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Manon Lescaut

by abbé Prévost · in French

MANON LESCAUT

par

l'Abbé Prévost

I

Pourquoi l'aimait-il ? Fou curieux, tais-toi ! L'amour humain est-il le fruit de la volonté humaine ? BYRON.

Environ six mois avant mon départ pour l'Espagne, je fis la connaissance du chevalier des Grieux. Quoique je ne sortisse que rarement de ma retraite, le souci que je portais au bien-être de mon enfant me poussait parfois à entreprendre de courts voyages, que je prenais toutefois grand soin d'abréger autant qu'il était possible.

Je revenais un jour de Rouen, où j'étais allé, à sa demande, pour assister à un procès alors pendant devant le Parlement de Normandie, concernant un héritage sur lequel j'avais des droits issus de mon grand-père maternel. Ayant pris la route d'Evreux, où je couchai la première nuit, j'atteignis le lendemain, vers l'heure du dîner, Passy, distant de cinq ou six lieues. Je fus étonné, en entrant dans cette ville tranquille, de voir tous les habitants en émoi. Ils sortaient de leurs maisons en foule, vers la porte d'une petite auberge, devant laquelle étaient attelées deux voitures couvertes. Leurs chevaux, encore harnachés et fumants de fatigue et de chaleur, montraient que le cortège venait tout juste d'arriver. Je m'arrêtai un instant pour apprendre la cause du tumulte, mais je ne pus obtenir que peu d'informations de la foule curieuse qui passait à toute allure, indifférente à mes questions, et se hâtant impatiemment vers l'auberge dans une confusion extrême. Enfin, un archer de la garde civile, portant son baudrier et un fusil sur l'épaule, apparut à la porte ; je lui fis signe de s'approcher et je le priai de me dire la cause du vacarme. « Rien, monsieur, dit-il, qu'une douzaine de filles de joie que mes camarades et moi conduisons au Havre-de-Grâce, d'où nous devons les embarquer pour l'Amérique. Il y en a une ou deux d'assez jolies, et c'est ce qui attire apparemment la curiosité de ces braves gens. »

J'aurais poursuivi ma route, satisfait de cette explication, si mon attention n'avait été arrêtée par les cris d'une vieille femme qui sortait de l'auberge les mains jointes, en s'écriant :

« Une barbarie sans nom ! Un spectacle propre à inspirer l'horreur et la compassion ! » « Que peut signifier cela ? » demandai-je. « Oh ! monsieur, entrez vous-même dans la maison, dit la femme, et voyez si ce n'est pas un spectacle à vous briser le cœur ! » La curiosité me fit mettre pied à terre ; et laissant mon cheval aux soins du palefrenier, je me frayai un chemin avec quelque difficulté à travers la foule, et je contemplai en effet une scène assez touchante.

Parmi les douze filles, qui étaient enchaînées par la taille en deux rangées, il y en avait une dont l'air et la figure semblaient si peu assortis à sa condition présente que, dans d'autres circonstances, je n'aurais pas hésité à la déclarer de haute naissance. Son chagrin excessif, et même la misère de sa parure, ne diminuaient en rien sa beauté surprenante, si bien qu'au premier coup d'œil je fus inspiré d'un sentiment mêlé de respect et de pitié.

Elle essayait, autant que la chaîne le lui permettait, de se détourner et de cacher son visage au regard grossier des spectateurs. Il y avait quelque chose de si naturel dans l'effort qu'elle faisait pour échapper aux observations, que cela ne pouvait provenir que d'une pudeur innée.

Comme les six hommes qui escortaient la malheureuse troupe étaient réunis dans la salle, je pris le chef à part et lui demandai des informations sur cette belle jeune fille. Tout ce qu'il put me fournir fut des plus vagues. « Nous l'avons amenée, dit-il, de l'Hôpital, par ordre du lieutenant général de police. Il n'y a aucune raison de supposer qu'elle y ait été enfermée pour bonne conduite.

« Je l'ai souvent interrogée sur la route ; mais elle persiste à refuser même de me répondre. Pourtant, bien que je n'aie reçu aucun ordre de faire une distinction entre elle et les autres, je ne peux m'empêcher de la traiter différemment, car elle me semble quelque peu supérieure à ses compagnes. Voici un jeune homme, poursuivit l'archer, qui peut vous dire, mieux que moi, la cause de ses malheurs. Il l'a suivie depuis Paris, et a à peine séché ses larmes un seul instant. Il doit être soit son frère, soit son amant. »

Je me tournai vers le coin de la salle, où ce jeune homme était assis. Il semblait plongé dans une profonde rêverie. Jamais je ne vis un tableau de douleur plus saisissant. Il était vêtu simplement ; mais on peut découvrir au premier coup d'œil un homme de naissance et d'éducation. Comme je m'approchais de lui, il se leva, et il y avait une expression si raffinée et si noble dans ses yeux, dans tout son maintien, dans chacun de ses mouvements, que je sentis un élan involontaire pour lui rendre tout service en mon pouvoir. « Je ne veux pas m'immiscer dans vos chagrins, dis-je en m'asseyant à côté de lui, mais vous contenterez peut-être le désir que j'éprouve d'apprendre quelque chose sur cette belle jeune fille, qui semble peu faite par la nature pour la condition misérable où elle est placée. »

Il me répondit avec franchise qu'il ne pouvait communiquer son histoire sans se faire connaître, et qu'il avait des raisons urgentes de garder son incognito. « Je peux cependant vous dire ceci, car ce n'est plus un secret pour ces misérables, continua-t-il en montrant les gardes, que je l'adore avec une passion si ardente et si absorbante qu'elle fait de moi le plus malheureux des êtres humains. J'ai tenté tous les moyens à Paris pour obtenir sa liberté. Pétitions, artifices, force, tout a échoué. Où qu'elle aille, j'ai résolu de la suivre, jusqu'au bout du monde. Je m'embarquerai avec elle et traverserai jusqu'en Amérique.

« Mais songez à l'inhumanité brutale de ces lâches brigands, ajouta-t-il en parlant des gardes ; ils ne me permettent pas de l'approcher ! J'avais prévu une attaque ouverte contre eux à quelques lieues de Paris ; m'étant assuré, comme je le croyais, l'aide de quatre hommes qui, pour une somme considérable, m'avaient loué leurs services. Les traîtres, cependant, m'ont laissé exécuter mon plan tout seul et se sont enfuis avec mon argent. L'impossibilité de réussir m'a bien sûr fait abandonner la tentative. J'ai alors imploré des gardes la permission de suivre leur cortège, en leur promettant une récompense. L'amour de l'argent a obtenu leur consentement ; mais comme ils exigeaient un paiement chaque fois que j'étais autorisé à lui parler, ma bourse s'est rapidement vidée ; et maintenant que je suis totalement sans le sou, ils sont assez barbares pour me repousser brutalement, chaque fois que je fais la moindre tentative pour l'approcher. Il y a un instant à peine, comme j'osais le faire malgré leurs menaces, l'un des gaillards a levé la crosse de son fusil. Je suis maintenant poussé par leurs exigences à me défaire du misérable cheval qui m'a conduit jusqu'ici, et je me prépare à continuer le voyage à pied. »

Bien qu'il semblât raconter cette histoire assez tranquillement, j'observai les larmes monter à ses yeux tandis qu'il concluait. Cette aventure me parut n'être pas moins singulière qu'elle était touchante. « Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me faire le confident de vos secrets ; mais si je peux vous être utile d'une quelconque manière, je vous offre volontiers mes services. » « Hélas ! répondit-il, je ne vois pas la moindre lueur d'espoir. Je dois me résigner à mon destin dans toute sa rigueur. J'irai en Amérique : là, au moins, je pourrai être libre de vivre avec celle que j'aime. J'ai écrit à un ami, qui m'enverra de l'argent au Havre-de-Grâce. Ma seule difficulté est d'arriver jusque-là, et de fournir à cette pauvre créature, ajouta-t-il en jetant un regard de douleur sur sa maîtresse, quelques menus conforts en chemin. » « Eh bien ! lui dis-je, je vous soulagerai de cette difficulté. Voici de l'argent, dont je vous prie d'accepter : je regrette seulement de ne pouvoir vous être d'aucun plus grand service. »

Je lui donnai quatre louis sans être aperçu des gardes ; car je pensais que s'ils savaient qu'il avait cet argent, ils auraient pu augmenter le prix de leurs concessions. Il me vint même à l'esprit de m'entendre avec eux, afin d'assurer au jeune homme le privilège de converser avec sa maîtresse, durant le reste du voyage jusqu'au Havre, sans entrave. Je fis signe au chef de s'approcher et lui soumis la proposition. Cela sembla déconcerter le rustre, malgré son effronterie habituelle. « Ce n'est pas, monsieur, dit-il d'un ton embarrassé, que nous refusions de le laisser parler à la fille, mais il veut être toujours près d'elle, ce qui nous cause des désagréments ; et il est juste que nous soyons payés pour la peine qu'il nous occasionne. » « Voyons ! lui dis-je, que suffirait-il pour vous éviter de ressentir cet inconvénient ? » Il eut l'audace d'en demander deux louis. Je les lui donnai sur-le-champ. « Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il n'y ait aucune fourberie : car je donnerai au jeune homme mon adresse, afin qu'il puisse m'écrire à son arrivée ; et soyez assuré que je n'ai pas le pouvoir de vous punir. » Cela me coûta au total six louis.

La manière gracieuse et la gratitude sincère avec lesquelles le jeune inconnu me remercia confirmèrent mon idée qu'il était de bonne naissance et méritait ma bienveillance. J'adressai quelques mots à sa maîtresse avant de quitter la salle. Elle me répondit avec une modestie si douce et si charmante que je ne pus m'empêcher de faire, en sortant, mille réflexions sur le caractère incompréhensible des femmes.

Retourné à ma retraite, je restai dans l'ignorance du résultat de cette aventure ; et avant que deux années ne se fussent écoulées, elle était complètement effacée de ma mémoire, quand le hasard m'apporta l'occasion d'en apprendre toutes les circonstances du début à la fin.

J'arrivai à Calais, venant de Londres, avec mon élève, le marquis de ----. Nous logeâmes, si je m'en souviens bien, au "Lion d'Or", où, pour quelque raison, nous fûmes obligés de passer la journée et la nuit suivantes. En marchant le long des rues dans l'après-midi, je crus voir le même jeune homme que j'avais autrefois rencontré à Passy. Il était misérablement vêtu, et beaucoup plus pâle que lorsque je l'avais vu pour la première fois. Il portait au bras une vieille valise, n'étant arrivé en ville que depuis peu. Cependant, il y avait sur son visage une expression trop aimable pour ne pas être facilement reconnue, et qui rappela immédiatement ses traits à mon souvenir. « Observez ce jeune homme, dis-je au marquis ; nous devons l'aborder. »

Sa joie fut inexprimable quand, à son tour, il me reconnut.

« Ah ! monsieur, s'écria-t-il en baisant ma main, j'ai donc encore une fois l'occasion de vous témoigner mon éternelle gratitude ! » Je m'enquis de savoir d'où il venait. Il répondit qu'il venait d'arriver par mer du Havre, où il avait débarqué récemment d'Amérique. « Vous ne semblez pas être trop à votre aise pour l'argent, lui dis-je ; allez au "Lion d'Or", où je loge ; je vous rejoindrai dans un instant. »

Je retournai, en effet, plein d'impatience d'apprendre les détails de ses malheurs et les circonstances de son voyage en Amérique. Je lui fis mille accueils et ordonnai qu'on lui fournît tout ce dont il avait besoin. Il n'attendit pas d'être sollicité pour l'histoire de sa vie. « Monsieur, me dit-il, votre conduite est si généreuse que je considérerais comme une basse ingratitude de garder la moindre réserve envers vous. Vous apprendrez non seulement mes malheurs et mes souffrances, mais mes fautes et mes faiblesses les plus coupables. Je suis sûr que, même en me blâmant, vous ne me refuserez pas votre sympathie. »

Je dois ici informer le lecteur que j'ai mis par écrit l'histoire presque immédiatement après l'avoir entendue ; et il peut, par conséquent, être assuré de l'exactitude et de la fidélité du récit. J'emploie le mot fidélité en référence à la substance des réflexions et des sentiments, que le jeune homme a transmis dans le langage le plus gracieux. Voici donc son histoire, que, dans son déroulement, je ne surchargerai pas d'une seule observation qui ne fût la sienne.

II

J'aimais Ophélie ! Quarante mille frères Ne pourraient, avec toute leur somme d'amour, Atteindre la mienne. SHAKESPEARE.

« J'avais dix-sept ans et j'achevais mes études à Amiens, où mes parents, qui appartenaient à l'une des premières familles de Picardie, m'avaient envoyé. Je menais une vie si studieuse et si réglée que mes maîtres me montraient comme un modèle de conduite aux autres écoliers. Non que je fisse des efforts extraordinaires pour acquérir cette réputation, mais mon caractère était naturellement traitable et tranquille ; mes penchants me portaient à m'appliquer à l'étude ; et même l'aversion naturelle que je ressentais pour le vice était mise à mon crédit comme une preuve positive de vertu. Les progrès fructueux de mes études, ma naissance et quelques avantages extérieurs de ma personne firent de moi un favori général des habitants de la ville.

« Je terminai mes exercices publics avec une approbation si générale que l'évêque du diocèse, qui était présent, me proposa d'entrer dans l'Église, où je ne pourrais manquer, dit-il, d'acquérir plus de distinction que dans l'Ordre de Malte, pour lequel mes parents m'avaient destiné. J'étais déjà décoré de la Croix et appelé le chevalier des Grieux. Les vacances étant arrivées, je me préparais à retourner auprès de mon père, qui avait promis de m'envoyer bientôt à l'Académie.

« Mon seul regret en quittant Amiens venait de devoir me séparer d'un ami, plus âgé que moi de quelques années, auquel j'avais toujours été tendrement attaché. Nous avions été élevés ensemble ; mais, par suite de la gêne de sa famille, il était destiné à prendre les ordres et devait rester après moi à Amiens pour compléter les études requises pour sa vocation sacrée. Il avait mille bonnes qualités. Vous reconnaîtrez en lui les meilleures au cours de mon histoire, et par-dessus tout, un zèle et une ferveur d'amitié qui surpassent les exemples les plus illustres de l'antiquité. Si j'avais à cette époque suivi ses conseils, j'aurais toujours continué à être un homme discret et heureux. Si j'avais même pris conseil de ses reproches, lorsque j'étais au bord de ce gouffre dans lequel mes passions m'ont plongé par la suite, j'aurais été épargné par le triste naufrage de ma fortune et de ma réputation. Mais il était condamné à voir ses admonestations amicales ignorées ; et même, parfois, récompensées par le mépris d'un misérable ingrat, qui osa souvent traiter sa conduite fraternelle d'offensante et d'officieuse.

« J'avais fixé le jour de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne l'avais-je fixé un jour plus tôt ! J'aurais alors rapporté à la maison de mon père mon innocence immaculée.

« La veille même du jour prévu pour mon départ, alors que je me promenais avec mon ami, qui se nommait Tiberge, nous vîmes arriver la diligence d'Arras et nous flânâmes derrière elle jusqu'à l'auberge où s'arrêtent ces voitures. Nous n'avions d'autre motif que la curiosité. Quelques hommes fatigués en descendirent et se retirèrent aussitôt dans l'auberge. Une personne resta en arrière : elle était très jeune et se tenait toute seule dans la cour, tandis qu'un homme d'un âge avancé, qui semblait avoir la charge d'elle, s'occupait de retirer ses bagages du véhicule. Elle me frappa comme étant si extrêmement belle que moi, qui n'avais jamais auparavant pensé à la différence entre les sexes, ni regardé une femme avec la moindre attention, moi dont la conduite avait été jusqu'alors le sujet de l'admiration universelle, je me sentis, à l'instant, privé de ma raison et de mon empire sur moi-même. J'avais toujours été excessivement timide et facilement déconcerté ; mais maintenant, au lieu de rencontrer un obstacle dans cette faiblesse, j'avançai sans la moindre réserve vers celle qui était ainsi devenue, en un instant, la maîtresse de mon cœur.

« Bien que plus jeune que moi, elle reçut mes politesses sans embarras. Je lui demandai la cause de son voyage à Amiens et si elle avait des connaissances dans la ville. Elle me dit ingénument qu'elle y avait été envoyée par ses parents pour commencer son noviciat afin de prendre le voile. L'amour avait si vivement aiguisé ma perception, même dans le court instant où il avait été intronisé, que je vis dans cette annonce un coup fatal pour mes espérances. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre aussitôt ce qui se passait dans mon esprit ; car elle avait plus d'expérience que moi. C'était contre son gré qu'elle était consignée dans un couvent, sans doute pour réprimer ce penchant pour le plaisir qui était déjà devenu trop manifeste, et qui causa, à la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle intention de ses parents avec tous les arguments que ma passion naissante et mon éloquence d'écolier pouvaient suggérer. Elle n'affecta ni austérité ni réserve. Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle prévoyait trop clairement ce que devait être son sort malheureux ; mais que c'était, apparemment, la volonté du Ciel, puisqu'il ne lui restait aucun moyen de l'écarter. La douceur de son regard, l'air de chagrin avec lequel elle prononça ces mots, ou peut-être plutôt le destin contrôlant qui me menait à ma perte, ne me permirent pas un instant de peser ma réponse. Je lui assurai que si elle voulait se fier à mon honneur et au tendre intérêt qu'elle m'avait déjà inspiré, je sacrifierais ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents et pour la rendre heureuse. J'ai été depuis mille fois étonné, en y réfléchissant, de penser comment j'avais pu m'exprimer avec tant d'audace et de facilité ; mais l'amour n'aurait jamais pu devenir une divinité s'il n'avait pas souvent opéré des miracles.

« Je fis bien d'autres discours pressants et tendres ; et ma belle inconnue comprit parfaitement que le mien n'était pas l'âge de la tromperie. Elle m'avoua que si je pouvais voir ne serait-ce qu'un espoir raisonnable de pouvoir effectuer son affranchissement, elle se croirait redevable de ma bonté pour plus que la vie elle-même ne pourrait payer. Je répétai que j'étais prêt à tout tenter en sa faveur ; mais, n'ayant pas assez d'expérience pour imaginer d'emblée un plan raisonnable pour la servir, je n'allai pas au-delà de cette assurance générale, de laquelle, en vérité, peu de bien pouvait naître, ni pour elle ni pour moi. Son vieux gardien nous ayant rejoints à ce moment-là, mes espoirs auraient été anéantis, si elle n'avait eu assez de tact pour compenser ma stupidité. Je fus surpris, à son approche, de l'entendre m'appeler son cousin et dire, sans être le moins du monde déconcertée, que comme elle avait eu la chance de me rencontrer à Amiens, elle n'irait pas au couvent avant le lendemain matin, afin d'avoir le plaisir de me retrouver au souper. Innocent que j'étais, je compris aussitôt le sens de cette ruse ; et je proposai qu'elle logeât pour la nuit chez un aubergiste qui, après avoir été pendant de nombreuses années le cocher de mon père, s'était récemment établi à Amiens, et qui était sincèrement attaché à moi.

« Je l'y conduisis moi-même, ce dont le vieil Argus parut un peu grogner ; et mon ami Tiberge, qui était intrigué par toute la scène, nous suivit sans dire un mot. Il n'avait pas entendu notre conversation, ayant fait les cent pas dans la cour pendant que je parlais d'amour à ma maîtresse angélique. Comme j'avais quelques doutes sur sa discrétion, je me débarrassai de lui en le priant d'exécuter une commission pour moi. J'eus ainsi le bonheur, en arrivant à l'auberge, de divertir seul la souveraine de mon cœur.

« J'appris bientôt que j'étais moins un enfant que je ne l'avais imaginé auparavant. Mon cœur s'ouvrit à mille sentiments de plaisir, dont je n'avais pas auparavant la moindre idée. Une délicieuse conscience de jouissance se diffusa dans tout mon esprit et mon âme. Je sombrai dans une sorte d'extase, qui me priva pour un temps du pouvoir de la parole, et qui ne trouva d'issue que dans un torrent de larmes. »

« Manon Lescaut (c’est ce nom, me dit-elle, qu’elle portait) semblait flattée de l’effet visible que produisaient ses charmes. Elle ne me parut pas moins émue que moi-même. Elle avoua qu’elle était fort satisfaite de ma personne, et qu’elle serait enchantée de me devoir sa liberté et son bonheur futur. Elle voulut absolument savoir qui j’étais, et cette connaissance ne fit qu’accroître son affection ; car, étant elle-même de naissance obscure, elle était flattée de s’assurer pour amant un homme de qualité.

« Après bien des réflexions, nous ne pûmes découvrir d’autre ressource que la fuite. Pour y parvenir, il était nécessaire de tromper la vigilance du gardien de Manon, qui exigeait des ménagements, bien qu’il ne fût qu’un domestique. Nous décidâmes donc que, durant la nuit, je louerais une chaise de poste et reviendrais à l’auberge à la pointe du jour, avant qu’il ne fût éveillé ; que nous nous éclipserions discrètement pour gagner Paris, où nous pourrions nous marier à notre arrivée. J’avais environ cinquante écus dans ma poche, fruit de mes petites économies au collège ; et elle en avait environ deux fois autant. Nous imaginions, comme des enfants inexpérimentés, qu’une telle somme ne pourrait jamais s’épuiser, et nous comptions, avec une égale confiance, sur le succès de nos autres projets.

« Après avoir soupé, avec certes plus de satisfaction que je n’en avais jamais éprouvée, je me retirai pour préparer notre entreprise. Tous mes préparatifs furent d’autant plus aisés que, devant retourner le lendemain chez mon père, mes effets étaient déjà emballés. Je n’eus donc aucune difficulté à faire transporter ma malle et à retenir une chaise pour cinq heures du matin, heure à laquelle les portes de la ville seraient ouvertes ; mais je rencontrai un obstacle auquel j’étais peu préparé, et qui faillit renverser tous mes plans.

« Tiberge, bien qu’il n’eût que trois ans de plus que moi, était un jeune homme à l’esprit singulièrement fort et à la conduite des mieux réglées. Il m’aimait d’une affection singulière. La vue d’une fille aussi charmante que Manon, mon impatience mal dissimulée de la conduire à l’auberge, et l’anxiété que je trahissais pour me débarrasser de lui, avaient éveillé dans son esprit quelques soupçons sur ma passion. Il n’avait pas osé retourner à l’auberge où il m’avait laissé, de peur que je ne fusse importuné par sa présence ; mais il était allé m’attendre à mon logement, où, bien qu’il fût dix heures du soir, je le trouvai à mon arrivée. Sa présence m’irrita, et il perçut bientôt la contrainte qu’elle m’imposait. « Je suis certain, me dit-il sans détour, que vous méditez quelque projet que vous ne voulez pas me confier ; je le vois à votre mine. » Je lui répondis assez brusquement que je n’étais pas tenu de lui rendre compte de tous mes mouvements. « Certes non ! répliqua-t-il ; mais vous m’avez toujours traité jusqu’ici comme un ami, et cette appellation implique un certain degré de confiance et de franchise. » Il me pressa tant et si vivement de découvrir mon secret que, n’ayant jamais ressenti jusque-là la moindre réserve à son égard, je lui confiai toute l’histoire de ma passion. Il l’entendit avec une apparence de désapprobation qui me fit trembler ; et je me repentis aussitôt de mon indiscrétion en lui révélant mon projet d’enlèvement. Il me dit qu’il était trop sincèrement mon ami pour ne pas opposer tous les obstacles en son pouvoir à une telle entreprise ; qu’il essaierait d’abord tous les autres moyens pour me détourner d’un tel dessein, mais que si je refusais de renoncer à une résolution si funeste, il informerait assurément certaines personnes de mon intention, qui seraient en mesure de la faire échouer. Il discoura sur le sujet pendant un bon quart d’heure, sur le ton le plus grave, et finit par me menacer de nouveau de me dénoncer si je ne lui donnais ma parole de retourner dans les sentiers de la discrétion et de la raison.

« J’étais au désespoir de m’être si maladroitement trahi. Cependant, l’amour ayant merveilleusement aiguisé mon intellect au cours des deux ou trois dernières heures, je me rappelai que je ne lui avais pas encore dit que j’avais l’intention d’exécuter mon projet dès le lendemain matin, et je pris aussitôt le parti de le tromper par une petite équivoque.

« « Tiberge, lui dis-je, jusqu’à cet instant, je pensais que vous étiez mon ami ; et je voulais en faire l’épreuve par la confiance. Il est vrai, je suis amoureux ; je ne vous ai pas trompé : mais quant à ma fuite, c’est un projet qui ne saurait être entrepris sans délibération. Passez me voir demain à neuf heures : vous verrez ma maîtresse, si cela est possible, et vous jugerez alors si elle n’est pas digne de tout risque ou sacrifice de ma part. » Il me quitta, avec mille protestations d’amitié.

« J’employai la nuit à préparer le voyage, et en me rendant à l’auberge à l’aube naissante, je trouvai Manon attendant mon arrivée. Elle était à sa fenêtre, qui donnait sur la rue, et, m’apercevant, elle descendit et ouvrit la porte elle-même. Nous prîmes le départ en silence, et sans éveiller le moindre soupçon. Elle n’emporta qu’une petite partie de ses effets, dont je me chargeai. La chaise était prête, et nous fûmes bientôt loin de la ville.

« Vous apprendrez par la suite quelle fut la conduite de Tiberge lorsqu’il découvrit que je l’avais trompé ; que son zèle à me servir ne souffrit aucune diminution ; et vous observerez jusqu’où alla son dévouement. Combien devrais-je m’affliger, quand je réfléchis à la basse ingratitude avec laquelle son affection fut toujours payée !

« Nous allâmes si vite en chemin que, avant la nuit, nous atteignîmes Saint-Denis. Je chevauchai aux côtés de la chaise, ce qui nous laissa peu d’occasions de converser, si ce n’est au changement de chevaux ; mais lorsque nous nous trouvâmes si près de Paris, et hors de portée du danger, nous prîmes le temps de nous restaurer, n’ayant rien goûté depuis notre départ d’Amiens. Passionnément épris de Manon, elle sut me convaincre qu’elle l’était tout autant de moi. Nous réprimâmes si peu notre tendresse que nous n’eûmes même pas la patience de réserver nos caresses pour le moment où nous serions seuls. Les postillons et les aubergistes nous regardaient avec étonnement, et je remarquai qu’ils semblaient surpris d’un amour aussi incontrôlable chez des enfants de notre âge.

« Notre projet de mariage fut oublié à Saint-Denis ; nous frustrâmes l’Église de ses droits ; et nous nous trouvâmes unis comme mari et femme sans songer aux conséquences. Il est certain qu’avec mon caractère facile et constant, j’aurais été heureux toute ma vie, si Manon m’était restée fidèle. Plus je la voyais, plus je découvrais en elle de nouvelles perfections. Son esprit, son cœur, sa douceur et sa beauté formaient une chaîne à la fois si contraignante et si agréable que j’aurais pu trouver le parfait bonheur dans son influence durable. Terrible fatalité, celle qui a été la source de mon désespoir, aurait pu, sous un léger changement de circonstances, constituer mon bonheur. Je me trouve le plus misérable des hommes, par la force de cette constance même dont j’aurais pu légitimement espérer tirer les plus sereines des félicités humaines, et la plus parfaite récompense de l’amour.

« Nous prîmes un appartement meublé à Paris, rue V----, et, comme il apparut par la suite à mon grand regret, tout près de la maison de M. de B----, le célèbre fermier général. Trois semaines s’écoulèrent, durant lesquelles je fus si absorbé par ma passion que je ne pensai jamais à ma famille, ni ne songeai à la détresse que mon père éprouvait probablement de mon absence. Cependant, comme il n’y avait encore en moi aucune trace de débauche, et que Manon se conduisait avec la plus grande décence, la vie tranquille que nous menions servit à me ramener peu à peu au sens du devoir.

« Je résolus d’effectuer, si possible, une réconciliation avec mon père. Ma maîtresse m’était si parfaitement aimable que je ne pouvais douter de son pouvoir de captiver mon père, si seulement je trouvais le moyen de lui faire connaître sa bonne conduite et son mérite. En un mot, je comptais obtenir son consentement à notre mariage, ayant renoncé à toute idée de l’accomplir sans son approbation. J’en parlai à Manon, et lui expliquai que, outre tout motif d’amour filial et de devoir, celui, plus pressant, de la nécessité devait aussi avoir quelque influence ; car nos finances étaient tristement réduites, et je commençais à voir la folie de les croire, comme je l’avais fait autrefois, inépuisables.

« Manon reçut la proposition avec une froideur considérable. Cependant, les difficultés qu’elle soulevait, étant apparemment les suggestions de la tendresse seule, ou découlant de la peur naturelle de me perdre si mon père, après avoir appris notre adresse, refusait son assentiment à notre union, je n’eus pas le moindre soupçon du coup cruel qu’elle se préparait alors même à me porter. Quant à l’argument de la nécessité, elle répondit qu’il nous restait encore d’abondantes ressources pour vivre quelques semaines de plus, et qu’elle trouverait alors un secours auprès de quelques parents à la campagne, à qui elle écrirait. Elle tempéra son opposition par des caresses si tendres et passionnées que moi, qui ne vivais que pour elle, et qui n’eus jamais le moindre doute sur son amour, j’applaudis aussitôt ses arguments et ses résolutions.

« À Manon, j’avais confié le soin de nos finances et les arrangements domestiques. En peu de temps, je remarquai que notre train de vie s’était amélioré, et qu’elle s’était offert des parures plus coûteuses. Comme je calculais qu’il ne devait nous rester à cette époque guère plus de quinze ou vingt écus, je ne dissimulai pas ma surprise devant cet accroissement mystérieux de notre fortune. Elle me pria, avec un sourire, de ne me donner aucun souci à ce sujet. « Ne t’ai-je pas promis, dit-elle, que je trouverais des ressources ? » Je l’aimais trop purement pour éprouver le moindre soupçon.

« Un jour, étant sorti l’après-midi, après lui avoir dit que je ne serais pas de retour aussi tôt que d’habitude, je fus étonné, à mon retour, d’être retenu plusieurs minutes à la porte. Notre seule domestique était une jeune fille de notre âge. Lorsqu’elle m’ouvrit enfin, je lui demandai pourquoi elle m’avait fait attendre si longtemps. Elle répondit d’un ton embarrassé qu’elle ne m’avait pas entendu frapper. « Je n’ai frappé qu’une fois, dis-je ; alors, si tu ne m’as pas entendu, pourquoi venir ouvrir la porte du tout ? » Cette interrogation la déconcerta si visiblement que, perdant contenance, elle se mit à pleurer, m’assurant que ce n’était pas de sa faute ; et que sa maîtresse lui avait ordonné de ne pas ouvrir la porte avant que M. de B---- eût eu le temps de descendre par l’escalier dérobé. J’étais si confondu par cette information que j’étais dans l’impossibilité absolue de gagner notre appartement ; et je dus quitter la maison, sous le prétexte d’un rendez-vous. Je priai donc la fille de faire savoir à sa maîtresse que je serais de retour dans quelques minutes, mais de ne dire sous aucun prétexte qu’elle m’avait parlé de M. de B----.

« Mon horreur était si grande que je versai des larmes en marchant, sachant à peine de quel sentiment elles découlaient. J’entrai dans un café tout proche, et, m’asseyant à une table, je cachai mon visage entre mes mains, comme si je voulais tourner mes yeux vers l’intérieur pour découvrir ce qui se passait dans mon cœur. Pourtant, je n’osais me remémorer ce que je venais d’entendre un instant auparavant. Je m’efforçai de considérer cela comme un rêve ; et je fus plus d’une fois sur le point de retourner à mon logement, déterminé à ne donner aucune importance à ce que j’avais entendu.

« Il me paraissait si impossible que Manon eût pu m’être infidèle que je craignais même de lui faire injure par un soupçon. Je l’adorais — cela était trop certain ; je ne lui avais pas, pour ma part, donné plus de preuves de mon amour que je n’en avais reçues du sien ; pourquoi donc l’accuserais-je d’être moins sincère et constante que moi ? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper ? Pas trois heures auparavant, elle m’avait prodigué les plus tendres caresses, et avait reçu les miennes avec transport : je connaissais son cœur aussi parfaitement que le mien. « Non, non ! dis-je, il n’est pas possible que Manon m’ait trompé. Elle sait bien que je ne vis que pour elle ; que je l’adore : sur ce point, je ne puis avoir aucune raison d’être malheureux. »

« Malgré ces réflexions, la visite de M. de B---- et son départ secret me causaient quelque inquiétude. Je me rappelai aussi les menus achats qu’elle avait faits récemment, qui semblaient dépasser nos moyens actuels. Cela ressemblait à la libéralité d’un nouvel amant. Et cette confiance avec laquelle elle avait prédit des ressources qui m’étaient inconnues ? J’avais quelque peine à résoudre ces mystères de la manière la plus favorable que mon cœur désirât.

« D’un autre côté, elle ne m’avait guère quitté des yeux depuis que nous étions arrivés à Paris. Quelque occupée qu’elle fût, dans nos promenades, dans tous nos divertissements, elle était toujours à mes côtés. Ciel ! même une séparation momentanée eût été trop douloureuse. Je ne pouvais donc imaginer comment Manon avait pu, pour toute autre personne, consacrer un seul instant.

« Enfin, je crus avoir découvert la clé du mystère. « M. de B----, me dis-je, est un homme fort engagé dans les affaires de commerce ; et les parents de Manon lui ont sans doute remis de l’argent par l’entremise de sa maison. Elle en a probablement déjà reçu, et il est venu aujourd’hui pour lui en apporter davantage. Elle souhaite peut-être, plus tard, tirer amusement d’une agréable surprise en me laissant dans l’ignorance pour le moment. Elle m’aurait sans doute tout dit sur-le-champ si j’étais entré comme à l’accoutumée, au lieu de venir ici pour m’affliger : quoi qu’il en soit, elle ne me le cachera pas lorsque j’aborderai moi-même le sujet. »

« Je chérissais cette idée si volontiers qu’elle allégea considérablement mon chagrin. Je retournai aussitôt à mon logement, et embrassai Manon aussi tendrement que jamais. Elle me reçut comme à l’ordinaire. Au début, je fus tenté de mentionner mes conjectures, que je considérais maintenant, plus que jamais, comme certaines ; mais je me retins dans l’espoir qu’elle pourrait rendre cela inutile en m’informant de tout ce qui s’était passé.

« Le souper fut servi. Prenant un air de gaieté, je pris place à table ; mais à la lumière des bougies qui se trouvaient entre nous, je crus percevoir un air de mélancolie dans les yeux et sur le visage de ma chère maîtresse. La simple pensée refroidit bientôt ma gaieté. Je remarquai que ses regards portaient une expression inhabituelle, et bien que rien ne pût être plus doux ou langoureux, j’étais incapable de découvrir s’ils exprimaient plus d’amour que de compassion. Je la contemplai avec une égale intensité, et elle eut peut-être autant de difficulté à comprendre, d’après mon visage, ce qui se passait dans mon cœur. Nous ne parlâmes ni ne mangeâmes. Enfin, je vis des larmes jaillir de ses beaux yeux — des larmes perfides ! « Ô ciel ! m’écriai-je, ma très chère Manon, pourquoi laisser tes chagrins t’affliger à ce point sans m’en confier la cause ? » Elle ne me répondit que par des soupirs, qui accrurent ma misère. Je me levai en tremblant de mon siège : je la conjurai, avec toute l’urgence pressante de l’amour, de me laisser connaître la cause de son chagrin : je pleurai en m’efforçant d’apaiser ses douleurs : j’étais plus mort que vif. Un barbare eût eu pitié de mes souffrances tandis que je me tenais là, tremblant de douleur et d’appréhension.

« Tandis que mon attention était ainsi fixée sur elle, j’entendis des gens monter l’escalier. Ils frappèrent doucement à la porte. Manon me donna un baiser, et s’échappant de mes bras, entra rapidement dans le boudoir, tournant la clé après elle. J’imaginai que, n’étant pas habillée pour recevoir des étrangers, elle ne voulait pas rencontrer les personnes qui avaient frappé ; j’allai leur ouvrir.

« J’avais à peine ouvert la porte que je me trouvai saisi par trois hommes, que je reconnus pour être les domestiques de mon père. Ils ne firent pas la moindre violence, mais deux d’entre eux me prenant par les bras, le troisième fouilla mes poches, et en retira un petit couteau, la seule arme que j’eusse sur moi. Ils demandèrent pardon pour la nécessité où ils étaient de me traiter avec un manque apparent de respect ; me disant franchement qu’ils agissaient sur les ordres de mon père, et que mon frère aîné était en bas dans une voiture, attendant de me recevoir. Mes sentiments furent si accablés que je me laissai emmener sans faire ni réponse ni résistance. Je trouvai mon frère qui m’attendait, comme ils l’avaient déclaré. Ils me placèrent à ses côtés, et le cocher, sur ses ordres, se dirigea aussitôt vers Saint-Denis.

« Mon frère m’embrassa très affectueusement, mais durant notre trajet, il ne prononça pas un mot, de sorte que, n’étant pas d’humeur à la conversation, j’eus tout le loisir que je pouvais désirer pour réfléchir à mes malheurs. »

III

« Toute l’affaire était si enveloppée d’obscurité que je ne pouvais même pas entrevoir une conjecture raisonnable. J’étais cruellement trahi — cela était certain ; mais par qui ? Tiberge me vint d’abord à l’esprit. « Tiberge ! dis-je, ta vie est en danger, si mes soupçons s’avèrent fondés. » Cependant, je me rappelai qu’il ne pouvait par aucun moyen connaître ma demeure ; et par conséquent, il n’avait pu fournir l’information. Accuser Manon était au-dessus de ce que mon cœur était capable de concevoir. La mélancolie inhabituelle dont elle semblait accablée dernièrement, ses larmes, le tendre baiser qu’elle m’avait donné en me quittant, rendaient tout cela encore mystérieux à mes yeux. Je ne pouvais voir en sa récente mélancolie qu’un pressentiment de notre malheur commun ; et tandis que je déplorais l’événement qui m’arrachait à elle, j’étais assez crédule pour considérer son sort comme aussi digne de pitié que le mien.

« Le résultat de mes réflexions fut que j’avais été vu et suivi dans les rues de Paris par quelques personnes de ma connaissance, qui avaient transmis l’information à mon père. Cette idée me réconforta. Je me résolus à essuyer quelques reproches, ou peut-être un traitement rigoureux, pour avoir outragé l’autorité paternelle. Je résolus, cependant, de souffrir avec patience, et de promettre tout ce qui pourrait m’être demandé, afin de faciliter mon prompt retour à Paris, pour que je puisse rendre vie et bonheur à ma chère Manon.

« Nous arrivâmes bientôt à Saint-Denis. Mon frère, surpris de mon long silence, pensa que c’était l’effet de la peur. Il m’assura que je n’avais rien à redouter de la sévérité de mon père, pourvu que je montrasse une disposition à retourner tranquillement dans le sentier du devoir, et me montrasse digne de son affection. Il me fit passer la nuit à Saint-Denis, prenant simplement la précaution de faire dormir les trois laquais dans ma chambre. Il me fut pénible de me retrouver dans la même auberge où j’avais fait halte avec Manon sur le chemin d’Amiens à Paris. L’aubergiste et ses gens me reconnurent, et devinèrent aussitôt la vérité de mon histoire. Je les entendis dire : « Ah ! c’est ce beau jeune homme qui parcourait cette route il y a environ un mois, avec la belle fille dont il semblait tant épris ! Qu’elle était jolie ! Les pauvres jeunes gens, comme ils se caressaient ! Dommage s’ils ont été séparés ! » Je fis semblant de ne pas entendre, et me tins le plus possible à l’écart.

« À Saint-Denis, mon frère avait un chariot qui nous attendait, dans lequel nous partîmes tôt le lendemain matin, et arrivâmes à la maison avant la nuit. »

Il vit mon père d’abord, afin de lui donner une impression favorable en lui racontant avec quelle docilité je m’étais laissé emmener, de sorte que son accueil fut moins austère que je ne l’avais craint. Il se borna à me reprocher en termes généraux la faute que j’avais commise en m’absentant sans sa permission. Quant à ma maîtresse, il dit que je méritais amplement ce qui m’était arrivé pour m’être abandonné à une personne tout à fait inconnue ; qu’il avait eu meilleure opinion de ma discrétion, mais qu’il espérait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je n’interprétai tout ce sermon que dans le sens qui s’accordait avec mes propres idées. Je remerciai mon père de son indulgence et promis qu’à l’avenir je suivrais une conduite mieux réglée et plus obéissante. Je sentais que j’avais triomphé ; car, d’après l’aspect actuel des choses, il ne faisait aucun doute que je serais libre d’effectuer mon évasion de la maison avant même que la nuit fût tombée.

Nous nous mîmes à table pour souper. Ils me raillèrent sur ma conquête d’Amiens et sur ma fuite avec ce parangon de fidélité. Je pris leurs plaisanteries en bonne part, bien aise qu’on me permît de rouler dans mon esprit les plans que j’avais médités ; mais quelques mots qui échappèrent à mon père me firent écouter avec une attention soutenue. Il parla de perfidie et de la bonté peu désintéressée qu’il avait reçue des mains de M. de B—. Je fus presque paralysé en entendant ce nom et suppliai mon père de s’expliquer. Il se tourna vers mon frère pour lui demander s’il ne m’avait pas raconté toute l’histoire. Mon frère répondit que je lui avais paru si tranquille sur la route qu’il n’avait pas supposé que j’eusse besoin de ce remède pour me guérir de ma folie. Je remarquai que mon père hésitait à me donner cette explication ou non. Je l’en suppliai si instamment qu’il me satisfit, ou devrais-je dire me tortura, par la narration la plus horrible qui soit.

Il commença par me demander si j’étais assez simple pour croire que j’avais été réellement aimé de cette fille. Je lui dis avec assurance que j’en étais parfaitement sûr et que rien ne pourrait me le faire douter un seul instant. « Ah ! ah ! ah ! » dit-il d’un grand éclat de rire, « c’est excellent ! tu es un beau dupe ! Admirable idée ! Ce serait grand dommage, mon pauvre chevalier, de vous faire chevalier de Malte, avec toutes les dispositions que vous possédez pour être un mari patient et accommodant. » Il continua sur le même ton à ridiculiser ce qu’il lui plaisait d’appeler ma niaiserie et ma crédulité.

Il conclut, tandis que je gardais un profond silence, en disant que, selon le calcul le plus précis qu’il pût faire du temps écoulé depuis mon départ d’Amiens, Manon avait dû être amoureuse de moi environ douze jours ; « car », dit-il, « je sais que vous avez quitté Amiens le 28 du mois dernier ; nous sommes le 29 du présent ; il y a onze jours que M. de B— m’a écrit ; je suppose qu’il lui a fallu huit jours pour établir une parfaite intelligence avec votre maîtresse ; ainsi, en retranchant huit et onze de trente et un jours, durée entre le 28 d’un mois et le 29 du suivant, il en reste douze, à peu près ! » Cette plaisanterie fut suivie d’éclats de rire.

J’entendis tout cela avec une sorte d’affaissement du cœur dont je crus ne pouvoir supporter le poids, jusqu’à ce qu’il eût fini. « Il faut donc savoir », continua mon père, « puisque vous paraissez l’ignorer encore, que M. de B— a gagné les affections de votre idole ; car il ne peut être sérieux en prétendant que c’est son égard désintéressé pour moi qui l’a poussé à vous la ravir. Il serait absurde d’attendre de tels sentiments nobles d’un homme de sa sorte, et qui, de surcroît, m’est tout à fait étranger. Il savait que vous étiez mon fils et, pour se débarrasser de vous, il m’a écrit pour m’informer de votre demeure et de la vie que vous meniez, disant en même temps que des mesures énergiques seraient nécessaires pour vous assurer.

Il s’offrit à me procurer les moyens de vous appréhender ; et ce fut sur ses instructions, ainsi que sur celles de votre maîtresse elle-même, que votre frère choisit le moment pour vous prendre au dépourvu. Maintenant, vous pouvez vous féliciter de la durée de votre triomphe. Vous savez conquérir, bien rapidement ; mais il vous reste à apprendre comment assurer vos conquêtes. »

Je ne pus supporter plus longtemps ces remarques, dont chacune plantait un poignard dans mon cœur. Je me levai de table et n’avais pas fait quatre pas vers la porte que je tombai sur le sol, parfaitement évanoui. Par des soins prompts, ils me ramenèrent bientôt à moi. Mes yeux ne s’ouvrirent que pour verser un torrent de larmes, et mes lèvres que pour proférer les plaintes les plus douloureuses et déchirantes. Mon père, qui m’avait toujours aimé très tendrement, essaya tous les moyens de me consoler. Je l’écoutai, mais ses paroles furent sans effet. Je me jetai à ses pieds dans l’attitude de la prière, le conjurant de me laisser retourner à Paris pour détruire le monstre B—. « Non ! » m’écriai-je ; « il n’a pas gagné le cœur de Manon ; il a pu la séduire par des charmes ou par des drogues ; il a pu même la violer brutalement. Manon m’aime. Ne le sais-je pas bien ? Il a dû l’effrayer avec un poignard pour l’induire à m’abandonner. » Que n’a-t-il pas dû faire pour me ravir ma maîtresse angélique ? Oh Ciel ! Ciel ! est-il possible que Manon m’ait trompé, ou qu’elle ait cessé de m’aimer !

Comme je continuais à délirer sur mon retour immédiat à Paris et que je me levais sans cesse dans ce but, mon père vit clairement que, tant que durerait le paroxysme, aucun argument ne pourrait m’apaiser. Il me conduisit dans l’une des chambres du haut et laissa deux valets pour monter une garde constante sur moi. J’étais complètement hébété. J’aurais donné mille vies pour n’être qu’un quart d’heure à Paris. J’avais cependant assez de bon sens pour savoir qu’ayant déclaré si ouvertement mon intention, ils ne me laisseraient pas quitter ma chambre aisément. Je regardai la hauteur des fenêtres. Ne voyant aucune possibilité de m’échapper par là, je m’adressai aux valets d’un ton des plus tranquilles. Je promis, par les serments les plus solennels, de faire un jour leur fortune s’ils consentaient à mon évasion. Je les suppliai ; j’essayai les caresses et enfin les menaces ; mais tout fut inutile. Je m’abandonnai au désespoir. Je résolus de mourir ; et je me jetai sur le lit, avec la ferme détermination de ne le quitter qu’avec la vie. Dans cette situation, je passai la nuit et la journée suivante. Je refusai la nourriture qui m’était apportée le lendemain matin.

Mon père vint me voir dans l’après-midi. Il essaya, de la manière la plus affectueuse, d’apaiser mon chagrin. Il me demanda si instamment de prendre quelque rafraîchissement que, pour lui faire plaisir, j’obéis à ses désirs. Plusieurs jours passèrent, durant lesquels je ne pris rien qu’en sa présence et à sa demande expresse. Il continua de fournir de nouveaux arguments pour me rendre à la raison et m’inspirer un mépris mérité pour l’infidèle Manon. J’avais certainement perdu toute estime pour elle : comment aurais-je pu estimer le plus volage et le plus perfide des êtres créés ! Mais son image — ces traits exquis qui étaient gravés au plus profond de mon cœur — n’étaient pas encore effacés. Je comprenais mes propres sentiments : « Je peux mourir », disais-je, « et je devrais mourir après tant de honte et de chagrin ; mais je pourrais subir mille morts sans pouvoir oublier l’ingrate Manon. »

Mon père était surpris de me voir encore si puissamment affecté. Il savait que j’étais imprégné des principes de l’honneur ; et ne doutant pas que son infidélité ne dût me la faire mépriser, il imagina que mon obstination provenait moins de cette passion particulière que d’une inclination générale pour le sexe. Cette idée prit si bien possession de son esprit que, poussé seulement par son affection pour moi, il vint un jour me révéler ses pensées. « Chevalier », me dit-il, « j’avais jusqu’ici l’intention de vous faire porter la croix de Malte : je vois maintenant que vos inclinations ne vont pas dans cette voie. Vous êtes un admirateur de la beauté. Je serai capable de vous trouver une femme à votre goût. Dites-moi franchement ce que vous ressentez à ce sujet. »

Je répondis que je ne pourrais plus jamais voir la moindre différence entre les femmes, et qu’après le malheur que j’avais éprouvé, je les détestais toutes également. « Je vous en trouverai une », répondit mon père en souriant, « qui ressemblera à Manon en beauté, mais qui sera plus fidèle. » « Ah ! si vous avez quelque pitié », disai-je, « vous me rendrez ma Manon. Soyez assuré, mon cher père, qu’elle ne m’a pas trahi ; elle est incapable d’une telle trahison basse et cruelle. C’est le perfide B— qui nous trompe, elle et moi. Si vous pouviez vous faire une idée de sa tendresse et de sa sincérité — si vous la connaissiez seulement, vous l’aimeriez vous-même ! » « Vous êtes absolument un enfant », répondit mon père. « Comment pouvez-vous vous illusionner ainsi, après ce que je vous ai dit à son sujet ? C’est elle qui, en fait, vous a livré à votre frère. Vous devriez effacer jusqu’à son nom de votre mémoire et profiter, si vous êtes sage, de l’indulgence dont je fais preuve à votre égard. »

Je perçus très clairement que mon père avait raison. C’était une émotion involontaire qui me faisait ainsi prendre parti pour le traître. « Hélas ! » répondis-je après un moment de silence, « il n’est que trop vrai que je suis la malheureuse victime de la plus vile perfidie. Oui », continuai-je en versant des larmes de colère, « je perçois trop clairement que je ne suis qu’un enfant, en effet. Une crédulité comme la mienne fut aisément bernée ; mais je ne serai pas embarrassé pour me venger. » Mon père me demanda mes intentions : « J’irai à Paris », dis-je, « mettre le feu à la maison de B— et immoler ensemble lui et la perfide Manon. » Cet éclat fit rire mon père et n’eut d’autre effet que de me faire surveiller plus vigoureusement dans ma cellule.

Je passai ainsi six longs mois ; durant le premier desquels mon esprit subit peu de changement. Mes sentiments étaient dans un état d’alternance perpétuelle entre la haine et l’amour ; entre l’espoir et le désespoir, selon que la tendance de chaque pensée passagère ramenait Manon à mon souvenir. Tantôt, je ne pouvais voir en elle que la plus délicieuse des femmes et soupirer après le plaisir de la contempler encore une fois ; tantôt, je sentais qu’elle était la plus indigne et la plus perfide des maîtresses, et je jurais à ces occasions de ne plus jamais la chercher, sinon dans le but de me venger.

Je fus pourvu de livres qui servirent à rétablir ma paix intérieure. Je relus tous mes auteurs favoris ; et j’en connus de nouveaux. Tout mon goût ancien pour l’étude se ranima. Vous verrez à quoi cela me servit par la suite. La lumière que j’avais déjà tirée de l’amour me permit de comprendre de nombreux passages d’Horace et de Virgile qui m’avaient semblé obscurs auparavant. J’écrivis un commentaire amoureux sur le quatrième livre de l’Énéide. J’ai l’intention de le publier un jour, et je me flatte qu’il sera populaire.

« Hélas ! » avais-je coutume de m’exclamer en travaillant à cet ouvrage, « c’est pour un cœur comme le mien que la fidèle Didon soupirait, et soupirait en vain ! »

IV

Maintenant, par l’étrange enchantement qui t’entoure, Il n’est rien — rien que tu ne puisses demander en vain. ESSEX.

Pendant ma captivité, Tiberge vint un jour me voir. Je fus surpris de la joie affectueuse avec laquelle il me salua. Je n’avais jusqu’alors observé aucune chaleur particulière dans son amitié qui pût m’amener à la considérer comme autre chose que la partialité commune parmi des garçons du même âge. Il avait tellement changé et était devenu si viril durant les cinq ou six mois depuis la dernière fois que je l’avais vu, que ses traits expressifs et sa manière de m’adresser la parole m’inspirèrent un sentiment de respect. Il parla plus en mentor qu’en camarade d’école, déplora l’illusion dans laquelle j’étais tombé, me félicita de ma réforme, qu’il croyait maintenant sincère, et finit par m’exhorter à profiter de mon erreur de jeunesse et à ouvrir les yeux sur la vanité des plaisirs mondains. Je le regardai avec quelque étonnement, ce qu’il perçut aussitôt.

« Mon cher chevalier », me dit-il, « vous n’entendrez rien d’autre que la stricte vérité, dont je me suis assuré par l’examen le plus sérieux. J’avais peut-être une inclination pour le plaisir aussi forte que la vôtre, mais le Ciel m’avait en même temps, dans sa miséricorde, gratifié d’un goût pour la vertu. J’ai exercé ma raison en comparant les conséquences de l’une avec celles de l’autre, et l’aide divine fut gracieusement accordée à mes réflexions. J’ai conçu pour le monde un mépris auquel rien ne peut se comparer. Pouvez-vous deviner ce qui me retient encore en lui », ajouta-t-il, « et ce qui m’empêche d’embrasser une vie de solitude ? Simplement l’amitié sincère que je vous porte. Je connais les excellentes qualités de votre cœur et de votre esprit. Il n’est aucun bien dont vous ne puissiez vous rendre capable. Les cajoleries du plaisir vous ont momentanément détourné. Quel détriment pour la cause sacrée de la vertu ! Votre fuite d’Amiens m’a causé un chagrin si intense que je n’ai pas connu un moment de bonheur depuis. Vous pouvez en juger par les mesures qu’elle m’a amené à prendre. » Il me raconta ensuite comment, après avoir découvert que je l’avais trompé et que j’étais parti avec ma maîtresse, il s’était procuré des chevaux dans le but de me poursuivre, mais m’ayant pris quatre ou cinq heures d’avance, il lui fut impossible de me rattraper ; qu’il arriva cependant à Saint-Denis une demi-heure après mon départ ; que, étant bien sûr que j’avais dû m’arrêter à Paris, il y passa six semaines dans une vaine tentative pour me découvrir — visitant chaque endroit où il pensait qu’il serait susceptible de me rencontrer, et qu’un soir il reconnut enfin ma maîtresse au spectacle, où elle était si richement vêtue qu’il mit cela, bien entendu, sur le compte de quelque nouvel amant ; qu’il avait suivi son équipage jusqu’à sa maison et avait appris là, par un domestique, qu’elle était entretenue de cette façon par M. de B—. « Je ne m’en tins pas là », continua-t-il ; « je retournai le jour suivant à la maison pour apprendre de ses propres lèvres ce que vous étiez devenu. Elle se détourna brusquement quand elle entendit la mention de votre nom, et je fus obligé de retourner à la campagne sans plus d’information. J’y appris les détails de votre aventure et l’ennui extrême qu’elle vous avait causé ; mais je ne voulus pas vous voir avant de pouvoir être assuré que vous étiez dans un état plus tranquille. »

« Vous avez donc vu Manon ! » m’écriai-je en soupirant. « Hélas ! vous êtes plus heureux que moi, qui suis condamné à ne plus jamais la revoir. » Il me reprocha ce soupir, qui montrait encore ma faiblesse pour la perfide. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon esprit et de mon caractère qu’il m’inspira réellement, dès cette première visite, une forte inclination à renoncer, comme il l’avait fait, aux plaisirs du monde et à entrer immédiatement dans les ordres.

L’idée était si adaptée à mon état d’esprit actuel que, seul, je ne pensais à rien d’autre. Je me rappelai les paroles de l’évêque d’Amiens, qui m’avait donné le même conseil, et je ne songeais qu’au bonheur qu’il prédisait devoir résulter de l’adoption d’une telle voie. La piété elle-même prit part à ces suggestions. « Je mènerai une vie sainte et chrétienne », dis-je ; « je diviserai mon temps entre l’étude et la religion, ce qui ne me laissera aucun loisir pour les plaisirs périlleux de l’amour. Je mépriserai ce que les hommes admirent ordinairement ; et comme je suis conscient que mon cœur ne désirera rien d’autre que ce qu’il peut estimer, mes soucis ne seront pas plus grands ni plus nombreux que mes besoins et mes souhaits. »

Je m’imaginai alors par avance un cours de vie paisible et retiré. J’imaginai une retraite nichée dans un bois, avec un courant d’eau limpide bordant mon jardin ; une bibliothèque comprenant les ouvrages les plus choisis ; un cercle restreint d’amis, vertueux et intellectuels ; une table soigneusement servie, mais frugale et tempérante. À tous ces agréments, j’ajoutai une correspondance littéraire avec un ami qui résiderait à Paris, qui me donnerait des informations occasionnelles sur les affaires publiques, moins pour la gratification de ma curiosité que pour m’offrir une sorte de détente en entendant parler des folies affairées des hommes et en les déplorant. « Ne serai-je pas heureux ? » ajoutai-je ; « mes vœux les plus chers ne seront-ils pas ainsi exaucés ? » Ce projet flattait extrêmement mes inclinations. Mais après tous les détails de ce plan des plus admirables et prudents, je sentais que mon cœur aspirait encore à quelque chose ; et que, pour ne rien laisser à désirer dans cette retraite des plus enchanteresses, il faudrait pouvoir la partager avec Manon.

Cependant, Tiberge continuant à me rendre de fréquentes visites afin de me renforcer dans le dessein qu’il m’avait inspiré, je pris l’occasion d’ouvrir le sujet à mon père. Il déclara que son intention avait toujours été de laisser ses enfants libres de choisir une profession, et que, de quelque manière que je dussent disposer de moi, tout ce qu’il souhaitait se réserver était le droit de m’aider de ses conseils. En cette occasion, il m’en donna quelques-uns des plus sages, qui tendirent moins à me détourner de mon projet qu’à me convaincre du jugement sain et de la discrétion de mon bon père.

La rentrée des classes étant proche, Tiberge et moi convînmes de nous inscrire ensemble à Saint-Sulpice, lui pour poursuivre ses études théologiques, et moi pour commencer les miennes. Ses mérites, qui n’étaient pas inconnus de l’évêque du diocèse, lui procurèrent la promesse d’un bénéfice de la part de ce prélat avant notre départ.

Mon père, me croyant tout à fait guéri de ma passion, ne fit aucune objection à ce que je prisse congé définitivement. Nous arrivâmes à Paris. La croix de Malte fit place à l’habit ecclésiastique, et la désignation d’abbé de Grieux fut substituée à celle de chevalier. J’appliquai si diligemment à l’étude qu’en quelques mois j’avais fait des progrès extraordinaires. Je ne perdais pas un moment de la journée et employais même une partie de la nuit. J’acquis bientôt une telle réputation que j’étais déjà félicité des honneurs que j’étais sûr d’obtenir ; et, sans sollicitation de ma part, mon nom fut inscrit sur la liste pour un bénéfice vacant. La piété ne fut nullement négligée, et je participai avec une ardente dévotion à tous les exercices de la religion. Tiberge était fier de ce qu’il considérait comme l’œuvre de ses propres mains, et maintes fois je l’ai vu verser des larmes de délice en remarquant ce qu’il nommait ma conversion parfaite.

Il n’a jamais été matière d’étonnement pour moi que les résolutions humaines soient sujettes à changer ; une passion leur donne naissance, une autre peut les détruire ; mais quand je réfléchis à la sainteté de ces motifs qui me conduisirent à Saint-Sulpice, et à la satisfaction profonde que j’éprouvais en obéissant à leur dictée, je frémis de la facilité avec laquelle je les ai tous outragés. S’il est vrai que le secours bénin accordé par le Ciel est à tout moment égal aux plus fortes des ailes de l’homme, je serais heureux d’apprendre la nature de cette déplorable ascendance qui nous fait soudainement dévier du chemin du devoir, sans le pouvoir d’offrir la moindre résistance, et sans même la plus légère visite de remords.

Je me crus alors entièrement à l'abri des dangers de l'amour. Je m'imaginais que j'aurais pu préférer une seule page de saint Augustin, ou un quart d'heure de méditation chrétienne, à toutes les gratifications sensuelles, sans en excepter aucune de celles que j'aurais pu tirer de la société de Manon. Néanmoins, un moment malheureux me replongea tête baissée dans le gouffre ; et ma ruine fut d'autant plus irréparable que, tombant d'un coup à la même profondeur d'où j'avais été auparavant sauvé, chacun des nouveaux désordres dans lesquels je retombai m'enfonça de plus en plus profondément dans le sombre abîme du vice. J'avais passé près d'un an à Paris sans entendre parler de Manon. Il ne me fallut pas un mince effort pour m'abstenir de m'enquérir ; mais les conseils incessants de Tiberge, et mes propres réflexions, assurèrent cette victoire sur mes désirs. Les derniers mois s'écoulèrent si tranquillement que je crus le souvenir de cette créature charmante mais perfide sur le point d'être voué à un éternel oubli.

Le moment arriva où je devais subir un examen public dans la classe de théologie : j'invitai plusieurs personnes de considération à m'honorer de leur présence en cette occasion. Mon nom était mentionné en tout quartier de Paris : il parvint même aux oreilles de celle qui m'avait trahi. Elle eut quelque difficulté à le reconnaître avec le titre d'abbé ; mais la curiosité, ou peut-être le remords d'avoir été infidèle (je ne pus jamais par la suite découvrir par lequel de ces sentiments elle était mue), lui fit prendre aussitôt un intérêt à un nom si semblable au mien ; et elle vint avec plusieurs autres femmes à la Sorbonne, où elle assista à mon examen, et n'eut sans doute guère de peine à reconnaître ma personne.

Je n'avais pas le moindre soupçon de sa présence. Il est bien connu que dans ces lieux il existe des places réservées pour les dames, où elles demeurent cachées par un rideau. Je retournai à Saint-Sulpice couvert d'honneurs et de félicitations. Il était six heures du soir. Au moment où je rentrai, une dame fut annoncée, qui désirait me parler. J'allai à sa rencontre. Ciel ! quelle surprise !

C'était Manon. C'était elle en effet, mais plus ensorcelante et brillante que je ne l'avais jamais vue. Elle était maintenant dans sa dix-huitième année. Sa beauté défie toute description. L'exquise grâce de sa forme, la douce expression qui animait ses traits, et son air engageant, la faisaient paraître la personnification même de l'amour. La vision était quelque chose de trop parfait pour la beauté humaine.

Je restai comme enchanté en la contemplant. Incapable de deviner l'objet de sa visite, j'attendis en tremblant et les yeux baissés jusqu'à ce qu'elle s'expliquât. Au début, son embarras fut égal au mien ; mais, voyant que je n'étais pas disposé à rompre le silence, elle porta la main à ses yeux pour cacher une larme naissante, et puis, d'un ton timide, dit qu'elle savait bien qu'elle avait justement mérité mon horreur par son infidélité ; mais que si j'avais jamais réellement éprouvé de l'amour pour elle, il n'y avait pas beaucoup de bonté à laisser passer deux longues années sans prendre de ses nouvelles, et tout aussi peu maintenant à la voir dans l'état de détresse mentale où elle était, sans daigner lui accorder un seul mot. Je ne tenterai pas de décrire ce que furent mes sentiments en écoutant ce reproche.

Elle s'assit. Je restai debout, le visage à demi détourné, car je ne pouvais trouver le courage de soutenir son regard. Je commençai plusieurs fois une réponse sans pouvoir la conclure. Enfin, je fis un effort, et d'un ton de douleur poignante je m'écriai : « Perfide Manon ! perfide, perfide créature ! » Elle n'avait aucune envie, répéta-t-elle avec un flot de larmes, de tenter de justifier son infidélité. « Que souhaitez-vous donc ? » m'écriai-je. « Je souhaite mourir », répondit-elle, « si vous ne me rendez pas ce cœur, sans lequel il est impossible de supporter la vie. » « Prends ma vie aussi, alors, fille sans foi ! » m'écriai-je, en m'efforçant vainement de retenir mes larmes ; « prends ma vie aussi ! c'est le seul sacrifice qu'il me reste à faire, car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. »

J'avais à peine prononcé ces mots qu'elle se leva dans un transport de joie et s'approcha pour m'embrasser. Elle me combla de mille caresses. Elle m'adressa toutes les appellations tendres dont l'amour pourvoit ses dévots pour leur permettre d'exprimer la plus passionnée affection. Je répondis encore avec une froideur feinte ; mais la transition soudaine d'un état de quiétude, tel que celui dont j'avais joui jusqu'à ce moment, à l'agitation et au tumulte qui étaient maintenant allumés dans ma poitrine et picotaient mes veines, me fit frissonner d'une sorte d'horreur, et m'imprima un sentiment vague que j'étais sur le point de subir quelque grande transformation, et d'entrer dans une nouvelle existence.

Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris sa main dans la mienne. « Ah ! Manon », dis-je, avec un regard de tristesse, « j'étais loin de penser qu'un amour comme le mien aurait pu être payé de trahison ! C'était un piètre triomphe que de trahir un cœur dont vous étiez l'absolue maîtresse, dont le seul bonheur était de vous satisfaire et de vous obéir. Dites-moi si parmi les autres vous en avez trouvé de si affectueux et de si dévoués ? Non, non ! Je crois que la nature a jeté peu de cœurs dans le même moule que le mien. Dites-moi au moins si vous avez jamais pensé à moi avec regret ! Puis-je avoir quelque confiance dans la durée du sentiment qui vous a ramené à moi aujourd'hui ? Je m'aperçois trop clairement que vous êtes infiniment plus belle que jamais : mais je vous conjure par toutes mes souffrances passées, ma chère Manon, dites-moi : pourrez-vous à l'avenir être plus fidèle ? »

Elle me donna en réponse des assurances si tendres de son repentir, et engagea sa fidélité avec des protestations et des vœux si solennels, que j'en fus inexprimablement touché. « Belle Manon », dis-je, avec un mélange plutôt profane d'expressions amoureuses et théologiques, « vous êtes trop adorable pour un être créé. Je sens mon cœur transporté d'un ravissement triomphant. C'est folie que de parler de liberté à Saint-Sulpice. La fortune et la réputation ne sont que de maigres sacrifices sur un tel autel ! Je le prévois clairement : je peux lire mon destin dans vos yeux brillants ; mais quelle abondante récompense ne trouverai-je pas dans vos affections pour toute perte que je pourrais subir ! Les faveurs de la fortune n'ont aucune influence sur moi : la renommée elle-même m'apparaît comme une dérision ; tous mes projets de vie sainte étaient de folles absurdités : en fait, toutes les joies autres que celles que je peux espérer à vos côtés sont dignes de mépris. Il n'en est aucune qui ne s'évanouirait en insignifiance devant un seul de vos regards ! »

En lui promettant cependant une pleine rémission de ses faiblesses passées, je m'enquis de comment elle s'était laissée égarer par B----. Elle m'informa qu'ayant aperçu sa fenêtre, il en était devenu passionnément amoureux ; qu'il avait fait ses avances dans le vrai style d'un citadin marchand ; c'est-à-dire, en lui faisant comprendre dans sa lettre que ses paiements seraient proportionnés à ses faveurs ; qu'elle avait admis ses ouvertures au début avec d'autre intention que celle d'obtenir de lui une somme telle qu'elle pût nous permettre de vivre sans gêne ; mais qu'il l'avait tellement désorientée par de splendides promesses qu'elle s'était laissé égarer par degrés. Elle ajouta que j'aurais dû me faire quelque idée du remords qu'elle éprouvait par son chagrin la nuit de notre séparation ; et m'assura que, malgré la splendeur dans laquelle il l'entretenait, elle n'avait jamais connu un moment de bonheur avec lui, non seulement, dit-elle, parce qu'il était totalement dépourvu de cette délicatesse de sentiment et de ces manières agréables que je possédais, mais parce que, même au milieu des divertissements qu'il lui procurait sans cesse, elle ne pouvait jamais se défaire du souvenir de mon amour, ou de sa propre ingratitude. Elle parla ensuite de Tiberge, et de l'extrême embarras que sa visite lui avait causé. « Une pointe de poignard », ajouta-t-elle, « n'aurait pu frapper plus de terreur dans mon cœur. Je me détournai de lui, incapable de soutenir l'entrevue un instant. »

Elle continua à m'informer comment elle avait été mise au courant de ma résidence à Paris, du changement dans ma condition, et comment elle avait été témoin de mon examen à la Sorbonne. Elle me raconta combien elle avait été agitée durant mon conflit intellectuel avec l'examinateur ; quelle difficulté elle sentait à retenir ses larmes ainsi que ses soupirs, qui furent plus d'une fois sur le point de braver tout contrôle et d'éclater ; qu'elle fut la dernière personne à quitter la salle d'examen, de peur de trahir son trouble, et qu'obéissant seulement à l'instinct de son propre cœur et à ses désirs ardents, elle vint directement au séminaire, avec la ferme résolution de rendre la vie elle-même, si elle me trouvait assez cruel pour me refuser à son pardon.

Un sauvage pourrait-il rester insensible à de telles preuves de repentir cordial que celles dont je venais d'être témoin ? Pour ma part, je sentis à ce moment que j'aurais volontiers renoncé à tous les évêchés de la chrétienté pour Manon. Je demandai quel cours elle recommanderait dans notre présente urgence. « Il est nécessaire », répondit-elle, « à tout événement, de quitter le séminaire, et de s'établir en quelque lieu plus sûr. » Je consentis à tout ce qu'elle proposa. Elle monta dans sa voiture pour aller m'attendre au coin de la rue. Je m'échappai l'instant d'après, sans attirer l'attention du portier. J'entrai dans la voiture, et nous partîmes pour chez un juif. J'y repris mon habit civil et mon épée. Manon fournit les fournitures, car j'étais sans un sou, et craignant que je ne rencontre quelque nouvel empêchement, elle ne voulut pas consentir à ce que je retourne dans ma chambre à Saint-Sulpice pour ma bourse. Mes finances étaient en vérité misérablement basses, et les siennes plus que suffisamment enrichies par la libéralité de M. de B---- pour lui faire prendre à la légère ma perte. Nous consultâmes ensemble chez le juif sur le cours que nous devrions maintenant adopter.

Afin de rehausser le sacrifice qu'elle avait fait pour moi de son dernier amant, elle détermina de le traiter sans la moindre cérémonie. « Je lui laisserai tous ses meubles », dit-elle ; « cela lui appartient : mais j'emporterai assurément, comme j'ai le droit de le faire, les bijoux, et environ soixante mille francs, que j'ai eus de lui dans les deux dernières années. Je ne lui ai donné aucun contrôle sur moi », ajouta-t-elle, « de sorte que nous pouvons rester sans appréhension à Paris, en prenant une maison convenable, où nous vivrons, oh combien heureusement ensemble ! »

Je lui représentai que, bien qu'il pût n'y avoir aucun danger pour elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui devais tôt ou tard être infailliblement reconnu, et continuellement exposé à une répétition des épreuves que j'avais déjà endurées. Elle me fit comprendre qu'elle ne pouvait quitter Paris sans regret. J'avais une telle crainte de lui causer de l'ennui qu'il n'y avait aucun risque que je n'aurais pas couru pour son amour. Cependant, nous transigeâmes en résolvant de prendre une maison dans quelque village près de Paris, d'où il serait facile pour nous de venir en ville chaque fois que le plaisir ou les affaires l'exigeraient. Nous fixâmes notre choix sur Chaillot, qui est à une distance commode. Manon retourna aussitôt à sa maison, et j'allai l'attendre à une porte latérale du jardin des Tuileries.

Elle revint une heure après, dans une voiture louée, avec une servante, et plusieurs malles, qui contenaient ses robes, et tout ce qu'elle avait de valeur.

Nous ne fûmes pas longs sur le chemin de Chaillot. Nous logeâmes la première nuit à l'auberge, afin d'avoir le temps de trouver une maison appropriée, ou du moins un logement commode. Nous en trouvâmes un à notre goût le matin suivant.

Mon bonheur semblait maintenant assuré hors de portée du destin. Manon était tout ce qu'il y a de plus doux et aimable. Elle était si délicate et si incessante dans ses attentions envers moi, que je me crus plus que largement récompensé pour tous mes ennuis passés. Comme nous avions tous deux, à cette époque, acquis quelque expérience, nous discutâmes rationnellement de l'état de nos finances. Soixante mille francs (le montant de notre richesse) n'était pas une somme qu'on pouvait attendre de faire durer toute la vie ; d'ailleurs, nous n'étions ni l'un ni l'autre très disposés à contrôler nos dépenses. La vertu principale de Manon n'était assurément pas l'économie, non plus que la mienne. Voici ma proposition. « Soixante mille francs », dis-je, « peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus par an suffiront, si nous continuons à vivre à Chaillot. Nous garderons les apparences, mais vivrons frugalement. Notre seule dépense sera occasionnellement une voiture, et les théâtres. Nous ferons tout avec modération. Vous aimez l'opéra ; nous y irons deux fois par semaine, durant la saison. Quant au jeu, nous nous limiterons ; de sorte que nos pertes ne doivent jamais excéder trois écus. Il est impossible qu'en l'espace de dix ans quelque changement ne se produise dans ma famille : mon père est déjà d'un âge avancé ; il peut mourir ; auquel événement je dois hériter d'une fortune, et nous serons alors au-dessus de toutes autres craintes. »

Cet arrangement n'aurait en aucun cas été l'acte le plus sot de ma vie, si nous avions seulement été assez prudents pour persévérer dans son exécution ; mais nos résolutions durèrent à peine plus d'un mois. La passion de Manon était pour le divertissement ; elle était le seul objet de la mienne. De nouvelles tentations de dépense se présentaient constamment, et loin de regretter l'argent qu'elle prodiguait parfois avec extravagance, j'étais le premier à lui procurer tout ce qui était susceptible de lui offrir du plaisir. Notre résidence à Chaillot commença même à paraître fastidieuse.

L'hiver approchait, et le monde entier retournait en ville ; la campagne avait un aspect désert. Elle me proposa de prendre une maison à Paris. Je n'approuvai pas cela ; mais, afin de la satisfaire au moins en partie, je dis que nous pourrions louer des appartements meublés, et que nous pourrions y dormir chaque fois que nous serions en retard à quitter l'assemblée, où nous allions souvent ; car l'inconvénient de revenir si tard à Chaillot était son excuse pour souhaiter le quitter. Nous eûmes ainsi deux demeures, l'une en ville et l'autre à la campagne. Ce changement jeta bientôt nos affaires dans la confusion, et mena à deux aventures, qui causèrent éventuellement notre ruine.

Manon avait un frère dans les Gardes. Il habitait malheureusement la rue même dans laquelle nous avions pris nos logements. Il reconnut un jour sa sœur à la fenêtre, et se hâta vers nous. C'était un gaillard aux manières les plus grossières, et sans le moindre principe d'honneur. Il entra dans la pièce en jurant de la manière la plus horrible ; et comme il connaissait une partie de l'histoire de sa sœur, il l'accabla d'injures et de reproches.

J'étais sorti l'instant d'avant, ce qui était sans doute heureux pour lui ou pour moi, car j'étais peu disposé à supporter une insulte. Je ne retournai au logement qu'après qu'il l'eut quitté. La tristesse dans laquelle je trouvai Manon me convainquit aussitôt que quelque chose d'extraordinaire s'était produit. Elle me raconta la scène provocante qu'elle venait de subir, et les menaces brutales de son frère. Je ressentis une telle indignation que je voulus procéder aussitôt à la venger, quand elle m'implora avec des larmes de me désister.

Alors que nous parlions encore de l'aventure, le garde entra de nouveau dans la pièce où nous étions assis, sans même attendre d'être annoncé. Si je l'avais connu, il n'aurait pas reçu de moi un accueil aussi civil qu'il le fit ; mais nous saluant avec un sourire sur le visage, il s'adressa à Manon, et dit qu'il était venu faire des excuses pour sa violence ; qu'il avait supposé qu'elle menait une vie de honte et de disgrâce, et que c'était cette notion qui avait excité sa rage ; mais qu'ayant depuis pris des informations auprès de l'un de nos serviteurs, il avait appris un tel caractère de moi, que son seul souhait était maintenant d'être en bons termes avec nous deux.

Bien que cet aveu d'être allé chercher des informations auprès de l'un de mes propres serviteurs eût en soi quelque chose de ridicule ainsi que d'indélicat, j'accusai réception de ses compliments avec civilité. Je pensai qu'en faisant cela je plairais à Manon, et je ne fus pas trompé ; elle fut ravie de la réconciliation. Nous le fîmes rester dîner avec nous.

En peu de temps il devint si familier que, nous entendant parler de notre retour à Chaillot, il insista pour nous accompagner. Nous fûmes obligés de lui donner une place dans notre voiture. C'était en fait le mettre en possession, car il commença bientôt à ressentir tant de plaisir en notre compagnie qu'il fit de notre maison son foyer, et se rendit en quelque sorte maître de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait son frère, et, sous l'apparence de la liberté fraternelle, il se mit sur un pied tel qu'il introduisait tous ses amis sans cérémonie dans notre maison à Chaillot, et les y divertissait à nos frais. Ses magnifiques uniformes étaient procurés chez mon tailleur et mis sur mon compte, et il parvint même à rendre Manon et moi responsables de toutes ses dettes. Je fis semblant d'être aveugle à ce système de tyrannie, plutôt que d'ennuyer Manon, et même de ne prendre aucune note des sommes d'argent qu'il recevait de temps à autre d'elle. Sans doute, comme il jouait très gros jeu, il était assez honnête pour lui en rembourser une partie parfois, quand la chance tournait en sa faveur ; mais nos finances étaient totalement inadéquates pour fournir, pendant quelque durée que ce soit, des demandes d'une telle ampleur et fréquence.

J'étais sur le point d'en venir à une explication avec lui, afin de mettre un terme au système, quand un accident malheureux m'épargna cette peine, en nous impliquant dans une ruine inextricable.

Une nuit nous nous arrêtâmes à Paris pour dormir, comme c'était maintenant en effet devenu notre habitude constante. La servante qui, en telles occasions, restait seule à Chaillot, vint tôt le lendemain matin m'informer que notre maison avait pris feu dans la nuit, et que les flammes avaient été éteintes avec une grande difficulté. Je demandai si les meubles avaient souffert. Elle répondit qu'il y avait eu une telle confusion, due à la multitude d'étrangers qui étaient venus offrir leur aide, qu'elle pouvait à peine déterminer quels dommages avaient été faits. J'étais principalement inquiet au sujet de notre argent, qui avait été enfermé dans une petite boîte. Je partis en hâte pour Chaillot. Vain espoir ! la boîte avait disparu !

Je découvris qu'on pouvait aimer l'argent sans être un avare. Cette perte m'affligea à un tel point que j'en eus presque l'esprit troublé. Je vis en un coup d'œil à quelles nouvelles calamités je serais exposé : la pauvreté en était la moindre. Je connaissais Manon à fond ; j'avais déjà eu amplement la preuve que, bien que fidèle et attachée à moi dans des circonstances plus heureuses, on ne pouvait compter sur elle dans le besoin : le plaisir et l'abondance, elle les aimait trop pour les sacrifier pour mon amour. « Je vais la perdre ! » m'écriai-je ; « misérable chevalier ! tu es donc sur le point de perdre tout ce que tu aimes sur terre ! » Cette pensée m'agita à un tel point que je considérai en fait pendant quelques moments s'il ne serait pas préférable pour moi de mettre fin sur-le-champ à toutes mes misères par la mort. Je conservai cependant assez de présence d'esprit pour réfléchir si j'étais entièrement sans ressource, et une idée me vint qui calma mon désespoir. Il ne serait pas impossible, pensai-je, de cacher notre perte à Manon ; et je pourrais peut-être découvrir quelques voies et moyens de pourvoir à ses besoins, de façon à écarter les inconvénients de la pauvreté.

J'avais calculé, en essayant de me consoler, que vingt mille écus pourraient nous soutenir pendant dix ans. Supposez que ces dix années fussent maintenant écoulées, et qu'aucun des événements que j'avais escomptés dans ma famille ne se fût produit. Quel aurait été alors mon cours ? Je sais à peine ; mais quoi que j'eusse fait alors, pourquoi ne puis-je pas le faire maintenant ? Combien y en a-t-il à Paris, qui n'ont ni mes talents, ni les avantages naturels que je possède, et qui, néanmoins, doivent leur subsistance à l'exercice de leurs talents, tels qu'ils sont ?

« La Providence, ajoutai-je, en réfléchissant aux différentes conditions de la vie, n'a-t-elle pas sagement disposé les choses ? Le plus grand nombre des puissants et des riches sont des sots. Quiconque connaît un peu le monde ne peut en douter. Combien est admirable la justice compensatrice qui en découle ! Si la richesse apportait aussi le talent, les riches seraient trop heureux, et les autres hommes trop misérables. À ces derniers sont donnés des avantages personnels et du génie, pour les aider à sortir de la misère et du besoin. Certains partagent les richesses des fortunés en se rendant nécessaires à leurs plaisirs, ou en faisant d'eux leurs dupes ; d'autres leur offrent l'instruction et s'efforcent de faire d'eux des membres décents de la société ; certes, ils n'y réussissent pas toujours, mais ce n'était probablement pas là l'intention de la sagesse divine. Dans tous les cas, ils tirent un bénéfice de leurs labeurs en vivant aux dépens de leurs élèves ; et, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, les folies des riches sont une généreuse source de revenus pour les classes les plus humbles. »

« Ces pensées me rendirent un peu de mon courage et de ma raison. Je résolus d'abord de consulter M. Lescaut, le frère de Manon. Il connaissait Paris à la perfection ; et j'avais eu trop d'occasions d'apprendre que ce n'était ni de ses propres terres, ni de la solde du roi, qu'il tirait la plus grande partie de son revenu. Il me restait environ trente-trois écus, que j'avais heureusement sur moi. Je lui montrai ma bourse, lui expliquai mon infortune et mes craintes, puis lui demandai s'il me restait une autre alternative que de mourir de faim ou de me faire sauter la cervelle par désespoir. Il répondit froidement que le suicide était la ressource des sots. Quant à mourir de besoin, il y avait des centaines d'hommes de génie qui se trouvaient réduits à cet état lorsqu'ils ne voulaient pas employer leurs talents ; que c'était à moi de découvrir ce dont j'étais capable, et il me dit de compter sur son assistance et ses conseils dans toute entreprise que je pourrais entreprendre. »

« "Bien vague, M. Lescaut !" lui dis-je : "mes besoins exigent un remède plus rapide ; car que dois-je dire à Manon ?" "À propos de Manon," répliqua-t-il, "qu'est-ce qui vous contrarie à son sujet ? Ne pouvez-vous pas toujours trouver en elle de quoi subvenir à vos besoins, quand vous le souhaitez ? Une telle personne devrait nous faire vivre tous, vous et moi aussi bien qu'elle-même." Il coupa court à la réponse que j'étais sur le point de faire à une si insensible et brutale impertinence, en ajoutant qu'avant la nuit il m'assurerait mille écus à partager entre nous, si seulement je voulais suivre ses conseils ; qu'il connaissait un noble, si libéral en affaires de ce genre, qu'il était certain qu'il n'hésiterait pas un instant à donner la somme nommée pour les faveurs d'une fille telle que Manon. »

« Je l'arrêtai. "J'avais une meilleure opinion de vous," dis-je ; "j'avais imaginé que le motif qui vous portait à m'accorder votre amitié était bien différent de celui que vous trahissez maintenant." Avec le plus grand effronterie, il reconnut qu'il avait toujours été du même avis, et que sa sœur ayant une fois sacrifié sa vertu, bien que ce fût pour l'homme qu'elle aimait le plus, il n'aurait jamais consenti à une réconciliation avec elle qu'avec l'espoir de tirer quelque avantage de sa conduite passée. »

« Il était facile de voir que nous avions été jusqu'alors ses dupes. Malgré le dégoût que sa proposition m'inspirait, comme je sentais que j'avais besoin de ses services, je dis, avec une apparente complaisance, que nous ne devrions envisager un tel plan qu'en dernier recours. Je le suppliai de suggérer autre chose. »

« Il me proposa de mettre à profit ma jeunesse et les beaux traits que la nature m'avait accordés, en nouant une liaison avec quelque vieille dame généreuse. Cela ne fut pas du tout à mon goût, car cela m'aurait nécessairement rendu infidèle à Manon. »

« Je mentionnai le jeu comme le projet le plus facile et le plus approprié à ma situation actuelle. Il admit que le jeu était certainement une ressource, mais qu'il fallait bien en considérer le point. "Le jeu pur," dit-il, "avec ses chances ordinaires, est le chemin certain vers la ruine ; et quant à tenter, seul et sans allié, d'employer les petits moyens qu'un homme adroit possède pour corriger les caprices du sort, ce serait une expérience trop dangereuse." Il y avait, selon lui, une troisième voie, qui consistait à entrer dans ce qu'il appelait une association ; mais il craignait que ses confédérés ne considèrent ma jeunesse comme un obstacle à mon admission. Il promit toutefois d'user de son influence auprès d'eux ; et, ce qui était plus que ce que j'attendais de sa part, il dit qu'il me fournirait un peu d'argent chaque fois que j'en aurais un besoin pressant. La seule faveur que je lui demandai alors fut de ne rien dire à Manon de la perte que j'avais subie, ni du sujet de notre conversation. »

« Je tirai certainement peu de réconfort de ma visite à Lescaut ; je regrettai même de lui avoir confié mon secret : il n'avait rien fait pour moi que je n'aurais pu tout aussi bien faire moi-même, sans le déranger ; et je ne pouvais m'empêcher de craindre qu'il ne violât sa promesse de garder le secret vis-à-vis de Manon. J'avais aussi lieu de craindre, d'après ses récents aveux, qu'il ne forme le dessein de se servir d'elle pour ses propres fins viles, ou du moins de lui conseiller de me quitter pour quelque amant plus heureux et plus fortuné. Cette idée entraîna à sa suite mille réflexions, qui n'eurent d'autre effet que de me tourmenter et de me rejeter dans l'état de désespoir où j'avais passé la matinée. Il me vint à l'esprit, plus d'une fois, d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle réforme, afin d'obtenir de lui quelque assistance pécuniaire ; mais je ne pouvais oublier que, malgré tout son amour et son affection naturels pour moi, il m'avait enfermé pendant six mois dans une chambre confinée pour ma première transgression ; et j'étais certain que, après la sensation scandaleuse causée par ma fuite de Saint-Sulpice, il ne manquerait pas de me traiter avec infiniment plus de rigueur à présent. »

« Enfin, de ce chaos de fantaisies surgit une idée qui rendit tout à coup le calme à mon esprit, et dont je fus surpris de ne pas avoir trouvé la trace plus tôt ; c'était d'aller voir à nouveau mon ami Tiberge, en qui je pouvais toujours être sûr de trouver le même zèle et la même amitié inaltérables. Il n'y a rien de plus glorieux — rien qui fasse plus honneur à la vraie vertu — que la confiance avec laquelle on approche un ami d'une intégrité éprouvée ; aucune appréhension, aucun risque de refus malveillant : s'il n'est pas toujours en son pouvoir d'apporter le secours requis, on est sûr au moins de rencontrer de la bonté et de la compassion. Le cœur du pauvre suppliant, qui demeure impénétrablement fermé au reste du monde, s'ouvre en sa présence, comme une fleur s'épanouit devant l'astre du jour, dont elle sait instinctivement qu'elle ne peut retirer qu'une influence joyeuse et bénigne. »

« Je considère comme une bénédiction d'avoir pensé si à propos à Tiberge, et je résolus de prendre des mesures pour le trouver avant le soir. Je retournai aussitôt à mon logement pour lui écrire un mot, et fixer un lieu commode pour notre rencontre. Je demandai le secret et la discrétion, comme le service le plus important qu'il pût me rendre dans les circonstances présentes. »

« Le plaisir que je retirai de la perspective de voir Tiberge dissipa toute trace de mélancolie, que Manon n'aurait pas manqué autrement de détecter sur mon visage. Je décrivis notre infortune à Chaillot comme une bagatelle qui ne devait pas l'ennuyer ; et Paris étant l'endroit qu'elle aimait le plus au monde, elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il serait nécessaire pour nous d'y rester entièrement, jusqu'à ce que le petit dommage causé par l'incendie de Chaillot fût réparé. »

« En une heure, je reçus une réponse de Tiberge, qui promettait d'être au rendez-vous convenu. J'y allai ponctuellement. Je ressentis certainement quelque honte à rencontrer un ami dont la présence seule devait être un reproche à mes iniquités ; mais j'étais soutenu par l'opinion que j'avais de la bonté de son cœur, ainsi que par mon anxiété au sujet de Manon. »

« Je l'avais prié de me rencontrer dans le jardin du Palais-Royal. Il y était avant moi. Il se hâta vers moi, dès qu'il me vit approcher, et me serra chaleureusement les deux mains. Je dis que je ne pouvais m'empêcher de ressentir une honte parfaite à le rencontrer, et que j'étais accablé par un sentiment de mon ingratitude ; que la première chose que je l'implorais de me dire était si je pouvais encore le considérer comme mon ami, après avoir si justement encouru la perte de son estime et de son affection. Il répondit, de la manière la plus aimable possible, qu'il n'était pas dans la nature des choses de détruire son estime pour moi ; que mes malheurs même, ou, s'il pouvait ainsi les appeler, mes fautes et mes transgressions, n'avaient fait qu'accroître l'intérêt qu'il éprouvait pour moi ; mais qu'il devait confesser que son affection n'était pas exempte d'un sentiment de la plus vive douleur, tel qu'une personne peut être supposée en ressentir en voyant un objet aimé sur le point de la ruine, et hors de portée de son assistance. »

« Nous nous assîmes sur un banc. "Hélas !" dis-je avec un profond soupir, "votre compassion doit être en effet grande, mon cher Tiberge, si vous m'assurez qu'elle est égale à mes souffrances. J'ai presque honte de les raconter, car j'avoue qu'elles ont été provoquées par une conduite peu honorable : les résultats, cependant, sont si vraiment mélancoliques, qu'un ami même moins attaché que vous serait affecté par ce récit." »

« Il me pria alors, comme preuve d'amitié, de lui faire connaître, sans aucun déguisement, tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de Saint-Sulpice. Je le satisfis ; et loin de cacher quoi que ce soit, ou de tenter d'atténuer mes fautes, je parlai de ma passion avec toute l'ardeur dont elle m'inspirait encore. Je la lui présentai comme l'une de ces visites spéciales du destin, qui entraînent la victime dévouée vers sa ruine, et auxquelles il est aussi impossible à la vertu elle-même de résister, qu'à la sagesse humaine de prévoir. Je lui dépeignis sous les couleurs les plus vives mon excitation, mes craintes, l'état de désespoir dans lequel j'avais été deux heures avant de le voir, et dans lequel je serais replongé, si je trouvais mes amis aussi implacables que le destin l'avait été. Je fis enfin une telle impression sur le pauvre Tiberge, que je vis qu'il était autant affecté par la compassion que moi par le souvenir de mes souffrances. »

« Il prit ma main, et m'exhorta à avoir du courage et à être réconforté ; mais, comme il semblait considérer comme acquis que Manon et moi devions nous séparer, je lui fis aussitôt comprendre que c'était cette séparation même que je considérais comme le plus intolérable de tous mes malheurs ; et que j'étais prêt à endurer non seulement le dernier degré de misère, mais la mort elle-même, de la plus cruelle espèce, plutôt que de chercher un soulagement dans un remède pire que toute l'accumulation de mes maux. »

« "Expliquez-vous donc," me dit-il ; "quelle assistance puis-je vous offrir, si vous rejetez tout ce que je propose ?" Je n'eus pas le courage de lui dire que c'était de sa bourse que je voulais un soulagement. Il le comprit, cependant, à la fin ; et reconnaissant qu'il croyait maintenant me comprendre, il resta un moment dans une attitude de réflexion, avec l'air d'une personne faisant tourner quelque chose dans son esprit. "Ne vous imaginez pas," dit-il bientôt, "que mon hésitation provienne d'une diminution de mon zèle et de mon amitié ; mais à quelle alternative me réduisez-vous maintenant, puisque je dois soit vous refuser l'assistance que vous demandez, soit violer mon devoir le plus sacré en l'accordant ! Car n'est-ce pas participer à votre péché que de vous fournir les moyens d'en poursuivre l'indulgence ?" »

« "Cependant," continua-t-il, après un moment de réflexion, "c'est peut-être l'état d'excitation dans lequel le besoin vous a jeté, qui vous refuse maintenant la liberté de choisir le chemin approprié. L'esprit de l'homme doit être au repos pour connaître le luxe de la sagesse et de la vertu. Je peux me permettre de vous laisser un peu d'argent ; et permettez-moi, mon cher chevalier, de ne vous imposer qu'une condition ; c'est que vous me fassiez connaître le lieu de votre demeure, et que vous me permettiez l'opportunité d'utiliser mes efforts pour vous reconquérir. Je sais qu'il y a dans votre cœur un amour de la vertu, et que vous n'avez été égaré que par la violence de vos passions." »

« J'acceptai, bien sûr, tout ce qu'il demandait, et le suppliai seulement de déplorer la maligne destinée qui me rendait insensible aux conseils d'un ami si vertueux. Il m'emmena ensuite chez un banquier de sa connaissance, qui donna cent soixante-dix écus pour sa lettre de change, qui fut prise comme argent comptant. J'ai déjà dit qu'il n'était pas riche. Son bénéfice était d'environ six mille francs par an, mais comme c'était la première année depuis son installation, il n'avait encore touché aucune des recettes, et c'était sur le revenu futur qu'il me faisait cette avance. »

« Je ressentis toute la force de sa générosité, à un point tel que je déplorai presque la passion fatale qui me conduisait ainsi à briser toutes les contraintes du devoir. La vertu eut un moment l'ascendant dans mon cœur, et me fit sentir ma honte et ma dégradation. Mais cela fut bientôt fini. Pour Manon, j'aurais pu abandonner mes espoirs du ciel, et quand je me retrouvai à ses côtés, je me demandais comment j'avais pu un instant considérer comme dégradant mon amour pour cette fille enchanteresse. »

« Manon était une créature au tempérament des plus extraordinaires. Jamais mortel n'eut un plus grand mépris pour l'argent, et pourtant elle était hantée par une peur perpétuelle d'en manquer. Son seul désir était le plaisir et l'amusement. Elle n'aurait jamais souhaité posséder un sou, si le plaisir pouvait être procuré sans argent. Elle ne se souciait jamais même de ce que contenait notre bourse, pourvu qu'elle pût passer la journée agréablement ; de sorte que, n'étant ni portée sur le jeu ni du tout éblouie par le désir de grandes richesses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en trouvant chaque jour des amusements adaptés à ses désirs modérés. Mais il devint par habitude une chose si absolument nécessaire pour elle d'avoir l'esprit ainsi occupé, que, sans cela, il était impossible d'exercer la moindre influence sur son humeur ou ses inclinations. Bien qu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse la seule personne, comme elle le déclarait souvent, en la société de qui elle pouvait toujours trouver les pures jouissances de l'amour, je sentais pourtant très bien convaincu que son attachement ne pourrait résister à certaines appréhensions. Elle m'aurait préféré, même avec une fortune modérée, au monde entier ; mais je n'avais aucun doute qu'elle m'abandonnerait, en revanche, pour quelque nouveau M. de B----, quand je n'aurais plus rien d'autre à lui offrir que la fidélité et l'amour. »

« Je résolus donc de réduire mes propres dépenses individuelles, afin d'être toujours capable de subvenir aux siennes, et plutôt de me priver de mille nécessités que de limiter son extravagance. La voiture me causait plus d'inquiétude que tout le reste, car je ne voyais aucune chance d'être capable de maintenir ni cocher ni chevaux. »

« Je fis part de mes difficultés à M. Lescaut, et ne lui cachai pas que j'avais reçu mille francs d'un ami. Il répéta que, si je souhaitais tenter les chances de la table de jeu, il n'était pas sans espoir qu'en dépensant quelques écus à divertir ses associés, je pourrais, sur sa recommandation, être admis dans l'association. Avec toute ma répugnance à tricher, je cédai à la dire nécessité. »

« Lescaut me présenta ce soir-là comme un parent à lui. Il ajouta que j'étais d'autant plus susceptible de réussir dans ma nouvelle profession, que je manquais des faveurs de la fortune. Cependant, pour leur montrer que je n'étais pas tout à fait réduit à la dernière extrémité, il dit que c'était mon intention de les traiter avec un souper. L'offre fut acceptée, et je les régalai en prince. Ils parlèrent beaucoup de mon allure à la mode et de l'amabilité apparente de mon tempérament ; ils dirent que les meilleurs espoirs pouvaient être entretenus à mon sujet, parce qu'il y avait quelque chose dans mon visage qui indiquait le gentleman, et que personne par conséquent ne pouvait avoir de soupçon sur mon honnêteté : ils votèrent des remerciements à Lescaut pour avoir introduit un novice si prometteur, et déléguèrent l'un des membres pour m'instruire pendant quelques jours aux manœuvres nécessaires. »

« La scène principale de mes exploits fut l'hôtel de Transylvanie, où il y avait une table de pharaon dans une pièce, et d'autres jeux de cartes et de dés dans la galerie. Cette académie était tenue par le prince de R----, qui vivait alors à Clagny, et la plupart de ses officiers appartenaient à notre société. Dois-je le mentionner à ma honte ? Je profitai rapidement de la tuition de mon instructeur. J'acquis une incroyable facilité dans les tours de passe-passe, et appris à la perfection à sauter le coup ; avec l'aide d'une paire de larges manchettes, je battais les cartes si adroitement que je défiais l'observateur le plus rapide, et je ruinais plusieurs joueurs honnêtes. Mon habileté inégalée accéléra si bien le progrès de mes fortunes, que je me trouvai maître, en quelques semaines, de sommes très considérables, en plus de ce que je partageais en bonne foi avec mes compagnons. »

« Je n'avais plus aucune crainte de communiquer à Manon l'étendue de notre perte à Chaillot, et, pour la consoler à l'annonce de telles nouvelles désastreuses, je pris une maison meublée, où nous nous établîmes dans toute la fierté de l'opulence et de la sécurité. »

« Tiberge avait l'habitude, à cette période, de me rendre de fréquentes visites. Il n'était jamais fatigué de ses leçons morales. Maintes et maintes fois, il me représenta le tort que j'infligeais à ma conscience, à mon honneur et à ma fortune. Je reçus tous ses conseils avec bienveillance, et bien que je n'eusse pas la moindre inclination à les adopter, je n'avais aucun doute de sa sincérité, car j'en connaissais la source. Parfois, je le raillais de bonne humeur, et l'implorais de ne pas être plus rigide que certains autres prêtres, et même évêques, qui ne considéraient nullement une maîtresse comme incompatible avec une vie bonne et sainte. "Regardez," disais-je, "les yeux de Manon, et dites-moi s'il en est un, dans le long catalogue des péchés, qui ne pourrait là trouver un plaidoyer de justification." Il supportait ces saillies patiemment, et poussait son indulgence presque trop loin : mais quand il vit mes fonds augmenter, et que je lui eus non seulement rendu les cent soixante-dix écus, mais qu'ayant loué une nouvelle maison et triplé mes dépenses, je m'étais plongé plus avant que jamais dans une vie de plaisir, il changea de ton et de manière envers moi. Il déplora mon endurcissement. Il me mit en garde contre le châtiment de la colère divine, et prédit certaines des misères avec lesquelles, en effet, je fus peu après visité. "Il est impossible," disait-il, "que l'argent qui sert maintenant à soutenir vos débauches ait été acquis honorablement. Vous l'avez obtenu injustement, et de la même manière il vous sera retiré. Le châtiment le plus affreux que le Ciel puisse infliger serait de vous permettre d'en jouir sans trouble. Tous mes conseils," ajoutait-il, "ont été inutiles ; je perçois trop clairement qu'il deviendra bientôt importun pour vous. Je prends congé ; vous êtes un ami aussi faible qu'ingrat ! Puissent vos plaisirs criminels s'évanouir comme une ombre ! puissent vos richesses mal acquises vous laisser sans ressource ; et puissiez-vous vous-même rester seul et déserté, pour apprendre la vanité de ces choses, qui vous détournent maintenant de meilleures poursuites ! Quand ce temps arrivera, vous me trouverez disposé à vous aimer et à vous servir ; ce jour met fin à nos rapports, et j'avoue une fois pour toutes mon horreur de la vie que vous menez." »

C'est dans ma chambre et en présence de Manon qu'il fit cette harangue apostolique. Il se leva pour partir. J'étais sur le point de le retenir ; mais Manon m'en empêcha, disant qu'il valait mieux laisser aller le fou.

Ce qu'il avait dit, cependant, ne manqua pas de faire quelque impression sur moi. Je note ces courts passages de ma vie où j'éprouvais un retour de sentiment de vertu, parce que c'était à ces traces, si légères fussent-elles, que je fus redevable par la suite de toute la force d'âme que je montrai dans les circonstances les plus pénibles.

Les caresses de Manon dissipèrent bientôt le dépit que cette scène m'avait causé. Nous continuâmes à mener une vie entièrement consacrée au plaisir et à l'amour. L'accroissement de notre richesse ne fit que redoubler notre affection. Il n'y avait personne de plus heureux parmi tous les dévots de Vénus et de la Fortune. Ciel ! pourquoi appeler ce monde un lieu de misère, quand il peut fournir une vie d'une jouissance si ravissante ? Mais hélas, c'est trop tôt fini ! Pour quoi l'homme devrait-il soupirer, si une telle félicité pouvait durer toujours ? La nôtre connut le sort commun : elle fut de courte durée et suivie de regrets durables.

J'avais réalisé par le jeu une somme d'argent si considérable que je pensai à en investir une partie. Mes domestiques n'ignoraient pas ma chance, particulièrement mon valet et la propre femme de chambre de Manon, devant qui nous parlions souvent sans aucune réserve. La femme de chambre était jolie, et mon valet amoureux d'elle. Ils savaient qu'ils avaient affaire à un jeune couple inexpérimenté, qu'ils s'imaginaient pouvoir tromper sans grande difficulté. Ils conçurent un plan et l'exécutèrent avec tant d'habileté qu'ils nous réduisirent à un état dont il nous fut impossible de nous sortir par la suite.

Ayant soupé un soir chez Lescaut, il était environ minuit lorsque nous rentrâmes chez nous. Je demandai mon valet, et Manon sa femme de chambre ; ni l'un ni l'autre ne purent être trouvés. On ne les avait pas vus dans la maison depuis huit heures, et ils étaient sortis après avoir fait emporter devant eux quelques malles, selon des ordres qu'ils prétendaient avoir reçus de moi. Je prévis aussitôt une partie de la vérité, mais mes soupçons furent infiniment surpassés par ce qui se présenta à moi en entrant dans ma chambre. La serrure de mon cabinet avait été forcée, et mon argent ainsi que mes plus beaux vêtements avaient disparu. Tandis que je restais stupéfait d'étonnement, Manon vint, dans la plus grande alarme, m'informer que son appartement avait été fouillé de la même manière.

Ce coup fut si parfaitement stupéfiant, si cruel, que j'eus de la peine à retenir mes larmes. La crainte d'infecter Manon avec mon désespoir me fit prendre un air plus content. Je dis, en souriant, que je me vengerais sur quelque malheureuse dupe à l'hôtel de Transylvanie. Cependant, elle parut si sensiblement affectée que son chagrin accrut ma peine infiniment plus que ma tentative ne réussit à soutenir son moral. « Nous sommes perdus ! » dit-elle, les larmes aux yeux. Je m'efforçai, en vain, par mes supplications et mes caresses, de la consoler. Mes propres lamentations trahissaient ma détresse et mon désespoir. En fait, nous étions si complètement ruinés que nous étions presque privés de quoi nous couvrir décemment.

Je résolus d'envoyer chercher Lescaut immédiatement. Il me conseilla d'aller sans tarder chez le lieutenant de police, et de donner également l'information au Grand Prévôt de Paris. J'y allai, mais ce ne fut que pour ajouter à mes calamités ; car, indépendamment du fait que ma visite ne produisit pas le moindre bon effet, je laissai, par mon absence, à Lescaut le temps de discuter avec sa sœur, pendant quoi il ne manqua pas de lui inspirer les plus horribles résolutions. Il lui parla de M. G---- M----, un vieux voluptueux, qui payait prodigieusement pour ses plaisirs ; il décrivit si brillamment les avantages d'une telle liaison, qu'elle entra dans tous ses plans. Cet arrangement déshonorant fut conclu avant mon retour, et son exécution seulement remise au lendemain matin, après que Lescaut aurait prévenu G---- M----.

Je le trouvai, à mon retour, qui m'attendait chez moi ; mais Manon s'était retirée dans son propre appartement, et elle avait demandé au valet de me dire que, ayant besoin de repos, elle espérait ne pas être dérangée cette nuit. Lescaut me quitta après m'avoir offert quelques écus que j'acceptai.

Il était près de quatre heures lorsque je me mis au lit ; et ayant retourné dans mon esprit divers projets pour rétablir ma fortune, je m'endormis si tard que je ne me réveillai qu'entre onze heures et midi. Je me levai aussitôt pour prendre des nouvelles de la santé de Manon ; on me dit qu'elle était sortie une heure auparavant avec son frère, qui était venu la chercher dans une voiture de louage. Bien qu'il y eût quelque chose de mystérieux dans une telle procédure, je m'efforçai de réprimer mes soupçons naissants. Je laissai passer quelques heures, pendant lesquelles je m'amusai à lire. Enfin, ne pouvant plus étouffer mon inquiétude, je fis les cent pas dans les appartements. Une lettre scellée sur la table de Manon attira enfin mon regard. Elle m'était adressée, et de son écriture. Je sentis mon sang se glacer en l'ouvrant ; elle était en ces termes :

Je vous proteste, très cher chevalier, que vous êtes l'idole de mon cœur, et que vous êtes le seul être sur terre que je puisse véritablement aimer ; mais ne voyez-vous pas, mon pauvre cher chevalier, que dans la situation où nous sommes maintenant réduits, la fidélité serait pire que la folie ? Pensez-vous que la tendresse soit possiblement compatible avec la famine ? Pour ma part, la faim finirait sûrement par me conduire à une fin fatale. Poussant un jour un soupir pour l'amour, je trouverais que c'était mon dernier. Je vous adore, comptez là-dessus ; mais laissez-moi, pour un court moment, la gestion de nos fortunes. Que Dieu vienne en aide à l'homme qui tombe entre mes mains. Mon seul souhait est de rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère vous parlera de moi ; il peut témoigner de mon chagrin à céder à la nécessité de me séparer de vous.

Je restai, après avoir lu ceci, dans un état qu'il serait difficile de décrire ; car même maintenant, je ne connais pas la nature des sentiments qui m'agitaient alors. C'était l'une de ces situations uniques dont d'autres n'ont jamais pu faire l'expérience d'une chose approchant la similitude. Il est impossible de l'expliquer, parce que d'autres personnes ne peuvent avoir aucune idée de sa nature ; et on peut à peine l'analyser soi-même. La mémoire ne fournit rien qui puisse la relier au passé, et par conséquent le langage ordinaire est inadéquat pour la décrire. Quelle qu'en fût la nature, cependant, il est certain que le chagrin, la haine, la jalousie et la honte entraient dans sa composition. Heureux aurais-je été si l'amour n'en avait pas aussi été une composante !

« Qu'elle m'aime, m'écriai-je, je peux le croire ; mais pourrait-elle, sans être un monstre, me haïr ? Quel droit un homme peut-il jamais avoir sur les affections d'une femme que je n'avais pas sur celles de Manon ? Que me reste-t-il, après tous les sacrifices que j'ai faits pour elle ? Pourtant elle m'abandonne, et l'ingrate pense se protéger de mes reproches par des professions d'amour ! Elle prétend craindre la famine ! Dieu de l'amour, quelle grossièreté de sentiment ! Quelle réponse au raffinement de mon adoration ! Je n'avais pas de crainte de ce genre ; moi, qui ai presque cherché la famine pour elle, en renonçant à la fortune et au confort de la maison de mon père ! Moi, qui me suis refusé le nécessaire, afin de satisfaire ses petits caprices ! Elle m'adore, dit-elle. Si vous m'adoriez, ingrate, je sais bien quel parti vous auriez pris ; vous ne m'auriez jamais quitté, du moins sans dire adieu. Il n'y a que moi qui puisse dire les affres et les tourments d'être séparé de tout ce qu'on aime. J'ai dû perdre la raison pour m'être volontairement attiré toute cette misère. »

Mes lamentations furent interrompues par une visite à laquelle je m'attendais peu ; c'était celle de Lescaut. « Assassin ! » criai-je, en mettant la main sur mon épée, « où est Manon ? qu'avez-vous fait d'elle ? » Mon agitation le surprit. Il répondit que si c'était là la réception qu'il devait rencontrer, alors qu'il venait m'offrir le service le plus essentiel qu'il fût en son pouvoir de me rendre, il s'en irait, et ne franchirait plus jamais mon seuil. Je courus à la porte de l'appartement, que je fermai. « N'imaginez pas, » dis-je, en me tournant vers lui, « que vous pouvez une fois de plus faire de moi une dupe avec vos mensonges et vos inventions. Ou défendez votre vie, ou dites-moi où je peux trouver Manon. » « Que vous êtes impatient ! » répondit-il ; « c'était en réalité l'objet de ma visite. Je suis venu annoncer une bonne fortune à laquelle vous vous attendiez peu, et pour laquelle vous serez probablement quelque peu reconnaissant. » Ma curiosité fut aussitôt excitée.

Il m'informa que Manon, totalement incapable de supporter la crainte du besoin, et, surtout, la certitude d'être aussitôt obligée de se passer de son équipage, l'avait prié de la faire connaître à M. G---- M----, qui avait une réputation de libéralité. Il évita soigneusement de me dire que c'était le résultat de son propre conseil, et qu'il avait préparé le terrain avant d'introduire sa sœur. « Je l'y ai conduite ce matin, » dit-il, « et l'homme fut si enchanté de ses charmes qu'il l'invita aussitôt à l'accompagner dans sa maison de campagne, où il est allé passer quelques jours. Comme j'apercevais clairement, » dit Lescaut, « l'avantage que cela peut être pour vous, j'ai pris soin de lui faire savoir qu'elle avait récemment subi des pertes très considérables ; et j'ai tellement piqué sa générosité qu'il a commencé par lui donner quatre cents écus. Je lui ai dit que c'était bien assez pour un commencement, mais que ma sœur aurait, à l'avenir, beaucoup de besoins d'argent ; qu'elle avait la charge d'un jeune frère, qui avait été jeté sur ses bras depuis la mort de nos parents ; et que, s'il voulait se montrer digne de ses affections, il ne lui permettrait pas de souffrir de l'inquiétude à cause de cet enfant, qu'elle regardait comme une partie d'elle-même. Ce discours a produit son effet, il a aussitôt promis de prendre une maison pour vous et Manon, car il faut que vous sachiez que vous êtes le pauvre petit orphelin. Il a entrepris de vous installer en meubles, et de vous donner quatre cents livres par mois, ce qui, si je calcule bien, s'élèvera à quatre mille huit cents par an. Il a laissé des ordres à son intendant pour chercher une maison, et pour qu'elle soit prête à son retour. Vous reverrez donc bientôt Manon, qui m'a prié de vous adresser mille tendres messages, et de vous assurer qu'elle vous aime plus chèrement que jamais. »

V

Infecté de cette lèpre du désir, Qui souille les années les plus blanches des hommes vicieux Les faisant fouiller jusqu'au dernier Les lies du plaisir pour leurs joies disparues. BYRON.

En m'asseyant pour réfléchir à ce curieux tour du destin, je me trouvai si perplexe, et par conséquent si incapable d'arriver à une conclusion rationnelle, que je laissai Lescaut me poser des questions répétées sans prêter la moindre attention à leur portée. C'est alors que l'honneur et la vertu me firent éprouver les remords les plus poignants, et que je rappelai avec amertume Amiens, la maison de mon père, Saint-Sulpice, et chaque endroit où j'avais jamais vécu dans une heureuse innocence. Par quel intervalle terrifiant étais-je maintenant séparé de cet état bienheureux ! Je ne le voyais plus que comme une ombre indistincte dans le lointain, attirant encore mes regrets et mes désirs, mais sans le pouvoir de me pousser à l'action. « Par quelle fatalité, » dis-je, « suis-je devenu ainsi dégradé ? L'amour n'est pas une passion coupable ! pourquoi donc a-t-il été pour moi la source de la débauche et de la détresse ? Qui m'a empêché de mener une vie vertueuse et tranquille avec Manon ? Pourquoi ne l'ai-je pas épousée avant d'obtenir aucune concession de son amour ? Mon père, qui avait la plus tendre considération pour moi, n'aurait-il pas donné son consentement, si j'avais suivi la voie juste et sincère de le solliciter ? Oui, mon père l'aurait lui-même chérie comme étant bien trop bonne pour être l'épouse de son fils ! J'aurais été heureux dans l'amour de Manon, dans l'affection de mon père, dans l'estime du monde, avec une part modérée des bonnes choses de la vie, et surtout avec la conscience de la vertu. Changement désastreux ! Dans quel personnage infâme est-il ici proposé que je tombe ? Partager... Mais puis-je hésiter, si Manon elle-même le suggère, et si je dois la perdre à moins d'accepter de telles conditions ? » « Lescaut, » dis-je, en portant mes mains à mes yeux comme pour occulter une vision aussi horrifiante, « si votre intention était de me rendre un service, je vous remercie. Vous auriez peut-être pu trouver une voie plus honorable, mais c'est ainsi réglé, n'est-ce pas ? Ne pensons donc qu'à profiter de votre travail, et à remplir vos engagements. »

Lescaut, qui avait été considérablement embarrassé, non seulement par ma fureur, mais par le long silence qui l'avait suivie, fut trop heureux de me voir prendre maintenant un parti si différent de ce qu'il avait anticipé. Il n'avait pas une particule de courage, ce dont j'ai, dans la suite de mon histoire, des preuves abondantes. « Oui, oui, » répondit-il rapidement, « c'est un bon service que je vous ai rendu, et vous verrez que nous en tirerons infiniment plus d'avantages que vous ne le prévoyez maintenant. » Nous consultâmes alors sur la meilleure façon de prévenir les soupçons que G---- M---- pourrait concevoir de notre parenté, lorsqu'il me trouverait plus âgé et d'une maturité plus avancée qu'il ne l'imaginait probablement. Le seul plan que nous pûmes trouver fut d'adopter en sa présence un air innocent et provincial, et de le persuader que c'était mon intention d'entrer dans les ordres, et qu'en vue de cela j'étais obligé d'aller tous les jours au collège. Nous décidâmes aussi que je devrais paraître aussi maladroit que possible la première fois que je serais admis à l'honneur d'une présentation.

Il retourna en ville trois ou quatre jours après, et conduisit aussitôt Manon à la maison que son intendant avait préparée entre-temps. Elle prévint immédiatement Lescaut de son retour, et celui-ci m'ayant informé, nous allâmes ensemble à sa nouvelle demeure. Le vieil amant était déjà sorti.

Malgré la soumission avec laquelle je m'étais résigné à ses volontés, je ne pus, à notre rencontre, réprimer les élans de reproche de ma conscience. Je me présentai devant elle affligé et abattu. La joie que je ressentais à la revoir ne pouvait dissiper entièrement ma peine pour son infidélité : elle, au contraire, parut transportée du plaisir de me voir. Elle m'accusa de froideur. Je ne pus m'empêcher de murmurer les mots perfide et infidèle, bien qu'ils fussent abondamment mêlés de soupirs.

Au début, elle se moqua de moi pour ma simplicité ; mais quand elle vit que je continuais à la regarder avec une expression de mélancolie immuable, et que je ne pouvais me résoudre à entrer avec empressement dans une scène si répugnante à tous mes sentiments, elle alla seule dans son boudoir. Je la suivis très bientôt, et je la trouvai alors en larmes. Je lui demandai la cause de son chagrin. « Vous pouvez facilement la comprendre, » dit-elle ; « comment pouvez-vous vouloir que je vive, si ma présence ne peut plus avoir d'autre effet que de vous donner un air de tristesse et de chagrin ? Pas un baiser ne m'avez-vous donné pendant la longue heure que vous avez été dans la maison, alors que vous avez reçu mes caresses avec l'indifférence digne d'un Grand Turc, recevant l'hommage forcé des Sultanes de son harem. »

« Écoutez-moi, Manon, » dis-je, en l'embrassant ; « je ne peux vous cacher que mon cœur est amèrement affligé. Je ne fais pas allusion ici à l'inquiétude que votre fuite soudaine m'a causée, ni à la dureté de me quitter sans un mot de consolation, après avoir passé la nuit loin de moi. Le plaisir de vous revoir compenserait amplement tout le reste ; mais imaginez-vous que je puisse réfléchir sans soupirs et sans larmes à la vie dégradante et malheureuse que vous voulez maintenant que je mène dans cette maison ? Ne parlons pas de ma naissance, ni de mes sentiments d'honneur ; un amour comme le mien ne tire aucun secours d'arguments de cette nature fragile ; mais imaginez-vous que je puisse sans émotion voir mon amour si mal récompensé, ou plutôt si cruellement traité, par une maîtresse ingrate et insensible ? »

Elle m'interrompit. « Arrêtez, chevalier, » dit-elle, « il est inutile de me torturer avec des reproches qui, venant de vous, percent toujours mon cœur. Je vois ce qui vous ennuie. J'avais espéré que vous auriez consenti au projet que j'avais conçu pour améliorer nos fortunes en ruine, et c'était par un sentiment de délicatesse envers vous que j'en ai commencé l'exécution sans votre aide ; mais j'y renonce puisqu'il ne rencontre pas votre approbation. » Elle ajouta qu'elle me demanderait maintenant seulement un peu de patience pour le reste de la journée ; qu'elle avait déjà reçu cinq cents écus du vieux monsieur, et qu'il avait promis de lui apporter ce soir-là un magnifique collier de perles avec d'autres bijoux, et, par avance, la moitié de la pension annuelle qu'il s'était engagé à lui verser. « Laissez-moi seulement assez de temps, » me dit-elle, « pour prendre possession de ces cadeaux ; je vous promets qu'il aura peu à se vanter de sa liaison avec moi, car à la campagne j'ai repoussé toutes ses avances, le faisant attendre jusqu'à notre retour en ville. Il est vrai qu'il a embrassé ma main mille fois, et il est juste qu'il paie même pour cet amusement : je suis sûre que, considérant ses richesses ainsi que son âge, cinq ou six mille francs n'est pas un prix déraisonnable ! »

Sa détermination eut plus de valeur à mes yeux que vingt mille écus. Je pus sentir que je n'étais pas encore dépouillé de tout sentiment d'honneur, par la satisfaction que j'éprouvais à échapper ainsi à l'infamie. Mais j'étais né pour de brèves joies, et des misères de longue durée. Le sort ne m'a jamais sauvé d'un précipice que pour me conduire à un autre. Quand j'eus exprimé mon ravissement à Manon de ce changement dans ses intentions, je lui dis qu'elle ferait mieux d'en informer Lescaut, afin que nous puissions prendre nos mesures de concert. Au début, il murmura, mais l'argent comptant l'induisit à entrer dans nos vues. Il fut alors décidé que nous nous rencontrerions tous à la table de souper de G---- M----, et cela, pour deux raisons : premièrement, pour l'amusement de me faire passer pour un écolier, et frère de Manon ; et deuxièmement, pour empêcher le vieux débauché de prendre aucune liberté avec sa maîtresse, sur la force de ses paiements libéraux par avance. Lescaut et moi devions nous retirer, quand il irait dans la chambre où il s'attendait à passer la nuit ; et Manon, au lieu de le suivre, promit de sortir, et de nous rejoindre. Lescaut entreprit d'avoir une voiture qui attendrait à la porte.

L'heure du souper étant arrivée, M. G---- M---- fit son apparition. Déjà Lescaut était avec sa sœur dans la salle à manger. Au moment où l'amant entra, il présenta à sa belle une parure complète de perles, colliers, boucles d'oreilles et bracelets, qui devait avoir coûté au moins mille écus. Il déposa ensuite sur la table devant elle, en louis d'or, deux mille quatre cents francs, la moitié de sa pension de l'année. Il assaisonna son présent de beaucoup de jolis discours dans le vrai style de la vieille cour. Manon ne put lui refuser quelques baisers : c'était sceller son droit sur l'argent qu'il venait de lui remettre. J'étais à la porte, et j'attendais le signal de Lescaut pour entrer dans la pièce.

Il s'approcha pour me prendre par la main, tandis que Manon mettait en sûreté l'argent et les bijoux, et me menant vers M. G---- M----, il me pria de faire ma révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. « Excusez-le, monsieur, dit Lescaut, c'est un enfant. Il n'a pas encore pris le ton de Paris ; mais sans doute, avec un peu de peine, nous le formerons. Vous aurez souvent l'honneur de voir ce monsieur-ci, dit-il en se tournant vers moi : profitez-en, et tâchez d'imiter un si bon modèle. »

Le vieux libertin parut content de moi. Il me tapota la joue, disant que j'étais un joli garçon, mais qu'il fallait que je me tienne sur mes gardes à Paris, où les jeunes gens sont facilement débauchés. Lescaut lui assura que j'étais naturellement d'un caractère si grave que je ne pensais qu'à devenir ecclésiastique, et que, même enfant, mon amusement favori était de bâtir des petites chapelles. « Je lui trouve un air de ressemblance avec Manon, dit le vieux monsieur en mettant la main sous mon menton. Je lui répondis, avec l'air le plus simple : Monsieur, la vérité est que nous sommes très étroitement liés, et que j'aime ma sœur comme une autre partie de moi-même. Entendez-vous cela, dit-il à Lescaut ; c'est un garçon bien spirituel ! Il est dommage qu'il ne voie pas un peu le monde. Oh ! monsieur, répliquai-je, j'en ai beaucoup vu chez moi, en allant à l'église, et je crois que je pourrais trouver à Paris des sots plus grands que moi. Écoutez, dit-il ; c'est positivement merveilleux pour un garçon qui vient de la province. »

Toute la conversation, pendant le souper, fut sur ce ton. Manon, avec sa gaieté ordinaire, fut plusieurs fois sur le point de gâter le jeu par ses éclats de rire. Je m'avisai, tout en mangeant, de lui raconter sa propre histoire, et de peindre jusqu'au sort qui l'attendait. Lescaut et Manon étaient dans une agonie de peur pendant mon récit, surtout lorsque je traçais son portrait au naturel : mais sa propre vanité l'empêchait de s'y reconnaître, et je le fis si bien qu'il fut le premier à trouver cela fort plaisant. Vous conviendrez que j'avais raison de m'attarder sur cette scène ridicule.

Enfin, il fut temps de se retirer. Il fit allusion à l'impatience de l'amour. Lescaut et moi prîmes congé. G---- M---- alla dans sa chambre, et Manon, trouvant quelque excuse pour s'absenter, vint nous rejoindre à la porte. Le carrosse, qui nous attendait à quelques maisons de là, s'avança vers nous, et nous fûmes hors de la rue en un instant.

Bien que je doive confesser que ce procédé me parût peu s'en faut un vol véritable, ce n'était pas le plus malhonnête dont je crusse avoir à me reprocher. J'avais plus de scrupules au sujet de l'argent que j'avais gagné au jeu. Cependant, nous tirâmes aussi peu d'avantage de l'un que de l'autre ; et le Ciel ordonne parfois que la faute la plus légère rencontre le châtiment le plus sévère.

M. G---- M---- ne fut pas long à découvrir qu'il avait été dupé. Je ne sais s'il prit des mesures dès cette nuit-là pour nous retrouver, mais il avait assez de crédit pour assurer une poursuite efficace, et nous fûmes assez imprudents pour compter sur l'étendue de Paris et sur la distance entre notre domicile et le sien. Non seulement il découvrit notre demeure et notre situation, mais encore qui j'étais, la vie que j'avais menée à Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B----, la manière dont elle l'avait trompé : en un mot, tous les faits scandaleux de notre histoire. Il résolut donc de nous faire appréhender, et traiter moins comme des criminels que comme des vagabonds. Un officier entra brusquement un matin dans notre chambre, avec une demi-douzaine d'archers du guet. Ils prirent d'abord possession de notre argent, ou devrais-je dire, de celui de G---- M----. Ils nous firent lever précipitamment et nous conduisirent à la porte, où nous trouvâmes deux carrosses ; ils forcèrent la pauvre Manon à monter dans l'un sans aucune explication, et je fus emmené dans l'autre à Saint-Lazare.

Il faut avoir éprouvé ce genre de revers pour comprendre le désespoir qu'il cause. La police fut assez sauvage pour me refuser la consolation d'embrasser Manon, ou de lui dire adieu. Je restai longtemps ignorant de son sort. Il fut peut-être heureux pour moi que je fusse maintenu dans cet état d'ignorance, car si j'avais su ce qu'elle souffrait, j'aurais perdu la raison, et probablement la vie.

Ma malheureuse maîtresse fut donc traînée loin de moi et conduite dans un lieu dont le nom seul remplit d'horreur mon souvenir. Que ce fût là le sort d'une créature des plus parfaites, qui aurait dû partager le trône le plus splendide de la terre si les autres hommes n'avaient vu et senti que comme moi ! Elle n'y fut pas traitée avec rudesse, mais fut enfermée dans une prison étroite, et contrainte, dans l'isolement, d'effectuer une certaine quantité d'ouvrage chaque jour, comme condition nécessaire pour obtenir la nourriture la plus insipide. Je ne l'appris que longtemps après, lorsque j'eus moi-même enduré quelques mois de traitements durs et cruels.

Mes gardes ne m'ayant pas dit où il leur avait été ordonné de me conduire, ce ne fut qu'à mon arrivée à Saint-Lazare que j'appris ma destination. J'eusse préféré la mort, en cet instant, à l'état dans lequel je crus que j'allais être jeté. J'avais la terreur la plus grande de ce lieu. Ma misère fut accrue par les gardes qui, à mon entrée, fouillèrent encore une fois mes poches, pour s'assurer si j'avais sur moi des armes ou des moyens de défense.

Le supérieur parut. Il avait été informé de mon arrestation. Il me salua avec beaucoup de douceur. « Ne permettez pas, mon bon monsieur, lui dis-je, que l'on me traite avec indignité. Je souffrirais cent morts plutôt que de me soumettre tranquillement à un traitement dégradant. Non, non, répondit-il, vous agirez tranquillement et prudemment, et nous serons mutuellement contents l'un de l'autre. » Il me pria de monter dans l'une des chambres les plus hautes ; je le suivis sans murmurer. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la porte, et le supérieur, entrant dans la chambre, fit signe de partir. « Je suis votre prisonnier, je suppose ? dis-je ; eh bien, que comptez-vous faire de moi ? » Il dit qu'il était ravi de me voir adopter un ton si raisonnable ; que ce serait son devoir de tâcher de m'inspirer du goût pour la vertu et la religion, et le mien de profiter de ses exhortations et de ses conseils : que, quelque peu disposé que je fusse à estimer ses attentions, je ne trouverais que du plaisir dans ma solitude. « Ah, du plaisir, vraiment ! répondis-je ; vous ne connaissez pas, mon bon monsieur, la seule chose sur terre qui pût m'en procurer. Je la connais, dit-il, mais j'espère que vos inclinations changeront. » Sa réponse montrait qu'il avait entendu parler de mes aventures, et peut-être de mon nom. Je demandai à savoir si tel était le cas. Il me dit candidement que l'on l'avait informé de chaque détail.

Ce coup fut le plus sévère de tous ceux que j'avais éprouvés jusqu'alors. Je versai littéralement un torrent de larmes, dans toute l'amertume d'un désespoir pur ; je ne pouvais me réconcilier avec l'humiliation qui ferait de moi le proverbe de toutes mes connaissances, et la honte de ma famille. Je passai une semaine dans le plus profond abattement, sans être capable d'obtenir aucune information, ni de m'occuper d'autre chose que de ma propre dégradation. Le souvenir même de Manon n'ajoutait rien à mon chagrin ; il ne m'apparaissait que comme une circonstance qui avait précédé mon nouveau tourment ; et le sentiment de honte et de confusion était, à présent, la passion qui absorbait tout.

Il est peu de personnes qui aient éprouvé la force de ces mouvements particuliers de l'esprit. La généralité des hommes n'est sensible qu'à cinq ou six passions, dans le cercle limité desquelles ils passent leur vie, et à l'intérieur desquelles toutes leurs agitations sont confinées. Retirez-les de l'influence de l'amour et de la haine, du plaisir et de la douleur, de l'espoir et de la crainte, et ils n'ont plus aucun sentiment. Mais les personnes d'une nature plus fine peuvent être affectées de mille manières différentes ; on dirait presque qu'elles ont plus de cinq sens, et qu'elles sont accessibles à des idées et à des sensations qui dépassent de loin les facultés ordinaires de la nature humaine ; et, conscientes qu'elles possèdent une capacité qui les élève au-dessus du troupeau commun, il n'est rien dont elles soient plus jalouses. De là naît leur impatience sous le mépris et le ridicule ; et c'est pour cela qu'un sentiment d'avilissement est peut-être la plus violente de toutes leurs émotions.

J'avais cet avantage mélancolique à Saint-Lazare. Mon chagrin parut au supérieur si excessif que, redoutant les conséquences, il pensa qu'il était tenu de me traiter avec plus de douceur et d'indulgence. Il me rendait visite deux ou trois fois par jour ; il me faisait souvent faire un tour avec lui dans le jardin, et montrait son intérêt pour moi dans ses exhortations et ses bons conseils. J'écoutais toujours attentivement, et j'exprimais chaleureusement le sentiment que j'avais de sa bonté, dont il tirait des espoirs pour ma conversion ultime.

« Vous me paraissez, dit-il un jour, d'un naturel si doux et si traitable, que je ne peux comprendre les excès dans lesquels vous êtes tombé. Deux choses m'étonnent : l'une est de savoir comment, avec vos bonnes qualités, vous avez pu vous abandonner au vice ; et l'autre, qui m'étonne encore davantage, est la manière dont vous pouvez recevoir avec un tempérament si parfait mes conseils et mes instructions, après avoir vécu si longtemps dans une voie de débauche. Si c'est un repentir sincère, vous présentez un exemple singulier de la miséricorde bénigne du Ciel ; si cela procède de la bonté naturelle de votre disposition, alors vous avez certainement en vous ce qui permet d'espérer qu'un séjour prolongé en ce lieu ne sera pas requis pour vous ramener à une vie régulière et respectable. »

J'étais ravi de trouver qu'il avait une telle opinion de moi. Je résolus de la renforcer par une conduite continue, convaincu que c'était le moyen le plus sûr d'abréger la durée de ma réclusion. Je le priai de me fournir des livres. Il fut agréablement surpris de trouver que, lorsqu'il me demanda ce que je préférerais, je ne mentionnai que quelques ouvrages religieux et instructifs. Je prétendis m'adonner assidûment à l'étude, et je lui donnai ainsi la preuve convaincante de la réforme morale qu'il était si anxieux de voir s'accomplir. Ce n'était pourtant qu'une pure hypocrisie ; j'en rougis de l'avouer. Au lieu d'étudier, quand j'étais seul, je ne faisais rien que maudire ma destinée. Je prodiguais les imprécations les plus amères sur ma prison, et sur les tyrans qui m'y retenaient. Si je cessais un moment ces lamentations, ce n'était que pour retomber dans le souvenir tourmentant de mon amour fatal et malheureux. L'absence de Manon, le mystère dont son sort était voilé, la crainte de ne plus jamais la revoir ; cela formait le sujet de mes pensées mélancoliques. Je l'imaginais dans les bras de G---- M----. Loin d'imaginer qu'il eût pu être assez brute pour la soumettre au même traitement auquel j'étais condamné, je restais persuadé qu'il n'avait provoqué mon éloignement que pour pouvoir la posséder dans une jouissance sans trouble.

Oh ! combien furent misérables les jours et les nuits que je passai ainsi ! Ils semblaient d'une durée infinie. Mon seul espoir d'évasion était désormais dans l'hypocrisie ; j'examinais le visage et notais soigneusement chaque observation qui tombait du supérieur, afin d'assurer ce qu'il pensait réellement de moi ; et, le considérant comme le seul arbitre de mon destin futur, je fis mon étude de gagner, si possible, sa faveur. J'eus bientôt la satisfaction de trouver que j'étais fermement établi dans ses bonnes grâces, et je ne doutai plus de sa disposition à me servir.

J'osai, un jour, lui demander si ma libération dépendait de lui. Il répondit qu'elle n'était pas tout à fait entre ses mains, mais qu'il ne doutait pas que, sur sa représentation, M. G---- M----, à l'instance de qui le lieutenant général de police avait ordonné ma réclusion, consentirait à ce que je fusse remis en liberté. « Puis-je me flatter, rejoignis-je, sur le ton le plus doux, qu'il considérera deux mois, que j'ai maintenant passés dans cette prison, comme une expiation suffisante ? » Il offrit de lui parler, si je le désirais. Je l'implorai sans délai de me faire cette faveur.

Il me dit deux jours après que G---- M---- était si sensiblement affecté par ce qu'il avait entendu, qu'il était non seulement prêt à consentir à ma libération, mais qu'il avait même exprimé un vif désir de mieux faire ma connaissance, et qu'il se proposait lui-même de me faire une visite en prison. Bien que sa présence ne pût me procurer beaucoup de plaisir, je la regardai comme un prélude certain à ma libération.

Il vint par conséquent à Saint-Lazare. Je le reçus avec un air plus grave et certainement moins niais que celui que j'avais exhibé chez lui avec Manon. Il parla assez raisonnablement de mon ancienne mauvaise conduite. Il ajouta, comme pour excuser ses propres manquements, qu'il était gracieusement permis à la faiblesse humaine de s'adonner à certains plaisirs, presque, en vérité, dictés par la nature, mais que la malhonnêteté et de telles pratiques honteuses devaient être, et seraient toujours, inexorablement punies.

J'écoutai tout ce qu'il disait avec un air de soumission qui le charma tout à fait. Je ne trahis aucun symptôme d'ennui, même à quelques plaisanteries auxquelles il s'adonna sur ma parenté avec Manon et Lescaut, et sur les petites chapelles dont il supposait que j'avais eu le temps d'en ériger un grand nombre à Saint-Lazare, puisque j'étais si friand de cette occupation. Mais il lui arriva, malencontreusement tant pour moi que pour lui-même, d'ajouter qu'il espérait que Manon s'était aussi employée de la même manière édifiante à la Madeleine. Malgré le frisson d'horreur que je ressentis au son de ce nom, j'eus encore assez de présence d'esprit pour prier, de la manière la plus douce, qu'il s'expliquât. « Oh ! oui, répondit-il, elle est depuis ces deux derniers mois à la Madeleine à apprendre à être prudente, et j'espère qu'elle s'y est autant améliorée que vous l'avez fait à Saint-Lazare ! »

Si une prison éternelle, ou la mort elle-même, avaient été présentées à ma vue, je n'aurais pu contenir l'agitation dans laquelle cette affligeante annonce me jeta. Je me jetai sur lui avec une rage si violente que la moitié de ma force fut épuisée par l'effort. Il m'en restait, cependant, plus qu'assez pour le traîner à terre, et le saisir à la gorge. Je l'eusse infailliblement étranglé, si sa chute, et les cris à moitié étouffés qu'il avait encore le pouvoir de pousser, n'avaient attiré le supérieur et plusieurs des prêtres dans ma chambre. Ils l'arrachèrent à ma fureur.

J'étais, moi-même, hors d'haleine et presque impotent de rage. « Ô Dieu ! criai-je, justice céleste ! Dois-je survivre à cette infamie ? » Je tentai encore de saisir le barbare qui avait ainsi soulevé mon indignation ; ils m'en empêchèrent. Mon désespoir, mes cris, mes larmes, dépassèrent toute croyance ; je divaguais de manière si incohérente que tous les assistants, qui ignoraient la cause, se regardèrent avec autant de crainte que de surprise.

G---- M----, entre-temps, rajusta sa perruque et sa cravate, et dans sa colère d'avoir été si mal traité, ordonna que je fusse maintenu sous une contrainte plus sévère qu'auparavant, et que je fusse puni de la manière usuelle envers les contrevenants à Saint-Lazare. « Non, monsieur ! dit le supérieur, ce n'est pas avec une personne de sa naissance que nous avons l'habitude d'user de tels moyens de coercition ; d'ailleurs, il est habituellement si doux et bien conduit que je ne peux penser que vous ayez donné provocation pour une telle violence excessive. » Cette réponse déconcerta G---- M---- outre mesure, et il s'en alla, déclarant qu'il saurait bien se venger du supérieur, aussi bien que de moi, et de quiconque oserait lui faire obstacle.

Le supérieur, ayant ordonné à quelques membres de la confrérie de l'escorter hors de la prison, resta seul avec moi. Il me conjura de lui dire sur-le-champ quelle était la cause du fracas. « Oh, mon bon monsieur ! lui dis-je, en continuant à pleurer comme un enfant, imaginez la cruauté la plus horrible, figurez-vous les atrocités les plus inhumaines ; c'est ce que G---- M---- a eu la lâcheté de perpétrer : il a percé mon cœur. Jamais je ne me remettrai de ce coup ! Je vous dirais volontiers toute la circonstance, ajoutai-je, en sanglotant de chagrin ; vous avez le cœur tendre, et ne pouvez manquer de me plaindre. »

Je lui donnai, aussi brièvement que je pus, une histoire de ma passion de longue date et insurmontable pour Manon, de la condition florissante de nos fortunes avant le vol commis par nos domestiques, des offres que G---- M---- avait faites à ma maîtresse, de l'entente à laquelle ils en étaient venus, et de la manière dont elle avait été défaite. Certes, je lui présentai les choses sous un jour aussi favorable que possible pour nous. « Maintenant vous pouvez comprendre, continuai-je, la source du saint zèle de M. G---- M---- pour ma conversion. Il a eu assez d'influence pour me faire enfermer ici, par simple vengeance. Cela, je peux le pardonner ; mais, mon bon monsieur, ce n'est pas tout. Il m'a arraché le sang de mon cœur : il a fait honteusement incarcérer Manon à la Madeleine ; et a eu l'effronterie de me l'annoncer en ce jour de ses propres lèvres. À la Madeleine, bon monsieur ! Oh cieux ! mon adorable maîtresse, ma bien-aimée Manon, une pensionnaire dégradée de l'Hôpital ! Comment commanderai-je assez de force d'esprit pour survivre à ce chagrin et à cette honte ! »

Le bon Père, me voyant dans une telle affliction, s'efforça de me consoler. Il me dit qu'il n'avait jamais compris mon histoire, telle que je venais de la relater ; il avait certes su que je menais une vie dissolue, mais il avait imaginé que l'intérêt de M. G---- M---- à mon égard était le résultat de son estime et de son amitié pour ma famille ; que c'était en ce sens qu'il lui avait expliqué la chose ; que ce que je lui avais dit maintenant devait assurément produire un changement dans mon traitement, et qu'il ne doutait pas que le détail précis qu'il allait immédiatement transmettre au lieutenant général de police n'entraînât ma libération.

Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais jamais pensé à informer ma famille de ce qui s'était passé, puisqu'ils n'avaient pas été les instruments de mon incarcération. Je répondis de manière satisfaisante en exposant ma répugnance à causer de la peine à mon père, ou à m'attirer l'humiliation d'une telle exposition. À la fin, il promit d'aller directement trouver le lieutenant général de police, ne fût-ce que, dit-il, pour devancer M. G---- M----, qui était parti dans une telle rage, et qui avait assez d'influence pour se rendre redoutable.

J'attendis le retour du bon Père avec toute l'angoisse d'un homme attendant une condamnation à mort. C'était une torture pour moi de penser à Manon à la Madeleine. Outre l'infamie d'une telle prison, je ne savais comment elle pouvait y être traitée ; et le souvenir de quelques particularités que j'avais autrefois entendues sur ce lieu horrible renouvelait incessamment ma misère. Coûte que coûte, j'étais si résolu à la soulager par quelque moyen que ce fût, que j'eusse assurément mis le feu à Saint-Lazare si aucun autre mode d'évasion ne s'était présenté.

Je réfléchis aux chances qui me resteraient si le lieutenant général me maintenait encore en détention. Je fis travailler mon ingéniosité : je scrutai chaque lueur d’espoir imaginable ; je ne pus rien découvrir qui m’offrît une perspective d’évasion, et je craignais de ne subir qu’une réclusion plus sévère si je tentais une démarche infructueuse. Je pensai à quelques amis dont j’aurais pu espérer l’aide, mais comment leur faire connaître ma situation ? À la fin, j’imaginai avoir trouvé un plan si ingénieux qu’il offrait une probabilité raisonnable de succès. J’en remis les détails à plus tard, après le retour du Supérieur, au cas où il aurait échoué dans l’objet de sa visite.

Il arriva bientôt : je ne remarquai sur son visage aucun de ces signes de joie qui indiquent une bonne nouvelle. « J’ai parlé, dit-il, au lieutenant général de police, mais je suis arrivé trop tard ; M. G---- M---- est allé droit à lui après nous avoir quittés et l’a si bien prévenu contre vous qu’il était sur le point de m’envoyer de nouvelles instructions pour vous soumettre à une réclusion plus étroite. »

« Cependant, quand je lui eus fait connaître la vérité sur votre histoire, il revint sur la question et, souriant de l’incontinence du vieux G---- M----, il dit qu’il serait nécessaire de vous garder ici six mois de plus afin de l’apaiser ; ce qui est d’autant moins à regretter, ajouta-t-il, que vos mœurs ne pourraient que bénéficier de votre séjour ici. Il a souhaité que je vous témoigne toute bonté et toute attention, et je n’ai pas besoin de vous assurer que vous n’aurez aucune raison de vous plaindre de votre traitement. »

Ce discours du Supérieur fut assez long pour me donner le temps de former une résolution prudente. Je vis qu’en trahissant une trop vive impatience pour ma liberté, je risquais de ruiner tous mes projets. Je lui fis savoir, puisqu’il m’était nécessaire de rester, que c’était un infini soulagement de savoir que je possédais une place dans son estime. Je sollicitai alors, avec une sincérité non feinte, une faveur qui ne pouvait être d’aucune conséquence pour autrui, et qui contribuerait beaucoup à ma tranquillité d’esprit : ce fut d’informer un de mes amis, un pieux ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que j’étais à Saint-Lazare, et de me permettre de recevoir ses visites de temps à autre.

C’était évidemment mon ami Tiberge ; non que je pusse espérer de lui l’assistance nécessaire pour obtenir ma liberté, mais je souhaitais faire de lui l’instrument inconscient de mes desseins. En un mot, voici quel était mon projet : je voulais écrire à Lescaut, et charger lui et nos amis communs de la tâche de ma délivrance. La première difficulté était de lui faire parvenir ma lettre : ce devait être le rôle de Tiberge. Cependant, comme il savait qu’il était le frère de Manon, je doutais qu’il voulût se charger de cette commission. Mon plan était d’enfermer ma lettre à Lescaut dans une autre adressée à un homme respectable de ma connaissance, en le priant de transmettre la première à son adresse sans délai ; et comme il était nécessaire que j’eusse une communication personnelle avec Lescaut pour régler nos agissements, je lui dis de venir me voir à Saint-Lazare et de prendre le nom de mon frère aîné, comme s’il était venu à Paris exprès pour me voir. Je remis à notre entrevue toute mention de la marche la plus sûre et la plus rapide que je comptais suggérer pour notre conduite future. Le gouverneur informa Tiberge de mon souhait de le voir. Cet ami toujours fidèle ne m’avait pas si entièrement perdu de vue qu’il ignorât ma demeure actuelle, et il est probable, dans son cœur, qu’il ne regrettait pas la circonstance, pensant qu’elle pourrait fournir les moyens de ma régénération morale. Il ne perdit pas de temps à me faire la visite désirée.

VI

C’est une chose étrange que de noter l’excès de cette passion, et comment elle brave la nature et la valeur des choses par ceci : que le parler en une hyperbole perpétuelle n’est séant en rien sinon en amour. — BACON.

Mon entrevue avec Tiberge fut des plus amicales. Je vis que son but était de découvrir la disposition actuelle de mon esprit. Je lui ouvris mon cœur sans aucune réserve, si ce n’est sur le point précis de mon intention de m’échapper. « Ce n’est pas à un ami tel que vous, dis-je, que je pourrais jamais souhaiter dissimuler mes sentiments réels. Si vous vous flattiez de l’espoir de trouver enfin en moi un homme devenu prudent et réglé dans sa conduite, un libertin ramené par les châtiments de la fortune, délivré à la fois des entraves de l’amour et de la domination que Manon exerce sur moi, je dois vous dire, en toute franchise, que vous vous trompez. Vous me voyez toujours, tel que vous m’avez quitté il y a quatre mois, l’esclave — si vous voulez, le malheureux esclave — d’une passion dont j’espère maintenant, avec autant de ferveur et de confiance que jamais, tirer finalement un solide réconfort. »

Il répondit qu’un tel aveu me rendait totalement inexcusable ; qu’il n’était pas rare de rencontrer des pécheurs qui se laissaient tellement éblouir par l’éclat du vice qu’ils le préféraient ouvertement à la véritable splendeur de la vertu ; ils étaient du moins trompés par la fausse image du bonheur, pauvres dupes d’une vaine ombre ; mais savoir et sentir, comme je le faisais, que l’objet de mon attachement n’était fait que pour me rendre coupable et malheureux, et continuer ainsi volontairement dans une carrière de misère et de crime, impliquait une contradiction d’idées et de conduite peu à l’honneur de ma raison.

« Tiberge, répliquai-je, il est facile de triompher quand vos arguments sont sans réplique. Permettez-moi de raisonner à mon tour pendant quelques instants. Pouvez-vous prétendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de troubles, de croix et de soucis ? De quel nom qualifierez-vous le cachot, la roue, les tourments et les tortures des tyrans ? Direz-vous avec les mystiques que l’âme tire du plaisir des tourments du corps ? Vous n’êtes pas assez audacieux pour soutenir une telle doctrine, un paradoxe qui ne saurait se maintenir. Ce bonheur, donc, que vous prisez tant, a mille revers, ou, pour parler plus exactement, n’est qu’un tissu de souffrances à travers lesquelles on espère atteindre la félicité. Si, par le pouvoir de l’imagination, on peut même tirer du plaisir de ces souffrances, en espérant qu’elles mènent à une fin heureuse, pourquoi, je vous le demande, jugez-vous ma conduite insensée, alors qu’elle est dirigée précisément par le même principe ? J’aime Manon : je traverse le chagrin et la souffrance pour atteindre le bonheur avec elle. Mon chemin est certes semé de difficultés, mais la simple espérance d’atteindre le but désiré le rend facile et délicieux ; et je croirai n’être que trop libéralement récompensé par un seul moment de sa société, pour tous les troubles que je rencontre sur ma route. Il ne semble donc y avoir aucune différence entre nous, ou, s’il en est une, elle est assurément en ma faveur ; car la béatitude que j’espère est proche et tangible, la vôtre est lointaine et purement spéculative. La mienne est de même nature que mes souffrances, c’est-à-dire évidente à mes sens ; la vôtre est d’une nature incompréhensible, et seulement discernable à travers le voile obscur de la foi. »

Tiberge parut choqué par mes remarques. Il s’éloigna de deux ou trois pas, tout en disant, sur le ton le plus grave, que mon argument n’était pas seulement une violation du bon sens, mais qu’il s’agissait du misérable sophisme de l’irréligion ; « car la comparaison, ajouta-t-il, de la pitoyable récompense de vos souffrances avec celle que nous promet la révélation divine, est l’essence même de l’impiété et de l’absurdité réunies. »

« Je reconnais, dis-je, que la comparaison n’est pas juste, mais mon argument ne dépend nullement de cela. J’allais expliquer ce que vous considérez comme une contradiction, le fait de persévérer dans une poursuite pénible ; et je pense avoir prouvé de manière satisfaisante que, s’il y a là quelque contradiction, nous serons tous deux également passibles de l’accusation. C’est sous ce jour seulement que je ne pouvais voir aucune différence entre nos cas, et je n’en perçois aucune à ce jour. »

« Vous répondrez probablement que la fin proposée, la récompense promise de la vertu, est infiniment supérieure à celle de l’amour ? Personne ne le conteste, mais ce n’est pas là la question : nous discutons seulement de l’aide relative qu’ils apportent tous deux dans l’endurance de l’affliction. Jugez-en par l’effet pratique : n’y a-t-il pas des multitudes qui abandonnent une vie de vertu étroite ? Combien peu renoncent aux poursuites de l’amour ! »

« Encore répondrez-vous que, s’il y a des difficultés dans l’exercice de la vertu, elles ne sont nullement universelles et certaines ; que l’homme de bien ne rencontre pas nécessairement des tyrans et des tortures, et qu’au contraire, une vie de vertu est parfaitement compatible avec le repos et la jouissance. Je peux dire avec autant de vérité que l’amour est souvent accompagné de contentement et de bonheur ; et ce qui constitue une autre distinction d’un avantage infini pour mon argument, je puis ajouter que l’amour, bien qu’il trompe souvent, n’offre jamais d’autres promesses que celles de la béatitude et de la joie, tandis que la religion exige de ses fidèles mortification et chagrin. »

« Ne vous alarmez pas, dis-je, en m’apercevant que j’avais presque offensé ses sentiments zélés de dévotion. Je veux seulement dire qu’il n’y a pas de méthode plus infructueuse pour sevrer le cœur de l’homme de l’amour que d’essayer de décrier ses jouissances et de lui promettre plus de plaisir dans l’exercice de la vertu. C’est un principe inhérent à notre nature que notre félicité ne consiste que dans le plaisir. Je vous défie d’en concevoir aucune autre notion ; et il faut peu de temps pour arriver à la conviction que, de tous les plaisirs, ceux de l’amour sont incommensurablement les plus enchanteurs. Un homme discerne vite l’illusion lorsqu’il entend la promesse d’une jouissance plus vive, et l’effet d’une telle fausse représentation est seulement de lui faire douter de la vérité d’une promesse plus solide. »

« Que le prédicateur qui cherche la réforme d’un pécheur me dise que la vertu est indispensablement nécessaire, mais qu’il n’en déguise pas la difficulté ni les privations qui l’accompagnent. Dites que les jouissances de l’amour sont fugaces, si vous le voulez, qu’elles sont rigoureusement interdites, qu’elles mènent avec certitude à la souffrance éternelle ; et, ce qui ferait assurément une impression plus profonde sur moi que tout autre argument, dites que plus elles sont douces et délectables, plus brillante sera la récompense du Ciel pour les avoir sacrifiées ; mais admettez au nom de la justice que, constitué comme est le cœur de l’homme, elles forment ici-bas, sur terre, notre plus parfait bonheur. »

Ma dernière phrase rendit à Tiberge sa bonne humeur. Il convint que mes idées n’étaient pas tout à fait aussi déraisonnables. Le seul point qu’il souleva fut de me demander pourquoi je ne mettais pas mon propre principe en pratique, en sacrifiant ma passion à l’espoir de cette rémunération dont j’avais brossé un tableau si brillant. « Oh ! mon cher ami, répliquai-je, c’est cela même qui me rend conscient de ma propre misère et de ma faiblesse : vrai, hélas ! il est en effet de mon devoir d’agir selon mon argument ; mais ai-je le pouvoir de gouverner mes propres actions ? Quelle aide me permettra d’oublier les charmes de Manon ? » « Dieu me pardonne, dit Tiberge, je pourrais presque vous croire janséniste. » « Je ne sais de quelle secte je suis, répliquai-je, et je ne vois pas non plus très clairement à laquelle je devrais appartenir ; mais je ne peux m’empêcher de sentir la vérité de ce point, du moins, de leurs préceptes. »

L’un des effets de notre conversation fut de raviver toute la force de la pitié de mon ami pour moi. Il perçut qu’il y avait dans mes erreurs plus de faiblesse que de vice ; et il fut d’autant plus disposé, à la fin, à m’apporter de l’aide, sans laquelle j’aurais infailliblement péri de détresse morale. Cependant, je lui cachai soigneusement mon intention de m’échapper de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger de ma lettre ; je l’avais prête avant qu’il n’arrivât, et je trouvai bientôt un prétexte à la nécessité d’écrire. Il la transmit fidèlement, et Lescaut reçut avant le soir celle que j’avais enclose pour lui.

Il vint me voir le lendemain matin, et fut heureusement admis sous le nom de mon frère. J’étais transporté de joie de le trouver dans ma chambre. Je fermai soigneusement la porte. « Ne perdons pas de temps, dis-je. Parlez-moi d’abord de Manon, puis conseillez-moi sur la manière de secouer ces chaînes. » Il m’assura qu’il n’avait pas vu sa sœur depuis la veille de mon arrestation, et que ce n’est qu’à force de demandes réitérées et après bien des peines qu’il avait enfin pu découvrir son sort ainsi que le mien ; et qu’il s’était présenté deux ou trois fois à la Madeleine, où l’entrée lui avait été refusée. « Misérable ! murmurai-je pour moi-même, G---- M---- me paiera cela chèrement ! »

« Quant à votre évasion, poursuivit Lescaut, elle ne sera pas aussi facile que vous l’imaginez. Hier soir, moi et deux amis avons fait le tour de cet établissement pour le reconnaître ; et nous avons convenu que, puisque vos fenêtres donnent sur une cour entourée de bâtiments, comme vous l’avez vous-même mentionné dans votre lettre, il y aurait une immense difficulté à vous faire sortir. De plus, vous êtes au troisième étage, et il serait impossible d’introduire des cordes ou des échelles par la fenêtre. Je ne vois donc aucun moyen par l’extérieur : dans la maison elle-même, nous devons trouver quelque stratagème. »

« Non, répliquai-je ; j’ai examiné minutieusement chaque chose, surtout depuis que, grâce à l’indulgence du gouverneur, ma détention est moins rigoureuse. Je ne suis plus enfermé dans ma chambre ; j’ai la liberté de me promener dans la galerie ; mais il y a, à chaque palier, une porte solide maintenue fermée nuit et jour, de sorte qu’il est impossible que l’ingéniosité seule, sans le secours de quelque effort violent, puisse me sauver. »

« Attendez, dis-je, après avoir tourné dans mon esprit pendant un moment une idée qui me frappa comme excellente ; pourriez-vous m’apporter un pistolet ? » « Doucement, dit Lescaut, vous ne songez pas à commettre un meurtre ? » Je lui assurai que j’avais si peu l’intention de tirer sur quelqu’un qu’il ne serait même pas nécessaire que le pistolet fût chargé. « Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas d’être exactement devant la grande entrée avec deux ou trois de vos amis à onze heures demain soir ; je pense que je serai capable de vous y rejoindre. » Il me demanda en vain d’expliquer mon plan. Je lui dis qu’une tentative telle que celle que je contemplais ne pourrait paraître rationnelle qu’après avoir réussi. Je le priai d’abréger sa visite, afin qu’il pût être admis avec moins de difficulté le lendemain matin. Il fut en conséquence admis aussi facilement que lors de sa première visite. Il avait pris un air si sérieux, de surcroît, qu’un étranger l’aurait pris pour une personne respectable.

Quand je tins en main l’instrument de ma liberté, je ne doutai plus de mon succès. C’était certainement un projet étrange et audacieux ; mais de quoi n’étais-je pas capable, avec les motifs qui m’inspiraient ? J’avais, depuis qu’il m’avait été permis de me promener dans les galeries, trouvé l’occasion d’observer que chaque nuit le portier apportait les clés de toutes les portes au gouverneur, et qu’ensuite un silence profond régnait toujours dans la maison, ce qui montrait que les occupants s’étaient retirés pour se reposer. Il y avait une communication ouverte entre ma chambre et celle du Supérieur. Ma résolution était, s’il refusait de rendre les clés sans résistance, de le forcer, par la peur du pistolet, à les livrer, et ensuite, grâce à elles, de gagner la rue. J’attendais impatiemment le moment d’exécuter mon dessein. Le portier arriva à son heure habituelle, c’est-à-dire peu après neuf heures. Je laissai s’écouler une heure, afin que les prêtres ainsi que les serviteurs fussent tous endormis. Je me dirigeai enfin avec mon pistolet et une chandelle allumée. Je frappai d’abord doucement à la porte du gouverneur pour l’éveiller sans l’alarmer. Je frappai une seconde fois avant qu’il ne m’entendît ; et supposant naturellement que c’était l’un des prêtres qui était tombé malade et avait besoin d’assistance, il sortit du lit, s’habilla et vint à la porte. Il eut cependant la précaution de demander d’abord qui c’était et ce que l’on voulait. Je fus obligé de mentionner mon nom, mais je pris un ton plaintif pour lui faire croire que j’étais indisposé. « Ah ! c’est vous, mon cher enfant, dit-il en ouvrant la porte ; qu’est-ce qui peut vous amener ici à cette heure ? » Je fis un pas dans la pièce et, le conduisant vers le côté opposé, je lui déclarai qu’il m’était absolument impossible de rester plus longtemps à Saint-Lazare ; que la nuit était le moment le plus favorable pour sortir sans être vu, et que j’attendais avec confiance, de son amitié éprouvée, qu’il consentirait à m’ouvrir les portes, ou à me confier les clés pour me laisser sortir.

Ce compliment à son amitié sembla le surprendre. Il resta quelques instants à me regarder sans faire aucune réponse. Voyant que je n’avais pas de temps à perdre, je pris sur moi de l’assurer que j’avais le sentiment le plus vif de toutes ses bontés, mais que la liberté était plus chère à l’homme que toute autre considération, surtout à moi, qui en avais été cruellement et injustement privé ; que j’étais résolu cette nuit à la recouvrer, quoi qu’il en coûtât, et craignant qu’il n’élevât la voix et n’appelât à l’aide, je lui fis voir le puissant ressort de silence que j’avais gardé caché dans mon sein. « Un pistolet ! cria-t-il. Quoi ! mon fils ? voulez-vous m’ôter la vie en retour des attentions que je vous ai témoignées ? » « Dieu m’en garde, répliquai-je ; vous êtes trop raisonnable pour me pousser à cette horrible extrémité : mais je suis déterminé à être libre, et si fermement déterminé que, si vous faites échouer mon projet, je mettrai fin à votre existence. » « Mais, mon cher fils ! dit-il, pâle et effrayé, qu’est-ce que je vous ai fait ? Quelle raison avez-vous de m’ôter la vie ? » « Non ! répliquai-je impatiemment, je n’ai aucun dessein sur votre vie, si vous-même souhaitez vivre ; ouvrez-moi seulement les portes, et vous me trouverez le plus attaché des amis. » J’aperçus les clés sur la table. Je le priai de les prendre en main et de marcher devant moi, en faisant le moins de bruit possible.

Il vit la nécessité de consentir. Nous procédâmes, et à mesure qu’il ouvrait chaque porte, il répétait, toujours avec un soupir : « Ah ! mon fils, qui l’aurait cru ? » « Pas de bruit, mon bon Père, pas de bruit », répondais-je aussi souvent à mon tour. Enfin, nous atteignîmes une sorte de barrière, juste à l’intérieur de la grande entrée. Je me croyais déjà libre et je restai près du gouverneur, ma chandelle dans une main et mon pistolet dans l’autre.

Pendant qu’il s’efforçait d’ouvrir la lourde porte, l’un des serviteurs, qui dormait dans une pièce adjacente, entendant le bruit des verrous, sauta du lit et jeta un coup d’œil pour voir ce qui se passait. Le bon Père crut apparemment qu’il était assez fort pour me maîtriser. Il lui commanda, fort imprudemment, de venir à son secours. C’était un robuste gaillard, et il se jeta sur moi sans une seconde d’hésitation. Il n’y avait pas de temps pour parlementer : je braquai mon pistolet et logeai le contenu dans sa poitrine. « Voyez, Père, de quel malheur vous avez été la cause, dis-je à mon guide ; mais cela ne doit pas nous empêcher de finir notre ouvrage », ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser de l’ouvrir. Je fis ma sortie en toute sécurité et, à quelques pas de là, trouvai Lescaut avec deux amis qui m’attendaient, conformément à sa promesse.

Nous nous éloignâmes aussitôt. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu le coup d'un pistolet ? « Vous êtes à blâmer, lui dis-je, pourquoi l'avez-vous apporté chargé ? » Je ne pus cependant m'empêcher de le remercier d'avoir pris cette précaution, sans laquelle j'aurais sans doute dû rester bien plus longtemps à Saint-Lazare. Nous allâmes passer la nuit dans une auberge, où je réparai, dans une certaine mesure, l'infortune de la misérable pitance qui m'avait été distribuée pendant près de trois mois. J'étais fort loin, toutefois, de goûter un plaisir parfait ; les souffrances de Manon étaient les miennes. « Il faut qu'elle soit libérée, dis-je à mes compagnons : c'était là mon seul but en désirant ma propre liberté. Je compte sur votre aide avec toute votre ingéniosité ; quant à moi, ma vie sera consacrée à ce dessein. »

Lescaut, qui ne manquait pas de tact, et encore moins de cette meilleure part de la valeur qu'on appelle discrétion, insista sur la nécessité d'agir avec une extrême prudence : il dit que mon évasion de Saint-Lazare, et l'accident qui était arrivé à ma sortie, feraient assurément du bruit ; que le lieutenant général de police ferait faire une recherche rigoureuse pour me retrouver, et qu'il serait difficile de lui échapper ; enfin, que, à moins d'être disposé à rencontrer quelque chose de pire, peut-être, que Saint-Lazare, il serait nécessaire que je reste caché pendant quelques jours, afin de donner au zèle de l'ennemi le temps de se refroidir. C'était là, sans doute, un sage conseil ; mais il aurait fallu être soi-même sage pour le suivre. Une telle lenteur calculée convenait peu à ma passion. Tout ce que je pus me résoudre à promettre, fut que je dormirais tout le jour suivant. Il m'enferma dans ma chambre, où je restai patiemment jusqu'à la nuit.

J'employai une grande partie du temps à imaginer des stratagèmes pour délivrer Manon. J'étais persuadé que sa prison était encore plus inaccessible que ne l'avait été la mienne. La force était hors de question. L'artifice était la seule ressource ; mais la déesse de l'invention elle-même n'aurait su me dire par où commencer. Je sentais l'impossibilité d'agir à l'aveugle, et je remis donc à plus tard l'examen de mes projets jusqu'à ce que je pusse acquérir quelque connaissance des arrangements intérieurs de l'Hôpital où elle était enfermée.

Dès que la nuit m'eut rendu ma liberté, je priai Lescaut de m'accompagner. Nous ne tardâmes pas à engager l'un des portiers dans la conversation ; il parut être un homme raisonnable. Je passai pour un étranger qui avait souvent entendu parler avec admiration de l'Hôpital, et de l'ordre qui y régnait. Je m'enquis des détails les plus minutieux ; et, passant d'un sujet à l'autre, nous parlâmes enfin des administrateurs, et je pris la liberté de demander leurs noms et leurs caractères respectifs. Il me donna sur ce dernier point des renseignements qui me suggérèrent aussitôt une idée qui flatta mes espoirs, et je me mis immédiatement en devoir de l'exécuter.

Je lui demandai (ceci étant essentiel à mon plan) si l'un de ces messieurs avait des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait me répondre avec certitude pour tous, mais quant à M. de T----, l'un des principaux directeurs, il savait qu'il avait un fils en âge d'être marié, et qui était venu plusieurs fois à l'Hôpital avec son père. C'était tout ce qu'il me fallait.

Je mis aussitôt fin à notre entrevue et, en revenant, je fis part à Lescaut du plan que j'avais formé. « J'ai pris en tête, lui dis-je, que M. de T----, le fils, qui est riche et de bonne famille, doit avoir le même goût pour le plaisir que les autres jeunes gens de son âge ont généralement. Il pourrait difficilement être un si mauvais ami pour le beau sexe, ni assez absurde pour refuser ses services dans une affaire d'amour. J'ai arrangé un plan pour l'intéresser en faveur de Manon. S'il est un homme de sentiment et d'esprit, il nous apportera son aide par générosité. S'il ne peut être touché par un tel mobile, il fera au moins quelque chose pour une jolie fille, ne serait-ce que dans l'espoir de partager un jour ses faveurs. Je ne différerai pas de le voir, ajoutai-je, au-delà de demain. Je me sens vraiment si exalté par ce projet, que j'en tire un bon présage. »

Lescaut lui-même admit que l'idée n'était pas déraisonnable, et que nous pouvions fort bien espérer en tirer parti. Je passai la nuit moins tristement.

Le lendemain matin, je m'habillai aussi bien que, dans mon état d'indigence actuel, je pouvais le faire ; et j'allai en fiacre chez M. de T----. Il fut surpris de recevoir la visite d'un parfait inconnu. J'augurai favorablement de son visage et de la civilité de ses manières. J'expliquai mon objet de la manière la plus candide ; et, pour exciter ses sentiments autant que possible, je parlai de ma passion ardente et du mérite de Manon, comme de deux choses qui n'avaient d'égale qu'elles-mêmes. Il me dit que, bien qu'il n'eût jamais vu Manon, il avait entendu parler d'elle ; du moins, si la personne dont je parlais était la même qui avait été la maîtresse du vieux G---- M----. Je conjecturai qu'il devait avoir entendu parler du rôle que j'avais joué dans cette affaire, et afin de le concilier de plus en plus en le traitant avec confiance, je lui racontai tout ce qui nous était arrivé, à Manon et à moi. « Vous voyez, monsieur, dis-je, que tout ce qui peut m'intéresser dans la vie, tout ce qui peut commander mes affections, est entre vos mains. Je n'ai aucune réserve avec vous, parce qu'on m'a informé de votre caractère généreux et noble ; et, étant du même âge, je me flatte de trouver quelque ressemblance dans nos dispositions. »

Il parut flatté par cette marque de candeur et de confiance. Il répondit d'une manière qui convenait à un homme du monde, et à un homme de cœur aussi, car ce ne sont pas toujours des termes synonymes. Il me dit qu'il appréciait ma visite comme une bonne fortune ; qu'il considérait mon amitié comme une acquisition précieuse, et qu'il s'efforcerait de s'en montrer digne par la sincérité de ses services. Il ne pouvait absolument pas promettre de rendre Manon à mes bras, parce que, disait-il, il avait lui-même fort peu d'influence ; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de faire tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir sa libération. Je fus d'autant plus satisfait de cet aveu franc quant à son manque d'influence, que je l'aurais été d'une promesse sans réserve de réaliser tous mes vœux. Je trouvai dans sa modération un gage de sa sincérité : en un mot, je ne doutai plus de mon succès complet. La seule promesse de me permettre de voir Manon me remplit de gratitude, et je le témoignai d'une manière si sincère qu'elle lui donna une opinion favorable de mon cœur et de mon caractère ; nous nous serrâmes la main chaleureusement, et nous nous séparâmes amis jurés, par simple estime mutuelle, et ce sentiment naturel qui pousse un homme de sentiments aimables et généreux à en estimer un autre qui partage son état d'esprit.

Il me surpassa, en effet, dans les preuves de son estime ; car, déduisant de mes aventures, et surtout de ma récente évasion de Saint-Lazare, que je pourrais manquer d'argent, il m'offrit sa bourse et me pressa de l'accepter. Je refusai, mais lui dis : « Vous êtes trop bon, mon cher monsieur ! Si, en plus de telles preuves de bonté et d'amitié, vous me permettez de revoir Manon, comptez sur mon éternelle considération et ma gratitude. Si vous réussissez à rendre tout à fait cette chère créature à mes bras, je m'estimerais heureux de verser la dernière goutte de mon sang à votre service. »

Avant de nous séparer, nous convînmes du jour et de l'heure pour notre rendez-vous. Il eut l'attention de fixer l'après-midi du jour même.

Je l'attendis à un café, où il me rejoignit vers quatre heures, et nous nous dirigeâmes ensemble vers la Madeleine ; mes genoux tremblaient sous moi alors que je traversais les cours. « Puissances célestes ! dis-je, je vais donc revoir une fois de plus l'idole de mon cœur, le cher objet de tant de soupirs et de lamentations ! Tout ce que je demande à la Providence, c'est de m'accorder assez de force pour atteindre sa présence, et après cela, de disposer comme il lui plaira de mon sort futur, et de ma vie elle-même. Au-delà de cela, je n'ai aucune prière à formuler. »

M. de T---- parla à quelques-uns des portiers de l'établissement, qui semblaient tous désireux de lui plaire. Le quartier où se trouvait la chambre de Manon nous fut indiqué, et notre guide portait à la main la clé de sa chambre : elle était d'une taille effrayante. Je demandai à l'homme qui nous conduisait, et dont le devoir était de s'occuper de Manon, comment elle passait son temps ? Il dit qu'elle avait un caractère d'une douceur angélique ; que même lui, aussi désagréables que ses fonctions officielles pussent le rendre, n'avait jamais entendu de sa bouche une seule syllabe de reproche ou de dureté ; que ses larmes n'avaient cessé de couler pendant les six premières semaines après son arrivée, mais que dernièrement elle semblait porter ses malheurs avec plus de résignation, et qu'elle s'occupait du matin au soir avec son aiguille, à l'exception de quelques heures qu'elle consacrait chaque jour à la lecture. Je demandai si elle était décemment pourvue. Il m'assura qu'elle n'avait du moins jamais manqué du nécessaire.

Nous approchâmes maintenant de sa porte. Mon cœur battait presque audiblement dans ma poitrine. Je dis à M. de T---- : « Entrez seul, et préparez-la à ma visite ; je crains qu'elle ne soit trop émue en me voyant à l'improviste. » La porte fut ouverte. Je restai dans le passage et écoutai la conversation. Il dit qu'il venait lui apporter de la consolation ; qu'il était un de mes amis, et qu'il était profondément intéressé par le bonheur de nous deux. Elle demanda avec la plus tendre anxiété s'il pouvait lui dire ce qu'il était advenu de moi. Il promit qu'elle me verrait bientôt à ses pieds, aussi affectueux et aussi fidèle que jamais. « Quand ? » demanda-t-elle. « Ce jour même, dit-il ; le moment heureux ne se fera pas attendre ; oui, à cet instant même, si vous le souhaitez. » Elle comprit aussitôt que j'étais à la porte ; comme elle se précipitait vers celle-ci, j'entrai. Nous nous embrassâmes avec cette tendresse débordante et passionnée qu'une absence de plusieurs mois rend si délicieuse à ceux qui s'aiment vraiment. Nos soupirs, nos exclamations entrecoupées, les mille noms affectueux de l'amour, échangés dans une langueur ravie, étonnèrent M. de T---- et l'émurent jusqu'aux larmes.

« Je ne peux m'empêcher de vous envier, dit-il, alors qu'il nous priait de nous asseoir ; il n'y a pas de sort, si glorieux soit-il, que je tiendrais pour comparable à la possession d'une maîtresse à la fois si tendre et si passionnée. » « Et moi non plus, répondis-je, je ne renoncerais à son amour pour un empire universel ! »

Le reste d'une entrevue qui avait été si longtemps et si ardemment désirée par moi, fut bien sûr aussi tendre que son commencement. La pauvre Manon raconta toutes ses aventures, et je lui contai les miennes : nous pleurâmes amèrement sur l'histoire de l'autre. M. de T---- nous consola par ses promesses renouvelées d'agir en notre faveur. Il nous conseilla de ne pas faire durer trop longtemps cette première entrevue, afin qu'il eût moins de difficulté à nous procurer la même satisfaction à nouveau. Il finit par nous décider à suivre son conseil. Manon surtout ne pouvait se résoudre à la séparation : elle me fit cent fois reprendre mon siège. À un moment, elle me tenait par les mains, à un autre par mon habit. « Hélas ! disait-elle, dans quelle demeure me laissez-vous ! Qui répondra que je vous reverrai jamais ? » M. de T---- lui promit qu'il viendrait souvent la voir avec moi. « Quant à la demeure, dit-il, il ne faut plus l'appeler la Madeleine ; c'est Versailles ! maintenant qu'elle contient une personne qui mérite l'empire de tous les cœurs. »

Je fis un cadeau à l'homme qui nous accompagnait en sortant, afin d'aiguillonner son zèle et ses attentions. Ce gaillard avait l'esprit moins fruste et vulgaire que la plupart de sa classe. Il avait été témoin de notre entrevue, et en avait été touché. L'intérêt qu'il ressentait fut sans doute augmenté par le louis d'or que je lui donnai. Il me prit à part alors que nous descendions dans la cour. « Monsieur, dit-il, si vous voulez seulement me prendre à votre service, ou m'indemniser de quelque manière pour la perte de la situation que j'occupe ici, je pense que je n'aurais pas beaucoup de difficulté à libérer la belle Manon. »

Je saisis volontiers la suggestion, et, bien qu'à cet instant je fusse dans un état de dénuement presque total, je lui fis des promesses bien au-delà de ses désirs. Je considérais qu'il serait toujours facile de récompenser un homme de son espèce. « Soyez assuré, mon ami, lui dis-je, qu'il n'y a rien que je ne sois prêt à faire pour vous, et que votre fortune est tout aussi certaine que la mienne. » Je m'enquis des moyens qu'il comptait employer. « Aucun autre, dit-il, que simplement d'ouvrir la porte de sa cellule pour elle la nuit, et de la conduire jusqu'à la porte de la rue, où vous serez, bien entendu, pour la recevoir. » Je demandai s'il n'y avait aucun danger qu'elle fût reconnue alors qu'elle traverserait les longues galeries et les cours. Il admit qu'il y avait un danger, mais que rien ne pouvait se faire sans un léger risque.

Bien que je fusse ravi de le trouver si déterminé, j'appelai M. de T----, et je l'informai du projet, et de la seule difficulté qui s'y opposait. Il ne crut pas que ce fût si facile à exécuter. Il admit la possibilité de s'évader ainsi : « Mais si elle est reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée dans sa tentative, tout espoir sera fini pour elle, peut-être pour toujours. De plus, vous seriez obligé de quitter Paris instantanément, car vous ne pourriez jamais échapper aux recherches qui seraient faites pour vous : ils redoubleraient leurs efforts autant pour votre compte que pour le sien. Un homme seul peut facilement échapper à la détection, mais en compagnie d'une belle femme, il serait tout à fait impossible de ne pas être découvert. »

Cependant, aussi solide que fût ce raisonnement, il ne pouvait, dans mon esprit, l'emporter sur la perspective immédiate de rendre la liberté à Manon. Je le dis à M. de T----, et j'espérai qu'il excuserait mon imprudence et ma témérité au nom de l'amour. J'ajoutai que c'était déjà mon intention de quitter Paris pour quelque village voisin, comme je l'avais fait une fois auparavant. Nous convinmes alors avec le serviteur qu'il exécuterait son projet le jour suivant, et pour rendre notre succès aussi certain qu'il le pouvait, nous résolûmes d'apporter dans la prison des vêtements d'homme, afin de faciliter son évasion.

Il y avait une difficulté à surmonter pour les faire entrer, mais j'avais assez d'ingéniosité pour y faire face. Je priai M. de T---- de mettre seulement deux gilets légers le lendemain matin, et je me chargeai d'arranger le reste.

Nous retournâmes le jour suivant à l'Hôpital. J'emportai du linge, des bas, etc., pour Manon, et par-dessus mon habit, une redingote, qui dissimulait le volume que je portais dans mes poches. Nous ne restâmes qu'un moment dans sa chambre. M. de T---- lui laissa l'un de ses gilets ; je lui donnai mon habit court, la redingote étant suffisante pour moi. Elle ne trouva rien à redire pour son équipement complet, si ce n'est une paire de pantalons, que dans ma hâte j'avais oubliée.

Le manque d'un article aussi nécessaire aurait pu nous amuser, si l'embarras qu'il causait avait été d'un genre moins sérieux. J'étais au désespoir de voir tout notre plan échouer par une omission aussi triviale. Cependant, je trouvai bientôt un remède, et je déterminai de faire ma propre sortie sans-culotte, laissant cette partie de mon vêtement à Manon. Ma redingote était longue, et je réussis, à l'aide de quelques épingles, à me mettre dans un état décent pour passer la porte.

Le reste de la journée me parut d'une longueur infinie. Quand la nuit fut enfin venue, nous allâmes en fiacre à quelques mètres de l'Hôpital. Nous n'attendîmes pas longtemps, quand nous vîmes Manon faire son apparition avec son guide. La portière du fiacre étant ouverte, ils y montèrent tous deux sans délai. J'ouvris mes bras pour recevoir ma maîtresse adorée ; elle tremblait comme une feuille de tremble. Le cocher demanda où il devait conduire ? « Au bout du monde ! m'écriai-je ; dans quelque lieu où je ne pourrai plus jamais être séparé de Manon. »

Cet emportement, que je ne pus maîtriser, faillit me causer de nouveaux ennuis. Le cocher réfléchit à ce que je dis, et quand je lui donnai ensuite le nom de la rue où je souhaitais qu'il nous conduise, il répondit qu'il craignait que je ne fusse sur le point de l'impliquer dans quelque mauvaise affaire ; qu'il voyait bien assez clairement que le beau jeune homme que j'appelais Manon était une fille qui s'enfuyait de l'Hôpital, et qu'il était fort peu disposé, en vérité, à se ruiner pour l'amour de moi.

L'extorsion était la source de la délicatesse de ce gredin. Nous étions encore trop près de l'Hôpital pour faire le moindre bruit. « Silence ! lui dis-je, vous aurez un louis d'or pour la course » : pour moins que cela, il m'aurait aidé à brûler l'Hôpital.

Nous arrivâmes à la maison de Lescaut. Comme il était tard, M. de T---- nous quitta en chemin, promettant de nous rendre visite le lendemain matin. Le serviteur seul resta.

Je tenais Manon dans une étreinte si étroite dans mes bras, que nous n'occupions qu'une place dans le fiacre. Elle pleurait de joie, et je pouvais sentir ses larmes couler sur mes joues.

Au moment de descendre chez Lescaut, j'eus une nouvelle difficulté avec le cocher, qui fut suivie des résultats les plus malheureux. Je me repentis d'avoir promis un louis d'or à ce drôle, non seulement parce que c'était une folie extravagante, mais pour une autre raison plus forte : c'est qu'au moment même, il était hors de mon pouvoir de le payer. J'appelai Lescaut, et il descendit à la porte. Je lui murmurai la cause de mon embarras actuel. Étant naturellement brusque, et n'ayant pas du tout l'habitude de traiter les cochers avec respect, il répondit que je ne pouvais pas être sérieux. « Un louis ! dit-il, vingt coups de canne seraient le juste paiement pour ce coquin ! » Je le suppliai de ne pas nous perdre ; quand il m'arracha ma canne des mains, et fut sur le point de l'abattre sur le cocher. Ce dernier avait probablement déjà fait l'expérience du poids du bras d'un garde, et s'éloigna instantanément, en criant que je l'avais volé, et qu'il me ferait entendre parler de lui. J'essayai en vain de l'arrêter.

Sa fuite me causa, bien sûr, la plus grande alarme. Je ne doutai pas qu'il n'allât immédiatement informer la police. « Vous m'avez ruiné, dis-je à Lescaut ; je ne serai plus en sécurité chez vous ; nous devons partir d'ici sur-le-champ. » Je donnai le bras à Manon, et le plus rapidement possible, nous quittâmes ce dangereux voisinage. Lescaut nous accompagna.

Le chevalier des Grieux ayant occupé plus d'une heure avec son récit, je le priai de prendre un peu de repos, et de partager en attendant notre souper. Il vit, à l'attention que nous lui portions, que nous étions amusés, et promit que nous entendrions quelque chose de peut-être plus intéressant dans la suite. Lorsque nous eûmes fini de souper, il continua en ces termes.

« Comment les hasards se jouent de nous, et comme les vicissitudes remplissent la coupe des changements de liqueurs diverses. » SHAKESPEARE.

« Avec quelle imprévisibilité la Providence enchaîne les événements ! Nous n'avions guère fait cinq minutes de chemin qu'un homme, dont je ne pus distinguer le visage, reconnut Lescaut. Il l'avait sans nul doute guetté près de chez lui avec l'horrible dessein qu'il mit alors malheureusement à exécution. "C'est Lescaut !" dit-il en braquant un pistolet sur sa tête ; "il soupira ce soir avec les anges !" Puis il disparut aussitôt. Lescaut tomba sans le moindre signe de vie. Je pressai Manon de fuir, car nous ne pouvions être d'aucun secours à un mort, et je craignais d'être arrêté par le guet qui ne tarderait certainement pas à arriver sur les lieux. Je m'engageai avec elle et le domestique dans la première rue étroite ; elle était si bouleversée par la scène dont elle venait d'être témoin que je pouvais à peine la soutenir. Enfin, au bout de la rue, j'aperçus un fiacre ; nous y montâmes, mais quand le cocher demanda où il devait nous conduire, je fus à peine capable de lui répondre. Je n'avais aucun asile assuré, aucun ami de confiance auquel je pusse avoir recours. J'étais presque dépourvu d'argent, n'ayant plus qu'un écu dans ma bourse. La peur et la fatigue avaient si bien abattu Manon qu'elle était presque évanouie à mes côtés. Mon imagination était, elle aussi, hantée par le meurtre de Lescaut, et je n'étais pas sans de vives appréhensions à l'égard de la patrouille. Que faire ? Je me souvins heureusement de l'auberge de Chaillot, où nous étions allés loger lors de notre première installation dans ce village. J'espérais non seulement y être en sécurité, mais pouvoir y demeurer quelque temps sans être pressé de payer. "Conduisez-nous à Chaillot", dis-je au cocher. Il refusa de nous mener si loin à cette heure avancée pour moins de douze francs. Un nouvel embarras ! Nous convînmes enfin de la moitié de cette somme, tout ce que contenait ma bourse.

« J'essayai de consoler Manon en chemin, mais le désespoir rongeait mon propre cœur. Je me serais détruit mille fois si je n'avais senti que je tenais entre mes bras tout ce qui pouvait m'attacher à la vie : cette réflexion me réconcilia avec elle. "Je la possède du moins", dis-je ; "elle m'aime ! elle est à moi ! En vain Tiberge appelle-t-il cela un simple fantôme de bonheur." J'aurais pu, sans éprouver d'intérêt ni d'émotion, voir le reste du monde périr autour de moi. Pourquoi ? Parce que je n'y ai aucun objet d'affection au-delà d'elle.

« Ce sentiment était vrai ; toutefois, tandis que j'estimais si peu les biens de ce monde, je sentais qu'il était impossible de se passer d'une petite portion d'entre eux, ne fût-ce que pour inspirer un mépris plus complet pour le reste. L'amour est plus puissant que la richesse, plus attrayant que la grandeur ou la gloire ; mais, hélas ! il ne peut exister sans certaines aides artificielles ; et il n'est rien de plus humiliant pour les sentiments d'un amant sensible que de se trouver, par manque de moyens, réduit au niveau des esprits les plus vulgaires.

« Il était onze heures lorsque nous arrivâmes à Chaillot. On nous reçut à l'auberge comme de vieilles connaissances, et l'on n'exprima aucune sorte de surprise en voyant Manon en habit d'homme, car c'était l'usage à Paris et dans les environs que d'adopter tous les déguisements. Je pris soin de la faire servir avec autant d'attention que si j'avais été dans une situation prospère. Elle ignorait ma pauvreté, et je le lui cachai soigneusement, résolu à retourner seul le lendemain à Paris pour chercher quelque remède à ce genre de mal fâcheux.

« Au souper, elle parut pâle et amaigrie ; je ne l'avais pas remarqué à l'Hôpital, car la pièce où je l'avais vue était mal éclairée. Je lui demandai si cette pâleur excessive n'était pas causée par le choc d'avoir été témoin de la mort de son frère ? Elle m'assura qu'horrifiée comme elle l'était naturellement par cet événement, sa pâleur était purement l'effet d'une absence de trois mois loin de moi. "Vous m'aimez donc éperdument ?" m'écriai-je.

« "Mille fois plus que je ne saurais le dire !" fut sa réponse.

« "Vous ne me quitterez plus jamais ?" ajoutai-je.

« "Non ! jamais, jamais !" répondit-elle.

« Cette assurance fut confirmée par tant de caresses et de vœux qu'il semblait impossible qu'elle pût, jusqu'à la fin des temps, les oublier. Je n'ai jamais douté qu'elle fût sincère à ce moment-là. Quel motif aurait-elle pu avoir de dissimuler à ce point ? Mais elle devint par la suite encore plus versatile que jamais, ou plutôt elle n'était plus rien, et s'oubliait entièrement lorsque, dans la pauvreté et le besoin, elle voyait d'autres femmes vivre dans l'abondance. J'étais alors sur le point de recevoir une nouvelle preuve de son inconstance, qui éclipsa tout ce qui s'était passé, et qui mena à l'aventure la plus étrange qui soit jamais arrivée à un homme de ma naissance et de mes perspectives.

« Comme je connaissais son caractère, je me hâtai le lendemain vers Paris. La mort de son frère et la nécessité de lui procurer du linge et des vêtements étaient des raisons si valables que je n'eus besoin d'aucun autre prétexte. Je quittai l'auberge avec l'intention, comme je le dis à Manon et à l'aubergiste, de prendre une voiture de louage, mais ce n'était qu'une fanfaronnade ; la nécessité m'obligea à voyager à pied : je marchai très vite jusqu'au Cours-la-Reine, où j'avais l'intention de me reposer. Un moment de solitude et de tranquillité était nécessaire pour me calmer et réfléchir à ce qu'il y avait à faire à Paris.

« Je m'assis sur l'herbe. Je me plongeai dans une mer de pensées et de réflexions qui finirent par se résoudre en trois points principaux. J'avais un besoin pressant d'une infinité de choses absolument nécessaires ; je devais chercher quelque moyen de faire naître au moins un espoir pour l'avenir ; et, quoique dernier point, il n'était pas le moindre en importance, je devais prendre des informations et adopter des mesures pour assurer la sécurité de Manon et la mienne. Après m'être épuisé à concevoir des projets sur ces trois points essentiels, je fus contraint de mettre de côté pour le moment les deux derniers. Nous n'étions pas mal abrités contre les regards à l'auberge de Chaillot ; et quant aux besoins futurs, je pensai qu'il serait bien temps d'y songer quand ceux du moment seraient satisfaits.

« L'objectif principal était maintenant de remplir ma bourse. M. de T---- m'avait offert la sienne autrefois, mais j'avais une répugnance extrême à aborder à nouveau le sujet avec lui. Quelle dégradation d'exposer sa misère à un étranger et de demander l'aumône : il faut être soit un homme d'esprit bas pour s'abaisser ainsi, et ce par une bassesse qui doit le rendre insensible à l'avilissement, soit un humble chrétien, conscient de sa propre générosité, qui doit le placer au-dessus du sentiment de la honte. J'aurais sacrifié la moitié de ma vie pour m'épargner cette humiliation.

« "Tiberge", me dis-je, "le bon Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il est en son pouvoir d'accorder ? Non, il sympathisera assurément avec ma misère ; mais il me torturera aussi avec ses leçons ! Il faut supporter ses reproches, ses exhortations, ses menaces : il me faudra payer son assistance si cher que je préférerais faire n'importe quel sacrifice plutôt que d'affronter cette scène pénible, qui ne manquera pas de me laisser plein de chagrin et de remords. Eh bien", pensai-je encore, "tout espoir doit être abandonné, puisqu'aucune autre voie ne se présente : je suis si loin d'adopter l'une ou l'autre de celles-ci que je verserais plus volontiers la moitié de mon sang que d'affronter l'un de ces maux, ou la toute dernière goutte plutôt que d'affronter les deux. Oui, la toute dernière goutte", répétai-je après un moment de réflexion, "je la sacrifierais volontiers plutôt que de me soumettre à une telle supplique !

« "Mais il ne s'agit pas en réalité de mon existence ! La vie et l'entretien de Manon, son amour et sa fidélité sont en jeu ! Quelle considération peut l'emporter sur cela ? En elle sont concentrés toute ma gloire, mon bonheur et ma fortune future ! Il y a sans doute bien des choses que je donnerais volontiers ma vie pour obtenir ou pour éviter ; mais estimer une chose simplement au-delà de la valeur de ma propre vie, ce n'est pas la mettre sur un pied d'égalité avec celle de Manon." Cette idée me décida bientôt : je poursuivis mon chemin, résolu à aller d'abord chez Tiberge, puis chez M. de T----.

« En entrant dans Paris, je pris un fiacre, bien que je n'eusse pas de quoi le payer ; je comptais sur le prêt que j'allais solliciter. Je me fis conduire au Luxembourg, d'où j'envoyai dire à Tiberge que je l'attendais. Je n'eus pas à attendre longtemps. Je lui exposai sans hésiter l'extrémité de mes besoins. Il me demanda si les cinquante livres que je lui avais rendues suffiraient, et il alla aussitôt les chercher avec cet air généreux, ce plaisir à donner qui "bénit celui qui donne et celui qui reçoit", et qui ne peut être connu que de l'amour ou de la véritable amitié.

« Bien que je n'eusse jamais douté de l'empressement de Tiberge à accéder à ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à des conditions si faciles, c'est-à-dire sans un mot de réprimande pour mon impénitence ; mais j'avais été prématuré en me croyant à l'abri de ses reproches, car lorsqu'il eut compté l'argent et que j'étais sur le point de partir, il me pria de faire une promenade avec lui dans le jardin. Je n'avais pas mentionné le nom de Manon ; il ne savait rien de son évasion ; de sorte que son sermon ne portait que sur ma propre fuite inconsidérée de Saint-Lazare, et sur ses craintes que, au lieu de profiter des leçons de morale que j'y avais reçues, je ne retombasse dans la dissipation.

« Il me raconta qu'étant allé me rendre visite à Saint-Lazare, le lendemain de mon évasion, il avait été étonné au-delà de toute expression en apprenant la manière dont je l'avais effectuée ; qu'il avait eu ensuite une conversation avec le Supérieur ; que le bon Père ne s'était pas tout à fait remis du choc ; qu'il avait toutefois eu la générosité de cacher les circonstances réelles au lieutenant général de police, et qu'il avait empêché que la mort du portier ne fût connue au-delà des murs ; que je n'avais donc, sur ce point, aucun motif d'alarme, mais que, si je conservais un grain de prudence, je devrais profiter de cette tournure heureuse que la Providence avait donnée à mes affaires, et commencer par écrire à mon père, et me réconcilier avec lui ; et enfin que, si je voulais suivre ses conseils, je devrais quitter Paris sur-le-champ et retourner au sein de ma famille.

« Je l'écoutai attentivement jusqu'à ce qu'il eût fini. Il y avait beaucoup de choses dans ce qu'il disait pour me satisfaire. Premièrement, j'étais ravi d'apprendre que je n'avais rien à craindre à cause de Saint-Lazare : les rues de Paris m'étaient au moins de nouveau ouvertes. Ensuite, je me réjouis de constater que Tiberge n'avait aucun soupçon sur l'évasion de Manon et son retour dans mes bras. Je remarquai même qu'il n'avait pas mentionné son nom, probablement parce qu'il pensait qu'en paraissant indifférent à son égard, elle m'était devenue moins chère. Je résolus, sinon de rentrer chez moi, du moins d'écrire à mon père, comme il me le conseillait, et de l'assurer que j'étais disposé à revenir à mon devoir et à consulter ses volontés. Mon intention était de le presser de m'envoyer de l'argent afin de poursuivre mes études ordinaires à l'Université, car j'aurais trouvé difficile de le persuader que j'avais la moindre inclination à reprendre mon habit ecclésiastique. Je n'étais en vérité pas du tout opposé à ce que j'allais lui promettre. Au contraire, j'étais prêt à m'appliquer à quelque occupation honorable et rationnelle, pour autant que celle-ci fût compatible avec mon amour. Je comptais pouvoir vivre avec ma maîtresse, tout en continuant mes études. Je ne voyais aucune contradiction dans ce plan.

« Ces pensées étaient si satisfaisantes pour mon esprit que je promis à Tiberge d'envoyer une lettre par le courrier de ce jour à mon père : en fait, en le quittant, je me rendis chez un écrivain public et rédigeai la missive sur un ton si soumis et si respectueux que, en relisant ma propre lettre, j'anticipai le triomphe que j'allais remporter sur le cœur de mon père.

« Bien que j'eusse assez d'argent pour payer un fiacre après mon entrevue avec Tiberge, j'éprouvai un plaisir à marcher indépendamment dans les rues jusqu'à la maison de M. de T----. Il y avait un grand réconfort dans cet exercice inhabituel de ma liberté, au sujet de laquelle mon ami m'avait assuré que je n'avais plus rien à craindre. Cependant, il me vint soudain à l'esprit qu'il n'avait fait allusion qu'à Saint-Lazare, et que j'avais l'autre affaire de l'Hôpital sur les bras ; étant impliqué, sinon comme complice, du moins comme témoin. Cette pensée m'alarma si fort que je m'engouffrai dans la première rue étroite et appelai un fiacre. Je me rendis immédiatement chez M. de T----, et il rit de mes appréhensions. Je les trouvai moi-même assez ridicules quand il m'informa qu'il n'y avait pas plus de danger pour l'affaire de Lescaut que pour celle de l'Hôpital. Il me dit que, par crainte qu'ils ne soupçonnassent qu'il avait trempé dans l'évasion de Manon, il était allé ce matin-là à l'Hôpital et avait demandé à la voir, feignant de ne rien savoir de ce qui était arrivé ; qu'ils étaient si loin d'avoir le moindre soupçon sur l'un ou l'autre d'entre nous qu'ils ne perdirent pas de temps à lui raconter l'aventure comme une nouvelle ; et qu'ils s'étonnaient qu'une si jolie fille que Manon Lescaut eût pu songer à s'enfuir avec un domestique : qu'il avait répondu avec une indifférence feinte que cela ne l'étonnait nullement, car les gens feraient n'importe quoi pour la liberté.

« Il continua en me racontant comment il s'était ensuite rendu chez Lescaut, dans l'espoir de m'y trouver avec ma chère maîtresse ; que le maître de maison, qui était carrossier, protesta qu'il n'avait vu ni moi ni Manon ; mais qu'il n'était pas étonnant que nous ne fussions pas apparus, si notre but était de voir Lescaut, car nous avions sans doute entendu dire qu'il avait été assassiné à peu près au même moment ; sur quoi, il raconta tout ce qu'il savait de la cause et des circonstances du meurtre.

« Environ deux heures auparavant, un garde, connaissance de Lescaut, était venu le voir et lui avait proposé une partie de jeu. Lescaut avait eu une chance si rapide et si extravagante qu'en une heure le jeune homme était perdant de douze cents francs, tout l'argent qu'il possédait. Se trouvant sans le sou, il pria Lescaut de lui prêter la moitié de la somme qu'il avait perdue ; et, y ayant eu quelque difficulté sur ce point, une querelle violente éclata entre eux. Lescaut lui avait refusé la satisfaction demandée, et l'autre jura, en le quittant, qu'il lui ôterait la vie ; menace qu'il mit à exécution la nuit même. M. de T---- eut la gentillesse d'ajouter qu'il avait éprouvé la plus grande inquiétude à notre égard, et que, tels que nous étions, il continuerait volontiers à nous rendre ses services. Je lui indiquai aussitôt le lieu de notre retraite. Il me pria de lui permettre de souper avec nous.

« Comme je n'avais rien d'autre à faire que de me procurer le linge et les vêtements pour Manon, je lui dis que nous pourrions partir presque immédiatement, s'il voulait bien m'attendre un instant pendant que j'irais dans une ou deux boutiques. Je ne sais s'il soupçonna que je faisais cette proposition dans le but de faire jouer sa générosité, ou si ce fut par la simple impulsion d'un cœur bienveillant ; mais, ayant consenti à partir immédiatement, il m'emmena chez un marchand qui avait récemment meublé sa maison. Il m'y fit choisir plusieurs articles d'un prix bien supérieur à ce que je m'étais proposé ; et, lorsque j'allais régler la note, il pria l'homme de ne pas accepter un sou de moi. Il fit cela avec tant de grâce que je n'éprouvai aucune honte à accepter son présent. Nous prîmes alors ensemble la route de Chaillot, où j'arrivai l'esprit beaucoup plus tranquille que lorsque je l'avais quittée le matin même.

« Mon retour et les attentions polies de M. de T---- dissipèrent toute la mélancolie de Manon. "Oublions nos ennuis passés, mon cher cœur", lui dis-je, "et efforçons-nous de vivre une vie encore plus heureuse qu'auparavant. Après tout, il y a de pires maîtres que l'amour : le destin ne peut nous soumettre à autant de chagrin que l'amour nous permet de goûter de bonheur." Notre souper fut une véritable scène de joie.

« En possession de Manon et de douze cent cinquante francs, j'étais plus fier et plus content que le plus riche voluptueux de Paris avec des trésors incalculables. La richesse doit être mesurée par les moyens qu'elle nous donne de satisfaire nos désirs. Il ne me restait à ce moment aucun souhait inassouvi. Même l'avenir ne me causait guère de souci. J'éprouvais un espoir, atteignant presque la certitude, que mon père me donnerait les moyens de vivre décemment à Paris, car j'avais droit, en entrant dans ma vingtième année, à une part de la fortune de ma mère. Je ne cachai pas à Manon quelle était l'étendue de ma richesse actuelle ; mais j'ajoutai qu'elle pourrait suffire à nous entretenir jusqu'à ce que notre fortune fût améliorée, soit par l'héritage auquel je viens de faire allusion, soit par les ressources du jeu."

VIII

Cette Passion a ses crues dans les temps mêmes de faiblesse, qui sont la grande prospérité et la grande adversité ; ces deux époques attisent l'Amour et le rendent plus fervent. — BACON.

« Pendant plusieurs semaines, je continuai ainsi à ne songer qu'à jouir du plein luxe de ma situation ; et étant retenu par un sentiment d'honneur, ainsi que par une crainte latente de la police, de renouveler mon intimité avec mes anciens compagnons de l'hôtel de Transylvanie, je commençai à jouer dans certains cercles moins notoires, où ma chance rendait inutile le recours à mes anciens talents. Je passais une partie de l'après-midi en ville et revenais toujours souper à Chaillot, accompagné très souvent de M. de T----, dont l'intimité et l'amitié pour nous croissaient chaque jour.

« Manon trouva bientôt des ressources contre l'ennui. Elle fit la connaissance de quelques jeunes dames que le printemps amenait dans le voisinage. Elles occupaient leurs heures de loisir à se promener et à s'adonner aux amusements coutumiers des personnes de leur sexe et de leur âge. Leurs petits gains aux cartes (toujours dans des limites innocentes) étaient consacrés à défrayer les frais d'un carrosse, dans lequel elles allaient prendre l'air à l'occasion au bois de Boulogne ; et chaque soir, quand je revenais, j'étais sûr de trouver Manon plus belle, plus contente, plus affectueuse que jamais.

« Il s'éleva pourtant certains nuages qui semblèrent menacer la continuation de cette paisible félicité, mais ils furent bientôt dissipés ; et l'enjouement de Manon rendit l'affaire si excessivement comique dans son dénouement qu'il est encore agréable, aujourd'hui, d'y revenir, comme une preuve de la tendresse ainsi que de la gaieté de son caractère.

« Le seul domestique que nous eussions vint me trouver un jour, avec un grand embarras, et, me prenant à part, me dit qu'il avait un secret de la plus haute importance à me communiquer. Je le pressai de s'expliquer sans réserve. Après quelques hésitations, il me donna à entendre qu'un étranger de haut rang était apparemment tombé amoureux de Manon. Je sentis mon sang bouillir à cette annonce. "A-t-elle montré quelque penchant pour lui ?" demandai-je en interrompant mon informateur avec plus d'impatience qu'il n'était nécessaire, si j'avais désiré une explication complète.

Il fut alarmé de mon agitation ; et répondit d’un ton indécis qu’il n’avait pas fait une observation assez minutieuse pour me satisfaire ; mais que, ayant remarqué depuis plusieurs jours l’arrivée régulière de l’inconnu au bois de Boulogne, où, quittant sa voiture, il se promenait seul dans les allées transversales, paraissant chercher des occasions de rencontrer Manon, il lui était venu à l’esprit de lier connaissance avec les domestiques, afin de découvrir le nom de leur maître ; qu’ils parlaient de lui comme d’un prince italien, et qu’ils soupçonnaient aussi qu’il était en quête d’une aventure galante. Il n’avait pu en apprendre davantage, ajouta-t-il, en tremblant tandis qu’il parlait, parce que le prince, alors sur le point de quitter le bois, s’était approché de lui, et, avec la plus condescendante familiarité, lui avait demandé son nom ; sur quoi, comme s’il avait su aussitôt qu’il était à notre service, il l’avait félicité d’avoir, pour maîtresse, la personne la plus enchanteresse de la terre.

J’écoutais ce récit avec la plus grande impatience. Il finit par les plus gauches excuses, que j’attribuai au déploiement prématuré et imprudent de ma propre agitation. En vain je le suppliai de continuer son histoire. Il protesta qu’il ne savait rien de plus, et que ce qu’il m’avait dit précédemment, n’étant arrivé que la veille, il n’avait pas eu une seconde occasion de voir les domestiques du prince. Je l’encourageai, non seulement par des louanges, mais par une récompense substantielle ; et sans trahir la moindre méfiance envers Manon, je le priai, de la manière la plus douce, de surveiller étroitement tous les mouvements de l’étranger.

En vérité, l’effet de sa frayeur fut de me laisser dans un état de la plus cruelle incertitude. Il était possible qu’elle lui eût ordonné de supprimer une partie de la vérité. Cependant, après un peu de réflexion, je me remis suffisamment de mes craintes pour voir la manière dont j’avais exposé mes faiblesses. Je pouvais difficilement considérer comme un crime, de la part de Manon, d’être aimée. À en juger par les apparences, il était probable qu’elle n’était même pas au courant de sa conquête. « Et quel genre de vie mènerai-je à l’avenir, pensai-je, si je suis capable de laisser la jalousie s’emparer si facilement de mon esprit ? »

Je retournai le lendemain à Paris, sans autre intention que d’hâter l’amélioration de ma fortune, en jouant plus gros que jamais, afin d’être en état de quitter Chaillot à la première occasion réelle de malaise. Cette nuit-là, je n’appris absolument rien qui fût de nature à troubler mon repos. L’étranger avait, comme à l’accoutumée, fait son apparition au bois de Boulogne ; et s’aventurant, d’après ce qui s’était passé la veille, à accoster mon domestique plus familièrement, il lui parla ouvertement de sa passion, mais en des termes qui ne menaient pas au moindre soupçon que Manon en fût informée. Il lui posa mille questions, et tenta finalement de le corrompre avec de grandes promesses ; et tirant une lettre de sa poche, il le supplia en vain, avec la promesse de quelques louis d’or, de la lui transmettre.

Deux jours passèrent sans qu’il n’arrivât rien de plus : le troisième fut d’un caractère différent. J’appris à mon arrivée, plus tard que d’habitude, de Paris, que Manon, alors qu’elle était dans le bois, avait quitté ses compagnons pour un moment, et que l’étranger, qui l’avait suivie à courte distance, s’était approché, sur un signe qu’elle lui avait fait, et qu’elle lui avait remis une lettre, qu’il prit avec un transport de joie. Il eut seulement le temps d’exprimer son ravissement en baisant le billet-doux, car elle fut hors de vue en un instant. Mais elle parut d’une humeur exceptionnellement élevée le reste de la journée ; et même après son retour à notre logement, sa gaieté continua. Je tremblais à chaque mot.

« Êtes-vous parfaitement sûr, dis-je, dans une agonie de peur, à mon domestique, que vos yeux ne vous aient pas trompé ? » Il prit le Ciel à témoin de la vérité de ce qu’il m’avait dit.

Je ne sais à quel excès les tourments de mon esprit m’auraient conduit, si Manon, qui m’entendit rentrer, ne m’avait accueilli avec un air d’impatience, et ne s’était plainte de mon retard. Avant que j’aie eu le temps de répondre, elle me combla de caresses ; et lorsqu’elle vit que nous étions seuls, elle me reprocha vivement l’habitude que je prenais de rentrer si tard. Mon silence lui donna l’occasion de poursuivre ; et elle dit alors que depuis trois semaines je n’avais jamais passé une journée entière en sa compagnie ; qu’elle ne pouvait supporter une absence si prolongée ; qu’elle attendrait au moins de moi que je lui consacrasse un jour de temps à autre, et qu’elle souhaitait particulièrement que je fusse avec elle le lendemain du matin jusqu’au soir.

« Vous pouvez être bien certaine que je le ferai », dis-je, d’un ton assez vif. Elle ne parut pas remarquer mon ennui ; elle me sembla avoir plus de gaieté que d’habitude ; et elle décrivit, avec une infinie plaisanterie, la manière dont elle avait passé la journée.

« Incompréhensible fille ! me dis-je à moi-même ; que dois-je attendre après un tel prélude ? » Les aventures de ma première séparation me revinrent à l’esprit ; néanmoins, je crus voir dans sa gaieté, et l’accueil affectueux qu’elle me fit, un air de vérité qui s’accordait parfaitement avec ses professions.

Il fut facile au souper d’expliquer la tristesse que je ne pouvais dissimuler, en l’attribuant à une perte que j’avais subie ce jour-là au jeu. Je considérai comme fort heureux que l’idée que je restasse tout le lendemain à Chaillot fût suggérée par elle-même : j’aurais ainsi tout le loisir de délibérer. Ma présence préviendrait toute crainte pour au moins la journée suivante ; et si rien ne survenait pour m’obliger à révéler la découverte que j’avais déjà faite, j’étais déterminé le lendemain à déménager en ville, et à m’installer dans un quartier où je n’aurais rien à appréhender de l’ingérence des princes. Cet arrangement me fit passer la nuit plus tranquillement, mais il ne mit en rien fin à l’alarme que je ressentais à la perspective d’une nouvelle infidélité.

À mon réveil le matin, Manon me dit que bien que nous devions passer la journée à la maison, elle ne souhaitait nullement que je fusse moins soigneusement habillé qu’à l’ordinaire ; et qu’elle avait une envie particulière de faire les devoirs de ma toilette ce matin-là de ses propres mains. C’était un amusement auquel elle se livrait souvent : mais elle parut prendre plus de soin en cette occasion que je ne l’avais jamais observé auparavant. Pour la satisfaire, je fus obligé de m’asseoir à sa table de toilette, et d’essayer toutes les différentes modes qu’elle imaginait pour coiffer mes cheveux. Au cours de l’opération, elle me faisait souvent tourner la tête vers elle, et posant ses deux mains sur mes épaules, elle m’examinait avec une curiosité très anxieuse : puis, montrant son approbation par un ou deux baisers, elle me faisait reprendre ma position devant la glace, afin de continuer son occupation.

Ce badinage amoureux nous occupa jusqu’à l’heure du dîner. Le plaisir qu’elle semblait en retirer, et sa gaieté plus qu’ordinaire, me parurent si parfaitement naturels, que je trouvai impossible de soupçonner plus longtemps la trahison que j’avais précédemment conjurée ; et je fus plusieurs fois sur le point de lui ouvrir candidement mon cœur, et de me débarrasser d’un poids qui commençait à peser lourdement sur lui : mais je me flattais de l’espoir que l’explication viendrait à chaque instant d’elle-même, et j’anticipais le délicieux triomphe que cela m’offrirait.

Nous retournâmes dans son boudoir. Elle commença à nouveau à remettre mes cheveux en ordre, et je me prêtai à tous ses caprices ; quand on vint dire que le prince de ---- était en bas, et souhaitait la voir. Le nom seul me mit presque en rage.

« Quoi donc, m’écriai-je en la repoussant avec indignation, qui ? — quel prince ? »

Elle ne répondit rien à mes questions.

« Faites-le monter », dit-elle froidement au domestique ; puis se tournant vers moi, « Mon cher amour ! vous que j’adore si ardemment, ajouta-t-elle du ton le plus ensorcelant, je ne vous demande qu’un moment de patience ; un moment, un seul moment ! Je vous aimerai dix mille fois plus que jamais : votre complaisance maintenant ne sera jamais, de ma vie, oubliée. »

L’indignation et l’étonnement m’ôtèrent le pouvoir de parler. Elle renouvela ses supplications, et je ne pus trouver d’expressions adéquates pour traduire mes sentiments de colère et de mépris. Mais entendant la porte de l’antichambre s’ouvrir, elle saisit d’une main mes mèches qui flottaient sur mes épaules, tandis qu’elle prenait son miroir de toilette de l’autre, et de toute sa force me conduisit de cette manière à la porte du boudoir, qu’elle ouvrit avec son genou, et présenta à l’étranger, qui avait été empêché par le bruit qu’il entendait à l’intérieur d’avancer au-delà du milieu de l’antichambre, un spectacle qui dut en vérité l’émerveiller. Je vis un homme extrêmement bien habillé, mais avec un visage particulièrement déplaisant.

Malgré son embarras, il lui fit une profonde révérence. Manon ne lui laissa pas le temps de faire des discours ; elle lui tendit le miroir : « Regardez, monsieur, lui dit-elle, observez-vous minutieusement, et je ne vous demande alors que de me rendre justice. Vous voulez que je vous aime : voici l’homme que j’aime, et que j’ai juré d’aimer durant toute ma vie : faites la comparaison vous-même. Si vous pensez pouvoir rivaliser avec lui dans mes affections, dites-moi au moins sur quelles prétentions ; car je vous déclare solennellement que, dans l’estimation de votre très humble et très obéissante servante, tous les princes d’Italie ne valent pas un seul des cheveux que je tiens maintenant dans ma main. »

Pendant cette harangue fantaisiste, qu’elle avait apparemment préparée à l’avance, j’essayai en vain de me dégager, et éprouvant de la compassion pour une personne d’une telle considération, je désirais, par ma politesse au moins, faire quelque réparation pour ce petit outrage. Mais reprenant son sang-froid avec l’aisance d’un homme habitué au monde, il mit fin à mes sentiments de pitié par sa réponse, qui fut, à mon avis, assez grossière.

« Mademoiselle ! mademoiselle ! lui dit-il, avec un sourire sardonique, mes yeux en vérité sont dessillés, et je m’aperçois que vous êtes beaucoup moins novice que je ne m’étais figuré. »

Il se retira immédiatement sans la regarder à nouveau, marmonnant pour lui-même que les Françaises étaient tout aussi mauvaises que celles d’Italie. Je ressentis peu de désir, en cette occasion, de changer son opinion sur le beau sexe.

Manon lâcha ma main, se jeta dans un fauteuil, et fit résonner la pièce de ses éclats de rire. J’avoue candidement que je fus touché très sensiblement par cette preuve inattendue de son affection, et par le sacrifice de son propre intérêt dont je venais d’être témoin, et qu’elle n’aurait pu être induite à faire que par son amour excessif pour moi. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle était allée un peu trop loin. Je lui reprochai ce que j’appelais son indiscrétion. Elle me dit que mon rival, après l’avoir assiégée pendant plusieurs jours au bois de Boulogne, et lui avoir fait comprendre son but par des signes et des grimaces, avait en fait fait une déclaration d’amour ouverte ; l’informant en même temps de son nom et de tous ses titres, au moyen d’une lettre, qu’il avait envoyée par les mains du cocher qui conduisait elle et ses compagnons ; qu’il lui avait promis, de l’autre côté des Alpes, une fortune brillante et une adoration éternelle ; qu’elle était retournée à Chaillot, avec l’intention de me raconter toute l’aventure, mais que, s’imaginant que cela pourrait être une source d’amusement pour nous, elle n’avait pu s’empêcher de satisfaire son caprice ; qu’elle avait en conséquence invité le prince italien, par un mot flatteur, à lui rendre visite ; et que cela lui avait procuré un plaisir égal de faire de moi un complice, sans me donner le moindre soupçon de son plan. Je ne dis pas un mot de l’information que j’avais reçue par une autre voie ; et l’ivresse de l’amour triomphant me fit applaudir tout ce qu’elle avait fait.

IX

C’était toujours ainsi ; — dès l’heure de l’enfance J’ai vu mes espoirs les plus chers décliner ; — Je n’ai jamais aimé un arbre ou une fleur, Sans qu’il fût sûr de se faner ; Je n’ai jamais nourri une chère Gazelle, Pour me réjouir de son œil bleu foncé, Mais, quand elle en vint à bien me connaître, Et à m’aimer, elle était sûre de mourir. MOORE.

Au cours de ma vie, j’ai remarqué que le destin a invariablement choisi, pour le moment de ses plus sévères visitations, ces instants où ma fortune semblait établie sur la base la plus ferme. Dans l’amitié de M. de T----, et les tendres affections de Manon, je m’imaginais si parfaitement heureux, que je ne pouvais nourrir la moindre appréhension de quelque nouveau malheur : il y en avait un, néanmoins, à cette époque même, qui pesait sur moi, qui me réduisit à l’état dans lequel vous m’avez vu à Passy, et qui finit par entraîner à sa suite des misères d’une nature si déplorable, que vous aurez peine à croire le simple récit qui suit.

Un soir, alors que M. de T---- restait pour souper avec nous, nous entendîmes le bruit d’une voiture s’arrêtant à la porte de l’auberge. La curiosité nous tenta de voir qui était-ce qui arrivait à cette heure. Ils nous dirent que c’était le jeune G---- M----, le fils de notre plus vindicatif ennemi, de ce débauché vieux pécheur qui m’avait incarcéré à Saint-Lazare, et Manon à l’Hôpital. Son nom fit monter le sang à mes joues. « C’est la Providence qui l’a conduit ici, dis-je à M. de T----, afin que je puisse le punir pour la lâche bassesse de son père. Il ne s’échappera pas sans que nous croisions le fer au moins. » M. de T----, qui le connaissait, et était même l’un de ses amis les plus intimes, essaya de modérer mes sentiments de colère envers lui. Il m’assura qu’il était un très aimable jeune homme, et si peu capable d’approuver la conduite de son père, que je ne pourrais rester quelques minutes en sa compagnie sans ressentir de l’estime et de l’affection pour lui. Après avoir dit bien d’autres choses en sa louange, il demanda ma permission de l’inviter à venir s’asseoir dans notre appartement, ainsi qu’à partager le reste de notre souper. Quant à l’objection que Manon fût exposée par ce procédé à quelque danger, il engagea son honneur et sa bonne foi, qu’une fois que le jeune homme aurait fait notre connaissance, nous trouverions en lui un défenseur très zélé. Après une telle assurance, je ne pus offrir aucune autre opposition.

M. de T---- ne l’introduisit pas sans retarder quelques instants à l’extérieur, pour lui faire savoir qui nous étions. Il entra certainement avec un air qui nous prévint en sa faveur : il me serra la main ; nous nous assîmes ; il admira Manon ; il parut satisfait de moi, et de tout ce qui nous appartenait ; et il mangea avec un appétit qui fit abondamment honneur à notre hospitalité.

Quand la table fut desservie, notre conversation devint plus sérieuse. Il baissa la tête tandis qu’il parlait de la conduite de son père envers nous. Il fit, de sa propre part, les excuses les plus soumises. « J’en dis d’autant moins sur le sujet, dit-il, que je ne souhaite pas rappeler une circonstance qui me remplit de chagrin et de honte. » S’il fut sincère au début, il le devint beaucoup plus à la fin, car la conversation n’avait pas duré une demi-heure, que j’aperçus que les charmes de Manon avaient fait une impression visible sur lui. Ses regards et son maintien devinrent peu à peu plus tendres. Il ne laissa cependant échapper aucune expression ; mais, sans même l’aide de la jalousie, j’avais eu assez d’expérience dans les affaires de cœur pour discerner ce qui se passait.

Il resta avec nous jusqu’à une heure avancée de la nuit, et avant de prendre congé, il se félicita d’avoir fait notre connaissance, et demanda la permission de repasser renouveler l’offre de ses services. Il partit le lendemain matin avec M. de T----, qui accepta l’offre d’une place dans sa voiture.

Je ne ressentis, comme je l’ai dit plus haut, pas le moindre symptôme de jalousie : j’avais une confiance plus folle que jamais dans les vœux de Manon. Cette chère créature avait une domination si absolue sur toute mon âme et mes affections, que je ne pouvais laisser place à aucun autre sentiment envers elle que celui de l’admiration et de l’amour. Loin de considérer comme un crime qu’elle eût plu au jeune G---- M----, j’étais flatté par l’effet de ses charmes, et n’éprouvais qu’un sentiment de fierté d’être aimé par une fille que le monde entier trouvait si enchanteresse. Je ne jugeai même pas utile de mentionner mes soupçons à elle. Nous fûmes pendant quelques jours occupés à arranger sa nouvelle garde-robe, et à examiner si nous pouvions nous risquer au théâtre sans le risque d’être reconnus. M. de T---- vint encore nous voir avant la fin de la semaine, et nous le consultâmes sur ce point. Il vit clairement que le moyen de plaire à Manon était de dire oui : nous résolûmes d’y aller tous ensemble le soir même.

Nous ne fûmes pas capables, cependant, de mettre cette intention à exécution ; car, m’ayant pris à part, « J’ai été dans le plus grand embarras, me dit-il, depuis que je vous ai vu, et c’est la cause de ma visite aujourd’hui. G---- M---- est amoureux de votre maîtresse : il me l’a dit en confidence ; je suis son ami intime, et disposé à lui rendre tout service en mon pouvoir ; mais je ne vous suis pas moins dévoué ; ses desseins m’ont paru injustifiables, et j’ai exprimé ma désapprobation à leur égard ; je n’aurais pas divulgué son secret, s’il avait seulement eu l’intention d’utiliser des moyens honnêtes et ordinaires pour gagner les affections de Manon ; mais il est conscient de son caractère capricieux ; il a appris, Dieu sait comment, que sa passion dominante est pour l’aisance et le plaisir ; et, comme il est déjà en possession d’une fortune considérable, il a déclaré son intention de la tenter aussitôt avec un présent de grande valeur, et l’offre d’une rente de six mille francs ; si j’avais sur tous les autres points considéré vous deux sous un jour égal, j’aurais eu peut-être à faire plus de violence à mes sentiments en le trahissant : mais un sens de la justice ainsi que de l’amitié était de votre côté, et d’autant plus que j’ai été moi-même la cause imprudente, quoique inconsciente, de sa passion en l’introduisant ici. Je me sens donc le devoir d’écarter toute conséquence fâcheuse du mal que j’ai par mégarde causé. »

Je remerciai M. de T---- de me rendre un si important service, et lui confessai, dans un même esprit de confiance, que le caractère de Manon était précisément ce que G---- M---- avait imaginé ; c’est-à-dire, qu’elle était incapable d’endurer même la pensée de la pauvreté. « Cependant, lui dis-je, quand il s’agit d’une simple question de plus ou de moins, je ne crois pas qu’elle m’abandonnerait pour quelque autre personne ; je peux me permettre de ne la laisser manquer de rien, et j’ai de jour en jour raison d’espérer que ma fortune s’améliorera ; je ne crains qu’une chose, continuai-je, qui est que G---- M---- puisse tirer un avantage injuste de la connaissance qu’il a de notre lieu de résidence, et nous attirer des ennuis en la divulguant. »

M. de T---- m’assura que je pouvais être parfaitement tranquille à ce sujet ; que G---- M---- était peut-être capable d’une passion sotte, mais non d’un acte de bassesse ; que s’il pouvait jamais être assez scélérat pour une telle chose, lui, de T----, serait le premier à le punir, et qu’il réparerait par ce moyen le mal qu’il aurait causé. « Je vous suis reconnaissant de ce que vous dites, répliquai-je, mais le mal sera déjà fait, et le remède semble même douteux ; le plan le plus sage sera donc de quitter Chaillot et d’aller résider ailleurs. — Fort bien, dit M. de T----, mais vous ne pourrez le faire assez vite, car G---- M---- doit être ici à midi ; il me l’a dit hier, et c’est cette information qui m’a fait venir si tôt ce matin pour vous avertir de ses intentions. Vous pouvez l’attendre d’un instant à l’autre. »

L’urgence de la situation me fit voir les choses sous un jour plus sérieux. Comme il me semblait impossible d’échapper à la visite de G---- M----, et peut-être tout aussi difficile de l’empêcher de faire sa déclaration à Manon, je résolus de l’avertir à l’avance des desseins de mon nouveau rival. J’imaginai que lorsqu’elle saurait que j’étais au courant des offres qui lui seraient faites, et probablement en ma présence, elle serait plus encline à les rejeter. Je fis part de mon intention à M. de T----, qui fit observer qu’il considérait cela comme une affaire d’une extrême délicatesse. « Je l’admets, dis-je, mais nul homme n’eut jamais plus de raisons de se fier à une maîtresse que moi de compter sur l’affection de la mienne. La seule chose qui pourrait éventuellement l’aveugler un instant, c’est la splendeur de ses offres ; sans doute aime-t-elle son aise, mais elle m’aime aussi ; et dans ma situation actuelle, je ne peux croire qu’elle m’abandonnerait pour le fils de l’homme qui l’a fait enfermer à la Madeleine. » Enfin, je persistai dans mes intentions et, prenant Manon à part, je lui racontai candidement ce que j’avais appris.

Elle me remercia de la bonne opinion que j’avais d’elle et promit de recevoir les offres de G---- M---- de telle sorte qu’il n’ait pas envie de les renouveler. « Non, dis-je, il ne faut pas l’irriter par de l’impolitesse : il a le pouvoir de nous nuire. Mais tu sais assez bien, petite friponne, continuai-je en souriant, comment te débarrasser d’un amant désagréable ou inutile ! » Après un moment de silence, elle dit : « Je viens de penser à un plan admirable, et j’ai certes une invention fertile. G---- M---- est le fils de notre plus amer ennemi : nous devons nous venger du père, non par la personne du fils, mais par sa bourse. Mon plan est d’écouter ses propositions, d’accepter ses présents, puis de me moquer de lui. »

« Le projet n’est pas mauvais, lui dis-je ; mais tu oublies, ma chère enfant, que c’est précisément la même conduite qui nous a conduits autrefois à la maison de force. » Je lui représentai le danger d’une telle entreprise ; elle répondit que la seule chose nécessaire était de prendre nos mesures avec prudence, et elle trouva une réponse à chaque objection que je soulevais. « Montre-moi l’amant qui ne satisfait pas aveuglément chaque caprice d’une maîtresse adorée, et je conviendrai alors que j’ai eu tort de céder si facilement en cette occasion. » La résolution fut prise de faire de G---- M---- une dupe, et, par un tour de fortune imprévu et malheureux, j’en devins moi-même la victime.

Vers onze heures, son carrosse se gara devant la porte. Il fit les discours les plus complaisants et les plus raffinés sur la liberté qu’il avait prise de venir dîner avec nous sans y être invité. Il ne fut pas surpris de rencontrer M. de T----, qui avait promis la veille de le retrouver là, et qui, sous un prétexte ou un autre, avait refusé une place dans son carrosse. Bien qu’il n’y eût pas une seule personne dans le groupe qui ne méditât en son cœur quelque traîtrise, nous nous assîmes tous avec un air de confiance et d’amitié mutuelles. G---- M---- trouva aisément l’occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne voulus pas l’ennuyer en paraissant vigilant, si bien que je sortis exprès de la pièce pendant plusieurs minutes.

À mon retour, je m’aperçus qu’il n’avait pas eu à rencontrer une austérité très décourageante de la part de Manon, car il était de la meilleure humeur possible. J’affectai également la bonne humeur. Il riait dans son esprit de ma simplicité, tandis que je n’étais pas moins diverti de la sienne. Durant toute la soirée, nous fournîmes ainsi l’un à l’autre un fonds inépuisable d’amusement. Je parvins, avant son départ, à lui laisser Manon un autre moment en tête-à-tête ; si bien qu’il eut raison d’applaudir à ma complaisance, ainsi qu’à l’accueil hospitalier que je lui avais fait.

Dès qu’il fut monté dans son carrosse avec M. de T----, Manon courut vers moi les bras étendus et m’embrassa, tout en riant démesurément. Elle répéta tous ses discours et ses propositions, sans en changer un mot. En voici la substance : il l’adorait, bien entendu, et souhaitait partager avec elle une grande fortune dont il était déjà en possession, sans compter ce qu’il devait hériter à la mort de son père. Elle serait seule maîtresse de son cœur et de sa fortune ; et comme gage immédiat de sa libéralité, il était prêt à lui fournir sur-le-champ un équipage, une maison meublée, une femme de chambre, trois laquais et un cuisinier.

« Voilà bien un fils, dis-je, très différent de son père ! Mais dis-moi la vérité, maintenant, une telle offre ne te tente-t-elle pas ? — Moi ! répondit-elle, en adaptant à l’idée deux vers de Racine :

Moi ! vous me soupçonnez de cette perfidie ? Moi ! je pourrais souffrir un visage odieux, Qui rappelle toujours l’Hôpital à mes yeux ?

— Non ! répondis-je en poursuivant la parodie :

J’aurais peine à penser que l’Hôpital, madame, Fut un trait dont l’amour l’eût gravé dans votre âme.

Mais c’est assurément une tentation ; une maison meublée, une femme de chambre, un cuisinier, un carrosse et trois domestiques ; la galanterie offre peu de tentations plus séduisantes. »

Elle protesta que son cœur était entièrement à moi, et qu’il n’était ouvert, pour l’avenir, qu’aux impressions que je choisirais d’y imprimer. « Je considère ses promesses, dit-elle, comme un instrument de vengeance, plutôt que comme une marque d’amour. » Je lui demandai si elle pensait accepter l’hôtel et le carrosse. Elle répondit que son argent était tout ce qu’elle voulait.

La difficulté était de savoir comment obtenir l’un sans l’autre ; nous résolûmes d’attendre une explication détaillée de tout le projet dans une lettre que G---- M---- promit de lui écrire, et qu’en fait elle reçut le lendemain matin par un domestique sans livrée, qui, très habilement, trouva l’occasion de lui parler seul.

Elle lui dit d’attendre une réponse et m’apporta immédiatement la lettre : nous l’ouvrîmes ensemble.

Passant sous silence les expressions habituelles et banales de tendresse, elle donnait un détail précis des promesses de mon rival. Il n’y avait aucune limite aux dépenses. Il s’engageait à lui verser dix mille francs dès qu’elle prendrait possession de l’hôtel, et à pourvoir à ses dépenses de telle sorte qu’elle n’ait jamais moins que cette somme à sa disposition. Le jour fixé pour son entrée en possession était proche. Il ne demandait que deux jours pour tous ses préparatifs, et il mentionna le nom de la rue et de l’hôtel où il promettait de l’attendre dans l’après-midi du second jour, si elle pouvait réussir à échapper à ma vigilance. C’était le seul point sur lequel il la priait de soulager son inquiétude ; il semblait tout à fait satisfait sur tout le reste : mais il ajoutait que, si elle appréhendait quelque difficulté à m’échapper, il pourrait trouver des moyens sûrs pour faciliter sa fuite.

G---- M---- le fils était plus rusé que le vieux monsieur. Il voulait s’assurer sa proie avant de compter l’argent. Nous considérâmes la conduite que Manon devait adopter. Je fis un nouvel effort pour l’amener à renoncer au stratagème, et lui représentai fortement tous ses dangers ; rien, cependant, ne put ébranler sa détermination.

Sa réponse à G---- M---- fut brève, lui assurant simplement qu’elle pourrait, sans la moindre difficulté, être à Paris le jour convenu et qu’il pouvait l’attendre avec certitude.

Nous résolûmes alors que je louerais immédiatement un logement dans quelque village de l’autre côté de Paris, et que j’y emmènerais nos bagages ; que l’après-midi du lendemain, qui était le moment fixé, elle irait à Paris ; qu’après avoir reçu les présents de G---- M----, elle le supplierait instamment de l’emmener au théâtre ; qu’elle emporterait avec elle une aussi grande part de l’argent qu’elle pourrait, et chargerait mon domestique du reste, car il était convenu qu’il l’accompagnerait. C’était l’homme qui l’avait délivrée de la Madeleine, et il nous était dévoué. Je devais être avec un fiacre au bout de la rue Saint-André-des-Arts, et l’y laisser vers sept heures, tandis que je me glisserais, à la faveur du crépuscule, jusqu’à la porte du théâtre. Manon promit de trouver quelque excuse pour quitter sa loge un instant, moment où elle descendrait pour me rejoindre. Le reste pourrait être facilement fait. Nous devions alors retourner à mon fiacre et quitter Paris par le faubourg Saint-Antoine, qui était la route de notre nouvelle résidence.

Ce plan, extravagant qu’il fût, nous parut sagement arrangé. Mais notre plus grande folie fut d’imaginer qu’en réussissant son exécution, il nous serait possible d’échapper aux conséquences. Néanmoins, nous nous exposâmes à tous les risques avec la plus aveugle confiance. Manon prit son départ avec Marcel, ainsi s’appelait le domestique. Je ne pus m’empêcher de ressentir une douleur lorsqu’elle prit congé de moi. « Manon, dis-je, ne me trompe pas ; me seras-tu fidèle ? » Elle se plaignit, sur le ton le plus tendre, de mon manque de confiance, et renouvela toutes ses protestations d’amour éternel.

Elle devait être à Paris à trois heures. J’y allai quelque temps après. Je passai le reste de l’après-midi à m’ennuyer au Café de Fere, près du Pont Saint-Michel. J’y restai jusqu’à la tombée de la nuit. J’ai alors loué un fiacre, que je plaçai, selon notre plan, au bout de la rue Saint-André-des-Arts, et je me rendis à pied à la porte du théâtre. Je fus surpris de ne pas voir Marcel, qui devait m’y attendre. Je patientai une bonne heure, debout au milieu d’une foule de laquais, observant chaque personne qui passait. Enfin, sept heures ayant sonné, sans que je puisse découvrir quoi que ce soit ou qui que ce soit en rapport avec notre projet, je pris un billet de parterre, afin de vérifier si Manon et G---- M---- étaient dans les loges. Je ne pus trouver ni l’un ni l’autre. Je retournai à la porte, où je m’arrêtai encore un quart d’heure, dans une agonie d’impatience et d’inquiétude. Personne n’apparut, et je retournai au fiacre, sans savoir quoi conjecturer. Le cocher, me voyant, fit quelques pas vers moi et dit, d’un air mystérieux, qu’une très jolie jeune personne m’attendait depuis plus d’une heure dans le fiacre ; qu’elle m’avait décrit si exactement qu’il ne pouvait se tromper, et qu’ayant appris que j’avais l’intention de revenir, elle avait dit qu’elle entrerait dans le fiacre et attendrait avec patience.

Je me sentis convaincu que c’était Manon. Je m’approchai. Je contemplai un visage très joli, certes, mais hélas, pas le sien. La dame me demanda, d’une voix que je n’avais jamais entendue auparavant, si elle avait l’honneur de parler au chevalier des Grieux ? Je répondis : « C’est mon nom. — J’ai une lettre pour vous, dit-elle, qui vous dira ce qui m’a amenée ici et par quel moyen j’ai appris votre nom. » Je la priai de m’accorder quelques instants pour la lire dans un café voisin. Elle proposa de me suivre, et me conseilla de demander un cabinet particulier, ce à quoi je consentis. « Qui est l’auteur de cette lettre ? » demandai-je. Elle me renvoya à la lettre elle-même.

Je reconnus la main de Manon. Voici presque la substance de la lettre : G---- M---- l’avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà de tout ce qu’elle avait pu concevoir. Il l’avait comblée des présents les plus somptueux. Elle avait la perspective d’une splendeur presque impériale. Elle m’assurait toutefois qu’elle ne pouvait m’oublier au milieu de cette magnificence ; mais que, ne pouvant décider G---- M---- à l’emmener ce soir-là au spectacle, elle était obligée de différer le plaisir de me voir ; et que, comme une légère consolation pour le désappointement que cela pourrait me causer, elle avait trouvé une messagère en l’une des plus belles filles de tout Paris. Elle signait : « Votre aimante et constante, MANON LESCAUT. »

Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant dans cette lettre que, entre l’indignation et le chagrin, je fus résolument déterminé à oublier éternellement ma maîtresse ingrate et parjure. Je regardai la jeune femme qui se tenait devant moi : elle était extrêmement jolie, et j’aurais souhaité qu’elle le fût assez pour me rendre inconstant à mon tour. Mais il lui manquait ces yeux languissants et charmants, cette grâce divine, ce teint exquis, en un mot, ces innombrables charmes que la nature avait si profusément prodigués à la perfide Manon. « Non, non, dis-je en me détournant d’elle ; l’ingrate qui vous envoie savait en son cœur qu’elle vous envoyait pour une mission inutile. Retournez à elle ; et dites-lui de ma part de triompher de son crime, et d’en jouir, si elle le peut, sans remords. Je l’abandonne au désespoir, et, en même temps, je renonce à toutes les femmes qui, sans sa fascination, sont sans doute ses égales en bassesse et en infidélité. »

J’étais alors sur le point de partir, déterminé à ne plus jamais penser à Manon : la jalousie mortelle qui me déchirait le cœur était dissimulée sous une mélancolie sombre et morose, et j’imaginais, parce que je ne ressentais aucune de ces émotions violentes que j’avais éprouvées en d’autres occasions, que j’avais secoué mon joug. Hélas ! j’étais même à ce moment infiniment plus la dupe de l’amour que de G---- M---- et de Manon.

La fille qui avait apporté la lettre, me voyant sur le point de partir, me demanda ce que je souhaitais qu’elle dise à M. G---- M----, et à la dame qui était avec lui ? À cette question, je rentrai dans la pièce, et par l’une de ces transitions inexplicables qui ne sont connues que des victimes d’une passion violente, je passai en un instant de l’état de tranquillité soumise que je viens de décrire, à une fureur ingouvernable. « Allez ! lui dis-je, dites au traître G---- M---- et à sa maîtresse abandonnée l’état de désespoir où votre maudite mission m’a plongé ; mais avertissez-les que cela ne sera pas longtemps une source d’amusement pour eux, et que mes propres mains se réchaufferont du sang de leur cœur à tous deux ! » Je m’affaissai sur une chaise ; mon chapeau tomba d’un côté, et ma canne de l’autre : des torrents de larmes amères coulèrent sur mes joues. Le paroxysme de rage se changea en un chagrin profond et silencieux : je ne fis que pleurer et soupirer. « Approchez, mon enfant, approchez, dis-je à la jeune fille ; approchez, puisque c’est vous qu’ils ont envoyée pour m’apporter du réconfort ; dites-moi si vous avez quelque baume à administrer pour les douleurs du désespoir et de la rage ; quelque argument à offrir contre le crime du suicide, que j’ai résolu après avoir débarrassé le monde de deux monstres perfides. Oui, approchez, continuai-je, m’apercevant qu’elle avançait à pas timides et hésitants ; venez sécher mes peines ; venez rendre la paix à mon esprit ; venez me dire qu’au moins vous m’aimez : vous êtes belle, je pourrais peut-être vous aimer en retour. » La pauvre enfant, qui n’avait que seize ou dix-sept ans, et qui paraissait plus modeste que les filles de sa condition ne le sont généralement, fut stupéfaite par cette scène inhabituelle. Elle s’approcha cependant doucement pour me caresser, quand, les mains levées, je la repoussai brutalement. « Que voulez-vous de moi ? lui criai-je. Ah ! vous êtes une femme, et d’un sexe que j’abhorre, et que je ne peux plus tolérer ; la douceur même de votre regard me menace de quelque nouvelle trahison. Allez, laissez-moi ici seul ! » Elle me fit une révérence sans dire un mot, et se tourna pour sortir. Je l’appelai pour qu’elle s’arrête : « Dites-moi au moins, dis-je, pourquoi, comment, avec quel dessein ils vous ont envoyée ici ? Comment avez-vous découvert mon nom, ou l’endroit où vous pouviez me trouver ? »

Elle me dit qu’elle connaissait depuis longtemps M. G---- M---- ; qu’il l’avait fait venir ce soir-là vers cinq heures ; et qu’ayant suivi le domestique qui avait été dépêché auprès d’elle, elle fut introduite dans une grande maison, où elle le trouva jouant au piquet avec une belle jeune femme ; et qu’ils l’avaient tous deux chargée de me remettre la lettre, après lui avoir dit qu’elle me trouverait dans un fiacre au bas de la rue Saint-André. Je demandai s’ils n’avaient rien dit de plus. Elle rougit en répondant qu’ils lui avaient certainement fait croire que je serais heureux de sa compagnie. « Ils vous ont trompée aussi, dis-je, ma pauvre fille ; ils vous ont trompée ; vous êtes une femme, et vous souhaitez probablement un amant ; mais vous devez en trouver un qui soit riche et heureux, et ce n’est pas ici que vous le trouverez. Retournez, retournez auprès de M. G---- M---- ; il possède tout ce qui est nécessaire pour rendre un homme aimé. Il a des maisons meublées et des équipages à donner, tandis que moi, qui n’ai rien d’autre que la constance de mon amour à offrir, je suis méprisé pour ma pauvreté, et raillé pour ma simplicité. »

Je continuai sur un ton de chagrin ou de violence, à mesure que ces sentiments prenaient alternativement possession de mon esprit. Cependant, par l’excès même de mon agitation, je devins graduellement si soumis que je pus réfléchir calmement à la situation des affaires. Je comparai ce nouveau malheur à ceux que j’avais déjà éprouvés du même genre, et je ne pus percevoir qu’il y eût plus de raisons de désespérer maintenant, qu’en d’autres occasions. Je connaissais Manon : pourquoi donc me chagriner à cause d’une calamité que je ne pouvais manquer de prévoir clairement ? Pourquoi ne pas songer plutôt à chercher un remède ? Il en était encore temps ; je ne devais du moins pas ménager mes propres efforts, si je voulais éviter l’amer reproche d’avoir contribué, par ma propre indolence, à ma misère. Je m’occupai dès lors à considérer tous les moyens de faire luire un rayon d’espoir.

Tenter de la reprendre par la force des mains de G---- M---- était un projet trop désespéré, calculé seulement pour me perdre, et sans la moindre probabilité de succès. Mais il me sembla que si je pouvais m’assurer un moment d’entretien avec elle, je ne pourrais manquer de regagner mon influence sur ses affections. Je savais si bien comment exciter sa sensibilité ! J’étais si confiant dans son amour pour moi ! Le caprice même de m’envoyer une jolie femme pour me consoler, je parierais ma vie, était son idée, et c’était la suggestion de sa sincère sympathie pour mes souffrances.

Je résolus d’utiliser toutes mes forces pour obtenir une entrevue. Après une multitude de plans que je passai en revue l’un après l’autre, j’arrêtai celui-ci : M. de T---- avait montré tant de sincérité dans les services qu’il m’avait rendus, que je ne pouvais douter de son zèle et de sa bonne foi. Je proposai d’aller le voir immédiatement, et de le faire envoyer chercher G---- M----, sous prétexte de quelque affaire importante. Une demi-heure suffirait pour me permettre de voir Manon. Je pensai qu’il ne serait pas difficile d’être introduit dans son appartement pendant l’absence de G---- M----.

Cette résolution me calma, et je fis un présent libéral à la fille qui était encore auprès de moi ; et pour l'empêcher de retourner vers ceux qui l'avaient envoyée, je pris son adresse et lui promis à demi de la rappeler plus tard. Je montai ensuite dans le fiacre et je me fis conduire rapidement chez M. de T----. J'eus le bonheur de le trouver chez lui. J'avais eu des appréhensions à ce sujet tout au long de la route. Une seule phrase le mit au courant de toute l'affaire, tant de mes souffrances que du service amical que j'étais venu solliciter de lui.

Il fut si étonné d'apprendre que G---- M---- avait pu me ravir Manon, que, ne sachant pas que j'avais moi-même prêté la main à mon propre malheur, il offrit généreusement de rassembler ses amis et de susciter leur aide pour la délivrance de ma maîtresse. Je lui dis qu'une telle démarche, par sa publicité, pourrait être périlleuse pour Manon et pour moi. « Ne risquons nos vies, dis-je, qu'en dernier recours. Mon plan est d'une nature plus pacifique et promet au moins un succès égal. » Il entra sans murmurer dans tout ce que je proposai ; ainsi, répétant que tout ce que je demandais était qu'il envoyât chercher G---- M---- et qu'il s'arrangeât pour le retenir une heure ou deux hors de chez lui, nous commençâmes immédiatement nos opérations.

Nous examinâmes d'abord quel expédient nous pourrions employer pour le tenir éloigné si longtemps. Je proposai qu'il lui écrivît un mot daté d'un café, le suppliant de s'y rendre au plus vite pour une affaire d'une importance trop urgente pour admettre aucun délai. « Je surveillerai, ajoutai-je, le moment où il quittera la maison, et j'y entrerai sans difficulté, n'étant connu que de Manon et de mon serviteur Marcel. Vous pourrez en même temps dire à G---- M---- que l'affaire importante pour laquelle vous désiriez le voir était le besoin immédiat d'une somme d'argent ; que vous veniez de vider votre bourse au jeu et que vous aviez continué à jouer, de malchance en malchance, à crédit. Il lui faudra quelque temps pour vous conduire chez son père, où il garde son argent, et j'aurai amplement assez pour l'exécution de mon plan. »

M. de T---- suivit minutieusement ces instructions. Je le laissai dans un café où il écrivit aussitôt sa lettre. Je pris mon poste tout près de la maison de Manon. Je vis arriver le messager de de T---- et G---- M---- sortir l'instant d'après, suivi d'un serviteur. Lui laissant à peine le temps de quitter la rue, je m'avançai vers la porte de celui qui m'avait trompé, et malgré la colère que j'éprouvais, je frappai avec autant de respect qu'au portail d'une église. Par bonheur, ce fut Marcel qui m'ouvrit. Bien que je n'eusse rien à craindre des autres serviteurs, je lui demandai à voix basse s'il pouvait me conduire sans être vu dans la chambre où se trouvait Manon. Il répondit que c'était facile, en montant simplement le grand escalier. « Viens donc tout de suite, lui dis-je, et tâche d'empêcher quiconque de monter pendant que j'y serai. » J'atteignis l'appartement sans la moindre difficulté.

Manon lisait. J'eus là l'occasion d'admirer le caractère singulier de cette fille. Au lieu d'être nerveuse ou alarmée par mon apparition, elle trahit à peine un symptôme de surprise, ce que peu de personnes, si indifférentes soient-elles, pourraient retenir en voyant celui qu'elles croyaient fort éloigné. « Ah ! c'est toi, mon cher amour, dit-elle en s'approchant pour m'embrasser avec sa tendresse habituelle. Grand Dieu, que tu es aventureux et téméraire ! Qui aurait pu s'attendre à te voir en ce lieu ! » Au lieu de l'embrasser en retour, je la repoussai avec indignation et reculai de deux ou trois pas. Cela la déconcerta visiblement. Elle resta immobile, fixa ses yeux sur moi, tandis qu'elle changeait de couleur.

J'étais en réalité si ravi de la revoir, qu'avec tant de motifs réels de colère, je pouvais à peine décider mes lèvres à lui faire des reproches. Mon cœur, cependant, ressentait la cruelle injure qu'elle m'avait infligée. Je m'efforçai d'en ranimer le souvenir en mon esprit, afin d'exciter mes sentiments et de prendre un air de sévère indignation. Je restai silencieux quelques instants, quand je remarquai qu'elle observait mon agitation et tremblait : apparemment l'effet de ses craintes.

Je ne pus supporter plus longtemps ce spectacle. « Ah ! Manon, lui dis-je du ton le plus doux, Manon infidèle et parjure ! Comment me plaindre de ta conduite ? Je te vois pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à tes moindres souffrances que je ne veux pas les accroître par mes reproches. Mais, Manon, je te dis que mon cœur est percé de douleur par ta façon de me traiter, un traitement qu'on n'inflige que dans le dessein de détruire une vie. C'est la troisième fois, Manon ; j'ai tenu un compte exact ; il est impossible de l'oublier. C'est maintenant à toi de voir quel parti tu prendras ; car mon cœur affligé n'est plus capable de soutenir de tels chocs. Je sais et je sens qu'il doit céder, et il est en ce moment prêt à éclater de chagrin. Je ne peux en dire davantage, ajoutai-je en me jetant dans un fauteuil ; j'ai à peine la force de parler ou de me soutenir. »

Elle ne me fit aucune réponse ; mais quand je fus assis, elle tomba à genoux et posa sa tête sur mes genoux, couvrant son visage de ses mains. Je m'aperçus en un instant qu'elle versait des larmes à flots. Ciel ! par quelles sensations contradictoires étais-je agité à cet instant ! « Ah ! Manon, Manon, dis-je en soupirant, il est trop tard pour m'offrir des larmes après le coup mortel que tu m'as porté. Tu simules une douleur que tu ne peux éprouver. Le plus grand de tes malheurs est sans doute ma présence, qui a toujours été un obstacle à ton bonheur. Ouvre les yeux ; lève-toi et vois qui est ici ; tu ne gaspilleras pas des larmes de tendresse sur un malheureux que tu as trahi et abandonné. »

Elle baisa mes mains sans changer de position. « Manon inconstante, dis-je encore, fille ingrate et infidèle, où sont maintenant toutes tes promesses et tes vœux ? Capricieuse et cruelle que tu es ! qu'est devenu l'amour que tu me protestais ce jour même ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi que vous permettez à une traîtresse de se moquer de vous, après l'avoir appelée si solennellement à témoin de ses serments ! La récompense et le prix sont donc pour les parjures ! Le désespoir et l'oubli sont le lot de la fidélité et de la vérité ! »

Ces mots portaient, même à mon propre esprit, un sentiment si amèrement sévère que, malgré moi, quelques larmes s'échappèrent. Manon s'en aperçut au changement de ma voix. Elle parla enfin. « J'ai dû en vérité faire quelque chose de très coupable, dit-elle en sanglotant de chagrin, pour vous avoir excité et ennuyé à ce point ; mais j'appelle le Ciel à attester mon ignorance totale de tout crime, et mon innocence de toute intention criminelle ! »

Ce discours me parut si dépourvu de raison et de vérité que je ne pus retenir un vif sentiment de colère. « Horrible hypocrisie ! m'écriai-je ; je vois plus clairement que jamais que tu es malhonnête et traîtresse. Maintenant enfin je connais ton misérable naturel. Adieu, vile créature, dis-je en me levant de mon siège ; je préférerais mille fois la mort plutôt que de continuer à avoir la moindre communication avec toi. Puisse le Ciel me punir si jamais je gaspille encore sur toi la moindre considération ! Vis avec ton nouvel amant, renonce à tout sentiment d'honneur, déteste-moi ; ton amour est désormais pour moi une chose d'une totale insignifiance ! »

Manon était si terrifiée par la violence de ma colère que, restant à genoux près du fauteuil d'où je venais de me lever, essoufflée et tremblante, elle fixait ses yeux sur moi. J'avançai encore un peu vers la porte, mais, à moins d'avoir perdu la dernière étincelle d'humanité, je ne pouvais continuer plus longtemps à rester insensible devant un tel spectacle.

J'étais, en vérité, si loin de cette espèce d'indifférence stoïque que, me précipitant aussitôt à l'extrême opposé, je revins, ou plutôt je volai vers elle sans une seconde de réflexion. Je la soulevai dans mes bras ; je lui donnai mille baisers tendres ; je l'implorai de pardonner à mon tempérament indomptable ; je confessai que j'étais une brute absolue et indigne d'être aimé par un tel ange.

Je la fis asseoir et, me jetant à mon tour à genoux, je la conjurai de m'écouter dans cette attitude. Puis j'exprimai brièvement tout ce qu'un amant soumis et passionné peut dire de plus tendre et de plus respectueux. Je sollicitai son pardon. Elle laissa tomber ses bras autour de mon cou, disant que c'était elle qui avait besoin d'être pardonnée, et me pria, par pitié, d'oublier tous les ennuis qu'elle m'avait causés, et qu'elle commençait, avec raison, à craindre que je n'approuvasse pas ce qu'elle avait à dire pour sa justification. « Moi ! dis-je en l'interrompant impatiemment ; je n'exige aucune justification ; j'approuve tout ce que tu as fait. Ce n'est pas à moi de demander des excuses pour tout ce que tu fais ; je ne suis que trop heureux, trop content, si ma chère Manon veut seulement me laisser maître de ses affections ! Mais, continuai-je, en me rappelant que c'était la crise de mon destin, ne puis-je, Manon, toute-puissante Manon, toi qui manies à ton gré mes joies et mes peines, ne puis-je être permis, après t'avoir conciliée par ma soumission et tous les signes de repentir, de te parler maintenant de ma misère et de ma détresse ? Puis-je apprendre maintenant de tes propres lèvres quel doit être mon destin, et si tu es résolue à signer mon arrêt de mort, en passant ne serait-ce qu'une seule nuit avec mon rival ? »

Elle réfléchit un moment avant de répondre. « Mon cher chevalier, dit-elle en reprenant le ton le plus tranquille, si vous vous étiez seulement expliqué ainsi clairement dès le début, vous vous seriez épargné un monde de soucis et auriez évité une scène qui m'a vraiment ennuyée. Puisque votre détresse est le résultat de la jalousie, j'aurais pu d'abord la guérir en vous proposant de vous accompagner où vous voudriez. Mais j'imaginais qu'elle était causée par la lettre que j'ai été obligée d'écrire en présence de G---- M----, et de la fille que nous avons envoyée avec. J'ai pensé que vous auriez pu interpréter cette lettre comme une raillerie ; et imaginé qu'en envoyant une telle messagère, je voulais vous annoncer mon abandon pour l'amour de G---- M----. C'est cette idée qui m'a aussitôt accablée de chagrin ; car, innocente que je savais être, je ne pouvais m'empêcher d'admettre que les apparences étaient contre moi. Cependant, continua-t-elle, je vous laisserai juger de ma conduite après que je vous aurai expliqué toute la vérité. »

Elle me raconta alors tout ce qui lui était arrivé après avoir rejoint G---- M----, qu'elle trouva l'attendant ponctuellement. Il l'avait en fait reçue dans le style le plus princier. Il lui montra tous les appartements, qui étaient aménagés avec le goût le plus net et le plus exact. Il lui avait compté dans son boudoir dix mille francs, ainsi qu'une quantité de bijoux, parmi lesquels se trouvaient les colliers et bracelets de perles identiques à ceux qu'elle avait reçus autrefois en présent de son père. Il la conduisit ensuite dans une salle splendide, qu'elle n'avait pas encore vue, et dans laquelle une collation exquise était servie ; elle fut servie par de nouveaux domestiques, qu'il avait engagés exprès pour elle, et qu'il pria maintenant de se considérer comme exclusivement à son service ; la voiture et les chevaux furent ensuite présentés, et il proposa ensuite une partie de cartes, en attendant que le souper fût annoncé.

« Je reconnais, continua Manon, que j'étais éblouie par toute cette magnificence. Il m'est venu à l'esprit que ce serait folie de sacrifier d'un coup tant de bonnes choses pour la simple raison d'emporter l'argent et les bijoux déjà en ma possession ; que c'était une fortune certaine faite pour vous et moi, et que nous pourrions passer le reste de nos jours fort agréablement et confortablement aux frais de G---- M----.

« Au lieu de proposer le théâtre, j'ai pensé qu'il était plus prudent de sonder ses sentiments à votre égard, afin de savoir quelles facilités nous aurions pour nous rencontrer à l'avenir, en supposant que je puisse mener mon projet à bien. Je l'ai trouvé d'une disposition fort traitable. Il m'a demandé ce que je ressentais pour vous, et si je n'avais pas éprouvé quelque remords à vous quitter. Je lui ai dit que vous étiez si véritablement aimable, et que vous m'aviez toujours traitée avec une telle constance, qu'il m'était impossible de vous haïr. Il a admis que vous étiez un homme de mérite et a exprimé un désir ardent de gagner votre amitié.

« Il était impatient de savoir comment, selon moi, vous prendriez mon enlèvement, particulièrement quand vous apprendriez que j'étais entre ses mains. J'ai répondu que notre amour était si ancien qu'il avait eu le temps de se modérer un peu ; que, d'ailleurs, vous n'étiez pas dans une situation très aisée, et que vous ne considéreriez probablement pas mon départ comme un malheur bien grave, dans la mesure où il vous soulagerait d'un fardeau qui n'était pas de nature insignifiante. J'ai ajouté que, étant parfaitement convaincue que vous prendriez toute l'affaire rationnellement, je n'avais pas hésité à vous dire que j'avais quelques affaires à Paris ; mais que vous aviez aussitôt consenti, et que vous m'ayant accompagnée vous-même, vous ne sembliez pas très inquiet quand nous nous sommes séparés.

« Si je pensais, m'a-t-il dit, qu'il pût se résoudre à vivre en bons termes avec moi, je serais trop heureux de lui offrir mes services et mes attentions. » Je lui ai assuré que, d'après ce que je connaissais de votre caractère, je n'avais aucun doute que vous reconnaîtriez sa bonté dans un esprit de concorde : surtout, ai-je ajouté, s'il pouvait vous aider dans vos affaires, qui étaient devenues embarrassées depuis votre brouille avec votre famille. Il m'a interrompue en déclarant qu'il serait heureux de vous rendre tout service en son pouvoir, et que si vous étiez disposé à former une nouvelle attache, il vous présenterait une femme extrêmement jolie, qu'il venait juste de quitter pour moi.

« J'ai approuvé tout ce qu'il disait, ajouta-t-elle, de peur d'exciter des soupçons ; et étant de plus en plus satisfaite de la faisabilité de mon projet, je n'aspirais qu'à une occasion de vous en faire part, de peur que vous ne fussiez alarmé par mon manque au rendez-vous. Dans cette vue, j'ai suggéré l'idée d'envoyer cette jeune dame vers vous, afin d'avoir une occasion d'écrire ; j'ai été obligée d'avoir recours à ce plan, parce que je ne voyais aucune chance qu'il me laissât seule un instant.

« Il s'est beaucoup amusé de ma proposition ; il a appelé son valet et, lui demandant s'il pouvait trouver immédiatement son ancienne maîtresse, il l'a dépêché aussitôt à sa recherche. Il imaginait qu'elle devrait aller à Chaillot pour vous rencontrer, mais je lui ai dit que, quand nous nous sommes séparés, j'avais promis de vous revoir au théâtre, ou que, si quelque chose m'empêchait d'y aller, vous deviez m'attendre dans un fiacre au bout de la rue Saint-André ; que par conséquent il serait préférable d'envoyer votre nouvel amour là-bas, ne serait-ce que pour vous épargner la misère de l'incertitude pendant toute la nuit. J'ai dit qu'il serait aussi nécessaire de vous écrire une ligne d'explication, sans quoi vous seriez probablement intrigué par toute l'opération. Il a consenti ; mais j'ai été obligée d'écrire en sa présence ; et j'ai pris soin de ne pas expliquer les choses trop palpable dans ma lettre.

« Voilà l'histoire, dit Manon, de toute l'affaire. Je ne vous cache rien, ni de ma conduite ni de mes intentions. La fille est arrivée ; je l'ai trouvée belle ; et comme je ne doutais pas que vous ne fussiez mortifié par mon absence, j'ai sincèrement espéré qu'elle serait capable de dissiper un peu votre ennui : car c'est la fidélité du cœur seul que j'apprécie. J'aurais été trop ravie d'envoyer Marcel, mais je n'ai pas pu, pendant un seul instant, trouver l'occasion de lui dire ce que je voulais vous communiquer. » Elle termina son récit en décrivant l'embarras dans lequel la lettre de M. de T---- avait plongé G---- M---- ; « il a hésité, dit-elle, à partir, et m'a assuré qu'il ne serait pas longtemps absent ; et c'est pour cela que je suis inquiète de vous voir ici, et que j'ai trahi, à votre apparition, un léger sentiment de surprise. »

Je l'écoutai avec une grande patience. Il y avait certainement des parties de son récit assez cruelles et mortifiantes ; car l'intention, au moins, de l'infidélité était si évidente qu'elle n'avait même pas pris la peine de la déguiser. Elle n'aurait jamais pu imaginer que G---- M---- voulait la vénérer comme une vestale. Elle avait donc dû clairement se résoudre à passer au moins une nuit avec lui. Quel aveu pour les oreilles d'un amant ! Cependant, je me considérais en partie comme la cause de sa faute, pour avoir été le premier à lui faire connaître les sentiments de G---- M---- à son égard, et par la sotte promptitude avec laquelle j'étais entré dans ce projet téméraire. De plus, par un penchant naturel de mon esprit, particulier je crois à moi-même, j'étais dupe de l'ingénuité de son récit, par cette manière ouverte et séduisante avec laquelle elle relatait même les circonstances les plus propres à m'ennuyer. « Il n'y a rien de vicieux, me disais-je, dans ses transgressions ; elle est volage et imprudente, mais elle est sincère et affectueuse. » Mon amour seul m'aveuglait sur tous ses défauts. J'étais enchanté à la perspective de la soustraire cette nuit même à mon rival. Je lui dis : « Avec qui entends-tu passer la nuit ? » Elle fut évidemment déconcertée par la question et me répondit de manière embarrassée avec des MAIS et des SI.

Je fus sensible à son embarras et je l'interrompis en disant que j'attendais d'elle qu'elle m'accompagnât sur-le-champ.

« Rien ne peut me faire plus de plaisir, dit-elle ; mais vous n'approuvez donc pas mon projet ? »

« N'est-ce pas assez, répondis-je, que j'approuve tout ce que vous avez, jusqu'à ce moment, fait ? »

« Quoi, dit-elle, ne devons-nous même pas prendre les dix mille francs avec nous ? Pourquoi, il m'a donné l'argent ; il est à moi. »

Je lui conseillai de tout laisser et de ne songer qu'à nous échapper, car bien que je ne fusse avec elle que depuis une demi-heure à peine, je commençais à redouter le retour de G---- M----. Cependant, elle m'exhorta si instamment à consentir à ce que nous sortissions avec quelque chose dans nos poches, que je crus être tenu de lui faire, de mon côté, quelque concession, en retour de tout ce qu'elle cédait pour moi.

Pendant que nous nous préparions au départ, j'entendis quelqu'un frapper à la porte de la rue. Je fus convaincu que ce devait être G---- M---- ; et dans la chaleur du moment, je dis à Manon qu'aussitôt qu'il paraîtrait, je lui ôterais la vie. En vérité, je sentais que je n'étais pas assez remis de ma récente excitation pour être capable de contenir ma fureur si je le rencontrais. Marcel mit fin à mon inquiétude en me tendant une lettre qu'il avait reçue pour moi à la porte ; elle était de M. de T----.

Il me mandait que, G---- M---- étant allé chez son père pour l'argent dont il avait besoin, il avait profité de son absence pour me communiquer une idée amusante qui venait de lui traverser l'esprit ; qu'il lui semblait que je ne pouvais prendre une revanche plus agréable sur mon rival qu'en mangeant son souper et en passant la nuit dans le lit même qu'il avait espéré partager avec ma maîtresse ; tout cela lui paraissait assez facile si je pouvais seulement trouver deux ou trois hommes sur qui je pusse compter, d'un courage suffisant pour l'arrêter dans la rue et le retenir en garde à vue jusqu'au lendemain matin ; qu'il se chargeait de l'occuper pendant une heure de plus au moins, sous un prétexte quelconque qu'il pourrait inventer avant le retour de G---- M----.

Je montrai le billet à Manon ; je lui fis part en même temps de la manière dont j'avais obtenu l'entrevue avec elle. Mon projet, ainsi que le nouveau de M. de T----, l'enchantèrent : nous en rîmes de bon cœur pendant quelques minutes ; mais quand je traitai cela comme une simple plaisanterie, je fus surpris de la voir insister sérieusement, comme sur une chose parfaitement praticable et trop délicieuse pour être négligée. En vain demandai-je où elle pensait que je pourrais trouver, à l'improviste, des hommes propres à une telle aventure ? et sur qui je pourrais compter pour garder G---- M---- sous bonne garde ? Elle dit que je devais au moins essayer, puisque M. de T---- nous assurait encore une heure entière ; et quant à mes autres objections, elle dit que je jouais le tyran et que je ne montrais pas la moindre indulgence pour ses fantaisies. Elle affirma qu'il était impossible d'imaginer projet plus enchanteur. « Vous prendrez sa place au souper ; vous coucherez dans son lit ; et demain, aussitôt qu'il vous plaira, vous pourrez vous retirer avec sa maîtresse et son argent. Vous pourrez ainsi, d'un seul coup, être amplement vengé du père et du fils. »

Je cédai à ses instances, malgré les pressentiments secrets de mon propre esprit, qui semblaient présager la malheureuse catastrophe qui m'arriva par la suite. Je sortis avec l'intention de demander à deux ou trois gardes, avec qui Lescaut m'avait lié connaissance, de se charger de l'arrestation de G---- M----. Je n'en trouvai qu'un seul chez lui, mais c'était un gaillard prêt à toute aventure ; et à peine eut-il entendu notre plan, qu'il m'assura d'un succès certain : tout ce qu'il exigeait, c'étaient six pistoles pour récompenser les trois soldats qu'il était décidé à employer dans l'affaire. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les réunit en moins d'un quart d'heure. J'attendis chez lui jusqu'à ce qu'il revînt avec eux, puis je le conduisis au coin d'une rue par où je savais que G---- M---- devait passer pour retourner chez Manon. Je lui demandai de ne pas traiter G---- M---- rudement, mais de le tenir enfermé et sous une surveillance si étroite, jusqu'à sept heures le lendemain matin, que je pusse être libéré de toute crainte de son évasion. Il me dit que son intention était de le ramener prisonnier dans sa propre chambre, et de l'obliger à se déshabiller et à coucher dans son lit, tandis que lui et ses vaillants camarades passeraient la nuit à boire et à jouer.

Je restai avec eux jusqu'à ce que nous vissions G---- M---- revenir vers sa demeure ; et je me retirai alors de quelques pas dans un renfoncement obscur de la rue, pour jouir d'une scène si divertissante et si extraordinaire. L'officier le héla avec un pistolet sur la poitrine, puis lui dit, d'un ton civil, qu'il ne voulait ni de son argent ni de sa vie ; mais que s'il hésitait à le suivre, ou s'il donnait la moindre alerte, il lui ferait sauter la cervelle. G---- M----, voyant que son agresseur était soutenu par trois soldats, et peut-être non sans être influencé par la crainte du pistolet, céda sans autre résistance. Je le vis emmené comme un agneau.

X

Qu'est-ce qui perdit un monde et fit fuir un héros ? La timide larme dans l'œil de Cléopâtre. Pourtant, que la faute du doux triumvir soit pardonnée, Par ceci, combien perdent — non la terre — mais le ciel ! Livrent leurs âmes à l'ennemi éternel de l'homme, Et scellent la leur, pour épargner le chagrin d'une coquette ! BYRON.

Je retournai bientôt auprès de Manon ; et pour éviter que les domestiques n'eussent le moindre soupçon, je lui dis, en leur présence, qu'elle ne devait pas attendre M. G---- M---- pour le souper ; qu'il était fort à regret occupé par des affaires qui le retenaient, et qu'il m'avait chargé de venir faire ses excuses, et de remplir sa place à la table du souper ; ce que, en compagnie d'une dame aussi belle, je ne pouvais considérer que comme un très grand honneur. Elle me seconda avec son adresse habituelle. Nous nous mîmes à table. Je pris l'air le plus sérieux que je pus adopter pendant que les domestiques étaient dans la pièce, et une fois débarrassés d'eux, nous passâmes, sans comparaison aucune, la soirée la plus agréable de ma vie. Je donnai l'ordre à Marcel de trouver un fiacre et de le louer pour être à la porte le lendemain matin un peu avant six heures. Je fis semblant de prendre congé de Manon vers minuit, mais, obtenant facilement de rentrer par Marcel, je procédai à occuper le lit de G---- M----, comme j'avais rempli sa place à la table du souper.

« Entre-temps, notre mauvais génie travaillait à notre perte. Nous étions comme des enfants jouissant du succès de notre fol projet, tandis que l'épée restait suspendue au-dessus de nos têtes. Le fil qui la retenait était sur le point de se rompre ; mais pour mieux comprendre toutes les circonstances de notre ruine, il est nécessaire d'en connaître la cause immédiate.

« G---- M---- était suivi d'un domestique, lorsqu'il fut arrêté par mon ami le garde. Alarmé par ce qu'il voyait, cet homme rebroussa chemin, et la première chose qu'il fit fut d'aller informer le vieux G---- M---- de ce qui venait d'arriver.

« Une telle nouvelle l'excita naturellement beaucoup. C'était son fils unique ; et étant donné l'âge avancé du vieux monsieur, il était extrêmement actif et ardent. Il demanda d'abord au domestique ce que son fils avait fait cet après-midi ; s'il avait eu quelque querelle pour son propre compte, ou s'il s'était mêlé de celle d'un autre ; s'il avait été dans quelque maison suspecte. Le laquais, qui croyait son maître en danger imminent et pensait ne devoir avoir aucune réserve en pareille urgence, révéla aussitôt tout ce qu'il savait de sa liaison avec Manon, et des dépenses qu'il avait faites pour elle ; la manière dont il avait passé l'après-midi avec elle jusqu'à neuf heures environ, la circonstance de son départ, et l'outrage qu'il avait rencontré à son retour. Cela suffisait pour le convaincre que l'affaire de son fils était une querelle d'amoureux. Bien qu'il fût alors au moins dix heures et demie du soir, il décida aussitôt d'aller voir le lieutenant de police. Il le pria de donner des ordres immédiats à tous les détachements qui étaient de service, et lui-même, emmenant quelques hommes, se hâta vers la rue où son fils avait été arrêté : il visita chaque endroit où il pensait avoir une chance de le trouver ; et ne pouvant découvrir la moindre trace de lui, il partit pour la maison de sa maîtresse, où il pensa qu'il pourrait probablement être retourné à cette heure.

« J'étais en train de me mettre au lit quand il arriva. La porte de la chambre étant fermée, je n'entendis pas frapper à la porte, mais il se précipita dans la maison, accompagné de deux archers de la garde, et après d'inutiles questions aux domestiques sur son fils, il résolut de voir s'il pouvait obtenir quelque information de leur maîtresse. Il monta à l'appartement, toujours accompagné de la garde. Nous étions sur le point de nous coucher quand il enfonça la porte et nous électrisa par son apparition. « Ciel ! » dis-je à Manon, « c'est le vieux G---- M----. » Je tentai de me saisir de mon épée ; mais elle était heureusement empêtrée dans mon baudrier. Les archers, qui virent mon intention, s'avancèrent pour se saisir de moi. Vêtu seulement de ma chemise, je ne pouvais, bien entendu, offrir aucune résistance, et ils me privèrent rapidement de tout moyen de défense.

« G---- M----, bien qu'un peu embarrassé par toute la scène, me reconnut bientôt ; et Manon encore plus facilement. « Est-ce un rêve ? » dit-il, d'un ton des plus sérieux — « ne vois-je pas devant moi le chevalier des Grieux et Manon Lescaut ? » J'étais si accablé par la honte et la déception que je ne pus lui faire aucune réponse. Il parut pendant quelques minutes passer différentes pensées en revue dans son esprit ; et comme si elles avaient soudainement excité sa colère, il s'écria, en s'adressant à moi : « Misérable ! je suis convaincu que vous avez assassiné mon fils ! »

« Je me sentis indigné par une accusation si insultante. « Vieux scélérat lubrique ! » m'écriai-je, « si j'avais eu l'inclination de tuer quelqu'un de votre famille sans valeur, c'est par vous que j'aurais très certainement commencé. »

« « Tenez-le ferme, » cria-t-il aux archers ; « il doit me donner quelques nouvelles de mon fils ; je le ferai pendre demain, s'il ne me fait pas savoir sur-le-champ ce qu'il en a fait. »

« « Vous me ferez pendre, » dis-je, « n'est-ce pas ? Infâme gredin ! c'est pour des gens comme vous que la potence est érigée. Sachez que le sang qui coule dans mes veines est noble, et plus pur à tous égards que le vôtre. Oui, » ajoutai-je, « je sais ce qui est arrivé à votre fils ; et si vous m'irritez davantage, je le ferai étrangler avant le matin ; et je vous promets la consolation de rencontrer vous-même le même sort, une fois qu'il aura été expédié. »

« J'eus l'imprudence d'admettre que je savais où était son fils, mais l'excès de colère me fit commettre cette indiscrétion. Il appela immédiatement cinq ou six autres archers qui attendaient à la porte, et leur ordonna d'arrêter tous les domestiques. « Ah ! ah ! Chevalier, » dit-il, d'un ton de raillerie sardonique, « ainsi vous savez où est mon fils, et vous voulez le faire étrangler, dites-vous ? Nous essaierons de mettre cette affaire en ordre. »

« Je vis alors la folie que j'avais commise.

« Il s'approcha de Manon, qui était assise sur le lit, baignée d'un flot de larmes. Il dit quelque chose, avec la plus cruelle ironie, du pouvoir despotique qu'elle exerçait sur les jeunes et les vieux, le père et le fils — son édifiante domination sur son empire. Ce monstre sénile d'incontinence tenta réellement de prendre des libertés avec elle.

« « Prenez garde, » m'écriai-je, « à la façon dont vous posez un doigt sur elle ! — ni les lois divines ni les lois humaines ne pourront, si votre folie devait les éveiller, vous protéger de ma vengeance ! »

« Il quitta la chambre, ordonnant aux archers de nous faire habiller le plus vite possible.

« Je ne sais quelles étaient ses intentions à ce moment-là à notre égard ; nous aurions peut-être regagné notre liberté si nous lui avions dit où était son fils. En m'habillant, je considérai si ce ne serait pas là le plus sage parti. Mais si, en quittant la pièce, telle avait été la disposition de son esprit, il en fut tout autrement lorsqu'il revint. Il était d'abord allé interroger les domestiques de Manon, qui étaient sous la garde de la troupe. De ceux qui avaient été expressément loués pour son service par son fils, il ne put rien apprendre ; mais quand il découvrit que Marcel avait été auparavant notre serviteur, il décida d'extraire quelques informations de lui, au moyen d'intimidation, de menaces ou de pots-de-vin.

« Ce garçon était fidèle, mais faible et simple. Le souvenir de ce qu'il avait fait à la Pénitencière pour la libération de Manon, joint à la terreur avec laquelle G---- M---- l'inspirait maintenant, abattit tellement son esprit qu'il pensa qu'ils étaient sur le point de le conduire à la potence ou à la torture. Il promit que, s'ils voulaient lui épargner la vie, il divulguerait tout ce qu'il savait. Ce discours fit imaginer à G---- M---- qu'il y avait quelque chose de plus sérieux dans l'affaire qu'il n'avait supposé auparavant ; il ne donna pas seulement à Marcel la promesse de la vie sauve, mais une belle récompense en main pour sa confession attendue.

« L'idiot lui raconta alors les traits principaux de notre complot, dont nous n'avions fait aucun secret devant lui, puisqu'il devait lui-même y prendre part. Certes, il ne savait rien des changements que nous avions faits à Paris à notre dessein original ; mais il avait été informé, avant de quitter Chaillot, de notre aventure projetée et du rôle qu'il devait jouer. Il lui raconta donc que l'objet était de duper son fils ; et que Manon devait recevoir, si elle ne l'avait déjà reçu, dix mille francs, qui, selon notre projet, seraient effectivement perdus pour G---- M----, ses héritiers et ayants droit pour toujours.

« Ayant acquis cette information, le vieux monsieur retourna en rage à l'appartement. Sans proférer un mot, il passa dans le boudoir, où il mit facilement la main sur l'argent et les bijoux. Il nous accosta alors, bouillonnant de fureur ; et levant ce qu'il lui plaisait d'appeler notre butin, il nous accabla des reproches les plus indignés. Il plaça près de l'œil de Manon le collier de perles et les bracelets. « Les reconnaissez-vous ? » dit-il, d'un ton moqueur ; « ce n'est peut-être pas la première fois que vous les voyez. Les perles identiques, ma foi ! Elles ont été choisies par votre propre goût exquis ! Les pauvres innocents ! » ajouta-t-il ; « ce sont vraiment des créatures des plus aimables, l'une comme l'autre ; mais elles sont peut-être un peu trop portées à la friponnerie. »

« Je pouvais à peine contenir mon indignation à ce discours. J'aurais donné pour un moment de liberté — Ciel ! qu'aurais-je donné ? Finalement, je réprimai mes sentiments assez pour dire d'un ton de modération, qui n'était que le raffinement de la rage : « Mettez fin, monsieur, à cette insolente moquerie ! Quel est votre but ? Que vous proposez-vous de faire de nous ? »

« « M. le Chevalier, » répondit-il, « mon but est de vous voir tranquillement logé dans la prison du Châtelet. Demain apportera la lumière du jour, et nous pourrons alors avoir une vision plus claire des choses ; et j'espère que vous me ferez enfin la faveur de me faire savoir où est mon fils. »

« Il ne fallut pas beaucoup de réflexion pour se sentir convaincu que notre incarcération au Châtelet serait une calamité sérieuse. Je prévis tous les dangers qui s'ensuivraient. Malgré ma fierté, je vis clairement la nécessité de plier devant mon sort et de concilier mon ennemi le plus implacable par la soumission. Je le priai, de la manière la plus tranquille, de m'écouter. « Je souhaite ne me rendre que justice commune, monsieur, » lui dis-je ; « j'admets que ma jeunesse m'a conduit à des folies flagrantes ; et que vous avez eu des raisons justes de vous plaindre : mais si vous avez jamais ressenti le pouvoir irrésistible de l'amour, si vous pouvez entrer dans les souffrances d'un jeune homme malheureux, à qui tout ce qu'il aimait le plus a été ravi, vous pourriez peut-être me trouver non pas si coupable de chercher la gratification d'une innocente vengeance ; ou du moins, vous pourriez me considérer comme suffisamment puni par l'exposition et la dégradation que je viens d'endurer. Ni les peines ni l'emprisonnement ne seront nécessaires pour vous faire dire où est votre fils maintenant. Il est en parfaite sécurité. Il n'a jamais été dans mon intention de lui nuire, ni de vous donner une cause juste d'offense. Je suis prêt à vous faire connaître l'endroit où il passe la nuit en sécurité, si, en retour, vous nous rendez la liberté. »

« Le vieux tigre, loin d'être adouci par ma prière, me tourna le dos et rit. Quelques mots lui échappèrent, qui montrèrent qu'il connaissait parfaitement tout notre plan depuis le début. Quant à son fils, la brute dit qu'il le retrouverait facilement, puisqu'il ne l'avais pas assassiné. « Conduisez-les au Petit-Châtelet, » dit-il aux archers ; « et prenez un soin tout particulier à ce que le chevalier ne vous échappe pas : c'est un chenapan qui s'est déjà échappé une fois de Saint-Lazare. »

« Il sortit, et me laissa dans un état que vous pouvez vous représenter. « Ô Ciel ! » m'écriai-je en moi-même, « je reçois avec une humble soumission toutes vos visites ; mais qu'un misérable gredin ait ainsi le pouvoir de tyranniser sur moi ! c'est cela qui me plonge dans les profondeurs du désespoir ! » Les archers demandèrent que nous ne les retardions pas davantage. Ils avaient un carrosse à la porte. « Venez, mon cher ange, » dis-je à Manon, alors que nous descendions, « venez, soumettons-nous à notre destin dans toute sa rigueur : il pourra un jour plaire au Ciel de nous rendre plus heureux. »

« Nous montâmes dans le même carrosse. Je la soutenais dans mes bras. Je ne l'avais pas entendue dire un seul mot depuis la première apparition de G---- M---- : mais maintenant, se trouvant seule avec moi, elle s'adressa à moi de la manière la plus tendre, et s'accusa d'être la cause de tous mes ennuis. Je lui assurai que je ne pourrais jamais me plaindre, tant qu'elle continuerait à m'aimer. « Ce n'est pas moi qui ai lieu de me plaindre, » ajoutai-je ; « l'emprisonnement pour quelques mois n'a aucune terreur pour moi, et je préférerais infiniment le Châtelet à Saint-Lazare ; mais c'est pour vous, mon âme chérie, que mon cœur saigne. Quel sort pour un tel ange ! Comment pouvez-vous, Ciel gracieux ! soumettre à une telle rigueur l'œuvre la plus parfaite de vos propres mains ? Pourquoi ne sommes-nous pas tous deux nés avec des qualités conformes à notre misérable condition ? Nous sommes doués d'esprit, de goût, de sentiment ; tandis que les plus viles créatures de Dieu — des brutes, seules dignes de notre malheureux sort, se vautrent dans toutes les faveurs de la fortune. »

« Ces sentiments me remplissaient de chagrin ; mais c'était la béatitude comparée à mes perspectives pour l'avenir. Ma peur, à cause de Manon, ne connaissait pas de limites. Elle avait déjà été une pensionnaire de la Madeleine ; et même si elle l'avait quittée par des moyens honnêtes, je savais qu'une rechute de cette nature serait accompagnée de conséquences désastreuses. Je voulais lui faire connaître mes craintes : j'appréhendais d'exciter les siennes. Je tremblais pour elle, sans oser la mettre en garde contre le danger ; et je l'embrassai tendrement, pour la satisfaire, au moins, de mon amour, qui était presque le seul sentiment que j'osais exprimer. « Manon, » dis-je, « dites-moi sincèrement, cesserez-vous jamais de m'aimer ? »

« Elle répondit que cela la rendait malheureuse de penser que je pouvais en douter.

« « Très bien, » répliquai-je, « je ne le fais plus ; et avec cette conviction, je peux bien défier tous mes ennemis. Par l'influence de ma famille, je peux assurer ma propre libération du Châtelet ; et ma vie sera de peu d'utilité, et de courte durée, si je ne réussis pas à vous secourir. »

« Nous arrivâmes à la prison, où ils nous mirent dans des cellules séparées. Ce coup fut d'autant moins sévère que j'y étais préparé. Je recommandai Manon à l'attention du portier, lui disant que j'étais une personne de quelque distinction, et lui promettant une récompense considérable. J'embrassai ma chère maîtresse avant que nous ne fussions séparés ; je l'implorai de ne pas trop s'affliger, et de ne rien craindre tant que je vivais. J'avais de l'argent avec moi : je lui en donnai, et je payai au portier, sur ce qui restait, le montant d'un mois de dépenses pour nous deux à l'avance. Cela eut un excellent effet, car je me trouvai placé dans un appartement confortablement meublé, et ils m'assurèrent que Manon était dans un appartement tout aussi bon.

Je me mis aussitôt en devoir d'imaginer les moyens de recouvrer ma liberté. Il n'y avait certainement rien de réellement criminel dans ma conduite ; et en supposant même que notre intention délictueuse fût établie par la déposition de Marcel, je savais que les intentions criminelles seules n'étaient pas punissables. Je résolus d'écrire sur-le-champ à mon père et de le supplier de venir lui-même à Paris. J'éprouvais beaucoup moins d'humiliation, comme je l'ai déjà dit, à être au Châtelet qu'à Saint-Lazare. De plus, bien que je conservasse tout le respect dû à l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient considérablement diminué ma timidité. J'écrivis, et l'on ne fit aucune difficulté dans la prison pour faire partir ma lettre ; mais c'était une peine que j'aurais dû m'épargner si j'avais su que mon père était sur le point d'arriver le lendemain à Paris. Il avait reçu la lettre que je lui avais écrite une semaine auparavant ; elle lui avait causé un plaisir extrême ; mais, malgré les flatteuses espérances que j'avais données de ma conversion, il ne pouvait se fier aveuglément à mes déclarations. Il résolut donc de s'assurer lui-même de ma réforme par le témoignage de ses propres yeux, et de régler sa conduite envers moi selon sa conviction de ma sincérité. Il arriva le jour suivant mon emprisonnement.

Sa première visite fut pour Tiberge, à la diligence de qui je suppliais qu'il adressât sa réponse. Il ne put apprendre de lui ni mon domicile actuel, ni ma condition : Tiberge se contenta de lui parler de mes principales aventures depuis que je m'étais échappé de Saint-Lazare. Tiberge parla avec chaleur de la disposition à la vertu dont j'avais fait preuve lors de notre dernier entretien. Il ajouta qu'il me considérait comme ayant tout à fait renoncé à Manon ; mais qu'il était néanmoins surpris que je ne lui eusse donné aucune nouvelle de moi depuis une semaine. Mon père ne se laissa pas duper. Il comprit parfaitement qu'il y avait quelque chose dans ce silence dont se plaignait Tiberge qui avait échappé à la pénétration de mon pauvre ami ; et il prit tant de peine pour me découvrir que, deux jours après son arrivée, il apprit que j'étais au Châtelet.

Avant de recevoir cette visite, que j'attendais si peu sitôt, j'eus l'honneur de celle du lieutenant général de police, ou, pour appeler les choses par leur nom, je fus soumis à un interrogatoire officiel. Il me fit certainement des reproches, mais sans aucune dureté ni manière blessante. Il me dit, du ton le plus bienveillant, qu'il déplorait amèrement ma mauvaise conduite ; que j'avais commis une grossière indiscrétion en me faisant un ennemi d'un homme tel que M. G---- M---- ; qu'à la vérité, il était aisé de voir qu'il y avait dans cette affaire plus d'imprudence et de folie que de malice ; mais que c'était tout de même la seconde fois que j'étais amené comme coupable sous sa juridiction ; et qu'il avait espéré que je serais devenu plus posé après l'expérience de deux ou trois mois à Saint-Lazare.

Ravi de trouver que j'avais affaire à un juge raisonnable, je lui expliquai l'affaire d'une manière à la fois si respectueuse et si modérée qu'il parut extrêmement satisfait de mes réponses à toutes les questions qu'il me posa. Il me pria de ne pas m'abandonner au chagrin et m'assura qu'il était tout disposé à me servir, tant en raison de ma naissance que de mon inexpérience. J'osai solliciter son attention en faveur de Manon, et j'insistai sur son caractère doux et excellent. Il répondit, avec un sourire, qu'il ne l'avait pas encore vue, mais qu'elle lui avait été dépeinte comme une personne des plus dangereuses. Cette expression excita tellement ma sympathie que j'avançai mille arguments anxieux en faveur de ma pauvre maîtresse, et je ne pus même m'empêcher de verser des larmes.

Il ordonna qu'on me reconduisît dans ma chambre. « Amour ! amour ! » s'écria ce grave magistrat en me voyant sortir, « tu ne seras jamais réconcilié avec la prudence ! »

J'étais occupé aux réflexions les plus mélancoliques et je songeais à la conversation que j'avais eue avec le lieutenant général de police, quand j'entendis ma porte s'ouvrir. C'était mon père. Bien que j'eusse dû être à moitié préparé à le voir, et que j'eusse des raisons d'attendre son arrivée d'un jour à l'autre, je fus si atterré que j'aurais volontiers souhaité que la terre s'ouvrît sous mes pieds pour m'y engloutir. Je l'embrassai dans le plus grand trouble possible. Il prit un siège, sans que l'un ou l'autre de nous eût prononcé un mot.

Comme je restais debout, la tête découverte et les yeux baissés, « Asseyez-vous, monsieur, » dit-il d'une voix solennelle ; « asseyez-vous. Je dois remercier la notoriété de vos débauches pour avoir appris le lieu de votre demeure. C'est le privilège d'une telle renommée que la vôtre, qu'elle ne peut rester cachée. Vous acquérez de la célébrité par un chemin infaillible. Sans doute vous mènera-t-il à la Grève, et vous aurez alors l'immortelle gloire d'être offert à l'admiration du monde. »

Je ne fis aucune réponse. Il poursuivit : « Quel sort malheureux est celui d'un père qui, ayant tendrement aimé un enfant et fait tous ses efforts pour en faire un homme vertueux et respectable, le voit finir en un misérable débauché qui le déshonore. À un revers de fortune ordinaire, on peut se résigner ; le temps adoucit l'affliction, et même l'indulgence envers le chagrin n'est pas inutile ; mais quel remède y a-t-il à un mal qui s'accroît perpétuellement, tel que la débauche d'un fils vicieux qui a déserté tout principe d'honneur et qui s'enfonce toujours de vice en vice ? Vous vous taisez, » ajouta-t-il : « regardez cette fausse modestie, cet air hypocrite de douceur ! ne pourrait-il pas passer pour le membre le plus respectable de sa famille ? »

Bien que je ne pusse m'empêcher de sentir que je méritais, dans une certaine mesure, ces reproches, il me parut les pousser au-delà de toute raison. Je pensai que je pouvais être autorisé à expliquer mes sentiments.

« Je vous assure, monsieur, » lui dis-je, « que la modestie dont vous vous moquez n'est nullement affectée ; c'est le sentiment naturel d'un fils qui nourrit un respect sincère pour son père, et surtout pour un père irrité, comme vous l'êtes à juste titre, par ses fautes. Je n'ai pas non plus, monsieur, la moindre envie de passer pour le membre le plus respectable de ma famille. Je sais que j'ai mérité vos reproches, mais je vous conjure de les tempérer par la miséricorde et de ne pas me considérer comme le plus infâme des hommes. Je ne mérite pas de tels noms. C'est l'amour, vous le savez, qui a causé toutes mes erreurs. Fatale passion ! N'en avez-vous jamais ressenti vous-même la force ? Est-il possible que vous, avec le même sang dans les veines que celui qui coule dans les miennes, ayez traversé la vie sans être effleuré par les mêmes ardeurs ? L'amour m'a rendu peut-être follement tendre, trop facilement excitable, trop passionné, trop fidèle, et probablement trop indulgent aux désirs et aux caprices, ou, si vous voulez, aux fautes d'une maîtresse adorée. Ce sont là mes crimes ; sont-ils tels qu'ils doivent rejaillir sur vous ? Venez, mon cher père, » dis-je tendrement, « montrez un peu de pitié pour un fils qui n'a jamais cessé d'avoir pour vous du respect et de l'affection, qui n'a pas renoncé, comme vous dites, à tout sentiment d'honneur et de devoir, et qui est lui-même mille fois plus digne de pitié que vous ne l'imaginez. » Je ne pus m'empêcher de verser une larme en concluant cette supplique.

Le cœur d'un père est un chef-d'œuvre de la création. Là, la nature règne dans une domination incontestée et règle à volonté ses ressorts les plus secrets. C'était un homme de grands sentiments et de bon goût, et il fut si sensiblement affecté par la tournure que j'avais donnée à ma défense qu'il ne put plus me cacher le changement que j'avais opéré en lui.

« Viens à moi, mon pauvre chevalier, » dit-il ; « viens et embrasse-moi. J'ai pitié de toi ! »

Je l'embrassai : il me pressa contre lui d'une telle manière que je devinai ce qui se passait dans son cœur.

« Mais comment, » dit-il, « devons-nous vous tirer de cet endroit ? Expliquez-moi la situation réelle de vos affaires. »

Comme il n'y avait réellement rien dans ma conduite de si grossièrement inconvenant pour que cela rejaillît sur moi avec déshonneur, du moins par comparaison avec la conduite d'autres jeunes gens d'une certaine condition dans le monde ; et comme une maîtresse n'est pas considérée comme une honte, pas plus qu'un peu d'adresse à tirer quelque avantage du jeu, je fis à mon père un récit candide de la vie que j'avais menée. À mesure que je racontais chaque transgression, je prenais soin de citer quelque exemple illustre pour ma justification, afin de pallier mes propres fautes.

« Je vivais, » dis-je, « avec une maîtresse sans la solennité du mariage. Le duc de ---- en entretient deux aux yeux de tout Paris. M. D---- en a une depuis dix ans et l'aime avec une fidélité qu'il n'a jamais montrée à sa femme. Les deux tiers des hommes du monde à Paris entretiennent des maîtresses.

« J'ai certainement triché au jeu à une ou deux reprises. Eh bien, le marquis de ---- et le comte ---- n'ont pas d'autre source de revenu. Le prince de ---- et le duc de ---- sont à la tête d'une bande de ce même ordre industrieux. » Pour ce qui est des desseins que j'avais eus sur les bourses des deux G---- M----, j'aurais tout aussi facilement pu prouver que j'avais abondance de modèles pour cela aussi ; mais j'avais trop de fierté pour plaider coupable de ce chef et m'appuyer sur la justification de l'exemple ; de sorte que je priai mon père d'attribuer ma faiblesse en cette occasion à la violence des deux passions qui m'agitaient : la vengeance et l'amour.

Il me demanda si je pouvais suggérer quelque moyen d'obtenir ma liberté, et de telle sorte que l'on évitât autant que possible toute publicité. Je lui parlai des sentiments bienveillants que le lieutenant général de police avait exprimés à mon égard. « Si vous rencontrez des obstacles, » dis-je, « ils ne seront opposés que par les deux G---- M---- ; de sorte que je pense qu'il serait opportun d'aller les voir. »

Il promit de le faire.

Je n'osai lui demander de solliciter la libération de Manon ; ce n'était pas par manque de courage, mais par crainte de l'exaspérer par une telle proposition et peut-être de le pousser à former quelque dessein fatal au bonheur futur de nous deux. Il reste à cette heure un problème de savoir si cette peur de ma part ne fut pas la cause immédiate de tous mes plus terribles malheurs, en m'empêchant de m'assurer des dispositions de mon père et d'essayer de lui inspirer des sentiments favorables envers ma pauvre maîtresse : j'aurais peut-être pu une fois de plus réussir à exciter sa commisération ; j'aurais pu le mettre en garde contre l'impression qu'il était sûr de recevoir d'une visite au vieux G---- M----. Mais comment puis-je dire quelles en auraient été les conséquences ! Mon destin malheureux aurait très probablement contrarié tous mes efforts ; mais il aurait été une consolation de n'avoir que cela, et la cruauté de mes ennemis, à blâmer pour mes afflictions.

En me quittant, mon père alla rendre visite à M. G---- M----. Il le trouva avec son fils, que le garde avait rendu heureusement à la liberté. Je n'ai jamais appris les détails de leur conversation ; mais je pouvais facilement les deviner d'après les résultats désastreux. Ils allèrent ensemble (les deux vieux messieurs) chez le lieutenant général de police, de qui ils demandèrent une faveur chacun : la première fut de me faire libérer sur-le-champ du Châtelet ; la seconde de condamner Manon à l'emprisonnement perpétuel, ou de la déporter à vie en Amérique. Il se trouvait, à cette époque même, qu'on envoyait un certain nombre de condamnés au Mississippi. Le lieutenant général promit de la faire embarquer à bord du premier navire qui partirait.

M. G---- M---- et mon père vinrent ensemble m'apporter la nouvelle de ma libération. M. G---- M---- dit quelque chose de civil en référence à ce qui s'était passé ; et m'ayant félicité de mon bonheur d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses instructions et de son exemple. Mon père me demanda d'exprimer mes regrets pour l'injustice que j'avais même contemplée contre sa famille, et ma gratitude pour ce qu'il avait aidé à obtenir ma libération.

Nous quittâmes tous la prison ensemble, sans mentionner le nom de Manon. Je n'osai pas, en leur présence, parler d'elle aux guichetiers. Hélas ! toutes mes supplications en sa faveur eussent été inutiles. La cruelle sentence contre Manon était arrivée en même temps que l'ordre de mon élargissement. La malheureuse fille fut conduite une heure après à l'Hôpital, pour y être classée avec d'autres misérables femmes qui avaient été condamnées à la même punition.

Mon père m'ayant forcé de l'accompagner à la maison où il logeait, il était près de six heures avant que j'eusse l'occasion d'échapper à sa vigilance. En retournant au Châtelet, mon seul souhait était de faire parvenir quelques rafraîchissements à Manon et de la recommander à l'attention du portier ; car je n'avais aucun espoir d'être autorisé à la voir ; et je n'avais pas, non plus, encore eu le temps de réfléchir aux meilleurs moyens de la secourir.

Je demandai le portier. J'avais gagné son cœur, autant par ma libéralité envers lui que par la douceur de mes manières ; de sorte que, disposé à me servir, il parla de la sentence de Manon comme d'une calamité qu'il regrettait sincèrement, puisqu'elle était faite pour me mortifier. Je fus d'abord incapable de comprendre ce qu'il voulait dire. Nous conversâmes quelques minutes sans que je le comprenne. Enfin, percevant qu'une explication était nécessaire, il m'en donna une, comme, à une occasion précédente, je n'eus pas le courage de vous la rapporter, et dont, encore aujourd'hui, le souvenir me glace le sang dans les veines.

Jamais l'apoplexie n'eut sur un mortel un effet plus soudain ou plus terrifiant que ne le fut pour moi l'annonce de la sentence de Manon. Je tombai prostré, avec une palpitation de cœur si intense que, tandis que je m'évanouissais, je crus que la mort elle-même était sur moi. Cette idée persista même après que j'eus recouvré mes sens. Je regardai autour de moi chaque partie de la pièce, puis mes propres membres paralysés, doutant, dans mon délire, si je portais encore en moi les attributs d'un homme vivant. Il est tout à fait certain qu'en obéissant au désir que j'éprouvais de terminer mes souffrances, fût-ce par ma propre main, rien n'aurait pu m'être plus bienvenu que la mort en ce moment d'angoisse et de désespoir. La religion elle-même ne pourrait dépeindre rien de plus insupportable après la mort que l'agonie atroce dont j'étais alors convulsé. Pourtant, par un miracle, seulement au pouvoir de l'amour omnipotent, je retrouvai bientôt assez de force pour exprimer ma gratitude au Ciel de m'avoir rendu la raison et l'esprit. Ma mort n'aurait pu être qu'un soulagement et une bénédiction pour moi-même ; alors que Manon avait besoin de mon existence prolongée, afin de la délivrer, de la secourir, de venger ses torts : je jurai de consacrer cette existence sans relâche à ces objectifs.

Le portier m'apporta toute l'assistance que j'aurais pu espérer de la part de mon plus vieil ami : j'acceptai ses services avec la plus vive gratitude. « Hélas ! » lui dis-je, « vous êtes donc touché par mes souffrances ! Le monde entier m'abandonne ; mon propre père se révèle l'un des plus cruels de mes persécuteurs ; personne n'a pitié de moi ! Vous seul, dans cette demeure de souffrance et de honte, vous seul manifestez de la compassion pour le plus misérable des hommes ! » Il me conseilla de ne pas paraître dans la rue avant d'avoir recouvré un peu de mon affliction. « Ne m'arrêtez pas, » dis-je, en sortant ; « nous nous reverrons plus tôt que vous ne l'imaginez : préparez votre cachot le plus sombre, car j'en deviendrai bientôt le locataire. »

En fait, ma première idée ne fut rien de moins que de supprimer les deux G---- M---- et le lieutenant général de police ; puis d'attaquer l'Hôpital, l'épée à la main, assisté de tous ceux que je pourrais enrôler à ma cause. Même la vie de mon père était à peine respectée, tant mes sentiments de vengeance semblaient justes ; car le portier m'avait informé que lui et G---- M---- étaient conjointement les auteurs de ma ruine.

Mais quand j'eus fait quelques pas dans la rue, et que l'air frais eut refroidi mon excitation, j'envisageai graduellement les choses d'une humeur plus rationnelle. La mort de nos ennemis ne pouvait être d'aucune utilité pour Manon ; et l'effet évident d'une telle violence serait de me priver de toute autre chance de la servir. D'ailleurs, pourrais-je jamais me résoudre à être un lâche assassin ? Par quels autres moyens pourrais-je accomplir ma vengeance ? Je mis toute mon ingéniosité et tous mes efforts à l'œuvre pour procurer la délivrance de Manon, laissant tout le reste à considérer plus tard, une fois que j'aurais réussi dans ce premier et primordial objectif.

Il me restait très peu d'argent ; l'argent, cependant, était une base indispensable pour toutes mes opérations. Je ne connaissais que trois personnes de qui j'eusse le droit de demander une assistance pécuniaire : M. de T----, Tiberge et mon père. Il semblait y avoir peu de chance d'en obtenir des deux derniers, et j'avais réellement honte d'importuner encore M. de T----. Mais ce n'est pas dans les urgences désespérées que l'on s'en tient aux points de cérémonie. J'allai d'abord au séminaire de Saint-Sulpice, sans considérer si je serais reconnu. Je demandai Tiberge. Ses premiers mots me montrèrent qu'il ne savait rien de ma dernière aventure : cela me fit changer le dessein que j'avais originellement formé d'en appeler immédiatement à sa compassion. Je parlai de manière générale du plaisir que j'avais eu à revoir mon père ; et je le suppliai ensuite de me prêter quelque argent, sous le prétexte d'être anxieux, avant de quitter Paris, de payer quelques petites dettes que je souhaitais garder secrètes. Il me tendit sa bourse, sans une seule remarque. Je pris vingt ou vingt-cinq livres, ce qu'elle contenait. Je lui offris mon billet, mais il fut trop généreux pour l'accepter.

J'allai ensuite chez M. de T---- : je n'eus aucune réserve avec lui. Je lui racontai clairement mes malheurs et ma détresse : il savait déjà tout, et s'était informé même de la plus insignifiante circonstance, à cause de l'intérêt qu'il portait naturellement à l'aventure du jeune G---- M----. Il m'écouta, cependant, et sembla déplorer sincèrement ce qui était arrivé. Quand je le consultai sur les meilleurs moyens de secourir Manon, il répondit qu'il voyait si peu de terrain pour l'espoir que, sans quelque intervention extraordinaire de la Providence, ce serait folie que d'attendre un soulagement ; qu'il avait fait une visite expressément à l'Hôpital depuis que Manon avait été transférée du Châtelet, mais qu'il n'avait même pas pu obtenir la permission de la voir, le lieutenant général de police ayant donné les ordres les plus stricts à l'encontre ; et que, pour compléter la catastrophe, le malheureux convoi de condamnés, dont elle devait faire partie, devait prendre son départ de Paris après-demain.

J'étais si confondu par ce qu'il disait que, s'il avait continué à parler pendant une heure encore, je ne l'aurais pas interrompu. Il poursuivit en me disant que la raison pour laquelle il n'était pas venu me voir au Châtelet était qu'il espérait être plus utile en paraissant ne pas me connaître ; que, depuis quelques heures que j'avais été remis en liberté, il m'avait cherché en vain afin de me suggérer le seul plan par lequel il voyait un espoir de détourner le sort de Manon. Il me dit que c'était un conseil dangereux à donner, et m'implora de ne jamais mentionner le rôle qu'il y prenait ; il s'agissait de trouver quelques compagnons entreprenants et assez galants pour attaquer l'escorte de Manon au moment où elle franchirait la barrière. Il n'attendit pas non plus que je lui oppose le prétexte de la pauvreté. « Voici cinquante livres », dit-il en me présentant sa bourse ; « cela pourra vous être utile ; vous pourrez me rembourser lorsque vous serez dans une meilleure situation. » Il ajouta que, si la crainte de perdre sa réputation ne l'empêchait pas de se lancer dans une telle entreprise, il aurait volontiers mis son épée et sa vie à mon service.

Cette générosité inattendue m'émut jusqu'aux larmes. J'exprimai ma gratitude avec autant de chaleur que mon esprit abattu me le permettait. Je lui demandai s'il n'y avait rien à attendre d'une intercession auprès du lieutenant général de police : il répondit qu'il avait examiné ce point, mais qu'il le considérait comme une tentative désespérée, car une faveur de cette nature n'était jamais accordée sans un motif puissant, et qu'il ne voyait pas quel mobile on pourrait présenter pour engager l'intercession d'une personne influente en sa faveur ; que, s'il était possible d'entretenir un espoir à ce sujet, ce devait être en opérant un changement dans les sentiments du vieux G---- M---- et de mon père, et en les décidant à solliciter du lieutenant général de police la révocation de la sentence de Manon. Il offrit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour gagner le jeune G---- M----, bien qu'il crût sentir une certaine froideur dans les manières de ce monsieur à son égard, probablement à cause de quelques soupçons qu'il pouvait nourrir sur sa participation à la récente affaire ; et il m'implora de ne laisser passer aucune occasion d'effectuer le changement désiré dans l'esprit de mon père.

Ce n'était pas là une entreprise facile pour moi ; non seulement à cause de la difficulté que je rencontrerais naturellement à vaincre son opinion, mais pour une autre raison qui me faisait craindre même de l'approcher ; j'avais quitté son logement contrairement à ses ordres exprès, et j'étais résolu, depuis que j'avais appris le triste sort de ma pauvre Manon, à ne plus jamais y retourner. Je n'étais pas sans appréhension, en effet, qu'il ne me retînt désormais contre mon gré, et qu'il ne me ramenât peut-être aussitôt avec lui à la campagne. Mon frère aîné avait autrefois eu recours à cette mesure violente. Certes, j'étais maintenant un peu plus âgé ; mais l'âge est un faible argument contre la force. Je trouvai cependant un moyen d'éviter ce danger, qui consistait à l'attirer par ruse dans un lieu public et à m'y annoncer sous un nom d'emprunt : je résolus immédiatement d'adopter cette méthode. M. de T---- se rendit chez G---- M----, et moi au Luxembourg, d'où je fis savoir à mon père qu'un gentilhomme l'y attendait pour lui parler. Je pensais à peine qu'il viendrait, car la nuit avançait. Il fit cependant bientôt son apparition, suivi d'un serviteur : je le suppliai de choisir une allée où nous pourrions être seuls. Nous marchâmes au moins cent pas sans parler. Il imaginait sans doute qu'une telle précaution ne pouvait être prise sans un objet important. Il attendait mon discours d'ouverture, et je méditais sur la manière de le commencer.

Enfin, je commençai.

« Monsieur, dis-je en tremblant, vous êtes un bon et affectueux parent ; vous m'avez comblé de faveurs et m'avez pardonné un nombre infini de fautes ; moi aussi, à mon tour, je prends le Ciel à témoin des sentiments sincères, tendres et respectueux que j'ai pour vous. Mais il me semble que votre inexorable sévérité... »

« Eh bien, monsieur, ma sévérité ! » interrompit mon père, qui trouvait sans doute mon hésitation peu adaptée à son impatience.

« Ah ! monsieur, répondis-je, il me semble que votre sévérité est excessive dans la peine que vous infligez à l'infortunée Manon. Vous n'avez pris que le rapport de M. G---- M---- à son sujet. Sa haine l'a conduit à vous la représenter sous les couleurs les plus odieuses : vous vous êtes fait une idée effroyable d'elle. Elle est, au contraire, la plus douce et la plus aimable des créatures vivantes ; plût au Ciel que vous ayez été inspiré, ne serait-ce qu'un instant, par le désir de la voir ! Je suis convaincu que vous ne seriez pas moins sensible à ses perfections que votre malheureux fils. Vous auriez alors été son avocat ; vous auriez abhorré les viles artifices de G---- M---- ; vous auriez eu pitié d'elle et de moi. Hélas ! j'en suis persuadé ; votre cœur n'est pas insensible ; il aurait déjà dû fondre de compassion. »

Il m'interrompit encore, s'apercevant que je parlais avec une chaleur qui ne me permettrait pas de finir très brièvement. Il demanda à savoir par quelle requête j'avais l'intention de clore une harangue si fervente.

« De demander ma vie entre vos mains, dis-je, que je ne pourrai jamais conserver si Manon s'embarque pour l'Amérique. »

« Non ! non ! » répondit-il d'un ton sévère ; « j'aimerais mieux vous voir sans vie qu'infâme et dépravé. »

« Nous sommes donc allés assez loin, dis-je en saisissant son bras ; ôtez-moi, par pitié, la vie ! lasse, odieuse et insupportable qu'elle doit désormais être ; car dans l'état de désespoir où vous me plongez, la mort serait la plus grande faveur que vous puissiez m'accorder, une faveur digne de la main d'un père. »

« Je ne vous donnerais que ce que vous méritez, répondit-il ; je connais des pères qui n'auraient pas fait preuve d'autant de patience que moi, mais qui auraient eux-mêmes exécuté une justice rapide ; mais c'est ma folle et excessive indulgence qui a causé votre ruine. »

Je me jetai à ses pieds : « Ah ! m'écriai-je, s'il vous reste encore quelques restes de miséricorde, n'endurcissez pas votre cœur contre ma détresse et mon chagrin. Souvenez-vous que je suis votre enfant ! Hélas ! pensez à ma pauvre mère ! vous l'aimiez tendrement ! auriez-vous souffert qu'on l'arrachât de vos bras ? Vous l'auriez défendue jusqu'à la mort ! Ce même sentiment ne peut-il donc être pardonné aux autres ? Les personnes peuvent-elles devenir barbares et cruelles, après avoir elles-mêmes éprouvé l'influence adoucissante de la tendresse et du chagrin ? »

« Ne prononcez plus le nom sacré de votre mère, s'exclama-t-il d'une voix de tonnerre ; l'allusion même à sa mémoire soulève mon indignation. Si elle avait vécu pour être témoin de la débauche irrémédiable de votre vie, cela l'aurait conduite dans la douleur et le chagrin à sa tombe. Mettons fin à cette discussion, ajouta-t-il ; elle m'afflige et ne change en rien ma détermination : je retourne chez moi, et je désire que vous me suiviez. »

Le ton froid et résolu sur lequel il prononça cet ordre me convainquit qu'il était inexorable. Je fis quelques pas de côté, de peur qu'il ne jugeât bon de mettre la main sur moi.

« N'augmentez pas ma misère et mon désespoir, lui dis-je, en me forçant à vous désobéir. Il m'est impossible de vous suivre ; et tout aussi impossible de continuer à vivre après le traitement cruel que j'ai subi de votre part. Je vous fais donc un éternel adieu. Lorsque vous saurez que je suis mort, comme je le serai bientôt, l'affection paternelle que vous aviez autrefois pour moi pourrait peut-être renaître. »

Comme j'allais me détourner de lui : « Vous refusez donc de me suivre, cria-t-il d'un ton d'une colère excessive. Allez ! allez vers votre ruine. Adieu ! garçon ingrat et désobéissant. »

« Adieu ! » lui criai-je dans un élan de douleur, « adieu, père cruel et dénaturé ! »

Je quittai le Luxembourg et courus comme un fou à travers les rues jusqu'à la maison de M. de T----. Je levai les mains et les yeux en marchant, invoquant les Puissances Tout-Puissantes : « Ô Ciel, m'écriai-je, ne serez-vous pas plus miséricordieux que l'homme ! Le seul espoir qui me reste vient d'en haut ! »

M. de T---- n'était pas encore rentré chez lui ; mais il arriva avant que peu de minutes ne se fussent écoulées. Sa négociation avait été aussi infructueuse que la mienne. Il me le dit avec la mine la plus attristée. Le jeune G---- M----, bien que moins irrité que son père contre Manon et moi, ne voulait pas entreprendre de pétitionner en notre faveur. Il était, dans une grande mesure, dissuadé par la peur qu'il avait lui-même de ce vieux débauché vindicatif, qui avait déjà exprimé sa colère contre lui pour son dessein de nouer une relation avec Manon.

Il ne me restait donc plus que les mesures violentes que M. T---- avait suggérées. Je confinais maintenant tous mes espoirs en elles. Elles étaient sans conteste très incertaines ; mais elles m'offraient, du moins, une consolation substantielle dans la certitude de rencontrer la mort en tentant le coup, si je ne réussissais pas. Je le quittai en le suppliant d'offrir ses meilleurs vœux pour mon triomphe ; et je ne pensai plus qu'à trouver quelques compagnons à qui je pourrais communiquer une part de mon propre courage et de ma détermination.

Le premier qui me vint à l'esprit fut le même garde avec lequel j'avais fait arrêter G---- M----. J'avais en effet l'intention de passer la nuit dans sa chambre, n'ayant pas eu un moment de loisir dans l'après-midi pour me trouver un logement. Je le trouvai seul. Il fut heureux de me voir sorti du Châtelet. Il m'offrit ses services. Je lui expliquai de quelle manière il pourrait maintenant me rendre le plus grand service. Il avait assez de bon sens pour percevoir toutes les difficultés ; mais il fut aussi assez généreux pour entreprendre de les surmonter.

Nous passâmes une partie de la nuit à réfléchir à la manière dont le complot devait être exécuté. Il parla des trois soldats qu'il avait utilisés lors de la dernière occasion, comme des hommes dont le courage avait été prouvé. M. de T---- m'avait donné le nombre exact d'archers qui escorteraient Manon ; ils n'étaient que six. Cinq hommes forts et déterminés ne pourraient manquer de semer la terreur parmi ces gens, qui ne songeraient jamais à se défendre vaillamment, dès lors qu'on leur laisserait l'alternative d'éviter le danger en se rendant ; et ils ne manqueraient sans doute pas de s'en prévaloir. Comme je n'étais pas sans argent, le garde me conseilla de ne ménager ni mes peines ni mes dépenses pour assurer le succès. « Nous devons être montés, dit-il, et chaque homme doit avoir sa carabine et ses pistolets ; je me chargerai de préparer tout ce qui est nécessaire pour demain. Il nous faudra aussi trois nouveaux uniformes pour les soldats, qui n'osent pas paraître dans une échauffourée de ce genre avec l'uniforme de leur régiment. » Je lui remis les cent pistoles que j'avais obtenues de M. de T---- ; tout fut dépensé le lendemain matin, jusqu'au tout dernier sou. J'inspectai les trois soldats ; je les animai avec les promesses les plus libérales ; et pour confirmer leur confiance en moi, je commençai par faire à chaque homme un cadeau de dix pistoles.

Le jour fatidique étant arrivé, j'en envoyai un de bon matin à l'Hôpital, pour vérifier l'heure exacte à laquelle la police devait partir avec ses prisonniers. Bien que je n'aie pris cette précaution que par excès d'anxiété, elle s'avéra être une mesure prudente. J'avais fondé mes plans sur de fausses informations que j'avais reçues quant à leur destination ; et croyant que c'était à La Rochelle que ce malheureux groupe devait s'embarquer, toute ma peine aurait été inutile en les attendant sur la route d'Orléans. Cependant, j'appris, par le rapport du soldat, qu'ils sortiraient en direction de Rouen, et que c'était du Havre-de-Grâce qu'ils devaient s'embarquer pour l'Amérique.

Nous nous rendîmes aussitôt à la porte Saint-Honoré, en prenant soin de passer par des rues différentes. Nous nous assemblâmes à l'extrémité du faubourg. Nos chevaux étaient frais. En peu de temps, nous aperçûmes devant nous les six archers et les deux misérables chariots que vous avez vus à Passy il y a deux ans. La vue seule me priva presque de mes forces et de mes sens. « Ô destin ! dis-je en moi-même, destin cruel ! accorde-moi maintenant la mort ou la victoire. »

Nous consultâmes précipitamment sur le mode d'attaque. La cavalcade n'était qu'à quatre cents pas devant, et nous pouvions les intercepter en coupant à travers un petit champ, autour duquel la grande route contournait. Le garde était pour cette option, afin de tomber soudainement sur eux alors qu'ils seraient pris au dépourvu. J'approuvai le plan et fus le premier à éperonner mon cheval — mais le destin, une fois de plus, anéantit implacablement tous mes espoirs.

L'escorte, voyant cinq cavaliers chevaucher vers elle, en déduisit que c'était dans le but de les attaquer. Ils se mirent en position de défense, préparant leurs baïonnettes et leurs fusils avec un air de résolution.

Cette démonstration, qui, chez le garde et moi-même, n'inspira que du courage nouveau, eut un effet bien différent sur nos trois lâches compagnons. Ils s'arrêtèrent simultanément et, après avoir échangé quelques mots que je ne pus entendre, ils tournèrent la tête de leurs chevaux, lâchèrent les rênes et galopèrent en retour vers Paris.

« Bon Dieu ! » dit le garde, qui semblait tout aussi contrarié que moi par cette infâme désertion, « que faire ? nous ne sommes plus que deux maintenant. »

De rage et de consternation, j'avais perdu toute parole. Je doutais si ma première vengeance ne devait pas consister à poursuivre les lâches qui m'avaient abandonné. Je les voyais fuir, et regardais dans l'autre direction vers l'escorte : s'il avait été possible de me diviser, je me serais jeté immédiatement sur ces deux objets de ma fureur ; j'aurais tout détruit au même instant.

Le garde, qui vit mon irrésolution à mon regard errant, me supplia d'écouter son conseil. « N'étant plus que deux, dit-il, ce serait de la folie d'attaquer six hommes aussi bien armés que nous, et qui semblent déterminés à nous recevoir fermement. Retournons à Paris et essayons de mieux choisir nos camarades. La police ne peut pas faire de progrès très rapides avec deux lourds chariots ; nous pourrons les rattraper demain sans difficulté. »

Je réfléchis un moment à cette suggestion ; mais ne voyant autour de moi que le désespoir, je pris une résolution finale et, à vrai dire, désespérée : ce fut de remercier mon compagnon pour ses services, et, loin d'attaquer la police, d'aller vers eux avec soumission et de les implorer de me recevoir parmi eux, afin que je puisse accompagner Manon jusqu'au Havre-de-Grâce, et ensuite, si possible, traverser l'Atlantique avec elle. « Le monde entier me persécute ou me trahit, dis-je au garde ; je n'ai plus le pouvoir d'intéresser personne en ma faveur ; je n'attends plus rien de la fortune ou de l'amitié des hommes ; ma misère est à son comble ; il ne me reste plus qu'à me soumettre, afin que je ferme désormais les yeux à toute lueur d'espoir. Puisse le Ciel, continuai-je, vous récompenser pour votre générosité ! Adieu ! Je vais aller aider mon misérable destin à combler toute la mesure de ma ruine ! » Il essaya en vain de me persuader de retourner avec lui à Paris. Je l'implorai de me quitter immédiatement, de peur que la police ne soupçonnât encore en nous l'intention de les attaquer.

XII

Les pauses et les interruptions de la douleur deviennent des plaisirs positifs ; et ont ainsi le pouvoir de répandre une satisfaction sur les intervalles de calme, que peu de jouissances surpassent. — PALEY.

Chevauchant vers le cortège à pas lents et avec une mine attristée, les gardes ne pouvaient guère voir quelque chose de très terrifiant dans mon approche. Ils semblèrent cependant s'attendre à une attaque. « Soyez persuadés, messieurs, leur dis-je, que je ne viens pas pour faire la guerre, mais plutôt pour demander des faveurs. » Je les priai ensuite de poursuivre leur progression sans aucune méfiance, et, en chemin, je fis mes sollicitations. Ils consultèrent ensemble pour savoir de quelle manière ils devraient accueillir ma requête. Le chef d'entre eux parla pour les autres. Il dit que les ordres qu'ils avaient reçus de surveiller les prisonniers avec vigilance étaient des plus stricts ; que, cependant, je semblais un si jeune homme intéressant, qu'ils pourraient être incités à relâcher un peu leur devoir ; mais que je devais savoir, bien entendu, que cela me coûterait quelque chose. Il me restait environ seize pistoles, et je leur dis candidement ce que contenait ma bourse. « Eh bien, dit le gendarme, nous agirons généreusement. Cela ne vous coûtera qu'un écu par heure pour converser avec l'une de nos filles que vous préférerez — c'est le prix ordinaire à Paris. »

Je ne dis pas un mot de Manon, car je ne voulais pas leur faire connaître ma passion. Ils supposèrent d'abord que ce n'était qu'un caprice de garçon, qui me faisait penser à m'amuser avec ces créatures : mais lorsqu'ils découvrirent que j'étais amoureux, ils augmentèrent leurs exigences de telle manière que ma bourse fut complètement vide en quittant Mantes, où nous avions couché la veille de notre arrivée à Passy.

Vais-je vous décrire mes entrevues déchirantes avec Manon au cours de ce voyage, et quelles furent mes sensations lorsque j'obtins des gardes la permission d'approcher son chariot ? Oh ! le langage ne pourra jamais exprimer adéquatement les sentiments du cœur ; mais figurez-vous ma pauvre maîtresse, avec une chaîne autour de la taille, assise sur une poignée de paille, sa tête reposant languissamment contre le panneau de la voiture, son visage pâle et baigné de larmes, qui se frayaient un passage entre ses paupières, bien qu'elle les gardât continuellement fermées. Elle n'avait même pas la curiosité d'ouvrir les yeux en entendant l'agitation des gardes lorsqu'ils attendaient notre attaque. Ses vêtements étaient souillés et en désordre ; ses mains délicates exposées à l'air rude ; en fin de compte, toute sa forme angélique, ce visage, assez beau pour ramener le monde à l'idolâtrie, présentait un spectacle de détresse et d'angoisse absolument indescriptible.

Je passai quelques instants à la regarder tandis que je chevauchais le long de la voiture. J'avais si bien perdu la maîtrise de moi-même que je fus plusieurs fois sur le point de tomber de mon cheval. Mes soupirs et mes fréquentes exclamations attirèrent finalement son attention. Elle me regarda et me reconnut, et je remarquai que, sous le premier élan, elle essaya inconsciemment de sauter de la voiture vers moi, mais étant retenue par sa chaîne, elle retomba dans son attitude précédente.

Je suppliai les gardes de s'arrêter un instant par miséricorde ; ils consentirent par avarice. Je descendis de cheval pour aller m'asseoir près d'elle. Elle était si languissante et si faible qu'elle resta quelque temps sans pouvoir parler, et ne put lever les mains : je les baignai de mes larmes ; et étant moi-même incapable de proférer un mot, nous formâmes ensemble un tableau de détresse aussi déplorable qu'on puisse en voir. Lorsque nous fûmes enfin capables de parler, notre conversation ne fut pas moins triste. Manon dit peu de choses : la honte et le chagrin semblaient avoir altéré le caractère de sa voix ; son ton était faible et tremblant.

Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et de la consolation que je lui donnais en me laissant voir encore une fois, puis elle me fit un long et dernier adieu. Mais lorsque je lui eus assuré qu'aucune puissance sur terre ne pourrait jamais me séparer d'elle, et que j'étais résolu à la suivre jusqu'aux extrémités du monde — à veiller sur elle — à la garder — à l'aimer — et à unir inséparablement ma misérable destinée à la sienne, la pauvre fille s'abandonna à de tels sentiments de tendresse et de douleur que je craignis presque pour sa vie tant l'émotion était violente : l'agitation de toute son âme semblait intensément concentrée dans ses yeux ; elle les fixa obstinément sur moi. Plus d'une fois, elle ouvrit les lèvres sans avoir la force d'exprimer ses pensées. Je pus cependant saisir quelques expressions qui s'échappaient d'elle, d'admiration et d'étonnement devant mon amour excessif — de doute qu'elle eût pu être assez fortunée pour m'inspirer une passion si parfaite — d'instante prière que j'abandonnasse mon intention de la suivre, et que je cherchasse ailleurs un sort plus digne de moi, et que, disait-elle, je ne pourrais jamais espérer trouver avec elle.

Malgré les plus cruels tourments du Destin, je tirais du réconfort de ses regards, et de la conviction que je possédais désormais son affection sans partage. J'avais en vérité perdu tout ce que les autres hommes prisent ; mais j'étais le maître du cœur de Manon, le seul bien que je chérissais. Que ce fût en Europe ou en Amérique, quelle importance pour moi que le lieu de mon séjour, pourvu que je pusse vivre heureux dans la société de ma maîtresse ? L'univers n'est-il pas la résidence de deux amants tendres et fidèles ? Chacun ne trouve-t-il pas dans l'autre, père, mère, amis, parents, richesses, félicité ?

Si quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la crainte de voir Manon exposée au besoin. Je m'imaginais déjà avec elle dans un pays barbare, habité par des sauvages. « Je suis tout à fait certain », disais-je, « qu'il n'y en aura point là-bas de plus cruels que G---- M---- et mon père. Ils nous laisseront au moins vivre en paix. Si les récits que nous lisons sur les sauvages sont vrais, ils obéissent aux lois de la nature : ils ne connaissent ni la basse rapacité de l'avarice, ni les fausses et fantastiques notions de dignité qui m'ont suscité un ennemi en mon propre père. Ils ne harcèleront et ne persécuteront pas deux amants, quand ils nous verront adopter leurs habitudes simples. » J'étais donc tranquille sur ce point.

Mais mes idées romantiques n'étaient pas formées avec une juste vision des besoins ordinaires de la vie. J'avais trop souvent constaté qu'il existait des nécessités dont on ne pouvait se dispenser, particulièrement pour une jeune femme délicate, habituée au confort et à l'abondance. J'étais au désespoir d'avoir si infructueusement vidé ma bourse, et le peu d'argent qui restait allait m'être arraché par l'extorsion scélérate des gendarmes. J'imaginais qu'une somme très modique suffirait à notre subsistance pour quelque temps en Amérique, où l'argent était rare, et pourrait aussi me permettre de former quelque entreprise pour notre établissement permanent.

Cette idée me fit prendre la résolution d'écrire à Tiberge, que j'avais toujours trouvé prêt à tendre la main généreuse de l'amitié. J'écrivis depuis la première ville que nous traversâmes. Je fis seulement allusion à la condition démunie dans laquelle je prévoyais me trouver à mon arrivée au Havre-de-Grâce, lieu où j'avouais accompagner Manon. Je ne lui demandai que cinquante pistoles. « Vous pouvez me les remettre », lui dis-je, « par les mains du maître de poste. Vous devez comprendre que c'est la dernière fois que je puisse abuser de votre amicale bonté ; et ma pauvre et malheureuse maîtresse étant sur le point d'être exilée de son pays pour toujours, je ne puis la laisser partir sans lui fournir quelques conforts pour adoucir les souffrances de son sort, ainsi que pour apaiser mes propres chagrins. »

Les gendarmes devinrent si rapaces lorsqu'ils virent la violence de ma passion, augmentant continuellement leurs exigences pour les moindres faveurs, qu'ils me laissèrent bientôt sans le sou. L'amour ne me permit pas de mettre de bornes à ma libéralité. Auprès de Manon, je n'étais pas maître de moi-même ; et ce n'était plus par les heures que le temps se mesurait, mais par la durée de journées entières. Enfin, mes fonds étant complètement épuisés, je me trouvai exposé au caprice brutal de ces six misérables qui me traitèrent avec une grossièreté intolérable — vous en avez vous-même été témoin à Passy. Ma rencontre avec vous fut un relâche momentané accordé par le destin. Votre compassion à la vue de mes souffrances fut ma seule recommandation auprès de votre nature généreuse. L'assistance que vous m'avez si libéralement étendue m'a permis d'atteindre le Havre, et les gardes ont tenu leur promesse plus fidèlement que je n'avais osé l'espérer.

Nous arrivâmes au Havre. J'allai au bureau de poste : Tiberge n'avait pas encore eu le temps de répondre à ma lettre. Je m'informai du plus tôt où je pouvais compter sur sa réponse : elle ne pouvait arriver avant deux jours ; et par une fatalité extraordinaire, notre vaisseau devait lever l'ancre le matin même du jour où l'on pouvait attendre la lettre. Je ne puis vous donner une idée de mon désespoir. « Hélas ! » m'écriai-je, « même parmi les infortunés, je dois être toujours le plus misérable ! »

Manon répondit : « Hélas ! une vie si profondément misérable mérite-t-elle le soin que nous apportons à la nôtre ? Mourons au Havre, très cher chevalier ! Que la mort mette fin à nos afflictions ! Persévérerons-nous pour aller traîner cette existence sans espoir dans une terre inconnue, où nous aurons sans doute à rencontrer les plus horribles peines, puisqu'ils ont eu pour objet de me punir par l'exil ? Mourons », répéta-t-elle, « ou du moins, par pitié, délivrez-moi de la vie, et vous pourrez alors chercher un autre sort dans les bras de quelque amante plus heureuse. »

« Non, non, Manon », disai-je ; « c'est un sort bien trop enviable, à mon estimation, que celui d'être autorisé à partager vos malheurs. »

Ses observations me firent trembler. Je vis qu'elle était accablée par ses afflictions. Je tentai de prendre un air plus tranquille, afin de dissiper de telles pensées mélancoliques de mort et de désespoir.

Je résolus d'adopter la même conduite à l'avenir ; et j'appris par les résultats que rien n'est plus propre à inspirer du courage à une femme que la démonstration d'intrépidité chez l'homme qu'elle aime.

Quand je perdis tout espoir de recevoir l'assistance attendue de Tiberge, je vendis mon cheval ; l'argent qu'il rapporta, joint à ce qui restait de votre don généreux, monta à la petite somme de quarante pistoles ; j'en dépensai huit pour l'achat de quelques objets nécessaires à Manon ; et je mis le reste de côté, comme le capital sur lequel nous devions fonder nos espoirs et bâtir nos fortunes en Amérique. Je n'eus aucune difficulté à me faire admettre à bord du navire. On cherchait alors des jeunes gens comme émigrants volontaires pour la colonie. Le passage et les vivres étaient fournis gratuitement. Je laissai une lettre pour Tiberge, qui devait partir par la poste le lendemain matin pour Paris. Elle était sans doute écrite sur un ton propre à l'affecter profondément, puisqu'elle l'induisit à prendre une résolution qui ne pouvait être mise à exécution que par la plus tendre et la plus généreuse sympathie pour son malheureux ami.

XIII

Sunt hic etiam sua praemia laudi, Sunt lachrymae rerum, et mentem mortalia tangunt. VIRGILE.

« Nous mîmes à la voile ; le vent resta favorable durant toute la traversée. J'obtins de la bonté du capitaine une cabine séparée pour l'usage de Manon et le mien. Il fut assez bon pour nous distinguer du troupeau de nos misérables associés. Je saisis une occasion, le second jour, de m'attirer ses attentions en lui racontant une partie de notre triste histoire. Je ne crus pas être coupable d'un mensonge très condamnable en disant que j'étais le mari de Manon. Il parut le croire, et me promit sa protection ; et en effet, nous éprouvâmes, durant tout le passage, les preuves les plus flatteuses de sa sincérité. Il veilla à ce que notre table fût confortablement pourvue ; et ses attentions nous procurèrent le respect marqué de nos compagnons de misère. L'objet inlassable de ma sollicitude était d'épargner à Manon tout désagrément. Elle le sentit, et sa gratitude, jointe à un vif sentiment de la position singulière dans laquelle je m'étais placé uniquement pour elle, rendit la chère créature si tendre et passionnée, si attentive aussi à mes moindres besoins, que c'était entre nous une continuelle émulation d'attentions et d'amour. Je ne ressentis aucun regret de quitter l'Europe ; au contraire, plus nous approchions de l'Amérique, plus je sentais mon cœur s'élargir et s'apaiser. Si je n'avais éprouvé la crainte de manquer, tôt ou tard, aux nécessités absolues de la vie, j'aurais été reconnaissant au destin d'avoir enfin donné une tournure si favorable à nos affaires.

« Après une traversée de deux mois, nous atteignîmes enfin les bords du fleuve désiré. Le pays n'offrit au premier coup d'œil rien d'agréable. Nous ne vîmes que des plaines stériles et inhabitées, couvertes de joncs, et quelques arbres déracinés par le vent. Aucune trace ni d'hommes ni d'animaux. Cependant, le capitaine ayant déchargé quelques pièces d'artillerie, nous observâmes bientôt un groupe d'habitants de la Nouvelle-Orléans, qui s'approcha de nous avec des signes évidents de joie. Nous n'avions pas aperçu la ville : elle est cachée du côté par lequel nous l'abordâmes par une colline. Nous fûmes reçus comme des personnes tombées des nues.

« Les pauvres habitants se hâtèrent de nous poser mille questions sur l'état de la France, et des différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassèrent comme des frères, et comme des compagnons bien-aimés, venus pour partager leurs peines et leur solitude.

« Nous nous dirigeâmes vers la ville avec eux ; mais nous fûmes étonnés de percevoir, à mesure que nous avancions, que ce dont nous avions jusqu'alors entendu parler comme d'une ville respectable n'était rien de plus qu'une collection de misérables huttes. Elles étaient habitées par cinq ou six cents personnes. La maison du gouverneur se distinguait un peu des autres par sa hauteur et sa position. Elle était entourée de quelques remparts de terre et d'un fossé profond.

« Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il resta quelque temps en conversation avec le capitaine ; puis s'avançant vers nous, il regarda attentivement les femmes l'une après l'autre : il y en avait trente, car une autre troupe de condamnés nous avait rejoints au Havre. Après les avoir ainsi inspectées, il fit venir plusieurs jeunes gens de la colonie qui désiraient se marier. Il assigna les plus belles femmes aux principaux d'entre eux, et les autres furent disposées par le sort. Il n'avait pas encore adressé la parole à Manon ; mais ayant ordonné aux autres de partir, il nous fit rester. « J'apprends du capitaine », dit-il, « que vous êtes mariés, et il est convaincu par votre conduite durant la traversée que vous êtes tous deux des personnes de mérite et d'éducation. Je n'ai rien à voir avec la cause de vos malheurs ; mais s'il est vrai que vous soyez aussi familiers avec le monde et la société que votre apparence l'indiquerait, je n'épargnerai aucun soin pour adoucir la sévérité de votre sort, et vous pourrez, de votre côté, contribuer à rendre cette demeure sauvage et déserte moins désagréable pour moi. » Je répondis de la manière que je crus la plus propre à confirmer l'opinion qu'il s'était formée de nous. Il donna l'ordre de préparer une habitation pour nous dans la ville, et nous retint pour souper. J'étais réellement surpris de trouver tant de politesse chez un gouverneur de condamnés transportés. En présence d'autrui, il s'abstint de s'enquérir de nos aventures passées. La conversation fut générale ; et malgré notre dégradation, Manon et moi nous nous efforçâmes de la rendre vive et agréable.

« Le soir, nous fûmes conduits au logement préparé pour nous. Nous trouvâmes une misérable masure composée de planches et de boue, contenant trois pièces au rez-de-chaussée, et un grenier au-dessus. Il y avait fait envoyer six chaises et quelques menus objets nécessaires à la vie.

« Manon parut effrayée par le premier aspect de cette demeure mélancolique. C'était pour mon compte bien plus que pour le sien qu'elle s'affligeait. Lorsque nous fûmes laissés à nous-mêmes, elle s'assit et pleura amèrement. Je tentai d'abord de la consoler ; mais lorsqu'elle me fit comprendre que c'était pour moi qu'elle déplorait nos privations, et que dans nos afflictions communes elle ne me considérait que comme la victime, je pris un air de résolution, et même de contentement, suffisant pour l'encourager.

« « Qu'y a-t-il dans mon sort à lamenter ? » dis-je ; « je possède tout ce que j'ai jamais désiré. Tu m'aimes, Manon, n'est-ce pas ? Quel bonheur au-delà de celui-ci ai-je jamais souhaité ? Laissons à la Providence la direction de notre destinée ; elle ne me semble nullement si désespérée. Le gouverneur est civil et obligeant ; il nous a déjà donné des marques de sa considération ; il ne nous laissera pas manquer du nécessaire. Quant à notre hutte grossière et à la sordidité de nos meubles, vous pourriez avoir remarqué qu'il y a peu de personnes dans la colonie mieux logées ou plus confortablement meublées que nous le sommes : et puis vous êtes une admirable chimiste », ajoutai-je en l'embrassant ; « vous transformez tout en or. »

« « En ce cas », répondit-elle, « vous serez l'homme le plus riche de l'univers ; car, comme il n'y eut jamais d'amour surpassant le vôtre, il est impossible à un homme d'être aimé plus tendrement que vous l'êtes par moi. Je sais bien », continua-t-elle, « que je n'ai jamais mérité la fidélité et l'attachement presque incroyables dont vous avez fait preuve pour moi. Je vous ai souvent causé des tourments que rien, si ce n'est une affection excessive, n'aurait pu vous inciter à pardonner. J'ai été irréfléchie et volage ; et même en vous aimant comme je l'ai toujours fait jusqu'à la folie, je n'ai jamais été libre de la conscience de mon ingratitude. Mais vous ne pouvez croire à quel point ma nature est altérée ; ces larmes que vous m'avez si fréquemment vue verser depuis que nous avons quitté le rivage de France n'ont pas été causées par mes propres malheurs. Depuis que vous avez commencé à les partager avec moi, l'égoïsme m'est étranger : je ne pleurais que par tendresse et compassion pour vous. Je suis inconsolable à la pensée de vous avoir causé un seul instant de peine durant ma vie passée. Je ne cesse de me reprocher mon inconstance passée, et de m'étonner des sacrifices que l'amour vous a induit à faire pour une misérable et indigne créature qui ne pourrait, avec la dernière goutte de son sang, compenser la moitié des tourments qu'elle vous a causés. »

« Son chagrin, le langage et le ton avec lesquels elle s'exprimait firent une telle impression que je sentis mon cœur prêt à se briser. « Prenez garde », lui dis-je, « prenez garde, chère Manon ; je n'ai pas la force de supporter de telles marques excitantes de votre affection ; je suis peu accoutumé aux sensations ravissantes que vous allumez maintenant dans mon cœur. Ô Ciel ! » m'écriai-je, « je n'ai maintenant plus rien à vous demander. Je suis sûr de l'amour de Manon. C'est la seule chose qui manquait pour compléter mon bonheur ; je ne pourrai jamais cesser d'être heureux : ma félicité est bien assurée. »

« « Elle l'est en effet », répondit-elle, « si elle dépend de moi, et je sais bien où je peux être toujours certaine de trouver mon propre bonheur concentré. »

« Avec ces idées, capables de changer ma hutte en un palais digne du plus fier monarque de la terre, je me couchai pour me reposer. L'Amérique apparut à mes yeux comme la véritable terre promise, le séjour du contentement et des délices. « Les gens devraient venir à la Nouvelle-Orléans », disais-je souvent à Manon, « qui souhaitent jouir du ravissement réel de l'amour ! C'est ici que l'amour est dépouillé de tout égoïsme, de toute jalousie, de toute inconstance. Nos compatriotes viennent ici à la recherche d'or ; ils sont loin de penser que nous avons découvert des trésors d'une valeur inestimablement plus grande. »

« Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du gouverneur. Il me confia, quelques semaines après notre arrivée, un petit emploi qui devint vacant au fort. Bien que n'étant d'aucune distinction, je l'acceptai avec gratitude comme un don de la Providence, car il me permettait de vivre indépendamment de l'aide d'autrui. Je pris un serviteur pour moi, et une femme pour Manon. Notre petit établissement devint stable : rien ne pouvait surpasser la régularité de ma conduite, ou celle de Manon ; nous ne perdîmes aucune occasion de servir ou de faire un acte de bonté envers nos voisins. Cette disposition amicale, et la douceur de nos manières, nous assurèrent la confiance et l'affection de toute la colonie. Nous devînmes bientôt si respectés que nous étions classés comme les principales personnes de la ville après le gouverneur.

« La simplicité de nos habitudes et de nos occupations, et l'innocence parfaite dans laquelle nous vivions, raviva insensiblement nos premiers sentiments de dévotion. Manon n'avait jamais été une fille irréligieuse, et j'étais loin d'être l'un de ces libertins insouciants qui se plaisent à ajouter l'impiété et le sacrilège à la dépravation morale : tous les désordres de nos vies pouvaient être équitablement attribués aux influences naturelles de la jeunesse et de l'amour. L'expérience avait maintenant commencé pour nous à faire l'office de l'âge ; elle produisit sur nous le même effet que les années auraient dû faire. Notre conversation, qui était généralement d'un tour sérieux, engendra par degrés un désir d'amour vertueux. Je proposai d'abord ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son cœur ; elle était franche et naturelle dans tous ses sentiments, qualités qui prédisposent invariablement à la vertu. Je lui dis qu'il ne manquait qu'une seule chose pour compléter notre bonheur : « c'est », dis-je, « d'invoquer sur notre union la bénédiction du Ciel. Nous avons tous deux des cœurs trop sensibles et des esprits trop raffinés pour continuer volontairement la violation délibérée d'un devoir si sacré. Peu importe que nous ayons vécu en France d'une telle manière, parce que là, il nous était aussi impossible de ne pas aimer que d'être unis par un lien légitime : mais en Amérique, où nous ne sommes sous aucune contrainte, où nous ne devons aucune allégeance aux distinctions arbitraires de la naissance et aux préjugés aristocratiques, où d'ailleurs nous sommes déjà supposés être mariés, pourquoi ne le deviendrions-nous pas réellement — pourquoi ne sanctifierions-nous pas notre amour par les saintes ordonnances de la religion ? Pour moi », ajoutai-je, « je n'offre rien de nouveau en vous offrant ma main et mon cœur ; mais je suis prêt à le ratifier au pied de l'autel. »

« Ce discours sembla l'inspirer de joie. « Le croiriez-vous », répondit-elle, « j'y ai pensé mille fois depuis notre arrivée en Amérique ? La peur de vous contrarier l'a gardé enfermé dans mon sein. Je sentais que je n'avais aucune prétention à aspirer au caractère de votre femme. »

« « Ah ! Manon », dis-je, « vous seriez bien vite l'épouse d'un souverain, si j'étais né pour l'héritage d'une couronne. N'hésitons pas ; nous n'avons aucun obstacle pour nous entraver : je parlerai ce jour même au gouverneur sur le sujet, et reconnaîtrai que nous l'avons en cela jusqu'ici trompé. Laissons », ajoutai-je, « aux amants vulgaires la crainte des liens indissolubles du mariage ; ils ne les craindraient pas s'ils étaient assurés, comme nous le sommes, de la continuité de ceux de l'amour. » Je laissai Manon enchantée par cette résolution.

Je suis persuadé qu’aucun homme honnête ne pourrait désapprouver cette intention dans ma situation actuelle ; c’est-à-dire, fatalement asservi que j’étais par une passion que je ne pouvais dompter, et visité par des remords et des scrupules que je ne devais pas étouffer. Mais qui pourra m’accuser d’injustice ou d’impiété si je me plains de la rigueur du Ciel pour avoir fait échouer un dessein que je n’avais pu former qu’en vue de m’attirer sa faveur et de me conformer à ses décrets ? Hélas, dis-je fait échouer ? Je devrais dire puni comme un nouveau crime. On m’a permis patiemment de suivre aveuglément la grande route du vice ; et les châtiments les plus cruels furent réservés pour l’époque où je revenais vers les sentiers de la vertu. Je crains maintenant de n’avoir guère assez de force pour raconter les circonstances les plus désastreuses qui soient jamais arrivées à un homme.

J’allai trouver le gouverneur, comme j’en étais convenu avec Manon, pour obtenir son consentement à la cérémonie de notre mariage. J’aurais évité de lui en parler, ou à toute autre personne, si j’avais imaginé que son aumônier, qui était le seul ministre de la ville, eût pu accomplir l’office pour moi à son insu ; mais n’osant espérer qu’il le fît secrètement, je résolus d’agir avec franchise en cette affaire.

Le gouverneur avait un neveu nommé Synnelet, pour lequel il avait une affection particulière. Il avait environ trente ans ; brave, mais d’un caractère obstiné et violent. Il n’était pas marié. La beauté de Manon l’avait frappé dès le premier jour de notre arrivée ; et les innombrables occasions qu’il avait eues de la voir au cours des neuf ou dix derniers mois avaient si bien enflammé sa passion qu’il en dépérissait absolument en secret. Cependant, comme il était convaincu, de même que son oncle et toute la colonie, que j’étais marié, il imposa une telle contrainte à ses sentiments qu’ils passèrent généralement inaperçus ; et il ne perdait aucune occasion de me témoigner la plus désintéressée des amitiés.

Il se trouvait avec son oncle lorsque j’arrivai à la maison du gouvernement. Je n’avais aucune raison de lui cacher mon intention, si bien que je m’expliquai sans hésitation en sa présence. Le gouverneur m’écouta avec sa bonté coutumière. Je lui racontai une partie de mon histoire, à laquelle il prêta une attention évidente ; et lorsque je sollicitai sa présence à la cérémonie projetée, il fut assez généreux pour dire qu’il fallait lui permettre de couvrir les frais de la fête qui s’ensuivrait. Je me retirai parfaitement satisfait.

Une heure après, l’aumônier me rendit visite. Je pensais qu’il venait me préparer par une instruction religieuse à la sainte cérémonie ; mais, après une salutation froide, il m’annonça en deux mots que le gouverneur désirait que je renonçasse à toute pensée de ce genre, car il avait d’autres vues pour Manon.

« D’autres vues pour Manon ! » dis-je, en sentant mon cœur se serrer ; « quelles vues peuvent-ce donc être, aumônier ? »

Il répondit que je devais, naturellement, être conscient que le gouverneur était ici le maître absolu ; que Manon, ayant été transportée de France dans la colonie, était entièrement à sa disposition ; que, jusqu’alors, il n’avait pas exercé son droit, croyant qu’elle était une femme mariée ; mais que maintenant, ayant appris de mes propres lèvres qu’il n’en était rien, il avait résolu de l’assigner à M. Synnelet, qui était passionnément épris d’elle.

Mon indignation l’emporta sur ma prudence. Irrité comme je l’étais, je demandai à l’aumônier de quitter instantanément ma maison, jurant du même coup que ni le gouverneur, ni Synnelet, ni la colonie tout entière ne mettraient la main sur ma femme, ou ma maîtresse, s’il leur plaisait de l’appeler ainsi.

J’annonçai immédiatement à Manon le message affligeant que je venais de recevoir. Nous conjecturâmes que Synnelet avait retourné l’esprit de son oncle après mon départ, et que tout cela était le fruit d’un dessein prémédité. Ils étaient, sans conteste, la partie la plus forte. Nous nous trouvions à La Nouvelle-Orléans comme au milieu de l’océan, séparés du reste du monde par un intervalle d’espace immense. Dans un pays parfaitement inconnu, un désert, ou habité, sinon par des brutes, du moins par des sauvages tout aussi féroces, vers quel coin pouvions-nous fuir ? J’étais respecté dans la ville, mais je ne pouvais espérer exciter le peuple en ma faveur au point d’en tirer un secours proportionné au danger imminent : il fallait de l’argent pour cela, et j’étais pauvre. En outre, le succès d’une agitation populaire était incertain ; et si nous échouions dans la tentative, notre sort serait inévitablement scellé.

Je faisais tourner ces pensées dans mon esprit ; je les mentionnais en partie à Manon ; j’en trouvais de nouvelles, sans attendre ses réponses ; je me déterminais pour une voie, puis l’abandonnais pour en adopter une autre ; je parlais à moi-même, et répondais à haute voix à mes propres pensées ; enfin, je sombrai dans une sorte de stupeur hystérique à laquelle je ne peux rien comparer, car rien ne l’a jamais égalée. Manon observait mon émotion et, à sa violence, jugeait combien notre danger était imminent ; et, craignant davantage pour moi que pour elle-même, la chère enfant n’osait même pas donner expression à ses craintes.

Après une multitude de réflexions, je résolus d’aller voir le gouverneur et d’en appeler à ses sentiments d’honneur, au souvenir de mon respect constant pour lui, et aux marques qu’il avait données de sa propre affection pour nous deux. Manon s’efforça de me dissuader de cette tentative : elle me dit, les larmes aux yeux : « Vous courez dans la gueule du loup ; ils vous assassineront — je ne vous reverrai plus — je suis résolue à mourir avant vous. » J’eus beaucoup de mal à la persuader qu’il était absolument nécessaire que j’y allasse, et qu’elle restât à la maison. Je promis qu’elle me reverrait dans quelques instants. Elle ne prévoyait pas, et moi non plus, que c’était contre elle-même que toute la colère du Ciel et la fureur enragée de nos ennemis étaient sur le point de se concentrer.

J’allai au fort : le gouverneur y était avec son aumônier. Je le suppliai d’un ton de humble soumission que j’aurais mal supporté en d’autres circonstances. J’invoquai sa clémence par chaque argument propre à amollir tout cœur moins féroce et cruel que celui d’un tigre.

Le barbare ne fit à toutes mes prières que deux courtes réponses, qu’il répéta encore et encore. « Manon », disait-il, « était à sa disposition : et il avait donné une promesse à son neveu. » J’étais résolu à contenir mes sentiments jusqu’au bout : je répondis simplement que j’avais imaginé qu’il était trop sincèrement mon ami pour désirer ma mort, à laquelle j’aurais infiniment mieux consenti qu’à la perte de ma maîtresse.

Je me sentais persuadé, en le quittant, qu’il était folie d’attendre quoi que ce soit de cet obstiné tyran, qui se serait damné cent fois pour plaire à son neveu. Cependant, je persévérai à contenir mon tempérament jusqu’au bout ; profondément résolu, s’ils persistaient dans une telle injustice flagrante, de faire de l’Amérique le théâtre de l’un des plus horribles et sanglants meurtres que l’amour eût jamais causés.

Je méditais sur ce dessein en retournant chez moi, lorsque le destin, comme impatient d’accélérer ma ruine, mit Synnelet sur mon chemin. Il lut sur mon visage une partie de mes pensées. J’ai dit auparavant qu’il était brave. Il m’aborda.

« Ne me cherchez-vous pas ? » demanda-t-il. « Je sais que mes intentions vous ont causé une offense mortelle, et que la mort de l’un de nous est indispensable : voyons qui sera l’heureux élu. »

Je répondis qu’il en était sans aucun doute ainsi, et que rien sinon la mort ne pouvait mettre fin à notre différend.

Nous nous retirâmes à environ cent pas hors de la ville. Nous tirâmes : je le blessai et le désarmai au premier engagement. Il était si enragé qu’il refusa péremptoirement de demander la vie ou de renoncer à ses prétentions sur Manon. J’aurais peut-être été justifié de mettre fin aux deux d’un seul coup ; mais le sang noble justifie toujours son origine. Je lui rendis son épée. « Reprenons la lutte », lui dis-je, « et souvenez-vous qu’il n’y aura désormais plus de quartier. » Il m’attaqua avec une fureur redoublée. Je dois confesser que je n’étais pas un épéiste accompli, n’ayant eu que trois mois de leçons à Paris. L’amour, cependant, guidait mon arme. Synnelet me transperça le bras gauche, mais je le surpris alors qu’il était ainsi engagé, et fis une botte si vigoureuse que je l’étendis sans connaissance à mes pieds.

Malgré le sentiment triomphant qu’inspire la victoire après un combat mortel, je fus immédiatement horrifié par les conséquences certaines de sa mort. Il ne pouvait y avoir la moindre espérance de pardon ou de répit face à la vengeance que je venais d’encourir. Conscient, comme je l’étais, de l’affection du gouverneur pour son neveu, je sentis parfaitement que ma mort ne serait pas différée d’une seule heure après que la sienne serait connue. « Aussi urgente que fût cette appréhension, elle n’était nullement la source principale de mon malaise. Manon, le bien-être de Manon, le péril qui pesait sur elle, et la certitude d’être maintenant enfin séparé d’elle, m’affligeaient à un tel degré que j’étais incapable de reconnaître l’endroit où je me trouvais. Je regrettais la mort de Synnelet : le suicide immédiat semblait le seul remède à mes maux.

Cependant, c’est cette pensée même qui me ramena rapidement à la raison et me permit de former une résolution. « Quoi », me dis-je, « mourir, afin de mettre fin à ma peine ! Alors il y a quelque chose que je redoute plus que la perte de tout ce que j’aime ! Non, souffrons les extrémités les plus cruelles afin de l’aider ; et quand celles-ci s’avéreront vaines, fuyons vers la mort comme ultime recours ! »

Je retournai vers la ville ; à mon arrivée chez moi, je trouvai Manon à moitié morte de peur et d’anxiété : ma présence la rétablit. Je ne pus lui cacher le terrible accident qui s’était produit. À ma mention de la mort de Synnelet et de ma propre blessure, elle tomba dans un état d’insensibilité dans mes bras. Il fallut un quart d’heure pour que je puisse la ramener à ses sens.

J’étais moi-même dans un état d’esprit des plus déplorables ; je ne pouvais discerner la moindre perspective de sécurité pour l’un ou l’autre de nous. « Manon », lui dis-je, lorsqu’elle eut un peu récupéré, « que ferons-nous ? Hélas, quel espoir nous reste-t-il ? Je dois nécessairement fuir. Resterez-vous dans la ville ? Oui, chère Manon, restez ; vous pourriez encore être heureuse ici ; tandis que moi, loin de vous, je pourrai chercher la mort et la trouver parmi les sauvages, ou les bêtes sauvages. »

Elle se leva malgré sa faiblesse, et me prenant la main pour me conduire vers la porte : « Fuyons », dit-elle, « ensemble, nous n’avons pas un instant à perdre ; le corps de Synnelet peut être découvert par hasard, et nous n’aurons alors plus le temps d’échapper. » « Mais, chère Manon », répondis-je, « vers quel lieu pouvons-nous fuir ? Percevez-vous quelque ressource ? Ne vaudrait-il pas mieux que vous vous efforciez de vivre sans moi ; et que j’aille volontairement remettre ma vie entre les mains du gouverneur ? »

Cette proposition n’eut d’autre effet que de la rendre plus impatiente de notre départ. J’eus assez de présence d’esprit, en sortant, pour emporter avec moi quelques liqueurs fortes que j’avais dans ma chambre, et autant de nourriture que je pouvais en porter dans mes poches. Nous dîmes à nos serviteurs, qui étaient dans la pièce adjacente, que nous allions faire notre promenade du soir, comme c’était notre habitude invariable ; et nous laissâmes la ville derrière nous plus rapidement que je ne l’aurais cru possible vu l’état de santé délicat de Manon.

Bien que je n’eusse formé aucune résolution quant à notre destination future, je chérissais encore un espoir, sans lequel j’aurais infiniment préféré la mort à mon incertitude sur la sécurité de Manon. J’avais acquis une connaissance suffisante du pays, durant les près de dix mois que j’avais maintenant passés en Amérique, pour savoir de quelle manière aborder les natifs. La mort n’était pas la conséquence nécessaire de tomber entre leurs mains. J’avais appris quelques mots de leur langue, et quelques-unes de leurs coutumes, ayant eu maintes occasions de les voir.

Outre cette triste ressource, je tirais quelques espoirs du fait que les Anglais avaient, comme nous, établi des colonies dans cette partie du Nouveau Monde. Mais la distance était terrifiante. Pour les atteindre, nous aurions à traverser des déserts de plusieurs jours de marche, et plus d’une chaîne de montagnes si escarpées et vastes qu’elles semblaient presque infranchissables pour l’homme le plus fort. Je me flattais néanmoins que nous pourrions retirer un soulagement partiel de l’une ou l’autre de ces sources : les sauvages pourraient nous servir de guides, et les Anglais nous recevoir dans leurs établissements.

Nous marchâmes aussi longtemps que les forces de Manon le permirent, c’est-à-dire environ six milles ; car cette créature incomparable, avec son absence habituelle d’égoïsme, refusait mes prières répétées de s’arrêter. Terrassée enfin par la fatigue, elle reconnut l’impossibilité totale de poursuivre davantage. La nuit était déjà tombée : nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, où nous ne pûmes même pas trouver un arbre pour nous abriter. Son premier soin fut de panser ma plaie, qu’elle avait bandée avant notre départ. En vain la suppliai-je de renoncer à ses efforts : cela n’aurait fait qu’ajouter à sa détresse si j’avais refusé de lui donner la satisfaction de me voir à l’aise et hors de danger, avant que ses propres besoins ne soient satisfaits. Je lui permis donc de se satisfaire, et dans la honte et le silence, je me soumis à ses attentions délicates.

Mais lorsqu’elle eut terminé sa tâche tendre, avec quelle ardeur ne me mis-je pas à la mienne ! J’ôtai mes vêtements et les étendis sous elle, pour rendre plus supportable le sol dur et rugueux sur lequel elle reposait. Je protégeai ses mains délicates du froid par mes baisers brûlants et la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller sur elle pendant qu’elle dormait, et à prier le Ciel de la rafraîchir d’un repos doux et sans trouble. « Tu peux en témoigner, Dieu juste et omniscient ! de la ferveur et de la sincérité de ces prières, et Toi seul sais avec quelle rigueur effroyable elles furent rejetées. »

Vous m’excuserez si j’abrège maintenant une histoire qu’il m’est plus pénible que je ne peux le supporter de relater. C’est, je crois, une calamité sans parallèle. Je ne pourrai jamais cesser de la déplorer. Mais bien qu’elle demeure, naturellement, profondément et indélébilement imprimée dans ma mémoire, mon cœur semble se rétrécir en moi chaque fois que je tente d’en faire le récit.

Nous avions ainsi passé la nuit tranquillement. J’avais follement imaginé que ma maîtresse bien-aimée était dans un sommeil profond, et je n’osais guère respirer de peur de la déranger. Au point du jour, j’observai que ses mains étaient froides et tremblantes ; je les pressai contre mon sein dans l’espoir de ranimer la vie. Ce mouvement éveilla son attention, et faisant un effort pour saisir ma main, elle dit, d’une voix faible, qu’elle pensait que ses derniers moments étaient arrivés.

Je pris d’abord cela pour une faiblesse passagère, ou le langage ordinaire de la détresse ; et je répondis avec les consolations usuelles que l’amour suggérait. Mais ses soupirs incessants, son silence, et son inattention à mes questions, la saisie convulsive de ses mains, dans lesquelles elle retenait les miennes, me convainquirent bientôt que la fin couronnant tous mes malheurs approchait.

N’attendez pas maintenant de moi que j’essaie une description de mes sentiments, ou que je répète ses expressions mourantes. Je l’ai perdue — j’ai reçu les plus pures assurances de son amour au moment même où son esprit s’envolait. Je n’ai pas la force d’en dire plus sur cet événement fatal et désastreux.

Mon esprit n’était pas destiné à accompagner celui de Manon. Sans doute, le Ciel ne me considérait-il pas encore comme suffisamment puni, et ordonna donc que je continuasse à traîner une existence languissante et sans joie. Je renonçai volontairement à tout espoir d’en mener une heureuse.

Je restai vingt-quatre heures sans décoller mes lèvres du visage et des mains encore si beaux de mon adorée Manon. Mon intention était d’attendre ma propre mort dans cette position ; mais au début du second jour, je réfléchis qu’après ma disparition, elle deviendrait nécessairement la proie des bêtes sauvages. Je décidai alors de l’enterrer, et d’attendre mon propre trépas sur sa tombe. J’étais déjà, en vérité, si proche de ma fin, par l’effet combiné du long jeûne et du chagrin, que c’était avec la plus grande difficulté que je pouvais me tenir debout. Je fus obligé d’avoir recours aux liqueurs que j’avais apportées avec moi, et elles me rendirent assez de forces pour me permettre d’accomplir ce dernier triste office. Du fait de la nature sableuse du sol, il y eut peu de difficulté à ouvrir la terre. Je cassai mon épée et l’utilisai à cet effet ; mais mes mains nues furent d’un plus grand secours. Je creusai une fosse profonde, et y déposai l’idole de mon cœur, après avoir enveloppé autour d’elle mes vêtements pour empêcher le sable de la toucher. Je l’embrassai dix mille fois avec toute l’ardeur de l’amour le plus ardent, avant de l’étendre dans ce lit mélancolique. Je restai quelque temps assis sur le bord, contemplant intensément, et ne pus trouver la force de fermer la tombe sur elle. Enfin, sentant que mes forces m’abandonnaient, et craignant qu’elles ne fussent entièrement épuisées avant l’achèvement de ma tâche, je confiai à la terre tout ce qu’elle avait jamais contenu de plus parfait et sans égal. Je m’étendis alors face contre terre sur la tombe, et fermant les yeux avec la détermination de ne plus jamais les rouvrir, j’invoquai la miséricorde du Ciel, et priai ardemment pour la mort.

Vous trouverez difficile de croire que, pendant tout le temps de cette cérémonie longue et pénible, pas une larme ni un soupir ne s’échappèrent pour soulager mon agonie. L’état d’affliction profonde dans lequel j’étais, et la résolution profonde et arrêtée que j’avais prise de mourir, avaient réduit au silence les soupirs du désespoir, et effectivement tari les canaux ordinaires du chagrin. Il m’était donc impossible, dans cette posture sur la tombe, de demeurer longtemps en possession de mes facultés.

Après ce que vous avez écouté, le reste de ma propre histoire récompenserait mal l’attention que vous semblez enclin à lui accorder. Synnelet ayant été transporté dans la ville et habilement examiné, il fut trouvé que, loin d’être mort, il n’était même pas dangereusement blessé. Il informa son oncle de la manière dont la rixe s’était produite entre nous, et il rendit généreusement justice à ma conduite en cette occasion. On vint me chercher ; et comme aucun de nous ne put être trouvé, notre fuite fut immédiatement suspectée. Il était alors trop tard pour tenter de me retrouver, mais le jour suivant et celui qui le suivit furent employés à ma poursuite.

Je fus trouvé, sans aucune apparence de vie, sur la tombe de Manon : et les personnes qui me découvrirent dans cette situation, voyant que j’étais presque nu et saignant de mes blessures, supposèrent naturellement que j’avais été volé et assassiné. Ils me transportèrent dans la ville. Le mouvement me ramena à mes sens. Les soupirs que je poussai en ouvrant les yeux et en me trouvant encore parmi les vivants montrèrent que je n’étais pas hors de portée de l’art : ils ne furent que trop couronnés de succès dans son application.

Je fus immédiatement confiné comme prisonnier étroit. Mon procès fut ordonné ; et comme Manon ne se présentait pas, je fus accusé de l’avoir assassinée par rage et par jalousie. Je racontai naturellement tout ce qui s’était passé. Synnelet, bien que cruellement affligé et déçu par ce qu’il entendit, eut la générosité de solliciter mon pardon : il l’obtint.

J’étais si épuisé qu’ils furent obligés de me porter de la prison à mon lit, où je souffris pendant trois longs mois d’une grave maladie. Mon aversion pour la vie ne connut aucune diminution. Je priais continuellement pour la mort et, pendant quelque temps, je refusai obstinément tout remède. Mais la Providence, après m’avoir puni avec une rigueur expiatoire, jugea bon de tourner à mon usage ses châtiments et le souvenir de mes douleurs multipliées. Elle daigna enfin répandre sur moi sa lumière rédemptrice et raviva dans mon esprit des idées dignes de ma naissance et de mon éducation première.

Ma tranquillité d’esprit étant rétablie, ma guérison suivit rapidement. Je commençai seulement à éprouver les plus hautes aspirations de l’honneur et j’accomplis diligemment les devoirs de ma charge, tout en attendant l’arrivée des vaisseaux de France, qui étaient toujours dus à cette période de l’année. Je résolus de retourner dans mon pays natal, pour y expier le scandale de ma vie passée par ma bonne conduite future. Synnelet fit transporter les restes de ma chère maîtresse dans un lieu plus sacré.

C’était six semaines après mon rétablissement qu’un jour, me promenant seul sur les bords du fleuve, je vis arriver un vaisseau qu’une spéculation marchande avait dirigé vers la Nouvelle-Orléans. Je restai là pendant que les passagers débarquaient. Jugez de ma surprise en reconnaissant Tiberge parmi ceux qui se dirigeaient vers la ville. Cet ami toujours fidèle me reconnut de loin, malgré les ravages que le souci et le chagrin avaient creusés sur mon visage. Il me dit que l’unique but de son voyage avait été de me revoir une fois encore et de m’inciter à retourner avec lui en France ; qu’à la réception de la dernière lettre que je lui avais écrite du Havre, il était parti pour cet endroit et était lui-même porteur du secours que je sollicitais ; qu’il avait été sensiblement affecté en apprenant mon départ, et qu’il m’aurait suivi instantanément s’il y avait eu un vaisseau à destination du même lieu ; qu’il avait cherché pendant plusieurs mois à en entendre parler dans les différentes villes portuaires et que, en ayant enfin trouvé un à Saint-Malo qui levait l’ancre pour la Martinique, il s’était embarqué, dans l’attente de passer facilement de là à la Nouvelle-Orléans ; que le vaisseau de Saint-Malo ayant été capturé par des pirates espagnols et conduit dans l’une de leurs îles, il avait réussi à s’échapper ; et qu’enfin, après bien des aventures, il était monté à bord du vaisseau qui venait d’arriver et avait enfin atteint heureusement son but.

J’étais totalement incapable d’exprimer adéquatement mes sentiments de gratitude envers cet ami généreux et inébranlable. Je le conduisis chez moi et mis tout ce que je possédais à son service. Je lui racontai chaque circonstance qui m’était arrivée depuis que j’avais quitté la France : et, pour le réjouir avec des nouvelles que je savais qu’il n’attendait pas, je lui assurai que les graines de vertu qu’il avait autrefois implantées dans mon cœur étaient maintenant sur le point de produire des fruits dont même lui devrait être fier. Il me déclara que cette réjouissante annonce le dédommageait amplement de toute la fatigue et des peines qu’il avait endurées.

Nous passâmes deux mois ensemble à la Nouvelle-Orléans en attendant le départ d’un vaisseau direct pour la France ; et, ayant enfin mis à la voile, nous n’avons débarqué qu’il y a quinze jours au Havre-de-Grâce. À mon arrivée, j’écrivis à ma famille. Par une lettre de mon frère aîné, j’y appris la mort de mon père, que les désordres de ma jeunesse pourraient avoir hâtée, je le crains. Le vent étant favorable pour Calais, je m’embarquai pour ce port et je me rends maintenant chez un de mes parents qui habite à quelques milles de là, où mon frère m’a dit qu’il attendrait anxieusement mon arrivée.

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