LOVE-AT-ARMS
Étude tirée des chroniques d’Urbino durant la domination du Haut et Puissant Messire Guidobaldo da Montefeltro
Par Raphael Sabatini
« Le donne, i cavalier', l'arme, gli amori, Le cortesie, l'audace imprese io canto. »
ARIOSTO
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE
I. VOX POPULI
II. SUR UN SENTIER DE MONTAGNE
III. CILICE ET HABIT BIGARRÉ
IV. MONNA VALENTINA
V. GIAN MARIA
VI. LE DUC AMOUREUX
VII. GONZAGA L’INSIDIEUX
VIII. PARMI LA LIE DU VIN
IX. LA « TRATTA DI CORDE »
X. LE BRAIEMENT D’UN ÂNE
XI. CHEVALIERS ERRANTS
XII. LA CURIOSITÉ DU FOU
XIII. GIAN MARIA FAIT UN VŒU
XIV. FORTEMANI BOIT DE L’EAU
XV. LA CLÉMENCE DE FRANCESCO
XVI. GONZAGA SE DÉMASQUE
XVII. L’ENNEMI
XVIII. TRAHISON
XIX. COMPLOT ET CONTRE-COMPLOT
XX. LES AMANTS
XXI. LE PÉNITENT
XXII. UNE RÉVÉLATION
XXIII. DANS LA TOUR DE L’ARMURERIE
XXIV. LA MESSE INTERROMPUE
XXV. LA CAPITULATION DE ROCCALEONE
CHAPITRE I. VOX POPULI
Depuis la vallée, portés par les ailes de la brise du soir, montaient les sons affaiblis de la cloche de l’Angélus, et dans une hutte de chevrier sur les hauteurs, six hommes se tenaient la tête nue et inclinée, obéissant à son appel à la prière du soir. Une lampe de laiton, équipée de trois becs, se balançait au plafond encrassé et, avec plus de fumée que de flamme, diffusait une lumière indifférente, et une odeur plus indifférente encore, à travers la masure qui s’assombrissait. Mais elle suffisait au moins à révéler dans l’équipement et les atours de cette compagnie une richesse d’autant plus frappante qu’elle contrastait avec la misère environnante.
Lorsque le dernier coup de l’Ave Maria s’évanouit dans le vent qui murmurait plaintivement à travers les mélèzes du flanc de la colline, ils firent pieusement le signe de croix et, reprenant nonchalamment leurs couvre-chefs, ils se regardèrent avec des mines interrogatrices. Pourtant, avant que quiconque ne puisse formuler la question qui occupait tous les esprits, un coup retentit sur les bois pourris de la porte.
« Enfin ! » s’écria le vieux Fabrizio da Lodi, d’une voix chargée de soulagement, tandis qu’un homme plus jeune, de belle prestance et vêtu de gais habits, se dirigeait vers la porte en obéissant au regard de Fabrizio, et l’ouvrit toute grande.
Une haute silhouette franchit le seuil, coiffée d’un large chapeau sans plumes et enveloppée dans une cape qu’il défit en entrant, révélant dessous le plus simple des vêtements. Un hoqueton de cuir était serré à la taille par une ceinture d’acier martelé, à laquelle pendait sur sa gauche une longue épée aux quillons d’acier annelés, tandis que derrière sa hanche droite pointait la garde d’une robuste dague de Pistoia. Ses chausses de drap rouge se perdaient dans des bottes de cuir non tanné, lacées sur le devant et retournées aux genoux, achevant en lui l’aspect général d’un mercenaire en temps de paix, malgré quoi les six nobles, dans ce lieu de paradoxes, se découvrirent de nouveau et se tinrent dans des attitudes d’attention déférente.
Il s’arrêta un instant pour rejeter sa cape, dont le jeune homme qui l’avait accueilli s’empressa de le soulager aussi promptement que s’il était né serviteur. Il retira ensuite son chapeau et le laissa pendre sur ses épaules, dévoilant, outre un visage encore juvénile d’une force et d’une noblesse suprêmes, une crinière de cheveux noir de jais coiffée dans un large filet de fil d’or — le seul article de vêtement qui eût pu suggérer que son rang était plus élevé qu’il n’avait semblé au premier abord.
Il se dirigea d’un pas vif vers la table grossière et tachée de graisse, autour de laquelle la compagnie se tenait, et ses yeux noirs parcoururent rapidement les visages qui lui faisaient face.
« Messieurs, dit-il enfin, je suis ici. Mon cheval s’est estropié à une demi-lieue après Sant’ Angelo, et je fus contraint de terminer le voyage à pied. »
« Votre Excellence doit être fatiguée, s’écria Fabrizio avec cette empressement qui est toujours aux ordres des grands. Une coupe de vin des Pouilles, monseigneur. Ici, Fanfulla, appela-t-il, s’adressant au jeune noble qui avait fait fonction d’huissier. » Mais le nouveau venu le fit taire et écarta la chose d’un geste.
« Laissez cela attendre. Le temps presse plus que vous ne le croyez. Il se pourrait fort bien, illustres messieurs, que si je n’étais venu ainsi, je ne fusse pas venu du tout. »
« Comment ? cria l’un d’eux, exprimant l’étonnement qui montait dans chaque esprit, alors même que sur chaque visage se lisait quelque consternation. Sommes-nous trahis ? »
« Si vous êtes en état de craindre la trahison, c’est bien possible, mes amis. Tandis que je traversais le pont sur le Metauro et prenais le sentier qui mène ici, mes yeux furent attirés par une lumière cramoisie brillant dans un buisson au bord de la route. Cette flamme cramoisie était le reflet du soleil couchant frappant le casque d’acier d’un guetteur caché. Le sentier m’approcha, et avec mon chapeau ainsi rabattu pour mieux dissimuler mon visage, je fus tout yeux. Et comme je passais là où ce mouchard était embusqué, je discernai parmi les feuilles qui auraient pu si bien le masquer, n’eût été le soleil qui trahit son casque, le visage mauvais de Masuccio Torri. » Un remous parcourut les auditeurs, et leur consternation s’accrut, tandis qu’un ou deux changeaient de couleur. « Pour qui attendait-il ? C’est la question que je me suis posée, et j’ai trouvé la réponse : c’était pour moi. S’il avait raison, il devait aussi connaître la distance que j’avais parcourue, de sorte qu’il ne s’attendrait pas à me voir à pied, ni peut-être revêtu de tels habits. Et ainsi, grâce à tout cela et au chapeau et à la cape dont je m’étais étroitement masqué, il me laissa passer sans m’interroger. »
« Par la Vierge ! s’écria Fabrizio avec chaleur, je jurerais que vos conclusions sont erronées. Dans toute l’Italie, personne en dehors de nous six ne savait que vous deviez nous rencontrer ici, et la main sur les Évangiles, je pourrais jurer qu’aucun d’entre nous n’en a soufflé mot. »
Il regarda autour de lui ses compagnons comme pour les inviter à confirmer ses paroles, et ils ne furent pas longs à confirmer ce qu’il avait juré, en des termes aussi véhéments que les siens, jusqu’à ce qu’enfin le nouveau venu leur fit signe de se taire.
« Je n’en ai pas soufflé mot non plus, les assura-t-il, car j’ai respecté votre injonction, Messire Fabrizio. Pourtant… que faisait Masuccio là, caché comme un voleur, au bord de la route ? Messieurs, poursuivit-il sur un ton légèrement modifié, je ne sais dans quel but vous m’avez mandé ici, mais si quelque trahison se cache dans vos desseins, je vous en prie, prenez garde ! Le Duc en a connaissance, ou du moins, il s’en doute. Si ce mouchard n’était pas posté pour guetter mon arrivée, c’est alors qu’il était posté pour guetter tout le monde, afin qu’il puisse bientôt informer son maître de quels hommes étaient présents à cette réunion. »
Fabrizio haussa les épaules avec une indifférence méprisante que fit écho son voisin Ferrabraccio.
« Qu’il soit informé, ricana ce dernier, un sourire sinistre sur son visage buriné. La connaissance lui parviendra trop tard. »
Le nouveau venu rejeta la tête en arrière, et un regard qui était mi-étonnement, mi-illumination brilla dans les profondeurs noires de ses yeux impérieux. Il prit une profonde inspiration.
« Il semblerait, messieurs, que j’avais raison, dit-il avec une pointe de sévérité, et que la trahison est en effet votre affaire. »
« Monseigneur d’Aquila, lui répondit Fabrizio, nous sommes traîtres à un homme afin de rester fidèles et loyaux à un État. »
« Quel État ? aboya le Seigneur d’Aquila avec mépris. »
« Le Duché de Babbiano », vint la réponse.
« Vous seriez faux envers le Duc pour être fidèle au Duché ? questionna-t-il, le sarcasme courant de plus en plus fort dans sa voix. Messieurs, c’est une énigme que je ne prétendrai pas résoudre. »
Un silence tomba, au cours duquel ils se jaugèrent, et leurs regards furent presque comme ceux d’hommes déconcertés. Ils ne s’étaient pas attendus à un tel ton de sa part, et ils questionnèrent avec leurs yeux et leurs esprits la sagesse d’aller plus loin. Enfin, avec un demi-soupir, Fabrizio da Lodi se tourna de nouveau vers Aquila.
« Seigneur Comte, commença-t-il d’une voix calme et impressionnante, je suis un vieil homme ; le nom que je porte et la famille dont je descends sont honorables à l’égal l’un de l’autre. Vous ne pouvez penser si vilement de moi que d’imaginer qu’en mon vieil âge je fisse quoi que ce soit pour ternir la bonne renommée de l’un ou de l’autre. Être traité de traître, monsieur, c’est se voir affublé d’un titre dur, et qui, je crois, ne pourrait convenir à personne moins qu’à moi ou à l’un de ces mes compagnons. Me ferez-vous donc l’honneur de m’écouter jusqu’au bout, Excellence ; et quand vous m’aurez entendu, jugez-nous. Non, plus qu’un jugement, nous vous demandons, Seigneur Comte. Nous demandons conseil afin de pouvoir sauver notre pays de la ruine qui le menace, et nous vous promettons que nous ne ferons aucun pas qui n’ait votre sanction — qui ne soit poussé par vous. »
Francesco del Falco, Comte d’Aquila, considéra le vieux noble d’un regard qui avait changé pendant qu’il parlait, si bien que, de méprisant qu’il était, il était devenu plein d’une douce interrogation. Il inclina légèrement la tête en signe d’acquiescement.
« Je vous prie de parler », fut tout ce qu’il dit, et Fabrizio aurait aussitôt parlé sans l’intervention de Ferrabraccio, qui exigea qu’Aquila leur donnât sa parole de chevalier de ne pas les trahir dans l’éventualité où il rejetterait les propositions qu’ils avaient à faire. Lorsqu’il leur eut donné sa promesse, et qu’ils se furent assis sur les rudes tabourets que le lieu offrait, Fabrizio reprit sa fonction de porte-parole et exposa l’affaire pour laquelle il avait invité le Comte parmi eux.
Dans un bref préambule, il effleura le caractère de Gian Maria Sforza, le Duc régnant de Babbiano — placé sur son trône par son puissant oncle, Lodovico Sforza, Seigneur de Milan. Il exposa les extravagances téméraires de l’homme, sa débauche continue, sa négligence en matière d’art de gouverner et sa répugnance apparente à remplir les devoirs que son haut rang lui imposait. Fabrizio aborda tout cela avec la discrétion et la retenue les plus louables, comme l’exigeait la circonstance que, en Francesco del Falco, il s’adressait au propre cousin du Duc.
« Jusqu’ici, Excellence, poursuivit-il, vous ne pouvez ignorer le mécontentement général qui règne parmi les sujets de notre très illustre cousin. Il y eut la conspiration de Bacolino, il y a un an, qui, si elle avait réussi, nous aurait jetés entre les mains de Florence. Elle échoua, mais une autre pourrait ne pas échouer de nouveau. La défaveur croissante de Son Altesse pourrait attirer plus d’adhérents à une nouvelle conspiration de ce genre, et nous serions perdus en tant qu’État indépendant. Et le péril qui nous menace est celui d’être ainsi perdus. Non seulement par la défection des nôtres, mais par la force des armes d’un autre. Cet autre est César Borgia. Sa domination s’étend comme une peste sur le visage de cette Italie, qu’il a menacé de manger comme un artichaut — feuille par feuille. Déjà, ses yeux avides sont tournés vers nous, et quelle force avons-nous — tout impréparés que nous sommes — avec laquelle nous opposer avec succès à la puissance écrasante du Duc de Valentinois ? Tout cela, Son Altesse le réalise, car nous le lui avons fait comprendre plus que clairement, comme nous avons aussi fait comprendre le remède. Pourtant, il semble aussi indifférent à son danger qu’à son salut. Son temps se passe en orgies, en danses, à la fauconnerie et en honteuses galanteries, et si nous osons lancer un mot d’avertissement, menaces et malédictions sont la seule réponse que nous recevions. »
Da Lodi fit une pause, comme s’il prenait conscience que son ton devenait trop véhément. Mais de cela, ses compagnons, du moins, étaient tout à fait inconscients, car ils comblèrent la pause par un murmure de confirmation coléreuse. Francesco fronça les sourcils et soupira.
« Je suis — hélas ! — très pleinement conscient de ce danger dont vous parlez. Mais… qu’attendez-vous de moi ? Pourquoi m’apporter votre grief ? Je ne suis pas un homme d’État. »
« Il n’est besoin d’aucun homme d’État ici, seigneur. C’est un soldat que Babbiano requiert ; un esprit martial pour organiser une armée contre l’invasion qui doit venir — qui vient déjà. En somme, Seigneur Comte, nous avons besoin d’un guerrier tel que vous. Quel homme y a-t-il dans toute l’Italie — ou, en vérité, quelle femme ou quel enfant — qui n’ait entendu parler de la prouesse du Seigneur d’Aquila ? Vos actes chevaleresques dans les guerres entre Pise et Florence, vos faits d’armes et votre commandement au service des Vénitiens sont des sujets à faire des chants épiques. »
« Messire Fabrizio ! murmura Paolo, cherchant à retenir son interlocuteur élogieux, tandis qu’une légère teinte montait sur ses joues bronzées. » Mais Da Lodi poursuivit, sans y prêter attention :
« Et hésiteriez-vous, monseigneur, vous qui vous êtes conduit si vaillamment comme condottiere au service de l’étranger, à employer votre habileté et votre vaillance contre les ennemis de votre propre patrie ? Il n’en est pas ainsi, Excellence. Nous connaissons l’âme patriotique de Francesco del Falco, et nous comptons sur elle. »
« Et vous faites bien, répondit-il fermement. Quand le moment viendra, vous me trouverez prêt. Mais jusque-là, et concernant la préparation qui doit être faite… pourquoi ne vous adressez-vous pas à Son Altesse comme vous le faites avec moi ? »
Un triste sourire traversa le noble visage de Lodi, tandis que Ferrabraccio riait ouvertement dans un mépris glacial, et, avec une rudesse caractéristique, répondit :
« Lui parlerons-nous, cria-t-il, d’actes chevaleresques, de prouesses et de vaillance ? J’aimerais autant enjoindre à Roderigo Borgia de remplir les saints devoirs de son vicariat ; je pourrais aussi utilement saupoudrer d’encens un tas de fumier. Ce que nous pouvions dire à Gian Maria, nous l’avons dit, et puisque cela eût été vain de faire appel à lui comme nous avons fait appel à vous, nous lui avons montré encore une autre voie par laquelle Babbiano pourrait être sauvée et l’assaut de Valentino évité. »
« Ah ! Et cette autre voie ? s’enquit le Comte, son regard retournant vers Fabrizio. »
« Une alliance avec la maison d’Urbino, répondit Lodi. Guidobaldo a deux nièces. Nous l’avons sondé, et nous l’avons trouvé bien disposé envers un tel mariage que nous avons suggéré. Alliés ainsi à la maison de Montefeltro, nous recevrions non seulement l’assistance de Guidobaldo, mais aussi celle des seigneurs de Bologne, Pérouse, Camerino et quelques plus petits États dont les fortunes sont déjà liées à celle d’Urbino. Ainsi, nous présenterions à César Borgia une coalition si forte qu’il n’oserait jamais porter une lance sur notre territoire. »
« J’en ai entendu parler, dit Paolo. Cela aurait été une mesure bien sage en vérité. Dommage que les négociations n’aient abouti à rien ! »
« Mais pourquoi n’ont-elles abouti à rien ? Corps de Satan ! pourquoi ? rugit l’impétueux Ferrabraccio, tandis qu’avec son poing puissant il frappait la table d’un coup qui manqua de la briser. Parce que Gian Maria n’était pas d’humeur à se marier ! La fille que nous lui proposions était belle comme un ange ; mais il ne voulut pas même la regarder. Il y avait une femme à Babbiano qui… »
« Monseigneur, l’interrompit Fabrizio précipitamment, craignant les longueurs où l’autre pourrait aller, c’est comme dit Ferrabraccio. Son Altesse ne voulait pas se marier. Et c’est cela qui nous a conduits à vous inviter à nous rencontrer ici ce soir. Son Altesse ne fera rien pour sauver le Duché, et ainsi nous nous tournons vers vous. Le peuple est avec nous ; dans chaque rue de Babbiano, vous êtes évoqué ouvertement comme le duc qu’ils voudraient voir les gouverner et défendre leurs foyers. Au nom sacré du peuple, donc, conclut le vieil homme en se levant et en parlant d’une voix tremblante d’émotion, et avec la voix du peuple, dont nous ne sommes que le porte-parole, nous vous offrons maintenant la couronne de Babbiano. Retournez avec nous ce soir, monseigneur, et demain, avec seulement vingt lances pour escorte, nous chevaucherons vers Babbiano et nous vous proclamerons Duc. Vous n’aurez pas non plus à craindre la moindre opposition. Un seul homme de Babbiano — ce même Masuccio que vous nous dites avoir vu ce soir — reste fidèle à Gian Maria ; fidèle parce que lui et les cinquante mercenaires suisses à ses trousses sont payés pour l’être. Debout, monseigneur ! Laissez votre propre bon sens vous dire si un honnête homme doit hésiter à déposer un prince dont le trône ne connaît d’autre défense que la protection salariée de cinquante lances étrangères. »
Un silence suivit ce discours passionné. Lodi resta debout, les autres restèrent assis, leurs regards avides tournés vers le Comte, leurs oreilles anxieusement alertes pour sa réponse. Ainsi restèrent-ils pendant un court instant, Aquila lui-même si immobile qu’il semblait à peine respirer.
Il restait assis, serrant les accoudoirs de son siège, la tête penchée en avant jusqu’à ce que son menton reposât sur sa poitrine, un froncement de sourcils obscurcissant son noble front. Et tandis qu’ils attendaient sa réponse, une bataille formidable se livrait au sein de son âme. Le pouvoir si soudainement, si inopinément poussé à sa portée, et offert à lui s’il voulait seulement ouvrir les mains pour le saisir, l’éblouit pour un court moment. Comme dans un éclair, il se vit Seigneur de Babbiano. Il contempla une carrière orgueilleuse d’actes chevaleresques qui devraient faire résonner son nom et celui de Babbiano dans toute l’étendue de l’Italie. De l’État obscur qu’il était, son patriotisme et son habileté de condottiere devraient en faire l’une des grandes puissances italiennes — la rivale de Florence, de Venise ou de Milan. Il eut une vision de territoires élargis, et des seigneurs voisins devenant vassaux de sa puissance. Il se vit arrachant la Romagne, mille après mille, à la domination du ribaud Borgia, le traquant à mort comme il avait coutume de traquer le sanglier dans les marais de Commachio, ou le poussant jusque dans le Vatican même pour chercher refuge dans les portes de son père — la dernière parcelle de terre qu’il lui laisserait pour y régner. Il rêva d’un Babbiano courtisé par les grandes républiques, et l’honneur de son alliance réclamé par elles afin qu’elles puissent résister aux assauts des Français et des Espagnols. Tout cela, il le vit dans cette vision fugace, et la Tentation saisit son esprit martial d’une poigne d’acier. Et puis une autre image s’éleva devant ses yeux. Que ferait-il en temps de paix ? La sienne était une âme qui dépérissait dans les palais. Il était né pour le camp, et non pour l’air insipide des cours. En échange de ce pouvoir qui lui était offert, que devait-il donner ? Sa glorieuse liberté. Devenir leur seigneur en bien des choses, pour être leur esclave en plus. Nominalement gouverner, mais réellement être gouverné, jusqu’à ce que, s’il manquait de faire la volonté de ses maîtres, il y eût quelque nuit une autre réunion comme celle-ci, où des hommes comploteraient pour causer sa chute et le remplacer comme il était invité à remplacer Gian Maria. Enfin, il songea à l’homme dont il était prié d’usurper le pouvoir. Son propre cousin, le fils de la sœur de son père, dans les veines duquel coulait le même sang que dans le sien.
Il releva enfin la tête et rencontra ces visages anxieux sur lesquels la lumière vacillante jetait des ombres dures. Le pâle fantôme d’un sourire plana une seconde sur les coins de sa bouche sévère.
« Je vous remercie, messieurs, de l’honneur que vous m’avez fait, répondit-il lentement, un honneur dont je crains d’être tout indigne. »
Dans un chœur énergique, leurs voix s’élevèrent pour le contredire.
« Au moins, donc, un honneur que je ne puis accepter. »
Il y eut un moment de silence, et leurs visages, de désireux qu’ils avaient été, s’assombrirent jusqu’à la morosité.
« Mais pourquoi, monseigneur ? cria le vieux Fabrizio enfin, ses bras tendus vers le Comte, sa voix tremblante d’intensité. Santissima Vergine ! Pourquoi ? »
« Parce que — pour ne vous donner qu’une raison parmi tant d’autres — l’homme que vous me demandez de renverser et de supplanter est de mon propre sang. » Et n’eût été le calme de son ton, ils auraient pu croire qu’il les réprimandait.
« J’avais pensé, hasarda sérieusement le gai Fanfulla, qu’avec un homme tel que Votre Excellence, le patriotisme et l’amour de Babbiano auraient pesé plus lourd encore que les liens du sang. »
« Et vous aviez bien pensé, Fanfulla. Ne vous ai-je pas dit que la raison que je vous ai donnée n’était que l’une parmi tant d’autres ? Dites-moi, messieurs, quelle raison avez-vous de croire que je vous gouvernerais avec sagesse et bonté ? Il se trouve que, dans la crise qui menace aujourd’hui Babbiano, un capitaine est nécessaire pour la diriger. Mais ne vous laissez pas abuser par cela, car il pourrait venir une époque, dans la fortune de l’État, où un tel homme serait aussi inadapté au commandement que l’est l’actuel duc. Qu’adviendrait-il alors ? Un bon chevalier errant fait un piètre courtisan et un mauvais homme d’État. Enfin, mes amis — puisque vous devez savoir tout ce qui est dans mon cœur — il reste le fait que je m’aime un peu. J’aime trop ma liberté, et je n’ai nulle envie d’étouffer dans l’atmosphère parfumée des cours. Vous voyez que je suis franc avec vous. C’est mon plaisir d’errer par le monde, mon harnois sur le dos, aussi libre que le vent béni du ciel. Une couronne ducale et un manteau de pourpre... » Il s’interrompit brusquement en riant. « Voilà, mes amis ! Vous avez eu des raisons à revendre. Encore une fois, je vous remercie, et je déplore qu’étant ce que je suis, je ne puisse devenir ce que vous voudriez que je sois. »
Il se laissa retomber dans son fauteuil, les observant d’un regard empreint de mélancolie, et après un silence d’une seconde, la voix de Da Lodi l’implora, sur des accents qui tremblaient d’une pathétique emphase, de reconsidérer sa résolution. Le vieil homme aurait poursuivi par de nouveaux arguments, mais Aquila le coupa court.
« J’y ai déjà si bien réfléchi, Messer Fabrizio, répondit-il résolument, que rien désormais ne pourrait m’ébranler. Mais ceci, messieurs, je vous le promets : je chevaucherai avec vous jusqu’à Babbiano, et je tenterai de raisonner mon cousin. Je ferai plus encore ; je solliciterai de ses mains la charge de Gonfalonier, et s’il me l’accorde, je réorganiserai nos forces et conclurai de telles alliances avec nos voisins que nous assurerons, du moins dans une certaine mesure, la sécurité de notre État. »
Ils tentèrent encore de le cajoler, mais il tint bon face à leurs efforts, jusqu’à ce qu’enfin, d’un air affligé, Da Lodi le remercia de sa promesse d’user de son influence auprès de Gian Maria.
« Pour cela, du moins, nous remercions Votre Excellence, et de notre côté, nous exercerons le pouvoir dont nous jouissons encore à Babbiano afin que la haute charge de Gonfalonier vous soit conférée. Nous aurions préféré vous voir occuper avec honneur une position plus élevée encore, et si plus tard vous veniez à considérer... »
« Chassez cet espoir de vos pensées », intervint le Comte en secouant la tête avec solennité. Et alors, avant qu’un autre mot ne fût prononcé, le jeune Fanfulla degli Arcipreti bondit soudain sur ses pieds, les sourcils froncés, une expression d’alarme se répandant sur son beau visage. Il resta ainsi une seconde ; puis, se dirigeant vivement vers la porte, il l’ouvrit et resta à écouter, suivi par les regards surpris de la compagnie assemblée. Mais il ne fut point besoin du cri d’avertissement avec lequel il se retourna pour leur fournir l’explication de son comportement étrange. Dans le silence tendu qui suivit l’ouverture soudaine de la porte, ils avaient perçu, au dehors, le bruit lointain de pas cadencés.
CHAPITRE II. SUR UN SENTIER DE MONTAGNE
« Des hommes en armes, mes seigneurs ! » s’était écrié Fanfulla. « Nous sommes trahis ! »
Ils se regardèrent avec des yeux sévères, et avec cette âpreté qui prend la place que la peur occuperait chez des âmes plus viles.
Puis Aquila se leva lentement, et avec lui se levèrent les autres, en cherchant leurs armes. Il murmura doucement un nom : « Masuccio Torri. »
« Oui, cria amèrement Lodi, si seulement nous avions écouté votre avertissement ! Ce sera Masuccio, et à ses talons, ses cinquante mercenaires. »
« Pas moins, je le jure, au son qu’ils font », dit Ferrabraccio. « Et nous ne sommes que six, sans nos harnois. »
« Sept », corrigea laconiquement le Comte, en reprenant son chapeau et en desserrant son épée dans son fourreau.
« Non, mon seigneur », s’exclama Lodi en posant une main sur le bras du Comte. « Vous ne devez pas rester avec nous. Vous êtes notre seul espoir, le seul espoir de Babbiano. Si nous sommes réellement trahis — quoique par quels moyens infernaux, je l’ignore — et qu’ils sachent que six traîtres se sont réunis ici ce soir pour conspirer contre le trône de Gian Maria, au moins, je jure qu’ils ignorent que vous deviez nous rencontrer. Son Altesse peut conjecturer, mais elle ne peut savoir avec certitude, et si vous vous échappez, tout pourra encore s’arranger, sauf pour nous, qui n’avons pas d’importance. Partez, mon seigneur ! Souvenez-vous de votre promesse de solliciter de la main de votre cousin le gonfalon, et que Dieu et Ses saints bénis fassent prospérer Votre Excellence. »
Le vieil homme saisit la main du jeune homme et, courbant la tête jusqu’à ce que son visage soit caché dans ses longs cheveux blancs, il y imprima un baiser de loyauté. Mais Aquila ne se laissa pas si facilement congédier.
« Où sont vos chevaux ? » demanda-t-il.
« Attachés à l’arrière. Mais qui oserait les monter de nuit le long de ce précipice ? »
« J’ose, pour ma part », répondit le jeune homme avec fermeté, « et vous oserez tous autant. Se rompre le cou est le pire qui puisse nous arriver, et j’aimerais autant me rompre le mien sur les rochers de Sant’ Angelo que de me le faire rompre par le bourreau de Babbiano. »
« Bien dit, par la Vierge ! » rugit Ferrabraccio. « À cheval, messieurs ! »
« Mais le seul chemin est celui par lequel ils viennent », objecta Fanfulla. « Le reste n’est qu’une falaise abrupte. »
« Eh bien, mon doux séducteur, nous irons à leur rencontre », répliqua gaiement Ferrabraccio. « Ils sont à pied, et nous les balayerons comme un torrent de montagne. Venez, messieurs, hâtez-vous ! Ils approchent. »
« Nous n’avons que six chevaux, et nous sommes sept », objecta un autre.
« Je n’ai pas de cheval », dit Francesco, « je vous suivrai à pied. »
« Quoi ? » cria Ferrabraccio, qui semblait maintenant avoir pris le commandement de l’entreprise. « Que notre Saint Michel ferme la marche ! Non, non. Vous, Da Lodi, vous êtes trop vieux pour ce travail. »
« Trop vieux ? » s’enflamma le vieil homme, se redressant à toute la hauteur de ce qui était encore une silhouette très imposante, ses yeux semblant prendre feu à cette réflexion sur sa valeur de chevalier. « Si l’époque était différente, Ferrabraccio, je pourrais vous demander la permission de vous montrer combien de jeunesse il me reste encore. Mais... » Il s’interrompit. Ses yeux en colère s’étaient posés sur le Comte, qui attendait près de la porte, et toute l’expression de son visage changea. « Vous avez raison, Ferrabraccio, je vieillis en effet ; je radote. Prenez mon cheval et partez. »
« Mais vous ? » demanda le Comte avec sollicitude.
« Je resterai. Si vous faites bien votre devoir contre ces mercenaires, ils ne me troubleront pas. Il ne leur viendra pas à l’esprit que quelqu’un a été laissé en arrière. Ils ne penseront qu’à vous poursuivre après que vous les aurez traversés. Partez, partez, messieurs, ou tout est perdu. »
Ils lui obéirent alors dans un élan qui semblait presque relever de la panique. Dans une hâte frénétique, Fanfulla et un autre délièrent les chevaux, et un instant plus tard, ils étaient tous montés et prêts pour cette chevauchée effrayante. La nuit était sombre, mais pas trop. Le ciel était sans nuage et densément étoilé, tandis qu’une lune décroissante aidait à éclairer le chemin qu’ils devaient suivre. Mais sur ce sentier de montagne brisé et incertain, les ombres étaient assez épaisses pour rendre leur entreprise désespérée.
Ferrabraccio, revendiquant une meilleure connaissance que ses camarades du chemin, se plaça à leur tête, avec le Comte à ses côtés. Derrière eux, deux par deux, venaient les quatre autres. Ils se tenaient sur une petite corniche dans l’ombre de la grande falaise qui se dressait sur leur gauche. De là, le flanc de la montagne pouvait être scruté, autant que cela était possible dans une telle lumière. Le bruit des pas était maintenant devenu plus fort et plus proche, accompagné par le cliquetis des armures. Devant eux s’étendait le chemin qui descendait, sur une centaine de mètres ou plus, jusqu’au premier tournant. En dessous d’eux, sur la droite, le chemin apparaissait à nouveau au point où il faisait saillie sur quelques mètres dans son tracé en zigzag, et là, Fanfulla aperçut l’éclat de l’acier reflétant la faible lumière de la lune. Il attira l’attention de Ferrabraccio, et ce valeureux guerrier donna aussitôt le signal du départ. Mais Francesco s’interposa.
« Si nous le faisons », objecta-t-il, « nous tomberons sur eux après le virage, et à ce virage nous serons forcés de ralentir pour éviter d’être entraînés par-dessus le bord de la falaise. De plus, dans une telle passe, nos chevaux pourraient nous faire défaut et refuser le terrain. En tout état de cause, nous ne descendrons pas sur eux avec la même force que si nous attendions qu’ils se mettent en ligne droite avec nous. Les ombres ici nous dissimuleront en attendant. »
« Vous avez raison, seigneur Comte. Nous attendrons », fut la réponse immédiate. Et pendant qu’ils attendaient, il grommela vigoureusement.
« Être pris dans un tel piège ! Corps de Satan ! C’était une folie de se réunir dans une hutte avec une seule issue. »
« Nous aurions peut-être pu battre en retraite par la falaise derrière », dit Francesco.
« Nous aurions pu, en effet, si nous avions été des moineaux ou des chats de montagne. Mais étant des hommes, le chemin que nous empruntons est le seul, et c’est un sacré mauvais chemin. J’aimerais être enterré à Sant’ Angelo, seigneur Comte », continua-t-il avec fantaisie. « Ce sera commodément proche ; car une fois que je passerai par-dessus le flanc de la montagne, je jure que rien ne m’arrêtera jusqu’à ce que j’atteigne la vallée ; un paquet d’os brisés. »
« Du calme, mes amis », murmura la voix d’Aquila. « Ils arrivent. »
Et c’est autour de ce tournant fatal qu’ils entrèrent maintenant en vue : une compagnie en casques et cuirasses d’acier, partisans sur l’épaule. Ils s’arrêtèrent un moment, si bien que le groupe qui attendait crut presque être observé. Mais il devint bientôt clair que l’arrêt avait pour but de permettre aux traînards de rejoindre. Masuccio était un homme qui ne prenait aucun risque ; il voulait avoir chacun des cinquante gredins avant de risquer l’assaut.
« Maintenant », murmura le Comte, serrant son chapeau sur son front afin qu’il masquât mieux ses traits. Puis, se levant sur ses étriers et levant son épée bien haut, il laissa sa voix se faire entendre à nouveau. Mais plus en chuchotant. Elle résonna comme un appel de trompette, répercutée et amplifiée le long du flanc de la montagne.
« En avant ! Saint Michel et la Vierge ! »
Ce cri puissant, suivi par le tonnerre des sabots, fit hésiter les mercenaires qui avançaient. On entendit la voix de Masuccio les appeler à tenir ferme ; leur ordonnant de s’agenouiller et de parer la charge avec leurs piques ; les assurant avec des malédictions qu’ils n’avaient affaire qu’à une demi-douzaine d’hommes. Mais les échos de la montagne étaient trompeurs, et ce tonnerre de sabots descendants ne leur sembla pas être celui d’une demi-douzaine d’hommes, mais celui d’un régiment. Malgré les imprécations de Masuccio, les premiers se retournèrent, et à ce moment-là, les cavaliers furent sur eux, à travers eux et par-dessus eux, comme le torrent impétueux dont Ferrabraccio avait parlé.
Une douzaine de Suisses tombèrent sous cet assaut, et une autre douzaine, balayée et précipitée par-dessus le précipice, était à mi-chemin de la vallée avant que la cavalcade ne rencontre la moindre résistance. Les hommes restants de Masuccio luttèrent vigoureusement pour endiguer cette cataracte humaine, maintenant qu’ils réalisaient le faible nombre de leurs agresseurs. Ils mirent leurs partisans en action, et pendant quelques instants, la bataille fit rage avec âpreté sur ce chemin étroit. L’air était chargé du crissement et du tintement de l’acier, du piétinement des hommes et des chevaux, et des cris et malédictions des blessés.
Le Seigneur d’Aquila, toujours au premier rang, se battait désespérément. Il ne combattait pas seulement avec son épée, mais avec son cheval également. Dressant la bête sur ses pattes arrière, il la faisait pivoter et la laissait retomber là où on l’attendait le moins, frappant autour de lui avec son épée en même temps. En vain cherchèrent-ils à abattre sa monture avec leurs piques ; si rapide et furieux était son mouvement qu’avant que leur dessein ne puisse être accompli, il était sur ceux qui le méditaient, les dispersant hors de portée pour sauver leur peau.
De cette manière féroce, il se fraya un chemin devant lui, et la chance le servit si bien que les coups lancés au hasard alors qu’il passait en trombe ne l’atteignirent pas. Enfin, il fut presque sorti de la mêlée, et trois hommes seulement lui faisaient face. À nouveau sa monture se cabra, soufflant et frappant l’air comme un chat, et deux des trois gredins devant lui s’enfuirent incontinent sur le côté. Mais le troisième, qui était de meilleure trempe, tomba sur un genou et présenta sa pique au ventre du cheval. Francesco fit une tentative désespérée pour sauver le rouan qui l’avait servi si vaillamment, mais il était trop tard. Il tomba pour s’empaler sur la partisan en attente. Avec un hurlement hideux, le cheval s’affaissa sur son bourreau, l’écrasant sous son poids puissant et projetant son cavalier au sol. En un instant, il fut debout et s’était retourné, bien qu’il fût à moitié étourdi par sa chute et affaibli par la perte de sang due à un coup de pique à l’épaule, dont il n’avait jusqu’alors rien senti dans la chaleur de la bataille. Deux mercenaires fondaient sur lui, les deux mêmes qui avaient été les derniers à reculer devant lui. Il se prépara à les recevoir, pensant que sa dernière heure était vraiment venue, quand Fanfulla degli Arcipreti, qui l’avait suivi de près à travers la mêlée, tomba sur ses agresseurs par-derrière et les renversa. Il s’arrêta à côté du Comte et tendit la main.
« Montez derrière moi, Excellence », l’exhorta-t-il.
« Il n’y a pas de temps », répondit Francesco, qui apercevait une demi-douzaine de silhouettes se précipitant vers eux. « Je m’accrocherai à votre étrivière, ainsi. Maintenant, éperonnez ! » Et sans attendre que Fanfulla obéisse, il asséna au cheval un coup du plat de son épée sur les jarrets, ce qui le fit bondir en avant. Ainsi poursuivirent-ils cette périlleuse descente, Fanfulla à cheval, et le Comte à moitié courant, à moitié suspendu à son étrier. Enfin, après avoir parcouru un demi-mille de cette façon, et alors que le terrain était devenu plus facile, ils s’arrêtèrent pour que le Comte puisse monter derrière son compagnon, et alors qu’ils avançaient maintenant à une allure plus aisée, Francesco réalisa que lui et Fanfulla étaient les deux seuls à être sortis de ce mauvais pas. Le valeureux Ferrabraccio, héros de cent batailles acharnées, avait connu le destin ignoble qu’il avait prophétisé à moitié par plaisanterie. Son cheval lui avait fait défaut dès le début de la charge, et pris de peur, il avait fait un écart malgré ses efforts pour le contrôler, jusqu’à ce que, perdant pied, homme et bête eussent basculé par-dessus la falaise. Amerini, Fanfulla l’avait vu tomber, tandis que les deux autres, étant tous deux désarçonnés, seraient sans aucun doute les prisonniers de Masuccio.
Quelque trois milles au-delà de Sant’ Angelo, le cheval épuisé de Fanfulla traversa en éclaboussant un gué du Metauro, et ainsi, vers la deuxième heure de la nuit, ils gagnèrent le territoire d’Urbino, où, pour le moment, ils pouvaient se considérer à l’abri de toute poursuite.
CHAPITRE III. CILICE ET HABIT BIGARRÉ
Le fou et le moine s’étaient querellés, et — à la honte du moine et à la gloire du fou, soit dit — leur sujet de discorde était une femme. Or, le moine, se trouvant de taille à ne pouvoir rivaliser avec le fou en paroles, et étant aussi large et robuste de taille et de membres que l’autre était chétif et difforme, avait arraché sa sandale pour pouvoir, avec elle, enfoncer toute la force de ses arguments à travers le crâne du bouffon. Sur ce, le fou, étant un parfait poltron, s’était enfui incontinent à travers les arbres.
Courant, comme le fou qu’il était, avec la tête tournée pour savoir si le bon père le suivait, il ne vit jamais la silhouette qui gisait à moitié cachée dans la fougère, et n’aurait peut-être jamais deviné sa présence si, en trébuchant dessus, il n’avait été projeté en avant, dans un tintement de grelots, sur son nez crochu.
Il s’assit avec un gémissement, auquel répondit un juron de l’homme dans les côtes duquel il avait planté ses pieds en plein élan. Les deux se regardèrent avec surprise, tempérée par la colère chez l’un et par la consternation chez l’autre.
« Un bon réveil à vous, noble monsieur », dit poliment le fou ; car, au vu de l’allure et de la stature de l’homme qu’il avait réveillé, il pensa que la courtoisie pourrait mieux le servir.
L’autre l’observa avec intérêt, comme il le pouvait bien ; car une figure plus étrange serait difficile à trouver en Italie.
Voûté de dos, de petite taille et aux membres fragiles, il était vêtu d’un pourpoint, de chausses et d’une capuche, dont la moitié était noire et l’autre cramoisie, tandis que sur ses épaules tombait, de cette même capuche — qui encadrait étroitement son vilain petit visage — une cape festonnée, à chaque pointe de laquelle pendait un minuscule grelot d’argent qui scintillait au soleil et tintait à chacun de ses mouvements. Sous des sourcils saillants, une paire d’yeux brillants, écartés comme ceux d’une chouette, reprenaient l’humeur malicieuse de sa bouche prodigieuse.
« Maudit soyez-vous, ainsi que celui qui vous a envoyé », fut la salutation en retour qu’il reçut. Puis l’homme réprima sa colère et éclata de rire à la vue de la peur qui surgit dans les yeux du bouffon.
« Je sollicite votre pardon, très humblement je le sollicite, Illustre », dit le fou, toujours effrayé. « J’étais poursuivi. »
« Poursuivi ? » répéta l’autre, sur un ton non exempt d’une soudaine inquiétude. « Et, je vous prie, par qui ? »
« Par le diable lui-même, déguisé dans la chair grossière et l’apparence d’un frère dominicain. »
« Vous plaisantez ? » vint la question coléreuse.
« Plaisanter ? Si vous aviez reçu sa sandale scélérate entre vos épaules, comme moi, vous sauriez combien j’ai peu envie de plaisanter. »
« Maintenant, répondez-moi à une question simple, si vous avez l’esprit pour répondre », déclara l’autre, la colère montant toujours dans sa voix. « Y a-t-il un moine par ici ? »
« Oui, il y en a un — qu’une vilaine peste le pourrisse ! — tapi dans les buissons là-bas. Il est trop gras pour courir, sinon vous l’auriez vu à mes trousses, revêtu de cet appareil de colère vengeresse qui est l’emblème de l’Église militante. »
« Allez le chercher », fut la brève réponse.
« Gesù ! » haleta le fou, dans une terreur bien réelle. « Je n’irai pas près de lui avant que sa colère ne se refroidisse — pas même si vous me rendiez droit et me soudoyiez avec le Patrimoine de Saint Pierre. »
L’homme se détourna de lui avec impatience et, élevant la voix :
« Fanfulla ! » appela-t-il par-dessus son épaule, puis, après une pause, à nouveau : « Holà, Fanfulla ! »
« Je suis là, mon seigneur », répondit une voix venant de derrière un bouquet de buissons sur leur droite, et presque aussitôt, le très splendide jeune homme qui s’était endormi à son ombre se leva et vint vers eux. À la vue du fou, il s’arrêta pour l’examiner, tandis que le fou lui rendait la pareille avec un intérêt empreint d’émerveillement. Car, aussi éprouvé qu’ait pu être le vêtement de Fanfulla lors de la rixe de la veille, il était encore très somptueux, et un cordon de joyaux était entrelacé dans le bonnet de velours sur sa tête. Pourtant, ce n’était pas tant par la richesse de ses atours que le fou était impressionné, mais par le fait qu’une personne aussi manifestement noble s’adressât par un tel titre, et sur un ton si déférent, à cet individu habillé sans apprêt sur lequel il avait trébuché. Puis son regard revint vers l’homme qui gisait appuyé sur son coude, et il remarqua maintenant le filet d’or dans lequel ses cheveux étaient coiffés, ce qui n’était nullement commun chez les gens du peuple. Ses petits yeux pétillants portèrent leur attention sur le visage devant lui, et soudain une lueur de reconnaissance y apparut. Son visage subit un changement, et de grotesque qu’il était, il devint plus grotesque encore dans sa hâte à feindre la révérence.
« Monseigneur d’Aquila ! » murmura-t-il en se précipitant sur ses pieds.
À peine fut-il debout qu’une main le saisit par l’épaule, et la dague de Fanfulla brilla devant ses yeux effarés.
« Jurez sur la croix de ceci, de ne jamais divulguer la présence de son Excellence ici, ou recevez la pointe dans votre cœur de fou. »
« Je jure, je jure ! » cria-t-il dans une hâte effrayée, sa main sur la garde que Fanfulla lui présentait maintenant.
« Maintenant, allez chercher le prêtre, bon fou », dit le Comte, avec un sourire devant la terreur soudaine du bossu. « Vous n’avez rien à craindre de nous. »
Quand le bouffon les eut quittés pour accomplir sa mission, Francesco se tourna vers son compagnon.
« Fanfulla, vous êtes par trop prudent », dit-il avec un sourire facile. « Qu’importe que je sois reconnu ? »
« Je ne voudrais pas que cela arrive pour un royaume tant que vous êtes si près de Sant’Angelo. Les six d’entre nous qui nous sommes réunis la nuit dernière sommes perdus — ceux qui ne sont pas déjà morts. Pour moi, et pour Lodi s’il n’a pas été pris, il y a peut-être un salut dans la fuite. Je ne remettrai jamais les pieds sur le territoire de Babbiano tant que Gian Maria sera duc, à moins d’être las de ce monde. Mais pour le septième — vous-même — vous avez entendu le vieux Lodi jurer que le secret n’avait pas pu transpirer. Pourtant, si Son Altesse venait à apprendre votre présence dans ces parages et en ma compagnie, le soupçon pourrait le mettre sur la voie qui mène à la connaissance. »
« Ah ! Et alors ? »
« Alors ? » répliqua l’autre en observant Francesco avec surprise. « Eh bien, alors, les espoirs que nous fondons sur vous — les espoirs de chaque homme à Babbiano digne de ce nom — seraient réduits à néant. Mais voici notre ami le fou, et dans son sillage, le frère. »
Fra Domenico — c’était ainsi que se nommait fort à propos ce disciple de saint Dominique — approcha avec une solennité qui procédait davantage de sa forte corpulence que d’un sens exacerbé de la dignité de sa vocation. Il s’inclina devant Fanfulla jusqu’à ce que son grand visage pourpre fût dissimulé, ne laissant apparaître qu’une tonsure jaune et rasée. On eût dit que le soleil s’était couché et que la lune s’était levée à sa place.
« Êtes-vous versé en médecine ? » demanda sèchement Fanfulla.
« J’ai quelque connaissance, Illustre. »
« Alors, occupez-vous des blessures de ce gentilhomme. »
« Eh ? Dio mio ! Vous êtes blessé, donc ? » commença-t-il en se tournant vers le Comte, et il aurait ajouté d’autres questions tout aussi pressantes si Aquila, écartant son hoqueton à l’épaule, ne lui avait répondu vivement :
« Ici, monsieur le prêtre. »
Les lèvres pincées de sollicitude, le frère aurait voulu s’agenouiller, mais Francesco, voyant quel effort un tel mouvement devait exiger, se leva aussitôt.
« Ce n’est pas si grave que je ne puisse rester debout », dit-il en se soumettant à l’examen du moine.
Ce dernier exprima l’avis que ce n’était nullement dangereux, pour importun que cela pût être, sur quoi le Comte l’invita à panser la plaie. À cela, Fra Domenico répondit qu’il n’avait ni onguents ni linge, mais Fanfulla suggéra qu’il pourrait obtenir ces choses au couvent d’Acquasparta, tout proche, et proposa de l’y accompagner.
Cela étant décidé, ils partirent, laissant le Comte en compagnie du bouffon. Francesco étendit son manteau et se rallongea, tandis que le fou, demandant la permission de rester, s’installa sur ses talons à la turque.
« Qui est votre maître, fou ? » demanda le Comte, d’un ton désœuvré.
« Il y a un homme qui m’habille et me nourrit, noble monsieur, mais la Folie est mon seul maître. »
« Dans quel but fait-il cela ? »
« Parce que je prétends être un plus grand fou que lui, de sorte qu’en contraste avec moi, il se croit sage, ce qui flatte sa vanité. Ou peut-être parce que je suis bien plus laid que lui, afin que, toujours par contraste, il puisse se considérer comme un prodige de beauté. »
« Curieux, n’est-ce pas ? » fit le Comte pour l’amuser.
« Pas la moitié autant que le fait que le seigneur d’Aquila soit étendu ici, vêtu grossièrement, une blessure à l’épaule, à parler à un fou. »
Francesco l’observa avec un sourire.
« Rendez grâce à Dieu que Fanfulla ne soit pas là pour vous entendre, sinon ce seraient vos dernières paroles, car pour charmant qu’il soit, Messer Fanfulla est un véritable monstre assoiffé de sang. Avec moi, c’est différent. Je suis un homme de manières très douces, comme vous avez pu l’entendre, Messer Bouffon. Mais veillez à oublier sur-le-champ mon rang et mon nom, ou vous pourriez réaliser combien on a peu besoin de bouffons à la Cour du Ciel. »
« Monseigneur, pardonnez-moi. J’obéirai », répondit le bossu, l’air accablé. Et alors, à travers la clairière, s’éleva une voix — une voix de femme, merveilleusement douce et riche — appelant : « Peppino ! Peppino ! »
« C’est ma maîtresse qui m’appelle », dit le fou en bondissant sur ses pieds.
« Ainsi vous avez une maîtresse, bien que la Folie soit votre seul maître », rit le Comte. « Il me plairait de voir la dame dont vous avez l’honneur d’être la propriété, Ser Peppino. »
« Vous pourrez la voir si vous tournez simplement la tête », murmura Peppino.
Distraitement, un sourire presque dédaigneux aux lèvres, le seigneur d’Aquila tourna les yeux dans la direction où le fou marchait déjà. Et à cet instant, toute l’expression de son visage changea. Le dédain amusé fut balayé de son visage, et à sa place apparut un regard d’émerveillement qui tenait presque de la crainte révérencielle.
Debout, à la lisière de la clairière où il gisait, il contemplait une femme. Il eut une impression vague d’une silhouette élancée et harmonieuse, une vision fugitive d’une robe de damas blanc, une camorra de velours vert et une ceinture d’or finement travaillée. Mais c’était l’éclat de son visage incomparable qui saisissait et retenait son regard avec une telle extase ; le miracle de ses yeux qui, rivés sur les siens, lui rendaient son regard avec une pointe de douce surprise. Elle semblait presque une enfant, malgré sa taille et ses proportions féminines, tant son visage était frais et juvénile.
Appuyé sur son coude, il resta là un moment à regarder, l’esprit tourné vers les visions que les hommes pieux ont eues des saints du Paradis.
Enfin, le charme fut rompu par la voix de Peppino s’adressant à elle, le dos courbé avec servilité. Francesco songea à la déférence due à une personne si manifestement noble et, bondissant sur ses pieds, oubliant sa blessure, il s’inclina profondément. Une seconde plus tard, il eut le souffle coupé, chancela et, perdant connaissance, s’effondra sur le dos au milieu des fougères.
CHAPITRE IV. MONNA VALENTINA
Dans les années qui suivirent, le seigneur d’Aquila affirmait en toute solennité que c’était la vue de son incomparable beauté qui avait semé un tel désordre dans son âme qu’il en avait perdu ses sens et s’était retrouvé évanoui à ses pieds. Que lui-même y crût, nous ne pouvons en douter, bien que nous soyons plus enclins à partager l’avis exprimé plus tard par Fanfulla et le frère — et profondément ressenti par le Comte — qu’en se levant avec une précipitation trop violente, sa blessure s’était rouverte, et que la douleur, combinée à l’état de faiblesse résultant de sa perte de sang, avait provoqué son évanouissement soudain.
« Qui est-ce, Peppe ? » demanda-t-elle au fou, et celui-ci, conscient du serment qu’il avait prêté, lui répondit avec effronterie qu’il ne savait pas, ajoutant que c’était — comme elle pouvait le voir — quelque pauvre hère blessé.
« Blessé ? » répéta-t-elle, et ses yeux glorieux devinrent très compatissants. « Et seul ? »
« Il y avait un gentilhomme ici qui le soignait, Madonna ; mais il est parti avec Fra Domenico au couvent d’Acquasparta pour chercher le nécessaire afin de panser son épaule. »
« Pauvre gentilhomme », murmura-t-elle en s’approchant de la silhouette étendue. « Comment a-t-il été blessé ? »
« Cela, Madonna, c’est plus que je ne saurais dire. »
« Ne pouvons-nous rien faire pour lui en attendant le retour de ses amis ? » fut sa question suivante, en se penchant sur le Comte. « Allons, Peppino », cria-t-elle, « aide-moi. Apporte-moi de l’eau du ruisseau, là-bas. »
Le fou chercha des yeux un récipient, et son regard tombant sur le chapeau spacieux du Comte, il s’en saisit et s’exécuta. Lorsqu’il revint, la dame était agenouillée, la tête de l’inconscient sur ses genoux. Dans l’eau que Peppe lui apportait dans le chapeau, elle trempa un mouchoir et en baigna le front sur lequel les longs cheveux noirs gisaient emmêlés et en désordre.
« Regarde comme il a saigné, Peppe », dit-elle. « Son pourpoint est trempé, et il saigne encore ! Vergine Santa ! » s’écria-t-elle en découvrant la vilaine plaie qui béait à son épaule, pâlissant à cette vue. « Assurément il va en mourir — et il est si jeune, Peppino, et si beau à voir ! »
Francesco remua et un soupir s’échappa de ses lèvres pâles. Puis il souleva ses paupières lourdes, et leurs regards se rencontrèrent et se fixèrent. Ainsi, des yeux bruns et tendres plongèrent dans des yeux noirs fiévreux et languissants, tandis que sa main douce maintenait le linge humide sur son front douloureux.
« Ange de beauté ! » murmura-t-il rêveusement, n’étant encore qu’à moitié conscient de sa situation. Puis, réalisant ses soins, « Ange de bonté ! » ajouta-t-il avec une ferveur plus profonde encore.
Elle n’eut pas de réponse pour lui, si ce n’est celle — assez éloquente en soi — que lui donnaient ses rougissements, car elle sortait tout juste du couvent et était bien innocente des manières du monde et des subtilités du langage galant.
« Souffrez-vous ? » demanda-t-elle enfin.
« Souffrir ? » dit-il, s’éveillant de plus en plus, sa voix teintée d’un mépris léger. « Souffrir ? Avec ma tête ainsi reposée et une sainte du Ciel pansant mes maux ? Non, je ne souffre point, Madonna, je suis dans une joie plus douce que tout ce que j’ai jamais connu. »
« Gesù ! Quelle langue agile ! » ironisa le fou en retrait.
« Vous êtes là aussi, maître Bouffon ? » dit Francesco. « Et Fanfulla ? N’est-il pas ici ? Ah, j’y songe, il est allé à Acquasparta avec le frère. » Il s’appuya sur son coude pour trouver plus de soutien.
« Vous ne devez pas bouger », dit-elle, pensant qu’il allait tenter de se lever.
« Je ne le voudrais pas, dame, si je le devais », répondit-il solennellement. Puis, les yeux fixés sur son visage, il lui demanda hardiment son nom.
« Mon nom », répondit-elle sans hésiter, « est Valentina della Rovere, et je suis la nièce de Guidobaldo d’Urbino. »
Ses sourcils se haussèrent.
« Suis-je bien en vie », questionna-t-il, « ou ne suis-je que le rêve d’un vieux conte de chevalerie, dans lequel un chevalier errant est soigné ainsi par une princesse ? »
« Êtes-vous chevalier ? » demanda-t-elle, un étonnement naissant dans ses yeux, car même dans la retraite de sa vie conventuelle étaient parvenues d’étranges histoires sur ces puissants hommes d’armes.
« Votre chevalier au moins, douce dame », répondit-il, « et toujours votre humble champion si vous voulez bien me faire cet honneur. »
Une rougeur cramoisie monta alors à ses joues, appelée par ses mots audacieux et ses regards plus audacieux encore, et ses yeux baissèrent. Pourtant, le ressentiment n’avait aucune part dans sa confusion. Elle ne trouva aucune présomption dans son discours, ni rien qu’un brave chevalier ne pût dire à la dame qui l’avait secouru dans sa détresse. Peppe, qui se tenait là à écouter et à observer le comportement du Comte, connaissant le rang du chevalier, était rempli tour à tour d’émerveillement et de moquerie, sans jamais intervenir.
« Quel est votre nom, sire chevalier ? » demanda-t-elle après un silence.
Ses yeux parurent troublés, et en se tournant au-delà d’elle vers le fou, ils rencontrèrent sur le visage de Peppe un sourire d’amusement narquois.
« Mon nom », finit-il par dire, « est Francesco. » Et puis, pour éviter qu’elle ne l’interroge davantage : « Mais dites-moi, Madonna », demanda-t-il, « comment une dame de votre rang se trouve-t-elle ici, seule avec cette pauvre fraction d’homme ? » Et il désigna Peppe qui ricanait.
« Les miens sont là-bas dans les bois, où nous avons fait halte pour un court instant. Je suis en route pour la cour de mon oncle, venant du couvent de Santa Sofia, et pour escorte, j’ai Messer Romeo Gonzaga et vingt lances. Ainsi, vous voyez, je suis bien protégée, sans compter Ser Peppe ici et le saint Fra Domenico, mon confesseur. »
Un silence suivit, rompu finalement par Francesco.
« Vous seriez la nièce cadette de Son Altesse d’Urbino ? » dit-il.
« Non, Messer Francesco », répondit-elle vivement. « Je suis l’aînée. »
À ces mots, ses sourcils se froncèrent soudain.
« Seriez-vous celle qu’ils veulent marier à Gian Maria ? » s’exclama-t-il, ce qui fit dresser l’oreille au fou, tandis qu’elle regardait le Comte avec un regard qui montrait clairement à quel point elle était loin de le comprendre.
« Vous disiez ? » demanda-t-elle.
« Oh, rien », répondit-il avec un soupir, et à cet instant une voix d’homme résonna à travers le bois.
« Madonna ! Madonna Valentina ! »
Francesco et la dame tournèrent les yeux vers la direction d’où provenait la voix, et ils virent une silhouette superbement éblouissante entrer dans la clairière. Par la beauté de sa personne et la richesse de ses vêtements, il était bien digne de la compagnie de Valentina. Son pourpoint était de velours gris, rehaussé d’écailles d’or battu, révélant une veste brodée d’or en dessous ; son bonnet était assorti à son pourpoint, orné d’une plume étincelante de pierres précieuses ; son épée à poignée d’or était gainée dans un fourreau également de velours gris orné de joyaux. Son visage était aussi avenant que celui d’une damoiselle, ses yeux bleus et ses cheveux dorés.
« Voici », annonça Peppino gravement, « la toute dernière traduction italienne de l’Âne d’Or d’Apulée. »
En voyant la noble nièce de Guidobaldo agenouillée là, avec la tête de Francesco toujours posée sur ses genoux, le nouveau venu leva les bras dans un geste de consternation.
« Saints du Ciel ! » s’exclama-t-il en se précipitant vers eux. « À quelle occupation vous livrez-vous ? Qui est cet affreux personnage ? »
« Affreux ? » fut tout ce qu’elle lui répondit, sur un ton de profonde surprise.
« Qui est-il ? » insista le jeune homme, son ton s’échauffant. « Et que fait-il ici et ainsi, avec vous ? Gesù ! Que dirait Son Altesse ? Comment agirait-elle avec moi si elle venait à apprendre cela ? Qui est cet homme, Madonna ? »
« Eh bien, comme vous voyez, Messer Gonzaga », répondit-elle avec une certaine vivacité, « un chevalier blessé. »
« Un chevalier, lui ? » railla Gonzaga. « Un voleur, plus probablement, un masnadiero rôdeur. Quel est votre nom ? » demanda-t-il rudement au Comte.
S’écartant un peu de Valentina et se penchant entièrement sur son coude, Francesco lui fit signe, d’un geste de la main, de ne pas s’approcher davantage.
« Je vous prie, dame, d’ordonner à votre joli page de reculer d’un pas. Je suis encore faible, et ses parfums m’étouffent. »
Sous le masque de la demande polie, Gonzaga détecta la note moqueuse et méprisante, ce qui alimenta sa colère.
« Je ne suis aucun page, fou », répondit-il, puis en frappant dans ses mains, il éleva la voix pour crier : « Olà, Beltrame ! À moi ! »
« Que voulez-vous faire ? » cria la dame, se levant pour lui faire face.
« Emmener ce rustre enchaîné à Urbino, comme c’est mon devoir. »
« Monsieur, vous pourriez vous blesser vos jolies mains en vous saisissant de moi », répondit le Comte, avec une indifférence glaciale.
« Ah ! Vous voudriez me menacer de violence, vassal ? » cria l’autre, reculant de quelques pas tout en parlant. « Beltrame ! » appela-t-il encore. « Ne viens-tu donc jamais ? » Une voix lui répondit du fourré, et dans un fracas d’acier, une demi-douzaine d’hommes se jetèrent dans la clairière.
« Vos ordres, monsieur ? » demanda celui qui les menait, ses yeux errant vers le Comte toujours prostré.
« Attachez-moi ce chien », ordonna Gonzaga. Mais avant que l’homme ne puisse esquisser le moindre mouvement pour exécuter l’ordre, Valentina lui barra le chemin.
« Vous ne le ferez pas », commanda-t-elle, et elle était si transformée par rapport à l’enfant ingénue qui venait de parler avec lui que Francesco en resta bouche bée d’étonnement. « Au nom de mon oncle, je vous ordonne de laisser ce gentilhomme là où il gît. C’est un chevalier blessé que j’ai eu le plaisir de soigner — une affaire qui semble avoir suscité la colère de Messer Gonzaga contre lui. »
Beltrame s’arrêta et regarda de Valentina à Gonzaga, indécis.
« Madonna », dit Gonzaga avec une humilité feinte, « votre parole est loi pour nous. Mais je voudrais que vous considériez que ce que j’ordonne à Beltrame de faire est dans l’intérêt de Son Altesse, dont le territoire est infesté par ces voleurs vagabonds. C’est un fait qui n’est peut-être pas parvenu jusqu’à vous dans votre retraite conventuelle, pas plus qu’une connaissance suffisante ne vous est parvenue jusqu’ici — dans votre incomparable innocence — pour distinguer les coquins des honnêtes gens. Beltrame, obéissez-moi. »
Le pied de Valentina frappa le sol avec impatience, et dans ses yeux apparut un regard de colère qui accentua sa ressemblance avec son oncle martial. Mais c’est Peppe qui prit la parole.
« Puisqu’il semble y avoir déjà assez de fous se mêlant de cette affaire », dit-il sur un ton de fausse lamentation, « permettez que je me joigne à leur nombre, Ser Romeo, et écoutez mon conseil. »
« Au diable, fou », cria Gonzaga, lui donnant un coup avec sa badine, « nous n’avons pas besoin de vos singeries. »
« Non, mais vous avez besoin de ma sagesse », rétorqua Ser Peppe en bondissant hors de portée de Gonzaga. « Écoutez-moi, Beltrame ! Bien que nous ne doutions pas de la discrimination aiguë de Messer Gonzaga à juger entre un coquin et un honnête homme, je vous promets, aussi sûrement que si j’étais le Destin lui-même, que si vous lui obéissez maintenant et liez ce gentilhomme, vous serez vous-même lié pour cela, plus tard, d’une façon bien plus laide. »
Beltrame parut alarmé, Gonzaga incrédule. Valentina remercia Peppe du regard, pensant qu’il n’avait trouvé qu’un stratagème pour servir ses volontés, tandis que Francesco, qui s’était maintenant levé sur ses pieds, observait avec un sourire amusé comme si l’affaire ne le concernait nullement personnellement. Et alors, au moment crucial de la situation, Fanfulla et Fra Domenico apparurent sur les lieux.
« Vous voilà bien revenus, Fanfulla ! » l’interpella le Comte, « Ce joli monsieur aurait voulu me faire enchaîner. »
« Vous faire enchaîner ? » répéta Fanfulla dans une horreur colérique. « Sur quels motifs, je vous prie ? » demanda-t-il en se tournant férocement vers Gonzaga.
Impressionné par l’air altier de Fanfulla, Romeo Gonzaga devint étonnamment humble pour quelqu’un qui, un instant auparavant, avait été si autoritaire.
« Il semblerait, monsieur, que mon jugement ait été en défaut en estimant sa condition », s’excusa-t-il.
« Votre jugement ? » répliqua l’irascible Fanfulla. « Et qui vous a ordonné de juger ? Allez faire vos dents de lait, garçon, et ne vous mêlez pas des hommes si vous voulez vivre assez longtemps pour devenir un homme vous-même un jour. »
Valentina sourit, Peppe rit aux éclats, tandis que même Beltrame et ses hommes ricanèrent, ce qui n’ajouta pas peu à la colère de Gonzaga. Mais, aussi faible que pût être sa sagesse, elle fut suffisante pour lui dicter la prudence.
« La présence de Madonna ici me retient », répondit-il avec une dignité élaborée. « Mais si nous nous rencontrions à nouveau, je prendrai l’audace de vous montrer ce que signifie être un homme. »
« Peut-être — si, d’ici là, vous y êtes parvenu. » Et avec un haussement d’épaules, Fanfulla se tourna pour accorder son attention au Comte, que Fra Domenico était déjà en train de soigner.
Valentina, pour soulager la gêne du moment, proposa à Gonzaga de faire seller ses chevaux et de préparer sa litière, afin qu’ils puissent reprendre leur voyage dès que Fra Domenico aurait terminé ses soins.
Gonzaga s’inclina et, avec un regard vicieux vers les étrangers et un « Suivez-moi ! » colérique à Beltrame et aux autres, il partit avec les hommes d’armes à ses trousses.
Valentina resta avec Fanfulla et Peppe, tandis que Fra Domenico pansait la blessure de Francesco, et bientôt, la tâche accomplie, ils s’en allèrent, laissant Fanfulla seul avec le Comte. Mais avant de partir, elle écouta les remerciements de Francesco et le laissa effleurer ses doigts d’ivoire de ses lèvres.
Il y avait beaucoup qu’il aurait pu dire, mais la présence des trois autres le retenait. Pourtant, un peu de tout cela, elle a pu le voir reflété dans ses yeux, car toute la journée elle chevaucha pensive, un sourire tendre et nostalgique au coin des lèvres. Et bien qu’elle ne manifestât aucun ressentiment envers Gonzaga, elle le railla au sujet de son erreur. Blessé dans sa dignité, il goûta peu sa moquerie enjouée, mais encore moins les mots avec lesquels elle l’avait formulée.
« Comment avez-vous pu commettre une erreur si grave, Ser Romeo ? » lui demanda-t-elle, plus d’une fois. « Comment avez-vous pu le prendre pour un coquin, lui qui a une mine si noble et un visage si beau ? » Et sans prêter attention à l’aigreur de ses réponses, elle retombait dans ses pensées avec un soupir — une chose qui irritait Gonzaga plus, peut-être, que ses quolibets.
CHAPITRE V. GIAN MARIA
C’était une semaine après la rencontre entre la nièce de Guidobaldo et le Comte d’Aquila, lorsque ce dernier — sa blessure étant presque guérie — chevaucha un matin sous la grande arche qui constituait l’entrée principale de la ville de Babbiano. Le capitaine de la porte le salua respectueusement tandis qu’il passait, et s’étonna de la pâleur du visage de Son Excellence. Et pourtant, la cause n’était pas bien difficile à trouver. Elle se dressait sur quatre piques, parmi une volée bruyante de corbeaux tournoyants, au-dessus de cette porte même — appelée porte de San Bacolo — et consistait en quatre têtes humaines décapitées.
La vue de ces visages morts grimaçant horriblement, leurs longs cheveux emmêlés flottant comme des haillons dans la brise d’avril, avait arrêté l’attention de Francesco à mesure qu’il approchait. Mais lorsqu’il fut tout près et qu’il regarda avec plus d’insistance, un frisson de reconnaissance le parcourut, et une grande horreur emplit son âme, faisant pâlir ses joues. La première de ces têtes était celle du vaillant et bien nommé Ferrabraccio ; la suivante celle d’Amerino Amerini ; et les deux autres, celles de ses compagnons capturés cette nuit-là à Sant’ Angelo.
Il semblait donc que Gian Maria avait été fort occupé durant la semaine écoulée, et que là, sur les murs de Babbiano, pourrissaient les seuls fruits que cette conspiration malchanceuse était susceptible de porter.
Pendant une seconde, il lui vint à l’esprit de faire demi-tour. Mais sa nature courageuse et intrépide le poussa à avancer, tout escorté qu’il était, et en dépit des vagues pressentiments qui l’assaillaient. Combien, se demanda-t-il, Gian Maria pouvait-il savoir de sa propre part dans cette réunion en montagne, et quel sort lui serait réservé si son cousin apprenait qu’il avait été proposé au comte d’Aquila de le supplanter ?
Il ne fut cependant pas long à apprendre que ses craintes étaient sans fondement. Gian Maria le reçut avec plus d’empressement que de coutume, car il attachait une grande importance au jugement de Francesco et en avait grandement besoin en ce moment.
Francesco le trouva à table, dressée pour lui au milieu des trésors d’art et de savoir qui enrichissaient la splendide bibliothèque du palais. C’était un lieu cher à Gian Maria pour le confort matériel qu’il lui offrait, et il l’utilisait ainsi à une vingtaine de fins vulgaires, mais jamais à celle pour laquelle il était équipé, étant totalement étranger aux lettres et ignorant comme un laboureur.
Installé dans un grand fauteuil de cuir cramoisi, devant une table surchargée de mets de choix et étincelante de flacons de cristal et de vaisselle d’or et d’émail, Francesco trouva son cousin, et l’air, autrefois lourd de l’odeur érudite des parchemins et des vieux tomes, était maintenant saturé des odeurs fortes de la table.
En stature, Gian Maria était court et inclinait, malgré sa jeunesse, à la corpulence. Son visage était rond, pâle et flasque ; ses yeux bleus et perçants ; sa bouche sensuelle et cruelle. Il était vêtu d’un costume de velours lilas, garni de fourrure de lynx, et découpé, à la mode espagnole, aux manches, pour laisser voir la chemise de fin lin de Reims en dessous. Autour de son cou pendait une chaîne d’or portant un Agnus Dei, qui contenait une relique de la Vraie Croix — car Gian Maria poussait fort loin sa dévotion.
Son accueil envers Francesco fut plus effusif que de coutume. Il ordonna aux deux serviteurs qui le servaient de mettre un couvert pour son illustre cousin, et quand Aquila, poliment mais brièvement, refusa, assurant qu’il avait déjà dîné, le duc insista pour qu’au moins il bût une coupe de Malvoisie. Lorsqu’ils eurent rempli un gobelet pour le comte dans un récipient d’or battu, Son Altesse congédia les serviteurs et se détendit — si toutefois on peut dire cela d’un homme qui ne connut jamais beaucoup de dignité — devant son visiteur.
« J’entends, dit Aquila, une fois les premiers compliments échangés, d’étranges histoires d’une conspiration dans votre duché, et sur les murs de la porte de San Bacolo, j’ai contemplé quatre têtes, d’hommes que j’ai connus et honorés. »
« Et qui se sont déshonorés avant que leurs têtes ne soient faites un banquet pour les corbeaux. Voilà, Francesco ! » Il frissonna et se signa. « Il porte malheur de parler des morts à table. »
« Parlons alors de leur offense seulement, insista Francesco avec subtilité. En quoi consistait-elle ? »
« En quoi ? répondit le duc, amusé. Sa voix était mince et tendait vers l’aigü. C’est plus que je ne peux dire. Masuccio savait. Mais le chien ne voulait pas divulguer son secret ni les noms des conspirateurs avant que sa tâche ne soit accomplie et qu’il ne les ait pris sur le fait, dans la trahison qu’il savait qu’ils avaient ourdie. Mais, continua-t-il, une olive en équilibre entre le pouce et l’index, il semble qu’ils n’étaient pas à capturer aussi facilement qu’il le pensait. Il m’a dit que les traîtres étaient au nombre de six, et qu’ils devaient en rencontrer un septième là-bas. Les hommes qui sont revenus de l’aventure me disent aussi, et sans honte, qu’ils n’étaient qu’environ six ou sept à les assaillir. Pourtant, ils ont causé bien du souci aux Suisses, et en ont tué quelque neuf, en plus d’une dizaine plus ou moins grièvement blessés, tandis qu’ils n’ont tué que deux de leurs assaillants et en ont capturé deux autres. Ce sont là les quatre têtes que vous avez vues à la Porta San Bacolo. »
« Et Masuccio ? demanda Francesco. Ne vous a-t-il pas dit depuis qui étaient ces autres qui se sont échappés ? »
Son Altesse fit une pause pour mâcher l’olive.
« Eh bien, là réside la difficulté, dit-il finalement. Le chien est mort. Il a été tué dans la mêlée. Qu’il pourrisse en enfer pour sa réticence obstinée. Non, non ! se reprit-il vivement. Il est mort, et le secret de cette trahison, tout comme les noms des traîtres, ont péri avec lui. Pourtant, je suis un homme clément, Francesco, et bien que ce chien m’ait grandement offensé par son silence, je remercie le Ciel de m’accorder la grâce de dire — que Dieu ait son âme vile ! »
Le comte se jeta dans un fauteuil, autant pour dissimuler les signes de soulagement qui pouvaient paraître sur son visage, que parce qu’il souhaitait s’asseoir.
« Mais Masuccio vous a sûrement laissé quelques informations ! s’exclama-t-il. »
« Les plus maigres qui soient, répondit Gian Maria, d’un ton dépité. C’était bien le genre de ce vassal secret. Maudit soit-il ! Il m’a dit franchement que si je savais, je parlerais. Avez-vous jamais entendu une telle insolence insupportable envers un prince ? Tout ce qu’il a voulu me laisser savoir, c’est qu’il y avait une conspiration en marche pour me supplanter, et qu’il allait capturer les conspirateurs, avec l’homme qu’ils invitaient à prendre ma place. Méditez cela, Francesco ! Tels sont les plans meurtriers que mes sujets aimants forment pour ma perte — moi qui les gouverne avec un sceptre d’or, le prince le plus clément, juste et généreux d’Italie. Cristo buono ! Vous étonnez-vous que j’aie perdu patience et que j’aie fait planter leurs têtes hideuses sur des piques ? »
« Mais n’avez-vous pas dit que deux de ces conspirateurs ont été ramenés captifs ? »
Le duc hocha la tête, la bouche trop pleine pour parler.
« Alors, lors de leur procès, qu’est-il ressorti ? »
« Procès ? Il n’y a pas eu de procès. » Gian Maria mâcha vigoureusement un instant. « Je vous dis que j’étais si échauffé de colère devant cette basse ingratitude, que je n’ai même pas eu l’esprit de faire torturer les noms de leurs associés. Dans la demi-heure qui suivit leur arrivée à Babbiano, les têtes de ces hommes qu’il avait plu au Ciel de me livrer étaient là où vous les avez vues aujourd’hui. »
« Vous les avez envoyés ainsi à la mort ? haleta Francesco, se levant et regardant son cousin avec un mélange d’étonnement et de colère. Vous avez envoyé des hommes de familles telles que celles-ci au bourreau, sans procès ? Je pense, Gian Maria, que vous devez être fou si vous pouvez verser un tel sang avec une telle précipitation. »
Le duc s’enfonça dans son fauteuil pour regarder son cousin impétueux. Puis, d’une colère maussade : « À qui parlez-vous ? » exigea-t-il.
« À un tyran qui se qualifie de prince le plus clément, juste et généreux d’Italie, et qui manque de sagesse pour voir qu’il mine de ses propres mains, et par ses propres actions irréfléchies, un trône qui chancelle déjà. Ne pouvez-vous penser que cela pourrait signifier une révolution ? Cela équivaut à un meurtre, et bien que les ducs y aient recours assez librement en Italie, ce n’est pas accompli ouvertement et avec défi, comme c’est le cas ici. »
La colère était dans l’âme du duc, mais il y avait encore plus de peur — si grande qu’elle écarta la colère.
« J’ai pris des dispositions contre la rébellion, annonça-t-il, avec une aisance qu’il s’efforçait vainement de ressentir. J’ai donné le commandement de ma garde à Martino Armstadt, et il a engagé pour moi une compagnie de cinq cents lansquenets suisses qui étaient récemment à la solde des Baglioni de Pérouse. »
« Et vous considérez cela comme une sécurité ? rétorqua Francesco, avec un sourire de mépris. Entourer votre trône de piques étrangères commandées par un étranger ? »
« Ceci et la grâce de Dieu », fut la réponse pieuse.
« Bah ! répondit Francesco, impatient devant cette hypocrisie. Gagnez le cœur de votre peuple. Que cela soit votre bouclier. »
« Chut ! chuchota Gian Maria. Vous blasphémez. Chaque acte de ma vie de sacrifice ne tend-il pas vers un tel but ? Je vis pour mon peuple. Mais, par mon âme, ils en demandent trop quand ils demandent que je meure pour eux. Si je sers ceux qui complotent contre ma vie, comme j’ai servi ces hommes dont vous parlez, qui me blâmera ? Je vous le dis, Francesco, je souhaiterais pouvoir avoir ces autres qui se sont échappés, pour pouvoir en faire autant avec eux. Par le Dieu vivant, je le souhaite ! Et quant à l’homme qui devait me supplanter… » Il fit une pause, un sourire mortel sur sa bouche sensuelle complétant la phrase plus efficacement que ne le pourraient les mots. « Qui cela pouvait-il être ? » songea-t-il. « J’ai fait le vœu que si le Ciel m’accorde de le découvrir, je brûlerai un cierge à Santa Fosca chaque samedi pendant un an et je jeûnerai la veille des Morts. Qui… qui cela pouvait-il être, Franceschino ? »
« Comment pourrais-je le savoir ? répondit Francesco, évitant la question. »
« Vous en savez tant, Checco mio. Votre esprit est si rapide à sonder des affaires de ce genre. Pensez-vous, maintenant, que ce pourrait être le Duca Valentino ? »
Francesco secoua la tête.
« Quand César Borgia viendra, il n’aura nul besoin de recourir à de tels moyens médiocres. Il viendra en armes pour vous réduire par sa puissance. »
« Que Dieu et les saints me protègent ! haleta le duc. Vous en parlez comme s’il était déjà en marche. »
« Alors j’en parle en connaissance de cause. L’événement n’est pas aussi éloigné que vous voudriez vous le faire croire. Écoutez, Gian Maria ! Je ne suis pas venu à cheval depuis Aquila juste pour le plaisir de passer le temps avec vous. Fabrizio da Lodi et Fanfulla degli Arcipreti ont été avec moi ces derniers temps. »
« Avec vous ? cria le duc, ses petits yeux se rétrécissant alors qu’ils regardaient vers le haut vers son cousin. Avec vous… eh ? » Il haussa les épaules et écarta les paumes devant lui. « Pish ! Voyez dans quelles erreurs un esprit même aussi clair que le mien peut tomber. Savez-vous, Francesco, qu’en remarquant leur absence depuis que cette conspiration a été découverte, j’ai eu un demi-soupçon qu’ils y étaient liés. » Et il consacra son attention à un rayon de miel.
« Vous n’avez pas dans tout votre duché deux cœurs plus fidèles à Babbiano », fut la réponse équivoque. « C’est au sujet de ce péril même qui vous menace qu’ils sont venus me voir. »
« Ah ! » Le visage blanc de Gian Maria s’anima d’intérêt.
Et maintenant, le comte d’Aquila parla au duc de Babbiano presque comme Fabrizio da Lodi avait parlé au comte cette nuit-là à Sant’ Angelo. Il parla du danger qui menaçait de la part des Borgia, de l’absence totale de préparation, et du mépris de Gian Maria pour les conseils qui lui étaient donnés. Il fit allusion au mécontentement qui régnait parmi ses sujets face à cet état de choses, et au besoin urgent de les remettre dans le droit chemin. Quand il eut fini, le duc resta silencieux un moment, les yeux fixés pensivement sur son plateau, sur lequel la nourriture restait maintenant ignorée.
« Une chose facile, n’est-ce pas, Francesco, que de dire à un homme : ceci est mal, et cela est mal. Mais qui y a-t-il, je vous prie, pour remettre les choses en ordre pour moi ? »
« Cela, si vous voulez seulement dire le mot, je tenterai de le faire. »
« Vous ? cria le duc, et loin de manifester de la satisfaction à avoir quelqu’un qui s’offre pour entreprendre de redresser cette affaire très tortueuse, le visage de Gian Maria refléta une colère incrédule et un peu de mépris. Et comment, mon merveilleux cousin, vous y prendriez-vous ? » demanda-t-il, un ricanement pointant dans son ton.
« Je placerais des affaires telles que la levée d’argent par l’impôt entre les mains de Messer Despuglio, et quel que soit le sacrifice pour votre propre extravagance, je veillerais à ce que, pendant les mois à venir, la majeure partie de ces fonds soit appliquée à la levée et à l’armement d’hommes adéquats. J’ai quelque compétence en tant que condottiere — du moins, plus d’un prince étranger a été forcé de le reconnaître. Je mènerai votre armée quand je l’aurai levée, et je nouerai pour vous des alliances avec nos États voisins, qui, nous voyant armés, nous considéreront comme une puissance digne de leur alliance. Et ainsi, ce qu’un homme peut faire pour endiguer le flot imminent de cette invasion, je le ferai pour défendre votre duché. Faites de moi votre gonfalonnier, et dans un mois, je vous dirai s’il est en mon pouvoir ou non de sauver votre État. »
Les yeux de Gian Maria s’étaient rétrécis de plus en plus tandis que Francesco parlait, et sur son visage superficiel s’était glissé un regard mauvais et soupçonneux. Lorsque le comte s’arrêta, il laissa échapper un rire étouffé, amer de moquerie.
« Faire de vous mon gonfalonnier ? » murmura-t-il, dans un amusement consommé. « Et depuis quand Babbiano est-elle une république — ou est-ce votre but d’en faire une, et de vous établir comme son magistrat en chef ? »
« Si vous me comprenez mal… » commença Francesco, mais son cousin l’interrompit avec un mépris grandissant.
« Vous comprendre mal, Messer Franceschino ? Non, non. Je vous comprends que trop bien. » Il se leva soudainement de son repas interrompu, et fit un pas vers son cousin. « J’entends des rumeurs de cet amour grandissant que mon peuple manifeste pour le comte d’Aquila, et je les ai laissées sans surveillance. Ce vaurien de Masuccio m’a prévenu avant de mourir, et je lui ai répondu par mon fouet sur son visage. Mais je ne suis nullement sûr d’avoir agi sagement. J’ai fait un rêve il y a deux nuits… Mais laissons cela ! Quand il arrive que dans un État il y a un homme que le peuple préfère à celui qui le gouverne, et quand il arrive que cet homme est d’aussi bon sang et de haute naissance que vous, il devient un danger pour celui qui occupe le trône. Je n’ai guère besoin de vous rappeler, ajouta-t-il, avec un sourire horrible, comment les Borgia traitent de tels individus, ni besoin d’ajouter qu’un Sforza peut juger bon d’émuler ces mesures de précaution très concluantes. La famille Sforza n’a engendré jusqu’ici aucun fou, et je ne prouverai pas être le premier en plaçant entre les mains d’un autre le pouvoir de se faire mon maître. Vous voyez, mon doux cousin, à quel point vos intentions deviennent transparentes sous mes yeux. J’ai la vue perçante, Franceschino, la vue perçante ! » Il tapota son nez et gloussa d’une appréciation malveillante de ses propres perceptions aiguës.
Francesco le regarda avec un œil de mépris pierreux. Il aurait pu répondre, s’il y avait été disposé, que le duché de Babbiano était à lui pour être pris quand bon lui semblerait. Il aurait pu lui dire cela, et le défier. Mais il agit plus lentement que ne le faisait cet homme d’une famille qui n’engendrait pas de fous.
« Me connaissez-vous donc si peu, Gian Maria, dit-il, non sans amertume, que vous pensez que j’ai faim d’une chose aussi vide que cette pompe ducale à laquelle vous vous accrochez si peureusement ? Je vous le dis, homme, que je préfère ma liberté à un trône impérial. Mais je perds mon souffle avec vous. Pourtant, un jour, quand votre couronne vous aura été retirée et que votre pouvoir aura été englouti dans la gueule rapace des Borgia, souvenez-vous de mon offre qui aurait pu vous sauver et que vous avez écartée avec des insultes, comme vous avez écarté les conseils que vos anciens conseillers vous ont donnés. »
Gian Maria haussa ses épaules grasses.
« Si par cet autre conseil vous entendez celui que je devrais prendre la nièce de Guidobaldo pour épouse, vous pouvez soulager votre âme patriotique. J’ai consenti à entrer dans cette alliance. Et maintenant, finit-il, avec un autre de ses gloussements infernaux, vous voyez combien peu je dois craindre ce terrible fils du pape Alexandre. Allié avec Urbino et les autres États qui en sont les amis, je peux défier la puissance de César Borgia. Je dormirai tranquille les nuits aux côtés de ma belle épouse, en sécurité dans la protection que les armées de son oncle m’offriront, et n’ayant jamais besoin ne serait-ce que de l’aide de mon vaillant cousin en tant que gonfalonnier. »
Le comte d’Aquila changea de couleur malgré lui, et les yeux soupçonneux du duc furent aussi prompts à l’observer que son esprit fut prompt à mal interpréter sa signification. Il enregistra le vœu de mettre une surveillance sur ce cousin solliciteur qui s’offrait si volontiers à porter son gonfalon.
« Je vous félicite, au moins, dit Francesco gravement, de la sagesse de cette mesure. Si je l’avais su, je ne vous aurais pas importuné avec d’autres propositions pour la sécurité de votre État. Mais, puis-je vous demander, Gian Maria, quelles influences vous ont conduit à une voie que, jusqu’ici, vous aviez si obstinément refusé de suivre ? »
Le duc haussa les épaules.
« Ils m’ont tellement tourmenté, se lamenta-t-il, avec une grimace, qu’à la fin j’ai consenti. Je pouvais résister à Lodi et aux autres, mais quand ma mère s’est jointe à eux avec ses prières — je devrais dire, ses ordres — et a souligné de nouveau mon péril pour moi, j’ai cédé. Après tout, un homme doit se marier. Et puisque dans ma position il n’a pas besoin de laisser son mariage peser trop sur lui, j’ai résolu de le faire pour la sécurité et la paix. »
Puisque c’était le salut de Babbiano qu’il visait, le comte d’Aquila aurait dû se réjouir de la sage résolution de Gian Maria, et aucune autre considération n’aurait dû tempérer une chose aussi englobante que celle qu’aurait dû être sa joie. Pourtant, quand plus tard il quitta la présence de son cousin, le seul sentiment qu’il emporta avec lui était un ressentiment profond et amer contre le Destin qui voulait de telles choses, mêlé à une pitié douloureuse pour la jeune fille qui devait épouser son cousin et une haine grandissante pour le cousin qui le faisait la plaindre.
CHAPITRE VI. LE DUC AMOUREUX
D’une fenêtre du Palais de Babbiano, le seigneur d’Aquila observait l’étonnante agitation dans la cour en contrebas, et à ses côtés se tenait Fanfulla degli Arcipreti, qu’il avait fait venir de Pérouse avec l’assurance que, Masuccio étant mort, aucun péril ne le menaçait plus.
C’était une semaine après cette entrevue au cours de laquelle Gian Maria avait fait connaître ses intentions à son cousin, et Son Altesse était maintenant sur le point de partir pour Urbino, afin d’accomplir la comédie de courtiser la dame Valentina. C’était l’explication de cette course de serviteurs et de pages, de ce défilé d’hommes d’armes, et de ce piétinement de chevaux et de mules dans la cour en bas. Francesco observait la scène avec un sourire d’une certaine amertume, son compagnon avec un sourire de satisfaction suprême.
« Loué soit le Ciel d’avoir ramené Son Altesse enfin à un sens de son devoir », remarqua le courtisan.
« Il m’est souvent arrivé, dit Francesco, sans tenir compte des paroles de son compagnon, de médire du Destin pour m’avoir fait naître comte. Mais à l’avenir, je lui rendrai grâce, car je vois combien cela aurait pu être pire — j’aurais pu naître prince, avec un duché à gouverner. J’aurais pu être comme ce pauvre homme, mon cousin, une créature dont la vie n’est que pompe et aucune dignité réelle, que festins et aucune joie réelle — sans amour, isolé et vain. »
« Mais, cria l’étonné Fanfulla, assurément il y a des compensations ? »
« Vous voyez cette agitation. Vous savez ce qu’elle présage. Quelle compensation peut-il y avoir pour cela ? »
« C’est une question que vous devriez être le dernier à poser, mon seigneur. Vous avez vu la nièce de Guidobaldo, et l’ayant vue, pouvez-vous encore demander quelle compensation ce mariage offre à Gian Maria ? »
« Vous ne comprenez donc pas ? » répliqua Aquila avec un sourire livide. « Ne voyez-vous pas la tragédie de la chose ? Est-ce rien que deux États, ayant conclu que ce mariage serait mutuellement avantageux, aient décidé qu’il aura lieu ? Tandis que les principaux acteurs — les victimes, pourrais-je presque dire — n’ont aucune possibilité de choisir par eux-mêmes. Gian Maria s’y prête avec résignation. Il vous dira qu’il a toujours su qu’un jour il devrait se marier et faire de son mieux pour engendrer un fils. Il a résisté assez longtemps à cette alliance, mais maintenant que la nécessité le pousse enfin, il s’y prend comme il s’y prendrait pour toute autre affaire d’État — un couronnement, un banquet ou un bal. Pouvez-vous vous étonner maintenant que je n’aie pas voulu accepter le trône de Babbiano quand il me fut offert ? Je vous le dis, Fanfulla, si j’étais à présent à la place de mon cousin, je jetterais couronne et pourpre à qui en aurait envie avant qu’elles n’écrasent la vie en moi et ne fassent de moi une pauvre marionnette. Plutôt que de supporter cette parodie de vie, je deviendrais paysan ou vassal ; je labourerais la terre et mènerais une vie humble, mais la mènerais à ma guise, et remercierais Dieu pour cette liberté ; je choisirais mes propres camarades ; vivrais comme il me plaît, où il me plaît ; aimerais comme il me plaît, où il me plaît, et mourrais quand il plaira à Dieu avec la certitude que ma vie n’aura pas été tout à fait stérile. Et cette pauvre fille, Fanfulla ! Pensez à elle. Elle doit être unie, sans amour, à une brute aussi grossière et insensible que Gian Maria. N’avez-vous aucune pitié pour elle ? »
Fanfulla soupira, le front assombri.
« Je ne suis pas si obtus que je ne puisse voir pourquoi vous raisonnez ainsi aujourd’hui », dit-il. « Ces pensées vous sont venues depuis que vous l’avez vue. »
Francesco soupira profondément.
« Qui sait ? » répondit-il avec nostalgie. « Dans les quelques instants où nous avons parlé ensemble, dans le peu de temps où je l’ai contemplée, il se peut qu’elle m’ait infligé une blessure bien plus profonde que celle à laquelle elle a si miséricordieusement cherché à porter remède. »
Or, bien que dans ce que le seigneur d’Aquila disait au sujet de l’union projetée il y eût une grande part de vérité, lorsqu’il affirmait que les principaux acteurs n’auraient aucune occasion de choisir par eux-mêmes, il en disait trop. Cette occasion, ils allaient l’avoir. Elle se présenta trois jours plus tard à Urbino, lorsque le duc et Valentina furent réunis au banquet de bienvenue offert par Guidobaldo à son futur neveu par alliance. La vue de sa beauté resplendissante fut pour Gian Maria un choc joyeux, et le remplit d’autant d’impatience de la posséder que sa propre laideur grossière la rendait offensante à ses yeux. Elle avait été opposée à ce mariage dès l’instant où il avait été évoqué devant elle. La vue de Gian Maria acheva de lui inspirer du dégoût pour le rôle qui lui était assigné, et elle fit en son cœur le vœu que, plutôt que de devenir la duchesse de Babbiano, elle retournerait à son couvent de Santa Sofia pour prendre le voile.
Gian Maria était assis à côté d’elle lors du banquet, et dans les intervalles consacrés au repas — qui l’absorbait puissamment — il lui murmurait des compliments devant lesquels elle frissonnait et pâlissait. Plus il s’efforçait de plaire, à sa manière grossière et maladroite, plus il réussissait à la repousser et à la dégoûter, jusqu’à ce qu’en fin de compte, avec toute sa fatuité, il en vienne à la trouver étrangement froide. De cela, il se plaignit bientôt auprès de ce prince magnifique, son oncle. Mais Guidobaldo se moqua de ses scrupules.
« Tenez-vous ma nièce pour une paysanne ? » demanda-t-il. « Voudriez-vous qu’elle pouffe et se tortille à chaque flatterie que vous proférez ? Pourvu qu’elle épouse votre Altesse, que peut importer le reste ? »
« Je voudrais qu’elle m’aime un peu », se plaignit sottement Gian Maria.
Guidobaldo l’examina avec un regard qui souriait de manière insondable, et il lui traversa peut-être l’esprit que ce duc grossier au visage pâle était trop ambitieux.
« Je ne doute pas qu’elle le fera », répondit-il d’un ton aussi insondable que son regard. « Pourvu que vous courtisiez avec grâce et ardeur, quelle femme pourrait résister à votre Altesse ? Ne vous laissez pas rebuter par une modestie qui sied à une jeune fille. »
Ces mots de Guidobaldo lui insufflèrent un nouveau courage. Et jamais plus il ne put penser que sa froideur fût autre chose qu’un masque, une sorte de vêtement virginal derrière lequel la pudeur lui ordonnait de dissimuler les inclinations de son cœur. Raisonnant ainsi, et ayant à l’appui de cela sa merveilleuse fatuité, il advint que plus elle le fuyait et l’évitait, plus il acquérait la conviction de l’intensité de son affection ; plus elle manifestait de dégoût, plus cela lui fournissait la preuve du caractère dévorant de sa passion. À la fin, il alla même jusqu’à applaudir et estimer chez elle cette conduite même, toute de réserve virginale.
Il y eut des parties de chasse, de fauconnerie, des fêtes nautiques, des banquets, des comédies, des bals et des réjouissances de toute sorte, et pendant une semaine tout alla bien à Urbino. Puis, aussi soudainement que si un canon avait été tiré sur le palais, les festivités furent interrompues. La nouvelle qu’un envoyé de Cesare Borgia était à Babbiano avec un message de son maître tomba comme une douche froide sur Gian Maria. Elle lui fut apportée par une lettre de Fabrizio da Lodi, l’implorant de revenir immédiatement pour traiter avec ce plénipotentiaire de Valentino.
Il ne négligea plus le péril qui le menaçait de la part du Borgia conquérant, et ne jugea plus exagérée par ses conseillers la cause de sa crainte. Cette soudaine présence du messager de Valentino, survenant, qui plus est, à un moment où il semblerait presque que l’imminente union avec Urbino eût poussé le Borgia à agir avant que l’alliance ne fût établie, le remplit d’appréhension.
Dans l’une des chambres princières qui avaient été mises à sa disposition durant sa visite à Urbino, il discuta de cette nouvelle tragique avec les deux nobles qui l’accompagnaient — Alvaro de Alvari et Gismondo Santi — et tous deux, tout en l’exhortant à suivre le conseil de Lodi et à repartir sur-le-champ, le pressèrent aussi de conclure ses fiançailles avant de partir.
« Faites aboutir l’affaire immédiatement, votre Altesse », dit Santi, « et vous retournerez ainsi à Babbiano bien armé pour rencontrer le messager du duc Valentino. »
Acceptant volontiers ce conseil, Gian Maria partit en quête de Guidobaldo et lui soumit ses propositions, ainsi que les nouvelles qui étaient arrivées et qui étaient la cause de la hâte qu’il manifestait désormais. Guidobaldo écouta gravement. À sa manière, la nouvelle l’affectait aussi, car il craignait la puissance de Cesare Borgia autant que n’importe quel homme en Italie, et il était, de ce fait, d’autant plus disposé à hâter une alliance qui ferait entrer un autre des États voisins dans la puissante coalition qu’il formait.
« Il en sera comme vous le souhaitez », lui répondit le gracieux seigneur d’Urbino, « et les fiançailles seront proclamées aujourd’hui, de sorte que vous pourrez en porter la nouvelle au messager de Valentino. Lorsque vous aurez entendu cet envoyé, donnez-lui une réponse de défi ou de prudence, comme il vous plaira. Puis revenez dans dix jours à Urbino, et tout sera prêt pour les noces. Mais, avant toute chose, allez dire à Monna Valentina. »
Confiant dans le succès, Gian Maria obéit à son hôte et partit à la recherche de la dame. Il gagna son antichambre et, de là, dépêcha un page oisif pour lui demander l’honneur d’une audience.
Alors que le jeune homme passait la porte qui menait à la pièce contiguë, Gian Maria perçut un instant les accents d’une exquise voix masculine chantant une chanson d’amour sur l’accompagnement d’un luth.
« Una donna più bella assai che 'l sole... »
furent les mots de Pétrarque, et il les entendit encore, quoique étouffés, pendant un moment ou deux après que le garçon fut parti. Puis cela cessa brusquement, et un silence suivit, à la fin duquel le page revint. Soulevant la portière de bleu et d’or, il invita Gian Maria à entrer.
C’était une pièce qui parlait avec éloquence de la richesse et du raffinement des Montefeltro, depuis le dorer et l’outremer du plafond voûté avec sa frise sculptée de bois délicatement incrusté, jusqu’aux tapisseries inestimables qui le couvraient. Au-dessus d’un prie-Dieu de cramoisi était suspendu un crucifix d’argent, l’œuvre exquise du célèbre Anichino de Ferrare. Là-bas se dressait un cabinet incrusté, surmonté d’un miroir de cristal et de quelques merveilles de verre de Murano. Il y avait une peinture de Mantegna, quelques camées coûteux et des émaux délicats, une abondance de livres, un tympanon qu’un page aux cheveux blonds examinait avec des yeux curieux, et près d’une fenêtre sur la droite se trouvait une très belle harpe que Guidobaldo avait achetée à sa nièce à Venise.
Dans cet appartement de choix, le duc trouva Valentina entourée de ses dames, de Peppe le fou, d’une paire de pages et d’une demi-douzaine de gentilshommes de la cour de son oncle. L’un d’eux — ce même Gonzaga qui l’avait escortée depuis le couvent de Santa Sofia — vêtu magnifiquement de tabis blanc, son gilet et son pourpoint riches d’or, était assis sur un tabouret bas, faisant jouer négligemment le luth sur ses genoux, ce dont Gian Maria inféra que c’était là la voix qui lui était parvenue dans l’antichambre.
À l’arrivée du duc, ils se levèrent tous, sauf Valentina, et le reçurent avec une cérémonie qui glaça quelque peu son ardeur. Il s’avança, puis s’arrêta maladroitement et, de façon gauche, formula la demande de pouvoir s’entretenir avec elle en tête-à-tête. D’une manière lasse et résignée, elle congédia sa cour, et Gian Maria resta en attente jusqu’à ce que le dernier d’entre eux fût passé par les hautes fenêtres donnant sur une terrasse délicieuse où, au milieu d’un carré de verdure, une fontaine de marbre étincelait et miroitait sous le soleil.
« Madame », dit-il, lorsqu’ils furent enfin seuls, « j’ai des nouvelles de Babbiano qui exigent mon retour immédiat. » Et il s’approcha d’elle d’un pas supplémentaire.
À vrai dire, c’était un homme à l’esprit terne ou trop aveuglé par la fatuité pour voir et interpréter correctement l’étincelle soudaine dans son regard, l’expression soudaine et indubitable de soulagement qui se répandit sur son visage.
« Mon seigneur », répondit-elle d’une voix basse et contenue, « nous nous affligerons de votre départ. »
Sot de duc qu’il était ! Aveugle, grossier et le plus fat des prétendants ! S’il avait été élevé dans les cours et que ses oreilles eussent été accoutumées aux mots qui ne signifient rien, qui n’étaient que les échos vides de ce qui aurait dû être dit ; était-il si étranger aux courtoisies dans lesquelles le cœur n’avait aucune part, que ces mots de Valentina dussent le faire tomber à genoux près d’elle, prendre ses doigts délicats dans ses mains grasses, et se transformer en un amant rustre du type le plus outrancier ?
« Le ferez-vous ? » bredouilla-t-il, son regard devenant grandement amoureux. « Vous affligerez-vous vraiment ? »
Elle se leva brusquement.
« Je prie votre Altesse de se lever », enjoignit-elle froidement, une froideur qui se mua rapidement en alarme lorsque ses tentatives pour libérer sa main s’avérèrent vaines. Car, malgré ses efforts, il la retint fermement. Ce n’était que timidité, s’assura-t-il, simple artifice de jeune fille qu’il devait supporter jusqu’à ce qu’il l’eût vaincue pour toujours.
« Mon seigneur, je vous en supplie ! » poursuivit-elle. « Songez à l’endroit où vous êtes — à qui vous êtes. »
« Ici je resterai jusqu’à la fin des temps », répondit-il, avec un mélange étrange d’humour, d’ardeur et de férocité, « à moins que vous ne consentiez à m’écouter. »
« Je suis prête à écouter, mon seigneur », répondit-elle, sans voiler une répugnance qu’il manquait d’esprit pour voir. « Mais il n’est pas nécessaire que vous teniez ma main, ni convenable que vous soyez à genoux. »
« Pas convenable ? » s’exclama-t-il. « Madame, vous ne me comprenez pas correctement. N’est-il pas convenable que nous tous — que nous soyons princes ou vassaux — nous mettions à genoux parfois ? »
« À vos prières, mon seigneur, oui, très convenable. »
« Et un homme n’est-il pas à ses prières lorsqu’il fait la cour ? Quel sanctuaire plus digne dans tout l’univers que les pieds de sa maîtresse ? »
« Lâchez-moi », commanda-t-elle, luttant toujours. « Votre Altesse devient fastidieuse et ridicule. »
« Ridicule ? »
Sa grande bouche sensuelle s’entrouvrit. Ses joues blanches devinrent marbrées, et ses petits yeux levèrent un éclat puissamment mauvais dans leur bleu cruel. Il resta ainsi un instant, puis il se leva. Il lâcha ses mains comme elle le lui avait ordonné, mais il saisit ses bras à la place, ce qui était encore pire.
« Valentina », dit-il, d’une voix qui était loin d’être assurée, « pourquoi me traitez-vous si durement ? »
« Mais je ne le fais pas », protesta-t-elle avec lassitude, reculant avec un frisson devant ce visage blanc qui était si près du sien, lui inspirant un dégoût qu’elle ne pouvait réprimer. « Je ne voudrais pas que votre Altesse paraisse sotte, et vous ne pouvez concevoir combien... »
« Pouvez-vous concevoir combien profondément, combien passionnément je vous aime ? » l’interrompit-il, son emprise se resserrant.
« Mon seigneur, vous me faites mal ! »
« Et ne me faites-vous pas mal ? » grogna-t-il. « Qu’est-ce qu’un bras pincé comparé aux blessures que vos yeux m’infligent ? N’êtes-vous pas... »
Elle s’était dégagée de son étreinte, et d’un bond elle avait atteint la porte-fenêtre par laquelle ses suivantes étaient passées.
« Valentina ! » cria-t-il, en s’élançant après elle, et cela ressemblait plus au grognement d’une bête qu’au cri d’un amant. Il la rattrapa, et sans ménagement, il la ramena dans la pièce.
À cet instant, son dégoût latent, son mépris et son indignation se soulevèrent. Jamais elle n’avait entendu dire qu’une femme de son rang fût traitée de cette façon. Elle l’abhorrait, pourtant elle lui avait épargné l’humiliation de l’entendre de sa propre bouche, ayant l’intention de lutter pour sa liberté auprès de son oncle. Mais maintenant, puisqu’il la manipulait comme si elle avait été une servante ; puisqu’il semblait ne rien savoir de la déférence qui lui était due, rien des délicatesses des gens bien nés et bien élevés, elle ne supporterait plus ses odieuses manœuvres. Puisqu’il choisissait de poursuivre sa cour comme un clown, la fière fille d’Urbino se promit de le traiter de la même manière.
Se dégageant de son étreinte une seconde fois, elle lui asséna un soufflet cinglant sur la joue ducale qui — tant il en fut surpris — faillit le faire tomber à la renverse.
« Madonna ! » haleta-t-il. « Cette indignité envers moi ! »
« Et quelles indignités n’ai-je pas subies de vos mains ? » rétorqua-t-elle, avec une férocité de regard devant laquelle il recula. Et alors qu’elle se dressait devant lui, magnifique incarnation de la colère, il ne savait s’il l’aimait plus qu’il ne la craignait, mais le désir de la posséder et de la dompter était fort en lui.
« Suis-je une fille de vos camps », demanda-t-elle furieusement, « pour être ainsi traitée par vous ? Oubliez-vous que je suis la nièce de Guidobaldo, une dame de la maison de Rovere, et que depuis mon berceau je n’ai connu que le respect de tous les hommes, fussent-ils nés de la plus haute noblesse ? Que c’est là un droit que me confère ma naissance ? Dois-je vous dire en termes clairs, monsieur, que bien que né pour un trône, vos manières sont celles d’un palefrenier ? Et dois-je vous dire, avant que vous ne le réalisiez, qu’aucun homme à qui je n’ai pas donné le droit de mes propres lèvres ne posera les mains sur moi comme vous venez de le faire ? »
Ses yeux étincelaient, sa voix s’élevait, et la tempête faisait rage ; et Gian Maria en était si secoué et fracassé qu’il ne pouvait que demander humblement pardon.
« Qu’importe que je sois duc », plaida-t-il timidement, « puisque je suis devenu amant ? Qu’est-ce qu’un duc alors ? Il n’est qu’un homme, et comme le plus humble de ses sujets, son amour doit s’exprimer. Car que sait l’amour du rang ? »
Elle se dirigeait de nouveau vers la fenêtre, et bien qu’il n’osât pas l’arrêter par la force une seconde fois, il chercha par des mots à le faire.
« Madonna », s’exclama-t-il, « je vous en supplie, écoutez-moi. Dans une heure, je serai en selle, en route pour Babbiano. »
« Cela, monsieur », lui répondit-elle, « est la meilleure nouvelle que j’aie entendue depuis votre arrivée. » Et sans attendre sa réponse, elle sortit par la fenêtre ouverte sur la terrasse.
Une seconde, il hésita, un sentiment d’humiliation en colère opprimant son esprit. Puis il commença à la suivre ; mais alors qu’il atteignait la fenêtre, la petite silhouette bossue de Ser Peppe se dressa soudain devant lui avec un tintement de grelots, et un sourire moqueur illuminant son visage.
« Ôte-toi, fou », grogna le duc en colère. Mais l’étrange silhouette, dans son habit bigarré de rouge et de noir, resta là où elle était.
« Si c’est Madonna Valentina que vous cherchez », dit-il, « contemplez-la là-bas. »
Et Gian Maria, suivant l’indication du doigt maigre de Peppe, vit qu’elle avait rejoint ses dames et qu’ainsi son occasion de lui parler était terminée. Il tourna le dos au bouffon et se dirigea pesamment vers la porte par laquelle il était initialement entré dans la pièce. Il aurait été bon pour Ser Peppe de le laisser partir. Mais le fou, qui aimait profondément sa maîtresse et possédait nombre des instincts du chien fidèle, aimant où elle aimait et haïssant où elle haïssait, ne put réprimer le désir d’envoyer une raillerie après la silhouette qui battait en retraite, et d’infliger une blessure de plus à cet esprit si blessé.
« Vous trouvez le chemin vers le cœur de Madonna bien difficile, Magnifique », cria-t-il après lui. « Là où votre sagesse est aveugle, laissez-vous aider par les yeux perçants de la folie. »
Le duc resta immobile. Un homme plus digne aurait laissé cette langue perfide sans réponse. Mais la dignité et Gian Maria étaient étrangers. Il se tourna et dévisagea la silhouette qui le suivait maintenant dans la pièce.
« Vous avez du savoir à vendre », devina-t-il avec mépris.
« Du savoir, j’en ai — une vaste réserve — mais rien à vendre, Seigneur Duc. Ce qui vous importe, je vous l’offrirai si vous me le demandez, pour rien de plus que la joie de vous voir sourire. »
« Parlez », lui ordonna le duc, sans relâcher la dureté qui crispait son visage flasque.
Peppe s’inclina.
« Il serait aisé, très Haut et Puissant, de gagner l’amour de Madonna si... » Il fit une pause dramatique.
« Oui, oui. E dunque ! Si... ? »
« Si vous aviez le visage noble, la taille splendide, les membres harmonieux, le langage courtois et les manières princières de quelqu’un que je connais. »
« Vous vous moquez de moi ? » questionna le duc, incrédule.
« Ah, non, Altesse ! Je vous dis seulement comment il serait possible que ma dame puisse en venir à vous aimer. Si vous aviez ces glorieux attributs de celui dont je parle, et dont elle rêve, cela pourrait être facile. Mais puisque Dieu vous a façonné tel que vous êtes — visage grossier, forme courte et grasse, rustre de... »
Avec un rugissement, le duc furieux se jeta sur lui. Mais le fou, aussi agile des jambes que de la langue, échappa à l’emprise vicieuse de ces mains grasses et, sautant par la fenêtre, courut se réfugier sous les jupons de sa maîtresse.
CHAPITRE VII. GONZAGA L’INSIDIEUX
Il aurait été fort bien pour Ser Peppe de réfréner son humeur malicieuse et de brider ce discours moqueur qui avait été comme du vinaigre sur les blessures de Gian Maria. Car lorsque Gian Maria était à vif, il avait coutume d’être vindicatif, et en cette occasion, il était quelque chose de plus encore.
Il gardait en mémoire les mots du fou, et la suggestion que dans le cœur de Valentina était gravée l’image d’un autre homme. Or, l’aimant, à sa manière grossière, et tel qu’il concevait l’amour, le duc rejeté devint furieusement jaloux de cet autre dont Peppe avait suggéré l’existence. Cet inconnu se tenait sur son chemin vers Valentina, et pour dégager ce chemin, il vint à l’esprit de Gian Maria que la méthode la plus simple était d’éliminer l’obstacle. Mais d’abord il devait le découvrir, et pour cela, pensa-t-il avec un sourire sinistre, le fou pourrait — bon gré mal gré — l’aider.
Il retourna dans ses appartements, et tandis que les préparatifs de son départ étaient en cours, il ordonna à Alvaro de mander Martin Armstadt, le capitaine de sa garde. Pour ce dernier, ses ordres furent brefs et secrets.
« Prenez quatre hommes », lui dit-il, « et restez à Urbino après mon départ. Découvrez les cachettes de Peppe le fou. Saisissez-le et amenez-le après moi. Veillez à ce que vous le fassiez diligemment, et ne laissez poindre aucune suspicion quant à votre tâche. »
Le bravo — qui ne valait guère mieux, bien qu’il commandât la garde du duc de Babbiano — s’inclina et répondit de sa voix étrangère et gutturale que son Altesse serait obéie.
Par la suite, Gian Maria se disposa à partir. Il prit congé de Guidobaldo, promettant de revenir dans quelques jours pour les noces, et laissant à son hôte l’impression que son entretien avec Valentina s’était déroulé très différemment de la réalité.
C’est de Valentina elle-même que Guidobaldo apprit, après le départ de Gian Maria, la véritable nature de cet entretien et ce qui s’était passé entre sa nièce et son invité. Elle alla le trouver dans son cabinet, où il s’était retiré, poussé par le démon de la goutte qui habitait déjà son corps et qui, à certains moments, le poussait à s’isoler de sa cour. Elle le trouva allongé sur une chaise longue, cherchant à se distraire dans un volume des œuvres en prose de Piccinino. C’était un bel homme, à la silhouette excellente, âgé de tout juste trente ans. Son visage était pâle, des cernes sombres marquaient ses yeux et des rides de douleur entouraient sa bouche ferme.
Il se redressa à son arrivée et, posant son livre sur la table à côté de lui, il écouta ses plaintes colériques.
Au début, le courtois Montefeltro inclina à la colère en apprenant la rudesse avec laquelle Gian Maria s’était conduit. Mais bientôt, il sourit.
« Tout bien considéré, je n’y vois pas grand motif d’indignation », l’assura-t-il. « Je conviens que cela peut manquer de la formalité qui devrait accompagner les démarches d’un homme dans la position du Duc envers une dame de votre rang. Mais puisqu’il doit vous épouser, et bientôt, pourquoi vous irriter de ce qu’il cherche à vous faire la cour comme n’importe quel autre homme ? »
« J’ai donc parlé en vain », répondit-elle avec pétulance, « et je suis mal comprise. Je n’ai pas l’intention d’épouser ce rustre ducal que vous avez choisi pour être mon mari. »
Guidobaldo la fixa, les sourcils levés et l’étonnement dans ses beaux yeux. Puis il haussa les épaules avec une certaine lassitude. Ce beau et bien-aimé Guidobaldo était un prince jusqu’au bout des ongles, si éduqué aux manières princières qu’il en oubliait parfois qu’il était un homme.
« Nous pardonnons beaucoup à l’impétuosité de la jeunesse », dit-il très froidement. « Mais il y a des limites à l’endurance de chacun d’entre nous. En tant que votre oncle et votre prince, je réclame de vous un double devoir, et vous devez une double allégeance à mes volontés. Par ma double autorité, je vous ai ordonné d’épouser Gian Maria. »
La princesse en elle était tout oubliée, et ce fut juste la femme qui lui répondit, d’une voix de protestation :
« Mais, Altesse, je ne l’aime pas. »
Une ombre d’impatience traversa son visage altier.
« Je ne me souviens pas », répondit-il avec lassitude, « que j’aimais votre tante. Pourtant, nous nous sommes mariés, et par l’habitude, nous en sommes venus à nous aimer et à être heureux ensemble. »
« Je peux comprendre que Monna Elizabetta ait pu en venir à vous aimer », répliqua-t-elle. « Vous n’êtes pas comme Gian Maria. Vous n’étiez ni gras ni laid, stupide et cruel, comme il l’est. »
C’était un appel qui aurait pu gagner le cœur d’un homme par le canal toujours disponible de sa vanité. Mais il n’en fut rien avec Guidobaldo. Il se contenta de secouer la tête.
« Cette question n’est pas de celles dont je discuterai. Ce serait indigne de nous deux. Les princes, mon enfant, ne sont pas comme les gens ordinaires. »
« En quoi sont-ils différents ? » rétorqua-t-elle vivement. « N’ont-ils pas faim et soif comme les gens ordinaires ? Ne sont-ils pas sujets aux mêmes maux ; ne connaissent-ils pas les mêmes joies ? Ne naissent-ils pas, et ne meurent-ils pas, tout comme les gens ordinaires ? En quoi, alors, réside cette différence qui leur interdit de s’unir comme les gens ordinaires ? »
Guidobaldo leva les bras au ciel, les yeux pleins d’une consternation qui défiait clairement les mots. La violence de son geste lui arracha un cri de douleur. Enfin, lorsqu’il l’eut maîtrisé :
« Ils sont différents », dit-il, « en ce que leurs vies ne leur appartiennent pas pour en disposer à leur guise. Elles appartiennent à l’État qu’ils sont nés pour gouverner, et en rien d’autre cela ne devient d’une telle importance que dans leur union. Il leur incombe de contracter des alliances telles qu’elles tournent à l’avantage de leurs peuples. » Un rejet de sa tête auburn fut l’interpolation de Valentina, mais son oncle continua implacablement sur son ton froid et formel — des tons tels que ceux qu’il aurait pu employer devant une assemblée de ses capitaines :
« Dans le cas présent, nous sommes menacés — Babbiano et Urbino — par un ennemi commun. Et tandis que nous sommes divisés, aucun de nous ne pourrait lui résister ; unis, nous combinerons nos forces pour le renverser. C’est pourquoi cette alliance devient nécessaire — impérative. »
« Je ne saisis pas la nécessité », répondit-elle, d’une voix qui respirait le défi. « Si une alliance telle que vous en parlez est souhaitable, pourquoi ne pourrait-elle pas être purement politique — telle, par exemple, que celle qui lie maintenant Pérouse et Camerino à vous ? Quel besoin de me mettre en cause ? »
« Un peu de connaissance de l’histoire vous fournirait une réponse. De telles alliances politiques sont conclues chaque jour, et brisées chaque jour quand plus de profit s’offre dans un autre camp. Mais cimenté par le mariage, le lien, tout en restant politique, devient aussi un lien de sang. Dans le cas d’Urbino et de Babbiano, il entre aussi en ligne de compte que je n’ai pas de fils. Il se pourrait bien, Valentina », poursuivit-il, avec une froideur calculatrice qui la révolta, « qu’un fils de vous lie encore plus fortement les deux duchés. Avec le temps, tous deux pourraient être réunis sous son égide en une grande puissance capable de rivaliser avec succès avec n’importe laquelle en Italie. Maintenant, laissez-moi, enfant. Comme vous le voyez, je souffre, et quand il en est ainsi pour moi, et que ce tyran maléfique me tient entre ses griffes, je préfère être seul. »
Il y eut une pause, et tandis que ses yeux étaient fixés sur les siens, les siens étaient baissés sur le sol pour éviter son regard. Un froncement de sourcils gâta son front blanc, ses lèvres étaient pincées et ses mains serrées. La pitié pour ses maux physiques lutta un moment avec la pitié pour son propre tourment mental. Finalement, elle rejeta sa belle tête en arrière, et la manière dont elle le fit était empreinte d’insubordination.
« Il m’attriste de harceler votre Altesse en une telle période », l’assura-t-elle, « mais je dois implorer votre indulgence. Ces choses peuvent être comme vous le dites. Vos plans peuvent être les plus nobles qui aient jamais été conçus, puisque leur aboutissement impliquerait le sacrifice de votre propre chair et de votre propre sang — en la personne de votre nièce. Mais je n’y prendrai aucune part. Il se peut que je manque d’une telle noblesse d’âme ; il se peut que je sois indigne de la haute position dans laquelle je suis née, sans que ce soit ma faute. Et ainsi, mon seigneur », finit-elle, sa voix, son visage, son geste, conférant tous une finalité irrévocable à ses paroles, « je n’épouserai pas ce duc de Babbiano — non, pas pour cimenter des alliances avec une centaine de duchés. »
« Valentina ! » s’exclama-t-il, tiré de son calme habituel. « Oubliez-vous que vous êtes ma nièce ? »
« Puisque vous semblez l’avoir oublié. »
« Ces caprices de femme… » commença-t-il, quand elle l’interrompit.
« Peut-être serviront-ils à vous rappeler que je suis une femme, et peut-être si vous vous souvenez de cela, pourriez-vous considérer combien il est naturel que, étant une femme, je refuse d’épouser pour… pour des fins politiques. »
« Dans votre chambre », commanda-t-il, maintenant tout à fait excité. « Et à genoux, implorez la grâce du Ciel pour vous aider à voir votre devoir, puisque mes paroles ne prévalent pas. »
« Oh, si seulement la duchesse était revenue de Mantoue », soupira-t-elle. « La bonne Monna Elizabetta pourrait vous faire fondre jusqu’à quelque pitié. »
« Monna Elizabetta est trop pleine de devoir elle-même pour faire autre chose que de vous pousser à l’obéissance. Voilà, enfant », ajouta-t-il, sur un ton plus cajoleur, « laissez de côté cette humeur désobéissante, qui ne vous ressemble pas et vous sied mal. Vous serez mariée avec une splendeur et une magnificence qui rendront verte de jalousie chaque princesse d’Italie. Votre dot est fixée à cinquante mille ducats, et Giuliano della Rovere prononcera la bénédiction. J’ai déjà envoyé des ordres à Ferrare, à l’incomparable Anichino, pour la ceinture de majesté ; je ferai venir de Venise de la feuille d’or et… »
« Mais ne m’écoutez-vous pas quand je dis que je n’épouserai pas ? » l’interrompit-elle avec un calme passionné, le visage blanc, la poitrine soulevée.
Il se leva, s’appuyant lourdement sur une canne à pommeau d’or, et la regarda un moment sans parler, les sourcils contractés. Puis :
« Vos fiançailles avec Gian Maria sont proclamées », annonça-t-il d’une voix froide et définitive. « J’ai donné ma parole au Duc, et votre mariage aura lieu dès qu’il sera de retour. Maintenant, allez. De telles scènes sont fatigantes pour un homme malade, et elles sont indignes. »
« Mais, votre Altesse », commença-t-elle, une note suppliante remplaçant celle qui, tout à l’heure, était empreinte de défi.
« Allez ! » explosa-t-il en frappant du pied, puis pour sauver sa dignité — car il craignait qu’elle ne restât encore — il tourna lui-même les talons et quitta l’appartement.
Laissée à elle-même, elle resta là un instant, laissa échapper un soupir et essuya une larme de colère de ses yeux bruns. Puis, avec un mouvement soudain qui semblait impliquer la suppression de son humeur, elle se dirigea vers la porte par laquelle elle était entrée et quitta la chambre.
Elle descendit la longue galerie, dont les murs brillaient des nouvelles fresques du pinceau miraculeux d’Andrea Mantegna ; elle traversa son antichambre et gagna la pièce même où, quelques heures auparavant, elle avait reçu l’insulte des avances odieuses de Gian Maria. Elle traversa la pièce désormais vide et sortit sur la terrasse qui surplombait les jardins paradisiaques du palais.
Près de la fontaine se dressait un siège en marbre blanc, sur lequel, plus tôt dans la journée, l’une de ses femmes avait jeté un manteau de velours cramoisi. Elle s’y assit pour réfléchir à la situation monstrueuse qui l’assaillait. L’air était chaud et embaumé, lourd du parfum des fleurs du jardin en contrebas. Le clapotis de la fontaine semblait l’apaiser, et pendant un petit moment, ses yeux restèrent fixés sur cette eau scintillante qui montait haut en une colonne de cristal, puis se brisait et retombait, pluie de joyaux étincelants, dans le large bassin de marbre. Puis, ses yeux devenant fatigués, ils s’égarèrent vers la balustrade de marbre, où un paon marchait avec une dignité arrogante ; ils passèrent aux jardins en contrebas, gais avec leurs premières floraisons, dans leurs cadres majestueux de hautes haies de buis, et flanqués de myrtes et de grands cyprès se dressant, austères et noirs, contre le safran profond du ciel vespéral.
À l’exception du clapotis de la fontaine et du cri rauque et occasionnel du paon, tout était en paix, comme par contraste avec le tumulte qui faisait rage dans l’âme de Valentina. Puis un autre bruit rompit le silence — un pas léger, craquant sur le gravier de l’allée. Elle se tourna, et derrière elle se tenait le magnifique Gonzaga, un sourire reflétant à la fois plaisir et surprise sur son beau visage.
« Seule, Madonna ? » dit-il, sur des accents de doux étonnement, ses doigts remuant doucement les cordes du luth qu’il portait, et sans lequel il apparaissait rarement à la Cour.
« Comme vous voyez », répondit-elle, et son ton était celui de quelqu’un dont les pensées sont occupées par d’autres choses.
Son regard s’éloigna de lui à nouveau, et en un instant, il sembla qu’elle avait oublié sa présence, tant l’expression de son visage était absorbée.
Mais Gonzaga ne se décourageait pas facilement. La patience était la seule vertu que Valentina, plus que toute autre femme — et il y en avait eu beaucoup dans sa jeune vie — avait inculquée à une âme qui, dans l’ensemble, était tout sauf vertueuse. Il fit un pas de plus et s’appuya légèrement contre le bord de son siège, ses jambes bien faites croisées, son corps gracieux s’inclinant très légèrement vers elle.
« Vous êtes pensive, Madonna », murmura-t-il de sa voix riche et caressante.
« Pourquoi donc », le réprimanda-t-elle, mais sur un ton doux, « vous immiscez-vous dans mes pensées ? »
« Parce qu’elles semblent être des pensées tristes, Madonna », répondit-il avec faconde, « et je serais un piètre ami si je ne cherchais pas à vous en tirer. »
« Vous l’êtes, Gonzaga ? » questionna-t-elle, sans le regarder. « Vous êtes mon ami ? »
Il sembla tressaillir, puis se redresser, tandis qu’une ombre de quelque chose qui pouvait être bon ou mauvais, ou un peu des deux, passait sur son visage. Puis il se pencha jusqu’à ce que sa tête soit très proche de la sienne.
« Votre ami ? » dit-il. « Ah, plus que votre ami. Considérez-moi comme votre esclave, Madonna. »
Elle le regarda maintenant, et sur son visage, elle vit le reflet de l’ardeur qui s’était exprimée dans sa voix. Dans ses yeux, il y avait un regard d’une intensité brûlante. Elle s’écarta de lui, et au début, il se crut repoussé, mais en désignant l’espace qu’elle avait laissé :
« Asseyez-vous ici près de moi, Gonzaga », dit-elle doucement, et lui, croyant à peine à sa propre bonne fortune d’être gratifié d’une telle faveur, obéit d’une manière un peu timide qui contrastait étrangement avec ses récentes paroles audacieuses.
Il rit légèrement, peut-être pour couvrir l’embarras qui l’envahissait, et laissant tomber son bonnet orné de joyaux, il jeta une jambe vêtue de blanc sur l’autre et prit son luth sur ses genoux, ses doigts errant à nouveau sur les cordes.
« J’ai une nouvelle chanson, Madonna », annonça-t-il, avec une gaieté manifestement forcée. « Elle est en ottava rima, un faible écho de l’immortel Niccolo Correggio, composée en l’honneur de celle dont la description dépasse le vol de la chanson humaine. »
« Pourtant, vous chantez à son sujet ? »
« Ce n’est rien de plus qu’une reconnaissance de l’impossibilité de chanter à son sujet. Ainsi… » Et grattant un accord ou deux, il commença, a mezza voce :
« Quando sorriderán' in ciel Gli occhi tuoi ai santi-- »
Elle posa une main sur son bras pour l’arrêter.
« Pas maintenant, Gonzaga », supplia-t-elle, « je ne suis pas d’humeur pour votre chanson, aussi douce que je ne doute pas qu’elle soit. »
Une ombre de déception et de vanité froissée traversa son visage. Les femmes avaient l’habitude d’écouter avidement ses strambotti, subjuguées par l’habileté des mots et la douceur séduisante de sa voix.
« Ah, ne soyez jamais si morose », s’écria-t-elle, souriant maintenant à son air dépité. « Si je n’ai pas écouté maintenant, je le ferai plus tard. Pardonnez-moi, bon Gonzaga », le supplia-t-elle, avec une douceur à laquelle aucun homme n’aurait pu résister. Puis un soupir s’échappa de ses lèvres ; un son qui ressemblait à un sanglot suivit, et sa main se referma sur son bras.
« Ils me brisent le cœur, mon ami. Oh, si seulement vous m’aviez laissée en paix au couvent de Santa Sofia ! »
Il se tourna vers elle, toute sollicitude et douceur, pour s’enquérir de la raison de son accès.
« C’est cette alliance odieuse dans laquelle ils cherchent à me forcer avec cet homme de Babbiano. J’ai dit à Guidobaldo que je n’épouserai pas ce duc. Mais j’aurais aussi bien fait de dire au Destin que je ne mourrai pas. L’un est aussi indifférent que l’autre. »
Gonzaga soupira profondément, avec sympathie, mais ne dit rien.
C’était là un chagrin auquel il ne pouvait remédier, une doléance qu’il ne pouvait faire rien pour supprimer. Elle se détourna de lui avec un geste d’impatience.
« Vous soupirez », s’exclama-t-elle, « et vous vous lamentez sur la cruauté du destin qui m’attend. Mais vous ne pouvez rien pour moi. Vous n’êtes que des mots, Gonzaga. Vous pouvez vous dire plus que mon ami — mon esclave. Pourtant, quand j’ai besoin de votre aide, que m’offrez-vous ? Un soupir ! »
« Madonna, vous êtes injuste », s’empressa-t-il de répondre, avec une certaine fougue. « Je ne rêvais pas — je n’osais pas rêver — que c’était mon aide que vous cherchiez. Ma sympathie, je le croyais, était tout ce que vous invitiez, et ainsi, de peur de paraître présomptueux, c’était tout ce que j’offrais. Mais si c’est mon aide dont vous avez besoin ; si vous cherchez un moyen d’éluder cette alliance que vous décrivez à juste titre comme odieuse, une aide telle qu’il est au pouvoir d’un homme de la rendre, vous l’aurez de moi. »
Il parla presque férocement et avec une certaine assurance sombre, bien que, pour l’instant, aucun plan ne se fût formé dans son esprit.
En vérité, si une voie avait été claire pour lui, il y aurait peut-être eu moins de confiance dans son ton, car, après tout, il n’était pas par nature un homme d’action, et son caractère était tout le contraire de vaillant. Pourtant, il était un si excellent acteur qu’il se trompait lui-même par son jeu, et dans cette suggestion de vagues hauts faits qu’il accomplirait, il se sentit animé d’une soudaine ardeur martiale, et capable de tout. Il était animé, aussi, par la passion dont la beauté de Valentina le remplissait — une passion qui l’approcha plus de faire de lui un homme que la Nature n’avait réussi à le faire.
Que maintenant, à l’heure de son besoin, elle se tourne si facilement vers lui pour obtenir de l’aide, il l’accepta comme preuve qu’elle n’était pas sourde à la voix de ce grand amour qu’il lui portait, mais dont il n’avait jamais osé montrer un signe. La jalousie passagère qu’il avait ressentie pour ce chevalier blessé qu’ils avaient rencontré à Acquasparta fut apaisée par son attitude actuelle envers lui, le chevalier lui-même oublié.
Quant à Valentina, elle écouta son discours empressé et son ton sincère avec un étonnement croissant, tant pour lui que pour elle-même. Ses propres paroles n’avaient été guère plus qu’une explosion de mauvaise humeur. Trouver réellement un moyen d’éluder les volontés de son oncle n’était pas dans ses intentions — à moins que cela ne réside dans l’exécution de cette menace de prendre le voile. Maintenant, cependant, que Gonzaga parlait si courageusement de faire ce qu’un homme pouvait faire pour l’aider à éluder ce mariage, l’idée d’une résistance active prit une forme séduisante.
Un espoir timide — un espoir qui avait peur d’être brisé avant de prendre de la force — pointa maintenant dans les yeux étonnés qu’elle tourna vers son compagnon.
« Y a-t-il un moyen, Gonzaga ? » demanda-t-elle, après une pause.
Pendant cette pause, son esprit avait été très occupé. Quelque peu poète, il était doué d’une vivacité d’esprit certaine, et était un homme à l’imagination très prompte. Comme une inspiration, une idée lui était venue ; de celle-ci en était née une autre, et encore une autre, jusqu’à ce qu’une chaîne d’événements par laquelle la frustration des plans de Babbiano et d’Urbino pourrait être accomplie, soit complète.
« Je pense », dit-il lentement, les yeux baissés, « que je connais un moyen. »
Son regard était maintenant avide, sa lèvre tremblante, et son visage un peu pâle. Elle se pencha vers lui.
« Dites-le-moi », supplia-t-elle fébrilement.
Il posa son luth sur le siège à côté de lui, et ses yeux scrutèrent les alentours avec appréhension.
« Pas ici », murmura-t-il. « Il y a trop d’oreilles au palais d’Urbino. Vous plaira-t-il de marcher dans les jardins ? Je vous le dirai là-bas. »
Ils se levèrent ensemble, tant son assentiment était prompt. Ils se regardèrent pendant une seconde. Puis, côte à côte, ils descendirent les larges marches de marbre qui menaient de la terrasse aux allées bordées de buis des jardins. Ici, parmi les ombres qui s’allongeaient, ils marchèrent en silence pendant un moment, le temps pour Gonzaga de chercher des mots pour exposer son plan. Enfin, devenue impatiente, Valentina le pressa d’une question.
« Ce que je conseille, Madonna », répondit-il, « c’est le défi ouvert. »
« Une telle voie, je la poursuis déjà. Mais où cela me mènera-t-il ? »
« Je ne parle pas du simple défi des mots — de simples protestations que vous n’épouserez pas Gian Maria. Écoutez, Madonna ! Le château de Roccaleone est votre propriété. C’est peut-être la forteresse la plus solide de toute l’Italie, aujourd’hui. Faiblement garnie et bien approvisionnée, elle pourrait soutenir un siège d’un an. »
Elle se tourna vers lui, ayant déjà deviné la proposition dans son esprit, et bien qu’au début ses yeux parurent surpris, ils s’allumèrent bientôt d’une lueur d’audace qui augurait bien d’une très belle aventure. C’était une notion follement romantique, cette idée de Gonzaga, digne du cerveau surchauffé d’un poète, et pourtant elle l’attirait par sa saveur sans précédent.
« Pourrait-on le faire ? » s’interrogea-t-elle, les yeux pétillants à l’anticipation d’un tel acte.
« Elle le pourrait, en vérité, elle le pourrait », répondit-il avec une empressement nullement moindre que le sien. « Enfermez-vous dans Roccaleone, et de là lancez votre défi à Urbino et Babbiano, refusant de vous rendre jusqu’à ce qu’ils acceptent vos conditions : à savoir, que vous épousiez qui bon vous semble. »
« Et vous m’aiderez dans cette entreprise ? » questionna-t-elle, son esprit — dans son innocence — penchant de plus en plus vers ce projet insensé.
« De toute ma force et de tout mon esprit », répondit-il avec empressement et galanterie. « Je ravitaillerai le lieu de telle sorte qu’il sera en mesure de soutenir un siège pendant une année entière, si le besoin s’en faisait sentir, et je vous trouverai les hommes pour le défendre ; une vingtaine, je devrais penser, sera amplement suffisante pour nos besoins, puisque c’est principalement sur la force naturelle du lieu que nous comptons. »
« Et ensuite », dit-elle, « j’aurai besoin d’un capitaine. »
Gonzaga lui fit une profonde révérence.
« Si vous voulez bien m’honorer de cette charge, Madonna, je vous servirai loyalement tant qu’il me restera un souffle de vie. »
Un sourire trembla une seconde sur ses lèvres, mais disparut avant même que le courtisan ne se soit redressé de sa révérence, car elle était bien loin de vouloir blesser son esprit. Mais l’idée de ce fat parfumé dans le rôle de capitaine, commandant une poignée de mercenaires rustres et dirigeant les opérations pour la résistance d’un siège assidu, la toucha par son aspect burlesque. Pourtant, si elle lui refusait cela, il était plus que probable qu’il se croirait offensé et refuserait de faire avancer leurs plans. L’idée lui traversa l’esprit — dans la pleine confiance de la jeunesse — que s’il venait à lui faire défaut à l’heure de l’action, elle avait assez de courage pour se tirer d’affaire elle-même. Et c’est ainsi qu’elle consentit, ce qui lui valut une nouvelle révérence, cette fois empreinte de gratitude. Puis une pensée soudaine lui vint, et avec elle, le désarroi.
« Mais pour tout cela, Gonzaga — pour les hommes et le ravitaillement — il faudra de l’argent. »
« Si vous voulez bien laisser mon amitié être prouvée aussi en cela... » commença-t-il.
Mais elle l’interrompit, frappée soudain par une solution à l’énigme.
« Non, non ! » s’exclama-t-elle. Son visage s’assombrit un peu. Il avait espéré la placer dans sa dépendance de toutes les manières possibles, et voici qu’elle dressait une barrière. Sur sa tête, elle portait une résille d’or, si richement ornée de perles qu’elle valait la rançon d’un prince. Elle se hâta maintenant de la défaire avec des doigts que l’excitation faisait trembler. « Voilà ! » cria-t-elle en la lui tendant. « Changez cela en argent, mon ami. Cela devrait vous rapporter assez de ducats pour cette entreprise. »
Il lui vint ensuite à l’esprit qu’elle ne pourrait pas aller seule dans ce château avec seulement Gonzaga et les hommes qu’il était sur le point d’enrôler. Sa réponse vint avec une promptitude qui montrait qu’il avait, lui aussi, considéré ce point.
« En aucun cas », lui répondit-il. « Le moment venu, vous devrez choisir celles de vos dames — disons trois ou quatre — qui vous semblent convenables et dignes de votre confiance. Vous pourrez prendre un prêtre également, un page ou deux, et quelques serviteurs. »
Ainsi, dans le crépuscule, parmi les ombres de ce vieux jardin italien, fut tissé le complot par lequel Valentina devait échapper à l’alliance avec son Altesse de Babbiano. Mais il y avait plus que cela, bien que ce fût tout ce que Valentina voyait. C’était aussi un complot par lequel elle pourrait devenir l’épouse de Messer Romeo Gonzaga.
Il était un membre exilé de cette célèbre famille de Mantoue, qui a produit quelques scélérats et un saint. Avec l’argent qu’une mère idolâtre lui avait donné au moment du départ, il menait grand train à la cour d’Urbino, où il était toléré en vertu de sa parenté avec la duchesse de Guidobaldo, Monna Elizabetta. Mais ses ressources s’épuisaient, et il lui incombait de tourner son attention vers des quartiers susceptibles de lui rapporter profit. Ayant peu d’envergure et — ses goûts ne l’ayant pas porté vers cela — n’étant pas exercé aux armes, il eût été inutile pour lui de chercher la carrière commune aux aventuriers de son âge. Pourtant, il était un aventurier dans l’âme, et comme les champs de Mars étaient peu adaptés à sa nature, il avait longtemps médité sur les possibilités que lui offraient les registres de Cupidon. Guidobaldo — purement par égard pour Monna Elizabetta — lui avait témoigné une grande faveur, et sur ce point, il avait été assez vaniteux pour fonder de grands espoirs — car Guidobaldo avait deux nièces. Ces espoirs avaient été grands lorsqu’il fut choisi pour escorter la belle Valentina della Rovere du couvent de Santa Sofia à la cour de son oncle. Mais, dernièrement, ils s’étaient flétris, depuis qu’il avait appris quels étaient les plans de son oncle pour l’avenir de cette dame. Et maintenant, par sa propre action, et par le complot dans lequel elle s’était engagée avec lui, ils renaissaient.
Contrecarrer Guidobaldo pouvait s’avérer une chose dangereuse, et sa vie pourrait en être le prix si ses manigances échouaient — aussi clément et miséricordieux que fût Guidobaldo. Mais s’ils réussissaient, et si par amour ou par la force il pouvait amener Valentina à l’épouser, il était assez confiant que Guidobaldo, voyant que les choses étaient allées trop loin — car Gian Maria refuserait certainement d’épouser la veuve de Gonzaga — les laisserait tranquilles. À cette fin, aucun plan ne pouvait être plus propice que celui dans lequel il l’avait entraînée. Guidobaldo pourrait les assiéger à Roccaleone et pourrait éventuellement les réduire par la force des armes — une circonstance, cependant, qu’en dépit de ses paroles, il jugeait extrêmement lointaine. Mais si seulement il pouvait épouser Valentina avant qu’ils ne capitulent, il pensait qu’il aurait peu de raisons de craindre les conséquences de la colère de Guidobaldo. Après tout, en ce qui concernait la naissance et la famille, Romeo Gonzaga n’était en rien inférieur à son Altesse d’Urbino. Guidobaldo avait encore une autre nièce, et il pourrait cimenter avec elle l’alliance désirée avec Babbiano.
Seul dans les jardins du palais, Gonzaga fit les cent pas après la tombée de la nuit, et les yeux tournés vers les étoiles qui commençaient à parsemer le ciel violet, il esquissa un sourire de gratification rusée. Il se souvint à quel point il avait été bien avisé de suggérer qu’ils emmènent un prêtre à Roccaleone. À moins que son sens prophétique ne l’entraîne dans une grave erreur, ils trouveraient du travail pour ce prêtre avant que le château ne soit rendu.
CHAPITRE VIII. PARMI LA LIE DU VIN
Et ainsi advint-il que tandis que, par les ordres de Guidobaldo, les préparatifs pour les noces de Valentina allaient bon train avec une hâte fébrile — tandis que peintres, sculpteurs et artisans travaillant l’or et l’argent s’appliquaient à leurs tâches précipitées ; tandis que des messagers couraient à Venise pour de la feuille d’or et de l’outremer pour les coffres de mariage ; tandis que le lit nuptial était apporté de Rome et le char de Ferrare ; tandis que des étoffes coûteuses étaient rassemblées et les vêtements de mariage confectionnés — le magnifique Romeo Gonzaga, de son côté, s’employait tout aussi diligemment à rendre vains tous ces travaux de préparation.
Le soir du troisième jour de sa conspiration, il était assis dans la chambre qui lui avait été allouée dans le palais d’Urbino, et mûrissait ses plans. Et il était si satisfait de son tête-à-tête avec lui-même que, alors qu’il était assis à sa fenêtre, un sourire content flottait sur ses lèvres.
Il laissa son regard errer le long des pentes de ce désert de rochers, jusqu’à la rivière Metauro, serpentant vers la mer à travers des plaines fertiles, et scintillant ici d’argent et là d’or dans la lumière du soir. Il n’aurait pas souri avec autant de complaisance s’il avait jugé que l’entreprise dans laquelle il s’engageait était de ce caractère belliqueux qu’il avait dépeint à Valentina. Il ne manquait ni de ruse ni de jugement sur le fonctionnement des esprits humains, et il opinait très raisonnablement qu’une fois que la dame Valentina s’enfermerait à Roccaleone et enverrait dire à son oncle qu’elle n’épouserait pas Gian Maria, et ne retournerait pas à la cour d’Urbino tant qu’il ne lui aurait pas donné sa parole ducale qu’elle n’entendrait plus parler de cette union, le duc serait le premier à capituler.
Il soutenait que cela ne pourrait pas arriver tout de suite — et il ne le souhaitait pas non plus ; des messages passeraient, et Guidobaldo chercherait par cajoleries à reconquérir sa nièce. Elle résisterait à cela, et, à la fin, son oncle verrait la nature impraticable de la situation et accepterait ses conditions pour que cela prenne fin. Qu’il en vînt aux armes, et que Guidobaldo se mît à assiéger Roccaleone, il ne le crut pas un seul instant — car quel genre de ridicule ne s’attirerait-il pas de la part des États voisins ? Au pire, même s’il y avait un siège, il ne serait jamais mené avec la rigueur d’une guerre ordinaire ; il n’y aurait ni assauts, ni bombardements ; ce serait un simple investissement, ayant pour objet d’intercepter les ressources, afin d’affamer la garnison jusqu’à la soumission — car ils ne rêveraient jamais d’un tel ravitaillement que celui que Gonzaga préparait.
Ainsi raisonnait Gonzaga avec lui-même, et le sourire animant les coins de sa bouche faible devint plus pensif. Il fit de grands rêves ce soir-là ; il eut de merveilleuses visions d’un futur pouvoir princier qui devait devenir le sien en vertu de cette alliance qu’il était en train d’organiser si habilement — un fou dans le paradis des fous, avec sa folie pour seule compagnie.
Mais malgré tout, ses rêves étaient merveilleusement doux à caresser et ses visions vraiment séduisantes à contempler. Il y avait des plans à former et des moyens à concevoir pour la fuite vers Roccaleone. Il y avait des calculs à faire ; l’estimation des vivres, des armes et des hommes ; et une fois ces calculs terminés, il y avait toutes ces choses à obtenir. Il avait déjà prévu les vivres, tandis qu’il n’avait pas besoin de penser aux armes ; Roccaleone devait en être bien pourvu. Mais la recherche des hommes lui causait quelque souci. Il avait décidé d’en enrôler une vingtaine, ce qui était sûrement le nombre le plus petit avec lequel il pouvait faire bonne figure dans une affaire martiale. Mais même si le nombre était modeste, où devait-il trouver vingt gaillards qui se souciaient si peu de leur vie pour s’embarquer dans une telle entreprise — même s’ils étaient attirés par une solde généreuse — et encourir ainsi le déplaisir ducal de Guidobaldo ?
Il s’habilla avec une rigueur sobre pour une fois dans sa vie de dandy, et descendit, après la tombée de la nuit, dans une taverne d’une rue pauvre derrière le Duomo, espérant que là, parmi la lie du vin, il pourrait trouver ce dont il avait besoin.
Par une grande chance, il tomba sur un vieux capitaine de mercenaires, qui avait autrefois été une sorte de condottiero de moindre envergure, mais qui était cruellement réduit par la mauvaise fortune et le mauvais vin.
La taverne était un endroit sordide et coupe-gorge, dans lequel le délicat Gonzaga n’était pas entré sans un tremblement, invoquant la protection des saints et se signant avant de franchir le seuil. Quelques morceaux de chèvre étaient en train de cuire sur les braises, dans une grande cheminée au fond de la salle, à l’opposé de la porte. Devant celle-ci, Ser Luciano — le tavernier — s’accroupissait sur ses talons et éventait si diligemment qu’un nuage de cendres s’élevait jusqu’au plafond et se répandait, avec la fumée nauséabonde, dans toute la chambre misérable. Une lampe en laiton oscillait au plafond et brillait librement à travers cette fumée, comme brille la lune à travers une brume du soir. L’endroit empestait si fort qu’au début Gonzaga fut tenté de s’en aller. Seule la réflexion qu’il n’était nulle part ailleurs à Urbino aussi susceptible qu’ici de trouver ce qu’il cherchait, le poussa à étouffer sa répugnance naturelle et à rester. Il glissa sur de la graisse et faillit ne pas s’étaler de tout son long sur ce sol immonde, ce qui provoqua un éclat de rire malicieux d’un géant en haillons qui observait avec intérêt son arrivée guindée.
En sueur, et les nerfs à vif, le courtisan se fraya un chemin jusqu’à une table contre le mur, et s’assit sur le banc de bois grossier devant elle, priant pour rester son seul occupant.
Sur le mur opposé étaient suspendus un crucifix noirci et un petit bénitier qui était sec depuis une génération, et qui servait désormais de réceptacle à la poussière et à un brin de romarin flétri. Juste en dessous — en compagnie d’un couple de tatterdemalions dignes de lui — était assis le géant qui s’était moqué de sa chute, et alors que Gonzaga prenait place, il entendit la voix du gaillard, gutturale, éraillée par la bouteille et contentieuse.
« Et ce vin, Luciano ? Sangue della Madonna ! Vas-tu l’apporter avant de tomber mort, cochon ? »
Gonzaga frissonna et aurait voulu se signer à nouveau pour se protéger contre ce qui semblait être un véritable diable incarné, si l’œil injecté de sang du ruffian n’avait été fixé sur lui dans un regard vitreux.
« J’arrive, cavaliere, j’arrive », cria l’hôte timide, sautant sur ses pieds et laissant la chèvre brûler tandis qu’il servait la soif inextinguible du géant.
Le titre fit sursauter Gonzaga, et il pencha à nouveau les yeux sur le visage de l’homme. Il le trouva d’une expression scélérate, enflammé et taché ; les cheveux pendaient emmêlés autour d’une tête de boulet et les yeux brillaient férocement de chaque côté d’un nez tombant. Du rang chevaleresque par lequel le tavernier l’appelait, le gaillard ne portait aucun signe extérieur. Il portait des armes, certes ; une épée et un poignard à la ceinture, tandis qu’à côté de lui sur la table se trouvait un casque en acier rouillé. Mais ces outils belliqueux servaient seulement à lui donner l’apparence d’un masnadiero errant ou d’un coupe-gorge à louer. Abandonnant bientôt la contemplation de Gonzaga, il se tourna vers ses compagnons, et vers l’auditeur flottèrent les récits grossiers et vantards d’une guerre de pillage en Sicile, dix ans auparavant. Gonzaga devint excité. Il semblait bien que ce fût un homme qui pourrait lui être utile. Il fit semblant de siroter le vin que Luciano lui avait apporté, et écouta avidement ce récit fanfaron, d’où il ressortait que ce coquin avait autrefois été mieux loti et avait été une sorte de chef. Il écouta intensément, et se demanda si des hommes tels que ceux qu’il se vantait d’avoir menés dans cette campagne se trouvaient encore et pouvaient être rassemblés.
Au bout d’une demi-heure peut-être, les deux compagnons de ce géant assoiffé se levèrent et prirent congé de lui. Ils jetèrent un regard rapide sur Gonzaga et disparurent.
Il hésita un petit moment. Le ruffian semblait avoir sombré dans une rêverie, ou bien il dormait les yeux ouverts. Reprenant son courage, le galant se leva enfin et traversa la salle. Le magnifique Gonzaga n’était nullement versé dans les manières de taverne, et lui qui, à la cour, dans une salle de bal ou une antichambre, était le miroir même de toutes les grâces d’un courtisan, se sentait ici maladroit et mal à l’aise.
Enfin, invoquant son esprit à son aide :
« Bon monsieur », dit-il, avec quelque timidité, « me feriez-vous l’honneur de partager un flacon avec moi ? »
L’œil du ruffian, qui un instant plus tôt avait semblé vide et mélancolique, s’anima jusqu’à paraître embrasé. Il leva ses globes injectés de sang et rencontra hardiment le regard inquiet de Gonzaga. Ses lèvres s’entrouvrirent dans un claquement anticipatif, son dos se raidit, et sa tête fut relevée jusqu’à ce que son menton prenne une inclinaison si hautaine que Gonzaga craignit que son hospitalité offerte ne fût sur le point de subir un rejet méprisant.
« Si je partagerai un flacon ? » haleta le gaillard, comme, étant le pécheur qu’il était et savait être, il aurait pu haleter : « Irai-je au Ciel ? » « Si je... si je... ? » Il fit une pause et pinça les lèvres. Ses sourcils étaient froncés et son expression devint terriblement rusée alors qu’il évaluait à nouveau ce joli garçon qui offrait des flacons de vin à des aventuriers à bout de souffle comme lui. Il avait failli demander ce qui serait requis de lui en échange, quand soudain il se souvint — avec la philosophie de fripon que l’adversité lui avait enseignée — que si on lui disait pourquoi le vin devait le soudoyer, et que l’affaire ne lui convenait pas, il perdrait le vin en le confessant ; alors que s’il gardait le silence jusqu’à ce qu’il ait bu, il lui appartiendrait ensuite de se satisfaire de l’affaire quand elle serait proposée.
Il composa ses traits rudes en une grossière esquisse de sourire.
« Doux jeune monsieur », murmura-t-il, « doux, gentil et très illustre seigneur, je partagerais un tonneau avec un tel noble que vous. »
« Dois-je prendre cela pour dire que vous boirez ? » dit Gonzaga, qui avait à peine su quoi faire des derniers mots de l’homme.
« Corps de Bacchus ! Oui. Je boirai avec vous, gentile signorino, jusqu’à ce que votre bourse soit vide ou que le monde soit à sec. » Et il eut un sourire en coin, mélange de moquerie et de satisfaction.
Gonzaga, encore à moitié incertain de son terrain, appela le tavernier et lui ordonna d’apporter un flacon de son meilleur cru. Pendant que Luciano s’occupait d’aller chercher le vin, une contrainte pesa sur cette paire étrangement discordante.
« C’est une nuit fraîche », commenta Gonzaga, après un moment, s’asseyant en face de son spadassin.
« Jeune monsieur, votre esprit a perdu son tranchant. La nuit est chaude. »
« J’ai dit », bredouilla Gonzaga, qui n’était pas habitué à la contradiction de ses inférieurs et voulait maintenant s’affirmer, « que la nuit est fraîche. »
« Vous avez menti, alors », répondit l’autre, avec un sourire nouveau, « car, comme je vous ai répondu, la nuit est chaude. Piaghe di Cristo ! Je suis un mauvais homme à contredire, mon joli galant, et si je dis que la nuit est chaude, chaude elle sera, même s’il y a de la neige sur le mont Vésuve. »
Le courtisan devint rose à cela, et sans l’arrivée du tavernier avec le vin, il est possible qu’il ait commis une témérité inconsidérée. À la vue de la liqueur rouge, la fureur mourut sur le visage du ruffian.
« Une longue vie, une longue soif, une longue bourse, et une courte mémoire ! » fut son toast, dont Gonzaga ne tenta pas de percer le sens cryptique. Alors que le gaillard posait sa coupe et, avec sa manche, essuyait l’humidité de sa bouche non rasée, « Puis-je apprendre », s’enquit-il, « dont je reçois l’honneur de l’hospitalité ? »
« Avez-vous déjà entendu parler de Romeo Gonzaga ? »
« De Gonzaga, oui ; bien que de Romeo Gonzaga, jamais. Êtes-vous lui ? »
Gonzaga inclina la tête.
« Une noble famille, la vôtre », répondit le spadassin, sur un ton qui impliquait que la sienne était tout aussi bonne. « Laissez-moi me nommer à vous. Je suis Ercole Fortemani », dit-il, avec l’air fier de celui qui s’annonçait comme un empereur.
« Un nom formidable », dit Gonzaga, d’un ton surpris, « et il a une sonorité noble. »
Le grand gaillard se tourna vers lui avec une colère soudaine.
« Pourquoi cet étonnement ? » tonna-t-il. « Je vous dis que mon nom est à la fois noble et formidable, et vous me trouverez aussi formidable que je suis noble. Diavolo ! Cela semble-t-il incroyable ? »
« Ai-je dit cela ? » protesta Gonzaga.
« Vous seriez mort à présent si vous l’aviez fait, Messer Gonzaga. Mais vous l’avez pensé, et je pourrais prendre la liberté de vous montrer à quel point il faut être un homme audacieux pour le penser sans en souffrir. »
Hérissé comme un dindon, blessé dans son orgueil et sa vanité, Ercole se hâta d’éclairer Gonzaga sur sa personnalité.
« Apprenez, monsieur », annonça-t-il, « que je suis le capitaine Ercole Fortemani. J’ai occupé ce rang dans l’armée du Pape. J’ai servi les Pisans et le noble Baglioni de Pérouse avec honneur et distinction. J’ai commandé cent lances de la célèbre compagnie franche de Gianinoni. J’ai combattu avec les Français contre les Espagnols, et avec les Espagnols contre les Français, et j’ai servi les Borgia, qui complotent contre les deux. J’ai traîné une pique dans la suite de l’empereur, et j’ai détenu le rang de capitaine, aussi, dans l’armée du Roi de Naples. Maintenant, jeune monsieur, vous avez appris quelque chose sur moi, et si mon nom n’est pas écrit en lettres de feu d’un bout à l’autre de l’Italie, c’est — Corps de Dieu ! — parce que les mains qui m’ont embauché pour le travail ont récolté la gloire de mes actions. »
« Un noble palmarès », dit Gonzaga, qui avait crédulement absorbé ce catalogue de mensonges, « un très noble palmarès. »
« Pas du tout », contredit l’autre, par soif de contradiction qui faisait partie de lui. « Un grand palmarès, si vous voulez, pour me recommander au service mercenaire. Mais vous ne pouvez pas appeler noble le service d’un mercenaire. »
« C’est une affaire sur laquelle nous ne nous querellerons pas », dit Gonzaga d’un ton apaisant. La férocité de l’homme était terrifiante.
« Qui dit que nous ne le ferons pas ? » demanda-t-il. « Qui m’en empêchera si j’ai envie de me quereller là-dessus ? Répondez-moi ! » et il se leva à moitié de son siège, transporté par la colère dans laquelle il s’enferrait. « Mais patience ! » rompit-il, se rasseyant soudain. « Je suppose que ce n’est pas par égard pour mes beaux yeux, ni attiré par l’élégance de ma mise » — et il souleva un coin de sa cape en lambeaux — « ni encore parce que vous souhaitez faire une partie avec moi, que vous avez cherché ma connaissance et demandé ce vin. Vous avez besoin de mes services ? »
« Vous l’avez deviné. »
« Un discernement prodigieux, par l’Hostie ! » Il semblait enclin à une ironie assez fastidieuse. Puis son visage devint sévère et il baissa la voix jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un murmure grondant. « Écoutez-moi, Messer Gonzaga. Si le service que vous exigez est l’égorgement d’un gosier ou quelque affaire malpropre du même genre, pour laquelle ma détresse apparente vous porte à croire que je suis mûr, laissez-moi vous conseiller, si vous tenez à votre peau, de ne pas mentionner ce service et de vous en aller. »
Dans une protestation hâtive, frénétique et craintive, les mains de Gonzaga s’ouvrirent.
« Monsieur, monsieur… je… je n’aurais pas pu penser cela de vous », bredouilla-t-il avec une chaleur dont une grande partie était authentique, car il se réjouissait de voir quelques scrupules briller encore dans le tas fétide de l’existence de vaurien de cet homme. Un coquin dont la vilenie ne connaîtrait aucune limite n’aurait guère fait son affaire. « J’ai besoin d’un service, mais ce n’est pas un travail de bas-fond. C’est une entreprise considérable, et dans laquelle, je pense, vous devriez vous révéler l’homme qu’il me faut. »
« Faites-m’en savoir davantage », dit Ercole avec emphase.
« J’ai d’abord besoin de votre parole que, si l’entreprise s’avérait inadaptée à vous ou au-dessus de vos forces, vous respecterez la chose et la garderez secrète. »
« Corps de Satan ! Aucun cadavre ne sera jamais aussi muet que je le serai. »
« Excellent ! Pouvez-vous me trouver une vingtaine de gaillards robustes pour former une garde du corps et une garnison qui, en échange d’un bon logement — peut-être pour quelques semaines — et d’une solde quatre fois supérieure au taux ordinaire des mercenaires, seront prêts à prendre quelques risques et même à tenter une escarmouche avec les forces du Duc ? »
Ercole gonfla ses joues tachetées au point que Gonzaga craignit qu’il ne les fasse éclater.
« C’est du brigandage ! » rugit-il, une fois sa voix retrouvée. « Du brigandage, ou je suis un imbécile. »
« Eh bien, oui », avoua Gonzaga. « C’est une affaire de brigandage, en un sens. Mais le risque est mince. »
« Ne pouvez-vous m’en dire plus ? »
« Je n’ose pas. »
Ercole vida sa coupe de vin d’un trait et renversa la lie sur le sol. Puis, posant le récipient vide, il resta plongé dans ses pensées pendant un moment. S’impatientant :
« Eh bien », s’écria enfin Gonzaga, « pouvez-vous m’aider ? Pouvez-vous trouver les hommes ? »
« Si vous deviez m’en dire plus sur la nature de ce service que vous exigez, je pourrais en trouver une centaine avec facilité. »
« Comme je l’ai dit, je n’ai besoin que d’une vingtaine d’hommes. »
Ercole parut fort grave et se frotta pensivement le long nez.
« Cela pourrait se faire », dit-il après une pause. « Mais nous devrons chercher des coquins désespérés ; des hommes qui sont déjà sous le coup d’un ban, et pour qui il importera peu d’ajouter une autre ligne à leur dette envers la loi s’ils devaient tomber entre ses griffes. À quel moment aurez-vous besoin de cette troupe désespérée ? »
« Pour demain soir. »
« Je me demande… » songea Ercole. Il comptait sur ses doigts et semblait s’être perdu dans des calculs mentaux. « Je pourrais obtenir une dizaine ou une douzaine d’hommes en quelques heures. Mais une vingtaine… » Il fit à nouveau une pause, et retomba dans ses pensées. Enfin, plus vivement : « Voyons quelle solde vous m’offrez pour me lancer ainsi les yeux bandés dans cette affaire, en tant que chef de la compagnie que vous exigez ? » demanda-t-il soudain.
Le visage de Gonzaga se décomposa à ces mots. Puis il se raidit soudain et prit une expression hautaine.
« Il est dans mes intentions de mener moi-même cette compagnie », informa-t-il avec superbe le spadassin.
« Corps de Dieu ! » haleta Ercole, dans l’esprit de qui s’immisçait une image grotesque d’une telle compagnie, telle qu’il l’assemblerait, menée par ce dameret de salon. Puis se reprenant : « S’il en est ainsi », dit-il, « vous feriez mieux de l’enrôler vous-même. Felicissima notte ! » Et il lui fit un signe d’adieu à travers la table.
Voilà qui posait une colle à Gonzaga. Comment allait-il s’y prendre pour une telle affaire ? C’était au-dessus de ses forces. Il le protesta franchement.
« Maintenant, écoutez-moi, jeune monsieur », fut la réponse de l’autre. « La chose se présente ainsi : si je peux aller trouver certains de mes amis avec l’information qu’une affaire est en cours, dont je ne peux leur donner les détails, mais dans laquelle je dois les mener moi-même, partageant les risques quels qu’ils soient, je ne doute pas qu’à cette heure demain, je puisse en avoir enrôlé une vingtaine — telle est leur confiance en Ercole Fortemani. Mais si je les emmène pour entrer dans un service inconnu, sous un chef tout aussi inconnu, la formation d’une telle compagnie serait une affaire fort fastidieuse. »
C’était un argument à la force duquel Gonzaga ne pouvait rester insensible. Après un moment de réflexion, il offrit à Ercole cinquante florins d’or en gage de bonne foi et la promesse d’une solde, par la suite, au taux de vingt florins d’or par mois tant qu’il aurait besoin de ses services ; et Ercole, qui, durant tous ses jours de mercenaire, n’avait jamais gagné le dixième d’une telle somme, était prêt à se jeter au cou de ce très noble gentilhomme et à pleurer de joie et d’affection fraternelle.
La chose étant réglée, Gonzaga sortit une lourde bourse qui produisit un cliquetis fort plaisant aux oreilles de Fortemani, et la laissa tomber avec un tintement sur la table.
« Voilà cent florins pour l’équipement de cette compagnie. Je ne souhaite pas avoir un régiment de va-nu-pieds en loques à mes trousses. » Et son regard balaya d’une manière désobligeante la mise d’Ercole. « Veillez à les habiller convenablement. »
« Cela sera fait, Magnifique », répondit Ercole, avec une manifestation de respect qu’il n’avait pas encore montrée. « Et les armes ? »
« Donnez-leur des piques et des arquebuses, si vous le souhaitez ; mais rien de plus. L’endroit où nous nous rendons est bien pourvu en armures, mais il est possible que nous n’en ayons même pas besoin. »
« Il est possible que nous n’en ayons pas besoin ? » fit écho le spadassin, de plus en plus étonné. Devaient-ils être payés à un tarif aussi princier, habillés et nourris, pour les entraîner dans une affaire qui pourrait ne comporter aucun combat ? Assurément, il ne s’était jamais vendu à un service plus prometteur, et cette nuit-là, il rêva qu’il était devenu l’intendant d’un gentilhomme et qu’à ses trousses marchait une interminable compagnie de laquais en livrées flamboyantes. Le lendemain, il se réveilla avec la conviction qu’enfin, en vérité, sa fortune était faite et qu’à l’avenir, il n’y aurait plus de pique à traîner pour ses vieux bras usés par la guerre.
Il se mit consciencieusement à enrôler la compagnie car, à sa manière, cet Ercole Fortemani était un homme consciencieux — bruyant et indiscipliné si vous voulez ; un fripon, à sa façon, avec peu de respect pour la propriété ; ne dédaignant pas de piper les dés ou même de subtiliser une bourse à l’occasion quand la nécessité le poussait — bien qu’il fût de noble naissance et eût occupé des emplois honorables ; un ivrogne par longue habitude, et un bagarreur fanfaron à la moindre provocation. Mais malgré tout cela, aussi tapageur et malhonnête qu’il pût être dans le commerce général de la vie, il s’efforçait, envers la main qui l’employait, d’être loyal — peut-être pas toujours avec succès, mais, du moins, toujours avec ardeur.
CHAPITRE IX. LA « TRATTA DI CORDE »
Tandis que l’agitation des préparatifs battait son plein à Urbino, Gian Maria, de son côté, réglait rapidement les affaires à Babbiano, afin de retourner aux noces pour lesquelles il s’impatientait. Mais il était tombé sur un imbroglio plus profond qu’il ne l’avait escompté, et avait plus à faire qu’il ne l’avait prévu.
Le jour de son départ d’Urbino, il avait chevauché jusqu’à Cagli et fait halte à la demeure du noble Messer Valdicampo. Celle-ci avait été mise à sa disposition et il comptait y passer la nuit. Ils avaient soupé — le Duc, de’ Alvari, Gismondo Santi, Messer Valdicampo, sa femme et ses deux filles, ainsi qu’un couple d’amis, citoyens en puissance de Cagli, qu’il avait invités afin qu’ils puissent être témoins de l’honneur qui était fait à sa maison. L’heure avançait, et la torpeur qui s’ensuit d’une généreuse gratification de l’appétit s’emparait de la compagnie quand Armstadt — le capitaine suisse de Gian Maria — entra et s’approcha de son maître avec l’air d’un homme porteur de nouvelles. Il s’arrêta à un pas ou deux de la chaise à haut dossier du Duc, et se tint à regarder Gian Maria dans une patience stupide.
« Eh bien, idiot ? » grogna le Duc en tournant la tête.
Le Suisse fit un pas de plus. « Ils l’ont amené, Altesse », dit-il dans un murmure confidentiel.
« Suis-je un sorcier pour devoir lire dans vos pensées ? » fit le rodomont Gian Maria. « Qui a amené qui ? »
Armstadt regarda la compagnie avec hésitation. Puis, s’approchant du Duc, il murmura à son oreille :
« Les hommes que j’ai laissés derrière ont amené le fou, Ser Peppe. »
Une soudaine lueur dans l’œil montra que Gian Maria avait compris. Sans s’excuser auprès de la table, il se tourna et murmura à son capitaine de faire conduire l’individu dans sa chambre, pour l’y attendre. « Qu’une paire de vos gredins soit de faction, et venez aussi, Martino. »
Martino s’inclina et se retira, sur quoi Gian Maria trouva la grâce de demander pardon à son hôte, avec l’explication que l’homme lui avait apporté des nouvelles qu’il attendait. Valdicampo, qui pour l’honneur d’avoir un Duc dormant sous son toit aurait encaissé des inconvenances bien plus flagrantes, minimisa la chose et l’écarta. Et bientôt Gian Maria se leva avec l’annonce qu’il avait beaucoup de chemin à faire le lendemain, et ainsi, avec la permission de son hôte, allait se coucher.
Valdicampo, lui-même, joua alors le rôle de chambellan et, saisissant l’un des grands chandeliers, il éclaira le Duc jusqu’à ses appartements. Il aurait porté ses bons offices, et ses bougies, jusqu’à la chambre à coucher même de Gian Maria, si dans l’antichambre Son Altesse ne lui avait demandé, aussi poliment que possible, de poser les lumières et de le laisser.
Le Duc resta debout un moment, délibérant s’il devait faire part à Alvari et Santi — qui l’avaient suivi et attendaient ses ordres — de ce qu’il s’apprêtait à faire. Finalement, il décida qu’il agirait seul et à sa discrétion exclusive. Il les congédia donc.
Quand ils furent partis et qu’il fut tout à fait seul, il frappa dans ses mains, et en réponse à cet appel, la porte de sa chambre s’ouvrit, révélant Martin Armstadt sur le seuil.
« Il est là ? » s’enquit le Duc.
« En attendant Votre Altesse », répondit le Suisse, et il tint la porte ouverte pour que Gian Maria puisse entrer.
La chambre à coucher assignée au Duc dans le Palazzo Valdicampo était une pièce noble et haute, au milieu de laquelle se dressait le grand lit d’honneur sculpté, avec ses colonnes droites et son baldaquin funéraire.
Sur la cheminée se trouvaient deux candélabres à cinq branches avec des cierges allumés. Pourtant, Gian Maria ne sembla pas juger qu’il y avait assez de lumière pour le dessein qu’il nourrissait, car il demanda à Martin de lui apporter les candélabres qui avaient été laissés derrière. Puis il tourna son attention vers le groupe debout près de la fenêtre, où la lumière de la cheminée tombait en plein dessus.
Celui-ci se composait de trois hommes, deux étant des mercenaires de la garde d’Armstadt, en corselet et morion, et le troisième, qui se tenait captif entre eux, l’infortuné Ser Peppe. Le visage du fou était plus pâle qu’à l’accoutumée, tandis que la rouerie habituelle avait disparu de ses yeux et de sa bouche, la peur ayant pris possession de leur place. Il soutint le regard cruel du Duc avec une expression d’alarme et de piteuse supplique.
S’étant assuré que Peppe n’avait pas d’armes et que ses bras étaient liés derrière lui, Gian Maria ordonna aux deux gardes de se retirer, mais de se tenir prêts dans l’antichambre avec Armstadt. Puis il se tourna vers Peppe avec un froncement de sourcils sur son front bas.
« Vous n’êtes pas aussi joyeux que ce matin, fou », railla-t-il.
Peppino se tortilla un peu, mais sa nature, éduquée par la longue habitude de la plaisanterie, lui inspira une hardie fantaisie dans sa réponse.
« Les circonstances ne sont guère aussi propices… pour moi. Votre Altesse, cependant, semble de très bonne humeur. »
Gian Maria le regarda avec colère un instant. C’était un homme à l’esprit lent, et il ne pouvait concevoir aucune réponse rapide, aucune de ces railleries cinglantes qu’il aurait eu plaisir à administrer. Il marcha tranquillement vers la cheminée et appuya son coude sur le manteau.
« Votre humeur vous a conduit à dire certaines choses pour lesquelles je devrais être clément si je vous faisais fouetter. »
« Et, par le même raisonnement, charitable si vous me faisiez pendre », retourna le fou sèchement, un pâle sourire aux lèvres.
« Ah ! Vous le reconnaissez ? » s’écria Gian Maria, ne voyant jamais l’ironie voulue. « Mais je suis un prince très clément, fou. »
« proverbialement clément », protesta le bouffon, mais il ne réussit pas cette fois à exclure le sarcasme de sa voix.
Gian Maria lui lança un regard furieux.
« Vous moquez-vous de moi, animal ? Gardez votre langue venimeuse dans ses limites, ou je vous la ferai arracher. »
Le visage de Peppe devint gris à cette menace, et il y avait de quoi — car que ferait un tel homme dans le monde sans langue ?
Le voyant muet et terrassé, le Duc poursuivit :
« Maintenant, bien que vous méritiez la potence pour votre insolence, je suis prêt à ce qu’il ne vous arrive aucun mal si vous répondez véridiquement aux questions que j’ai pour vous. »
La silhouette grotesque de Peppino se plia en une révérence.
« J’attends vos questions, glorieux seigneur », répondit-il.
« Vous avez parlé… » le Duc hésita un moment, se tordant intérieurement au souvenir des mots exacts que le fou avait prononcés. « Vous avez parlé ce matin de quelqu’un que la Dame Valentina avait rencontré. »
La peur sembla augmenter sur le visage du bouffon. « Oui », répondit-il d’une voix étranglée.
« Où a-t-elle rencontré ce chevalier dont vous avez parlé, et décrit à moi en si merveilleux termes d’éloges ? »
« Dans les bois d’Acquasparta, où la rivière Metauro n’est pas meilleure qu’un ruisseau. À quelque deux lieues de ce côté-ci de Sant’ Angelo. »
« Sant’ Angelo ! » fit écho Gian Maria, tressaillant à la simple mention du lieu où la récente conspiration contre lui avait été fomentée. « Et quand était-ce ? »
« Le mercredi avant Pâques, alors que Monna Valentina voyageait de Santa Sofia à Urbino. »
Le Duc ne dit pas un mot en réponse. Il resta immobile, la tête baissée, ses pensées courant de nouveau vers cette conspiration. Le combat en montagne où Masuccio avait été tué avait eu lieu le mardi soir, et la conviction — si mince que pût être la preuve — grandit en lui que cet homme était l’un des conspirateurs qui s’étaient échappés.
« Comment votre dame en est-elle venue à parler avec cet homme — était-il connu d’elle ? » s’enquit-il enfin.
« Non, Altesse ; mais il était blessé, et a ainsi éveillé sa compassion. Elle a cherché à soigner sa blessure. »
« Blessé ? » cria Gian Maria d’une voix forte. « Or, par Dieu, c’est comme je le soupçonnais. Je jurerais qu’il a reçu cette blessure la nuit précédente à Sant’ Angelo. Quel était son nom, fou ? Dites-moi cela, et vous serez libre. »
Pendant une seconde à peine, le bossu sembla hésiter. Il vivait dans une crainte terrible de Gian Maria, dont on racontait des histoires atroces. Mais il craignait davantage la damnation éternelle qu’il pourrait encourir s’il rompait le serment qu’il avait fait de ne pas divulguer l’identité de ce chevalier.
« Hélas ! » soupira-t-il, « je voudrais qu’il fût en mon pouvoir de gagner ma liberté à un prix si léger ; pourtant, c’est un prix que l’ignorance ne me laissera pas payer. Je ne connais pas son nom. »
Le Duc le regarda avec recherche et suspicion.
Bien que lent par nature, l’empressement semblait maintenant avoir aiguisé son esprit avec ruse, et la suspicion l’avait conduit à observer l’hésitation momentanée du fou.
« Quelle était son apparence ? Décrivez-le-moi. Comment était-il vêtu ? Quel était l’aspect de son visage ? »
« Encore une fois, Seigneur Duc, je ne peux vous répondre. Je n’ai eu qu’un aperçu des plus furtifs de lui. »
Le teint blafard du Duc devint très sinistre, et un sourire laid tordit sa lèvre et mit à nu ses dents blanches et fortes.
« Si furtif qu’aucun souvenir de lui ne vous reste ? » dit-il.
« Précisément, Altesse. »
« Vous mentez, ordure », tonna Gian Maria dans une rage folle. « C’était ce matin même que vous disiez que sa taille était splendide, sa contenance noble, son maintien princier, son langage courtois, et… je ne sais quoi encore. Pourtant, maintenant vous me dites… vous me dites… que votre aperçu de lui fut si furtif que vous ne pouvez le décrire. Vous connaissez son nom, coquin, et je vous l’arracherai, ou bien… »
« En vérité, en vérité, très noble seigneur, ne vous emportez pas… » commença le fou, dans une protestation craintive. Mais le Duc l’interrompit.
« Emporté ? » fit-il écho, les yeux se dilatant dans une sorte d’horreur à cette idée. « Osez-vous m’imputer le péché mortel de la colère ? Je ne suis pas emporté ; il n’y a aucune colère en moi. » Il se signa, comme pour exorciser l’humeur mauvaise si elle existait réellement, et inclinant dévotement la tête et joignant les mains… « Libera me a malo, Domine ! » murmura-t-il audiblement. Puis, avec une férocité plus grande qu’avant… « Maintenant », exigea-t-il, « voulez-vous me dire son nom ? »
« Je voudrais pouvoir », commença le bossu terrifié. Mais là-dessus, le Duc se détourna de lui avec un haussement d’épaules d’une impatience colérique, et frappant dans ses mains :
« Olà ! Martino ! » appela-t-il. Instantanément la porte s’ouvrit, et le Suisse apparut. « Faites entrer vos hommes et votre corde. »
Le capitaine tourna les talons, et simultanément le fou se jeta aux pieds de Gian Maria.
« Pitié, Votre Altesse ! » se lamenta-t-il. « Ne me faites pas pendre. Je suis… »
« Nous n’allons pas vous pendre », coupa froidement le Duc. « Mort, vous seriez certes muet, et ne nous seriez d’aucune utilité. Nous vous voulons vivant, Messer Peppino… vivant et bavard ; nous vous trouvons très réservé pour un fou. Mais nous espérons vous faire parler. »
À genoux, Peppe leva ses yeux hagards vers le Ciel.
« Mère des Affligés », pria-t-il, ce qui fit éclater le Duc d’un rire méprisant.
« Quel rapport la Mère Céleste a-t-elle avec une ordure comme vous ? Faites vos appels à moi. Je suis l’arbitre le plus immédiat de votre destin. Dites-moi le nom de cet homme que vous avez rencontré dans les bois, et tout peut encore bien aller pour vous. »
Peppino resta agenouillé en silence, une sueur froide perlant sur son front pâle, et une peur horrible se resserrant à son cœur et à sa gorge.
Et pourtant, plus grande que cette horreur qu’ils lui préparaient était l’horreur de perdre son âme immortelle par la rupture du serment solennel qu’il avait fait. Gian Maria se détourna de lui, enfin, vers ses bravi, qui entraient maintenant silencieusement et avec l’air d’hommes qui connaissaient le travail qu’on attendait d’eux. Martino monta sur le lit et se balança un instant à la structure du baldaquin.
« Cela tiendra, Altesse », annonça-t-il.
Gian Maria lui ordonna, puisque tel était le cas, d’enlever les tentures de velours, tandis qu’il dépêchait l’un des hommes pour s’assurer que la porte de l’antichambre était fermée, afin qu’aucun cri ne pût pénétrer jusqu’aux appartements de la maisonnée Valdicampo.
En quelques secondes, tout fut prêt, et Peppino fut brutalement relevé de ses genoux et des prières qu’il avait débitées à la Vierge pour lui prêter force en cette heure de besoin.
« Pour la dernière fois, monsieur le fou », dit le Duc, « voulez-vous nous dire son nom ? »
« Altesse, je ne peux pas », répondit Peppe, alors que la terreur gelait son sang même.
Une lueur de satisfaction brilla maintenant dans les yeux de Gian Maria.
« Ainsi vous le connaissez ! » s’exclama-t-il. « Vous ne protestez plus de votre ignorance, mais seulement que vous ne pouvez me le dire. Levez-le, Martino. »
Dans un dernier effort pitoyable contre l’inévitable, le fou se dégagea de ses gardes et se précipita vers la porte. L’un des robustes Suisses le saisit par le cou dans une poigne qui lui arracha un cri de douleur. Gian Maria l’observa avec un sourire sinistre, et Martin s’attela à fixer une extrémité de la corde à ses poignets entravés. Puis ils le conduisirent, tremblant, jusqu’au grand lit. L’autre bout de la corde fut passé sur l’un des bras nus du cadre du baldaquin. Cette extrémité fut saisie par les deux hommes d’armes. Martin se tenait près du prisonnier. Le Duc se laissa tomber dans un grand fauteuil sculpté, un air de satisfaction envahissant désormais son visage rond et pâle.
« Vous savez ce qui va vous arriver », dit-il sur un ton d’une indifférence glaciale. « Parlerez-vous avant que nous ne commencions ? »
« Monseigneur », dit le fou d’une voix que la terreur étranglait, « vous êtes un bon chrétien, un fils loyal de la Mère Église, et vous croyez aux feux éternels de l’enfer ? »
Un froncement de sourcils apparut sur le front de Gian Maria. Le fou allait-il tenter de l’intimider en parlant de vengeance surnaturelle ?
« Ainsi », poursuivit Peppe, « vous serez peut-être miséricordieux quand je vous confierai ma situation. J’ai fait le serment le plus solennel à l’homme que j’ai rencontré à Acquasparta, en ce jour malheureux, de ne jamais révéler son identité. Que dois-je faire ? Si je garde mon serment, vous me torturerez peut-être à mort. Si je le romps, je serai damné éternellement. Ayez pitié, noble seigneur, puisque vous savez maintenant dans quelle position je suis placé. »
Le sourire s’élargit sur le visage de Gian Maria, et la cruauté de sa bouche et de ses yeux sembla s’en trouver intensifiée. Le fou lui avait dit ce qu’il aurait donné cher pour apprendre. Il lui avait dit que cet homme, dont il cherchait le nom, avait tellement craint que sa présence ce jour-là à Acquasparta ne fût connue, qu’il avait lié le fou par serment de ne pas en divulguer le secret. Ce qu’il soupçonnait auparavant, il en était maintenant assuré. L’homme en question était l’un des conjurés ; probablement le chef lui-même. Rien de moins que la mort du fou sous la torture ne l’empêcherait désormais d’apprendre le nom de cet inconnu qui lui avait fait le double tort de conspirer contre lui et — si l’on en croyait le fou — de capturer le cœur de Valentina.
« Pour la damnation de votre âme, je ne serai pas appelé à répondre », dit-il enfin. « J’ai bien assez à faire pour sauver la mienne — car les tentations sont nombreuses et cette pauvre chair est faible. Mais c’est le nom de cet homme dont j’ai besoin, et — par les cinq plaies de Lucia da Viterbo ! — je l’aurai. Parlerez-vous ? »
Quelque chose qui ressemblait à un sanglot secoua la carcasse déformée du pauvre fou. Mais ce fut tout. La tête baissée, il garda un silence obstiné. Le Duc fit un signe aux hommes, et aussitôt, les deux jetèrent leur poids sur la corde, hissant Peppe par les poignets jusqu’à ce qu’il atteigne la hauteur du baldaquin lui-même. Cela fait, ils marquèrent une pause et tournèrent leurs regards vers le Duc pour de nouveaux ordres. À nouveau, Gian Maria somma le fou de répondre à ses questions ; mais Peppe, une masse contorsionnée et difforme d’où pendaient deux jambes agitées, maintint un silence obstiné.
« Lâchez-le », grogna Gian Maria, perdant patience. Les hommes relâchèrent la corde et laissèrent filer quelque trois pieds entre leurs mains. Puis ils la saisirent à nouveau, si bien que la chute soudaine de Peppe fut aussi soudainement arrêtée par une secousse qui manqua de lui arracher les bras de leurs orbites. Un cri lui échappa lors de cette torture exquise, et il fut traîné une fois de plus jusqu’au sommet du baldaquin.
« Parlerez-vous maintenant ? » demanda Gian Maria froidement, presque amusé. Mais le fou restait silencieux, sa lèvre inférieure si serrée entre ses dents que le sang en ruisselait le long de son menton. De nouveau, le Duc donna le signal, et de nouveau ils le lâchèrent. Cette fois, ils lui permirent une chute plus longue, de sorte que la secousse par laquelle ils l’arrêtèrent fut plus violente que la première.
Peppe sentit ses os se déboîter de leurs articulations, et c’était comme si un fer brûlant le marquait à l’épaule, au coude et au poignet.
« Dieu miséricordieux ! » hurla-t-il. « Oh, ayez pitié, noble seigneur. »
Mais le noble seigneur le fit hisser à nouveau jusqu’au baldaquin. Se tordant là dans l’extrémité de son agonie, le pauvre bossu déversa de ses lèvres écumantes un flot de malédictions et d’imprécations, invoquant le Ciel et l’enfer pour frapper ses tortionnaires de mort.
Mais le Duc, dont l’attitude laissait supposer qu’il était aguerri aux effets produits par cette forme de torture, regardait avec un sourire cruel, tel celui qui observe le cours des événements vers la fin qu’il désire et qu’il a planifiée. Il était moins patient, et son signal vint plus rapidement désormais. Pour la troisième fois, le fou fut lâché, puis remonté, cette fois à trois petits pieds du sol.
Cette fois, il ne poussa même pas un cri. Il resta suspendu là, ballottant au bout de la corde, la bouche ensanglantée, le visage livide dans sa pâleur luisante, et de ses yeux rien ne paraissant hormis le blanc. Il resta là, à gémir pitoyablement et sans cesse. Martin jeta un regard interrogateur à Gian Maria, et ses yeux demandaient très clairement s’ils ne feraient pas mieux d’arrêter. Mais Gian Maria ne lui prêta aucune attention.
« Cela vous suffira-t-il ? » demanda-t-il au fou. « Parlerez-vous maintenant ? »
Mais la seule réponse du fou fut un gémissement, sur quoi, de nouveau, au signal implacable du Duc, il fut balancé vers le haut. Mais à la terreur d’une quatrième chute, plus effrayante que n’importe laquelle des trois précédentes, il s’éveilla très soudainement à l’horreur impossible de sa situation. Que cette agonie durerait jusqu’à ce qu’il meure ou s’évanouisse, il en était assuré. Et puisqu’il semblait incapable de s’évanouir ou de mourir, il ne pouvait pas souffrir davantage. Qu’étaient le ciel ou l’enfer pour lui alors, pour que la pensée de l’un ou de l’autre puisse effacer l’horreur de cette torture et le renforcer à continuer à en supporter l’agonie ? Il ne pouvait plus supporter davantage — non, pas même pour sauver une douzaine d’âmes s’il en avait eu.
« Je parlerai », cria-t-il. « Laissez-moi descendre, et vous aurez son nom, Seigneur Duc. »
« Prononcez-le d’abord, ou la manière de votre descente sera comme les autres. »
Peppe passa la langue sur ses lèvres en sang, resta suspendu immobile et parla.
« C’était votre cousin », haleta-t-il, « Francesco del Falco, Comte d’Aquila. »
Le Duc le fixa un instant, le visage stupéfait et la bouche bée.
« Vous me dites la vérité, animal ? » demanda-t-il d’une voix tremblante. « C’était le Comte d’Aquila qui était blessé et que Monna Valentina a soigné ? »
« Je le jure », répondit le fou. « Maintenant, au nom de Dieu et de Ses saints bienheureux, laissez-moi descendre. »
Il fut encore maintenu là un instant, dans l’attente du signal de Gian Maria. Le Duc continua à l’observer avec ce même regard étonné, tandis qu’il remuait dans son esprit la nouvelle qu’il avait recueillie. Puis la conviction de la vérité s’imposa à lui. C’était le Seigneur d’Aquila qui était l’idole des Babbianais. Quoi de plus naturel, alors, que les conjurés aient cherché à le placer sur le trône qu’ils projetaient d’arracher à Gian Maria ? Il se traita d’idiot pour ne pas l’avoir deviné plus tôt.
« Laissez-le descendre », ordonna-t-il brusquement à ses hommes. « Puis emmenez-le, et qu’il aille avec Dieu. Il a servi à sa fin. »
Ils le descendirent doucement, mais quand ses pieds touchèrent le sol, il fut incapable de se tenir debout. Ses jambes se dérobèrent sous lui, et il resta étendu — un petit tas voûté — sur les joncs du sol. Ses sens l’avaient abandonné.
À un signe d’Armstadt, les deux hommes le ramassèrent et l’emportèrent entre eux.
Gian Maria traversa la pièce jusqu’à un prie-dieu tapissé et s’agenouilla devant un crucifix en ivoire pour rendre grâce à Dieu pour la lumière de grâce signalée, par laquelle Il avait daigné montrer au Duc son ennemi.
Ensuite, tirant de la poitrine de son pourpoint un chapelet de perles d’or et d’ambre, il accomplit pieusement ses dévotions nocturnes.
CHAPITRE X. LE BRAIEMENT D’UN ÂNE
Lorsque, le lendemain, vers la vingt-deuxième heure, le Haut et Puissant Gian Maria Sforza entra dans sa capitale à Babbiano, il trouva la ville dans une violente tourmente, causée, comme il le devina avec raison, par l’inquiétante présence de l’envoyé de Cesare Borgia.
Une foule dense et sombre l’accueillit à la Porta Romana et conserva un profond silence tandis qu’il entrait dans la ville, accompagné d’Alvari et de Santi, et entouré de son escorte de vingt lances en armure complète. Il y avait dans ce silence une menace plus inquiétante que n’importe quelle vocifération, et le visage du Duc était bien pâle alors qu’il jetait des regards noirs de colère impuissante de-ci, de-là. Mais le pire restait à venir. Alors qu’ils remontaient le Borgo dell’ Annunziata, la foule s’épaissit et le silence fut désormais remplacé par une tempête de huées et de cris furieux. Le peuple devenait menaçant, et sur les ordres d’Armstadt — le Duc était désormais trop paralysé par la peur pour en donner lui-même — les hommes d’armes baissèrent leurs piques afin de se frayer un chemin, tandis qu’un ou deux individus parmi la populace, poussés trop près du cortège par la marée humaine déferlante, tombèrent et furent piétinés.
Des voix satiriques demandaient au Duc avec dérision s’il était marié, et où pouvaient bien être les lances de son oncle par alliance qui devaient les protéger contre les Borgia. Certains demandaient où était passée la dernière levée d’impôts scandaleuse, et où était l’armée qu’elle aurait dû servir à lever. À cela, d’autres répondaient pour le Duc, suggérant une vingtaine d’usages vils auxquels l’argent avait été destiné.
Puis, soudain, un cri de « Meurtrier ! » s’éleva, suivi d’exigences furieuses pour qu’il rende la vie au vaillant Ferrabraccio, à Amerini, l’ami du peuple, et à tous ceux qu’il avait récemment massacrés, ou bien qu’il les suive dans la mort. Enfin, le nom du Comte d’Aquila résonna sauvagement à ses oreilles, provoquant une tempête de « Evviva ! Vive Francesco del Falco ! » et une voix persistante, résonnant plus fort que les autres, le qualifiait déjà de « il Duca Francesco ». À cela, le sang monta au cerveau de Gian Maria, et une vague de colère repoussa la peur hors de son cœur. Il se dressa sur ses étriers, les yeux embrasés par la jalousie qui l’habitait.
« Ser Martino ! » rugit-il d’une voix rauque à son capitaine. « Mettez vos lances en joue et traversez-les au galop ! »
Le robuste Suisse hésita, homme brave pourtant. Alvaro de’ Alvari et Gismondo Santi se regardèrent avec alarme, et l’intrépide vieil homme d’État, dans le cœur duquel aucune pointe de peur n’avait été éveillée par les aboiements menaçants de la populace, changea de couleur en entendant cet ordre.
« Altesse », implora-t-il le Duc, « vous ne pouvez vouloir dire cela. »
« Ne pas le vouloir dire ? » répliqua Gian Maria, son regard allant de Santi au capitaine hésitant. « Imbécile ! » tonna-t-il à l’adresse de ce dernier. « Bête brute, qu’attendez-vous ? Ne m’avez-vous pas entendu ? »
Sans une seconde d’hésitation, le capitaine leva maintenant son épée, et sa voix profonde et gutturale aboya un ordre à ses hommes qui fit descendre leurs lances sous l’horizontale. La foule, elle aussi, avait entendu ce commandement féroce, et s’éveillant au danger, ceux qui étaient les plus proches du cortège auraient reculé si les autres, poussant violemment par-derrière, ne les avaient maintenus dans la marée mortelle qui déferla maintenant avec un fracas d’armes et des cris rauques.
Des hurlements remplirent l’air là où, peu avant, des menaces avaient été proférées haut et fort. Mais certains, dans cette foule, ne voulaient pas être les témoins passifs de ce carnage. La moitié des pierres du borgo volèrent à la suite du cortège, et tombèrent en une pluie persistante sur eux, crépitant comme une grêle géante sur leur armure, cabossant plus d’un casque d’acier au grand inconfort de son porteur. Le Duc lui-même fut frappé deux fois, et sur le crâne découvert de Santi, une vilaine blessure s’ouvrit, d’où le sang coula en abondance pour teindre ses mèches blanches.
C’est dans cet état indigne qu’ils atteignirent enfin le Palazzo Ducale, laissant une traînée de morts et d’estropiés pour marquer le chemin par lequel ils étaient venus.
Dans un accès de passion, Gian Maria gagna ses appartements et n’en ressortit pas avant que, deux heures plus tard, ne lui soit annoncée la présence de l’émissaire de Cesare Borgia, Duc de Valentinois, qui sollicitait une audience.
Toujours hors de lui, et bouillant de rage face aux indignités qu’il avait subies, Gian Maria — nullement en état pour un entretien qui aurait exigé sang-froid et présence d’esprit de la part d’un cerveau plus fin que le sien — reçut l’envoyé, un Espagnol à l’air sombre et clérical, dans la salle du trône du Palais. Le Duc était assisté d’Alvari, de Santi et de Fabrizio da Lodi, tandis que sa mère, Caterina Colonna, occupait une chaise de velours cramoisi sur laquelle le lion des Sforza était brodé en or.
L’entretien fut bref, et marqué à la fin par une impolitesse qui contrastait vivement avec le cérémonial de ses débuts. Il devint bientôt clair que la véritable mission de l’ambassadeur était de chercher querelle à Babbiano au nom de son maître, afin que les Borgia puissent se voir offrir un prétexte valable pour envahir le Duché. Il exigea, d’abord poliment et calmement, puis — face au refus — avec une insistance arrogante, que Gian Maria fournisse au Duc de Valentinois cent lances — soit l’équivalent de cinq cents hommes — en guise de contribution de sa part à la résistance que Cesare Borgia entendait opposer à l’invasion française imminente.
Gian Maria ne tint aucun compte des paroles modératrices que Lodi murmurait à son oreille, l’exhortant à temporiser et à renvoyer ce messager jusqu’à ce que l’alliance avec la maison d’Urbino fût complète et leur position suffisamment renforcée pour leur permettre de braver la colère de Cesare Borgia. Mais ni cela ni les regards furieux et chargés de sens que sa rusée de mère posait sur lui ne servirent à le freiner. Il n’obéit qu’à la voix de ses humeurs impétueuses, ne songeant jamais aux conséquences qui pourraient en résulter.
« Vous porterez au Duca Valentino ce message de ma part », dit-il en conclusion. « Vous lui direz que le nombre de lances que j’ai à Babbiano, j’ai l’intention de le conserver, afin qu’avec elles je puisse défendre mes propres frontières contre ses avancées de brigand. Messer da Lodi », ajouta-t-il en se tournant vers Fabrizio et sans même attendre de voir si l’envoyé avait quelque chose d’autre à dire, « faites reconduire ce monsieur à ses quartiers, et assurez-vous qu’il ait un sauf-conduit jusqu’à ce qu’il soit hors de notre Duché. »
Lorsque l’envoyé, le visage cramoisi et l’œil menaçant, se fut retiré sous l’escorte de Lodi, Monna Caterina se leva, incarnation même d’une patience outragée, et déversa ses amères invectives sur la tête de son fils imprudent.
« Imbécile ! » hurla-t-elle contre lui. « Voilà qui emporte ton Duché — dans le creux de la main de cet homme. » Puis elle rit avec amertume. « Après tout, en le rejetant loin de toi, peut-être as-tu choisi la voie la plus sage, car, aussi vrai qu’il y a un Dieu au Ciel, tu es totalement incapable de le conserver. »
« Ma noble mère », lui répondit-il, avec toute la dignité qu’il pouvait rassembler au sein du misérable tas dans lequel ses facultés semblaient désormais se trouver, « vous ferez bien de vous consacrer à vos tâches de femme, et de ne pas vous mêler du travail d’un homme. »
« Le travail d’un homme ! » ricana-t-elle. « Et tu l’accomplis comme un garçon capricieux ou une femme acariâtre. »
« Je l’accomplis, Madonna, comme bon me semble, car il se trouve que je suis Duc de Babbiano », répondit-il sombrement. « Je ne crains aucun fils de Pape qui ait jamais marché. L’alliance avec Urbino est presque achevée. Qu’elle soit établie, et si Valentino montre les dents — par Dieu, nous montrerons les nôtres. »
« Oui, mais avec cette différence, que les siennes sont des dents de loup, et les tiennes celles d’un agneau. De plus, cette alliance avec Urbino est encore totalement incomplète. Tu aurais été mieux avisé de renvoyer l’envoyé avec quelque promesse indéterminée qui t’aurait offert assez de répit pour sceller les choses avec la maison de Montefeltro. Tel qu’il en est, tes jours sont comptés. Sur le message que tu lui as envoyé, Cesare agira immédiatement. Pour ma part, je n’ai aucune intention de tomber en proie à l’envahisseur, et je quitterai Babbiano pour chercher refuge à Naples. Et si je peux t’offrir un dernier conseil, c’est de faire de même. »
Gian Maria se leva et descendit de l’estrade, la regardant avec une sorte d’hébétement terne. Puis il chercha, comme pour obtenir de l’aide, le regard d’Alvari, de Santi, et enfin de Lodi, qui était revenu pendant que Caterina parlait. Mais aucun d’eux ne dit un mot, et leurs yeux étaient graves.
« Vous êtes tous sans courage ! » ricana-t-il. Puis son visage s’assombrit et son ton se fit concentré. « Pas moi », leur assura-t-il, « si par le passé j’ai pu le sembler parfois. Je suis enfin réveillé, messieurs. J’ai entendu une voix dans les rues de Babbiano aujourd’hui, et j’ai vu un spectacle qui a mis le feu dans mes veines. Ce Duc bon, doux et indulgent que vous connaissiez n’est plus. Le lion est enfin éveillé, et vous verrez des choses dont vous n’aviez pas rêvé. »
Ils le regardèrent maintenant avec des yeux où la gravité était accrue par une lueur d’effrayant étonnement et d’interrogation. Son esprit était-il en train de céder sous l’effort prodigieux qui lui avait été imposé ce jour-là ? Si ce n’était pas la folie, qu’est-ce que ce vantardise sauvage suggérait d’autre ?
« Êtes-vous tous muets ? » leur demanda-t-il, les yeux fiévreux. « Ou estimez-vous que je promets plus qu’il n’est en mon pouvoir de réaliser ? Vous jugerez, et bientôt. Demain, ma noble mère, pendant que vous voyagerez vers le sud, comme vous nous l’avez dit, je repartirai vers le nord, vers Urbino. Je ne perdrai plus un seul jour. D’ici une semaine, messieurs, par la grâce de Dieu, je serai marié. Cela nous donnera Urbino comme bouclier, et avec Urbino viendront Pérouse et Camerino. Mais plus que cela. Il y a une dot princière qui nous vient avec Lady Valentina. Comment pensez-vous que je la dépenserai ? Jusqu’au dernier florin, elle ira à l’armement des hommes. J’engagerai chaque condotta libre d’Italie. Je lèverai une telle armée comme jamais auparavant on n’en a vu, et avec elle, je chercherai le Duca Valentino. Je ne resterai pas ici à la maison à attendre le plaisir de sa venue, mais j’irai à sa rencontre, et avec cette armée, je m’abattrai sur lui comme un coup de tonnerre tombé du Ciel. Oui, ma noble mère », rit-il dans sa folie, « l’agneau chassera le loup, et le déchirera de telle sorte qu’il ne sera plus jamais en mesure de s’en prendre à d’autres agneaux. C’est ce que je ferai, mes amis, et il y aura des combats tels qu’on n’en a pas vu depuis les jours lointains de Castracani. »
Ils le fixaient, croyant à peine désormais qu’il fût sain d’esprit, et s’émerveillant profondément de la source de cette soudaine ferveur martiale chez quelqu’un dont la nature était plus indolente qu’active, plus timide que guerrière. Et pourtant, la raison n’était pas difficile à trouver, s’ils avaient pris la peine de suivre la ligne de pensée à laquelle il leur avait lui-même donné l’indice lorsqu’il avait fait référence à la voix qu’il avait entendue, et aux spectacles qu’il avait vus dans les rues de Babbiano. La voix était celle qui avait acclamé son cousin Francesco Duc. C’est par là qu’une féroce jalousie l’avait enflammé. Cet homme l’avait dépouillé à la fois de l’amour de son peuple et de Valentina, et avait ainsi mis dans son cœur le désir ardent de le surpasser et de prouver que son peuple et Valentina avaient tort dans leur préférence. Il était comme un joueur qui risque tout sur un seul coup, et sa mise devait être la dot de son épouse, le jeu une joute avec les forces des Borgia. S’il gagnait, il en sortirait couvert de gloire, et non seulement comme le sauveur de son peuple et le champion de leur liberté, mais comme une figure glorieuse que toute l’Italie — ou, du moins, cette partie qui avait connu le talon de fer de Valentino — devrait révérer. Ainsi se justifierait-il, et ainsi écraserait-il de leurs esprits le souvenir de son cousin rebelle avec qui il était sur le point d’en découdre.
Sa mère se tourna vers lui à présent, et ses paroles étaient des paroles de prudence, des prières pour qu’il ne s’aventurât en rien d’aussi vaste et d’aussi effrayant pour son esprit de femme, sans mûre réflexion et sans débat au conseil. Un serviteur entra à cet instant et s’approcha du duc.
« Madonna, » annonça Gian Maria, interrompant ses paroles pressantes, « je suis pleinement résolu sur la marche à suivre. Si vous voulez bien patienter un instant et reprendre votre siège, vous serez témoin de la première scène de ce grand drame que je prépare. » Puis, se tournant vers le serviteur qui attendait : « Ton message ? » demanda-t-il.
« Le capitaine Armstadt est de retour, Altesse, et a amené Son Excellence. »
« Apportez des lumières, puis faites-les entrer, » ordonna-t-il brièvement. « À vos places, messieurs, et vous, ma mère. Je m’apprête à siéger en jugement. »
Stupéfaits et ne comprenant rien, ils obéirent à ses gestes sauvages et reprirent leurs places près du trône tandis qu’il regagnait l’estrade et s’asseyait sur le siège ducal. Des serviteurs entrèrent, portant de grands candélabres d’or battu qu’ils déposèrent sur la table et la cheminée. Ils se retirèrent, et lorsque les portes s’ouvrirent à nouveau, un cliquetis de mailles, leur parvenant du dehors, accrut l’étonnement de la compagnie.
Celui-ci monta encore d’un cran, les laissant froids et sans voix, lorsqu’entra dans la chambre le comte d’Aquila avec un homme d’armes de chaque côté de lui, le marquant comme prisonnier. D’un regard rapide et embrassant tout le groupe autour du trône — et sans manifester la moindre surprise de la présence de Lodi — Francesco resta immobile et attendit les paroles de son cousin.
Il était élégamment vêtu, mais sans ostentation, et s’il avait l’allure d’un grand seigneur, cela tenait plutôt à la distinction de son visage et de sa prestance. Il était sans armes et tête nue, hormis la coiffe d’or qu’il portait toujours, qui semblait accentuer la noirceur lustrée de ses cheveux. Son visage était impassible, et son regard celui d’un homme plutôt las du divertissement qu’on lui offrait.
Il y eut un silence oppressant de quelques instants, durant lequel son cousin le regarda avec un œil qui scintillait étrangement. Enfin, Gian Maria prit la parole, la voix aiguë d’excitation.
« Connaissez-vous une quelconque raison, » demanda-t-il, « pour laquelle votre tête ne devrait pas être exhibée sur une pique parmi ces autres sur la porte de San Bacolo ? »
Les sourcils de Francesco se haussèrent dans un étonnement justifiable.
« J’en connais maintes, » répondit-il avec un sourire, une réponse qui, par sa simplicité, sembla déconcerter le duc.
« Faisons-nous en entendre quelques-unes, » le mit-il au défi.
« Non, faisons-nous entendre, plutôt, quelque raison pour laquelle ma pauvre tête devrait être traitée si durement. Lorsqu’un homme est brutalement saisi, comme je l’ai été, c’est une coutume, que votre Altesse suivra peut-être, de lui fournir quelque raison pour cet outrage. »
« Traître à la langue mielleuse, » dit le duc avec une malice infinie, rendu plus colérique par la dignité de son cousin. « Scélérat au parler châtié ! Tu veux apprendre pourquoi tu as été pris ? Dis-moi, monsieur, que faisiez-vous à Acquasparta au matin du mercredi précédant Pâques ? »
Le visage impassible du comte demeura impénétrable, un masque d’étonnement patient. Seul le serrement soudain de ses mains trahissait combien ce coup l’avait atteint, et ses mains, personne ne les remarqua. Fabrizio da Lodi, debout derrière le duc, devint pâle jusqu’aux lèvres.
« Je ne me souviens pas avoir fait grand-chose de notable en ce lieu, » répondit-il. « J’ai respiré le bon air printanier dans les bois. »
« Et rien d’autre ? » ricana Gian Maria.
« Je ne vois guère autre chose qui soit significatif. J’y ai rencontré une dame avec qui j’ai eu quelque entretien, un frère, un fou, un fanfaron et quelques soldats. Mais, » — il changea brusquement d’attitude, son ton se faisant hautain — « quoi que j’aie fait, je l’ai fait comme il m’a semblé bon, et j’ai encore à apprendre que le comte d’Aquila doit rendre compte de ce qu’il fait et de l’endroit où il le fait. Vous ne m’avez pas encore dit, monsieur, de quel droit, ou prétendu droit, vous me retenez prisonnier. »
« Ne l’ai-je pas fait, en vérité ? Ne voyez-vous aucun lien entre votre offense et votre présence près de Sant’ Angelo ce jour-là ? »
« Si je dois comprendre que vous m’avez fait amener ici avec cette indignité pour me poser des devinettes pour votre amusement, je suis éclairé et pourtant stupéfait. Je ne suis pas un bouffon de cour. »
« Des mots, des mots, » trancha le duc. « Ne pensez pas me séduire avec eux. » Avec un rire court, il se détourna de Francesco vers ceux sur l’estrade. « Vous vous demandez, messieurs, et vous, ma dame mère, sur quels motifs j’ai fait arrêter ce traître. Vous allez apprendre. La nuit du mardi précédant Pâques, sept traîtres se sont réunis à Sant’ Angelo pour comploter mon renversement. De ceux-là, les têtes de quatre peuvent être vues sur les murs de Babbiano à présent ; les trois autres se sont enfuis, mais en voici un — celui qui devait occuper ce trône après m’avoir détrôné. »
Les yeux de tous étaient désormais sur le jeune comte, tandis que son propre regard errait sur le visage de Lodi, sur lequel était écrite une consternation si grande qu’elle l’aurait trahi si le duc avait seulement songé à regarder de son côté. Une pause s’ensuivit que personne ne s’osa rompre. Gian Maria semblait attendre une réponse de Francesco ; mais Francesco restait impassible à le regarder, et ne fit aucun signe qu’il voulait parler. À la fin, incapable de supporter davantage le silence :
« E dunque ? » cria le duc. « N’as-tu point de réponse ? »
« Je soumettrais, » reprit Francesco, « que je n’ai entendu aucune question. J’ai entendu une déclaration folle, extravagante et insensée, l’accusation d’un dément, une charge dont aucune preuve ne peut être fournie, sinon je suppose que vous ne les auriez pas dissimulées. Je vous le demande, messieurs, et vous, Madonna, » continua-t-il, se tournant vers les autres, « Son Altesse a-t-elle dit quoi que ce soit à quoi une réponse puisse par quelque moyen être nécessaire ? »
« Est-ce de preuves que tu manques ? » cria Gian Maria, mais moins assurément qu’auparavant, et, ainsi, moins férocement. Un doute avait surgi dans son esprit, né de ce calme étrange de la part de Francesco — un calme qui, aux perceptions de Gian Maria, semblait ne guère être l’accoutrement de la culpabilité, mais appartenait plutôt à quelqu’un qui est assuré qu’aucun péril ne le menace. « Est-ce de preuves que tu manques ? » redit le duc, puis avec l’air d’un homme lançant une question irréfutable : « Comment as-tu obtenu la blessure que tu avais ce jour-là dans les bois ? »
Un sourire trembla sur le visage de Francesco, puis disparut.
« J’ai demandé des preuves, pas des questions, » protesta-t-il avec lassitude. « Qu’est-ce que cela prouvera si j’avais cent blessures ? »
« Prouvera ? » répéta le duc, de moins en moins confiant dans ses positions, craignant déjà d’être peut-être allé trop vite et trop loin sur la route de ses soupçons. « Cela me prouve, lorsqu’on y ajoute ta présence en ce lieu, que tu étais dans le combat la nuit précédente. »
Francesco bougea à ces mots. Il soupira et sourit à la fois. Puis, adoptant un ton de commandement vif :
« Ordonnez à ces hommes de s’en aller, » dit-il, en montrant ses gardes. « Puis entendez-moi disperser vos vils soupçons comme l’ouragan disperse les feuilles en automne. »
Gian Maria le regarda avec stupéfaction. Cette assurance écrasante, ce maintien noble et digne qui faisait un contraste si noble avec ses propres manœuvres grossières, minaient graduellement de plus en plus sa confiance. D’un geste de la main, il fit signe aux soldats de se retirer, obéissant presque inconsciemment à l’esprit supérieur de son cousin par lequel il était tout aussi inconsciemment influencé.
« Maintenant, Altesse, » dit Francesco, dès que les hommes furent partis, « avant que je ne réfute la charge que vous portez, permettez-moi de bien la comprendre. D’après les expressions que vous avez employées, je conclus qu’elle est celle-ci : Une conspiration a été tramée il y a quelque temps à Sant’ Angelo qui avait pour objet de vous supplanter sur le trône de Babbiano et de me mettre à votre place. Vous m’accusez d’avoir eu dans cette conspiration une part — la part qui m’était assignée. C’est ainsi, n’est-ce pas ? »
Gian Maria hocha la tête.
« Vous l’avez exprimé très clairement, » ricana-t-il. « Si vous pouvez prouver votre innocence aussi clairement, je serai convaincu que je vous ai fait tort. »
« Que cette conspiration ait eu lieu, nous l’accepterons comme prouvé, bien que pour le peuple de Babbiano la preuve ait pu sembler maigre. Un homme, depuis décédé, avait dit à votre Altesse qu’un tel complot était en train d’être ourdi. À peine, peut-être, en soi, une preuve suffisante pour justifier de mettre les têtes de quatre très vaillants gentilshommes sur des piques, mais sans doute votre Altesse avait-elle d’autres preuves auxquelles le reste d’entre nous n’avions pas accès. »
Gian Maria frissonna à ces mots. Il se rappela ce que Francesco avait dit à l’occasion de leur dernier entretien sur ce sujet même ; il se souvint de la manière dont il avait été reçu ce jour-là à Babbiano.
« Nous devons nous contenter qu’il en soit ainsi, » poursuivit calmement Francesco. « En vérité, l’action de votre Altesse en la matière ne laisse aucun doute. Nous accepterons, donc, qu’un tel complot ait été tramé, mais que j’aie eu une part en lui, que j’aie été l’homme choisi pour prendre votre place — ai-je besoin de prouver la vanité d’une telle charge ? »
« Tu en as besoin, en vérité. Par Dieu ! Tu en as besoin, si tu veux sauver ta tête. »
Le comte se tenait dans une posture aisée, les mains jointes derrière le dos, et souriait au visage pâle et au front froncé de son cousin.
« Comme les voies de votre justice sont mystérieuses, cousin, » murmura-t-il avec une satisfaction infinie ; « quelle équité merveilleuse investit vos méthodes ! Vous me faites traîner ici par la force, et, assis là, vous me dites : "Prouve que tu n’as pas conspiré contre moi, ou le bourreau t’aura !" Par ma foi ! Salomon était un bavard insensé comparé à vous. »
Gian Maria asséna au bras doré de son fauteuil un coup pour lequel il trouva le lendemain sa main noircie.
« Prouve-le ! » cria-t-il, comme un enfant en colère. « Prouve-le, prouve-le, prouve-le ! »
« Et mes paroles ne l’ont-elles pas déjà prouvé ? » dit le comte, d’une voix d’une si douce stupeur et d’une si douce protestation qu’elle laissa Gian Maria à bout de souffle.
Alors le duc fit un geste impatient.
« Messer Alvari, » dit-il, d’une voix de rage concentrée, « je pense que vous feriez mieux de rappeler la garde. »
« Attendez ! » le contraignit le comte en levant la main. Et maintenant, on vit que l’insouciance aisée avait disparu de son visage : le sourire s’était évanoui, et à sa place il y avait un regard de colère hautaine et méprisante. « Je vais répéter mes paroles. Vous m’avez traîné ici devant vous par la force, et, assis là sur le trône de Babbiano, vous dites : "Prouve que tu n’as pas conspiré contre moi si tu veux sauver ta tête." » Il fit une pause d’une seconde et nota le regard perplexe avec lequel tous le considéraient.
« Est-ce une parabole ? » ricana le duc qui ne comprenait pas.
« Vous l’avez dit, » répliqua Francesco. « Une parabole, c’en est une. Et si vous y réfléchissez, ne vous fournit-elle pas assez de preuves ? » demanda-t-il, une note de triomphe dans la voix. « Nos positions relatives ne montrent-elles pas irréfutablement le manque de fondement de cette accusation ? Devrais-je être ici et vous là si ce que vous alléguez contre moi était vrai ? » Il rit presque sauvagement, et ses yeux lancèrent des éclairs de mépris sur le duc. « S’il vous en faut plus clairement encore, Gian Maria, je vous dis que si j’avais comploté pour occuper votre trône chancelant, je serais dessus maintenant, et non debout ici à me défendre contre une charge insensée. Mais pouvez-vous en douter ? N’avez-vous appris aucune leçon en entrant à Babbiano aujourd’hui ? Ne les avez-vous pas entendus m’acclamer et gémir devant vous ? Et pourtant, » finit-il avec une pitié hautaine, « vous me dites que j’ai comploté. Pourquoi, si je désirais votre trône, mon seul besoin serait de déployer ma bannière dans les rues de votre capitale, et en moins d’une heure Gian Maria ne serait plus duc. Ai-je prouvé mon innocence, Altesse ? » finit-il doucement, presque tristement. « Êtes-vous convaincu du peu de besoin que j’ai de complots ? »
Mais le duc n’eut aucune réponse pour lui. Sans voix, et dans une sorte d’horreur étourdie, il restait assis et fronçait les sourcils devant lui vers le beau visage de son cousin, tandis que les autres le regardaient furtivement, en silence, tremblant pour le jeune homme qui, ici, dans ses griffes, avait osé lui dire de telles choses. Peu après, il couvrit son visage de ses mains et resta ainsi, comme quelqu’un plongé dans une réflexion profonde, un petit moment. À la fin, il les retira lentement et présenta un visage que la passion et le chagrin avaient étrangement ravagé en si peu de temps. Il se tourna vers Santi, qui se tenait le plus près.
« La garde, » dit-il d’une voix rauque, avec un geste de la main, et Santi partit, personne n’osant dire un mot. Ils attendirent ainsi, un groupe étrange, tous très graves sauf un, et lui était celui qui avait le plus de raison de l’être. Puis le capitaine rentra, suivi de ses deux hommes, et Gian Maria fit un geste de la main vers le prisonnier.
« Emmenez-le, » marmonna-t-il durement, le visage livide, et la passion le secouant comme un tremble. « Emmenez-le, et attendez mes ordres dans l’antichambre. »
« Si c’est un adieu, cousin, » dit Francesco, « puis-je espérer que vous m’enverrez un prêtre ? J’ai vécu en chrétien fidèle. »
Gian Maria ne lui répondit pas, mais son œil funeste était sur Martino. Lisant la signification de ce regard, le capitaine toucha légèrement le bras de Francesco. Un instant le comte resta là, regardant du duc aux soldats ; une seconde son regard reposa sur ceux qui étaient assemblés là ; puis, avec un léger haussement d’épaules, il fit volte-face et, la tête haute, sortit de la chambre ducale.
Et le silence continua après son départ jusqu’à ce que Caterina Colonna le brise par un rire qui grinça sur les nerfs, à présent très à vif, de Gian Maria.
« Vous aviez promis vaillamment, » se moqua-t-elle, « de jouer le lion. Mais jusqu’ici, nous n’avons entendu que le braiement d’un âne. »
CHAPITRE XI. CHEVALIERS ERRANTS
Cette raillerie de sa mère secoua Gian Maria. Il se leva de son fauteuil ducal et descendit de l’estrade sur laquelle il se trouvait, possédé par une humeur tempétueuse qui ne lui permettait pas de rester assis.
« Le braiement d’un âne ? » marmonna-t-il en faisant face à Caterina. Puis il rit désagréablement. « La mâchoire d’un âne fit une rude exécution en une occasion, Madonna, et elle pourrait le faire à nouveau. Un peu de patience, et vous verrez. » Ensuite, et avec un air plus vif, il s’adressa aux quatre courtisans silencieux. « Vous l’avez entendu, messieurs, » s’exclama-t-il. « Que dites-vous que je doive faire d’un tel traître ? » Il attendit quelques secondes une réponse, et cela sembla l’irriter qu’aucune ne vienne. « N’avez-vous donc aucun conseil pour moi ? » demanda-t-il durement.
« Je n’avais pas pensé, » dit Lodi avec hardiesse, « que c’était un cas où votre Altesse avait besoin de conseils. Vous aviez été porté à conclure que le seigneur d’Aquila était un traître, mais d’après ce que nous avons tous entendu, votre Altesse devrait maintenant voir qu’il ne l’est pas. »
« Devrais-je donc ? » répliqua le duc, restant immobile et fixant Fabrizio d’un œil terne comme celui d’un serpent. « Messer da Lodi, votre loyauté est une chose qui a donné des signes de vaciller ces derniers temps. Maintenant, si par la grâce de Dieu et de Ses saints bienheureux j’ai régné comme un prince clément qui erre trop du côté de la mansuétude, je vous enjoins de ne pas mettre cette clémence trop à l’épreuve. Je ne suis qu’un homme, après tout. »
Il se détourna du front intrépide présenté par le vieux diplomate, pour faire face aux regards troublés des autres.
« Votre silence, messieurs, me dit que dans cette affaire votre jugement est parallèle au mien. Et vous êtes sages, car dans un tel cas, il ne peut y avoir qu’une seule marche à suivre. Mon cousin a prononcé aujourd’hui des mots qu’aucun homme n’a jamais dits à un prince sans en mourir. Et nous ne ferons pas exception à cette règle. La tête de mon seigneur d’Aquila doit payer le prix de sa témérité. »
« Mon fils, » cria Caterina d’une voix horrifiée. Gian Maria lui fit face dans une passion, son visage devenu marbré.
« Je l’ai dit, » grogna-t-il. « Je ne dormirai pas tant qu’il ne sera pas mort. »
« Pourtant, vous ne vous réveillerez peut-être jamais plus, » répondit-elle. Et avec ce préambule, elle lança sur sa tête la plus amère critique qu’il eût jamais entendue. Par des épithètes cinglantes et des mots méprisants, elle chercha à lui faire voir la folie de ce qu’il méditait. Était-il vraiment fatigué de régner sur Babbiano ? Si c’était le cas, lui dit-elle, il n’avait qu’à attendre la venue de Cesare Borgia. Il n’avait pas besoin de précipiter les choses par un acte qui devait mener à une révolte, un soulèvement du peuple pour venger son idole.
« Vous ne m’avez donné que des raisons supplémentaires, » lui répondit-il fermement. « Il n’y a pas de place dans mon duché pour un homme dont la mort, s’il me plaisait de la provoquer, serait vengée sur moi par mon propre peuple. »
« Alors envoyez-le hors de vos domaines, » pressa-t-elle. « Bannissez-le, et tout peut bien aller. Mais si vous le tuez, je ne compterais pas votre vie pour un jour d’achat. »
Ce conseil était sain, et à la fin ils le convainquirent de l’adopter. Mais ce ne fut pas fait sans le coût de prières incessantes de la part de ces courtisans, et des persuasions du mépris mordant de Caterina et de ses prophéties sur le sort qui l’attendait sûrement s’il touchait à la vie d’un homme si bien-aimé. À la fin, contre son gré, il consentit maussadement que le bannissement de son cousin devrait le satisfaire. Mais ce fut avec une amertume et un regret infinis qu’il donna sa parole, car sa jalousie était d’une qualité que rien d’autre que la mort de Francesco n’aurait pu apaiser. Il est certain que rien d’autre que la crainte des conséquences, que sa mère avait instillées dans son cœur, n’aurait pu le pousser à être satisfait que le comte d’Aquila fût banni.
Il fit chercher Martino et lui ordonna de rendre au comte son épée, et il confia le message d’exil à Fabrizio da Lodi, le chargeant d’informer Francesco qu’il disposait de vingt-quatre heures de grâce pour se mettre au-delà des domaines de Gian Maria Sforza.
Cela fait — et avec une bien mauvaise grâce — le duc fit volte-face, et avec un front sombre il quitta la chambre ducale, et passa, sans escorte, vers ses propres appartements.
Se réjouissant, Fabrizio da Lodi s’acquitta de sa mission, qu’il remplit avec certains ajouts qui auraient pu lui coûter la tête si Gian Maria en avait eu connaissance. En fait, il saisit l’occasion de presser à nouveau Francesco d’accepter le trône de Babbiano.
« L’heure est très mûre, » pressa-t-il le comte, « et le peuple vous aime comme aucun prince ne fut jamais aimé. C’est dans leur intérêt que je plaide. Vous êtes leur seul espoir. Ne viendrez-vous pas à eux ? »
Si pendant un instant Francesco hésita, ce fut plutôt en considération de la manière dont la couronne était offerte que par suite d’une quelconque attirance que l’offre ait pu avoir pour lui. Une fois — cette nuit-là à Sant’ Angelo — il avait connu la tentation, et pendant un moment avait écouté les séductions dans la voix qui l’invitait au pouvoir. Mais ce n’était plus le cas maintenant. Il eut une pensée pour le peuple qui avait une telle foi en lui, et l’avait comblé d’un tel amour admiratif, et à qui, par réciprocité, il voulait du bien, et qu’il aurait servi dans n’importe quelle capacité sauf celle-ci. Il secoua la tête, et avec un sourire de regret déclina l’offre.
« Ayez de la patience, vieil ami, » ajouta-t-il. « Je ne suis pas de l’étoffe dont on fait les bons princes, bien que vous le pensiez. C’est un esclavage dans lequel je ne voudrais pas me vendre. Une vie d’homme pour moi, Fabrizio — une vie libre qui n’est pas dirigée par des conseillers et à la merci de la populace. »
Le visage de Fabrizio devint triste. Il soupira profondément, pourtant, puisqu’il ne pouvait être bon pour lui qu’il restât trop longtemps à parler avec quelqu’un qui, aux yeux du duc, était entaché de trahison, il n’eut pas le loisir d’insister avec des persuasions qui, après tout, il voyait clairement devoir être finalement vaines.
« Ce qui était le salut du peuple de Babbiano, » murmura-t-il, « était aussi celui de votre Excellence, puisque si vous adoptiez la voie que je préconise, il n’y aurait nul besoin de partir en bannissement. »
« Eh bien, cet exil me convient parfaitement », répondit Francesco. « J’ai été oisif trop longtemps, et le désir de vagabonder coule de nouveau dans mes veines. Je verrai le monde une fois encore, et quand je me lasserai de mon errance, je pourrai me retirer sur mes terres d’Aquila ; dans ce coin de Toscane, trop insignifiant pour attirer l’œil d’un conquérant, personne ne me molestera, et je me reposerai. Babbiano, mon ami, ne me connaîtra plus après ce soir. Quand je serai parti, et que le peuple réalisera qu’il ne peut avoir ce qu’il voudrait, peut-être se contentera-t-il de ce qu’il peut avoir. » Et il agita la main en direction des portes menant à la chambre ducale. Sur ce, il prit congé de son vieil ami et, portant à la main l’épée et la dague que le capitaine Armstadt lui avait rendues, il se rendit d’un pas vif à l’aile nord du Palais, où il avait ses quartiers.
Dans l’antichambre, il congédia les serviteurs qui avaient été recrutés parmi les gens du Duc et ordonna à ses propres hommes de Toscane, Zaccaria et Lanciotto, de veiller à faire ses bagages et de tout préparer pour le départ dans l’heure.
Il n’était pas lâche, mais il n’avait aucune envie de mourir tout de suite si cela pouvait être évité honorablement. La vie avait quelques douceurs à offrir à Francesco del Falco, et cela le pressait de se hâter, car il connaissait bien les méthodes sans scrupules de son cousin. Il était conscient que Gian Maria avait été contraint, par la force des arguments, de le laisser partir, et il craignait avec perspicacité que, s’il s’attardait, son cousin ne changeât d’avis et, sans prendre le temps de demander conseil une seconde fois, ne le fît supprimer sans délai et sans se soucier des conséquences.
Tandis que Lanciotto restait occupé dans l’antichambre, le Comte passa dans sa chambre à coucher, assisté de Zaccaria, pour apporter à sa tenue les changements qui convenaient. Mais il avait à peine commencé qu’il fut interrompu par l’arrivée de Fanfulla degli Arcipreti, que Lanciotto fit entrer. Le visage de Francesco s’éclaira à la vue de son ami, et il lui tendit la main.
« Qu’est-ce qui est arrivé ? » s’écria le jeune galant, ajoutant ce qui montrait que sa question était inutile, car il avait appris de Fabrizio da Lodi toute l’histoire de ce qui était advenu. Il s’assit sur le lit et, ne tenant aucun compte de la présence de Zaccaria — qu’il savait fidèle —, il tenta de persuader le Comte là où Fabrizio avait échoué. Mais Paolo l’interrompit avant qu’il ne soit allé très loin.
« Assez là-dessus », dit-il, et bien qu’il l’eût dit avec un rire, la détermination résonnait fermement dans ses accents. « Je suis un chevalier errant, pas un prince, et je ne me laisserai pas convertir de l’un à l’autre. Ce serait faire un ilote d’un homme libre, et vous ne m’aimez pas, Fanfulla, si vous poussez cet argument plus loin. Me croyez-vous triste, abattu, à la perspective de ce bannissement ? Mais, mon garçon, le sang circule plus vite dans mes veines depuis que j’ai entendu la sentence. Elle me libère de Babbiano à une heure où peut-être mon devoir — la réciprocité de l’amour du peuple — m’aurait autrement retenu ici, et elle me donne la liberté de partir, mon bon Fanfulla, en quête de l’aventure qu’il me plaira de suivre. » Il écarta les bras et dévoila ses dents splendides dans un rire franc.
Fanfulla l’observa, gagné par la gaieté débordante de son humeur.
« Eh bien, c’est vrai, monseigneur », reconnut-il, « vous êtes un oiseau trop noble pour chanter en cage. Mais partir en chevalerie errante... » Il fit une pause et écarta les mains en signe de protestation. « Il n’y a plus de dragons retenant des princesses captives. »
« Hélas, non. Mais les Vénitiens sont à la veille de la guerre, et ils trouveront de l’ouvrage pour mes mains. Les amis ne me manquent pas parmi eux. »
Fanfulla soupira.
« Et ainsi nous vous perdons. Le bras le plus robuste de Babbiano nous quitte à l’heure du besoin, chassé par ce Duc rustre. Par mon âme, ser Francesco, je voudrais pouvoir vous accompagner. Ici, il n’y a rien à faire. »
Francesco s’arrêta alors qu’il enfilait une botte et leva les yeux pour regarder un instant son ami.
« Mais si vous le souhaitez, Fanfulla, je serai ravi d’avoir votre compagnie. »
Et maintenant, l’idée fit son chemin dans l’esprit de Fanfulla pour de bon, car son expression n’avait été jusque-là que distraite. Mais puisque Francesco l’invitait, pourquoi pas, en effet ?
C’est ainsi qu’à la troisième heure de cette chaude nuit de mai, un groupe de quatre hommes à cheval et deux mulets de bât quitta Babbiano et prit la route qui mène à Vinamare, et de là sur le territoire d’Urbino. Ces cavaliers étaient le Comte d’Aquila et Fanfulla degli Arcipreti, suivis de Lanciotto menant un mulet qui portait les armes de ces chevaliers errants, et Zaccaria en menant un autre avec leurs bagages généraux.
Ils chevauchèrent toute la nuit sous les étoiles, et jusqu’à quelque trois heures après le lever du soleil, moment où ils firent halte dans un creux des collines, non loin de Fabriano. Ils attachèrent leurs chevaux dans un bosquet de lauriers paisibles et de mûriers protecteurs, au pied d’une pente plantée d’oliviers, gris, noueux et tordus comme des vieillards estropiés, et près de la rivière Esino, à un endroit si étroit qu’un homme agile pouvait franchir sa largeur d’un bond. Là, donc, ils étendirent leurs manteaux, et Zaccaria déballa ses victuailles, leur offrant un repas simple de pain, de vin et de volaille rôtie, qui, grâce à leur faim, leur parut plus attirant qu’un banquet en toute autre saison. Et lorsqu’ils eurent mangé, ils s’étendirent au bord du ruisseau et y délièrent le temps par une conversation agréable jusqu’à ce qu’ils s’endorment. Ils se reposèrent durant la chaleur du jour, et s’éveillant quelque trois heures après midi, le Comte se leva et descendit d’une douzaine de pas le cours du ruisseau jusqu’à un endroit où il se jetait dans un minuscule lac — une vasque profonde et bleue comme le ciel sans nuages qu’elle reflétait. Là, il se dépouilla de ses vêtements et plongea tête la première, pour émerger quelques instants plus tard, rafraîchi et revigoré dans le corps et dans l’âme.
Alors que Fanfulla s’éveillait, il vit une apparition s’avancer vers lui, une silhouette souple et vigoureuse comme un dieu sylvain, l’eau brillant sur la blancheur d’ivoire de sa peau et scintillant dans ses cheveux noirs sous l’éclat du soleil.
« Dites-moi maintenant, Fanfulla, existe-t-il un homme à l’esprit si dépravé qu’il préférerait une couronne ducale à ceci ? »
Et le courtisan, voyant l’air rayonnant de Francesco, comprit peut-être, enfin, combien était sordide l’ambition qui pouvait détourner un homme d’une telle liberté divine, et des joies saintes et dévorantes qu’elle lui apportait. Ses pensées étant lancées sur cette voie, c’est de cela qu’ils discutèrent pendant que le Comte reprenait ses vêtements — ses chausses rouges, ses bottes montant jusqu’aux genoux en cuir non tanné et sa brigandine matelassée de drap brun simple, réputée à l’épreuve des dagues. Il se leva enfin pour boucler sa ceinture d’acier martelé, à laquelle pendait, derrière ses reins, une dague robuste et longue, la seule arme qu’il portait.
À son commandement, les chevaux furent sellés et les mulets de bât chargés une fois de plus. Lanciotto tint son étrier, et Zaccaria rendit le même service à Fanfulla, et bientôt ils galopaient hors de ce bosquet parfumé sur le gazon élastique de vastes pâturages verts. Ils traversèrent le ruisseau à un endroit où la nappe d’eau élargie dépassait à peine les jarrets de leurs chevaux ; puis, obliquant vers l’est, ils s’éloignèrent des collines sur une demi-lieue environ jusqu’à ce qu’ils atteignent une route. Là, ils tournèrent de nouveau vers le nord et poussèrent vers Cagli.
Alors que les cloches sonnaient l’Ave Maria, le cortège s’arrêta devant le Palazzo Valdicampo, où Gian Maria avait été reçu deux nuits auparavant. Ses portes furent maintenant tout aussi promptement grandes ouvertes pour accueillir l’illustre et glorieux Comte d’Aquila, qui n’était pas moins estimé par Messer Valdicampo que son cousin plus puissant. Des chambres furent mises à sa disposition, ainsi qu’à celle de Fanfulla ; des serviteurs furent priés de les servir ; des vêtements frais furent disposés pour eux, et un noble souper fut préparé pour faire honneur à Francesco. Et l’attitude du généreux Valdicampo ne se refroidit point lorsqu’il apprit que Francesco était en disgrâce à la Cour de Babbiano et banni des domaines du Duc Gian Maria. Il exprima un regret compatissant face à une circonstance si fâcheuse et s’abstint discrètement d’émettre la moindre opinion à ce sujet.
Pourtant, plus tard, alors qu’ils soupaient, et quand peut-être les vins de choix eurent quelque peu relâché sa discrétion, il se permit de parler des manières de Gian Maria en termes fort peu laudateurs.
« Ici, dans ma maison », les informa-t-il, « il a commis un outrage sur une pauvre malheureuse, pour lequel des comptes pourraient encore m’être demandés — puisque c’est sous mon toit que la chose s’est produite, bien que je n’en susse rien. »
Pressé par Paolo de leur en dire davantage, il lâcha l’information que le malheureux en question était Peppe, le bouffon d’Urbino. À ce nom, le regard de Paolo devint plus intense. Le souvenir de sa rencontre avec le fou et sa maîtresse dans les bois, un mois auparavant, traversa son esprit, et il comprit qu’il pouvait deviner à juste titre la source à laquelle son cousin avait puisé les informations qui avaient mené à sa propre arrestation et à son bannissement.
« Quelle était la nature de l’outrage ? » s’enquit-il.
« D’après ce que Peppe lui-même m’a dit, il semblerait que le fou possédait une connaissance que Gian Maria recherchait, mais sur laquelle Peppe était tenu au silence par serment. Gian Maria le fit enlever secrètement et transporter hors d’Urbino. Ses sbires amenèrent le gaillard ici, et pour le faire parler, le Duc improvisa dans sa chambre à coucher une tratta di corde, ce qui eut le résultat escompté. »
Le visage du Comte s’assombrit de colère. « Le lâche ! » grommela-t-il. « Le misérable poltron ! »
« Mais songez, monsieur le Comte », s’exclama Valdicampo, « que ce pauvre Peppe est une créature fragile et déformée, dépourvue de la force d’un homme ordinaire, et ne le jugez pas trop sévèrement. »
« Ce n’est pas de lui que je parlais », répondit Francesco, « mais de mon cousin, ce tyran lâche, Gian Maria Sforza. Dites-moi, Messer Valdicampo, qu’est devenu Ser Peppe ? »
« Il est toujours ici. Je l’ai fait soigner, et son état s’est déjà beaucoup amélioré. Il ne faudra pas longtemps avant qu’il ne soit rétabli, mais ses bras resteront presque inutilisables pour quelques jours encore. Ils ont été presque arrachés de son corps. »
Une fois le repas terminé, Francesco pria son hôte de le conduire à la chambre de Peppe. Ce que fit Valdicampo, et laissant Fanfulla en compagnie des dames de sa maison, il escorta le Comte jusqu’à la pièce où le pauvre bossu maltraité était alité, soigné par l’une des femmes de la maisonnée de Valdicampo.
« Voici un visiteur pour vous, Ser Peppe », annonça le vieux gentilhomme en posant sa chandelle sur une table près du lit. Le bouffon tourna sa grosse tête vers le nouveau venu et chercha des yeux le visage de son visiteur avec mélancolie. À sa vue, un air de terreur se répandit sur son visage.
« Monseigneur », s’écria-t-il en luttant pour se mettre en position assise, « mon noble et gracieux seigneur, ayez pitié de moi. Je pourrais m’arracher cette langue de poltron. Mais si vous saviez quelles agonies j’ai souffertes, et à quelle torture ils m’ont soumis pour me rendre infidèle, il se pourrait que vous-même, vous auriez pitié de moi. »
« Eh bien, c’est ce que je fais », répondit doucement Francesco. « En vérité, si j’avais pu voir les conséquences que ce serment aurait pour vous, je ne vous y aurais pas lié. »
La peur sur le visage de Peppe fit place à l’incrédulité.
« Et vous me pardonnez, monseigneur ? » s’écria-t-il. « Je redoutais, quand vous êtes entré, que vous ne soyez venu me punir pour le tort que j’ai pu vous causer en parlant. Mais si vous me pardonnez, il se pourrait que le Ciel me pardonne aussi, et que je ne sois pas damné. Et ce serait grand dommage, car que ferais-je en enfer, monseigneur ? »
« Tourner en dérision les agonies de Gian Maria », répondit Francesco avec un rire.
« Cela vaudrait presque la peine d’être brûlé », songea Peppe en tendant une main dont le poignet lacéré et enflé portait témoignage de la torture qu’il avait subie. À cette vue, le Comte poussa une exclamation d’horreur colérique et s’empressa de s’enquérir de l’état du pauvre fou.
« Ce n’est plus si grave maintenant », répondit Peppe, « et ce n’est que par l’insistance de Messer Valdicampo que je suis resté au lit. Je peux à peine utiliser mes bras, c’est vrai, mais ils s’améliorent. Demain, je serai sur pied, et j’espère partir pour Urbino, où ma chère maîtresse doit être tourmentée par la crainte à cause de mon absence, car c’est une dame au cœur très tendre et bienveillant. »
Cette résolution de Peppe incita le Comte à offrir de le conduire à Urbino le lendemain, puisqu’il devait lui-même faire route de ce côté — offre que le fou accepta sans hésitation et avec une vive gratitude.
CHAPITRE XII. LA CURIOSITÉ DU FOU
Au matin, Francesco se remit en route, accompagné de ses serviteurs, de Fanfulla et du fou. Ce dernier était maintenant assez rétabli pour pouvoir monter un mulet, mais de peur que la chevauchée ne l’épuise trop, ils avancèrent à peine plus vite qu’un pas de promenade le long des ravissantes vallées du Metauro. Ainsi advint-il que, lorsque la nuit descendit, ils étaient toujours en chemin, à quelque deux lieues d’Urbino. Ils parcoururent une autre lieue au clair de lune, et le fou les divertissait avec une histoire drôle tirée des pages lumineuses de Messer Boccaccio, quand soudain ses oreilles pointues saisirent un son qui le frappa de mutisme au milieu d’une phrase.
« Êtes-vous pris d’un malaise ? » demanda Francesco en se tournant rapidement vers lui, soucieux de l’état douloureux du gaillard.
« Non, non », répondit le fou, avec une promptitude qui dissipa l’alarme du Comte à ce sujet. « J’ai cru entendre un bruit de marche au loin. »
« Le vent dans les arbres, Peppino », expliqua Fanfulla.
« Je ne pense pas... » Il s’interrompit et écouta, et maintenant ils l’entendirent tous, car il leur était porté par une rafale de la brise capricieuse qui frappait leurs visages.
« Vous avez raison », dit Francesco. « C’est le piétinement d’hommes. Mais qu’importe, Peppe ? Les hommes marchent en Italie. Laissez-nous entendre la fin de votre histoire. »
« Mais qui marcherait à Urbino, et de nuit ? » insista le fou.
« Est-ce que je le sais ou est-ce que je m’en soucie ? » dit le Comte. « Votre histoire, l’homme. »
Bien qu’il fût loin d’être satisfait, le fou reprit son récit. Mais il ne le raconta plus avec son humour irrésistible d’auparavant. Son esprit était occupé par ce bruit de marche, qui se rapprochait régulièrement. Finalement, il n’y tint plus, et l’apathie de ses compagnons l’exaspéra au point de le faire ouvertement se rebeller.
« Monseigneur », cria-t-il en se tournant vers le Comte, laissant à nouveau son histoire interrompue, « ils sont presque sur nous. »
« Vrai ! » convint Francesco avec indifférence. « Le prochain tournant là-bas devrait nous amener dans le groupe. »
« Alors je vous en supplie, Monsieur le Comte, faites un pas de côté. Arrêtons-nous ici, sous les arbres, jusqu’à ce qu’ils soient passés. Je suis rempli de craintes. Peut-être suis-je un lâche, mais je n’aime pas ces bandes nocturnes errantes. Ce pourrait être une troupe de masnadieri. »
« Et alors ? » répondit le Comte sans ralentir l’allure. « Quelle raison avons-nous de craindre une bande de voleurs ? »
Mais Fanfulla et les serviteurs joignirent leurs conseils à ceux de Peppe et finirent par persuader Francesco de se mettre à couvert jusqu’à ce que cette compagnie soit passée. Il consentit, pour les apaiser, et tournant à droite, ils pénétrèrent à la lisière de la forêt, retenant leurs montures bien dans l’ombre, d’où ils pouvaient surveiller la route et voir qui passait à travers la tache de clair de lune qui l’illuminait. Et bientôt la compagnie arriva et bascula dans ce flot de lumière révélatrice. À l’étonnement des observateurs, ils ne virent aucune troupe de maraudeurs comme on les avait amenés à l’attendre, mais une compagnie très ordonnée d’une vingtaine d’hommes, sobrement vêtus de jaques de cuir et de salades d’acier brillant, marchant l’épée à la cuisse et la pique sur l’épaule. À la tête de cette compagnie chevauchait un homme à la carrure puissante sur un grand cheval alezan, à la vue duquel le fou jura doucement d’étonnement. Au milieu du groupe se trouvaient quatre litières portées par des mulets, et au côté de l’une d’elles chevauchait une silhouette svelte et gracieuse qui provoqua de la part de Peppe un second juron. Mais l’injure la plus profonde de toutes lui fut arrachée à la vue d’un corps replet dans l’habit noir des Dominicains, trottinant à l’arrière, qui était justement en train de se disputer avec acharnement contre un homme qui poussait son mulet avec le talon de sa pertuisane.
« Puissiez-vous être rôti sur un gril comme saint Laurent », haleta le prêtre furieux. « Voulez-vous me rompre le cou, brute que vous êtes ? Attendez seulement que nous atteignions Roccaleone, et par saint Dominique, je ferai en sorte que votre commandant de soudards vous pende pour cette plaisanterie mal venue. »
Mais son bourreau rit en guise de réponse et frappa encore le mulet, d’un coup cette fois qui manqua de le faire se cabrer. Le frère cria d’une alarme colérique, puis, toujours tempêtant et menaçant son persécuteur, il passa son chemin. Après lui vinrent six chariots lourdement chargés, chacun tiré par une paire de bœufs, et l’arrière de la procession était clos par un troupeau d’une douzaine de moutons bêlants, conduits par un homme d’armes blasphémateur. Ils passèrent devant les observateurs étonnés, qui restèrent cachés jusqu’à ce que cette étrange compagnie se soit fondue dans la nuit.
« Je pourrais jurer », dit Fanfulla, « que ce frère et moi nous nous sommes déjà rencontrés. »
« Et vous ne parjureriez point », lui répondit le fou. « Car c’est ce gros porc de Fra Domenico — celui qui vous a accompagnés au couvent d’Acquasparta pour chercher des onguents pour son Excellence. »
« Que fait-il dans cette compagnie, et qui sont-ils ? » demanda le Comte en se tournant vers le fou alors qu’ils sortaient de leur embuscade.
« Demandez-moi où le diable garde ses appâts », dit le fou, « et je ferai de mon mieux pour vous répondre. Mais quant à ce que fait Fra Domenico dans cette galère, c’est plus que je ne saurais conjecturer. Il n’est pas le seul que je connaisse », ajouta Peppino. « Il y avait Ercole Fortemani, un grand rustre sale et fanfaron que je n’ai jamais vu autrement qu’en haillons, chevauchant à leur tête dans des vêtements d’une intégrité des plus inhabituelles ; et il y avait Romeo Gonzaga, que je n’ai jamais connu à bouger de nuit, sauf pour un rendez-vous galant. Des choses étranges doivent se produire à Urbino. »
« Et les litières ? » s’enquit Francesco. « Ne pouvez-vous risquer aucune hypothèse sur leur signification ? »
« Aucune », dit-il, « si ce n’est qu’elles peuvent expliquer la présence de Messer Gonzaga. Car les litières impliquent des femmes. »
« Il semble, fou, que même votre sagesse ne nous sera d’aucun secours. Mais vous avez entendu le frère dire qu’ils étaient en route pour Roccaleone ? »
« Oui, j’ai entendu cela. Et grâce à cela, nous apprendrons probablement le reste au terme de notre voyage. »
Et étant un homme à l’esprit extrêmement inquisiteur, le fou entama ses enquêtes au moment même où ils franchissaient les portes d’Urbino au matin — car ils avaient atteint la ville trop tard pour être admis la nuit même, et avaient été forcés de chercher refuge dans l’une des maisons au bord de la rivière. C’est auprès du Capitaine de la Porte qu’il chercha des informations.
« Pouvez-vous me dire, Ser Capitan », s’enquit-il, « quelle était cette compagnie qui a voyagé hier soir vers Roccaleone ? »
Le capitaine le regarda un moment.
« Il n’y en a eu aucune à ma connaissance », dit-il. « Certainement aucune venant d’Urbino. »
« Vous gardez une garde merveilleuse », dit le fou sèchement. « Je vous dis qu’une compagnie d’hommes d’armes, forte d’une vingtaine d’hommes, est partie la nuit dernière d’Urbino pour Roccaleone. »
« Pour Roccaleone ? » fit écho le capitaine d’un air songeur, plus attentivement qu’auparavant, comme si la répétition de ce nom avait suggéré quelque chose à son esprit. « Eh bien, c’est le château de Monna Valentina. »
« Vrai, savant monsieur. Mais qu’en est-il de la compagnie, et pourquoi voyageait-elle ainsi, de nuit ? »
« Comment savez-vous qu’elle venait d’Urbino ? » dit le capitaine avec sérieux.
« Parce qu’à sa tête, j’ai reconnu le guerrier rugissant Ercole Fortemani ; au milieu chevauchait Romeo Gonzaga ; à l’arrière venait Fra Domenico, le confesseur de la Madonna — tous des hommes d’Urbino. »
Le visage de l’officier devint pourpre à cette nouvelle.
« Y avait-il des femmes dans le groupe ? » cria-t-il.
« Je n’en ai vu aucune », répondit le fou, en qui cette soudaine avidité du capitaine avait éveillé la méfiance et la réflexion.
« Mais il y avait quatre litières », intervint Francesco, dont la nature était moins soupçonneuse et moins alerte que celle du sage fou.
Trop tard, Peppe lui lança un regard noir pour l’avertir. Le capitaine lâcha un juron retentissant.
« C’est elle », s’écria-t-il avec assurance. « Et cette compagnie voyageait vers Roccaleone, dites-vous. Comment le savez-vous ? »
« Nous l’avons appris du frère », répondit Francesco sans hésiter.
« Alors, par la Vierge ! nous les tenons. Holà ! » Il se détourna d’eux et courut en criant vers le corps de garde, pour réapparaître un instant plus tard avec une demi-douzaine de soldats sur les talons.
« Au palais », commanda-t-il, et tandis que ses hommes entouraient la suite de Francesco : « Venez, monsieur », dit-il au Comte. « Vous devez nous accompagner et raconter votre histoire au Duc. »
« Il n’est nul besoin de tant de force », répondit froidement Francesco. « De toute façon, je ne pourrais passer par Urbino sans voir le duc Guidobaldo. Je suis le comte d’Aquila. »
Aussitôt, l’attitude du capitaine devint respectueuse. Il présenta ses excuses pour les mesures violentes dictées par son zèle et ordonna à ses hommes de rester en arrière. Leur intimant l’ordre de le suivre, il monta sur un cheval qu’on lui amena et chevaucha vivement à travers le borgo aux côtés du Comte. Et tandis qu’il montait, il leur raconta ce que la vive intuition du bouffon lui avait déjà soufflé. La dame Valentina s’était enfuie d’Urbino dans la nuit, et trois de ses dames l’accompagnaient, ainsi que — ce que l’on supposait également, puisqu’ils avaient disparu — Fra Domenico et Romeo Gonzaga.
Frappé par ce qu’il entendait, Francesco pressa son informateur d’en dire plus ; mais le capitaine n’avait guère plus à lui apprendre, sinon qu’on croyait qu’elle y avait été poussée pour échapper à son mariage imminent avec le duc de Babbiano. Guidobaldo était bouleversé par ce qui s’était passé et anxieux de ramener la dame avant que la nouvelle de sa conduite n’atteigne les oreilles de Gian Maria. C’était donc une satisfaction non négligeable pour le capitaine que ce fût à lui de porter à Guidobaldo cette nouvelle de l’endroit où elle se trouvait, qu’il tenait de Francesco et du bouffon.
Peppe avait l’air sombre et maussade. S’il avait seulement bridé sa maudite curiosité, et si le Comte avait pris l’alarme à temps et gardé le silence, tout aurait pu bien aller pour sa chère patrona. En l’état, lui — le seul homme prêt à mourir pour la servir — avait été celui-là même qui avait trahi sa retraite. Il entendit le rire du Comte, et le son en fut comme du combustible pour sa colère. Mais Francesco ne pensait qu’à l’audace splendide de l’action de la dame.
« Mais ces hommes d’armes qu’elle avait avec elle ? » s’écria-t-il. « Dans quel but une garde si nombreuse ? »
Le capitaine le regarda un instant.
« Ne pouvez-vous le deviner ? » demanda-t-il. « Peut-être ne connaissez-vous pas le château de Roccaleone. »
« Il serait étrange que je ne connaisse pas la forteresse la plus imprenable d’Italie. »
« Pourquoi, alors, cela ne devient-il pas évident ? Elle a pris cette compagnie pour garnison, et à Roccaleone, elle a clairement l’intention de résister en rebelle aux volontés de Son Altesse. »
À ces mots, le Comte rejeta la tête en arrière et effraya les passants d’un éclat de rire aussi franc qu’il en eût jamais laissé échapper.
« Par l’Hostie ! » haleta-t-il, le rire étranglant encore sa parole. « En voilà une, de donzelle ! Entends-tu ce que dit le capitaine, Fanfulla ? Elle a l’intention de résister à ce mariage par la force armée s’il le faut. Or, sur mon âme, si Guidobaldo insiste sur l’union après cela, eh bien, c’est qu’il n’a ni cœur, ni sentiment. Aussi vrai que je vis, elle est une parente dont un prince aussi guerrier pourrait bien être fier. Pas étonnant qu’ils ne craignent pas les Borgia à Urbino. » Et il rit à nouveau. Mais le capitaine le dévisagea avec hostilité, et Peppe fronça les sourcils.
« C’est une créature rebelle », dit aigrement le capitaine.
« Doucement, doucement », répliqua Francesco ; bien qu’il riît encore. « Si vous étiez de rang chevaleresque, je romprais une lance avec vous là-dessus. Tel que vous êtes... » il marqua une pause, son rire cessa, et ses yeux sombres jaugèrent le capitaine d’une manière curieuse. « Mieux vaut la laisser sans reproche, Ser Capitano. Elle est de la maison de Rovere, et étroitement alliée à celle de Montefeltro. »
L’officier ressentit le reproche, et le silence régna entre eux après cela.
C’est pendant que Francesco, Fanfulla et Peppe attendaient dans l’antichambre d’être admis auprès du Duc que le bouffon exprima une partie de l’amertume qu’il ressentait face à leur bavardage. La pièce magnifique était bondée d’une foule courtoise. Il y avait des nobles et des envoyés magnifiques, des ecclésiastiques aux allures sombres et des prélats en pourpre, des capitaines en acier et des officiers de cour en soie et en velours. Pourtant, sans se soucier de qui pouvait l’entendre, Peppe formula son reproche, et les termes qu’il employa n’étaient ni aussi mesurés ni aussi respectueux que le rang du Comte l’exigeait. Toutefois, avec cette équité d’esprit qui le rendait universellement aimé, Francesco ne se formalisa pas de la réprimande du fou. Il vit qu’elle était méritée, car elle jetait sur l’affaire un éclairage nouveau et plus incisif. Mais il vit bientôt plus loin que le bouffon, et il sourit aux grimaces de ce dernier.
« Pas si fort, Peppe », dit-il. « Tu surestimes le mal. Au pire, nous n’avons fait qu’anticiper de peu ce que le Duc aurait appris par d’autres sources. »
« Mais c’est justement ce peu — ces quelques heures ou jours — qui causera le désastre », trancha le bouffon d’un ton vif, tout en baissant la voix. « Dans quelques jours, Gian Maria sera de retour. S’il était accueilli avec la nouvelle que la dame Valentina avait disparu, qu’elle s’était enfuie avec Romeo Gonzaga — car c’est là, vous verrez, ce qui se racontera bientôt — pensez-vous qu’il s’attarderait ici, ou qu’il se soucierait encore de poursuivre sa cour ? Sûrement pas. Ces alliances qui ne servent que les desseins de l’État, où le cœur ne joue aucun rôle, exigent, à tout le moins, que du côté de la dame le passé soit immaculé, sans le moindre souffle de scandale. Son Altesse l’aurait renvoyé chez lui, et la Madonna aurait été débarrassée de lui. »
« Mais à un étrange prix, Peppe », répondit Francesco gravement. « Néanmoins », ajouta-t-il, « je conviens que j’aurais mieux servi ses intérêts en gardant le silence. Mais qu’une telle affaire refroidisse l’ardeur de mon cousin, je ne le crois pas. Tu as tort de classer ceci parmi les alliances dans lesquelles le cœur ne joue aucun rôle. Du côté de mon cousin — si tout ce qu’on dit est vrai — le cœur joue un rôle des plus considérables. Mais pour le reste — quel mal avons-nous fait ? »
« Le temps nous le dira », dit le bossu.
« Il montrera alors que je n’ai causé aucun tort à ses intérêts. À cette heure, elle est en sécurité à Roccaleone. Que peut-il donc lui arriver ? Guidobaldo, sans doute, se rendra auprès d’elle, et par-dessus le fossé, il la suppliera d’être une nièce obéissante et de revenir. Elle proposera de le faire à condition qu’il lui donne sa parole de prince de ne plus l’importuner avec cette affaire de mariage. Et ensuite ? »
« Eh bien ? » grogna le fou. « Et ensuite ? Qui peut dire ce qui arrivera alors ? Disons que Son Altesse la réduise par la force. »
« Un siège ? » rit le Comte. « Bah ! Où est ta sagesse, fou ! Penses-tu que le splendide Guidobaldo soit avide de devenir la risée de l’Italie, et de passer à la postérité comme le duc qui a assiégé sa nièce parce qu’elle résistait à ses ordres concernant son mariage ? »
« Guidobaldo da Montefeltro peut être un homme violent à l’occasion », répondait le fou, lorsque l’officier qui les avait quittés réapparut avec l’annonce que Son Altesse les attendait.
Ils trouvèrent le Prince dans une humeur très sombre, et après avoir salué Francesco avec une froide cérémonie, il l’interrogea sur la compagnie qu’ils avaient rencontrée la veille. Il mena ces enquêtes avec une dignité caractéristique, et sans plus de marques de préoccupation que s’il se fût agi d’un faucon égaré. Il remercia Francesco pour ses informations et donna l’ordre au sénéchal de mettre des appartements à sa disposition et à celle de Fanfulla aussi longtemps qu’il leur plairait d’honorer sa cour. Sur ce, il les congédia, ordonnant à l’officier de rester pour recevoir ses ordres.
« Et voilà », dit Francesco à Peppe, alors qu’ils traversaient l’antichambre dans le sillage d’un serviteur, « l’homme qui assiègerait le château de sa nièce ? Pour une fois, monsieur le fou, votre sagesse est en défaut. »
« Vous ne connaissez pas le Duc, Excellence », répondit le bouffon. « Sous cette façade glacée brûle un brasier, et il n’est de folie qu’il ne puisse commettre. »
Mais Francesco ne fit que rire alors qu’en passant le bras sous celui de Fanfulla, il parcourait la galerie en route vers les appartements où le serviteur les conduisait.
CHAPITRE XIII. GIAN MARIA FAIT UN VŒU
Dans une certaine mesure, les événements qui suivirent tendraient presque à démontrer que le bouffon avait raison. Car même si l’idée d’assiéger Valentina et de la réduire par la force des armes n’était pas celle de Guidobaldo au départ, il prêta une oreille très attentive au conseil qu’ils procèdent ainsi, lorsqu’il y fut poussé avec colère, deux jours plus tard, par le duc de Babbiano.
En apprenant la nouvelle, Gian Maria s’était abandonné à un tel déchaînement de rage qu’il en fit trembler tous ceux qui l’entouraient, des plus hauts aux plus humbles. La déception de sa passion était en soi une justification suffisante, mais, en outre, Gian Maria voyait dans la fuite de Valentina le contrecoup de ces plans audacieux dont il avait si bruyamment parlé à ses conseillers et à sa mère. C’est sa confiance en ces mêmes projets qui l’avait poussé à envoyer cette réponse provocante à César Borgia. En conséquence, il y avait urgence — une urgence des plus désespérées — à ce qu’il se marie, puisque le mariage devait lui donner le pouvoir de mettre à exécution ses courageuses promesses de protéger sa couronne contre le duc de Valentinois, sans parler de la déroute totale des Borgia qu’il avait follement entrepris d’accomplir.
Que les destinées des États puissent être jetées aux vents du ciel par une gamine était, à ses yeux, quelque chose d’aussi insupportable qu’inattendu.
« Il faut qu’elle soit ramenée ! » avait-il hurlé dans son accès de fureur. « Il faut qu’elle soit ramenée sur-le-champ. »
« C’est vrai ! » répondit Guidobaldo avec son calme habituel ; « elle doit être ramenée. Jusqu’ici, je suis entièrement d’accord avec vous. Dites-moi maintenant comment la chose doit être accomplie. » Et il y avait du sarcasme dans sa voix.
« Quelles difficultés cela présente-t-il ? » demanda Gian Maria.
« Aucune difficulté », fut la réponse ironique. « Elle s’est enfermée dans le château le plus solide d’Italie et me dit qu’elle n’en sortira pas tant que je ne lui aurai pas promis la liberté de choix en matière de mariage. Clairement, il n’y a aucune difficulté à ce qu’elle soit ramenée. »
Gian Maria montra les dents.
« Me donnez-vous la permission de m’y prendre à ma manière ? » demanda-t-il.
« Non seulement je vous donne la permission, mais je vous apporterai toute l’aide en mon pouvoir si vous pouvez trouver un moyen de l’attirer hors de Roccaleone. »
« Je n’hésite plus. Votre nièce, Monsieur le Duc, est une rebelle, et comme rebelle, elle sera traitée. Elle a garni un château et lancé un défi au souverain du pays. C’est une déclaration de guerre, Altesse, et nous aurons la guerre. »
« Vous recourriez à la force ? » demanda Guidobaldo, une désapprobation pointant dans sa voix.
« À la force des armes, Votre Altesse », répondit Gian Maria avec une fougue immédiate. « J’assiégerai son château et je l’abattrai pierre par pierre. Oh, je l’aurais courtisée gentiment si elle m’avait laissé faire, avec des mots doux et les manières maniérées que les donzelles aiment. Mais puisqu’elle nous défie, je la courtiserai avec l’arquebuse et le canon, et je chercherai par la famine à la faire céder à ma demande. Mon amour revêtira une armure pour la soumettre, et je fais vœu à Dieu de ne pas raser ma barbe avant d’être à l’intérieur de son château. »
Guidobaldo parut grave.
« Je conseillerais des mesures plus douces », dit-il. « Assiégez-la si vous le voulez, mais ne recourez pas à trop de violence. Coupez leurs ressources et laissez la faim être votre avocat. Même ainsi, je crains que vous ne soyez la risée de toute l’Italie », ajouta-t-il brutalement.
« Au diable cela ! Que les fous rient s’ils en ont envie. Quelles forces a-t-elle à Roccaleone ? »
À cette question, le front de Guidobaldo s’assombrit. C’était comme s’il s’était rappelé une circonstance oubliée.
« Une vingtaine de vauriens menés par un bandit notoire du nom de Fortemani. La compagnie a été enrôlée, me dit-on, par un gentilhomme de ma cour, un parent de ma Duchesse, Messer Romeo Gonzaga. »
« Est-il avec elle maintenant ? » haleta Gian Maria.
« Il semble qu’il le soit. »
« Par l’anneau de la Vierge de Pérouse ! » bafouilla Gian Maria dans un désarroi croissant. « Suggérez-vous qu’ils ont fui ensemble ? »
« Monseigneur ! » La voix de Guidobaldo résonna, tranchante et menaçante. « C’est de ma nièce que vous parlez. Elle a emmené ce gentilhomme avec elle tout comme elle a emmené trois de ses dames et un page ou deux, pour former une suite digne de sa naissance. »
Gian Maria fit les cent pas dans l’appartement, un froncement de sourcils barrant son front, les lèvres serrées. Les paroles fières de Guidobaldo ne le convainquaient nullement. Mais le désir prépondérant dans son cœur, à cet instant, était d’humilier la fille qui avait osé le braver, de faire plier son cou obstiné. Finalement :
« Je pourrais bien devenir la risée de l’Italie », murmura-t-il d’une voix concentrée, « mais je mènerai ma résolution à bien, et mon premier acte, en entrant dans Roccaleone, sera de pendre ce coquin de Gonzaga à sa plus haute tourelle. »
Ce jour-là, Gian Maria commença ses préparatifs pour l’expédition contre Roccaleone, et la nouvelle en fut portée par Fanfulla à Francesco — car ce dernier avait quitté ses quartiers au palais en apprenant l’arrivée de Gian Maria et logeait désormais à l’enseigne du « Soleil ».
En apprenant la nouvelle, il jura un serment terrible par lequel il voua son cousin au diable, par qui, à ce moment-là, il le déclara engendré.
« Penses-tu », demanda-t-il, quand il fut plus calme, « que cet homme, Gonzaga, soit son amant ? »
« C’est plus que je ne peux dire », répondit Fanfulla. « Il y a le fait qu’elle ait fui avec lui. Bien que, quand j’ai interrogé Peppe sur ce même sujet, il a d’abord balayé l’idée avec mépris, puis est devenu grave. "Elle ne l’aime pas, ce petit marquis", a-t-il dit ; "mais lui l’aime, ou alors je suis aveugle, et c’est un scélérat, je le sais." »
Francesco se leva, le visage fort sérieux, ses yeux sombres pleins de pensées inquiètes.
« Par l’Hostie ! C’est une chose honteuse », s’écria-t-il enfin. « Cette pauvre dame si assaillie de toutes parts par un ramassis de scélérats, chacun plus sans scrupule que l’autre. Fanfulla, envoyez chercher Peppe. Nous devons dépêcher le fou auprès d’elle avec un avertissement sur l’arrivée de Gian Maria, et une mise en garde, aussi, contre cet homme de Mantoue avec qui elle a fui. »
« Trop tard », répondit Fanfulla. « Le fou est parti ce matin pour Roccaleone, pour rejoindre sa patrona. »
Francesco laissa paraître sa consternation.
« Elle sera perdue », gémit-il. « Ainsi entre la meule de dessus et celle de dessous — entre Gian Maria et Romeo Gonzaga. Gesù ! elle sera perdue ! Et elle si courageuse et si pleine d’esprit ! »
Il se dirigea lentement vers la croisée et resta là à fixer les fenêtres de l’autre côté de la rue, sur lesquelles le soleil couchant jetait une lueur rougeâtre. Mais ce n’était pas les fenêtres qu’il voyait. C’était une scène dans les bois d’Acquasparta, ce matin après le combat de montagne ; un homme blessé couché dans les fougères, et au-dessus de lui, une noble dame se penchant avec des yeux de pitié et de sollicitude. Depuis lors, ses pensées avaient souvent revisité cette scène, parfois avec un sourire, parfois avec un soupir, et parfois avec les deux à la fois.
Il se tourna soudain vers Fanfulla. « J’irai moi-même », annonça-t-il.
« Vous ? » répéta Fanfulla. « Mais les Vénitiens ? »
Par un geste, le Comte signifia le peu de poids qu’avaient les Vénitiens pour lui lorsqu’on les comparait à la fortune de cette dame.
« Je vais à Roccaleone », insista-t-il, « maintenant — tout de suite. » Et, se dirigeant à grands pas vers la porte, il frappa dans ses mains et appela Lanciotto.
« Tu as dit, Fanfulla, qu’à notre époque, il n’y a plus de donzelles tenues en esclavage à qui un chevalier errant puisse prêter main-forte. Tu avais tort, car avec Monna Valentina, nous avons la donzelle captive, avec mon cousin le dragon, avec Gonzaga un autre, et avec moi le chevalier errant qui est destiné — je l’espère — à la sauver. »
« Vous la sauverez de Gian Maria ? » demanda Fanfulla, incrédule.
« Je vais tenter le coup. »
Il se tourna vers son serviteur, qui entra au moment où il parlait.
« Nous partons dans un quart d’heure, Lanciotto », dit-il. « Selle pour moi et pour toi-même. Tu viens avec moi. Zaccaria peut rester avec Messer degli Arcipreti. Tu prendras soin de lui, Fanfulla, et il te servira bien. »
« Mais qu’en est-il de moi ? » cria Fanfulla. « Ne vous accompagne-je pas ? »
« Si tu le souhaites, oui. Mais tu pourrais mieux me servir en retournant à Babbiano et en observant les événements là-bas, en m’envoyant des nouvelles de ce qui arrive — car de grandes choses arriveront bientôt si mon cousin ne revient pas et si les Borgia avancent. C’est sur cela que je fonde les espoirs qui me restent. »
« Mais où dois-je vous envoyer des nouvelles ? À Roccaleone ? »
Francesco réfléchit un instant. « Si tu n’as pas de mes nouvelles, alors envoie tes informations à Roccaleone, car si je m’y attarde et que nous sommes assiégés, il sera peut-être impossible de t’envoyer un message. Mais si — comme je l’espère — je vais à Aquila, je t’en ferai part. »
« À Aquila ? »
« Oui. Il se pourrait que je sois à Aquila avant la fin de la semaine. Mais garde cela secret, Fanfulla, et je mènerai ces ducs par le bout du nez jusqu’à leur perte. »
Une demi-heure plus tard, le comte d’Aquila, monté sur un robuste cheval de Calabre et escorté par Lanciotto sur une mule, descendit doucement vers la vallée. Ils passèrent inaperçus, car quel souci les paysans qui chantaient à leurs travaux dans le contado avaient-ils de ces gens ?
Ils croisèrent un marchand, dont le serviteur pressait ses bêtes de somme chargées sur la route escarpée menant à la ville des hauteurs, et ils le dépassèrent avec un salut courtois. Plus loin, ils tombèrent sur une compagnie montée de nobles et de dames, revenant d’une partie de chasse au faucon, suivis par des serviteurs portant leurs faucons encapuchonnés, et leurs rires joyeux résonnaient encore aux oreilles de Francesco après qu’il fut sorti de leur vue et qu’il eut disparu dans les brumes pourpres du soir qui s’élevaient à sa rencontre depuis la rivière.
Ils tournèrent vers l’ouest en direction des Apennins et continuèrent leur route après la tombée de la nuit, jusqu’à la quatrième heure, où, sur suggestion de Francesco, ils stoppèrent leurs montures devant une auberge de bord de chemin endormie et réveillèrent l’hôte pour demander le gîte. Ils n’y dormirent pas plus longtemps que jusqu’aux matines, si bien que la lumière grise de l’aube les vit à nouveau en chemin, et au moment où le soleil eut frappé de son premier rayon d’or la crête grise des vieilles collines, ils stoppèrent sur le bord du torrent rugissant au pied de l’imposant rocher qui était couronné par le château de Roccaleone.
Sombre et austère, il se profilait au-dessus de la vallée fertile, avec ce torrent qui l’entourait comme un fossé naturel, telle une sentinelle géante des Apennins qui lui servaient de toile de fond. Et maintenant, la lumière du soleil filait sur les pentes des vieilles montagnes comme une marée. Elle frappa la tour carrée du donjon, puis coula le long du mur, faisant luire la vieille pierre grise et reflétant l’éclat d’une fenêtre à meneaux située haut dans la structure. Elle descendit plus bas, révélant des gargouilles grotesques, inondant les remparts crénelés et faisant verdir le lierre et le lichen qui, un instant auparavant, avaient noirci les contreforts massifs et saillants. De là, elle bondit au sol et chassa l’ombre devant elle le long de la pente herbeuse, jusqu’à ce qu’elle atteigne le ruisseau et scintille sur ses eaux écumantes et tumultueuses, dispersant une centaine de couleurs à travers les embruns qui s’envolaient.
Et tout ce temps, jusqu’à ce que le soleil l’eût atteint et intégré dans le tableau qu’il était en train d’éveiller, le comte d’Aquila resta assis sur sa selle, les yeux pensifs levés vers la forteresse.
Puis, Lanciotto le suivant, il fit faire le tour de son cheval par le côté ouest, où le torrent était remplacé par un bras d’eau calme, pour lequel une tranchée avait été creusée afin de parfaire l’isolement de l’éperon rocheux de Roccaleone. Mais ici, là où le château aurait pu être plus facilement vulnérable, un mur aveugle l’accueillit, à peine rompu par une ou deux étroites meurtrières à mi-hauteur sous les créneaux. Il continua sa route vers le côté nord, traversant une passerelle qui enjambait la rivière, et s’arrêtant enfin devant la tour d’entrée. Ici encore, les douves étaient formées par les eaux torrentielles du ruisseau de montagne.
Il ordonna à son serviteur de réveiller les occupants, et Lanciotto cria d’une voix que la nature avait faite profonde et puissante. L’écho en monta en grondant pour effrayer les oiseaux sur le flanc de la colline, mais ne suscita aucune réponse de la part du château silencieux.
« Ils montent une garde zélée », rit le Comte. « Encore, Lanciotto. »
L’homme lui obéit, et encore et encore sa voix profonde résonna comme un coup de trompette avant que le moindre signe ne soit fait de l’intérieur pour montrer qu’elle avait été entendue. À la fin, au-dessus du parapet de la tour apparut une silhouette trapue à la tête ébouriffée, presque aussi grotesque que l’une des gargouilles en dessous, et un visage de hibou les observa depuis l’un des créneaux de la muraille, et demanda, d’un ton bourru et croassant, l’objet de leur visite. Instantanément, le Comte reconnut Peppe.
« Bonjour, fou », lui ordonna-t-il.
« Vous, mon seigneur ? » s’exclama le bouffon.
« Vous dormez profondément à Roccaleone », dit Francesco. « Réveillez cette garnison de vauriens qui est la vôtre, et dites à ces chiens paresseux d’abaisser le pont. J’ai des nouvelles pour Monna Valentina. »
« Aussitôt, Excellence », répondit le fou, et il serait parti à l’instant même si Francesco ne l’avait rappelé.
« Dites, Peppe, un chevalier... le chevalier qu’elle a rencontré à Acquasparta, si vous voulez. Mais ne prononcez pas mon nom. »
Avec l’assurance qu’il obéirait à ses souhaits, Peppe partit faire sa commission. Un léger retard s’ensuivit, puis apparurent sur les remparts Gonzaga, somnolent et querelleur, accompagné d’une paire de valets de Fortemani, venus demander la nature des affaires de Francesco.
« C’est avec Monna Valentina », lui répondit Francesco, relevant la tête et la voix, si bien que Gonzaga le reconnut pour le chevalier blessé d’Acquasparta, s’en souvint et fronça les sourcils.
« Je suis le capitaine de Monna Valentina ici », annonça-t-il avec arrogance. « Et vous pouvez me transmettre les messages que vous portez. »
S’ensuivit une dispute, menée de mauvaise humeur de la part de Gonzaga et à peine moins de celle du Comte, Francesco refusant catégoriquement de communiquer ses affaires à quiconque si ce n’est à Valentina, et Gonzaga refusant tout aussi catégoriquement de déranger la dame à cette heure, ou d’abaisser le pont. Les mots volèrent entre eux par-dessus les eaux des douves, et devinrent plus vifs à chaque nouvel échange, jusqu’à ce qu’à la fin ils soient brusquement interrompus par l’apparition de Valentina elle-même, accompagnée de Peppino.
« Qu’est-ce que cela signifie, Gonzaga ? » demanda-t-elle, son attitude excitée, car le fou lui avait dit que c’était le chevalier Francesco qui demandait à entrer, et à la simple mention de ce nom elle avait rougi, puis pâli, puis s’était précipitée vers les remparts. « Pourquoi ce chevalier se voit-il refuser l’entrée alors qu’il porte un message pour moi ? » Et de là où elle se tenait, elle chercha avec des yeux admiratifs la silhouette gracieuse du Comte d’Aquila — le chevalier errant de ses rêves. Francesco se découvrit et se pencha jusqu’au garrot de son cheval dans une courtoise salutation. Elle se tourna vers Gonzaga avec impatience.
« Qu’attendez-vous ? » cria-t-elle. « N’avez-vous pas compris mes souhaits ? Que le pont soit abaissé. »
« Réfléchissez, Madonna », objecta-t-il. « Vous ne connaissez pas cet homme. Il pourrait être un espion de Gian Maria... un mercenaire payé pour nous trahir. »
« Imbécile », répondit-elle sèchement. « Ne voyez-vous pas que c’est le chevalier blessé que nous avons rencontré ce jour où vous m’escortiez à Urbino ? »
« Qu’est-ce que cela prouve ? » demanda-t-il. « Est-ce la preuve de l’honnêteté de ses intentions ou de sa loyauté envers vous ? Soyez avisée, Madonna, et laissez-le délivrer son message de là où il est. Il est plus en sécurité là-bas. »
Elle le toisa d’un regard déterminé.
« Messer Gonzaga, ordonnez-leur d’abaisser le pont », lui commanda-t-elle.
« Mais, dame, songez au péril que vous courez. »
« Péril ? » répéta-t-elle. « Péril venant de deux hommes, alors que nous sommes une garnison de plus de vingt ? Assurément, l’homme qui parle si facilement de périls est un lâche. Faites abaisser le pont-levis. »
« Mais si... » commença-t-il avec une véhémence désespérée, quand elle le coupa à nouveau.
« Dois-je être obéie ? Suis-je la maîtresse, et allez-vous leur ordonner d’abaisser le pont, ou dois-je moi-même aller m’en occuper ? »
Avec un regard de colère désespérée et un haussement d’épaules, il se détourna d’elle et dépêcha l’un de ses hommes avec un ordre. Quelques instants plus tard, dans un grincement de gonds et un cliquetis de chaînes, le grand pont bascula et tomba avec un bruit sourd pour enjamber le gouffre. Aussitôt, le Comte éperonna son cheval et, suivi de Lanciotto, traversa la passerelle et passa sous l’arc de la tour d’entrée dans la première cour.
Or, à peine avait-il tiré sur les rênes à cet endroit que, par une porte à l’autre extrémité, apparut la silhouette gigantesque de Fortemani, à moitié vêtu et l’épée à la main. À la vue de Francesco, l’individu sauta une demi-douzaine de marches et s’avança vers lui avec un torrent d’injures.
« À moi ! » hurla-t-il d’une voix qui aurait pu réveiller les morts. « Olà ! Olà ! Quelle est cette œuvre du diable ? Comment êtes-vous arrivé ici ? Sur les ordres de qui le pont a-t-il été abaissé ? »
« Sur les ordres du capitaine de Monna Valentina », répondit Francesco, se demandant quel fou cela pouvait bien être.
« Capitaine ? » cria l’autre, s’arrêtant net, le visage tournant au pourpre. « Corps de Satan ! Quel capitaine ? C’est moi le capitaine ici. »
Le Comte le dévisagea avec surprise.
« Eh bien, alors », dit-il, « vous êtes l’homme même que je cherche. Je vous félicite de la surveillance que vous exercez, Messer Capitano. Votre château est si excellemment gardé que si j’avais eu envie d’une ascension, j’aurais escaladé vos murs et franchi vos portes sans éveiller aucune de vos sentinelles assoupies. »
Fortemani le couva d’un regard menaçant. La prospérité des quatre derniers jours avait accru l’insolence inhérente à l’homme.
« Est-ce là votre affaire ? » grogna-t-il de manière menaçante. « Vous êtes trop audacieux, monsieur l’étranger, de chercher querelle avec moi, et trop impertinent de me dire comment je dois remplir mon capitanat. Par la Passion ! Vous serez puni. »
« Puni... moi ? » fit écho Francesco, sur le front duquel descendit maintenant un froncement de sourcils aussi noir que celui d’Ercole lui-même.
« Oui, puni, jeune monsieur. Ercole Fortemani est mon nom. »
« J’ai entendu parler de vous », répondit le Comte avec mépris, « et de la façon dont vous déshonorez ce nom qui est le vôtre, car on me dit qu’un vaurien plus ivrogne, lâche et bon à rien ne se trouve en Italie... non, pas même dans les domaines du Pape. Et prenez garde à la façon dont vous lancez le mot “punition” à vos supérieurs, animal. Les douves ne sont pas si éloignées, et l’immersion pourrait vous profiter. Car je jurerais que vous n’avez pas été lavé depuis qu’ils vous ont baptisé... si toutefois vous êtes un fils de la Mère Église. »
« Sangue di Cristo ! » cracha le tyran enragé, le visage tacheté. « Cela à moi ? Descendez de ce cheval. »
Il saisit la jambe de Francesco pour le traîner au sol, mais le Comte la dégagea d’un mouvement rapide qui laissa une entaille de son éperon sur les mains du capitaine. Simplement, il leva sa cravache et aurait abattu la lanière sur le dos large de Fortemani — car cela l’avait irrité au-delà des mots qu’un ruffian de la qualité de cet individu cherche à l’intimider — mais à ce moment-là, une voix féminine, sévère et impérative, leur ordonna de cesser leur querelle.
Fortemani recula en soignant sa main lacérée et en marmonnant des jurons, tandis que Francesco se tournait dans la direction d’où venait cette voix. À mi-chemin de l’escalier de pierre, il vit Valentina, suivie de Gonzaga, Peppe et une paire d’hommes d’armes, descendant des remparts.
Calme et royale, elle se tenait là, vêtue d’une camorra de velours gris aux manches noires, qui mettait excellemment en valeur sa stature élégante. Gonzaga était penché en avant, parlant à son oreille, et bien que sa voix fût étouffée, certains de ses mots parvinrent à Francesco dans l’air calme du matin.
« N’ai-je pas été sage, Madonna, d’hésiter à l’admettre ? Vous voyez quel genre d’homme il est. »
Le sang monta aux joues de Francesco, et son chagrin ne fut pas atténué en remarquant le regard que Valentina dardait sur lui.
Instantanément, il sauta au sol, et jetant ses rênes à Lanciotto, il s’avança vers le pied de cet escalier de pierre, son large chapeau rejeté sur ses épaules, pour rencontrer cette compagnie descendante.
« Est-ce convenable, monsieur ? » demanda-t-elle avec colère. « Est-ce digne de vous de vous quereller avec ma garnison dès que vous êtes admis ? »
Le sang monta plus haut au visage de Francesco, et maintenant inonda ses tempes et atteignit ses cheveux. Pourtant, sa voix fut bien contenue lorsqu’il répondit :
« Madonna, ce vaurien a été insolent. »
« Une insolence que vous avez sans doute provoquée », ajouta Gonzaga, une fossette apparaissant sur sa joue de femme. Mais la réprimande la plus sévère tomba des lèvres de Valentina.
« Vaurien ? » questionna-t-elle, le visage empourpré. « Si vous ne voulez pas que je regrette votre admission, Messer Francesco, je vous prie de modérer vos paroles. Ici, il n’y a pas de vauriens. Celui-ci, monsieur, est le capitaine de mes soldats. »
Francesco s’inclina avec soumission, aussi patient sous sa réprimande qu’il avait été impétueux sous celle de Fortemani.
« C’est au sujet de ce capitanat que nous avons commencé à nous disputer », répondit-il avec plus d’humilité. « D’après sa propre annonce, j’ai cru comprendre que ce gentilhomme » — et ses yeux se tournèrent vers Gonzaga — « était votre capitaine. »
« Il est le capitaine de mon château », l’informa-t-elle.
« Comme vous le voyez, Ser Francesco », ajouta Peppe, qui s’était perché sur la balustrade, « nous ne souffrons d’aucun manque de capitaines ici. Nous avons aussi Fra Domenico, qui est capitaine de nos âmes et de la cuisine ; moi-même, je suis capitaine de... »
« Que le diable t’emporte, fou », trancha Gonzaga, le poussant brutalement de son perchoir. Puis se tournant brusquement vers le Comte : « Vous portez un message pour nous, monsieur ? » questionna-t-il avec hauteur.
Avalant le ton cavalier, et ignorant le pronom employé par Gonzaga, Francesco inclina à nouveau la tête vers la dame.
« Je préférerais le délivrer dans plus d’intimité que celle-ci. » Et son regard parcourut la cour et remonta les marches derrière, où était maintenant rassemblée toute la compagnie de Fortemani. Gonzaga ricana et secoua ses boucles dorées, mais Valentina ne vit rien de déraisonnable dans cette demande, et ordonnant à Romeo de l’attendre et à Francesco de la suivre, elle ouvrit la marche.
Ils traversèrent la cour et, montant les marches que Fortemani avait dévalées pour rencontrer le Comte, ils entrèrent dans la salle de banquet, qui donnait directement sur le côté sud de la cour. Le Comte, suivant son sillage, passa sous les regards noirs des mercenaires rassemblés. Il passa devant eux sans s’émouvoir, les évaluant au passage et estimant leur valeur réelle avec l’œil infaillible du condottiere expérimenté qui a eu à traiter avec l’enrôlement des hommes et leur commandement. Il apprécia si peu leur allure qu’au seuil de la salle, il s’arrêta et retint Gonzaga.
« Je suis peu enclin à laisser mon serviteur à la merci de ces ruffians, monsieur. Puis-je vous prier de les avertir de ne pas lui faire violence ? »
« Ruffians ? » cria la dame avec colère, avant que Gonzaga ne puisse offrir une réponse. « Ce sont mes soldats. »
À nouveau, il s’inclina, et il y avait une politesse froide dans les tons avec lesquels il lui répondit :
« Je vous demande pardon, et je ne dirai rien de plus — sinon pour déplorer que je ne puisse vous féliciter de votre choix. »
Ce fut au tour de Gonzaga de s’irriter, car le choix avait été le sien.
« Votre message devra être pesant, monsieur, pour gagner notre patience face à votre impertinence. »
Francesco répondit au regard de ces yeux bleus qui cherchaient vainement à lancer des éclairs, et il fit peu d’efforts pour empêcher son mépris de paraître dans son regard. Il se permit même de hausser les épaules avec une certaine impatience.
« En vérité, en vérité, je pense que je ferais mieux de m’en aller », répondit-il avec regret, « car c’est un lieu dont les occupants semblent tous décidés à se quereller avec moi. D’abord, votre capitaine Fortemani m’accueille avec une insolence difficile à laisser impunie. Vous-même, Madonna, vous vous offusquez que je sollicite une protection pour mon homme contre ces individus dont l’allure justifie ma demande. Vous êtes en colère que je les qualifie de ruffians, comme si j’avais suivi le métier des armes pendant dix ans sans acquérir la connaissance de la qualité d’un homme, quelle que soit la façon dont vous puissiez le déguiser. Et enfin, pour couronner le tout, ce cicisbeo » — et il étendit une main avec mépris vers Gonzaga — « parle de mes impertinences. »
« Madonna », cria Gonzaga, « je vous en supplie, laissez-moi régler son compte. »
Involontairement, sans le vouloir, Gonzaga sauva la situation par cette prière. La colère qui montait rapidement dans le cœur de la Madonna, attisée par la fière allure du Comte, fut dispersée devant l’humour involontaire de l’appel de son capitaine, tant le contraste était ridicule entre son langage affecté et sa silhouette élancée, et les tons fermes et la stature maigre et active de Francesco. Elle ne rit pas, car cela aurait tout gâché, mais elle regarda de l’un à l’autre avec un plaisir tranquille, notant le regard de surprise et les sourcils levés avec lesquels le Comte reçut la demande du courtisan de se laisser régler son compte. Et ainsi, étant détournée de sa colère, l’équilibre de son esprit fut prompt à se rétablir, et elle songea qu’il y avait peut-être une raison dans ce que ce chevalier avançait, et que son accueil avait manqué de la courtoisie qui lui était due. En un instant, avec une grâce et une habileté incomparables, elle avait apaisé la vanité froissée de Gonzaga et calmé le ressentiment plus robuste du Comte.
« Et maintenant, Messer Francesco », conclut-elle, « soyons amis, et laissez-moi entendre vos affaires. Je vous prie de vous asseoir. »
Ils étaient passés dans la salle de banquet — un appartement noble, dont les murs étaient décorés de fresques de scènes de chasse et pastorales, dont une ou deux étaient l’œuvre de Pisaniello. Il y avait aussi quelques trophées de chasse épars, et, ici et là, une armure coûteuse qui attrapait la lumière du soleil se déversant à travers les hautes fenêtres à meneaux. À l’extrémité se trouvait un paravent de cèdre richement sculpté, et au-dessus apparaissait la balustrade torsadée de la tribune des musiciens. Dans un grand fauteuil de cuir non tanné, au bout de la table spacieuse, Monna Valentina s’assit, Gonzaga prenant position à son coude, et Francesco lui faisant face, s’appuyant légèrement contre la table.
« Les nouvelles que je vous apporte, dame, sont vite dites », dit le Comte. « Je voudrais que leur qualité fût meilleure. Votre prétendant Gian Maria, retournant à la cour de Guidobaldo, impatient des noces qui lui avaient été promises, a appris votre fuite à Roccaleone et est en train de lever — en vérité, il aura levé à l’heure qu’il est — une armée pour investir et réduire votre forteresse. »
Gonzaga devint aussi pâle que le gilet de soie blanche qui luisait sous son pourpoint de velours couleur perle à cette réalisation des prophéties qu’il avait proférées sans y croire. Une peur maladive s’empara de son âme. Quel sort réserveraient-ils à celui qui avait été l’esprit moteur de la rébellion de Valentina ? Il aurait pu gémir à haute voix devant ce fiasco de tous ses beaux projets. Où serait maintenant le temps de parler d’amour, de presser et de mener sa cour auprès de Valentina et de se rendre son époux ? Il y aurait la guerre dans l’air, et un travail sanglant qui faisait frissonner sa peau et le rendait froid à la seule idée. Et l’ironie de tout cela était cruellement acerbe. C’était la contingence même qu’il avait prophétisée, assuré que ni Guidobaldo ni Gian Maria ne seraient assez fous pour chercher le ridicule en s’y engageant.
Pendant une seconde, les yeux de Francesco se posèrent sur le visage du courtisan, et y virent la peur écrite pour que tous puissent la lire. L’ombre d’un sourire trembla sur ses lèvres tandis que son regard continuait pour rencontrer les yeux de Valentina, étincelants comme le givre sous le soleil.
« Eh bien, qu’ils viennent ! » s’exclama-t-elle, presque avec exultation. « Cet lourdaud ducal me trouvera tout à fait prête pour lui. Nous sommes armés de toutes parts. Nous avons des vivres pour durer trois mois, si besoin est, et nous ne manquons pas d’armes. Que Gian Maria vienne, et il trouvera que Valentina della Rovere n’est pas si facile à réduire. À vous, monsieur », continua-t-elle avec plus de calme, « à vous sur qui je n’ai aucun droit, je suis plus que reconnaissante pour votre acte chevaleresque en venant ici pour m’avertir. »
Francesco soupira ; un regard de regret traversa son visage.
« Hélas ! » dit-il. « Quand je suis venu ici, Madonna, j’avais espéré vous servir à une meilleure fin. J’avais des conseils à offrir et une assistance si vous en aviez besoin ; mais la vue de ces hommes d’armes qui sont les vôtres me fait craindre que ce ne soit pas un conseil sur lequel il serait sage d’agir. Pour le plan que j’avais en tête, il serait de la première importance que vos soldats fussent dignes de confiance, et ceci, je le crains, ils ne le sont pas. »
« Néanmoins », intervint Gonzaga fébrilement, s’accrochant à un mince espoir, « écoutons-le. »
« Je vous prie de le faire », dit Valentina.
Ainsi enjoint, Francesco réfléchit un instant.
« Êtes-vous au courant de la politique de Babbiano ? » demanda-t-il.
« J’en connais quelque chose. »
« Je vais vous éclaircir la position, Madonna », reprit-il. Et avec cela, il lui parla de la descente menacée de César Borgia sur le duché de Gian Maria, et par conséquent, du peu de temps à la disposition de son prétendant ; de sorte que s’il pouvait être tenu en échec devant les murs de Roccaleone pendant un court moment, tout pourrait bien se passer. « Mais voyant dans quelle hâte il est », finit-il, « ses méthodes risquent d’être rudes et désespérées, et j’avais pensé qu’en attendant, vous n’aviez pas besoin de rester ici, Madonna. »
« Ne pas rester ? » cria-t-elle, le mépris de cette notion dans sa voix. « Ne pas rester ? » répéta Gonzaga timidement, l’espoir résonnant dans la sienne.
« Précisément, Madonna. J’aurais proposé que vous laissiez à Gian Maria un nid vide, de sorte que même si le château devait tomber entre ses mains, il n’en tirerait rien. »
« Vous me conseilleriez de fuir ? » demanda-t-elle.
« Je suis venu préparé à le faire, mais la vue de vos hommes me retient. Ils ne sont pas dignes de confiance, et pour sauver leur peau sale, ils pourraient ouvrir Roccaleone aux assiégeants, et ainsi votre fuite serait découverte, alors qu’il pourrait encore y avoir du temps pour la rendre inutile. »
Avant qu’elle ne puisse formuler une réponse, Gonzaga l’exhortait fébrilement à agir selon une suggestion si sage et opportune, et à chercher la sécurité dans la fuite d’un lieu que Gian Maria déchirerait pierre par pierre. Ses mots s’égrenaient rapidement et pitoyablement en supplications, jusqu’à ce qu’à la fin, lui faisant face carrément :
« Avez-vous peur, Gonzaga ? » lui demanda-t-elle.
« J’ai... peur pour vous, Madonna », répondit-il rapidement.
« Alors que vos craintes trouvent la paix. Car que je reste ou que je parte, une chose est certaine : Gian Maria ne mettra jamais la main sur moi. » Elle se tourna à nouveau vers Francesco. « Je vois une certaine sagesse dans le conseil de fuite que vous m’auriez offert, non moins que dans ce que je prends pour votre avis que je devrais rester. Si je n’écoutais que mon humeur, je resterais et livrerais bataille quand ce tyran se montrera. Mais la prudence doit aussi être consultée, et je réfléchirai à la question. » Et maintenant, elle le remercia avec un charme généreux d’être venu la voir avec cette nouvelle et d’avoir offert son assistance, demandant quels mobiles l’amenaient.
« De tels mobiles que ceux qui doivent toujours pousser un chevalier à servir une dame en détresse », dit-il, « et peut-être aussi, le souvenir de la charité avec laquelle vous avez soigné mes blessures ce jour-là à Acquasparta. »
Pendant une seconde, leurs regards se rencontrèrent, tremblèrent dans la rencontre, et se séparèrent à nouveau, une étrange confusion dans la poitrine de chacun, que Gonzaga, plongé dans une méditation maussade, n’observa pas. Pour alléger le silence gênant qui s’était installé, elle lui demanda comment il était arrivé si vite que c’était à Roccaleone qu’elle s’était enfuie.
« Ne le savez-vous pas ? » cria-t-il. « Peppe ne vous l’a-t-il pas dit ? »
« Je n’ai pas parlé avec lui. Lui-même n’a atteint le château que tard la nuit dernière, et je ne l’ai vu pour la première fois que ce matin lorsqu’il est venu annoncer votre présence. »
Et puis, avant que plus ne pût être dit, s’éleva un vacarme de cris venant de l’extérieur. La porte fut poussée soudainement, et Peppe s’élança dans la pièce.
« Votre homme, messer Francesco », cria-t-il, le visage pâle d’excitation. « Venez vite, ou ils vont le tuer. »
CHAPITRE XIV. FORTEMANI BOIT DE L’EAU
La chose avait commencé par les regards mauvais que Francesco avait observés, et avait dégénéré en quolibets et en insultes après qu’il eut disparu. Mais Lanciotto avait gardé une façade impassible, étant un homme formé au service du comte d’Aquila au silence et à une patience merveilleuse. Cette insensibilité, ces rustres l’avaient interprétée comme de la lâcheté, et enhardis par celle-ci — tels les bâtards qu’ils étaient — leur agressivité était devenue plus directe et graduellement plus menaçante. La patience de Lanciotto s’amenuisait lentement, et en vérité, ce n’était plus que la crainte de provoquer la colère de son maître qui le retenait. À la fin, un ruffian corpulent, qui lui avait ordonné d’ôter son casque en présence de gentilshommes, et dont la requête avait été ignorée par Lanciotto tout comme les autres, s’avança vers lui de manière menaçante et le saisit par la jambe, comme Ercole avait saisi son maître. Exaspéré par cela, Lanciotto avait dégagé sa jambe d’un coup sec et asséné à l’impudent un coup de pied vicieux au visage qui l’avait terrassé, étourdi et ensanglanté.
Le rugissement des compagnons de l’homme apprit à Lanciotto à quoi s’attendre. En un instant, ils furent sur lui, réclamant son sang. Il chercha à tirer l’épée de son maître, qui, avec le reste de l’armure du comte, était sanglée sur l’arçon de sa selle ; mais avant qu’il pût l’extraire, il fut saisi par une douzaine de mains et arraché de sa selle, tout en se défendant. Au sol, ils le maîtrisèrent, et une main gantée de fer fut plaquée sur sa bouche, étouffant dans sa gorge l’appel au secours qu’il aurait voulu lancer.
Sur le côté ouest de la cour, une fontaine jaillissant du mur avait autrefois déversé son eau par une tête de lion dans un vaste bassin de granit couvert de mousse. Mais elle était inutilisée depuis quelque temps, et le tuyau dans la gueule du lion était sec. Le bassin, cependant, était à moitié plein d’eau qui, durant la récente période d’abandon du château, était devenue fétide et stagnante. Noyer Lanciotto là-dedans fut l’aimable suggestion qui émana de Fortemani lui-même — une suggestion reçue avec fracas par ses valets, qui se mirent en devoir de l’exécuter. Ils traînèrent brutalement Lanciotto, ensanglanté et luttant frénétiquement, à travers la cour et atteignirent le bord du bassin, ayant la ferme intention de l’y plonger et de le maintenir sous l’eau pour l’y noyer comme un rat.
Mais en cet instant, quelque chose s’abattit sur eux comme un trait venu du Ciel. Chez l’un ou l’autre, et bientôt chez davantage, le rire cruel se mua en soudains hurlements de douleur alors qu’un fouet en peau de bœuf les frappait à la tête, au visage et aux épaules.
« Arrière, espèce de bêtes, espèce d’animaux, arrière ! » rugit une voix de tonnerre, et ils reculèrent sans discuter devant ce fouet impitoyable, comme la meute de chiens poltrons qu’ils étaient.
C’était Francesco qui, seul et armé de rien d’autre qu’un fouet, les dispersait autour de son serviteur maltraité, comme l’épervier disperse une volée de moineaux bruyants. Et maintenant, entre lui et Lanciotto, il ne se tenait plus que la large stature d’Ercole Fortemani, le dos tourné au comte ; car, pour l’heure, il n’avait pas réalisé l’interruption.
Francesco lâcha son fouet et, posant une main à la ceinture du capitaine et l’autre sur sa nuque sale, il le souleva avec une force incroyable et le projeta hors de son chemin, dans l’eau limoneuse du bassin.
Il y eut un formidable rugissement noyé dans une éclaboussure plus formidable encore, alors qu’Ercole Fortemani, en étoile, frappait la surface et disparaissait de la vue, tandis qu’avec les embruns volants venait une odeur fétide pour témoigner de l’insalubrité de ce bain inattendu.
Sans s’arrêter pour voir l’achèvement de son œuvre, Francesco se pencha sur son serviteur prostré.
« Les bêtes t’ont-elles fait du mal, Lanciotto ? » questionna-t-il. Mais avant que l’homme pût répondre, l’un de ces rustres avait sauté sur le comte penché et l’avait frappé avec une dague entre les omoplates.
Un cri d’alarme de femme retentit, car Valentina observait la rixe depuis les marches du hall, avec Gonzaga à ses côtés.
Mais la brigandine matelassée de Francesco avait résisté à l’épreuve de l’acier, et la pointe de la dague de l’assassin avait glissé sans danger, ne causant pas pire mal qu’une déchirure dans la surface de soie du vêtement. Une seconde plus tard, l’individu se trouva saisi comme dans un étau d’acier. La dague fut arrachée de sa prise, et la pointe en fut posée contre sa poitrine au moment même où le comte le forçait à se mettre à genoux.
En un éclair la chose fut faite, pourtant pour le misérable qui se voyait sur le seuil de l’Éternité, et qui — tel un vrai fils de l’Église — avait une crainte salutaire de l’enfer, cela sembla durer une heure tandis que, les joues livides et les yeux sortant de la tête, il attendait que ce poignard s’enfonce dans son cœur, comme il était visé. Mais ce n’est pas dans son cœur que le coup porta. Avec un reniflement soudain d’amusement colérique, le comte jeta la dague loin de lui et abattit son poing fermé avec une force écrasante sur le visage du ruffian. L’individu s’effondra inconscient sous ce coup puissant, et Francesco, récupérant le fouet qui gisait presque à ses pieds, se redressa pour faire face à ce qu’il pouvait rester d’autres agresseurs.
Depuis le bassin, debout jusqu’à la poitrine dans cette eau puante, la tête et le visage grotesquement masqués par une vile vase verte de végétation putride, Ercole Fortemani beugla avec d’horribles blasphèmes qu’il aurait le sang de son agresseur, mais ne bougea pas d’un pouce pour s’en emparer. Non pas qu’il fût par nature un pur poltron ; mais inspiré par une crainte salutaire de l’homme capable d’accomplir un tel miracle de force, il resta hors de portée de Francesco, bien au milieu de ce bassin carré, et rugit vigoureusement des ordres à ses hommes de mettre le gaillard en pièces. Mais ses hommes en avaient vu assez des méthodes du comte et ne firent aucune avancée vers cette figure robuste et intrépide qui se tenait là à les attendre avec un fouet que plusieurs avaient déjà goûté. Serrés les uns contre les autres, davantage comme un troupeau de moutons effrayés qu’une troupe d’hommes de guerre, ils se tenaient près de la tour d’entrée, la risée de Peppe, qui, depuis la galerie de pierre au-dessus — pour le plus grand amusement des dames de Valentina et des deux pages impertinents qui étaient avec lui — applaudissait en termes pompeux leur merveilleuse vaillance.
Ils bougèrent enfin, mais ce fut sur l’ordre de Valentina. Elle s’était concertée avec Gonzaga, qui — donnant pour raison qu’elle-même pourrait avoir besoin de protection — était resté près d’elle, bien hors de la rixe. Elle l’avait poussé à faire quelque chose, et finalement il lui avait obéi et était descendu par la courte volée de marches dans la cour ; mais avec tant de réticence et de lenteur qu’avec une exclamation d’impatience, elle passa soudain devant lui, pour accomplir elle-même la tâche qu’elle avait implorée de lui. Elle passa devant Francesco, avec un mot d’une telle recommandation de sa bravoure et un regard d’une telle admiration profonde que le sang monta, en réponse, à ses joues. Elle s’arrêta avec une demande soucieuse pour Lanciotto, maintenant debout mais cruellement meurtri. Elle lança un regard colérique et un ordre de silence courroucé au grand Ercole, toujours beuglant depuis son bassin, puis, à dix pas de ses suivants, elle s’arrêta, et avec un air courroucé, la main tendue vers leur capitaine, elle leur ordonna de l’arrêter.
Cet ordre soudain et inattendu cloua le bec au vociférant Fortemani. Il s’arrêta et resta bouche bée devant ses hommes, qui s’observaient maintenant avec doute ; mais le doute fut rapidement dissipé par les propres paroles de la dame :
« Vous allez le faire prisonnier et le conduire à la salle de garde, ou je vous ferai balayer, lui et vous, hors de mon château », les informa-t-elle, avec autant d’assurance que si elle avait eu cent hommes d’armes pour exécuter ses volontés.
À un pas ou deux derrière elle se tenait Gonzaga au teint de lis, se rongeant la lèvre, timide et conjecturant. Derrière lui encore se profilait la stature robuste de Francesco del Falco avec, à ses côtés, Lanciotto, d’un maintien presque aussi résolu que le sien.
C’était là toute la force avec laquelle la dame parlait de les balayer — comme s’ils avaient été autant d’ordures — de Roccaleone, à moins qu’ils n’obéissent à ses ordres. Ils hésitaient encore, quand le comte s’avança aux côtés de Valentina.
« Vous avez entendu le choix que notre dame vous donne », dit-il sévèrement. « Faites-nous savoir si vous obéirez ou désobéirez. Ce choix qui est le vôtre maintenant pourrait ne plus l’être. Mais si vous choisissez de désobéir à Madonna, la porte est derrière vous, le pont encore baissé. Allez-vous-en ! »
Furtivement, sous ses sourcils froncés, Gonzaga lança un regard d’impuissante malice au comte. Quelle que fût l’issue de l’affaire, cet homme ne devait pas rester à Roccaleone. Il était trop fort, trop dominant, et il se rendrait maître des lieux par nul autre titre que cette force de sa personne et cette manière de commander que Gonzaga considérait comme le don d’un grossier spadassin, mais dont il aurait beaucoup donné pour être possédé. À quel point il était en vérité fort et dominant, Francesco n’en avait jamais offert de preuve plus éclatante. Ces hommes, meurtris et maltraités par lui, auraient sans aucun doute fait bloc et réglé leur compte à un homme moins intrépide ; mais quand un courage aussi puissant que le sien va de pair avec l’habitude de commander, de tels rustres ne peuvent jamais lui résister longtemps. Ils grommelèrent quelque chose entre eux, et l’un d’eux finit par répondre :
« Noble sire, c’est notre capitaine que nous sommes invités à arrêter. »
« Vrai ; mais votre capitaine, comme vous-mêmes, est à la solde de cette dame ; et elle, votre véritable, votre suprême commandante, vous ordonne de l’arrêter. » Et maintenant, tandis qu’ils hésitaient encore, son esprit vif leur lança l’appât qui devait s’avérer le plus attractif. « Il s’est montré aujourd’hui inapte au commandement qui lui était confié et il pourrait devenir question, lorsqu’il aura été jugé, de choisir l’un de vous pour occuper la place qu’il pourrait laisser vacante. »
C’étaient des rustres en vérité ; l’écume des bravi qui hantait le plus misérable bourg d’Urbino. Leur hésitation s’évanouit, et la faible loyauté qu’ils ressentaient envers Ercole fut supplantée par la perspective de sa position et de sa solde, si sa disgrâce devait s’accomplir.
Ils l’appelèrent à sortir de son refuge, où il se tenait toujours, muet et frappé par ce retournement soudain de situation. Il refusa obstinément d’obéir à l’ordre de se rendre, jusqu’à ce que Francesco — qui assumait maintenant le commandement avec une promptitude qui exaspérait de plus en plus Gonzaga — ordonnât à l’un d’eux d’aller chercher une arquebuse et d’abattre le chien. À cela, il cria grâce et vint patauger jusqu’au bord du bassin en jurant que si l’immersion ne l’avait pas noyé, c’était un miracle s’il n’était pas empoisonné.
Ainsi se clôtura un incident qui avait pris une allure fort vilaine, et il servit à dessiller les yeux de Valentina sur la qualité réelle des hommes que Gonzaga avait engagés pour elle. Peut-être cela dessilla-t-il les siens, car cet aimable gratteur de luth était novice en ces matières. Elle demanda à Gonzaga de s’occuper de Francesco et appela l’un des pages souriants de la galerie pour être son écuyer. Une chambre fut mise à sa disposition pour le peu de temps qu’il pourrait passer à Roccaleone, tandis qu’elle délibérait sur la marche à suivre.
Une cloche sonna dans l’aile sud lointaine du château, au-delà de la seconde cour, et l’appela à la chapelle, car là, Fra Domenico disait la messe chaque matin. Et ainsi elle prit congé de Francesco, disant qu’elle prierait le Ciel de la diriger vers un choix sage, soit de fuir Roccaleone, soit de rester et de repousser l’assaut de Gian Maria.
Francesco, accompagné de Gonzaga et du page, se rendit dans une belle chambre sous la tour du Lion, qui s’élevait à l’angle sud-est de la forteresse. Ses fenêtres donnaient sur la seconde cour, ou cour intérieure, à travers laquelle Valentina et ses dames se hâtaient maintenant vers la messe.
Gonzaga s’efforça d’étouffer le ressentiment qu’il éprouvait contre cet homme, en qui il voyait un intrus, et s’efforça de le traiter avec la courtoisie qui lui était due. Il serait même allé jusqu’à discuter avec lui de la situation — poussé par une certaine méfiance, et désireux avec ruse de sonder le véritable motif qui avait amené cet étranger à s’intéresser aux affaires de Valentina. Mais Francesco, avec lassitude, bien qu’avec une politesse irréprochable, l’écarta et demanda que Lanciotto fût envoyé pour le servir. Voyant la futilité de ses tentatives, Gonzaga se retira avec un ressentiment accru, mais avec une douceur de sourire et une profondeur de courtoisies décuplées.
Il descendit pour donner les ordres de lever le pont, et trouvant les hommes singulièrement dociles et traitables après la dure leçon que Francesco leur avait donnée, il passa sur eux une partie de la vaste mauvaise humeur qui l’habitait. Ensuite, il gagna ses propres appartements, et là il s’assit près d’une fenêtre donnant sur les jardins du château, avec ses pensées désagréables pour seule compagnie.
Mais bientôt son humeur s’allégea et il prit courage, car il pouvait être très brave quand le péril était lointain. Il valait mieux, réfléchit-il, que Valentina quittât Roccaleone. Telle était la marche qu’il conseillerait et presserait. Naturellement, il irait avec elle, et ainsi il pourrait faire avancer sa cour aussi bien ailleurs que dans ce château. D’un autre côté, si elle restait, eh bien, lui aussi, et, après tout, qu’importe si Gian Maria venait ? Comme Francesco l’avait dit, le siège ne pourrait être prolongé, grâce aux affaires embrouillées de Babbiano. Bientôt Gian Maria serait forcé de se tourner vers sa patrie, pour défendre son duché. Si, alors, pendant un court moment ils pouvaient le tenir en échec, tout irait encore bien. Assurément, il avait été trop prompt à désespérer.
Il se leva et s’étira avec un plaisir indolent, puis ouvrant grand sa fenêtre, il se pencha pour respirer l’air du matin. Un rire doux lui échappa. Il avait été bien sot de se tourmenter avec des craintes quand il avait entendu parler pour la première fois de l’arrivée de Gian Maria. Bien vu, cela devenait un service que Gian Maria lui rendait — qu’ils restassent ou qu’ils s’en allassent. L’amour n’a pas de plus fort promoteur qu’un danger partagé, et une semaine de troubles tels que Gian Maria était susceptible de leur causer devrait faire plus pour avancer sa cour qu’il ne pouvait espérer accomplir en un mois entier de paisible conquête. Puis le souvenir de Francesco fit apparaître une ride entre ses sourcils, et il se remémora à quel point Valentina avait été prise par le gaillard lorsqu’elle l’avait contemplé pour la première fois à Acquasparta, et comment, alors qu’elle chevauchait ce jour-là, elle n’avait vu que les yeux sombres de ce chevalier Francesco.
« Chevalier Francesco de quoi ou d’où ? » grommela-t-il pour lui-même. « Bah ! Un aventurier sans nom, sans foyer ; un spadassin grossier, empestant le sang et le cuir, et bon à mener une meute comme celle de Fortemani. Mais avec une dame — que pourrait accomplir un tel lourdaud, comment pourrait-il prévaloir ? » Il rejeta la jalousie naissante avec dédain, et son front s’éclaircit, car il était maintenant d’humeur optimiste — peut-être une réaction à ses récentes terreurs. « Pourtant, par l’Hostie ! » poursuivit-il, se rappelant l’étonnante audace dont Francesco avait fait preuve dans la cour, « il a la force d’Hercule, et une manière qui le fait craindre et obéir. Pish ! » il rit à nouveau, alors que, se tournant, il décrochait son luth de là où il était accroché au mur. « Le bâtard de quelque condottiero, qui mélange à l’arrogance brutale de son père l’âme paysanne de sa mère insouciante. Et je crains qu’un tel individu puisse toucher le cœur de ma sans-pareille Valentina ? Pourquoi, c’est une pensée qui ne lui fait que peu d’honneur. »
Et chassant Francesco de son esprit, il chercha les cordes avec ses doigts, et gratta un accompagnement tandis qu’il retournait à la fenêtre, sa voix, merveilleusement douce et tendre, éclatant en une gentille chanson d’amour.
CHAPITRE XV. LA MISÉRICORDE DE FRANCESCO
Monna Valentina et ses dames dînèrent à midi dans une petite chambre ouvrant sur le grand hall, et Francesco et Gonzaga y furent conviés. La compagnie fut servie par les deux pages, tandis que Fra Domenico, avec un tablier blanc comme neige ceint autour de sa taille imposante, apportait les mets fumants depuis la cuisine où il les avait préparés ; car, tel un vrai conventuel, il était un peu maître dans la confection — et un grand glouton dans la consommation — de comestibles délectables. La cuisine était pour lui comme le sanctuaire d’un culte mineur, et si son bréviaire et ses chapelets avaient commandé de lui la moitié de la ferveur extatique de ses dévotions au pot et à la poêle, au chaudron et à la broche, alors la canonisation lui était assurément acquise.
Il leur servit ce jour-là un dîner tel qu’aucun prince n’en commanda de meilleur, à moins que ce ne fût le Pape. Il y avait des ortolans, tirés dans la vallée, préparés avec des truffes, qui faisaient rouler les yeux à l’épicurien Gonzaga, transporté par le biais de son palais dans un véritable paradis de délice sensuel. Il y avait un lièvre, piégé sur le flanc de la colline, et mijoté dans du Malvoisie, d’une saveur si délicate que Gonzaga regrettait son indulgence excessive dans les ortolans ; il y avait de la truite, fraîchement pêchée dans le ruisseau en contrebas, et un merveilleux pâté qui fondait dans la bouche. Pour arroser ces bonnes choses, il y avait du vin rouge corsé des Pouilles et de la Malvoisie plus délicate, car dans son approvisionnement de la forteresse Gonzaga avait veillé à ce qu’au moins ils ne mourussent pas de soif.
« Pour une garnison attendant un siège, vous mangez fort bien à Roccaleone », fut le commentaire de Francesco sur ce repas excellent.
Ce fut le fou qui lui répondit. Il était assis hors de vue sur le sol, recroquevillé contre la chaise de l’une des dames de Valentina, qui, de temps à autre, lui jetait un morceau de son assiette, tout comme elle aurait pu traiter un chien favori.
« C’est au frère que vous devez cela », dit-il, d’une voix étouffée, car sa bouche était pleine de pâté. « Que je sois damné quand je mourrai, si je ne fais pas de lui mon confesseur. L’homme qui peut ainsi soigner les corps devrait merveilleusement bien traiter les âmes. Fra Domenico, vous me confesserez après le coucher du soleil. »
« Tu n’as pas besoin de moi », répondit le moine, avec une colère dédaigneuse. « Il y a une béatitude pour des gens comme toi : “Bienheureux les pauvres en esprit”. »
« Et n’y a-t-il aucune malédiction pour des gens comme vous ? » répliqua le fou. « N’est-il écrit nulle part : “Maudits soient les grossiers de chair, les gloutons gras et ventrus qui se façonnent un dieu de leurs propres estomacs” ? »
Avec son pied sandalé, le frère asséna au fou un coup de pied subreptice.
« Tais-toi, espèce de vipère, sac de venin. »
Craignant pire, le fou se redressa.
« Prenez garde ! » cria-t-il d’une voix aiguë. « Songez, frère, que la colère est un péché capital. Prenez garde, je vous dis ! »
Fra Domenico retint sa main levée et se mit à murmurer des bribes de latin, ses paupières voilant ses yeux soudain baissés. Ainsi Peppe gagna la porte.
« Dites, frère ; à mon oreille, maintenant — était-ce un lièvre que vous avez mijoté, ou une vieille sandale usée ? »
« Maintenant, que Dieu me pardonne », rugit le moine en s’élançant vers lui.
« Pour votre cuisine ? Oui, priez — à genoux. » Il esquiva un coup, se baissa et revint en arrière dans la pièce. « Un cuisinier, vous ? Pish ! espèce de tonneau de lard de couvent ! Vos ortolans étaient brûlés, votre truite nageait dans la graisse, votre pâté… »
Ce qu’avait pu être le pâté, la compagnie ne devait pas l’apprendre, car Fra Domenico, le visage pourpre, avait fondu sur le fou et l’aurait attrapé s’il n’avait plongé sous la table, près des jupes de Valentina, et imploré sa protection contre ce maniaque grossier qui se prenait pour un cuisinier.
« Allons, retenez votre colère, mon père », dit-elle en riant avec les autres. « Il ne fait que vous taquiner. Supportez-le pour l’amour de cette béatitude que vous avez citée, qui l’a poussé aux représailles. »
Apaisé, mais grommelant encore des menaces de coups à administrer à Peppe quand l’occasion lui serait plus favorable, le frère retourna à ses tâches domestiques. Ils se levèrent peu après, et sur la suggestion de Gonzaga, Valentina fit une pause dans le grand hall pour donner l’ordre que Fortemani fût amené devant elle pour jugement. De vingt manières, depuis leur arrivée à Roccaleone, Ercole avait manqué de ce respect auquel Gonzaga estimait avoir droit, et il saisit cette occasion avec empressement pour laisser libre cours à sa rancœur vindicative.
Valentina supplia Francesco de rester, lui aussi, et de leur venir en aide grâce à sa vaste expérience, une phrase qui envoya une désagréable pointe au cœur de Romeo Gonzaga. Ce fut peut-être autant pour s'affirmer que pour satisfaire sa rancœur contre Fortemani que, après avoir envoyé un soldat chercher le prisonnier, il se tourna vers elle pour suggérer sèchement qu'Ercole fût pendu sur-le-champ.
« À quoi bon un procès ? » demanda-t-il. « Nous avons tous été témoins de son insubordination, et pour cela, il ne peut y avoir qu'une seule punition. Que la bête soit pendue ! »
« Mais le procès est votre propre suggestion », protesta-t-elle.
« Non, Madonna. Je n'ai suggéré qu'un jugement. C'est depuis que vous avez supplié Messer Francesco, ici présent, de nous assister que j'imagine que vous comptez faire subir un procès à ce fripon. »
« Croiriez-vous ce cher Gonzaga capable d'une telle soif de sang ? » demanda-t-elle à Francesco. « Partagez-vous, monsieur, son opinion que le capitaine devrait être pendu sans être entendu ? Je crains que ce ne soit le cas, car, d'après ce que j'ai vu d'eux, vos manières ne penchent guère vers la douceur. »
Gonzaga sourit, comprenant à cette phrase avec quelle justesse elle appréciait la nature grossière de cet étranger. La réponse de Francesco les surprit.
« Non, je considère le conseil de Messer Gonzaga comme mauvais. Faites preuve de miséricorde envers Fortemani maintenant, alors qu'il ne s'y attend pas, et vous aurez fait de lui un serviteur fidèle. Je connais son genre. »
« Ser Francesco parle sans avoir les connaissances que nous possédons, Madonna », fut le commentaire impoli de Gonzaga. « Il faut faire un exemple si nous voulons obtenir le respect et l'ordre de la part de ces hommes. »
« Alors faites-en un exemple de miséricorde », suggéra Francesco avec douceur.
« Eh bien, nous verrons », fut la réponse de Valentina. « J'aime votre conseil, Messer Francesco, et pourtant je vois une certaine sagesse dans les paroles de Gonzaga. Bien que, dans un cas pareil, je préférerais m'associer à la folie plutôt que d'avoir la mort d'un homme sur ma conscience. Mais le voici qui arrive, et, au moins, nous lui ferons un procès. Peut-être est-il repentant à présent. »
Gonzaga ricana et prit place à la droite du siège de Valentina, Francesco se tenant à sa gauche ; et c'est ainsi qu'ils se disposèrent à rendre jugement sur le capitaine de ses forces.
Il fut amené entre deux hommes d'armes en armure, les mains liées derrière le dos, le pas lourd comme celui d'un homme effrayé, les yeux fixés avec rancœur sur le trio qui l'attendait, mais plus encore sur Francesco, qui avait si singulièrement causé sa déconfiture. Valentina fit un signe de la main à Gonzaga, et, de la part de Gonzaga, elle le fit légèrement en direction du Brute. Répondant à ce geste, Gonzaga fit face au capitaine ligoté avec agressivité.
« Tu connais ton offense, fripon », lui cria-t-il. « As-tu quelque chose à avancer qui puisse nous dissuader de te pendre ? »
Fortemani haussa les sourcils un instant, surpris par cette férocité venant de celui qu'il avait toujours pris pour une vraie femme. Puis il laissa échapper un rire d'un tel mépris que la couleur monta aux joues de Gonzaga.
« Emmenez-le... » commença-t-il furieusement, lorsque Valentina intervint, posant une main sur son bras.
« Non, non, Gonzaga, vos méthodes sont tout à fait mauvaises. Dites-lui... Non, je l'interrogerai moi-même. Messer Fortemani, vous vous êtes rendu coupable d'un acte d'abus grossier. Vous et vos hommes avez été engagés pour moi par Messer Gonzaga, et on vous a confié l'honorable fonction de capitaine sur eux, afin que vous puissiez les mener dans ce service qui est le mien sur les voies du devoir, de la soumission et de la loyauté. Au lieu de cela, vous avez été l'instigateur de cet outrage ce matin, où un meurtre a failli être commis sur un homme inoffensif qui était mon invité. Qu'avez-vous à dire ? »
« Que je n'étais pas l'instigateur », répondit-il avec rancœur.
« C'est tout un », répliqua-t-elle, « car au moins cela a été fait avec votre approbation, et vous avez pris part à ce sport cruel, au lieu de le restreindre, comme c'était clairement votre devoir. C'est sur vous, le capitaine, que repose la responsabilité. »
« Dame », expliqua-t-il, « ce sont des âmes sauvages, mais très fidèles. »
« Fidèles à leur sauvagerie, peut-être », lui répondit-elle avec dédain. Puis elle poursuivit : « Vous vous souviendrez que Messer Gonzaga a eu deux fois l'occasion de vous réprimander. Ces deux dernières nuits, vos hommes se sont comportés de manière licencieuse à l'intérieur de mes murs. Il y a eu de fortes beuveries, des jeux de dés, et des bagarres telles une ou deux fois qu'elles m'ont fait penser qu'il y aurait des gorges tranchées dans vos rangs. Vous avez été averti par Messer Gonzaga de mieux tenir vos suiveurs en laisse, et pourtant aujourd'hui, sans même l'excuse de l'ivresse, nous avons cette vile affaire, avec vous-même pour meneur. »
Un silence suivit, durant lequel Ercole resta la tête baissée comme quelqu'un qui réfléchit, et Francesco tourna son regard chargé d'émerveillement vers cette jeune fille frêle aux doux yeux bruns qui avaient été si tendres et miséricordieux. S'émerveillant de la grandeur de son esprit, il devint — tout inconsciemment — plus asservi encore.
Gonzaga, totalement indifférent à cela, observait Fortemani dans l'attente de sa réponse.
« Madonna », dit enfin le brute, « que pouvez-vous attendre d'une troupe comme celle-ci ? Messer Gonzaga ne peut avoir espéré que j'enrôle des acolytes pour une affaire qui, selon lui, frôlait le banditisme. Concernant leur ivresse et la bagatelle de leur émeute, quels soldats n'ont pas ces défauts ? Quand ils ne les ont pas, ils n'ont pas non plus de mérite. L'homme qui est docile en temps de paix est une femme couarde en temps de guerre. Pour le reste, d'où venait le vin qu'ils ont bu ? C'était celui fourni par Messer Gonzaga. »
« Tu mens, chien ! » tonna Gonzaga. « J'ai fourni du vin pour la table de Madonna, non pour les hommes. »
« Pourtant, une partie a trouvé son chemin jusqu'à eux ; ce qui est bien. Car l'eau sur l'estomac rend un homme sans courage. Où est le péché d'un peu d'indulgence, Madonna ? » continua-t-il en se tournant de nouveau vers Valentina. « Ces hommes à moi prouveront leur trempe quand il s'agira de coups. Ce sont des chiens peut-être — mais des dogues, chacun d'entre eux, et ils perdraient cent vies à votre service s'ils les avaient. »
« Oui, s'ils les avaient », intervint Gonzaga avec aigreur ; « mais n'en ayant qu'une chacun, ils ne tiendront pas à la gaspiller. »
« Non, là vous leur faites tort », cria Fortemani avec chaleur. « Donnez-leur un chef assez fort pour les tenir, pour les encourager et les soumettre, et ils iront n'importe où à son commandement. »
« Et là », intervint rapidement Gonzaga, « vous nous ramenez à la question principale. Un tel chef, vous nous avez montré que vous ne l'êtes pas. Vous avez fait pire. Vous avez été insubordonné alors que vous auriez dû non seulement être ordonné, mais faire respecter l'ordre chez les autres. Et pour cela, selon mes lumières, vous devriez être pendu. Ne perdez plus de temps avec lui, Madonna », conclut-il en se tournant vers Valentina. « Que l'exemple soit fait. »
« Mais, Madonna... » commença Fortemani, pâlissant sous le bronzage de son visage buriné.
Gonzaga le fit taire.
« Vos paroles sont vaines. Vous avez été insubordonné, et pour l'insubordination, il n'y a qu'une seule peine. »
Le brute baissa la tête, se croyant perdu, et manquant de l'esprit nécessaire pour répliquer comme Francesco répliqua inopinément pour lui.
« Madonna, là votre conseiller est en faute. L'accusation contre cet homme est erronée. Il n'y a pas eu d'insubordination. »
« Comment ? » demanda-t-elle en se tournant vers le comte. « Aucune, dites-vous ? »
« Un Salomon est apparu », ricana Gonzaga. Puis, avec irritation : « Ne perdez pas de paroles avec lui, Madonna », poursuivit-il. « Notre affaire est avec Fortemani. »
« Mais attendez, mon bon Gonzaga. Il a peut-être raison. »
« Votre cœur est trop tendre », répondit Romeo avec impatience. Mais elle s'était déjà détournée de lui et suppliait Francesco de clarifier sa pensée.
« S'il avait levé la main sur vous, Madonna, ou même sur Messer Gonzaga, ou s'il avait désobéi à un ordre donné par l'un de vous deux, alors, et alors seulement, il pourrait être question d'insubordination. Mais il n'a rien fait de tout cela. Il est coupable d'avoir grossièrement maltraité mon serviteur, c'est vrai, mais il n'y a là aucune insubordination, puisqu'il n'avait aucune promesse de loyauté envers Lanciotto. »
Ils le regardèrent comme si ses paroles étaient celles d'une sagesse ésotérique au lieu d'être l'énoncé simple d'un cas évident. Gonzaga, déconfit ; Fortemani, avec une lueur d'espoir et d'émerveillement brillant dans les yeux ; et Madonna, avec un léger signe de tête qui marquait son accord. Ils discutèrent encore un moment, Gonzaga amer, vindicatif et imprudemment méprisant tant envers Francesco qu'envers Fortemani. Mais le comte maintint si résolument la position qu'il avait prise qu'à la fin, Valentina haussa les épaules, se reconnut convaincue et pria Francesco de rendre le jugement.
« Vous êtes sérieux, Madonna ? » dit Francesco avec surprise, tandis qu'une sombre grimace défigurait la sérénité du front de Gonzaga.
« Je le suis, en effet. Traitez-le comme vous le jugez le meilleur et le plus juste, et il en ira de lui exactement selon ce que vous ordonnerez. »
Francesco se tourna vers les hommes d'armes. « Détachez-le, l'un de vous », dit-il brièvement.
« Je crois que vous êtes fou », cria Gonzaga, dans une frénésie, mais son humeur naissait plutôt du dépit de voir cet intrus prévaloir là où il avait échoué. « Madonna, ne l'écoutez pas. »
« Je vous en prie, laissez faire, mon bon Gonzaga », répondit-elle d'un ton apaisant, et Gonzaga, prêt à s'évanouir de dépit, lui obéit.
« Laissez-le là et partez », fut l'ordre suivant de Paolo aux hommes, et ils s'en allèrent, laissant l'étonné Fortemani debout, seul, détaché et penaud.
« Maintenant, écoutez-moi bien, Messer Fortemani », l'admonesta Francesco. « Vous avez fait une chose lâche, indigne du soldat que vous voudriez faire croire aux hommes que vous êtes. Et pour cela, je pense, la punition que vous avez reçue de mes mains a été suffisante, en ce sens que l'indignité à laquelle je vous ai soumis a ébranlé votre position auprès de vos hommes. Retournez vers eux maintenant et récupérez ce que vous avez perdu, et assurez-vous qu'à l'avenir vous soyez plus digne. Que cela vous serve de leçon, Messer Fortemani. Vous êtes passé dangereusement près de la corde, et vous avez eu la preuve que dans les moments de péril, vos hommes sont prêts à lever la main contre vous. Pourquoi cela ? Parce que vous n'avez pas cherché leur respect. Vous avez été trop leur compagnon dans leurs beuveries et leurs bagarres, au lieu de vous tenir à l'écart avec dignité. »
« Seigneur, j'ai appris ma leçon ! » répondit le brute intimidé.
« Alors agissez en conséquence. Reprenez votre commandement et disciplinez vos hommes vers un meilleur ordre. Madonna, ici, et Messer Gonzaga oublieront cette chose. N'est-ce pas, Madonna ? N'est-ce pas, Messer Gonzaga ? »
Influencée par sa volonté et par une intuition qui lui disait que, quelle que fût la fin qu'il poursuivait, il agissait sagement, Valentina donna à Fortemani l'assurance que Francesco sollicitait, et Gonzaga fut contraint de suivre son exemple à contrecœur.
Fortemani s'inclina bas, le visage pâle et les membres tremblants comme même la peur ne les avait pas fait trembler. Il s'avança vers Valentina et, s'agenouillant sur un genou, il baisa humblement l'ourlet de sa robe.
« Votre clémence, Madonna, ne vous donnera aucun regret. Je vous servirai jusqu'à la mort, dame, et vous, seigneur. » À ces derniers mots, il leva les yeux vers le visage calme de Francesco. Puis, sans même un regard pour le déçu Gonzaga, il se leva et, s'inclinant à nouveau — tel un courtisan — il se retira.
La fermeture de la porte fut pour Gonzaga un signal pour éclater dans un torrent de reproches amers contre Francesco, reproches qui furent stoppés à mi-chemin par Valentina.
« Vous perdez la tête, Gonzaga », s'exclama-t-elle. « Ce qui a été fait, a été fait avec mon approbation. Je ne doute pas de la sagesse de la chose. »
« Ne le doutez-vous pas ? Dieu fasse que vous ne le fassiez jamais ! Mais cet homme ne connaîtra aucune paix tant qu'il ne sera pas vengé de nous. »
« Messer Gonzaga », répliqua Francesco, avec une politesse incomparable, « je suis un homme plus âgé que vous, et peut-être ai-je vu plus de guerres et plus d'hommes de ce genre. Il y a une certaine vaillance qui se cache chez ce brute malgré toute sa vantardise et son arrogance, et il y a aussi un certain sens de la justice. Il a reçu la miséricorde aujourd'hui, et le temps montrera combien j'ai eu raison de lui pardonner au nom de Madonna. Je vous le dis, monsieur, nulle part Monna Valentina n'aura un serviteur plus fidèle que celui qu'il est maintenant susceptible de devenir. »
« Je vous crois, Messer Francesco. En vérité, je suis certain que votre acte était la sagesse même. »
Gonzaga se mordit la lèvre.
« Je peux me tromper », dit-il, dans une acquiescement réticent. « J'espère, en vérité, que je me trompe. »
CHAPITRE XVI. GONZAGA DÉMASQUE
Les quatre grands murs extérieurs de Roccaleone formaient un carré puissant, dont le château proprement dit n'occupait que la moitié. L'autre moitié, s'étendant du nord au sud, était une étendue de jardin, divisée en trois terrasses. La plus haute n'était rien de plus qu'une allée étroite sous le mur sud, couverte d'un bout à l'autre par un treillis de vignes sur des poutres noircies par l'âge, soutenu par des montants de granit, carrés et grossièrement taillés.
Un raide escalier de granit, envahi par les mauvaises herbes dans les interstices de la vieille pierre, et se terminant par une paire de lions couchés à la base, menait à la terrasse centrale, que l'on appelait le jardin supérieur. Celle-ci était divisée en deux par une véritable galerie de buis gigantesques descendant vers la terrasse inférieure, témoignant de manière éloquente de l'âge de ce vieux jardin. Dans cette galerie, aucun soleil ne pénétrait jamais par plus qu'un rayon furtif, et lors des journées les plus chaudes de l'été, une fraîcheur reconnaissante régnait dans son obscurité verte. Des roseraies s'étendaient de chaque côté, mais la négligence, ces derniers temps, les avait laissées envahies par les mauvaises herbes.
La troisième et plus basse de ces terrasses, qui était plus longue et plus large que celles du dessus, n'était rien de plus qu'une étendue de pelouse lisse, bordée d'acacias et de platanes, du coin extrême de laquelle jaillissait un escalier en pierre en colimaçon, à rampe de fer, menant à une vigie qui correspondait diagonalement à la Tour du Lion, où le comte d'Aquila était logé.
Sur cette pelouse verte, les dames de Valentina et un page trompaient l'ennui de la soirée dans une partie de boules, leur maladresse dans ce passe-temps inhabituel provoquant les plaisanteries de bon cœur de Peppe, qui regardait, et leurs propres rires, encore plus pleins de bonne humeur.
Fortemani était là aussi, faisant face à l'affaire du matin, qu'il semblait presque avoir oubliée, tant il était maître de lui et puissamment à son aise. Il était du genre chez qui la honte ne frappe jamais très profondément, et il s'agitait gaiement là, parmi les femmes, roulant ses yeux féroces pour les lorgner avec séduction, jetant son nouveau manteau voyant avec un dédain aristocratique — glorieusement conscient qu'il ne se déchirerait pas en le jetant, comme les manteaux auxquels la sombre Circonstance l'avait récemment habitué — et se pavanant comme n'importe quel coq sur un tas de fumier.
Mais la leçon qu'il avait apprise n'était pas prête de partager le même oubli. En effet, ses fruits s'observaient déjà dans la conduite plus ordonnée de ses hommes, dont quatre, partisans sur l'épaule, montaient la garde sur les murs du château. Ils avaient accueilli son retour parmi eux avec des ricanements et des allusions dérisoires à son immersion, mais avec quelques coups bien placés, il avait giflé les plus bruyants jusqu'au silence et à une humeur plus soumise. Il leur avait parlé d'un ton grinçant et truculent, émettant des ordres qu'il entendait voir obéis, à moins que le désobéissant ne soit impatient d'avoir des comptes à rendre avec lui.
En vérité, c'était un homme changé, et quand cette nuit-là ses suiveurs, après avoir bu ce qu'il jugeait suffisant pour leur bien, ignorèrent ses ordres de cesser et d'aller se coucher, il partit à la recherche de Monna Valentina. Il la trouva en conversation avec Francesco et Gonzaga, assis dans la loggia de la salle à manger. Ils y étaient depuis le souper, discutant de la sagesse de partir ou de rester, de fuir ou de tenir bon pour recevoir Gian Maria. Leur conférence fut interrompue alors par Ercole avec sa plainte.
Elle envoya Gonzaga mater les hommes, une démarche que Fortemani traita avec un ricanement dissimulé. Le dandy s'en alla, se réjouissant de cette preuve que son estime pour ses qualités de commandement n'avait en rien souffert par contraste avec celles de ce bretteur de Francesco. Mais son orgueil le mena à une chute amère.
Ils se moquèrent de ses remontrances, et quand il imita les méthodes de Francesco, s'adressant à eux avec une férocité aiguë, et les traitant de bêtes et de porcs, ils saisirent le faux son de sa férocité, qui était aussi différent de la vraie que le son du plomb l'est de celui de l'argent. Ils lui lancèrent des insultes, ils imitèrent sa voix de ténor, que l'excitation avait rendue aiguë, et ils lui ordonnèrent d'aller gratter un luth pour la délectation de sa dame, et de laisser le travail d'hommes aux hommes.
Sa colère monta, et ils perdirent patience ; et de montrer leurs dents dans le rire, ils commencèrent à les montrer dans des grognements. À cela, sa férocité l'abandonna. Passant devant Fortemani, qui restait froid et méprisant près de l'embrasure de la porte, observant l'échec qu'il avait prévu, il retourna avec des joues brûlantes et des paroles amères vers Madonna Valentina.
Elle fut consternée par le récit qu'il lui fit, amplifié pour couvrir sa propre honte. Francesco restait tranquillement à tambouriner sur le rebord, les yeux fixés sur le jardin éclairé par la lune en contrebas, et ne suggérant jamais par un mot ou un signe qu'il pourrait réussir là où Romeo avait échoué. À la fin, elle se tourna vers lui.
« Pourriez-vous... ? » commença-t-elle, et s'arrêta, ses yeux revenant vers Gonzaga, peu désireuse de blesser davantage un orgueil qui était déjà très à vif. À l'instant, Francesco se leva.
« Je pourrais essayer, Madonna », dit-il calmement, « bien que l'échec de Messer Gonzaga ne me donne que peu d'espoir. Et pourtant, il se peut qu'il ait émoussé le tranchant de leur assurance, et que, ainsi, une tâche plus facile m'attende. Je vais essayer, Madonna. » Et sur ce, il partit.
« Il réussira, Gonzaga », dit-elle, après qu'il fut parti. « C'est un homme de guerre, et il connaît les mots auxquels ces types n'ont pas de réponse. »
« Je lui souhaite bonne chance dans sa mission », ricana Gonzaga, son joli visage blanc maintenant de morosité. « Et je vous parie qu'il échouera. »
Mais Valentina dédaigna l'offre dont la témérité fut plus que prouvée lorsque, au bout d'une dizaine de minutes, Francesco rentra, aussi imperturbable que lorsqu'il était parti.
« Ils sont calmes maintenant, Madonna », annonça-t-il.
Elle le regarda avec interrogation. « Comment l'avez-vous accompli ? » demanda-t-elle.
« J'ai eu un peu de difficulté », dit-il, « mais pas trop. » Son œil se posa sur Gonzaga, et il sourit. « Messer Gonzaga est trop doux avec eux. Trop vrai courtisan pour user de la brutalité qui est nécessaire quand nous traitons avec des brutes. Vous ne devriez pas dédaigner d'utiliser vos mains sur eux », admonesta-t-il le dandy avec tout le sérieux, et sans une trace d'ironie. Et Gonzaga ne soupçonna rien.
« Moi, salir mes mains sur cette vermine ? » cria-t-il, d'une voix horrifiée. « Je mourrais plus tôt. »
« Ou bien peu après », gloussa Peppe, qui était entré inaperçu. « Patrona mia, vous auriez dû voir ce paladin », continua-t-il en s'avançant. « Pourquoi, Roland n'a jamais été à moitié aussi furieux que lui quand il se tenait là à leur dire quelle sorte de saleté ils étaient, et à leur ordonner de se coucher avant qu'il ne les chasse avec un manche à balai. »
« Et ils sont partis ? » demanda-t-elle.
« Pas au début », dit le fou. « Ils avaient bu assez pour se rendre très braves, et l'un d'eux, qui était très ivre, fut assez brave pour l'agresser. Mais Ser Francesco l'a terrassé avec ses mains, et appelant Fortemani, il lui a ordonné de faire jeter l'homme dans un cachot pour qu'il dégrise. Puis, sans attendre même de voir ses ordres exécutés, il s'en va, assuré que rien de plus n'était nécessaire. Et il n'y en avait pas besoin. Ils se sont levés, marmonnant une malédiction ou deux, peut-être — mais pas si fort que cela puisse atteindre les oreilles de Fortemani — et se sont mis au lit. »
Elle regarda à nouveau Francesco avec des yeux admiratifs et parla de son audace en termes élogieux. Il minimisa cela ; mais elle insista.
« Vous avez vu beaucoup de guerres, monsieur », dit-elle à moitié comme une question, à moitié comme une affirmation.
« Eh bien, oui, Madonna. »
Et ici, le tortillant Gonzaga aperçut son opportunité.
« Je ne me souviens pas de votre nom, bon monsieur », ronronna-t-il.
Francesco se tourna à moitié vers lui, et bien que son esprit travaillait avec une rapidité fulgurante, son visage restait indolemment calme. Révéler sa véritable identité lui semblait imprudent, car tout ce qui était lié à la lignée des Sforza devait susciter la méfiance de la part de Valentina. On savait que le comte d'Aquila occupait une place de choix dans la faveur de Gian Maria, et la nouvelle de sa chute soudaine et de son bannissement n'avait pu atteindre la nièce de Guidobaldo, qui avait fui avant que la connaissance de cela n'arrive à Urbino. Son nom éveillerait les soupçons, et toute histoire de disgrâce et de bannissement pourrait être considérée comme le masque parfait pour un espion. Il y avait ce Gonzaga élégant et venimeux, en qui elle avait confiance et sur qui elle comptait, pour murmurer insidieusement à son oreille.
« Mon nom », dit-il sereinement, « est, comme je vous l’ai dit, Francesco. »
« Mais vous en avez un autre ? » demanda Valentina, poussée par la curiosité.
« Eh bien, oui, mais si étroitement lié au premier qu’il ne vaut guère la peine d’être cité. Je suis Francesco Franceschi, un chevalier errant. »
« Et un vrai, comme je le sais. » Elle lui sourit si tendrement que Gonzaga en fut exaspéré.
« Je n’ai jamais entendu ce nom auparavant », murmura-t-il, ajoutant :
« Votre père était… ? »
« Un gentilhomme de Toscane. »
« Mais pas à la Cour ? » suggéra Romeo.
« Eh bien, si, à la Cour. »
Puis, avec une insolence sournoise qui fit monter le sang aux joues de Francesco, bien que cela ne signifiât rien pour l’esprit chaste de Valentina : « Ah ! » répondit-il. « Mais alors, votre mère… ? »
« Était plus exigeante, monsieur, que la vôtre », vint la réponse cinglante, et, depuis l’ombre, l’éclat de rire étouffé du fou y ajouta du fiel.
Gonzaga se leva lourdement, aspirant une bouffée d’air brusque, et les deux hommes se poignardèrent du regard. Valentina, ne comprenant pas, regardait de l’un à l’autre.
« Messieurs, messieurs, qu’avez-vous dit ? » s’écria-t-elle. « Pourquoi toute cette guerre de regards ? »
« Il est par trop prompt à s’offenser, Madonna, pour un honnête homme », fut la réponse de Gonzaga. « Tel le serpent dans l’herbe, il est fort disposé à sortir son dard quand on cherche à le débusquer. »
« Quelle honte, Gonzaga », cria-t-elle, se levant à son tour. « Que dites-vous là ? Auriez-vous perdu la raison ? Allons, messieurs, puisque vous êtes tous deux mes amis, soyez amis l’un avec l’autre. »
« Quel syllogisme parfait ! » murmura le fou, sans être écouté.
« Et vous, Messer Francesco, oubliez ses paroles. Il ne les pense pas. Il a l’esprit très vif, mais le cœur doux, ce bon Gonzaga. »
À l’instant même, le nuage se dissipa du front de Francesco.
« Eh bien, puisque vous me le demandez », répondit-il en inclinant la tête, « s’il veut bien dire qu’il n’y avait aucune malice dans ses propos, j’en confesserai autant pour les miens. »
Gonzaga, se calmant, vit qu’il avait peut-être été trop loin et fut d’autant plus disposé à faire amende honorable. Pourtant, il nourrissait dans son sein un regain de poison, dont une bouffée s’échappa alors qu’il quittait Valentina, après que Francesco fut déjà parti :
« Madonna », grommela-t-il, « je me méfie de cet homme. »
« Vous vous méfiez de lui ? Pourquoi ? » demanda-t-elle, fronçant les sourcils malgré sa foi en le magnifique Romeo.
« Je ne sais pourquoi ; mais c’est ici. Je le sens. » Et, de la main, il toucha la région de son cœur. « Dites qu’il n’est pas un espion, et traitez-moi de fou. »
« Eh bien, je ferai les deux », rit-elle. Puis, plus sévèrement, elle ajouta : « Allez vous coucher, Gonzaga. Votre esprit vous joue des tours. Peppino, appelez mes dames. »
À l’instant où ils furent seuls, il s’approcha d’elle, poussé à la folie par les tourments de la jalousie qu’il avait endurés ce jour-là. Son visage brillait, pâle à la lueur des bougies, et dans ses yeux luisait une férocité latente qui lui fit marquer un temps d’arrêt.
« Faites à votre guise, Madonna », dit-il d’une voix concentrée ; « mais demain, que nous partions d’ici ou que nous restions, il ne demeurera pas avec nous. »
Elle se redressa de toute la hauteur de sa taille gracieuse et élancée, ses yeux au niveau de ceux de Gonzaga.
« Cela », répondit-elle, « sera décidé par moi ou par lui. »
Il respira brusquement, et sa voix durcit au-delà de ce qu’on aurait cru possible chez un homme d’un ton et de manières habituellement si doux.
« Soyez prévenue, Madonna », murmura-t-il, s’approchant si près qu’au moindre balancement elle l’aurait touché, « que si ce sbire sans nom ose jamais se tenir entre vous et moi, par Dieu et Ses saints, je le tuerai ! Soyez prévenue, je vous dis. »
Et la porte se rouvrant à cet instant, il recula, s’inclina et, frôlant les dames qui entraient, gagna le seuil. Là, quelqu’un tira sur les prodigieuses manches à feuillage qui s’étendaient dans l’air comme des ailes d’oiseau. Il se tourna et vit Peppino lui faisant signe de baisser la tête.
« Un mot à l’oreille, Magnifique. Il y eut un homme qui partit pour tondre et qui revint tondu. »
Donnant une bourrade colérique au fou, il disparut.
Valentina s’affaissa sur son siège de fenêtre, dans un tourbillon de colère et d’étonnement mêlés qui fit pâlir sa joue et souleva sa poitrine. C’était la première allusion à ses desseins qu’elle avait jamais osé laisser échapper, et la situation dans laquelle cela la laissait présageait mal de son succès final. Sa colère, il l’aurait supportée, s’il l’avait vue, car il l’aurait mise sur le compte du ton qu’il avait pris avec elle. Mais son incrédulité, le fait qu’il ait pu oser signifier ce que ses sens lui disaient qu’il avait signifié, lui aurait montré à quel point sa cause était sans espoir et à quel point elle avait été offensée, outragée dans son âme par ce moment de révélation passionnée. Il aurait compris alors qu’à ses yeux, il n’avait jamais été, ne serait jamais, rien d’autre qu’un serviteur — et un serviteur dorénavant qu’elle tiendrait, pour sa présomption, à plus grande distance.
Mais lui, ne rêvant guère à cela tandis qu’il arpentait sa chambre, souriait à ses pensées qui coulaient avec un optimisme facile. Il avait été idiot de céder si vite, peut-être. La saison n’était pas encore venue ; le fruit n’était pas assez mûr pour être cueilli ; pourtant, qu’importait qu’il eût donné à l’arbre un léger secouement prémonitoire ? Un peu prématuré, peut-être, mais cela prédisposerait le fruit à tomber. Il se souvint de sa bonté immuable à son égard, de sa tendre douceur, et il manqua d’esprit pour voir que ce n’était rien d’autre que la douceur naturelle qui s’écoulait d’elle aussi librement que le parfum d’une fleur — parce que la Nature l’avait façonnée ainsi, et non parce que Messer Gonzaga aimait cette odeur. Manquant de cet esprit, il alla se coucher dans une confiance béate, et sourit doucement jusqu’au sommeil.
Au loin, dans la chambre sous la Tour du Lion, le comte d’Aquila arpentait aussi sa pièce avant de chercher son lit, et, dans ses pas, il aperçut quelque chose qui arrêta son attention et provoqua un sourire. Dans un coin, parmi ses harnais que Lanciotto avait empilés, son écu renvoyait la lumière, montrant le lion des Sforza écartelé avec l’aigle d’Aquila.
« Si mon doux Gonzaga en avait eu un aperçu, il n’aurait plus eu besoin de fouiller dans ma parenté », songea-t-il. Et, traînant l’écu hors de ce tas d’armures, il ouvrit doucement sa fenêtre et le lança au loin, si bien qu’il tomba avec un plouf dans les douves. Cela fait, il alla se coucher, et lui aussi s’endormit avec un sourire aux lèvres, et dans son esprit une vision flottante de Valentina. Elle avait besoin d’une main forte et prompte pour la guider dans cette rébellion contre l’amour-guerrier de Gian Maria, et cette main, il jura qu’elle serait la sienne, à moins qu’elle ne dédaignât l’offre. Et ainsi, murmurant son nom avec une ferveur persistante, dont il ignorait tout le sens véritable, il sombra dans le sommeil, et ne s’éveilla plus jusqu’à ce qu’un coup de tonnerre à sa porte ne l’en arrachât. Et à ses sens encore endormis parvint la voix de Lanciotto, chargée de hâte et d’alarme.
« Éveillez-vous, seigneur ! Levez-vous, debout ! Nous sommes cernés. »
CHAPITRE XVII. L’ENNEMI
Le comte sauta de son lit et se hâta d’ouvrir la porte pour admettre son serviteur, qui, avec un visage et une voix excités, lui apporta la nouvelle que Gian Maria avait atteint Roccaleone dans la nuit et campait maintenant dans la plaine devant le château.
Il était encore à son récit qu’un page arriva avec le message que Monna Valentina sollicitait la présence de Messer Francesco dans la grande salle. Il s’habilla en toute hâte, puis, avec Lanciotto sur ses talons, il descendit pour répondre à sa convocation. Alors qu’il traversait la seconde cour, il aperçut les dames de Valentina groupées sur les marches de la chapelle, en pleine discussion excitée à propos de cet événement avec Fra Domenico, qui, en habits sacerdotaux complets, attendait pour dire la messe du matin. Il leur adressa un courtois « Bonjour » et passa à la salle de banquet, laissant Lanciotto dehors.
Ici, il trouva Valentina en conférence avec Fortemani. Elle arpentait la grande salle tout en parlant ; mais, au-delà de cela, il n’y avait aucun signe d’excitation dans son maintien, et si une quelconque peur de l’issue effleurait son cœur maintenant que le moment de l’action était venu, elle était admirablement bien réprimée. À la vue de Francesco, un regard qui était à moitié de la consternation et à moitié du plaisir illumina son visage. Elle le salua avec un sourire tel qu’elle n’en accorderait en cette heure qu’à un ami de confiance. Puis, avec un regard de regret :
« Je suis outre mesure peinée, monsieur, que vous soyez ainsi engagé dans ma fortune. Ils vous auront déjà dit que nous sommes assiégés, et ainsi vous verrez comment votre destin est maintenant lié au nôtre. Car je crains qu’il n’y ait aucun chemin pour vous sortir d’ici tant que Gian Maria n’aura pas levé ce siège. Le choix de partir ou de rester n’est plus le mien. Nous devons rester et mener cette bataille jusqu’au bout. »
« Du moins, lady », répondit-il promptement, presque gaiement, « je ne saurais partager vos regrets pour moi. Votre acte est peut-être une folie, Madonna, mais c’est la plus brave et la plus douce folie qui fut jamais, et je serai fier de jouer mon rôle si vous voulez m’en assigner un. »
« Mais, monsieur, je n’ai aucun droit sur vous ! »
« Le droit que toute dame assiégée a sur un vrai chevalier », lui assura-t-il. « Je ne pourrais demander meilleur emploi pour mes armes que votre défense contre le duc de Babbiano. Je suis à votre service, et d’un cœur joyeux, Monna Valentina. J’ai vu quelque chose de la guerre, et vous pourriez me trouver utile. »
« Faites-le prévôt de Roccaleone, Madonna », pressa Fortemani, dont la gratitude envers l’homme qui lui avait sauvé la vie se mêlait à une appréciation admirative de ses capacités, dont le spadassin avait eu une expérience si pratique.
« Vous entendez ce que dit Ercole ? » s’écria-t-elle, se tournant vers Francesco avec une soudaine impatience qui montrait combien cette suggestion était la bienvenue.
« Ce serait un trop grand honneur », répondit-il solennellement. « Pourtant, si vous deviez placer entre mes mains cette confiance, je la défendrais jusqu’à mon dernier souffle. »
Et alors, avant qu’elle ne puisse lui répondre, Gonzaga entra par la porte latérale et fronça les sourcils en voyant Francesco là avant lui. Il était un peu pâle, il portait son manteau sur l’épaule droite au lieu de la gauche, et, en général, sa tenue était moins méticuleuse que d’habitude et montrait des signes d’un habillement précipité. Avec un signe de tête brusque au comte, et ignorant totalement Fortemani — qui le regardait avec colère en souvenir de la veille — il s’inclina bas devant Valentina.
« Je suis bouleversé, Madonna… » commença-t-il, quand elle le coupa.
« Vous n’en avez guère de raison. Les choses se sont-elles passées autrement que nous ne l’espérions ? »
« Peut-être pas. Pourtant, j’avais espéré que Gian Maria ne laisserait pas son humeur l’emporter si loin. »
« Vous aviez espéré cela — après le message que Messer Francesco nous a apporté ? » Et elle l’examina avec un regard de soudaine compréhension. « Pourtant, vous n’avez exprimé aucun espoir de ce genre quand vous avez conseillé cette fuite à Roccaleone. Vous étiez tout acquis au combat à ce moment-là. Une ardeur martiale vous consumait. D’où ce changement ? Est-ce l’imminence du danger qui lui donne une réalité trop sinistre pour votre appétit ? »
Il y avait un mépris dans ses mots qui le blessa comme elle le voulait. La témérité de la nuit dernière lui avait montré la nécessité de ne pas le laisser dans une fausse opinion sur l’étendue de son estime, et, de plus, ces derniers mots l’avaient révélé sous un nouveau jour, et elle l’en aimait moins.
Il inclina légèrement la tête, la honte brûlant de rouge sur ses joues, d’être ainsi réprimandé devant Fortemani et ce parvenu de Francesco. Que Francesco fût un parvenu n’était plus une supposition pour lui. Son âme l’en assurait.
« Madonna », dit-il, avec une certaine dignité, ignorant ses railleries, « je suis venu vous apporter la nouvelle qu’un héraut de Gian Maria réclame à être entendu. Dois-je parlementer avec lui pour vous ? »
« Vous êtes trop bon », répondit-elle doucement. « J’écouterai l’homme moi-même. »
Il s’inclina soumise, puis son regard se déplaça vers Francesco.
« Nous pourrions nous arranger avec lui pour le sauf-conduit de ce monsieur », suggéra-t-il.
« Il n’y a aucun espoir qu’ils l’accordent », répondit-elle avec aisance. « Ni ne pourrais-je l’espérer s’ils le faisaient, car Messer Francesco a consenti à remplir la charge de prévôt de Roccaleone. Mais nous faisons attendre le messager. Messieurs, voulez-vous m’accompagner sur les remparts ? »
Ils s’inclinèrent et la suivirent, Gonzaga arrivant le dernier, sa démarche lourde comme celle d’un ivrogne, son visage blanc jusqu’aux lèvres dans la rage amère avec laquelle il se voyait supplanté, et lisait sa réponse aux mots brûlants qu’il avait murmurés la nuit dernière à l’oreille de Valentina.
Alors qu’ils traversaient la cour, Francesco accomplit le premier acte de sa nouvelle charge en ordonnant à une demi-douzaine d’hommes d’armes de se ranger derrière eux, afin qu’ils puissent faire quelque parade sur le mur lorsqu’ils viendraient parlementer avec le héraut.
Ils trouvèrent un homme grand sur un grand cheval gris, dont le heaume poli brillait comme l’argent au soleil du matin, et dont le haubergeon était presque caché sous un tabard cramoisi orné du lion des Sforza. Il s’inclina bas quand Valentina apparut, suivie de son escorte, au premier rang de laquelle se tenait le comte d’Aquila, son large castor baissé sur son front, de sorte qu’il laissait son visage dans l’ombre.
« Au nom de mon maître, le Haut et Puissant Seigneur Gian Maria Sforza, duc de Babbiano, je vous somme de vous rendre, lady, en déposant vos armes et en ouvrant vos portes. »
Il s’ensuivit une pause, à la fin de laquelle elle lui demanda si c’était là la somme de son message, ou s’il y avait quelque chose qu’il avait oublié. Le héraut, s’inclinant gracieusement sur le cou arqué de son palefroi caracolant, lui répondit que ce qu’il avait dit était tout ce qu’il lui avait été ordonné de dire.
Elle se tourna avec un regard perplexe et assez impuissant vers ceux derrière elle. Elle souhaitait que l’affaire fût menée avec la dignité voulue, et son éducation au couvent la laissait dans le doute quant à la manière d’y parvenir au mieux. Elle s’adressa à Francesco.
« Voulez-vous lui donner sa réponse, monseigneur le prévôt », dit-elle avec un sourire, et Francesco, faisant un pas en avant et s’appuyant sur un créneau de ce mur fortifié, lui obéit.
« Monsieur le Héraut », dit-il d’une voix bourrue qui n’était pas la sienne, « voulez-vous me dire depuis quand le duc de Babbiano est en guerre avec Urbino pour qu’il doive ainsi assiéger l’une de ses forteresses et en exiger la reddition ? »
« Son Altesse », répondit le héraut, « agit avec la pleine sanction du duc d’Urbino en envoyant ce message à la dame Valentina della Rovere. »
À cela, Valentina écarta le comte du coude et, oubliant son dessein de mener cette affaire avec dignité, elle laissa sa langue de femme délivrer la réponse de son cœur.
« Ce message, monsieur, et la présence ici de votre maître, n’est qu’une autre des impertinences que j’ai subies de sa part, et c’est la suprême. Reportez-lui ce message, et dites-lui que lorsque je serai instruite du droit qu’il a d’oser vous envoyer pour une telle mission, je pourrai peut-être lui rendre une réponse plus appropriée à son défi. »
« Préféreriez-vous, Madonna, que Son Altesse vienne elle-même parler avec vous ? »
« Il n’est rien que je préférerais moins. Déjà la nécessité m’a forcée à avoir plus à dire à Gian Maria que je n’aurais voulu. » Et d’un geste fier, elle signifia que l’audience était terminée et se tourna pour quitter le mur.
Elle eut une brève conférence avec Francesco, au cours de laquelle il la consulta sur certaines mesures de défense à prendre et fit des suggestions, auxquelles elle acquiesça, ses espoirs montant rapidement en voyant qu’ici, au moins, elle avait un homme ayant connaissance du travail auquel il s’était attelé. Cela allégea son cœur et lui donna une confiance joyeuse de regarder cette silhouette droite et martiale, la main posée si familièrement sur la garde de l’épée qui semblait faire partie de lui, et les yeux si calmes ; tandis que lorsqu’il parlait des périls, ils semblaient diminuer sous le dédain de ceux-ci si manifeste dans son ton.
Avec Fortemani sur ses talons, il alla à l’exécution des mesures qu’il avait suggérées, le spadassin le suivant maintenant avec l’émerveillement fidèle d’un chien pour son maître, réalisant qu’ici, en vérité, était un soldat de fortune par comparaison avec lequel les gens de son espèce n’étaient rien de plus que des suiveurs de camp. La confiance, aussi, Ercole la recueillit de ce magnétisme de la confiance inébranlable de Francesco ; car il semblait traiter l’affaire comme une grande plaisanterie, une comédie jouée pour le duc de Babbiano et aux frais de ce même duc. Et tout comme le ton vif de Francesco insufflait de la confiance à Fortemani et à Valentina, de même, il l’insufflait aux misérables suiveurs de Fortemani. Ils devinrent pleins d’entrain dans le reflet de son entrain, et par admiration pour lui, ils en vinrent à admirer l’affaire dans laquelle ils étaient engagés, et, finalement, à tirer une fierté de la part qu’il assignait à chacun d’eux. En une heure, il y eut une telle agitation diligente à Roccaleone, un tel air de gaieté sinistre et de haut esprit, que Valentina, l’observant, se demandait quel genre de magicien était celui qu’elle avait élevé au commandement de sa forteresse, qui en si peu de temps pouvait opérer un tel changement merveilleux dans le comportement de sa garnison.
Une seule fois la légèreté de Francesco lui fit défaut, et ce fut lorsque, visitant l’armurerie, il n’y trouva qu’un seul tonneau de poudre à canon entreposé. Il se tourna vers Fortemani pour demander où Gonzaga l’avait placé, et Fortemani étant aussi ignorant que lui à ce sujet, il partit immédiatement en quête de Gonzaga. Après avoir fouillé le château pour lui, il le trouva arpentant l’allée des vignes dans le jardin en conversation animée avec Valentina. À son approche, les manières du courtisan devinrent plus contenues, et ses sourcils renfrognés.
« Messer Gonzaga », l’interpella Francesco. Le courtisan, surpris, leva les yeux. « Où avez-vous caché votre réserve de poudre ? »
« De la poudre ? » bégaya Gonzaga, glacé par une soudaine appréhension. « N’y en a-t-il pas dans l’armurerie ? »
« Si — un seul petit tonneau, assez pour charger un canon une ou deux fois, ne nous laissant rien pour nos armes à main. Est-ce là votre réserve ? »
« Si c’est tout ce qu’il y a dans l’armurerie, c’est tout ce que nous avons. »
Francesco resta sans voix, le fixant, une rougeur sourde montant à ses joues. En ce moment de colère, il oublia leurs positions et ne pensa jamais au dépit que devait ressentir Gonzaga face à la perte de rang qu’il avait subie depuis que Valentina avait nommé un prévôt.
« Et sont-ce là vos méthodes pour fortifier Roccaleone ? » demanda-t-il d’une voix qui tranchait comme un couteau. « Vous avez fait bonne réserve de vin, un troupeau de moutons et d’infinies délicatesses, monsieur », railla-t-il. « Espériez-vous lapider l’ennemi avec cela, ou comptiez-vous sur aucun ennemi du tout ? »
Or, cette question touchait si près de la vérité qu’elle alluma dans le sein de Gonzaga une colère qui, pour le moment, fit de lui un homme. Ce fut le dernier souffle qui souffla en un brasier la colère couveuse qu’il portait dans son âme.
Sa réplique vint féroce et chaude. Elle fut aussi démesurée et méprisante que les récriminations antérieures de Francesco, et elle se termina par un défi au comte de le rencontrer à cheval ou à pied, à l’épée ou à la lance, et cela aussi tôt que possible.
Mais Valentina intervint et les réprimanda tous les deux. Pourtant, pour Francesco, sa réprimande fut courtoise et se termina par une prière de faire au mieux avec les ressources qu’offrait Roccaleone ; pour Gonzaga, elle fut méprisante au plus haut point, car la question de Francesco — à laquelle Gonzaga avait laissé sans réponse — venant à un moment où elle était pleine de soupçons à l’égard de Gonzaga, et des fins qu’il avait cherché à servir en la conseillant sur une voie qu’il s’était depuis montré si totalement inapte à guider, lui avait ouvert grand les yeux. Elle se souvint à quel point il avait été étrangement ému en apprenant hier que Gian Maria marchait sur Roccaleone, et avec quelle ardeur il avait conseillé la fuite de la forteresse — lui qui avait si bravement parlé de la tenir contre le duc.
Ils se disputaient encore là d’une manière tout à fait inconvenante lorsqu’une sonnerie de trompette leur parvint de l’autre côté des murs.
« Le héraut encore », cria-t-elle. « Venez, Messer Francesco, écoutons quel nouveau message il apporte. »
Elle entraîna Francesco, laissant Gonzaga dans l’ombre des vignes, réduit presque aux larmes par l’excès de son humiliation.
Le héraut était revenu avec l’annonce que la réponse de Valentina ne laissait à Gian Maria d’autre alternative que d’attendre l’arrivée du duc Guidobaldo, qui marchait alors pour le rejoindre. La présence du duc d’Urbino serait, pensait-il, une justification suffisante à ses yeux pour le défi que Gian Maria avait envoyé, et qu’il enverrait à nouveau quand son oncle serait arrivé pour le confirmer.
Par la suite, le reste de la journée s’écoula dans la paix à Roccaleone, si l’on excepte l’enfer d’agitation qui grondait dans le cœur de Romeo Gonzaga. Il resta assis, négligé, au souper ce soir-là, hormis par les dames de Valentina et le fou, qui le raillaient occasionnellement sur sa morosité. Valentina elle-même tourna toute son attention vers le comte, et tandis que Gonzaga — Gonzaga, le poète à l’imagination brûlante, le joyeux chanteur, l’esprit reconnu, le miroir de la courtoisie — était silencieux et muet, ce fanfaron de spadassin parvenu les divertissait avec une vivacité qui lui gagnait tous les cœurs — toujours à l’exception de celui de Romeo Gonzaga.
Francesco prenait le siège à la légère d’une manière qui animait chaque âme présente d’un sentiment de soulagement. Il devint gai aux dépens de Gian Maria, et fit bien comprendre qu’il n’aurait pu trouver rien de plus captivant pour son imagination guerrière que cette affaire dans laquelle un accident l’avait engagé. Il était aussi confiant quant à l’issue qu’il était rempli d’une impatience ardente pour la lutte elle-même.
Est-il étonnant que — n’ayant jamais connu que des hommes artificiels ; des hommes de cour et d’antichambre ; des hommes aux manières délicates et aux tours de parole minaudants et affectés ; en somme, de tels hommes que les circonstances ordonnent de voir entourer les grands — les yeux de Monna Valentina s’écarquillassent, pour mieux contempler ce nouveau modèle d’homme qui, tout en étant clairement un gentilhomme de haut rang, portait en lui un air de camp plutôt que de cabinet, était imprégné d’un esprit de chevalerie et d’aventure, et ignorait avec une certaine dignité hautaine, comme indigne de son attention, les poses qu’elle avait coutume de voir caractériser la contenance des gentilshommes de Son Altesse, son oncle.
Il était jeune, de plus, mais déjà plus un blanc-bec ; séduisant, mais avec une forte séduction masculine ; il avait une voix agréablement modulée, mais une voix qu’ils avaient entendue enfler en une note de commandement irrésistible ; il avait le rire le plus joyeux et le plus insouciant du monde entier — un tel rire qui rend un homme cher à tous ceux qui l’entendent — et il s’y adonnait sans retenue.
Gonzaga restait assis, morose et d’humeur changeante, le cœur explosant du ressentiment des êtres médiocres et incompétents pour l’homme aux dons brillants. Mais le lendemain devait lui apporter pire encore.
Le duc d’Urbino arriva le lendemain matin et monta jusqu’aux douves en personne, accompagné seulement d’un trompette qui, pour la troisième fois, fit retentir une note de défi à la forteresse.
Comme le jour précédent, Valentina répondit à la sommation, accompagnée de Francesco, Fortemani et Gonzaga — ce dernier non invité mais non refusé, suivant piteusement dans son cortège, dans une dernière tentative désespérée de s’affirmer comme l’un de ses capitaines.
Francesco avait revêtu son harnois et venait paré de la tête aux pieds d’un acier resplendissant, pour faire honneur à l’occasion. Un bouquet de plumes oscillait sur son heaume, et bien que sa visière fût ouverte, les ombres du casque offraient à cette distance une dissimulation suffisante à ses traits.
La vue de son oncle laissa Valentina impassible. Bien qu’il fût très aimé de son peuple, il n’avait jamais fait l’effort d’établir des relations d’affection entre sa nièce et lui. Moins que jamais il ne chercha alors à prévaloir par la voix de la parenté. Il vint dans la panoplie de la guerre, en prince face à un sujet rebelle, et c’est précisément sur ce ton qu’il la salua.
« Monna Valentina », dit-il — semblant oublier totalement la circonstance qu’elle était sa parente — « bien que cette rébellion m’afflige profondément, vous ne devez pas penser que votre sexe vous vaudra des privilèges ou une quelconque clémence. Nous vous traiterons précisément comme nous traiterions tout autre sujet rebelle ayant agi comme vous l’avez fait. »
« Altesse », répondit-elle, « je ne sollicite aucun privilège au-delà de celui auquel mon sexe me donne le droit absolu, et qui n’a rien à voir avec la guerre et les armes. Je fais allusion au privilège de disposer de moi-même, de ma main et de mon cœur, comme il me plaira. Jusqu’à ce que vous reconnaissiez que je suis une femme douée d’une nature de femme, et jusqu’à ce que, l’ayant réalisé, vous soyez prêt à vous y soumettre, et à me donner votre parole princière de ne plus pousser la demande du duc de Babbiano auprès de moi, je resterai ici malgré vous, malgré vos hommes d’armes et votre piètre allié, Gian Maria, qui s’imagine que l’amour peut être fait avec succès en armure, et que le chemin vers le cœur d’une femme doit être ouvert à coups de canon. »
« Je pense que nous vous amènerons à un état d’esprit plus soumis et obéissant, Madonna », fut la réponse sombre.
« Obéissant envers qui ? »
« Envers l’État, dont vous avez eu l’honneur de naître princesse. »
« Et qu’en est-il de mon devoir envers moi-même, envers mon cœur et envers ma condition de femme ? N’en faut-il tenir aucun compte ? »
« Ce sont là des questions, Madonna, qui ne se discutent pas en criant du haut des murs d’un château — et, en vérité, je ne souhaite les discuter nulle part. Je suis ici pour vous sommer de vous rendre. Si vous nous résistez, vous le faites à vos risques et périls. »
« Alors c’est à mes risques et périls que je vous résisterai — avec joie. Je vous défie. Faites votre pire contre moi, déshonorez votre virilité et le nom même de la chevalerie par quelque violence que ce soit qui puisse vous traverser l’esprit, je vous promets pourtant que Valentina della Rovere ne deviendra jamais l’épouse de Son Altesse de Babbiano. »
« Vous refusez d’ouvrir vos portes ? » reprit-il d’une voix tremblante de colère.
« Absolument et définitivement. »
« Et vous pensez persister dans cette voie ? »
« Tant qu’il me restera un souffle de vie. »
Le prince rit sardoniquement.
« Je me lave les mains de cette affaire et de ses conséquences », répondit-il sombrement. « Je la laisse aux soins de votre futur époux, Gian Maria Sforza, et si, dans sa précipitation bien naturelle pour les épousailles, il traite votre château avec rudesse, le blâme en devra reposer sur vous. Mais ce qu’il fait, il le fait avec mon entière sanction, et je suis venu ici pour vous en aviser puisque vous sembliez dans le doute. Je vous prie de rester là quelques instants, pour entendre ce que Son Altesse elle-même peut avoir à dire. J’espère que son éloquence se révélera plus persuasive. »
Il salua cérémonieusement et, faisant pivoter son cheval, il s’éloigna. Valentina aurait voulu se retirer, mais Francesco l’exhorta à rester et à attendre la venue du duc de Babbiano. C’est ainsi qu’ils arpentèrent les remparts, Valentina en discussion sérieuse avec Francesco, Gonzaga suivant dans un silence morose avec Fortemani, et les dévorant du regard.
De leur éminence, ils observaient le camp affairé dans la plaine, où des tentes vertes, brunes et blanches étaient érigées à la hâte par des soldats à moitié dévêtus. La petite armée, dans son ensemble, pouvait compter une centaine d’hommes, ce que, dans sa vaine gloire, Gian Maria estimait être tout ce qui serait nécessaire pour réduire Roccaleone. Mais la portion la plus redoutable de ses forces fit son entrée sur le terrain alors même qu’ils observaient. Elle fut annoncée par un gémissement rauque des roues de dix charrettes à bœufs, sur chacune desquelles était porté un canon. D’autres charrettes suivirent avec des munitions et des vivres pour les hommes campés.
Ils regardaient avec intérêt la scène affairée qui se déroulait, et tandis qu’ils observaient, ils virent Guidobaldo entrer au cœur du camp et mettre pied à terre. Puis, d’une tente plus spacieuse et imposante que les autres, s’avança la courte et trapue silhouette de Gian Maria, impossible à reconnaître à cette distance si ce n’est par les yeux perçants de Francesco, qui étaient familiers de sa forme.
Un palefrenier lui tint un cheval et l’aida à monter, puis, escorté par le même trompette qui avait accompagné Guidobaldo, il s’avança vers le château. Au bord des douves, il s’arrêta, et à la vue de Valentina et de sa suite, il ôta son chapeau à plumes et inclina sa tête couleur de paille.
« Monna Valentina », appela-t-il, et lorsqu’elle s’avança pour répondre, il leva ses petits yeux cruels dans un regard malveillant et montra la lune ronde de son visage blanc, plus blanc encore qu’à l’accoutumée — une pâleur atrabilaire et presque verte.
« Je suis peiné que Son Altesse, votre oncle, n’ait pu vous faire entendre raison. Là où il a échoué, je peux avoir peu d’espoir de réussir — par la persuasion des mots. Pourtant, je vous prie de me permettre d’avoir un entretien avec votre capitaine, quel qu’il puisse être. »
« Mes capitaines sont ici présents », répondit-elle tranquillement.
« Ainsi donc ! Vous en avez une pluralité ; pour commander… combien d’hommes ? »
« Assez », rugit Francesco en s’interposant, sa voix résonnant de manière creuse dans son casque, « pour vous envoyer, vous et vos marmitons de siège, à la perdition. »
Le duc s’agita sur son cheval et scruta l’orateur. Mais on voyait trop peu de son visage pour l’identifier, tandis que sa voix était altérée et sa silhouette dissimulée dans son enveloppe d’acier.
« Qui êtes-vous, vaurien ? » demanda-t-il.
« Vaurien vous-même, dussiez-vous être vingt fois duc », répliqua l’autre, ce qui fit éclater Valentina de rire.
Jamais, depuis le jour où il avait poussé son premier cri, Son Altesse de Babbiano n’avait entendu de tels mots de la bouche d’un homme vivant. Une rougeur violacée marbra ses joues devant une telle indignité.
« Écoutez-moi, maraud ! » beugla-t-il. « Quoi qu’il advienne du reste de cette garnison égarée lorsqu’elle tombera finalement entre mes mains, pour vous, je promets une corde et une traverse. »
« Bah ! » ricana le chevalier. « Attrapez d’abord votre oiseau. Ne soyez pas si sûr que Roccaleone tombera jamais entre vos mains. Tant que je vivrai, vous n’entrerez pas ici, et ma vie, Altesse, est pour moi une chose précieuse, dont je ne me séparerai pas facilement. »
Les yeux de Valentina n’étaient plus empreints de gaieté alors qu’elle les tournait vers cette silhouette étincelante et martiale se tenant si fièrement à ses côtés, et semblant si bien en accord avec le fier défi qu’il lançait au tyran princier en contrebas.
« Chut, monsieur ! » murmura-t-elle. « Ne l’irritez pas davantage. »
« Oui », gémit Gonzaga, « au nom de Dieu, n’en dites pas plus, ou vous nous perdrez irrémédiablement. »
« Madonna », dit le duc, sans prêter davantage attention à Francesco, « je vous donne vingt-quatre heures pour prendre une décision. Là-bas, vous les voyez amener les canons au camp. À votre réveil demain, vous trouverez ces pièces braquées sur vos murs. En attendant, assez dit. Puis-je avoir un mot avec Messer Gonzaga avant de partir ? »
« Pourvu que vous partiez, vous pouvez dire un mot à qui vous voudrez », répondit-elle avec mépris. Et, se détournant, elle fit signe à Gonzaga de se placer au créneau qu’elle abandonnait.
« Je parie que ce bouffon minaudeur tremble déjà de peur face à ce qui l’attend », brailla le duc, « et peut-être la peur lui montrera-t-elle le chemin de la raison. Messer Gonzaga ! » appela-t-il, en élevant la voix. « Comme je crois que les hommes de Roccaleone sont à votre service, je vous somme de leur ordonner d’abaisser ce pont-levis, et au nom de Guidobaldo aussi bien que du mien, je leur promets un libre pardon et aucun mal — sauf seulement pour ce coquin à vos côtés. Mais si vos marauds me résistent, je vous promets que lorsque j’aurai démoli Roccaleone pierre par pierre, je n’épargnerai pas un seul d’entre vous. »
Tremblant comme une feuille, Gonzaga se tenait là, la voix paralysée, ne répondant rien, sur quoi Francesco se pencha de nouveau en avant.
« Nous avons entendu vos conditions », répondit-il, « et nous ne sommes pas près d’en tenir compte. Ne perdez pas la journée en vaines menaces. »
« Monsieur, mes conditions n’étaient pas pour vous. Je ne vous connais pas ; je ne m’adressais pas à vous, et je ne souffrirai pas qu’on s’adresse à moi de votre part. »
« Attardez-vous là un instant de plus », répondit la voix vibrante du chevalier, « et vous vous trouverez accueilli par une volée de coups d’arquebuse. Hola, là-bas ! » commanda-t-il, en se tournant et en s’adressant à un corps imaginaire d’hommes sur les remparts inférieurs du jardin, à sa gauche. « Arquebusiers à la poterne ! Soufflez sur vos mèches ! Tenez-vous prêts ! Maintenant, monseigneur le duc, allez-vous vous retirer, ou devons-nous vous faire partir par la force ? »
La réponse du duc prit la forme d’un bouquet de menaces blasphématoires sur la manière dont il traiterait son interlocuteur lorsqu’il mettrait la main sur lui.
« Présentez les armes ! » rugit le chevalier à ses arquebusiers imaginaires, sur quoi, sans un mot de plus, le duc tourna son cheval et s’éloigna dans une hâte déshonorante, son trompette le suivant de près, poursuivi par un éclat de rire dérisoire de Francesco.
CHAPITRE XVIII. LA TRAHISON
« Monsieur », eut le souffle coupé Gonzaga, alors qu’ils descendaient des remparts, « vous finirez par nous faire pendre tous. Était-ce une façon de s’adresser à un prince ? »
Valentina fronça les sourcils qu’il osât réprimander son chevalier. Mais Francesco ne fit que rire.
« Par saint Paul ! Comment auriez-vous voulu que je lui parle ? » demanda-t-il. « Auriez-vous voulu que j’use de cajoleries avec lui, ce rustre ? Auriez-vous voulu que j’implore sa merci, et que je le supplie, avec des mots de miel, d’être patient avec une dame volontaire ? Laissez faire, Messer Gonzaga, nous passerons au travers, n’en doutez pas. »
« Le courage de Messer Gonzaga semble être d’une qualité qui décline à mesure que le besoin s’en fait sentir », dit Valentina.
« Vous confondez le courage, Madonna, avec une témérité insensée », répondit le courtisan. « Vous pourriez l’apprendre à vos dépens. »
Que Gonzaga ne fût pas le seul à entretenir cette opinion, ils devaient bientôt l’apprendre, car, alors qu’ils atteignaient la cour, un rustre robuste au sourcil noir, nommé Cappoccio, se posta sur leur chemin.
« Un mot avec vous, Messer Gonzaga, et avec vous, ser Ercole. » Son attitude était pleine d’une insolence truculente, et tous s’arrêtèrent, Francesco et Valentina se détournant de lui vers les deux hommes auxquels il s’adressait, attendant d’entendre ce qu’il pouvait avoir à leur dire. « Quand j’ai accepté de servir sous vos ordres, on m’a fait comprendre que je m’engageais dans une affaire qui n’entraînerait que peu de risques pour ma peau. On m’a dit que, probablement, il n’y aurait pas de combats, et que s’il y en avait, ce ne serait qu’une escarmouche avec les hommes du duc. C’est ce que vous avez assuré à mes camarades également. »
« Est-ce bien vrai ? » demanda Valentina, intervenant et s’adressant à Fortemani, à qui les mots de Cappoccio avaient été destinés.
« C’est vrai, Madonna », répondit Ercole. « Mais j’avais la parole de Messer Gonzaga là-dessus. »
« Avez-vous », continua-t-elle en se tournant vers Gonzaga, « permis leur engagement sur cette compréhension ? »
« Sur une telle compréhension, oui, Madonna », fut-il contraint d’avouer.
Elle le regarda un instant avec stupéfaction. Puis :
« Messer Gonzaga », dit-elle enfin, « je crois que je commence à vous connaître. »
Mais Cappoccio, qui ne s’intéressait nullement à l’étendue de la connaissance de Valentina sur cet homme, intervint impétueusement :
« Maintenant, nous avons entendu ce qui s’est passé entre ce nouveau prévôt ici présent et Son Altesse de Babbiano. Nous avons entendu les conditions qui ont été offertes, et son refus de celles-ci, et je suis venu vous dire, ser Ercole, et vous, Messer Gonzaga, que moi, pour ma part, je ne resterai pas ici pour être pendu quand Roccaleone tombera entre les mains de Gian Maria. Et il y a d’autres camarades qui sont du même avis. »
Valentina regarda les traits rudes et déterminés de l’homme, et la peur, pour la première fois, se glissa dans son cœur et se refléta sur son visage. Elle se tournait à moitié vers Gonzaga pour déverser sur lui une partie de l’amertume de son humeur — car elle tenait celui-ci pour responsable — quand, une fois de plus, Francesco vint à la rescousse.
« Honte à vous, Cappoccio, pour un piètre rustre ! Sont-ce là des mots pour les oreilles d’une dame assiégée et cruellement tourmentée, lâche que vous êtes ? »
« Je ne suis pas un lâche », répondit l’homme d’une voix rauque, son visage rougissant sous le fouet du mépris de Francesco. « Dehors, en plein champ, je tenterai ma chance et je combattrai pour n’importe quelle cause qui me paie. Mais ce n’est pas mon métier, cette attente de la mort d’un rat piégé. »
Francesco croisa son regard avec fermeté un instant, puis jeta un coup d’œil aux autres hommes, au nombre d’une dizaine — en fait, tous ceux dont les tâches qu’il leur avait assignées ne les retenaient pas ailleurs. Ils restaient dans l’ombre de Cappoccio, tout ouïe pour ce qui se disait, et leurs visages montraient clairement combien leurs sentiments étaient en sympathie avec leur porte-parole.
« Et vous, soldat, Cappoccio ? » ricana Francesco. « Dois-je vous dire en quoi Fortemani a eu tort de vous engager ? Il a eu tort de ne pas vous engager comme marmiton pour les cuisines du château. »
« Chevalier ! »
« Bah ! Élevez-vous la voix contre moi ? Pensez-vous que je sois de votre espèce, animal, pour être effrayé par des sons, aussi hideux soient-ils ? »
« Je ne suis pas effrayé par des sons. »
« Ne l’êtes-vous pas ? Pourquoi donc tout ce tapage au sujet d’un tas de vaines menaces lancées contre nous par le duc de Babbiano ? Si vous étiez vraiment le soldat que vous voudriez nous faire croire, viendriez-vous ici dire : "Je ne mourrai pas de cette façon ou de celle-là" ? Confessez-vous fanfaron quand vous nous dites que vous êtes prêt à mourir en plein champ. »
« Non ! Ce n’est pas le cas. »
« Alors, si vous êtes prêt à mourir là-bas, pourquoi pas ici ? Qu’importe à celui qui meurt où il accomplit sa mort ? Mais rassurez-vous, espèce de femmelette », ajouta-t-il avec un rire, et d’une voix assez forte pour être entendue par les autres, « vous n’allez pas mourir, ni ici, ni là-bas. »
« Quand Roccaleone capitulera… »
« Il ne capitulera pas », tonna Francesco.
« Eh bien, alors… quand il sera pris. »
« Il ne sera pas pris non plus », insista le prévôt, avec une assurance qui emportait la conviction. « Si Gian Maria avait un temps illimité à sa disposition, il pourrait nous affamer jusqu’à la soumission. Mais il ne l’a pas. Un ennemi menace ses propres frontières, et dans quelques jours — une semaine, tout au plus — il sera contraint de partir d’ici pour défendre sa couronne. »
« Raison de plus pour lui d’utiliser des mesures sévères et de nous bombarder comme il le menace », répondit Cappoccio avec finesse, mais plutôt sur le ton d’un homme qui s’attend à voir son argument réfuté. Et Francesco, s’il ne pouvait le réfuter, pouvait au moins le contredire.
« Ne le croyez pas », cria-t-il avec un rire méprisant. « Je vous dis que Gian Maria n’osera jamais aller jusque-là. Et s’il le faisait, est-ce que ce sont ces murs qui s’effondreront sous quelques coups de canon ? Il pourrait tenter un assaut ; mais je n’ai pas besoin de dire à un soldat que vingt hommes vigoureux et résolus, comme je veux croire que vous l’êtes malgré vos paroles de lâche, pourraient tenir une place aussi forte que celle-ci contre l’assaut de vingt fois le nombre d’hommes que le duc a avec lui. Et pour le reste, si vous pensez que je vous en dis plus que je ne le crois moi-même, je vous demande de vous rappeler comment je suis inclus dans la menace de Gian Maria. Je ne suis qu’un soldat comme vous, et les risques qui sont les vôtres sont les miens aussi. Voyez-vous quelque signe de faiblesse en moi, quelque signe de doute quant à l’issue, ou quelque peur d’une corde qui ne me touchera pas plus qu’elle ne vous touchera ? Voilà, Cappoccio ! Un prévôt moins miséricordieux vous aurait pendu pour vos paroles, car elles puent la sédition. Pourtant, je suis resté là à argumenter avec vous, parce que je ne peux me permettre de perdre un homme courageux tel que vous vous révélerez être. N’entendons plus parler de vos doutes. Ils sont indignes. Soyez brave et résolu, et vous vous trouverez bien récompensé quand le duc déconfit sera contraint de lever ce siège. »
Il se tourna sans attendre la réponse de Cappoccio — qui restait penaud, les joues rougies par la honte de sa menace de quitter les lieux — et conduisit Valentina calmement à travers la cour et jusqu’aux marches de la salle.
C’était sa manière de ne jamais montrer un doute quant au fait que ses ordres seraient obéis, pourtant, en cette occasion, à peine la porte de la salle fut-elle refermée derrière eux qu’il se tourna brusquement vers Ercole qui suivait.
« Allez chercher une arquebuse », dit-il rapidement, « et emmenez mon homme Lanciotto avec vous. Si ces chiens devaient encore se montrer mutins, tirez sur quiconque tente de forcer les portes — tirez pour tuer — et envoyez-moi un rapport. Mais par-dessus tout, Ercole, ne vous laissez pas voir et ne laissez pas suspecter votre présence ; ce serait saper l’effet que mes paroles ont pu produire. »
D’un visage douloureusement pâle, Valentina leva ses yeux bruns vers les siens, dans un regard qui fut comme un coup de poignard pour Gonzaga qui observait.
« J’avais besoin d’un homme ici », dit-elle, « et je crois que c’est le Ciel qui vous a envoyé à mon secours. Mais pensez-vous », demanda-t-elle, tout en scrutant attentivement son visage à la recherche du moindre signe de doute, « qu’ils soient apaisés ? »
« J’en ai la certitude, Madonna. Allons, il y a des traces de larmes dans vos yeux, et — par mon âme ! — il n’y a aucune raison de pleurer. »
« Je ne suis qu’une femme, après tout », dit-elle en lui souriant, « et donc sujette à la faiblesse féminine. Il m’a semblé, à l’instant, que la fin était réellement arrivée. Elle le serait, sans vous. Si jamais ils devaient se mutiner… »
« Ils ne le feront pas, tant que je serai ici », répondit-il avec une assurance réconfortante. Et elle, pleine de foi en ce chevalier fidèle, s’en fut chercher ses dames pour apaiser, à son tour, toute crainte dont elles auraient pu être la proie.
Francesco alla désarmer, et Gonzaga prit l’air sur les remparts, le cœur rempli d’amertume. Sa haine pour l’intrus n’était rien, à présent, comparée à sa rage contre Valentina, une rage qui naissait d’une incompréhension totale : comment pouvait-elle préférer cet aventurier grossier et fanfaron à lui-même, l’inégalable Gonzaga ? Tandis qu’il marchait sous le ciel de midi, le souvenir des assurances de Francesco, affirmant que les hommes ne se mutineraient pas, lui revint, et il se surprit à désirer ardemment qu’ils le fassent, ne serait-ce que pour faire comprendre à Valentina combien son choix était mal avisé et sa confiance en ce vantard, absurde. Il pensa ensuite — avec une amertume croissante — à ses propres plans audacieux, à son amour pour Valentina, et à quel point il avait été certain que ses sentiments étaient partagés, avant que cet aventurier ne vienne se mêler à eux. Il rit avec un dédain amer à l’idée qu’elle puisse préférer Francesco à lui. Eh bien, peut-être était-ce le cas maintenant — alors que les temps étaient à la guerre et que ce Francesco était un homme qui brillait dans de telles circonstances. Mais quel genre de compagnon ce sbirro ferait-il en temps de paix ? Avait-il l’esprit, la grâce, la beauté même qui étaient le lot de Gonzaga ? Les circonstances, lui sembla-t-il, étaient à blâmer, et il maudit copieusement ces mêmes Circonstances. Dans d’autres conditions, il était certain qu’elle n’aurait jamais jeté un regard sur Francesco alors que lui-même était présent ; et s’il se remémorait leur première rencontre à Acquasparta, c’était encore pour maudire les Circonstances d’avoir placé le chevalier dans une situation propre à solliciter la tendresse qui fait partie intégrante de la nature féminine.
Il réfléchit — convaincu d’avoir raison — que si Francesco n’était pas venu à Roccaleone, il aurait pu, à cette heure, être marié à Valentina ; et une fois marié, il aurait pu abaisser le pont-levis et quitter Roccaleone, certain que Gian Maria n’aurait guère envie d’épouser sa veuve, et tout aussi certain que Guidobaldo — qui était au fond un prince bon et clément — se contenterait de laisser les choses en l’état, puisqu’il n’y aurait rien à gagner, si ce n’est le veuvage de sa nièce, à pendre Gonzaga. C’était l’argument spécieux qui l’avait entraîné dans cette entreprise téméraire, un espoir qu’il était convaincu de voir fructifier sans l’intrusion de Francesco.
Il se tenait là, contemplant la plaine jonchée de tentes, une rage noire et un désespoir profond ternissant la beauté de ce matin de mai, lorsqu’il lui vint à l’esprit que, puisqu’il n’y avait plus rien à attendre de ses anciens plans, ne serait-il pas sage de tourner son attention vers de nouveaux qui, au moins, lui éviteraient la corde ? Car il était certain que, quoi qu’il advienne des autres, son propre sort était scellé, que Roccaleone tombe ou non. On se rappellerait que c’était lui l’instigateur de cette affaire, et il ne pouvait espérer aucune pitié, ni de Gian Maria, ni de Guidobaldo.
Et soudain, l’idée de s’extirper de ce péril mortel le glaça. Il resta immobile un instant ; puis il regarda autour de lui, craignant qu’un espion ne puisse lire sur lui l’odieuse intention qui venait de naître dans son cœur. Elle se propagea rapidement, prenant une forme plus précise, son reflet apparaissant maintenant sur son visage lisse et beau, le défigurant au-delà de toute mesure. Il s’éloigna du mur et fit quelques pas sur les remparts, une main derrière le dos, l’autre levée pour soutenir son menton affaissé. Il médita ainsi pendant un moment. Puis, après un nouveau regard furtif, il se dirigea vers la tour nord-ouest et entra dans l’armurerie. Il y fouilla jusqu’à trouver la plume, l’encre et le papier qu’il cherchait, et, la porte grande ouverte — afin de mieux entendre le bruit de pas approchants — il se mit fébrilement à écrire. Ce fut bientôt fait, et il se leva, agitant la feuille pour sécher l’encre. Il la relut, et voici ce qu’il avait écrit :
« J’ai le pouvoir de pousser la garnison à la mutinerie et d’ouvrir les portes de Roccaleone. Ainsi le château tombera immédiatement entre vos mains, et vous aurez la preuve du peu de sympathie que j’éprouve pour cette rébellion de Monna Valentina. Quelles conditions m’offrez-vous si j’accomplis cela ? Répondez-moi maintenant, et par le même moyen que celui que j’emploie, mais n’envoyez pas votre réponse si je me montre sur les remparts.
« ROMEO GONZAGA. »
Il plia le papier, et au dos, il écrivit l’adresse : « Au Haut et Puissant Duc de Babbiano. » Puis, ouvrant un grand coffre adossé au mur, il fouilla un moment et finit par en retirer un carreau d’arbalète. Il y attacha son mot. Ensuite, il décrocha une arbalète du mur et prit dans un coin un moulinet pour la bander. Le pied dans l’étrier, il tendit la corde et mit le carreau en position.
Il referma la porte et, se dirigeant vers la fenêtre, qui n’était guère plus qu’une meurtrière, il épaula son arbalète. Il prit soigneusement visée en direction de la tente ducale et lâcha le carreau. Il suivit sa trajectoire, et il fut presque saisi d’une fierté d’archer en le voyant frapper la tente qu’il avait visée et faire trembler la toile.
En un instant, ce fut l’agitation. Des hommes coururent vers l’endroit, d’autres sortirent de la tente, et parmi ces derniers, Gonzaga reconnut les silhouettes de Gian Maria et Guidobaldo.
Le carreau fut remis au duc de Babbiano, qui, après un regard vers les remparts, disparut à nouveau dans la tente.
Gonzaga quitta son poste d’observation et ouvrit grand la porte de la tour, afin que ses yeux puissent balayer l’ensemble des remparts baignés de soleil. Revenant à sa fenêtre, il attendit impatiemment la réponse. Son impatience ne dura guère. Au bout d’une dizaine de minutes, Gian Maria reparut et, appelant un archer à ses côtés, lui remit quelque chose en faisant un geste de la main vers Roccaleone. Gonzaga se dirigea vers la porte et resta à l’écoute, le souffle court. Au moindre signe d’approche, il se serait montré et, selon les dispositions prises dans sa lettre, aurait averti l’archer de ne pas tirer son trait. Mais tout était calme, et Gonzaga resta donc où il était jusqu’à ce que quelque chose brille comme un oiseau dans son champ de vision, frappe vivement le mur arrière et tombe avec un tintement sur les dalles larges du rempart. Un instant plus tard, la réponse de Gian Maria était entre ses mains.
Il la détacha rapidement du carreau qui l’avait apportée et jeta le projectile dans un coin. Puis, dépliant la lettre, il la lut, appuyé contre l’un des créneaux du mur.
« Si vous trouvez le moyen de livrer Roccaleone immédiatement entre mes mains, vous gagnerez ma gratitude, le pardon complet pour votre part dans la rébellion de Monna Valentina, et la somme de mille florins d’or.
« GIAN MARIA. »
En lisant, une lueur de joie jaillit dans ses yeux. Les conditions de Gian Maria étaient très généreuses. Il les accepterait, et Valentina réaliserait, trop tard, sur quel roseau brisé elle s’appuyait en se fiant à Messer Francesco. La sauverait-il maintenant, comme il s’en vantait si bruyamment ? N’y aurait-il vraiment aucune mutinerie, comme il le prophétisait avec tant d’assurance ? Gonzaga ricana méchamment. Elle apprendrait sa leçon, et une fois qu’elle serait la femme de Gian Maria, elle pourrait peut-être regretter la façon dont elle avait traité Romeo Gonzaga.
Il rit doucement pour lui-même. Puis, soudain, il fut saisi d’un froid glacial et sentit sa peau se hérisser. Un pas furtif résonna derrière lui.
Il froissa la lettre du Duc dans sa main et, dans la panique du moment, la laissa tomber par-dessus le mur. Cherchant vainement à composer les traits que la peur venait de troubler, il se retourna pour voir qui arrivait.
Derrière lui se tenait Peppe, ses yeux solennels fixés avec une intensité étrange sur le visage de Gonzaga.
« Vous me cherchiez ? » demanda Romeo, et le tremblement de sa voix s’accordait mal avec son arrogance.
Le fou lui fit une révérence grotesque.
« Monna Valentina désire que vous vous rendiez dans le jardin, Illustre. »
CHAPITRE XIX. COMPLOT ET CONTRE-COMPLOT
Les yeux vifs de Peppe avaient vu Gonzaga froisser et jeter le papier, tout comme il avait observé le visage surpris du courtisan, et ses soupçons avaient été éveillés. Il était de nature curieuse, et l’expérience lui avait appris que les choses que les hommes cherchent à dissimuler sont généralement celles qu’il est le plus important de connaître. Ainsi, quand Gonzaga fut parti, obéissant à la convocation de Valentina, le bouffon scruta attentivement les créneaux.
Au début, il ne vit rien, et il concluait avec déception que ce que Gonzaga avait jeté était perdu dans les eaux torrentielles des douves. Mais bientôt, logé sur une pierre saillante, au-dessus du courant bouillonnant dans lequel un miracle, semblait-il, avait empêché sa chute, il aperçut une boule de papier froissé. Il observa avec satisfaction qu’elle reposait à environ trois mètres directement en dessous de la poterne, près du pont-levis.
Secrètement, car ce n’était pas la manière de Peppe d’associer les gens à ses confidences quand il pouvait l’éviter, il se procura une corde. Après être descendu et avoir ouvert silencieusement la poterne, il en fixa une extrémité et abaissa l’autre vers l’eau avec une extrême précaution, de peur de déloger et donc de perdre ce papier.
S’assurant une fois de plus qu’il n’était pas observé, il descendit, main après main, comme un singe, ses pieds prenant appui sur le granit brut du mur. Puis, en balançant légèrement la corde, il s’approcha de cette boule froissée, ses jambes pendant désormais au-dessus de l’eau agitée, et par un effort prodigieux qui manqua de le précipiter dans le torrent, il saisit le papier et le porta à ses dents. Puis, main après main, avec une hâte frénétique, car il craignait d’être observé non seulement par les sentinelles du château mais aussi par les guetteurs dans le camp des assiégeants, il remonta jusqu’à la poterne, exultant d’être passé inaperçu et méprisant la vigilance de ceux qui auraient dû le voir.
Il referma doucement le guichet, verrouilla et poussa les verrous en haut et en bas, puis alla remettre la clé à son clou dans la salle de garde, qu’il trouva déserte. Ensuite, avec cette lettre mystérieuse en main, il détala à travers la cour et le porche menant aux quartiers domestiques, et ne s’arrêta que lorsqu’il eut atteint la cuisine, où Fra Domenico rôtissait le quartier d’agneau qu’il avait abattu ce matin-là. Car maintenant que le siège était établi, il n’y avait plus de poisson du ruisseau, ni de lièvres ou d’ortolans de la campagne.
Le frère maudit le fou copieusement, comme c’était son habitude en toute occasion, car il n’était pas si saint qu’il dédaigne les formes les plus douces de jurons. Mais Peppe, pour une fois, n’avait pas de réponse cinglante, ce qui amena le Dominicain à lui demander s’il était malade.
Ne faisant aucun cas de lui, le fou déplia et lissa le papier froissé dans un coin près du feu. Il le lut et siffla, puis le fourra dans le giron de son absurde tunique.
« Qu’est-ce qui vous prend ? » dit le frère. « Qu’avez-vous là ? »
« Une recette pour un plat de cervelle de moine. Une friandise très rare, rendue coûteuse par la rareté des ingrédients. » Et avec cette réponse, Peppe s’en alla, laissant le moine avec un regard mauvais et une imprécation non prononcée sur les lèvres.
Le fou alla droit vers le Comte d’Aquila avec sa lettre. Francesco la lut et l’interrogea étroitement sur ce qu’il savait de la façon dont elle était tombée entre les mains de Gonzaga. Pour le reste, ces lignes, loin de causer l’inquiétude que Peppe escomptait, semblaient être pour lui une source de satisfaction et de certitude.
« Il offre mille florins d’or », murmura-t-il, « en plus de la liberté et de l’avancement de Gonzaga. Eh bien, je n’ai donc pas menti quand j’ai assuré aux hommes que Gian Maria ne nous menaçait que vainement d’un bombardement. Gardez cette affaire secrète, Peppe. »
« Mais vous surveillerez Messer Gonzaga ? » demanda le fou.
« Le surveiller ? Pourquoi, où est le besoin ? Vous ne l’imaginez pas si vil qu’une telle offre puisse le tenter ? »
Peppe leva les yeux, son grand visage fantasque crispé dans une expression de doute rusé.
« Vous ne pensez pas, seigneur, qu’il l’a sollicitée ? »
« Oh, honte à vous pour cette pensée. Messer Gonzaga peut être un joueur de luth oisif, un lâche au cœur faible ; mais un traître… ! Et trahir Monna Valentina ! Non, non. »
Mais le fou était loin d’être rassuré. Il connaissait Messer Gonzaga depuis plus longtemps, et ses yeux perspicaces avaient depuis longtemps pris la mesure exacte de l’homme. Que Francesco méprise l’idée d’une trahison de la part de Romeo ; Peppe le suivrait comme son ombre. C’est ce qu’il fit pour le reste de la journée, s’accrochant à Gonzaga comme s’il l’aimait tendrement, et observant furtivement son comportement. Pourtant, il ne vit rien pour confirmer ses soupçons, si ce n’est une certaine morosité préoccupée chez le courtisan.
Ce soir-là, alors qu’ils soupaient, Gonzaga prétexta un mal de dents et, avec la permission de Valentina, quitta la table dès le début du repas. Peppe se leva pour le suivre, mais alors qu’il atteignait la porte, son ennemi naturel, le frère — toujours désireux de le contrecarrer là où il pouvait — le saisit par la nuque et le jeta sans ménagement dans la pièce.
« Avez-vous mal aux dents aussi, vaurien ? » dit le frate. « Restez ici et aidez-moi à servir la compagnie. »
« Laissez-moi partir, bon Fra Domenico », murmura le fou, d’une voix si insistante que le moine lui laissa le passage libre. Mais la voix de Valentina lui ordonna alors de rester avec eux, et ainsi son opportunité fut perdue.
Il se déplaça dans la pièce, bouffon mélancolique et dépité, sans mot pour personne, car ses pensées étaient toutes tournées vers Gonzaga et la trahison qu’il était certain de le voir tramer. Pourtant, fidèle à Francesco, qui restait tout insouciant, et ne voulant pas alarmer Valentina, il étouffa l’avertissement qui montait à ses lèvres, cherchant à se convaincre que ses peurs naissaient peut-être d’un excès de soupçon. S’il avait su à quel point elles étaient fondées, il aurait peut-être fait preuve de moins de retenue.
Car tandis qu’il se déplaçait avec mauvaise humeur dans la salle, aidant Fra Domenico avec les plats et les assiettes, Gonzaga arpentait les remparts aux côtés de Cappoccio, qui était de garde sur le mur nord.
Son affaire ne demandait pas une grande diplomatie, et Gonzaga n’en usa guère. Il dit brutalement à Cappoccio que ses camarades et lui avaient laissé la langue mielleuse de Messer Francesco les duper ce matin-là, et que les assurances que Francesco leur avait données n’étaient pas dignes de la considération d’un homme intelligent.
« Je vous le dis, Cappoccio », finit-il, « que de rester ici et de prolonger cette résistance désespérée vous coûtera la vie entre les mains peu ragoûtantes du bourreau. Vous voyez que je suis franc avec vous. »
Bien que ce que lui disait Gonzaga puisse très bien s’accorder avec les idées qu’il avait lui-même eues, Cappoccio était de nature soupçonneuse, et ses soupçons lui chuchotaient maintenant que Gonzaga était poussé par un dessein qu’il ne pouvait évaluer.
Il resta immobile et, s’appuyant des deux mains sur sa pertuisane, chercha à distinguer les traits du courtisan dans la lumière tamisée de la lune montante.
« Voulez-vous dire », demanda-t-il, et dans sa voix résonnait la surprise dont les propos étranges de Gonzaga l’avaient rempli, « que nous sommes stupides d’avoir écouté Messer Francesco, et que nous serions mieux avisés de quitter Roccaleone ? »
« Oui ; c’est ce que je veux dire. »
« Mais pourquoi », insista-t-il, sa surprise augmentant, « nous poussez-vous à une telle résolution ? »
« Parce que, Cappoccio », fut la réponse plausible, « comme vous, j’ai été attiré dans cette affaire par des représentations insidieuses. Les assurances que j’ai données à Fortemani, et avec lesquelles il vous a enrôlés à son service, étaient celles qui m’avaient été données. Je n’ai pas signé pour une telle mort que celle qui nous attend ici, et je vous dis franchement que je n’ai aucune envie de la subir. »
« Je commence à comprendre », murmura Cappoccio, hochant sagement la tête, et il y avait une insolence rusée dans son ton et sa manière. « Quand nous quitterons Roccaleone, vous venez avec nous ? »
Gonzaga hocha la tête.
« Mais pourquoi ne dites-vous pas ces choses à Fortemani ? » demanda Cappoccio, toujours dans le doute.
« Fortemani ! » fit écho Gonzaga. « Par l’Hostie, non ! L’homme est envoûté par ce coquin plausible de Francesco. Loin de s’offusquer du traitement que lui fait subir ce compagnon, il suit et obéit à chacun de ses mots, comme le chien sans esprit qu’il est. »
À nouveau, Cappoccio chercha à scruter le visage de Gonzaga. Mais la lumière était médiocre.
« Êtes-vous honnête avec moi ? » demanda-t-il. « Ou un dessein plus profond se cache-t-il sous votre désir que nous nous rebellions contre la dame ? »
« Mon ami », répondit Gonzaga, « attendez seulement que le héraut de Gian Maria vienne chercher sa réponse demain matin. Vous apprendrez alors à nouveau les conditions dans lesquelles vos vies vous sont offertes. Ne faites rien avant cela. Mais quand vous entendrez vous-mêmes menacés de la corde et de la roue, songez à la conduite que vous serez le mieux avisés de suivre. Vous me demandez quel dessein m’inspire. Je vous l’ai déjà dit — car je suis aussi ouvert que le jour avec vous — que je suis inspiré par le dessein de sauver mon propre cou. Ce dessein n’est-il pas suffisant ? »
Un rire d’une telle compréhension, qui aurait enflammé d’indignation un homme meilleur, fut la réponse qu’il reçut.
« Eh bien, oui, c’est plus que suffisant. Demain, donc, mes camarades et moi quitterons Roccaleone. Comptez là-dessus. »
« Mais ne prenez pas ma parole pour argent comptant. Attendez que le héraut revienne. Ne faites rien avant d’avoir entendu les conditions qu’il apporte. »
« Eh bien, non, certainement pas. »
« Et ne laissez pas transparaître parmi vos camarades que c’est moi qui ai suggéré cela. »
« Eh bien, non. Je garderai votre secret », rit le spadassin de manière offensante, en remettant sa pertuisane sur l’épaule et en reprenant sa marche de sentinelle.
Gonzaga regagna son lit. Une joie féroce le consumait d’avoir si parfaitement planifié la ruine de Valentina, pourtant il ne souhaitait pas la revoir cette nuit-là.
Mais lorsque le lendemain, le héraut sonna à nouveau du cor sous les murs du château, Gonzaga était en vue dans le petit groupe qui accompagnait Monna Valentina. Le Comte d’Aquila supervisait le travail auquel il avait assigné une dizaine d’hommes. Avec un grand déploiement, et autant de bruit que possible — par quoi Francesco entendait impressionner le héraut — ils avançaient quatre petites couleuvrines et trois canons de plus gros calibre, les installant de manière à ce qu’ils fassent une démonstration menaçante dans les créneaux du parapet.
Tout en surveillant et en dirigeant les hommes, il gardait les oreilles ouvertes pour le message, et il entendit à nouveau le héraut réciter les conditions dans lesquelles la garnison pouvait se rendre, et à nouveau la menace de pendre chaque homme aux murs du château s’ils l’obligeaient à les réduire par la force des armes. Il termina son message en annonçant que, dans son extrême clémence, Gian Maria leur accordait encore une demi-heure de grâce pour se décider sur leur conduite. Si, au bout de ce délai, ils se montraient toujours obstinés, le bombardement commencerait. Tel était le message que, dans une autre de ses lettres lancées par flèche, Gonzaga avait suggéré à Gian Maria d’envoyer.
Ce fut Francesco qui fit un pas en avant pour répondre. Il était resté penché sur l’un des canons, comme pour s’assurer de la précision de sa visée, et en se redressant, il se déclara satisfait d’une voix assez forte pour que le héraut puisse l’entendre. Puis il s’avança aux côtés de Valentina, et tandis qu’il se tenait là pour délivrer sa réponse, il ne remarqua jamais le départ silencieux des hommes postés sur le rempart.
« Vous direz à son Altesse de Babbiano », répliqua-t-il, « qu’il nous rappelle le garçon de la fable qui criait au loup trop souvent. Dites-lui, monsieur, que ses menaces laissent cette garnison aussi indifférente que le font ses promesses. S’il a réellement l’intention de nous bombarder, qu’il commence sans attendre. Nous sommes prêts pour lui, comme vous pouvez le constater. Peut-être ne supposait-il pas que nous étions équipés de canons ; mais les voilà. Ces pièces sont braquées sur son camp, et le premier coup qu’il tirera sur nous servira de signal pour une réponse à laquelle il ne s’attend guère. Dites-lui, aussi, que nous n’attendons aucun quartier et que nous n’en ferons aucun. Nous ne cherchons pas l’effusion de sang, mais s’il nous y pousse et met à exécution son dessein d’employer l’artillerie, alors les conséquences retomberont sur sa propre tête. Portez-lui cette réponse, et dites-lui de ne plus vous envoyer avec de vaines menaces. »
Le héraut s’inclina sur le garrot de son cheval. L’arrogance, l’impérieuse froideur du message le frappèrent de stupeur. Il fut également stupéfait de voir que Roccaleone était armé de canons, comme il le constata de ses propres yeux. Que ces canons fussent vides, il ne pouvait le deviner, pas plus que Gian Maria lorsqu’il entendit un message qui le remplit de rage, et qui l’aurait rempli de consternation si ce n’eût été son compte sur la mutinerie que Gonzaga s’était engagé à fomenter.
Alors que le héraut s’éloignait, un rire bourru échappa à Fortemani, qui se tenait derrière le Comte.
Valentina se tourna vers Francesco avec des yeux qui rayonnaient d’admiration et d’une singulière tendresse.
« Oh, qu’aurais-je fait sans vous, Messer Francesco ? » s’écria-t-elle, pour la vingtième fois au moins depuis son arrivée. « Je tremble à l’idée de ce qu’il serait advenu sans votre esprit et votre vaillance pour m’assister. » Elle ne remarqua jamais le sourire malicieux qui tremblait sur le joli visage de Gonzaga. « Où avez-vous trouvé la poudre ? » demanda-t-elle innocemment, car son esprit n’avait pas encore saisi l’humour de la situation qui avait arraché un rire à Fortemani.
« Je n’en ai point trouvé », répondit Francesco, souriant sous l’ombre de son heaume. « Mes menaces » — et il agita la main en direction de ce formidable déploiement de canons — « sont aussi vides que celles de Gian Maria. Pourtant, je pense qu’elles l’impressionneront davantage que les siennes ne nous touchent. Je me porte garant, Madonna, qu’elles le dissuaderont de nous bombarder — si tant est qu’il en ait jamais eu l’intention. Allons donc rompre le jeûne avec un courage joyeux. »
« Ces canons sont vides ? » haleta-t-elle. « Et vous avez pu parler si hardiment et menacer avec autant de défi ! »
La gaieté se glissa maintenant sur son visage, refoulant l’alarme dont un peu avait pointé dans ses yeux même lorsqu’elle faisait l’éloge de Francesco.
« Voilà ! » s’écria-t-il joyeusement. « Vous souriez maintenant, Madonna. Et vous n’avez pas de raison d’être autrement. Descendons-nous ? Ce travail matinal m’a donné une faim de loup. »
Elle se tourna pour l’accompagner, et à cet instant, Peppe, le visage plein d’une inquiétude de hibou, dévala les marches depuis la cour.
« Madonna ! » haleta-t-il, à bout de souffle. « Messer Francesco ! Les hommes... Cappoccio... Il est en train de haranguer les troupes. Il... il les incite à la trahison. »
C’est ainsi, par bribes, qu’il débita son récit, qui balaya à nouveau la joie des yeux de Valentina et fit blanchir ses joues. Forte et courageuse bien qu’elle fût, elle sentit ses sens vaciller à ce soudain revirement, de la confiance à la peur. Tout était-il donc fini au moment même où l’espoir avait atteint son zénith ?
« Vous êtes défaillante, Madonna ; appuyez-vous sur moi. »
C’était Gonzaga qui parlait. Mais au-delà du fait que les mots avaient été prononcés, elle ne réalisa rien. Elle vit un bras tendu et elle le prit. Puis elle entraîna Gonzaga avec elle vers le côté surplombant la cour, afin de pouvoir constater de ses propres yeux ce qui se tramait.
Elle entendit un juron — un juron vigoureux et méchant — de la part de Francesco, suivi d’un ordre, bref et cinglant.
« À l’armurerie, là-bas, Peppe ! Cherche-moi une épée à deux mains — la plus robuste que tu puisses trouver. Ercole, viens avec moi. Gonzaga... Non, vous feriez mieux de rester ici. Occupez-vous de Monna Valentina. »
Il se dirigea vers elle maintenant et observa rapidement la scène agitée en contrebas, où Cappoccio continuait de s’adresser aux hommes. À la vue de Francesco, ils poussèrent un hurlement féroce, comme l’aurait fait une meute de chiens ayant aperçu leur proie.
« Aux portes ! » crièrent-ils. « Abaissez le pont-levis ! Nous acceptons les conditions de Gian Maria. Nous ne voulons pas mourir comme des rats. »
« Par Dieu, mais vous le ferez, si je le veux ! » grogna Francesco entre ses dents serrées. Puis, tournant la tête dans une fièvre d’impatience : « Peppe, » cria-t-il, « ne m’apporteras-tu jamais cette épée ? »
Le fou arriva à ce moment-là, chancelant sous le poids d’une grande épée à deux mains, à double tranchant, équipée de crochets, et mesurant bien six pieds de la pointe au pommeau. Francesco la lui arracha et, se penchant, il murmura un ordre rapide à l’oreille de Peppino.
« ...Dans le coffret qui se trouve sur la table dans ma chambre », entendit Gonzaga lui dire. « Maintenant va, et apporte-le-moi dans la cour. Hâte-toi, Peppino ! »
Un regard de compréhension brilla dans les yeux du bossu, et tandis qu’il partait en courant, Francesco hissa la puissante épée sur son épaule comme si son poids n’était que celui d’une plume. À cet instant, la main blanche de Valentina se posa sur le brassard qui protégeait son avant-bras.
« Que comptez-vous faire ? » demanda-t-elle dans un murmure, les yeux dilatés par l’alarme.
« Endiguer la trahison de cette racaille », répondit-il brièvement. « Restez ici, Madonna. Fortemani et moi allons les apaiser... ou en finir avec eux. » Et il le dit d’un ton si sombre que Gonzaga crut que c’était en son pouvoir.
« Mais vous êtes fou ! » s’écria-t-elle, et la peur dans ses yeux grandit. « Que pouvez-vous faire contre vingt hommes ? »
« Ce qu’il plaira à Dieu », répondit-il, et pendant une seconde, il chassa la férocité de son cœur pour pouvoir sourire et la rassurer.
« Mais vous allez être tué », cria-t-elle. « Oh ! n’y allez pas, n’y allez pas ! Laissez-les faire ce qu’ils veulent, Messer Francesco. Laissez Gian Maria investir le château. Peu m’importe, tant que vous n’y allez pas. »
Sa voix, et ce qu’elle révélait de douce anxiété pour son sort, surpassant tout le reste à cet instant — même son horreur de Gian Maria — accéléra son sang jusqu’à l’extase. Il fut saisi d’un désir sauvage de la prendre dans ses bras — cette dame jusqu’alors si courageuse et maintenant intimidée par la seule peur de son péril. Chaque fibre de son être le poussait à la presser contre son sein, tout en déversant courage et réconfort à son oreille. Il se sentait presque défaillir à l’idée d’embrasser ces yeux tendres, levés vers lui dans sa supplique pitoyable pour qu’il ne mît pas sa vie en danger. Mais réprimant tout, il se contenta de sourire, bien que très tendrement.
« Soyez courageuse, Madonna, et ayez un peu confiance en moi. Vous ai-je déjà fait défaut ? Pourquoi craindriez-vous que je vous fasse défaut maintenant ? »
À ces mots, elle sembla reprendre courage. Ils réveillèrent sa confiance en sa force splendide.
« Nous en rirons quand nous romprons le jeûne », cria-t-il. « Viens, Ercole ! » Et sans attendre davantage, il sauta les marches avec une agilité surprenante pour quelqu’un d’aussi lourdement armé.
Ils arrivèrent tout juste à temps. Alors qu’ils gagnaient la cour, les hommes s’élancèrent vers les portes, leurs voix rauques et menaçantes. Ils étaient pleins d’assurance. Ils pensaient que rien en enfer n’aurait pu les arrêter, et pourtant, à la vue de cette haute silhouette, brillante comme un ange dans son armure d’acier étincelant, avec cette grande épée posée sur son épaule gauche, une partie de leur impétuosité sembla les quitter.
Ils avançaient toujours, la voix de Cappoccio criant des encouragements. Ils étaient presque à portée de cette longue épée quand, soudain, elle jaillit de son épaule et décrivit un demi-cercle de lumière éblouissante sous leurs yeux. Elle passa autour de sa tête et revint devant eux, maniée comme si ç’avait été un fouet, les immobilisant, silencieux. Il la ramena sur son épaule et, aux aguets pour le moindre mouvement, le sang en ébullition et prêt à tuer un homme ou deux si l’exemple devenait nécessaire, il s’adressa à eux.
« Vous voyez ce qui vous attend si vous persistez dans cette voie », dit-il d’une voix dangereusement calme. « N’avez-vous aucune honte, troupeau d’animaux lâches ! Vous avez la voix assez forte quand il s’agit de trahir la main qui vous paie ; mais là, semble-t-il, s’arrête votre vaillance. »
Il leur parla alors avec des mots brûlants. Il récapitula les arguments qu’il avait utilisés la veille pour étouffer l’esprit mutin de Cappoccio. Il les assura que Gian Maria menaçait plus qu’il ne pouvait accomplir ; et donc, peut-être, plus qu’il ne réaliserait s’ils étaient assez sots pour se livrer entre ses mains. Leur sécurité, souligna-t-il, résidait ici, derrière ces murs. Le siège ne pouvait durer longtemps. Ils avaient un allié solide en César Borgia, qui marchait déjà sur Babbiano, si bien que Gian Maria serait forcé de rentrer chez lui sous peu. Leur solde était bonne, leur rappela-t-il, et si le siège était bientôt levé, ils seraient bien récompensés.
« Gian Maria menace de vous pendre quand il prendra Roccaleone. Mais même s’il le prenait, croyez-vous qu’il serait autorisé à mettre à exécution une menace aussi inhumaine ? Vous êtes des mercenaires, après tout, à la solde de Monna Valentina, sur qui et sur ses capitaines doit retomber le blâme. Ceci est Urbino, pas Babbiano, et Gian Maria n’est pas le maître ici. Pensez-vous que le noble et magnanime Guidobaldo vous laisserait pendre ? Avez-vous si piètre opinion de votre Duc ? Imbéciles ! Vous êtes aussi à l’abri de la violence que ces dames dans la galerie là-haut. Car Guidobaldo ne songerait pas plus à vous faire du mal qu’à permettre que du mal leur arrive. S’il doit y avoir des pendaisons, ce sera pour moi, et peut-être pour Messer Gonzaga qui vous a engagés. Pourtant, est-ce que je parle de déposer les armes ? Que croyez-vous qui me retient ici ? L’intérêt — tout comme l’intérêt vous retient — et si je pense que le risque vaut la peine d’être couru, pourquoi pas vous ? Êtes-vous si dociles et si peu courageux qu’une menace puisse vous vaincre ? Voulez-vous devenir un proverbe en Italie, et quand les hommes parleront de lâcheté, voulez-vous qu’ils disent : "Aussi couards que la garnison de Monna Valentina" ? »
Il leur parla sur ce ton, frappant tantôt fort avec son mépris, tantôt les cajolant avec ses assurances, et faisant naître une confiance nouvelle dans leurs esprits ébranlés. Ce fut une chose qui, par la suite, entra dans la composition d’une épopée chantée de la Calabre au Piémont, racontant comment ce brave chevalier, par ses paroles, par le pouvoir de sa volonté et la puissance de sa présence, maîtrisa et soumit cette vingtaine turbulente de rustres rebelles.
Et du rempart au-dessus, Valentina l’observait, ses yeux pétillants de larmes qui ne provenaient ni de la tristesse ni de la peur, car elle savait qu’il devait l’emporter. Comment pourrait-il en être autrement avec un homme si intrépide ?
Ainsi pensait-elle maintenant. Mais au moment de son départ, la peur l’avait glacée jusqu’au cœur, et lorsqu’elle l’avait vu pour la première fois prendre position devant eux, elle s’était retournée, à moitié distraite, et avait supplié Gonzaga de ne pas s’attarder à ses côtés, mais d’aller prêter main-forte à ce brave chevalier qui en avait si grand besoin. Et Gonzaga avait esquissé un sourire aussi pâle qu’un soleil de janvier, et ses doux yeux bleus s’étaient durcis. Ce n’était plus la faiblesse qui le retenait là, bien à l’écart de la dangereuse tourmente. Car il sentait que, même s’il avait possédé la force d’Hercule et le courage d’Achille, il n’aurait pas, à cet instant, fait un pas pour aider Francesco. Et c’est ce qu’il lui dit.
« Pourquoi le ferais-je, Madonna ? » avait-il répondu froidement. « Pourquoi devrais-je lever le petit doigt pour aider l’homme que vous préférez à moi ? Pourquoi devrais-je tirer l’épée pour la cause de cette forteresse ? »
Elle le regarda avec des yeux troublés. « Que dites-vous là, mon bon Gonzaga ? »
« Oui — votre bon Gonzaga ! » se moqua-t-il amèrement. « Votre chien de salon, votre joueur de luth ; mais pas assez homme pour être votre capitaine ; pas assez homme pour mériter une pensée plus aimable que celle accordée à Peppe ou à vos chiens. Je peux risquer mon cou pour vous servir, pour vous amener ici dans un lieu sûr face à la persécution de Gian Maria, et être mis de côté pour quelqu’un qui, il se trouve, a un peu plus de connaissances dans ce vil métier des armes. Mettez-moi de côté si vous le voulez », poursuivit-il avec une amertume croissante, « mais après l’avoir fait, ne me demandez plus de vous servir. Laissez Messer Francesco se battre... »
« Taisez-vous, Gonzaga ! » l’interrompit-elle. « Laissez-moi entendre ce qu’il dit. »
Et son ton indiqua au courtisan que ses paroles s’étaient perdues dans l’air matinal. Absorbée par la scène en contrebas, elle n’avait même pas écouté sa tirade amère. Car maintenant, Francesco se comportait étrangement. Le fou était revenu de la mission dont il avait été chargé, et Francesco l’appela à ses côtés. Abaissant son épée, il reçut un papier de la main de Peppe.
Brûlant d’indignation d’avoir été ignoré, Gonzaga restait là, se mordant la lèvre, tandis que Valentina se penchait en avant pour saisir les paroles de Francesco.
« J’ai ici une preuve », cria-t-il, « de ce que je vous dis ; la preuve à quel point Gian Maria est peu préparé à mettre à exécution ses menaces d’artillerie. C’est ce compagnon Cappoccio qui vous a séduits avec son discours. Et vous, comme les moutons que vous êtes, vous vous laissez mener par sa langue infâme. Maintenant, écoutez le pot-de-vin que Gian Maria offre à quiconque au sein de ces murs s’il peut trouver un moyen de livrer Roccaleone entre ses mains. » Et à la consternation paralysante de Gonzaga, il entendit Francesco lire la lettre par laquelle Gian Maria avait répondu à sa proposition de trahir la forteresse. Il devint blanc de peur et s’appuya contre le mur bas pour calmer le tremblement révélateur qui s’était emparé de lui. Puis la voix de Francesco, méprisante et confiante, monta jusqu’à ses oreilles. « Je vous le demande, mes amis, son Altesse de Babbiano serait-elle disposée à payer mille florins d’or si elle pensait pouvoir se frayer un chemin dans Roccaleone par le bombardement ? Cette lettre a été écrite hier. Depuis, nous avons fait une brave démonstration de canons nous-mêmes ; et si hier il n’a pas osé tirer, pensez-vous qu’il le fera aujourd’hui ? Mais voici, assurez-vous par vous-mêmes, s’il y en a un parmi vous qui sait lire. »
Il leur tendit la lettre. Cappoccio la prit et, appelant un certain Aventano, il la lui tendit à son tour. Cet Aventano, un jeune homme qui avait été en partie éduqué pour l’Église, mais qui avait abandonné ce noble dessein, s’avança et prit la lettre. Il l’examina, la lut à haute voix et la déclara authentique.
« À qui est-elle adressée ? » demanda Cappoccio.
« Non, non ! » cria Francesco. « Quel besoin de savoir cela ? »
« Laissez faire », répondit Cappoccio, presque violemment. « Si vous voulez que nous restions à Roccaleone, laissez faire. Aventano, dis-le-moi. »
« À Messer Romeo Gonzaga », répondit le jeune homme, d’une voix empreinte d’étonnement.
Une lueur si mauvaise jaillit dans les yeux de Cappoccio que Francesco porta sa main libre vers l’épée qu’il avait abaissée. Mais Cappoccio se contenta de regarder Gonzaga et grimaça avec malveillance. Il avait pénétré dans son esprit obtus qu’il avait été l’outil d’un Judas, cherchant à vendre le château pour mille florins. Au-delà de cela, Cappoccio ne voyait rien ; et il n’était pas très rancunier, sa grimace étant davantage faite de moquerie que de colère. Il n’était troublé par aucune notion élevée d’honneur qui l’eût poussé à voir dans cet acte de Gonzaga autre chose qu’un tour de fripon qu’il est toujours agréable de déjouer. Et puis, pour les autres, qui ne savaient rien de ce qui se passait dans l’esprit de Cappoccio, il fit une chose fort étrange. De celui qui les avait incités à la trahison et à la mutinerie, il devint celui qui, maintenant, élevait la voix dans une vigoureuse argumentation en faveur de la loyauté. Il convint de tout ce que Messer Francesco avait dit, et il se rangea, pour sa part, du côté de Messer Francesco pour défendre les portes contre tout traître cherchant à les ouvrir à Gian Maria Sforza.
Sa défection de la cause de la mutinerie fut le signal de l’abandon total de cette cause elle-même, et un autre allié solide vint opportunément peser en faveur de Francesco : le fait que la demi-heure de grâce était désormais écoulée, et que les canons de Gian Maria restaient silencieux. Il attira leur attention sur ce fait avec un rire, et leur ordonna d’aller en paix, ajoutant l’assurance toute fraîche que ces canons ne parleraient pas ce jour-là, ni le lendemain, ni d’ailleurs jamais.
Complètement conquis par Francesco et — peut-être plus encore — par son allié inattendu, Cappoccio, ils s’éclipsèrent, penauds, vers la nourriture et la boisson qu’il leur ordonna de chercher entre les mains de Fra Domenico.
CHAPITRE XX. LES AMANTS
« Comment cette lettre est-elle parvenue entre vos mains ? » demanda Valentina à Gonzaga, alors qu’ils se tenaient peu après ensemble dans la cour, où le courtisan l’avait suivie lorsqu’elle était descendue.
« Enveloppée autour d’un carreau d’arbalète qui est tombé sur les remparts hier alors que je m’y promenais seul », répondit Gonzaga froidement.
Il avait maintenant retrouvé son calme. Il voyait qu’il se trouvait dans un péril mortel, et la peur même qui l’habitait semblait, par un étrange paradoxe, lui donner la force de jouer son rôle.
Valentina le regarda avec une certaine méfiance dans le regard. Mais sur le visage clair de Francesco, aucune ombre de suspicion ne parut. Ses yeux souriaient presque lorsqu’il demanda à Gonzaga :
« Pourquoi ne l’avez-vous pas portée à Monna Valentina ? »
Une rougeur colora les joues du courtisan. Il haussa les épaules avec impatience et, d’une voix étranglée par la colère, il délivra sa réponse.
« À vous, monsieur, qui semblez né dans les camps et élevé dans les corps de garde, la plénitude de cette insulte que m’a faite Gian Maria peut ne pas apparaître évidente. Il n’est peut-être pas en votre pouvoir de percevoir que le simple contact de cette lettre souillait mes mains, qu’il me faisait honte indiciblement de penser que ce Duc rustre ait pu me considérer comme la cible d’un tel trait. Il serait vain, par conséquent, de chercher à vous faire comprendre combien il m’était insupportable de me soumettre à la honte supplémentaire de permettre à quelqu’un d’autre de voir l’affront que j’étais impuissant à venger. J’ai fait, monsieur, avec cette lettre la seule chose concevable. Je l’ai froissée dans ma main et je l’ai jetée loin de moi, tout comme j’ai cherché à chasser son contenu de mon esprit. Mais vos espions vigilants, Ser Francesco, vous l’ont portée, et si ma honte a été étalée devant les yeux de cette racaille de soldats, au moins a-t-elle servi le dessein de sauver Monna Valentina. Pour ce faire, je pourrais, si le besoin s’en faisait sentir, immoler bien plus que l’orgueil qui m’a poussé à garder le silence sur cette communication. »
Il parla avec une telle chaleur de sincérité qu’il convainquit à la fois Francesco et Valentina, et les yeux de la dame prirent une expression plus douce tandis qu’elle examinait Gonzaga — ce pauvre Gonzaga à qui, lui disait son cœur, elle avait fait grand tort en ses pensées. Francesco, toujours généreux, prit ses déclarations passionnées en excellente part.
« Messer Gonzaga, je comprends vos scrupules. Vous me faites tort de penser que je manquerais à cela. »
Il réprima la suggestion qu’il était sur le point de renouveler, à savoir que Gonzaga eût été néanmoins mieux avisé de déposer cette lettre aussitôt devant Monna Valentina. Au lieu de cela, il écarta le sujet avec un rire et proposa qu’ils rompent le jeûne dès qu’il aurait déposé son harnois.
Il alla le faire, tandis que Valentina se dirigeait vers la salle à manger, accompagnée de Gonzaga, à qui elle cherchait maintenant à réparer ses suspicions par une amabilité de comportement presque excessive.
Mais il y en eut un que les paroles grandiloquentes de Gonzaga au sujet de cette lettre avaient laissé froid. C’était Peppe, ce plus sage des fous. Il se hâta de suivre Francesco, et tandis que le chevalier désarmait, il vint lui faire part de ses soupçons. Mais Francesco le chassa avec impatience, et Peppe s’en alla, chagriné, jurant que la sagesse du fou valait vraiment mieux que la folie des sages.
Tout au long de cette journée, Gonzaga ne s’écarta guère du côté de Valentina. Il s’entretint longuement avec elle le matin, sur des sujets poétiques ou érudits, par lesquels il entendait démontrer sa vaste supériorité intellectuelle sur le bravache Francesco. Le soir, quand la chaleur du jour fut tombée, et tandis que ce même Messer Francesco prenait quelques mesures défensives sur les remparts, Gonzaga joua aux boules avec Valentina et ses dames — ces dernières s’étant désormais remises de la panique dont elles avaient été la proie plus tôt.
Ce matin-là, Gonzaga s’était senti acculé, voyant ses plans s’écrouler. Ce soir-là, après une journée passée en compagnie de Valentina — qui s’était montrée si douce et aimable envers lui —, il commença à reprendre courage, et son esprit versatile murmura à son âme l’espoir qu’après tout, les choses pourraient bien se dérouler comme il l’avait prévu, pour peu qu’il abatte ses cartes avec adresse et ne gâche pas ses chances par la précipitation qui avait failli lui être fatale. Son dessein se trouva renforcé par un message arrivé ce soir-là de la part de Gian Maria, qui était désormais assuré que le plan de Gonzaga avait échoué. Il fit savoir que, ne voulant pas provoquer l’effusion de sang dont menaçait le fou imprudent qui se faisait appeler prévôt de Monna Valentina, il retarderait le bombardement, espérant que, dans l’intervalle, la faim engendrerait chez cette garnison rebelle une humeur plus soumise.
Francesco lut le message aux soldats de la Madone, et ils le reçurent avec joie. Leur confiance en lui augmenta au centuple grâce à cette preuve de la justesse de ses prévisions. Ils formèrent par conséquent une joyeuse compagnie au souper, et le plus gai de tous était Messer Gonzaga, très bravement vêtu d’un costume de soie de tabis pourpre afin d’honorer une occasion si grave.
Francesco fut le premier à quitter la table, sollicitant la permission de Monna Valentina pour vaquer à quelque devoir qui le rappelait aux remparts. Elle le laissa partir, puis s’assit, pensive, ne prêtant plus attention au léger bavardage de Romeo, ni même au sonnet de Pétrarque qu’il chantait alors à la compagnie. Ses pensées étaient tout entières avec celui qui avait quitté la table. Elle n’avait guère échangé un mot avec Francesco depuis ce moment délirant où, sur les remparts, ils s’étaient regardés dans les yeux et avaient perçu le secret que chacun cachait à l’autre. Pourquoi n’était-il pas venu vers elle ? se demanda-t-elle. Et puis elle se souvint que Gonzaga était resté collé à ses côtés toute la journée, et elle réalisa aussi que c’était elle qui avait évité la compagnie de Francesco, devenue soudain étrangement timide.
Mais plus grande que sa timidité était désormais son désir d’être près de lui et d’entendre sa voix ; de le voir poser à nouveau sur elle ce regard qu’il avait eu ce matin-là, lorsque, terrifiée pour lui, elle avait cherché à le dissuader de s’opposer à l’impulsion lâche de ses hommes d’armes. Une femme d’âge mûr, ou plus riche en expérience, aurait attendu qu’il vienne la chercher. Mais Valentina, dans sa douce nature, ne songea jamais aux faux-fuyants ou aux manèges galants. Elle se leva discrètement de table avant que la chanson de Gonzaga ne fût terminée, et elle se glissa tout aussi discrètement hors de la pièce.
C’était une belle nuit, l’air lourd du parfum printanier des terres fertiles, et le bleu cobalt profond des cieux formait un dôme étincelant, piqué d’étoiles, au milieu duquel flottait le demi-disque de la lune croissante. Une telle lune, pensa-t-elle, que celle qu’elle avait contemplée en pensant à lui, la nuit suivant leur brève rencontre à Acquasparta. Elle avait atteint ce rempart nord où il avait annoncé que son devoir l’appelait, et là-bas, elle vit un homme — le seul occupant du mur — penché sur le parapet crénelé, observant les lumières du camp de Gian Maria. Il était tête nue, et à la coiffe d’or qui brillait dans ses cheveux, elle le reconnut. Elle se glissa doucement derrière lui.
« Rêvons-nous ici, Messer Francesco ? » demanda-t-elle en arrivant à ses côtés, et un rire parcourait ses paroles.
Il se retourna en sursaut au son de sa voix, puis il rit aussi, doucement et joyeusement.
« C’est une nuit pour les rêves, et je rêvais en effet. Mais vous les avez dispersés. »
« Vous me chagrinez, » le taquina-t-elle. « Car assurément ils étaient plaisants, puisque, pour venir ici et vous y adonner, vous nous avez quittés. »
« Oui, ils étaient plaisants, » répondit-il. « Et pourtant, ils étaient chargés d’une certaine tristesse, mais vains comme le sont les rêves. C’était à vous de les dissiper, car ils étaient de vous. »
« De moi ? » interrogea-t-elle, les battements de son cœur s’accélérant et faisant monter à ses joues une rougeur qu’elle remercia la nuit de dissimuler.
« Oui, Madone, de vous et de notre première rencontre dans les bois d’Acquasparta. Vous en souvenez-vous ? »
« Je m’en souviens, je m’en souviens, » murmura-t-elle tendrement.
« Et vous souvenez-vous comment je me suis alors juré d’être votre chevalier et à jamais votre champion ? Nous étions loin de rêver que l’honneur auquel j’aspirais m’écherrait. »
Elle ne lui répondit rien, son esprit revenant à cette première rencontre sur laquelle si souvent et si tendrement elle avait médité.
« Je pensais aussi, » dit-il peu après, « à cet homme, Gian Maria, dans la plaine là-bas, et à ce siège honteux. »
« Vous... vous n’avez aucun doute ? » demanda-t-elle d’une voix hésitante, car ses paroles l’avaient un peu déçue.
« Des doutes ? »
« D’être ici avec moi. D’être impliqué dans ce qu’ils appellent ma rébellion ? »
Il rit doucement, les yeux fixés sur le reflet argenté des eaux en contrebas.
« Mes doutes concernent tous le moment où ce siège sera terminé ; quand vous et moi nous serons allés chacun de notre côté, » répondit-il avec audace. Il se tourna pour lui faire face et sa voix se fit un peu tendue. « Mais pour être ici afin de guider cette belle résistance et vous apporter le peu d’aide que je puis... Non, non, je n’ai aucun doute à ce sujet. C’est la plus chère des aventures dans laquelle ma carrière de soldat m’ait jamais conduit. Je suis venu à Roccaleone avec un message d’avertissement ; mais au fond, tout au fond de mon cœur, je portais l’espoir que mon rôle fût plus que celui d’un messager ; qu’il pût m’échoir de rester près de vous et d’accomplir le travail que je fais. »
« Sans vous, ils m’auraient forcée à me rendre depuis longtemps. »
« Peut-être l’auraient-ils fait. Mais tant que je suis ici, je ne crois pas qu’ils y parviendront. Je brûle d’avoir des nouvelles de Babbiano. Si seulement je pouvais savoir ce qui s’y passe, je pourrais vous rassurer en vous disant que ce siège ne peut durer que quelques jours de plus. Gian Maria doit rentrer chez lui ou se soumettre à la perte de son trône. Et s’il perd celui-ci, votre oncle ne soutiendrait plus si vigoureusement sa demande en mariage. Pour vous, Madone, cela doit être une pensée réconfortante. Pour moi... hélas ! Pourquoi devrais-je l’espérer ? »
Il regardait maintenant au loin dans la nuit, mais sa voix tremblait de l’émotion qui l’habitait. Elle garda le silence, et enhardie peut-être par ce silence, encouragée par le souvenir de ce qu’il avait vu ce matin-là se refléter dans ses yeux :
« Madone, » s’écria-t-il, « je voudrais qu’il me soit donné de vous ouvrir un chemin à travers ce camp assiégeant, et de vous emmener vers quelque lieu béni où il n’y a ni cour ni prince. Mais puisque cela ne se peut, Madone mia, je voudrais que ce siège durât toujours. »
Et alors... était-ce la brise nocturne remuant légèrement ses cheveux qui se moquait de lui en murmurant : « Moi aussi, je le voudrais » ? Il se tourna vers elle, sa main, brune et nerveuse, tomba sur la sienne, d’une blancheur d’ivoire, là où elle reposait sur la pierre.
« Valentina ! » cria-t-il, sa voix n’étant pas plus forte qu’un murmure, ses yeux cherchant avec ardeur ceux qu’elle détournait. Et puis, aussi soudainement qu’il avait jailli, le feu dans son regard s’éteignit. Il retira sa main de la sienne, soupira et reporta son regard vers le camp. « Pardonnez, oubliez, Madone, » murmura-t-il amèrement, « ce que dans ma folie j’ai présumé. »
Elle resta silencieuse un long moment ; puis elle se rapprocha de lui, et sa voix murmura en réponse : « Et si je n’y voyais aucune présomption ? »
Dans un souffle, il se tourna vers elle, et ils restèrent très proches, le regard soutenu par le regard, et le sien était le moins timide des deux. Ils demeurèrent ainsi un court instant. Puis, secouant la tête et parlant avec une tristesse infinie :
« Il vaudrait mieux que vous le fassiez, Madone, » répondit-il.
« Mieux ? Mais pourquoi ? »
« Parce que je ne suis pas duc, Madone. »
« Et qu’importe ? » s’écria-t-elle, pour ajouter avec mépris : « Là-bas siège un duc. Oh, monsieur, comment pourrais-je trouver présomptueuses de votre part les paroles mêmes que je voudrais entendre ? Que signifie votre rang pour moi ? Je vous connais pour le plus fidèle des chevaliers, le plus noble gentilhomme et le plus vaillant ami qui soit jamais venu au secours d’une jeune fille en détresse. Oubliez-vous les principes mêmes qui m’ont conduite à cette résistance ? Que je suis une femme, et que je ne demande à la vie rien de plus que ce qui est dû à une femme — et rien de moins. »
Elle s’arrêta là ; à nouveau le sang lui monta aux joues en songeant à la rapidité avec laquelle elle avait parlé, et à la hardiesse de ses paroles. Elle se détourna légèrement de lui, et s’appuya maintenant sur le parapet, scrutant la nuit. Et alors qu’elle se tenait ainsi, ce fut une voix très ardente qui murmura à son oreille :
« Valentina, par mon âme, je vous aime ! » Et là, ce murmure, qui la remplissait d’une extase presque douloureuse tant elle était poignante, s’arrêta brusquement comme étranglé. À nouveau, sa main chercha la sienne, qu’elle lui abandonna comme elle lui aurait abandonné sa vie entière à son doux commandement, et maintenant sa voix se fit moins passionnée.
« Pourquoi nous bercer d’illusions cruelles, ma Valentina ? » disait-il. « Il y a l’avenir. Il y a le temps où ce siège sera terminé, et où, Gian Maria étant rentré chez lui, vous serez libre de partir. Où irez-vous ? »
Elle le regarda comme si elle ne comprenait pas la question, et ses yeux étaient troublés, bien que, dans la faible lumière, il ne pût guère le voir.
« J’irai là où vous me direz d’aller. Où d’autre aurais-je à aller ? » ajouta-t-elle avec une pointe d’amertume.
Il sursauta. Sa réponse était si loin de ce qu’il avait attendu.
« Mais votre oncle... ? »
« Quel devoir ai-je envers lui ? Oh, j’y ai pensé, et jusqu’à... jusqu’à ce matin, il semblait qu’un couvent dût être mon ultime refuge. J’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse à Santa Sofia, et le peu que j’ai vu du monde à la cour de mon oncle ne m’invite guère à en voir davantage. La Mère Abbesse m’aimait un peu. Elle me reprendrait, à moins que... »
Elle s’interrompit et le regarda, et devant ce regard d’abandon absolu et doux, ses sens vacillèrent. Qu’elle fût la nièce du duc d’Urbino, il ne s’en souvint pas plus qu’il n’était le comte d’Aquila, de noble lignée, mais peu fortuné, et certainement pas un parti pour elle aux yeux de Guidobaldo, pas plus qu’il n’avait été le simple chevalier errant qu’il semblait être.
Il se rapprocha d’elle, ses mains — comme obéissant à un ordre plus grand que sa volonté, l’ordre de ce regard, peut-être — la prirent par les épaules, tandis que toute son âme le regardait par ses yeux. Puis, avec un cri étouffé, il la pressa contre lui. Pendant un instant, elle resta là, palpitante, dans ses bras, sa haute tête de bronze au niveau de son menton, son cœur battant contre le sien. Se penchant soudain, il l’embrassa sur les lèvres. Elle le souffrit avec une absence de résistance qui le sollicitait. Mais quand ce fut fini, elle l’écarta doucement ; et lui, obéissant à son moindre désir, réprima l’ardeur sauvage de son humeur et la libéra.
« Anima mia ! » s’écria-t-il avec ravissement. « Vous êtes mienne maintenant, quoi qu’il arrive. Ni Gian Maria ni tous les ducs de la chrétienté ne vous prendront à moi. »
Elle posa sa main sur ses lèvres pour le faire taire, et il baisa la paume, si bien qu’en riant elle se recula à nouveau. Et maintenant, du rire elle passa à une grande solennité, et le bras tendu vers le camp ducal : « Gagnez-moi un chemin à travers ces lignes, » dit-elle, « et emmenez-moi loin d’Urbino — très loin, là où le pouvoir de Guidobaldo et la vengeance de Gian Maria ne pourront nous suivre — et vous m’aurez gagnée pour votre propre compte. Mais jusque-là, qu’il y ait une trêve à... à ceci, entre nous. Il y a ici un travail d’homme à accomplir, et si je suis faible comme ce soir, je pourrais vous affaiblir, et alors nous serions perdus tous les deux. C’est sur votre force que je compte, Franceschino mio, mon vrai chevalier. »
Il aurait voulu lui répondre. Il avait beaucoup à lui dire — qui il était et ce qu’il était. Mais elle désigna le haut des marches, où se profilait la silhouette d’un homme.
« Là-bas vient la sentinelle, » dit-elle. « Laissez-moi maintenant, cher Francesco. Allez. Il se fait tard. »
Il s’inclina profondément devant elle, obéissant toujours, comme le vrai chevalier qu’il était, et prit congé d’elle, l’âme en feu.
Valentina observa sa silhouette qui s’éloignait jusqu’à ce qu’elle eût disparu au détour du rempart. Puis, avec un soupir profond, qui était comme une prière d’action de grâce pour ce grand bien qui était entré dans sa vie, elle s’appuya sur le parapet et scruta les ténèbres, les joues empourprées, le cœur battant toujours fort. Elle rit doucement pour elle-même, portée par l’humeur pure de son bonheur. Le camp de Gian Maria devint un sujet de mépris. Que pouvait valoir sa puissance tant qu’elle avait un tel champion pour la défendre, maintenant et à l’avenir ?
Il y avait une ironie dans ce siège sur laquelle son imagination s’attarda. En venant ainsi en armes contre elle, Gian Maria cherchait à la gagner pour épouse ; pourtant, tout ce qu’il avait accompli était de la placer dans les bras du seul homme qu’elle avait appris à aimer en vertu de ce siège même. La chaleur suave de la nuit, le parfum ambiant des champs s’accordaient parfaitement à son humeur, et la légère brise qui soufflait avec caresse sur sa joue semblait faire écho aux mélodies que son cœur émettait. En cette heure, ces vieux murs gris de Roccaleone semblaient enfermer pour elle un véritable paradis, et le refrain d’une ancienne chanson d’amour s’échappa doucement de ses lèvres entrouvertes. Mais comme tout paradis — hélas ! — il avait son serpent qui se glissa inaperçu derrière elle et qui, bientôt, sifflait à son oreille. Et sa voix était la voix de Romeo Gonzaga.
« Cela me console, Madone, qu’il y ait au moins une personne à Roccaleone qui ait le cœur de chanter. »
Sursautant hors de sa rêverie heureuse à cause de cette voix onctueuse et désormais indiciblement sinistre, elle se tourna pour faire face à son propriétaire.
Elle vit la blancheur éclatante de son visage et quelque chose de la colère qui couvait dans son regard, et malgré elle, un frisson d’alarme la parcourut. Elle regarda au-delà de lui, vers un endroit où elle avait récemment vu la sentinelle. Il n’y avait personne, ni là ni nulle part sur ce mur. Ils étaient seuls, et Messer Gonzaga semblait singulièrement mauvais.
Pendant un moment, il y eut un silence tendu, rompu seulement par le fracas des eaux du fossé-torrent et le défi rauque d’une sentinelle, « Chi va là ? », dans le camp de Gian Maria. Puis elle se tourna nerveusement, se demandant combien il avait pu entendre de ce qui s’était passé entre elle et Francesco, et combien il avait pu voir.
« Et pourtant, Gonzaga, » lui répondit-elle, « je vous ai laissé en train de chanter en bas quand je suis partie. »
« — Pour aller vous ébattre ici au clair de lune avec ce damné spadassin, ce brigand, cette bête de sbire élevée au chenil ! »
« Gonzaga ! Vous oseriez ! »
« Oser ? » ricana-t-il, hors de lui sous l’effet de la passion. « Est-ce vous qui parlez d’oser — vous, la nièce de Guidobaldo da Montefeltro, une dame de la noble et illustre maison de Rovere, qui vous êtes jetée dans les bras d’un vassal de basse extraction tel que celui-là, un masnadiero, un bandit, un bravo ? Et pouvez-vous encore parler d’oser, et prendre ce ton avec moi, quand la honte devrait vous frapper morte ou muette ? »
« Gonzaga, » lui répondit-elle, le visage aussi blanc que le sien, mais la voix ferme et dure de colère, « laissez-moi maintenant — à l’instant, ou je vous ferai fouetter — fouetter jusqu’à l’os. »
Pendant un moment, il la fixa comme un homme hébété. Puis il jeta les bras au ciel, et les laissant retomber lourdement le long de son corps, il haussa les épaules et rit méchamment. Mais il ne fit aucun geste pour partir.
« Appelez vos hommes, » répondit-il d’une voix étranglée. « Faites de moi votre volonté. Fouettez-moi jusqu’à l’os ou jusqu’à la mort — que ce soit là la récompense de tout ce que j’ai fait, de tout ce que j’ai risqué, de tout ce que j’ai sacrifié pour vous servir. Cela serait tout à fait dans la lignée de vos autres actions. »
Ses yeux cherchèrent les siens dans l’obscurité, sa poitrine se soulevant violemment dans ses efforts pour se maîtriser avant de parler.
« Messer Gonzaga, » dit-elle enfin, « je ne nierai pas que vous m’avez servie fidèlement dans l’affaire de mon évasion d’Urbino... »
« Pourquoi en parler ? » ricana-t-il. « C’était un service dont vous ne vous prévalez que jusqu’à ce qu’un autre s’offre, sur qui vous pourriez accorder votre faveur et le commandement suprême de votre forteresse. Pourquoi en parler ? »
« Pour vous montrer que le service auquel vous faites allusion est maintenant payé, » répliqua-t-elle sévèrement. « En me reprochant ce service, vous en avez pris le paiement, et en m’insultant, vous avez éteint ma gratitude. »
« Une logique bien commode, la vôtre, » se moqua-t-il. « Je suis rejeté comme un vêtement usé, et le vêtement est considéré comme payé parce qu’à force d’usage il en est venu à paraître un peu élimé. »
Et il lui vint à l’esprit que peut-être il y avait quelque justice dans ce qu’il disait. Peut-être l’avait-elle utilisé un peu durement.
« Pensez-vous, Gonzaga, » dit-elle, et son ton était maintenant un peu plus doux, « que parce que vous m’avez servie, vous pouvez m’affronter, ainsi que ce chevalier qui m’a servie, lui aussi, et... »
« En quoi un tel service que le sien peut-il se comparer au mien ? Qu’a-t-il fait que je n’aie pas fait mieux ? »
« Eh bien, quand les hommes se sont rebellés ici... »
« Bah ! Ne me citez pas cela. Corps de Dieu ! C’est son métier de mener de tels pourceaux. Il est l’un d’entre eux. Mais pour le reste, qu’a à perdre un tel homme dans sa part de votre rébellion, comparé à une telle perte que la mienne doit être ? »
« Eh bien, si les choses tournent mal, je suppose qu’il peut perdre la vie, » répondit-elle d’une voix basse. « Pouvez-vous perdre plus ? »
Il fit un geste d’impatience.
« Si les choses tournent mal — oui. Cela peut lui coûter cher. Mais si elles tournent bien, et que ce siège est levé, il n’a plus rien à craindre. Le mien est un cas périlleux. Quelle que soit l’issue de ce siège, pour moi, il n’y aura pas d’échappatoire à la vengeance de Gian Maria et de Guidobaldo. Ils connaissent ma part là-dedans. Ils savent que votre action a été aidée par moi, et que sans moi, vous n’auriez jamais pu vous équiper pour une telle résistance. Quoi qu’il puisse arriver à vous et à ce Ser Francesco, pour moi, il n’y aura aucune issue. »
Elle prit une profonde inspiration, puis lui posa la question évidente :
« Ne l’avez-vous pas envisagé — n’avez-vous pas pesé ces risques — avant de vous lancer dans cette affaire, avant que vous-même ne me poussiez à cette mesure ? »
« Si, je l’ai fait, » répondit-il avec mauvaise humeur.
« Alors, pourquoi ces plaintes maintenant ? »
Il fut singulièrement, follement franc avec elle dans sa réponse. Il lui dit qu’il avait fait cela parce qu’il l’aimait, parce qu’elle lui avait donné des signes que son amour n’était pas vain.
« Je vous ai donné des signes ? » l’interrompit-elle. « Mère au Ciel ! Énumérez ces signes afin que je les connaisse. »
« N’avez-vous pas toujours été aimable envers moi ? » demanda-t-il. « N’avez-vous pas toujours manifesté un goût pour ma compagnie ? N’avez-vous pas toujours été heureuse que je chante pour vous les chansons que j’avais composées en votre honneur ? N’est-ce pas vers moi que vous vous êtes tournée à l’heure de votre besoin ? »
« Voyez donc quel pauvre être vous êtes, Gonzaga ? » répondit-elle avec une pointe de mépris. « Une femme ne peut vous sourire, ne peut vous adresser une parole aimable, ne peut supporter que vous chantiez pour elle, sans que vous en conclussiez qu’elle est éprise de vous. Et si je me suis tournée vers vous à l’heure de mon besoin, comme vous me le rappelez, cela doit-il être le signe de mon engouement ? Est-ce là ce que pense chaque cavalier lorsqu’une femme sans défense fait appel à lui dans sa détresse ? Mais quand bien même », poursuivit-elle, « comment cela diminuerait-il le péril dont vous parlez maintenant ? Même si votre cour auprès de moi devait prospérer, cela ferait-il de vous un autre homme que Romeo Gonzaga, la cible de la colère de mon oncle et de Gian Maria ? Je pense au contraire que cela devrait vous y exposer davantage. »
Mais il la détrompa. Il ne craignit pas, dans son humeur colérique, d’exposer devant elle son raisonnement selon lequel, en tant qu’époux, il serait protégé.
Elle en rit aux éclats.
« Et c’est donc par de tels sophismes que votre présomption a pris vie ? »
Cela le piqua au vif. Frémissant de la passion qui l’obsédait, il s’avança tout près d’elle.
« Dites-moi, Madonna... pourquoi devrions-nous considérer comme de la présomption chez Romeo Gonzaga une cour qu’avec un aventurier sans nom nous encourageons ? » demanda-t-il, la voix épaisse et tremblante.
« Prenez garde », lui ordonna-t-elle.
« Garde à quoi ? » répliqua-t-il vivement. « Répondez-moi, Monna Valentina. Suis-je un homme si vil que la simple pensée de l’amour pour vous doive passer pour de la présomption, tandis que vous pouvez vous donner entre les bras de ce bravache et accepter ses baisers ? Votre raisonnement s’accorde mal avec vos actes. »
« Lâche ! » lui répondit-elle. « Chien que vous êtes ! » Et devant l’embrasement de passion dans ses yeux, il recula, son courage faiblissant. Elle coupa court à sa colère, et d’une voix dangereusement calme, elle lui intima l’ordre de faire en sorte qu’au matin il ne soit plus à Roccaleone. « Profitez de la nuit », lui conseilla-t-elle, « et échappez à la vigilance de Gian Maria du mieux que vous pourrez. Vous ne resterez pas ici. »
À ces mots, une grande peur s’empara de lui, faisant fuir le dernier reste de sa colère. Et ce n’était pas seulement la peur, pour lui rendre pleine justice. C’était aussi la réalisation que, s’il voulait obtenir d’elle réparation pour ce traitement, s’il voulait assouvir sa vengeance, il devait rester. Un plan avait échoué. Mais son esprit était fertile, et il pourrait en concevoir un autre qui réussirait et placerait Gian Maria à Roccaleone. Ainsi serait-il amplement vengé. Elle se détournait, ayant prononcé son bannissement, mais il s’élança vers elle et, à genoux, il la supplia piteusement de l’écouter encore un instant.
Et elle, regrettant déjà sa dureté et pensant qu’il n’avait peut-être pas été tout à fait maître de ses paroles dans sa jalousie, s’immobilisa pour l’écouter.
« Pas cela, pas cela, Madonna », gémit-il, sur un ton laissant présager l’imminence de larmes. « Ne me renvoyez pas. Si je dois mourir, laissez-moi mourir ici à Roccaleone, en aidant à la défense jusqu’à mon dernier souffle. Mais ne me jetez pas dehors pour tomber entre les mains de Gian Maria. Il me pendra pour ma part dans cette affaire. Ne me récompensez pas ainsi, Madonna. Vous me devez un peu, assurément, et si j’étais fou quand je vous ai parlé tout à l’heure, c’est l’amour de vous qui m’y poussait — l’amour de vous et la suspicion envers cet homme dont aucun de nous ne sait rien. Madonna, soyez un peu miséricordieuse. Permettez-moi de rester. »
Elle le regarda, son esprit hésitant entre la pitié et le mépris. Puis la pitié l’emporta dans le cœur capricieux mais toujours tendre de Valentina. Elle lui ordonna de se lever.
« Et partez, Gonzaga. Allez vous coucher, et dormez pour retrouver un état d’esprit plus sain. Nous oublierons tout ce que vous avez dit, à condition que vous n’en parliez plus jamais — ni de cet amour que vous dites me porter. »
L’hypocrite saisit l’ourlet de son manteau et le porta à ses lèvres.
« Que Dieu garde votre cœur toujours aussi pur, noble et indulgent », murmura-t-il, la voix brisée. « Je sais combien je mérite peu votre clémence. Mais je vous le rendrai, Madonna », protesta-t-il — et il le pensait sincèrement, bien que dans un sens différent de ce qu’il laissait paraître.
CHAPITRE XXI. LE PÉNITENT
Une semaine passa paisiblement à Roccaleone ; si paisiblement qu’il était difficile de concevoir que, là-bas dans la plaine, Gian Maria restait campé avec ses cent hommes à les assiéger.
Cette inaction irritait le comte d’Aquila, tout comme le manque de nouvelles de Fanfulla ; et il se demandait vaguement ce qui pouvait bien se passer à Babbiano pour que Gian Maria se contentât de rester oisif devant eux, comme s’il avait des mois devant lui pour les affamer jusqu’à la reddition. Le mystère aurait été dissipé s’il avait su qu’il devait à Gonzaga cette patience singulière de Gian Maria. Car le courtisan avait trouvé l’occasion d’envoyer une autre flèche porteuse de message dans le camp du duc, l’informant de la manière dont le dernier complot avait échoué et exhortant Gian Maria à attendre et à lui faire confiance pour concevoir un meilleur stratagème afin de livrer le château en son pouvoir. Il avait promis avec assez d’audace et de confiance, et Gian Maria — les faits le démontraient — s’était fié à cette promesse et attendait son accomplissement. Mais malgré ses efforts incessants, aucune inspiration ne lui venait, aucun plan ne lui suggérait le moyen d’accomplir son dessein perfide.
Il employa ce temps avec ruse pour reconquérir la faveur et la confiance de Valentina. Au lendemain de sa vive entrevue avec la nièce de Guidobaldo, il s’était confessé au frère Domenico et avait communié. Chaque matin par la suite, il apparut à la messe, et par la piété et la ferveur de ses dévotions, devint un exemple pour tous les autres. Cela n’échappa pas à Valentina, qui avait été élevée au couvent et qui était, dans une certaine mesure, dévote. Elle lut dans ce changement singulier de ses habitudes l’indication indubitable d’un caractère transformé. Le fait qu’il eût communié le lendemain de ses paroles impétueuses lui parut signifier qu’il se repentait de la noirceur de l’animosité qu’il avait entretenue, et le fait qu’il continuât à être si dévot par la suite lui parut prouver que son repentir était sincère et persistant.
Et ainsi en vint-elle à se demander si, après tout, il n’avait pas été autant offensé qu’offensant, et elle finit par se dire qu’en partie, la faute lui incombait. Le voyant si pénitent, et en concluant qu’il ne transgresserait plus, elle le réadmit en sa faveur et, petit à petit, l’ancien état d’amitié fut rétabli, peut-être d’autant plus solide qu’elle était convaincue, après ce qui s’était passé, qu’il ne se méprendrait plus sur ses intentions.
Il ne le fit pas, et ne laissa plus son optimisme ni sa vanité toujours prête à l’emploi le tromper avec de faux espoirs. Il la lisait avec une précision exacte, et bien que cette lecture ne servît qu’à l’aigrir davantage et à le rendre plus résolu dans son dessein vengeur, elle le poussait néanmoins à sourire plus doucement et à se montrer plus obséquieux.
Et non content de cela, il ne limita pas sa flagornerie à Valentina, mais chercha aussi, par une persistance souriante, à s’attirer les bonnes grâces de Francesco. Aucune voix à Roccaleone — pas même celle du brutal Ercole — ne s’élevait plus souvent ou plus enthousiaste pour louer et glorifier leur prévôt. Valentina, l’observant et l’acceptant comme un nouveau signe de sa contrition passée et de sa résolution à s’amender pour l’avenir, devint encore plus cordiale envers lui. Il ne manquait pas d’astuce, ce joli Ser Romeo, ni de connaissance du cœur d’une femme, et de l’appréhension du fait qu’il n’y a pas de flatterie qu’elle préfère à celle qui a pour objet l’homme qu’elle aime.
C’est ainsi que Gonzaga conquit la confiance et l’estime de tous durant cette semaine paisible. Il semblait un homme changé, et tous, sauf Peppe, virent dans ce changement une raison de lui accorder une confiance et une amitié accrues. Mais le bouffon astucieux observait et méditait. De telles transformations ne s’opéraient pas en une nuit. Il ne croyait en aucune chrysalide humaine capable de faire du ver d’hier le papillon d’aujourd’hui. Et ainsi, dans ce Gonzaga obséquieux, souriant et soumis, il ne voyait rien d’autre qu’un objet de méfiance, un individu à surveiller avec la plus extrême vigilance. À cette vigilance, le bossu s’appliqua avec un zèle né de sa détestation cordiale du courtisan. Mais Gonzaga, conscient de la méfiance et de la surveillance du bouffon, parvint pour une fois à l’éluder et à faire parvenir une lettre à Gian Maria exposant l’ingénieux plan qu’il avait fomenté.
L’idée lui était venue ce dimanche-là à la messe. En tous les jours sanctifiés, la coutume de Monna Valentina était d’exiger que toute la garnison, à l’exception d’une seule sentinelle — et encore, seulement à l’insistance très pressante de Francesco — assistât à l’office du matin. Comme une inspiration, il lui vint qu’une telle demi-heure serait une occasion on ne peut plus opportune pour ouvrir les portes de Roccaleone aux assiégeants. Le mercredi suivant était la fête du Corpus Christi. Ce serait alors son opportunité.
Agenouillé là, la tête inclinée dans une dévotion extatique, il fit mûrir son plan perfide. L’unique sentinelle, il pourrait la suborner, ou bien, si la corruption échouait, le poignarder. Il se rendit compte que, seul, il ne pourrait abaisser le lourd pont-levis, et qu’il ne serait pas sage, même si cela était possible, de le faire, car le bruit pourrait donner l’alerte. Mais il y avait la poterne. Gian Maria devait lui construire un pont léger et portatif, et l’avoir prêt pour enjamber les douves et déverser silencieusement ses soldats dans le château par cette petite porte.
Et ainsi, le complot mûri et chaque détail clair, il se rendit en sa chambre et rédigea la lettre qui allait réjouir le cœur de Gian Maria. Il choisit un moment favorable pour l’expédier, comme il avait expédié les précédentes, attachée au carreau d’une arbalète, et il vit le signal de Gian Maria — pour lequel la lettre avait prévu — confirmant que le plan serait adopté.fredonnant un air gai, jubilant à la perspective de se voir si amplement vengé, Gonzaga descendit et sortit dans les jardins du château pour rejoindre les dames dans leurs jeux de colin-maillard.
Or, si le duc de Babbiano put se féliciter de l’allié qu’il possédait en Gonzaga et du plan rusé que ce dernier avait conçu pour le mettre en possession de Roccaleone, il reçut le lendemain des nouvelles qui le firent se réjouir cent fois plus ardemment. Ses sujets de Babbiano étaient dans un état proche de la rébellion ouverte, résultant des rumeurs inquiétantes selon lesquelles César Borgia s’armait à Rome pour une descente sur le duché, et de l’absence prolongée de Gian Maria en une telle saison, pour une cour qu’ils jugeaient malvenue. Un parti puissant s’était formé, et les chefs avaient placardé sur les portes du palais une proclamation déclarant que, si Gian Maria ne rentrait pas dans les trois jours pour organiser la défense de Babbiano, ils le déposeraient et se rendraient à Aquila pour inviter son cousin, Francesco del Falco — dont le patriotisme et l’habileté militaire étaient connus de tous — à assumer la couronne de Babbiano et à les protéger.
À cette nouvelle, et en lisant la proclamation qu’Alvari avait apportée avec lui, Gian Maria entra dans l’un de ces accès de rage qui rendaient son nom légendaire à Babbiano. Cependant, il se calma bientôt. Il y avait Gonzaga là-bas, qui avait promis de l’admettre à Roccaleone mercredi. Cela lui laissait le temps de se rendre d’abord maître de sa fiancée réticente, puis de chevaucher à bride abattue vers Babbiano, pour y arriver avant l’expiration des trois jours de grâce que lui accordaient ses sujets.
Il conféra avec Guidobaldo et insista pour qu’un prêtre fût prêt à les unir dès qu’il l’aurait sortie de la forteresse. Sur ce point, ils furent à deux doigts de se quereller. Guidobaldo ne voulait pas d’abord consentir à des noces si précipitées ; elles ne convenaient pas à la dignité et au rang de sa nièce, et si Gian Maria voulait l’épouser, il devait venir à Urbino et laisser la cérémonie être célébrée par un cardinal. Il fut heureux alors pour Gian Maria qu’il maîtrisât sa précipitation habituelle et réprimât la réponse brûlante et provocatrice qui montait à ses lèvres. S’il l’avait fait, une rupture durable entre eux s’en serait probablement suivie ; car Guidobaldo n’était pas homme à se laisser brusquer, et, après tout, il réalisait amplement que Gian Maria avait plus besoin de lui que lui de Gian Maria. Et c’est ce que, à cet instant, le duc de Babbiano réalisa aussi, et, le réalisant, il s’efforça de plaider là où il aurait pu exiger, de demander comme une faveur ce qu’il aurait pu commander par une menace. Et ainsi, il rallia Guidobaldo — bien que réticent — à ses souhaits en la matière, et, dans sa bonne nature, le duc d’Urbino consentit à mettre de côté la dignité qui le poussait à voir la cérémonie célébrée avec faste princier.
Ceci réglé, Gian Maria bénit Gonzaga qui rendait tout cela possible, et qui intervenait si opportunément à son aide là où, sans lui, il aurait été forcé de recourir au canon et au sang.
Avec Gonzaga, la seule ombre de doute qui restait pour ternir la certitude parfaite de son succès résidait dans son appréciation du caractère audacieux et de l’esprit ingénieux de Francesco, et maintenant, comme si les dieux étaient impatients de le favoriser au plus haut point, une arme étrange pour combattre cela fut inopinément placée entre ses mains.
Il advint qu’Alvari ne fut pas le seul messager à voyager ce jour-là vers Roccaleone. Il fut suivi de quelques heures par le serviteur du comte d’Aquila, Zaccaria, qui chevaucha dur et atteignit les abords du château au coucher du soleil. Sa destination étant la forteresse elle-même, il fut contraint d’attendre dans les bois que la nuit fût tombée, et même alors, sa mission était empreinte de péril.
Il arriva que, quelque part vers la deuxième heure de la nuit, la lune étant couverte à ce moment-là — car des menaces d’orage planaient dans le ciel — la sentinelle sur le rempart est entendit un bruit de clapotis dans les douves en contrebas, accompagné de la respiration stertoreuse d’un nageur dont la bouche n’était pas bien au-dessus de l’eau. Il héla le bruit, mais ne recevant aucune réponse, il se tourna pour aller donner l’alerte et tomba dans les bras de Gonzaga, qui était venu prendre l’air.
« Illustre », s’écria-t-il, « il y a quelqu’un qui nage dans les douves. »
« Eh ? » cria Gonzaga, une centaine de soupçons concernant Gian Maria lui traversant l’esprit. « Trahison ? »
« C’est ce que j’ai pensé. »
Gonzaga saisit l’homme par la manche de son pourpoint et le ramena vers le parapet. Ils scrutèrent l’obscurité, et du sein des ténèbres ils furent hélés par un faible « Olà ! »
« Qui va là ? » demanda Romeo.
« Un ami », répondit doucement la voix. « Un messager de Babbiano avec des lettres pour le seigneur comte d’Aquila. Jetez-moi une corde, amis, avant que je ne me noie dans cette auge. »
« Vous délirez, fou ! » lui répondit Gonzaga. « Nous n’avons pas de comtes à Roccaleone. »
« Sûrement, monsieur la sentinelle », répliqua la voix, « mon maître, Messer Francesco del Falco, est ici. Jetez-moi une corde, dis-je. »
« Messer Fran... » commença Gonzaga. Puis il fit un bruit comme un homme qui s’étouffe. C’était comme si une soudaine lumière de révélation avait inondé son cerveau. « Cherchez une corde », ordonna-t-il rudement à la sentinelle. « Dans la cour de l’armurerie. Dépêchez-vous, fou ! » ajouta-t-il sèchement, craignant désormais une interruption.
En un instant, l’homme fut de retour et la corde fut abaissée vers le visiteur en contrebas. Quelques secondes plus tard, Zaccaria se tenait sur les remparts de Roccaleone, l’eau ruisselant de ses vêtements détrempés et se rassemblant en une flaque à ses pieds.
« Par ici », dit Gonzaga, conduisant l’homme vers la tour de l’armurerie, où une lanterne était allumée. À sa lumière, il examina le nouveau venu et ordonna à la sentinelle de fermer la porte et de rester à portée de voix, à l’extérieur.
Zaccaria eut l’air surpris par cet ordre. C’était à peine l’accueil qu’il avait escompté après avoir tant risqué sa vie pour atteindre le château avec sa lettre.
« Où est mon seigneur ? » demanda-t-il, à travers des dents qui claquaient de froid après son immersion, se demandant vaguement qui pouvait bien être ce très magnifique gentilhomme.
« Messer Francesco del Falco est-il votre seigneur ? » demanda Romeo.
« Il l’est, monsieur. J’ai eu l’honneur de le servir durant dix ans. Je lui apporte des lettres de Messer Fanfulla degli Arcipreti. Elles sont très urgentes. Voulez-vous me conduire à lui ? »
« Vous êtes très trempé », murmura Gonzaga avec sollicitude. « Vous allez mourir de froid, et la mort d’un homme assez brave pour avoir trouvé un passage à travers les lignes de Gian Maria serait vraiment déplorable. » Il s’avança vers la porte. « Olà ! » cria-t-il à la sentinelle. « Emmenez ce brave compagnon là-haut et trouvez-lui un changement de vêtements. » Il désigna la chambre haute de la tour où, effectivement, de telles choses étaient entreposées.
« Mais mes lettres, monsieur ! » cria Zaccaria avec impatience. « Elles sont très urgentes, et j’ai déjà perdu des heures à attendre la nuit. »
« Sûrement pouvez-vous attendre d’avoir changé vos vêtements ? Votre vie, je suppose, compte plus que la perte de quelques instants. »
« Mais mes ordres de Messer degli Arcipreti étaient de ne pas perdre un instant. »
« Oh, si, si ! » s’écria Gonzaga, avec une démonstration de bonne humeur impatiente. « Donnez-moi les lettres, alors, et je les porterai au comte pendant que vous dépouillerez ces vêtements mouillés. »
Zaccaria l’observa un moment avec doute. Mais il paraissait si inoffensif dans sa parure, et l’expression de son visage avenant était si gagnante et honnête, que l’hésitation de l’homme s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue. Retirant son bonnet, il en tira la lettre, qu’il avait placée à l’intérieur de la calotte pour la garder au sec. Ce paquet, il le remit à Gonzaga, qui, avec un dernier mot d’instruction à la sentinelle concernant la recherche de vêtements pour le messager, sortit pour accomplir sa mission. Mais à l’extérieur de la porte, il s’arrêta et rappela la sentinelle.
« Voici un ducat pour vous », chuchota-t-il. « Obéissez-moi et vous en aurez d’autres. Retenez-le dans la tour jusqu’à mon retour, et ne laissez en aucun cas personne le voir ou l’entendre. »
« Oui, Excellence », répondit l’homme. « Mais que se passera-t-il si le capitaine vient et me trouve absent de mon poste ? »
« Je pourvoirai à cela. Je dirai à Messer Fortemani que je vous ai employé à une affaire spéciale, et je lui demanderai de vous remplacer. Vous êtes dispensé de faction pour cette nuit. »
L’homme s’inclina et se retira discrètement pour s’occuper de son prisonnier, car sous ce jour il considérait désormais Zaccaria.
Gonzaga chercha Fortemani dans la salle de garde en bas et fit ce qu’il avait promis à la sentinelle.
« Mais », cingla Ercole, rougissant, « de quelle autorité avez-vous fait cela ? De quel droit envoyez-vous des sentinelles en mission de votre propre chef ? Christo Santo ! Le château doit-il être envahi pendant que vous envoyez mes hommes de garde chercher votre boîte à dragées ou un livre de vers ? »
« Vous vous souviendrez... » commença Romeo, avec un air de dignité écrasante.
« Que le diable vous emporte, vous et celui qui vous a envoyé ! » coupa le brutal. « Messer le Prévôt entendra parler de cela. »
« En aucun cas », cria Gonzaga, passant maintenant de la colère à l’alarme, et saisissant les pans du manteau de Fortemani alors que le capitaine s’apprêtait à sortir pour exécuter sa menace. « Ser Ercole, soyez raisonnable, je vous en supplie. Doit-on donner l’alerte au château et déranger Monna Valentina pour une affaire de si peu d’importance ? Mon brave, ils riront de vous. »
« Eh ? » Il n’y avait rien qu’Ercole appréciait moins que d’être la risée de tous. Il réfléchit un instant, et il lui vint à l’esprit qu’il faisait peut-être beaucoup de bruit pour rien. Puis :
« Vous, Aventano », appela-t-il, « prenez votre pertuisane et patrouillez le rempart est. Voilà, Messer Gonzaga, j’ai obéi à vos désirs ; mais Messer Francesco en entendra parler quand il fera sa ronde. »
Gonzaga le quitta. Francesco ne ferait pas sa ronde avant une heure, et d’ici là, il importerait peu ce que Fortemani pourrait lui dire. D’une manière ou d’une autre, il serait en mesure de justifier son acte.
Il traversa la cour et monta les marches menant à sa propre chambre. Une fois là, il ferma et verrouilla la porte. Il alluma une lumière, et jetant la lettre sur la table, il s’assit et contempla son extérieur et le grand sceau rouge qui brillait dans la lumière jaune de sa chandelle.
Ainsi ! Ce chevalier errant, cet homme qu’il avait pris pour un rustre de basse extraction, n’était autre que le célèbre comte d’Aquila, le bien-aimé du peuple de Babbiano, le parangon de tous les militaires, de la Sicile aux Alpes. Et il ne s’en était jamais douté ! Il se jugeait maintenant bien obtus. Il avait pourtant entendu assez de descriptions de ce fameux condottiere, de ce miroir de la chevalerie italienne. Il aurait dû savoir qu’il n’existait pas deux hommes possédant une telle autorité que celle dont il avait été témoin à Roccaleone. Quel était son but ici ? Était-ce l’amour de Valentina, ou était-ce… ? Il marqua une pause, tandis qu’il passait en revue, dans son esprit, la politique de Babbiano. Une possibilité soudaine lui vint à l’esprit, qui fit étinceler ses yeux et trembler ses mains d’empressement. N’était-ce qu’un stratagème politique pour saper le trône de son cousin, dont la rumeur courait, aux oreilles de Gonzaga, que Francesco del Falco convoitait ? S’il en était ainsi, quelle vengeance ce serait pour lui de le démasquer ! Comme cela humilierait Valentina ! La lettre gisait devant lui. Elle en révélerait les faits réels. Qu’écrivait son ami Fanfulla ?
Il ramassa la lettre et examina le sceau de près. Puis, doucement, tranquillement, lentement, il tira son poignard. Si ses soupçons n’étaient pas fondés, sa lame chauffée à la flamme de la chandelle lui offrirait le moyen de dissimuler le fait qu’il avait altéré ce missive. Il glissa sa lame sous le sceau et manœuvra avec précaution jusqu’à ce qu’il se soulève et permette d’ouvrir la lettre. Il la déplia et, à mesure qu’il lisait, ses yeux se dilatèrent. Il sembla se recroqueviller sur sa chaise, et la main qui tenait le papier tremblait. Il approcha la chandelle et, se protégeant les yeux, il relut le tout, mot pour mot :
« MON CHER SEIGNEUR COMTE, — J’ai retardé l’envoi de cette missive jusqu’au moment où les signes que j’observais fussent devenus plus précis, comme c’est le cas désormais, de sorte que je ne peux plus attendre. Ceci, donc, vous parvient par la main de Zaccaria, pour vous dire qu’aujourd’hui, ordre a été envoyé à Gian Maria lui donnant trois jours pour retourner à Babbiano, sous peine de renoncer à tout espoir sur sa couronne, que le peuple offrira alors à vous, à Aquila, où l’on vous croit. Ainsi donc, mon cher seigneur, vous avez le tyran à votre merci, balloté entre Scylla et Charybde. Il vous appartient de décider de votre conduite ; mais je me réjouis d’être celui qui vous annonce que votre présence à Roccaleone et votre défense obstinée de la forteresse n’ont pas été vaines, et que vous êtes sur le point d’en récolter la récompense bien méritée. Le peuple a été poussé à cette action extrême par la confusion qui règne ici.
« La nouvelle nous est parvenue que César Borgia arme, à Rome, une condotta pour envahir Babbiano, et le peuple est exaspéré par l’absence prolongée de Gian Maria en une telle saison. Ils manquent de clairvoyance en cela, car ils négligent les résultats qu’entraînera nécessairement l’alliance avec Urbino. Que Dieu protège et fasse prospérer votre Excellence, dont le plus dévoué serviteur est
« FANFULLA DEGLI ARCIPRETI. »
CHAPITRE XXII. UNE RÉVÉLATION
« Francesco, dit Valentina, et ce nom sortit de ses lèvres comme s’il s’agissait d’une caresse, pourquoi ce regard soucieux et assombri ? »
Ils étaient seuls dans la salle à manger, là où les autres les avaient laissés, et ils étaient encore assis à la table où ils avaient soupé. Francesco leva ses yeux sombres et pensifs, et lorsqu’ils se posèrent sur Valentina, la pensée qui les habitait fit place à la tendresse.
« Je suis tourmenté par ce manque de nouvelles, admit-il. Je voudrais savoir ce qui se trame à Babbiano. J’avais pensé qu’à cette heure, César Borgia aurait poussé les sujets de Gian Maria à quelque action. Je voudrais savoir ! »
Elle se leva et, s’approchant de lui, elle resta debout, une main posée sur son épaule, ses yeux souriant au visage qu’il levait vers elle.
« Et une telle bagatelle vous tourmente, vous qui prétendiez il y a une semaine que vous souhaiteriez que ce siège dure pour toujours ? »
« Ne me croyez pas inconstant, anima mia, répondit-il, et il embrassa les doigts d’ivoire qui reposaient sur son épaule. Car c’était avant que le monde ne changeât pour moi, par la magie de votre présence. Et donc, répéta-t-il, je voudrais savoir ce qu’il advient à Babbiano ! »
« Mais pourquoi soupirer après un souhait si vain ? s’exclama-t-elle. Par quel moyen des nouvelles du monde extérieur pourraient-elles vous parvenir ici ? »
Il réfléchit un instant, cherchant les mots pour lui répondre. Une vingtaine de fois au cours de cette semaine, il avait été sur le point de se révéler, de lui dire qui il était et ce qu’il était. Pourtant, il avait toujours hésité, remettant cette confidence jusqu’à ce que le moment lui parût plus opportun. Il considéra que le présent était ce moment. Elle lui faisait confiance, et il n’y avait aucune raison de garder le silence plus longtemps. Peut-être avait-il déjà trop attendu, et il était sur le point de parler lorsqu’elle s’écarta de lui et se dirigea précipitamment vers la fenêtre, alarmée par le bruit de pas approchants. Une seconde plus tard, la porte s’ouvrit et Gonzaga apparut.
Il hésita un instant sur le seuil, regardant de l’un à l’autre, et Francesco, le considérant nonchalamment à son tour, nota que ses joues étaient pâles et que ses yeux brillaient comme ceux d’un homme en proie à la fièvre. Puis il fit un pas en avant et, laissant la porte ouverte derrière lui, il s’avança dans la pièce.
« Monna Valentina, j’ai quelque chose à vous communiquer. » Sa voix tremblait légèrement. « Messer… Francesco, nous accorderez-vous une audience privée ? » Et ses yeux fiévreux se tournèrent vers la porte ouverte avec une éloquence qui ne demandait aucun mot.
Francesco se leva lentement, s’efforçant de réprimer sa surprise, et jeta un coup d’œil vers Valentina, comme attendant sa confirmation ou son refus à cette requête de le laisser seul avec elle.
« Une communication pour moi ? » s’étonna-t-elle, un léger froncement de sourcils réunissant ses arcades. « De quelle nature, monsieur ? »
« D’une nature aussi importante que privée. »
Elle leva le menton et, avec un sourire patient, elle sembla implorer Francesco de lui permettre de céder à cette humeur de Gonzaga. Dans une obéissance empressée, Francesco inclina la tête.
« Je serai dans ma chambre jusqu’à l’heure de mes rondes, Madonna », annonça-t-il, et sur ce, il prit congé.
Gonzaga l’accompagna jusqu’à la porte, qu’il referma derrière lui, et, composant ses traits en une expression d’indignation douloureuse, il revint se placer face à Valentina de l’autre côté de la table.
« Madonna, dit-il, je voudrais au ciel que cette communication que je dois vous faire vienne d’autres lèvres. À la lumière de ce qui s’est passé ici, à Roccaleone, par ma folie, vous… vous pourriez penser que ma mission est chargée de rancœur. »
La perplexité se lisait dans ses yeux.
« Vous me remplissez d’alarme, mon bon Gonzaga », répondit-elle, tout en souriant.
« Hélas, il m’est échu le triste sort de faire bien plus que cela. J’ai découvert ici, dans votre forteresse, une trahison aussi ignoble qu’aucun traître n’en ait jamais ourdie. »
Elle le regarda plus sérieusement maintenant. La véhémence de son ton, et la nuance de chagrin qui le parcourait et lui donnait un accent si sincère, commandèrent son attention.
« Une trahison ! » répéta-t-elle d’une voix basse, les yeux s’agrandissant. « Et de la part de qui ? »
Il hésita un moment, puis, agitant la main :
« Ne voulez-vous pas vous asseoir, Madonna ? » suggéra-t-il nerveusement.
Mécaniquement, elle s’assit à la table, les yeux toujours fixés sur son visage, l’alarme se répandant dans son cœur, née du suspense.
« Asseyez-vous aussi, l’ordonna-t-elle, et dites-moi. »
Il tira une chaise, s’assit en face d’elle et, prenant une profonde inspiration : « Avez-vous jamais entendu parler du comte d’Aquila ? » demanda-t-il.
« Il serait étrange que ce ne fût pas le cas. Le chevalier le plus vaillant d’Italie, si l’on en croit la renommée. »
Ses yeux étaient fixés avec intensité sur son visage, et ce qu’il y vit le satisfit.
« Savez-vous quel est son rapport avec le peuple de Babbiano ? »
« Je sais qu’il est aimé d’eux. »
« Et savez-vous qu’il est un prétendant au trône de Babbiano ? Vous n’êtes pas sans savoir qu’il est cousin de Gian Maria ? »
« Son lien de parenté avec Gian Maria, je le connais. Qu’il prétende au trône de Babbiano, je l’ignorais. Mais où en voulons-nous venir ? »
« Nous n’allons nulle part, Madonna, répondit Gonzaga, nous allons droit au cœur et à l’âme de cette trahison dont je parlais. Me croiriez-vous si je vous disais qu’ici, à Roccaleone, nous avons un agent du comte d’Aquila, quelqu’un qui, dans l’intérêt du comte, prolonge ce siège avec le prétendu but de chasser Gian Maria ? »
« Gonzaga… » commença-t-elle, devinant à moitié le sens de son explication. Mais il l’interrompit avec une brusquerie inhabituelle.
« Attendez, Madonna, cria-t-il, les yeux fixés sur son visage, la main impérieusement levée. Écoutez-moi jusqu’au bout avec patience. Je ne parle pas à la légère. Ce que je vous dis, je suis armé de preuves et de témoins. Un tel agent des intérêts du comte, nous l’avons parmi nous, et son véritable objectif, en prolongeant ce siège et en vous encourageant et vous aidant dans votre résistance, est d’user la patience du peuple de Babbiano envers Gian Maria, et de le pousser, à l’heure de son péril imminent face aux armées de César Borgia, à conférer le trône à Aquila. »
« Où avez-vous appris ce vil mensonge ? » demanda-t-elle, les joues cramoisies, les yeux en feu.
« Madonna, dit-il d’une voix patiente, ce que vous appelez un mensonge est déjà un fait accompli. Je ne vous expose pas les fruits d’une vaine spéculation. J’ai sur moi la preuve la plus positive qu’un tel résultat a déjà été atteint. Gian Maria a reçu de ses sujets une notification selon laquelle, s’il n’est pas dans sa capitale sous trois jours, ils investiront le seigneur d’Aquila de la couronne ducale. »
Elle se leva, sa colère bien maîtrisée, sa voix calme.
« Où est cette preuve ? Non, non ; je n’ai pas besoin de la voir. Quelle qu’elle soit, que prouvera-t-elle ? Que vos paroles, pour ce qui est de la politique de Babbiano, pourraient être vraies ; notre résistance à Gian Maria peut en effet lui faire perdre son trône et rendre un fier service à la cause du comte d’Aquila ; mais comment tout cela prouvera-t-il ce mensonge de votre part, à savoir que Messer Francesco — car c’est clairement de lui dont vous parlez — que Messer Francesco serait cet agent du comte ? C’est un mensonge, Gonzaga, pour lequel vous serez puni comme vous le méritez. »
Elle s’arrêta et attendit sa réponse, et tandis qu’elle l’observait, son calme glacial lui glaça le cœur. Il était si confiant, si sûr de lui ; et cela, chez Gonzaga, elle avait appris que cela signifiait un solide rempart entre lui et le danger. Il soupira profondément.
« Madonna, ces mots cruels ne me blessent pas, car ils ne sont rien de plus que ce à quoi je m’attendais. Mais il me blessera — et profondément — si, lorsque vous aurez appris le reste, vous ne reconnaissez pas humblement à quel point vous m’avez fait tort, à quel point vous m’avez jugé avec injustice. Vous pensez que je viens à vous avec le mal dans le cœur, poussé par un esprit de vengeance contre Messer Francesco. Au contraire, je viens à vous avec rien de plus qu’une profonde tristesse que ce soit ma voix qui doive vous désabuser, et une profonde indignation contre lui qui vous a si ignoblement utilisée à ses propres fins. Attendez, Madonna ! Dans une certaine mesure, vous avez raison. Il n’était pas strictement vrai de dire que ce Messer Francesco est l’agent du comte d’Aquila. »
« Ah ! Vous vous rétractez déjà ? »
« Seulement un peu — un insignifiant peu. Il n’est pas un agent parce que… » Il hésita et leva les yeux prestement. Puis il soupira, baissa la voix et, avec une tristesse parfaitement simulée, il conclut : « Parce qu’il est, lui-même, Francesco del Falco, comte d’Aquila. »
Elle vacilla un instant, et la couleur quitta ses joues, les laissant aussi pâles que l’ivoire. Elle s’appuya lourdement contre la table et repassa dans son esprit ce qu’elle venait d’entendre. Puis, aussi soudainement qu’il avait disparu, le sang remonta à son visage, montant jusqu’à ses tempes.
« C’est un mensonge ! » éclata-t-elle ; « un mensonge pour lequel vous serez fouetté. »
Il haussa les épaules et jeta la lettre de Francesco sur la table.
« Voilà, Madonna, quelque chose qui prouvera tout ce que j’ai dit. »
Elle considéra le papier froidement. Sa première impulsion fut d’appeler Fortemani et de mettre à exécution sa menace de faire fouetter Gonzaga, refusant même de regarder cette chose qu’il qualifiait si assurément de preuve ; mais il se pourrait que son assurance ait agi sur elle, touchant une corde de curiosité féminine. Qu’il eût tort, elle n’en doutait pas ; mais qu’il se crût dans le vrai, elle en était également assurée, et elle se demandait ce que pouvait être cette chose qui l’avait si bien convaincu. Pourtant, elle n’y toucha pas, mais demanda d’une voix indifférente :
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Une lettre qui a été apportée ici cette nuit par un homme qui a traversé les douves à la nage, et que j’ai ordonné de détenir dans la tour de l’armurerie. Elle est de Fanfulla degli Arcipreti au comte d’Aquila. Si votre mémoire peut vous ramener à un certain jour à Acquasparta, vous vous souviendrez peut-être que Fanfulla était le nom d’un très galant cavalier qui s’adressait à ce Messer Francesco avec un respect marqué. »
Elle jeta ce regard rétrospectif qu’il lui demandait et se souvint. Puis elle se souvint aussi que, ce soir-là même, Francesco avait dit qu’il s’inquiétait de nouvelles de Babbiano, et que lorsqu’elle avait demandé comment il espérait recevoir ces nouvelles à Roccaleone, Gonzaga était entré avant qu’il ne lui réponde. En vérité, il avait semblé hésiter sur cette réponse. Un froid soudain l’envahit à cette réflexion. Oh, c’était impossible, absurde ! Et pourtant, elle prit la lettre sur la table. Les sourcils froncés, elle la lut, tandis que Gonzaga l’observait, parvenant à peine à empêcher la satisfaction de briller dans ses yeux.
Elle la lut lentement, et à mesure qu’elle lisait, son visage devint d’une pâleur mortelle. Lorsqu’elle eut fini, elle resta silencieuse pendant une longue minute, les yeux fixés sur la signature et son esprit revenant à ce que Gonzaga avait dit, faisant la comparaison entre cela et les choses qui avaient été faites et dites, et nulle part elle ne trouva la moindre trace de cette contradiction qu’elle cherchait si ardemment.
C’était comme si une main broyait son cœur dans sa poitrine. Cet homme en qui elle avait eu confiance, ce champion sans égal de sa cause, n’être rien d’autre qu’un intrigant, un chercheur de profit qui, pour avancer ses propres fins, avait fait d’elle un pion. Elle pensa à la façon dont, pendant un instant, il l’avait tenue dans ses bras et l’avait embrassée, et à cette idée, toute son âme se révolta contre la notion qu’il ne s’agissait là que de trahison.
« C’est tout un complot contre lui ! » cria-t-elle, les joues redevenues écarlates. « C’est une chose infâme de votre invention, Messer Gonzaga, un mensonge odieux ! »
« Madonna, l’homme qui a apporté la lettre est toujours détenu. Confrontez-le à Messer Francesco ; ou appliquez-lui la question, et apprenez le véritable nom et la station de son maître. Pour le reste, si cette lettre est une preuve insuffisante pour vous, je vous prie de regarder les faits. Pourquoi vous mentirait-il ? Et dire que son nom était Francesco Franceschi ? Pourquoi vous aurait-il poussée — contre toute raison — à rester ici, alors qu’il vous apportait la nouvelle que Gian Maria avançait ? Assurément, s’il n’avait cherché qu’à vous servir, il l’aurait mieux accompli en mettant son propre château d’Aquila à votre disposition, et en laissant ici un nid vide pour Gian Maria, comme je l’ai suggéré. »
Elle s’affaissa sur une chaise, la fièvre dans l’esprit.
« Je vous le dis, Madonna, il n’y a pas d’erreur. Ce que j’ai dit est vrai. Dans trois jours, il aurait retenu Gian Maria ici, tandis que si vous lui donniez cette lettre, il y a fort à parier qu’il s’éclipserait dans la nuit de demain, afin d’être à Babbiano au troisième jour pour prendre le trône que son cousin traite si légèrement. Saint Dieu ! » s’écria-t-il. « Je pense que c’est le complot le plus diaboliquement traître que l’esprit d’un homme ait jamais conçu et que la cruauté humaine ait jamais exécuté. »
« Mais… mais… » bégaya-t-elle, « tout cela présuppose que Messer Francesco est effectivement le comte d’Aquila. Se peut-il… se peut-il que cette lettre fût destinée à une autre destination ? »
« Voulez-vous confronter ce messager au comte ? »
« Au comte ? » demanda-t-elle sourdement. « À Messer Francesco, voulez-vous dire ? » Elle frissonna et, avec une étrange incohérence : « Non, dit-elle d’une voix étouffée, la lèvre se tordant étrangement au coin, je ne souhaite plus revoir son visage. »
Une lueur brilla dans l’œil de Gonzaga, et s’éteignit à l’instant.
« Mieux vaut en être sûre, » suggéra-t-il en se levant. « J’ai ordonné à Fortemani d’amener Lanciotto ici. Il attend maintenant, dehors. Puis-je les faire entrer ? »
Elle hocha la tête sans parler, et Gonzaga ouvrit la porte et appela Fortemani. Une voix lui répondit depuis l’ombre de la salle de banquet.
« Amenez Lanciotto ici », commanda-t-il.
Lorsque le serviteur de Francesco entra, un air de surprise sur le visage devant ces procédures mystérieuses, ce fut Valentina qui l’interrogea, et ce d’une voix aussi froide que si l’enjeu ne la concernait en rien.
« Dites-moi, maraud, dit-elle, et si vous tenez à votre cou, assurez-vous de me répondre sincèrement : quel est le nom de votre maître ? »
Lanciotto regarda d’elle à Gonzaga, qui se tenait là, une moue cynique sur ses lèvres sensuelles.
« Répondez à Monna Valentina », l’exhorta le courtisan. « Déclarez le véritable nom et la station de votre maître. »
« Mais, madame, commença Lanciotto, déconcerté. »
« Répondez-moi ! » tonna-t-elle, ses petites mains serrées battant la table dans une impatience brutale. Et Lanciotto, ne voyant aucun moyen d’y échapper, répondit :
« Messer Francesco del Falco, comte d’Aquila. »
Quelque chose qui commença par un sanglot et finit par un rire éclata des lèvres de Valentina. Les yeux d’Ercole s’agrandirent à la nouvelle, et il aurait pu aller jusqu’à poser une question, lorsque Gonzaga lui ordonna sèchement d’aller à la tour de l’armurerie et d’en ramener le soldat et l’homme que Gonzaga y avait laissés sous sa garde.
« Je ne laisserai aucune ombre de doute dans votre esprit, Madonna », dit-il en guise d’explication.
Ils attendirent en silence — car la présence de Lanciotto entravait la conversation — jusqu’à ce qu’Ercole revînt accompagné de l’homme d’armes et de Zaccaria, qui avait maintenant changé de vêtements. Avant qu’ils ne puissent interroger le nouveau venu, les questions qu’ils auraient pu poser furent résolues par la salutation qui s’échangea entre lui et son compagnon de service, Lanciotto.
Gonzaga se tourna vers Valentina. Elle restait très immobile, sa tête fauve baissée, et dans ses yeux, un regard de profonde détresse. Et, à cet instant, un pas vif résonna à l’extérieur. La porte fut poussée et Francesco lui-même se tint sur le seuil, avec le visage alarmé de Peppe apparaissant derrière lui. Gonzaga recula instinctivement d’un pas, et son visage perdit un peu de sa couleur.
À la vue de Francesco, Zaccaria se précipita en avant et s’inclina profondément.
« Mon seigneur ! » le salua-t-il.
Et s’il avait manqué une petite chose pour compléter les preuves contre le comte, cette chose, par un étrange concours de circonstances, Francesco lui-même sembla la fournir. L’étrange groupe dans cette salle à manger réclamant son attention, et l’air prémonitoire qui flottait sur les personnes présentes confirmèrent l’avertissement que Peppe lui avait apporté, à savoir que quelque chose n’allait pas. Il ignora totalement la salutation de son serviteur, et avec des yeux d’une perplexité qui aurait pu prendre l’aspect de l’alarme, il chercha le visage de Valentina.
Elle se leva à l’instant, un rouge de colère colorant ses joues. Son regard même semblait être devenu une offense insupportable après ce qui s’était passé — car le souvenir de son baiser mordait comme un croc empoisonné dans son cerveau. Un rire étrange s’échappa d’elle. Elle fit un geste vers Francesco.
« Fortemani, vous placerez le comte d’Aquila en état d’arrestation, commanda-t-elle d’une voix ferme et assurée, et si vous tenez à votre vie, veillez à ce qu’il ne vous échappe pas. »
Le grand brute hésita. Sa connaissance des méthodes de Francesco n’était pas encourageante.
« Madonna ! » haleta Francesco, son désarroi augmentant.
« M’avez-vous entendu, Fortemani, exigea-t-elle. Éloignez-le. »
« Mon seigneur ? » cria Lanciotto, posant la main sur son épée, ses yeux fixés sur ceux de son maître, prêt à tirer et à frapper au moindre signe de commandement.
« Chut ! Laissez, répondit Francesco froidement. Tenez, Messer Fortemani. » Et il lui tendit son poignard, la seule arme qu’il portait.
Valentina, appelant Gonzaga pour l’assister, se disposa à quitter l’appartement. À ce moment, Francesco sembla s’éveiller à sa situation.
« Madonna, attendez », cria-t-il, et il fit délibérément un pas devant elle. « Vous devez m’écouter. Je me suis rendu en gage de ma foi et confiant qu’une fois que vous m’aurez entendu... »
« Capitaine Fortemani », s’écria-t-elle, presque avec colère, « allez-vous maîtriser votre prisonnier ? Je souhaite passer. »
Ercole, avec une réticence visible, posa une main sur l’épaule de Francesco ; mais c’était inutile. Devant ses mots, le Comte recula comme s’il avait été frappé. Il se tint à l’écart de son chemin avec un hoquet qui était à la fois d’incrédulité et de résignation colérique. Un instant, ses yeux se posèrent sur Gonzaga, si férocement que le léger sourire se fana sur les lèvres du courtisan, et ses genoux tremblèrent sous lui tandis qu’il se hâtait de sortir de la pièce dans le sillage de Valentina.
CHAPITRE XXIII. DANS LA TOUR DE L’ARMURERIE
Les pierres brutes de la cour intérieure brillaient, propres et lumineuses, sous le soleil du matin, encore humides des fortes pluies qui les avaient lavées la veille.
Le fou était assis sur un tabouret grossier dans le porche de la longue galerie et, observant d’un air maussade ce pavé étincelant, il ruminait. Il était en colère, ce qui, sauf lorsque Fra Domenico était concerné, était une chose rare chez le bon Peppe. Il avait cherché à raisonner avec Monna Valentina au sujet de l’emprisonnement dans sa chambre de Messer Francesco, et elle lui avait ordonné de limiter son attention à ses pitreries avec une rudesse qu’il ne lui avait jamais connue auparavant. Mais il avait bravé ses ordres et l’avait stupéfaite en lui apprenant que la véritable identité de ce Messer Francesco lui était connue depuis le jour où ils l’avaient rencontré pour la première fois à Acquasparta. Il avait voulu en dire plus. Il avait voulu ajouter l’annonce du bannissement de Francesco de Babbiano et sa célèbre répugnance à monter sur le trône de son cousin. Il avait voulu lui faire comprendre que si Francesco en avait eu l’intention, il n’aurait nul besoin de s’abaisser à un tel acte que celui qu’elle lui imputait. Mais elle l’avait coupé court, et avec des mots colériques et des menaces plus colériques encore, elle l’avait chassé de sa présence.
Et ainsi, elle était partie à la messe, et le fou s’était réfugié dans le porche de la galerie, afin de pouvoir y évacuer une partie de sa mauvaise humeur — ou plutôt de s’y adonner — en réfléchissant à l’obtusion de la femme et à l’insidiosité de Gonzaga, à qui il ne doutait pas que cet état de choses misérable fût dû.
Et alors qu’il était assis là — une silhouette grotesque et difforme en costume bariolé — une rage incontrôlable s’empara de lui. Qu’allaient-ils devenir maintenant ? Sans le soutien sévère du Comte d’Aquila, la garnison l’aurait forcée à capituler il y a une semaine. Qu’adviendrait-il, maintenant que la contrainte de son commandement formidable était retirée ?
« Elle connaîtra sa folie quand il sera trop tard. C’est la manière des femmes », s’assura-t-il. Et, aimant sa maîtresse comme il le faisait, son âme fidèle était accablée à cette pensée. Il attendrait là jusqu’à ce qu’elle revienne de la messe, et alors elle l’entendrait — tous l’entendraient. Il ne se permettrait pas d’être chassé à nouveau si facilement. Il tournait intensément dans son esprit ce qu’il dirait, avec quelle phrase saisissante et pleine de sens il forcerait l’attention, quand il fut surpris par l’apparition d’une silhouette sur les marches de la chapelle. Soudaine et silencieuse comme une apparition, elle vint, mais elle portait l’apparence de Romeo Gonzaga.
À sa vue, Peppe se retira instinctivement dans les ombres du porche, ses yeux discernant la furtivité suspecte des mouvements du courtisan, et les observant avec une avidité sombre. Il vit Romeo regarder soigneusement autour de lui, puis descendre les marches sur la pointe des pieds, manifestement pour qu’aucun écho de ses pas ne parvienne à ceux qui se trouvaient dans la chapelle. Puis, ne soupçonnant jamais la présence de Peppe, il se hâta vivement à travers la cour et disparut par l’arcade qui menait à la cour extérieure. Et le fou, assuré qu’une certaine connaissance du dessein du courtisan ne serait pas de trop, se mit à le suivre.
Dans sa chambre sous la Tour du Lion, le Comte d’Aquila avait passé une nuit agitée, préoccupé par ces mêmes craintes concernant le sort du château qui avaient assailli le fou, mais attribuant moins facilement son enfermement aux intrigues de Gonzaga. La présence de Zaccaria lui avait dit que Fanfulla devait enfin avoir écrit, et il ne pouvait que supposer que la lettre, tombant entre les mains de Monna Valentina, devait contenir quelque chose qu’elle interprétait comme une trahison de sa part.
Amèrement, il se reprochait maintenant de ne pas avoir été, dès le début, franc avec elle au sujet de son identité ; amèrement, il lui reprochait de ne pas même accorder une audience à l’homme qu’elle avait professé aimer. Si seulement elle lui avait dit sur quels fondements ses soupçons contre lui avaient été fondés, il était assuré qu’il aurait pu les dissiper en un mot, clarifiant leur absence de fondement et sa propre honnêteté de dessein envers elle. Surtout, il était tourmenté par le fait que la présence de Zaccaria, après une venue si longtemps attendue et si longtemps retardée, argumentait que la nouvelle qu’il apportait était capitale. De cela, il pourrait résulter que Gian Maria pourrait agir à tout moment et que son action pourrait être d’un caractère désespéré.
Or, à travers les rangs des hommes de Fortemani, une consternation inévitable s’était répandue à l’arrestation de Francesco, et un ressentiment contre Valentina qui l’avait orchestrée. C’était sa main qui les avait maintenus ensemble, son jugement — dont ils avaient eu des signes sans équivoque — qui leur avait donné du courage. Il était un chef qui s’était montré capable de diriger, et par confiance en qui ils auraient entrepris tout ce qu’il leur ordonnait. Qui avaient-ils maintenant ? Fortemani n’était que l’un d’entre eux, placé au commandement au-dessus d’eux par un événement purement fortuit. Gonzaga était un fat dont ils imitaient les pitreries et dont ils méprisaient l’esprit ; tandis que Valentina, bien qu’assez courageuse et fougueuse, restait une jeune fille sans connaissance du monde et encore moins militaire, dont les ordres pourraient être suicidaires à exécuter.
Or, par personne ces opinions n’étaient plus fortement entretenues que par Ercole Fortemani lui-même. Jamais il n’avait accompli quoi que ce soit avec plus de réticence que l’appréhension de Francesco, et quand il pensait à ce qui allait probablement suivre, sa consternation ne connaissait pas de bornes. Il en était venu à respecter et, à sa manière fruste, même à aimer leur Provost autoritaire, et depuis qu’il avait appris sa véritable identité, à l’heure de l’arrêter, son admiration avait grandi jusqu’à quelque chose d’approchant la révérence pour le condottiere dont le nom, pour les hommes d’armes d’Italie, était comme le nom d’un saint patron.
Pour assurer la bonne garde de son captif, il avait reçu l’ordre de Gonzaga, qui reprenait maintenant le commandement de Roccaleone, de passer la nuit dans l’antichambre de la chambre de Francesco. Ces ordres, il les avait outrepassés en passant une partie considérable de la nuit dans la chambre même du Comte.
« Vous n’avez qu’à parler », avait juré le spadassin, pour montrer à Francesco la vraie nature de ses sentiments, « et le château est à vous. À un mot de vous, mes hommes se précipiteront pour vous obéir, et vous pourrez faire votre volonté à Roccaleone. »
« Vil traître que vous êtes », avait ri Francesco de lui. « Oubliez-vous sous qui vous avez pris du service ? Laissez ce qui est, Ercole. Mais si vous voulez me rendre un service, laissez-moi voir Zaccaria — l’homme qui est venu à Roccaleone cette nuit. »
Cela, Ercole l’avait fait pour lui. Or Zaccaria était pleinement conscient du contenu de la lettre qu’il avait portée, ayant été instruit par Fanfulla contre la possibilité qui se présenterait d’être contraint, pour sa sécurité, de la détruire — un expédient dont il se repentait maintenant amèrement de ne pas avoir fait usage. De Zaccaria, donc, Francesco apprit tout ce qu’il y avait à apprendre, et comme cette connaissance ne faisait que confirmer ses craintes que Gian Maria ne retarderait pas plus longtemps son action, il devint la proie de la plus passionnée impatience face à sa propre détention.
Aux heures grises du matin, il devint plus calme, et à la lumière d’une lampe qu’il avait appelée Ercole à remplir, il s’assit pour écrire une lettre à Valentina, qui, pensait-il, devrait porter la conviction de son honnêteté à son cœur. Puisqu’elle ne voulait pas l’entendre, c’était la seule voie. Au bout d’une heure — sa lumière mourante devenue jaune maintenant que le soleil était levé — sa lettre était accomplie, et il convoqua Ercole à nouveau, pour le charger de la remettre immédiatement à Monna Valentina.
« J’attendrai son retour de la chapelle », répondit Ercole. Il prit la lettre et partit. Comme il émergeait dans la cour, il fut surpris de voir le fou se précipiter vers lui, haletant pour le souffle, et avec de l’excitation dans chaque trait de son visage étrange.
« Vite, Ercole ! » Peppe lui enjoignit. « Venez avec moi. »
« Que le diable t’emporte, rejeton de Satan — où ça ? » grogna le soldat.
« Je vous le dirai en chemin. Nous n’avons pas un instant à perdre. Il y a de la trahison dans l’air... Gonzaga... » il haleta, et finit désespérément : « Voulez-vous venir ? »
Fortemani n’eut pas besoin d’une seconde invitation. L’occasion de prendre le joli Messer Romeo en flagrant délit de trahison était un leurre trop doux. Reniflant et soufflant — car la boisson forte avait gravement altéré son souffle — le grand capitaine pressa le pas du fou, écoutant en marchant les halètements dans lesquels il sortait son histoire. Ce n’était pas grand-chose, après tout. Peppe avait vu Messer Gonzaga se rendre à la tour de l’armurerie. À travers une meurtrière, il l’avait vu décrocher et examiner une arbalète, la placer sur la table et s’asseoir pour écrire.
« Eh bien ? » demanda Ercole. « Quoi d’autre ? »
« Rien d’autre. C’est tout », répondit le bossu.
« Ciel et enfer ! » rugit le spadassin, s’arrêtant net et foudroyant du regard son compagnon impatient. « Et tu m’as fait courir pour ça ? »
« Et n’est-ce pas assez ? » rétorqua Peppe avec irritation. « Voulez-vous avancer ? »
« Pas un pas de plus », répondit le capitaine, devenant très en colère. « Est-ce une misérable plaisanterie ? Qu’en est-il de la trahison dont tu as parlé ? »
« Une lettre et une arbalète ! » haleta le fou rendu fou, grimaçant horriblement devant ce retard. « Dieu, y a-t-il jamais eu un tel imbécile ! Cela ne signifie-t-il rien pour cette chose épaisse et vide que tu appelles une tête ? As-tu oublié comment l’offre de mille florins de Gian Maria est arrivée à Roccaleone ? Sur un carreau d’arbalète, stupide ! Avance, dis-je, et après, tu auras mon habit bariolé — la seule livrée que tu as le droit de porter. »
Sous le choc de l’illumination, Ercole oublia de donner une gifle au bouffon pour son insolence, et se laissa de nouveau presser le pas, à travers la cour extérieure et en haut des marches qui menaient aux remparts.
« Tu penses... » commença-t-il.
« Je pense que tu ferais mieux de marcher plus doucement », cingla le fou, à voix basse, « et de contrôler ce sifflement tonitruant, si tu veux surprendre Ser Romeo. »
Ercole accepta l’indice, doux comme un agneau, et laissant le fou derrière lui sur les marches, il monta doucement et s’approcha de la tour de l’armurerie. Regardant prudemment à travers la meurtrière, et favorisé par le fait que le dos de Gonzaga était tourné vers lui, il vit qu’il n’était pas arrivé trop tard.
Le courtisan était penché, et au bruit de grincement qui lui parvint, Ercole devina que son occupation était de tendre la corde de l’arbalète. Sur la table à son côté gisait un carreau enveloppé dans une feuille de papier.
Vivement et silencieusement, Ercole contourna la tour, et l’instant suivant, il avait poussé la porte non verrouillée et était entré.
Un cri de terreur l’accueillit, et un visage très surpris fut tourné vers lui par Gonzaga, qui bondit instantanément debout. Puis, voyant qui c’était, le visage du courtisan retrouva une partie de son calme normal, mais son regard était inquiet et sa joue pâle.
« Sant Iddio ! » haleta-t-il. « Vous m’avez surpris, Ercole. Je ne vous ai pas entendu venir. »
Et maintenant, quelque chose dans le visage du spadassin accentua l’alarme chez Gonzaga. Il faisait encore un effort pour se maîtriser, alors qu’en se plaçant entre Ercole et la table, afin de masquer le carreau révélateur, il lui demandait ce qu’il cherchait ici.
« Cette lettre que vous avez écrite à Gian Maria », fut la réponse bourrue et sans compromis, car Ercole ne se souciait pas des questions diplomatiques.
La bouche de Gonzaga s’ouvrit avec saccade, et sa lèvre supérieure trembla contre ses dents.
« Quoi... Quoi... »
« Donnez-moi cette lettre », insista Ercole, avançant maintenant sur lui, et arborant un air de férocité qui repoussa dans la gorge de Gonzaga les mots pleins de ressentiment auxquels il pensait. Alors, comme un animal aux abois — et même un rat s’affirmera alors — il leva en haut la lourde arbalète qu’il tenait, et se tint debout, barrant le chemin à Ercole.
« Reculez ! » cria-t-il ; « ou par Dieu et Ses saints, je vous ferai sauter la cervelle. »
Il y eut un rire guttural du spadassin, et puis ses bras furent autour de la taille bien faite de Gonzaga, et le paon fut soulevé de terre. Vicieusement, il abattit l’arbalète, comme il l’avait menacé ; mais elle ne frappa que le vide. L’instant suivant, Gonzaga était projeté, meurtri, dans un coin de la tour.
Dans une rage si grande qu’il se sentait se vider de sa force même et étouffer le souffle dans son corps, il fit un mouvement pour se lever et se jeter à nouveau sur son agresseur. Mais Fortemani était sur lui, et malgré toutes ses luttes, réussit à le retourner sur le ventre, tordant ses bras derrière lui et les attachant avec une ceinture qui traînait à portée de main.
« Reste tranquille, scorpion ! » grogna le spadassin, respirant fort après ses efforts. Il se leva, prit le carreau avec la lettre attachée autour, lut la suscription — « Au Haut et Puissant Seigneur Gian Maria Sforza » — et avec un petit rire mêlé de plaisir et de mépris, il partit, verrouillant la porte.
Laissé seul, Gonzaga resta allongé face contre terre là où il avait été jeté, capable de faire peu plus que de gémir et de suer dans l’extrémité de son désespoir, tandis qu’il attendait la venue de ceux qui probablement mettraient fin à ses jours. Pas même de Valentina il ne pouvait espérer de merci, tant était incriminant le billet qu’il avait rédigé. Sa lettre visait à enjoindre au Duc de tenir ses hommes en état de préparation à l’heure de l’Angélus le lendemain matin, et d’attendre que Gonzaga fasse signe avec un mouchoir depuis les remparts. À ce moment, il devait avancer immédiatement vers la poterne, qu’il trouverait ouverte, et le reste, promettait Gonzaga, serait facile. Il prendrait toute la garnison à leurs prières et sans armes.
Quand Francesco la lut, une lueur jaillit dans son œil et un juron à ses lèvres ; mais ni le regard ni le juron n’étaient d’exécration, comme Ercole s’y attendait. Une idée soudaine traversa l’esprit du Comte, si étrange et pleine d’humour et pourtant si pleine de promesses d’accomplissement facile, qu’il éclata de rire.
« Maintenant, que Dieu bénisse ce fou pour le plus opportun des traîtres ! » s’exclama-t-il, à la surprise de quoi la bouche de Fortemani tomba, et les yeux de Peppe devinrent très ronds.
« Ercole, mon ami, voici un appât pour piéger cet lourdaud de mon cousin, tel que je n’aurais jamais pu l’imaginer moi-même. »
« Vous voulez dire... ? »
« Ramenez-la-lui », cria le Comte, tendant la lettre avec une main qui tremblait dans l’empressement de son esprit. « Ramenez-la, et obtenez par la ruse ou par la force qu’il la tire comme il l’avait prévu ; ou s’il refuse, eh bien, alors, scellez-la vous-même et tirez-la vous-même. Mais assurez-vous qu’elle arrive à Gian Maria ! »
« Puis-je savoir ce que vous avez l’intention de faire ? » demanda l’ahuri Ercole.
« Tout en son temps, mon ami. D’abord, faites ma volonté avec cette lettre. Écoutez ! Il serait préférable qu’après l’avoir lue, vous acceptiez de vous joindre à lui dans sa trahison de Roccaleone, vos propres craintes quant au sort ultime qui vous attend aux mains de Gian Maria étant éveillées. Poussez-le à vous promettre de l’argent, l’immunité, ce que vous voudrez, comme récompense ; mais faites-lui croire que vous êtes sincère, et induisez-le à tirer son précieux trait. Maintenant allez ! Ne perdez pas de temps, ou ils pourraient revenir de la chapelle, et votre opportunité sera perdue. Venez me voir ici, ensuite, et je vous dirai ce que j’ai en tête. Nous aurons une nuit chargée ce soir, Ercole, et vous devrez me libérer quand les autres seront couchés. Maintenant allez ! »
Ercole y alla, et Peppe, restant, tourmenta le Comte de questions auxquelles il répondit jusqu’à ce qu’à la fin le fou saisisse le sens de son plan, et jura impudemment qu’un plus grand bouffon que son Excellence n’existait pas. Puis Ercole revint.
« Est-ce fait ? La lettre est-elle partie ? » cria Francesco. Fortemani hocha la tête.
« Nous sommes frères jurés dans cette affaire, lui et moi. Il a ajouté une ligne à son billet pour dire qu’il avait obtenu ma coopération, et que, par conséquent, l’immunité était attendue pour moi aussi. »
« Vous avez bien fait, Ercole. » Francesco l’applaudit. « Maintenant rendez-moi la lettre que je vous avais donnée pour Monna Valentina. Il n’y a plus besoin de cela. Mais revenez me voir ce soir vers la quatrième heure, quand tous seront couchés, et amenez avec vous mes hommes, Lanciotto et Zaccaria. »
CHAPITRE XXIV. LA MESSE INTERROMPUE
Le matin de ce mercredi du Corpus Christi, fatidique pour tous ceux concernés par cette chronique, se leva brumeux et gris, et l’air était refroidi par le vent qui soufflait de la mer. La cloche de la chapelle tinta son appel, et la garnison se rendit fidèlement à la messe.
Bientôt vint Monna Valentina, suivie de ses dames, de ses pages, et enfin, Peppe, portant sous son masque mince de piété un air d’anxiété et d’agitation avides. Valentina était très pâle, et autour de ses yeux il y avait des cernes sombres qui parlaient d’insomnie, et tandis qu’elle inclinait la tête en prière, ses dames observèrent que des larmes tombaient sur le livre de messe enluminé sur lequel elle se penchait. Et maintenant vint Fra Domenico de la sacristie dans la chasuble blanche que l’Église ordonne pour la fête du Corpus Christi, suivi d’un page en robe cléricale noire, et la messe commença.
Il manquait seulement à l’assemblée Gonzaga et Fortemani, en plus d’une sentinelle et des trois prisonniers, Francesco et ses deux disciples.
Gonzaga s’était présenté à Valentina avec le récit plausible que, comme les événements dont la lettre de Fanfulla leur avait donné connaissance pourraient conduire Gian Maria à tout moment à des mesures désespérées, il pourrait être bon qu’il renforce l’unique homme d’armes patrouillant les murs. Valentina, se souciant peu maintenant que le château tienne ou tombe, et encore moins de bagatelles telles que l’assistance de Gonzaga à la messe, avait consenti sans prêter attention à l’importance de ce qu’il disait.
Et ainsi, son visage tiré et son corps frémissant de l’excitation de ce qu’il allait faire, Gonzaga s’était rendu sur les remparts dès qu’il les avait vus tous en sécurité dans la chapelle. La sentinelle était ce même jeune clerc Aventano, qui avait lu aux soldats cette lettre que Gian Maria avait envoyée à Gonzaga. Ceci, le courtisan l’accepta comme un bon présage. S’il y avait un homme parmi la soldatesque à Roccaleone avec qui il estimait avoir un compte à régler, cet homme était Aventano.
La brume s’éclaircissait rapidement, et le pays devenait visible à des kilomètres à la ronde. Dans le camp de Gian Maria, il observa un va-et-vient d’hommes qui argumentait une agitation inhabituelle pour une heure si matinale. Ils attendaient son signal.
Il s’approcha de la jeune sentinelle, devenant de plus en plus nerveux à mesure que l’heure de l’action avançait. Il maudit Fortemani, qui avait égoïstement refusé de prendre une part active à l’admission de Gian Maria. Voici une tâche qu’Ercole pouvait accomplir plus satisfaisamment que lui. Il avait insisté sur ce fait auprès d’Ercole, mais le spadassin avait souri et secoué la tête. À Gonzaga revenait la plus grande récompense, et donc Gonzaga devait faire le plus grand travail. C’était seulement juste, avait argumenté le fripon ; et pendant que Gonzaga s’en occuperait, il surveillerait la porte de la chapelle contre toute interruption. Et ainsi, Gonzaga avait été contraint de venir seul pour en découdre avec la sentinelle.
Il adressa au jeune homme un « bonjour » nerveux mais aimable, et nota avec satisfaction qu’il ne portait aucune armure. Son intention initiale avait été de tenter de le suborner et de le rendre malléable par la corruption ; mais à présent que le moment de l’action était arrivé, il n’osait plus faire l’offre. Les mots lui manquaient pour présenter sa proposition, et il craignait que l’homme ne s’en offensât et, dans un accès d’indignation, ne l’attaquât avec sa pertuisane. Il imaginait mal qu’Aventano avait été prévenu par Ercole qu’un pot-de-vin lui serait proposé et qu’il devait l’accepter promptement. Ercole avait choisi cet homme parce qu’il était intelligent, lui avait fait comprendre suffisamment ce qui se tramait, en plus de lui promettre une récompense substantielle s’il jouait bien son rôle, et Aventano attendait. Mais Gonzaga, ignorant tout cela, abandonna au dernier moment l’idée de le corrompre — ce qu’Ercole lui avait enjoint de faire, et ce qu’il avait, à son tour, promis à Ercole de faire.
« Vous semblez avoir froid, Excellence », dit le jeune homme avec déférence, car il avait remarqué que Gonzaga tremblait.
« Un matin frisquet, Aventano », répondit le galant avec un sourire forcé.
« C’est vrai ; mais le soleil perce là-bas. Il fera plus chaud bientôt. »
« Eh bien, oui », répondit l’autre avec distraction, et il resta près de la sentinelle, sa main, sous le joyeux manteau de velours bleu, tripotant nerveusement la garde d’une dague qu’il n’osait tirer. L’idée lui vint que les instants s’égrenaient et que la chose devait être faite. Pourtant, Aventano était un jeune homme vigoureux, et si le coup soudain qu’il méditait échouait, il serait à la merci de ce gaillard. À cette pensée, il frissonna de nouveau, et son visage devint gris. Il s’écarta d’un pas, puis l’inspiration lui souffla une ruse cruelle. Il poussa un cri.
« Qu’est-ce que cela ? » s’exclama-t-il, les yeux fixés sur le sol.
En un instant, Aventano fut à ses côtés, car sa voix avait semblé alarmée — une tonalité, dans son état actuel, pas difficile à simuler.
« Quoi, Excellence ? »
« Là-bas », cria Gonzaga avec excitation. « Là, depuis cette fissure dans la pierre. N’avez-vous rien vu ? » Et il pointa du doigt le sol, à un endroit où deux dalles se rejoignaient.
« Je n’ai rien vu, Illustre. »
« C’était comme un éclat de lumière jaune là-dessous. Qu’y a-t-il sous nos pieds ? Je jurerais qu’il y a de la trahison à l’œuvre. Mettez-vous à genoux et voyez si l’on peut distinguer quelque chose. »
Avec un regard interrogateur vers le visage blanc et convulsé du courtisan, le malheureux jeune homme se mit à quatre pattes pour obéir à ses ordres. Après tout — pauvre bougre ! — il n’était guère intelligent comme l’avait supposé Fortemani.
« Il n’y a rien, Excellence », dit-il. « Le plâtre est fissuré. Mais… Ah ! »
Dans une panique hâtive, Gonzaga avait extrait la dague de son fourreau et l’avait enfoncée au milieu du large dos d’Aventano. Les bras du malheureux glissèrent, et avec un long soupir gargouillant, il s’affaissa et s’étala horriblement sur les pierres.
À cet instant, les nuages se déchirèrent au-dessus et le soleil apparut dans un embrasement de gloire dorée. Haut au-dessus de la tête de Gonzaga, une alouette éclata en chants.
Pendant un moment, l’assassin resta debout au-dessus du corps de sa victime, la tête enfoncée entre les épaules comme un homme qui s’attend à un coup, le visage gris, les dents claquant et la bouche tressaillant hideusement. Un frisson le secoua. C’était la première vie qu’il prenait, et cette charogne à ses pieds le remplissait d’une horreur maladive. Pas pour un royaume — pas pour sauver sa vile âme de la damnation éternelle que cet acte lui avait méritée — n’aurait-il osé se baisser pour arracher la dague du dos du misérable qu’il avait assassiné. Avec quelque chose ressemblant à un cri, il se retourna et s’enfuit du lieu dans une panique totale. Haletant d’horreur, mais inconsciemment conscient du travail qu’il lui restait à accomplir, il s’arrêta un instant pour agiter un mouchoir, puis se précipita dans les escaliers vers la poterne.
D’une main tremblante, il déverrouilla la porte et l’ouvrit toute grande aux hommes de Gian Maria qui, répondant à son signal, se hâtaient maintenant avec un pont composé de pins qu’ils avaient hâtivement et grossièrement assemblés la veille. Celui-ci, avec quelques efforts et plus de bruit que Gonzaga ne l’eût souhaité, fut poussé par-dessus les douves. L’un des hommes rampa de l’autre côté et aida Gonzaga à fixer son extrémité.
Un instant plus tard, Gian Maria et Guidobaldo se tenaient dans la cour du château, et derrière eux arrivait presque chaque homme de la centaine que Gian Maria avait amenée à ce siège. C’était ce que Francesco avait prévu avec confiance, sachant que ce n’était pas le genre de son cousin que de prendre des risques.
Le duc de Babbiano, dont le visage était défiguré par une haie hérissée de chaume rougeâtre — car, en obéissance au vœu qu’il avait fait, il portait désormais une barbe de quinze jours sur son visage rond — se tourna vers Gonzaga.
« Tout va bien ? » demanda-t-il d’un ton amical, tandis que Guidobaldo regardait avec mépris le petit-maître.
Gonzaga les assura que toute l’opération avait été effectuée sans déranger la garnison pendant ses prières. Maintenant qu’il se croyait bien protégé, sa sérénité habituelle lui revint.
« Vous pouvez vous féliciter, Altesse », osa-t-il dire avec un sourire en coin à Guidobaldo, « d’avoir élevé votre nièce dans la dévotion. »
« Vous adressiez-vous à moi ? » demanda froidement le duc d’Urbino. « J’espère qu’il ne sera plus nécessaire de le faire. »
Devant le regard de dégoût sur son beau visage, Gonzaga se recroquevilla. Gian Maria rit de son timbre aigu.
« N’ai-je pas servi votre Altesse fidèlement ? » flagorna le galant.
« Tout comme le plus humble marmiton de mes cuisines, le plus bas palefrenier de mes écuries — et avec plus d’honneur pour lui-même », répondit le fier duc. « Pourtant, il ne va pas jusqu’à plaisanter avec moi. » Son œil portait une menace si éloquente que Gonzaga recula, effrayé ; mais Gian Maria le frappa sur l’épaule de manière amicale.
« Aie bon cœur, Judas », rit-il, son pâle visage grimaçant, « je trouverai une place pour toi à Babbiano, et du travail aussi, si tu l’exécutes aussi bien que celui-ci. Viens ; les hommes sont là maintenant. Avançons pendant qu’ils sont à leurs prières. Mais nous ne devons pas les déranger », ajouta-t-il plus sérieusement. « Je ne veux pas être coupable d’une impiété. Nous pouvons leur tendre une embuscade au-dehors. »
Il rit gaiement, car il semblait d’une humeur incroyablement bonne, et ordonnant à Gonzaga de mener le chemin, il suivit, avec Guidobaldo à ses côtés. Ils traversèrent la cour, où ses hommes étaient rangés, armés jusqu’aux dents, et à la porte de l’arcade menant à la cour intérieure, ils firent une pause pour laisser Gonzaga l’ouvrir.
Un instant, le galant resta stupéfait. Puis il tourna un visage de consternation vers les ducs. Ses genoux tremblaient visiblement.
« Elle est verrouillée », annonça-t-il d’une voix rauque.
« Nous avons fait trop de bruit en entrant », suggéra Guidobaldo, « et ils ont donné l’alarme. »
L’explication soulagea l’inquiétude grandissante dans l’esprit de Gian Maria. Il se tourna avec un juron vers ses hommes.
« Hé, certains d’entre vous », commanda sa voix pointue. « Abattez-moi cette porte. Par l’Hostie ! Les imbéciles pensent-ils pouvoir me tenir à l’écart si facilement ? »
La porte fut enfoncée, et ils avancèrent. Mais seulement d’une demi-douzaine de pas, car au bout de cette courte galerie, ils trouvèrent la seconde porte barrant leur progression. À travers celle-ci aussi, ils brisèrent, Gian Maria blasphémant violemment contre le délai. Pourtant, une fois fait, il n’était plus si pressé de mener la marche.
Dans la seconde cour, il jugea extrêmement probable qu’ils trouveraient les soldats de Valentina en train de les attendre. Alors, ordonnant à ses hommes de passer devant, il resta en arrière avec Guidobaldo jusqu’à ce qu’il apprenne que la cour intérieure était également vide.
Et maintenant, la centaine entière de ses partisans y était assemblée pour terrasser les vingt qui servaient Monna Valentina ; et Guidobaldo — malgré les scrupules de Gian Maria — s’avança froidement vers la porte de la chapelle.
* * * * *
À l’intérieur de la chapelle, la messe avait commencé. Fra Domenico, au pied de l’autel, avait débité le Confiteor, sa voix grave répondant au soprano du page officiant. Le Kyrie était prononcé lorsque l’attention de la congrégation fut attirée par le bruit de pas s’approchant de la porte de la chapelle, accompagné d’un cliquetis sinistre d’acier. Les hommes se levèrent en masse, craignant une trahison, et maudissant — malgré la sainteté du lieu — le fait qu’ils fussent sans armes.
Puis la porte s’ouvrit, et les talons armés des nouveaux venus résonnèrent sur les marches, si bien que chaque œil se tourna vers eux, y compris celui de Fra Domenico, qui avait prononcé le dernier « Christe eleison » d’une voix tremblante.
Un soupir de soulagement, suivi d’un cri de colère de Valentina, s’éleva lorsqu’ils reconnurent ceux qui arrivaient. Le premier fut le comte d’Aquila en armure complète, épée au côté et dague à la hanche, portant son casque au crochet de son bras gauche. Derrière lui se dressait la masse de Fortemani, son grand visage rougeaud empreint d’une excitation étrange, un gambison de cuir sur sa cuirasse d’acier, ceint lui aussi d’une épée et d’une dague, et portant son morion brillant à la main. En dernier venaient Lanciotto et Zaccaria, tous deux entièrement équipés et armés de toutes pièces.
« Qui êtes-vous pour venir ainsi équipés dans la Maison de Dieu interrompre la sainte messe ? » cria la voix de basse du frère.
« Patience, bon père », répondit Francesco calmement, « l’occasion est notre justification. »
« Que signifie ceci, Fortemani ? » demanda Valentina impérieusement, ses yeux fixés avec colère sur son capitaine, ignorant totalement le comte. « Me trahissez-vous aussi ? »
« Cela signifie, Madonna », répondit le géant brusquement, « que votre toutou, Messer Gonzaga, est en ce moment même en train d’admettre Gian Maria et ses troupes à Roccaleone, par la poterne. »
Il y eut un cri rauque de la part des hommes, que Francesco fit taire d’un geste de sa main gantée de fer.
Valentina regarda sauvagement Fortemani, puis, comme attirée par une volonté plus grande que la sienne, ses yeux furent forcés de se tourner vers le comte. Il s’avança instantanément et inclina la tête devant elle.
« Madonna, ce n’est pas l’heure des explications. L’action est requise, et cela immédiatement. J’ai eu tort de ne pas vous révéler mon identité avant que vous ne la découvriez par des moyens aussi malheureux et avec l’assistance du seul traître que Roccaleone ait hébergé, Romeo Gonzaga — qui, comme Fortemani vient de vous le dire, est en ce moment même en train d’admettre mon cousin et votre oncle au château. Mais que mon objectif ait été autre chose que de vous servir, ou que j’aie cherché, comme on vous l’a représenté, à tourner ce siège à mon propre profit politique, cela, Madonna, je vous implore dans votre propre intérêt de le croire faux. »
Elle tomba à genoux et, les mains jointes, commença à prier la Mère de Miséricorde, se croyant perdue, car son ton portait la conviction, et il avait dit que Gian Maria entrait dans le château.
« Madonna », cria-t-il en la touchant légèrement à l’épaule, « laissez vos prières attendre jusqu’à ce qu’elles puissent être des actions de grâce. Écoutez. Par la vigilance de Peppe, là, qui, bonne âme qu’il est, n’a jamais perdu foi en moi ni ne m’a jugé un lâche, nous avons été informés la nuit dernière — Fortemani et moi — de ce que Gonzaga préparait. Et nous avons établi nos plans et préparé le terrain. Lorsque les soldats de Gian Maria entreront, ils trouveront les portes extérieures barrées et verrouillées, et nous gagnerons un peu de temps pendant qu’ils les forceront. Mes hommes, comme vous le remarquerez, barrent même maintenant la porte de la chapelle pour imposer un obstacle supplémentaire. Maintenant, pendant qu’ils sont ainsi occupés, nous devons agir. Bref, donc, si vous nous faites confiance, nous vous porterons hors d’ici, car nous quatre avons travaillé toute la nuit à bonne fin. »
Elle le regarda à travers un voile de larmes, son visage tiré et effrayé. Puis elle porta les mains à son front dans un geste d’impuissance déconcertée.
« Mais ils nous suivront », se plaignit-elle.
« Pas du tout », répondit-il en souriant. « Car à cela aussi, nous avons pourvu. Venez, Madonna, le temps presse. »
Un long moment, elle le regarda. Puis, balayant les larmes qui troublaient sa vue, elle posa une main sur chacune de ses épaules, et resta ainsi, devant tous, scrutant son visage calme.
« Comment saurai-je que ce que vous dites est vrai — que je peux vous faire confiance ? » demanda-t-elle, mais sa voix n’était pas celle de quelqu’un qui exige une preuve écrasante avant de croire.
« Par mon honneur et ma chevalerie », répondit-il d’une voix résonnante, « je fais serment ici, au pied de l’autel de Dieu, que mon but — mon seul but — a été, est, et sera de vous servir, Monna Valentina. »
« Je vous crois », s’écria-t-elle ; pour sangloter un instant plus tard : « Pardonnez-moi, Francesco, et que Dieu pardonne aussi mon manque de foi en vous. »
Il souffla doucement son nom dans des accents si doux qu’une paix heureuse l’envahit, et le courage brillant d’autrefois resplendit dans ses yeux bruns.
« Venez, messieurs ! » cria-t-il maintenant, avec une vivacité soudaine qui les précipita dans une obéissance fiévreuse. « Vous, Fra Domenico, ôtez vos habits sacerdotaux, et retroussez votre habit. Il y a de l’escalade pour vous. Ici, quelques-uns d’entre vous, poussez cette marche d’autel. Mes hommes et moi avons passé la nuit à en desserrer les vieilles charnières. »
Ils soulevèrent la dalle, et dans l’ouverture en dessous fut révélé un escalier menant aux donjons et aux caves de Roccaleone.
Ils y descendirent avec hâte mais en bon ordre, encadrés par Francesco, et quand le dernier fut passé, lui et Lanciotto, aidés par d’autres en bas qui avaient saisi une corde qu’il leur avait lancée, replacèrent la dalle par-dessous, de sorte qu’aucune trace ne subsistât du chemin par lequel ils étaient venus.
Une poterne avait été déverrouillée en bas par Fortemani, qui avait ouvert la marche avec une demi-douzaine d’hommes ; et une immense échelle de siège qui reposait toute prête dans cette galerie souterraine fut précipitée à travers les douves, qui à cet endroit étaient un torrent rugissant.
Fortemani fut le premier à descendre ce pont en pente, et en atteignant le sol, il fixa l’extrémité inférieure.
Ensuite descendirent une douzaine d’hommes sur l’ordre de Francesco, armés des piques qui avaient été laissées la veille dans la galerie. Sur un mot de commandement, ils se glissèrent tranquillement au loin. Puis vinrent les femmes, et enfin, le reste des hommes.
De l’ennemi, ils n’aperçurent aucune trace ; pas même une sentinelle, car chaque homme de Gian Maria avait été pressé dans l’investissement du château. Ainsi, ils émergèrent de Roccaleone et firent leur chemin le long de ce pont grossier vers les prairies plaisantes au sud. Déjà, Fortemani et sa douzaine d’hommes avaient disparu au trot, se dirigeant vers le front du château, quand Francesco posa le pied sur le pont en dernier, et referma la poterne derrière lui. Puis il glissa rapidement au sol, et avec l’aide d’une douzaine de mains prêtes, il tira l’échelle de siège. Ils la portèrent à quelques pas du bord du torrent et la déposèrent dans la prairie. Avec un rire du plus pur plaisir, Francesco se plaça aux côtés de Valentina.
« Cela exercera leur esprit de découvrir comment nous sommes sortis », s’écria-t-il, « et ils seront forcés de conclure que nous sommes tous des anges, avec des ailes sous nos armures. Nous ne leur avons pas laissé une seule échelle ou un seul bout de corde à Roccaleone par lequel tenter de nous suivre, même s’ils découvrent comment nous sommes venus. Mais venez, Valentina mia, la comédie n’est pas encore terminée. Déjà, Fortemani aura retiré le pont par lequel ils sont entrés et engagé le combat avec le peu d’hommes qui auraient pu être laissés derrière, et nous tenons le Haut et Puissant Gian Maria dans le piège le plus serré qui ait jamais été façonné. »
CHAPITRE XXV. LA CAPITULATION DE ROCCALEONE
Sous le soleil de ce brillant matin de mai, Francesco et ses hommes se mirent gaiement au travail pour s’emparer du camp ducal, et la première affaire du jour fut d’armer les soldats qui étaient sortis sans armes. D’armes, il n’y avait pas de manque, et ils se servirent libéralement, tandis qu’ici et là, un homme s’arrêtait pour enfiler un haubergeon ou presser un casque d’acier sur sa tête.
Trois sentinelles seulement avaient été laissées pour garder les tentes, et de celles-ci, Fortemani et deux de ses hommes avaient fait des prisonniers pendant que les autres retiraient le pont par lequel les envahisseurs étaient entrés. Et maintenant, sous la poterne ouverte, près du pont-levis, béait un torrent impétueux que nul homme n’aurait la témérité de tenter de traverser à la nage.
Dans cette ouverture apparut bientôt Gian Maria, le visage rouge pour une fois, et derrière lui une foule clamante d’hommes d’armes qui partageaient la rage de leur maître face à la manière dont ils avaient été piégés.
À l’arrière des tentes, Valentina et ses dames attendaient l’issue du parlement qui semblait à présent s’annoncer. Le gros des troupes était occupé aux canons de Gian Maria, et sous la supervision de Francesco, ils les pointaient sur le pont-levis.
Depuis le château, un cri puissant s’éleva. Les hommes disparurent de la poterne pour réapparaître un instant plus tard sur les remparts, et Francesco rit au plus profond de sa gorge en percevant le but de cette manœuvre. Ils s’étaient souvenus des canons qui y étaient montés, et étaient partis pour les utiliser contre la petite armée de Valentina. Canon après canon, ils essayèrent, et un cri féroce de rage éclata lorsqu’ils réalisèrent par quels leurres ils avaient été tenus en échec pendant la semaine passée. Cela fut suivi par un silence de quelques instants, terminé enfin par le son d’un clairon.
Répondant à cette convocation à parlementer, et avec un dernier mot d’injonction à Fortemani, qui était resté en charge des hommes aux canons, Francesco s’avança à cheval sur l’une des montures de Gian Maria, escorté par Lanciotto et Zaccaria montés de même, et chacun armé d’une arquebuse chargée.
Sous les murs de Roccaleone, il retint sa monture, riant en lui-même de ce changement monstrueux de camp. Alors qu’il s’arrêtait — casque sur la tête, mais visière relevée — un corps vint voltiger par-dessus les créneaux et éclaboussa les eaux bouillonnantes en contrebas. C’était le cadavre d’Aventano, que Gian Maria avait péremptoirement ordonné de retirer de sa vue.
« Je désire parler avec Monna Valentina della Rovere », cria le duc furieux.
« Vous pouvez parler avec moi, Gian Maria », répondit la voix de Francesco, claire et métallique. « Je suis son représentant, son ancien prévôt de Roccaleone. »
« Qui êtes-vous ? » demanda le duc, frappé par une note familière dans cette voix railleuse.
« Francesco del Falco, comte d’Aquila. »
« Par Dieu ! Vous ! »
« Une époque de merveilles, n’est-ce pas ? » rit Francesco.
« Que perdrez-vous, mon cousin — une femme ou un duché ? »
La rage frappa Gian Maria d’impuissance un instant. Puis il se tourna vers Guidobaldo et murmura quelque chose ; mais Guidobaldo, qui semblait fort intéressé maintenant par ce chevalier en contrebas, haussa simplement les épaules.
« Je ne perdrai ni l’un ni l’autre, Messer Francesco », rugit le duc. « Ni l’un ni l’autre, par Dieu ! » hurla-t-il. « Ni l’un ni l’autre, m’entendez-vous ? »
« Je serais sourd autrement », fut la réponse aisée. « Mais vous êtes gravement en faute. L’un ou l’autre, vous devez y renoncer, et c’est à vous de faire un choix entre eux. Le jeu s’est retourné contre vous, Gian Maria, et vous devez payer. »
« Mais n’ai-je aucune voix dans le marchandage de ma nièce ? » demanda Guidobaldo avec une froide dignité. « Est-ce à vous, Seigneur Comte, de dire si mon cousin doit l’épouser ou non ? »
« Eh bien, non. Il peut l’épouser s’il le veut, mais il ne sera plus duc. En fait, il sera un paria sans titre à faire valoir, si tant est que les Babbianiens lui laissent une tête du tout ; tandis que moi, au moins, bien que non duc avec un trône chancelant, je suis un comte avec des terres, petites mais solidement tenues, et je deviendrai duc si Gian Maria refuse de me céder votre nièce. Alors, s’il est disposé à l’épouser, serez-vous disposé à la laisser épouser un vagabond sans abri ou un cadavre décapité ? »
Le visage de Guidobaldo sembla changer, et ses yeux scrutèrent curieusement le duc au visage blanc à ses côtés.
« Ainsi, vous êtes l’autre prétendant à la main de ma nièce, Seigneur Comte ? » demanda-t-il de sa voix la plus froide.
« Je le suis, Altesse, » répondit Francesco posément. « Voici la situation : à moins que Gian Maria ne soit à Babbiano au matin, il perd sa couronne, laquelle me reviendra par la volonté du peuple ; mais s'il consent à renoncer à ses prétentions sur Monna Valentina en ma faveur, alors je me rendrai directement à Aquila et je ne troublerai plus Babbiano. S'il refuse et persiste dans ce mariage, odieux à Monna Valentina, eh bien, mes hommes le retiendront captif derrière ces murs jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour qu'il atteigne son duché à temps pour sauver sa couronne. Dans l'intervalle, je chevaucherai jusqu'à Babbiano à sa place, et, bien que je sois peu désireux de jouer les ducs, j'accepterai le trône et réduirai au silence les importunités du peuple. Il pourra alors tenter d'obtenir le consentement de Votre Altesse pour cette union. »
Pour la première fois peut-être de sa vie, Guidobaldo se rendit coupable d'un acte de discourtoisie manifeste. Il éclata de rire, un rire bruyant, amusé, qui trancha le cœur de Gian Maria comme un couteau.
« Eh bien, Seigneur Comte, » dit-il, « j'avoue que vous nous tenez fort à votre merci pour nous modeler à votre guise. Or, vous êtes un soldat et un stratège tel qu'il me plairait d'avoir autour de ma personne à Urbino. Qu'en dit Votre Altesse ? » poursuivit-il, se tournant à présent vers le Gian Maria presque muet. « J'ai encore une autre nièce avec qui nous pourrions cimenter l'union des deux duchés ; et elle pourrait se montrer plus consentante. Les femmes, semble-t-il, s'obstinent à être des femmes. Ne pensez-vous pas que Monna Valentina et ce valeureux cousin qui est le vôtre... »
« Ne l'écoutez pas ! » hurla Gian Maria, en proie à une fureur blanche. « C'est un chien à la langue mielleuse qui parviendrait à convaincre le diable lui-même de quitter l'enfer. Ne concluez aucun marché avec ce rustre ! J'ai cent hommes, et... » Il pivota soudain. « Baissez ce pont-levis, lâches ! » tonna-t-il à leur intention, « et débarrassez-moi mes tentes de ces animaux. »
« Gian Maria, je vous avertis, » cria Francesco, d'une voix haute et ferme. « J'ai braqué vos propres canons sur ce pont, et à la première tentative de l'abaisser, je le réduirai en éclats. Vous ne sortirez pas de Roccaleone, sauf si je le veux et selon mes conditions, et si vous perdez votre duché par votre obstination, ce sera votre propre faute ; mais répondez-moi maintenant, afin que je sache quelle route prendre. »
Guidobaldo, lui aussi, retint Gian Maria et contremanda son ordre d'abaisser le pont. C'est alors que, de l'autre côté, Gonzaga s'approcha furtivement de lui et lui murmura à l'oreille la suggestion d'attendre la tombée de la nuit.
« Attendre la nuit, imbécile ! » fulmina le Duc en se tournant vers lui, dans une joie féroce de trouver quelqu'un qu'il pouvait mettre en pièces. « Si j'attends jusque-là, mon trône m'est perdu. Voilà ce qui arrive quand on fréquente des traîtres. C'est votre faute, Judas ! » cria-t-il plus violemment encore, le visage déformé ; « mais vous, du moins, vous paierez pour ce que vous avez fait. »
Gonzaga vit un éclair d'acier briller devant ses yeux, et un cri perçant lui échappa tandis que la dague de Gian Maria s'enfonçait dans sa poitrine. Trop tard, Guidobaldo tendit la main pour arrêter le Duc.
Et ainsi, par une justice étrangement vengeresse, le magnifique Gonzaga s'effondra mort à l'endroit même où il avait si lâchement et si ignoblement poignardé Aventano.
« Jetez-moi cette charogne dans les douves, » grogna Gian Maria, encore frémissant de la rage qui avait dicté son acte féroce.
Il fut obéi, et ainsi le meurtrier et sa victime furent réunis dans une même tombe.
Après la première tentative pour retenir Gian Maria, Guidobaldo avait observé la scène avec indifférence, estimant que l'acte était un châtiment tout à fait approprié pour un homme dont il n'avait, pour sa part, jamais partagé la traîtrise.
En voyant le corps disparaître dans le torrent en contrebas, Gian Maria sembla réaliser ce qu'il avait fait. Sa colère retomba, et, la tête basse, il fit pieusement le signe de croix. Puis, se tournant vers un serviteur qui se tenait à ses côtés :
« Veillez à ce qu'une messe soit dite pour son âme demain, » lui ordonna-t-il solennellement.
Comme si cet acte avait suffi à l'apaiser et à lui rendre ses esprits, Gian Maria fit un pas en avant et demanda à son cousin, sur un ton plus calme qu'il n'en avait employé jusqu'alors, de préciser les conditions auxquelles il lui permettrait de retourner à Babbiano dans les délais impartis par son peuple.
« Elles ne sont rien de plus que ceci : vous renoncez à votre prétention sur Monna Valentina, et vous trouvez consolation — comme je pense que Son Altesse d'Urbino l'a elle-même suggéré — auprès de la plus jeune nièce du Seigneur Guidobaldo. »
Avant qu'il ne puisse répondre, Guidobaldo l'exhortait à voix basse à accepter les conditions.
« Qu'y a-t-il d'autre pour vous ? » conclut Montefeltro de manière significative.
« Et cette autre nièce de la vôtre... ? » demanda Gian Maria d'un air penaud.
« J'ai déjà donné ma parole, » répondit Guidobaldo.
« Et Monna Valentina ? » demanda l'autre d'un ton presque plaintif.
« Peut épouser ce condottiere entêté qui est le sien. Je ne m'y opposerai pas. Venez ; je suis votre ami en ceci. Je sacrifie même Valentina à vos intérêts. Car si vous persistez, il vous ruinera. La partie est à lui, monseigneur. Reconnaissez votre défaite, comme je reconnais la mienne, et payez. »
« Mais qu'est votre défaite comparée à la mienne ? » s'écria Gian Maria, qui percevait le calcul de Guidobaldo : avoir un neveu par alliance tel que Francesco del Falco était loin d'être indésirable en ces temps troublés qui s'annonçaient.
« Elle est tout aussi absolue, » répondit Guidobaldo avec un haussement d'épaules. Et c'est sur ce ton que le Duc d'Urbino poursuivit pendant quelques instants, jusqu'à ce qu'en fin de compte, Gian Maria se retrouve non seulement abandonné par son allié, mais que cet allié combatte désormais aux côtés de son cousin et le presse d'accepter les conditions, si désagréables soient-elles. Ainsi pressé, Gian Maria reconnut piteusement sa défaite et sa volonté d'en payer le prix. Sur ce, il demanda combien de temps il lui serait permis de quitter le château.
« Eh bien, immédiatement, puisque j'ai votre parole, » répondit Francesco avec empressement, ce qui fit luire la traîtrise dans les yeux de Gian Maria, prestement éteinte par les paroles suivantes de Francesco. « Mais de peur que vos hommes et les miens ne viennent à se quereller, vous ordonnerez aux vôtres de sortir sans armes ni armure, et vous déposerez les vôtres. Son Altesse Guidobaldo est le seul homme en faveur de qui je puisse faire exception à cette condition. Si elle est enfreinte, je vous promets que vous le regretterez amèrement. À la vue du premier homme armé sortant de ces portes, je donnerai l'ordre de faire feu sur vous, et vos propres canons causeront votre perte. »
Ainsi prit fin le second siège de Roccaleone presque aussitôt qu'il eut commencé, et ainsi Gian Maria capitula devant le vainqueur. Le Duc de Babbiano et ses hommes sortirent piteusement et en silence, et prirent le chemin de Babbiano, sans qu'aucun mot — pas même un regard — ne soit échangé entre Gian Maria et la dame qui avait été la cause de sa déconfiture, et qui regardait son départ avec insouciance.
Guidobaldo et ses quelques serviteurs s'attardèrent une fois son ancien allié parti. Puis il ordonna à Francesco de le conduire auprès de sa nièce, ce que Francesco s'empressa de faire.
Le Duc l'embrassa froidement ; le fait qu'il l'embrasse tout court après ce qui s'était passé était toutefois de bon augure.
« Vous viendrez avec moi à Urbino, Seigneur Comte ? » dit-il soudain à Francesco. « Il serait préférable de célébrer les noces là-bas. Tout est prêt, car tout avait été préparé pour Gian Maria. »
Une grande joie brilla dans les yeux de Valentina ; ses joues s'empourprèrent et son regard s'abaissa ; mais Francesco scruta le visage du Duc avec l'œil aiguisé de celui qui a du mal à croire à une telle fortune.
« Votre Altesse me veut du bien ? » osa-t-il demander. Guidobaldo se raidit, et un froncement de sourcils brisa la sérénité de son front altier.
« Vous avez ma parole princière, » répondit-il solennellement, ce sur quoi, le genou en terre, Francesco s'inclina pour baiser sa main ducale.
Et c'est ainsi qu'ils partirent sur les chevaux qu'ils gardaient comme butin de guerre. Ils formaient un beau cortège, Guidobaldo chevauchant en tête avec Francesco et Valentina, tandis que l'arrière-garde était composée de Peppe et du Frère Domenico qui, touchés par cette épidémie de bonne volonté, fraternisaient enfin l'un avec l'autre.
Et, tandis qu'ils chevauchaient, il advint que Guidobaldo prit quelque peu de retard, de sorte que, pour un instant, Francesco et Valentina se retrouvèrent seuls un peu en avant des autres. Elle se tourna vers lui, une timidité dans les yeux bruns, un tremblement aux coins de ses lèvres rouges :
« Vous n'avez pas encore dit que vous me pardonniez, Francesco, » se plaignit-elle dans un murmure timoré. « Ne serait-il pas convenable que vous le fassiez, puisque nous devons nous marier si bientôt ? »