience était sacrée, aussi insignifiante fût-elle. Il souhaitait apprendre autant que possible d'une expérience, de sorte qu'il ne se bornait pas à observer le point unique sur lequel portait l'expérience, et sa capacité à voir une multitude d'autres choses était merveilleuse. Je ne pense pas qu'il s'intéressât aux observations préliminaires ou sommaires destinées à servir de guides et devant être répétées. Toute expérience menée devait être d'une certaine utilité, et à ce propos, je me souviens avec quelle force il insistait sur la nécessité de conserver les notes des expériences qui échouaient, règle à laquelle il s'est toujours tenu.

Dans la partie littéraire de son travail, il avait la même horreur de perdre son temps et le même zèle pour ce qu'il faisait sur le moment, ce qui le rendait attentif à ne pas être obligé de lire inutilement quoi que ce soit une seconde fois.

Sa tendance naturelle était d'utiliser des méthodes simples et peu d'instruments. L'usage du microscope composé a beaucoup augmenté depuis sa jeunesse, et ce au détriment du microscope simple. Il nous semble aujourd'hui extraordinaire qu'il n'ait pas eu de microscope composé lorsqu'il fit son voyage sur le « Beagle » ; mais en cela, il suivit les conseils de Robt. Brown, qui faisait autorité en la matière. Il a toujours eu un grand goût pour le microscope simple et soutenait qu'il était de nos jours trop négligé, et que l'on devrait toujours voir autant que possible avec le simple avant de passer au microscope composé. Dans l'une de ses lettres, il aborde ce point et remarque qu'il se méfie toujours du travail d'un homme qui n'utilise jamais le microscope simple.

Sa table de dissection était une planche épaisse, encastrée dans une fenêtre du bureau ; elle était plus basse qu'une table ordinaire, si bien qu'il n'aurait pas pu y travailler debout ; mais, souhaitant économiser ses forces, il ne l'aurait fait en aucun cas. Il s'asseyait à sa table de dissection sur un étrange tabouret bas qui avait appartenu à son père, doté d'un siège pivotant sur un axe vertical et monté sur de larges roulettes, ce qui lui permettait de se tourner facilement d'un côté à l'autre. Ses outils ordinaires, etc., traînaient sur la table, mais outre ceux-ci, un certain nombre de bricoles étaient conservées dans une table ronde munie de tiroirs rayonnants, tournant sur un axe vertical, qui se trouvait tout près de son côté gauche, alors qu'il était assis à sa table de microscope. Les tiroirs étaient étiquetés : « meilleurs outils », « outils grossiers », « spécimens », « préparations pour spécimens », etc. La particularité la plus marquée du contenu de ces tiroirs était le soin avec lequel de petits rebuts et des choses presque inutiles étaient préservés ; il entretenait cette croyance bien connue selon laquelle, si vous jetez une chose, vous êtes sûr d'en avoir besoin immédiatement — et c'est ainsi que les choses s'accumulaient.

Si quelqu'un avait regardé ses outils, etc., posés sur la table, il aurait été frappé par un air de simplicité, de système D et d'étrangeté.

À sa main droite se trouvaient des étagères avec une multitude d'autres bricoles, verres, soucoupes, boîtes à biscuits en fer-blanc pour faire germer les graines, étiquettes en zinc, soucoupes pleines de sable, etc. Étant donné à quel point il était ordonné et méthodique dans les choses essentielles, il est curieux qu'il tolérât tant de solutions de fortune : par exemple, au lieu de faire fabriquer une boîte de la forme voulue et teintée en noir à l'intérieur, il cherchait quelque chose ressemblant à ce qu'il voulait et le faisait noircir à l'intérieur avec du cirage ; il ne se souciait pas de faire fabriquer des couvercles en verre pour les gobelets dans lesquels il faisait germer ses graines, mais utilisait des morceaux cassés de forme irrégulière, avec peut-être un angle étroit dépassant inutilement d'un côté. Mais une si grande partie de ses expérimentations était d'un type simple qu'il n'avait besoin d'aucun raffinement, et je pense que son habitude à cet égard était en grande partie due à son désir de ménager ses forces et de ne pas les gaspiller pour des choses non essentielles.

Sa manière de marquer les objets peut être mentionnée ici. S'il avait un certain nombre de choses à distinguer, comme des feuilles, des fleurs, etc., il les nouait avec des fils de différentes couleurs. En particulier, il utilisait cette méthode lorsqu'il n'avait que deux classes d'objets à distinguer ; ainsi, dans le cas de fleurs croisées et autofécondées, un lot était marqué avec du fil noir et l'autre avec du fil blanc, noués autour de la tige de la fleur. Je me souviens bien de l'aspect de deux ensembles de capsules, récoltées et attendant d'être pesées, comptées, etc., avec des morceaux de fil noir et blanc pour distinguer les plateaux dans lesquels elles reposaient. Lorsqu'il devait comparer deux lots de semis, semés dans le même pot, il les séparait par une cloison en plaque de zinc ; et l'étiquette en zinc, qui donnait les détails nécessaires sur l'expérience, était toujours placée d'un côté précis, de sorte qu'il devint instinctif pour lui de savoir, sans lire l'étiquette, lesquels étaient les « croisés » et lesquels étaient les « autofécondés ».

Son amour pour chaque expérience particulière et son zèle ardent à ne pas en perdre le fruit ressortaient nettement dans ces expériences de croisement — dans le soin minutieux qu'il prenait à ne créer aucune confusion en mettant des capsules dans les mauvais plateaux, etc. Je peux me rappeler son apparence lorsqu'il comptait les graines sous le microscope simple avec une vivacité qui ne caractérise généralement pas un travail mécanique tel que le comptage. Je pense qu'il personnifiait chaque graine comme un petit démon essayant de lui échapper en se faufilant dans le mauvais tas, ou en sautant complètement au loin ; et cela donnait au travail l'excitation d'un jeu. Il avait une grande foi dans les instruments, et je ne pense pas qu'il lui soit naturellement venu à l'esprit de douter de la précision d'une balance ou d'une éprouvette graduée, etc. Il fut étonné quand nous découvrîmes que l'un de ses micromètres différait de l'autre. Il n'exigeait pas une grande précision pour la plupart de ses mesures et n'avait pas de bonnes balances ; il possédait une vieille règle de trois pieds, qui était la propriété commune de la maisonnée et qui était constamment empruntée parce que c'était la seule dont on était sûr qu'elle fût à sa place — à moins, bien sûr, que le dernier emprunteur n'eût oublié de la remettre. Pour mesurer la hauteur des plantes, il avait une tige de sapin de sept pieds, graduée par le charpentier du village. Plus tard, il se mit à utiliser des échelles en papier graduées en millimètres. Pour les petits objets, il utilisait une paire de compas et un rapporteur en ivoire. Il était caractéristique de sa part de prendre des précautions scrupuleuses pour effectuer des mesures avec ses échelles quelque peu sommaires. Un exemple insignifiant de sa foi dans l'autorité est qu'il prit son « pouce en termes de millimètres » dans un vieux livre, où il s'avéra être indiqué de façon inexacte. Il possédait une balance chimique qui datait de l'époque où il travaillait la chimie avec son frère Erasmus. Les mesures de capacité étaient effectuées avec une éprouvette graduée d'apothicaire : je me souviens bien de son aspect grossier et de sa mauvaise graduation. Avec celle-ci, je me souviens aussi du grand soin qu'il prenait à amener le niveau du liquide sur la graduation. Je ne veux pas dire par ce compte rendu de ses instruments qu'aucune de ses expériences n'a souffert d'un manque de précision dans les mesures, je les donne comme exemples de ses méthodes simples et de sa foi dans les autres — foi au moins dans les fabricants d'instruments, dont tout le métier était pour lui un mystère.

Quelques-unes de ses caractéristiques mentales, ayant trait notamment à son mode de travail, me viennent à l'esprit. Il y avait une qualité d'esprit qui semblait être d'un avantage spécial et extrême pour le conduire à faire des découvertes. C'était le pouvoir de ne jamais laisser passer les exceptions inaperçues. Tout le monde remarque un fait comme une exception quand il est frappant ou fréquent, mais il possédait un instinct particulier pour arrêter une exception. Un point apparemment léger et sans rapport avec son travail actuel est négligé par bien des hommes presque inconsciemment avec une explication à moitié réfléchie, qui n'est en fait aucune explication. C'était précisément sur ces choses qu'il s'appuyait pour prendre un départ. Dans un certain sens, il n'y a rien de spécial dans cette procédure, de nombreuses découvertes étant faites grâce à elle. Je ne la mentionne que parce que, en l'observant au travail, la valeur de cette faculté pour un expérimentateur m'a si fortement frappé.

Une autre qualité qui se manifestait dans ses travaux expérimentaux était sa capacité à s'en tenir à un sujet ; il s'excusait presque de sa patience, disant qu'il ne pouvait supporter d'être battu, comme si cela était plutôt un signe de faiblesse de sa part. Il citait souvent le dicton : « C'est l'opiniâtreté qui finit par payer » ; et je pense que l'opiniâtreté exprime son état d'esprit bien mieux que la persévérance. La persévérance semble difficilement traduire son désir presque féroce de forcer la vérité à se révéler. Il disait souvent qu'il était important qu'un homme sût identifier le bon moment pour abandonner une recherche. Et je pense que c'était sa tendance à dépasser ce point qui l'inclinait à s'excuser de sa persévérance et donnait cet air d'opiniâtreté à son travail.

Il disait souvent que personne ne pouvait être un bon observateur s'il n'était un théoricien actif. Cela me ramène à ce que je disais au sujet de son instinct pour arrêter les exceptions : c'était comme s'il était chargé d'un pouvoir de théorisation prêt à s'écouler dans n'importe quel canal à la moindre perturbation, de sorte qu'aucun fait, si petit fût-il, ne pouvait éviter de libérer un courant de théorie, et ainsi le fait devenait magnifié en importance. De cette manière, il arrivait naturellement que beaucoup de théories intenables lui vinssent à l'esprit ; mais heureusement, sa richesse d'imagination était égalée par sa faculté de juger et de condamner les pensées qui lui survenaient. Il était juste envers ses théories et ne les condamnait pas sans les entendre ; et il arriva ainsi qu'il était disposé à tester ce qui semblerait à la plupart des gens ne valoir absolument pas la peine d'être testé. Ces essais plutôt fous, il les appelait des « expériences d'imbécile », et il y prenait un plaisir extrême. À titre d'exemple, je peux mentionner qu'ayant trouvé que les cotylédons du Biophytum étaient très sensibles aux vibrations de la table, il s'imagina qu'ils pourraient percevoir les vibrations du son, et me fit donc jouer du basson près d'une plante. (Ceci n'est pas tant un exemple de théorisation surabondante à partir d'une cause minime, mais seulement de son souhait de tester les idées les plus improbables.)

L'amour de l'expérience était très fort chez lui, et je me souviens de la façon dont il disait : « Je ne serai pas tranquille tant que je n'aurai pas essayé », comme si une force extérieure le poussait. Il prenait bien plus de plaisir à expérimenter qu'à effectuer un travail qui n'entraînait que du raisonnement, et lorsqu'il était engagé dans l'un de ses livres qui exigeait une argumentation et l'ordonnancement des faits, il ressentait le travail expérimental comme un repos ou des vacances. Ainsi, tout en travaillant sur la « Variation des animaux et des plantes », en 1860-61, il découvrit la fécondation des orchidées et se trouva oisif de leur consacrer tant de temps. Il est intéressant de penser qu'un travail de recherche si important ait été entrepris et en grande partie mené à bien comme un passe-temps à la place d'un travail plus sérieux. Les lettres à Hooker de cette période contiennent des expressions telles que : « Dieu me pardonne d'être si oisif ; je m'intéresse de façon tout à fait sotte à ce travail. » Le plaisir intense qu'il prenait à comprendre les adaptations pour la fécondation est fortement montré dans ces lettres. Il parle dans l'une de ses lettres de son intention de travailler sur Drosera comme d'un repos par rapport à « La Filiation de l'homme ». Il a décrit dans ses « Souvenirs » la grande satisfaction qu'il ressentit à résoudre le problème de l'hétérostylie. Et je l'ai entendu mentionner que la géologie de l'Amérique du Sud lui procurait presque plus de plaisir que toute autre chose. C'était peut-être ce plaisir à effectuer un travail exigeant une observation fine qui lui faisait accorder aux éloges sur ses facultés d'observation plus de prix qu'à l'appréciation de ses autres qualités.

Pour les livres, il n'avait aucun respect, les considérant simplement comme des outils avec lesquels travailler. Ainsi, il ne les faisait pas relier, et même quand un livre papier tombait en morceaux à force d'utilisation, comme cela arriva au « Befruchtung » de Muller, il le préservait d'une dissolution complète en mettant une attache métallique sur son dos. De la même manière, il coupait un livre lourd en deux, pour le rendre plus pratique à tenir. Il aimait se vanter d'avoir fait publier par Lyell la seconde édition de l'un de ses livres en deux volumes au lieu d'un, en lui racontant comment il avait été obligé de le couper en deux. Les brochures étaient souvent traitées encore plus sévèrement que les livres, car il arrachait, pour gagner de la place, toutes les pages à l'exception de celle qui l'intéressait. La conséquence de tout cela était que sa bibliothèque n'était pas ornementale, mais frappait par le fait d'être si manifestement une collection de livres de travail.

Il était méthodique dans sa façon de lire les livres et les brochures ayant trait à son propre travail. Il avait une étagère sur laquelle étaient empilés les livres qu'il n'avait pas encore lus, et une autre vers laquelle ils étaient transférés après avoir été lus, et avant d'être catalogués. Il gémissait souvent sur ses livres non lus, parce qu'il y en avait tant qu'il savait qu'il ne lirait jamais. Bien des livres étaient immédiatement transférés sur l'autre tas, soit marqués d'un chiffre à la fin pour montrer qu'ils ne contenaient aucun passage marqué, soit annotés, peut-être, « non lu » ou « seulement feuilleté ». Les livres s'accumulaient dans le tas « lu » jusqu'à ce que les étagères débordent, et alors, avec force lamentations, une journée était consacrée au catalogage. Il n'aimait pas ce travail, et à mesure que la nécessité de l'entreprendre devenait impérative, il disait souvent, d'une voix de désespoir : « Il faut vraiment que nous nous occupions de ces livres bientôt. »

Dans chaque livre, à mesure qu'il le lisait, il marquait les passages concernant son travail. En lisant un livre ou une brochure, etc., il traçait des lignes au crayon sur le côté de la page, ajoutant souvent de brèves remarques, et à la fin dressait une liste des pages marquées. Lorsqu'il s'agissait de cataloguer et de ranger, les pages marquées étaient examinées, et ainsi un résumé sommaire du livre était fait. Ce résumé était peut-être écrit sous trois ou quatre rubriques sur des feuilles différentes, les faits étant triés et ajoutés aux faits précédemment recueillis sur différents sujets. Il avait d'autres séries de résumés classés, non par sujet, mais par périodique. Lorsqu'il recueillait des faits à grande échelle, dans ses premières années, il avait l'habitude de lire et de résumer, de cette façon, des séries entières de périodiques.

Dans certaines de ses premières lettres, il parle de remplir plusieurs cahiers de notes de faits pour son livre sur les espèces ; mais c'est certainement très tôt qu'il adopta son plan d'utiliser des portefeuilles tel que décrit dans les « Souvenirs ». (Les casiers sur lesquels les portefeuilles étaient placés sont montrés dans l'illustration, « Le bureau à Down », dans l'alcôve sur le côté droit de la cheminée.) Mon père et M. de Candolle furent mutuellement heureux de découvrir qu'ils avaient adopté le même plan pour classer les faits. De Candolle décrit la méthode dans sa « Phytologie », et dans son esquisse sur mon père mentionne la satisfaction qu'il éprouva à la voir en action à Down.

Outre ces portefeuilles, dont il existe quelques douzaines remplis de notes, il y a de gros paquets de manuscrits marqués « utilisé » et mis de côté. Il sentait la valeur de ses notes et avait l'horreur de leur destruction par le feu. Je me souviens, lorsqu'une alerte à l'incendie s'était produite, de ses supplications pour que je sois particulièrement prudent, ajoutant très sérieusement que le reste de sa vie serait misérable si ses notes et ses livres devaient être détruits.

Il montre le même sentiment en écrivant au sujet de la perte d'un manuscrit, la teneur de ses propos étant : « J'en ai une copie, sinon la perte m'aurait tué. » En écrivant un livre, il passait beaucoup de temps et d'efforts à faire un squelette ou un plan de l'ensemble, et à agrandir et sous-classer chaque rubrique, comme décrit dans ses « Souvenirs ». Je pense que cet agencement minutieux du plan n'était pas du tout essentiel à l'élaboration de son argumentation, mais à sa présentation et à l'organisation de ses faits. Dans sa « Vie d'Erasmus Darwin », telle qu'elle fut d'abord imprimée en épreuves, la croissance du livre à partir d'un squelette était clairement visible. L'agencement fut modifié par la suite, car il était trop formel et catégorique, et semblait donner le caractère de son grand-père plutôt au moyen d'une liste de qualités que comme un portrait complet.

Ce n'est qu'au cours des dernières années qu'il adopta un plan d'écriture dont il était convaincu qu'il lui convenait le mieux, et qui est décrit dans les « Souvenirs » ; à savoir, écrire un brouillon d'un trait sans la moindre attention au style. Il était caractéristique de sa part qu'il se sentît incapable d'écrire avec un manque de soin suffisant s'il utilisait son meilleur papier, et c'est ainsi qu'il écrivait au dos d'anciennes épreuves ou de manuscrits. Le brouillon était ensuite reconsidéré, et une copie au propre était faite. À cette fin, il avait du papier grand format réglé à larges intervalles, les lignes étant nécessaires pour lui éviter d'écrire si serré que la correction devenait difficile. La copie au propre était ensuite corrigée, et était recopiée avant d'être envoyée aux imprimeurs. La copie était effectuée par M. E. Norman, qui commença ce travail il y a de nombreuses années alors qu'il était instituteur de village à Down. Mon père devint si habitué à l'écriture de M. Norman qu'il ne pouvait corriger un manuscrit, même lorsqu'il était clairement écrit par l'un de ses enfants, avant qu'il n'ait été recopié par M. Norman. Le manuscrit, au retour de chez M. Norman, était une fois de plus corrigé, puis envoyé aux imprimeurs. Venait ensuite le travail de révision et de correction des épreuves, que mon père trouvait particulièrement fastidieux.

C'était à ce stade qu'il examinait pour la première fois sérieusement le style de ce qu'il avait écrit. Lorsque cela se passait, il commençait généralement quelque autre travail en guise de soulagement. La correction des épreuves consistait en fait en deux processus, car les corrections étaient d'abord écrites au crayon, puis reconsidérées et écrites à l'encre.

Lorsque l'ouvrage passait par l'étape des « épreuves », il était heureux de recevoir les corrections et les suggestions d'autrui. Ainsi, ma mère a relu les épreuves de l'« Origine ». Dans certains ouvrages ultérieurs, ma sœur, Mme Litchfield, a effectué une grande partie du travail de correction. Après le mariage de ma sœur, la majeure partie de ce travail m'est revenue.

Ma sœur, Mme Litchfield, écrit :

« Ce travail était très intéressant en soi, et il était indiciblement exaltant de travailler pour lui. Il était toujours si disposé à se laisser convaincre que toute modification suggérée était une amélioration, et si plein de gratitude pour la peine que l'on se donnait. Je ne pense pas qu'il ait jamais oublié de me dire quelle amélioration il estimait que j'avais apportée, et il avait presque tendance à s'excuser s'il n'était pas d'accord avec une correction. Je crois avoir ressenti la modestie et la grâce singulières de sa nature en travaillant ainsi pour lui, d'une manière que je n'aurais jamais connue autrement.

« Il n'écrivait pas avec aisance et avait tendance à inverser ses phrases, tant à l'écrit qu'à l'oral, en plaçant la proposition subordonnée avant qu'il ne soit clair ce qu'elle devait qualifier. Il corrigeait beaucoup et avait à cœur de s'exprimer aussi bien qu'il le pouvait. »

Peut-être les corrections les plus courantes étaient-elles celles d'obscurités dues à l'omission d'un lien nécessaire dans le raisonnement, chose qu'il avait manifestement omise par familiarité avec le sujet. Non pas qu'il y eût un défaut dans la suite des pensées, mais parce que, par familiarité avec son argumentation, il ne remarquait pas quand les mots ne parvenaient pas à reproduire sa pensée. Il mettait aussi fréquemment trop de matière dans une seule phrase, de sorte qu'il fallait la couper en deux.

Dans l'ensemble, je pense que le soin que mon père apportait à la partie littéraire de son travail était très remarquable. Il riait souvent de lui-même ou pestait contre la difficulté qu'il éprouvait à écrire l'anglais, disant, par exemple, que si une mauvaise tournure de phrase était possible, il était certain de l'adopter. Il tira un jour beaucoup d'amusement et de satisfaction de la difficulté qu'un membre de la famille éprouvait à rédiger une courte circulaire. Il eut le plaisir de corriger et de rire des obscurités, des phrases alambiquées et d'autres défauts, se vengeant ainsi de toutes les critiques qu'il avait lui-même dû supporter. Il citait avec étonnement le conseil de Mlle Martineau aux jeunes auteurs, qui consistait à écrire d'une traite et à envoyer le manuscrit à l'imprimeur sans correction. Mais, dans certains cas, il agissait d'une manière assez similaire. Lorsqu'une phrase devenait désespérément embrouillée, il se demandait : « Maintenant, que veux-tu dire au juste ? », et sa réponse, une fois écrite, dénouait souvent la confusion.

Son style a été très loué ; en revanche, au moins un juge compétent m'a fait remarquer qu'il ne s'agissait pas d'un bon style. Il est, avant toute chose, direct et clair ; et il est caractéristique de sa personne dans sa simplicité, confinant à la naïveté, et dans son absence de prétention. Il avait la plus grande incrédulité face à l'idée reçue selon laquelle un érudit classique doit nécessairement écrire un bon anglais ; en vérité, il pensait que c'était le contraire. En écrivant, il montrait parfois la même tendance aux expressions fortes que dans la conversation. Ainsi, dans l'« Origine », page 440, on trouve une description d'une larve de cirripède, « munie de six paires de pattes natatoires magnifiquement construites, d'une paire de magnifiques yeux composés et d'antennes extrêmement complexes ». Nous avions l'habitude de rire de lui à cause de cette phrase, que nous comparions à une publicité. Cette tendance à se laisser aller à la tournure enthousiaste de sa pensée, sans craindre d'être ridicule, apparaît ailleurs dans ses écrits.

Son ton courtois et conciliant envers son lecteur est remarquable, et c'est en partie cette qualité qui a révélé la douceur de son caractère à tant de personnes qui ne l'avaient jamais vu. J'ai toujours trouvé curieux que celui qui avait changé la face de la science biologique, et qui est à cet égard le chef de file des modernes, ait écrit et travaillé dans un esprit et une manière essentiellement non modernes. À la lecture de ses livres, on pense aux naturalistes d'autrefois plutôt qu'à l'école moderne d'écrivains. Il était naturaliste au sens ancien du terme, c'est-à-dire un homme qui travaille sur de nombreuses branches de la science, et non un simple spécialiste dans une seule. C'est ainsi que, bien qu'il ait fondé des divisions entières de sujets spéciaux — tels que la fertilisation des fleurs, les plantes insectivores, le dimorphisme, etc. — même en traitant ces sujets, il ne frappe pas le lecteur comme un spécialiste. Le lecteur se sent comme un ami à qui s'adresse un gentleman courtois, et non comme un élève qui reçoit le cours d'un professeur. Le ton d'un livre comme l'« Origine » est charmant, et presque pathétique ; c'est le ton d'un homme qui, convaincu de la vérité de ses propres vues, s'attend à peine à convaincre les autres ; c'est exactement l'opposé du style d'un fanatique, qui veut forcer les gens à croire. Le lecteur n'est jamais méprisé pour quelque doute qu'il puisse être imaginé ressentir, et son scepticisme est traité avec un respect patient. Un lecteur sceptique, ou peut-être même un lecteur déraisonnable, semble avoir été généralement présent à ses pensées. C'est peut-être en raison de ce sentiment qu'il prenait beaucoup de peine sur des points qui, selon lui, frapperaient le lecteur, ou lui épargneraient de la peine, et le tenteraient ainsi de lire.

Pour la même raison, il s'intéressait beaucoup aux illustrations de ses livres, et je pense qu'il surestimait quelque peu leur valeur. Les illustrations de ses premiers livres furent dessinées par des artistes professionnels. Ce fut le cas pour « Animaux et plantes », la « Filiation de l'homme » et l'« Expression des émotions ». En revanche, « Plantes grimpantes », « Plantes insectivores », « Mouvements des plantes » et « Formes des fleurs » furent, dans une large mesure, illustrés par certains de ses enfants — mon frère George ayant réalisé la majeure partie des dessins. C'était un plaisir de dessiner pour lui, car il était enthousiaste dans ses louanges pour des performances très modestes. Je me souviens bien de sa charmante manière de recevoir les dessins de l'une de ses belles-filles, et de la façon dont il terminait ses éloges en disant : « Dis à A-- que Michel-Ange n'est rien à côté de cela. » Bien qu'il louât très généreusement, il regardait toujours le dessin de près et détectait facilement les erreurs ou les négligences.

Il avait horreur de la longueur, et semble avoir été réellement très contrarié et peiné lorsqu'il vit comment les « Variations des animaux et des plantes » croissaient sous ses mains. Je me souviens qu'il était cordialement d'accord avec les mots de « Tristram Shandy » : « Que nul ne dise : "Allons, je vais écrire un duodécimo." »

Sa considération pour les autres auteurs était une caractéristique aussi marquée que son ton envers son lecteur. Il parle de tous les autres auteurs comme de personnes dignes de respect. Dans les cas où, comme pour les expériences de -- sur la Drosera, il estimait peu l'auteur, il parle de lui de telle manière que personne ne pourrait le soupçonner. Dans d'autres cas, il traite les écrits confus de personnes ignorantes comme si la faute lui incombait de ne pas les apprécier ou les comprendre. Outre ce ton général de respect, il avait une manière agréable d'exprimer son opinion sur la valeur d'une œuvre citée, ou sa reconnaissance pour un renseignement privé.

Son sentiment respectueux n'était pas seulement moralement beau, mais il était, je pense, d'une utilité pratique en le rendant prêt à considérer les idées et les observations de toutes sortes de gens. Il s'en excusait presque, et disait qu'il était au début enclin à tout évaluer trop haut.

C'était un grand mérite chez lui que, malgré un respect si fort pour ce qu'il lisait, il possédait le plus vif des instincts pour savoir si un homme était digne de confiance ou non. Il semblait se former une opinion très précise sur la précision des hommes dont il lisait les livres ; et il utilisait ce jugement dans son choix de faits à utiliser dans l'argumentation ou comme illustrations. J'ai acquis l'impression qu'il estimait que ce pouvoir de juger de la fiabilité d'un homme était d'une grande valeur.

Il avait un sens aigu de l'honneur qui doit régner parmi les auteurs, et avait horreur de toute forme de laxisme dans les citations. Il avait du mépris pour l'amour de l'honneur et de la gloire, et dans ses lettres, il se blâme souvent pour le plaisir qu'il prenait au succès de ses livres, comme s'il s'éloignait de son idéal : l'amour de la vérité et l'indifférence à l'égard de la célébrité. Souvent, lorsqu'il écrivait à Sir J. Hooker ce qu'il appelait une lettre vantarde, il riait de lui-même pour sa vanité et son manque de modestie. Il existe une lettre merveilleusement intéressante qu'il écrivit à ma mère, lui léguant, en cas de décès, le soin de publier le manuscrit de son premier essai sur l'évolution. Cette lettre me semble pleine d'un désir intense que sa théorie réussisse en tant que contribution à la connaissance, et en dehors de tout désir de célébrité personnelle. Il avait certainement le sain désir de succès qu'un homme aux sentiments profonds doit avoir. Mais au moment de la publication de l'« Origine », il est évident qu'il était extrêmement satisfait de l'adhésion d'hommes tels que Lyell, Hooker, Huxley et Asa Gray, et qu'il ne rêvait ni ne désirait une célébrité aussi vaste et générale que celle qu'il finit par atteindre.

Lié à son mépris pour l'amour excessif de la célébrité, il y avait une aversion tout aussi forte pour toutes les questions de priorité. Les lettres à Lyell, à l'époque de l'« Origine », montrent la colère qu'il éprouvait envers lui-même de ne pas être capable de réprimer un sentiment de déception devant ce qu'il considérait comme le fait que M. Wallace l'avait devancé dans toutes ses années de travail. Son sens de l'honneur littéraire ressort fortement dans ces lettres ; et son sentiment concernant la priorité est à nouveau montré dans l'admiration exprimée dans ses « Souvenirs » pour l'auto-annihilation de M. Wallace.

Son sentiment au sujet des réclamations, y compris les réponses aux attaques et toutes sortes de discussions, était fort. Il est simplement exprimé dans une lettre à Falconer (1863 ?) : « Si jamais je me sentais en colère contre vous, pour qui j'ai une amitié sincère, je commencerais à soupçonner que je suis un peu fou. J'ai été très désolé de votre réclamation, car je pense que c'est dans tous les cas une erreur et qu'elle devrait être laissée aux autres. Si j'agirais de la sorte moi-même sous la provocation, c'est une autre question. » C'était un sentiment dicté en partie par une délicatesse instinctive, et en partie par un sens aigu de la perte de temps, d'énergie et de tempérament ainsi causée. Il disait qu'il devait sa détermination à ne pas s'engager dans des discussions (il s'écarta de sa règle dans sa « Note sur les habitudes du pic de la Pampa, Colaptes campestris », Proc. Zool. Soc., 1870, page 705 : ainsi que dans une lettre publiée dans l'« Athenaeum » (1863, page 554), cas dans lequel il regretta par la suite de ne pas être resté silencieux. Ses réponses aux critiques, dans les éditions ultérieures de l'« Origine », peuvent difficilement être classées comme des infractions à sa règle) aux conseils de Lyell, conseils qu'il transmettait à ceux de ses amis qui étaient enclins à la guerre de plumes.

Si l'on veut comprendre le caractère de la vie professionnelle de mon père, les conditions de mauvaise santé dans lesquelles il travaillait doivent être constamment gardées à l'esprit. Il supportait sa maladie avec une patience si peu plaintive que même ses enfants peuvent à peine, je crois, se rendre compte de l'étendue de ses souffrances habituelles. Dans leur cas, la difficulté est accrue par le fait que, dès leurs plus anciens souvenirs, ils l'ont vu en mauvaise santé constante, et l'ont vu, malgré cela, plein de plaisir dans ce qui leur plaisait. Ainsi, plus tard dans la vie, leur perception de ce qu'il endurait a dû être démêlée de l'impression produite dans l'enfance par une bonté géniale et constante dans des conditions de difficulté non reconnue. Personne, en vérité, à l'exception de ma mère, ne connaît la pleine mesure de la souffrance qu'il a endurée, ou la pleine mesure de son admirable patience. Pendant toutes les dernières années de sa vie, elle ne l'a pas quitté une seule nuit ; et ses journées étaient organisées de manière à ce que toutes ses heures de repos puissent être partagées avec elle. Elle le protégeait de tout désagrément évitable, et n'omettait rien qui puisse lui épargner de la peine, ou l'empêcher de s'épuiser, ou qui puisse soulager les nombreux inconforts de sa mauvaise santé. J'hésite à parler aussi librement d'une chose aussi sacrée que le dévouement de toute une vie qui a suscité tous ces soins constants et tendres. Mais c'est, je le répète, une caractéristique principale de sa vie que, pendant près de quarante ans, il n'ait jamais connu un seul jour de la santé des hommes ordinaires, et que sa vie ait ainsi été une longue lutte contre la lassitude et la tension de la maladie. Et cela ne peut être raconté sans parler de la seule condition qui lui a permis de supporter la tension et de mener la lutte jusqu'au bout.

LETTRES.

Les premières lettres auxquelles j'ai accès sont celles écrites par mon père lorsqu'il était étudiant à Cambridge.

L'histoire de sa vie, telle qu'elle est racontée dans sa correspondance, doit donc commencer par cette période.

CHAPITRE 1.IV. -- LA VIE À CAMBRIDGE.

[La vie de mon père à Cambridge comprend la période entre le trimestre de Carême, 1828, lorsqu'il arriva comme étudiant de première année, et la fin du trimestre de mai, 1831, lorsqu'il obtint son diplôme et quitta l'Université.]

Il ressort des registres du collège que mon père « admissus est pensionarius minor sub Magistro Shaw » le 15 octobre 1827. Il ne vint s'installer qu'au trimestre de Carême, 1828, de sorte que, bien qu'il ait passé son examen en temps voulu, il ne fut pas en mesure d'obtenir son diplôme au moment habituel, c'est-à-dire au début du trimestre de Carême, 1831. Dans un tel cas, un homme obtenait généralement son diplôme avant le mercredi des Cendres, date à laquelle il était appelé « Baccalaureus ad Diem Cinerum » et classé parmi les bacheliers ès arts de l'année. Le nom de mon père figure cependant sur la liste des bacheliers « ad Baptistam », ou ceux admis entre le mercredi des Cendres et le jour de la Saint-Jean-Baptiste (24 juin) ; (« Mardi dernier, Charles Darwin, du Christ's College, a été admis B.A. » — « Cambridge Chronicle », vendredi 29 avril 1831) ; il prit donc rang parmi les bacheliers de 1832.

Il « logea » pendant un trimestre ou deux chez Bacon, le marchand de tabac ; non pas, cependant, au-dessus de la boutique du marché, aujourd'hui si bien connue des hommes de Cambridge, mais dans Sidney Street. Pour le reste de son temps, il eut d'agréables chambres sur le côté sud de la première cour du Christ's. (Les chambres sont au premier étage, sur le côté ouest de l'escalier central. Un médaillon (offert par mon frère) a été récemment incrusté dans le mur du salon.)

Ce qui a déterminé le choix de ce collège pour son frère Erasmus et lui-même, je n'ai aucun moyen de le savoir. Erasmus l'aîné, leur grand-père, avait été à St. John's, et ce collège aurait pu être raisonnablement choisi pour eux, étant lié à la Shrewsbury School. Mais la vie d'un étudiant à St. John's semble, à cette époque, avoir été troublée, si j'en juge par le fait qu'un membre de ma famille migra de là vers le Christ's pour échapper à la discipline harassante du lieu. Une histoire racontée par M. Herbert illustre le même état de fait :

« Au début du trimestre d'octobre 1830, un incident s'est produit qui a entraîné des conséquences quelque peu désagréables, bien que ridicules, pour moi-même. Darwin m'a demandé de faire une longue marche avec lui dans les Fens, pour chercher quelques objets naturels qu'il désirait obtenir. Après une très longue et fatigante journée de travail, nous avons dîné ensemble, tard dans la soirée, dans ses chambres du Christ's College ; et dès que notre dîner fut terminé, nous nous sommes jetés dans des fauteuils et nous nous sommes profondément endormis. Je fus le premier à me réveiller, vers trois heures du matin, lorsque, ayant regardé ma montre et connaissant la règle stricte de St. John's, qui exigeait des hommes in statu pupillari de rentrer au collège avant minuit, je me suis précipité vers chez moi à toute vitesse, craignant les conséquences, mais espérant que le doyen accepterait l'excuse comme suffisante lorsque je lui raconterais les faits réels. Il fut cependant inexorable et refusa de recevoir mes explications, ou toute preuve que je pouvais apporter ; et bien que, pendant mes études, je n'aie jamais été signalé pour être rentré tard au collège, maintenant, alors que j'étais un bachelier travailleur et que j'avais cinq ou six élèves, il me condamna à rester confiné dans les murs du collège pour le reste du trimestre. L'indignation de Darwin ne connut pas de bornes, et l'injustice stupide et la tyrannie du doyen ne soulevèrent pas seulement un ferment parfait parmi mes amis, mais furent le sujet de remontrances de la part de certains des principaux membres de l'Université. »

Mon père semble n'avoir trouvé aucune difficulté à vivre en paix avec tous les hommes, en fonction ou non, à l'autre fondation de Lady Margaret. L'impression d'un contemporain de mon père est que le Christ's était, à leur époque, un collège agréable et assez calme, avec une certaine tendance à être « cavalier » ; beaucoup d'hommes avaient l'habitude d'aller à Newmarket pendant les courses, bien que les paris ne fussent pas une pratique régulière. En cela, ils n'étaient nullement découragés par le tuteur principal, M. Shaw, qui était lui-même généralement visible sur la lande à ces occasions. Il y avait une proportion quelque peu élevée de « Fellow-Commoners » — huit ou neuf, pour soixante ou soixante-dix pensionnaires, ce qui indiquerait que ce n'était pas un collège désagréable pour des hommes ayant de l'argent à dépenser et peu de goût pour une discipline stricte.

La manière dont le service était conduit à la chapelle montre que le doyen, au moins, n'était pas trop zélé. J'ai entendu mon père raconter comment, à la chapelle du soir, le doyen lisait des versets alternés des Psaumes, sans même faire semblant d'attendre que la congrégation prenne sa part. Et lorsque la leçon était longue, il se levait et continuait avec les cantiques après que l'étudiant avait lu quinze ou vingt versets.

Il est curieux que mon père ait souvent parlé de sa vie à Cambridge comme si c'était autant de temps perdu, oubliant que, bien que les études imposées du lieu fussent assez stériles pour lui, il a pourtant gagné au plus haut degré les meilleurs avantages de la vie universitaire — le contact avec les hommes et une occasion pour son esprit de croître vigoureusement. Il est vrai qu'il valorisait au plus haut point les avantages qu'il a retirés de son association avec le professeur Henslow et quelques autres, mais il semblait considérer cela comme un résultat fortuit de sa vie à Cambridge, et non comme un avantage dont l'Alma Mater pouvait revendiquer le mérite. L'un des amis de mon père à Cambridge était feu M. J. M. Herbert, juge de tribunal de comté pour le sud du Pays de Galles, de qui j'ai eu la chance d'obtenir quelques notes qui nous aident à nous faire une idée de la façon dont mon père impressionnait ses contemporains. M. Herbert écrit : « Je pense que c'est au printemps 1828 que j'ai rencontré Darwin pour la première fois, soit dans les chambres de mon cousin Whitley à St. John's, soit dans les chambres de certains autres de ses anciens condisciples de Shrewsbury, avec nombre desquels j'étais en termes de grande intimité. Mais c'est certainement à l'été de cette année-là que notre connaissance a mûri en intimité, lorsque nous nous sommes trouvés ensemble à Barmouth, pour les grandes vacances, étudiant avec des tuteurs privés — lui avec Batterton de St. John's, son tuteur de lettres classiques et de mathématiques, et moi avec Yate de St. John's. »

Les relations entre eux ont pratiquement cessé en 1831, lorsque mon père a dit au revoir à Herbert à Cambridge, au moment de partir pour son voyage sur le « Beagle ». J'ai rencontré une fois M. Herbert, alors presque un vieil homme, et j'ai été très frappé par la chaleur et la fraîcheur évidentes de l'affection avec laquelle il se souvenait de mon père. Les notes dont je cite s'achèvent sur cet éloge chaleureux : « Il serait vain pour moi de parler de ses vastes pouvoirs intellectuels... mais je ne peux terminer cette esquisse cursive et décousue sans témoigner, et je ne doute pas que tous ses amis de collège survivants seraient d'accord avec moi, qu'il était le plus génial, le plus chaleureux, le plus généreux et le plus affectueux des amis ; que ses sympathies allaient à tout ce qui était bon et vrai ; et qu'il avait une haine cordiale pour tout ce qui était faux, vil, cruel, méchant ou déshonorant. Il n'était pas seulement grand, mais éminemment bon, juste et aimable. »

Deux anecdotes racontées par M. Herbert montrent que la sensibilité de mon père à la souffrance, qu’elle soit humaine ou animale, était aussi vive chez lui dans sa jeunesse qu’elle le fut plus tard : « Avant de quitter Cambridge, il me dit qu’il avait pris la décision de ne plus chasser ; qu’il avait passé deux jours à chasser chez son ami, M. Owen de Woodhouse ; et que, le deuxième jour, en parcourant une partie du terrain qu’ils avaient battu la veille, il ramassa un oiseau qui n’était pas tout à fait mort, mais qui agonisait des suites d’un coup reçu la veille ; cela avait fait et laissé une telle impression douloureuse sur son esprit qu’il ne pouvait concilier avec sa conscience le fait de continuer à tirer du plaisir d’un sport qui infligeait une telle souffrance cruelle. »

Pour réaliser la force du sentiment qui l’a conduit à cette résolution, nous devons nous rappeler combien son amour du sport était passionné. Nous devons nous souvenir du garçon chassant sa première bécassine (« Souvenirs »), et tremblant d’excitation au point de pouvoir à peine recharger son fusil. Ou songer à une phrase telle que : « Sur mon âme, il ne reste qu’une quinzaine avant le "Premier" [jour de la chasse], alors s’il existe un bonheur sur terre, c’est bien celui-là. » (Lettre de C. Darwin à W.D. Fox.)

Une autre anecdote racontée par M. Herbert illustre encore sa tendresse de cœur :

« Alors que nous étions à Barmouth, lui et moi sommes allés à une exhibition de "chiens savants". Au milieu du spectacle, l’un des chiens échoua dans l’exécution du tour que son maître lui avait ordonné de faire. Sur les réprimandes de l’homme, le chien prit une expression si pitoyable, comme s’il craignait le fouet. Darwin, en voyant cela, me demanda de partir avec lui, en disant : "Viens, je ne peux plus supporter ça ; comme ces pauvres chiens ont dû être battus." »

Il est curieux que ce même sentiment soit revenu à mon père plus de cinquante ans plus tard, en voyant des chiens savants au Westminster Aquarium ; à cette occasion, il fut rassuré par le directeur qui lui expliqua que les chiens étaient davantage éduqués par la récompense que par la punition. M. Herbert poursuit : « Cela remuait les profondeurs de son âme de l’entendre discourir sur les horreurs de la traite des esclaves, ou sur les cruautés auxquelles les malheureux Polonais étaient soumis à Varsovie, et de s’en lamenter… Ces preuves, et d’autres semblables, ont laissé en moi la conviction qu’il n’a jamais existé d’homme plus humain ou plus tendre. »

Ses vieux amis d’université s’accordent à parler avec une chaleur affectueuse de son caractère agréable et enjoué dans sa jeunesse. D’après ce qu’ils ont pu me dire, je retire l’impression d’un jeune homme débordant de vitalité – menant une vie variée et saine – pas trop travailleur dans les études imposées par l’institution, mais plein d’autres occupations, poursuivies avec un enthousiasme joyeux. L’entomologie, l’équitation, la chasse dans les marais, les soupers et les parties de cartes, la musique à la chapelle du King’s College, les gravures au Fitzwilliam Museum, les promenades avec le professeur Henslow – tout cela contribuait à remplir une vie heureuse. Il semble avoir contaminé les autres avec son enthousiasme. M. Herbert raconte comment, durant ce même été à Barmouth, il fut enrôlé au service de « la science » – comme mon père appelait la collecte de coléoptères. Ils faisaient leurs promenades quotidiennes ensemble parmi les collines derrière Barmouth, ou naviguaient dans l’estuaire du Mawddach, ou partaient à la voile jusqu’à Sarn Badrig pour y débarquer à marée basse, ou encore allaient pêcher à la mouche dans les lacs de Cors-y-gedol. « En ces occasions, Darwin entomologisait avec le plus grand zèle, ramassant des créatures tout en marchant, et mettant en sac tout ce qui semblait digne d’être poursuivi ou examiné plus avant. Et très vite, il m’arma d’une bouteille d’alcool dans laquelle je devais déposer tout coléoptère qui me semblait sortir de l’ordinaire. Je m’acquittais de cette tâche avec une certaine diligence lors de mes promenades hygiéniques ; mais hélas ! mes facultés de discernement me permettaient rarement de décrocher un prix – le résultat habituel, lorsqu’il examinait le contenu de ma bouteille, étant une exclamation : "Eh bien, vieux Cherbury" (sans doute une allusion au titre de Lord Herbert of Cherbury) (le surnom qu’il m’avait donné et par lequel il m’interpellait généralement), "rien de tout cela ne fera l’affaire." » De même, le révérend T. Butler, qui faisait partie du groupe de lecture de Barmouth en 1828, déclare : « Il m’a inoculé un goût pour la botanique qui m’est resté toute ma vie. »

L’archidiacre Watkins, un autre vieil ami d’université de mon père, se souvient de lui en train de déterrer des coléoptères dans les saules entre Cambridge et Grantchester, et parle d’un certain coléoptère dont le nom est resté gravé dans sa mémoire : « Crux major. » (Panagaeus crux-major.) Avec quel enthousiasme mon père a-t-il dû exulter devant ce coléoptère pour en imprimer le nom à un compagnon au point que celui-ci s’en souvienne après un demi-siècle ! L’archidiacre Watkins poursuit : « Je n’oublie pas les longues et très intéressantes conversations que nous avions sur les paysages brésiliens et la végétation tropicale de toutes sortes. Et je n’oublie pas la manière et la véhémence avec lesquelles il se frottait le menton lorsqu’il s’enthousiasmait sur ces sujets, et discourant avec éloquence des lianes, des orchidées, etc. »

Il devint intime avec Henslow, le professeur de botanique, et par son intermédiaire avec quelques autres membres plus âgés de l’université. « Mais, écrit M. Herbert, il a toujours conservé les liens les plus étroits avec les amis de sa propre promotion ; et lors de nos fréquentes réunions sociales – aux petits-déjeuners, aux soirées vins ou soupers – il était toujours l’un des plus gais, des plus populaires et des plus accueillants. »

Mon père faisait partie d’un club qui se réunissait pour dîner une fois par semaine, appelé le Gourmet (M. Herbert mentionne le nom sous la forme de « Glutton Club ») Club ; les membres, outre lui-même et M. Herbert (que je cite), étaient Whitley de St. John’s, aujourd’hui chanoine honoraire de Durham ; Heaviside de Sidney, aujourd’hui chanoine de Norwich ; Lovett Cameron de Trinity, aujourd’hui vicaire de Shoreham ; Blane de Trinity, qui occupa un poste élevé pendant la guerre de Crimée ; H. Lowe de Trinity Hall ; et Watkins d’Emmanuel, aujourd’hui archidiacre d’York. L’origine du nom du club semble déjà s’être perdue dans l’obscurité. M. Herbert dit qu’il fut choisi par dérision pour un autre « groupe d’hommes qui s’attribuaient un long nom grec signifiant "amateur de mets délicats", mais qui falsifiaient leur prétention à une telle désignation par leur habitude hebdomadaire de dîner dans quelque auberge de bord de route, à six milles de Cambridge, de côtelettes de mouton ou de haricots au lard. » Un autre ancien membre du club me dit que le nom est né parce que les membres avaient pris l’habitude de faire des expériences sur « des oiseaux et des bêtes jusqu’alors inconnus du palais humain ». Il raconte que le faucon et le butor furent testés, et que leur zèle échoua devant un vieux hibou brun, « qui était indescriptible ». Quoi qu’il en soit, les réunions semblaient avoir été couronnées de succès et se terminaient par « une partie de vingt-et-un sans enjeu ».

M. Herbert donne un compte rendu amusant des examens musicaux décrits par mon père dans ses « Souvenirs ». M. Herbert insiste sur son amour de la musique et ajoute : « Ce qui lui procurait le plus grand plaisir, c’était quelque grande symphonie ou ouverture de Mozart ou de Beethoven, avec leurs harmonies pleines. » À une occasion, Herbert se souvient « l’avoir accompagné au service de l’après-midi au King’s, où nous avons entendu un très bel anthem. À la fin de l’une des parties, qui était extrêmement impressionnante, il s’est tourné vers moi et a dit, avec un profond soupir : "Comment va ton échine ?" » Il parlait souvent d’une sensation de froid ou de frisson dans le dos en entendant de la belle musique.

Outre l’amour de la musique, il avait certainement à cette époque un goût pour la grande littérature ; et M. Cameron me dit qu’il avait l’habitude de lire Shakespeare à mon père dans ses appartements au Christ’s College, qui y prenait beaucoup de plaisir. Il parle aussi de son « grand goût pour les gravures au trait de première classe, surtout celles de Raphael Morghen et de Muller ; et il passait des heures au Fitzwilliam Museum à examiner les estampes de cette collection. »

Les lettres de mon père à Fox montrent à quel point il se sentait accablé par les révisions d’examens : « Je lis très dur et n’ai le moral pour rien. Je n’ai même pas épinglé un coléoptère ce trimestre. » Son désespoir face aux mathématiques devait être profond, lorsqu’il exprimait l’espoir que le silence de Fox était dû au fait que « tu es plongé jusqu’au cou dans les mathématiques ; et si c’est le cas, que Dieu te vienne en aide, car je le suis aussi, à cette différence près que je reste coincé dans la boue au fond, et que j’y resterai. » M. Herbert dit : « Il n’avait, j’imagine, aucun penchant naturel pour les mathématiques, et il abandonna sa lecture mathématique avant d’avoir maîtrisé la première partie de l’algèbre, ayant eu une querelle particulière avec les radicaux et le théorème du binôme. »

Nous avons quelques preuves, d’après ses lettres à Fox, de l’intention de mon père d’entrer dans les ordres. « Je suis heureux, écrit-il (18 mars 1829), d’apprendre que tu étudies la théologie. J’aimerais savoir quels livres tu lis et quelles sont tes opinions à leur sujet ; tu n’as pas besoin de craindre de me faire des sermons prématurément. » L’esquisse de M. Herbert montre comment des doutes surgirent dans l’esprit de mon père quant à la possibilité pour lui d’entrer dans les ordres. Il écrit : « Nous avons eu une conversation sérieuse sur le fait d’entrer dans les ordres, et je me souviens qu’il m’a demandé, en référence à la question posée par l’évêque lors du service d’ordination : "Croyez-vous que vous êtes intérieurement poussé par le Saint-Esprit, etc.", si je pouvais répondre par l’affirmative, et sur ma réponse négative, il a dit : "Moi non plus, et par conséquent, je ne peux pas prendre les ordres." » Cette conversation semble avoir eu lieu en 1829, et si tel est le cas, les doutes ici exprimés ont dû être apaisés, car en mai 1830, il parle d’avoir quelques pensées pour étudier la théologie avec Henslow.

[La plupart des lettres suivantes sont adressées par mon père à son cousin, William Darwin Fox. Le lien de parenté de M. Fox avec mon père est indiqué dans l’arbre généalogique donné au chapitre I. Le degré de parenté semble être resté un problème pour mon père, puisqu’il signe dans une lettre « cousin/n à la puissance 2 ». Leur amitié était, en fait, due au fait qu’ils étaient étudiants ensemble. Les lettres de mon père montrent assez clairement combien cette amitié était sincère. Plus tard, la distance, les familles nombreuses et la mauvaise santé des deux côtés ont entravé les échanges ; mais un sentiment chaleureux d’amitié est demeuré. La correspondance ne fut jamais tout à fait interrompue et se poursuivit jusqu’à la mort de M. Fox en 1880. M. Fox entra dans les ordres et travailla comme pasteur de campagne jusqu’à ce qu’il soit contraint par sa mauvaise santé de quitter sa cure dans la forêt de Delamare. Son amour pour l’histoire naturelle resta fort, et il devint un connaisseur habile de nombreuses espèces d’oiseaux, etc. L’index de « La Variation des animaux et des plantes » et la correspondance ultérieure de mon père montrent combien d’aide il reçut de son vieil ami de collège.]

CHARLES DARWIN À J.M. HERBERT. Samedi soir [14 septembre 1828]. (Le cachet de la poste, Derby, semble indiquer que la lettre fut écrite de chez son cousin, W.D. Fox, à Osmaston, près de Derby.)

Mon cher vieux Cherbury,

Je suis sur le point de tenir ma promesse de t’écrire, mais je suis désolé d’ajouter qu’il y a un motif très égoïste derrière cela. Je vais te demander une grande faveur, et tu ne peux imaginer à quel point tu m’obligeras en te procurant quelques spécimens supplémentaires de certains insectes que je pense pouvoir décrire. En premier lieu, je dois t’informer que j’ai capturé certains des insectes britanniques les plus rares, et que leur présence près de Barmouth est tout à fait inconnue du monde entomologique : je pense que je vais écrire pour en informer quelques éminents entomologistes.

Mais passons aux affaires. PLUSIEURS spécimens supplémentaires, si tu peux te les procurer sans trop de peine, des insectes suivants : le coléoptère de couleur noir-violet, trouvé sur Craig Storm (le sommet de la colline située immédiatement derrière Barmouth était appelé Craig-Storm, un mot hybride cambro-anglais), sous des pierres, ainsi qu’un gros coléoptère lisse et noir qui lui ressemble beaucoup ; un bousier à la couleur métallique bleutée, qui est TRÈS commun sur les pentes des collines ; aussi, si tu avais la grande bonté de traverser le bac, tu trouveras en grand nombre, sous les pierres du terrain vague, un long coléoptère lisse, d’un noir de jais (un grand nombre de ceux-ci) ; également, dans la même situation, un très petit insecte rosâtre, avec des taches noires, ayant un thorax courbé dépassant la tête ; enfin, sur le terrain marécageux au-delà du bac, près de la mer, sous de vieilles algues, des pierres, etc., tu trouveras un petit coléoptère jaunâtre et transparent, avec deux ou quatre marques noirâtres sur le dos. Sous ces pierres, il y en a deux sortes, l’une beaucoup plus sombre que l’autre ; c’est la plus claire que je souhaite. Ces deux derniers insectes sont EXCESSIVEMENT RARES, et tu m’obligeras vraiment EXTRÊMEMENT en prenant toute cette peine assez rapidement ; souviens-toi de moi très gentiment auprès de Butler, parle-lui de mon succès, et je parie que vous reconnaîtrez facilement ces insectes tous les deux. J’espère que ses chenilles se portent bien. Je pense que beaucoup de chrysalides valent vraiment la peine d’être conservées. J’ai vraiment honte d’une si longue lettre uniquement au sujet de mes propres préoccupations ; mais rends le bien pour le mal, et envoie-moi un long récit de toutes tes activités.

Durant la première semaine, j’ai tué soixante-quinze pièces de gibier – un nombre très méprisable – mais il y a très peu d’oiseaux. J’ai cependant tué un couple de tétras lyres. Depuis, j’ai séjourné chez les Fox, près de Derby ; c’est une maison très agréable, et le festival de musique s’est très bien passé. Je veux savoir comment Yates trouve son fusil et quel usage il en a fait.

Si la bouteille n’est pas assez grande, tu peux en acheter une autre pour moi, et quand tu passeras par Shrewsbury, tu pourras y laisser ces trésors, et j’espère, si tu le peux absolument, que tu resteras un jour ou deux avec moi, car j’espère que je n’ai pas besoin de dire combien je serai heureux de te revoir. Fox a fait remarquer quels sacrés braves types tes amis de Barmouth doivent être ; et si je ne savais pas à quel point vous, Butler et toi, l’êtes, je ne songerais pas à vous donner tant de peine.

Crois-moi, mon cher Herbert, le tien, très sincèrement, CHARLES DARWIN. Souviens-toi de moi auprès de tous nos amis.

[En janvier suivant, nous le trouvons attendant avec plaisir le début d’une nouvelle année de sa vie à Cambridge : il écrit à Fox :

« J’ai attendu jusqu’à aujourd’hui pour avoir une chance de recevoir une lettre, mais je n’attendrai plus. Je dois te féliciter très sincèrement et cordialement d’avoir terminé tous tes travaux. Je pense que ton classement est TRÈS BON, compte tenu de combien tu as battu beaucoup d’hommes qui avaient de l’avance sur toi dans les lectures. Je souhaiterais tellement être maintenant à Cambridge (un souhait très égoïste, cependant, puisque je n’étais pas avec toi dans toutes tes peines et tes misères), pour me joindre à toute la gloire et au bonheur que les dangers passés peuvent apporter. Comme nous parlerions, marcherions et entomologiserions ! Sappho devrait être la meilleure des chiennes, et Dash, des chiens : alors ce serait "la paix sur terre, la bonne volonté envers les hommes" – ce qui, soit dit en passant, est, je trouve, la description la plus parfaite du bonheur que les mots puissent donner. »]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Cambridge, jeudi [26 février 1829].

Mon cher Fox,

À mon arrivée ici mardi, j’ai trouvé, à mon grand chagrin et à ma grande surprise, une lettre sur ma table que je t’avais écrite il y a environ quinze jours ; le stupide portier n’a jamais pris la peine de faire suivre la lettre. Je suppose que tu m’as traité d’infâme ingrat ; mais je suis sûr que tu vas me plaindre maintenant, car rien n’est plus vexant que d’avoir écrit une lettre en vain.

Jeudi dernier, j’ai quitté Shrewsbury pour Londres, et j’y suis resté jusqu’à mardi, jour où je suis descendu ici par le « Times ». Les deux premiers jours, je les ai passés entièrement avec M. Hope (fondateur de la chaire de zoologie à Oxford), et je n’ai fait guère autre chose que de parler d’insectes et de les regarder ; sa collection est des plus magnifiques, et lui-même est le plus généreux des entomologistes ; il m’a donné environ 160 nouvelles espèces, et il voulait même souvent me donner les insectes les plus rares dont il n’avait que deux spécimens. Il a fait beaucoup de discours polis et espère que tu lui rendras visite à l’occasion avec moi, chaque fois que nous serons à Londres. Il complimente grandement nos efforts en entomologie et dit que nous avons capturé un nombre incroyablement grand de bons insectes. Dimanche, j’ai passé la journée avec Holland, qui m’a prêté un cheval pour monter dans le parc.

Lundi soir, j’ai pris le thé avec Stephens (J.F. Stephens, auteur d’un « Manuel des coléoptères britanniques », 1839, et d’autres ouvrages) ; son cabinet est plus magnifique que ce dont l’entomologiste le plus zélé pourrait rêver ; il semble être un petit homme très jovial et agréable. Pendant mon séjour en ville, je suis allé à la Royal Institution, à la Linnean Society, aux Zoological Gardens, et dans bien d’autres endroits où les naturalistes sont grégaires. Si tu avais été avec moi, je pense que Londres aurait été un endroit très charmant ; tel qu’il était, c’était bien plus agréable que j’aurais pu le supposer pour un tel désert lugubre de maisons.

J’ai tiré à Shrewsbury un harle piette (femelle du harle bièvre, comme je suppose que tu le sais). Shaw l’a empaillé, et dès que j’en aurai l’occasion, je l’enverrai à Osmaston. Il y a eu aussi cinq jaseurs boréaux de tirés, dont Shaw en a trois à vendre ; aimerais-tu en acheter un spécimen ? Je ne t’ai pas encore remercié pour ta dernière lettre, très longue et agréable. Elle aurait été encore plus agréable si elle avait contenu la joyeuse nouvelle que tu allais venir ici ; mes deux petits-déjeuners solitaires m’ont déjà fait réaliser combien tu me manqueras énormément.

...

Crois-moi, mon cher vieux Fox, très sincèrement à toi, C. DARWIN.

[Plus tard, au cours du trimestre de Carême, il écrit à Fox :

« Je mène une petite vie tranquille au jour le jour ; un peu d’Histoire de Gibbon le matin, et beaucoup de "Van John" le soir ; cela, avec une promenade à cheval occasionnelle avec Simcox et une marche hygiénique avec Whitley, constitue la routine régulière de mes journées. Je vois beaucoup Herbert et Whitley, et plus je les vois, plus augmente chaque jour le respect que j’ai pour leur excellente intelligence et leur caractère. Ils ont donné quelques fêtes très gaies, près de soixante hommes étaient présents les deux soirs. »]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Christ’s College [Cambridge], 1er avril [1829].

Mon cher Fox,

Dans ta lettre à Holden, tu te plais à observer « que de tous les voyous que tu as rencontrés, je suis le plus grand ». Sur cette observation, je ne ferai aucun commentaire, si ce n’est que je dois te créditer de faire preuve de la plus grande rigueur en agissant selon ce principe. Et maintenant, j’aimerais savoir en quoi, dans le détail, tu es moins un voyou que moi ? Vieux vaurien paresseux, pourquoi n’as-tu pas répondu à ma dernière lettre, que je suis sûr d’avoir fait suivre à Clifton il y a près de trois semaines ? Si je n’étais pas vraiment très impatient de savoir ce que tu fais, je t’aurais laissé mariner jusqu’à ce que tu penses qu’il vaut la peine de me traiter comme un gentleman. Et maintenant, ayant évacué ma bile en te grondant, et t’ayant dit, ce que tu dois savoir, à quel point je veux savoir avec insistance et inquiétude comment toi et ta famille vous portez à Clifton, l’objet de cette lettre est clos. Si tu savais seulement à quelle fréquence je pense à toi, et à quelle fréquence je regrette ton absence, je suis sûr que j’aurais eu de tes nouvelles depuis bien longtemps.

Je trouve Cambridge plutôt stupide, et comme je ne connais presque personne qui marche, et que cela s'ajoute au fait que mes lèvres ne sont pas tout à fait guéries, cela m'a réduit à une sorte d'hibernation... J'ai surpris M. Harbour en train de laisser -- avoir le premier choix des coléoptères ; en conséquence, nous avons fait nos adieux définitifs ; ma part dans cette scène touchante a consisté à lui dire qu'il était un sacré gredin, et à lui signifier que je le flanquerais à la porte à coups de pied s'il se montrait encore dans mes appartements. Cela a semblé, dans l'ensemble, beaucoup surprendre le jeune gentleman. Je n'ai aucune nouvelle à vous annoncer ; en effet, lorsqu'une correspondance a été rompue comme la nôtre l'a été, il est difficile de reprendre le fil. Hier soir, il y a eu un terrible incendie à Linton, à onze milles de Cambridge. Voyant le reflet si nettement dans le ciel, Hall, Woodyeare, Turner et moi-même avons pensé que nous irions à cheval le voir. Nous sommes partis à neuf heures et demie, nous avons chevauché comme des diables incarnés jusqu'à là-bas, et ne sommes revenus qu'à deux heures du matin. Dans l'ensemble, c'était un spectacle des plus effrayants. Je ne peux conclure sans vous dire que, de tous les voyous que j'ai jamais rencontrés, vous êtes le plus grand et le meilleur.

C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. [Cambridge, jeudi 23 avril 1829.]

Mon cher Fox,

J'ai tardé à répondre à votre dernière lettre pendant ces quelques jours, car je pensais que dans des circonstances aussi mélancoliques, mon écrit ne vous causerait probablement que du souci. Ce matin, j'ai reçu une lettre de Catherine m'informant de cet événement (La mort de la sœur de Fox, Mme Bristowe.), qui, en vérité, d'après votre lettre, je n'avais guère osé espérer qu'il puisse en être autrement. Je ressens une compassion des plus sincères et profondes pour vous et toute votre famille ; mais en même temps, dans la mesure où quiconque peut être soutenu dans un tel malheur par ses propres bons principes et sa religion, je suis assuré que vous saurez où chercher un tel soutien. Et après un réconfort aussi pur et saint que celui qu'offre la Bible, je suis également assuré à quel point la sympathie de tous les amis doit paraître inutile, bien qu'elle soit aussi sincère et profonde que je souhaite que vous me croyez capable de l'éprouver. En un tel moment de profonde détresse, je ne dirai rien de plus, si ce n'est que j'espère que votre père et Mme Fox supportent ce coup aussi bien qu'on peut l'espérer dans de telles circonstances.

Je crains qu'il ne se passe beaucoup de temps, mon cher Fox, avant que nous nous rencontrions ; d'ici là, croyez-moi en tout temps,

Votre très affectueusement, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Shrewsbury, vendredi [4 juillet 1829].

Mon cher Fox,

Je vous aurais écrit plus tôt, si ce n'est que pendant que notre expédition a duré, j'ai été trop occupé, et la conclusion a été si malheureuse que j'étais trop malheureux pour vous écrire avant cette semaine de calme à la maison. La pensée de Woodhouse la semaine prochaine m'a enfin donné le courage de vous raconter mon cas malheureux.

Je suis parti d'ici il y a environ quinze jours pour faire une excursion entomologique avec M. Hope à travers tout le pays de Galles du Nord ; et Barmouth était notre première destination. Les deux premiers jours, tout s'est bien passé, j'ai capturé plusieurs bons insectes ; mais pour le reste de cette semaine, mes lèvres sont devenues soudainement si mauvaises (Probablement de l'eczéma, dont il souffrait souvent.), et moi-même pas très bien, que j'ai été incapable de quitter la chambre, et le lundi, j'ai battu en retraite avec chagrin et tristesse vers Shrewsbury. Les deux premiers jours, j'ai pris quelques bons insectes... Mais les jours où je n'ai pas pu sortir, M. Hope a fait des merveilles... et aujourd'hui, j'ai reçu un autre paquet d'insectes de lui, quels Colymbetes, quels Carabi, et quels magnifiques Elaters (deux espèces de la sorte rouge écarlate). Je suis sûr que vous sympathiserez comme il se doit avec ma situation malheureuse : je suis déterminé à parcourir le même terrain que lui avant que l'automne n'arrive, et si travailler dur peut procurer des insectes, je rapporterai une glorieuse réserve....

Mon cher Fox, votre très sincèrement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Shrewsbury, 18 juillet 1829.

Je vais à Maer la semaine prochaine afin d'entomologiser, et j'y resterai une semaine, et pour le reste de cet été, j'ai l'intention de mener une vie parfaitement oisive et errante... Vous voyez que je suis à peu près dans le même état que vous, à cette différence près que vous prenez de bonnes résolutions et ne les tenez jamais ; je n'en prends jamais, donc je ne peux les tenir ; tout cela est fort bien écrit, mais je dois étudier pour mon « Little-go ». Graham a souri et s'est incliné si civilement, lorsqu'il m'a dit qu'il était l'un des six nommés pour rendre l'examen plus strict, et qu'ils étaient déterminés à ce que cela en fasse une chose bien différente de tout examen précédent, que de tout cela, je suis sûr que ce sera le diable pour tous les paresseux et les entomologistes. Érasme, nous l'attendons à la maison dans quelques semaines : il a l'intention de passer l'hiver prochain à Paris. Assurez-vous de commander les deux listes d'insectes publiées par Stephens, l'une imprimée sur les deux faces, et l'autre sur une seule ; vous les trouverez très utiles à bien des points de vue.

Cher vieux Fox, le vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Christ's College, jeudi [16 octobre 1829].

Mon cher Fox,

Je crains que vous ne soyez très en colère contre moi pour ne pas avoir écrit pendant le Music Meeting, mais en vérité, j'ai été si occupé que je n'en ai pas eu le temps ; je suis arrivé ici lundi et j'ai trouvé mes chambres dans une confusion effroyable, car ils ont refait le plancher, et vous pouvez supposer que j'ai eu fort à faire durant ces deux jours. Le Music Meeting (À Birmingham.) fut la chose la plus glorieuse que j'aie jamais connue ; et quant à Malibran, les mots ne peuvent l'exprimer assez, elle est tout à fait la personne la plus charmante que j'aie jamais vue. Nous avons eu des extraits de plusieurs des meilleurs opéras, joués en costume, et vous ne pouvez imaginer à quel point cela rendait les concerts bien supérieurs à tous ceux que j'avais entendus auparavant. J. de Begnis (Le prénom de De Begnis était Giuseppe.) a joué « Il Fanatico » en costume ; être habillé d'une manière extraordinaire donne beaucoup plus d'effet à son jeu. Il a fait éclater de rire tout le théâtre. J'ai beaucoup aimé Madame Blasis, mais rien ne vaut Malibran, qui a chanté quelques chansons comiques, et le cœur d'une personne aurait dû être de pierre pour ne pas succomber. J'étais logé très près des Wedgwood, et j'ai vécu entièrement avec eux, ce qui fut très plaisant, et si vous aviez été là, cela aurait été tout à fait parfait. Cela m'a épuisé le plus terriblement du monde, et je n'essaierai plus jamais de faire deux choses le même jour.

...

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. [Cambridge] jeudi [mars 1830].

Mon cher Fox,

J'ai réussi mon « Little-Go » !!! Je suis trop exalté pour m'humilier en m'excusant de ne pas avoir écrit plus tôt. Mais je vous assure qu'avant de passer l'examen, et alors que mes nerfs étaient dans un état brisé et faible, votre personne blessée se dressait souvent devant mes yeux et me raillait de ma paresse. Mais j'ai réussi, réussi, réussi. Je pourrais remplir toute la page avec ce mot délicieux. Je suis passé hier, et je viens d'apprendre la joyeuse nouvelle. Je ne saurai pas avant une semaine dans quelle classe je suis. Tout l'examen est mené selon un système différent. Il a un grand avantage : être terminé en un jour. Ils sont assez stricts et posent un nombre étonnant de questions.

Et maintenant, je veux savoir quelque chose sur vos plans ; bien sûr, vous avez l'intention de venir ici : quel plaisir nous aurons ensemble ; quels coléoptères nous attraperons ; cela fera du bien à mon cœur d'aller une fois de plus ensemble dans certains de nos anciens repaires. J'ai deux élèves très prometteurs en entomologie, et nous ferons de véritables campagnes dans les Fens. Que le ciel protège les coléoptères et M. Jenyns, car nous ne lui en laisserons pas une paire dans tout le comté. Mon nouveau cabinet est arrivé, et c'est une petite chose élégante.

Et maintenant pour le moment : je pense que j'irai quelques jours en ville pour entendre un opéra et voir M. Hope ; sans oublier mon frère aussi, que je n'aurais aucune objection à voir. Si j'y vais assez vite, vous pourrez venir après, mais si vous fixez vos plans définitivement, j'arrangerai les miens, alors envoyez-moi une lettre par retour du courrier. Et je vous somme de faire en sorte qu'elle soit favorable, c'est-à-dire, venez tout de suite. Holden a été ordonné et a conduit la diligence lundi. Je ne pense pas qu'il ait très bonne mine. Chapman veut que vous et moi lui rendions visite quand vous viendrez, et vous prie de vous souvenir de lui. Vous devrez excuser cette courte lettre, car j'en ai une infinité d'autres à envoyer avant le courrier d'aujourd'hui. J'ai hâte de vous revoir, et d'ici là,

Mon cher bon vieux Fox, votre très sincèrement, CHARLES DARWIN.

[En août, il était au pays de Galles du Nord et écrivit à Fox :--

« J'ai eu l'intention d'écrire à chaque heure pendant la dernière quinzaine, mais je N'AI VRAIMENT pas eu le temps. J'ai quitté Shrewsbury il y a quinze jours, et depuis ce moment-là, j'ai travaillé du matin au soir à attraper des poissons ou des coléoptères. C'est littéralement le premier jour d'oisiveté que j'ai eu pour moi ; car les jours de pluie, je vais à la pêche, les beaux jours, à l'entomologie. Vous vous souvenez peut-être que durant la quinzaine précédant tout cela, vous m'avez dit de ne pas écrire, de sorte que j'espère avoir trouvé une sorte de défense pour ne pas avoir répondu plus tôt à vos deux longues et très agréables lettres. »]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. [Cambridge, 5 novembre 1830.]

Mon cher Fox,

J'ai si peu de temps en ce moment, et je suis si dégoûté par la lecture que je n'ai pas le cœur d'écrire à qui que ce soit. Je n'ai écrit qu'une fois à la maison depuis mon arrivée. Cela doit m'excuser de ne pas avoir répondu à vos trois lettres, dont je vous suis vraiment très obligé...

Je n'ai pas épinglé un seul insecte ce trimestre, et j'ai à peine ouvert une boîte. Si j'avais eu le temps, je vous aurais envoyé les insectes que je vous ai promis depuis si longtemps ; mais vraiment, je n'ai ni l'esprit ni le temps de faire quoi que ce soit. La lecture me rend tout à fait désespéré ; le fléau de devoir assimiler tous mes sujets est presque intolérable. Henslow est mon tuteur, et il en fait un des plus ADMIRABLES ; l'heure passée avec lui est la plus plaisante de toute la journée. Je pense qu'il est tout à fait l'homme le plus parfait que j'aie jamais rencontré. J'ai été à quelques soirées très agréables chez lui ce trimestre. Sa bienveillance est sans bornes.

Je suis sûr que vous serez désolé d'apprendre que le père du pauvre vieux Whitley est mort. D'un point de vue mondain, c'est une conséquence importante pour lui, car cela l'empêchera d'aller au barreau pendant quelque temps. — (Répondez impérativement à ceci :) Combien avez-vous payé pour le cerceau de fer que vous avez fait faire à Shrewsbury ? Car je n'ai pas l'intention de payer la totalité de la facture du gars de Cambridge. Vous n'avez pas à vous soucier du Phallus, car j'ai acheté les deux espèces. J'ai entendu des hommes dire que Henslow a des opinions religieuses curieuses. Je n'ai jamais rien perçu de tel, l'avez-vous ? Je suis très heureux d'apprendre, après tous vos délais, que vous avez entendu parler d'une cure où vous pouvez lire tous les commandements sans mettre votre gorge en danger. Je suis également encore plus heureux d'apprendre que votre mère continue de s'améliorer régulièrement. J'espère vraiment que vous n'aurez plus aucune cause d'inquiétude. Avec tous mes vœux pour votre bonheur, mon cher vieux Fox,

Croyez-moi votre très sincèrement, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Cambridge, dimanche 23 janvier 1831.

Mon cher Fox,

J'espère vraiment que vous excuserez mon manque d'écriture avant d'avoir obtenu mon diplôme. J'ai ressenti une aversion tout à fait inexplicable à écrire à quiconque. Mais maintenant, je vous félicite très sincèrement d'avoir réussi votre examen, et j'espère que vous trouvez votre cure confortable. Si c'est mon dernier shilling (je n'en ai pas beaucoup), je viendrai vous rendre visite.

Je ne sais pas pourquoi le diplôme devrait rendre si misérable, aussi bien avant qu'après. Je me souviens que vous étiez suffisamment misérable avant, et je peux vous assurer [que] je le suis maintenant, et ce qui rend la chose plus ridicule, c'est que je ne sais pas pourquoi. Je crois que c'est une belle disposition de la nature pour nous faire moins regretter de quitter un endroit aussi plaisant que Cambridge ; et parmi tous ses plaisirs — je le dis une fois pour toutes — aucun n'est aussi grand que mon amitié pour vous. Je vous ai envoyé un journal hier, dans lequel vous verrez quelle bonne place [10e] j'ai obtenue au « Poll ». Quant à Christ's, avez-vous jamais vu un tel collège pour produire des capitaines et des apôtres ? (Le « Capitaine » est en tête du « Poll » : les « Apôtres » sont les douze derniers au Mathematical Tripos.) Il n'y a pas d'hommes ni à Emmanuel ni à Christ's qui aient été recalés. Cameron est « gulfed », avec trois autres boursiers de Trinity ! Mes plans ne sont pas du tout arrêtés. Je pense que je ferai ce trimestre, puis j'irai faire des économies à Shrewsbury, reviendrai et prendrai mon diplôme.

Un homme peut être excusé d'écrire tant sur lui-même quand il vient juste de passer l'examen ; vous devez donc m'excuser. Et sur le même principe, écrivez-moi une lettre débordante de vous-même et de vos plans. Je veux savoir quelque chose sur votre examen. Parlez-moi de l'état de vos nerfs ; quels livres vous avez étudiés, et avec quelle perfection. Je m'intéresse à ce genre de choses, car le moment viendra où je devrai souffrir. Votre tuteur, Thompson, a demandé à ce qu'on se souvienne de lui, tout comme Whitley. Si vous répondez à ceci, j'enverrai autant de réponses stupides que vous pourrez le désirer.

Croyez-moi, cher Fox, CHAS. DARWIN.

CHAPITRE 1.V. — LA NOMINATION SUR LE « BEAGLE ».

[Dans une lettre adressée au capitaine Fitz-Roy, avant que le « Beagle » ne mette les voiles, mon père écrivait : « Quel jour glorieux le 4 novembre (Le « Beagle » ne fit cependant son départ définitif et réussi que le 27 décembre.) sera pour moi — ma seconde vie commencera alors, et ce sera comme un anniversaire pour le reste de ma vie. »]

Les circonstances qui ont conduit à cette seconde naissance — si bien plus importante que mon père ne l'imaginait alors — sont liées à sa vie à Cambridge, mais peuvent être plus appropriées à raconter dans le présent chapitre. Au premier rang de la chaîne de circonstances qui ont mené à sa nomination sur le « Beagle », se trouvait l'amitié de mon père avec le professeur Henslow. Il a écrit dans un carnet ou journal, qui contient un bref enregistrement des dates, etc., tout au long de sa vie :

« 1831. NOËL. — Ai passé mon examen pour le diplôme de B.A. et ai suivi les deux trimestres suivants.

« Durant ces mois, j'ai beaucoup vécu avec le professeur Henslow, dînant souvent avec lui et marchant avec lui ; j'ai fait une légère connaissance avec plusieurs des hommes savants de Cambridge, ce qui a beaucoup stimulé le zèle que les dîners et la chasse n'avaient pas détruit.

« Au printemps, j'ai rendu visite à M. Dawes avec Ramsay et Kirby, et nous avons discuté d'une excursion à Ténérife. Au printemps, Henslow m'a persuadé de penser à la géologie, et m'a présenté à Sedgwick. Au milieu de l'été, j'ai géologisé un peu dans le Shropshire.

« AOÛT. — Suis parti en tournée géologique (Mentionnée par Sedgwick dans sa préface au « Catalogue of Cambrian and Silurian Fossils » de Salter, 1873.) par Llangollen, Ruthin, Conway, Bangor et Capel Curig, où j'ai quitté le professeur Sedgwick, et traversé la montagne jusqu'à Barmouth. »

Dans une lettre à Fox (mai 1831), mon père écrit : « Je suis très occupé... et je vois beaucoup Henslow, dont je ne sais pas si je l'aime ou le respecte le plus. » Son sentiment pour cet homme admirable est finement exprimé dans une lettre qu'il a écrite au révérend L. Blomefield (alors révérend L. Jenyns), lorsque ce dernier était engagé dans son « Mémoire sur le professeur Henslow » (publié en 1862). Le passage (« Mémoire du révérend John Stevens Henslow, M.A. », par le révérend Leonard Jenyns. 8vo. Londres, 1862, page 51.) a été utilisé dans la première des notices commémoratives écrites pour « Nature », et M. Romanes souligne que mon père, « tout en décrivant le caractère d'un autre, donne inconsciemment une description très précise du sien » :

« Je suis allé à Cambridge au début de l'année 1828, et j'ai bientôt fait connaissance, par l'intermédiaire de certains de mes collègues entomologistes, avec le professeur Henslow, car tous ceux qui se souciaient d'une branche quelconque de l'histoire naturelle étaient également encouragés par lui. Rien ne pouvait être plus simple, cordial et sans prétention que l'encouragement qu'il offrait à tous les jeunes naturalistes. Je suis vite devenu intime avec lui, car il avait un pouvoir remarquable pour mettre les jeunes gens complètement à l'aise avec lui ; bien que nous fussions tous impressionnés par l'étendue de ses connaissances. Avant de le voir, j'ai entendu un jeune homme résumer ses accomplissements en disant simplement qu'il savait tout. Lorsque je réfléchis à la rapidité avec laquelle nous nous sentions parfaitement à l'aise avec un homme plus âgé, et à tous égards si immensément supérieur à nous, je pense que cela tenait autant à la sincérité transparente de son caractère qu'à sa bonté de cœur ; et, peut-être, encore plus, à une absence très remarquable chez lui de toute conscience de soi. On percevait immédiatement qu'il ne pensait jamais à ses connaissances variées ou à son intelligence claire, mais uniquement au sujet en question. Un autre charme, qui a dû frapper tout le monde, était que sa manière d'être envers les personnes âgées et distinguées et envers le plus jeune étudiant était exactement la même : et envers tous, il montrait la même courtoisie captivante. Il recevait avec intérêt l'observation la plus insignifiante dans n'importe quelle branche de l'histoire naturelle ; et aussi absurde que fût une erreur, il la soulignait si clairement et si gentiment, qu'on le quittait nullement découragé, mais seulement déterminé à être plus précis la fois suivante. En bref, aucun homme ne pouvait être mieux formé pour gagner l'entière confiance des jeunes, et pour les encourager dans leurs poursuites.

« Ses conférences sur la botanique étaient universellement populaires, et claires comme le jour. Elles étaient si populaires que plusieurs des membres les plus âgés de l'Université assistaient à des cours successifs. Une fois par semaine, il tenait table ouverte le soir, et tous ceux qui s'intéressaient à l'histoire naturelle assistaient à ces soirées, qui, en favorisant ainsi l'intercommunication, faisaient le même bien à Cambridge, d'une manière très plaisante, que les Sociétés Scientifiques à Londres. Lors de ces soirées, beaucoup des membres les plus distingués de l'Université étaient occasionnellement présents ; et lorsque seuls quelques-uns étaient là, j'ai écouté les grands hommes de cette époque, conversant sur toutes sortes de sujets, avec les pouvoirs les plus variés et brillants. Ce n'était pas un mince avantage pour certains des jeunes hommes, car cela stimulait leur activité mentale et leur ambition. Deux ou trois fois par session, il faisait des excursions avec sa classe de botanique ; soit une longue marche vers l'habitat d'une plante rare, soit en barge sur la rivière jusqu'aux fens, ou en carrosse vers un endroit plus éloigné, comme à Gamlingay, pour voir le muguet sauvage, et pour attraper sur la lande le rare crapaud calamite. Ces excursions ont laissé une impression délicieuse sur mon esprit. Il était, en de telles occasions, aussi plein d'entrain qu'un garçon, et riait aussi copieusement qu'un garçon des mésaventures de ceux qui chassaient les splendides papillons porte-queue à travers les fens brisés et traîtres. Il s'arrêtait de temps en temps pour donner une conférence sur une plante ou un autre objet ; et il pouvait nous dire quelque chose sur chaque insecte, coquillage ou fossile collecté, car il s'était intéressé à toutes les branches de l'histoire naturelle. Après notre journée de travail, nous dînions dans une auberge ou une maison, et nous étions très joyeux. Je crois que tous ceux qui ont rejoint ces excursions seront d'accord avec moi pour dire qu'elles ont laissé une impression durable de plaisir sur nos esprits.

« Le temps passant à Cambridge, je suis devenu très intime avec le professeur Henslow, et sa gentillesse était sans bornes ; il m'invitait continuellement chez lui et me permettait de l'accompagner dans ses promenades. Il parlait de tous les sujets, y compris son sens profond de la religion, et était entièrement ouvert. Je dois plus que je ne peux l'exprimer à cet excellent homme... »

Durant les années où je fréquentai si assidûment le professeur Henslow, je ne vis jamais son humeur s'altérer, ne fût-ce qu'un instant. Il ne portait jamais un jugement malveillant sur le caractère de quiconque, bien qu'il fût loin d'être aveugle aux travers d'autrui. Il m'a toujours semblé que son esprit ne pouvait être effleuré par aucun sentiment mesquin de vanité, d'envie ou de jalousie. Avec toute cette égalité d'humeur et cette remarquable bienveillance, il n'y avait chez lui aucune fadeur de caractère. Il eût fallu être aveugle pour ne pas percevoir que, sous cet extérieur placide, résidait une volonté vigoureuse et déterminée. Lorsque les principes entraient en jeu, aucune puissance sur terre n'aurait pu le faire dévier d'un cheveu...

« En réfléchissant à son caractère avec gratitude et révérence, ses attributs moraux s'élèvent, comme ils le devraient dans les caractères les plus nobles, au-dessus de son intellect. »

Dans une lettre au révérend L. Blomefield (Jenyns), datée du 24 mai 1862, mon père écrivait avec les mêmes sentiments que ceux qu'il avait exprimés dans ses lettres trente ans auparavant :

« Je vous remercie très sincèrement pour votre aimable présent, votre Mémoire sur Henslow. J'en ai lu environ la moitié, et cela m'a beaucoup intéressé. Je ne pense pas que j'aurais pu le vénérer davantage que je ne le faisais ; mais votre livre a encore élevé son caractère à mes yeux. En parcourant les pages de la seconde moitié, je pense que votre récit sera inestimable pour tout ecclésiastique qui souhaiterait suivre le noble exemple du pauvre et cher Henslow. Quel homme admirable il était. »

Le travail géologique mentionné dans l'extrait du carnet de mon père était sans aucun doute important en ce qu'il lui donnait une certaine expérience pratique, et peut-être plus important encore en l'aidant à acquérir une certaine confiance en lui-même. En juillet de la même année, 1831, il « travaillait comme un tigre » à la géologie, essayant d'établir une carte du Shropshire, mais ne trouvant pas cela « aussi facile que je l'espérais ».

En écrivant à Henslow à peu près à la même époque, il rend compte de son travail :

« J'aurais dû vous écrire il y a quelque temps, mais j'étais déterminé à attendre le clinomètre, et je suis très heureux de dire que je pense qu'il conviendra admirablement. J'ai disposé toutes les tables de ma chambre selon tous les angles et toutes les directions imaginables. Je me risquerai à dire que je les ai mesurées aussi précisément que n'importe quel géologue en exercice pourrait le faire... J'ai travaillé sur tant de choses que je n'ai pas beaucoup avancé en géologie. Je soupçonne que la première expédition que je ferai, clinomètre et marteau en main, me fera revenir très peu plus sage et beaucoup plus perplexe qu'au moment de mon départ. Jusqu'ici, je me suis seulement adonné à des hypothèses, mais ce sont des hypothèses si puissantes que je suppose que, si elles étaient mises en pratique pour un seul jour, le monde arriverait à sa fin. »

Il était manifestement très désireux de se mettre au travail avec Sedgwick, car il écrivait à Henslow : « Je n'ai pas eu de nouvelles du professeur Sedgwick, je crains donc qu'il ne rende pas visite aux formations de la Severn. J'espère et je compte sur le fait que vous avez fait de votre mieux pour le presser. »

Mon père a donné dans ses Souvenirs un récit de cette excursion.

On y lit aussi le projet d'excursion aux Canaries, dont il est fait une légère mention dans ses lettres à Fox et Henslow.

En avril 1831, il écrit à Fox : « Pour le moment, je parle, je pense et je rêve d'un projet que j'ai presque fait éclore, celui d'aller aux îles Canaries. J'ai depuis longtemps le désir de voir des paysages et une végétation tropicaux, et, selon Humboldt, Tenerife en est un très joli spécimen. » Et encore en mai : « Quant à mon projet pour les Canaries, c'est téméraire de votre part de poser des questions ; mes autres amis souhaitent très sincèrement m'y voir, je les tourmente tellement à parler de paysages tropicaux, etc. Eyton ira l'été prochain, et j'apprends l'espagnol. »

Plus tard dans l'été, le projet prit une forme plus définie, et la date semble avoir été fixée à juin 1832. Il prit des renseignements à Londres sur le prix du passage, et en juillet, il travaillait l'espagnol et traitait Fox de « un grandisimo lebron », preuve de sa connaissance de la langue ; qu'il trouvait cependant « intensément stupide ». Mais même alors, il semble avoir eu quelques doutes sur le zèle de ses compagnons, car il écrit à Henslow (27 juillet 1831) : « J'espère que vous continuez à attiser votre ardeur pour les Canaries. Je lis et relis Humboldt ; faites-vous de même ? Je suis sûr que rien ne nous empêchera de voir le Grand Dragonnier. »

Le travail géologique et les rêves de Tenerife l'occupèrent tout l'été, jusqu'à ce qu'en revenant de Barmouth pour le sacré 1er septembre, il reçut l'offre de nomination en tant que naturaliste sur le « Beagle ».

L'extrait suivant du carnet de poche sera d'une aide pour lire les lettres :

« Retourné à Shrewsbury à la fin août. Refusé l'offre de voyage.

« Septembre. — Allé à Maer, retourné avec l'oncle Jos à Shrewsbury, de là à Cambridge. Londres.

« 11. — Allé avec le capitaine Fitz-Roy en vapeur à Plymouth pour voir le "Beagle".

« 22. — Retourné à Shrewsbury, en passant par Cambridge.

« 2 octobre. — Pris congé de ma maison. Séjourné à Londres.

« 24. — Arrivé à Plymouth.

« Octobre et novembre. — Ces mois très misérables.

« 10 décembre. — Mis à la voile, mais avons été forcés de faire demi-tour.

« 21. — Repris la mer, et avons été repoussés.

« 27. — Parti d'Angleterre pour notre circumnavigation. »

GEORGE PEACOCK (Ancien doyen d'Ely et professeur Lowndean d'astronomie à Cambridge.) À J.S. HENSLOW. 7 Suffolk Street, Pall Mall East. [1831.]

Mon cher Henslow,

Le capitaine Fitz-Roy s'apprête à partir pour cartographier la côte sud de la Terre de Feu, et ensuite pour visiter de nombreuses îles des mers du Sud, et revenir par l'archipel indien. Le navire est équipé expressément à des fins scientifiques, combinées à la cartographie ; il offrira donc une occasion rare pour un naturaliste, et ce serait un grand malheur qu'elle soit perdue.

Une offre m'a été faite de recommander une personne appropriée pour partir en tant que naturaliste avec cette expédition ; il sera traité avec toute considération. Le capitaine est un jeune homme aux manières très plaisantes (un neveu du duc de Grafton), doté d'un grand zèle pour sa profession, et dont on dit le plus grand bien ; si Leonard Jenyns pouvait y aller, quels trésors il pourrait rapporter avec lui, car le navire serait mis à sa disposition chaque fois que ses recherches le rendraient nécessaire ou souhaitable. En l'absence d'un naturaliste aussi accompli, y a-t-il une personne que vous pourriez recommander vivement ? Il doit être une personne telle qu'elle ferait honneur à notre recommandation. Pensez à ce sujet, ce serait une perte sérieuse pour la cause des sciences naturelles si cette belle occasion était perdue...

Le navire lève l'ancre vers la fin septembre.

Écrivez immédiatement, et dites-moi ce qui peut être fait.

Croyez-moi, mon cher Henslow, tout à vous, GEORGE PEACOCK.

J.S. HENSLOW À C. DARWIN. Cambridge, 24 août 1831.

Mon cher Darwin,

Avant d'aborder l'objet immédiat de cette lettre, condolons-nous mutuellement sur la perte de notre inestimable ami le pauvre Ramsay, dont vous avez sans aucun doute appris le décès bien avant ceci.

Je ne m'attarderai pas maintenant sur ce sujet douloureux, car j'espère vous voir sous peu, m'attendant pleinement à ce que vous saisissiez avec empressement l'offre qui vous sera probablement faite d'un voyage en Terre de Feu, avec retour par les Indes orientales. J'ai été sollicité par Peacock, qui lira et vous fera suivre ceci depuis Londres, pour lui recommander un naturaliste comme compagnon du capitaine Fitz-Roy, employé par le gouvernement pour cartographier l'extrémité sud de l'Amérique. J'ai déclaré que je vous considérais comme la personne la plus qualifiée que je connaisse susceptible d'entreprendre une telle situation. Je ne dis pas cela en supposant que vous soyez un naturaliste CONSOMMÉ, mais amplement qualifié pour collecter, observer et noter tout ce qui mérite d'être noté en histoire naturelle. Peacock a cette nomination à sa disposition, et s'il ne peut trouver un homme disposé à accepter la charge, l'occasion sera probablement perdue. Le capitaine Fitz-Roy recherche un homme (je crois comprendre) plus comme un compagnon qu'un simple collecteur, et ne prendrait personne, aussi bon naturaliste soit-il, qui ne lui soit également recommandé comme GENTLEMAN. Je ne sais rien des détails du salaire, etc. Le voyage doit durer deux ans, et si vous emportez suffisamment de livres, vous pourrez faire tout ce qu'il vous plaira. Vous aurez de vastes opportunités à votre disposition. En somme, je suppose qu'il n'y a jamais eu une meilleure chance pour un homme de zèle et d'esprit ; le capitaine Fitz-Roy est un jeune homme. Ce que je souhaite que vous fassiez, c'est de venir instantanément consulter Peacock (au n° 7 Suffolk Street, Pall Mall East, ou bien à l'University Club) et d'apprendre plus de détails. Ne vous embarrassez d'aucun doute modeste ou de crainte concernant vos disqualifications, car je vous assure que je pense que vous êtes précisément l'homme qu'ils recherchent ; considérez donc que vous êtes tapé sur l'épaule par votre ami, créancier et affectueux,

J.S. HENSLOW.

L'expédition doit appareiller le 25 septembre (au plus tôt), il n'y a donc pas de temps à perdre.

G. PEACOCK À C. DARWIN. [1831.]

Mon cher Monsieur,

J'ai reçu la lettre de Henslow la nuit dernière trop tard pour vous la faire suivre par la poste ; une circonstance que je ne regrette pas, car elle m'a donné l'occasion de voir le capitaine Beaufort à l'Amirauté (l'hydrographe), et de lui exposer l'offre que je dois vous faire. Il l'approuve entièrement, et vous pouvez considérer la situation comme étant à votre disposition absolue. J'espère que vous l'accepterez, car c'est une occasion qui ne doit pas être perdue, et j'attends avec grand intérêt le bénéfice que nos collections d'histoire naturelle pourraient retirer de vos travaux.

Les circonstances sont celles-ci :

Le capitaine Fitz-Roy (un neveu du duc de Grafton) appareille à la fin septembre, sur un navire chargé de cartographier, en premier lieu, la côte sud de la Terre de Feu, puis de visiter les îles des mers du Sud, et de revenir par l'archipel indien en Angleterre. L'expédition est entièrement à des fins scientifiques, et le navire attendra généralement votre bon plaisir pour des recherches en histoire naturelle, etc. Le capitaine Fitz-Roy est un officier plein d'esprit public et de zèle, aux manières délicieuses, et grandement aimé de tous ses frères d'armes. Il est allé avec le capitaine Beechey (Pour « Beechey », lire « King ». Je ne trouve pas le nom de Fitz-Roy dans la liste des officiers de Beechey. Les Fuégiens furent ramenés du voyage du capitaine King.), et a dépensé 1 500 livres pour faire venir et éduquer à ses propres frais trois natifs de Patagonie. Il engage à ses frais un artiste à 200 livres par an pour l'accompagner. Vous pouvez donc être sûr d'avoir un compagnon très plaisant, qui entrera de tout cœur dans toutes vos vues.

Le navire appareille vers la fin septembre, et vous ne devez perdre aucun temps à faire connaître votre acceptation au capitaine Beaufort, hydrographe de l'Amirauté. J'ai eu une bonne correspondance à ce sujet [avec Henslow ?], qui ressent, en commun avec moi, la plus grande anxiété à ce que vous partiez. J'espère qu'aucun autre arrangement ne risque d'interférer avec cela...

L'Amirauté n'est pas disposée à accorder un salaire, bien qu'elle vous fournisse une nomination officielle et toutes les commodités. Si un salaire devait être exigé, cependant, je suis enclin à penser qu'il serait accordé.

Croyez-moi, mon cher Monsieur, très sincèrement à vous, GEORGE PEACOCK.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Shrewsbury, mardi [30 août ?, 1831].

Mon cher Monsieur,

La lettre de M. Peacock est arrivée samedi, et je l'ai reçue hier soir tard. En ce qui concerne mon propre esprit, j'aurais, je pense, CERTAINEMENT accepté avec le plus grand plaisir l'occasion que vous m'avez si aimablement offerte. Mais mon père, bien qu'il ne me refuse pas catégoriquement, donne des conseils si fermes contre ce départ, que je ne serais pas à l'aise si je ne les suivais pas.

Les objections de mon père sont celles-ci : l'inaptitude que cela me créerait à m'établir comme ecclésiastique, ma faible habitude de la mer, LA BRIÈVETÉ DU TEMPS, et le risque que je ne convienne pas au capitaine Fitz-Roy. C'est certainement une objection très sérieuse, le temps très court pour tous mes préparatifs, car non seulement le corps mais l'esprit ont besoin d'être préparés pour une telle entreprise. Mais sans mon père, j'aurais pris tous les risques. Quelle était la raison pour laquelle un naturaliste n'a pas été désigné il y a longtemps ? Je suis très obligé pour la peine que vous avez eue à ce sujet ; il n'y aurait certainement pas pu avoir une meilleure occasion...

Mon excursion avec Sedgwick a parfaitement répondu aux attentes. Je n'ai pas entendu parler de la perte du pauvre M. Ramsay jusqu'à quelques jours avant votre lettre. J'ai été chanceux jusqu'ici de ne jamais perdre personne pour qui j'avais de l'estime ou de l'affection. Ma connaissance, bien que très courte, fut suffisante pour me donner ces sentiments à un haut degré. Je peux à peine me convaincre qu'il n'est plus. C'était le plus beau caractère que j'aie jamais connu.

Bien sincèrement à vous, mon cher Monsieur, CH. DARWIN.

J'ai écrit à M. Peacock, et j'ai mentionné que je vous ai demandé d'envoyer un mot au cas où il ne recevrait pas ma lettre. Je lui ai aussi demandé de communiquer avec le capitaine Fitz-Roy. Même si je devais partir, le déplaisir de mon père enlèverait toute énergie, et j'en aurais besoin d'une bonne réserve. Encore une fois, je dois vous remercier, cela ajoute un peu au lourd mais plaisant fardeau de gratitude que je vous dois.

CHARLES DARWIN À R.W. DARWIN. [Maer] 31 août [1831].

Mon cher Père,

Je crains de vous rendre à nouveau très mal à l'aise. Mais, après réflexion, je pense que vous m'excuserez d'exposer une fois de plus mes opinions sur l'offre de voyage. Mon excuse et ma raison sont la manière différente dont tous les Wedgwood voient le sujet par rapport à vous et à mes sœurs.

J'ai donné à l'oncle Jos (Josiah Wedgwood.) ce que je crois fermement être une liste précise et complète de vos objections, et il est assez aimable pour donner ses avis sur chacune. La liste et ses réponses seront jointes. Mais puis-je vous demander une faveur, ce serait me rendre la plus grande des gentillesses, si vous vouliez m'envoyer une réponse décidée, oui ou non ? Si c'est cette dernière, je serais le plus ingrat si je ne me soumettais pas implicitement à votre meilleur jugement, et à la plus grande indulgence que vous m'avez témoignée tout au long de ma vie ; et vous pouvez compter sur le fait que je ne mentionnerai plus jamais le sujet. Si votre réponse devait être oui ; j'irai directement voir Henslow et consulterai délibérément avec lui, puis je viendrai à Shrewsbury.

Le danger ne me semble pas grand à moi et à tous les Wedgwood. La dépense ne peut être sérieuse, et je ne pense pas que le temps, de toute façon, serait plus gaspillé que si je restais à la maison. Mais je vous en prie, ne pensez pas que je suis si déterminé à partir que j'hésiterais UN SEUL INSTANT, si vous pensiez qu'après une courte période vous continueriez à être mal à l'aise.

Je dois redire que je ne peux penser que cela m'inaptitude par la suite à une vie stable. J'espère vivement que cette lettre ne vous donnera pas beaucoup d'inquiétude. Je l'envoie par la voiture demain matin ; si vous prenez votre décision directement, voudriez-vous m'envoyer une réponse le jour suivant par le même moyen ? Si cette lettre ne vous trouvait pas à la maison, j'espère que vous répondrez aussitôt que vous le pourrez commodément.

Je ne sais que dire de la gentillesse de l'oncle Jos ; je n'oublierai jamais combien il s'intéresse à moi.

Croyez-moi, mon cher père, votre fils affectueux, CHARLES DARWIN.

[Suivie de la liste des objections auxquelles il est fait référence dans la lettre suivante :

1. Déshonorant pour mon caractère d'ecclésiastique par la suite.

2. Un projet fou.

3. Qu'ils ont dû offrir à beaucoup d'autres avant moi la place de naturaliste.

4. Et comme elle n'a pas été acceptée, il doit y avoir une objection sérieuse au navire ou à l'expédition.

5. Que je ne m'établirais jamais dans une vie stable par la suite.

6. Que mes commodités seraient des plus inconfortables.

7. Que vous [c'est-à-dire le Dr Darwin] devriez considérer cela comme un changement de profession.

8. Que ce serait une entreprise inutile.]

JOSIAH WEDGWOOD À R.W. DARWIN. Maer, 31 août 1831. [Lisez ceci en dernier.] (De l'écriture de C. Darwin.)

Mon cher Docteur,

Je sens que la responsabilité de votre demande auprès de moi sur l'offre faite à Charles est lourde, mais comme vous avez désiré que Charles me consulte, je ne peux refuser de donner le résultat de la considération que j'ai pu [lui accorder ?].

Charles a consigné ce qu'il conçoit être vos principales objections, et je pense que la meilleure voie que je puisse prendre sera d'exposer ce qui me vient à l'esprit sur chacune d'elles.

1. Je ne penserais pas que ce soit en aucune mesure déshonorant pour son caractère d'ecclésiastique. Je penserais au contraire que l'offre est honorable pour lui ; et la poursuite de l'histoire naturelle, bien que certainement pas professionnelle, est très convenable pour un ecclésiastique.

2. Je sais à peine comment répondre à cette objection, mais il aurait des objectifs définis sur lesquels s'employer, et pourrait acquérir et renforcer des habitudes d'application, et je penserais qu'il serait tout aussi susceptible de le faire ainsi que de toute autre manière dont il est susceptible de passer les deux prochaines années à la maison.

3. La notion ne m'est pas venue à l'esprit en lisant les lettres ; et en les relisant avec cet objectif en tête, je n'y vois aucun fondement.

4. Je ne peux concevoir que l'Amirauté enverrait un mauvais navire pour un tel service. Quant aux objections à l'expédition, elles différeront dans le cas de chaque homme, et rien, je pense, ne serait déduit dans le cas de Charles, si l'on savait que d'autres avaient objecté.

5. Vous êtes un bien meilleur juge du caractère de Charles que je ne peux l'être. Si, en comparant ce mode de passer les deux prochaines années avec la manière dont il les passera probablement s'il n'accepte pas cette offre, vous pensez qu'il est plus susceptible de devenir instable et incapable de se fixer, c'est sans aucun doute une objection lourde. N'est-il pas vrai que les marins sont enclins à se fixer dans des habitudes domestiques et tranquilles ?

6. Je ne peux former aucune opinion là-dessus, sinon que s'il est nommé par l'Amirauté, il aura droit à être aussi bien accommodé que le navire le permettra.

7. Si je voyais Charles maintenant absorbé par des études professionnelles, je penserais probablement qu'il ne serait pas conseillable de les interrompre ; mais ce n'est pas le cas, et je pense que ce ne sera pas le cas avec lui. Sa poursuite actuelle du savoir est dans la même voie que celle qu'il aurait à suivre dans l'expédition.

8. L'entreprise serait inutile en ce qui concerne sa profession, mais en le considérant comme un homme d'une curiosité élargie, elle lui offre une telle occasion de voir des hommes et des choses comme il en arrive peu.

Gardez à l'esprit que j'ai eu très peu de temps pour réfléchir, et que vous et Charles êtes les personnes qui doivent décider.

Je suis, mon cher Docteur, affectueusement à vous, JOSIAH WEDGWOOD.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Cambridge, Red Lion [2 septembre], 1831.

Mon cher Monsieur,

Je viens d'arriver ; vous devinerez la raison. Mon père a changé d'avis. J'espère que la place n'est pas donnée.

Je suis très fatigué, et je vais me coucher.

Je suppose que vous n'avez pas encore reçu ma seconde lettre.

À quelle heure viendrai-je vous voir demain matin ? Envoyez une réponse verbale.

Bonne nuit, à vous, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À Mlle SUSAN DARWIN. Cambridge, dimanche matin [4 septembre].

Ma chère Susan,

Comme une lettre ne serait pas partie hier, j'ai remis à aujourd'hui le soin d'écrire. J'ai eu un voyage assez pénible, mais je suis arrivé à Cambridge très frais. J'ai passé toute la journée d'hier avec Henslow, à réfléchir à ce qu'il y a à faire, et je m'aperçois que c'est beaucoup. Par une très grande chance, je connais un homme du nom de Wood, neveu de Lord Londonderry. C'est un grand ami du capitaine Fitz-Roy, et il lui a écrit à mon sujet. J'ai entendu une partie de la lettre du capitaine Fitz-Roy, datée d'il y a quelque temps, dans laquelle il dit : « J'ai une très bonne équipe d'officiers, et la plupart de mes hommes sont déjà allés là-bas. » Il semble qu'il y ait été ces dernières années ; il était alors commandant en second sur le même navire qu'il a choisi aujourd'hui. Il n'a que vingt-trois ans, mais il a beaucoup servi et a gagné la médaille d'or à Portsmouth. L'Amirauté dit que ses cartes sont des plus parfaites. Il avait le choix entre deux navires, et il a choisi le plus petit. Henslow me remettra des lettres pour tous les voyageurs en ville qu'il pense susceptibles de m'aider.

Peacock a la charge exclusive du choix du naturaliste. La première personne à qui la place a été offerte fut Leonard Jenyns, qui a été si près de l'accepter qu'il a fait ses malles. Mais ayant une cure, il n'a pas cru juste de la quitter, au grand regret de toute sa famille. Henslow lui-même n'a pas été bien loin de l'accepter, car Mme Henslow, très généreusement et sans qu'on le lui demande, a donné son consentement ; mais elle avait l'air si malheureuse que Henslow a immédiatement tranché la question...

Je crains qu'il n'y ait beaucoup de frais au début. Henslow est très opposé à ce que l'on emporte trop de choses ; c'est l'erreur que commettent tous les jeunes voyageurs. J'écris comme si tout était réglé, mais Henslow me dit DE NE SURTOUT PAS prendre ma décision avant d'avoir eu de longues conversations avec les capitaines Beaufort et Fitz-Roy. Au revoir. Vous aurez de mes nouvelles constamment. Adressez votre courrier au 17 Spring Gardens. NE DITES RIEN À PERSONNE dans le Shropshire pour l'instant. Surtout pas.

C. DARWIN.

J'étais si fatigué ce soir-là à Shrewsbury que je n'ai remercié personne pour votre gentillesse autant que je l'aurais voulu.

Mes amitiés à mon père.

La raison pour laquelle je ne veux pas que les gens soient au courant dans le Shropshire : au cas où je ne partirais pas, cela rendrait les choses plus décevantes.

CHARLES DARWIN À Mlle S. DARWIN. 17 Spring Gardens, lundi [5 septembre 1831].

J'ai si peu de temps libre que je n'en ai pas à perdre à réécrire des lettres ; vous devrez donc m'excuser d'avoir repris l'autre avec moi pour la modifier. La dernière lettre a été écrite le matin. Au milieu de la journée, Wood a reçu une lettre du capitaine Fitz-Roy, qui, je dois dire, était TRÈS franche et DÉLIGENTE, mais si opposée à mon départ que j'ai immédiatement renoncé au projet ; et Henslow a fait de même, disant qu'il pensait que Peacock avait très mal agi en dénaturant autant les faits.

Je pensais à peine aller en ville, mais me voici ; et maintenant, passons aux détails, qui sont bien plus prometteurs. Le capitaine Fitz-Roy est en ville, et je l'ai vu ; il est inutile d'essayer de faire son éloge autant que je me sens porté à le faire, car vous ne me croiriez pas. D'une chose je suis certain, rien ne pourrait être plus ouvert et aimable que son attitude envers moi. Il semble qu'il avait promis d'emmener un ami avec lui, qui est fonctionnaire et ne peut pas partir, et il n'a reçu la lettre que cinq minutes avant mon arrivée ; et cela arrange bien les choses pour moi, car le manque de place était l'une des plus grandes objections de Fitz-Roy. Il m'offre de partager tout ce qui se trouve dans sa cabine si je souhaite venir, ainsi que toute sorte de commodités, mais elles ne seront pas nombreuses. Il dit que rien ne serait plus misérable pour lui que de m'avoir avec lui si je n'étais pas à mon aise, car sur un petit navire nous devons vivre ensemble, et il a cru de son devoir de présenter les choses sous leur pire aspect. Je pense que j'irai dimanche à Plymouth voir le navire.

Il y a quelque chose d'extrêmement attirant dans ses manières et dans sa façon d'aller droit au but. Si je vis avec lui, dit-il, je devrai vivre chichement ; pas de vin et les dîners les plus simples. Le plan n'est certainement pas aussi avantageux que Peacock le décrit. Le capitaine Fitz-Roy me conseille de ne pas encore prendre de décision, mais, sérieusement, il pense que cela m'apportera bien plus de plaisir que de peine. Le navire ne part que le 10 octobre. Il comprend soixante hommes, cinq ou six officiers, etc., mais c'est un petit navire. Il sera probablement parti près de trois ans. Je paierai à la popote la même chose que le capitaine lui-même, 30 livres par an ; et Fitz-Roy dit que si je dépense, équipement compris, 500 livres, ce sera un maximum. Mais voici des nouvelles encore pires. Le tour du monde n'est pas CERTAIN, mais la chance en est excellente. Tant que ce point ne sera pas tranché, je ne le serai pas non plus. Et vous pouvez croire, après les nombreux changements que j'ai faits, que rien d'autre que ma raison ne me décidera.

Fitz-Roy dit que la mer agitée est exagérée ; que si je ne choisis pas de rester avec eux, je peux à tout moment rentrer en Angleterre, tant de navires font cette route, et que pendant le mauvais temps (probablement deux mois), si je le souhaite, je serai laissé dans un pays sain, sûr et agréable ; que j'aurai toujours de l'aide ; qu'il a beaucoup de livres, tous les instruments, des fusils, à mon service ; que moins je prendrai de vêtements et moins ils seront chers, mieux ce sera. Le mode de fonctionnement me conviendra parfaitement. Ils jettent l'ancre et restent quinze jours au même endroit. J'ai fait en sorte que le capitaine Beaufort me comprenne parfaitement. Il dit que si je pars et que je ne fais pas le tour du monde, j'aurai de bonnes raisons de me croire trompé. Je dois passer après-demain, et, si possible, recevoir des instructions plus précises. Le manque de place est incontestablement l'objection la plus sérieuse ; mais le capitaine Fitz-Roy (probablement grâce à la lettre de Wood) semble déterminé à me rendre aussi confortable que possible. J'aime sa façon de procéder. Il m'a demandé tout de suite : « Supporterez-vous qu'on vous dise que je veux la cabine pour moi seul, quand je veux être tranquille ? Si nous nous traitons de cette façon, j'espère que nous nous entendrons ; sinon, nous nous enverrons probablement mutuellement au diable. »

Nous nous arrêtons une semaine aux îles Madère, et verrons la plupart des grandes villes d'Amérique du Sud. Le capitaine Beaufort trace actuellement la route à travers la mer du Sud. J'écris dans une grande précipitation ; je ne sais pas si vous portez assez d'intérêt à la chose pour m'excuser un triple affranchissement. J'espère que je juge raisonnablement, et non par préjugé, concernant le capitaine Fitz-Roy ; si c'est le cas, je suis sûr que nous nous entendrons. Je dîne avec lui aujourd'hui. Je pourrais écrire beaucoup plus si je pensais que cela vous plairait, et si j'en avais le temps. Il y a en effet une marée dans les affaires humaines, je l'ai expérimentée, et j'avais ENTIÈREMENT abandonné tout espoir jusqu'à une heure aujourd'hui.

Mes amitiés à mon père. Très chère Susan, au revoir.

CH. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Londres, lundi [5 septembre 1831].

Mon cher Monsieur,

Gloria in excelsis est le début le plus modéré auquel je puisse penser. Les choses sont plus prospères que j'aurais pu le croire possible. Le capitaine Fitz-Roy est tout ce qu'il y a de plus délicieux. Si je devais faire son éloge autant que je me sens porté à le faire, vous diriez que c'est absurde, après ne l'avoir vu qu'une fois. Je pense qu'il souhaite vraiment m'avoir. Il m'offre de manger à sa table et il veillera à ce que j'aie autant d'espace que possible. Mais pour ce qui est des caisses, il dit que je dois me limiter ; mais alors il pense comme un marin en matière de taille. Le capitaine Beaufort dit que je serai sur les registres, et que cela ne me coûtera alors que comme les autres officiers. Le navire part le 10 octobre. Il passe une semaine aux îles Madère, puis Rio de Janeiro. Ils pensent tous qu'il est très probable de rentrer par l'archipel indien ; mais tant que ce n'est pas décidé, je ne le serai pas non plus.

Ce qui a incité le capitaine Fitz-Roy à avoir une meilleure vision des choses, c'est que M. Chester, qui devait venir en ami, ne peut pas partir, si bien que je prendrai sa place à tous égards.

Le capitaine Fitz-Roy possède un bon stock de livres, dont beaucoup figuraient sur ma liste, des fusils, etc., de sorte que l'équipement sera beaucoup moins coûteux que je ne le supposais.

Le navire sera parti trois ans. Je ne m'y oppose pas, pourvu que mon père ne s'y oppose pas. Mercredi, j'ai un autre entretien avec le capitaine Beaufort, et dimanche, je partirai très probablement avec le capitaine Fitz-Roy pour Plymouth. J'espère donc que vous continuerez à réfléchir au sujet, et que vous noterez tout ce qui pourrait vous frapper. Je rendrai très probablement visite à M. Burchell pour me présenter. Je suis logé au 17 Spring Gardens. Vous ne pouvez rien imaginer de plus agréable, aimable et ouvert que les manières du capitaine Fitz-Roy envers moi. Je suis sûr que ce sera de ma faute si nous ne nous entendons pas.

Quels changements j'ai connus. Jusqu'à une heure aujourd'hui, je bâtissais des châteaux en Espagne à propos de la chasse au renard dans le Shropshire, maintenant des lamas en Amérique du Sud.

Il y a en effet une marée dans les affaires des hommes. Si vous voyez M. Wood, rappelez-moi à son bon souvenir.

Au revoir. Mon cher Henslow, votre ami le plus sincère, CHAS. DARWIN.

Excusez cette lettre écrite dans une telle précipitation.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. 17 Spring Gardens, Londres, 6 septembre 1831...

Votre lettre m'a fait grand plaisir. Vous ne pouvez imaginer à quel point votre précédente lettre m'a contrarié et blessé. (Il avait mal interprété une lettre de Fox, y voyant une accusation de mensonge.) Mais, Dieu merci, je crois fermement que c'était ENTIÈREMENT ma faute d'avoir interprété votre lettre ainsi. J'ai perdu un ami l'autre jour, et je doute que la mort morale (comme je le pensais alors méchamment) de notre amitié ne m'ait pas autant peiné que la mort réelle et soudaine du pauvre Ramsay. Nous nous connaissons depuis trop longtemps pour avoir besoin, je l'espère, de plus d'explications. Mais je mentionnerai juste une chose : sur mon lit de mort, je pense que je pourrais dire que je n'ai jamais exprimé un sentiment d'attachement envers vous qui ne fût sincère (et que je ne ressentais pas pleinement à ce moment-là). Une chose encore : l'envoi IMMÉDIAT des insectes, sur mon honneur, était une malheureuse coïncidence. J'avais oublié comment vous pourriez naturellement les prendre. Lorsque vous les regarderez maintenant, j'espère qu'aucun sentiment hostile ne s'élèvera dans votre esprit, et que vous croirez que vous avez toujours eu en moi un ami sincère et, j'ajouterai, obligé. Les très nombreux moments agréables que nous avons passés ensemble à Cambridge se sont élevés comme des esprits défunts en jugement contre moi. Puissions-nous en avoir beaucoup d'autres encore, ce sera l'un de mes derniers vœux en quittant l'Angleterre. Que Dieu vous bénisse, cher vieil ami Fox. Puissiez-vous toujours être heureux.

Bien à vous, CHAS. DARWIN.

J'ai laissé votre lettre derrière moi, donc je ne sais pas si mon adresse est correcte.

CHARLES DARWIN À Mlle SUSAN DARWIN. 17 Spring Gardens, mardi [6 septembre 1831].

Ma chère Susan,

Je vais encore vous ennuyer. Je soupçonne que, si je continue sur ce rythme, vous souhaiterez sincèrement que je sois en Terre de Feu, ou n'importe quelle autre Terre, plutôt qu'en Angleterre. D'abord, je vais donner mes commissions. Dites à Nancy de me faire douze chemises au lieu de huit. Dites à Edward de m'envoyer dans mon sac de voyage (il peut glisser la clé dans le sac, attachée à une ficelle), mes pantoufles, une paire de chaussures de marche légères, mes livres espagnols, mon nouveau microscope (environ six pouces de long et trois ou quatre de profondeur), qui doit être rembourré de coton à l'intérieur ; ma boussole géologique ; mon père le sait ; un petit livre, si je l'ai dans ma chambre, « Taxidermy ». Demandez à mon père s'il pense qu'il y aurait une objection à ce que je prenne de l'arsenic pendant quelque temps, car mes mains ne sont pas tout à fait guéries, et j'ai toujours remarqué que si j'arrive à les soigner et que je change mon mode de vie en même temps, elles restent généralement saines. Quelle est la dose ? Dites à Edward que mon fusil est sale. Quelle est l'adresse d'Erasmus ? Dites-moi si vous pensez qu'il y a le temps d'écrire et de recevoir une réponse avant que je ne parte, car j'aimerais particulièrement savoir ce qu'il en pense. Je suppose que vous ne connaissez pas l'adresse de Sir J. Mackintosh ?

J'écris tout cela comme si c'était réglé, mais ce n'est pas plus le cas qu'avant, si ce n'est que le capitaine Fitz-Roy souhaitant tellement que je vienne, et par sa gentillesse, je ressens une prédestination à partir. J'ai passé une très agréable soirée avec lui hier. Il doit avoir plus de vingt-trois ans ; il est d'une silhouette élancée, et une version sombre mais belle de M. Kynaston, et, selon mes notions, d'une politesse éminente. Il est tout pour l'économie, sauf sur un point : les armes à feu. Il me recommande vivement de me procurer une mallette de pistolets comme la sienne, qui coûte 60 livres !! et de ne jamais aller à terre nulle part sans en avoir des chargés, et il hésite au sujet d'un fusil ; il dit que je ne peux pas apprécier le luxe de la viande fraîche ici. Bien sûr, je n'achèterai rien tant que tout ne sera pas réglé ; mais je travaille toute la journée sur mes listes, ajoutant et barrant des articles. C'est le premier jour vraiment joyeux que je passe depuis que j'ai reçu la lettre, et tout cela est dû à l'espèce de confiance involontaire que j'accorde à mon beau idéal de capitaine.

Nous nous arrêtons à Tenerife. Son objectif est de s'arrêter dans autant d'endroits que possible. Il emporte vingt chronomètres, et ce sera un « péché » de ne pas fixer la longitude. Il me dit de faire mettre par écrit à l'Amirauté que j'ai le libre choix de partir aussitôt et quand je le souhaite. Je parie que vous vous attendez à ce que je fasse demi-tour à Madère ; s'il me reste un brin d'estomac, je n'abandonnerai pas. Excusez-moi de vous déranger et d'écrire si souvent : l'un est d'une grande utilité, l'autre un grand amusement pour moi. Très probablement, j'écrirai demain. Répondez par retour du courrier. Mes amitiés à mon père, très chère Susan.

C. DARWIN.

Comme mes instruments ont besoin d'être modifiés, envoyez mes affaires par l'« Oxonian » le même soir.

CHARLES DARWIN À Mlle SUSAN DARWIN. Londres, vendredi matin, 9 septembre 1831.

Ma chère Susan,

Je viens de recevoir le paquet. Je suppose qu'il n'a pas été livré hier à cause du Couronnement. Je suis très reconnaissant envers mon père et tous les autres. Tout est fait parfaitement. Je suppose qu'à cette heure vous avez reçu ma lettre écrite le lendemain, et j'espère que vous enverrez les affaires. Mes affaires restent in statu quo. Le capitaine Beaufort dit que je suis sur les registres pour les vivres, et il pense que je n'aurai aucune difficulté avec mes collections quand je rentrerai. Mais c'est un poisson trop gros pour que je puisse le cerner. La seule chose qui m'empêche maintenant de prendre une décision finale, c'est le manque de certitude concernant les îles de la mer du Sud ; bien que moralement je n'aie aucun doute que nous nous y rendrons, que ce soit inscrit ou non dans les instructions. Le capitaine Fitz-Roy dit que je fais du bon travail en tourmentant le capitaine Beaufort, cela le stimule avec une longue perche. Le capitaine Fitz-Roy dit qu'il est sûr d'avoir assez d'influence (surtout si cette Administration n'est pas éternelle — je deviendrai bientôt Tory !), de toute façon, même en dehors, pour obtenir que le navire soit rappelé par la route qu'il souhaite. D'après ce que dit Wood, je suppose que les ducs de Grafton et Richmond s'intéressent à lui. À propos, Wood m'a été d'une grande utilité ; et je suis sûr que sa présentation personnelle m'a incliné le capitaine Fitz-Roy à m'accepter.

Pour expliquer les choses depuis le tout début : le capitaine Fitz-Roy a d'abord souhaité avoir un naturaliste, puis il semble avoir pris une horreur soudaine à l'idée d'avoir quelqu'un qu'il n'aimerait pas à bord du navire. Il avoue que sa lettre à Cambridge visait à refroidir le projet. Je ne pense pas que nous nous disputerons sur la politique, bien que Wood (comme on pouvait s'y attendre d'un Londonderry) ait solennellement averti Fitz-Roy que j'étais un Whig. Le capitaine Fitz-Roy était devant l'oncle Jos, il a dit : « Maintenant, vos amis vous diront qu'un capitaine de vaisseau est la plus grande brute de la création. Je ne sais comment vous aider dans ce cas, si ce n'est en espérant que vous me donnerez une chance. » Comme on change ! Je souhaite maintenant que le voyage soit plus long avant que nous ne touchions terre. Je sens mon sang se glacer à la quantité de travail que j'ai à faire. Tout le monde semble prêt à m'aider. La Société zoologique veut faire de moi un membre correspondant. Tout cela, je peux le construire sans franchir l'Équateur. Mais un ami est tout à fait inestimable, à savoir M. Yarrell, un papetier et excellent naturaliste. (William Yarrell, bien connu pour son « Histoire des oiseaux britanniques » et son « Histoire des poissons britanniques », est né en 1784. Il hérita de son père une activité de marchand de journaux, à laquelle il resta fidèle jusqu'à sa mort, « dans sa 73e année ». C'était un homme au caractère profondément aimable et honorable, et il fut un membre estimé de plusieurs sociétés savantes.) Il m'accompagne dans les magasins et fait le gros dos sur les prix (non que j'achète encore) : que je sois pendu si je donne 60 livres pour des pistolets.

Hier, tous les magasins étaient fermés, si bien que je n'ai rien pu faire ; et j'ai été assez enfant pour donner 1 livre et 1 shilling pour une excellente place pour voir le cortège. (Le couronnement de Guillaume IV.) Et cela valait certainement la peine d'être vu. J'ai été surpris que n'importe quelle quantité d'or puisse faire briller une longue file de personnes. C'était comme ce que l'on ne voit que dans les livres d'images des processions orientales. Le roi avait l'air très bien, et semblait populaire, mais il y avait très peu d'enthousiasme ; si peu que je peux à peine penser qu'il y aura un couronnement dans cinquante ans.

Les Life Guards m'ont plu autant que tout le reste ; ils sont tout à fait magnifiques ; et c'est beau de les voir dégager une foule. Vous pensez qu'ils doivent tuer au moins une vingtaine de personnes, et apparemment ils ne blessent vraiment personne, mais ils leur font une peur bleue. Chaque fois qu'une foule était si dense que les gens étaient forcés de quitter la chaussée, l'un de ces gentlemen de six pieds, sur un cheval noir, chevauchait droit à l'endroit, faisant cabrer son cheval très haut, et tombant sur l'endroit le plus épais. Vous supposeriez que les hommes sont faits d'éponge pour les voir se recroqueviller.

Le soir, il y avait une illumination, et bien plus grandiose que celle du Reform Bill. Toutes les rues principales étaient bondées comme un champ de course. Les voitures étant généralement à six de front, et je me risquerai à dire ne faisant pas un mille à l'heure. Le duc de Northumberland a appris une leçon la dernière fois, car sa maison était très grandiose ; beaucoup plus que celle des autres grands nobles, et d'un bien meilleur goût ; chaque fenêtre de sa maison était pleine de lignes droites de lumières brillantes, et de par leur extrême régularité et leur nombre, cela avait un bel effet. La pauvreté de l'invention était très frappante, couronnes, ancres et « W.R. » étaient répétés dans une succession infinie. Les plus jolis étaient des tuyaux de gaz avec de petits trous ; ils étaient presque douloureusement brillants. J'ai tellement écrit sur le Couronnement que je pense que vous n'aurez pas besoin de lire le « Morning Herald ».

C'est à peu près la première fois de ma vie que je trouve Londres très agréable ; la hâte, l'agitation et le bruit sont tous en harmonie avec mes sentiments. Et j'ai fort à faire dans les moments de liberté. Je travaille à l'Astronomie, car je suppose qu'un marin serait stupéfait si l'on ne savait pas comment trouver la Latitude et la Longitude. Je vais maintenant chez le Capitaine Fitz-Roy, et je laisserai [cette] lettre ouverte jusqu'au soir pour tout ce qui pourrait survenir. Je vous donnerai une preuve que Fitz-Roy est un bon officier : tous les officiers sont les mêmes qu'auparavant ; les deux tiers de son équipage et les huit fusiliers marins qui sont partis auparavant ont tous offert de revenir, le service ne peut donc pas être si mauvais que cela. L'Amirauté vient de publier des ordres pour un large stock de viande en boîte et de jus de citron, etc. etc. Je viens de rentrer après avoir passé une longue journée avec le Capitaine Fitz-Roy, à circuler dans son cabriolet et à faire des courses. Cette lettre est arrivée trop tard pour le courrier d'aujourd'hui. Vous pouvez considérer comme réglé le fait que je parte. Pourtant, il y a de la place pour un changement si un accident fâcheux devait arriver ; je ne vois aucune raison de m'y attendre. Je me sens convaincu que rien d'autre ne modifiera mon souhait de partir. J'ai commencé à commander des choses. Je me suis procuré un étui de bons pistolets solides et une excellente carabine pour 50 livres, voilà une économie ; un bon télescope, avec boussole, 5 livres, et ce sont presque les seuls instruments coûteux dont j'aurai besoin. Le Capitaine Fitz-Roy a tout. Je n'ai jamais vu un homme (ce que j'appellerais, dit-il non) aussi extravagant, en ce qui le concerne, mais aussi économe envers moi. Comme il a commandé des choses ! Ses armes à feu coûteront 400 livres au moins. J'ai trouvé le sac de voyage à mon arrivée en bon état, et je vous en suis très obligé. Je ne pense pas que je prendrai d'arsenic ; j'enverrai des perdrix à M. Yarrell ; très obligé. Demandez à Edward de NÉGOCIER AVEC Clemson pour qu'il fabrique pour mon fusil : DEUX chiens de rechange, deux ressorts réels, deux ressorts de gâchette, quatre cheminées ou bouchons — je veux dire un pour chaque canon, sauf les cheminées, dont il doit y en avoir deux pour chacun, tous d'excellente qualité, et qu'il s'y mette immédiatement ; dites à Edward de se renseigner sur les prix. Je pars dimanche par le paquebot pour Plymouth, je resterai un ou deux jours, puis je reviendrai, et j'espère trouver une lettre de vous ; quelques jours à Londres ; puis Cambridge, Shrewsbury, Londres, Plymouth, Madère, tel est mon itinéraire. C'est une sacrée corvée que j'écrive tant à propos du Couronnement ; je pourrais remplir une autre feuille. Je viens d'être avec le Capitaine King, l'officier supérieur de Fitz-Roy lors de la dernière expédition ; il pense que l'expédition me conviendra. Sans qu'on le lui demande, il a dit que le caractère de Fitz-Roy était parfait. Il envoie son propre fils avec lui comme aspirant. La clé de mon microscope a été oubliée ; cela n'a aucune importance. Amour à tous.

CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. 17 Spring Gardens (et c'est ici que je resterai jusqu'à mon départ) [19 septembre 1831].

Mon cher Fox,

Je suis revenu de mon expédition pour voir le « Beagle » à Plymouth samedi, et j'ai trouvé votre lettre la plus bienvenue sur ma table. C'est tout à fait ridicule de voir à quel point cette très longue période de ces vingt derniers jours m'a paru longue, certainement beaucoup plus que autant de semaines en temps ordinaire ; cela expliquera pourquoi je ne me souviens pas de la quantité de choses que je vous ai dites sur mes projets...

Mais dans l'ensemble, c'est une occasion grandiose et heureuse ; il y aura tant de choses pour m'intéresser — des paysages magnifiques et une occupation et un amusement sans fin dans les différentes branches de l'Histoire Naturelle ; puis, encore, la navigation et la météorologie m'amuseront pendant le voyage, jointes à la condition essentielle qu'il y ait un groupe d'officiers agréables, et, pour autant que je puisse en juger, cela est certain. D'un autre côté, il y a un risque très considérable pour sa vie et sa santé, et le fait de laisser pour si longtemps tant de personnes que j'aime tendrement est souvent un sentiment si douloureux qu'il faut toute ma résolution pour le surmonter. Mais tout est réglé maintenant, et avant le 20 octobre, j'espère être sur la vaste mer. Mon objection au vaisseau est sa petitesse, qui restreint tant l'espace pour emballer mon propre corps et toutes mes caisses, etc., etc. Quant à sa sécurité, j'espère que l'Amirauté est la meilleure juge ; aux yeux d'un terrien, il a l'air très petit. C'est un brick à trois mâts de dix canons, mais, je crois, un excellent navire. Voilà pour mes projets futurs, et maintenant pour mes projets présents. Je pars ce soir par le courrier pour Cambridge, et de là, après avoir réglé mes affaires, je me rendrai à Shrewsbury (très probablement le vendredi 23, ou peut-être avant) ; j'y resterai quelques jours, et serai à Londres pour le 1er octobre, et partirai pour Plymouth le 9.

Et maintenant, pour la partie principale de ma lettre. Je ne sais comment vous dire combien je trouve très aimable votre offre de venir me voir avant que je ne quitte l'Angleterre. En effet, j'aimerais beaucoup cela ; mais je dois vous dire fermement que j'aurai très peu de temps à perdre, et que ce peu de temps sera presque gâché par le fait que j'aurai tant de choses auxquelles penser ; et deuxièmement, je peux difficilement penser qu'il vaille la peine pour vous de quitter votre paroisse pour une telle cause. Mais je n'oublierai jamais une telle généreuse bonté. Maintenant, je sais que vous agirez exactement comme vous le pensez juste ; mais ne venez pas pour moi. N'importe quel moment est le même pour moi. Je pense qu'à partir de cette lettre, vous en saurez autant sur mes projets que moi-même, et jugerez en conséquence le où et le quand m'écrire. De temps en temps, j'ai des moments de glorieux enthousiasme, quand je pense aux dattes et aux cocotiers, aux palmiers et aux fougères si hauts et beaux, tout est nouveau, tout est sublime. Et si je vis pour voir des années dans le futur, combien grandioses doivent être de tels souvenirs ! Connaissez-vous Humboldt ? (Si vous ne le connaissez pas, faites-le immédiatement.) Avec quel plaisir intense il semble toujours se retourner sur les jours passés dans les pays tropicaux. J'espère que lorsque vous écrirez la prochaine fois à Osmaston, [vous leur] direz mon projet, et leur transmettrez mes salutations les plus affectueuses et mes adieux.

Au revoir, mon cher Fox, Votre toujours sincèrement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À R. FITZ-ROY. 17 Spring Gardens [17 octobre ? 1831].

Cher Fitz-Roy,

Très nombreux remerciements pour votre lettre ; elle m'a rendu le plus confortable du monde, car il aurait été déchirant de laisser quoi que ce soit tout à fait derrière, et je n'aurais jamais pensé à envoyer des choses par un autre navire. Cette lettre, je l'espère, accompagnera du talc. J'ai lu votre lettre sans faire attention au nom. Mais je m'en suis maintenant procuré auprès de Jones, ce qui semble très bon, et je l'enverrai ce soir par le courrier. Vous serez surpris de ne pas me voir *propria persona* au lieu de mon écriture. Mais je venais tout juste de découvrir que le grand paquebot à vapeur n'avait pas l'intention de partir dimanche, et je m'imaginais une petite cabine sale, avec une proportion de 39/40e des passagers très malades, quand M. Earl est entré et m'a dit que le « Beagle » ne partirait pas avant le début de novembre. Ceci, bien sûr, a réglé la question ; de sorte que je reste à Londres une semaine de plus. J'enverrai alors les marchandises lourdes par vapeur et partirai moi-même par la diligence dimanche soir.

Avez-vous un bon jeu de baromètres de montagne ? Plusieurs gros calibres dans le monde scientifique m'ont indiqué certains points de géologie à vérifier qui dépendent entièrement de leur hauteur relative. Si vous n'avez pas un bon stock, j'en ajouterai un de plus à la liste. Je devrais avoir honte de vous déranger autant, mais voulez-vous ENVOYER UNE LIGNE pour m'en informer ? Je deviens chaque jour plus impatient de partir, et, si je le suis, vous devez être dans une fièvre parfaite. Quel jour glorieux le 4 novembre sera pour moi ! Ma seconde vie commencera alors, et ce sera comme un anniversaire pour le reste de ma vie.

Croyez-moi, cher Fitz-Roy, Votre très sincèrement, CHAS. DARWIN.

LUNDI. — J'espère ne pas vous avoir causé beaucoup d'inconvénient en commandant la chambre en état.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Devonport, 15 novembre 1831.

Mon cher Henslow,

Les ordres sont arrivés de l'Amirauté, et tout est enfin réglé. Nous partons positivement le dernier jour de ce mois, et je pense qu'avant cette date, le navire sera prêt. Il semble très beau, même un terrien doit l'admirer. NOUS pensons tous que c'est le navire le plus parfait jamais sorti du Chantier Naval. Une chose est certaine, aucun navire n'a été équipé si coûteusement, et avec tant de soin. Tout ce qui peut l'être est en acajou, et rien ne peut surpasser la netteté et la beauté de tous les aménagements. Les instructions sont très générales, et laissent une grande part à la discrétion et au jugement du Capitaine, lui adressant un compliment substantiel aussi bien que verbal...

Aucun navire n'a jamais quitté l'Angleterre avec un tel jeu de Chronomètres, à savoir, vingt-quatre, tous très bons. En bref, tout va bien, et je n'ai plus qu'à prier pour que le mal de mer modère sa férocité, et je m'en sortirai très bien. Pourtant, je ne devrais pas appeler cela l'une des meilleures opportunités pour l'histoire naturelle qui se soit jamais présentée. Le manque absolu de place est un mal que rien ne peut surmonter. Je pense que L. Jenyns a très sagement agi en ne venant pas, c'est-à-dire à en juger par mes propres sentiments, car je suis sûr que si j'avais quitté l'université depuis quelques années, ou si j'avais eu ces années de plus, je N'aurais JAMAIS pu le supporter. Les officiers (à l'exception du Capitaine) sont comme les plus frais des étudiants de première année, c'est-à-dire dans leurs manières, en tout le reste, ils sont très différents. Rappelez-moi très gentiment à son bon souvenir, et dites-lui que s'il rêve la nuit de palmiers, il pourra le matin se consoler avec l'assurance que le voyage ne lui aurait pas convenu.

Je vous suis très obligé pour vos conseils, *de Mathematicis*. Je soupçonne que lorsque je serai aux prises avec un triangle, je souhaiterai souvent être dans votre chambre, et quant à ces méchants et maussades nombres irrationnels, je ne sais pas ce que je ferai sans vous pour les conjurer. Mon temps passe très agréablement. Je connais une ou deux personnes agréables, au premier rang desquelles se trouve M. Tonnerre-et-Éclair Harris (William Snow Harris, l'Électricien), dont je suppose que vous avez entendu parler. Mon occupation principale est d'aller à bord du « Beagle », et d'essayer d'avoir l'air aussi marin que je le peux. Je n'ai aucune preuve d'avoir trompé homme, femme ou enfant.

Je vais vous demander de faire une commission de plus, et j'espère que ce sera la dernière. Quand j'étais à Cambridge, j'ai écrit à M. Ash, lui demandant d'envoyer mon compte universitaire à mon père, après avoir soustrait environ 30 livres pour mes meubles. Il a oublié de le faire, et mon père a payé la facture, et je veux que l'argent des meubles soit transmis à mon père. Peut-être auriez-vous la gentillesse de parler à M. Ash. J'ai coûté si cher à mon père, j'ai honte de moi-même.

J'écrirai une fois encore avant de partir, et peut-être m'écrirez-vous avant cela.

Rappelez-moi au Professeur Sedgwick et à M. Peacock.

Croyez-moi, votre affectueusement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Devonport, 3 décembre 1831.

Mon cher Henslow,

Il est maintenant tard dans la soirée, et ce soir je vais dormir à bord. Lundi, nous partons très certainement, alors vous pouvez deviner dans quel état de confusion désespéré nous sommes tous. Si vous entendiez les diverses exclamations des officiers, vous supposeriez que nous avions à peine eu une semaine de préavis. Je suis tout autant PRIS AU DÉPOURVU, et dans une telle agitation que je sais à peine quoi faire. Le nombre de choses à faire est infini. J'envisage même le mal de mer avec une sorte de satisfaction, n'importe quoi doit être meilleur que cet état d'anxiété. Je vous suis très obligé pour votre dernière lettre aimable et affectueuse. J'aime toujours vos conseils, et personne de ceux que j'ai la chance de connaître n'est plus capable de les donner que vous-même. Rappelez-vous, quand vous écrirez, que je suis une sorte de protégé de votre part, et qu'il est de votre devoir impérieux de me faire la leçon.

Je vais maintenant vous donner mon adresse ; au début, c'est Rio ; mais si vous m'envoyez une lettre le premier mardi (quand le paquebot part) de février, adressée à Monte Video, cela me fera très grand plaisir ; j'apprécierai tellement d'avoir un peu de nouvelles de Cambridge. Pauvre chère vieille *Alma Mater* ! Je suis un digne fils pour ce qui est de l'affection. J'ai peu d'autre chose à écrire... Je ne peux terminer ceci sans vous dire combien je me sens cordialement reconnaissant pour la gentillesse que vous m'avez témoignée pendant ma vie à Cambridge. Une grande partie du plaisir et de l'utilité que j'en ai retirés vous sont dus. J'aspire au moment où nous nous reverrons, et d'ici là, croyez-moi, mon cher Henslow,

Votre affectueux et obligé ami, CH. DARWIN.

Rappelez-moi très gentiment à ceux qui s'intéressent à moi.

CHAPITRE 1.VI. — LE VOYAGE.

« Il y a une énergie naturelle et de bonne humeur dans ses lettres, tout à fait comme lui. » — Extrait d'une lettre du Dr R.W. Darwin au Prof. Henslow.

[L'objet du voyage du « Beagle » est brièvement décrit dans le « Journal de Recherches » de mon père, page 1, comme étant « de compléter le levé de la Patagonie et de la Terre de Feu, commencé sous le Capitaine King de 1826 à 1830 ; de lever les côtes du Chili, du Pérou et de quelques îles dans le Pacifique ; et de mener une chaîne de mesures chronométriques autour du monde ».]

Le « Beagle » est décrit comme un petit navire bien construit, de 235 tonnes, gréé en barque, et portant six canons. Il appartenait à l'ancienne classe des bricks de dix canons, qui étaient surnommés « cercueils », en raison de leur tendance à couler par gros temps. Ils étaient très « à flancs hauts », c'est-à-dire que leurs murailles étaient hautes par rapport à leur taille, de sorte qu'une mer forte déferlant sur eux pouvait être très dangereuse. Néanmoins, il a survécu aux cinq années de travail, dans les régions les plus tempétueuses du monde, sous les commandements de Stokes et de Fitz-Roy, sans accident grave. Lorsqu'il fut réarmé en 1831 pour son second voyage, il fut trouvé (comme je l'apprends de l'Amiral Sir James Sulivan) si pourri qu'il dut pratiquement être reconstruit, et c'est ce qui causa le long retard dans la remise en état. Le pont supérieur fut surélevé, le rendant beaucoup plus sûr par gros temps, et lui donnant un logement bien plus confortable en bas. Par ces altérations et par le solide doublage ajouté à sa coque, il fut porté à 242 tonnes de charge. C'est une preuve de la splendide compétence maritime du Capitaine Fitz-Roy et de ses officiers qu'il soit revenu sans avoir perdu un espar, et que dans une seule des fortes tempêtes qu'il a rencontrées, il ait été en grand danger.

Il fut équipé pour l'expédition avec tout le soin possible, étant approvisionné avec des espars et des cordages soigneusement choisis, six embarcations, et un « canot » ; des paratonnerres, « inventés par M. Harris, furent fixés sur tous les mâts, les beauprés, et même sur le bâton de foc volant ». Pour citer la description de mon père, écrite de Devonport, le 17 novembre 1831 : « Tout le monde, qui peut en juger, dit que c'est l'un des voyages les plus grandioses qui aient presque jamais été organisés. Tout est à une échelle grandiose. Vingt-quatre chronomètres. Tout le navire est aménagé en acajou ; il est l'admiration de tout l'endroit. En bref, tout est aussi prospère que les moyens humains peuvent le rendre. »

En raison de la petitesse du navire, tout le monde à bord était à l'étroit, et le logement de mon père semble avoir été assez petit : « J'ai juste la place pour me retourner », écrit-il à Henslow, « et c'est tout. » L'Amiral Sir James Sulivan m'écrit : « L'espace étroit au bout de la table à cartes était son seul logement pour travailler, s'habiller et dormir ; le hamac étant laissé suspendu au-dessus de sa tête le jour, quand la mer était quelque peu agitée, afin qu'il puisse s'y allonger avec un livre à la main quand il ne pouvait plus rester assis à la table. Son seul rangement pour les vêtements étant plusieurs petits tiroirs dans le coin, allant de pont à pont ; le tiroir supérieur étant retiré quand le hamac était suspendu, sans quoi il n'y avait pas la longueur pour lui, donc alors les pieds du hamac prenaient la place du tiroir supérieur. Pour les spécimens, il avait une très petite cabine sous le gaillard d'avant. »

Pourtant, de cette pièce étroite, il écrivait avec enthousiasme, le 17 septembre 1831 : —

« Quand j'ai écrit pour la dernière fois, j'étais dans une grande inquiétude au sujet de ma cabine. Les cabines n'étaient pas alors marquées, mais quand je suis parti, elles l'étaient, et la mienne est une capitale, certainement la meilleure après celle du Capitaine et remarquablement lumineuse. Mon compagnon, très heureusement, je pense, s'avérera être l'officier que je préférerai. Le Capitaine Fitz-Roy dit qu'il veillera à ce qu'un coin soit si bien aménagé que je m'y sentirai à l'aise et le considérerai comme mon foyer, mais que j'aurai aussi accès à la sienne. Ma cabine est celle du dessin ; et au milieu se trouve une grande table, sur laquelle nous dormons tous les deux dans des hamacs. Mais pour les deux premiers mois, il n'y aura pas de dessin à faire, de sorte que ce sera une pièce tout à fait luxueuse, et bien plus grande que la cabine du Capitaine. »

Mon père avait l'habitude de dire que c'était la nécessité absolue de la propreté dans l'espace exigu du « Beagle » qui aida à « lui donner ses habitudes méthodiques de travail ». Sur le « Beagle », aussi, disait-il, il a appris ce qu'il considérait comme la règle d'or pour économiser du temps ; c'est-à-dire, prendre soin des minutes.

Sir James Sulivan me dit que le défaut principal dans l'équipement de l'expédition était le manque d'un second navire plus petit pour servir d'annexe. Ce manque fut si vivement ressenti par le Capitaine Fitz-Roy qu'il loua deux bateaux pontés pour lever la côte de Patagonie, pour un coût de 1100 livres, une somme qu'il dut fournir, bien que les bateaux aient économisé plusieurs milliers de livres au pays. Il acheta par la suite une goélette pour servir d'annexe, économisant ainsi au pays un montant important supplémentaire. Il reçut finalement l'ordre de vendre la goélette, et fut contraint de supporter la perte lui-même, et ce n'est qu'après sa mort qu'une compensation inadéquate fut faite pour toutes les pertes qu'il subit par son zèle.

Faute d'une annexe appropriée, une grande partie du travail dut être faite dans de petites baleinières ouvertes, qui furent envoyées loin du navire pendant des semaines entières, et ce dans un climat où les équipages étaient exposés à de sévères privations dues aux pluies presque constantes, qui continuaient parfois pendant des semaines entières. La complétude de l'équipement était aussi à d'autres égards largement due à l'esprit public du Capitaine Fitz-Roy. Il fournit à ses propres frais un artiste, et un fabricant d'instruments qualifié pour s'occuper des chronomètres. (L'un ou l'autre, ou les deux, étaient sur les registres pour les vivres.) Le souhait du Capitaine Fitz-Roy était d'emmener « une personne instruite et scientifique » comme invité privé, mais cette généreuse offre ne fut acceptée par mon père qu'à condition d'être autorisé à payer une part équitable des frais de la table du Capitaine ; il était, de plus, inscrit sur les registres du navire pour les vivres.

Dans une lettre adressée à sa sœur (juillet 1832), il écrit avec contentement au sujet de son mode de vie en mer : « Je ne crois pas vous avoir jamais rendu compte de la façon dont se passe la journée. Nous déjeunons à huit heures. La maxime invariable est de bannir toute politesse, c'est-à-dire de ne jamais s'attendre les uns les autres, et de déguerpir à la minute où l'on a fini de manger, etc. En mer, quand le temps est calme, je travaille sur les animaux marins, dont l'océan tout entier regorge. S'il y a un peu de houle, soit je suis malade, soit je réussis à lire quelque récit de voyage. À une heure, nous dînons. Vous autres, gens de terre, vous vous méprenez lamentablement sur le mode de vie à bord. Nous n'avons jamais (et nous ne le ferons pas) dîné de viande salée. Le riz, les pois et les doliques sont d'excellents légumes, et avec du bon pain, qui pourrait demander davantage ? Le juge Alderson ne saurait être plus sobre, car rien que de l'eau ne vient sur la table. À cinq heures, nous prenons le thé. Le carré des aspirants prend tous ses repas une heure avant nous, et le poste d'équipage une heure après. »

L'équipage du « Beagle » se composait du capitaine Fitz-Roy, « commandant et hydrographe », de deux lieutenants, dont l'un (le premier lieutenant) était feu le capitaine Wickham, gouverneur du Queensland ; l'actuel amiral Sir James Sulivan, K.C.B., était le second lieutenant. Outre le maître d'équipage et deux seconds, il y avait un hydrographe adjoint, l'actuel amiral Lort Stokes. Il y avait aussi un chirurgien, un chirurgien adjoint, deux aspirants, un aide-maître, un volontaire (1re classe), un commissaire, un charpentier, un commis, un maître de manœuvre, huit fusiliers marins, trente-quatre matelots et six mousses.

Il ne reste pas aujourd'hui (1882) beaucoup de survivants des anciens compagnons de bord de mon père. L'amiral Mellersh, M. Hammond, M. Philip King, du Conseil législatif de Sydney, et M. Usborne sont du nombre. L'amiral Johnson est mort presque en même temps que mon père.

Il conserva jusqu'à la fin un souvenir très agréable du voyage du « Beagle » et des amis qu'il s'y était faits. Pour ses enfants, leurs noms étaient familiers, grâce à ses nombreuses histoires sur le voyage, et nous avons hérité de son sentiment d'amitié pour beaucoup de personnes qui, pour nous, n'étaient rien de plus que des noms.

Il est agréable de savoir avec quelle affection ses anciens compagnons se souvenaient de lui.

Sir James Sulivan resta, tout au long de la vie de mon père, l'un de ses meilleurs et de ses plus fidèles amis. Il écrit : « Je peux exprimer avec confiance ma conviction que, durant les cinq années passées à bord du "Beagle", il ne fut jamais connu pour être de mauvaise humeur, ou pour dire un mot méchant ou hâtif À ou SUR quiconque. Vous comprendrez donc aisément comment cela, combiné à l'admiration pour son énergie et ses capacités, nous a conduits à lui donner le surnom de "cher vieux Philosophe". » (Son autre surnom était « le Chasseur de mouches ». J'ai entendu mon père raconter comment il avait surpris le maître de manœuvre du « Beagle » en train de faire visiter le navire à un autre maître de manœuvre, et de lui désigner les officiers : « Voici notre premier lieutenant ; voici notre médecin ; voici notre chasseur de mouches. ») L'amiral Mellersh m'écrit : « Votre père est aussi présent à mon esprit que si je n'étais au "Beagle" avec lui qu'il y a une semaine ; son sourire jovial et sa conversation ne peuvent être oubliés par quiconque les a vus et entendus. J'ai été envoyé à deux ou trois reprises en chaloupe avec lui lors de certaines de ses excursions scientifiques, et j'ai toujours attendu ces sorties avec grand plaisir, une anticipation qui, contrairement à beaucoup d'autres, fut toujours réalisée. Je pense qu'il était le seul homme que j'aie jamais connu contre qui je n'aie jamais entendu dire un mot ; et comme les gens, lorsqu'ils sont enfermés sur un navire pendant cinq ans, ont tendance à s'aigrir les uns envers les autres, c'est beaucoup dire. Certes, nous étions toujours si occupés que nous n'avions pas le temps de nous quereller, mais si nous l'avions fait, je suis sûr que votre père aurait essayé (et réussi) de calmer le jeu. »

L'amiral Stokes, M. King, M. Usborne et M. Hamond parlent tous de leur amitié avec lui de la même manière chaleureuse.

Ses lettres donnent une certaine idée de la vie à bord et à terre. Le capitaine Fitz-Roy était un officier strict, qui s'est fait respecter scrupuleusement tant par les officiers que par les hommes. La sévérité occasionnelle de son attitude était supportée parce que chacun à bord savait que sa première pensée était son devoir, et qu'il sacrifierait tout au bien-être réel du navire. Mon père écrit, en juillet 1834 : « Nous nous entendons tous très bien, il n'y a pas de querelles à bord, ce qui est quelque chose. Le capitaine maintient la concorde en grondant tout le monde à tour de rôle. » La meilleure preuve que Fitz-Roy était estimé en tant que commandant est donnée par le fait que beaucoup (Voyage of the « Adventure » and « Beagle », vol. ii, page 21) de l'équipage avaient navigué avec lui lors du précédent voyage du « Beagle », et qu'il y avait quelques officiers ainsi que des matelots et des fusiliers marins qui avaient servi sur l'« Adventure » ou le « Beagle » durant toute cette expédition.

Mon père parle des officiers comme d'un groupe d'hommes déterminés et de qualité, et en particulier de Wickham, le premier lieutenant, comme d'un « type glorieux ». Ce dernier, étant responsable de l'élégance et de l'apparence du navire, s'opposait fermement à ce qu'il encombrât les ponts, qualifiait les spécimens de « maudites cochonneries » et ajoutait : « Si j'étais le capitaine, je vous aurais vite débarrassé, vous et tout votre maudit bazar. »

Une sorte d'auréole de sainteté fut conférée à mon père par le fait qu'il dînait dans la cabine du capitaine, si bien que les aspirants l'appelaient au début « Monsieur », une formalité qui ne l'empêcha cependant pas de devenir très lié avec les jeunes officiers. Il écrivit vers 1861 ou 1862 à M. P.G. King, M.L.C., Sydney, qui, comme nous l'avons dit, était aspirant à bord du « Beagle » : « Le souvenir des vieux jours, où nous nous asseyions pour discuter sur les bômes du "Beagle", me fera toujours, jusqu'à ma mort, le plaisir d'apprendre votre bonheur et votre prospérité. » M. King décrit le plaisir que mon père semblait prendre « à me montrer, alors que j'étais un gamin, les délices des nuits tropicales, avec leurs brises parfumées tourbillonnant des voiles au-dessus de nous, et la mer illuminée par le passage du navire à travers les courants incessants d'animalcules phosphorescents. »

Il a été supposé que sa mauvaise santé durant ses dernières années était due au fait qu'il avait tant souffert du mal de mer. Lui-même ne le croyait pas, mais attribuait plutôt sa mauvaise santé à la tare héréditaire qui s'était manifestée par la goutte chez certaines des générations passées. Je ne suis pas tout à fait clair sur la mesure dans laquelle il a réellement souffert du mal de mer ; mon impression est nette que, selon ses propres souvenirs, il n'a pas été réellement malade après les trois premières semaines, mais constamment indisposé lorsque le navire tanguait tant soit peu fortement. Cependant, à en juger par ses lettres et par le témoignage de certains officiers, il semblerait que, plus tard, il ait oublié l'étendue de l'inconfort qu'il a subi. Écrivant le 3 juin 1836, depuis le cap de Bonne-Espérance, il dit : « C'est une chance pour moi que le voyage touche à sa fin, car je souffre positivement plus du mal de mer maintenant qu'il y a trois ans. » L'amiral Lort Stokes a écrit au « Times », le 25 avril 1883 :

« Puis-je demander une place pour mon humble témoignage en faveur de l'endurance merveilleusement persévérante, au service de la science, de ce grand naturaliste, mon vieil et regretté ami, M. Charles Darwin, dont les restes doivent si justement être honorés d'une sépulture à l'abbaye de Westminster ?

« Peut-être personne ne peut-il mieux témoigner de ses premiers et très éprouvants travaux que moi-même. Nous avons travaillé ensemble pendant plusieurs années à la même table, dans la cabine de la dunette du "Beagle", durant son célèbre voyage, lui avec son microscope et moi aux cartes. C'était souvent une extrémité très vivante de la petite embarcation, et péniblement pour mon vieil ami, qui souffrait grandement du mal de mer. Après peut-être une heure de travail, il me disait : "Mon vieux, il faut que je m'allonge", c'était la meilleure position pour se soulager du mouvement du navire ; s'étendre sur un côté de la table pendant quelque temps lui permettait de reprendre ses travaux pour un moment, jusqu'à ce qu'il doive de nouveau s'allonger.

« Il était pénible d'être témoin de ce sacrifice précoce de la santé de M. Darwin, qui, depuis lors, a toujours ressenti gravement les mauvais effets du voyage du "Beagle". »

M. A.B. Usborne écrit : « Il souffrait terriblement du mal de mer, et parfois, lorsque j'étais officier de quart et que je réduisais la voilure, rendant le navire plus stable et le soulageant ainsi, j'étais déclaré par lui être "un bon officier", et il reprenait ses observations microscopiques dans la cabine de la dunette. » La somme de travail qu'il a accomplie sur le « Beagle » montre qu'il était habituellement en pleine vigueur ; il eut cependant une grave maladie, en Amérique du Sud, où il fut accueilli dans la maison d'un Anglais, M. Corfield, qui le soigna avec une attention bienveillante. Je l'ai entendu dire que, lors de cette maladie, chaque sécrétion du corps était affectée, et que lorsqu'il décrivit les symptômes à son père, le Dr Darwin ne put faire aucune supposition sur la nature de la maladie. Mon père était parfois enclin à penser que la dégradation de sa santé était dans une certaine mesure due à cette attaque.

Les lettres du « Beagle » donnent une preuve suffisante de son amour profond pour son foyer et tout ce qui s'y rattache, depuis son père jusqu'à Nancy, sa vieille nourrice, à qui il envoie parfois son affection.

Son plaisir à recevoir des lettres de chez lui est montré par des passages tels que : « Mais si vous connaissiez le plaisir ardent et indicible que j'ai ressenti en étant certain que mon père et vous tous alliez bien, il y a seulement quatre mois, vous ne regretteriez pas le travail perdu à maintenir la série régulière de lettres. »

Ou encore, son désir de revenir, en ces termes : « Il est trop délicieux de penser que je verrai les feuilles tomber et entendrai le rouge-gorge chanter l'automne prochain à Shrewsbury. Mes sentiments sont ceux d'un écolier jusqu'au moindre point ; je doute qu'aucun garçon ait jamais désiré ses vacances autant que je désire vous revoir tous. Je commence actuellement, bien que près de la moitié du monde me sépare de chez moi, à organiser ce que je ferai, où j'irai durant la première semaine. »

Un autre trait de ses lettres est la surprise et le plaisir avec lesquels il apprend que ses collections et ses observations sont d'une certaine utilité. Il semble ne lui être venu que progressivement à l'esprit qu'il pourrait être plus qu'un collectionneur de spécimens et de faits, dont les grands hommes allaient faire usage. Et même quant à la valeur de ses collections, il semble avoir eu beaucoup de doutes, car il écrivait à Henslow en 1834 : « Je commençais vraiment à penser que mes collections étaient si médiocres que vous étiez embarrassé de ce qu'il fallait dire ; le cas est maintenant tout à l'opposé, car vous êtes coupable d'exciter tous mes sentiments de vanité à un degré des plus confortables ; si un travail acharné peut expier ces pensées, je jure qu'il ne sera pas épargné. »

Après son retour et son installation à Londres, il commença à réaliser la valeur de ce qu'il avait fait, et écrivit au capitaine Fitz-Roy : « Quelle que soit la manière dont d'autres peuvent regarder le voyage du "Beagle", maintenant que les petites parties désagréables sont presque oubliées, je pense que c'est de loin LA CIRCONSTANCE LA PLUS HEUREUSE DE MA VIE que la chance offerte par votre proposition d'emmener un naturaliste soit tombée sur moi. J'ai souvent les images les plus vives et les plus délicieuses de ce que j'ai vu à bord du "Beagle" qui passent devant mes yeux. Ces souvenirs, et ce que j'ai appris sur l'histoire naturelle, je ne les échangerais pas pour deux fois dix mille livres par an. »

[En sélectionnant la série de lettres suivante, j'ai été guidé par le souhait de donner autant de détails personnels que possible. Je n'ai donné que quelques lettres scientifiques, pour illustrer la manière dont il travaillait, et comment il considérait ses propres résultats. Dans son « Journal de recherches », il donne incidemment une idée de son caractère personnel ; les lettres fournies dans le présent chapitre servent à amplifier, en des termes plus frais et plus spontanés, cette impression de sa personnalité que le « Journal » a donnée à tant de lecteurs.]

CHARLES DARWIN À R.W. DARWIN. Bahia, ou San Salvador, Brésil [8 février 1832].

Je m'aperçois après la première page que j'ai écrit à mes sœurs.

Mon cher Père,

J'écris ceci le 8 février, à une journée de navigation après St. Jago (Cap-Vert), et j'ai l'intention de saisir l'occasion de rencontrer un navire faisant route vers l'Angleterre quelque part vers l'équateur. La date, cependant, l'indiquera dès que l'occasion se présentera. Je vais maintenant commencer depuis le jour du départ d'Angleterre, et donner un court récit de notre progression. Nous avons navigué, comme vous le savez, le 27 décembre, et avons eu la chance d'avoir depuis ce moment jusqu'à présent une brise favorable et modérée. Il s'est avéré par la suite que nous avions échappé à une forte tempête dans la Manche, une autre à Madère, et une autre sur la côte d'Afrique. Mais en échappant à la tempête, nous en avons ressenti les conséquences : une forte mer. Dans le golfe de Gascogne, il y avait une houle longue et continue, et la misère que j'ai endurée à cause du mal de mer est bien au-delà de ce que j'avais jamais imaginé. Je crois que vous êtes curieux à ce sujet. Je vais vous donner toute mon expérience chèrement acquise. Personne n'ayant été en mer que pendant vingt-quatre heures n'a le droit de dire que le mal de mer est même inconfortable. La vraie misère ne commence que lorsque vous êtes si épuisé qu'un petit effort provoque un sentiment de défaillance. Je n'ai trouvé que le fait de rester allongé dans mon hamac qui me fasse du bien. Je dois particulièrement excepter votre recette de raisins secs, qui est la seule nourriture que l'estomac puisse supporter.

Le 4 janvier, nous n'étions pas à beaucoup de milles de Madère, mais comme une forte mer régnait et que l'île se trouvait au vent, on n'a pas jugé utile de remonter vers elle. Il s'est avéré par la suite que nous avons eu de la chance de nous épargner cette peine. J'étais beaucoup trop malade même pour me lever afin de voir le contour lointain. Le 6, dans la soirée, nous sommes entrés dans le port de Santa Cruz. Je me sentais maintenant pour la première fois même modérément bien, et je m'imaginais tous les délices des fruits frais poussant dans de belles vallées, et lisais les descriptions d'Humboldt sur les vues glorieuses de l'île, quand vous devinerez peut-être presque notre déception, lorsqu'un petit homme pâle nous a informés que nous devions effectuer une quarantaine stricte de douze jours. Il y avait un silence de mort sur le navire jusqu'à ce que le capitaine crie « hissez le foc », et nous avons quitté cet endroit tant désiré.

Nous avons été calmes pendant une journée entre Tenerife et la Grande Canarie, et ici j'ai ressenti pour la première fois un peu de plaisir. La vue était glorieuse. Le pic de Tenerife était vu parmi les nuages comme un autre monde. Notre seul inconvénient était le désir extrême de visiter cette île glorieuse. DITES À EYTON DE NE JAMAIS OUBLIER NI LES ÎLES CANARIES NI L'AMÉRIQUE DU SUD ; que je suis sûr que cela récompensera largement la peine nécessaire, mais qu'il doit se résoudre à trouver beaucoup de cette dernière. Je suis certain qu'il le regrettera s'il ne tente pas l'aventure. De Tenerife à St. Jago, le voyage a été extrêmement plaisant. J'avais un filet à l'arrière du navire qui attrapait un grand nombre d'animaux curieux, et occupait pleinement mon temps dans ma cabine, et sur le pont le temps était si délicieux et clair, que le ciel et l'eau ensemble formaient un tableau. Le 16, nous sommes arrivés à Port Praya, la capitale du Cap-Vert, et nous y sommes restés vingt-trois jours, c'est-à-dire jusqu'à hier, le 7 février. Le temps s'est envolé très agréablement, en effet rien ne peut être plus plaisant ; extrêmement occupé, et ce travail étant à la fois un devoir et un grand délice. Je ne crois pas avoir passé une demi-heure à ne rien faire depuis mon départ de Tenerife. St. Jago m'a offert une récolte extrêmement riche dans plusieurs branches de l'histoire naturelle. Je trouve les descriptions à peine dignes de quelque chose pour beaucoup des animaux les plus communs qui habitent les Tropiques. Je fais allusion, bien sûr, à ceux des classes inférieures.

Faire de la géologie dans un pays volcanique est très délicieux ; outre l'intérêt qui s'y rattache, cela vous conduit dans les endroits les plus beaux et les plus retirés. Personne, à part une personne aimant l'histoire naturelle, ne peut imaginer le plaisir de flâner sous des cocotiers dans un fourré de bananiers et de caféiers, et un nombre infini de fleurs sauvages. Et cette île, qui m'a donné tant d'instruction et de plaisir, est considérée comme l'endroit le plus inintéressant que nous toucherons peut-être pendant notre voyage. Il est certainement généralement très aride, mais les vallées sont plus exquisément belles, par le contraste même. Il est tout à fait inutile de dire quoi que ce soit sur le paysage ; il serait aussi profitable d'expliquer les couleurs à un aveugle, que d'expliquer à une personne qui n'est pas sortie d'Europe la dissemblance totale d'une vue tropicale. Chaque fois que je profite de quelque chose, je prévois toujours soit de l'écrire, soit dans mon journal de bord (qui augmente en volume), soit dans une lettre ; vous devez donc excuser les ravissements, et ces ravissements mal exprimés. Je trouve que mes collections augmentent merveilleusement, et depuis Rio, je pense que je serai obligé d'envoyer une cargaison à la maison.

Tous les retards sans fin que nous avons subis à Plymouth ont été très chanceux, car je crois vraiment que personne n'est jamais parti mieux pourvu pour collecter et observer dans les différentes branches de l'histoire naturelle. Dans une multitude de conseillers, j'ai certainement trouvé du bon. Je trouve à ma grande surprise qu'un navire est singulièrement confortable pour toutes sortes de travail. Tout est si proche et être à l'étroit rend si méthodique, qu'en fin de compte j'y ai gagné. J'en suis déjà arrivé à considérer le fait d'aller en mer comme un endroit calme et régulier, comme retourner à la maison après en avoir été absent. En bref, je trouve qu'un navire est une maison très confortable, avec tout ce dont vous avez besoin, et si ce n'était pour le mal de mer, le monde entier serait marin. Je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de danger qu'Erasmus donne l'exemple, mais au cas où il y en aurait, il peut être sûr qu'il ne connaît pas un dixième des souffrances du mal de mer.

J'aime les officiers beaucoup plus que je ne le faisais au début, surtout Wickham, le jeune King et Stokes, et en fait tous. Le capitaine continue régulièrement à être très gentil, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour m'aider. Nous nous voyons très peu lorsque nous sommes au port, nos occupations nous mènent sur des voies si différentes. Je n'ai jamais rencontré de ma vie un homme qui puisse supporter une aussi grande part de fatigue. Il travaille incessamment, et quand il n'est apparemment pas employé, il réfléchit. S'il ne se tue pas, il fera au cours de ce voyage une quantité merveilleuse de travail. Je trouve que je vais très bien, et je supporte la petite chaleur que nous avons eue jusqu'ici aussi bien que n'importe qui. Nous l'aurons bientôt pour de bon. Nous naviguons maintenant pour Fernando de Noronha, au large de la côte du Brésil, où nous ne resterons pas très longtemps, puis nous examinerons les hauts-fonds entre cet endroit et Rio, en touchant peut-être à Bahia. Je terminerai cette lettre lorsqu'une occasion de l'envoyer se présentera.

26 FÉVRIER.

À environ 280 milles de Bahia. Le 10, nous avons hélé le paquebot « Lyra », en route pour Rio. Je lui ai confié une courte lettre, à expédier en Angleterre à la première occasion. Nous avons été singulièrement malchanceux de ne rencontrer aucun navire en partance pour la métropole, mais je suppose qu'à Bahia, nous serons certainement en mesure d'écrire en Angleterre. Depuis que j'ai écrit la première partie de cette lettre, rien ne s'est produit, si ce n'est la traversée de l'Équateur et la cérémonie du rasage. Cette opération des plus désagréables consiste à se faire frotter le visage avec de la peinture et du goudron, ce qui forme une mousse pour une scie qui représente le rasoir, puis à être à moitié noyé dans une voile remplie d'eau salée. À environ 50 milles au nord de la ligne, nous avons fait escale aux rochers de Saint-Paul ; cette petite parcelle (d'environ un quart de mille de diamètre) dans l'Atlantique a été rarement visitée. Elle est totalement stérile, mais couverte d'une multitude d'oiseaux ; ils étaient si peu habitués à l'homme que nous avons découvert que nous pouvions en tuer un grand nombre à coups de pierres et de bâtons. Après être restés quelques heures sur l'île, nous sommes retournés à bord, le canot chargé de notre proie. De là, nous sommes allés à Fernando de Noronha, une petite île où les Brésiliens envoient leurs exilés. Le débarquement y a été rendu très difficile par une forte houle, si bien que le capitaine a décidé de reprendre la mer dès le lendemain de notre arrivée. Ma seule journée à terre fut extrêmement intéressante ; l'île entière est un seul bois si entremêlé de plantes grimpantes qu'il est très difficile de quitter le sentier battu. Je trouve l'histoire naturelle de tous ces lieux peu fréquentés extrêmement intéressante, surtout la géologie. J'ai écrit tout cela pour gagner du temps à Bahia.

Décidément, ce qui frappe le plus sous les tropiques, c'est la nouveauté des formes végétales. On pourrait bien imaginer les cocotiers d'après des dessins, si l'on y ajoutait une légèreté gracieuse qu'aucun arbre européen ne possède. Les bananiers et les plantains sont exactement les mêmes que ceux des serres, les acacias ou les tamariniers frappent par la bleuté de leur feuillage ; mais pour les glorieux orangers, aucune description, aucun dessin ne donnera une idée juste ; au lieu du vert maladif de nos oranges, les spécimens indigènes surpassent le laurier du Portugal par la noirceur de leur teinte, et le surpassent infiniment en beauté de forme. Cocotiers, papayers, bananiers au vert tendre et orangers chargés de fruits entourent généralement les villages les plus luxuriants. En contemplant de telles scènes, on sent l'impossibilité qu'une description puisse s'en approcher, et encore moins être exagérée.

1ER MARS.

Bahia, ou San Salvador. Je suis arrivé en ce lieu le 28 février, et j'écris maintenant cette lettre après avoir, pour de bon, flâné dans les forêts du nouveau monde. Personne ne pourrait imaginer quelque chose d'aussi beau que l'ancienne ville de Bahia ; elle est littéralement nichée dans un bois luxuriant d'arbres magnifiques, située sur une rive escarpée, et surplombe les eaux calmes de la grande baie de Tous les Saints. Les maisons sont blanches et hautes, et, les fenêtres étant étroites et longues, elles ont une apparence très légère et élégante. Couvents, portiques et bâtiments publics varient l'uniformité des maisons ; la baie est parsemée de grands navires ; bref, et que peut-on dire de plus, c'est l'une des plus belles vues du Brésil. Mais le plaisir exquis et glorieux de marcher parmi de telles fleurs et de tels arbres ne peut être compris que par ceux qui en ont fait l'expérience. Bien que sous une latitude si basse, la localité n'est pas désagréablement chaude, mais en ce moment, elle est très humide, car c'est la saison des pluies. Je trouve que le climat me convient admirablement jusqu'à présent ; cela me donne envie de vivre tranquillement pendant quelque temps dans un tel pays. Si vous voulez vraiment avoir une idée des pays tropicaux, étudiez Humboldt. Sautez les parties scientifiques et commencez après avoir quitté Tenerife. Mes sentiments se transforment en admiration à mesure que je le lis. Dites à Eyton (je m'aperçois que j'écris à mes sœurs !) à quel point j'apprécie l'Amérique, et que je suis sûr qu'il sera bien dommage s'il ne se décide pas à faire le premier pas.

Cette lettre partira le 5, et je crains qu'il ne se passe quelque temps avant qu'elle ne vous parvienne ; cela doit vous avertir que dans d'autres parties du monde, vous pouvez rester longtemps sans avoir de nouvelles. Une année pourrait ainsi s'écouler par accident. Vers le 12, nous partons pour Rio, mais nous resterons quelque temps en chemin pour sonder les hauts-fonds des Abrolhos. Dites à Eyton, selon mon expérience, qu'il étudie l'espagnol, le français, le dessin et Humboldt. J'espère sincèrement avoir de ses nouvelles (si ce n'est le voir) en Amérique du Sud. J'attends avec impatience les lettres à Rio — jusqu'à ce que chacune soit accusée réception, mentionnez sa date dans la suivante.

Nous avons battu tous les navires en manœuvres, à tel point que le commandant dit que nous n'avons pas besoin de suivre son exemple, car nous faisons tout mieux que son grand vaisseau. Je commence à m'intéresser beaucoup aux questions navales, surtout maintenant que je constate qu'ils disent tous que nous sommes les premiers en Amérique du Sud. Je suppose que le capitaine est un excellent officier. C'était tout à fait glorieux aujourd'hui de voir comment nous avons battu le « Samarang » pour serrer les voiles. C'est une chose tout à fait nouvelle pour un « navire hydrographe » de battre un véritable navire de guerre ; et pourtant, le « Beagle » n'est pas du tout un navire particulier. Erasmus le percevra clairement quand il apprendra que, durant la nuit, je me suis effectivement assis dans l'enceinte sacrée du pont de quart. Vous devez excuser ces lettres étranges, et vous rappeler qu'elles sont généralement écrites le soir après ma journée de travail. Je prends plus de soin avec mon journal de bord, de sorte qu'éventuellement, vous aurez un bon compte rendu de tous les lieux que je visite. Jusqu'à présent, le voyage m'a réussi ADMIRABLEMENT, et pourtant je suis maintenant plus pleinement conscient de votre sagesse en ayant jeté de l'eau froide sur tout le projet ; les risques de voir tout cela tourner à l'inverse sont si nombreux ; je ressens cela à un tel point que si l'on me demandait conseil en pareille occasion, je serais très prudent avant d'encourager qui que ce soit. Je n'ai pas le temps d'écrire à personne d'autre, alors envoyez à Maer pour leur faire savoir qu'au milieu du glorieux paysage tropical, je n'oublie pas à quel point ils ont contribué à m'y placer. Je ne vais pas recommencer à m'extasier, mais je m'attribue un grand mérite de ne pas être devenu fou de pur délice.

Donnez mon amour à toute personne à la maison, et aux Owens.

Je pense que les affections, comme les autres bonnes choses, fleurissent et augmentent dans ces régions tropicales.

La conviction que je marche dans le Nouveau Monde est encore merveilleuse à mes propres yeux, et j'ose dire qu'elle ne l'est guère moins pour vous, de recevoir une lettre d'un de vos fils dans un tel quartier.

Croyez-moi, mon cher Père, votre fils très affectueux, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Baie de Botofogo, près de Rio de Janeiro, mai 1832.

Mon cher Fox,

J'ai retardé de vous écrire, à vous et à tous mes autres amis, jusqu'à mon arrivée ici et d'avoir un peu de temps libre. Mon esprit est, depuis mon départ d'Angleterre, dans un véritable OURAGAN de délice et d'étonnement, et jusqu'à cette heure, pas une minute ne s'est écoulée dans l'oisiveté...

À Saint-Jago, mon histoire naturelle et mes travaux les plus délicieux ont commencé. Pendant les trois semaines, j'ai recueilli une foule d'animaux marins et j'ai profité de nombreuses bonnes promenades géologiques. Après avoir touché quelques îles, nous avons navigué vers Bahia, et de là vers Rio, où je suis déjà depuis quelques semaines. Mes collections progressent admirablement dans presque toutes les branches. Quant aux insectes, je compte envoyer une foule d'espèces non décrites en Angleterre. Je crois qu'ils n'en ont pas de petites dans les collections, et ici, ce matin, j'ai capturé des Hydropori, Noterus, Colymbetes, Hydrophilus, Hydrobius, Gromius, etc., etc., minuscules, comme spécimens de coléoptères d'eau douce. Je suis entièrement occupé par les animaux terrestres, car la plage n'est que du sable. Les araignées et les tribus apparentées m'ont peut-être donné, par leur nouveauté, le plus grand plaisir. Je pense avoir déjà capturé plusieurs nouveaux genres.

Mais la géologie l'emporte : c'est comme le plaisir du jeu. Spéculant, à mon arrivée, sur ce que peuvent être les roches, je crie souvent mentalement 3 contre 1 pour le tertiaire contre le primitif ; mais ces derniers ont jusqu'ici gagné tous les paris. Voilà pour la grande finalité de mon voyage ; à d'autres égards, les choses sont tout aussi florissantes. Ma vie, quand je suis en mer, est si calme que pour une personne qui sait s'occuper, rien ne peut être plus agréable ; la beauté du ciel et la brillance de l'océan forment ensemble un tableau. Mais quand je suis à terre, et que j'erre dans les forêts sublimes, entouré de vues plus magnifiques que tout ce que Claude a jamais imaginé, je goûte un délice que seuls ceux qui en ont fait l'expérience peuvent comprendre. Si cela doit être fait, ce doit être en étudiant Humboldt. Lors de nos anciens déjeuners douillets à Cambridge, je pensais peu que le vaste Atlantique nous séparerait un jour ; mais c'est un rare privilège que, malgré la séparation du corps, les sentiments et la mémoire ne soient pas divisés. Au contraire, les scènes les plus agréables de ma vie, dont beaucoup ont eu lieu à Cambridge, surgissent du contraste avec le présent, d'autant plus vivement dans mon imagination. Pensez-vous qu'un coléoptère diamant me procurera jamais autant de plaisir que notre vieil ami crux major ?... C'est l'un de mes divertissements les plus constants que de dresser des tableaux du passé ; et dans ceux-ci, je vous vois souvent, vous et le pauvre petit Fran. Oh, Seigneur, et puis le vieux Dash, le pauvre ! Vous souvenez-vous de la façon dont vous m'avez tous tourmenté à propos de sa belle queue ?

...Pensez à moi quand vous cueillez des insectes sur une haie d'aubépine par une belle journée de mai (misérablement froide, je n'en doute pas), pensez à moi qui collectionne parmi les ananas et les orangers ; tout en vous tachant les doigts avec de sales mûres, pensez et soyez envieux des oranges mûres. C'est un vrai morceau de bravade, car je marcherais à travers bien des milles de grésil, de neige ou de pluie pour vous serrer la main. Mon cher vieux Fox, que Dieu vous bénisse. Croyez-moi,

Affectueusement vôtre, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Rio de Janeiro, 18 mai 1832.

Mon cher Henslow,...

Jusqu'à mon arrivée à Tenerife (nous n'avons pas fait escale à Madère), je n'étais guère sorti de mon hamac, et j'ai vraiment plus souffert que vous ne pouvez l'imaginer d'une telle cause. À Santa Cruz, alors que je cherchais parmi les nuages le Pic, et que je répétais pour moi-même les sublimes descriptions de Humboldt, il fut annoncé que nous devions effectuer douze jours de quarantaine stricte. Nous avions fait une courte traversée, alors « Hissez le foc », et en route pour Saint-Jago. Vous direz que tout cela semble très mauvais, et ce fut le cas ; mais de ce moment jusqu'à aujourd'hui, cela a été presque une scène de plaisir continuel. Un filet suspendu à la poupe m'a tenu pleinement occupé jusqu'à notre arrivée à Saint-Jago. Nous y avons passé trois semaines des plus délicieuses. La géologie était éminemment intéressante, et je crois tout à fait nouvelle ; il y a quelques faits à grande échelle sur une côte soulevée (ce qui est une excellente époque à partir de laquelle dater toutes les roches volcaniques), qui intéresseraient M. Lyell.

Une grande source de perplexité pour moi est une ignorance totale de savoir si je note les bons faits, et s'ils sont d'une importance suffisante pour intéresser les autres. Dans une chose, la collecte, je ne peux pas me tromper. Saint-Jago est singulièrement stérile, et produit peu de plantes ou d'insectes, de sorte que mon marteau était mon compagnon habituel, et en sa compagnie, j'ai passé des heures des plus délicieuses. Sur la côte, j'ai recueilli de nombreux animaux marins, principalement des gastéropodes (je pense que certains sont nouveaux). J'ai examiné assez précisément une Caryophyllia, et, si mes yeux ne sont pas ensorcelés, les descriptions précédentes n'ont pas la moindre ressemblance avec l'animal. J'ai pris plusieurs spécimens d'un poulpe qui possédait un pouvoir merveilleux de changer ses couleurs, égalant tout caméléon, et accommodant évidemment les changements à la couleur du sol sur lequel il passait. Le vert jaunâtre, le brun foncé et le rouge étaient les couleurs dominantes ; ce fait semble être nouveau, pour autant que je puisse le découvrir. La géologie et les invertébrés seront mon principal objet de poursuite tout au long du voyage.

Nous avons ensuite navigué vers Bahia, et touché au rocher de Saint-Paul. Il s'agit d'une formation serpentine. N'est-ce pas la seule île de l'Atlantique qui ne soit pas volcanique ? Nous sommes également restés quelques heures à Fernando de Noronha ; une houle formidable déferlait si bien qu'un canot a chaviré, et le capitaine n'a pas voulu attendre. Je trouve ma vie à bord, quand nous sommes en haute mer, des plus délicieuses, si confortable et si calme — il est presque impossible de rester oisif, et pour moi, c'est beaucoup dire. Personne ne pourrait être mieux qualifié à tous égards pour la collecte que moi ; trop de cuisiniers n'ont pas gâté la sauce cette fois-ci. Les petites indications de M. Brown sur les microscopes, etc., ont été inestimables. Je suis bien pourvu en livres, le « Dictionnaire classique » EST TRÈS UTILE. Si vous pensiez à quelque chose ou à un livre qui me serait utile, si vous écriviez un mot, E. Darwin, Wyndham Club, St. James's Street, il se les procurera et les enverra avec quelques autres choses à Monte-Video, qui pour l'année prochaine sera mon quartier général.

En touchant aux Abrolhos, nous sommes arrivés ici le 4 avril, date à laquelle, parmi d'autres, j'ai reçu votre très aimable lettre. Vous pouvez compter sur le fait que, pendant la soirée, j'ai pensé aux nombreuses heures très heureuses que j'ai passées avec vous à Cambridge. Je vis maintenant à Botofogo, un village à environ une lieue de la ville, et je pourrai y rester un mois de plus. Le « Beagle » est retourné à Bahia et viendra me chercher à son retour. Il y a une erreur très importante dans la longitude de l'Amérique du Sud, pour régler laquelle ce second voyage a été entrepris. Nos chronomètres, au moins seize d'entre eux, fonctionnent superbement ; aucun de ceux enregistrés n'a jamais fonctionné comme eux.

Quelques jours après mon arrivée, je suis parti pour une expédition de 150 milles vers Rio Macao, qui a duré dix-huit jours. Ici, j'ai vu pour la première fois une forêt tropicale dans toute sa grandeur sublime — rien que la réalité ne peut donner une idée de la merveille, de la magnificence de la scène. Si je devais spécifier une chose, je donnerais la prééminence à la foule de plantes parasites. Votre gravure est exactement vraie, mais sous-estime plutôt qu'elle n'exagère la luxuriance. Je n'ai jamais éprouvé un tel délice intense. J'admirais autrefois Humboldt, je l'adore maintenant presque ; lui seul donne une notion des sentiments qui s'élèvent dans l'esprit lors de la première entrée sous les tropiques. Je collecte maintenant des animaux d'eau douce et terrestres ; si ce qu'on m'a dit à Londres est vrai, à savoir qu'il n'y a pas de petits insectes dans les collections des tropiques, je dis aux entomologistes de faire attention et d'avoir leurs plumes prêtes pour la description. J'en ai pris d'aussi minuscules (sinon plus) qu'en Angleterre, Hydropori, Hygroti, Hydrobii, Pselaphi, Staphylini, Curculio, etc. etc. Il est extrêmement intéressant d'observer la différence de genres et d'espèces par rapport à ceux que je connais, elle est cependant beaucoup moins importante que ce à quoi je m'attendais. Je suis actuellement passionné par les araignées ; elles sont très intéressantes, et si je ne me trompe pas, j'ai déjà capturé quelques nouveaux genres. J'aurai bientôt une grande boîte à envoyer à Cambridge, et avec celle-ci, je mentionnerai quelques précisions supplémentaires sur l'histoire naturelle.

Le capitaine fait tout ce qui est en son pouvoir pour m'aider, et nous nous entendons très bien, mais je remercie ma bonne fortune qu'il ne m'ait pas fait renégat aux principes whigs. Je ne serais pas tory, ne serait-ce qu'en raison de leur cœur froid à propos de ce scandale pour les nations chrétiennes — l'esclavage. Je suis très ami avec tous les officiers.

Je reviens tout juste d'une promenade, et à titre d'exemple, combien peu les insectes sont connus. Noterus, selon le « Dictionnaire classique », ne contient que trois espèces européennes. J'en ai pris cinq espèces distinctes dans un seul coup de filet ; n'est-ce pas tout à fait extraordinaire ?...

Dites au professeur Sedgwick qu'il ne sait pas combien je lui suis redevable pour l'expédition galloise ; elle m'a donné un intérêt pour la géologie que je ne donnerais pour rien au monde. Je ne pense pas avoir jamais passé trois semaines plus délicieuses qu'à pilonner les montagnes du Nord-Ouest. J'attends avec impatience la géologie autour de Monte-Video car j'entends dire qu'il y a des ardoises là-bas, donc je présume que dans ce district, je trouverai les jonctions de la Pampa et l'énorme formation granitique du Brésil. À Bahia, la pegmatite et le gneiss en couches avaient la même direction, telle qu'observée par Humboldt, prédominant sur la Colombie, à 1300 milles de distance — n'est-ce pas merveilleux ? Monte-Video sera pendant longtemps mon adresse. J'espère que vous m'écrirez à nouveau, il n'y a personne de qui j'aime autant recevoir des conseils que de vous... Excusez cette lettre presque inintelligible, et croyez-moi, mon cher Henslow, avec les sentiments les plus chaleureux de respect et d'amitié,

Affectueusement vôtre, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.M. HERBERT. Baie de Botofogo, Rio de Janeiro, juin 1832.

Mon cher vieux Herbert,

Votre lettre est arrivée ici alors que j'avais perdu tout espoir d'en recevoir une autre, elle m'a donc procuré un degré de plaisir supplémentaire. À un tel intervalle de temps et d'espace, on apprend à se sentir vraiment obligé envers ceux qui ne vous oublient pas. La mémoire, lorsqu'elle rappelle des scènes passées, offre à nous, EXILÉS, l'un des plus grands plaisirs. Souvent et souvent, en errant parmi ces collines, je pense à Barmouth, et, je peux ajouter, je souhaite tout aussi souvent avoir un tel compagnon. Quel contraste offre une promenade dans ces deux endroits ; ici, des pics abrupts et pierreux sont fermés jusqu'au sommet par des bois luxuriants ; toute la surface du pays, sauf là où elle a été défrichée par l'homme, est une forêt impénétrable. Quelle différence avec le Pays de Galles, avec ses collines en pente couvertes de gazon et ses vallées ouvertes. Je n'avais pas conscience auparavant à quel point ce que l'on peut appeler la partie morale est intimement liée à la jouissance du paysage. Je veux dire de telles idées, comme l'histoire du pays, l'utilité des produits, et surtout le bonheur des gens qui vivent avec eux. Transformez le travailleur anglais en un pauvre esclave, travaillant pour un autre, et vous reconnaîtrez à peine la même vue. Je suis sûr que vous serez heureux d'apprendre à quel point chaque partie (Dieu nous en préserve, sauf le mal de mer) de l'expédition a répondu à nos attentes. Nous avons déjà vu Tenerife et la Grande Canarie ; Saint-Jago où j'ai passé trois semaines des plus délicieuses, me délectant des joies de naturaliser pour la première fois une île volcanique tropicale, et en plus d'autres îles, les deux ports célèbres du Brésil, à savoir Bahia et Rio.

J'étais dans mon hamac jusqu'à notre arrivée aux Canaries, et je n'oublierai jamais l'impression sublime que la première vue de Tenerife a faite sur mon esprit. La première arrivée dans un climat chaud fut des plus luxueusement agréables ; le ciel bleu clair des tropiques n'était pas un changement ordinaire après ces maudites tempêtes du sud-ouest à Plymouth. Vers la ligne, il a fait une chaleur étouffante. Nous avons passé une journée à Saint-Paul, un petit groupe de rochers d'environ un quart de mille de circonférence, surgissant au milieu de l'Atlantique. Il y a eu une telle scène ici. Wickham (premier lieutenant) et moi étions les deux seuls à débarquer avec des fusils et des marteaux géologiques, etc. Les oiseaux, par myriades, étaient trop près pour être tirés ; nous avons alors essayé des pierres, mais finalement, proh pudor ! mon marteau géologique fut l'instrument de mort. Nous avons rapidement chargé le canot d'oiseaux et d'œufs. Pendant que nous étions ainsi occupés, les hommes dans le canot se battaient carrément avec les requins pour des poissons si magnifiques que vous ne pourriez pas en voir sur le marché de Londres. Notre canot aurait fait un beau sujet pour Snyders, tant il contenait de gibier. Nous sommes ici depuis dix semaines, et nous allons maintenant partir pour Monte-Video, où j'attends avec impatience bien des galops sur la Pampa. J'ai honte d'envoyer une lettre aussi brouillonne, mais si vous pouviez voir la pile de lettres sur ma table, vous comprendriez la raison...

Je suis heureux d'apprendre que la musique fleurit si bien à Cambridge ; mais il est aussi barbare de me parler de « concerts célestes » que de parler d'eau fraîche à quelqu'un en Arabie. Dans un voyage de ce genre, si l'on gagne de nombreux et grands plaisirs nouveaux, la perte, de l'autre côté, n'est pas négligeable. Comment aimeriez-vous être soudainement privé de voir chaque personne et chaque lieu que vous avez connus et aimés, pendant cinq ans ? Je vous assure que je suis parfois « décontenancé » par cette réflexion ; et alors, pour l'homme comme pour le navire, il n'est pas si facile de se redresser. Rappelez-moi très sincèrement au reste de ces excellents camarades que j'ai la chance de connaître à Cambridge — je veux dire Whitley et Watkins. Dites à Lowe que je suis même au-dessous de son mépris. Je peux manger du bœuf salé et des biscuits moisis pour dîner. Voyez à quelle déchéance un homme peut en arriver !

Mon adresse pour l'année et demie à venir sera Monte Video.

Que Dieu vous bénisse, mon très cher vieux Herbert. Que vous soyez toujours heureux et prospère est mon vœu le plus cordial.

Votre affectueusement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À F. WATKINS. Monte Video, Rio de la Plata, août 1832.

Mon cher Watkins,

Je ne suis pas très sûr que vous pensiez qu'une lettre venant de quelqu'un si lointain vaille la peine d'être reçue ; j'écris donc selon le principe égoïste d'obtenir une réponse. Dans les différents pays que nous visitons, la nouveauté totale et la différence avec l'Angleterre ne servent qu'à rendre plus vif le souvenir de ses scènes et de ses délices. Par conséquent, le plaisir de penser à ses anciens amis et d'avoir de leurs nouvelles devient vraiment grand. Rappelez-vous ceci, et, lors d'une longue soirée d'hiver, asseyez-vous et envoyez-moi un long récit sur vous-même et nos amis ; ce que vous avez fait et ce que vous avez l'intention de faire ; sinon, dans trois ou quatre ans, quand je reviendrai, vous serez tous des étrangers pour moi. Compte tenu du nombre de mois qui se sont écoulés, nous n'avons pas fait grand chemin autour du monde à bord du « Beagle ». Jusqu'à présent, tout a largement compensé les désagréments et la perte de confort nécessaires. Nous sommes restés trois semaines aux îles du Cap-Vert ; ce ne fut pas un plaisir ordinaire que de parcourir les plaines de lave sous un soleil tropical, mais lorsque j'ai pénétré pour la première fois dans la végétation luxuriante du Brésil et que je l'ai contemplée, c'était comme réaliser les visions des « Mille et une nuits ». L'éclat du paysage vous plonge dans un délire de ravissement, et un chasseur de coléoptères ne risque pas de s'en réveiller de sitôt, car, quel que soit le côté où il se tourne, de nouveaux trésors s'offrent à ses yeux. À Rio de Janeiro, trois mois ont passé comme autant de semaines. J'ai fait une excursion des plus délicieuses pendant cette période, 240 kilomètres à l'intérieur du pays. J'ai séjourné dans une propriété qui est la dernière des terres défrichées, derrière s'étend une vaste forêt impénétrable. Il est presque impossible d'imaginer la tranquillité d'une telle vie. Pas un être humain à des kilomètres à la ronde pour interrompre la solitude. S'asseoir au milieu de l'obscurité d'une telle forêt sur un tronc en décomposition, et penser alors à la maison, est un plaisir qui vaut bien quelques désagréments.

Nous sommes actuellement dans un pays beaucoup moins intéressant. Une seule promenade sur la plaine herbeuse et vallonnée montre tout ce qu'il y a à voir. Cela ne ressemble pas du tout au Cambridgeshire, si ce n'est que chaque haie, chaque arbre et chaque colline doivent être nivelés, et les terres arables transformées en pâturages. Toute l'Amérique du Sud est dans un état si instable que nous ne sommes entrés dans aucun port sans quelque sorte de trouble. À Buenos Ayres, un coup de feu a sifflé au-dessus de nos têtes ; c'est un bruit que je n'avais jamais entendu auparavant, mais j'ai découvert que j'avais une connaissance instinctive de ce qu'il signifiait. L'autre jour, nous avons fait débarquer nos hommes ici et avons pris possession, à la demande des habitants, du fort central. Nous, philosophes, ne signons pas pour ce genre de travail, et j'espère qu'il n'y en aura plus. Nous mettons les voiles dans un jour ou deux pour explorer la côte de Patagonie ; comme elle est entièrement inconnue, je m'attends à beaucoup d'intérêt. Mais je perçois déjà la douloureuse différence entre naviguer sur ces mers et sur l'océan équinoxial. Dans le « golfe des Dames », comme l'appellent les Espagnols, il est si luxueux de s'asseoir sur le pont et de profiter de la fraîcheur de la nuit, et d'admirer les nouvelles constellations du Sud... Je me demande quand nous nous reverrons ; mais quel que soit le moment, peu de choses me feront plus plaisir que de vous revoir et de discuter du long temps que nous avons passé ensemble.

Si vous deviez me rencontrer à présent, on me regarderait certainement comme une bête sauvage ; une grande barbe hirsute et une veste élimée défigureraient un ange. Croyez-moi, mon cher Watkins, avec les sentiments d'amitié les plus chaleureux.

Toujours vôtre, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. 11 avril 1833.

Mon cher Henslow,

Nous remontons maintenant des îles Falkland vers le Rio Negro (ou Colorado). Le « Beagle » se dirigera vers Monte Video ; mais si cela est possible, j'ai l'intention de rester au premier endroit. Cela fait quelques mois que nous n'avons pas été dans un port civilisé ; presque tout ce temps a été passé dans la partie la plus australe de la Terre de Feu. C'est un endroit détestable ; les coups de vent succèdent aux coups de vent à intervalles si courts qu'il est difficile de faire quoi que ce soit. Nous avons passé vingt-trois jours au large du cap Horn, sans pouvoir en aucune façon gagner l'ouest. La dernière et ultime tempête avant que nous n'abandonnions la tentative fut exceptionnellement violente. Une lame a enfoncé l'un des canots, et il y avait tellement d'eau sur les ponts que tout était inondé ; presque tout le papier destiné à sécher les plantes est gâché, ainsi que la moitié de cette curieuse collection.

Nous avons fini par entrer dans un port et, à l'aide des canots, nous avons atteint l'ouest par les chenaux intérieurs. Comme je faisais partie de cette expédition, j'en ai été très heureux. Avec deux canots, nous avons parcouru environ 480 kilomètres, et j'ai ainsi eu une excellente occasion de faire de la géologie et de voir beaucoup de sauvages. Les Fuégiens sont dans un état de barbarie plus misérable que ce que j'aurais jamais cru voir chez un être humain. Dans ce pays inclément, ils sont absolument nus, et leurs habitations temporaires ressemblent à ce que les enfants font en été avec des branches d'arbres. Je ne pense pas qu'aucun spectacle puisse être plus intéressant que la première vue de l'homme dans sa sauvagerie primitive. C'est un intérêt qu'on ne peut bien imaginer avant de l'avoir éprouvé. Je n'oublierai jamais cela en entrant dans la baie du Bon Succès — le cri avec lequel un groupe nous a reçus. Ils étaient assis sur une pointe rocheuse, entourés par la sombre forêt de hêtres ; alors qu'ils agitaient leurs bras sauvagement autour de leur tête, leurs longs cheveux flottant au vent, ils semblaient être les esprits troublés d'un autre monde. Le climat est, à certains égards, un curieux mélange de sévérité et de douceur ; en ce qui concerne le règne animal, le premier caractère prédomine ; je n'ai par conséquent pas ajouté grand-chose à mes collections.

La géologie de cette partie de la Terre de Feu était, comme d'ailleurs chaque endroit, très intéressante pour moi. Le pays est non fossilifère, et c'est une succession banale de roches granitiques et d'ardoises ; tenter de comprendre la relation entre la schistosité, les strates, etc., était mon passe-temps principal. La minéralogie de certaines roches sera cependant, je pense, curieuse en raison de leur ressemblance avec celles d'origine volcanique...

Après avoir quitté la Terre de Feu, nous avons mis le cap sur les Falkland. J'ai oublié de mentionner le sort des Fuégiens que nous avons ramenés dans leur pays. Ils étaient devenus entièrement européens dans leurs habitudes et leurs désirs, à tel point que le plus jeune avait oublié sa propre langue, et leurs compatriotes ne leur accordaient que très peu d'attention. Nous leur avons construit des maisons et planté des jardins, mais au moment où nous reviendrons lors de notre passage autour du Horn, je pense qu'il sera très douteux qu'il reste grand-chose de leurs biens sans avoir été volé.

...Lorsque j'ai le mal de mer et que je suis misérable, l'une de mes plus grandes consolations est de m'imaginer l'avenir où nous arpenterons de nouveau ensemble les routes autour de Cambridge. Ce jour est encore bien loin. Nous avons une autre croisière à faire en Terre de Feu l'été prochain, et alors notre tour du monde commencera vraiment. Le capitaine Fitz-Roy a acheté une grande goélette de 170 tonnes. À bien des égards, ce sera un grand avantage d'avoir un navire de compagnie — peut-être cela raccourcira-t-il un peu notre croisière, ce que j'espère très cordialement. J'espère cependant que les récifs coralliens et les divers animaux du Pacifique sauront maintenir ma résolution. Rappelez-moi très gentiment à Mme Henslow et à tous les autres amis ; je suis un vrai amoureux de l'Alma Mater et de tous ses habitants.

Croyez-moi, mon cher Henslow, votre ami affectueux et très obligé, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À Mlle C. DARWIN. Maldonado, Rio de la Plata, 22 mai 1833.

...La partie suivante concerne les affaires pour mon père. Avoir un domestique à moi serait vraiment un grand ajout à mon confort. Pour ces deux raisons : pour le moment, le Capitaine a désigné l'un des hommes pour être toujours avec moi, mais je ne pense pas qu'il soit juste de retirer ainsi un marin du navire ; et, deuxièmement, quand je suis en mer, je suis plutôt mal loti pour avoir quelqu'un à mon service. L'homme est disposé à être mon domestique, et toutes les dépenses seraient inférieures à 60 livres par an. Je lui ai appris à tirer et à dépouiller les oiseaux, de sorte qu'il m'est très utile pour mon objectif principal. Cela fait maintenant près d'un an et demi que j'ai quitté l'Angleterre, et je constate que mes dépenses ne dépassent pas 200 livres par an ; donc, comme il est sans espoir (faute de temps) d'écrire pour obtenir la permission, j'en suis arrivé à la conclusion que vous m'autoriseriez cette dépense. Mais je n'ai pas encore décidé de demander au Capitaine, et il y a une chance sur deux qu'il ne soit pas disposé à avoir un homme de plus sur le navire. J'ai mentionné cela parce que j'y pense depuis longtemps.

JUIN.

Je viens de recevoir une nouvelle pile de lettres. Je ne sais comment vous remercier tous assez. Une de Catherine, le 8 février, une autre de Susan, le 3 mars, ainsi que des mots de Caroline et de mon père ; transmettez mon meilleur amour à mon père. J'ai presque pleuré de plaisir en la recevant ; c'était très gentil de penser à m'écrire. Mes lettres sont à la fois peu nombreuses, courtes et stupides en retour de toutes les vôtres ; mais je soulage toujours ma conscience en considérant le Journal comme une longue lettre. Si je peux m'organiser, j'enverrai le reste avant de doubler le Horn. Je suis tout à fait ravi de constater que la peau du Megatherium vous a tous intéressés un peu à mes occupations. Ces fragments ne sont cependant en aucun cas les plus précieux des vestiges géologiques. J'espère et je crois que le temps passé dans ce voyage, s'il est perdu pour tous les autres aspects, produira toute sa valeur en Histoire naturelle ; et il me semble que faire le PEU que nous pouvons pour augmenter le stock général de connaissances est un objectif de vie aussi respectable que l'on puisse vraisemblablement poursuivre. C'est plus le résultat de telles réflexions (comme je l'ai déjà dit) qu'un plaisir immédiat qui me fait maintenant continuer le voyage, avec la glorieuse perspective de l'avenir, lorsque, en passant le détroit de Magellan, nous aurons en vérité le monde devant nous. Pensez aux Andes, à la forêt luxuriante de Guayaquil, aux îles de la mer du Sud et à la Nouvelle-Galles du Sud. Combien de vues magnifiques et caractéristiques, combien de tribus curieuses d'hommes nous verrons ! Quelles belles opportunités pour la géologie et pour étudier l'infinie multitude d'êtres vivants ! N'est-ce pas une perspective pour soutenir l'esprit le plus abattu ? Si je devais y renoncer, je ne pense pas que je reposerais jamais en paix dans ma tombe. Je serais certainement un fantôme et je hantais le British Museum.

Quelle allure semblent avoir les Ministres. J'apprécie toujours beaucoup les commérages politiques et ce que vous pensez là-bas, etc., etc., qui arrivera. Je lis assidûment le journal hebdomadaire, mais cela ne suffit pas pour guider son opinion ; et je trouve que c'est un état très pénible de ne pas être aussi obstiné qu'un cochon en politique. J'ai observé à quel point le sentiment général, tel qu'il s'exprime lors des élections, s'est élevé contre l'esclavage. Quelle chose fière pour l'Angleterre si elle est la première nation européenne à l'abolir totalement ! On m'avait dit avant de quitter l'Angleterre qu'après avoir vécu dans des pays esclavagistes, toutes mes opinions changeraient ; le seul changement dont je sois conscient est d'avoir formé une estimation beaucoup plus élevée du caractère des noirs. Il est impossible de voir un noir et de ne pas se sentir bien disposé envers lui ; des expressions si joyeuses, ouvertes, honnêtes et des corps si finement musclés. Je n'ai jamais vu aucun de ces Portugais diminutifs, avec leurs visages meurtriers, sans presque souhaiter que le Brésil suive l'exemple d'Haïti ; et, compte tenu de l'énorme population noire à l'aspect sain, il sera merveilleux si, un jour, cela ne se produit pas. Il y a à Rio un homme (je ne connais pas son titre) qui a un gros salaire pour empêcher (je crois) le débarquement des esclaves ; il vit à Botofogo, et pourtant c'était la baie où, pendant mon séjour, le plus grand nombre d'esclaves passés en contrebande ont été débarqués. Certains partisans de l'abolition de l'esclavage devraient poser des questions sur sa fonction ; c'était le sujet de conversation à Rio parmi les Anglais de condition modeste...

CHARLES DARWIN À J.M. HERBERT. Maldonado, Rio de la Plata, 2 juin 1833.

Mon cher Herbert,

Je suis confiné depuis trois jours dans une misérable chambre sombre, dans une vieille maison espagnole, à cause des torrents de pluie ; je ne suis donc pas en très bonne forme pour écrire ; mais, bravant le cafard, je vous enverrai quelques lignes, ne serait-ce que pour vous remercier très sincèrement de m'avoir écrit. J'ai reçu votre lettre, datée du 1er décembre, il y a peu de temps. Nous passons maintenant une partie de l'hiver dans le Rio de la Plata, après avoir eu un dur travail d'été vers le sud. La Terre de Feu est vraiment un endroit misérable ; la fureur incessante des coups de vent est tout à fait tremblante. Un soir, nous avons vu le vieux cap Horn, et trois semaines plus tard, nous n'étions qu'à trente milles au vent de celui-ci. C'est un spectacle grandiose que de voir toute la nature ainsi déchaînée ; mais le Ciel sait que chacun sur le « Beagle » en a assez vu en cet été pour durer toute sa vie.

Le premier endroit où nous avons débarqué fut la baie du Bon Succès. C'est ici que Banks et Solander ont rencontré tant de désastres en escaladant l'une des montagnes. Le temps était passablement beau, et j'ai profité de quelques promenades dans un pays sauvage, comme celui derrière Barmouth. Les vallées sont impénétrables à cause des bois enchevêtrés, mais les parties les plus élevées, près des limites des neiges éternelles, sont nues. Depuis certaines de ces collines, le paysage, par son caractère sauvage et solitaire, était des plus sublimes. Le seul habitant de ces hauteurs est le guanaco, et avec son hennissement aigu, il rompt souvent le calme. La conscience qu'aucun pied européen n'avait jamais foulé une grande partie de ce sol ajoutait au délice de ces randonnées. Combien de fois et avec quelle vivacité bon nombre des heures passées à Barmouth me sont revenues à l'esprit ! Je repense à cette époque avec un plaisir peu commun ; en ce moment, je peux vous voir assis sur la colline derrière l'auberge, presque aussi clairement que si vous y étiez vraiment. Il faut être séparé de tout ce à quoi l'on a été habitué pour savoir comment conserver correctement de tels souvenirs, et à cette distance, je puis ajouter, comment estimer correctement quelqu'un comme vous, mon cher vieux Herbert. Je me demande quand je vous reverrai jamais. J'espère que ce pourra être, comme vous dites, entouré de tas de parchemins ; mais alors il devra y avoir, tôt ou tard, une chère petite dame pour prendre soin de vous et de votre maison. Une telle vision délicieuse me rend tout à fait envieux. C'est une vie curieuse pour une personne habituée au rivage comme moi ; la pire partie en est son extrême durée. Il y a certainement une grande part de plaisir intense, et à l'inverse une part tolérable de tourment de l'esprit. Tout, cependant, devra plier devant le plaisir de déterrer de vieux os et de captiver de nouveaux animaux. Au fait, vous estimez mes travaux d'Histoire naturelle bien trop haut. Je ne suis rien de plus qu'un pourvoyeur pour les lions : je ne suis pas du tout sûr qu'ils ne vont pas grogner et finalement me détruire.

Cela fait du bien au cœur d'entendre comment les choses se passent en Angleterre. Hourra pour les honnêtes Whigs ! J'espère qu'ils s'attaqueront bientôt à cette tache monstrueuse sur notre liberté vantée, l'esclavage colonial. J'ai assez vu l'esclavage et les dispositions des nègres pour être complètement dégoûté des mensonges et des absurdités que l'on entend à ce sujet en Angleterre. Dieu merci, les Tories au cœur froid qui, comme le disait J. Mackintosh, n'ont aucun enthousiasme, sauf contre l'enthousiasme, ont pour l'instant fait leur temps. Je suis désolé, d'après votre lettre, d'apprendre que vous n'avez pas été bien, et que vous l'attribuez en partie au manque d'exercice. Je voudrais que vous soyez ici parmi les plaines vertes ; nous ferions des promenades qui rivaliseraient avec celles de Dolgelly, et vous raconteriez des histoires, que je croirais, jusqu'à un CUBE DE TOISE DE PUDDING. Au lieu de cela, je dois faire ma promenade solitaire, penser aux jours de Cambridge, et ramasser des serpents, des coléoptères et des crapauds. Excusez cette courte lettre (vous savez que je n'ai jamais étudié « Le parfait secrétaire »), et croyez-moi, mon cher Herbert,

Votre ami affectueux, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Est de l'île Falkland, mars 1834.

...Je suis tout à fait charmé par la géologie, mais tel l'animal sage entre deux bottes de foin, je ne sais laquelle préférer ; le vieux groupe de roches cristallines ou les couches plus tendres et fossilifères. Lorsque je m'interroge sur les stratifications, etc., je me sens enclin à crier « au diable vos grosses huîtres et vos plus gros mégathériums ». Mais ensuite, en déterrant quelques beaux ossements, je me demande comment un homme peut fatiguer ses bras à marteler le granit. Au fait, je n'ai pas une idée claire sur la schistosité, la stratification, les lignes de soulèvement. Je n'ai pas de livres qui m'en disent beaucoup, et ce qu'ils disent, je ne peux l'appliquer à ce que je vois. En conséquence, je tire mes propres conclusions, et, parfois, je me figure qu'elles sont glorieusement ridicules... Pouvez-vous éclairer mon esprit en me disant quelle relation la schistosité et les plans de dépôt ont les uns par rapport aux autres ?

Pour ce qui est de la zoologie, seconde partie de mon exposé, j'ai été principalement occupé à me préparer pour la mer du Sud en examinant les polypes des petits coralliaires sous ces latitudes. Beaucoup sont en eux-mêmes fort curieux, et je crois qu'ils n'ont jamais été décrits ; il y en avait un, épouvantable, apparenté à une Flustra, dont je crois avoir mentionné la découverte vers le nord, où les cellules sont fixées sur le bord d'un organe mobile (ressemblant à une tête de vautour, avec un bec dilatable). Mais ce qui présente un intérêt plus général, c'est l'existence incontestable (telle qu'elle m'apparaît) d'une autre espèce d'autruche, outre le Struthio rhea. Tous les Gauchos et les Indiens affirment qu'il en est ainsi, et j'accorde la plus grande foi à leurs observations. Je possède la tête, le cou, un morceau de peau, des plumes et les pattes de l'un d'eux. Les différences résident principalement dans la couleur des plumes et des écailles sur les pattes, qui sont emplumées sous les genoux, dans la nidification et dans la distribution géographique. Voilà pour ce que j'ai fait dernièrement ; les perspectives qui s'ouvrent devant moi sont radieuses : beau temps, paysages magnifiques, géologie des Andes, plaines regorgeant de restes organiques (que j'aurai peut-être la chance de surprendre en plein mouvement), et enfin, un océan dont les rivages foisonnent de vie, de sorte que, si rien d'imprévu n'arrive, je resterai fidèle au voyage, bien que, pour autant que je puisse en juger, cela puisse durer jusqu'à ce que nous revenions, une belle brochette de vieux messieurs à cheveux blancs. Je vous remercie très cordialement de m'avoir envoyé les livres. Je lis actuellement le « Rapport » d'Oxford ; tout le compte rendu de vos travaux est des plus glorieux ; vous qui restez en Angleterre, vous ne pouvez imaginer à quel point je trouve ces rapports extrêmement intéressants. Je suis sûr, d'après les sensations palpitantes que j'ai éprouvées en les lisant, qu'ils ne manqueront pas d'avoir un excellent effet sur tous ceux qui résident dans des colonies lointaines et qui ont peu d'occasions de voir les périodiques. Mon marteau s'est abattu avec une force redoublée sur les blocs dévoués ; en songeant à l'éloquence du président de Cambridge, je portais des coups de plus en plus forts. J'espère donner à mes bras la force nécessaire pour les Cordillères. Vous m'enverrez par l'intermédiaire du capitaine Beaufort un exemplaire du « Rapport » de Cambridge.

J'ai oublié de mentionner que, depuis quelque temps et à l'avenir, je mettrai une croix au crayon sur les boîtes à pilules contenant des insectes, car elles seules nécessiteront d'être conservées particulièrement au sec ; cela vous évitera peut-être quelques tracas. Quand cette lettre partira, je l'ignore, car ce petit foyer de discorde a été récemment troublé par une horrible scène de meurtre, et il y a actuellement plus de prisonniers que d'habitants. Si un navire marchand est affrété pour les emmener à Rio, j'enverrai quelques spécimens (surtout mes quelques plantes et graines). Rappelez-moi au bon souvenir de tous mes amis de Cambridge. J'aime et je chéris chaque souvenir de la chère vieille Cambridge. Je vous suis très obligé d'avoir inscrit mon nom pour le monument du pauvre Ramsay ; je ne pense jamais à lui sans la plus vive admiration. Adieu, mon cher Henslow.

Croyez-moi votre très obligé et affectueux ami, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À Mlle C. DARWIN. East Falkland Island, 6 avril 1834.

Ma chère Catherine,

Quand cette lettre vous parviendra, je ne sais, mais probablement quelque navire de guerre fera escale ici avant que, dans le cours normal des événements, je ne puisse avoir une autre occasion d'écrire...

Après avoir visité certaines des îles du sud, nous avons remonté le paysage magnifique du canal Beagle jusqu'au pays de Jemmy Button. Nous pouvions à peine reconnaître le pauvre Jemmy. Au lieu du garçon robuste, propre et bien vêtu que nous avions laissé, nous l'avons trouvé sauvage, nu, maigre et sordide. York et Fuegia avaient rejoint leur propre pays quelques mois auparavant, le premier ayant volé tous les vêtements de Jemmy. Maintenant, il n'avait rien, si ce n'est un morceau de couverture autour de la taille. Le pauvre Jemmy était très heureux de nous voir et, avec sa gentillesse habituelle, il a apporté plusieurs cadeaux (des peaux de loutre, qui sont très précieuses pour eux) à ses vieux amis. Le capitaine a proposé de l'emmener en Angleterre, mais, à notre surprise, il a refusé tout net. Dans la soirée, sa jeune femme est venue le long du bord et nous en a montré la raison. Il était tout à fait content. L'année dernière, au plus fort de son indignation, il disait que « ses compatriotes ne savent rien - de sacrés imbéciles » ; maintenant, c'étaient de très bonnes gens, avec TROP à manger et tous les luxes de la vie. Jemmy et sa femme sont repartis dans leur canot, chargés de cadeaux et très heureux. Le plus curieux est que Jemmy, au lieu de retrouver sa propre langue, a appris un peu d'anglais à tous ses amis. « Le canot de J. Button » et « La femme de Jemmy vient », « Donne-moi un couteau », etc., étaient des phrases prononcées par plusieurs d'entre eux.

Nous avons ensuite mis le cap sur cette île, ce petit foyer misérable de discorde. Nous avons appris que les Gauchos, sous prétexte de révolution, avaient assassiné et pillé tous les Anglais qu'ils avaient pu attraper, ainsi que certains de leurs propres compatriotes. Toute l'économie pratiquée chez nous rend les mouvements extérieurs de l'Angleterre des plus méprisables. Quelle différence avec la vieille Espagne. Ici, à la manière du chien du jardinier, nous nous emparons d'une île et laissons pour la protéger un Union Jack ; le possesseur a, bien sûr, été assassiné ; nous envoyons maintenant un lieutenant avec quatre marins, sans autorité ni instructions. Un navire de guerre a cependant osé laisser un détachement de marines, et grâce à leur aide, et à la trahison de certains membres du groupe, les meurtriers ont tous été capturés, il y a maintenant autant de prisonniers que d'habitants. Cette île doit un jour devenir une escale très importante dans la mer la plus turbulente du monde. Elle est à mi-chemin entre l'Australie et la mer du Sud vers l'Angleterre ; entre le Chili, le Pérou, etc., et le Rio de la Plata et Rio de Janeiro. Il y a de bons ports, beaucoup d'eau douce et du bon bœuf. Elle produirait sans doute des légumes plus grossiers. À d'autres égards, c'est un endroit misérable. Il y a peu de temps, j'ai traversé l'île à cheval et suis revenu en quatre jours. Mon excursion aurait été plus longue, mais pendant tout ce temps, il a soufflé un coup de vent violent, avec de la grêle et de la neige. Il n'y a pas de bois de chauffage plus gros que de la bruyère, et tout le pays est, plus ou moins, une tourbière élastique. Dormir dehors la nuit était un travail trop misérable pour le supporter pour tous les rochers d'Amérique du Sud.

Nous quitterons cette scène d'iniquité dans deux ou trois jours et irons au Rio de la Sta. Cruz. L'un des objectifs est d'examiner la carène du navire. Nous avons heurté violemment un rocher inconnu au large de Port Desire, et une partie de son cuivre a été arrachée. Une fois cela réparé, le capitaine a un plan glorieux : c'est d'aller jusqu'à la source même de cette rivière, c'est-à-dire probablement jusqu'aux Andes. C'est tout à fait inconnu ; les Indiens nous disent qu'elle fait deux ou trois cents yards de large et que les chevaux ne peuvent nulle part la franchir. Je ne peux rien imaginer de plus intéressant. Nos plans sont ensuite d'aller à Fort Famine, et là, nous rencontrerons l'« Adventure », qui est chargée de dresser la carte des Falkland. Ce sera au milieu de l'hiver, donc je verrai la Terre de Feu sous sa draperie blanche. Nous quitterons les détroits pour entrer dans le Pacifique par le canal Barbara, très peu connu, et qui passe tout près du pied du mont Sarmiento (la plus haute montagne du sud, à l'exception du mont !! Darwin !!). Nous filerons ensuite vers Concepción au Chili. Je crois que le navire devra une fois de plus mettre le cap au sud, mais si quelqu'un m'y attrape encore, je lui donne la permission de me pendre comme un épouvantail pour tous les naturalistes futurs. J'ai hâte d'être à l'œuvre dans les Cordillères, la géologie de ce côté-ci, que je comprends assez bien, est si intimement liée aux périodes de violence dans cette grande chaîne de montagnes. L'avenir est, en effet, pour moi une perspective brillante. Vous dites que son éclat même vous effraie ; mais vraiment, je suis très prudent ; je peux mentionner comme preuve, dans toutes mes randonnées, je n'ai jamais eu un seul accident ou pépin... Continuez votre bonne habitude d'écrire beaucoup de commérages ; j'aime beaucoup tout entendre sur toutes choses. Rappelez-moi très affectueusement à l'oncle Jos et à tous les Wedgwood. Dites à Charlotte (leurs noms de femme mariée semblent vraiment contre nature) que j'aurais aimé lui écrire, lui dire à quel point tout se passe bien ; mais cela n'aurait été qu'une copie de cette lettre, et j'ai une foule d'animaux qui m'entourent en ce moment et qui nécessitent tous d'être embaumés et numérotés. Je n'ai pas oublié le réconfort que j'ai reçu ce jour-là à Maer, quand mon esprit était comme un pendule. Donnez tout mon amour à mon père. J'espère qu'il pardonnera toute mon extravagance, mais pas en tant que chrétien, car alors je suppose qu'il ne m'enverrait plus d'argent.

Au revoir, chère sœur, à vous et à toute votre aimable sororité.

Votre affectueux frère, CHAS. DARWIN.

Tout mon amour à Nancy ; dites-lui que si elle devait me voir maintenant avec ma grande barbe, elle penserait que je suis quelque digne Salomon, venu vendre des babioles.

CHARLES DARWIN À C. WHITLEY. Valparaiso, 23 juillet 1834.

Mon cher Whitley,

J'ai longtemps eu l'intention d'écrire, juste pour vous rappeler qu'il existe encore un certain chasseur de scarabées et broyeur de roches. Pourquoi je ne l'ai pas fait plus tôt, je ne sais, mais ce sera bien fait si vous m'avez tout à fait oublié. Il y a très longtemps que je n'ai reçu de nouvelles de Cambridge ; je ne sais ni où vous habitez, ni ce que vous faites. J'ai vu votre nom parmi les infatigables gardiens des dix-huit cents philosophes. J'ai été ravi de voir cela, car lorsque nous avons quitté Cambridge pour la dernière fois, vous étiez en triste désaccord avec la pauvre science ; vous sembliez la considérer comme une prostituée publique travaillant pour la popularité. Si vos opinions sont les mêmes qu'autrefois, vous seriez tout à fait d'accord avec le capitaine Fitz-Roy, car l'objet de son horreur la plus dévote est l'un de ces maudits Whigs scientifiques. Comme les capitaines de navires de guerre sont les plus grands hommes qui soient, bien plus grands que les rois ou les maîtres d'école, je suis obligé de lui dire tout ce qui est en ma faveur. J'ai souvent dit que j'avais autrefois un très bon ami, un Tory pur et dur, et nous avons réussi à très bien nous entendre. Mais il est très enclin à douter que j'aie jamais été aussi honoré ; à présent, nous n'entendons presque rien sur la politique ; cela épargne beaucoup de peine, car nous nous en tenons tous à nos opinions antérieures avec un peu plus d'obstination qu'auparavant, et nous pouvons donner un peu moins de raisons de le faire.

J'espère vraiment que vous m'écrirez : (« H.M.S. Beagle, S. American Station » me trouvera). J'aimerais beaucoup savoir dans quel état vous êtes tous deux, dans le corps et dans l'esprit. ¿Quien Sabe ? comme disent les gens ici (et Dieu sait qu'ils peuvent bien le dire, car ils en savent bien peu), si vous n'êtes pas un homme marié, et peut-être en train de bercer, comme dit Miss Austen, de petits rameaux d'olivier, de petits gages d'affection mutuelle. Eheu ! Eheu ! cela me rappelle d'anciennes visions de glimpses dans l'avenir, où je m'imaginais voir la retraite, des cottages verts et des jupons blancs. Ce qu'il adviendra de moi à l'avenir, je ne sais ; je me sens comme un homme ruiné, qui ne voit pas ou ne se soucie pas de la façon de s'en sortir. Que ce voyage doive arriver à une conclusion, ma raison me le dit, mais autrement, je n'en vois pas la fin. Il est impossible de ne pas regretter amèrement les amis et les autres sources de plaisir que l'on laisse derrière soi en Angleterre ; à la place, il y a beaucoup de plaisir solide, une partie présent, mais plus encore en anticipation, lorsque les idées acquises pendant le voyage pourront être comparées à de nouvelles. Je trouve dans la géologie un intérêt qui ne faiblit jamais ; comme on l'a remarqué, elle crée les mêmes grandes idées concernant ce monde que l'astronomie pour l'univers. Nous avons vu beaucoup de beaux paysages ; celui des tropiques dans sa gloire et sa luxuriance dépasse même le langage de Humboldt pour être décrit. Un écrivain persan pourrait seul lui rendre justice, et s'il réussissait, il serait en Angleterre appelé le « Grand-père de tous les menteurs ».

Mais je n'ai rien vu qui m'ait plus complètement étonné que la première vue d'un sauvage. C'était un Fuegien nu, ses longs cheveux flottant, son visage barbouillé de peinture. Il y a dans leurs visages une expression qui, je crois, pour ceux qui ne l'ont pas vue, doit être inconcevablement sauvage. Debout sur un rocher, il poussait des sons et faisait des gesticulations, dont les cris des animaux domestiques sont bien plus intelligibles.

Quand je retournerai en Angleterre, vous devrez me prendre en main en ce qui concerne les beaux-arts. Je me souviens encore qu'il y avait un homme appelé Raffaelle Sanctus. Comme il sera délicieux de revoir une fois de plus, au Fitzwilliam, la Vénus de Titien. Combien plus que délicieux d'aller à un bon concert ou à un bel opéra. Ces souvenirs ne conviennent pas. Je ne serai pas capable demain d'extraire les entrailles de quelque petit animal avec la moitié de mon entrain habituel. Je vous prie de me donner quelques nouvelles de Cameron, Watkins, Marindin, les deux Thompsons de Trinity, Lowe, Heaviside, Matthew. J'ai eu des nouvelles de Herbert. Comment va Henslow ? et tous les autres bons amis de la chère Cambridge ? Souvent, très souvent, je repense à ces heures passées, dont tant ont été passées en votre compagnie. Celles-ci ne peuvent jamais revenir, mais leur souvenir ne peut jamais s'éteindre.

Que Dieu vous bénisse, mon cher Whitley, croyez-moi, votre ami le plus sincère, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À Mlle C. DARWIN. Valparaiso, 8 novembre 1834.

Ma chère Catherine,

Ma dernière lettre était assez sombre, car je n'étais pas très bien quand je l'ai écrite. Maintenant, tout est aussi brillant que le soleil. Je vais tout à fait bien à nouveau après avoir été une seconde fois au lit pendant quinze jours. Le capitaine Fitz-Roy a très généreusement retardé le navire de dix jours pour mon compte, et sans me dire à ce moment-là pour quelle raison.

Nous avons eu d'étranges agissements à bord du « Beagle », mais qui ont fini de façon capitale pour tout l'équipage. Le capitaine Fitz-Roy a travaillé EXTRÊMEMENT dur ces deux derniers mois, tout en étant constamment ennuyé par les interruptions des officiers d'autres navires ; la vente de la goélette et ses conséquences ont été très vexatoires ; la manière froide dont l'Amirauté (uniquement, je crois, parce qu'il est Tory) l'a traité, et mille autres, etc. etc., l'ont rendu très maigre et souffrant. Cela s'accompagnait d'une dépression nerveuse morbide et d'une perte de toute décision et résolution... Tout ce que Bynoe [le chirurgien] a pu dire, que ce n'était que l'effet de la santé physique et de l'épuisement après une telle application, n'a servi à rien ; il a demandé sa mise en congé de maladie, et Wickham a été nommé au commandement. Selon les instructions, Wickham ne pouvait terminer que l'arpentage de la partie sud et aurait ensuite été obligé de retourner directement en Angleterre. Le chagrin à bord du « Beagle » concernant la décision du capitaine était universel et profondément ressenti ; une grande source de son ennui était le sentiment qu'il était impossible de remplir toutes les instructions ; dans son état d'esprit, il ne lui est jamais venu à l'esprit que les instructions mêmes lui ordonnaient de faire autant de la côte Ouest QU'IL A LE TEMPS DE FAIRE, puis de traverser le Pacifique.

Wickham (renonçant très désintéressément à sa propre promotion) a insisté très fortement là-dessus, a déclaré que lorsqu'il prendrait le commandement, rien ne l'obligerait à retourner en Terre de Feu ; puis a demandé au capitaine ce que sa démission apporterait ? pourquoi ne pas faire la partie la plus utile et retourner comme commandé par le Pacifique. Le capitaine a finalement, à la joie de tous, consenti, et la démission a été retirée.

Hourra ! hourra ! il est fixé que le « Beagle » n'ira pas à un mile au sud du cap Tres Montes (environ 200 miles au sud de Chiloe), et de ce point à Valparaiso, ce sera terminé en environ cinq mois. Nous examinerons l'archipel des Chonos, entièrement inconnu, et la curieuse mer intérieure derrière Chiloe. Pour moi, c'est glorieux. Le cap Tres Montes est le point le plus au sud où il y a beaucoup d'intérêt géologique, car c'est là que finissent les lits modernes. Le capitaine parle ensuite de traverser le Pacifique ; mais je pense que nous le persuaderons de terminer la côte du Pérou, où le climat est délicieux, le pays hideusement stérile, mais regorgeant du plus haut intérêt pour un géologue. Pour la première fois depuis que j'ai quitté l'Angleterre, je vois maintenant une perspective claire et pas si lointaine de retourner vers vous tous : traverser le Pacifique, et de Sydney à la maison, ne prendra pas beaucoup de temps.

Dès que le capitaine a demandé sa mise en congé, j'ai tout de suite décidé de quitter le « Beagle », mais c'était tout à fait absurde, la révolution qui a été effectuée en cinq minutes dans tous mes sentiments. J'ai longtemps été peiné et très désolé de la longueur interminable du voyage (bien que je n'aurais jamais voulu le quitter) ; mais la minute où tout fut fini, je n'ai pas pu me décider à retourner. Je ne pouvais pas abandonner tous les châteaux géologiques en Espagne que j'avais construits depuis deux ans. Une nuit entière, j'ai essayé de penser au plaisir de revoir Shrewsbury, mais les plaines arides du Pérou ont gagné la partie. J'ai fait le plan suivant (je sais que vous allez m'insulter, et peut-être que si je l'avais mis à exécution, mon père aurait envoyé un mandamus après moi) ; c'était d'examiner les Cordillères du Chili pendant cet été, et en hiver, aller de port en port sur la côte du Pérou jusqu'à Lima, revenant à cette époque l'année prochaine à Valparaiso, traverser les Cordillères jusqu'à Buenos Ayres, et prendre un navire pour l'Angleterre. N'aurait-ce pas été une belle excursion, et en seize mois, j'aurais été avec vous tous ? Avoir enduré la Terre de Feu et ne pas avoir vu le Pacifique aurait été misérable...

Je monte à bord demain ; j'ai été ces six dernières semaines dans la maison de Corfield. Vous ne pouvez imaginer quel genre d'ami j'ai trouvé en lui. Il est universellement aimé et respecté par les indigènes et les étrangers. Plusieurs Signoritas chiliennes sont très obligeamment anxieuses de devenir les signoras de cette maison. Dites à mon père que j'ai tenu ma promesse d'être extravagant au Chili. J'ai tiré une lettre de change de 100 livres (ne vaudrait-il pas mieux le notifier à Messrs. Robarts & Co. ?) ; 50 livres vont au capitaine pour l'année à venir, et 30 livres que je prends en mer pour les petits ports ; de sorte que bona fide, je n'ai pas dépensé 180 livres au cours de ces quatre derniers mois. J'espère ne pas tirer une autre lettre de change avant six mois. Tous les détails précédents n'ont été réglés qu'hier. Cela m'a fait plus de bien qu'une pinte de médecine, et je n'ai pas été aussi heureux depuis l'année dernière. S'il n'y avait pas eu ma maladie, ces quatre mois au Chili auraient été très agréables. J'ai eu de la malchance, cependant, en ce qu'un seul petit tremblement de terre s'est produit. J'étais couché dans mon lit quand il y avait une fête à dîner dans la maison ; soudain, j'ai entendu un tel brouhaha dans la salle à manger ; sans qu'un mot soit dit, c'était le diable emporte le dernier qui sortirait le premier ; au même moment, j'ai senti mon lit vibrer LÉGÈREMENT dans une direction latérale. Les convives étaient de vieux routiers et ont entendu le bruit qui précède toujours un choc ; et aucun vieux routier ne regarde un tremblement de terre avec des yeux philosophiques...

Au revoir à vous tous ; vous n'aurez pas d'autre lettre avant quelque temps.

Ma chère Catherine, affectueusement vôtre, CHAS. DARWIN.

Tout mon amour à mon père, et à vous tous. Amour à Nancy.

CHARLES DARWIN À Mlle S. DARWIN. Valparaiso, 23 avril 1835.

Ma chère Susan,

J’ai reçu, il y a quelques jours, votre lettre de novembre ; les trois lettres que j’ai mentionnées précédemment manquent toujours, mais je ne doute pas qu’elles finiront par arriver. Je suis revenu il y a une semaine de mon excursion à travers les Andes jusqu’à Mendoza. Depuis mon départ d’Angleterre, je n’ai jamais fait un voyage aussi réussi ; il a cependant été très coûteux. Je suis sûr que mon père ne le regretterait pas s’il pouvait savoir à quel point je l’ai apprécié : c’était bien plus que du plaisir ; je ne saurais exprimer la joie que j’ai ressentie à une telle conclusion magistrale de toute ma géologie en Amérique du Sud. Littéralement, je pouvais à peine dormir la nuit, tant je repensais au travail de ma journée. Le paysage était si nouveau, et si majestueux ; tout, à une altitude de 12 000 pieds, revêt un aspect si différent de celui d’un pays de basse altitude. J’ai vu bien des panoramas plus beaux, mais aucun avec un caractère aussi fortement marqué. Pour un géologue, il y a aussi des preuves si manifestes d’une violence extrême ; les strates des plus hauts sommets sont balancées comme la croûte d’une tourte brisée.

J’ai traversé par le col du Portillo, qui à cette époque de l’année a tendance à être dangereux, je ne pouvais donc pas me permettre d’y traîner. Après avoir passé une journée dans la stupide ville de Mendoza, j’ai entamé mon retour par Uspallata, ce que j’ai fait très tranquillement. Tout mon voyage n’a pris que vingt-deux jours. J’ai voyagé avec, pour moi, un confort inhabituel, car j’emportais un LIT ! Mon équipe se composait de deux Peones et de dix mules, dont deux étaient chargées de bagages, ou plutôt de nourriture, au cas où nous serions bloqués par la neige. Tout, cependant, m’a été favorable ; pas même un flocon de neige de cette année n’était tombé sur la route. Je ne suppose pas que l’un d’entre vous puisse être très intéressé par les détails géologiques, mais je mentionnerai simplement mes principaux résultats : outre la compréhension, dans une certaine mesure, de la description et du mode de la force qui a élevé cette grande ligne de montagnes, je peux démontrer clairement qu’une partie de la double ligne est d’un âge bien postérieur à l’autre. Dans la ligne la plus ancienne, qui est la véritable chaîne des Andes, je peux décrire le genre et l’ordre des roches qui la composent. Celles-ci sont principalement remarquables par le fait qu’elles contiennent un lit de gypse de près de 2 000 pieds d’épaisseur, une quantité de cette substance qui, je pense, est sans égale dans le monde. Ce qui est d’une bien plus grande importance, c’est que j’ai obtenu des coquillages fossiles (d’une altitude de 12 000 pieds). Je pense qu’un examen de ceux-ci donnera un âge approximatif à ces montagnes, par comparaison avec les strates d’Europe. Dans l’autre ligne de la Cordillère, il y a une forte présomption (dans mon propre esprit, une conviction) que l’énorme masse de montagnes, dont les pics s’élèvent à 13 000 et 14 000 pieds, est si moderne qu’elle est contemporaine des plaines de Patagonie (ou environ des strates SUPÉRIEURES de l’île de Wight). Si ce résultat devait être considéré comme prouvé (l’importance de ces résultats a été pleinement reconnue par les géologues), c’est un fait très important dans la théorie de la formation du monde ; car, si de tels changements merveilleux ont eu lieu si récemment dans la croûte terrestre, il ne peut y avoir aucune raison de supposer d’anciennes époques de violence excessive. Ces strates modernes sont très remarquables par le fait qu’elles sont sillonnées de veines métalliques d’argent, d’or, de cuivre, etc. ; jusqu’à présent, celles-ci étaient considérées comme appartenant à des formations plus anciennes. Dans ces mêmes couches, et à proximité d’une mine d’or, j’ai trouvé un groupe d’arbres pétrifiés, debout, avec des couches de grès fin déposées autour d’eux, portant l’empreinte de leur écorce. Ces arbres sont recouverts par d’autres grès et des coulées de lave d’une épaisseur de plusieurs milliers de pieds. Ces roches ont été déposées sous l’eau ; pourtant, il est clair que l’endroit où les arbres ont poussé a dû, une fois, se trouver au-dessus du niveau de la mer, de sorte qu’il est certain que la terre a dû être abaissée d’au moins autant de milliers de pieds que l’épaisseur des dépôts sous-aquatiques sus-jacents. Mais je crains que vous ne me disiez que je suis ennuyeux avec mes descriptions et théories géologiques...

Votre récit de la visite d’Erasmus à Cambridge m’a donné envie d’y retourner. Je ne peux rien imaginer de plus délicieux que sa tournée dominicale à King’s, Trinity, et ces géants de la conversation, Whewell et Sedgwick ; j’espère que vos goûts musicaux demeurent avec la vigueur voulue. Je serai affamé de piano...

Je n’ai pas tout à fait décidé si je dormirai au « Lion » la première nuit à mon arrivée par le « Wonder », ou si je viendrai vous déranger tous au milieu de la nuit ; tout le reste est absolument prévu. Tout ce qui concerne Shrewsbury grandit dans mon esprit, devient plus vaste et plus beau ; je suis certain que l’acacia et le hêtre pourpre sont deux arbres superbes ; je reconnaîtrai chaque buisson, et je vous demanderai, mesdemoiselles, quand chacune de vous abattra son arbre, d’en épargner quelques-uns. Quant à la vue derrière la maison, je n’ai rien vu de tel. Il en va de même pour le Pays de Galles ; Snowdon, à mon esprit, semble beaucoup plus haut et beaucoup plus beau que n’importe quel pic de la Cordillère. Alors vous direz, avec mes facultés obscurcies, qu’il est temps de revenir, et il en est ainsi, et je languis d’être avec vous. Quels que soient les arbres, je sais ce que je trouverai chez vous tous. J’écris des absurdités, alors adieu. Tout mon amour le plus affectueux à tous, et je demande pardon à mon père.

Affectueusement vôtre, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Lima, juillet 1835.

Mon cher Fox,

J’ai récemment reçu deux de vos lettres, l’une datée de juin et l’autre de novembre 1834 (elles me sont toutefois parvenues dans un ordre inversé). J’ai été très heureux de recevoir l’histoire de cette année si importante dans votre vie. Auparavant, je n’avais entendu que le fait brut que vous étiez marié. Vous êtes un vrai chrétien et rendez le bien pour le mal, en envoyant deux telles lettres à un aussi mauvais correspondant que je l’ai été. Dieu vous bénisse pour m’écrire si gentiment et affectueusement ; s’il est un plaisir d’avoir des amis en Angleterre, il l’est doublement de penser et de savoir que l’on n’est pas oublié parce que l’on est absent. Ce voyage est terriblement long. Je désire si ardemment revenir, pourtant j’ose à peine regarder vers l’avenir, car je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi. Votre situation est au-dessus de toute envie : je ne m’aventure même pas à former de telles visions heureuses. Pour une personne apte à assumer la charge, la vie d’un ecclésiastique est l’emblème de tout ce qui est respectable et heureux. Vous me tentez en parlant de votre coin du feu, alors que c’est un genre de scène à laquelle je ne devrais jamais penser. J’ai vu l’autre jour un navire faire voile pour l’Angleterre ; c’était tout à fait dangereux de savoir avec quelle facilité je pourrais devenir déserteur. Quant à une dame anglaise, j’ai presque oublié ce que c’est — quelque chose de très angélique et de bon. Quant aux femmes dans ces pays, elles portent des bonnets et des jupons, et très peu ont de jolis visages, et voilà tout ce qu’il y a à dire. Mais si nous ne faisons pas naufrage sur quelque récif malchanceux, je m’assiérai près de ce même coin du feu à Vale Cottage et vous raconterai certaines de ces histoires merveilleuses, que vous semblez anticiper et, je suppose, ne pas être très disposé à croire. Gracias a dios, la perspective de tels moments est un peu plus proche qu’autrefois.

De cette très misérable « Cité des Rois », nous appareillons dans quinze jours, de là pour Guayaquil, les Galapagos, les Marquises, les îles de la Société, etc., etc. J’attends les Galapagos avec plus d’intérêt que toute autre partie du voyage. Elles abondent en volcans actifs et, je devrais l’espérer, contiennent des strates tertiaires. Je suis heureux d’apprendre que vous songez à commencer la géologie. J’espère que vous le ferez ; il y a un champ de réflexion tellement plus vaste que dans les autres branches de l’histoire naturelle. Je suis devenu un disciple zélé des vues de M. Lyell, telles qu’exposées dans son admirable livre. En faisant de la géologie en Amérique du Sud, je suis tenté de pousser certaines parties encore plus loin qu’il ne le fait. La géologie est une science capitale pour débuter, car elle ne requiert rien d’autre qu’un peu de lecture, de réflexion et de marteau. J’ai accumulé un corpus considérable de notes ; mais c’est pour moi un sujet constant de perplexité que de savoir si elles ont suffisamment de valeur pour tout le temps que j’y ai consacré, ou si les animaux n’auraient pas été d’une valeur plus certaine.

Je serai vraiment heureux de vous revoir une fois encore et de vous dire combien je me sens reconnaissant pour votre amitié fidèle. Dieu vous bénisse, mon très cher Fox.

Croyez-moi, affectueusement vôtre, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Sydney, janvier 1836.

Mon cher Henslow,

C’est la dernière occasion de communiquer avec vous avant ce jour joyeux où j’atteindrai Cambridge. J’ai très peu à dire : mais je dois écrire, ne serait-ce que pour exprimer ma joie que l’année dernière soit conclue, et que l’actuelle, au cours de laquelle le « Beagle » reviendra, s’écoule. Nous avons tous été déçus ici de ne pas trouver ne serait-ce qu’une seule lettre ; nous sommes, en vérité, un peu en avance sur notre temps prévu, sinon, j’ose dire, j’aurais vu votre écriture. Je dois me nourrir de l’avenir, et il est immensément délicieux de sentir la certitude que dans huit mois, je résiderai une fois de plus très tranquillement à Cambridge. Certes, je n’ai jamais été destiné à être un voyageur ; mes pensées vagabondent toujours sur des scènes passées ou futures ; je ne peux profiter du bonheur présent à force d’anticiper l’avenir, ce qui est à peu près aussi insensé que le chien qui a lâché l’os réel pour son reflet...

Lors de notre traversée du Pacifique, nous n’avons fait escale qu’à Tahiti et en Nouvelle-Zélande ; ni dans ces lieux ni en mer n’ai-je eu beaucoup d’occasion de travailler. Tahiti est un endroit des plus charmants. Tout ce que les navigateurs précédents ont écrit est vrai. « Une nouvelle Cythérée a surgi de l’océan. » Le paysage délicieux, le climat, les mœurs des gens sont tous en harmonie. Il est, de plus, admirable de voir ce que les missionnaires, tant ici qu’en Nouvelle-Zélande, ont accompli. Je crois fermement qu’ils sont des hommes bons travaillant pour le bien d’une bonne cause. Je soupçonne fort que ceux qui ont injurié ou ricané des missionnaires ont généralement été ceux qui n’étaient pas très soucieux de trouver les indigènes comme des êtres moraux et intelligents. Pendant le reste de notre voyage, nous ne visiterons que des endroits généralement reconnus comme civilisés, et presque tous sous le drapeau britannique. Ce sera un pauvre terrain pour l’histoire naturelle, et sans elle, j’ai découvert récemment que le plaisir de voir de nouveaux lieux n’est rien. Je dois revenir à ma vieille ressource et penser à l’avenir, mais pour ne pas devenir plus ennuyeux, je dirai adieu jusqu’à ce que le jour arrive où je verrai mon maître en histoire naturelle, et pourrai lui dire combien je me sens reconnaissant pour sa bonté et son amitié.

Croyez-moi, cher Henslow, toujours votre, très fidèlement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À Mlle S. DARWIN. Bahia, Brésil, 4 août [1836].

Ma chère Susan,

Je vais juste écrire quelques lignes pour expliquer la raison pour laquelle cette lettre est datée de la côte d’Amérique du Sud. Quelques désaccords singuliers dans les longitudes ont rendu le capitaine Fitz-Roy anxieux de compléter le cercle dans l’hémisphère sud, puis de retracer nos pas par notre première ligne jusqu’en Angleterre. Cette manière de procéder en zigzag est très pénible ; elle a porté le coup de grâce à mes sentiments. Je déteste, j’abhorre la mer et tous les navires qui y naviguent. Mais je crois encore que nous atteindrons l’Angleterre dans la seconde moitié d’octobre. À l’Ascension, j’ai reçu la lettre de Catherine d’octobre, et la vôtre de novembre ; la lettre au Cap était d’une date plus récente, mais les lettres de toute sorte sont des trésors inestimables, et je vous remercie toutes deux pour elles. Le désert, les roches volcaniques et la mer sauvage de l’Ascension, dès que j’ai su qu’il y avait des nouvelles de la maison, ont soudainement revêtu un aspect plaisant, et je me suis mis au travail de bon cœur à mon ancien travail de géologie. Vous seriez surprises de savoir à quel point le plaisir d’arriver dans un nouvel endroit dépend entièrement des lettres. Nous ne sommes restés que quatre jours à l’Ascension, puis avons fait une très bonne traversée jusqu’à Bahia.

Je pensais peu avoir posé le pied sur la côte sud-américaine à nouveau. Il a été presque douloureux de constater à quel point beaucoup de bon enthousiasme s’est évaporé au cours des quatre dernières années. Je peux maintenant marcher sobrement à travers une forêt brésilienne ; non pas qu’elle ne soit pas merveilleusement belle, mais maintenant, au lieu de chercher des contrastes splendides, je compare les majestueux manguiers aux marronniers d’Inde d’Angleterre. Bien que ce zigzag nous ait fait perdre au moins une quinzaine de jours, à certains égards, j’en suis heureux. Je pense que je serai capable d’emporter avec moi une image vive du paysage intertropical. Nous allons d’ici aux îles du Cap-Vert ; c’est-à-dire, si les vents ou les calmes équatoriaux nous le permettent. J’ai quelques faibles espoirs qu’un vent contraire et soutenu puisse induire le capitaine à procéder directement aux Açores. Pour quel événement très malencontreux je prie de tout cœur.

Vos deux lettres étaient pleines de bonnes nouvelles ; surtout les expressions que vous me dites que le professeur Sedgwick a utilisées à propos de mes collections. J’avoue qu’elles sont profondément gratifiantes — je crois qu’une partie au moins s’avérera vraie, et que j’agirai comme je le pense maintenant — car un homme qui ose gaspiller une heure de temps n’a pas découvert la valeur de la vie. Le professeur Sedgwick mentionnant mon nom du tout me donne l’espoir qu’il m’aidera de ses conseils, dont, dans mes questions géologiques, j’ai grand besoin. Il est inutile de vous dire, par l’état honteux de ce gribouillis, que j’écris contre la montre, ayant été dehors toute la matinée, et maintenant il y a quelques étrangers à bord auxquels je dois descendre parler avec courtoisie. De plus, comme cette lettre part par un navire étranger, il est douteux qu’elle arrive jamais. Adieu, ma très chère Susan et vous toutes. Au revoir.

C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Sainte-Hélène, 9 juillet 1836.

Mon cher Henslow,

Je vais vous demander de me rendre un service. Je suis très désireux d’appartenir à la Société Géologique. Je ne sais pas, mais je suppose qu’il est nécessaire d’être proposé quelque temps avant d’être soumis au vote ; si tel est le cas, seriez-vous assez bon pour entreprendre les démarches préparatoires appropriées ? Le professeur Sedgwick a très gentiment offert de me proposer avant de quitter l’Angleterre, s’il se trouvait être à Londres. J’ose dire qu’il le ferait encore.

J’ai très peu à écrire. Nous n’avons ni vu, ni fait, ni entendu parler de rien de particulier depuis longtemps ; et en vérité, si à présent les merveilles d’une autre planète pouvaient être déployées devant nous, je crois que nous nous exclamerions unanimement : quel fléau consommé. Aucun écolier n’a jamais chanté l’air à moitié sentimental et à moitié jovial de « dulce domum » avec plus de ferveur que nous ne nous sentons tous enclins à le faire. Mais tout le sujet de « dulce domum », et le délice de voir ses amis, est très dangereux, cela doit infailliblement rendre très ennuyeux ou très bruyant. Oh, à quel point je languis d’être à nouveau en train de vivre tranquillement sans un seul objet nouveau près de moi ! Personne ne peut l’imaginer avant d’avoir été tournoyé autour du monde pendant cinq longues années dans un brick de dix canons. Je vis actuellement dans une petite maison (au milieu des nuages) au centre de l’île, et à portée de pierre de la tombe de Napoléon. Il souffle une tempête avec une pluie battante et un froid misérable ; si le fantôme de Napoléon hante son triste lieu de confinement, ce serait une nuit des plus excellentes pour de tels esprits errants. Si le temps choisit de me le permettre, j’espère voir un peu de la géologie (si souvent décrite partiellement) de l’île. Je soupçonne que, contrairement à la plupart des îles volcaniques, sa structure est plutôt complexe. Il semble étrange que ce petit centre d’une création distincte devrait, comme il est affirmé, porter des marques d’une élévation récente.

Le « Beagle » procède de cet endroit à l’Ascension, puis aux îles du Cap-Vert (quels misérables endroits !) aux Açores, à Plymouth, et puis à la maison. Ce jour, le plus glorieux de tous les jours de ma vie, n’arrivera cependant pas avant la mi-octobre. À un moment donné dans ce mois, vous me verrez à Cambridge, où je dois venir directement pour me signaler à vous, en tant que mon premier Lord de l’Amirauté. Au Cap de Bonne-Espérance, nous tous à bord avons souffert une amère déception en manquant neuf mois de lettres, qui nous poursuivent d’un côté du globe à l’autre. J’ose dire qu’entre elles il y avait une lettre de vous ; il y a longtemps que je n’ai vu votre écriture, mais je vous verrai bientôt vous-même, ce qui est bien mieux. Comme je suis votre élève, vous êtes tenu d’entreprendre la tâche de me critiquer et de me gronder pour toutes les choses mal faites et non faites du tout, ce dont je crains d’avoir grand besoin ; mais j’espère le meilleur, et je suis sûr que j’ai un bon, sinon trop facile, maître.

Au Cap, le capitaine Fitz-Roy et moi-même avons profité d’une mémorable chance de rencontrer Sir J. Herschel. Nous avons dîné chez lui et l’avons vu quelques fois en plus. Il était extrêmement bon enfant, mais ses manières au début m’ont paru plutôt imposantes. Il vit dans une maison de campagne très confortable, entourée de sapins et de chênes, qui seuls, dans un pays si ouvert, donnent un air très charmant de seclusion et de confort. Il semble trouver du temps pour tout ; il nous a montré un joli jardin rempli de bulbes du Cap de sa propre collecte, et j’ai compris par la suite que tout était l’œuvre de ses propres mains... Je suis très stupide, et je n’ai rien d’autre à dire ; le vent siffle si tristement sur les collines austères que je vais aller me coucher et rêver de l’Angleterre.

Bonne nuit, mon cher Henslow, votre très sincèrement obligé et affectueusement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. Shrewsbury, jeudi 6 octobre [1836].

Mon cher Henslow,

Je suis sûr que vous me féliciterez sur le délice d’être de nouveau à la maison. Le « Beagle » est arrivé à Falmouth dimanche soir, et je suis arrivé à Shrewsbury hier matin. Je suis extrêmement impatient de vous voir, et comme il sera nécessaire dans quatre ou cinq jours de retourner à Londres pour sortir mes biens et effets du « Beagle », il me semble que mon meilleur plan est de passer par Cambridge. Je veux vos conseils sur de nombreux points ; en vérité, je suis dans les nuages, et je ne sais ni quoi faire ni où aller. Mon principal casse-tête concerne les spécimens géologiques — qui aura la charité de m’aider à décrire leur nature minéralogique ? Serez-vous assez bon pour m’écrire un mot PAR RETOUR DU COURRIER, disant si vous êtes maintenant à Cambridge ? Je suis dans le doute jusqu’à ce que j’entende le capitaine Fitz-Roy si je ne serai pas obligé de partir avant que la réponse ne puisse arriver, mais je vous en prie, tentez la chance. Mon cher Henslow, je languis de vous voir ; vous avez été l’ami le plus gentil que j’aie jamais possédé. Je ne peux plus écrire, car je suis étourdi de joie et de confusion.

Adieu pour le présent, votre très sincèrement obligé, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À R. FITZ-ROY. Shrewsbury, jeudi matin, 6 octobre [1836].

Mon cher Fitz-Roy,

Je suis arrivé ici hier matin à l’heure du petit-déjeuner, et, Dieu merci, j’ai trouvé toutes mes chères bonnes sœurs et mon père en très bonne santé. Mon père semble plus joyeux et très peu plus âgé que lorsque je suis parti. Mes sœurs m’assurent que je ne semble pas le moins du monde différent, et je suis capable de rendre le compliment. En vérité, toute l’Angleterre semble changée, à l’exception de la bonne vieille ville de Shrewsbury et de ses habitants, qui, pour tout ce que je peux voir du contraire, peuvent continuer comme ils sont maintenant jusqu’au Jugement dernier. Je souhaite de tout mon cœur que j’écrivais à vous parmi vos amis plutôt qu’à ce misérable Plymouth. Mais le jour viendra bientôt, et vous serez aussi heureux que je le suis maintenant. Je vous assure que je suis un très grand homme à la maison ; le voyage de cinq ans m’a certainement fait monter de cent pour cent. Je crains qu’une telle grandeur doive faire l’expérience d’une chute.

C'est en toute honte que je songe à l'état de demi-mort dans lequel j'ai passé les quelques derniers jours à bord ; ma seule excuse est que je n'étais assurément pas très bien. Le premier jour dans la malle-poste m'a fatigué, mais à mesure que j'approchais de Shrewsbury, tout me semblait plus beau et plus gai. En traversant le Gloucestershire et le Worcestershire, j'ai vivement souhaité votre présence pour admirer les champs, les bois et les vergers. Les gens stupides dans la diligence ne semblaient pas trouver les champs un seul brin plus verts que d'habitude ; mais je suis certain que nous aurions été tout à fait d'accord sur le fait que le vaste monde ne contient pas de perspective plus heureuse que les riches terres cultivées d'Angleterre.

J'espère que vous n'oublierez pas de m'envoyer un mot pour me dire comment vous allez. J'espère en vérité que toutes vos contrariétés et vos ennuis concernant notre voyage, qui, nous le savons maintenant, A une fin, touchent à leur terme. Si vous ne recevez pas grande satisfaction pour toute l'énergie mentale et physique que vous avez dépensée au service de Sa Majesté, vous serez bien durement traité. J'ai mis mes sœurs radicales en émoi à cause de certaines des procédures prudentes (si ce n'étaient pas d'honnêtes Whigs, je dirais mesquines) de notre Gouvernement. Soit dit en passant, je dois vous dire pour l'honneur et la gloire de la famille que mon père a fait installer une grande gravure du roi George IV dans son salon. Mais je ne suis pas un renégat, et d'ici à ce que nous nous rencontrions, mes opinions politiques seront aussi fermement fixées et aussi sagement fondées qu'elles l'ont toujours été.

Je pensais, en commençant cette lettre, vous convaincre de l'état d'esprit posé et sobre qui était le mien. Mais je m'aperçois que j'écris de précieuses sottises. Deux ou trois de nos laboureurs se sont mis au travail hier, et se sont enivrés de manière excessive en l'honneur de l'arrivée de Maître Charles. Qui donc contredirait Maître Charles s'il choisit lui-même de se donner en spectacle. Adieu. Que Dieu vous bénisse ! J'espère que vous êtes aussi heureux, mais bien plus sage, que votre plus sincère bien qu'indigne philosophe,

CHAS. DARWIN.

CHAPITRE 1.VII. -- LONDRES ET CAMBRIDGE.

1836-1842.

[La période illustrée par les lettres suivantes comprend les années situées entre le retour de mon père du voyage du « Beagle » et son installation à Down. Elle est marquée par l'apparition progressive de cette faiblesse de santé qui le força finalement à quitter Londres et à élire domicile pour le reste de sa vie dans une paisible maison de campagne.]

En juin 1841, il écrit à Lyell : « Mon père semble ne guère s'attendre à ce que je recouvre la force avant quelques années ; ce fut une amère mortification pour moi que de digérer la conclusion selon laquelle « la course est pour les plus forts », et que je ne ferai probablement guère plus que de me contenter d'admirer les enjambées que font les autres dans la science. »

Rien n'indique une quelconque intention de choisir une profession après son retour de voyage, et au début de 1840, il écrivait à Fitz-Roy : « Je n'ai rien à souhaiter, excepté une santé plus vigoureuse pour poursuivre les sujets auxquels j'ai joyeusement décidé de consacrer ma vie. »

Ces deux conditions — une santé durablement défaillante et un amour passionné du travail scientifique pour lui-même — déterminèrent ainsi, tôt dans sa carrière, le caractère de toute sa vie future. Elles le poussèrent à mener une existence retirée faite de labeur constant, poursuivi jusqu'aux limites extrêmes de ses forces physiques, une vie qui démentit de façon éclatante sa mélancolique prophétie.

La fin du chapitre précédent voyait mon père arriver sain et sauf à Shrewsbury le 4 octobre 1836, « après une absence de cinq ans et deux jours. » Il écrivit à Fox : « Vous ne pouvez imaginer à quel point ma première visite à la maison fut glorieusement délicieuse ; cela valait bien le bannissement. » Mais ce fut un plaisir dont il ne put jouir longtemps, car dans les derniers jours d'octobre, il était à Greenwich en train de déballer les spécimens du « Beagle ». Quant à la destination des collections, il écrit, quelque peu découragé, à Henslow :--

« Je n'ai pas fait grand progrès avec les grands hommes. Je trouve, comme vous me l'aviez dit, qu'ils sont tous submergés par leurs propres affaires. M. Lyell s'est investi, de la manière LA PLUS bienveillante, et presque sans avoir été sollicité, dans tous mes projets. Il me raconte cependant la même histoire, que je dois tout faire moi-même. M. Owen semble désireux de disséquer certains des animaux conservés dans l'alcool, et, outre ces deux-là, je n'ai rencontré presque personne qui semble vouloir posséder l'un de mes spécimens. Je dois excepter le Dr Grant, qui est disposé à examiner certaines des corallines. Je vois qu'il est tout à fait déraisonnable d'espérer un seul instant qu'un homme entreprenne l'examen d'un ordre entier. Il est clair que les collectionneurs sont bien plus nombreux que les véritables naturalistes, de sorte que ces derniers n'ont aucun temps à perdre.

« Je ne trouve même pas que les collections se soucient de recevoir les spécimens non nommés. Le Musée zoologique (Le Musée de la Société zoologique, alors situé au 33 Bruton Street. La collection fut, quelques années plus tard, démembrée et dispersée.) est presque plein, et plus d'un millier de spécimens restent non montés. J'ose dire que le British Museum les accepterait, mais je ne peux, d'après tout ce que j'entends, ressentir un grand respect, même pour l'état actuel de cet établissement. Votre plan sera non seulement le meilleur, mais le seul, à savoir : venir à Cambridge, arranger et regrouper les différentes familles, puis attendre que les personnes qui travaillent déjà dans différentes branches puissent avoir besoin de spécimens. Mais il me semble [que] pour faire cela, il sera presque nécessaire de résider à Londres. Pour autant que je puisse en juger, mon meilleur plan sera de passer plusieurs mois à Cambridge, et ensuite, quand, grâce à votre aide, je saurai sur quel terrain je me tiens, d'émigrer à Londres, où je pourrai compléter ma géologie et tenter de faire avancer la zoologie. Je vous assure que je suis navré de constater combien de choses me font voir la nécessité de vivre quelque temps dans ce sale et odieux Londres. Car même en géologie, je soupçonne qu'une aide et une communication importantes seront nécessaires dans ce quartier, par exemple pour les os fossiles, dont aucun, à l'exception des fragments de Megatherium, n'a été examiné, et je vois clairement que sans ma présence, ils ne l'auraient jamais été....

« Je souhaiterais seulement avoir su que les botanistes se souciaient tant des spécimens (Un passage dans une lettre ultérieure montre que ses plantes lui causèrent également quelque inquiétude. « Je rencontrai M. Brown quelques jours après que vous lui eûtes rendu visite ; il me demanda d'une manière assez inquiétante ce que je comptais faire de mes plantes. Au cours de la conversation, M. Broderip, qui était présent, lui fit remarquer : « Vous oubliez depuis combien de temps date l'expédition du capitaine King. » Il répondit : « En effet, j'ai quelque chose sous la forme des plantes non décrites du capitaine King pour m'en faire souvenir. » Pourrait-on donner une meilleure raison, si l'on me l'avait demandé, pour ne pas avoir donné les plantes au British Museum ? ») et les zoologistes si peu ; le nombre proportionnel de spécimens dans les deux branches aurait dû avoir une apparence bien différente. Je perds patience avec les zoologistes, non pas parce qu'ils sont surchargés de travail, mais pour leur esprit mesquin et querelleur. Je suis allé l'autre soir à la Société zoologique, où les orateurs se grognaient après de manière tout sauf élégante. Dieu soit loué ! tant que je resterai à Cambridge, il n'y aura aucun danger de tomber dans de telles querelles méprisables, tandis qu'à Londres, je ne vois pas comment cela pourrait être évité. Parmi les naturalistes, F. Hope est hors de Londres ; Westwood, je ne l'ai pas vu, donc à propos de mes insectes, je ne sais rien. J'ai vu M. Yarrell deux fois, mais il est si évidemment accablé de travail qu'il est trop égoïste de le tourmenter avec mes affaires. Il m'a invité à dîner avec la Linnean mardi, et mercredi je dîne avec la Geological, de sorte que je verrai tous les grands hommes. M. Bell, m'a-t-on dit, est si occupé qu'il n'y a aucune chance qu'il souhaite des spécimens de reptiles. J'ai oublié de mentionner M. Lonsdale (William Lonsdale, 1794-1871, était à l'origine dans l'armée et servit aux batailles de Salamanque et de Waterloo. Après la guerre, il quitta le service et se consacra à la science. Il occupa le poste de secrétaire adjoint de la Geological Society de 1829 à 1842, date à laquelle il démissionna pour raisons de santé.), qui m'a réservé un accueil des plus cordiaux et avec qui j'ai eu une conversation des plus intéressantes. Si je n'étais pas beaucoup plus porté sur la géologie que sur les autres branches de l'histoire naturelle, je suis sûr que la gentillesse de M. Lyell et de Lonsdale devrait me fixer. Vous ne pouvez imaginer rien de plus profondément bienveillant que la manière dont, corps et âme, il s'est mis à ma place et a réfléchi à ce qu'il serait préférable de faire. Au début, il était tout pour Londres contre Cambridge, mais à la fin, je l'ai fait confesser que, pour un certain temps au moins, cette dernière serait pour moi bien préférable. Il n'y a pas une autre âme, excepté vous, à qui je pourrais demander de parcourir et de critiquer certains de ces documents que je vous ai laissés. M. Lyell a reconnu qu'après Londres, il n'y avait pas d'endroit en Angleterre aussi bon pour un naturaliste que Cambridge. Sur ma parole, j'ai honte d'écrire autant de détails insensés, aucune jeune demoiselle n'a jamais décrit son premier bal avec plus de minutie. »

Quelques jours plus tard, il écrit plus joyeusement : « J'ai fait la connaissance de M. Bell (T. Bell, F.R.S., ancien professeur de zoologie au King's College de Londres et un temps secrétaire de la Royal Society. Il décrivit par la suite les reptiles pour la zoologie du voyage du « Beagle ».) qui, à ma surprise, a exprimé beaucoup d'intérêt pour mes crustacés et mes reptiles, et semble disposé à travailler dessus. J'ai également appris que M. Broderip serait heureux d'examiner les coquillages sud-américains, si bien que les choses prospèrent bien pour moi. »

Au sujet de ses plantes, il écrit avec une franchise caractéristique sur sa propre ignorance : « Vous m'avez fait connaître parmi les botanistes, mais je me suis senti très stupide lorsque M. Don a fait remarquer l'apparence magnifique d'une plante avec un nom étonnamment long, et m'a interrogé sur son habitat. Quelqu'un d'autre semblait tout surpris que je ne sache rien d'un Carex venant je ne sais d'où. J'ai été finalement forcé de plaider une innocence totale, et de dire que je n'en savais pas plus sur les plantes que j'avais récoltées que l'homme dans la lune. »

Quant à une partie de sa collection géologique, il fut bientôt en mesure d'écrire : « J'[ai] disposé de la partie la plus importante [de] mes collections, en donnant tous les os fossiles au Collège des chirurgiens ; des moulages en seront distribués et des descriptions publiées. Ils sont très curieux et précieux ; une tête appartenait à un animal rongeur, mais de la taille d'un hippopotame ! Une autre à un fourmilier de la taille d'un cheval ! »

Il convient de noter qu'à cette époque, les seuls mammifères éteints d'Amérique du Sud ayant été décrits étaient le Mastodonte (trois espèces) et le Megatherium. Les restes des autres édentés éteints provenant de la collection de Sir Woodbine Parish n'avaient pas été décrits. Les spécimens de mon père comprenaient (outre le Toxodon et le Scelidotherium susmentionnés) les restes de Mylodon, de Glossotherium, d'un autre animal gigantesque apparenté au fourmilier, et de Macrauchenia. Sa découverte de ces restes est un sujet d'intérêt en soi, mais elle revêt une importance particulière en tant qu'étape de sa propre vie, puisque ce fut l'impression vive (Il le fait parler du désespoir avec lequel il dut briser l'extrémité saillante d'un énorme os partiellement excavé, alors que le bateau qui l'attendait ne pouvait plus attendre.) qui forma l'un des principaux points de départ de sa spéculation sur l'origine des espèces. Cela est montré dans l'extrait suivant de son carnet de notes pour cette année (1837) : « En juillet, ouverture du premier carnet sur la Transmutation des Espèces. Avais été grandement frappé depuis environ le mois de mars précédent par le caractère des fossiles sud-américains et des espèces de l'archipel des Galapagos. Ces faits (surtout ces derniers), origine de toutes mes vues. »

1836-1837.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. 43 Great Marlborough Street, 6 novembre [1836].

Mon cher Fox,

Il m'a fallu un temps honteusement long pour répondre à votre lettre. Mais la période la plus occupée de tout le voyage n'était que tranquillité en comparaison de ce dernier mois. Après avoir rendu à Henslow une courte mais très agréable visite, je suis monté à la ville pour attendre l'arrivée du « Beagle ». Enfin, j'ai retiré tous mes effets du bord, et j'ai envoyé les spécimens d'histoire naturelle à Cambridge, de sorte que je suis maintenant un homme libre. Ma visite à Londres a été tout à fait oisive en ce qui concerne l'histoire naturelle, mais elle a été passée dans la dissipation la plus excitante parmi les sommités de la science. Toutes mes affaires, en vérité, sont des plus prospères ; je trouve qu'il y a plein de gens qui entreprendront la description de tribus entières d'animaux dont je ne sais rien. Ainsi, vers le mois prochain, j'espère me mettre au travail, bec et ongles, sur la géologie, que je publierai séparément.

C'est tout à fait ridicule, la période immensément longue qu'il me semble s'être écoulée depuis mon débarquement à Falmouth. Le fait est que j'ai assez parlé et ri pour des années au lieu de semaines, si bien [que] ma mémoire est toute confondue par le bruit. Je suis ravi d'apprendre que vous êtes devenu géologue : quand je rendrai visite à l'île de Wight, ce qui, j'en suis déterminé, doit arriver d'une manière ou d'une autre, vous serez un excellent cicérone pour la fameuse ligne de dislocation. Je suppose vraiment qu'il y a peu d'endroits au monde plus intéressants pour un géologue que votre île. Parmi les grands hommes de science, personne n'a été aussi amical et gentil que Lyell. Je l'ai vu plusieurs fois, et je me sens porté à beaucoup l'apprécier. Vous ne pouvez imaginer avec quelle bienveillance il s'est investi dans tous mes projets. Je ne parle ici que des hommes de Londres, car Henslow était tout à fait lui-même, et donc un ami des plus cordiaux et affectueux. Quand vous rendrez visite à Londres, je serai très fier de vous emmener à la Société géologique, car sachez-le, j'ai été proposé comme F.G.S. mardi dernier. Il est toutefois bien dommage que ces titres et les autres, surtout F.R.S., soient si très coûteux.

Je n'hésite pas à vous demander de m'écrire dans une semaine à Shrewsbury, car vous êtes un bon épistolier, et si les gens veulent avoir de si bons caractères, ils doivent en payer le prix. Adieu, cher Fox.

Le vôtre, C.D.

[Ses affaires étant ainsi gérées de manière si prospère, il fut en mesure de mettre à exécution son projet de vivre à Cambridge, où il s'installa le 10 décembre 1836. Il fut d'abord l'hôte de la confortable demeure des Henslow, mais plus tard, pour le bien d'un travail sans interruption, il déménagea dans des logements privés.]

Il écrit ainsi à Fox, le 13 mars 1837, depuis Londres :--

« Ma résidence à Cambridge fut un peu plus longue que je ne l'avais prévu, en raison d'une tâche que j'avais décidé d'y terminer, à savoir, examiner tous mes spécimens géologiques. Cambridge continue d'être un endroit très plaisant, mais pas la moitié aussi gai qu'avant. Traverser les cours du Christ's College, sans connaître l'habitant d'une seule chambre, m'a donné un sentiment à moitié mélancolique. Le seul mal que j'ai trouvé à Cambridge était d'être trop agréable : il y avait une réception plaisante ou une autre chaque soir, et on ne peut pas dire que l'on est occupé avec autant d'impunité là-bas que dans cette grande ville. »

Une trace insignifiante de la présence de mon père à Cambridge se trouve dans le livre conservé dans la salle de réunion du Christ's College, où les amendes et les paris étaient consignés, les premières entrées donnant une impression curieuse de l'état d'esprit des membres après le dîner. Les paris n'étaient pas autorisés en argent, mais étaient, tout comme les amendes, payés en vin. Le pari que mon père fit et perdit est ainsi consigné :--

« 23 FÉVRIER 1837. »

M. Darwin contre M. Baines, que la salle de réunion mesure du plafond au sol plus de (x) pieds. 1 bouteille payée le même jour.

« N.B. M. Darwin peut mesurer à n'importe quelle partie de la salle qu'il lui plaira. »

Outre l'arrangement des spécimens géologiques et minéralogiques, il avait son « Journal de recherches » sur lequel travailler, ce qui occupait ses soirées à Cambridge. Il lut également une courte communication à la Société zoologique (« Notes sur le Rhea Americana », 'Zool. Soc. Proc.' v. 1837, pages 35, 36.), et une autre à la Société géologique ('Geol. Soc. Proc.' ii. 1838, pages 446-449.), sur l'élévation récente de la côte du Chili.

Au début du printemps 1837 (6 mars), il quitta Cambridge pour Londres, et une semaine plus tard, il était installé dans des logements au 36 Great Marlborough Street ; et, hormis une « courte visite à Shrewsbury » en juin, il travailla jusqu'en septembre, étant presque entièrement employé à son « Journal ». Il trouva cependant le temps pour deux communications à la Société géologique. (« Une esquisse des dépôts contenant des mammifères éteints dans le voisinage de la Plata », 'Geol. Soc. Proc.' ii. 1838, pages 542-544 ; et « Sur certaines zones d'élévation et de subsidence dans les océans Pacifique et Indien, telles que déduites de l'étude des formations coralliennes », 'Geol. Soc. Proc.' ii. 1838, pages 552-554.)

Il écrit au sujet de son travail à Fox (mars 1837) :--

« Dans votre dernière lettre, vous me pressez de préparer LE livre. Je suis maintenant au travail acharné et j'abandonne tout le reste pour cela. Notre plan est le suivant : le capitaine Fitz-Roy rédige deux volumes à partir des matériaux recueillis au cours du dernier voyage sous les ordres du capitaine King vers la Terre de Feu, et durant notre circumnavigation. Je dois avoir le troisième volume, dans lequel j'ai l'intention de donner une sorte de journal d'un naturaliste, sans suivre, cependant, toujours l'ordre du temps, mais plutôt l'ordre de la position. Les habitudes des animaux occuperont une large part, des esquisses de la géologie, l'apparence du pays, et des détails personnels rendront le pot-pourri complet. Ensuite, j'écrirai un compte rendu détaillé de la géologie, et je rédigerai quelques articles zoologiques. De sorte que j'ai du travail en abondance pour l'année ou les deux années à venir, et tant que cela ne sera pas terminé, je n'aurai pas de vacances. »

Une autre lettre à Fox (juillet) rend compte de l'avancement de son travail :--

« Je me suis accordé des vacances et une visite à Shrewsbury [en juin], car j'avais terminé mon Journal. Je serai maintenant très occupé à combler les lacunes et à le rendre tout à fait prêt pour l'impression d'ici le premier août. J'éprouverai toujours du respect pour quiconque a écrit un livre, quel qu'il soit, car je n'avais aucune idée de la peine que peut coûter le fait d'essayer d'écrire un anglais ordinaire. Et, hélas, il reste encore la pire partie de toutes, la correction des épreuves. Aussitôt que cela sera fait, je dois mettre l'épaule à la roue et commencer la géologie. J'ai lu quelques courts articles à la Société géologique, et ils ont été favorablement reçus par les grosses pointures, ce qui me donne beaucoup de confiance, et j'espère pas une trop grande vanité, bien que j'avoue me sentir trop souvent comme un paon admirant sa queue. Je n'aurais jamais cru que ma géologie aurait jamais valu la considération d'hommes tels que Lyell, qui a été pour moi, depuis mon retour, un ami des plus actifs. Ma vie est très occupée à présent, et j'espère qu'elle le restera toujours ; bien que le Ciel sache qu'il y a de sérieux inconvénients à une telle vie, et le principal parmi eux est le peu de temps qu'elle laisse pour voir ses amis naturels. Pendant les trois dernières années, j'ai désiré et désiré vivre à Shrewsbury, et après tout, maintenant, au cours de plusieurs mois, je vois mes chers bons parents à Shrewsbury pour une semaine. Susan et Catherine, cependant, ont séjourné avec mon frère ici pendant quelques semaines, mais elles étaient retournées à la maison avant ma visite. »

[Outre le travail déjà mentionné, il avait beaucoup à faire pour prendre des dispositions en vue de la publication de la « Zoologie du voyage du Beagle ». Les lettres suivantes illustrent ce sujet.]

CHARLES DARWIN À L. JENYNS. (Maintenant Rév. L. Blomefield.) 36 Great Marlborough Street, 10 avril 1837.

Cher Jenyns,

Au cours de la dernière semaine, plusieurs zoologistes de cet endroit m'ont pressé d'envisager la possibilité de publier la « Zoologie du voyage du Beagle » selon un plan uniforme. M. Macleay (William Sharp Macleay était le fils d'Alexander Macleay, ancien secrétaire colonial de la Nouvelle-Galles du Sud, et pendant de nombreuses années secrétaire de la Linnean Society. Le fils, qui était un naturaliste des plus zélés et avait hérité de son père une très vaste collection générale d'insectes, fit de l'entomologie son étude principale et acquit une grande notoriété grâce à son « système quinaire », aujourd'hui oublié, exposé dans la seconde partie de ses « Horae Entomologicae », publiées en 1821. — [Je dois cette note précédente au Rév. L. Blomefield.]) s'est beaucoup intéressé au sujet et soutient qu'une telle publication est très souhaitable, car elle permet de conserver ensemble une série d'observations faites sur des animaux habitant la même partie du monde et permet à tout voyageur futur de les emporter avec lui. Jusqu'à quel point cette facilité de consultation a-t-elle de l'importance ? J'en doute fort ; mais si tel est le cas, il serait plus satisfaisant pour moi de voir les glanages de mes mains, après être passés par le cerveau d'autres naturalistes, rassemblés en un seul ouvrage. Mais de telles considérations ne devraient pas avoir beaucoup de poids. L'ensemble du projet n'est pour l'instant qu'en suspens ; mais j'étais déterminé à vous en faire part, car j'aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez et si vous verriez un inconvénient à fournir des descriptions des poissons pour un tel ouvrage au lieu des « Transactions ». J'appréhende que l'ensemble ne soit irréalisable sans que le gouvernement n'aide à la gravure des planches, et je crains que ce ne soit qu'un hasard, bien que je pense pouvoir présenter une forte demande et me faire bien soutenir par les naturalistes de cet endroit, qui s'intéressent presque tous beaucoup à mes collections. J'ai l'intention de voir M. Yarrell demain ; s'il approuve, je commencerai à prendre des mesures plus actives ; car j'entends dire qu'il est des plus prudents et des plus sages. Il est à peine utile de spéculer sur un quelconque plan, mais j'ai pensé à obtenir des souscripteurs et à publier l'ouvrage par parties (tant que les fonds dureraient, car je ne veux pas perdre d'argent dans cette affaire). Dans ce cas, quiconque aurait sa partie prête sur n'importe quel ordre pourrait la publier séparément (et finalement, les parties pourraient être vendues séparément), de sorte que personne ne soit retardé par un autre. Le plan ressemblerait, à une humble échelle, à l'« Atlas » de Ruppel ou à la « Zoologie » de Humboldt, où Latreille, Cuvier, etc., écrivaient des parties différentes. Moi-même, je n'aurais pas grand-chose à faire avec cela, excepté, pour certains ordres, l'ajout des habitudes, des aires de répartition, etc., et des esquisses géographiques, et peut-être plus tard quelques descriptions d'animaux invertébrés...

Je travaille à mon Journal ; il avance lentement, bien que je ne sois pas oisif. Je pensais que Cambridge était un mauvais endroit à cause des bons dîners et d'autres tentations, mais je trouve Londres pas meilleure, et je crains que cela ne devienne pire. J'ai un excellent ami en Lyell, et je le vois beaucoup, ce qui m'est très avantageux pour discuter de la géologie sud-américaine. La promenade à la campagne me manque beaucoup ; ce Londres est un lieu infect et enfumé, où un homme perd une grande partie des meilleurs plaisirs de la vie. Mais je ne vois aucune chance de m'échapper, ne serait-ce que pour une semaine, de cette prison avant longtemps. Je crains qu'il ne se passe quelque temps avant que nous ne nous rencontrions ; car je suppose que vous ne viendrez pas ici pendant le printemps, et je ne pense pas que je pourrai descendre à Cambridge. Comme j'aimerais faire une bonne promenade le long de la route de Newmarket demain, mais Oxford Street devra suffire à la place. Je déteste les rues de Londres. Voulez-vous dire à Henslow de faire attention aux champignons COMESTIBLES de la Terre de Feu, car j'aurai besoin de quelques spécimens pour M. Brown, qui semble PARTICULIÈREMENT intéressé par eux. Dites à Henslow que je pense que mon bois silicifié a dé-silexé le cœur de M. Brown, car il a été très gracieux avec moi et a parlé des plantes des Galapagos ; mais avant, il ne voulait jamais dire un mot. Il vient de sonner minuit ; je vous souhaite donc une très bonne nuit.

Mon cher Jenyns, bien à vous, CHARLES DARWIN.

[Quelques semaines plus tard, le plan semble avoir été mûri et l'idée de solliciter l'aide du gouvernement semble avoir été adoptée.]

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. 36 Great Marlborough Street, [18 mai 1837].

Mon cher Henslow,

J'ai été très heureux de recevoir votre lettre. J'avais très envie d'entendre comment vous vous en sortiez avec vos travaux multiples. En vérité, je ne m'étonne pas que votre tête ait commencé à vous faire souffrir ; c'est presque un miracle qu'il vous reste une tête. Votre récit de l'expédition de Gamlingay était cruellement tentant, mais je ne peux en aucun cas quitter Londres. Je voulais rendre visite à mes bonnes et chères personnes à Shrewsbury pendant quelques jours, mais j'ai constaté que je ne pouvais pas m'organiser ; en ce moment, j'attends les signatures du duc de Somerset, en tant que président de la Linnean, et de Lord Derby et Whewell, pour une déclaration de la valeur de ma collection ; dès que je l'aurai, je demanderai au gouvernement une aide pour la gravure, et je publierai ainsi la « Zoologie » selon un plan uniforme. C'est tout à fait ridicule, le temps que nécessite toute opération qui dépend de nombreuses personnes.

J'ai travaillé très régulièrement, mais je n'ai fait que les deux tiers de la partie du Journal seule. Je trouve, bien que je reste quotidiennement de nombreuses heures au travail, que la progression est très lente : c'est une chose effrayante que de se dire, chaque imbécile et chaque homme intelligent en Angleterre, s'il le souhaite, peut faire autant de remarques désobligeantes qu'il le veut sur cette malheureuse phrase...

En août, il écrit à Henslow pour annoncer le succès du projet de publication de la « Zoologie du voyage du Beagle », grâce à la promesse d'une subvention de 1000 livres du Trésor : « J'ai différé de vous écrire pour vous remercier très sincèrement d'avoir si efficacement géré mon affaire. J'ai attendu d'avoir un entretien avec le chancelier de l'Échiquier (T. Spring Rice.). Il a pris rendez-vous avec moi ce matin, et j'ai eu une longue conversation avec lui, en présence de M. Peacock. Rien ne pouvait être plus parfaitement obligeant et gentil que toute son attitude. Il n'a fait aucune sorte de restriction, mais m'a seulement dit de tirer le meilleur parti de [l']argent, ce que je suis bien sûr tout à fait disposé à faire.

« Je m'attendais à un entretien plutôt effrayant, mais je n'ai jamais rien trouvé de moins le cas de ma vie. Ce sera ma faute si je ne fais pas un bon ouvrage ; mais je prends parfois une peur bleue de ne pas avoir assez de matériaux. Il sera excessivement satisfaisant à la fin de quelque deux ans de constater que tous les matériaux ont été utilisés au mieux de leurs capacités. »

Plus tard à l'automne, il écrivit à Henslow : « Je ne me suis pas très bien porté ces derniers temps, avec des palpitations cardiaques inconfortables, et mes médecins me pressent FORTEMENT d'arrêter tout travail et d'aller vivre à la campagne pendant quelques semaines. » Il prit en conséquence des vacances d'environ un mois à Shrewsbury et Maer, et fit une visite sur l'île de Wight. C'est, je crois, lors de cette visite, chez M. Wedgwood à Maer, qu'il fit ses premières observations sur le travail effectué par les vers de terre, et tard à l'automne, il lut un article sur le sujet à la Société géologique. (« Sur la formation du terreau », « Geol. Soc. Proc. » ii. 1838, pages 574-576.) Durant ces deux mois, il fut également occupé à préparer le plan de la « Zoologie du voyage du Beagle » et à commencer à rassembler les résultats géologiques de ses voyages.

La lettre suivante fait référence à la proposition qu'il accepte le secrétariat de la Société géologique.]

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. 14 octobre [1837].

Mon cher Henslow,

...Je vous suis très obligé pour votre message concernant le secrétariat. Je suis extrêmement désireux que vous entendiez ma version de la question, et seriez-vous assez aimable pour me donner ensuite votre jugement impartial ? Le sujet m'a hanté tout l'été. Je ne suis pas disposé à assumer cette fonction pour les raisons suivantes : Premièrement, mon ignorance totale de la géologie anglaise, dont la connaissance serait presque nécessaire pour abréger nombre des documents avant de les lire devant la Société, ou plutôt pour savoir quelles parties omettre. Ensuite, mon ignorance de toutes les langues, et ne sachant pas comment prononcer un SEUL mot de français — une langue si perpétuellement citée. Il serait honteux pour la Société d'avoir un secrétaire qui ne pourrait pas lire le français. Deuxièmement, la perte de temps ; je vous prie de considérer que je devrais m'occuper des artistes, superviser et fournir des matériaux pour l'ouvrage du gouvernement, qui sortira par parties, et qui doit paraître régulièrement. Toutes mes notes géologiques sont dans un état très brut ; aucun de mes coquillages fossiles n'a été travaillé ; et j'ai beaucoup à lire. J'ai eu l'espoir, en renonçant à la société et en ne perdant pas une heure, de terminer ma géologie en un an et demi, date à laquelle la description des animaux supérieurs par d'autres serait terminée, et tout mon temps serait alors nécessairement requis pour compléter moi-même la description des invertébrés. Si ce plan échoue, comme l'ouvrage du gouvernement doit continuer, la géologie serait nécessairement différée jusqu'à probablement au moins trois ans à partir de ce moment. Dans l'état actuel de la science, une grande partie de l'utilité du peu que j'ai fait serait perdue, et toute fraîcheur et tout plaisir totalement retirés.

Je sais par expérience le temps nécessaire pour faire des résumés MÊME de mes propres documents pour les « Proceedings ». Si j'étais secrétaire, et devais faire des doubles résumés de chaque document, les étudiant avant la lecture, et la présence, cela me coûterait AU MOINS trois jours (et souvent plus) dans la quinzaine. Il y a de même d'autres pertes de temps accidentelles et contingentes ; je sais que le Dr Royle trouvait que la fonction consommait beaucoup de son temps. Si, en renonçant simplement à tout amusement, ou en travaillant plus dur que je ne l'ai fait, je pouvais gagner du temps, j'entreprendrais le secrétariat ; mais j'en appelle à vous pour savoir si, avec ma lenteur à écrire, avec deux travaux en cours, et avec la certitude, si je ne peux achever la partie géologique dans un délai fixé, que sa publication doit être retardée pour une très longue période — si une quelconque société a un droit sur moi pour trois jours de travail désagréable tous les quinze jours. Je ne peux admettre que ce soit un devoir de ma part, en tant qu'adepte de la science, tant que je me consacre à l'achèvement de l'ouvrage que j'ai en main, de retarder celui-ci en entreprenant ce qui peut être fait par toute personne qui se trouve avoir plus de temps libre que je n'en ai actuellement. De plus, si tôt dans ma vie scientifique, avec tant de choses à apprendre, la fonction, bien que sans doute un grand honneur, etc., pour moi, serait d'autant plus pesante. M. Whewell (je le connais très bien), jugeant d'après lui-même, pensera que j'exagère le temps que le secrétariat nécessiterait ; mais je sais absolument le temps que l'écriture la plus simple consomme avec moi. Je n'aime pas du tout paraître si égoïste au point de refuser M. Whewell, d'autant plus qu'il a toujours montré, de la manière la plus gentille, un intérêt pour mes affaires. Mais je ne peux envisager avec un confort même tolérable d'entreprendre une fonction sans y entrer corps et âme, et cela serait impossible avec l'ouvrage du gouvernement et la géologie en main.

Ma dernière objection est que je doute que ma santé supporte le confinement de ce que j'ai à faire, sans travail supplémentaire. Je répète simplement, afin que vous sachiez que je ne parle pas à la légère, que lorsque j'ai consulté le Dr Clark en ville, il m'a d'abord pressé d'abandonner entièrement toute écriture et même toute correction d'épreuves pendant quelques semaines. Dernièrement, tout ce qui m'agite m'épuise complètement par la suite et provoque une violente palpitation cardiaque. Or, le secrétariat serait pour moi une source périodique de tracas plus ennuyeux que tout le reste de la quinzaine réuni. En fait, jusqu'à ce que je retourne en ville et que je voie comment je m'en sors, si je souhaitais la fonction autant que possible, je NE pourrais pas dire que je l'entreprendrais positivement. Je vous prie d'excuser cette très longue prose à mon sujet, mais le point est d'un grand intérêt. Je ne peux ni supporter de me penser très égoïste et boudeur, ni voir la possibilité que je prenne le secrétariat sans faire le sacrifice de tous mes plans et d'une bonne partie de mon confort.

Si vous voyez Whewell, voudriez-vous lui dire la substance de cette lettre ; ou, s'il veut prendre la peine, il peut la lire. Mon cher Henslow, j'en appelle à vous in loco parentis. Je vous prie de me dire ce que vous en pensez ? Mais ne me jugez pas par l'activité d'esprit que vous et quelques autres possédez, car dans ce cas, plus les choses en main sont difficiles, plus le travail est plaisant ; mais, bien que j'espère ne jamais être oisif, tel n'est pas le cas pour moi.

Toujours, cher Henslow, le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

[Il finit par accepter le poste et l'occupa pendant trois ans — du 16 février 1838 au 19 février 1841.

Après avoir été assuré de la subvention pour la publication de la « Zoologie du voyage du Beagle », il y avait beaucoup à faire pour organiser le plan de publication, et cela l'occupa durant une partie d'octobre et de novembre.]

CHARLES DARWIN À J.S. HENSLOW. [4 novembre 1837.]

Mon cher Henslow,

...Je vous prie de dire à Leonard (Rév. L. Jenyns.) que mon travail gouvernemental se déroule sans accroc et j'espère qu'il sera prospère. Il verra dans le prospectus son nom attaché aux poissons ; je mets mes épaules à l'ouvrage avec bon cœur. Je vais beaucoup mieux que je ne l'étais au cours du mois précédant ma visite à Shrewsbury. Je crains que la géologie ne me prenne beaucoup de temps ; je parcourais un ensemble de notes, et la quantité que j'ai trouvé devoir lire, pour cet unique endroit, était effrayante. Si je vis jusqu'à quatre-vingts ans, je ne cesserai de m'émerveiller de me trouver auteur ; à l'été avant mon départ, si quelqu'un m'avait dit que j'aurais été un ange à cette heure, j'aurais pensé que c'était une impossibilité égale. Cette transformation merveilleuse est entièrement due à vous.

Je suis désolé de constater qu'un bon nombre d'errata subsistent dans la partie de mon volume qui est imprimée. Durant mon absence, M. Colburn a employé quelque oie pour réviser, et il a multiplié au lieu de diminuer mes oublis ; mais malgré tout, le papier lisse et les caractères clairs ont une apparence charmante, et je suis resté l'autre soir à contempler en admiration silencieuse la première page de mon propre volume, quand je l'ai reçu des imprimeurs !

Au revoir, mon cher Henslow, C. DARWIN.

1838.

[Du début de cette année jusqu'à presque la fin du mois de juin, il fut occupé par les résultats zoologiques et géologiques de son voyage. Cette période de travail ne fut interrompue que par une visite de trois jours à Cambridge, en mai ; et même ces courtes vacances furent prises en raison d'une santé défaillante, comme nous pouvons le supposer d'après l'entrée dans son journal : « 1er mai, indisposé », et d'après une lettre à sa sœur (16 mai 1838), où il écrivait : —

« Mon voyage de trois jours à Cambridge m'a fait un bien merveilleux et a rempli mes membres d'une telle élasticité que je dois obtenir un peu de travail de mon corps avant de nouvelles vacances. » Ces vacances semblent avoir été pleinement appréciées ; il écrivit à sa sœur : —

« Maintenant pour Cambridge : j'ai séjourné chez Henslow et j'ai extrêmement apprécié ma visite. Mes amis m'ont réservé un accueil des plus cordiaux. En vérité, j'étais tout à fait un lion là-bas. Mme Henslow a malheureusement dû partir vendredi pour une visite à la campagne. Ce soir-là, nous avons eu chez Henslow une brillante assemblée de tous les génies de Cambridge, et ce sont très certainement des hommes des plus remarquables. Samedi, j'ai fait une chevauchée jusqu'à chez L. Jenyns, et j'ai passé la matinée avec lui. Je l'ai trouvé très joyeux, mais se plaignant amèrement de sa solitude. Samedi soir, dîner dans l'un des collèges, partie de boules sur le green du collège après le dîner, et j'ai été assourdi par le chant des rossignols. Dimanche, dîner à Trinity ; excellent dîner, et j'étais très heureux de m'asseoir à côté du professeur Lee (Samuel Lee, de Queens', fut professeur d'arabe de 1819 à 1831, et professeur royal d'hébreu de 1831 à 1848.)... ; je le trouve un homme très plaisant et bavard, et en grande forme comme un garçon, pour être récemment revenu d'une cure ou d'un vicariat, après sept ans dans le Somersetshire, à la société civilisée et aux manuscrits orientaux. Il avait échangé sa cure pour une autre à moins de quatorze miles de Cambridge, et semblait parfaitement heureux. Le soir, j'ai assisté à la chapelle de Trinity et j'ai entendu "The Heavens are telling the Glory of God" dans un style magnifique ; le dernier chœur semblait secouer les murs mêmes du collège. Après la chapelle, une grande assemblée dans les chambres de Sedgwick. Voilà pour mes Annales. »

Il partit, vers la fin de juin, pour son expédition à Glen Roy, au sujet de laquelle il écrit à Fox : « Je n'ai pas été très bien ces derniers temps, ce qui m'a soudainement déterminé à quitter Londres plus tôt que prévu. Je pars par le bateau à vapeur pour Édimbourg — fais une promenade solitaire sur Salisbury Crags et évoque les vieilles pensées des temps passés, puis je continue vers Glasgow et la grande vallée d'Inverness, près de laquelle je compte m'arrêter une semaine pour géologiser les routes parallèles de Glen Roy, puis vers Shrewsbury, Maer pour un jour, et Londres pour la fumée, la mauvaise santé et le travail acharné. »

Il passa « huit bons jours » sur les routes parallèles. Son essai sur ce sujet fut rédigé durant le même été et publié par la Royal Society. ('Phil. Trans.' 1839, pages 39-82.) Il écrivit dans son carnet : « 6 septembre [1838]. Terminé l'article sur "Glen Roy", l'une des tâches les plus difficiles et instructives auxquelles je me sois jamais attelé. » On se souviendra que dans ses « Souvenirs », il parle de cet article comme d'un échec dont il avait honte.

À l'époque où il écrivait, la théorie la plus récente sur la formation des routes parallèles était celle de Sir Lauder Dick et du Dr Macculloch, qui croyaient que des lacs avaient anciennement existé à Glen Roy, causés par des barrages de roche ou d'alluvions. En argumentant contre cette théorie, il pensait avoir réfuté l'admissibilité de toute théorie lacustre, mais sur ce point, il se trompait. Il écrivit (article sur Glen Roy, page 49) : « la conclusion est inévitable, qu'aucune hypothèse fondée sur l'existence supposée d'une nappe d'eau confinée par des BARRIÈRES, c'est-à-dire un lac, ne peut être admise comme résolvant l'origine problématique des routes parallèles de Lochaber. »

M. Archibald Geikie a eu l'amabilité de me permettre de citer un passage d'une lettre adressée à moi (19 novembre 1884) en réponse à ma demande de son avis sur le caractère du travail de mon père à Glen Roy : —

« L'article de M. Darwin sur "Glen Roy", je n'ai pas besoin de le dire, est marqué par toute sa finesse d'observation caractéristique et sa détermination à examiner toutes les objections possibles. C'est un exemple curieux, cependant, du danger de raisonner par une méthode d'exclusion en science naturelle. Découvrant que les eaux qui formèrent les terrasses dans la région de Glen Roy ne pouvaient pas possiblement avoir été retenues par des barrières de roche ou de détritus, il ne vit d'autre alternative que de les considérer comme l'œuvre de la mer. Si l'idée de barrières transitoires de glace glaciaire lui était venue, il aurait trouvé que les difficultés s'évanouissaient de la théorie lacustre à laquelle il s'opposait, et il n'aurait pas été inconsciemment conduit à minimiser les objections tout à fait écrasantes à la supposition que les terrasses sont d'origine marine. »

On peut ajouter que l'idée que les barrières fussent formées par des glaciers pouvait difficilement lui venir, compte tenu de l'état des connaissances à l'époque, et en gardant à l'esprit son manque d'occasions d'observer l'action glaciaire à grande échelle.

La seconde moitié de juillet s’est passée à Shrewsbury et à Maer. La seule entrée d’un quelconque intérêt est celle d’avoir été « très paresseux » à Shrewsbury, et d’avoir ouvert « un carnet lié à des recherches métaphysiques ». En août, il note qu’il a lu « une bonne quantité de livres variés et amusants, et accordé quelque attention aux sujets métaphysiques ».

Le travail effectué durant le reste de l’année comprend le livre sur les récifs coralliens (commencé en octobre), et quelques travaux sur les phénomènes d’élévation en Amérique du Sud.]

CHARLES DARWIN À C. LYELL. 36 Great Marlborough Street, 9 août [1838].

Mon cher Lyell,

Je ne vous écris pas à Norwich, car je pensais avoir plus à dire si j’attendais quelques jours de plus. Mille mercis pour le cadeau de vos « Éléments », que j’ai reçus (et je crois être le TOUT PREMIER exemplaire distribué) avec votre mot. Je l’ai lu d’un bout à l’autre, chaque mot, et j’en suis plein d’admiration ; et comme je ne vois aucun géologue en ce moment, il faut que je vous en parle. Il n’y a aucun plaisir à lire un livre si l’on ne peut pas en discuter longuement ; je le répète, j’en suis plein d’admiration, c’est clair comme le jour ; en fait, j’ai ressenti, à de nombreuses reprises, une certaine mortification en pensant à quel point les géologues ont peiné et lutté pour prouver ce qui semble, tel que vous l’avez exposé, si manifestement probable. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre esquisse des dépôts secondaires ; vous avez réussi à la rendre tout à fait « succulente », comme nous avions coutume de dire, enfants, à propos d’une bonne histoire. Il y avait aussi beaucoup de choses nouvelles pour moi, et j’ai une cinquantaine de notes et de références à copier. Cela doit faire du bien, les hérétiques contre le bon sens doivent céder... Soit dit en passant, vous souvenez-vous que je vous disais combien je détestais la manière dont — renvoyait à ses autres ouvrages, comme pour dire : « Vous devez, devriez et allez acheter tout ce que j’ai écrit ». À mon avis, vous avez réussi à éviter cela complètement ; vos références semblent seulement dire : « Je ne peux pas tout vous dire dans cet ouvrage, sinon je le ferais, donc vous devez vous reporter aux "Principes" » ; et beaucoup, j’en ai l’espoir, vous y enverrez, pour en faire, comme moi, des adorateurs de la bonne science de la casse de rochers. Vous verrez que je suis dans un accès d’enthousiasme, et j’ai bien raison de l’être, quand je découvre que vous avez fait un usage infiniment plus grand de mon Journal que je n’aurais pu l’anticiper. Je n’en dirai pas plus sur le livre, car ce n’est qu’éloges. Je dois, cependant, admirer l’honnêteté élaborée avec laquelle vous citez les mots de tous les géologues vivants et morts.

Mon expédition en Écosse a brillé de tous ses feux ; mon voyage dans le paquebot à vapeur fut absolument plaisant, et j’ai goûté le spectacle, misérable que je suis, de deux dames et de quelques jeunes enfants souffrant du mal de mer, alors que je me portais bien. De plus, à mon retour de Glasgow à Liverpool, j’ai triomphé de la même manière sur quelques hommes faits. Je suis resté une journée entière à Édimbourg, ou plus exactement sur Salisbury Craigs ; je veux entendre un jour ce que vous pensez de ce terrain classique ; la structure m’en a paru nouvelle et assez curieuse, c’est-à-dire, si je l’ai bien comprise. J’ai traversé depuis Édimbourg en gig et en charrette (et des charrettes sans ressorts, ce que je n’oublierai jamais) jusqu’au Loch Leven. J’ai été déçu par le paysage, et j’ai atteint Glen Roy le samedi soir, une semaine après avoir quitté Marlborough Street. Ici, j’ai profité de cinq [?] jours du plus beau temps qui soit, avec des couchers de soleil somptueux, et toute la nature semblant aussi heureuse que je me sentais. J’ai erré sur les montagnes dans toutes les directions et examiné ce district des plus extraordinaires. Je pense, sans exception aucune, pas même la première île volcanique, la première plage élevée, ou le passage de la Cordillère, qu’aucun ne fut aussi intéressant pour moi que cette semaine. C’est de loin la zone la plus remarquable que j’aie jamais examinée. Je me suis pleinement convaincu (après avoir douté au début) que les gradins sont des plages marines, bien que je n’aie pu trouver aucune trace de coquillage ; et je pense pouvoir dissiper la plupart, sinon la totalité, des difficultés. J’ai trouvé un morceau de chemin dans une autre vallée, non observé jusqu’ici, ce qui est important ; et j’ai quelques faits curieux concernant des blocs erratiques, dont l’un était perché sur un pic à 2 200 pieds au-dessus de la mer. Je suis maintenant employé à rédiger un article sur le sujet, ce qui me semble un travail très amusant, si ce n’est que je n’arrive en aucune façon à le condenser dans des limites raisonnables. Un jour prochain, j’espère discuter avec vous de certaines des conclusions auxquelles l’examen de Glen Roy m’a conduit. Maintenant que j’ai vidé mon sac, je me sens beaucoup plus léger, car je peux vous assurer que Glen Roy m’a stupéfié.

Je vis très tranquillement, et donc agréablement, et j’avance lentement mais sûrement dans mon travail. Je suis arrivé à une conclusion, dont vous penserez qu’elle prouve que je suis un homme très sensé, à savoir que tout ce que vous dites s’avère juste ; et pour preuve, je me rallie à votre manière de ne travailler qu’environ deux heures d’affilée ; je sors alors pour vaquer à mes occupations dans les rues, puis je rentre et je me remets au travail, faisant ainsi deux journées distinctes en une seule. Ce nouveau plan fonctionne à merveille ; une fois la seconde demi-journée terminée, je vais dîner à l’Athenaeum comme un gentleman, ou plutôt comme un lord, car je suis sûr que le premier soir où je me suis assis dans ce grand salon, tout seul sur un canapé, je me sentais tout à fait comme un duc. Je suis plein d’admiration pour l’Athenaeum, on y rencontre tant de gens que l’on aime voir. La toute première fois que j’y ai dîné (c’est-à-dire la semaine dernière), j’ai rencontré le Dr Fitton (W.H. Fitton (1780-1861) était médecin et géologue, et fut président de la Geological Society. Il a établi les « Proceedings », un mode de publication adopté par la suite par d’autres sociétés.) à la porte, et il a réuni une sacrée équipe : Robert Brown, qui est parti pour Paris et l’Auvergne, Macleay [?] et le Dr Boott. (Francis Boott (1792-1863) est principalement connu comme botaniste pour ses travaux sur le genre Carex. Il était également bien connu en lien avec la Linnean Society, dont il fut membre du bureau pendant de nombreuses années. Il est décrit (dans une notice biographique publiée dans le "Gardener's Chronicle", 1864) comme ayant été l’un des premiers médecins à Londres à abandonner le costume traditionnel, habit noir, culotte de genou et bas de soie, pour adopter la tenue ordinaire de l’époque, une veste bleue à boutons de cuivre et un gilet chamois, costume qu’il continua à porter jusqu’à la fin. Après avoir cessé d’exercer, ce qu’il fit tôt dans sa vie, il consacra une grande partie de son temps à des actes de philanthropie sans prétention.) Le fait que vous m’ayez aidé à entrer à l’Athenaeum n’a pas été une perte, et j’en profite d’autant plus que je m’attendais totalement à le détester.

Je vous écris une lettre des plus impitoyables, mais je demanderai à Owen de l’emmener à Newcastle. Si vous avez l’esprit d’être un homme très généreux, vous m’écrirez depuis Kinnordy (La maison du père de Lyell.), et me donnerez quelques nouvelles de Newcastle, ainsi que des nouvelles au sujet du Craig, de vous-même, de Mme Lyell et de tout ce qu’il y a d’autre au monde. J’enverrai par Hall les « Entomological Transactions », que j’ai empruntées pour vous ; vous serez déçu par les articles de —, c’est-à-dire si vous supposez que mon cher ami a une seule idée claire sur un quelconque sujet. Il a tellement mêlé les insectes récents et les vrais insectes fossiles dans un seul tableau que je crains que vous n’en tiriez pas grand-chose, bien que ce soit un sujet qui, à mon avis, devrait figurer dans les « Principes ». Vous serez amusé par certains passages ridiculo-sublimes dans ces articles, et vous ressentirez sans doute vivement un sarcasme qui vous vise. J’ai entendu de plus d’une source que l’on s’attend à des querelles à Newcastle (Lors de la réunion de la British Association.) ; je suis désolé de l’apprendre. J’ai rencontré le vieux — ce soir à l’Athenaeum, et il a marmonné quelque chose à propos de vous écrire ou d’écrire à quelqu’un à ce sujet ; je suis cependant dans le noir total. Je suppose, toutefois, que je serai éclairé, car je vais dîner avec lui dans quelques jours, mes capacités inventives ayant échoué à trouver une excuse. Un de mes amis a dîné avec lui l’autre jour, une réception de quatre personnes, et ils ont terminé dix bouteilles de vin ; une perspective plaisante pour moi ; mais je suis déterminé à ne même pas goûter son vin, en partie pour le plaisir de voir son dégoût et sa surprise infinis...

Je vous plains de subir cette lettre des plus impitoyables. Je vous prie de me rappeler au très bon souvenir de Mme Lyell lorsque vous arriverez à Kinnordy. J’ai vu son nom dans le livre du propriétaire de l’auberge d’Inverorum. Dites à Mme Lyell de lire la seconde série des « Dits de Mr. Slick of Slickville »... Il bat presque « Samivel », ce prince des héros. Bonne nuit, mon cher Lyell ; vous penserez que j’ai bu quelque boisson forte pour écrire tant de sottises, mais je n’ai même pas goûté la petite bière de Minerve aujourd’hui.

Votre très sincèrement, CHAS. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Vendredi soir, 13 septembre [1838].

Mon cher Lyell,

J’ai été étonné et ravi par votre lettre glorieusement longue, et je suis sûr que je suis très obligé à Mme Lyell d’avoir pris la peine d’en écrire autant. (Lyell dictait une grande partie de sa correspondance.) J’ai l’intention de passer une bonne heure de plaisir à griffonner pour vous, qui avez tant de sympathie géologique que je ne me soucie pas de savoir à quel point j’écris avec égotisme...

J’ai tant de choses à dire sur toutes sortes de choses futiles que je ne sais guère par quoi commencer. Je n’ai pas besoin de dire combien je suis heureux d’apprendre que M. Lyell (Père du géologue.) aime mon Journal. Apprendre de telles nouvelles est une sorte de résurrection, car j’éprouve envers mon fils aîné le sentiment qu’il est mort, enterré et oublié depuis longtemps ; mais le passé n’est rien et le futur est tout pour nous, géologues, comme vous le montrez dans votre excellente devise des « Éléments ». Soit dit en passant, avez-vous lu l’article, dans l’« Edinburgh Review », sur le « Cours de philosophie » de M. Comte (ou un titre de ce genre) ? Il est excellent ; il y a quelques phrases fines sur l’essence même de la science qui consiste à prédire, ce qui m’a rappelé que « sa loi est le progrès ».

Je vais maintenant commencer et suivre votre lettre point par point. J’ose dire que votre plan de mettre le chapitre d’Elie de Beaumont séparément et au début sera très bon ; de toute façon, c’est montrer un front audacieux dans la première édition qui doit être traduite en français. Ce sera un point curieux pour les géologues à l’avenir que de noter combien de temps le nom d’un homme soutiendra une théorie aussi complètement exposée que celle de De Beaumont l’a été par vous ; vous dites que vous « commencez à espérer que les grands principes qui y sont insistés résisteront à l’épreuve du temps ». COMMENCEZ À ESPÉRER : pourquoi, la POSSIBILITÉ d’un doute n’a jamais effleuré mon esprit depuis bien des jours. Cela peut être très peu philosophique, mais mon salut géologique est en jeu. Après être tout juste revenu de Glen Roy, et avoir constaté à quel point les difficultés s’évanouissent sous vos principes, cela m’indigne que vous puissiez parler d’ESPÉRER. En ce qui concerne la question de savoir jusqu’où ma théorie sur le corail s’applique à la théorie de De Beaumont, je pense qu’il serait prudent de me citer avec une grande prudence jusqu’à ce que mon récit complet soit publié, et alors vous (et d’autres) pourrez juger dans quelle mesure il y a un fondement pour une telle généralisation. Attention, je ne doute pas de sa vérité ; mais l’extension de toute vue sur de si grands espaces, à partir de faits comparativement peu nombreux, doit être reçue avec beaucoup de prudence. Je ne doute pas le moins du monde que durant la période récente (ou comme vous, à mon grand agacement, l’appelleriez, « Néo-Pliocène »), des bandes tortueuses — pas toutes les bandes parallèles les unes aux autres — ont été élevées et d’autres correspondantes ont subi une subsidence, bien qu’au cours de la même période, certaines parties soient probablement restées stationnaires pour un temps, ou aient même subi une subsidence. Je ne crois pas qu’une vue plus totalement fausse aurait pu être inventée que celle de grandes lignes droites soudainement surgies.

Quand mon livre sur les volcans et les récifs coralliens sera publié, je ne sais guère ; je crains que ce ne soit au moins dans quatre ou cinq mois ; bien que, attention, la majeure partie soit écrite. Je trouve que tant de temps est perdu à corriger les détails et à vérifier leur exactitude. Le travail gouvernemental zoologique est une meule autour de mon cou, et l’article sur Glen Roy m’a fait perdre six semaines. Je ne dirai pas perdu, cependant ; car, en supposant que je puisse prouver à la satisfaction des autres ce dont je me suis convaincu, l’inférence, je pense, vous l’admettrez comme importante. Je ne peux douter que la matière en fusion sous la croûte terrestre possède un haut degré de fluidité, presque comme la mer sous la banquise. Soit dit en passant, j’espère que vous me donnerez un cas suédois à citer, de coquilles préservées en surface, mais non dans des lits de gravier contemporains...

Rappelez-vous ce que je vous ai souvent entendu dire : la campagne est très mauvaise pour l’intellect ; les brumes écossaises éteindront quelques spéculations volcaniques. Vous voyez que je feins de devenir très citadin, et de mépriser les pauvres gens de la campagne, qui respirent l’air frais au lieu de la fumée, et voient les bons champs au lieu des maisons en briques de Marlborough Street, dont la vue, je l’avoue, m’horrifie. Je suis heureux d’entendre le rapport favorable que vous faites de la British Association. J’en suis d’autant plus heureux que j’ai mené ses batailles avec Basil Hall, Stokes et plusieurs autres, ayant décidé, d’après le rapport dans l’« Athenaeum », que ce devait être une excellente réunion. J’ai été très amusé par un récit que j’ai reçu des guerres de Don Roderick (Murchison.) et Babbage. Quel dommage affligeant que ce dernier soit si implacable... C’est une lettre des plus décousues, car après chaque phrase je reprends mon souffle, et vous aurez besoin du vôtre pour la lire...

Je souhaite de tout mon cœur que mon livre géologique soit sorti. J’ai toute motivation pour travailler dur, et je le ferai, en suivant vos pas, travailler juste à ce degré d’intensité pour rester en forme. J’aimerais que mon volume soit sorti avant que votre nouvelle édition des « Principes » n’apparaisse. Outre la théorie du corail, les chapitres sur les volcans contiendront, je pense, quelques faits nouveaux. J’ai été tristement tenté dernièrement d’être paresseux — c’est-à-dire, en ce qui concerne la géologie pure — par le nombre délicieux de vues nouvelles qui arrivent de manière épaisse et régulière — sur la classification, les affinités et les instincts des animaux — touchant à la question des espèces. Carnet après carnet a été rempli de faits qui commencent à se regrouper CLAIREMENT sous des sous-lois.

Bonne nuit, mon cher Lyell. J’ai rempli ma lettre et j’ai autant apprécié ma discussion avec vous que je peux le faire sans vous avoir en propria persona. Pensez aux mauvais effets de la campagne — alors encore une fois, bonne nuit.

Toujours vôtre, CHAS. DARWIN.

Je vous prie encore de donner mes meilleurs remerciements à Mme Lyell.

[Le registre de ce qu’il a écrit durant l’année ne donne pas un véritable indice du travail le plus important qui était en cours, la pose des pierres fondatrices de ce qui devait être l’accomplissement de sa vie. Cela est montré dans la lettre précédente à Lyell, où il parle d’être « paresseux », et l’extrait suivant d’une lettre à Fox, écrite en juin, est d’intérêt de ce point de vue :

« Je suis ravi d’apprendre que vous êtes un homme assez bon pour ne pas avoir oublié mes questions sur le croisement des animaux. C’est mon passe-temps favori, et je pense vraiment qu’un jour je serai capable de faire quelque chose dans ce sujet si complexe, les espèces et les variétés. »]

1839-1841.

[À l’hiver 1839 (29 janvier), mon père a épousé sa cousine, Emma Wedgwood. (Fille de Josiah Wedgwood de Maer, et petite-fille du fondateur des poteries d’Etruria.) La maison dans laquelle ils ont vécu pendant les premières années de leur vie conjugale, le n° 12 Upper Gower Street, était une petite maison londonienne banale, avec un salon sur le devant et une petite pièce derrière, dans laquelle ils vivaient pour la tranquillité. Dans ses dernières années, mon père avait l’habitude de rire de la laideur surprenante des meubles, tapis, etc., de la maison de Gower Street. Le seul élément compensateur était un jardin meilleur que la plupart des maisons londoniennes, une bande aussi large que la maison et longue de trente yards. Même ce petit espace d’herbe terne rendait leur maison londonienne plus tolérable à ses deux habitants élevés à la campagne.

De sa vie à Londres, il écrit à Fox (octobre 1839) : « Nous vivons une vie d’une tranquillité extrême ; Delamere lui-même, que vous décrivez comme un endroit si isolé, est, je vous le garantis, tout à fait dissipé par rapport à Gower Street. Nous avons renoncé à toutes les réceptions, car elles ne conviennent à aucun de nous deux ; et si l’on est tranquille à Londres, rien n’est comparable à sa tranquillité — il y a une grandeur dans ses brouillards enfumés et les sons sourds et lointains des fiacres et des voitures ; en fait, vous pouvez percevoir que je deviens un parfait citadin, et je me réjouis à l’idée que je serai ici pour les six prochains mois. »

Les entrées concernant une mauvaise santé dans le Journal augmentent en nombre durant ces années, et par conséquent les vacances deviennent plus longues et plus fréquentes. Du 26 avril au 13 mai 1839, il était à Maer et Shrewsbury. De nouveau, du 23 août au 2 octobre, il était loin de Londres à Maer, Shrewsbury et à Birmingham pour la réunion de la British Association.

L’entrée sous août 1839 est : « Durant ma visite à Maer, j’ai lu un peu, j’ai été très souffrant et scandaleusement paresseux. J’en ai retiré ce grand bien que RIEN n’est aussi intolérable que la paresse. »

À la fin de 1839, son premier enfant est né, et c’est alors qu’il commença ses observations finalement publiées dans l’« Expression des émotions ». Son livre sur ce sujet, et le court article publié dans « Mind » (juillet 1877), montrent à quel point il observait son enfant. Il semble avoir été surpris par ses propres sentiments pour un jeune bébé, car il écrivait à Fox (juillet 1840) : « Il [c’est-à-dire le bébé] est si charmant que je ne peux prétendre à aucune modestie. Je défie quiconque de nous flatter sur notre bébé, car je défie quiconque de dire quoi que ce soit à sa louange dont nous ne soyons pleinement conscients... Je n’avais pas la moindre conception qu’il y eût tant de choses dans un bébé de cinq mois. Vous percevrez par ceci que j’ai un beau degré de ferveur paternelle. »

Durant ces années, il a travaillé par intermittence sur les « Récifs coralliens », étant constamment interrompu par une mauvaise santé. Ainsi, il parle de « recommencer » le sujet en février 1839, puis en octobre de la même année, et encore en juillet 1841, « après plus de treize mois d’intervalle ». Son autre travail scientifique consistait en une contribution à la Geological Society (Geol. Soc. Proc. iii. 1842, et Geol. Soc. Trans. vi), sur les blocs erratiques et le « till » d’Amérique du Sud, ainsi que quelques autres articles mineurs sur des sujets géologiques. Il a également travaillé activement à la partie ornithologique de la Zoologie du "Beagle", c’est-à-dire la notice sur les habitudes et les aires de répartition des oiseaux qui ont été décrits par Gould.]

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Mercredi matin [février 1840].

Mon cher Lyell,

Merci beaucoup pour votre aimable mot. Je vais envoyer chercher le « Scotsman ». Le Dr Holland pense avoir découvert ce qui ne va pas chez moi, et il espère maintenant être en mesure de me remettre sur pied. N’est-ce pas mortifiant ? Voilà neuf semaines que je n'ai pas accompli une journée de travail entière, et pas plus de quatre demi-journées. Mais je ne veux plus me plaindre, bien qu'il soit difficile de ne pas le faire. Depuis que j'ai reçu votre mot, j'ai relu mon chapitre sur le corail, et je trouve que je suis prêt à défendre presque tout ; il est écrit avec beaucoup plus de prudence et de précision que je ne le pensais. J'avais mis tout mon cœur à vouloir terminer mon volume avant votre nouvelle édition, mais non, croyez-moi, pour que vous y remarquiez quoi que ce soit de nouveau (car il y a très peu de choses en dehors des détails), mais vous êtes le seul homme en Europe dont l'opinion sur la vérité générale d'un argument ardu je serais toujours très anxieux d'entendre. Mon manuscrit est dans une telle confusion, autrement je suis sûr que vous auriez très volontiers, si cela en avait valu la peine, examiné n'importe quelle partie de votre choix...

[Dans une lettre à Fox (janvier 1841), il montre que son « travail sur les espèces » occupait toujours son esprit :--

« Si vous vous intéressez tant soit peu à l'histoire naturelle, je vous envoie ce post-scriptum comme un memento, pour vous rappeler que je continue à recueillir toutes sortes de faits sur les "Variétés et les Espèces", pour mon futur ouvrage qui portera ce titre ; les plus petites contributions sont acceptées avec gratitude ; les descriptions de la progéniture de tous les croisements entre tous les oiseaux et animaux domestiques, chiens, chats, etc., etc., sont très précieuses. N'oubliez pas, si votre chat africain croisé venait à mourir, que je vous serais très obligé de m'envoyer sa carcasse dans un petit panier pour son squelette ; lui, ou n'importe quels pigeons, volailles, canards, etc., etc., croisés, seront plus appréciables que le plus beau cuissot de venaison ou la plus belle tortue. »

Plus tard dans l'année (septembre), il écrit à Fox au sujet de sa santé, et également en référence à son projet de déménager à la campagne :--

« J'ai régulièrement gagné du terrain, et je crois vraiment maintenant qu'un jour je serai tout à fait fort. J'écris quotidiennement pendant deux heures sur mon volume sur le corail, et je fais une petite promenade ou une sortie à cheval chaque jour. Je deviens très fatigué le soir, et je ne suis pas capable de sortir à ce moment-là, ou à peine de recevoir mes plus proches parents ; mais ma vie cesse d'être un fardeau maintenant que je peux faire quelque chose. Nous prenons des mesures pour quitter Londres, et vivre à environ vingt milles de là, sur une ligne de chemin de fer. »]

1842.

[Le registre du travail comprend son volume sur les « Récifs coralliens » (Une notice sur le travail concernant les récifs coralliens est apparue dans le Geograph. Soc. Journal, xii., page 115.), dont le manuscrit fut enfin envoyé aux imprimeurs en janvier de cette année, et la dernière épreuve corrigée en mai. Il écrit ainsi au sujet de cet ouvrage dans son journal :--

« J'ai commencé ce travail il y a trois ans et sept mois. Sur cette période, environ vingt mois (en plus du travail effectué pendant le voyage du "Beagle") y ont été consacrés, et en dehors de cela, je n'ai compilé que la partie sur les oiseaux de la Zoologie ; l'appendice du Journal, un article sur les blocs erratiques, et j'ai corrigé des articles sur Glen Roy et les tremblements de terre, lu sur les espèces, et le reste a été perdu à cause de la maladie. »

En mai et juin, il était à Shrewsbury et à Maer, d'où il partit pour faire la petite excursion au Pays de Galles, dont il a parlé dans ses « Souvenirs », et dont les résultats ont été publiés sous le titre « Notes sur les effets produits par les anciens glaciers du Caernarvonshire, et sur les blocs erratiques transportés par les glaces flottantes ». ('Philosophical Magazine', 1842, page 352.)

M. Archibald Geikie parle de cet article comme se plaçant « presque au sommet de la longue liste des contributions anglaises à l'histoire de l'ère glaciaire. » (Charles Darwin, série 'Nature', page 23.)

La dernière partie de cette année appartient à la période incluant l'installation à Down, et est donc traitée dans un autre chapitre.]

CHAPITRE 1.VIII. -- RELIGION.

[L'histoire de cette partie de la vie de mon père peut à juste titre inclure une mention de ses opinions religieuses. Car bien que, comme il le souligne, il n'ait pas accordé une réflexion systématique et continue aux questions religieuses, nous savons par ses propres mots que vers cette époque (1836-39), le sujet était très présent à son esprit.]

Dans ses œuvres publiées, il était réservé sur la question de la religion, et ce qu'il a laissé sur le sujet n'a pas été écrit en vue d'une publication. (Comme exception, on peut mentionner quelques mots de concordance avec les « Truths for the Times » du Dr Abbot, que mon père a autorisés à être publiés dans l'« Index ».)

Je crois que sa réserve provenait de plusieurs causes. Il sentait profondément que la religion d'un homme est une affaire essentiellement privée, et qui ne concerne que lui-même. Ceci est indiqué par l'extrait suivant d'une lettre de 1879 :--(Adressée à M. J. Fordyce, et publiée par lui dans ses 'Aspects of Scepticism', 1883.)

« Quelles peuvent être mes propres opinions est une question sans importance pour quiconque sauf moi-même. Mais, comme vous le demandez, je peux déclarer que mon jugement fluctue souvent... Dans mes fluctuations les plus extrêmes, je n'ai jamais été athée au sens de nier l'existence d'un Dieu. Je pense qu'en général (et de plus en plus à mesure que je vieillis), mais pas toujours, qu'agnostique serait la description la plus correcte de mon état d'esprit. »

Il reculait naturellement devant l'idée de blesser la sensibilité d'autrui dans les affaires religieuses, et il était également influencé par la conscience qu'un homme ne devrait pas publier sur un sujet auquel il n'a pas accordé une réflexion spéciale et continue. Qu'il ait senti que cette prudence s'appliquait à lui-même en matière de religion est montré dans une lettre au Dr F.E. Abbot, de Cambridge, aux États-Unis (6 septembre 1871). Après avoir expliqué que la faiblesse découlant de sa mauvaise santé l'empêchait de se sentir « à la hauteur d'une réflexion profonde, sur le sujet le plus profond qui puisse remplir l'esprit d'un homme », il poursuit en disant : « En ce qui concerne mes précédentes notes à votre intention, j'en oublie tout à fait le contenu. Je dois écrire beaucoup de lettres, et je ne peux que peu réfléchir sur ce que j'écris ; mais je crois et espère pleinement n'avoir jamais écrit un mot que, sur le moment, je ne pensais pas ; mais je pense que vous serez d'accord avec moi pour dire que tout ce qui doit être donné au public devrait être mûrement pesé et prudemment formulé. Il ne m'est jamais venu à l'esprit que vous souhaiteriez imprimer un quelconque extrait de mes notes : si cela avait été le cas, j'en aurais gardé une copie. J'ai mis "privé" par habitude, seulement partiellement acquise jusqu'ici, parce que certaines de mes notes hâtives avaient été imprimées, lesquelles ne valaient absolument pas la peine d'être imprimées, bien qu'étant par ailleurs irréprochables. Il est tout simplement ridicule de supposer que ma précédente note à votre intention vaudrait la peine de m'être renvoyée, avec une quelconque partie marquée que vous désireriez imprimer ; mais si cela vous plaît de le faire, je dirai immédiatement si j'ai une quelconque objection. Je me sens dans une certaine mesure peu disposé à m'exprimer publiquement sur des sujets religieux, car je ne sens pas que j'ai assez profondément réfléchi pour justifier une quelconque publicité. »

Je peux aussi citer une autre lettre au Dr Abbot (16 novembre 1871), dans laquelle mon père donne plus complètement ses raisons pour ne pas se sentir compétent à écrire sur des sujets religieux et moraux :--

« Je peux dire en toute vérité que je me sens honoré par votre demande que je devienne un contributeur à l'« Index », et je vous suis très obligé pour le brouillon. J'adhère aussi pleinement à la proposition selon laquelle il est du devoir de chacun de répandre ce qu'il croit être la vérité ; et je vous honore pour le faire, avec tant de dévouement et de zèle. Mais je ne peux accéder à votre demande pour les raisons suivantes ; et excusez-moi de les donner avec quelques détails, car je serais très désolé de paraître discourtois à vos yeux. Ma santé est très faible : je ne passe JAMAIS 24 heures sans de nombreuses heures d'inconfort, durant lesquelles je ne peux absolument rien faire. J'ai ainsi, aussi, perdu deux mois entiers consécutifs cette saison. En raison de cette faiblesse, et de ma tête qui est souvent prise de vertige, je suis incapable de maîtriser de nouveaux sujets exigeant beaucoup de réflexion, et je ne peux traiter que de vieux matériaux. À aucun moment je ne suis un penseur ou un écrivain rapide : tout ce que j'ai fait en science l'a été uniquement par une longue méditation, de la patience et de l'industrie.

« Or, je n'ai jamais systématiquement beaucoup réfléchi sur la religion en relation avec la science, ou sur la morale en relation avec la société ; et sans garder mon esprit fermement fixé sur de tels sujets pendant une LONGUE période, je suis vraiment incapable d'écrire quoi que ce soit qui vaille la peine d'être envoyé à l'« Index ». »

On lui a demandé plus d'une fois de donner ses opinions sur la religion, et il n'avait, en règle générale, aucune objection à le faire dans une lettre privée. Ainsi, en réponse à un étudiant hollandais, il écrivit (2 avril 1873) :--

« Je suis sûr que vous excuserez mon écriture longue, quand je vous dirai que je suis depuis longtemps en mauvaise santé, et que je séjourne actuellement loin de chez moi pour me reposer.

« Il est impossible de répondre brièvement à votre question ; et je ne suis pas sûr que je pourrais le faire, même si j'écrivais assez longuement. Mais je peux dire que l'impossibilité de concevoir que cet univers grandiose et merveilleux, avec nos êtres conscients, ait surgi par hasard, me semble être le principal argument en faveur de l'existence de Dieu ; mais si c'est là un argument d'une valeur réelle, je n'ai jamais été capable de le décider. Je suis conscient que si nous admettons une cause première, l'esprit a toujours soif de savoir d'où elle vient, et comment elle a surgi. Je ne peux pas non plus ignorer la difficulté posée par l'immense quantité de souffrance à travers le monde. Je suis, aussi, amené à m'en remettre dans une certaine mesure au jugement des nombreux hommes capables qui ont pleinement cru en Dieu ; mais là encore, je vois combien cet argument est pauvre. La conclusion la plus sûre me semble être que le sujet tout entier est au-delà de la portée de l'intellect humain ; mais l'homme peut faire son devoir. »

Encore en 1879, il fut sollicité par un étudiant allemand, d'une manière similaire. La lettre fut répondue par un membre de la famille de mon père, qui écrivit :--

« M. Darwin me prie de vous dire qu'il reçoit tant de lettres qu'il ne peut pas répondre à toutes.

« Il considère que la théorie de l'Évolution est tout à fait compatible avec la croyance en un Dieu ; mais que vous devez vous rappeler que différentes personnes ont différentes définitions de ce qu'elles entendent par Dieu. »

Ceci, cependant, ne satisfit pas le jeune Allemand, qui écrivit de nouveau à mon père, et reçut de lui la réponse suivante :--

« Je suis très occupé, un vieil homme, et en mauvaise santé, et je ne peux pas épargner le temps de répondre pleinement à vos questions -- ni d'ailleurs peuvent-elles être répondues. La science n'a rien à voir avec le Christ, sauf dans la mesure où l'habitude de la recherche scientifique rend un homme prudent à admettre des preuves. Pour ma part, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu de révélation. Quant à une vie future, chaque homme doit juger par lui-même entre des probabilités vagues et conflictuelles. »

Les passages qui suivent ici sont des extraits, quelque peu abrégés, d'une partie de l'Autobiographie, écrite en 1876, dans laquelle mon père donne l'histoire de ses opinions religieuses :--

« Durant ces deux années (octobre 1836 à janvier 1839), j'ai été amené à beaucoup réfléchir sur la religion. Alors qu'à bord du 'Beagle', j'étais tout à fait orthodoxe, et je me souviens avoir été copieusement moqué par plusieurs des officiers (bien qu'eux-mêmes orthodoxes) pour citer la Bible comme une autorité indiscutable sur un point de moralité. Je suppose que c'était la nouveauté de l'argument qui les amusait. Mais j'en étais graduellement venu à ce moment-là, c'est-à-dire 1836 à 1839, à voir que l'Ancien Testament n'était pas plus digne de confiance que les livres sacrés des Hindous. La question se posait alors continuellement devant mon esprit et ne voulait pas être bannie -- est-il crédible que si Dieu devait maintenant faire une révélation aux Hindous, il permettrait qu'elle soit liée à la croyance en Vishnou, Shiva, etc., comme le christianisme est lié à l'Ancien Testament ? Cela m'apparaissait totalement incroyable.

« En réfléchissant davantage au fait qu'il faudrait la preuve la plus claire pour faire croire à n'importe quel homme sain d'esprit aux miracles par lesquels le christianisme est soutenu -- et que plus nous connaissons les lois fixes de la nature, plus les miracles deviennent incroyables -- que les hommes de cette époque étaient ignorants et crédules à un degré presque incompréhensible pour nous -- que les Évangiles ne peuvent pas être prouvés comme ayant été écrits simultanément avec les événements -- qu'ils diffèrent dans de nombreux détails importants, bien trop importants, comme il m'apparaissait, pour être admis comme les inexactitudes habituelles de témoins oculaires ; -- par de telles réflexions que celles-ci, que je donne non pas comme ayant la moindre nouveauté ou valeur, mais telles qu'elles m'ont influencé, j'en suis graduellement venu à ne plus croire au christianisme comme une révélation divine. Le fait que de nombreuses fausses religions se soient répandues sur de grandes portions de la terre comme un feu de brousse eut un certain poids pour moi.

« Mais j'étais très peu disposé à abandonner ma croyance ; j'en suis sûr, car je peux très bien me souvenir d'avoir inventé souvent et souvent des rêveries sur de vieilles lettres entre des Romains distingués, et des manuscrits étant découverts à Pompéi ou ailleurs, qui confirmaient de la manière la plus frappante tout ce qui était écrit dans les Évangiles. Mais je trouvais de plus en plus difficile, avec une libre portée donnée à mon imagination, d'inventer des preuves qui suffiraient à me convaincre. Ainsi, l'incrédulité m'a envahi à un rythme très lent, mais fut finalement complète. Le rythme était si lent que je n'ai ressenti aucune détresse.

« Bien que je n'aie pas beaucoup réfléchi à l'existence d'un Dieu personnel jusqu'à une période considérablement plus tardive de ma vie, je donnerai ici les vagues conclusions auxquelles j'ai été conduit. L'ancien argument du dessein dans la Nature, tel que donné par Paley, qui me semblait autrefois si concluant, échoue, maintenant que la loi de la sélection naturelle a été découverte. Nous ne pouvons plus arguer que, par exemple, la belle charnière d'une coquille de bivalve doit avoir été faite par un être intelligent, comme la charnière d'une porte par l'homme. Il semble n'y avoir pas plus de dessein dans la variabilité des êtres organiques, et dans l'action de la sélection naturelle, que dans la direction dans laquelle souffle le vent. Mais j'ai discuté de ce sujet à la fin de mon livre sur les 'Variations des animaux et des plantes domestiqués' (Mon père demande si nous devons croire que les formes sont prédéterminées des fragments brisés de roche dégringolés d'un précipice qui sont assemblés par l'homme pour construire ses maisons. Si non, pourquoi devrions-nous croire que les variations des animaux ou plantes domestiques sont prédéterminées pour le bien de l'éleveur ? « Mais si nous abandonnons le principe dans un cas... aucune ombre de raison ne peut être assignée à la croyance que les variations, semblables dans la nature et le résultat des mêmes lois générales, qui ont été la pierre angulaire à travers la sélection naturelle de la formation des animaux les plus parfaitement adaptés au monde, homme inclus, étaient intentionnellement et spécialement guidées. » -- 'La Variation des animaux et des plantes', 1ère édition, volume ii, page 431. -- F.D.), et l'argument qui y est donné n'a jamais, pour autant que je puisse le voir, été réfuté.

« Mais en passant outre les innombrables et belles adaptations que nous rencontrons partout, on peut demander comment l'arrangement généralement bienfaisant du monde peut-il être expliqué ? Certains écrivains sont en effet si impressionnés par la quantité de souffrance dans le monde, qu'ils doutent, si nous considérons tous les êtres sensibles, s'il y a plus de misère ou de bonheur ; si le monde dans son ensemble est bon ou mauvais. Selon mon jugement, le bonheur prévaut décidément, bien que cela soit très difficile à prouver. Si la vérité de cette conclusion est accordée, elle s'harmonise bien avec les effets que nous pourrions attendre de la sélection naturelle. Si tous les individus d'une espèce devaient habituellement souffrir à un degré extrême, ils négligeraient de propager leur espèce ; mais nous n'avons aucune raison de croire que cela est jamais arrivé, ou du moins souvent. Certaines autres considérations, d'ailleurs, mènent à la croyance que tous les êtres sensibles ont été formés de manière à jouir, en règle générale, du bonheur.

« Tous ceux qui croient, comme moi, que tous les organes corporels et mentaux (à l'exception de ceux qui ne sont ni avantageux ni désavantageux pour le possesseur) de tous les êtres ont été développés à travers la sélection naturelle, ou la survie du plus apte, conjointement avec l'usage ou l'habitude, admettront que ces organes ont été formés de sorte que leurs possesseurs puissent rivaliser avec succès avec d'autres êtres, et ainsi augmenter en nombre. Or, un animal peut être conduit à poursuivre ce cours d'action qui est le plus bénéfique à l'espèce par la souffrance, telle que la douleur, la faim, la soif, et la peur ; ou par le plaisir, comme en mangeant et en buvant, et dans la propagation de l'espèce, etc. ; ou par les deux moyens combinés, comme dans la recherche de nourriture. Mais la douleur ou la souffrance d'une quelconque sorte, si elle est prolongée, cause une dépression et diminue le pouvoir d'agir, tout en étant bien adaptée à faire en sorte qu'une créature se garde contre tout mal grand ou soudain. Les sensations plaisantes, d'un autre côté, peuvent être prolongées sans aucun effet déprimant ; au contraire, elles stimulent tout le système vers une action accrue. D'où il est arrivé que la plupart ou tous les êtres sensibles ont été développés de telle manière, à travers la sélection naturelle, que les sensations plaisantes servent de guides habituels. Nous voyons cela dans le plaisir de l'effort, même occasionnellement de grands efforts du corps ou de l'esprit -- dans le plaisir de nos repas quotidiens, et surtout dans le plaisir dérivé de la sociabilité, et d'aimer nos familles. La somme de tels plaisirs comme ceux-ci, qui sont habituels ou fréquemment récurrents, donnent, comme je peux difficilement en douter, à la plupart des êtres sensibles un excès de bonheur sur la misère, bien que beaucoup souffrent occasionnellement beaucoup. Une telle souffrance est tout à fait compatible avec la croyance en la Sélection Naturelle, qui n'est pas parfaite dans son action, mais tend seulement à rendre chaque espèce aussi réussie que possible dans la bataille pour la vie avec d'autres espèces, dans des circonstances merveilleusement complexes et changeantes.

« Que la souffrance soit grande dans le monde, personne ne le conteste. Certains ont tenté d'expliquer cela en référence à l'homme en imaginant que cela sert à son amélioration morale. Mais le nombre d'hommes dans le monde n'est rien comparé à celui de tous les autres êtres sensibles, et ils souffrent souvent grandement sans aucune amélioration morale. Ce très vieil argument de l'existence de la souffrance contre l'existence d'une Cause Première intelligente me semble être un argument fort ; tandis que, comme je viens de le remarquer, la présence de beaucoup de souffrance s'accorde bien avec la vision selon laquelle tous les êtres organiques ont été développés à travers la variation et la sélection naturelle.

« À l'heure actuelle, l'argument le plus habituel pour l'existence d'un Dieu intelligent est tiré de la conviction intérieure profonde et des sentiments qui sont éprouvés par la plupart des personnes. »

« Autrefois, j'étais conduit par des sentiments tels que ceux que je viens d'évoquer (bien que je ne pense pas que le sentiment religieux ait jamais été fortement développé en moi), à la ferme conviction de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Dans mon Journal, j'écrivais qu'en me tenant au milieu de la grandeur d'une forêt brésilienne, "il n'est pas possible de donner une idée adéquate des sentiments supérieurs d'émerveillement, d'admiration et de dévotion qui remplissent et élèvent l'esprit." Je me souviens bien de ma conviction qu'il y a dans l'homme plus que le simple souffle de son corps. Mais aujourd'hui, les scènes les plus grandioses ne feraient naître aucune de ces convictions ni de ces sentiments dans mon esprit. On peut dire à juste titre que je suis comme un homme devenu daltonien, et la croyance universelle des hommes en l'existence du rouge fait que ma perte actuelle de perception n'a pas la moindre valeur comme preuve. Cet argument serait valable si tous les hommes de toutes les races avaient la même conviction intérieure de l'existence d'un Dieu unique ; mais nous savons que nous sommes très loin de ce cas. Par conséquent, je ne vois pas que de telles convictions et sentiments intérieurs soient d'un quelconque poids comme preuve de ce qui existe réellement. L'état d'esprit que les scènes grandioses suscitaient autrefois en moi, et qui était intimement lié à une croyance en Dieu, ne différait pas essentiellement de ce que l'on appelle souvent le sens du sublime ; et aussi difficile qu'il puisse être d'expliquer la genèse de ce sens, il peut difficilement être avancé comme argument pour l'existence de Dieu, pas plus que les sentiments puissants bien que vagues et similaires suscités par la musique.

« En ce qui concerne l'immortalité, rien ne me montre [aussi clairement] à quel point cette croyance est forte et presque instinctive, comme la considération du point de vue aujourd'hui soutenu par la plupart des physiciens, à savoir que le soleil avec toutes les planètes deviendra avec le temps trop froid pour la vie, à moins qu'un corps important ne se précipite dans le soleil, lui donnant ainsi une vie nouvelle. Croyant comme je le fais que l'homme dans un avenir lointain sera une créature bien plus parfaite qu'il ne l'est maintenant, c'est une pensée intolérable que lui et tous les autres êtres sensibles soient condamnés à une annihilation complète après un progrès lent et si longtemps poursuivi. Pour ceux qui admettent pleinement l'immortalité de l'âme humaine, la destruction de notre monde ne paraîtra pas si effroyable.

« Une autre source de conviction en l'existence de Dieu, liée à la raison et non aux sentiments, m'apparaît comme ayant beaucoup plus de poids. Cela découle de l'extrême difficulté, ou plutôt de l'impossibilité, de concevoir cet immense et merveilleux univers, y compris l'homme avec sa capacité de regarder loin en arrière et loin dans l'avenir, comme le résultat d'un hasard aveugle ou d'une nécessité. En réfléchissant ainsi, je me sens contraint de me tourner vers une Cause Première possédant un esprit intelligent dans une certaine mesure analogue à celui de l'homme ; et je mérite d'être qualifié de théiste. Cette conclusion était forte dans mon esprit à peu près à l'époque, autant que je m'en souvienne, où j'ai écrit l'« Origine des espèces » ; et c'est depuis cette époque qu'elle est devenue très graduellement, avec beaucoup de fluctuations, plus faible. Mais alors surgit le doute : l'esprit de l'homme, qui a, comme je le crois fermement, été développé à partir d'un esprit aussi bas que celui possédé par les animaux les plus inférieurs, peut-il être digne de confiance lorsqu'il tire de telles conclusions grandioses ?

« Je ne peux prétendre apporter la moindre lumière sur des problèmes aussi abstrus. Le mystère du commencement de toutes choses est insoluble pour nous ; et moi, pour ma part, je dois me contenter de rester agnostique. »

[Les lettres suivantes répètent dans une certaine mesure ce qui a été donné dans l'Autobiographie. La première fait référence à « The Boundaries of Science, a Dialogue », publié dans le « Macmillan's Magazine » de juillet 1861.]

CHARLES DARWIN À Mlle JULIA WEDGWOOD. 11 juillet [1861].

Quelqu'un nous a envoyé « Macmillan » ; et je dois vous dire combien j'admire votre article ; bien qu'en même temps je doive confesser que je n'ai pas pu vous suivre clairement dans certaines parties, ce qui est probablement dû en grande partie au fait que je ne suis pas du tout habitué aux trains de pensée métaphysiques. Je pense que vous comprenez mon livre (l'« Origine des espèces ») parfaitement, et cela, je le trouve être un événement très rare avec mes critiques. Les idées de la dernière page ont plusieurs fois traversé mon esprit de manière vague. Grâce à plusieurs correspondants, j'ai été amené dernièrement à penser, ou plutôt à essayer de penser, à certains des points principaux discutés par vous. Mais le résultat a été pour moi un labyrinthe – quelque chose comme penser à l'origine du mal, à laquelle vous faites allusion. L'esprit refuse de regarder cet univers, étant ce qu'il est, sans avoir été conçu ; pourtant, là où l'on s'attendrait le plus à une conception, c'est-à-dire dans la structure d'un être sensible, plus je réfléchis au sujet, moins je peux voir de preuve de conception. Asa Gray et quelques autres considèrent chaque variation, ou du moins chaque variation bénéfique (qu'A. Gray comparerait aux gouttes de pluie (la métaphore de la goutte de pluie du Dr Gray apparaît dans l'essai « Darwin and his Reviewers » (« Darwiniana », page 157) : « Toute la vie animée d'un pays dépend absolument de la végétation, la végétation de la pluie. L'humidité est fournie par l'océan, est élevée par la chaleur du soleil depuis la surface de l'océan, et est transportée à l'intérieur des terres par les vents. Mais quelle multitude de gouttes de pluie retombent dans l'océan – sont tout autant sans cause finale que les variétés naissantes qui n'aboutissent à rien ! S'ensuit-il donc que les pluies qui sont accordées au sol avec une telle règle et une telle régularité moyenne n'étaient pas conçues pour soutenir la vie végétale et animale ? ») qui ne tombent pas dans la mer, mais sur la terre pour la fertiliser) comme ayant été providentiellement conçues. Pourtant, quand je lui demande s'il considère chaque variation chez le pigeon biset, par laquelle l'homme a fait par accumulation un pigeon pouter ou un paon, comme providentiellement conçue pour l'amusement de l'homme, il ne sait que répondre ; et si lui, ou quiconque, admet [que] ces variations sont accidentelles, en ce qui concerne le but (bien sûr non accidentelles quant à leur cause ou origine) ; alors je ne vois aucune raison pour laquelle il devrait classer les variations accumulées par lesquelles le pic magnifiquement adapté a été formé, comme providentiellement conçues. Car il serait facile d'imaginer le jabot élargi du pouter, ou la queue du paon, comme d'une certaine utilité pour les oiseaux, dans un état de nature, ayant des habitudes de vie particulières. Ce sont les considérations qui me perplexent au sujet de la conception ; mais si vous aurez envie de les entendre, je ne sais pas...

[Au sujet de la conception, il écrivit (juillet 1860) au Dr Gray :

« Un mot de plus sur les « lois conçues » et les « résultats non conçus ». Je vois un oiseau que je veux pour me nourrir, je prends mon fusil et je le tue, je fais cela DÉLIBÉRÉMENT. Un homme innocent et bon se tient sous un arbre et est tué par un coup de foudre. Croyez-vous (et j'aimerais vraiment l'entendre) que Dieu a DÉLIBÉRÉMENT tué cet homme ? Beaucoup ou la plupart des gens le croient ; je ne peux pas et je ne le fais pas. Si vous le croyez, croyez-vous que lorsqu'une hirondelle saisit un moucheron, Dieu a conçu que cette hirondelle particulière saisisse ce moucheron particulier à cet instant précis ? Je crois que l'homme et le moucheron sont dans la même situation. Si la mort ni de l'homme ni du moucheron n'est conçue, je ne vois aucune bonne raison de croire que leur PREMIÈRE naissance ou production doive être nécessairement conçue. »]

CHARLES DARWIN À W. GRAHAM. Down, 3 juillet 1881.

Cher Monsieur,

J'espère que vous ne penserez pas qu'il est intrusif de ma part de vous remercier chaleureusement pour le plaisir que j'ai retiré de la lecture de votre « Creed of Science » admirablement écrit, bien que je ne l'aie pas encore tout à fait terminé, car maintenant que je suis vieux, je lis très lentement. Cela fait très longtemps qu'aucun autre livre ne m'a autant intéressé. L'ouvrage doit vous avoir coûté plusieurs années et beaucoup de travail acharné avec une pleine liberté pour travailler. Vous ne vous attendriez probablement pas à ce que quiconque soit pleinement d'accord avec vous sur tant de sujets abstrus ; et il y a certains points dans votre livre que je ne peux pas digérer. Le principal est que l'existence de soi-disant lois naturelles implique un but. Je ne peux pas voir cela. Sans mentionner que beaucoup s'attendent à ce que les diverses grandes lois soient un jour trouvées découler inévitablement d'une seule et unique loi, pourtant en prenant les lois telles que nous les connaissons maintenant, et en regardant la lune, où la loi de la gravitation – et sans doute de la conservation de l'énergie – de la théorie atomique, etc., etc., tiennent bon, et je ne vois pas qu'il y ait alors nécessairement un quelconque but. Y aurait-il un but si les organismes les plus bas, dépourvus de conscience, existaient seuls sur la lune ? Mais je n'ai aucune pratique du raisonnement abstrait, et je peux être tout à fait égaré. Néanmoins, vous avez exprimé ma conviction intérieure, bien que beaucoup plus vivement et clairement que je n'aurais pu le faire, que l'Univers n'est pas le résultat du hasard. (Le duc d'Argyll (« Good Words », avril 1885, page 244) a rapporté quelques mots à ce sujet, prononcés par mon père dans la dernière année de sa vie. « ...au cours de cette conversation, j'ai dit à M. Darwin, en référence à certains de ses propres ouvrages remarquables sur la « Fécondation des orchidées » et sur « Les Lombrics », et diverses autres observations qu'il a faites sur les merveilleuses inventions pour certains buts dans la nature – j'ai dit qu'il était impossible de regarder celles-ci sans voir qu'elles étaient l'effet et l'expression d'un esprit. Je n'oublierai jamais la réponse de M. Darwin. Il m'a regardé très fixement et a dit : « Eh bien, cela m'arrive souvent avec une force irrésistible ; mais à d'autres moments », et il a secoué la tête vaguement, ajoutant, « cela semble s'en aller. » ») Mais alors, chez moi, le doute horrible surgit toujours de savoir si les convictions de l'esprit de l'homme, qui a été développé à partir de l'esprit des animaux inférieurs, sont d'une quelconque valeur ou dignes de confiance. Quelqu'un ferait-il confiance aux convictions de l'esprit d'un singe, s'il existe de telles convictions dans un tel esprit ? Deuxièmement, je pense que je pourrais faire valoir un argument contre l'énorme importance que vous attribuez à nos plus grands hommes ; j'ai été habitué à penser que les hommes de second, troisième et quatrième rang sont de très haute importance, du moins dans le cas de la science. Enfin, je pourrais me battre sur le fait que la sélection naturelle a fait et fait plus pour le progrès de la civilisation que vous ne semblez enclin à l'admettre. Souvenez-vous du risque que couraient les nations d'Europe, il n'y a pas tant de siècles, d'être submergées par les Turcs, et combien une telle idée est maintenant ridicule ! Les races soi-disant caucasiennes plus civilisées ont battu les Turcs à plate couture dans la lutte pour l'existence. En regardant le monde à une date pas très éloignée, quel nombre infini de races inférieures auront été éliminées par les races civilisées supérieures à travers le monde. Mais je n'écrirai plus, et je ne mentionnerai même pas les nombreux points de votre ouvrage qui m'ont beaucoup intéressé. J'ai certes lieu de m'excuser de vous importuner avec mes impressions, et ma seule excuse est l'excitation dans mon esprit que votre livre a éveillée.

Je vous prie d'agréer, Cher Monsieur, l'expression de mes salutations distinguées, CHARLES DARWIN.

[Mon père parlait peu de ces sujets, et je ne peux rien apporter de mes propres souvenirs de sa conversation qui puisse ajouter à l'impression donnée ici de son attitude envers la Religion. Une idée plus approfondie de ses vues peut, cependant, être recueillie à partir de remarques occasionnelles dans ses lettres.] (Le Dr Aveling a publié un compte rendu d'une conversation avec mon père. Je pense que les lecteurs de cette brochure (« The Religious Views of Charles Darwin », Free Thought Publishing Company, 1883) peuvent être induits en erreur en voyant plus de ressemblance qu'il n'en existait réellement entre les positions de mon père et du Dr Aveling : et je dis cela malgré ma conviction que le Dr Aveling donne tout à fait équitablement ses impressions sur les vues de mon père. Le Dr Aveling a essayé de montrer que les termes « agnostique » et « athée » étaient pratiquement équivalents – qu'un athée est quelqu'un qui, sans nier l'existence de Dieu, est sans Dieu, dans la mesure où il n'est pas convaincu de l'existence d'une Divinité. Les réponses de mon père impliquaient sa préférence pour l'attitude non agressive d'un agnostique. Le Dr Aveling semble (page 5) considérer l'absence d'agressivité dans les vues de mon père comme les distinguant de manière non essentielle des siennes. Mais, à mon avis, ce sont précisément les différences de ce genre qui le distinguent si complètement de la classe des penseurs à laquelle appartient le Dr Aveling.)

CHAPITRE 1.IX. -- LA VIE À DOWN.

1842-1854.

« Ma vie se poursuit comme une horloge, et je suis fixé à l'endroit où je la finirai. »

Lettre au capitaine Fitz-Roy, octobre 1846.

[Dans le but de donner dans les chapitres suivants un compte rendu connecté de la croissance de l'« Origine des espèces », j'ai retiré les lettres les plus importantes concernant ce sujet de leur position chronologique appropriée ici, et je les ai placées avec le reste de la correspondance concernant le même sujet ; de sorte que dans le présent groupe de lettres, nous n'obtenons que des indices occasionnels de la croissance des vues de mon père, et nous pouvons supposer que nous regardons sa vie, telle qu'elle aurait pu être regardée par ceux qui n'avaient aucune connaissance du développement tranquille de sa théorie de l'évolution pendant cette période.]

Le 14 septembre 1842, mon père quitta Londres avec sa famille et s'installa à Down. (Je ne dois pas omettre de mentionner un membre de la maisonnée qui l'accompagna. C'était son majordome, Joseph Parslow, qui resta dans la famille, un ami et serviteur estimé, pendant quarante ans, et devint, comme Sir Joseph Hooker me l'a fait remarquer une fois, « une partie intégrante de la famille, et senti comme telle par tous les visiteurs de la maison ».) Dans le chapitre autobiographique, ses motifs pour franchir cette étape à la campagne sont brièvement donnés. Il parle de la participation aux sociétés scientifiques et des devoirs sociaux ordinaires comme convenant si « mal à sa santé que nous avons résolu de vivre à la campagne, ce que nous préférions tous les deux et n'avons jamais regretté ». Son intention de rester en contact avec la vie scientifique à Londres est exprimée dans une lettre à Fox (décembre 1842) : --

« J'espère, en montant en ville pour une nuit tous les quinze jours ou toutes les trois semaines, garder ma communication avec les hommes scientifiques et mon propre zèle, et ainsi ne pas me transformer en un porc du Kent complet. »

Des visites à Londres de ce genre furent maintenues pendant quelques années au prix de beaucoup d'efforts de sa part. Je l'ai souvent entendu parler des trajets fatigants de dix milles vers ou depuis Croydon ou Sydenham – les gares les plus proches – avec un vieux jardinier agissant comme cocher, qui conduisait avec une grande prudence et lenteur sur les nombreuses collines. Dans les années ultérieures, toute intercourse scientifique régulière avec Londres devint, comme mentionné précédemment, une impossibilité.

Le choix de Down était plutôt le résultat du désespoir que d'une préférence réelle ; mon père et ma mère étaient las de la recherche de maison, et les points attrayants de l'endroit leur semblaient donc compenser ses défauts un peu plus évidents. Il avait au moins un desideratum, à savoir le calme. En effet, il aurait été difficile de trouver un endroit plus retiré si près de Londres. En 1842, un trajet en voiture d'une vingtaine de milles était le seul moyen d'accès à Down ; et même maintenant que les chemins de fer s'en sont approchés, il est singulièrement hors du monde, avec rien pour suggérer le voisinage de Londres, si ce n'est la brume terne de fumée qui obscurcit parfois le ciel. Le village se dresse dans un angle entre deux des grandes routes principales du pays, l'une menant à Tunbridge et l'autre à Westerham et Edenbridge. Il est coupé du Weald par une ligne de collines de craie escarpées au sud, et une colline abrupte, maintenant lissée par une tranchée et un remblai, devait autrefois constituer une sorte de barrière contre les empiétements du côté de Londres. Dans une telle situation, un village, communiquant avec les lignes principales de circulation uniquement par des ruelles pierreuses et tortueuses, a bien pu préserver son caractère retiré. Il n'est pas non plus difficile de croire aux contrebandiers et à leurs files de chevaux de bât faisant leur chemin depuis les vieux villages sans loi du Weald, dont le souvenir existait encore quand mon père s'installa à Down. Le village se dresse sur un pays de hautes terres solitaire, à 500 à 600 pieds au-dessus de la mer, -- un pays avec peu de beauté naturelle, mais possédant un certain charme dans les « shaws », ou bandes de bois éparses, couronnant les berges crayeuses et surplombant les terres labourées tranquilles des vallées. Le village, de trois ou quatre cents habitants, consiste en trois petites rues de cottages se rencontrant devant la petite église construite en silex. C'est un endroit où les nouveaux venus sont rarement vus, et les noms apparaissant loin en arrière dans les vieux registres de l'église sont encore bien connus dans le village. La blouse n'est pas encore tout à fait éteinte, bien que principalement utilisée comme vêtement cérémoniel par les « porteurs » aux enterrements : mais enfant, je me souviens des blouses pourpres ou vertes des hommes à l'église.

La maison se dresse à un quart de mille du village, et est construite, comme tant de maisons du siècle dernier, aussi près que possible de la route -- une ruelle étroite serpentant vers la grande route de Westerham. En 1842, elle était assez terne et peu attrayante : un bâtiment carré en briques de trois étages, recouvert de badigeon minable et de tuiles suspendues. Le jardin n'avait aucun des massifs d'arbustes ou des murs qui offrent maintenant un abri ; il était surplombé depuis la ruelle, et était ouvert, morne et désolé. L'une des premières entreprises de mon père fut d'abaisser la ruelle d'environ deux pieds, et de construire un mur de silex le long de la partie qui bordait le jardin. La terre ainsi excavée fut utilisée pour faire des berges et des monticules autour de la pelouse : ceux-ci furent plantés d'arbres à feuilles persistantes, qui donnent maintenant au jardin son caractère retiré et abrité.

La maison fut rendue plus nette en étant recouverte de stuc, mais l'amélioration principale effectuée fut la construction d'un grand bow-window s'étendant sur trois étages. Ce bow-window se couvrit d'un fouillis de plantes grimpantes, et varia agréablement le côté sud de la maison. Le salon, avec sa véranda ouvrant sur le jardin, ainsi que le bureau dans lequel mon père travailla pendant les dernières années de sa vie, furent ajoutés à des dates ultérieures.

Dix-huit acres de terre furent vendus avec la maison, dont douze acres sur le côté sud de la maison formaient un champ agréable, parsemé de chênes et de frênes d'une taille correcte. De ce champ, une bande fut coupée et convertie en potager, dans lequel la parcelle de terrain expérimentale était située, et où les serres furent finalement installées.

La lettre suivante à M. Fox (28 mars 1843) donne entre autres choses les premières impressions de mon père sur Down : --

« Je vais vous raconter tous les détails insignifiants à mon sujet qui me viennent à l'esprit. Nous sommes actuellement extrêmement occupés par la première brique posée hier pour une extension de notre maison ; avec cela, avec le fait de devoir presque créer un nouveau potager et divers autres projets envisagés, mes journées sont très remplies. Je trouve tout cela très mauvais pour la géologie, mais je progresse très lentement avec un volume, ou plutôt une brochure, sur les îles volcaniques que nous avons visitées : je ne parviens à y consacrer qu'une paire d'heures par jour et ce, pas très régulièrement. C'est un travail ardu que d'écrire des livres, qui coûtent de l'argent à publier, et qui ne sont même pas lus par les géologues. J'oublie si j'ai déjà décrit cet endroit : c'est une bonne maison, très laide, avec 18 acres, située sur une plaine crayeuse, à 560 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il y a des aperçus sur une campagne lointaine et le paysage est modérément joli : son mérite principal est son extrême ruralité. Je ne pense pas avoir jamais été dans une campagne plus parfaitement calme. À trois milles au sud de chez nous, le grand escarpement crayeux nous coupe totalement du bas pays du Kent, et entre nous et l'escarpement il n'y a ni village ni maison de gentleman, mais seulement de grands bois et des champs arables (ces derniers en nombre tristement prédominant) de sorte que nous sommes absolument à l'extrême limite du monde. Tout le pays est sillonné de sentiers ; mais la surface sur la craie est argileuse et collante, ce qui est le pire trait de notre acquisition. Les vallons et les berges me rappellent souvent le Cambridgeshire et les promenades avec vous à Cherry Hinton, et d'autres lieux, bien que l'aspect général du pays soit très différent. Je regardais mon cabinet classé (le seul vestige que j'ai conservé de tous mes insectes anglais), et j'admirais Panagaeus Crux-major : il est curieux de voir la manière vive dont cet insecte rappelle à mon esprit votre apparence, avec la petite Fan trottinant derrière, lorsque j'ai été présenté à vous pour la première fois. Ces jours entomologiques étaient bien agréables. Je suis BEAUCOUP plus fort corporellement, mais je ne vaux guère mieux pour supporter la fatigue mentale, ou plutôt l'excitation, si bien que je ne peux pas dîner en ville ni recevoir de visiteurs, excepté des parents avec qui je peux passer quelque temps après le dîner en silence. »

J'aurais souhaité donner ici une idée de la position qu'occupait mon père, à cette période de sa vie, parmi les hommes de science et le public lecteur en général. Mais les notices contemporaines sont rares et n'ont pas de valeur particulière pour mon dessein — qui, par conséquent, doit, malgré beaucoup de peine, rester inachevé.

Son « Journal de recherches » était alors le seul de ses livres qui eût quelque chance d'être communément connu. Mais le fait qu'il fût publié avec les « Voyages » des capitaines King et Fitz-Roy a probablement nui à sa popularité générale. Ainsi, Lyell lui écrivait en 1838 (« Lyell's Life », ii, page 43) : « Je vous assure que mon père est tout à fait enthousiaste à propos de votre journal... et il est d'accord avec moi pour dire qu'il se vendrait largement s'il était publié séparément. Il a été déçu d'apprendre qu'il devait être entravé par les autres volumes, car, bien qu'il l'eût acheté de toute façon, il craignait que tant de personnes du public ne soient dissuadées de le faire. » Dans une notice sur les trois voyages dans la « Edinburgh Review » (juillet 1839), il n'y a rien qui amène un lecteur à croire qu'il le trouverait plus attrayant que les volumes compagnons. Et, en fait, il n'est devenu largement connu qu'après avoir été publié séparément en 1845. On peut noter, cependant, que la « Quarterly Review » (décembre 1839) a attiré l'attention de ses lecteurs sur les mérites du « Journal » en tant que livre de voyages. Le critique parle du « charme découlant de la fraîcheur de cœur qui est répandue sur ces pages vierges par un homme à l'intellect vigoureux et un observateur aigu et profond. »

La traduction allemande (1844) du « Journal » a reçu une notice favorable dans le n° 12 des « Heidelberger Jahrbücher der Literatur », 1847 — où le critique parle de la « toile variée de l'auteur, sur laquelle il esquisse dans des couleurs vives les coutumes étranges de ces régions lointaines avec leur faune, leur flore et leurs particularités géologiques remarquables. » Faisant allusion à la traduction, mon père écrit : « Le Dr Dieffenbach... a traduit mon "Journal" en allemand, et je dois, avec une vanité impardonnable, me vanter que ce fut à l'instigation de Liebig et Humboldt. »

Le travail géologique dont il parle dans la lettre ci-dessus à M. Fox l'a occupé pendant toute l'année 1843, et a été publié au printemps de l'année suivante. Il était intitulé « Observations géologiques sur les îles volcaniques, visitées pendant le voyage du H.M.S. "Beagle", accompagnées de quelques brèves notices sur la géologie de l'Australie et du Cap de Bonne-Espérance » : il formait la deuxième partie de la « Géologie du voyage du "Beagle" », publiée « avec l'approbation des Lords Commissaires du Trésor de Sa Majesté ». Le volume sur les « Récifs coralliens » forme la première partie de la série et a été publié, comme nous l'avons vu, en 1842. Pour le bien du lecteur non géologue, je peux citer ici les mots du professeur Geikie (Charles Darwin, série « Nature », 1882) sur ces deux volumes — qui étaient jusqu'alors les principaux travaux géologiques de mon père. Parlant des « Récifs coralliens », il dit (page 17) : « Ce traité bien connu, le plus original de tous les mémoires géologiques de son auteur, est devenu l'un des classiques de la littérature géologique. L'origine de ces remarquables anneaux de roche corallienne en plein océan a donné lieu à beaucoup de spéculations, mais aucune solution satisfaisante du problème n'a été proposée. Après en avoir visité beaucoup, et examiné également les récifs coralliens qui bordent les îles et les continents, il a offert une théorie qui, par sa simplicité et sa grandeur, frappe d'étonnement chaque lecteur. Il est plaisant, après le laps de nombreuses années, de se remémorer le délice avec lequel on a lu pour la première fois les "Récifs coralliens" ; comment on a observé les faits être rangés à leur place, rien n'étant ignoré ou survolé ; et comment, étape par étape, on a été conduit à la grande conclusion d'une vaste subsidence océanique. Aucun exemple plus admirable de méthode scientifique n'a jamais été donné au monde, et même s'il n'avait rien écrit d'autre, ce traité seul aurait placé Darwin au tout premier rang des enquêteurs de la nature. »

Il est intéressant de voir dans l'extrait suivant d'une des lettres de Lyell (à Sir John Herschel, 24 mai 1837. « Life of Sir Charles Lyell », vol. ii, page 12) avec quelle chaleur et quelle promptitude il a adopté la théorie. L'extrait donne aussi incidemment une idée de la théorie elle-même.

« Je suis tout occupé de la nouvelle théorie de Darwin sur les îles coralliennes, et j'ai pressé Whewell de lui faire lire lors de notre prochaine réunion. Je dois abandonner à jamais ma théorie du cratère volcanique, bien que cela m'ait coûté une peine au début, car elle expliquait tant de choses, la forme annulaire, la lagune centrale, le soulèvement soudain d'une montagne isolée dans une mer profonde ; tout s'accordait si bien avec la notion de volcans submergés, cratériformes et coniques... et puis le fait que dans le Pacifique Sud nous n'avions presque aucune roche dans les régions des îles coralliennes, sauf deux sortes, le calcaire corallien et le volcanique ! Pourtant, malgré tout cela, toute la théorie est balayée, et la forme annulaire et la lagune centrale n'ont rien à voir avec les volcans, ni même avec un fond cratériforme. Peut-être Darwin vous a-t-il dit, alors qu'il était au Cap, ce qu'il considère comme la vraie cause ? Qu'une montagne soit submergée graduellement, et que le corail croisse dans la mer où elle s'enfonce, et il y aura un anneau de corail, et finalement seulement une lagune au centre. Pourquoi ? Pour la même raison qu'un récif-barrière de corail croît le long de certaines côtes : Australie, etc. Les îles coralliennes sont les derniers efforts des continents qui se noient pour lever la tête au-dessus de l'eau. Les régions d'élévation et de subsidence dans l'océan peuvent être tracées par l'état des récifs coralliens. » Il y a peu à dire quant à la critique contemporaine publiée. Le livre n'a pas été passé en revue dans la « Quarterly Review » avant 1847, date à laquelle une notice favorable a été donnée. Le critique parle du caractère « audacieux et surprenant » de l'ouvrage, mais semble reconnaître le fait que les vues sont généralement acceptées par les géologues. À cette époque, l'esprit des hommes commençait à être plus prêt à recevoir une géologie de ce type. Même dix ans auparavant, en 1837, Lyell (« Life of Sir Charles Lyell », vol. ii, page 6) disait : « les gens sont maintenant beaucoup mieux préparés à croire Darwin quand il avance des preuves du lent soulèvement des Andes, qu'ils ne l'étaient en 1830, quand je les ai d'abord surpris avec cette doctrine. » Cette phrase fait référence à la théorie élaborée dans les observations géologiques de mon père sur l'Amérique du Sud (1846), mais le changement graduel dans la réceptivité de l'esprit géologique a dû être favorable à tous ses travaux géologiques. Néanmoins, Lyell semble au début ne pas s'être attendu à une acceptation immédiate de la théorie corallienne ; ainsi écrivait-il à mon père en 1837 : « Je n'ai pu penser à rien pendant des jours après votre leçon sur les récifs coralliens, sinon aux sommets des continents submergés. Tout cela est vrai, mais ne vous flattez pas d'être cru avant que vous ne deveniez chauve comme moi, avec le travail acharné et la contrariété face à l'incrédulité du monde. »

La deuxième partie de la « Géologie du voyage du "Beagle" », c'est-à-dire le volume sur les îles volcaniques, qui nous concerne spécialement maintenant, ne peut être mieux décrite qu'en citant à nouveau le professeur Geikie (page 18) :

« Riche en observations détaillées, cet ouvrage demeure la meilleure autorité sur la structure géologique générale de la plupart des régions qu'il décrit. Au moment où il a été écrit, la "théorie du cratère de soulèvement", bien qu'opposée par Constant Prévost, Scrope et Lyell, était généralement acceptée, du moins sur le Continent. Darwin, cependant, ne pouvait l'accepter comme une explication valide des faits ; et bien qu'il ne partageât pas le point de vue de ses principaux opposants, mais osât proposer une hypothèse qui lui était propre, les observations faites et décrites impartialement par lui dans ce volume doivent être regardées comme ayant contribué à la solution finale de la difficulté. » Le professeur Geikie poursuit (page 21) : « Il est l'un des premiers écrivains à reconnaître l'ampleur de la dénudation à laquelle même les accumulations géologiques récentes ont été soumises. L'une des leçons les plus impressionnantes à tirer de son récit des "Îles volcaniques" est l'étendue prodigieuse dans laquelle elles ont été dénudées... Il était disposé à attribuer plus de ce travail à la mer que la plupart des géologues ne l'admettraient aujourd'hui ; mais il a vécu lui-même pour modifier ses vues originales, et sur ce sujet ses dernières déclarations sont tout à fait à la hauteur du temps. »

Un extrait d'une lettre de mon père à Lyell montre son estimation de son propre travail. « Vous m'avez fait grand plaisir en disant que vous avez l'intention de parcourir mes "Îles volcaniques" : cela m'a coûté dix-huit mois !!! et j'ai entendu parler de très peu de personnes qui l'aient lu. Maintenant je sentirai que, quel que soit le peu (et c'est peu) qui confirme les travaux anciens, ou qui soit nouveau, cela produira son effet et ne sera pas perdu. »

Le troisième de ses livres géologiques, « Observations géologiques sur l'Amérique du Sud », peut être mentionné ici, bien qu'il n'ait été publié qu'en 1846. « Dans cet ouvrage, l'auteur a incorporé tous les matériaux recueillis par lui pour l'illustration de la géologie sud-américaine, sauf certains qui ont été publiés ailleurs. L'une des caractéristiques les plus importantes du livre était l'évidence qu'il a apportée pour prouver le lent soulèvement interrompu du continent sud-américain au cours d'une période géologique récente. » (Geikie, loc. cit.)

De ce livre, mon père a écrit à Lyell : « Mon volume fera environ 240 pages, terriblement ennuyeux, pourtant très condensé. Je pense que chaque fois que vous aurez le temps de le parcourir, vous penserez que la collecte de faits sur le soulèvement de la terre et sur la formation des terrasses est assez bonne. »

De son travail géologique spécial dans son ensemble, le professeur Geikie, tout en soulignant qu'il n'était pas « du même genre que celui qui fait époque de ses recherches biologiques », remarque qu'il « a donné une impulsion puissante » à la réception générale de l'enseignement de Lyell « par la manière dont il a rassemblé de toutes les parties du monde des faits en son soutien. »

TRAVAIL DE LA PÉRIODE 1842 À 1854.

Le travail de ces années peut être grossièrement divisé en une période de géologie de 1842 à 1846, et une de zoologie à partir de 1846.

J'extrais de son journal des notices du temps passé sur ses livres géologiques et sur son « Journal ».

« Îles volcaniques ». Été 1842 à janvier 1844.

« Géologie de l'Amérique du Sud ». Juillet 1844 à avril 1845.

Deuxième édition du « Journal », octobre 1845 à octobre 1846.

Le temps entre octobre 1846 et octobre 1854 a été pratiquement consacré au travail sur les Cirripedia (anatifes) ; les résultats ont été publiés en deux volumes par la Ray Society en 1851 et 1854. Ses volumes sur les Cirripèdes fossiles ont été publiés par la Palaeontographical Society en 1851 et 1854.

Un compte rendu de ces volumes sera donné plus tard.

Les œuvres mineures peuvent être placées ensemble, indépendamment du sujet traité.

« Observations sur la structure, etc., du genre Sagitta », Ann. Nat. Hist. xiii, 1844, pages 1-6.

« Brèves descriptions de plusieurs Planariae terrestres, etc. », Ann. Nat. Hist. xiv, 1844, pages 241-251.

« Compte rendu de la poussière fine (Une phrase apparaît dans cet article d'intérêt, comme montrant que l'auteur était conscient de l'importance de tous les moyens de distribution : « Le fait que des particules de cette taille aient été apportées à au moins 330 milles de la terre est intéressant en ce qui concerne la distribution des plantes cryptogames. ») qui tombe souvent sur les navires dans l'océan Atlantique », Geol. Soc. Journ. ii, 1846, pages 26-30.

« Sur la géologie des îles Falkland », Geol. Soc. Journ. ii, 1846, pages 267-274.

« Sur le transport des blocs erratiques, etc. », Geol. Soc. Journ. iv, 1848, pages 315-323. (Un extrait d'une lettre à Lyell, 1847, est intéressant en rapport avec cet essai : « Auriez-vous l'amabilité (si vous la connaissez) de mettre l'adresse de Maclaren sur la lettre ci-jointe et de la poster. C'est principalement pour demander dans quel journal il a décrit les blocs erratiques sur Arthur's Seat. M. D. Milne, dans le dernier "New Phil. Journal" d'Édimbourg [1847], a un long article à ce sujet. Il dit : "Certains glaciologues se sont aventurés à expliquer le transport des blocs erratiques, même dans la situation de ceux qui sont maintenant évoqués, en imaginant qu'ils étaient transportés sur des banquises", etc. Il traite cette vue, et le rayage des roches par les icebergs, comme presque absurde... il m'a finalement tellement agacé que (à moins que vous ne lui répondiez) je pense que j'enverrai un article en opposition au même journal. Je pourrai ainsi introduire quelques-unes de mes anciennes remarques, et quelques nouvelles, et j'insisterai sur vos excellentes observations en Amérique du Nord. C'est une corvée d'arrêter son travail, mais il m'a mis tout à fait en colère. »)

L'article « Géologie », dans l'Admiralty Manual of Scientific Enquiry (1849), pages 156-195. Ceci a été écrit au printemps de 1848.

« Sur les Lepadidae fossiles britanniques », Geol. Soc. Journ. vi, 1850, pages 439-440.

« Analogie de la structure de quelques roches volcaniques avec celle des glaciers », Edin. Roy. Soc. Proc. ii, 1851, pages 17-18.

Le professeur Geikie a eu l'amabilité de me donner (dans une lettre datée de novembre 1885) ses impressions sur l'article de mon père dans l'« Admiralty Manual ». Il mentionne les points suivants comme caractéristiques du travail :

« 1. Grande largeur de vue. Personne qui n'aurait pas pratiquement étudié et profondément réfléchi aux questions discutées n'aurait pu l'écrire.

« 2. La perspicacité si remarquable dans tout ce que M. Darwin a jamais fait. La manière dont il indique des lignes d'enquête qui élucideraient les problèmes géologiques est éminemment typique de lui. Certaines de ces lignes n'ont jamais été adéquatement suivies ; donc, à leur égard, il était en avance sur son temps.

« 3. Traitement intéressant et sympathique. L'auteur met immédiatement ses lecteurs en harmonie avec lui. Il leur donne assez d'informations pour montrer combien le champ vers lequel il les invite est délicieux, et combien ils pourraient y accomplir. Il y a une large esquisse du sujet que tout le monde peut suivre, et il y a assez de détails pour instruire et guider un débutant et le lancer sur la bonne voie.

« Bien sûr, la géologie a fait de grands progrès depuis 1849, et l'article, s'il était écrit maintenant, devrait prendre note d'autres branches d'enquête, et modifier des déclarations qui ne sont plus tout à fait exactes ; mais la plupart des conseils que M. Darwin donne sont tout aussi nécessaires et précieux aujourd'hui qu'ils l'étaient lorsqu'ils ont été donnés. Il est curieux de voir avec quel instinct infaillible il semble s'être attaché aux principes qui résisteraient à l'épreuve du temps. »

Dans une lettre à Lyell (1853), mon père écrivait : « Je suis allé consulter un article du Dr Sutherland, de l'Arctique, sur l'action de la glace, lu seulement en résumé, mais je devrais penser avec beaucoup de bonne matière. Il était très plaisant d'entendre qu'il a été écrit grâce à l'Admiralty Manual. »

Pour donner une idée de la vie retirée qui commençait maintenant pour mon père à Down, j'ai noté à partir de son journal les courtes périodes pendant lesquelles il était loin de chez lui entre l'automne 1842, lorsqu'il est arrivé à Down, et la fin de 1854.

1843 Juillet. — Une semaine à Maer et Shrewsbury. Octobre. — Douze jours à Shrewsbury.

1844 Avril. — Une semaine à Maer et Shrewsbury. Juillet. — Douze jours à Shrewsbury.

1845 15 septembre. — Six semaines, « Shrewsbury, Lincolnshire, York, le doyen de Manchester, Waterton, Chatsworth ».

1846 Février. — Onze jours à Shrewsbury. Juillet. — Dix jours à Shrewsbury. Septembre. — Dix jours à Southampton, etc., pour l'Association britannique.

1847 Février. — Douze jours à Shrewsbury. Juin. — Dix jours à Oxford, etc., pour l'Association britannique. Octobre. — Une quinzaine à Shrewsbury.

1848 Mai. — Une quinzaine à Shrewsbury. Juillet. — Une semaine à Swanage. Octobre. — Une quinzaine à Shrewsbury. Novembre. — Onze jours à Shrewsbury.

1849 Mars à juin. — Seize semaines à Malvern. Septembre. — Onze jours à Birmingham pour l'Association britannique.

1850 Juin. — Une semaine à Malvern. Août. — Une semaine à Leith Hill, la maison d'un parent. Octobre. — Une semaine à la maison d'un autre parent.

1851 Mars. — Une semaine à Malvern. Avril. — Neuf jours à Malvern. Juillet. — Douze jours à Londres.

1852 Mars. — Une semaine à Rugby et Shrewsbury. Septembre. — Six jours à la maison d'un parent.

1853 Juillet. — Trois semaines à Eastbourne. Août. — Cinq jours au camp militaire de Chobham.

1854 Mars. — Cinq jours à la maison d'un parent. Juillet. — Trois jours à la maison d'un parent. Octobre. — Six jours à la maison d'un parent.

On verra qu'il a été absent de chez lui soixante semaines en douze ans. Mais il faut se rappeler qu'une grande partie du temps restant passé à Down a été perdu à cause de la mauvaise santé.]

LETTRES.

CHARLES DARWIN À R. FITZ-ROY. Down [31 mars 1843].

Cher Fitz-Roy,

J'ai lu hier avec surprise et le plus grand intérêt votre nomination au poste de gouverneur de la Nouvelle-Zélande. Je ne sais pas s'il faut vous en féliciter, mais je suis sûr que je peux féliciter la colonie de posséder votre zèle et votre énergie. Je suis très impatient de savoir si le rapport est vrai, car je ne peux supporter l'idée que vous quittiez le pays sans vous revoir une fois encore ; le passé est souvent dans ma mémoire, et je sens que je vous dois beaucoup de plaisir passé, et tout le destin de ma vie, qui (si ma santé avait été plus forte) aurait été pleine de satisfaction pour moi. Au cours des trois derniers mois, je ne suis jamais allé à Londres sans avoir l'intention de passer vous voir dans l'espoir de voir Mme Fitz-Roy et vous-même ; mais je trouve, très malheureusement pour moi, que la petite excitation de sortir de ma routine la plus calme me fatigue si généralement, que je suis capable de ne presque rien faire quand je suis à Londres, et je n'ai même pas été capable d'assister à une réunion du soir de la Société géologique. Sinon, je suis très bien, ainsi que, Dieu merci, ma femme et mes deux enfants. L'extrême retraite de cet endroit nous convient à tous très bien, et nous profitons beaucoup de notre vie à la campagne. Mais j'écris des futilités sur moi-même, alors que votre esprit et votre temps doivent être pleinement occupés. Mon but en écrivant est de vous supplier, vous ou Mme Fitz-Roy, d'avoir la bonté de m'envoyer un mot pour dire si c'est vrai, et si vous partez bientôt. Je monterai la semaine prochaine pour un jour ou deux ; pourriez-vous me voir pour même cinq minutes, si je passais tôt jeudi matin, à savoir à neuf ou dix heures, ou à quelque heure (si vous gardez les heures matinales du navire) que vous finissiez votre petit-déjeuner. Je vous prie de me rappeler très gentiment au bon souvenir de Mme Fitz-Roy, qui, je l'espère, est capable de regarder son long voyage avec courage.

Croyez-moi, cher Fitz-Roy, votre toujours très obligé, CHARLES DARWIN.

[Il pourrait être utile de donner une citation d'une autre lettre (1846) adressée à Fitz-Roy, car elle montre le souvenir affectueux que mon père gardait de son ancien capitaine.

« Adieu, cher Fitz-Roy, je pense souvent à vos nombreuses marques de bonté à mon égard, et pas moins souvent au moment, sans doute tout à fait oublié de vous, où, avant d'arriver à Madère, vous êtes venu arranger mon hamac de vos propres mains, ce qui, comme je l'ai appris plus tard, a mis les larmes aux yeux de mon père. »]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. [Down, 5 septembre 1843.] Lundi matin.

Mon cher Fox,

Lorsque j'ai envoyé l'article sur les glaciers, je m'apprêtais juste à sortir et je n'ai donc pas eu le temps d'écrire. J'espère que votre ami appréciera (et je souhaiterais que vous y alliez avec lui) son voyage autant que moi. C'était une sorte de roman géologique. Mais votre ami doit faire preuve de patience, car il ne se forgera pas un bon ŒIL GLACIAIRE en quelques jours. Murchison et le comte Keyserling ont FOUDROYÉ la région du nord du pays de Galles au cours du même automne et n'ont rien pu voir, si ce n'est les effets de la pluie ruisselant sur les rochers ! J'ai un peu interrogé Murchison et j'ai vu de toute évidence qu'il n'avait rien examiné attentivement. Je suis CERTAIN des effets glaciaires dans le nord du pays de Galles. Prenez votre élan, si ce temps dure, et faites une randonnée au pays de Galles ; ses paysages glorieux doivent faire du bien au cœur et au corps de chacun. J'aimerais avoir l'énergie de venir à Delamere et de vous accompagner ; mais, comme vous le remarquez, vous pourriez tout aussi bien me demander de déplacer la cathédrale Saint-Paul. Chaque fois que je m'accorderai une escapade, ce sera, je pense, en Écosse, pour partir à la recherche d'autres routes parallèles. Ma théorie marine pour ces routes a été un temps mise à mal par les travaux d'Agassiz sur la glace, mais elle renaît maintenant...

Adieu, nous avons presque terminé — presque tous les ouvriers sont partis, et le gravier est étendu sur les allées. Ave Maria ! comme l'argent file. Il y a deux fois plus de tentations de faire des dépenses extravagantes à la campagne qu'à Londres. Adios.

Votre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [1844 ?].

...J'ai également lu les « Vestiges » (« The Vestiges of the Natural History of Creation » a été publié anonymement en 1844, et l'on croit avec certitude qu'il a été écrit par feu Robert Chambers. L'exemplaire de mon père montre des signes d'une lecture attentive, une longue liste de passages marqués étant épinglée à la fin. Il semble en avoir tiré une leçon utile. Il écrit : « L'idée d'un poisson se transformant en reptile, monstrueux. Je ne préciserai aucune généalogie — beaucoup trop peu connue à présent. » Il fait à nouveau référence au livre dans une lettre à Fox, en février 1845 : « Avez-vous lu ce livre étrange, non philosophique mais excellemment écrit, les "Vestiges" : il a fait plus parler de lui que n'importe quel ouvrage récent, et a été attribué par certains à ma personne — ce dont je devrais être très flatté et déflatté. »), mais je m'en suis un peu moins amusé que vous ne semblez l'avoir fait : l'écriture et l'agencement sont certes admirables, mais sa géologie me frappe comme mauvaise, et sa zoologie bien pire. Je vous serais très obligé, si, à un moment ou à un autre, pendant vos loisirs, vous pouviez me dire sur quoi vous fondez votre croyance douteuse en l'influence de l'imagination d'une mère sur sa progéniture. (Cela fait référence au cas d'une parente de Sir J. Hooker, qui insistait sur le fait qu'une tache de naissance, apparue sur l'un de ses enfants, était l'effet de la frayeur qu'elle avait elle-même éprouvée en ayant, avant la naissance de l'enfant, taché avec de la sépia un exemplaire du « Liber Studiorum » de Turner qui lui avait été prêté avec des consignes particulières de prudence.) J'ai prêté attention aux diverses déclarations éparpillées ici et là, mais je ne crois pas à autre chose qu'à des coïncidences fortuites. W. Hunter a dit à mon père, alors qu'il était dans une maternité, qu'en plusieurs milliers de cas, il avait demandé à la mère, AVANT SON ACCOUCHEMENT, si quelque chose avait affecté son imagination, et en avait consigné les réponses ; et absolument aucun cas ne s'est avéré juste, bien que, lorsque l'enfant présentait quelque chose de remarquable, elles faisaient par la suite en sorte que le bonnet s'adapte. La reproduction semble régie par des lois si similaires dans tout le règne animal, que je suis très réticent [à croire]...

CHARLES DARWIN À J.M. HERBERT. Down [1844 ou 1845].

Mon cher Herbert,

J'ai été très heureux de voir votre écriture et d'avoir quelques nouvelles de vous. Bien que vous ne puissiez pas venir ici cet automne, j'espère vraiment que vous et Mme Herbert viendrez en hiver, et nous aurons beaucoup à nous dire sur le bon vieux temps, et beaucoup de Beethoven.

J'ai peu ou plutôt rien à dire sur moi-même ; nous vivons comme une horloge, et de la manière la plus terne qui soit, selon la plupart des gens. Je travaille dur depuis quelque temps, au grand dam de mes misérables organes digestifs, sur l'Amérique du Sud, et je remercie tous les destins, j'en ai terminé les trois quarts. Écrire dans un anglais simple devient pour moi de plus en plus difficile, et jamais atteignable. Quant à votre prétention selon laquelle vous lirez quelque chose d'aussi terne que mes pures descriptions géologiques, ne mettez pas une onction aussi flatteuse sur mon âme (Sur le même sujet, il écrivait à Fitz-Roy : « J'ai envoyé ma "Géologie de l'Amérique du Sud" à Dover Street, et vous l'aurez, sans aucun doute, en temps voulu. Vous ne savez pas ce que vous menacez de faire en proposant de la lire — c'est purement géologique. J'ai dit à mon frère : "Tu la liras, bien sûr", et sa réponse fut : "Sur ma vie, j'aimerais autant même l'acheter." ») car c'est incroyable. J'ai découvert depuis longtemps que les géologues ne lisent jamais les travaux des autres, et que le seul objectif en écrivant un livre est de prouver son sérieux, et que vous ne formez pas vos opinions sans subir un travail d'une certaine sorte. La géologie est actuellement très orale, et ce que je dis ici est dans une large mesure tout à fait vrai. Mais je vous fais une discussion aussi longue qu'un chapitre de cet odieux livre lui-même.

Je suis récemment allé à Shrewsbury, et j'ai trouvé mon père étonnamment bien et enjoué.

Croyez-moi, mon cher vieil ami, toujours le vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, lundi [10 février 1845].

Mon cher Hooker,

Je vous suis très obligé pour votre lettre très agréable ; il a été très aimable de votre part, au milieu de vos dissipations scientifiques et théâtrales, de penser à m'écrire une si longue lettre. Je suis étonné par vos nouvelles, et je dois vous présenter mes condoléances sur votre point de vue ACTUEL concernant la chaire de professeur (Sir J.D. Hooker était candidat à la chaire de botanique à l'université d'Édimbourg.), et je le déplore très sincèrement pour mon propre compte. Il y a quelque chose de si glacial dans une séparation de tant de centaines de kilomètres, bien que nous ne nous soyons pas vus beaucoup quand nous étions plus proches. Vous croirez difficilement à quel point je regrette POUR MOI-MÊME vos perspectives actuelles. J'avais espéré que nous nous verrions beaucoup au cours de notre vie. C'est une lourde déception ; et d'un point de vue purement égoïste, pour m'aider dans mon travail, votre perte est en effet irréparable. Mais, d'un autre côté, je ne peux douter que vous n'ayez à l'heure actuelle une vision découragée, plutôt que brillante, de vos perspectives : il y a sûrement de grands avantages, tout comme des inconvénients. La place est éminente ; et vraiment, il me semble qu'il y a tant de travailleurs indifférents, et si peu de lecteurs, que c'est un grand avantage, d'un point de vue purement scientifique, pour un bon travailleur, d'occuper une position qui amène les autres à prêter attention à son travail. J'oublie si vous avez fréquenté Édimbourg en tant qu'étudiant, mais à mon époque, il y avait un groupe d'hommes qui étaient loin d'être les auditeurs indifférents et ennuyeux que vous attendez pour votre public. Réfléchissez à la satisfaction et à l'honneur que ce serait de FORMER un bon botaniste — avec votre disposition, vous serez pour beaucoup ce que Henslow fut à Cambridge pour moi et pour d'autres, un ami et un guide très bienveillant. Puis quel beau jardin, et quelle bonne bibliothèque publique ! Pourquoi, Forbes regrette toujours les avantages d'Édimbourg pour le travail : pensez à l'avantage inestimable d'être à une courte distance de marche de ces nobles rochers, collines et rivages sablonneux près d'Édimbourg ! En effet, je ne peux pas beaucoup vous plaindre, bien que je me plaigne énormément moi-même de votre perte. Sûrement, donner des conférences deviendra, dans un an ou deux, avec votre GRANDE capacité de travail (quoi que vous puissiez dire du contraire), facile, et vous aurez un temps équitable pour votre Flore antarctique et vos vues générales sur la distribution. Si je pensais que votre poste de professeur arrêterait votre travail, je le souhaiterais, ainsi que toutes les bonnes conséquences mondaines, à el Diavolo. Je sais que je vivrai assez longtemps pour vous voir devenir la première autorité en Europe sur ce grand sujet, cette pierre angulaire presque certaine des lois de la création, la Distribution géographique. Eh bien, il y a une consolation, vous serez à Kew, sans aucun doute, chaque année, donc je finirai par vous forcer à accepter mes sincères félicitations. Merci pour toutes vos nouvelles. Je suis peiné d'apprendre que Humboldt décline ; on ne peut s'empêcher de ressentir, quoique à tort, qu'une telle fin est humiliante : même quand je l'ai vu, il parlait au-delà de toute raison. Si vous le revoyez, je vous en prie, présentez-lui mes compliments les plus respectueux et les plus aimables, et dites-lui que je n'oublie jamais que toute ma vie est due au fait d'avoir lu et relu, dans ma jeunesse, sa « Relation historique ». Combien sont vraies et agréables toutes vos remarques sur sa bonté ; pensez au nombre d'occasions que vous aurez, à votre nouveau poste, d'être un Humboldt pour les autres. Interrogez-le sur la rivière dans le nord-est de l'Europe, dont la flore est très différente sur ses rives opposées. J'ai obtenu et lu votre Wilkes ; quel livre faible dans son contenu et son style, et si magnifiquement présenté ! Écrivez-moi un mot depuis Berlin. Merci aussi pour les épreuves. Je ne veux cependant pas dire les épreuves des planches ; je les apprécie, car elles m'évitent de copier des extraits. Adieu, mon cher Hooker, le cœur lourd, je vous souhaite de vous réjouir de vos perspectives.

Votre ami sincère,

C. DARWIN.

[La seconde édition du « Journal », à laquelle la lettre suivante fait référence, fut achevée entre le 25 avril et le 25 août. Elle fut publiée par M. Murray dans la « Colonial and Home Library », et sous cette forme plus accessible, elle connut bientôt une large diffusion.

Jusqu'au moment de ses premières négociations avec M. Murray pour sa publication sous cette forme, il n'avait reçu de paiement que sous la forme d'un grand nombre d'exemplaires offerts, et il semble avoir été heureux de vendre les droits d'auteur de la seconde édition à M. Murray pour 150 livres.

Les points de divergence entre celle-ci et la première édition sont d'un intérêt qui tient principalement à la croissance des vues de l'auteur sur l'évolution, et seront examinés plus tard.]

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down [juillet 1845].

Mon cher Lyell,

Je vous envoie la première partie (Sans doute des épreuves.) de la nouvelle édition [du « Journal of Researches »], que je vous dois si entièrement. Vous verrez que j'ai pris la liberté de vous la dédier (La dédicace de la seconde édition du « Journal of Researches » est la suivante : « À Charles Lyell, Esq., F.R.S., cette seconde édition est dédiée avec un plaisir reconnaissant — en reconnaissance du fait que la part principale de tout mérite scientifique que ce Journal et les autres œuvres de l'Auteur peuvent posséder, a été dérivée de l'étude des célèbres et admirables "Principes de géologie". »), et j'espère que cela ne pourra vous être désagréable. J'ai longtemps souhaité, non pas tant pour vous que pour mon propre sentiment d'honnêteté, reconnaître plus clairement que par une simple référence, combien je vous suis géologiquement redevable. Ces auteurs, cependant, qui comme vous, éduquent l'esprit des gens aussi bien qu'ils leur enseignent des faits spécifiques, ne peuvent, je devrais le penser, jamais obtenir pleine justice, sauf de la part de la postérité, car l'esprit ainsi imperceptiblement amélioré peut à peine percevoir sa propre ascension. J'avais l'intention d'inclure cette reconnaissance dans la troisième partie de ma Géologie, mais sa vente est si extrêmement faible que je n'aurais pas eu la satisfaction de penser que, pour autant qu'il était en mon pouvoir, j'avais reconnu, quoique imparfaitement, ma dette. Je vous prie de ne pas croire que je suis assez stupide pour supposer que ma dédicace puisse vous gratifier d'une quelconque manière, sauf dans la mesure où j'espère que vous la recevrez comme une marque des plus sincères de ma gratitude et de mon amitié. Je pense avoir amélioré cette édition, surtout la seconde partie, que je viens de terminer. J'ai ajouté beaucoup de choses sur les Fuégiens, et réduit de moitié la discussion impitoyablement longue sur le climat et les glaciers, etc. Je ne me souviens pas avoir ajouté quoi que ce soit à la première partie qui soit assez long pour attirer votre attention ; il y a une page de description d'une race de bœufs très curieuse dans la Banda Oriental. J'aimerais que vous lisiez les quelques dernières pages ; il y a une petite discussion sur l'extinction, qui ne vous frappera peut-être pas comme nouvelle, bien qu'elle m'ait frappé ainsi, et a placé dans mon esprit toutes les difficultés relatives aux causes de l'extinction dans la même classe que d'autres difficultés qui sont généralement tout à fait négligées et sous-évaluées par les naturalistes ; j'aurais dû, cependant, rendre ma discussion plus longue et montrer par des faits, comme j'aurais facilement pu le faire, à quel point chaque espèce doit être régulièrement freinée dans son nombre.

J'ai reçu vos Voyages (« Travels in North America », 2 volumes, 1845.) hier ; et j'aime extrêmement son aspect extérieur et intérieur ; je n'ai lu qu'une douzaine de pages hier soir (car j'étais fatigué par la fenaison), mais j'en ai vu assez pour percevoir à quel point cela m'intéressera, et combien de passages seront marqués. Je suis heureux de trouver une bonne dose d'Histoire naturelle ; je serais étonné si cela ne se vendait pas très largement...

Comme je suis désolé de penser que nous ne vous reverrons pas ici avant si longtemps ; j'aimerais que vous puissiez vous esquinter un petit peu avant de partir et avoir besoin d'une journée d'air frais, avant que les brises de l'océan ne soufflent sur vous...

Toujours le vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, samedi [1er août 1845].

Mon cher Lyell,

J'ai eu envie de vous écrire depuis une semaine, mais chaque tranche de cinq minutes de force a été dépensée à terminer ma seconde partie. (De la seconde édition du « Journal of Researches ».) Votre mot m'a fait beaucoup plus plaisir, j'ose le dire, que ma dédicace ne vous en a fait, et je vous en remercie beaucoup. Votre travail m'a beaucoup intéressé, et je vous donnerai mes impressions, bien que, comme je n'ai jamais pensé que vous vous soucieriez d'entendre ce que je pensais des parties non scientifiques, je n'ai pris aucune note, ni ne me suis efforcé de retenir aucune impression particulière des deux tiers du premier volume. La première impression, devrais-je dire, serait pour la plupart (bien que je n'aie littéralement vu aucune âme depuis l'avoir lu) le regret qu'il n'y en ait pas davantage des [parties] non scientifiques. Je ne suis pas un bon juge, car je n'ai rien lu, c'est-à-dire de non scientifique sur l'Amérique du Nord, mais l'ensemble m'a frappé comme très nouveau, frais et intéressant. Vos discussions portent à mon esprit la marque évidente d'une pensée mûrie, et de conclusions tirées de faits observés par vous-même, et non des opinions des gens que vous avez rencontrés ; et cela, je le soupçonne, est relativement rare.

Votre discussion sur l'esclavage m'a beaucoup troublé ; mais comme vous ne vous soucieriez pas plus de mon opinion sur ce point que des cendres de cette lettre, je ne dirai rien, sinon qu'elle m'a donné quelques heures sans sommeil et très inconfortables. Votre récit de l'état religieux des États m'a particulièrement intéressé ; je suis surpris tout au long par votre audace très appropriée contre le clergé. Dans votre chapitre sur l'Université, le clergé, et non l'état de l'éducation, est traité très sévèrement et justement, et cela, je pense, est très audacieux, car je conçois que vous pourriez écraser un vieux Don à la tête plombée, en tant que Don, avec plus de sécurité que de toucher le doigt de cet Animal corporatif qu'est le clergé. Quel contraste dans l'éducation l'Angleterre offre-t-elle ! Votre apologie (utilisant le terme, comme les anciens religionnistes qui entendaient tout sauf une apologie) pour les conférences m'a semblé très intelligente ; mais tous les arguments du monde en votre faveur ne valent pas un cours des conférences de Jamieson de l'autre côté, que j'ai autrefois subies pour mes péchés. Bien que j'aie lu au sujet des « Bassins houillers en Amérique du Nord », je n'ai jamais, dans la moindre mesure, réellement compris leur étendue, leur épaisseur et leur position favorable ; presque rien ne m'a plus étonné dans votre livre.

Quelques rares parties m'ont frappé comme assez hétérogènes, mais je ne sais pas si c'est dans une mesure qui signifie quelque chose. Cependant, j'ai regretté l'absence d'un en-tête général pour les chapitres, tel que les deux ou trois lieux principaux visités. On n'a pas le droit d'attendre d'un auteur qu'il écrive en descendant jusqu'au zéro de l'ignorance géographique du lecteur ; mais moi, ne connaissant pas un seul endroit, j'ai été parfois assez tourmenté pour retracer votre parcours. Parfois, au début d'un chapitre, dans un paragraphe, votre parcours était tracé à travers une demi-douzaine d'endroits ; quiconque aussi ignorant que moi, s'il pouvait être trouvé, préférerait voir un tel paragraphe dérangeant supprimé. J'ai détaché votre carte, et j'ai trouvé cela d'un grand confort ; je ne pouvais pas suivre votre tracé gravé. Je pense que dans une seconde édition, des espaces ici et là d'une ligne seraient une amélioration. Soit dit en passant, je m'attribue le mérite d'avoir donné à mon Journal un air moins scientifique en ayant imprimé tous les noms d'espèces et de genres en caractères romains ; l'impression semble aussi meilleure. Toutes les illustrations me semblent capitales, et la carte est un volume admirable en soi. Si vos « Principes » n'avaient pas rencontré une telle admiration universelle, j'aurais craint qu'il n'y ait trop de géologie ici pour le lecteur général ; certainement, tout ce qu'un style le plus clair et le plus léger pouvait faire a été fait. Pour moi-même, la géologie était un excellent résumé, bien condensé et bien digéré de tout ce qui a été établi en Amérique du Nord, et tout géologue devrait vous être reconnaissant. Le résumé du chapitre sur Niagara m'est apparu comme la partie la plus grandiose ; j'ai également été profondément intéressé par votre discussion sur l'origine des formations siluriennes. J'ai fait des dizaines de DIZAINES de marques sur des passages qui me seront utiles à l'avenir.

Toute la théorie sur le charbon m'a semblé très bonne ; mais il est inutile de continuer à énumérer de cette façon. J'aurais aimé qu'il y ait plus d'Histoire naturelle ; j'ai aimé TOUS les fragments dispersés. Je vous ai maintenant donné une transcription exacte de mes pensées, mais elles valent à peine que vous les lisiez...

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 25 août [1845].

Mon cher Lyell,

C'est littéralement le premier jour où j'ai eu du temps libre ; et je vais m'amuser en commençant une lettre pour vous...

J'ai été ravi de votre lettre dans laquelle vous abordez l'esclavage ; j'aimerais que les mêmes sentiments aient été apparents dans votre discussion publiée. Mais je n'écrirai pas sur ce sujet, je vous agacerais peut-être, et très certainement moi-même. Je me suis exhalé avec un paragraphe ou deux dans mon Journal sur le péché de l'esclavage brésilien ; vous penserez peut-être que c'est en réponse à vous ; mais tel n'est pas le cas. Je n'ai remarqué rien que je n'aie entendu sur la côte de l'Amérique du Sud. Mes quelques phrases, cependant, ne sont qu'une explosion de sentiment. Comment avez-vous pu raconter si placidement ce sentiment atroce (Dans le passage évoqué, Lyell ne donne pas ses propres vues, mais celles d'un planteur.) sur la séparation des enfants d'avec leurs parents ; et à la page suivante, parler d'être affligé par le fait que les blancs n'aient pas prospéré ; je vous assure que le contraste m'a fait m'exclamer. Mais j'ai brisé mon intention, et donc pas plus sur cet odieux sujet mortel.

Il y a une critique favorable, mais pas assez forte, à votre sujet dans la « Gardeners' Chronicle ». Je suis désolé de voir que Lindley s'en tient à la théorie du gaz acide carbonique. Soit dit en passant, j'ai été très heureux que Lindley choisisse mes paragraphes sur l'extinction et les donne sans coupure. À mon avis, mettre la rareté comparative des espèces existantes dans la même catégorie que l'extinction a enlevé un grand poids ; bien que cela n'explique bien sûr rien, cela montre que tant que nous ne pouvons pas expliquer la rareté comparative, nous ne devrions éprouver aucune surprise à ne pas expliquer l'extinction...

Je suis très heureux d'apprendre l'appel en faveur d'une nouvelle édition des « Principes » : quel glorieux bien cet ouvrage a accompli. Je crains que cette fois vous ne soyez pas parmi les vieilles roches ; comme je me réjouirai de vivre assez longtemps pour vous voir publier et découvrir un autre étage sous le silurien — ce serait, je pense, le plus magnifique des pas en avant. Je suis très heureux d'apprendre les progrès que Bunbury fait en botanique fossile ; il y a là un beau hiatus qu'il doit combler dans ce pays. J'irai certainement lui rendre visite cet hiver... D'après le peu que j'ai vu de lui, je peux tout à fait croire tout ce que vous dites de ses talents...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Shrewsbury [1845 ?].

Mon cher Hooker,

Je viens de recevoir votre mot, qui m'a stupéfié et m'a très sincèrement attristé. Je n'ai jamais douté une seule minute de votre succès, car je m'imaginais, fort à tort, que le mérite était sûr de l'emporter. Je suis tout à fait certain que le jour viendra bientôt où ceux qui ont voté contre vous, s'ils ont un peu de honte ou de conscience, auront honte d'avoir laissé la politique aveugler leurs yeux sur vos qualifications, et ces qualifications garanties par Humboldt et Brown ! Eh bien, ces témoignages doivent être une consolation pour vous. Proh pudor ! Je suis tour à tour vexé et indigné. Je ne peux même pas trouver de réconfort à penser que je vous verrai davantage, et que j'extrairai plus de connaissances de votre stock si bien ordonné. Je suis heureux de penser qu'après avoir lu quelques-unes de vos lettres, je n'ai jamais douté une seule fois de la position que vous tiendrez finalement parmi les botanistes européens. Je ne peux penser à rien d'autre, sinon j'aimerais discuter de « Cosmos » (Une traduction du « Kosmos » de Humboldt) avec vous. J'espère que vous nous rendrez visite, à ma femme et à moi, cet automne à Down. Je serai à Down le 24, et en déplacement jusqu'à cette date.

Mon cher Hooker, permettez-moi de me dire votre très fidèle ami, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. 8 octobre [1845], Shrewsbury.

...J'ai fait récemment une petite tournée pour voir une ferme que j'ai achetée dans le Lincolnshire (Il parle de sa ferme du Lincolnshire dans une lettre à Henslow (4 juillet) : « J'ai acheté une ferme dans le Lincolnshire, et quand j'irai là-bas cet automne, je compte voir ce que je peux faire pour doter de jardins tout cottage sur ma petite propriété. C'est une chose désespérée à envisager, mais je crois que peu de choses feraient plus de bien à ce pays dans les âges futurs que la destruction du droit d'aînesse, afin de réduire la différence dans la richesse foncière et de créer davantage de petits propriétaires. Comme sont atrocement injustes les lois sur le timbre, qui rendent si coûteux pour le pauvre homme l'achat de son quart d'acre ; cela fait bouillir le sang d'indignation. ») puis jusqu'à York, où j'ai rendu visite au doyen de Manchester (L'honorable et révérend W. Herbert. La visite est mentionnée dans une lettre au Dr Hooker : « J'ai fait une petite tournée, en partie pour les affaires, et j'ai rendu visite au doyen de Manchester, et j'ai eu avec lui des conversations très intéressantes sur les hybrides, la stérilité, la variation, etc., etc. Il est plein de connaissances acquises par lui-même, mais ignore étonnamment ce que les autres ont fait sur les mêmes sujets. Il est très hétérodoxe sur les « espèces » : pas beaucoup mieux, comme la plupart des naturalistes l'estimeraient, que le pauvre M. Vestiges. »), le grand créateur d'hybrides, qui m'a donné beaucoup d'informations curieuses. J'ai aussi rendu visite à Waterton à Walton Hall, et ma visite là-bas m'a extrêmement amusé. C'est un drôle d'énergumène ; lors de notre dîner matinal, notre groupe se composait de deux prêtres catholiques et de deux mulâtresses ! Il a passé soixante ans, et la veille, il a poursuivi et attrapé un levraut dans un champ de navets. C'est une belle demeure ancienne, et le lac fourmille de sauvagine. J'ai ensuite vu Chatsworth, et j'étais en extase devant la grande serre ; c'est un parfait fragment de forêt tropicale, et la vue m'a fait penser avec délice à de vieux souvenirs. Ma petite tournée de dix jours m'a fait me sentir merveilleusement fort sur le moment, mais les bons effets n'ont pas duré. Ma femme, je suis désolé de le dire, ne devient pas très forte, et les enfants sont l'espoir de la famille, car ils sont tous heureux, vivants et pleins d'entrain. J'ai été très intéressé par la critique de Sedgwick (La critique de Sedgwick sur les « Vestiges de la création » dans l'« Edinburgh Review », juillet 1845.), bien que je la trouve loin d'être populaire auprès de nos lecteurs scientifiques. Je pense que quelques passages sentent le dogmatisme de la chaire, plutôt que la philosophie de la chaire de professeur ; et une partie de l'esprit me semble digne seulement de — dans la « Quarterly ». Néanmoins, c'est un grand morceau d'argumentation contre la mutabilité des espèces, et je l'ai lu avec crainte et tremblement, mais j'ai été bien content de constater que je n'avais négligé aucun des arguments, bien que je me les sois présentés aussi mollement que de l'eau claire. Avez-vous déjà lu « Cosmos » ? La traduction anglaise est misérable, et les descriptions semi-métaphysiques-politiques de la première partie sont à peine intelligibles ; mais je pense que la discussion volcanique vaut bien votre attention, elle m'a étonné par sa vigueur et ses informations. Je suis peiné de trouver Humboldt un adorateur de Von Buch, avec sa classification des volcans, des cratères de soulèvement, etc., etc., et son atmosphère de gaz acide carbonique. C'est vraiment un homme merveilleux.

J'espère rentrer à la maison dans quinze jours et m'en tenir à ma lassante Amérique du Sud jusqu'à ce que je l'aie terminée. Je serai très anxieux d'apprendre comment vous allez de la part des Horner, mais vous ne devez pas songer à perdre votre temps en m'écrivant. Vos visites à Down nous manqueront, en effet, et je me sentirai comme un homme perdu à Londres sans mon « point de ralliement » matinal à Hart Street...

Croyez-moi, mon cher Lyell, toujours vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, Farnborough, Kent. Jeudi, septembre 1846.

Mon cher Hooker,

J'espère que cette lettre vous trouvera à Clifton, mais j'ai été empêché d'écrire par le fait d'être souffrant et d'avoir reçu les Horner ici en visite, ce qui, avec mon abominable travail de presse, a pleinement occupé mon temps. Cela fait, en effet, longtemps que nous ne nous sommes pas écrit ; bien que, je vous prie de le noter, j'ai écrit le dernier, mais à quel sujet, je ne m'en souviens pas, sinon, je sais, c'était après avoir lu vos derniers numéros (La botanique antarctique de Sir J.D. Hooker.), et je vous envoie une épître uniquement laudative, compte tenu du fait qu'elle provient d'un homme qui connaît à peine la différence entre une marguerite et un pissenlit, adressée à un botaniste professionnel...

Je ne me souviens pas quels articles m'ont donné cette impression, mais j'ai fermement ancré dans mon esprit ce que vous déclarez être le cas, à savoir la faible importance chimique du sol pour sa végétation. Quel fait frappant c'est, comme R. Brown me l'a fait remarquer un jour, que certaines plantes soient calcicoles ici, et ne le soient pas sous un climat plus favorable sur le continent, ou l'inverse, car j'oublie lequel ; mais vous saurez sans doute à quoi je fais référence. Soit dit en passant, il y a quelques cas de ce genre dans l'article de Herbert dans le « Horticultural Journal ». (« Journal of the Horticultural Society », 1846.) L'avez-vous lu : il m'a frappé comme extrêmement original, et se rapporte DIRECTEMENT à vos recherches actuelles. (Sir J.D. Hooker s'occupait à cette époque du polymorphisme, de la variabilité, etc.) Pour un NON-BOTANISTE, la craie a l'aspect le plus particulier de toute la flore d'Angleterre ; pourquoi ne venez-vous pas ici pour faire vos observations ? NOUS allons à Southampton, si mon courage et mon estomac ne me font pas défaut, pour la Brit. Assoc. (Ne considérez-vous pas qu'il est de votre devoir d'y être ?) Et pourquoi ne pouvez-vous pas venir ici ensuite pour TRAVAILLER ?...

LA MONOGRAPHIE DES CIRRIPÈDES,

Octobre 1846 à octobre 1854.

[En écrivant à Sir J.D. Hooker en 1845, mon père dit : « J'espère terminer cet été prochain ma géologie de l'Amérique du Sud, puis sortir un peu de zoologie, et hourra pour mon travail sur les espèces... » Ce passage sert à montrer qu'il n'avait à cette époque aucune intention de faire une étude exhaustive des Cirripèdes. En effet, il semblerait que son intention initiale était, comme je l'apprends de Sir J.D. Hooker, simplement de résoudre un problème particulier. Cela concorde tout à fait avec le passage suivant de l'Autobiographie : « Lorsque j'étais sur la côte du Chili, j'ai trouvé une forme très curieuse, qui s'enfouissait dans les coquilles de Concholepas, et qui différait tellement de tous les autres Cirripèdes que j'ai dû former un nouveau sous-ordre pour sa seule réception... Pour comprendre la structure de mon nouveau Cirripède, j'ai dû examiner et disséquer beaucoup des formes communes ; et cela m'a progressivement conduit à entreprendre le groupe entier. » Dans ses dernières années, il semble avoir ressenti quelque doute quant à la valeur de ces huit années de travail, par exemple lorsqu'il a écrit dans son Autobiographie : « Mon travail m'a été d'une utilité considérable lorsque j'ai dû discuter, dans l'« Origine des espèces », les principes d'une classification naturelle. Néanmoins, je doute que le travail ait valu la consommation de tant de temps. » Pourtant, j'apprends de Sir J.D. Hooker qu'il en a certainement reconnu à l'époque la valeur pour lui-même en tant qu'exercice systématique. Sir Joseph m'écrit : « Votre père reconnaissait trois étapes dans sa carrière de biologiste : le simple collecteur à Cambridge ; le collecteur et observateur lors du « Beagle », et pendant quelques années après ; et le naturaliste formé après, et seulement après, le travail sur les Cirripèdes. Qu'il ait été un penseur tout au long est bien vrai, et il y a énormément de choses dans ses écrits antérieurs aux Cirripèdes qu'un naturaliste formé ne pourrait qu'émuler... Il y faisait souvent allusion comme à une discipline valorisée, et ajoutait que même le travail « détestable » de déterrer des synonymes et de décrire, non seulement améliorait ses méthodes mais lui ouvrait les yeux sur les difficultés et les mérites des œuvres des plus ternes des catalogueurs. Un résultat fut qu'il ne permettrait jamais qu'une remarque dépréciatrice passe sans être contestée sur la plus médiocre classe de travailleurs scientifiques, pourvu que leur travail fût honnête et bon dans son genre. J'ai toujours considéré cela comme l'un des plus beaux traits de son caractère, cette appréciation généreuse des hommes de peine de la science, et de leurs labeurs... et c'est la monographie des balanes qui l'a provoqué. »]

Le professeur Huxley me permet de citer son opinion sur la valeur des huit années consacrées aux Cirripèdes :—

« À mon avis, votre sagace père n'a jamais rien fait de plus sage que lorsqu'il s'est consacré aux années de patient labeur que lui a coûté le livre sur les Cirripèdes.

« Comme le reste d'entre nous, il n'avait pas de formation appropriée en science biologique, et cela m'a toujours frappé comme un exemple remarquable de sa perspicacité scientifique qu'il ait vu la nécessité de se donner une telle formation, et de son courage, qu'il n'ait pas reculé devant le travail nécessaire pour l'obtenir.

« Le grand danger qui guette tous les hommes doués d'une grande faculté spéculative est la tentation de traiter les énoncés de faits acceptés en science naturelle comme s'ils n'étaient pas seulement corrects, mais exhaustifs ; comme s'ils pouvaient être traités de manière déductive, de la même manière que les propositions d'Euclide peuvent l'être. En réalité, chaque énoncé de ce type, aussi vrai puisse-t-il être, n'est vrai que relativement aux moyens d'observation et au point de vue de ceux qui l'ont énoncé. Dans cette mesure, on peut s'y fier. Mais savoir s'il supportera toute conclusion spéculative pouvant en être logiquement déduite est une tout autre question.

« Votre père construisait une vaste superstructure sur les fondations fournies par les faits reconnus de la science géologique et biologique. En géographie physique, en géologie proprement dite, en distribution géographique et en paléontologie, il avait acquis une vaste formation pratique pendant le voyage du « Beagle ». Il connaissait par sa propre expérience la manière dont les matières premières de ces branches de la science sont acquises, et était donc un juge très compétent de la tension spéculative qu'elles pouvaient supporter. Ce dont il avait besoin, après son retour en Angleterre, était une connaissance correspondante de l'anatomie et du développement, ainsi que de leur relation à la taxonomie — et il a acquis cela par son travail sur les Cirripèdes.

« Ainsi, selon mon appréhension, la valeur de la monographie des Cirripèdes ne réside pas seulement dans le fait qu'il s'agit d'une œuvre très admirable, et qu'elle a constitué un grand ajout à la connaissance positive, mais encore plus dans la circonstance qu'il s'agissait d'une pièce d'autodiscipline critique, dont l'effet s'est manifesté dans tout ce que votre père a écrit par la suite, et l'a sauvé d'erreurs de détail sans fin.

« Loin qu'un tel travail soit une perte de temps, je crois qu'il aurait bien valu la peine, si cela avait été possible, de le compléter par une étude spéciale de l'embryologie et de la physiologie. Ses mains en auraient été grandement renforcées lorsqu'il en est venu à rédiger divers chapitres de l'« Origine des espèces ». Mais bien sûr, à cette époque, il lui était presque impossible de trouver des facilités pour un tel travail. »

Nul ne peut regarder les deux volumes sur les Cirripèdes récents, de 399 et 684 pages respectivement (sans parler des volumes sur les espèces fossiles), sans être frappé par l'immense quantité de travail détaillé qu'ils contiennent. Les quarante planches, dont certaines avec trente figures, et les quatorze pages d'index dans les deux volumes réunis, donnent une idée approximative du labeur dépensé sur l'ouvrage. (Le lecteur qui ne connaît pas la zoologie trouvera un compte rendu des résultats les plus intéressants dans l'article de M. Romanes sur « Charles Darwin » (série « Nature », 1882).) L'état des connaissances, en ce qui concerne les Cirripèdes, était très insatisfaisant à l'époque où mon père a commencé à travailler dessus. Pour illustrer ce fait, on peut mentionner qu'il a même dû réorganiser la nomenclature du groupe, ou, comme il l'a exprimé, il « a trouvé à contrecœur indispensable de donner des noms à plusieurs valves, et à quelques-unes des parties les plus molles des Cirripèdes ». (Vol. i, page 3.) Il est intéressant d'apprendre par son journal le temps qu'il a consacré à différents genres. Ainsi, le genre Chthamalus, dont la description occupe vingt-deux pages, l'a occupé pendant trente-six jours ; Coronula a pris dix-neuf jours, et est décrit en vingt-sept pages. Écrivant à Fitz-Roy, il parle d'être « depuis le dernier demi-mois chaque jour au travail acharné à disséquer un petit animal de la taille d'une tête d'épingle, de l'archipel de Chonos, et je pourrais passer un autre mois, et voir chaque jour une structure plus magnifique ».

Bien qu'il soit devenu excessivement las du travail avant la fin des huit années, il a eu beaucoup de plaisir vif au cours de celui-ci. Ainsi écrivait-il à Sir J.D. Hooker (1847 ?) : « Comme vous dites, il y a un plaisir extraordinaire dans l'observation pure ; non pas que je soupçonne que le plaisir dans ce cas dérive plutôt de comparaisons se formant dans l'esprit avec des structures apparentées. Après avoir été si longtemps employé à écrire mes vieilles observations géologiques, il est délicieux d'utiliser à nouveau ses yeux et ses doigts. » C'était, en fait, un retour au travail qui occupait une grande partie de son temps en mer lors de son voyage. Ses notes zoologiques de cette période donnent une impression de travail vigoureux, entravé par l'ignorance et le manque d'appareils. Et son industrie inlassable dans la dissection des animaux marins, en particulier des crustacés, a dû lui être utile comme entraînement pour son travail sur les Cirripèdes. La plupart de son travail était effectué avec le simple microscope de dissection — mais c'est le besoin qu'il a trouvé de puissances plus élevées qui l'a conduit, en 1846, à acheter un microscope composé. Il a écrit à Hooker : « Lorsque je dessinais avec L., j'étais si ravi de l'apparence des objets, en particulier de leur perspective, telle qu'elle est vue à travers les faibles puissances d'un bon microscope composé, que je vais en commander un ; en effet, j'ai souvent des structures dans lesquelles le 1/30 n'est pas une puissance suffisante. »

Pendant une partie de la période couverte par le présent chapitre, mon père a souffert peut-être plus de problèmes de santé qu'à tout autre moment de sa vie. Il a ressenti sévèrement l'influence déprimante de ces longues années de maladie ; ainsi, dès 1840, écrivait-il à Fox : « Je suis devenu un chien terne, vieux et sans esprit par rapport à ce que j'avais l'habitude d'être. On devient plus stupide à mesure qu'on vieillit, je pense. » Il n'est pas étonnant qu'il ait écrit ainsi, il est plutôt étonnant que son esprit ait résisté à une tension si grande et si constante. Il a écrit à Sir J.D. Hooker en 1845 : « Vous êtes très gentil dans vos demandes sur ma santé ; je n'ai rien à en dire, étant toujours à peu près le même, certains jours meilleurs et d'autres pires. Je crois que je n'ai pas eu un seul jour entier, ou plutôt une seule nuit, sans que mon estomac n'ait été grandement dérangé, au cours des trois dernières années, et la plupart des jours une grande prostration de force : merci pour votre gentillesse ; beaucoup de mes amis, je crois, me considèrent comme hypocondriaque. »

Encore, en 1849, il note dans son journal : « 1er janvier au 10 mars. — Santé très mauvaise, avec beaucoup de maladies et une perte de force. Travaillé tous les bons jours. » Cela a été écrit juste avant sa première visite à l'établissement de cure par l'eau du Dr Gully à Malvern. En avril de la même année, il a écrit : « Je crois que je vais très bien, mais je suis assez las de ma vie inactive actuelle, et la cure par l'eau a l'effet le plus extraordinaire de produire de l'indolence et une stagnation de l'esprit : jusqu'à ce que j'en fasse l'expérience, je n'aurais pu croire cela possible. J'augmente maintenant de poids, j'ai échappé à la maladie pendant trente jours. » Il est rentré en juin, après seize semaines d'absence, avec une santé bien améliorée, et, comme décrit précédemment, a poursuivi la cure par l'eau à la maison pendant un certain temps.]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [octobre 1846].

Mon cher Hooker,

Je n'ai pas eu de nouvelles de Sulivan (L'amiral Sir B.J. Sulivan, ancien officier du « Beagle ».) dernièrement ; quand il a écrit pour la dernière fois, il a indiqué du 8 au 10 comme le moment le plus probable. Dès que j'aurai des nouvelles, je vous enverrai un mot, pour la chance que vous puissiez venir. J'oublie si vous le connaissez, mais je le suppose ; c'est un très brave homme. Quoi qu'il en soit, si vous ne venez pas à ce moment-là, je suis très heureux que vous proposiez de venir peu après...

Je vais commencer quelques articles sur les animaux marins inférieurs, qui me prendront quelques mois, peut-être un an, et ensuite je commencerai à examiner mon accumulation de notes sur les espèces et les variétés, qui dure depuis dix ans, ce qui, avec l'écriture, prendra je suppose cinq ans, et ensuite, une fois publié, je suppose que je serai infiniment bas dans l'opinion de tous les naturalistes sains — voilà donc ma perspective pour l'avenir.

Êtes-vous habile à inventer des noms ? J'ai un genre de balane tout à fait nouveau et curieux, que je veux nommer, et la manière d'inventer un nom me laisse complètement perplexe.

À propos, je ne vous ai rien dit de Southampton. Nous avons (ma femme et moi) profité de notre semaine outre mesure : les communications étaient toutes ennuyeuses, mais j'ai rencontré tant d'amis et me suis fait tant de nouvelles connaissances (surtout parmi les naturalistes irlandais), et j'ai fait tant d'agréables excursions. J'aurais voulu que vous soyez là. Dimanche, nous avons fait une si agréable excursion à Winchester avec Falconer (Hugh Falconer, 1809-1865. Principalement connu comme paléontologue, bien qu'employé comme botaniste durant toute sa carrière aux Indes, où il fut aussi officier médical au service de la H.E.I.C. ; il fut surintendant du jardin de la Compagnie, d'abord à Saharunpore, puis à Calcutta. Il fut l'un des premiers explorateurs botaniques du Cachemire. Les découvertes de Falconer sur les restes de mammifères du Miocène dans les collines Sewalik furent, à l'époque, peut-être les plus grandes « trouvailles » jamais faites. Son livre sur le sujet, « Fauna Antiqua Sivalensis », resta inachevé au moment de sa mort.), le colonel Sabine (Le regretté Sir Edward Sabine, ancien président de la Royal Society, et auteur d'une longue série de mémoires sur le magnétisme terrestre.) et le Dr Robinson (Le regretté Dr Thomas Romney Robinson, de l'observatoire d'Armagh.), entre autres. Je n'ai jamais autant apprécié une journée de ma vie. J'ai manqué l'occasion de voir H. Watson. (Le regretté Hewett Cottrell Watson, auteur de la « Cybele Britannica », l'un des ouvrages les plus précieux sur la topographie et la distribution géographique des plantes des îles britanniques.) Je suppose que vous avez entendu dire qu'il a rencontré Forbes et lui a dit qu'il avait rédigé un article sévère dans la presse. J'ai cru comprendre que Forbes lui a expliqué qu'il n'avait aucune raison de se plaindre, mais que, l'article étant imprimé, il ne le retirerait pas, tout en offrant à Forbes d'y ajouter des notes, ce que Forbes a naturellement refusé...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 7 avril [1847 ?].

Mon cher Hooker,

J'aurais dû vous écrire avant aujourd'hui si je n'avais pas été presque continuellement souffrant, et en ce moment je souffre de quatre furoncles et gonflements, dont l'un me permet à peine l'usage de mon bras droit, ce qui a interrompu tout mon travail et abattu tout mon moral. J'ai été très déçu de manquer mon voyage à Kew, d'autant plus que j'avais oublié que vous seriez absent tout ce mois-ci ; mais je n'avais pas le choix, ayant été au lit presque tout le vendredi et le samedi. Je vous félicite pour l'amélioration de vos perspectives concernant les Indes (Sir J. Hooker a quitté l'Angleterre le 11 novembre 1847 pour son voyage dans l'Himalaya et au Tibet. L'expédition fut soutenue par une petite subvention du Trésor et prit ainsi le caractère d'une mission gouvernementale.), mais en même temps, je dois sincèrement gémir à cette idée. Je me sentirai tout perdu sans vous pour discuter de nombreux points et pour souligner (malheur à vous) les difficultés et objections à mes hypothèses sur les espèces. Ce serait une honte horrible si l'argent arrêtait votre expédition ; mais le gouvernement vous aidera sûrement dans une certaine mesure... Votre voyage actuel, avec vos nouvelles perspectives sur les plantes houillères, sera très intéressant. Si vous avez du temps libre, MAIS PAS SANS, j'aimerais recevoir des nouvelles de vos progrès. Votre voyage actuel s'intégrera bien si vous allez dans l'un des districts houillers des Indes. Ne serait-ce pas là un bon objet à exposer devant le gouvernement ? Les âmes utilitaristes comprendraient cela. À propos, je vous demanderai un peu de travail concernant les races domestiques d'animaux aux Indes...

CHARLES DARWIN À L. JENYNS (BLOMEFIELD). Down [1847].

Cher Jenyns,

(« Cette lettre concerne un petit almanach publié pour la première fois en 1843, sous le nom de "The Naturalists' Pocket Almanack", par M. Van Voorst, et que j'ai édité pour lui. Il était destiné en particulier à ceux qui s'intéressent aux phénomènes périodiques des animaux et des plantes, dont une liste choisie était donnée sous chaque mois de l'année.

"Le Pocket Almanack contenait, de plus, des informations diverses relatives à la zoologie et à la botanique ; à l'histoire naturelle et à d'autres sociétés scientifiques ; aux musées et jardins publics, en plus des phénomènes célestes ordinaires trouvés dans la plupart des autres almanachs. Il continua d'être publié jusqu'en 1847, année après laquelle la publication fut abandonnée." — Extrait d'une lettre du révérend L. Blomefield à F. Darwin.)

Je vous suis très obligé pour ce superbe petit almanach ; il se trouve que j'en cherchais un à garder dans mon portefeuille. Je n'en avais jamais vu de ce genre auparavant et je m'en procurerai certainement un pour l'avenir. Je trouve très amusant d'avoir sous les yeux une liste de l'ordre d'apparition des plantes et des animaux autour de soi ; cela donne un intérêt nouveau à chaque belle journée. Il y a un point que j'aimerais voir un peu amélioré, à savoir la correction pour l'horloge à intervalles plus courts. La plupart des gens, je suppose, qui comme moi ont des cadrans solaires, voudront être plus précis qu'avec une marge de trois minutes. J'achète toujours un almanach à un shilling dans ce SEUL but. À propos, LE VÔTRE, c'est-à-dire l'almanach de Van Voorst, est très cher ; il devrait au moins être annoncé franco de port pour ce shilling. Ne pensez-vous pas qu'un tableau (pas des règles) de conversion des mesures françaises en mesures anglaises, et peut-être des poids, serait extrêmement utile ; ainsi que centigrade en Fahrenheit, — les puissances de grossissement selon les distances focales ? — en fait, vous pourriez en faire la publication la plus utile de notre époque. Je sais ce que j'aimerais par-dessus tout, à savoir des remarques météorologiques courantes pour chaque mois, avec une indication de la direction moyenne des vents et une prévision du temps, conformément aux mouvements du baromètre. Les gens, je pense, sont toujours amusés de connaître les extrêmes et les moyennes de température pour les périodes correspondantes des autres années.

J'espère que vous continuerez l'année prochaine. Avec tous mes remerciements, mon cher Jenyns,

Bien à vous, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, dimanche [18 avril 1847].

Mon cher Hooker,

Je vous renvoie avec tous mes remerciements la lettre de Watson, dont j'ai fait faire une copie. Elle est excellente, et je vous suis extrêmement obligé de m'avoir obtenu des informations si précieuses. Il est sûrement un peu pressé lorsqu'il dit que les variétés intermédiaires doivent presque nécessairement être rares, sinon elles seraient prises comme types de l'espèce ; car il oublie la fréquence numérique comme élément. Sûrement si A, B, C étaient trois variétés, et si A était de loin la plus commune (donc, aussi, la première connue), elle serait prise comme type, sans égard pour savoir si B était tout à fait intermédiaire ou non, ou si elle était rare ou non. Quels excellents essais W écrirait ; mais je suppose qu'il a déjà beaucoup écrit dans le « Phytologist ». Vous devriez l'encourager à publier sur la variation ; c'est une honte que de tels faits, comme ceux contenus dans sa lettre, restent inédits. Il faut que vous me présentiez à lui ; serait-ce un homme bon et sociable pour Dropmore ? (Une expédition très appréciée faite depuis Oxford — lorsque l'Association britannique s'y est réunie en 1847.) bien que s'il vient, Forbes ne doit pas venir (et je crois que vous aviez parlé d'inviter Forbes), ou nous aurons une glorieuse bataille. J'aimerais voir un jour la correspondance de guerre. Avez-vous le « Phytologist », et pourriez-vous m'en faire grâce un jour ? Je le parcourrais rapidement... J'ai lu vos cinq derniers numéros (De la botanique du « Voyage antarctique » de Hooker.), et comme d'habitude, j'ai été très intéressé par plusieurs points, surtout par vos discussions sur le hêtre et la pomme de terre. Je vois que vous avez inséré plusieurs phrases contre nous, les transmutatistes. J'ai aussi parcouru les derniers volumes des « Annals of Natural History », et j'y ai lu deux articles si pompeux et sans âme de —, tout à fait dignes de leur auteur... Le contraste entre les articles des « Annals » et ceux des « Annales » est assez humiliant ; tant d'articles dans les premiers, avec de courtes descriptions d'espèces, sans un mot sur leurs affinités, leur structure interne, leur aire de répartition ou leurs habitudes. Je lis maintenant —, et j'en ai tiré quelques choses qui m'ont intéressé ; mais il me frappe comme étant assez ennuyeux, et avec toute sa Materia Medica, il sent l'échoppe du médecin. Je haïrai toujours le nom de Materia Medica, depuis que j'ai entendu les conférences de Duncan à huit heures par une matinée d'hiver — une heure entière, froide et sans petit-déjeuner, sur les propriétés de la rhubarbe !

J'espère que votre voyage sera très prospère. Croyez-moi, mon cher Hooker,

Toujours vôtre, C. DARWIN.

P.-S. — Je crois n'avoir fait qu'une seule nouvelle connaissance dernièrement, c'est R. Chambers ; et je viens de recevoir un exemplaire de présentation de la sixième édition des « Vestiges ». D'une manière ou d'une autre, je suis maintenant parfaitement convaincu qu'il en est l'auteur. Il est en France, et m'a écrit de là-bas.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [1847 ?].

...Je suis ravi d'apprendre que Brongniart pensait que la Sigillaria était aquatique, et que Binney considère la houille comme une sorte de tourbe sous-marine. Je parierais 5 contre 1 que dans vingt ans cela sera généralement admis (Une prophétie non réalisée.) ; et je ne me soucie pas des difficultés ou impossibilités botaniques qu'il pourrait y avoir. Si je pouvais seulement me persuader que la Sigillaria et consorts avaient une bonne profondeur de vie, c'est-à-dire pouvaient vivre de 5 à 100 brasses sous l'eau, toutes les difficultés de presque tous ordres seraient levées (car le simple fait d'une mer boueuse et peu profonde implique la proximité de la terre). [N.B. — Je ricanne en pensant à quel point vous devez ricaner depuis tout ce temps.] Ce n'est pas une grande difficulté, le fait qu'il n'y ait pas de coquilles avec la houille, si l'on considère combien la boue profonde est défavorable à la plupart des mollusques, et que les coquilles se désagrègeraient probablement sous l'effet de l'acide humique, comme cela semble se produire dans la tourbe et dans les terres noires (comme me le dit Lyell) du Mississippi. Donc question de la houille réglée — C.Q.F.D. Ricanez donc !

Grand merci pour votre mot de bienvenue de Cambridge, et je suis heureux que vous aimiez mon alma mater, que je méprise cordialement en tant que lieu d'éducation, mais que j'aime pour de nombreux souvenirs très agréables...

Merci pour votre offre du « Phytologist » ; je vous en serai très obligé, car je ne suppose pas que je pourrais l'emprunter ailleurs. Je ne me laisserai pas trop monter la tête par vos louanges, mais je ne crois pas avoir jamais perdu un livre ou oublié de le rendre pendant un long laps de temps. Votre « Webb » est bien emballé, et avec votre nom en grosses lettres À L'EXTÉRIEUR.

Mon nouveau microscope est arrivé à la maison (un « superbe jouet », comme l'appelait le vieux R. Brown), et j'en suis ravi ; c'est vraiment un superbe jouet. J'ai été à Londres pendant trois jours, et j'ai vu beaucoup de nos amis. J'ai été extrêmement désolé d'entendre des nouvelles pas très bonnes de Sir William. Adieu, mon cher Hooker, et soyez un bon garçon, et faites de la Sigillaria une algue sous-marine.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [6 mai 1847].

Mon cher Hooker,

Vous avez fait une attaque sauvage, et je dois essayer de me défendre. Mais, d'abord, laissez-moi dire que je ne vous écris jamais que pour mon bon plaisir ; maintenant, je crains que vous ne me répondiez quand vous êtes occupé et sans inclination (et je suis sûr que je n'en aurais aucune si j'étais aussi occupé que vous). Je vous en prie, ne le faites pas, et si je pensais que mon écriture entraînait une réponse de votre part nolens volens, cela détruirait tout mon plaisir à écrire. Premièrement, je ne considérais pas ma lettre comme un RAISONNEMENT, ou même comme une SPÉCULATION, mais simplement comme une émeute mentale ; et comme j'envoyais le papier de Binney, je vous ai déversé le résultat de sa lecture. Deuxièmement, vous avez raison, en effet, de me prendre pour fou si vous supposez que je classerais des fougères comme plantes marines ; mais il y a sûrement une large distinction entre les plantes trouvées droites dans les couches de charbon et celles qui ne le sont pas, et qui auraient pu être transportées par les courants. N'est-il pas possible que les mêmes circonstances qui ont préservé la végétation in situ aient préservé des plantes transportées ? Je sais que la Calamites est trouvée droite ; mais j'imaginais que ses affinités étaient très obscures, comme celles de la Sigillaria. Quant au Lepidodendron, j'ai oublié son existence, comme cela arrive quand on s'emporte, et maintenant je ne sais ni ce que c'est, ni s'il est droit. Si ces plantes, c'est-à-dire Calamites et Lepidodendron, ont des RELATIONS TRÈS CLAIRES avec les végétaux terrestres, comme les fougères, et sont trouvées droites in situ, bien sûr, je dois rendre l'âme. Mais la Sigillaria est sûrement la principale plante droite, et sur ses affinités obscures, je vous ai entendu vous étendre.

Troisièmement, il n'est jamais venu à mon esprit de sous-évaluer la preuve botanique par rapport à la preuve zoologique ; sauf dans la mesure où je pensais qu'il était admis que la structure végétative donnait rarement une preuve d'affinité plus proche que celle des familles, et pas toujours autant. Et n'est-il pas dangereux chez les plantes, comme c'est certainement le cas chez les animaux, de juger des habitudes sans une très grande proximité d'affinité ? Un botaniste pourrait-il dire, à partir de la seule structure, que la famille des palétuviers, presque ou tout à fait seule chez les dicotylédones, pourrait vivre dans la mer, et la famille des Zostères presque seule parmi les monocotylédones ? Est-ce un argument sûr que, parce que les algues sont presque les seules, ou les seules plantes marines submergées, d'autres groupes n'avaient pas autrefois de membres ayant de telles habitudes ? Avec les animaux, un tel argument ne serait pas concluant, comme je pourrais l'illustrer par de nombreux exemples ; mais je m'oublie ; je veux seulement me défendre dans une certaine mesure, et ne pas me brûler les doigts en vous attaquant. Le fondement de ma lettre, et ce qui est mon opinion délibérée, bien que je suppose que vous la trouverez absurde, est que je préférerais faire confiance, caeteris paribus, à une preuve géologique pure plutôt qu'à une preuve zoologique ou botanique. Je ne dis pas que je préférerais faire confiance à une MAUVAISE preuve géologique plutôt qu'à une BONNE preuve organique. Je pense que la base du raisonnement géologique pur est plus simple (consistant principalement en l'action de l'eau sur la croûte terrestre, et ses mouvements de haut en bas) qu'une base tirée du sujet difficile des affinités et de la structure en relation avec les habitudes. Je peux difficilement analyser les faits sur lesquels je suis arrivé à cette conclusion ; mais je peux l'illustrer. Le récit de Pallas conduirait n'importe qui à supposer que les strates sibériennes, avec les carcasses gelées, avaient été déposées rapidement, et donc que les animaux incrustés avaient vécu dans le voisinage ; mais nos connaissances zoologiques d'il y a trente ans conduisaient tout le monde à rejeter à tort cette conclusion.

Dites-moi qu'une fougère droite in situ se trouve avec Sigillaria et Stigmaria, ou que les affinités de Calamites et Lepidodendron (en supposant qu'ils soient trouvés in situ avec Sigillaria) sont si CLAIRES qu'ils n'auraient pu être marins, comme, mais à un degré plus élevé, que le palétuvier et le varech, et je m'excuserai humblement auprès de vous et de tous les botanistes pour avoir laissé mon esprit s'égarer sur un sujet sur lequel je ne sais assurément rien. Mais jusqu'à ce que j'entende cela, je garderai en privé ma propre opinion avec la même opiniâtreté et, comme vous le penserez, avec le même esprit philosophique avec lequel Koenig maintient que les empreintes de pas de Cheirotherium sont des fucus.

Si cette lettre doit me faire baisser davantage dans votre estime, ou me remettre un peu sur le droit chemin, je ne sais, mais j'espère la seconde option. Quoi qu'il en soit, je me suis vengé en vous ennuyant avec une très longue épître. Adieu, et soyez indulgent. Toujours vôtre,

C. DARWIN.

P.-S. — Quand retournerez-vous à Kew ? J'ai oublié un objet principal de ma lettre, vous remercier BEAUCOUP pour votre offre du « Hort. Journal », mais j'ai commandé les deux numéros.

[Les deux extraits suivants [1847] donnent la suite et la conclusion de la bataille de la houille.

« À propos, comme la houille sous-marine vous a rendu si furieux, je me suis dit que j'allais faire une expérience sur Falconer et Bunbury (Le regretté Sir C. Bunbury, bien connu comme paléobotaniste.) ensemble, et cela les a rendus encore plus sauvages ; "de telles absurdités infernales devraient être extirpées de moi". Bunbury a été plus poli et méprisant. Donc maintenant je sais comment stimuler et faire étalage de n'importe quel botaniste. Je me demande si les zoologistes et les géologistes ont leurs points sensibles ; j'aimerais bien les découvrir. »

« Je ne peux résister à vous remercier pour votre note si aimable. Je vous en prie, ne pensez pas que j'ai été ennuyé par votre lettre : j'ai perçu que vous aviez réfléchi avec animation, et en conséquence vous vous êtes exprimé fortement, et c'est ainsi que je l'ai compris. Gardez-moi d'un homme qui pèse chaque expression avec une prudence écossaise. Je vous souhaite de tout cœur tout le succès possible dans votre noble problème, et je serai très curieux d'avoir une discussion avec vous et d'entendre votre ultimatum. »]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. (Extraits de deux lettres.) Down [Octobre 1847].

Je vous félicite chaleureusement pour la finalisation de vos préparatifs, avec quelques perspectives pour l'avenir. Ce sera un noble voyage et une noble expédition, mais j'aimerais que ce soit déjà fini, vous allez me manquer égoïstement et à tous égards dans une mesure effroyable... Je suis dans une grande perplexité sur la façon dont nous allons nous rencontrer... Je comprends fort bien à quel point vous devez être terriblement occupé. Si vous NE POUVEZ PAS venir ici, vous DEVEZ me laisser venir à vous pour une nuit ; car je dois avoir une discussion de plus et une querelle de plus avec vous au sujet de la houille.

À propos, j'ai essayé de pousser Lyell (qui séjourne ici depuis quelques jours avec moi) à théoriser sur la houille : ses prêles DROITES oolitiques sont effroyables pour ma flore sous-marine. Je mourrais beaucoup plus facilement si quelqu'un pouvait me résoudre la question de la houille. Je pense parfois qu'elle n'aurait pas dû être formée du tout. Le vieux Sir Anthony Carlisle m'a dit un jour gravement qu'il supposait que les Megatherium et autres bestiaux étaient simplement envoyés du ciel pour voir si la terre pouvait les supporter ; et je suppose que la houille a été déversée par la pluie pour intriguer les mortels. Vous devez bien travailler sur la houille aux Indes.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [6 novembre 1847.]

Mon cher Hooker,

Je viens de recevoir votre mot avec un chagrin sincère : il n'y a rien à faire. Je considérerai toujours votre intention de venir ici, dans de telles circonstances, comme la plus grande preuve d'amitié que j'aie jamais reçue d'un mortel. Ma conscience m'aurait reproché de ne pas être venu vous voir jeudi, mais, comme il s'est avéré, je ne pouvais pas, car j'étais tout à fait incapable de quitter Shrewsbury avant ce jour-là, et je ne suis arrivé à la maison qu'hier soir, très épuisé. Si je n'ai pas de nouvelles demain (ce qui est peu probable), et si je me sens assez bien, je me rendrai à Kew lundi matin, juste pour vous dire adieu. Je ne resterai qu'une heure...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [Novembre 1847.]

Mon cher Hooker,

Je suis très souffrant, et incapable de faire quoi que ce soit. J'espère vraiment ne pas vous avoir incommodé. J'étais si mal toute la journée d'hier, que je me réjouissais que vous ne soyez pas ici ; car cela aurait été une amère mortification pour moi de vous avoir ici et de ne pas avoir profité de votre dernière journée. Je ne vous verrai pas maintenant. Adieu, et que Dieu vous bénisse.

Votre ami affectueux, C. DARWIN.

Je vous écrirai aux Indes.

[En 1847 apparut un article de M. D. Milne (Maintenant M. Milne Home. L'essai fut publié dans les Transactions of the Edinburgh Royal Society, vol. xvi.), dans lequel le travail de mon père sur Glen Roy est critiqué, et qui est mentionné dans l'extrait caractéristique suivant d'une lettre à Sir J. Hooker :] « J'ai été assez mal ces quelques derniers jours, ayant dû trop réfléchir et écrire sur Glen Roy... M. Milne ayant attaqué ma théorie, ce qui m'a rendu horriblement malade. » Je n'ai pas pu trouver de réponse publiée à M. Milne, de sorte que j'imagine que l'« écriture » mentionnée se limitait à des lettres. L'article de M. Milne n'a pas été destructeur pour l'article sur Glen Roy, et c'est ce que mon père reconnaît dans l'extrait suivant d'une lettre à Lyell (mars 1847). La référence à Chambers s'explique par le fait qu'il accompagnait M. Milne lors de sa visite à Glen Roy. « J'ai obtenu de R. Chambers une esquisse des points de vue de Milne sur Glen Roy, et j'ai relu mon article, et maintenant que j'ai entendu ce qu'il y avait à dire, je ne suis même pas ébranlé. Il est provocant et humiliant de constater que Chambers non seulement n'avait pas lu avec attention mon article sur ce sujet, ni même regardé la carte colorée, de sorte que la nouvelle étagère décrite par moi n'avait pas été recherchée, et mes arguments et faits de détail n'avaient pas été pris en compte le moins du monde. J'ai complètement rendu l'âme, et j'étais tout à fait découragé à la Société géologique, jusqu'à ce que vous me rassuriez et me rappeliez les faits principaux dans toute l'affaire. »

Les deux lettres suivantes adressées à Lyell, bien que de date postérieure (juin 1848), se rapportent au même sujet :

« J'étais présent à la réunion du soir [de la Société géologique], mais je n'ai pas réussi à vous approcher. Quel idiot (bien que je doive dire un idiot très amusant) — a fait de lui-même ! Votre discours fut rafraîchissant après cela, et fut bien caractérisé par Fox (mon cousin) en trois mots : "Quel contraste !" Cela m'a frappé comme une spéculation capitale au sujet de l'effondrement du continent du Weald. Je n'ai pas entendu ce que vous avez décidé au Conseil ; j'étais complètement épuisé et désorienté. Je trouve que Smith, de Jordan Hill, a une opinion bien pire du livre de R. Chambers que moi-même. Chambers m'a un peu piqué ("Ancient Sea Margins, 1848." Les mots cités par mon père devraient être "la mobilité de la terre était une idée ascendante.") ; il dit que je "propose" et "professe ma croyance" que Glen Roy est marin, et que l'idée fut acceptée parce que "la mobilité de la terre était l'idée ascendante du jour." Il ajoute quelques lignes SUPÉRIEURES très faibles dans Glen Spean (vues, soit dit en passant, par Agassiz), et a montré que Milne et Kemp ont raison sur l'existence de marques aqueuses horizontales (PAS à des niveaux coïncidant avec ceux de Glen Roy) dans d'autres parties de l'Écosse à de grandes hauteurs, et il ajoute plusieurs autres cas. C'est tout ce qu'il ajoute aux données. Non seulement il reprend ma ligne d'argumentation à partir des contreforts et des terrasses situés sous l'étagère inférieure et quelques autres arguments (sans reconnaissance), mais il raille tous ses prédécesseurs pour ne pas avoir perçu l'importance des courtes portions de lignes intermédiaires entre les principales à Glen Roy ; alors que je commence la description de celles-ci en disant que, "percevant leur importance, je les ai examinées avec un soin scrupuleux", et je m'étends assez longuement sur elles. Je lui ai indirectement fait savoir que je ne pense pas qu'il puisse prétendre avoir résolu seul (ce qu'il affirme assez directement) le problème de Glen Roy. En ce qui concerne les terrasses aux niveaux inférieurs coïncidant en hauteur tout autour de l'Écosse et de l'Angleterre, je suis enclin à croire qu'il montre une petite probabilité quant à l'existence de certaines lignes principales coïncidantes, mais des preuves beaucoup plus exactes sont requises. Le croiriez-vous crédible ? Il avance comme solution probable pour expliquer le soulèvement de la Grande-Bretagne que, dans un grand océan, un vingtième du fond de toute la surface aqueuse du globe s'est affaissé (il ne dit pas où il le situe) sur une épaisseur d'un demi-mile, et il a calculé que cela produirait un soulèvement apparent de 130 pieds. »

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down [juin 1848].

Mon cher Lyell,

Par justice envers Chambers, je dois vous importuner d'un mot pour dire que, pour ce qui me concerne personnellement dans l'affaire de Glen Roy, il a fait amende honorable et plaide coupable par inadvertance d'avoir repris mes deux lignes d'argumentation et mes faits sans reconnaissance. Il conclut en disant qu'il "est arrivé au même point par un travail de recherche indépendant, ce qui excuse dans une faible mesure cette inadvertance." Sa lettre témoigne dans l'ensemble d'une très bonne disposition, et il dit être "très gratifié de l'approbation MESURÉE que vous accordez, etc." Je suis sincèrement heureux d'avoir pu dire en vérité que je pensais qu'il avait rendu un bon service en attirant davantage l'attention sur le sujet des terrasses. Il proteste qu'il est injuste d'appeler l'affaissement de la mer sa théorie, car il parle toujours avec soin d'un simple changement de niveau, et c'est tout à fait vrai ; mais la section dans laquelle il montre comment il conçoit que la mer pourrait s'affaisser est si étonnante que je crois qu'elle fera, chez les autres comme chez moi, plus que contrebalancer sa prudence antérieure. J'espère que vous penserez mieux du livre que moi.

Votre très sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 6 octobre 1848.

...J'ai récemment essayé de susciter une agitation (mais je ne réussirai pas, et je doute d'ailleurs d'avoir le temps et la force de poursuivre), contre la pratique des naturalistes qui consiste à ajouter à perpétuité le nom du PREMIER descripteur aux espèces. Je considère cela comme une prime directe au travail bâclé, au NOMMAGE plutôt qu'à la DESCRIPTION. Une espèce devrait avoir un nom si bien connu que l'ajout du nom de l'auteur serait superflu, et une [marque] de vaine vanité. (Son mépris pour l'esprit autocentré chez un naturaliste est illustré par une anecdote, pour laquelle je suis redevable au révérend L. Blomefield. Après avoir évoqué l'amour de mon père pour l'entomologie à Cambridge, M. Blomefield poursuit : — "Il venait occasionnellement de Cambridge à mon presbytère de Swaffham Bulbeck, et nous sortions ensemble pour récolter des insectes dans les bois de Bottisham Hall, tout près, ou faisions de plus longues excursions dans les Fens. À une occasion, il captura dans un grand filet à sac, avec lequel il avait l'habitude de faucher vigoureusement les mauvaises herbes et l'herbe haute, un insecte coléoptère rare, l'un des Lepturidae, que moi-même je n'avais jamais pris dans le Cambridgeshire. Il était heureux de sa capture, et bien sûr l'emporta chez lui en triomphe. Quelques années plus tard, le voyage du 'Beagle' ayant eu lieu entre-temps, discutant avec lui du bon vieux temps, je suis revenu sur cette circonstance et lui ai demandé s'il s'en souvenait. 'Oh, oui,' (dit-il,) 'je m'en souviens bien ; et j'ai été assez égoïste pour garder le spécimen, alors que vous récoltiez des matériaux pour une faune du Cambridgeshire, et pour un musée local au sein de la Société philosophique.' Il fit suivre cela de quelques remarques sur la mesquinerie des collectionneurs, qui ne visaient rien d'autre que de remplir leurs cabinets de choses rares.") À présent, il ne serait pas possible de donner seulement des noms spécifiques ; mais je pense que les zoologistes pourraient ouvrir la voie à cette omission, en se référant aux bons auteurs systématiques plutôt qu'aux premiers descripteurs. La botanique, je l'imagine, n'a pas autant souffert que la zoologie du simple NOMMAGE ; les caractères, heureusement, sont plus obscurs. Avez-vous déjà réfléchi à ce point ? Pourquoi les naturalistes devraient-ils ajouter leurs propres noms aux nouvelles espèces, quand les minéralogistes et les chimistes ne le font pas pour les nouvelles substances ? Quand vous écrirez à Falconer, je vous prie de me rappeler affectueusement à lui. Je suis très sincèrement peiné d'apprendre qu'il a été malade, mon cher Hooker, que Dieu vous bénisse et portez-vous bien.

Votre ami sincère, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À HUGH STRICKLAND. (Hugh Edwin Strickland, M.A., F.R.S., est né le 2 mars 1811, et éduqué à Rugby, sous Arnold, et à l'Oriel College, Oxford. En 1835 et 1836, il voyagea à travers l'Europe jusqu'au Levant avec W.J. Hamilton, le géologue, hivernant en Asie Mineure. En 1841, il soumit le sujet de la nomenclature d'histoire naturelle à l'Association britannique, et prépara le Code de règles pour la nomenclature zoologique, aujourd'hui connu sous son nom — dont les principes sont très généralement adoptés. En 1843, il fut l'un des fondateurs (si ce n'est l'initiateur original) de la Ray Society. En 1845, il épousa la seconde fille de Sir William Jardine, Bart. En 1850, il fut nommé, en raison de la maladie de Buckland, lecteur adjoint en géologie à Oxford. Sa carrière prometteuse fut soudainement interrompue le 14 septembre 1853, alors que, faisant de la géologie dans une tranchée de chemin de fer entre Retford et Gainsborough, il fut renversé par un train et tué instantanément. Un mémoire sur lui et une réimpression de ses principales contributions aux journaux furent publiés par Sir William Jardine en 1858 ; mais il fut aussi l'auteur de 'The Dodo and its Kindred' (1848) ; 'Bibliographia Zoologiae' (cette dernière en conjonction avec Louis Agassiz, et publiée par la Ray Society) ; 'Ornithological Synonyms' (un seul volume publié, et de manière posthume). Un catalogue de sa collection ornithologique, donné par sa veuve à l'Université de Cambridge, fut compilé par M. Salvin, et publié en 1882. (Je suis redevable au Prof. Newton pour la note ci-dessus.)) Down, 29 janvier [1849].

...Quel labeur vous avez entrepris ; j'HONORE votre zèle dévoué pour la bonne cause des sciences naturelles. Auriez-vous par hasard une copie EN PLUS des règles de nomenclature publiées dans les 'Transactions de l'Association britannique' ? Si vous l'avez, et si vous vouliez bien me la donner, je vous en serais vraiment obligé, car je rechigne à acheter le volume pour cela. J'ai trouvé les règles très utiles, c'est un tel confort d'avoir quelque chose sur quoi s'appuyer dans l'océan turbulent de la nomenclature (et je vous en suis donc reconnaissant), bien que je trouve très difficile d'obéir toujours. Voici un cas (et je pense qu'il aurait dû être noté dans les règles) : Coronula, Cineras et Otion sont des noms adoptés par Cuvier, Lamarck, Owen, et presque TOUT écrivain bien connu, mais je découvre que les trois noms avaient été anticipés par un Allemand : or, je crois que si je devais suivre la règle stricte de priorité, plus de mal serait fait que de bien, et surtout parce que je suis certain que les noms nouvellement repêchés ne seraient pas adoptés. J'ai presque pris la décision de rejeter la règle de priorité dans ce cas ; rechigneriez-vous à prendre la peine de m'envoyer votre opinion ? J'ai été conduit ces derniers temps à beaucoup réfléchir sur le sujet du nommage, et je suis arrivé à l'opinion arrêtée que le plan consistant à ajouter le nom du premier descripteur à perpétuité à une espèce a été la plus grande malédiction pour l'histoire naturelle. Il y a quelques mois, j'ai rédigé le papier ci-joint, mal conçu, pensant que peut-être j'agiterais le sujet ; mais l'accès est passé, et je ne suppose pas que je le ferai jamais ; je vous l'envoie pour la CHANCE que vous ayez envie de voir mes notions. J'ai été surpris de découvrir en conversation que plusieurs naturalistes étaient presque de mon avis. Je suis certain que tant que les marchands d'espèces verront leur vanité chatouillée par le fait de voir leurs propres noms ajoutés à une espèce, parce qu'ils l'ont misérablement décrite en deux ou trois lignes, nous aurons la même VASTE quantité de mauvais travail qu'à présent, et qui est suffisante pour décourager tout homme désireux de travailler avec soin et temps. Je trouve que chaque genre de Cirripedia a une demi-douzaine de noms, et pas une seule description soigneuse d'une quelconque espèce dans un quelconque genre. Je ne crois pas que cela aurait été le cas si chacun savait que la mémoire de son propre nom dépendait de la qualité de son travail, et non pas simplement de l'ajout d'un nom avec quelques lignes misérables indiquant seulement quelques caractères externes saillants. Mais je ne veux pas vous fatiguer avec une tirade plus longue. Lisez mon papier ou NON, juste comme vous voulez, et renvoyez-le quand vous voulez.

Votre très sincèrement, C. DARWIN.

HUGH STRICKLAND À CHARLES DARWIN. The Lodge, Tewkesbury, 31 janvier 1849.

...Je dois ensuite noter votre seconde objection : que conserver le nom du PREMIER descripteur in perpetuum avec celui de l'espèce est une prime au travail hâtif et négligent. C'est une question tout à fait différente de celle de la loi de priorité elle-même, et cela ne m'est jamais venu à l'esprit auparavant, bien qu'il semble hautement probable que la reconnaissance générale de cette loi puisse produire un tel résultat. Nous devons essayer de contrecarrer ce mal d'une autre manière.

L'objet d'ajouter le nom d'un homme au nom d'une espèce n'est pas de gratifier la vanité de l'homme, mais d'indiquer plus précisément l'espèce. Parfois, deux hommes donneront, par accident, le même nom (indépendamment) à deux espèces du même genre. Plus fréquemment, un auteur ultérieur appliquera mal le nom spécifique d'un plus ancien. Ainsi, l'Helix putris de Montagu n'est pas l'H. putris de Linnaeus, bien que Montagu ait supposé que c'était le cas. Dans un tel cas, nous ne pouvons définir l'espèce par Helix putris seul, mais devons ajouter le nom de l'auteur que nous citons. Mais quand une espèce n'a jamais porté qu'un seul nom (comme Corvus frugilegus), et qu'aucune autre espèce de Corvus n'a porté le même nom, il est, bien sûr, inutile d'ajouter le nom de l'auteur. Pourtant, même ici, j'aime la forme Corvus frugilegus, Linn., car elle nous rappelle que c'est l'une des anciennes espèces, connue depuis longtemps, et que l'on peut trouver dans le 'Systema Naturae', etc. Je crains donc que (au moins jusqu'à ce que notre nomenclature soit plus définitivement établie) il soit impossible d'indiquer les espèces avec une précision scientifique, sans ajouter le nom de leur premier auteur. Vous pouvez, en effet, le faire comme vous le proposez, en disant dans Lam. An. Invert., etc., mais cela serait incompatible avec la loi de priorité, car là où Lamarck a violé cette loi, on ne peut adopter son nom. Il est, néanmoins, hautement propice à une indication précise d'ajouter au (plus ancien) nom spécifique UNE bonne référence à un ouvrage standard, surtout à une FIGURE, avec un synonyme accompagnant si nécessaire. Cette méthode peut être lourde, mais la lourdeur est un mal bien moindre que l'incertitude.

Il semble, de plus, difficile de mener à bien le principe de PRIORITÉ sans l'aide historique fournie par l'ajout du nom de l'auteur au nom spécifique. Si moi, un HOMME DE PRIORITÉ, j'appelais une espèce C.D., cela implique que C.D. est le plus ancien nom que je connaisse ; mais pour que vous et d'autres puissiez juger de la pertinence de ce nom, vous devez déterminer quand, et par qui, le nom a été créé pour la première fois. Or, si au nom spécifique C.D., j'ajoute le nom A.B., de son premier descripteur, je vous fournis immédiatement l'indice des dates auxquelles, et du livre dans lequel, cette description a été donnée, et je vous aide ainsi à déterminer si C.D. est réellement la plus ancienne, et donc la correcte, désignation.

J'admets, cependant, que le principe de priorité (excellent comme il est) a une tendance, quand le nom de l'auteur est ajouté, à encourager la vanité et le travail bâclé. Je pense, toutefois, que beaucoup pourrait être fait pour décourager ces définitions obscures et insatisfaisantes dont vous vous plaignez si justement, en ÉCRIVANT la pratique. Que les naturalistes les mieux disposés se combinent pour faire une protestation formelle contre toutes les définitions vagues, lâches et inadéquates des (supposées) nouvelles espèces. Qu'un comité (disons de l'Association britannique) soit nommé pour préparer une sorte de LISTE DE CLASSE des divers ouvrages modernes dans lesquels de nouvelles espèces sont décrites, classés par ordre de mérite. La classe la plus basse contiendrait les pires exemples du genre, et leurs auteurs seraient ainsi exposés à l'opprobre qu'ils méritent, et mis au pilori in terrorem pour l'édification de ceux qui pourraient venir après.

J'ai ainsi exposé candidement mes vues (j'espère intelligiblement) sur ce qui semble le mieux à faire dans l'état actuel transitionnel et dangereux de la zoologie systématique. D'innombrables travailleurs, beaucoup d'entre eux excentriques et à demi éduqués, se précipitent sur le terrain, et il dépend, je pense, de la génération actuelle que la science descende à la postérité comme une masse chaotique, ou possédant quelques traces de loi et d'organisation. Si nous pouvions seulement obtenir un congrès de délégués des principaux corps scientifiques d'Europe et d'Amérique, quelque chose pourrait être fait, mais, en l'état actuel des choses, j'avoue que je ne vois pas clairement mon chemin, au-delà de l'effort humble de réformer le NUMÉRO UN.

Toujours à vous, H.E. STRICKLAND.

CHARLES DARWIN À HUGH STRICKLAND. Down, dimanche [4 février 1849].

Mon cher Strickland,

Je vous suis, en vérité, GRANDEMENT obligé pour votre longue, très intéressante et claire lettre, et le Rapport. Je considérerai vos arguments, qui sont du plus grand poids, mais j'avoue que je ne peux pas encore me résoudre à rejeter des noms très BIEN CONNUS, non pas dans UN pays, mais dans le monde entier, pour des noms obscurs — simplement au motif que je ne crois pas que je serais suivi. Veuillez croire que je ne violerais la loi de priorité que dans de rares cas ; voulez-vous lire le ci-joint (et le renvoyer), et me dire s'il ne vous fait pas chanceler ? (N.B. Je PROMETS que je ne vous causerai plus aucun ennui.) Je veux des réponses simples, et non que vous gaspilliez votre temps en raisons ; je suis curieux de votre réponse concernant Balanus. J'ai soumis le cas d'Otion, etc., à W. Thompson, qui est féroce pour la loi de priorité, et il a abandonné dans de tels noms bien connus. Je suis dans un parfait labyrinthe de doute sur la nomenclature. Dans aucun grand genre de Cirripedia n'a une QUELCONQUE espèce été correctement définie ; c'est de la pure conjecture (étant guidé par l'aire de répartition et la fréquence et les habitudes) que de reconnaître une espèce : ainsi je peux difficilement identifier, à partir de planches ou de descriptions, les cirripèdes sessiles britanniques. Je ne peux supporter de donner de nouveaux noms à toutes les espèces, et pourtant je ferai peut-être mal d'attacher de vieux noms par guère mieux que de la conjecture ; je ne peux à présent pas dire le moins du monde quelle espèce parmi deux tous les auteurs ont voulue par le commun Anatifera laevis ; j'ai, par conséquent, donné ce nom à celle qui est plutôt la plus commune. Littéralement, aucune espèce n'est correctement définie ; aucun naturaliste n'a jamais pris la peine d'ouvrir la coquille d'une quelconque espèce pour la décrire scientifiquement, et pourtant tous les genres ont une demi-douzaine de synonymes. Pour l'ARGUMENT, supposez que je fasse mon travail très bien, quiconque ayant les spécimens originaux nommés, je dirai par Chenu, qui a illustré et nommé des centaines d'espèces, sera capable de bouleverser tous mes noms selon la loi de priorité (car il peut soutenir que ses descriptions sont suffisantes), pensez-vous qu'il soit avantageux pour la science que cela soit fait : je pense que non, et que la commodité et le haut mérite (ici mis comme simple argument) feraient mieux d'entrer un peu en jeu. Le sujet est déchirant.

J'espère que vous tournerez occasionnellement dans votre esprit mon argument sur le mal fait par le "mihi" attaché aux noms spécifiques ; je peux voir très clairement le mal EXCESSIF qu'il a causé ; en minéralogie, j'ai moi-même trouvé qu'il n'y a pas de rage à simplement nommer ; une personne ne se lance pas dans le sujet sans avoir l'intention de l'approfondir, car elle sait que sa SEULE prétention au mérite repose sur le fait que son travail est habilement accompli, et n'a aucune relation avec le NOMMAGE. J'abandonne un point, et j'accorde que la référence au nom du premier descripteur devrait être donnée dans tous les ouvrages systématiques, mais je pense que quelque chose serait gagné si une référence était donnée sans que le nom de l'auteur soit réellement ajouté comme partie du nom binomial, et je pense, excepté dans les ouvrages systématiques, une référence, telle que je la propose, tempérerait beaucoup la vanité. Je pense qu'un esprit très faux parcourt toute l'histoire naturelle, comme si un certain mérite était dû à un homme pour avoir simplement nommé et défini une espèce ; je pense qu'à peine aucun, ou aucun, n'est dû ; s'il travaille MINUTIEUSEMENT et anatomiquement sur une espèce quelconque, ou systématiquement sur un groupe entier, du crédit est dû, mais je dois penser que le simple fait de définir une espèce n'est rien, et qu'aucune INJUSTICE ne lui est faite s'il est négligé, bien qu'un grand inconvénient pour l'histoire naturelle soit ainsi causé. Je ne pense pas que plus de crédit soit dû à un homme pour définir une espèce qu'à un menuisier pour fabriquer une boîte. Mais je suis stupide et enragé contre les marchands d'espèces, ou plutôt contre leur vanité ; c'est un travail utile et nécessaire qui doit être fait ; mais ils agissent comme s'ils avaient réellement créé l'espèce, et qu'elle était leur propre propriété.

J'utilise le nomenclateur d'Agassiz ; au moins deux tiers des dates dans les Cirripedia sont grossièrement fausses.

Je ferai ce que je peux sur les Cirripedia fossiles, et serais très reconnaissant pour des spécimens ; mais je ne crois pas que les espèces (et à peine les genres) puissent être définies par de simples valves ; car dans chaque espèce récente examinée jusqu'ici, leurs formes varient grandement : décrire une espèce par les valves seules, c'est la même chose que de décrire un crabe à partir de PETITES portions de sa carapace seules, ces portions étant hautement variables, et non, comme chez les Crustacés, modelées sur des viscères. Je m'excuse sincèrement pour l'ennui que je vous ai causé, mais en vérité je n'en causerai plus.

Votre très sincèrement, C. DARWIN.

P.S. — En conversation, j'ai trouvé Owen et Andrew Smith très enclins à jeter par-dessus bord la pratique d'attacher les noms des auteurs ; je crois que si j'agitais, je pourrais obtenir qu'un grand parti me rejoigne. W. Thompson était en partie d'accord avec moi, mais n'était pas préparé à aller aussi loin que moi.

CHARLES DARWIN À HUGH STRICKLAND. Down, 10 février [1849].

Mon cher Strickland,

Je dois vous remercier une fois encore cordialement pour votre lettre. Vos remarques porteront leurs fruits dans une certaine mesure, et je m'efforcerai d'être plus fidèle à la vertu rigide et à la priorité ; mais quant à appeler Balanus « Lepas » (ce à quoi je n'avais pas pensé), je ne peux m'y résoudre, ma plume refuse de l'écrire ; c'est IMPOSSIBLE. J'ai grand espoir que certaines de mes difficultés disparaîtront grâce aux dates erronées chez Agassiz, et au fait que je doive fusionner plusieurs genres en un seul, car je ne suis remonté aux sources originales que dans un petit nombre de cas jusqu'à présent. En ce qui concerne l'adoption de mes propres notions dans mon ouvrage sur les Cirripèdes, je n'aimerais pas le faire sans savoir que d'autres les approuvent, et ce, de manière publique ; au demeurant, ce n'est guère adapté, car je ne peux jamais reconnaître une espèce sans avoir le spécimen original, que j'ai heureusement dans bien des cas au British Museum. Jusqu'ici, j'ai l'intention d'adopter ma notion de ne jamais mettre mihi ou « Darwin » après mes propres espèces, et de ne donner aucun nom d'auteur dans le texte anatomique, car la partie systématique servira à ceux qui veulent connaître l'histoire d'une espèce aussi loin que je peux l'élucider imparfaitement...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [The Lodge, Malvern, 28 mars 1849.]

Mon cher Hooker,

Votre lettre du 13 octobre est restée sans réponse jusqu'à ce jour ! Quel retour ingrat pour une lettre qui m'a tant intéressé et qui contenait tant d'informations curieuses. Mais j'ai passé un mauvais hiver.

Le 13 novembre, mon pauvre cher père est décédé, et quiconque ne l'a pas connu ne pourrait croire qu'un homme de plus de quatre-vingt-trois ans ait pu conserver une disposition si tendre et affectueuse, avec toute sa sagacité intacte jusqu'à la fin. J'étais à l'époque si souffrant que je ne pouvais voyager, ce qui ajoutait à mon malheur. En vérité, tout cet hiver, j'ai été assez mal... et mon système nerveux a commencé à être affecté, si bien que mes mains tremblaient et que j'avais souvent la tête qui tourne. Je n'étais capable de faire quoi que ce soit qu'un jour sur trois, et j'étais bien trop découragé pour vous écrire ou pour faire autre chose que ce à quoi j'étais contraint. Je pensais suivre rapidement le chemin de toute chair. Ayant entendu parler par hasard de deux personnes ayant retiré un grand bénéfice de la cure par l'eau, je me suis procuré le livre du Dr Gully, j'ai pris des renseignements complémentaires et, finalement, je suis parti ici avec ma femme, mes enfants et tous nos domestiques. Nous avons loué une maison pour deux mois et nous y sommes depuis quinze jours. Je suis déjà un peu plus fort... Le Dr Gully est assez certain de pouvoir me faire du bien, ce que les médecins ordinaires ne pouvaient certainement pas... Je suis certain que la cure par l'eau n'est pas du charlatanisme.

Comme il me sera agréable de retourner à Down avec une santé recouvrée, si telle doit être ma bonne fortune, et de reprendre mes chers Balanes. Maintenant, j'espère que vous me pardonnerez ma négligence pour ne pas avoir répondu plus tôt à votre lettre. J'ai été extraordinairement intéressé par l'esquisse que vous donnez de votre grande expédition prévue, dont je suppose que vous ne tarderez pas à revenir. Combien j'espère ardemment qu'elle s'avérera être un succès à tous égards...

[Lorsque mon père était à l'établissement de cure par l'eau de Malvern, il fut mis en contact avec la clairvoyance, au sujet de laquelle il écrit dans l'extrait suivant d'une lettre à Fox, septembre 1850.

« Vous parlez de l'homéopathie, sujet qui me met encore plus en colère que la clairvoyance. La clairvoyance transcende tellement la croyance que nos facultés ordinaires sont hors de cause, mais en homéopathie, le sens commun et l'observation courante entrent en jeu, et tout cela doit aller au diable si les doses infinitésimales ont le moindre effet. Comme est vraie la remarque que j'ai vue l'autre jour de Quetelet, concernant la preuve des processus curatifs, à savoir que personne ne sait, dans la maladie, quel est le résultat simple de l'absence de traitement, en tant qu'étalon avec lequel comparer l'homéopathie et toutes ces autres choses. C'est un triste défaut, je ne peux m'empêcher de le penser, chez mon cher Dr Gully, qu'il croie en tout. Quand Miss -- était très malade, il avait une jeune fille clairvoyante pour faire un rapport sur les changements internes, un magnétiseur pour l'endormir, un homéopathe, à savoir le Dr --, et lui-même en tant qu'hydropathe ! Et la jeune fille a guéri. »

Un passage d'une lettre antérieure à Fox (décembre 1884) montre qu'il était tout aussi sceptique au sujet du magnétisme : « En ce qui concerne le magnétisme, tout le pays retentit de faits ou d'histoires merveilleux... Je viens d'entendre parler d'un enfant de trois ou quatre ans (dont je connaissais bien les parents et lui-même) magnétisé par son père, ce qui est le premier fait qui m'ait ébranlé. Je ne croirai pleinement que lorsque je verrai ou entendrai, par une bonne preuve, des animaux (comme il a été dit que c'était possible), non drogués, être plongés dans la stupeur ; bien sûr, l'impossibilité ne prouverait pas que le magnétisme est faux ; mais c'est la seule experimentum crucis claire, et je suis étonné que cela n'ait pas été systématiquement tenté. Si le magnétisme était étudié comme une science, cela n'aurait pu être laissé jusqu'à ce jour pour être FAIT DE MANIÈRE SATISFAISANTE, comme cela a été, je crois, laissé. Gardez quelques chats vous-même, et essayez de trouver un magnétiseur pour tenter l'expérience. Un homme m'a dit qu'il avait réussi, mais ses expériences étaient des plus vagues, et comme on pouvait s'y attendre de la part d'un homme qui disait que les chats étaient plus faciles à traiter que les autres animaux parce qu'ils étaient si électriques ! »]

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 4 décembre [1849].

Mon cher Lyell,

Cette lettre ne requiert aucune réponse, et je l'écris par débordement de vanité. Dana m'a envoyé la géologie de l'expédition des États-Unis, et je viens de lire la partie sur le corail. Pour commencer par un discours modeste, JE SUIS ÉTONNÉ DE MA PROPRE EXACTITUDE !! Si je devais réécrire maintenant mon livre sur le corail, il n'y a guère qu'une phrase que je devrais modifier, si ce n'est que j'aurais dû attribuer un effet plus grand à l'action volcanique récente dans le freinage de la croissance du corail. Quand je dis tout cela, je devrais ajouter que les CONSÉQUENCES de la théorie sur les zones de subsidence sont traitées dans un chapitre séparé auquel je ne suis pas arrivé, et sur ce point, je soupçonne que nous différerons davantage. Dana parle d'être d'accord avec ma théorie SUR LA PLUPART DES POINTS ; je ne peux en trouver aucun sur lequel il diffère. Considérant combien il a vu, infiniment plus que moi, de récifs coralliens, c'est merveilleusement satisfaisant pour moi. Il me traite avec la plus grande courtoisie. Voilà, ma vanité est assez bien satisfaite...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Malvern, 9 avril 1849.

Mon cher Hooker,

Le lendemain même de l'envoi de ma dernière lettre (je crois le 23 mars), j'ai reçu vos deux lettres intéressantes, bavardes et géologiques ; et ces dernières, je les ai depuis échangées avec Lyell contre les siennes. J'écrirai pêle-mêle, au fur et à mesure que les sujets me viendront. J'ai vu la revue dans l'Athenaeum, elle était écrite dans un esprit malveillant ; mais tout le venin consistait à dire qu'il n'y avait pas assez de nouveauté dans vos remarques pour une publication. Personne, de nos jours, ne se soucie des revues. Je peux juste mentionner que mon Journal a reçu quelques VRAIMENT BONNES critiques, « présomption », etc., — terminant en disant que le volume semblait « composé des chutes et des détritus du portefeuille de l'auteur ». Je comprends très sincèrement ce que vous dites, et je vous crois tout à fait quand vous dites que vous ne vous souciez de la revue qu'en ce qui concerne votre père ; et que CELA SEUL vous ferait aimer voir des extraits de vos lettres plus convenablement remarqués dans ce même périodique. J'ai examiné, au mieux de mon jugement, si une partie de vos lettres actuelles est adaptée pour l'Athenaeum (pour lequel je n'ai aucun intérêt ; les brutes n'ayant même pas REMARQUÉ mes trois volumes géologiques que je leur avais envoyés), et je suis arrivé à la conclusion qu'il vaut mieux ne pas les envoyer. Je suis certain, compte tenu de toutes les circonstances, que sans que vous preniez la peine d'écrire AVEC SOIN une esquisse condensée et achevée de quelque trait frappant de vos voyages, il vaut mieux n'envoyer rien du tout. Ces deux lettres sont, de plus, un peu trop géologiques pour l'Athenaeum, et nécessitent presque des gravures sur bois. D'un autre côté, il n'y a guère assez de détails pour une communication à la Société géologique. Je n'ai PAS LE MOINDRE DOUTE que vos faits sont du plus haut intérêt en ce qui concerne l'action glaciaire dans l'Himalaya ; mais il a frappé Lyell et moi-même que vos preuves auraient dû être données plus distinctement...

J'ai écrit si récemment que je n'ai rien à dire sur moi-même ; ma santé m'a empêché de poursuivre une croisade contre le « mihi » et le « nobis », dont vous m'avertissez des dangers. J'ai montré mon article à trois ou quatre naturalistes, et ils ont tous été d'accord avec moi dans une certaine mesure : avec de la santé et de la vigueur, je n'aurais pas montré de signe de faiblesse, [et] avec l'aide d'une demi-douzaine de vraiment bons naturalistes, je crois que quelque chose aurait pu être fait contre la misérable et avilissante passion de la simple nomenclature des espèces. Dans votre lettre, vous vous demandez ce que la « volaille ornementale » a à voir avec les Balanes ; mais ne vous flattez pas que je ne vivrai pas encore pour finir les Balanes, et faire ensuite l'idiot sur le sujet des espèces, sous lequel la volaille ornementale est très intéressante...

CHARLES DARWIN À C. LYELL. The Lodge, Malvern [juin 1849].

...J'ai reçu votre livre ('A Second Visit to the United States'), et j'ai lu tout le premier et une petite partie du second volume (la lecture est le travail le plus dur autorisé ici), et j'en ai été grandement intéressé. Cela me donne envie d'être un Yankee. E. me prie de dire qu'elle a tout à fait « savouré » la vérité de vos remarques sur le progrès religieux... Je suis ravi de penser à quel point vous dégoûterez certains des bigots et des sommités de l'éducation. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu BEAUCOUP de géologie ou d'histoire naturelle, ce dont j'espère que vous avez un peu honte. Vos remarques sur tous les sujets sociaux me semblent dignes de l'auteur des 'Principes'. Et pourtant (je sais que c'est du préjugé et de la fierté), si j'avais écrit les Principes, je n'aurais jamais écrit aucun récit de voyage ; mais je crois que je suis plus jaloux de l'honneur et de la gloire des Principes que vous ne l'êtes vous-même...

CHARLES DARWIN À C. LYELL. 14 septembre 1849.

...Je poursuis mes processus aqueux, et je gagne très régulièrement mais lentement en santé et en force. Contre toutes les règles, j'ai dîné à Chevening avec Lord Mahon, qui m'a fait le grand honneur de me rendre visite, et comment il a entendu parler de moi, je ne saurais le deviner. J'ai été charmé par Lady Mahon, et quiconque aurait pu être fier des traits d'agrément qui venaient de ses belles lèvres à votre sujet. J'aime beaucoup le vieux Lord Stanhope ; bien qu'il ait copieusement injurié la géologie et la zoologie. « Supposer que le Dieu Tout-Puissant a créé un monde, l'a trouvé raté, l'a brisé, puis l'a recréé, et l'a encore brisé, comme disent les géologues, c'est du charabia. Décrire des espèces d'oiseaux et de coquillages, etc., c'est du charabia... »

Je suis sincèrement heureux que nous nous rencontrions à Birmingham, comme je l'espère, si ma santé veut bien se maintenir. Je travaille maintenant chaque jour aux Cirripèdes pendant 2 heures et demie, et j'avance donc un peu, mais très lentement. Il m'arrive, après avoir été employé une semaine entière et n'avoir décrit peut-être que deux espèces, d'être mentalement d'accord avec Lord Stanhope, que tout cela n'est que charabia ; cependant, l'autre jour, j'ai eu un cas curieux de cirripède unisexué, au lieu d'hermaphrodite, chez lequel la femelle avait le caractère cirripédien commun, et dans deux valves de sa coquille, elle avait deux petites poches, dans CHACUNE desquelles elle gardait un petit mari ; je ne connais aucun autre cas où une femelle a invariablement deux maris. J'ai un fait encore plus étrange, commun à plusieurs espèces, à savoir que bien qu'elles soient hermaphrodites, elles ont de petits mâles supplémentaires, ou comme je les appellerai, complémentaires, un spécimen lui-même hermaphrodite avait pas moins de SEPT de ces mâles complémentaires attachés à lui. Vraiment, les plans et les merveilles de la nature sont illimités. Mais je m'étends tout aussi mal sur mes cirripèdes que sur la géologie ; cela me fait gémir de penser que probablement je n'aurai plus jamais le plaisir exquis d'explorer quelque nouveau district, de tirer la lumière géologique de quelque région sombre et troublée. Je dois donc tirer le meilleur parti de mes cirripèdes...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 12 octobre 1849.

...À propos, l'une des parties les plus agréables de la British Association fut mon voyage à Birmingham avec Mme Sabine, Mme Reeve et le Colonel ; ainsi que le Col. Sykes et Porter. Mme Sabine et moi-même étions merveilleusement d'accord sur de nombreux points, et sur aucun plus sincèrement qu'à votre sujet. Nous avons parlé de vos lettres de l'Erebus ; et elle était tout à fait d'accord avec moi pour dire que vous et l'AUTEUR (Sir J. Hooker a écrit la description pleine d'entrain de la chasse au bétail dans le 'Voyage of Discovery in the Southern Regions' de Sir J. Ross, 1847, vol. ii, page 245) de la description de la chasse au bétail aux Falkland, auriez fait un livre capital ensemble ! C'est une femme très charmante, tout comme sa mère, vive et sagace... Birmingham était très plat comparé à Oxford, bien que j'aie eu ma femme avec moi. Nous avons beaucoup vu les Lyell, les Horner et les Robinson (le Président) ; mais l'endroit était sinistre, et j'ai été empêché, par mon malaise, d'aller à Warwick, bien que cela, c'est-à-dire la fête, selon tous les récits, fût merveilleusement inférieur à Blenheim, pour ne rien dire de cette journée céleste à Dropmore. On se lasse de tout ce verbiage...

Vous me demandez des nouvelles de ma cure d'eau froide ; je vais très bien, et je suis certainement un peu mieux chaque mois, mes nuits s'améliorent beaucoup plus lentement que mes jours. J'ai construit une douche, et je dois continuer tout l'hiver, gel ou pas gel. Mon traitement maintenant est la lampe cinq fois par semaine, et un bain peu profond pendant cinq minutes ensuite ; la douche quotidiennement pendant cinq minutes, et le drap humide quotidiennement. Le traitement est merveilleusement tonique, et j'ai eu plus de jours meilleurs consécutifs ce mois-ci que lors de tous les précédents... Je suis autorisé à travailler maintenant deux heures et demie par jour, et je trouve que c'est autant que je peux faire, car la cure d'eau froide, ajoutée à trois courtes promenades, est curieusement épuisante ; et je suis en fait FORCÉ d'aller au lit à huit heures, complètement fatigué. Je gagne régulièrement du poids, je mange énormément et ne suis jamais oppressé par ma nourriture. J'ai perdu les contractions musculaires involontaires, et toutes les sensations d'évanouissement, etc. — points noirs devant les yeux, etc. Le Dr Gully pense qu'il me guérira complètement en six ou neuf mois de plus.

Le plus grand ennui que je trouve dans la cure par l'eau, c'est d'avoir été contraint d'abandonner toute lecture, à l'exception des journaux ; car mes deux heures et demie quotidiennes sur les Balanes sont tout autant que je peux faire de toute chose qui occupe l'esprit ; je suis par conséquent terriblement en retard sur tous les livres scientifiques. J'ai travaillé ces derniers temps à la simple description des espèces, ce qui est beaucoup plus difficile que je ne l'espérais, et a le même genre d'intérêt qu'un puzzle ; mais j'avoue que je me sens souvent lassé par le travail, et je ne peux m'empêcher de me demander parfois à quoi bon passer une semaine ou quinze jours à constater que certaines différences à peine perceptibles se mélangent et constituent des variétés et non des espèces. Tant que je suis sur l'anatomie, je ne me sens jamais dans cette humeur dégoûtante, horrible, cui bono, interrogatrice. Quel travail misérable, encore, que de chercher la priorité des noms. Je viens de finir deux espèces qui possèdent sept noms génériques et vingt-quatre noms spécifiques ! Mon principal réconfort est que le travail doit être fait un jour ou l'autre, et je peux aussi bien le faire que n'importe qui d'autre.

J'ai abandonné mon agitation contre le mihi et le nobis ; mon article est trop long pour vous être envoyé, vous devrez donc le voir, si cela vous intéresse, à votre retour. À propos, vous dites dans votre lettre que vous vous souciez plus de mon travail sur les espèces que des Balanes ; or, c'est trop de votre part, car je déclare que votre approbation décidée de mon travail simple sur les Balanes par rapport au travail théorique sur les espèces a eu une très grande influence pour me décider à poursuivre le premier et à différer mon article sur les espèces...

[La lettre suivante fait référence au décès de sa petite fille, survenu à Malvern le 24 avril 1851 :]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 29 avril [1851].

Mon cher Fox,

Je ne suppose pas que vous ayez entendu parler de notre perte amère et cruelle. La pauvre chère petite Annie, alors qu'elle allait très bien à Malvern, a été prise d'une attaque de vomissements, qui fut d'abord considérée comme de la plus petite importance ; mais elle a rapidement pris la forme d'une fièvre basse et épouvantable, qui l'a emportée en dix jours. Dieu merci, elle n'a presque pas souffert et a expiré aussi tranquillement qu'un petit ange. Notre seule consolation est qu'elle a passé une vie courte, bien que joyeuse. C'était mon enfant préférée ; sa cordialité, sa franchise, sa joie exubérante et ses affections fortes la rendaient des plus aimables. Pauvre chère petite âme. Eh bien, tout est fini...

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 7 mars [1852].

C'est en vérité une éternité que nous n'avons eu aucune communication, et j'ai été très heureux de recevoir votre mot. Notre long silence m'est revenu à l'esprit il y a quelques semaines, et j'avais alors songé à vous écrire, mais j'ai été paresseux. Je vous félicite et vous présente mes condoléances pour votre DIXIÈME enfant ; mais je vous prie de noter que lorsque j'en aurai un dixième, vous ne devrez m'envoyer que des condoléances. Nous avons maintenant sept enfants, tous en bonne santé, Dieu merci, tout comme leur mère ; sur ces sept, cinq sont des garçons ; et mon père avait coutume de dire qu'il était certain qu'un garçon donnait autant de travail que trois filles ; si bien que, bona fide, nous avons dix-sept enfants. Cela me rend malade chaque fois que je pense aux professions ; toutes semblent désespérément mauvaises, et jusqu'ici, je ne vois pas l'ombre d'une lueur. J'aimerais beaucoup discuter de cela (soit dit en passant, mes trois bêtes noires sont l'or californien et australien, qui me ruinent en rendant sans valeur mon argent placé en hypothèque ; les Français venant par les routes de Westerham et Sevenoaks, et encerclant donc Down ; et troisièmement, les professions pour mes garçons), et j'aimerais parler de l'éducation, sur laquelle vous me demandez ce que nous faisons. Personne ne peut mépriser plus sincèrement que moi la vieille éducation classique stupide et stéréotypée ; mais je n'ai pas eu le courage de briser ces chaînes. Après bien des doutes, nous venons d'envoyer notre fils aîné à Rugby, où, pour son âge, il a été très bien placé... J'honore, j'admire et j'envie votre façon d'éduquer vos garçons à la maison. Qu'allez-vous faire de vos garçons, bon sang ? Vers la fin de ce mois, nous allons voir W. à Rugby, et de là pour cinq ou six jours chez Susan (sa sœur) à Shrewsbury ; je retournerai ensuite à la maison pour m'occuper des bébés, et E. ira pour une semaine chez F. Wedgwood à Etruria. Mille mercis pour votre très aimable et vaste invitation à Delamere, mais je crains que nous ne puissions guère nous y rendre. Je redoute d'aller où que ce soit, car mon estomac faiblit si facilement au moindre émoi. Il m'arrive rarement, même aujourd'hui, d'aller à Londres ; non pas que je sois plus mal, peut-être même un peu mieux, et je mène une vie d'ermite très confortable avec mes trois heures de travail quotidien. Mes nuits sont TOUJOURS mauvaises, et cela m'empêche de devenir vigoureux. Vous me demandez ce qu'il en est de l'hydrothérapie. Je fais, à intervalles de deux ou trois mois, cinq ou six semaines de traitement MODÉRÉMENT sévère, et toujours avec un bon effet. Venez ici, je vous en prie et vous en supplie, dès que vous trouverez le temps ; vous ne pouvez imaginer quel plaisir cela me donnerait, à E. et à moi. J'ai terminé le premier volume pour la Ray Society sur les Cirripèdes pédonculés, que vous recevrez bientôt, puisque vous en êtes membre, je crois. Lisez ce que je décris sur les sexes de l'Ibla et du Scalpellum. Je travaille maintenant sur les Cirripèdes sessiles, et je suis merveilleusement fatigué de ma tâche : pour être un naturaliste systématique, un homme devrait travailler au moins huit heures par jour. Vous m'avez percé à jour en disant que j'avais dû souhaiter voir les effets de la débâcle [mot illisible], car je disais à E. il y a une semaine que, si j'avais été comme autrefois, je serais certainement parti sur l'heure. Vous demandez des nouvelles d'Erasmus ; il est à peu près comme d'habitude, et constamment plus ou moins souffrant. Susan (sa sœur) va beaucoup mieux, elle est très florissante et heureuse. Catherine (une autre sœur) est à Rome, et elle en a profité à un degré qui est tout à fait stupéfiant pour mes vieux os desséchés. Et voilà, je pense vous en avoir dit assez, et même plus qu'assez sur la maison Darwin ; alors, mon cher vieil ami, adieu. Quel bon temps nous avons passé à boire du café dans vos chambres au Christ's College, et songez aux gloires du Crux major. (Le coléoptère Panagaeus crux-major.) Ah, en ces jours-là, il n'y avait pas de professions pour les fils, pas de santé fragile à craindre pour eux, pas d'or californien, pas d'invasions françaises. Combien l'avenir est prépondérant sur le présent quand on est entouré d'enfants. Ma crainte, c'est la mauvaise santé héréditaire. Même la mort est préférable pour eux.

Mon cher Fox, votre sincère ami, C. DARWIN.

P.-S. — Susan a travaillé dernièrement d'une manière que je trouve vraiment héroïque au sujet de la violation scandaleuse de la loi contre les enfants ramoneurs. Nous avons créé une petite société à Shrewsbury pour poursuivre ceux qui enfreignent la loi. C'est entièrement l'œuvre de Susan. Elle a reçu de très gentilles lettres de Lord Shaftesbury et du Duc de Sutherland, mais les brutaux propriétaires terriens du Shropshire sont aussi durs que la pierre. La loi semble être très communément violée en dehors de Londres. Il y a de quoi frémir à l'idée que l'un de ses propres enfants, à sept ans, soit forcé de monter dans une cheminée — sans parler de la maladie répugnante et des membres ulcérés qui en résultent, et de l'avilissement moral total. Si vous pensez fermement sur ce sujet, faites quelques recherches ; ajoutez à vos nombreuses bonnes œuvres celle-ci, et essayez d'inciter les magistrats à agir. Plusieurs personnes s'agitent dans différentes parties de l'Angleterre à ce sujet. Il n'est pas très probable que vous en souhaitiez, mais je pourrais vous envoyer quelques essais et informations si vous le vouliez, soit pour vous-même, soit pour les distribuer.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down [24 octobre 1852].

Mon cher Fox,

J'ai reçu ce matin votre longue et très bienvenue lettre, et j'y répondrai ce soir, car je serai très occupé avec un artiste qui dessine des Cirripedia, et je suis surchargé de travail pour la quinzaine à venir. Mais d'abord, vous méritez d'être bien rabroué — et je vous prie de vous considérer comme tel — pour avoir pensé ou écrit que je pourrais être ennuyé une seule minute par n'importe quel détail vous concernant ou concernant les vôtres. C'est précisément ce que j'aime entendre ; croyez-moi, je pense souvent aux jours anciens passés avec vous, et parfois j'ai du mal à croire quel individu joyeux et insouciant on était en ces temps-là. Une soirée d'automne lumineuse me rappelle souvent quelque partie de chasse à Osmaston. Je regrette vraiment que nous vivions si loin l'un de l'autre, et que je sois si peu mobile. J'ai été inhabituellement bien ces derniers temps (pas d'hydrothérapie), mais je ne trouve pas que je puisse supporter un changement mieux qu'auparavant... L'autre jour, je suis allé à Londres et en suis revenu, et la fatigue, bien que si légère, a provoqué ma mauvaise forme de vomissements. Je suis peiné d'apprendre que votre poitrine vous fait souffrir, et j'espère très sincèrement que ce ne sont que les muscles ; combien de fois la voix fait-elle défaut chez les membres du clergé. Je peux bien comprendre votre réticence à disperser votre grande et heureuse famille pour partir à l'étranger ; mais votre vie est très précieuse, vous devriez donc être très prudent à temps. Vous demandez des nouvelles de nous tous, maintenant cinq garçons (oh ! les professions ; oh ! l'or ; et oh ! les Français — ces trois « oh » comptent tous comme des épouvantables bêtes noires) et deux filles... mais une autre de mes bêtes noires, et la pire, est la faiblesse héréditaire. Toutes mes sœurs vont bien, sauf Mme Parker, qui est très souffrante ; tout comme Erasmus, qui reste à sa pauvre moyenne : il a récemment déménagé dans Queen Anne Street. J'avais entendu parler du mariage prévu (avec le révérend J. Hughes) de votre sœur Frances. Je crois l'avoir vue depuis, mais ma mémoire me ramène quelque vingt-cinq ans en arrière, quand elle était alitée. Je me souviens bien de l'expression délicieuse de son visage. Je lui souhaite très sincèrement tout le bonheur possible.

Je vois que je n'ai pas répondu à la moitié de vos questions. Tout ce que nous avons vu et entendu sur Rugby nous plaît beaucoup, et nous n'avons jamais regretté d'y avoir envoyé [W.]. Je suis certain que les écoles se sont grandement améliorées depuis notre époque ; mais je déteste les écoles et tout ce système qui brise les liens affectifs de la famille en séparant les garçons si tôt dans la vie ; mais je n'y vois aucun remède, et je n'ose pas courir le risque qu'un jeune soit exposé aux tentations du monde sans avoir subi la plus douce épreuve d'une grande école.

Je vois que vous demandez même des nouvelles de nos poires. Nous en avons plein des Beurrés d'Aremberg, des Winter Nelis, des Marie Louise et des « Ne plus Ultra », mais toutes proviennent du mur ; les nains francs en ont donné quelques-unes, mais je n'ai plus de place pour d'autres arbres, leurs noms me seraient donc inutiles. Vous devez vraiment prendre des vacances et nous rendre visite un jour ; nulle part vous ne pourriez être plus chaleureusement accueilli. Je travaille au deuxième volume sur les Cirripedia, créatures dont je suis merveilleusement fatigué. Je déteste un Balane comme aucun homme ne l'a jamais fait auparavant, pas même un marin sur un bateau à voile lente. Mon premier volume est sorti ; la seule partie qui vaille la peine d'être regardée est celle sur les sexes de l'Ibla et du Scalpellum. J'espère en avoir fini avec mon travail fastidieux d'ici l'été prochain. Adieu, venez dès que vous pourrez vraiment vous arranger pour le faire.

Je ne peux m'empêcher d'espérer que l'anthrax puisse éventuellement vous faire du bien : j'ai entendu dire que toutes sortes de faiblesses disparaissaient après un anthrax. Je suppose que la douleur est atroce. Je suis tout à fait d'accord, quelle découverte bénie que le chloroforme. Quand on pense à ses enfants, cela fait une sacrée différence dans le bonheur. L'autre jour, je me suis fait arracher cinq molaires (deux avec l'élévateur) en une seule séance sous cette substance merveilleuse, et je n'ai presque rien senti.

Mon cher vieil ami, votre très affectueusement, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 29 janvier [1853].

Mon cher Fox,

Votre dernier compte rendu, il y a quelques mois, était si peu satisfaisant que j'ai souvent pensé à vous, et je vous serais vraiment obligé de m'écrire quelques lignes pour me dire comment vont votre voix et votre poitrine. J'espère très sincèrement que votre rapport sera bon... Notre second garçon a un penchant marqué pour la mécanique, et nous pensons en faire un ingénieur. J'essaierai de lui trouver une école moins classique, peut-être Bruce Castle. J'aimerais certainement voir plus de diversité dans l'éducation qu'il n'y en a dans n'importe quelle école ordinaire — aucun exercice des facultés d'observation ou de raisonnement, aucune connaissance générale acquise — je ne peux que penser que c'est un système misérable. D'un autre côté, un garçon qui a appris à s'acharner sur le latin et à en surmonter les difficultés devrait être capable de s'acharner sur n'importe quel labeur. Je serais toujours heureux d'entendre tout ce que vous pourriez me dire sur les écoles ou l'éducation. Je suis sur mon vieux sujet sans fin, mais j'espère vraiment passer sous presse dans quelques mois avec mon second volume sur les Cirripèdes. J'ai été très heureux de découvrir que certains faits étranges de mon premier volume sont crus par Owen et quelques autres, dont l'opinion m'est définitive... Écrivez-moi assez vite, et dites-moi tout ce que vous pouvez sur vous et votre famille ; et j'espère que votre rapport sur vous-même pourra être bien meilleur que le dernier.

... J'ai été très peu à Londres ces derniers temps, et je n'ai pas vu Lyell depuis son retour d'Amérique ; quelle chance il a eue d'exhumer de ses propres mains des parties de trois squelettes de reptiles provenant des strates CARBONIFÈRES, et de l'intérieur d'un arbre fossile qui était creux.

Adieu, mon cher Fox, votre affectueusement, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. 13 Sea Houses, Eastbourne, [15 juillet ? 1853].

Mon cher Fox,

Nous voici dans un état de profonde oisiveté, ce qui est pour moi un luxe ; et nous aurions tous, je crois, été dans un état de grande jouissance, si ce n'avait été pour les détestables coups de vent froids et la pluie battante, qui procurent toujours beaucoup d'ennui aux enfants loin de chez eux. J'ai reçu votre lettre du 13 juin alors que je travaillais comme un esclave avec M. Sowerby au dessin pour mon second volume, et j'ai donc remis à plus tard d'y répondre jusqu'au moment où je savais que je serais libre. J'ai été extrêmement heureux de recevoir votre lettre. J'avais l'intention, il y a deux mois, de vous envoyer une volée de bois vert sauvage ou suppliante pour savoir comment vous alliez, quand j'ai rencontré Sir P. Egerton, qui m'a dit que vous alliez bien et, comme d'habitude, a exprimé son admiration pour vos activités, surtout votre agriculture, et le nombre d'animaux, y compris les enfants, que vous gardiez sur vos terres. Onze enfants, ave Maria ! C'est une perspective sérieuse pour vous. En effet, je considère mes cinq garçons comme quelque chose d'effrayant, et je déteste l'idée même des professions, etc. Si l'on pouvait leur assurer une santé modérée, cela n'aurait pas tant d'importance, car je ne peux m'empêcher d'espérer, avec l'énorme émigration, que les professions s'amélioreront quelque peu. Mais ma bête noire, c'est la faiblesse héréditaire. J'aime particulièrement entendre tout ce que vous pouvez dire sur l'éducation, et vous méritez d'être grondé pour avoir dit que « vous n'aviez pas l'intention de me TOURMENTER avec une longue histoire ». Vous demandez des nouvelles de Rugby. Cela me plaît assez bien, sur le même principe que mon voisin, Sir J. Lubbock, aime Eton, à savoir que ce n'est pas pire qu'une autre école ; les frais, AVEC TOUT LE RESTE, y compris quelques vêtements, frais de voyage, etc., sont de 110 à 120 livres par an. Je ne pense pas que les écoles soient aussi méchantes qu'elles l'étaient, et elles sont bien plus industrieuses. Les garçons, je pense, vivent trop isolés dans leurs études séparées ; et je doute qu'ils acquièrent une aussi bonne connaissance du caractère que les garçons avaient coutume de le faire ; et c'est, à mon avis, le SEUL avantage des écoles publiques sur les petites écoles. Je penserais que la seule supériorité d'une petite école sur la maison était la régularité forcée dans leur travail, que vos garçons obtiennent peut-être chez vous, mais que je ne crois pas que les miens obtiendraient chez moi. Autrement, il est tout à fait lamentable d'envoyer des garçons si tôt dans la vie loin de chez eux.

... Pour en revenir aux écoles. Mon objection principale à leur égard, en tant que lieux d'éducation, est l'énorme proportion de temps passé sur les classiques. J'imagine (bien que ce ne soit peut-être qu'une imagination) que je peux percevoir l'effet néfaste et rétrécissant sur l'esprit de mon fils aîné, en freinant l'intérêt pour tout ce dans quoi le raisonnement et l'observation entrent en jeu. Seule la mémoire semble être sollicitée. Je chercherai certainement une école avec des études plus diversifiées pour mes plus jeunes garçons. Je parlais récemment au Doyen de Hereford, qui partage fortement ce point de vue ; et il me dit qu'il y a une école à Hereford commençant sur ce plan ; et que le Dr Kennedy, à Shrewsbury, va commencer vigoureusement à modifier cette école...

Je suis EXTRÊMEMENT heureux d'apprendre que vous avez approuvé mon volume sur les cirripèdes. J'ai consacré un travail presque ridicule au sujet, et je ne l'aurais certainement jamais entrepris si j'avais prévu quel travail c'était. J'espère avoir terminé d'ici la fin de l'année. Écrivez-moi encore avant longtemps ; c'est un réel plaisir pour moi d'avoir de vos nouvelles. Adieu, avec les meilleurs souvenirs de ma femme pour vous-même et Mme Fox.

Mon cher vieil ami, votre affectueusement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 10 août [1853].

Mon cher Fox,

Je vous remercie sincèrement de m'avoir écrit si peu de temps après votre très lourd malheur. Votre lettre m'a beaucoup touché. Nous sympathisons tous deux très sincèrement avec vous et Mme Fox. Nous avons aussi perdu, comme vous vous en souvenez peut-être, il n'y a pas si longtemps, un enfant très cher, auquel je peux à peine supporter de penser tranquillement encore ; pourtant, comme vous devez le savoir par votre propre expérience si douloureuse, le temps adoucit et engourdit, d'une manière vraiment merveilleuse, les sentiments et les regrets. Au début, c'est vraiment amer. Je ne peux qu'espérer que votre santé et celle de la pauvre Mme Fox seront préservées, et que le temps fera son œuvre en douceur, et vous réunira tous, une fois de plus, comme la famille heureuse que, je peux bien le croire, vous formiez si récemment.

Mon cher Fox, votre affectueux ami, CHARLES DARWIN.

[La lettre suivante fait référence à la médaille de la Royal Society, qui lui fut décernée en novembre 1853 :]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 5 novembre [1853].

Mon cher Hooker,

Parmi les lettres que j'ai reçues ce matin, j'ai ouvert en premier celle du Colonel Sabine ; le contenu m'a certainement beaucoup surpris, mais, bien que la lettre fût TRÈS AIMABLE, d'une manière ou d'une autre, je me souciais très peu de l'annonce qu'elle contenait. J'ai ensuite ouvert la vôtre, et tel est l'effet de la chaleur, de l'amitié et de la gentillesse venant de quelqu'un que l'on aime, que ce même fait, raconté comme vous l'avez raconté, m'a fait briller de plaisir jusqu'à ce que mon cœur en palpite. Croyez-moi, je n'oublierai pas de sitôt le plaisir de votre lettre. Une telle sympathie chaleureuse et affectueuse vaut plus que toutes les médailles qui ont été ou seront jamais frappées. Encore une fois, mon cher Hooker, je vous remercie. J'espère que Lindley (John Lindley, 1799-1865, fils d'un pépiniériste près de Norwich, qui, suite à la faillite de l'entreprise, se retrouva à vingt ans sans ressources. Il fut aidé par Sir W. Hooker et employé comme bibliothécaire assistant par Sir J. Banks. Il semble avoir eu une capacité de travail énorme et on dit qu'il a traduit l'« Analyse du fruit » de Richard en une seule séance de deux jours et trois nuits. Il devint secrétaire adjoint de la Société d'Horticulture et, en 1829, fut nommé professeur de botanique à l'University College, poste qu'il occupa pendant plus de trente ans. Ses écrits sont nombreux, le plus connu étant peut-être son « Règne végétal », publié en 1846. Son influence pour aider à introduire le système naturel de classification fut considérable, et il apporta « tout le poids de son enseignement et toute la force de ses pouvoirs polémiques pour le soutenir » contre le système linnéen universellement enseigné au début de sa carrière. Sachs souligne (Geschichte der Botanik, 1875, page 161) que, bien que Lindley ait adopté dans l'ensemble une classification saine des plantes, il ne l'a fait qu'en abandonnant son propre principe théorique selon lequel l'importance physiologique d'un organe est une mesure de sa valeur classificatoire.) n'entendra jamais qu'il était en compétition avec moi ; car vraiment, c'est presque RIDICULE (bien sûr, vous ne répéteriez jamais que j'ai dit cela, car cela serait pris par d'autres, bien que non par vous, je crois, pour de l'affectation) qu'il n'ait pas eu la médaille bien avant moi ; je dois me sentir CERTAIN que vous avez eu tout à fait raison de le proposer ; et quel brave, cher et aimable compagnon vous êtes, néanmoins, de vous réjouir de cet honneur qui m'est conféré.

Quel PLAISIR j'ai ressenti à cette occasion, je le dois presque entièrement à vous.

Adieu, mon cher Hooker, votre affectueusement, C. DARWIN.

P.-S. — Vous pouvez croire quelle surprise ce fut, car je n'avais jamais entendu dire que les médailles pouvaient être décernées autrement que pour des articles dans les « Transactions ». Tout cela me fera travailler avec plus de courage à terminer le second volume.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 18 février [1854].

Mon cher Lyell,

J'aurais dû écrire plus tôt, si cela n'avait semblé douteux que vous alliez continuer jusqu'à Tenerife, mais maintenant je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre progression est certaine ; non que j'aie grand-chose à dire, comme vous pouvez bien le croire quand vous apprendrez que je ne suis allé qu'une seule fois à Londres depuis votre départ. J'ai été particulièrement heureux de voir, il y a deux jours, votre lettre à M. Horner, avec ses nouvelles géologiques ; quelle chance pour vous que vos genoux soient rétablis. Je suis étonné de ce que vous dites de la beauté, bien que j'en aie imaginé une grande. Cela me rend vraiment très envieux de penser à vous en train de grimper dans ces vallées escarpées. Et quelle agréable compagnie à votre retour de vos expéditions. Je pense souvent au plaisir que je ressentais en examinant les îles volcaniques, et je me souviens même de rochers particuliers que j'ai frappés, et de l'odeur des falaises chaudes, noires et scoriacées ; mais de ces odeurs CHAUDES, vous ne semblez pas en avoir eu beaucoup. Je vous envie vraiment. Comme j'aimerais être avec vous, et spéculer sur les vallées profondes et étroites.

Combien est singulier le fait que vous mentionnez concernant l'inclinaison des strates, plus prononcée autour de la circonférence qu'au milieu de l'île ; supposez-vous que l'élévation ait pris la forme d'un dôme aplati ? Je me souviens, dans la Cordillère, d'avoir été SOUVENT frappé par la plus grande abruptitude des strates dans les chaînes les plus éloignées, à l'EXTRÊME périphérie, comparées à la masse importante des montagnes intérieures. Je gage que vous aurez songé à mesurer exactement la largeur de tout dyke au sommet et à la base de quelque grande falaise (ce qui fut fait par M. Searle [?] à Sainte-Hélène), car il m'a souvent semblé TRÈS ÉTRANGE que les fissures ne s'éteignissent pas PLUS SOUVENT vers le haut. Je ne vois guère de nouvelles à vous apprendre, n'ayant vu personne depuis mon séjour à Londres, où j'ai été ravi de trouver Forbes en si bonne santé, tout grand et robuste. J'ai vu au Museum du minerai d'or étonnamment riche en provenance du Pays de Galles. Ramsay m'a également dit qu'il avait récemment transformé une bonne partie du New Red Sandstone en Permien, avec le Labyrinthodon. Vous lisez sans doute les journaux et savez qu'E. de Beaumont est secrétaire perpétuel et sera, je suppose, plus puissant que jamais ; et Le Verrier occupe la place d'Arago à l'Observatoire. Il y a eu récemment une réunion à la Geological Society, lors de laquelle Prestwich (à en juger par ce que m'a rapporté R. Jones) a avancé votre théorie exacte, à savoir que l'ensemble de l'argile rouge et des silex sur le plateau de craie des environs est le résidu de la lente dissolution de la craie !

En ce qui nous concerne, nous n'avons pas de nouvelles et nous nous portons tous bien. Les Hooker ont passé quinze jours chez nous il y a quelque temps et, à notre plus grande joie, Henslow est descendu nous voir, et fut ici des plus paisibles et agréables. Cela fait du bien de contempler un visage aussi calme, bienveillant et intellectuel. On a beaucoup craint que son cœur ne fût atteint ; mais, je prie Dieu qu'il n'en soit rien. Le livre de Hooker (le « Himalayan Journal » de Sir J. Hooker) est paru, et présenté de la PLUS BELLE DES FAÇONS. Il m'a honoré outre mesure en me le dédiant ! Pour ma part, j'en suis à la page 112 des Cirripèdes, et voilà le total de mon histoire. Soit dit en passant, comme vous vous intéressez tant à l'Amérique du Nord, je peux mentionner que j'ai reçu une longue lettre d'un compagnon de navire en Australie, qui affirme que la colonie devient résolument républicaine en raison de l'afflux d'Américains, et que tous les grands et nouveaux projets pour exploiter l'or sont planifiés et exécutés par ces hommes. Quel peuple entreprenant ! Transmettez mes plus affectueuses pensées à Lady Lyell, à Mme Bunbury et à Bunbury. Je souhaite de tout cœur que les Canaries soient dix fois plus intéressantes que Madère, et que tout se passe pour le mieux pour tout votre groupe.

Mon cher Lyell, le vôtre très sincèrement et affectueusement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 1er mars [1854].

Mon cher Hooker,

J'ai terminé hier soir le premier volume, et je vous félicite très sincèrement d'avoir produit un livre de PREMIER ORDRE (« Himalayan Journal ») — un livre qui, assurément, durera. Je ne peux douter qu'il ne prenne sa place parmi les ouvrages de référence, non pas tant parce qu'il contient une matière solide et réelle, mais parce qu'il offre une peinture du pays tout entier. On sent que l'on a vu les lieux (et je me suis senti désespérément mal à l'aise en traversant certains ponts et pentes abruptes), et l'on RÉALISE toutes les grandes caractéristiques physiques. Vous avez en vérité raison d'être fier ; considérez combien rares ont été les voyageurs possédant une connaissance profonde d'un sujet, et qui pouvaient en outre dresser une carte (qui, soit dit en passant, est l'une des plus claires que j'aie jamais vues, pour laquelle des bénédictions soient sur votre tête), et étudier la géologie et la météorologie ! Je pensais vous très bien connaître, mais je n'avais pas la moindre idée que vos voyages fussent votre violon d'Ingres ; mais je m'en réjouis de tout cœur, car je suis certain que le temps ne viendra jamais où Mme Hooker et vous-même ne serez pas fiers de repenser au travail investi dans ces magnifiques volumes.

Votre lettre, reçue ce matin, m'a EXTRÊMEMENT intéressé, et je vous remercie sincèrement de m'avoir confié vos anciennes pensées et aspirations. Tout ce que vous dites me rend encore plus profondément gratifié par la dédicace ; mais vous, méchant homme, vous souvenez-vous m'avoir demandé comment je pensais que Lyell recevrait une dédicace de cet ouvrage à son attention ? Je me souviens avec quelle force j'ai répondu, et je présume que vous vouliez savoir ce que je ressentirais ; qui aurait jamais rêvé que vous fussiez si rusé ? Je suis heureux que vous ayez montré un petit brin d'ambition concernant votre Journal, car vous devez savoir que je vous ai souvent tancé de ne pas vous soucier davantage de la gloire, bien que, dans le même temps, je doive confesser que je vous ai envié et honoré d'être si libre (trop libre, comme je l'ai toujours pensé) de cette « dernière infirmité, etc. » Ne dites pas : « il n'y a jamais eu de passé jusqu'ici pour moi — le fantôme était toujours en vue », car vous trouverez bientôt d'autres fantômes en vue. Comme je connais bien ce sentiment, et encore plus vivement autrefois ; mais je pense que mon estomac a beaucoup émoussé mon ancien enthousiasme pur pour la science et la connaissance.

J'écris une lettre d'une longueur déraisonnable, mais je dois revenir aux Journaux, au sujet desquels je n'ai guère dit grand-chose en détail. Imprimis, les illustrations et les cartes me semblent les meilleures que j'aie jamais vues ; le style me semble partout parfaitement clair (quelle vertu rare), et certains passages vraiment éloquents. Comme vous avez excellemment décrit les vallées supérieures, et comme leur climat est détestable ; je me suis senti fort anxieux sur les pentes du Kinchin lors de cette effroyable nuit enneigée. Rien ne m'a plus étonné que votre force physique ; et tous ces ponts diaboliques ! Eh bien, Dieu merci ! Il n'est pas TRÈS probable que j'aille jamais dans l'Himalaya. Beaucoup de choses, d'un point de vue scientifique, m'ont intéressé, surtout tout ce qui concerne ces merveilleuses moraines. Je pense certainement réaliser assez bien les vallées, peut-être plus vivement pour avoir vu celles de Tahiti. Je ne peux douter que l'Himalaya ne doive presque tout son relief à l'eau courante, et qu'il ait été soumis à une telle action plus longtemps que toute autre montagne (décrite jusqu'à présent) dans le monde. Quel contraste avec les Andes !

Peut-être souhaiteriez-vous entendre le très peu que je peux dire per contra, et cela ne s'applique qu'au début, dans lequel (tel qu'il m'a semblé) il n'y avait pas assez de FLUX avant d'arriver à Mirzapore sur le Gange (mais les Thugs étaient TRÈS intéressants), là où le courant semblait vous porter avec plus d'équanimité, avec des phrases plus longues et des faits et discussions plus longs, etc. Dans une autre édition (et je suis ravi d'apprendre que Murray a tout vendu), j'envisagerais si cette partie ne pourrait être condensée. Même si la météorologie était reléguée en notes de bas de page, je pense que ce serait une amélioration. Le monde entier est contre moi, mais cela me rend très malheureux de voir les noms latins tous en italiques, et tous mêlés aux noms anglais en caractères romains ; mais je dois porter ce fardeau, car tous les hommes de science semblent penser qu'il corromprait le latin que de l'habiller avec la même typographie que le bon vieil anglais. Eh bien, je suis très fier de MON livre ; mais il y a un ennui, c'est que je n'aime pas beaucoup demander aux gens s'ils l'ont vu, et s'ils l'ont aimé, car je me sens si identifié à lui que de telles questions deviennent assez personnelles. Par conséquent, je ne peux vous rapporter l'opinion d'autrui. Vous aurez vu une critique assez bonne dans l'« Athenaeum ».

Quelles excellentes nouvelles de Tasmanie : c'est vraiment un fait fort remarquable et honorable pour la Colonie. (Ceci fait référence à une subvention spontanée du gouvernement colonial pour les dépenses de la « Flore de Tasmanie » de Sir J. Hooker.) Je bâtis toujours de véritables châteaux en Espagne à propos de l'émigration, et la Tasmanie a été mon quartier général ces derniers temps ; si bien que je me sens très fier de mon pays d'adoption : c'est vraiment un fait fort singulier et délicieux, contrastant avec la faible appréciation de la science dans le vieux pays. Je vous remercie cordialement pour votre lettre de ce matin, et pour toute la gratification que votre dédicace m'a procurée ; je ne pouvais m'empêcher de penser à quel point — vous mépriserait pour ne pas l'avoir dédiée à quelque grand homme, qui vous aurait rendu service à vous et à l'ouvrage aux yeux du monde. Ah, mon cher Hooker, vous avez été bien tendre sur ce point, et justifiez ce que je dis sur le fait de ne pas assez se soucier de sa propre renommée. Je souhaiterais être à tout égard plus digne de votre bonne opinion. Adieu. Comme Mme Hooker et vous-même devez vous reposer agréablement après l'un de vos nombreux travaux...

Encore adieu : j'ai écrit une lettre merveilleusement longue. Adios, et que Dieu vous bénisse.

Mon cher Hooker, toujours le vôtre, C. DARWIN.

P.-S. — Je viens de relire ma lettre décousue ; je vois que je n'ai pas du tout exprimé mon vive admiration pour l'ampleur du travail scientifique, dans tant de branches, que vous avez accompli. C'est vraiment grandiose. Vous avez le droit de vous reposer sur vos lauriers ; ou même de dire, si cela vous plaît, que « votre méridien est passé » ; mais je me sens bien assuré que le jour de votre réputation et de votre reconnaissance générale ne fait que commencer à poindre.

[En septembre 1854, son travail sur les Cirripèdes était pratiquement terminé, et il écrivit au Dr Hooker :

« J'ai dilapidé mon temps ces dernières semaines d'une manière lassante, un peu d'oisiveté, quelques bricoles, et envoyé dix mille Cirripèdes hors de la maison à travers le monde entier. Mais, dans un jour ou deux, je vais commencer à examiner mes vieilles notes sur les espèces. Que de choses j'aurai à discuter avec vous ; il faudra que je fasse attention à ne pas "progresser" pour devenir l'un des plus grands fâcheux de la vie pour les quelques personnes comme vous qui possèdent tant de connaissances. »]

CHAPITRE 1.X. — LA CROISSANCE DE « L'ORIGINE DES ESPÈCES ».

[La croissance de « L'Origine des espèces » a été brièvement décrite avec les mots de mon père (ci-dessus). Les lettres données dans les chapitres présent et suivants illustreront et amplifieront l'histoire ainsi esquissée.]

Il est clair qu'au début du voyage du « Beagle », il ne lui semblait pas incompatible avec ses vues de s'exprimer dans un langage tout à fait orthodoxe quant à la genèse des nouvelles espèces. Ainsi, en 1834, il écrivait (Journaux manuscrits, page 468) à Valparaiso : « J'ai déjà trouvé des couches de coquillages récents conservant encore leur couleur à une altitude de 1300 pieds, et en dessous, le terrain plat en est jonché. Il ne semble pas une conjecture très improbable que le manque d'animaux puisse être dû au fait qu'aucun n'ait été créé depuis que ce pays a été soulevé hors de la mer. »

Ce passage ne figure pas dans le « Journal » publié, dont la dernière épreuve fut achevée en 1837 ; et ce fait s'harmonise avec le changement dont nous savons qu'il affectait ses vues. Mais dans le « Journal » publié, nous trouvons des passages qui montrent un point de vue plus conforme à l'histoire naturelle théologique orthodoxe qu'à ses vues ultérieures. Ainsi, en parlant des oiseaux Synallaxis et Scytalopus (1re édition, page 353 ; 2e édition, page 289), il dit : « En trouvant, comme dans ce cas, un animal qui semble jouer un rôle si insignifiant dans le grand plan de la nature, on est porté à se demander pourquoi une espèce distincte aurait été créée. »

Une comparaison des deux éditions du « Journal » est instructive, car elle donne une idée du développement de ses vues sur l'évolution. Elle ne nous donne pas un véritable index de la masse de conjectures qui prenait forme dans son esprit, mais elle nous montre qu'il se sentait suffisamment sûr de la vérité de sa croyance pour permettre à une nuance plus forte d'évolution d'apparaître dans la seconde édition. Il a mentionné dans son Autobiographie que ce n'est qu'après avoir lu Malthus qu'il obtint une vue claire de la puissance de la sélection naturelle. C'était en 1838 — un an après qu'il eut terminé la première édition (elle ne fut publiée qu'en 1839), et cinq ans avant que la seconde édition ne fût écrite (1845). Ainsi, le tournant dans la formation de sa théorie eut lieu entre la rédaction des deux éditions.

Je donnerai d'abord quelques passages qui sont pratiquement les mêmes dans les deux éditions, et qui sont, par conséquent, principalement intéressants en tant qu'illustration de son état d'esprit en 1837.

Le cas des deux espèces de Molothrus (1re édition, page 61 ; 2e édition, page 53) doit être l'un des premiers exemples remarqués par lui de l'existence d'espèces représentatives — un phénomène qui, nous le savons (« Autobiographie »), l'a profondément frappé. La discussion sur les animaux introduits (1re édition, page 139 ; 2e édition, page 120) montre à quel point il était impressionné par l'interdépendance complexe des habitants d'une zone donnée.

Un point de vue analogue est donné dans la discussion (1re édition, page 98 ; 2e édition, page 85) sur la croyance erronée que les grands animaux exigent, pour leur subsistance, une végétation luxuriante ; l'inexactitude de cette vue est illustrée par la comparaison de la faune d'Afrique du Sud et d'Amérique du Sud, et la végétation des deux continents. L'intérêt de la discussion est qu'elle montre clairement notre ignorance a priori des conditions de vie convenant à tout organisme.

Il y a un passage qui a été plus d'une fois cité comme ayant trait à l'origine de ses vues. C'est là où il discute de la différence frappante entre les espèces de souris à l'est et à l'ouest des Andes (1re édition, page 399) : « À moins que nous ne supposions que la même espèce ait été créée dans deux pays différents, nous ne devrions pas nous attendre à une similitude plus étroite entre les êtres organiques des côtés opposés des Andes que sur des rivages séparés par un large détroit de mer. » Dans la 2e édition, page 327, le passage est presque verbalement identique, et pratiquement le même.

Il y a d'autres passages encore qui sont plus fortement évolutionnistes dans la 2e édition, mais par ailleurs similaires aux passages correspondants de la 1re édition. Ainsi, en décrivant le Tuco-tuco aveugle (1re édition, page 60 ; 2e édition, page 52), dans la première édition, il ne fait aucune allusion à ce que Lamarck aurait pu penser, et cet exemple n'est pas utilisé comme une illustration de modification, comme dans l'édition de 1845.

Un passage frappant se trouve dans la 2e édition (page 173) sur la relation entre les « édentés disparus et les paresseux, fourmiliers et tatous vivants ».

« Cette merveilleuse relation dans le même continent entre les morts et les vivants jettera, je n'en doute pas, plus de lumière à l'avenir sur l'apparition des êtres organiques sur notre terre, et leur disparition, que toute autre classe de faits. »

Cette phrase ne figure pas dans la 1re édition, mais il était manifestement profondément frappé par la disparition des précurseurs gigantesques des animaux actuels. La différence entre les discussions dans les deux éditions est des plus instructives. Dans les deux, notre ignorance des conditions de vie est soulignée, mais dans la seconde édition, la discussion est amenée à conduire à une déclaration forte de l'intensité de la lutte pour la vie. Puis suit une comparaison entre la rareté (Dans la seconde édition, page 146, la destruction du bétail Niata par les sécheresses est donnée comme un bon exemple de notre ignorance des causes de la rareté ou de l'extinction. Le passage ne figure pas dans la première édition) et l'extinction, ce qui introduit l'idée que la préservation et la domination des espèces existantes dépendent du degré auquel elles sont adaptées aux conditions environnantes. Dans la première édition, il est simplement « tenté de croire à des relations aussi simples que la variation du climat et de la nourriture, ou l'introduction d'ennemis, ou l'augmentation du nombre d'autres espèces, comme cause de la succession des races ». Mais finalement (1re édition), il termine le chapitre en comparant l'extinction d'une espèce à l'épuisement et à la disparition de variétés d'arbres fruitiers : comme s'il pensait qu'un terme de vie mystérieux était imposé à chaque espèce lors de sa création.

La différence de traitement du problème des Galapagos est d'un certain intérêt. Dans le livre antérieur, le type américain des productions des îles est remarqué, tout comme le fait que les différentes îles possèdent des formes qui leur sont spécialement propres, mais l'importance du problème dans son ensemble n'est pas si fortement mise en avant. Ainsi, dans la première édition, il dit simplement : —

« Cette similitude de type entre des îles lointaines et des continents, alors que les espèces sont distinctes, a été à peine suffisamment remarquée. La circonstance s'expliquerait, selon les vues de certains auteurs, en disant que le pouvoir créateur a agi selon la même loi sur une vaste étendue. » — (1re édition, page 474.)

Ce passage n'est pas donné dans la seconde édition, et les généralisations sur la distribution géographique sont beaucoup plus larges et complètes. Ainsi demande-t-il : —

« Pourquoi leurs habitants autochtones, associés... en proportions différentes tant en nature qu'en nombre de ceux du continent, et agissant donc les uns sur les autres d'une manière différente — pourquoi ont-ils été créés sur des types d'organisation américains ? » — (2e édition, page 393.)

La même différence de traitement est montrée ailleurs dans ce chapitre. Ainsi, la gradation dans la forme du bec présentée par les treize espèces alliées de pinsons est décrite dans la première édition (page 461) sans commentaire. Tandis que dans la seconde édition (page 380), il conclut : —

« On pourrait vraiment imaginer qu'à partir d'une pauvreté originelle en oiseaux dans cet Archipel, une espèce a été prise et modifiée à des fins différentes. »

Dans l'ensemble, il me semble remarquable que la différence entre les deux éditions ne soit pas plus grande ; c'est une preuve supplémentaire de la prudence et de la retenue de l'auteur dans le traitement de sa théorie. Après avoir lu la seconde édition du « Journal », nous constatons avec un fort sentiment de surprise à quel point ses vues étaient développées en 1837. Nous sommes en mesure de nous faire une opinion sur ce point à partir des carnets dans lesquels il écrivait des pensées et des questions isolées. Je citerai le premier carnet, achevé entre juillet 1837 et février 1838 : et cela vaut d'autant plus la peine d'être fait que cela nous donne un aperçu de l'état de ses réflexions avant la lecture de Malthus. Les notes sont écrites dans son style le plus hâtif, tant de mots étant omis qu'il est souvent difficile d'en saisir le sens. À quelques exceptions près (indiquées par des crochets) (Dans les extraits du carnet, les crochets ordinaires représentent les parenthèses de mon père), j'ai imprimé les extraits tels qu'ils ont été écrits ; la ponctuation, cependant, a été modifiée, et quelques erreurs évidentes corrigées là où cela semblait nécessaire. Les extraits ne sont pas imprimés dans l'ordre, mais sont classés grossièrement. (Sur la première page du carnet, est écrit « Zoonomia » ; cela semble faire référence aux premières pages dans lesquelles la reproduction par gemmation est discutée, et où la « Zoonomia » est mentionnée. De nombreuses pages ont été découpées du carnet, probablement pour être utilisées dans la rédaction de l'Esquisse de 1844, et celles-ci auraient sans aucun doute contenu les extraits les plus intéressants.)

« La propagation explique pourquoi les animaux modernes sont du même type que les disparus, ce qui est une loi, presque prouvée. »

« Nous pouvons voir pourquoi une structure est commune dans certains pays alors que nous pouvons difficilement croire qu'elle soit nécessaire, mais si elle était nécessaire à un ancêtre, le résultat serait tel qu'il est. D'où les antilopes au cap de Bonne-Espérance ; les marsupiaux en Australie. »

« Les pays séparés le plus longtemps ont les plus grandes différences — s'ils sont séparés par immersion, possiblement deux types distincts, mais chacun ayant ses représentants — comme en Australie. »

« Cela s'appliquera-t-il à tout le royaume organique lorsque notre planète s'est refroidie pour la première fois ? »

Les deux extraits suivants montrent qu'il appliquait la théorie de l'évolution à « tout le royaume organique », des plantes à l'homme.

« Si nous choisissons de laisser libre cours à la conjecture, alors les animaux, nos semblables dans la douleur, la maladie, la mort, la souffrance et la famine — nos esclaves dans les travaux les plus laborieux, nos compagnons dans nos amusements — ils peuvent partager [notre ?] origine dans un ancêtre commun — nous pourrions tous être fondus ensemble. »

« Les différents intellects de l'homme et des animaux ne sont pas aussi grands qu'entre les êtres vivants sans pensée (plantes), et les êtres vivants avec pensée (animaux). »

Les extraits suivants concernent à nouveau une vue a priori de la probabilité de l'origine des espèces par descendance [« propagation », comme il l'appelait].

« L'arbre de vie devrait peut-être être appelé le corail de vie, la base des branches est morte ; de sorte que les passages ne peuvent être vus. »

« Il n'y a peut-être jamais eu de transition entre le porc et le tapir, bien qu'ils descendent d'un ancêtre commun. Or, si les rangs intermédiaires avaient produit une infinité d'espèces, la série aurait probablement été plus parfaite. »

Ailleurs, parlant des formes intermédiaires, il dit :

« Cuvier s'oppose à la propagation des espèces en disant : pourquoi n'a-t-on découvert aucune forme intermédiaire entre le Palaeotherium, le Megalonyx, le Mastodon et les espèces vivant actuellement ? Or, selon mon point de vue (en Amérique du Sud), le parent de tous les tatous pourrait être le frère du Megatherium — un oncle aujourd'hui disparu. »

Parlant ailleurs des formes intermédiaires, il remarque :

« Les opposants diront : "montrez-les-moi". Je répondrai oui, si vous me montrez chaque étape entre le bouledogue et le lévrier. »

Ici, nous voyons que le cas des animaux domestiques était déjà présent à son esprit comme ayant une incidence sur la production des espèces naturelles. La disparition des formes intermédiaires mène naturellement au sujet de l'extinction, par lequel commence l'extrait suivant.

« C'est un fait merveilleux que le cheval, l'éléphant et le mastodonte s'éteignent à peu près en même temps dans des régions si différentes.

« M. Lyell dira-t-il qu'une même circonstance les a tués sur une étendue allant de l'Espagne à l'Amérique du Sud ? — (Jamais).

« Ils meurent, à moins de changer, comme les pommes reinettes ; c'est une GÉNÉRATION D'ESPÈCES comme la génération DES INDIVIDUS.

« Pourquoi l'individu meurt-il ? Pour perpétuer certaines particularités (donc adaptation), et effacer les variétés accidentelles, et pour s'accommoder au changement (car, bien sûr, le changement, même dans les variétés, est une accommodation). Or, cet argument s'applique aux espèces.

« Si l'individu ne peut se propager, il n'a pas de descendance — il en va de même pour l'espèce.

« Si les ESPÈCES engendrent d'autres ESPÈCES, leur race n'est pas totalement coupée : comme les pommes reinettes, si elles sont produites par des graines, elles continuent — sinon, toutes meurent.

« Le cheval fossile a engendré, en Afrique du Sud, le zèbre — et a continué — a péri en Amérique.

« Tous les animaux de la même espèce sont liés ensemble tout comme les bourgeons des plantes, qui meurent en même temps, bien que produits plus tôt ou plus tard. Prouvez que les animaux sont comme les plantes — tracez la gradation entre les animaux associés et non associés — et l'histoire sera complète. »

Ici, nous avons la vision déjà mentionnée d'une durée de vie imposée à une espèce.

Mais dans la note suivante, nous voyons l'extinction liée à une variation défavorable, et ainsi une allusion est faite à la sélection naturelle :

« En ce qui concerne l'extinction, nous pouvons facilement voir qu'une variété d'autruche (Petise) peut ne pas être bien adaptée, et ainsi périr ; ou, d'un autre côté, comme l'Orpheus [un oiseau des Galapagos], étant favorable, beaucoup pourraient être produits. Cela nécessite le principe selon lequel les variations permanentes produites par l'élevage en captivité et les circonstances changeantes sont maintenues et produites selon l'adaptation à de telles circonstances, et que par conséquent la mort des espèces est une conséquence (contrairement à ce qui pourrait apparaître en Amérique) d'une non-adaptation aux circonstances. »

La première partie de l'extrait suivant a une portée similaire. La fin du passage est d'un grand intérêt, montrant qu'il avait à cette date précoce des visions du caractère de grande envergure de la théorie de l'évolution :

« Avec la croyance en la transmutation et le regroupement géographique, nous sommes conduits à tenter de découvrir les CAUSES du changement ; le mode d'adaptation (souhait des parents ??), l'instinct et la structure deviennent pleins de spéculations et de lignes d'observation. La vue selon laquelle la génération est une condensation (j'imagine qu'il veut dire que chaque génération est "condensée" en un petit nombre d'individus les mieux organisés), le test de l'organisation la plus élevée intelligible... Ma théorie donnerait du piquant à l'anatomie comparée récente et fossile ; elle conduirait à l'étude des instincts, de l'hérédité, et de l'hérédité de l'esprit, de toute la métaphysique.

« Cela conduirait à l'examen le plus étroit de l'hybridité et de la génération, des causes de changement afin de savoir d'où nous venons et vers quoi nous tendons — quelles circonstances favorisent le croisement et lesquelles l'empêchent — cela, et l'examen direct des passages directs de structure dans les espèces, pourrait mener aux lois du changement, qui seraient alors l'objet principal de l'étude, pour guider nos spéculations. »

Les deux extraits suivants ont un intérêt similaire ; le second est particulièrement intéressant, car il contient le germe de la phrase finale de « L'Origine des espèces » : (« L'Origine des espèces » (1re édition), page 490 : — « Il y a de la grandeur dans cette conception de la vie, avec ses diverses puissances, ayant été insufflées à l'origine dans un petit nombre de formes ou dans une seule ; et tandis que cette planète a continué à tourner selon la loi fixe de la gravité, à partir d'un début si simple, des formes infinies, les plus belles et les plus merveilleuses, ont été et sont en cours d'évolution. ») —

« Avant que l'attraction de la gravité ne soit découverte, on aurait pu dire qu'il était aussi difficile d'expliquer le mouvement de toutes [les planètes] par une seule loi, que d'expliquer chacune séparément ; ainsi, dire que tous les mammifères sont nés d'une seule souche, et depuis distribués par des moyens que nous pouvons reconnaître, peut être considéré comme n'expliquant rien.

« Les astronomes auraient pu autrefois dire que Dieu a ordonné à chaque planète de se mouvoir selon sa destinée particulière. De la même manière, Dieu ordonne à chaque animal créé avec certaines formes dans certains pays, mais combien plus simple et sublime est la puissance — laissez l'attraction agir selon une certaine loi, telles sont les conséquences inévitables — laissez les animaux être créés, puis par les lois fixes de la génération, tels seront leurs successeurs.

« Laissez les pouvoirs de transport être tels, et telles seront les formes d'un pays à l'autre — laissez les changements géologiques suivre un tel rythme, et tel sera le nombre et la distribution des espèces !! »

Les trois extraits suivants sont d'intérêt divers :

« Quand on voit un mamelon sur la poitrine de l'homme, on ne dit pas qu'il a une utilité, mais que le sexe n'ayant pas été déterminé — ainsi en est-il des ailes inutiles sous les élytres des coléoptères — nés de coléoptères avec des ailes, et modifiés — si c'était une simple création, ils seraient nés sans elles. »

« Dans une population en diminution à un moment donné, il y a moins d'espèces étroitement apparentées (peu d'espèces de genres) ; finalement peu de genres (car sinon la parenté convergerait plus tôt), et enfin, peut-être, un seul genre. Cela n'expliquera-t-il pas les genres étranges avec peu d'espèces qui se trouvent entre les grands groupes, que nous sommes obligés de considérer comme les groupes en pleine croissance ? »

Le dernier extrait que je citerai donne le germe de sa théorie sur la relation entre les plantes alpines dans diverses parties du monde, dans la publication de laquelle il fut devancé par E. Forbes (voir volume i, page 72). Il dit, dans le carnet de 1837, que les plantes alpines, « descendaient autrefois plus bas, ce sont donc des espèces de genres inférieurs altérées, ou des plantes nordiques ».

Lorsque nous nous tournons vers l'Esquisse de sa théorie, écrite en 1844 (donc encore avant que la deuxième édition du « Journal » ne soit achevée), nous trouvons une avancée énorme par rapport au carnet de 1837. L'Esquisse est en fait une présentation étonnamment complète de l'argumentation qui nous sera plus tard familière dans « L'Origine des espèces ». Il existe une certaine obscurité quant à la date de la courte Esquisse qui a formé la base de l'Essai de 1844. Nous savons, par ses propres mots (volume i, page 68), que c'est en juin 1842 qu'il a rédigé pour la première fois une courte esquisse de ses points de vue. (Cette version, je ne peux la trouver, et elle a probablement été détruite, comme une grande partie de son manuscrit, après avoir été augmentée et recopiée en 1844.) Cette déclaration est donnée avec tant de précision qu'il est presque impossible de supposer qu'elle contienne une erreur de date. Elle concorde également avec l'extrait suivant de son journal.

1842. 18 mai. Allé à Maer.

« 15 juin à Shrewsbury, et le 18 à Capel Curig. Pendant mon séjour à Maer et Shrewsbury (cinq ans après le début), j'ai écrit une esquisse au crayon de la théorie des espèces. »

De même, dans l'introduction de « L'Origine », page 1, il écrit : « après un intervalle de cinq ans de travail » [à partir de 1837, c'est-à-dire en 1842], « je me suis permis de spéculer sur le sujet, et j'ai rédigé quelques courtes notes ».

Néanmoins, dans la lettre signée par Sir C. Lyell et Sir J.D. Hooker, qui sert d'introduction à l'article commun de MM. C. Darwin et A. Wallace sur la « Tendance des espèces à former des variétés » (« Linn. Soc. Journal », 1858, page 45), l'essai de 1844 (dont des extraits font partie de l'article) est dit avoir été « esquissé en 1839, et copié en 1844 ». Cette déclaration est manifestement faite sous l'autorité d'une note écrite de la main de mon père en travers de la table des matières de l'Essai de 1844. Elle est libellée comme suit : « Ceci a été esquissé en 1839, et copié en entier, tel qu'il est écrit ici et lu par vous en 1844. » Je conclus que cette note a été ajoutée en 1858, lorsque le manuscrit a été envoyé à Sir J.D. Hooker (voir Lettre du 29 juin 1858, page 476). Il existe également d'autres preuves de ce côté de la question. Écrivant à M. Wallace (25 janvier 1859), mon père dit : — « Tous ceux que j'ai vus ont trouvé votre article très bien écrit et intéressant. Il met dans l'ombre mes extraits (écrits en 1839, il y a maintenant tout juste vingt ans !), dont je dois dire pour m'excuser qu'ils n'étaient absolument pas destinés à la publication. » L'affirmation selon laquelle la première esquisse a été écrite en 1839 a été fréquemment faite dans les notices biographiques de mon père, sans doute sous l'autorité du « Linnean Journal », mais elle doit, je pense, être considérée comme erronée. L'erreur peut éventuellement provenir de la manière suivante. En écrivant sur la table des matières du manuscrit de 1844 qu'il avait été esquissé en 1839, je pense que mon père a pu vouloir laisser entendre que le cadre de la théorie avait été clairement élaboré par lui à cette date. Dans l'Autobiographie, il parle de l'époque, « vers 1839, où la théorie fut clairement conçue », signifiant, sans aucun doute, la fin de 1838 et le début de 1839, lorsque la lecture de Malthus lui avait donné la clé de l'idée de sélection naturelle. Mais cette explication ne s'applique pas à la lettre à M. Wallace ; et en ce qui concerne le passage (Mon père a certainement vu les épreuves de l'article, car il a ajouté une note de bas de page s'excusant pour le style des extraits, au motif que le « travail n'était jamais destiné à la publication ») dans le « Linnean Journal », il est difficile de comprendre comment on a pu le laisser tel quel, véhiculant, comme il le fait clairement, l'impression que 1839 était la date de sa première esquisse écrite.

L'esquisse de 1844 est écrite d'une main de copiste, sur deux cent trente et une pages in-folio, des feuilles blanches étant alternées avec le manuscrit en vue d'une amplification. Le texte a été révisé et corrigé, des critiques ayant été notées au crayon par lui-même dans la marge. Il est divisé en deux parties : I. « Sur la variation des êtres organiques sous la domestication et dans leur état naturel. » II. « Sur les preuves favorables et opposées à l'opinion que les espèces sont des races naturellement formées issues de souches communes. » La première partie contient l'argument principal de « L'Origine des espèces ». Elle est fondée, comme l'est l'argument de cet ouvrage, sur l'étude des animaux domestiques, et tant l'Esquisse que « L'Origine » s'ouvrent sur un chapitre sur la variation sous la domestication et sur la sélection artificielle. Cela est suivi, dans les deux essais, par des discussions sur la variation dans la nature, sur la sélection naturelle et sur la lutte pour la vie. Ici, toute ressemblance étroite entre les deux essais en ce qui concerne l'agencement cesse. Le chapitre III de l'Esquisse, qui conclut la première partie, traite des variations qui se produisent dans les instincts et les habitudes des animaux, et correspond ainsi dans une certaine mesure au chapitre VII de « L'Origine » (1re édition). Il forme ainsi un complément aux chapitres qui traitent de la variation dans la structure. Il semble avoir été placé si tôt dans l'Essai pour empêcher le rejet hâtif de toute la théorie par un lecteur pour qui l'idée de sélection naturelle agissant sur les instincts pourrait sembler impossible. Cela est d'autant plus probable que le chapitre sur l'instinct dans « L'Origine » est spécialement mentionné (Introduction, page 5) comme l'une des « difficultés les plus apparentes et les plus graves de la théorie ». De plus, le chapitre de l'Esquisse se termine par une discussion, « pour savoir si des structures corporelles particulières... sont si merveilleuses qu'elles justifient le rejet prima facie de notre théorie ». Sous cette rubrique vient la discussion sur l'œil, qui, dans « L'Origine », trouve sa place au chapitre VI sous « Difficultés de la théorie ». La seconde partie semble avoir été planifiée conformément à son point de vue favori concernant sa théorie. Ceci est brièvement donné dans une lettre au Dr Asa Gray, le 11 novembre 1859 : « Je ne peux absolument pas croire qu'une fausse théorie expliquerait tant de classes de faits, comme je pense qu'elle le fait certainement. Sur ces bases, je jette l'ancre, et je crois que les difficultés disparaîtront lentement. » Sur ce principe, après avoir exposé la théorie dans la première partie, il procède à montrer dans quelle mesure diverses larges séries de faits peuvent être expliquées par ses moyens.

Ainsi, la seconde partie de l'Esquisse correspond grossièrement aux neuf chapitres finaux de la première édition de « L'Origine ». Mais nous devons exclure le chapitre VII (« L'Origine ») sur l'instinct, qui forme un chapitre dans la première partie de l'Esquisse, et le chapitre VIII (« L'Origine ») sur l'hybridisme, un sujet traité dans l'Esquisse avec la « Variation dans la nature » dans la première partie.

La liste suivante des chapitres de la seconde partie de l'Esquisse illustrera leur correspondance avec les chapitres finaux de « L'Origine ».

Chapitre I. « Sur le genre d'intermédiaire nécessaire, et le nombre de ces formes intermédiaires. » Cela inclut une discussion géologique, et correspond à des parties des chapitres VI et IX de « L'Origine ».

Chapitre II. « L'apparition et la disparition graduelles des êtres organiques. » Correspond au chapitre X de « L'Origine ».

Chapitre III. « Distribution géographique. » Correspond aux chapitres XI et XII de « L'Origine ».

Chapitre IV. « Affinités et classification des êtres organiques. »

Chapitre V. « Unité de type », Morphologie, Embryologie.

Chapitre VI. Organes rudimentaires.

Ces trois chapitres correspondent au chapitre XII de « L'Origine ».

Chapitre VII. Récapitulation et conclusion. La phrase finale de l'Esquisse, que nous avons vue sous sa première forme brute dans le carnet de 1837, ressemble étroitement à la phrase finale de « L'Origine », dont une grande partie est identique. « L'Origine » n'est pas divisée en deux « Parties », mais nous voyons des traces d'une telle division ayant été présente dans l'esprit de l'auteur, dans cette ressemblance entre la seconde partie de l'Esquisse et les chapitres finaux de « L'Origine ». Le fait qu'il parle (« L'Origine », Introduction, page 5) des chapitres sur la transition, sur l'instinct, sur l'hybridisme et sur les archives géologiques comme formant un groupe, peut être dû à la division de son premier manuscrit en deux parties.

M. Huxley, qui a eu l'amabilité de lire l'Esquisse à ma demande, tout en remarquant que les « lignes principales de l'argumentation » et les illustrations employées sont les mêmes, souligne que dans l'Essai de 1844, « beaucoup plus de poids est accordé à l'influence des conditions externes dans la production de la variation, et à l'héritage des habitudes acquises que dans "L'Origine" ».

Il est extrêmement intéressant de trouver dans l'Esquisse la première mention de principes qui nous sont familiers dans « L'Origine des espèces ». Au premier rang de ceux-ci, on peut mentionner le principe de la sélection sexuelle, qui est clairement énoncé. L'importante forme de sélection connue sous le nom d'« inconsciente » est également donnée. Ici se trouve aussi un énoncé de la loi selon laquelle les particularités tendent à apparaître chez la progéniture à un âge correspondant à celui auquel elles sont apparues chez le parent.

Le professeur Newton, qui a eu la gentillesse de parcourir l'Esquisse de 1844, me dit que les remarques de mon père sur la migration des oiseaux, données incidemment dans plus d'un passage, montrent qu'il avait anticipé les points de vue de certains écrivains postérieurs.

En ce qui concerne le style général de l'Esquisse, on ne peut s'attendre à ce qu'il ait toutes les caractéristiques de « L'Origine », et nous ne trouvons pas, en fait, cet équilibre et ce contrôle, cette concentration et cette maîtrise, qui sont si frappants dans l'œuvre de 1859.

Dans l'Autobiographie (page 68, volume 1), mon père a déclaré ce qui lui semblait être le principal défaut de l'Esquisse de 1844 ; il avait négligé « un problème de grande importance », le problème de la divergence des caractères. Ce point est discuté dans « L'Origine des espèces », mais, comme il peut ne pas être familier à tous les lecteurs, je donnerai un bref compte rendu de la difficulté et de sa solution. L'auteur commence par déclarer que les variétés diffèrent les unes des autres moins que les espèces, puis poursuit : « Néanmoins, selon mon point de vue, les variétés sont des espèces en cours de formation... Comment alors la moindre différence entre les variétés devient-elle augmentée pour devenir la plus grande différence entre les espèces ? » (« L'Origine », 1re édition, page 111.) Il montre comment une divergence analogue se produit sous la domestication où une souche de chevaux initialement uniforme a été divisée en chevaux de course, chevaux de trait, etc., puis poursuit en expliquant comment le même principe s'applique aux espèces naturelles. « Du simple fait que plus les descendants d'une espèce quelconque deviennent diversifiés en structure, constitution et habitudes, plus ils seront mieux à même de s'emparer de places nombreuses et largement diversifiées dans la politique de la nature, et ainsi d'être en mesure d'augmenter en nombre. »

Le principe est illustré par le fait que si sur une parcelle de terrain on sème une seule variété de blé, et sur une autre un mélange de variétés, dans ce dernier cas le rendement est plus élevé. Plus d'individus ont pu exister parce qu'ils n'étaient pas tous de la même variété. Un organisme devient plus parfait et plus apte à survivre lorsque, par la division du travail, les différentes fonctions de la vie sont exercées par des organes différents. De la même manière, une espèce devient plus efficace et plus capable de survivre lorsque différentes sections de l'espèce deviennent différenciées afin de remplir des stations différentes.

En lisant l'Esquisse de 1844, j'ai trouvé difficile de reconnaître l'absence de toute déclaration définitive du principe de divergence comme un défaut de l'Essai. La descendance avec modification implique la divergence, et nous devenons si habitués à une croyance en la descendance, et donc en la divergence, que nous ne remarquons pas l'absence de preuve que la divergence est en soi un avantage. Comme le montre l'Autobiographie, mon père en 1876 trouvait à peine croyable qu'il ait pu négliger le problème et sa solution.

[La lettre suivante sera plus à sa place ici que dans sa position chronologique, car elle montre quel était le sentiment de mon père sur la valeur de l'Esquisse au moment de son achèvement.]

CHARLES DARWIN À MME DARWIN. Down, 5 juillet 1844.

Je viens de terminer mon esquisse de ma théorie des espèces. Si, comme je le crois, ma théorie est acceptée à temps ne serait-ce que par un juge compétent, ce sera un pas considérable dans la science.

J'écris donc ceci en cas de mort subite, comme ma requête la plus solennelle et la dernière, que je suis sûr que vous considérerez comme si elle était légalement inscrite dans mon testament, à savoir que vous consacrerez 400 livres à sa publication, et de plus, que vous prendrez vous-même, ou par l'intermédiaire de Hensleigh (M. H. Wedgwood), la peine d'en assurer la promotion. Je souhaite que mon esquisse soit remise à une personne compétente, avec cette somme pour l'inciter à prendre la peine de l'améliorer et de l'agrandir. Je lui donne tous mes livres d'Histoire naturelle, qui sont soit annotés, soit portent des références à la fin aux pages, en le priant de regarder et de considérer attentivement de tels passages comme ayant une incidence réelle, ou une incidence possible, sur ce sujet. Je souhaite que vous fassiez une liste de tous ces livres comme une certaine tentation pour un éditeur. Je demande également que vous lui remettiez tous ces brouillons grossièrement divisés en huit ou dix dossiers en papier kraft. Les brouillons, avec des citations copiées de divers ouvrages, sont ceux qui pourraient aider mon éditeur. Je demande aussi que vous, ou un secrétaire, aidiez à déchiffrer tous les brouillons que l'éditeur pourrait juger éventuellement utiles. Je laisse à l'éditeur le soin de décider s'il faut interpoler ces faits dans le texte, ou sous forme de notes, ou en annexes. Comme le fait de parcourir les références et les brouillons sera un long travail, et comme la CORRECTION et l'agrandissement et la modification de mon esquisse prendront également un temps considérable, je laisse cette somme de 400 livres comme une certaine rémunération, ainsi que tous les profits de l'ouvrage. J'estime que, pour cela, l'éditeur est tenu de faire publier l'esquisse, soit aux risques d'un éditeur, soit aux siens propres. Beaucoup de brouillons dans les dossiers contiennent de simples suggestions grossières et des vues anciennes, désormais inutiles, et beaucoup de faits s'avéreront probablement sans aucune incidence sur ma théorie.

En ce qui concerne les éditeurs, M. Lyell serait le meilleur choix s'il acceptait de s'en charger ; je crois qu'il trouverait le travail plaisant et qu'il y apprendrait quelques faits nouveaux pour lui. Comme l'éditeur doit être à la fois géologue et naturaliste, le deuxième meilleur choix serait le professeur Forbes, de Londres. Le troisième (et, à bien des égards, le meilleur de tous) serait le professeur Henslow. Le Dr Hooker serait TRÈS bon. Ensuite, M. Strickland. (Après le nom de M. Strickland vient la phrase suivante, qui a été effacée mais demeure lisible : « Le professeur Owen serait très bon ; mais je présume qu'il ne se chargerait pas d'un tel travail. » Si aucun d'eux ne voulait s'en charger, je vous prierais de consulter M. Lyell, ou tout autre homme compétent, pour trouver un éditeur qui soit géologue et naturaliste. Si cent livres de plus pouvaient faire la différence pour obtenir un bon éditeur, je vous demande instamment de porter la somme à 500 livres.)

Le reste de mes collections d'histoire naturelle pourra être donné à quiconque ou à tout musée qui voudrait bien les accepter...

[La note suivante semble avoir fait partie de la lettre originale, mais pourrait être de date ultérieure :

« Lyell, surtout avec l'aide de Hooker (et de toute bonne aide zoologique), serait le meilleur de tous. À moins qu'un éditeur ne s'engage à y consacrer du temps, il serait inutile de payer une telle somme.

« S'il devait y avoir la moindre difficulté à trouver un éditeur qui approfondisse le sujet et réfléchisse à la portée des passages marqués dans les livres et copiés sur des bouts de papier, alors que mon esquisse soit publiée telle quelle, en précisant qu'elle a été rédigée il y a plusieurs années (Les mots « il y a plusieurs années et » semblent avoir été ajoutés à une date ultérieure) et de mémoire, sans consulter aucun ouvrage, et sans intention de publication sous sa forme actuelle. »

L'idée que l'Esquisse de 1844 puisse demeurer, dans l'éventualité de sa mort, comme le seul témoignage de son travail, semble l'avoir préoccupé longtemps, car en août 1854, alors qu'il en avait terminé avec les Cirripèdes et songeait à entamer son « travail sur les espèces », il ajouta au dos de la lettre ci-dessus : « Hooker, de loin le meilleur homme pour éditer mon volume sur les espèces. Août 1854. »]

CHAPITRE 1.XI. -- LA GENÈSE DE L'« ORIGINE DES ESPÈCES ».

LETTRES, 1843-1856.

[L'histoire de la vie de mon père est racontée plus complètement dans sa correspondance avec Sir J.D. Hooker que dans toute autre série de lettres ; et cela est particulièrement vrai de l'histoire de la genèse de l'« Origine des espèces ». Ceci semble donc être l'endroit approprié pour les notes suivantes, que Sir Joseph Hooker m'a aimablement communiquées. Elles offrent, en outre, une image intéressante de sa première amitié avec mon père :--

« Ma première rencontre avec M. Darwin eut lieu en 1839, à Trafalgar Square. Je marchais avec un officier qui avait été son compagnon de bord pendant une courte période sur le "Beagle" sept ans auparavant, mais qui, je crois, ne l'avait pas revu depuis. Je fus présenté ; l'entrevue fut naturellement brève, et le souvenir que j'en gardai et que je conserve encore est celui d'un homme plutôt grand et aux épaules plutôt larges, légèrement voûté, avec une expression agréable et animée quand il parlait, des sourcils broussailleux et une voix sourde mais mélodieuse ; et son accueil envers sa vieille connaissance fut empreint de cet esprit marin, c'est-à-dire délicieusement franc et cordial. Je l'observai bien, car j'étais déjà conscient de ses connaissances et de ses travaux, ayant lu diverses épreuves de son "Journal", alors inédit. Celles-ci avaient été soumises à M. (devenu par la suite Sir Charles) Lyell par M. Darwin, puis envoyées par ce dernier à son père, Ch. Lyell, Esq., de Kinnordy, qui (étant un très vieil ami de mon père et s'intéressant avec bienveillance à ma carrière naissante de naturaliste) m'avait permis de les parcourir. À cette époque, je hâtais mes études afin d'obtenir mon diplôme avant de me porter volontaire pour accompagner Sir James Ross dans l'expédition antarctique, qui venait d'être décidée par l'Amirauté ; et j'étais si pressé par le temps que je dormais avec les feuilles du "Journal" sous mon oreiller, afin de pouvoir les lire entre le réveil et le lever. Elles m'impressionnèrent profondément, je pourrais dire de manière décourageante, par la variété des acquis, intellectuels et physiques, requis chez un naturaliste qui voudrait suivre les traces de Darwin, tout en stimulant mon enthousiasme à vouloir voyager et observer.

« Ce fut une source de bonheur permanent pour moi d'avoir connu si bien le travail scientifique de M. Darwin tant d'années avant que cette intimité ne commence, laquelle se mua en sentiments aussi proches de la vénération pour sa vie, ses œuvres et son caractère qu'il est raisonnable et convenable. Il ne reste qu'à ajouter à ce petit épisode que je reçus un exemplaire complet du "Journal" -- un cadeau de M. Lyell -- quelques jours avant de quitter l'Angleterre.

« Très peu de temps après le retour de l'expédition antarctique, ma correspondance avec M. Darwin commença (décembre 1843) lorsqu'il m'envoya une longue lettre, me félicitant chaleureusement de mon retour auprès de ma famille et de mes amis, et exprimant le souhait d'en savoir plus sur les résultats de l'expédition, dont il avait tiré quelques connaissances par des lettres personnelles de moi (écrites à M. Lyell ou communiquées par son intermédiaire). Puis, plongeant aussitôt dans les questions scientifiques, il attira mon attention sur l'importance de mettre en corrélation la flore fuegienne avec celle de la Cordillère et de l'Europe, et m'invita à étudier les collections botaniques qu'il avait constituées aux îles Galapagos, ainsi que ses plantes de Patagonie et de Terre de Feu.

« Cela m'amena à lui envoyer un aperçu des conclusions auxquelles j'étais parvenu concernant la distribution des plantes dans les régions australes, et la nécessité de supposer la destruction de surfaces considérables de terres pour expliquer les relations de la flore des îles dites antarctiques. Je ne suppose pas qu'aucune de ces idées fût nouvelle pour lui, mais elles menèrent à une correspondance animée et longue, pleine d'enseignements. »

Suit ici la lettre (1843) adressée à Sir J.D. Hooker mentionnée plus haut.]

Mon cher Monsieur,

J'avais espéré avant cette heure avoir le plaisir de vous voir et de vous féliciter de votre retour sain et sauf de votre long et glorieux voyage. Mais comme je vais rarement à Londres, nous pourrions ne pas nous rencontrer avant quelque temps encore -- à moins que vous ne soyez amené à assister aux réunions de la Société géologique.

Je suis impatient de savoir ce que vous comptez faire de tous vos matériaux -- j'ai eu tant de plaisir à lire des parties de certaines de vos lettres que je serais très peiné si, en tant que membre du public, je n'avais pas l'occasion d'en lire beaucoup plus. Je suppose que vous êtes très occupé maintenant et plein de joie : comme je me rappelle bien le bonheur de mes premiers mois en Angleterre -- cela valait toutes les privations de bien des tempêtes ! Mais je me suis écarté du sujet qui m'a poussé à écrire, à savoir exprimer mon plaisir que Henslow (comme il m'en a informé il y a quelques jours par lettre) vous ait envoyé ma petite collection de plantes. Vous ne pouvez imaginer à quel point je suis content, car je craignais qu'elles n'aient été toutes perdues, et, bien qu'elles soient peu nombreuses, elles m'ont coûté beaucoup de peine. Il y a très peu de notes, que je crois en la possession de Henslow, décrivant les habitats, etc., de quelques-unes des plantes les plus remarquables. J'ai porté une attention particulière aux fleurs alpines de la Terre de Feu, et je suis sûr d'avoir récolté chaque plante qui était en fleur en Patagonie aux saisons où nous y étions. J'ai longtemps pensé qu'un aperçu général de la flore de cette pointe de terre s'étendant si loin dans les mers australes serait très curieux. Faites des remarques comparatives sur les espèces apparentées aux espèces européennes, pour l'avantage des ignorants en botanique comme moi-même. Il m'est souvent apparu comme un point curieux de découvrir s'il existe beaucoup de genres européens en Terre de Feu qui ne se trouvent pas le long de la crête de la Cordillère ; la séparation en pareil cas serait si énorme. Veuillez indiquer dans tout aperçu que vous rédigerez quels genres sont américains et quels sont européens, et quelle est l'importance des différences entre les espèces, lorsque les genres sont européens, pour le bien des ignorants.

J'espère que Henslow vous enverra mes plantes des Galapagos (à propos desquelles Humboldt lui-même m'a exprimé une curiosité considérable) -- je me suis donné beaucoup de mal pour en récolter autant que possible. Une flore de cet archipel offrirait, je le soupçonne, un cas presque parallèle à celui de Sainte-Hélène, qui suscite l'intérêt depuis si longtemps. Veuillez excuser ce long mot décousu, et croyez-moi, mon cher monsieur, votre très sincèrement vôtre,

C. DARWIN.

Voulez-vous être assez bon pour présenter mes respectueux compliments à Sir W. Hooker.

[Évoquant le travail de Sir J.D. Hooker sur la flore des Galapagos, mon père écrivit en 1846 :

« Je ne peux vous dire à quel point je suis ravi et stupéfait des résultats de votre examen ; combien ils soutiennent merveilleusement mon affirmation sur les différences entre les animaux des différentes îles, à propos desquelles j'ai toujours été inquiet. »

Il écrivit encore (1849) :--

« J'ai reçu il y a quelques semaines vos articles sur les Galapagos (Ces articles incluent les résultats de l'examen par Sir J.D. Hooker des plantes des Galapagos de mon père, et furent publiés par la Société linnéenne en 1849.), et je les ai lus depuis que je suis ici. Je ne peux vraiment pas exprimer trop fortement mon admiration pour la discussion géographique : à mon jugement, c'est un modèle parfait de ce qu'un tel article devrait être ; il m'a fallu quatre jours pour le lire et y réfléchir. Combien la flore des îles Sandwich semble intéressante, combien je souhaiterais qu'il existât des matériaux pour vous permettre de traiter sa flore comme vous avez traité celle des Galapagos. Dans l'article systématique, j'ai été plutôt déçu de ne pas trouver de remarques générales sur les affinités, les structures, etc., telles que vous en donnez souvent en conversation, et telles que De Candolle et St. Hilaire en introduisaient dans presque tous leurs articles, ce qui les rend intéressants même pour un non-botaniste. »

« Très peu de temps après [poursuit Sir J.D. Hooker], dans une lettre datée de janvier 1844, le sujet de l'« Origine des espèces » fut abordé par lui, et je crois que je fus la première personne à qui il communiqua ses idées alors nouvelles sur le sujet, lesquelles, étant d'intérêt en tant que contribution à l'histoire de l'Évolution, je recopie ici d'après sa lettre » :--]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [11 janvier 1844.]

Outre un intérêt général pour les terres australes, je suis engagé depuis mon retour dans un travail très présomptueux, et je ne connais personne qui ne dirait pas très insensé. J'ai été si frappé par la distribution des organismes des Galapagos, etc. etc., et par le caractère des mammifères fossiles américains, etc. etc., que j'ai décidé de collecter aveuglément tout fait pouvant se rapporter de quelque manière que ce soit à ce que sont les espèces. J'ai lu des tas de livres d'agriculture et d'horticulture, et n'ai jamais cessé de collecter des faits. Enfin, des lueurs sont apparues, et je suis presque convaincu (tout à fait contrairement à l'opinion avec laquelle j'avais commencé) que les espèces ne sont pas (c'est comme confesser un meurtre) immuables. Que le Ciel me préserve des absurdités de Lamarck sur une « tendance à la progression », des « adaptations issues de la lente volonté des animaux », etc. ! Mais les conclusions auxquelles je suis conduit ne diffèrent pas largement des siennes ; bien que les moyens de changement en soient totalement différents. Je pense avoir trouvé (quelle présomption !) le moyen simple par lequel les espèces deviennent excellemment adaptées à des fins diverses. Vous allez maintenant gémir et penser en vous-même : « sur quel homme ai-je gaspillé mon temps et mon écriture ». Il y a cinq ans, je l'aurais pensé moi-même...

[La lettre suivante, écrite le 23 février 1844, montre que la connaissance avec Sir J.D. Hooker mûrissait alors rapidement en amitié. La lettre est principalement intéressante en ce qu'elle montre le genre de problèmes qui occupaient alors l'esprit de mon père :]

Cher Hooker,

J'espère que vous excuserez la liberté de mon adresse, mais je sens qu'en tant que co-errants et collègues de travail (bien que moi-même très faible), nous pouvons mettre de côté une certaine formalité du vieux monde... Je viens de terminer un petit volume sur les îles volcaniques que nous avons visitées. Je ne sais pas jusqu'à quel point vous vous intéressez à la géologie pure et simple, mais j'espère que vous me permettrez de vous en envoyer un exemplaire. Je suppose que je peux l'envoyer depuis Londres par le service ordinaire des diligences.

...Je vais vous poser quelques questions SUPPLÉMENTAIRES, bien que je suppose que, sans les poser, j'en verrai les réponses dans votre ouvrage, quand il sera publié, ce qui sera bien assez tôt pour mes besoins. D'abord pour les Galapagos, vous verrez dans mon Journal que les oiseaux, bien qu'espèces particulières, ont un aspect sud-américain très évident : je viens de constater que la même chose est vraie pour les coquillages marins. Il en va de même pour ces plantes qui sont particulières à cet archipel ; vous déclarez que leurs proportions numériques sont continentales (n'est-ce pas un fait très curieux ?) mais sont-elles apparentées par leurs formes à l'Amérique du Sud ? Connaissez-vous un autre cas d'archipel dont les îles distinctes possèdent des espèces représentatives distinctes ? J'ai toujours eu l'intention (mais ne l'ai pas encore fait) d'examiner Webb et Berthelot sur les îles Canaries dans ce but. En discutant avec M. Bentham, il m'a dit que les îles distinctes de l'archipel Sandwich possédaient des espèces représentatives distinctes des mêmes genres de Labiatae : ne vaudrait-il pas la peine que vous enquêtiez à ce sujet ? Qu'en est-il des Açores ; certes, les lourdes tempêtes d'ouest tendraient à diffuser les mêmes espèces sur ce groupe.

J'espère que vous (je suppose que mon espoir est tout à fait superflu) prêterez attention à ce genre général d'affinité dans les îles isolées, bien que je suppose qu'il soit plus difficile de percevoir ce type de relation chez les plantes que chez les oiseaux ou les quadrupèdes, dont les groupes sont, je crois, un peu plus confinés. Sainte-Hélène peut-elle être classée, même de loin, soit avec l'Afrique, soit avec l'Amérique du Sud ? D'après certains faits que j'ai rassemblés, j'ai été amené à conclure que la faune des montagnes est SOIT remarquablement similaire (parfois par la présence de la même espèce et parfois de mêmes genres), SOIT remarquablement dissemblable ; et il m'est venu à l'esprit que cette particularité des flores de Sainte-Hélène et des Galapagos pourrait peut-être être attribuée au fait qu'une grande partie de ces deux flores sont des flores de montagne. Je crains que mes notes ne servent guère à distinguer grand-chose des habitats des plantes des Galapagos, mais elles le pourraient dans certains cas ; la plupart, sinon la totalité, des plantes vertes et feuillues viennent des sommets des îles, et les plantes brunes et sans feuilles viennent des parties basses et arides : auriez-vous l'amabilité de garder cette remarque à l'esprit en examinant ma collection.

Je ne vous importunerai qu'avec une seule autre question. En discutant avec M. Gould, j'ai trouvé que dans la plupart des genres d'oiseaux qui parcourent tout ou la plus grande partie du monde, les espèces individuelles ont des aires de répartition plus larges ; ainsi, le Hibou est universel, et beaucoup d'espèces ont de très larges aires de répartition. Je crois qu'il en est de même pour les coquillages terrestres et d'eau douce -- et je pourrais citer d'autres cas. N'en est-il pas de même pour les plantes cryptogames ; la plupart des espèces n'ont-elles pas de larges aires de répartition dans les genres qui sont universels ? Je ne suppose pas que l'inverse soit vrai, à savoir que lorsqu'une espèce a une large aire de répartition, son genre soit également largement répandu. Voulez-vous m'obliger en réfléchissant à cela à l'occasion ? Cela me demanderait énormément de peine d'obtenir une liste des genres phanérogames universels, puis de rechercher jusqu'à quel point les espèces de ces genres ont tendance à avoir une large répartition dans leurs pays respectifs ; mais vous pourriez, au cours de vos recherches, garder cela à l'esprit, bien que le point soit peut-être venu à l'esprit d'autres botanistes depuis longtemps. La géologie met au jour des faits intéressants concernant la répartition des coquillages ; je pense qu'il est assez bien établi qu'à mesure que l'aire géographique d'une espèce est large, autant est grande sa persistance et sa durée dans le temps. J'espère que vous essayerez de moins regretter que possible le dérangement de mes lettres, et je vous prie de me croire très sincèrement vôtre,

C. DARWIN.

P.-S. Je me sentirais extrêmement obligé par votre aimable offre du portrait d'Humboldt ; je le vénère, et après avoir eu le plaisir de converser avec lui à Londres, j'aimerais encore plus posséder un portrait de lui.

[Ce qui suit est cité des notes de Sir J. Hooker. « Le prochain acte du drame de nos vies s'ouvre avec les relations personnelles. Cela commença par une invitation à déjeuner avec lui chez son frère (Erasmus Darwin) dans Park Street ; ce qui fut suivi peu après d'une invitation à Down pour rencontrer quelques confrères naturalistes. Dans les courts intervalles de bonne santé qui suivirent les longues maladies qui rendaient souvent la vie pénible pour lui, entre 1844 et 1847, j'eus beaucoup de ces invitations, et elles furent délicieuses. Un foyer plus hospitalier et plus attrayant à tous points de vue ne pouvait être imaginé -- parmi les invités, il y avait le plus souvent le Dr Falconer, Edward Forbes, le professeur Bell et M. Waterhouse -- il y avait de longues promenades, des jeux avec les enfants à quatre pattes, de la musique qui me hante encore. La manière chaleureuse de Darwin, son rire sourd et sa jouissance profonde de la vie familiale avec ses amis ; les promenades avec lui tous ensemble, et les entretiens avec nous un par un dans son bureau, pour discuter de questions dans n'importe quelle branche de connaissance biologique ou physique que nous avions suivie ; et que, pour ma part, je quittais toujours avec le sentiment de n'avoir rien apporté et d'avoir emporté plus que ce que je pouvais porter. Plus tard, alors que sa santé fut plus gravement affectée, je fus pendant des jours et des semaines le seul visiteur, apportant mon travail avec moi et jouissant de sa société dès que l'occasion se présentait. C'était une règle établie qu'il me questionnait chaque jour, comme il disait, pendant une demi-heure ou plus après le petit-déjeuner dans son bureau, où il sortait d'abord un tas de fiches avec des questions botaniques, géographiques, etc., auxquelles je devais répondre, et concluait en me parlant des progrès qu'il avait faits dans son propre travail, en me demandant mon opinion sur divers points. Je ne le voyais plus jusqu'à midi environ, quand j'entendais sa voix mélodieuse et sonore appeler mon nom sous ma fenêtre -- c'était pour le rejoindre dans sa promenade quotidienne du matin autour du chemin de sable. En le rejoignant, je le trouvais vêtu d'une veste de tir grise et rude en été, et d'une épaisse cape sur ses épaules en hiver, un bâton solide à la main ; nous partions d'un pas lourd à travers le jardin, où il y avait toujours quelque expérience à visiter, puis vers le chemin de sable, autour duquel un nombre fixe de tours était effectué, durant lesquels notre conversation portait habituellement sur les pays et mers étrangers, les vieux amis, les vieux livres et les choses lointaines pour l'esprit comme pour l'œil.

« L'après-midi, il y avait une autre promenade de ce genre, après quoi il se retirait de nouveau jusqu'au dîner s'il était assez bien pour rejoindre la famille ; sinon, il réussissait généralement à apparaître au salon, où, assis dans son haut fauteuil, les pieds dans d'énormes chaussons, soutenus sur un haut tabouret, il appréciait la musique ou la conversation de sa famille. »

Suit ici une série de lettres illustrant la genèse des vues de mon père, et la nature de son travail durant cette période.]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [1844].

La conclusion à laquelle je suis parvenu est que les régions où les espèces sont les plus nombreuses ont été le plus souvent divisées et isolées d'autres régions, réunies, puis à nouveau divisées ; un processus qui suppose l'antiquité et certains changements dans les conditions extérieures. Cela paraîtra à juste titre très hypothétique. Je ne peux exposer mes raisons en détail ; mais la conclusion la plus générale, que la distribution géographique de tous les êtres organiques semble m'indiquer, est que l'isolement est le principal adjuvant ou la cause de l'apparition de NOUVELLES formes (je sais fort bien qu'il existe quelques exceptions flagrantes). Deuxièmement, en voyant combien les plantes et les animaux pullulent souvent dans un pays lorsqu'ils y sont introduits, et en voyant quel grand nombre de plantes peuvent vivre, par exemple en Angleterre, si elles sont préservées DES MAUVAISES HERBES ET DES PLANTES INDIGÈNES, j'ai été amené à considérer que la propagation et le nombre des êtres organiques d'un pays dépendent moins de ses caractéristiques extérieures que du nombre de formes qui y ont été créées ou produites à l'origine. Je doute fort qu'il soit possible pour vous d'expliquer le nombre de formes par des différences proportionnelles d'exposition ; et je ne peux douter que si la moitié des espèces d'un pays quelconque était détruite ou n'avait pas été créée, ce pays nous paraîtrait néanmoins pleinement peuplé. En ce qui concerne la création ou la production originelle de nouvelles formes, j'ai dit que l'isolement semble en être l'élément principal. Par conséquent, pour ce qui est des productions terrestres, je m'attendrais à ce qu'une étendue de pays, qui a le plus souvent subi, au cours des dernières périodes géologiques, des affaissements et des transformations en îles avant d'être réunifiée, contienne le plus grand nombre de formes.

Mais de telles spéculations ne sont amusantes que pour soi-même, et dans ce cas inutiles, car elles n'indiquent aucune ligne d'observation directe : si j'avais vu à quel point est hypothétique le peu que j'ai écrit de façon confuse, je ne vous aurais pas importuné avec sa lecture. Croyez-moi, — du moins non hypothétiquement,

Votre très sincère, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 1844.

...J'oublie ma dernière lettre, mais elle devait être bien sotte, car il semble que j'y ai donné ma conception selon laquelle le nombre d'espèces serait régi dans une large mesure par le degré auquel la zone a été souvent isolée et divisée ; j'ai dû être fou de l'écrire, car je n'ai aucune preuve, à moins qu'une personne ne soit disposée à admettre toutes mes vues, et alors cela s'ensuit ; mais dans mes moments les plus optimistes, tout ce que j'espère, c'est que je serai capable de montrer, même à de solides naturalistes, qu'il y a deux aspects à la question de l'immutabilité des espèces ; — que les faits peuvent être envisagés et regroupés sous l'idée que des espèces apparentées sont issues de souches communes. En ce qui concerne les livres sur ce sujet, je n'en connais aucun de systématique, excepté celui de Lamarck, qui est une véritable absurdité ; mais il en existe beaucoup, comme ceux de Lyell, Pritchard, etc., sur la thèse de l'immutabilité. Agassiz a récemment apporté l'argument le plus fort en faveur de l'immutabilité. Isidore G. St. Hilaire a écrit quelques bons essais, tendant vers le côté de la mutabilité, dans les « Suites à Buffon », intitulés « Zoologie Générale ». N'est-il pas étrange que l'auteur d'un livre tel que les « Animaux sans Vertèbres » ait pu écrire que les insectes, qui ne voient jamais leurs œufs, devraient VOULOIR (et les plantes, leurs graines) être de formes particulières, de manière à devenir attachés à des objets particuliers. L'autre notion commune (particulièrement germanique) n'est guère moins absurde, à savoir que le climat, la nourriture, etc., devraient rendre un Pediculus formé pour grimper aux cheveux, ou un pic, pour grimper aux arbres. Je crois que toutes ces vues absurdes proviennent du fait que personne, pour autant que je sache, n'a abordé le sujet sous l'angle de la variation sous la domestication, et n'a étudié tout ce que l'on sait sur la domestication. J'ai été très heureux d'entendre votre critique sur les flores insulaires et sur la non-diffusion des plantes : le sujet est trop long pour une lettre : je pourrais me défendre dans une mesure considérable, mais je doute que ce soit avec succès à vos yeux, ou même aux miens...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [Juillet 1844].

...Je lis en ce moment un livre merveilleux pour les faits sur la variation — « Geschichte der Natur » de Bronn. C'est de l'allemand ardu : il me devance, parfois je trouve cela délicieux, et parfois cruellement. Vous serez dix fois plus horrifié à l'avenir par moi que par H. Watson. Je déteste les arguments fondés sur les résultats, mais selon mes vues sur la descendance, l'Histoire naturelle devient vraiment un sujet sublimement grand et riche en résultats (maintenant vous pouvez vous moquer de moi pour une telle échappée verbale)... Je dois laisser cette lettre jusqu'à demain, car je suis fatigué ; mais j'aime tellement vous écrire, que je dois vous en infliger un peu plus.

Avez-vous une bonne preuve de l'absence d'insectes dans les petites îles ? J'en ai trouvé treize espèces à l'atoll de Keeling. Les mouches sont de bons fertilisateurs, et j'ai vu un Thrips microscopique et une Cecidomya prendre leur envol depuis une fleur en direction d'une autre avec du pollen qui y adhérait. Dans les pays arctiques, une abeille semble aller aussi loin au nord que n'importe quelle fleur...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Shrewsbury [Septembre 1845].

Mon cher Hooker,

Je vous écris un mot pour vous dire que Cosmos (une traduction du « Kosmos » de Humboldt) est arrivé en parfait état [N.B. Une feuille s'est détachée dans la Partie I.], et pour vous remercier de votre gentil mot. Je viens de commencer l'introduction, et je gémis sur le style, qui, dans de telles parties, constitue la moitié de la bataille. Combien bon nombre de remarques sont vraies (c'est-à-dire autant que je puisse comprendre ce misérable anglais) sur le paysage ; c'est une expression exacte de ses propres pensées.

J'aimerais avoir parfois des livres à vous prêter en retour des nombreux que vous m'avez prêtés...

Tout ce que vous dites aimablement à propos de mon travail sur les espèces ne change pas d'un iota ma présomption, reconnue depuis longtemps, d'accumuler des faits et de spéculer sur le sujet de la variation, sans avoir accompli ma juste part de travail sur les espèces. Mais voilà neuf ans que c'est, en tout cas, mon plus grand divertissement.

Adieu, mon cher Hooker, je regrette plus que vous ne pouvez le croire, la perspective que nous nous voyions si rarement.

Je n'ai jamais perçu qu'un seul défaut en vous, et vous l'avez gravement, à savoir la modestie ; vous formez une exception à l'aphorisme de Sydney Smith, selon lequel le mérite et la modestie n'ont d'autre lien que leur première lettre.

Adieu, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À L. JENYNS (BLOMEFIELD). Down, 12 octobre [1845].

Mon cher Jenyns,

Merci pour votre mot. Je suis désolé de dire que je n'ai même pas le bout du queue d'un fait en zoologie anglaise à communiquer. J'ai découvert que même des observations insignifiantes exigent, dans mon cas, un peu de loisir et d'énergie, deux ingrédients dont je n'ai pas eu d'excédent, car l'écriture de ma géologie consomme entièrement les deux. J'avais toujours pensé que je tiendrais un journal et enregistrerais tout, mais dans la façon dont je vis maintenant, je constate que je n'observe rien à enregistrer. M'occuper de mon jardin et de mes arbres, et occasionnellement une très petite marche dans un état d'esprit oisif, remplit chaque après-midi de la même manière. Je suis surpris qu'avec toutes vos affaires paroissiales, vous ayez eu le temps de faire tout ce que vous avez fait. Je serai très heureux de voir votre petit ouvrage (les « Observations in Natural History » de M. Jenyns. Il est précédé d'une Introduction sur les « Habitudes d'observation liées à l'étude de l'Histoire naturelle », et suivi d'un « Calendrier des phénomènes périodiques en Histoire naturelle », avec des « Remarques sur l'importance de tels registres ». Mon père semble faire allusion à ce Registre dans le post-scriptum de la lettre datée du 17 octobre 1846.) (et fier aurais-je été si j'avais pu y ajouter un seul fait). Mon travail sur la question des espèces m'a frappé très vivement par l'importance de tous les ouvrages tels que le vôtre, contenant ce qu'il plaît généralement aux gens d'appeler des faits insignifiants. Ce sont ces faits qui permettent de comprendre le fonctionnement ou l'économie de la nature. Il est un sujet sur lequel je suis très curieux, et sur lequel vous pourriez peut-être jeter quelque lumière, si vous y avez déjà réfléchi ; à savoir, quels sont les freins et quelles sont les périodes de la vie — par lesquels l'accroissement de toute espèce donnée est limité. Calculez simplement l'accroissement de n'importe quel oiseau, en supposant que seule la moitié des petits sont élevés, et qu'ils se reproduisent : au cours de la vie NATURELLE (c'est-à-dire, si à l'abri des accidents) des parents, le nombre d'individus deviendra énorme, et j'ai été très surpris de penser à quel point une grande destruction DOIT annuellement ou occasionnellement s'abattre sur chaque espèce, et pourtant les moyens et la période d'une telle destruction nous sont à peine perceptibles.

J'ai continué à lire et à recueillir régulièrement des faits sur la variation des animaux et des plantes domestiques, et sur la question de ce que sont les espèces. J'ai un grand ensemble de faits, et je pense pouvoir en tirer des conclusions solides. La conclusion générale à laquelle j'ai été lentement conduit, à partir d'une conviction directement opposée, est que les espèces sont mutables, et que des espèces apparentées sont co-descendantes de souches communes. Je sais combien je m'expose au reproche pour une telle conclusion, mais j'y suis parvenu, du moins, honnêtement et délibérément. Je ne publierai pas sur ce sujet avant plusieurs années. Pour le moment, je travaille sur la géologie de l'Amérique du Sud. J'espère glaner dans votre livre quelques faits sur de légères variations de structure ou d'instincts chez les animaux de votre connaissance.

Croyez-moi, toujours vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À L. JENYNS (RÉV. L. BLOMEFIELD). Down [1845?].

Mon cher Jenyns,

Je vous suis très obligé pour la peine que vous avez prise de m'avoir écrit un mot si long. La question de savoir où, quand et comment le frein à l'accroissement d'une espèce donnée intervient me semble particulièrement intéressante, et notre difficulté à y répondre montre à quel point nous sommes réellement ignorants de la vie et des habitudes de nos espèces les plus familières. J'étais conscient du fait brut que les vieux oiseaux chassent leurs petits, mais je n'avais jamais pensé à l'effet que vous soulignez si clairement, à savoir que les lacunes locales dans le nombre sont ainsi immédiatement comblées. Mais la difficulté originelle demeure ; car si vos fermiers n'avaient pas tué vos moineaux et vos freux, que seraient devenus ceux qui immigrent maintenant dans votre paroisse ? Au centre de l'Angleterre, on est trop éloigné des limites naturelles du freux et du moineau pour supposer que les jeunes sont expulsés du Cambridgeshire jusqu'ici. Le frein doit intervenir lourdement à un moment de la vie de chaque espèce ; car, si l'on calcule que seule la moitié de la progéniture est élevée et se reproduit, quel accroissement énorme ! On n'a cependant aucune raison de ressentir tant de surprise devant sa propre ignorance, quand on sait combien il est impossible, sans statistiques, de conjecturer la durée de la vie et le pourcentage des décès par rapport aux naissances chez l'homme. S'il pouvait être démontré que, apparemment, les oiseaux migrateurs QUI SE REPRODUISENT ICI et augmentent, reviennent les années suivantes en nombre à peu près égal, alors que ceux qui viennent ici pour leur hivernage et leur saison non reproductive y viennent annuellement en nombre égal, mais en reviennent avec un nombre considérablement diminué, on saurait (comme cela semble en effet probable) que le frein porte principalement sur les oiseaux adultes en saison hivernale, et non sur les œufs et les oiseaux très jeunes, ce qui m'est souvent apparu comme la période la plus probable. Si jamais des remarques sur ce sujet vous venaient à l'esprit, je vous serais très reconnaissant de m'en faire bénéficier.

En ce qui concerne mon travail lointain sur les espèces, j'ai dû m'exprimer avec une singulière inexactitude si je vous ai amené à supposer que je voulais dire que mes conclusions étaient inévitables. Elles le sont devenues, après des années à peser des énigmes, pour MOI SEUL ; mais dans mes rêves les plus fous, je n'attends jamais plus que d'être capable de montrer qu'il y a deux aspects à la question de l'immutabilité des espèces, c'est-à-dire si les espèces sont DIRECTEMENT créées ou par des lois intermédiaires (comme pour la vie et la mort des individus). Je n'ai pas abordé le sujet sous l'angle de la difficulté à déterminer ce qui constitue des espèces et des variétés, mais (bien qu'il soit difficile de dire pourquoi je devrais vous faire un tel historique de mes agissements) à partir de faits tels que la relation entre les mammifères vivants et éteints en Amérique du Sud, et entre ceux vivant sur le continent et sur les îles adjacentes, telles que les Galapagos. Il m'est apparu qu'une collection de tous ces faits analogues jetterait de la lumière, soit pour, soit contre la thèse selon laquelle les espèces apparentées sont co-descendantes d'une souche commune. Une longue recherche parmi les livres et les personnes spécialisés dans l'agriculture et l'horticulture me fait croire (je sais combien cela doit paraître absurdement présomptueux) que je vois la manière dont les nouvelles variétés deviennent excellemment adaptées aux conditions extérieures de la vie et aux autres êtres environnants. Je suis un homme audacieux de m'exposer à être pris pour un imbécile complet, et un imbécile très délibéré. De par la nature des fondements qui me font croire que les espèces sont mutables dans leur forme, ces fondements ne peuvent être restreints aux espèces les plus étroitement apparentées ; mais jusqu'où ils s'étendent, je ne saurais le dire, car mes raisons s'effritent progressivement lorsqu'elles sont appliquées à des espèces de plus en plus éloignées les unes des autres. Je vous en prie, ne pensez pas que je sois assez aveugle pour ne pas voir qu'il existe de nombreuses difficultés immenses dans mes notions, mais elles m'apparaissent moindres que dans la vision commune. J'ai rédigé une ébauche et l'ai fait copier (en 200 pages) de mes conclusions ; et si je pensais à l'avenir que vous jugeriez la peine de la lire, je serais, bien sûr, très reconnaissant d'avoir la critique d'un critique aussi compétent. Excusez cette lettre très longue, égotiste et mal écrite, dans laquelle vos remarques m'ont conduit, et croyez-moi,

Votre très sincère, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À L. JENYNS (BLOMEFIELD). Down, 17 octobre 1846.

Cher Jenyns,

Il m'a fallu un temps fort ingrat pour vous remercier de votre très aimable cadeau, vos « Observations ». Mais il se trouve que j'avais en main plusieurs autres livres, et je n'ai terminé le vôtre qu'il y a quelques jours. Je l'ai trouvé très agréable à lire, et bon nombre de vos faits m'ont beaucoup intéressé. Je crois que j'ai été plus intéressé, ce qui est étrange, par vos notes sur certains des animaux inférieurs que par celles sur les plus élevés. L'introduction m'a frappé comme étant très bonne ; mais c'est ce à quoi je m'attendais, car je me souviens très bien avoir été tout à fait enchanté par un essai préliminaire au premier numéro des « Annals of Natural History ». Il m'a manqué une discussion, et je me trouve lésé, car je me souviens que vous aviez dit que vous feriez quelques remarques sur le temps et le baromètre, comme guide pour les ignorants dans leurs prédictions. J'avais aussi espéré trouver peut-être quelques remarques sur le degré de variation de nos espèces communes. Andrew Smith a déclaré un jour qu'il se procurerait quelques centaines de spécimens d'alouettes et de moineaux de toutes les régions de Grande-Bretagne, et verrait si, avec les mesures les plus fines, il pourrait détecter des variations proportionnelles dans les becs ou les membres, etc. Ce point m'intéresse car j'ai récemment parcouru les conclusions absurdement opposées de Gloger et Brehm ; l'un faisant une demi-douzaine d'espèces de chaque oiseau commun, et l'autre transformant tant d'espèces réputées en une seule. Avez-vous déjà fait quelque chose de ce genre, ou avez-vous déjà étudié les œuvres de Gloger ou de Brehm ? J'ai été intéressé par votre récit sur les hirondelles de fenêtre, car je venais juste avant d'être totalement perplexe en remarquant exactement un tel procédé que celui que vous décrivez : j'en ai compté sept, un jour récemment, visitant un seul nid et collant de la boue sur le mur adjacent. Je peux mentionner que j'ai vu un jour des écureuils fendre avidement ces petites galles sphériques semi-transparentes sur le revers des feuilles de chêne pour en extraire l'asticot ; ils sont donc insectivores. Un Cychrus rostratus m'a un jour projeté un liquide dans les yeux et m'a causé une douleur extrême ; et je dois vous raconter ce qui m'est arrivé sur les rives de la Cam, à mes débuts en entomologie : sous un morceau d'écorce, j'ai trouvé deux Carabus (j'oublie lesquels), et j'en ai attrapé un dans chaque main, quand voilà que j'ai vu un sacré Panagaeus crux major ! Je ne pouvais supporter de renoncer à aucun de mes Carabus, et perdre le Panagaeus était hors de question ; alors, en désespoir de cause, j'ai doucement saisi l'un des Carabus entre mes dents, quand, à mon dégoût et ma douleur indicibles, la petite bête inconsidérée a projeté son acide dans ma gorge, et j'ai perdu à la fois Carabus et Panagaeus ! J'ai été tout à fait étonné d'entendre parler d'une Planaire terrestre ; car il y a environ un an ou deux, j'ai décrit dans les « Annals of Natural History » plusieurs espèces terrestres magnifiquement colorées de l'hémisphère sud, et je pensais que c'était un fait tout à fait nouveau. Au fait, vous parlez d'un mouton ayant une patte cassée qui n'aurait pas de douves : j'ai entendu mon père affirmer qu'une fièvre, ou tout ACCIDENT SÉRIEUX, comme un membre brisé, provoquera chez un homme l'évacuation de tous les vers intestinaux. Ne serait-ce pas possiblement le cas pour les douves à leur stade précoce ?

J'espère que vous n'avez pas souffert de Southampton (La réunion de l'Association britannique.) ; j'aurais aimé vous voir un peu plus en chair. J'ai extrêmement apprécié ma semaine, et cela m'a fait du bien. Vous m'avez manqué les derniers jours, et nous n'avons jamais réussi à nous voir beaucoup ; mais il y avait tant de monde, que pour ma part, je n'ai pratiquement rien vu de personne. Encore une fois, je vous remercie très cordialement pour votre gentil cadeau, et le plaisir qu'il m'a procuré, et croyez-moi,

Toujours le plus sincèrement vôtre, C. DARWIN.

P.-S. — J'ai complètement oublié de dire à quel point j'ai été intéressé par votre discussion sur les statistiques des animaux : quand l'Histoire naturelle sera-t-elle si parfaite que des points tels que ceux que vous discutez seront parfaitement connus pour n'importe quel animal ?

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Malvern, 13 juin [1849].

...Enfin, je passe sous presse avec un petit premier fruit médiocre de mes maudits Cirripedia, à savoir les cirripèdes pédonculés fossiles. Vous demandez quel effet l'étude des espèces a eu sur mes théories de la variation ; je ne pense pas beaucoup — j'ai ressenti certaines difficultés davantage. D'un autre côté, j'ai été frappé (et probablement injustement de par la classe) par la variabilité de chaque partie dans une certaine mesure, chez chaque espèce. Lorsque le même organe est RIGOUREUSEMENT comparé chez de nombreux individus, je trouve toujours une légère variabilité, et par conséquent, le diagnostic des espèces à partir de différences infimes est toujours dangereux. J'avais pensé que les mêmes parties de la même espèce ressemblaient davantage (qu'elles ne le font en tout cas chez les Cirripedia) à des objets coulés dans le même moule. Le travail systématique serait facile sans cette maudite variation, qui est cependant agréable pour moi en tant que spéculateur, bien qu'odieuse pour moi en tant que systématicien. Vos remarques sur la distinction (si désagréable pour moi) des Rubi, saules, etc., de l'Himalaya, comparés à ceux de l'Europe du Nord, etc., sont très intéressantes ; si ma grossière ébauche sur les espèces a eu une PETITE part à vous conduire à ces observations, elle a déjà rendu un bon et ample service, et peut laisser ses os reposer en paix dans la terre. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi étrange que la négligence de Falconer vis-à-vis de vos lettres ; je suis extrêmement heureux que vous soyez à nouveau en bons termes avec lui, bien que cela ait dû vous coûter un effort. Falconer est un homme qu'on doit aimer... Puissiez-vous prospérer à tous égards, mon cher Hooker.

Votre ami affectueux, C. DARWIN.

...Merci beaucoup pour votre lettre reçue hier, qui, comme toujours, m'a donné à réfléchir : j'ai ri de votre attaque sur mon avarice concernant les changements de niveau vis-à-vis de Forbes (Edward Forbes, 1815-1854, né sur l'île de Man. Son œuvre la plus connue est son rapport sur la distribution des animaux marins à différentes profondeurs en Méditerranée. Un important mémoire de sa main est mentionné dans l'autobiographie de mon père. Il a occupé successivement les postes de conservateur du musée de la Société géologique et de professeur d'histoire naturelle au musée de géologie pratique ; peu avant sa mort, il fut nommé professeur d'histoire naturelle à l'université d'Édimbourg. Il semble avoir impressionné ses contemporains comme un homme à l'esprit étonnamment polyvalent et vigoureux. L'allusion ci-dessus aux changements de niveau fait référence à la tendance de Forbes à expliquer les faits de distribution géographique par le biais d'une imagination géologique active), tout en étant si libéral envers moi-même ; mais je dois maintenir que je n'ai jamais abaissé ou soulevé la surface de notre terre nourricière dans le seul but d'expliquer un phénomène quelconque, et j'ose espérer l'avoir très rarement fait sans preuve évidente. Je dois donc toujours penser que c'est une démarche audacieuse (bien que peut-être très juste) que de faire sombrer dans les profondeurs de l'océan, au cours de la période des espèces existantes, une si vaste étendue de surface. Mais il n'est aucun degré ni aucune ampleur de changement de niveau que je ne sois pleinement prêt à admettre, mais je dois dire que j'aimerais des preuves meilleures que l'identité de quelques plantes qui, PEUT-ÊTRE (je ne dis pas probablement), auraient pu être transportées autrement. Merci tout particulièrement pour votre tentative de me procurer un exemplaire de « L'Espèce » (probablement l'essai de Godron, publié par l'Académie de Nancy en 1848-49, puis sous forme de livre séparé en 1859), et des remerciements presque égaux pour vos critiques à son sujet : j'étais plutôt sceptique à son égard et ne me sentais pas très enclin à prendre ses faits pour argent comptant. Je trouve que c'est là l'une de mes plus grandes difficultés avec les auteurs étrangers, à savoir juger de leur crédibilité. Combien est douloureusement (pour moi) vraie votre remarque selon laquelle personne n'a guère le droit d'examiner la question des espèces s'il n'en a pas minutieusement décrit un grand nombre. J'ai cependant été heureux d'apprendre de la bouche d'Owen (qui est farouchement opposé à toute mutabilité des espèces) qu'il pensait que c'était un sujet tout à fait valable, et qu'il y avait une masse de faits à apporter sur cette question, non encore rassemblés. Mon seul réconfort est (puisque j'ai l'intention de m'attaquer au sujet) que j'ai touché à plusieurs branches de l'histoire naturelle, que j'ai vu de bons spécialistes des espèces travailler sur les miennes, et que je connais un peu la géologie (une union indispensable) ; et bien que je recevrai plus de coups de pied que de demi-penny, je tenterai, la vie aidant, mon travail. Lamarck est la seule exception, à ma connaissance, d'un descripteur précis d'espèces, du moins dans le règne des Invertébrés, qui n'ait pas cru en la permanence des espèces, mais il a, dans son œuvre absurde quoique intelligente, nui au sujet, tout comme l'a fait M. Vestiges, et, comme (quelque futur naturaliste léger tentant les mêmes spéculations le dira peut-être) l'a fait M. D...

C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 25 septembre [1853].

Mon cher Hooker,

J'ai lu votre article avec grand intérêt ; il semble tout à fait clair et constituera une admirable introduction à la Flore de Nouvelle-Zélande, ou à toute flore dans le monde. Que les généralisateurs sont rares parmi les systématiciens ; je soupçonne vraiment qu'il existe quelque chose d'absolument opposé et hostile dans les deux états d'esprit requis pour systématiser et pour raisonner sur de grandes collections de faits. Nombre de vos arguments me semblent très bien présentés et, pour autant que mon expérience aille, la franchise avec laquelle vous discutez le sujet est unique. L'ensemble me sera très utile lorsque j'entreprendrai mon volume, bien que certaines parties me coupent complètement l'herbe sous le pied ; ce sera tout profit pour moi... car j'ai depuis quelque temps décidé de présenter les arguments des DEUX côtés (autant que je le pouvais), au lieu d'argumenter sur le seul côté de la mutabilité.

Dans mon propre travail sur les Cirripèdes (soit dit en passant, merci pour la dose de pommade ; cela fait beaucoup de bien à quelqu'un, ou du moins à moi), dans mon propre travail, je n'ai pas eu le sentiment que le fait de ne pas croire en la simple PERMANENCE des espèces ait fait une grande différence dans un sens ou dans l'autre ; dans quelques rares cas (si je publiais ouvertement sur la doctrine de la non-permanence), je n'aurais PAS apposé de noms, et dans quelques rares cas, j'aurais dû apposer des noms à des variétés remarquables. Certes, je me suis senti humilié, à discuter, à douter et à examiner encore et encore, alors que dans mon esprit le seul doute était de savoir si la forme variait AUJOURD'HUI OU HIER (pour ne pas être trop pointilleux, comme dirait Snagsby (dans « La Maison d'Âpre-Vent »)). Après avoir décrit un ensemble de formes comme des espèces distinctes, avoir déchiré mon manuscrit et en avoir fait une seule espèce, l'avoir déchiré à nouveau pour en faire des espèces séparées, puis les avoir réunies à nouveau (ce qui m'est arrivé), j'ai grincé des dents, maudit les espèces et demandé quel péché j'avais commis pour être ainsi puni. Mais je dois avouer que, quel que soit le plan de travail, la même chose me serait peut-être arrivée.

Je suis très heureux d'apprendre que votre Journal (le « Journal himalayen » de Sir J.D. Hooker) est si avancé ; comme il semble magnifiquement illustré ! Un « naturaliste oriental », avec beaucoup d'imagination et pas trop de respect pour les faits, est exactement l'homme qu'il faut pour discuter des espèces ! Je trouve que votre titre de « Journal d'un naturaliste en Orient » est très bon ; mais je me suis demandé si « dans l'Himalaya » ne serait pas mieux, car l'Orient semble assez vague...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [1853].

Mon cher Hooker,

Je n'ai aucune remarque qui vaille la peine de vous être envoyée, et il était peu probable, en vérité, qu'il en fût autrement, étant donné à quel point cet essai est parfait et élaboré (« Flore de Nouvelle-Zélande », 1853). Autant que je puisse en juger, c'est la plus importante discussion sur les points en question jamais publiée. Je ne peux en dire plus. Je suis d'accord avec presque tout ce que vous dites ; mais j'ai besoin de beaucoup de temps pour digérer un essai d'une telle qualité. Cela m'a presque rendu mélancolique, en partie parce que je sentais que je ne pouvais répondre à certains points que j'aurais aimé voir traités différemment sur le plan théorique, et en partie parce que j'ai vu SI BIEN MIEUX FAITES que je N'AURAIS PU le faire, des discussions sur certains points que j'avais l'intention d'aborder...

J'ai beaucoup apprécié les gifles que vous avez données aux marchands d'espèces provinciaux. J'aurais aimé pouvoir être de la moindre utilité : j'ai été profondément intéressé par l'ensemble de l'essai et je vous félicite d'avoir produit un mémoire qui, je crois, sera mémorable. J'étais plongé dedans quand votre mot, si prévenant, est arrivé, me priant de ne pas me presser. Je remercie Mme Hooker et vous-même très sincèrement de votre souhait de me voir. Je ne laisserai pas passer un autre été sans vous voir à Kew, car, en vérité, j'en profiterais beaucoup...

Vous me faites vraiment plus d'honneur que je n'en mérite en me plaçant après Lyell sur les hauts et les bas. Dans un an ou deux, quand je serai sur mon livre sur les espèces (si je ne m'effondre pas), je grincerai des dents et je vous injurierai pour avoir si diablement bien présenté tant de faits hostiles.

Toujours vôtre, affectueusement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 26 mars [1854].

Mon cher Hooker,

J'avais espéré que vous auriez un peu de répit après votre Journal, mais il semble que ce soit loin d'être le cas ; et je suis d'autant plus obligé (et quelque peu contrit) pour la longue lettre reçue ce matin, TRÈS riche en nouvelles et TRÈS intéressante pour moi à bien des égards. Je suis vraiment très heureux d'entendre parler des réformes, etc., au sein de la Royal Society. En ce qui concerne le Club (le Club philosophique, auquel mon père fut élu (comme le professeur Bonney a la bonté de me l'apprendre) le 24 avril 1854. Il a démissionné de son adhésion en 1864. Le Club fut fondé en 1847. Le nombre de membres étant limité à 47, il fut proposé de le baptiser « le Club des 47 », mais le nom ne fut jamais adopté. La nature du Club peut être déduite de sa première règle : « Le but du Club est de promouvoir autant que possible les objets scientifiques de la Royal Society ; de faciliter les relations entre les Fellows qui sont activement engagés dans la culture des diverses branches des sciences naturelles, et qui ont contribué à ses progrès ; d'accroître l'assistance aux réunions du soir, et d'encourager la contribution et la discussion d'articles »), je suis profondément intéressé ; il y a seulement deux ou trois jours, je regrettais auprès de ma femme que je laissais tomber presque toutes mes connaissances et que j'étais délaissé par elles, et que je m'efforcerais d'aller plus souvent à Londres ; je ne pensais pas alors au Club, qui, autant qu'une chose puisse l'être, répondrait exactement à mon objectif de maintenir d'anciennes connaissances et d'en faire quelques nouvelles. Je viendrai donc à Londres pour chaque jour de Club (à de rares exceptions près), et alors ma tête, je pense, me permettra en moyenne d'aller à une réunion sur deux. Mais il est affligeant de voir à quel point tout changement me terrasse souvent. Je m'engage en outre, comme je l'ai dit à Lyell, à démissionner après un an si je ne fréquente pas assez souvent, de sorte que je n'encombrerais LE CLUB qu'au pire temporairement. Si vous pouvez m'y faire élire, j'en serai certainement très heureux. Merci infiniment pour vos réponses sur les glaciers. Je suis très heureux d'entendre parler de la deuxième édition (du Journal himalayen) si rapidement ; mais je ne suis pas surpris, car j'ai entendu dire par plusieurs, dans notre petit cercle, qu'ils l'avaient lue avec beaucoup de plaisir. Je serai curieux d'entendre ce que Humboldt en dira : cela devrait, je pense, le ravir et rencontrer davantage d'éloges de sa part que tout autre livre de voyages, car je ne peux en citer un seul qui ait autant de sujets en commun avec lui. Quel merveilleux vieil homme... Soit dit en passant, j'espère que lorsque vous irez à Hitcham, vers la fin mai, vous serez forcé de vous reposer un peu. Je suis affligé d'apprendre que tous les mauvais symptômes n'ont pas quitté Henslow ; c'est si étrange et si nouveau de ressentir de l'inquiétude pour sa santé. Je vous suis particulièrement obligé de m'avoir envoyé la lettre d'Asa Gray ; comme il écrit agréablement. Voir sa prudence et la vôtre sur la question des espèces devrait m'accabler de confusion et de honte ; cela me rend diablement mal à l'aise... C'est délicieux d'entendre tout ce qu'il dit sur Agassiz : comme il est singulier qu'un homme si ÉMINEMMENT intelligent, avec des connaissances si IMMENSES dans de nombreuses branches de l'histoire naturelle, puisse écrire comme il le fait. Lyell m'a dit qu'il était si ravi par l'une de ses (Agassiz) conférences sur le développement progressif, etc., qu'il est allé le voir après et lui a dit « que c'était si délicieux qu'il n'avait pu s'empêcher, tout le long, de souhaiter que ce fût vrai ». Je vois rarement un article zoologique d'Amérique du Nord sans observer l'empreinte des doctrines d'Agassiz--une autre preuve, soit dit en passant, de la grandeur de cet homme. J'ai été heureux et surpris de voir les remarques d'A. Gray sur le croisement, effaçant les variétés, sur lequel, comme vous le savez, je collectionne des faits depuis une douzaine d'années. Comme je me sentirai plat, si, quand je rassemblerai mes notes sur les espèces, etc., tout cela explose comme une vessie vide. Ne vous tuez pas au travail.

Toujours vôtre, très sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 5 novembre [1854].

Mon cher Hooker,

J'ai été ravi de recevoir votre mot hier. Je vous félicite très chaleureusement (pour l'attribution de la médaille de la Royal Society), et que cela vous importe peu ou beaucoup, je me réjouis de voir la plus haute instance de jugement scientifique de Grande-Bretagne reconnaître vos mérites. J'espère vraiment que Mme Hooker est contente, et E. me charge tout particulièrement de lui adresser ses cordiales félicitations... Je vous plains du plus profond de mon cœur pour votre discours après dîner, que je crains de ne pas entendre. À moins que vous n'ayez une âme bien plus grande que la mienne (et je crois que c'est le cas), vous trouverez la médaille comme un petit stimulant agréable ; quand le travail va mal et que l'on rumine que tout n'est que vanité, il est plaisant d'avoir une preuve tangible que d'autres ont porté quelque estime à vos labeurs.

Au revoir, mon cher Hooker, je peux vous assurer que nous avons tous deux très sincèrement apprécié votre visite ici, ainsi que celle de Mme Hooker. Adieu.

Mon cher Hooker, votre ami sincère, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 7 mars [1855].

...Je viens de terminer de bien travailler sur l'« Insecta Maderensia » de Wollaston (Thomas Vernon Wollaston est mort (dans sa cinquante-septième année, je crois) le 4 janvier 1878. Sa santé l'obligeant dès le début de l'âge adulte à passer l'hiver dans le sud, il se consacra à l'étude des Coléoptères de Madère, du Cap-Vert et de Sainte-Hélène, d'où il déduisit des preuves à l'appui de la croyance au continent submergé de l'Atlantide. Dans une notice nécrologique de M. Rye (« Nature », 1878), il est décrit comme travaillant avec persistance « sur une conception large de la science à laquelle il était dévoué », tout en étant en même temps « précis, élaboré et méticuleux ad punctum, et naturellement d'une habitude minutieusement critique ». Son premier article scientifique fut écrit alors qu'il était étudiant au Jesus College, à Cambridge. À l'université, il fut associé puis membre du Ray Club : il s'agit d'une petite société qui se réunit encore une fois par semaine, et où les membres étudiants, ou associés, reçoivent beaucoup d'encouragements bienveillants de leurs aînés) : c'est une œuvre ADMIRABLE. Il y a un point très curieux dans la proportion étonnante de Coléoptères qui sont aptères ; et je pense avoir deviné la raison, à savoir que les capacités de vol seraient préjudiciables aux insectes habitant une localité confinée, et les exposeraient à être emportés par le vent vers la mer : pour tester cela, je trouve que les insectes habitant la Deserta Grande, un îlot tout à fait petit, seraient encore plus exposés à ce danger, et là, la proportion d'insectes aptères est encore considérablement plus grande que sur Madère même. Wollaston parle de Madère et des autres archipels comme étant « des témoins sûrs et certains de l'ancien continent de Forbes », et bien sûr le monde entomologique suit implicitement ce point de vue. Mais à mes yeux, il serait difficile d'imaginer des faits plus opposés à une telle vision. Il est vraiment dégoûtant et humiliant de voir des conclusions directement opposées tirées des mêmes faits.

J'ai eu une correspondance avec Wollaston à ce sujet et sur d'autres, et je trouve qu'il suppose froidement (1) que les insectes possédaient autrefois de plus grandes capacités migratoires qu'aujourd'hui, (2) que l'ancienne terre était SPÉCIALEMENT riche en centres de création, (3) que la terre unissant le tout fut détruite avant que les créations spéciales n'aient eu le temps de se diffuser, et (4) que la terre s'effondra avant que certaines familles et genres n'aient eu le temps d'atteindre, depuis l'Europe ou l'Afrique, les points de terre en question. Ne sont-ce pas là un beau lot d'hypothèses ? Et pourtant, je verrai, pendant les dix ou vingt prochaines années, Wollaston cité comme prouvant l'existence passée de la pauvre Atlantide de Forbes.

J'espère ne pas vous avoir lassé, mais j'ai pensé que vous aimeriez entendre parler de ce livre, qui me frappe comme EXCELLENT dans ses faits, et l'auteur comme un homme très gentil et modeste.

Très sincèrement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 19 mars [1855].

Mon cher Fox,

Voilà bien longtemps que nous n'avons eu aucune communication, et je veux vraiment savoir comment le monde va pour vous ; mais mon objectif immédiat est de vous demander d'observer un point pour moi, et comme je sais maintenant que vous êtes un homme très occupé avec trop à faire, j'aurai une bonne chance que vous fassiez ce que je veux, car il serait sans espoir de demander à un homme tout à fait oisif. Comme vous avez une arche de Noé, je ne doute pas que vous ayez des pigeons (comme je souhaiterais, par chance, qu'ils fussent des paons !). Maintenant, ce que je veux savoir, c'est à quel âge les pigeonneaux ont leurs plumes de queue suffisamment développées pour être comptées. Je ne pense pas avoir jamais vu un jeune pigeon. Je travaille dur sur mes notes, les collectant et les comparant, afin, dans deux ou trois ans, d'écrire un livre avec tous les faits et arguments que je peux rassembler, POUR ET CONTRE l'immutabilité des espèces. Je veux obtenir les jeunes de nos races domestiques, pour voir à quel âge et à quel degré les différences apparaissent. Je dois soit élever moi-même (ce qui n'est pas un amusement mais une horrible corvée pour moi) les pigeons, soit acheter leurs petits ; et avant de m'adresser à un vendeur, dont j'ai entendu parler par Yarrell, je suis vraiment anxieux d'en savoir un peu plus sur leur développement, pour ne pas exposer mon ignorance excessive, et donc être excessivement susceptible d'être trompé et dupé. En ce qui concerne le SEUL point des plumes de la queue, c'est bien sûr en relation avec le merveilleux développement des plumes de la queue chez le paon adulte. Si vous aviez une race de volaille pure, je vous demanderais un poussin d'âge précis, âgé d'environ une semaine ou une quinzaine ! À envoyer dans une boîte par la poste, si vous aviez le cœur d'en tuer un ; et deuxièmement, si vous me laissiez payer les frais de port... En vérité, je serais très heureux d'avoir un pigeonneau commun, car je veux en faire des squelettes, et j'ai déjà commencé à comparer les canards sauvages et domestiques. Et je pense que les résultats sont assez curieux (« Je viens de tester pratiquement ce que le désusage produit en réduisant les parties ; j'ai fait le squelette d'un canard sauvage et d'un domestique (oh, l'odeur du canard bien bouilli et faisandé !!) et je trouve que l'aile du canard domestique devrait, selon l'échelle du prototype sauvage, avoir ses deux ailes pesant 360 grains, mais elle n'en a que 317 »—Une lettre à Sir J. Hooker, 1855), car en pesant les différents os très soigneusement, une fois parfaitement nettoyés, les poids proportionnels des deux ont grandement varié, le pied du domestique ayant largement augmenté. Comme je souhaiterais pouvoir obtenir un petit canard sauvage d'une semaine, mais je sais que c'est presque impossible.

En ce qui concerne nous-mêmes, je n'ai pas grand-chose à dire ; nous avons maintenant une maison terriblement bruyante avec la coqueluche, mais sinon nous allons tous bien. Le plus grand fait me concernant est que j'en ai enfin fini avec les éternels cirripèdes. À la fin de l'année, deux de nos petits garçons ont été très malades avec de la fièvre, de la bronchite et toutes sortes de maux. En partie pour l'amusement, et en partie pour changer d'air, nous sommes allés à Londres et avons pris une maison pour un mois, mais ce fut un grand échec, car ce terrible gel a commencé pile au moment où nous sommes arrivés, tous nos enfants sont tombés malades, et E. et moi avons eu de la toux, des rhumes et des rhumatismes presque tout le temps. Nous avions mis en premier sur notre liste de choses à faire d'aller voir Mme Fox, mais littéralement, après avoir attendu un certain temps pour voir si le temps ne s'améliorerait pas, nous n'avons pas eu un jour où nous pouvions sortir tous les deux.

J'espère vraiment qu'avant longtemps vous pourrez trouver le moyen de nous rendre visite. Le temps passe, et nous devenons un peu vieux. Dites-nous tout sur vous et votre grande famille.

Je sais que vous m'aiderez SI VOUS LE POUVEZ avec des informations sur les jeunes pigeons ; et quoi qu'il en soit, écrivez avant longtemps.

Mon cher Fox, votre vieil ami sincère, C. DARWIN.

P.-S.—Parmi toutes sortes de bric-à-brac, avec lesquels je m'amuse, je compare les graines des variations des plantes. J'avais autrefois des graines de chou sauvage, que j'ai données à quelqu'un, était-ce à vous ? Il y a MILLE contre un que cela a été jeté, sinon je serais très heureux d'en avoir une pincée.

[L'extrait suivant d'une lettre à M. Fox (27 mars 1855) se rapporte au même sujet que la précédente et donne un aperçu du « travail sur les espèces » : « Ma façon de tuer les jeunes créatures consistera à les placer sous un verre avec une cuillerée à café d'éther ou de chloroforme, le verre étant pressé contre une surface souple, et de les laisser ainsi une heure ou deux, les jeunes ayant une telle capacité de revivification. (J'ai ainsi tué des papillons de nuit et des papillons de jour.) La meilleure manière serait de me les envoyer dès que vous vous les procurez, dans une boîte en carton par la poste, sur laquelle vous pourriez écrire et que vous pourriez simplement ficeler ; et vous me rendrez RÉELLEMENT plus heureux en me permettant de tenir un compte des frais de port, etc. Sur ma parole, je peux à peine croire que QUICONQUE puisse être si bienveillant pour se donner tant de mal et accomplir une chose aussi très désagréable que de tuer des bébés ; et je suis bien sûr de ne connaître aucune âme qui, à part vous, accepterait de le faire. Je vais demander une chose de plus ; si de vieilles poules de l'une ou l'autre de ces volailles (pas de canard) venaient à mourir ou à devenir si vieilles qu'elles en seraient INUTILES, je souhaiterais que vous me les envoyiez par rail, à l'adresse de C. Darwin, aux soins de M. Acton, bureau de poste, Bromley, Kent. » Garderez-vous cette adresse ? c'est le moyen le plus court pour les colis. Mais je n'y tiens pas tant que cela, car je pourrais acheter les vieux oiseaux morts chez Baily pour en faire des squelettes. J'aurais écrit immédiatement même si je n'avais pas reçu de vos nouvelles, pour vous supplier de ne pas prendre la peine de vous occuper des pigeons, car Yarrell m'a persuadé de tenter l'expérience, et je suis en train d'aménager un endroit, et j'ai écrit à Baily au sujet des prix, etc., etc. UN JOUR (quand vous irez mieux), j'aimerais beaucoup en apprendre un peu plus sur votre « Little Call Duck » ; pourquoi ce nom ? Et où l'avez-vous eu ? Et à quoi ressemble-t-il ?... J'étais si ignorant que je ne savais même pas qu'il existait trois variétés de volailles de Dorking : en quoi diffèrent-elles ?...

J'oublie si je vous ai jamais dit quel est l'objet de mon travail actuel — c'est d'examiner tous les faits que je peux maîtriser (eheu, eheu, combien je me trouve ignorant) en histoire naturelle (comme sur la distribution géographique, la paléontologie, la classification, l'hybridisme, les animaux et plantes domestiques, etc., etc., etc.) pour voir dans quelle mesure ils favorisent ou s'opposent à l'idée que les espèces sauvages sont mutables ou immuables : je veux, de toutes mes forces, fournir tous les arguments et faits des deux côtés. J'ai un NOMBRE de personnes qui m'aident de toutes les manières possibles et m'apportent une assistance très précieuse ; mais je doute souvent que le sujet ne finisse pas par m'accabler complètement.

Voilà pour la partie quasi professionnelle de ma lettre. Je suis très, très désolé d'apprendre des nouvelles si peu encourageantes de votre santé : avec votre grande famille, votre vie est très précieuse, et je suis sûr qu'avec toute votre activité et votre bonté, elle devrait être heureuse, ou aussi heureuse qu'on peut raisonnablement l'espérer avec tous les soucis de l'avenir sur les épaules.

On ne peut s'attendre à ce que le présent soit comme les anciens jours de Crux-major au pied de ces nobles souches de saules, dont je vénère le souvenir. Je trouve maintenant que ma petite entomologie, que je vous dois entièrement, m'est fort utile. Je suis très heureux d'apprendre que vous vous êtes accordé un repos des devoirs dominicaux. Que de maladies avez-vous eues dans votre vie ! Adieu mon cher Fox. Je vous assure que je vous remercie cordialement pour votre assistance offerte.]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 7 mai [1855].

Mon cher Fox,

Ma correspondance vous a causé bien du souci, bien que ce mot-ci ne vous en causera pas. J'ai trouvé le vôtre à mon retour à la maison samedi, après une semaine de travail à Londres. Pendant que j'y étais, j'ai vu Yarrell, qui m'a dit qu'il avait soigneusement examiné tous les points concernant le Call Duck, et qu'il n'avait aucun doute sur le fait qu'il fût spécifiquement identique, et qu'il s'était croisé librement avec des variétés communes dans St. James's Park. Je serais donc très heureux d'avoir un caneton de sept jours et l'un des vieux oiseaux, si jamais l'un d'eux venait à mourir de mort naturelle. Yarrell m'a dit que Sabine avait collectionné quarante variétés de canard commun !... Eh bien, pour en revenir aux affaires ; personne, j'en suis sûr, ne pourrait mieux fixer pour moi l'âge caractéristique des petits poussins ; concernant les squelettes, j'ai craint qu'il ne fût impossible de les faire, mais je suppose que je serai capable de mesurer les membres, etc., en palpant les articulations. Ce que vous dites au sujet des vieux coqs confirme tout ce que je pensais, et je ferai mes squelettes avec de vieux coqs. Si jamais un vieux dindon sauvage venait à mourir, je vous en prie, pensez à moi ; je ne me soucie pas d'un bébé dindon, ni d'un dogue. Un grand merci pour votre offre. J'ai des chiots de bouledogues et de lévriers dans le sel, et j'ai fait mesurer avec soin de jeunes poulains de chevaux de trait et de chevaux de course. Je doute d'arriver à quelque chose de bon. Je commence à perdre pied.

Très fidèlement vôtre, C. DARWIN.

[Un extrait d'une lettre à M. Fox peut trouver sa place ici, bien que daté plus tard, c'est-à-dire en juillet 1855] :

« Mille mercis pour la Dorking blanche de sept jours, et pour les autres promises. Je suis en train de me constituer une véritable "chambre des horreurs", j'apprécie votre bonté encore plus qu'avant ; car j'ai commis le noir forfait et assassiné un angélique petit paon et un pigeon boulant à dix jours. J'ai essayé le chloroforme et l'éther pour le premier, et bien que ce fût manifestement une mort parfaitement facile, elle fut prolongée ; et pour le second, j'ai essayé de mettre des morceaux de cyanure de potassium dans un flacon humide très large, une demi-heure avant d'y placer le pigeon, et le gaz d'acide prussique ainsi généré fut très rapidement fatal. »

Une lettre à M. Fox (23 mai 1855) donne la première mention de l'ouvrage laborieux de mon père sur l'élevage des pigeons :

« Je vous écris maintenant pour dire que j'ai examiné certains de nos poussins métis, et je dirais qu'UNE SEMAINE D'ÂGE conviendrait très bien. Le point principal sur lequel je suis, et suis depuis des années, très curieux, est de vérifier si les JEUNES de nos races domestiques diffèrent autant les uns des autres que leurs parents, et je n'ai foi en rien d'autre qu'en la mesure réelle et la règle de trois. J'espère et je crois que je ne me donne pas tant de mal sans un motif d'une valeur suffisante. J'ai mis mes paons et mes boulants (des oiseaux de choix, j'espère, car j'ai payé 20 shillings pour chaque paire à Baily) dans une grande cage et un pigeonnier, et ils sont un amusement décidé pour moi, et un plaisir pour H. »

Au cours de l'entreprise de mon père comme éleveur de pigeons, il fit nécessairement la connaissance d'éleveurs, et il aimait raconter ses expériences en tant que membre des clubs Columbarian et Philoperistera, où il rencontra les plus purs enthousiastes de la « fantaisie » et apprit beaucoup sur les mystères de leur art. En écrivant à M. Huxley quelques années plus tard, il cite un livre sur les « Pigeons » par M. J. Eaton, pour illustrer « l'attention extrême et l'observation minutieuse » nécessaires pour être un bon amateur.

« Dans son traité [de M. Eaton], consacré au Almond Tumbler SEUL, qui est une sous-variété de la variété à bec court, qui est elle-même une variété du Tumbler, comme celle-ci l'est du pigeon biset, M. Eaton dit : "Il y a quelques jeunes amateurs qui sont trop avides, qui recherchent toutes les cinq propriétés à la fois [c'est-à-dire les cinq points caractéristiques qui sont principalement suivis, — C.D.], ils ont pour récompense de n'obtenir rien du tout." En bref, il est presque au-dessus de l'intelligence humaine de prêter attention à TOUTES les excellences du Almond Tumbler !

« Pour être un bon éleveur, et pour réussir à améliorer n'importe quelle race, l'enthousiasme est requis au-dessus de tout. M. Eaton a gagné des tas de prix, écoutez-le.

« "S'il était possible pour des nobles et des gentlemen de connaître l'étonnante quantité de consolation et de plaisir découlant du Almond Tumbler, quand ils commencent à comprendre leurs (c'est-à-dire les propriétés du tumbler) propriétés, je penserais que presque aucun noble ou gentleman ne serait sans sa volière de Almond Tumblers." »

Mon père aimait citer ce passage, et toujours avec un ton de sympathie pour l'auteur, bien que, sans aucun doute, il eût oublié ses propres étonnements d'enfant, quand il se demandait « pourquoi chaque gentleman ne devenait pas ornithologue ». — ('Autobiographie', page 32.)

À M. W.B. Tegetmeier, l'écrivain bien connu sur la volaille, etc., il était redevable de conseils et de coopérations constants. Leur correspondance commença en 1855 et dura jusqu'en 1881, date à laquelle mon père écrivit : « Je peux vous assurer que je regarde souvent en arrière avec plaisir vers les vieux jours où je m'occupais de pigeons, de volailles, etc., et où vous m'apportiez une assistance si précieuse. Je regrette souvent d'avoir eu si peu de force pour ne pas avoir été capable de maintenir les vieilles connaissances et amitiés. » Les lettres de mon père à M. Tegetmeier consistent presque entièrement en des séries de questions relatives aux différentes races de volailles, pigeons, etc., et ne sont donc pas intéressantes. En lisant la pile de lettres, on est très frappé par la diligence de la recherche de faits de l'auteur, et il apparaît clairement que la connaissance et le jugement de M. Tegetmeier étaient totalement dignes de confiance et hautement appréciés par lui. De nombreuses phrases, telles que « votre mot est une mine de richesse pour moi », apparaissent, exprimant son sens de la valeur de l'aide de M. Tegetmeier, ainsi que des mots exprimant sa chaleureuse appréciation du zèle et de la bonté sans réserve de M. Tegetmeier, ou son « amour pur et désintéressé de la science ». Au sujet des abeilles domestiques et de leurs rayons, l'aide de M. Tegetmeier fut également appréciée par mon père, qui écrivit : « votre article sur les 'cellules d'abeilles', lu devant l'Association britannique, m'a été très utile et suggestif. »

Pour résoudre les problèmes de distribution géographique des animaux et des plantes selon des principes évolutionnistes, il dut étudier les moyens par lesquels les graines, les œufs, etc., peuvent être transportés à travers de vastes espaces océaniques. C'est ce besoin qui donna un intérêt à la classe d'expériences auxquelles les lettres suivantes font allusion.]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 17 mai [1855].

Mon cher Fox,

Vous allez détester la vue même de mon écriture ; mais après cette fois, je promets de ne plus rien demander, du moins pendant longtemps. Comme vous vivez sur un sol sablonneux, avez-vous des lézards qui soient assez communs ? Si vous en avez, trouveriez-vous trop ridicule d'offrir une récompense pour moi pour des œufs de lézards aux garçons de votre école ; un shilling pour chaque demi-douzaine, ou plus si c'est rare, jusqu'à ce que vous en ayez deux ou trois douzaines et que vous me les envoyiez ? Si des œufs de serpent étaient apportés par erreur, cela irait très bien, car j'en veux aussi ; et nous n'avons ici ni lézards ni serpents. Mon objectif est de voir si de tels œufs flottent sur l'eau de mer, et s'ils restent vivants en flottant ainsi pendant un mois ou deux dans ma cave. Je tente des expériences sur le transport de tous les êtres organiques que je peux ; et on trouve des lézards sur chaque île, et par conséquent je suis très anxieux de voir si leurs œufs résistent à l'eau de mer. Bien sûr, ce mot n'a pas besoin de réponse, à moins que, par une chance étrange et favorable, vous ne puissiez un jour y répondre avec les œufs.

Votre ami le plus gênant, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 13 avril [1855].

...J'ai une expérience en cours depuis quelque temps, qui sera, je pense, intéressante, à savoir des graines dans de l'eau salée immergées dans une eau à 32-33 degrés, ce que j'ai et aurai longtemps, car j'ai rempli un grand réservoir avec de la neige. Quand j'ai écrit la dernière fois, j'allais triompher de vous, car mon expérience avait, dans une légère mesure, réussi ; mais cela, avec une bassesse infinie, je ne l'ai pas dit, dans l'espoir que vous diriez que vous mangeriez toutes les plantes que je pourrais faire pousser après immersion. Il est très exaspérant que je ne puisse absolument pas me rappeler ce que vous disiez autrefois qui m'a fait penser que vous vous moquiez énormément des expériences ; car vous semblez maintenant voir l'expérience comme un bon chrétien. J'ai dans de petits flacons en plein air, exposés aux variations de température, des graines de cresson, de radis, de choux, de laitues, de carottes, de céleri et d'oignons — quatre grandes familles. Celles-ci, après immersion pendant exactement une semaine, ont toutes germé, ce à quoi je ne m'attendais absolument pas (et je pensais à quel point vous vous moqueriez de moi) ; car l'eau de presque toutes, et du cresson en particulier, sentait très mauvais, et la graine de cresson a émis une quantité merveilleuse de mucus (les 'Vestiges' auraient attendu qu'elles se transforment en têtards), au point d'adhérer en une masse ; mais ces graines ont germé et grandi magnifiquement. La germination de toutes (surtout le cresson et les laitues) a été accélérée, sauf les choux, qui sont sortis très irrégulièrement, et un bon nombre, je pense, sont morts. On aurait pensé, d'après leur habitat naturel, que le chou aurait bien résisté. Les ombellifères et les oignons semblent bien supporter le sel. Je lave les graines avant de les planter. J'ai écrit au « Gardeners' Chronicle » (Quelques mots demandant des informations. Les résultats furent publiés dans le 'Gardeners' Chronicle', 26 mai, 24 novembre 1855. La même année (page 789) il envoya un P.-S. à son ancien article, corrigeant une coquille et ajoutant quelques mots sur les graines des légumineuses. Un article plus complet sur la germination des graines après traitement dans l'eau salée apparut dans le 'Linnaean Soc. Journal', 1857, page 130.), bien que je doute que cela en valût la peine. Si mon succès semble faire que cela en vaille la peine, j'enverrai une liste de graines pour vous faire marquer quelques différentes classes de graines. Aujourd'hui, je replante les mêmes graines que ci-dessus après quatorze jours d'immersion. Comme beaucoup de courants marins vont à un mille à l'heure, même en une semaine, ils pourraient être transportés sur 168 milles ; le Gulf Stream irait à cinquante ou soixante milles par jour. Voilà beaucoup et trop sur ce point ; mais mes oies sont toujours des cygnes...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [14 avril 1855.]

...Vous êtes un brave homme d'avouer que vous vous attendiez à ce que le cresson soit tué en une semaine, car cela me donne un joli petit triomphe. Les enfants, au début, étaient terriblement impatients, et me demandaient souvent : « si j'allais battre le Dr Hooker ! » Le cresson et la laitue viennent juste de bien végéter après vingt et un jours d'immersion. Mais je n'écrirai pas plus, ce qui est une grande vertu chez moi ; car c'est pour moi un très grand plaisir de vous raconter tout ce que je fais.

...Si vous connaissiez certaines des expériences (si on peut les appeler ainsi) que je tente, vous auriez bon droit de vous moquer, car elles sont si ABSURDES même de MON avis que je n'ose vous les dire.

Certains hommes n'ont-ils pas une jolie notion de l'expérimentation ? J'ai eu une lettre me disant que les graines DOIVENT avoir un GRAND pouvoir de résistance à l'eau salée, car sinon comment pourraient-elles arriver sur les îles ? C'est la vraie manière de résoudre un problème !

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down [1855].

Mon cher Hooker,

Vous avez été un très brave homme d'exhaler une partie de votre satisfaction en m'écrivant deux mots ; vous n'auriez pas pu prendre une meilleure ligne à mon avis ; mais quant à montrer votre satisfaction en confondant mes expériences, je vous assure que je suis assez confondu comme cela — ces horribles graines, qui, comme vous l'observez justement, si elles coulent, ne flotteront pas.

J'ai écrit à Scoresby et j'ai eu une réponse assez sèche, mais très pertinente, et ne me donnant aucun espoir d'une loi inconnue pour moi qui pourrait arrêter leur descente éternelle dans les profondeurs les plus profondes de l'océan. À propos, c'était très étrange, mais j'ai parlé au Col. Sabine pendant une demi-heure sur le sujet, et je n'ai pas pu lui faire voir, concernant le transport, la difficulté de la question du naufrage ! Le problème est, si les graines confondues coulent, je me suis donné tout ce mal à saler les ingrats coquins pour rien.

Tout va de travers avec moi ces derniers temps ; les poissons de la Société zoologique ont mangé des tas de graines trempées, et en imagination, ils avaient été avalés dans mon esprit, poissons et tout, par un héron, avaient été transportés à cent milles, avaient été évacués sur les rives d'un autre lac et avaient germé magnifiquement, quand voilà, les poissons rejetèrent violemment, et avec un dégoût égal au mien, TOUTES les graines de leur bouche. (En décrivant ces ennuis à M. Fox, mon père écrivit : — « Toute la nature est perverse et ne veut pas faire comme je le souhaite ; et en ce moment, je souhaiterais avoir mes vieux cirripèdes sur lesquels travailler, et rien de nouveau. » L'expérience réussit finalement, et il écrivit à Sir J. Hooker : — « Je découvre que les poissons mangent avidement des graines de graminées aquatiques, et que les graines de millet mises dans des poissons et données à une cigogne, puis évacuées, germent. Donc c'est la comptine de 'voilà le bâton qui bat le cochon', etc., etc. »)

Mais je ne vais pas abandonner le flottage encore : en premier lieu, je dois essayer des graines fraîches, bien que bien sûr il semble bien plus probable qu'elles coulent ; et deuxièmement, comme dernière ressource, je dois croire en la gousse, ou même en la plante entière ou la branche étant entraînée dans la mer ; avec les inondations, les glissements de terrain et les tremblements de terre ; cela doit arriver continuellement, et si elles sont gardées humides, j'imagine que les gousses, etc., ne s'ouvriraient pas et ne répandraient pas leurs graines. Essayez votre graine de Mimosa à Kew.

J'avais l'intention de vous demander si le Mimosa scandens et la Guilandina bonduc poussent à Kew, pour essayer des graines fraîches. R. Brown me dit qu'il croit que quatre graines des Antilles ont été rejetées sur les côtes de l'Europe. On m'a assuré à l'île Keeling que les graines n'étaient pas rarement rejetées sur le rivage : donc flotter, elles doivent et flotteront ! Quel long fil j'ai filé.

Si vous avez plusieurs graines de Loffoden, faites-en tremper quelques-unes dans de l'eau tiède, et faites-les planter avec le plus grand soin : c'est une expérience selon mon propre cœur, avec 1000 contre 1 comme chances contre son succès.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 11 mai [1855].

Mon cher Hooker, — Je viens de recevoir votre mot. Je suis le plus sincèrement et cordialement heureux de la nouvelle (La nomination de Sir J.D. Hooker comme directeur adjoint des Jardins royaux de Kew) qu'il contient, tout comme ma femme. Bien que le revenu soit maigre, la certitude, j'espère, est satisfaisante pour vous-même et Mme Hooker. Comme cela doit mener dans les années futures à la Direction, j'espère que vous le voyez comme un coup de chance. Pour mon propre goût, je ne peux imaginer une position plus agréable que la tête d'un tel noble et splendide endroit ; bien mieux, je devrais penser, qu'une chaire dans une grande ville. Plus j'y pense, plus je suis heureux. Mais je n'en dirai pas plus ; sauf que j'espère que Mme Hooker est assez contente...

Comme le « Gardeners' Chronicle » a inséré ma question et en a pris note, je pense que je suis tenu d'envoyer, ce que j'avais pensé faire la semaine prochaine, mon premier rapport à Lindley pour lui donner l'option de l'insérer ; mais je pense qu'il est probable qu'il ne le juge pas approprié pour un périodique de jardinage. Quand mes expériences seront terminées (si les résultats apparaissent dignes) et si le 'Linnean Journal' ne s'oppose pas à la publication préalable de rapports imparfaits et provisoires, je serais RAVI de l'insérer là-bas ; car cela m'a coûté tant de peine que je penserais probablement que le résultat valait un enregistrement plus permanent qu'un journal ; mais je pense que je suis tenu de l'envoyer d'abord à Lindley.

Je commence à penser que la question du flottage est plus sérieuse que celle de la germination ; et je fais toutes les recherches que je peux sur le sujet, et j'espère obtenir un peu de lumière là-dessus...

J'espère que vous avez réussi une bonne réunion au Club. La trésorerie doit être une plaie pour vous, et j'espère que vous ne serez pas trésorier longtemps : je sais que je préférerais de loin abandonner le Club que d'en être le trésorier.

Adieu, M. le directeur adjoint et cher ami, C. DARWIN.

...Miss Thorley (une dame qui fut pendant de nombreuses années gouvernante dans la famille) et moi-même faisons un PEU DE TRAVAIL BOTANIQUE ! pour notre amusement, et cela m'amuse beaucoup, à savoir : constituer une collection de toutes les plantes qui poussent dans un champ laissé en friche depuis quinze ans, mais qui, auparavant, était cultivé de temps immémorial ; et nous recueillons également toutes les plantes d'un champ voisin, SEMBLABLE mais cultivé ; juste pour le plaisir de voir quelles plantes ont survécu ou disparu. À l'avenir, nous aurons besoin d'un peu d'aide pour nommer les casse-tête. Comme il est terriblement difficile de nommer les plantes.

Quelle lettre REMARQUABLEMENT gentille et aimable le Dr A. Gray m'a envoyée en réponse à mes questions embarrassantes ; j'ai conservé votre exemplaire de son « Manuel » jusqu'à ce que j'aie de ses nouvelles, et quand j'aurai répondu à sa lettre, je vous le renverrai.

Je vous remercie beaucoup pour l'Hedysarum : j'espère vraiment qu'il n'est pas très précieux, car comme je vous l'ai dit, c'est pour un but probablement TRÈS insensé. J'ai lu quelque part qu'aucune plante ne ferme ses feuilles aussi promptement dans l'obscurité, et je veux le couvrir quotidiennement pendant une demi-heure, et voir si je peux lui apprendre à se fermer par elle-même, ou plus facilement qu'au début dans l'obscurité... Je ne comprends pas pourquoi vous préféreriez une transmission continentale, comme je crois que c'est le cas, à un transport par mer. J'aurais pensé que vous auriez été satisfait d'autant de moyens de transmission que possible. Pour mes propres notions théoriques favorites, il est tout à fait indifférent qu'elles soient transmises par mer ou par terre, pourvu qu'une voie assez probable soit démontrée. Mais cela choque ma philosophie de créer de la terre sans quelque autre preuve indépendante. Dès que nous nous rencontrerons, je pense qu'en très peu de mots, je comprendrai plus clairement vos points de vue...

Je viens de réussir à identifier ma première graminée, hourra ! hourra ! Je dois avouer que la fortune sourit aux audacieux, car, par chance, il s'agissait de l'Anthoxanthum odoratum, facile à reconnaître : néanmoins, c'est une grande découverte ; je n'aurais jamais cru pouvoir identifier une graminée de toute ma vie, alors hourra ! Cela a fait un bien surprenant à mon estomac...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, le 15 [juin ?] [1855].

Mon cher Hooker,

Je vous écris juste un mot pour dire que l'Hedysarum est arrivé EN TOUTE SÉCURITÉ, et je vous en remercie.

Vous ne pouvez imaginer quel amusement vous m'avez procuré en nommant ces trois graminées : je viens de me procurer du papier pour sécher et collectionner toutes les graminées. Si jamais vous attrapez un parfait débutant, et que vous voulez lui donner le goût de la botanique, dites-lui de faire une liste parfaite de quelque petit champ ou bois. Miss Thorley et moi-même sommes d'accord pour dire que cela donne un intérêt vraiment peu commun au travail, d'avoir un joli petit monde défini sur lequel travailler, au lieu de l'abîme et de l'immensité effrayants de toutes les plantes britanniques.

Adios. J'ai été vraiment extrêmement impudent d'exprimer mon opinion « sur le pas rétrograde » (« Imaginer de tels changements géologiques énormes durant la période d'existence des êtres vivant actuellement, sans autre motif que d'expliquer leur distribution, me semble, dans notre état actuel d'ignorance sur les moyens de transport, un pas presque rétrograde en science. » — Extrait de l'article sur « L'eau salée et les graines » dans le « Gardeners' Chronicle », 26 mai 1855.), et je méritais une bonne rebuffade, et après réflexion, je suis très heureux que vous ne m'ayez pas répondu dans le « Gardeners' Chronicle ».

J'ai été TRÈS INTÉRESSÉ par la Florula. (La « Florula Juvenalis » de Godron, qui donne un compte-rendu intéressant des plantes introduites dans la laine importée.)

[En écrivant le 5 juin à Sir J.D. Hooker, mon père mentionne une lettre du Dr Asa Gray. La lettre en question était une réponse à ce qui suit :]

CHARLES DARWIN À ASA GRAY. (Le botaniste américain bien connu. L'amitié de mon père avec le Dr Gray a commencé avec la correspondance dont voici la première lettre. Un extrait d'une lettre à Sir J. Hooker, 1857, montre que l'attachement personnel profond de mon père pour le Dr Gray avait une origine précoce : « J'ai été heureux de voir les lettres d'A. Gray ; il y a toujours quelque chose en elles qui montre que c'est un homme très aimable. ») Down, le 25 avril [1855].

Mon cher Monsieur,

J'espère que vous vous souviendrez que j'ai eu le plaisir d'être présenté à vous à Kew. Je veux vous demander une grande faveur, pour laquelle je sais bien que je ne peux offrir aucune excuse. Mais cette faveur ne vous causera pas, je pense, beaucoup de peine, et m'obligera grandement. Comme je ne suis pas botaniste, il vous paraîtra si absurde que je pose des questions botaniques que je peux commencer par dire que je recueille depuis plusieurs années des faits sur la « variation », et quand je trouve qu'une remarque générale semble s'appliquer aux animaux, j'essaie de la vérifier chez les plantes. [Suit ici une demande d'informations sur les plantes alpines américaines, et une suggestion concernant la publication sur le sujet.] Je peux vous assurer que je perçois à quel point il est présomptueux de ma part, qui ne suis pas botaniste, de faire la moindre suggestion à un botaniste tel que vous ; mais d'après ce que j'ai vu et entendu dire de vous par notre cher et aimable ami Hooker, j'espère et je pense que vous me pardonnerez, et me croirez, avec beaucoup de respect,

Cher monsieur, votre très dévoué, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À ASA GRAY. Down, le 8 juin [1855].

Mon cher Monsieur,

Je vous remercie cordialement pour votre lettre remarquablement aimable du 22 du mois dernier, et pour la manière extrêmement plaisante et obligeante dont vous avez pris mes questions plutôt embarrassantes. Je ne saurais vous dire à quel point votre liste de plantes alpines m'a intéressé, et je peux maintenant me représenter dans une certaine mesure les plantes de vos sommets alpins. La nouvelle édition de votre Manuel est une EXCELLENTE nouvelle pour moi. Je sais, par votre préface, combien vous êtes pressé par la place, mais il ne prendrait aucun espace d'ajouter (Eu) entre parenthèses à toute plante européenne, et, pour ce qui me concerne, cela répondrait à tous les besoins. (Cette suggestion fut adoptée par le Dr Gray dans les éditions ultérieures.) D'après ma propre expérience, en identifiant les plantes anglaises dans nos manuels, j'ai souvent été frappé par l'intérêt que cela apporterait si quelque notion de leur aire de répartition avait été donnée ; et ainsi, je ne peux douter que vos chercheurs et débutants américains aimeraient beaucoup savoir quelles sont leurs plantes indigènes et lesquelles sont européennes. Ne serait-il pas bon, pour les plantes alpines, d'ajouter exactement le même complément que celui que vous m'avez envoyé en manuscrit ? quoique ici, grâce à votre bonté, je ne parle pas par intérêt personnel, mais simplement pro bono Americano publico. Je suppose qu'il serait trop fastidieux de donner dans votre manuel les habitats des plantes trouvées à l'ouest des montagnes Rocheuses, et de même celles trouvées en Asie orientale, en prenant le Ienisseï (?), qui, si je me souviens bien, selon Gmelin, est la ligne de partage principale de la Sibérie. Peut-être que la Sibérie concerne davantage la flore septentrionale de l'Amérique du Nord. Les aires de répartition des plantes vers l'est et l'ouest, c'est-à-dire si la plupart se trouvent au Groenland et en Europe occidentale, ou en Asie orientale, me semblent être un point très intéressant tendant à montrer si la migration s'est faite vers l'est ou vers l'ouest. Croyez bien que je suis tout à fait conscient que l'UNIQUE UTILITÉ de ces remarques est de montrer à un botaniste les points sur lesquels un non-botaniste est curieux d'apprendre ; car je pense que quiconque étudie profondément un sujet ne se rend souvent plus compte des points sur lesquels les ignorants ont besoin d'informations. Je suis très heureux que vous songiez à rédiger une notice sur votre distribution géographique, car l'esprit du Manuel me frappe comme étant, sur certains points, mieux adapté à une comparaison avec l'Europe que celui de l'ensemble de l'Amérique du Nord. Vous me demandez de préciser certains points sur lesquels je souhaite ardemment des informations ; mais je le peux difficilement, car ils sont si vagues ; et je souhaite plutôt voir quels résultats sortiront des comparaisons, plutôt que d'avoir des objets déjà définis. Je présume que, comme d'autres botanistes, vous donneriez, pour votre zone, la proportion (en laissant de côté les plantes introduites) par rapport à l'ensemble des grandes familles principales : c'est un point que j'avais l'intention (et que j'ai d'ailleurs fait grossièrement) de mettre en tableau à partir de votre livre, mais je n'aurais pu le faire, bien sûr, que TRÈS IMPARFAITEMENT. J'aurais aussi, naturellement, déterminé la proportion, par rapport à la flore totale, des plantes européennes (en laissant de côté les introduites) ET DES DIFFÉRENTES GRANDES FAMILLES, afin de spéculer sur les moyens de transport. Soit dit en passant, j'ai pris la liberté d'envoyer il y a quelques jours un exemplaire du « Gardeners' Chronicle » avec un court rapport de ma main sur quelques expériences insignifiantes que j'ai tentées sur le pouvoir des graines à résister à l'eau de mer. Je ne sais pas si cela vous a frappé, mais moi si, qu'il serait conseillé aux botanistes de donner en NOMBRES ENTIERS, ainsi qu'en fractions les plus réduites, les nombres proportionnels des familles ; ainsi, je déduis de votre Manuel que, sur les plantes INDIGÈNES, la proportion des Umbelliferae est de 36/1798 = 1/49 ; car, sans connaître les nombres TOTAUX, on ne peut juger à quel point les nombres de plantes d'une même famille sont réellement proches dans deux pays distants ; mais il est très probable que vous trouviez cela superflu. En mentionnant ces nombres proportionnels, je peux vous donner un exemple du type de points, et à quel point ils sont souvent vagues et futiles, que je TENTE d'élucider... ; réfléchissant à la remarque de R. Brown et de Hooker, selon laquelle une identité proche des nombres proportionnels des grandes familles dans deux pays montre probablement qu'ils étaient autrefois continûment unis, j'ai pensé calculer les proportions, par exemple, des Compositae INTRODUITES en Grande-Bretagne par rapport à toutes les plantes introduites, et le résultat a été 10/92 = 1/9,2. Dans notre flore ABORIGÈNE ou indigène, la proportion est de 1/10 ; et dans beaucoup d'autres cas, j'ai trouvé une correspondance tout aussi frappante. J'ai ensuite pris votre Manuel et ai travaillé sur la même question ; ici, je trouve chez les Compositae une correspondance presque aussi frappante, à savoir 24/206 = 1/8 chez les plantes introduites, et 223/1798 = 1/8 chez les indigènes ; mais quand j'en suis venu aux autres familles, j'ai trouvé la proportion entièrement différente, montrant que les coïncidences dans la flore britannique étaient probablement accidentelles !

Vous donnerez, je suppose, la proportion des espèces par rapport aux genres, c'est-à-dire que vous montrerez en moyenne combien d'espèces chaque genre contient ; bien que je l'aie fait moi-même.

Si ce n'était pas trop fastidieux, ne pensez-vous pas qu'il serait très intéressant, et qu'il donnerait une très bonne idée de votre flore, de diviser les espèces en trois groupes, à savoir : (a) les espèces communes à l'ancien monde, en indiquant les nombres communs à l'Europe et à l'Asie ; (b) les espèces indigènes, mais appartenant à des genres trouvés dans l'ancien monde ; et (c) les espèces appartenant à des genres confinés à l'Amérique ou au Nouveau Monde. Pour rendre la perfection parfaite (selon mes idées), il faudrait nous dire s'il existe d'autres cas, comme Erica, de genres communs en Europe ou dans l'ancien monde qui ne se trouvent pas dans votre zone. Mais honnêtement, je sens qu'il est tout à fait ridicule de vous écrire aussi longuement sur ce sujet ; mais, comme vous me l'avez demandé, je le fais avec gratitude, et je vous écris comme je le ferais à Hooker, qui rit souvent de moi sans pitié, et je suis sûr que vous avez de meilleures raisons de le faire.

Il y a un point sur lequel je suis TRÈS désireux d'obtenir des informations, et je le mentionne avec la plus grande hésitation, et seulement dans la PLEINE CROYANCE que vous me croirez quand je dis que je n'ai pas la folie ni la présomption d'espérer une seconde que vous le ferez, à moins que vous ne puissiez le faire avec très peu de peine. Ce point ne peut pour le moment intéresser personne d'autre que moi, ce qui rend le cas tout à fait différent de la distribution géographique. La seule manière dont, je pense, vous pourriez éventuellement le faire avec peu de peine serait de garder à l'esprit, tout en corrigeant vos épreuves du Manuel, ma question et de mettre une croix ou une marque à côté des espèces, et lorsque vous enverrez un paquet à Hooker, de me laisser avoir ces anciennes feuilles. Mais cela vous donnerait la peine de vous souvenir de ma question, et je peux difficilement espérer ou m'attendre à ce que vous le fassiez. Mais je mentionnerai juste ce que je veux ; c'est d'avoir marqué les « espèces proches » dans une flore, afin de comparer dans DIFFÉRENTES flores si les mêmes genres ont des « espèces proches », et pour d'autres buts trop vagues à énumérer. J'ai tenté, avec l'aide de Hooker, de vérifier de manière similaire si les différentes espèces des mêmes genres dans des quartiers distants du globe sont variables ou présentent des variétés. La définition que je donnerais d'une « ESPÈCE PROCHE » serait celle que VOUS pensiez être spécifiquement distincte, mais dont vous pourriez concevoir qu'un autre BON botaniste pourrait penser qu'elle n'est qu'une race ou une variété ; ou encore, une espèce que vous avez eu du mal, bien qu'ayant les occasions de bien la connaître, à distinguer d'une autre espèce. En supposant que vous soyez enclin à être si aimable de le faire, et que vous puissiez (ce que je n'attends pas) trouver le temps, comme je l'ai dit, une simple croix à côté de chaque telle espèce sur des épreuves inutiles me donnerait l'information souhaitée, ce qui, je peux l'ajouter, je sais, doit être vague.

Comment puis-je assez m'excuser pour toute ma présomption et la longueur extrême de cette lettre ? La grande bonne nature de votre lettre m'en a été en partie la cause, de sorte que, comme c'est trop souvent le cas dans ce monde, vous êtes puni pour vos bonnes actions. Avec des remerciements sincères, croyez-moi,

Votre très dévoué et reconnaissant, CH. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, le 18 [juillet 1855].

...Je pense que je développe un cas LÉGER concernant la graine de Moutarde des champs (Dans le « Gardeners' Chronicle », 1855, page 758, parut une notice (d'une demi-colonne de long) de mon père sur la « Vitalité des graines ». Les faits relatés se réfèrent au « Sand-walk » ; le bois fut planté en 1846 sur une parcelle de terre de pâturage transformée en prairie en 1840. En 1855, le sol ayant été creusé à plusieurs endroits, de la Moutarde des champs (Brassica sinapistrum) surgit librement. Le sujet continua de l'intéresser, et je trouve une note datée du 2 juillet 1874, dans laquelle mon père consigna que quarante-six plantes de Moutarde des champs surgirent cette année-là sur un espace (14 x 7 pieds) qui avait été creusé à une profondeur considérable.) ; mais tout comme pour le salage, malchance à cela, je ne me souviens pas combien d'années vous accorderiez à la graine de Moutarde des champs pour qu'elle puisse vivre dans le sol. La prochaine fois que vous écrirez, montrez un visage audacieux et dites dans combien d'années, selon vous, la graine de Moutarde des champs serait probablement toute morte. Un homme m'a parlé l'autre jour d'un exemple splendide, comme je le pensais, et SPLENDIDE il l'était, car selon son témoignage, la graine est sortie vivante de la PARTIE INFÉRIEURE de l'ARGILE DE LONDRES !! Je l'ai dégoûté en lui disant que des Palmiers auraient dû en sortir.

Vous demandez jusqu'où je vais en attribuant les organismes à une ascendance commune ; je réponds que je ne sais pas ; la manière dont j'ai l'intention de traiter le sujet est de montrer (AUTANT QUE JE LE PUIS) les faits et arguments pour et contre l'ascendance commune des espèces d'un même genre ; et ensuite de montrer dans quelle mesure les mêmes arguments plaident pour ou contre des formes de plus en plus différentes : et quand nous arrivons à des formes d'ordres et de classes différents, il ne reste que quelques arguments tels que ceux qui peuvent peut-être être déduits de structures rudimentaires similaires, et très vite il ne reste plus un seul argument.

[L'extrait suivant d'une lettre à M. Fox [octobre 1855 (Cette année-là, il publia (Phil. Mag. x.) un article « Sur le pouvoir des icebergs à créer des sillons rectilignes uniformément dirigés à travers une surface sous-marine ondulatoire ») donne une brève mention de la dernière réunion de l'Association britannique à laquelle il assista :] « Je n'ai vraiment pas de nouvelles : la seule chose que nous ayons faite depuis longtemps, c'était d'aller à Glasgow ; mais la fatigue a été pour moi plus grande que ce que cela valait, et E. a attrapé un mauvais rhume. À notre retour, nous sommes restés un seul jour à Shrewsbury, et nous avons apprécié de revoir l'ancien endroit. J'ai vu un peu Sir Philip (Sir P. Egerton était un voisin de M. Fox.) (que j'ai beaucoup aimé), et il m'a demandé "pourquoi diable je vous ai incité à piller sa basse-cour ?". La réunion était bonne, et le duc d'Argyll a parlé excellemment. »]

CHAPITRE 1.XII. -- LE LIVRE INACHEVÉ.

MAI 1856 À JUIN 1858.

[Dans le chapitre autobiographique (page 69), mon père a écrit : « Au début de 1856, Lyell m'a conseillé de rédiger mes vues assez pleinement, et j'ai commencé immédiatement à le faire sur une échelle trois ou quatre fois plus étendue que celle qui fut suivie par la suite dans mon "Origine des espèces" ; pourtant, ce n'était qu'un résumé des matériaux que j'avais recueillis. » Les lettres du présent chapitre concernent principalement la préparation de ce livre inachevé.

Le travail fut commencé le 14 mai, et régulièrement poursuivi jusqu'en juin 1858, date à laquelle il fut interrompu par l'arrivée du manuscrit de M. Wallace. Durant les deux années que nous considérons maintenant, il écrivit dix chapitres (c'est-à-dire environ la moitié) du livre projeté. Il resta pour la plupart chez lui, mais fit plusieurs visites à l'établissement de cure par l'eau du Dr Lane à Moor Park, au cours de l'une desquelles il fit un pèlerinage au sanctuaire de Gilbert White à Selborne.]

LETTRES.

CHARLES DARWIN À C. LYELL, le 3 mai [1856].

...Concernant votre suggestion d'une esquisse de mes vues, je sais à peine quoi penser, mais j'y réfléchirai, bien que cela aille contre mes préjugés. Donner une esquisse équitable serait absolument impossible, car chaque proposition nécessite un tel déploiement de faits. Si je devais faire quelque chose, cela pourrait seulement se référer à l'agence principale du changement — la sélection — et peut-être souligner quelques très rares traits principaux qui appuient une telle vue, et quelques-unes des difficultés majeures. Mais je ne sais que penser ; je déteste plutôt l'idée d'écrire pour la priorité, pourtant je serais certainement vexé si quelqu'un publiait mes doctrines avant moi. Quoi qu'il en soit, je vous remercie cordialement pour votre sympathie. Je serai à Londres la semaine prochaine, et je vous rendrai visite jeudi matin pendant une heure précisément, afin de ne pas perdre beaucoup de votre temps et du mien ; mais me permettrez-vous cette fois de venir dès 9 heures, car j'ai beaucoup de choses que je dois faire le matin pendant mes heures de plus grande énergie ? Adieu, mon cher vieux protecteur.

Votre, C. DARWIN.

Soit dit en passant, TROIS plantes ont surgi de la terre, parfaitement enfermées dans les racines des arbres. Et vingt-neuf plantes dans la cuillerée de boue, provenant de la petite mare ; Hooker en a été surpris, et frappé, quand je lui ai montré combien de boue j'avais grattée sur les pattes d'un canard.

Si je publiais une courte esquisse, où diable devrais-je la publier ?

Si je ne reçois PAS de nouvelles, je comprendrai que je peux venir de 9 à 10 heures jeudi.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Le 9 mai [1856].

...Je désire vivement recevoir des conseils et une consolation VÉRIDIQUE, si vous pouvez m'en donner. J'ai eu une bonne discussion avec Lyell au sujet de mon travail sur les espèces, et il m'incite vivement à publier quelque chose. Je suis fermement opposé à tout périodique ou Journal, car je ne m'exposerai absolument PAS à un éditeur ou à un conseil qui autoriserait une publication pour laquelle ils pourraient être injuriés. Si je publie quoi que ce soit, ce doit être un volume TRÈS MINCE et modeste, donnant un aperçu de mes vues et de mes difficultés ; mais il est vraiment terriblement peu philosophique de donner un résumé, sans références exactes, d'un ouvrage inédit. Cependant, Lyell a semblé penser que je pourrais le faire, sur la suggestion d'amis, et sur le motif, que je pourrais exposer, que j'ai travaillé pendant dix-huit (L'intervalle de dix-huit ans, à partir de 1837, date à laquelle il a commencé à recueillir des faits, porterait la date de cette lettre à 1855, et non 1856, néanmoins cette dernière semble être la date la plus probable.) années, et que je ne pourrais pourtant pas publier avant plusieurs années, et surtout parce que je pourrais souligner des difficultés qui m'ont semblé nécessiter une enquête spéciale. Maintenant, qu'en pensez-vous ? Je vous serais vraiment reconnaissant pour vos conseils. J'ai pensé consacrer quelques mois à rédiger un tel aperçu, et essayer de ne pas me décider sur l'opportunité de le publier une fois terminé. Il me sera tout simplement impossible de fournir des références exactes ; j'indiquerais tout ce qui est important sous l'autorité de l'auteur en général ; et au lieu de donner tous les faits sur lesquels je fonde mon opinion, je pourrais n'en donner qu'un ou deux de mémoire. Dans la préface, je déclarerais que l'ouvrage ne peut être considéré comme strictement scientifique, mais comme une simple esquisse ou un canevas d'un futur travail dans lequel des références complètes, etc., seraient fournies. Eheu, eheu, je crois que je me moquerais de quiconque ferait cela, et mon seul réconfort est que, VRAIMENT, je n'en ai jamais rêvé jusqu'à ce que Lyell le suggère, et semble délibérément penser que c'est opportun.

Je suis dans une multitude d'embarras et je vous prie de me pardonner de vous déranger.

Bien affectueusement à vous, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 11 mai [1856].

...Maintenant pour un sujet PLUS IMPORTANT !, à savoir moi-même : je suis extrêmement heureux que vous pensiez du bien d'un « Essai préliminaire » séparé (c'est-à-dire, si quelque chose est publié ; car Lyell semblait plutôt douter sur ce point) (Le sens de la phrase entre parenthèses est obscur.) ; mais je ne supporte pas l'idée de SUPPLIER un éditeur et un conseil de publier, pour ensuite peut-être devoir PRÉSENTER humblement des excuses pour les avoir conduits dans une impasse. À cet égard, je suis dans l'état qui, selon un dicton très sage de mon père, est le seul état convenable pour demander conseil, à savoir, avec mon esprit fermement décidé, et alors, comme disait mon père, les BONS conseils étaient très réconfortants, et il était facile de rejeter les MAUVAIS. Mais le Ciel sait que je ne suis pas dans cet état concernant la publication d'un quelconque essai préliminaire. Cela me semble encore tout à fait peu philosophique de publier des résultats sans les détails complets qui ont conduit à ces résultats.

C'est une vision mélancolique, et j'espère pas tout à fait vraie, de la vôtre, que les faits prouveront n'importe quoi, et sont donc superflus ! Mais je vois que j'ai quelque peu exagéré votre doctrine. Je ne crains pas d'être lié à l'erreur, c'est-à-dire que je suis assez sûr que j'abandonnerais tout ce qui est faux, publié dans l'essai préliminaire, dans mon ouvrage plus vaste ; mais je peux ainsi, il est bien vrai, causer du tort en propageant l'erreur, qui, comme je vous ai souvent entendu dire, est beaucoup plus facile à répandre qu'à corriger. J'avoue que je penche de plus en plus à faire au moins la tentative, à rédiger une esquisse et à essayer de garder mon jugement, quant à la publication, en suspens. Mais je reviens toujours à mon idée fixe selon laquelle il est terriblement peu philosophique de publier sans détails complets. Je pense certainement que mon futur travail complet gagnerait à entendre ce que mes amis ou mes critiques (s'il était recensé) pensent de cette esquisse.

À quiconque sauf à vous, je m'excuserais pour une si longue discussion sur une affaire si personnelle ; mais je crois, et vous l'avez d'ailleurs prouvé par la peine que vous vous êtes donnée, que cela serait superflu.

Votre très obligé, CH. DARWIN.

P.-S. Ce que vous dites (car je viens de relire votre lettre) sur le fait que l'Essai pourrait supplanter et enlever toute nouveauté et toute valeur à un futur Livre plus important, est très vrai ; et cela m'attristerait par-dessus tout. D'un autre côté (encore d'après les conseils pressants de Lyell), j'ai publié une esquisse préliminaire de la Théorie des récifs coralliens, et cela n'a fait ni bien ni mal. Je commence TRÈS SINCÈREMENT à souhaiter que Lyell n'ait jamais mis cette idée d'Essai dans ma tête.

EXTRAIT D'UNE LETTRE À SIR C. LYELL [Juillet 1856].

« Je suis ravi de pouvoir dire (en toute vérité) que mon essai est publié sur votre suggestion, mais j'espère qu'il n'aura pas besoin d'autant d'excuses que je le pensais au début ; car j'ai résolu de le rendre presque aussi complet que mes matériaux actuels le permettent. Je ne peux pas y mettre tout ce que vous suggérez, car cela paraîtrait trop prétentieux. »

EXTRAIT D'UNE LETTRE À W.D. FOX. Down, 14 juin [1856].

« ...Ce que vous dites au sujet de mon Essai, je suppose que c'est très vrai ; et cela m'a donné une nouvelle crise de palpitations : j'espère que je réussirai à le rendre modeste. L'un des grands motifs est d'obtenir des informations sur les nombreux points pour lesquels j'en ai besoin. Mais je tremble à ce sujet, ce que je ne ferais pas si je laissais s'écouler trois ou quatre années de plus avant de publier quoi que ce soit... »

[Les extraits suivants de lettres à M. Fox méritent d'être donnés, car ils montrent à quel point était grande l'accumulation de matériaux qui devaient maintenant être traités.

14 juin [1856].

« Très nombreux remerciements pour les excellentes informations sur les chats ; je vois que j'avais fait une grosse erreur, mais je sais que j'avais quelque part vos notes originales ; mais mes notes sont si nombreuses après dix-neuf ans de collecte qu'il me faudrait au moins un an pour les parcourir et les classer. »

Novembre 1856.

« Parfois, je crains de m'effondrer, car mon sujet devient de plus en plus vaste à chaque mois de travail. »]

CHARLES DARWIN À C. LYELL Down, 16 [juin 1856].

Mon cher Lyell,

Je vais faire la chose la plus impudente au monde. Mais mon sang chauffe de passion et devient froid alternativement devant les enjambées géologiques que font beaucoup de vos disciples.

Ici, le pauvre Forbes a créé un continent jusqu'à [c'est-à-dire s'étendant jusqu'à] l'Amérique du Nord et un autre (ou le même) jusqu'à la sargasse ; Hooker en crée un de la Nouvelle-Zélande à l'Amérique du Sud et autour du monde jusqu'à la terre de Kerguelen. Voici Wollaston qui parle de Madère et de Porto Santo « comme les témoins sûrs et certains d'un continent ancien ». Voici Woodward qui m'écrit : si vous accordez un continent sur 200 ou 300 milles de profondeurs océaniques (comme si ce n'était rien), pourquoi ne pas étendre un continent à chaque île des océans Pacifique et Atlantique ? Et tout cela dans l'existence des espèces récentes ! Si vous ne mettez pas fin à cela, s'il existe une région inférieure pour la punition des géologues, je crois, mon grand maître, que vous y irez. Eh bien, vos disciples, d'une manière lente et rampante, battent tous les vieux Catastrophistes qui aient jamais vécu. Vous vivrez pour être le grand chef des Catastrophistes.

Voilà, je me suis fait beaucoup de bien, et j'ai expulsé ma passion.

Alors mon maître, pardonnez-moi, et croyez-moi, toujours le vôtre, C. DARWIN.

P.-S. Ne répondez pas à ceci, je l'ai fait pour me soulager.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 17 [juin] 1856.

...J'ai été très profondément intéressé par le livre de Wollaston ('The Variation of Species', 1856), bien que je diffère GRANDEMENT de plusieurs de ses doctrines. Avez-vous jamais lu quelque chose d'aussi riche, compte tenu de la distance à laquelle il va, que ses dénonciations contre ceux qui vont plus loin : « Très nuisible », « absurde », « malsain ». La théologie est au fond de tout cela. Je lui ai dit qu'il était comme Calvin brûlant un hérétique. C'est un livre très précieux et intelligent à mon avis. Il a évidemment très peu lu en dehors de sa propre ligne. Je l'ai poussé à lire l'essai sur la Nouvelle-Zélande. Sa géologie est aussi assez éocène, comme je lui ai dit. En fait, j'ai écrit très franchement ; il dit qu'il est sûr que l'ultra-honnêteté est ma caractéristique : je ne sais pas s'il voulait dire cela comme une raillerie ; j'espère que non. En parlant de géologie éocène, je suis devenu si furieux au sujet du continent atlantique, plus particulièrement à cause d'une note de Woodward (qui a publié un excellent livre sur les coquillages), qui ne semble pas douter que chaque île du Pacifique et de l'Atlantique soit le reste de continents, submergés durant la période des espèces existantes, que j'ai littéralement explosé, et écrit à Lyell pour protester, et j'ai résumé tous les continents créés ces dernières années par Forbes (le principal pécheur !), VOUS-MÊME, Wollaston et Woodward, et ils forment tous ensemble une bien jolie petite extension de terre ! Je suis littéralement enragé sur la question et par conséquent, si je ne suis pas déjà dans l'erreur, je suis presque sûr de le devenir...

J'ai beaucoup apprécié votre mot. Adios, C. DARWIN.

P.-S. 18 [juin]. Lyell m'a écrit une lettre EXCELLENTE en votre faveur, qui devrait me bouleverser entièrement, mais je ne peux pas dire que ce soit tout à fait le cas.

Bien que je doive essayer de ne plus être enragé et essayer de me sentir humble, et vous permettre à tous de faire des continents, aussi facilement qu'un cuisinier fait des crêpes.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 25 juin [1856].

Mon cher Lyell,

Je vais faire copier la lettre formidable suivante pour faciliter la lecture, et parce que je veux en garder une copie.

Comme vous dites que vous aimeriez connaître mes raisons pour être très réticent à croire aux extensions continentales des auteurs récents, je les écris volontiers, car, à moins que je ne sois convaincu de mon erreur, je devrai les donner condensées dans mon essai, lorsque je discuterai de la création unique et multiple ; je serai donc particulièrement heureux d'avoir votre opinion générale à ce sujet. J'ai fort bien pu m'être persuadé dans ma colère qu'il y a plus là-dedans qu'il n'y paraît. S'il y avait beaucoup plus de raisons d'admettre une extension continentale dans un ou deux cas (comme à Madère) que dans d'autres, je ne ressentirais aucune difficulté. Mais si, à cause des plantes européennes et des coquillages marins littoraux, on juge nécessaire de joindre Madère au continent, Hooker a tout à fait raison de joindre la Nouvelle-Hollande à la Nouvelle-Zélande, et l'île Auckland (et l'île Raoul au N.-E.), et celles-ci à l'Amérique du Sud et aux Malouines, et celles-ci à Tristan d'Acunha, et celles-ci à la terre de Kerguelen ; faisant ainsi, soit strictement au même moment, soit à des périodes différentes, mais toutes dans la vie des êtres récents, une ceinture de terre presque circumpolaire. De même, les Galapagos et Juan Fernandez doivent être joints à l'Amérique ; et si nous nous fions aux coquillages littoraux, les Galapagos doivent avoir été joints aux îles du Pacifique (à 2400 milles de distance) ainsi qu'à l'Amérique, et comme Woodward semble le penser, toutes les îles du Pacifique en un magnifique continent ; également les îles du sud de l'océan Indien en un autre continent, avec Madagascar et l'Afrique, et peut-être l'Inde. Dans l'Atlantique Nord, l'Europe s'étendra à mi-chemin à travers l'océan jusqu'aux Açores, et plus au nord tout droit à travers. En bref, nous devons supposer probablement que la moitié de l'océan actuel était de la terre ferme durant la période des organismes vivants. Le Globe durant cette période a dû avoir un aspect tout à fait différent. Maintenant, la seule façon de tester cela, que je puisse voir, est de considérer si les continents ont subi durant cette même période de telles permutations merveilleuses. Dans toute l'Amérique du Nord, du Sud et centrale, nous avons des coquillages récents et miocènes (ou éocènes), tout à fait distincts sur les côtés opposés, et donc je ne peux douter que FONDAMENTALEMENT l'Amérique a conservé sa place depuis au moins la période miocène. En Afrique, presque tous les coquillages vivants sont distincts sur les côtés opposés des régions intertropicales, bien que la distance soit courte par rapport à l'étendue des mollusques marins, dans des mers ininterrompues ; j'en déduis donc que l'Afrique existe depuis que nos espèces actuelles ont été créées. Même l'isthme de Suez et le bassin aralo-caspien ont une grande antiquité. J'imagine donc, d'après les dépôts tertiaires, qu'il en est de même pour l'Inde. En Australie, la grande faune des marsupiaux disparus montre qu'avant l'apparition des mammifères actuels, l'Australie était un continent séparé. Je ne doute pas une seconde que de très grandes portions de tous ces continents aient subi de GRANDES variations de niveau durant cette période, mais je conclus néanmoins que fondamentalement ils se dressaient comme des barrières dans la mer, là où ils se trouvent maintenant ; et donc j'exigerais la preuve la plus lourde pour me faire croire à de tels changements immenses durant la période des êtres vivants dans nos océans, où, de plus, en raison des grandes profondeurs, les changements ont dû être plus vastes dans un sens vertical.

DEUXIÈMEMENT.

Submergez nos continents actuels, en laissant quelques sommets de montagnes comme îles, et quel sera le caractère des îles ? Considérez que les Pyrénées, la Sierra Nevada, les Apennins, les Alpes, les Carpates, ne sont pas volcaniques ; l'Etna et le Caucase, volcaniques. En Asie, l'Altaï et l'Himalaya, je crois, non volcaniques. En Afrique du Nord, les non volcaniques, comme je l'imagine, les Alpes d'Abyssinie et de l'Atlas. En Afrique du Sud, les Montagnes des Neiges. En Australie, les Alpes non volcaniques. En Amérique du Nord, les Montagnes Blanches, les Alleghanies et les Montagnes Rocheuses — seules quelques-unes de ces dernières, je crois, sont volcaniques. En Amérique du Sud à l'est, la [Silla ?] de Caracas non volcanique, et l'Itacolumi du Brésil, plus au sud la Sierra Ventanas, et dans les Cordillères, beaucoup sont volcaniques mais pas toutes. Maintenant, comparez ces sommets avec les îles océaniques ; pour autant qu'on le sache, toutes sont volcaniques, sauf Saint-Paul (un rocher étrange et tourmenté), et les Seychelles, si cette dernière peut être appelée océanique, sur la ligne de Madagascar ; les Malouines, à seulement 500 milles de distance, ne sont qu'un banc peu profond ; la Nouvelle-Calédonie, difficilement océanique, est une autre exception. Cet argument a pour moi un grand poids. Comparez sur une carte géographique les îles dont nous avons PLUSIEURS raisons de supposer qu'elles étaient reliées au continent, comme la Sardaigne, et voyez comme cela paraît différent. Croyant, comme j'y suis enclin, que les continents en tant que continents, et les océans en tant qu'océans, sont d'une immense antiquité — je dirais que si certaines des îles océaniques existantes ont une relation quelconque avec les continents, elles sont en train de former des continents ; et que d'ici à ce qu'elles puissent former un continent, les volcans seraient dénudés jusqu'à leurs noyaux, laissant des sommets de syénite, de diorite ou de porphyre. Mais n'avons-nous nulle part aucun dernier vestige d'un continent, au milieu de l'océan ? Le rocher de Saint-Paul, et ces vieilles îles volcaniques battues comme Sainte-Hélène, peuvent l'être ; mais je pense que nous pouvons voir une certaine raison pour laquelle nous devrions avoir moins de preuves de l'enfoncement que de l'élévation des continents (si ma vue dans mon volume sur les coraux a une part de vérité, à savoir : que les éruptions volcaniques accompagnent les zones en élévation), car pendant la subsidence, aucun agent compensateur ne sera à l'œuvre, tandis que dans les zones en élévation, il y aura l'élément ADDITIONNEL de la matière volcanique déversée.

TROISIÈMEMENT.

Considérant la profondeur de l'océan, j'étais, avant de recevoir votre lettre, enclin avec véhémence à contester l'immense quantité de subsidence, mais je dois baisser pavillon. En ce qui concerne les récifs coralliens, j'ai soigneusement évité de laisser supposer qu'un continent était indiqué par les groupes d'atolls. Il est difficile de deviner, me semble-t-il, la quantité de subsidence indiquée par les récifs coralliens ; mais dans des zones aussi vastes que l'archipel des Tuamotu, l'archipel Marshall et le groupe des Laquedives, il serait étrange, à en juger par les hauteurs des archipels océaniques existants, que certains sommets de 8000 à 10 000 pieds n'aient pas été enfouis. Même après votre lettre, un soupçon m'a traversé l'esprit : serait-il juste de déduire des continents à partir des subsidences au milieu des plus grands océans ? Mais en rafraîchissant ma mémoire en discutant avec Ramsay concernant l'épaisseur probable dans une ligne verticale de la formation silurienne et carbonifère, il semble qu'il doive y avoir eu AU MOINS 10 000 pieds de subsidence durant ces formations en Europe et en Amérique du Nord, et donc durant la persistance de presque le même ensemble d'êtres organiques. Mais même 12 000 pieds ne suffiraient pas pour les Açores, ou pour le continent de Hooker ; je crois que Hooker n'en déduit pas un continent continu, mais des groupes d'îles approximatifs, avec, si l'on en juge par les continents existants, une mer non PROFONDÉMENT profonde entre eux ; mais l'argument tiré de la nature volcanique de presque toutes les îles océaniques existantes s'oppose à de tels groupes d'îles supposés — car je présume qu'il ne suppose pas une simple chaîne d'îles volcaniques ceinturant l'hémisphère sud.

QUATRIÈMEMENT.

Les extensions continentales supposées ne me semblent pas rendre compte parfaitement de tous les phénomènes de distribution sur les îles ; comme l'absence de mammifères et de batraciens ; l'absence de certains grands groupes d'insectes à Madère, et d'Acacias et de Banksias, etc., en Nouvelle-Zélande ; la rareté des plantes dans certains cas, etc. Non pas que ceux qui croient aux divers moyens accidentels de dispersion puissent expliquer la plupart de ces cas ; mais ils peuvent au moins dire que ces faits semblent difficilement compatibles avec une terre autrefois continue.

ENFIN.

Pour ces diverses raisons, et surtout en considérant comme certain (ce sur quoi vous serez d'accord) que nous sommes extrêmement ignorants des moyens de dispersion, je ne peux m'empêcher de penser que l''Atlantide' de Forbes a été un mauvais service rendu à la science, en freinant une étude approfondie des moyens de dissémination. Je serais vraiment reconnaissant d'entendre, aussi brièvement que vous le souhaitez, si ces arguments ont un poids pour vous, en vous mettant à la place d'un juge honnête. J'ai dit à Hooker que j'allais vous écrire à ce sujet ; et j'aimerais qu'il lise ceci ; mais il reste à prouver s'il ou vous penserez que cela vaut le temps et l'affranchissement.

Très sincèrement à vous, CHARLES DARWIN.

[Le 8 juillet, il écrivit à Sir Charles Lyell.

« Je suis désolé que vous ne puissiez donner aucun verdict sur les extensions continentales ; et j'en déduis que vous pensez que mon argument n'a pas beaucoup de poids contre de telles extensions. Je sais que je voudrais pouvoir le croire. »]

CHARLES DARWIN À ASA GRAY. Down, 20 juillet [1856].

...C'est faire preuve d'un certain égoïsme, mais j'aimerais vous dire (et je ne CROIS pas l'avoir déjà fait) comment je conçois mon travail. Il y a dix-neuf ans (!), alors que j'étais par ailleurs occupé par l'Histoire naturelle, l'idée m'est venue que je pourrais peut-être rendre service si je notais toute sorte de faits ayant trait à la question de l'origine des espèces, et c'est ce que je fais depuis. Soit les espèces ont été créées indépendamment, soit elles descendent d'autres espèces, comme les variétés d'une même espèce. Je pense qu'il est possible de montrer qu'il est probable que l'homme obtient ses variétés les plus distinctes en préservant celles qui valent le mieux la peine d'être conservées et en détruisant les autres, mais je remplirais une ramette de papier si je devais continuer. Pour être bref, je SUPPOSE que les espèces apparaissent comme nos variétés domestiques avec BEAUCOUP d'extinctions ; puis je teste cette hypothèse par comparaison avec autant de propositions générales et assez bien établies que je peux en trouver — en matière de distribution géographique, d'histoire géologique, d'affinités, etc., etc. Et il me semble que, SUPPOSANT qu'une telle hypothèse explique ces propositions générales, nous devrions, conformément à la manière habituelle de suivre toutes les sciences, l'admettre jusqu'à ce qu'une meilleure hypothèse soit trouvée. Car, à mon sens, dire que les espèces ont été créées ainsi et ainsi n'est pas une explication scientifique, mais seulement une façon révérencieuse de dire qu'il en est ainsi. Mais il est absurde d'essayer d'exposer ma manière de procéder dans le cadre d'une note. Cependant, en honnête homme, je dois vous dire que je suis parvenu à la conclusion hétérodoxe qu'il n'existe rien de tel que des espèces créées indépendamment — que les espèces ne sont que des variétés fortement définies. Je sais que cela vous fera me mépriser. Je ne sous-estime pas beaucoup les nombreuses et ÉNORMES difficultés de ce point de vue, mais pourtant il me semble expliquer trop de choses, par ailleurs inexplicables, pour être faux. Juste pour faire allusion à un point de votre dernière note, à savoir que les espèces d'un même genre ont GÉNÉRALEMENT une aire commune ou continue ; s'il s'agit bien de descendants directs d'une même espèce, ce serait évidemment le cas ; et les exceptions, tristement trop nombreuses (pour moi), doivent être expliquées par les changements climatiques et géologiques. A fortiori selon cette vue (mais exactement pour les mêmes raisons), tous les individus d'une même espèce devraient avoir une distribution continue. Sur cette dernière branche du sujet, j'ai rédigé un chapitre, et Hooker a eu la gentillesse de le relire. Je pensais que les exceptions et les difficultés étaient si grandes que, dans l'ensemble, la balance pesait contre mes notions, mais j'ai été très heureux de constater qu'il semblait avoir un poids considérable pour Hooker, qui a déclaré n'avoir jamais été aussi ébranlé quant à la permanence des espèces.

Je dois dire un mot de plus pour ma justification (car je suis certain que votre tendance sera de me mépriser, moi et mes lubies), à savoir que toutes mes notions sur la FAÇON dont les espèces changent dérivent d'une longue étude des travaux (et de conversations avec) des agriculteurs et des horticulteurs ; et je crois voir assez clairement les moyens utilisés par la nature pour changer ses espèces et les ADAPTER aux contingences merveilleuses et exquisément belles auxquelles tout être vivant est exposé...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 30 juillet 1856.

Mon cher Hooker,

Votre lettre m'est d'une GRANDE valeur. Je n'ai pas été en mesure d'obtenir une réponse définitive de Lyell (sur les extensions continentales de Forbes et autres), comme vous le verrez dans les lettres ci-jointes, bien que j'en aie déduit qu'il n'accordait aucune importance à mes arguments. Sans cette correspondance, j'aurais écrit avec bien trop de force. Vous pouvez compter sur moi pour exprimer mes doutes avec modération. Il n'y a jamais eu de situation telle que la mienne : voilà que vous, les partisans de l'extension continentale, vous lèveriez d'énormes difficultés qui s'opposent à moi, et pourtant je ne peux honnêtement admettre cette doctrine, et je dois donc le dire. Je ne peux surmonter le fait qu'aucun fragment de roche secondaire ou paléozoïque n'a été trouvé sur une île située à plus de 500 ou 600 milles d'une terre ferme. Vous me comprenez mal lorsque vous pensez que je doute de la POSSIBILITÉ d'une subsidence de 20 000 ou 30 000 pieds ; c'est seulement de la probabilité dont il s'agit, compte tenu des preuves dont nous disposons indépendamment de la distribution. Je n'ai pas encore étudié dans les moindres détails la distribution des mammifères, qu'ils soient IDENTIQUES ou apparentés, par rapport au SEUL ÉLÉMENT DE LA PROFONDEUR DE LA MER ; mais pour autant que j'aie avancé, les résultats sont pour moi étonnamment en accord avec ma conviction, fort gênante, qu'il n'y a pas eu des changements géographiques aussi grands que vous le croyez ; et chez les mammifères, nous connaissons certainement mieux les MOYENS de distribution que dans toute autre classe. Rien n'est plus vexant pour moi que de me trouver constamment en train de tirer des conclusions différentes de celles de meilleurs juges que moi-même, à partir des mêmes faits.

J'imagine avoir récemment écarté de grandes difficultés (non géographiques) qui s'opposaient à mes notions, mais Dieu sait qu'il pourrait s'agir d'une pure hallucination.

Veuillez retourner les lettres de Lyell.

Quelle excellente lettre que celle de Lyell, et quel homme merveilleux il est. Je diffère grandement de lui en pensant que ceux qui croient que les espèces NE sont pas fixes multiplieront les noms spécifiques : je sais que dans mon propre cas, ma source de doute la plus fréquente était de savoir si d'autres ne penseraient pas que ceci ou cela était un cirripède créé par Dieu, et méritait assurément un nom. Sinon, je me serais seulement demandé si le degré de différence et de permanence suffisait à justifier un nom : je suis aussi surpris qu'il juge immatériel que les espèces soient absolues ou non : dès qu'il sera prouvé que toutes les espèces sont produites par génération, selon des lois de changement, quelle bonne preuve nous aurons des lacunes dans les formations. Et quelle science sera l'Histoire naturelle, quand nous serons dans nos tombes, lorsque toutes les lois du changement seront considérées comme l'une des parties les plus importantes de l'Histoire naturelle.

Je ne conçois pas pourquoi Lyell pense que des notions comme les miennes ou celles des « Vestiges » invalideront les centres spécifiques. Mais je ne dois pas continuer et accaparer votre temps. Mon manuscrit ne sera pas, je le crains, copié avant votre départ à l'étranger. Avec mes remerciements les plus sincères.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

P.-S. — Après avoir beaucoup condensé mon argument contre les extensions continentales, j'ajouterai une phrase du genre : deux juges plus compétents que moi ont examiné ces arguments et ne leur accordent aucun poids.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 5 août [1856].

...Je suis tout à fait d'accord sur les lettres de Lyell qui me sont destinées, lesquelles, bien qu'intéressantes pour moi, ne m'ont apporté aucune lumière nouvelle. Vos lettres, du point de vue GÉOLOGIQUE, m'ont été plus précieuses. Vous ne pouvez imaginer à quel point je souhaite ardemment pouvoir avaler l'extension continentale, mais je ne peux pas ; plus j'y réfléchis (et je n'arrive pas à m'ôter le sujet de la tête), plus je trouve cela difficile. S'il n'y avait qu'une demi-douzaine de cas, je ne ressentirais pas la moindre difficulté ; mais la généralité des faits selon lesquels toutes les îles (sauf une ou deux) ont une part considérable de leurs productions en commun avec une ou plusieurs terres fermes me stupéfie totalement. Quel merveilleux cas que celui des Epacridées ! Il est aussi très vexant, et humiliant, pour moi de ne pas pouvoir suivre et souscrire à la manière dont vous présentez de façon si frappante votre vision du cas. Je considère vos faits (sur l'Eucalyptus, etc.) comme ACCABLANTS contre l'extension continentale, et si vous voulez, aussi accablants contre la migration, ou du moins d'une difficulté ÉNORME. Je vois le fond de notre divergence (dans une lettre, je dois me mettre sur un pied d'égalité pour argumenter) : elle réside, à mon avis, dans le fait qu'on ne sait presque rien des moyens de distribution. Je suis tout à fait d'accord avec l'opinion d'A. De Candolle (et je suppose la vôtre) qu'il est vain de rassembler les moyens de distribution simplement POSSIBLES ; mais je ne vois pas d'autre façon d'aborder le sujet, car je pense que l'argument d'A. De Candolle, selon lequel aucune plante n'a été introduite en Angleterre sans l'intervention de l'homme, [est] sans poids. Je ne peux m'empêcher de penser que la théorie de l'extension continentale nuit un peu en stoppant l'investigation sur les moyens de dispersion, qui, qu'ils soient NÉGATIFS ou positifs, me semblent avoir de la valeur ; lorsqu'ils sont infirmés, alors quiconque croit aux centres uniques devra admettre les extensions continentales.

...Je vois d'après vos remarques que vous ne comprenez pas mes notions (qu'elles valent quelque chose ou non) sur la modification ; j'attribue très peu à l'action directe du climat, etc. Je suppose qu'en ce qui concerne les centres spécifiques, nous ne nous comprenons pas ; j'appellerais le potager où fut produit le chou rouge, ou la ferme où Bakewell a créé les bovins Shorthorn, le centre spécifique de ces ESPÈCES ! Et c'est assurément une centralisation suffisante !

Je vous remercie très sincèrement pour toute votre aide ; et que mon livre soit misérable ou non, vous avez fait de votre mieux pour le rendre moins misérable. Parfois, je suis de très bonne humeur et parfois très abattu à ce sujet. Mon esprit est décidé sur la question de l'origine des espèces ; mais, grand Dieu, combien peu cela vaut !...

[En ce qui concerne les « centres spécifiques », un passage d'une lettre datée du 25 juillet 1856, de Sir Charles Lyell à Sir J.D. Hooker ('Life' ii. page 216) est intéressant :

« Je crains beaucoup que si Darwin soutient que les espèces sont des fantômes, il devra aussi admettre que les centres uniques de dispersion sont des fantômes également, et cela me priverait d'une grande partie de la valeur que j'attribue aux provinces actuelles des animaux et des plantes, en tant qu'illustrations des changements modernes et tertiaires dans la géographie physique. »

Il semble avoir reconnu, cependant, que la doctrine fantôme devrait bientôt être affrontée, car il écrivait dans la même lettre : « Que Darwin vous persuade, vous et moi, de renoncer à notre foi dans les espèces (lorsque les époques géologiques sont prises en considération) ou non, je prévois que beaucoup passeront à la doctrine de la mutabilité indéfinie. »

À l'automne, mon père travaillait toujours sur la distribution géographique, et demanda à nouveau l'aide de Sir J.D. Hooker.

UNE LETTRE À SIR J.D. HOOKER [Septembre 1856].

« Dans quelques semaines, malheureux que vous êtes, vous aurez mon manuscrit sur un point de la distribution géographique. Je ne demanderai cependant plus jamais une telle faveur ; mais en ce qui concerne ce seul morceau de manuscrit, il est d'une importance infinie pour moi que vous le voyiez ; car jamais de ma vie je n'ai ressenti une telle difficulté à savoir quoi faire, et je souhaite ardemment pouvoir passer sous silence tout le sujet. »

Dans une lettre à Sir J.D. Hooker (juin 1856), le passage caractéristique suivant apparaît, suggéré, sans aucun doute, par le genre de travail qu'entraînait son chapitre sur la distribution géographique :

« Il y a une merveilleuse illogique dans son [E. Forbes] célèbre et admirable mémoire sur la distribution, tel qu'il m'apparaît maintenant que je l'ai étudié au point de pouvoir en donner les points principaux en une page. Comptez là-dessus, mon dicton est vrai, à savoir qu'un compilateur est un GRAND homme, et un homme original un homme banal. N'importe quel imbécile peut généraliser et spéculer ; mais, oh, mon Dieu ! Obtenir DE SECONDE MAIN une flore de Nouvelle-Zélande, voilà du travail. »

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. 3 octobre [1856].

...Je me souviens que vous avez protesté contre le conseil de Lyell d'écrire une ESQUISSE de mes doctrines sur les espèces. Eh bien, quand j'ai commencé, j'ai trouvé ce travail si peu satisfaisant que j'ai cessé, et je rédige maintenant mon travail aussi parfaitement que mes matériaux de dix-neuf ans de collecte le permettent, mais je n'ai pas l'intention de m'arrêter pour perfectionner une ligne d'investigation au-delà du travail en cours. Jusqu'ici et pas plus loin, je suivrai l'avis pressant de Lyell. Vos remarques ont pesé considérablement sur moi. Je découvre à mon grand regret que cela deviendra un très gros livre. J'ai trouvé mon travail minutieux sur les pigeons vraiment inestimable, car il m'a éclairé sur de nombreux points concernant la variation sous la domestication. La copieuse littérature ancienne, grâce à laquelle je peux retracer les changements graduels dans les races de pigeons, m'a été extraordinairement utile. Je viens juste d'avoir des pigeons et des volailles VIVANTS en provenance de Gambie ! Je m'occupe assez soigneusement des lapins et des canards, mais moins que des pigeons. Je trouve des différences très remarquables dans les squelettes des lapins. Avez-vous déjà gardé des races étranges de lapins, et pouvez-vous me donner des détails ? Une autre question : vous aviez l'habitude de garder des faucons ; savez-vous du tout, après avoir mangé un oiseau, combien de temps après ils rejettent la pelote ?

Aucun sujet ne me donne autant de peine, de doute et de difficulté que les moyens de dispersion des mêmes espèces de productions terrestres sur les îles océaniques. Les mollusques terrestres me rendent fou, et je ne peux en aucune façon obtenir leurs œufs pour expérimenter leur pouvoir de flottaison et leur résistance à l'action nuisible de l'eau salée. Je ne m'excuserai pas d'écrire tant sur mes propres affaires, car je crois que cela vous plaira de l'apprendre. De temps en temps, je vous en supplie, donnez-moi de vos nouvelles pour votre santé ; et SI L'ENVIE VOUS EN DIT, laissez-moi quelques mots sur les canards appelants.

Mon cher Fox, bien affectueusement à vous, CH. DARWIN.

[En ce qui concerne son livre, il écrivit (le 10 novembre) à Sir Charles Lyell] :

« Je travaille très régulièrement à mon gros livre ; j'ai trouvé tout à fait impossible de publier un essai ou une esquisse préliminaire ; mais je fais mon travail aussi complètement que mes matériaux actuels le permettent sans attendre de les perfectionner. Et cette accélération, je vous la dois. »

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, dimanche [Octobre 1856].

Mon cher Hooker,

Les graines sont bien arrivées, merci beaucoup pour elles. J'étais très désolé de m'enfuir si tôt et de manquer une partie de ma TRÈS agréable soirée ; et je me suis enfui comme un Goth et un Vandale sans dire au revoir à Mme Hooker ; mais j'étais juste à temps, car au moment où j'arrivais sur le quai, le train était là.

J'ai été particulièrement heureux de notre discussion après le dîner, mener une bataille avec vous clarifie toujours mon esprit merveilleusement. Je gémis d'apprendre qu'A. Gray est d'accord avec vous sur l'état de la géographie botanique. Tout ce que je sais, c'est que si vous aviez dû chercher la lumière dans la géographie zoologique, vous respecteriez, par contraste, votre propre sujet beaucoup plus que vous ne le faites actuellement. Les faucons se sont comportés comme des gentlemen, et ont rejeté des pelotes avec beaucoup de graines dedans ; et je viens juste d'avoir un paquet de pattes de perdrix bien couvertes de boue !!! (La boue dans de tels cas contient souvent des graines, de sorte que les plantes sont ainsi transportées.) Adios.

Votre ami fou et pervers, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 4 novembre [1856].

Mon cher Hooker,

Je vous remercie plus CORDIALEMENT que vous ne le croirez probable, pour votre note. Votre verdict (sur le manuscrit relatif à la distribution géographique) a été un grand soulagement. Sur mon honneur, je ne savais pas du tout si vous diriez (et je savais que vous le diriez très gentiment) que c'était si mauvais que vous m'auriez supplié de brûler le tout. À mon propre esprit, mon manuscrit m'a soulagé de quelques difficultés, et les difficultés me semblaient assez honnêtement exposées, mais j'étais devenu si confus avec des faits, des preuves, des raisonnements et des opinions contradictoires, que je sentais que j'avais perdu tout jugement. Votre verdict général est INCOMPARABLEMENT plus favorable que je ne l'avais anticipé...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 23 novembre [1856].

Mon cher Hooker,

Je crains de vous lasser avec mes lettres, mais ne répondez pas à celle-ci, car en vérité et sans flatterie, j'apprécie tant vos lettres que, après un gros lot comme ces derniers temps, je sens que j'ai été extravagant et que j'ai dépensé trop d'argent, et que je devrai donc me restreindre à une autre occasion.

Lorsque j'ai envoyé mon manuscrit, je sentais fortement que quelques questions préliminaires sur les causes de la variation auraient dû vous être envoyées. Si j'ai raison ou tort sur ces points, c'est une question tout à fait distincte, mais la conclusion à laquelle je suis parvenu, tout à fait indépendamment de la distribution géographique, est que les conditions externes (auxquelles les naturalistes font si souvent appel) ne font d'elles-mêmes TRÈS PEU. Combien elles en font est le point entre tous sur lequel je me sens très faible. Je juge d'après les faits de la variation sous la domestication, et je pourrais encore obtenir plus de lumière. Mais pour le moment, après avoir rédigé une copie brute sur ce sujet, ma conclusion est que les conditions externes ne font EXTRÊMEMENT peu, si ce n'est causer une simple variabilité. Cette simple variabilité (faisant que l'enfant ne ressemble PAS étroitement à son parent) je la considère comme TRÈS différente de la formation d'une variété marquée ou d'une nouvelle espèce. (Il ne fait aucun doute que la variabilité est régie par des lois, dont certaines j'essaie très obscurément de retracer.) La formation d'une variété forte ou d'une espèce, je la considère comme presque entièrement due à la sélection de ce qu'on peut incorrectement appeler des variations ou une variabilité de HASARD. Ce pouvoir de sélection est en relation directe avec le temps, et dans l'état de nature ne peut être qu'excessivement lent. Encore une fois, les légères différences sélectionnées, par lesquelles une race ou une espèce est enfin formée, se tiennent, comme je pense qu'on peut le montrer (même avec les plantes, et évidemment avec les animaux), dans une relation bien plus importante avec ses associés qu'avec les conditions externes. Par conséquent, selon mes principes, qu'ils soient justes ou faux, je ne peux être d'accord avec votre proposition selon laquelle le temps, et les conditions altérées, et les associés altérés sont des « termes convertibles ». Je considère les premiers et les derniers comme BEAUCOUP plus importants : le temps n'étant important que dans la mesure où il donne de l'envergure à la sélection. Dieu sait si vous percevrez ce vers quoi je tends. Je devrai discuter et réfléchir davantage à votre difficulté des formes tempérées et subarctiques dans l'hémisphère sud que je ne l'ai encore fait. Mais je suis enclin à penser que j'ai raison (si mes principes généraux sont justes), qu'il y aurait peu de tendance à la formation d'une nouvelle espèce, pendant la période de migration, qu'elle soit plus courte ou plus longue, bien qu'une variabilité considérable ait pu survenir...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 24 décembre [1856].

...Comme je souhaiterais vivre près de vous pour discuter des questions. Je viens juste de comparer les définitions des espèces, et d'exposer brièvement comment les naturalistes systématiques travaillent leurs sujets. Aquilegia dans la Flora Indica était un excellent exemple pour moi. Il est vraiment risible de voir quelles idées différentes sont dominantes dans l'esprit des divers naturalistes lorsqu'ils parlent d'« espèce » ; pour certains, la ressemblance est tout et la descendance a peu de poids — pour certains, la ressemblance semble ne rien valoir, et la Création est l'idée régnante — pour certains, la descendance est la clé — pour certains, la stérilité est un test infaillible, avec d'autres elle ne vaut pas un centime. Tout cela vient, je crois, de vouloir définir l'indéfinissable. Je suppose que vous avez perdu l'étrange graine noire provenant du crottin d'oiseau, qui a germé — de toute façon, cela ne vaut pas la peine de se donner du mal. J'ai maintenant environ une douzaine de graines provenant de crottin de petits oiseaux. Adios,

Mon cher Hooker, toujours vôtre, C. DARWIN.

J'ai reçu la seconde partie de votre article (« Statistics of the Flora of the Northern United States », Silliman's Journal, 1857) et, bien que je n'aie rien de particulier à dire, je me dois de vous envoyer mes remerciements et ma sincère admiration. L'ensemble de l'article me donne l'impression d'épuiser totalement le sujet, et je me plais à imaginer, et à me flatter, que je saisis désormais le caractère de votre Flore. Quelle différence votre remarque concernant les genres apporte-t-elle par rapport à l'Europe ! J'ai été extrêmement heureux de voir votre conclusion concernant les espèces des grands genres à vaste répartition ; elle est en parfaite conformité avec les résultats que j'ai obtenus par diverses méthodes. C'est d'une grande importance pour mes conceptions. Soit dit en passant, vous m'avez fait un TRÈS GRAND compliment (« D'après certaines de ses propres recherches, ce naturaliste sagace incline à penser que [les espèces des] grands genres occupent une aire plus étendue que ne le font les espèces des petits genres. » — Asa Gray, loc. cit.) : être SIMPLEMENT mentionné dans un tel article, je considère cela comme un très grand honneur. L'une de vos conclusions me fait gémir, à savoir que la ligne de connexion des plantes strictement alpines passe par le Groenland. J'aimerais EXTRÊMEMENT voir vos raisons publiées en détail, car cela m'« irrite » (c'est une expression correcte, n'est-ce pas ?) terriblement. Lyell m'a raconté qu'Agassiz, ayant une théorie sur l'époque de la première création des Sauriens, après avoir entendu quelques observations prudentes s'y opposant, a dit qu'il ne pouvait y croire, « car la Nature n'a jamais menti ». Je suis exactement dans cette situation, et je vous répète que « la Nature ne ment jamais », ergo, les théoriciens ont toujours raison...

Surmené comme vous l'êtes, je suppose que vous direz que je suis une peste odieuse ; mais voici une autre suggestion ! J'ai été conduit par l'une de mes spéculations audacieuses à conclure (bien que cela n'ait rien à voir avec la distribution géographique, cela a trait à vos statistiques) que les arbres auraient une forte tendance à présenter des fleurs à structure dioïque, monoïque ou polygame. Voyant qu'il en semblait être ainsi chez Persoon, j'ai pris une petite Flore britannique et, en distinguant les arbres des buissons selon Loudon, j'ai trouvé que le résultat était, en espèces, en genres et en familles, tel que je l'avais anticipé. J'ai donc envoyé mes idées à Hooker pour lui demander de tabuler la Flore de Nouvelle-Zélande à cette fin, et il a trouvé mon résultat suffisamment curieux pour le faire ; et la concordance avec la Grande-Bretagne est très frappante, d'autant plus qu'il a établi trois classes : arbres, buissons et plantes herbacées. (Il ajoute qu'il travaillera sur la Flore de Tasmanie selon le même principe.) Les buissons occupent une position intermédiaire entre les deux autres classes. Il me semble que c'est une relation curieuse en soi, et elle l'est d'autant plus si ma théorie et mon explication sont correctes. (Voir « Origin », Édition i., page 100.)

Avec mes remerciements cordiaux, votre ami le plus gênant, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 12 avril [1857].

Mon cher Hooker,

Votre lettre m'a fait grand plaisir, car je n'arrive pas à me sortir de la tête que j'abuse de votre gentillesse, puisque je reçois tout et ne donne rien. Quelle splendide discussion pourriez-vous écrire sur l'ensemble du sujet de la variation ! Les cas discutés dans votre dernière note me sont précieux (bien qu'odieux et damnables), en ce qu'ils montrent à quel point nous sommes profondément ignorants sur les causes de la variation. Je ferai simplement allusion à ces cas, en tant que sorte de sous-division du polymorphisme un peu plus définie, je crois, que la variation des, par exemple, Rubi, et tout aussi, voire plus, déconcertante.

Je viens tout juste de rassembler mes notes sur les variations APPAREMMENT dues à l'action immédiate et directe des causes externes ; et j'ai été frappé par un résultat. Les plus fermes partisans de la création indépendante admettent que la fourrure d'une MÊME espèce est plus fine vers le sud de l'aire de répartition de cette même espèce qu'au nord — que les MÊMES coquillages sont plus vivement colorés au sud qu'au nord ; que le même [coquillage] est plus pâle en eau profonde — que les insectes sont plus petits et plus sombres sur les montagnes — plus livides et testacés près de la mer — que les plantes sont plus petites, plus velues et dotées de fleurs plus vives sur les montagnes : or, dans tous ces cas et d'autres semblables, les espèces distinctes dans les deux zones suivent la même règle, ce qui me semble s'expliquer le plus simplement par le fait que les espèces ne sont que des variétés fortement marquées, et suivent donc les mêmes lois que les variétés reconnues et admises. Je mentionne tout cela en raison de la variation des plantes lors de l'ascension des montagnes ; je n'ai cité la remarque précédente que de manière générale, sans exemples, car j'ajoute qu'il existe tant de doutes et de controverses sur ce qu'il faut appeler variétés ; mais je suis tombé sur tant de remarques fortuites sur le fait que les VARIÉTÉS de plantes sur les montagnes sont ainsi caractérisées, que je présume qu'il y a une part de vérité là-dedans. Qu'en pensez-vous ? Croyez-vous qu'il y ait UNE QUELCONQUE tendance chez les VARIÉTÉS, telles qu'elles sont GÉNÉRALEMENT nommées, des plantes à devenir plus velues et à avoir des fleurs proportionnellement plus grandes et plus vivement colorées en montant une montagne ?

Je me suis intéressé à mon « jardin de mauvaises herbes », de 3 pieds sur 2 : je marque chaque plantule dès qu'elle apparaît, et je suis étonné du nombre qui sortent, et encore plus du nombre tué par les limaces, etc. Déjà 59 ont été tuées ainsi ; je m'attendais à un bon nombre, mais j'avais imaginé que c'était un obstacle moins puissant qu'il ne semble l'être, et j'attribuais la destruction des plantules presque exclusivement à l'étouffement pur et simple. Les plantules de graminées semblent souffrir beaucoup moins que les exogènes...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Moor Park, Farnham [avril (?) 1857].

Mon cher Hooker,

Votre lettre m'a été transmise ici, où je suis une cure d'hydropathie pour une quinzaine de jours ; j'y suis depuis une semaine et j'ai déjà reçu un bienfait qui est tout à fait incroyable pour moi-même et tout à fait inexplicable. Je peux marcher et manger comme un solide chrétien, et même mes nuits sont bonnes. Je ne peux nullement comprendre comment l'hydropathie peut agir comme elle le fait assurément sur moi. Elle abrutit merveilleusement le cerveau ; je n'ai pas pensé à une seule espèce d'aucune sorte depuis que j'ai quitté la maison. Votre mot m'a pris au dépourvu ; je pensais que la pilosité, etc., des ESPÈCES alpines était généralement admise ; je suis certain de l'avoir vu mentionné une vingtaine de fois. Falconer me faisait un discours là-dessus l'autre jour. Meyen ou Gay, ou quelque individu de ce genre (que vous mépriseriez), je me souviens, fait quelques remarques sur les plantes de la Cordillère chilienne. Wimmer a écrit un petit livre dans le même sens, et sur le fait que les VARIÉTÉS sont ainsi caractérisées dans les Alpes. Mais après vous avoir écrit, j'avoue avoir été ébranlé en trouvant un homme (Moquin-Tandon, je crois) disant que les fleurs alpines sont fortement enclines à être blanches, et Linné disant que le froid rend les plantes APÉTALES, même la même espèce ! Les plantes arctiques sont-elles souvent apétales ? Ma conviction générale, issue de mon travail de compilation, est d'être tout à fait d'accord avec ce que vous dites sur la faible influence directe du climat ; et je viens juste de faire allusion à la pilosité des plantes alpines comme une EXCEPTION. L'odoriférance serait un bon cas pour moi si je connaissais des VARIÉTÉS étant plus odoriférantes dans des habitats secs.

Je crains d'avoir considéré la pilosité des plantes alpines comme si généralement reconnue que je n'ai pas marqué les passages, de sorte à ne pas voir du tout quel genre de preuve les auteurs avancent. Je dois avouer, l'autre jour, quand j'ai demandé à Falconer s'il connaissait des plantes INDIVIDUELLES perdant ou acquérant de la pilosité lorsqu'elles sont transportées, il ne le savait pas. Mais à CETTE SECONDE, ma mémoire me revient, et je suis certain d'avoir quelque part marqué un cas de plantes velues des Pyrénées perdant leurs poils lorsqu'elles sont cultivées à Montpellier. Me croirez-vous très impudent si je vous dis que j'ai parfois pensé que (tout à fait indépendamment du présent cas), vous êtes un peu trop dur envers les mauvais observateurs ; qu'une remarque faite par un mauvais observateur NE PEUT PAS être juste ; un observateur qui mérite d'être damné, vous le condamneriez totalement. J'éprouve une déférence totale envers toute remarque que vous faites de votre propre chef ; mais quand elle est en opposition avec quelque pauvre diable, je ne sais comment, involontairement, je ressens un peu moins, mais quand même beaucoup de déférence pour votre opinion. Je ne sais absolument pas s'il y a une part de vérité dans cette critique que je vous adresse, mais j'ai souvent pensé que je vous le dirais.

Je vous suis vraiment très obligé pour votre lettre, car, bien que je n'aie eu l'intention d'écrire qu'une seule phrase, et de manière vague, j'aurais probablement écrit cela beaucoup trop fortement.

Toujours, mon cher Hooker, le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

P.S. Ce mot, comme vous le voyez, n'a rien nécessitant une réponse.

La distribution des mollusques d'eau douce a été un horrible cauchemar pour moi, mais je pense que je vois le chemin maintenant ; lorsqu'ils viennent d'éclore, ils sont très actifs, et j'en ai eu trente ou quarante rampant sur le pied d'un canard mort ; et ils ne peuvent être secoués, et vivront quinze, voire vingt-quatre heures hors de l'eau.

[La lettre suivante fait référence à l'expédition de la frégate autrichienne « Novara » ; Lyell avait demandé à mon père des suggestions.]

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 11 février [1857].

Mon cher Lyell,

J'ai été heureux de voir dans les journaux parler de l'Expédition autrichienne. Je n'ai rien à ajouter géologiquement à mes notes dans le Manuel. (L'article « Géologie » dans l'Admiralty Manual of Scientific Enquiry.) Je ne sais pas si l'Expédition est tenue de ne faire escale qu'en des points fixes. Mais s'il y a un choix ou un pouvoir pour les hommes de science d'influencer les lieux, cela serait très souhaitable. C'est ma conviction la plus délibérée que rien n'aiderait plus l'Histoire Naturelle que de collecter et d'étudier soigneusement TOUTES LES PRODUCTIONS des îles les plus isolées, en particulier de l'hémisphère sud. À l'exception de Tristan d'Acunha et de la Terre de Kerguelen, elles sont très imparfaitement connues ; et même à la Terre de Kerguelen, que de choses à découvrir sur les couches de lignite, et s'il y a des signes d'une ancienne action Glaciaire. Chaque coquillage, insecte et plante a de la valeur venant de tels endroits. Quelqu'un dans l'Expédition devrait tout spécialement avoir l'Essai de Hooker sur la Nouvelle-Zélande. Quel magnifique travail que d'explorer Rodriguez, avec ses oiseaux fossiles et ses productions peu connues de toute sorte. Encore les Seychelles, qui, avec les Cocos si proches, doivent être un vestige de quelque terre plus ancienne. L'île extérieure de Juan Fernandez est peu connue. L'investigation de ces petits points par une équipe de naturalistes serait grandiose ; Saint-Paul et Amsterdam seraient glorieuses, botaniquement et géologiquement. Ne pouvez-vous pas leur recommander de se procurer mon « Journal » et mes « Volcanic Islands » à cause des Galapagos. S'ils viennent du nord, ce sera une honte et un péché s'ils ne font pas escale à l'îlot Cocos, l'une des Galapagos. J'ai toujours regretté de ne pas avoir pu examiner les grands cratères sur l'île Albemarle, l'une des Galapagos. En Nouvelle-Zélande, poussez-les à chercher des blocs erratiques et des traces d'anciens glaciers.

Poussez à l'usage de la drague sous les Tropiques ; que savons-nous peu ou rien de la limite de la vie vers le bas dans les mers chaudes ?

Mon travail actuel m'amène à percevoir à quel point les animaux domestiques ont été négligés dans les pays écartés.

L'île Revillagigedo au large du Mexique, je crois, n'a jamais été foulée par le pied d'un naturaliste.

Si l'expédition s'en tient à des endroits comme Rio, le Cap de Bonne-Espérance, Ceylan et l'Australie, etc., elle ne fera pas grand-chose.

Toujours le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

[Le passage suivant figure dans une lettre à M. Fox, le 22 février 1857, et fait référence au livre sur l'Évolution sur lequel il travaillait encore. Le reste de la lettre est composé de détails sans intérêt :

« Je suis devenu très profondément intéressé par mon sujet ; bien que je souhaiterais pouvoir accorder moins de valeur à la babiole qu'est la gloire, présente ou posthume, que je ne le fais, mais pas, je pense, à un degré extrême : pourtant, si je me connais bien, je travaillerais tout aussi dur, quoique avec moins de plaisir, si je savais que mon livre serait publié pour toujours anonymement. »]

CHARLES DARWIN À A.R. WALLACE. Moor Park, 1er mai 1857.

Mon cher Monsieur,

Je vous suis très obligé pour votre lettre du 10 octobre, de Célèbes, reçue il y a quelques jours ; dans une entreprise laborieuse, la sympathie est un encouragement précieux et réel. Par votre lettre et encore plus par votre article (« On the law that has regulated the introduction of new species. » — Ann. Nat. Hist., 1855.) dans les Annals, il y a un an ou plus, je peux voir clairement que nous avons pensé de manière semblable et, dans une certaine mesure, sommes parvenus à des conclusions similaires. Concernant l'article dans les Annals, je suis d'accord avec la vérité de presque chaque mot de votre article ; et j'ose dire que vous serez d'accord avec moi pour dire qu'il est très rare de se trouver en accord assez étroit avec un article théorique ; car il est lamentable de voir comment chaque homme tire ses propres conclusions différentes à partir des mêmes faits. Cet été fera la 20e année (!) depuis que j'ai ouvert mon premier carnet, sur la question : comment et de quelle manière les espèces et les variétés diffèrent-elles les unes des autres ? Je prépare maintenant mon ouvrage pour publication, mais je trouve le sujet si vaste que, bien que j'aie écrit de nombreux chapitres, je ne suppose pas que je passerai à l'impression avant deux ans. Je n'ai jamais entendu combien de temps vous avez l'intention de rester dans l'archipel malais ; j'aimerais pouvoir profiter de la publication de vos Voyages là-bas avant que mon travail n'apparaisse, car sans doute récolterez-vous une large moisson de faits. J'ai déjà agi conformément à votre conseil de maintenir les variétés domestiques, et celles apparaissant à l'état de nature, distinctes ; mais j'ai parfois douté de la sagesse de cela, et c'est pourquoi je suis heureux d'être soutenu par votre opinion. Je dois avouer, cependant, que je doute plutôt de la vérité de la doctrine désormais très répandue selon laquelle tous nos animaux domestiques seraient descendus de plusieurs souches sauvages ; bien que je ne doute pas que ce soit le cas dans certaines circonstances. Je pense qu'il existe une preuve assez meilleure sur la stérilité des animaux hybrides que vous ne semblez l'admettre : et concernant les plantes, la collection de faits soigneusement enregistrés par Kolreuter et Gaertner (et Herbert) est ÉNORME. Je suis très entièrement d'accord avec vous sur les faibles effets des « conditions climatiques », que l'on voit mentionnés ad nauseam dans tous les livres : je suppose qu'un très léger effet doit être attribué à de telles influences, mais je crois pleinement qu'ils sont très ténus. Il est vraiment IMPOSSIBLE d'expliquer mes vues (dans le cadre d'une lettre), sur les causes et les moyens de variation à l'état de nature ; mais j'ai lentement adopté une idée distincte et tangible, — qu'elle soit vraie ou fausse, d'autres devront en juger ; car la conviction la plus ferme de la vérité d'une doctrine par son auteur semble, hélas, n'être pas la moindre garantie de vérité !...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, [samedi 2 mai 1857].

Mon cher Hooker,

Vous avez assez efficacement rasé les poils des plantes alpines. Le cas de l'Anthyllis fera un « lien » avec le cas supposé des plantes des Pyrénées devenant glabres à basse altitude. SI je trouve que j'ai marqué de tels faits, je vous exposerai les preuves. Je me demande comment la croyance a pu voir le jour ! Était-ce par des causes finales pour garder les plantes au chaud ? Falconer, dans la conversation, a associé les deux faits des plantes alpines laineuses et des mammifères. Avec quelle franchise et quelle douceur vous avez accueilli ma jérémiade sur votre sévérité envers les hommes de seconde zone. Après l'avoir envoyée, une petite voix laide m'a demandé, une ou deux fois, quelle part de ma noble défense des pauvres en esprit et en fait était due au fait que vous n'aviez pas rarement brisé certaines de mes idées favorites. J'ai fait taire la petite voix laide avec mépris, mais elle chuchotait encore et encore. Je me méprise parfois, en tant que pauvre compilateur, aussi sincèrement que vous pourriez le faire, bien que je NE méprise PAS tout mon travail, car je pense qu'il y a assez de choses connues pour poser une fondation à la discussion sur l'origine des espèces. J'ai été conduit à me mépriser et à rire de moi-même en tant que compilateur, pour avoir noté que « les plantes alpines ont de grandes fleurs », et maintenant peut-être écrirai-je au-dessus de ces mêmes mots : « Les plantes alpines ont de petites fleurs ou des fleurs apétales ! »...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, [16 mai 1857].

Mon cher Hooker,

Vous avez dit — j'espère honnêtement — que vous ne voyiez pas d'inconvénient à ce que je pose des questions sur des points généraux, vous répondant bien sûr ou non selon que le temps ou l'inclination pourraient servir. Je trouve dans le règne animal que la proposition selon laquelle toute partie ou organe développé normalement (c'est-à-dire, non une monstruosité) chez une espèce à un degré ÉLEVÉ ou INHABITUEL, comparé à la même partie ou au même organe chez des espèces alliées, tend à être HAUTEMENT VARIABLE. Je ne peux en douter à partir de ma masse de faits collectés. Pour donner un exemple, le Bec-croisé est très anormal dans la structure de son bec comparé à d'autres Fringillidae alliés, et le bec est ÉMINEMMENT VARIABLE. L'Himantopus, remarquable par la longueur merveilleuse de ses pattes, est TRÈS variable dans la longueur de ses pattes. Je pourrais donner BEAUCOUP d'illustrations des plus frappantes et curieuses dans toutes les classes ; tant que je pense que cela ne peut être le fruit du hasard. Mais je n'en ai AUCUNE dans le règne végétal, en raison, je le crois, de mon ignorance. Si le Nepenthes consistait en UNE ou deux espèces dans un groupe avec un ascidie développé, alors j'aurais attendu qu'il soit très variable ; mais je ne considère pas Nepenthes comme un cas d'espèce, car lorsqu'un genre entier ou un groupe possède un organe, si anomal soit-il, je ne m'attends pas à ce qu'il soit variable, — c'est seulement lorsqu'une ou quelques espèces diffèrent grandement dans une partie ou un organe des formes ÉTROITEMENT ALLIÉES à elles à tous autres égards, que je crois qu'une telle partie ou un tel organe est hautement variable. Voulez-vous réfléchir à cela ? C'est une importante LOI apparente (!) pour moi.

Toujours le vôtre, C. DARWIN.

P.S. — Je ne sais jusqu'à quel point vous souhaiterez l'entendre, mais je trouve que Moquin-Tandon traite dans sa « Tératologie » de la villosité des plantes, et semble attribuer plus à la sécheresse qu'à l'altitude ; mais semble penser qu'il doit être admis que les plantes de montagne sont villeuses, et que cette villosité n'est expliquée qu'en partie par la remarque de De Candolle selon laquelle la condition naine des plantes de montagne condenserait les poils, et leur donnerait ainsi l'APPARENCE d'être plus velues. Il cite Senebier, « Physiologie Végétale », comme autorité — je suppose l'autorité première, pour le fait que les plantes de montagne sont velues.

Si je pouvais montrer positivement que les espèces endémiques étaient plus velues dans les districts secs, alors le cas des variétés devenant plus velues sur sol sec serait un fait pour moi.

Je vais me faire plaisir en vous entretenant de mes propres sujets, et c'est pour moi un plaisir plus grand que vous ne le comprendrez aisément, car il se passe des mois entiers sans que j'ouvre la bouche sur l'Histoire naturelle. Votre lettre m'est d'une grande valeur, et elle m'ébranle au sujet de ma proposition. J'ose dire que l'absence de faits botaniques peut s'expliquer en partie par la difficulté de mesurer de légères variations. En vérité, après avoir écrit, cela m'est venu à l'esprit ; car j'ai une Crucianella stylosa qui commence à fleurir, et le pistil devrait être très variable en longueur, et en y pensant, j'ai tout de suite senti qu'il était impossible de juger s'il était variable à un degré élevé. Comme c'est différent, par exemple, du bec d'un oiseau ! Mais je ne suis pas satisfait de cette explication, et je suis ébranlé. Pourtant, je pense qu'il y a quelque chose dans cette loi ; j'ai eu tant d'exemples, comme le suivant : j'ai écrit à Wollaston pour lui demander de parcourir les Coléoptères de Madère et de me dire si l'un d'eux présentait quelque chose de très anormal par rapport à ses alliés. Il m'a donné un cas unique de tête énorme chez une femelle, et ensuite j'ai trouvé dans son livre, déjà mentionné, que la taille de la tête était ÉTONNAMMENT variable. Une partie de la différence avec les plantes peut s'expliquer par le fait que beaucoup de mes cas sont des caractères mâles ou FEMELLES secondaires, mais j'ai des cas frappants avec des Cirripèdes hermaphrodites. Les cas me semblent bien trop nombreux pour être des coïncidences accidentelles, de grande variabilité et de développement anormal. Je suppose que vous ne verrez pas d'objection à ce que j'ajoute une note disant que vous aviez réfléchi au cas, et que bien qu'un ou deux cas semblassent soutenir cette hypothèse, tout autant ou davantage semblaient totalement contradictoires. Ce manque de preuves est d'autant plus surprenant pour moi qu'en général, je trouve toute proposition plus facilement vérifiable par les observations dans les ouvrages botaniques, que j'ai glanés, que dans les ouvrages zoologiques. Je n'avais jamais imaginé que vous gardiez le sujet à l'esprit. Dans l'ensemble, le cas est une de mes NOMBREUSES horribles énigmes. Mes observations, bien qu'à une échelle infiniment petite, sur la lutte pour l'existence, commencent à me faire voir un peu plus clair sur la façon dont le combat se déroule. Sur seize sortes de graines semées dans ma prairie, quinze ont germé, mais maintenant elles périssent à un tel rythme que je doute qu'il y en ait plus d'une qui fleurisse. Ici, nous avons un étouffement qui s'est également produit à grande échelle, avec des plantes qui ne sont pas des semis, dans un coin de ma pelouse laissé à l'abandon. D'un autre côté, sur un morceau de terrain de 2 pieds sur 3, j'ai marqué quotidiennement chaque mauvaise herbe à mesure qu'elle apparaissait au cours des mois de mars, avril et mai, et 357 ont poussé, et sur ce nombre, 277 ont DÉJÀ été tuées principalement par des limaces. Soit dit en passant, à Moor Park, j'ai vu un cas assez joli des effets des animaux sur la végétation : il y a d'immenses communaux avec des bouquets de vieux pins sylvestres sur les collines, et il y a environ huit ou dix ans, certains de ces communaux ont été clôturés, et tout autour des bouquets, de jeunes arbres vigoureux surgissent par millions, semblant exactement comme s'ils avaient été plantés, tant ils sont du même âge. Dans d'autres parties du communal, non encore clôturées, j'ai cherché sur des kilomètres et pas UN seul jeune arbre ne pouvait être vu. Je me suis alors approché (à moins d'un quart de mille des bouquets) et j'ai regardé attentivement dans la bruyère, et là, j'ai trouvé des dizaines de milliers de jeunes pins sylvestres (trente dans un mètre carré) avec leurs sommets grignotés par le peu de bétail qui erre occasionnellement sur ces landes misérables. Un petit arbre, haut de trois pouces, semblait, d'après les cernes, avoir vingt-six ans, avec une courte tige à peu près aussi épaisse qu'un bâton de cire à cacheter. Quel problème merveilleux c'est, quel jeu de forces, que de déterminer le genre et la proportion de chaque plante dans un mètre carré de gazon ! C'est à mon esprit vraiment merveilleux. Et pourtant, nous nous plaisons à nous étonner quand un animal ou une plante s'éteint.

Je suis si désolé que vous ne soyez pas au Club. Je vois que Mme Hooker va à Yarmouth ; j'espère que la santé de vos enfants n'en est pas le motif. Adieu.

Mon cher Hooker, toujours vôtre, C. DARWIN.

P.-S. -- Je crois que vous avez peur de m'envoyer une gousse d'Edwardsia mûre, de peur que je ne la fasse flotter de Nouvelle-Zélande au Chili !!!

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 5 juin [1857].

Mon cher Hooker,

J'honore votre soin consciencieux concernant les médailles. (Les médailles de la Royal Society.) Dieu merci ! Je ne suis qu'un amateur (mais très intéressé) sur le sujet.

C'est une vieille notion de ma part que l'on fait plus de bien en donnant des médailles à des hommes plus jeunes au début de leur carrière, qu'en guise de simple récompense à des hommes dont la carrière scientifique est presque terminée. La question de savoir si les médailles font jamais du bien ne nous concerne pas, car les médailles sont là. Je suis presque enclin à penser que je préférerais abaisser le niveau et donner des médailles à de jeunes travailleurs plutôt qu'à des anciens sans prétentions PARTICULIÈRES. En ce qui concerne les prétentions particulières, je pense qu'il mérite juste votre attention que, si les prétentions générales sont une fois admises, cela ouvre la porte à un grand laxisme dans leur attribution. Pensez au cas d'un homme très riche, qui n'a aidé qu'avec son argent, mais dans une mesure grandiose -- ou à un prodige aussi inconcevable qu'un ministre de la Couronne qui se soucierait vraiment de la science. Donneriez-vous de telles médailles à ces hommes ? Peut-être que les médailles ne pourraient être mieux appliquées qu'EXCLUSIVEMENT à de tels hommes. J'avoue qu'à présent, j'incline à m'en tenir aux prétentions particulières qui peuvent être mises par écrit...

Je suis fort confondu par le fait que vous montriez qu'il n'y a pas d'exemples évidents de ma loi (ou plutôt celle de Waterhouse) sur les développements anormaux étant hautement variables. J'ai réfléchi davantage à votre remarque sur la difficulté de juger ou de comparer la variabilité chez les plantes en raison de la grande variabilité générale des parties. Je considérerais la loi comme plus complètement anéantie si vous vouliez songer pendant un petit moment à des cas de grande variabilité d'un organe, et me dire s'il est modérément facile de choisir de tels cas ; CAR S'ILS PEUVENT ÊTRE CHOISIS, et que, malgré cela, ils ne coïncident pas avec un développement important ou anormal, ce serait un coup de massue total. C'est seulement commencer dans votre esprit par le côté variabilité de la question au lieu du côté anormalité. PEUT-ÊTRE que les cas où une partie est hautement variable dans toutes les espèces d'un groupe devraient être exclus, comme pouvant être quelque chose de distinct, et lié au sujet perplexe du polymorphisme. Voulez-vous parfaire votre aide en examinant davantage, pour un peu, le sujet de cette façon ?

J'ai été si intéressé ce matin à comparer toutes mes notes sur la variation des différentes espèces du genre Equus et les résultats de leur croisement. Prenant pour guide les faits les plus strictement analogues parmi les bénis pigeons, je crois que je peux voir clairement la coloration et les marques du grand-père de l'Âne, du Cheval, du Quagga, de l'Hémione et du Zèbre, il y a quelques millions de générations ! N'aurais-je pas ricané de quiconque m'aurait fait une telle remarque il y a quelques années ; mais mes preuves me semblent si bonnes que je publierai ma vision à la fin de ma petite discussion sur ce genre.

Je vous ai récemment inondé de mes notions, vous, le meilleur des amis et des philosophes.

Adios, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Moor Park, Farnham, 25 juin [1857].

Mon cher Hooker,

Ceci ne nécessite pas de réponse, mais je vous le demanderai dès que nous nous verrons. Regardez les semis d'ajoncs ci-joints, surtout celui dont le sommet est cassé. Le fait que les feuilles succédant aux cotylédons soient presque en forme de trèfle me semble faiblement analogue aux ressemblances embryonnaires chez les jeunes animaux, comme, par exemple, le jeune lion qui est rayé. Je vous demanderai si tel est le cas...(Voir 'Power of Movement in Plants', page 414.)

Le Dr Lane (Le médecin de Moor Park), sa femme et sa belle-mère, Lady Drysdale, sont parmi les personnes les plus charmantes que j'aie jamais rencontrées.

Je rentre chez moi le 30. Adieu, mon cher Hooker.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

[Ici suit un groupe de lettres, de dates diverses, portant sur la question de la variabilité des grands genres.]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 11 mars [1858].

J'ai été conduit à tout ce travail par une remarque de Fries, selon laquelle les espèces des grands genres étaient plus étroitement liées les unes aux autres que dans les petits genres ; et si tel était le cas, voyant que les variétés et les espèces sont si difficilement distinguables, j'en ai conclu que je trouverais plus de variétés dans les grands genres que dans les petits... Un jour, j'espère que vous lirez ma courte discussion sur l'ensemble du sujet. Vous m'avez rendu un service infini, quelle que soit l'opinion à laquelle j'aboutisse, en attirant mon attention sur au moins la possibilité ou la probabilité que les botanistes enregistrent plus de variétés dans les grands genres que dans les petits. Ce sera un travail difficile pour moi d'être candide en arrivant à ma conclusion.

Toujours vôtre, très sincèrement, C. DARWIN.

P.-S. -- Je serai encore plusieurs semaines sur mon travail actuel. Le travail s'est avéré mauvais pour moi ce matin, et j'ai le cœur malade ; et, oh ! combien je déteste les espèces et les variétés.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. 14 juillet [1857?].

...Je vous écris maintenant pour supplier très instamment d'une faveur, à savoir le prêt de « Boreau, Flore du centre de la France », soit la 1ère ou la 2ème édition, la dernière étant la meilleure ; ainsi que « Flora Ratisbonensis », par le Dr Furnrohr, dans 'Naturhist. Topographie von Regensburg, 1839.' Si vous pouvez POSSIBLERMENT vous en passer, voulez-vous les envoyer immédiatement à l'adresse ci-jointe. Si vous ne les avez pas, voulez-vous envoyer un mot par retour du courrier : car je dois essayer de voir si Kippist (Le regretté M. Kippist était à cette époque responsable de la bibliothèque de la Société Linnéenne.) peut de quelque façon les trouver, ce qui, je le crains, sera presque impossible dans la bibliothèque Linnéenne, où je sais qu'ils se trouvent.

J'ai fait quelques calculs sur les variétés, etc., et en parlant hier avec Lubbock, il m'a fait remarquer la plus grossière bévue que j'aie commise sur le plan du principe, et qui entraîne deux ou trois semaines de travail perdu ; et je suis dans une impasse tant que je n'aurai pas ces livres pour revoir tout cela, et voir quel est le résultat du calcul sur le bon principe. Je suis le plus misérable, embrouillé, stupide chien de toute l'Angleterre, et je suis prêt à pleurer de vexation devant mon aveuglement et ma présomption.

Toujours vôtre, très misérablement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À JOHN LUBBOCK. Down, [14 juillet] [1857].

Mon cher Lubbock,

Vous m'avez rendu le plus grand service possible en m'aidant à clarifier mon esprit. Si je suis aussi confus sur tous les sujets que je le suis sur la proportion et le hasard -- quel livre je vais produire !

J'ai divisé la Flore de Nouvelle-Zélande comme vous l'avez suggéré, il y a 329 espèces dans des genres de 4 et plus, et 323 dans des genres de 3 et moins.

Les 339 espèces ont 51 espèces présentant une ou plusieurs variétés. Les 323 espèces n'en ont que 37. Proportionnellement (339: 323:: 51: 48,5) elles auraient dû avoir 48 1/2 espèces présentant des variétés. Donc le cas va comme je le souhaite, mais pas assez fortement, à moins que ce ne soit général, pour que j'aie beaucoup de confiance. Je suis tout à fait convaincu que la vôtre est la bonne voie ; j'y avais pensé, mais je ne l'aurais jamais fait si ce n'avait été pour ma conversation très heureuse avec vous.

Je suis tout à fait choqué de constater à quel point je suis facilement embrouillé, car j'avais auparavant beaucoup réfléchi au sujet, et conclu que ma façon était juste. C'est terriblement erroné.

Quelle bévue honteuse vous m'avez évitée. Je vous remercie cordialement.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

P.-S. -- C'est assez pour me faire déchirer tous mes manuscrits et abandonner tout espoir.

Cela me prendra plusieurs semaines pour revoir tous mes matériaux. Mais oh, si vous saviez combien je vous suis reconnaissant !

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, août [1857].

Mon cher Hooker,

C'est une horrible corvée que vous ne puissiez pas venir bientôt, et je me reproche de ne pas avoir écrit plus tôt. Comme vous devez être occupé ! avec un tel tas de botanistes à Kew. Pensez donc, je viens de recevoir une lettre de Henslow, disant qu'il viendra ici entre le 11 et le 15 ! N'est-ce pas grandiose ? Merci beaucoup pour Furnrohr. Je dois supplier humblement Kippist de le chercher : il a eu la grande gentillesse d'obtenir Boreau pour moi.

Je suis devenu extrêmement intéressé à tabuler, selon la simple taille des genres, les espèces ayant des variétés marquées par des lettres grecques ou autrement : le résultat (autant que j'ai pu aller jusqu'ici) me semble l'un des arguments les plus importants que j'aie jamais rencontrés, à savoir que les variétés ne sont que de petites espèces -- ou les espèces seulement des variétés fortement marquées. Le sujet est à bien des égards si important pour moi ; je souhaite vivement que vous pensiez à des Flores bien travaillées de 1000 à 2000 espèces, avec les variétés marquées. Il est bon d'avoir des coupeurs de cheveux en quatre et des regroupeurs. (Ceux qui font beaucoup d'espèces sont les « splitters », et ceux qui en font peu sont les « lumpers ».) J'ai fait, ou je fais :--

Babington....................... Henslow......................... British Flora. London Catalogue. H.C. Watson...

Boreau.......................... France.

Miquel.......................... Hollande.

Asa Gray........................ États-Unis du Nord.

Hooker.......................... Nouvelle-Zélande. Fragment de la Flore indienne.

Wollaston....................... Insectes de Madère.

Koch n'a-t-il pas publié une bonne Flore allemande ? Marque-t-il les variétés ? Pourriez-vous me l'envoyer ? N'y a-t-il pas une grande Flore russe, qui a peut-être des variétés marquées ? Les Flores devraient être bien connues.

Je ne suis pas pressé pour quelques semaines. Voulez-vous y réfléchir quand, si jamais, vous en aurez le loisir ? Le sujet est très important pour mon travail, bien que je voie clairement de NOMBREUSES causes d'erreur...

CHARLES DARWIN À ASA GRAY. Down, 21 février [1859].

Mon cher Gray,

Ma dernière lettre ne demandait aucune faveur, celle-ci en demande une : mais cela ne vous coûtera vraiment que très peu de peine de me répondre, et cela me sera de TRÈS GRAND service, à cause d'une remarque faite par Hooker, que je ne peux croire, et qui lui a été suggérée par l'une de mes lettres. Il m'a suggéré de vous demander, et je lui ai dit que je ne donnerais pas le moindre indice sur ce qu'il pensait. Je crois généralement Hooker implicitement, mais il est parfois, je pense, et il l'avoue lui-même, plutôt trop critique, et son ingéniosité à découvrir des failles me semble admirable. Voici ma question : -- « Pensez-vous que les bons botanistes, en rédigeant une Flore locale, qu'elle soit petite ou grande, ou en faisant un Prodrome comme celui de De Candolle, tendraient presque universellement, mais involontairement et inconsciemment, à enregistrer (c'est-à-dire, marquant avec des lettres grecques et donnant des caractères courts) les variétés dans les grands ou dans les petits genres ? Ou la tendance serait-elle d'enregistrer les variétés à peu près également dans les genres de toutes tailles ? Êtes-vous conscient vous-même, après réflexion, d'avoir prêté attention à, et enregistré plus soigneusement les variétés dans les grands ou les petits, ou les très petits genres ? »

Je sais ce que les variétés sont très souvent des choses fugaces et insignifiantes ; mais ma requête s'applique à celles qui ont été jugées dignes d'être marquées et enregistrées. Si vous pouviez trouver le temps de m'envoyer une réponse, ne serait-ce que brève, assez rapidement, cela me rendrait un grand service.

Votre très obligé, CH. DARWIN.

P.-S. -- Savez-vous si quelqu'un a jamais publié des remarques sur la répartition géographique des variétés de plantes en comparaison avec les espèces auxquelles elles sont censées appartenir ? J'ai vainement essayé d'obtenir une idée vague, et à l'exception d'un peu d'informations à ce sujet données par M. Watson dans un article sur les coquilles terrestres aux États-Unis, j'ai complètement échoué ; mais peut-être serait-il difficile pour vous de me donner ne serait-ce qu'une brève réponse à ce sujet, et si tel est le cas, je ne suis pas si déraisonnable, JE VOUS L'ASSURE, que de l'attendre.

Si vous écrivez bientôt en Angleterre, vous pourriez joindre d'autres lettres [pour] moi à faire suivre.

Veuillez noter que la question n'est pas de savoir s'il y a plus ou moins de variétés dans les genres plus grands ou plus petits, mais s'il existe une tendance plus forte ou plus faible dans l'esprit des botanistes à ENREGISTRER celles-ci dans les grands ou les petits genres.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 6 mai [1858].

...J'envoie par ce courrier mon manuscrit sur la « fréquence », l'« étendue » et la « variation » des espèces dans les grands et les petits genres. Vous avez entrepris une horrible tâche en offrant si aimablement de le lire, et je vous en remercie chaleureusement. Je viens de corriger la copie, et je suis déçu de voir à quel point c'est difficile et obscur ; je ne peux pas le rendre plus clair, et à présent, j'en ai horreur rien qu'à le voir. Le style nécessite bien sûr une correction supplémentaire, et s'il est publié, je devrai essayer, mais je ne vois pas encore comment, de le rendre plus clair.

Si vous avez beaucoup à dire et pouvez avoir la patience d'examiner tout le sujet, je vous rencontrerais à Londres au jour du Club Phil., afin de vous épargner la peine d'écrire. Pour l'amour du ciel, vous juge sévère et redoutable et sceptique, rappelez-vous que mes conclusions peuvent être vraies, bien que les botanistes aient pu enregistrer plus de variétés dans les grands que dans les petits genres. Cela me semble un simple équilibre de probabilités. Encore une fois, je vous remercie très sincèrement, mais je crains que vous ne trouviez cela une horrible tâche.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

P.-S. -- Comme d'habitude, l'hydropathie a fait de moi un homme pour un court moment : j'espère que la mer fera beaucoup de bien à Mme Hooker.

CHARLES DARWIN À A.R. WALLACE. Down, 22 décembre 1857.

Mon cher Monsieur,

Je vous remercie pour votre lettre du 27 septembre. Je suis extrêmement heureux d'entendre comment vous vous occupez de la distribution conformément à des idées théoriques. Je suis fermement convaincu que sans spéculation, il n'y a pas d'observation bonne et originale. Peu de voyageurs se sont occupés de points tels que ceux sur lesquels vous travaillez maintenant ; et, en effet, tout le sujet de la distribution des animaux est terriblement en retard sur celui des plantes. Vous dites que vous avez été quelque peu surpris qu'aucune attention n'ait été accordée à votre article dans les Annals. ('On the law that has regulated the introduction of New Species.' Ann. Nat. Hist., 1855.) Je ne peux pas dire que je le sois, car si peu de naturalistes se soucient de quoi que ce soit au-delà de la simple description des espèces. Mais vous ne devez pas supposer que votre article n'a pas été remarqué : deux très bons hommes, Sir C. Lyell et M. E. Blyth à Calcutta, ont attiré mon attention tout particulièrement dessus. Bien qu'étant d'accord avec vous sur vos conclusions dans cet article, je crois que je vais beaucoup plus loin que vous ; mais c'est un sujet trop long pour entrer dans mes notions spéculatives. Je n'ai pas encore vu votre article sur la distribution des animaux dans les îles Aru. Je le lirai avec le plus grand intérêt ; car je pense que c'est le quart le plus intéressant de tout le globe en ce qui concerne la distribution, et j'ai longtemps essayé très imparfaitement de recueillir des données pour l'archipel malais. Je serai tout à fait prêt à souscrire à votre doctrine de subsidence ; en effet, à partir de la preuve tout à fait indépendante des récifs coralliens, j'ai coloré ma carte originale (dans mon volume sur les coraux) des îles Aru comme une zone de subsidence, mais j'ai pris peur et je l'ai laissée sans couleur. Mais je peux voir que vous êtes enclin à aller beaucoup plus loin que moi en ce qui concerne l'ancienne connexion des îles océaniques avec les continents. Depuis que le pauvre E. Forbes a énoncé cette doctrine, elle a été avidement suivie ; et Hooker discute de manière élaborée l'ancienne connexion de toutes les îles antarctiques et de la Nouvelle-Zélande et de l'Amérique du Sud. Il y a environ un an, j'ai beaucoup discuté de ce sujet avec Lyell et Hooker (car je devrai en traiter), et j'ai rédigé mes arguments en opposition ; mais vous serez heureux d'apprendre que ni Lyell ni Hooker ne pensaient grand bien de mes arguments. Néanmoins, pour une fois dans ma vie, j'ose résister à la sagacité presque surnaturelle de Lyell.

Il me semble que, pour ce qui est de la distribution, le plus grand problème est de savoir si les espèces sont immuables ou non. Je suis arrivé à la conclusion, bien que cela m'ait coûté, que des espèces, une fois formées, ne sont pas immuables. Je pense que cela est hérétique, mais je ne peux m'en empêcher. Si vous voulez un jour, quand vous aurez le temps, jeter un œil à ce que je pense sur ce sujet, je serais très heureux de vous envoyer un court exposé de mes vues. Je ne connais personne dont l'opinion m'importerait davantage. Je crains fort, cependant, que vous ne soyez pas d'accord avec moi.

Il y a une autre question, qui n'est qu'une question de détail, sur laquelle je serais très curieux d'avoir votre avis, si vous l'avez déjà formé : est-ce que, dans votre flore de l'Amérique du Nord, vous avez remarqué une différence entre les espèces qui sont communes à l'Europe et à l'Amérique du Nord, et celles qui ne le sont pas, quant à leur variabilité ? Je suspecte fortement que les espèces communes à ces deux continents sont, dans l'ensemble, plus variables que celles qui sont restreintes à l'un ou l'autre.

C'est une question très longue et je vous prie de m'excuser de vous importuner avec de telles théories. Croyez-moi, mon cher Gray, votre très sincère, C. DARWIN.

Je ne me souviens pas des mots exacts que j'ai employés dans ma précédente lettre, mais j'ose dire que j'ai écrit que je pensais que vous me mépriseriez profondément lorsque je vous ferais part des conclusions auxquelles j'étais parvenu, ce que j'ai fait parce que je pensais, en tant qu'honnête homme, être tenu de le faire. J'aurais été un bien étrange mortel, vu tout ce que je dois à votre extraordinaire gentillesse, si, en disant cela, j'avais eu l'intention de vous attribuer le moindre sentiment malveillant. Permettez-moi de vous dire qu'avant même que j'aie jamais correspondu avec vous, Hooker m'avait montré plusieurs de vos lettres (qui n'étaient pas de nature privée), et celles-ci m'avaient inspiré le plus vif sentiment de respect à votre égard ; et je serais vraiment ingrat si vos lettres, et tout ce que j'ai entendu dire de vous, n'avaient pas fortement renforcé ce sentiment. Mais je n'étais nullement certain que, lorsque vous sauriez vers quoi je tendais, vous ne me trouveriez pas si sauvage et insensé dans mes vues (Dieu sait qu'elles ont été atteintes assez lentement, et, je l'espère, consciencieusement), que vous ne me jugeriez plus digne de la moindre attention ou assistance. Pour donner un exemple : la dernière fois que j'ai vu mon cher vieil ami Falconer, il m'a attaqué très vigoureusement, mais fort gentiment, et m'a dit : « Tu feras plus de mal que dix naturalistes ne feront de bien. Je vois que tu as déjà CORROMPU et à moitié gâté Hooker !! » Or, quand je vois un tel sentiment chez mes plus vieux amis, vous ne devez pas vous étonner que je m'attende toujours à ce que mes vues soient accueillies avec mépris. Mais assez, et même trop, sur ce sujet.

Je vous remercie très sincèrement pour le ton bienveillant de votre dernière lettre. J'approuve chaque mot qu'elle contient, et je pense aller aussi loin que quiconque dans la reconnaissance des graves difficultés qui s'opposent à ma doctrine. Pour ce qui est de l'étendue de ma pensée, tous les arguments en faveur de mes notions s'évanouissent RAPIDEMENT à mesure que le champ des formes considérées s'élargit. Mais chez les animaux, l'embryologie m'entraîne vers une portée énorme et effrayante. Les faits qui m'ont maintenu le plus longtemps dans l'orthodoxie scientifique sont ceux de l'adaptation : les masses polliniques chez les asclépiades, le gui, dont le pollen est transporté par les insectes et les graines par les oiseaux, le pic, avec ses pattes, sa queue, son bec et sa langue adaptés pour grimper aux arbres et capturer les insectes. Parler de climat ou d'habitude lamarckienne pour expliquer de telles adaptations à d'autres êtres organiques est futile. Cette difficulté, je crois l'avoir surmontée. Comme vous semblez vous intéresser au sujet, et comme c'est pour moi un IMMENSE avantage de vous écrire et d'entendre, si brièvement que ce soit, ce que vous en pensez, je joindrai (copié, pour vous éviter la peine de le lire) le plus bref résumé de mes notions sur les moyens par lesquels la Nature crée ses espèces. La raison pour laquelle je pense que les espèces ont réellement changé dépend de faits généraux concernant les affinités, l'embryologie, les organes rudimentaires, l'histoire géologique et la distribution géographique des êtres organiques. Concernant mon Résumé, vous devrez me croire sur parole pour une immense part, chaque paragraphe occupant un ou deux chapitres de mon livre. Vous penserez peut-être que je suis mesquin en vous demandant de ne pas mentionner ma doctrine ; la raison en est que si quelqu'un, comme l'auteur des « Vestiges », en entendait parler, il pourrait facilement les exploiter, et je devrais alors citer un ouvrage peut-être méprisé des naturalistes, ce qui nuirait grandement aux chances que mes vues soient acceptées par ceux-là seuls dont j'estime l'opinion. [Suit ici une discussion sur la « variation des grands genres », qui n'a aucun lien direct avec le reste de la lettre.]

I. Il est merveilleux de voir ce que le principe de la Sélection par l'Homme, c'est-à-dire le choix d'individus possédant une qualité désirée, leur reproduction, et une nouvelle sélection, peut accomplir. Même les éleveurs ont été étonnés de leurs propres résultats. Ils peuvent agir sur des différences imperceptibles pour un œil non exercé. La sélection n'a été pratiquée MÉTHODIQUEMENT en Europe que depuis un demi-siècle. Mais elle a été pratiquée occasionnellement, et même dans une certaine mesure méthodiquement, dans les temps les plus anciens. Il a dû exister aussi une sorte de sélection inconsciente depuis les temps les plus reculés, à savoir la préservation des individus animaux (sans aucune pensée pour leur progéniture) les plus utiles à chaque race humaine dans ses circonstances particulières. Le « roguing », comme disent les pépiniéristes, qui consiste à détruire les variétés qui s'écartent de leur type, est une forme de sélection. Je suis convaincu que la sélection intentionnelle et occasionnelle a été le principal agent de la création de nos races domestiques. Mais, quoi qu'il en soit, son grand pouvoir de modification a été indiscutablement démontré ces derniers temps. La sélection n'agit que par l'accumulation de variations très légères ou plus marquées, causées par les conditions extérieures, ou par le simple fait que, lors de la génération, l'enfant n'est pas absolument semblable à son parent. L'homme, par ce pouvoir d'accumuler les variations, adapte les êtres vivants à ses besoins ; on PEUT DIRE qu'il fait en sorte que la laine d'un mouton soit bonne pour les tapis, et celle d'un autre pour le drap, etc.

II. Or, supposez qu'il existe un être qui ne juge pas par la simple apparence extérieure, mais qui puisse étudier toute l'organisation interne, qui ne soit jamais capricieux, qui continue à sélectionner dans un but précis pendant des millions de générations ; qui dira ce qu'il pourrait accomplir ! Dans la nature, nous avons quelques LÉGÈRES variations, occasionnellement dans toutes les parties : et je pense qu'on peut montrer qu'un changement dans les conditions d'existence est la cause principale pour laquelle l'enfant ne ressemble pas exactement à ses parents ; et dans la nature, la géologie nous montre quels changements ont eu lieu et ont lieu. Nous avons un temps presque illimité : personne, sauf un géologue praticien, ne peut pleinement l'apprécier ; songez à la période glaciaire, durant laquelle, au moins, les mêmes espèces de coquillages ont existé ; il a dû y avoir, durant cette période, des millions et des millions de générations.

III. Je pense qu'on peut montrer qu'il existe une telle puissance infaillible à l'œuvre, ou SÉLECTION NATURELLE (le titre de mon livre), qui sélectionne exclusivement pour le bien de chaque être organique. L'aîné De Candolle, W. Herbert et Lyell ont écrit de façon convaincante sur la lutte pour la vie ; mais même eux n'ont pas écrit assez fortement. Réfléchissez au fait que chaque être (même l'éléphant) se reproduit à un rythme tel que, en quelques années, ou au plus en quelques siècles ou quelques milliers d'années, la surface de la terre ne pourrait contenir la progéniture d'une seule espèce. J'ai trouvé difficile de garder constamment à l'esprit que l'accroissement de chaque espèce est freiné durant une partie de sa vie, ou durant une génération brièvement récurrente. Seuls quelques-uns de ceux qui naissent chaque année peuvent vivre pour propager leur espèce. Quelle différence insignifiante doit souvent déterminer qui survivra et qui périra.

IV. Prenez maintenant le cas d'un pays subissant un changement ; cela tendra à faire varier légèrement certains de ses habitants ; non pas que je croie que la plupart des êtres ne varient pas en tout temps suffisamment pour que la sélection agisse. Certains de ses habitants seront exterminés, et les autres seront exposés à l'action mutuelle d'un ensemble différent d'habitants, ce que je crois être plus important pour la vie de chaque être que le simple climat. En considérant les manières infiniment variées dont les êtres obtiennent leur nourriture en luttant avec d'autres êtres, échappent au danger à divers moments de leur vie, font disséminer leurs œufs ou leurs graines, etc., etc., je ne peux douter que, pendant des millions de générations, des individus d'une espèce naîtront avec quelque légère variation profitable à une partie de leur économie ; ceux-ci auront une meilleure chance de survivre, de propager cette variation, qui sera à nouveau lentement accrue par l'action cumulative de la sélection naturelle ; et la variété ainsi formée coexistera avec sa forme parente, ou, plus communément, l'exterminera. Un être organique comme le pic, ou le gui, peut ainsi en venir à être adapté à une vingtaine de contingences ; la sélection naturelle accumulant ces légères variations dans toutes les parties de sa structure qui lui sont en quelque manière utiles, pendant n'importe quelle partie de sa vie.

V. Des difficultés multiformes se présenteront à chacun avec cette théorie. La plupart peuvent, je pense, recevoir une réponse satisfaisante. « Natura non facit saltum » répond à certaines des plus évidentes. La lenteur du changement, et le fait que très peu d'individus subissent des changements à un moment donné, répond à d'autres. L'extrême imperfection de nos archives géologiques répond à d'autres encore.

VI. Un autre principe, que l'on peut appeler le principe de divergence, joue, je crois, un rôle important dans l'origine des espèces. Le même endroit peut supporter plus de vie s'il est occupé par des formes très diverses : nous le voyons dans les nombreuses formes génériques sur un mètre carré de gazon (j'ai compté vingt espèces appartenant à dix-huit genres), ou dans les plantes et les insectes sur n'importe quel petit îlot uniforme, appartenant à presque autant de genres et de familles que d'espèces. Nous pouvons comprendre cela avec les animaux supérieurs, dont nous comprenons mieux les habitudes. Nous savons qu'il a été démontré expérimentalement qu'une parcelle de terre produira un poids plus important si elle est cultivée avec plusieurs espèces de graminées qu'avec deux ou trois espèces. Or, chaque être organique, en se propageant rapidement, peut être considéré comme s'efforçant autant que possible d'augmenter en nombre. Il en sera de même pour la progéniture de toute espèce après qu'elle se sera divisée en variétés, ou sous-espèces, ou véritables espèces. Et il s'ensuit, je pense, des faits précédents, que la progéniture variable de chaque espèce essaiera (seuls quelques-uns réussiront) de s'emparer d'autant de places, et d'aussi diverses que possible, dans l'économie de la nature. Chaque nouvelle variété ou espèce, une fois formée, prendra généralement la place de son parent le moins bien adapté, et l'exterminera ainsi. C'est là, je crois, l'origine de la classification ou de l'arrangement de tous les êtres organiques en tout temps. Ceux-ci SEMBLENT toujours se ramifier et se sous-ramifier comme un arbre à partir d'un tronc commun ; les rameaux florissants détruisant les moins vigoureux ; les branches mortes et perdues représentant grossièrement les genres et familles éteints.

Ce croquis est TRÈS imparfait ; mais dans un espace aussi court, je ne peux faire mieux. Votre imagination devra combler de nombreuses et vastes lacunes. Sans réflexion, tout cela paraîtra absurde ; peut-être cela le paraîtra-t-il encore après réflexion.

C.D.

P.-S. — Ce petit résumé ne touche qu'au pouvoir cumulatif de la sélection naturelle, que je considère comme l'élément de loin le plus important dans la production de nouvelles formes. Les lois régissant la variation naissante ou primordiale (sans importance, sauf en tant que base sur laquelle la sélection agit, aspect sous lequel elle est essentielle), je les discuterai sous plusieurs rubriques, mais je ne peux, comme vous pouvez bien le croire, aboutir qu'à des conclusions très partielles et imparfaites.

[Le mémoire commun de M. Wallace et de mon père a été lu à la Linnean Society le soir du 1er juillet. Sir Charles Lyell et Sir J.D. Hooker étaient présents, et tous deux, je crois, ont fait quelques remarques, principalement dans le but d'impressionner les personnes présentes sur la nécessité d'accorder la plus grande attention à ce qu'elles venaient d'entendre. Il n'y eut cependant aucune apparence de discussion. Sir Joseph Hooker m'écrit : « L'intérêt suscité était intense, mais le sujet était trop nouveau et trop inquiétant pour que l'ancienne école entre en lice, avant de s'être armée. Après la réunion, on en a parlé à voix basse : l'approbation de Lyell, et peut-être dans une petite mesure la mienne, en tant que son lieutenant dans cette affaire, a plutôt intimidé les membres, qui, autrement, se seraient envolés contre la doctrine. Nous avions, aussi, l'avantage d'être familiers avec les auteurs et leur thème. »]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 5 juillet [1858].

Mon cher Hooker,

Nous sommes devenus plus heureux et moins paniqués, maintenant que nous avons envoyé hors de la maison chaque enfant, et nous éloignerons H. dès qu'elle pourra bouger. La première infirmière est tombée malade d'une angine ulcérée et d'un phlegmon amygdalien, et la seconde est maintenant malade de la scarlatine, mais, Dieu merci, elle est en voie de guérison. Vous pouvez imaginer à quel point nous avons été effrayés. Ce fut une quinzaine des plus misérables. Merci beaucoup pour votre mot, m'informant que tout s'était bien passé à la Linnean Society. Vous devez me laisser vous dire encore une fois à quel point je ressens votre généreuse gentillesse et celle de Lyell en cette occasion. Mais, en vérité, cela me fait honte que vous ayez perdu du temps sur une simple question de priorité. Je serai curieux de voir les épreuves. Je ne comprends pas le moins du monde si ma lettre à A. Gray doit être imprimée ; je suppose que non, seulement votre note ; mais je suis tout à fait indifférent, et je m'en remets absolument à vous et à Lyell.

Je peux facilement préparer un résumé de tout mon travail, mais je vois mal comment il peut être rendu scientifique pour une revue, sans donner de faits, ce qui serait impossible. En effet, un simple résumé ne peut être très court. Pourriez-vous me donner une idée du nombre de pages de la revue qui pourraient probablement m'être accordées ?

Dès mon retour à la maison, je commencerai et je couperai mon drap selon ma mesure. Si les arbitres devaient le rejeter comme n'étant pas strictement scientifique, je pourrais peut-être le publier sous forme de brochure.

Concernant mon grand résumé intercalé (Le Croquis de 1844), voudriez-vous l'envoyer à tout moment avant de quitter l'Angleterre, à l'adresse ci-jointe ? Si vous ne partez pas avant le 7 ou le 10 août, je préférerais qu'il vous reste. J'espère que vous avez noté des critiques sur mon manuscrit sur les grands Genres, etc., suffisamment pour vous souvenir de vos remarques, car je serais infiniment désolé de les perdre. Et je ne vois aucune chance que nous nous rencontrions si vous partez bientôt à l'étranger. Nous vous remercions chaleureusement pour votre invitation à nous joindre à vous : je ne peux imaginer rien que j'apprécierais davantage ; mais nos enfants sont trop délicats pour que nous puissions les laisser ; je ne serais qu'un fardeau vivant.

Enfin, vous avez dit que vous écririez à Wallace ; j'aimerais certainement beaucoup cela, car cela m'exonérerait tout à fait : si vous vouliez m'envoyer votre mot, scellé, je le transmettrais avec le mien, car je connais l'adresse, etc.

Me répondrez-vous quelque temps au sujet de vos idées sur la longueur de mon résumé.

Si vous voyez Lyell, lui direz-vous à quel point je me sens reconnaissant pour son aimable intérêt dans cette affaire qui me concerne. Vous devez savoir que je considère comme très important, pour la réception de l'idée que les espèces ne sont pas immuables, le fait que le plus grand géologue et le plus grand botaniste d'Angleterre portent LE MOINDRE INTÉRÊT à ce sujet : je suis sûr que cela fera beaucoup pour briser les préjugés.

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Chez Mlle Wedgwood, Hartfield, Tunbridge Wells, [13 juillet 1858].

Mon cher Hooker,

Votre lettre à Wallace me semble parfaite, tout à fait claire et très courtoise. Je ne pense pas qu'elle puisse être améliorée, et je l'ai transmise aujourd'hui avec une lettre de ma propre main. J'ai toujours pensé qu'il était très possible que je sois devancé, mais j'imaginais que j'avais une âme assez grande pour ne pas m'en soucier ; mais je me suis trouvé dans l'erreur et puni ; je m'étais cependant tout à fait résigné, et j'avais écrit la moitié d'une lettre à Wallace pour lui céder toute priorité, et je n'aurais certainement pas changé d'avis si ce n'avait été pour votre gentillesse et celle de Lyell, tout à fait extraordinaires. Je vous assure que je le ressens, et ne l'oublierai pas. Je suis PLUS que satisfait de ce qui s'est passé à la Linnean Society. J'avais pensé que votre lettre et la mienne à Asa Gray ne seraient qu'une annexe au mémoire de Wallace.

Nous partons d'ici dans quelques jours pour le bord de mer, probablement vers l'île de Wight, et à mon retour (après une bataille avec des squelettes de pigeons), je me mettrai au travail sur le résumé, bien que comment diable je ferai un résumé en trente pages de la revue, je ne sais, mais je ferai de mon mieux. Je vais commander Bentham ; n'est-ce pas dommage que vous perdiez du temps à tabuler les variétés ? car je peux demander au maître d'école de Down de le faire à mon retour, et je peux vous dire tous les résultats.

Je dois essayer de vous voir avant votre voyage ; mais ne pensez pas que je pêche pour vous demander de venir à Down, car vous n'aurez pas le temps pour cela.

Vous ne pouvez imaginer à quel point je suis heureux que l'idée de la Sélection Naturelle ait agi comme un purgatif sur vos entrailles d'immutabilité. Chaque fois que les naturalistes pourront considérer le changement des espèces comme une certitude, quel champ magnifique sera ouvert... sur toutes les lois de la variation... sur la généalogie de tous les êtres vivants... sur leurs lignes de migration, etc., etc. Je vous prie de remercier Mme Hooker pour son très aimable petit mot, et je vous prie de dire combien je suis vraiment obligé, et en vérité honteux de penser qu'elle ait eu la peine de copier mon vilain manuscrit. C'était extraordinairement gentil de sa part. Adieu, mon cher et aimable ami.

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

P.-S. — J'ai eu un peu d'amusement ici en observant une fourmi esclavagiste ; car je ne pouvais m'empêcher de douter un peu des histoires merveilleuses, mais j'ai maintenant vu une troupe de pillards vaincus, et j'ai vu une migration d'un nid à un autre des esclavagistes, portant leurs esclaves (qui sont des nègres de MAISON, et non des champs) dans leurs bouches !

Je suis enclin à penser que c'est une véritable généralisation que, lorsque le miel est sécrété en un point du cercle de la corolle, si le pistil se courbe, il se courbe toujours dans la ligne du passage vers le miel. L'éperon de la Larkspur en est un bon exemple, contrairement à l'Ancolie... si vous y pensez, faites juste attention à ce petit point.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. King's Head Hotel, Sandown, île de Wight, 18 juillet [1858].

...Nous sommes installés ici pour dix jours, et irons ensuite à Shanklin, qui semble plus amusant pour quelqu'un comme moi, qui ne peut marcher. Nous espérons beaucoup que la mer puisse faire du bien à H. et L. Et si cela réussit, notre expédition sera utile, mais sinon, non.

Je ne vous ai jamais assez remercié pour toute la peine extraordinaire et la gentillesse que vous m'avez témoignées au sujet de l'affaire de Wallace. Hooker m'a raconté ce qui a été fait à la Linnean Society, et je suis bien plus que satisfait, et je ne pense pas que Wallace puisse trouver ma conduite injuste en vous ayant permis, à vous et à Hooker, de faire tout ce que vous pensiez juste. J'étais certainement un peu ennuyé de perdre toute priorité, mais je m'étais résigné à mon sort. Je vais préparer un résumé plus long ; mais il est vraiment impossible de rendre justice au sujet, sauf en donnant les faits sur lesquels chaque conclusion est fondée, et cela sera, bien sûr, absolument impossible. Votre nom et celui de Hooker apparaissant comme étant, de quelque manière que ce soit, les moins intéressés par mon travail, aura, j'en suis certain, la portée la plus importante pour amener les gens à considérer le sujet sans préjugé. Je considère cela comme si important, que je suis presque content du mémoire de Wallace pour avoir conduit à cela.

Mon cher Lyell, très reconnaissant, CH. DARWIN.

[La lettre suivante fait référence aux épreuves du mémoire de la Linnean Society. L'« introduction » signifie la lettre liminaire signée par Sir C. Lyell et Sir J.D. Hooker.]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. King's Head Hotel, île de Wight, 21 juillet [1858].

Mon cher Hooker,

Je n'ai reçu qu'hier les épreuves, que je vous retourne maintenant. Je pense que votre introduction ne peut être améliorée.

Je suis dégoûté par ma mauvaise écriture. Je ne pouvais l'améliorer, sans tout réécrire, ce qui ne serait pas juste ni ne vaudrait la peine, car j'ai commencé un meilleur résumé pour la Linnean Society. Mon excuse est que cela n'a JAMAIS été destiné à la publication. Je n'ai fait que quelques corrections dans le style ; mais je ne peux le rendre décent, j'espère cependant modérément intelligible. Je suppose que quelqu'un corrigera la révision. (Dois-je le faire ?)

Pourrais-je avoir une épreuve propre à envoyer à Wallace ?

Je n'ai pas encore pleinement considéré vos remarques sur les grands genres (mais votre accord général est du PLUS HAUT INTÉRÊT pour moi) ; et je ne serai pas capable de le faire avant d'avoir relu mon manuscrit ; mais vous pouvez compter sur le fait que vous ne faites jamais une remarque à mon égard qui soit perdue par INATTENTION. Je suis particulièrement heureux que vous ne vous opposiez pas à ce que j'expose vos objections sous une forme modifiée, car elles m'ont toujours frappé comme étant très importantes, et comme ayant beaucoup de valeur intrinsèque, qu'elles fussent ou non fatales à mes notions. Je considérerai et reconsidérerai toutes vos remarques...

J'ai commandé Bentham, car, comme le dit —, il sera très curieux de voir une Flore écrite par un homme qui ne connaît rien aux plantes britanniques !!

Je suis très heureux de ce que vous dites au sujet de mon Résumé, mais vous pouvez compter sur le fait que je condenserai au maximum. Je contribuerai financièrement si c'est trop long. (C'est-à-dire qu'il aiderait à payer l'impression, si cela devait s'avérer trop long pour la Linnean Society.) De combien de manières m'avez-vous aidé !

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

[Le « Résumé » mentionné dans la dernière phrase de la lettre précédente était en fait « L'Origine des espèces », sur lequel il se mit alors au travail. Dans son « Autobiographie », il parle d'avoir commencé à écrire en septembre, mais dans son journal, il a écrit : « 20 juillet au 12 août, à Sandown, début du Résumé du livre sur les espèces. » « 16 septembre, reprise du Résumé. » Le livre a été commencé avec l'idée qu'il serait publié sous forme d'article, ou de série d'articles, par la Linnean Society, et ce n'est qu'à la fin de l'automne qu'il devint clair qu'il devait prendre la forme d'un volume indépendant.]

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Norfolk House, Shanklin, île de Wight, vendredi [30] juillet [1858].

Mon cher Hooker,

Voulez-vous remettre le bout de papier ci-joint à Sir William pour le remercier de sa gentillesse ; cela me donne une excuse pour m'amuser en vous écrivant un mot, qui ne requiert aucune réponse.

C'est un endroit très charmant, et nous avons une maison très confortable. Mais, hélas, je ne peux pas dire que la mer ait fait beaucoup de bien à H. ou L. Mon estomac n'a pas non plus récupéré de tous nos ennuis. Je suis très heureux que nous ayons quitté la maison, car six enfants sont maintenant morts de la scarlatine à Down. Nous rentrons le 14 août.

J'ai reçu Bentham (« British Flora »), et j'en suis charmé, et William (qui vient de partir pour un voyage à l'étranger) a identifié à merveille toutes sortes de plantes nouvelles (pour moi). Les petits bouts d'information sont si excellents... Les noms anglais dans les clés analytiques nous rendent fous : donnez-les absolument, mais pourquoi diable [ne pas] les rendre subordonnés au latin ; cela me met dans une colère noire. W. a chargé les Compositae et les Umbelliferae comme un héros, et en a démoli un bon nombre avec brio.

Je passe mon temps à travailler quotidiennement deux heures sur mon Résumé, et je trouve que c'est un travail amusant et enrichissant. Je vous suis maintenant très sincèrement obligé, à vous et à Lyell, de m'avoir lancé là-dedans ; car, une fois terminé, je serai en mesure de finir mon ouvrage avec plus d'aisance et de loisirs. J'avoue que je détestais l'idée de cette tâche ; et maintenant, je trouve très insatisfaisant de ne pas pouvoir donner mes raisons pour chaque conclusion.

Je serai plus long que prévu ; il faudra trente-cinq de mes pages de manuscrit in-folio pour donner un résumé sur la variation à l'état domestique seulement ; mais j'essaierai de n'y rien mettre qui ne me semble présenter quelque intérêt, et qui fut autrefois nouveau pour moi. Cela semble un plan étrange que de donner un résumé d'une œuvre non publiée ; néanmoins, je le répète, je suis extrêmement heureux d'avoir commencé sérieusement.

J'espère que vous et Mme Hooker passerez un très très agréable voyage. Adieu, mon cher Hooker.

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Norfolk House, Shanklin, île de Wight, jeudi [5 août 1858].

Mon cher Hooker,

Je penserais que la note apologétique sur le style du résumé serait mieux en tant que note... Mais je vous écris maintenant pour vous demander de m'envoyer par retour du courrier le manuscrit sur les grands genres, afin que je puisse en faire un résumé d'une paire de pages. Je présume que vous en avez tout à fait terminé, autrement, pour rien au monde je ne voudrais le récupérer. Si vous l'attachez avec de la ficelle et le marquez « MS pour impression », cela ne coûtera pas, je devrais penser, plus de 4 pence. Je souhaiterai vivement dire que vous avez lu ce manuscrit et que vous êtes d'accord ; mais vous entendrez la phrase avant que je ne la lise à la Société.

Ce que vous me dites après avoir parlé avec Busk de la longueur du Résumé est un IMMENSE soulagement pour moi ; cela rendra le travail bien moindre, de ne pas avoir à raccourcir autant chaque sujet ; mais j'essaierai de ne pas être trop diffus. Je crains que cela ne gâche tout l'intérêt de mon livre (le plus gros livre commencé en 1856), quand il sera publié. Le Résumé se divisera très bien en plusieurs parties : ainsi, je viens de terminer « La variation à l'état domestique », en quarante-quatre pages de manuscrit, et cela ferait l'affaire pour une soirée ; mais je serais extrêmement désolé si tout ne pouvait pas être publié ensemble.

Ce que vous dites par ailleurs au sujet de mon Résumé me plaît hautement, mais m'effraie, car je crains de ne jamais être capable de le rendre assez bon. Mais comme je m'étends sur mes propres affaires avec vous !

J'ai été étonné de voir la carte de Sir W. Hooker ici il y a deux ou trois jours : j'étais malheureusement parti en promenade. Henslow, lui aussi, m'a écrit, proposant de venir à Down le 9, mais hélas, je ne rentre que le 13, et ma femme pas avant une semaine plus tard ; si bien que je suis aussi très désolé de penser que je ne vous verrai pas, car je n'aimerais pas quitter la maison si tôt. J'avais pensé aller à Londres et faire un saut d'une heure ou deux à Kew...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Norfolk House, Shanklin, île de Wight, [août] [1858].

Mon cher Hooker,

Je vous écris simplement pour dire que le manuscrit est arrivé en toute sécurité il y a deux ou trois jours. Je vous suis très obligé pour la correction du style : je trouve indiciblement difficile d'écrire clairement. Quand nous nous verrons, je devrai discuter de quelques points à ce sujet.

Vous parlez d'aller au bord de la mer quelque part ; nous pensons que c'est le plus agréable endroit de bord de mer que nous ayons jamais vu, et nous aimons Shanklin mieux que d'autres endroits sur la côte sud de l'île, bien que beaucoup soient charmants et plus jolis, si bien que je suggérerais que vous pensiez à cet endroit. Nous sommes sur la côte même ; mais les goûts diffèrent tellement à propos des lieux.

Si vous allez à Broadstairs, quand il y a un vent fort venant de la côte de France et par beau temps sec et chaud, ouvrez l'œil, et vous verrez PROBABLEMENT (!) des graines de chardon soufflées à travers la Manche. L'autre jour, j'en ai vu une soufflée droit à l'intérieur des terres, et puis en quelques minutes une seconde, et puis une troisième ; et je me suis dit, mon Dieu, combien il doit y avoir de chardons en France ; et j'ai écrit une lettre en imagination à votre intention. Mais j'ai alors regardé les nuages BAS, et j'ai remarqué qu'ils ne venaient pas vers l'intérieur des terres, alors j'ai craint qu'il y ait un problème. J'ai alors marché au-delà d'un promontoire, et j'ai trouvé le vent parallèle à la côte, et sur ce promontoire même, un superbe lit de chardons, qui, par chaque large remous, étaient soufflés loin au large, et revenaient ensuite droit à angle droit vers le rivage ! Un jour, un tel nombre d'insectes ont été rejetés par la marée, et j'ai ramené à la vie treize espèces de Coléoptères ; non pas que je suppose qu'ils venaient de France. Mais surveillez bien les graines de chardon tandis que vous flânerez le long de la côte...

CHARLES DARWIN À ASA GRAY. 11 août [1858].

Mon cher Gray,

Votre mot du 27 juillet vient de me parvenir dans l'île de Wight. C'est un plaisir réel et grand pour moi de vous écrire au sujet de mes idées ; et même si ce n'était pas le cas, je serais un chien des plus ingrats, après toute l'aide inestimable que vous m'avez apportée, si je ne faisais pas tout ce que vous me demandiez.

J'ai discuté dans mon long manuscrit des changements de climat plus tardifs et de l'effet sur la migration, et je vais vous donner ici un RÉSUMÉ d'un RÉSUMÉ (que ce dernier je prépare de tout mon travail pour la Linnean Society). Je ne peux pas vous donner de faits, et je dois écrire de manière dogmatique, bien que je ne me sente pas ainsi sur aucun point. Je peux juste mentionner, afin que vous puissiez croire que j'ai QUELQUE fondement pour mes vues, que Hooker a lu mon manuscrit, et bien qu'il ait d'abord soulevé des objections à mon point principal, il m'a dit depuis qu'une réflexion plus approfondie et de nouveaux faits ont fait de lui un converti.

À l'âge Pliocène ancien, ou peut-être plus récent (un peu AVANT l'époque glaciaire), la température était plus élevée ; de cela, il ne peut guère y avoir de doute ; la terre, à GRANDE ÉCHELLE, gardait à peu près sa disposition actuelle : les espèces étaient principalement, à en juger par les coquillages, ce qu'elles sont aujourd'hui. À cette époque, alors que tous les animaux et plantes s'étendaient de 10 ou 15 degrés plus près des pôles, je crois que la partie nord de la Sibérie et de l'Amérique du Nord, étant presque CONTINUE, était peuplée (il est tout à fait possible, compte tenu des eaux peu profondes, que le détroit de Behring fût uni, peut-être un peu plus au sud) par une faune et une flore presque uniformes, tout comme les régions arctiques le sont maintenant. Le climat est ensuite devenu graduellement plus froid jusqu'à ce qu'il devienne ce qu'il est aujourd'hui ; et alors les parties tempérées de l'Europe et de l'Amérique seraient séparées, en ce qui concerne la migration, tout comme elles le sont maintenant. Puis est arrivée la période glaciaire, chassant loin vers le sud tous les êtres vivants ; l'Europe centrale ou même méridionale étant peuplée de productions arctiques ; à mesure que la chaleur revenait, les productions arctiques rampaient lentement sur les montagnes à mesure qu'elles devenaient dénudées de neige ; et nous voyons maintenant sur leurs sommets les restes d'une flore et d'une faune autrefois continues. C'est la théorie d'E. Forbes, que, toutefois, je peux ajouter, j'avais rédigée quatre ans avant qu'il ne la publie.

Certains faits m'ont fait vaguement SUSPECTER qu'entre la température glaciaire et la température actuelle, il y a eu une période de chaleur LÉGÈREMENT plus grande. Selon mes doctrines de modification, je considère beaucoup d'espèces d'Amérique du Nord qui représentent ÉTROITEMENT celles d'Europe, comme s'étant modifiées depuis l'époque Pliocène, quand dans la partie nord du monde il y avait une communication presque libre entre le vieux et le nouveau monde. Mais voici maintenant une considération plus importante ; il existe un corps considérable de preuves géologiques selon lesquelles, durant l'époque glaciaire, le monde entier était plus froid ; je l'ai déduit, il y a de nombreuses années, des phénomènes de blocs erratiques observés soigneusement par moi sur les côtes est et ouest de l'Amérique du Sud. Maintenant, je suis assez audacieux pour croire qu'au paroxysme de l'époque glaciaire, ET ALORS QUE TOUTES LES PRODUCTIONS TROPICALES ONT DÛ ÊTRE CONSIDÉRABLEMENT DÉSTABILISÉES, plusieurs formes tempérées ont voyagé lentement au cœur des Tropiques, et ont même atteint l'hémisphère sud ; et quelques rares formes méridionales ont pénétré dans une direction inverse vers le nord. (Hauteurs de Bornéo avec des formes australiennes, Abyssinie avec des formes du Cap.) Partout où il y avait des terres ÉLEVÉES presque continues, cette migration aurait été immensément facilitée ; d'où le caractère européen des plantes de Terre de Feu et des sommets des Cordillères ; d'où idem sur l'Himalaya. À mesure que la température augmentait, tous les intrus tempérés grimpaient sur les montagnes. D'où les formes européennes sur les Nilgherries, Ceylan, le sommet de Java, les monts Organ du Brésil. Mais ces intrus, étant entourés de nouvelles formes, seraient très susceptibles d'être améliorés ou modifiés par la sélection naturelle, pour les adapter aux nouvelles formes avec lesquelles ils devaient rivaliser ; d'où la plupart des formes sur les montagnes des Tropiques ne sont pas identiques, mais sont des formes REPRÉSENTATIVES des plantes tempérées du Nord.

Il existe des classes de faits similaires dans les productions marines. Tout cela vous semblera très téméraire, et téméraire cela peut l'être ; mais je suis sûr que ce n'est pas aussi téméraire qu'il vous semblera d'abord : Hooker ne pouvait pas l'avaler du tout au début, mais est devenu en grande partie un converti. À partir des mammifères et de la mer peu profonde, je crois que le Japon était joint au continent chinois à une époque pas si éloignée ; et alors la migration nord et sud avant, pendant et après l'époque glaciaire agirait sur le Japon, comme sur la latitude correspondante de la Chine et des États-Unis.

J'aimerais par-dessus tout savoir si vous avez des collections alpines du Japon, et quel est leur caractère. Cette lettre est misérablement exprimée, mais elle suffira peut-être à montrer ce que je crois avoir été les dernières migrations principales et changements de température...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [Down] 6 octobre 1858.

...Si vous avez ou pouvez trouver du loisir, j'aimerais beaucoup avoir des nouvelles de Mme Hooker, de vous-même et des enfants. Où êtes-vous allé, et qu'avez-vous fait et que faites-vous ? Voilà un programme complet.

Vous ne pouvez pas imaginer combien j'ai apprécié votre petite visite ici, elle m'a fait beaucoup de bien. Si Harvey est toujours avec vous, je vous prie de lui transmettre mes amitiés les plus sincères.

...Je travaille très régulièrement à mon Résumé, mais il prend des proportions démesurées ; pourtant, pour rendre ma vue parfaitement claire (et ne jamais donner brièvement plus d'un fait ou deux, et passer sous silence les difficultés), je ne peux pas le faire plus court. Il me faudra encore trois ou quatre mois ; tant je travaille lentement, bien que jamais oisif. Vous ne pouvez pas imaginer quel service vous m'avez rendu en me faisant faire ce Résumé ; car bien que je pensais avoir tout éclairci, cela a beaucoup clarifié mes idées, en me faisant peser l'importance relative des divers éléments.

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre (comme je le crois) excellent mémoire sur R. Brown dans la « Gardeners' Chronicle »...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 12 octobre [1858].

...J'ai envoyé huit exemplaires (de l'article conjoint de C. Darwin et A.R. Wallace) par la poste à Wallace, et je garderai les autres pour lui, car je ne pouvais penser à personne à qui en envoyer.

Je vous prie de ne pas vous prononcer trop fortement contre la Sélection naturelle, avant d'avoir lu mon résumé, car bien que j'ose dire que vous soulignerez BEAUCOUP de difficultés qui ne m'ont jamais effleuré, vous ne pouvez pas avoir réfléchi aussi pleinement sur le sujet que moi.

Je m'attends à ce que mon Résumé devienne un petit volume, qui devra être publié séparément...

Quel travail splendide vous avez sur le métier.

Toujours vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 13 octobre [1858].

...J'ai été un peu contrarié vis-à-vis de moi-même de vous avoir demandé de ne pas « vous prononcer trop fortement contre la Sélection naturelle ». Je suis désolé de vous avoir importuné, bien que j'aie été très intéressé par votre mot en réponse. J'ai écrit la phrase sans réfléchir. Mais la vérité est que je me suis tellement habitué, en partie à cause des plaisanteries de mes relations non-naturalistes, à m'attendre à l'opposition et même au mépris, que j'ai oublié un instant que vous êtes la seule âme vivante dont j'ai constamment reçu de la sympathie. Croyez [moi] que je n'oublie jamais, ne serait-ce qu'une minute, combien d'aide j'ai reçue de vous. Vous avez tout à fait raison, je n'ai jamais même soupçonné que mes spéculations étaient un « pot de confiture » pour vous ; en fait, je pensais, jusqu'à tout récemment, que mon manuscrit n'avait produit aucun effet sur vous, et cela m'a souvent ébranlé. Je ne savais pas non plus que vous aviez parlé en termes généraux de mon travail à nos amis, à l'exception du cher vieux Falconer, qui, il y a quelques années, m'avait dit une fois que je ferais plus de mal que dix autres naturalistes ne feraient de bien, [et] que je vous avais déjà à moitié gâté ! Tout cela est une stupide affaire d'égoïsme, et je ne l'écris que parce que vous pourriez me prendre pour un ingrat pour ne pas avoir valorisé et compris votre sympathie ; ce qui, Dieu sait, n'est pas le cas. C'est un mal maudit pour un homme que de devenir aussi absorbé par un sujet que je le suis par le mien.

J'étais à Londres hier pour quelques heures avec Falconer, et il m'a fait une conférence magnifique sur l'âge de l'homme. Nous ne sommes pas des parvenus ; nous pouvons nous vanter d'un pedigree remontant très loin dans le temps, contemporain d'espèces éteintes. Il a un fait grandiose concernant une grande dent molaire dans le Trias.

Je suis complètement épuisé, et je vais lundi prochain revivre grâce à la cure d'eau à Moor Park.

Mon cher Hooker, affectueusement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Novembre 1858.

...J'avais juré de ne plus jamais mentionner mon éternel Résumé, car je suis sûr de vous en avoir assez importuné ; mais, puisque vous faites allusion à sa publication préalable, je peux dire que j'ai les chapitres sur l'Instinct et l'Hybridisme à résumer, ce qui pourrait prendre quinze jours chacun ; et mes matériaux pour la Paléontologie, la Distribution géographique et les Affinités, étant moins élaborés, j'ose dire que chacun d'eux me prendra trois semaines, si bien que je n'aurai pas fini au plus tôt avant avril, et alors mon Résumé fera en volume un petit livre. Je ne donne jamais plus d'un ou deux exemples, et je passe brièvement sur toutes les difficultés, et pourtant je ne peux pas faire mon Résumé plus court, pour être satisfaisant, que ce que je fais maintenant, et pourtant il s'étendra jusqu'à un petit volume...

[À peu près à cette époque, mon père a ravivé ses vieilles connaissances en coléoptères en aidant ses garçons dans leur collection. Il a envoyé une courte notice à l'« Entomologist's Weekly Intelligencer », le 25 juin 1859, enregistrant la capture de Licinus silphoides, Clytus mysticus, Panagaeus 4-pustulatus. La notice commence par les mots : « Nous trois, très jeunes collectionneurs, ayant récemment pris dans la paroisse de Down », etc., et est signée par trois de ses garçons, mais n'a clairement pas été écrite par eux. J'ai un souvenir vif du plaisir de vider mon flacon de coléoptères morts pour que mon père les nomme, et de l'excitation, qu'il partageait pleinement, quand l'un d'eux s'avérait peu commun. Les lettres suivantes à M. Fox (13 novembre 1858), et à Sir John Lubbock, illustrent ce point :]

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 13 novembre [1858].

...W., mon fils, est maintenant au Christ's College, dans les chambres au-dessus des vôtres. Mon ancien domestique, Impey, a été stupéfait d'apprendre qu'il était mon fils, et a très simplement demandé : « Eh bien, est-il marié depuis longtemps ? » Quelles heures agréables c'étaient quand je venais boire le café avec vous tous les jours ! On me rappelle le bon vieux temps par mon troisième garçon qui vient de commencer à collectionner des coléoptères, et il a attrapé l'autre jour Brachinus crepitans, de l'immortelle mémoire de Whittlesea Mere. Mon sang a bouilli avec une ancienne ardeur quand il a attrapé un Licinus — un prix inconnu de moi...

CHARLES DARWIN À JOHN LUBBOCK. Jeudi [avant 1857].

Cher Lubbock,

Je ne sais pas si vous vous intéressez aux coléoptères, mais pour la chance, je vous envoie ceci dans un flacon, que je ne me souviens pas avoir jamais vu ; bien qu'il soit excessivement téméraire de parler d'un souvenir vieux de vingt-cinq ans. Quand nous nous verrons, vous pourrez me dire si vous le connaissez...

Je me sens comme un vieux cheval de bataille au son de la trompette, quand je lis à propos de la capture de coléoptères rares — n'est-ce pas une comparaison magnanime pour un entomologiste décrépit ? — Cela me donne vraiment presque envie de recommencer à collectionner. Adios.

« Floreat Entomologia » ! — toast auquel à Cambridge j'ai bu plus d'un verre de vin. Alors encore, « Floreat Entomologia ». N.B. Je n'ai PAS bu, à présent, de verres pleins de vin.

Vôtre, C.D.

CHARLES DARWIN À HERBERT SPENCER. Down, 25 novembre [1858].

Cher Monsieur,

Je vous prie de me permettre de vous remercier sincèrement pour votre très aimable cadeau de vos Essais. (« Essais scientifiques, politiques et spéculatifs », par Herbert Spencer, 1858-74.) J'en ai déjà lu plusieurs avec beaucoup d'intérêt. Vos remarques sur l'argument général de la théorie dite du développement me semblent admirables. Je prépare actuellement un Résumé d'un ouvrage plus vaste sur les changements des espèces ; mais je traite le sujet simplement en tant que naturaliste, et non d'un point de vue général, sinon, à mon avis, votre argument n'aurait pu être amélioré, et aurait pu être cité par moi avec un grand avantage. Votre article sur la Musique m'a également beaucoup intéressé, car j'avais souvent réfléchi sur le sujet, et j'étais arrivé à peu près à la même conclusion que vous, bien qu'incapable de soutenir l'idée dans le moindre détail. De plus, par une curieuse coïncidence, l'expression a été pendant des années un sujet persistant pour moi de spéculation VAGUE, et je dois être entièrement d'accord avec vous que toute expression a une signification biologique. J'espère profiter de votre critique sur le style, et avec mes meilleurs remerciements, je vous prie de croire, cher Monsieur,

Votre tout dévoué, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 24 décembre [1858].

Mon cher Hooker,

La nouvelle concernant votre salaire et votre logement, obtenus sans sollicitation, est réjouissante et tout à l’honneur du gouvernement. Ma pièce (environ 8,50 m sur 5,80 m), avec une pièce divisée au-dessus, avec TOUTES LES INSTALLATIONS (et peinte), sans compter le mobilier, et crépie à l’extérieur, a coûté environ 500 livres. Je suis très sincèrement heureux de cette nouvelle.

Vos faits concernant la distribution sont, en vérité, très frappants. Je me souviens bien qu’aucun des nombreux faits merveilleux contenus dans vos divers ouvrages ne m’a plus longtemps embarrassé que celui de la migration ayant eu lieu principalement du nord au sud, et non dans la direction opposée. J’ai maintenant, enfin, satisfait MA PROPRE CURIOSITÉ (mais cela est très différent de satisfaire les autres) à ce sujet ; toutefois, il faudrait un petit volume pour m’expliquer pleinement. Je n’ai pas vu pendant longtemps la portée d’une conclusion à laquelle j’étais parvenu concernant ce sujet. La voici : les espèces habitant une très vaste zone, et existant par conséquent en grand nombre, et qui ont été soumises à la plus rude concurrence avec beaucoup d’autres formes, seront parvenues, par la sélection naturelle, à un stade de perfection plus élevé que les habitants d’une petite zone. C’est ainsi que j’explique le fait que tant d’anomalies, ou ce que l’on pourrait appeler des « fossiles vivants », n’habitent aujourd’hui que les eaux douces, ayant été évincés et exterminés dans la mer par des formes plus évoluées ; ainsi, tous les poissons ganoïdes existants sont des poissons d’eau douce, comme le sont le Lepidosiren, l’Ornithorhynchus, etc. Les plantes d’Europe et d’Asie, étant le plus vaste territoire, sont à mes yeux les plus « évoluées », et donc capables de résister aux plantes australiennes moins perfectionnées ; [tandis que] celles-ci ne pourraient résister aux indiennes. Voyez comment toutes les productions de Nouvelle-Zélande cèdent devant celles d’Europe. J’ose dire que vous trouverez tout cela totalement absurde, mais je crois qu’il s’agit d’une vérité solide.

Vous admettrez, je pense, que le fait que les plantes australiennes prospèrent si bien en Inde n’est en rien la preuve qu’elles pourraient tenir tête aux dix mille contingences naturelles d’autres plantes, insectes, animaux, etc., etc. En ce qui concerne le sud-ouest de l’Australie et le Cap, je suis sans voix et ne peux que maudire toute l’affaire.

...Vous dites que vous aimeriez voir mon manuscrit, mais vous avez lu et approuvé mon long chapitre sur la période glaciaire, et je n’ai pas encore rédigé mon résumé sur l’ensemble de la distribution géographique, et je ne le commencerai pas avant deux ou trois semaines. Mais que ce soit le résumé ou l’ancien manuscrit, je serais RAVI de vous l’envoyer, surtout le chapitre du résumé...

J’ai maintenant écrit 330 pages in-folio de mon résumé, et il en faudra 150 à 200 [de plus] ; de sorte que cela fera un volume imprimé de 400 pages, et devra être imprimé séparément, ce qui, à mon avis, sera préférable à bien des égards. Le sujet me semble vraiment trop vaste pour être discuté au sein d’une quelconque société, et je crois que la religion serait introduite par des hommes que je connais.

J’envisage un volume in-12, comme la quatrième ou cinquième édition des « Principes » de Lyell...

Je vous ai écrit une note scandaleusement longue. Alors maintenant, au revoir, mon cher Hooker,

Toujours vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 20 janvier 1859.

Mon cher Hooker,

J’aimerais beaucoup emprunter Heer un jour ou l’autre, car je ne veux rien lire de troublant pour le moment, jusqu’à ce que mon résumé soit terminé. Votre dernière lettre, fort instructive, me rendra très prudent sur les points hautement spéculatifs que nous avons discutés.

Quand vous dites que vous ne pouvez maîtriser le cheminement de ces pensées, je sais fort bien qu’elles sont trop douteuses et obscures pour être maîtrisées. J’ai souvent éprouvé ce que vous appelez ce sentiment humiliant de s’embrouiller de plus en plus dans le doute à mesure que l’on réfléchit aux faits et aux raisonnements sur des points incertains. Mais je me console toujours en pensant à l’avenir, et en croyant fermement que les problèmes que nous commençons tout juste à aborder seront un jour résolus ; et si nous défrichons simplement le terrain, nous aurons rendu service, même si nous ne récoltons aucune moisson.

Je suis tout à fait d’accord sur le fait que nous ne différons que sur le DEGRÉ des moyens de dispersion, et cela me semble un niveau d’accord satisfaisant. Vous exposez de manière très frappante la mutation de nos continents, et je suis tout à fait d’accord ; je n’ai de doutes que concernant nos océans.

Je suis également d’accord (je suis dans une disposition d’esprit très conciliante) avec votre *argumentum ad hominem* sur l’élévation de la flore australienne en raison du nombre d’espèces et de genres ; mais ici intervient un élément de doute superlatif et gênant, à savoir l’effet de l’isolement.

Le seul point sur lequel je me permets PRÉSUMÉMENT de différer un peu concerne le statut des plantes naturalisées en Australie. Je crois que Muller parle du fait qu’elles se sont largement répandues au-delà des terres cultivées ; et je peux difficilement croire que nos plantes européennes occuperaient des stations si arides que les plantes indigènes ne pourraient y vivre. Il me faudrait beaucoup de preuves pour me faire croire cela. J’ai écrit cette note simplement pour vous remercier ; comme vous le verrez, elle n’appelle aucune réponse.

J’ai appris ce matin, à mon grand étonnement, par Phillips, que le Conseil géologique m’a décerné la médaille Wollaston !!!

Toujours vôtre, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 23 janvier 1859.

...Je joins des lettres de Wallace pour vous et pour moi. J’admire extrêmement l’esprit dans lequel elles sont écrites. Je n’ai jamais su vraiment ce qu’il dirait. Ce doit être un homme aimable. Veuillez me la retourner, et il faudrait dire à Lyell combien il est satisfait. Ces lettres m’ont fait réaliser avec force tout ce que je dois à votre conduite et à celle de Lyell, si aimables et généreuses dans toute cette affaire.

...Comme je serai heureux quand le résumé sera terminé et que je pourrai me reposer !...

CHARLES DARWIN À A.R. WALLACE. Down, 25 janvier [1859].

Mon cher Monsieur,

J’ai été extrêmement heureux de recevoir, il y a trois jours, votre lettre pour moi et celle pour le Dr Hooker. Permettez-moi de vous dire combien j’admire sincèrement l’esprit dans lequel elles sont écrites. Bien que je n’aie absolument rien eu à voir dans la façon dont Lyell et Hooker ont été amenés à ce qu’ils considéraient comme une ligne de conduite équitable, je ne pouvais naturellement pas m’empêcher d’être impatient de connaître votre impression. Je vous dois, ainsi qu’à eux, beaucoup indirectement ; car je pense presque que Lyell aurait eu raison, et que je n’aurais jamais achevé mon ouvrage plus vaste, car j’ai trouvé mon résumé assez difficile avec ma santé médiocre, mais maintenant, Dieu merci, j’en suis à mon avant-dernier chapitre. Mon résumé formera un petit volume de 400 ou 500 pages. Dès sa publication, je vous en enverrai naturellement un exemplaire, et vous verrez alors ce que j’entends par le rôle que la sélection a, selon moi, joué dans les productions domestiques. C’est un rôle très différent, comme vous le supposez, de celui joué par la « sélection naturelle ». J’ai envoyé, à la même adresse que cette note, un exemplaire du « Journal of the Linnean Society », et j’ai envoyé par la suite une demi-douzaine d’exemplaires de l’article. J’en ai beaucoup d’autres à votre disposition...

Je suis heureux d’apprendre que vous vous intéressez aux nids d’oiseaux. Je l’ai fait, bien que presque exclusivement sous un seul point de vue, à savoir montrer que les instincts varient, afin que la sélection puisse agir sur eux et les améliorer. Peu d’autres instincts, pour ainsi dire, peuvent être conservés dans un musée.

Merci beaucoup pour votre offre de surveiller les rayures des chevaux ; s’il y a des ânes, je vous en prie, ajoutez-les. Je suis ravi d’apprendre que vous avez récolté des rayons de miel... C’est un hobby tout particulier de ma part, et je pense pouvoir apporter un éclairage sur le sujet. Si vous pouvez récolter des doubles, sans trop de frais, je serais heureux d’en avoir quelques spécimens pour moi, avec quelques abeilles de chaque espèce. Les rayons jeunes, en croissance et irréguliers, ainsi que ceux qui n’ont pas contenu de pupes, sont les plus précieux pour les mesures et l’examen. Leurs bords doivent être bien protégés contre l’abrasion.

Tous ceux que j’ai vus ont trouvé votre article très bien écrit et intéressant. Il fait passer mes extraits (écrits en 1839, il y a tout juste vingt ans !), qui, je dois le dire en guise d’excuse, n’étaient jamais destinés à être publiés, au second plan.

Vous demandez quel est l’état d’esprit de Lyell. Je pense qu’il est quelque peu ébranlé, mais il ne cède pas, et parle avec horreur, souvent devant moi, de ce que ce serait, et de la tâche que cela représenterait pour la prochaine édition des « Principes », s’il était « PERverti ». Mais il est des plus francs et honnêtes, et je pense qu’il finira par être PERverti. Le Dr Hooker est devenu presque aussi hétérodoxe que vous ou moi, et je considère Hooker comme le juge, DE LOIN, le plus compétent d’Europe.

Je vous souhaite de tout cœur la santé et un succès total dans toutes vos entreprises, et, Dieu sait que si une ardeur et une énergie admirables méritent le succès, vous le méritez amplement. Je considère ma propre carrière comme presque terminée. Si je peux publier mon résumé et peut-être mon ouvrage plus important sur le même sujet, je considérerai mon parcours comme accompli.

Croyez-moi, mon cher monsieur, votre très sincèrement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 2 mars [1859].

Mon cher Hooker,

Voici un fait étrange, quoique très mineur. Je pense qu’il serait difficile de nommer un oiseau qui puisse avoir apparemment moins à voir avec la distribution qu’un pétrel. Sir W. Milner, à St. Kilda, a ouvert quelques jeunes pétrels au nid, et a trouvé de grosses noix curieuses dans leur jabot ; je soupçonne qu’elles ont été ramassées par les parents dans le Gulf Stream. Il semble attacher un prix excessif à ces noix. Je lui ai demandé (mais je doute qu’il le fasse) d’envoyer une noix à Sir William Hooker (j’ai donné cette adresse pour la grandeur de la chose) pour voir si l’un d’entre vous peut l’identifier ainsi que son pays d’origine. Voudrez-vous, JE VOUS EN PRIE, MENTIONNER cela à Sir William Hooker, et si la noix arrive, me ferez-vous l’amitié de la retourner à « Sir W. Milner, Bart., Nunappleton, Tadcaster », dans une lettre recommandée, et je vous rembourserai le port. Joignez un petit bout de papier avec le nom et le pays si vous le pouvez, et tenez-moi au courant par la suite. Pardonnez-moi de vous demander de prendre cette peine ; car c’est un petit fait amusant qui me tient à cœur.

Passons à un autre sujet. J’ai terminé mon résumé du chapitre sur la distribution géographique, en ce qu’il concerne mon sujet. J’aimerais beaucoup que vous le lisiez ; mais je dis cela tout en croyant que vous ne le ferez pas si, comme je le pense, vous êtes extrêmement occupé. Sur mon honneur, je ne serai pas mortifié, et je vous supplie ardemment de ne pas le faire si cela doit vous gêner. Je le souhaite, parce que je me sens ici particulièrement peu sûr de moi, et des erreurs peuvent s’y être glissées. De plus, j’aimerais beaucoup savoir quelles sont les parties auxquelles vous vous opposerez LE PLUS VÉHÉMENDEMENT. Je sais que nous différons, et devons différer, largement sur plusieurs points. Enfin, j’aimerais particulièrement savoir si j’ai pris quelque chose qui vous appartient et que vous souhaiteriez conserver pour une première publication ; mais je pense avoir principalement puisé dans vos ouvrages publiés, et, bien que j’aie à plusieurs reprises, dans ce chapitre et ailleurs, reconnu votre aide, je suis conscient qu’il ne m’est pas possible, dans ce résumé, de le faire suffisamment. (« Je n’ai jamais fait les poches de personne, mais en écrivant mon chapitre actuel, je ne cesse de ressentir (même lorsque je diffère le plus de vous) comme si je vous volais, tant je dois à vos écrits et à vos conversations, bien plus que ce que de simples remerciements peuvent montrer. » — Lettre à Sir J.D. Hooker, 1859.) Mais, encore une fois, laissez-moi vous dire que vous ne devez pas vous proposer de le lire si c’est très fastidieux. C’est long — environ quatre-vingt-dix pages, je m’attends, une fois entièrement recopié.

J’espère que vous allez tous bien. Moor Park m’a fait un peu de bien.

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

P.-S. — Que le ciel me pardonne, voici une autre question : dans quelle mesure ai-je raison de supposer que, chez les plantes, les caractères les plus importants pour les divisions principales sont embryologiques ? La graine elle-même ne peut être considérée comme telle, je suppose, ni l’albumen, etc. Mais je suppose que les cotylédons et leur position, ainsi que la position de la plumule et de la radicule, et la position et la forme de l’embryon tout entier dans la graine sont embryologiques, et dans quelle mesure sont-ils très importants ? Je souhaite citer les plantes comme un cas de grande importance des caractères embryologiques dans la classification. Dans le règne animal, il n’y a, bien sûr, aucun doute là-dessus.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 5 mars [1859].

Mon cher Hooker,

Merci beaucoup pour la graine... c’est curieux. Des pétrels à St. Kilda apparemment nourris par des graines cultivées aux Antilles. Il faudrait noter s’il s’agit d’une noix importée en Angleterre. Je suis TRÈS heureux que vous lisiez mon manuscrit géographique ; il est en cours de copie, et il faudra (je présume) dix jours environ pour qu’il soit terminé ; il vous sera envoyé dès qu’il le sera...

Je serai très heureux de voir vos idées embryologiques sur les plantes ; par la phrase que je vous ai envoyée, vous verrez que je ne veux qu’une seule phrase ; si les faits sont, en quelque sorte, comme je le suppose, et je le verrai à partir de votre note, pour l’envoi de laquelle je vous remercie vivement.

J’ai été si souffrant, ces trois derniers jours, que je doute parfois que je parviendrai jamais à terminer mon petit volume, bien qu’il soit si près d’être achevé...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 15 mars [1859].

Mon cher Hooker,

Je suis CONTENT de ce que vous dites de mon chapitre. Vous ne l’avez pas attaqué autant que je le craignais. Vous ne semblez pas avoir détecté BEAUCOUP d’erreurs. Il a été presque entièrement écrit de mémoire, et c’est pourquoi j’étais particulièrement inquiet ; il aurait été préférable que l’ensemble fût d’abord soigneusement rédigé, puis résumé ensuite. Je considère comme moralement certain qu’il doit comporter beaucoup d’erreurs dans certaines de ses vues générales. Je vais juste passer en revue quelques points de votre note, mais ne vous donnez pas la peine de répondre à moins que vous n’ayez quelque chose d’important à dire...

...J’aimerais savoir si le cas des chauves-souris endémiques dans les îles vous a frappé ; moi, surtout ; peut-être trop fortement.

Avec mes remerciements sincères, toujours vôtre, C. DARWIN.

P.-S. Vous ne pouvez imaginer quel soulagement cela a été pour moi que vous jetiez un œil sur ce chapitre, car je me sentais très instable à son sujet.

Je finirai demain mon dernier chapitre (sauf une récapitulation) sur les affinités, homologies, embryologie, etc., et les faits me semblent ressortir TRÈS fortement en faveur de la mutabilité des espèces.

J’ai été très intéressé par le travail sur ce chapitre.

Je vais maintenant, Dieu merci, commencer à examiner les premiers chapitres pour l’impression.

Mais ma santé est maintenant si mauvaise que même cela me prendra beaucoup de temps.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, 24 [mars] [1859].

Mon cher Fox,

C’était très gentil de votre part de m’écrire au milieu de tous vos soucis, bien que vous sembliez en avoir surmonté certains, grâce au rétablissement de la santé de votre femme et de la vôtre. Je n’avais pas eu de nouvelles récemment de la santé de votre mère, et je suis désolé d’apprendre une si piètre nouvelle. Mais comme elle ne souffre pas beaucoup, c’est l’essentiel ; car je ne pense pas que la simple vie soit très prisée par les personnes âgées. Quel temps vous devez avoir passé, lorsque vous deviez faire des allers-retours.

Nous allons tous assez bien, et notre fille aînée va mieux. Je vois le bout de mon travail, et je corrige enfin mes chapitres pour l’impression ; et j’espère dans un mois ou six semaines avoir les épreuves. Je suis las de mon travail. C’est une chose très étrange que je n’aie aucune sensation de surmenage intellectuel ; mais les faits m’obligent à conclure que mon cerveau n’a jamais été formé pour beaucoup réfléchir. Nous sommes résolus à partir pour deux ou trois mois, quand j’aurai fini, à Ilkley, ou un endroit similaire, pour voir si je peux, d’une manière ou d’une autre, donner un bon élan à ma santé, car elle a été certainement déplorable ces derniers temps, et m’a rendu incapable de tout. Vous me faites injustice en pensant que je travaille pour la gloire ; je l’apprécie jusqu’à un certain point ; mais, si je me connais bien, je travaille par une sorte d’instinct pour essayer de découvrir la vérité. Comme je serais heureux si vous pouviez venir un jour à Down ; surtout quand je me porterai un peu mieux, comme je l’espère toujours. Nous avons installé une table de billard, et je trouve que cela me fait beaucoup de bien, et chasse ces horribles espèces de ma tête. Adieu, mon cher vieil ami.

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 28 mars [1859].

Mon cher Lyell,

Si je reste en assez bonne santé, j’espère pouvoir envoyer mon volume sous presse au début de mai. Ceci étant, je veux beaucoup vous demander un petit conseil. D’après une expression dans la note de Lady Lyell, j’imagine que vous avez parlé à Murray. Est-ce le cas ? Et est-il disposé à publier mon résumé ? Si vous me dites si quelque chose s’est passé, et quoi, je lui écrirai alors. Sait-il quelque chose du sujet du livre ? Deuxièmement, pouvez-vous me conseiller s’il vaut mieux que j’indique les conditions de publication que je préférerais, ou que je lui demande d’abord de proposer des conditions ? Et quelles seraient, selon vous, des conditions équitables pour une édition ? Partage des bénéfices, ou autre ?

Enfin, seriez-vous assez aimable pour jeter un œil sur le titre ci-joint et me donner votre opinion et vos éventuelles critiques ; vous devez vous rappeler que, si ma santé me le permet et que cela en vaut la peine, j’ai un livre beaucoup plus vaste et complet sur le même sujet presque prêt.

Mon résumé fera environ cinq cents pages de la taille de votre première édition des « Éléments de géologie ».

Pardonnez-moi de vous importuner avec les questions ci-dessus ; et vous n’aurez plus d’ennuis à ce sujet. J’espère que le monde va bien pour vous, et que vous avancez dans vos divers travaux.

Je travaille très dur pour moi, et j’ai hâte de finir, d’être libre et d’essayer de recouvrer un peu de santé.

Mon cher Lyell, toujours vôtre, C. DARWIN.

Mes remerciements très sincères à vous pour avoir agi par procuration pour la médaille Wollaston.

P.-S. Me conseilleriez-vous de dire à Murray que mon livre n’est pas plus UN-orthodoxe que ce que le sujet rend inévitable ? Que je ne discute pas de l’origine de l’homme ? Que je n’introduis aucune discussion sur la Genèse, etc., etc., et que je ne donne que des faits, et les conclusions qui m’en semblent justes ?

Ou vaudrait-il mieux que je ne dise RIEN à Murray, et que je suppose qu’il ne peut s’opposer à cette dose d’hétérodoxie, qui n’est en fait pas plus grande que celle de n’importe quel traité géologique qui va droit à l’encontre de la Genèse ?

PIÈCE JOINTE.

UN RÉSUMÉ D’UN ESSAI

SUR L’

ORIGINE

DES

ESPÈCES ET VARIÉTÉS

PAR LA SÉLECTION NATURELLE

PAR

CHARLES DARWIN, M.A.

Membre des Sociétés Royale de Géologie et Linnéenne...

LONDRES :

etc., etc., etc., etc.

1859.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 30 mars [1859].

Mon cher Lyell,

Vous avez été d’une gentillesse hors du commun dans tout ce que vous avez fait. Vous m’avez non seulement épargné beaucoup de peine et d’anxiété, mais vous avez fait tout cela incomparablement mieux que je n’aurais pu le faire. Je suis très heureux de tout ce que vous dites à propos de Murray. Je lui écrirai aujourd’hui ou demain, et j’enverrai bientôt un gros paquet de manuscrits, mais malheureusement, je ne peux pas avant une semaine, car les trois premiers chapitres sont entre les mains des copistes.

Je regrette que Murray s’oppose au terme « Résumé », car je le considère comme la seule excuse possible pour NE PAS donner les références et les faits complets, mais je m’en remettrai à lui et à vous. Je regrette aussi le terme « sélection naturelle ». J’espère le conserver avec une explication quelque peu semblable à ceci :

« Par la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées. »

Si j’aime ce terme, c’est qu’il est constamment utilisé dans tous les ouvrages sur l’élevage, et je suis surpris qu’il ne soit pas familier à Murray ; mais j’ai étudié ces ouvrages si longtemps que j’ai cessé d’être un juge compétent.

Je vous remercie encore très sincèrement et cordialement pour votre aide réellement précieuse.

Très sincèrement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 2 avril [1859].

...Je lui [M. Murray] ai écrit pour lui donner les titres des chapitres et lui dire qu'il ne pourrait pas avoir le manuscrit avant dix jours environ ; et ce matin, j'ai reçu une lettre m'offrant des conditions avantageuses et acceptant de publier sans voir le manuscrit ! Il est donc bien impatient ; je pense que j'aurais dû être prudent, quoi qu'il en soit, mais, grâce à votre lettre, je lui ai dit très EXPLICITEMENT que j'accepte son offre uniquement à la condition qu'après avoir vu une partie ou la totalité du manuscrit, il ait toute liberté de se rétracter. Vous me trouverez présomptueux, mais je pense que mon livre sera populaire dans une certaine mesure (assez pour garantir [contre] une lourde perte) auprès des hommes de science et des semi-scientifiques ; si je le pense, c'est parce que j'ai trouvé en conversant un intérêt si grand et si surprenant parmi ces hommes, ainsi que chez certains hommes o-scientifiques [non scientifiques] sur ce sujet, et tous mes chapitres ne sont PAS DU TOUT aussi arides et ternes que celui que vous avez lu sur la distribution géographique. Quoi qu'il en soit, Murray devrait être le meilleur juge, et s'il choisit de le publier, je pense que je peux me laver les mains de toute responsabilité. Je suis certain que mes amis, c'est-à-dire Lyell et vous, avez été EXTRAORDINAIREMENT aimables de vous donner tout ce mal à ce sujet.

Je serai ravi de vous voir la veille du Vendredi saint ; il y aurait un avantage pour vous à choisir un autre jour — car je crois que mes deux garçons rentrent à la maison ce jour-là — et il serait presque impossible que je puisse vous envoyer la voiture. Il y aura, je crois, quelques parents à la maison — mais j'espère que cela ne vous dérangera pas, car nous pourrons facilement discuter autant que mon ÉTAT D’IMBÉCILE le permet. Je me réjouirai profondément de vous voir.

...Je suis fatigué, donc pas plus.

Mon cher Hooker, votre affectueux, C. DARWIN.

P.-S. — Veuillez envoyer, bien ATTACHÉ avec une ficelle solide, mon manuscrit géographique, vers la seconde moitié de la semaine prochaine — c'est-à-dire le 7 ou le 8 — afin que je puisse l'envoyer avec d'autres à Murray ; et que Dieu lui vienne en aide s'il essaie de le lire.

...Je ne peux m'empêcher de douter un peu que Lyell prenne beaucoup de peine pour inciter Murray à publier mon livre ; cela n'a pas été fait à ma demande, et cela heurte un peu ma fierté.

Je sais que Lyell a été INFINIMENT aimable au sujet de mon affaire, mais votre « INCITER » souligné donne l'idée que Lyell avait injustement poussé Murray.

CHARLES DARWIN À ASA GRAY. 4 avril [1859].

...Vous demandez à voir mes feuilles au fur et à mesure de leur impression ; je vous assure que ce sera pour moi la PLUS GRANDE satisfaction de le faire : je considère cette demande comme un grand compliment. Soyez assuré que je n'oublierai pas une requête que je regarde comme une faveur. Mais (et c'est un « mais » qui pèse lourd pour moi) il s'écoulera beaucoup de temps avant que je ne passe sous presse ; je peux vraiment dire que je ne suis JAMAIS oisif ; en fait, je travaille trop dur pour ma santé très affaiblie ; pourtant, je ne peux travailler que trois heures par jour, et je ne vois pas du tout quand j'aurai terminé : j'ai fait onze longs chapitres, mais il m'en reste d'autres très difficiles : comme la paléontologie, les classifications, l'embryologie, etc., et je dois corriger et ajouter considérablement à tous ceux qui sont faits. Je trouve, hélas ! que chaque chapitre me prend en moyenne trois mois, tant je suis lent. Les digressions nécessaires ne finissent jamais. Je viens de terminer un chapitre sur l'Instinct, et là, j'ai trouvé que s'attaquer à un sujet comme les cellules des abeilles, et comparer toutes mes notes prises pendant vingt ans, a pris un temps désespérant.

Mais je m'étends sur mon compte avec un style des plus égoïstes. Pourtant, je dois juste dire à quel point j'ai trouvé utiles, encore et encore, vos lettres que j'ai récemment parcourues et citées ! Mais ne craignez pas que je cite quelque chose qui vous déplairait, car j'essaie d'être très prudent à cet égard. J'espère de tout cœur que vous réussirez à vous débarrasser de votre « incubus » de vieux travail, et que vous serez dans une certaine mesure un homme libre...

Encore une fois, permettez-moi de dire que je me sens vraiment reconnaissant envers vous...

CHARLES DARWIN À J. MURRAY. Down, 5 avril [1859].

Mon cher Monsieur,

J'envoie par ce courrier le titre (avec quelques remarques sur une page séparée) et les trois premiers chapitres. Si vous avez la patience de lire tout le chapitre I, je pense honnêtement que vous aurez une idée assez juste de l'intérêt de l'ensemble du livre. C'est peut-être de la prétention, mais je crois que le sujet intéressera le public, et je suis sûr que les vues sont originales. Si vous pensez autrement, je dois réitérer ma demande que vous rejetiez librement mon travail ; et bien que je sois un peu déçu, je ne serai en rien lésé.

Si vous choisissez de lire les chapitres II et III, vous aurez un chapitre terne et assez abstrus, et un chapitre simple et intéressant, à mon avis.

Dès que vous en aurez terminé avec le manuscrit, veuillez l'envoyer par MESSAGER ATTENTIF, ET CLAIREMENT ADRESSÉ, à Miss G. Tollett, 14, Queen Anne Street, Cavendish Square.

Cette dame, étant une excellente juge en matière de style, va chercher des erreurs pour moi.

Vous devez prendre votre temps, mais le plus tôt vous aurez fini, le plus tôt elle aura fini, et le plus tôt je pourrai passer sous presse, ce que je souhaite si ardemment.

Je présume que vous souhaiterez voir le chapitre IV, la clé de voûte de mon arche, ainsi que les chapitres X et XI, mais veuillez m'informer à ce sujet.

Mon cher Monsieur, votre sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 11 avril [1859].

...Je vous écris un mot pour dire que j'ai eu des nouvelles de Murray hier, et il dit qu'il a lu les trois premiers chapitres de mon manuscrit (et cela inclut un chapitre très terne), et qu'il maintient son offre. Par conséquent, il ne veut pas plus de manuscrit, et vous pouvez m'envoyer mon chapitre géographique quand il vous plaira...

[Une partie du manuscrit semble avoir été perdue sur le chemin du retour vers mon père ; il écrivit (le 14 avril) à Sir J.D. Hooker :]

« J'ai l'ancien manuscrit, sinon la perte m'aurait tué ! Le pire maintenant est que cela causera un retard pour passer sous presse, et PIRE QUE TOUT, perdre tout l'avantage que vous ayez jeté un coup d'œil sur mon chapitre, à l'exception de la troisième partie retournée. Je suis très désolé que Mme Hooker ait pris la peine de copier les deux pages. »

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. [Avril ou mai 1859].

...S'il vous plaît, ne dites à personne que je pensais que mon livre sur les espèces serait assez populaire et aurait une vente assez rémunératrice (ce qui était le sommet de mon ambition), car s'il s'avère être un échec total, cela me rendrait d'autant plus ridicule.

Je joins une critique, un avant-goût de l'avenir —

DISCOURS DU RÉVÉREND S. HAUGHTON À LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE DE DUBLIN. (9 février 1859.)

« Cette spéculation de MM. Darwin et Wallace ne serait pas digne d'être remarquée si ce n'était pour le poids de l'autorité des noms (c'est-à-dire celui de Lyell et le vôtre), sous les auspices desquels elle a été présentée. Si elle signifie ce qu'elle dit, c'est un truisme ; si elle signifie quelque chose de plus, elle est contraire aux faits. »

C.Q.F.D.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 11 mai [1859].

Mon cher Hooker,

Merci de m'avoir parlé de l'obscurité de mon style. Mais sur ma vie, aucun nègre avec un fouet au-dessus de lui n'aurait travaillé plus dur à la clarté que je ne l'ai fait. Mais la difficulté même pour moi conduit en soi à la probabilité que j'échoue. Pourtant, une dame qui a lu tout mon manuscrit n'a trouvé que deux ou trois phrases obscures, mais le fait que Mme Hooker les ait trouvées ainsi me fait trembler. Je ferai de mon mieux dans les épreuves. Vous êtes un homme bon de prendre la peine d'écrire à ce sujet.

En ce qui concerne notre confusion mutuelle (« Quand je reverrai le chapitre, je verrai ce que je peux faire, mais je sais à peine en quoi je suis obscur, et je pense que nous sommes d'une certaine manière dans une confusion mutuelle l'un par rapport à l'autre, en partant de notions fondamentalement différentes. » — Lettre du 6 mai 1859), je n'ai jamais pensé un instant que nous ne pourrions pas clarifier nos idées l'un pour l'autre en discutant, ou si l'un de nous avait le temps d'écrire in extenso.

J'imagine, à partir de certaines expressions (mais si vous me demandez lesquelles, je ne pourrais pas répondre), que vous considérez la variabilité comme une contingence nécessaire des organismes, et en outre qu'il existe une tendance nécessaire dans la variabilité à continuer à diverger en caractère ou en degré. SI C'EST CE QUE VOUS PENSEZ, je ne suis pas d'accord. La « réversion » encore (une forme d'hérédité), je ne la considère en rien comme directement liée à la Variation, bien que, bien sûr, l'hérédité soit d'une importance fondamentale pour nous, car si une variation n'est pas héritée, elle est sans importance pour nous. C'est sur de tels points que j'IMAGINAIS que nous partions peut-être sur des bases différentes.

Je crains que mon livre ne mérite pas du tout les choses agréables que vous en dites ; et mon Dieu, comme j'ai hâte d'en avoir fini avec lui !

Depuis que ce qui précède a été écrit, j'ai reçu et j'ai été TRÈS INTÉRESSÉ par A. Gray. Je suis ravi de son mot sur mon article et celui de Wallace. Il changera d'avis, car il est futile d'abandonner un très grand nombre d'espèces et de s'arrêter à une ligne arbitraire pour d'autres. C'est ce que mon grand-père appelait l'unitarisme, « un lit de plumes pour recueillir un chrétien qui tombe »...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 18 mai [1859].

Mon cher Hooker,

Ma santé a complètement flanché. Je pars demain pour une semaine d'hydropathie. Je suis très, très désolé de dire que je ne peux examiner aucune épreuve (de l'Introduction de Sir J. Hooker à la 'Flore d'Australie') cette semaine, car mon objectif est de chasser ce sujet de ma tête. Je serai de retour dans huit jours. Si cela en vaut la peine, ce qui n'est probablement pas le cas, vous pourriez retarder les épreuves jusqu'à mon retour à la maison.

À la hâte, toujours vôtre, C. DARWIN.

[Dix jours plus tard, il écrivait à Sir J.D. Hooker :

« ...Je vous écris un mot pour dire que je reviendrai samedi, et si vous avez des épreuves à envoyer, je serai heureux de faire de mon mieux pour toute critique. J'ai eu... une grande prostration de l'esprit et du corps, mais le repos complet, la douche et "Adam Bede" m'ont fait un bien immense. »]

CHARLES DARWIN À J. MURRAY. Down, 14 juin [1859].

Mon cher Monsieur,

Le diagramme conviendra très bien, et je l'enverrai sous peu à M. West pour y apporter quelques corrections insignifiantes.

J'avance très lentement avec les épreuves. Je me souviens vous avoir écrit que je pensais qu'il n'y aurait pas beaucoup de corrections. J'ai honnêtement écrit ce que je pensais, mais j'ai été très gravement induit en erreur. Je trouve le style incroyablement mauvais, et très difficile à rendre clair et fluide. Je suis extrêmement désolé de dire, en raison des dépenses et de la perte de temps pour moi, que les corrections sont très lourdes, aussi lourdes que possible. Mais d'après des aperçus occasionnels, j'espère toujours que les chapitres suivants ne sont pas si mal écrits. Comment j'ai pu écrire aussi mal est tout à fait inconcevable, mais je suppose que c'était dû au fait que toute mon attention était fixée sur la ligne générale de l'argumentation, et non sur les détails. Tout ce que je peux dire, c'est que j'en suis très désolé.

Très sincèrement vôtre, C. DARWIN.

P.-S. J'ai examiné les corrections et je les ai prises en considération. Il me semble que je vais vous causer une dépense tout à fait injuste. Si vous le voulez bien, j'aimerais conclure un arrangement tel que le suivant : une fois le travail terminé, vous me permettrez d'inclure dans le compte une charge modérément lourde pour les corrections, et tout excédent par rapport à ce montant sera déduit de mes bénéfices, ou payé par moi individuellement.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, 21 juin [1859].

Je travaille très dur, mais j'avance lentement, car je trouve que mes corrections sont terriblement lourdes, et le travail très difficile pour moi. J'ai corrigé 130 pages, et le volume en fera environ 500. J'ai fait de mon mieux pour le rendre clair et frappant, mais je crains fort d'avoir échoué — tant de discussions sont et doivent être très déconcertantes. J'ai fait de mon mieux. Si vous aviez tous mes matériaux, je suis sûr que vous auriez fait un livre splendide. J'ai hâte de finir, car je suis presque épuisé.

Mon cher Lyell, toujours le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 22 [juin 1859].

Mon cher Hooker,

Je n'ai pas répondu à votre agréable mot, qui m'apprenait pas mal de choses, du 30 mai, car j'attendais des épreuves de votre part. Mais maintenant, n'ayant rien de particulier à faire, je vous envoie un mot, bien que je n'aie rien de particulier à dire ou à demander. En effet, comment un homme peut-il avoir quelque chose à dire, qui passe chaque journée à corriger d'exécrables épreuves ; et quelles épreuves ! Je dois carrément les noircir et y coller des bandes de papier, tant j'ai trouvé le style misérable. Vous dites que vous avez rêvé que mon livre était DIVERTISSANT ; ce rêve est pas mal fini pour moi, et je commence à craindre que le public ne le trouve intolérablement aride et déconcertant. Mais je ne renoncerai jamais à penser qu'un meilleur homme aurait pu faire un livre splendide avec ces matériaux. J'ai été heureux d'entendre parler de l'article de Prestwich. (M. Prestwich a écrit sur l'occurrence d'instruments en silex associés aux restes d'animaux éteints en France. — Proc. R. Soc., 1859.) Mon doute a été (et je vois que Wright a inséré la même chose dans l'Athenaeum) de savoir si les morceaux de silex sont réellement des outils ; leur nombre me fait douter, et quand je regardais autrefois les dessins de Boucher de Perthes, j'en suis arrivé à la conclusion que c'étaient des fragments angulaires brisés par l'action de la glace.

Le croisement de l'Acacia a-t-il fait quelque chose de bon ? Je suis tellement surchargé de travail que je ne peux faire aucune expérience. Je ne suis arrivé qu'à 150 pages dans la première épreuve.

Adios, mon cher Hooker, toujours vôtre, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À J. MURRAY. Down, 25 juillet [1859].

Mon cher Monsieur,

Je vous écris pour vous dire que cinq feuilles sont retournées aux imprimeurs, prêtes à être tirées, et deux autres feuilles ne nécessitent qu'une révision ; je présume donc que vous aurez bientôt à décider du nombre d'exemplaires à imprimer.

Je suis tout à fait incapable de me faire une opinion. Je pense avoir rendu le style ASSEZ bon et clair, avec un effort infini. Mais si le livre sera un succès au point de vous satisfaire, je ne peux vraiment pas le conjecturer. J'espère sincèrement qu'il le sera.

Mon cher Monsieur, le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À A.R. WALLACE. Down, 9 août 1859.

Mon cher M. Wallace,

J'ai reçu votre lettre et votre mémoire (Cela semble se référer à l'article de M. Wallace, « On the Zoological Geography of the Malay Archipelago », Linn. Soc. Journ., 1860.) le 7, et je le transmettrai demain à la Linnean Society. Mais vous saurez qu'il n'y a pas de réunion avant le début de novembre. Votre article me semble ADMIRABLE par son contenu, son style et son raisonnement ; et je vous remercie de m'avoir permis de le lire. Si je l'avais lu il y a quelques mois, j'en aurais profité pour mon volume à paraître. Mais mes deux chapitres sur ce sujet sont composés, et, bien que non encore corrigés, je suis tellement épuisé et faible de santé que je suis pleinement résolu à ne pas ajouter un seul mot, et à simplement améliorer le style. Vous verrez donc que mes vues sont presque les mêmes que les vôtres, et vous pouvez compter sur le fait qu'aucun mot ne sera modifié à cause de la lecture de vos idées. Savez-vous que M. W. Earl (Probablement l'article de M. W. Earle, Geographical Soc. Journal, 1845.) a publié il y a plusieurs années la vue sur la distribution des animaux dans l'archipel malais, en relation avec la profondeur de la mer entre les îles ? J'ai été très frappé par cela, et j'ai pris l'habitude de noter tous les faits de distribution dans cet archipel, et ailleurs, à cet égard. J'ai été amené à conclure qu'il y a eu beaucoup de naturalisation dans les différentes îles malaises, ce qui, ai-je pensé, expliquerait dans une certaine mesure les anomalies. Timor a été mon plus grand casse-tête. Que dites-vous du Felis particulier qui s'y trouve ? J'aimerais que vous ayez visité Timor ; on a affirmé qu'une dent de mastodonte ou d'éléphant fossile (j'oublie laquelle) y a été trouvée, ce qui serait un fait grandiose. J'étais conscient que les Célèbes étaient très particulières ; mais la relation avec l'Afrique est tout à fait nouvelle pour moi, et merveilleuse, et dépasse presque la croyance. Elle est aussi anormale que la relation des PLANTES du sud-ouest de l'Australie avec le cap de Bonne-Espérance. Je diffère ENTIÈREMENT de vous sur la colonisation des îles océaniques, mais vous aurez TOUT LE MONDE de votre côté. Je suis tout à fait d'accord en ce qui concerne toutes les îles qui ne sont pas situées loin dans l'océan. Je suis tout à fait d'accord sur la petite intermigration occasionnelle entre les terres [îles ?] une fois assez bien pourvues d'habitants, mais je pense que cela ne s'applique pas aux îles émergentes et mal pourvues. Savez-vous qu'ANNUELLEMENT des oiseaux sont poussés par le vent vers Madère, les Açores (et vers les Bermudes depuis l'Amérique). J'aurais aimé donner un résumé plus complet de mes raisons de ne pas croire aux grandes extensions continentales de Forbes ; mais il est trop tard, car je ne changerai rien — je suis épuisé et dois me reposer. Owen, je n'en doute pas, nous opposera une résistance acharnée... Hooker publie une grande introduction à la Flore d'Australie, et va jusqu'au bout. J'en ai vu les épreuves sur environ la moitié. Avec tous mes bons vœux.

Croyez-moi, le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, 1er septembre [1859].

...Je ne suis pas surpris que vous trouviez votre Introduction très difficile. Mais ne regrettez pas le travail, et ne dites pas que vous « vous êtes brûlé les doigts » et que vous êtes « profondément embourbé » ; car je suis sûr que le résultat vaudra bien le travail. À moins d'être un imbécile, je dois être juge dans une certaine mesure de la valeur de tels essais généraux, et je suis pleinement convaincu que les vôtres sont les plus précieux jamais publiés.

J'ai corrigé tous les chapitres de mon livre sauf les deux derniers, et j'espère avoir terminé les révisions et tout le reste dans environ trois semaines, et ensuite je (ou nous tous) partirai pour quelques mois d'hydropathie ; ma santé a été très mauvaise, et je deviens aussi faible qu'un enfant, et incapable de faire quoi que ce soit, sauf mes trois heures de travail quotidien sur les épreuves. Dieu sait si je serai jamais bon à quelque chose à nouveau, peut-être qu'un long repos et l'hydropathie pourraient faire quelque chose.

Je n'ai pas eu l'Essai d'A. Gray, et je ne me sentirais pas capable de le critiquer, même si j'en avais l'impertinence et le courage. Vous me croirez quand je dis que je dis strictement la vérité en disant que votre Essai australien m'est EXTRÊMEMENT intéressant, un peu trop même. Je prends plaisir à le relire, et si vous pensez que mes critiques ont une quelconque valeur pour vous, je vous supplie de m'envoyer les feuilles (si vous pouvez me laisser le temps nécessaire aux bons jours) ; mais à moins que je ne puisse vous rendre une petite, si petite soit-elle, assistance, je préférerais lire l'essai une fois publié. Je vous prie de comprendre que je serais VRAIMENT vexé de ne pas les lire, si vous le souhaitez pour votre propre compte.

J'ai eu une crise de maladie terriblement longue hier, ce qui rend le monde un peu plus sombre aujourd'hui, et j'ai un désir incroyablement fort de finir mon livre maudit, chaque page ayant nécessité des corrections comme je n'en ai jamais vu auparavant. C'est si lassant, tuant tout l'après-midi, après midi à ne rien faire du tout. Mais je ne me plaindrai plus. Alors adieu, nous nous verrons en hiver, je l'espère.

Adieu, mon cher Hooker, votre ami affectueux, C. DARWIN.

...Je suis très heureux que vous souhaitiez voir mes épreuves propres : j'aurais dû vous les proposer, mais je ne savais pas si cela vous ennuierait ; j'ai écrit ce matin par le courrier à Murray pour qu'il vous les envoie. Malheureusement, je ne suis pas encore arrivé à la partie qui, je pense, vous intéressera le plus et qui plaide le plus en faveur de cette thèse, à savoir : la succession géologique, la distribution géographique, et surtout la morphologie, l'embryologie et les organes rudimentaires. Je veillerai à ce que les feuilles restantes, une fois imprimées, vous soient envoyées. Mais souhaiteriez-vous que je vous envoie les dernières et parfaites révisions des feuilles au fur et à mesure que je les corrige ? Si tel est le cas, envoyez-moi votre adresse sous enveloppe vierge. J'espère que vous lirez tout, que ce soit ennuyeux (surtout la dernière partie du Chapitre II) ou non, car je suis convaincu qu'il n'y a pas une phrase qui n'ait une incidence sur l'ensemble de l'argumentation. Vous trouverez le Chapitre IV déroutant et inintelligible sans l'aide du curieux diagramme ci-joint (Le diagramme illustre la descendance avec divergence), dont je vous envoie une vieille épreuve inutile. Comme le dit Murray, j'ai tellement corrigé, au point de presque tout réécrire ; et pourtant, je crains que ce ne soit mal écrit. Certaines parties sont complexes ; et je ne pense pas que même vous pourriez les rendre tout à fait claires. Ne vous pressez pas, je vous en prie, de vous engager (comme tant de naturalistes) à aller jusqu'à un certain point et pas au-delà ; car je suis profondément convaincu qu'il est absolument nécessaire d'aller jusqu'au bout de cette vaste étendue, ou bien de s'en tenir à la création de chaque espèce séparée ; j'argumente brièvement sur ce point dans le dernier chapitre. N'oubliez pas que votre verdict aura probablement plus d'influence que mon livre pour décider si des vues telles que les miennes seront admises ou rejetées à présent ; à l'avenir, je ne peux douter de leur admission, et notre postérité s'émerveillera autant de la croyance actuelle que nous nous émerveillons que l'on ait pu penser que les coquilles fossiles avaient été créées telles que nous les voyons aujourd'hui. Mais pardonnez-moi de disserter ainsi sur mon dada...

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Down, le 11 [septembre] [1859].

Mon cher Hooker,

J'ai corrigé la dernière épreuve hier, et j'ai maintenant mes révisions, mon index, etc., ce qui m'occupera jusqu'à la fin du mois. Si bien que le plus dur de mon travail, Dieu merci, est fait.

Je vous écris maintenant pour vous dire que ma conscience est inquiète d'avoir hésité à examiner vos épreuves, mais je me sentais misérablement souffrant et brisé lorsque j'ai écrit. Je ne suppose pas que je puisse être d'une quelconque utilité, mais si je le pouvais, je vous en prie, envoyez-moi toutes les épreuves. Je serais (et je crains de l'avoir été) l'homme le plus ingrat de hésiter à faire quoi que ce soit pour vous après quelque quinze années ou plus d'aide de votre part.

Dès que j'en aurai vraiment terminé, je partirai pour Ilkley ou quelque autre établissement d'hydrothérapie. Mais j'en ai encore pour un moment, car mes épreuves ont été si totalement obscurcies par les corrections que je dois corriger lourdement sur les révisions.

Murray propose de publier la première semaine de novembre. Oh, bon Dieu, quel soulagement pour ma tête et mon corps de bannir tout ce sujet de mon esprit !

J'espère devant Dieu que vous ne me prenez pas pour une brute à propos de vos épreuves.

Adieu, votre affectueusement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, le 20 septembre [1859].

Mon cher Lyell,

Vous m'avez procuré autrefois un plaisir intense, ou plutôt un ravissement, par la manière dont vous vous êtes intéressé, d'une façon à laquelle je ne m'attendais jamais, à mes notions sur les récifs coralliens, et aujourd'hui vous m'avez procuré un plaisir semblable par la manière dont vous avez remarqué mon travail sur les espèces. (Sir Charles était président de la section géologique lors de la réunion de l'Association britannique à Aberdeen en 1859. Le passage suivant figure dans le discours : "Sur ce sujet difficile et mystérieux, un ouvrage paraîtra très prochainement par M. Charles Darwin, résultat de vingt années d'observations et d'expériences en zoologie, botanique et géologie, par lesquelles il a été conduit à la conclusion que les forces de la nature qui donnent naissance aux races et aux variétés permanentes chez les animaux et les plantes sont les mêmes que celles qui, sur des périodes beaucoup plus longues, produisent des espèces, et dans une série d'âges encore plus longue, donnent naissance à des différences de rang générique. Il me semble avoir réussi, par ses recherches et ses raisonnements, à jeter un flot de lumière sur de nombreuses classes de phénomènes liés aux affinités, à la distribution géographique et à la succession géologique des êtres organiques, pour lesquels aucune autre hypothèse n'a pu, ou n'a même tenté de rendre compte.") Rien ne pourrait être plus satisfaisant pour moi, et je vous remercie pour moi-même, et encore plus pour le bien du sujet, car je sais bien que cette phrase incitera beaucoup de gens à considérer le sujet équitablement, au lieu de le ridiculiser. Bien que vos doutes précédemment ressentis sur l'immutabilité des espèces puissent avoir plus d'influence pour vous convertir (si vous êtes converti) que mon livre ; pourtant, comme je considère votre verdict comme bien plus important à mes yeux, et je crois aux yeux du monde, que celui de n'importe quelle autre douzaine d'hommes, j'en suis naturellement très anxieux. Par conséquent, laissez-moi vous supplier de garder l'esprit ouvert jusqu'à ce que vous receviez (peut-être dans quinze jours) mes derniers chapitres, qui sont les plus importants de tous sur le côté favorable. Le dernier chapitre, qui résume et met en balance en bloc tous les arguments pour et contre, me semble-t-il, vous sera utile. Je ne saurais trop fortement exprimer ma conviction de la vérité générale de mes doctrines, et Dieu sait que je n'ai jamais esquivé une difficulté. Je suis follement anxieux d'obtenir votre verdict, non pas que je sois déçu si vous n'êtes pas converti ; car je me souviens des longues années qu'il m'a fallu pour changer d'avis ; mais je serai très profondément ravi si vous changez d'avis, surtout si j'ai une part équitable dans cette conversion. Je sentirai alors que ma carrière est terminée, et peu m'importe si je ne suis plus bon à rien dans cette vie.

Merci beaucoup de m'avoir permis d'insérer la phrase sur votre grave doute. (Quant à l'immutabilité des espèces, 'Origin', Édition i, page 310.) Tant et trop sur moi-même.

J'ai lu avec un intérêt extrême dans le journal d'Aberdeen au sujet des outils en silex ; vous m'avez rendu toute l'affaire beaucoup plus claire ; je suppose que vous n'avez pas jugé les preuves suffisantes concernant la période glaciaire.

Avec mes cordiaux remerciements pour votre splendide notice sur mon livre.

Croyez-moi, mon cher Lyell, votre disciple affectueux, CHARLES DARWIN.

CHARLES DARWIN À W.D. FOX. Down, le 23 septembre [1859].

Mon cher Fox,

J'ai été très heureux de recevoir votre lettre il y a quelques jours. Je souhaitais avoir de vos nouvelles, mais j'ai été dans un état tellement absorbé, servile et surmené que je n'avais pas le cœur, sans contrainte, d'écrire à quiconque ou de faire quoi que ce soit au-delà de mon travail quotidien. Bien que votre récit sur vous-même soit meilleur, je ne peux le trouver du tout satisfaisant, et je souhaiterais que vous retourniez bientôt à Malvern. Mon père croyait beaucoup à un vieux dicton selon lequel, si un homme maigrissait entre cinquante et soixante ans, ses chances de longue vie étaient faibles, et qu'au contraire c'était un très bon signe s'il grossissait ; ainsi, votre corpulence, je la considère comme un très bon présage. Ma santé a été aussi mauvaise qu'elle pouvait l'être tout cet été ; et je n'ai tenu debout qu'en allant à courts intervalles à Moor Park ; mais j'ai été mieux dernièrement, et, Dieu soit loué, j'ai enfin pratiquement terminé mon livre, n'ayant plus que l'index et deux ou trois révisions à faire. Il sera publié dans la première semaine de novembre, et un exemplaire vous sera envoyé. N'oubliez pas que ce n'est qu'un Abrégé (mais il m'a coûté plus de treize mois à écrire !!), et que les faits et les autorités sont loin d'être donnés en détail. Je serai curieux d'entendre ce que vous en pensez, mais je ne suis pas assez idiot pour espérer vous convertir. Lyell a lu environ la moitié du volume en épreuves propres, et me fait de très grands compliments. Il hésite tellement sur l'immutabilité des espèces que je m'attends à ce qu'il change d'avis. Hooker a changé d'avis et publiera bientôt sa conviction. Tant pis pour mon abominable volume, qui m'a coûté tant de travail que je le déteste presque. Le 3 octobre, je pars pour Ilkley, mais je prendrai trois jours pour le voyage ! Il est si tard que nous ne prendrons pas de maison ; mais j'y vais seul pour trois ou quatre semaines, puis je rentrerai à la maison pour une semaine et j'irai à Moor Park pour trois ou quatre semaines, et ensuite j'aurai une cure modérée d'hydrothérapie : et j'ai l'intention, si je peux m'en tenir à ma résolution, d'être oisif cet hiver. Mais je crains que l'ennui ne soit aussi mauvais qu'un mauvais estomac...

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, le 25 septembre [1859].

Mon cher Lyell,

J'envoie par ce courrier quatre feuilles corrigées. J'ai modifié la phrase sur le fait que la faune éocène soit battue par la récente, grâce à votre remarque. Mais j'imaginais qu'il aurait été clair que je supposais le climat presque similaire ; vous ne doutez pas, j'imagine, que le climat des périodes éocène et récente dans DIFFÉRENTES parties du monde pourrait être comparé. Non pas que je pense que le climat soit aussi important que la plupart des naturalistes semblent le penser. À mon avis, aucune erreur n'est plus nuisible que celle-ci.

J'ai été très heureux de constater que Hooker, qui a lu en manuscrit mes chapitres sur la géographie, était tout à fait d'accord sur la vue de la plus grande importance des relations organiques. J'aimerais que vous considériez la page 77 et réfléchissiez au cas de tout organisme au milieu de son aire de répartition.

Je serai curieux plus tard d'entendre ce que vous pensez de la distribution pendant la période glaciaire et les périodes plus chaudes précédentes. Je suis si heureux que vous ne pensiez pas que le chapitre sur l'imperfection des archives géologiques soit exagéré ; je craignais plus ce chapitre que toute autre partie.

L'embryologie au Chapitre VIII est l'un de mes points les plus forts, je pense. Mais je ne dois pas vous ennuyer en continuant ainsi. Mon esprit est si lassamment plein de ce sujet.

Je vous remercie pour votre éloge à Aberdeen. J'ai été si fatigué et épuisé ces derniers temps que j'ai douté pendant des mois si je n'avais pas gaspillé mon temps et mon travail pour rien. Mais maintenant, peu m'importe ce que dit le monde entier ; je vous ai toujours trouvé juste, et certainement en cette occasion, je ne vais pas douter pour la première fois. Que vous alliez loin, ou seulement très peu de chemin avec moi et d'autres qui croient comme je le fais, je suis satisfait, car mon travail ne peut être en vain. Vous ririez si vous saviez combien de fois j'ai lu votre paragraphe, et il a agi comme un petit remontant...

Adieu, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Down, le 30 septembre [1859].

Mon cher Lyell,

J'ai envoyé ce matin les dernières feuilles, mais sans index, qui n'est pas composé. Je vous considère comme mon Lord Grand Chancelier en science naturelle, et je vous demande donc, après avoir terminé, de relire simplement les titres dans la partie Récapitulation du dernier chapitre. Je serai profondément anxieux d'entendre ce que vous décidez (si vous êtes capable de décider) sur la balance des pour et des contre donnés dans mon volume, et de tous autres pour et contre qui pourraient vous venir à l'esprit. J'espère que vous penserez que j'ai exposé les difficultés honnêtement. Je ressens une entière conviction que si vous êtes maintenant ébranlé dans une mesure modérée, vous changerez de plus en plus d'avis, plus vous garderez le sujet à l'esprit. Je me souviens bien combien il a fallu de longues années avant que je puisse regarder en face certaines des difficultés sans me sentir tout à fait décontenancé. J'ai carrément baissé pavillon devant le cas des insectes neutres.

Je suppose que je suis un penseur très lent, car vous seriez surpris du nombre d'années qu'il m'a fallu pour voir clairement quels étaient certains des problèmes à résoudre, comme la nécessité du principe de divergence des caractères, l'extinction des variétés intermédiaires, sur une aire continue, avec des conditions graduées ; le double problème des premiers croisements stériles et des hybrides stériles, etc., etc.

En rétrospective, je pense qu'il était plus difficile de voir quels étaient les problèmes que de les résoudre, dans la mesure où j'ai réussi à le faire, et cela me semble assez curieux. Eh bien, bon ou mauvais, mon travail, Dieu merci, est terminé ; et j'ai eu, je peux vous l'assurer, un travail acharné, et beaucoup de travail qui n'a jamais porté de fruits. Vous pouvez voir, à la façon dont je griffonne, que j'ai un après-midi oisif et pluvieux. Je n'ai pas pu partir pour Ilkley hier car j'étais trop souffrant ; mais j'espère y arriver mardi ou mercredi. Faites, je vous en prie, quand vous aurez terminé mon livre et un peu réfléchi dessus, faites-le-moi savoir. Peu importe, critiquez-moi, si vous le jugez nécessaire ; un jour futur, à Londres peut-être, vous pourrez me donner quelques critiques en détail, c'est-à-dire si vous avez griffonné quelques remarques en marge, pour la chance d'une seconde édition.

Murray a imprimé 1250 exemplaires, ce qui me semble une édition un peu trop large, mais j'espère qu'il ne perdra pas.

Je fais autant d'histoires à propos de mon livre que si c'était mon premier. Pardonnez-moi, et croyez-moi, mon cher Lyell,

Le vôtre très sincèrement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Ilkley, Yorkshire, le 15 octobre [1859].

Mon cher Hooker,

Soyez un bon homme et trouvez assez de temps pour m'écrire un mot et me dire un peu ce qu'il en est de vous, de vos activités et de vos proches.

Votre Introduction est-elle assez finie ? Je sais que vous en abuserez, et je sais bien combien je l'aimerai. Je suis ici depuis près d'une quinzaine de jours, et cela m'a fait beaucoup de bien, bien que je me sois foulé la cheville dimanche dernier, ce qui a tout à fait arrêté la marche. Toute ma famille vient ici lundi pour rester trois ou quatre semaines, et ensuite je retournerai au grand établissement, et resterai une quinzaine de jours ; si bien que si je peux garder le moral, je resterai huit semaines ici, et donnerai ainsi à l'hydrothérapie une chance équitable. Avant de commencer ici, j'étais dans un état épouvantable d'estomac, de force, d'humeur et de moral. Mon livre a été complètement terminé depuis quelque temps ; dès que les exemplaires seront prêts, bien sûr, l'un vous sera envoyé. J'espère que vous marquerez votre exemplaire de traits, afin que je puisse profiter de toute critique. J'aimerais connaître votre impression générale. D'après les lettres de Lyell, il en pense favorablement, mais semble ébranlé par les longueurs auxquelles je vais. Mais si vous allez sur une longueur considérable dans l'admission de la modification, je ne vois aucun moyen possible de tracer la ligne, et de dire ici vous devez vous arrêter. Lyell va relire mon livre, et j'entretiens encore l'espoir qu'il sera converti, ou perverti, comme il dit. Lyell a été EXTRÊMEMENT gentil en m'écrivant trois lettres volumineuses ; mais il ne dit rien sur la dispersion pendant la période glaciaire. J'aimerais savoir ce qu'il pense sur ce point. J'ai une question à poser : serait-il bon d'envoyer un exemplaire de mon livre à Decaisne ? et connaissez-vous des botanistes philosophes sur le Continent, qui lisent l'anglais et se soucient de tels sujets ? si oui, donnez-moi leurs adresses. Qu'en est-il d'Andersson en Suède ? Vous ne pouvez pas imaginer combien il est rafraîchissant de passer toute la journée à ne rien faire, et de ne presque jamais penser le moins du monde à mon foutu livre qui m'a à moitié tué. J'aimerais beaucoup apprendre que vous prenez un vrai repos. Je sais combien vous êtes très fort, mentalement, mais je ne croirai jamais que vous puissiez continuer à travailler comme vous avez travaillé ces derniers temps en toute impunité. Vous finirez par tendre la corde trop fort un jour. Adieu, mon bon, et gentil, et cher ami,

Le vôtre affectueusement, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À T.H. HUXLEY. Ilkley, Otley, Yorkshire, le 15 octobre [1859].

Mon cher Huxley,

Je suis ici en train d'hydrothérapiser et de revenir à la vie, après avoir terminé mon maudit livre, qui aurait été un travail facile pour n'importe qui d'autre, mais qui m'a à moitié tué. J'ai pensé que vous me donneriez un petit renseignement, et je ne sais à qui d'autre m'adresser ; à savoir, les adresses de Barrande, Von Siebold, Keyserling (je parie que Sir Roderick connaîtrait ce dernier).

Pouvez-vous me parler d'étrangers bons et SPÉCULATIFS à qui il vaudrait la peine d'envoyer des exemplaires de mon livre, sur l' 'Origine des espèces' ? Je doute que cela vaille la peine de l'envoyer à Siebold. J'aimerais envoyer quelques exemplaires, mais combien je peux me le permettre, je ne sais pas encore jusqu'à ce que j'entende quel prix Murray fixe.

Je n'ai pas besoin de dire que j'en enverrai, bien sûr, un à vous, dans la première semaine de novembre. J'espère envoyer des exemplaires à l'étranger immédiatement. Je serai INTENSÉMENT curieux d'entendre quel effet le livre produit sur vous. Je sais qu'il y aura beaucoup de choses dedans auxquelles vous vous opposerez, et je ne doute pas de nombreuses erreurs. Je suis très loin de m'attendre à vous convertir à beaucoup de mes hérésies ; mais si, dans l'ensemble, vous et deux ou trois autres pensez que je suis sur la bonne voie, je ne me soucierai pas de ce que pense la foule des naturalistes. L'avant-dernier chapitre (le Chapitre XIII porte sur la Classification, la Morphologie, l'Embryologie et les Organes Rudimentaires), bien que je croie qu'il inclut la vérité, me fera, je le crains beaucoup, devenir sauvage. N'agissez pas et ne dites pas, comme Macleay contre Fleming, "J'écris avec de l'eau-forte pour mordre dans le laiton."

Toujours le vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Ilkley, Yorkshire, le 20 octobre [1859].

Mon cher Lyell,

J'ai relu toutes vos lettres consécutivement, et je ne sens pas que je vous ai remercié assez pour le plaisir extrême qu'elles m'ont donné, et pour leur utilité. Je vois en elles la preuve de fluctuation dans le degré de créance que vous accordez à la théorie ; et je ne suis pas du tout surpris de cela, car beaucoup et beaucoup de fluctuations j'ai subies.

Il y a un point dans votre lettre que je n'ai pas remarqué, au sujet des animaux (et de nombreuses plantes) naturalisés en Australie, qui, selon vous, ne pourraient survivre sans l'aide de l'homme. Je ne vois pas comment l'homme aide le bétail féral. Mais, laissant cela de côté, vous semblez penser que parce qu'ils subissent une destruction prodigieuse pendant les sécheresses, ils seraient tous détruits. Dans les "gran secos" de La Plata, les animaux indigènes, comme le cerf américain, meurent par milliers, et souffrent apparemment autant que le bétail. Dans certaines parties de l'Inde, après une sécheresse, il faut dix ans ou plus avant que les mammifères indigènes ne retrouvent leur nombre complet. Votre argument s'appliquerait, je pense, aux aborigènes aussi bien qu'aux féraux.

Un animal ou une plante qui devient féral dans un petit territoire pourrait être détruit par le climat, mais je peux difficilement le croire, une fois féral sur plusieurs grands territoires. Encore une fois, je me sens enclin à jurer contre le climat : ne me prenez pas pour un impudent de vous attaquer au sujet du climat. Vous dites que vous doutez que l'homme ait pu exister sous le climat éocène, mais l'homme peut maintenant résister au climat du pays des Esquimaux et de l'Afrique Équatoriale Occidentale ; et sûrement vous ne pensez pas que le climat éocène différait du présent dans toute l'Europe, autant que les régions arctiques diffèrent de l'Afrique Équatoriale ?

En ce qui concerne les organismes étant créés sur le type américain en Amérique, il pourrait, je pense, être dit qu'ils ont été ainsi créés pour éviter qu'ils ne soient trop bien créés, de façon à battre les aborigènes ; mais cela me semble, d'une certaine manière, une doctrine monstrueuse.

J'ai beaucoup réfléchi à ce que vous dites sur la nécessité d'une intervention continue d'un pouvoir créateur. Je ne peux voir cette nécessité ; et son admission, je pense, rendrait la théorie de la Sélection Naturelle sans valeur. Accordez une simple créature archétypale, comme le poisson-boue ou Lepidosiren, dotée des cinq sens et d'un vestige d'esprit, et je crois que la sélection naturelle rendra compte de la production de chaque animal vertébré.

Adieu ; pardonnez-moi de m'adonner à cette prose, et croyez-moi, avec mes remerciements cordiaux,

Votre disciple toujours attaché, C. DARWIN.

P.-S. — Quand, et si, vous relisez, je vous supplie d'écrire en marge le mot « développer », quand c'est trop condensé, ou « pas clair », ou « ? ». De telles marques vous coûteraient peu de peine, et je pourrais les copier et y réfléchir, et leur valeur serait infinie pour moi.

Mon plus grand livre devra être entièrement réécrit, et non simplement le présent volume développé ; de sorte que je veux perdre le moins de temps possible sur ce volume, si une autre édition est demandée ; mais je crains que le sujet ne soit trop déroutant, tel que je l'ai traité, pour le grand public.

CHARLES DARWIN À J.D. HOOKER. Ilkley, Yorkshire, dimanche [23 octobre 1859].

Mon cher Hooker,

Je vous félicite de ce que votre « Introduction » (« Flore australienne ») soit en fait terminée. Je suis sûr, d'après ce que j'en ai lu (et je serai profondément intéressé de la lire d'un bout à l'autre), qu'elle a dû vous coûter une somme prodigieuse de travail et de réflexion. J'aimerai beaucoup voir la feuille que vous souhaitez que je regarde. Maintenant, je suis tellement un parfait gentilhomme que j'ai parfois un peu de difficulté à passer la journée ; mais il est étonnant à quel point j'ai passé trois semaines dans l'oisiveté. Si cela peut vous consoler, je vous en prie, illusionnez-vous en disant que vous avez l'intention de « vous en tenir à la science monotone ». Mais je le crois tout autant que si une plante disait : « J'ai poussé toute ma vie, et, par Jupiter, je vais arrêter de pousser. » Vous ne pouvez pas vous en empêcher ; vous n'êtes pas assez intelligent pour cela. Vous ne pourriez même pas rester oisif, comme je l'ai fait, pendant trois semaines ! Ce que vous dites à propos de Lyell me plaît extrêmement ; je n'avais pas du tout déduit de ses lettres qu'il s'était autant rallié. Je me souviens avoir pensé, il y a plus d'un an, que si jamais je vivais assez longtemps pour voir Lyell, vous-même et Huxley vous rallier, en partie grâce à mon livre, et en partie grâce à leurs propres réflexions, je sentirais que le sujet est sauf, et que le monde entier pourrait vitupérer, mais qu'ultimement la théorie de la Sélection Naturelle (bien qu'imparfaite, sans aucun doute, dans son état actuel, et comportant de nombreuses erreurs) prévaudrait. Rien ne me convaincra jamais que trois hommes aussi éminents, avec des connaissances aussi diversifiées, et si bien accoutumés à chercher la vérité, puissent grandement se tromper. J'ai parlé de vous ici comme d'un converti fait par moi ; mais je sais bien quelle part plus importante a eue votre propre réflexion personnelle. Je suis intensément curieux d'entendre l'opinion de Huxley sur mon livre. Je crains que ma longue discussion sur la Classification ne le dégoûte ; car elle est très opposée à ce qu'il m'a dit autrefois.

Mais, comme je m'emballe. Vous voyez à quel point je suis oisif ; mais j'ai tellement apprécié votre lettre que vous devez me pardonner. En ce qui concerne la migration pendant la période glaciaire : je pense que Lyell comprend tout à fait, car il m'a donné un fait à l'appui. Mais, peut-être, déteste-t-il inconsciemment (ne lui dites pas) ce point de vue, car il l'ébranle légèrement dans sa théorie favorite selon laquelle tous les changements de climat seraient dus aux changements dans la position relative de la terre et de l'eau.

J'enverrai des exemplaires de mon livre à tous les hommes spécifiés par vous ;... vous seriez assez aimable pour ajouter le titre, comme Docteur, ou Professeur, ou Monsieur, ou Von, et les initiales (quand nécessaire), et les adresses aux noms sur la liste ci-jointe, et me les faire parvenir assez TÔT, car vers la fin de cette semaine Murray dit que les exemplaires destinés à l'étranger seront prêts. Je suis désireux de faire connaître mon point de vue, et non, je l'espère et je le pense, par simple vanité personnelle...

CHARLES DARWIN À C. LYELL. Ilkley, Yorkshire, 25 octobre [1859].

...Notre différence sur le « principe d'amélioration » et le « pouvoir d'adaptation » est trop profonde pour être discutée par lettre. Si j'ai tort, je suis tout à fait aveugle à mon erreur. Si j'ai raison, notre différence ne sera surmontée que par votre relecture attentive et votre réflexion sur mes quatre premiers chapitres. Je vous supplie de les relire attentivement. La soi-disant amélioration de notre bétail Shorthorn, de nos pigeons, etc., ne présuppose ni ne nécessite aucun « pouvoir d'adaptation » ou « principe d'amélioration » originel ; elle nécessite seulement une variabilité diversifiée, et l'homme pour sélectionner ou tirer parti des modifications qui lui sont utiles ; ainsi, dans la nature, toute légère modification qui se trouve à survenir, et qui est utile à une créature, est sélectionnée ou préservée dans la lutte pour la vie ; toute modification qui est nuisible est détruite ou rejetée ; toute modification qui n'est ni utile ni nuisible sera laissée comme un élément fluctuant. Lorsque vous opposez la sélection naturelle et l'« amélioration », vous semblez toujours oublier (car je ne vois pas comment vous pouvez nier) que chaque étape dans la sélection naturelle de chaque espèce implique une amélioration de cette espèce en relation avec ses conditions de vie. Aucune modification ne peut être sélectionnée sans être une amélioration ou un avantage. L'amélioration implique, je suppose, que chaque forme obtient de nombreuses parties ou organes, tous excellemment adaptés à leurs fonctions. À mesure que chaque espèce est améliorée, et que le nombre de formes aura augmenté, si nous considérons le cours entier du temps, la condition organique de la vie pour d'autres formes deviendra plus complexe, et il y aura une nécessité pour que d'autres formes s'améliorent, ou elles seront exterminées ; et je ne vois aucune limite à ce processus d'amélioration, sans l'intervention d'aucun autre principe d'amélioration direct. Tout cela me semble tout à fait compatible avec certaines formes adaptées à des conditions simples, restant inaltérées, ou étant dégradées.

Si j'ai une deuxième édition, je réitérerai « Sélection Naturelle », et, comme conséquence générale, « Amélioration Naturelle ».

Comme vous allez, aussi loin que vous le faites, je commence fortement à penser, en me jugeant d'après moi-même, que vous irez beaucoup plus loin. Avec quelle lenteur les anciens géologues ont admis vos grands points de vue sur les causes géologiques existantes de changement !

Si, à tout moment, vous pensez que je peux répondre à une question, c'est un réel plaisir pour moi d'écrire.

Affectueusement vôtre, C. DARWIN.

CHARLES DARWIN À J. MURRAY. Ilkley, Yorkshire [1859].

Mon cher Monsieur,

J'ai reçu votre aimable mot et l'exemplaire ; je suis infiniment heureux et fier de l'apparence de mon enfant.

Je suis tout à fait d'accord avec tout ce que vous proposez concernant le prix. Mais vous êtes vraiment trop généreux concernant les corrections, scandaleusement lourdes pour moi. N'agissez-vous pas injustement envers vous-même ? Ne vaudrait-il pas mieux au moins partager les 72 livres 8 shillings ? Je serai pleinement satisfait, car je n'avais pas à envoyer, bien que tout à fait involontairement et de manière inattendue, un manuscrit si mal composé aux imprimeurs.

Merci pour votre aimable offre de distribuer les exemplaires à mes amis et collaborateurs dès que possible. Ne vous donnez pas trop de peine pour les étrangers, car Messieurs Williams et Norgate ont très aimablement offert de faire de leur mieux, et ils sont habitués à envoyer dans toutes les parties du monde.

Je paierai mes exemplaires quand vous voudrez. Je suis si heureux que vous ayez été assez bon pour entreprendre la publication de mon livre.

Mon cher Monsieur, le vôtre très sincèrement, CHARLES DARWIN.

P.-S. — Veuillez ne pas oublier de me faire savoir environ deux jours avant que les exemplaires ne soient distribués.

Je ne sais pas quand je quitterai cet endroit, certainement pas avant plusieurs semaines. Chaque fois que je serai à Londres, je passerai vous voir.

CHAPITRE 1.XIV. — PAR LE PROFESSEUR HUXLEY.

SUR LA RÉCEPTION DE « L'ORIGINE DES ESPÈCES ».

Pour la génération actuelle, c'est-à-dire les personnes âgées de quelques années de part et d'autre de la trentaine, le nom de Charles Darwin se place aux côtés de ceux d'Isaac Newton et de Michael Faraday ; et, comme eux, il évoque le grand idéal d'un chercheur de vérité et d'un interprète de la Nature. Ils pensent à celui qui l'a porté comme à une rare combinaison de génie, d'industrie et de véracité inébranlable, qui a gagné sa place parmi les hommes les plus célèbres de l'époque par pure force native, en faisant face à une tempête de préjugés populaires, et sans être encouragé par un signe de faveur ou d'appréciation de la part des sources officielles de l'honneur ; comme quelqu'un qui, malgré une sensibilité aiguë à la louange et au blâme, et malgré des provocations qui auraient pu excuser n'importe quel éclat, s'est tenu à l'écart de toute envie, haine et malice, et n'a agi qu'avec équité et justice face à l'iniquité et à l'injustice qui ont été déversées sur lui ; tandis que, jusqu'à la fin de ses jours, il était prêt à écouter avec patience et respect le plus insignifiant des objecteurs raisonnables.

Et en ce qui concerne cette théorie de l'origine des formes de vie peuplant notre globe, à laquelle le nom de Darwin est lié aussi étroitement que celui de Newton à la théorie de la gravitation, rien ne semble plus éloigné de l'esprit de la génération actuelle qu'une quelconque tentative de l'étouffer par le ridicule ou de l'écraser par la véhémence de la dénonciation. « La lutte pour l'existence » et « la sélection naturelle » sont devenues des expressions familières et des concepts quotidiens. La réalité et l'importance des processus naturels sur lesquels Darwin fonde ses déductions ne sont pas plus mises en doute que celles de la croissance et de la multiplication ; et, que la pleine puissance qui leur est attribuée soit admise ou non, personne ne doute de leur importance vaste et profonde. Partout où les sciences biologiques sont étudiées, « L'Origine des espèces » éclaire les chemins de l'enquêteur ; partout où elles sont enseignées, elle imprègne le cours de l'instruction. L'influence des idées darwiniennes n'a pas été moins profonde au-delà des domaines de la biologie. La plus ancienne de toutes les philosophies, celle de l'Évolution, a été liée pieds et poings et jetée dans les ténèbres extérieures pendant le millénaire de la scolastique théologique. Mais Darwin a insufflé un sang nouveau dans l'antique charpente ; les liens ont éclaté, et la pensée revivifiée de la Grèce antique s'est révélée être une expression plus adéquate de l'ordre universel des choses que n'importe lequel des systèmes qui ont été acceptés par la crédulité et accueillis par la superstition de soixante-dix générations d'hommes plus tardives.

Pour quiconque étudie les signes des temps, l'émergence de la philosophie de l'Évolution, dans l'attitude de prétendante au trône du monde de la pensée, à partir des limbes des choses détestées et, comme beaucoup l'espéraient, oubliées, est l'événement le plus prodigieux du dix-neuvième siècle. Mais les armes les plus efficaces des champions modernes de l'Évolution ont été fabriquées par Darwin ; et « L'Origine des espèces » a enrôlé un formidable corps de combattants, formés à la sévère école des Sciences Physiques, dont les oreilles auraient pu rester longtemps sourdes aux spéculations des philosophes a priori.

Je ne pense pas qu'une personne candide ou instruite puisse nier la vérité de ce qui vient d'être affirmé. Il peut détester le nom même d'Évolution, et peut nier ses prétentions aussi véhémentement qu'un Jacobite niait celles de George II. Mais elle est là — non seulement aussi solidement assise que la dynastie hanovrienne, mais heureusement indépendante de la sanction parlementaire — et les antagonistes les plus obtus en sont venus à voir qu'ils ont affaire à un adversaire dont les os ne doivent être brisés par aucune quantité de mauvais mots.

Même les théologiens ont presque cessé d'opposer le sens clair de la Genèse au sens non moins clair de la Nature. Leurs représentants les plus candides, ou les plus prudents, ont renoncé à traiter l'Évolution comme s'il s'agissait d'une hérésie damnable, et se sont réfugiés dans l'une des deux voies. Soit ils nient que la Genèse était censée enseigner une vérité scientifique, sauvant ainsi la véracité du récit aux dépens de son autorité ; soit ils dépensent leur énergie à concevoir les ingéniosités cruelles du conciliateur, et torturent les textes dans le vain espoir de leur faire confesser le credo de la Science. Mais quand la peine forte et dure est terminée, l'antique sincérité du vénérable souffrant se réaffirme toujours. La Genèse est honnête jusqu'au cœur, et prétend n'être rien de plus qu'elle-même, un dépôt de vénérables traditions d'origine inconnue, ne réclamant aucune autorité scientifique et n'en possédant aucune.

Alors que ma plume termine ces passages, je ne peux que m'amuser en pensant au terrible charivari qui aurait été fait (en vérité qui fut fait) à propos de toute opinion similaire il y a un quart de siècle. En fait, le contraste entre l'état actuel de l'opinion publique sur la question darwinienne ; entre l'estime dans laquelle les vues de Darwin sont maintenant tenues dans le monde scientifique ; entre l'acquiescement, ou du moins la quiescence, des théologiens de l'ordre respectable de nos jours et l'explosion d'antagonisme de tous côtés en 1858-9, lorsque la nouvelle théorie concernant l'origine des espèces fut connue pour la première fois de la génération plus ancienne à laquelle j'appartiens, est si frappant que, sans preuves documentaires, je serais parfois enclin à penser que mes souvenirs sont des rêves. J'ai un grand respect pour la jeune génération moi-même (ils peuvent écrire nos vies, et dénouer toutes nos folies, s'ils choisissent de prendre la peine, plus tard), et je serais heureux d'être assuré que le sentiment est réciproque ; mais je crains que l'histoire de nos rapports avec Darwin ne se révèle être un grand obstacle à cette vénération pour notre sagesse que j'aimerais qu'ils manifestent. Nous n'avons même pas l'excuse qu'il y a trente ans, M. Darwin était un novice obscur, qui n'avait aucune prétention à notre attention. Au contraire, ses remarquables investigations zoologiques et géologiques lui avaient depuis longtemps donné une position assurée parmi les investigateurs les plus éminents et les plus originaux de l'époque ; tandis que son charmant « Voyage d'un naturaliste » lui avait justement valu une réputation étendue parmi le grand public. Je doute qu'il y ait eu un homme vivant alors qui ait eu un meilleur droit d'attendre que tout ce qu'il pourrait choisir de dire sur une telle question que l'Origine des Espèces serait écouté avec une attention profonde, et discuté avec respect ; et il n'y avait certainement aucun homme dont le caractère personnel aurait dû offrir une meilleure protection contre les attaques, empreintes de malignité et épicées d'impertinences éhontées.

Pourtant, tel fut le sort de l'un des hommes les plus aimables et les plus vrais qu'il m'ait été donné de connaître ; et des années durent passer avant que la déformation, le ridicule et la dénonciation cessent d'être les constituants les plus notables de la majorité des innombrables critiques de son travail qui se déversèrent de la presse. Je répugne à remuer l'un de ces anciens scandales de leur oubli bien mérité ; mais je dois justifier une affirmation qui peut sembler exagérée à la génération actuelle, et il n'y a pas de pièce justificative plus apte à cet effet, ou plus digne d'un tel déshonneur, que l'article de la « Quarterly Review » de juillet 1860. (Je n'étais pas conscient lorsque j'ai écrit ces passages que la paternité de l'article avait été publiquement reconnue. La confession non accompagnée de pénitence, cependant, ne fournit aucun motif pour l'atténuation du jugement ; et la gentillesse avec laquelle M. Darwin parle de son agresseur, l'évêque Wilberforce (vol. ii.), est une exemplification si frappante de sa douceur et de sa modestie singulières, qu'elle accroît plutôt l'indignation contre la présomption de son critique.) Depuis que Lord Brougham a assailli le Dr Young, le monde n'a vu aucun spécimen de l'insolence d'un prétendant superficiel à un Maître en Science tel que cette remarquable production, dans laquelle l'un des plus exacts des observateurs, des plus prudents des raisonneurs, et des plus candides des expositeurs, de cette époque ou de toute autre, est tourné en dérision en tant que personne « écervelée », qui s'efforce « d'étayer son tissu totalement pourri de conjectures et de spéculations », et dont le « mode de traiter la nature » est réprouvé comme « totalement déshonorant pour la Science Naturelle ». Et tout ce discours hautain et puissant, qui aurait été indécent de la part de l'un des égaux de M. Darwin, provient d'un écrivain dont le manque d'intelligence, ou de conscience, ou des deux, est si grand que, pour objecter aux vues de M. Darwin, il peut demander : « Est-il crédible que toutes les variétés favorables de navets tendent à devenir des hommes » ; qui est si ignorant de la paléontologie, qu'il peut parler des « fleurs et fruits » des plantes de l'époque carbonifère ; de l'anatomie comparée, qu'il peut affirmer gravement que l'appareil à venin des serpents venimeux est « entièrement séparé des lois ordinaires de la vie animale, et particulier à eux-mêmes » ; des rudiments de la physiologie, qu'il peut demander : « quel avantage de vie pourrait altérer la forme des corpuscules en lesquels le sang peut être évaporé ? » Et le critique ne manque pas d'assaisonner ce déversement d'incapacité prépostéreuse avec un peu de stimulation de l'odium theologicum. Quelque idée de l'histoire des conflits entre l'Astronomie, la Géologie et la Théologie, le conduit à garder une retraite ouverte par la condition qu'il ne peut « consentir à tester la vérité de la Science Naturelle par la parole de la Révélation » ; mais, malgré tout, il consacre des pages à l'exposé de sa conviction que la théorie de M. Darwin « contredit la relation révélée de la création à son Créateur », et est « incompatible avec la plénitude de sa gloire ».

Si je limite ma rétrospective de la réception de « L'Origine des espèces » à une année, ou à peu près, à partir du moment de sa publication, je ne me souviens de rien d'aussi insensé et impoli que l'article de la « Quarterly Review », à moins, peut-être, que le discours d'un Révérend Professeur devant la Société Géologique de Dublin ne puisse entrer en compétition avec lui. Mais une grande proportion des critiques de M. Darwin avait une lamentable ressemblance avec le critique de la « Quarterly », dans la mesure où ils manquaient soit de la volonté, soit de l'esprit, pour se rendre maîtres de sa doctrine ; guère possédaient-ils la connaissance requise pour le suivre à travers l'immense étendue de la science biologique et géologique que « L'Origine » couvrait ; tandis que, trop souvent, ils avaient préjugé le cas sur des fondements théologiques, et, comme cela semble inévitable quand cela arrive, suppléaient au manque de raison par la superfluité de l'invective.

Mais il sera plus agréable et plus profitable de considérer ces critiques qui furent reconnues par des écrivains d'autorité scientifique, ou qui portaient en elles la preuve de la compétence plus ou moins grande et, souvent, de la bonne foi de leurs auteurs. Restreignant mon enquête à une année, ou environ, après la publication de « L'Origine », je trouve parmi ces critiques Louis Agassiz (« Les arguments présentés par Darwin en faveur d'une dérivation universelle à partir d'une forme primaire de toutes les particularités existant maintenant parmi les êtres vivants n'ont pas fait la plus légère impression sur mon esprit. »

« Jusqu'à ce qu'il soit démontré que les faits de la Nature ont été mal interprétés par ceux qui les ont recueillis, et qu'ils ont une signification différente de celle qui leur est généralement assignée, je considérerai donc la théorie de la transmutation comme une erreur scientifique, fausse dans ses faits, non scientifique dans sa méthode, et malfaisante dans sa tendance. » — Journal de Silliman, juillet 1860, pages 143, 154. Extrait du 3e volume des « Contributions à l'Histoire Naturelle des États-Unis ») ; Murray, un excellent entomologiste ; Harvey, un botaniste de réputation considérable ; et l'auteur d'un article dans la « Edinburgh Review », tous fortement opposés à Darwin. Pictet, le distingué et très savant paléontologue de Genève, traite M. Darwin avec un respect qui forme un contraste gratifiant avec le ton de certains des écrivains précédents, mais consent à ne l'accompagner que très peu. (« Je ne vois aucune objection sérieuse à la formation de variétés par la sélection naturelle dans le monde existant, et que, pour ce qui concerne les époques antérieures, cette loi peut être supposée expliquer l'origine d'espèces étroitement apparentées, en supposant à cet effet une très longue période de temps. »

« En ce qui concerne les variétés simples et les espèces étroitement apparentées, je crois que la théorie de M. Darwin peut expliquer bien des choses et jeter une grande lumière sur de nombreuses questions. » — « Sur l'Origine de l'Espece. Par Charles Darwin. » (« Archives des Sc. de la Bibliotheque Universelle de Geneve », pages 242, 243, mars 1860.) D'un autre côté, Lyell, qui était jusqu'alors un pilier des anti-transmutationnistes (lesquels le regardèrent, à partir de ce moment, comme Pallas Athéna a pu regarder Diane après l'affaire d'Endymion), se déclara darwinien, non sans toutefois émettre une sérieuse réserve. Néanmoins, il était un rempart, et son courageux parti pris pour la vérité au détriment de la cohérence lui fit un honneur infini. En tant qu'évolutionnistes, sans phrase, je ne me rappelle pas, parmi les biologistes, d'autres noms qu'Asa Gray, qui mena la bataille avec éclat aux États-Unis ; Hooker, qui ne fut pas moins vigoureux ici ; l'actuel Sir John Lubbock et moi-même. Wallace était loin, dans l'archipel malais ; mais, outre sa part directe dans la promulgation de la théorie de la sélection naturelle, aucune énumération des influences à l'œuvre, à l'époque dont je parle, ne serait complète sans mentionner son puissant essai « On the Law which has regulated the Introduction of New Species », publié en 1855. En le relisant, j'ai été étonné de me rappeler à quel point l'impression qu'il fit fut faible.

En France, l'influence d'Élie de Beaumont et de Flourens — dont le premier, dit-on, s'est « voué à une gloire éternelle » en inventant le sobriquet de « la science moussante » pour l'évolutionnisme (on se souvient de l'effet d'une autre petite épigramme académique ; la soi-disant théorie vertébrale du crâne aurait été étouffée dans l'œuf en France par le murmure d'un académicien à son voisin, disant que, dans ce cas, la tête de quelqu'un était une « vertèbre pensante »), — sans parler de la mauvaise volonté d'autres membres puissants de l'Institut, produisit pendant longtemps l'effet d'une conspiration du silence ; et de nombreuses années s'écoulèrent avant que l'Académie ne se rachetât du reproche de ne pas voir le nom de Darwin figurer sur la liste de ses membres. Toutefois, un écrivain accompli, en dehors des influences académiques, M. Laugel, donna une excellente et appréciative recension de l'« Origine » dans la « Revue des Deux Mondes ». L'Allemagne prit le temps de réfléchir ; Bronn produisit une traduction légèrement expurgée de l'« Origine » ; et le « Kladderadatsch » plaisanta sur l'origine simiesque de l'homme ; mais je ne me rappelle pas qu'une quelconque notoriété scientifique se soit déclarée publiquement en 1860. (Toutefois, l'homme qui suit Darwin dans son influence sur les biologistes modernes, K. E. von Baer, m'écrivit en août 1860 pour exprimer son assentiment général aux vues évolutionnistes. Sa phrase : « J'ai énoncé les mêmes idées... que M. Darwin » (volume II), démontre par ses écrits ultérieurs qu'elle ne signifie rien de plus que cela.) Aucun d'entre nous n'aurait imaginé qu'en l'espace de quelques années, la force (et peut-être puis-je ajouter la faiblesse) du « Darwinismus » trouverait ses illustrations les plus vastes et les plus brillantes dans le pays du savoir. Si un étranger peut se permettre de spéculer sur la cause de ce curieux intervalle de silence, j'imagine qu'une moitié des biologistes allemands était orthodoxe à tout prix, et l'autre moitié tout aussi distinctement hétérodoxe. Ces derniers étaient déjà des évolutionnistes a priori, et ils ont dû ressentir le dégoût naturel aux philosophes déductifs de se voir offrir un fondement inductif et expérimental pour une conviction à laquelle ils étaient parvenus par un raccourci. Il est sans aucun doute éprouvant d'apprendre que, bien que vos conclusions puissent être correctes, les raisons que vous en donnez sont toutes fausses ou, du moins, insuffisantes.

Dans l'ensemble, donc, les partisans des vues de M. Darwin en 1860 étaient numériquement extrêmement insignifiants. Il n'y a pas le moindre doute que, si un concile général de l'Église scientifique avait eu lieu à cette époque, nous aurions été condamnés par une majorité écrasante. Et il n'y a pas moins de doute que, si un tel concile se réunissait aujourd'hui, le décret serait d'une nature exactement contraire. Ce serait faire preuve d'un manque de bon sens, tout autant que de modestie, que d'attribuer aux hommes de cette génération moins de capacité ou moins d'honnêteté que n'en possèdent leurs successeurs. Quelles sont donc les causes qui ont conduit des hommes instruits et impartiaux de cette époque à arriver à un jugement si différent de celui qui semble juste et équitable à ceux qui leur succèdent ? C'est là réellement l'une des questions les plus intéressantes liées à l'histoire de la science, et je vais essayer d'y répondre. Je crains, pour ce faire, de courir le risque de paraître égoïste. Toutefois, si je raconte ma propre histoire, c'est seulement parce que je la connais mieux que celle des autres.

Je pense avoir lu les « Vestiges » avant de quitter l'Angleterre en 1846 ; mais, si je l'ai fait, le livre m'a laissé très peu d'impression, et je n'ai pas été mis en contact sérieux avec la question des « Espèces » avant 1850. À cette époque, j'en avais fini depuis longtemps avec la cosmogonie pentateuchique, qui avait été imprimée dans mon entendement enfantin comme une vérité divine, avec toute l'autorité des parents et des instructeurs, et dont il m'avait coûté bien des luttes pour m'affranchir. Mais mon esprit était sans parti pris à l'égard de toute doctrine qui se présentait, pourvu qu'elle prétendît être fondée sur un raisonnement purement philosophique et scientifique. Il me semblait alors (comme aujourd'hui) que la « création », au sens ordinaire du terme, est parfaitement concevable. Je ne trouve aucune difficulté à imaginer que, à une époque antérieure, cet univers n'existait pas ; et qu'il fit son apparition en six jours (ou instantanément, si on le préfère), par suite de la volonté d'un Être préexistant. Alors, comme aujourd'hui, les soi-disant arguments a priori contre le théisme, et, une fois admis un Dieu, contre la possibilité d'actes créateurs, m'apparaissaient comme dépourvus de fondement raisonnable. Je n'avais pas alors, et je n'ai pas aujourd'hui, la moindre objection a priori à soulever contre le récit de la création des animaux et des plantes donné dans le « Paradis perdu », dans lequel Milton incarne si vivement le sens naturel de la Genèse. Loin de moi l'idée de dire que c'est faux parce que c'est impossible. Je me borne à ce qui doit être considéré comme une demande modeste et raisonnable d'une parcelle de preuve que les espèces animales et végétales existantes ont bien pris naissance de cette manière, comme condition de ma croyance en une affirmation qui m'apparaît hautement improbable.

Et, pour être parfaitement équitable, j'avais exactement la même réponse à donner aux évolutionnistes de 1851-1858. Au sein des biologistes, à cette époque, je ne rencontrai personne, excepté le Dr Grant, de l'University College, qui eût un mot à dire en faveur de l'évolution — et son plaidoyer n'était pas de nature à faire avancer la cause. En dehors de ces rangs, la seule personne connue de moi dont le savoir et la capacité imposaient le respect, et qui était, en même temps, un évolutionniste convaincu, était M. Herbert Spencer, dont je fis la connaissance, je pense, en 1852, et avec qui je nouai une amitié qui, j'aime à le penser, n'a jamais connu d'interruption. Nombreuses et prolongées furent les batailles que nous menâmes sur ce sujet. Mais même l'habileté dialectique et l'abondance d'illustrations pertinentes de mon ami ne purent me faire quitter ma position agnostique. Je campais sur deux bases : premièrement, que jusqu'à cette époque, les preuves en faveur de la transmutation étaient totalement insuffisantes ; et deuxièmement, qu'aucune suggestion concernant les causes de la transmutation supposée, qui eût été faite, n'était en rien adéquate pour expliquer les phénomènes. En regardant en arrière sur l'état des connaissances à cette époque, je ne vois vraiment pas quelle autre conclusion eût été justifiable.

En ces jours-là, je n'avais même jamais entendu parler de la « Biologie » de Treviranus. Cependant, j'avais étudié Lamarck attentivement et j'avais lu les « Vestiges » avec le soin voulu ; mais aucun des deux ne m'offrit de bonnes raisons de changer mon attitude négative et critique. Quant aux « Vestiges », j'avoue que le livre m'irritait simplement par la prodigieuse ignorance et l'habitude d'esprit totalement non scientifique manifestées par l'auteur. S'il eut une influence quelconque sur moi, elle fut de me dresser contre l'évolution ; et la seule recension sur laquelle j'aie jamais eu des scrupules de conscience, pour cause de sauvagerie inutile, est celle que j'écrivis sur les « Vestiges » alors que j'étais sous cette influence.

En ce qui concerne la « Philosophie zoologique », ce n'est pas faire injure à Lamarck que de dire que la discussion de la question des espèces dans cet ouvrage, quoi qu'on pût en dire en 1809, était misérablement en dessous du niveau des connaissances d'un demi-siècle plus tard. Dans cet intervalle de temps, l'élucidation de la structure des animaux et des plantes inférieurs avait donné naissance à des conceptions totalement nouvelles de leurs relations ; l'histologie et l'embryologie, au sens moderne, avaient été créées ; la physiologie avait été reconstituée ; les faits de distribution, géologique et géographique, avaient été prodigieusement multipliés et réduits à l'ordre. Pour tout biologiste dont les études l'avaient mené au-delà du simple négoce d'espèces en 1850, la moitié des arguments de Lamarck étaient obsolètes et l'autre moitié erronée, ou défectueuse, en vertu de l'omission de traiter les diverses catégories de preuves qui avaient été mises au jour depuis son temps. De plus, sa seule suggestion quant à la cause de la modification graduelle des espèces — l'effort excité par le changement des conditions — était, à première vue, inapplicable à tout le monde végétal. Je ne pense pas qu'un juge impartial qui lit la « Philosophie zoologique » aujourd'hui, et qui prend ensuite la critique cinglante et efficace de Lyell (publiée dès 1830), soit disposé à accorder à Lamarck une place beaucoup plus haute dans l'établissement de l'évolution biologique que celle que Bacon s'attribue lui-même par rapport à la science physique en général : buccinator tantum. (Erasmus Darwin promulgua le premier les conceptions fondamentales de Lamarck et, avec une plus grande cohérence logique, il les avait appliquées aux plantes. Mais les avocats de ses prétentions n'ont pas réussi à montrer qu'il avait, à quelque égard que ce fût, anticipé l'idée centrale de l'« Origine des espèces ».)

Mais, par une curieuse ironie du sort, la même influence qui me conduisait à accorder aussi peu de foi aux spéculations modernes sur ce sujet qu'aux vénérables traditions consignées dans les deux premiers chapitres de la Genèse, était peut-être plus puissante que toute autre pour maintenir vivante une sorte de conviction pieuse que l'évolution, après tout, finirait par s'avérer vraie. J'ai récemment relu la première édition des « Principes de géologie » ; et quand je considère que ce livre remarquable était entre toutes les mains depuis près de trente ans, et qu'il fait comprendre à tout lecteur d'une intelligence ordinaire un grand principe et un grand fait — le principe selon lequel le passé doit être expliqué par le présent, à moins qu'une bonne cause ne soit montrée pour le contraire ; et le fait que, pour autant que notre connaissance de l'histoire passée de la vie sur notre globe aille, aucune cause de ce genre ne peut être montrée (Le même principe et le même fait guident le résultat de toute investigation historique solide. L'« Histoire de Grèce » de Grote est un produit du même mouvement intellectuel que les « Principes » de Lyell.) — je ne peux m'empêcher de croire que Lyell, pour les autres comme pour moi-même, fut le principal agent à aplanir la route pour Darwin. Car un uniformitarisme cohérent postule l'évolution autant dans le monde organique que dans le monde inorganique. L'origine d'une nouvelle espèce par d'autres moyens que des agences ordinaires serait une « catastrophe » bien plus grande que toutes celles que Lyell a éliminées avec succès de la spéculation géologique sobre.

En fait, personne n'en était mieux conscient que Lyell lui-même. (Lyell, avec un droit parfait, revendique cette position pour lui-même. Il parle d'avoir « préconisé une loi de continuité même dans le monde organique, autant que possible sans adopter la théorie de la transmutation de Lamarck »...)

« Mais alors que j'enseignais qu'aussi souvent que certaines formes d'animaux et de plantes disparaissaient, pour des raisons tout à fait intelligibles pour nous, d'autres prenaient leur place en vertu d'une causalité qui échappait à notre compréhension ; il restait à Darwin d'accumuler la preuve qu'il n'y a pas de rupture entre les espèces entrantes et sortantes, qu'elles sont l'œuvre de l'évolution, et non d'une création spéciale...

« J'avais certainement préparé le chemin dans ce pays, en six éditions de mon ouvrage avant que les « Vestiges de la création » ne parussent en 1842 [1844], pour la réception de l'évolution graduelle et insensible des espèces de Darwin. » — (« Life and Letters », lettre à Haeckel, volume II, page 436. 23 novembre 1868.) Si l'on lit attentivement l'une des premières éditions des « Principes » (surtout à la lumière de l'intéressante série de lettres récemment publiées par le biographe de Sir Charles Lyell), il est facile de voir qu'avec toute son opposition énergique à Lamarck, d'une part, et à l'idéalisme quasi-progressionniste d'Agassiz, d'autre part, Lyell, dans son propre esprit, était fortement disposé à expliquer l'origine de toutes les espèces passées et présentes d'êtres vivants par des causes naturelles. Mais il aurait aimé, en même temps, conserver le nom de création pour un processus naturel qu'il imaginait être incompréhensible.

Dans une lettre adressée à Mantell (datée du 2 mars 1827), Lyell parle de venir de lire Lamarck ; il exprime son plaisir devant les théories de Lamarck, et sa liberté personnelle vis-à-vis de toute objection fondée sur des motifs théologiques. Et bien qu'il soit manifestement alarmé par l'origine pithécoïde de l'homme impliquée dans la doctrine de Lamarck, il observe :

« Mais, après tout, quels changements les espèces peuvent réellement subir ! Combien il sera impossible de distinguer et de tracer une ligne, au-delà de laquelle certaines des soi-disant espèces disparues n'auraient jamais passé dans les espèces récentes. »

Encore, le passage remarquable suivant se trouve dans le post-scriptum d'une lettre adressée à Sir John Herschel en 1836 :

« En ce qui concerne l'origine de nouvelles espèces, je suis très heureux de constater que vous pensez probable qu'elle puisse être menée par l'intervention de causes intermédiaires. J'ai laissé cela plutôt à déduire, ne pensant pas qu'il vaille la peine d'offenser une certaine classe de personnes en incorporant dans des mots ce qui ne serait qu'une spéculation. » (Dans le même sens, voir la lettre à Whewell, 7 mars 1837, volume II, page 5) :

« En ce qui concerne ce dernier sujet [les changements d'un ensemble d'espèces animales et végétales à un autre]... vous vous souvenez de ce que Herschel a dit dans sa lettre à moi. Si j'avais déclaré aussi clairement que lui la possibilité de l'introduction ou de l'origine d'espèces fraîches comme étant un processus naturel, par opposition à un processus miraculeux, j'aurais soulevé contre moi une foule de préjugés, qui sont malheureusement opposés à chaque pas à tout philosophe qui tente de s'adresser au public sur ces sujets mystérieux. » Voir aussi la lettre à Sedgwick, 12 janvier 1838, II, page 35.) Il continue en faisant référence aux critiques qui ont été dirigées contre lui au motif qu'en laissant les espèces être créées par miracle, il est incohérent avec sa propre doctrine de l'uniformitarisme ; et il laisse entendre qu'il n'avait pas répondu, au motif de son objection générale à la controverse.

Les contemporains de Lyell n'étaient pas sans avoir quelques soupçons de sa doctrine ésotérique. L'« Histoire des sciences inductives » de Whewell, quelle que soit sa valeur philosophique, vaut toujours la peine d'être lue et est toujours intéressante, si ce n'est sous un autre aspect que celui d'une preuve des limites spéculatives au sein desquelles un ecclésiastique de haut rang pouvait, à cette époque, évoluer en toute sécurité. Au cours de sa discussion sur l'uniformitarisme, le maître encyclopédique de Trinity observe :

« M. Lyell, en effet, a parlé d'une hypothèse selon laquelle "la création successive d'espèces pourrait constituer une partie régulière de l'économie de la nature", mais il n'a nulle part, je pense, décrit ce processus de manière à faire apparaître dans quel département de la science nous devons placer l'hypothèse. Ces nouvelles espèces sont-elles créées par la production, à de longs intervalles, d'une progéniture différente en espèce des parents ? Ou les espèces ainsi créées sont-elles produites sans parents ? Sont-elles progressivement évoluées à partir d'une substance embryonnaire ? Ou surgissent-elles soudainement du sol, comme dans la création du poète ?...

« Une sélection de l'une de ces formes de l'hypothèse, plutôt que les autres, avec la preuve de la sélection, est requise pour nous autoriser à la placer parmi les causes connues de changement, que dans ce chapitre nous considérons. La simple conviction qu'une création d'espèces a eu lieu, qu'elle soit unique ou multiple, tant qu'elle n'est pas connectée à nos sciences organiques, est un dogme de théologie naturelle plutôt que de philosophie physique. » (Whewell, « History », volume III, pages 639-640 (Édition 2, 1847).)

La première partie de cette critique apparaît parfaitement juste et appropriée ; mais, à partir du paragraphe final, Whewell imagine manifestement que par « création » Lyell entend une intervention surnaturelle de la Divinité ; alors que la lettre à Herschel montre que, dans son propre esprit, Lyell entendait une causalité naturelle ; et je ne vois aucune raison d'en douter (Les passages suivants dans les lettres de Lyell m'apparaissent décisifs sur ce point) :

À Darwin, 3 octobre 1859 (II, 325), à la première lecture de l'« Origine » :

« J'ai vu depuis longtemps très clairement que si une concession est faite, tout ce que vous réclamez dans vos pages finales suivra.

« C'est cela qui m'a fait hésiter si longtemps, sentant toujours que le cas de l'Homme et de ses Races, et celui d'autres animaux, et celui des plantes, est un seul et même, et que si une vera causa est admise un seul instant, au lieu d'une [cause] purement inconnue et imaginaire, telle que le mot "création", toutes les conséquences doivent suivre. »

À Darwin, 15 mars 1863 (volume II, page 365) :

« Je me souviens que c'était la conclusion à laquelle il [Lamarck] est arrivé au sujet de l'homme qui m'a fortifié il y a trente ans contre la grande impression que ses arguments ont d'abord faite sur mon esprit, d'autant plus grande que Constant Prévost, un élève de Cuvier il y a quarante ans, m'a dit sa conviction "que Cuvier pensait que les espèces n'étaient pas réelles, mais que la science ne pouvait avancer sans supposer qu'elles le fussent". »

À Hooker, 9 mars 1863 (volume II, page 361), en référence au sentiment de Darwin sur l'« Antiquité de l'homme » :

« Il [Darwin] semble très déçu que je n'aille pas plus loin avec lui, ou que je ne parle pas plus ouvertement. Je peux seulement dire que j'ai parlé ouvertement dans toute la mesure de mes convictions actuelles, et même au-delà de mon état de SENTIMENT quant à la descendance ininterrompue de l'homme à partir des bêtes, et je trouve que je convertis à moitié un bon nombre de ceux qui étaient en armes contre Darwin, et qui sont même maintenant contre Huxley. » Il parle d'avoir dû abandonner « de vieilles idées longtemps chéries, qui constituaient pour moi le charme de la partie théorique de la science à mon époque plus jeune, quand je croyais avec Pascal en la théorie, comme l'appelle Hallam, de "l'archange ruiné". »

Voir le même sentiment dans la lettre à Darwin, 11 mars 1863, page 363 :

« Je pense que l'ancienne "création" est presque autant requise que jamais, mais bien sûr elle prend une nouvelle forme si les vues de Lamarck améliorées par les vôtres sont adoptées. » que, si Sir Charles avait pu éviter l'inévitable corollaire de l'origine pithécoïde de l'homme — pour laquelle, jusqu'à la fin de sa vie, il éprouva une profonde antipathie — il aurait prôné l'efficacité des causes actuellement en opération pour amener l'état du monde organique, aussi fermement qu'il a défendu cette doctrine en référence à la nature inorganique.

Le fait est qu'un œil averti aurait pu voir qu'une forme ou une autre de la doctrine de la transmutation était inévitable, depuis le moment où la vérité énoncée par William Smith, que les strates successives sont caractérisées par différents types de restes fossiles, devint une loi de la nature fermement établie. Personne n'a mieux exposé les conséquences spéculatives de cette généralisation que l'historien des « Sciences inductives » :

« Mais l'étude de la géologie nous dévoile le spectacle de nombreux groupes d'espèces qui, au cours de l'histoire de la terre, se sont succédé à de vastes intervalles de temps ; un ensemble d'animaux et de plantes disparaissant, semble-t-il, de la surface de notre planète, et d'autres, qui n'existaient pas auparavant, devenant les seuls occupants du globe. Et le dilemme se présente alors à nous sous un nouveau jour : soit nous devons accepter la doctrine de la transmutation des espèces, et supposer que les espèces organisées d'une époque géologique ont été transmuées en celles d'une autre par quelque action prolongée de causes naturelles ; soit nous devons croire en de nombreux actes successifs de création et d'extinction d'espèces, en dehors du cours ordinaire de la nature ; des actes qui, par conséquent, peuvent être qualifiés à juste titre de miraculeux. » (Whewell, 'History of the Inductive Sciences.' Édition ii., 1847, volume iii. pages 624-625. Voir, pour le verdict de l'auteur, pages 638-639.)

Le Dr Whewell se prononce en faveur de cette dernière conclusion. Et si quelqu'un l'avait pressé avec les quatre questions qu'il adresse à Lyell dans le passage déjà cité, tout ce que l'on peut dire aujourd'hui est qu'il aurait certainement rejeté la première. Mais aurait-il réellement eu le courage de dire qu'un Rhinoceros tichorhinus, par exemple, « fut produit sans parents » ; ou qu'il fut « évolué à partir d'une substance embryonnaire » ; ou qu'il jaillit soudainement du sol comme le lion de Milton « cherchant à libérer ses membres postérieurs ». Je me permets de douter que le courage pourtant éprouvé du Master of Trinity — physique, intellectuel et moral — eût été à la hauteur d'un tel exploit. Sans aucun doute, la rencontre soudaine d'une demi-tonne de molécules inorganiques pour former un rhinocéros vivant est concevable, et peut donc être possible. Mais un tel événement se situe-t-il suffisamment dans les limites de la probabilité pour justifier la croyance en son occurrence sur la base d'une preuve quelconque atteignable, ou même imaginable ?

Au regard de l'affirmation (souvent répétée aux premiers jours de l'opposition à Darwin) selon laquelle il n'avait rien ajouté à Lamarck, il est très intéressant d'observer que la possibilité d'une cinquième alternative, en plus des quatre qu'il a énoncées, n'a pas effleuré l'esprit du Dr Whewell. La suggestion que de nouvelles espèces puissent résulter de l'action sélective des conditions externes sur les variations par rapport à leur type spécifique que présentent les individus — et que nous qualifions de « spontanées » parce que nous ignorons leur causalité — est tout aussi totalement inconnue de l'historien des idées scientifiques qu'elle l'était des spécialistes en biologie avant 1858. Mais cette suggestion est l'idée centrale de l'« Origine des espèces », et contient la quintessence du darwinisme.

Ainsi, en regardant vers le passé, il me semble que ma propre position d'attente critique était juste et raisonnable, et qu'elle a dû être adoptée, pour les mêmes raisons, par beaucoup d'autres personnes. Si Agassiz me disait que les formes de vie qui avaient successivement habité le globe étaient les incarnations de pensées successives de la Divinité ; et qu'Il avait effacé un ensemble de ces incarnations par une effroyable catastrophe géologique dès que Ses idées prirent une forme plus avancée, je me trouvais non seulement incapable d'admettre l'exactitude des déductions tirées des faits de la paléontologie, sur lesquelles cette hypothèse stupéfiante était fondée, mais je devais confesser mon manque de moyens pour tester l'exactitude de son explication. Et outre cela, je ne pouvais nullement voir ce que l'explication expliquait. Il ne m'aidait pas non plus d'apprendre par un éminent anatomiste que les espèces s'étaient succédé dans le temps, en vertu d'une « loi de création opérant continuellement ». Cela me semblait n'être rien de plus que de dire que les espèces s'étaient succédé, sous la forme d'une résolution destinée à recueillir des suffrages, avec « loi » pour plaire à l'homme de science, et « créationnelle » pour attirer les orthodoxes. Je me réfugiai donc dans cette « tätige Skepsis » que Goethe a si bien définie ; et, renversant le précepte apostolique d'être tout à tous, je défendais habituellement la viabilité des doctrines reçues, lorsque j'avais affaire aux transmutationnistes ; et je prenais la défense de la possibilité de la transmutation parmi les orthodoxes — renforçant ainsi, sans aucun doute, une réputation déjà courante, mais tout à fait imméritée, de combativité inutile.

Je me souviens, au cours de mon premier entretien avec M. Darwin, d'avoir exprimé ma croyance en la netteté des lignes de démarcation entre les groupes naturels et en l'absence de formes transitionnelles, avec toute l'assurance de la jeunesse et d'une connaissance imparfaite. Je n'étais pas conscient, à cette époque, qu'il méditait depuis de nombreuses années sur la question des espèces ; et le sourire humoristique qui accompagna sa douce réponse, selon laquelle telle n'était pas tout à fait son point de vue, me hanta et me déconcerta longtemps. Mais il semblerait que quatre ou cinq années de travail acharné m'aient permis de comprendre ce que cela signifiait ; car Lyell ('Life and Letters', volume ii., page 212), écrivant à Sir Charles Bunbury (en date du 30 avril 1856), dit :

« Lorsque Huxley, Hooker et Wollaston étaient chez Darwin la semaine dernière, ils (tous les quatre) ont lancé une charge contre les espèces — plus loin, je crois, qu'ils ne sont préparés à aller. »

Je ne me souviens de rien de cela au-delà du fait d'avoir rencontré M. Wollaston ; et, hormis l'assurance formelle de Sir Charles quant aux « quatre », j'aurais pensé que mon « outrecuidance » était probablement un contre-feu au conservatisme de Wollaston. Quant à Hooker, il était déjà, à l'instar de l'Habacuc de Voltaire, « capable de tout » en ce qui concerne la défense de l'Évolution.

Comme je l'ai déjà dit, j'imagine que la plupart de mes contemporains qui pensaient sérieusement à la question étaient dans un état d'esprit très proche du mien — enclins à dire aux mosaïstes comme aux évolutionnistes : « La peste soit de vos deux maisons ! » et disposés à se détourner d'une discussion interminable et apparemment infructueuse pour travailler dans les champs fertiles des faits vérifiables. Et je peux donc supposer, en outre, que la publication des articles de Darwin et Wallace en 1858, et plus encore celle de l'« Origine » en 1859, a eu sur eux l'effet de cet éclair qui, pour un homme perdu dans une nuit sombre, révèle soudainement une route qui, qu'elle le ramène directement chez lui ou non, va certainement dans sa direction. Ce que nous cherchions, et ne pouvions trouver, était une hypothèse concernant l'origine des formes organiques connues, qui n'assumait l'opération d'aucune cause autre que celles dont on pouvait prouver qu'elles étaient réellement à l'œuvre. Nous ne voulions pas engager notre foi dans cette spéculation ou dans une autre, mais obtenir des conceptions claires et définies qui pourraient être confrontées aux faits et dont la validité pourrait être testée. L'« Origine » nous a fourni l'hypothèse de travail que nous cherchions. De plus, elle nous a rendu l'immense service de nous libérer pour toujours du dilemme : refuser d'accepter l'hypothèse de la création, et qu'avez-vous à proposer qui puisse être accepté par un raisonneur prudent ? En 1857, je n'avais aucune réponse prête, et je ne pense pas que quiconque en eût une. Un an plus tard, nous nous reprochions notre lenteur d'esprit pour avoir été perplexes devant une telle enquête. Ma réflexion, lorsque je me fus rendu maître de l'idée centrale de l'« Origine », fut : « Comme il est extrêmement stupide de ne pas y avoir pensé ! » Je suppose que les compagnons de Colomb dirent à peu près la même chose lorsqu'il fit tenir l'œuf debout. Les faits de variabilité, de lutte pour l'existence, d'adaptation aux conditions, étaient assez notoires ; mais aucun de nous n'avait soupçonné que le chemin menant au cœur du problème des espèces passait par eux, jusqu'à ce que Darwin et Wallace dissipent les ténèbres, et que le phare de l'« Origine » guide les égarés.

Que la forme particulière que la doctrine de l'évolution, appliquée au monde organique, prit entre les mains de Darwin, se révélât définitive ou non, m'était indifférent. Dans mes premières critiques de l'« Origine », j'ai osé souligner que sa fondation logique était précaire tant que les expériences de sélection par élevage n'avaient pas produit des variétés plus ou moins stériles ; et cette précarité demeure jusqu'à ce jour. Mais, avec n'importe quel doute critique que mon ingéniosité sceptique pouvait suggérer, l'hypothèse darwinienne restait incomparablement plus probable que l'hypothèse de la création. Et si aucun d'entre nous n'avait été capable de discerner la signification capitale de certains des faits naturels les plus patents et les plus notoires, jusqu'à ce qu'ils soient, pour ainsi dire, poussés sous notre nez, quelle force restait-il au dilemme : création ou rien ? Il était évident que, désormais, la probabilité serait immensément plus grande que les liens de causalité naturelle fussent cachés à nos yeux myopes, plutôt que la causalité naturelle fût incompétente à produire tous les phénomènes de la nature. La seule voie rationnelle pour ceux dont l'unique objet était l'atteinte de la vérité était d'accepter le « darwinisme » comme une hypothèse de travail, et de voir ce que l'on pouvait en tirer. Soit elle prouverait sa capacité à élucider les faits de la vie organique, soit elle s'effondrerait sous l'effort. C'était là sûrement le diktat du bon sens ; et, pour une fois, le bon sens l'emporta. Le résultat a été ce volte-face complet de tout le monde scientifique, qui doit sembler si surprenant à la génération actuelle. Je ne veux pas dire que tous les chefs de file de la science biologique se soient avoués darwiniens ; mais je ne pense pas qu'il y ait un seul zoologiste, ou botaniste, ou paléontologue, parmi la multitude de travailleurs actifs de cette génération, qui soit autre chose qu'un évolutionniste, profondément influencé par les vues de Darwin. Quel que soit le destin ultime de la théorie particulière mise en avant par Darwin, je me risque à affirmer que, pour autant que ma connaissance l'atteigne, toute l'ingéniosité et tout le savoir des critiques hostiles ne leur ont pas permis d'alléguer un fait solitaire dont on puisse dire : ceci est inconciliable avec la théorie darwinienne. Dans la prodigieuse variété et la complexité de la nature organique, il y a une multitude de phénomènes qui ne sont pas déductibles des généralisations que nous avons atteintes jusqu'ici. Mais on peut en dire autant de toute autre classe d'objets naturels. Je crois que les astronomes ne peuvent pas encore mettre les mouvements de la lune en parfaite conformité avec la théorie de la gravitation.

Il serait inapproprié, même si cela était possible, de discuter des difficultés et des problèmes non résolus qui ont jusqu'ici rencontré l'évolutionniste, et qui continueront probablement de le perplexe pendant des générations à venir, au cours de cette brève histoire de la réception de la grande œuvre de M. Darwin. Mais il y a deux ou trois objections d'un caractère plus général, fondées, ou supposées l'être, sur des bases philosophiques et théologiques, qui furent exprimées haut et fort aux premiers jours de la controverse darwinienne, et qui, bien qu'elles aient été réfutées maintes et maintes fois, ressurgissent de temps à autre jusqu'à nos jours.

Le plus singulier de ces sophismes, peut-être immortels, qui perdurent, à la manière de Tithon, alors que le sens et la force les ont depuis longtemps désertés, est celui qui accuse M. Darwin d'avoir tenté de rétablir l'ancienne déesse païenne, le Hasard. On dit qu'il suppose que les variations se produisent « par hasard », et que les plus aptes survivent aux « hasards » de la lutte pour l'existence, et qu'ainsi le « hasard » est substitué à la conception providentielle.

Il n'est pas peu étonnant qu'une telle accusation soit portée contre un écrivain qui a, maintes et maintes fois, averti ses lecteurs que lorsqu'il utilise le mot « spontané », il signifie simplement qu'il ignore la cause de ce qui est ainsi nommé ; et dont toute la théorie s'effondre si l'on nie l'uniformité et la régularité de la causalité naturelle à travers les âges passés illimités. Mais la meilleure réponse à ceux qui parlent du darwinisme comme signifiant le règne du « hasard » est probablement de leur demander ce qu'ils comprennent eux-mêmes par « hasard » ? Croient-ils que quoi que ce soit dans cet univers arrive sans raison ou sans cause ? Conçoivent-ils réellement qu'un événement n'ait aucune cause, et qu'il n'aurait pu être prédit par quiconque aurait eu une perspicacité suffisante dans l'ordre de la Nature ? S'ils le pensent, ce sont eux les héritiers de la superstition et de l'ignorance antiques, et dont les esprits n'ont jamais été illuminés par un rayon de pensée scientifique. Le seul acte de foi du converti à la science est la confession de l'universalité de l'ordre et de la validité absolue, en tout temps et en toute circonstance, de la loi de causalité. Cette confession est un acte de foi, car, par la nature des choses, la vérité de telles propositions n'est pas susceptible de preuve. Mais une telle foi n'est pas aveugle, elle est raisonnable ; car elle est invariablement confirmée par l'expérience et constitue le seul fondement digne de confiance pour toute action.

Si l'un de ces gens, chez qui le culte du hasard de nos ancêtres les plus lointains survit ainsi étrangement, se trouvait à portée de la mer lorsqu'une forte tempête souffle, qu'il se rende sur le rivage et observe la scène. Qu'il note l'infinie variété de forme et de taille des vagues déferlantes au large ; ou les courbes de leurs brisants couronnés d'écume, alors qu'ils s'écrasent contre les rochers ; qu'il écoute le fracas et le sifflement des galets lorsqu'ils sont projetés et arrachés à la plage ; ou regarde les flocons d'écume tandis qu'ils sont chassés çà et là par le vent ; ou note le jeu des couleurs, qui répond à une lueur de soleil tombant sur la myriade de bulles. Assurément, ici, si ce n'est nulle part ailleurs, il dira que le hasard est suprême, et pliera le genou comme quelqu'un qui est entré dans les entrailles mêmes de sa divinité. Mais l'homme de science sait qu'ici, comme partout, un ordre parfait se manifeste ; qu'il n'y a pas une courbe de vague, pas une note dans le chœur hurlant, pas un reflet d'arc-en-ciel sur une bulle, qui ne soit autre chose qu'une conséquence nécessaire des lois de la nature constatées ; et qu'avec une connaissance suffisante des conditions, une compétence physico-mathématique compétente pourrait expliquer, et même prédire, chacun de ces événements du « hasard ».

Une seconde objection très courante aux vues de M. Darwin était (et est) qu'elles abolissent la Téléologie et vident l'argument du dessein. Il y a près de vingt ans que j'ai osé offrir quelques remarques à ce sujet, et comme mes arguments n'ont jusqu'ici reçu aucune réfutation, j'espère qu'on m'excusera de les reproduire. J'observais : « que la doctrine de l'Évolution est l'adversaire le plus redoutable de toutes les formes les plus communes et les plus grossières de la Téléologie. Mais peut-être que le service le plus remarquable rendu à la Philosophie de la Biologie par M. Darwin est la réconciliation de la Téléologie et de la Morphologie, et l'explication des faits de l'une et de l'autre que ses vues offrent. La téléologie qui suppose que l'œil, tel que nous le voyons chez l'homme, ou chez l'un des vertébrés supérieurs, a été fait avec la structure précise qu'il présente, dans le but de permettre à l'animal qui le possède de voir, a sans aucun doute reçu son coup de grâce. Néanmoins, il est nécessaire de se rappeler qu'il existe une téléologie plus large qui n'est pas touchée par la doctrine de l'Évolution, mais qui est réellement fondée sur la proposition fondamentale de l'Évolution. Cette proposition est que le monde entier, vivant et non vivant, est le résultat de l'interaction mutuelle, selon des lois définies, des forces (j'aimerais aujourd'hui substituer le mot pouvoirs à « forces ») possédées par les molécules dont la nébulosité primitive de l'univers était composée. Si cela est vrai, il est non moins certain que le monde existant résidait potentiellement dans la vapeur cosmique, et qu'une intelligence suffisante aurait pu, à partir d'une connaissance des propriétés des molécules de cette vapeur, prédire, disons l'état de la faune de Grande-Bretagne en 1869, avec autant de certitude que l'on peut dire ce qu'il adviendra de la vapeur du souffle par une froide journée d'hiver...

...Les vues téléologiques et mécaniques de la nature ne sont pas nécessairement mutuellement exclusives. Au contraire, plus le spéculateur est purement mécaniste, plus il assume fermement un arrangement moléculaire primordial dont tous les phénomènes de l'univers sont les conséquences, et plus il est par là même complètement à la merci du téléologiste, qui peut toujours le défier de prouver que cet arrangement moléculaire primordial n'était pas destiné à faire évoluer les phénomènes de l'univers. » (La « Généalogie des Animaux » ('The Academy', 1869), réimprimé dans 'Critiques and Addresses'.)

L'acéré champion de la Téléologie, Paley, ne voyait aucune difficulté à admettre que la « production des choses » puisse être le résultat de trains de dispositions mécaniques fixées à l'avance par une nomination intelligente et maintenues en action par un pouvoir au centre ('Natural Theology', chapitre xxiii.), c'est-à-dire qu'il acceptait par anticipation la doctrine moderne de l'Évolution ; et ses successeurs feraient bien de suivre leur chef, ou à tout le moins de prêter attention à ses raisonnements de poids, avant de se précipiter dans un antagonisme qui n'a aucun fondement raisonnable.

S'étant débarrassé de la croyance au hasard et de l'incroyance au dessein, comme n'étant en aucun sens des accessoires de l'Évolution, le troisième libelle contre cette doctrine, à savoir qu'elle est anti-théiste, pourrait peut-être être laissé à lui-même. Mais la persistance avec laquelle beaucoup de gens refusent de tirer les conséquences les plus simples des propositions qu'ils professent accepter rend opportun de remarquer que la doctrine de l'Évolution n'est ni anti-théiste ni théiste. Elle n'a tout simplement pas plus à voir avec le Théisme que le premier livre d'Euclide. Il est tout à fait certain qu'un œuf normal fraîchement pondu ne contient ni coq ni poule ; et il est aussi certain que n'importe quelle proposition de physique ou de morale que, si un tel œuf est conservé dans des conditions appropriées pendant trois semaines, un poussin coq ou poule s'y trouvera. Il est également tout à fait certain que si la coquille était transparente, nous serions capables d'observer la formation du jeune volatile, jour après jour, par un processus d'évolution, depuis un germe cellulaire microscopique jusqu'à sa taille et sa complexité de structure complètes. Par conséquent, l'Évolution, au sens le plus strict, est réellement à l'œuvre dans ces millions et millions d'instances, et d'autres analogues, partout où des créatures vivantes existent. Par conséquent, pour emprunter un argument à Butler, comme ce qui arrive maintenant doit être cohérent avec les attributs de la Divinité, si un tel Être existe, l'Évolution doit être cohérente avec ces attributs. Et, si tel est le cas, l'évolution de l'univers, qui n'est ni plus ni moins explicable que celle d'un poulet, doit également être cohérente avec eux. La doctrine de l'Évolution n'entre donc même pas en contact avec le Théisme, considéré comme doctrine philosophique. Ce avec quoi elle entre en collision, et avec quoi elle est absolument inconsistante, est la conception de la création, que les spéculateurs théologiques ont fondée sur l'histoire racontée au début du livre de la Genèse.

Il y a beaucoup de discussions et non peu de lamentations sur les soi-disant difficultés religieuses que la science physique a créées. Dans la science théologique, en fait, elle n'en a créé aucune. Pas un seul problème ne se présente au Théiste philosophique, à l'heure actuelle, qui n'ait existé depuis le moment où les philosophes ont commencé à penser les fondements logiques et les conséquences logiques du Théisme. Toutes les perplexités réelles ou imaginaires qui découlent de la conception de l'univers comme un mécanisme déterminé sont également impliquées dans l'assomption d'une Divinité Éternelle, Omnipotente et Omnisciente. L'équivalent théologique de la conception scientifique de l'ordre est la Providence ; et la doctrine du déterminisme découle aussi sûrement des attributs de prescience assumés par le théologien que de l'universalité de la causalité naturelle assumée par l'homme de science. Les anges du « Paradis Perdu » auraient trouvé la tâche d'éclairer Adam sur les mystères du « Destin, de la Prescience et du Libre-arbitre » pas un brin plus difficile, si leur élève avait été éduqué dans une « Real-schule » et formé dans chaque laboratoire d'une université moderne. En ce qui concerne les grands problèmes de la Philosophie, la génération post-darwinienne est, dans un sens, exactement là où les générations pré-darwiniennes étaient. Ils demeurent insolubles. Mais la génération actuelle a l'avantage d'être mieux pourvue des moyens de se libérer de la tyrannie de certaines fausses solutions.

Le connu est fini, l'inconnu est infini ; intellectuellement, nous nous tenons sur un îlot au milieu d'un océan illimité d'inexplicabilité. Notre tâche, à chaque génération, est de reconquérir un peu plus de terrain, d'ajouter quelque chose à l'étendue et à la solidité de nos possessions. Et un simple coup d'œil jeté sur l'histoire des sciences biologiques au cours du dernier quart de siècle suffit à justifier l'affirmation selon laquelle l'instrument le plus puissant pour l'extension du domaine de la connaissance naturelle qui soit tombé entre les mains des hommes, depuis la publication des « Principia » de Newton, est « L'Origine des espèces » de Darwin.

Il fut mal accueilli par la génération à laquelle il s'adressait d'abord, et le déferlement d'absurdités coléreuses auquel il donna lieu est triste à considérer. Mais la génération actuelle se comportera probablement tout aussi mal si un autre Darwin devait surgir et leur infliger ce que la généralité des hommes déteste le plus : la nécessité de réviser ses convictions. Qu'ils soient donc charitables envers nous, les anciens ; et s'ils ne se comportent pas mieux que les hommes de mon époque envers quelque nouveau bienfaiteur, qu'ils se rappellent qu'après tout, notre courroux ne mena pas à grand-chose et s'exprima principalement par le langage grossier de dévots sermonneurs. Qu'ils effectuent aussi promptement que possible un demi-tour stratégique et suivent la vérité où qu'elle mène. Les opposants à la nouvelle vérité découvriront, comme le font ceux de Darwin, qu'après tout, les théories ne modifient pas les faits, et que l'univers demeure inaltéré même si les textes s'effritent. Ou bien il se peut, l'histoire se répétant, que leur heureuse ingéniosité découvre aussi que le vin nouveau est exactement du même millésime que l'ancien, et que (correctement envisagées) les vieilles bouteilles s'avèrent avoir été expressément fabriquées pour le contenir.

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