Allan
LA VIE SUR LE MISSISSIPPI
Par Mark Twain
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE I. Le Mississippi mérite qu'on le lise. — Il est remarquable. — Au lieu de s'élargir vers son embouchure, il devient plus étroit. — Il déverse quatre cent six millions de tonnes de boue. — Il fut aperçu pour la première fois en 1542. — Il est plus vieux que certaines pages de l'histoire européenne. — De Soto tient le bon bout. — Plus vieux que la côte atlantique. — Quelques métis s'en mêlent. — La Salle pense mettre la main à la pâte.
CHAPITRE II. La Salle reparaît, et un poisson-chat aussi. — Des bisons également. — Quelques peintures indiennes sont visibles sur les rochers. — « Le Père des Eaux » ne se jette pas dans le Pacifique. — Encore de l'histoire et des Indiens. — Quelques étranges performances — pas de l'anglais ancien. — On approche de Natchez, ou de son emplacement.
CHAPITRE III. Un peu d'histoire. — Commerce primitif. — Flottes de charbon et radeaux de bois. — Nous entamons un voyage. — Je cherche des informations. — Un peu de musique. — Les ennuis commencent. — Fanfaronnades. — L'Enfant de la Calamité. — Tumbling acrobatique. — La toilette. — Affaires et statistiques. — Bande mystérieuse. — Tonnerre et éclairs. — Le capitaine prend la parole. — Allbright pleure. — Le mystère résolu. — Plaisanteries. — Je suis découvert. — On propose un travail artistique. — Je rends compte de moi-même. — Relâché.
CHAPITRE IV. L'ambition des garçons. — Scènes de village. — Images de bateaux à vapeur. — Une grosse houle. — Un fugitif.
CHAPITRE V. Un voyageur. — Un causeur animé. — Une victime du chat sauvage.
CHAPITRE VI. Assiéger le pilote. — Emmené à bord. — Gâcher une sieste. — Pêcher une plantation. — « Points » sur la rivière. — Une superbe timonerie.
CHAPITRE VII. Inspecteurs de rivière. — Peupliers et Plum Point. — Le passage de Hat-Island. — Ça passe ou ça casse. — C'est passé. — Un pilote foudroyant.
CHAPITRE VIII. Un gros canon lourdement chargé. — Vues perçantes dans l'obscurité. — Abandonné à son sort. — Racler les rives. — Lui apprendre ou le tuer.
CHAPITRE IX. Secouer le récif. — La raison détrônée. — La surface de l'eau. — Une scène envoûtante. — Romance et beauté.
CHAPITRE X. Prendre des airs. — Un peu rabattu. — L'apprendre tel qu'il est. — La rivière monte.
CHAPITRE XI. Dans le commerce des tracts. — Effets de la crue. — Plantations disparues. — Une mer sans mesure. — Un pilote somnambule. — Pilotage surnaturel. — Personne là. — Tous sauvés.
CHAPITRE XII. Basses eaux. — Sondage au canot. — Bouées et lanternes. — Mousses et sondages. — Le bateau coulé. — Chercher les naufragés.
CHAPITRE XIII. La mémoire d'un pilote. — Les salaires montent en flèche. — Une compréhension universelle. — Habileté et cran. — Tester un « mousse ». — « Arrière toute pour ta vie. » — Une bonne leçon.
CHAPITRE XIV. Pilotes et capitaines. — Pilotes coûteux. — Pilotes en demande. — Un siffleur. — Un métier bon marché. — Une vitesse à deux cent cinquante dollars.
CHAPITRE XV. Les nouveaux pilotes minent l'Association des Pilotes. — Béquilles et salaires. — Prendre des airs. — Les capitaines s'affaiblissent. — L'Association rit. — Le signe secret. — Un système admirable. — Dur pour les étrangers. — Un monopole serré. — Pas d'échappatoire. — Les chemins de fer et la guerre.
CHAPITRE XVI. Tous à bord. — Un début glorieux. — Chargé pour gagner. — Fanfares et clairons. — Bateaux et bateaux. — Coursiers et courses.
CHAPITRE XVII. Coupures. — Creuser et tirer. — Changements du Mississippi. — Une nuit sauvage. — Blasphèmes et conjectures. — Stephen endetté. — Il embrouille ses créanciers. — Il fait une nouvelle affaire. — Les paiera par ordre alphabétique.
CHAPITRE XVIII. École brutale. — Ombres. — Je suis inspecté. — Où as-tu eu ces chaussures ? — Baisse-la. — Je veux tuer Brown. — J'essaie de la mener. — Je suis complimenté.
CHAPITRE XIX. Une question de véracité. — Une petite contrariété. — J'ai une audience avec le capitaine. — M. Brown se retire.
CHAPITRE XX. Je deviens passager. — Nous apprenons la nouvelle. — Un fracas de tonnerre. — Ils restent à leurs postes. — Sous le soleil brûlant. — Un spectacle macabre. — Son heure a sonné.
CHAPITRE XXI. J'obtiens ma licence. — La guerre commence. — Je deviens un touche-à-tout.
CHAPITRE XXII. J'essaie le métier d'alias. — Région de barbiches — les bottes commencent à apparaître. — L'homme de rivière manque. — Le jeune homme est découragé. — Eau spécimen. — Une belle qualité de fumée. — Une erreur suprême. — Nous inspectons la ville. — Trafic de passage désolé. — Un chantier de bois.
CHAPITRE XXIII. Vieux établissements français. — Nous partons pour Memphis. — Jeunes dames et sacs en cuir de Russie.
CHAPITRE XXIV. Je reçois quelques informations. — Bateaux alligators. — Langage d'alligator. — C'était une sacrée machine à filer. — Je suis démasqué.
CHAPITRE XXV. Le Four et la Table du Diable. — Une bombe tombe. — Pas de badigeon. — Trente ans sur la rivière. — Uniformes du Mississippi. — Accidents et pertes. — Deux cents épaves. — Une perte pour la littérature. — Écoles du dimanche et maçons.
CHAPITRE XXVI. Paroles de guerre. — Je bascule en arrière. — Quinze impacts de balles. — Une histoire simple. — Guerres et vendettas. — Darnell contre Watson. — Un gang et une pile de bois. — Grammaire de l'Ouest. — Changements de rivière. — New Madrid. — Inondations et chutes.
CHAPITRE XXVII. Les touristes et leurs carnets. — Capitaine Hall. — Les émotions de Mme Trollope. — Le sentiment de l'honorable Charles Augustus Murray. — Les sensations du capitaine Marryat. — Les sentiments d'Alexander Mackay. — M. Parkman rapporte.
CHAPITRE XXVIII. Descendre la rivière. — Nommé pour moi. — Plum Point encore. — Lumières et bateaux-déracineurs. — Changements infinis. — Une rivière sans loi. — Changements et jetées. — Oncle Mumford témoigne. — Piqueter la rivière. — Ce que fait le gouvernement. — La commission. — Hommes et théories. — « Les a eus méchamment. » — Juifs et prix.
CHAPITRE XXIX. Le gang de Murel. — Un scélérat consommé. — Se débarrasser des témoins. — Stewart devient traître. — Je lance une rébellion. — J'obtiens un nouvel habit. — Nous couvrons nos traces. — Cran et capacité. — Une ville bon samaritain. — L'ancien et le nouveau.
CHAPITRE XXX. Une image mélancolique. — En mouvement. — Potins de rivière. — Elle est passée en pétaradant. — Agréments de la vie. — Un monde de désinformation. — Éloquence du silence. — Percuter une souche. — Photographiquement exact. — Trottoirs en planches.
CHAPITRE XXXI. Langage mutin. — La morgue. — Allemand en fonte et anglais flexible. — La confession d'un moribond. — Je suis ligoté et bâillonné. — Je me libère. — Je commence ma recherche. — L'homme avec un seul pouce. — Peinture rouge et papier blanc. — Il tomba sur ses genoux. — Frayeur et gratitude. — Je m'enfuis à travers les bois. — Un spectacle sinistre. — Crie, homme, crie. — Un regard de surprise et de triomphe. — Le gargouillis étouffé d'un rire moqueur. — Comme les choses arrivent étrangement. — L'argent caché.
CHAPITRE XXXII. Le récit de Ritter. — Une question d'argent. — Napoleon. — Quelqu'un est sérieux. — Là où vivait la plus jolie fille.
CHAPITRE XXXIII. Une question de division. — Un endroit où il n'y avait pas de licence. — La Calhoun Land Company. — L'estimation d'un planteur de coton. — Halifax et pastèques. — Garçons de bar parés de bijoux.
CHAPITRE XXXIV. Un homme austère. — Une politique de moustique. — Faits habillés en collants. — Une oreille gauche gonflée.
CHAPITRE XXXV. Signes et cicatrices. — Le tonnerre de canon fait rage. — Habitants des grottes. — Un dimanche continuel. — Une tonne de fer et pas de verre. — L'Ardent est sauvé. — Viande de mule. — Un cimetière national. — Un chien et un obus. — Chemins de fer et richesse. — Économie de quai. — Vicksburg contre le « Gold Dust ». — Un récit par anticipation.
CHAPITRE XXXVI. Le professeur file une pelote. — Un enthousiaste du bétail. — Il fait une proposition. — Charger des bœufs à Acapulco. — Il n'a pas été élevé pour ça. — Il est ferré. — Ses yeux ternes s'allumèrent. — Quatre as, espèce d'âne ! — Il ne se soucie pas des cornes.
CHAPITRE XXXVII. Un désastre terrible. — Le « Gold Dust » explose ses chaudières. — La fin d'un homme de bien.
CHAPITRE XXXVIII. M. Dickens a un mot. — Les meilleures demeures et leur mobilier. — Albums et musique. — Pantalons et coquillages. — Lapins en sucre et photographies. — Canapés en crin et mouchettes. — Tapis de chiffons et chambres nuptiales.
CHAPITRE XXXIX. Voyous et beauté. — La glace comme bijou. — Fabrication de glace. — Plus de statistiques. — Quelques commis-voyageurs. — Oléomargarine contre beurre. — Huile d'olive contre graine de coton. — La réponse n'a pas été saisie. — Un épisode terrifiant. — Un dais sulfureux. — Les démons de la guerre. — Le terrible défi.
CHAPITRE XL. En fleurs, comme une mariée. — Un château badigeonné. — Un prospectus du Sud. — Jolies images. — Le repas d'un alligator.
CHAPITRE XLI. Les approches de la Nouvelle-Orléans. — Une rue animée. — Améliorations sanitaires. — Réalisations journalistiques. — Citernes et puits.
CHAPITRE XLII. Beaux cimetières. — Caméléons et panacées. — Inhumation et infection. — Mortalité et épidémies. — Le coût des funérailles.
CHAPITRE XLIII. Je rencontre une connaissance. — Cercueils et maisons bourgeoises. — Mme O'Flaherty fait mieux. — Épidémies et embaumement. — Six cents pour un bon cas. — Joyeuse humeur.
CHAPITRE XLIV. Parties française et espagnole de la ville. — M. Cable et le quartier ancien. — Choux et bouquets. — Vaches et enfants. — Le chemin de coquillages. Le West End. — Un bon repas complet. — Le pompano. — La brigade des balais. — Peinture historique. — Langage du Sud. — Lagniappe.
CHAPITRE XLV. Parlote de « guerre ». — Combats de coqs. — Trop à supporter. — Belle écriture. — Courses de mules.
CHAPITRE XLVI. Mardi-Gras. — Le Mystic Crewe. — Rex et reliques. — Sir Walter Scott. — Un monde en arrière. — Titres et décorations. — Un changement.
CHAPITRE XLVII. Uncle Remus. — Les enfants déçus. — Nous lisons à haute voix. — M. Cable et Jean au Poquelin. — Intrusion involontaire. — L'Âge doré. — Une combinaison impossible. — Le propriétaire se matérialise et proteste.
CHAPITRE XLVIII. Boucles serrées et pas élastiques. — Charrues à vapeur. — Sucre « n° 1 ». — Un rire de Frankenstein. — Courrier spirituel. — Un endroit où il n'y a ni bouchers ni plombiers. — Spasmes idiots.
CHAPITRE XLIX. Pilotes-fermiers. — Travailler en parts. — Conséquences. — Hommes qui restent à leurs postes. — Il a vu ce qu'il ferait. — Un jour après la foire.
CHAPITRE L. Un patriarche. — Feuilles d'un journal. — Un bloque-langue. — Le vieux marin. — Mis au pilori dans la presse. — Vérité pétrifiée.
CHAPITRE LI. Un nouveau « mousse » à la barre. — Tempête de vallée. — Quelques remarques sur la construction. — Soc et busquin. — L'homme qui n'a jamais joué Hamlet. — J'ai eu soif. — Statistiques du dimanche.
CHAPITRE LII. Je saisis une idée. — Un diplômé de Harvard. — Un voleur pénitent. — Son histoire dans la chaire. — Quelque chose de symétrique. — Un artiste littéraire. — Une épître modèle. — Les pompes fonctionnent à nouveau. — Le « point » de la note.
CHAPITRE LIII. Une retraite magistrale. — Une ville au repos. — Farces de jeunesse. — Amis de ma jeunesse. — Le refuge pour imbéciles. — On me présente ma mesure.
CHAPITRE LIV. Un jugement spécial. — Intérêt céleste. — Une nuit d'agonie. — Une autre mauvaise attaque. — Je deviens convalescent. — Je m'adresse à une école du dimanche. — Un garçon modèle.
CHAPITRE LV. Une seconde génération. — Cent mille tonnes de selles. — Un secret sombre et effroyable. — Une famille nombreuse. — Une chérie aux cheveux d'or. — La croix mystérieuse. — Mon idole est brisée. — Une mauvaise saison de frissons et de fièvre. — Une grotte intéressante.
CHAPITRE LVI. Histoire pervertie. — Une conscience coupable. — Un cas supposé. — Une habitude à cultiver. — Je dépose mon fardeau. — Différence d'heure.
CHAPITRE LVII. Une ville modèle. — Une ville qui remonte souffler en été. — Le doyen épouvantail. — Crachant fumée et flammes. — Une atmosphère qui a bon goût. — Le pays du coucher du soleil.
CHAPITRE LVIII. Une race indépendante. — Villes de vingt-quatre heures. — Paysage enchanteur. — La patrie de la charrue. — Black Hawk. — Titres fluctuants. — Un contraste. — Lumières électriques.
CHAPITRE LIX. Traditions indiennes et serpents à sonnettes. — Un mot de trois tonnes. — Chimney Rock. — L'homme du panorama. — Un bon saut. — La tête immortelle. — Peboan et Seegwun.
CHAPITRE LX. La tête de la navigation. — Des roses à la neige. — Vaccination climatique. — Un long trajet. — Os de la pauvreté. — Le pionnier de la civilisation. — Cruche d'empire. — Jumeaux siamois. — La forêt de sucre. — Il gagne sa mariée. — Le mystère de la couverture. — Une ville qui est toujours une nouveauté. — De retour à la maison.
APPENDICE. A B C D
LE « CORPS DE LA NATION »
MAIS le bassin du Mississippi est le Corps de la Nation. Toutes les autres parties ne sont que des membres, importants en eux-mêmes, mais plus importants encore dans leurs relations avec celui-ci. Exception faite du bassin des Lacs et de 300 000 milles carrés au Texas et au Nouveau-Mexique, qui, sous bien des aspects, en font partie, ce bassin contient environ 1 250 000 milles carrés. Par son étendue, c'est la deuxième grande vallée du monde, n'étant surpassée que par celle de l'Amazone. La vallée de l'Ob glacé s'en rapproche par l'étendue ; celle de La Plata vient ensuite par l'espace, et probablement par sa capacité habitable, possédant environ huit neuvièmes de sa superficie ; puis vient celle du Ienisseï, avec environ sept neuvièmes ; la Lena, l'Amour, le Hoang-ho, le Yang-tsé-kiang et le Nil, cinq neuvièmes ; le Gange, moins de la moitié ; l'Indus, moins d'un tiers ; l'Euphrate, un cinquième ; le Rhin, un quinzième. Elle dépasse en étendue l'ensemble de l'Europe, exception faite de la Russie, de la Norvège et de la Suède. Elle contiendrait l'Autriche quatre fois, l'Allemagne ou l'Espagne cinq fois, la France six fois, les îles britanniques ou l'Italie dix fois. Les conceptions formées à partir des bassins fluviaux de l'Europe occidentale sont brutalement choquées lorsque nous considérons l'étendue de la vallée du Mississippi ; pas plus que ne sont adéquates celles formées à partir des bassins stériles des grands fleuves de Sibérie, des hauts plateaux de l'Asie centrale, ou de l'immense étendue marécageuse de l'Amazone. La latitude, l'altitude et les précipitations se combinent pour rendre chaque partie de la vallée du Mississippi capable de supporter une population dense. En tant que demeure de l'homme civilisé, elle est de loin la première sur notre globe.
EDITOR'S TABLE, HARPER'S MAGAZINE, FÉVRIER 1863
CHAPITRE 1
Le fleuve et son histoire
LE Mississippi mérite qu'on le lise. Ce n'est pas un fleuve banal, mais au contraire, il est à tous égards remarquable. Si l'on considère le Missouri comme son affluent principal, c'est le plus long fleuve du monde : quatre mille trois cents milles. Il semble prudent de dire que c'est aussi le fleuve le plus tortueux du monde, puisqu'à un moment de son voyage, il utilise mille trois cents milles pour couvrir la même distance qu'un corbeau survolerait en six cent soixante-quinze. Il déverse trois fois plus d'eau que le Saint-Laurent, vingt-cinq fois plus que le Rhin, et trois cent trente-huit fois plus que la Tamise. Aucun autre fleuve n'a un bassin hydrographique aussi vaste : il tire son approvisionnement en eau de vingt-huit États et Territoires ; du Delaware, sur le littoral atlantique, et de tout le pays situé entre celui-ci et l'Idaho sur le versant pacifique — une étendue de quarante-cinq degrés de longitude. Le Mississippi reçoit et transporte vers le Golfe l'eau de cinquante-quatre rivières subordonnées navigables par des bateaux à vapeur, et de plusieurs centaines navigables par des chalands et des embarcations à quille. La superficie de son bassin est aussi grande que la somme des superficies de l'Angleterre, du Pays de Galles, de l'Écosse, de l'Irlande, de la France, de l'Espagne, du Portugal, de l'Allemagne, de l'Autriche, de l'Italie et de la Turquie ; et presque toute cette vaste région est fertile ; la vallée du Mississippi, proprement dite, l'est exceptionnellement.
C'est un fleuve remarquable en ceci : qu'au lieu de s'élargir vers son embouchure, il devient plus étroit ; il devient plus étroit et plus profond. De la jonction de l'Ohio jusqu'à un point à mi-chemin vers la mer, la largeur moyenne est d'un mille en période de crue : de là jusqu'à la mer, la largeur diminue régulièrement, jusqu'à ce que, aux « Passes », au-dessus de l'embouchure, elle ne soit guère plus d'un demi-mille. À la jonction de l'Ohio, la profondeur du Mississippi est de quatre-vingt-sept pieds ; la profondeur augmente progressivement, atteignant cent vingt-neuf pieds juste au-dessus de l'embouchure.
La différence entre les crues et les décrues est également remarquable — non pas dans la partie supérieure, mais dans la partie inférieure du fleuve. La montée est assez uniforme jusqu'à Natchez (trois cent soixante milles au-dessus de l'embouchure) — environ cinquante pieds. Mais au Bayou La Fourche, la rivière ne monte que de vingt-quatre pieds ; à la Nouvelle-Orléans, seulement quinze, et juste au-dessus de l'embouchure, seulement deux pieds et demi.
Un article du « Times-Democrat » de la Nouvelle-Orléans, basé sur les rapports d'ingénieurs compétents, déclare que le fleuve déverse annuellement quatre cent six millions de tonnes de boue dans le golfe du Mexique — ce qui rappelle le nom grossier donné au Mississippi par le capitaine Marryat : « Le Grand Égout ». Cette boue, solidifiée, formerait une masse d'un mille carré et de deux cent quarante et un pieds de haut.
Le dépôt de boue étend progressivement la terre — mais seulement progressivement ; il ne l'a étendue que d'un peu moins d'un tiers de mille en deux cents ans depuis que le fleuve a pris sa place dans l'histoire. La croyance des scientifiques est que l'embouchure se situait autrefois à Baton Rouge, là où les collines cessent, et que les deux cents milles de terre entre cet endroit et le Golfe ont été construits par le fleuve. Cela nous donne l'âge de ce morceau de pays, sans aucune difficulté — cent vingt mille ans. Pourtant, c'est bien le lot de terre le plus jeune qui se trouve dans les environs.
Le Mississippi est remarquable d'une autre façon encore — sa disposition à faire des sauts prodigieux en coupant à travers d'étroits isthmes, et ainsi à se redresser et à se raccourcir. Plus d'une fois, il s'est raccourci de trente milles en un seul saut ! Ces coupures ont eu des effets curieux : elles ont rejeté plusieurs villes fluviales dans les districts ruraux, et ont construit des bancs de sable et des forêts devant elles. La ville de Delta se trouvait autrefois à trois milles en aval de Vicksburg : une coupure récente a radicalement changé la position, et Delta est maintenant à deux milles en amont de Vicksburg.
Ces deux villes fluviales ont été renvoyées à la campagne par cette coupure. Une coupure fait des ravages avec les limites et les juridictions : par exemple, un homme vit dans l'État du Mississippi aujourd'hui, une coupure se produit cette nuit, et demain l'homme se retrouve lui et sa terre de l'autre côté du fleuve, à l'intérieur des limites et soumis aux lois de l'État de Louisiane ! Une telle chose, se produisant dans la partie supérieure du fleuve autrefois, aurait pu transférer un esclave du Missouri à l'Illinois et faire de lui un homme libre.
Le Mississippi ne modifie pas sa localité uniquement par des coupures : il change constamment d'habitat physiquement — il se déplace toujours physiquement de côté. À Hard Times, en Louisiane, le fleuve est à deux milles à l'ouest de la région qu'il occupait autrefois. En conséquence, l'emplacement original de cet établissement n'est aujourd'hui pas du tout en Louisiane, mais de l'autre côté du fleuve, dans l'État du Mississippi. Presque la totalité de ces mille trois cents milles de l'ancien fleuve Mississippi, que La Salle a descendus dans ses canoës il y a deux cents ans, est maintenant une bonne terre ferme et solide. Le fleuve se trouve à droite de celle-ci par endroits, et à gauche par d'autres.
Bien que la boue du Mississippi ne construise la terre que lentement, là-bas à l'embouchure, où les lames du Golfe interfèrent avec son travail, elle se construit assez vite dans des régions mieux protégées plus haut : par exemple, l'île du Prophète contenait mille cinq cents acres de terre il y a trente ans ; depuis, le fleuve y a ajouté sept cents acres.
Mais assez d'exemples de l'excentricité de ce puissant courant pour le moment — j'en donnerai quelques autres plus loin dans le livre.
Laissons l'histoire physique du Mississippi, et disons un mot de son histoire historique — pour ainsi dire. Nous pouvons jeter un coup d'œil rapide sur sa première époque somnolente en deux courts chapitres ; sur sa seconde époque, plus éveillée, en deux autres ; sur son époque la plus florissante et la plus éveillée dans un bon nombre de chapitres suivants ; et ensuite parler de son époque actuelle, relativement tranquille, dans ce qui restera du livre.
Le monde et les livres sont tellement habitués à utiliser, et à surutiliser, le mot « nouveau » en relation avec notre pays, que nous en tirons tôt et conservons en permanence l'impression qu'il n'y a rien de vieux à son sujet. Nous savons bien sûr qu'il existe plusieurs dates relativement anciennes dans l'histoire américaine, mais les simples chiffres ne transmettent à nos esprits aucune idée juste, aucune réalisation distincte de l'étendue de temps qu'ils représentent. Dire que De Soto, le premier homme blanc qui ait jamais vu le Mississippi, l'a vu en 1542, est une remarque qui énonce un fait sans l'interpréter : c'est un peu comme donner les dimensions d'un coucher de soleil par des mesures astronomiques, et cataloguer les couleurs par leurs noms scientifiques ; — en résultat, vous obtenez le fait brut du coucher de soleil, mais vous ne voyez pas le coucher de soleil. Il aurait mieux valu en peindre une image.
La date 1542, prise isolément, ne signifie rien ou presque rien pour nous ; mais quand on groupe quelques dates et faits historiques voisins autour d'elle, on ajoute de la perspective et de la couleur, et on réalise alors que c'est l'une des dates américaines qui est tout à fait respectable par son âge.
Par exemple, lorsque le Mississippi fut vu pour la première fois par un homme blanc, moins d'un quart de siècle s'était écoulé depuis la défaite de François Ier à Pavie ; la mort de Raphaël ; la mort de Bayard, sans peur et sans reproche ; le chassé des Chevaliers-Hospitaliers de Rhodes par les Turcs ; et l'affichage des Quatre-vingt-quinze thèses, — l'acte qui commença la Réforme. Lorsque De Soto jeta son coup d'œil sur le fleuve, Ignace de Loyola était un nom obscur ; l'ordre des Jésuites n'avait pas encore un an ; la peinture de Michel-Ange n'était pas encore sèche sur le Jugement Dernier de la chapelle Sixtine ; Marie Stuart n'était pas encore née, mais le serait avant la fin de l'année. Catherine de Médicis était une enfant ; Élisabeth d'Angleterre n'était pas encore adolescente ; Calvin, Benvenuto Cellini et l'empereur Charles Quint étaient au sommet de leur gloire, et chacun fabriquait l'histoire à sa manière particulière ; Marguerite de Navarre écrivait l'Heptaméron et quelques livres religieux — le premier survit, les autres sont oubliés, l'esprit et l'indélicatesse étant parfois de meilleurs conservateurs littéraires que la sainteté ; la morale laxiste de la cour et l'absurde affaire de la chevalerie étaient en plein essor, et la joute et le tournoi étaient le passe-temps fréquent de gentilshommes titrés qui savaient mieux se battre qu'épeler, tandis que la religion était la passion de leurs dames, et classifier leur progéniture en enfants de plein rang et enfants par brevet leur passe-temps.
En fait, tout autour, la religion était dans une condition particulièrement florissante : le concile de Trente était convoqué ; l'Inquisition espagnole rôtissait, torturait et brûlait avec une main libre ; ailleurs sur le continent, les nations étaient persuadées à une vie sainte par le glaive et le feu ; en Angleterre, Henri VIII avait supprimé les monastères, brûlé Fisher et un ou deux autres évêques, et mettait efficacement en route sa réforme anglaise et son harem. Lorsque De Soto se tenait sur les rives du Mississippi, il restait encore deux ans avant la mort de Luther ; onze ans avant le bûcher de Servet ; trente ans avant le massacre de la Saint-Barthélemy ; Rabelais n'était pas encore publié ; « Don Quichotte » n'était pas encore écrit ; Shakespeare n'était pas encore né ; cent longues années devaient encore s'écouler avant que les Anglais entendent le nom d'Oliver Cromwell.
Incontestablement, la découverte du Mississippi est un fait datable qui adoucit et modifie considérablement la nouveauté brillante de notre pays, et lui donne un aspect extérieur très respectable de rouille et d'antiquité.
De Soto a simplement aperçu le fleuve, puis est mort et a été enterré en lui par ses prêtres et ses soldats. On s'attendrait à ce que les prêtres et les soldats multiplient les dimensions du fleuve par dix — la coutume espagnole de l'époque — et poussent ainsi d'autres aventuriers à aller immédiatement l'explorer. Au contraire, leurs récits, lorsqu'ils rentrèrent chez eux, ne suscitèrent pas une telle curiosité. Le Mississippi fut laissé sans visite par les Blancs pendant un nombre d'années qui semble incroyable dans nos jours énergiques. On peut « sentir » l'intervalle dans son esprit, d'une certaine manière, en le divisant ainsi : après que De Soto a entrevu le fleuve, une fraction un peu inférieure à un quart de siècle s'est écoulée, et puis Shakespeare est né ; il a vécu un peu plus d'un demi-siècle, puis est mort ; et quand il a été dans sa tombe depuis considérablement plus d'un demi-siècle, le second homme blanc a vu le Mississippi. À notre époque, nous ne laissons pas cent trente ans s'écouler entre deux aperçus d'une merveille. Si quelqu'un découvrait une crique dans le comté voisin de celui où se trouve le pôle Nord, l'Europe et l'Amérique lanceraient quinze expéditions coûteuses : une pour explorer la crique, et les quatorze autres pour se chercher les unes les autres.
« Je suis le grand taureau des bois ! Je suis le coup de tonnerre du Kentucky ! Je suis le moustique qui pique, le cheval qui rue, le tremblement de terre qui secoue ! Je suis le petit bout de l'éclair, et je peux chevaucher un ouragan sans me décoiffer ! Je suis l'homme qui a avalé un courant d'air et qui en a craché des tornades ! Je suis l'homme qui a été élevé dans une tanière de loups et qui a été allaité par une ourse ! Je peux abattre un arbre d'un coup de poing et je peux manger mon poids de fer à cheval au petit-déjeuner ! Je suis le roi de la rivière, je suis le plus dur à cuire, le plus féroce et le plus grand gaillard qui ait jamais porté un pantalon ! Venez donc essayer de me dompter, vous, tas de fétus de paille, et je vous enverrai tous rejoindre le diable avant que vous ayez pu dire ouf ! »
Il a sauté en l'air, a claqué ses talons ensemble, a poussé un cri qui aurait fait fuir un buffle, puis il a commencé à faire des moulinets avec ses bras comme un moulin à vent en folie. L'autre gaillard a bondi, lui aussi, et ils se sont mis à se tourner autour, en faisant des bonds et en rugissant, et à se griffer, et à se donner des coups de pied, comme deux coqs de combat ; et tous les autres criaient : « Allez, le taureau ! Allez, le chat sauvage ! » et ils se sont rués dans la mêlée, et c'était devenu une vraie bagarre générale. C'était un spectacle à voir, vraiment. Ils se sont battus, roulés et tapés dessus, et ont arraché des morceaux de chemise et de peau, jusqu'à ce que le grand gaillard réussisse à mettre l'autre par terre et à s'asseoir sur lui.
« Rends-toi ! » a-t-il hurlé. « Rends-toi, ou je t'arrache les entrailles et je m'en sers pour faire des cordes de violon ! »
L'autre a crié qu'il se rendait, et le grand gaillard l'a laissé se relever. Ils ont tout de suite repris la cruche, ont bu un coup, et ont recommencé à chanter comme si de rien n'était. C'était une sacrée bande de sauvages. Ils parlaient de tout et de rien, et surtout de la façon dont ils allaient faire la fête en arrivant à la Nouvelle-Orléans, et de tous les coups qu'ils allaient donner et recevoir. Puis, tout doucement, le sommeil a gagné la plupart d'entre eux, et ils se sont affalés là où ils étaient. Il n'en restait plus qu'un ou deux pour veiller à la dérive, et ils ne semblaient pas être très attentifs, car ils étaient bien trop occupés à boire et à se raconter des histoires de bateaux.
J'ai attendu encore un bon moment, mais ils ne parlaient jamais de Cairo, alors je me suis dit qu'il valait mieux que je rentre avant que la lune ne se lève, car elle commençait à percer les nuages. Je me suis glissé hors de ma cachette, j'ai rejoint le bord du radeau et je me suis laissé couler dans l'eau. J'ai nagé doucement jusqu'à ce que je sois bien loin, puis j'ai rejoint notre radeau, qui dérivait tout seul dans le noir.
Je me suis glissé à bord et j'ai trouvé Jim, qui était très inquiet de ne pas me voir revenir. Il avait eu peur que quelque chose ne m'arrive. Je lui ai raconté tout ce que j'avais entendu, et nous avons convenu de nous tenir à carreau, car si ces gars-là avaient eu vent de notre présence, ils auraient sans doute cherché à nous faire du tort, surtout avec ces histoires de spectres et de malheurs qui les rendaient nerveux.
Le lendemain, le brouillard est tombé, si épais qu'on ne voyait pas à dix pas devant soi. C'était une purée de pois, une vraie chape de plomb qui nous tombait sur les épaules. On dérivait sans savoir où l'on allait, au gré d'un courant dont on ne devinait plus la direction. Jim a pris la perche et a essayé de tâter le fond, mais il ne trouvait rien. On était comme aveugles.
À un moment donné, j'ai entendu le bruit d'une vapeur qui remontait le fleuve. C'était un son sourd et régulier, qui semblait venir de partout à la fois. On a eu une trouille bleue. Si cette masse d'acier nous fonçait dessus, elle nous broierait sans même s'en apercevoir. J'ai crié à Jim de manœuvrer, de se décaler, mais dans ce brouillard, c'était comme essayer d'esquiver un éclair.
Finalement, on a entendu le sifflet de la vapeur, un cri déchirant qui a fait vibrer tout le radeau. C'était tout près, juste sur nous. J'ai plongé dans l'eau, convaincu que c'était la fin, et j'ai nagé de toutes mes forces pour m'écarter de la trajectoire. Quand je suis remonté à la surface, le brouillard était toujours aussi dense, mais le silence était revenu, un silence de mort. Jim n'était plus là. Je l'ai appelé, encore et encore, mais ma voix semblait être avalée par l'humidité. J'étais seul, perdu au milieu de ce fleuve immense, dans un monde qui avait disparu.
« Quelle était la marque sur ce tonneau, Eddy ? » demande un type qu’ils appelaient Bill.
« As-tu les papiers pour ces statistiques, Edmund ? » demande Jimmy.
« Dis, Edwin, est-ce que tu faisais partie des hommes qui ont été tués par la foudre ? » demande Davy.
« Lui ? Oh, non, il était les deux à la fois », dit Bob. Puis ils éclatèrent tous de rire.
« Dis, Edward, tu ne crois pas que tu devrais prendre une pilule ? Tu as mauvaise mine… tu ne te sens pas pâle ? » demande l’Enfant de la Calamité.
« Oh, allez, Eddy », dit Jimmy, « montre-nous ; tu as dû garder une partie de ce tonneau pour prouver la chose. Montre-nous la bonde — allez — et on te croira tous. »
« Dites, les gars », dit Bill, « divisons-le. On est treize. Je peux avaler un treizième de votre bobard, si vous arrivez à digérer le reste. »
Ed se leva, furieux, et leur dit qu’ils pouvaient tous aller dans un endroit qu’il nomma de manière assez sauvage, puis il s’éloigna vers l’arrière en jurant dans sa barbe, tandis qu’ils criaient et se moquaient de lui, rugissant et riant si fort qu’on pouvait les entendre à un mille de là.
« Les gars, on va partager une pastèque là-dessus », dit l’Enfant de la Calamité ; et il vint fouiller dans l’obscurité parmi les paquets de bardeaux où j’étais, et posa sa main sur moi. J’étais chaud, mou et nu ; alors il dit « Aïe ! » et fit un bond en arrière.
« Allez chercher une lanterne ou un tison ici, les gars — il y a un serpent ici qui est gros comme une vache ! »
Alors ils coururent là-bas avec une lanterne, s’agglutinèrent et regardèrent vers moi.
« Sors de là, espèce de mendiant ! » dit l’un.
« Qui es-tu ? » dit un autre.
« Qu’est-ce que tu viens chercher ici ? Réponds vite, ou tu passes par-dessus bord. »
« Sortez-le comme un serpent, les gars. Attrapez-le par les talons. »
Je commençai à supplier et je rampai dehors parmi eux, tremblant. Ils m’examinèrent, étonnés, et l’Enfant de la Calamité dit :
« Un sacré voleur ! Prêtez main-forte et balançons-le par-dessus bord ! »
« Non », dit Gros Bob, « sortons le pot de peinture et peignons-le en bleu ciel de la tête aux pieds, et ensuite on le balance ! »
« Bien, c’est ça. Va chercher la peinture, Jimmy. »
Quand la peinture arriva, et que Bob prit la brosse et fut sur le point de commencer, les autres riant et se frottant les mains, je me mis à pleurer, et cela toucha Davy, qui dit :
« Halte là ! Ce n’est qu’un gamin. Je peindrai le premier qui le touche ! »
Alors je regardai autour de moi, certains grommelèrent et grondèrent, Bob posa la peinture, et les autres n’y touchèrent pas.
« Viens près du feu, et voyons ce que tu fabriques ici », dit Davy. « Maintenant, assieds-toi là et rends compte de toi-même. Depuis combien de temps es-tu à bord ? »
« Pas plus d’un quart de minute, monsieur », dis-je.
« Comment as-tu fait pour sécher si vite ? »
« Je ne sais pas, monsieur. Je suis toujours comme ça, pour ainsi dire. »
« Oh, c’est ça, hein. Quel est ton nom ? »
Je n’allais pas dire mon nom. Je ne savais pas quoi dire, alors je dis simplement :
« Charles William Allbright, monsieur. »
Alors ils rugirent — toute la bande ; et j’étais bien content d’avoir dit ça, parce que peut-être que les faire rire les mettrait de meilleure humeur.
Quand ils eurent fini de rire, Davy dit :
« Ça ne prend pas, Charles William. Tu n’aurais pas pu grandir autant en cinq ans, et tu étais un bébé quand tu es sorti du tonneau, tu sais, et mort par-dessus le marché. Allez, maintenant, raconte une histoire vraie, et personne ne te fera de mal, si tu ne manigances rien de louche. Quel est ton nom ? »
« Aleck Hopkins, monsieur. Aleck James Hopkins. »
« Eh bien, Aleck, d’où viens-tu, ici ? »
« D’une péniche de commerce. Elle est amarrée dans le virage là-bas. Je suis né dessus. Pap a fait du commerce de long en large ici toute sa vie ; et il m’a dit de nager jusqu’ici, parce que quand vous êtes passés, il a dit qu’il aimerait que l’un de vous parle à un certain M. Jonas Turner, au Caire, et lui dise… »
« Oh, allez ! »
« Oui, monsieur ; c’est la pure vérité ; Pap dit… »
« Oh, tu parles ! »
Ils rirent tous, et j’essayai à nouveau de parler, mais ils m’interrompirent et me firent taire.
« Maintenant, écoute-moi », dit Davy ; « tu es effrayé, alors tu racontes n’importe quoi. Honnêtement, maintenant, est-ce que tu vis dans une péniche, ou est-ce un mensonge ? »
« Oui, monsieur, dans une péniche de commerce. Elle est amarrée au début du virage. Mais je ne suis pas né dedans. C’est notre premier voyage. »
« Là, tu parles ! Pourquoi es-tu venu à bord ici ? Pour voler ? »
« Non, monsieur, je ne voulais pas. C’était juste pour faire un tour sur le radeau. Tous les garçons font ça. »
« Eh bien, je sais ça. Mais pourquoi t’es-tu caché ? »
« Parfois, ils chassent les garçons. »
« C’est vrai. Ils pourraient voler. Écoute-moi ; si on te laisse partir cette fois, est-ce que tu éviteras ce genre de frasques à l’avenir ? »
« Promis, patron. Essayez-moi. »
« Très bien, alors. Tu n’es qu’à une petite distance du rivage. Par-dessus bord avec toi, et ne fais plus l’idiot une autre fois de cette manière. — Zut, gamin, certains radeaux-men te donneraient le fouet jusqu’à ce que tu sois noir et bleu ! »
Je n’attendis pas pour faire mes adieux, mais je sautai par-dessus bord et courus vers le rivage. Quand Jim passa un peu plus tard, le grand radeau était hors de vue, après la pointe. Je nageai jusqu’à lui, je montai à bord, et j’étais bien content de retrouver la maison.
Le garçon n’obtint pas les informations qu’il recherchait, mais son aventure a fourni cet aperçu du radeau-man et du batelier d’autrefois que je souhaite offrir ici.
J’en viens maintenant à une phase de la vie sur le Mississippi à l’époque fastueuse de la navigation à vapeur, qui me semble justifier un examen complet : la science merveilleuse du pilotage, telle qu’elle y était pratiquée. Je crois qu’il n’y a rien eu de tel ailleurs dans le monde.
CHAPITRE 4
L’ambition des garçons
LORSQUE j’étais garçon, il n’y avait qu’une ambition permanente parmi mes camarades dans notre village sur la rive ouest du fleuve Mississippi. C’était de devenir batelier à vapeur. Nous avions des ambitions passagères d’autres sortes, mais elles n’étaient que passagères. Lorsqu’un cirque arrivait et repartait, il nous laissait tous brûlants du désir de devenir clowns ; le premier spectacle de ménestrels noirs qui vint dans notre région nous laissa tous souffrant du besoin d’essayer ce genre de vie ; de temps à autre, nous avions l’espoir que, si nous vivions vieux et étions sages, Dieu nous permettrait d’être pirates. Ces ambitions s’évanouissaient, chacune à son tour ; mais l’ambition d’être batelier à vapeur restait toujours.
Une fois par jour, un paquebot bon marché et voyant arrivait de St. Louis en remontant le courant, et un autre arrivait de Keokuk en le descendant. Avant ces événements, la journée était glorieuse d’attente ; après eux, la journée était une chose morte et vide. Non seulement les garçons, mais tout le village, ressentaient cela. Après toutes ces années, je peux me représenter ce vieux temps, exactement comme il était alors : la ville blanche somnolant sous le soleil d’un matin d’été ; les rues vides, ou à peu près ; un ou deux commis assis devant les magasins de Water Street, leurs chaises à fond de paille inclinées contre le mur, le menton sur la poitrine, les chapeaux affaissés sur le visage, endormis — avec assez de copeaux de bardeaux alentour pour montrer ce qui les avait épuisés ; une truie et sa portée de porcelets musardant le long du trottoir, faisant de bonnes affaires avec les écorces et les pépins de pastèque ; deux ou trois petits tas de marchandises isolés éparpillés sur la « levée » ; une pile de « patins » sur la pente du quai pavé de pierre, et l’ivrogne parfumé de la ville endormi à leur ombre ; deux ou trois plates-formes à bois au bout du quai, mais personne pour écouter le clapotis paisible des vaguelettes contre elles ; le grand Mississippi, le majestueux, le magnifique Mississippi, roulant sa marée large d’un mille, brillant au soleil ; la forêt dense loin sur l’autre rive ; la « pointe » au-dessus de la ville, et la « pointe » au-dessous, délimitant la vue sur le fleuve et la transformant en une sorte de mer, et, avec cela, une mer très calme, brillante et solitaire. Soudain, un film de fumée sombre apparaît au-dessus de l’une de ces « pointes » lointaines ; instantanément, un charretier noir, célèbre pour son œil vif et sa voix prodigieuse, lance le cri : « B-a-t-e-a-u à v-a-p-e-u-r qui a-r-r-i-v-e ! » et la scène change ! L’ivrogne de la ville s’agite, les commis se réveillent, un fracas furieux de charrettes s’ensuit, chaque maison et chaque magasin déverse sa contribution humaine, et en un clin d’œil, la ville morte est vivante et en mouvement.
Charrettes, voitures, hommes, garçons, tous se précipitent de plusieurs quartiers vers un centre commun, le quai. Rassemblés là, les gens fixent leurs yeux sur le bateau qui arrive comme sur une merveille qu’ils voient pour la première fois. Et le bateau est assez beau à voir, aussi. Il est long, pointu, svelte et joli ; il a deux hautes cheminées au sommet ornementé, avec un emblème doré d’une sorte ou d’une autre balancé entre elles ; une timonerie fantaisiste, de verre et de « pain d’épices », perchée au sommet du pont « texas » derrière elles ; les tambours de roues sont magnifiques avec une peinture ou des rayons dorés au-dessus du nom du bateau ; le pont des chaudières, le pont supérieur et le pont texas sont clôturés et ornés de balustrades blanches et propres ; un drapeau flotte vaillamment au mât de beaupré ; les portes des fourneaux sont ouvertes et les feux brillent vaillamment ; les ponts supérieurs sont noirs de passagers ; le capitaine se tient près de la grosse cloche, calme, imposant, l’envie de tous ; de grands volumes de la fumée la plus noire roulent et se bousculent hors des cheminées — une grandeur économisée, créée avec un peu de pin résineux juste avant d’arriver à une ville ; l’équipage est groupé sur le gaillard d’avant ; la large passerelle est étendue loin au-dessus de l’étrave bâbord, et un matelot envié se tient pittoresquement au bout avec une bobine de corde à la main ; la vapeur contenue hurle à travers les robinets de jauge, le capitaine lève la main, une cloche tinte, les roues s’arrêtent ; puis elles tournent en arrière, barattant l’eau en écume, et le vapeur est à l’arrêt. Puis quel brouhaha pour monter à bord, et pour débarquer, et pour charger du fret et décharger du fret, tout en même temps ; et quels cris et jurons les seconds utilisent pour faciliter tout cela ! Dix minutes plus tard, le vapeur est de nouveau en route, sans drapeau au mât de beaupré et sans fumée noire sortant des cheminées. Après dix minutes de plus, la ville est morte à nouveau, et l’ivrogne de la ville endormi près des patins une fois de plus.
Mon père était juge de paix, et je supposais qu’il possédait le pouvoir de vie et de mort sur tous les hommes et pouvait pendre quiconque l’offensait. C’était une distinction suffisante pour moi en règle générale ; mais le désir d’être batelier à vapeur continuait de s’immiscer, néanmoins. Je voulais d’abord être garçon de cabine, pour pouvoir sortir avec un tablier blanc et secouer une nappe par-dessus bord, là où tous mes vieux camarades pourraient me voir ; plus tard, je pensai que je préférerais être le matelot qui se tenait au bout de la passerelle avec la bobine de corde à la main, parce qu’il était particulièrement en vue. Mais ce n’étaient que des rêves éveillés — ils étaient trop célestes pour être envisagés comme des possibilités réelles. Peu à peu, l’un de nos garçons partit. On n’entendit plus parler de lui pendant longtemps. Finalement, il réapparut comme apprenti mécanicien ou « frappeur » sur un bateau à vapeur. Cette chose secoua les fondations de tous mes enseignements de l’école du dimanche. Ce garçon avait été notoirement mondain, et moi, tout le contraire ; pourtant, il était élevé à cette éminence, et moi laissé dans l’obscurité et la misère. Il n’y avait rien de généreux chez ce type dans sa grandeur. Il trouvait toujours moyen d’avoir un boulon rouillé à frotter pendant que son bateau stationnait dans notre ville, et il s’asseyait sur le garde-corps intérieur pour le frotter, là où nous pouvions tous le voir, l’envier et le détester. Et chaque fois que son bateau était à quai, il rentrait chez lui et se pavanait dans la ville dans ses vêtements les plus noirs et les plus graisseux, afin que personne ne puisse s’empêcher de se souvenir qu’il était un batelier à vapeur ; et il utilisait toutes sortes de termes techniques de navigation dans son langage, comme s’il y était tellement habitué qu’il oubliait que les gens ordinaires ne pouvaient pas les comprendre. Il parlait du côté « bâbord » d’un cheval d’une manière facile et naturelle qui vous faisait souhaiter être mort. Et il parlait toujours de « St. Looy » comme un vieux citoyen ; il faisait référence incidemment aux occasions où il « descendait la Quatrième Rue », ou quand il « passait devant le Planter’s House », ou quand il y avait un incendie et qu’il donnait un coup de main aux freins du « vieux Big Missouri » ; et puis il continuait et mentait sur le nombre de villes de la taille de la nôtre qui avaient été brûlées là-bas ce jour-là. Deux ou trois des garçons étaient depuis longtemps des personnes de considération parmi nous parce qu’ils étaient allés à St. Louis une fois et avaient une connaissance vague et générale de ses merveilles, mais le jour de leur gloire était fini maintenant. Ils retombèrent dans un silence humble et apprirent à disparaître quand l’impitoyable « gamin » mécanicien approchait. Ce type avait de l’argent, aussi, et de la brillantine. Également une montre en argent bon marché et une chaîne de montre en laiton voyante. Il portait une ceinture en cuir et n’utilisait pas de bretelles. Si jamais un jeune homme fut cordialement admiré et détesté par ses camarades, ce fut celui-là. Aucune fille ne pouvait résister à ses charmes. Il « évincait » tous les garçons du village. Quand son bateau explosa finalement, cela diffusa un contentement tranquille parmi nous tel que nous n’en avions pas connu depuis des mois. Mais quand il revint à la maison la semaine suivante, vivant, renommé, et apparut à l’église tout cabossé et bandé, un héros brillant, regardé et admiré par tout le monde, il nous sembla que la partialité de la Providence pour un reptile immérité avait atteint un point où elle était ouverte à la critique.
La carrière de cette créature ne pouvait produire qu’un seul résultat, et il suivit rapidement. Garçon après garçon réussit à monter sur le fleuve. Le fils du pasteur devint mécanicien. Les fils du médecin et du maître de poste devinrent des « commis à la boue » ; le fils du marchand de spiritueux en gros devint barman sur un bateau ; quatre fils du commerçant en chef, et deux fils du juge de comté, devinrent pilotes. Pilote était la position la plus grandiose de toutes. Le pilote, même en ces jours de salaires triviaux, avait un salaire princier — de cent cinquante à deux cent cinquante dollars par mois, et aucune pension à payer. Deux mois de son salaire payaient le salaire d’un prédicateur pour une année. Maintenant, certains d’entre nous étaient laissés inconsolables. Nous ne pouvions pas monter sur le fleuve — du moins nos parents ne nous laisseraient pas faire.
Alors, peu à peu, je m’enfuis. Je dis que je ne reviendrais jamais à la maison avant d’être pilote et de pouvoir revenir dans la gloire. Mais, d’une manière ou d’une autre, je ne pouvais pas y arriver. Je montai docilement à bord de quelques-uns des bateaux qui gisaient entassés comme des sardines au long quai de St. Louis, et demandai très humblement après les pilotes, mais ne reçus qu’une fin de non-recevoir et des mots brefs de la part des seconds et des commis. Je dus faire de mon mieux avec ce genre de traitement pour le moment, mais j’avais des rêves éveillés réconfortants d’un avenir où je serais un grand et honoré pilote, avec beaucoup d’argent, et où je pourrais tuer certains de ces seconds et commis et payer pour eux.
CHAPITRE 5
Je veux être pilote-apprenti
DES MOIS plus tard, l’espoir en moi lutta jusqu’à une mort réticente, et je me retrouvai sans ambition. Mais j’avais honte de rentrer chez moi. J’étais à Cincinnati, et je me mis au travail pour tracer une nouvelle carrière. J’avais lu des choses sur l’exploration récente du fleuve Amazone par une expédition envoyée par notre gouvernement. On disait que l’expédition, en raison de difficultés, n’avait pas exploré complètement une partie du pays située autour des sources, à quelque quatre mille milles de l’embouchure du fleuve. Il n’y avait qu’environ mille cinq cents milles de Cincinnati à La Nouvelle-Orléans, où je pourrais sans doute trouver un navire. Il me restait trente dollars ; j’irais terminer l’exploration de l’Amazone. C’était toute la réflexion que je consacrais au sujet. Je n’ai jamais été grand dans les détails. Je fis ma valise et pris passage sur une ancienne bassine appelée le « Paul Jones », à destination de La Nouvelle-Orléans. Pour la somme de seize dollars, j’eus les splendeurs cicatrisées et ternies de « son » salon principal principalement pour moi seul, car ce n’était pas une créature pour attirer l’œil des voyageurs plus sages.
Quand nous prîmes le large et commençâmes à descendre le large Ohio, je devins un nouvel être, et l’objet de ma propre admiration. J’étais un voyageur ! Un mot n’avait jamais eu un goût aussi bon dans ma bouche auparavant. J’avais un sentiment exultant d’être en route pour des terres mystérieuses et des climats lointains, que je n’ai jamais ressenti à un degré aussi exaltant depuis. J’étais dans un état si glorifié que tous les sentiments ignobles s’éloignèrent de moi, et j’étais capable de regarder de haut et de plaindre les gens n’ayant pas voyagé avec une compassion qui n’avait guère de trace de mépris. Pourtant, quand nous nous arrêtions dans les villages et les dépôts de bois, je ne pouvais m’empêcher de m’affaler nonchalamment sur les balustrades du pont des chaudières pour profiter de l’envie des garçons de la campagne sur la rive. S’ils ne semblaient pas me découvrir, j’éternuais bientôt pour attirer leur attention, ou je me déplaçais vers une position où ils ne pouvaient pas m’empêcher de me voir. Et dès que je savais qu’ils me voyaient, je bâillais et m’étirais, et donnais d’autres signes d’être prodigieusement ennuyé par le voyage.
Je gardai mon chapeau enlevé tout le temps, et restai là où le vent et le soleil pouvaient me frapper, parce que je voulais obtenir l’aspect bronzé et battu par les intempéries d’un vieux voyageur. Avant que le deuxième jour ne soit à moitié passé, j’éprouvai une joie qui me remplit de la plus pure gratitude ; car je vis que la peau avait commencé à cloquer et à peler sur mon visage et mon cou. Je souhaitais que les garçons et les filles à la maison puissent me voir maintenant.
Nous atteignîmes Louisville à temps — du moins les environs. Nous nous échouâmes solidement sur les rochers au milieu du fleuve, et y restâmes quatre jours. Je commençais maintenant à ressentir un fort sentiment de faire partie de la famille du bateau, une sorte de fils adoptif du capitaine et de frère cadet des officiers. Il n’y a pas moyen d’estimer la fierté que je tirais de cette grandeur, ou l’affection qui commençait à enfler et à grandir en moi pour ces gens. Je ne pouvais savoir comment le batelier à vapeur seigneurial méprise ce genre de présomption chez un simple terrien. Je désirais particulièrement obtenir la moindre petite attention du gros second colérique, et j’étais à l’affût d’une opportunité de lui rendre un service à cette fin. Elle finit par arriver. Le tintamarre tapageur de l’installation d’un espar se déroulait sur le gaillard d’avant, et j’y descendis et restai là dans le chemin — ou sautant surtout hors de celui-ci — jusqu’à ce que le second rugisse soudain un ordre général pour que quelqu’un lui apporte une barre de cabestan. Je sautai à ses côtés et dis : « Dites-moi où elle est — je vais la chercher ! »
Si un chiffonier avait offert de rendre un service diplomatique à l’empereur de Russie, le monarque n’aurait pas pu être plus étonné que ne le fut le second. Il s’arrêta même de jurer. Il resta là et me fixa. Il lui fallut dix secondes pour rassembler ses restes disloqués. Puis il dit de façon impressionnante : « Eh bien, si ça, ça ne bat pas l’enfer ! » et retourna à son travail avec l’air d’un homme qui avait été confronté à un problème trop abstrus pour être résolu.
Je me glissai au loin et sollicitai la solitude pour le reste de la journée. Je n’allai pas dîner ; je restai à l’écart du souper jusqu’à ce que tout le monde eût fini. Je ne me sentais plus autant membre de la famille du bateau qu’auparavant. Cependant, mon moral revint, par tranches, à mesure que nous poursuivions notre chemin sur le fleuve. Je regrettais de haïr le second à ce point, car il n’était pas dans la nature humaine (jeune) de ne pas l’admirer. Il était immense et musclé, son visage était entièrement couvert de barbe et de moustaches ; il avait une femme rouge et une femme bleue tatouées sur le bras droit — une de chaque côté d’une ancre bleue avec un cordage rouge ; et en matière de profanité, il était sublime. Lorsqu’il déchargeait la cargaison à un débarcadère, j’étais toujours là où je pouvais voir et entendre. Il ressentait toute la majesté de sa haute position et la faisait ressentir au monde entier, lui aussi. Lorsqu’il donnait même l’ordre le plus simple, il le déchargeait comme un coup de tonnerre et envoyait derrière lui un long roulement de jurons retentissants. Je ne pouvais m’empêcher de comparer la manière dont le terrien moyen donne un ordre avec celle du second. Si le terrien souhaitait que la passerelle fût déplacée d’un pied vers l’avant, il dirait probablement : « James, ou William, l’un de vous, poussez cette planche en avant, s’il vous plaît » ; mais mettez le second à sa place et il rugirait : « Ici, maintenant, démarrez cette passerelle vers l’avant ! Vif, maintenant ! Qu’est-ce que vous fichez ! Arrachez-la ! ARRACHEZ-LA ! Là ! là ! En arrière encore ! en arrière encore ! vous ne m’entendez pas ? Nom d’un nom ! allez-vous dormir là-dessus ! Cessez de haler. Cessez de haler, je vous dis ! Allez-vous la jeter à l’arrière ? Où allez-vous avec ce tonneau ! En avant avec ça avant que je vous le fasse avaler, espèce de croisement de tortue de vase fatiguée et de cheval de corbillard estropié ! »
Je souhaitais pouvoir parler comme ça.
Quand la douleur de mon aventure avec le second se fut quelque peu apaisée, je commençai timidement à m’approcher de l’officier le plus humble lié au bateau : le veilleur de nuit. Il repoussa mes avances au début, mais je m’aventurai bientôt à lui offrir une pipe en craie neuve ; et cela l’adoucit. Il me permit donc de m’asseoir avec lui près de la grosse cloche sur le pont supérieur, et avec le temps, il se fondit en conversation. Il n’aurait guère pu faire autrement, je restais suspendu à ses lèvres avec tant d’hommage et montrais si clairement que je me sentais honoré de son attention. Il me donnait le nom de caps obscurs et d’îles ombragées tandis que nous glissions le long d’eux dans la solennité de la nuit, sous les étoiles clignotantes, et peu à peu il en vint à parler de lui-même. Il semblait trop sentimental pour un homme dont le salaire était de six dollars par semaine — ou du moins cela aurait pu sembler ainsi à une personne plus âgée que moi. Mais je buvais ses paroles avidement, et avec une foi qui aurait pu déplacer des montagnes si elle avait été appliquée judicieusement. Qu’importait pour moi qu’il fût sale et miteux et qu’il sentît le gin ? Qu’importait pour moi que sa grammaire fût mauvaise, sa syntaxe pire, et ses jurons si dépourvus d’art qu’ils constituaient un élément de faiblesse plutôt que de force dans sa conversation ? C’était un homme lésé, un homme qui avait connu des ennuis, et c’était assez pour moi. À mesure qu’il s’attendrissait dans son histoire plaintive, ses larmes coulaient sur la lanterne posée sur ses genoux, et je pleurais aussi, par sympathie.
Il dit qu’il était le fils d’un noble anglais — soit un comte, soit un échevin, il ne pouvait se souvenir lequel, mais croyait que c’était les deux ; son père, le noble, l’aimait, mais sa mère le haïssait depuis le berceau ; et ainsi, alors qu’il était encore un petit garçon, il fut envoyé dans « l’un de ces vieux, antiques collèges » — il ne pouvait se souvenir lequel ; et peu après son père mourut et sa mère saisit la propriété et le « secoua », comme il le formulait. Après que sa mère l’eut secoué, des membres de la noblesse avec qui il était lié usèrent de leur influence pour lui obtenir le poste de « mousse de navire » ; et à partir de ce point, mon veilleur de nuit rejeta toutes les entraves de date et de localité et s’élança dans un récit qui hérissait tout du long d’aventures incroyables ; un récit si imprégné de sang et si bourré d’évasions de justesse et des vilenies personnelles les plus engageantes et inconscientes, que je restais sans voix, savourant, frissonnant, m’émerveillant, adorant.
Ce fut un rude coup de découvrir plus tard qu’il était un imposteur bas, vulgaire, ignorant, sentimental et à moitié fou, un natif des contrées sauvages de l’Illinois qui n’avait jamais voyagé, qui avait absorbé de la littérature de bas étage et s’était approprié ses merveilles, jusqu’à ce qu’avec le temps il eût tissé des morceaux et des bouts de ce fouillis en ce récit, et qu’il eût continué à le raconter à des novices comme moi, jusqu’à ce qu’il en vienne à y croire lui-même.
CHAPITRE 6
L’expérience d’un apprenti pilote
ENTRE le fait de rester sur les rochers quatre jours à Louisville et quelques autres retards, le pauvre vieux « Paul Jones » perdit environ deux semaines à faire le voyage de Cincinnati à la Nouvelle-Orléans. Cela me donna une chance de faire connaissance avec l’un des pilotes, et il m’apprit à barrer le bateau, rendant ainsi la fascination de la vie fluviale plus puissante que jamais pour moi.
Cela me donna aussi une chance de faire connaissance avec un jeune homme qui avait pris passage sur le pont — hélas ; car il m’emprunta facilement six dollars sur la promesse de revenir sur le bateau et de me les rendre le lendemain de notre arrivée. Mais il est probablement mort ou a oublié, car il n’est jamais revenu. C’était sans doute le premier cas, puisqu’il avait dit que ses parents étaient riches et qu’il ne voyageait sur le pont que parce qu’il y faisait plus frais.
Je découvris bientôt deux choses. L’une était qu’un navire n’aurait guère de chance de mettre les voiles pour l’embouchure de l’Amazone avant dix ou douze ans ; et l’autre était que les neuf ou dix dollars qui restaient encore dans ma poche ne suffiraient pas pour une exploration aussi imposante que celle que j’avais prévue, même si je pouvais me permettre d’attendre un navire. Par conséquent, il s’ensuivit que je devais concevoir une nouvelle carrière. Le « Paul Jones » était maintenant à destination de St. Louis. Je planifiai un siège contre mon pilote, et au bout de trois jours de lutte, il capitula. Il accepta de m’apprendre le fleuve Mississippi de la Nouvelle-Orléans à St. Louis pour cinq cents dollars, payables sur les premiers gages que je recevrais après l’obtention de mon diplôme. Je me lançai dans la petite entreprise d’« apprendre » douze ou treize cents milles du grand fleuve Mississippi avec l’aisance confiante de mon âge. Si j’avais vraiment su ce que j’allais exiger de mes facultés, je n’aurais pas eu le courage de commencer. Je supposais que tout ce qu’un pilote avait à faire était de garder son bateau dans le fleuve, et je ne considérais pas que cela pût être une grande prouesse, puisque c’était si large.
Le bateau quitta la Nouvelle-Orléans à quatre heures de l’après-midi, et c’était « notre quart » jusqu’à huit heures. M. Bixby, mon chef, « le remit dans l’axe », le fit avancer au-delà de la poupe des autres bateaux qui gisaient au quai, puis dit : « Tiens, prends-le ; rase ces navires à vapeur aussi près que tu éplucherais une pomme. » Je pris la barre, et les battements de mon cœur s’accélérèrent jusqu’à plusieurs centaines ; car il me semblait que nous étions sur le point d’arracher le flanc de chaque navire de la ligne, nous étions si proches. Je retins mon souffle et commençai à écarter le bateau du danger ; et j’avais ma propre opinion sur le pilote qui n’avait pas su faire mieux que de nous mettre dans un tel péril, mais j’étais trop sage pour l’exprimer. En une demi-minute, j’avais une large marge de sécurité entre le « Paul Jones » et les navires ; et dix secondes plus tard, j’étais écarté en disgrâce, et M. Bixby retournait dans le danger et m’écorchait vif en m’abreuvant d’insultes sur ma lâcheté. J’étais piqué, mais je fus obligé d’admirer l’aisance confiante avec laquelle mon chef flânait d’un côté à l’autre de sa roue, et frôlait les navires si près que le désastre semblait sans cesse imminent. Quand il se fut un peu calmé, il me dit que l’eau calme était près de la rive et le courant à l’extérieur, et que par conséquent nous devions serrer la berge, en remontant le courant, pour bénéficier du premier, et rester bien au large, en descendant le courant, pour tirer avantage du second. Dans mon esprit, je résolus d’être un pilote descendant et de laisser la remontée à ceux qui étaient morts à la prudence.
De temps en temps, M. Bixby attirait mon attention sur certaines choses. Il disait : « Voici Six-Mile Point. » J’acquiesçais. C’était une information assez plaisante, mais je ne voyais pas quel en était l’intérêt. Je n’avais pas conscience que c’était une affaire de quelconque importance pour moi. Une autre fois, il disait : « Voici Nine-Mile Point. » Plus tard, il disait : « Voici Twelve-Mile Point. » Ils étaient tous à peu près au niveau du bord de l’eau ; ils se ressemblaient tous à peu près pour moi ; ils étaient monotonement sans pittoresque. J’espérais que M. Bixby changerait de sujet. Mais non ; il se pressait autour d’une pointe, serrant la rive avec affection, puis disait : « L’eau morte finit ici, à la hauteur de ce groupe de China-trees ; maintenant nous traversons. » Alors il traversait. Il me donna la barre une ou deux fois, mais je n’eus pas de chance. Soit je manquais d’arracher le bord d’une plantation de canne à sucre, soit je dérivais trop loin de la rive, et je retombais ainsi en disgrâce et me faisais gronder.
Le quart finit enfin, et nous prîmes le souper et allâmes nous coucher. À minuit, l’éclat d’une lanterne brilla dans mes yeux, et le veilleur de nuit dit :
« Allez ! levez-vous ! »
Et puis il partit. Je ne pouvais comprendre cette procédure extraordinaire ; alors je finis bientôt par renoncer à essayer, et m’assoupis. Peu après, le veilleur était de retour, et cette fois il était bourru. J’étais ennuyé. Je dis :
« Pourquoi venez-vous m’embêter ici au milieu de la nuit ? Maintenant, il est fort probable que je ne pourrai plus me rendormir de la nuit. »
Le veilleur dit :
« Eh bien, si ça, ce n’est pas beau, je suis béni. »
Le « quart de repos » était justement en train de se coucher, et j’entendis des rires brutaux venant d’eux, et des remarques telles que : « Hé, veilleur ! le nouveau petit n’est pas encore levé ? Il est délicat, sans doute. Donnez-lui du sucre dans un chiffon et envoyez chercher la femme de chambre pour lui chanter une berceuse. »
Vers ce moment, M. Bixby apparut sur les lieux. Environ une minute plus tard, je montais les marches de la timonerie avec une partie de mes vêtements sur moi et le reste dans les bras. M. Bixby était juste derrière, faisant des commentaires. Voilà quelque chose de nouveau — cette histoire de se lever au milieu de la nuit pour aller travailler. C’était un détail du pilotage qui ne m’était jamais venu à l’esprit du tout. Je savais que les bateaux circulaient toute la nuit, mais d’une certaine façon, il ne m’était jamais arrivé de réfléchir que quelqu’un devait sortir d’un lit chaud pour les manœuvrer. Je commençai à craindre que le pilotage ne fût pas tout à fait aussi romantique que je l’avais imaginé ; il y avait quelque chose de très réel et de très besogneux dans cette nouvelle phase.
C’était une nuit assez sombre, bien qu’un bon nombre d’étoiles fussent sorties. Le grand second était à la barre, et il avait pointé la vieille carcasse vers une étoile et la maintenait droit au milieu du fleuve. Les rives, de chaque côté, n’étaient pas distantes de beaucoup plus d’un demi-mille, mais elles semblaient merveilleusement lointaines et si vagues et indistinctes. Le second dit :
« Nous devons accoster à la plantation de Jones, monsieur. »
L’esprit vengeur en moi jubila. Je me dis : je vous souhaite du plaisir avec votre boulot, M. Bixby ; vous allez bien vous amuser à trouver la plantation de M. Jones par une nuit pareille ; et j’espère que vous ne la trouverez jamais de votre vie.
M. Bixby dit au second :
« L’extrémité haute de la plantation, ou la basse ? »
« La haute. »
« Je ne peux pas. Les souches y sont hors de l’eau à ce stade. Ce n’est pas une grande distance jusqu’à la basse, et vous devrez vous en contenter. »
« Très bien, monsieur. Si Jones n’aime pas ça, il devra faire avec, je suppose. »
Et puis le second partit. Mon exultation commença à se refroidir et mon émerveillement à monter. Voici un homme qui non seulement proposait de trouver cette plantation par une telle nuit, mais de trouver l’extrémité que vous préférez. Je voulais terriblement poser une question, mais je transportais autant de réponses courtes que ma capacité de chargement le permettait, alors je gardai le silence. Tout ce que je désirais demander à M. Bixby, c’était la simple question de savoir s’il était assez idiot pour imaginer vraiment qu’il allait trouver cette plantation une nuit où toutes les plantations étaient exactement identiques et toutes de la même couleur. Mais je me retins. J’avais de belles inspirations de prudence en ces jours-là.
M. Bixby se dirigea vers la rive et commença bientôt à la racler, exactement comme si c’eût été en plein jour. Et non seulement cela, mais il chantait :
« Père au ciel, le jour décline », etc.
Il me sembla que j’avais mis ma vie entre les mains d’un paria particulièrement imprudent. Bientôt, il se tourna vers moi et dit :
« Quel est le nom de la première pointe au-dessus de la Nouvelle-Orléans ? »
J’étais satisfait de pouvoir répondre promptement, et c’est ce que je fis. Je dis que je ne savais pas.
« Vous ne savez pas ? »
Cette manière me secoua. J’étais tout en bas de l’échelle à nouveau, en un instant. Mais je dus dire exactement ce que j’avais dit auparavant.
« Eh bien, vous êtes un malin », dit M. Bixby. « Quel est le nom de la pointe suivante ? »
Encore une fois, je ne savais pas.
« Eh bien, ça dépasse tout. Dites-moi le nom de n’importe quelle pointe ou endroit que je vous ai indiqué. »
Je réfléchis un moment et décidai que je ne pouvais pas.
« Écoutez ! D’où partez-vous, au-dessus de Twelve-Mile Point, pour traverser ? »
« Je… je… ne sais pas. »
« Vous… vous… ne savez pas ? » imitant ma manière de parler traînante. « Que savez-vous ? »
« Je… je… rien, pour sûr. »
« Par le fantôme du grand César, je vous crois ! Vous êtes le plus stupide crétin que j’aie jamais vu ou dont j’aie jamais entendu parler, que Moïse me vienne en aide ! L’idée que vous soyez pilote — vous ! Pourquoi, vous ne savez pas assez pour piloter une vache dans un sentier. »
Oh, mais sa colère était montée ! C’était un homme nerveux, et il se déplaçait d’un côté à l’autre de sa barre comme si le sol était brûlant. Il bouillonnait un moment pour lui-même, puis débordait et m’échaudait à nouveau.
« Écoutez ! Pourquoi supposez-vous que je vous ai donné les noms de ces pointes ? »
Je réfléchis en tremblant un instant, puis le diable de la tentation me provoqua à dire :
« Eh bien… pour… pour… être divertissant, je pensais. »
C’était un chiffon rouge pour le taureau. Il ragea et tempêta si bien (il traversait le fleuve à ce moment-là) que je juge que cela le rendit aveugle, car il passa sur l’aviron de direction d’une péniche de commerce. Bien sûr, les commerçants envoyèrent une volée de jurons brûlants. Jamais un homme ne fut aussi reconnaissant que M. Bixby : car il était plein à craquer, et voici des sujets qui allaient répondre. Il ouvrit une fenêtre, passa la tête dehors, et une telle irruption suivit que je n’en avais jamais entendu de pareille auparavant. Plus les malédictions des bateliers dérivaient faiblement et au loin, plus M. Bixby élevait la voix et plus ses adjectifs devenaient pesants. Quand il referma la fenêtre, il était vide. On aurait pu passer un filet dans son système sans attraper assez de jurons pour déranger sa mère. Bientôt, il me dit de la manière la plus douce :
« Mon garçon, vous devez vous procurer un petit carnet, et chaque fois que je vous dis une chose, notez-la tout de suite. Il n’y a qu’une seule façon d’être pilote, et c’est de connaître tout ce fleuve par cœur. Vous devez le connaître comme votre A B C. »
Ce fut une révélation lugubre pour moi ; car ma mémoire ne fut jamais chargée que de cartouches à blanc. Cependant, je ne me sentis pas découragé longtemps. Je jugeai qu’il était préférable de faire quelques concessions, car sans doute M. Bixby « exagérait ». Bientôt, il tira une corde et donna quelques coups sur la grosse cloche. Les étoiles étaient toutes parties maintenant, et la nuit était noire comme de l’encre. Je pouvais entendre les roues baratter le long de la berge, mais je n’étais pas entièrement certain de pouvoir voir la rive. La voix du veilleur invisible appela du pont supérieur :
« Qu’est-ce que c’est, monsieur ? »
« La plantation de Jones. »
Je me dis, je voudrais pouvoir oser parier un petit quelque chose que ce n’est pas ça. Mais je ne pipai mot. J’attendais seulement de voir. M. Bixby manipula les cloches des machines, et en temps voulu le nez du bateau toucha terre, une torche brilla sur le gaillard d’avant, un homme sauta à terre, une voix de noir sur la berge dit : « Donnez-moi le sac de voyage, Mars’ Jones », et l’instant d’après, nous remontions le fleuve à nouveau, tout sereins. Je réfléchis profondément un moment, puis je dis — mais pas à voix haute — « Eh bien, trouver cette plantation fut l’accident le plus chanceux qui soit jamais arrivé ; mais cela ne pourrait pas arriver deux fois en cent ans. » Et je croyais pleinement que c’était un accident, aussi.
Au moment où nous avions parcouru sept ou huit cents milles sur le fleuve, j’avais appris à être un timonier remontant passablement courageux, en plein jour, et avant d’atteindre St. Louis, j’avais fait un léger progrès dans le travail de nuit, mais seulement un léger. J’avais un carnet qui hérissait littéralement des noms de villes, « pointes », bancs de sable, îles, courbes, bras de fleuve, etc. ; mais l’information ne se trouvait que dans le carnet — rien de tout cela n’était dans ma tête. Cela me fendait le cœur de penser que je n’avais noté que la moitié du fleuve ; car comme notre quart était de quatre heures de repos et quatre heures de travail, jour et nuit, il y avait un long vide de quatre heures dans mon carnet pour chaque fois que j’avais dormi depuis le début du voyage.
Mon patron fut bientôt engagé sur un grand bateau de La Nouvelle-Orléans, et j'emballai ma sacoche pour l'accompagner. C'était une magnifique embarcation. Lorsque je me tenais dans sa timonerie, j'étais si haut au-dessus de l'eau que je me sentais perché sur une montagne ; et ses ponts s'étendaient si loin, à l'avant comme à l'arrière, en contrebas, que je me demandais comment j'avais pu un jour considérer le petit « Paul Jones » comme un bâtiment important. Il y avait d'autres différences, aussi. La timonerie du « Paul Jones » était une bicoque bon marché, sombre, délabrée, où l'on manquait de place : mais ici, c'était un somptueux temple de verre ; assez vaste pour y danser ; des rideaux de fenêtre rouges et dorés du plus bel effet ; un sofa imposant ; des coussins de cuir et un dossier sur le haut banc où les pilotes de passage s'assoient pour raconter des histoires et « regarder le fleuve » ; des « crachoirs » brillants et fantaisistes au lieu d'une large caisse en bois remplie de sciure ; un beau revêtement de sol neuf ; un grand poêle accueillant pour l'hiver ; une roue aussi haute que ma tête, coûteuse avec ses incrustations ; un câble de gouvernail en fil métallique ; des boutons en laiton brillant pour les cloches ; et un « valet de texas » noir, propre, au tablier blanc, pour apporter des tartes, des glaces et du café pendant le quart de nuit, jour et nuit. Eh bien, cela « ressemblait à quelque chose », et je commençai à reprendre courage, à croire que le pilotage était après tout une occupation romantique. Dès que nous fûmes en route, je commençai à rôder autour du grand vapeur et à me remplir de joie. Il était aussi propre et délicat qu'un salon ; quand je regardais le long de son long salon doré, c'était comme contempler à travers un tunnel splendide ; il y avait une peinture à l'huile, signée d'un peintre d'enseignes doué, sur chaque porte de cabine ; il scintillait d'une infinité de lustres à pampilles de prisme ; le bureau du commis était élégant, le bar était merveilleux, et le barman avait été coiffé et habillé à un coût incroyable. Le pont des chaudières (c'est-à-dire le deuxième étage du bateau, pour ainsi dire) était aussi spacieux qu'une église, me semblait-il ; tout comme le gaillard d'avant ; et il n'y avait pas là une poignée pitoyable de matelots, de chauffeurs et de débardeurs, mais tout un bataillon d'hommes. Les feux brûlaient intensément depuis une longue rangée de fourneaux, et au-dessus d'eux se trouvaient huit énormes chaudières ! C'était une pompe indicible. Les puissantes machines... mais assez de cela. Je ne m'étais jamais senti aussi bien auparavant. Et quand je découvris que le régiment de serviteurs pimpants m'appelait respectueusement « monsieur », ma satisfaction fut complète.
CHAPITRE 7
Un exploit audacieux
LORSQUE je retournai à la timonerie, St. Louis avait disparu et j'étais perdu. Voici une portion de fleuve qui figurait entièrement dans mon livre, mais je ne pouvais en comprendre ni le début ni la fin : vous comprenez, il était inversé. Je l'avais vu en remontant le courant, mais je ne m'étais jamais retourné pour voir à quoi il ressemblait lorsqu'il était derrière moi. Mon cœur se brisa de nouveau, car il était clair que je devais apprendre ce fleuve gênant dans les deux sens.
La timonerie était pleine de pilotes, descendant pour « regarder le fleuve ». Ce qu'on appelle le « haut fleuve » (les deux cents miles entre St. Louis et Cairo, où l'Ohio arrive) était bas ; et le Mississippi change si constamment de chenal que les pilotes trouvaient toujours nécessaire de descendre jusqu'à Cairo pour jeter un œil frais, lorsque leurs bateaux devaient rester au port une semaine ; c'est-à-dire, quand le niveau de l'eau était bas. Une grande partie de ce « regardage de fleuve » était faite par de pauvres bougres qui avaient rarement une place, et dont le seul espoir d'en obtenir une résidait dans le fait d'être toujours à jour et donc prêts à se glisser dans les souliers de quelque pilote réputé, pour un seul voyage, en raison de la maladie soudaine de ce dernier, ou de toute autre nécessité. Et bon nombre d'entre eux montaient et descendaient constamment le fleuve pour l'inspecter, non pas parce qu'ils espéraient vraiment obtenir une place, mais parce que (étant les invités du bateau) il était moins coûteux de « regarder le fleuve » que de rester à terre et de payer pension. Avec le temps, ces gars devenaient délicats dans leurs goûts et n'infestaient que les bateaux ayant la réputation établie de bien manger. Tous les pilotes visiteurs étaient utiles, car ils étaient toujours prêts et disposés, hiver comme été, nuit ou jour, à sortir dans le canot pour aider à baliser le chenal ou à assister les pilotes du bateau de quelque manière que ce soit. Ils étaient également bienvenus car tous les pilotes sont des bavards infatigables lorsqu'ils sont réunis, et comme ils ne parlent que du fleuve, ils sont toujours compris et sont toujours intéressants. Votre vrai pilote ne se soucie de rien sur terre hormis le fleuve, et sa fierté pour son occupation surpasse la fierté des rois.
Nous avions une belle compagnie de ces inspecteurs de fleuve à bord, ce voyage-ci. Il y en avait huit ou dix ; et il y avait amplement de place pour eux dans notre grande timonerie. Deux ou trois d'entre eux portaient des chapeaux de soie polis, des plastrons de chemise élaborés, des épingles à cravate en diamant, des gants de chevreau et des bottes en cuir verni. Ils étaient raffinés dans leur anglais et se comportaient avec une dignité propre aux hommes de moyens solides et de réputation prodigieuse en tant que pilotes. Les autres étaient plus ou moins négligemment vêtus et portaient sur la tête de hauts cônes en feutre qui rappelaient les jours du Commonwealth.
J'étais un zéro dans cette auguste compagnie, et je me sentais abattu, pour ne pas dire engourdi. Je n'étais même pas d'une importance suffisante pour assister à la roue lorsqu'il était nécessaire de mettre le gouvernail à fond en urgence ; l'invité qui se tenait le plus près le faisait quand l'occasion l'exigeait — et c'était pratiquement tout le temps, à cause de la sinuosité du chenal et du peu d'eau. Je restais dans un coin ; et les propos que j'écoutais me retiraient tout espoir. Un visiteur dit à un autre :
« Jim, comment as-tu passé Plum Point, en montant ? »
« C'était dans la nuit, là-bas, et je l'ai passé comme un des gars du “Diana” m'a dit ; j'ai démarré à environ cinquante yards au-dessus du tas de bois sur la fausse pointe, et j'ai tenu le cap sur la cabine sous Plum Point jusqu'à ce que j'aie la barre — un quart de moins que deux — puis j'ai redressé pour le banc du milieu jusqu'à ce que je sois bien à hauteur du vieux cotonnier à une branche dans le virage, puis j'ai mis ma poupe sur le cotonnier et ma proue sur l'endroit bas au-dessus de la pointe, et je suis passé en trombe — neuf et demi. »
« Assez droit comme traversée, n'est-ce pas ? »
« Oui, mais le banc supérieur descend vite. »
Un autre pilote prit la parole et dit :
« J'avais plus d'eau que ça, et je suis passé plus bas ; j'ai démarré de la fausse pointe — marque deux — j'ai eu le deuxième récif à hauteur du gros chicot dans le virage, et j'avais un quart de moins que deux. »
L'un des élégants fit remarquer :
« Je ne veux pas critiquer vos sondeurs, mais c'est beaucoup d'eau pour Plum Point, me semble-t-il. »
Il y eut un signe d'approbation tout autour alors que ce calme camouflet tombait sur le vantard et le « calma ». Et ainsi ils continuèrent à parler, parler, parler. Pendant ce temps, ce qui me trottait dans la tête, c'était : « Maintenant, si mes oreilles entendent bien, non seulement je dois apprendre par cœur les noms de toutes les villes, îles et virages, et ainsi de suite, mais je dois même nouer une connaissance personnelle chaleureuse avec chaque vieux chicot, chaque cotonnier à une branche et chaque tas de bois obscur qui orne les rives de ce fleuve sur douze cents miles ; et plus que cela, je dois réellement savoir où se trouvent ces choses dans l'obscurité, à moins que ces invités ne soient dotés d'yeux capables de percer deux miles d'obscurité solide ; je voudrais que le métier de pilote soit à Jericho et que je n'y aie jamais pensé. »
Au crépuscule, M. Bixby frappa trois fois la grosse cloche (le signal pour accoster), et le capitaine émergea de son salon à l'extrémité avant du texas, et leva les yeux d'un air interrogateur. M. Bixby dit :
« Nous allons faire escale ici pour toute la nuit, capitaine. »
« Très bien, monsieur. »
C'était tout. Le bateau arriva à terre et fut amarré pour la nuit. Il me sembla beau que le pilote puisse faire ce qui lui plaisait, sans demander la permission d'un capitaine si grand. Je pris mon souper et allai immédiatement me coucher, découragé par les observations et expériences de ma journée. Les notes de mon dernier voyage n'étaient qu'une confusion de noms dénués de sens. Cela m'avait emmêlé dans un nœud à chaque fois que je l'avais regardé pendant la journée. J'espérais maintenant un répit dans le sommeil ; mais non, cela tournait dans ma tête jusqu'au lever du soleil, un cauchemar frénétique et infatigable.
Le lendemain matin, je me sentais assez rouillé et abattu. Nous filions bon train, prenant pas mal de risques, car nous étions anxieux de « sortir du fleuve » (comme on appelait le fait d'arriver à Cairo) avant que la nuit ne nous rattrape. Mais le partenaire de M. Bixby, l'autre pilote, échoua bientôt le bateau, et nous perdîmes tant de temps à le dégager qu'il était évident que l'obscurité nous rattraperait bien longtemps avant l'embouchure. C'était un grand malheur, surtout pour certains de nos pilotes visiteurs, dont les bateaux devraient attendre leur retour, peu importe la durée. Cela calma beaucoup les discussions dans la timonerie. En remontant le courant, les pilotes ne se souciaient pas des eaux basses ou de toute sorte d'obscurité ; rien ne les arrêtait sauf le brouillard. Mais le travail en descendant le courant était différent ; un bateau était trop près d'être impuissant, avec un courant raide poussant derrière lui ; il n'était donc pas d'usage de descendre le courant la nuit par eaux basses.
Il semblait y avoir un petit espoir, cependant : si nous pouvions traverser le complexe et dangereux passage de Hat Island avant la nuit, nous pourrions tenter le reste, car nous aurions une navigation plus facile et une meilleure eau. Mais ce serait de la folie de tenter Hat Island de nuit. Il y eut donc beaucoup de regards sur les montres tout le reste de la journée, et un calcul constant sur la vitesse que nous faisions ; Hat Island était le sujet éternel ; parfois l'espoir était grand et parfois nous étions retardés dans une mauvaise traversée, et il retombait. Pendant des heures, tout l'équipage resta sous le poids de cette excitation contenue ; cela me fut même communiqué, et j'en vins à me sentir si soucieux à propos de Hat Island, et sous une telle pression terrible de responsabilité, que je souhaitais pouvoir avoir cinq minutes à terre pour prendre une bonne inspiration, complète et soulageante, et recommencer. Nous ne faisions pas de quarts réguliers. Chacun de nos pilotes dirigeait les portions du fleuve qu'il avait dirigées en remontant le courant, en raison de sa plus grande familiarité avec elles ; mais les deux restaient constamment dans la timonerie.
Une heure avant le coucher du soleil, M. Bixby prit la roue et M. W---- s'écarta. Pendant les trente minutes suivantes, chaque homme tint sa montre à la main et fut agité, silencieux et inquiet. Finalement, quelqu'un dit, avec un soupir funeste :
« Eh bien, voilà Hat Island là-bas — et nous ne pouvons pas l'atteindre. » Toutes les montres se fermèrent avec un déclic, tout le monde soupira et marmonna quelque chose sur le fait que c'était « trop bête, trop bête — ah, si seulement nous avions pu arriver ici une demi-heure plus tôt ! » et l'endroit était épais d'une atmosphère de déception. Certains commencèrent à sortir, mais flânèrent, n'entendant aucun coup de cloche pour accoster. Le soleil plongea derrière l'horizon, le bateau continua. Des regards interrogateurs furent échangés d'un invité à l'autre ; et l'un d'eux, qui avait la main sur le bouton de la porte et l'avait tourné, attendit, puis retira bientôt sa main et laissa le bouton revenir en arrière. Nous descendîmes régulièrement le virage. D'autres regards furent échangés, et des signes d'admiration surprise — mais aucun mot. Insensiblement, les hommes se rassemblèrent derrière M. Bixby, alors que le ciel s'assombrissait et qu'une ou deux étoiles ternes apparaissaient. Le silence de mort et le sentiment d'attente devinrent oppressants. M. Bixby tira sur la corde, et deux notes profondes et mélodieuses de la grosse cloche flottèrent dans la nuit. Puis une pause, et une note de plus fut frappée. La voix du veilleur suivit, depuis le pont supérieur :
« Sonde de bâbord, là ! Sonde de tribord ! »
Les cris des sondeurs commencèrent à s'élever au loin, et furent grossièrement répétés par les passeurs de mots sur le pont supérieur.
« M-a-r-q-u-e trois !... M-a-r-q-u-e trois !... Un quart de moins que trois !... Moitié deux !... Un quart de deux !... M-a-r-q-u-e deux !... Un quart de moins de... »
M. Bixby tira deux cordes de cloche, et répondit par de faibles tintements bien en dessous dans la salle des machines, et notre vitesse ralentit. La vapeur commença à siffler à travers les robinets de jauge. Les cris des sondeurs continuaient — et c'est un son étrange, toujours, dans la nuit. Chaque pilote dans le lot regardait maintenant, les yeux fixes, et parlait à voix basse. Personne n'était calme et à l'aise sauf M. Bixby. Il mettait sa roue à fond et se tenait sur un rayon, et alors que le vapeur oscillait vers ses marques (pour moi) totalement invisibles — car nous semblions être au milieu d'une mer large et sombre — il la rencontrait et la fixait là. Du murmure des conversations à peine audibles, on saisissait une phrase cohérente de temps en temps — telle que :
« Là ; elle est passée sur le premier récif, tout va bien ! »
Après une pause, une autre voix étouffée :
« Sa poupe descend exactement comme il faut, par George ! »
« Maintenant elle est dans les marques ; elle passe ! »
Quelqu'un d'autre marmonna :
« Oh, c'était magnifiquement fait — magnifiquement ! »
Maintenant les moteurs étaient complètement arrêtés, et nous dérivions avec le courant. Non pas que je puisse voir le bateau dériver, car je ne le pouvais pas, les étoiles ayant toutes disparu à ce moment-là. Cette dérive était le travail le plus lugubre ; cela immobilisait le cœur. Bientôt, je découvris une obscurité plus noire que celle qui nous entourait. C'était la tête de l'île. Nous nous refermions directement dessus. Nous entrâmes dans son ombre plus profonde, et le péril semblait si imminent que j'étais sur le point d'étouffer ; et j'eus l'impulsion la plus forte de faire quelque chose, n'importe quoi, pour sauver le vaisseau. Mais M. Bixby se tenait toujours près de sa roue, silencieux, attentif comme un chat, et tous les pilotes se tenaient épaule contre épaule derrière lui.
« Elle ne l'atteindra pas ! » chuchota quelqu'un.
L'eau devenait de plus en plus basse, selon les cris du sondeur, jusqu'à ce qu'elle descende à :
« Huit et demi !.... H-u-i-t pieds !.... H-u-i-t pieds !.... Sept et... »
M. Bixby dit d'un ton avertisseur à travers son tube acoustique à l'ingénieur :
« Tenez-vous prêts, maintenant ! »
« Reçu, monsieur ! »
« Sept et demi ! Sept pieds ! Six et... »
Nous avons touché le fond ! Instantanément M. Bixby fit sonner une série de cloches, cria à travers le tube : « MAINTENANT, donnez-lui tout — chaque once que vous avez ! » puis à son partenaire : « Mettez-la à fond ! arrachez-la ! arrachez-la ! » Le bateau racla et grinça son chemin à travers le sable, resta suspendu au sommet du désastre un seul instant formidable, et puis il passa ! Et un tel cri qui s'éleva derrière le dos de M. Bixby n'a jamais desserré le toit d'une timonerie auparavant !
Il n'y eut plus de problème après cela. M. Bixby fut un héros cette nuit-là ; et il fallut un certain temps, aussi, avant que son exploit ne cesse d'être évoqué par les gens du fleuve.
Pour réaliser pleinement la précision merveilleuse requise pour placer le grand vapeur dans ses marques dans ce désert d'eau trouble, il faut savoir que non seulement il doit choisir son chemin complexe à travers des chicots et des récifs aveugles, puis raser la tête de l'île si étroitement que sa poupe frôle le feuillage surplombant, mais à un endroit il doit passer presque à portée de main d'une épave immergée et invisible qui arracherait les membrures de la coque sous lui s'il devait la heurter, et détruirait un quart de million de dollars de bateau à vapeur et de cargaison en cinq minutes, et peut-être cent cinquante vies humaines en prime.
La dernière remarque que j'entendis cette nuit-là fut un compliment à M. Bixby, prononcé en soliloque et avec onction par l'un de nos invités. Il dit :
« Par l'Ombre de la Mort, c'est un pilote foudroyant ! »
CHAPITRE 8
Leçons déconcertantes
Au bout de ce qui sembla un temps fastidieux, j'avais réussi à remplir ma tête d'îles, de villes, de bancs, de « pointes » et de virages ; et c'était une masse de bois curieusement inanimée. Cependant, dans la mesure où je pouvais fermer les yeux et débiter une bonne longue suite de ces noms sans en oublier plus de dix miles de fleuve tous les cinquante, je commençai à sentir que je pourrais emmener un bateau jusqu'à La Nouvelle-Orléans si je pouvais lui faire sauter ces petits vides. Mais bien sûr, ma suffisance pouvait à peine prendre assez d'élan pour lever mon nez d'un rien en l'air, avant que M. Bixby ne pense à quelque chose pour le faire redescendre. Un jour, il se tourna soudainement vers moi avec ce coup d'arrêt :
« Quelle est la forme de Walnut Bend ? »
Il aurait aussi bien pu me demander l'opinion de ma grand-mère sur le protoplasme. Je réfléchis respectueusement, puis dis que je ne savais pas qu'il avait une forme particulière. Mon chef explosif explosa, bien sûr, et continua ensuite à charger et à tirer jusqu'à ce qu'il soit à court d'adjectifs.
J'avais appris depuis longtemps qu'il n'emportait qu'un nombre limité de munitions, et qu'il était sûr de retomber dans un vieux canon lisse très placable et même plein de remords dès qu'elles étaient toutes épuisées. Ce mot « vieux » est purement affectueux ; il n'avait pas plus de trente-quatre ans. J'attendis. Peu après, il dit :
« Mon garçon, tu dois connaître la forme du fleuve parfaitement. C'est tout ce qu'il reste pour barrer par une nuit très sombre. Tout le reste est effacé et disparu. Mais attention, il n'a pas la même forme la nuit qu'en plein jour. »
« Comment diable vais-je jamais l'apprendre, alors ? »
« Comment suis-tu un couloir chez toi dans le noir ? Parce que tu connais sa forme. Tu ne peux pas le voir. »
« Veux-tu dire que je dois connaître tous les millions de variations insignifiantes de forme des rives de ce fleuve interminable aussi bien que je connais la forme du hall d'entrée chez moi ? »
« Sur mon honneur, tu dois les connaître mieux qu'aucun homme n'a jamais connu les formes des couloirs de sa propre maison. »
« Je voudrais être mort ! »
« Maintenant, je ne veux pas te décourager, mais... »
« Eh bien, accable-moi ; autant l'avoir maintenant qu'une autre fois. »
« Tu vois, cela doit être appris ; il n'y a pas moyen d'y échapper. Une nuit claire et étoilée projette des ombres si lourdes que si tu ne connaissais pas parfaitement la forme d'un rivage, tu t'éloignerais de chaque touffe d'arbres, parce que tu prendrais l'ombre noire pour un cap solide ; et tu vois, tu aurais une peur bleue toutes les quinze minutes, selon la montre. Tu serais à cinquante yards du rivage tout le temps alors que tu devrais être à moins de cinquante pieds. Tu ne peux pas voir un chicot dans une de ces ombres, mais tu sais exactement où il est, et la forme du fleuve te dit quand tu arrives dessus. Ensuite, il y a ta nuit noire comme de la poix ; le fleuve a une forme très différente par une nuit noire comme de la poix de ce qu'elle est par une nuit étoilée. Toutes les rives semblent être des lignes droites, alors, et des lignes bien ternes aussi ; et tu les prendrais pour des lignes droites si tu ne savais pas mieux. Tu diriges audacieusement ton bateau droit dans ce qui semble être un mur solide et droit (sachant très bien qu'en réalité il y a une courbe là), et ce mur recule et te laisse le passage. Ensuite, il y a ta brume grise. Prends une nuit où il y a l'une de ces brumes grises, sinistres et bruineuses, et alors il n'y a plus de forme particulière à une rive. Une brume grise embrouillerait la tête du plus vieil homme qui ait jamais vécu. Eh bien, alors, différents types de _clair de lune_ changent la forme du fleuve de différentes manières. Tu vois... »
« Oh, n'en dis pas plus, s'il te plaît ! Dois-je apprendre la forme du fleuve selon toutes ces cinq cent mille manières différentes ? Si j'essayais de porter toute cette cargaison dans ma tête, cela me ferait courber les épaules. »
« Non ! Tu apprends seulement la forme du fleuve, et tu l'apprends avec une telle certitude absolue que tu peux toujours diriger par la forme qui est dans ta tête, et ne jamais te soucier de celle qui est devant tes yeux. »
« Très bien, je vais essayer ; mais après l'avoir apprise, puis-je m'y fier ? Gardera-t-elle la même forme sans aller faire l'andouille ? »
Avant que M. Bixby ne puisse répondre, M. W---- entra pour prendre le quart, et il dit...
« Bixby, tu devras faire attention à President's Island et à toute cette contrée bien au-delà de Old Hen and Chickens. Les berges s'effondrent et la forme des rives change sans cesse. Tiens, tu ne reconnaîtrais pas la pointe au-dessus de la 40. Tu peux passer à l'intérieur du vieux chicot de sycomore, maintenant. » [Il n'est peut-être pas nécessaire, mais cela ne peut pas faire de mal, d'expliquer qu'« à l'intérieur » signifie entre le chicot et la rive. — M.T.]
Ainsi, cette question fut résolue. Voici des lieues de rivage en train de changer de forme. Mon moral retomba dans la boue. Deux choses me parurent assez évidentes. L'une était que, pour être pilote, un homme devait apprendre plus de choses qu'il ne devrait être permis à quiconque d'en savoir ; et l'autre, qu'il devait tout réapprendre d'une manière différente toutes les vingt-quatre heures.
Cette nuit-là, nous avons pris le quart jusqu'à minuit. C'était une coutume ancienne sur le fleuve que les deux pilotes bavardent un peu lors du changement de quart. Tandis que le pilote de relève enfilait ses gants et allumait son cigare, son partenaire, le pilote qui se retirait, disait quelque chose comme ceci :
« J'estime que le banc supérieur s'agrandit un peu à Hale's Point ; j'avais deux brasses et quart à la sonde inférieure et deux brasses » [Deux brasses. « Deux brasses et quart » font treize pieds et demi. « Trois brasses » correspondent à trois brasses.] « avec l'autre. »
« Oui, je pensais qu'il s'agrandissait un peu, au dernier voyage. Tu as croisé des bateaux ? »
« J'en ai croisé un à hauteur de la tête du 21, mais il était très loin, serrant le banc, et je n'ai pas pu bien le distinguer. Je l'ai pris pour le “Sunny South” — il n'avait pas de puits de lumière à l'avant des cheminées. »
Et ainsi de suite. Et tandis que le pilote de relève prenait la barre, son partenaire [« Partenaire » est un terme technique pour désigner « l'autre pilote ».] mentionnait que nous étions dans tel ou tel coude, et précisait que nous étions à hauteur du chantier de bois ou de la plantation d'un tel. C'était de la courtoisie ; je supposais que c'était une nécessité. Mais M. W---- arriva pour prendre son quart avec douze bonnes minutes de retard cette nuit-là, une entorse monumentale à l'étiquette ; en fait, c'est le péché impardonnable parmi les pilotes. Alors M. Bixby ne lui adressa aucune salutation, se contenta de céder la barre et sortit de la timonerie sans un mot. J'étais atterré ; c'était une nuit scélérate par son obscurité, nous étions dans une partie du fleuve particulièrement large et aveugle, où rien n'avait ni forme ni substance, et il semblait incroyable que M. Bixby ait laissé ce pauvre bougre risquer de détruire le bateau en essayant de découvrir où il se trouvait. Mais je résolus de rester à ses côtés, quoi qu'il arrive. Il verrait qu'il n'était pas tout à fait sans amis. Alors je restai dans les parages, attendant qu'on me demande où nous étions. Mais M. W---- s'enfonça sereinement à travers le firmament solide de chats noirs qui tenait lieu d'atmosphère, et n'ouvrit jamais la bouche. Voilà un fier diable, pensai-je ; voilà un suppôt de Satan qui préférerait nous envoyer tous à la destruction plutôt que de me devoir une obligation, parce que je ne suis pas encore du sel de la terre et que je n'ai pas le privilège d'éconduire les capitaines et de dominer tout ce qui est mort ou vivant dans un bateau à vapeur. Je finis par grimper sur le banc ; je ne pensais pas qu'il fût prudent de m'endormir pendant que ce lunatique était de quart.
Cependant, j'ai dû m'endormir au fil du temps, car la chose suivante dont j'ai pris conscience, c'est que le jour se levait, que M. W---- était parti et que M. Bixby était de nouveau à la barre. Il était donc quatre heures et tout allait bien — sauf moi ; je me sentais comme un sac d'os secs et ils essayaient tous de me faire mal en même temps.
M. Bixby me demanda pourquoi j'étais resté là-haut. J'avouai que c'était pour faire preuve de bienveillance envers M. W----, lui dire où il se trouvait. Il fallut cinq minutes pour que toute l'absurdité de la chose filtre dans le système de M. Bixby, et alors j'estime que cela le remplit presque jusqu'au menton ; car il me fit un compliment — et pas vraiment un beau, d'ailleurs. Il dit :
« Eh bien, tout compte fait, tu sembles être plus d'espèces d'imbéciles que n'importe quelle créature que j'aie jamais vue. Pourquoi as-tu supposé qu'il avait besoin de le savoir ? »
Je répondis que je pensais que cela pouvait lui être utile.
« Utile ! Bon sang ! Ne t'ai-je pas dit qu'un homme doit connaître le fleuve de nuit comme il connaîtrait son propre vestibule ? »
« Eh bien, je peux suivre le vestibule dans le noir si je sais que c'est le vestibule ; mais suppose que tu me déposes au milieu dans le noir sans me dire de quel vestibule il s'agit ; comment suis-je censé savoir ? »
« Eh bien, tu dois le savoir, sur le fleuve ! »
« Très bien. Alors je suis content de n'avoir rien dit à M. W----. »
« Je devrais le dire ! Pourquoi, il t'aurait fait passer à travers la fenêtre et aurait totalement ruiné pour cent dollars de châssis et de bricoles. »
J'étais heureux que ce dommage eût été évité, car cela m'aurait rendu impopulaire auprès des propriétaires. Ils détestaient toujours quiconque avait la réputation d'être imprudent et de casser des choses.
Je me mis au travail maintenant pour apprendre la forme du fleuve ; et de tous les objets insaisissables et indéchiffrables que j'ai jamais essayé de comprendre ou de maîtriser, c'était le principal. Je fixais mes yeux sur une pointe boisée et aiguë qui s'avançait loin dans le fleuve à quelques milles devant moi, et je m'efforçais laborieusement de photographier sa forme dans mon cerveau ; et juste au moment où je commençais à réussir à ma satisfaction, nous approchions et la chose exaspérante commençait à fondre et à se replier dans la berge ! S'il y avait eu un arbre mort et remarquable planté sur la pointe même du cap, je découvrais que cet arbre était discrètement fondu dans la forêt générale, occupant le milieu d'une rive droite, lorsque j'arrivais à sa hauteur ! Aucune colline saillante ne gardait sa forme assez longtemps pour que je puisse décider de ce qu'elle était réellement, mais elle était aussi changeante et dissolvante que si elle avait été une montagne de beurre dans le coin le plus chaud des tropiques. Rien n'avait jamais la même forme quand je descendais le courant que celle qu'il avait eue quand je le remontais. Je mentionnai ces petites difficultés à M. Bixby. Il dit :
« C'est là la vertu même de la chose. Si les formes ne changeaient pas toutes les trois secondes, elles ne serviraient à rien. Prends cet endroit où nous sommes maintenant, par exemple. Tant que cette colline là-bas n'est qu'une seule colline, je peux foncer droit devant moi ; mais dès qu'elle se fend au sommet et forme un V, je sais que je dois gratter vers tribord en vitesse, ou je fracasserai la cervelle de ce bateau contre un rocher ; et puis, dès que l'une des branches du V passe derrière l'autre, je dois valser à bâbord à nouveau, ou j'aurai un malentendu avec un chicot qui arracherait la carlingue de ce bateau à vapeur aussi proprement que si c'était une écharde dans ta main. Si cette colline ne changeait pas de forme lors des mauvaises nuits, il y aurait un affreux cimetière de bateaux à vapeur dans le coin en moins d'un an. »
Il était clair que je devais apprendre la forme du fleuve de toutes les manières imaginables — à l'envers, par le mauvais bout, de l'intérieur vers l'extérieur, de l'avant à l'arrière, et « en travers » — et ensuite savoir quoi faire par les nuits grises où il n'avait aucune forme du tout. Alors je m'y mis. Au fil du temps, je commençai à prendre le dessus sur cette leçon épineuse, et ma suffisance revint au premier plan. M. Bixby était tout prêt à la renvoyer vers l'arrière à nouveau. Il m'interpella de la sorte :
« Quelle quantité d'eau avions-nous au milieu du passage à Hole-in-the-Wall, à l'avant-dernier voyage ? »
Je considérai cela comme un outrage. Je dis :
« À chaque voyage, en descendant et en remontant, les sondeurs chantent à travers cet endroit emmêlé pendant trois quarts d'heure d'affilée. Comment peux-tu croire que je puisse me souvenir d'un tel fouillis ? »
« Mon garçon, tu dois t'en souvenir. Tu dois te souvenir de l'endroit exact et des marques exactes où le bateau se trouvait quand nous avions l'eau la moins profonde, dans chacun des cinq cents endroits peu profonds entre St. Louis et New Orleans ; et tu ne dois pas mélanger les sondages et les marques peu profonds d'un voyage avec ceux d'un autre, non plus, car ils ne sont pas souvent deux fois les mêmes. Tu dois les garder séparés. »
Quand je revins à moi, je dis :
« Quand je serai capable de faire ça, je serai capable de ressusciter les morts, et alors je n'aurai pas besoin de piloter un bateau à vapeur pour gagner ma vie. Je veux prendre ma retraite. Je veux un seau à cambouis et une brosse ; je ne suis bon qu'à être docker. Je n'ai pas assez de cerveau pour être pilote ; et si j'en avais, je n'aurais pas assez de force pour les trimballer, à moins de marcher avec des béquilles. »
« Laisse tomber ! Quand je dis que je vais enseigner à un homme le fleuve, je le pense. Et tu peux compter là-dessus, je lui enseignerai ou je le tuerai. »
CHAPITRE 9
Perplexités continues
Il était inutile de discuter avec une personne pareille. Je soumis immédiatement ma mémoire à une telle pression que, peu à peu, même l'eau peu profonde et les innombrables marques de passage commencèrent à rester gravées. Mais le résultat était exactement le même. Je ne parvenais jamais à apprendre une chose épineuse avant qu'une autre ne se présente. J'avais souvent vu des pilotes regarder l'eau et faire semblant de la lire comme si c'était un livre ; mais c'était un livre qui ne me disait rien. Un jour arriva, cependant, où M. Bixby sembla penser que j'étais assez avancé pour recevoir une leçon de lecture de l'eau. Alors il commença :
« Vois-tu cette longue ligne oblique à la surface de l'eau ? Eh bien, c'est un récif. De plus, c'est un récif escarpé. Il y a un banc de sable solide en dessous qui est presque aussi droit et vertical qu'un mur de maison. Il y a beaucoup d'eau tout près, mais très peu par-dessus. Si tu devais le heurter, tu fracasserais la cervelle du bateau. Vois-tu où la ligne s'effiloche à l'extrémité supérieure et commence à s'estomper ? »
« Oui, monsieur. »
« Eh bien, c'est un endroit bas ; c'est la tête du récif. Tu peux passer par-dessus là, sans rien abîmer. Traverse maintenant, et suis de près sous le récif — l'eau est calme là-bas — pas beaucoup de courant. »
Je suivis le récif jusqu'à ce que j'approche de l'extrémité effilochée. Alors M. Bixby dit :
« Maintenant, prépare-toi. Attends que je donne le mot. Elle ne voudra pas monter sur le récif ; un bateau déteste les eaux peu profondes. Paré — attends — ATTENDS — garde-la bien en main. MAINTENANT, vire court ! Arrache-la ! arrache-la ! »
Il saisit l'autre côté de la roue et aida à la faire tourner jusqu'à ce qu'elle soit à fond, et nous la maintînmes ainsi. Le bateau résista et refusa de répondre pendant un moment, puis il vint en surgeant vers tribord, monta sur le récif, et envoya une longue crête d'eau furieuse écumer loin de ses étraves.
« Maintenant surveille-la ; surveille-la comme un chat, ou elle t'échappera. Quand elle se bat fort et que la barre glisse un peu, d'une manière saccadée et grasse, lâche un peu de lest ; c'est la façon dont elle te dit, la nuit, que l'eau est trop peu profonde ; mais continue de la diriger, petit à petit, vers la pointe. Tu es bien sur le banc, maintenant ; il y a un banc sous chaque pointe, parce que l'eau qui descend autour forme un remous et permet au sédiment de couler. Vois-tu ces fines lignes à la surface de l'eau qui se ramifient comme les nervures d'un éventail ? Eh bien, ce sont de petits récifs ; tu veux juste éviter leurs extrémités, mais les longer d'assez près. Maintenant fais attention — fais attention ! Ne presse pas cet endroit à l'aspect lisse et gras ; il n'y a pas neuf pieds là ; elle ne supportera pas. Elle commence à le sentir ; regarde bien, je te dis ! Oh diable, là voilà ! Arrête la roue de tribord ! Vite ! En arrière ! Fais-la reculer ! »
Les cloches des machines tintèrent et les moteurs répondirent promptement, projetant de hautes colonnes de vapeur blanche hors des tuyaux d'échappement, mais il était trop tard. Le bateau avait « senti » le banc pour de bon ; les crêtes écumeuses qui rayonnaient de ses étraves disparurent soudainement, une grande houle morte vint rouler vers l'avant et balaya devant elle, il pencha fortement sur bâbord et s'en alla en déchirant vers l'autre rive comme s'il était mort de peur. Nous étions à un bon mille de l'endroit où nous aurions dû être, quand nous avons finalement repris le dessus sur lui.
Pendant le quart de l'après-midi du lendemain, M. Bixby me demanda si je savais comment parcourir les quelques milles suivants. Je dis :
« Passer à l'intérieur du premier chicot au-dessus de la pointe, à l'extérieur du suivant, partir de l'extrémité inférieure du chantier de bois de Higgins, faire une traversée carrée et — »
« C'est très bien. Je serai de retour avant que tu n'arrives à la pointe suivante. »
Mais il ne le fut pas. Il était toujours en bas quand je l'ai contournée et suis entré sur un morceau de fleuve au sujet duquel j'avais quelques doutes. Je ne savais pas qu'il se cachait derrière une cheminée pour voir comment je m'en sortirais. J'allais joyeusement de l'avant, devenant de plus en plus fier, car il n'avait jamais laissé le bateau sous ma seule garde aussi longtemps auparavant. Je commençai même à « régler » la barre et à la lâcher complètement, tandis que je tournais vaniteusement le dos pour inspecter les marques de proue et fredonnais un air, une sorte d'indifférence facile que j'avais prodigieusement admirée chez Bixby et d'autres grands pilotes. Une fois, j'inspectai assez longuement, et quand je me tournai à nouveau vers l'avant, mon cœur vola dans ma bouche si soudainement que si je n'avais pas serré les dents, je l'aurais perdu. L'un de ces effrayants récifs escarpés étendait sa longueur mortelle droit devant nos étraves ! Ma tête était partie en un instant ; je ne savais plus sur quel pied je dansais ; je haletai et ne pouvais reprendre mon souffle ; je fis tourner la roue avec une telle rapidité qu'elle s'entremêla comme une toile d'araignée ; le bateau répondit et s'écarta carrément du récif, mais le récif le suivait ! Je pris la fuite, et pourtant il suivait, il restait toujours — droit devant mes étraves ! Je ne regardai jamais où j'allais, je ne faisais que fuir. Le crash affreux était imminent — pourquoi ce scélérat ne venait-il pas ! Si je commettais le crime de faire sonner une cloche, je pourrais être jeté par-dessus bord. Mais mieux vaut cela que de tuer le bateau. Alors, dans un désespoir aveugle, je déclenchai un « charivari » de cliquetis en bas comme jamais un ingénieur n'en avait entendu au monde auparavant, je suppose. Au milieu de la frénésie des cloches, les moteurs commencèrent à reculer et à remplir de manière furieuse, et ma raison abandonna son trône — nous étions sur le point de nous écraser dans les bois de l'autre côté du fleuve. Juste à ce moment-là, M. Bixby apparut calmement sur le pont supérieur. Mon âme alla vers lui en gratitude. Ma détresse s'évanouit ; je me serais senti en sécurité au bord du Niagara avec M. Bixby sur le pont supérieur. Il sortit doucement et gentiment son cure-dent de sa bouche entre ses doigts, comme si c'était un cigare — nous étions juste en train de grimper sur un grand arbre surplombant, et les passagers détalaient vers l'arrière comme des rats — et m'adressa ces ordres très doucement :
« Arrête tribord. Arrête bâbord. Fais-la reculer des deux. »
Le bateau hésita, s'arrêta, pressa son nez parmi les branches pendant un instant critique, puis commença à reculer à contrecœur.
« Arrête bâbord. En avant toute. Arrête tribord. En avant toute. Pointe-la vers le banc. »
Je naviguai aussi sereinement qu'un matin d'été. M. Bixby entra et dit, avec une simplicité feinte :
« Quand tu as un signal, mon garçon, tu devrais frapper la grosse cloche trois fois avant d'accoster, pour que les mécaniciens puissent se préparer. »
Je rougissais sous le sarcasme et dis que je n'avais eu aucun signal.
« Ah ! Alors c'était pour du bois, je suppose. L'officier de quart te dira quand il veut charger du bois. »
Je continuai à consommer et dis que je ne cherchais pas de bois.
« Vraiment ? Pourquoi, que pourrais-tu vouloir ici dans le coude, alors ? As-tu déjà vu un bateau suivre un coude en remontant le courant à ce stade du fleuve ? »
« Non monsieur, — et je n'essayais pas de le suivre. J'échappais à un récif escarpé. »
« Non, ce n'était pas un récif escarpé ; il n'y en a pas à moins de trois milles de là où tu étais. »
« Mais je l'ai vu. Il était aussi escarpé que celui-là là-bas. »
« À peu près. Passe dessus ! »
« Est-ce un ordre ? »
« Oui. Passe dessus. »
« Si je ne le fais pas, je souhaite mourir. »
« Très bien ; j'en prends la responsabilité. » J'étais tout aussi anxieux de tuer le bateau, maintenant, que j'avais été anxieux de le sauver avant. J'imprimai mes ordres dans ma mémoire, pour les utiliser lors de l'enquête, et je fonçai droit sur le récif. Comme il disparaissait sous nos étraves, je retins mon souffle ; mais nous glissâmes dessus comme sur de l'huile.
« Maintenant ne vois-tu pas la différence ? Ce n'était rien d'autre qu'un récif de vent. Le vent fait ça. »
« Je vois. Mais c'est exactement comme un récif escarpé. Comment vais-je jamais faire pour les distinguer ? »
« Je ne peux pas te dire. C'est un instinct. Peu à peu, tu sauras naturellement distinguer l'un de l'autre, mais tu ne seras jamais capable d'expliquer pourquoi ou comment tu les distingues. »
Il s'avéra que c'était vrai. La surface de l'eau, avec le temps, devint un livre merveilleux — un livre qui était une langue morte pour le passager non instruit, mais qui me disait ses pensées sans réserve, livrant ses secrets les plus chéris aussi clairement que s'il les exprimait avec une voix. Et ce n'était pas un livre à lire une fois et à jeter, car il avait une nouvelle histoire à raconter chaque jour. À travers les douze cents milles de long, il n'y avait jamais une page qui fût dépourvue d'intérêt, jamais une que vous puissiez laisser non lue sans perte, jamais une que vous voudriez sauter, en pensant que vous pourriez trouver un plaisir supérieur dans quelque autre chose. Il n'a jamais été écrit de livre si merveilleux par l'homme ; jamais un dont l'intérêt fût aussi absorbant, aussi infatigable, aussi étincelamment renouvelé à chaque relecture. Le passager qui ne savait pas le lire était charmé par une sorte de petite fossette indistincte à sa surface (dans les rares occasions où il ne la négligeait pas complètement) ; mais pour le pilote, c'était un passage en italique ; en fait, c'était plus que cela, c'était une légende en majuscules les plus grandes, avec une chaîne de points d'exclamation criards à la fin ; car cela signifiait qu'une épave ou un rocher était enterré là, capable de déchirer la vie du navire le plus fort qui ait jamais flotté. C'est l'expression la plus faible et la plus simple que l'eau puisse jamais faire, et la plus hideuse aux yeux d'un pilote. En vérité, le passager qui ne pouvait pas lire ce livre ne voyait rien d'autre que toutes sortes de jolies images peintes par le soleil et ombragées par les nuages, tandis que pour l'œil exercé, ce n'étaient pas des images du tout, mais la plus sinistre et la plus sérieuse des lectures.
Lorsque j'eus maîtrisé la langue de cette eau et que j'en fus venu à connaître chaque détail insignifiant bordant le grand fleuve aussi familièrement que je connaissais les lettres de l'alphabet, j'avais fait une précieuse acquisition. Mais j'avais aussi perdu quelque chose. J'avais perdu quelque chose qui ne pourrait jamais m'être rendu tant que je vivrais. Toute la grâce, la beauté, la poésie avaient déserté le majestueux fleuve ! J'ai encore en mémoire un certain coucher de soleil merveilleux dont je fus témoin quand la navigation à vapeur était nouvelle pour moi. Une large étendue du fleuve était devenue sanglante ; dans la distance moyenne, la teinte rouge s'éclaircissait en or, à travers lequel une bûche solitaire venait à flotter, noire et voyante ; à un endroit, une longue marque oblique gisait scintillante sur l'eau ; à un autre, la surface était brisée par des bouillonnements, des anneaux tourbillonnants, aussi multicolores qu'une opale ; là où la rougeur était la plus faible, se trouvait un point lisse recouvert de cercles gracieux et de lignes rayonnantes, tracés si délicatement ; la rive sur notre gauche était densément boisée, et l'ombre sombre que projetait cette forêt était brisée à un endroit par une longue traînée ridée qui brillait comme de l'argent ; et haut au-dessus du mur de la forêt, un arbre mort au tronc nu agitait une unique branche feuillue qui luisait comme une flamme dans la splendeur ininterrompue qui s'écoulait du soleil. Il y avait des courbes gracieuses, des images reflétées, des hauteurs boisées, des distances douces ; et sur toute la scène, proche ou lointaine, les lumières dissolvantes dérivaient régulièrement, l'enrichissant, à chaque instant qui passait, de nouveaux prodiges de coloris.
Je restai là comme ensorcelé. Je buvais cela, dans un ravissement muet. Le monde était nouveau pour moi, et je n'avais jamais rien vu de tel chez moi. Mais comme je l'ai dit, un jour vint où je commençai à cesser de noter les gloires et les charmes que la lune, le soleil et le crépuscule forgeaient sur la face du fleuve ; un autre jour vint où je cessai totalement de les remarquer. Alors, si cette scène de coucher de soleil s'était répétée, je l'aurais regardée sans ravissement, et je l'aurais commentée, intérieurement, de cette façon : ce soleil signifie que nous allons avoir du vent demain ; cette bûche flottante signifie que le fleuve monte, sans grand merci pour elle ; cette marque oblique sur l'eau renvoie à un récif escarpé qui va tuer le bateau à vapeur de quelqu'un une de ces nuits, s'il continue à s'étendre ainsi ; ces « bouillons » tourbillonnants montrent un banc de sable qui se dissout et un chenal qui change à cet endroit ; les lignes et les cercles dans l'eau lisse là-bas sont un avertissement que cet endroit gênant s'ensable dangereusement ; cette traînée argentée dans l'ombre de la forêt est le « remous » d'un nouvel arbre immergé, et il s'est installé au meilleur endroit qu'il ait pu trouver pour pêcher des bateaux à vapeur ; ce grand arbre mort, avec une seule branche vivante, ne va pas durer longtemps, et alors, comment diable un homme pourra-t-il jamais passer par cet endroit aveugle la nuit sans ce vieil amer si familier.
Non, le romantisme et la beauté avaient totalement disparu du fleuve. Toute la valeur que n'importe quel aspect de celui-ci avait pour moi résidait désormais dans la quantité d'utilité qu'il pouvait fournir pour accomplir le pilotage en toute sécurité d'un bateau à vapeur. Depuis ces jours, j'ai pitié des médecins du fond du cœur. Que signifie le joli éclat sur la joue d'une beauté pour un médecin, sinon une « rupture » qui ondule au-dessus de quelque maladie mortelle. Tous ses charmes visibles ne sont-ils pas semés dru de ce qui est pour lui les signes et les symboles d'une décomposition cachée ? Voit-il jamais sa beauté, ou ne la considère-t-il pas simplement de manière professionnelle, pour commenter son état malsain tout seul ? Et ne se demande-t-il pas parfois s'il a gagné le plus ou perdu le plus en apprenant son métier ?
CHAPITRE 10
L'achèvement de mon éducation
QUICONQUE m'a fait la courtoisie de lire les chapitres qui ont précédé celui-ci pourrait éventuellement s'étonner que je traite si minutieusement le pilotage en tant que science. C'était le but premier de ces chapitres ; et je n'en ai pas encore tout à fait fini. Je souhaite montrer, de la manière la plus patiente et la plus minutieuse, quelle science merveilleuse c'est. Les chenaux maritimes sont balisés et éclairés, et c'est donc une entreprise relativement facile que d'apprendre à les parcourir ; les fleuves aux eaux claires, au fond de gravier, changent leurs chenaux très graduellement, et il n'est donc nécessaire de les apprendre qu'une fois ; mais le pilotage devient une autre affaire quand vous l'appliquez à de vastes cours d'eau comme le Mississippi et le Missouri, dont les rives alluviales s'effondrent et changent constamment, dont les arbres immergés recherchent toujours de nouveaux quartiers, dont les bancs de sable ne sont jamais au repos, dont les chenaux évitent et esquivent sans cesse, et dont les obstructions doivent être affrontées toutes les nuits et par tous les temps sans l'aide d'un seul phare ou d'une seule bouée ; car il n'y a ni lumière ni bouée à trouver nulle part dans tous ces trois ou quatre mille miles de fleuve scélérat.{note de bas de page : Vrai à l'époque mentionnée ; faux aujourd'hui (1882).} Je me sens justifié d'élargir le propos sur cette grande science pour la raison que je suis sûr que personne n'a jamais écrit un paragraphe à ce sujet qui ait piloté un bateau à vapeur lui-même, et qui ait donc une connaissance pratique du sujet. Si le thème était rebattu, je serais obligé de traiter le lecteur avec ménagement ; mais puisqu'il est totalement nouveau, je me suis senti libre d'y consacrer une part considérable d'espace.
Quand j'eus appris le nom et la position de chaque caractéristique visible du fleuve ; quand j'eus si bien maîtrisé sa forme que je pouvais fermer les yeux et le tracer de St. Louis à New Orleans ; quand j'eus appris à lire la face de l'eau comme on lirait les nouvelles dans le journal du matin ; et enfin, quand j'eus entraîné ma mémoire terne à chérir un déploiement infini de sondages et de repères de croisement, et à les garder fermement, je jugeai que mon éducation était complète : alors je commençai à incliner ma casquette sur le côté de ma tête, et à porter un cure-dent dans la bouche à la barre. M. Bixby avait l'œil sur ces manières. Un jour, il dit :
« Quelle est la hauteur de cette rive là-bas, à Burgess's ? »
« Comment puis-je le savoir, monsieur. Elle est à trois quarts de mile. »
« Très mauvais œil, très mauvais. Prenez la longue-vue. »
Je pris la longue-vue, et dis aussitôt : « Je ne peux pas dire. Je suppose que cette rive fait environ un pied et demi de haut. »
« Un pied et demi ! C'est une rive de six pieds. Quelle était la hauteur de la rive le long d'ici au dernier voyage ? »
« Je ne sais pas ; je n'ai jamais fait attention. »
« Vous n'avez pas fait attention ? Eh bien, vous devrez toujours le faire à l'avenir. »
« Pourquoi ? »
« Parce que vous devrez connaître un bon nombre de choses qu'elle vous dit. Pour une chose, elle vous indique l'état du fleuve, vous dit s'il y a plus ou moins d'eau dans le fleuve par ici qu'il n'y en avait au dernier voyage. »
« Les sondes me le disent. » Je pensais plutôt avoir l'avantage sur lui à ce niveau.
« Oui, mais supposez que les sondes mentent ? La rive vous le dirait, et alors vous secoueriez un peu ces sondeurs. Il y avait une rive de dix pieds ici au dernier voyage, et il n'y a qu'une rive de six pieds maintenant. Qu'est-ce que cela signifie ? »
« Que le fleuve est quatre pieds plus haut qu'au dernier voyage. »
« Très bien. Le fleuve monte-t-il ou descend-il ? »
« Il monte. »
« Non, il ne monte pas. »
« Je suppose que j'ai raison, monsieur. Là-bas, il y a du bois flotté qui descend le courant. »
« Une crue fait démarrer le bois flotté, mais ensuite il continue à flotter un moment après que le fleuve a fini de monter. Maintenant, la rive vous dira ce qu'il en est. Attendez d'arriver à un endroit où elle fait une petite pente. Voyez ici ; voyez-vous cette étroite ceinture de sédiments fins ? Cela a été déposé pendant que l'eau était plus haute. Vous voyez, le bois flotté commence à s'échouer, lui aussi. La rive aide de d'autres manières. Voyez-vous cette souche sur la fausse pointe ? »
« Oui, monsieur. »
« Eh bien, l'eau arrive juste à ses racines. Vous devez prendre note de cela. »
« Pourquoi ? »
« Parce que cela signifie qu'il y a sept pieds dans le chenal 103. »
« Mais 103 est encore loin en amont sur le fleuve. »
« C'est là que réside l'avantage de la rive. Il y a assez d'eau dans 103 maintenant, pourtant il se peut qu'il n'y en ait plus au moment où nous y arriverons ; mais la rive nous tiendra au courant tout du long. Vous ne prenez pas les chenaux étroits sur un fleuve en décrue, en remontant le courant, et il y en a très peu que vous soyez autorisé à prendre en descendant. Il y a une loi des États-Unis contre cela. Le fleuve pourrait être en train de monter au moment où nous arriverons à 103, et dans ce cas, nous le prendrons. Nous tirons... combien ? »
« Six pieds à l'arrière, six pieds et demi à l'avant. »
« Eh bien, vous semblez savoir quelque chose. »
« Mais ce que je veux particulièrement savoir, c'est si je dois continuer une mesure éternelle des rives de ce fleuve, douze cents miles, mois après mois ? »
« Bien sûr ! »
Mes émotions furent trop profondes pour les mots pendant un moment. Finalement, je dis :
« Et qu'en est-il de ces chenaux. Y en a-t-il beaucoup ? »
« Je dirais bien. Je m'imagine que nous ne prendrons aucune partie du fleuve durant ce voyage comme vous l'avez jamais vu parcouru auparavant, pour ainsi dire. Si le fleuve recommence à monter, nous passerons derrière des bancs que vous avez toujours vus sortir du fleuve, hauts et secs comme le toit d'une maison ; nous couperons à travers des endroits bas que vous n'avez jamais remarqués du tout, droit au milieu de bancs qui couvrent trois cents acres de fleuve ; nous nous faufilerons à travers des failles où vous avez toujours pensé qu'il y avait de la terre ferme ; nous foncerons à travers les bois et laisserons vingt-cinq miles de fleuve de côté ; nous verrons l'arrière de chaque île entre New Orleans et Cairo. »
« Alors je dois me mettre au travail et apprendre tout autant de fleuve que ce que je connais déjà. »
« À peu près deux fois plus, autant que vous puissiez l'estimer. »
« Eh bien, on vit pour découvrir. Je pense que j'étais un idiot quand je me suis lancé dans ce métier. »
« Oui, c'est vrai. Et vous l'êtes encore. Mais vous ne le serez plus quand vous l'aurez appris. »
« Ah, je ne pourrai jamais l'apprendre. »
« Je veillerai à ce que vous le fassiez. »
Petit à petit, je m'aventurai à nouveau :
« Dois-je apprendre tout cela exactement comme je connais le reste du fleuve... les formes et tout... et ainsi pouvoir le parcourir de nuit ? »
« Oui. Et vous devez avoir de bons repères clairs d'un bout à l'autre du fleuve, qui aideront la rive à vous dire quand il y a assez d'eau dans chacun de ces innombrables endroits... comme cette souche, vous savez. Quand le fleuve commence tout juste à monter, vous pouvez en parcourir une demi-douzaine des plus profonds ; quand il monte d'un pied de plus, vous pouvez en parcourir une douzaine de plus ; le pied suivant en ajoutera deux douzaines, et ainsi de suite : vous voyez donc que vous devez connaître vos rives et vos repères avec une certitude morale absolue, et ne jamais les mélanger ; car lorsque vous commencez à traverser l'une de ces failles, il n'y a pas de marche arrière possible, comme dans le grand fleuve ; vous devez passer, ou rester là six mois si vous vous faites piéger sur un fleuve en décrue. Il y a environ cinquante de ces failles que vous ne pouvez pas prendre du tout, sauf quand le fleuve est plein à déborder et par-dessus les rives. »
« Cette nouvelle leçon est une perspective réjouissante. »
« Assez réjouissante. Et retenez bien ce que je viens de vous dire ; quand vous vous engagez dans l'un de ces endroits, vous devez aller jusqu'au bout. Ils sont trop étroits pour faire demi-tour, trop sinueux pour faire marche arrière, et l'eau peu profonde est toujours à l'entrée ; jamais ailleurs. Et l'entrée est toujours susceptible de se combler, petit à petit, de sorte que les repères avec lesquels vous estimez leur profondeur, cette saison, pourraient ne pas convenir pour la suivante. »
« Apprendre une nouvelle série, alors, chaque année ? »
« Exactement. Remettez-la droit sur le banc ! Pourquoi restez-vous au milieu du fleuve ? »
Les quelques mois suivants me montrèrent des choses étranges. Le jour même où nous eûmes la conversation ci-dessus narrée, nous rencontrâmes une grande crue descendant le fleuve. Toute la vaste face du cours d'eau était noire de bûches mortes à la dérive, de branches brisées et de grands arbres qui s'étaient effondrés et avaient été emportés. Il fallait le pilotage le plus subtil pour se frayer un chemin à travers ce radeau précipité, même de jour, lors des traversées d'une pointe à l'autre ; et la nuit, la difficulté était puissamment accrue ; de temps à autre, une énorme bûche, gisant profondément dans l'eau, apparaissait soudainement juste sous nos proues, venant de face ; inutile d'essayer de l'éviter alors ; nous pouvions seulement arrêter les machines, et une roue passait par-dessus cette bûche d'un bout à l'autre, maintenant un vacarme tonitruant et faisant gîter le bateau d'une manière très inconfortable pour les passagers. De temps en temps, nous frappions l'une de ces bûches immergées d'un coup retentissant, droit au centre, avec toute la puissance de la vapeur, et cela étourdissait le bateau comme s'il avait heurté un continent. Parfois, cette bûche se logeait et restait droit en travers de notre nez, et faisait refluer le Mississippi devant elle ; nous devions alors faire un peu de marche arrière pour nous éloigner de l'obstruction. Nous frappions souvent des bûches blanches, dans l'obscurité, car nous ne pouvions pas les voir avant d'être juste dessus ; mais une bûche noire est un objet assez distinct la nuit. Un arbre immergé blanc est un vilain client quand la lumière du jour a disparu.
Bien sûr, lors de la grande crue, arrivait un essaim de prodigieux radeaux de bois provenant des sources du Mississippi, des barges de charbon de Pittsburgh, de petites péniches de commerce venant de partout, et des « broad-horns » du comté de Posey, dans l'Indiana, chargés de « fruits et meubles »... le terme habituel pour les décrire, bien qu'en anglais simple, le fret ainsi magnifié fût des cercles de tonneau et des citrouilles. Les pilotes vouaient une haine mortelle à ces embarcations ; et elle était rendue avec usure. La loi exigeait que tous ces commerçants impuissants gardent une lumière allumée, mais c'était une loi qui était souvent enfreinte. Tout à coup, lors d'une nuit sombre, une lumière surgissait, juste sous nos proues presque, et une voix angoissée, avec le « twang » des bois, gémissait :
« Où diable allez-vous ! Vous ne voyez rien, espèce de... suceur d'œufs, voleur de moutons, fils borgne d'un singe empaillé ! »
Puis, pendant un instant, alors que nous sifflions en passant, la lueur rouge de nos foyers révélait la péniche et la forme de l'orateur gesticulant comme sous un éclair, et en cet instant nos chauffeurs et matelots de pont envoyaient et recevaient une tempête de projectiles et de grossièretés, l'une de nos roues emportait les fragments fracassés d'une rame de direction, et l'obscurité totale se refermait à nouveau. Et ce batelier ne manquait jamais d'aller à New Orleans pour poursuivre notre bateau en justice, jurant avec insistance qu'il avait eu une lumière allumée tout le temps, alors qu'en vérité son équipe avait la lanterne en bas pour chanter, mentir, boire et jouer, et qu'aucune garde n'était sur le pont.
Une fois, la nuit, dans l'une de ces crevasses bordées de forêts (derrière une île) que les bateliers décrivent intensément avec l'expression « aussi sombre que l'intérieur d'une vache », nous aurions dû dévorer une famille du comté de Posey, fruits, meubles et tout, si ce n'est qu'ils se trouvaient à jouer du violon en bas, et que nous avons juste saisi le son de la musique à temps pour virer, ne causant malheureusement aucun dommage sérieux, mais passant si près que nous avons eu bon espoir pendant un moment. Ces gens remontèrent leur lanterne, alors, bien sûr ; et pendant que nous faisions marche arrière pour nous éloigner, la précieuse famille se tenait dans sa lumière... des deux sexes et de divers âges... et nous maudissait jusqu'à ce que tout devienne bleu. Une fois, un batelier de charbon envoya une balle à travers notre timonerie, quand nous lui avons emprunté une rame de direction dans un endroit très étroit.
CHAPITRE 11
Le fleuve monte
PENDANT cette grosse crue, ces petites embarcations étaient une nuisance intolérable. Nous parcourions chenal après chenal... un monde nouveau pour moi... et s'il y avait un endroit particulièrement étroit dans un chenal, nous étions presque sûrs d'y rencontrer un « broad-horn » ; et s'il manquait d'être là, nous le trouvions dans une localité encore pire, à savoir l'entrée du chenal, sur l'eau peu profonde. Et alors, il n'y avait pas de fin aux cordialités profanes échangées.
Parfois, dans le grand fleuve, alors que nous cherchions prudemment notre chemin à travers un brouillard, le silence profond était soudain rompu par des cris et un vacarme de casseroles, et en un instant un radeau de bûches apparaissait vaguement à travers le voile cotonneux, tout près de nous ; et alors nous n'attendions pas pour échanger des couteaux, mais arrachions nos cloches de machine par les racines et mettions toute la vapeur que nous avions, pour nous échapper ! On ne percute pas un rocher ou une embarcation solide en bois avec un bateau à vapeur quand on peut s'en dispenser.
Vous aurez du mal à le croire, mais de nombreux commis de bateaux à vapeur transportaient toujours un large assortiment de tracts religieux avec eux en ces vieux temps disparus de la navigation à vapeur. Vraiment, ils le faisaient. Vingt fois par jour, nous nous faufilions autour d'un banc, tandis qu'une file de ces petits vauriens dérivait vers l'entrée du coude, bien loin au-dessus et au-delà de nous, à quelques miles. Alors, une barque s'élançait de l'un d'eux, et venait combattre son chemin laborieux à travers le désert d'eau. Elle ralentissait, à l'ombre de notre gaillard d'avant, et les rameurs haletants criaient : « Donnez-moi un jour-na-al ! » alors que la barque dérivait rapidement vers l'arrière. Le commis jetait un dossier de journaux de New Orleans. Si ceux-ci étaient ramassés sans commentaire, vous pouviez remarquer qu'à présent une douzaine d'autres barques dérivaient sur nous sans rien dire. Vous comprenez, ils avaient attendu pour voir comment le n° 1 allait s'en sortir. Le n° 1 ne faisant aucun commentaire, tous les autres se penchaient sur leurs rames et avançaient maintenant ; et à mesure qu'ils arrivaient, le commis lançait par-dessus bord des paquets soignés de tracts religieux, attachés à des bardeaux. La quantité de jurons furieux que douze paquets de littérature religieuse provoqueront lorsqu'ils sont impartialement partagés entre douze équipages de radeaux, qui ont tiré une lourde barque sur deux miles lors d'une journée chaude pour les obtenir, est tout simplement incroyable.
Comme je l'ai dit, la grande crue apporta un monde nouveau sous mon regard. Au moment où le fleuve était au-dessus de ses rives, nous avions abandonné nos anciens chemins et gravissions à chaque heure des bancs qui se dressaient dix pieds au-dessus de l'eau auparavant ; nous rasions des rives encombrées de souches, comme celle au pied de Madrid Bend, que j'avais toujours vu éviter auparavant ; nous cliquetions à travers des chenaux comme celui du 82, où l'ouverture au pied était un mur de bois ininterrompu jusqu'à ce que notre nez soit presque à l'endroit même. Certains de ces chenaux étaient des solitudes absolues. La forêt dense et intacte surplombait les deux rives de la petite faille sinueuse, et l'on pouvait croire que des créatures humaines n'y avaient jamais pénétré auparavant. Les vignes sauvages, les coins herbeux et les perspectives aperçus alors que nous balayions les lieux, les plantes grimpantes en fleurs agitant leurs fleurs rouges depuis le sommet des troncs morts, et toute la richesse prodigue du feuillage de la forêt, étaient gaspillés et jetés là. Les chenaux étaient des endroits charmants pour barrer ; ils étaient profonds, sauf à l'entrée ; le courant était doux ; sous les « pointes », l'eau était absolument morte, et les rives invisibles si abruptes que là où les fourrés de saules tendres se projetaient, vous pouviez y enterrer le flanc de votre bateau alors que vous fonciez, et alors vous sembliez véritablement voler.
Derrière d'autres îles, nous trouvâmes de misérables petites fermes et de plus misérables encore petites cabanes en rondins ; il y avait des clôtures de perches délabrées qui émergeaient d'un pied ou deux au-dessus de l'eau, avec un ou deux miséreux à visage jaune, vêtus de treillis, secoués par les fièvres, perchés sur la lisse supérieure, les coudes sur les genoux, les mâchoires dans les mains, mâchant du tabac et en expulsant le résultat vers des éclats de bois flottants à travers les interstices laissés par des dents manquantes ; tandis que le reste de la famille et les quelques animaux de ferme étaient tassés ensemble dans une plate de bois vide, au mouillage tout près de là. Dans cette embarcation, la famille devait cuisiner, manger et dormir pendant un nombre de jours (ou possiblement de semaines) plus ou moins grand, jusqu'à ce que la rivière baisse de deux ou trois pieds et leur permette de retourner à leur cabane en rondins et à leurs fièvres — les fièvres étant une miséricordieuse disposition d'une Providence omnisciente pour leur permettre de faire de l'exercice sans effort. Et ce genre de camping aquatique était une chose à laquelle ces gens étaient assez souvent exposés une paire de fois par an : par la crue de décembre venant de l'Ohio, et la crue de juin venant du Mississippi. Et pourtant, c'étaient de bienveillantes dispenses, car elles permettaient au moins à ces pauvres êtres de ressusciter d'entre les morts de temps à autre, et de contempler la vie lorsqu'un bateau à vapeur passait. Ils appréciaient d'ailleurs la bénédiction, car ils ouvraient grand la bouche et les yeux et tiraient le meilleur parti de ces occasions. Maintenant, que pouvaient trouver à faire ces créatures bannies pour ne pas mourir de mélancolie durant la saison des basses eaux !
Une fois, dans l'un de ces ravissants chenaux d'île, nous trouvâmes notre route complètement barrée par un grand arbre tombé. Cela servira à montrer à quel point certains chenaux étaient étroits. Les passagers eurent une heure de récréation dans une nature sauvage vierge, pendant que les hommes d'équipage déblayaient le passage à la hache ; car il n'était pas question de faire demi-tour, vous comprenez.
De Cairo à Baton Rouge, quand la rivière dépasse ses rives, vous n'avez pas de problème particulier durant la nuit, car le mur de forêt dense de mille milles qui garde les deux rives tout le long n'est interrompu que par l'ouverture d'une ferme ou d'un dépôt de bois à intervalles réguliers, et ainsi vous ne pouvez pas « sortir de la rivière » beaucoup plus facilement que vous ne pourriez sortir d'un chemin clôturé ; mais de Baton Rouge à La Nouvelle-Orléans, c'est une autre affaire. La rivière a plus d'un mille de large et est très profonde — jusqu'à deux cents pieds, par endroits. Les deux rives, sur bien plus de cent milles, sont dépouillées de leur bois et bordées par des plantations de sucre continues, avec seulement ici et là un arbrisseau épars ou une rangée de vernis du Japon ornementaux. Le bois est abattu jusqu'au fond des plantations, sur deux à quatre milles. Quand la première gelée menace de survenir, les planteurs arrachent leurs récoltes en toute hâte. Quand ils ont fini de broyer la canne, ils forment de grands tas avec les résidus des tiges (qu'ils appellent bagasse) et y mettent le feu, bien que dans d'autres pays sucriers la bagasse soit utilisée comme combustible dans les fourneaux des sucreries. Or, les tas de bagasse humide brûlent lentement et fument comme la cuisine de Satan lui-même.
Une digue de dix ou quinze pieds de haut garde les deux rives du Mississippi tout le long de cette extrémité inférieure de la rivière, et cette digue est en retrait du bord du rivage de dix à peut-être cent pieds, selon les circonstances ; disons trente ou quarante pieds, en règle générale. Remplissez toute cette région d'une sombre obscurité impénétrable faite de la fumée de cent milles de tas de bagasse en train de brûler, quand la rivière dépasse les rives, et lâchez un bateau à vapeur par là à minuit pour voir ce qu'il ressentira. Et voyez ce que vous ressentirez vous-même ! Vous vous retrouvez loin, au milieu d'une mer vague et indistincte qui est sans rivages, qui s'efface et se perd dans les lointains obscurs ; car vous ne pouvez discerner la fine ligne de la digue, et vous imaginez toujours voir un arbre égaré alors que ce n'est pas le cas. Les plantations elles-mêmes sont transformées par la fumée et ressemblent à une partie de la mer. Durant tout votre quart, vous êtes torturé par l'exquise misère de l'incertitude. Vous espérez que vous restez dans la rivière, mais vous ne le savez pas. Tout ce dont vous êtes sûr, c'est que vous risquez d'être à six pieds de la rive et de la destruction, alors que vous pensez être à un bon demi-mille du rivage. Et vous êtes sûr, aussi, que si vous avez la malchance de heurter soudainement la digue et de faire basculer vos cheminées par-dessus bord, vous aurez la maigre consolation de savoir que c'est à peu près ce que vous vous attendiez à faire. L'un des grands paquebots de Vicksburg s'élança dans une plantation de sucre une nuit, à un tel moment, et dut y rester une semaine. Mais il n'y avait rien de nouveau là-dedans ; cela avait souvent été fait auparavant.
Je pensais en avoir fini avec ce chapitre, mais je souhaite ajouter une chose curieuse, tant que j'y pense. Ce n'est pertinent qu'en ce que cela est lié au pilotage. Il y avait autrefois sur la rivière un excellent pilote, un certain M. X., qui était somnambule. On disait que si son esprit était troublé par un mauvais passage de la rivière, il était presque certain de se lever et de marcher dans son sommeil pour faire des choses étranges. Il fut une fois co-pilote pour un voyage ou deux avec George Ealer, sur un grand paquebot de La Nouvelle-Orléans. Durant une partie considérable du premier voyage, George fut inquiet, mais il finit par s'en remettre, car X. semblait se contenter de rester dans son lit quand il dormait. Tard une nuit, le bateau approchait d'Helena, dans l'Arkansas ; l'eau était basse, et la traversée au-dessus de la ville dans un état très confus et encombré. X. avait vu le passage plus récemment qu'Ealer, et comme la nuit était particulièrement bruineuse, maussade et sombre, Ealer se demandait s'il ne ferait pas mieux de faire appeler X. pour l'aider à manœuvrer l'endroit, quand la porte s'ouvrit et X. entra. Or, par les nuits très sombres, la lumière est une ennemie mortelle du pilotage ; vous savez que si vous vous tenez dans une pièce éclairée, une telle nuit, vous ne pouvez pas voir les choses dans la rue de manière efficace ; mais si vous éteignez les lumières et restez dans l'obscurité, vous pouvez distinguer les objets dans la rue assez bien. Ainsi, par les nuits très sombres, les pilotes ne fument pas ; ils ne permettent aucun feu dans le poêle de la timonerie s'il y a une fissure qui peut laisser échapper le moindre rayon ; ils ordonnent que les fourneaux soient recouverts de grandes bâches et que les lucarnes soient étroitement occultées. Alors, aucune lumière ne sort du bateau. La forme indéfinissable qui venait d'entrer dans la timonerie avait la voix de M. X. Elle dit —
« Laisse-moi prendre la barre, George ; j'ai vu cet endroit plus récemment que toi, et il est si tortueux que je pense pouvoir le passer moi-même plus facilement que je ne pourrais t'expliquer comment le faire. »
« C'est gentil de ta part, et je jure que je suis consentant. Il ne me reste plus une goutte de sueur. J'ai tourné et viré autour de la roue comme un écureuil. Il fait si sombre que je ne peux pas dire de quel côté il penche avant qu'il ne vire comme une girouette. »
Ealer prit donc place sur le banc, haletant et à bout de souffle. Le fantôme noir prit la roue sans rien dire, stabilisa le vapeur qui valsait d'un tour ou deux, puis resta à l'aise, le cajolant un peu de ce côté, puis de l'autre, aussi doucement et agréablement que s'il avait été en plein midi. Quand Ealer observa ce prodige de pilotage, il regretta d'avoir avoué ! Il fixa, s'étonna, et finit par dire —
« Eh bien, je pensais savoir piloter un bateau à vapeur, mais c'était là une autre de mes erreurs. »
X. ne dit rien, mais poursuivit sereinement son travail. Il sonna pour les sondes ; il sonna pour ralentir la vapeur ; il mena le bateau avec soin et précision vers des repères invisibles, puis se tint au centre de la roue et scruta placidement l'obscurité, à l'avant et à l'arrière, pour vérifier sa position ; à mesure que les sondes indiquaient des eaux de plus en plus basses, il arrêta complètement les machines, et le silence de mort et le suspense de la « dérive » suivirent ; lorsque l'eau la plus basse fut atteinte, il poussa la vapeur, le fit passer magnifiquement, puis commença à le manœuvrer prudemment dans le système de marques de haut-fond suivant ; la même utilisation patiente et attentive des sondes et des machines suivit, le bateau glissa sans toucher le fond, et entama la troisième et dernière complexité de la traversée ; imperceptiblement, il se mouvait dans l'obscurité, rampait par pouces vers ses marques, dérivait fastidieusement jusqu'à ce que l'eau la plus basse fût annoncée, puis, sous une énorme pression de vapeur, partit en oscillant au-dessus du récif et s'en alla vers l'eau profonde et la sécurité !
Ealer laissa s'échapper son souffle longtemps retenu dans un grand soupir de soulagement, et dit —
« C'est le plus beau morceau de pilotage qui ait jamais été fait sur le fleuve Mississippi ! Je n'aurais pas cru que cela fût possible, si je ne l'avais pas vu. »
Il n'y eut pas de réponse, et il ajouta —
« Tiens-le juste cinq minutes de plus, partenaire, et laisse-moi descendre prendre une tasse de café. »
Une minute plus tard, Ealer mordait dans une tourte, en bas dans le « texas », et se réconfortait avec du café. Juste à ce moment-là, le veilleur de nuit arriva par hasard, et était sur le point de repartir, quand il remarqua Ealer et s'exclama —
« Qui est à la roue, monsieur ? »
« X. »
« Fonce vers la timonerie, plus vite que l'éclair ! »
L'instant suivant, les deux hommes volaient vers l'escalier de la timonerie, trois marches à la fois ! Personne ! Le grand paquebot descendait le milieu du fleuve à sa guise ! Le veilleur de nuit jaillit à nouveau de l'endroit ; Ealer saisit la roue, fit marche arrière avec puissance et retint son souffle alors que le bateau s'éloignait à contrecœur d'un banc de sable qu'il était sur le point de fracasser jusqu'au milieu du golfe du Mexique !
Peu après, le veilleur de nuit revint et dit —
« Ce fou ne vous a-t-il pas dit qu'il dormait, quand il est monté ici la première fois ? »
« Non. »
« Eh bien, il dormait. Je l'ai trouvé en train de marcher sur le haut des garde-corps tout aussi indifférent qu'un autre homme marcherait sur un trottoir ; et je l'ai mis au lit ; là, à l'instant même, il y était encore, loin à l'arrière, en train de faire ce genre de diablerie de funambule tout comme avant. »
« Eh bien, je pense que je resterai à côté, la prochaine fois qu'il aura une de ces crises. Mais j'espère qu'il en aura souvent. Vous auriez vraiment dû le voir faire passer ce bateau par la traversée d'Helena. Je n'ai jamais rien vu d'aussi brillant auparavant. Et s'il peut faire un pilotage aussi raffiné, délicat et précieux quand il dort profondément, que ne pourrait-il pas faire s'il était mort ! »
CHAPITRE 12
Le sondage
QUAND la rivière est très basse, et que le bateau à vapeur « tire toute l'eau » qu'il y a dans le chenal — ou quelques pouces de plus, comme c'était souvent le cas autrefois — il faut être douloureusement circonspect dans son pilotage. Nous avions coutume de devoir « sonder » un certain nombre d'endroits particulièrement mauvais presque à chaque voyage quand la rivière était à un niveau très bas.
Le sondage s'effectue de la manière suivante. Le bateau s'amarre au rivage, juste au-dessus de la traversée des hauts-fonds ; le pilote qui n'est pas de quart prend son « petit » ou timonier et un équipage choisi (parfois un officier aussi), et sort dans la yole — pourvu que le bateau n'ait pas ce luxe rare et somptueux qu'est un « bateau de sondage » spécifiquement conçu — et entreprend de chercher la meilleure eau, le pilote de service surveillant ses mouvements à la longue-vue, en attendant, et aidant dans certains cas par des signaux du sifflet du bateau, signifiant « essayez plus haut » ou « essayez plus bas » ; car la surface de l'eau, comme une peinture à l'huile, est plus expressive et intelligible lorsqu'elle est inspectée d'une certaine distance que de très près. Les signaux au sifflet sont toutefois rarement nécessaires ; jamais, peut-être, sauf quand le vent brouille les rides significatives à la surface de l'eau. Quand la yole a atteint l'endroit peu profond, la vitesse est ralentie, le pilote commence à sonder la profondeur avec une perche de dix ou douze pieds de long, et le timonier à la barre obéit à l'ordre de « maintenir à tribord » ; ou, « laisser tomber à bâbord » ; ou « stable — stable comme ça ».
Quand les mesures indiquent que la yole approche la partie la moins profonde du récif, l'ordre est donné de « soulager tout ! » Alors les hommes cessent de ramer et la yole dérive avec le courant. L'ordre suivant est : « Tenez-vous prêts avec la bouée ! » Au moment où le point le moins profond est atteint, le pilote donne l'ordre : « Lâchez la bouée ! » et hop, elle y va. Si le pilote n'est pas satisfait, il sonde à nouveau l'endroit ; s'il trouve une meilleure eau plus haut ou plus bas, il déplace la bouée à cet endroit. Étant finalement satisfait, il donne l'ordre, et tous les hommes dressent leurs rames verticalement en l'air, en ligne ; un coup de sifflet du bateau indique que le signal a été vu ; alors les hommes « donnent le coup de rame » et placent la yole le long de la bouée ; le vapeur arrive en rampant prudemment, est pointé droit sur la bouée, ménage sa puissance pour la lutte à venir, et bientôt, au moment critique, tourne toute sa vapeur et part en grinçant et en se vautrant au-dessus de la bouée et du sable, et gagne l'eau profonde au-delà. Ou peut-être pas ; peut-être qu'il « tape et se balance ». Alors il doit passer plusieurs heures (ou jours) à se dégager lui-même à l'aide de perches.
Parfois, une bouée n'est pas posée du tout, mais la yole passe devant, cherchant la meilleure eau, et le vapeur suit dans son sillage. Il y a souvent beaucoup de plaisir et d'excitation autour du sondage, surtout si c'est une glorieuse journée d'été, ou une nuit tempétueuse. Mais en hiver, le froid et le péril enlèvent la plupart du plaisir.
Une bouée n'est rien d'autre qu'une planche de quatre ou cinq pieds de long, avec une extrémité relevée ; c'est un banc d'école inversé, avec l'un des supports laissé en place et l'autre retiré. Elle est ancrée sur la partie la moins profonde du récif par une corde avec une lourde pierre fixée à son extrémité. Sans la résistance de l'extrémité relevée du banc inversé, le courant entraînerait la bouée sous l'eau. La nuit, une lanterne en papier avec une bougie à l'intérieur est fixée au sommet de la bouée, et cela peut être vu à un mille ou plus, une petite étincelle scintillante dans l'immensité des ténèbres.
Rien ne ravit autant un petit qu'une occasion d'aller sonder. Il y a un tel air d'aventure là-dedans ; souvent il y a du danger ; c'est si brillant et si martial de s'asseoir à l'arrière et de diriger une yole rapide ; il y a quelque chose de noble dans le bond exultant du bateau quand un vieil équipage de marins expérimentés met son âme dans les rames ; il est charmant de voir l'écume blanche s'éloigner des étraves ; il y a de la musique dans la précipitation de l'eau ; il est délicieusement exaltant, en été, d'aller filer sur les étendues venteuses de la rivière quand le monde des vaguelettes danse au soleil. C'est aussi une telle grandeur, pour le petit, d'avoir la chance de donner un ordre ; car souvent le pilote dira simplement : « Laisse-la virer ! » et laissera le reste au petit, qui crie instantanément, sur son ton de commandement le plus sévère : « Soulagez tribord ! Fort sur bâbord ! Tribord, donnez le coup de collier ! Avec volonté, hommes ! » Le petit apprécie le sondage pour la raison supplémentaire que les yeux des passagers observent tous les mouvements de la yole avec un intérêt absorbant si le moment est de jour ; et si c'est la nuit, il sait que ces mêmes yeux émerveillés sont fixés sur la lanterne de la yole alors qu'elle glisse dans l'obscurité et s'estompe dans le lointain.
Un voyage, une jolie fille de seize ans passa son temps dans notre timonerie avec son oncle et sa tante, tous les jours et toute la journée. Je tombai amoureux d'elle. Le petit de M. Thornburg, Tom G----, aussi. Tom et moi avions été amis intimes jusqu'à ce moment ; mais maintenant une certaine froideur commença à naître. Je racontai à la fille bon nombre de mes aventures sur la rivière, et me fis passer pour un sacré héros ; Tom essaya de paraître être un héros, lui aussi, et réussit dans une certaine mesure, mais il avait toujours une façon d'enjoliver. Cependant, la vertu est sa propre récompense, j'avais donc une avance à peine perceptible dans la compétition. Vers cette époque, quelque chose arriva qui promettait beaucoup pour moi : les pilotes décidèrent de sonder la traversée à la tête de 21. Cela se produirait vers neuf ou dix heures du soir, quand les passagers seraient encore debout ; ce serait le quart de M. Thornburg, mon chef devrait donc effectuer le sondage. Nous avions un bateau de sondage tout à fait charmant — long, svelte, gracieux et aussi rapide qu'un lévrier ; ses bancs étaient rembourrés ; il transportait douze rameurs ; l'un des seconds était toujours envoyé dedans pour transmettre les ordres à son équipage, car le nôtre était un vapeur où l'on ne manquait pas de « style ».
Nous nous amarrâmes au rivage au-dessus de 21, et nous nous préparâmes. C'était une nuit affreuse, et la rivière était si large, là, que les yeux non exercés d'un terrien ne pouvaient discerner aucune rive opposée à travers une telle obscurité. Les passagers étaient alertes et intéressés ; tout était satisfaisant. Alors que je me hâtais à travers la salle des machines, vêtu de façon pittoresque de ma tenue de tempête, je rencontrai Tom, et ne pus m'empêcher de me laisser aller à une remarque mesquine —
« N'es-tu pas content de ne pas avoir à aller sonder ? »
Tom passait son chemin, mais il se retourna rapidement et dit —
« Eh bien, juste pour ça, tu peux aller chercher la perche de sondage toi-même. J'allais la chercher, mais je te verrais à Halifax, maintenant, avant de le faire. »
« Qui veut que tu la cherches ? Pas moi. Elle est dans le bateau de sondage. »
« Elle n'y est pas, du tout. Elle a été repeinte à neuf ; et elle est sur les garde-corps de la cabine des dames depuis deux jours, à sécher. »
Je m'envolai et arrivai peu après parmi la foule de dames qui regardaient et s'émerveillaient, juste à temps pour entendre le commandement :
« Donnez le coup de rame, hommes ! »
Je regardai par-dessus bord, et là, le fringant bateau de sondage s'élançait, l'impudent Tom présidant à la barre, et mon chef assis à côté de lui avec la perche de sondage que j'avais été envoyé chercher pour une course inutile. Alors cette jeune fille me dit —
« Oh, comme c'est affreux de devoir sortir dans ce petit bateau par une telle nuit ! Pensez-vous qu'il y ait du danger ? »
J'aurais préféré être poignardé. Je m'en allai, plein de venin, pour aider dans la timonerie. Peu après, la lanterne du bateau disparut, et après un intervalle, une petite étincelle brilla à la surface de l'eau à un mille de là. M. Thornburg fit retentir le sifflet, en signe de reconnaissance, fit reculer le vapeur et se dirigea vers elle. Nous volâmes pendant un moment, puis ralentîmes la vapeur et nous glissâmes prudemment vers l'étincelle. Bientôt, M. Thornburg s'écria —
« Bonjour, la lanterne de la bouée est éteinte ! »
Il arrêta les machines. Un moment ou deux plus tard, il dit —
« Tiens, la voilà à nouveau ! »
Il fit donc avancer les machines une fois de plus, et sonna pour les sondes. Progressivement, l'eau s'aplatit, puis commença à redevenir profonde ! M. Thornburg marmonna —
« Eh bien, je ne comprends pas cela. Je crois que cette bouée a dérivé du récif. Elle semble être un peu trop à gauche. Peu importe, il est plus sûr de lui passer dessus de toute façon. »
Ainsi, dans ce monde solide de ténèbres, nous sommes allés ramper vers la lumière. Juste au moment où nos étraves étaient sur le point de la labourer, M. Thornburg saisit les cordes de cloche, fit retentir un carillon surprenant, et s'écria —
« Mon Dieu, c'est le bateau de sondage ! »
Un chœur soudain d'alarmes sauvages éclata bien plus bas — une pause — puis le bruit de grincements et de fracas suivit. M. Thornburg s'écria —
« Voilà ! La roue à aubes a réduit le bateau de sondage en allumettes ! Courez ! Voyez qui est tué ! »
J'étais sur le pont principal en un clin d'œil. Mon chef, le troisième lieutenant et presque tous les hommes étaient sains et saufs. Ils avaient découvert le danger trop tard pour s'écarter ; puis, quand les grandes roues à aubes les surplombèrent un instant plus tard, ils étaient préparés et savaient quoi faire ; sur l'ordre de mon chef, ils bondirent au bon moment, saisirent la roue et furent hissés à bord. L'instant d'après, la chaloupe de sondage fut balayée vers l'arrière jusqu'à la roue et fut frappée et mise en pièces. Deux des hommes et le novice Tom manquaient à l'appel — un fait qui se propagea comme une traînée de poudre sur le bateau. Les passagers affluèrent vers la coupée avant, dames et messieurs, l'œil anxieux, le visage blême, et parlaient d'une voix pleine d'effroi de cette chose terrible. Et maintes et maintes fois, je les entendis dire : « Pauvres gens ! pauvre garçon, pauvre garçon ! »
À ce moment-là, la chaloupe du bateau était armée et partie à la recherche des disparus. Soudain, un faible appel se fit entendre, sur la gauche. La chaloupe avait disparu dans l'autre direction. La moitié des gens se précipita d'un côté pour encourager le nageur de leurs cris ; l'autre moitié se précipita de l'autre côté pour hurler à la chaloupe de faire demi-tour. À en juger par les appels, le nageur approchait, mais certains disaient que le son révélait une force défaillante. La foule s'amassa contre les bastingages du pont des chaudières, se penchant et fixant l'obscurité ; et chaque cri, de plus en plus faible, leur arrachait des mots tels que : « Ah, pauvre homme, pauvre homme ! n'y a-t-il aucun moyen de le sauver ? »
Mais les cris persistèrent et se rapprochèrent, et bientôt la voix dit avec courage :
« Je peux y arriver ! Tenez-vous prêts avec une corde ! »
Quel enthousiasme ils manifestèrent en l'acclamant ! Le second capitaine prit position dans la lueur d'une torche, une corde à la main, ses hommes groupés autour de lui. L'instant d'après, le visage du nageur apparut dans le cercle de lumière, et une seconde plus tard, son propriétaire était hissé à bord, mou et trempé, tandis que les vivats montaient de toutes parts. C'était ce diable de Tom.
L'équipage de la chaloupe chercha partout, mais ne trouva aucun signe des deux hommes. Ils n'avaient probablement pas réussi à saisir la roue, étaient retombés en arrière, avaient été frappés par la roue et tués. Tom n'avait jamais sauté pour la roue, mais avait plongé tête la première dans la rivière et était passé sous la roue. Ce n'était rien ; j'aurais pu le faire assez facilement, et je l'ai dit ; mais tout le monde continua de la même manière, faisant un raffut incroyable autour de cet âne, comme s'il avait accompli quelque chose de grandiose. Cette fille ne semblait pas se lasser de ce pitoyable « héros » pour le reste du voyage ; mais je m'en souciais peu ; je l'exécrais, de toute façon.
La raison pour laquelle nous prîmes la lanterne du bateau de sondage pour le feu de bouée est la suivante. Mon chef a dit qu'après avoir posé la bouée, il s'était écarté et l'avait observée jusqu'à ce qu'elle semble être bien fixée ; puis il avait pris position à cent yards en dessous et un peu sur le côté de la trajectoire du vapeur, avait dirigé le bateau de sondage vers l'amont, et avait attendu. Ayant dû attendre un certain temps, lui et l'officier s'étaient mis à discuter ; il leva les yeux quand il jugea que le vapeur était à peu près sur le récif ; vit que la bouée avait disparu, mais supposa que le vapeur l'avait déjà dépassée ; il poursuivit sa conversation ; il remarqua que le vapeur se rapprochait dangereusement, mais c'était normal ; c'était son devoir de le frôler de près, pour faciliter le transbordement ; il s'attendait à ce qu'il s'écarte, jusqu'au dernier moment ; alors, il comprit soudain qu'il essayait de l'écraser, prenant sa lanterne pour le feu de bouée ; alors il cria : « Prêts à bondir sur la roue, les gars ! » et l'instant d'après, le saut fut effectué.
CHAPITRE 13
Les besoins d'un pilote
MAIS je m'éloigne de ce que j'avais l'intention de faire, c'est-à-dire rendre plus clair, peut-être, qu'il n'y paraît dans les chapitres précédents, certaines des exigences particulières de la science du pilotage. Tout d'abord, il est une faculté qu'un pilote doit cultiver sans cesse jusqu'à ce qu'il l'ait portée à la perfection absolue. Rien de moins que la perfection ne saurait suffire. Cette faculté, c'est la mémoire. Il ne peut s'en tenir au simple fait de penser qu'une chose est ainsi ; il doit le savoir ; car c'est éminemment une des sciences « exactes ». Avec quel mépris on considérait un pilote, autrefois, s'il s'aventurait à utiliser cette faible expression « je pense », au lieu de la vigoureuse « je sais » ! On ne peut facilement se rendre compte de ce qu'est une chose formidable que de connaître chaque détail trivial de douze cents miles de rivière et de le connaître avec une exactitude absolue. Si vous preniez la rue la plus longue de New York, et que vous la parcouriez de long en large, étudiant ses caractéristiques avec patience jusqu'à ce que vous connaissiez chaque maison, chaque fenêtre, chaque porte, chaque réverbère et chaque enseigne, grande ou petite, par cœur, et que vous les connaissiez si précisément que vous puissiez nommer instantanément celle à la hauteur de laquelle vous vous trouvez si l'on vous déposait au hasard dans cette rue au milieu d'une nuit d'encre, vous auriez alors une notion tolérable de la somme et de l'exactitude des connaissances d'un pilote qui porte le fleuve Mississippi dans sa tête. Et si vous poursuiviez jusqu'à connaître chaque croisement de rue, le caractère, la taille et la position des pavés, et la profondeur variable de la boue dans chacun de ces innombrables endroits, vous auriez une idée de ce que le pilote doit savoir pour éviter les ennuis à un vapeur du Mississippi. Ensuite, si vous preniez la moitié des enseignes de cette longue rue et *changiez leurs places* une fois par mois, et que vous parveniez tout de même à connaître leurs nouvelles positions avec précision lors des nuits sombres, et à suivre ces changements répétés sans commettre aucune erreur, vous comprendrez ce qui est exigé de la mémoire incomparable d'un pilote par le capricieux Mississippi.
Je pense que la mémoire d'un pilote est probablement la chose la plus merveilleuse au monde. Connaître l'Ancien et le Nouveau Testament par cœur, et être capable de les réciter couramment, à l'endroit ou à l'envers, ou de commencer au hasard n'importe où dans le livre et de réciter dans les deux sens sans jamais trébucher ni faire d'erreur, n'est pas une masse de connaissances extravagante, ni une facilité merveilleuse, comparée à la masse de connaissances d'un pilote sur le Mississippi et à sa merveilleuse facilité à les manier. Je fais cette comparaison délibérément, et je crois ne pas exagérer la vérité en le faisant. Beaucoup trouveront ma comparaison trop forte, mais les pilotes ne le feront pas.
Et avec quelle facilité et quel confort la mémoire du pilote accomplit son travail ; avec quelle placidité sans effort elle procède ; avec quelle inconscience elle emmagasine ses vastes réserves, heure après heure, jour après jour, et ne perd ni n'égare jamais un seul paquet précieux de tout cela ! Prenez un exemple. Qu'un sondeur crie : « Deux brasses et demie ! deux brasses et demie ! deux brasses et demie ! deux brasses et demie ! deux brasses et demie ! » jusqu'à ce que cela devienne aussi monotone que le tic-tac d'une horloge ; que la conversation se poursuive tout le temps, et que le pilote fasse sa part de parole, ne prêtant plus consciemment l'oreille au sondeur ; et au milieu de cette suite interminable de deux brasses et demie, qu'une seule « deux brasses et quart ! » soit intercalée, sans insistance, et puis que le cri des deux brasses et demie continue comme avant : deux ou trois semaines plus tard, ce pilote peut décrire avec précision la position du bateau dans la rivière au moment où ces deux brasses et quart ont été prononcées, et vous donner une telle quantité de repères à l'avant, à l'arrière et sur les côtés pour vous guider, que vous devriez être capable d'amener le bateau là-bas et de le remettre vous-même à cet endroit précis ! Le cri de « deux brasses et quart » n'a pas vraiment détourné son esprit de sa conversation, mais ses facultés entraînées ont instantanément photographié les relèvements, noté le changement de profondeur et stocké les détails importants pour une référence future sans nécessiter aucune assistance de sa part. Si vous marchiez et parliez avec un ami, et qu'un autre ami à vos côtés continuait une répétition monotone de la voyelle A, pendant quelques pâtés de maisons, et qu'au milieu il intercalait un R, ainsi, A, A, A, A, A, R, A, A, A, etc., et ne donnait aucune insistance au R, vous ne seriez pas capable de dire, deux ou trois semaines plus tard, que le R avait été inséré, ni capable de dire quels objets vous passiez au moment où cela a été fait. Mais vous pourriez si votre mémoire avait été patiemment et laborieusement entraînée à faire ce genre de chose mécaniquement.
Donnez à un homme une mémoire assez bonne au départ, et le pilotage la transformera en un véritable colosse de capacité. Mais *uniquement dans les domaines où elle est exercée quotidiennement*. Un moment viendrait où les facultés de l'homme ne pourraient s'empêcher de remarquer les points de repère et les sondages, et sa mémoire ne pourrait s'empêcher de les retenir avec la prise d'un étau ; mais si vous demandiez à ce même homme à midi ce qu'il a pris au petit-déjeuner, il y aurait dix chances sur une qu'il ne puisse pas vous le dire. Des choses étonnantes peuvent être accomplies avec la mémoire humaine si vous lui consacrez fidèlement un domaine d'activité particulier.
À l'époque où les salaires montaient si haut sur le fleuve Missouri, mon chef, M. Bixby, est allé là-bas et a appris plus de mille miles de ce cours d'eau avec une facilité et une rapidité qui étaient étonnantes. Quand il eut vu chaque division une fois de jour et une fois de nuit, son éducation était si complète qu'il obtint une licence de « jour » ; quelques voyages plus tard, il obtint une licence complète, et se mit à piloter jour et nuit — et il était classé A 1, aussi.
M. Bixby m'a placé comme timonier pendant un certain temps sous les ordres d'un pilote dont les prouesses de mémoire étaient une merveille constante pour moi. Cependant, sa mémoire était innée, je pense, pas construite. Par exemple, quelqu'un mentionnait un nom. Instantanément, M. Brown intervenait —
« Oh, je l'ai connu. Un type au visage jaunâtre, aux cheveux roux, avec une petite cicatrice sur le côté de la gorge, comme une écharde sous la chair. Il n'a fait que six mois dans le commerce du Sud. C'était il y a treize ans. J'ai fait un voyage avec lui. Il y avait cinq pieds dans la rivière supérieure à l'époque ; le “Henry Blake” a échoué au pied de Tower Island avec un tirant d'eau de quatre pieds et demi ; le “George Elliott” a perdu son gouvernail sur l'épave du “Sunflower”... »
« Pourquoi, le “Sunflower” n'a pas coulé avant... »
« Je sais quand il a coulé ; c'était trois ans avant cela, le 2 décembre ; Asa Hardy en était le capitaine, et son frère John était premier commis ; et c'était son premier voyage à bord aussi ; Tom Jones m'a raconté ces choses une semaine après à La Nouvelle-Orléans ; il était premier lieutenant du “Sunflower”. Le capitaine Hardy s'est enfoncé un clou dans le pied le 6 juillet de l'année suivante, et est mort du tétanos le 15. Son frère est mort deux ans après, le 3 mars... érysipèle. Je n'ai jamais vu aucun des Hardy, — c'étaient des hommes de la rivière Alleghany, — mais des gens qui les connaissaient m'ont raconté toutes ces choses. Et ils disaient que le capitaine Hardy portait des chaussettes en laine hiver comme été, de la même manière, et que sa première femme s'appelait Jane Shook — elle venait de Nouvelle-Angleterre — et sa seconde est morte dans un asile d'aliénés. C'était dans le sang. Elle venait de Lexington, Kentucky. Elle s'appelait Horton avant d'être mariée. »
Et ainsi de suite, pendant des heures, la langue de l'homme allait bon train. Il ne pouvait rien oublier. C'était tout simplement impossible. Les détails les plus triviaux restaient aussi distincts et lumineux dans sa tête, après y être restés pendant des années, que les événements les plus mémorables. La sienne n'était pas simplement une mémoire de pilote ; sa prise était universelle. S'il parlait d'une lettre insignifiante qu'il avait reçue sept ans auparavant, il était fort probable qu'il vous délivre le texte entier de mémoire. Et puis, sans remarquer qu'il s'éloignait du véritable fil de son discours, il était plus que probable qu'il y insère une longue biographie entre parenthèses de l'auteur de cette lettre ; et vous étiez vraiment chanceux s'il ne s'attaquait pas aux proches de cet auteur, un par un, pour vous donner leurs biographies aussi.
Une telle mémoire est un grand malheur. Pour elle, tous les événements sont de la même taille. Son possesseur ne peut distinguer une circonstance intéressante d'une autre qui ne l'est pas. En tant que causeur, il est condamné à encombrer son récit de détails fastidieux et à se rendre insupportable. De plus, il ne peut s'en tenir à son sujet. Il ramasse chaque petit grain de mémoire qu'il discerne sur son chemin, et est ainsi détourné. M. Brown commençait avec l'honnête intention de vous raconter une anecdote très amusante à propos d'un chien. Il était « si plein de rire » qu'il pouvait à peine commencer ; puis sa mémoire partait sur la race du chien et son apparence physique ; dérivait vers une histoire de son propriétaire ; de la famille de son propriétaire, avec des descriptions de mariages et d'enterrements qui s'y étaient déroulés, accompagnées de récits de vers de félicitations et de poésie nécrologique provoqués par les mêmes événements : puis cette mémoire se souvenait que l'un de ces événements s'était produit pendant le célèbre « dur hiver » de telle ou telle année, et une description minutieuse de cet hiver suivait, ainsi que les noms des personnes qui étaient mortes de froid, et des statistiques montrant les prix élevés auxquels le porc et le foin étaient montés. Le porc et le foin suggéreraient le maïs et le fourrage ; le maïs et le fourrage suggéreraient les vaches et les chevaux ; les vaches et les chevaux suggéreraient le cirque et certains célèbres cavaliers à cru ; la transition du cirque à la ménagerie était facile et naturelle ; de l'éléphant à l'Afrique équatoriale, il n'y avait qu'un pas ; alors bien sûr les sauvages païens suggéreraient la religion ; et au bout de trois ou quatre heures de bavardage fastidieux, la garde changeait, et Brown sortait de la timonerie en marmonnant des extraits de sermons qu'il avait entendus des années auparavant sur l'efficacité de la prière comme moyen de grâce. Et la mention originale du début serait tout ce que vous auriez appris sur ce chien, après toute cette attente et cette faim.
Un pilote doit avoir de la mémoire ; mais il y a deux qualités supérieures qu'il doit aussi posséder. Il doit avoir un bon et rapide jugement et de la décision, et un courage froid et calme qu'aucun péril ne peut ébranler. Donnez à un homme ne serait-ce qu'une once de cran au départ, et au moment où il devient pilote, il ne peut être déconcerté par aucun danger dans lequel un vapeur peut se fourrer ; mais on ne peut pas tout à fait en dire autant du jugement. Le jugement est une affaire de cervelle, et un homme doit commencer avec une bonne réserve de cet article ou il ne réussira jamais en tant que pilote.
La croissance du courage dans la timonerie est constante tout le temps, mais elle n'atteint pas une condition élevée et satisfaisante avant un certain temps après que le jeune pilote a « pris sa propre garde », seul et sous le poids écrasant de toutes les responsabilités liées à la position. Quand un apprenti s'est assez bien familiarisé avec la rivière, il avance si courageusement avec son vapeur, de nuit ou de jour, qu'il commence bientôt à imaginer que c'est son courage qui l'anime ; mais la première fois que le pilote sort et le laisse à ses propres moyens, il découvre que c'était celui de l'autre homme. Il découvre que cet article a été complètement laissé de côté dans sa propre cargaison. Toute la rivière est hérissée d'urgences en un instant ; il n'y est pas préparé ; il ne sait pas comment y faire face ; tout son savoir l'abandonne ; et en quinze minutes il est blanc comme un linge et effrayé presque à mort. Par conséquent, les pilotes entraînent sagement ces novices par diverses ruses stratégiques à regarder le danger un peu plus calmement. Une de leurs manières favorites est de jouer une farce amicale au candidat.
M. Bixby m'a servi de cette façon une fois, et pendant des années après, j'avais l'habitude de rougir même dans mon sommeil quand j'y pensais. J'étais devenu un bon timonier ; si bon, en fait, que j'avais tout le travail à faire pendant notre garde, nuit et jour ; M. Bixby me faisait rarement une suggestion ; tout ce qu'il faisait était de prendre la barre lors des nuits particulièrement mauvaises ou dans les passages particulièrement difficiles, d'amarrer le bateau quand il avait besoin de l'être, de jouer au gentleman de loisir neuf dixièmes de la garde, et d'encaisser les gages. La rivière inférieure était presque à hauteur de berge, et si quelqu'un avait remis en question ma capacité à franchir n'importe quel passage entre Cairo et La Nouvelle-Orléans sans aide ni instruction, je me serais senti irrémédiablement blessé. L'idée d'avoir peur de n'importe quel passage du lot, en plein jour, était une chose trop préposterous pour être envisagée. Eh bien, un jour d'été incomparable, je descendais le méandre au-dessus de l'île 66, débordant de suffisance et portant mon nez aussi haut qu'une girafe, quand M. Bixby dit —
« Je vais en bas un moment. Je suppose que tu connais le prochain passage ? »
C'était presque un affront. C'était à peu près le passage le plus simple et le plus clair de toute la rivière. On ne pouvait subir aucun dommage, qu'on le franchisse correctement ou non ; et quant à la profondeur, il n'y avait jamais eu de fond à cet endroit. Je savais tout cela, parfaitement bien.
« Savoir comment le franchir ? Pourquoi, je peux le franchir les yeux fermés. »
« Combien y a-t-il d'eau dedans ? »
« Eh bien, c'est une question étrange. Je ne pourrais pas toucher le fond avec un clocher d'église. »
« Tu le penses, n'est-ce pas ? »
Le ton même de la question ébranla ma confiance. C'était ce que M. Bixby attendait. Il partit, sans rien dire de plus. Je commençai à imaginer toutes sortes de choses. M. Bixby, à mon insu, bien sûr, envoya quelqu'un au gaillard d'avant avec des instructions mystérieuses pour les sondeurs, un autre messager fut envoyé pour chuchoter parmi les officiers, puis M. Bixby alla se cacher derrière une cheminée d'où il pouvait observer les résultats. Bientôt le capitaine sortit sur le pont supérieur ; ensuite le second capitaine apparut ; puis un commis. À chaque instant, un traînard s'ajoutait à mon public ; et avant d'arriver à la tête de l'île, j'avais quinze ou vingt personnes rassemblées là en dessous, sous mon nez. Je commençai à me demander quel était le problème. Alors que je commençais à traverser, le capitaine leva les yeux vers moi et dit, avec une fausse inquiétude dans la voix —
« Où est M. Bixby ? »
« Descendu en bas, monsieur. »
Mais cela fit l'affaire pour moi. Mon imagination commença à construire des dangers à partir de rien, et ils se multiplièrent plus vite que je ne pouvais les suivre. Tout à coup, j'imaginai voir des hauts-fonds devant moi ! La vague d'agonie lâche qui m'envahit alors faillit disloquer chacune de mes articulations. Toute ma confiance dans ce passage s'évanouit. Je saisis la corde de la cloche ; la lâchai, honteux ; la saisis à nouveau ; la lâchai encore une fois ; la saisis en tremblant une fois de plus, et tirai si faiblement que j'entendais à peine le coup moi-même. Le capitaine et le lieutenant crièrent instantanément, et tous les deux ensemble —
« Sonde à tribord, là-bas ! et faites vite ! »
Ce fut un autre choc. Je commençai à grimper sur la roue comme un écureuil ; mais à peine avais-je commencé à faire porter le bateau à bâbord que je voyais de nouveaux dangers de ce côté, et je tournais vivement de l'autre ; seulement pour trouver des périls s'accumulant à tribord, et être fou de vouloir retourner à bâbord. Puis vint le cri sépulcral du sondeur —
« Quatre brasses profondes ! »
Quatre brasses profondes dans un passage sans fond ! La terreur de cela me coupa le souffle.
« Trois brasses !... Trois brasses... Moins de trois brasses !... Deux brasses et demie ! »
C'était effrayant ! Je saisis les cordes de cloche et stoppai les machines.
« Deux brasses et quart ! Deux brasses et quart ! Deux brasses ! »
J'étais impuissant. Je ne savais absolument pas quoi faire. Je tremblais de la tête aux pieds, et j'aurais pu accrocher mon chapeau à mes yeux, ils ressortaient tellement.
« Moins de deux brasses ! Neuf pieds et demi ! »
Nous avions un tirant d'eau de neuf pieds ! Mes mains étaient dans un flottement sans force. Je ne pouvais pas sonner une cloche intelligemment avec elles. Je volai vers le tube acoustique et criai à l'ingénieur —
« Oh, Ben, si tu m'aimes, fais marche arrière ! Vite, Ben ! Oh, fais marche arrière jusqu'à lui arracher l'âme ! »
J'entendis la porte se fermer doucement. Je regardai autour de moi et là se tenait M. Bixby, arborant un sourire fade et doux. Puis l'assistance sur le pont supérieur laissa éclater un coup de tonnerre de rires humiliants. Je comprenais tout, maintenant, et je me sentais plus vil que le plus vil des hommes dans l'histoire de l'humanité. Je lançai la sonde, calai le bateau dans ses marques, avançai sur les machines et dis :
« C'était une belle farce à jouer à un orphelin, n'est-ce pas ? Je suppose que je n'entendrai jamais la fin de l'histoire sur l'imbécile que j'ai été de lancer la sonde à la tête du 66. »
« Eh bien, non, peut-être pas. En fait, j'espère que tu ne l'entendras pas ; car je veux que tu apprennes quelque chose de cette expérience. Ne savais-tu pas qu'il n'y avait pas de fond dans ce passage ? »
« Si, monsieur, je le savais. »
« Très bien, alors. Tu n'aurais pas dû me permettre, à moi ou à n'importe qui d'autre, d'ébranler ta confiance en ce savoir. Essaie de t'en souvenir. Et une autre chose : quand tu te retrouves dans un endroit dangereux, ne fais pas le lâche. Cela n'aidera en rien. »
C'était une leçon assez bonne, mais apprise plutôt durement. Pourtant, le plus dur était sans doute que, pendant des mois, je dus si souvent entendre une phrase pour laquelle j'avais conçu une aversion particulière. C'était : « Oh, Ben, si tu m'aimes, fais marche arrière ! »
CHAPITRE 14
Rang et dignité du pilotage
Dans mes chapitres précédents, j'ai tenté, en entrant dans les détails de la science du pilotage, d'amener le lecteur pas à pas à comprendre en quoi consiste cette science ; et, dans le même temps, j'ai essayé de lui montrer qu'il s'agit d'une science très curieuse et merveilleuse, et très digne de son attention. S'il a pu sembler que j'aimais mon sujet, ce n'est pas surprenant, car j'aimais cette profession bien plus que n'importe quelle autre que j'ai exercée depuis, et j'en tirais une fierté sans mesure. La raison en est simple : un pilote, en ces temps-là, était le seul être humain sans entraves et entièrement indépendant qui vécût sur terre. Les rois ne sont que les serviteurs entravés du parlement et du peuple ; les parlements siègent dans des chaînes forgées par leurs électeurs ; le rédacteur d'un journal ne peut être indépendant, mais doit travailler avec une main attachée dans le dos par le parti et les mécènes, et se contenter d'exprimer seulement la moitié ou les deux tiers de sa pensée ; aucun ecclésiastique n'est un homme libre pouvant dire toute la vérité, indépendamment des opinions de sa paroisse ; les écrivains de toutes sortes sont des serviteurs enchaînés du public. Nous écrivons franchement et sans crainte, mais ensuite nous « modifions » avant d'imprimer. En vérité, chaque homme, chaque femme et chaque enfant a un maître, et s'inquiète et se tourmente dans la servitude ; mais à l'époque dont je parle, le pilote du Mississippi n'en avait aucun. Le capitaine pouvait se tenir sur le pont supérieur, dans le faste d'une autorité très brève, et lui donner cinq ou six ordres pendant que le navire reculait dans le courant, et ensuite le règne de ce skipper était terminé.
Dès l'instant où le bateau était en route sur la rivière, il était sous le contrôle unique et incontesté du pilote. Il pouvait faire de lui exactement ce qu'il voulait, le faire naviguer quand et où il choisissait, et l'amarrer à la rive chaque fois que son jugement lui disait que c'était la meilleure chose à faire. Ses mouvements étaient entièrement libres ; il ne consultait personne, ne recevait d'ordres de personne, il s'offusquait promptement de la moindre suggestion. En fait, la loi des États-Unis lui interdisait d'écouter des ordres ou des suggestions, considérant à juste titre que le pilote savait nécessairement mieux comment manœuvrer le bateau que quiconque ne pouvait le lui dire. Voici donc la nouveauté d'un roi sans gardien, un monarque absolu qui l'était en toute vérité et non par une fiction de mots. J'ai vu un garçon de dix-huit ans mener sereinement un grand vapeur vers ce qui semblait une destruction presque certaine, et le vieux capitaine rester là, silencieux, rempli d'appréhension mais impuissant à intervenir. Son intervention, dans ce cas précis, aurait pu être une excellente chose, mais la permettre aurait été établir un précédent très pernicieux. On devinera aisément, compte tenu de l'autorité sans bornes du pilote, qu'il était un grand personnage à l'époque de la navigation à vapeur. Il était traité avec une courtoisie marquée par le capitaine et avec une déférence marquée par tous les officiers et serviteurs ; et cet esprit déférent était rapidement transmis aux passagers également. Je pense que les pilotes étaient à peu près les seules personnes que j'aie jamais connues qui ne montraient, dans une certaine mesure, aucun embarras en présence de princes étrangers en voyage. Mais après tout, les gens de sa propre condition sociale ne sont pas habituellement des objets embarrassants.
Par une longue habitude, les pilotes en venaient à formuler tous leurs désirs sous forme d'ordres. Cela m'« agace », à ce jour, de mettre ma volonté sous la forme faible d'une requête, au lieu de la lancer dans le langage net d'un commandement. En ces temps anciens, charger un bateau à vapeur à St. Louis, l'emmener à New Orleans et revenir, et décharger la cargaison, prenait environ vingt-cinq jours, en moyenne. Sept ou huit de ces jours, le bateau les passait aux quais de St. Louis et de New Orleans, et chaque âme à bord travaillait dur, sauf les deux pilotes ; ils ne faisaient rien d'autre que jouer les gentilshommes en ville, et recevaient le même salaire pour cela que s'ils avaient été en service. Dès l'instant où le bateau touchait le quai dans l'une ou l'autre ville, ils étaient à terre ; et il était peu probable qu'on les revoie avant que la dernière cloche ne sonne et que tout soit prêt pour un autre voyage.
Lorsqu'un capitaine mettait la main sur un pilote de réputation particulièrement élevée, il prenait soin de le garder. Lorsque les salaires étaient de quatre cents dollars par mois sur le Haut Mississippi, j'ai connu un capitaine qui gardait un tel pilote dans l'oisiveté, sous plein salaire, trois mois à la fois, pendant que la rivière était gelée. Et il faut se rappeler qu'en ces temps bon marché, quatre cents dollars étaient un salaire d'une splendeur presque inconcevable. Peu d'hommes à terre obtenaient une telle paie, et quand ils le faisaient, ils étaient puissamment admirés. Lorsque les pilotes de l'une ou l'autre extrémité de la rivière erraient dans notre petit village du Missouri, ils étaient recherchés par les meilleurs et les plus beaux, et traités avec un respect exalté. Rester au port sous salaire était une chose que beaucoup de pilotes appréciaient énormément ; surtout s'ils appartenaient à la rivière Missouri à l'apogée de ce commerce (l'époque du Kansas), et obtenaient neuf cents dollars par voyage, ce qui équivalait à environ dix-huit cents dollars par mois. Voici une conversation de cette époque. Un type venant de la rivière Illinois, avec un petit remorqueur à roue arrière, accoste une paire de pilotes du Missouri ornés et dorés...
« Messieurs, j'ai un assez bon voyage pour l'arrière-pays, et j'aurai besoin de vous pendant environ un mois. Combien cela coûtera-t-il ? »
« Dix-huit cents dollars chacun. »
« Ciel et terre ! Vous prenez mon bateau, laissez-moi vos salaires, et je partagerai ! »
Je ferai remarquer, en passant, que les hommes des bateaux à vapeur du Mississippi étaient importants aux yeux des terriens (et dans une certaine mesure, aux leurs aussi) selon la dignité du bateau sur lequel ils se trouvaient. Par exemple, c'était une fierté d'appartenir à l'équipage de navires aussi majestueux que l'« Aleck Scott » ou le « Grand Turk ». Les chauffeurs noirs, les matelots de pont et les barbiers appartenant à ces bateaux étaient des personnages distingués dans leur condition sociale, et ils en étaient bien conscients aussi. Un robuste noir a un jour causé une offense lors d'un bal de nègres à New Orleans en prenant beaucoup de grands airs. Finalement, l'un des organisateurs s'est précipité vers lui et a dit...
« Qui es-tu, de toute façon ? Qui es-tu ? C'est ce que je veux savoir ! »
Le contrevenant n'a pas été le moins du monde déconcerté, mais s'est gonflé et a mis dans sa voix ce qui montrait qu'il savait qu'il ne prenait pas tous ces airs avec un capital limité.
« Qui je suis ? Qui je suis ? Je vais te faire savoir très vite qui je suis ! Je veux que vous, les nègres, compreniez que je chauffe la porte du milieu sur l'“Aleck Scott” ! »
Cela suffisait.
Le barbier du « Grand Turk » était un jeune nègre fringant, qui exposait son importance avec une complaisance suave, et était très courtisé par le cercle dans lequel il évoluait. La jeune population de couleur de New Orleans était très encline à flirter, au crépuscule, sur les banquettes des rues secondaires. Quelqu'un a vu et entendu quelque chose comme ce qui suit, un soir, dans l'une de ces localités. Une négresse d'âge mûr a passé la tête par un carreau cassé et a crié (très désireuse que les voisins entendent et envient) : « Toi, Mary Ann, rentre à la maison à l'instant ! À traîner là-bas à faire l'idiote avec cette basse racaille, et voilà le barbier du “Gran' Turk” qui veut converser avec toi ! »
Ma référence, il y a un instant, au fait que la position officielle particulière d'un pilote le plaçait hors de portée de la critique ou du commandement, m'amène naturellement à penser à Stephen W----. C'était un pilote doué, un bon camarade, un bavard infatigable, et il avait en lui à la fois de l'esprit et de l'humour. Il avait aussi une indépendance très irrévérencieuse, et était délicieusement facile à vivre et à l'aise en présence de l'âge, de la dignité officielle, et même de la richesse la plus auguste. Il avait toujours du travail, il n'économisait jamais un sou, il était un emprunteur des plus persuasifs, il était endetté envers chaque pilote de la rivière, et envers la majorité des capitaines. Il pouvait jeter une sorte de splendeur autour d'un pilotage un peu casse-cou, je-m'en-foutiste, qui le rendait presque fascinant – mais pas pour tout le monde. Il fit un voyage avec le bon vieux capitaine Y---- une fois, et fut « relevé » de ses fonctions quand le bateau arriva à New Orleans. Quelqu'un exprima sa surprise de ce licenciement. Le capitaine Y---- frissonna à la seule mention de Stephen. Puis sa pauvre petite voix vieille et fluette piailla quelque chose comme ceci :
« Eh bien, bénissez-moi ! Je ne voudrais pas d'une telle créature sauvage sur mon bateau pour rien au monde – pas pour tout l'or du monde ! Il jure, il chante, il siffle, il hurle – je n'ai jamais vu un Indien pareil pour hurler. À toutes les heures de la nuit – cela ne faisait aucune différence pour lui. Il hurlait simplement de cette façon, non pour quelque chose en particulier, mais simplement à cause d'une sorte de confort diabolique qu'il en tirait. Je n'arrivais jamais à trouver un sommeil profond sans qu'il me sorte du lit, tout en sueur froide, avec l'un de ces terribles cris de guerre. Un être étrange – un être très étrange ; aucun respect pour quoi que ce soit ou qui que ce soit. Parfois il m'appelait “Johnny”. Et il gardait un violon, et un chat. Il jouait de façon exécrable. Cela semblait contrarier le chat, et alors le chat hurlait. Personne ne pouvait dormir là où cet homme – et sa famille – se trouvait. Et téméraire. Il n'y a jamais rien eu de tel. Maintenant, vous pouvez le croire ou non, mais aussi sûr que je suis assis ici, il a fait descendre mon bateau en basculant à travers ces terribles chicots à Chicot sous une pression de vapeur folle, et le vent soufflant comme le diable, en plus ! Mes officiers vous le diront. Ils l'ont vu. Et, monsieur, pendant qu'il se précipitait droit à travers ces chicots, et que je tremblais dans mes chaussures et que je priais, je veux ne plus jamais parler si, lui, il ne pinça pas ses lèvres et ne se mit pas à siffler ! Oui, monsieur ; sifflant “Buffalo gals, can't you come out tonight, can't you come out to-night, can't you come out to-night” ; et le faisant aussi calmement que si nous assistions à un enterrement et que nous n'étions pas apparentés au défunt. Et quand je lui en ai fait le reproche, il m'a souri de haut comme si j'étais son enfant, et m'a dit de courir dans la maison et d'essayer d'être sage, et de ne pas me mêler des affaires de mes supérieurs ! »
Une fois, un capitaine assez vil attrapa Stephen à New Orleans sans travail et, comme d'habitude, sans argent. Il entama un siège en règle contre Stephen, qui était dans une situation très « délicate », et finit par le persuader de s'engager avec lui pour cent vingt-cinq dollars par mois, juste la moitié du salaire, le capitaine acceptant de ne pas divulguer le secret et d'attirer ainsi le mépris de toute la guilde sur le pauvre gars. Mais le bateau n'était pas à plus d'un jour de New Orleans avant que Stephen ne découvre que le capitaine se vantait de son exploit, et que tous les officiers étaient au courant. Stephen grimaça, mais ne dit rien. Vers le milieu de l'après-midi, le capitaine monta sur le pont supérieur, jeta un coup d'œil autour de lui, et eut l'air assez surpris. Il regarda Stephen d'un air interrogateur, mais Stephen sifflait paisiblement, et vaquait à ses occupations. Le capitaine resta là un moment dans un malaise évident, et une ou deux fois sembla sur le point de faire une suggestion ; mais l'étiquette de la rivière lui apprenait à éviter ce genre de témérité, et il parvint donc à garder le silence. Il s'irrita et s'interrogea quelques minutes de plus, puis se retira dans ses appartements. Mais bientôt il ressortit, et apparemment plus perplexe que jamais. Bientôt, il s'aventura à faire remarquer, avec déférence :
« Assez bon niveau de la rivière maintenant, n'est-ce pas, monsieur ? »
« Eh bien, je dirais que oui ! À fleur de berge, c'est un niveau assez généreux. »
« Il semble y avoir pas mal de courant ici. »
« Pas mal ne le décrit pas ! C'est pire qu'un canal de moulin. »
« N'est-ce pas plus facile vers la rive qu'ici au milieu ? »
« Oui, je suppose que ça l'est ; mais on ne peut jamais être trop prudent avec un bateau à vapeur. C'est assez sûr ici ; on ne peut pas toucher le fond ici, vous pouvez compter là-dessus. »
Le capitaine repartit, l'air assez navré. À ce train-là, il mourrait probablement de vieillesse avant que son bateau n'arrive à St. Louis. Le lendemain, il apparut sur le pont et trouva de nouveau Stephen debout fidèlement au milieu de la rivière, combattant toute la vaste force du Mississippi, et sifflant le même air paisible. Cette chose devenait sérieuse. Près de la rive, un bateau plus lent filait dans l'eau facile et gagnait régulièrement du terrain ; il commença à se diriger vers un bras d'île ; Stephen resta au milieu de la rivière. La parole fut arrachée au capitaine. Il dit :
« M. W----, ce bras ne raccourcit-il pas considérablement la distance ? »
« Je pense que oui, mais je ne sais pas. »
« Je ne sais pas ! Eh bien, n'y a-t-il pas assez d'eau dedans maintenant pour passer ? »
« Je suppose que oui, mais je n'en suis pas certain. »
« Sur ma parole, c'est étrange ! Pourquoi, ces pilotes sur ce bateau là-bas vont l'essayer. Voulez-vous dire que vous ne savez pas autant qu'eux ? »
« Eux ! Pourquoi, ce sont des pilotes à deux cent cinquante dollars ! Mais ne soyez pas inquiet ; j'en sais autant que n'importe quel homme peut se permettre d'en savoir pour cent vingt-cinq ! »
Le capitaine capitula.
Cinq minutes plus tard, Stephen filait à travers le bras et montrait au bateau rival une paire de talons à deux cent cinquante dollars.
CHAPITRE 15
Le monopole des pilotes
Un jour, à bord de l'« Aleck Scott », mon chef, M. Bixby, se faufilait prudemment à travers un passage étroit à Cat Island, les deux sondes fonctionnant, et tout le monde retenant son souffle. Le capitaine, un homme nerveux et inquiet, resta tranquille aussi longtemps qu'il le put, mais finit par craquer et cria depuis le pont supérieur :
« Pour l'amour du ciel, donnez-lui de la vapeur, M. Bixby ! donnez-lui de la vapeur ! Elle ne franchira jamais le récif à cette allure ! »
Pour tout effet produit sur M. Bixby, on aurait supposé qu'aucune remarque n'avait été faite. Mais cinq minutes plus tard, quand le danger fut passé et les sondes rentrées, il éclata instantanément dans une fureur dévorante, et gratifia le capitaine des plus admirables jurons que j'aie jamais entendus. Aucun bain de sang ne s'ensuivit ; mais c'était parce que la cause du capitaine était faible ; car ordinairement, ce n'était pas un homme à accepter une correction sans rien dire.
Ayant maintenant exposé en détail la nature de la science du pilotage, et décrit également le rang que le pilote occupait parmi la fraternité des hommes des bateaux à vapeur, il semble approprié de dire quelques mots sur une organisation que les pilotes formèrent autrefois pour la protection de leur guilde. Elle était curieuse et remarquable en ceci qu'elle était peut-être l'organisation commerciale la plus compacte, la plus complète et la plus forte jamais formée parmi les hommes.
Pendant longtemps, les salaires avaient été de deux cent cinquante dollars par mois ; mais curieusement, à mesure que les bateaux à vapeur se multipliaient et que les affaires augmentaient, les salaires commencèrent à baisser petit à petit. Il était facile de découvrir la raison de cela. Trop de pilotes étaient « fabriqués ». C'était agréable d'avoir un « petit », un timonier, pour faire tout le travail difficile pendant quelques années, gratuitement, pendant que son maître était assis sur un banc élevé et fumait ; tous les pilotes et capitaines avaient des fils ou des neveux qui voulaient devenir pilotes. Peu à peu, il arriva que presque chaque pilote sur la rivière avait un timonier. Lorsqu'un timonier avait fait des progrès satisfaisants pour deux pilotes quelconques dans le métier, ils pouvaient obtenir une licence de pilote pour lui en signant une demande adressée à l'Inspecteur des États-Unis. Rien de plus n'était nécessaire ; généralement, aucune question n'était posée, aucune preuve de capacité n'était exigée.
Eh bien, cet essaim croissant de nouveaux pilotes commença bientôt à saper les salaires, afin d'obtenir des postes. Trop tard – apparemment – les chevaliers du gouvernail comprirent leur erreur. Clairement, quelque chose devait être fait, et rapidement ; mais quelle serait la chose nécessaire ? Une organisation fermée. Rien d'autre ne conviendrait. Réaliser cela semblait une impossibilité ; alors on en parla, on en parla, puis on laissa tomber. Il était trop probable que cela ruine quiconque s'aventurerait dans l'affaire. Mais finalement, environ une douzaine des plus audacieux – et certains d'entre eux les meilleurs – pilotes de la rivière se lancèrent dans l'entreprise et prirent tous les risques. Ils obtinrent une charte spéciale de la législature, avec de larges pouvoirs, sous le nom de Pilots' Benevolent Association ; élurent leurs officiers, complétèrent leur organisation, contribuèrent au capital, augmentèrent les salaires de l'« association » à deux cent cinquante dollars immédiatement – puis se retirèrent dans leurs foyers, car ils furent promptement licenciés. Mais il y avait deux ou trois détails inaperçus dans leurs règlements qui contenaient les graines de la propagation. Par exemple, tous les membres oisifs de l'association, en règle, avaient droit à une pension de vingt-cinq dollars par mois. Cela commença à attirer un traînard après l'autre parmi les rangs des pilotes fraîchement émoulus, pendant la morte saison (l'été). Mieux vaut avoir vingt-cinq dollars que mourir de faim ; les frais d'adhésion n'étaient que de douze dollars, et aucune cotisation n'était exigée des chômeurs.
De plus, les veuves des membres décédés en règle pouvaient toucher vingt-cinq dollars par mois, et une certaine somme pour chacun de leurs enfants. De plus, ledit défunt serait enterré aux frais de l'association. Ces choses ressuscitèrent tous les pilotes surannés et oubliés de la vallée du Mississippi. Ils venaient des fermes, ils venaient des villages de l'intérieur, ils venaient de partout. Ils venaient avec des béquilles, sur des chariots, en ambulances – de n'importe quelle manière, pourvu qu'ils arrivent. Ils payaient leurs douze dollars, et commençaient aussitôt à retirer vingt-cinq dollars par mois, et à calculer leurs frais d'enterrement.
Peu à peu, tous les pilotes inutiles et impuissants, ainsi qu'une douzaine de pilotes de premier ordre, firent partie de l'association, tandis que les neuf dixièmes des meilleurs pilotes en restaient à l'écart et s'en moquaient. C'était la risée de tout le fleuve. Tout le monde plaisantait sur le règlement exigeant que les membres versent dix pour cent de leur salaire, chaque mois, à la trésorerie pour le soutien de l'association, alors que tous les membres étaient des parias mis au ban, que personne ne voulait employer. Tout le monde était ironiquement reconnaissant à l'association d'avoir écarté tous les pilotes sans valeur pour laisser le champ libre aux excellents et aux méritants ; et tout le monde était non seulement jovialement reconnaissant pour cela, mais aussi pour un résultat qui suivit naturellement, à savoir l'augmentation graduelle des salaires à l'approche de la haute saison. Les salaires étaient passés du chiffre modeste de cent dollars par mois à cent vingt-cinq, et dans certains cas à cent cinquante ; et c'était un grand divertissement de s'étendre sur le fait que cette chose charmante avait été accomplie par un groupe d'hommes dont aucun ne recevait la moindre parcelle de bénéfice. Certains des plaisantins avaient l'habitude de passer aux locaux de l'association pour s'amuser à taquiner les membres et à leur offrir la charité de les prendre comme barreurs pour un voyage, afin qu'ils puissent voir à quoi ressemblait le fleuve oublié. Cependant, l'association était satisfaite ; ou du moins ne donnait-elle aucun signe du contraire. De temps en temps, elle capturait un pilote qui n'avait « pas de chance » et l'ajoutait à sa liste ; et ces ajouts tardifs étaient très précieux, car c'étaient de bons pilotes ; les incompétents avaient tous été absorbés auparavant. À mesure que les affaires reprenaient, les salaires grimpèrent graduellement jusqu'à deux cent cinquante dollars — le chiffre de l'association — et s'y fixèrent fermement ; et toujours sans bénéficier à un membre de ce corps, car aucun membre n'était embauché. L'hilarité aux frais de l'association éclatait maintenant sans retenue. Il n'y avait pas de fin au plaisir que ce pauvre martyr devait supporter.
Cependant, il n'est pas de longue route sans détour. L'hiver approcha, les affaires doublèrent et triplèrent, et une avalanche de bateaux du Missouri, de l'Illinois et du haut Mississippi vint se déverser pour tenter sa chance dans le commerce de la Nouvelle-Orléans. Soudain, les pilotes furent très demandés et, par conséquent, rares. L'heure de la revanche était venue. C'était une pilule amère que de devoir enfin accepter les pilotes de l'association, pourtant les capitaines et les propriétaires convinrent qu'il n'y avait pas d'autre moyen. Mais aucun de ces parias ne se proposa ! Il y eut donc une pilule encore plus amère à avaler : il fallait les chercher et solliciter leurs services. Le capitaine ---- fut le premier homme qui trouva nécessaire d'absorber la dose, et il avait été le plus bruyant détracteur de l'organisation. Il alla chercher l'un des meilleurs pilotes de l'association et dit :
« Eh bien, vous autres vous avez eu le dessus sur nous pendant un petit moment, alors je vais céder avec autant de grâce que possible. Je suis venu pour vous engager ; mettez votre malle à bord tout de suite. Je veux partir à midi. »
« Je ne sais pas trop à ce sujet. Qui est votre autre pilote ? »
« J'ai I. S----. Pourquoi ? »
« Je ne peux pas partir avec lui. Il n'appartient pas à l'association. »
« Quoi ! »
« C'est ainsi. »
« Voulez-vous me dire que vous ne ferez pas tourner une roue avec l'un des meilleurs et des plus anciens pilotes du fleuve parce qu'il n'appartient pas à votre association ? »
« Oui, c'est ce que je dis. »
« Eh bien, si ce n'est pas prendre des airs ! Je pensais vous faire une faveur ; mais je commence à croire que c'est moi qui demande une faveur. Agissez-vous en vertu d'une loi de l'entreprise ? »
« Oui. »
« Montrez-la-moi. »
Ils se rendirent donc dans les locaux de l'association, et le secrétaire satisfit bientôt le capitaine, qui dit :
« Eh bien, que dois-je faire ? J'ai engagé M. S---- pour toute la saison. »
« Je vais pourvoir à vos besoins », dit le secrétaire. « Je vais détacher un pilote pour vous accompagner, et il sera à bord à midi. »
« Mais si je renvoie S----, il se retournera contre moi pour le salaire de toute la saison. »
« Bien sûr, c'est une affaire entre vous et M. S----, capitaine. Nous ne pouvons nous mêler de vos affaires privées. »
Le capitaine tempêta, mais en vain. À la fin, il dut renvoyer S----, lui payer environ mille dollars et prendre un pilote de l'association à sa place. Le rire commençait à changer de camp. Chaque jour, dès lors, une nouvelle victime tombait ; chaque jour, quelque capitaine outragé renvoyait un favori non affilié, avec des larmes et des jurons, et installait un homme détesté de l'association à son poste. En très peu de temps, les non-affiliés oisifs commencèrent à être assez nombreux, malgré l'activité des affaires et la demande pour leurs services. Le rire basculait de l'autre côté de leur bouche de façon très palpable. Ces victimes, ainsi que les capitaines et les propriétaires, cessèrent bientôt tout à fait de rire et commencèrent à fulminer contre la revanche qu'ils prendraient quand la « poussée » passagère des affaires serait terminée.
Bientôt, tous les rieurs qui restaient étaient les propriétaires et les équipages des bateaux qui avaient deux pilotes non affiliés. Mais leur triomphe ne fut pas de longue durée. Pour cette raison : c'était une règle rigide de l'association que ses membres ne devaient jamais, sous aucun prétexte, donner d'informations sur le chenal à un « étranger ». À cette époque, environ la moitié des bateaux n'avaient que des pilotes de l'association, et l'autre moitié n'avait que des étrangers. Au premier coup d'œil, on pourrait supposer que lorsqu'il s'agissait d'interdire les informations sur le fleuve, ces deux partis pouvaient jouer à armes égales ; mais il n'en était rien. Dans chaque ville d'une certaine importance, d'un bout à l'autre du fleuve, il y avait un « ponton » pour accoster, au lieu d'un quai ou d'une jetée. Le fret y était entreposé pour le transport ; les passagers en attente dormaient dans ses cabines. Sur chacun de ces pontons, les officiers de l'association plaçaient un coffre solide fermé par une serrure particulière qui n'était utilisée dans aucun autre service qu'un seul : le service postal des États-Unis. C'était la serrure des sacs postaux, un objet gouvernemental sacré. À force de supplications, le gouvernement avait été convaincu de permettre à l'association d'utiliser cette serrure. Chaque homme de l'association portait une clé qui pouvait ouvrir ces boîtes. Cette clé, ou plutôt une manière particulière de la tenir en main lorsque son propriétaire était interrogé sur les informations du fleuve par un étranger — car le succès de l'association de Saint-Louis et de la Nouvelle-Orléans avait maintenant engendré des branches assez prospères dans une douzaine de métiers fluviaux voisins — était le signe et le diplôme d'appartenance de l'homme de l'association ; et si l'étranger ne répondait pas en produisant une clé similaire et en la tenant d'une certaine manière dûment prescrite, sa question était poliment ignorée.
Du secrétaire de l'association, chaque membre recevait un paquet de formulaires plus ou moins élégants, imprimés comme une facture, sur du beau papier, convenablement réglé en colonnes ; un en-tête libellé à peu près ainsi :
Ces formulaires étaient remplis, jour après jour, à mesure que le voyage progressait, et déposés dans les différentes boîtes des pontons. Par exemple, dès que la première traversée, au départ de Saint-Louis, était terminée, les éléments étaient inscrits sur le formulaire, sous les rubriques appropriées, ainsi :
« Saint-Louis. Neuf pieds et demi. Poupe sur le palais de justice, proue sur le peuplier mort au-dessus du chantier de bois, jusqu'à ce que vous leviez le premier récif, puis remontez droit. » Puis sous la rubrique Remarques : « Passez juste à l'extérieur des épaves ; ceci est important. Nouveau chicot juste là où vous redressez la barre ; passez au-dessus. »
Le pilote qui déposait ce formulaire dans la boîte de Cairo (après y avoir ajouté les détails de chaque traversée tout le long du chemin depuis Saint-Louis) en sortait et lisait une demi-douzaine de rapports frais (provenant des vapeurs remontant le courant) concernant le fleuve entre Cairo et Memphis, se mettait parfaitement au courant, les remettait dans la boîte et retournait à bord de son bateau, si bien armé contre l'accident qu'il ne pouvait absolument pas mettre son bateau en difficulté sans faire preuve de la plus ingénieuse négligence.
Imaginez les avantages d'un système aussi admirable sur un tronçon de fleuve de douze ou treize cents miles de long, dont le chenal changeait chaque jour ! Le pilote qui avait autrefois été obligé de se contenter de voir un haut-fond une ou peut-être deux fois par mois, avait maintenant cent yeux perçants pour le surveiller pour lui, et des boisseaux de cerveaux intelligents pour lui dire comment le négocier. Ses informations à ce sujet avaient rarement plus de vingt-quatre heures. Si les rapports dans la dernière boîte laissaient place à des doutes dans son esprit concernant une traversée périlleuse, il avait son remède ; il faisait retentir son sifflet à vapeur d'une manière particulière dès qu'il voyait un bateau approcher ; le signal était répondu d'une manière particulière si les pilotes de ce bateau étaient des hommes de l'association ; et alors les deux vapeurs se rangeaient côte à côte et toutes les incertitudes étaient balayées par des informations fraîches fournies à celui qui demandait, de vive voix et dans les moindres détails.
La première chose qu'un pilote faisait en arrivant à la Nouvelle-Orléans ou à Saint-Louis était d'apporter son rapport final et élaboré aux salons de l'association et de l'y suspendre, après quoi il était libre de rendre visite à sa famille. Dans ces salons, une foule était toujours rassemblée, discutant des changements dans le chenal, et dès qu'il y avait une nouvelle arrivée, tout le monde cessait de parler jusqu'à ce que ce témoin ait raconté les dernières nouvelles et réglé la dernière incertitude. Les autres artisans peuvent parfois « oublier l'atelier » et s'intéresser à d'autres sujets. Pas le pilote ; il doit se consacrer entièrement à sa profession et ne parler de rien d'autre ; car ce serait un faible gain que d'être parfait un jour et imparfait le lendemain. Il n'a ni temps ni mots à perdre s'il veut rester « au courant ».
Mais les étrangers avaient la vie dure. Aucun endroit particulier pour se rencontrer et échanger des informations, aucun rapport de ponton, aucun moyen autre que le hasard et peu satisfaisants pour obtenir des nouvelles. La conséquence était qu'un homme devait parfois parcourir cinq cents miles de fleuve sur la base d'informations vieilles d'une semaine ou dix jours. À un niveau d'eau convenable du fleuve, cela aurait pu suffire ; mais quand les eaux basses arrivaient, c'était destructeur.
Maintenant venait un autre résultat parfaitement logique. Les étrangers commençaient à échouer les vapeurs, à les couler et à se mettre dans toutes sortes de problèmes, alors que les accidents semblaient se tenir entièrement à l'écart des hommes de l'association. C'est pourquoi même les propriétaires et les capitaines de bateaux exclusivement pourvus d'étrangers, et précédemment considérés comme totalement indépendants de l'association et libres de se réconforter avec vantardise et rires, commençaient à se sentir assez mal à l'aise. Pourtant, ils faisaient semblant de continuer à se vanter, jusqu'à un jour noir où chaque capitaine du lot fut formellement ordonné de renvoyer immédiatement ses étrangers et de prendre des pilotes de l'association à la place. Et qui avait la présomption audacieuse de faire cela ? Hélas, cela venait d'un pouvoir derrière le trône qui était plus grand que le trône lui-même. C'étaient les assureurs !
Ce n'était pas le moment de « troquer ses couteaux ». Chaque étranger dut débarquer sa malle immédiatement. Bien sûr, on supposait qu'il y avait collusion entre l'association et les assureurs, mais ce n'était pas le cas. Ces derniers en étaient venus à comprendre l'excellence du système de « rapport » de l'association et la sécurité qu'il garantissait, et ils avaient donc pris leur décision entre eux et selon des principes commerciaux clairs.
Il y avait des pleurs, des gémissements et des grincements de dents dans le camp des étrangers maintenant. Mais peu importe, il n'y avait qu'une seule voie à suivre pour eux, et ils la suivirent. Ils se présentèrent par couples et par groupes, offrirent leurs douze dollars et demandèrent à devenir membres. Ils furent surpris d'apprendre que plusieurs nouveaux règlements avaient été ajoutés depuis longtemps. Par exemple, le droit d'entrée avait été porté à cinquante dollars ; cette somme devait être versée, ainsi que dix pour cent des salaires que le candidat avait reçus chaque mois depuis la fondation de l'association. Dans de nombreux cas, cela représentait trois ou quatre cents dollars. Pourtant, l'association n'acceptait pas la candidature tant que l'argent n'était pas présent. Même alors, un seul vote contre annulait la candidature. Chaque membre devait voter « Oui » ou « Non » en personne et devant témoins ; il fallait donc des semaines pour décider d'une candidature, car beaucoup de pilotes étaient absents pendant longtemps pour des voyages. Cependant, les pécheurs repentis rassemblèrent leurs économies et, un par un, par notre fastidieux processus de vote, ils furent ajoutés au bercail. Un moment arriva, à la fin, où seuls dix environ restaient à l'extérieur. Ils disaient qu'ils mourraient de faim avant de postuler. Ils restèrent oisifs longtemps, car bien sûr personne ne pouvait risquer de les employer.
Peu à peu, l'association publia le fait qu'à une certaine date, les salaires seraient portés à cinq cents dollars par mois. Toutes les associations de branche étaient devenues fortes maintenant, et celle de la Red River avait porté les salaires à sept cents dollars par mois. À contrecœur, les dix étrangers cédèrent, compte tenu de ces choses, et présentèrent leur candidature. Il y avait un autre nouveau règlement, à ce moment-là, qui exigeait d'eux de payer des cotisations non seulement sur tous les salaires qu'ils avaient reçus depuis la naissance de l'association, mais aussi sur ce qu'ils auraient reçu s'ils avaient continué à travailler jusqu'au moment de leur demande, au lieu de partir bouder dans l'oisiveté. Il s'avéra difficile de les élire, mais cela fut accompli à la fin. Le pécheur le plus virulent de ce groupe était resté dehors et avait laissé les « cotisations » s'accumuler contre lui si longtemps qu'il dut envoyer six cent vingt-cinq dollars avec sa candidature.
L'association avait un bon compte en banque maintenant, et était très forte. Il n'y avait plus d'étranger. Un règlement fut ajouté interdisant la réception de nouveaux novices ou apprentis pendant cinq ans ; après quoi un nombre limité serait pris, non par des individus, mais par l'association, à ces conditions : le candidat ne devait pas avoir moins de dix-huit ans, être de famille respectable et de bonne moralité ; il devait réussir un examen sur son instruction, payer mille dollars d'avance pour le privilège de devenir apprenti, et devait rester sous les ordres de l'association jusqu'à ce qu'une grande partie des membres (plus de la moitié, je pense) soit disposée à signer sa demande de licence de pilote.
Tous les apprentis précédemment sous contrat furent maintenant retirés de leurs maîtres et adoptés par l'association. Le président et le secrétaire les détachaient pour le service sur tel ou tel bateau, à leur gré, et les changeaient de bateau selon certaines règles. Si un pilote pouvait prouver qu'il était en mauvaise santé et avait besoin d'assistance, l'un des novices recevait l'ordre de l'accompagner.
La liste des veuves et des orphelins augmenta, mais aussi les ressources financières de l'association. L'association assistait à ses propres enterrements avec solennité, et les payait. Lorsque l'occasion l'exigeait, elle envoyait des membres sur le fleuve à la recherche des corps de frères perdus dans des accidents de vapeurs ; une recherche de ce genre coûtait parfois mille dollars.
L'association obtint une charte et se lança également dans le secteur de l'assurance. Elle assurait non seulement la vie de ses membres, mais prenait aussi des risques sur les vapeurs.
L'organisation semblait indestructible. C'était le monopole le plus serré du monde. Par la loi des États-Unis, aucun homme ne pouvait devenir pilote à moins que deux pilotes dûment licenciés ne signent sa demande ; et maintenant il n'y avait personne en dehors de l'association capable de signer. En conséquence, la création de pilotes était terminée. Chaque année, certains mouraient et d'autres devenaient incapables par l'âge et l'infirmité ; il n'y aurait plus de nouveaux pour prendre leurs places. Avec le temps, l'association pourrait monter les salaires au chiffre qu'elle choisirait ; et tant qu'elle serait assez sage pour ne pas pousser la chose trop loin et provoquer le gouvernement national à amender le système de licence, les propriétaires de vapeurs devraient se soumettre, puisqu'il n'y aurait aucun remède.
Les propriétaires et les capitaines étaient le seul obstacle qui se trouvait entre l'association et le pouvoir absolu ; et finalement, celui-ci fut supprimé. Incroyable que cela puisse paraître, les propriétaires et les capitaines le firent délibérément eux-mêmes. Lorsque l'association des pilotes annonça, des mois à l'avance, qu'au premier jour de septembre 1861, les salaires seraient portés à cinq cents dollars par mois, les propriétaires et les capitaines augmentèrent instantanément les frets de quelques cents, et expliquèrent aux fermiers le long du fleuve la nécessité de cela, en attirant leur attention sur le taux onéreux des salaires sur le point d'être établi. C'était un argument plutôt mince, mais les fermiers ne semblèrent pas le détecter. Il leur parut raisonnable qu'ajouter cinq cents de fret sur un boisseau de maïs était justifiable dans les circonstances, oubliant le fait que cette avance sur une cargaison de quarante mille sacs était bien plus que nécessaire pour couvrir les nouveaux salaires.
Ainsi, aussitôt, les capitaines et les propriétaires créèrent une association de leur propre cru, et proposèrent de porter les salaires des capitaines à cinq cents dollars aussi, et de demander une autre augmentation des frets. C'était une idée nouvelle, mais bien sûr un effet qui avait été produit une fois pouvait être produit de nouveau. La nouvelle association décréta (car c'était avant que tous les étrangers aient été intégrés dans l'association des pilotes) que si un capitaine employait un pilote non affilié, il serait forcé de le renvoyer, et aussi de payer une amende de cinq cents dollars. Plusieurs de ces lourdes amendes furent payées avant que l'organisation des capitaines ne devienne assez forte pour exercer une pleine autorité sur ses membres ; mais tout cela cessa, peu après. Les capitaines essayèrent d'obtenir des pilotes qu'ils décrètent qu'aucun membre de leur corporation ne servirait sous un capitaine non affilié ; mais cette proposition fut déclinée. Les pilotes virent qu'ils seraient soutenus par les capitaines et les assureurs de toute façon, et ils s'abstinrent donc sagement d'entrer dans des alliances compromettantes.
Comme je l'ai fait remarquer, l'association des pilotes était maintenant le monopole le plus compact du monde, peut-être, et semblait tout simplement indestructible. Et pourtant, les jours de sa gloire étaient comptés. D'abord, le nouveau chemin de fer s'étendant à travers le Mississippi, le Tennessee et le Kentucky, vers les centres ferroviaires du Nord, commença à détourner le voyage des passagers des vapeurs ; ensuite la guerre vint et anéantit presque entièrement l'industrie de la navigation à vapeur pendant plusieurs années, laissant la plupart des pilotes oisifs, et le coût de la vie augmentant tout le temps ; puis le trésorier de l'association de Saint-Louis mit la main dans la caisse et partit avec chaque dollar du fonds ample ; et finalement, les chemins de fer s'introduisant partout, il y avait peu à faire pour les vapeurs, quand la guerre fut finie, si ce n'est transporter des frets ; alors aussitôt un génie de la côte atlantique introduisit le plan de remorquer une douzaine de cargaisons de vapeurs jusqu'à la Nouvelle-Orléans à la queue d'un vulgaire petit remorqueur ; et voilà, en un clin d'œil, pour ainsi dire, l'association et la noble science du pilotage étaient des choses d'un passé mort et pathétique !
C’était la coutume que les bateaux quittent la Nouvelle-Orléans entre quatre et cinq heures de l'après-midi. Dès trois heures, ils brûlaient de la colophane et du bois de pin (signe des préparatifs), et l'on avait ainsi le spectacle pittoresque d'une rangée, longue de deux ou trois milles, de hautes colonnes de fumée noire comme du charbon s'élevant dans les airs ; une colonnade qui soutenait un toit de sable, composé de cette même fumée se mêlant et se répandant au-dessus de la ville. Chaque bateau en partance avait son pavillon hissé au mât de beaupré, et parfois un second sur le mât de poupe à l'arrière. Des seconds, sur deux ou trois milles de long, commandaient et juraient avec plus d'emphase que de coutume ; d'innombrables processions de tonneaux et de caisses de fret tourbillonnaient sur la levée et s'envolaient à bord par les passerelles, des passagers attardés esquivaient et sautaient parmi ces objets frénétiques, espérant atteindre l'entrée de l'entrepont vivants, mais nourrissant de sérieux doutes à ce sujet ; des femmes, munies de réticules et de boîtes à chapeaux, tentaient de suivre leurs maris chargés de sacs de voyage et de nourrissons en pleurs, mais échouaient lamentablement, perdant la tête dans ce tourbillon, ce fracas et cette distraction générale ; des chariots et des fourgons à bagages cahotaient ici et là dans une hâte folle, se bloquant et s'encastrant tous les deux instants, et pendant dix secondes, on ne pouvait plus les voir qu'à travers un nuage de jurons, de façon vague et indistincte ; chaque treuil relié à chaque écoutille avant, d'un bout à l'autre de cette longue file de bateaux à vapeur, émettait un sifflement et un bourdonnement assourdissants, abaissant le fret dans la cale, et les équipages de nègres à moitié nus et ruisselants de sueur qui les actionnaient hurlaient des chansons telles que « De Las' Sack! De Las' Sack! » — inspirés à une exaltation inimaginable par le chaos du tumulte et du vacarme qui rendaient tous les autres fous.
À ce moment-là, les ponts des ouragans et des chaudières des vapeurs étaient noirs de monde, littéralement couverts de passagers. Les « dernières cloches » commençaient à tinter tout le long de la ligne, et alors le vacarme semblait doubler ; un instant ou deux plus tard, l'ultime avertissement retentissait — un tintamarre simultané de gongs chinois, accompagné du cri : « Tous ceux qui ne partent pas, veuillez descendre à terre ! » — et voilà que le vacarme quadruplait ! Les gens se précipitaient à terre, renversant les traînards excités qui tentaient de monter à bord. Un instant plus tard, une longue série de passerelles était rentrée, chacune avec son habituel passager de la dernière chance, agrippé au bout des dents, des ongles et de tout ce qu'il pouvait, tandis que l'habituel procrastinateur faisait un bond désespéré vers le rivage par-dessus sa tête.
À présent, un certain nombre de bateaux reculent dans le courant, laissant de larges brèches dans la rangée serrée des vapeurs. Les citoyens se pressent sur les ponts des bateaux qui ne doivent pas partir, afin d'assister au spectacle. Vapeur après vapeur, le navire se redresse, rassemble toutes ses forces et, bientôt, passe en balançant, sous une pression de vapeur formidable, le pavillon au vent, la fumée noire roulant, et tout son équipage de chauffeurs et de matelots (généralement des nègres basanés) massés sur le gaillard d'avant, la meilleure « voix » du lot se dressant au milieu (montée sur le cabestan), agitant son chapeau ou un drapeau, tous hurlant un chœur puissant, tandis que les canons du départ tonnent et que la foule immense agite ses chapeaux et crie hourra ! Vapeur après vapeur, les navires se mettent en ligne et le cortège majestueux s'envole le long du fleuve.
Autrefois, lorsque deux bateaux rapides entamaient une course devant une grande foule, il était exaltant d'entendre les équipages chanter, surtout si c'était à la tombée de la nuit et que le gaillard d'avant était éclairé par la lueur rouge des corbeilles à torches. La course était un plaisir royal. Le public avait toujours l'idée que la course était dangereuse ; alors que c'était tout le contraire — du moins après l'adoption des lois restreignant chaque bateau à un nombre précis de livres de pression par pouce carré. Aucun mécanicien n'était jamais somnolent ou négligent lorsque son cœur était dans une course. Il était constamment sur le qui-vive, vérifiant les robinets de jauge et surveillant tout. L'endroit dangereux se trouvait sur les bateaux lents et laborieux, où les mécaniciens sommeillaient et laissaient des débris s'introduire dans la « pompe » et couper l'alimentation en eau des chaudières.
Aux « belles époques » de la navigation à vapeur, une course entre deux bateaux notoirement rapides était un événement de grande importance. La date en était fixée plusieurs semaines à l'avance et, dès lors, toute la vallée du Mississippi était dans un état d'excitation dévorante. La politique et la météo étaient oubliées, et les gens ne parlaient que de la course à venir. À l'approche du jour, les deux vapeurs se « dépouillaient » et se préparaient. Tout encombrement ajoutant du poids ou exposant une surface de résistance au vent ou à l'eau était supprimé, si le bateau pouvait s'en passer. Les « espars », et parfois même leurs mâts de charge, étaient envoyés à terre, ne laissant aucun moyen de remettre le bateau à flot s'il s'échouait. Lorsque l'« Eclipse » et l'« A. L. Shotwell » firent leur grande course il y a bien des années, on raconta qu'on avait pris la peine de gratter la dorure du motif fantaisiste qui pendait entre les cheminées de l'« Eclipse », et que pour ce voyage, le capitaine avait laissé ses gants de chevreau et s'était fait raser la tête. Mais j'ai toujours douté de ces choses-là.
Si l'on savait que le bateau atteignait sa vitesse maximale en tirant cinq pieds et demi à l'avant et cinq pieds à l'arrière, il était soigneusement chargé à ce chiffre exact — il n'aurait pas accepté une dose de pilules homéopathiques sur son manifeste après cela. On n'embarquait pratiquement aucun passager, car non seulement ils ajoutaient du poids, mais ils ne voulaient jamais « équilibrer le bateau ». Ils couraient toujours sur le côté dès qu'il y avait quelque chose à voir, tandis qu'un batelier consciencieux et expérimenté se tenait au centre du bateau et se séparait les cheveux au milieu avec un niveau à bulle.
Aucun fret de passage ni aucun passager de passage n'étaient autorisés, car les concurrents ne s'arrêtaient que dans les plus grandes villes, et encore, ce n'était qu'un « touche-et-va ». Les barges de charbon et de bois étaient contractées à l'avance et maintenues prêtes à être attelées aux vapeurs en plein vol au moindre signal. On emportait des équipages doubles afin que tout le travail puisse être effectué rapidement.
La date choisie arrivée, et tout étant prêt, les deux grands vapeurs reculent dans le courant et restent là à manœuvrer un moment, observant apparemment le moindre mouvement de l'autre, tels des êtres doués de raison ; les drapeaux flottent, la vapeur contenue hurle à travers les soupapes de sûreté, la fumée noire roule et tourbillonne hors des cheminées, assombrissant tout l'air. Des gens, des gens partout ; les rivages, les toits des maisons, les bateaux à vapeur, les navires en sont remplis, et vous savez que les rives du vaste Mississippi vont être frangées d'humanité de là jusqu'au nord, sur douze cents milles, pour accueillir ces concurrents.
Soudain, de hautes colonnes de vapeur jaillissent des tuyaux d'échappement des deux navires, deux coups de canon tonnent en guise d'adieu, deux héros en chemise rouge montés sur les cabestans agitent leurs petits drapeaux au-dessus des équipages massés sur les gaillards d'avant, deux solos plaintifs s'attardent dans l'air pendant quelques secondes d'attente, deux chœurs puissants éclatent — et les voilà qui arrivent ! Les fanfares de cuivre braillent « Hail Columbia », hourra après hourra tonne depuis les rivages, et les créatures majestueuses passent en sifflant comme le vent.
Ces bateaux ne s'arrêteront jamais un seul instant entre la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, si ce n'est pour une seconde ou deux dans les grandes villes, ou pour atteler des barges de bois de trente cordes à leurs flancs. Vous devriez être à bord lorsqu'ils prennent deux de ces barges en remorque et qu'ils y déversent une nuée d'hommes ; le temps que vous essuyiez vos lunettes et que vous les remettiez, vous vous demanderez ce qu'il est advenu de ce bois.
Deux vapeurs bien appariés resteront en vue l'un de l'autre jour après jour. Ils pourraient même rester côte à côte, n'était le fait que les pilotes ne se ressemblent pas tous, et que les plus habiles gagneront la course. Si l'un des bateaux a un pilote « éclair », dont le « partenaire » lui est légèrement inférieur, vous pouvez dire lequel est de quart en notant si ce bateau a gagné du terrain ou en a perdu durant chaque tranche de quatre heures. Le pilote le plus rusé peut retarder un bateau s'il n'a pas un génie raffiné pour la barre. La navigation est un art très élevé. Il ne faut pas laisser traîner un gouvernail en travers de l'étrave d'un bateau si l'on veut remonter le fleuve rapidement.
Il y a une grande différence entre les bateaux, bien sûr. Pendant longtemps, j'ai été sur un bateau qui était si lent que nous oubliions quelle année c'était lorsque nous quittions le port. Mais c'était, bien sûr, à de rares intervalles. Les bacs perdaient souvent des trajets précieux parce que leurs passagers vieillissaient et mouraient en attendant que nous passions. C'était à des intervalles encore plus rares. J'avais les documents de ces événements, mais par négligence, ils ont été égarés. Ce bateau, le « John J. Roe », était si lent que lorsqu'il coula finalement dans le Madrid Bend, il s'écoula cinq ans avant que les propriétaires ne l'apprennent. C'était toujours un fait déconcertant pour moi, mais c'est ainsi selon les archives, de toute façon. Il était tristement lent ; pourtant, nous avions souvent des moments assez excitants à faire la course avec des îles, des radeaux et autres choses semblables. Un voyage, cependant, nous nous en sommes plutôt bien sortis. Nous sommes allés à Saint-Louis en seize jours. Mais même à cette allure de cliquetis, je pense que nous avons changé de quart trois fois dans le bras de Fort Adams, qui fait cinq milles de long. Un « bras » est une partie de fleuve rectiligne, et bien sûr le courant traverse un tel endroit de façon assez vive.
Ce voyage-là, nous sommes allés à Grand Gulf, depuis la Nouvelle-Orléans, en quatre jours (trois cent quarante milles) ; l'« Eclipse » et le « Shotwell » l'ont fait en un. Nous étions à neuf jours de navigation, dans le chenal de 63 (sept cents milles) ; l'« Eclipse » et le « Shotwell » y sont allés en deux jours. Il y a un peu plus d'une génération, un bateau appelé le « J. M. White » est allé de la Nouvelle-Orléans à Cairo en trois jours, six heures et quarante-quatre minutes. En 1853, l'« Eclipse » a fait le même voyage en trois jours, trois heures et vingt minutes. En 1870, le « R. E. Lee » l'a fait en trois jours et une heure. Ce dernier est considéré comme le voyage le plus rapide jamais enregistré. Je vais essayer de montrer que ce n'était pas le cas. Pour cette raison : la distance entre la Nouvelle-Orléans et Cairo, à l'époque où le « J. M. White » l'a parcourue, était d'environ onze cent six milles ; par conséquent, sa vitesse moyenne était d'un peu plus de quatorze milles à l'heure. À l'époque de l'« Eclipse », la distance entre les deux ports était tombée à mille quatre-vingts milles ; par conséquent, sa vitesse moyenne était légèrement inférieure à quatorze milles et trois huitièmes à l'heure. À l'époque du « R. E. Lee », la distance avait diminué à environ mille trente milles ; par conséquent, sa moyenne était d'environ quatorze milles et un huitième à l'heure. Par conséquent, le temps de l'« Eclipse » était manifestement le plus rapide jamais réalisé.
CHAPITRE 17
Coupures et Stephen
CES détails arides ont une importance particulière. Ils me donnent l'occasion de présenter l'une des particularités les plus étranges du Mississippi : celle de raccourcir sa longueur de temps à autre. Si vous jetez une longue épluchure de pomme souple par-dessus votre épaule, elle prendra assez bien la forme d'une section moyenne du fleuve Mississippi ; c'est-à-dire les neuf ou dix cents milles s'étendant de Cairo, dans l'Illinois, vers le sud jusqu'à la Nouvelle-Orléans, le fleuve étant merveilleusement tortueux, avec un court segment droit ici et là à de larges intervalles. Le segment de deux cents milles allant de Cairo vers le nord jusqu'à Saint-Louis n'est nullement aussi tortueux, car c'est un pays rocheux que le fleuve ne peut pas beaucoup entamer.
L'eau creuse les rives alluviales du « cours inférieur » du fleuve en profondes courbes en fer à cheval ; si profondes, en fait, qu'à certains endroits, si vous débarquiez à une extrémité du fer à cheval et traversiez l'isthme, sur un demi-mille ou trois quarts de mille, vous pourriez vous asseoir et vous reposer quelques heures pendant que votre vapeur contournerait le long coude, à une vitesse de dix milles à l'heure, pour venir vous reprendre à bord. Lorsque le fleuve monte rapidement, un gredin dont la plantation se trouve à l'intérieur des terres, et qui a donc une valeur moindre, n'a qu'à guetter sa chance, creuser une petite rigole à travers l'isthme étroit par une nuit sombre, et y détourner l'eau, et en un temps merveilleusement court, un miracle s'est produit : à savoir, tout le Mississippi a pris possession de ce petit fossé, a placé la plantation du paysan sur sa rive (quadruplant sa valeur), et la plantation autrefois précieuse de cet autre partie se retrouve loin là-bas sur une grande île ; l'ancien cours d'eau autour d'elle s'ensablera bientôt, les bateaux ne pourront plus s'en approcher à moins de dix milles, et sa valeur chutera au quart de ce qu'elle était. Des gardes sont postés sur ces isthmes étroits, aux moments opportuns, et si un homme est surpris à creuser un fossé à travers eux, les chances sont toutes contre le fait qu'il ait jamais une autre occasion de creuser un fossé.
Veuillez observer certains des effets de ce commerce de fossés. Il y avait autrefois un isthme en face de Port Hudson, en Louisiane, qui ne faisait qu'un demi-mille de large à son endroit le plus étroit. Vous pouviez le traverser à pied en quinze minutes ; mais si vous faisiez le voyage autour du cap sur un radeau, vous voyagiez trente-cinq milles pour accomplir la même chose. En 1722, le fleuve a jailli à travers cet isthme, a déserté son ancien lit, et s'est ainsi raccourci de trente-cinq milles. De la même manière, il s'est raccourci de vingt-cinq milles à Black Hawk Point en 1699. En dessous de Red River Landing, la coupure de Raccourci a été faite (il y a quarante ou cinquante ans, je pense). Cela a raccourci le fleuve de vingt-huit milles. À notre époque, si vous voyagez par le fleuve de la plus méridionale de ces trois coupures à la plus septentrionale, vous ne faites que soixante-dix milles. Pour faire la même chose il y a cent soixante-seize ans, il fallait faire cent cinquante-huit milles ! — un raccourcissement de quatre-vingt-huit milles sur cette distance dérisoire. À une époque oubliée du passé, des coupures ont été faites au-dessus de Vidalia, en Louisiane ; à l'île 92 ; à l'île 84 ; et à Hale's Point. Celles-ci ont raccourci le fleuve, au total, de soixante-dix-sept milles.
Depuis mon époque sur le Mississippi, des coupures ont été faites à Hurricane Island ; à l'île 100 ; à Napoleon, dans l'Arkansas ; à Walnut Bend ; et à Council Bend. Celles-ci ont raccourci le fleuve, au total, de soixante-sept milles. De mon temps, une coupure a été faite à American Bend, qui a raccourci le fleuve de dix milles ou plus.
Par conséquent, le Mississippi entre Cairo et la Nouvelle-Orléans faisait douze cent quinze milles de long il y a cent soixante-seize ans. Il faisait mille cent quatre-vingts après la coupure de 1722. Il faisait mille quarante après la coupure d'American Bend. Il a perdu soixante-sept milles depuis. Par conséquent, sa longueur n'est que de neuf cent soixante-treize milles à l'heure actuelle.
Maintenant, si je voulais être l'un de ces gens scientifiques pesants, et « faire semblant » de prouver ce qui s'est passé dans un passé lointain par ce qui s'est passé dans un temps donné dans un passé récent, ou ce qui se passera dans un futur lointain par ce qui s'est passé ces dernières années, quelle opportunité ici ! La géologie n'a jamais eu une telle chance, ni de telles données exactes sur lesquelles argumenter ! Ni le « développement des espèces » non plus ! Les époques glaciaires sont de grandes choses, mais elles sont vagues — vagues. Veuillez observer :
En l'espace de cent soixante-seize ans, le Mississippi inférieur s'est raccourci de deux cent quarante-deux milles. C'est une moyenne d'un peu plus d'un mille et un tiers par an. Par conséquent, toute personne calme, qui n'est ni aveugle ni idiote, peut voir que dans l'« Ère silurienne oolitique », il y a tout juste un million d'années en novembre dernier, le fleuve Mississippi inférieur faisait plus d'un million trois cent mille milles de long, et dépassait dans le golfe du Mexique comme une canne à pêche. Et par la même logique, toute personne peut voir que dans sept cent quarante-deux ans, le Mississippi inférieur ne fera plus qu'un mille et trois quarts de long, et Cairo et la Nouvelle-Orléans auront joint leurs rues et avanceront confortablement sous un seul maire et un conseil municipal mutuel. Il y a quelque chose de fascinant dans la science. On obtient de tels rendements de conjecture en gros à partir d'un investissement aussi dérisoire de faits.
Lorsque l'eau commence à couler à travers l'un de ces fossés dont j'ai parlé, il est temps pour les gens des environs de déménager. L'eau fend les rives comme un couteau. Lorsque le fossé a atteint douze ou quinze pieds de large, la calamité est pratiquement accomplie, car aucune puissance sur terre ne peut plus l'arrêter. Lorsque la largeur a atteint cent yards, les rives commencent à se détacher en tranches larges d'un demi-acre. Le courant contournant le coude voyageait autrefois à seulement cinq milles à l'heure ; maintenant, il est formidablement augmenté par le raccourcissement de la distance. J'étais à bord du premier bateau qui a essayé de passer à travers la coupure d'American Bend, mais nous n'avons pas réussi. C'était vers minuit, et c'était une nuit sauvage — tonnerre, éclairs et trombes d'eau. On estimait que le courant dans la coupure atteignait environ quinze ou vingt milles à l'heure ; douze ou treize était le mieux que notre bateau pouvait faire, même dans une eau assez calme, donc peut-être étions-nous stupides d'essayer la coupure. Cependant, M. Brown était ambitieux, et il a continué à essayer. Le remous remontant la rive, sous la « pointe », était à peu près aussi rapide que le courant au milieu ; donc nous volions vers le haut du rivage comme un train express, mettions une grosse pression de vapeur, et nous « préparions à une secousse » lorsque nous frappions le courant qui tourbillonnait près de la pointe. Mais tous nos préparatifs étaient inutiles. Dès que le courant nous a frappés, il nous a fait tourner comme une toupie, l'eau a inondé le gaillard d'avant, et le bateau a penché si loin que l'on pouvait à peine tenir debout. L'instant d'après, nous étions loin en bas du fleuve, nous débattant de toutes nos forces pour rester hors des bois. Nous avons tenté l'expérience quatre fois. Je me tenais sur l'entrée de l'entrepont pour voir. C'était étonnant d'observer avec quelle soudaineté le bateau tournait et faisait volte-face dès qu'il émergeait du remous et que le courant frappait son nez. La commotion sonore et le tremblement auraient été à peu près les mêmes s'il était entré à pleine vitesse contre un banc de sable. Sous les éclairs, on pouvait voir les cabines des plantations et les bonnes terres tomber dans le fleuve ; et le fracas qu'elles faisaient n'était pas un mauvais effort pour du tonnerre. Une fois, lorsque nous avons tourné, nous n'avons manqué qu'à vingt pieds une maison qui avait une lumière allumée à la fenêtre ; et à l'instant même, cette maison est passée par-dessus bord. Personne ne pouvait rester sur notre gaillard d'avant ; l'eau le balayait en un torrent à chaque fois que nous plongions en travers du courant. À la fin de notre quatrième effort, nous nous sommes retrouvés dans les bois à deux milles en dessous de la coupure ; tout le pays était inondé, bien sûr. Un jour ou deux plus tard, la coupure faisait trois quarts de mille de large, et les bateaux passaient en remontant sans trop de difficulté, économisant ainsi dix milles.
L'ancienne coupure de Raccourci a réduit la longueur du fleuve de vingt-huit milles. Il y avait une tradition qui lui était associée. On disait qu'un bateau est arrivé là pendant la nuit et a contourné l'énorme coude de la manière habituelle, les pilotes ne sachant pas que la coupure avait été faite. C'était une nuit sinistre et hideuse, et toutes les formes étaient vagues et déformées. L'ancien coude avait déjà commencé à se combler, et le bateau s'est mis à fuir des récifs mystérieux, en frappant un de temps en temps. Les pilotes perplexes se sont mis à jurer, et ont finalement exprimé le souhait tout à fait inutile de ne jamais sortir de cet endroit. Comme il arrive toujours dans de tels cas, cette prière particulière fut exaucée, et les autres négligées. Ainsi, jusqu'à ce jour, ce vapeur fantôme continue de se cogner dans ce fleuve déserté, essayant de trouver son chemin pour sortir. Plus d'un veilleur de nuit grave m'a juré que lors des nuits de bruine et de morosité, il avait jeté un regard craintif sur ce fleuve oublié alors qu'il passait la tête de l'île, et avait vu la faible lueur des lumières du vapeur spectre dériver à travers l'obscurité lointaine, et entendu la toux étouffée de ses « tuyaux d'échappement » et le cri plaintif de ses sondeurs.
En l'absence de statistiques supplémentaires, je me permets de clore ce chapitre avec une réminiscence de plus de « Stephen ».
La plupart des capitaines et des pilotes détenaient des billets signés par Stephen pour des sommes empruntées, allant de deux cent cinquante dollars vers le haut. Stephen ne remboursa jamais un seul de ces billets, mais il était fort ponctuel et très zélé à les renouveler tous les douze mois.
Bien sûr, un moment finit par arriver où Stephen ne put plus emprunter auprès de ses anciens créanciers ; il fut donc contraint de guetter de nouveaux venus qui ne le connaissaient pas. Une telle victime fut le jeune Yates, au bon cœur et à la nature simple (j'utilise un nom fictif, mais le vrai nom commençait, tout comme celui-ci, par un Y). Le jeune Yates obtint son diplôme de pilote, décrocha un poste, et lorsque le mois fut écoulé et qu'il se présenta au bureau du commis pour recevoir ses deux cent cinquante dollars en billets neufs et craquants, Stephen était là ! Sa langue d'argent se mit en branle, et en très peu de temps les deux cent cinquante dollars de Yates avaient changé de mains. Le fait fut bientôt connu au quartier général des pilotes, et l'amusement ainsi que la satisfaction des vieux créanciers furent grands et généreux. Mais l'innocent Yates ne soupçonna jamais que la promesse de Stephen de payer promptement à la fin de la semaine ne valait rien. Yates réclama son argent au moment convenu ; Stephen l'amadoua et le fit attendre une semaine de plus. Il revint alors, selon l'accord, et fut à nouveau enrobé de sucre, tout en subissant un nouveau report. Ainsi allaient les choses. Yates traqua Stephen semaine après semaine, sans résultat, et finit par abandonner. Et alors, aussitôt, Stephen commença à traquer Yates ! Partout où Yates apparaissait, l'inévitable Stephen était là. Et non seulement là, mais rayonnant d'affection et débordant d'excuses pour ne pas être en mesure de payer. Peu à peu, chaque fois que le pauvre Yates le voyait venir, il faisait demi-tour et s'enfuyait, entraînant sa compagnie avec lui, s'il en avait ; mais c'était inutile ; son débiteur le rattrapait et l'acculait. Essoufflé et le visage rouge, Stephen arrivait, les mains tendues et les yeux avides, s'immisçait dans la conversation, secouait les deux bras de Yates jusqu'à les déboîter, et commençait :
« Mon Dieu, quelle course je viens de faire ! J'ai vu que tu ne m'avais pas vu, alors j'ai mis toute la vapeur de peur de te rater complètement. Et te voilà ! Là, reste juste comme ça, et laisse-moi te regarder ! Toujours la même noble prestance. » [À l'ami de Yates :] « Regardez-le ! Regardez-le ! N'est-ce pas un plaisir de le regarder ! n'est-ce pas ? N'est-il pas un tableau ! Certains l'appellent un tableau ; moi, je l'appelle un panorama ! C'est ce qu'il est : un panorama complet. Et maintenant, ça me rappelle ! Comme j'aurais aimé te voir une heure plus tôt ! Pendant vingt-quatre heures, j'ai mis ces deux cent cinquante dollars de côté pour toi ; je t'ai cherché partout. J'ai attendu au Planter's depuis six heures hier soir jusqu'à deux heures ce matin, sans repos ni nourriture ; ma femme dit : « Où as-tu été toute la nuit ? » J'ai dit : « Cette dette me pèse sur le cœur. » Elle dit : « De toute ma vie, je n'ai jamais vu un homme prendre une dette aussi à cœur que toi. » J'ai dit : « C'est dans ma nature ; comment puis-je changer cela ? » Elle dit : « Eh bien, va te coucher et repose-toi un peu. » J'ai dit : « Pas avant que ce pauvre et noble jeune homme n'ait reçu son argent. » Alors je suis resté debout toute la nuit, et ce matin je suis sorti comme une flèche, et le premier homme que j'ai croisé m'a dit que tu avais embarqué sur le « Grand Turk » et que tu étais parti pour la Nouvelle-Orléans. Eh bien, monsieur, j'ai dû m'appuyer contre un bâtiment et pleurer. Dieu m'en soit témoin, je n'ai pas pu m'en empêcher. L'homme qui possédait l'endroit est sorti en nettoyant avec un chiffon et a dit qu'il n'aimait pas que les gens pleurent contre son bâtiment, et alors il m'a semblé que le monde entier s'était retourné contre moi, et qu'il ne servait plus à rien de vivre ; et en venant ici il y a une heure, souffrant d'une agonie que nul ne peut connaître, j'ai rencontré Jim Wilson et je lui ai versé les deux cent cinquante dollars à valoir ; et dire que tu es là, maintenant, et que je n'ai pas un sou ! Mais aussi vrai que je me tiens ici sur ce sol sur cette brique précise — voilà, j'ai griffé une marque sur la brique pour m'en souvenir —, j'emprunterai cet argent et te le verserai demain à midi pile ! Maintenant, reste ainsi ; laisse-moi te regarder une dernière fois. »
Et ainsi de suite. La vie de Yates devint un fardeau pour lui. Il ne pouvait échapper à son débiteur ni aux terribles souffrances de ce dernier de ne pouvoir payer. Il redoutait de se montrer dans la rue, de peur de trouver Stephen aux aguets au coin d'une rue.
Le salon de billard de Bogart était un grand lieu de villégiature pour les pilotes à cette époque. Ils s'y rencontraient presque autant pour échanger des nouvelles du fleuve que pour jouer. Un matin, Yates était là ; Stephen était là aussi, mais restait hors de vue. Mais bientôt, quand presque tous les pilotes qui étaient en ville furent arrivés, Stephen apparut soudain au milieu d'eux et se précipita vers Yates comme vers un frère perdu depuis longtemps.
« Oh, je suis si heureux de te voir ! Oh mon âme, te voir est un tel réconfort pour mes yeux ! Messieurs, je vous dois de l'argent à tous ; parmi vous, je dois probablement quarante mille dollars. Je veux payer ; j'ai l'intention de payer jusqu'au dernier centime. Vous savez tous, sans que j'aie besoin de vous le dire, quel chagrin cela m'a coûté de rester si longtemps sous de telles obligations envers des amis si patients et généreux ; mais la douleur la plus vive que je ressens — de loin la plus vive — provient de la dette que j'ai envers ce noble jeune homme ici présent ; et je suis venu ici ce matin spécialement pour annoncer que j'ai enfin trouvé une méthode grâce à laquelle je peux rembourser toutes mes dettes ! Et je voulais tout particulièrement qu'il soit là quand je l'annoncerais. Oui, mon fidèle ami, mon bienfaiteur, j'ai trouvé la méthode ! J'ai trouvé la méthode pour rembourser toutes mes dettes, et vous aurez votre argent ! » L'espoir brilla dans les yeux de Yates ; puis Stephen, rayonnant de bienveillance, et posant sa main sur la tête de Yates, ajouta : « Je vais les rembourser par ordre alphabétique ! »
Puis il se tourna et disparut. La pleine signification de la « méthode » de Stephen ne vint à l'esprit de la foule perplexe et pensive que deux minutes plus tard ; et alors Yates murmura avec un soupir :
« Eh bien, les Y ont une chance éclatante. Il n'ira pas plus loin que les C dans ce monde, et je suppose qu'après qu'une bonne partie de l'éternité se sera écoulée dans l'autre, on me désignera toujours là-haut comme « ce pauvre pilote en haillons qui est arrivé ici de St. Louis aux premiers temps ! »
CHAPITRE 18
Je prends quelques leçons supplémentaires
PENDANT les deux années ou deux ans et demi de mon apprentissage, je servis sous les ordres de nombreux pilotes et fis l'expérience de bien des types de bateliers et de bien des variétés de bateaux à vapeur ; car il n'était pas toujours commode pour M. Bixby de m'avoir avec lui, et dans ces cas-là, il m'envoyait avec quelqu'un d'autre. Je profite encore aujourd'hui de cette expérience ; car au cours de cette brève et intense formation, je fis personnellement et intimement connaissance avec à peu près tous les types de nature humaine que l'on peut trouver dans la fiction, la biographie ou l'histoire. Le fait m'est confirmé quotidiennement qu'un emploi à terre moyen exige jusqu'à quarante ans pour doter un homme de ce genre d'éducation. Quand je dis que je profite encore de cette chose, je ne veux pas dire qu'elle a fait de moi un juge des hommes — non, elle n'a pas fait cela ; car les juges des hommes naissent, ils ne se fabriquent pas. Mon profit est varié en nature et en degré ; mais le trait que j'apprécie le plus est le zeste que cette expérience précoce a donné à mes lectures ultérieures. Lorsque je trouve un personnage bien dessiné dans une œuvre de fiction ou une biographie, je lui porte généralement un intérêt personnel chaleureux, pour la raison que je l'ai connu auparavant — rencontré sur le fleuve.
La silhouette qui m'apparaît le plus souvent, surgissant des ombres de ce temps disparu, est celle de Brown, du vapeur « Pennsylvania » — l'homme mentionné dans un chapitre précédent, dont la mémoire était si bonne et si lassante. C'était un tyran d'âge mûr, long, svelte, osseux, rasé de près, au visage chevalin, ignorant, avare, malveillant, grognon, cherchant la petite bête, grossissant les grains de poussière. J'ai très vite pris l'habitude de prendre mon quart avec la peur au ventre. Peu importait le bon moment que j'avais pu passer avec l'équipe de repos en bas, et peu importait la hauteur de mes esprits quand je montais, mon âme devenait de plomb dans mon corps dès que j'approchais de la timonerie.
Je me souviens encore de la première fois où je suis entré en présence de cet homme. Le bateau avait fait marche arrière depuis St. Louis et était en train de se redresser ; je montai à la timonerie en grande pompe, très fier d'être semi-officiellement membre de la famille exécutive d'un bateau si rapide et si célèbre. Brown était à la barre. Je marquai une pause au milieu de la pièce, tout prêt à faire ma révérence, mais Brown ne se retourna pas. Je pensai qu'il m'avait jeté un coup d'œil furtif du coin de l'œil, mais comme cet avis ne fut même pas réitéré, je jugeai que je m'étais trompé. À ce moment-là, il se frayait un chemin parmi des « brisants » dangereux à hauteur des chantiers de bois ; il n'aurait donc pas été approprié de l'interrompre ; je me dirigeai donc doucement vers le banc surélevé et m'y assis.
Il y eut dix minutes de silence ; puis mon nouveau patron se tourna et m'inspecta délibérément et minutieusement de la tête aux pieds pendant environ — ce qui me sembla — un quart d'heure. Après quoi il détourna son visage et je ne le vis plus pendant quelques secondes ; puis il revint une fois de plus, et cette question m'accueillit :
« Es-tu le petit de Horace Bigsby ? »
« Oui, monsieur. »
Après cela, il y eut une pause et une nouvelle inspection. Puis :
« Comment t'appelles-tu ? »
Je lui dis. Il répéta mon nom après moi. C'était probablement la seule chose qu'il ait jamais oubliée ; car bien que je sois resté avec lui plusieurs mois, il ne s'adressa jamais à moi autrement que par « Hé ! » suivi de son ordre.
« Où es-tu né ? »
« À Florida, dans le Missouri. »
Une pause. Puis :
« Tu aurais sacrément mieux fait d'y rester ! »
Au moyen d'une douzaine de questions assez directes, il pompa toute l'histoire de ma famille.
Les sondeurs étaient à l'œuvre maintenant, lors de la première traversée. Cela interrompit l'interrogatoire. Une fois les sondeurs rentrés, il reprit :
« Depuis combien de temps es-tu sur le fleuve ? »
Je lui dis. Après une pause :
« Où as-tu eu ces chaussures ? »
Je lui donnai l'information.
« Lève ton pied ! »
Je m'exécutai. Il recula, examina la chaussure minutieusement et avec mépris, se grattant la tête pensivement, inclinant son haut chapeau en pain de sucre bien en avant pour faciliter l'opération, puis s'exclama : « Eh bien, je serai sacrément damné ! » et retourna à sa barre.
Quelle occasion il y avait d'être sacrément damné à ce sujet est un mystère qui est pour moi aujourd'hui tout aussi grand qu'il l'était alors. Il dut bien s'écouler quinze minutes — quinze minutes de silence terne et nostalgique — avant que ce long visage de cheval ne se tourne à nouveau vers moi — et là, quel changement ! Il était rouge comme le feu, et chaque muscle en était contracté. Alors vint ce cri :
« Hé ! Tu vas rester assis là toute la journée ? »
Je bondis au milieu de la pièce, propulsé par la soudaineté électrique de la surprise. Dès que je pus retrouver ma voix, je dis d'un ton d'excuse : « Je n'ai reçu aucun ordre, monsieur. »
« Tu n'as reçu aucun ordre ! Mon Dieu, quel bel oiseau nous sommes ! Il nous faut des ordres ! Notre père était un gentilhomme — possédait des esclaves — et nous sommes allés à l'école. Oui, nous sommes un gentilhomme aussi, et nous devons avoir des ordres ! Des ordres, c'est ça ? Des ordres, c'est ce que tu veux ! Que je sois damné, je vais t'apprendre à te gonfler et à te balader ici avec tes ordres à la noix ! Dégage de la barre ! » (Je m'en étais approché sans le savoir.)
Je reculai d'un pas ou deux et restai là comme dans un rêve, tous mes sens stupéfiés par cette attaque frénétique.
« Pourquoi restes-tu planté là ? Descends cette carafe à glace au steward du texas — allez, bouge, et ne prends pas toute la journée pour ça ! »
Au moment où je revins à la timonerie, Brown dit :
« Hé ! Que faisais-tu là-bas tout ce temps ? »
« Je n'ai pas pu trouver le steward du texas ; j'ai dû aller jusqu'au garde-manger. »
« Histoire bien peu probable ! Remplis le poêle. »
Je m'exécutai. Il me surveillait comme un chat. Bientôt, il hurla :
« Pose cette pelle ! Le plus idiot des crétins que j'aie jamais vus — n'a même pas assez de bon sens pour charger un poêle. »
Tout au long du quart, ce genre de chose continua. Oui, et les quarts suivants furent assez semblables, pendant une série de mois. Comme je l'ai dit, je pris vite l'habitude de prendre mon service avec effroi. Dès que j'étais en sa présence, même dans la nuit la plus noire, je pouvais sentir ces yeux jaunes sur moi, et je savais que leur propriétaire guettait un prétexte pour cracher un peu de son venin. Préliminairement, il disait :
« Hé ! Prends la barre. »
Deux minutes plus tard :
« Où diable vas-tu ? Tire-la vers toi ! tire-la vers toi ! »
Après un autre moment :
« Dis ! Tu vas la tenir toute la journée ? Laisse-la filer — va à sa rencontre ! va à sa rencontre ! »
Puis il sautait du banc, m'arrachait la barre des mains et allait à sa rencontre lui-même, déversant sa colère sur moi tout le temps.
George Ritchie était le petit de l'autre pilote. Il passait de bons moments, lui ; car son patron, George Ealer, était aussi bon qu'il était possible de l'être, tout le contraire de Brown. Ritchie avait piloté pour Brown la saison précédente ; par conséquent, il savait exactement comment se divertir et me tourmenter, tout cela par la même opération. Chaque fois que je prenais la barre un instant pendant le quart d'Ealer, Ritchie s'asseyait sur le banc et jouait Brown, avec des exclamations continuelles : « Attrape-la ! attrape-la ! Le plus sacré des poissons-chats que j'aie jamais vus ! » « Hé ! Où vas-tu maintenant ? Tu vas passer sur ce chicot ? » « Tire-la vers toi ! Tu ne m'entends pas ? Tire-la vers toi ! » « Voilà ! Exactement comme je m'y attendais ! Je t'avais dit de ne pas serrer ce récif. Dégage de la barre ! »
Donc, j'avais toujours la vie dure, peu importait le quart ; et parfois, il me semblait que les taquineries bon enfant de Ritchie étaient presque aussi exaspérantes que les réprimandes mortellement sérieuses de Brown.
Je voulais souvent tuer Brown, mais cela n'aurait rien arrangé. Un apprenti devait tout accepter de son patron, en matière de commentaires vigoureux et de critiques ; et nous croyions tous qu'il existait une loi aux États-Unis faisant d'un acte de frapper ou de menacer un pilote en service un crime passible du pénitencier. Cependant, je pouvais imaginer que je tuais Brown ; il n'y avait aucune loi contre cela ; et c'était ce que je faisais toujours dès que j'étais au lit. Au lieu de repasser mon fleuve dans mon esprit comme c'était mon devoir, je mettais les affaires de côté pour le plaisir, et je tuais Brown. Je tuais Brown chaque nuit pendant des mois ; non pas de manières anciennes, éculées et banales, mais de manières nouvelles et pittoresques ; des manières qui surprenaient parfois par la fraîcheur de la conception et l'horreur de la situation et de l'environnement.
Brown était toujours aux aguets d'un prétexte pour trouver à redire ; et s'il ne trouvait aucun prétexte plausible, il en inventait un. Il vous grondait pour avoir frôlé une rive, et pour ne pas l'avoir frôlée ; pour avoir serré un banc de sable, et pour ne pas l'avoir serré ; pour avoir « tiré vers soi » sans y être invité, et pour ne pas l'avoir fait quand il ne fallait pas ; pour avoir allumé le poêle sans ordre, et pour avoir attendu des ordres. En un mot, c'était sa règle invariable de trouver à redire à tout ce que vous faisiez ; et une autre de ses règles invariables était de formuler toutes ses remarques (à votre égard) sous la forme d'une insulte.
Un jour, nous approchions de New Madrid, en descendant le fleuve et lourdement chargés. Brown était d'un côté de la barre, pilotant ; j'étais de l'autre, prêt à « tirer vers soi » ou à « pousser ». Il me lançait un regard furtif de temps à autre. Il y avait longtemps que j'avais appris ce que cela signifiait ; à savoir, il essayait d'inventer un piège pour moi. Je me demandais quelle forme il allait prendre. Bientôt, il s'éloigna de la barre et dit de son ton habituel :
« Hé ! Vois si tu as assez de bon sens pour faire virer le bateau. »
C'était condamné à être un succès ; rien ne pouvait l'empêcher ; car il ne m'avait jamais permis de faire virer le bateau auparavant ; par conséquent, peu importe la façon dont je m'y prenais, il pouvait trouver à redire à volonté. Il se tenait là, en retrait, avec son œil avide sur moi, et le résultat fut ce qu'on aurait pu prévoir : je perdis la tête en un quart de minute, et je ne savais plus ce que je faisais ; je commençai trop tôt à faire virer le bateau, mais je détectai une lueur de joie malsaine dans l'œil de Brown, et je corrigeai mon erreur ; je recommençai à virer alors que j'étais trop haut, mais je me corrigeai encore à temps ; je fis d'autres faux mouvements, et parvins tout de même à me sauver ; mais à la fin, je devins si confus et anxieux que je tombai dans la pire des gaffes — je descendis trop bas avant de commencer à faire virer le bateau. L'occasion de Brown était venue.
Son visage devint rouge de rage ; il fit un bond, me projeta à travers la timonerie d'un revers de bras, fit tourner la barre en bas et commença à déverser sur moi un flot d'injures qui dura jusqu'à ce qu'il soit à bout de souffle. Au cours de ce discours, il m'affubla de tous les noms d'oiseaux possibles et imaginables, et une ou deux fois, je crus même qu'il allait jurer — mais il ne le fit pas cette fois-ci. « Sacrément damné » fut le plus près qu'il osa s'approcher du luxe de jurer, car il avait été élevé avec un respect salutaire pour le feu et le soufre futurs.
Ce fut une heure inconfortable ; car il y avait un large public sur le pont supérieur. Quand je me couchai ce soir-là, je tuai Brown de dix-sept manières différentes — toutes nouvelles.
CHAPITRE 19
Brown et moi échangeons des compliments
Deux voyages plus tard, j'eus de sérieux ennuis. Brown pilotait ; je « tirais vers moi ». Mon jeune frère apparut sur le pont supérieur et cria à Brown de s'arrêter à un débarcadère quelconque à un mille ou plus en contrebas. Brown ne donna aucune indication qu'il avait entendu quoi que ce soit. Mais c'était sa façon d'agir : il ne daignait jamais prendre note d'un commis subalterne. Le vent soufflait ; Brown était sourd (bien qu'il prétendît toujours ne pas l'être), et je doutais fort qu'il eût entendu l'ordre. Si j'avais eu deux têtes, j'aurais parlé ; mais comme je n'en avais qu'une, il me sembla judicieux d'en prendre soin ; alors je restai tranquille.
Bientôt, comme on pouvait s'y attendre, nous passâmes devant cette plantation. Le capitaine Klinefelter apparut sur le pont et dit :
« Laissez-le virer, monsieur, laissez-le virer. Henry ne vous a-t-il pas dit de débarquer ici ? »
« Non, monsieur ! »
« Je l'ai envoyé en haut pour le faire. »
« Il est monté ; et c'est tout ce que ça a donné, le sacré idiot. Il n'a rien dit du tout. »
« Ne l'avez-vous pas entendu ? » demanda le capitaine en s'adressant à moi.
Bien sûr, je ne voulais pas être mêlé à cette affaire, mais il n'y avait aucun moyen de l'éviter ; alors je dis :
« Si, monsieur. »
Je savais quelle serait la remarque suivante de Brown, avant même qu'il ne l'exprime ; c'était :
« Ferme ta bouche ! Tu n'as jamais entendu rien de tel. »
Je fermai la bouche conformément aux instructions. Une heure plus tard, Henry entra dans la timonerie, ignorant ce qui s'était passé. C'était un garçon tout à fait inoffensif, et je fus désolé de le voir venir, car je savais que Brown n'aurait aucune pitié pour lui. Brown commença, sans attendre :
« Hé ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit qu'il fallait débarquer à cette plantation ? »
« Je vous l'ai dit, monsieur Brown. »
« C'est un mensonge ! »
Je dis :
« C'est vous qui mentez. Il vous l'a dit. »
Brown me fixa avec une surprise non feinte ; et pendant un instant, il fut complètement sans voix ; puis il me cria :
« Je m'occuperai de ton cas dans une demi-minute ! » puis à Henry, « Et toi, sors de la timonerie ; dehors ! »
C’était la loi du pilote, et elle devait être respectée. Le garçon s’exécuta, et avait même posé le pied sur la marche supérieure à l’extérieur de la porte, quand Brown, pris d’un accès de fureur soudain, ramassa un morceau de charbon de dix livres et se précipita derrière lui ; mais je me plaçai entre eux, muni d’un tabouret lourd, et j’assénai à Brown un coup bien honnête qui l’étendit de tout son long.
J’avais commis le crime des crimes : j’avais levé la main contre un pilote en service ! Je supposai que j’étais bon pour le pénitencier, et que je ne pouvais pas l’être davantage si je continuais et réglais mon vieux compte avec cet individu pendant que j’en avais l’occasion ; en conséquence, je restai sur lui et je le rouai de coups de poing pendant un temps considérable — je ne sais combien de temps, le plaisir de la chose le fit probablement paraître plus long qu’il ne l’était en réalité ; mais à la fin, il se débattit, se dégagea, bondit sur ses pieds et s’élança vers la barre : une sollicitude bien naturelle, car, pendant tout ce temps, ce bateau à vapeur filait sur le fleuve à la vitesse de quinze milles à l’heure sans personne à la barre ! Cependant, Eagle Bend faisait deux milles de large en cette période de hautes eaux, et était proportionnellement long et profond ; le bateau se dirigeait tout seul droit au milieu, ne prenant aucun risque. Néanmoins, ce n’était que de la chance ; on aurait pu le retrouver en train de foncer dans les bois.
S’apercevant, d’un coup d’œil, que le « Pennsylvania » ne courait aucun danger, Brown ramassa la grosse lunette d’approche, façon massue de guerre, et m’ordonna de sortir de la timonerie avec plus que la fanfaronnade d’un Comanche. Mais je n’avais plus peur de lui maintenant ; alors, au lieu de partir, je m’attardai et critiquai sa grammaire ; je reformai ses discours féroces pour lui, et les traduisis en bon anglais, attirant son attention sur l’avantage de l’anglais pur par rapport au dialecte bâtard des houillères de Pennsylvanie d’où il était extrait. Il aurait pu faire sa part avec brio dans un échange de simples injures, bien sûr ; mais il n’était pas équipé pour ce genre de controverse ; alors il posa bientôt sa lunette et prit la barre, en grommelant et en secouant la tête ; et je me retirai sur le banc. Le vacarme avait attiré tout le monde sur le pont supérieur, et je tremblai quand je vis le vieux capitaine lever les yeux du milieu de la foule. Je me dis : « Maintenant, je suis fichu ! » Car bien qu’en règle générale il fût si paternel et indulgent envers la famille du bateau, et si patient face aux manquements mineurs, il pouvait être assez sévère quand la faute en valait la peine.
J’essayai d’imaginer ce qu’il ferait à un pilote apprenti coupable d’un tel crime, commis sur un bateau chargé à ras bord d’un fret coûteux et grouillant de passagers. Notre quart était presque terminé. Je pensai que j’irais me cacher quelque part jusqu’à ce que j’aie une chance de me faufiler à terre. Je me glissai donc hors de la timonerie, descendis les marches et contournai la porte du texas — et j’étais sur le point de me glisser à l’intérieur, quand le capitaine se trouva face à moi ! Je baissai la tête, il resta un instant ou deux au-dessus de moi en silence, puis dit d’un ton impressionnant :
« Suivez-moi. »
Je me laissai glisser dans son sillage ; il ouvrit la marche vers son salon, à l’extrémité avant du texas. Nous étions seuls, maintenant. Il ferma la porte arrière ; puis se dirigea lentement vers celle de devant et la ferma. Il s’assit ; je restai debout devant lui. Il me regarda un petit moment, puis dit :
« Ainsi, vous vous êtes battu avec M. Brown ? »
Je répondis humblement :
« Oui, monsieur. »
« Savez-vous que c’est une affaire très grave ? »
« Oui, monsieur. »
« Êtes-vous conscient que ce bateau a labouré le fleuve pendant cinq bonnes minutes sans personne à la barre ? »
« Oui, monsieur. »
« L’avez-vous frappé le premier ? »
« Oui, monsieur. »
« Avec quoi ? »
« Un tabouret, monsieur. »
« Fort ? »
« Moyennement, monsieur. »
« Est-ce qu’il est tombé ? »
« Il… il est tombé, monsieur. »
« Avez-vous continué ? Avez-vous fait autre chose ? »
« Oui, monsieur. »
« Qu’avez-vous fait ? »
« Je l’ai roué de coups, monsieur. »
« Roué de coups ? »
« Oui, monsieur. »
« L’avez-vous beaucoup frappé ?… je veux dire, sévèrement ? »
« On pourrait dire cela, monsieur, peut-être. »
« Je suis diablement content de ça ! Écoutez, ne mentionnez jamais que j’ai dit ça. Vous avez été coupable d’un grand crime ; et ne recommencez jamais, sur ce bateau. Mais… attendez-le à terre ! Donnez-lui une bonne raclée, vous m’entendez ? Je paierai les frais. Maintenant allez-vous-en… et attention, pas un mot à personne. Fichez le camp ! Vous avez été coupable d’un grand crime, petit vaurien ! »
Je me suis éclipsé, heureux d’avoir échappé de si près à une catastrophe et d’avoir été si magnifiquement sauvé ; et je l’ai entendu rire sous cape et se frapper les cuisses charnues après avoir fermé sa porte.
Quand Brown descendit de quart, il alla droit au capitaine, qui discutait avec des passagers sur le pont des chaudières, et exigea que je sois débarqué à la Nouvelle-Orléans — et ajouta :
« Je ne ferai plus jamais tourner une roue sur ce bateau tant que ce gamin restera à bord. »
Le capitaine répondit :
« Mais il n’a pas besoin de traîner par là quand vous êtes de quart, M. Brown. »
« Je ne resterai même pas sur le même bateau que lui. L’un de nous deux doit débarquer. »
« Très bien, dit le capitaine, que ce soit vous ; » et il reprit sa conversation avec les passagers.
Pendant le bref reste du voyage, je connus ce qu’éprouve un esclave émancipé ; car j’étais moi-même un esclave émancipé. Pendant nos escales, j’écoutais la flûte de George Ealer ; ou ses lectures de ses deux bibles, c’est-à-dire Goldsmith et Shakespeare ; ou je jouais aux échecs avec lui — et je l’aurais battu parfois, sauf qu’il reprenait toujours son dernier coup pour mener la partie différemment.
CHAPITRE 20
Une catastrophe
NOUS restâmes trois jours à la Nouvelle-Orléans, mais le capitaine ne réussit pas à trouver un autre pilote ; il proposa donc que j’assure un quart de jour, et que je laisse les quarts de nuit à George Ealer. Mais j’avais peur ; je n’avais jamais assuré de quart seul, et je croyais que je m’attirerais sûrement des ennuis à l’entrée de quelque bras, ou que j’échouerais le bateau dans un raccourci à travers quelque banc de sable ou autre. Brown resta à sa place ; mais il ne voulait pas voyager avec moi. Alors le capitaine me donna un ordre pour le capitaine du « A. T. Lacey », pour un passage jusqu’à Saint-Louis, et dit qu’il trouverait un nouveau pilote là-bas et que ma place d’apprenti pourrait alors être reprise. Le « Lacey » devait partir deux jours après le « Pennsylvania ».
La veille du départ du « Pennsylvania », Henry et moi étions assis à discuter sur une pile de fret sur la levée jusqu’à minuit. Le sujet de la discussion, principalement, était un que je crois nous n’avions pas abordé auparavant : les catastrophes de bateaux à vapeur. L’une d’elles était alors en route vers nous, peu nous importait ; l’eau qui devait produire la vapeur qui causerait le désastre, lavait déjà quelque point à mille cinq cents milles en amont du fleuve pendant que nous parlions ; mais elle arriverait au bon moment et au bon endroit. Nous doutions que les personnes non investies d’autorité soient d’une grande utilité en cas de désastre et de panique qui s’ensuit ; néanmoins, elles pourraient être d’une certaine utilité ; nous décidâmes donc que si une catastrophe tombait jamais dans notre expérience, nous resterions au moins sur le bateau, et apporterions le peu d’aide que le hasard pourrait mettre sur notre chemin. Henry s’en souvint, par la suite, quand le désastre survint, et agit en conséquence.
Le « Lacey » remonta le fleuve deux jours après le « Pennsylvania ». Nous fîmes escale à Greenville, dans le Mississippi, deux jours après le départ, et quelqu’un cria :
« Le “Pennsylvania” a explosé à Ship Island, et cent cinquante vies sont perdues ! »
À Napoleon, dans l’Arkansas, le même soir, nous obtînmes une édition spéciale, publiée par un journal de Memphis, qui donnait quelques détails. Il mentionnait mon frère, et disait qu’il n’était pas blessé.
Plus haut sur le fleuve, nous obtînmes une édition spéciale plus récente. Mon frère était à nouveau mentionné ; mais cette fois comme étant blessé sans espoir. Nous n’eûmes les détails complets de la catastrophe qu’à notre arrivée à Memphis. Voici la triste histoire :
Il était six heures par un matin d’été chaud. Le « Pennsylvania » se traînait, au nord de Ship Island, à environ soixante milles en dessous de Memphis, avec une demi-pression de vapeur, remorquant un chaland de bois qui était bientôt vidé. George Ealer était dans la timonerie, seul, je crois ; le second mécanicien et un chauffeur assuraient le quart dans la salle des machines ; le second lieutenant assurait le quart sur le pont ; George Black, M. Wood et mon frère, les commis, dormaient, tout comme Brown et le chef mécanicien, le charpentier, le chef lieutenant et un chauffeur ; le capitaine Klinefelter était dans le fauteuil du barbier, et le barbier s’apprêtait à le raser. Il y avait un bon nombre de passagers de cabine à bord, et trois ou quatre cents passagers de pont — du moins le disait-on à l’époque — et peu d’entre eux étaient levés. Le bois étant presque entièrement sorti du chaland maintenant, Ealer sonna pour aller « en avant » pleine vapeur, et l’instant d’après, quatre des huit chaudières explosèrent avec un fracas de tonnerre, et tout le tiers avant du bateau fut projeté vers le ciel ! La partie principale de la masse, avec les cheminées, retomba sur le bateau, une montagne de débris criblés et chaotiques — et puis, peu après, le feu éclata.
Beaucoup de gens furent projetés à des distances considérables et tombèrent dans le fleuve ; parmi eux se trouvaient M. Wood, mon frère et le charpentier. Le charpentier était encore étendu sur son matelas quand il percuta l’eau à soixante-quinze pieds du bateau. Brown, le pilote, et George Black, le commis en chef, ne furent jamais revus ni entendus après l’explosion. Le fauteuil du barbier, avec le capitaine Klinefelter dedans, indemne, fut laissé avec son dossier surplombant le vide — tout ce qui se trouvait à l’avant, plancher compris, avait disparu ; et le barbier stupéfié, qui était aussi indemne, restait là avec un orteil dépassant dans l’espace, remuant toujours sa mousse inconsciemment, sans dire un mot.
Quand George Ealer vit les cheminées plonger en l’air devant lui, il sut de quoi il s’agissait ; il se couvrit donc le visage avec les revers de son manteau et pressa ses deux mains fermement pour maintenir cette protection en place, afin qu’aucune vapeur ne puisse atteindre son nez ou sa bouche. Il eut amplement le temps de s’occuper de ces détails pendant qu’il montait et redescendait. Il atterrit bientôt sur le dessus des chaudières intactes, quarante pieds en dessous de l’ancienne timonerie, accompagné de sa barre et d’une pluie d’autres choses, et enveloppé dans un nuage de vapeur brûlante. Tous ceux, nombreux, qui respirèrent cette vapeur, moururent ; aucun n’échappa. Mais Ealer n’en respira aucune. Il gagna l’air libre aussi vite qu’il put ; et quand la vapeur se dissipa, il revint et grimpa à nouveau sur les chaudières, et chercha patiemment chacun de ses pions d’échecs et les différents morceaux de sa flûte.
À ce moment-là, le feu commençait à menacer. Des cris et des gémissements remplissaient l’air. Un grand nombre de personnes avaient été ébouillantées, beaucoup estropiées ; l’explosion avait enfoncé un pied-de-biche en fer à travers le corps d’un homme — je crois qu’ils ont dit que c’était un prêtre. Il ne mourut pas sur le coup, et ses souffrances étaient très terribles. Un jeune cadet de la marine française, âgé de quinze ans, fils d’un amiral français, fut effroyablement ébouillanté, mais supporta ses tortures avec courage. Les deux lieutenants furent gravement ébouillantés, mais ils restèrent à leurs postes, néanmoins. Ils ramenèrent le bateau de bois à l’arrière, et, avec le capitaine, ils repoussèrent la foule frénétique d’immigrants effrayés jusqu’à ce que les blessés puissent y être amenés et mis en sécurité en premier.
Quand M. Wood et Henry tombèrent dans l’eau, ils nagèrent vers le rivage, qui n’était qu’à quelques centaines de mètres ; mais Henry dit bientôt qu’il croyait ne pas être blessé (quelle erreur inexplicable !), et qu’il retournerait donc nager jusqu’au bateau pour aider à sauver les blessés. Ils se séparèrent, et Henry retourna.
À ce moment-là, le feu faisait rage et plusieurs personnes emprisonnées sous les ruines suppliaient piteusement de l’aide. Tous les efforts pour vaincre le feu s’avérèrent infructueux ; les seaux furent donc bientôt jetés de côté et les officiers s’acharnèrent avec des haches pour tenter de dégager les prisonniers. Un chauffeur était l’un des captifs ; il dit qu’il n’était pas blessé, mais qu’il ne pouvait se libérer ; et quand il vit que le feu risquait d’éloigner les travailleurs, il supplia que quelqu’un l’abatte, pour lui éviter une mort plus effroyable. Le feu chassa effectivement les hacheurs, et ils durent écouter, impuissants, les supplications de ce pauvre homme jusqu’à ce que les flammes mettent fin à ses misères.
Le feu poussa tous ceux qui pouvaient y tenir sur le chaland de bois ; il fut alors détaché, et lui et le vapeur en feu dérivèrent sur le fleuve vers Ship Island. Ils amarrèrent le chaland à la tête de l’île, et là, sans abri sous le soleil brûlant, les occupants à moitié nus durent rester, sans nourriture, sans stimulants, ni aide pour leurs blessures, pendant le reste de la journée. Un vapeur arriva, finalement, et transporta les malheureux à Memphis, et là, l’aide la plus généreuse fut immédiatement disponible. À ce moment-là, Henry était inconscient. Les médecins examinèrent ses blessures et virent qu’elles étaient fatales, et tournèrent naturellement leur attention principale vers les patients qui pouvaient être sauvés.
Quarante des blessés furent placés sur des paillasses sur le sol d’une grande salle publique, et parmi eux se trouvait Henry. Là, les dames de Memphis venaient chaque jour, avec des fleurs, des fruits et des friandises et des délices de toutes sortes, et là elles restaient et soignaient les blessés. Tous les médecins y assuraient des gardes, ainsi que tous les étudiants en médecine ; et le reste de la ville fournissait de l’argent, ou tout ce qui était nécessaire. Et Memphis savait bien faire toutes ces choses ; car bien des désastres comme celui du « Pennsylvania » s’étaient produits près de ses portes, et elle était expérimentée, par-dessus toutes les autres villes sur le fleuve, dans l’exercice gracieux du « Bon Samaritain ».
La vue que je vis quand j’entrai dans cette grande salle était nouvelle et étrange pour moi. Deux longues rangées de formes prosternées — plus de quarante, en tout — et chaque visage et chaque tête était une boule informe de coton brut et lâche. C’était un spectacle macabre. J’y restai six jours et six nuits, et ce fut une expérience très mélancolique. Il y avait un incident quotidien qui était particulièrement déprimant : c’était le déplacement des condamnés vers une chambre séparée. Cela se faisait pour que le moral des autres patients ne soit pas affecté négativement en voyant l’un des leurs dans l’agonie de la mort. Celui qui était marqué par le destin était toujours emporté avec le moins d’agitation possible, et la civière était toujours cachée à la vue par un mur d’assistants ; mais peu importait : tout le monde savait ce que signifiait ce groupe de formes courbées, avec son pas étouffé et son mouvement lent ; et tous les yeux le regardaient avec mélancolie, et un frisson passait parmi eux comme une vague.
J’ai vu beaucoup de pauvres bougres emmenés dans la « salle de mort », et ne les ai jamais revus après. Mais j’ai vu notre chef lieutenant y être emmené plus d’une fois. Ses blessures étaient effrayantes, surtout ses brûlures. Il était couvert d’huile de lin et de coton brut jusqu’à la taille, et ne ressemblait à rien d’humain. Il était souvent hors de lui ; et alors ses douleurs le faisaient délirer, crier et parfois hurler. Puis, après une période d’épuisement muet, son imagination désordonnée transformait soudain la grande salle en un gaillard d’avant, et la foule pressée des infirmiers en l’équipage ; et il se redressait et criait : « Bougez-vous, bougez-vous, pétrifications, ventres d’escargots, porteurs de cercueils ! Allez-vous mettre toute la journée à sortir cette poignée de fret ? » et complétait cette explosion par une éruption de blasphèmes propre à faire s’effondrer le firmament, qu’aucune chose ne pouvait arrêter ou contenir jusqu’à ce que son cratère soit vide. Et de temps en temps, pendant que ces frénésies le possédaient, il arrachait des poignées de coton et exposait sa chair cuite à la vue. C’était horrible. C’était mauvais pour les autres, bien sûr — ce bruit et ces exhibitions ; alors les médecins tentèrent de lui donner de la morphine pour le calmer. Mais, qu’il soit conscient ou non, il ne voulait pas la prendre. Il disait que sa femme avait été tuée par cette drogue traîtresse, et qu’il mourrait avant d’en prendre. Il soupçonnait les médecins de la dissimuler dans ses médicaments habituels et dans son eau — alors il cessa de porter l’un ou l’autre à ses lèvres. Une fois, alors qu’il était resté sans eau pendant deux journées caniculaires, il prit le gobelet en main, et la vue du liquide limpide, et la misère de sa soif, le tentèrent presque au-delà de ses forces ; mais il se maîtrisa et le jeta, et après cela il ne permit plus qu’on en approche. Trois fois je l’ai vu emmené à la salle de mort, inconscient et censé mourir ; mais chaque fois il reprenait connaissance, maudissait ses assistants et exigeait d’être ramené. Il vécut pour être à nouveau lieutenant sur un bateau à vapeur.
Mais il fut le seul qui alla à la salle de mort et en revint vivant. Le Dr Peyton, un médecin principal, riche de tous les attributs qui constituent un caractère élevé et sans faille, fit tout ce que le jugement éduqué et l’habileté entraînée pouvaient faire pour Henry ; mais, comme les journaux l’avaient dit au début, ses blessures étaient sans espoir. Le soir du sixième jour, son esprit vagabond s’occupa de questions lointaines, et ses doigts sans force « pianotèrent sur sa couverture ». Son heure avait sonné ; nous le transportâmes à la salle de mort, pauvre garçon.
CHAPITRE 21
Une section de ma biographie
En temps voulu, j’obtins ma licence. J’étais un pilote maintenant, à part entière. Je trouvai des emplois occasionnels ; aucun malheur n’en résultant, le travail intermittent fit place à des engagements réguliers et prolongés. Le temps s’écoulait doucement et prospèrement, et je supposais — et espérais — que j’allais suivre le fleuve le reste de mes jours, et mourir à la barre quand ma mission serait terminée. Mais peu à peu la guerre vint, le commerce fut suspendu, mon occupation avait disparu.
Je dus chercher un autre gagne-pain. Je devins donc mineur d’argent dans le Nevada ; ensuite, reporter de journal ; ensuite, chercheur d’or, en Californie ; ensuite, reporter à San Francisco ; ensuite, correspondant spécial aux îles Sandwich ; ensuite, correspondant itinérant en Europe et en Orient ; ensuite, porte-flambeau pédagogique sur la plateforme des conférences ; et, finalement, je devins griffonneur de livres, et une fixture immobile parmi les autres rochers de la Nouvelle-Angleterre.
C’est en si peu de mots que j’ai disposé des vingt et une années qui se sont lentement écoulées depuis la dernière fois que j’ai regardé par les fenêtres d’une timonerie.
Reprenons, maintenant.
CHAPITRE 22
Je retourne à mes moutons
APRÈS vingt et un ans d’absence, je ressentis un désir très fort de revoir le fleuve, les bateaux à vapeur, et ceux des gars qui pouvaient encore être là ; je résolus donc d’y aller. J’enrôlai un poète pour compagnie, et un sténographe pour « le prendre en note », et partis vers l’ouest vers le milieu d’avril.
Comme je me proposais de prendre des notes, en vue d’une publication, je réfléchis aux méthodes de procédure. Je pensai que si j’étais reconnu, sur le fleuve, je ne serais pas aussi libre d’aller et venir, de parler, de m’informer et d’espionner qu’à si j’étais inconnu ; je me rappelai que c’était la coutume des bateliers dans le bon vieux temps de charger l’étranger confiant avec les mensonges les plus pittoresques et admirables, et d’écarter l’ami sophistiqué avec des faits ennuyeux et inefficaces : je conclus donc que, d’un point de vue professionnel, il serait avantageux de déguiser notre groupe avec des noms fictifs. L’idée était certainement bonne, mais elle engendra un embarras infini ; car bien que Smith, Jones et Johnson soient des noms faciles à retenir quand il n’y a aucune occasion de s’en souvenir, il est presque impossible de les retrouver quand ils sont requis. Comment les criminels font-ils pour garder en tête un tout nouvel alias ? C’est un grand mystère. J’étais innocent ; et pourtant j’étais rarement capable de mettre la main sur mon nouveau nom quand j’en avais besoin ; et il me semblait que si j’avais eu un crime sur la conscience pour me troubler davantage, je n’aurais jamais pu garder le nom avec moi du tout.
Nous sommes partis par le Pennsylvania Railroad, à 8 heures du matin le 18 avril.
« SOIR. En parlant de tenue. La grâce et le pittoresque disparaissent graduellement de celle-ci à mesure que l’on s’éloigne de New York. »
Je trouve cela parmi mes notes. Peu importe la direction que vous prenez, le fait demeure identique. Que vous vous dirigiez vers le nord, le sud, l’est ou l’ouest, qu’importe : vous pouvez vous lever le matin et deviner quelle distance vous avez parcourue en notant quel degré de grâce et de pittoresque manque désormais aux costumes des nouveaux passagers — je ne parle pas seulement des femmes, mais des deux sexes. Il se peut que le maintien soit à la racine de cette chose ; et je pense qu’il l’est ; car il y a bon nombre de dames et de messieurs dans les villes de province dont les vêtements sont tous confectionnés par les meilleurs tailleurs et couturières de New York ; pourtant, cela n’a aucun effet perceptible sur le grand fait : l’œil éduqué ne prend jamais ces gens-là pour des New-Yorkais. Non, il y a une grâce impie, un allant et un style chez un New-Yorkais de naissance et d’éducation qu’un simple vêtement ne peut produire.
« 19 AVRIL. Ce matin, je suis entré dans la région des boucs complets — parfois accompagnés d’une moustache, mais seulement à l’occasion. »
Il était étrange de tomber sur cette épaisse récolte d’une mode obsolète et peu seyante ; c’était comme croiser soudain une connaissance oubliée que vous aviez crue morte depuis une génération. Le bouc s’étend sur une vaste étendue de pays ; et s’accompagne d’une foi blindée en Adam et en l’histoire biblique de la création, qui n’a pas souffert des assauts des savants.
« APRÈS-MIDI. Dans les gares, les flâneurs portent leurs deux mains dans les poches de leur pantalon ; il était observable, jusqu’ici, qu’une main était parfois dehors — ici, jamais. C’est un fait important en géographie. »
Si les flâneurs déterminaient le caractère d’un pays, ce serait encore plus important, bien sûr.
« Jusqu’ici, tout au long du chemin, on a souvent observé le flâneur de gare se gratter un tibia avec l’autre pied ; ici, ces restes d’activité font défaut. Cela a un aspect inquiétant. »
Peu à peu, nous sommes entrés dans la région du chique de tabac. Il y a cinquante ans, la région du chique de tabac couvrait l’Union. Elle est grandement restreinte maintenant.
Ensuite, les bottes ont commencé à apparaître. Pas en force, cependant. Plus tard — tout en bas du Mississippi — elles devinrent la règle. Elles disparurent des autres sections de l’Union avec la boue ; nul doute qu’elles disparaîtront des villages fluviaux, aussi, quand des trottoirs appropriés seront installés.
Nous avons atteint St. Louis à dix heures du soir. Au comptoir de l’hôtel, j’ai décliné un nom fictif inventé à la hâte, avec une misérable tentative d’aisance négligente. Le commis a fait une pause et m’a inspecté de la manière compatissante dont on inspecte une personne respectable qui se trouve dans des circonstances douteuses ; puis il a dit —
« C’est très bien ; je sais quel genre de chambre vous voulez. Je travaillais au St. James, à New York. »
Un début peu prometteur pour une carrière frauduleuse. Nous sommes partis vers la salle à manger et avons rencontré deux autres hommes que j’avais connus ailleurs. Comme c’est étrange et injuste : de vils imposteurs se promènent en faisant des conférences sous mon nom de guerre et personne ne les soupçonne ; mais lorsqu’un honnête homme tente une imposture, il est exposé sur-le-champ.
Une chose semblait claire : nous devions descendre la rivière le lendemain, si des gens qui ne pouvaient être trompés devaient apparaître à ce rythme : une déception déplaisante, car nous avions espéré passer une semaine à St. Louis. Le Southern était un bon hôtel, et nous aurions pu y passer un moment confortable. Il est grand et bien tenu, et ses décorations ne font pas pleurer, comme celles du vaste Palmer House, à Chicago. Certes, les tables de billard étaient de l’ère silurienne, et les queues ainsi que les boules de l’ère post-pliocène ; mais il y avait du rafraîchissement là-dedans, pas de l’inconfort ; car il y a du repos et de la guérison dans la contemplation des antiquités.
L’absence la plus notable observable dans la salle de billard était l’absence de l’homme de rivière. S’il était là, il avait retiré son enseigne, il était déguisé. Je n’y ai vu aucune des manières et des grâces pompeuses, ni des étalages ostentatoires d’argent, ni des gaspillages pompeux de celui-ci, qui distinguaient autrefois la foule des bateaux à vapeur de la foule terrestre, dans les salles de billard bondées de St. Louis. En ces temps-là, les principaux salons étaient toujours peuplés d’hommes de rivière ; sur cinquante joueurs présents, trente ou trente-cinq étaient susceptibles de venir de la rivière. Mais je soupçonnais que les rangs étaient clairsemés maintenant, et que les hommes de bateaux à vapeur n’étaient plus une aristocratie. Eh bien, de mon temps, ils avaient l’habitude d’appeler le barman Bill, ou Joe, ou Tom, et de lui taper sur l’épaule ; j’ai guetté cela. Mais aucun de ces gens ne l’a fait. Manifestement, une gloire qui fut s’était dissoute et évanouie en ces vingt et une années.
Quand je suis monté dans ma chambre, j’y ai trouvé le jeune homme appelé Rogers, en train de pleurer. Rogers n’était pas son nom ; Jones non plus, ni Brown, Dexter, Ferguson, Bascom, ou Thompson ; mais il répondait à n’importe lequel de ceux-ci qu’une personne trouvait pratique en cas d’urgence ; ou à n’importe quel autre nom, en fait, s’il percevait que vous vous adressiez à lui. Il a dit —
« Que doit faire une personne ici quand elle veut boire un verre d’eau ? — boire cette boue ? »
« Ne pouvez-vous pas la boire ? »
« Je pourrais si j’avais de l’autre eau pour la laver avec. »
Voici une chose qui n’avait pas changé ; une vingtaine d’années n’avaient pas affecté le teint de mulâtre de cette eau le moins du monde ; une vingtaine de siècles ne réussiraient pas mieux, peut-être. Elle sort du Missouri turbulent qui ronge ses berges, et chaque verre en contient près d’un acre de terre en solution. J’ai obtenu ce fait de l’évêque du diocèse. Si vous laissez reposer votre verre une demi-heure, vous pouvez séparer la terre de l’eau aussi facilement que dans la Genèse ; et alors vous les trouverez toutes deux bonnes : l’une bonne à manger, l’autre bonne à boire. La terre est très nourrissante, l’eau est tout à fait saine. L’une apaise la faim ; l’autre, la soif. Mais les natifs ne les prennent pas séparément, mais ensemble, comme la nature les a mélangées. Quand ils trouvent un pouce de boue au fond d’un verre, ils remuent le tout, puis prennent la gorgée comme ils le feraient d’une bouillie. Il est difficile pour un étranger de s’habituer à cette pâte, mais une fois habitué, il la préférera à l’eau. C’est réellement le cas. C’est bon pour la navigation à vapeur, et bon à boire ; mais c’est sans valeur pour tous les autres usages, sauf le baptême.
Le lendemain matin, nous avons fait le tour de la ville sous la pluie. La ville semblait peu changée. Elle était grandement changée, mais elle ne le semblait pas ; parce qu’à St. Louis, comme à Londres et à Pittsburgh, vous ne pouvez persuader une chose neuve d’avoir l’air neuve ; la fumée de charbon la transforme en antiquité dès que vous en retirez la main. L’endroit avait tout juste doublé de taille depuis que j’en étais résident, et était maintenant devenu une ville de 400 000 habitants ; pourtant, dans les quartiers d’affaires solides, elle ressemblait à ce qu’elle était autrefois. Pourtant, je suis sûr qu’il n’y a pas autant de fumée à St. Louis maintenant qu’il y en avait. La fumée avait l’habitude de s’entasser en un dais noir dense et ondulant au-dessus de la ville, et de cacher le ciel à la vue. Cet abri est beaucoup plus mince maintenant ; pourtant, il y a suffisamment de fumée là-bas, je pense. Je n’ai entendu aucune plainte.
Cependant, en périphérie, les changements étaient assez apparents ; notamment dans l’architecture des maisons d’habitation. Les belles maisons neuves sont nobles, belles et modernes. Elles se tiennent isolées, aussi, avec des pelouses vertes autour d’elles ; tandis que les habitations d’autrefois sont entassées dans des pâtés de maisons, et sont toutes du même modèle, avec des fenêtres toutes semblables, placées dans un encadrement en arc de pierre torsadée ; un genre de maison qui était assez beau quand il était plus rare.
Il y avait un autre changement — le Forest Park. C’était nouveau pour moi. Il est beau et très étendu, et a l’excellent mérite d’avoir été fait principalement par la nature. Il y a d’autres parcs, et de beaux, notamment Tower Grove et les jardins botaniques ; car St. Louis s’est intéressée à de telles améliorations à une époque plus précoce que la plupart de nos villes.
La première fois que j’ai vu St. Louis, j’aurais pu l’acheter pour six millions de dollars, et ce fut l’erreur de ma vie de ne pas l’avoir fait. Il était amer maintenant de contempler cette métropole aux dômes et aux clochers, cette étendue solide de briques et de mortier s’étendant de chaque côté dans des distances sombres et impossibles à mesurer, et de se rappeler que j’avais laissé passer cette opportunité. Pourquoi aurais-je dû la laisser passer semble, bien sûr, stupide et inexplicable aujourd’hui, au premier coup d’œil ; pourtant, il y avait des raisons à l’époque pour justifier cette ligne de conduite.
Un Écossais, l’honorable Charles Augustus Murray, écrivant il y a quelque quarante-cinq ou cinquante ans, a dit — « Les rues sont étroites, mal pavées et mal éclairées. » Ces rues sont étroites encore, bien sûr ; beaucoup d’entre elles sont mal pavées encore ; mais le reproche du mauvais éclairage ne peut être répété, maintenant. La « Nouvelle Église Catholique » était le seul bâtiment notable alors, et M. Murray était invité avec confiance à l’admirer, avec son « espèce de portique grec, surmonté d’une sorte de clocher, beaucoup trop diminutif dans ses proportions, et surmonté de divers ornements » que l’Écossais sans imagination se trouva « tout à fait incapable de décrire » ; et fut donc reconnaissant quand un touriste allemand l’aida avec l’exclamation — « Par Dieu, ils ressemblent exactement à des pieds de lit ! » St. Louis est bien équipée de bâtiments publics imposants et nobles maintenant, et la petite église, dont les gens étaient autrefois si fiers, a perdu son importance il y a bien longtemps. Pourtant, cela ne surprendrait pas M. Murray, s’il pouvait revenir ; car il a prophétisé la grandeur à venir de St. Louis avec une forte confiance.
Plus nous avancions dans notre tour d’inspection, plus je réalisais sensiblement comment la ville avait grandi depuis que je l’avais vue pour la dernière fois ; les changements dans les détails devenaient aussi régulièrement plus apparents et fréquents qu’au début : des changements témoignant uniformément de progrès, d’énergie, de prospérité.
Mais le changement des changements était sur le « quai ». Cette fois, un écart à la règle. Une demi-douzaine de bateaux à vapeur profondément endormis là où j’avais l’habitude d’en voir un mile solide de bien éveillés ! C’était mélancolique, c’était douloureux. L’absence de l’homme de bateau à vapeur omniprésent et joyeux du salon de billard était expliquée. Il était absent parce qu’il n’est plus. Son occupation a disparu, son pouvoir s’est envolé, il est absorbé dans la masse commune, il travaille au moulin, un Samson tondu et peu remarquable. Une demi-douzaine de bateaux à vapeur sans vie, un mile de quais vides, un nègre fatigué par le whisky étendu endormi, dans une vaste vacuité silencieuse, là où les rangs serrés du commerce avaient l’habitude de lutter ! [Le capitaine Marryat, écrivant il y a quarante-cinq ans, dit : « St. Louis compte 20 000 habitants. La rivière au large de la ville est encombrée de bateaux à vapeur, couchés en deux ou trois rangs. »] Ici régnait la désolation, en effet.
« La vieille, vieille mer, comme quelqu’un en larmes, vient en murmurant, avec des lèvres écumeuses, et frappant aux quais vacants, appelle sa multitude de navires perdus depuis longtemps. »
Le remorqueur et le chemin de fer avaient fait leur travail, et l’avaient fait bien et complètement. L’immense pont, s’étendant au-dessus de nos têtes, avait fait sa part dans le massacre et la spoliation. Des restes d’anciens hommes de bateaux à vapeur m’ont dit, avec une satisfaction pâle, que le pont n’est pas rentable. Pourtant, cela ne peut être une compensation suffisante pour un cadavre, de savoir que la dynamite qui l’a étendu n’était pas d’aussi bonne qualité qu’on l’avait supposé.
Les pavés le long du front de rivière étaient mauvais : les trottoirs étaient plutôt en mauvais état ; il y avait une riche abondance de boue. Tout cela était familier et satisfaisant ; mais les armées immémoriales de drays, et les foules en lutte d’hommes, et les montagnes de fret, avaient disparu ; et le sabbat régnait à leur place. Le mile immémorial de bouges bon marché et immondes demeurait, mais les affaires étaient ternes pour eux ; les multitudes d’Irlandais buveurs de poison avaient disparu, et à leur place se trouvaient quelques poignées éparses de nègres en haillons, certains buvant, certains ivres, certains hochant la tête, d’autres endormis. St. Louis est une ville grande, prospère et en progression ; mais le bord de sa rivière semble mort au-delà de toute résurrection.
La navigation à vapeur sur le Mississippi est née vers 1812 ; au bout de trente ans, elle avait atteint des proportions immenses ; et en moins de trente ans de plus, elle était morte ! Une vie étrangement courte pour une créature aussi majestueuse. Bien sûr, elle n’est pas absolument morte, pas plus qu’un octogénaire estropié qui pouvait autrefois sauter vingt-deux pieds sur un sol plat ; mais comparée à ce qu’elle était dans sa vigueur première, la navigation à vapeur sur le Mississippi peut être qualifiée de morte.
Elle a tué le transport par keels à l’ancienne, en réduisant le voyage de fret vers La Nouvelle-Orléans à moins d’une semaine. Les chemins de fer ont tué le trafic de passagers par bateaux à vapeur en faisant en deux ou trois jours ce que les bateaux à vapeur consommaient une semaine à faire ; et les flottes de remorquage ont tué le trafic de fret direct en traînant six ou sept cargaisons de navire de marchandises à la fois, à une dépense si triviale que la concurrence des bateaux à vapeur était hors de question.
Le fret et le trafic local de passagers restent aux vapeurs. Ceci est entre les mains — le long des deux mille miles de rivière entre St. Paul et La Nouvelle-Orléans — de deux ou trois corporations fermées bien fortifiées en capital ; et par une gestion et un système habiles et tout à fait professionnels, celles-ci font suffisamment d’argent de ce qui reste de l’industrie autrefois prodigieuse de la navigation à vapeur. Je suppose que St. Louis et La Nouvelle-Orléans n’ont pas souffert matériellement du changement, mais hélas pour l’homme des parcs à bois !
Il avait l’habitude de franger la rivière tout du long ; sa marchandise rangée serrée s’étendait de l’une à l’autre ville, le long des rives, et il en vendait des cordes innombrables chaque année pour de l’argent comptant ; mais tous les bateaux épars qui restent brûlent du charbon maintenant, et le spectacle le plus rare sur le Mississippi aujourd’hui est un tas de bois. Où est maintenant l’homme des parcs à bois d’autrefois ?
CHAPITRE 23
Voyage incognito
MON idée était de m’attarder un moment dans chaque ville entre St. Louis et La Nouvelle-Orléans. Pour faire cela, il serait nécessaire d’aller d’un endroit à l’autre par les petites lignes de paquebots. C’était un plan facile à faire, et qui aurait été facile à suivre, il y a vingt ans — mais pas maintenant. Il y a de larges intervalles entre les bateaux, ces jours-ci.
Je voulais commencer par les intéressantes vieilles colonies françaises de St. Genevieve et Kaskaskia, soixante miles en dessous de St. Louis. Il n’y avait qu’un seul bateau annoncé pour cette section — un paquebot de Grand Tower. Pourtant, un bateau suffisait ; alors nous sommes descendus pour le regarder. C’était un tas de décombres vénérable, et une fraude par-dessus le marché ; car il se faisait passer pour une propriété personnelle, alors que la bonne terre honnête était si épaisse sur lui qu’il était légitimement imposable comme bien immobilier. Il y a des endroits en Nouvelle-Angleterre où son pont supérieur vaudrait cent cinquante dollars l’acre. Le sol sur son gaillard d’avant était tout à fait bon — la nouvelle récolte de blé jaillissait déjà des fissures dans les endroits protégés. La descente était d’un caractère sableux sec, et aurait été bien adaptée aux raisins, avec une exposition sud et un peu de sous-solage. Le sol du pont des chaudières était mince et rocheux, mais assez bon pour le pâturage. Un garçon de couleur était de garde ici — personne d’autre en vue. Nous avons appris de lui que ce calme esquif partirait, comme annoncé, « s’il obtenait son voyage » ; s’il ne l’obtenait pas, il attendrait pour cela.
« A-t-il obtenu une partie de son voyage ? »
« Dieu vous bénisse, non, patron. Il n’est pas encore déchargé. Il est seulement arrivé ce matin. »
Il était incertain quant au moment où il pourrait obtenir son voyage, mais pensait que cela pourrait être demain ou peut-être le jour suivant. Cela ne répondait pas du tout ; nous avons donc dû abandonner la nouveauté de descendre la rivière sur une ferme. Nous avions encore une flèche à notre carquois : un paquebot pour Vicksburg, le « Gold Dust », devait partir à 17 heures. Nous avons pris passage à bord pour Memphis, et avons abandonné l’idée de nous arrêter ici et là, comme étant impraticable. Il était soigné, propre et confortable. Nous avons campé sur le pont des chaudières et avons acheté de la littérature bon marché pour tuer le temps. Le vendeur était un Irlandais vénérable avec un visage bienveillant et une langue qui fonctionnait facilement dans la douille, et de lui nous avons appris qu’il avait vécu à St. Louis trente-quatre ans et n’avait jamais traversé la rivière durant cette période. Puis il a divagué dans une conférence très fluide, remplie de noms et d’allusions classiques, qui était tout à fait merveilleuse de fluidité jusqu’à ce que le fait devienne plutôt apparent que ce n’était pas la première fois, ni peut-être la cinquantième, que le discours avait été prononcé. Il était un sacré personnage, et bien meilleure compagnie que la littérature insipide qu’il vendait. Une remarque fortuite, connectant les Irlandais et la bière, a fait sortir cette pépite d’information de lui —
« Ils n’en boivent pas, monsieur. Ils ne peuvent pas en boire, monsieur. Donnez de la lager à un Irlandais pendant un mois, et c’est un homme mort. Un Irlandais est doublé de cuivre, et la bière le corrode. Mais le whisky polit le cuivre et est son salut, monsieur. »
À huit heures, promptement, nous avons reculé et traversé la rivière. Alors que nous nous glissions vers le rivage, dans l’obscurité épaisse, une gloire aveuglante de lumière électrique blanche a éclaté soudainement de notre gaillard d’avant, et a illuminé l’eau et les entrepôts comme avec un éclat de plein midi. Un autre grand changement, celui-ci — plus de paniers de torches vacillants, enfumés, dégoulinants de poix, inefficaces, maintenant : leur jour est passé. Ensuite, au lieu d’appeler une vingtaine d’hommes pour manœuvrer la passerelle, une paire d’hommes et une pleine main de vapeur l’ont abaissée du derrick où elle était suspendue, l’ont lancée, l’ont déposée juste au bon endroit, et le tout était terminé et fait avant qu’un second de l’ancien temps n’ait pu faire ajuster son moulin à jurons pour commencer les services préparatoires. Pourquoi cette nouvelle et simple méthode de manipuler les passerelles n’a pas été pensée quand le premier bateau à vapeur a été construit, est un mystère qui aide à réaliser quel genre de limace à l’esprit lent est l’être humain moyen.
Nous sommes finalement partis à deux heures du matin, et quand je suis sorti à six heures, nous étions en train d’aborder à une pointe rocheuse où il y avait un vieil entrepôt en pierre — en tout cas, les ruines de celui-ci ; deux ou trois maisons d’habitation délabrées étaient à proximité, à l’abri des collines feuillues ; mais il n’y avait aucune preuve de vie humaine ou autre animale à voir. Je me demandais si j’avais oublié la rivière ; car je n’avais aucun souvenir quelconque de cet endroit ; la forme de la rivière, aussi, n’était pas familière ; il n’y avait rien en vue, nulle part, que je puisse me souvenir avoir déjà vu auparavant. J’étais surpris, déçu et agacé.
Nous avons débarqué une dame et un monsieur bien habillés, et deux jeunes filles bien habillées, semblables à des dames, avec divers sacs en cuir de Russie. Un endroit étrange pour de telles gens ! Aucune voiture n’attendait. Le groupe s’éloigna comme s’ils n’en avaient attendu aucune, et prit un chemin de campagne sinueux à pied.
Mais le mystère fut expliqué quand nous nous sommes remis en route ; car ces gens étaient évidemment en route pour une grande ville qui se trouvait enfermée derrière une tête de remorquage (c’est-à-dire, une nouvelle île) à quelques miles en dessous de ce débarcadère. Je ne pouvais pas me souvenir de cette ville ; je ne pouvais pas la situer, je ne pouvais pas appeler son nom. Alors j’ai perdu une partie de mon calme. Je soupçonnais que cela pourrait être St. Genevieve — et ainsi cela s’est avéré être. Observez ce que cette rivière excentrique avait fait : elle avait construit cette énorme tête de remorquage inutile directement devant cette ville, coupé ses communications fluviales, l’avait clôturée complètement, et en avait fait une ville « de campagne ». C’est un bel endroit ancien, aussi, et méritait un meilleur sort. Il a été colonisé par les Français, et est une relique d’une époque où l’on pouvait voyager des bouches du Mississippi à Québec et être sur le territoire français et sous la domination française tout du long.
Bientôt, je suis monté sur le pont supérieur et ai jeté un regard nostalgique vers la timonerie.
CHAPITRE 24
Mon incognito est explosé
APRÈS avoir étudié de près le visage du pilote de quart, je fus convaincu que je ne l’avais jamais vu auparavant ; je montai donc là-haut. Le pilote m’inspecta ; je réinspectai le pilote. Ces préliminaires d’usage accomplis, je m’assis sur le haut banc ; il fit volte-face et reprit son travail. Chaque détail de la timonerie m’était familier, à une exception près : un tube à large ouverture situé sous le tableau de bord. Je me creusai la tête sur cet objet pendant un temps considérable, puis, renonçant, je demandai à quoi il servait.
« À entendre les cloches de la machine. »
C’était une autre bonne trouvaille qui aurait dû être inventée un demi-siècle plus tôt. C’est ce que je me disais quand le pilote demanda :
« Savez-vous à quoi sert cette corde ? »
Je réussis à esquiver cette question sans me compromettre.
« Est-ce la première fois que vous mettez les pieds dans une timonerie ? »
Je passai sous celle-là.
« D’où venez-vous ? »
« De Nouvelle-Angleterre. »
« C’est votre première fois dans l’Ouest ? »
J’enjambai celle-ci.
« Si vous vous intéressez à ces choses, je peux vous expliquer à quoi sert tout ce matériel. »
Je répondis que cela me plairait.
« Ceci », dit-il en posant la main sur une corde de cloche de recul, « sert à donner l’alarme incendie ; ceci », posant la main sur une cloche de marche avant, « à appeler le steward du texas ; celle-ci », en indiquant le levier du sifflet, « à appeler le capitaine » — et ainsi de suite, touchant un objet après l’autre et dévidant sa tranquille bobine de mensonges.
Je ne m’étais jamais senti autant comme un passager auparavant. Je le remerciai, avec émotion, pour chaque fait nouveau, et je les notai dans mon carnet. Le pilote, enhardi par l’occasion, entreprit de me bourrer le crâne de la bonne vieille manière. Par moments, je craignais qu’il ne rompe le ressort de son invention, mais elle résistait toujours à la tension, et il s’en sortait très bien. Il dériva, par étapes faciles, vers des révélations sur les merveilleuses excentricités du fleuve, d’un genre ou d’un autre, et les étaya avec quelques illustrations assez gigantesques. Par exemple :
« Vous voyez ce petit rocher qui dépasse de l’eau, là-bas ? Eh bien, quand je suis arrivé sur le fleuve, c’était une crête de roche solide, haute de plus de soixante pieds et longue de deux miles. Tout a été emporté, sauf ça. » [Ceci avec un soupir.]
J’eus une violente envie de l’abattre, mais il me sembla que le tuer, de n’importe quelle manière ordinaire, serait trop bien pour lui.
Une fois, alors qu’une embarcation à l’aspect étrange, avec une vaste pelle à charbon inclinée en l’air au bout d’une poutre, passait au loin, il attira mon attention dessus avec indifférence, comme on le ferait pour un objet devenu lassant à force d’habitude, et fit remarquer que c’était un « bateau à alligators ».
« Un bateau à alligators ? À quoi ça sert ? »
« À draguer les alligators. »
« Sont-ils si nombreux qu’ils en deviennent gênants ? »
« Eh bien, pas maintenant, parce que le Gouvernement les maintient à un niveau bas. Mais ils l’étaient autrefois. Pas partout ; mais dans des endroits de prédilection, ici et là, là où le fleuve est large et peu profond, comme Plum Point, et Stack Island, et ainsi de suite — des endroits qu’ils appellent des lits d’alligators. »
« Avaient-ils vraiment entravé la navigation ? »
« Il y a des années, oui, par très basses eaux ; il n’y avait guère de voyage, alors, sans que nous nous échouions sur des alligators. »
Il me sembla que je devrais certainement sortir mon tomahawk. Cependant, je me retins et dis :
« Cela devait être épouvantable. »
« Oui, c’était l’une des principales difficultés du pilotage. C’était si difficile de dire quoi que ce soit sur l’eau ; ces maudites bêtes se déplacent tout le temps — elles ne restent jamais tranquilles cinq minutes d’affilée. Vous pouvez reconnaître un haut-fond de vent, immédiatement, rien qu’à l’aspect ; vous pouvez reconnaître une cassure ; vous pouvez reconnaître un banc de sable — c’est facile ; mais un récif d’alligators, ça ne se voit pas, ça ne vaut rien. Neuf fois sur dix, vous ne pouvez pas dire où est l’eau ; et quand vous voyez enfin où elle est, il est fort probable qu’elle ne soit plus là quand vous y arrivez, les diables ont changé de place, entre-temps. Bien sûr, il y avait quelques rares pilotes qui pouvaient juger l’eau à alligators presque aussi bien que n’importe quel autre type, mais il fallait avoir un talent naturel pour ça ; ce n’est pas une chose qu’un homme peut apprendre, il faut naître avec. Voyons voir : il y avait Ben Thornburg, et Beck Jolly, et Squire Bell, et Horace Bixby, et le major Downing, et John Stevenson, et Billy Gordon, et Jim Brady, et George Ealer, et Billy Youngblood — tous des pilotes d’alligators de premier ordre. Ils pouvaient identifier l’eau à alligators aussi loin qu’un autre chrétien peut identifier du whisky. La lire ? Ah, s’ils pouvaient ! Je donnerais cher pour avoir autant de dollars qu’ils pouvaient lire l’eau à alligators à un mille et demi de distance. Oui, et ça leur rapportait gros, aussi. Un bon pilote d’alligators pouvait toujours obtenir quinze cents dollars par mois. La nuit, les autres devaient s’arrêter à cause des alligators, mais ces gars-là ne s’arrêtaient jamais pour des alligators ; ils ne s’arrêtaient que pour le brouillard. On disait qu’ils pouvaient sentir la meilleure eau à alligators ; je ne sais pas si c’est vrai ou non, et je pense qu’un homme a déjà fort à faire s’il s’en tient à ce qu’il connaît lui-même, sans aller partout confirmer les dires des autres, bien qu’il y en ait beaucoup qui ne se gênent pas pour le faire, tant qu’ils peuvent dégoter quelque chose de merveilleux à raconter. Ce qui n’est pas le style de Robert Styles, d’autant de brasses — peut-être un quart de moins. »
[Mon Dieu ! Était-ce Rob Styles ? Cette silhouette moustachue et imposante ? Un gamin assez fluet, de mon temps. Comme il a gagné en prestance en vingt-cinq ans et dans le noble art de gonfler ses faits.] Après ces réflexions, je dis tout haut :
« Je devrais penser que draguer les alligators n’aurait pas servi à grand-chose, parce qu’ils pouvaient revenir tout de suite. »
« Si vous aviez eu autant d’expérience des alligators que moi, vous ne parleriez pas comme ça. Vous draguez un alligator une fois et il est convaincu. C’est la dernière fois que vous entendez parler de lui. Il ne reviendrait pas pour une part de tarte. S’il y a une chose qu’un alligator déteste plus que tout, c’est d’être dragué. En plus, ils n’étaient pas simplement poussés hors du chemin ; la plupart du contenu de la benne était remonté à bord ; ils les vidaient dans la cale ; et quand ils avaient fait une cargaison, ils les emmenaient à Orleans aux chantiers du Gouvernement. »
« Pourquoi faire ? »
« Eh bien, pour fabriquer des chaussures de soldat avec leurs peaux. Toutes les chaussures du Gouvernement sont faites de peau d’alligator. Cela fait les meilleures chaussures du monde. Elles durent cinq ans, et elles n’absorbent pas l’eau. La pêche à l’alligator est un monopole du Gouvernement. Tous les alligators sont propriété du Gouvernement, tout comme les chênes verts. Vous abattez un chêne vert, et le Gouvernement vous inflige une amende de cinquante dollars ; vous tuez un alligator, et vous partez pour complicité de trahison — chanceux si on ne vous pend pas, en plus. Et ils le feront, si vous êtes démocrate. Le vautour est l’oiseau sacré du Sud, et on ne peut pas le toucher ; l’alligator est l’oiseau sacré du Gouvernement, et il faut le laisser tranquille. »
« Vous échouez encore sur des alligators, maintenant ? »
« Oh, non ! Ça n’arrive plus depuis des années. »
« Eh bien, alors, pourquoi gardent-ils encore les bateaux à alligators en service ? »
« Juste pour le maintien de l’ordre, rien de plus. Ils font simplement des allers-retours de temps en temps. La génération actuelle d’alligators les reconnaît aussi facilement qu’un cambrioleur reconnaît un agent de police ; quand ils en voient un arriver, ils lèvent le camp et filent dans les bois. »
Après avoir peaufiné, terminé et poli l’affaire des alligators, il glissa facilement et confortablement dans la veine historique, et raconta quelques exploits formidables d’une demi-douzaine de vieux bateaux à vapeur de sa connaissance, s’attardant particulièrement sur une certaine performance extraordinaire de son préféré parmi cette flotte distinguée — puis ajoutant :
« Ce bateau était le “Cyclone”, — lors du dernier voyage qu’il ait jamais fait — il a coulé, lors de ce voyage-là même — le capitaine était Tom Ballou, le plus immortel menteur que j’aie jamais rencontré. Il ne semblait jamais pouvoir dire la vérité, par quelque temps que ce soit. Pourquoi, il vous faisait carrément frissonner. C’était le plus scandaleux des menteurs ! Je l’ai quitté, finalement ; je ne pouvais pas supporter ça. Le proverbe dit : “Tel maître, tel valet” ; et si vous restez avec un homme de ce genre, vous tomberez sous le coup des soupçons, tôt ou tard, aussi sûr que vous vivez. Il payait des salaires de premier ordre ; mais je me disais, que valent les salaires quand votre réputation est en danger ? Alors j’ai laissé tomber le salaire, et je me suis accroché à ma réputation. Et je ne l’ai jamais regretté. La réputation vaut tout, n’est-ce pas ? C’est comme ça que je vois les choses. Il avait plus d’organes égoïstes que n’importe quels sept hommes au monde — tous entassés dans l’arrière de son crâne, bien sûr, là où ils devaient être. Ils pesaient sur l’arrière de sa tête de sorte que cela faisait basculer son nez dans les airs. Les gens pensaient que c’était de la vanité, mais non, c’était de la malice. Si vous ne voyiez que son pied, vous le prendriez pour un homme de dix-neuf pieds de haut, mais il ne l’était pas ; c’était parce que son pied n’était pas aux bonnes proportions. Il était destiné à mesurer dix-neuf pieds, sans doute, si son pied avait été fait en premier, mais il n’y est pas arrivé ; il ne mesurait que cinq pieds dix. C’est ce qu’il était, et c’est ce qu’il est. Vous enlevez les mensonges de lui, et il rétrécira à la taille de votre chapeau ; vous enlevez la malice de lui, et il disparaîtra. Ce “Cyclone” était un sacré bolide, et la chose la plus douce à barrer qui ait jamais parcouru les eaux. Mettez-la au centre, dans un grand fleuve, et laissez-la faire ; c’était tout ce que vous aviez à faire. Elle se maintenait sur une étoile toute la nuit, si vous la laissiez tranquille. Vous ne pouviez jamais sentir son gouvernail. Ce n’était pas plus de travail de la barrer que de compter le vote républicain lors d’une élection en Caroline du Sud. Un matin, juste au lever du jour, lors du dernier voyage qu’elle ait jamais fait, ils ont pris son gouvernail à bord pour le réparer ; je n’en savais rien ; je l’ai fait sortir du dépôt de bois et je suis allé zigzaguant sur le fleuve, tout serein. Quand j’eus parcouru environ vingt-trois miles, et fait quatre traversées horriblement tortueuses — »
« Sans gouvernail ? »
« Oui — le vieux Capt. Tom est apparu sur le pont et a commencé à me chercher noise pour avoir navigué par une nuit aussi sombre — »
« Une nuit aussi sombre ? Pourquoi, vous avez dit — »
« Peu importe ce que j’ai dit, il faisait aussi noir qu’en Égypte maintenant, bien que bientôt la lune ait commencé à se lever, et — »
« Vous voulez dire le soleil, parce que vous êtes parti juste au lever du — écoutez ! Était-ce avant que vous quittiez le capitaine à cause de ses mensonges, ou — »
« C’était avant — oh, longtemps avant. Et comme je le disais, il — »
« Mais était-ce le voyage où elle a coulé, ou était — »
« Oh, non ! — des mois plus tard. Et donc le vieux, il — »
« Alors elle a fait deux derniers voyages, parce que vous avez dit — »
Il s’écarta de la roue, s’essuyant la sueur, et dit :
« Tiens ! » (en m’appelant par mon nom), « prends-la et mens un peu — tu es plus doué pour ça que moi. Essayer de te faire passer pour un étranger et un innocent ! Pourquoi, je t’ai reconnu avant même que tu aies prononcé sept mots ; et j’ai pris la décision de découvrir quel était ton petit jeu. C’était de me faire parler. Eh bien, je t’ai laissé faire, n’est-ce pas ? Maintenant, prends la roue et finis le quart ; et la prochaine fois, joue franc jeu, et tu n’auras pas à travailler pour ton passage. »
Ainsi prit fin l’histoire du nom fictif. Et pas six heures après avoir quitté St. Louis ! Mais j’avais gagné un privilège, en tout cas, car je mourais d’envie de mettre la main sur la barre, depuis le début. Il semblait que j’eusse oublié le fleuve, mais je n’avais pas oublié comment barrer un bateau à vapeur, ni comment en profiter non plus.
CHAPITRE 25
De Cairo à Hickman
Le paysage, de St. Louis à Cairo — deux cents miles — est varié et magnifique. Les collines étaient revêtues du feuillage frais du printemps maintenant, et constituaient un cadre gracieux et digne pour le large fleuve qui coulait entre elles. Notre voyage commença sous de bons auspices, avec une journée parfaite, en ce qui concerne la brise et le soleil, et notre bateau rejetait les miles derrière lui avec une célérité satisfaisante.
Nous trouvâmes un chemin de fer qui s’immisçait à Chester, dans l’Illinois ; Chester a aussi un pénitencier maintenant, et progresse par ailleurs. À Grand Tower, également, il y avait un chemin de fer ; et un autre à Cape Girardeau. La première ville tire son nom d’un énorme pilier de roche trapu, qui se dresse hors de l’eau du côté du Missouri du fleuve — une pièce d’artisanat fantaisiste de la nature — et est l’un des traits les plus pittoresques du paysage de cette région. Pour voisins plus ou moins proches, la Tour possède le Four du Diable — ainsi nommé, peut-être, parce qu’il ne ressemble pas puissamment au four de n’importe qui d’autre ; et la Table à Thé du Diable — cette dernière étant une grande masse de roche à surface lisse, avec une tige de verre à vin qui diminue, perchée à cinquante ou soixante pieds au-dessus du fleuve, à côté d’un précipice fleuri et guirlandé, et suffisamment semblable à une table à thé pour convenir à n’importe qui, Diable ou Chrétien. Plus bas sur le fleuve, nous avons le Coude du Diable et la Course du Diable, et beaucoup d’autres propriétés de lui que je ne peux pas me rappeler maintenant.
La ville de Grand Tower était évidemment un endroit plus animé qu’il ne l’avait été autrefois, mais il semblait avoir besoin de quelques réparations ici et là, et d’une nouvelle couche de chaux sur l’ensemble. Pourtant, c’était agréable pour moi de revoir l’ancienne couche une fois de plus. « Oncle » Mumford, notre second officier, a dit que l’endroit avait souffert des hautes eaux, et par conséquent ne montrait pas son meilleur visage maintenant. Mais il a dit qu’il n’était pas étrange qu’il ne gaspillât pas de chaux sur lui-même, car on y fabriquait plus de chaux, et d’une meilleure qualité, que n’importe où dans l’Ouest ; et a ajouté : « Dans une ferme laitière, vous ne pouvez jamais avoir de lait pour votre café, ni de sucre pour celui-ci dans une plantation de sucre ; et il est contraire au bon sens d’aller dans une ville à chaux pour chercher de la chaux. » D’après ma propre expérience, je savais que les deux premiers points étaient vrais ; et aussi que les gens qui vendent des bonbons ne se soucient pas des bonbons ; il y avait donc de la plausibilité dans l’observation finale de l’oncle Mumford selon laquelle « les gens qui fabriquent de la chaux sont plus portés sur la religion que sur la chaux ». L’oncle Mumford a dit, en outre, que Grand Tower était un grand centre de charbonnage et un endroit prospère.
Cape Girardeau est situé sur le flanc d’une colline, et présente une belle apparence. Il y a une grande école jésuite pour garçons au pied de la ville, près du fleuve. L’oncle Mumford a dit qu’elle avait une réputation d’excellence aussi élevée que n’importe quelle institution similaire dans le Missouri ! Il y avait un autre collège plus haut sur un sommet aéré — un brillant édifice neuf, pittoresquement et étrangement doté de tours et de pinacles — une sorte de salière géante, avec les burettes toutes complètes. L’oncle Mumford a dit que Cape Girardeau était l’Athènes du Missouri, et contenait plusieurs collèges en plus de ceux déjà mentionnés ; et tous sur une base religieuse d’un genre ou d’un autre. Il attira mon attention sur ce qu’il appelait le « fort et envahissant aspect religieux de la ville », mais je ne pouvais pas voir qu’elle semblait plus religieuse que les autres villes de colline avec la même pente et construites avec le même genre de briques. Les partialités font souvent voir aux gens plus qu’il n’existe réellement.
L’oncle Mumford est depuis trente ans second sur le fleuve. C’est un homme de bon sens pratique et qui a la tête sur les épaules ; il a observé ; il a eu beaucoup d’expérience d’un genre ou d’un autre ; il a des opinions ; il a, aussi, juste un soupçon de poésie dans sa composition, un don facile de la parole, un grognement épais dans la voix, et un juron ou deux là où il peut les attraper quand les exigences de sa fonction requièrent un soutien spirituel. C’est un second du bon vieux temps ; et il s’en va en jurant gravement, quand il y a du travail à faire, d’une manière à attendrir le cœur de l’ancien marinier de rivière avec de douces et tendres aspirations pour les jours disparus qui ne reviendront plus. « Debout, toi ! Ça va durer toute la journée ? Pourquoi tu n’as pas dit que tu étais pétrifié des pattes arrière, avant d’embarquer ! »
C’est un homme constant avec son équipage ; gentil et juste, mais ferme ; donc ils l’aiment, et restent avec lui. Il est toujours dans la tenue débraillée de l’ancienne génération de seconds ; mais au prochain voyage, l’Anchor Line l’aura en uniforme — un élégant uniforme bleu marine, avec des boutons en laiton, tout comme les officiers de la ligne — et alors il sera un style de paysage totalement différent de ce qu’il est maintenant.
Des uniformes sur le Mississippi ! Cela bat tous les autres changements réunis, pour la surprise. Pourtant, il y a une autre surprise — que cela n’ait pas été fait il y a cinquante ans. C’est tellement manifestement sensé, qu’on pourrait supposer qu’on aurait pu y penser plus tôt. Pendant cinquante ans, là-bas, l’innocent passager ayant besoin d’aide et d’informations a confondu le second avec le cuisinier, et le capitaine avec le coiffeur — et a été rudement reçu pour cela, aussi. Mais ses ennuis sont terminés maintenant. Et l’aspect grandement amélioré du personnel du bateau est un autre avantage obtenu par la période de réforme vestimentaire.
Nous avons descendu le coude en dessous de Cape Girardeau. Ils avaient l’habitude de l’appeler le « Coude du Barreur » ; navigation simple et beaucoup d’eau, toujours ; à peu près le seul endroit dans le Haut-Fleuve qu’un nouveau mousse était autorisé à traverser, par basses eaux.
Thebes, à la tête de la Grand Chain, et Commerce au pied de celle-ci, étaient des villes faciles à retenir, car elles n’avaient pas subi d’altération marquante. Ni la Chain, non plus — dans la nature des choses ; car c’est une chaîne de rochers immergés admirablement disposés pour capturer et tuer les bateaux à vapeur les mauvaises nuits. Un bon nombre de cadavres de bateaux à vapeur gisent enterrés là, hors de vue ; parmi les autres, mon premier ami le « Paul Jones » ; il s’est crevé le fond, et a coulé comme un pot, m’a raconté l’historien — l’oncle Mumford. Il a dit qu’il avait une jument grise à bord, et un prédicateur. Pour moi, cela expliquait suffisamment le désastre ; tout comme pour Mumford, bien sûr, qui a ajouté :
« Mais il y a beaucoup de gens ignorants qui se moqueraient d’une telle chose, et appelleraient ça de la superstition. Mais vous remarquerez toujours que ce sont des gens qui n’ont jamais voyagé avec une jument grise et un prédicateur. J’ai descendu le fleuve une fois en telle compagnie. Nous nous sommes échoués à Bloody Island ; nous nous sommes échoués à Hanging Dog ; nous nous sommes échoués juste en dessous de cette même Commerce ; nous avons heurté le rocher de Beaver Dam ; nous avons frappé l’une des pires cassures dans le “Cimetière” derrière Goose Island ; nous avons eu un docker tué dans une bagarre ; nous avons fait sauter une chaudière ; cassé un arbre de couche ; effondré un tube de foyer ; et sommes entrés à Cairo avec neuf pieds d’eau dans la cale — peut-être plus, peut-être moins. Je m’en souviens comme si c’était hier. Les hommes ont perdu la tête de terreur. Ils ont peint la jument en bleu, en vue de la ville, et ont jeté le prédicateur par-dessus bord, sinon nous ne serions jamais arrivés du tout. Le prédicateur a été repêché et sauvé. Il a admis, lui-même, qu’il était à blâmer. Je me souviens de tout cela, comme si c’était hier. »
Que cette combinaison — de prédicateur et de jument grise — engendre la calamité, semble étrange, et à première vue incroyable ; mais le fait est fortifié par tant de preuves inattaquables que douter, c’est déshonorer la raison. Je me souviens moi-même d’un cas où un capitaine fut averti par de nombreux amis de ne pas emmener une jument grise et un prédicateur avec lui, mais persista dans son dessein malgré tout ce qui pouvait être dit ; et le jour même — cela aurait pu être le lendemain, et certains disent que c’était le cas, bien que je pense que c’était le même jour — il s’enivra, tomba dans la descente de cale, et fut transporté chez lui en cadavre. C’est littéralement vrai.
Aucun vestige de Hat Island ne reste maintenant ; chaque lambeau a été emporté. Je ne me souviens même plus dans quelle partie du fleuve elle se trouvait autrefois, si ce n’est que c’était quelque part entre St. Louis et Cairo. C’était une mauvaise région — tout autour et aux alentours de Hat Island, aux premiers jours. Un fermier qui vivait sur la rive de l’Illinois à cet endroit a dit que vingt-neuf bateaux à vapeur avaient laissé leurs os éparpillés à portée de vue de chez lui. Entre St. Louis et Cairo, les épaves de bateaux à vapeur atteignent une moyenne d’une par mile ; — deux cents épaves, au total.
Je pouvais constater de grands changements en descendant depuis Commerce. Beaver Dam Rock se trouvait maintenant au milieu du fleuve et provoquait une « cassure » prodigieuse ; autrefois, il était près de la rive et les bateaux passaient au large. Une grande île qui se trouvait jadis loin au milieu du fleuve s’est retirée vers la rive du Missouri, et les bateaux ne s’en approchent plus. L’île appelée Jacket Pattern a été rabotée jusqu’à ne plus former qu’un coin, et est promise à une destruction prochaine. Goose Island a disparu, à l’exception d’un petit morceau de la taille d’un bateau à vapeur. Le périlleux « Graveyard », parmi les innombrables épaves duquel nous avions l’habitude de frayer notre chemin si lentement et si prudemment, est maintenant loin du chenal et n’effraie plus personne. L’une des îles autrefois appelées Two Sisters a complètement disparu ; l’autre, qui se trouvait près de la rive de l’Illinois, est maintenant du côté du Missouri, à un mile de là ; elle est solidement rattachée à la rive, et il faut un œil exercé pour distinguer la jonction — mais c’est toujours un territoire de l’Illinois, et les gens qui y vivent doivent se faire passer par bac et travailler sur les routes de l’Illinois et payer les impôts de l’Illinois : état de choses singulier !
Près de l’embouchure du fleuve, plusieurs îles manquaient — emportées par les eaux. Cairo était toujours là — facilement visible à travers la longue pointe plate sur le bord éloigné de laquelle elle se dresse ; mais nous avons dû faire un long détour à la vapeur pour l’atteindre. La nuit tomba alors que nous quittions le « Haut-Fleuve » pour rencontrer les crues de l’Ohio. Nous filions sans inquiétude ; car le rocher caché qui se trouvait autrefois en plein passage s’est déplacé vers l’amont, loin du chenal ; ou plutôt, environ un comté a été emporté dans le fleuve depuis la pointe du Missouri, et la pointe de Cairo s’est « étendue » et a ajouté à sa longue langue de territoire de façon correspondante. Le Mississippi est un fleuve juste et équitable ; il ne précipite jamais la ferme d’un homme par-dessus bord sans construire une nouvelle ferme tout aussi bonne pour le voisin de cet homme. Cela évite les rancœurs.
En entrant dans Cairo, nous avons failli tuer un bateau à vapeur qui ne faisait aucun cas de notre sifflet et a ensuite tenté de couper notre proue. En faisant une marche arrière énergique, nous l’avons sauvé ; ce qui fut une grande perte, car il aurait fait une bonne littérature.
Cairo est une ville active maintenant ; elle est solidement bâtie et possède une allure de cité qui contraste de manière notable avec son état précédent, tel que décrit par M. Dickens. Cependant, elle se construisait déjà en briques lorsque je l’avais vue pour la dernière fois — c’était à l’époque où le colonel (aujourd’hui général) Grant y faisait faire l’exercice à son premier commandement. Oncle Mumford dit que les bibliothèques et les écoles du dimanche ont fait du bon travail à Cairo, tout comme les maçons. Cairo possède un commerce ferroviaire et fluvial important, et sa situation au confluent des deux grands fleuves est si avantageuse qu’elle ne peut guère s’empêcher de prospérer.
Lorsque je suis sorti, le matin, nous avions passé Columbus, dans le Kentucky, et nous approchions de Hickman, une jolie ville perchée sur une belle colline. Hickman est située dans une riche région tabacole et jouissait autrefois d’un grand commerce lucratif de ce produit, le collectant dans ses entrepôts depuis une vaste étendue de pays pour l’expédier par bateau ; mais oncle Mumford dit qu’elle a construit un chemin de fer pour faciliter un peu plus ce commerce, et il pense qu’elle l’a facilité dans le mauvais sens — en retirant le gros du commerce de ses mains pour « le saisir le long de la voie sans le collecter à ses portes ».
CHAPITRE 26
Sous le feu
La conversation commença à porter sur la guerre, car nous arrivions maintenant dans la limite supérieure de l’ancien théâtre des combats. Columbus était juste derrière nous, il fut donc beaucoup question de la célèbre bataille de Belmont. Plusieurs officiers du bateau avaient fait un service actif dans la flotte de guerre du Mississippi. J’ai cru comprendre qu’ils se trouvaient tristement dépaysés au début dans ce genre d’affaires, mais qu’ils s’y étaient ensuite habitués, s’y étaient résignés et s’y sentaient plus ou moins chez eux. L’un de nos pilotes a connu sa première expérience de guerre lors de la bataille de Belmont, en tant que pilote sur un bateau au service des Confédérés. J’avais souvent été curieux de savoir ce qu’un novice pouvait ressentir lors de sa bataille inaugurale, perché tout seul et isolé dans une timonerie, une cible pour le premier venu, sans personne à ses côtés pour lui faire honte de montrer sa lâcheté quand les choses devenaient chaudes et périlleuses autour de lui ; pour moi, son récit était donc précieux — il comblait une lacune que toutes les histoires avaient laissée vide jusqu’alors.
LA PREMIÈRE BATAILLE DU PILOTE
Il a dit —
C’était le 7 novembre. Le combat commença à sept heures du matin. J’étais sur le « R. H. W. Hill ». J’ai transporté un chargement de troupes depuis Columbus. Je suis revenu et j’ai pris une batterie d’artillerie. Mon partenaire a dit qu’il allait voir le combat ; il voulait que je l’accompagne. J’ai dit non, je n’étais pas pressé, je regarderais ça depuis la timonerie. Il a dit que j’étais un lâche et il est parti.
Ce combat était un spectacle affreux. Le général Cheatham a ordonné à ses hommes d’enlever leurs vestes et de les jeter en tas, et a dit : « Maintenant, suivez-moi jusqu’en enfer ou à la victoire ! » Je l’ai entendu dire cela depuis la timonerie ; et puis il s’est élancé au galop, à la tête de ses troupes. Le vieux général Pillow, avec ses cheveux blancs, monté sur un cheval blanc, s’est rué aussi, menant ses troupes aussi vivement qu’un garçon. Peu après, les Fédéraux ont repoussé les rebelles, et les voilà qui arrivaient ! en courant, chacun pour soi et le diable pour le dernier ! ils se sont précipités sous la rive et ont cherché refuge. J’étais assis, les jambes pendantes par la fenêtre de la timonerie. Tout à coup, j’ai remarqué un sifflement près de mon oreille. J’ai cru que c’était une balle. Je n’ai pas pris le temps de réfléchir, je me suis simplement basculé en arrière et j’ai atterri sur le plancher, et j’y suis resté. Les boulets bourdonnaient autour. Trois boulets de canon ont traversé la cheminée ; un boulet a emporté le coin de la timonerie ; les obus hurlaient et éclataient partout. Des moments très chauds — j’aurais aimé ne pas être venu.
Je restais étendu sur le plancher de la timonerie, tandis que les tirs se faisaient de plus en plus fréquents. J’ai rampé derrière le gros poêle, au milieu de la timonerie. Soudain, une balle de fusil est passée à travers le poêle, a frôlé ma tête et a coupé mon chapeau. J’ai jugé qu’il était temps de quitter cet endroit. Le capitaine était sur le toit avec un commandant roux de Memphis — un bel homme. Je l’ai entendu dire qu’il voulait partir d’ici, mais que « ce pilote est tué ». J’ai rampé jusqu’au côté tribord pour tirer la cloche afin de faire marche arrière ; je me suis redressé pour jeter un coup d’œil et j’ai vu environ quinze trous de balles dans les vitres ; ça s’était passé si vite que je ne les avais pas remarqués. J’ai jeté un coup d’œil sur l’eau, et les balles qui éclaboussaient ressemblaient à une averse de grêle. J’ai pensé qu’il valait mieux sortir de là. Je suis descendu par le hauban de la timonerie, la tête la première — pas les pieds, mais la tête la première — j’ai glissé — avant que je n’atteigne le pont, le capitaine a dit que nous devions partir. Alors j’ai grimpé le hauban et je suis revenu sur le plancher. À ce moment-là, ils ont attrapé mon partenaire et l’ont amené à la timonerie entre deux soldats. Quelqu’un avait dit que j’étais tué. Il a passé la tête et m’a vu sur le plancher en train d’attraper les cloches de marche arrière. Il a dit : « Oh, enfer, il n’est pas blessé », et il s’est arraché aux hommes qui le tenaient par le collet pour courir en bas. Nous sommes restés là jusqu’à trois heures de l’après-midi, puis nous nous sommes échappés sans encombre.
La fois suivante où j’ai vu mon partenaire, j’ai dit : « Maintenant, explique-toi, sois honnête et dis-moi la vérité. Où es-tu allé quand tu es allé voir ce combat ? » Il répond : « Je suis allé dans la cale. »
Pendant tout ce combat, j’étais mort de peur. Je ne savais presque plus rien, j’étais si effrayé ; mais voyez-vous, personne ne le savait sauf moi. Le lendemain, le général Polk m’a fait demander et m’a félicité pour ma bravoure et ma conduite galante. Je n’ai rien dit, j’ai laissé dire. Je savais bien que ce n’était pas vrai, mais ce n’était pas à moi de contredire un officier général.
Peu après, j’ai été malade, épuisé, et j’ai dû partir pour les Hot Springs. Là-bas, j’ai reçu beaucoup de lettres de commandants disant qu’ils voulaient que je revienne. J’ai décliné parce que je n’étais pas assez bien portant ou assez fort ; mais j’ai gardé le silence et conservé la réputation que je m’étais faite.
Une histoire simple, racontée sans détour ; mais Mumford m’a dit que ce pilote avait « enjolivé sa peur par endroits » ; que sa carrière ultérieure pendant la guerre en était la preuve.
Nous sommes descendus par le chenal de l’île n° 8, et je suis descendu en bas et j’ai entamé la conversation avec un passager, un bel homme, avec une allure décontractée et un visage intelligent. Nous approchions de l’île n° 10, un endroit si célèbre pendant la guerre. Le domicile de ce monsieur se trouvait sur la rive principale, dans les environs. J’ai discuté avec lui des temps de la guerre ; mais bientôt, le discours tomba sur les « vendettas », car dans aucune partie du Sud la vendetta n’a fleuri plus vigoureusement, ni n’a duré plus longtemps entre les familles rivales, que dans cette région particulière. Ce monsieur a dit —
« Il y a eu plus d’une vendetta par ici, autrefois, mais je crois que la pire était entre les Darnell et les Watson. Personne ne sait plus maintenant sur quoi portait la première querelle, c’était il y a si longtemps ; les Darnell et les Watson ne le savent pas, s’il en reste encore, ce dont je doute. Certains disent que c’était à propos d’un cheval ou d’une vache — quoi qu’il en soit, c’était une petite affaire ; l’argent en jeu n’avait aucune importance — aucune au monde — les deux familles étaient riches. La chose aurait pu être arrangée, assez facilement ; mais non, ça n’irait pas. Des mots grossiers avaient été échangés ; et ainsi, seul le sang pouvait arranger ça après. Ce cheval ou cette vache, peu importe, a coûté soixante ans de meurtres et d’infirmités ! Chaque année ou presque, quelqu’un était abattu, d’un côté ou de l’autre ; et dès qu’une génération était éliminée, ses fils reprenaient la vendetta et la faisaient durer. Et c’est exactement comme je dis ; ils ont continué à s’entretuer, année après année — en faisant une sorte de religion, vous voyez — jusqu’à ce qu’ils aient oublié, depuis longtemps, de quoi il s’agissait. Partout où un Darnell attrapait un Watson, ou un Watson attrapait un Darnell, l’un d’eux allait être blessé — la seule question était de savoir lequel prendrait l’autre par surprise. Ils s’abattaient les uns les autres, en présence de la famille. Ils ne se traquaient pas, mais quand ils se rencontraient par hasard, ils soufflaient et commençaient. Des hommes abattaient des garçons, des garçons abattaient des hommes. Un homme a abattu un garçon de douze ans — il est tombé sur lui dans les bois, et ne lui a donné aucune chance. S’il lui avait donné une chance, le garçon l’aurait abattu. Les deux familles appartenaient à la même église (tout le monde ici est religieux) ; durant toutes ces cinquante ou soixante années de chamaillerie, les deux tribus étaient là chaque dimanche, pour prier. Ils vivaient de chaque côté de la limite, et l’église était à un débarcadère appelé Compromise. La moitié de l’église et la moitié de l’allée étaient dans le Kentucky, l’autre moitié dans le Tennessee. Le dimanche, vous voyiez les familles arriver, toutes dans leurs vêtements du dimanche, hommes, femmes et enfants, et remonter l’allée, et s’asseoir, calmes et ordonnés, un groupe du côté Tennessee de l’église et l’autre du côté Kentucky ; et les hommes et les garçons appuyaient leurs fusils contre le mur, à portée de main, puis tout le monde se joignait à la prière et aux louanges ; bien qu’on dise que l’homme près de l’allée ne s’agenouillait pas, avec le reste de la famille ; il montait la garde en quelque sorte. Je ne sais pas ; je n’ai jamais été dans cette église de ma vie ; mais je me souviens que c’est ce qui se disait.
« Il y a vingt ou vingt-cinq ans, l’une des familles de la vendetta a attrapé un jeune homme de dix-neuf ans et l’a tué. Je ne me souviens pas si c’était les Darnell et les Watson, ou l’une des autres vendettas ; mais quoi qu’il en soit, ce jeune homme est arrivé à cheval — un bateau à vapeur était à quai à ce moment-là — et la première chose qu’il a vue, c’est toute une bande de l’ennemi. Il a sauté derrière un tas de bois, mais ils l’ont contourné et ont commencé sur lui, lui tirant en retour, et eux galopant, caracolant, hurlant et tirant de toutes leurs forces. Je crois qu’il en a blessé une paire ; mais ils l’ont encerclé et l’ont poursuivi dans le fleuve ; et tandis qu’il nageait vers l’aval, ils l’ont suivi sur la rive et ont continué à tirer sur lui ; et quand il a atteint la rive, il était mort. Windy Marshall m’en a parlé. Il l’a vu. Il était capitaine du bateau.
« Il y a des années, les Darnell étaient tellement décimés que le vieil homme et ses deux fils ont décidé de quitter le pays. Ils ont commencé à prendre le bateau à vapeur juste au-dessus du n° 10 ; mais les Watson ont eu vent de la chose ; et ils sont arrivés juste au moment où les deux jeunes Darnell montaient la passerelle avec leurs épouses à leur bras. Le combat a commencé alors, et ils n’ont jamais été plus loin — tous deux tués. Après ça, le vieux Darnell a eu des ennuis avec l’homme qui tenait le bac, et le passeur a eu le pire du marché — et il est mort. Mais ses amis ont criblé le vieux Darnell de balles — l’ont rempli de plomb, et ont mis fin à son compte. »
Le gentilhomme campagnard qui m’a raconté ces choses avait été élevé dans l’aisance et le confort, était un homme de bonne intelligence et avait fait des études universitaires. Sa grammaire relâchée était le fruit d’une habitude négligente, pas de l’ignorance. Cette habitude parmi les gens instruits de l’Ouest n’est pas universelle, mais elle est répandue — répandue dans les villes, certes, sinon dans les cités ; et à un degré qu’on ne peut s’empêcher de remarquer et d’admirer. J’ai entendu un Occidental, qui serait considéré comme un homme très instruit dans n’importe quel pays, dire « never mind, it don't make no difference, anyway » (n’importe, ça fait aucune différence, de toute façon). Un résident de longue date qui était présent l’a entendu, mais cela n’a fait aucune impression sur elle. Elle a pu se rappeler le fait plus tard, quand on le lui a rappelé ; mais elle a avoué que les mots n’avaient pas écorché son oreille à ce moment-là — un aveu qui suggère que si des gens instruits peuvent entendre une grammaire aussi blasphématoire, provenant d’une telle source, et être inconscients de l’acte, le crime doit être passablement commun — si commun que l’oreille générale est devenue émoussée par la familiarité avec lui, et n’est plus alerte, n’est plus sensible à de telles offenses.
Personne au monde ne parle une grammaire sans défaut ; personne ne l’a jamais écrite — personne, ni dans le monde ni en dehors (en prenant les Écritures pour preuve sur ce dernier point) ; il ne serait donc pas juste d’exiger une perfection grammaticale des peuples de la Vallée ; mais eux et tous les autres peuples peuvent légitimement être tenus de s’abstenir de débaucher *sciemment et intentionnellement* leur grammaire.
J’ai trouvé le fleuve grandement changé à l’île n° 10. L’île dont je me souvenais faisait quelque trois miles de long sur un quart de mile de large, densément boisée, et se trouvait près de la rive du Kentucky — à moins de deux cents yards, dirais-je. Maintenant, cependant, il fallait la chercher avec une longue-vue. Il n’en restait rien qu’une touffe insignifiante, et ce n’était plus près de la rive du Kentucky ; c’était tout à fait contre la rive opposée, à un mile de là. En temps de guerre, l’île avait été un endroit important, car elle commandait la situation ; et, étant fortement fortifiée, il était impossible de passer. Elle se trouvait entre les divisions supérieure et inférieure des forces de l’Union, et les tenait séparées, jusqu’à ce qu’une jonction soit finalement effectuée à travers la bande de terre du Missouri ; mais l’île étant elle-même rattachée à cette bande maintenant, le large fleuve est sans obstruction.
Dans cette région, le fleuve passe du Kentucky au Tennessee, revient dans le Missouri, puis retourne dans le Kentucky, et de là dans le Tennessee à nouveau. Ainsi, un ou deux miles du Missouri dépassent dans le Tennessee.
La ville de New Madrid semblait en très mauvais état ; mais par ailleurs inchangée par rapport à sa condition et son aspect précédents. Ses pâtés de maisons en bois étaient toujours groupés dans la même vieille plaine plate, et environnés par les mêmes vieilles forêts. Elle était aussi tranquille qu’autrefois, et n’avait apparemment ni grandi ni diminué en taille. On disait que la crue récente l’avait envahie et avait endommagé son apparence. C’était une nouvelle surprenante ; car en période de basses eaux, la rive du fleuve est très haute à cet endroit (cinquante pieds), et à mon époque, une inondation avait toujours été considérée comme une impossibilité. Cette crue actuelle de 1882 sera sans doute célèbre dans l’histoire du fleuve pour plusieurs générations avant qu’un déluge d’une telle ampleur ne soit revu. Elle a mis toutes les basses terres non protégées sous l’eau, de Cairo à l’embouchure ; elle a brisé les digues en un grand nombre d’endroits, des deux côtés du fleuve ; et dans certaines régions du sud, quand la crue était à son plus haut, le Mississippi faisait soixante-dix miles de large ! Un certain nombre de vies ont été perdues, et la destruction des biens fut effroyable. Les récoltes furent détruites, les maisons emportées, et des hommes et du bétail sans abri furent forcés de se réfugier sur des élévations éparses ici et là dans les champs et les forêts, et d’attendre dans le péril et la souffrance jusqu’à ce que les bateaux mis en service par les gouvernements nationaux et locaux et par l’entreprise des journaux puissent venir les secourir. Les propriétés d’une multitude de personnes furent sous l’eau pendant des mois, et les plus pauvres auraient dû mourir de faim par centaines si des secours n’avaient pas été rapidement fournis. [Pour une description détaillée et intéressante de la grande inondation, écrite à bord du bateau de secours du New Orleans Times-Democrat, voir l’Annexe A] L’eau baissait depuis un temps considérable maintenant, pourtant, en règle générale, nous avons trouvé les rives toujours sous l’eau.
CHAPITRE 27
Quelques articles importés
Nous avons rencontré deux bateaux à vapeur à New Madrid. Deux bateaux à vapeur en vue à la fois ! un spectacle peu fréquent maintenant sur le Mississippi solitaire. La solitude de cette crue solennelle et prodigieuse est impressionnante — et déprimante. Lieue après lieue, et encore lieue après lieue, il déverse sa marée chocolat le long, entre ses solides murs de forêt, ses rives presque inhabitées, avec rarement une voile ou un objet en mouvement d’aucune sorte pour troubler la surface et rompre la monotonie de la solitude aqueuse et vide ; et ainsi la journée passe, la nuit vient, et à nouveau le jour — et toujours la même chose, nuit après nuit et jour après jour — majestueuse, immuable uniformité de sérénité, repos, tranquillité, léthargie, vacuité — symbole de l’éternité, réalisation du ciel dépeint par le prêtre et le prophète, et désiré par les bons et les insouciants !
Immédiatement après la guerre de 1812, des touristes ont commencé à venir en Amérique, depuis l’Angleterre ; des individus isolés au début, puis une sorte de procession — une procession qui a poursuivi sa marche patiente et laborieuse à travers le pays pendant de très nombreuses années. Chaque touriste prenait des notes, rentrait chez lui et publiait un livre — un livre qui était habituellement calme, véridique, raisonnable, aimable ; mais qui semblait être tout le contraire à nos ancêtres à la peau tendre. Un coup d’œil sur ces livres de touristes nous montre que dans certains de ses aspects, le Mississippi n’a subi aucun changement depuis que ces étrangers l’ont visité, mais reste aujourd’hui à peu près ce qu’il était alors. Les émotions produites dans ces poitrines étrangères par ces aspects n’étaient pas toutes formées sur un même modèle, bien sûr ; elles devaient être variées, au début, parce que les premiers touristes étaient obligés de créer leurs émotions, alors que dans les pays plus anciens, on peut toujours emprunter les émotions de ses prédécesseurs. Et, notez bien, les émotions sont parmi les choses les plus difficiles au monde à fabriquer à partir de rien ; il est plus facile de fabriquer sept faits qu’une émotion. Le capitaine Basil Hall, de la Royal Navy, écrivant il y a cinquante-cinq ans, dit —
« Ici, j’ai attrapé le premier aperçu de l’objet que j’avais si longtemps souhaité contempler, et je me suis senti amplement récompensé à ce moment-là pour toute la peine que j’avais eue à venir d’aussi loin ; et je suis resté à regarder le fleuve couler devant moi jusqu’à ce qu’il fasse trop sombre pour distinguer quoi que ce soit. Mais ce n’est qu’après avoir visité le même endroit une douzaine de fois que j’en suis venu à une juste compréhension de la grandeur de la scène. »
Voici les émotions de Mme Trollope. Elle écrit quelques mois plus tard, la même année, 1827, et elle pénètre par l'embouchure du Mississippi :
« La première indication de notre approche de la terre fut l'apparition de ce puissant fleuve déversant sa masse d'eaux boueuses, qui venaient se mêler au bleu profond du golfe du Mexique. Je n'ai jamais contemplé une scène aussi totalement désolée que cette entrée du Mississippi. Si Dante l'avait vue, il aurait pu puiser dans ses horreurs des images dignes d'un autre Borgia. Un seul objet se dresse au-dessus des eaux tourbillonnantes ; c'est le mât d'un navire naufragé depuis longtemps en tentant de franchir la barre, et il demeure là, sinistre témoin de la destruction passée, et prophète funeste de celle à venir. »
Émotions de l'honorable Charles Augustus Murray (près de Saint-Louis), sept ans plus tard :
« Ce n'est que lorsque vous remontez le puissant courant sur cinquante ou cent milles, et que vous faites appel à l'œil de l'imagination autant qu'à celui de la nature, que vous commencez à comprendre toute sa force et sa majesté. Vous le voyez fertiliser une vallée sans bornes, emportant dans sa course les trophées de ses mille victoires sur la forêt fracassée — emportant ici de larges masses de terre avec toute leur végétation, formant là des îles destinées à devenir, dans un avenir lointain, la demeure de l'homme ; et tout en se perdant dans cette perspective, il est alors temps pour la réflexion de suggérer que le courant devant vous a coulé à travers deux ou trois mille milles, et a encore un millier trois cents milles à parcourir avant d'atteindre sa destination océanique. »
Recevez maintenant les émotions du capitaine Marryat, de la Royal Navy, auteur de romans maritimes, écrivant en 1837, trois ans après M. Murray :
« Jamais, peut-être, dans les annales des nations, il n'y eut d'exemple d'un siècle de crimes aussi constants et aussi inatténués que celui que l'on peut recueillir dans l'histoire du Mississippi turbulent et taché de sang. Le fleuve lui-même semble approprié aux actes qui y ont été commis. Il n'est pas, comme la plupart des fleuves, beau à contempler, dispensant la fertilité sur son passage ; ce n'est pas un cours d'eau sur lequel l'œil aime à s'attarder tandis qu'il roule ses eaux, et vous ne pouvez errer sur ses rives, ni vous confier sans danger à son courant. C'est un torrent furieux, rapide, désolant, chargé de terres alluviales ; et rares sont ceux qui, engloutis dans ses eaux, reparaissent jamais, {note de bas de page [Il existait à cette époque une superstition assez répandue selon laquelle le Mississippi ne pouvait ni soutenir un nageur, ni permettre au corps d'une personne noyée de remonter à la surface.]} ou peuvent se maintenir longtemps à sa surface sans l'aide d'un tronc d'arbre secourable. Il contient les poissons les plus grossiers et les moins mangeables, tels que le poisson-chat et autres espèces de ce genre, et à mesure que vous descendez, ses rives sont occupées par le fétide alligator, tandis que la panthère se prélasse à son bord dans les canneraies, presque impénétrables à l'homme. Déversant ses eaux impétueuses à travers des étendues sauvages couvertes d'arbres de peu de valeur, si ce n'est pour le bois de chauffage, il balaie des forêts entières dans sa course, lesquelles disparaissent dans une confusion tumultueuse, emportées par le courant maintenant chargé des masses de terre qui nourrissaient leurs racines, bloquant souvent et modifiant pour un temps le chenal du fleuve qui, comme en colère d'être contrarié, inonde et dévaste tout le pays alentour ; et dès qu'il se fraie un chemin à travers son ancien lit, il plante dans toutes les directions les monarques déracinés de la forêt (sur les branches desquels l'oiseau ne se posera plus jamais, et où le raton laveur, l'opossum ou l'écureuil ne grimperont plus) tels des pièges pour les navigateurs aventureux de ses eaux à vapeur, qui, portés sur ces dangers dissimulés qui percent les planbarre, n'ont bien souvent pas le temps de gouverner vers la rive et de l'atteindre avant de sombrer au fond. Il n'y a aucune association plaisante liée au grand égout commun de l'Amérique occidentale, qui déverse sa boue dans le golfe du Mexique, polluant la mer bleue et claire sur de nombreux milles au-delà de son embouchure. C'est un fleuve de désolation ; et au lieu de vous rappeler, comme d'autres beaux fleuves, un ange descendu pour le bien de l'homme, vous l'imaginez comme un démon dont les énergies n'ont été surmontées que par le pouvoir merveilleux de la vapeur. »
C'est une littérature assez fruste pour un homme habitué à manier la plume ; pourtant, en tant que panorama des émotions envoyées bouillir dans la poitrine de ce visiteur célèbre par l'aspect et les traditions du « grand égout commun », cela a une valeur. Une valeur, bien qu'entachée en matière de statistiques par des inexactitudes ; car le poisson-chat est un poisson bien assez bon pour n'importe qui, et il n'existe pas de panthères qui soient « impénétrables à l'homme ».
Plus tard encore vient Alexander Mackay, du Middle Temple, avocat, avec une meilleure digestion et sans dîner de poisson-chat à bord, et qui ressent ce qui suit :
« Le Mississippi ! Ce fut avec des émotions indescriptibles que je me sentis pour la première fois flotter sur ses eaux. Combien de fois, dans mes rêves d'écolier, et dans mes visions éveillées par la suite, mon imagination s'était-elle représentée le cours d'eau majestueux, roulant avec un courant tumultueux à travers la région sans bornes à laquelle il a donné son nom, et rassemblant dans sa course vers l'océan les eaux tributaires de presque toutes les latitudes de la zone tempérée ! Le voici donc dans sa réalité, et moi, enfin, remontant sa marée à la vapeur. Je l'ai regardé avec cette révérence que tout un chacun doit porter à un grand trait de la nature extérieure. »
Voilà pour les émotions. Les touristes, unanimes, remarquent la solitude profonde et obsédante, ainsi que la désolation du vaste fleuve. Le capitaine Basil Hall, qui l'a vu en période de crue, dit :
« Parfois nous parcourions des distances de vingt ou trente milles sans voir une seule habitation. Un artiste, à la recherche d'idées pour une peinture du déluge, les y aurait trouvées en abondance. »
Les premiers seront les derniers, etc. Il y a tout juste deux cents ans, le vieux pionnier original, le plus vaillant de tous les touristes étrangers, chef de file du cortège, achevait son pénible et fastidieux voyage de découverte le long des étendues solennelles du grand fleuve — La Salle, dont le nom durera aussi longtemps que le fleuve lui-même. Nous citons M. Parkman :
« Et maintenant, ils approchaient de la fin de leur voyage. Le six avril, le fleuve se divisa en trois larges chenaux. La Salle suivit celui de l'ouest, et D'Autray celui de l'est ; tandis que Tonty prit le passage du milieu. Alors qu'il dérivait au fil du courant trouble, entre les rives basses et marécageuses, l'eau saumâtre devint saumure, et la brise se fit fraîche du souffle salé de la mer. Puis le large sein du grand golfe s'ouvrit à sa vue, agitant ses vagues agitées, sans limites, sans voix, solitaire comme au sortir du chaos, sans une voile, sans un signe de vie. »
Puis, sur un morceau de terre ferme, La Salle érigea une colonne « portant les armes de France ; les Français furent rassemblés sous les armes ; et tandis que les Indiens de la Nouvelle-Angleterre et leurs squaws regardaient dans un silence émerveillé, ils chantèrent le Te Deum, l'Exaudiat et le _Domine Salvum Fac Regem_. »
Puis, tandis que la mousqueterie tonnait et que des cris de joie éclataient, le victorieux découvreur planta la colonne et fit proclamation à haute voix, prenant possession formelle du fleuve et des vastes contrées arrosées par celui-ci, au nom du Roi. La colonne portait cette inscription :
LOUIS LE GRAND, ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE, REGNE; LE NEUVIEME AVRIL, 1682.
La Nouvelle-Orléans avait l'intention de célébrer dignement, cette année, le bicentenaire de cet événement illustre ; mais quand le moment arriva, toute son énergie et ses fonds disponibles furent requis ailleurs, car le fleuve était alors en crue, semant ravages et dévastation partout.
CHAPITRE 28
Oncle Mumford décharge
TOUTE la journée nous avons navigué sur le fleuve, et nous l'avions presque entièrement pour nous seuls. Autrefois, à un tel niveau d'eau, nous aurions croisé des acres de radeaux de bois et des douzaines de grosses barges de charbon ; ainsi que, de temps à autre, de petites péniches marchandes, colportant de ferme en ferme, avec la famille du marchand à bord ; peut-être, une péniche fortuite, portant un humble Hamlet et Cie en tournée dramatique itinérante. Mais tout cela avait disparu. Tard dans la journée, nous vîmes un bateau à vapeur ; un seul, pas plus. Il reposait au repos à l'ombre, dans l'embouchure boisée de l'Obion River. La longue-vue révéla qu'il portait mon nom — ou qu'il était nommé d'après moi, comme vous voudrez. Comme c'était la première fois que je rencontrais ce genre d'honneur, il semble excusable de le mentionner, et d'attirer en même temps l'attention des autorités sur la lenteur avec laquelle j'en ai pris conscience.
J'ai noté un grand changement dans le fleuve, à l'île 21. C'était une très grande île, et elle avait l'habitude d'être située vers le milieu du courant ; mais elle est maintenant solidement rattachée à la rive principale, et a pris sa retraite en tant qu'île.
Alors que nous approchions du célèbre et redoutable Plum Point, l'obscurité tomba, mais il n'y avait pas de quoi frissonner — en ces temps modernes. Car maintenant, le gouvernement national a transformé le Mississippi en une sorte de cortège aux flambeaux de deux mille milles. À la tête de chaque croisement, et au pied de chaque croisement, le gouvernement a installé une lampe à lumière vive. Vous n'êtes jamais totalement dans l'obscurité, maintenant ; il y a toujours une balise en vue, soit devant vous, soit derrière vous, ou sur le côté. On pourrait presque dire que les lampes y ont été gaspillées. Des douzaines de croisements sont éclairés alors qu'ils n'étaient pas des hauts-fonds lorsqu'ils furent créés, et ne l'ont jamais été depuis ; des croisements si simples, aussi, et si droits, qu'un bateau à vapeur peut s'y frayer un chemin sans aide après y être passé une fois. Les lampes dans de tels endroits ne sont bien sûr pas inutiles ; il est beaucoup plus commode et confortable pour un pilote de se diriger sur elles que sur une étendue de noirceur informe qui ne reste pas en place ; et de l'argent est économisé pour le bateau, en même temps, car il peut naturellement parcourir plus de milles avec son gouvernail au milieu qu'avec celui-ci braqué en travers de sa poupe pour le retenir.
Mais cette chose a, dans une large mesure, balayé le romantisme du pilotage. Elle, et quelques autres choses ensemble, ont balayé tout le romantisme. Par exemple, le péril des chicots n'est plus ce qu'il était autrefois. Les bateaux-déracineurs du gouvernement patrouillent de haut en bas, en ces jours prosaïques, arrachant les dents du fleuve ; ils ont extirpé tous les vieux amas qui rendaient tant d'endroits si redoutables ; et ils ne laissent aucun nouveau s'accumuler. Autrefois, si votre bateau vous échappait, par une nuit noire, et fonçait vers les bois, c'était un moment d'angoisse pour vous ; il en allait de même lorsque vous vous frayiez un chemin à travers une noirceur solidifiée dans une passe étroite ; mais tout cela est changé maintenant — vous faites jaillir votre lumière électrique, transformez la nuit en jour en un clin d'œil, et vos périls et anxiétés prennent fin. Horace Bixby et George Ritchie ont cartographié les croisements et tracé les parcours à la boussole ; ils ont inventé une lampe pour aller avec la carte, et ont breveté le tout. Avec ces aides, on peut désormais naviguer dans le brouillard avec une sécurité considérable, et une confiance inconnue autrefois.
Avec ces balises abondantes, le bannissement des chicots, une abondance de lumière du jour en boîte prête à être allumée dès que nécessaire, et une carte et une boussole pour combattre le brouillard, le pilotage, à un bon niveau d'eau, est maintenant presque aussi sûr et simple que la conduite d'une diligence, et n'est guère plus de trois fois plus romantique.
Et maintenant, en ces jours nouveaux, ces jours de changement infini, l'Anchor Line a élevé le capitaine au-dessus du pilote en lui donnant le plus gros des deux salaires. C'était aller loin, mais ils ne se sont pas arrêtés là. Ils ont décrété que le pilote devrait rester à son poste, et tenir son quart jusqu'au bout, que le bateau soit en marche ou amarré à la rive. Nous, qui étions autrefois les aristocrates du fleuve, ne pouvons plus aller nous coucher, comme nous le faisions, et dormir pendant qu'une centaine de tonnes de fret sont chargées à bord ; non, nous devons rester assis dans la timonerie ; et garder les yeux ouverts, aussi. En vérité, nous sommes traités comme une bande de seconds et de mécaniciens. Le gouvernement a emporté le romantisme de notre métier ; la Compagnie a emporté son prestige et sa dignité.
Plum Point semblait être ce qu'il avait toujours été la nuit, à l'exception du fait qu'il y avait maintenant des balises pour marquer les croisements, et aussi un tas d'autres lumières sur la Pointe et le long de son rivage ; ces dernières scintillant depuis la flotte de la Commission fluviale des États-Unis, et depuis un village que les officiels ont construit sur la terre pour les bureaux et les employés du service. Les ingénieurs militaires de la Commission ont pris sur leurs épaules la tâche de refaire le Mississippi — une tâche dont l'ampleur n'est surpassée que par la tâche originale de sa création. Ils construisent des épis ici et là, pour dévier le courant ; et des digues pour le confiner dans des limites plus étroites ; et d'autres digues pour l'y faire rester ; et sur d'innombrables milles le long du Mississippi, ils abattent le front forestier sur cinquante yards de profondeur, dans le but de raser la rive jusqu'au niveau des basses eaux avec la pente d'un toit de maison, et de la lester avec des pierres ; et dans de nombreux endroits, ils ont protégé les rives qui s'effritent avec des rangées de pieux. Quiconque connaît le Mississippi affirmera promptement — non à haute voix, mais pour lui-même — que dix mille Commissions fluviales, avec les mines du monde derrière elles, ne peuvent apprivoiser ce fleuve sans loi, ne peuvent le briser ou le confiner, ne peuvent lui dire : « Va ici, ou va là » et le faire obéir ; ne peuvent sauver une rive qu'il a condamnée ; ne peuvent barrer son chemin avec une obstruction qu'il ne déchirera pas, sur laquelle il ne dansera pas, et dont il ne rira pas. Mais un homme discret ne mettra pas ces choses en paroles ; car les ingénieurs de West Point n'ont leurs supérieurs nulle part ; ils savent tout ce qui peut être connu de leur science absconse ; et ainsi, puisqu'ils conçoivent qu'ils peuvent entraver et menotter ce fleuve et le commander, il n'est que sagesse pour l'homme non scientifique de se taire, de rester discret et d'attendre qu'ils le fassent. Le capitaine Eads, avec ses jetées, a accompli un travail à l'embouchure du Mississippi qui semblait clairement impossible ; nous ne nous sentons donc pas pleinement confiants aujourd'hui pour prophétiser contre de telles impossibilités. Sinon, on sifflerait et on dirait que la Commission pourrait tout aussi bien intimider les comètes dans leurs courses et entreprendre de les faire bien se comporter, que d'essayer d'intimider le Mississippi pour qu'il adopte une conduite droite et raisonnable.
J'ai consulté oncle Mumford au sujet de cette question et d'autres connexes ; et je donne ici le résultat, sténographié, et sur lequel on peut donc se fier comme étant complet et correct ; excepté que j'ai ici et là omis des remarques qui étaient adressées aux hommes, telles que « où diable allez-vous avec ce tonneau, maintenant ? » et qui me semblaient rompre le flux de la déclaration écrite, sans compenser en ajoutant à son information ou à sa clarté. Non pas que je me sois risqué à rayer toutes ces interjections ; je n'ai supprimé que celles qui étaient manifestement hors de propos ; partout où il s'en produisait une au sujet de laquelle j'avais un doute, j'ai jugé plus sûr de la laisser.
LES IMPRESSIONS D'ONCLE MUMFORD
Oncle Mumford a dit :
« Aussi longtemps que j'ai été second sur un bateau à vapeur — trente ans — j'ai surveillé ce fleuve et je l'ai étudié. Peut-être aurais-je pu en apprendre davantage à West Point, mais si je le crois, je souhaite être _pourquoi vous sucez-vous les doigts là ? — saisissez ce cageot de clous !_ Quatre ans à West Point, et plein de livres et d'études, apprendront à un homme beaucoup de choses, je suppose, mais cela ne lui apprendra pas le fleuve. Vous confiez l'un de ces petits fleuves européens à cette Commission, avec son fond dur et son eau claire, et ce serait juste un travail de vacances pour eux de le murer, de le piler, de le diguer, de l'apprivoiser, de le commander, de le faire aller où ils veulent, de le faire rester où ils le mettent, et de lui faire faire exactement ce qu'ils disent, à chaque fois. Mais ce n'est pas ce genre de fleuve. Ils ont commencé ici avec une grande confiance, et les meilleures intentions du monde ; mais ils vont être laissés pour compte. Que dit l'Ecclésiaste vii. 13 ? Il dit assez pour réduire leur petit jeu en poussière, n'est-ce pas ? Maintenant, regardez un peu leurs méthodes. Là, à Devil's Island, dans le Haut-Fleuve, ils voulaient que l'eau aille dans un sens, l'eau voulait aller dans un autre. Alors ils ont construit un mur de pierre. Mais qu'est-ce que le fleuve a à faire d'un mur de pierre ? Quand il a été prêt, il a tout simplement défoncé le mur. Peut-être peuvent-ils en construire un autre qui tiendra ; c'est-à-dire, là-haut — mais pas ici en bas, ils ne le peuvent pas. Ici, dans le Bas-Fleuve, ils plantent quelques piquets pour détourner l'eau de la rive et l'empêcher de découper la berge ; très bien, ne va-t-elle pas droit sur la berge de quelqu'un d'autre pour la couper ? Certainement. Vont-ils piquer toutes les berges ? Eh bien, ils pourraient acheter des terrains et construire un nouveau Mississippi à meilleur compte. Ils sont en train de piquer Bulletin Tow-head en ce moment. Ça ne fera aucun bien. Si le fleuve a une hypothèque sur cette île, il saisira, c'est sûr, piquets ou pas piquets. Là-bas, au loin, ils ont planté deux rangées de pieux en plein milieu d'un banc de sable sec long d'un demi-mille, qui est à quarante pieds au-dessus de l'eau quand le fleuve est bas. À quoi croyez-vous que ça sert ? Si je le sais, je souhaite atterrir en... _secoue-toi, fils de croque-mort ! — sors ce pétrole, maintenant, vivement, vivement !_ Et regardez juste ce qu'ils essaient de faire là-bas à Milliken's Bend. Il y a eu une coupure dans ce secteur, et Vicksburg est laissé pour compte. C'est une ville de campagne maintenant. Le fleuve frappe en dessous ; et un bateau ne peut pas monter jusqu'à la ville sauf en période de hautes eaux. Eh bien, ils vont construire des épis dans le virage en face du pied du 103, et projeter l'eau pour couper le pied de l'île et labourer un vieux fossé où le fleuve coulait dans les temps anciens ; et ils pensent qu'ils peuvent persuader l'eau de passer par là, et l'amener à frapper au-dessus de Vicksburg, comme elle le faisait autrefois, et ramener la ville dans le monde. C'est-à-dire qu'ils vont prendre tout ce Mississippi, et le tordre pour le faire remonter le courant sur plusieurs milles. Eh bien, vous devez admirer des hommes qui traitent d'idées de cette taille et peuvent les porter sans béquilles ; mais vous n'êtes pas obligés de croire qu'ils peuvent faire de tels miracles, n'est-ce pas ! Et pourtant, vous n'êtes pas absolument obligés de croire qu'ils ne le peuvent pas. Je suppose que la voie de la sagesse, quand un homme peut se le permettre, est de parier contre l'opération, et en même temps d'acheter assez de propriété à Vicksburg pour vous équilibrer au cas où ils gagneraient. Le gouvernement fait beaucoup pour le Mississippi, maintenant — y dépensant des tonnes d'argent. Quand il y avait quatre mille bateaux à vapeur et dix mille acres de barges à charbon, et des radeaux et des péniches marchandes, il n'y avait pas une lanterne de Saint-Paul à la Nouvelle-Orléans, et les chicots étaient plus épais que les soies sur le dos d'un cochon ; et maintenant qu'il y a trois douzaines de bateaux à vapeur et aucune barge ou radeau, le gouvernement a arraché tous les chicots, et a éclairé les rives comme Broadway, et un bateau est aussi sûr sur le fleuve qu'il le serait au paradis. Et je suppose que d'ici à ce qu'il n'y ait plus aucun bateau du tout, la Commission aura tout réorganisé, dragué, clôturé, et rangé, à un degré qui rendra la navigation simplement parfaite, et absolument sûre et rentable ; et tous les jours seront des dimanches, et tous les seconds seront des... _qu'est-ce que vous faites à traîner là, fils d'iniquité, héritiers de la perdition ! allez-vous mettre une année à débarquer ce boucaut ?_ »
Pendant notre voyage jusqu'à la Nouvelle-Orléans et retour, nous avons eu de nombreuses conversations avec des gens du fleuve, des planteurs, des journalistes et des officiers de la Commission fluviale — avec des résultats contradictoires et déroutants. À savoir :
1. Certains croyaient au projet de la Commission visant à canaliser le fleuve de manière arbitraire et permanente (et à l’approfondir ainsi), à préserver les rives menacées, etc.
2. Certains croyaient que l’argent de la Commission ne devrait être dépensé que pour la construction et la réparation du grand système de digues.
3. Certains croyaient que plus on élève une digue, plus le lit du fleuve s’exhausse ; et que, par conséquent, le système des digues est une erreur.
4. Certains croyaient au projet consistant à soulager le fleuve, en période de crue, en détournant ses eaux excédentaires vers le lac Borgne, etc.
5. Certains croyaient au projet de réservoirs dans les lacs du Nord pour réalimenter le Mississippi durant les périodes d’étiage.
Où que vous trouviez là-bas un homme qui croit à l’une de ces théories, vous pouvez vous tourner vers son voisin et bâtir votre conversation sur l’hypothèse qu’il ne croit pas à cette théorie ; et après avoir acquis de l’expérience, vous ne procéderez pas de cette manière avec doute ou hésitation, mais avec l’assurance d’un meurtrier mourant — un meurtrier converti, je veux dire. Car vous en serez venu à savoir, avec une certitude profonde et apaisante, que vous ne rencontrerez pas deux personnes atteintes de la même théorie, l’une juste après l’autre. Non, il y aura toujours une ou deux personnes porteuses des autres maladies entre les deux. Et à mesure que vous avancerez, vous découvrirez une ou deux autres choses. Vous découvrirez qu’il n’est aucune affection dans le lot qui ne soit contagieuse ; et vous ne pouvez aller là où elle se trouve sans l’attraper. Vous pouvez vous vacciner avec autant de faits dissuasifs qu’il vous plaira, cela ne servira à rien ; cela semblera « prendre », mais ce n’est pas le cas ; dès l’instant où vous vous frottez à l’un de ces théoriciens, mettez-vous dans l’idée qu’il est temps de hisser votre drapeau jaune.
Oui, vous êtes sa proie assurée : pourtant son œuvre n’est pas entièrement à votre détriment — seulement en partie ; car il est comme votre médecin de famille, qui vient et guérit les oreillons, mais laisse la scarlatine derrière lui. Si votre homme est, par exemple, un théoricien du soulagement par le lac Borgne, il exhalera un nuage de faits et de statistiques mortels qui vous terrasseront avec cette maladie, c’est certain ; mais en même temps, il vous guérira de toute autre des cinq théories qui aurait pu s’introduire dans votre système auparavant.
Je les ai eues toutes les cinq ; et je les ai eues « durement » ; mais ne me demandez pas, sur un ton lugubre, laquelle m’a le plus torturé, ou laquelle a compté le plus grand nombre de malades, car je ne le sais pas. En vérité, personne ne peut répondre à cette dernière question. L’aménagement du Mississippi est un sujet puissant, là-bas. Chaque homme sur les rives du fleuve, au sud de Cairo, en parle tous les jours, durant les instants qu’il parvient à dérober à la conversation sur la guerre ; et chacune des diverses théories principales possède son lot de partisans zélés ; mais, comme je l’ai dit, il n’est pas possible de déterminer quelle cause compte le plus de recrues.
Tous étaient d’accord sur un point, cependant : si le Congrès votait un crédit suffisant, il en résulterait un bénéfice colossal. Fort bien ; depuis lors, le crédit a été voté — peut-être un crédit suffisant, certainement pas trop important. Espérons que la prophétie sera amplement réalisée.
Une chose sera facilement accordée par le lecteur : l’opinion de M. Edward Atkinson, sur toute vaste question commerciale nationale, est ce qui se rapproche le plus d’une autorité, autant que peut l’être l’opinion de n’importe quel individu dans l’Union. Ce qu’il a à dire sur l’aménagement du Mississippi se trouve en annexe.{note [Voir Annexe B.]}
Parfois, une demi-douzaine de chiffres révèlent, comme par un éclair, l’importance d’un sujet que dix mille mots laborieux, ayant le même but, n’avaient laissé au bout du compte que vague et incertain. Voici un cas du genre — un paragraphe du « Cincinnati Commercial » —
« Le remorqueur “Jos. B. Williams” est en route pour la Nouvelle-Orléans avec un convoi de trente-deux barges, contenant six cent mille boisseaux (soixante-seize livres par boisseau) de charbon, non compris son propre combustible, étant le plus grand convoi jamais emmené à la Nouvelle-Orléans ou partout ailleurs dans le monde. Sa facture de fret, à 3 cents le boisseau, s’élève à 18 000 $. Il faudrait mille huit cents wagons, de trois cent trente-trois boisseaux par wagon, pour transporter cette quantité de charbon. À 10 $ la tonne, ou 100 $ par wagon, ce qui serait un prix équitable pour la distance par rail, la facture de fret s’élèverait à 180 000 $, soit 162 000 $ de plus par rail que par voie fluviale. Le convoi sera transporté de Pittsburg à la Nouvelle-Orléans en quatorze ou quinze jours. Il faudrait cent trains de dix-huit wagons par train pour transporter ce seul convoi de six cent mille boisseaux de charbon, et même s’il atteignait la vitesse habituelle des lignes de fret rapide, il faudrait tout un été pour l’acheminer par rail. »
Quand un fleuve en bon état peut permettre d’économiser 162 000 $ et tout un été de temps, sur une seule cargaison, la sagesse de prendre des mesures pour maintenir le fleuve en bon état devient évidente même pour l’esprit le moins commercial.
CHAPITRE 29
Quelques briques spécimens
NOUS passâmes par la région de Plum Point, contournâmes Craighead's Point et glissâmes sans opposition devant ce qui fut autrefois le formidable Fort Pillow, mémorable en raison du massacre qui y fut perpétré pendant la guerre. Les massacres sont semés avec une certaine fréquence à travers les histoires de plusieurs nations chrétiennes, mais celui-ci est presque le seul que l’on puisse trouver dans l’histoire américaine ; peut-être est-ce le seul qui atteigne une ampleur correspondant à ce titre immense et sombre. Nous avons le « Massacre de Boston », où deux ou trois personnes furent tuées ; mais il nous faut regrouper l’histoire anglo-saxonne pour trouver l’égal de la tragédie de Fort Pillow ; et sans doute, même alors, devons-nous remonter jusqu’aux jours et aux exploits de Cœur de Lion, ce beau « héros », avant d’y parvenir.
Encore des caprices du fleuve. Autrefois, le chenal avait coutume de passer au-dessus de l’île 37, près de Brandywine Bar, et de descendre vers l’île 39. Plus tard, il changea de cours et passa de Brandywine à travers le chenal de Vogelman dans le Devil's Elbow, jusqu’à l’île 39 — une partie de ce cours inversant l’ancien ordre ; le fleuve remontant sur quatre ou cinq milles, au lieu de descendre, et coupant, sur toute la longueur, une quinzaine de milles de distance. Cela en 1876. Toute cette région est maintenant appelée Centennial Island.
Il existe une tradition selon laquelle l’île 37 était l’un des principaux lieux de séjour de la célèbre « bande de Murel ». Il s’agissait d’une combinaison colossale de voleurs, de voleurs de chevaux, de voleurs de nègres et de faussaires, engagés dans des affaires le long du fleuve il y a quelque cinquante ou soixante ans. Pendant que notre voyage à travers le pays vers Saint-Louis était en cours, nous n’avions cessé d’entendre parler de Jesse James et de sa tumultueuse histoire ; car il venait d’être assassiné par un agent du gouverneur du Missouri et occupait par conséquent beaucoup d’espace dans les journaux. Des biographies bon marché à son sujet étaient vendues par les garçons dans les trains. Selon celles-ci, il était la créature la plus merveilleuse de son espèce qui ait jamais existé. C’était une erreur. Murel était son égal en audace ; en cran ; en rapacité ; en cruauté, en brutalité, en insensibilité, en traîtrise, et en vilenie et impudence générales et complètes ; et bien supérieur à lui sous certains aspects plus vastes. James était un brigand de détail ; Murel, un brigand de gros. Le génie modeste de James ne rêvait pas d’un vol plus élevé que la planification de raids sur des trains, des diligences et des banques de campagne ; Murel projetait des insurrections de nègres et la prise de la Nouvelle-Orléans ; et de plus, à l’occasion, ce Murel pouvait monter en chaire et édifier la congrégation. Que sont James et sa demi-douzaine de vulgaires gredins comparés à ce majestueux criminel d’autrefois, avec ses sermons, ses insurrections méditées et ses prises de villes, et sa suite majestueuse de dix cents hommes, jurés de faire sa volonté maléfique !
Voici un paragraphe ou deux concernant ce grand opérateur, tirés d’un livre aujourd’hui oublié qui fut publié il y a un demi-siècle —
Il semble avoir été un scélérat aussi habile que consommé. Lorsqu’il voyageait, son déguisement habituel était celui d’un prédicateur itinérant ; et l’on dit que ses discours étaient très « touchants » — intéressant tant les auditeurs qu’ils oubliaient de surveiller leurs chevaux, qui étaient emportés par ses complices pendant qu’il prêchait. Mais le vol de chevaux dans un État pour les vendre dans un autre n’était qu’une petite partie de leurs affaires ; la plus lucrative était d’inciter les esclaves à fuir leurs maîtres, afin qu’ils puissent les vendre dans une autre contrée. Cela était organisé comme suit : ils disaient à un nègre que s’il fuyait son maître et leur permettait de le vendre, il recevrait une partie de l’argent payé pour lui, et qu’à son retour chez eux une seconde fois, ils l’enverraient dans un État libre, où il serait en sécurité.
Les pauvres malheureux se conformaient à cette demande, dans l’espoir d’obtenir argent et liberté ; ils étaient vendus à un autre maître, puis s’enfuyaient de nouveau vers leurs employeurs ; parfois, ils étaient vendus de cette manière trois ou quatre fois, jusqu’à ce qu’ils aient réalisé trois ou quatre mille dollars grâce à eux ; mais comme, après cela, il y avait crainte d’être découvert, l’usage habituel était de se débarrasser du seul témoin qui pouvait être produit contre eux, à savoir le nègre lui-même, en le tuant et en jetant son corps dans le Mississippi. Même s’il était établi qu’ils avaient volé un nègre, avant qu’il ne soit assassiné, ils étaient toujours prêts à échapper à la punition ; car ils cachaient le nègre qui s’était enfui jusqu’à ce qu’il soit annoncé, et qu’une récompense soit offerte à quiconque le capturerait. Une annonce de ce genre autorise la personne à saisir le bien, s’il est trouvé. Et alors le nègre devient un bien en dépôt, ainsi, lorsqu’ils vendaient le nègre, cela ne devenait qu’un abus de confiance, et non un vol ; et pour un abus de confiance, le propriétaire du bien ne peut obtenir réparation que par une action civile, ce qui était inutile, car les dommages n’étaient jamais payés. On peut se demander comment il se fait que Murel ait échappé à la loi de Lynch dans de telles circonstances. Cela se comprendra facilement si l’on précise qu’il avait plus de mille complices jurés, tous prêts à tout moment à soutenir l’un quelconque de la bande qui pourrait être en difficulté. Les noms de tous les principaux complices de Murel furent obtenus de lui-même, d’une manière que j’expliquerai bientôt. La bande était composée de deux classes : les Chefs ou Conseil, comme on les appelait, qui planifiaient et concertaient, mais agissaient rarement ; ils étaient environ quatre cents. L’autre classe était constituée des agents actifs, appelés « strikers », au nombre d’environ six cent cinquante. C’étaient les outils entre les mains des autres ; ils couraient tous les risques et ne recevaient qu’une petite partie de l’argent ; ils étaient à la merci des chefs de la bande, qui les sacrifiaient à tout moment en les livrant à la justice, ou en coulant leurs corps dans le Mississippi. Le rendez-vous général de cette bande de misérables se trouvait du côté de l’Arkansas, où ils cachaient leurs nègres dans les marécages et les fourrés de cannes.
Les déprédations de cette vaste combinaison étaient durement ressenties ; mais leurs plans étaient si bien organisés que, bien que Murel, toujours actif, fût partout suspecté, aucune preuve ne pouvait être obtenue. Il advint cependant qu’un jeune homme du nom de Stewart, qui recherchait deux esclaves que Murel avait détournés, le rencontra, obtint sa confiance, prêta serment et fut admis dans la bande en tant que membre du Conseil général. Par ce moyen, tout fut découvert ; car Stewart devint traître, bien qu’il eût prêté serment, et ayant obtenu toutes les informations, exposa toute l’affaire, les noms de toutes les parties, et réussit finalement à réunir suffisamment de preuves contre Murel pour obtenir sa condamnation et sa peine au pénitencier (Murel fut condamné à quatorze ans d’emprisonnement) ; tant de personnes supposées honnêtes, portant un nom respectable dans les différents États, furent trouvées sur la liste du Grand Conseil telle que publiée par Stewart, que toutes les tentatives furent faites pour jeter le discrédit sur ses affirmations — son caractère fut vilipendé, et plus d’une tentative fut faite pour l’assassiner. Il fut contraint de quitter les États du Sud en conséquence. Il est cependant aujourd’hui bien établi que tout était vrai ; et bien que certains blâment M. Stewart pour avoir violé son serment, ils ne tentent plus de nier que ses révélations fussent exactes. Je citerai une ou deux portions des confessions de Murel à M. Stewart, faites à ce dernier alors qu’ils voyageaient ensemble. J’aurais dû observer que les intentions ultimes de Murel et de ses associés étaient, selon ses propres dires, d’une ampleur considérable ; n’ayant rien de moins en vue que _de soulever les noirs contre les blancs, de prendre possession de la Nouvelle-Orléans et de la piller, et de se rendre maîtres du territoire_. Voici quelques extraits :
« J’ai rassemblé tous mes amis autour de la Nouvelle-Orléans chez l’un de nos amis dans cet endroit, et nous avons siégé en conseil pendant trois jours avant que tous nos plans soient à notre convenance ; nous avons alors décidé d’entreprendre la rébellion à tout prix, et de nous faire autant d’amis que possible à cet effet. Chaque homme ayant sa tâche assignée, je suis parti pour Natchez à pied, ayant vendu mon cheval à la Nouvelle-Orléans — avec l’intention d’en voler un autre après mon départ. J’ai marché quatre jours, et aucune occasion ne s’est présentée pour moi d’obtenir un cheval. Le cinquième jour, vers midi, j’étais fatigué et je me suis arrêté à un ruisseau pour boire un peu et me reposer. Alors que j’étais assis sur une bûche, regardant la route par laquelle j’étais venu, un homme est apparu à cheval sur une monture d’apparence correcte. Au moment même où je l’ai vu, j’ai été déterminé à avoir son cheval, s’il était dans la tenue d’un voyageur. Il s’est approché, et j’ai vu à son équipage qu’il était un voyageur. Je me suis levé et j’ai braqué sur lui un élégant pistolet à percussion et lui ai ordonné de descendre. Il l’a fait, et j’ai pris son cheval par la bride et j’ai pointé vers le bas du ruisseau, et lui ai ordonné de marcher devant moi. Il a fait quelques centaines de yards et s’est arrêté. J’ai attaché son cheval, puis je l’ai obligé à se déshabiller, jusqu’à sa chemise et son caleçon, et je lui ai ordonné de me tourner le dos. Il a dit : "Si vous êtes déterminé à me tuer, laissez-moi le temps de prier avant de mourir." Je lui ai dit que je n’avais pas le temps de l’entendre prier. Il s’est retourné, est tombé à genoux, et je lui ai tiré une balle dans l’arrière de la tête.
Je lui ai ouvert le ventre et ai retiré ses entrailles, et je l’ai coulé dans le ruisseau. J’ai ensuite fouillé ses poches, et j’ai trouvé quatre cents dollars et trente-sept cents, et un certain nombre de papiers que je n’ai pas pris le temps d’examiner. J’ai coulé le portefeuille, les papiers et son chapeau dans le ruisseau. Ses bottes étaient neuves et m’allaient élégamment ; je les ai chaussées et ai coulé mes vieilles chaussures dans le ruisseau, pour compenser. J’ai roulé ses vêtements et les ai mis dans sa valise, car c’étaient des étoffes neuves de la meilleure qualité. Je suis monté sur un cheval aussi beau que j’en aie jamais enfourché, et j’ai dirigé ma course vers Natchez avec bien plus d’allure que je n’en avais eu ces cinq derniers jours.
Moi-même et un individu du nom de Crenshaw avons rassemblé quatre bons chevaux et sommes partis pour la Géorgie. Nous avons fait route avec un jeune Sud-Carolinien juste avant d’arriver à Cumberland Mountain, et Crenshaw a bientôt tout su de ses affaires. Il était allé dans le Tennessee pour acheter un troupeau de porcs, mais quand il y est arrivé, le porc était plus cher qu’il ne l’avait calculé, et il a renoncé à acheter. Nous avons conclu qu’il était une proie. Crenshaw m’a fait un clin d’œil ; j’ai compris son idée. Crenshaw avait déjà parcouru la route, mais moi jamais ; nous avions parcouru plusieurs milles sur la montagne, quand il passa près d’un grand précipice ; juste avant de le dépasser, Crenshaw m’a demandé mon fouet, qui avait une livre de plomb dans le pommeau ; je le lui ai passé, et il est arrivé à cheval à côté du Sud-Carolinien, et lui a asséné un coup sur le côté de la tête et l’a fait tomber de son cheval ; nous sommes descendus de nos chevaux et avons fouillé ses poches ; nous avons obtenu mille deux cent soixante-deux dollars. Crenshaw a dit qu’il connaissait un endroit pour le cacher, et il l’a pris sous les bras, moi par les pieds, et nous l’avons transporté jusqu’à une profonde crevasse au bord du précipice, et l’y avons fait basculer, et il a disparu de la vue ; nous y avons ensuite fait basculer sa selle, et avons emmené son cheval avec nous, qui valait deux cents dollars.
Nous avons été retenus quelques jours, et pendant ce temps notre ami est allé dans un petit village voisin et a vu le nègre annoncé (un nègre en notre possession), ainsi qu’une description des deux hommes auxquels il avait été acheté, et donnant ses soupçons sur les hommes. C’étaient des temps plutôt instables, mais n’importe quel port dans une tempête : nous avons pris le nègre cette nuit-là sur la rive d’un ruisseau qui longe la ferme de notre ami, et Crenshaw lui a tiré une balle dans la tête. Nous avons retiré ses entrailles et l’avons coulé dans le ruisseau.
Il avait vendu l’autre nègre pour la troisième fois sur la rivière Arkansaw pour plus de cinq cents dollars ; puis il l’a volé et l’a livré entre les mains de son ami, qui l’a conduit dans un marécage, a voilé la scène tragique, et a obtenu les derniers glanages et la promesse sacrée de secret ; car un jeu de ce genre ne fonctionne pas à moins qu’il ne se termine dans un mystère pour tous sauf pour la fraternité. Il a vendu le nègre, au début et à la fin, pour près de deux mille dollars, puis l’a mis pour toujours hors de portée de tous les poursuivants ; et ils ne pourront jamais le débusquer à moins de trouver le nègre ; et cela, ils ne peuvent le faire, car sa carcasse a nourri bien des tortues et des poissons-chats avant ce jour, et les grenouilles chantent depuis ce long jour au repos silencieux de son squelette. »
Nous approchions de Memphis, devant laquelle fut livrée, sous les yeux de ses habitants, la plus célèbre des batailles fluviales de la guerre civile. Deux hommes sous les ordres desquels j’avais servi, durant mes jours sur le fleuve, prirent part à ce combat : M. Bixby, pilote en chef de la flotte de l’Union, et Montgomery, commodore de la flotte confédérée. Tous deux virent beaucoup de service actif pendant la guerre, et acquirent une haute réputation pour leur cran et leur capacité.
À mesure que nous approchions de Memphis, nous commençâmes à chercher une excuse pour rester avec le « Gold Dust » jusqu’à la fin de son trajet — Vicksburg. Nous étions si agréablement installés que nous ne souhaitions pas changer. J’avais une commission d’une importance considérable à faire à Napoleon, dans l’Arkansas, mais peut-être pourrais-je m’en charger sans quitter le « Gold Dust ». Je dis que c’était possible ; aussi décidâmes-nous de rester dans nos quartiers actuels.
Le bateau devait s’attarder à Memphis jusqu’à dix heures le lendemain matin. C’est une belle ville, noblement située sur une falaise imposante dominant le fleuve. Les rues sont droites et spacieuses, bien que non pavées d’une manière à susciter une admiration démesurée. Non, l’admiration doit être réservée au système d’égouts de la ville, qui est qualifié de parfait ; une réforme récente, cependant, car c’était tout le contraire, jusqu’à il y a quelques années — une réforme résultant de la leçon apprise par une visitation dévastatrice de fièvre jaune. En ces jours terribles, les gens furent emportés par centaines, par milliers ; et si grande fut la réduction causée par la fuite et par la mort combinées, que la population fut diminuée des trois quarts, et le resta pendant un temps. Les affaires étaient presque à l’arrêt, et les rues avaient un aspect vide de dimanche.
Voici une image de Memphis, en ce temps désastreux, dessinée par un touriste allemand qui semble avoir été témoin oculaire des scènes qu’il décrit. C’est tiré du chapitre VII de son livre, tout juste publié à Leipzig, « Mississippi-Fahrten, von Ernst von Hesse-Wartegg ». —
« En août, la fièvre jaune avait atteint son paroxysme. Chaque jour, des centaines de personnes tombaient victimes de la terrible épidémie. La ville était devenue un immense cimetière ; les deux tiers de la population avaient déserté les lieux, et seuls les pauvres, les vieillards et les malades étaient restés, proies assurées pour l'ennemi insidieux. Les maisons étaient closes : de petites lampes brûlaient devant un grand nombre d'entre elles — signe que la mort y était entrée. Souvent, plusieurs cadavres gisaient dans une même demeure ; aux fenêtres pendaient des crêpes noirs. Les magasins étaient fermés, car leurs propriétaires étaient partis ou morts.
« Mal effroyable ! En un temps très court, il abattait et balayait même la victime la plus vigoureuse. Une légère indisposition, puis une heure de fièvre, ensuite le délire hideux, et enfin — la Mort Jaune ! Aux coins des rues et sur les places gisaient des malades, soudainement terrassés par la maladie ; et même des cadavres, crispés et rigides. La nourriture manquait. La viande se gâtait en quelques heures dans l'air fétide et pestilentiel, et noircissait.
« Des clameurs épouvantables s'échappent de nombreuses maisons ; puis, après un moment, elles cessent, et tout devient calme : des hommes nobles et dévoués arrivent avec le cercueil, le clouent et l'emportent au cimetière. Dans la nuit, le silence règne. Seuls les médecins et les corbillards se dépêchent à travers les rues ; et, de loin en loin, parvient le tonnerre sourd du train de chemin de fer qui, avec la vitesse du vent et comme s'il était poursuivi par des furies, survole la ville pestiférée sans s'arrêter. »
Mais il y a assez de vie là-bas maintenant. La population dépasse les quarante mille habitants et augmente, et le commerce est dans une condition florissante. Nous avons fait le tour de la ville en voiture ; visité le parc et l'aimable horde d'écureuils qui s'y trouve ; vu les belles résidences, couvertes de roses et attirantes à bien d'autres égards ; et pris un bon petit-déjeuner à l'hôtel.
C'est un endroit prospère que la Ville du Bon Samaritain du Mississippi : elle possède un grand commerce de gros, des fonderies, des ateliers de mécanique, et des manufactures de wagons, de voitures et d'huile de coton ; et elle aura bientôt des filatures de coton et des élévateurs à grains.
Ses recettes de coton ont atteint cinq cent mille balles l'année dernière — une augmentation de soixante mille par rapport à l'année précédente. De son cœur commercial sain partent cinq lignes de chemin de fer principales ; et une sixième est en cours d'ajout.
C'est un Memphis bien différent de celui que la procession disparue et oubliée des touristes étrangers avait l'habitude de mettre dans ses livres il y a longtemps. Au temps de Mme Trollope, aujourd'hui oubliée mais autrefois renommée et vigoureusement détestée, Memphis semblait consister principalement en une longue rue de maisons en rondins, avec quelques cabanes isolées éparpillées vers l'arrière en direction des bois ; et de temps à autre un cochon, et une quantité infinie de boue. C'était il y a cinquante-cinq ans. Elle est descendue à l'hôtel. Ce n'était manifestement pas celui qui nous a servi notre petit-déjeuner. Elle dit —
« La table était dressée pour cinquante personnes, et était presque pleine. Ils mangeaient dans un silence parfait, et avec une rapidité si étonnante que leur dîner était littéralement terminé avant que le nôtre ne soit commencé ; les seuls bruits entendus étaient ceux produits par les couteaux et les fourchettes, avec le chœur incessant de la toux, etc. »
« La toux, etc. » Le « etc. » remplace un mot désagréable ici, un mot qu'elle ne couvre pas toujours avec charité, mais qu'elle imprime parfois. Vous le trouverez dans la description suivante d'un dîner à bord d'un bateau à vapeur qu'elle a pris en compagnie d'une bande de planteurs aristocratiques ; des snobs riches, bien nés et ignorants, clinquants avec les titres militaires et judiciaires habituels et inoffensifs de cette ancienne époque de simulacres bon marché et de prétentions creuses —
« Le manque total de toutes les courtoisies habituelles à table ; la rapidité vorace avec laquelle les mets étaient saisis et dévorés ; les phrases et la prononciation étranges et grossières ; les crachats répugnants, de la contamination desquels il était absolument impossible de protéger nos robes ; l'effrayante manière de manger avec leurs couteaux, jusqu'à ce que toute la lame semble entrer dans la bouche ; et la manière encore plus effrayante de se nettoyer les dents ensuite avec un couteau de poche, nous forcèrent bientôt à sentir que nous n'étions pas entourés par les généraux, colonels et majors du vieux monde ; et que l'heure du dîner ne serait rien d'autre qu'une heure loin d'être agréable. »
CHAPITRE 30
Croquis en chemin
C'était une grande rivière, en aval de Memphis ; les rives étaient pleines à ras bord, partout, et très souvent plus que pleines, les eaux se déversant sur les terres, inondant les bois et les champs sur des kilomètres à l'intérieur des terres ; et par endroits, jusqu'à une profondeur de quinze pieds ; des signes, tout autour, du dur travail des hommes parti en ruine, et tout à refaire, avec des moyens limités et un courage affaibli. Une image mélancolique, et continue ; — sur des centaines de kilomètres. Parfois, les feux de balisage se dressaient dans trois pieds d'eau, à la lisière de forêts denses qui s'étendaient sur des kilomètres sans ferme, parc à bois, clairière ou rupture d'aucune sorte ; ce qui signifiait que le gardien du phare devait venir en barque de très loin pour remplir sa mission, — et souvent par un temps désespéré. Pourtant, on m'a dit que le travail est fidèlement accompli, par tous les temps ; et pas toujours par des hommes, parfois par des femmes, si l'homme est malade ou absent. Le gouvernement fournit l'huile et paie dix ou quinze dollars par mois pour l'éclairage et l'entretien. Un bateau du gouvernement distribue l'huile et paie les salaires une fois par mois.
La région de Ship Island était aussi boisée et inhabitée que jamais. L'île a cessé d'être une île ; elle s'est jointe étroitement au rivage principal, et les chariots voyagent maintenant là où les bateaux à vapeur naviguaient autrefois. Aucun signe ne reste de l'épave du « Pennsylvania ». Quelque fermier déterrera ses os avec sa charrue un jour, sans aucun doute, et sera surpris.
Nous descendions maintenant dans la région des nègres migrateurs. Ces pauvres gens ne pouvaient jamais voyager quand ils étaient esclaves ; alors ils compensent cette privation maintenant. Ils restent sur une plantation jusqu'à ce que le désir de voyager les saisisse ; alors ils font leurs paquets, hèlent un bateau à vapeur et filent. Pas pour un endroit en particulier ; non, presque n'importe quel endroit fera l'affaire ; ils veulent seulement être en mouvement. Le montant d'argent en main répondra au reste de l'énigme pour eux. S'il peut les emmener à cinquante miles, très bien ; que ce soit cinquante. Sinon, un vol plus court suffira.
Pendant deux jours, nous avons fréquemment répondu à ces appels. Parfois, il y avait un groupe de cabanes délabrées, tachées par les hautes eaux, peuplées de gens de couleur, et aucun blanc visible ; avec des parcelles de terre sèche sans herbe ici et là ; quelques arbres abattus, avec du bétail, des mules et des chevaux squelettiques, mangeant les feuilles et rongeant l'écorce — aucune autre nourriture pour eux dans cette terre dévastée par les inondations. Parfois, il y avait une seule cabane de débarquement solitaire ; près d'elle, la famille de couleur qui nous avait hélés ; petits et grands, vieux et jeunes, perchés sur le maigre tas de biens ménagers ; ceux-ci consistant en un fusil rouillé, quelques paillasses, des coffres, de la ferblanterie, des tabourets, un miroir estropié, un vénérable fauteuil et six ou huit chiens jaunes bâtards et sans esprit, attachés à la famille par des ficelles. Ils doivent avoir leurs chiens ; ils ne peuvent pas partir sans leurs chiens. Pourtant, les chiens ne sont jamais volontaires ; ils s'opposent toujours ; alors, l'un après l'autre, dans une procession ridicule, ils sont traînés à bord ; les quatre pattes raidies et glissant le long de la passerelle, la tête risquant d'être arrachée ; mais celui qui tire marche résolument en avant, se penchant sur sa tâche, avec la corde sur l'épaule pour une meilleure prise. Parfois, un enfant est oublié et laissé sur la rive ; mais jamais un chien.
Les commérages habituels de la rivière ont lieu dans la timonerie. L'île n° 63 — une île avec une charmante « passe », ou chenal, derrière elle dans le temps. Ils ont dit que Jesse Jamieson, sur le « Skylark », avait un pilote visiteur avec lui pendant un voyage — un pauvre vieux type épuisé et surnuméraire — il l'a laissé à la barre, au pied du 63, pour quitter son quart. Le vieux marin est remonté par le chenal et redescendu la rivière à l'extérieur ; et remonté par le chenal et redescendu la rivière encore ; et encore et encore ; et a rendu le bateau au pilote de relève, au bout de trois heures d'efforts honnêtes, au même vieux pied de l'île où il avait initialement pris la barre ! Un noir sur le rivage qui avait observé le bateau passer, environ treize fois, a dit : « Je vous le dis, je ne serais pas surpris s'il y avait toute une file de ces Sk'ylarks ! »
Anecdote illustrant l'influence de la réputation dans le changement d'opinion. L'« Eclipse » était réputé pour sa vitesse. Un jour, il passa ; un vieux noir sur le rivage, absorbé par ses propres affaires, ne remarqua pas de quel bateau il s'agissait. Bientôt, quelqu'un demanda —
« Un bateau est-il passé ? »
« Oui, m'sieur. »
« Allait-il vite ? »
« Oh, bof — il flânait. »
« Maintenant, savez-vous quel bateau c'était ? »
« Non, m'sieur. »
« Pourquoi, oncle, c'était l'« Eclipse ». »
« Non ! C'est vrai ? Eh bien, je parie que c'était le cas — parce qu'il vient juste de passer par ici en étincelant ! »
Morceau d'histoire illustrant le style violent de certaines personnes par ici. Pendant les premières semaines de hautes eaux, les rails de clôture de A ont été emportés sur le terrain de B, et les rails de B ont été ramenés dans le remous et ont atterri sur le terrain de A. A a dit : « Laissons les choses ainsi ; j'utiliserai tes rails, et tu utiliseras les miens. » Mais B s'y est opposé — il ne voulait pas qu'il en soit ainsi. Un jour, A est descendu sur le terrain de B pour récupérer ses rails. B a dit : « Je vais te tuer ! » et s'est précipité sur lui avec son revolver. A a dit : « Je ne suis pas armé. » Alors B, qui ne voulait faire que ce qui était juste, a jeté son revolver ; puis a sorti un couteau et a tranché la gorge de A tout autour, mais a accordé son attention principale à l'avant, et a donc échoué à sectionner la jugulaire. Se débattant, A a réussi à mettre la main sur le revolver abandonné et a tué B avec — et a survécu à ses propres blessures.
Autres commérages ; — après quoi, tout le monde est descendu chercher le café de l'après-midi, et m'a laissé seul à la barre. Quelque chose m'a rappelé notre dernière heure à Saint-Louis, dont j'ai passé une partie sur le pont supérieur de ce bateau, à l'arrière. J'y ai été rejoint par un étranger qui a entamé la conversation avec moi — un jeune homme vif, qui a dit qu'il était né dans une ville à l'intérieur du Wisconsin et n'avait jamais vu de bateau à vapeur jusqu'à une semaine auparavant. Il a aussi dit que sur le chemin de La Crosse, il avait inspecté et examiné son bateau si diligemment et avec un intérêt si passionné qu'il en avait maîtrisé tout le fonctionnement, de la proue à la pale du gouvernail. Il m'a demandé d'où je venais. J'ai répondu : de Nouvelle-Angleterre. « Oh, un Yank ! » a-t-il dit ; et il a continué à bavarder sans attendre mon accord ou mon démenti. Il a immédiatement proposé de m'emmener partout sur le bateau, de me dire les noms de ses différentes parties et de m'enseigner leur usage. Avant que je puisse protester ou m'excuser, il déblatérait déjà avec aisance dans sa tâche bienveillante ; et quand j'ai perçu qu'il donnait de mauvais noms aux choses et qu'il s'amusait de manière inhospitalière aux dépens d'un étranger innocent venu d'un pays lointain, j'ai gardé le silence et je l'ai laissé faire. Il m'a donné un monde de désinformations ; et plus il avançait, plus son imagination s'étendait, et plus il appréciait son cruel travail de tromperie. Parfois, après m'avoir fait avaler un mensonge particulièrement fantastique et scandaleux, il était si « plein de rire » qu'il devait s'écarter une minute, sous un prétexte ou un autre, pour m'empêcher de me douter de quelque chose. Je suis resté fidèlement avec lui jusqu'à ce que sa comédie soit terminée. Ensuite, il a fait remarquer qu'il avait entrepris de m'« apprendre » tout sur un bateau à vapeur, et qu'il l'avait fait ; mais que si j'avais oublié quelque chose, il suffisait de lui demander et il comblerait le manque. « Tout ce que vous ne connaissez pas le nom ou l'utilité sur ce bateau, venez me voir et je vous le dirai. » J'ai dit que je le ferais, et je suis parti ; j'ai disparu et je l'ai approché d'un autre côté, d'où il ne pouvait pas me voir. Là, il était assis, tout seul, se pliant en deux et se tordant dans tous les sens, en proie à un rire irrépressible. Il a dû se rendre malade ; car il n'a plus été visible publiquement par la suite pendant plusieurs jours. Entre-temps, l'épisode était sorti de mon esprit.
La chose qui m'a rappelé cela maintenant, alors que j'étais seul à la barre, était le spectacle de ce jeune homme debout à la porte de la timonerie, avec le bouton dans la main, m'inspectant silencieusement et sévèrement. Je ne sais pas quand j'ai vu quelqu'un avoir l'air aussi blessé que lui. Il n'a rien dit — il est simplement resté là à regarder ; il a regardé et réfléchi avec reproche. Finalement, il a fermé la porte et est parti ; il s'est arrêté sur le texas une minute ; il est revenu lentement et s'est tenu à nouveau dans la porte, avec ce regard affligé sur le visage ; il m'a contemplé un moment dans un doux reproche, puis a dit —
« Vous m'avez laissé vous apprendre tout sur un bateau à vapeur, n'est-ce pas ? »
« Oui », ai-je avoué.
« Oui, vous l'avez fait — n'est-ce pas ? »
« Oui. »
« Vous êtes le gars qui — qui — »
Le langage lui a manqué. Pause — lutte impuissante pour trouver d'autres mots — puis il a abandonné, a étouffé un juron profond et fort, et est parti pour de bon. Par la suite, je l'ai vu plusieurs fois en bas pendant le voyage ; mais il était froid — il ne voulait pas me regarder. Idiot, s'il n'avait pas été si pressé de me jouer son tour pendable et sans esprit au début, j'aurais convaincu ses pensées de se diriger dans une autre direction, et je l'aurais empêché de commettre cette impolitesse gratuite et idiote.
Je me faisais réveiller avec le quart de quatre heures, le matin, car on ne peut jamais voir trop de levers de soleil d'été sur le Mississippi. Ils sont enchanteurs. D'abord, il y a l'éloquence du silence ; car un profond calme couve partout. Ensuite, il y a le sentiment lancinant de solitude, d'isolement, d'éloignement des soucis et de l'agitation du monde. L'aube se glisse furtivement ; les murs solides de la forêt noire s'adoucissent en gris, et de vastes étendues de la rivière s'ouvrent et se révèlent ; l'eau est lisse comme du verre, dégage de petites couronnes spectrales de brume blanche, il n'y a pas le moindre souffle de vent, ni le moindre mouvement de feuille ; la tranquillité est profonde et infiniment satisfaisante. Puis un oiseau siffle, un autre suit, et bientôt les sifflements se transforment en une émeute jubilatoire de musique. Vous ne voyez aucun des oiseaux ; vous vous déplacez simplement à travers une atmosphère de chant qui semble se chanter elle-même. Quand la lumière est devenue un peu plus forte, vous avez l'une des images les plus douces et les plus belles qu'on puisse imaginer. Vous avez le vert intense du feuillage massé et serré tout près ; vous le voyez pâlir nuance par nuance devant vous ; sur le prochain cap qui se projette, à un mile ou plus, la teinte s'est éclaircie vers le tendre vert printanier ; le cap au-delà de celui-là a presque perdu sa couleur, et le plus lointain, à des kilomètres sous l'horizon, dort sur l'eau comme une simple vapeur pâle, difficilement séparable du ciel au-dessus et autour de lui. Et toute cette étendue de rivière est un miroir, et vous avez les reflets ombragés du feuillage, des rivages courbes et des caps qui s'éloignent, peints dedans. Eh bien, tout cela est magnifique ; doux, riche et beau ; et quand le soleil monte bien haut, et distribue une teinte rose ici et une poussière d'or là-bas et une brume pourpre là où elle produira le meilleur effet, vous admettez que vous avez vu quelque chose qui vaut la peine d'être retenu.
Nous avions le pays du Kentucky Bend tôt le matin — scène d'un accident étrange et tragique dans les temps anciens. Le capitaine Poe avait un petit bateau à roue arrière, qui fut pendant des années la maison de lui-même et de sa femme. Une nuit, le bateau a heurté un obstacle à la pointe de Kentucky Bend et a coulé avec une soudaineté étonnante ; l'eau était déjà bien au-dessus du plancher de la cabine quand le capitaine est arrivé à l'arrière. Il a donc coupé dans la cabine de sa femme par le haut avec une hache ; elle dormait dans la couchette supérieure, le toit étant plus fragile qu'on ne le pensait ; le premier coup a fracassé les planches pourries et lui a fendu le crâne.
Ce méandre est tout comblé maintenant — résultat d'une coupure ; et le même agent a pris le grand Walnut Bend, autrefois très fréquenté, et l'a repoussé dans une solitude loin de la route habituelle des navires à vapeur de passage.
Nous avons visité Helena, ainsi qu'une ville dont je n'avais jamais entendu parler auparavant, car elle était récente — Arkansas City. Elle est née d'un chemin de fer ; le chemin de fer de Little Rock, Mississippi River and Texas touche la rivière là-bas. Nous avons demandé à un passager qui en était originaire quel genre d'endroit c'était. « Eh bien », a-t-il dit, après avoir réfléchi, et avec l'air de quelqu'un qui veut prendre son temps et être précis, « C'est un sacré endroit. » Une description qui était photographique par son exactitude. Il y avait plusieurs rangées et groupes de maisons en bois délabrées, et une réserve de boue suffisante pour garantir la ville contre une famine de cet article pendant cent ans ; car l'inondation ne s'était retirée que récemment. Il y avait des étangs stagnants dans les rues, ici et là, et une douzaine de chalands rudimentaires étaient éparpillés, échoués là où ils se trouvaient quand les eaux s'étaient retirées et que les gens pouvaient de nouveau faire leurs visites et leurs courses à pied. Pourtant, c'est un endroit prospère, avec un riche arrière-pays, un élévateur à grains devant lui, et aussi une belle grande usine pour la fabrication d'huile de coton. Je n'avais jamais vu ce genre d'usine auparavant.
Les graines de coton étaient relativement sans valeur à mon époque ; mais elles valent 12 ou 13 dollars la tonne maintenant, et rien n'est gaspillé. L'huile fabriquée à partir de celles-ci est incolore, sans goût et presque, sinon entièrement, inodore. On prétend qu'elle peut, par une manipulation appropriée, être rendue semblable à toutes les huiles et remplir leur fonction, et être produite à un taux moins cher que les moins chères des originales. Des gens avisés l'ont expédiée en Italie, l'ont trafiquée, étiquetée, et ramenée comme huile d'olive. Ce commerce est devenu si formidable que l'Italie a été obligée d'y imposer un droit prohibitif pour l'empêcher de causer un tort grave à son industrie oléicole.
Helena occupe l'une des plus jolies situations sur le Mississippi. Son perchoir est le dernier, le groupe de collines le plus au sud que l'on voit de ce côté de la rivière. Dans son état normal, c'est une jolie ville ; mais l'inondation (ou peut-être les infiltrations) l'avait récemment ravagée ; des rues entières de maisons avaient été envahies par l'eau boueuse, et les extérieurs des bâtiments étaient encore ceints d'une large tache s'étendant vers le haut depuis les fondations. Des chalands échoués et abandonnés traînaient partout ; des trottoirs en planches sur des échasses de quatre pieds de haut étaient encore debout ; les trottoirs en bois au niveau du sol étaient lâches et en ruine, — une paire d'hommes trottant dessus pouvait faire croire à un aveugle qu'une charge de cavalerie arrivait ; partout la boue était noire et profonde, et à de nombreux endroits des flaques d'eau stagnante malariennes subsistaient. Une inondation du Mississippi est l'infliction la plus dévastatrice et la plus désolante après un incendie.
Nous avons passé un moment agréable ici, en ce dimanche ensoleillé : deux heures complètes de liberté à terre pendant que le bateau déchargeait du fret. Dans les rues arrière, peu de blancs étaient visibles, mais il y avait beaucoup de gens de couleur — principalement des femmes et des filles ; et presque sans exception habillées de vêtements neufs et brillants, d'un style et d'une coupe élégants et élaborés — un contraste frappant et joyeux avec la boue lugubre et les flaques pensives.
Helena est la deuxième ville de l'Arkansas, en termes de population — qui est estimée à cinq mille habitants. Le pays qui l'entoure est exceptionnellement productif. Helena a un bon commerce de coton ; elle traite de quarante à soixante mille balles par an ; elle a un grand commerce de bois et de céréales ; elle possède une fonderie, des huileries, des ateliers de mécanique et des fabriques de wagons ; en bref, elle a 1 000 000 de dollars investis dans des industries manufacturières. Elle a deux chemins de fer, et est le centre commercial d'une vaste et prospère région. Ses recettes brutes d'argent, annuellement, de toutes sources, sont placées par le « Times-Democrat » de La Nouvelle-Orléans à 4 000 000 de dollars.
CHAPITRE 31
Nous approchions de Napoleon, en Arkansas. Je commençai donc à songer à la commission que j'avais à y faire. Il était midi ; le temps était clair et ensoleillé. C'était fâcheux — ou du moins, ce n'était pas l'idéal ; car ma commission n'était pas (de préférence) du genre à se faire en plein jour. Plus j'y pensais, plus ce fait s'imposait à moi, sous une forme ou sous une autre. Finalement, il prit la forme d'une question précise : est-il de bon sens de faire cette commission de jour, alors qu'en sacrifiant un peu son confort et ses inclinations, on peut choisir la nuit, sans qu'aucun œil indiscret ne traîne ? Cela régla la question. Une question claire et une réponse claire constituent le chemin le plus court pour sortir de la plupart des embarras.
J'invitai mes amis dans ma cabine et leur dis que j'étais navré de leur causer désagrément et déception, mais qu'à la réflexion, il semblait vraiment préférable que nous débarquions nos bagages et fassions une halte à Napoleon. Leur désapprobation fut immédiate et bruyante ; leur langage mutin. Leur principal argument était celui qui, depuis la nuit des temps, est toujours le premier à faire surface dans de telles situations : « Mais tu avais décidé et convenu de rester sur ce bateau, etc. » ; comme si, après avoir décidé de faire une chose insensée, on était tenu de persévérer et d'en commettre une seconde en menant cette décision à terme.
J'usai de diverses tactiques pour les apaiser, avec un succès raisonnable : encouragé par là, je multipliai mes efforts ; et, pour leur prouver que je n'avais pas inventé cette commission ennuyeuse et que je n'en étais en rien responsable, je m'enfonçai peu à peu dans son histoire, substantiellement comme suit :
Vers la fin de l'année dernière, j'ai passé quelques mois à Munich, en Bavière. En novembre, je vivais dans la pension de Fräulein Dahlweiner, au 1a de la Karlstrasse ; mais mon lieu de travail se trouvait à un mille de là, dans la maison d'une veuve qui subvenait à ses besoins en prenant des locataires. Elle et ses deux jeunes enfants venaient me voir chaque matin et me parlaient allemand, à ma demande. Un jour, au cours d'une promenade dans la ville, je visitai l'un des deux établissements où le gouvernement garde et surveille les cadavres jusqu'à ce que les médecins décident qu'ils sont définitivement morts et non dans un état de léthargie. C'était un endroit sinistre, cette pièce spacieuse. Il y avait trente-six cadavres d'adultes en vue, étendus sur le dos sur des planches légèrement inclinées, en trois longues rangées ; tous avaient des visages rigides, blancs comme de la cire, et tous étaient enveloppés dans des linceuls blancs. Le long des murs se trouvaient de profondes alcôves, semblables à des fenêtres en baie ; dans chacune d'elles reposaient plusieurs bébés au visage de marbre, totalement cachés et ensevelis sous des bancs de fleurs fraîches, à l'exception de leurs visages et de leurs mains croisées. Autour d'un doigt de chacune de ces cinquante formes immobiles, grandes et petites, était passée une bague ; de cette bague partait un fil qui menait au plafond, puis à une sonnette dans une salle de garde là-bas, où, jour et nuit, un veilleur reste toujours aux aguets, prêt à bondir au secours de l'un de ces pâles compagnons qui, s'éveillant de la mort, ferait un mouvement — car n'importe quel mouvement, même le plus léger, tirerait sur le fil et ferait retentir cette terrible sonnette. Je m'imaginai être ce veilleur des morts, somnolant là, seul, au milieu des longues heures d'une nuit hurlante et venteuse, et voyant en un clin d'œil tout mon corps se changer en gelée tremblante à cause du fracas soudain de cette effroyable sommation ! Je m'informai donc de cette chose ; demandai ce qu'il en résultait généralement ? Si le veilleur mourait, et si le cadavre ranimé venait faire ce qu'il pouvait pour rendre ses derniers instants plus faciles. Mais je fus réprimandé pour avoir cherché à nourrir une curiosité oiseuse et frivole dans un endroit si solennel et si lugubre ; et je poursuivis mon chemin la tête basse.
Le lendemain matin, je racontais mon aventure à la veuve, lorsqu'elle s'écria :
« Venez avec moi ! J'ai un locataire qui vous dira tout ce que vous voulez savoir. Il a été veilleur de nuit là-bas. »
C'était un homme vivant, mais il n'en avait pas l'air. Il était au lit, la tête calée haut sur des oreillers ; son visage était émacié et livide, ses yeux profondément enfoncés étaient clos ; sa main, posée sur sa poitrine, était semblable à une serre, tant elle était osseuse et les doigts longs. La veuve commença à me présenter. Les yeux de l'homme s'ouvrirent lentement et brillèrent méchamment depuis le crépuscule de leurs cavernes ; il fronça les sourcils d'un air sombre ; il leva sa main maigre et nous fit signe de partir sur un ton péremptoire. Mais la veuve continua droit son chemin, jusqu'à ce qu'elle ait révélé le fait que j'étais un étranger et un Américain. Le visage de l'homme changea aussitôt ; s'éclaira, devint même avide — et l'instant d'après, nous étions seuls, lui et moi.
J'ouvris le dialogue dans un allemand de fer ; il répondit dans un anglais fort souple ; dès lors, nous laissâmes la langue allemande en paix définitivement.
Ce tuberculeux et moi devînmes bons amis. Je lui rendais visite chaque jour, et nous parlions de tout. Du moins, de tout sauf des femmes et des enfants. Que l'on mentionne la femme ou l'enfant de quiconque, et trois choses se produisaient invariablement : une lueur de la plus grande grâce, de la plus grande tendresse et du plus grand amour brillait un instant dans les yeux de l'homme ; elle s'évanouissait l'instant d'après, et à sa place venait ce regard mortel qui avait flambé là la première fois que j'avais vu ses paupières s'ouvrir ; troisièmement, il cessait de parler, là, sur-le-champ pour ce jour-là ; restait silencieux, absent, absorbé ; n'entendait apparemment rien de ce que je disais ; ne prêtait aucune attention à mes adieux, et manifestement ne savait, ni par la vue ni par l'ouïe, quand je quittais la pièce.
Lorsque j'eus été le confident quotidien et unique de ce Karl Ritter pendant deux mois, il me dit un jour, brusquement :
« Je vais vous raconter mon histoire. »
LA CONFESSION D'UN MOURANT
Puis il continua comme suit :
Je n'avais jamais renoncé, jusqu'à présent. Mais maintenant, j'ai renoncé. Je vais mourir. J'ai pris ma décision la nuit dernière : il doit en être ainsi, et très bientôt. Vous dites que vous allez revisiter votre fleuve, plus tard, quand l'occasion se présentera. Fort bien ; cela, ajouté à une étrange expérience qui m'est arrivée la nuit dernière, me détermine à vous raconter mon histoire — car vous verrez Napoleon, en Arkansas ; et pour moi, vous vous y arrêterez, et vous ferez une certaine chose pour moi — une chose que vous entreprendrez volontiers après avoir entendu mon récit.
Abrégeons l'histoire autant que nous le pouvons, car elle en a besoin, étant longue. Vous savez déjà comment je suis venu en Amérique, et comment j'en suis venu à m'installer dans cette région solitaire du Sud. Mais vous ne savez pas que j'avais une femme. Ma femme était jeune, belle, aimante, et ô combien divinement bonne, irréprochable et douce ! Et notre petite fille était sa mère en miniature. C'était le plus heureux des ménages.
Une nuit — c'était vers la fin de la guerre — je m'éveillai d'une léthargie pesante et me trouvai ligoté et bâillonné, l'air empestant le chloroforme ! Je vis deux hommes dans la pièce, et l'un disait à l'autre, dans un murmure rauque : « Je lui avais dit que je le ferais, si elle faisait du bruit, et quant à l'enfant... »
L'autre homme interrompit d'une voix basse, presque en pleurs :
« Tu avais dit qu'on se contenterait de les bâillonner et de les voler, pas de leur faire du mal ; sinon, je ne serais pas venu. »
« Tais-toi avec tes jérémiades ; il a fallu changer le plan quand ils se sont réveillés ; tu as fait tout ce que tu pouvais pour les protéger, maintenant laisse ça tranquille ; allez, aide-moi à fouiller. »
Les deux hommes étaient masqués et portaient des vêtements de « nègres » grossiers et en lambeours ; ils avaient une lanterne sourde, et à sa lumière, je remarquai que le voleur le plus doux n'avait pas de pouce à la main droite. Ils fouillèrent ma pauvre cabane pendant un moment ; le bandit en chef dit alors, dans son murmure théâtral :
« C'est une perte de temps — il doit dire où c'est caché. Enlève son bâillon et ranime-le. »
L'autre dit :
« Très bien — à condition qu'il n'y ait pas de coups de matraque. »
« Pas de coups de matraque alors — à condition qu'il reste tranquille. »
Ils s'approchèrent de moi ; à ce moment-là, il y eut un bruit dehors ; un bruit de voix et de sabots battant le sol ; les voleurs retinrent leur souffle et écoutèrent ; les sons se rapprochèrent lentement ; puis un cri retentit :
« Hé ! la maison ! Montrez une lumière, nous voulons de l'eau. »
« La voix du capitaine, par Dieu ! » dit le ruffian au murmure théâtral, et les deux voleurs s'enfuirent par la porte de derrière, fermant leur lanterne sourde en courant.
Les étrangers crièrent encore plusieurs fois, puis passèrent au galop — il semblait y avoir une douzaine de chevaux — et je n'entendis plus rien.
Je me débattis, mais ne pus me libérer de mes liens. J'essayai de parler, mais le bâillon était efficace ; je ne pouvais émettre aucun son. J'écoutai la voix de ma femme et celle de mon enfant — j'écoutai longtemps et attentivement, mais aucun son ne vint de l'autre bout de la pièce où se trouvait leur lit. Ce silence devenait de plus en plus effroyable, de plus en plus sinistre à chaque instant. Auriez-vous pu en supporter une heure, pensez-vous ? Ayez pitié de moi, alors, qui ai dû en supporter trois. Trois heures... ? c'étaient trois siècles ! Chaque fois que l'horloge sonnait, il semblait que des années avaient passé depuis la dernière fois que je l'avais entendue. Tout ce temps, je luttais contre mes liens ; et finalement, vers l'aube, je me libérai, me levai et étirai mes membres raides. Je pouvais distinguer les détails assez clairement. Le sol était jonché d'objets jetés là par les voleurs au cours de leur recherche de mes économies. Le premier objet qui attira particulièrement mon attention fut un document personnel que j'avais vu le plus brutal des deux ruffians jeter après y avoir jeté un coup d'œil. Il y avait du sang dessus ! Je chancelai jusqu'à l'autre bout de la pièce. Ô, pauvres êtres innocents et sans défense, ils gisaient là, leurs tourments terminés, les miens ayant commencé !
Ai-je fait appel à la loi, moi ? Est-ce que cela étanche la soif du pauvre si le Roi boit pour lui ? Oh, non, non, non — je ne voulais aucune interférence impertinente de la loi. Les lois et la potence ne pouvaient payer la dette qui m'était due ! Que les lois laissent l'affaire entre mes mains, et n'ayez aucune crainte : je trouverais le débiteur et je recouvrerais la dette. Comment accomplir cela, dites-vous ? Comment l'accomplir, et en être si sûr, alors que je n'avais ni vu les visages des voleurs, ni entendu leurs voix naturelles, ni eu la moindre idée de qui ils pouvaient être ? Néanmoins, j'étais sûr — tout à fait sûr, tout à fait confiant. J'avais un indice — un indice que vous n'auriez pas valorisé — un indice qui n'aurait pas beaucoup aidé un détective, puisqu'il lui manquerait le secret de la manière de l'appliquer. J'en viendrai là, sous peu — vous verrez. Poursuivons, maintenant, en prenant les choses dans leur ordre naturel. Il y avait une circonstance qui m'a donné une orientation précise pour commencer : ces deux voleurs étaient manifestement des soldats déguisés en vagabonds ; et ils n'étaient pas novices dans le service militaire, mais y étaient aguerris — des réguliers, peut-être ; ils n'avaient pas acquis leur attitude, leurs gestes, leur maintien de soldats en un jour, ni en un mois, ni même en un an. C'est ce que je pensai, mais je ne dis rien. Et l'un d'eux avait dit : « la voix du capitaine, par Dieu ! » — celui dont je voulais la vie. À deux milles de là, plusieurs régiments étaient au camp, ainsi que deux compagnies de cavalerie américaine. Quand j'appris que le capitaine Blakely, de la compagnie C, était passé par chez nous, cette nuit-là, avec une escorte, je ne dis rien, mais c'est dans cette compagnie que je résolus de chercher mon homme. En conversation, je décrivais studieusement et obstinément les voleurs comme des vagabonds, des suiveurs de camp ; et parmi cette classe, les gens firent des recherches inutiles, personne ne soupçonnant les soldats, sauf moi.
Travaillant patiemment, la nuit, dans ma maison désolée, je me confectionnai un déguisement à partir de divers vêtements disparates ; dans le village le plus proche, j'achetai une paire de lunettes bleues. Plus tard, quand le camp militaire fut levé et que la compagnie C reçut l'ordre de partir cent milles plus au nord, à Napoleon, je cachai mon petit pécule dans ma ceinture et pris mon départ dans la nuit. Quand la compagnie C arriva à Napoleon, j'y étais déjà. Oui, j'y étais, avec un nouveau métier — diseur de bonne aventure. Pour ne pas paraître partial, je me liai d'amitié et dis la bonne aventure parmi toutes les compagnies qui y étaient en garnison ; mais je consacrai la majeure partie de mon attention à la compagnie C. Je me rendis infiniment serviable envers ces hommes en particulier ; ils ne pouvaient me demander aucune faveur, ne m'imposer aucun risque, que je ne déclinerais. Je devins la cible consentante de leurs plaisanteries ; cela parfait ma popularité ; je devins un favori.
Je trouvai rapidement un soldat à qui il manquait un pouce — quelle joie ce fut pour moi ! Et quand je découvris que lui seul, dans toute la compagnie, avait perdu un pouce, mon dernier doute s'évanouit ; j'étais sûr d'être sur la bonne piste. Cet homme s'appelait Kruger, un Allemand. Il y avait neuf Allemands dans la compagnie. J'observai qui pouvaient être ses intimes ; mais il ne semblait pas en avoir de particuliers. Mais j'étais son intime ; et je pris soin de faire grandir cette intimité. Parfois, j'avais une telle soif de vengeance que je pouvais à peine me retenir de me mettre à genoux et de le supplier de me montrer l'homme qui avait assassiné ma femme et mon enfant ; mais je parvins à brider ma langue. Je pris mon mal en patience et continuai à dire la bonne aventure, selon l'occasion.
Mon attirail était simple : un peu de peinture rouge et un morceau de papier blanc. Je peignais le bout du pouce du client, en prenais une empreinte sur le papier, l'étudiais cette nuit-là, et lui révélais sa fortune le lendemain. Quelle était mon idée derrière ce non-sens ? C'était celle-ci : quand j'étais jeune, je connaissais un vieux Français qui avait été gardien de prison pendant trente ans, et il m'avait dit qu'il y avait une chose chez une personne qui ne changeait jamais, du berceau à la tombe — les lignes du bout du pouce ; et il disait que ces lignes n'étaient jamais exactement semblables sur les pouces de deux êtres humains. De nos jours, nous photographions le nouveau criminel et accrochons son portrait dans la Galerie des Vauriens pour référence future ; mais ce Français, à son époque, prenait une empreinte du bout du pouce d'un nouveau prisonnier et la mettait de côté pour référence future. Il disait toujours que les images ne valaient rien — des déguisements futurs pouvaient les rendre inutiles ; « Le pouce est la seule chose sûre », disait-il ; « on ne peut pas déguiser ça ». Et il prouvait sa théorie, aussi, sur mes amis et connaissances ; cela réussissait toujours.
Je continuais à dire la bonne aventure. Chaque nuit, je m'enfermais, tout seul, et étudiais les empreintes de pouce de la journée avec une loupe. Imaginez l'ardeur dévorante avec laquelle je scrutais ces spirales rouges complexes, avec ce document à mes côtés qui portait les empreintes du pouce et des doigts de la main droite de cet assassin inconnu, imprimées avec le sang le plus cher — pour moi — qui ait jamais été versé sur cette terre ! Et maintes et maintes fois, je dus répéter la même vieille remarque déçue : « Ne correspondront-ils jamais ! »
Mais ma récompense vint enfin. C'était l'empreinte du pouce du quarante-troisième homme de la compagnie C sur qui j'avais fait des expériences — le soldat Franz Adler. Une heure auparavant, je ne connaissais ni le nom, ni la voix, ni la silhouette, ni le visage, ni la nationalité de l'assassin ; mais maintenant, je savais toutes ces choses ! Je crus pouvoir être sûr ; les démonstrations répétées du Français étant une garantie suffisante. Pourtant, il y avait un moyen d'en être certain. J'avais une empreinte du pouce gauche de Kruger. Le matin, je l'emmenai à l'écart quand il n'était pas de service ; et quand nous fûmes hors de vue et de portée d'oreilles de témoins, je dis, de façon impressionnante :
« Une partie de votre fortune est si grave, que j'ai pensé qu'il serait préférable pour vous que je ne la dise pas en public. Vous et un autre homme, dont j'étudiais la fortune hier soir — le soldat Adler — avez assassiné une femme et un enfant ! Vous êtes traqués : dans cinq jours, vous serez tous deux assassinés. »
Il tomba à genoux, terrifié, perdant la tête ; et pendant cinq minutes, il ne cessa de déverser la même suite de mots, comme un dément, et sur le même ton à moitié pleureur qui était l'un de mes souvenirs de cette nuit meurtrière dans ma cabane :
« Je ne l'ai pas fait ; sur mon âme, je ne l'ai pas fait ; et j'ai essayé de l'empêcher de le faire ; je l'ai fait, Dieu m'est témoin. Il l'a fait seul. »
C'était tout ce que je voulais. Et j'essayai de me débarrasser de l'imbécile ; mais non, il s'accrochait à moi, me suppliant de le sauver de l'assassin. Il dit :
« J'ai de l'argent — dix mille dollars — caché, le fruit de pillages et de vols ; sauvez-moi — dites-moi quoi faire, et vous l'aurez, chaque centime. Les deux tiers appartiennent à mon cousin Adler ; mais vous pouvez tout prendre. Nous l'avons caché quand nous sommes arrivés ici. Mais je l'ai caché dans un nouvel endroit hier, et je ne le lui ai pas dit — je ne le lui dirai pas. J'allais déserter et m'enfuir avec tout. C'est de l'or, et trop lourd à porter quand on court et qu'on se cache ; mais une femme qui est partie par-delà le fleuve il y a deux jours pour préparer ma route va me suivre avec ; et si je n'avais pas l'occasion de lui décrire la cachette, j'allais glisser ma montre en argent dans sa main, ou la lui envoyer, et elle comprendrait. Il y a un morceau de papier au fond du boîtier qui explique tout. Tenez, prenez la montre — dites-moi quoi faire ! »
Il essayait de me presser sa montre et m'exposait le papier et me l'expliquait, quand Adler apparut sur les lieux, à une douzaine de pas. Je dis au pauvre Kruger :
« Rangez votre montre, je n'en veux pas. Il ne vous arrivera aucun mal. Allez-vous-en maintenant ; je dois dire la bonne aventure à Adler. Tout à l'heure, je vous dirai comment échapper à l'assassin ; en attendant, je devrai examiner à nouveau votre empreinte de pouce. Ne dites rien à Adler à ce sujet — ne dites rien à personne. »
Il s'en alla rempli de peur et de gratitude, le pauvre diable. Je dis à Adler une longue fortune — exprès si longue que je ne pouvais pas la finir ; promis de venir le voir en faction, cette nuit-là, et de lui raconter la partie vraiment importante de celle-ci — la partie tragique, disais-je — elle devait donc être hors de portée des oreilles indiscrètes. Ils gardaient toujours un piquet de garde hors de la ville — simple discipline et cérémonie — aucune occasion pour cela, aucun ennemi aux alentours.
Vers minuit, je me mis en route, muni du mot de passe, et je me frayai un chemin vers la région solitaire où Adler devait monter sa garde. Il faisait si sombre que je trébuchai sur une silhouette indistincte avant même de pouvoir prononcer un mot protecteur. La sentinelle cria « Halte » et je répondis, au même moment. J'ajoutai : « Ce n'est que moi — le diseur de bonne aventure. » Puis je me glissai aux côtés du pauvre diable et, sans un mot, je plantai mon poignard dans son cœur ! *Ja wohl*, ris-je, c'était bien la partie tragique de sa fortune ! Alors qu'il tombait de son cheval, il s'agrippa à moi, et mes lunettes bleues restèrent dans sa main ; et la bête s'enfuit, l'entraînant, le pied dans l'étrier.
Je m'enfuis à travers les bois et réussis à m'échapper, laissant les lunettes accusatrices derrière moi dans la main de ce mort.
C'était il y a quinze ou seize ans. Depuis, j'ai erré sans but sur la terre, travaillant parfois, oisif parfois ; ayant parfois de l'argent, parfois n'en ayant pas ; mais toujours las de la vie, et souhaitant qu'elle fût finie, car ma mission ici était accomplie avec l'acte de cette nuit-là ; et le seul plaisir, le seul soulagement, la seule satisfaction que j'aie eus, durant toutes ces années fastidieuses, fut dans la réflexion quotidienne : « Je l'ai tué ! »
Il y a quatre ans, ma santé commença à décliner. J'avais erré jusqu'à Munich, de cette manière sans but qui était la mienne. Manquant d'argent, je cherchai du travail et en obtins ; je fis mon devoir fidèlement pendant environ un an, puis on me donna le poste de veilleur de nuit là-bas, dans cette morgue que vous avez visitée récemment. L'endroit convenait à mon humeur. Il me plaisait. J'aimais être avec les morts, j'aimais être seul avec eux. J'avais l'habitude d'errer parmi ces cadavres rigides et de scruter leurs visages austères, pendant des heures. Plus l'heure était tardive, plus c'était impressionnant ; je préférais les heures tardives. Parfois, je baissais les lumières : cela donnait de la perspective, voyez-vous ; et l'imagination pouvait vagabonder ; les rangées sombres et fuyantes des morts m'inspiraient toujours des fantaisies étranges et fascinantes. Il y a deux ans — j'étais là depuis un an déjà — j'étais assis tout seul dans la loge de garde, par une nuit d'hiver venteuse, frigorifié, engourdi, sans aucun confort ; sombrant peu à peu dans l'inconscience, le sanglot du vent et le claquement des volets lointains frappant mon oreille qui s'engourdissait de plus en plus faiblement à chaque instant, quand, soudainement et avec force, cette cloche des morts sonna une alarme qui vous glaçait le sang au-dessus de ma tête ! Le choc me paralysa presque ; car c'était la première fois que je l'entendais.
Je repris mes esprits et courus vers la salle des cadavres. Vers le milieu de la rangée extérieure, une silhouette enveloppée dans un linceul était assise, le buste droit, secouant lentement la tête d'un côté à l'autre — un spectacle sinistre ! Son flanc était tourné vers moi. Je me précipitai vers elle et scrutai son visage. Cieux, c'était Adler !
Pouvez-vous deviner quelle fut ma première pensée ? Mise en mots, ce fut celle-ci : « Il semble donc que tu m'aies échappé une fois : le résultat sera différent cette fois-ci ! »
Évidemment, cette créature subissait des terreurs inimaginables. Songez à ce que cela a dû être de se réveiller au milieu de ce silence sans voix, et de contempler cette sinistre congrégation de morts ! Quelle gratitude brillait sur son visage maigre et blanc lorsqu'il vit une forme vivante devant lui ! Et combien la ferveur de cette gratitude muette fut augmentée lorsque ses yeux tombèrent sur les cordiaux vivifiants que je tenais dans mes mains ! Imaginez alors l'horreur qui apparut sur ce visage crispé lorsque je plaçai les cordiaux derrière mon dos et dis d'un ton moqueur :
« Parle, Franz Adler, appelle ces morts. Sans doute écouteront-ils et auront-ils pitié ; mais ici, il n'y a personne d'autre pour le faire. »
Il essaya de parler, mais cette partie du linceul qui liait ses mâchoires tenait ferme et ne le lui permettait pas. Il essaya de lever des mains implorantes, mais elles étaient croisées sur sa poitrine et liées. Je dis :
« Crie, Franz Adler ; fais en sorte que les dormeurs dans les rues lointaines t'entendent et t'apportent de l'aide. Crie, et ne perds pas de temps, car il y en a peu à perdre. Quoi, tu ne peux pas ? C'est dommage ; mais cela n'a aucune importance, cela n'apporte pas toujours de l'aide. Quand toi et ton cousin avez assassiné une femme et un enfant sans défense dans une cabane en Arkansas — ma femme, c'était, et mon enfant ! — ils ont crié à l'aide, tu te souviens ; mais cela n'a servi à rien ; tu te souviens que cela n'a servi à rien, n'est-ce pas ? Tes dents claquent, alors pourquoi ne peux-tu pas crier ? Desserre les bandages avec tes mains, alors tu le pourras. Ah, je vois, tes mains sont liées, elles ne peuvent t'aider. Comme les choses se répètent étrangement après de longues années ; car mes mains étaient liées, cette nuit-là, tu te souviens ? Oui, liées tout comme les tiennes le sont maintenant, comme c'est étrange. Je ne pouvais me libérer. Il ne t'est pas venu à l'esprit de me délier ; il ne me vient pas à l'esprit de te délier. Chut ! il y a un pas tardif. Il vient par ici. Écoute, comme il est proche ! On peut compter les pas, un, deux, trois. Là, il est juste dehors. C'est le moment ! Crie, homme, crie ! c'est la seule et unique chance entre toi et l'éternité ! Ah, tu vois, tu as trop tardé, c'est passé. Là, il s'éteint. C'est fini ! Pense à cela, réfléchis-y, tu as entendu un pas humain pour la dernière fois. Comme cela doit être curieux d'écouter un son aussi banal que celui-là et de savoir que l'on n'en entendra plus jamais le semblable. »
Oh, mon ami, l'agonie sur ce visage enveloppé était une extase à voir ! Je pensai à une nouvelle torture et je l'appliquai, m'aidant d'une pointe d'invention mensongère :
« Ce pauvre Kruger a essayé de sauver ma femme et mon enfant, et je lui ai rendu un fier service en guise de gratitude quand le moment est venu. Je l'ai persuadé de te voler ; et moi et une femme l'avons aidé à déserter, et nous l'avons mis en sécurité. » Un regard comme de surprise et de triomphe brilla faiblement à travers l'angoisse sur le visage de ma victime. J'en fus troublé, inquiet. Je dis :
« Quoi, alors, il ne s'est pas échappé ? »
Un hochement de tête négatif.
« Non ? Que s'est-il passé, alors ? »
La satisfaction sur le visage enveloppé était encore plus évidente. L'homme essaya de marmonner quelques mots, sans succès ; essaya d'exprimer quelque chose avec ses mains obstruées, échoua ; fit une pause un instant, puis pencha faiblement la tête, de manière significative, vers le cadavre qui gisait le plus près de lui.
« Mort ? » demandai-je. « A échoué à s'échapper ? pris sur le fait et abattu ? »
Hochement de tête négatif.
« Comment, alors ? »
À nouveau, l'homme essaya de faire quelque chose avec ses mains. Je regardai attentivement, mais ne pus deviner l'intention. Je me penchai et regardai encore plus intensément. Il avait replié un pouce et en frappait faiblement sa poitrine. « Ah, poignardé, veux-tu dire ? »
Hochement affirmatif, accompagné d'un sourire spectral d'une diablerie si particulière qu'elle fit jaillir une lumière révélatrice à travers mon cerveau engourdi, et je m'écriai :
« L'ai-je poignardé, en le prenant pour toi ? car ce coup n'était destiné à personne d'autre qu'à toi. »
Le hochement affirmatif du misérable en train de mourir à nouveau fut aussi joyeux que sa force défaillante était capable de l'exprimer.
« Oh, misérable, misérable moi, d'avoir massacré l'âme compatissante qui fut une amie pour mes chers disparus quand ils étaient sans défense, et qui les aurait sauvés s'il l'avait pu ! misérable, oh, misérable, misérable moi ! »
Je crus entendre le gargouillis étouffé d'un rire moqueur. J'ôtai mon visage de mes mains et vis mon ennemi retomber sur sa planche inclinée.
Il fut agréablement long à mourir. Il avait une vitalité merveilleuse, une constitution étonnante. Oui, il fut agréablement long à cela. Je pris une chaise et un journal, m'assis près de lui et lus. De temps en temps, je prenais une gorgée d'eau-de-vie. C'était nécessaire, à cause du froid. Mais je le faisais en partie parce que je voyais qu'au début, chaque fois que j'attrapais la bouteille, il pensait que j'allais lui en donner. Je lus à voix haute : principalement des récits imaginaires de personnes arrachées au seuil de la tombe et ramenées à la vie et à la vigueur par quelques cuillerées de liqueur et un bain chaud. Oui, il a eu une longue et dure agonie, trois heures et six minutes, à partir du moment où il a fait sonner sa cloche.
On croit que durant toutes ces dix-huit années qui se sont écoulées depuis l'institution de la veille des cadavres, aucun occupant enveloppé des morgues bavaroises n'a jamais fait sonner sa cloche. Eh bien, c'est une croyance inoffensive. Qu'il en soit ainsi.
La froideur de cette chambre de mort avait pénétré mes os. Elle réveilla et fixa en moi la maladie qui m'affligeait, mais qui, jusqu'à cette nuit-là, disparaissait régulièrement. Cet homme a assassiné ma femme et mon enfant ; et dans trois jours, il m'aura ajouté à sa liste. Peu importe, Dieu ! comme le souvenir en est délicieux ! je l'ai surpris en train de s'échapper de sa tombe et je l'y ai repoussé.
Après cette nuit, je fus confiné au lit pendant une semaine ; mais dès que je pus me déplacer, j'allai consulter les registres de la morgue et obtins le numéro de la maison où Adler était mort. Une misérable maison meublée, c'était. Mon idée était qu'il s'était naturellement emparé des effets de Kruger, étant son cousin ; et je voulais récupérer la montre de Kruger, si je pouvais. Mais pendant que j'étais malade, les affaires d'Adler avaient été vendues et dispersées, à l'exception de quelques vieilles lettres et de quelques babioles sans valeur. Cependant, grâce à ces lettres, je retrouvai la trace d'un fils de Kruger, le seul parent restant. C'est un homme de trente ans maintenant, cordonnier de métier, vivant au 14 Konigstrasse, à Mannheim, veuf, avec plusieurs jeunes enfants. Sans lui expliquer pourquoi, j'ai assuré les deux tiers de sa subsistance, depuis lors.
Maintenant, quant à cette montre, voyez comme les choses arrivent étrangement ! Je l'ai traquée à travers l'Allemagne pendant plus d'un an, à grands frais d'argent et de contrariétés ; et finalement, je l'ai eue. Je l'ai eue, et j'en fus indiciblement heureux ; je l'ouvris et n'y trouvai rien ! Pourquoi, j'aurais dû savoir que ce bout de papier n'allait pas rester là tout ce temps. Bien sûr, j'ai renoncé à ces dix mille dollars alors ; j'y ai renoncé et je les ai chassés de mon esprit : et très tristement, car je les voulais pour le fils de Kruger.
La nuit dernière, quand j'ai consenti enfin au fait que je devais mourir, j'ai commencé à me préparer. J'ai procédé à brûler tous les papiers inutiles ; et, en effet, d'un lot appartenant à Adler, qui n'avait pas été examiné avec soin auparavant, est tombé ce fragment tant désiré ! Je l'ai reconnu en un instant. Le voici, je vais le traduire :
« Écurie en briques, fondation en pierre, centre de la ville, coin d'Orleans et Market. Coin vers le palais de justice. Troisième pierre, quatrième rangée. Collez un avis là, disant combien doivent venir. »
Voilà, prenez-le et conservez-le. Kruger a expliqué que cette pierre était amovible ; et qu'elle se trouvait dans le mur nord de la fondation, quatrième rangée à partir du haut, et troisième pierre à partir de l'ouest. L'argent est caché derrière elle. Il a dit que la phrase finale était un leurre, pour égarer au cas où le papier tomberait entre de mauvaises mains. Il a probablement rempli cet office pour Adler.
Maintenant, je veux vous prier, lorsque vous ferez votre voyage prévu sur le fleuve, de chercher cet argent caché et de l'envoyer à Adam Kruger, aux bons soins de l'adresse de Mannheim que j'ai mentionnée. Cela fera de lui un homme riche, et je dormirai d'autant mieux dans ma tombe en sachant que j'ai fait ce que j'ai pu pour le fils de l'homme qui a essayé de sauver ma femme et mon enfant, bien que ma main, par ignorance, l'ait abattu, alors que l'impulsion de mon cœur aurait été de le protéger et de le servir.
CHAPITRE 32
La disposition d'une aubaine
« TEL était le récit de Ritter », dis-je à mes deux amis. Il y eut un silence profond et impressionnant, qui dura un temps considérable ; puis les deux hommes éclatèrent en une fusillade d'exclamations excitantes et admiratives sur les étranges incidents du conte ; et cela, accompagné d'un feu roulant de questions, se poursuivit jusqu'à ce que tout le monde soit presque à bout de souffle. Puis mes amis commencèrent à se calmer et à se retirer, sous l'abri de salves occasionnelles, dans le silence et une rêverie abyssale. Pendant dix minutes maintenant, il y eut du calme. Puis Rogers dit rêveusement :
« Dix mille dollars. »
Ajoutant, après une pause considérable :
« Dix mille. C'est une montagne d'argent. »
Bientôt, le poète demanda :
« Allez-vous le lui envoyer tout de suite ? »
« Oui », dis-je. « C'est une étrange question. »
Aucune réponse. Après un moment, Rogers demanda, hésitant :
« La totalité ? C'est-à-dire, je veux dire... »
« Certainement, la totalité. »
J'allais en dire plus, mais je m'arrêtai, arrêté par un train de pensées qui s'était déclenché en moi. Thompson parla, mais mon esprit était ailleurs, et je ne saisis pas ce qu'il dit. Mais j'entendis Rogers répondre :
« Oui, cela me semble être le cas. Cela devrait être bien suffisant ; car je ne vois pas ce qu'il a fait. »
Bientôt, le poète dit :
« Quand on y regarde bien, c'est plus que suffisant. Regardez bien, cinq mille dollars ! Pourquoi, il ne pourrait pas les dépenser en une vie ! Et cela lui porterait préjudice, aussi ; peut-être le ruinerait, vous devez regarder cela. Dans peu de temps, il gaspillerait son dernier sou, fermerait sa boutique, peut-être se mettrait à boire, maltraiterait ses enfants sans mère, sombrerait dans d'autres mauvaises habitudes, irait régulièrement de mal en pis... »
« Oui, c'est ça », interrompit Rogers, avec ferveur, « je l'ai vu cent fois, oui, plus de cent fois. Vous mettez de l'argent entre les mains d'un homme comme ça, si vous voulez le détruire, c'est tout ; mettez simplement de l'argent entre ses mains, c'est tout ce que vous avez à faire ; et si cela ne l'entraîne pas vers le bas, et ne lui ôte pas toute son utilité, et toute sa dignité et tout le reste, alors je ne connais pas la nature humaine, n'est-ce pas, Thompson ? Et même si nous devions lui en donner un tiers ; pourquoi, en moins de six mois... »
« En moins de six semaines, vous feriez mieux de dire ! » dis-je, m'échauffant et interrompant. « À moins qu'il n'ait ces trois mille dollars entre des mains sûres où il ne pourrait y toucher, il ne tiendrait pas six semaines plus que... »
« Bien sûr qu'il ne tiendrait pas », dit Thompson ; « j'ai édité des livres pour ce genre de personnes ; et au moment où ils mettent la main sur les droits d'auteur, peut-être est-ce trois mille, peut-être deux mille... »
« Quel rapport ce cordonnier a-t-il avec deux mille dollars, j'aimerais bien le savoir ? » intervint Rogers, avec sérieux. « Un homme peut-être parfaitement content maintenant, là-bas à Mannheim, entouré de sa propre classe, mangeant son pain avec l'appétit que seule l'industrie laborieuse peut donner, profitant de sa vie humble, honnête, droit, pur de cœur ; et béni ! oui, je dis béni ! béni au-dessus de toutes les myriades qui vont en vêtements de soie et marchent dans le cercle vide et artificiel de la folie sociale, mais mettez juste cette tentation devant lui une fois ! mettez juste quinze cents dollars devant un homme comme ça, et dites... »
« Quinze cents diables ! » criai-je, « cinq cents feraient pourrir ses principes, paralyseraient son industrie, l'entraîneraient vers le débit de boisson, de là vers le ruisseau, de là vers l'hospice, de là vers... »
« Pourquoi nous infliger ce crime, messieurs ? » interrompit le poète avec sérieux et supplication. « Il est heureux là où il est, et tel qu'il est. Chaque sentiment d'honneur, chaque sentiment de charité, chaque sentiment de haute et sacrée bienveillance nous avertit, nous implore, nous commande de le laisser tranquille. C'est cela la vraie amitié, c'est cela la véritable amitié. Nous pourrions suivre d'autres voies qui seraient plus voyantes ; mais aucune qui serait aussi vraiment gentille et sage, comptez là-dessus. »
Après quelques discussions supplémentaires, il devint évident que chacun de nous, au fond de son cœur, éprouvait quelques doutes sur ce règlement de la question. Il était manifeste que nous sentions tous que nous devrions envoyer quelque chose au pauvre cordonnier. Il y eut une discussion longue et réfléchie sur ce point ; et nous décidâmes finalement de lui envoyer une chromo.
Eh bien, maintenant que tout semblait être arrangé de manière satisfaisante pour tout le monde, un nouveau problème éclata : il apparut que ces deux hommes s'attendaient à partager l'argent également avec moi. Ce n'était pas mon idée. Je dis que s'ils en obtenaient la moitié à eux deux, ils pourraient s'estimer heureux. Rogers dit :
« Qui en aurait eu si cela n'avait pas été pour moi ? J'ai lancé le premier indice, sans cela tout serait allé au cordonnier. »
Thompson dit qu'il pensait à la chose lui-même au moment même où Rogers avait parlé à l'origine.
Je répliquai que l'idée me serait venue bien assez tôt, et sans l'aide de personne. J'étais lent à réfléchir, peut-être, mais j'étais sûr.
Cette affaire s'échauffa en une querelle ; puis en une bagarre ; et chaque homme fut assez malmené. Dès que je me fus remis en état, d'une manière ou d'une autre, je montai sur le pont supérieur d'une humeur assez aigre. J'y trouvai le capitaine McCord, et dis, aussi agréablement que mon humeur le permettait :
« Je suis venu dire au revoir, capitaine. Je souhaite débarquer à Napoleon. »
« Débarquer où ? »
« Napoleon. »
Le capitaine rit ; mais voyant que je n'étais pas d'humeur joviale, il s'arrêta et dit :
« Mais êtes-vous sérieux ? »
« Sérieux ? Je le suis certainement. »
Le capitaine jeta un coup d'œil vers la timonerie et dit :
« Il veut descendre à Napoleon ! »
« Napoleon ? »
« C'est ce qu'il dit. »
« Par le fantôme du grand César ! »
L'oncle Mumford s'approcha le long du pont. Le capitaine dit :
« Oncle, voici un ami à vous qui veut descendre à Napoleon ! »
« Eh bien, par... ? »
Je dis :
« Voyons, qu'est-ce que c'est que tout cela ? Un homme ne peut-il pas débarquer à Napoleon s'il le veut ? »
« Pourquoi, bon sang, vous ne savez pas ? Il n'y a plus de Napoleon. Il n'y en a pas depuis des années et des années. La rivière Arkansas a fait irruption, l'a mis en pièces et l'a vidé dans le Mississippi ! »
« Emporté toute la ville ? rives, églises, prisons, bureaux de journaux, palais de justice, théâtre, service d'incendie, écurie, tout ? »
« Tout. Juste un travail de quinze minutes ou quelque chose comme ça. Il n'en reste ni peau ni poil, ni lambeau ni bardeau, à l'exception du reste d'une baraque et d'une cheminée en briques. Ce bateau navigue en ce moment même là où se trouvait le centre mort de cette ville ; là-bas est la cheminée en briques, tout ce qui reste de Napoleon. Ces bois denses sur la droite se trouvaient autrefois à un kilomètre derrière la ville. Jetez un coup d'œil derrière vous, en amont, maintenant vous commencez à reconnaître ce pays, n'est-ce pas ? »
« Oui, je le reconnais maintenant. C'est la chose la plus merveilleuse que j'aie jamais entendue ; de loin la plus merveilleuse et inattendue. »
M. Thompson et M. Rogers étaient arrivés, entre-temps, avec des sacoches et des parapluies, et avaient silencieusement écouté les nouvelles du capitaine. Thompson mit un demi-dollar dans ma main et dit doucement :
« Pour ma part de la chromo. »
Rogers suivit l'exemple.
Oui, c'était une chose étonnante de voir le Mississippi couler entre des rives dépeuplées et directement au-dessus de l'endroit où j'avais l'habitude de voir une bonne grosse ville satisfaite d'elle-même il y a vingt ans. Ville qui était le chef-lieu d'un comté grand et important ; ville avec un grand hôpital de marine des États-Unis ; ville d'innombrables bagarres, une enquête chaque jour ; ville où j'avais connu la plus jolie fille, et la plus accomplie de toute la vallée du Mississippi ; ville où nous avons reçu les premières nouvelles imprimées du désastre douloureux du « Pennsylvania » il y a un quart de siècle ; une ville qui n'est plus, engloutie, disparue, partie nourrir les poissons ; rien ne reste qu'un fragment de baraque et une cheminée en briques croulante !
CHAPITRE 33
Rafraîchissements et éthique
En ce qui concerne l'île 74, qui est située non loin de l'ancien Napoleon, un caprice de la rivière a ici durement perplexé les lois des hommes et les a rendues vaines et dérisoires. Lorsque l'État de l'Arkansas fut constitué, il contrôlait « jusqu'au milieu de la rivière », une ligne des plus instables. L'État du Mississippi réclamait « jusqu'au chenal », une autre ligne changeante et instable. Le n° 74 appartenait à l'Arkansas. Peu à peu, une coupure a expulsé cette grande île de l'Arkansas, et pourtant pas dans le Mississippi. « Milieu de la rivière » d'un côté, « chenal » de l'autre. C'est ainsi que je comprends le problème. Que j'aie les détails exacts ou non, ce fait demeure : voici cette île grande et extrêmement précieuse de quatre mille acres, rejetée dans le froid, et n'appartenant ni à l'un ni à l'autre État ; ne payant d'impôts à personne, ne devant allégeance à personne. Un homme possède toute l'île, et est de droit « l'homme sans pays ».
L'île 92 appartient à l'Arkansas. La rivière l'a déplacée et l'a jointe au Mississippi. Un gars y a établi un débit de whisky, sans licence du Mississippi, et s'est enrichi sur la clientèle du Mississippi sous la protection de l'Arkansas (où aucune licence n'était requise à cette époque).
Nous glissions régulièrement sur la rivière dans l'intimité habituelle, bateau à vapeur ou autre chose en mouvement rarement vus. Paysage comme toujours : étendue sur étendue de forêt presque ininterrompue, des deux côtés de la rivière ; solitude silencieuse. Ici et là une cabane ou deux, debout dans de petites clairières sur les rives grises et sans herbe, des cabanes qui s'étaient autrefois trouvées à un quart ou un demi-kilomètre plus en avant, et qui avaient été progressivement tirées de plus en plus en arrière à mesure que les rives s'effondraient. Comme à Pilcher's Point, par exemple, où les cabanes avaient été déplacées de trois cents mètres en trois mois, nous a-t-on dit ; mais les rives qui s'effondraient les avaient déjà rattrapées, et elles étaient en train d'être transportées vers l'arrière une fois de plus.
Napoleon n'avait que peu d'opinion sur Greenville, Mississippi, dans le bon vieux temps ; mais voilà, Napoleon est parti pour les poissons-chats, et voici Greenville pleine de vie et d'activité, et faisant une considération assez importante dans la vallée ; ayant trois mille habitants, dit-on, et faisant un commerce brut de 2 500 000 $ annuellement. Une ville en pleine croissance.
Sur le bateau, on parlait beaucoup de la Calhoun Land Company, une entreprise dont on attend des résultats salutaires. Le colonel Calhoun, petit-fils de l'homme d'État, s'est rendu à Boston et a formé un syndicat qui a acheté une vaste étendue de terre sur le fleuve, dans le comté de Chicot, en Arkansas — quelque quatre mille hectares — pour la culture du coton. Le but est de travailler sur la base du paiement comptant : acheter directement à la source et gérer son propre produit ; fournir à leurs ouvriers noirs des vivres et des produits de première nécessité avec un profit dérisoire, disons 8 ou 10 pour cent ; leur fournir des logements confortables, etc., et les encourager à économiser de l'argent et à rester sur place. Si cela s'avère être un succès financier, comme cela semble tout à fait certain, ils se proposent d'établir une banque à Greenville et de prêter de l'argent à un taux d'intérêt non onéreux — on parle de 6 pour cent.
Le problème jusqu'ici a été — je cite les remarques des planteurs et des gens de bateau — que les planteurs, bien que propriétaires de la terre, n'avaient pas de capital en espèces ; ils devaient hypothéquer à la fois la terre et la récolte pour mener à bien leurs affaires. Par conséquent, le commissionnaire qui fournit l'argent prend un certain risque et exige des intérêts élevés — généralement 10 pour cent, et 2 ½ pour cent pour la négociation du prêt. Le planteur doit aussi acheter ses fournitures par l'intermédiaire du même commissionnaire, en payant des commissions et des profits. Puis, lorsqu'il expédie sa récolte, le commissionnaire ajoute ses commissions, l'assurance, etc. Donc, tout bien considéré, et en fin de compte, la part du commissionnaire sur cette récolte est d'environ 25 pour cent. {note : « Mais que peut faire l'État là où les gens sont assujettis à des taux d'intérêt allant de 18 à 30 pour cent, et sont aussi dans la nécessité d'acheter leurs récoltes avant même la plantation, à ces taux, pour le privilège d'acheter toutes leurs fournitures avec 100 pour cent de profit ? » — Edward Atkinson.}
Estimation d'un planteur de coton sur la marge moyenne de profit de la plantation dans sa région : un homme et une mule cultiveront quatre hectares de coton, produisant dix balles de coton, valant, disons, 500 $ ; coût de production, disons 350 $ ; bénéfice net, 150 $, soit 15 $ par acre. Il y a aussi maintenant un profit provenant des graines de coton, qui autrefois avaient peu de valeur — aucune là où un transport important était nécessaire. Dans seize cents livres de coton brut, quatre cents sont de la fibre, valant, disons, dix cents la livre ; et douze cents livres de graines, valant 12 ou 13 $ la tonne. Peut-être qu'à l'avenir, même les tiges ne seront pas jetées. M. Edward Atkinson dit que pour chaque balle de coton, il y a quinze cents livres de tiges, et que celles-ci sont très riches en phosphate de chaux et en potasse ; que lorsqu'elles sont broyées et mélangées avec de l'ensilage ou de la farine de graines de coton (qui est trop riche pour être utilisée comme fourrage en grandes quantités), le mélange de tiges constitue une nourriture supérieure, riche en tous les éléments nécessaires à la production de lait, de viande et d'os. Jusqu'ici, les tiges étaient considérées comme une nuisance.
On se plaint que le planteur reste maussade envers l'ancien esclave depuis la guerre ; il ne veut rien avoir d'autre qu'une relation d'affaires glaciale avec lui, aucun sentiment n'est autorisé à s'immiscer, il ne veut pas tenir lui-même un « magasin » pour subvenir aux besoins du nègre et ainsi protéger son portefeuille, le rendre capable et désireux de rester sur place et faire en sorte que cela soit un avantage pour lui, mais il laisse ce privilège à quelque Israélite prospère, qui encourage le nègre insouciant et sa femme à acheter toutes sortes de choses dont ils pourraient se passer — acheter à crédit, à des prix élevés, mois après mois, un crédit basé sur la part du nègre dans la récolte en cours ; et à la fin de la saison, la part du nègre appartient à l'Israélite, le nègre est endetté en plus, est découragé, insatisfait, agité, et lui comme le planteur en pâtissent ; car il prendra le bateau à vapeur et migrera, et le planteur devra faire venir un étranger à sa place qui ne le connaît pas, ne se soucie pas de lui, engraissera l'Israélite pendant une saison, et suivra son prédécesseur par le bateau à vapeur.
On espère que la Calhoun Company montrera, par son traitement humain et protecteur envers ses ouvriers, que sa méthode est la plus profitable à la fois pour le planteur et pour le nègre ; et l'on croit qu'une adoption générale de cette méthode suivra alors.
Et là où tant de gens disent leur mot, le barman ne doit-il pas témoigner ? Il est réfléchi, observateur, ne boit jamais ; s'efforce de gagner son salaire, et le gagnerait s'il y avait assez de clientèle. Il dit que les gens d'ici, dans le Mississippi et en Louisiane, enverront chercher des légumes en remontant le fleuve plutôt que de les cultiver, et ils viendront à bord aux débarcadères pour acheter des fruits au barman. Pense qu'ils « ne connaissent rien d'autre que le coton » ; croit qu'ils ne savent pas comment cultiver des légumes et des fruits — « du moins la plupart d'entre eux ». Dit qu'« un nègre irait en enfer pour une pastèque » [« Enfer » est tout ce que je trouve dans le rapport du sténographe — signifie probablement Halifax, bien que cela semble loin pour une pastèque]. Le barman achète des pastèques pour cinq cents en remontant le fleuve, les redescend et les revend cinquante. « Pourquoi prépare-t-il des boissons si élaborées et pittoresques pour les mains noires du bateau ? » Parce qu'ils n'en veulent pas d'autre. « Ils veulent une grosse boisson ; peu importe de quoi vous la faites, ils veulent en avoir pour leur argent. Vous donnez à un nègre une simple mesure d'un quart de litre de brandy à un demi-dollar pour cinq cents — y touchera-t-il ? Non. Il n'y a pas assez de volume. Mais vous préparez une pinte de toutes sortes de déchets sans valeur, et vous jetez dedans un peu de truc rouge pour le rendre beau — le rouge, c'est l'essentiel — et il ne reposerait pas ce verre pour aller à un cirque. »
Tous les bars de cette ligne Anchor sont loués et appartiennent à une seule firme. Ils fournissent les alcools de leur propre établissement et engagent les barmans « sur salaire ». De bons alcools ? Oui, sur certains bateaux, là où il y a le genre de passagers qui le veulent et peuvent le payer. Sur les autres bateaux ? Non. Personne d'autre que les hommes de pont et les chauffeurs pour les boire. « Du brandy ? Oui, j'ai du brandy, j'en ai plein ; mais vous n'en voulez pas à moins d'avoir fait votre testament. » Ce n'est plus comme au bon vieux temps. À l'époque, tout le monde voyageait en bateau à vapeur, tout le monde buvait, et tout le monde payait la tournée à tout le monde. « Maintenant, presque tout le monde prend le chemin de fer, et les autres ne boivent pas. » Au bon vieux temps, le barman possédait lui-même le bar, « et il était joyeux, pimpant, bavard et couvert de bijoux, et c'était l'aristocrate le plus chic du bateau ; il se faisait 2 000 $ en un voyage. Un père qui laissait à son fils un bar de bateau à vapeur lui laissait une fortune. Maintenant, il lui laisse le gîte et le couvert ; oui, et la lessive, si une chemise par voyage suffit. Oui, vraiment, les temps ont changé. Dites donc, savez-vous que sur la ligne principale de bateaux du haut Mississippi, ils n'ont pas de bar du tout ! Cela ressemble à de la poésie, mais c'est la vérité pétrifiée. »
CHAPITRE 34
Histoires à dormir debout
STACK island. Je me souvenais de Stack Island ; ainsi que de Lake Providence, en Louisiane — qui est la première ville à l'aspect nettement méridional que vous rencontrez, en descendant le fleuve ; elle est basse et plane, les arbres d'ombrage sont drapés de vénérables barbes grises de mousse espagnole ; « aspect reposant, pensif, dominical de l'endroit », commente l'oncle Mumford avec émotion — et aussi avec vérité.
Un certain M. H. a fourni quelques détails mineurs concernant cette région que j'aurais hésité à croire si je n'avais pas su qu'il était second de bateau à vapeur. C'était un de nos passagers, résidant à Arkansas City, et en route pour Vicksburg afin de rejoindre son bateau, un petit paquebot de Sunflower. C'était un homme austère, et il avait la réputation d'être singulièrement étranger aux choses de ce monde, pour un homme du fleuve. Entre autres choses, il a dit que l'Arkansas avait été lésé et freiné par des générations d'exagérations concernant les moustiques ici. On peut sourire, disait-il, et balayer la question comme étant une bagatelle ; mais quand vous en venez à regarder les effets produits, en termes de découragement de l'immigration et de diminution de la valeur des propriétés, c'était tout le contraire d'une bagatelle, ou d'une chose qu'on puisse ignorer ou railler. Ces moustiques avaient été constamment représentés comme étant formidables et hors-la-loi ; alors que « la vérité est qu'ils sont faibles, insignifiants en taille, timides à l'excès, sensibles » — et ainsi de suite, et ainsi de suite ; vous auriez cru qu'il parlait de sa famille. Mais s'il était tendre avec les moustiques de l'Arkansas, il était assez dur avec ceux de Lake Providence pour compenser — « ces colosses de Lake Providence », comme il les appelait joliment. Il a dit que deux d'entre eux pouvaient rosser un chien, et que quatre d'entre eux pouvaient maintenir un homme à terre ; et sans aide, ils le tueraient — « le boucheraient », comme il l'exprimait. Il a fait référence de manière assez fortuite — et pourtant significative — « au fait que la police d'assurance-vie sous sa forme la plus simple est inconnue à Lake Providence — ils prennent une police d'assurance-moustique en plus ». Il a raconté beaucoup de choses remarquables sur ces insectes hors-la-loi. Entre autres, il a dit qu'il les avait vus essayer de voter. Remarquant que cette déclaration semblait être une sacrée épreuve pour nous, il l'a un peu modifiée : a dit qu'il pouvait s'être trompé sur ce point précis, mais qu'il savait qu'il les avait vus autour des bureaux de vote en train de « faire campagne ».
Il y avait un autre passager — un ami de H. — qui soutenait les témoignages accablants contre ces moustiques, et détaillait quelques aventures palpitantes qu'il avait eues avec eux. Les histoires étaient assez volumineuses, juste assez volumineuses ; pourtant, M. H. interrompait continuellement avec un « Attends — retire vingt-cinq pour cent de ça ; maintenant continue » froid et inexorable ; ou, « Attends — tu pousses le bouchon trop loin ; réduis ça, réduis ça — tu mets un peu trop de costume sur tes déclarations : habille toujours un fait en collants, jamais en ulster » ; ou, « Pardon, encore une fois : si vous allez charger quoi que ce soit de plus sur cette déclaration, vous voulez prendre une paire de chalands et remorquer le reste, parce qu'elle tire déjà toute l'eau qu'il y a dans le fleuve ; tenez-vous-en aux faits — tenez-vous-en juste aux faits froids ; ce que ces messieurs veulent pour un livre, c'est la vérité gelée — n'est-ce pas, messieurs ? » Il a expliqué en privé qu'il était nécessaire de surveiller cet homme tout le temps, et de le garder dans des limites ; il ne fallait pas négliger cette précaution, car lui, M. H., « le savait à ses dépens ». Il a dit : « Je ne vous tromperai pas ; il m'a raconté un mensonge si monstrueux une fois, que ça a fait enfler mon oreille gauche, et l'a étendue de telle sorte que je n'étais absolument pas capable de voir autour ; elle est restée ainsi pendant des mois, et les gens venaient de loin pour me voir m'éventer avec. »
CHAPITRE 35
Vicksburg pendant les troubles
Nous avions l'habitude de labourer devant la ville haute, Vicksburg, en descendant le courant ; mais nous ne pouvons plus faire cela maintenant. Une coupure a fait d'elle une ville de province, comme Osceola, Sainte-Geneviève, et plusieurs autres. Il y a maintenant de l'eau sans courant — ainsi qu'une grande île — devant Vicksburg. Vous descendez le fleuve de l'autre côté de l'île, puis tournez et remontez vers la ville ; c'est-à-dire, en période de hautes eaux : en période de basses eaux, vous ne pouvez pas remonter, mais devez accoster à une certaine distance en aval.
Des signes et des cicatrices subsistent, comme rappels des énormes expériences de guerre de Vicksburg ; terrassements, arbres mutilés par les boulets de canon, refuges troglodytes dans les précipices d'argile, etc. Les grottes ont rendu de bons services pendant les six semaines de bombardement de la ville — du 8 mai au 4 juillet 1863. Elles étaient utilisées par les non-combattants — principalement par les femmes et les enfants ; non pas pour y vivre constamment, mais pour s'y réfugier en cas de besoin. Ce n'étaient que des trous, des tunnels, creusés dans la rive d'argile perpendiculaire, puis bifurquant en forme de Y à l'intérieur de la colline. La vie à Vicksburg, pendant ces six semaines, était peut-être — mais attendez ; voici quelques matériaux à partir desquels la reproduire :
Population, vingt-sept mille soldats et trois mille non-combattants ; la ville totalement coupée du monde — murée solidement, la façade par les canonnières, l'arrière par les soldats et les batteries ; par conséquent, aucun achat ni vente avec l'extérieur ; aucun va-et-vient ; aucun adieu à un hôte qui part, aucun accueil pour celui qui arrive ; aucun journal imprimé rempli de nouvelles mondiales à lire au petit-déjeuner, le matin — une absence fastidieuse et terne d'une telle matière, au lieu de cela ; par conséquent, aucune course pour voir les bateaux à vapeur arriver en fumant au loin, en amont ou en aval, et labourer vers la ville — car aucun ne venait, le fleuve restait vide et calme ; aucune ruée ni tumulte autour de la gare, aucune lutte pour des foules de passagers désorientés par des hordes bruyantes de cochers — tout était calme là ; la farine à deux cents dollars le baril, le sucre à trente, le maïs à dix dollars le boisseau, le bacon à cinq dollars la livre, le rhum à cent dollars le gallon ; d'autres choses en proportion : par conséquent, aucun grondement ni vacarme de charrettes et de voitures galopant dans les rues ; rien à faire pour eux, parmi cette poignée de non-combattants aux ressources épuisées ; à trois heures du matin, le silence ; un silence si mort qu'on peut entendre le pas mesuré d'une sentinelle à une distance apparemment impossible ; hors de portée de ce son solitaire, le calme est peut-être absolu : tout à coup viennent des coups de tonnerre d'artillerie faisant trembler le sol, le ciel est couvert de toiles d'araignées avec les lignes rouges entrecroisées jaillissant des obus en plein vol, et une pluie de fragments de fer descend sur la ville ; descend sur les rues vides : rues qui ne sont pas vides un instant plus tard, mais tachetées de silhouettes floues de femmes et d'enfants frénétiques se précipitant de la maison et du lit vers les donjons des grottes — encouragés par les soldats à l'humour sinistre, qui crient « Rats, dans vos trous ! » et rient.
Le tonnerre des canons fait rage, les obus hurlent et s'écrasent au-dessus, la pluie de fer tombe, une heure, deux heures, trois, peut-être six, puis s'arrête ; le silence suit, mais les rues sont toujours vides ; le silence continue ; plus tard, une tête dépasse d'une grotte ici et là et là-bas, et reconnaît, prudemment ; le silence continuant, des corps suivent les têtes, et des créatures épuisées, à moitié étouffées, se regroupent, étirent leurs membres engourdis, aspirent de profondes bouffées d'air frais reconnaissant, bavardent avec les voisins de la grotte d'à côté ; peut-être s'éparpillent vers la maison bientôt, ou prennent un moment de détente à travers la ville, si le calme persiste ; et se précipiteront à nouveau dans les trous, bientôt, quand la tempête de guerre éclatera une fois de plus.
N'y ayant que trois mille de ces habitants des grottes — simplement la population d'un village — ne finiraient-ils pas par se connaître après une semaine ou deux, et familièrement ; à tel point que les expériences heureuses ou malheureuses de l'un seraient d'intérêt pour tous ?
Ce sont les matériaux fournis par l'histoire. À partir d'eux, presque n'importe qui ne pourrait-il pas reproduire pour lui-même la vie de cette époque à Vicksburg ? Pourriez-vous, qui ne l'avez pas vécue, mieux réussir à la reproduire pour l'imagination d'un autre non-participant qu'un habitant de Vicksburg qui l'a vécue ? Cela semble impossible ; et pourtant, il y a des raisons pour lesquelles cela pourrait ne pas l'être réellement. Quand on fait son premier voyage sur un navire, c'est une expérience qui fourmille de nouveautés frappantes ; des nouveautés qui sont en contraste si vif avec toutes les expériences antérieures de cette personne qu'elles prennent une emprise apparemment immortelle sur son imagination et sa mémoire. Par la langue ou la plume, il peut faire vivre ce voyage étrange et palpitant à un terrien avec lui ; lui faire tout voir et tout ressentir. Mais s'il attend ? S'il fait dix voyages de suite — alors quoi ? Eh bien, la chose a perdu sa couleur, son éclat, sa surprise ; et est devenue banale. L'homme n'aurait rien à raconter qui accélérerait le pouls d'un terrien.
Il y a des années, j'ai parlé avec quelques non-combattants de Vicksburg — un homme et sa femme. Laissés à raconter leur histoire à leur manière, ces gens l'ont racontée sans feu, presque sans intérêt.
Une semaine de leur vie merveilleuse là-bas aurait peut-être rendu leurs langues éloquentes pour toujours ; mais ils en ont eu six semaines, et cela a usé toute la nouveauté ; ils se sont habitués à être bombardés hors de chez eux et dans le sol ; la chose est devenue banale. Après cela, la possibilité qu'ils soient jamais étonnamment intéressants dans leurs discussions à ce sujet était partie. Ce que l'homme a dit était à cet effet :
« C'est devenu dimanche tout le temps. Sept dimanches dans la semaine — pour nous, en tout cas. Nous n'avions rien à faire, et le temps semblait long. Sept dimanches, et tous interrompus à un moment ou à un autre, dans la journée ou dans la nuit, par quelques heures de l'horrible tempête de feu, de tonnerre et de fer. Au début, nous avions l'habitude de filer vers les trous beaucoup plus vite que par la suite. La première fois, j'ai oublié les enfants, et Maria les a ramenés tous les deux. Quand elle a été en sécurité dans la grotte, elle s'est évanouie. Deux ou trois semaines plus tard, quand elle courait vers les trous, un matin, sous une pluie d'obus, un gros obus a éclaté près d'elle et l'a couverte de terre, et un morceau de fer a emporté son sac de faux cheveux à l'arrière de sa tête. Eh bien, elle s'est arrêtée pour récupérer ce sac avant de continuer à avancer ! On s'habituait déjà aux choses, voyez-vous. Nous sommes tous devenus capables d'en dire long sur les obus ; et après ça, nous n'allions pas toujours sous abri si c'était une légère averse. Nous, les hommes, nous traînions et bavardions ; et un homme disait : "Voilà celle-là !", et nommait le type d'obus au son qu'il faisait, et continuait à parler — s'il n'y avait aucun danger immédiat. Si un obus éclatait juste au-dessus de nous, nous arrêtions de parler et restions immobiles ; inconfortable, oui, mais ce n'était pas sûr de bouger. Quand ça explosait, nous continuions à parler à nouveau, si personne n'était blessé — peut-être en disant : "Celle-là, c'était une sacrée détonation !" ou quelque commentaire banal avant de reprendre ; ou, peut-être, nous voyions un obus se balancer très haut dans l'air au-dessus. Dans ce cas, chaque type sortait juste un brusque : "À plus tard, messieurs !" et filait. Souvent et souvent, j'ai vu des groupes de dames se promener dans les rues, l'air aussi joyeux que vous voulez, et gardant un œil incliné vers le haut pour surveiller les obus ; et je les ai vues s'arrêter net quand elles n'étaient pas sûres de ce qu'un obus allait faire, et attendre pour être sûres ; et après cela, elles flânaient à nouveau, ou partaient pour s'abriter, selon le verdict. Les rues dans certaines villes ont un détritus de morceaux de papier, et des restes de toutes sortes traînant. Les nôtres n'en avaient pas ; elles avaient des détritus de fer. Parfois, un homme rassemblait tous les fragments de fer et les obus non éclatés de son voisinage, et les empilait dans une sorte de monument dans sa cour — une tonne, parfois. Plus de verre ; le verre ne pouvait pas supporter un tel bombardement ; il était tout pulvérisé. Les fenêtres des maisons vides ressemblaient à des orbites dans un crâne. Les carreaux entiers étaient aussi rares que les nouvelles.
« Nous avions l'église le dimanche. Pas grand monde au début ; mais après, de bonnes affluences. J'ai vu le service s'arrêter une minute, et tout le monde s'asseoir tranquillement — aucune voix entendue, assez funèbre alors — et d'autant plus à cause de l'horrible fracas et du tonnerre qui continuaient dehors et au-dessus ; et bientôt, quand on pouvait entendre quelque chose, le service reprenait. L'orgue et la musique d'église mélangés à un bombardement, c'est une combinaison drôlement étrange — au début. En sortant de l'église, un matin, nous avons eu un accident — le seul qui soit arrivé autour de moi un dimanche. J'étais juste en train de serrer chaleureusement la main d'un ami que je n'avais pas vu depuis un moment, et je disais : "Passez à notre grotte ce soir, après le bombardement ; on a réussi à mettre la main sur une pinte de whisky de premier cho—." Whisky, j'allais dire, vous savez, mais un obus a interrompu. Un éclat a coupé le bras de l'homme, et l'a laissé pendre dans ma main. Et savez-vous la chose qui va rester le plus longtemps dans ma mémoire, et survivre à tout le reste, petit et grand, je suppose, c'est la pensée mesquine que j'ai eue alors ? C'était : "Le whisky est sauvé." Et pourtant, ne savez-vous pas, c'était en quelque sorte excusable ; parce qu'il était aussi rare que des diamants, et nous n'avions que ce petit peu ; nous n'en avons jamais goûté une autre goutte pendant le siège.
« Parfois, les grottes étaient désespérément bondées, et toujours chaudes et étouffantes. Parfois, une grotte avait vingt ou vingt-cinq personnes entassées ; pas d'espace pour se retourner pour personne ; air si vicié, parfois, qu'on n'aurait pas pu faire brûler une bougie. Un enfant est né dans une de ces grottes une nuit. Pensez à ça ; pourquoi, c'était comme le faire naître dans une malle.
« Deux fois, nous avons été seize personnes dans notre grotte ; et à plusieurs reprises, nous étions une douzaine. Assez étouffant là-dedans. Nous étions toujours huit ; huit, c'était notre nombre habituel. La faim, la misère, la maladie, la peur et le chagrin, et je ne sais quoi encore, les avaient tellement accablés qu’aucun d’eux ne fut plus jamais vraiment le même après le siège. Ils moururent tous, sauf trois d’entre nous, en l’espace de deux ans. Une nuit, un obus éclata devant l’ouverture et l’ensevelit, la bouchant complètement. Ce fut un moment animé, pour sortir de là. Certains d’entre nous ont failli étouffer. Après cela, nous avons fait deux ouvertures ; nous aurions dû y penser dès le début.
« De la viande de mule. Non, nous n’en sommes arrivés là que durant les deux derniers jours. Bien sûr que c’était bon ; tout est bon quand on meurt de faim. »
Cet homme avait tenu un journal pendant… six semaines ? Non, seulement les six premiers jours. Le premier jour, huit pages serrées ; le deuxième, cinq ; le troisième, une seule, écrite à la hâte ; le quatrième, trois ou quatre lignes ; une ligne ou deux les cinquième et sixième jours ; au septième jour, le journal fut abandonné ; la vie dans la terrible Vicksburg était devenue banale, une chose toute naturelle.
L’histoire de la guerre à Vicksburg offre plus d’intérêt au lecteur général que celle de n’importe quelle autre ville fluviale. Elle est pleine de variété, pleine d’incidents, pleine de pittoresque. Vicksburg a résisté plus longtemps que toute autre ville fluviale importante et a connu la guerre sous toutes ses formes, sur terre comme sur l’eau : le siège, la mine, l’assaut, la répulsion, le bombardement, la maladie, la captivité, la famine.
Le plus beau de tous les cimetières nationaux se trouve ici. Au-dessus de la grande porte, on peut lire cette inscription :
« ICI REPOSENT EN PAIX 16 600 HOMMES MORTS POUR LEUR PAYS DANS LES ANNÉES 1861 À 1865. »
Le site est noblement situé ; il est très élevé et offre une vue étendue sur la terre et le fleuve. Il est aménagé avec goût en larges terrasses, avec des routes et des sentiers sinueux ; et il y a une ornementation profuse de fleurs et d’arbustes semi-tropicaux, et dans une partie, un morceau de bois sauvage indigène, laissé tel qu’il a poussé, et donc, parfait dans son charme. Tout, dans ce cimetière, suggère la main du gouvernement national. Le travail du gouvernement se distingue toujours par son excellence, sa solidité, sa rigueur et sa netteté. Le gouvernement fait bien son travail dès le départ, puis il l’entretient.
Par des routes sinueuses, qui étaient souvent coupées à une telle profondeur entre des parois perpendiculaires qu’elles n’étaient que de simples tunnels sans toit, nous avons parcouru un mile ou deux et visité le monument qui se dresse sur le lieu de la reddition de Vicksburg au général Grant par le général Pemberton. Son métal le préservera des coups de pioche et des éclats qui avaient si fort défiguré son prédécesseur, lequel était en marbre ; mais les fondations en briques s’effritent et il finira par s’écrouler. Il surplombe une région pittoresque de collines boisées et de ravins ; et il n’est pas lui-même dénué de charme, étant bien étouffé par des herbes en fleurs. Le reste fracassé du monument en marbre a été transféré au cimetière national.
Sur la route, à un quart de mile vers la ville, un vieil homme de couleur nous a montré, avec fierté, un obus non explosé qui gît dans sa cour depuis le jour où il y est tombé pendant le siège.
« J’me tenais là, et l’chien s’tenait là ; l’chien, il a foncé sur l’obus, voulant chercher querelle avec lui ; mais moi non ; j’dis : "Fais comme chez toi ici ; reste tranquille là où t’es, ou fais tout sauter, comme tu l’entends, mais moi, j’ai affaire dans les bois, moi !" »
Vicksburg est une ville aux rues commerçantes solides et aux résidences agréables ; elle commande le commerce des rivières Yazoo et Sunflower ; elle pousse des chemins de fer dans plusieurs directions, à travers de riches régions agricoles, et a un avenir prometteur de prospérité et d’importance.
Apparemment, presque toutes les villes fluviales, grandes et petites, ont décidé qu’elles doivent désormais se tourner principalement vers les chemins de fer pour leur richesse et leur développement. Elles agissent selon cette idée. Tout indique que les vingt prochaines années apporteront des changements notables dans la Vallée, en termes d’accroissement de la population et de la richesse, ainsi que dans le progrès intellectuel et la libéralisation des opinions qui les accompagnent naturellement. Et pourtant, si l’on en juge par le passé, les villes fluviales parviendront à trouver et à utiliser une occasion, ici et là, pour paralyser et retarder leur progrès. Elles se sont freinées elles-mêmes à l’époque de la suprématie des bateaux à vapeur, par un système de droits de quai si stupidement gradué qu’il interdisait ce qu’on peut appeler le petit commerce de détail des marchandises et des passagers. Les bateaux étaient soumis à des taxes de quai si lourdes qu’ils ne pouvaient se permettre d’accoster pour un ou deux passagers ou un léger lot de fret. Au lieu d’encourager l’apport de commerce à leurs portes, les villes l’ont assidûment et efficacement découragé. Elles auraient pu avoir beaucoup de bateaux et des tarifs bas ; mais leur politique a rendu obligatoires le peu de bateaux et les tarifs élevés. C’était une politique qui s’étendait, et qui s’étend toujours, de la Nouvelle-Orléans à Saint Paul.
Nous avions un vif désir de faire une excursion sur le Yazoo et le Sunflower, une région intéressante en tout temps, mais particulièrement en ce moment, car là-haut, la grande inondation était encore visible dans toute sa force, mais nous étions presque sûrs de devoir attendre un jour ou plus pour un bateau de la Nouvelle-Orléans à notre retour ; nous avons donc dû renoncer au projet.
Voici une histoire que j’ai recueillie à bord du bateau cette nuit-là. Je l’insère ici simplement parce que c’est une bonne histoire, non pas parce qu’elle a sa place ici, car ce n’est pas le cas. Elle a été racontée par un passager, un professeur d’université, et a fait surface au cours d’une conversation générale qui a commencé par parler de chevaux, a dérivé vers l’astronomie, puis vers le lynchage des joueurs à Vicksburg il y a un demi-siècle, puis vers les rêves et les superstitions, et s’est terminée, après minuit, par une dispute sur le libre-échange et le protectionnisme.
CHAPITRE 36
Le conte du professeur
C’était aux premiers jours. Je n’étais pas encore professeur d’université. J’étais un modeste jeune géomètre, le monde devant moi à arpenter, au cas où quelqu’un en aurait besoin. J’avais un contrat pour arpenter le tracé d’un grand canal minier en Californie, et je m’y rendais par mer, un voyage de trois ou quatre semaines. Il y avait pas mal de passagers, mais j’avais peu à leur dire ; la lecture et la rêverie étaient mes passions, et j’évitais la conversation pour satisfaire ces penchants. Il y avait trois joueurs professionnels à bord, des types grossiers et répugnants. Je n’ai jamais eu la moindre discussion avec eux, pourtant je ne pouvais m’empêcher de les voir assez souvent, car ils jouaient dans une cabine du pont supérieur jour et nuit, et lors de mes promenades, j’avais souvent des aperçus d’eux à travers leur porte, qui restait entrouverte pour laisser sortir l’excès de fumée de tabac et de jurons. Ils étaient une présence malfaisante et détestable, mais je devais faire avec, évidemment.
Il y avait un autre passager qui attira beaucoup mon attention, car il semblait déterminé à être amical avec moi, et je n’aurais pas pu me débarrasser de lui sans risquer de froisser ses sentiments, et j’étais bien loin de vouloir cela. De plus, il y avait quelque chose d’engageant dans sa simplicité rustique et sa bonne humeur rayonnante. La première fois que j’ai vu ce M. John Backus, j’ai deviné, à ses vêtements et à son allure, qu’il était éleveur ou fermier de l’arrière-pays d’un État de l’Ouest, sans doute l’Ohio ; et plus tard, quand il a abordé son histoire personnelle et que j’ai découvert qu’il était éleveur de bétail de l’intérieur de l’Ohio, j’étais si satisfait de ma propre perspicacité que je me suis pris d’affection pour lui parce qu’il confirmait mon instinct.
Il s’est mis à se joindre à moi chaque jour, après le petit-déjeuner, pour m’aider à faire ma promenade ; et ainsi, au fil du temps, sa mâchoire facile à mouvoir m’avait tout raconté sur ses affaires, ses perspectives, sa famille, ses proches, sa politique, en fait tout ce qui concernait un Backus, vivant ou mort. Et entre-temps, je pense qu’il avait réussi à me soutirer tout ce que je savais sur mon métier, ma tribu, mes projets, mes perspectives et moi-même. C’était un génie doux et persuasif, et cette chose l’a prouvé ; car je n’étais pas porté à parler de mes affaires. J’ai dit quelque chose sur la triangulation, une fois ; le mot majestueux a plu à son oreille ; il a demandé ce que cela signifiait ; j’ai expliqué ; après cela, il a tranquillement et sans offense ignoré mon nom, et m’appelait toujours Triangle.
Quel enthousiasme il avait pour le bétail ! Au seul nom d’un taureau ou d’une vache, son œil s’illuminait et sa langue éloquente se déliait. Tant que je marchais et écoutais, il marchait et parlait ; il connaissait toutes les races, il aimait toutes les races, il les caressait toutes avec sa langue affectueuse. Je marchais dans une misère muette tant que la question du bétail était sur le tapis ; quand je ne pouvais plus le supporter, j’insérais habilement un sujet scientifique dans la conversation ; alors mon œil s’enflammait et le sien s’éteignait ; ma langue s’agitait, la sienne s’arrêtait ; la vie était une joie pour moi, et une tristesse pour lui.
Un jour, il dit, un peu hésitant et avec une certaine timidité :
« Triangle, ça te dérangerait de venir dans ma cabine une minute, et d’avoir une petite discussion sur une certaine affaire ? »
J’y suis allé avec lui immédiatement. Une fois arrivé, il passa la tête dehors, jeta un coup d’œil prudent en haut et en bas du salon, puis ferma la porte et la verrouilla. Il s’assit sur le canapé et dit :
« Je vais te faire une petite proposition, et si elle te semble favorable, ce sera une assez bonne chose pour nous deux. Tu ne vas pas en Californie pour le plaisir, et moi non plus, c’est du sérieux, n’est-ce pas ? Eh bien, tu peux me rendre un fier service, et je peux t’en rendre un, si nous le jugeons bon. J’ai économisé, gratté et épargné, pendant pas mal d’années, et j’ai tout ici. » Il déverrouilla une vieille malle en peau, écarta un chaos de vêtements élimés, fit apparaître un sac court et épais pendant un moment, puis le recouvrit et reverrouilla la malle. Baissant la voix sur un ton prudent, il continua : « Elle est toute là, dix mille dollars ronds en pièces d’or ; voici ma petite idée : ce que je ne sais pas sur l’élevage du bétail ne vaut pas la peine d’être su. Il y a des mines d’or là-dedans, en Californie. Eh bien, je sais, et tu sais, que le long d’une ligne en cours d’arpentage, il y a de petites parcelles de terre qu’ils appellent des "gores", qui échoient au géomètre gratuitement, pour rien. Tout ce que tu as à faire, de ton côté, c’est d’arpenter de telle manière que les "gores" tombent sur de bonnes terres grasses, puis tu me les donnes, je les peuple de bétail, l’argent rentre, je te verse ta part des dollars régulièrement, et… »
J’étais désolé de flétrir son enthousiasme florissant, mais cela ne pouvait être évité. Je l’ai interrompu et j’ai dit sévèrement :
« Je ne suis pas ce genre de géomètre. Changeons de sujet, M. Backus. »
C’était pitoyable de voir sa confusion et d’entendre ses excuses maladroites et honteuses. J’étais aussi affligé que lui, d’autant plus qu’il semblait bien loin d’avoir soupçonné qu’il y avait quelque chose d’inapproprié dans sa proposition. Je me suis donc hâté de le consoler et de l’amener à oublier sa mésaventure dans une orgie conversationnelle sur le bétail et la boucherie. Nous étions à l’ancre à Acapulco ; et, comme nous montions sur le pont, il se trouva par chance que l’équipage commençait tout juste à hisser des bœufs à bord avec des élingues. La mélancolie de Backus s’évanouit instantanément, et avec elle le souvenir de sa récente erreur.
« Maintenant, regarde seulement ça ! » s’écria-t-il. « Mon Dieu, Triangle, qu’est-ce qu’ils diraient de ça dans l’Ohio ? Est-ce que leurs yeux ne leur sortiraient pas de la tête de les voir manipulés comme ça ? Pas vrai ? »
Tous les passagers étaient sur le pont pour regarder, même les joueurs, et Backus les connaissait tous et les avait tous affligés avec son sujet favori. Comme je m’éloignais, je vis l’un des joueurs s’approcher et l’accoster ; puis un autre ; puis le troisième. Je m’arrêtai ; j’attendis ; je regardai ; la conversation se poursuivit entre les quatre hommes ; elle devint sérieuse ; Backus s’éloigna progressivement ; les joueurs le suivirent et restèrent à ses côtés. J’étais mal à l’aise. Cependant, alors qu’ils passaient devant moi peu après, j’entendis Backus dire, sur un ton de contrariété persécutée :
« Mais ça ne sert à rien, messieurs ; je vous le redis encore, comme je vous l’ai dit une demi-douzaine de fois, j’ai pas été élevé pour ça, et j’ai pas l’intention de m’y risquer. »
Je me sentis soulagé. « Sa tête bien faite sera sa protection suffisante », me dis-je.
Pendant les quinze jours de traversée d’Acapulco à San Francisco, j’ai vu plusieurs fois les joueurs parler sérieusement avec Backus, et une fois, je lui ai lancé un doux avertissement. Il gloussa confortablement et dit :
« Oh, oui ! ils me collent aux basques un bon moment, ils veulent que je joue un peu, juste pour m’amuser, disent-ils, mais mon Dieu, si les miens m’ont dit une fois de me méfier de ce genre de bétail, ils me l’ont dit mille fois, je suppose. »
Peu après, en temps voulu, nous approchions de San Francisco. C’était une nuit noire et laide, avec un vent fort qui soufflait, mais il n’y avait pas beaucoup de mer. J’étais sur le pont, seul. Vers dix heures, je suis descendu. Une silhouette sortit de l’antre des joueurs et disparut dans l’obscurité. J’ai ressenti un choc, car j’étais sûr que c’était Backus. J’ai couru vers la descente, j’ai cherché autour de moi, je ne l’ai pas trouvé, puis je suis retourné sur le pont juste à temps pour l’apercevoir alors qu’il rentrait dans ce maudit nid de vauriens. Avait-il cédé enfin ? Je le craignais. Pourquoi était-il descendu ? Son sac de pièces ? Peut-être. Je me suis approché de la porte, plein de pressentiments. Elle était entrebâillée, j’ai jeté un coup d’œil à l’intérieur et j’ai vu un spectacle qui m’a fait amèrement regretter d’avoir consacré mon attention à sauver mon pauvre ami éleveur, au lieu de lire et de rêver bêtement. Il jouait. Pire encore, on lui faisait boire du champagne, et il en subissait déjà les effets. Il faisait l’éloge du « cidre », comme il l’appelait, et disait maintenant qu’il en avait goûté, qu’il croyait presque qu’il en boirait si c’était de l’alcool, c’était si bon et si supérieur à tout ce qu’il avait jamais rencontré auparavant. Des sourires sournois, à cela, passèrent d’un vaurien à l’autre, et ils remplirent tous les verres, et tandis que Backus vidait honnêtement le sien jusqu’à la lie, ils faisaient semblant de faire de même, mais jetaient le vin par-dessus leur épaule.
Je ne pouvais supporter cette scène, alors j’ai erré vers l’avant et j’ai essayé de m’intéresser à la mer et aux voix du vent. Mais non, mon esprit inquiet continuait de me ramener en arrière toutes les quinze minutes ; et toujours je voyais Backus boire son vin, honnêtement, alors que les autres jetaient le leur. Ce fut la nuit la plus pénible que j’aie jamais passée.
Le seul espoir que j’avais était que nous puissions atteindre notre mouillage rapidement, cela mettrait fin au jeu. J’ai aidé le navire de mon mieux avec mes prières. Enfin, nous sommes passés en trombe par le Golden Gate, et mon pouls a bondi de joie. Je me suis précipité vers cette porte et j’ai jeté un coup d’œil. Hélas, il y avait peu de place pour l’espoir : les yeux de Backus étaient lourds et injectés de sang, son visage en sueur était cramoisi, sa parole était confuse et pâteuse, son corps oscillait de façon ivre avec le mouvement du navire. Il vida un autre verre jusqu’à la lie, pendant que les cartes étaient distribuées.
Il prit sa main, y jeta un coup d’œil, et ses yeux ternes s’illuminèrent un instant. Les joueurs l’observèrent et montrèrent leur gratification par des signes à peine perceptibles.
« Combien de cartes ? »
« Aucune ! » dit Backus.
Un scélérat, nommé Hank Wiley, écarta une carte, les autres trois chacune. Les paris commencèrent. Jusque-là, les paris avaient été dérisoires, un dollar ou deux ; mais Backus commença par une pièce d’or maintenant, Wiley hésita un moment, puis « suivit » et « renchérit de dix dollars ». Les deux autres jetèrent leurs cartes.
Backus renchérit de vingt. Wiley dit :
« Je suis, et je te relance de cent ! » puis il sourit et tendit la main vers l’argent.
« Touche pas à ça », dit Backus, avec une gravité ivre.
« Quoi ! Tu veux dire que tu vas couvrir ça ? »
« Couvrir ça ? Eh bien, je crois bien, et mettre cent de plus par-dessus, aussi. »
Il plongea la main dans son pardessus et produisit la somme requise.
« Oh, c’est ton petit jeu, c’est ça ? Je vois ta mise, et je relance de cinq cents ! » dit Wiley.
« Cinq cents de plus », dit le stupide conducteur de bétail, et il sortit la somme et la fit pleuvoir sur le tas. Les trois conspirateurs essayèrent à peine de dissimuler leur jubilation.
Toute diplomatie et prétention furent abandonnées maintenant, et les exclamations aiguës vinrent drues et rapides, et la pyramide jaune devint de plus en plus haute. Enfin, dix mille dollars étaient en vue. Wiley jeta un sac de pièces sur la table et dit avec une gentillesse moqueuse :
« Cinq mille dollars de plus, mon ami des districts ruraux, qu’est-ce que tu dis maintenant ? »
« Je te suis ! » dit Backus, en faisant tomber son sac d’or sur le tas. « Qu’est-ce que t’as ? »
« Quatre rois, espèce d’idiot ! » et Wiley jeta ses cartes et entoura les enjeux de ses bras.
« Quatre as, espèce d’âne ! » tonna Backus, en braquant un revolver armé sur son homme. « Je suis moi-même un joueur professionnel, et je vous attendais au tournant, vous, les escrocs, tout au long de ce voyage ! »
L’ancre tomba, boum-boum-boum ! et le long voyage était terminé.
Eh bien, eh bien, c’est un triste monde. L’un des trois joueurs était le « complice » de Backus. C’était lui qui distribuait les mains fatidiques. Selon un accord avec les deux victimes, il aurait dû donner quatre dames à Backus, mais hélas, il ne l’a pas fait.
Une semaine plus tard, je suis tombé sur Backus, vêtu à la dernière mode, dans Montgomery Street. Il dit, gaiement, alors que nous nous séparions :
« Ah, au fait, tu ne t’embêtes pas avec ces "gores". Je ne connais vraiment rien au bétail, à part ce que j’ai pu apprendre en une semaine d’apprentissage dans le Jersey juste avant d’embarquer. Ma culture du bétail et mon enthousiasme pour le bétail ont fait leur temps, je n’en aurai plus besoin. »
Le lendemain, nous avons quitté à regret le « Gold Dust » et ses officiers, espérant revoir ce bateau et tous ces officiers un jour. Une chose que le destin devait rendre tragiquement impossible !
CHAPITRE 37
La fin du « Gold Dust »
CAR, trois mois plus tard, le 8 août, alors que j’écrivais l’un de ces chapitres précédents, les journaux de New York apportèrent ce télégramme :
UN TERRIBLE DÉSASTRE.
DIX-SEPT PERSONNES TUÉES PAR UNE EXPLOSION SUR LE VAPEUR « GOLD DUST ».
« NASHVILLE, 7 août. — Une dépêche de Hickman, Kentucky, dit :
"Le vapeur 'Gold Dust' a fait exploser ses chaudières à trois heures aujourd'hui, juste après avoir quitté Hickman. Quarante-sept personnes ont été ébouillantées et dix-sept sont portées disparues. Le bateau a été amarré dans le remous juste au-dessus de la ville, et grâce aux efforts des citoyens, les passagers de cabine, les officiers, et une partie de l'équipage et des passagers de pont ont été ramenés à terre et transportés dans les hôtels et les résidences. Vingt-quatre des blessés étaient allongés dans le magasin de tissus de Holcomb en même temps, où ils ont reçu toute l'attention nécessaire avant d'être transférés dans des endroits plus confortables." »
Une liste des noms suivit, dont il apparut que sur les dix-sept morts, l’un était le barman ; et parmi les quarante-sept blessés, figuraient le capitaine, le second, le troisième officier, ainsi que le deuxième et le troisième commis ; également M. Lem S. Gray, pilote, et plusieurs membres de l’équipage.
En réponse à un télégramme privé, nous avons appris qu’aucun d’eux n’était gravement blessé, à l’exception de M. Gray. Les lettres reçues par la suite confirmèrent cette nouvelle et dirent que M. Gray s’améliorait et qu’il se remettrait. Des lettres ultérieures parlèrent de façon moins optimiste de son cas ; et finalement en arriva une annonçant son décès. Un homme bon, un homme des plus agréables et virils, et digne d’un sort plus clément.
CHAPITRE 38
La maison magnifique
NOUS avons pris passage sur un bateau de Cincinnati pour la Nouvelle-Orléans ; ou sur un bateau de Cincinnati, les deux sont corrects ; la première est la forme orientale de le dire, la seconde l’occidentale.
M. Dickens a refusé d’admettre que les bateaux à vapeur du Mississippi étaient « magnifiques », ou qu’ils étaient des « palais flottants », termes qui leur avaient toujours été appliqués ; termes qui n’exprimaient pas outre mesure l’admiration avec laquelle les gens les considéraient.
La position de M. Dickens était inattaquable, peut-être ; celle du peuple était certainement inattaquable. Si M. Dickens comparait ces bateaux aux joyaux de la couronne, au Taj, au Cervin ou à quelque autre chose inestimable ou merveilleuse qu’il avait vue, ils n’étaient pas magnifiques, et il avait raison. Le peuple les comparait à ce qu’il avait vu ; et, ainsi mesurés, ainsi jugés, les bateaux étaient magnifiques ; le terme était le bon, il n’était pas du tout exagéré. Le peuple avait tout autant raison que M. Dickens. Les bateaux à vapeur étaient plus beaux que tout ce qui se trouvait sur la terre ferme. Comparés aux demeures de qualité supérieure et aux hôtels de premier ordre de la Vallée, ils étaient indubitablement magnifiques, c’étaient des « palais ». Pour quelques personnes vivant à la Nouvelle-Orléans et à Saint-Louis, ils n’étaient peut-être pas magnifiques, ni des palais ; mais pour la grande majorité de ces populations, et pour l’ensemble des populations réparties sur les deux rives entre Baton Rouge et Saint-Louis, c’étaient des palais ; ils correspondaient au rêve qu’avait le citoyen de ce qu’était la magnificence, et ils le satisfaisaient.
Chaque ville et chaque village le long de cette vaste étendue de double front de fleuve possédait une demeure principale, la plus belle demeure, le manoir, la maison de son citoyen le plus riche et le plus en vue. Il est facile de la décrire : une grande cour herbeuse, avec une clôture à piquets peinte en blanc, en assez bon état ; une allée en briques allant du portail à la porte ; une grande maison à ossature en bois, carrée, à deux étages, peinte en blanc et dotée d’un portique comme un temple grec, avec cette différence que les imposantes colonnes cannelées et les chapiteaux corinthiens étaient une imitation pathétique, étant faits de pin blanc et peints ; un heurtoir en fer ; un bouton de porte en laiton, décoloré par manque de polissage. À l’intérieur, un vestibule sans tapis, fait de planches rabotées ; ouvrant sur lui, un salon de quinze pieds sur quinze, dans certains cas cinq ou dix pieds plus grand ; tapis de laine teinte dans la masse ; table centrale en acajou ; lampe posée dessus, avec un abat-jour en papier vert, reposant sur une sorte de grille faite de fils de laine aux couleurs vives, par les jeunes filles de la maison, et appelée « dessous de lampe » ; plusieurs livres, empilés et disposés avec une exactitude de fonte, selon un plan hérité et immuable ; parmi eux, Tupper, abondamment annoté au crayon ; aussi, « Friendship’s Offering » et « Affection’s Wreath », avec leurs mièvreries fades illustrées en mezzotintes languissantes ; également Ossian ; « Alonzo and Melissa » ; peut-être « Ivanhoe » ; aussi un « Album », rempli de « poésie » originale du genre « Tu as blessé l’esprit qui t’aimait » ; deux ou trois ouvrages bien-pensants, « Shepherd of Salisbury Plain », etc. ; le numéro courant du chaste et inoffensif « Lady’s Book » de Godey, avec une planche de mode peinte représentant des femmes à tête de cire, aux bouches toutes semblables, les lèvres et les paupières de la même taille, chaque femme de cinq pieds avec une cale de deux pouces dépassant sous sa robe et faisant mine d’être la moitié de son pied. Poêle hermétique poli (invention nouvelle et mortelle), avec un tuyau passant à travers une planche qui condamne la bonne vieille cheminée délaissée. À chaque extrémité de la cheminée en bois, au-dessus du foyer, un grand panier de pêches et d’autres fruits, grandeur nature, tout fait en plâtre, grossièrement, ou en cire, et peint pour ressembler aux originaux, ce qu’ils ne font pas. Au-dessus du milieu de la cheminée, une gravure : « Washington traversant le Delaware » ; sur le mur près de la porte, une copie faite en laine « tonnerre et éclairs » par l’une des jeunes filles, œuvre d’art qui aurait fait hésiter Washington à traverser, s’il avait pu prévoir l’usage qui allait en être fait. Piano, bouilloire déguisée, avec des partitions, reliées et non reliées, empilées dessus et sur un support à proximité : Bataille de Prague ; Valse des oiseaux ; Arkansas Traveler ; Rosin the Bow ; Marseillaise ; Sur une île déserte (Sainte-Hélène) ; Le dernier lien est rompu ; Elle portait une couronne de roses la nuit où nous nous sommes vus pour la dernière fois ; Va, oublie-moi ; Pourquoi le chagrin jetterait-il une ombre sur ce front ; Heures qui furent chères à la mémoire ; Longtemps, longtemps ago ; Jours d’absence ; Une vie sur l’onde océanique, un foyer sur les profondeurs tourbillonnantes ; Oiseau en mer ; et ouvert sur le pupitre, là où la chanteuse plaintive l’a laissé, rou-houllez, lune ar-ghen-tée, gui-dez le voya-geur sur son chemin, etc. Appuyée pensivement contre le piano, une guitare, guitare capable de jouer le Fandango espagnol toute seule, si vous lui donnez un élan. Frénétique œuvre d’art au mur, devise pieuse, faite sur place, parfois en fils de laine colorés, parfois en herbes séchées : ancêtre du « Dieu bénisse notre foyer » du commerce moderne. Encadrées dans des moulures noires au mur, d’autres œuvres d’art, conçues et commises sur place par les jeunes filles ; étant de sinistres fusains noir et blanc ; paysages, pour la plupart : lac, voilier solitaire, nuages pétrifiés, arbres pré-géologiques sur la rive, précipice en anthracite ; nom du criminel bien visible dans le coin. Lithographie, « Napoléon traversant les Alpes ». Lithographie, « La tombe à Sainte-Hélène ». Gravures sur acier, « Bataille de Bunker Hill » de Trumbull, et « La sortie de Gibraltar ». Gravures sur cuivre, « Moïse frappant le rocher » et « Retour du fils prodigue ». Dans un grand cadre doré, calomnie de la famille à l’huile : papa tenant un livre (« Constitution des États-Unis ») ; guitare appuyée contre maman, des rubans bleus voletant à son manche ; les jeunes filles, enfants, en chaussons et pantalons à volants, l’une embrassant un cheval-jouet, l’autre amusant un chaton avec une pelote de laine, et toutes deux minaudant vers maman, qui minaude en retour. Ces personnes toutes fraîches, à vif et rouges, apparemment écorchées. En face, dans un cadre doré, grand-père et grand-mère, à trente et vingt-deux ans, raides, démodés, cols hauts, manches bouffantes, fixant avec pâleur un arrière-plan d’une nuit égyptienne solide. Sous un dôme en verre d’horloge française, un grand bouquet de fleurs rigides faites dans une cire couleur cadavérique. Étagère pyramidale dans le coin, les rayons occupés principalement par des bibelots de l’époque, disposés avec un souci d’effet : coquillage avec le « Notre Père » gravé dessus ; un autre coquillage, du genre ovale allongé, orifice étroit et droit, de trois pouces de long, courant d’un bout à l’autre, portrait de Washington gravé dessus ; pas bien fait ; le coquillage avait la bouche de Washington à l’origine, l’artiste aurait dû construire autour. Ces deux objets sont des souvenirs du voyage de noces d’autrefois à la Nouvelle-Orléans et au Marché français. Autres bibelots : « spécimens » californiens, quartz avec une verrue d’or adhérente ; vieux médaillon en or de Guinée avec un cercle de cheveux ancestraux à l’intérieur ; pointes de flèches indiennes en silex ; paire de mocassins en perles, venant d’un oncle qui a traversé les Plaines ; trois paniers en « alun » de diverses couleurs, étant une carrosserie squelettique en fil de fer, revêtue de cubes d’alun cristallisé façon sucre candi, œuvres d’art réalisées par les jeunes filles ; leurs doubles et copies se trouvant sur toutes les étagères du pays ; convention d’insectes et papillons desséchés épinglés sur une carte ; chien-jouet peint, assis sur un soufflet, baisse la mâchoire inférieure et couine quand on appuie dessus ; lapin en sucre candi, membres et traits fusionnés, pas fortement définis ; médaille en étain de campagne présidentielle ; scieur de bois miniature en carton, à fixer sur le tuyau du poêle et actionné par la chaleur ; petit Napoléon, fait en cire ; daguerréotypes ouverts d’enfants ternes, parents, cousins, tantes et amis, dans toutes les attitudes sauf celles habituelles ; pas de portique à colonnes en arrière-plan, ni de paysage manufacturé s’étendant au loin, cela est venu plus tard avec la photographie ; toutes ces figures vagues abondamment enchaînées et baguées, métal indiqué et mis à l’abri du doute par des bandes et des éclaboussures d’un bronze doré vif ; toutes trop coiffées, trop apprêtées ; et toutes mal à l’aise dans des vêtements du dimanche rigides, d’un modèle que le spectateur ne peut concevoir comme ayant jamais été à la mode ; mari et femme généralement groupés ensemble, mari assis, femme debout, la main sur son épaule, et tous deux conservant, à travers toutes ces années qui s’effacent, quelque effet décelable du vif « Souriez, s’il vous plaît ! » du daguerréotypiste. Accroché au-dessus de l’étagère, lieu d’une sainteté particulière, un outrage à l’aquarelle, fait par la jeune nièce venue en visite il y a longtemps, et décédée. Dommage, aussi, car elle aurait pu s’en repentir à temps. Chaises en crin, canapé en crin qui ne cesse de glisser sous vous. Stores de fenêtre en toile cirée, avec des laitières et des châteaux en ruine peints au pochoir dans des couleurs féroces. Lambrequins pendants de boîtes voyantes en fer battu, dorées. Chambres avec tapis de chiffons ; lits du genre « cordés », avec un creux au milieu, les cordes ayant besoin d’être resserrées ; lit de plumes imprégné de tabac, pas assez souvent aéré ; chaises à assise en canne, bascule à fond en éclisses ; miroir au mur, taille d’une ardoise d’écolier, cadre plaqué ; commode héritée ; cuvette et broc, peut-être, mais pas sûrement ; chandelier en laiton, bougie de suif, mouchettes. Rien d’autre dans la pièce. Pas une salle de bain dans toute la maison ; et aucun visiteur susceptible de venir qui en ait jamais vu une.
C’était la résidence du citoyen principal, depuis les banlieues de la Nouvelle-Orléans jusqu’aux confins de Saint-Louis. Lorsqu’il montait à bord d’un grand et beau bateau à vapeur, il entrait dans un monde nouveau et merveilleux : sommets de cheminées découpés pour contrefaire une couronne de plumes jaillissantes, et peut-être peints en rouge ; timonerie, pont supérieur, garde-corps du pont des chaudières, le tout garni de filigrane en bois blanc aux motifs fantaisistes ; glands dorés surmontant les grues ; cornes de cerf dorées au-dessus de la grosse cloche ; image symbolique voyante sur le tambour de la roue à aubes, peut-être ; grand pont des chaudières spacieux, peint en bleu et meublé de fauteuils Windsor ; à l’intérieur, une « cabine » blanche comme neige s’étendant au loin ; bouton en porcelaine et peinture à l’huile sur chaque porte de cabine ; motifs courbes de filigrane rehaussés de dorures, s’étendant au-dessus de la tête tout le long de la perspective convergente ; grands lustres à intervalles fréquents, chacun une averse printanière de gouttes de verre scintillantes ; une adorable lumière arc-en-ciel tombant de partout depuis le vitrage coloré des lucarnes ; le tout un tunnel prolongé et resplendissant, un spectacle déconcertant et satisfaisant pour l’âme ! Dans la cabine des dames, un tapis Wilton rose et blanc, aussi doux que de la bouillie, et glorifié par un motif ravissant de fleurs gigantesques. Puis la Chambre nuptiale, l’animal qui a inventé cette idée était encore en vie et non pendu, à cette époque, Chambre nuptiale dont la pacotille prétentieuse était nécessairement intimidante pour l’intellect désormais chancelant de ce citoyen en adoration. Chaque cabine avait sa paire de couchettes propres et confortables, et peut-être un miroir et un placard douillet ; et parfois il y avait même une cuvette et un broc, et une partie d’une serviette que l’on pouvait distinguer d’une moustiquaire par un expert, bien que généralement ces choses fussent absentes, et que les passagers en chemise se nettoient à une longue rangée de cuvettes fixes chez le barbier, où se trouvaient aussi des serviettes publiques, des peignes publics et du savon public.
Prenez le bateau à vapeur que je viens de décrire, et vous l’avez dans son état le plus élevé, le plus fin, le plus plaisant, le plus confortable et le plus satisfaisant. Maintenant, recouvrez-le d’une couche de crasse ancienne et tenace, et vous avez le vapeur de Cincinnati mentionné il y a un instant. Pas partout, seulement à l’intérieur ; car il était bien dirigé dans tous les départements, sauf celui du steward.
Mais lavez ce bateau et repeignez-le, et il serait à peu près l’équivalent du bateau le plus complimenté des anciennes époques fastueuses : car l’architecture des bateaux à vapeur de l’Ouest n’a subi aucun changement ; les meubles et l’ornementation des bateaux à vapeur n’en ont pas subi davantage.
CHAPITRE 39
Manufactures et mécréants
Là où le fleuve, dans la région de Vicksburg, était autrefois tortueux comme un tire-bouchon, il est maintenant comparativement droit, rendu tel par un raccourci ; une distance précédente de soixante-dix milles est réduite à trente-cinq. C’est un changement qui a rejeté le voisin de Vicksburg, Delta, en Louisiane, à la campagne et a mis fin à sa carrière de ville fluviale. Tout son front fluvial est maintenant occupé par un vaste banc de sable, densément couvert de jeunes arbres, une végétation qui grandira en une forêt dense bientôt, et cachera complètement la ville exilée.
En temps voulu, nous avons dépassé Grand Gulf et Rodney, célèbres par la guerre, et avons atteint Natchez, la dernière des belles villes de collines, car Baton Rouge, que nous devions encore atteindre, n’est pas sur une colline, mais seulement sur un terrain élevé. Le célèbre « Natchez-sous-la-colline » n’a pas changé notablement en vingt ans ; en aspect extérieur, à en juger par les descriptions de l’ancienne procession de touristes étrangers, il n’a pas changé en soixante ; car il est toujours petit, épars et minable. Il avait une réputation désespérée, moralement, à l’époque des anciens bateaux à fond plat et des débuts de la navigation à vapeur, beaucoup de beuveries, de fêtes, de bagarres et de meurtres là-bas, parmi la lie du fleuve, à ces époques. Mais « Natchez-au-sommet-de-la-colline » est attrayant ; il a toujours été attrayant. Même Mme Trollope (1827) a dû confesser ses charmes :
« À un ou deux endroits, la lassante ligne de niveau est soulagée par des falaises, comme ils appellent les courts intervalles de terrain élevé. La ville de Natchez est magnifiquement située sur l’un de ces points élevés. Le contraste que sa colline vert vif forme avec la lugubre ligne de forêt noire qui s’étend de chaque côté, l’abondante croissance du pawpaw, du palmetto et de l’oranger, la copieuse variété de fleurs odorantes qui y fleurissent, tout cela la fait apparaître comme une oasis dans le désert. Natchez est le point le plus au nord où les oranges mûrissent en plein air, ou endurent l’hiver sans abri. À l’exception de ce doux endroit, j’ai trouvé tous les petits villages que nous avons dépassés d’un aspect extrêmement misérable. »
Natchez, comme ses voisines fluviales proches et lointaines, a maintenant des chemins de fer, et elle en ajoute, les poussant ici et là dans toutes les riches régions périphériques qui sont naturellement tributaires d’elle. Et comme Vicksburg et la Nouvelle-Orléans, elle a son usine de glace : elle fabrique trente tonnes de glace par jour. À Vicksburg et Natchez, à mon époque, la glace était un bijou ; personne d’autre que les riches ne pouvait en porter. Mais tout le monde peut en avoir maintenant. J’ai visité l’une des usines de glace à la Nouvelle-Orléans, pour voir à quoi pouvaient ressembler les régions polaires lorsqu’elles étaient traînées à la lisière des tropiques. Mais il n’y avait rien de frappant dans l’aspect de l’endroit. C’était simplement une maison spacieuse, avec quelques machines à vapeur innocentes à une extrémité et quelques gros tuyaux en porcelaine courant ici et là. Non, pas en porcelaine, ils semblaient seulement l’être ; ils étaient en fer, mais l’ammoniac qui était insufflé à travers eux les avait recouverts jusqu’à l’épaisseur de la main avec une glace solide d’un blanc laiteux. Elle aurait dû fondre, car on n’avait pas besoin de vêtements d’hiver dans cette atmosphère, mais elle ne fondait pas ; l’intérieur du tuyau était trop froid.
Enfoncées dans le sol, il y avait d’innombrables boîtes en fer-blanc, d’un pied de côté et de deux pieds de long, ouvertes à l’extrémité supérieure. Elles étaient pleines d’eau claire ; et autour de chaque boîte, du sel et d’autres substances appropriées étaient tassés ; de plus, les gaz ammoniacaux étaient appliqués à l’eau d’une manière qui restera toujours un secret pour moi, parce que je n’ai pas été capable de comprendre le procédé. Pendant que l’eau dans les boîtes gelait graduellement, des hommes lui donnaient un tour ou deux avec un bâton occasionnellement, pour libérer les bulles d’air, je pense. D’autres hommes retiraient continuellement les boîtes dont le contenu était devenu gelé dur. Ils donnaient à la boîte un seul plongeon dans une cuve d’eau bouillante, pour libérer le bloc de glace de son cercueil de fer-blanc, puis ils éjectaient le bloc sur un chariot à plateforme, et il était prêt pour le marché. Ces gros blocs étaient durs, solides et limpides comme du cristal. Dans certains d’entre eux, de gros bouquets de fleurs tropicales fraîches et brillantes avaient été congelés ; dans d’autres, de belles poupées françaises habillées de soie, et d’autres jolis objets. Ces blocs devaient être posés verticalement dans un plat, au centre des tables de dîner, pour refroidir l’air tropical ; et aussi pour être ornementaux, car les fleurs et les choses emprisonnées en eux pouvaient être vues comme à travers une vitre. On m’a dit que cette usine pouvait vendre sa glace au détail, par chariot, dans toute la Nouvelle-Orléans, dans les quantités des plus humbles foyers, à six ou sept dollars la tonne, et faire un profit suffisant. Cela étant le cas, il y a des affaires pour les usines de glace dans le Nord ; car nous n’obtenons pas la glace à de telles conditions là-bas, si l’on prend moins de trois cent cinquante livres à une livraison.
La filature de coton Rosalie, de Natchez, a une capacité de 6 000 broches et 160 métiers à tisser, et emploie 100 ouvriers. La Natchez Cotton Mills Company a commencé ses opérations il y a quatre ans dans un bâtiment de deux étages de 50 x 190 pieds, avec 4 000 broches et 128 métiers ; capital de 105 000 $, entièrement souscrit dans la ville. Deux ans plus tard, les mêmes actionnaires ont augmenté leur capital à 225 000 $ ; ajouté un troisième étage au moulin, augmenté sa longueur à 317 pieds ; ajouté des machines pour porter la capacité à 10 300 broches et 304 métiers. La compagnie emploie maintenant 250 ouvriers, dont beaucoup sont des citoyens de Natchez. « L’usine travaille 5 000 balles de coton par an et fabrique la meilleure qualité standard de cotonnades brunes, de draps et de coutils, produisant 5 000 000 de yards de ces marchandises par an ».{note de bas de page [New Orleans Times-Democrat, 26 août 1882.]} Une société fermée, actions détenues à 5 000 $ par part, mais aucune sur le marché.
Les changements dans le fleuve Mississippi sont grands et étranges, pourtant ils étaient à prévoir ; mais je ne m’attendais pas à vivre assez longtemps pour voir Natchez et ces autres villes fluviales devenir des bastions manufacturiers et des centres ferroviaires.
Parler de manufactures me rappelle une conversation sur ce sujet que j’ai entendue, que j’ai surprise, à bord du bateau de Cincinnati. Je me suis réveillé d’un sommeil agité, avec une confusion sourde de voix dans mes oreilles. J’ai écouté, deux hommes parlaient ; sujet, apparemment, la grande inondation. J’ai regardé à travers la imposte ouverte. Les deux hommes prenaient un petit-déjeuner tardif ; assis l’un en face de l’autre ; personne d’autre autour. Ils ont clos le sujet de l’inondation avec quelques mots, l’ayant utilisé, évidemment, comme un simple brise-glace et un moyen de faire connaissance, puis ils sont passés aux affaires. Il est vite apparu qu’ils étaient des représentants de commerce, l’un résidant à Cincinnati, l’autre à la Nouvelle-Orléans. Hommes vifs, énergiques dans le mouvement et la parole ; le dollar leur dieu, comment l’obtenir leur religion.
« Maintenant, quant à cet article, » a dit Cincinnati, tranchant dans le beurre ostensible et tenant devant lui une tranche de celui-ci sur la lame de son couteau, « il vient de notre maison ; regardez-le, sentez-le, goûtez-le. Faites n’importe quel test dessus que vous voulez. Prenez votre temps, pas de précipitation, rendez-le complet. Alors, qu’en dites-vous ? Du beurre, n’est-ce pas ? Pas du tout, c’est de l’oléomargarine ! Oui, monsieur, c’est ce que c’est, de l’oléomargarine. Vous ne pouvez pas le distinguer du beurre ; par Georges, un expert ne peut pas. Il vient de notre maison. Nous fournissons la plupart des bateaux dans l’Ouest ; il n’y a guère une livre de beurre sur l’un d’eux. Nous avançons tout droit, nous bondissons tout droit est le mot. Nous allons avoir tout ce commerce. Oui, et le commerce des hôtels aussi. Vous allez voir le jour, assez bientôt, où vous ne pourrez pas trouver une once de beurre pour vous bénir, dans aucun hôtel dans les vallées du Mississippi et de l’Ohio, en dehors des plus grandes villes. Pourquoi, nous produisons maintenant de l’oléomargarine par milliers de tonnes. Et nous pouvons le vendre si bon marché que tout le pays doit le prendre, on ne peut pas l’éviter, vous voyez. Le beurre ne tient pas la route, il n’y a aucune chance pour la concurrence. Le beurre a eu son jour, et dorénavant, le beurre va au mur. Il y a plus d’argent dans l’oléomargarine que... pourquoi, vous ne pouvez pas imaginer les affaires que nous faisons. Je me suis arrêté dans chaque ville de Cincinnati à Natchez ; et j’ai envoyé à la maison de grosses commandes de chacune d’elles. »
Et ainsi de suite, pendant dix minutes de plus, sur le même ton fervent. Puis la Nouvelle-Orléans a pris la parole et a dit :
« Oui, c’est une imitation de premier ordre, c’est une certitude ; mais ce n’est pas la seule qui soit de premier ordre. Par exemple, ils fabriquent de l’huile d’olive à partir d’huile de coton, de nos jours, de sorte que vous ne pouvez pas les distinguer. »
« Oui, c’est vrai, » a répondu Cincinnati, « et c’était une affaire de premier choix pendant un moment. Ils l’envoyaient là-bas et la rapportaient de France et d’Italie, avec la marque de la douane des États-Unis dessus pour la garantir comme authentique, et il n’y avait pas de fin à l’argent là-dedans ; mais la France et l’Italie ont brisé le jeu, bien sûr qu’ils le feraient naturellement. Ils ont imposé un tel droit de douane que l’huile d’olive de coton ne pouvait pas supporter la hausse ; il a fallu raccrocher et arrêter. »
« Oh, c’est ce qui est arrivé, n’est-ce pas ? Attendez ici une minute. »
Il va à sa cabine, rapporte une paire de longues bouteilles, et retire les bouchons, dit :
« Voilà maintenant, sentez-les, goûtez-les, examinez les bouteilles, inspectez les étiquettes. L’une vient d’Europe, l’autre n’a jamais quitté ce pays. L’une est de l’huile d’olive européenne, l’autre est de l’huile d’olive de coton américaine. Les distinguer ? Bien sûr que vous ne pouvez pas. Personne ne peut. Les gens qui veulent, peuvent aller à la dépense et aux ennuis d’expédier leurs huiles en Europe et retour, c’est leur privilège ; mais notre firme connaît une astuce qui en vaut six comme celle-là. Nous produisons le tout, proprement dès le départ, dans notre usine à la Nouvelle-Orléans : étiquettes, bouteilles, huile, tout. Eh bien, non, pas les étiquettes : on les achète à l’étranger, on les obtient pour rien là-bas. Vous voyez, il y a juste une petite tache, essence, ou quoi que ce soit, dans un gallon d’huile de coton, qui lui donne une odeur, ou une saveur, ou quelque chose, enlevez ça, et vous êtes tranquille, parfaitement facile alors de transformer l’huile en n’importe quel genre d’huile que vous voulez, et il n’y a personne qui puisse détecter le vrai du faux. Eh bien, nous savons comment enlever cette petite particule, et nous sommes la seule firme qui le fait. Et nous produisons une huile d’olive qui est tout simplement parfaite, indétectable ! Nous faisons un commerce d’enfer, aussi, comme je pourrais facilement vous le montrer par mon carnet de commandes pour ce voyage. Peut-être que vous beurrerez le pain de tout le monde assez bientôt, mais nous coton-grainerons sa salade pour lui du Golfe au Canada, et c’est une chose certaine. »
Cincinnati rayonnait et pétillait d’admiration. Les deux fripouilles échangèrent leurs cartes de visite et se levèrent. En quittant la table, Cincinnati dit :
« Mais vous devez bien avoir des marques de douane, n’est-ce pas ? Comment vous y prenez-vous ? »
Je n’entendis pas la réponse.
Nous passâmes devant Port Hudson, théâtre de deux des épisodes les plus terrifiants de la guerre : la bataille nocturne qui eut lieu là entre la flotte de Farragut et les batteries côtières confédérées, le 14 avril 1863 ; et la mémorable bataille terrestre, deux mois plus tard, qui dura huit heures — huit heures d’un combat exceptionnellement féroce et opiniâtre — et qui s’acheva, finalement, par la déroute des forces de l’Union dans un grand carnage.
CHAPITRE 40
Châteaux et Culture
BATON ROUGE était parée de fleurs, telle une mariée — non, bien davantage encore ; telle une serre. Car nous étions désormais dans le Sud absolu — sans nuances, sans compromis, sans demi-mesures. Les magnolias dans l’enceinte du Capitole étaient ravissants et parfumés, avec leur feuillage dense et riche et leurs énormes fleurs en forme de boules de neige. Le parfum de cette fleur est très doux, mais il faut en garder une certaine distance, car il est si puissant. Ce ne sont pas de bonnes fleurs de chambre — elles pourraient étouffer quelqu’un dans son sommeil. Nous étions enfin arrivés dans le Sud ; car c’est ici que commence la région sucrière, et les plantations — vastes étendues vertes, avec la sucrerie et les quartiers des nègres regroupés dans la perspective intermédiaire — étaient en vue. Et il y avait un soleil tropical au-dessus de nos têtes et une lourdeur tropicale dans l’air.
Et c’est en ce point également que commence le paradis du pilote : un large fleuve jusqu’à New Orleans, une abondance d’eau d’une rive à l’autre, et aucun banc de sable, tronc d’arbre, souche ou épave sur son chemin.
Sir Walter Scott est probablement responsable du bâtiment du Capitole ; car il n’est pas concevable que ce petit château de pacotille eût jamais été construit si, il y a deux générations, il n’avait pas rendu les gens fous avec ses romans médiévaux. Le Sud ne s’est pas encore remis de l’influence débilitante de ses livres. L’admiration pour ses héros fantastiques et leurs actes de « chevalerie » grotesques ainsi que leurs puérilités romantiques survit encore ici, dans une atmosphère où l’on perçoit déjà l’odeur saine et pratique du dix-neuvième siècle, celle des filatures de coton et des locomotives ; et des traces de son langage ampoulé et d’autres impostures vaines survivent avec elle. Il est assez pathétique qu’un château blanchi à la chaux, avec des tourelles et tout le reste — matériaux tous factices à l’intérieur comme à l’extérieur, prétendant être ce qu’ils ne sont pas — ait jamais été bâti en ce lieu par ailleurs honorable ; mais il est bien plus pathétique de voir ce mensonge architectural subir une restauration et une perpétuation de nos jours, alors qu’il aurait été si facile de laisser la dynamite finir ce qu’un incendie charitable avait commencé, et de consacrer ensuite cet argent de restauration à l’édification de quelque chose d’authentique.
Baton Rouge n’a cependant aucun brevet sur les châteaux en imitation, et n’en détient pas le monopole. Voici une image tirée de la publicité du « Female Institute » de Columbia, dans le Tennessee. La remarque suivante provient de la même publicité :
« Le bâtiment de l’Institut est depuis longtemps célèbre comme un modèle d’architecture frappante et magnifique. Les visiteurs sont charmés par sa ressemblance avec les vieux châteaux des chansons et des légendes, avec ses tours, ses murailles crénelées et ses porches couverts de lierre. »
Tenir une école dans un château est une chose romantique ; aussi romantique que de tenir un hôtel dans un château.
En soi, le château en imitation est sans aucun doute inoffensif, et passe encore ; mais en tant que symbole, incubateur et soutien d’un romantisme médiéval larmoyant ici, au milieu du plus simple, du plus robuste et de l’infiniment plus grand et plus digne de tous les siècles que le monde ait vus, c’est nécessairement une chose néfaste et une erreur.
Voici un extrait du prospectus d’un « Female College » du Kentucky. « Female college » sonne assez bien ; mais puisque le choix d’une formulation aussi injustifiable a été fait purement dans un souci de brièveté, il me semble que « she-college » aurait été encore mieux — parce que plus court, et signifiant la même chose : enfin, si l’une ou l’autre de ces expressions signifie quoi que ce soit :
« Le président est sudiste de naissance, d’éducation, de formation et de sentiment ; les enseignants sont tous sudistes de sentiment et, à l’exception de ceux nés en Europe, sont nés et ont été élevés dans le Sud. Croyant que le Sud représente le plus haut type de civilisation que ce continent ait connu, les jeunes dames sont formées selon les idées sudistes de délicatesse, de raffinement, de féminité, de religion et de bienséance ; nous proposons donc un collège de jeunes filles de premier ordre pour le Sud et sollicitons le patronage sudiste. »
{note de bas de page}
Quel gardien, holà ! L’homme capable de souffler une trompette aussi complaisante, la souffle probablement depuis un château.
De Baton Rouge à New Orleans, les grandes plantations de sucre bordent les deux rives du fleuve sur tout le trajet et étendent leurs plaines larges d’une lieue jusqu’aux sombres murs de forêt de cyprès barbus à l’arrière-plan. Des rives qui ne sont plus solitaires. Une abondance d’habitations sur tout le parcours, sur les deux rives — si proches les unes des autres, sur de longues distances, que le large fleuve coulant entre les deux rangées devient une sorte de rue spacieuse. Une région très accueillante et d’aspect heureux. Et, de temps à autre, on aperçoit un grand manoir à colonnes et à portiques, niché dans les arbres. Voici le témoignage de l’un ou l’autre des touristes étrangers qui défilèrent ici il y a un demi-siècle. Mme Trollope dit :
« La platitude ininterrompue des rives du Mississippi se poursuivait sans varier sur de nombreux miles au-dessus de New Orleans ; mais le gracieux et luxuriant palmetto, le sombre et noble ilex, ainsi que l’oranger brillant, étaient visibles partout, et il nous fallut bien des jours avant de nous lasser de les contempler. »
Le capitaine Basil Hall :
« La contrée qui s’étend le long du Mississippi, dans les parties basses de la Louisiane, est partout densément peuplée par des planteurs de sucre dont les maisons voyantes, les gais péristyles, les jardins ordonnés et les nombreux villages d’esclaves, tous propres et nets, conféraient un air extrêmement prospère au paysage fluvial. »
Tout le cortège dépeint ce tableau attrayant de la même manière. Les descriptions d’il y a cinquante ans n’ont pas besoin qu’on y change un mot pour décrire exactement la même région telle qu’elle apparaît aujourd’hui — si ce n’est pour la « netteté » des maisons. Le badigeon a disparu des cabanes des nègres désormais ; et beaucoup, peut-être la plupart, des grandes demeures, autrefois si blanches et éclatantes, ont vu leur peinture s’user et ont un aspect délabré et négligé. C’est le fléau de la guerre. Il y a vingt et un ans, tout était net, ordonné et brillant le long de la « côte », tout comme cela l’était en 1827, tel que décrit par ces touristes.
Infortunés touristes ! Les gens les mystifiaient avec des mensonges stupides et idiots, puis se moquaient d’eux parce qu’ils les croyaient et les imprimaient. Ils racontèrent à Mme Trollope que les alligators — ou crocodiles, comme elle les appelle — étaient des créatures terribles ; et ils étayaient cette affirmation avec le récit sanglant de la façon dont l’un de ces reptiles calomniés se glissa une nuit dans une cabane de colon et dévora une femme et cinq enfants. La femme, à elle seule, aurait satisfait n’importe quel alligator normalement impossible ; mais non, ces menteurs devaient le faire engloutir les cinq enfants en plus. On n’imaginerait pas que des plaisantins de cette trempe robuste soient sensibles — mais ils l’étaient. Il est difficile, aujourd’hui, de comprendre, et impossible de justifier, l’accueil que reçut le livre du grave, honnête, intelligent, doux, viril, charitable et bien intentionné capitaine Basil Hall.
CHAPITRE 41
La Métropole du Sud
Les approches de New Orleans étaient familières ; les aspects généraux restaient inchangés. Lorsqu’on traverse Londres en volant le long d’une voie ferrée soutenue dans les airs par de hautes arches, on peut inspecter des kilomètres de chambres à coucher à l’étage à travers les fenêtres ouvertes, mais la moitié inférieure des maisons est sous votre niveau et hors de vue. De même, en période de hautes eaux, dans la région de New Orleans, l’eau atteint le sommet de la levée qui l’enserre, le plat pays derrière elle se trouve bas — représentant le fond d’une assiette — et, tandis que le bateau vogue, haut sur la crue, on regarde vers le bas sur les maisons et à l’intérieur des fenêtres de l’étage. Il n’y a rien d’autre que ce fragile rempart de terre entre les gens et la destruction.
Les vieux entrepôts de sel en brique regroupés à l’extrémité supérieure de la ville paraissaient tels qu’ils avaient toujours paru ; des entrepôts qui avaient pourtant connu une expérience digne de la lampe d’Aladin depuis ma dernière visite ; car lorsque la guerre éclata, le propriétaire se coucha une nuit en les laissant remplis de milliers de sacs de sel vulgaire, valant deux dollars le sac, et se leva au matin pour découvrir sa montagne de sel transformée en une montagne d’or, pour ainsi dire, tant les nouvelles de la guerre avaient soudainement fait grimper le prix de l’article à des sommets étourdissants.
La vaste étendue de quais en planches restait inchangée, et il y avait autant de navires que jamais : mais la longue file de bateaux à vapeur avait disparu ; pas totalement, bien sûr, mais il n’en restait plus grand-chose.
La ville elle-même n’avait pas changé — à l’œil. Elle avait considérablement augmenté en superficie et en population, mais l’aspect de la ville n’était pas altéré. La poussière, jonchée de vieux papiers, était toujours épaisse dans les rues ; les gouttières profondes, semblables à des auges, le long des trottoirs étaient toujours à moitié pleines d’une eau stagnante à la surface poussiéreuse ; les trottoirs étaient toujours — dans la région du sucre et du lard — encombrés de fûts, de tonneaux et de barriques ; les grands blocs de maisons commerciales d’une austérité simple étaient aussi poussiéreux qu’auparavant.
Canal Street était plus belle, plus attrayante et plus animée qu’autrefois, avec ses foules mouvantes, ses nombreux cortèges de tramways pressés, et — vers le soir — ses larges vérandas au deuxième étage bondées de messieurs et de dames vêtus selon la dernière mode.
Ce n’est pas qu’il y ait de l'« architecture » dans Canal Street : pour parler en termes larges et généraux, il n’y a pas d’architecture à New Orleans, si ce n’est dans les cimetières. Cela semble étrange à dire d’une ville riche, clairvoyante et énergique d’un quart de million d’habitants, mais c’est vrai. Il existe une immense douane américaine en granit — assez coûteuse, assez authentique, mais en tant que décoration, elle est inférieure à un gazomètre. Elle ressemble à une prison d’État. Mais elle fut construite avant la guerre. On peut dire que l’architecture en Amérique est née après la guerre. New Orleans, je crois, a eu la chance — et dans un sens la malchance — de ne pas avoir connu de grand incendie ces dernières années. Il doit en être ainsi. Si le contraire avait été le cas, je pense qu’on pourrait reconnaître le « quartier brûlé » à l’amélioration radicale de son architecture par rapport aux anciennes formes. On peut le constater à Boston et à Chicago. Le « quartier brûlé » de Boston était banal avant l’incendie ; mais il n’existe aujourd’hui aucun quartier commercial dans aucune ville du monde qui puisse le surpasser — ou peut-être même le rivaliser — en beauté, en élégance et en goût.
Cependant, New Orleans a commencé — juste à cet instant, pourrait-on dire. Une fois achevée, la nouvelle Bourse du Coton sera un bâtiment imposant et magnifique ; massif, substantiel, plein de grâces architecturales ; sans aucune imposture, faux-semblant ou laideur en aucun point. Pour la ville, elle vaudra bien plus que son coût, car elle engendrera ses semblables. Ce qui manquait jusqu’ici, c’était un modèle vers lequel construire ; quelque chose pour éduquer l’œil et le goût ; un catalyseur, pour ainsi dire.
La ville est bien pourvue d’hommes progressistes — des hommes réfléchis, sagaces, à la vue longue. Le contraste entre l’esprit de la ville et son architecture est comme le contraste entre l’éveil et le sommeil. Apparemment, il y a un « boom » dans tout, sauf dans ce trait mort. L’eau des gouttières était autrefois stagnante et visqueuse, et un puissant vecteur de maladie ; mais les gouttières sont maintenant curées, deux ou trois fois par jour, par de puissantes machines ; dans beaucoup de gouttières, l’eau ne reste jamais immobile, mais possède un courant régulier. D’autres améliorations sanitaires ont été apportées ; et avec un tel effet que New Orleans prétend être (durant les longs intervalles entre les assauts occasionnels de la fièvre jaune) l’une des villes les plus saines de l’Union. Il y a maintenant de la glace en abondance pour tout le monde, fabriquée dans la ville. C’est un lieu dynamique sur le plan commercial, et il possède un grand commerce fluvial, maritime et ferroviaire. À la date de notre visite, c’était la ville la mieux éclairée de l’Union, électriquement parlant. Les lumières électriques de New Orleans étaient plus nombreuses que celles de New York, et bien meilleures. On bénéficiait de ce plein jour modifié non seulement dans Canal Street et quelques rues principales voisines, mais sur tout un tronçon de cinq miles de front de fleuve. Il y a maintenant de bons clubs dans la ville — plusieurs ont été récemment organisés — et des lieux de plaisir attrayants de style moderne à West End et Spanish Fort. Le téléphone est partout. L’un des progrès les plus notables se situe dans le journalisme. Les journaux, tels que je m’en souviens, n’étaient pas une caractéristique marquante. Aujourd’hui, ils le sont. L’argent y est dépensé avec une main généreuse. Ils obtiennent les nouvelles, quel qu’en soit le coût. Le travail éditorial n’est pas du labeur de bas étage, mais de la littérature. Comme exemple de prouesse journalistique à New Orleans, on peut mentionner que le « Times-Democrat » du 26 août 1882 contenait un rapport sur les affaires de l’année des villes de la vallée du Mississippi, depuis New Orleans jusqu’à St. Paul — deux mille miles. Ce numéro du journal comprenait quarante pages ; sept colonnes par page ; deux cent quatre-vingts colonnes au total ; quinze cents mots par colonne ; un total de quatre cent vingt mille mots. C’est-à-dire pas loin de trois fois autant de mots qu’il y en a dans ce livre. On peut, avec tristesse, comparer cela à l’architecture de New Orleans.
Je ne parle ici que de l’architecture publique. L’article domestique à New Orleans est irréprochable, bien qu’il soit resté tel qu’il a toujours été. Toutes les demeures sont en bois — dans la partie américaine de la ville, je veux dire — et toutes ont un aspect confortable. Celles du quartier aisé sont spacieuses ; généralement peintes d’un blanc éclatant, et possèdent pour la plupart de larges vérandas, ou doubles vérandas, soutenues par des colonnes ornementales. Ces manoirs se dressent au centre de vastes terrains, et s’élèvent, enguirlandés de roses, au milieu de masses gonflées de feuillage vert brillant et de fleurs aux couleurs multiples. Aucune maison ne pourrait être en meilleure harmonie avec son environnement, ni être plus plaisante à l’œil, ou plus accueillante et confortable.
On finit même par se réconcilier avec la citerne ; c’est un immense tonneau, peint en vert, et parfois haut de deux étages, qui est appuyé contre l’angle de la maison sur des échasses. Il y a une suggestion de manoir et de brasserie dans cette combinaison qui semble très incongrue au début. Mais les gens ne peuvent pas avoir de puits, alors ils utilisent l’eau de pluie. Ils ne peuvent pas non plus avoir facilement de caves, ni de tombes {note de bas de page : [Les israélites sont enterrés dans des tombes — par permission, je suppose, et non par obligation ; mais personne d’autre, excepté les indigents, qui sont enterrés aux frais de l’État. Les tombes ne font que trois ou quatre pieds de profondeur.]}, la ville étant construite sur un sol « artificiel » ; alors ils font sans les deux, et peu de vivants s’en plaignent, et aucun de ceux qui ne le sont plus.}
CHAPITRE 42
Hygiène et Sentiment
ILS enterrent leurs morts dans des caveaux, au-dessus du sol. Ces caveaux ont une ressemblance avec des maisons — parfois avec des temples ; ils sont généralement construits en marbre ; ils sont architecturalement gracieux et bien proportionnés ; ils font face aux allées et aux chemins carrossables du cimetière ; et quand on se déplace au milieu d’un millier environ d’entre eux et qu’on voit leurs toits et pignons blancs s’étendant au loin de tous côtés, l’expression « cité des morts » prend tout à coup un sens pour soi. Beaucoup de cimetières sont magnifiques et sont maintenus dans un ordre parfait. Quand on se rend de la levée ou des rues commerçantes proches, jusqu’à un cimetière, on se dit que si ces gens-là vivaient aussi proprement de leur vivant qu’ils le font après leur mort, ils y trouveraient bien des avantages ; et, de plus, leur quartier serait la merveille et l’admiration du monde des affaires. Des fleurs fraîches, dans des vases d’eau, sont visibles aux portails de beaucoup de caveaux : placées là par les mains pieuses de parents et d’enfants, de maris et d’épouses endeuillés, et renouvelées quotidiennement. Une forme plus douce de chagrin trouve son souvenir peu coûteux et durable dans l’« immortelle » grossière et laide mais indestructible — qui est une couronne ou une croix ou quelque emblème de ce genre, fait de rosettes de toile noire, avec parfois une rosette jaune à la jonction des branches de la croix — une sorte de broche de deuil, pour ainsi dire. L’immortelle ne demande aucun soin : vous l’accrochez simplement, et voilà ; laissez-la tranquille, elle se chargera de votre chagrin pour vous, et le gardera en mémoire mieux que vous ne le pourriez ; elle résiste très bien aux intempéries, et dure comme de la tôle de chaudière.
Lors des journées ensoleillées, de jolis petits caméléons — les plus gracieux des reptiles munis de pattes — rampent le long des façades en marbre des caveaux, et attrapent des mouches. Leurs changements de couleur — pour ce qui est de la variété — ne sont pas à la hauteur de la réputation de la créature. Ils changent de couleur quand quelqu’un arrive et accroche une immortelle ; mais ce n’est rien : n’importe quel reptile doué de sentiments ferait cela.
Je vais abandonner progressivement ce sujet des cimetières. J’ai essayé autant que je pouvais d’atteindre la partie sentimentale de la chose, mais je n’y parviens pas. Je pense qu’il n’y a aucune partie authentiquement sentimentale là-dedans. Tout cela est grotesque, macabre, horrible. Les cimetières pouvaient être justifiables dans les âges passés, quand personne ne savait que pour chaque corps mort mis en terre, pour gorger la terre et les racines des plantes, et l’air de germes de maladies, cinq ou cinquante, ou peut-être cent personnes doivent mourir avant leur heure ; mais ils sont difficilement justifiables maintenant, quand même les enfants savent qu’un saint mort entame une carrière d’assassinat longue d’un siècle au moment où la terre se referme sur son cadavre. C’est une pensée sinistre. Les reliques de Sainte Anne, là-haut au Canada, ont maintenant, après mille neuf cents ans, recommencé à guérir les malades par douzaines. Mais il est parfaitement entendu que ces mêmes reliques, dans la génération suivant la mort et l’enterrement de Sainte Anne, rendirent plusieurs milliers de personnes malades. Par conséquent, ces miracles sont simplement une compensation, rien de plus. Sainte Anne est un peu lente à payer, pour une Sainte, il est vrai ; mais mieux vaut une dette payée après mille neuf cents ans, et proscrite par le délai de prescription, que de ne pas être payée du tout ; et la plupart des chevaliers du halo ne paient pas du tout. Là où vous en trouvez un qui paie — comme Sainte Anne — vous en trouvez cent cinquante qui bénéficient du statut de prescription. Et aucun d’eux ne paie davantage que le principal de ce qu’il doit — ils ne paient aucun intérêt, ni simple ni composé. Un Saint ne peut jamais tout à fait rendre le principal, cependant ; car son corps mort tue des gens, tandis que ses reliques ne font que guérir — elles ne restaurent jamais les morts à la vie. Cette partie du compte est toujours laissée en suspens.
« Le Dr F. Julius Le Moyne, après cinquante ans de pratique médicale, a écrit : “L’inhumation des corps humains, morts de maladies infectieuses, entraîne une surcharge constante de l’atmosphère, et une pollution des eaux, non seulement avec les germes qui proviennent de la simple putréfaction, mais aussi avec les germes spécifiques des maladies ayant causé la mort.” »
« Les gaz (provenant des cadavres enterrés) remonteront à la surface à travers huit ou dix pieds de gravier, tout comme le fera le gaz de houille, et il n’y a pratiquement aucune limite à leur pouvoir d’échappement. »
« Durant l’épidémie à New Orleans en 1853, le Dr E. H. Barton a rapporté que dans le Quatrième District la mortalité était de quatre cent cinquante-deux pour mille — plus du double de celle de tout autre district. Dans ce district se trouvaient trois grands cimetières, dans lesquels, durant l’année précédente, plus de trois mille corps avaient été enterrés. Dans d’autres districts, la proximité des cimetières semblait aggraver la maladie. »
« En 1828, le professeur Bianchi a démontré comment la réapparition effroyable de la peste à Modène fut causée par des fouilles dans un sol où, *trois cents ans auparavant*, les victimes de la peste avaient été enterrées. M. Cooper, en expliquant les causes de certaines épidémies, remarque que l’ouverture des cimetières de peste à Eyam a entraîné une éclosion immédiate de la maladie. » — *North American Review, No. 3, Vol. 135.*
Dans un discours devant la Chicago Medical Society, pour plaider en faveur de la crémation, le Dr Charles W. Purdy a fait quelques comparaisons frappantes pour montrer quel fardeau est imposé à la société par l’enterrement des morts :
« On dépense annuellement aux États-Unis une fois et un quart plus d'argent en funérailles que le gouvernement n'en consacre aux écoles publiques. En 1880, les funérailles ont coûté à ce pays assez d'argent pour payer le passif de toutes les faillites commerciales aux États-Unis au cours de la même année, et pour donner à chaque banqueroutier un capital de 8 630 dollars pour reprendre ses affaires. Les funérailles coûtent annuellement plus d'argent que la valeur cumulée de la production d'or et d'argent des États-Unis pour l'année 1880 ! Ces chiffres ne comprennent pas les sommes investies dans les cimetières et dépensées en tombeaux et monuments, ni la perte due à la dépréciation des propriétés au voisinage des cimetières. »
Pour les riches, la crémation conviendrait aussi bien que l'inhumation ; car les cérémonies qui s'y rapportent pourraient être rendues aussi coûteuses et ostentatoires qu'une satī hindoue ; tandis que pour les pauvres, la crémation serait préférable à l'inhumation, parce qu'elle est si bon marché {note de bas de page [Quatre ou cinq dollars est le coût minimum.]} — si bon marché, du moins jusqu'à ce que les pauvres se mettent à imiter les riches, ce qu'ils feraient tôt ou tard. L'adoption de la crémation nous débarrasserait d'un tas de plaisanteries éculées sur les enterrements ; mais, d'un autre côté, elle ressusciterait une foule de vieilles plaisanteries moisies sur la crémation qui avaient été au repos depuis deux mille ans.
J'ai une connaissance de couleur qui gagne sa vie par des petits boulots et des travaux manuels pénibles. Il ne gagne jamais plus de quatre cents dollars par an, et comme il a une femme et plusieurs jeunes enfants, la plus stricte économie est nécessaire pour le faire arriver à la fin des douze mois sans dettes. Pour un tel homme, un enterrement est un désastre financier colossal. Pendant que j'écrivais l'un des chapitres précédents, cet homme a perdu un petit enfant. Il a parcouru toute la ville avec un ami, essayant de trouver un cercueil qui fût dans ses moyens. Il a acheté le moins cher qu'il ait pu trouver, en bois brut, teinté. Cela lui a coûté vingt-six dollars. Cela aurait coûté moins de quatre dollars, probablement, s'il avait été construit pour contenir quelque chose d'utile. Lui et sa famille ressentiront cette dépense pendant bon nombre de mois.
CHAPITRE 43
L'art de l'inhumation
À peu près à la même époque, j'ai rencontré un homme dans la rue, que je n'avais pas vu depuis six ou sept ans ; et une conversation ressemblant à celle-ci s'ensuivit. J'ai dit :
« Mais vous aviez l'air triste et vieillot autrefois ; ce n'est plus le cas aujourd'hui. Où avez-vous trouvé toute cette jeunesse et cette joie pétillante ? Donnez-moi l'adresse. »
Il gloussa joyeusement, ôta son chapeau haute-forme brillant, désigna un cercle de papier rose dentelé collé sur le fond, portant une inscription, et continua de glousser pendant que je lisais : « J. B----, Entrepreneur de pompes funèbres. » Puis il rabattit son chapeau, lui donna une inclinaison irrévérencieuse sur le côté, et s'écria :
« C'est ça qui fait la différence ! C'était dur pour moi quand vous m'avez connu — le métier d'agent d'assurances, vous savez ; terriblement irrégulier. Un gros incendie, très bien — commerce actif pendant dix jours tant que les gens ont peur ; après ça, affaires de polices mornes jusqu'au prochain incendie. Une ville comme celle-ci n'a pas assez souvent d'incendies — on enchaîne tant de semaines creuses qu'on se décourage. Mais croyez-moi, ça, c'est le métier ! Les gens n'attendent pas qu'on leur donne l'exemple pour mourir. Non, monsieur, ils tombent comme des mouches — il n'y a pas de moments creux dans la branche des pompes funèbres. J'ai commencé avec deux ou trois petits cercueils de rien du tout et un corbillard loué, et maintenant, regardez ça ! J'ai monté ici une affaire qui satisferait n'importe quel homme, peu importe qui il est. Il y a cinq ans, je logeais dans un grenier ; j'habite une belle maison maintenant, avec un toit à la Mansart, et tous les inconvénients modernes. »
« Est-ce qu'un cercueil rapporte si bien ? Y a-t-il beaucoup de profit sur un cercueil ? »
« Allons donc ! Comme vous y allez ! » Puis, avec un clin d'œil confidentiel, une baisse de voix, et une pose impressionnante de sa main sur mon bras : « Écoutez ici ; il y a une chose dans ce monde qui n'est jamais bon marché. C'est un cercueil. Il y a une chose dans ce monde sur laquelle une personne n'essaie jamais de vous faire baisser le prix. C'est un cercueil. Il y a une chose dans ce monde dont une personne ne dit pas : "Je vais regarder un peu ailleurs, et si je trouve que je ne peux pas faire mieux, je reviendrai le prendre." C'est un cercueil. Il y a une chose dans ce monde qu'une personne ne prendra pas en pin si elle peut avoir du noyer ; et ne prendra pas en noyer si elle peut avoir de l'acajou ; et ne prendra pas en acajou si elle peut avoir un sarcophage en fer avec plaque de porte en argent et poignées en bronze. C'est un cercueil. Et il y a une chose dans ce monde pour laquelle vous n'avez pas à courir après quelqu'un pour qu'il vous paie. Et c'est un cercueil. Les pompes funèbres ? Pourquoi, c'est le métier le plus sûr de la chrétienté, et le plus distingué. »
« Eh bien, regardez seulement. Un homme riche ne veut que ce que vous avez de meilleur ; et vous pouvez y aller, hein — allez-y franchement et faites-le lui payer — il ne criera jamais. Et vous prenez un pauvre homme, et si vous vous y prenez bien, il se ruinera pour une seule mise en bière. Ou surtout une femme. Par exemple : Mme O'Flaherty entre — veuve — essuyant ses yeux et gémissant un peu. Elle dégage un œil de son mouchoir, le promène avec larmes sur le stock ; dit : »
« "Et combien pourriez-vous demander pour celui-là ?" »
« "Trente-neuf dollars, madame", dis-je. »
« "C'est un beau prix, certes, mais Pat sera enterré comme un gentleman, comme il l'était, même si je dois m'user les doigts jusqu'au sang pour ça. Je prendrai celui-là, monsieur." »
« "Oui, madame", dis-je, "et c'est un très bon choix, aussi ; pas coûteux, certes, mais dans cette vie, il faut tailler son vêtement selon son drap, comme dit le dicton." Et alors qu'elle s'apprête à sortir, je glisse, l'air de rien : "Celui-ci avec la doublure en satin blanc est une merveille, mais je crains... enfin, soixante-cinq dollars, c'est un peu... un peu... mais peu importe, je me sentais obligé de dire à Mme O'Shaughnessy..." »
« "Voulez-vous dire que Bridget O'Shaughnessy a acheté le compagnon de cette boîte à bijoux pour expédier ce satané ivrogne au purgatoire ?" »
« "Oui, madame." »
« "Alors Pat ira au ciel dans son jumeau, même si cela doit coûter le dernier sou que les O'Flaherty peuvent réunir ; et attention, ajoutez quelques suppléments aussi, et je vous donnerai un dollar de plus." »
« Et comme je suis lié avec les loueurs de voitures, bien sûr je n'oublie pas de mentionner que Mme O'Shaughnessy a loué pour cinquante-quatre dollars de fiacres et a étalé autant de faste aux funérailles de Dennis que s'il avait été un duc ou un assassin. Et bien sûr, elle se lance et surpasse les O'Shaughnessy d'environ quatre fiacres et un omnibus. C'était le cas avant, mais tout cela est fini maintenant ; enfin, dans cette ville en particulier. Les Irlandais ont commencé à accumuler tant de fiacres à leurs funérailles qu'un enterrement les laissait en guenilles et affamés pendant deux ans après ; alors le prêtre est intervenu et a mis fin à tout ça. Il ne leur autorise plus que deux fiacres maintenant, et parfois un seul. »
« Eh bien, ai-je dit, si vous êtes si enjoué et joyeux en temps ordinaire, que devez-vous être en période d'épidémie ? »
Il secoua la tête.
« Non, vous faites erreur là. Nous n'aimons pas voir une épidémie. Une épidémie ne rapporte pas. Enfin, bien sûr, je ne veux pas dire ça exactement ; mais elle ne rapporte pas autant que le train-train habituel. Ça ne vous vient pas à l'idée, pourquoi ? »
Non.
« Réfléchissez. »
« Je ne peux imaginer. Qu'est-ce que c'est ? »
« Ce sont juste deux choses. »
« Eh bien, lesquelles ? »
« L'une, c'est l'Embaumement. »
« Et l'autre ? »
« La glace. »
« Comment ça ? »
« Eh bien, en temps ordinaire, une personne meurt, et nous la mettons dans la glace ; un jour, deux jours, peut-être trois, pour attendre que les amis arrivent. Ça en prend beaucoup — ça fond vite. Nous facturons des tarifs de joaillier pour cette glace, et des prix de temps de guerre pour le service. Eh bien, ne voyez-vous pas, quand il y a une épidémie, ils les précipitent au cimetière dès que le dernier souffle est rendu. Pas de marché pour la glace en période d'épidémie. Même chose avec l'Embaumement. Vous prenez une famille qui a les moyens d'embaumer, et vous avez une affaire en or. Vous pouvez mentionner seize manières différentes de le faire — bien qu'il n'y ait qu'une ou deux manières, quand on en arrive aux faits bruts — et ils choisiront la manière la plus coûteuse, à chaque fois. C'est la nature humaine — la nature humaine dans le deuil. Elle ne raisonne pas, voyez-vous. Pour l'instant, elle se fiche de tout. Tout ce qu'elle veut, c'est l'immortalité physique pour le défunt, et ils sont prêts à payer pour ça. Tout ce que vous avez à faire, c'est de rester calme et d'empiler les coûts — ils supporteront le choc. Pourquoi, mon gars, vous pouvez prendre un défunt dont vous ne pourriez pas vous débarrasser, installer votre attirail d'embaumement et vous mettre au travail ; et en quelques heures, il vaut six cents beaux dollars — c'est ce qu'il vaut. Il n'y a rien d'égal à ça, à part échanger des rats contre des diamants en temps de famine. Eh bien, ne voyez-vous pas, quand il y a une épidémie, les gens n'attendent pas pour embaumer. Non, vraiment pas ; et ça nuit au commerce comme la peste, comme nous disons — ça nuit au commerce comme la santé, voyez-vous ? Notre petite blague du métier. Bon, je dois y aller. Appelez-moi chaque fois que vous avez besoin de... je veux dire, quand vous passerez par là, un de ces jours. »
Dans sa joie et sa vivacité, c'est lui-même qui a fait les exagérations, s'il y en a eu. Je ne l'ai pas embelli.
Avec ces brèves références à l'inhumation, laissons là le sujet. Quant à moi, j'espère être incinéré. J'ai fait cette remarque à mon pasteur une fois, qui a dit, avec ce qu'il semblait croire être une manière impressionnante :
« Je ne m'inquiéterais pas de cela, si j'étais à votre place. » Il en savait long sur le sujet — toute la famille est si opposée à cela.
CHAPITRE 44
Curiosités de la ville
La vieille partie française de la Nouvelle-Orléans — anciennement la partie espagnole — n'a aucune ressemblance avec le quartier américain de la ville : le quartier américain qui se trouve au-delà du centre d'affaires en briques qui les sépare. Les maisons sont massées en îlots ; elles sont austèrement simples et dignes ; d'un modèle uniforme, avec çà et là une entorse à la règle produisant un effet plaisant ; toutes sont enduites à l'extérieur, et presque toutes ont de longues vérandas à balustrades de fer courant le long des différents étages. Leur principale beauté est la teinte profonde, chaude et variée dont le temps et les intempéries ont enrichi le crépi. Elle s'harmonise avec tout l'entourage et semble appartenir à l'endroit aussi naturellement que la rougeur sur les nuages au coucher du soleil. Cette décoration charmante ne peut être imitée avec succès ; on ne la trouve pas non plus ailleurs en Amérique.
Les balustrades en fer sont également une spécialité. Le motif est souvent extrêmement léger, délicat, aérien et gracieux — avec un grand chiffre ou monogramme au centre, une fine toile d'araignée aux formes déroutantes et complexes, travaillée dans l'acier. Les balustrades anciennes sont faites à la main, et sont aujourd'hui relativement rares et proportionnellement précieuses. Elles sont devenues des objets de collection.
Le groupe avait le privilège de flâner dans ce vieux quartier de la Nouvelle-Orléans avec le plus grand génie littéraire du Sud, l'auteur des « Grandissimes ». En lui, le Sud a trouvé un peintre magistral de sa vie intérieure et de son histoire. En vérité, je découvre par expérience que l'œil non exercé et l'esprit vacant peuvent inspecter ce quartier, en apprendre sur lui et le juger, plus clairement et plus profitablement dans ses livres que par un contact personnel.
Avec M. Cable pour voir pour vous, et décrire, expliquer et illuminer, une promenade dans ce vieux quartier est un plaisir intense. Et vous avez une sensation vive comme de choses invisibles ou à peine entrevues — vive, mais pourtant intermittente et obscure ; vous apercevez des traits saillants, mais perdez les nuances fines ou ne les saisissez qu'imparfaitement à travers la vision de l'imagination : un cas, pour ainsi dire, d'un étranger ignorant et myope traversant le bord de vastes horizons vagues des Alpes avec un autochtone inspiré, éclairé et clairvoyant.
Nous avons visité le vieil hôtel St. Louis, aujourd'hui occupé par des bureaux municipaux. Il n'y a rien de remarquablement frappant à son sujet ; mais on peut dire de lui, comme de l'Académie de musique à New York, que si un balai ou une pelle y a jamais été utilisé, il n'y a aucune preuve circonstancielle pour appuyer ce fait. Il est curieux que les choux, le foin et autres choses ne poussent pas à l'Académie de musique ; mais sans aucun doute, c'est à cause de l'interruption de la lumière par les bancs, et de l'impossibilité de sarcler la récolte ailleurs que dans les allées. Le fait que les ouvreurs cultivent leurs bouquets à boutonnière sur place montre ce qui pourrait être fait s'ils avaient le bon type de chef agricole à la tête de l'établissement.
Nous avons visité aussi la vénérable cathédrale, et la jolie place devant elle ; l'une sombre d'une lumière religieuse, l'autre brillante d'une lumière mondaine, et ravissante avec ses orangers et ses arbustes en fleurs ; puis nous avons roulé sous le soleil brûlant à travers le dédale de maisons et sommes sortis sur la vaste plaine plate au-delà, où se trouvent les villas, les roues à aubes pour drainer la ville, et les terrains vagues peuplés de vaches et d'enfants ; passant devant un vieux cimetière où, nous a-t-on dit, reposent les cendres d'un ancien pirate ; mais nous l'avons cru sur parole et ne sommes pas allés le visiter. C'était un pirate avec une histoire formidable et sanguinaire ; et tant qu'il a préservé, dans la retraite, la dignité immaculée de son nom et la grandeur de son ancienne vocation, l'hommage et la révérence lui étaient acquis des hauts et des bas ; mais quand enfin il est descendu dans l'arène politique et est devenu un piètre échevin, le public l'a « lâché », s'est détourné et a pleuré. Quand il est mort, ils ont érigé un monument au-dessus de lui ; et petit à petit, il a retrouvé le respect ; mais c'est le respect pour le pirate, pas pour l'échevin. Aujourd'hui, les loyaux et généreux se souviennent seulement de ce qu'il fut, et oublient par charité ce qu'il est devenu.
De là, nous avons roulé quelques kilomètres à travers un marécage, le long d'une route surélevée faite de coquillages, avec un canal d'un côté et un bois dense de l'autre ; et çà et là, au loin, un cyprès déchiqueté, aux membres anguleux et à la barbe de mousse, la cime se découpant nettement contre le ciel, et d'une forme aussi pittoresque que les pommiers dans les peintures japonaises — tel était notre itinéraire et ses environs. Il y avait un alligator occasionnel nageant confortablement dans le canal, et une personne de couleur pittoresque occasionnelle sur la berge, projetant son reflet rigide comme une statue sur l'eau calme et guettant une touche.
Et peu après, nous avons atteint le West End, un ensemble d'hôtels du style habituel des stations balnéaires d'été, avec de larges vérandas tout autour, et les vagues du grand lac Pontchartrain, bleu, venant lécher les seuils. Nous avons dîné sur une véranda au niveau du sol, au-dessus de l'eau — le plat principal étant le célèbre poisson appelé pompano, délicieux comme les formes les moins criminelles du péché.
Des milliers de personnes viennent en train et en voiture au West End et au Spanish Fort chaque soir, dînent, écoutent les orchestres, font des promenades en plein air sous les lumières électriques, naviguent sur le lac, et se divertissent de diverses et nombreuses autres manières.
Nous avons eu l'occasion, d'autres jours et dans d'autres endroits, de tester le pompano. Notamment lors d'un dîner éditorial dans l'un des clubs de la ville. Il y était dans sa dernière perfection possible, et a justifié sa réputation. Dans son cortège se trouvait une haute pyramide d'écrevisses écarlates — de grosses ; aussi grosses que le pouce — délicates, appétissantes, alléchantes. Également de l'éperlan à la diable ; également des crevettes de choix ; et un plateau de petits crabes à carapace molle d'une race supérieure. Les autres plats étaient ce que l'on pourrait obtenir chez Delmonico's, ou au palais de Buckingham ; ceux dont j'ai parlé ne peuvent être obtenus dans une telle perfection qu'à la Nouvelle-Orléans, je suppose.
Dans l'Ouest et le Sud, ils ont une nouvelle institution — la « Broom Brigade » (Brigade du balai). Elle est composée de jeunes filles qui portent un costume uniforme et effectuent l'exercice d'infanterie, avec un balai à la place du mousquet. C'est un spectacle très joli, en représentation privée. Lorsqu'elles se produisent sur la scène d'un théâtre, sous l'éclat de feux colorés, cela doit être un spectacle fin et fascinant. Je les ai vues effectuer leur complexe manuel avec grâce, esprit et une précision admirable. Je les ai vues faire tout ce qu'un être humain peut éventuellement faire avec un balai, sauf balayer. Je ne les ai pas vues balayer. Mais je sais qu'elles pourraient apprendre. Ce qu'elles ont déjà appris le prouve. Et si jamais elles apprenaient, et qu'elles partaient en guerre le long de Tchoupitoulas ou de l'une de ces autres rues par là, ces artères auraient un aspect grandement amélioré en quelques minutes seulement. Mais les filles elles-mêmes ne le seraient pas ; donc rien ne serait vraiment gagné, après tout.
L'exercice avait lieu dans le bâtiment de l'artillerie de Washington. Dans ce bâtiment, nous avons vu de nombreuses reliques intéressantes de la guerre. Également une belle peinture à l'huile représentant la dernière entrevue de Stonewall Jackson avec le général Lee. Les deux hommes sont à cheval. Jackson vient d'arriver au galop et interpelle Lee. Le tableau est très précieux, en raison des portraits, qui sont authentiques. Mais, comme beaucoup d'autres tableaux historiques, il ne signifie rien sans son étiquette. Et une étiquette conviendra tout aussi bien qu'une autre —
Première entrevue entre Lee et Jackson.
Dernière entrevue entre Lee et Jackson.
Jackson se présentant à Lee.
Jackson acceptant l'invitation à dîner de Lee.
Jackson déclinant l'invitation à dîner de Lee — avec remerciements.
Jackson s'excusant pour une lourde défaite.
Jackson rapportant une grande victoire.
Jackson demandant une allumette à Lee.
Il raconte une histoire, et une histoire suffisante ; car il dit assez clairement et de manière satisfaisante : « Voici Lee et Jackson ensemble. » L'artiste aurait fait en sorte qu'il raconte qu'il s'agit de la dernière entrevue de Lee et Jackson s'il avait pu le faire. Mais il ne l'a pas pu, car il n'y avait aucun moyen de le faire. Une bonne étiquette lisible vaut généralement, pour l'information, une tonne d'attitude et d'expression significatives dans une peinture historique. À Rome, des personnes dotées d'une nature fine et sympathique se lèvent et pleurent devant la célèbre « Béatrice Cenci le jour précédant son exécution ». Cela montre ce qu'une étiquette peut faire. Si elles ne connaissaient pas le tableau, elles l'inspecteraient sans être émues et diraient : « Jeune fille avec le rhume des foins ; jeune fille avec la tête dans un sac. »
J'ai trouvé les intonations et élisions du Sud, à moitié oubliées, aussi agréables à mon oreille qu'elles l'avaient été autrefois. Un habitant du Sud parle en musique. Du moins, c'est de la musique pour moi, mais alors, je suis né dans le Sud. L'habitant du Sud éduqué n'a aucun usage du « r », sauf au début d'un mot. Il dit « honah », et « dinnah », et « Gove'nuh », et « befo' the waw », et ainsi de suite. Les mots peuvent manquer de charme à l'œil, imprimés, mais ils en ont à l'oreille. Quand le « r » a-t-il disparu du langage du Sud, et comment a-t-il disparu ? La coutume de le supprimer n'a pas été empruntée au Nord, ni héritée de l'Angleterre. Beaucoup d'habitants du Sud — la plupart des habitants du Sud — insèrent un « y » dans des mots occasionnels qui commencent par le son « k ». Par exemple, ils disent M. K'yahtah (Carter) et parlent de jouer aux « k'yahds » ou de voyager dans les « k'yahs ». Et ils ont la coutume plaisante — depuis longtemps tombée en désuétude dans le Nord — d'employer fréquemment le respectueux « Monsieur ». Au lieu du « Oui » sec et du « Non » abrupt, ils disent « Yes, Suh », « No, Suh ».
Mais il y a quelques maladresses. Telles que « like » pour « as », et l'ajout d'un « at » là où il n'est pas nécessaire. J'ai entendu un gentleman éduqué dire : « Like the flag-officer did. » Son cuisinier ou son majordome aurait dit : « Like the flag-officer done. » On entend des gentlemen dire : « Where have you been at? » Et voici la forme aggravée — entendu un gamin des rues en haillons le dire à un camarade : « I was a-ask'n' Tom whah you was a-sett'n' at. » Les élus eux-mêmes disent négligemment « will » quand ils veulent dire « shall » ; et beaucoup d'entre eux disent : « I didn't go to do it », signifiant « Je ne voulais pas le faire ». Le mot du Nord « guess » — importé d'Angleterre, où il était courant, et maintenant considéré par les Anglais satiriques comme une invention yankee — est peu utilisé parmi les habitants du Sud. Ils disent « reckon ». Ils n'ont pas de « doesn't » dans leur langue ; ils disent « don't » à la place. Les gens peu polis utilisent souvent « went » pour « gone ». C'est presque aussi mauvais que le « hadn't ought » du Nord. Cela me rappelle qu'une remarque d'une nature très particulière a été faite ici dans mon voisinage (dans le Nord) il y a quelques jours : « He hadn't ought to have went. » Qu'en est-il ? N'est-ce pas une sacrée prouesse ? On connaît les ordres combinés dans l'architecture de ce bâtard sans même enquêter : un parent du Nord, l'autre du Sud. Aujourd'hui, j'ai entendu une institutrice demander : « Where is John gone? » Cette forme est si courante — si universelle, en fait — que si elle avait utilisé « whither » au lieu de « where », je pense que cela aurait sonné comme une affectation.
Nous avons recueilli un mot excellent — un mot qui mériterait à lui seul le voyage à La Nouvelle-Orléans ; un mot agréable, souple, expressif, pratique : « lagniappe ». Ils le prononcent « lanny-yap ». C’est de l’espagnol, paraît-il. Nous l’avons découvert dès le premier jour en tête d’une colonne de bric-à-brac dans le Picayune ; le deuxième jour, nous avons entendu vingt personnes l’utiliser ; le troisième, nous avons demandé ce qu’il signifiait ; le quatrième, nous l’avions adopté et manions avec aisance. Il a un sens restreint, mais je crois que les gens l’élargissent un peu quand bon leur semble. C’est l’équivalent du treizième pain dans une « douzaine de boulanger ». C’est quelque chose que l’on ajoute, gratuitement, pour faire bonne mesure. La coutume est née dans le quartier espagnol de la ville. Lorsqu’un enfant ou un domestique achète quelque chose dans une boutique — ou même le maire ou le gouverneur, pour ce que j’en sais — il termine l’opération en disant :
« Donnez-moi quelque chose pour la lagniappe. »
Le commerçant s’exécute toujours ; il donne à l’enfant un bout de racine de réglisse, au domestique un cigare bon marché ou une bobine de fil, au gouverneur — je ne sais pas ce qu’il donne au gouverneur ; son soutien, probablement.
Lorsque vous êtes invité à boire, ce qui arrive de temps à autre à La Nouvelle-Orléans, et que vous dites : « Quoi, encore ? Non, j’en ai assez », l’autre répond : « Mais juste cette fois de plus, c’est pour la lagniappe. » Quand le soupirant s’aperçoit qu’il empile ses compliments un peu trop haut, et voit sur le visage de la jeune fille que l’édifice aurait été meilleur sans le dernier compliment, il transforme son « Je vous demande pardon, je ne voulais pas vous offenser » en une forme plus brève : « Oh, c’est pour la lagniappe. » Si le serveur du restaurant trébuche et renverse une mesure de café dans votre cou, il dit : « Pour la lagniappe, monsieur », et vous apporte une autre tasse sans frais supplémentaires.
CHAPITRE 45
Sports du Sud
Dans le Nord, on entend mentionner la guerre au cours d’une conversation mondaine une fois par mois ; parfois une fois par semaine ; mais en tant que sujet de discussion distinct, elle a depuis longtemps été relevée de ses fonctions. Il y a des raisons suffisantes à cela. Si l’on réunit six gentlemen pour dîner aujourd’hui, il peut facilement arriver que quatre d’entre eux — voire cinq — n’aient pas été au front du tout. Il y a donc quatre chances sur deux, ou cinq sur une, que la guerre ne devienne à aucun moment de la soirée le sujet de la conversation ; et il y a encore plus de chances que, si elle le devient, elle ne le reste que peu de temps. Si vous ajoutez six dames à la compagnie, vous avez ajouté six personnes qui ont si peu vu les réalités effroyables de la guerre qu’elles ont épuisé le sujet depuis des années, et qu’elles seraient vite lassées si vous le remettiez sur le tapis.
La situation est très différente dans le Sud. Là-bas, chaque homme que vous rencontrez a fait la guerre ; et chaque dame que vous rencontrez l’a vue. La guerre est le grand sujet de conversation par excellence. L’intérêt qu’on lui porte est vif et constant ; celui pour les autres sujets est fugace. Mentionner la guerre réveillera une compagnie morne et déliera les langues, là où presque tout autre sujet échouerait. Dans le Sud, la guerre est ce que l’ère chrétienne est ailleurs : ils datent les événements à partir d’elle. À longueur de journée, vous entendez dire que des choses ont eu lieu « depuis la guerre » ; ou « pendant la guerre » ; ou « avant la guerre » ; ou « juste après la guerre » ; ou « environ deux ans, ou cinq ans, ou dix ans avant la guerre ou après la guerre ». Cela montre à quel point chaque individu a été intimement touché, en sa propre personne, par ce formidable épisode. Cela donne à l’étranger inexpérimenté une meilleure idée de ce qu’est une calamité vaste et globale qu’une invasion, bien plus que tout ce qu’il pourrait apprendre en lisant des livres au coin du feu.
Un soir, au club, un gentleman s’est tourné vers moi et m’a dit à voix basse :
« Vous remarquez, bien sûr, que nous parlons presque toujours de la guerre. Ce n’est pas parce que nous n’avons rien d’autre à dire, mais parce que rien d’autre n’a un intérêt aussi fort pour nous. Et il y a une autre raison : pendant la guerre, chacun de nous, en sa propre personne, semble avoir échantillonné toutes les variétés de l’expérience humaine ; par conséquent, vous ne pouvez mentionner aucune affaire extérieure, quelle qu’elle soit, sans qu’elle ne rappelle à un auditeur quelque chose qui s’est produit durant la guerre — et il le sort aussitôt. Bien sûr, cela ramène la conversation à la guerre. Vous pouvez essayer autant que vous voulez de maintenir d’autres sujets devant l’assemblée, et nous pouvons tous nous y mettre pour aider, le résultat ne sera qu’un seul : le sujet le plus fortuit chargerait chaque homme de souvenirs de guerre, et le ferait taire aussi ; et la conversation s’arrêterait probablement bientôt, car vous ne pouvez pas parler de pâles incongruités quand vous avez un fait ou une imagination cramoisie en tête que vous brûlez de faire sortir. »
Le poète était assis à quelque distance ; et, peu après, il commença à parler — de la lune.
Le gentleman qui m’avait parlé fit remarquer à part : « Voilà, la lune est bien loin du théâtre de la guerre, mais vous verrez qu’elle suggérera quelque chose à quelqu’un au sujet de la guerre ; dans dix minutes, la lune, en tant que sujet, sera remisée au placard. »
Le poète disait avoir remarqué quelque chose qui l’avait surpris ; il avait eu l’impression qu’ici, vers l’équateur, le clair de lune était beaucoup plus fort et plus brillant que dans le Nord ; il avait eu l’impression que lorsqu’il avait visité La Nouvelle-Orléans, il y a bien des années, la lune…
Interruption venant de l’autre bout de la salle :
« Permettez-moi d’expliquer cela. Cela me rappelle une anecdote. Tout a changé depuis la guerre, pour le meilleur ou pour le pire ; mais vous trouverez ici des gens nés râleurs, qui ne voient aucun changement si ce n’est pour le pire. Il y avait une vieille négresse de ce genre. Un jeune New-Yorkais a dit en sa présence : "Quelle merveilleuse lune vous avez ici !" Elle a soupiré et a dit : "Ah, béni soit votre cœur, mon petit, vous auriez dû voir cette lune avant la guerre !" »
Le nouveau sujet était déjà mort. Mais le poète le ressuscita et lui donna un nouveau départ.
Une brève dispute s’ensuivit pour savoir si la différence entre le clair de lune du Nord et celui du Sud existait réellement ou n’était qu’imaginée. La discussion sur le clair de lune dériva facilement vers les méthodes artificielles pour dissiper l’obscurité. Puis quelqu’un se souvint que lorsque Farragut avança sur Port Hudson par une nuit noire — et ne voulant pas faciliter la visée des canonniers confédérés — il ne porta pas de lanternes de combat, mais fit peindre les ponts de ses navires en blanc, créant ainsi une lumière faible mais précieuse, qui permit à ses propres hommes de tâtonner avec une facilité considérable. À ce stade, la guerre reprit le dessus — les dix minutes n’étaient pas tout à fait écoulées.
Je n’en fus pas désolé, car les récits de guerre faits par des hommes qui ont fait la guerre sont toujours intéressants ; tandis que les discours sur la lune par un poète qui n’a jamais été sur la lune risquent d’être ennuyeux.
Nous sommes allés à un combat de coqs à La Nouvelle-Orléans un samedi après-midi. Je n’avais jamais vu de combat de coqs auparavant. Il y avait là des hommes et des garçons de tous âges et de toutes couleurs, et de nombreuses langues et nationalités. Mais j’ai remarqué une absence assez frappante et surprenante : les visages brutalement traditionnels. Il n’y avait pas de visages brutaux. Sans le combat de coqs, vous auriez pu faire passer le rassemblement pour une réunion de prière auprès d’un étranger ; et une fois que cela a commencé, pour un réveil religieux — à condition de bander les yeux de votre étranger — car les cris étaient quelque chose de prodigieux.
Un nègre et un homme blanc étaient dans l’arène ; tous les autres à l’extérieur. Les coqs furent apportés dans des sacs ; et quand l’heure fut appelée, ils furent sortis par les deux assistants, caressés, poussés l’un vers l’autre, et finalement libérés. Le gros coq noir se jeta instantanément sur le petit gris et le frappa à la tête avec son éperon. Le gris répondit avec fougue. Puis la tour de Babel des cris multilingues éclata, et ne cessa dès lors plus. Quand les coqs se furent battus depuis un certain temps, je m’attendais à chaque instant à ce qu’ils tombent morts, car tous deux étaient aveugles, rouges de sang, et si épuisés qu’ils tombaient fréquemment. Pourtant, ils ne voulaient pas abandonner, et ils ne voulaient pas mourir non plus. Le nègre et l’homme blanc les ramassaient toutes les quelques secondes, les essuyaient, soufflaient de l’eau froide sur eux en une fine pulvérisation, et prenaient leur tête dans leur bouche pour les y tenir un instant — peut-être pour réchauffer la vie qui s’en allait ; je ne sais pas. Puis, étant reposées à terre, les créatures mourantes titubaient à tâtons, les ailes traînantes, se trouvaient, portaient un coup au hasard ou deux, et tombaient épuisées une fois de plus.
Je n’ai pas vu la fin de la bataille. Je me suis forcé à la supporter aussi longtemps que j’ai pu, mais c’était un spectacle trop pitoyable ; alors j’ai fait une confession franche à cet effet, et nous nous sommes retirés. Nous avons appris plus tard que le coq noir était mort dans l’arène, en se battant jusqu’au bout.
Il est évident qu’il y a une fascination abondante pour ce « sport » pour ceux qui ont un certain degré de familiarité avec lui. Je n’ai jamais vu des gens apprécier quoi que ce soit plus que ce rassemblement n’appréciait ce combat. Il en allait de même pour les vieillards aux cheveux gris et pour les garçons de dix ans. Ils se perdaient dans des frénésies de délice. La « rencontre de coqs » est un genre de divertissement inhumain, cela ne fait aucun doute ; pourtant, cela semble être un sport beaucoup plus respectable et bien moins cruel que la chasse au renard — car les coqs aiment ça ; ils éprouvent, tout en conférant, du plaisir ; ce qui n’est pas le cas du renard.
Nous avons assisté — au sens français du terme — à une course de mulets, un jour. Je crois que j’ai apprécié cette compétition plus que n’importe quel autre mulet présent. Je l’ai appréciée plus que je ne me souviens avoir apprécié n’importe quelle autre course d’animaux que j’aie jamais vue. La tribune était bien remplie par la beauté et la chevalerie de La Nouvelle-Orléans. Cette expression n’est pas de moi. Elle est du journaliste du Sud. Il l’utilise depuis deux générations. Il l’utilise vingt fois par jour, ou vingt mille fois par jour ; ou un million de fois par jour — selon les nécessités. Il est obligé de l’utiliser un million de fois par jour, s’il a l’occasion de parler d’hommes et de femmes respectables aussi souvent ; car il n’a pas d’autre expression pour un tel service, excepté celle-là. Il ne s’en lasse jamais ; elle a toujours une belle sonorité pour lui. Il y a une sorte de bouffissure médiévale et de clinquant qui plaît à son âme barbare et fastueuse. S’il avait été en Palestine aux premiers temps, nous n’aurions eu aucune référence à la « multitude » de sa part. Non, il aurait dit « la beauté et la chevalerie de Galilée » assemblées pour entendre le Sermon sur la montagne. Il est probable que les hommes et les femmes du Sud soient assez malades de cette expression à présent, et aimeraient un changement, mais il n’y a aucune perspective immédiate qu’ils l’obtiennent.
L’éditeur de La Nouvelle-Orléans a un style fort, compact, direct, sans fioritures ; il ne gaspille pas les mots et ne s’épanche pas. Ce n’est pas le cas de son correspondant moyen. Dans l’appendice, j’ai cité une bonne lettre, écrite par une main entraînée ; mais le correspondant moyen déverse un style qui diffère de cela. Par exemple —
Le « Times-Democrat » a envoyé un vapeur de secours sur l’un des bayous, en avril dernier. Ce vapeur a accosté dans un village, là-haut quelque part, et le capitaine a invité certaines des dames du village à faire un court voyage avec lui. Elles ont accepté et sont montées à bord, et le bateau à vapeur s’est éloigné en remontant le ruisseau. C’était tout ce qu’il y avait « là-dedans ». Et c’est tout ce que l’éditeur du « Times-Democrat » en aurait tiré. Il n’y avait rien dans cette affaire que des statistiques, et il n’en aurait rien tiré d’autre. Il les aurait probablement même mises en tableau, en partie pour assurer une clarté parfaite de l’énoncé, et en partie pour économiser de l’espace. Mais son correspondant spécial connaît d’autres méthodes pour traiter les statistiques. Il se libère simplement de toute retenue et se vautre dedans —
« Samedi, tôt dans la matinée, la beauté du lieu a honoré notre cabine, et fière de son beau fret, le petit bateau galant a glissé sur le bayou. »
Vingt-deux mots pour dire que les dames sont montées à bord et que le bateau s’est éloigné en remontant le ruisseau, est un pur gaspillage de dix bons mots, et est également destructeur de la compacité de l’énoncé.
Le problème avec le journaliste du Sud, ce sont les femmes. Elles le déstabilisent ; elles le font perdre son équilibre. Il est simple, sensé et satisfaisant, jusqu’à ce qu’une femme apparaisse. Alors il s’écroule ; son esprit vacille, il devient fleuri et idiot. À la lecture de l’extrait ci-dessus, vous imagineriez que cet étudiant de Sir Walter Scott est un apprenti, et qu’il ne sait presque rien sur le maniement de la plume. Au contraire, il fournit plein de preuves, dans sa longue lettre, qu’il sait très bien comment la manier quand les femmes ne sont pas là pour lui donner la maladie des fleurs artificielles. Par exemple —
« À 4 heures, des nuages inquiétants ont commencé à s’accumuler dans le sud-est, et bientôt, depuis le golfe, est venue une rafale qui augmentait en sévérité à chaque instant. Il n’était plus sûr de quitter le débarcadère alors, et il y eut un retard. Les chênes secouaient leurs longues mèches de barbes moussues sous la traction du vent, et le bayou, dans son ambition, a arboré des vagues miniatures en moquerie de corps d’eau beaucoup plus grands. Une accalmie a permis un départ, et nous avons fait vapeur vers la maison, un ciel d’encre au-dessus de nos têtes et un vent lourd soufflant. Alors que l’obscurité s’insinuait, rares étaient ceux à bord qui ne souhaitaient pas être plus près de chez eux. »
Il n’y a rien à redire à cela. C’est une bonne description, présentée de façon compacte. Pourtant, il y avait une grande tentation, là-bas, de tomber dans l’écriture tapageuse.
Mais revenons au mulet. Depuis que je l’ai quitté, j’ai fouillé partout et trouvé un rapport complet de la course. J’y trouve la confirmation de la théorie que j’ai évoquée tout à l’heure — à savoir que le problème avec le journaliste du Sud, ce sont les femmes : les femmes, complétées par Walter Scott et ses chevaliers et sa beauté et sa chevalerie, et ainsi de suite. C’est un excellent rapport, tant que les femmes restent en dehors. Mais quand elles s’immiscent, nous avons ce résultat frénétique —
« Il s’écoulera probablement beaucoup de temps avant que la tribune des dames ne présente une telle mer de beauté écumeuse comme elle l’a fait hier. Les femmes de La Nouvelle-Orléans sont toujours charmantes, mais jamais autant qu’à cette période de l’année, quand dans leurs costumes de printemps délicats elles apportent avec elles un souffle de fraîcheur suave et une odeur de sainteté indicible. La tribune était si bondée d’elles que, marchant à leurs pieds et ne voyant aucune possibilité d’approche, plus d’un homme a apprécié comme jamais auparavant le sentiment de la Péri aux portes du Paradis, et s’est demandé quel était le don inestimable qui l’admettrait en leur présence sacrée. Étincelants sur leurs poitrines ou épaules vêtues de blanc étaient les couleurs de leurs chevaliers préférés, et si ce n’était pour le fait que les vaillants héros apparaissaient sur des mulets peu romantiques, il aurait été facile d’imaginer l’un des jours de gala du roi Arthur. »
Il y avait treize mulets dans la première manche ; toutes sortes de mulets, ils étaient ; toutes sortes de complexions, d’allures, de dispositions, d’aspects. Certains étaient des créatures magnifiques, d’autres non ; certains étaient luisants, d’autres n’avaient pas eu leur fourrure brossée dernièrement ; certains étaient innocemment gais et fringants ; certains étaient pleins de malice et de toute injustice ; à en juger par leurs apparences, certains pensaient que l’affaire en cours était la guerre, certains pensaient que c’était une farce, les autres la prenaient pour une occasion religieuse. Et chaque mulet agissait selon ses convictions. Le résultat était une absence d’harmonie bien compensée par une présence visible de variété — variété d’un genre pittoresque et divertissant.
Tous les cavaliers étaient de jeunes gentlemen de la société élégante. Si le lecteur s’est demandé pourquoi les dames de La Nouvelle-Orléans assistent à une orgie aussi humble qu’une course de mulets, la chose est expliquée maintenant. C’est une lubie de mode ; tous ceux qui y sont liés sont des gens de mode.
C’est très amusant, et cordialement apprécié. La course de mulets est l’une des occasions marquantes de l’année. Elle a fait passer quelques mulets assez rapides au premier plan. L’un d’eux a dû être exclu, parce qu’il était si rapide qu’il a transformé la chose en une compétition à un seul mulet, et l’a dépouillée de l’une de ses meilleures caractéristiques — la variété. Mais de temps en temps, quelqu’un le déguise avec un nouveau nom et une nouvelle complexion, et l’intègre à nouveau.
Les cavaliers s’habillent dans des costumes complets de jockey de soies, satins et velours aux couleurs vives.
Les treize mulets sont partis en bloc, après quelques faux départs, et se sont enfuis avec une fougue prodigieuse. Comme chaque mulet et chaque cavalier avait une opinion distincte sur la façon dont la course devait être menée, et quel côté de la piste était le meilleur dans certaines circonstances, et combien de fois la piste devait être traversée, et quand une collision devait être accomplie, et quand elle devait être évitée, ces vingt-six opinions contradictoires ont créé une confusion la plus fantastique et pittoresque, et le spectacle qui en résultait était désopilant.
Manche d’un mile ; temps 2:22. Huit des treize mulets distancés. J’avais misé sur un mulet qui aurait gagné si le cortège avait été inversé. La deuxième manche était amusante ; tout comme la « course de consolation pour les mulets battus », qui suivit plus tard ; mais la première manche était la meilleure à cet égard.
Je pense que la plus agréable de toutes les courses est une course de bateaux à vapeur ; mais, juste après, je préfère la course de mulets gaie et joyeuse. Deux bateaux à vapeur chauffés à blanc faisant rage côte à côte, tendant chaque nerf — c’est-à-dire chaque rivet dans les chaudières — tremblant, secouant et gémissant de la proue à la poupe, crachant de la vapeur blanche par les tuyaux, déversant de la fumée noire par les cheminées, faisant pleuvoir des étincelles, fendant la rivière en longues cassures d’écume sifflante — c’est un sport qui fait frémir le foie d’un homme de plaisir. Une course de chevaux est assez terne et incolore en comparaison. Pourtant, une course de chevaux pourrait être bien à sa manière, peut-être, si ce n’était pour les fastidieux faux départs. Mais alors, personne n’est jamais tué. Du moins, personne n’a jamais été tué quand j’étais à une course de chevaux. Ils ont été estropiés, il est vrai ; mais cela n’a pas grande importance.
CHAPITRE 46
Enchantements et enchanteurs
Le plus grand événement annuel à La Nouvelle-Orléans est quelque chose que nous sommes arrivés trop tard pour goûter — les festivités de Mardi-Gras. J’ai vu le cortège de l’équipage mystique de Comus là-bas, il y a vingt-quatre ans — avec des chevaliers et des nobles et ainsi de suite, vêtus de somptuosités en soie et en or faites à Paris, planifiées et achetées pour l’utilisation de cette seule nuit ; et dans leur cortège toutes sortes de géants, nains, monstruosités et autres grotesqueries divertissantes — un genre de spectacle surprenant et merveilleux, alors qu’il défilait solennellement et silencieusement dans la rue à la lumière de ses torches fumantes et vacillantes ; mais on dit qu’en ces derniers jours le spectacle est puissamment augmenté, en ce qui concerne le coût, la splendeur et la variété. Il y a un personnage principal — « Rex » ; et si je me souviens bien, ni ce roi ni aucun de sa grande suite de subordonnés n’est connu d’aucun étranger. Tous ces gens sont des gentlemen de position et de conséquence ; et c’est une chose fière d’appartenir à l’organisation ; donc le mystère dans lequel ils cachent leur personnalité est simplement pour la romance, et non à cause de la police.
Mardi-Gras est bien sûr une relique de l’occupation française et espagnole ; mais je juge que la caractéristique religieuse en a été assez bien évacuée maintenant. Sir Walter a pris l’avantage sur les gentlemen de la bure et du chapelet, et il restera. Ses affaires médiévales, complétées par les monstres et les bizarreries, et les créatures agréables du pays des fées, sont plus belles à regarder que les pauvres inventions et performances fantastiques de la populace festive du jour des prêtres, et servent tout aussi bien, peut-être, à souligner le jour et à avertir les hommes que la ligne de grâce entre la saison mondaine et celle sainte est atteinte.
Ce cortège du Mardi Gras fut, jusqu'à une époque récente, la possession exclusive de La Nouvelle-Orléans. Mais aujourd'hui, il s'est propagé à Memphis, Saint-Louis et Baltimore. Il a probablement atteint ses limites. C'est une chose qui pourrait difficilement exister dans le Nord pragmatique ; elle ne durerait certainement qu'un temps très bref ; aussi bref que celui qu'elle durerait à Londres. Car son âme est le romantisme, non le comique ou le grotesque. Ôtez les mystères romantiques, les rois, les chevaliers et les titres ronflants, et le Mardi Gras mourrait, là-bas dans le Sud. Le trait même qui le maintient en vie dans le Sud — ce romantisme à l'eau de rose — le tuerait dans le Nord ou à Londres. Puck, Punch et la presse universelle s'abattraient sur lui et s'en moqueraient sans merci, et sa première exhibition serait aussi la dernière.
Aux crimes de la Révolution française et de Bonaparte, on peut opposer deux bienfaits compensatoires : la Révolution a brisé les chaînes de l'Ancien Régime et de l'Église, et a fait d'une nation d'esclaves abjects une nation d'hommes libres ; et Bonaparte a instauré la primauté du mérite sur la naissance, et a si complètement dépouillé la royauté de sa divinité que, si les têtes couronnées d'Europe étaient des dieux auparavant, elles ne sont depuis que des hommes, et ne pourront plus jamais être des dieux, mais seulement des figures de proue, comptables de leurs actes comme le commun des mortels. De tels bienfaits compensent le mal temporaire que Bonaparte et la Révolution ont causé, et laissent le monde en dette envers eux pour ces services grands et permanents rendus à la liberté, à l'humanité et au progrès.
Vient ensuite Sir Walter Scott avec ses enchantements, et par sa seule force il freine cette vague de progrès, voire la fait refluer ; il amène le monde à s'éprendre de rêves et de fantômes ; de formes de religion corrompues et porcines ; de systèmes de gouvernement corrompus et dégradés ; des niaiseries et des vacuités, des fausses grandeurs, des faux bijoux et des fausses chevaleries d'une société sans cervelle, sans valeur et disparue depuis longtemps. Il a causé un mal incommensurable ; un mal plus réel et plus durable, peut-être, que tout autre individu ayant jamais écrit. La majeure partie du monde a désormais survécu à une bonne part de ces maux, bien que nullement à tous ; mais dans notre Sud, ils fleurissent encore assez vigoureusement. Pas aussi vigoureusement qu'il y a une demi-génération, peut-être, mais vigoureusement tout de même. Là, la civilisation authentique et saine du dix-neuvième siècle est curieusement confondue et mêlée à la fausse civilisation médiévale de Walter Scott ; et ainsi vous avez des idées pratiques, pleines de bon sens et progressistes, et des œuvres progressistes, mélangées au duel, au discours enflé et au romantisme puéril d'un passé absurde qui est mort et qui, par charité, devrait être enterré. Sans la maladie Sir Walter, le caractère du Sudiste — ou « Southron », selon la manière plus guindée de s'exprimer de Sir Walter — serait entièrement moderne, au lieu d'être un mélange de moderne et de médiéval, et le Sud aurait une génération d'avance sur ce qu'il est. C'est Sir Walter qui, avant la guerre, a fait de chaque gentleman du Sud un major, un colonel, un général ou un juge ; et c'est lui, aussi, qui a fait en sorte que ces gentlemen attachent de la valeur à ces décorations bidon. Car c'est lui qui a créé le rang et la caste là-bas, ainsi que la révérence pour le rang et la caste, et la fierté et le plaisir qu'on en retire. On impute déjà assez de choses à l'esclavage sans lui attribuer ces créations et contributions de Sir Walter.
Sir Walter a eu une part si prépondérante dans la formation du caractère du Sud tel qu'il existait avant la guerre, qu'il est en grande partie responsable de cette guerre. Il semble un peu dur envers un homme mort de dire que nous n'aurions jamais eu de guerre sans Sir Walter ; et pourtant, un argument assez plausible pourrait peut-être être avancé pour soutenir cette folle proposition. Le Sudiste de la Révolution américaine possédait des esclaves ; tout comme le Sudiste de la guerre de Sécession : mais le premier ressemble au second comme un Anglais ressemble à un Français. Le changement de caractère peut être attribué plus facilement à l'influence de Sir Walter qu'à celle de toute autre chose ou personne.
On peut observer, à un ou deux signes près, combien cette influence a pénétré profondément et avec quelle force elle se maintient. Si l'on prend un périodique littéraire du Nord ou du Sud datant d'il y a quarante ou cinquante ans, on le trouvera rempli d'une « éloquence » verbeuse, creuse et fleurie, de romantisme, de sentimentalité — tout cela imité de Sir Walter, et assez mal fait, en outre — d'innocentes parodies de son style et de ses méthodes, en fait. Ce genre de littérature étant à la mode dans les deux sections du pays, il y avait une opportunité pour la plus juste des compétitions ; et en conséquence, le Sud était capable de montrer autant de noms littéraires bien connus, proportionnellement à la population, que le Nord.
Mais un changement est survenu, et il n'y a plus d'opportunité pour une juste compétition entre le Nord et le Sud. Car le Nord a rejeté ce vieux style enflé, tandis que l'écrivain du Sud s'y accroche encore — s'y accroche et, par conséquent, dispose d'un marché restreint pour ses marchandises. Il y a autant de talent littéraire dans le Sud aujourd'hui qu'il y en a toujours eu, bien sûr ; mais son travail ne peut obtenir qu'une faible circulation dans les conditions actuelles ; les auteurs écrivent pour le passé, non pour le présent ; ils utilisent des formes obsolètes et une langue morte. Mais lorsqu'un Sudiste de génie écrit en anglais moderne, son livre ne marche plus avec des béquilles, mais sur des ailes ; et elles le transportent rapidement à travers l'Amérique et l'Angleterre, et à travers les grandes maisons d'édition allemandes qui réimpriment les ouvrages anglais — comme en témoigne l'expérience de M. Cable et d'Uncle Remus, deux des très rares auteurs du Sud qui n'écrivent pas dans le style du Sud. Au lieu de trois ou quatre noms littéraires largement connus, le Sud devrait en avoir une douzaine ou deux — et il les aura quand le temps de Sir Walter sera révolu.
Une curieuse illustration du pouvoir d'un seul livre, pour le bien ou pour le mal, est montrée dans les effets produits par « Don Quichotte » et ceux produits par « Ivanhoé ». Le premier a balayé l'admiration du monde pour la niaiserie de la chevalerie médiévale, et l'autre l'a restaurée. En ce qui concerne notre Sud, le bon travail accompli par Cervantès est presque lettre morte, tant le travail pernicieux de Scott l'a sapé efficacement.
CHAPITRE 47
Uncle Remus et M. Cable
M. JOEL CHANDLER HARRIS (« Uncle Remus ») devait arriver d'Atlanta à sept heures du matin le dimanche ; nous nous sommes donc levés pour l'accueillir. Nous avons pu le détecter parmi la foule des arrivants au comptoir de l'hôtel grâce à sa correspondance avec une description qui nous avait été fournie par une source digne de foi. On disait qu'il était de petite taille, roux et quelque peu taché de rousseur. Il était le seul homme du groupe dont l'apparence concordait avec ce signalement. On disait qu'il était très timide. C'est un homme timide. À ce sujet, aucun doute. Cela ne se voit peut-être pas en surface, mais la timidité est là. Après des jours d'intimité, on s'étonne de voir qu'elle est toujours aussi forte. Il y a une nature fine et belle cachée derrière, comme le savent tous ceux qui ont lu le livre d'Uncle Remus ; et un génie fin aussi, comme le savent tous par le même signe. Je semble parler assez librement de ce voisin ; mais en parlant au public, je ne parle qu'à ses amis personnels, et ces choses sont permises entre amis.
Il a profondément déçu un certain nombre d'enfants qui étaient venus en masse à la maison de M. Cable pour obtenir un aperçu de l'illustre sage et oracle des crèches de la nation. Ils dirent :
« Mais, il est blanc ! »
Ils en furent affligés. Alors, pour les consoler, on apporta le livre, afin qu'ils puissent entendre l'histoire de Tar-Baby d'Uncle Remus des lèvres d'Uncle Remus lui-même — ou ce qu'il en restait à leurs yeux outragés. Mais il s'est avéré qu'il n'avait jamais fait de lecture à haute voix devant des gens, et qu'il était trop timide pour tenter l'expérience maintenant. M. Cable et moi avons lu des passages de nos propres livres pour lui montrer à quel point c'était facile ; mais son immortelle timidité a résisté même à cette stratégie sagace, et nous avons donc dû lire nous-mêmes l'histoire de Brer Rabbit.
M. Harris devrait être capable de lire le dialecte nègre mieux que quiconque, car en matière d'écriture, il est le seul maître que le pays ait produit. M. Cable est le seul maître dans l'écriture des dialectes français que le pays ait produit ; et il les lit à la perfection. Ce fut un grand régal de l'entendre lire à propos de Jean-ah Poquelin, et à propos d'Innerarity et de son célèbre « pigshoo » représentant « Louisihanna rif-fusing to Hanter the Union », ainsi que des passages de dialecte allemand finement nuancés extraits d'un roman qui était encore en manuscrit.
Il est apparu dans la conversation qu'à deux reprises différentes, M. Cable s'était attiré des ennuis grotesques en utilisant, dans ses livres, des noms français presque impossibles qui, néanmoins, se trouvaient être portés par des citoyens vivants et sensibles de La Nouvelle-Orléans. Ses noms étaient soit des inventions, soit empruntés à un passé ancien et obsolète, je ne me souviens plus lequel ; mais dans tous les cas, des porteurs vivants de ces noms se sont manifestés, et ont été assez blessés de voir l'attention attirée sur eux et leurs affaires de manière aussi excessivement publique.
M. Warner et moi avons eu une expérience du même genre lorsque nous avons écrit le livre intitulé « The Gilded Age ». Il y a un personnage dedans qui s'appelle « Sellers ». Je ne me souviens plus de son prénom au début ; mais quoi qu'il en soit, M. Warner ne l'aimait pas et voulait qu'il soit amélioré. Il m'a demandé si j'étais capable d'imaginer une personne nommée « Eschol Sellers ». Bien sûr, j'ai dit que je ne pouvais pas, sans stimulants. Il a dit qu'autrefois, dans l'Ouest lointain, il avait rencontré, contemplé et réellement serré la main d'un homme portant ce nom impossible — « Eschol Sellers ». Il a ajouté :
« C'était il y a vingt ans ; son nom l'a probablement emporté avant cela ; et s'il ne l'a pas fait, il ne verra jamais le livre de toute façon. Nous allons confisquer son nom. Le nom que vous utilisez est courant, et donc dangereux ; il y a probablement un millier de Sellers qui le portent, et toute la horde viendra après nous ; mais Eschol Sellers est un nom sûr — c'est un roc. »
Nous avons donc emprunté ce nom ; et quand le livre est sorti depuis environ une semaine, l'un des hommes blancs les plus imposants, les plus beaux et les plus aristocratiques qui ait jamais vécu est passé nous voir, avec dans sa poche le procès en diffamation le plus redoutable qui ait jamais... enfin, bref, nous avons obtenu sa permission de supprimer une édition de dix millions de copies du livre et de changer ce nom en « Mulberry Sellers » dans les éditions futures.
CHAPITRE 48
Sucre et Poste
UN jour, dans la rue, j'ai rencontré l'homme que, plus que tout autre, je souhaitais voir — Horace Bixby ; autrefois pilote sous mes ordres — ou plutôt, au-dessus de moi — désormais capitaine du grand navire à vapeur « City of Baton Rouge », le plus récent et le plus rapide ajout à l'Anchor Line. La même silhouette élancée, les mêmes boucles serrées, la même démarche souple, la même vivacité, la même décision du regard et la même décision de la main, le même maintien militaire droit ; pas un pouce gagné ou perdu de tour de taille, pas une once gagnée ou perdue de poids, pas un cheveu qui ait blanchi. C'est une chose curieuse que de laisser un homme de trente-cinq ans et de revenir au bout de vingt et un ans pour le trouver toujours âgé de trente-cinq ans. Je n'ai pas eu d'expérience de ce genre auparavant, je crois. Il y avait quelques pattes-d'oie, mais elles ne comptaient pour presque rien, étant peu visibles.
Son bateau venait juste d'arriver. Je l'attendais depuis plusieurs jours, ayant l'intention de retourner à Saint-Louis avec lui. Le capitaine et moi nous sommes joints à un groupe de dames et de messieurs, invités du Major Wood, et sommes descendus la rivière sur cinquante-quatre milles, dans un remorqueur rapide, jusqu'à la plantation de sucre de l'ex-gouverneur Warmouth. Échelonnés le long de la rivière, en aval de la ville, se trouvaient un certain nombre de vieux bateaux à vapeur décrépits, délabrés et superannués, dont je n'en avais jamais vu un seul auparavant. Ils avaient tous été construits, usés et mis au rebut depuis ma dernière visite. Cela donne une idée concrète de la fragilité d'un bateau du Mississippi et de la brièveté de sa vie.
Six milles en aval de la ville, une cheminée en brique grasse et cabossée, dépassant des magnolias et des chênes verts, a été désignée comme le monument érigé par une nation reconnaissante pour célébrer la bataille de La Nouvelle-Orléans — la victoire de Jackson sur les Britanniques, le 8 janvier 1815. La guerre était terminée, les deux nations étaient en paix, mais la nouvelle n'était pas encore parvenue à La Nouvelle-Orléans. Si nous avions eu le télégraphe par câble à cette époque, ce sang n'aurait pas été versé, ces vies n'auraient pas été gaspillées ; et mieux encore, Jackson n'aurait probablement jamais été président. Nous avons surmonté les maux que nous a causés la guerre de 1812, mais pas certains de ceux causés par la présidence de Jackson.
La plantation Warmouth couvre une vaste étendue de terrain, et l'hospitalité du manoir Warmouth est graduée à la même grande échelle. Nous avons vu des charrues à vapeur à l'œuvre, ici, pour la première fois. La machine de traction voyage sur ses propres roues jusqu'à ce qu'elle atteigne l'endroit requis ; puis elle reste immobile et, au moyen d'un câble métallique, tire l'énorme charrue vers elle sur deux ou trois cents mètres à travers le champ, entre les rangées de canne. La chose coupe dans le terreau noir à un pied et demi de profondeur. La charrue ressemble à un croisillon avant et arrière d'un bateau à vapeur de l'Hudson, inversé. Lorsque le timonier nègre s'assoit sur une extrémité, celle-ci s'incline près du sol, tandis que l'autre reste haute dans les airs. Cette grande bascule roule et tangue comme un navire en mer, et ce n'est pas tout cavalier de cirque qui pourrait y rester.
La plantation contient deux mille six cents acres ; six cent cinquante sont en canne ; et il y a une oliveraie fruitière de cinq mille arbres. La canne est cultivée selon une mode moderne et scientifique complexe, trop élaborée et complexe pour que je tente de la décrire ; mais elle a perdu 40 000 dollars l'année dernière. J'oublie les autres détails. Cependant, la récolte de cette année atteindra dix ou douze cents tonnes de sucre, par conséquent la perte de l'année dernière n'aura pas d'importance. Ces méthodes scientifiques gênantes et coûteuses permettent d'obtenir un rendement d'une tonne et demie à deux tonnes par acre ; ce qui est trois ou quatre fois le rendement d'un acre à mon époque.
Les fossés de drainage étaient partout vivants de petits crabes — des « violonistes ». On les voyait s'enfuir de côté dans toutes les directions dès qu'ils entendaient un bruit dérangeant. Des parasites coûteux, ces crabes ; car ils forent dans les levées et les ruinent.
La grande sucrerie était un désert de cuves, de réservoirs, de bacs et de filtres, de pompes, de tuyaux et de machines. Le processus de fabrication du sucre est extrêmement intéressant. D'abord, vous jetez votre canne dans les centrifugeuses et vous extrayez le jus ; puis vous le faites passer dans la casserole d'évaporation pour extraire la fibre ; puis à travers le filtre à os pour éliminer l'alcool ; puis à travers les réservoirs de clarification pour évacuer la mélasse ; puis à travers le tuyau de granulation pour le condenser ; puis à travers la casserole à vide pour extraire le vide. Il est maintenant prêt pour le marché. J'ai noté ces détails de mémoire. La chose semble simple et facile. Ne vous y trompez pas. Faire du sucre est vraiment l'une des choses les plus difficiles au monde. Et le faire correctement est presque impossible. Si vous examinez votre propre réserve de temps en temps sur une période de plusieurs années, et que vous compilez le résultat, vous constaterez que pas deux hommes sur vingt ne peuvent faire du sucre sans y mettre du sable.
Nous aurions pu descendre jusqu'à l'embouchure du fleuve et visiter la grande œuvre du capitaine Eads, les « jetées », où le fleuve a été comprimé entre des murs, et ainsi approfondi jusqu'à vingt-six pieds ; mais il a été jugé inutile d'y aller, car à ce niveau d'eau, tout serait recouvert et invisible.
Nous aurions pu visiter ce bourg ancien et singulier, « Pilot-town », qui se dresse sur pilotis dans l'eau — à ce qu'on dit ; où presque toute la communication se fait par esquif et canoë, même pour assister aux mariages et aux enterrements ; et où les plus petits garçons et filles sont aussi habiles avec l'aviron que les enfants non amphibies le sont avec le vélocipède.
Nous aurions pu faire un certain nombre d'autres choses ; mais en raison du temps limité, nous sommes rentrés à la maison. La navigation sur le fleuve venteux et étincelant fut une expérience charmante, et aurait été satisfaisante, sentimentale et romantique sans les interruptions du perroquet de compagnie du remorqueur, dont les commentaires incessants sur le paysage et les invités étaient toujours terre-à-terre, et souvent profanes. Il avait aussi une surabondance du rire métallique, discordant et perçant, commun à sa race — un rire fabriqué à la machine, un rire de Frankenstein, dont l'âme est absente. Il l'appliquait à chaque remarque sentimentale et à chaque chanson pathétique. Il le gloussait avec une énergie hideuse après « Home again, home again from a foreign shore », et disait qu'il « ne donnerait pas un sou pour un remorqueur plein de telles inepties ». Le romantisme et la sentimentalité ne peuvent survivre longtemps à ce genre de découragement ; ainsi, le chant et la conversation cessèrent bientôt ; ce qui enchanta tellement le perroquet qu'il se maudit lui-même jusqu'à s'en enrouer de joie.
Ensuite, les membres masculins du groupe se rendirent sur le gaillard d'avant pour fumer et bavarder. Il y avait plusieurs vieux marins de bateaux à vapeur, et j'ai appris d'eux une grande partie de ce qui était arrivé à mes anciens amis de la rivière pendant ma longue absence. J'ai appris qu'un pilote pour lequel je barrais est devenu spiritualiste, et que depuis plus de quinze ans, il reçoit une lettre chaque semaine d'un parent décédé, par l'intermédiaire d'un médium spiritualiste de New York nommé Manchester — affranchissement gradué selon la distance : depuis le bureau de poste local au Paradis jusqu'à New York, cinq dollars ; de New York à Saint-Louis, trois cents. Je me souviens très bien de M. Manchester. Je lui ai rendu visite une fois, il y a dix ans, avec quelques amis, dont l'un souhaitait prendre des nouvelles d'un oncle décédé. Cet oncle avait perdu la vie d'une manière particulièrement violente et inhabituelle, une demi-douzaine d'années auparavant : un cyclone l'avait emporté sur quelque trois milles et avait fait tomber un arbre avec lui, qui mesurait quatre pieds de diamètre à la base et soixante-cinq pieds de haut. Il n'a pas survécu à ce triomphe. Lors de la séance dont je viens de parler, mon ami a interrogé son défunt oncle, par l'intermédiaire de M. Manchester, et le défunt oncle a écrit ses réponses, utilisant la main et le crayon de M. Manchester à cette fin. Ce qui suit est un exemple équitable des questions posées, ainsi que de la bouillie sans intérêt fournie par Manchester sous prétexte qu'elle venait du spectre. Si cet homme n'est pas la plus misérable fraude qui soit, je lui dois des excuses —
QUESTION. Où êtes-vous ?
RÉPONSE. Dans le monde des esprits.
Q. Êtes-vous heureux ?
R. Très heureux. Parfaitement heureux.
Q. Comment vous amusez-vous ?
R. Conversation avec des amis, et d'autres esprits.
Q. Quoi d'autre ?
R. Rien d'autre. Rien d'autre n'est nécessaire.
Q. De quoi parlez-vous ?
R. De notre bonheur ; et des amis laissés sur terre, et de la façon de les influencer pour leur bien.
Q. Quand vos amis sur terre arriveront tous dans le monde des esprits, de quoi aurez-vous à parler alors ? — rien d'autre que de votre bonheur ?
Pas de réponse. Il est expliqué que les esprits ne répondront pas aux questions frivoles.
Q. Comment se fait-il que les esprits qui se contentent de passer une éternité dans des emplois frivoles, et qui l'acceptent comme bonheur, soient si pointilleux sur les questions frivoles à ce sujet ?
Pas de réponse.
Q. Aimeriez-vous revenir ?
R. Non.
Q. Le diriez-vous sous serment ?
R. Oui.
Q. Que mangez-vous là-bas ?
R. Nous ne mangeons pas.
Q. Que buvez-vous ?
R. Nous ne buvons pas.
Q. Que fumez-vous ?
R. Nous ne fumons pas.
Q. Que lisez-vous ?
R. Nous ne lisons pas.
Q. Est-ce que toutes les bonnes personnes vont à votre endroit ?
R. Oui.
Q. Vous connaissez mon mode de vie actuel. Pouvez-vous suggérer des ajouts, en matière de crime, qui m'assurent raisonnablement d'aller à un autre endroit ?
R. Pas de réponse.
Q. Quand êtes-vous mort ?
R. Je ne suis pas mort, j'ai passé l'arme à gauche.
Q. Très bien, alors, quand avez-vous passé l'arme à gauche ? Depuis combien de temps êtes-vous dans le monde des esprits ?
R. Nous n'avons aucune mesure du temps ici.
Q. Bien que vous puissiez être indifférent et incertain quant aux dates et aux heures dans votre condition et votre environnement actuels, cela n'a rien à voir avec votre condition antérieure. Vous aviez des dates, à l'époque. C'est l'une d'entre elles que je vous demande. Vous êtes parti un certain jour d'une certaine année. N'est-ce pas vrai ?
R. Oui.
Q. Alors donnez-moi le jour du mois.
(Fouilles prolongées dans les poches, de la part du médium, accompagnées de violents spasmes saccadés de la tête et du corps pendant un certain temps. Finalement, explication selon laquelle les esprits oublient souvent les dates, ces choses étant sans importance pour eux.)
Q. Alors celui-ci a réellement oublié la date de son passage dans le monde des esprits ?
Cela fut admis comme étant le cas.
Q. C'est très curieux. Eh bien, alors, quelle était l'année ?
(Plus de fouilles, de secousses, de spasmes idiots, de la part du médium. Finalement, explication selon laquelle l'esprit a oublié l'année.)
Q. C'est vraiment stupéfiant. Permettez-moi de vous poser une dernière question, une question ultime, avant que nous nous séparions pour ne plus jamais nous revoir ; car même si je ne réussis pas à éviter votre asile, une rencontre là-bas ne comptera pas comme une rencontre, puisque d'ici là, vous m'aurez facilement oublié, moi et mon nom : êtes-vous mort de mort naturelle, ou avez-vous été fauché par une catastrophe ?
R. (Après une longue hésitation et de nombreux tourments et spasmes.) Mort naturelle.
Cela mit fin à l'entretien. Mon ami dit au médium que lorsque son parent était dans ce pauvre monde, il était doué d'un intellect extraordinaire et d'une mémoire absolument infaillible, et qu'il semblait grandement regrettable qu'il n'ait pas été autorisé à en conserver quelque lambeau pour son amusement dans les royaumes du contentement éternel, et pour l'émerveillement et l'admiration du reste de la population là-bas.
Cet homme avait beaucoup de clients, et en a toujours beaucoup. Il reçoit des lettres d'esprits situés dans chaque partie du monde des esprits, et les distribue dans tout ce pays par le service postal des États-Unis. Ces lettres sont remplies de conseils — des conseils venant d'« esprits » qui n'en savent pas autant qu'un têtard — et ces conseils sont religieusement suivis par les destinataires. L'un de ces clients était un homme à qui les esprits (si l'on peut désigner ainsi le pluriel de l'ingénieux Manchester) apprenaient à concevoir une roue de wagon de chemin de fer améliorée. C'est une occupation grossière pour un esprit, mais c'est une activité plus élevée et plus saine que de parler pour toujours de « combien nous sommes heureux ».
CHAPITRE 49
Épisodes de la vie de pilote
AU cours des commérages sur le remorqueur, il est apparu que sur cinq de mes anciens amis ayant quitté le fleuve, quatre avaient choisi l'agriculture comme occupation. Bien entendu, ce n'était pas parce qu'ils étaient particulièrement doués pour l'agriculture et donc plus susceptibles de réussir en tant qu'agriculteurs que dans d'autres industries : la raison de leur choix doit être recherchée ailleurs. Sans doute ont-ils choisi l'agriculture parce que cette vie est privée et à l'abri des irruptions d'étrangers indésirables — comme l'ermitage de la timonerie. Et sans doute l'ont-ils aussi choisie parce que, durant mille nuits de tempête noire et de danger, ils avaient remarqué les lumières scintillantes de fermes isolées, alors que le bateau passait, et s'étaient imaginé la sérénité, la sécurité et le confort de tels refuges en ces moments-là, et avaient ainsi fini par rêver de cette vie retirée et paisible comme la seule chose désirable à espérer, anticiper, gagner et finalement savourer.
Mais je n'ai pas appris qu'aucun de ces pilotes-agriculteurs ait étonné quiconque par ses succès. Leurs fermes ne les font pas vivre : c'est eux qui font vivre leurs fermes. Le pilote-agriculteur disparaît du fleuve chaque année, vers le dégel printanier, et n'est plus revu jusqu'aux prochaines gelées. Puis il réapparaît, en habit de toile grossière abîmé, peigne les graines de foin de ses cheveux et prend un poste de timonier pour l'hiver. De cette façon, il paie les dettes que son exploitation agricole a engendrées durant la saison des cultures. Ainsi, son asservissement au fleuve n'est qu'à moitié rompu ; il reste l'esclave du fleuve durant la moitié la plus difficile de l'année.
L'un de ces hommes a acheté une ferme, mais ne s'y est pas retiré. Il connaissait une astuce qui valait mieux que cela. Il n'avait pas l'intention de ruiner sa ferme en appliquant sa propre ignorance à son exploitation. Non, il a confié la ferme à un expert agricole pour qu'elle soit travaillée en métayage — sur trois charges de maïs, l'expert devait en avoir deux et le pilote la troisième. Mais à la fin de la saison, le pilote ne reçut aucun maïs. L'expert expliqua que sa part n'avait pas été atteinte. La ferme n'avait produit que deux charges.
Certains des pilotes que j'avais connus avaient eu des aventures — le résultat étant parfois heureux, mais pas dans tous les cas. Le capitaine Montgomery, pour qui j'avais barré lorsqu'il était pilote, commandait la flotte confédérée lors de la grande bataille devant Memphis ; quand son navire a sombré, il a nagé jusqu'au rivage, s'est frayé un chemin à travers un escadron de soldats et a réussi une évasion aussi courageuse que périlleuse. C'était toujours un homme calme ; rien ne pouvait troubler sa sérénité. Une fois, alors qu'il était capitaine du « Crescent City », je ramenais le bateau au port de La Nouvelle-Orléans et j'attendais d'un moment à l'autre des ordres depuis le pont supérieur, mais n'en recevais aucun. J'avais arrêté les roues, et là s'arrêtaient mon autorité et ma responsabilité. C'était le soir — un crépuscule sombre — le chapeau du capitaine était posé sur la grosse cloche, et je supposais que l'intellect du capitaine se trouvait à l'intérieur, mais ce n'était pas le cas. Le capitaine était très strict ; je savais donc qu'il valait mieux ne pas toucher à une cloche sans ordres. Mon devoir était de maintenir le bateau fermement sur sa trajectoire calamiteuse et de laisser les conséquences se gérer d'elles-mêmes — ce que je fis. Nous sommes donc passés en labourant derrière les poupes des bateaux à vapeur et en nous rapprochant de plus en plus — le choc était inévitable très bientôt — et pourtant ce chapeau ne bougeait toujours pas ; car hélas, le capitaine faisait la sieste dans la cabine du texas... Les choses devenaient extrêmement nerveuses et inconfortables. Il me semblait que le capitaine n'allait pas apparaître à temps pour voir le spectacle. Mais il le fit. Juste au moment où nous allions percuter la poupe d'un bateau à vapeur, il est sorti sur le pont et a dit, avec une sérénité céleste : « En arrière sur les deux » — ce que je fis ; un peu tard, cependant, car l'instant d'après, nous nous écrasions à travers les fragiles structures extérieures de l'autre bateau avec un fracas prodigieux. Le capitaine ne m'a jamais dit un mot à ce sujet par la suite, si ce n'est pour remarquer que j'avais bien agi et qu'il espérait que je n'hésiterais pas à agir de la même manière à nouveau dans des circonstances similaires.
L'un des pilotes que j'avais connus quand j'étais sur le fleuve est mort d'une mort très honorable. Son bateau a pris feu et il est resté à la barre jusqu'à ce qu'il l'amène en sécurité sur la terre ferme. Puis il est passé par-dessus la rambarde avec ses vêtements en flammes, et fut la dernière personne à atteindre le rivage. Il est mort de ses blessures en l'espace de deux ou trois heures, et la sienne fut la seule vie perdue.
L'histoire du pilotage sur le Mississippi offre six ou sept exemples de ce genre de martyre, et une cinquantaine d'exemples d'échappatoires à un sort similaire qui, à une seconde ou deux près, auraient été fatalement trop tardives ; _mais il n'existe aucun exemple d'un pilote abandonnant son poste pour sauver sa vie alors qu'en restant et en la sacrifiant, il pouvait préserver d'autres vies de la destruction._ Il vaut vraiment la peine de noter ce noble fait, et il vaut tout autant la peine de le mettre en italique, aussi.
Le « petit » pilote est rapidement admonesté de mépriser tous les périls liés au métier de pilote, et de préférer n'importe quel genre de mort au déshonneur profond d'abandonner son poste tant qu'il y a une possibilité qu'il soit utile. Et ces admonestations sont inculquées si efficacement que même les pilotes jeunes et à peine éprouvés peuvent être assurés de rester à la barre et d'y mourir quand l'occasion l'exige. Dans un cimetière de Memphis est enterré un jeune homme qui a péri à la barre il y a fort longtemps, dans la White River, pour sauver la vie d'autres hommes. Il avait dit au capitaine que si le feu lui laissait le temps d'atteindre un banc de sable, un peu plus loin, tous pourraient être sauvés, mais qu'accoster contre la berge abrupte du fleuve assurerait la perte de nombreuses vies. Il atteignit le banc et échoua le bateau dans une eau peu profonde ; mais à ce moment-là, les flammes l'avaient entouré, et en s'échappant à travers elles, il fut mortellement brûlé. On l'avait pressé de fuir plus tôt, mais il avait répondu comme il sied à un pilote :
« Je ne partirai pas. Si je pars, personne ne sera sauvé ; si je reste, personne ne sera perdu sauf moi. Je resterai. »
Il y avait deux cents personnes à bord, et aucune vie ne fut perdue à part celle du pilote. Il y avait autrefois un monument à ce jeune homme, dans ce cimetière de Memphis. Pendant que nous étions en escale à Memphis lors de notre voyage vers l'aval, je suis parti à sa recherche, mais notre temps était si court que j'ai été obligé de faire demi-tour avant que mon objectif soit atteint.
Les commérages du remorqueur m'ont appris que Dick Kennet était mort — il avait explosé, près de Memphis, et avait été tué ; que plusieurs autres que j'avais connus étaient tombés à la guerre — un ou deux d'entre eux abattus à la barre ; qu'un autre ami très proche, pour qui j'avais barré durant de nombreux voyages, était sorti de chez lui à La Nouvelle-Orléans, une nuit, il y a des années, pour récupérer de l'argent dans un quartier reculé de la ville, et n'avait jamais été revu — il avait été assassiné et jeté dans le fleuve, pensait-on ; que Ben Thornburgh était mort depuis longtemps ; tout comme son « petit » sauvage avec qui je me disputais tout au long de chaque quart de jour. C'était une créature insouciante, imprudente, toujours dans l'eau chaude, toujours à faire des bêtises. Un passager de l'Arkansas a amené un énorme ours à bord, un jour, et l'a enchaîné à un canot de sauvetage sur le pont supérieur. Le « petit » de Thornburgh ne pouvait pas rester tranquille avant d'être allé là-bas et d'avoir détaché l'ours, pour « voir ce qu'il ferait ». Il fut promptement satisfait. L'ours l'a poursuivi autour du pont, sur des kilomètres et des kilomètres, avec deux cents visages avides souriant à travers les garde-fous pour le spectacle, et a finalement arraché le pan de la veste du garçon et est entré dans la cabine du texas pour le mâcher. Ceux qui étaient hors de quart sont sortis avec empressement, laissant l'ours seul maître des lieux. Il finit par se sentir seul et partit pour se divertir. Il a parcouru tout le bateau — visitant chaque partie, avec une garde avancée de gens en fuite devant lui et un vide silencieux derrière lui ; et quand son propriétaire l'a enfin capturé, ces deux-là étaient les seuls êtres visibles nulle part ; tout le monde était caché, et le bateau était une solitude.
On m'a dit que l'un de mes amis pilotes est mort subitement à la barre, d'une maladie cardiaque, en 1869. Le capitaine était sur le toit à ce moment-là. Il a vu le bateau se diriger vers le rivage ; a crié, et n'a reçu aucune réponse ; il est monté en courant et a trouvé le pilote gisant mort sur le plancher.
M. Bixby avait été victime d'une explosion, dans le Madrid bend ; il n'avait pas été blessé, mais l'autre pilote avait péri.
George Ritchie avait été victime d'une explosion près de Memphis — projeté dans le fleuve depuis la barre et handicapé. L'eau était très froide ; il s'est accroché à une balle de coton — principalement avec ses dents — et a flotté jusqu'à être presque épuisé, lorsqu'il a été secouru par des matelots qui se trouvaient sur un débris de l'épave. Ils ont déchiré la balle et l'ont emballé dans le coton, et ont réchauffé la vie en lui, et l'ont ramené sain et sauf à Memphis. Il est l'un des pilotes de Bixby sur le « Baton Rouge » maintenant.
Dans la vie d'un commis de bateau à vapeur, aujourd'hui décédé, s'était glissé un brin de romance — une romance quelque peu grotesque, mais une romance tout de même. Quand je l'ai connu, c'était un jeune dépensier sans ambition, bruyant, bon enfant, plein de générosités négligentes, et promettant assez visiblement de gaspiller ses possibilités précocement pour finir par rien. Dans une ville de l'Ouest vivait un riche vieil étranger sans enfant et sa femme ; et dans leur famille se trouvait une jeune fille avenante — sorte d'amie, sorte de servante. Le jeune commis dont je parle — dont le nom n'était pas George Johnson, mais que nous appellerons George Johnson aux fins de ce récit — a fait la connaissance de cette jeune fille, et ils ont péché ; et le vieil étranger les a découverts et les a réprimandés. Ayant honte, ils ont menti en disant qu'ils étaient mariés ; qu'ils s'étaient mariés en secret. Alors la blessure du vieil étranger fut guérie, et il les a pardonnés et bénis. Après cela, ils ont pu continuer leur péché sans dissimulation. Quelque temps après, la femme de l'étranger est morte ; et bientôt, il l'a suivie dans la tombe. Les amis de la famille se sont réunis pour pleurer ; et parmi les personnes en deuil étaient assis les deux jeunes pécheurs. Le testament a été ouvert et solennellement lu. Il léguait chaque sou de la grande fortune de ce vieil homme à _Mme George Johnson_ !
Et il n'existait aucune personne de ce nom. Les jeunes pécheurs se sont alors enfuis et ont fait une chose très stupide : ils se sont mariés devant un obscur juge de paix et l'ont convaincu d'antidater l'acte. Cela ne servit absolument à rien. Les parents éloignés ont accouru et ont exposé la date frauduleuse avec une soudaineté extrême et une facilité surprenante, et ont emporté la fortune, laissant les Johnson très légitimement, légalement et irrévocablement enchaînés l'un à l'autre par un mariage honorable, mais sans un sou pour se soulager. Tels sont les faits réels ; et tous les romans n'ont pas pour base une situation aussi révélatrice.
CHAPITRE 50
L'« Original Jacobs »
NOUS avons eu quelques conversations au sujet du capitaine Isaiah Sellers, mort depuis de nombreuses années maintenant. C'était un homme bien, un homme noble d'esprit, et grandement respecté tant à terre que sur le fleuve. Il était très grand, bien bâti et beau ; et dans sa vieillesse — telle que je me souviens de lui — ses cheveux étaient aussi noirs que ceux d'un Indien, et son œil et sa main étaient aussi forts et fermes, et son cran et son jugement aussi solides et clairs que ceux de n'importe qui, jeune ou vieux, parmi la fraternité des pilotes. Il était le patriarche du métier ; il avait été pilote de bateau à fond plat avant l'époque des bateaux à vapeur ; et pilote de bateau à vapeur avant que n'importe quel autre pilote de bateau à vapeur, encore en vie à l'époque dont je parle, n'ait jamais fait tourner une roue. Par conséquent, ses frères le tenaient dans le genre de crainte révérencieuse dans laquelle les illustres survivants d'une ère révolue sont toujours tenus par leurs associés. Il savait comment il était considéré, et peut-être ce fait ajoutait-il quelque peu de rigidité à sa dignité naturelle, qui était déjà suffisamment rigide dans son état d'origine.
Il a laissé un journal derrière lui ; mais apparemment, il ne remontait pas à son premier voyage en bateau à vapeur, qui aurait eu lieu en 1811, l'année où le premier bateau à vapeur a troublé les eaux du Mississippi. Au moment de sa mort, un correspondant du « St. Louis Republican » a extrait les éléments suivants du journal —
« En février 1825, il s'embarqua sur le vapeur “Rambler”, à Florence, en Alabama, et effectua durant cette année trois voyages aller-retour vers La Nouvelle-Orléans — cela sur le “Gen. Carrol”, entre Nashville et La Nouvelle-Orléans. C'est durant son séjour sur ce bateau que le capitaine Sellers introduisit le coup de cloche comme signal pour lancer la sonde, alors qu'auparavant il était d'usage pour le pilote de parler aux hommes en dessous lorsque des sondages étaient nécessaires. La proximité du gaillard d'avant avec la timonerie rendait sans doute cela facile ; mais quelle différence sur l'un de nos palais d'aujourd'hui.
« En 1827, nous le trouvons à bord du “President”, un bateau de deux cent quatre-vingt-cinq tonnes, naviguant entre Smithland et La Nouvelle-Orléans. Ensuite, il rejoignit le “Jubilee” en 1828, et sur ce bateau il effectua son premier pilotage dans le commerce de St. Louis ; son premier quart s'étendant de Herculaneum à St. Genevieve. Le 26 mai 1836, il termina et quitta Pittsburgh aux commandes du vapeur “Prairie”, un bateau de quatre cents tonnes, et le premier vapeur avec une cabine à stalles jamais vu à St. Louis. En 1857, il introduisit le signal pour croiser les bateaux, lequel est, avec quelques légers changements, l'usage universel de nos jours ; en fait, il est rendu obligatoire par une loi du Congrès.
« Comme éléments généraux de l'histoire du fleuve, nous citons les notes marginales suivantes de son livre de bord général —
« En mars 1825, le général Lafayette quitta La Nouvelle-Orléans pour St. Louis sur le vapeur à basse pression “Natchez”.
« En janvier 1828, vingt et un vapeurs quittèrent le quai de La Nouvelle-Orléans pour célébrer l'occasion de la visite du général Jackson dans cette ville.
« En 1830, le “North American” effectua le trajet de La Nouvelle-Orléans à Memphis en six jours — le meilleur temps enregistré jusqu'à cette date. Il a depuis été réalisé en deux jours et dix heures.
« En 1831, la coupure de la Red River s'est formée.
« En 1832, le vapeur “Hudson” effectua le trajet de White River à Helena, une distance de soixante-quinze milles, en douze heures. Ce fut la source de beaucoup de discussions et de spéculations parmi les parties directement intéressées.
« En 1839, la coupure Great Horseshoe s'est formée.
« Jusqu'à ce jour, une période de trente-cinq ans, nous constatons, en nous référant au journal, qu'il a effectué quatre cent soixante voyages aller-retour vers La Nouvelle-Orléans, ce qui donne une distance d'un million cent quatre mille milles, soit une moyenne de quatre-vingt-six milles par jour. »
Chaque fois que le capitaine Sellers s'approchait d'un groupe de pilotes bavards, un froid s'y installait et la conversation cessait. Pour cette raison : chaque fois que six pilotes étaient réunis, il y en avait toujours un ou deux fraîchement émoulus dans le lot, et les plus anciens faisaient toujours les « beaux » devant ces pauvres gars ; leur faisant sentir douloureusement à quel point ils étaient novices, combien récente était leur noblesse et combien humble leur rang, en parlant largement et vaporeusement d'expériences du bon vieux temps sur le fleuve ; se faisant toujours un point d'honneur de tout dater d'aussi loin qu'ils le pouvaient, afin de faire ressentir aux nouveaux hommes leur nouveauté au degré le plus aigu possible, et d'envier les vieux routiers à un degré égal. Et comme ces chauves satisfaits se gonflaient, se vantaient, mentaient et dataient les choses — dix, quinze, vingt ans en arrière — et comme ils appréciaient l'effet produit sur les jeunes gens émerveillés et envieux !
Et peut-être, juste à ce stade heureux des procédures, la silhouette imposante du capitaine Isaiah Sellers, ce véritable et seul authentique Fils de l'Antiquité, dérivait-elle solennellement au milieu d'eux. Imaginez la taille du silence qui en résultait à l'instant même. Et imaginez les sentiments de ces chauves, et l'exultation de leur récent auditoire, quand l'ancien capitaine commençait à lâcher des remarques désinvoltes et indifférentes d'une nature réminiscente — à propos d'îles disparues, et de coupures faites une génération avant que le plus vieux chauve de la compagnie n'ait jamais posé le pied dans une timonerie !
Maintes et maintes fois ce vieux marin est apparu sur la scène de la manière ci-dessus, et a semé le désastre et l'humiliation autour de lui. Si l'on pouvait croire les pilotes, il datait toujours ses îles de l'aube brumeuse de l'histoire du fleuve ; et il n'utilisait jamais deux fois la même île ; et jamais il n'employait une île qui existait encore, ou ne lui donnait un nom que quiconque présent était assez vieux pour avoir entendu auparavant. Si l'on pouvait croire les pilotes, il était toujours consciencieusement particulier sur les petits détails ; ne parlait jamais de « l'État du Mississippi », par exemple — non, il disait : « Quand l'État du Mississippi était là où se trouve l'Arkansas aujourd'hui », et ne parlait jamais de la Louisiane ou du Missouri de manière générale, pour ne pas laisser une impression incorrecte dans votre esprit — non, il disait : « Quand la Louisiane était plus haut sur le fleuve », ou « Quand le Missouri était du côté de l'Illinois ».
Ce vieux monsieur n'avait ni dispositions ni capacités littéraires, mais il avait coutume de griffonner de brefs paragraphes contenant des informations pratiques et terre-à-terre sur le fleuve, qu'il signait « Mark Twain » pour les donner au « New Orleans Picayune ». Ces textes portaient sur l'état et le niveau des eaux ; ils étaient précis et précieux, et, jusqu'ici, ne contenaient aucun poison. Mais, en évoquant le niveau du fleuve en un point donné ce jour-là, le capitaine était fort enclin à glisser une petite remarque sur le fait que c'était la première fois en quarante-neuf ans qu'il voyait l'eau si haute ou si basse à cet endroit précis ; et, de temps à autre, il mentionnait telle ou telle île, ajoutant, entre parenthèses, une observation du genre : « disparue en 1807, si je me souviens bien ». Dans ces parenthèses antiques résidaient le poison et l'amertume pour les autres vieux pilotes, et ils avaient l'habitude de railler les paragraphes signés « Mark Twain » avec un sarcasme impitoyable.
Il advint que l'un de ces paragraphes—{note de bas de page [Le manuscrit original, de la main même du capitaine, m'a été envoyé depuis La Nouvelle-Orléans. Il se lit comme suit :
VICKSBURG, 4 mai 1859.
« Mon opinion pour le bien des citoyens de La Nouvelle-Orléans : L'eau est plus haute ici en amont qu'elle ne l'a été depuis 8. Mon avis est que l'eau atteindra des pieds de profondeur dans Canal Street avant le premier juin prochain. La plantation de Mme Turner à la pointe de Big Black Island est entièrement sous l'eau, ce qui n'était pas arrivé depuis 1815.
« I. Sellers. »]}
servit de texte à mon premier article de journal. Je le parodiai grossièrement, très grossièrement, étirant mes fantaisies sur huit cents ou mille mots. J'étais un « petit nouveau » à l'époque. Je montrai mon œuvre à quelques pilotes, qui s'empressèrent de la faire imprimer dans le « New Orleans True Delta ». Ce fut un grand regret ; car cela ne rendit service à personne, et causa une vive douleur au cœur d'un homme bon. Il n'y avait aucune méchanceté dans mes inepties ; mais elles se moquaient du capitaine. Elles se moquaient d'un homme pour qui une telle chose était nouvelle, étrange et épouvantable. Je ne savais pas alors, bien que je le sache aujourd'hui, qu'il n'est de souffrance comparable à celle qu'éprouve un particulier lorsqu'il est, pour la première fois, mis au pilori dans la presse.
Le capitaine Sellers me fit l'honneur de me détester profondément à partir de ce jour. Quand je dis qu'il me fit l'honneur, je n'utilise pas des mots vains. C'était un honneur bien réel que d'être dans les pensées d'un homme aussi grand que le capitaine Sellers, et j'avais assez d'esprit pour l'apprécier et en être fier. C'était une distinction d'être aimé par un tel homme ; mais c'était une distinction bien plus grande que d'être détesté par lui, car il aimait des dizaines de personnes ; mais il ne passait pas ses nuits à haïr quelqu'un d'autre que moi.
Il ne publia plus jamais aucun paragraphe de son vivant, et ne signa plus jamais « Mark Twain » quoi que ce soit. Au moment où le télégraphe apporta la nouvelle de sa mort, j'étais sur la côte du Pacifique. J'étais un journaliste tout frais, et j'avais besoin d'un nom de guerre ; je confisquai donc celui que le vieux marin avait abandonné, et j'ai fait de mon mieux pour qu'il reste ce qu'il était entre ses mains : un signe, un symbole et une garantie que tout ce qui se trouve en sa compagnie peut être pris pour de la vérité pure et simple ; quant à savoir si j'ai réussi, il ne serait pas modeste de ma part de le dire.
Le capitaine avait une fierté honorable pour sa profession et un amour indéfectible pour celle-ci. Il commanda son monument avant de mourir, et le garda près de lui jusqu'à sa mort. Il se dresse aujourd'hui sur sa tombe, au cimetière de Bellefontaine, à Saint-Louis. C'est son effigie, en marbre, en service à la roue du pilote ; et digne de rester là pour affronter la critique, car il représente un homme qui, de son vivant, y serait resté jusqu'à en être réduit en cendres, si le devoir l'exigeait.
La plus belle chose que nous vîmes durant tout notre voyage sur le Mississippi, nous la vîmes en approchant de La Nouvelle-Orléans dans le remorqueur. C'était le front incurvé de la ville en croissant, illuminé par l'éclat blanc de huit kilomètres de lampes électriques. C'était un spectacle merveilleux, et très beau.
CHAPITRE 51
Réminiscences
NOUS partîmes pour Saint-Louis sur le « City of Baton Rouge », par une journée délicieusement chaude, mais avec l'objectif principal de ma visite à peine atteint. J'avais espéré retrouver et discuter avec une centaine de bateliers, mais je fus si agréablement happé par la vie sociale de la ville que je n'obtins rien de plus que de simples conversations de cinq minutes avec une vingtaine de gens du métier.
J'étais sur le banc de la timonerie lorsque nous reculâmes et nous « redressâmes » pour le départ — le bateau marquant une pause pour « se préparer », à l'ancienne mode, et la fumée noire s'échappant des cheminées tout aussi à l'ancienne. Puis nous commençâmes à prendre de la vitesse, et bientôt nous étions en route et filions bon train. Tout était aussi naturel et familier — tout comme les vues sur les rives — que s'il n'y avait eu aucune interruption dans ma vie fluviale. Il y avait un « petit nouveau », et je jugeai qu'il prendrait la barre maintenant ; ce qu'il fit. Le capitaine Bixby entra dans la timonerie. Peu après, le débutant s'approcha trop près des navires à vapeur. Il me rendit nerveux, car il laissait trop d'eau entre notre bateau et les navires. Je savais très bien ce qui allait arriver, car je pouvais remonter le cours de ma propre vie et consulter mes souvenirs. Le capitaine observa, durant une demi-minute silencieuse, puis prit lui-même la barre et resserra la trajectoire, jusqu'à ce que le bateau vienne racler à une largeur de main des navires. C'était exactement la faveur qu'il m'avait faite, il y a environ un quart de siècle, à ce même endroit, la première fois que je quittai le port de La Nouvelle-Orléans. Ce fut un très grand et sincère plaisir pour moi de voir la chose répétée — avec quelqu'un d'autre comme victime.
Nous atteignîmes Natchez (quatre cent quatre-vingts kilomètres) en vingt-deux heures et demie — le passage le plus rapide que j'aie jamais fait sur ce tronçon du fleuve.
Le lendemain matin, je pris le quart de quatre heures et vis Ritchie réussir à franchir une demi-douzaine de passages dans le brouillard, en utilisant pour se guider la carte marquée conçue et brevetée par Bixby et lui-même. Cela démontra suffisamment la grande valeur de la carte.
Peu après, lorsque le brouillard commença à se dissiper, je remarquai que le reflet d'un arbre dans l'eau calme d'une rive inondée, à six cents mètres, était plus fort et plus noir que l'arbre spectral lui-même. Les arbres faiblement visibles, devinés à travers le brouillard qui se déchirait, étaient des choses très jolies à voir.
Nous eûmes un violent orage à Natchez, un autre à Vicksburg, et encore un autre à environ quatre-vingts kilomètres en aval de Memphis. Ils avaient une énergie à l'ancienne que je ne connaissais plus depuis longtemps. Ce troisième orage était accompagné d'un vent impétueux. Nous nous amarrâmes à la rive quand nous vîmes la tempête arriver, et tout le monde quitta la timonerie, sauf moi. Le vent courba les jeunes arbres, exposant le dessous pâle des feuilles ; et rafale après rafale suivait, en succession rapide, fouettant violemment les branches de haut en bas, de gauche et de droite, créant des vagues rapides alternant entre le vert et le blanc selon le côté de la feuille exposé, et ces vagues couraient les unes après les autres comme le font leurs semblables sur un champ d'avoine battu par le vent. Aucune couleur visible n'était tout à fait naturelle — toutes les teintes étaient chargées d'une nuance plombée provenant de l'épaisse couche de nuages au-dessus. Le fleuve était plombé ; toutes les distances semblaient identiques ; et même les rangées de moutons écumeux étaient ternement ombragées par l'atmosphère sombre et riche à travers laquelle leurs légions fourmillantes marchaient. Les coups de tonnerre étaient constants et assourdissants ; l'explosion suivait l'explosion avec des intervalles insignifiants, et les détonations devenaient de plus en plus aiguës, plus perçantes, et plus éprouvantes pour l'oreille ; la foudre était aussi diligente que le tonnerre, et produisait des effets qui enchantaient l'œil et envoyaient des extases électriques de plaisir mêlé d'appréhension frissonnant le long de chaque nerf du corps en procession ininterrompue. La pluie tombait en volume étonnant ; les tonnerres fracassants éclataient de plus en plus près ; le vent augmentait en fureur et commençait à arracher des branches et des cimes d'arbres pour les envoyer naviguer dans l'espace ; la timonerie se mit à tanguer, à grincer et à osciller, et je descendis dans la cale pour voir quelle heure il était.
Les gens se vantent beaucoup des orages alpins ; mais les tempêtes que j'ai eu la chance de voir dans les Alpes n'étaient pas à la hauteur de certaines que j'ai vues dans la vallée du Mississippi. Il se peut que je n'aie pas vu les Alpes donner le meilleur d'elles-mêmes, bien sûr, et si elles peuvent battre le Mississippi, je ne le souhaite pas.
Lors de ce voyage en amont, je vis un petit banc de sable (île naissante) d'un demi-kilomètre de long, qui s'était formé au cours des dix-neuf dernières années. Puisqu'il y avait tant de temps libre qu'on pouvait en consacrer dix-neuf à la construction d'un simple banc de sable, à quoi bon, à l'origine, précipiter la création de ce globe entier en six jours ? Il est probable que si l'on avait pris plus de temps, dès le départ, le monde aurait été fait correctement, et ces améliorations et réparations incessantes ne seraient pas nécessaires aujourd'hui. Mais si vous précipitez un monde ou une maison, vous êtes presque sûr de découvrir, au bout du compte, que vous avez oublié un banc de sable, ou un placard à balais, ou quelque autre petite commodité, ici et là, qui doit être ajoutée, quel qu'en soit le coût en argent et en contrariétés.
Nous eûmes une succession de nuits noires en remontant le fleuve, et il était remarquable que chaque fois que nous accostions, et que nous inondions soudainement les arbres du soleil intense de la lumière électrique, un effet curieux était toujours produit : des centaines d'oiseaux s'enfuyaient instantanément des masses de feuillage vert brillant, et allaient tournoyer ici et là à travers les rayons blancs, et souvent un oiseau chanteur s'accordait et se mettait à chanter. Nous jugeâmes qu'ils prenaient ce superbe jour artificiel pour le vrai. Nous eûmes un voyage délicieux sur ce bateau à vapeur parfaitement bien ordonné, et regrettâmes qu'il s'accomplît si rapidement. Grâce à notre diligence et notre activité, nous parvînmes à retrouver presque tous les vieux amis. L'un manquait cependant ; il était allé vers sa récompense, quelle qu'elle fût, il y a deux ans. Mais je découvris tout à son sujet. Son cas m'aida à réaliser à quel point l'effet d'un événement très insignifiant peut être durable. Lorsqu'il était apprenti forgeron dans notre village, et moi écolier, deux jeunes Anglais vinrent en ville et séjournèrent un moment ; et un jour, ils se parèrent de costumes royaux bon marché et jouèrent le combat à l'épée de Richard III avec une énergie maniaque et un boucan prodigieux, en présence des garçons du village. Ce petit apprenti forgeron était là, et le poison histrionique entra dans ses os. Ce lourdaud immense, maladroit, ignorant et borné fut mordu par le théâtre, et irrémédiablement. Il disparut, et réapparut peu après à Saint-Louis. Je le croisai là-bas, par la suite. Il se tenait songeur au coin d'une rue, la main gauche sur la hanche, le pouce de la droite soutenant son menton, le visage baissé et fronçant les sourcils, un chapeau mou enfoncé sur le front — s'imaginant être Othello ou quelque personnage de ce genre, et s'imaginant que la foule qui passait remarquait son allure tragique et en était impressionnée.
Je me joignis à lui, et tentai de le faire redescendre sur terre, mais sans succès. Cependant, il m'informa incidemment, peu après, qu'il était membre de la troupe du Walnut Street Theater — et il essaya de le dire avec indifférence, mais l'indifférence était mince, et une immense jubilation transparaissait à travers. Il dit qu'il avait un rôle dans Jules César, pour ce soir-là, et que si je venais, je le verrais. Si je venais ! Je dis que je ne raterais cela pour rien au monde.
Je m'en allai stupéfié d'étonnement, en me disant : « Comme c'est étrange ! Nous avons toujours pris ce type pour un idiot ; pourtant, dès qu'il arrive dans une grande ville, où l'intelligence et l'appréciation abondent, le talent caché dans cette pauvre serviette est immédiatement découvert, puis promptement accueilli et honoré. »
Mais je sortis du théâtre ce soir-là déçu et offensé ; car je n'avais eu aucun aperçu de mon héros, et son nom ne figurait pas sur les affiches. Je le rencontrai dans la rue le lendemain matin, et avant que je ne puisse parler, il demanda :
« Tu m'as vu ? »
« Non, tu n'y étais pas. »
Il parut surpris et déçu. Il dit :
« Si, j'y étais. Vraiment, j'y étais. J'étais un soldat romain. »
« Lequel ? »
« Pourquoi n'as-tu pas vu ces soldats romains qui se tenaient là-bas en rang, et qui défilaient parfois en procession autour de la scène ? »
« Veux-tu dire l'armée romaine ? — ces six va-nu-pieds en sandales dans des chemises de nuit, avec des boucliers et des casques en fer-blanc, qui marchaient en se marchant sur les talons, sous la conduite d'un tuberculeux aux jambes d'araignée habillé comme eux ? »
« C'est ça ! c'est ça ! J'étais l'un de ces soldats romains. J'étais l'avant-dernier. Il y a six mois, j'étais toujours le dernier ; mais j'ai été promu. »
Eh bien, on m'a dit que ce pauvre type est resté soldat romain jusqu'à la fin — pendant trente-quatre ans. Parfois, ils lui donnaient un « rôle parlant », mais pas un rôle complexe. On pouvait lui faire confiance pour aller dire : « Monseigneur, la voiture attend », mais s'ils s'aventuraient à ajouter une phrase ou deux, sa mémoire en souffrait et il risquait de rater son coup. Pourtant, le pauvre diable étudiait patiemment le rôle d'Hamlet depuis plus de trente ans, et il a vécu et est mort avec la conviction qu'un jour il serait invité à le jouer !
Et voilà ce qui est résulté de cette visite éphémère de ces jeunes Anglais dans notre village il y a si longtemps ! Quels nobles fers à cheval cet homme aurait pu fabriquer, sans ces Anglais ; et quel piètre soldat romain il fit !
Un jour ou deux après notre arrivée à Saint-Louis, je marchais le long de la Quatrième Rue quand un homme aux cheveux gris fit un sursaut en me croisant, s'arrêta, revint sur ses pas, m'examina minutieusement, le sourcil sombre, et finit par dire avec une profonde aigreur :
« Dites donc, vous avez enfin eu ce verre ? »
Un maniaque, jugeai-je d'abord. Mais en un éclair, je le reconnus. Je fis un effort pour rougir qui contracta tous mes muscles, et répondis aussi gentiment et chaleureusement que je le pouvais :
« J'ai été un peu lent, mais je suis juste en train d'arriver à l'endroit où ils le gardent. Venez, on va partager ça. »
Il s'adoucit et dit qu'avec une bouteille de champagne, il était d'accord. Il dit qu'il avait vu mon nom dans les journaux, et qu'il avait mis toutes ses affaires de côté pour sortir, résolu à me trouver ou à mourir ; et à me faire répondre à cette question de manière satisfaisante, ou à me tuer ; bien que la majeure partie de son aigreur récente eût été plutôt feinte qu'autre chose.
Cette rencontre me rappela les émeutes de Saint-Louis d'il y a environ trente ans. J'y passai une semaine, à cette époque, dans une pension de famille, et j'avais ce jeune homme comme voisin de palier. Nous vîmes quelques combats et meurtres ; et, peu après, nous allâmes une nuit dans un arsenal où deux cents jeunes hommes s'étaient réunis, sur appel, pour être armés et partir contre les émeutiers, sous le commandement d'un militaire. Nous fîmes l'exercice jusqu'à environ dix heures du soir ; puis la nouvelle arriva que la foule était en grande force à l'extrémité basse de la ville, et balayait tout sur son passage. Notre colonne se mit en mouvement immédiatement. C'était une nuit très chaude, et mon mousquet était très lourd. Nous marchâmes et marchâmes ; et plus nous approchions du théâtre des opérations, plus j'avais chaud et plus j'avais soif. J'étais derrière mon ami ; alors, finalement, je lui demandai de tenir mon mousquet pendant que je m'éclipsais pour aller boire un coup. Puis je bifurquai et rentrai chez moi. Je n'éprouvais aucune inquiétude pour lui, bien sûr, parce que je savais qu'il était si bien armé, maintenant, qu'il pouvait prendre soin de lui sans aucun problème. Si j'avais eu le moindre doute à ce sujet, je lui aurais emprunté un autre mousquet. Je quittai la ville assez tôt le lendemain matin, et si cet homme grisonnant n'avait pas eu l'occasion de rencontrer mon nom dans les journaux l'autre jour à Saint-Louis, et n'avait pas ressenti le besoin de me chercher, j'aurais emporté dans ma tombe une incertitude déchirante quant à savoir s'il s'en était bien sorti des émeutes ou non. J'aurais dû me renseigner, il y a trente ans ; je le sais. Et je me serais renseigné, si j'avais eu les mousquets ; mais, dans les circonstances, il semblait mieux préparé à mener les investigations que moi.
Un lundi, près de l'époque de notre visite à Saint-Louis, le « Globe-Democrat » publia deux pages de statistiques du dimanche, d'où il ressortait que 119 448 habitants de Saint-Louis avaient assisté aux offices du matin et du soir la veille, et que 23 102 enfants avaient fréquenté l'école du dimanche. Ainsi, 142 550 personnes, sur une population totale de 400 000 habitants, respectaient le jour religieusement. Je trouvai ces statistiques, sous une forme condensée, dans un télégramme de l'Associated Press, et les conservai. Elles rendaient évident que Saint-Louis était dans un état de grâce plus élevé qu'elle n'aurait pu le prétendre à mon époque. Mais maintenant que j'examine les chiffres attentivement, je soupçonne que le télégramme les a mutilés. Il ne peut y avoir plus de 150 000 catholiques dans la ville ; les 250 000 autres doivent être classés comme protestants. Sur ces 250 000, selon ce télégramme douteux, seuls 26 362 ont assisté à l'église et à l'école du dimanche, tandis que sur les 150 000 catholiques, 116 188 sont allés à l'église et à l'école du dimanche.
CHAPITRE 52
Un tison ardent
Tout à coup, la pensée me vint à l'esprit : « Je n'ai pas cherché M. Brown. »
Sur ce texte, je désire m'écarter de la ligne directe de mon sujet, et faire une petite excursion. Je souhaite révéler un secret que je porte avec moi depuis neuf ans, et qui est devenu pesant.
En une certaine occasion, il y a neuf ans, j'avais dit, avec un sentiment fort : « Si jamais je revois Saint-Louis, je chercherai M. Brown, le grand négociant en grains, et lui demanderai le privilège de lui serrer la main. »
L'occasion et les circonstances étaient les suivantes. Un de mes amis, un pasteur, vint un soir et dit :
« J'ai ici une lettre tout à fait remarquable que je souhaite vous lire, si je parviens à le faire sans m'effondrer. Je dois toutefois la faire précéder de quelques explications. Cette lettre est écrite par un ancien voleur, un ancien vagabond de la plus basse extraction et de l'éducation la plus fruste, un homme tout taché de crime et plongé dans l'ignorance ; mais, Dieu merci, avec une mine d'or pur cachée en lui, comme vous allez le voir. Sa lettre est adressée à un cambrioleur nommé Williams, qui purge une peine de neuf ans dans une certaine prison d'État pour cambriolage. Williams était un cambrioleur particulièrement audacieux qui a exercé ce métier pendant plusieurs années ; mais il fut finalement arrêté et incarcéré, en attente de jugement, dans une ville où il avait pénétré par effraction dans une maison, de nuit, pistolet au poing, pour forcer le propriétaire à lui remettre 8 000 dollars en obligations du gouvernement. Williams n'était en aucune façon un individu ordinaire ; il était diplômé de l'université Harvard et issu d'une bonne famille de Nouvelle-Angleterre. Son père était pasteur. Tandis qu'il était en prison, sa santé commença à décliner et il fut menacé de tuberculose. Ce fait, ajouté à l'opportunité de réflexion offerte par l'isolement cellulaire, eut son effet — son effet naturel. Il tomba dans des pensées sérieuses ; son éducation première s'affirma avec puissance et exerça une forte influence sur son esprit et son cœur. Il laissa derrière lui sa vie ancienne et devint un chrétien fervent. Quelques dames de la ville en entendirent parler, lui rendirent visite et, par leurs paroles encourageantes, le soutinrent dans ses bonnes résolutions et le fortifièrent à poursuivre sa nouvelle vie. Le procès aboutit à sa condamnation à la prison d'État pour une durée de neuf ans, comme je l'ai dit plus haut. En prison, il fit la connaissance du pauvre malheureux dont il est fait mention au début de mon propos, Jack Hunt, l'auteur de la lettre que je vais vous lire. Vous verrez que cette connaissance porta ses fruits pour Hunt. Lorsque la peine de Hunt fut purgée, il erra jusqu'à Saint-Louis ; et c'est de cet endroit qu'il écrivit sa lettre à Williams. La lettre ne dépassa pas le bureau du directeur de la prison, bien sûr ; les prisonniers ne sont pas souvent autorisés à recevoir du courrier de l'extérieur. Les autorités pénitentiaires lurent cette lettre, mais ne la détruisirent pas. Elles n'eurent pas le cœur de le faire. Elles la lurent à plusieurs personnes et, finalement, elle tomba entre les mains de ces dames dont j'ai parlé il y a un instant. L'autre jour, je suis tombé sur un vieil ami, un pasteur, qui avait vu cette lettre et qui en était tout imprégné. Le simple souvenir de celle-ci l'émouvait tant qu'il ne pouvait en parler sans que sa voix ne se brise. Il a promis de m'en obtenir une copie ; et la voici : une copie exacte, avec toutes les imperfections de l'original préservées. Elle contient beaucoup d'argot, l'argot des voleurs, mais leur signification a été inscrite en interligne, entre parenthèses, par les autorités de la prison. »
Saint-Louis, 9 juin 1872.
M. W---- ami Charlie si je peux vous appeler ainsi : je sais que vous êtes surpris de recevoir une lettre de moi, mais j'espère que vous ne serez pas fâché que je vous écrive. Je veux vous dire ma gratitude pour la façon dont vous m'avez parlé quand j'étais en prison ; cela m'a conduit à essayer d'être un homme meilleur ; je suppose que vous pensiez que je ne me souciais pas de ce que vous disiez, et au début c'était le cas, mais je savais que vous étiez un homme qui avait fait du gros travail avec des hommes de bien et qui n'étiez pas un idiot, ni un vantard, et tous les gars le savaient.
J'avais l'habitude de penser la nuit à ce que vous disiez, et grâce à cela j'ai arrêté de jurer des mois avant la fin de ma peine, car je voyais que ça ne menait à rien, du tout ; le jour où ma peine a pris fin, vous m'avez dit que si je voulais secouer la croix (arrêter de voler) et vivre honnêtement pendant des mois, ce serait la meilleure chose que j'aie jamais faite de ma vie. L'agent de l'État m'a donné un billet pour ici, et dans le train j'ai pensé davantage à ce que vous m'aviez dit, mais je n'avais pas pris ma décision. Quand nous sommes arrivés à Chicago, dans le train pour ici, j'ai piqué le cuir d'une vieille femme ;
(Je lui ai volé son porte-monnaie) je ne l'avais pas plus tôt pris que j'ai regretté de l'avoir fait, car quelque temps auparavant j'avais pris la décision d'être un homme honnête pour des mois, sur votre parole, mais j'ai oublié cela quand j'ai vu que le cuir était facile à prendre ; mais je suis resté près d'elle et quand elle est descendue du train dans un endroit perdu, j'ai dit, Madame avez-vous perdu quelque chose. Et elle a découvert (elle a remarqué) que son cuir était parti (volé) ; est-ce celui-ci, ai-je dit, en le lui donnant ; eh bien si vous n'êtes pas honnête, a-t-elle dit, mais je n'avais pas assez de toupet pour supporter ce genre de discours, alors je l'ai quittée en hâte. Quand je suis arrivé ici, il me restait 1 dollar et 25 cents et je n'ai pas trouvé de travail pendant 3 jours car je ne suis pas assez fort pour le déchargement sur un bateau à vapeur (pour un matelot de pont) ; l'après-midi du 3e jour, j'ai dépensé mes derniers 10 cents pour des lunes (gros biscuits de mer ronds) et du fromage et je me sentais assez mal et je pensais que je devrais recommencer à faire les poches (voler à la tire), quand j'ai pensé à ce que vous aviez dit une fois à propos d'un gars qui invoque le Seigneur quand il est dans la dèche, et j'ai pensé que je l'essaierais une fois de toute façon, mais quand j'ai essayé, je suis resté coincé au début, et tout ce que j'ai pu sortir, c'était : Seigneur donne à un pauvre gars une chance de se remettre dans le droit chemin pendant 3 mois pour l'amour du Christ, amen ; et j'ai continué à y penser encore et encore en marchant ; environ une heure après, j'étais dans la 4e rue et c'est ce qui est arrivé et c'est la cause de l'endroit où je suis maintenant et dont je vous parlerai avant d'avoir fini d'écrire. Alors que je marchais, j'ai entendu un grand bruit et j'ai vu un cheval qui s'emballait avec une voiture dans laquelle se trouvaient 2 enfants, et j'ai ramassé un morceau de caisse sur le trottoir et j'ai couru au milieu de la rue, et quand le cheval est arrivé, je l'ai frappé sur la tête aussi fort que j'ai pu ; la planche s'est brisée en morceaux et le cheval a ralenti un peu et j'ai attrapé les rênes et j'ai tiré sa tête vers le bas jusqu'à ce qu'il s'arrête ; le gentleman à qui il appartenait est arrivé en courant et dès qu'il a vu que les enfants allaient bien, il m'a serré la main et m'a donné un billet de 50 dollars, et ma demande au Seigneur de m'aider m'est revenue en tête, et j'étais si stupéfait que je ne pouvais pas lâcher les rênes ni rien dire ; il a vu que quelque chose n'allait pas, et
revenant vers moi il a dit, mon garçon es-tu blessé ? Et la pensée m'est venue à l'esprit juste à ce moment-là de lui demander du travail ; et je lui ai demandé de reprendre le billet et de me donner un emploi ; il a dit, monte ici et parlons-en, mais garde l'argent ; il m'a demandé si je pouvais m'occuper des chevaux et j'ai dit oui, car j'avais l'habitude de traîner autour des écuries et j'aidais souvent à nettoyer et à conduire les chevaux, il m'a dit qu'il avait besoin d'un homme pour ce travail, et qu'il me donnerait 16 dollars par mois et me nourrirait. Vous pouvez parier que j'ai saisi cette chance immédiatement. Cette nuit-là, dans ma petite chambre au-dessus de l'écurie, je suis resté longtemps à penser à ma vie passée et à ce qui venait de se passer et je me suis mis à genoux et j'ai remercié le Seigneur pour ce travail et de m'aider à me ranger, et de vous bénir pour m'avoir poussé à le faire, et le lendemain matin je l'ai refait et je me suis acheté de nouvelles fringues (vêtements) et une bible car j'avais pris la décision, après ce que le Seigneur avait fait pour moi, de lire la bible tous les soirs et matins, et de lui demander de garder un œil sur moi. Quand j'ai été là environ une semaine, M. Brown (c'est son nom) est venu dans ma chambre une nuit et m'a vu lire la bible ; il m'a demandé si j'étais chrétien et je lui ai dit non ; il m'a demandé comment il se faisait que je lise la bible au lieu de journaux et de livres ; eh bien Charlie, j'ai pensé que je ferais mieux de jouer franc jeu avec lui dès le début, alors je lui ai tout raconté, sur mon séjour en prison et sur vous, et comment j'avais presque renoncé à chercher du travail et comment le Seigneur m'a trouvé ce travail quand je le lui ai demandé ; et la seule façon que j'avais de le rembourser était de lire la bible et de me ranger, et je lui ai demandé de me donner une chance pour 3 mois ; il m'a parlé comme un père pendant longtemps, et m'a dit que je pouvais rester et alors je me suis senti mieux que je ne l'avais jamais été de toute ma vie, car j'avais donné à M. Brown un bon départ avec moi et maintenant je ne craignais plus personne qui me mette des bâtons dans les roues (en exposant ma vie passée) et qui me fasse renvoyer ; le lendemain matin, il m'a appelé dans la bibliothèque et m'a donné un autre entretien honnête, et m'a conseillé d'étudier un peu chaque jour, et il m'aiderait une ou deux heures chaque soir, et il m'a donné une arithmétique, un livre d'orthographe, une géographie et un cahier d'écriture, et il m'interroge tous les soirs ; il me laisse venir dans la maison pour les prières chaque matin, et m'a fait inscrire dans une classe biblique à l'école du dimanche que j'aime beaucoup car cela m'aide à mieux comprendre ma bible.
Maintenant, Charlie, les 3 mois d'honnêteté sont terminés depuis 2 mois, et comme vous l'avez dit, c'est le meilleur travail que j'aie jamais fait de ma vie, et j'en ai commencé un autre du même genre tout de suite, sauf que c'est avec l'aide de Dieu pour toute une vie Charlie ; j'ai écrit cette lettre pour vous dire que je pense vraiment que Dieu a pardonné mes péchés et entendu vos prières, car vous m'aviez dit que vous prieriez pour moi ; je sais que j'aime lire sa parole et lui dire tous mes soucis et il m'aide je le sais car j'ai plein d'occasions de voler mais je n'en ai pas envie comme autrefois et maintenant je prends plus de plaisir à aller à l'église qu'au théâtre et ce n'était pas le cas autrefois ; notre pasteur et d'autres me parlent souvent, et il y a un mois ils voulaient que je rejoigne l'église, mais j'ai dit non, pas maintenant, je peux me tromper sur mes sentiments, je vais attendre un peu, mais maintenant je sens que Dieu m'a appelé et le premier dimanche de juillet je rejoindrai l'église ; cher ami, je voudrais pouvoir vous écrire comme je le ressens, mais je ne peux pas encore le faire ; vous savez que j'ai appris à lire et à écrire en prison et je n'ai pas assez progressé pour écrire comme je parlerais ; je sais que je n'ai pas orthographié tous les mots correctement dans ceci et plein d'autres erreurs mais vous m'excuserez je le sais, car vous savez que j'ai été élevé dans un hospice jusqu'à ce que je m'enfuie, et que je n'ai jamais su qui étaient mon père et ma mère et je ne connais pas mon vrai nom, et j'espère que vous ne serez pas fâché contre moi, mais j'ai autant le droit à un nom qu'à un autre et j'ai pris votre nom, car vous ne l'utiliserez pas quand vous sortirez je le sais, et vous êtes l'homme que je respecte le plus au monde ; alors j'espère que vous ne serez pas fâché ; je m'en sors bien, je mets 10 dollars par mois à la banque avec 25 des 50 dollars ; si vous en voulez une partie ou la totalité, faites-le-moi savoir, et c'est à vous. Je voudrais pouvoir vous en envoyer maintenant. Je vous envoie avec ceci un reçu pour un an de Littles Living Age, je ne savais pas ce qui vous plairait et je l'ai dit à M. Brown et il a dit qu'il pensait que cela vous plairait ; je voudrais être près de vous pour pouvoir vous envoyer de la bouffe (des rafraîchissements) pendant les fêtes ; cela se gâterait avec ce temps d'ici, mais je vous enverrai une boîte pour Thanksgiving de toute façon ; la semaine prochaine, M. Brown me prend dans son magasin comme petit porteur et me fera avancer dès que j'en saurai un peu plus ; il tient un grand magasin de grains, en gros ; j'ai oublié de vous parler de ma classe d'école du dimanche pour la mission ; l'école est le dimanche après-midi, j'y suis allé deux dimanches après-midi et j'ai ramassé sept gamins (petits garçons) et je les ai fait venir. Deux d'entre eux en savaient autant que moi et je les ai fait mettre dans une classe où ils pourraient apprendre quelque chose. Je ne sais pas grand-chose moi-même, mais comme ces gamins ne savent pas lire, je m'en sors bien avec eux. Je m'assure qu'ils viennent en allant les chercher chaque dimanche une heure avant l'école. J'ai aussi fait venir 4 filles. Parlez de moi à Mack et Harry, s'ils veulent venir ici quand leur peine sera finie, je leur trouverai du travail tout de suite. J'espère que vous excuserez cette longue lettre et toutes les erreurs, je voudrais pouvoir vous voir car je ne peux pas écrire comme je parlerais ; j'espère que le temps chaud fait du bien à vos poumons ; j'avais peur quand vous crachiez du sang que vous ne mouriez ; présentez mes respects à tous les gars et dites-leur comment je m'en sors ; je m'en sors bien et tout le monde ici me traite aussi gentiment qu'ils le peuvent ; M. Brown va vous écrire un jour ; j'espère qu'un jour vous m'écrirez, cette lettre est de votre très fidèle ami
C---- W----
que vous connaissez sous le nom de Jack Hunt.
Je vous envoie la carte de M. Brown. Envoyez ma lettre à lui.
Cette lettre arriva quelques jours après avoir été écrite, et la cote de M. Williams remonta en flèche. Les basses suspicions de M. Warner furent enterrées dans la tombe glacée, bien froide, où elles semblaient avoir leur place. Il s'agissait de toute façon d'une suspicion fondée sur de simples preuves internes ; et quand on en vient aux preuves internes, c'est un vaste domaine, un jeu auquel deux peuvent jouer : en témoigne cette autre preuve interne, découverte par l'auteur de la note citée plus haut, selon laquelle « c'est une lettre merveilleuse, qu'aucun génie chrétien, et encore moins un génie non sanctifié, n'aurait jamais pu écrire ».
J'avais désormais la permission de publier, à condition de supprimer les noms et les lieux et d'envoyer mon récit hors du pays. Je choisis donc une revue australienne comme véhicule, puisqu'elle était suffisamment éloignée du pays, et je me mis au travail sur mon article. Et les ministres remirent les pompes en marche, avec la lettre pour en actionner les manivelles.
Mais, entre-temps, frère Page avait fait de l'agitation. Il n'avait pas visité le pénitencier, mais il avait envoyé une copie de l'illustre lettre à l'aumônier de cette institution, accompagnée, semble-t-il, de questions. Il obtint une réponse, datée de quatre jours après l'épître rassurante de cet autre frère ; et avant que mon article ne soit terminé, elle tomba entre mes mains. L'original est devant moi, maintenant, et je le joins ici. Il est assez bien chargé de preuves internes de la nature la plus solide —
PRISON D'ÉTAT, BUREAU DE L'AUMÔNIER, 11 juillet 1873.
Cher frère Page, — Veuillez trouver ci-joint la lettre qui m'a été aimablement prêtée. Je crains que son authenticité ne puisse être établie. Elle prétend être adressée à un prisonnier ici. Aucune lettre de ce genre n'est jamais parvenue à un prisonnier ici. Toutes les lettres reçues sont soigneusement lues par les fonctionnaires de la prison avant d'être remises aux condamnés, et une telle lettre n'aurait pu être oubliée. De plus, Charles Williams n'est pas un homme chrétien, mais un prodigue dissolu et rusé, dont le père est un ministre de l'Évangile. Son nom est un pseudonyme. Je suis heureux d'avoir fait votre connaissance. Je prépare une conférence sur la vie vue à travers les barreaux d'une prison, et j'aimerais la donner dans votre voisinage.
Ainsi prit fin ce petit drame. Mon pauvre article finit au feu ; car, bien que les matériaux dont je disposais fussent désormais plus abondants et infiniment plus riches qu'auparavant, il y avait autour de moi des parties qui, bien qu'ayant auparavant désiré la publication, étaient unanimement favorables à une suppression à ce stade et dans cette tournure des événements. Ils dirent : « Attendez, la blessure est encore trop fraîche. » Tous les exemplaires de la fameuse lettre, à l'exception du mien, disparurent soudainement ; et à partir de ce moment, la même vieille sécheresse d'autrefois s'installa dans les églises. En règle générale, la ville afficha un large sourire pendant un certain temps, mais il y avait des endroits où ce sourire n'apparaissait pas, et où il était dangereux de faire référence à la lettre de l'ex-condamné.
Un mot d'explication. « Jack Hunt », le prétendu auteur de la lettre, était une personne imaginaire. Le cambrioleur Williams — diplômé d'Harvard, fils d'un ministre — écrivit lui-même la lettre, à lui-même : il la fit sortir clandestinement de la prison ; il la fit transmettre à des personnes qui l'avaient soutenu et encouragé dans sa conversion — là où il savait que deux choses arriveraient : l'authenticité de la lettre ne serait ni mise en doute ni vérifiée ; et l'essentiel serait remarqué et aurait un effet précieux, l'effet, en vérité, de lancer un mouvement pour obtenir la grâce de M. Williams.
Cet « essentiel » est si ingénieusement, si négligemment jeté, et immédiatement laissé là à la fin de la lettre, sans commentaire, qu'un lecteur indifférent ne soupçonnerait jamais qu'il s'agit du cœur et de la moelle de l'épître, s'il y prêtait seulement attention. Voici l'« essentiel » —
« j'espère que le temps chaud fait du bien à vos poumons — j'avais peur que vous ne mourriez quand vous saigniez — présentez mes respects », etc.
C'est tout ce qu'il y a ; simplement effleuré, sans insistance. Néanmoins, c'était destiné à un œil qui serait prompt à le voir ; et cela visait à émouvoir un cœur compatissant pour essayer d'obtenir la libération d'un pauvre gars réformé et purifié, gisant dans l'emprise fatale de la tuberculose.
Lorsque j'entendis cette lettre pour la première fois, il y a neuf ans, je sentis que c'était la chose la plus remarquable que j'aie jamais rencontrée. Et cela m'a tellement réchauffé le cœur envers M. Brown de Saint-Louis que je me suis dit que si je visitais à nouveau cette ville, je chercherais cet homme excellent et baiserais l'ourlet de son vêtement s'il était neuf. Eh bien, j'ai visité Saint-Louis, mais je n'ai pas cherché M. Brown ; car, hélas ! les enquêtes d'autrefois avaient prouvé que le bienveillant Brown, tout comme « Jack Hunt », n'était pas une personne réelle, mais une pure invention de ce coquin doué, Williams — cambrioleur, diplômé d'Harvard, fils d'un ecclésiastique.
CHAPITRE 53
Le foyer de mon enfance
NOUS prîmes passage sur l'un des bateaux rapides de la St. Louis and St. Paul Packet Company, et remontâmes le fleuve.
Lorsque, enfant, je vis pour la première fois l'embouchure de la rivière Missouri, elle se trouvait à vingt-deux ou vingt-trois milles au-dessus de Saint-Louis, selon l'estimation des pilotes ; l'usure des berges l'a déplacée de huit milles vers l'aval depuis lors ; et les pilotes disent que, d'ici cinq ans, le fleuve coupera et déplacera l'embouchure de cinq milles supplémentaires, ce qui la ramènera à moins de dix milles de Saint-Louis.
À la tombée de la nuit, nous passâmes devant la grande et florissante ville d'Alton, dans l'Illinois ; et avant l'aube du lendemain, devant la ville de Louisiana, dans le Missouri, un village endormi à mon époque, mais aujourd'hui un centre ferroviaire animé ; cependant, toutes les villes là-bas sont devenues des centres ferroviaires. Je ne pus pas reconnaître clairement l'endroit. Cela me sembla étrange, car lorsque je quittai l'armée rebelle en 61, je me retirai sur Louisiana en bon ordre ; du moins, en assez bon ordre pour une personne qui n'avait pas encore appris à battre en retraite selon les règles de la guerre et qui devait se fier à son génie naturel. Il me sembla que pour une première tentative de retraite, ce n'était pas trop mal fait. Je n'avais fait aucune avancée dans toute cette campagne qui fût tout à fait à la hauteur.
Il y avait un pont ferroviaire traversant le fleuve, bien parsemé de lumières éclatantes, et c'était une vue très belle.
À sept heures du matin, nous atteignîmes Hannibal, dans le Missouri, où j'ai passé mon enfance. J'en avais eu un aperçu il y a quinze ans, et un autre il y a six ans, mais les deux furent si brefs qu'ils comptèrent à peine. La seule image de la ville qui restait dans mon esprit était celle que j'en avais gardée lorsque je l'avais quittée pour la première fois, il y a vingt-neuf ans. Cette image était encore aussi claire et vivante pour moi qu'une photographie. Je mis pied à terre avec le sentiment de quelqu'un qui revient d'une génération disparue. J'avais une sorte de conscience aiguë de ce que les prisonniers de la Bastille devaient ressentir lorsqu'ils sortaient pour regarder Paris après des années de captivité, et remarquaient avec quelle curiosité le familier et l'étrange étaient mêlés devant eux. Je vis les nouvelles maisons — je les vis assez clairement — mais elles n'affectèrent pas l'image ancienne dans mon esprit, car à travers leurs briques et leur mortier solides, je voyais les maisons disparues, qui s'y dressaient autrefois, avec une netteté parfaite.
C'était un dimanche matin, et tout le monde était encore au lit. Je traversai donc les rues désertes, voyant toujours la ville telle qu'elle était et non telle qu'elle est, reconnaissant et serrant métaphoriquement la main à une centaine d'objets familiers qui n'existent plus ; et je finis par gravir la colline Holiday pour avoir une vue d'ensemble. Toute la ville s'étalait alors sous moi, et je pouvais marquer et fixer chaque localité, chaque détail. Naturellement, j'étais assez ému. Je dis : « Beaucoup de gens que j'ai connus autrefois dans ce refuge tranquille de mon enfance sont maintenant au ciel ; certains, je l'espère, sont dans l'autre lieu. » Les choses autour de moi et devant moi me faisaient me sentir à nouveau comme un garçon — me convainquaient que j'étais à nouveau un garçon, et que j'avais simplement fait un rêve inhabituellement long ; mais mes réflexions gâchèrent tout cela ; car elles me forcèrent à dire : « Je vois cinquante vieilles maisons là-bas, dans chacune desquelles je pourrais entrer et trouver soit un homme ou une femme qui était un bébé ou pas encore né quand j'ai remarqué ces maisons pour la dernière fois, ou une grand-mère qui était une jeune mariée dodue à cette époque. »
De ce point de vue, l'étendue de la vue sur le fleuve, en amont et en aval, et au-delà des étendues boisées de l'Illinois, est très belle — l'une des plus belles du Mississippi, je pense ; ce qui est une remarque hasardeuse à faire, car les huit cents milles de fleuve entre Saint-Louis et Saint-Paul offrent une succession ininterrompue d'images ravissantes. Il se peut que mon affection pour celle en question biaise mon jugement en sa faveur ; je ne saurais le dire. Peu importe, c'était d'une beauté satisfaisante pour moi, et cela avait cet avantage sur tous les autres amis que j'étais sur le point de saluer à nouveau : elle n'avait subi aucun changement ; elle était aussi jeune, fraîche, avenante et gracieuse qu'elle l'avait toujours été ; tandis que les visages des autres seraient vieux, marqués par les campagnes de la vie, et marqués par leurs chagrins et leurs défaites, et ne m'apporteraient aucun élan spirituel.
Un vieux monsieur, en promenade matinale, arriva, et nous discutâmes du temps, puis dérivâmes sur d'autres sujets. Je ne pouvais pas me souvenir de son visage. Il dit qu'il vivait ici depuis vingt-huit ans. Il était donc arrivé après mon époque, et je ne l'avais jamais vu auparavant. Je lui posai diverses questions ; d'abord sur un camarade de mon école du dimanche — qu'était-il devenu ?
« Il a obtenu son diplôme avec mention dans une université de l'Est, a erré dans le monde quelque part, n'a réussi en rien, est sorti de notre connaissance et de notre mémoire il y a des années, et est supposé avoir mal tourné. »
« Il était brillant, et promettait beaucoup quand il était enfant. »
« Oui, mais ce qui est arrivé, c'est ce qu'il en est advenu. »
Je demandai des nouvelles d'un autre garçon, tout à fait le plus brillant de notre école de village quand j'étais enfant.
« Lui aussi a obtenu son diplôme avec les honneurs, dans une université de l'Est ; mais la vie l'a battu dans chaque bataille, continuellement, et il est mort dans l'un des Territoires, il y a des années, un homme vaincu. »
Je demandai des nouvelles d'un autre garçon brillant.
« Il réussit, il a toujours réussi, il réussira toujours, je pense. »
Je me renseignai sur un jeune homme qui était venu en ville pour étudier l'une des professions quand j'étais enfant.
« Il s'est lancé dans autre chose avant d'avoir fini — est passé de la médecine au droit, ou du droit à la médecine — puis à quelque autre chose nouvelle ; est parti pendant un an, est revenu avec une jeune femme ; a commencé à boire, puis à jouer derrière les portes ; a finalement emmené sa femme et ses deux jeunes enfants chez son père, et est parti au Mexique ; est allé de mal en pis, et est finalement mort là-bas, sans un sou pour acheter un linceul, et sans un ami pour assister aux funérailles. »
« Dommage, car c'était le jeune homme le plus gentil, le plus joyeux et le plus optimiste qui soit. »
Je nommai un autre garçon.
« Oh, lui va bien. Il vit toujours ici ; a une femme et des enfants, et il prospère. »
Même verdict concernant d'autres garçons.
Je nommai trois écolières.
« Les deux premières vivent ici, sont mariées et ont des enfants ; l'autre est morte depuis longtemps — ne s'est jamais mariée. »
Je nommai, avec émotion, l'une de mes premières petites amies.
« Elle va bien. Elle a été mariée trois fois ; a enterré deux maris, a divorcé du troisième, et j'entends dire qu'elle se prépare à épouser un vieux type dans le Colorado quelque part. Elle a des enfants éparpillés ici et là, un peu partout. »
La réponse à plusieurs autres questions fut brève et simple —
« Tué à la guerre. »
Je nommai un autre garçon.
« Eh bien, maintenant, son cas est curieux ! Il n'y avait pas un être humain dans cette ville qui ne sût que ce garçon était un parfait imbécile ; un parfait mannequin ; juste un âne stupide, comme on peut dire. Tout le monde le savait, et tout le monde le disait. Eh bien, si ce même garçon n'est pas aujourd'hui le premier avocat de l'État du Missouri, je suis démocrate ! »
« Est-ce vrai ? »
« C'est réellement vrai. Je vous dis la vérité. »
« Comment expliquez-vous cela ? »
« Expliquer cela ? Il n'y a pas d'explication possible, si ce n'est que si vous envoyez un sacré idiot à Saint-Louis, et que vous ne leur dites pas que c'est un sacré idiot, ils ne le découvriront jamais. Il y a une chose de sûre : si j'avais un sacré idiot, je saurais quoi en faire : l'expédier à Saint-Louis — c'est le plus noble marché du monde pour ce genre de propriété. Eh bien, quand on regarde ça sous tous les angles, et qu'on rumine et qu'on y réfléchit, ça ne bat pas tout ce que vous avez jamais entendu ? »
« Eh bien, oui, on dirait bien. Mais ne pensez-vous pas que ce sont peut-être les gens d'Hannibal qui se trompaient à propos du garçon, et non les gens de Saint-Louis ? »
« Oh, des bêtises ! Les gens ici l'ont connu depuis le berceau même — ils le connaissaient cent fois mieux que les idiots de Saint-Louis auraient pu le connaître. Non, si vous avez des sacrés idiots sur lesquels vous voulez réaliser quelque chose, suivez mon conseil : envoyez-les à Saint-Louis. »
Je mentionnai un grand nombre de personnes que j'avais connues autrefois. Certaines étaient mortes, d'autres étaient parties, certaines avaient prospéré, d'autres avaient échoué ; mais en ce qui concernait une douzaine d'entre elles, la réponse était réconfortante :
« Prospère — vit toujours ici — la ville est jonchée de leurs enfants. »
Je posai des questions sur Mlle —.
« Morte à l'asile d'aliénés il y a trois ou quatre ans — elle n'en est jamais sortie depuis le moment où elle y est entrée ; et elle souffrait tout le temps, aussi ; elle n'a jamais retrouvé une once de sa raison. »
S'il disait la vérité, c'était là une lourde tragédie, en effet. Trente-six ans dans une maison de fous, pour que quelques jeunes imbéciles puissent s'amuser ! J'étais un petit garçon, à l'époque ; et j'ai vu ces jeunes filles étourdies entrer sur la pointe des pieds dans la pièce où Mlle — lisait à minuit à la lampe. La fille à la tête du groupe portait un linceul et un masque de pâte à pain, elle se glissa derrière la victime, la toucha à l'épaule, et elle leva les yeux, hurla, puis tomba en convulsions. Elle ne se remit pas de la frayeur, mais devint folle. De nos jours, il semble incroyable que les gens aient cru aux fantômes il y a si peu de temps. Mais ils y croyaient.
Après avoir demandé des nouvelles des autres personnes dont je pouvais me souvenir, je finis par poser des questions sur moi-même :
« Oh, il a assez bien réussi — encore un cas de sacré idiot. S'ils l'avaient envoyé à Saint-Louis, il aurait réussi plus tôt. »
C'est avec beaucoup de satisfaction que je reconnus la sagesse d'avoir dit à cet homme candide, au début, que mon nom était Smith.
CHAPITRE 54
Passé et présent
Laissé à moi-même, là-haut, je continuai à choisir de vieilles maisons dans la ville lointaine, et à rappeler leurs anciens habitants hors du passé moisi. Parmi eux, je reconnus bientôt la maison du père de Lem Hackett (nom fictif). Cela me ramena plus d'une génération en arrière en un instant, et me transporta au milieu d'une époque où les événements de la vie n'étaient pas les résultats naturels et logiques de grandes lois générales, mais d'ordres spéciaux, et étaient chargés d'objectifs très précis et distincts — en partie punitifs dans l'intention, en partie admonitoires ; et généralement locaux dans leur application.
Quand j'étais un petit garçon, Lem Hackett fut noyé — un dimanche. Il tomba d'un chaland vide, où il jouait. Étant chargé de péchés, il alla au fond comme une enclume. Il était le seul garçon du village qui dormit cette nuit-là. Nous autres, nous restâmes tous éveillés, à nous repentir. Nous n'avions pas eu besoin de l'information, délivrée depuis la chaire ce soir-là, que le cas de Lem était un jugement spécial — nous le savions déjà. Il y eut un orage féroce, cette nuit-là, et il fit rage continuellement jusqu'à près de l'aube. Les vents soufflaient, les fenêtres tremblaient, la pluie balayait le toit par averses battantes, et aux intervalles les plus brefs, l'obscurité d'encre de la nuit s'évanouissait, les maisons d'en face étincelaient, blanches et aveuglantes pendant un instant vibrant, puis l'obscurité solide retombait et un coup de tonnerre fracassant suivait, qui semblait mettre tout le voisinage en lambeaux et en éclats. Je m'assis dans mon lit, tremblant et frissonnant, attendant la destruction du monde, et m'y attendant. Pour moi, il n'y avait rien d'étrange ou d'incongru à ce que le ciel fît un tel vacarme à propos de Lem Hackett. Apparemment, c'était la chose juste et appropriée à faire. Pas un doute n'entra dans mon esprit que tous les anges étaient regroupés, discutant du cas de ce garçon et observant le bombardement effroyable de notre misérable petit village avec satisfaction et approbation. Il y avait une chose qui me troublait de la manière la plus sérieuse ; c'était la pensée que cette concentration de l'intérêt céleste sur notre village ne pouvait manquer d'attirer l'attention des observateurs sur des gens parmi nous qui auraient pu autrement échapper à l'attention pendant des années. Je sentais que j'étais non seulement l'une de ces personnes, mais celle-là même la plus susceptible d'être découverte. Cette découverte ne pouvait avoir qu'un résultat : je serais dans le feu avec Lem avant même que le froid de la rivière n'ait été correctement réchauffé en lui. Je savais que cela ne serait que juste et équitable. J'augmentais mes chances contre moi-même tout le temps, en ressentant une amertume secrète contre Lem pour avoir attiré cette attention fatale sur moi, mais je ne pouvais pas m'en empêcher — cette pensée pécheresse persistait à infester ma poitrine malgré moi. Chaque fois que la foudre brillait, je retenais mon souffle, et je jugeais que j'étais fini. Dans ma terreur et ma misère, je commençai mesquinement à suggérer d'autres garçons, et à mentionner des actes à eux qui étaient plus méchants que les miens, et qui avaient particulièrement besoin d'être punis — et j'essayai de prétendre à moi-même que je faisais simplement cela de manière fortuite, et sans intention de détourner l'attention céleste vers eux dans le but de m'en débarrasser moi-même. Avec une profonde sagacité, je mis ces mentions sous la forme de souvenirs attristés et de fausses supplications détournées pour que les péchés de ces garçons puissent être laissés inaperçus — « Peut-être qu'ils se repentiront. » « Il est vrai que Jim Smith a brisé une fenêtre et a menti à ce sujet — mais peut-être n'avait-il pas l'intention de faire du mal. Et bien que Tom Holmes dise plus de mauvais mots que n'importe quel autre garçon du village, il a probablement l'intention de se repentir — bien qu'il n'ait jamais dit qu'il le ferait. Et bien qu'il soit vrai que John Jones a pêché un peu un dimanche, une fois, il n'a pas vraiment attrapé quoi que ce soit si ce n'est qu'un seul petit poisson-chat inutile ; et peut-être que cela n'aurait pas été si terrible s'il l'avait rejeté — comme il dit qu'il l'a fait, mais il ne l'a pas fait. Dommage qu'ils ne se repentent pas de ces choses terribles — et peut-être le feront-ils encore. »
Mais alors que j'essayais honteusement d'attirer l'attention sur ces pauvres types — qui dirigeaient sans doute l'attention céleste vers moi au même moment, bien que je n'aie jamais soupçonné cela une seule fois — j'avais imprudemment laissé ma bougie allumée. Ce n'était pas le moment de négliger les précautions les plus insignifiantes. Il n'y avait aucune raison d'ajouter quoi que ce soit aux facilités pour attirer l'attention sur moi — alors j'éteignis la lumière.
Ce fut une longue nuit pour moi, et peut-être la plus douloureuse que j'aie jamais passée. J'endurai des agonies de remords pour des péchés que je savais avoir commis, et pour d'autres dont je n'étais pas sûr, mais dont j'étais certain qu'ils avaient été notés contre moi dans un livre par un ange qui était plus sage que moi et qui ne confiait pas de telles questions importantes à la mémoire. Il me vint à l'esprit, peu après, que j'avais commis une erreur des plus stupides et des plus calamiteuses, à un égard : sans doute avais-je non seulement assuré ma propre destruction en dirigeant l'attention sur ces autres garçons, mais j'avais déjà accompli la leur ! — Sans doute la foudre les avait-elle tous étendus morts dans leur lit à cette heure ! L'angoisse et la frayeur que cette pensée me causa firent paraître mes souffrances précédentes insignifiantes par comparaison.
Les choses étaient devenues vraiment sérieuses. Je résolus de tourner une nouvelle page sur-le-champ ; je résolus également de me joindre à l’église le lendemain, si je survivais assez longtemps pour en voir poindre le soleil. Je résolus de cesser de pécher sous toutes ses formes, et de mener désormais une vie exemplaire et sans reproche. Je serais ponctuel à l’église et à l’école du dimanche ; je rendrais visite aux malades ; je porterais des paniers de victuailles aux pauvres (simplement pour remplir les conditions réglementaires, bien que je susse qu’aucun parmi nous n’était assez pauvre pour ne pas m’en fracasser le panier sur la tête en guise de remerciement) ; j’instruirais les autres garçons sur le droit chemin, et j’encaisserais les raclées qui en résulteraient avec humilité ; je vivrais exclusivement de tracts ; j’envahirais les débits de boisson pour mettre en garde l’ivrogne — et enfin, si j’échappais au destin de ceux qui deviennent trop tôt trop bons pour vivre, je partirais en mission.
L’orage s’apaisa vers l’aube, et je m’assoupis peu à peu avec le sentiment d’une dette envers Lem Hackett pour avoir rejoint la souffrance éternelle de cette manière abrupte, évitant ainsi un désastre bien plus effroyable : ma propre perte.
Mais quand je me levai rafraîchi, quelque temps plus tard, et que je constatai que les autres garçons étaient toujours en vie, j’eus le vague sentiment que toute cette affaire n’était peut-être qu’une fausse alerte ; que tout ce tumulte n’avait eu lieu qu’à cause de Lem et de personne d’autre. Le monde semblait si brillant et si sûr qu’il ne paraissait y avoir aucune raison valable de tourner une nouvelle page. Je fus un peu calme ce jour-là, et peut-être le suivant ; après quoi, mon dessein de me réformer s’échappa lentement de mon esprit, et je retrouvai une période paisible et confortable, jusqu’à l’orage suivant.
Cet orage éclata environ trois semaines plus tard ; et ce fut, pour moi, le plus inexplicable que j’eusse jamais connu ; car l’après-midi de ce même jour, « Dutchy » se noya. Dutchy fréquentait notre école du dimanche. C’était un garçon allemand qui n’était pas assez dégourdi pour s’abriter quand il pleuvait ; mais il était agaçant de bonté et doté d’une mémoire prodigieuse. Un dimanche, il devint l’envie de toute la jeunesse et le sujet de conversation de tout le village admiratif en récitant trois mille versets des Écritures sans en manquer un seul ; puis, le lendemain même, il s’en alla et se noya.
Les circonstances donnèrent à sa mort un caractère singulièrement impressionnant. Nous nous baignions tous dans une crique boueuse qui possédait un trou profond, dans lequel les tonneliers avaient immergé un tas de perches de hickory vertes pour les faire tremper, à quelque trois mètres cinquante sous l’eau. Nous faisions des plongeons pour « voir qui pouvait rester le plus longtemps sous l’eau ». Nous parvenions à nous maintenir au fond en nous agrippant aux perches. Dutchy réussissait si mal l’exercice qu’il était accueilli par les rires et les railleries chaque fois que sa tête émergeait. À la fin, il parut blessé par ces moqueries et nous supplia de rester immobiles sur la rive pour être justes avec lui et lui accorder un compte honnête — « d’être amicaux et gentils juste cette fois, et de ne pas truquer le décompte par pur plaisir de se rire de lui ». Des clins d’œil traîtres furent échangés, et tous dirent : « Très bien, Dutchy, vas-y, on jouera franc jeu. »
Dutchy plongea, mais les garçons, au lieu de commencer à compter, suivirent l’exemple de l’un des leurs, se précipitèrent vers un buisson de mûres tout proche et s’y cachèrent. Ils imaginaient l’humiliation de Dutchy, lorsqu’il remonterait après un effort surhumain pour découvrir un endroit silencieux et désert, sans personne pour l’applaudir. Ils étaient si « pleins de rire » à cette idée qu’ils éclataient continuellement en gloussements étouffés. Le temps passa, et bientôt l’un d’eux, qui épiait à travers les ronces, dit avec surprise :
« Hé bien, il n’est toujours pas remonté ! »
Les rires s’arrêtèrent.
« Les gars, c’est un plongeon magnifique », dit l’un.
« Peu importe, dit un autre, la blague à ses dépens n’en est que meilleure. »
Il y eut une remarque ou deux de plus, puis un silence. Les conversations cessèrent, et tous commencèrent à scruter à travers les vignes. Peu après, les visages des garçons devinrent inquiets, puis anxieux, puis terrifiés. Pourtant, l’eau paisible ne bougeait pas. Les cœurs commencèrent à battre vite, et les visages à pâlir. Nous sortîmes tous, silencieusement, et restâmes debout sur la rive, nos yeux horrifiés allant et venant des visages des uns aux autres, puis vers l’eau.
« Quelqu’un doit descendre voir ! »
Oui, c’était évident ; mais personne ne voulait se charger de cette tâche sinistre.
« Tirez à la courte paille ! »
C’est ce que nous fîmes, avec des mains qui tremblaient tant que nous savions à peine ce que nous faisions. Le sort tomba sur moi, et je descendis. L’eau était si boueuse que je ne voyais rien, mais je tâtonnai parmi les perches et saisis soudain un poignet inerte qui ne me donna aucune réponse — et s’il l’avait fait, je ne m’en serais pas rendu compte, tant je le lâchai avec une brusquerie effrayée.
Le garçon avait été pris parmi les perches et s’y était empêtré, sans défense. Je m’enfuis vers la surface et annonçai l’horrible nouvelle. Certains d’entre nous savaient que si le garçon était sorti immédiatement, il pourrait peut-être être réanimé, mais nous n’y pensâmes jamais. Nous ne pensions à rien ; nous ne savions que faire, alors nous ne fîmes rien — si ce n’est que les plus petits garçons pleurèrent piteusement, et que nous nous débattîmes frénétiquement pour enfiler nos vêtements, prenant ceux de n’importe qui, les mettant à l’envers ou à l’endroit, selon le cas. Puis nous nous dispersâmes pour donner l’alerte, mais aucun de nous ne retourna voir la fin de la tragédie. Nous avions une chose plus importante à faire : nous courûmes tous chez nous, et ne perdîmes pas un instant pour nous préparer à mener une vie meilleure.
La nuit tomba bientôt. Puis vint cet orage formidable et absolument inexplicable. J’étais complètement hébété ; je ne pouvais pas le comprendre. Il me semblait qu’il devait y avoir une erreur. Les éléments étaient déchaînés, et ils grondaient, fracassaient et illuminaient le ciel de la manière la plus aveugle et la plus frénétique. Tout courage et tout espoir m’abandonnèrent, et la pensée lugubre ne cessait de flotter dans mon cerveau : « Si un garçon qui connaît trois mille versets par cœur n’est pas satisfaisant, quelle chance reste-t-il pour n’importe qui d’autre ? »
Bien sûr, je ne mis pas un seul instant en doute le fait que l’orage fût dû à Dutchy, ou qu’il fût, lui ou toute autre créature insignifiante, digne d’une telle démonstration majestueuse venue d’en haut ; c’est la leçon à en tirer qui était la seule chose à me troubler ; car elle me convainquit que si Dutchy, avec toutes ses perfections, n’était pas un délice, il serait vain pour moi de tourner une nouvelle page, car je tomberais infailliblement bien en deçà de ce garçon, quels que fussent mes efforts. Néanmoins, je la tournai — une peur hautement cultivée m’y contraignit — mais les jours de gaieté et de soleil qui suivirent vinrent rôder aux alentours, et en moins d’un mois, j’avais tellement régressé que j’étais de nouveau aussi perdu et aussi à l’aise qu’autrefois.
L’heure du petit-déjeuner approchait alors que je méditais ces pensées et rappelais ces anciens événements à ma mémoire ; je revins donc au présent et descendis la colline.
En traversant la ville pour me rendre à l’hôtel, je vis la maison qui était mon foyer quand j’étais enfant. Au prix actuel, les gens qui l’occupent aujourd’hui ne valent pas plus que moi ; mais à mon époque, ils auraient valu pas moins de cinq cents dollars chacun. Ce sont des gens de couleur.
Après le petit-déjeuner, je ressortis seul, avec l’intention de chercher quelques écoles du dimanche pour voir comment cette génération d’élèves pouvait se comparer à leurs ancêtres qui s’étaient assis avec moi dans ces lieux et qui, probablement, m’avaient pris pour modèle — bien que je ne m’en souvienne pas vraiment à présent. Près de la place publique, il y avait à mon époque une petite église en briques délabrée appelée le « Vieux Navire de Sion », que j’avais fréquentée en tant qu’élève ; je retrouvai l’emplacement assez facilement, mais pas la vieille église ; elle avait disparu, et un édifice neuf, pimpant et plutôt joyeux, s’y trouvait à la place. Les élèves étaient mieux habillés et plus beaux que ceux de mon temps ; par conséquent, ils ne ressemblaient pas à leurs ancêtres ; et par conséquent, il n’y avait rien de familier pour moi dans leurs visages. Pourtant, je les contemplais avec un intérêt profond et une nostalgie empreinte de regret, et si j’avais été une fille, j’aurais pleuré ; car ils étaient la progéniture, représentaient et occupaient la place de garçons et de filles dont certains m’avaient plu, d’autres que j’avais aimé détester, mais qui tous m’étaient chers pour une raison ou une autre, tant d’années passées — et, Seigneur, où sont-ils maintenant !
J’étais grandement ému, et j’aurais été reconnaissant qu’on me laissât tranquille pour regarder à mon aise ; mais un directeur au sommet chauve, qui avait été un compagnon de classe aux cheveux blonds à cet endroit dans les premiers âges, me reconnut, et je débitai un flot de non-sens sauvages à ces enfants pour cacher les pensées qui m’habitaient, et qui n’auraient pu être exprimées sans trahir une émotion qui aurait été jugée hors de caractère pour moi.
Faire des discours sans préparation n’est pas mon don ; et j’étais résolu à esquiver toute nouvelle occasion, mais dans la suivante, plus grande, école du dimanche, je me retrouvai à l’arrière de l’assemblée ; j’étais donc très disposé à monter sur l’estrade un moment pour avoir le plaisir de bien regarder les élèves. Sur le moment, je ne pus me rappeler aucun des vieux discours idiots dont les visiteurs avaient coutume de m’incommoder quand j’étais élève là-bas ; et j’en étais désolé, car cela m’aurait donné le temps et l’excuse de m’attarder pour jeter un regard long et satisfaisant sur ce que je me sens autorisé à appeler un éventail de fraîche beauté juvénile, inégalable dans aucune autre école du dimanche de même taille. Comme je ne parlais que pour avoir une chance d’inspecter, et que j’alignais ces balivernes au hasard uniquement pour prolonger l’inspection, je jugeai décent d’avouer ces bas mobiles, et c’est ce que je fis.
Si le Garçon Modèle se trouvait dans l’une de ces écoles du dimanche, je ne le vis pas. Le Garçon Modèle de mon époque — nous n’en avons jamais eu qu’un seul — était parfait : parfait dans ses manières, parfait dans sa tenue, parfait dans sa conduite, parfait dans sa piété filiale, parfait dans sa dévotion extérieure ; mais au fond, c’était un pédant ; et quant au contenu de son crâne, il aurait pu être échangé avec le contenu d’une tourte que personne n’en aurait été plus mal loti, à l’exception de la tourte. L’irréprochabilité de cet individu était un reproche permanent pour chaque garçon du village. Il était l’admiration de toutes les mères, et la détestation de tous leurs fils. On m’a raconté ce qu’il était devenu, mais comme cela fut une déception pour moi, je n’entrerai pas dans les détails. Il a réussi dans la vie.
CHAPITRE 55
Une vendetta et autres choses
DURANT mon séjour de trois jours en ville, je me réveillais chaque matin avec l’impression d’être un garçon — car dans mes rêves, les visages étaient tous redevenus jeunes et semblaient tels qu’ils étaient au bon vieux temps — mais je me couchais centenaire, chaque soir — car entre-temps, j’avais vu ces visages tels qu’ils sont aujourd’hui.
Bien sûr, je subis quelques surprises, au début, avant d’être habitué à l’état changé des choses. Je rencontrai des jeunes femmes qui ne semblaient pas avoir changé du tout ; mais il s’avéra qu’il s’agissait des filles des jeunes femmes que j’avais en tête — parfois de leurs petites-filles. Lorsqu’on vous dit qu’une étrangère de cinquante ans est grand-mère, il n’y a rien de surprenant là-dedans ; mais si, au contraire, il s’agit d’une personne que vous avez connue petite fille, cela semble impossible. Vous vous dites : « Comment une petite fille peut-elle être grand-mère ? » Il faut un peu de temps pour accepter et réaliser le fait que pendant que vous vieillissiez, vos amis ne sont pas restés immobiles, à cet égard.
Je remarquai que les plus grands changements observables étaient chez les femmes, non chez les hommes. Je vis des hommes que trente années n’avaient que légèrement altérés ; mais leurs épouses avaient vieilli. C’étaient de bonnes femmes ; il est très usant d’être bon.
Il y avait un sellier que je voulais voir ; mais il n’était plus là. Mort depuis bien des années, disait-on. Une ou deux fois par jour, le sellier avait l’habitude de dévaler la rue en courant, enfilant sa veste tout en allant ; et alors tout le monde savait qu’un bateau à vapeur arrivait. Tout le monde savait aussi que John Stavely n’attendait personne par le bateau — ni aucune cargaison non plus ; et Stavely devait savoir que tout le monde le savait, pourtant cela ne faisait aucune différence pour lui ; il aimait à se donner l’impression d’attendre cent mille tonnes de selles par ce bateau, et ainsi il continua toute sa vie, prenant plaisir à être fidèlement présent pour recevoir et accuser réception de ces selles, au cas où, par miracle, elles viendraient. Un journal malveillant de Quincy faisait toujours référence à cette ville, par dérision, comme à « l’embarcadère de Stavely ». Stavely fut l’une de mes premières admirations ; j’enviais sa précipitation d’affaires imaginaires, et le spectacle qu’il était capable d’en donner, devant les étrangers, alors qu’il s’envolait dans la rue en luttant avec sa veste flottante.
Mais il y avait un charpentier qui était mon héros suprême. C’était un fieffé menteur, mais je ne le savais pas ; je croyais tout ce qu’il disait. C’était un imposteur romantique, sentimental et mélodramatique, et sa prestance m’impressionnait avec crainte. Je me souviens vivement de la première fois qu’il m’a pris dans sa confidence. Il rabotait une planche, et de temps à autre, il s’arrêtait pour pousser un profond soupir ; et murmurait parfois des phrases brisées — confuses et inintelligibles — mais au milieu desquelles s’échappait parfois une exclamation qui me faisait frissonner et me faisait du bien : l’une était : « Ô Dieu, c’est son sang ! » Je m’asseyais sur le coffre à outils et je l’admirais humblement et avec tremblement ; car je jugeais qu’il était chargé de crimes. À la fin, il dit d’une voix basse :
« Mon petit ami, peux-tu garder un secret ? »
Je dis avec empressement que je le pouvais.
« Un secret sombre et effroyable ? »
Je le rassurai sur ce point.
« Alors je te raconterai quelques épisodes de mon histoire ; car oh, je dois soulager mon âme accablée, ou je mourrai ! »
Il me recommanda une fois de plus d’être « aussi silencieux que la tombe » ; puis il me dit qu’il était un « meurtrier aux mains rouges ». Il posa son rabot, tendit ses mains devant lui, les contempla tristement, et dit :
« Regarde — avec ces mains, j’ai ôté la vie à trente êtres humains ! »
L’effet que cela eut sur moi fut une inspiration pour lui, et il se lança sur son sujet avec intérêt et énergie. Il quitta les généralités et entra dans les détails ; commença par son premier meurtre ; le décrivit, raconta quelles mesures il avait prises pour détourner les soupçons ; puis passa à son second homicide, son troisième, son quatrième, et ainsi de suite. Il avait toujours commis ses meurtres avec un couteau bowie, et il me dressa les cheveux sur la tête en le sortant soudainement pour me le montrer.
À la fin de cette première séance, je rentrai chez moi avec six de ses secrets effroyables parmi mon fret, et les trouvai d’une grande aide pour mes rêves, qui avaient été léthargiques depuis quelque temps. Je le sollicitai encore et encore, lors de mes congés du samedi ; en fait, je passai l’été avec lui — tout ce qui en était précieux pour moi. Ses fascinations ne diminuèrent jamais, car il jetait quelque chose de frais et de stimulant, en matière d’horreur, dans chaque meurtre successif. Il donnait toujours des noms, des dates, des lieux — tout. Cela me permit peu à peu de noter deux choses : qu’il avait tué ses victimes dans chaque coin du globe, et que ces victimes s’appelaient toujours Lynch. La destruction des Lynch continua sereinement, samedi après samedi, jusqu’à ce que les trente originaux se fussent multipliés à soixante — et d’autres à venir encore ; alors ma curiosité l’emporta sur ma timidité, et je demandai comment il se faisait que ces personnes justement punies portassent toutes le même nom.
Mon héros dit qu’il n’avait jamais divulgué ce sombre secret à aucun être vivant ; mais qu’il sentait qu’il pouvait me faire confiance, et que par conséquent il mettrait à nu devant moi l’histoire de sa vie triste et flétrie. Il avait aimé une créature « trop belle pour la terre », et elle avait répondu « avec toute la douce affection de sa nature pure et noble ». Mais il avait un rival, un « vil mercenaire » nommé Archibald Lynch, qui disait que la fille serait à lui, ou qu’il « teindrait ses mains dans le sang le plus cher de son cœur ». Le charpentier, « innocent et heureux dans le rêve de jeunesse de l’amour », ne donna aucun poids à la menace, mais mena sa « chérie aux cheveux d’or à l’autel », et là, les deux ne firent qu’un ; là aussi, au moment même où les mains du pasteur étaient étendues en bénédiction sur leurs têtes, l’acte atroce fut commis — avec un couteau — et la mariée tomba cadavre aux pieds de son époux. Et que fit le mari ? Il arracha ce couteau, et s’agenouillant près du corps de sa disparue, jura de « consacrer sa vie à l’extermination de toute l’écume humaine qui porte le nom haï de Lynch ».
C’était ça. Il traquait les Lynch et les massacrait, de ce jour jusqu’à celui-ci — vingt ans. Il avait toujours utilisé ce même couteau consacré ; avec lui, il avait assassiné sa longue liste de Lynch, et avec lui, il avait laissé sur le front de chaque victime une marque particulière — une croix, profondément incisée. Il dit :
« La croix du Vengeur Mystérieux est connue en Europe, en Amérique, en Chine, au Siam, sous les Tropiques, dans les mers polaires, dans les déserts d’Asie, sur toute la terre. Partout où, dans les confins du globe, un Lynch a pénétré, la Croix Mystérieuse a été vue, et ceux qui l’ont vue ont frémi et dit : “C’est sa marque, il est passé par ici.” Tu as entendu parler du Vengeur Mystérieux — regarde-le, car devant toi se tient une personne qui n’est autre que lui ! Mais prends garde — ne souffle pas un mot à aucune âme. Sois silencieux, et attends. Un matin, cette ville accourra épouvantée pour voir un cadavre sanglant ; sur son front sera vu l’effroyable signe, et les hommes trembleront et murmureront : “Il est passé par ici — c’est la marque du Vengeur Mystérieux !” Tu viendras ici, mais j’aurai disparu ; tu ne me verras plus. »
Cet âne avait lu le « Jibbenainosay », sans aucun doute, et avait eu sa pauvre tête romantique retournée par cela ; mais comme je n’avais pas encore vu le livre à l’époque, je pris ses inventions pour la vérité, et je ne soupçonnai pas qu’il fût un plagiaire.
Cependant, nous avions un Lynch vivant dans la ville ; et plus je réfléchissais à son destin imminent, moins je pouvais dormir. Il me semblait de mon devoir évident de le sauver, et un devoir encore plus évident et plus important de trouver un peu de sommeil pour moi-même, alors finalement je pris le risque d’aller voir M. Lynch et de lui dire ce qui allait lui arriver — sous le sceau du secret le plus strict. Je lui conseillai de « fuir », et je m’attendais certainement à ce qu’il le fasse. Mais il se moqua de moi ; et il ne s’arrêta pas là ; il m’emmena à l’atelier du charpentier, fit au charpentier un sermon moqueur et méprisant sur ses prétentions stupides, le gifla, l’obligea à se mettre à genoux et à mendier — puis s’en alla et me laissa contempler la ruine médiocre et pitoyable de ce qui, à mes yeux, avait été si récemment un héros majestueux et incomparable.
Le charpentier s’emporta, brandit son couteau, et condamna ce Lynch dans son style volcanique habituel, la taille de ses mots fatidiques inchangée ; mais tout cela fut vain sur moi ; il n’était plus un héros pour moi, mais seulement un pauvre imbécile, un imposteur démasqué. J’avais honte de lui, et honte de moi-même ; je ne lui portai plus aucun intérêt, et je ne retournai plus jamais à son atelier. Il fut une lourde perte pour moi, car il était le plus grand héros que j’eusse jamais connu. Le bougre devait avoir un certain talent ; car certains de ses meurtres imaginaires étaient décrits de manière si vivante et dramatique que je me souviens encore de tous leurs détails.
Le Dean ne bougea pas d'un pouce. Il se contenta de fixer la foule avec une gravité de sphinx, attendant que la tempête de rires s'apaisât. Lorsqu'elle mourut enfin, il commença à parler. Il ne commença pas par un discours, mais par une citation, et il la fit suivre d'une autre, puis d'une troisième, enchaînant les auteurs classiques, les philosophes et les historiens avec une facilité étourdissante, tout en arpentant la scène d'un pas lent, les mains derrière le dos. Il était en train de tisser une toile. En dix minutes, il avait captivé son auditoire ; en vingt, il l'avait subjugué ; en trente, il le tenait au creux de sa main, prêt à le faire pleurer ou rugir selon son bon vouloir. Ce n'était plus le croque-mitaine du trottoir, c'était un archange.
Il y avait un tel feu dans ses paroles, une telle puissance dans ses gestes, que l'assistance, oubliant les chaussures élimées et les bas dépareillés, se levait d'un seul mouvement pour l'acclamer. Il avait transformé le mépris en adoration pure. Il possédait cette étrange faculté, propre aux êtres d'exception, de faire oublier leur apparence physique par la seule force de leur esprit. Lorsqu'il finit enfin, après deux heures d'une harangue magistrale, il n'y eut pas d'applaudissements immédiats ; il y eut un silence lourd, presque religieux, avant que l'explosion de joie ne secoue les murs de l'Athenaeum.
Puis, il redescendit de scène, reprit son allure de clochard, sortit par la porte dérobée et retourna s'asseoir sur son trottoir pour reprendre sa lecture, comme si de rien n'était. Il n'attendait ni gloire, ni reconnaissance, ni argent. Il était, à sa manière, un moine de la connaissance, errant dans les rues de Keokuk, une énigme vivante que personne, pas même ceux qui l'admiraient, ne pouvait vraiment percer.
Il est des hommes dont le destin semble tracé par une main invisible, des êtres qui ne vivent que par éclats, comme des éclairs déchirant une nuit d'orage. Dean était de cette trempe. Il n'appartenait pas au monde des hommes ordinaires, celui qui mesure le temps à l'horloge ou le succès à la bourse. Il habitait un monde de concepts, de tragédies grecques et de luttes politiques, un monde où sa misère n'était qu'un accessoire, un décor qu'il avait choisi pour mieux faire ressortir la splendeur de ses idées.
Je me demande souvent ce qu'il est advenu de ces livres, de ces trottoirs, et de cette flamme qui l'habitait. Je suppose que, comme tout le reste dans cette vallée du Mississippi, le temps a fini par niveler les aspérités, par recouvrir les souvenirs d'une couche de limon, et par transformer les géants d'autrefois en légendes que l'on raconte distraitement au coin du feu. Mais, pour moi, le souvenir de cet archange en haillons demeure, intact, rappelant que la grandeur peut parfois se dissimuler sous les habits les plus humiliants.
Et maintenant l'étranger recula d'un pas, ôta sa casquette de soldat, la lança dans les coulisses, et commença à parler, avec délibération, sans que personne n'écoute, tout le monde riant et chuchotant. L'orateur poursuivit sans se laisser démonter et, peu après, décocha un trait qui fit mouche, suscitant alors le silence et l'attention. Il enchaîna rapidement avec d'autres remarques percutantes ; s'échauffa à la tâche et se mit à déverser ses paroles au lieu de les laisser s'égoutter ; devint de plus en plus ardent, se mit à lancer des éclairs et du tonnerre — et à présent la salle commença à éclater en applaudissements, auxquels l'orateur ne prêta aucune attention, continuant à marteler son discours ; il défit son bandage noir et le jeta, tout en tonnant toujours ; peu après, il se débarrassa de sa jaquette à basques et la lança de côté, montant toujours plus haut en intensité ; finit par jeter son gilet après la jaquette ; et alors, pendant un temps indéterminé, il resta là, tel un autre Vésuve, crachant fumée et flammes, lave et cendres, faisant pleuvoir pierre ponce et scories, secouant la terre morale de choc intellectuel sur choc intellectuel, d'explosion sur explosion, tandis que la multitude en délire se tenait debout, en un bloc compact, répondant par un ouragan incessant de vivats, à travers une tempête de neige battante de mouchoirs agités.
« Quand Dean est arrivé, dit Claggett, les gens pensaient que c'était un fou évadé ; mais quand il est parti, ils pensaient que c'était un archange évadé. »
Burlington, patrie du pétillant Burdette, est une autre ville de colline ; et une belle ville aussi ; incontestablement ; une cité élégante et florissante, avec une population de vingt-cinq mille habitants, ceinturée par des usines actives de presque toutes les descriptions imaginables. C'était une ville très sobre, aussi — pour le moment — car un projet de loi des plus dégrisants était en instance ; un projet de loi visant à interdire la fabrication, l'exportation, l'importation, l'achat, la vente, l'emprunt, le prêt, le vol, la consommation, le flairage ou la possession, par conquête, héritage, intention, accident ou autrement, dans l'État de l'Iowa, de toute boisson délétère connue de la race humaine, à l'exception de l'eau. Cette mesure était approuvée par tous les gens rationnels de l'État ; mais pas par le banc des juges.
Burlington dispose de tout l'équipement d'une ville moderne et progressiste pour un gouvernement juste et intelligent ; y compris un corps de pompiers rémunéré, chose dont la grande ville de La Nouvelle-Orléans est dépourvue, celle-ci employant encore cette relique de l'antiquité qu'est le système indépendant.
À Burlington, comme dans toutes ces villes du haut fleuve, on respire une atmosphère d'entrain qui a bon goût dans les narines. Un opéra a été récemment construit, qui contraste fortement avec les repaires miteux qui font habituellement office de théâtres dans les villes de la taille de Burlington.
Nous n'eûmes pas le temps de débarquer à Muscatine, mais nous en eûmes une vue diurne depuis le bateau. J'y ai vécu quelque temps, il y a bien des années, mais l'endroit, maintenant, avait un air assez étranger ; je suppose donc qu'il a largement dépassé la ville que j'avais connue. En fait, je sais que c'est le cas ; car je m'en souviens comme d'un petit endroit — ce qu'il n'est plus aujourd'hui. Mais je m'en souviens surtout pour un fou qui m'a surpris dans les champs, un dimanche, et qui a extrait un couteau de boucher de sa botte, proposant de me découper avec, à moins que je ne reconnaisse en lui le fils unique du Diable. J'ai essayé de transiger en reconnaissant qu'il était le seul membre de la famille que j'avais rencontré ; mais cela ne l'a pas satisfait ; il ne voulait pas de demi-mesures ; je devais dire qu'il était le seul et unique fils du Diable — il aiguisait son couteau sur sa botte. Il ne semblait pas utile de créer des problèmes pour une petite chose comme celle-là ; alors je me suis rallié à son point de vue et j'ai sauvé ma peau intacte. Peu après, il est allé rendre visite à son père ; et comme il n'est pas réapparu depuis, j'espère qu'il y est encore.
Et je me souviens de Muscatine — encore plus agréablement — pour ses couchers de soleil estivaux. Je n'en ai jamais vu, de part et d'autre de l'océan, qui les égalent. Ils utilisaient le large fleuve lisse comme une toile, et y peignaient chaque rêve de couleur imaginable, depuis les délicatesses et raffinements marbrés de l'opale, jusqu'aux embrasements pourpres et pourpres aveuglants, en passant par des intensités cumulatives, qui étaient enchanteresses pour l'œil, mais le mettaient à rude épreuve en même temps. Toute la région du haut Mississippi connaît ces couchers de soleil extraordinaires comme un spectacle familier. C'est la véritable Terre du Couchant : je suis sûr qu'aucun autre pays ne peut revendiquer un droit aussi légitime à ce nom. Les levers de soleil sont également réputés être extrêmement beaux. Je ne sais pas.
CHAPITRE 58
Sur le haut fleuve
LES grandes villes apparaissent, épaisses et rapides, maintenant : et entre elles s'étendent des processions de fermes prospères, non une solitude désolée. D'heure en heure, le bateau laboure de plus en plus profondément le grand et populeux Nord-Ouest ; et avec chaque section successive qui se révèle, la surprise et le respect s'accentuent et grandissent. Un tel peuple, et de telles réalisations, forcent l'hommage. C'est une race indépendante qui pense par elle-même, et qui est compétente pour le faire, parce qu'elle est éduquée et éclairée ; elle lit, elle se tient au courant des pensées les meilleures et les plus récentes, elle fortifie chaque point faible de son territoire avec une école, un collège, une bibliothèque et un journal ; et elle vit sous le régime de la loi. La sollicitude pour l'avenir d'une race comme celle-ci n'est pas de mise.
Cette région est nouvelle ; si nouvelle qu'on peut dire qu'elle en est encore à ses balbutiements. Par ce qu'elle a accompli alors qu'elle fait encore ses dents, on peut prévoir les merveilles qu'elle réalisera dans la force de sa maturité. Elle est si nouvelle que le touriste étranger n'en a pas encore entendu parler ; et ne l'a pas visitée. Pendant soixante ans, le touriste étranger est monté et descendu le fleuve entre Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans, puis est rentré chez lui et a écrit son livre, croyant avoir vu tout ce qui méritait d'être vu sur le fleuve ou qui avait quelque chose à voir. Dans pas six de tous ces livres il n'y a mention de ces villes du haut fleuve — pour la raison que les cinq ou six touristes qui ont pénétré cette région l'ont fait avant que ces villes ne soient projetées. Le plus récent de tous ces touristes (1878) a fait le même vieux voyage réglementaire — il n'avait pas entendu dire qu'il y avait quoi que ce soit au nord de Saint-Louis.
Pourtant, il y avait. Il y avait cette région stupéfiante, hérissée de grandes villes, projetées avant-hier, pour ainsi dire, et construites le lendemain matin. Une vingtaine d'entre elles comptent de quinze cents à cinq mille habitants. Puis nous avons Muscatine, dix mille ; Winona, dix mille ; Moline, dix mille ; Rock Island, douze mille ; La Crosse, douze mille ; Burlington, vingt-cinq mille ; Dubuque, vingt-cinq mille ; Davenport, trente mille ; Saint-Paul, cinquante-huit mille, Minneapolis, soixante mille et plus.
Le touriste étranger n'a jamais entendu parler de celles-ci ; il n'y a aucune note à leur sujet dans ses livres. Elles ont jailli dans la nuit, pendant qu'il dormait. Si nouvelle est cette région, que moi, qui suis relativement jeune, je suis pourtant plus vieux qu'elle. Quand je suis né, Saint-Paul avait une population de trois personnes, Minneapolis en avait juste un tiers. La population de Minneapolis de l'époque est morte il y a deux ans ; et quand il est mort, il s'était vu subir une augmentation, en quarante ans, de cinquante-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf personnes. Il avait la fertilité d'une grenouille.
Je dois expliquer que les chiffres indiqués ci-dessus, comme population de Saint-Paul et Minneapolis, ont plusieurs mois. Ces villes sont bien plus grandes maintenant. En fait, je viens de voir une estimation de journal qui donne à la première soixante et onze mille, et à la seconde soixante-dix-huit mille. Ce livre n'atteindra pas le public avant six ou sept mois encore ; aucun des chiffres ne vaudra grand-chose alors.
Nous avons eu un aperçu de Davenport, qui est une autre belle ville, couronnant une colline — une expression qui s'applique à toutes ces villes ; car elles sont toutes avenantes, toutes bien construites, propres, ordonnées, agréables à l'œil et réjouissantes pour l'esprit ; et elles sont toutes situées sur des collines. Par conséquent, nous laisserons cette expression au repos. Les Indiens ont une tradition selon laquelle Marquette et Joliet ont campé là où se trouve maintenant Davenport, en 1673. Le prochain homme blanc qui y a campé l'a fait environ cent soixante-dix ans plus tard — en 1834. Davenport a rassemblé ses trente mille habitants au cours des trente dernières années. Elle envoie plus d'enfants dans ses écoles maintenant, que sa population entière n'en comptait il y a vingt-trois ans. Elle possède le quota habituel de fabriques, de journaux et d'institutions d'apprentissage du haut fleuve ; elle a des téléphones, des télégraphes locaux, une alarme électrique et un admirable corps de pompiers rémunéré, composé de six compagnies d'échelles, quatre pompes à vapeur et trente églises. Davenport est la résidence officielle de deux évêques — épiscopal et catholique.
En face de Davenport se trouve la ville florissante de Rock Island, qui se trouve au pied des rapides supérieurs. Un grand pont ferroviaire relie les deux villes — l'un des treize qui tourmentent le Mississippi et les pilotes, entre Saint-Louis et Saint-Paul.
La charmante île de Rock Island, longue de trois miles et large d'un demi-mile, appartient aux États-Unis, et le gouvernement l'a transformée en un parc merveilleux, rehaussant ses attraits naturels par l'art, et parsemant ses belles forêts de nombreux miles de routes. Près du centre de l'île, on aperçoit, à travers les arbres, dix vastes bâtiments en pierre de quatre étages, dont chacun couvre un acre de terrain. Ce sont les ateliers du gouvernement ; car l'établissement de Rock Island est une armurerie et un arsenal nationaux.
Nous remontons le fleuve — toujours à travers des paysages enchanteurs, il n'y en a pas d'autre sur le haut Mississippi — et passons devant Moline, un centre de vastes industries manufacturières ; et Clinton et Lyons, grands centres de bois d'œuvre ; et atteignons bientôt Dubuque, qui est située dans une riche région minière. Les mines de plomb sont très productives et d'une grande étendue. Dubuque possède un grand nombre d'établissements manufacturiers ; parmi eux une fabrique de charrues qui a pour clients toute la chrétienté en général. Du moins, c'est ce que m'a dit un agent de l'entreprise qui était sur le bateau. Il a dit —
« Montrez-moi n'importe quel pays sous le soleil où ils savent vraiment comment labourer, et si je ne vous montre pas notre marque sur la charrue qu'ils utilisent, je mangerai cette charrue ; et je ne demanderai aucune sauce Worcestershire pour l'assaisonner non plus. »
Toute cette partie du fleuve est riche en histoire et en traditions indiennes. Le nom de Black Hawk était autrefois puissant ici ; tout comme celui de Keokuk, plus bas. Quelques miles en dessous de Dubuque se trouve la Tête de Mort — rocher ou falaise — au sommet duquel les Français ont conduit une bande d'Indiens, aux premiers temps, et les y ont enfermés, avec la mort pour certitude, et seulement le choix de la manière — mourir de faim, ou sauter et se tuer. Black Hawk a adopté les manières des hommes blancs, vers la fin de sa vie ; et quand il est mort, il a été enterré, près de Des Moines, à la mode chrétienne, modifiée par la coutume indienne ; c'est-à-dire, vêtu d'un uniforme militaire chrétien, et avec une canne chrétienne à la main, mais déposé dans la tombe en position assise. Autrefois, un cheval était toujours enterré avec un chef. La substitution de la canne montre que la nature hautaine de Black Hawk était vraiment humiliée, et qu'il s'attendait à marcher quand il serait passé de l'autre côté.
Nous avons remarqué qu'au-dessus de Dubuque l'eau du Mississippi était vert olive — riche, belle et semi-transparente, avec le soleil dessus. Bien sûr, l'eau n'était nulle part aussi claire ou d'un teint aussi fin qu'à certaines autres saisons de l'année ; car elle était maintenant au stade de la crue, et donc obscurcie et brouillée par la boue fabriquée à partir des berges qui s'effondrent.
Les falaises majestueuses qui surplombent le fleuve, tout au long de cette région, charment par la grâce et la variété de leurs formes, et la douce beauté de leur parure. La pente verdoyante et raide, dont la base est au bord de l'eau, est surmontée d'un haut rempart de rochers brisés et en tourelles, qui sont exquisément riches et moelleux en couleur — principalement des bruns sombres et des verts ternes, mais éclaboussés d'autres teintes. Et puis vous avez le fleuve brillant, serpentant ici et là et là-bas, son balayage interrompu par intervalles par des grappes d'îles boisées sillonnées par des canaux d'argent ; et vous avez des aperçus de villages distants, endormis sur des caps ; et de radeaux furtifs glissant le long à l'ombre des murs de la forêt ; et de bateaux à vapeur blancs disparaissant autour de points lointains. Et tout est aussi tranquille et reposant qu'un pays de rêve, et n'a rien de ce monde — rien sur quoi accrocher un souci ou une inquiétude.
Jusqu'à ce que le train impie arrive en trombe — ce qu'il fait bientôt, déchirant la solitude sacrée en lambeaux avec son cri de guerre du diable et le fracas et le tonnerre de ses roues qui se précipitent — et aussitôt vous êtes de retour dans ce monde, et avec l'un de ses soucis prêt à portée de main pour votre divertissement : car vous vous souvenez que c'est la route dont les actions baissent toujours après que vous les avez achetées, et remontent toujours dès que vous les vendez. Cela me fait frissonner encore aujourd'hui, de me rappeler qu'une fois, j'ai failli ne pas me débarrasser de mes actions du tout. Ce doit être une chose terrible que d'avoir un chemin de fer sur les bras.
La locomotive est en vue depuis le pont du bateau à vapeur presque tout le long du chemin de Saint-Louis à Saint-Paul — huit cents miles. Ces chemins de fer ont fait des ravages dans le commerce des bateaux à vapeur. Le commis de notre bateau était un commis de bateau à vapeur avant que ces routes ne soient construites. À cette époque, l'afflux de population était si grand, et le commerce du fret si lourd, que les bateaux n'étaient pas capables de suivre les demandes faites sur leur capacité de transport ; par conséquent, les capitaines étaient très indépendants et aériens — assez « biggity », comme dirait l'Oncle Remus. Le commis a résumé le contraste entre l'ancien temps et le présent, ainsi —
« Le bateau arrivait — le capitaine sur le toit de la timonerie — très raide et droit — une baguette de fer pour colonne vertébrale — gants de chevreau, haut-de-forme, cheveux séparés derrière — l'homme à terre enlève son chapeau et dit —
« "J'ai vingt-huit tonnes de blé, capitaine — ce serait une grande faveur si vous pouviez les prendre."
« Le capitaine dit —
« "J'en prendrai deux" — et ne daigne même pas le regarder.
« Mais de nos jours, le capitaine enlève son vieux chapeau mou, et sourit jusqu'aux oreilles, et fait une révérence qu'aucune baguette de fer n'entrave, et dit —
« "Heureux de vous voir, Smith, heureux de vous voir — vous avez l'air bien — je ne vous ai pas vu aussi bien depuis des années — qu'avez-vous pour nous ?"
« "Rien", dit Smith ; et garde son chapeau, et tourne simplement le dos et va parler à quelqu'un d'autre.
« Oh, oui, il y a huit ans, le capitaine était au sommet ; mais c'est le tour de Smith maintenant. Il y a huit ans, un bateau remontait le fleuve avec chaque cabine pleine, et les gens entassés à cinq ou six dans le plancher de la cabine ; et une cargaison entière d'immigrants et de moissonneurs en bas, en plus. Pour obtenir une cabine de première classe, vous deviez prouver seize quartiers de noblesse et quatre cents ans de descendance, ou être personnellement connu du nègre qui cirait les bottes du capitaine. Mais tout a changé maintenant ; plein de cabines en haut, pas de moissonneurs en bas — il y a une lieuse automatique brevetée maintenant, et ils n'ont plus de moissonneurs ; ils sont allés là où s'entortille le chèvrefeuille — et ils ne sont pas allés par bateau à vapeur, non plus ; ils sont allés par le train. »
Dans cette région, nous avons rencontré des acres massés de radeaux de bois descendant — mais pas flottant tranquillement, à l'ancienne mode, avec des équipages joyeux et imprudents de violoneux, chanteurs, buveurs de whisky, danseurs de breakdance, des vauriens ; non, la chose entière était poussée rapidement par un puissant stern-wheeler, à la mode moderne, et les petits équipages étaient des hommes calmes et ordonnés, d'un aspect professionnel posé, sans aucune suggestion de romance sur eux nulle part.
Le long d'ici, quelque part, par une nuit noire, nous avons parcouru des chenaux d'îles extrêmement étroits et complexes à l'aide de la lumière électrique. Derrière, c'était l'obscurité totale — une banque sans fissure ; devant, un coude étroit d'eau, se courbant entre des murs denses de feuillage qui touchaient presque nos proues des deux côtés ; et ici chaque feuille individuelle, et chaque ride individuelle se distinguait dans sa couleur naturelle, et inondée d'une lueur comme celle du midi intensifiée. L'effet était étrange, et beau, et très frappant.
Nous avons passé Prairie du Chien, un autre des lieux de camping du Père Marquette ; et après quelques heures de progression à travers des paysages variés et beaux, avons atteint La Crosse. Voici une ville de douze ou treize mille habitants, avec des rues éclairées à l'électricité, et avec des blocs de bâtiments qui sont assez imposants, et aussi assez fins architecturalement, pour commander le respect dans n'importe quelle ville. C'est une ville de choix, et nous avons fait un usage satisfaisant de l'heure qui nous était accordée, en la parcourant, bien que le temps fût plus pluvieux que nécessaire.
CHAPITRE 59
Légendes et paysages
NOUS avons ajouté plusieurs passagers à notre liste, à La Crosse ; entre autres un vieux monsieur qui était venu dans cette région du nord-ouest avec les premiers colons, et qui était familier avec chaque partie de celle-ci. Pardonablement fier de celle-ci, aussi. Il a dit —
« Vous trouverez des paysages entre ici et Saint-Paul qui peuvent donner des points à l'Hudson. Vous aurez le Queen's Bluff — sept cents pieds de haut, et tout aussi imposant spectacle que vous pouvez en trouver n'importe où ; et l'île Trempeleau, qui n'est comme aucune autre île en Amérique, je crois, car c'est une montagne gigantesque, avec des côtés précipiteux, et est pleine de traditions indiennes, et était pleine de serpents à sonnettes ; si vous attrapez le soleil juste comme il faut là-bas, vous aurez une image qui restera avec vous. Et au-dessus de Winona vous aurez de belles prairies ; et puis viennent les Mille-Îles, trop belles pour autre chose ; vertes ? pourquoi vous n'avez jamais vu un feuillage aussi vert, ni emballé aussi épais ; c'est comme mille coussins de peluche flottant sur un miroir — quand l'eau est calme ; et puis les falaises monstrueuses des deux côtés du fleuve — déchiquetées, rugueuses, au teint sombre — juste le cadre qu'il faut ; vous voulez toujours un cadre fort, vous savez, pour faire ressortir les jolis points d'une image délicate et les faire ressortir. »
Le vieux monsieur nous a aussi raconté une ou deux légendes indiennes touchantes — mais pas très puissantes.
Après cette excursion dans l'histoire, il est revenu au paysage, et l'a décrit, détail par détail, des Mille-Îles à Saint-Paul ; nommant ses noms avec une telle facilité, trébuchant le long de son thème avec une aisance si agile et confiante, claquant un mot de trois tonnes, ici et là, avec un air si complaisant de « ce n'est-rien,-je-peux-le-faire-n'importe-quand-je-veux », et lâchant de belles surprises d'éloquence luride à des intervalles si judicieux, que j'ai bientôt commencé à soupçonner —
Mais peu importe ce que j'ai commencé à soupçonner. Écoutez-le —
« Dix miles au-dessus de Winona nous arrivons à Fountain City, nichée doucement aux pieds de falaises qui élèvent leurs fronts affreux, Jovien, vers les profondeurs bleues du ciel, les baignant dans des atmosphères vierges qui n'ont connu aucun autre contact que celui des ailes des anges.
« Et ensuite nous glissons à travers des eaux argentées, parmi des aspects charmants et stupéfiants de la nature qui accordent nos cœurs à une admiration adoratrice, environ douze miles, et frappons le mont Vernon, six cents pieds de haut, avec des ruines romantiques d'un hôtel autrefois de première classe perché loin parmi les ombres des nuages qui tachent ses hauteurs vertigineuses — seul vestige du mont Vernon autrefois florissant, ville des premiers jours, maintenant désolée et totalement abandonnée.
« Et ainsi nous avançons. Passé Chimney Rock nous volons — noble fût de six cents pieds ; puis juste avant d'atterrir à Minnieska notre attention est attirée par un promontoire des plus frappants s'élevant à plus de cinq cents pieds — l'idéal pyramide de montagne. Sa forme conique — la surface densément boisée ceignant ses flancs, et son sommet comme celui d'un cône, amènent le spectateur à s'émerveiller des travaux de la nature. De ses hauteurs vertigineuses, de superbes vues sur les forêts, les ruisseaux, les falaises, les collines et les vallons en contrebas et au-delà sur des miles sont amenées dans son focus. Quel paysage fluvial plus grand peut être conçu, alors que nous regardons ce paysage enchanteur, depuis le point le plus élevé de ces falaises sur les vallées en contrebas ? La sauvagerie primitive et l'affreuse solitude de ces créations sublimes de la nature et du Dieu de la nature, excitent des sentiments d'admiration illimitée, et dont le souvenir ne peut jamais être effacé de la mémoire, alors que nous les regardons dans n'importe quelle direction.
« Ensuite, nous avons la Tête de Lion et la Tête de Lionne, sculptées par la main de la nature pour orner et dominer ce cours d'eau de toute beauté ; puis, bientôt, la rivière s'élargit et une vue des plus charmantes et magnifiques de la vallée s'ouvre soudainement devant nous ; des collines escarpées, vêtues de forêts verdoyantes du sommet à la base, des prairies planes, portant en leur sein la belle Wabasha, cité des Eaux Guérisseuses, puissante ennemie de la maladie de Bright, et cette conception la plus grandiose des œuvres de la nature, l'incomparable lac Pepin — tout cela constitue un tableau sur lequel l'œil du touriste peut se poser durant d'innombrables heures, avec un ravissement jamais apaisé et inapaisable.
« Et ainsi nous glissons ; nous rencontrons en temps voulu ces dômes majestueux, le puissant Sugar Loaf et le sublime Maiden's Rock — ce dernier, que la superstition romantique a doté d'une voix ; et souvent, tandis que le canot d'écorce glisse à proximité, au crépuscule, le pagayeur au teint basané s'imagine entendre la musique douce et suave de la Winona depuis longtemps disparue, chérie des chants et des récits indiens.
« Puis Frontenac surgit à notre vue, charmante villégiature pour les touristes estivaux fatigués ; puis Red Wing, en plein progrès ; et Diamond Bluff, impressionnant et imposant dans sa solitude sublime ; puis Prescott et la Sainte-Croix ; et soudain nous voyons apparaître les dômes et les clochers de St. Paul, géant jeune chef du Nord, marchant à pas de sept lieues à l'avant-garde du progrès, porte-bannière de la civilisation la plus élevée et la plus récente, se frayant un chemin bienfaisant avec le tomahawk de l'entreprise commerciale, faisant retentir le cri de guerre de la culture chrétienne, arrachant le scalp fumant de la paresse et de la superstition pour y planter la charrue à vapeur et l'école — toujours devant lui s'étendent l'aridité, l'anarchie, l'ignorance, le crime, le désespoir ; toujours dans son sillage fleurissent la prison, la potence et la chaire ; et toujours... »
« Avez-vous déjà voyagé avec un panorama ? »
« J'ai autrefois exercé cette fonction. »
Mon soupçon était confirmé.
« Voyagez-vous toujours avec ? »
« Non, elle est remisée jusqu'à l'ouverture de la saison d'automne. J'aide maintenant à élaborer les matériaux pour un Guide du Touriste que la St. Louis and St. Paul Packet Company va publier cet été au profit des voyageurs qui empruntent cette ligne. »
« Lorsque vous parliez de Maiden's Rock, vous avez évoqué Winona, depuis longtemps disparue, chérie des chants et des récits indiens. Est-elle la jeune fille du rocher ? Et les deux sont-ils liés par la légende ? »
« Oui, et une légende très tragique et douloureuse. Peut-être la plus célèbre, ainsi que la plus pathétique, de toutes les légendes du Mississippi. »
Nous lui demandâmes de la raconter. Il abandonna son ton conversationnel pour reprendre son allure de conférencier sans effort, et continua comme suit :
« À une certaine distance au-dessus de Lake City se trouve un point célèbre connu sous le nom de Maiden's Rock, qui n'est pas seulement un lieu pittoresque, mais qui est empreint d'un intérêt romantique dû à l'événement qui lui a donné son nom. Il n'y a pas si longtemps, cette localité était un lieu de villégiature privilégié pour les Indiens Sioux en raison de la pêche et de la chasse excellentes que l'on pouvait y pratiquer, et on en trouvait toujours un grand nombre dans cette localité. Parmi les familles qui avaient l'habitude de se rendre ici, il y en avait une appartenant à la tribu de Wabasha. We-no-na (la première-née) était le nom d'une jeune fille qui avait promis sa main à un amant appartenant à la même bande. Mais ses parents sévères avaient promis sa main à un autre, un guerrier célèbre, et insistaient pour qu'elle l'épouse. Le jour fut fixé par ses parents, au grand chagrin de la jeune fille. Elle parut accepter la proposition et les accompagner jusqu'au rocher, dans le but de cueillir des fleurs pour le festin. Arrivée au rocher, We-no-na courut jusqu'au sommet et, se tenant sur le bord, reprocha à ses parents qui étaient en bas leur cruauté, puis, chantant un chant de mort, elle se jeta du précipice et les mit en pièces sur le rocher en contrebas. »
« Mis en pièces qui — ses parents ? »
« Oui. »
« Eh bien, c'était certainement une affaire tragique, comme vous dites. Et en outre, il y a une sorte de surprise dramatique saisissante que je n'attendais pas. C'est une nette amélioration par rapport à la forme usée de la légende indienne. Il y a cinquante Sauts de l'Amant le long du Mississippi, du sommet desquels des filles indiennes déçues se sont jetées, mais c'est le seul saut du lot qui ait tourné de manière juste et satisfaisante. Qu'est-il arrivé à Winona ? »
« Elle fut passablement secouée et cahotée ; mais elle se remit sur pied et disparut avant que le coroner n'atteigne le lieu fatal ; et l'on dit qu'elle retrouva son véritable amour, l'épousa, et erra avec lui vers un climat lointain, où elle vécut heureuse à jamais, son esprit doux adouci et purifié par l'incident romantique qui l'avait si tôt privée de la douce direction de l'amour d'une mère et du bras protecteur d'un père, et l'avait jetée, sans amis, sur la froide charité d'un monde censeur. »
J'étais heureux d'entendre la description du paysage faite par le conférencier, car elle m'aidait à apprécier ce que j'en voyais et me permettait d'imaginer ce que nous avions perdu par l'intrusion de la nuit.
Comme l'a fait remarquer le conférencier, toute cette région est couverte de contes et de traditions indiennes. Mais je lui ai rappelé que les gens mentionnent généralement ce fait — en le faisant de manière à mettre l'eau à la bouche — et s'arrêtent judicieusement là. Pourquoi ? Parce que l'impression laissée est que ces contes étaient pleins d'incidents et d'imagination — une impression agréable qui serait rapidement dissipée si les contes étaient racontés. Je lui ai montré un lot de ce genre de littérature que j'avais collectionné, et il a avoué que c'était médiocre, de la très triste camelote ; et je me suis risqué à ajouter que les légendes qu'il nous avait lui-même racontées étaient de ce caractère, à l'unique exception de l'admirable histoire de Winona. Il a concédé ces faits, mais a dit que si je cherchais le livre de M. Schoolcraft, publié il y a près de cinquante ans, et sans doute épuisé aujourd'hui, j'y trouverais des inventions indiennes qui étaient très loin d'être dépourvues d'incidents et d'imagination ; que les contes dans Hiawatha étaient de ce genre, et qu'ils provenaient du livre de Schoolcraft ; et qu'il y en avait d'autres dans le même livre que M. Longfellow aurait pu transformer en vers avec un bon effet. Par exemple, il y avait la légende de « La Tête Immortelle ». Il ne pouvait pas la raconter, car beaucoup de détails s'étaient estompés dans sa mémoire ; mais il me recommanderait de la trouver et d'accroître mon respect pour l'imagination indienne. Il a dit que ce conte, et la plupart des autres dans le livre, avaient cours parmi les Indiens le long de cette partie du Mississippi lorsqu'il y est arrivé pour la première fois ; et que les contributeurs au livre de Schoolcraft les avaient obtenus directement des lèvres des Indiens, et les avaient écrits avec une exactitude rigoureuse, et sans embellissements de leur cru.
J'ai trouvé le livre. Le conférencier avait raison. Il y a plusieurs légendes dedans qui confirment ce qu'il a dit. Je vais en proposer deux — « La Tête Immortelle » et « Peboan et Seegwun, une allégorie des saisons ». Cette dernière est utilisée dans Hiawatha ; mais elle vaut la peine d'être lue dans sa forme originale, ne serait-ce que pour voir à quel point un poème authentique peut être efficace sans les aides et les grâces de la mesure poétique et du rythme —
PEBOAN ET SEEGWUN.
Un vieil homme était assis seul dans son pavillon, au bord d'un ruisseau gelé. C'était la fin de l'hiver, et son feu était presque éteint. Il semblait très vieux et très désolé. Ses mèches étaient blanches par l'âge, et il tremblait dans chaque articulation. Jour après jour passait dans la solitude, et il n'entendait rien que le bruit de la tempête, balayant devant elle la neige fraîchement tombée.
Un jour, alors que son feu s'éteignait tout juste, un bel homme jeune s'approcha et entra dans sa demeure. Ses joues étaient rouges du sang de la jeunesse, ses yeux pétillaient d'animation, et un sourire jouait sur ses lèvres. Il marchait d'un pas léger et rapide. Son front était ceint d'une couronne d'herbe douce, en guise de bandeau de guerrier, et il portait un bouquet de fleurs à la main.
« Ah, mon fils, dit le vieil homme, je suis heureux de te voir. Entre. Viens me raconter tes aventures, et quelles terres étranges tu es allé voir. Passons la nuit ensemble. Je te raconterai mes prouesses et mes exploits, et ce que je peux accomplir. Tu en feras autant, et nous nous amuserons. »
Il tira alors de son sac une pipe antique curieusement travaillée, et l'ayant remplie de tabac rendu doux par un mélange de certaines feuilles, la tendit à son invité. Lorsque cette cérémonie fut conclue, ils commencèrent à parler.
« Je souffle mon haleine, dit le vieil homme, et le ruisseau s'immobilise. L'eau devient raide et dure comme de la pierre claire. »
« Je respire, dit le jeune homme, et les fleurs surgissent sur la plaine. »
« Je secoue mes mèches, répliqua le vieil homme, et la neige recouvre la terre. Les feuilles tombent des arbres à mon commandement, et mon haleine les emporte. Les oiseaux quittent l'eau et s'envolent vers une terre lointaine. Les animaux se cachent de mon haleine, et le sol même devient dur comme du silex. »
« Je secoue mes boucles, rejoignit le jeune homme, et des averses chaudes de pluie douce tombent sur la terre. Les plantes lèvent leurs têtes hors de la terre, comme les yeux des enfants brillant de délice. Ma voix rappelle les oiseaux. La chaleur de mon souffle déverrouille les ruisseaux. La musique remplit les bosquets partout où je marche, et toute la nature se réjouit. »
Finalement, le soleil commença à se lever. Une douce chaleur vint sur le lieu. La langue du vieil homme devint silencieuse. Le rouge-gorge et le merle bleu commencèrent à chanter au sommet du pavillon. Le ruisseau commença à murmurer près de la porte, et le parfum des herbes et des fleurs en croissance vint doucement sur la brise printanière.
La lumière du jour révéla pleinement au jeune homme le caractère de son hôte. Quand il le regarda, il avait le visage glacé de Peboan. Des ruisseaux commencèrent à couler de ses yeux. À mesure que le soleil montait, il devenait de plus en plus petit en stature, et bientôt il avait complètement fondu. Il ne restait rien sur l'emplacement de son feu de pavillon que le miskodeed, une petite fleur blanche, avec un bord rose, qui est l'une des espèces les plus précoces des plantes du nord.
« La Tête Immortelle » est un conte assez long, mais il compense par des idées étranges, des prodiges de conte de fées, une variété d'incidents et une énergie de mouvement, ce qui lui manque en brièveté.
CHAPITRE 60
Spéculations et conclusions
NOUS avons atteint St. Paul, à la tête de la navigation du Mississippi, et là, notre voyage de deux mille miles depuis La Nouvelle-Orléans a pris fin. C'est un voyage d'environ dix jours en bateau à vapeur. Il peut probablement être fait plus rapidement par le rail. Je le juge ainsi parce que je sais que l'on peut aller par le rail de St. Louis à Hannibal — une distance d'au moins cent vingt miles — en sept heures. C'est mieux que de marcher ; à moins d'être pressé.
La saison étant bien avancée lorsque nous étions à La Nouvelle-Orléans, les roses et les fleurs de magnolia tombaient ; mais ici à St. Paul, c'était la neige. À La Nouvelle-Orléans, nous avions attrapé un souffle occasionnel et flétrissant venant d'au-dessus d'un cratère, apparemment ; ici à St. Paul, nous avons attrapé un souffle fréquent et engourdissant venant d'au-dessus d'un glacier, apparemment.
Mais je m'éloigne de mon sujet. St. Paul est une ville merveilleuse. Elle est construite en blocs solides de brique et de pierre honnêtes, et a l'air d'avoir l'intention de rester. Son bureau de poste a été établi il y a trente-six ans ; et petit à petit, lorsque le maître de poste recevait une lettre, il l'apportait à Washington, à cheval, pour demander ce qui devait en être fait. Telle est la légende. Deux maisons à ossature furent construites cette année-là, et plusieurs personnes s'ajoutèrent à la population. Un numéro récent du principal journal de St. Paul, le « Pioneer Press », donne quelques statistiques qui fournissent un contraste frappant avec cet ancien état de choses, à savoir : population, automne de l'année présente (1882), 71 000 ; nombre de lettres traitées, premier semestre de l'année, 1 209 387 ; nombre de maisons construites au cours des trois quarts de l'année, 989 ; leur coût, 3 186 000 $. L'augmentation des lettres par rapport aux six mois correspondants de l'année dernière était de cinquante pour cent. L'année dernière, les nouveaux bâtiments ajoutés à la ville ont coûté plus de 4 500 000 $. La force de St. Paul réside dans son commerce. C'est une ville manufacturière, bien sûr — toutes les villes de cette région le sont — mais il est particulièrement fort en matière de commerce. L'année dernière, son commerce de gros s'élevait à plus de 52 000 000 $.
Il a une douane, et construit un capitole coûteux pour remplacer celui récemment brûlé — car il est la capitale de l'État. Il a des églises sans fin ; et non pas le genre pauvre et bon marché, mais le genre que le riche protestant érige, le genre que la pauvre « domestique » irlandaise se plaît à construire. Quelle passion pour la construction d'églises majestueuses la domestique irlandaise a-t-elle. C'est une belle chose pour notre architecture, mais trop souvent nous profitons de ses temples imposants sans lui accorder une pensée reconnaissante. En fait, au lieu de réfléchir que « chaque brique et chaque pierre de ce bel édifice représente une douleur ou une peine, et une poignée de sueur, et des heures de fatigue lourde, contribuées par le dos, le front et les os de la pauvreté », il est dans nos habitudes d'oublier complètement ces choses, et de glorifier simplement le temple immense lui-même, sans accorder une seule pensée louangeuse à son humble bâtisseur, dont il symbolise le cœur riche et la bourse flétrie.
C'est une terre de bibliothèques et d'écoles. St. Paul a trois bibliothèques publiques, et elles contiennent, au total, quelque quarante mille livres. Il a cent seize bâtiments scolaires, et paie plus de soixante-dix mille dollars par an en salaires d'enseignants.
Il y a une gare ferroviaire exceptionnellement belle ; si grande, en fait, qu'elle semblait quelque peu excessive, en matière de taille, au début ; mais au bout de quelques mois, on s'est aperçu que l'erreur était nettement dans l'autre sens. L'erreur doit être corrigée.
La ville est située sur un terrain élevé ; elle est à environ sept cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Elle est si haute qu'une vue large sur la rivière et les basses terres est offerte depuis ses rues.
C'est une ville très merveilleuse en effet, et elle n'est pas encore finie. Toutes les rues sont obstruées par des matériaux de construction, et ceux-ci sont compactés en maisons aussi vite que possible, pour faire de la place pour d'autres — car d'autres personnes sont impatientes de construire, dès qu'elles peuvent obtenir l'usage des rues pour empiler leurs briques et leur fatras.
Combien est solennelle et belle la pensée que le tout premier pionnier de la civilisation, le chef de file de la civilisation, n'est jamais le bateau à vapeur, jamais le chemin de fer, jamais le journal, jamais l'école du dimanche, jamais le missionnaire — mais toujours le whisky ! Tel est le cas. Regardez l'histoire ; vous verrez. Le missionnaire vient après le whisky — je veux dire qu'il arrive après que le whisky soit arrivé ; ensuite vient le pauvre immigrant, avec hache, houe et fusil ; ensuite, le commerçant ; ensuite, la ruée diversifiée ; ensuite, le joueur, le desperado, le bandit de grand chemin, et tous leurs semblables dans le péché des deux sexes ; et ensuite, le gars intelligent qui a acheté une vieille concession qui couvre toutes les terres ; cela amène la tribu des avocats ; le comité de vigilance amène le croque-mort. Tous ces intérêts amènent le journal ; le journal lance la politique et un chemin de fer ; tout le monde s'y met et construit une église et une prison — et voilà, la civilisation est établie pour toujours dans le pays. Mais le whisky, vous voyez, était le chef de file dans cette œuvre bienfaisante. Il l'est toujours. C'était comme un étranger — et excusable chez un étranger — d'être ignorant de cette grande vérité, et d'errer dans l'astronomie pour emprunter un symbole. Mais s'il avait été au courant des faits, il aurait dit —
Vers l'ouest, le Broc de l'Empire prend son chemin.
Ce grand chef de file est arrivé sur le terrain que St. Paul occupe maintenant, en juin 1837. Oui, à cette date, Pierre Parrant, un Canadien, a construit la première cabane, a débouché son broc, et a commencé à vendre du whisky aux Indiens. Le résultat est devant nous.
Tout ce que j'ai dit sur la nouveauté, la vivacité, le progrès rapide, la richesse, l'intelligence, l'architecture fine et substantielle, et la fougue générale, et l'énergie de St. Paul, s'appliquera à son proche voisin, Minneapolis — avec l'ajout que ce dernier est le plus grand des deux villes.
Ces villes extraordinaires étaient distantes de dix miles, il y a quelques mois, mais croissaient si vite qu'elles pourraient peut-être être jointes maintenant, et s'entendre sous un seul maire. En tout cas, d'ici cinq ans, il y aura au moins un ligament substantiel de bâtiments s'étendant entre elles et les unissant, de sorte qu'un étranger ne pourra pas dire où s'arrête l'un des jumeaux siamois et où commence l'autre. Combinés, ils compteront alors une population de deux cent cinquante mille habitants, s'ils continuent à croître comme ils croissent actuellement. Ainsi, ce centre de population à la tête de la navigation du Mississippi commencera alors une rivalité en termes de nombre avec ce centre de population à son embouchure — La Nouvelle-Orléans.
Minneapolis est située aux chutes de St. Anthony, qui s'étendent sur la rivière, sur quinze cents pieds, et ont une chute de quatre-vingt-deux pieds — une énergie hydraulique qui, par l'art, a été rendue d'une valeur inestimable, sur le plan des affaires, bien qu'au détriment quelque peu des chutes en tant que spectacle, ou en tant que toile de fond devant laquelle se faire photographier.
Trente minoteries produisent deux millions de barils de la farine la plus raffinée chaque année ; vingt scieries produisent deux cents millions de pieds de bois d'œuvre annuellement ; puis il y a des filatures de laine, des filatures de coton, des moulins à papier et à huile ; et des usines de châssis, de clous, de meubles, de barils et d'autres, sans nombre, pour ainsi dire. Les grandes minoteries ici et à St. Paul utilisent le « nouveau procédé » et écrasent le blé par laminage, au lieu de le moudre.
Seize chemins de fer se rencontrent à Minneapolis, et soixante-cinq trains de voyageurs arrivent et partent quotidiennement. Dans cet endroit, comme à St. Paul, le journalisme prospère. Ici, il y a trois grands quotidiens, dix hebdomadaires et trois mensuels.
Il y a une université, avec quatre cents étudiants — et, mieux encore, ses bons efforts ne se limitent pas à éclairer un seul sexe. Il y a seize écoles publiques, avec des bâtiments qui ont coûté 500 000 $ ; il y a six mille élèves et cent vingt-huit enseignants. Il y a aussi soixante-dix églises existantes, et beaucoup d'autres prévues. Les banques totalisent un capital de 3 000 000 $, et le commerce de gros de la ville s'élève à 50 000 000 $ par an.
Près de St. Paul et Minneapolis se trouvent plusieurs points d'intérêt — Fort Snelling, une forteresse occupant une falaise de rivière haute de cent pieds ; les chutes de Minnehaha, le lac White-bear, et ainsi de suite. Les belles chutes de Minnehaha sont suffisamment célèbres — elles n'ont pas besoin d'un coup de pouce de ma part, dans cette direction. Le lac White-bear est moins connu. C'est une belle étendue d'eau, et elle est utilisée comme lieu de villégiature estival par la richesse et la mode de l'État. Il a son club-house, et son hôtel, avec les améliorations et commodités modernes ; ses belles résidences d'été ; et beaucoup de pêche, de chasse et d'agréables promenades. Il y a une douzaine de lieux de villégiature estivaux mineurs aux alentours de St. Paul et Minneapolis, mais le lac White-bear est LE lieu de villégiature. Liée au lac White-bear est une légende indienne des plus idiotes. Je résisterais à la tentation de l'imprimer ici, si je le pouvais, mais la tâche est au-dessus de mes forces. Le guide mentionne le conservateur de la légende, et complimente sa « plume facile ». Sans autre commentaire ou délai donc, laissons ladite plume facile se lâcher sur le lecteur —
UNE LÉGENDE DU LAC WHITE-BEAR.
Chaque printemps, depuis peut-être un siècle, ou aussi longtemps qu'il y a eu une nation d'hommes rouges, une île au milieu du lac White-bear a été visitée par une bande d'Indiens dans le but de fabriquer du sucre d'érable.
La tradition dit qu'il y a bien des printemps, alors qu'il était sur cette île, un jeune guerrier aimait et courtisait la fille de son chef, et l'on dit aussi que la jeune fille aimait le guerrier. Il s'était vu refuser sa main à maintes reprises par ses parents, le vieux chef alléguant qu'il n'était pas un brave, et sa vieille compagne l'appelant une femme !
Le soleil s'était de nouveau couché sur la « sucrerie » et la lune brillante s'élevait haut dans le ciel bleu et clair, quand le jeune guerrier décrocha sa flûte et sortit seul, une fois de plus pour chanter l'histoire de son amour ; la brise légère remuait doucement les deux plumes joyeuses de sa coiffe, et tandis qu'il montait sur le tronc d'un arbre penché, la neige humide tomba lourdement de ses pieds. Comme il portait sa flûte à ses lèvres, sa couverture glissa de ses épaules bien formées et s'étala en partie sur la neige en contrebas. Il commença son chant d'amour étrange et sauvage, mais sentit bientôt qu'il avait froid, et alors qu'il cherchait sa couverture derrière lui, une main invisible la posa doucement sur ses épaules ; c'était la main de son aimée, son ange gardien. Elle prit place à ses côtés, et pour le moment ils étaient heureux ; car l'Indien a un cœur pour aimer, et dans cet orgueil il est aussi noble que dans sa propre liberté, ce qui fait de lui l'enfant de la forêt. Selon la légende, un grand ours blanc, pensant peut-être que les neiges polaires et le temps lugubre de l'hiver s'étendaient partout, entreprit son voyage vers le sud. Il finit par approcher la rive nord du lac qui porte aujourd'hui son nom, descendit la berge et se fraya un chemin sans bruit à travers la neige profonde et lourde vers l'île. Ce fut au cours du printemps suivant que les amants se rencontrèrent. Ils avaient quitté leur premier refuge et étaient maintenant assis parmi les branches d'un grand orme qui surplombait largement le lac. (Ce même arbre est toujours debout et suscite une curiosité et un intérêt universels.) Par crainte d'être découverts, ils parlaient presque en chuchotant, et voilà que, pour pouvoir retourner au camp à temps et éviter ainsi tout soupçon, ils se levaient tout juste pour revenir, quand la jeune fille poussa un cri qui fut entendu au camp, et bondissant vers le jeune brave, elle saisit sa couverture, mais manqua la direction de son pied et tomba, entraînant la couverture avec elle dans les grands bras du monstre féroce. Instantanément, chaque homme, femme et enfant de la bande fut sur la berge, mais tous désarmés. Des cris et des lamentations s'élevèrent de toutes les bouches. Que faire ? Entre-temps, cette bête blanche et sauvage tenait la jeune fille à bout de souffle dans sa prise énorme, et cajolait sa précieuse proie comme s'il était habitué à des scènes pareilles. Un hurlement assourdissant du guerrier amoureux se fait entendre au-dessus des cris de centaines de membres de sa tribu, et s'élançant vers son wigwam, il saisit son fidèle couteau, revient presque en un seul bond sur le lieu de la peur et de l'effroi, se précipite le long de l'arbre penché jusqu'à l'endroit où son trésor est tombé, et bondissant avec la fureur d'une panthère folle, fondit sur sa proie. L'animal se tourna, et d'un coup de sa patte énorme rapprocha le cœur des amants l'un contre l'autre, mais l'instant d'après, le guerrier, d'un plongeon de la lame de son couteau, ouvrit les vannes cramoisies de la mort, et l'ours mourant relâcha son étreinte.
Cette nuit-là, il n'y eut plus de sommeil pour la bande ni pour les amants, et tandis que les jeunes et les vieux dansaient autour de la carcasse du monstre mort, le vaillant guerrier fut gratifié d'une autre plume, et avant qu'une autre lune ne se fût couchée, il avait un trésor vivant ajouté à son cœur. Leurs enfants jouèrent pendant de nombreuses années sur la peau de l'ours blanc — d'où le lac tire son nom — et la jeune fille et le brave se souvinrent longtemps de la scène effrayante et du sauvetage qui les avaient unis, car Kis-se-me-pa et Ka-go-ka ne pourraient jamais oublier leur rencontre effrayante avec l'énorme monstre qui faillit les envoyer vers les joyeux terrains de chasse.
C'est une affaire déconcertante. D'abord, elle est tombée de l'arbre — elle et la couverture ; et l'ours l'a attrapée et l'a cajolée — elle et la couverture ; puis elle est remontée dans l'arbre — laissant la couverture ; entre-temps, l'amant rentre au camp en poussant des cris de guerre et revient « armé », grimpe à l'arbre, saute sur l'ours, la jeune fille saute derrière lui — apparemment, car elle était dans l'arbre — reprend sa place dans les bras de l'ours avec la couverture, l'amant enfonce son couteau dans l'ours, et sauve — qui, la couverture ? Non — rien de tel. Vous vous sentez tout agité et excité à propos de cette couverture, et puis tout à coup, juste au moment où un dénouement heureux semble imminent, vous êtes laissé en plan — rien de sauvé à part la fille. Alors qu'on ne s'intéresse pas à la fille ; elle n'est pas l'élément marquant de la légende. Néanmoins, vous voilà planté là, et là vous devez rester ; car si vous vivez mille ans, vous ne saurez jamais qui a récupéré la couverture. Un mort pourrait composer une meilleure légende que celle-ci. Je ne parle pas d'un mort récent, non plus ; je parle d'un homme qui est mort depuis des semaines et des semaines.
Nous avons pris le chemin du retour maintenant, et en quelques heures nous étions dans cet étonnant Chicago — une ville où l'on frotte constamment la lampe, où l'on fait apparaître les génies, et où l'on imagine et réalise de nouvelles impossibilités. Il est inutile pour le visiteur occasionnel d'essayer de suivre le rythme de Chicago — elle dépasse ses prédictions plus vite qu'il ne peut les formuler. Elle est toujours une nouveauté ; car ce n'est jamais le Chicago que vous avez vu lors de votre dernier passage. La ligne Pennsylvania nous a conduits à New York sans manquer l'horaire de dix minutes nulle part sur le trajet ; et ainsi prit fin l'un des voyages de cinq mille miles les plus agréables que j'aie jamais eu la chance de faire.
ANNEXE
ANNEXE A
(DU NEW ORLEANS TIMES DEMOCRAT DU 29 MARS 1882.)
VOYAGE DU BATEAU DE SECOURS DU TIMES-DEMOCRAT À TRAVERS LES RÉGIONS INONDÉES
IL était neuf heures jeudi matin quand le « Susie » quitta le Mississippi et entra dans l'Old River, ou ce qu'on appelle maintenant l'embouchure de la Red. En remontant sur la gauche, un flot se déversait à travers et par-dessus les digues de la plantation Chandler, le point le plus septentrional de la paroisse de Pointe Coupée. L'eau recouvrait complètement l'endroit, bien que les digues n'eussent cédé que peu de temps auparavant. Le bétail avait été rassemblé sur une grande péniche, où, sans nourriture, alors que nous passions, les animaux étaient entassés, attendant qu'un bateau vienne les remorquer. Sur le côté droit de la rivière se trouve Turnbull's Island, et sur celle-ci une grande plantation qui était autrefois considérée comme l'une des plus fertiles de l'État. L'eau l'avait jusqu'ici épargnée lors des crues habituelles, mais maintenant, de larges nappes d'eau indiquaient seulement où se trouvaient les champs. Le sommet de la digue de protection pouvait être aperçu çà et là, mais presque tout était submergé.
Les arbres ont revêtu un feuillage plus vert depuis que l'eau s'est engouffrée, et les bois semblent brillants et frais, mais cet aspect plaisant à l'œil est neutralisé par l'interminable étendue d'eau. Nous passons mille après mille, et ce ne sont que des arbres debout jusqu'aux branches dans l'eau. Un oiseau-serpent s'élève de temps à autre et s'envole en avant dans la longue avenue de silence. Une pirogue glisse parfois hors des buissons et traverse la Red River en route vers le Mississippi, mais les rameurs au visage triste ne tournent jamais la tête pour regarder notre bateau. Le souffle du bateau est une musique dans cette tristesse, qui affecte de la manière la plus curieuse. Ce n'est pas la tristesse des forêts profondes ou des cavernes sombres, mais un genre particulier de silence solennel et d'admiration impressionnante qui retient de force quiconque à sa reconnaissance. Nous avons croisé deux familles noires sur un radeau amarré dans les saules ce matin. Ils appartenaient visiblement à la classe aisée, car ils avaient des réserves de farine et trois ou quatre cochons avec eux. Leurs radeaux mesuraient environ vingt pieds carrés, et devant un abri improvisé, de la terre avait été placée, sur laquelle ils avaient allumé leur feu.
Le courant descendant l'Atchafalaya était très rapide, le Mississippi manifestant une prédilection dans cette direction, ce qui n'a besoin que d'être vu pour renforcer l'opinion sur les efforts désespérés de cette rivière pour trouver un chemin court vers le Golfe. Les petits bateaux, skiffs, pirogues, etc., sont très demandés, et beaucoup ont été volés par des nègres pirates, qui les emmènent là où ils rapporteront le meilleur prix. D'après ce que m'a dit M. C. P. Ferguson, un planteur près de Red River Landing, dont la propriété vient d'être submergée, il y a beaucoup de souffrance à l'arrière de cet endroit. Les nègres avaient abandonné toute pensée d'une crevasse là-bas, car la digue supérieure avait tenu si longtemps, et quand elle est arrivée, ils étaient à sa merci. Jeudi, un certain nombre ont été retirés des arbres et des toits des cabanes et amenés à bord, beaucoup restant encore sur place.
On n'apprécie pas la vue de la terre avant d'avoir voyagé à travers une inondation. En mer, on ne s'attend pas à la voir, mais ici, avec les feuilles qui tremblent, les allées forestières ombragées, les toits de maisons à peine visibles, elle est attendue. En fait, un cimetière, si les tertres étaient au-dessus de l'eau, serait apprécié. La rivière ici n'est connue que parce qu'il y a une ouverture dans les arbres, et c'est tout. Elle fait, en largeur, depuis Fort Adams sur la rive gauche du Mississippi jusqu'à la rive de la paroisse de Rapides, une distance d'environ soixante miles. Une grande partie était cultivée, particulièrement le long du Mississippi et derrière la Red. Lorsque l'on est entré dans la Red River proprement dite, un fort courant traversait directement celle-ci, suivant la même direction que celle du Mississippi.
Après quelques heures de navigation, la Black River fut atteinte. À peine y fut-on entré que les signes de souffrance devinrent visibles. Tous les saules le long des rives étaient dépouillés de leurs feuilles. Un homme, à qui votre correspondant a parlé, a dit qu'il avait eu cent cinquante têtes de bétail et cent têtes de cochons. À la première apparition de l'eau, il avait commencé à les conduire vers les hautes terres d'Avoyelles, à trente-cinq miles de là, mais il avait perdu cinquante têtes de bétail et soixante cochons. La Black River est assez pittoresque, même si ses rives sont sous l'eau. Une croissance dense de frênes, de chênes, de gommiers et de noyers rend les rives presque impénétrables, et là où l'on peut avoir une vue sur quelque avenue dans les arbres, seuls les contours vagues des troncs lointains peuvent être à peine distingués dans l'obscurité.
Quelques miles plus haut sur cette rivière, la profondeur de l'eau sur les rives était d'environ huit pieds, et de tous côtés on pouvait voir, tenant toujours contre le fort courant, le sommet des cabanes. Çà et là, une cabane renversée était entourée de bois flotté, formant le noyau de ce qui pourrait être une future île.
Afin d'économiser le charbon, car il était impossible d'obtenir ce combustible à aucun point devant être touché pendant l'expédition, on restait à l'affût d'un tas de bois. En arrondissant une pointe, une pirogue, habilement dirigée par un jeune garçon, jaillit, et à sa proue se trouvait une fille de quinze ans, au visage clair, aux beaux yeux noirs et aux manières réservées. Le garçon demanda un journal, qui lui fut jeté, et le couple poussa sa minuscule embarcation dans la houle du bateau.
Bientôt, une petite fille, pas âgée de plus de douze ans assurément, pagaya dans le plus petit canoë qui soit et le mania avec toute l'adresse d'un vieux voyageur. La petite ressemblait plus à une Indienne qu'à une enfant blanche, et rit quand on lui demanda si elle avait peur. Elle avait été élevée dans une pirogue et pouvait aller partout. Elle était en route pour cueillir des feuilles de saule pour le bétail, et elle montra du doigt une maison voisine avec trois pouces d'eau sur les planchers. À sa porte arrière était amarré un radeau d'environ trente pieds carrés, avec une sorte de clôture construite dessus, et à l'intérieur, quelque seize vaches et vingt cochons se tenaient debout. La famille ne se plaignit pas, sauf de la perte de son bétail, et apporta rapidement une provision de bois dans une péniche.
De ce point jusqu'au fleuve Mississippi, quinze miles, il n'y a pas un seul pouce de terre au-dessus de l'eau, et vers l'ouest sur trente-cinq miles, il n'y a rien que la crue de la rivière. La Black River était montée pendant le jeudi, le 23, d'un pouce et trois quarts, et elle montait encore dans la nuit. À mesure que nous progressons sur la rivière, les habitations deviennent plus fréquentes, mais sont encore séparées par des miles. Presque toutes sont désertes, et les dépendances ont dérivé. Pour ajouter à la tristesse, presque tout ce qui vit semble être parti, et pas un sifflement d'oiseau ni un aboiement d'écureuil ne peut être entendu dans cette solitude. Parfois, un gar morose lève sa queue en l'air et disparaît dans la rivière, mais au-delà de cela, tout est calme — le calme de la dissolution. Descend au fil de l'eau un poulailler proprement blanchi à la chaux, puis un groupe de rails de clôture proprement fendus, ou une porte et une carcasse gonflée, solennellement gardée par une paire de vautours, le seul oiseau visible, qui se régalent de la carcasse tandis qu'elle les emporte. Un cadre photo dans lequel se trouvait une lithographie bon marché d'un soldat à cheval, alors qu'il flottait, racontait l'histoire de quelque foyer envahi par l'eau et dépouillé de cet ornement.
À la tombée de la nuit, comme il n'était pas prudent de naviguer, un endroit le long des bois fut cherché et le bateau fut amarré pour la nuit à un grand gommier.
Un joli quartier de lune jetait une lumière plaisante sur la forêt et la rivière, créant une image qui serait une délicieuse étude de paysage, si un artiste pouvait seulement la fixer sur sa toile. Le mouvement des machines avait cessé, le souffle de la vapeur s'échappant était calmé, et le silence enveloppant se referma sur nous, et quel silence c'était ! D'habitude, dans une forêt la nuit, on peut entendre le coassement des grenouilles, le bourdonnement des insectes, ou la chute des branches ; mais ici la nature était muette. Les recoins sombres, ces allées dans cette cathédrale, ne laissaient échapper aucun son, et même les clapotis du courant mouraient.
À la lumière du jour, vendredi matin, tout le monde était debout, et nous sommes partis en remontant la Black. La matinée était belle, et la rivière, qui est remarquablement droite, avait revêtu sa plus belle parure. Les fleurs de l'aubépine parfumaient l'air délicieusement, et quelques oiseaux sifflaient joyeusement le long des rives. Les arbres étaient plus grands, et la forêt semblait d'une croissance plus ancienne qu'en aval. Plus de champs furent dépassés qu'à proximité de l'embouchure, mais la même scène se présentait — des fumoirs dérivant dans les pâturages, des quartiers de nègres ancrés dans la confusion contre quelque chêne, et la modeste résidence montrant à peine ses avant-toits au-dessus de l'eau. Le soleil se leva dans une gloire de carmin, et les arbres étaient brillants dans leurs nuances variées de vert. Pas un pied de terre n'est visible nulle part, et l'eau monte apparemment de plus en plus, car elle atteint les branches des plus grands arbres. Tout le long, les saules bordiers ont été dépouillés de leurs feuilles, montrant depuis combien de temps les gens travaillent à rassembler ce fourrage pour leurs animaux. Un vieil homme dans une pirogue a été interrogé sur la façon dont les feuilles de saule convenaient à son bétail. Il s'arrêta dans son travail, et avec un signe de tête inquiétant répondit : « Eh bien, monsieur, c'est assez pour garder la chaleur dans leurs corps et c'est tout ce que nous attendons, mais c'est dur pour les cochons, particulièrement les petits. Ils tombent en nombre effrayant. Mais que peut-on faire ? C'est tout ce que nous avons. »
À trente miles au-dessus de l'embouchure de la Black River, l'eau s'étend de Natchez sur le Mississippi jusqu'aux collines de pins de Louisiane, une distance de soixante-treize miles, et il n'y a guère un endroit qui ne soit sous dix pieds d'eau. La tendance du courant dans la Black est vers l'ouest. En fait, c'est tellement le cas que les eaux de la Red River ont été poussées depuis les environs du pays de Calcasieu, et les eaux de la Black entrent dans la Red quelque quinze miles au-dessus de l'embouchure de la première, une chose jamais vue auparavant, même par les plus anciens bateliers. L'eau maintenant en vue de nous provient entièrement du Mississippi.
Jusqu'à Trinity, ou plutôt Troy, qui est à une courte distance en aval, les gens ont presque tous déménagé, ceux qui restent ayant assez pour leurs besoins personnels actuels. Leur bétail, cependant, souffre et meurt assez vite, car le confinement sur les radeaux et la nourriture qu'ils obtiennent engendrent la maladie.
Après un court arrêt, nous sommes repartis, et sommes bientôt arrivés dans une section où il y avait beaucoup de champs ouverts et de cabanes dispersées en grand nombre. Ici furent vues d'autres images de détresse. À l'intérieur des maisons, les occupants avaient construit sur des caisses un échafaudage sur lequel ils avaient placé les meubles. Les pieds de lit étaient sciés au sommet, car le plafond n'était pas à plus de quatre pieds du sol improvisé. Les bâtiments semblaient très précaires, et menaçaient à tout moment de dériver. Près des maisons, du bétail se tenait debout, l'eau à hauteur de poitrine, parfaitement impassible. Ils ne bougeaient pas de leur place, mais attendaient patiemment que l'aide arrive. La vue était affligeante, et les pauvres créatures mourront certainement à moins d'être secourues rapidement. Le bétail diffère des chevaux par cette qualité particulière. Un cheval, après avoir constaté qu'aucun secours n'arrive, nagera à la recherche de nourriture, tandis qu'une bête à cornes restera sur place jusqu'à ce qu'elle tombe d'épuisement dans l'eau et se noie.
À douze heures et demie, un appel fut lancé depuis une péniche à l'intérieur de la ligne de la rive. En arrondissant, nous nous sommes mis à couple, et le général York est monté à bord. Il était alors occupé à faire sortir du bétail, et a accueilli chaleureusement le bateau du « Times-Democrat », disant qu'il y avait grand besoin de lui. Il a déclaré que la détresse n'était pas exagérée le moins du monde. Les gens étaient dans une condition qu'il était difficile même pour quelqu'un d'imaginer. L'eau était si haute qu'il y avait un grand danger que leurs maisons soient emportées. Elle était déjà montée si haut qu'elle approchait des avant-toits, et quand elle atteint ce point, il y a toujours un risque imminent qu'elles soient balayées. Si cela se produit, il y aura une grande perte de vies humaines. Le général a parlé du travail vaillant de beaucoup de gens dans leurs tentatives pour sauver leur bétail, mais pensait que vingt-cinq pour cent avaient péri. Déjà deux mille cinq cents personnes avaient reçu des rations de Troy, sur la Black River, et il avait remorqué une grande quantité de bétail, mais une très grande quantité restait et était dans un besoin désespéré. L'eau était maintenant dix-huit pouces plus haute qu'en 1874, et il n'y avait aucune terre entre Vidalia et les collines de Catahoula.
À deux heures, le « Susie » a atteint Troy, soixante-cinq miles au-dessus de l'embouchure de la Black River. Ici, sur la gauche, entre la Little River ; juste au-delà, l'Ouachita, et sur la droite, la Tensas. Ces trois rivières forment la Black River. Troy, ou une partie, est située sur et autour de trois grands tertres indiens, de forme circulaire, qui s'élèvent au-dessus de l'eau actuelle d'environ douze pieds. Ils ont environ cent cinquante pieds de diamètre et sont séparés d'environ deux cents yards. Les maisons sont toutes construites entre ces tertres, et sont donc toutes inondées à une profondeur de dix-huit pouces sur leurs planchers.
Ces élévations, construites par les aborigènes il y a des centaines d'années, sont les seuls points de refuge à des miles à la ronde. À notre arrivée, nous les avons trouvés bondés de bétail, tout amaigri et à peine capable de tenir debout. Ils étaient mélangés, moutons, cochons, chevaux, mules et bétail. L'un de ces tertres a été utilisé pendant de nombreuses années comme cimetière, et aujourd'hui nous avons vu des vaches émaciées couchées contre les pierres tombales en marbre, mâchant leur ruminement avec contentement, après un repas de maïs fourni par le général York. Ici, comme en aval, l'habileté remarquable des femmes et des jeunes filles dans la conduite des plus petites pirogues a été remarquée. Les enfants pagayaient dans ces embarcations très instables avec toute la nonchalance d'adeptes.
Le général York a mis en place un système parfait en ce qui concerne la fourniture de secours. Il procède à une inspection personnelle des lieux où l'aide est sollicitée, évalue ce qui doit être fait, puis, ayant affrété deux bateaux avec des chalands, les envoie rapidement sur place, où le bétail est chargé et remorqué vers les collines de pins et les terres hautes de Catahoula. Il a fait de Troy son quartier général, et c'est en ce point que les bateaux viennent s'approvisionner en nourriture pour le bétail. Sur la rive opposée de la Little River, qui bifurque vers la gauche à partir de la Black, et entre celle-ci et l'Ouachita, est située la ville de Trinity, qui est menacée de destruction à chaque heure. Elle est bien plus basse que Troy, et l'eau atteint deux mètres quarante à trois mètres de profondeur dans les maisons. Un fort courant la traverse, et il est remarquable que toutes ses maisons n'aient pas déjà été emportées. Les résidents de Troy et de Trinity ont été pris en charge, mais une partie de leur cheptel doit encore être nourrie.
Dès que le « Susie » a atteint Troy, il a été remis au général York et placé à sa disposition pour mener à bien les opérations de secours plus rapidement. Presque toutes ses provisions ont été débarquées sur l'un des tertres pour l'alléger, et il a été dirigé vers l'aval pour secourir ceux qui se trouvent plus bas. À la propriété de Tom Hooper, à quelques kilomètres de Troy, un grand chaland, avec une cinquantaine de têtes de bétail à bord, a été pris en remorque. Les animaux ont été nourris et ont rapidement repris un peu de force. Aujourd'hui, nous nous dirigeons sur la Little River, où la souffrance est la plus grande.
EN AVAL DE LA BLACK RIVER
Samedi soir, 25 mars.
Nous avons commencé à descendre la Black River assez tôt, sous la direction du général York, pour récupérer le bétail qui pouvait être atteint. En descendant la rivière, un chaland en remorque a été laissé dans une localité centrale, et de là, des hommes l'ont propulsé à la perche vers l'arrière des plantations, ramassant les animaux partout où on les trouvait. Dans le grenier d'une égreneuse, dix-sept têtes ont été trouvées, et après la construction d'une passerelle, elles ont été menées dans le chaland sans difficulté. Prenant une barque avec le général, votre reporter a été conduit jusqu'à une petite maison de deux pièces, dans laquelle l'eau montait à soixante centimètres sur les planchers. Dans l'une des grandes pièces s'entassaient les chevaux et les vaches de l'exploitation, tandis que dans l'autre, la veuve Taylor et son fils étaient assis sur un échafaudage surélevé au-dessus du sol. Une ou deux pirogues dérivaient dans la pièce, prêtes à être mises en service à tout moment. Lorsque le chaland fut amené à portée, le côté de la maison fut découpé comme seul moyen de faire sortir les animaux, et le bétail fut conduit à bord du bateau. Le général York, dans ce cas comme dans tous les autres, a demandé si la famille souhaitait partir, les informant que le major Burke, du « Times-Democrat », avait envoyé le « Susie » à cet effet. Mme Taylor a déclaré qu'elle remerciait le major Burke, mais qu'elle essaierait de tenir bon. La ténacité remarquable des habitants d'ici envers leurs foyers dépasse toute compréhension. Juste en dessous, à un point situé à vingt-six kilomètres de Troy, l'information a été reçue que la maison de M. Tom Ellis était en danger, et que toute sa famille s'y trouvait. Nous avons mis le cap sur cet endroit immédiatement, et un triste spectacle s'est présenté. Regardant par la moitié de fenêtre restée au-dessus de l'eau, se trouvait Mme Ellis, à la santé fragile, tandis qu'à la porte se tenaient ses sept enfants, dont l'aîné n'avait pas quatorze ans. Un côté de la maison était cédé aux bêtes de trait, environ douze têtes, en plus des porcs. Dans la pièce voisine, la famille vivait, l'eau arrivant à cinq centimètres du cadre du lit. Le poêle était sous l'eau, et la cuisine se faisait sur un feu allumé au-dessus de celui-ci. La maison menaçait de s'effondrer à tout instant : l'une de ses extrémités s'enfonçait, et, en fait, le bâtiment n'était plus qu'une coquille vide. Alors que le bateau virait de bord, M. Ellis est sorti dans une pirogue, et le général York lui a dit qu'il était venu à son secours ; que le bateau du « Times-Democrat » était à son service et transporterait sa famille immédiatement vers les collines, et que lundi, un chaland sortirait son bétail, car, jusqu'à ce moment-là, ils seraient occupés. Malgré la situation déplorable dans laquelle lui et sa famille se trouvaient, M. Ellis ne voulait pas partir. Il a dit qu'il pensait attendre jusqu'à lundi et prendre le risque que sa maison s'effondre. Les enfants autour de la porte avaient l'air parfaitement contents, semblant peu se soucier du danger qu'ils couraient. Ce ne sont là que deux exemples parmi tant d'autres. Après des semaines de privation et de souffrance, les gens s'accrochent encore à leurs maisons et ne partent que lorsqu'il n'y a plus d'espace entre l'eau et le plafond pour construire un échafaudage sur lequel se tenir. Cela semblait incompréhensible, pourtant l'amour pour le vieux foyer était plus fort que celui pour la sécurité.
Après avoir quitté la propriété Ellis, le point suivant où nous avons touché fut la propriété Oswald. Ici, le chaland a été remorqué le long de l'égreneuse où quinze têtes se trouvaient dans l'eau ; et pourtant, comme elles se tenaient sur des échafaudages, leurs têtes dépassaient le haut de l'entrée. Il s'est avéré impossible de les faire sortir sans découper une partie de la façade ; des haches ont donc été réquisitionnées et une brèche a été faite. Après beaucoup de travail, les chevaux et les mules ont été placés en sécurité sur le chaland.
À chaque endroit où nous nous arrêtons, trois, quatre, ou davantage de pirogues arrivent, apportant des informations sur du bétail ayant besoin d'aide dans d'autres endroits. Malgré le fait qu'un grand nombre de personnes aient conduit une partie de leur bétail vers les collines il y a quelque temps, il en reste encore une grande quantité, que le général York, qui travaille avec une énergie indomptable, fera débarquer dans les collines de pins d'ici mardi.
Tout le long de la Black River, le « Susie » a reçu la visite de dizaines de planteurs, dont les récits sont la répétition de ceux déjà entendus sur la souffrance et la perte. Un vieux planteur, qui vit sur la rivière depuis 1844, a déclaré qu'il n'y avait jamais eu une telle crue, et qu'il était convaincu que plus d'un quart du bétail avait été perdu. Heureusement, les gens ont d'abord pris soin de leurs bêtes de trait, et lorsqu'ils ont pu les trouver, les chevaux et les mules ont été logés dans un endroit sûr. La montée des eaux, qui se poursuit et était de cinq centimètres la nuit dernière, les contraint à les emmener vers les collines ; c'est pourquoi le travail du général York est d'une telle valeur. De l'aube jusqu'à tard dans la nuit, il va d'un côté et de l'autre, réconfortant par ses mots bienveillants et dirigeant avec un jugement calme ce qui doit être fait. Une histoire déplaisante, concernant un certain marchand de La Nouvelle-Orléans, est racontée tout le long de la rivière. Il semble que depuis quelques années, les planteurs traitaient avec cet individu, et beaucoup d'entre eux avaient des soldes en sa faveur. Lorsque le débordement a eu lieu, ils ont écrit pour demander du café, de la farine, et, en fait, pour les petites nécessités requises. Aucune réponse à ces lettres n'est parvenue, et d'autres ont été écrites, et pourtant ces anciens clients, avec leurs plantations sous l'eau, se sont vu refuser même ce qui était nécessaire pour soutenir la vie. Il est inutile de dire qu'il n'est pas populaire maintenant sur la Black River.
Les collines mentionnées comme lieu de refuge pour les habitants et le bétail sur la Black River se trouvent dans la paroisse de Catahoula, à trente-huit kilomètres de la Black River.
Après avoir rempli le chaland de bétail, nous avons pris à bord la famille de T. S. Hooper, composée de sept personnes, qui ne pouvait plus rester dans son logement, et nous les emmenons maintenant sur la Little River vers les collines.
L'INONDATION CONTINUE DE MONTER
Troy : 27 mars 1882, midi.
L'inondation ici monte d'environ neuf centimètres toutes les vingt-quatre heures, et les pluies ont commencé, ce qui augmentera ce chiffre. Le général York estime maintenant que nos efforts devraient être dirigés vers le sauvetage des vies, car la montée de l'eau a mis en péril de nombreuses maisons. Nous avons l'intention de remonter la Tensas dans quelques minutes, puis nous reviendrons et descendrons la Black River pour évacuer des familles. Il y a un manque de transport à vapeur ici pour faire face à l'urgence. Le général a trois bateaux affrétés, avec des chalands en remorque, mais la demande pour remorquer le bétail est supérieure à ce qu'ils peuvent satisfaire rapidement. Tout le monde travaille jour et nuit, et le « Susie » s'arrête à peine plus d'une heure nulle part. La montée des eaux a placé Trinity dans une situation dangereuse, et on s'attend à tout moment à ce que certaines maisons flottent. Troy est un peu plus haut, pourtant tous sont dans l'eau. Des rapports sont arrivés selon lesquels une femme et un enfant ont été emportés en aval d'ici, et deux cabines ont dérivé. Leurs occupants sont les mêmes qui ont refusé de partir avant-hier. On ne croirait pas à la passivité totale des gens.
Jusqu'à présent, aucune nouvelle n'a été reçue du vapeur « Delia », qui est supposé être celui qui a coulé lors de la tempête d'hier sur le lac Catahoula. Il est dû ici maintenant, mais n'est pas arrivé. Même le courrier ici est très incertain, et j'envoie ceci par barque à Natchez pour vous le faire parvenir. Il est impossible d'obtenir des données précises sur les récoltes passées, etc., car ceux qui en savent beaucoup sur le sujet sont partis, et ceux qui restent ne sont pas bien versés dans la production de cette section.
Le général York désire que je dise que la quantité de rations envoyée précédemment devrait être doublée et envoyée immédiatement. Il est impossible de faire une estimation, car les gens fuient vers les collines, tant la montée des eaux est rapide. Les résidents ici sont dans un état de commotion qui ne peut être apprécié que lorsqu'on le voit, et une démoralisation complète s'est installée.
Si des rations sont prélevées pour une section particulière dans les environs, elles ne seraient pas distribuées avec certitude, donc tout devrait être envoyé à Troy comme centre, et le général s'assurera qu'elles soient correctement distribuées. Il a envoyé chercher cent tentes, et si tous ceux qui sont en mouvement maintenant vont vers les collines, deux cents seront nécessaires.
ANNEXE B
LA COMMISSION DU FLEUVE MISSISSIPPI
LA condition de cette riche vallée du Mississippi inférieur, immédiatement après et depuis la guerre, constituait l'un des effets désastreux de la guerre les plus regrettables. La propriété fictive en esclaves a été non seulement détruite à juste titre, mais une grande partie du travail qui dépendait du travail des esclaves a également été détruite ou gravement compromise, en particulier le système des digues.
On aurait pu s'attendre, de la part de ceux qui n'ont pas étudié le sujet, à ce que des améliorations aussi importantes que la construction et l'entretien des digues soient immédiatement prises en charge par les différents États. Mais que peut faire l'État lorsque les populations sont sous la soumission de taux d'intérêt allant de 18 à 30 pour cent, et sont également dans la nécessité de gager leurs récoltes avant même la plantation, à ces taux, pour le privilège d'acheter toutes leurs provisions avec 100 pour cent de profit ?
Il n'a fallu que peu d'attention pour rendre parfaitement évident que le contrôle du fleuve Mississippi, s'il est entrepris, doit être entrepris par le gouvernement national, et ne peut être mené à bien par les États. Le fleuve doit être traité comme une unité ; son contrôle ne peut être envisagé sous un système d'administration divisé ou séparé.
Les États particulièrement intéressés ne sont pas non plus compétents pour se combiner entre eux pour les opérations nécessaires. Le travail doit commencer loin en amont sur le fleuve ; au moins jusqu'à Cairo, sinon au-delà ; et doit être mené selon un plan général cohérent sur tout le cours du fleuve.
Il n'est pas nécessaire d'avoir des connaissances techniques ou scientifiques pour comprendre les éléments de l'affaire si l'on consacre un peu de temps et d'attention au sujet, et lorsqu'une commission du fleuve Mississippi a été constituée, comme l'est la commission actuelle, d'hommes parfaitement capables issus de différents milieux, ne peut-on pas suggérer que leur verdict dans cette affaire devrait être accepté comme définitif, dans la mesure où toute théorie a priori de construction ou de contrôle peut être considérée comme définitive ?
Il convient de rappeler que siègent dans ce conseil le général Gilmore, le général Comstock et le général Suter, du corps des ingénieurs des États-Unis ; le professeur Henry Mitchell (l'autorité la plus compétente sur la question de l'hydrographie), du United States Coast Survey ; B. B. Harrod, l'ingénieur de l'État de Louisiane ; Jas. B. Eads, dont le succès avec les jetées à La Nouvelle-Orléans est un gage de sa compétence, et le juge Taylor, de l'Indiana.
Ce serait de la présomption de la part d'un seul homme, si qualifié soit-il, de contester le jugement d'un tel conseil.
La méthode d'amélioration proposée par la commission est immédiatement en accord avec les résultats de l'expérience en ingénierie et avec les observations de la nature là où elle répond à nos besoins. Comme dans la nature, la croissance des arbres et leur tendance, lorsqu'ils sont sapés, à tomber en travers de la pente et à soutenir la rive, assurent à certains endroits une profondeur de chenal acceptable et un certain degré de permanence, ainsi, dans le projet de l'ingénieur, l'utilisation de bois et de broussailles et l'encouragement de la croissance forestière en sont les traits principaux. Il est proposé de réduire la largeur là où elle est excessive par des digues de broussailles, d'abord basses, mais élevées de plus en plus à mesure que la boue du fleuve se dépose sous leur abri, et finalement de les incliner vers l'arrière selon l'angle sur lequel les saules pousseront librement. Dans ce travail, il existe de nombreux détails liés aux formes de ces digues de protection, à leurs agencements de manière à présenter une série de bassins de décantation, etc., dont la description ne ferait que compliquer la conception. Sur la plus grande partie du fleuve, des travaux de contraction ne seront pas nécessaires, mais presque toutes les rives du côté concave des lits doivent être maintenues contre l'usure du courant, et une grande partie des rives opposées défendue aux points critiques. Les travaux ayant cet objectif conservateur peuvent être généralement désignés sous le nom de travaux de revêtement ; et ceux-ci seront également largement constitués de broussailles, tissées en tapis continus, ou entrelacées dans du grillage métallique. Ce processus de placage a été utilisé avec succès sur la rivière Missouri ; et dans certains cas, ils se sont si bien recouverts de sédiments et sont devenus si envahis par les saules qu'ils peuvent être considérés comme permanents. Pour fixer ces tapis, de la pierre concassée doit être utilisée en petites quantités, et dans certains cas, la pente aménagée entre les eaux hautes et basses devra être plus ou moins pavée de pierre.
Quiconque est allé sur le Rhin aura observé des opérations assez semblables à celles auxquelles nous venons de faire référence ; et, en effet, la plupart des rivières d'Europe coulant parmi leurs propres alluvions ont nécessité un traitement similaire dans l'intérêt de la navigation et de l'agriculture.
La digue est l'œuvre suprême du revêtement de rive, bien que pas nécessairement en connexion immédiate. Elle peut être placée en retrait à une courte distance de la rive revêtue ; mais c'est, en fait, le parapet nécessaire. La crue du fleuve et le niveau bas ne peuvent être mis en registre, et forcés de s'unir dans l'excavation d'un chenal permanent unique, sans un contrôle complet de tous les stades ; et même la montée anormale doit être prévue, car cela mettrait en danger la digue, et une fois en force derrière les travaux de revêtement, cela les arracherait aussi.
Selon le principe général selon lequel la pente locale d'une rivière est le résultat et la mesure de la résistance de son lit, il est évident qu'un cours d'eau étroit et profond devrait avoir une pente moindre, car il a moins de surface de friction proportionnellement à sa capacité ; c'est-à-dire moins de périmètre proportionnellement à l'aire de la section transversale. L'effet ultime des digues et des revêtements confinant les crues et mettant tous les stades du fleuve en registre est d'approfondir le chenal et de réduire la pente. Le premier effet des digues est d'élever la surface ; mais cela, en induisant une plus grande vitesse d'écoulement, provoque inévitablement un élargissement de la section, et si cet élargissement est empêché de se faire aux dépens des rives, le fond doit céder et la forme de la voie navigable être améliorée de manière à admettre cet écoulement avec moins de montée. L'expérience réelle avec les digues sur le fleuve Mississippi, sans aucune tentative de maintenir les rives, a été favorable, et personne ne peut douter, sur la base des preuves fournies dans les rapports de la commission, que si les premières digues avaient été accompagnées d'un revêtement des rives, et rendues complètes, nous aurions aujourd'hui un fleuve navigable à marée basse, et un pays adjacent à l'abri des inondations.
Bien sûr, il serait illogique de conclure que le fleuve contraint puisse jamais abaisser sa pente de crue de manière à rendre les digues inutiles, mais on croit que, par cette contrainte latérale, le fleuve en tant que conduit peut être si amélioré dans sa forme que même ces crues rares qui résultent de la montée coïncidente de nombreux affluents trouveront une issue sans détruire les digues de hauteur ordinaire. Que la capacité réelle d'un chenal à travers l'alluvion dépende de son service pendant les crues a été souvent démontré, mais cette capacité n'inclut pas les crues anormales, mais récurrentes.
Il ne vaut guère la peine d'examiner les projets visant à soulager les crues du fleuve Mississippi en créant de nouveaux débouchés, puisque ces propositions sensationnelles ne se sont recommandées qu'aux esprits irréfléchis, et n'ont aucun soutien parmi les ingénieurs. Si le lit du fleuve était en fonte, un recours à des ouvertures pour les eaux excédentaires pourrait être une nécessité ; mais comme le fond est mouvant, et que la meilleure forme de débouché est un chenal profond unique, réalisant le plus faible rapport de périmètre à l'aire de la section transversale, il ne pourrait guère y avoir de méthode de traitement plus inphilosophique que la multiplication des voies d'évacuation.
Dans la déclaration précédente, on a tenté de condenser, dans un espace aussi limité que l'importance du sujet le permettait, les éléments généraux du problème et les caractéristiques générales de la méthode d'amélioration proposée qui a été adoptée par la commission du fleuve Mississippi.
L'auteur ne peut s'empêcher de penser qu'il est quelque peu présomptueux de sa part de tenter de présenter les faits relatifs à une entreprise qui exige la plus haute compétence scientifique ; mais c'est une question qui intéresse chaque citoyen des États-Unis, et c'est l'une des méthodes de reconstruction qui devrait être approuvée. C'est une réclamation de guerre qui n'implique aucun gain privé, et aucune compensation sauf pour l'un des cas de destruction inhérents à la guerre, qui peut fort bien être réparé par le peuple du pays tout entier.
EDWARD ATKINSON.
Boston : 14 avril 1882.
ANNEXE C
RÉCEPTION DU LIVRE DU CAPITAINE BASIL HALL AUX ÉTATS-UNIS
ÉTANT maintenant arrivé presque au terme de nos voyages, je suis incité, avant de conclure, à mentionner à nouveau ce que je considère comme l'un des traits les plus remarquables du caractère national des Américains ; à savoir, leur sensibilité exquise et leur susceptibilité concernant tout ce qui est dit ou écrit à leur sujet. De cela, peut-être, l'exemple le plus remarquable que je puisse donner est l'effet produit sur presque toutes les classes de lecteurs par l'apparition des « Voyages en Amérique du Nord » du capitaine Basil Hall. En fait, ce fut une sorte de tremblement de terre moral, et la vibration qu'il occasionna à travers les nerfs de la république, d'un coin à l'autre de l'Union, n'était nullement terminée lorsque j'ai quitté le pays en juillet 1831, deux ans après le choc.
J'étais à Cincinnati lorsque ces volumes sont sortis, mais ce n'est qu'en juillet 1830 que je m'en suis procuré un exemplaire. Un libraire à qui je m'étais adressé m'a dit qu'il avait eu quelques exemplaires avant de comprendre la nature de l'ouvrage, mais qu'après en avoir pris connaissance, rien ne pourrait l'inciter à en vendre un autre. D'autres personnes de sa profession ont dû, cependant, être moins scrupuleuses ; car le livre a été lu dans les villes, bourgs, villages et hameaux, sur les bateaux à vapeur et dans les diligences, et une sorte de cri de guerre a été lancé, absolument sans précédent dans mes souvenirs, en toute occasion quelle qu'elle soit.
Un désir ardent d'approbation, et une sensibilité délicate face à la censure, ont toujours, je crois, été considérés comme des traits de caractère aimables ; mais l'état dans lequel l'apparition de l'ouvrage du capitaine Hall a plongé la république montre clairement que ces sentiments, s'ils sont portés à l'excès, produisent une faiblesse qui équivaut à l'imbécillité.
Il était parfaitement stupéfiant d'entendre des hommes qui, sur d'autres sujets, faisaient preuve d'un certain jugement, exprimer leurs opinions sur celui-ci. Je n'ai jamais entendu parler d'un cas où le bon sens, que l'on trouve généralement dans la critique nationale, ait été à ce point renversé par la passion. Je ne parle pas du manque de justice, ni d'une interprétation équitable et libérale : on ne pouvait guère s'y attendre. D'autres nations ont été qualifiées de susceptibles, mais les citoyens de l'Union, apparemment, n'ont pas de peau du tout ; ils tressaillent si une brise souffle sur eux, à moins qu'elle ne soit tempérée par la flatterie. Il n'était donc pas très surprenant que les observations aiguës et percutantes d'un voyageur dont ils savaient qu'il serait écouté fussent accueillies avec irritation. Les traits extraordinaires de cette affaire étaient, premièrement, l'excès de la rage dans laquelle ils se sont jetés ; et, deuxièmement, la puérilité des inventions par lesquelles ils ont tenté d'expliquer la sévérité avec laquelle ils s'imaginaient avoir été traités.
Non contents de déclarer que les volumes ne contenaient pas un mot de vérité, du début à la fin (ce qui est une affirmation que j'ai entendu faire presque aussi souvent qu'ils étaient mentionnés), tout le pays s'est mis en devoir de découvrir les raisons pour lesquelles le capitaine Hall avait visité les États-Unis, et pourquoi il avait publié son livre.
J'ai entendu dire, avec autant de précision et de gravité que si la déclaration avait été transmise par un rapport officiel, que le capitaine Hall avait été envoyé par le gouvernement britannique expressément dans le but de freiner l'admiration croissante de l'Angleterre pour le gouvernement des États-Unis, que c'était sur commission du Trésor qu'il était venu, et que ce n'était qu'en obéissant à des ordres qu'il avait trouvé quoi que ce soit à redire.
Je ne donne pas cela comme le commérage d'un coterie ; je suis persuadée que c'est la conviction d'une partie très considérable du pays. Si profonde est la conviction de ce peuple singulier qu'ils ne peuvent être vus sans être admirés, qu'ils n'admettront pas la possibilité que quiconque puisse honnêtement et sincèrement trouver quelque chose à désapprouver en eux ou dans leur pays.
Les revues américaines sont, pour beaucoup d'entre elles, je crois, bien connues en Angleterre ; je n'ai donc pas besoin de les citer ici, mais je me suis parfois étonnée qu'aucune d'entre elles n'ait jamais pensé à traduire la malédiction d'Obadiah en américain classique ; si elles l'avaient fait, en plaçant (lui, Basil Hall) entre crochets, au lieu de (lui, Obadiah), cela leur aurait épargné bien des ennuis.
Je peux difficilement décrire la curiosité avec laquelle je me suis enfin assise pour parcourir ces formidables volumes ; encore moins puis-je rendre justice à ma surprise devant leur contenu. Dire que je n'ai trouvé aucune affirmation exagérée dans tout l'ouvrage ne suffit absolument pas. Il est impossible pour quiconque connaît le pays de ne pas voir que le capitaine Hall a sincèrement cherché des choses à admirer et à louer. Quand il loue, c'est avec un plaisir évident ; et quand il trouve à redire, c'est avec une réticence et une retenue évidentes, sauf là où des motifs purement patriotiques le poussent à déclarer franchement ce qu'il est bon pour son pays de savoir.
En fait, le capitaine Hall a vu le pays sous son meilleur jour possible. Muni, bien sûr, de lettres d'introduction auprès des individus les plus distingués, et de la recommandation encore plus influente de sa propre réputation, il a été reçu avec tout le style et le faste des salons, d'un bout à l'autre de l'Union. Il a vu le pays en grande tenue, et a eu peu ou pas d'occasion de le juger dépouillé, sans onction, sans préparation, avec toutes ses imperfections sur la tête, comme moi et ma famille l'avons trop souvent été.
Le capitaine Hall avait certainement d'excellentes occasions de se familiariser avec la forme du gouvernement et les lois ; et de recevoir, de plus, le meilleur commentaire oral à leur sujet, lors de conversations avec les citoyens les plus distingués. Il a fait un excellent usage de ces occasions ; rien d'important n'a échappé à son regard qui n'ait reçu ce genre d'attention analytique que seul un voyageur expérimenté et philosophe peut donner. Cela a rendu ses volumes hautement intéressants et précieux ; mais je suis profondément persuadée que si un homme d'égale pénétration visitait les États-Unis sans autre moyen de se familiariser avec le caractère national que les échanges ordinaires de la vie quotidienne, il concevrait une idée infiniment plus basse de l'atmosphère morale du pays que le capitaine Hall ne semble l'avoir fait ; et la conviction intérieure dans mon esprit est forte que, si le capitaine Hall n'avait pas imposé une ferme retenue à lui-même, il aurait dû exprimer une indignation bien plus profonde que celle qu'il a exprimée contre de nombreux points du caractère américain, avec lesquels il montre, par d'autres circonstances, qu'il était bien familiarisé. Sa règle semble avoir été d'énoncer juste assez de vérité pour laisser dans l'esprit de ses lecteurs une impression correcte, au moindre coût de douleur pour les gens sensibles dont il écrivait. Il expose ses propres opinions et sentiments, et laisse entendre qu'il a de bonnes raisons de les adopter ; mais il épargne aux Américains l'amertume qu'un détail des circonstances aurait produite.
Si quelqu'un choisit de dire qu'une méchante antipathie envers douze millions d'étrangers est l'origine de mon opinion, je dois le supporter ; et si la question était une simple spéculation oiseuse, je ne rechercherais certainement pas les injures que je dois affronter pour l'exprimer. Mais il n'en est rien.
. . . . . . .
La franchise qu'il exprime, et qu'il ressent évidemment, ils la prennent pour de l'ironie, ou s'en méfient totalement ; son refus de faire de la peine à des personnes dont il a reçu de la gentillesse, ils le rejettent avec mépris comme une affectation, et bien qu'ils sachent très bien, dans le secret de leur cœur, combien ils sont infiniment plus à sa merci qu'il n'a choisi de le trahir ; ils prétendent, même à eux-mêmes, qu'il a exagéré les mauvais côtés de leur caractère et de leurs institutions ; alors que la vérité est qu'il les a épargnés avec une tendresse qui peut être tout à fait appropriée pour lui d'exercer, si peu méritée soit-elle ; tandis qu'en même temps, il a magnifié très industrieusement leurs mérites, chaque fois qu'il pouvait éventuellement trouver quelque chose de favorable.
APPENDICE D
LA TÊTE IMMORTELLE
DANS une partie reculée du Nord vivaient un homme et sa sœur, qui n'avaient jamais vu un être humain. Rarement, voire jamais, l'homme n'avait de raison de quitter son foyer ; car, à mesure que ses besoins exigeaient de la nourriture, il n'avait qu'à s'éloigner un peu du pavillon, et là, à un endroit particulier, placer ses flèches, avec leurs barbes dans le sol. Indiquant à sa sœur où elles avaient été placées, chaque matin elle allait à leur recherche, et ne manquait jamais de trouver chacune plantée à travers le cœur d'un cerf. Elle n'avait alors qu'à les traîner dans le pavillon et préparer leur nourriture. C'est ainsi qu'elle vécut jusqu'à ce qu'elle atteigne l'âge adulte, lorsqu'un jour son frère, dont le nom était Iamo, lui dit : « Sœur, le moment approche où tu seras malade. Écoute mon conseil. Si tu ne le fais pas, ce sera probablement la cause de ma mort. Prends les outils avec lesquels nous allumons nos feux. Va à une certaine distance de notre pavillon et construis un feu séparé. Quand tu auras besoin de nourriture, je te dirai où la trouver. Tu dois cuisiner pour toi-même, et moi pour moi-même. Quand tu seras malade, n'essaie pas de t'approcher du pavillon, ou d'apporter l'un des ustensiles que tu utilises. Assure-toi toujours d'attacher à ta ceinture les outils dont tu as besoin, car tu ne sais pas quand le moment viendra. Quant à moi, je dois faire de mon mieux. » Sa sœur promit de lui obéir dans tout ce qu'il avait dit.
Peu après, son frère eut une raison de s'absenter. Elle était seule dans son pavillon, se peignant les cheveux. Elle venait juste de défaire la ceinture à laquelle les outils étaient attachés, quand soudain l'événement, auquel son frère avait fait allusion, se produisit. Elle courut hors du pavillon, mais dans sa hâte, elle oublia la ceinture. Effrayée à l'idée de retourner, elle resta quelque temps à réfléchir. Finalement, elle décida d'entrer dans le pavillon et de la récupérer. Car, pensa-t-elle, mon frère n'est pas à la maison, et je ne resterai qu'un instant pour la saisir. Elle retourna. Courant à l'intérieur soudainement, elle s'en saisit, et sortait quand son frère apparut. Il savait ce qui se passait. « Oh, » dit-il, « ne t'avais-je pas dit de faire attention. Mais maintenant tu m'as tué. » Elle allait poursuivre son chemin, mais son frère lui dit : « Que peux-tu faire là maintenant. L'accident est arrivé. Entre, et reste là où tu as toujours été. Et que deviendras-tu ? Tu m'as tué. »
Il déposa alors sa tenue de chasse et ses équipements, et peu après ses deux pieds commencèrent à noircir, si bien qu'il ne pouvait plus bouger. Pourtant, il indiquait toujours à sa sœur où placer les flèches, afin qu'elle puisse toujours avoir de la nourriture. L'inflammation continua d'augmenter, et avait maintenant atteint sa première côte ; et il dit : « Sœur, ma fin est proche. Tu dois faire comme je te dis. Tu vois mon sac à médecine, et ma massue de guerre attachée à lui. Il contient tous mes remèdes, et mes plumes de guerre, et mes peintures de toutes les couleurs. Dès que l'inflammation atteindra ma poitrine, tu prendras ma massue de guerre. Elle a une pointe acérée, et tu couperas ma tête. Quand elle sera libre de mon corps, prends-la, place son cou dans le sac, que tu dois ouvrir à une extrémité. Puis suspends-la à sa place habituelle. N'oublie pas mon arc et mes flèches. L'une des dernières, tu la prendras pour obtenir de la nourriture. Le reste, attache-le dans mon sac, et puis suspends-le, afin que je puisse regarder vers la porte. De temps en temps je te parlerai, mais pas souvent. » Sa sœur promit à nouveau d'obéir.
En peu de temps sa poitrine fut affectée. « Maintenant, » dit-il, « prends la massue et tranche ma tête. » Elle avait peur, mais il lui dit de rassembler son courage. « Frappe, » dit-il, et un sourire était sur son visage. Rassemblant tout son courage, elle donna le coup et trancha la tête. « Maintenant, » dit la tête, « place-moi là où je t'ai dit. » Et craintivement elle obéit à tous ses commandements. Conservant son animation, elle regardait autour du pavillon comme d'habitude, et elle ordonnait à sa sœur d'aller dans les endroits où elle pensait qu'elle pourrait se procurer la chair des différents animaux dont elle avait besoin. Un jour la tête dit : « Le moment n'est pas loin où je serai libéré de cette situation, et je devrai subir beaucoup de maux douloureux. Ainsi le manito supérieur le décrète, et je dois tout supporter patiemment. » Dans cette situation, nous devons laisser la tête.
Dans une certaine partie du pays se trouvait un village habité par une bande nombreuse et guerrière d'Indiens. Dans ce village vivait une famille de dix jeunes hommes, des frères. C'était au printemps de l'année que le plus jeune d'entre eux se noircit le visage et jeûna. Ses rêves étaient propitiatoires. Ayant terminé son jeûne, il alla secrètement chercher ses frères la nuit, afin que personne dans le village ne puisse entendre ou découvrir la direction qu'ils avaient l'intention de prendre. Bien que leur tambour fût entendu, c'était une occurrence commune. Ayant terminé les formalités habituelles, il raconta à quel point ses rêves étaient favorables, et qu'il les avait réunis pour savoir s'ils voulaient l'accompagner dans une excursion de guerre. Ils répondirent tous qu'ils le feraient. Le troisième frère à partir de l'aîné, connu pour ses bizarreries, s'approchant avec sa massue de guerre quand son frère eut cessé de parler, sauta. « Oui, » dit-il, « j'irai, et ce sera ainsi que je traiterai ceux que je vais combattre ; » et il frappa le poteau au centre du pavillon, et poussa un cri. Les autres lui parlèrent, disant : « Doucement, doucement, Mudjikewis, quand tu es dans les pavillons des autres. » Alors il s'assit. Puis, à tour de rôle, ils prirent le tambour, chantèrent leurs chansons, et terminèrent par un festin. Le plus jeune leur dit de ne pas murmurer leur intention à leurs femmes, mais de se préparer secrètement pour leur voyage. Ils promirent tous l'obéissance, et Mudjikewis fut le premier à le dire.
Le moment de leur départ approchait. Le mot fut donné de s'assembler une certaine nuit, où ils partiraient immédiatement. Mudjikewis était bruyant dans ses demandes pour ses mocassins. Plusieurs fois sa femme lui en demanda la raison. « De plus, » dit-elle, « tu en as une bonne paire. » « Vite, vite, » dit-il, « puisque tu dois savoir, nous partons en excursion de guerre ; alors sois rapide. » Il révéla ainsi le secret. Cette nuit-là, ils se réunirent et partirent. La neige était sur le sol, et ils voyagèrent toute la nuit, de peur que d'autres ne les suivent. Quand il fit jour, le chef prit de la neige et en fit une boule, puis en la lançant dans les airs, il dit : « C'est ainsi que j'ai vu la neige tomber dans un rêve, de sorte que je ne pouvais être suivi. » Et il leur dit de rester proches les uns des autres par peur de se perdre, car la neige commençait à tomber en très gros flocons. Aussi proches qu'ils marchaient, c'était avec difficulté qu'ils pouvaient se voir. La neige continua de tomber tout ce jour-là et la nuit suivante, il était donc impossible de les suivre.
Ils avaient maintenant marché pendant plusieurs jours, et Mudjikewis était toujours à l'arrière. Un jour, courant soudainement en avant, il poussa le saw-saw-quan, et frappa un arbre avec sa massue de guerre, et il se brisa en morceaux comme s'il avait été frappé par la foudre. « Frères, » dit-il, « ce sera ainsi que je servirai ceux que nous allons combattre. » Le chef répondit : « Doucement, doucement, Mudjikewis, celui vers qui je vous mène n'est pas à prendre aussi à la légère. » À nouveau il retomba en arrière et pensa en lui-même : « Quoi ! quoi ! qui peut bien être celui vers qui il nous mène ? » Il se sentit effrayé et se tut. Jour après jour ils voyagèrent, jusqu'à ce qu'ils arrivent à une vaste plaine, aux confins de laquelle des os humains blanchissaient au soleil. Le chef parla : « Ce sont les os de ceux qui sont passés avant nous. Personne n'est jamais revenu pour raconter la triste histoire de leur sort. » À nouveau Mudjikewis devint agité, et, courant en avant, poussa le cri habituel. S'avançant vers un gros rocher qui se dressait au-dessus du sol, il le frappa, et il se brisa en morceaux. « Voyez, frères, » dit-il, « ainsi traiterai-je ceux que nous allons combattre. » « Calme, calme, » dit encore le chef ; « celui vers qui je vous mène ne peut être comparé au rocher. »
Mudjikewis retomba en arrière, pensif, se disant : « Je me demande qui peut être celui qu'il va attaquer ; » et il avait peur. Ils continuèrent de voir les restes d'anciens guerriers, qui étaient allés à l'endroit où ils se rendaient maintenant, dont certains avaient battu en retraite jusqu'à l'endroit où ils avaient vu les os pour la première fois, au-delà duquel personne n'avait jamais échappé. Finalement, ils arrivèrent sur un terrain en pente, d'où ils distinguèrent clairement, dormant sur une montagne lointaine, un ours mammouth.
La distance entre eux était très grande, mais la taille de l'animal permettait de le voir clairement. « Là », dit le chef, « c'est lui vers qui je vous mène ; ici nos ennuis vont commencer, car c'est un mishemokwa et un manito. C'est lui qui possède ce que nous prisions si chèrement (c'est-à-dire le wampum), pour obtenir quoi les guerriers dont nous avons vu les ossements ont sacrifié leur vie. Vous ne devez pas être craintifs : soyez courageux. Nous le trouverons endormi. » Puis le chef s'avança et toucha la ceinture autour du cou de l'animal. « Ceci », dit-il, « est ce que nous devons obtenir. Elle contient le wampum. » Ensuite, ils demandèrent au plus âgé d'essayer de faire glisser la ceinture par-dessus la tête de l'ours, qui semblait dormir profondément, car il ne fut nullement dérangé par la tentative de s'emparer de la ceinture. Tous leurs efforts furent vains, jusqu'à ce que vienne le tour de celui qui était juste avant le plus jeune. Il essaya, et la ceinture bougea presque jusqu'au-dessus de la tête du monstre, mais il ne put aller plus loin. Alors le plus jeune, ainsi que le chef, fit sa tentative et réussit. En la plaçant sur le dos du plus âgé, il dit : « Maintenant, nous devons courir », et ils partirent. Lorsque l'un était fatigué par son poids, un autre le relayait. Ils coururent ainsi jusqu'à avoir dépassé les ossements de tous les guerriers précédents, et se trouvaient à une certaine distance au-delà, quand, en regardant en arrière, ils virent le monstre se lever lentement. Il resta un moment avant de remarquer que son wampum avait disparu. Bientôt, ils entendirent son hurlement formidable, semblable à un tonnerre lointain, remplissant lentement tout le ciel ; et ils l'entendirent parler et dire : « Qui peut être celui qui a osé voler mon wampum ? La terre n'est pas si grande que je ne puisse les trouver » ; et il descendit de la colline à leur poursuite. Comme pris de convulsions, la terre tremblait à chacun de ses bonds. Très vite, il s'approcha du groupe. Cependant, ils gardèrent la ceinture, se la passant de l'un à l'autre et s'encourageant mutuellement ; mais il les rattrapait rapidement. « Frères », dit le chef, « aucun d'entre vous n'a-t-il jamais, en jeûnant, rêvé d'un esprit bienveillant qui vous aiderait en tant que gardien ? » Un silence de mort suivit. « Eh bien », dit-il, « jeûnant, j'ai rêvé que j'étais en danger de mort immédiate, quand j'ai vu une petite hutte, avec de la fumée s'échappant de son sommet. Un vieil homme y vivait, et j'ai rêvé qu'il m'aidait ; et puisse cela se vérifier bientôt », dit-il en courant vers l'avant et en poussant le cri particulier, et un hurlement comme si les sons venaient du fond de son estomac, ce qu'on appelle checaudum. En montant sur une élévation de terrain, voyez ! une hutte, avec de la fumée s'échappant de son sommet, apparut. Cela leur donna à tous une force nouvelle, et ils coururent vers l'avant et y entrèrent. Le chef parla au vieil homme qui était assis dans la hutte, disant : « Nemesho, aide-nous ; nous réclamons ta protection, car le grand ours va nous tuer. » « Asseyez-vous et mangez, mes petits-enfants », dit le vieil homme. « Qui est un grand manito ? » dit-il. « Il n'y en a aucun à part moi ; mais laissez-moi regarder », et il ouvrit la porte de la hutte, quand, voilà ! à une petite distance, il vit l'animal enragé qui arrivait, avec des bonds lents mais puissants. Il ferma la porte. « Oui », dit-il, « c'est en effet un grand manito : mes petits-enfants, vous serez la cause de la perte de ma vie ; vous avez demandé ma protection, et je l'ai accordée ; alors maintenant, quoi qu'il arrive, je vous protégerai. Quand l'ours arrivera à la porte, vous devrez sortir par l'autre porte de la hutte. » Puis, portant la main sur le côté de la hutte où il était assis, il sortit un sac qu'il ouvrit. En sortant deux petits chiens noirs, il les plaça devant lui. « Ce sont ceux que j'utilise quand je combats », dit-il ; et il commença à tapoter avec les deux mains les flancs de l'un d'eux, et il commença à gonfler, si bien qu'il remplit bientôt la hutte par sa masse ; et il avait de grandes dents fortes. Lorsqu'il eut atteint sa taille totale, il grogna, et à partir de ce moment, comme par instinct, il bondit par la porte et alla à la rencontre de l'ours, qui, en un bond de plus, aurait atteint la hutte. Un combat terrible s'ensuivit. Les cieux résonnèrent des hurlements des monstres féroces. Le chien restant entra bientôt dans la mêlée. Les frères, dès le début, suivirent le conseil du vieil homme et s'échappèrent par le côté opposé de la hutte. Ils n'étaient pas allés loin avant d'entendre le cri de mort de l'un des chiens, et peu après celui de l'autre. « Eh bien », dit le chef, « le vieil homme partagera leur sort : alors courez ; il sera bientôt à nos trousses. » Ils partirent avec une vigueur renouvelée, car ils avaient reçu de la nourriture du vieil homme : mais très vite, l'ours apparut en vue, et gagnait à nouveau rapidement du terrain sur eux. Encore une fois, le chef demanda aux frères s'ils ne pouvaient rien faire pour leur salut. Tous restèrent silencieux. Le chef, courant vers l'avant, fit comme précédemment. « J'ai rêvé », cria-t-il, « qu'étant dans une grande difficulté, un vieil homme m'aidait, qui était un manito ; nous verrons bientôt sa hutte. » Reprenant courage, ils continuèrent leur route. Après avoir parcouru une courte distance, ils virent la hutte du vieux manito. Ils y entrèrent immédiatement et réclamèrent sa protection, lui disant qu'un manito était à leurs trousses. Le vieil homme, leur présentant de la viande, dit : « Mangez ! qui est un manito ? Il n'y a pas de manito à part moi ; il n'y a personne que je craigne » ; et la terre trembla alors que le monstre s'avançait. Le vieil homme ouvrit la porte et le vit arriver. Il la ferma lentement et dit : « Oui, mes petits-enfants, vous m'avez causé des ennuis. » Se procurant son sac à médecine, il en sortit ses petits casse-têtes de pierre noire, et dit aux jeunes gens de courir par l'autre côté de la hutte. Alors qu'il maniait les casse-têtes, ils devinrent très grands, et le vieil homme sortit juste au moment où l'ours atteignait la porte. Puis, en le frappant avec l'un des casse-têtes, celui-ci se brisa en morceaux ; l'ours trébucha. Renouvelant la tentative avec l'autre casse-tête, celui-ci fut également brisé, mais l'ours tomba sans connaissance. Chaque coup que le vieil homme lui donnait résonnait comme un coup de tonnerre, et les hurlements de l'ours s'étirèrent jusqu'à remplir les cieux.
Les jeunes gens avaient maintenant couru une certaine distance, quand ils regardèrent en arrière. Ils purent voir que l'ours se remettait des coups. D'abord il bougea ses pattes, et bientôt ils le virent se lever sur ses pieds. Le vieil homme partagea le sort du premier, car ils entendirent maintenant ses cris alors qu'il était mis en pièces. De nouveau, le monstre était à leur poursuite, et les rattrapait rapidement. Pas encore découragés, les jeunes gens continuèrent leur chemin ; mais l'ours était maintenant si proche que le chef s'adressa une fois de plus à ses frères, mais ils ne purent rien faire. « Eh bien », dit-il, « mes rêves seront bientôt épuisés ; après celui-ci, il ne m'en reste plus qu'un. » Il s'avança, invoquant son esprit gardien pour l'aider. « Une fois », dit-il, « j'ai rêvé qu'étant durement poursuivi, j'arrivais à un grand lac, sur le rivage duquel se trouvait un canoë, en partie hors de l'eau, ayant dix pagaies toutes prêtes. Ne craignez rien », cria-t-il, « nous l'aurons bientôt. » Et il en fut ainsi, tout comme il l'avait dit. Arrivés au lac, ils virent le canoë avec dix pagaies, et ils embarquèrent immédiatement. Ils avaient à peine atteint le centre du lac qu'ils virent l'ours arriver à ses bords. Se dressant sur ses pattes arrière, il regarda tout autour. Puis il entra dans l'eau ; perdant pied, il fit demi-tour et commença à faire le tour du lac. Pendant ce temps, le groupe restait immobile au centre pour observer ses mouvements. Il fit tout le tour, jusqu'à ce qu'enfin il arrive à l'endroit d'où il était parti. Puis il commença à boire l'eau, et ils virent le courant se diriger rapidement vers sa gueule ouverte. Le chef les encouragea à pagayer fort vers le rivage opposé. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à une courte distance de la terre, le courant avait tellement augmenté qu'ils furent entraînés en arrière par celui-ci, et tous leurs efforts pour l'atteindre furent vains.
Alors le chef parla à nouveau, leur disant d'affronter leur destin avec courage. « Maintenant est le moment, Mudjikewis », dit-il, « de montrer votre prouesse. Prenez courage et asseyez-vous à la proue du canoë ; et lorsqu'il s'approchera de sa gueule, essayez l'effet que votre casse-tête aura sur sa tête. » Il obéit et se tint prêt à porter le coup ; tandis que le chef, qui tenait la barre, dirigea le canoë vers la gueule ouverte du monstre.
Avançant rapidement, ils étaient sur le point d'entrer dans sa gueule, quand Mudjikewis lui asséna un coup formidable sur la tête et poussa le saw-saw-quan. Les membres de l'ours se replièrent sous lui, et il tomba, assommé par le coup. Mais avant que Mudjikewis ne puisse le renouveler, le monstre recracha toute l'eau qu'il avait bue, avec une force qui envoya le canoë à une grande vitesse vers le rivage opposé. Quittant instantanément le canoë, ils s'enfuirent à nouveau, et continuèrent jusqu'à être complètement épuisés. La terre trembla encore, et bientôt ils virent le monstre à leurs trousses. Leurs esprits s'affaissèrent, et ils se sentirent découragés. Le chef s'efforça, par des gestes et des mots, de leur redonner du courage ; et une fois de plus, il leur demanda s'ils ne pensaient à rien, ou ne pouvaient rien faire pour leur sauvetage ; et, comme auparavant, tous restèrent silencieux. « Alors », dit-il, « c'est la dernière fois que je peux faire appel à mon esprit gardien. Maintenant, si nous ne réussissons pas, notre sort est scellé. » Il courut vers l'avant, invoquant son esprit avec une grande ferveur, et poussa le cri. « Nous arriverons bientôt », dit-il à ses frères, « à l'endroit où demeure mon dernier esprit gardien. En lui, je place une grande confiance. Ne soyez pas, ne soyez pas effrayés, ou vos membres seront paralysés par la peur. Nous atteindrons bientôt sa hutte. Courez, courez », cria-t-il.
Revenant maintenant à Iamo, il avait passé tout le temps dans le même état où nous l'avions laissé, la tête dirigeant sa sœur, afin de se procurer de la nourriture, sur l'endroit où placer les flèches magiques, et parlant à de longs intervalles. Un jour, la sœur vit les yeux de la tête s'illuminer, comme par plaisir. Finalement, elle parla. « Oh, sœur », dit-elle, « dans quelle situation pitoyable tu as été la cause de me placer ! Bientôt, très bientôt, un groupe de jeunes gens arrivera et me demandera de l'aide ; mais hélas ! Comment puis-je donner ce que j'aurais fait avec tant de plaisir ? Néanmoins, prends deux flèches, et place-les là où tu as eu l'habitude de placer les autres, et prépare et fais cuire de la viande avant qu'ils n'arrivent. Quand tu les entendras venir et appeler mon nom, sors et dis : “Hélas ! il y a longtemps qu'un accident lui est arrivé. J'en ai été la cause.” S'ils s'approchent encore, invite-les à entrer, et présente-leur de la viande. Et maintenant, tu dois suivre mes instructions strictement. Quand l'ours sera proche, sors et va à sa rencontre. Tu prendras mon sac à médecine, mes arcs et mes flèches, et ma tête. Tu devras alors défaire le sac, et étaler devant toi mes peintures de toutes les couleurs, mes plumes d'aigle de guerre, mes touffes de cheveux séchés, et tout ce qu'il contient. À mesure que l'ours s'approche, tu prendras tous ces objets, un par un, et tu lui diras : “Ceci est la peinture de mon frère décédé”, et ainsi de suite avec tous les autres objets, en jetant chacun d'eux aussi loin que tu peux. Les vertus contenues en eux le feront chanceler ; et, pour compléter sa destruction, tu prendras ma tête, et tu la lanceras aussi loin que tu peux, en criant à haute voix : “Regarde, c'est la tête de mon frère décédé.” Il tombera alors sans connaissance. À ce moment-là, les jeunes gens auront mangé, et tu les appelleras à ton assistance. Tu devras alors couper la carcasse en morceaux, oui, en petits morceaux, et les disperser aux quatre vents ; car, à moins que tu ne fasses cela, il revivra. » Elle promit que tout serait fait comme il l'avait dit. Elle eut juste le temps de préparer la viande que la voix du chef fut entendue appelant Iamo à l'aide. La femme sortit et dit ce que son frère avait ordonné. Mais le groupe de guerre, étant poursuivi de près, arriva à la hutte. Elle les invita à entrer et leur présenta la viande. Pendant qu'ils mangeaient, ils entendirent l'ours approcher. Défaisant le sac à médecine et prenant la tête, elle eut tout prêt pour son approche. Quand il arriva, elle fit comme on lui avait dit ; et, avant qu'elle ait épuisé les peintures et les plumes, l'ours commença à chanceler, mais, avançant toujours, il arriva près de la femme. Disant ce qui lui avait été commandé, elle prit alors la tête et la lança aussi loin d'elle qu'elle le put. Alors qu'elle roulait sur le sol, le sang, excité par les sentiments de la tête dans cette scène terrible, jaillit du nez et de la bouche. L'ours, chancelant, tomba bientôt avec un bruit formidable. Alors elle appela à l'aide, et les jeunes gens sortirent en se précipitant, ayant partiellement retrouvé leurs forces et leur esprit.
Mudjikewis, s'avançant, poussa un cri et lui asséna un coup sur la tête. Il répéta cela jusqu'à ce qu'elle ressemble à une masse de cervelle, tandis que les autres, aussi vite que possible, le coupaient en très petits morceaux, qu'ils dispersèrent ensuite dans toutes les directions. Alors qu'ils étaient ainsi occupés, en regardant autour de l'endroit où ils avaient jeté la viande, merveille à voir, ils virent surgir et s'éparpiller dans toutes les directions de petits ours noirs, tels qu'on en voit de nos jours. Le pays fut bientôt envahi par ces animaux noirs. Et c'est de ce monstre que la race actuelle d'ours tire son origine.
Ayant ainsi vaincu leur poursuivant, ils retournèrent à la hutte. Entre-temps, la femme, rassemblant les ustensiles qu'elle avait utilisés, et la tête, les remit dans le sac. Mais la tête ne parla plus, probablement à cause de son grand effort pour vaincre le monstre.
Ayant passé tant de temps et traversé un pays si vaste dans leur fuite, les jeunes gens abandonnèrent l'idée de jamais retourner dans leur propre pays, et le gibier étant abondant, ils décidèrent de rester là où ils se trouvaient maintenant. Un jour, ils s'éloignèrent quelque peu de la hutte dans le but de chasser, ayant laissé le wampum avec la femme. Ils eurent beaucoup de succès, et s'amusèrent, comme le font tous les jeunes gens lorsqu'ils sont seuls, en parlant et en plaisantant les uns avec les autres. L'un d'eux prit la parole et dit : « Nous avons tout ce plaisir pour nous seuls ; allons demander à notre sœur si elle ne nous laissera pas apporter la tête à cet endroit, car elle est toujours en vie. Elle pourrait être heureuse de nous entendre parler, et d'être en notre compagnie. En attendant, apportez de la nourriture à notre sœur. » Ils allèrent demander la tête. Elle leur dit de la prendre, et ils l'emportèrent sur leurs terrains de chasse, et essayèrent de l'amuser, mais ce n'est que par moments qu'ils voyaient ses yeux briller de plaisir. Un jour, alors qu'ils étaient occupés à leur campement, ils furent attaqués à l'improviste par des Indiens inconnus. L'escarmouche fut longuement disputée et sanglante ; beaucoup de leurs ennemis furent tués, mais ils étaient toujours trente contre un. Les jeunes gens se battirent désespérément jusqu'à ce qu'ils soient tous tués. Le groupe attaquant se retira alors vers une hauteur de terrain, pour rassembler leurs hommes, et compter le nombre de disparus et de tués. L'un de leurs jeunes gens était resté à l'écart, et, en essayant de les rattraper, arriva à l'endroit où la tête était suspendue. Voyant que cela seul conservait de l'animation, il l'observa pendant un certain temps avec crainte et surprise. Cependant, il la décrocha et ouvrit le sac, et fut très heureux de voir les belles plumes, dont il plaça une sur sa tête.
En partant, elle flotta gracieusement au-dessus de lui jusqu'à ce qu'il atteigne son groupe, où il jeta la tête et le sac, et leur raconta comment il l'avait trouvée, et que le sac était plein de peintures et de plumes. Ils regardèrent tous la tête et s'en amusèrent. Un grand nombre de jeunes gens prirent la peinture et se peignirent, et l'un des membres du groupe prit la tête par les cheveux et dit :
« Regarde, vilaine chose, et vois tes peintures sur les visages des guerriers. »
Mais les plumes étaient si belles qu'un grand nombre d'entre eux en placèrent aussi sur leurs têtes. Alors, à nouveau, ils firent toutes sortes d'indignités à la tête, pour lesquelles ils furent à leur tour punis par la mort de ceux qui avaient utilisé les plumes. Alors le chef leur ordonna de tout jeter sauf la tête. « Nous verrons », dit-il, « quand nous arriverons à la maison, ce que nous pouvons en faire. Nous essaierons de lui faire fermer les yeux. »
Lorsqu'ils atteignirent leurs foyers, ils l'emportèrent à la hutte du conseil, et la suspendirent devant le feu, l'attachant avec du cuir brut trempé, qui rétrécissait et se resserrait sous l'action du feu. « Nous verrons alors », dirent-ils, « si nous ne pouvons pas lui faire fermer les yeux. »
Entre-temps, pendant plusieurs jours, la sœur avait attendu que les jeunes gens rapportent la tête ; jusqu'à ce qu'enfin, devenant impatiente, elle parte à sa recherche. Elle trouva les jeunes gens gisant à de courtes distances les uns des autres, morts, et couverts de blessures. Divers autres corps gisaient éparpillés dans différentes directions autour d'eux. Elle chercha la tête et le sac, mais ils étaient introuvables. Elle éleva la voix et pleura, et noircit son visage. Puis elle marcha dans différentes directions, jusqu'à arriver à l'endroit d'où la tête avait été prise. Là, elle trouva l'arc et les flèches magiques, là où les jeunes gens, ignorant leurs qualités, les avaient laissés. Elle pensa en elle-même qu'elle retrouverait la tête de son frère, et arriva sur une élévation de terrain, et vit là quelques-unes de ses peintures et plumes. Elle les ramassa avec soin et les suspendit à la branche d'un arbre jusqu'à son retour.
À la tombée de la nuit, elle arriva au premier pavillon d'un très vaste village. Là, elle utilisa un charme, courant parmi les Indiens lorsqu'ils souhaitent être bien accueillis. En s'adressant au vieil homme et à la vieille femme du pavillon, elle fut reçue avec bienveillance. Elle fit connaître l'objet de sa venue. Le vieil homme promit de l'aider et lui dit que la tête était suspendue devant le feu du conseil, et que les chefs du village, avec leurs jeunes hommes, la gardaient continuellement. Les premiers sont considérés comme des manitous. Elle dit qu'elle souhaitait seulement la voir, et qu'elle serait satisfaite si elle pouvait simplement atteindre la porte du pavillon. Elle savait qu'elle n'avait pas assez de pouvoir pour la prendre par la force. « Viens avec moi », dit l'Indien, « je t'y emmènerai. » Ils y allèrent, et ils prirent place près de la porte. Le pavillon du conseil était rempli de guerriers, s'amusant avec des jeux, et entretenant constamment un feu pour fumer la tête, comme ils disaient, pour en faire de la viande séchée. Ils virent la tête bouger et, ne sachant qu'en penser, l'un prit la parole et dit : « Ha ! ha ! Elle commence à ressentir les effets de la fumée. » La sœur leva les yeux depuis la porte, et son regard croisa celui de son frère, et des larmes roulèrent sur les joues de la tête. « Eh bien », dit le chef, « je pensais que nous finirions par vous faire faire quelque chose. Regardez ! regardez-la, elle verse des larmes », dit-il à ceux qui l'entouraient ; et ils rirent tous et firent des plaisanteries à ce sujet. Le chef, regardant autour de lui et observant la femme, dit après un moment à l'homme qui l'accompagnait : « Qui as-tu amené là ? Je n'ai jamais vu cette femme auparavant dans notre village. » « Si », répondit l'homme, « tu l'as vue ; c'est une parente à moi, et elle sort rarement. Elle reste à mon pavillon, et m'a demandé de lui permettre de venir avec moi en ce lieu. » Au centre du pavillon était assis l'un de ces jeunes hommes qui sont toujours en avant, et qui aiment se vanter et s'exhiber devant les autres. « Pourquoi », dit-il, « je l'ai vue souvent, et c'est à ce pavillon que je vais presque chaque nuit pour lui faire la cour. » Tous les autres rirent et continuèrent leurs jeux. Le jeune homme ne savait pas qu'il racontait un mensonge à l'avantage de la femme, qui par ce moyen s'échappa.
Elle retourna au pavillon de l'homme et partit immédiatement pour son propre pays. Arrivée à l'endroit où gisaient les corps de ses frères adoptifs, elle les plaça ensemble, les pieds vers l'est. Puis, prenant une hache qu'elle avait, elle la lança en l'air en criant : « Frères, levez-vous de dessous, ou elle tombera sur vous. » Elle répéta cela trois fois, et à la troisième fois, les frères se levèrent tous et se tinrent sur leurs pieds.
Mudjikewis commença à se frotter les yeux et à s'étirer. « Pourquoi », dit-il, « j'ai trop dormi. » « Non, en vérité », dit l'un des autres, « ne sais-tu pas que nous avons tous été tués, et que c'est notre sœur qui nous a rendus à la vie ? » Les jeunes hommes prirent les corps de leurs ennemis et les brûlèrent. Peu après, la femme alla leur chercher des épouses dans un pays lointain, ils ne savaient où ; mais elle revint avec dix jeunes femmes, qu'elle donna aux dix jeunes hommes, en commençant par le plus âgé. Mudjikewis faisait les cent pas, inquiet de ne pas obtenir celle qu'il aimait. Mais il ne fut pas déçu, car elle lui échut. Et ils étaient bien assortis, car c'était une magicienne. Ils s'installèrent ensuite tous dans un très grand pavillon, et leur sœur leur dit que les femmes devaient désormais prendre leur tour pour aller chaque nuit auprès de la tête de son frère, en essayant de la dénouer. Ils dirent tous qu'ils le feraient avec plaisir. L'aînée fit la première tentative, et dans un bruissement, elle s'envola à travers les airs.
Vers le jour, elle revint. Elle n'avait pas réussi, car elle n'était parvenue à défaire qu'un seul des nœuds. Toutes prirent leur tour régulièrement, et chacune ne réussit à défaire qu'un seul nœud à chaque fois. Mais quand la plus jeune y alla, elle commença le travail dès qu'elle atteignit le pavillon ; bien qu'il ait toujours été occupé, les Indiens ne pouvaient jamais voir personne. Depuis dix nuits maintenant, la fumée ne montait plus, mais remplissait le pavillon et les en chassait. Cette dernière nuit, ils furent tous chassés, et la jeune femme emporta la tête.
Les jeunes gens et la sœur entendirent la jeune femme arriver dans les hauteurs du ciel, et ils l'entendirent dire : « Préparez le corps de notre frère. » Et dès qu'ils l'entendirent, ils allèrent vers un petit pavillon où gisait le corps noir d'Iamo. Sa sœur commença à couper la partie du cou, là où la tête avait été tranchée. Elle coupa si profondément que cela fit saigner ; et les autres qui étaient présents, en frottant le corps et en appliquant des remèdes, en expulsèrent la noirceur. Pendant ce temps, celle qui l'avait apportée, en coupant le cou de la tête, fit également saigner celle-ci.
Dès qu'elle arriva, ils placèrent celle-ci près du corps, et, à l'aide de remèdes et de divers autres moyens, réussirent à restaurer Iamo dans toute sa beauté et sa virilité passées. Tous se réjouirent de l'heureuse fin de leurs tourments, et ils avaient passé quelque temps joyeusement ensemble, quand Iamo dit : « Maintenant, je vais partager le wampum », et prenant la ceinture qui le contenait, il commença par l'aîné, en le donnant en portions égales. Mais la plus jeune obtint le plus splendide et le plus beau, car le bas de la ceinture contenait les plus riches et les plus rares.
On leur dit que, puisqu'ils étaient tous morts une fois et avaient été rendus à la vie, ils n'étaient plus mortels, mais des esprits, et on leur assigna différentes stations dans le monde invisible. Seule la place de Mudjikewis fut cependant nommée. Il devait diriger le vent d'ouest, d'où il est généralement appelé Kebeyun, pour y rester à jamais. Il leur fut ordonné, puisqu'ils en avaient le pouvoir, de faire le bien aux habitants de la terre, et, oubliant leurs souffrances pour se procurer le wampum, de donner toutes choses d'une main libérale. Et il leur fut aussi ordonné qu'il soit tenu par eux pour sacré ; ces grains ou coquillages de teinte pâle devant être emblématiques de la paix, tandis que ceux de teinte plus sombre mèneraient au mal et à la guerre.
Les esprits alors, au milieu des chants et des cris, prirent leur envol vers leurs demeures respectives dans les hauteurs ; tandis qu'Iamo, avec sa sœur Iamoqua, descendit dans les profondeurs.