LA FILLE DE MONTE-CRISTO.
SUITE DU GRAND ROMAN D’ALEXANDRE DUMAS, LE « COMTE DE MONTE-CRISTO », ET CONCLUSION D’« EDMOND DANTÈS ».
PAR
EDMUND FLAGG
« LA FILLE DE MONTE-CRISTO », roman merveilleusement brillant, original, excitant et captivant, est la suite du chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, « Le Comte de Monte-Cristo », et la continuation et conclusion de ce grand roman, « Edmond Dantès ». Il possède une puissance rare, un intérêt qui ne faiblit jamais et une intrigue complexe qui, pour sa construction et son développement efficace, reste sans rivale. Zuleïka, la belle fille de Monte-Cristo et d’Haydée, en est l’héroïne, et son prétendant, le vicomte Giovanni Massetti, un jeune Romain ardent et impétueux, le héros. Ce dernier, à la suite d’un flirt avec une jolie fleuriste, Annunziata Solara, se trouve impliqué dans un écheveau de soupçons qui le désignent comme ravisseur et assassin, ce qui cause sa séparation d’avec Zuleïka et le plonge dans la folie. Le dénouement de ces complications embrouillées constitue le thème principal de ce livre palpitant. Le roman abonde en scènes d’amour ardentes et en aventures remuantes. Le comte de Monte-Cristo y figure largement et de nombreux personnages de Monte-Cristo y sont introduits. « LA FILLE DE MONTE-CRISTO » est le dernier ajout à la célèbre série des Petersons, qui comprend « Le Comte de Monte-Cristo », « Edmond Dantès », « La Comtesse de Monte-Cristo », « L’Épouse de Monte-Cristo » et « Le Fils de Monte-Cristo ».
NEW YORK :
WM. L. ALLISON COMPANY
ÉDITEURS.
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre. Page. I. MONTE-CRISTO ET LA PRIMA DONNA 21
II. UNE ÉPÎTRE ÉTRANGEMENT ENVOYÉE 33
III. L’INTRUS DANS LE JARDIN DU COUVENT 45
IV. UNE ENTREVUE ORAGEUSE 57
V. ANNUNZIATA SOLARA 69
VI. LE POUVOIR D’UN NOM 81
VII. DANS LA CABANE DU PAYSAN 91
VIII. UNE IDYLLE SYLVAINE 101
IX. L’ENLÈVEMENT 112
X. LA COMTESSE DE MONTE-CRISTO 130
XI. LE MENDIANT ET SES COMPAGNONS 142
XII. PÈRE ET FILLE 156
XIII. L’AVENTURE DE MORCERF 166
XIV. ZULEÏKA ET MME MORREL 183
XV. UNE RENCONTRE INATTENDUE 195
XVI. PARMI LES RUINES DU COLISÉE 206
XVII. L’HISTOIRE DE PEPPINO 218
XVIII. LA SUITE DE L’HISTOIRE DE PEPPINO 228
XIX. LE MANIAQUE DU COLISÉE 238
XX. L’ÎLE DE MONTE-CRISTO 248
XXI. ZULEÏKA APPREND LA VÉRITÉ 264
XXII. LE MÉDECIN MERVEILLEUX 274
XXIII. UN MIRACLE MODERNE 285
XXIV. UNE RENCONTRE DÉSESPÉRÉE 296
XXV. UNE VISITE AU REFUGE 306
XXVI. VAMPA ET MONTE-CRISTO 316
XXVII. LES REPRÉSAILLES DES BANDITS 326
XXVIII. LE RAID SUR LES BANDITS 336
XXIX. LE PROCÈS DE VAMPA 346
XXX. JOIE SANS BORNES 363
LA FILLE DE MONTE-CRISTO.
_SUITE DU GRAND ROMAN D’ALEXANDRE DUMAS, « LE COMTE DE MONTE-CRISTO », ET CONTINUATION ET CONCLUSION D’« EDMOND DANTÈS »._
CHAPITRE I.
MONTE-CRISTO ET LA PRIMA DONNA.
Le comte de Monte-Cristo était à Rome. Il avait loué l’un des nombreux palais privés, le Palazzo Costi, situé sur une large artère près de l’endroit où le Ponte St. Angelo relie Rome proprement dite à cette banlieue transtibérine connue sous le nom de Cité Léonine ou Trastevere. La noblesse romaine, peu fortunée, était toujours prête à louer ses palais à des étrangers titrés et fortunés, et Ali, agissant pour le compte du Comte, n’avait eu aucune difficulté à procurer à son maître une demeure qu’un potentat lui aurait enviée. C’était un édifice élevé et spacieux, construit en marbre blanc selon une conception architecturale antique, et qui, depuis ses larges balcons, offrait une belle vue sur le Tibre et sa rive occidentale, sur laquelle se dressaient cette vaste prison et citadelle, le Château Saint-Ange, et le plus grand palais du monde, le Vatican.
Le comte de Monte-Cristo avait toujours aimé Rome en raison de son antiquité pittoresque et mystérieuse, mais sa mission actuelle n’avait absolument rien à voir avec ses goûts personnels. Il s’était établi pour un temps dans la Ville Éternelle afin que sa fille Zuleïka, l’enfant d’Haydée[1], pût terminer son éducation dans une célèbre école de couvent dirigée sous les auspices de la congrégation du Sacré-Cœur.
Zuleïka avait quinze ans, mais en paraissait beaucoup plus, possédant cette précocité des filles grecques dont le sang ardent, du côté de sa mère décédée, coulait dans ses veines juvéniles. Elle avait atteint sa taille adulte et était grande et bien développée. Elle ressemblait beaucoup à sa mère, possédant une beauté brillante de ce type oriental rêveur et voluptueux. Ses cheveux étaient abondants et noirs comme la nuit. Elle avait des yeux sombres et étincelants, des dents perlées, des lèvres rubis pulpeuses, ainsi que des mains et des pieds d’une petitesse féerique, véritables miracles de grâce et de délicatesse. Par son tempérament, elle ressemblait plus à Haydée qu’au Comte, bien qu’elle possédât la promptitude de décision et la fermeté de son père, auxquelles s’ajoutait une grande partie de son enthousiasme.
Le Palazzo Costi était magnifiquement meublé, si bien que le Comte n’avait apporté aucune modification à cet égard, n’emportant avec lui que la garde-robe de la famille et une partie de sa bibliothèque, composée principalement de manuscrits orientaux écrits en caractères étranges et cabalistiques, intelligibles pour nul autre que lui-même.
La maisonnée était composée uniquement du Comte, de son fils Esperance[2], de sa fille Zuleïka, du fidèle muet nubien Ali et de cinq ou six domestiques des deux sexes. N’ayant d’autre but que l’éducation de sa fille, le Comte souhaitait vivre dans la retraite la plus complète, mais il lui était impossible de garder sa présence secrète, et sitôt connue son arrivée à Rome, il fut assiégé par une foule de visiteurs appartenant à la plus haute noblesse, parmi lesquels se mêlaient de nombreux patriotes, disciples du malheureux Savonarole, distingués par leur ferme dévouement à la cause de la liberté italienne.
Aux premières heures de la matinée où commence ce récit, le comte de Monte-Cristo était assis seul dans une petite pièce du Palazzo Costi, aménagée en bureau et où ses précieux manuscrits étaient entreposés dans des armoires fermées à clé. Le Comte avait devant lui un exemplaire d’un journal romain, et ses yeux étaient fixés sur un paragraphe qui semblait l’avoir fasciné comme le serpent fascine l’oiseau. Le paragraphe était ainsi libellé :
« Mlle Louise d’Armilly, la célèbre prima donna, qui chantera ce soir au théâtre Apollo son grand rôle de Lucrezia Borgia, a, semble-t-il, un mystère profond et impénétrable qui l’entoure. Elle est française de naissance et serait, dit-on, la fille d’un banquier disparu dans des circonstances particulières, mais, comme elle refuse absolument de parler de son passé, nous ne pouvons rapporter les rumeurs la concernant que pour ce qu’elles valent. M. Léon d’Armilly, frère de la prima donna, qui l’accompagne dans l’opéra de Donizetti, refuse également de se montrer communicatif. Quoi qu’il en soit, le simple indice de ce mystère a déjà provoqué un certain émoi dans les cercles de la haute société, et cela suffit à assurer une salle comble. »
« Louise d’Armilly ! » murmura le Comte, à mi-voix. « Le nom m’est familier, certes, bien que je ne puisse me rappeler où je l’ai vu ou entendu auparavant. La dame est française de naissance, dit le journal, et ce fait, au moins, est un prétexte suffisant pour que je lui rende visite. J’irai la voir en tant que compatriote, et l’entrevue démontrera si elle m’est connue. »
Le Comte se leva, alla à son bureau et, s’y asseyant, écrivit la brève missive suivante :
« Edmond Dantès[3], comte de Monte-Cristo, désire obtenir la permission de rendre visite à Mlle Louise d’Armilly à dix heures ce matin. Dans ce désir, M. Dantès n’est guidé que par le souhait de déposer l’hommage d’un Français aux pieds d’une artiste aussi distinguée de sa propre nation que Mlle d’Armilly. »
Ayant terminé, scellé et adressé cette note, le Comte fit sonner une cloche à laquelle répondit immédiatement le Nubien toujours vigilant.
« Ali, dit le Comte en langue arabe, porte cette lettre à l’Hôtel de France et attends une réponse. »
Le fidèle serviteur s’inclina presque jusqu’au sol, prit le pli et partit. Une fois qu’il fut parti, le Comte arpenta la pièce à grands pas, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était absorbé par quelque pensée puissante.
« Sûrement, grommela-t-il, cette artiste ne peut en aucune façon m’intéresser personnellement, et pourtant, je ressens un pressentiment subtil qu’il serait sage de ma part de la voir. »
Il arpentait toujours son bureau quand Ali revint. Le visage habituellement impassible du Nubien portait des traces d’excitation et d’horreur. Il se prosterna aux pieds de son maître et, le visage pressé contre le plancher, tendit la main, présentant au Comte la lettre même dont il avait été le porteur.
« Eh bien, qu’est-ce que cela signifie, Ali ? demanda le Comte en fronçant les sourcils. Ma lettre renvoyée sans réponse. Le sceau a été rompu, aussi. Elle doit avoir été lue. »
Le muet se leva lentement et entama une pantomime éloquente que son maître traduisit promptement en paroles : « Tu es allé à l’Hôtel de France et tu as fait monter la lettre. En dix minutes, elle t’a été rendue par le valet de la dame, qui a dit que toute la réponse que le comte de Monte-Cristo méritait de la part de sa maîtresse était écrite au verso. »
Ali hocha la tête en confirmation de la traduction de son maître, l’air de s’attendre à être sévèrement réprimandé pour avoir été le porteur d’une telle indignité. Le Comte, cependant, sourit simplement. La curiosité dominait en lui plus que la colère. Il retourna la lettre et lut, griffonné au crayon d’une main féminine, cette communication brève, énigmatique, mais insultante :
« Tout Français, hormis l’ignominieux M. Dantès, le prétendu comte de Monte-Cristo, serait le bienvenu chez Mlle d’Armilly. Cette personne, elle ne souhaite pas le voir et ne le verra pas. »
Le Comte était perplexe et également amusé. La ferveur de la prima donna le fit sourire. Il ne la connaissait certainement pas, ne l’avait certainement jamais vue. Pourquoi alors était-elle si amère à son égard ? Il ne pouvait en rien conclure. Était-il possible que son nom lui fût vraiment aussi familier qu’il l’avait cru ? L’artiste en colère avait sûrement entendu parler du comte de Monte-Cristo et ne pouvait donc pas se tromper sur son identité, mais de quelle manière avait-il pu l’offenser ou susciter sa colère ? Plus il réfléchissait à la question, plus il devenait perplexe. Alors qu’il délibérait en lui-même sur la conduite à tenir, on frappa à la porte et un domestique entra, lui tendant une carte sur laquelle était inscrit : « Capitaine Joliette ».
« Ha ! s’écria Monte-Cristo, il arrive à temps. Il m’aidera à résoudre ce mystère. »
Il fit signe à Ali de quitter le bureau et ordonna au valet qui avait apporté la carte de faire entrer le visiteur immédiatement. Un instant plus tard, le capitaine Joliette entra dans la pièce. Le Comte s’élança pour l’accueillir.
« Bienvenue, Capitaine, dit-il. Je ne vous ai pas vu depuis nos aventures mouvementées en Algérie[4]. J’espère que vous êtes bien portant et heureux. Soit dit en passant, que faites-vous à Rome ? J’ignorais que vous fussiez ici. »
« Je suis ici simplement par hasard, répondit le jeune soldat avec un rougissement qui démentait ses paroles. J’étais en Italie pour un petit voyage d’agrément et j’ai naturellement dérivé vers la Ville Éternelle. J’ai appris ce matin seulement que vous étiez installé au Palazzo Costi et je me suis empressé de venir vous présenter mes respects. »
Une fois les salutations cordiales terminées et installés côte à côte sur un divan confortable luxueusement tapissé de soie cramoisie, le Comte dit brusquement :
« Capitaine, avez-vous jamais entendu parler d’une chanteuse d’opéra française nommée Louise d’Armilly ? »
À nouveau, le jeune homme rougit profondément, circonstance qui n’échappa pas à l’observation attentive de son compagnon, qui devina instantanément que la célèbre prima donna comptait pour beaucoup plus dans les raisons qui avaient amené le Capitaine à Rome que ce galant guerrier ne voulait l’admettre.
« Oui, balbutia Joliette, j’ai entendu parler d’elle, et la rumeur dit que c’est une dame remarquablement charmante autant qu’une grande artiste. »
« Votre ton est enthousiaste, mon cher Capitaine, répondit Monte-Cristo en souriant agréablement. Peut-être faites-vous la connaissance de Mlle d’Armilly. »
« Eh bien, pour tout vous avouer, Comte, dit Joliette en riant, je fais sa connaissance, et, curieusement, une partie de ma mission ici aujourd’hui était de vous demander d’occuper une loge pour la représentation de « Lucrezia Borgia » ce soir. Accepterez-vous ? »
« Avec un plaisir sincère, fut la réponse empressée de Monte-Cristo. Je désire voir cette mystérieuse prima donna pour plus d’une raison. En premier lieu, son nom m’est vaguement familier, bien que je ne puisse me souvenir où je l’ai entendu, et, en second lieu, elle a refusé tout net une visite de ma part pas plus tard que ce matin. »
Joliette parut très surpris.
« Refusé une visite de votre part, Comte ! Je ne le croirais pas si je ne l’entendais de vos propres lèvres. Mlle d’Armilly doit être folle ! Elle ne peut sûrement pas savoir quel honneur c’est de recevoir la visite du comte de Monte-Cristo ! »
Le Comte sourit de sa manière particulière et tendit au Capitaine l’étrange réponse de Mlle d’Armilly à son mot. Le jeune homme la parcourut avec étonnement, la lisant encore et encore ; finalement, il balbutia :
« C’est son écriture, mais que peut-elle vouloir dire ? »
« C’est exactement ce que j’aimerais savoir, et je vois par votre attitude et vos paroles que vous êtes impuissant à m’éclairer. Cependant, vous pouvez me dire qui est cette Mlle d’Armilly, et cela me fournira selon toute probabilité la clé de son traitement assez cavalier à mon égard. »
« Mon cher Comte, je fais la connaissance de la jeune dame, c’est vrai, mais, comme vous, je suis dans une ignorance totale en ce qui concerne son passé. Elle est française, c’est évident, et elle est allée jusqu’à m’admettre que Louise d’Armilly n’est que son nom de scène, mais quel est son véritable nom, elle a plus d’une fois refusé catégoriquement de me le révéler. Elle est également réticente quant aux rumeurs qui circulent à son sujet. Vous savez sans doute qu’elle est réputée être la fille d’un banquier français qui a mystérieusement disparu. Elle ne nie ni n’affirme cela ; elle maintient simplement un silence obstiné chaque fois que le sujet est abordé en sa présence. »
« Votre récit m’intéresse grandement, Capitaine, dit Monte-Cristo. Vous êtes plus privilégié que moi en ce sens que vous jouissez de la connaissance de cette jeune dame excentrique, mais elle ne semble pas accorder une plus grande confiance en vous qu’en moi, puisqu’elle ne vous a absolument rien dit. »
« Eh bien, dit Joliette, vous la verrez ce soir, en tout cas, malgré son interdiction. Elle ne peut vous empêcher d’entrer au théâtre, car la loge est achetée et voici les billets. »
« Mais elle sera en colère contre vous, Capitaine, dit le Comte avec malice, pour avoir amené un auditeur aussi indésirable. Je ferais mieux d’y aller seul et d’occuper une place obscure. Je ne souhaite pas que vous perdiez les sourires de Mlle d’Armilly pour moi. »
« Bah ! répliqua Joliette, il y a manifestement une erreur. Elle ne vous connaît pas, ne vous reconnaîtra pas. Elle vous a certainement confondu avec quelqu’un d’autre. »
« Peut-être, dit Monte-Cristo ; mais la mémoire des femmes est bonne, et je vous préviens que vous prenez un risque grave. »
« Aucun, je vous l’assure. Il est plus que probable qu’en répondant à votre note comme elle l’a fait, Mlle d’Armilly a été influencée uniquement par le caprice. Si elle me demande après la représentation qui était mon compagnon, je n’ai qu’à vous donner un nom fictif et elle n’en saura pas plus. »
Ce soir-là, le capitaine Joliette et le comte de Monte-Cristo se frayèrent un chemin à travers la foule dense devant le théâtre Apollo, et furent finalement conduits dans une loge d’avant-scène offrant une vue complète sur la scène. Monte-Cristo chercha instinctivement refuge derrière les rideaux et la draperie de la loge, d’où il pouvait s’asseoir sans être vu tout en étant capable d’examiner de près la mystérieuse chanteuse qui semblait avoir une aversion si intense pour lui.
Bien qu’il fût encore tôt, la salle était déjà comble en toutes ses parties, et des foules ne pouvaient même pas obtenir l’entrée. Le vaste auditoire était composé principalement de la meilleure et de la plus élégante société de Rome. Il comprenait une grande partie de la plus haute noblesse, qui occupait les loges qu’ils tenaient à la saison. Partout, les toilettes élégantes et aux couleurs vives des dames frappaient le regard, tandis que les messieurs étaient brillants dans leurs tenues de fête. De jeunes visages frais et des visages nobles et anciens étaient côte à côte, la beauté de la jeunesse et l’impressionnabilité de l’âge, et les visages masculins n’étaient pas moins frappants que ceux des femmes. Vraiment, c’était une noble assemblée, une de celles qui devaient ravir le cœur et flatter la vanité même de la plus capricieuse des prima donnas.
Au début, il y eut un bas bourdonnement de conversation dans tout le théâtre, accompagné de visites préliminaires de loge en loge, mais l’agitation commença à s’apaiser à mesure que les musiciens apparurent, et au moment où ils furent à leurs places dans l’orchestre, un silence absolu régna. Lorsque le chef d’orchestre fit son apparition, il fut accueilli par une salve d’applaudissements, qu’il reconnut gracieusement par un salut profond. Puis il saisit sa baguette, tapota légèrement sur le pupitre devant lui, et la délicieuse ouverture de la grande œuvre de Donizetti commença.
À sa conclusion, le rideau se leva lentement et l’opéra commença. Mlle d’Armilly parut en temps voulu, et la salle résonna d’applaudissements de bienvenue. Elle chanta divinement et joua avec un art consommé, recevant des rappels bruyants pour tous ses airs. Monte-Cristo, qui était passionné de musique, fut gagné par l’enthousiasme général et émergea progressivement de l’abri des rideaux et de la draperie protecteurs. Il avait scruté Mlle d’Armilly attentivement à travers sa lorgnette et était intimement convaincu qu’elle était une parfaite étrangère pour lui, bien que de temps à autre, un ton, un geste ou un mouvement du corps transmît vaguement un sentiment de reconnaissance d’un ton, d’un geste ou d’un mouvement qu’il avait entendu ou vu quelque part auparavant. Le Comte, cependant, réfléchit que toutes les femmes possédaient certains points de ressemblance dans la voix et le maintien ; il écarta donc les coïncidences actuelles comme étant purement accidentelles, n’y pensant plus.
Pendant un long moment, Mlle d’Armilly ne jeta pas un regard vers la loge occupée par le capitaine Joliette et le comte de Monte-Cristo[5], et ce ne fut que lorsque le premier lui lança une couronne de fleurs coûteuse qu’elle tourna les yeux dans cette direction. Elle était sur le point de saluer les remerciements, lorsque son regard se posa sur la forme majestueuse du Comte. Instantanément, elle s’arrêta au centre de la scène, devint mortellement pâle sous le fard de son maquillage, et, avec un cri perçant, tomba en pâmoison. Le rideau fut aussitôt baissé, et le directeur, déclarant que la prima donna avait été saisie d’une indisposition soudaine et alarmante, congédia le public. Le capitaine Joliette se précipita vers la loge de Mlle d’Armilly et le comte de Monte-Cristo reprit le chemin du Palazzo Costi, totalement déconcerté par ce qui venait de se passer.
NOTES :
[1] Un récit complet de la vie d’Haydée se trouvera dans ce grand roman, « L’Épouse de Monte-Cristo », publié complet et sans abréviation par T. B. Peterson & Brothers, Philadelphie.
[2] Un récit complet de sa vie et de la carrière remarquable d’Esperance se trouvera dans ce roman captivant, « Le Fils de Monte-Cristo », publié complet et sans abréviation par T. B. Peterson & Brothers, Philadelphie.
[3] Pour un récit complet de la vie et de la carrière d’« Edmond Dantès », l’un des romans les plus puissants et les plus palpitants jamais publiés, voir « Edmond Dantès », publié complet et sans abréviation par T. B. Peterson & Brothers, Philadelphie.
[4] Voir « Le Fils de Monte-Cristo », édition complète et sans abréviation, publiée par T. B. Peterson & Brothers, Philadelphie.
[5] Pour un récit complet de la vie et de la carrière remarquable du « Comte de Monte-Cristo », le chef-d’œuvre d’Alexandre Dumas, l’un des plus grands romans jamais écrits, voir l’édition illustrée et complète de celui-ci, publiée par T. B. Peterson & Brothers, Philadelphie.
CHAPITRE II.
UNE ÉPÎTRE ÉTRANGEMENT ENVOYÉE.
Zuleïka, la fille de Monte-Cristo, avait été pendant quelques mois dans l’école de couvent dirigée par la congrégation du Sacré-Cœur. Elle n’était pas une élève assidue, bien que prompte à apprendre, et était plutôt portée sur le romantisme et l’aventure que sur les livres poussiéreux d’histoire et de science. Comme il a déjà été dit, elle possédait la précocité des filles grecques. De plus, elle avait attiré l’attention de plusieurs jeunes Romains de lignée noble et élevée, qui s’étaient empressés de lui rendre l’hommage dû à sa beauté et à son attrait oriental. Bien qu’âgée de quinze ans seulement, elle appréciait et se sentait flattée par cet hommage, et était naturellement impatiente de la contrainte imposée par les règlements de l’école du couvent, qui excluait rigoureusement tous les visiteurs masculins, à l’exception des parents ou des tuteurs.
Au premier rang de ses jeunes admirateurs se trouvait le vicomte Giovanni Massetti. Il était plus ardent que tous les autres et, en vérité, désespérément épris de la belle et ensorcelante enfant de la défunte Haydée. Il appartenait à une famille d’une grande antiquité et d’une richesse sans bornes, et était réputé posséder une fortune considérable en son propre nom. Le vicomte n’en était qu’à sa vingt et unième année, mais il était extrêmement viril, fringant et galant. Il était fort bel homme et l’on disait de lui qu’il était l’âme de l’honneur, bien que son tempérament fougueux et sa poursuite effrénée de tout ce qu’il convoitait le plus lui attirassent assez souvent de sérieux ennuis, dont, grâce à son propre tact et à la vaste influence de sa famille, il sortait généralement indemne.
À l’arrivée de Zuleika à Rome et avant qu’elle n’eût été placée dans l’école du couvent, le vicomte Massetti avait fait sa connaissance d’une manière qui tenait du roman et qui fit une profonde impression sur la jeune fille inexpérimentée. Dans la voiture de Monte-Cristo, accompagnée seulement d’une timide femme de chambre, elle traversait un jour l’un des deux ponts menant à l’île de San Bartolomeo, lorsqu’une trait cassa et que les chevaux prirent peur. Le cocher terrifié en perdit le contrôle, et les animaux fous se précipitèrent à une vitesse effrayante, renversant presque la voiture. Zuleika s’était levée dans le véhicule, qui était une calèche découverte, et s’agrippait désespérément au dossier du siège avant, le visage pâle de peur et ses longs cheveux noirs, qui s’étaient défaits, flottant derrière elle. Ses yeux grands ouverts avaient en eux un regard de supplication larmoyante auquel il était fort difficile de résister. Le jeune vicomte, qui traversait le pont à cheval au moment de l’accident, ne put y résister. Il sauta de sa monture et, tandis que la voiture passait près de lui, y bondit. Saisissant Zuleika par la taille et la tenant fermement contre lui, il fit alors un nouveau bond, atterrissant sans encombre avec elle sur la chaussée du pont. Les chevaux emportés furent finalement arrêtés et les occupants du véhicule gravement endommagé sauvés de leur situation dangereuse. Cette aventure amena le comte de Monte-Cristo à ouvrir les portes de son palazzo au jeune Italien, qui en fut un visiteur assidu jusqu’au moment du départ de Zuleika pour l’école du couvent.
Dans l’intervalle, le vicomte et la jeune fille s’étaient beaucoup attachés l’un à l’autre, et cet attachement mutuel s’était rapidement mué en un amour partagé, d’une ardeur et d’une intensité que seuls connaissent les enfants du soleil du Sud ou d’Orient. Le jeune Massetti avait avoué sa passion à sa belle enchanteresse, et l’aveu n’avait pas causé son déplaisir ; il lui était, au contraire, fort agréable et elle ne chercha point à cacher le fait à son enthousiaste soupirant.
L’entrevue mémorable eut lieu dans une allée densément ombragée du jardin du Palazzo Costi, un après-midi étouffant du début de l’automne. Le jeune couple était assis très près l’un de l’autre sur un banc rustique. Massetti tenait la petite main douce de Zuleika dans la sienne et le contact électrique de ses doigts menus et bien formés le transportait comme jamais le contact de doigts féminins ne l’avait transporté auparavant. Il plongea son regard dans les profondeurs liquides de ses yeux sombres et ardents, et leur feu subtil sembla fondre son âme même. L’atmosphère lourde et étouffante, chargée de parfums capiteux, était empreinte d’une influence délirante, fort capable d’enflammer le sang et de favoriser l’explosion d’un amour contenu. Le feuillage épais et vert enfermait les deux êtres comme dans un nuage de verdure, les dissimulant efficacement à toute observation. L’occasion était irrésistible. Giovanni se rapprocha de sa fascinante compagne, si près que son haleine parfumée vint le frapper en plein visage, le soumettant totalement et effaçant toute prudence, tout sauf sa passion dévorante pour cette jeune fille palpitante dont la silhouette menue mais bien dessinée, gracieusement esquissée sous ses vêtements fluides à demi orientaux, effleurait la sienne. Soudain emporté par un puissant transport, il passa son bras autour de la taille souple de la jeune fille et l’attira sans résistance contre sa poitrine, où elle resta, levant les yeux vers son visage empourpré et surexcité avec un charme indicible et voluptueux, mêlé d’une confiance absolue et d’une innocence sans hésitation. Haletante dans son étreinte, ses lèvres rubis entrouvertes comme pour reprendre son souffle, l’Italien ardent imprima hâtivement, imprudemment, un baiser de feu sur celles-ci. Zuleika, d’un mouvement presque imperceptible, rendit ce salut chaste mais ravissant.
« Oh ! comme je vous aime ! » murmura Giovanni, frémissant de la tête aux pieds dans son extase sauvage, et serrant la ravissante jeune fille encore plus fort.
Elle ne fit aucune réponse verbale, mais ne bougea pas, ne chercha pas à se dégager de sa chaude étreinte. Ce fut une réponse suffisante pour le vif Italien. Zuleika, la belle Zuleika, partageait son amour, favorisait sa cour. Sa joie touchait au délire.
« Oh ! Zuleika, » chuchota-t-il en plongeant son regard droit dans ses yeux noirs comme la nuit, « vous m’aimez, j’en suis sûr ! Donnez-moi les trésors de votre cœur virginal ! Soyez à moi… soyez ma femme ! »
« Oh ! Giovanni, » répondit la jeune fille frémissante, d’une voix basse mais doucement modulée, « je vous aime, Dieu seul sait à quel point ! Mais je suis trop jeune pour être votre femme ! Je ne suis qu’une enfant, pas encore sortie de l’école. Mon père ne voudrait pas entendre parler de mon mariage avant plusieurs années. Ne pouvez-vous attendre ? »
« Ce sera une rude tâche, Zuleika, » répondit le jeune homme avec excitation ; « mais, pourtant, j’attendrai si vous me donnez l’espoir d’un amant. Promettez de m’épouser quand vous serez libre de le faire, non, jurez-le, et je serai satisfait ! »
« Je ne peux ni promettre ni jurer cela, Giovanni, sans l’approbation et le consentement de mon père. C’est un homme sage, expérimenté et réfléchi, tendre et doux envers tous ceux qu’il aime, bien que dur et implacable envers ses ennemis. Parlez-lui de moi, de votre amour, de votre souhait. Il vous écoutera et il ne compromettra pas le bonheur de sa fille. Allez le voir sans tarder, et soyez assuré que tout ce qu’il dira ou fera sera pour le plus grand bien de nous deux. »
Elle s’était dégagée de son étreinte et s’était légèrement écartée de lui, non par terreur, non par pudeur, non par coquetterie, mais par mesure de prudence. Elle sentait intuitivement que la passion sauvage et intense de son soupirant italien devait être maintenue dans des limites discrètes.
« Je ne peux pas encore parler à votre père, » répondit Giovanni avec hésitation. « Il pourrait m’écouter, c’est vrai ; mais il traiterait notre amour comme un simple caprice d’enfant que le temps ne manquerait pas d’atténuer, sinon d’effacer. Je suis profondément sincère, Zuleika, et ne pourrais supporter d’être traité comme un jeune écervelé et téméraire qui ne connaîtrait pas ses propres intentions. Le ridicule, même sous sa forme la plus douce, ferait bouillir mon sang, me remplirait de projets de vengeance insensés. Je préfère ne pas demander votre main à votre père tant que je ne serai pas certain d’un accueil favorable. Vous comprenez mes scrupules, n’est-ce pas, Zuleika ? Je vous aime trop chèrement pour ne pas vous gagner quand je le demanderai ! »
« Mais vous parlerez à mon père ? » dit la jeune fille d’un ton hésitant.
« Oui, chérie, oh ! oui ; mais pas avant que cette détestée école de couvent ait cessé d’opposer ses barrières entre nous. Quand vous l’aurez quittée, quand vous aurez achevé l’éducation que le comte a conçue pour vous, j’irai trouver votre père et vous lui demanderai pour épouse ; jusque-là, jusqu’à ce que je puisse parler sans danger, promettez-moi au moins que vous n’aimerez aucun autre homme, que vous n’encouragerez aucun autre soupirant. »
« Cela, je le ferai, » répondit joyeusement la jeune fille. « Soyez assuré que je n’aimerai aucun autre homme, que je n’encouragerai aucun autre soupirant ! »
Incapable de se contenir, le vicomte serra de nouveau l’objet de son adoration dans ses bras, et de nouveau leurs lèvres se rencontrèrent dans un long baiser d’amour passionné.
Ainsi fut-il convenu, et Zuleika partit pour l’école du couvent du Sacré-Cœur, sentant que son bonheur était assuré, mais impatiente et mécontente du long délai qui devait nécessairement s’écouler avant la réalisation de ses espoirs, l’aube de son avenir de femme.
Le vicomte Massetti, bien qu’il se fût déclaré disposé à attendre, était, pour sa part, tout à fait mécontent de la tâche ardue qu’il avait entreprise. C’était une chose de faire une promesse irréfléchie dans le feu de l’enthousiasme, mais une tout autre chose de la tenir, surtout lorsque cette promesse impliquait une séparation avec la charmante jeune fille qui s’était inextricablement enlacée aux fibres de son cœur et qui était la seule étoile directrice de sa vie et de son amour.
L’école du couvent du Sacré-Cœur était située dans le couvent de cette communauté, à environ trois milles au-delà de la Porta del Popolo, sur le côté nord de Rome. Le couvent était un édifice spacieux, mais sombre et rébarbatif, ayant l’aspect d’une prison. Des fenêtres étroites et grillagées, semblables à celles d’un cachot du Moyen Âge, laissaient entrer la lumière du dehors, fournissant une illumination faible et restreinte qui donnait peu de preuves de la puissance et de l’éclat de l’astre du jour. La nuit, la lueur sépulcrale et pâle des bougies ne servait qu’à rendre l’obscurité palpable et plus sinistre.
L’immense salle de classe était aussi primitive et inconfortable dans ses aménagements et son mobilier qu’il était possible de l’être. Les murs étaient en pierre de taille et se dressaient, nus et lugubres, jusqu’à un plafond élevé qui était couvert d’un véritable labyrinthe de poutres curieusement sculptées, œuvre de quelque artiste inconnu d’autrefois. Les dortoirs des élèves étaient des espaces étroits semblables à des cellules, chichement meublés, dans lesquels toute lumière devait être éteinte à neuf heures du soir. Une fois admises à l’école, les élèves n’étaient pas autorisées à quitter ses enceintes, sauf pendant les vacances ou à la fin de leurs études, une circonstance qui dégoûtait vivement les gaies et légères jeunes filles italiennes qui y étaient envoyées pour recevoir une formation tant mentale que morale. Une autre source de vive vexation pour elles était le règlement, déjà mentionné, qui excluait rigoureusement tous les visiteurs masculins, à l’exception des parents ou des tuteurs.
Attenant au couvent se trouvait un vaste jardin, plein d’arbres immenses qui, apparemment, se dressaient là depuis des siècles, tant ils étaient courbés, noueux et âgés. Un ancien jardinier, à la barbe flottante aussi blanche que neige et aux rares mèches de la même teinte immaculée, aidé par deux ou trois assistants presque aussi anciens que lui, s’occupait des pelouses et des vastes parterres de fleurs, ces derniers étant constamment remplis de plantes à la floraison somptueuse et au parfum exquis. L’aspect pittoresque du jardin contrastait fortement et étrangement avec l’aspect rigide et austère de l’édifice du couvent, et ce jardin était le seul endroit où les élèves se sentaient chez elles et s’amusaient pleinement. Elles étaient autorisées à s’y promener à midi et vers le crépuscule, sous la surveillance de Sœur Agatha, une religieuse à l’œil vif et vigilante, qui ne manquait jamais de réprimander et de corriger ses vivaces pensionnaires pour la moindre infraction à la discipline. Pourtant, les jeunes filles s’amusaient dans le jardin, car son étendue et le fait que Sœur Agatha ne pouvait être partout à la fois permettaient aux élèves espiègles et légères de s’adonner à mainte escapade.
Un midi, Zuleika, qui était dans un état d’esprit inhabituellement abattu, s’éloigna du reste de ses compagnes et flâna sous les arbres centenaires. Inconsciemment, elle s’approcha du haut mur du jardin. Elle s’assit au pied d’un vieil orme noueux, dont les branches feuillues descendaient jusqu’au sol et dissimulaient efficacement la fille de Monte-Cristo à la vue. Du moins, c’est ce qu’elle pensait, mais bien qu’elle ne pût être vue par quiconque à l’intérieur de l’enceinte du jardin, elle était clairement visible depuis le mur et les arbres se dressant au-dessus, à l’extérieur.
Alors que Zuleika était assise à méditer sur son sort et à penser tristement à sa séparation d’avec son amant, elle entendit ou crut entendre un bruit singulier au milieu des branches épaisses d’un immense châtaignier situé juste à l’extérieur du mur du jardin. Elle sursauta d’effroi, mais ne put distinguer rien d’inhabituel, et le bruit singulier ne se répéta pas. La chose la plus étrange dans toute cette affaire, cependant, était que le bruit avait ressemblé à son propre nom prononcé par une voix humaine. Cela accrut sa terreur et sa confusion, et elle était sur le point de fuir les lieux lorsqu’un galet oblong auquel quelque chose de blanc était attaché voleta par-dessus le mur et tomba à ses pieds. Elle fut alors plus alarmée que jamais et fit plusieurs pas en arrière, tout en regardant l’objet blanc qui gisait là où il était tombé, immobile et fascinant.
Finalement, sa curiosité l’emporta et, s’approchant de l’objet suspect avec la plus grande précaution, elle se pencha pour l’examiner. C’était une enveloppe ordinaire et, sans aucun doute, elle contenait une lettre. Pour qui était-elle destinée ? Évidemment pour l’une des élèves. C’était une missive clandestine, d’ailleurs, sinon elle serait venue par la voie régulière du bureau de poste. Peut-être s’agissait-il d’une lettre d’amour. À cette pensée, elle eut un sursaut de culpabilité et scruta intensément le châtaignier, mais rien n’y était visible hormis les branches et les feuilles. Après tout, la missive était sans doute destinée à quelque beauté italienne au teint basané, et il y en avait beaucoup dans l’école du couvent. Le fait qu’elle fût tombée à ses pieds n’était certainement qu’une pure coïncidence. Elle ne pouvait pas, elle ne devait pas lui être destinée ! Sa légitime propriétaire, qui avait clairement reçu maintes notes semblables de la même manière, savait où elle se trouvait et viendrait bientôt la chercher. L’enveloppe était tombée face contre terre, et elle ne pouvait en voir l’adresse. Elle la toucha du pied, puis la retourna prudemment avec le bout de son soulier. Elle vit de l’écriture. C’était l’adresse. D’une certaine manière, la disposition des caractères lui semblait familière, bien qu’elle fût si étourdie et confuse qu’elle ne pût déchiffrer le nom. Sa curiosité était indigne d’elle, elle le savait, indigne de la fille de Monte-Cristo. Quel droit avait-elle de fouiller dans le secret du cœur de l’une de ses compagnes d’école ? Pourtant, elle regardait ; elle ne pouvait s’en empêcher. Soudain, elle se pencha et ramassa l’enveloppe du sol. L’adresse riva ses yeux comme par le sortilège d’un magicien. Grand Dieu ! c’était son propre nom : Zuleika !
Cassant précipitamment le fil léger qui liait l’enveloppe à la pierre, elle glissa la première dans le sein de sa robe. Puis, elle jeta un regard autour d’elle, craignant à moitié d’avoir été vue par l’une des élèves ou par la vigilante Sœur Agatha. Mais non, elle n’était pas observée, et même à cet instant ses compagnes et la religieuse étaient à une telle distance qu’elle pouvait lire sa lettre sans le moindre danger d’être découverte ou interrompue. La tentation était forte. Elle y céda. Elle lirait la lettre. Elle se sentait convaincue qu’elle venait du vicomte Massetti, et la conviction la remplit d’une joie indicible. Elle n’avait pas entendu un mot à son sujet depuis qu’elle avait été enfermée dans les murs sombres de ce sinistre couvent, et maintenant elle avait de ses nouvelles de sa propre main ! C’était le ravissement ! Qu’avait-il écrit pour elle ? Une assurance de son amour, sans doute, et, peut-être, une exhortation à tenir sa part de leur accord : n’aimer aucun autre homme, n’encourager aucun autre soupirant ! Assurément, elle n’aimait personne d’autre ; elle ne pourrait jamais aimer personne d’autre que Giovanni Massetti, car ne possédait-il pas tout son cœur, toute la richesse de son ardent amour de jeunesse ?
Elle embrassa l’enveloppe, puis l’ouvrit, en sortit la lettre, qui était écrite au crayon, et lut :
PLUS CHÈRE ZULEIKA : Je ne peux me tenir éloigné de vous plus longtemps. Je dois vous voir une fois encore et vous appeler à nouveau mienne. J’ai tenté d’attirer votre attention tout à l’heure dans le châtaignier à l’extérieur du mur. J’ai prononcé votre nom bien-aimé, mais vous ne sembliez pas me comprendre. Ce soir, à la tombée du jour, j’escaladerai le mur. À ce moment-là, soyez à l’orme où vous vous tenez maintenant et je vous y retrouverai. Ne me manquez pas, et, surtout, n’ayez pas peur. Je vous assure qu’aucun mal ne peut éventuellement nous arriver, ni à vous ni à moi. Retrouvez-moi, chérie. Votre propre, GIOVANNI.
Zuleika resta là, fixant ce mot passionné avec des sensations faites d’étonnement, de ravissement et de consternation. Giovanni, son amant, arrivait. Il se tiendrait là, à cet endroit même, et elle le verrait dans toute la gloire de sa jeune virilité, avec la lumière rayonnante de l’amour dans ses yeux. Mais qu’en serait-il s’il était découvert ? Qu’adviendrait-il alors de lui et d’elle ? Elle frissonna à la pensée des dangers possibles. Mais sur un point elle était résolue : elle le rencontrerait, quel que pût être le danger. Comment Giovanni parviendrait à éviter d’être remarqué, elle ne le savait pas, mais elle se fierait à son jugement et à sa discrétion.
Elle jeta un regard en direction des élèves et de Sœur Agatha. Elles venaient lentement vers elle. Dissimulant à nouveau la missive de son amant dans son sein, elle alla à leur rencontre.
CHAPITRE III.
L’INTRUS DANS LE JARDIN DU COUVENT.
Alors que l’heure de la promenade du soir approchait, Zuleika devint douloureusement agitée et inquiète. Elle désirait de tout son cœur revoir Giovanni Massetti, entendre les mots ardents d’amour qu’il ne manquerait pas de prononcer, mais ferait-elle bien de le rencontrer clandestinement et seule ? Son esprit lui faisait défaut. Bien sûr, elle pouvait faire confiance à son jeune amant italien, car il était l’âme même de la chevalerie et de l’honneur. Mais les autres le savaient-ils ? Comment sa conduite serait-elle jugée si les autres élèves et Sœur Agatha les surprenaient à l’improviste ? Giovanni pourrait s’échapper sans être reconnu, mais pour elle, il en serait tout autrement. Elle ne pourrait s’échapper qu’en inventant un mensonge ingénieux, et à cela toute sa nature se révoltait. Elle ne pouvait s’abaisser à une tromperie innocente, et encore moins à un pur mensonge. Pourquoi Giovanni l’avait-il tentée ? Pourquoi avait-il cherché à la placer dans une situation dont il devait savoir qu’elle serait périlleuse ? Il n’y avait qu’une seule réponse : à cause de son amour ; et cette réponse était suffisante pour l’inciter à prendre le risque, aussi grand fût-il. Oui, elle le retrouverait au temps et au lieu convenus.
Enfin, la cloche sonna pour la promenade, et Sœur Agatha mena le petit cortège vers le jardin. Pendant un bref instant, Zuleika s’attarda avec ses compagnes parmi les allées ombragées et les fleurs magnifiques, mais à la première occasion, elle se déroba et chercha l’orme feuillu, sous les branches amies duquel elle devait recevoir la visite, bienvenue mais redoutée, du vicomte Massetti. Elle gagna le rendez-vous sans être observée, le cœur battant à tout rompre. Le jeune Italien n’était pas là. Elle chercha avidement mais vainement pour lui dans le crépuscule grandissant. Qu’était-il arrivé pour l’empêcher de venir ? Elle était sur des charbons ardents d’anxiété. Peut-être avait-il tenté d’escalader le mur et était-il tombé, subissant quelque blessure grave ! Peut-être même alors, tandis qu’elle l’attendait, gisait-il à l’extérieur du mur, meurtri et saignant ! Mais que pouvait-elle faire ? Seulement attendre, attendre, avec des pensées torturantes bouillonnant dans son cerveau tourmenté.
Elle écouta attentivement. Pas un bruit. Si Giovanni était blessé, incapable de bouger, il maintenait un silence des plus héroïques. Elle sortit de sa ceinture une magnifique montre en or, dont le boîtier exquis était richement incrusté de diamants, et jeta un coup d’œil au cadran. Il était plus de sept heures, et à huit heures, toutes les élèves devaient être en sécurité, logées à l’intérieur du couvent. De plus, elle n’était pas certaine de ne pas être manquée, recherchée et trouvée. Que devait-elle faire, quelle conduite devait-elle tenir ?
Alors qu’elle délibérait en elle-même, incertaine de rester ou de retourner, il y eut un bruissement parmi le feuillage du châtaignier immédiatement à l’extérieur de l’enceinte du jardin, et une forme d’homme se balança d’une des branches au sommet du mur. L’émotion de Zuleika manqua de la terrasser. Elle avait reconnu Giovanni. En un instant, il sauta du mur au sol et fut à ses côtés. Il tendit ses bras vers elle et la jeune fille, toute tremblante, se jeta impétueusement dans ceux-ci.
« Oh ! Giovanni ! » murmura-t-elle. « Enfin. Je craignais qu’un terrible accident ne vous fût arrivé. »
« Je suis sauf, chère Zuleika, » répondit le jeune Italien en l’enveloppant d’une étreinte serrée et en couvrant son front et ses lèvres de baisers ardents. « Mais vous, ma très chère, vous allez bien ? Vous ne m’avez pas oublié, vous n’avez pas cessé de m’aimer ? »
« Vous oublier, cesser de vous aimer, Giovanni ! » chuchota la jeune fille frémissante, d’un ton légèrement reprocheur, en le regardant tendrement dans les yeux. « Ne vous ai-je pas donné ma promesse solennelle de n’aimer que vous ? »
« Pardonnez-moi, mon adorée ! » s’écria le jeune vicomte. « Qu’est-ce qu’un amant sans peurs et sans doutes ? Ils sont la preuve de la force de son adoration ! »
Ils s’assirent au pied de l’orme ramifié dont l’abri amical les enveloppait. Puis Zuleika dit, avec de l’appréhension dans la voix :
« Pourquoi êtes-vous venu ici, Giovanni ? N’êtes-vous pas conscient que vous courez un grand risque et que vous me mettez en péril ? Si nous sommes trouvés ensemble, vous serez ignominieusement expulsé et moi sévèrement punie. De plus, songez à la honte pour nous deux dans une telle éventualité ! L’affaire se répandra, alimentera les commérages et parviendra certainement aux oreilles de mon père et de mon frère, dont je redoute le mécontentement plus que tout au monde ! Songez aussi qu’Esperance vous demandera des comptes sur votre conduite, et je ne pourrais jamais supporter une querelle entre vous et lui au cours de laquelle, peut-être, du sang pourrait couler ! »
« Ne craignez rien, Zuleika, » répondit Massetti, avec galanterie. « Si nous devions être découverts, je vous protégerai. Quant à votre père et à votre frère, ils ne pourront être mécontents, car je leur expliquerai tout et finirai par demander votre main. Pourquoi suis-je venu ici ? Simplement parce que je ne pouvais plus rester loin de vous. Je sentais qu’il fallait que je vous voie, que je vous parle, que je renouvelle mes vœux d’amour. Oh ! Zuleika, le monde est tout obscur pour moi sans votre sourire ! »
« Mais vous m’aviez promis d’attendre ! »
« Je le sais ; mais j’ai mal calculé mes forces lorsque j’ai fait cette promesse. Si je pouvais vous voir, je pourrais être patient ; mais attendre des semaines et des semaines sans même un aperçu de votre cher visage, sans entendre une seule fois le son de votre voix bien-aimée, est tout à fait au-dessus de mes forces. Je ne peux pas le faire ! »
« Vous le devez. Rien d’autre ne peut être fait. Mon père souhaite que je reste au pensionnat du couvent pendant un an, et le règlement interdit formellement vos visites. Soyez encore patient quelque temps, Giovanni. Nous sommes tous deux très jeunes et avons une vie de bonheur devant nous. De plus, nous pouvons nous voir au Palazzo Costi pendant les vacances, et c’est déjà cela. »
« Ce n’est rien pour un homme qui désire vous voir constamment, être toujours avec vous. Oh ! Zuleika, je ne peux supporter notre séparation, je ne peux me passer de vous ! »
Le jeune homme s’était levé et avait prononcé ces mots bruyamment, avec imprudence. Zuleika bondit et le saisit par le bras, le visage blanc de terreur.
« Maîtrisez-vous, Giovanni, maîtrisez-vous ! » murmura-t-elle d’un ton effrayé. « Parlez plus bas, avec plus de prudence, ou d’autres oreilles que les miennes vous entendront ! »
Mais le vicomte ne l’écouta pas. Il était terriblement agité et tout son corps tremblait sous le coup de l’excitation et de l’émotion.
« Fuyez avec moi, Zuleika, fuyez avec moi maintenant, à cet instant même, et soyez ma femme ! » s’exclama-t-il d’une voix si étrangement altérée que la fille de Monte-Cristo la reconnut à peine. « Je suis riche, et ma famille a assez de fortune et de pouvoir pour nous protéger contre tout et tout le monde, même contre votre père, avec tout son or et son influence incalculables ! Le comte de Monte-Cristo cherche à nous séparer ; c’est la raison pour laquelle il vous a envoyée ici, dans ce couvent, où vous n’êtes guère plus qu’une prisonnière ! »
Il la saisit violemment dans ses bras et la pressa contre sa poitrine comme pour défier le destin. Zuleika, plus terrifiée que jamais, lutta dans son étreinte et finit par se libérer. Elle fit face à Giovanni et dit, avec chaleur :
« Vous rendez justice à mon père de manière injuste. Il ne cherche pas à nous séparer. Il vous estime beaucoup, vicomte Massetti, vous aime pour le service que vous m’avez rendu, à moi, sa fille, et récompensera ce service de la plus haute récompense en son pouvoir : ma main. Mais il me considère encore comme une enfant, il souhaite que j’aie de l’éducation et de l’expérience avant de me marier, afin que je sois une épouse qui vaille la peine et non une simple poupée inutile. Respectez ses volontés, Giovanni, respectez-le. C’est un homme bon, au cœur généreux, et il agira comme il convient. Sa sagesse a été démontrée trop souvent pour que je puisse en douter ! »
« Sa sagesse ! » s’écria Massetti avec amertume. « Oui, il est sage, trop sage pour accorder votre main à moi, un simple vicomte ! Qu’est ma famille à ses yeux ? Rien. Qu’est ma fortune ? Une bagatelle totale comparée à la sienne. Je vous le dis, Zuleika, il ne veut pas que nous nous mariions. Il vous destine à quelque haut potentat dont les richesses égalent la dot princière que vous aurez ! »
« Non, non ! » s’écria la jeune fille. « Vous êtes abattu et, dans votre abattement, vous le jugez mal. Il ne se soucie ni de la richesse ni du rang élevé, mais il accorde plus de prix qu’à tout le reste à un bon nom et à une réputation immaculée. »
« Mais ne voulez-vous pas être à moi, ne voulez-vous pas fuir avec moi cette misérable prison, où je ne peux vous voir qu’en cachette et comme un criminel ? »
Les yeux de l’Italien brillaient dans la pénombre et sa voix était pleine d’une persuasion éloquente. Il tomba à genoux aux pieds de Zuleika et, saisissant sa main, la baisa passionnément maintes et maintes fois. La jeune fille tremblante était profondément touchée par son amour et ses supplications. Pendant un moment, elle hésita, mais un instant seulement ; puis la raison reprit ses droits et une réflexion plus calme vint à son aide.
« Levez-vous, Giovanni, » dit-elle avec un calme relatif, « levez-vous et soyez un homme. Cette proposition est tout à fait indigne de vous, et si je l’acceptais, nous serions tous deux déshonorés. Je suis à vous, mon cœur est sous votre garde, et je serai votre femme au moment opportun, avec le plein consentement de mon père. Mais je ne peux fuir avec vous, je ne le ferai pas ! »
Le jeune homme bondit sur ses pieds comme s’il avait été frappé par une décharge électrique.
« Vous n’avez donc aucune confiance en moi ! » s’écria-t-il impulsivement. « Vous ne m’aimez pas ! »
« Ne pas vous aimer ! » s’exclama la jeune fille, enroulant ses bras gracieux autour de son cou, tandis que sa jolie tête retombait sur sa poitrine. « Je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme, et c’est parce que je vous aime que je ne fuirai pas avec vous ! »
Giovanni baisa ses cheveux avec ravissement et excitation, et la belle jeune fille, paraissant dix fois plus belle dans son sérieux suppliant, ajouta, doucement et de manière persuasive :
« Laissez-moi maintenant, mon chéri. La cloche pour le retour des élèves au couvent va bientôt sonner et on ne doit pas remarquer mon absence parmi elles. Laissez-moi, mais souvenez-vous de la maxime : "Attendre et espérer !" »
L’amant allait répondre lorsque le bruit de pas vint soudainement rompre le silence. Ils se jetèrent un regard, surpris, incertains de ce qu’ils devaient faire. Giovanni fut le premier à reprendre son sang-froid. Il écarta silencieusement les branches de l’orme et scruta avec précaution la direction d’où venait le bruit.
« Trois hommes s’approchent rapidement, » dit-il précipitamment, en chuchotant. « Ils sont presque là ! »
Zuleika regarda, à son tour, à travers les branches.
« Le jardinier et ses assistants, » murmura-t-elle, presque pétrifiée par la consternation. « Ils ont manifestement appris que vous avez escaladé le mur et sont à votre recherche ! »
« Regardez, » dit Giovanni, à bout de souffle, en désignant un groupe derrière les hommes. « Un certain nombre de religieuses arrivent aussi ! »
« Ils sont à ma recherche ! Oh ! Giovanni, fuyez, fuyez instantanément ! »
« Et vous laisser souffrir, supporter le poids de mon imprudence ! Jamais ! Je resterai et vous protégerai ! »
« Vous ne me protégerez pas en restant. Vous ne ferez que nous compromettre davantage tous les deux. Partez, je vous en conjure, partez pendant qu’il en est encore temps ! »
Les larmes aux yeux, Zuleika poussa doucement son amant vers le mur. Il la regarda un instant, puis regarda les hommes et les religieuses qui s’approchaient et qui étaient maintenant tout près.
La jeune fille joignit les mains en signe de supplication, puis désigna silencieusement le mur.
« C’est votre souhait ? » demanda Massetti, précipitamment.
Zuleika hocha la tête affirmativement et désigna le mur avec encore plus d’impérativité.
« J’obéirai, » murmura le jeune Italien, « et j’attendrai et espérerai ! »
Elle avait remporté la victoire. Une joyeuse lumière d’amour brilla dans ses yeux, éclipsant pour un instant sa terreur. Giovanni ne put résister à la tentation de l’embrasser, même face au danger qui le menaçait. Il enroula ses bras autour de sa forme souple, la tira à lui avec une étreinte écrasante, couvrant ses lèvres tendues vers lui de baisers brûlants.
« Adieu, » murmura-t-il en la relâchant à contrecœur, « adieu, mon adorée ! »
Il se détourna d’elle et courut vers le mur, l’escalada avec l’agilité d’un chat et disparut.
Lorsque le jardinier et ses assistants arrivèrent à l’orme, ils trouvèrent Zuleika debout, seule. Avaient-ils vu Massetti escalader le mur ? L’avaient-ils reconnu ? Ces pensées traversèrent l’esprit agité de la jeune fille. Elle ne prêta aucune attention à son propre péril.
Les hommes s’arrêtèrent et restèrent silencieux, attendant l’arrivée des religieuses. L’horreur se lisait sur leurs visages âgés, et ils fixèrent la fille de Monte-Cristo comme si elle avait commis quelque crime odieux et impardonnable.
Le groupe de religieuses arriva rapidement, mené par Sœur Agatha, qui tenait une lettre ouverte à la main. Zuleika fixa cette lettre avec une consternation silencieuse. C’était la sienne, celle que Giovanni lui avait écrite ! Comment était-elle tombée entre les mains de Sœur Agatha ? Elle tâta machinalement son corsage où elle l’avait dissimulée, croyait-elle, en toute sécurité. Sa main ne toucha que l’enveloppe vide. Le billet avait dû tomber sur le sol de la salle de classe et être trouvé par quelque élève malveillante qui, après l’avoir lu et découvert son contenu compromettant, l’avait remis à la religieuse, dévoilant ainsi le lourd secret.
Zuleika restait interdite et terrifiée. Aucune chance de fuite désormais. Aucune possibilité de tromperie si elle avait voulu tenter le coup. La lettre racontait toute l’histoire, et la preuve de sa véracité était fournie, car n’était-elle pas au rendez-vous convenu, et n’était-il pas probable que les hommes et les religieuses aient vu Giovanni la quitter et escalader le mur du jardin ?
Les religieuses avaient l’air aussi horrifiées que les vieux domestiques, mais elles étaient plus à redouter ; elles possédaient le pouvoir de réprimander et de punir, et quelle punition estimeraient-elles trop sévère dans ce cas extrême ? Sœur Agatha prit la parole. Son ton était plus doux que Zuleika ne l’avait espéré.
« Oh ! mademoiselle, » dit-elle avec reproche, « qu’est-ce que ceci ? Un rendez-vous avec un amant, et dans ces lieux saints consacrés au célibat, à la chasteté et aux choses sacrées ! Que dira votre père, le comte de Monte-Cristo, quand votre conduite lui sera rapportée ? Vous êtes jeune, et il faut tenir compte du sang de la jeunesse et des impulsions passionnées ; mais néanmoins, vous avez mal agi, très mal ! Cet homme, qui signe Giovanni et qui vient de vous quitter, est-il votre fiancé ? »
« Il l’est, » murmura Zuleika en rougissant et en baissant la tête.
« Avec la permission de votre père, mademoiselle ? »
« Mon père ne s’oppose pas à lui, » répondit la jeune fille évasivement.
« Dans ce cas, votre faute n’est pas aussi grave que je l’avais supposé au début, » dit la religieuse. « Vous êtes pardonnable de recevoir l’homme qui, avec le consentement de votre père, doit devenir un jour votre mari ; mais, néanmoins, en le rencontrant dans l’enceinte du couvent, vous êtes blâmable pour manque de discipline, et aussi pour avoir été complice d’une infraction à notre règle qui exclut tout visiteur masculin, hormis les pères ou les tuteurs. »
Zuleika inclina la tête en signe de soumission.
« La punition, » poursuivit Sœur Agatha, « sera cependant aussi légère que possible, si vous n’avez jamais rencontré cet homme auparavant dans l’enceinte du couvent. »
« Je ne l’ai jamais rencontré ici auparavant, » dit Zuleika, « et je ne l’ai rencontré dans ce cas précis que parce que… parce que… »
Elle hésita et fondit en larmes.
« Parce que quoi, ma pauvre enfant ? » demanda gentiment la religieuse.
« Parce que je l’aime tant, et parce que je craignais que, s’il ne me rencontrait pas, dans son désespoir, il ne vienne me chercher au vu et au su de toutes ! »
« Lui avez-vous déjà écrit depuis que vous êtes dans cette école ? »
« Jamais ! »
« Vous a-t-il déjà écrit auparavant ? »
« Vous tenez sa première lettre pour moi dans votre main ! »
« Comment cette lettre a-t-elle été remise, par quel moyen est-elle parvenue jusqu’à vous ? »
Le visage tout empourpré, tremblante de la tête aux pieds, Zuleika raconta toute l’histoire de son aventure ce midi-là. Comment elle s’était éloignée de ses compagnes sans intention précise ; comment elle s’était assise dans les branches protectrices de l’orme pour méditer ; comment elle avait entendu le bruit singulier dans le châtaignier et, finalement, comment la lettre, attachée à une pierre, était venue voltiger par-dessus le mur et était tombée à ses pieds.
Les religieuses se regardèrent, horrifiées et étonnées de l’audace du jeune Italien.
« Zuleika, » dit Sœur Agatha, « je vous ai dit que votre punition serait aussi légère que possible. Vous avez été exposée et réprimandée ; le rouge de la honte a été porté à votre joue ! Cela, je pense, est une peine suffisante pour une première infraction, considérant aussi qu’elle vous a été, dans une certaine mesure, imposée. Mais prenez garde à une seconde infraction à nos règles ! Maintenant, retournez auprès de vos compagnes. »
Ainsi arriva-t-il que Zuleika ne souffrit que peu de l’imprudence et de la dévotion effrénée de son amant. Craignant les commérages, la communauté du Sacré-Cœur étouffa l’affaire, et le comte de Monte-Cristo n’en entendit jamais parler. Zuleika s’attendait aux railleries de ses compagnes, mais les jeunes Italiennes au sang chaud et romantique, au lieu de la ridiculiser, la regardèrent comme une héroïne et l’envièrent de posséder un amant assez audacieux et dévoué pour escalader le mur d’un jardin de couvent.
CHAPITRE IV.
UNE ENTREVUE ORAGEUSE.
Lorsque le capitaine Joliette entra dans la loge de Mlle d’Armilly, après avoir quitté le comte de Monte-Cristo au théâtre Apollo à la fin soudaine de la représentation de « Lucrèce Borgia », il trouva la prima donna allongée sur un canapé, se remettant lentement des effets de son évanouissement. Sa femme de chambre et les dames de la troupe, ces dernières encore dans leurs costumes de scène, lui prodiguaient tous les soins possibles. C’était une scène étrange et quelque peu grotesque, un drame réel dans un cadre théâtral. Les lumières flamboyantes, enfermées dans leurs sphères de fil de fer, projetaient une lueur rougeâtre sur les visages des personnes présentes, les faisant paraître étranges et sorcières sous leur maquillage et leur poudre. Sur les chaises et les tables gisaient les changements de costume de Mlle d’Armilly pour la représentation et ses vêtements de ville, tandis que sur une large étagère devant un miroir se trouvaient les divers articles mystérieux utilisés pour son maquillage — fard, graisse colorée, poudre de riz, etc., ainsi que des brosses et de nombreux pinceaux en poil de chameau. Une bassine remplie d’eau se trouvait sur une toilette, et sur le sol, le broc, en compagnie d’une collection hétéroclite de chaussures de scène et de ville appartenant à l’éminente cantatrice. Le directeur du théâtre se tenait anxieusement à côté de la prima donna souffrante, calculant mentalement les chances qu’elle ait de pouvoir paraître le lendemain soir. Léon d’Armilly faisait les cent pas dans le petit appartement, se tordant les mains et versant des larmes comme une femme, tandis qu’à la porte ouverte flânaient le ténor et le baryton de la troupe, leurs visages arborant l’expression habituelle et apathique des chanteurs d’opéra vétérans qui, par longue habitude, sont parfaitement accoutumés aux indispositions et aux caprices des prima donnas et les considèrent comme inhérents à la profession.
Alors que le capitaine Joliette entrait, Léon courut vers lui et s’écria au milieu de ses larmes :
« Oh ! comment avez-vous pu amener cet homme odieux dans votre loge ! Voyez combien la simple vue de lui a affecté ma pauvre sœur ! »
À ces mots, Mlle d’Armilly se ressaisit et, bondissant sur ses pieds, fit face au jeune soldat dans un accès de rage incontrôlable.
« Comment osez-vous, » cria-t-elle, les yeux étincelants et la voix tremblante de colère, « venir ici, devant moi, après ce qui s’est passé ce soir ! »
« Je n’étais pas conscient, Louise, » répondit-il en guise d’excuse, « que vous aviez une telle aversion terrible pour le comte de Monte-Cristo. »
« Le comte de Monte-Cristo ! » s’exclama le directeur. « Était-il dans la salle ce soir ? Quel honneur ! »
L’irascible prima donna lui lança un regard terrible.
« Si vous considérez comme un honneur d’avoir ce monstre dans votre théâtre, » siffla-t-elle, « je ne chanterai plus pour vous ! »
Le directeur humilié s’éloigna sans répondre. Il jugea qu’il était plus sage de ne pas s’embrouiller avec une éminente artiste capable de lui rapporter tant d’argent, et qui était aussi capable, pensait-il, de rompre son contrat si elle le jugeait bon. Il quitta donc la loge. Les autres, voyant que Mlle d’Armilly était manifestement sur le point d’avoir une vive dispute avec son admirateur et qu’elle était suffisamment rétablie pour n’avoir besoin d’aucun autre soin, quittèrent également l’appartement.
Lorsqu’ils furent seuls, la prima donna se tourna férocement vers le capitaine, en s’écriant :
« Et vous prétendez m’aimer, en plus ! Est-ce l’amour qui vous a poussé à amener mon pire ennemi ici ce soir ? C’était plutôt la haine ! Capitaine Joliette, vous me haïssez ! »
« Vous savez bien que non, Louise, » dit le jeune soldat avec chaleur. « Vous savez que je vous aime jusqu’à la folie ! »
« Pourquoi alors ce prétendu comte de Monte-Cristo était-il dans votre loge ? »
« Je ne savais pas que vous le connaissiez ; en fait, j’étais convaincu qu’il vous était totalement étranger, et sa conduite ce soir tendait à confirmer cette conviction. Il vous a regardée sans le moindre signe de reconnaissance ; et il est si peu votre ennemi qu’il vous a adressé des applaudissements plus bruyants et plus enthousiastes que tout autre homme dans tout le théâtre. »
« C’est son art, capitaine Joliette ! Je vous dis que cet homme est rusé comme un serpent et impitoyable comme un tigre. Pas plus tard que ce matin, il a cherché à obtenir accès à moi, avec quel motif inique, je l’ignore ; mais j’ai renvoyé sa lettre, avec une réponse qui a dû blesser son orgueil au vif ! »
« J’ai vu cette réponse, » dit le capitaine. « Monte-Cristo me l’a montrée lui-même à sa résidence, le Palazzo Costi. »
« Quoi ! » cria Mlle d’Armilly avec une colère accrue. « Vous l’avez vue, vous avez lu mes propres mots, et pourtant vous l’avez amené dans votre loge ? »
« Écoutez, Louise, et soyez raisonnable. Il m’a dit que votre nom lui semblait familier et pourtant il ne parvenait pas à se rappeler où ou dans quelles circonstances il l’avait entendu. Il a été étonné du ton de votre réponse à sa note formelle et, je dois dire, très polie. J’étais sûr qu’il devait y avoir une erreur de votre part, que vous l’aviez confondu avec une autre personne. J’étais allé au Palazzo Costi expressément pour l’inviter à vous entendre chanter, pour qu’un si grand homme soit présent et assiste à votre triomphe ! J’étais fier de vous, Louise, fier de vous en tant qu’artiste et en tant que femme, et je voulais que mon ami entre tous partage mon appréciation exaltée de vous. Telles sont les raisons qui m’ont poussé à l’amener dans ma loge ce soir, et, assurément, si j’ai commis une erreur, je mérite le pardon pour mes motifs ! »
« Je ne vous pardonnerai jamais, quels que soient vos motifs ! » cria Mlle d’Armilly, avec vindicte. « Sa présence a ruiné la représentation et m’a déshonorée, moi, Louise d’Armilly, aux yeux de tout Rome ! »
Le capitaine resta sans voix, atterré par sa fureur. Blanche de colère, les yeux étincelants et la poitrine haletante, elle ressemblait à un beau démon.
« J’aurais triomphé comme d’habitude s’il n’avait pas été là, » continua-t-elle furieusement et amèrement, « et demain la Ville Éternelle aurait été à mes pieds, j’aurais été une reine reconnue, que dis-je, plus grande encore que n’importe quel souverain vivant, mais maintenant j’ai échoué et je ne suis rien ! Capitaine Joliette, vous êtes responsable de tout cela, et pourtant vous pensez mériter le pardon pour vos motifs ! Eh bien, mon cher, vous êtes pire qu’un idiot ! Non, je ne vous pardonnerai jamais, jamais ! »
Elle fit les cent pas dans la loge tout en parlant, ses petites mains blanches s’agitant comme si elles étaient prêtes à mettre le jeune soldat en pièces. Joliette l’observa un instant puis dit :
« Vous êtes une créature singulière, Louise, un problème que je dois admettre ne pas pouvoir résoudre. Qu’est le comte de Monte-Cristo pour vous pour que vous vous évanouissiez à la simple vue de lui ? Vous ne pouvez certainement pas avoir été associée d’une manière ou d’une autre à sa vie passée, avoir souffert de la vengeance signalée qu’il a exercée sur ses ennemis il y a des années ! »
Mlle d’Armilly s’arrêta soudain dans sa marche excitée et, saisissant le capitaine par le bras avec une emprise si forte qu’un frisson de douleur le traversa, cria d’un ton menaçant :
« Si vous osez mentionner à nouveau la vengeance diabolique de Monte-Cristo, je vous bannirai pour toujours de ma présence ! »
À ce moment, l’un des responsables du théâtre apparut à la porte de la loge.
« Un mot pour mademoiselle, » dit-il en s’inclinant profondément.
La prima donna prit le pli cacheté des mains de l'homme et jeta un coup d'œil à l'adresse inscrite sur l'enveloppe. Ce faisant, elle fronça les sourcils et s'écria :
« Son écriture ! Encore une insulte ! Je ne le lirai pas ! »
Le fonctionnaire se retira, confus.
« L'écriture de qui ? » demanda Joliette, dont la curiosité et la jalousie avaient été simultanément éveillées. Mlle d'Armilly avait fréquemment fait allusion à ses nombreux admirateurs et aux lettres qu'elle recevait d'eux ; le capitaine en tira naturellement la conclusion que ce mot avait été envoyé par quelque ardent soupirant romain. Il considéra l'exclamation de l'artiste et son apparente contrariété comme de simples stratagèmes destinés à le tromper.
« L'écriture de qui ? » répéta Mlle d'Armilly avec dédain. « Dois-je tout vous expliquer ? »
Le jeune homme avait supporté avec une relative équanimité tout ce que sa compagne avait déversé sur lui dans sa colère, mais il ne pouvait supporter l'idée d'un rival ; la simple pensée était une torture.
« Louise, » plaida-t-il, « laissez-moi voir cette lettre, laissez-moi la lire. »
« Quoi ! Faut-il donc que vous examiniez ma correspondance privée ! Capitaine Joliette, vous allez trop loin ! Vous en avez déjà fait assez ce soir, sans ajouter l'insulte à l'injure ! »
« Je n'ai pas cherché à vous injurier, Louise, Dieu m'en est témoin ! Et je ne souhaite pas non plus vous insulter ; mais cette lettre, je dois et je veux la lire ! »
« Vous parlez comme si j'étais déjà votre femme et votre esclave. Adoptez un ton différent et moins autoritaire, monsieur. Capitaine Joliette, vous n'êtes pas encore mon mari ! »
« Si seulement je l'étais, et si j'étais sûr de votre amour, Louise ! L'incertitude continuelle dans laquelle vous me maintenez est insupportable ! Vous refusez de me laisser lire cette lettre ? »
Le jeune homme, à son tour, se mit à arpenter la loge avec excitation, ses soupçons jaloux devenant de plus en plus forts.
Mlle d'Armilly le regardait triomphalement. Elle était fière de la vaste influence qu'elle exerçait sur ce guerrier brave et viril. Il se tenait impassible devant la gueule des canons, mais elle pouvait le faire trembler et pâlir !
« Vous refusez de me laisser lire cette lettre ? » répéta-t-il.
« Et si je ne refusais pas ? » dit-elle d'un ton plus doux.
« Vous ferez de moi un homme bien heureux ! »
« Alors lisez-la, car moi, je ne le ferai pas ! Ainsi je montre mon mépris pour son misérable et lâche auteur ! »
Elle froissa le mot dans sa main et le jeta sur le sol. Puis elle posa son pied dessus.
Joliette se baissa et le prit sous la botte de la jeune femme. Il déplia l'enveloppe, l'ouvrit, en retira le billet et lut ce qui suit :
« Le comte de Monte-Cristo présente ses respects à Mlle d'Armilly et la prie d'accepter l'expression de ses profonds regrets quant au fait que sa présence dans la loge du capitaine Joliette ait causé une si grave catastrophe. Il est dans l'impossibilité de comprendre pourquoi Mlle d'Armilly nourrit une aversion si profonde à son égard, et pourquoi sa vue peut l'affecter si sérieusement. Si Mlle d'Armilly daignait s'en expliquer, il considérerait cela comme une faveur particulière. Il espère que le capitaine Joliette ne sera en aucune façon blâmé pour ce qui s'est produit, car ce monsieur, lorsqu'il a invité le comte à partager sa loge, était aussi pleinement convaincu que le comte lui-même que Mlle d'Armilly ne le connaissait pas et ne le reconnaîtrait pas. »
Alors que Joliette lisait les dernières lignes qui le disculpaient si complètement, il ne put réprimer une exclamation de joie.
« Louise, » s'écria-t-il, « le comte de Monte-Cristo a écrit pour m'exculper ! »
« Vraiment ! » répondit la prima donna avec mépris.
« Oui ; il vous présente aussi ses excuses et vous demande d'expliquer pourquoi sa vue vous affecte si sérieusement. »
« Il demande une explication, n'est-ce pas ? » s'écria Mlle d'Armilly, sa colère reprenant le dessus. « Il n'en aura jamais ! »
« Mais vous me pardonnerez, puisque vous voyez que je suis totalement innocent ? »
« Je prendrai votre pardon en considération, capitaine. Mon attitude envers vous sera grandement influencée par votre conduite future à l'égard du misérable qui se fait appeler Monte-Cristo ! »
« Vous ne voulez sûrement pas que je le rejette, que je le fuie ? »
« Le préférez-vous à moi ? »
« Je vous aime, Louise, je vous aime plus que tout au monde ! Mais j'estime beaucoup le comte de Monte-Cristo. Il existe entre nous des liens que vous ne comprenez pas. »
« Je ne me soucie pas de les comprendre. Je vous ai dit que cet homme est mon ennemi. Cela devrait vous suffire. Mon amant et mon ennemi ne peuvent être amis. Choisissez entre nous ! »
« Voulez-vous que je me brouille avec lui ? »
« Vous brouiller avec lui ? Oui ; et pas seulement cela ! Je veux que vous le défiiez, que vous le tuiez ! »
Le jeune homme resta atterré. Il était totalement dépourvu de préparation face à cette explosion, cette demande sauvage et vindicative.
« Le combattre, le tuer, Louise ! Vous ne pouvez pas, vous ne pensez pas ce que vous dites ! »
« Ai-je l'habitude d'utiliser des mots en l'air ? »
« Louise, Louise, je vous en supplie, ne m'imposez pas de telles conditions horribles ! »
« Avez-vous peur de Monte-Cristo ? »
« Je n'ai peur d'aucun homme vivant, Louise ; mais je ne peux défier Monte-Cristo en duel, même pour vous ! »
« Alors vous refusez de me protéger, de vous faire mon champion ? »
« Oh ! Louise, comment pouvez-vous parler ainsi ! Je verserais joyeusement chaque goutte de sang de mes veines pour vous, je donnerais volontiers ma vie pour vous, mais ne me demandez pas de lever la main contre le comte de Monte-Cristo ! »
La belle femme regarda l'énergique interlocuteur avec hauteur et mécontentement. Elle n'était pas peu déçue. Elle avait pensé que son influence sur son soupirant était illimitée, mais il apparaissait maintenant qu'elle avait ses limites. Elle ne désespérait cependant pas. Connaissant bien la merveilleuse fascination qu'elle exerçait sur les hommes, elle décida d'en faire porter toutes les batteries sur le capitaine Joliette. Elle était résolue à assouvir une terrible vengeance sur le comte de Monte-Cristo pour quelque blessure mystérieuse qu'il lui avait infligée par le passé, une blessure au sujet de laquelle elle refusait de se confier, même à son amant officiel, et elle était déterminée à ce que Joliette donne la preuve la plus haute de son dévouement en devenant l'instrument de cette vengeance.
Avec la finesse d'une femme du monde expérimentée, elle comprit aisément qu'un effort particulier serait requis de sa part pour plier le galant soldat à sa volonté et le contraindre à exécuter son dessein inexorable. Elle ferait cet effort spécial et, ce faisant, elle se rendrait si captivante, si séduisante, si désirable que Joliette ne pourrait manquer d'être enivré par ses charmes et ses fascinations. Alors, sous l'emprise folle de sa passion aveugle, excitée au maximum, il serait prêt à tout pour elle, à tout, même à commettre un crime, même à verser le sang de son plus cher ami !
À ce stade, Mlle d'Armilly, se détournant du capitaine comme en signe de vif mécontentement, car c'était une partie importante de son plan que d'adopter une certaine froideur envers lui au début, actionna une sonnette et, aussitôt, son frère Léon et sa femme de chambre apparurent.
« Franchette, » dit-elle en s'adressant à cette dernière, « aidez-moi pour ma toilette de ville. Je me suis suffisamment remise pour retourner à l'Hôtel de France. »
Sans se soucier de la présence du capitaine et de Léon, la prima donna intrigante commença aussitôt à retirer le costume qu'elle avait porté durant l'opéra. La femme de chambre l'aida dans cette opération avec l'impassibilité extérieure des domestiques de théâtre, bien qu'elle esquissât un sourire imperceptible en réalisant que cet étalage des charmes personnels de sa maîtresse était fait uniquement dans le but de rendre le jeune soldat encore plus esclave de cette sirène rusée.
Alors que Mlle d'Armilly se tenait en corset et jupons moulants d'un blanc immaculé qui soulignaient délicatement sa silhouette parfaite, sa gorge fine, ses épaules et ses bras déployant leur éclat resplendissant, le capitaine Joliette la regardait comme un homme en extase. Jamais de toute sa vie, pensa-t-il, n'avait-il posé les yeux sur une femme aussi parfaitement belle, aussi divine. Elle était aussi parfaite qu'une peinture de Vénus, et mille fois plus adorable pour être vivante. Il retint son souffle en voyant son sein palpiter et sentit qu'il donnerait tout ce qu'il possédait au monde pour l'appeler sienne, pour être avec elle à jamais.
Léon semblait quelque peu embarrassé par les manières de sa sœur et rougissait comme une jeune fille, la marée pourpre donnant à son visage une beauté tout à fait féminine.
L'opération de la toilette terminée, Mlle d'Armilly se contempla triomphalement dans le miroir. Elle était bien consciente d'avoir rivé ses chaînes très étroitement sur son amant, mais, malgré cela, elle ne pouvait savoir que par une expérience réelle s'il était suffisamment sous sa domination pour accéder à ses vœux concernant le comte de Monte-Cristo. C'est pourquoi elle résolut de faire cet essai sans délai, avant que la réflexion froide ne vienne en aide au guerrier ébloui pour lui permettre de réaliser qu'un piège lui avait été tendu.
Quittant le miroir, elle alla aux côtés du capitaine Joliette et, posant sa main sur son bras tout en jetant dans ses yeux tout le magnétisme de son regard, elle dit d'un ton suave :
« Voulez-vous m'accompagner à l'hôtel, capitaine ? »
Le jeune homme acquiesça avec joie, et bientôt un équipage élégant l'emportait rapidement vers les appartements de la prima donna.
CHAPITRE V.
ANNUNZIATA SOLARA.
C'était un après-midi de printemps lumineux et chaud, et la Piazza del Popolo, la grande promenade de Rome, était noire de joyeux promeneurs des deux sexes, tandis que le Corso et les deux autres artères principales divergeant de cette vaste place publique étaient également bondés de jeunes et de vieux. Les arbres étaient couverts d'un feuillage vert frais, et une multitude de fleurs en pleine floraison ornait la Piazza ainsi que les fenêtres des palais adjacents et des humbles demeures. Des sons de joie et d'allégresse s'entendaient de toutes parts, tandis que, çà et là, des accents de musique douce étaient audibles. C'était vraiment une scène des plus inspirantes, faite de lumière et de vie. Les flirts étaient fréquents entre de belles jeunes filles au teint sombre, aux cheveux et aux yeux pareils à la nuit, dans leur tenue pittoresque, et de jeunes galants à l'aspect viril, tandis que, çà et là, des regards sombres et renfrognés parlaient d'une jalousie aussi ardente que le feu, laissant deviner des vengeances conjugales et des tragédies amoureuses caractéristiques des Italiens au sang chaud et impétueux.
Au milieu de la foule sur la Piazza, deux jeunes gens flânaient, bras dessus bras dessous. C'étaient le vicomte Giovanni Massetti et Esperance, le fils de Monte-Cristo. Ils semblaient être de grands amis et bavardaient gaiement tout en avançant tranquillement. Leur humeur était en parfaite harmonie avec la scène animée qui les entourait, et ils n'étaient manifestement pas insensibles aux charmes des nombreuses jolies jeunes filles qu'ils croisaient et sur lesquelles ils jetaient des regards admiratifs.
Soudain, une jeune paysanne d'une beauté éblouissante apparut sur la Piazza, tout près d'eux. Elle avait apparemment environ dix-sept ans, rayonnante d'une santé robuste, ses joues pleines ayant la teinte de la rose rouge. Ses manches, retroussées au-dessus des coudes, dévoilaient des bras parfaits qui auraient fait l'envie d'un sculpteur. Ses pieds étaient nus et ses jupes courtes offraient des aperçus éblouissants de chevilles finement tournées et de jambes d'une forme presque parfaite. Son visage avait une expression joyeuse et agréable, non exempte d'une espièglerie piquante et d'une sorte de coquetterie délicate et envoûtante. Elle était fleuriste et vendait des bouquets depuis un panier porté avec désinvolture sur un bras. Elle s'adressait avec aisance aux jeunes hommes qu'elle rencontrait, offrant ses marchandises avec tant de réserve et de modestie qu'elle manquait rarement de trouver appréciation et clients généreux. Il n'y avait pas même l'ombre d'audace ou d'effronterie en elle, mais elle possédait cette totale assurance qu'engendre une parfaite familiarité avec sa vocation quelque peu risquée et périlleuse.
Giovanni et Esperance l'aperçurent simultanément. Tous deux furent frappés par son apparence et son comportement, auxquels son costume de paysanne, voyant mais propre et net, donnait un éclat supplémentaire.
« Quelle belle fille ! » s'exclama involontairement Esperance.
« Une divinité ! » répondit le vicomte avec excitation.
Puis ils se regardèrent et rirent, manifestement assez honteux de l'admiration qu'ils avaient exprimée avec tant d'enthousiasme.
« Ses premiers mots, cependant, dissiperont l'illusion au vent, » dit Esperance, cyniquement. « Elle est sans doute aussi ignorante qu'elle est jolie. »
« Très probable, » renchérit Giovanni. « La beauté extérieure de ces paysannes dissimule généralement beaucoup de grossièreté intérieure, pour ne pas dire de dépravation. »
Ils allaient poursuivre leur chemin lorsque la jeune fille s'avança, leur offrant ses bouquets. Sa voix était si douce, si mélodieuse, si délicieusement modulée, que les jeunes hommes s'arrêtèrent malgré eux. Elle se tenait dans une attitude très gracieuse, ses lèvres corail entrouvertes révélant des dents aussi blanches et étincelantes que des perles. Un magnétisme subtil semblait émaner d'elle, qui ne fut pas sans influence sur les deux jeunes gens. De plus, ses paroles ne témoignaient pas de cette ignorance à laquelle Esperance faisait allusion, ni de cette dépravation dont le vicomte avait parlé.
« Achetez quelques bouquets pour vos belles amoureuses, signors, » dit-elle. « Ils réjouiront leurs cœurs, car leur parfum parle d'amour ! »
« L'amour ! » s'exclama Giovanni, souriant de son sérieux et de son langage poétique. « Que sais-tu de l'amour ? »
« Ah ! signor, » répondit-elle en rougissant profondément et en détournant les yeux, « quelle fille ne connaît pas l'amour ! Même la plus humble des paysannes ressent la flèche du petit dieu aveugle ! »
Les jeunes hommes étaient amusés et intéressés. Bien qu'appartenant à la classe inférieure, cette pauvre fleuriste avait certainement reçu quelque éducation et était douée d'une bonne part des sentiments les plus raffinés. Esperance se sentait attiré vers elle, et Giovanni éprouvait une fascination qu'il n'était pas difficile d'expliquer. Séparé de Zuleika, empli du désespoir d'un amant, l'ardent vicomte n'était pas opposé à un petit flirt, plus ou moins innocent. Voilà son opportunité ; il cultiverait la connaissance de cette fille romantique et belle. Où était le mal ? Il n'avait nullement l'intention d'être infidèle à Zuleika, et cette piquante paysanne ne s'en porterait pas plus mal d'égayer certaines de ses heures tristes. Sans aucun doute, elle était accessible et accueillerait volontiers une telle diversion, surtout s'il versait de l'or généreusement dans son giron.
« Je vais t'acheter quelques fleurs, ma fille, » dit-il, encourageant.
« Voici un beau bouquet, signor, » dit la jeune fille, souriant joyeusement à la perspective de réaliser une vente profitable, tout en lui tendant une magnifique sélection de boutons et de fleurs parfumés.
Giovanni prit le bouquet et, en même temps, pressa doucement les doigts fuselés de la jeune fille. Ils étaient doux et veloutés sous son toucher. Un frisson délicieux le parcourut à ce contact. La fleuriste ne manifesta aucun déplaisir. Il était clair qu'elle était habituée à de telles avances. Le vicomte glissa une pièce d'or de valeur considérable dans sa main, éprouvant à nouveau ce frisson délicieux.
« C'est trop, signor, » dit la jeune fille en regardant la pièce, « et je n'ai pas la monnaie. Vous devez attendre un instant que je la trouve. »
« Peu importe la monnaie, » répondit Giovanni. « Gardez tout. »
La jeune fille parut étonnée d'une telle libéralité, puis un sourire joyeux illumina son beau visage.
« Oh ! Merci, merci infiniment, signor, » dit-elle, expansive, la couleur s'intensifiant sur ses joues tentantes. Giovanni se retint avec peine de les embrasser.
« Quel est ton nom, ma fille ? » demanda-t-il alors qu'elle s'apprêtait à partir.
« Annunziata Solara, signor, » répondit-elle, surprise qu'une telle question lui fût posée.
« Où habites-tu ? »
« À la campagne, juste au-delà du Trastevere. »
« Vis-tu seule ? »
« Non ; avec mon père, Pasquale Solara. »
« Quelle est sa profession ? »
« Il est berger, signor. »
La jeune fille salua les deux jeunes hommes et, avec un regard jeté à Giovanni qui fit vibrer son sang dans ses veines, elle passa son chemin et fut bientôt perdue dans la foule des promeneurs.
Esperance, qui avait observé cette scène avec une curiosité amusée, éclata d'un rire franc alors que le vicomte se tournait vers lui avec quelque chose qui ressemblait fort à un soupir.
« Giovanni, » dit-il, « la jolie Annunziata Solara t'a ensorcelé ! »
« Pas tout à fait à ce point, Esperance, » répondit le jeune Italien. « Mais c'est une créature glorieuse, n'est-ce pas ? »
« Oui, pour ce qui est de l'apparence ; mais tout ce qui brille n'est pas or, et cette belle Annunziata pourrait bien se révéler une furie ou un démon parfait à y regarder de plus près ! »
Giovanni lança à son ami un regard de reproche.
« Ne l'insulte pas avec de telles insinuations misérables, » répondit-il chaleureusement.
Esperance sourit et dit :
« Tu es épris d'elle, c'est évident ! »
« Je ne le suis pas, mais je l'admire comme j'admirerais n'importe quoi de beau. »
« Appelle cela comme tu veux. Quoi qu'il en soit, il est peu probable que tu la revoies. C'était une vision, et elle s'est évanouie. »
« Mais je n'ai pas l'intention de la perdre de vue. »
« Tu ne veux pas dire que tu comptes aller la chercher ? »
« C'est exactement ce que je veux dire. »
Esperance regarda son ami d'un air interrogateur et, en même temps, inquiet.
« Quand comptes-tu aller la chercher ? »
« Cette nuit même. »
« Dans le Trastevere ? »
« Non. Tu n'as pas bien entendu. Elle a dit qu'elle vivait à la campagne, juste au-delà du Trastevere. J'irai l'y chercher. »
« Quoi ! Seul ? »
« Seul. »
« Prends garde, Giovanni ! Ses yeux brillants pourraient t'entraîner dans le danger ! Comment sais-tu qu'elle n'a pas quelque amant brigand farouche, qui t'attendra avec un stylet ? »
« Balivernes ! Tes craintes sont enfantines ! »
« Je n'en suis pas si sûr. La campagne au-delà du Trastevere est infestée par des brigands audacieux, qui n'hésiteraient pas à te capturer pour réclamer une rançon. Pas plus tard qu'à l'autre jour, le tristement célèbre Luigi Vampa a accompli un tel exploit, exigeant une très forte somme pour la libération de son prisonnier, qui était un riche noble comme toi. »
« Je prendrai le risque ! »
« Tu es fou ! »
« Je ne le suis pas. Je n'ai aucune crainte des brigands. Ils n'oseraient pas poser ne serait-ce qu'un doigt sur un Massetti ! »
Le jeune vicomte se redressa fièrement en parlant. Il croyait le pouvoir de sa famille invincible.
Esperance était totalement incapable de comprendre l'emprise ferme que cette infatuation soudaine avait prise sur son ami. Bien sûr, il comprenait parfaitement l'influence de la beauté féminine sur la jeunesse ardente et obstinée, et il admettait en lui-même qu'Annunziata était vraiment très belle et séduisante ; pourtant, elle ne l'était pas plus qu'une multitude d'autres filles qui seraient heureuses de gagner un sourire du vicomte Massetti à n'importe quel prix, et dont la poursuite serait totalement dénuée de danger. Il était bien connu que les brigands rusés envoyaient fréquemment de belles jeunes femmes à Rome pour leur attirer des proies, et Annunziata Solara, avec toute sa réserve apparente, ne pourrait-elle pas être l'une de ces dangereuses Dalila ?
Après plusieurs tentatives supplémentaires pour dissuader le vicomte de l'aventure téméraire qu'il avait décidé d'entreprendre, toutes vaines, Esperance résolut que son ami impétueux n'irait pas seul cette nuit-là en quête de la fascinante Annunziata. Il le suivrait sans être vu et s'efforcerait de le protéger si la nécessité s'en faisait sentir. Il connaissait trop bien la nature du vicomte pour proposer de l'accompagner, car une telle proposition serait sans aucun doute reçue avec dédain, voire comme une insulte absolue. Il le surveillerait cependant et, si tout allait bien, Massetti n'en saurait rien. Si, au contraire, son aide était nécessaire, il pourrait intervenir et la lui apporter. Dans ce cas, la gratitude de la part du vicomte l'empêcherait de demander une explication sur sa présence.
Pendant ce temps, les jeunes gens avaient poursuivi leur promenade et étaient passés de la Piazza del Popolo au Corso. Giovanni était taciturne et maussade. Il regardait droit devant lui, ne remarquant pas les beautés élégamment vêtues qui encombraient cette grande artère, lesquelles, en temps ordinaire, auraient retenu son attention. Il n'en allait pas de même pour Esperance ; il admirait les dames vivaces sur le trottoir ou dans leurs belles voitures tirées par des chevaux fougueux. De temps à autre, il reconnaissait une connaissance parmi elles et saluait, mais Giovanni ne reconnaissait personne. Il semblait plongé dans une rêverie que rien ne pouvait rompre. À peine répondait-il aux remarques occasionnelles d'Esperance, et quand il le faisait, c'était avec l'air d'un homme dont les pensées sont au loin.
Devant le large portique du magnifique Palazzo Massetti, Esperance, le fils de Monte-Cristo, fit ses adieux à son ami. Alors qu'il se retournait pour partir, il dit :
« Ta détermination est-elle toujours intacte ? Comptes-tu toujours chercher Annunziata Solara dans la campagne au-delà du Trastevere ? »
Giovanni lui jeta un regard perçant en répondant, avec quelque impatience :
« Ma détermination est intacte. Je la chercherai ! »
« Cette nuit ? »
« Cette nuit ! »
Esperance ne dit plus rien, mais s’en alla, rempli de sombres pressentiments. Il ressentait une prémonition funeste et avait la certitude que son ami, aveuglé par sa passion, allait au-devant d’un malheur terrible au cours de l’expédition romantique et périlleuse de cette nuit. Il était désormais fort tard, et le jeune homme dirigea ses pas avec hâte vers le Palazzo Costi, mûrissant son plan à mesure qu’il marchait. Il informerait le comte de Monte-Cristo qu’il avait été invité à accompagner quelques amis lors d’une excursion d’agrément, sollicitant sa permission de s’absenter de Rome pour quelques jours. Cette autorisation obtenue, il revêtirait la tenue d’un paysan italien, se rendrait au Ponte St. Angelo et là, dans l’ombre du pont, attendrait la venue du vicomte Massetti. Lorsque ce dernier aurait franchi le lieu de sa cachette, il le suivrait à distance, ne le perdant pas de vue et l’observant attentivement.
Monte-Cristo ne fit aucune objection à l’absence proposée par son fils, et le jeune homme, après un souper rapide, se hâta vers sa chambre à coucher, où il revêtit bientôt une tenue de paysan qu’il avait portée lors d’un récent bal masqué. Se plaçant devant une psyché, il appliqua une teinte sur son visage, lui donnant la couleur de celle d’un laboureur hâlé par le soleil. Lorsque son déguisement fut complet, il s’examina triomphalement dans la glace. Même son père ne l’aurait pas reconnu, tant il avait radicalement altéré son apparence.
Gagnant la rue par une porte dérobée sans être aperçu, il fut rapidement au pont. Alors qu’il pénétrait dans l’ombre de l’une des culées, il entendit la grande horloge du Vatican sonner sept heures. C’était le crépuscule, mais tout autour de lui était aussi distinctement visible qu’en plein jour. Il jeta un regard dans toutes les directions. Aucun signe de Giovanni. L’ardent jeune vicomte avait-il déjà traversé le Tibre ?
Il ne le crut pas et attendit patiemment pendant un quart d’heure. Toujours aucun signe. Alors il commença à s’inquiéter. Massetti avait certainement passé le pont et il l’avait manqué. Il attendit quelques minutes de plus, dévoré par l’impatience et l’anxiété. Enfin, il en vint à la conclusion que Giovanni l’avait précédé, était parti seul, sans protection. Il devait en avoir été ainsi ; sinon, il serait certainement apparu avant cela. La pensée était une torture. À quels périls inconnus, à quels dangers mortels s’exposait-il au milieu des marais, hors des murs de la ville ? Mais peut-être n’avait-il pas encore laissé les murs de la ville derrière lui ! Un rayon d’espoir vint à Esperance. Si Massetti était encore dans les limites du Trastevere, il pourrait, en faisant preuve de célérité, le rattraper ! Il tenterait le coup, en tout cas. Alors qu’il formait cette résolution, il émergea de l’ombre de la culée. À cet instant, un homme monta sur le pont et passa devant lui. Il passa si près qu’ils se touchèrent presque, proférant un juron étouffé en trouvant un intrus sur son passage. Son allure était rapide, si rapide qu’il fut bientôt loin. Il n’avait même pas regardé Esperance, et il sembla à ce dernier qu’il s’était efforcé de dissimuler son visage. L’homme était de la taille de Giovanni et avait le maintien de Giovanni, mais la ressemblance s’arrêtait là. C’était certainement un paysan ; sa tenue l’attestait ; de plus, son visage, dont Esperance avait eu un aperçu, était rude et tanné. Le fils de Monte-Cristo ressentit une pointe de vive déception ; puis il jeta un regard sur ses propres vêtements, pensa à son propre visage teint, et une révélation lui vint comme un éclair : l’homme était Giovanni – Giovanni déguisé ! Il regarda précipitamment sa silhouette qui s’éloignait ; ce n’était plus qu’un point minuscule dans le lointain, à peine discernable dans le crépuscule déclinant. Il se lança rapidement à sa poursuite, courant presque à travers le pont. Après une course chaude et harassante, il gagna finalement tant de terrain sur l’objet de sa sollicitude qu’il fut aussi près qu’il le jugea prudent. Il était maintenant sûr que l’homme devant lui était le vicomte Massetti.
Esperance fit une pause d’une seconde pour reprendre son souffle ; puis il continua à un rythme plus lent. Celui qu’il poursuivait n’avait pas découvert la poursuite ; il cheminait d’un pas régulier et vigoureux, ne se retournant jamais. Ainsi, les deux hommes traversèrent le Trastevere, et chacun à son tour, émergeant d’une porte dans le mur de la Cité léonine, passa dans la campagne marécageuse au-delà. Ils n’étaient pas allés très loin quand Esperance vit Giovanni tressaillir soudain ; au même moment, il entendit une voix forte et rauque crier :
« Au nom de Luigi Vampa, halte ! »
Tendant les yeux, Esperance parvint finalement à percer la pénombre des environs et aperçut un brigand gigantesque, qui portait un masque noir, se tenant au milieu de la route et présentant un pistolet à la tête de l’homme qu’il avait toutes les raisons de croire être Giovanni Massetti.
CHAPITRE VI.
LA PUISSANCE D’UN NOM.
Le jeune vicomte, car c’était bien lui que le gigantesque brigand masqué avait arrêté, fut ébranlé un instant par cette interruption imprévue de son voyage à la poursuite de la belle fleuriste. Il fixa l’énorme bandit en face de lui d’abord avec stupeur, puis avec colère. Le voleur continua calmement de le tenir en joue avec son pistolet ; comme Giovanni faisait un mouvement de la main vers un stylet qu’il portait à la ceinture de son costume de paysan, l’œil vif de l’homme détecta son intention et il s’exclama, d’un ton de commandement rude :
« Touchez à ce stylet et je vous fais sauter la cervelle ! »
Le vicomte laissa retomber sa main ; il était brave comme un lion, mais le bandit avait l’avantage sur lui et, courageux qu’il fût, il reconnut instantanément la folie d’ignorer son avertissement. Sa rage et son indignation, cependant, étaient trop grandes pour qu’il puisse les contenir. Il cria à son robuste adversaire :
« Pourquoi arrêtez-vous un pauvre paysan à qui vous ne pouvez rien soutirer ? »
« Vous n’êtes pas un pauvre paysan, signor ! »
« Je ne le suis pas, hein ? Eh bien, fouillez-moi et voyez ! »
« Vous n’êtes ni un pauvre paysan, signor, ni un paysan du tout ! Je vous ai vu trop souvent à Rome pour être trompé par le piètre déguisement que vous portez si peu naturellement ! Je vous connais ! Vous êtes le vicomte Giovanni Massetti ! »
« Eh bien, et si je le suis ? » répliqua vivement le jeune homme. « Ce fait ne profitera ni à vous ni à aucun membre de votre maudite et lâche bande ! »
« Prenez garde à la façon dont vous parlez, signor ! » s’exclama le bandit, d’un ton menaçant. « L’insolence envers vos ravisseurs pourrait vous coûter plus cher que vous ne seriez disposé à payer ! »
« Vraiment ? »
« Oui ; je veux dire exactement ce que je dis. Cela pourrait vous coûter la vie ! »
Giovanni fixa le brigand avec des yeux impassibles. Il rendit menace pour menace.
« Prenez ma vie, si vous le voulez », dit-il. « Ce serait le pire ouvrage que vous ayez jamais accompli ! »
« Puis-je demander pourquoi, signor ? »
« Cela soulèverait ma famille contre vous et le résultat ne pourrait manquer d’être votre extermination ! »
L’homme rit bruyamment et répliqua avec causticité :
« Vous plaisantez ! Que peut faire votre famille contre Luigi Vampa et ses camarades, qui sont depuis longtemps tolérés par la plus haute autorité ! »
Ce fut le comble de l’insulte, et Giovanni, poussé au plus haut degré de fureur, incapable de se contenir plus longtemps, arracha son stylet de son fourreau et, l’élevant en l’air, se précipita frénétiquement vers le gigantesque brigand. Aussitôt, ce dernier fit feu. Giovanni laissa tomber son arme ; son bras droit tomba inerte le long de son corps.
Esperance, pendant ce temps, n’était pas resté inactif. Son excitation était intense, et s’y mêlait une peur terrible pour la sécurité de son ami. Néanmoins, il parvint finalement à se calmer et à se recueillir suffisamment pour former un plan d’action et le mettre à exécution. Il s’était muni d’un pistolet qu’il avait fraîchement chargé avant son départ du Palazzo Costi. Il tira cette arme de sa cachette au premier signe de danger, en armant le chien sans bruit. La route était bordée de grands buissons épais d’où se projetaient une frange d’ombres lourdes. Le long de cette frange sombre, Esperance se glissa d’un pas prudent vers l’énorme bandit, dès qu’il l’aperçut se tenant au milieu de la chaussée et nota son attitude menaçante. Tandis qu’il avançait furtivement, la lune se leva soudain, inondant la scène de sa lumière argentée. Ses rayons, cependant, ne perturbèrent pas la ligne d’ombres bordières, et Esperance passa inaperçu. Lorsque le brigand fit feu, il était tout près de lui. Voyant le bras de Giovanni tomber et réalisant qu’il était blessé, le fils de Monte-Cristo leva promptement son arme et, couvrant le gigantesque malfaiteur, fit feu directement sur son cœur. Le sang jaillit de la poitrine de l’homme. Il s’affaissa au sol, où il gisait en tressaillant convulsivement ; en un instant, il expira sans même pousser un gémissement.
Giovanni, dont le bras était gravement brisé et qui souffrait d’une douleur affreuse, resta muet de stupeur devant cette intervention soudaine et inattendue en sa faveur. Esperance bondit instantanément à ses côtés. Le jeune Italien le fixa comme s’il avait été une apparition de l’autre monde. Il ne parvint pas à le reconnaître dans sa tenue de paysan, avec son visage teint.
« Qui êtes-vous ? » haleta-t-il, dès qu’il put trouver ses mots.
« Ne me reconnaissez-vous pas ? » demanda Esperance, étonné. Dans son excitation, il avait oublié son déguisement.
« Vous êtes un étranger pour moi », répondit le vicomte, « mais ma gratitude n’en est pas moins grande pour autant. Vous m’avez arraché à la captivité, peut-être sauvé la vie ! »
« Je ne suis pas un étranger, Giovanni. Je suis votre ami, Esperance. »
« Quoi ! Esperance dans cette tenue, avec ce visage hâlé ! Je trouvais que votre voix avait une sonorité étrangement familière, mais votre déguisement s’est révélé trop complet pour que je puisse le percer ! »
Ces mots rappelèrent à l’esprit du fils de Monte-Cristo les changements qu’il avait apportés à son apparence. Pas étonnant que le vicomte n’ait pas réussi à le reconnaître !
« Pourquoi vous êtes-vous déguisé, et comment êtes-vous arrivé ici en cette conjoncture critique ? » demanda Giovanni, après un silence.
« Je me suis déguisé pour pouvoir vous suivre sans crainte d’être détecté. Vous ne vouliez pas écouter la raison, et j’étais déterminé à vous protéger durant votre aventure téméraire autant qu’il serait en mon pouvoir. »
« Du fond du cœur, je vous remercie, Esperance. Vous êtes un ami brave autant que dévoué, tout à fait digne de votre illustre père ! Mais comment m’avez-vous reconnu ? Moi aussi, je suis déguisé. »
« Le fait que je sois moi-même déguisé m’a permis de percer le vôtre. Je vous ai reconnu presque immédiatement après que vous m’ayez dépassé sur le Ponte St. Angelo. »
« Quoi ! Étiez-vous le paysan que j’ai failli renverser en traversant le pont ? »
« C’était moi. Mais ne perdons pas plus de temps ; nous en avons déjà assez perdu. De plus, d’autres membres de la bande de Luigi Vampa rôdent probablement dans les environs, et j’imagine que nous avons tous deux eu suffisamment affaire aux bandits pour une nuit ! La prudence dicte que nous retournions immédiatement à Rome. Avec votre bras brisé, vous ne comptez sûrement pas poursuivre votre recherche de la belle Annunziata pour le moment ? »
« Non ; c’est impossible, je le regrette. Je retournerai avec vous à Rome. »
Alors que le vicomte parlait, un tremblement soudain le saisit, et il s’appuya sur l’épaule de son ami pour se soutenir.
« Vous vous sentez faible à cause de la perte de sang ! » s’exclama Esperance, très alarmé. « Quel étourdi je fais de ne pas avoir bandé votre blessure ! »
Sortant son mouchoir de sa poche, il essuya le sang du bras de son ami, bandant avec soin et tendresse la blessure ; puis il fit une écharpe avec le mouchoir de Giovanni, y plaçant le membre blessé. Le vicomte se sentit plus à l’aise ainsi, bien qu’encore quelque peu faible.
« Vous êtes un vrai médecin, Esperance », dit-il.
« Pas du tout », répondit le fils de Monte-Cristo ; « mais mon père m’a appris à traiter les blessures ; il disait que ce savoir me serait un jour utile, et ses paroles se sont révélées vraies. »
« Votre père est un homme extraordinaire ; il semble penser à tout, prévoir toutes les éventualités. Grâce au savoir qu’il vous a transmis, je suis maintenant en état d’entreprendre le voyage de retour. »
Les jeunes gens tournèrent leurs visages vers Rome, mais à peine avaient-ils fait une douzaine de pas que la route devant eux pullulait littéralement d’hommes armés à l’aspect rude, qui barraient efficacement leur progression. En un instant, ils furent encerclés. La résistance était impossible ; les deux amis se regardèrent et observèrent autour d’eux avec consternation. Les nouveaux venus étaient évidemment des bandits, membres de la bande désespérée de Luigi Vampa.
L’un des mécréants, qui semblait être le chef et qui était très pittoresquement vêtu, fit face à Giovanni et Esperance. Il avait un pistolet à la ceinture, mais ne le tira pas.
« Vous êtes mes prisonniers ! » dit-il, d’un ton d’autorité.
« Qui êtes-vous, et de quel droit nous retenez-vous ? » demanda Esperance, avec hauteur.
« Qui je suis », répliqua le brigand, d’une voix sévère, « ne vous regarde pas. Le droit par lequel je vous retiens est le droit du plus fort ! »
« Nous ne pouvons nous opposer à votre volonté, aussi déraisonnable et injuste soit-elle », répondit Esperance ; « mon ami est blessé et mon pistolet est déchargé. Nous ne pouvons que nous remettre à votre merci ; mais nous sommes des gentilshommes malgré notre costume, et nous exigeons d’être traités comme tels ! »
« Comment votre ami a-t-il été blessé et votre pistolet déchargé ? » demanda le bandit, avec méfiance.
« Mon ami a été attaqué et je lui suis venu en aide », répondit Esperance.
« Vous étiez dans un combat, alors », reprit le chef. Se tournant soudain vers ses hommes, il demanda : « Où est Ludovico ? »
« Il est monté sur la route il y a une demi-heure, et n’est pas encore revenu », répondit un jeune homme trapu et robuste, qui semblait être le lieutenant du chef.
« Tout à fait lui », dit le chef. « Toujours téméraire, toujours à chercher des aventures seul. J’ai entendu un coup de pistolet il y a quelque temps », continua-t-il, en regardant menaçamment Esperance. « Peut-être Ludovico a-t-il été assassiné ! Si c’est le cas, il en cuira à ses meurtriers ! Qu’on parte à sa recherche. »
Le lieutenant trapu, accompagné de plusieurs membres de la bande, partit immédiatement pour obéir à l’ordre.
Esperance jeta un regard anxieux vers Giovanni. Un nouveau danger les menaçait. Le brigand gigantesque qui avait été tué était, sans aucun doute, ce Ludovico. Son corps allait être trouvé et une vengeance sommaire serait exercée contre eux. Giovanni réalisa aussi le péril supplémentaire ; mais aucun des deux jeunes hommes ne donna le moindre signe de peur ; intérieurement, ils résolurent de faire face à la mort stoïquement, de l’accueillir sans qu’un muscle ne tressaille.
En peu de temps, le lieutenant et ses compagnons revinrent ; deux des hommes portaient le cadavre de l’énorme voleur ; ils le déposèrent sur l’herbe au bord de la route où le plein clair de lune ruisselait sur lui, montrant la blessure dans la poitrine et les vêtements saturés de sang. Un froncement de sourcils contracta le visage du chef ; il jeta un regard à Esperance et au vicomte avec un air de haine et de rage ; puis, se tournant vers le lieutenant, il dit :
« Eh bien ? »
« Nous avons trouvé Ludovico gisant sur la route à une courte distance d’ici », répondit l’homme trapu, avec une trace d’émotion dans sa voix rude. « Il a été abattu en plein cœur et était mort depuis quelque temps. »
Les brigands s’étaient rassemblés autour de la forme prostrée de leur camarade ; ils semblaient très affectés par son sort ; Ludovico était manifestement un favori.
Dès que le chef eut reçu le rapport de son subordonné, il se tourna vers les prisonniers, demandant sévèrement :
« Lequel d’entre vous a assassiné cet homme ? »
« Aucun assassinat n’a été commis », répondit Esperance, indigné. « L’énorme malfaiteur a tiré sur mon ami, lui brisant le bras, comme vous pouvez le voir ; il a été tué par mesure de défense. »
« Votre pistolet est déchargé », continua le chef, durement ; « cela, vous l’avez admis ; vous avez tué Ludovico ! »
« J’ai défendu mon ami, qu’il avait lâchement attaqué », dit Esperance, sombrement.
« Vous avez tué cet homme ? Oui ou non ! »
« Je l’ai tué ! »
« Assez ! » cria le chef, en grinçant des dents. « Vous paierez le prix de votre crime ! Vous mourrez tous les deux ! »
Il fit signe à son lieutenant et en un instant, Esperance et Giovanni furent solidement ligotés. Les jeunes hommes lurent une résolution désespérée et une vengeance féroce sur tous les visages rudes autour d’eux. Il n’y avait pas la moindre lueur d’espoir ; la mort leur serait administrée sur-le-champ et de la manière la plus sommaire. En effet, des nœuds coulants pendaient déjà à une paire d’arbres au bord de la route, attendant d’accomplir leur œuvre fatale. La vue de ces effroyables préparatifs réveilla Giovanni. Les yeux étincelants, il fit face au chef de la bande.
« Prenez garde ! » cria-t-il. « Si vous nous assassinez, vous aurez toute Rome à affronter ! Nous vous avons dit que nous étions des gentilshommes et non des paysans. Je suis le vicomte Giovanni Massetti et mon compagnon est le fils du célèbre comte de Monte-Cristo ! »
Alors que le jeune Italien prononçait ces mots, un nouveau venu apparut soudain sur la scène, pour qui tous les autres s’écartèrent. C’était un homme à l’allure intellectuelle, vêtu sans ostentation d’un costume de paysan.
« Qui a prononcé le nom du comte de Monte-Cristo ? » demanda-t-il.
Le chef pointa silencieusement Massetti, qui répliqua instantanément :
« J’ai prononcé le nom du comte de Monte-Cristo, et il tirera sûrement une amère vengeance de vous tous pour le meurtre de son fils ! »
« Son fils ? »
« Oui, son fils, qui se tient ici à mes côtés, ignoblement ligoté et menacé d’une mort honteuse ! »
L’inconnu se tourna vers Esperance et l’examina attentivement.
« Êtes-vous le fils de Monte-Cristo ? » demanda-t-il, visiblement agité.
« Je le suis », répondit Esperance, froidement.
« Donnez-moi un signe. »
« "Attendre et espérer !" »
« Sa maxime ! »
« Ah ! vous la reconnaissez. Reconnaissez-vous aussi ceci ? »
En parlant, le jeune homme leva sa main gauche, et une magnifique bague en diamant qu’il portait scintilla au clair de lune. Le nouveau venu prit sa main et jeta un coup d’œil sur le bijou, que le comte de Monte-Cristo portait depuis des années et qu’il avait, quelques jours auparavant, offert à son fils.
« Je suis convaincu », dit l’inconnu. Puis, se tournant vers le chef, il dit d’un ton de commandement : « Relâchez ces hommes ! »
« Mais ils ont tué Ludovico ! »
« Relâchez-les ! » tonna l’inconnu. « Ludovico aurait dû savoir mieux que de s’en prendre à mes amis ! »
Il fut instantanément obéi, et les deux jeunes hommes, très étonnés, se retrouvèrent libérés de leurs liens.
« Vous êtes libres », continua l’inconnu, « et pouvez reprendre votre route. Dites au comte de Monte-Cristo que Luigi Vampa se souvient de son pacte et lui est fidèle ! »
Alors qu’il parlait, le célèbre chef de brigands rassembla ses hommes, et toute la bande disparut parmi les arbres comme autant d’esprits de la nuit.
CHAPITRE VII.
DANS LA HUTTE DU PAYSAN.
Pendant un moment, les deux jeunes hommes restèrent silencieux et stupéfaits. Si soudain avait été le passage du péril imminent à la sécurité qu’ils pouvaient à peine le concevoir. Luigi Vampa était venu et reparti comme un éclair, et tant les bandits que le danger avaient été dissipés par la magie merveilleuse du nom de Monte-Cristo. Le chef des brigands avait qualifié Giovanni et Esperance de ses amis, et en tant que tels, ils savaient que toute la campagne aux environs de Rome leur était ouverte ; ils pouvaient la parcourir de jour comme de nuit sans crainte d’être molestés. Esperance se souciait peu de cela, mais Giovanni en était ravi, car cela lui permettrait de rechercher Annunziata Solara sans risque d’interruption ou d’empêchement. Mais quel était le pouvoir mystérieux du comte de Monte-Cristo ? C’était une question bien difficile, en vérité, à résoudre. En tout cas, même le féroce Luigi Vampa s’y inclinait, et il était aussi incontesté qu’il était étrange.
Le vicomte Massetti fut le premier à réaliser la nécessité d’une course rapide vers Rome. Il était faible à cause de la perte de sang et de l’excitation ; de plus, son bras brisé palpitait violemment et lui donnait des élancements d’une douleur atroce. Il se sentait s’affaisser et pressa son ami de se hâter. Esperance acquiesça, et, soutenant le jeune Italien du mieux qu’il pouvait, ils reprirent le voyage de retour. À peine un mille avait-il été parcouru, cependant, que Giovanni se jeta sur la pelouse au pied d’un grand arbre, déclarant qu’il était tout à fait impossible pour lui d’avancer d’un pas de plus. Les pulsations dans son bras étaient devenues insupportables, lui coupant le souffle et le remplissant d’une sensation de nausée.
Ils étaient encore loin de Rome, et pas un signe d’habitation ne pouvait être discerné dans aucune direction. Attendre que le jour se lève n’était pas envisageable ; il se passerait quelques heures avant l’aube, et même quand le soleil se serait levé, il n’était nullement certain que de l’aide serait procurable. Pendant ce temps, Giovanni souffrirait le martyre, sans parler du danger d’être exposé dans son état à l’influence de la malaria provenant des marais environnants.
Espérance, bien que peu disposé à quitter son ami ne serait-ce qu’un instant, finit par décider qu’il était impératif pour lui d’aller chercher du secours. Entre-temps, une fièvre violente s’était déclarée et l’état de Giovanni s’aggravait rapidement. Alors que le fils de Monte-Cristo s’apprêtait à entamer sa tournée d’exploration, il entendit une voix d’homme chanter à quelque distance, mais se rapprochant peu à peu. Le son était joyeux et rassurant, car certainement, l’homme qui pouvait chanter si suavement et joyeusement devait avoir un cœur bon et aimable. À mesure que l’homme approchait, Espérance reconnut sa chanson — c’était cette magnifique et expressive sérénade, « Cara Nina », une mélodie chère à tous les jeunes amoureux italiens, qu’ils fussent de condition humble ou élevée.
L’homme finit par apparaître ; il marchait tranquillement, mais avec une démarche longue et balancée. Sa voix était un ténor robusto clair et ample, et les notes de sa délicieuse chanson d’amour s’échappaient de sa gorge avec un effet merveilleux dans l’air calme et embaumé de cette nuit tranquille et glorieuse. Il n’avait pas plus de vingt ans, était un vigoureux paysan, et le clair de lune révélait qu’il possédait un visage viril et ouvert. Il était si absorbé par sa sérénade qu’il ne remarqua pas Giovanni gisant au pied de l’arbre immense ni Espérance se tenant à ses côtés. Il allait passer son chemin quand ce dernier l’interpella. Il s’arrêta, quelque peu alarmé, et sa main saisit instinctivement une arme dissimulée dans son corsage. Espérance se hâta de le rassurer.
« N’ayez aucune crainte, dit-il. Nous ne sommes que des voyageurs, et l’un de nous est grièvement blessé. Au nom du Ciel, apportez-nous l’aide que vous pouvez ! »
Le jeune paysan se tourna et s’avança prudemment vers eux.
« C’est un voisinage dangereux, dit-il ; il est infesté par des bandits de l’espèce la plus téméraire et la plus audacieuse. »
« Nous avons d’abondantes raisons de le savoir, répondit Espérance, car nous venons tout juste d’échapper de justesse à une mort horrible aux mains de quelques hommes de Luigi Vampa. »
« Les hommes de Luigi Vampa ! » répéta le paysan, avec étonnement.
« Oui. »
« Et ils vous ont relâchés de leur propre gré ? Je n’ai jamais entendu pareille chose ! Ce n’est pas leur coutume de libérer leur proie, du moins sans une lourde rançon. Vous ont-ils dépouillés, ou les avez-vous payés pour votre liberté ? »
« Ni l’un ni l’autre », répondit Espérance.
L’étonnement du paysan fut redoublé. Il jeta un regard interrogateur sur le vicomte prostré.
« Comment votre camarade a-t-il été blessé ? » demanda-t-il.
« Son bras a été fracassé par le pistolet d’un bandit gigantesque. »
« Ludovico ? » demanda le paysan, jetant un regard autour de lui, comme s’il s’attendait à voir l’énorme agresseur.
« Je crois que c’était son nom, répliqua Espérance. Mais il ne fera plus de mal ! »
« Vous ne voulez tout de même pas dire que vous l’avez tué ? »
« Si. »
« Et pourtant, on vous a laissé partir ! Je ne peux pas comprendre cela ! »
« Peut-être, mais vous pouvez comprendre que mon ami est gravement blessé et a besoin d’une aide et d’un abri immédiats. N’y a-t-il pas quelque cabane hospitalière aux alentours où il puisse être transporté, et où l’on puisse s’occuper de lui en attendant l’arrivée des secours de Rome ? »
Le paysan hésita un instant ; puis il dit :
« Mon père habite à une courte distance d’ici ; il pourrait vous abriter s’il le voulait, mais il vit dans une telle terreur des bandits que, dans les circonstances actuelles, il fermerait probablement sa porte devant vous. »
« Il n’a aucune crainte à avoir des brigands dans ce cas, car Luigi Vampa vient de nous donner une preuve éclatante de sa protection. De plus, il nous a assuré qu’il était notre ami. »
« C’est singulier, en effet, dit le paysan, hésitant à nouveau. Luigi Vampa n’est l’ami que de très peu de gens, et ce sont ceux avec qui il est de connivence. Vous n’êtes certainement pas de connivence avec lui, sinon vous n’auriez pas tué Ludovico ! »
« Ce n’est pas le moment de parlementer, répondit Espérance. Mon ami souffre, et l’humanité seule devrait décider votre père à le recevoir. Je m’engage à apaiser la colère de Luigi Vampa, si elle devait être éveillée ; au pire, je m’engage à me rendre avec mon ami à la première sommation, et à assurer au chef des brigands que votre père est tout à fait innocent. Allons, ne puis-je vous convaincre d’être généreux et humain ? »
« Eh bien, dit le paysan, partiellement convaincu, je vais vous croire, bien que je prenne un grand risque. Si Vampa devait être offensé, il brûlerait notre cabane au-dessus de nos têtes et nous assassinerait tous sans pitié. Cependant, tant votre ami blessé que vous-même aurez l’abri précaire que notre humble toit peut offrir. »
On aida Giovanni à se lever et, le soutenant entre eux, Espérance et le paysan commencèrent leur marche. Heureusement, ils n’avaient pas loin à aller, sinon la force défaillante du jeune vicomte n’aurait pas suffi à la tâche. Ils quittèrent la grand-route pour s’enfoncer dans un sentier étroit, densément boisé de chaque côté ; si épais, en vérité, étaient les branches des arbres qui s’entremêlaient au-dessus de leurs têtes que les rayons de la lune en étaient efficacement exclus et qu’une obscurité presque impénétrable régnait. Un instant, Espérance appréhenda la traîtrise, mais cette crainte fut dissipée lorsqu’il pensa à la prestance virile du jeune paysan et à la terreur des brigands qu’il avait exprimée. Les trois hommes pouvaient à peine marcher de front dans l’étroit sentier, et de temps à autre, Giovanni trébuchait contre quelque racine saillante ou autre obstacle invisible dans l’obscurité ; mais le paysan connaissait parfaitement le chemin, et d’un pas assuré, il pressait ses compagnons aussi rapidement que possible.
Bientôt, le sentier s’élargit quelque peu, la lumière commença à filtrer à travers le feuillage dense, et le gargouillis d’un ruisseau bruyant se fit entendre à peu de distance. Soudain, ils firent un brusque détour et aperçurent une petite cabane à l’aspect soigné, couverte de vignes en grappes et entourée de verdure. Le ruisseau coulait à quelques pas de là, l’odeur fraîche de l’eau se mêlant agréablement au parfum des chèvrefeuilles et à l’odeur aromatique de la forêt environnante. C’était, en vérité, un endroit magnifique et hautement romantique, un recoin douillet et isolé, tel que celui où le roi Henri cacha son amour, la belle Rosamond, des regards indiscrets du monde curieux. Espérance le contempla avec ravissement, et même Giovanni, blessé et épuisé comme il l’était, ne put s’empêcher de pousser une exclamation d’étonnement et d’admiration. La cabane était fermée et aucun signe de vie n’était visible.
« Nous sommes arrivés », dit le paysan d’une voix basse. Quittant ses compagnons, il alla vers une fenêtre contre laquelle il frappa trois coups distincts.
Le signal reçut presque immédiatement une réponse de trois coups similaires venant de l’intérieur ; puis la fenêtre fut ouverte et la tête d’une femme apparut. Le clair de lune tomba en plein sur son visage, et tant Espérance que Giovanni tressaillirent soudain en reconnaissant Annunziata Solara, la séduisante bouquetière de la Piazza del Popolo.
« C’est elle, c’est Annunziata ! » murmura le jeune vicomte à l’oreille de son camarade.
« Chut ! » répondit ce dernier d’un ton gardé. « Ne vous trahissez pas ! Elle ne nous reconnaîtra jamais, déguisés comme nous le sommes ! De plus, il ne faut pas éveiller les soupçons de notre guide ! Il pourrait encore nous refuser l’abri ! »
« Vous avez raison, comme toujours, répondit Massetti. Nous devons maintenir notre incognito, du moins jusqu’à ce que nous soyons en terrain sûr. »
Pendant ce temps, le paysan parlait précipitamment avec Annunziata.
« Sœur, dit-il, je ne suis pas seul ; deux voyageurs, des paysans comme nous, sont avec moi. Ils ont été attaqués par les hommes de Luigi Vampa, et l’un d’eux est gravement blessé. »
« Sainte Vierge ! » s’exclama la jeune fille, visiblement emplie de terreur.
« Ils réclament notre hospitalité pour la nuit et notre aide jusqu’à ce que du secours puisse être obtenu de Rome. Au nom de mon père, je leur ai accordé l’abri. Ouvre la porte et laisse-nous entrer. »
La jeune fille disparut de la fenêtre et, un instant plus tard, avait ouvert la porte à deux battants. Comme elle se tenait là dans la lumière argentée, l’état de ses vêtements et de ses cheveux indiquant qu’elle s’était levée à la hâte de sa couche, sa beauté vive et pittoresque en était grandement rehaussée. Les jeunes hommes pensèrent qu’ils n’avaient jamais contemplé une vision plus fascinante de beauté féminine.
« Où est le père ? » demanda le paysan avec anxiété.
« Il n’est pas encore rentré », répondit la jeune fille.
Le guide poussa un soupir de soulagement.
« Je suis content, dit-il, car Pasquale Solara n’aime pas les étrangers. S’il était là, il pourrait refuser d’exercer l’hospitalité envers cet homme blessé et son compagnon, même s’ils sont, comme ils l’affirment, des amis de Luigi Vampa. »
« Des amis de Luigi Vampa ! » répéta la jeune fille, devenant très alarmée. « Que la Sainte Vierge nous protège ! »
« Ce ne sont pas des brigands, en tout cas, dit le paysan, et je les crois honnêtes. Si, toutefois, ils me trompent, je saurai comment agir ! »
Il y eut un éclair inquiétant dans ses yeux tandis qu’il parlait, et sa main chercha à nouveau l’arme dissimulée dans son corsage. Espérance, qui avait écouté attentivement cette conversation et avait marqué chaque mouvement du jeune paysan, sentit ses soupçons renaître ; mais il n’y avait pas de temps à perdre ; un abri et de l’aide pour son ami étaient de première nécessité ; ils devaient être obtenus immédiatement et à tout prix. Il s’était abstenu d’offrir de l’argent au paysan, ne voulant pas trahir le fait que son compagnon et lui étaient d’autres personnages qu’ils ne semblaient, et maintenant qu’Annunziata était apparue sur la scène, il se félicita de la sagesse de sa conduite. Il craignait néanmoins l’impulsivité de Giovanni en présence de la jeune fille qu’il admirait tant, et il résolut de le surveiller aussi étroitement que possible afin de réprimer rapidement toute révélation compromettante. Si Giovanni restait dans ce recoin attrayant assez longtemps pour entamer et poursuivre une flirt avec la belle bouquetière, il devait le faire uniquement en tant que paysan et sous le couvert de son habile déguisement. Il était peu probable qu’Annunziata reconnût en Massetti et en lui-même les deux jeunes galants qu’elle n’avait rencontrés que pour un instant au milieu de la foule joyeuse et de la cohue de la brillante Piazza del Popolo.
Pendant que ces pensées traversaient son esprit, le jeune vicomte, appuyé lourdement sur son bras, n’avait pas quitté des yeux la belle et séduisante jeune fille devant lui. Souffrant comme il l’était, il brûlait d’être à ses côtés, d’enlacer sa forme ravissante, de sentir son souffle chaud et voluptueux courir sur son visage et d’imprimer baiser après baiser sur ses lèvres rouges et mûres. Il n’avait pas oublié Zuleïka. Oh ! non ! Mais Annunziata Solara était un être tout à fait différent, une fille pour le ravir, l’enivrer, pour un instant comme l’autre pour la vie. Pour la fille de Monte-Cristo, son sentiment était de l’amour ; pour la fascinante bouquetière de la Piazza del Popolo, c’était une passion à assouvir.
Après quelques mots de plus à sa sœur, le paysan retourna vers les jeunes hommes, aidant Espérance à transporter Giovanni dans la cabane. L’intérieur de cette humble demeure était aussi soigné et pittoresque que l’extérieur. La pièce où ils entrèrent était petite et meublée à bon marché, mais le goût féminin s’y affichait partout. Une simple bougie était l’unique lumière, mais le maigre éclairage suffisait à montrer les touches raffinées d’une main de femme. Dans un coin se dressait un lit, dont les couvertures étaient rabattues, et sur lequel était imprimée la forme de son occupante récente. Au chevet du lit, un crucifix en laiton était suspendu au mur, tandis que sur le dossier d’une chaise pendaient des vêtements de femme. Giovanni ne pouvait douter qu’il était dans la chambre d’Annunziata, et que l’empreinte sur le lit était la sienne. Il ressentit un frisson de joie à l’idée qu’il allait occuper la couche de la séduisante bouquetière, occuper, peut-être, la place même où elle avait reposé peu de temps auparavant.
Annunziata, qui avait jeté une cape sur ses épaules et ses vêtements de nuit, mais dont les pieds étaient encore nus, avait accompagné son frère et ses compagnons jusqu’à l’appartement. Elle dévisagea les étrangers timidement, mais avec curiosité, bien qu’il fût tout à fait clair qu’elle ne parvenait pas à percer leur déguisement. Avec des mains habiles, elle réarrangea le lit et retira ses vêtements de la chaise. Puis elle se retira dans une autre pièce, et le vicomte blessé fut aidé à se déshabiller et assisté dans son lit par le paysan et Espérance, où il finit par s’endormir dans un délire de félicité, après que sa blessure eut été convenablement soignée.
Espérance fut dûment installé pour la nuit, et bientôt, un silence absolu plana sur la cabane solitaire dans la forêt.
Ainsi fut jouée la scène initiale d’un drame qui était destiné à porter des fruits désastreux, des résultats qui assombrirent plus d’une vie heureuse.
CHAPITRE VIII.
UNE IDYLLE SYLVAINE.
Au matin, le bras du vicomte Massetti fut trouvé si enflé et sa blessure si douloureuse qu’il fut jugé opportun d’envoyer chercher un médecin, qui résidait dans un hameau voisin situé à pas plus d’un mille de la cabane des Solara. L’homme de l’art fut bientôt au chevet de Giovanni. Après avoir examiné et pansé sa plaie, il déclara que le patient ne devait pas être déplacé pendant au moins une semaine, une nouvelle dont le jeune homme se réjouit intérieurement, malgré toutes les tortures qu’il endurait, car son séjour impliquait des soins prodigués par la belle Annunziata, qui lui avait déjà montré qu’elle possédait de la tendresse et un cœur aimable, ainsi que de la beauté.
Espérance tint une conférence avec son ami après le départ du médecin pour décider de ce qui devait être fait. Il proposa de se rendre immédiatement à Rome et de mettre la famille du vicomte au courant de ce qui était arrivé et de l’état de Giovanni, mais le jeune homme s’opposa fermement à ce plan, déclarant qu’il serait rétabli en quelques jours tout au plus et protestant que le fait d’informer ses parents de sa situation impliquerait des explications qu’il n’avait aucun désir de donner. Giovanni supplia aussi Espérance de rester avec lui et de ne donner aucun signe concernant leur lieu de retraite ; il sollicita ces faveurs avec tant d’insistance que le fils de Monte-Cristo, fort contre son gré et avec de nombreux pressentiments, finit par consentir à les accorder.
Pasquale Solara rentra chez lui tard le jour suivant l’arrivée des étrangers dans sa cabane. C’était un berger âgé, mais robuste, dont le visage rude et brûlé par le soleil témoignait d’une exposition aux intempéries et d’un dur labeur. Il était fréquemment absent pendant des jours et des nuits de suite, des absences qu’il n’expliquait jamais et au sujet desquelles son fils et sa fille n’osaient l’interroger, car Pasquale était un homme dur, qui s’emportait au moindre prétexte et était enclin à la sévérité avec tous ceux qui cherchaient à fouiller dans ses affaires. Il exprimait une grande peur des bandits qui infestaient les environs de Rome et surtout de la bande de Luigi Vampa, mais ceux qui le connaissaient le mieux secouaient la tête avec doute, et, bien qu’ils ne le disent pas, il était clair qu’ils jugeaient cette peur simplement simulée pour ses propres besoins. Quoi qu’il en soit, il était un fait significatif que Pasquale n’était jamais dérangé dans ses errances, tandis que les brigands laissaient toujours sa demeure et ses occupants tranquilles.
Le vieux berger fronça les sourcils sombrement quand ses enfants lui apprirent qu’ils avaient donné l’abri à deux voyageurs, dont l’un avait été blessé dans un combat contre un brigand, mais il ne dit rien et parut disposé à accepter la situation sans même un grognement. Il n’entra cependant pas dans la chambre où gisait Giovanni et évita tout contact avec Espérance, qui n’eut qu’un aperçu furtif de lui avant qu’il ne reparte pour une autre expédition, ce qu’il fit après un séjour de seulement une demi-heure dans sa cabane.
Le jeune paysan et Espérance devinrent bientôt assez amis, se livrant à maintes promenades dans la forêt et au bord du ruisseau gargouillant. Le nom du paysan était Lorenzo, et il semblait mener une vie libre, totalement exempte de toute occupation, si ce n’est de s’occuper occasionnellement de quelques moutons qui ne s’éloignaient jamais beaucoup des rives du petit cours d’eau.
Annunziata abandonna pour le moment ses visites à Rome, s’installant comme infirmière de Giovanni. Elle était presque constamment à ses côtés, et sa présence et ses soins étaient des remèdes plus puissants que tous ceux que le médecin administrait. Son sourire semblait exercer un effet envoûtant sur le jeune vicomte, tandis que sa voix résonnait à son oreille ravie comme la plus douce musique. La belle jeune fille était l’image même de la santé parfaite, et sa forme bien développée possédait tout le charme de la maturité précoce, ajouté à la fraîcheur et à la grâce de la jeunesse. Elle portait des jupes courtes, et ses membres bien faits n’étaient jamais encombrés de bas, tandis que ses pieds étaient invariablement nus. Un corsage bas et lâche avec des manches courtes dévoilait son cou et ses épaules robustes, et ses bras potelés et pommelés auraient été l’envie d’une duchesse. Ses mains ainsi que ses pieds n’étaient pas petits et le soleil leur avait donné une généreuse couche de hâle, mais ils étaient joliment tournés et attrayants, tandis que ses doigts courts et fuselés étaient terminés par des ongles roses soigneusement taillés. Dans l’ensemble, elle ressemblait à l’esprit du lieu, une délicieuse nymphe des bois aussi enchanteresse que tout ce que l’imagination d’un poète a jamais créé, et pourtant une réalité mortelle et substantielle, bien calculée pour enflammer le sang d’un homme et faire tourbillonner son cerveau. Si elle était apparue belle à Rome, au milieu des reines de la mode aristocratique de la Piazza del Popolo, elle semblait mille fois plus délicieuse et fascinante dans son humble demeure forestière, où elle secouait toute contrainte et se montrait telle qu’elle était vraiment, un enfant de la nature brillant et innocent, aussi pur que le souffle du ciel et aussi libre de toute ruse que le papillon nourri de miel au soleil de l’été.
Plus Giovanni la voyait, plus il tombait sous la domination de ses charmes irrésistibles, l’empire de son attrait physique. Peu à peu, il se rétablit, et à mesure que sa blessure guérissait, sa force revenait. Enfin, vers la fin de la semaine, il fut capable de quitter son lit et de s’asseoir dans un grand fauteuil près de la fenêtre de sa chambre. Il avait été convenu entre lui et Espérance que, durant leur séjour à la cabane des Solara, ils seraient connus respectivement sous les noms d’Antonio Valpi et Giuseppe Sagasta, et déjà Annunziata avait gratifié son patient du diminutif amical et familier de Tonio, un nom auquel il répondait avec un cœur battant follement et des yeux qui en disaient long.
Par le biais de questions habilement dirigées, le jeune vicomte avait appris que la bouquetière n’avait pas d’amoureux, que son cœur n’avait jamais connu la tendre passion, et cette nouvelle ajouta du combustible à la flamme qui le consumait. Il ne faut pas supposer qu’Annunziata ignorait la forte impression qu’elle avait faite sur son jeune et beau patient. Elle en était parfaitement consciente et se réjouissait secrètement de la manifestation évidente du pouvoir de ses charmes. Peut-être n’aimait-elle pas encore Giovanni, peut-être n’était-ce que l’attrait physique général d’une femme envers un homme, ou peut-être était-ce cette pointe innée de coquetterie commune à toute femelle, mais le fait demeurait qu’elle encourageait tacitement le jeune vicomte dans ses attentions ardentes envers elle. De plus, elle l’attirait et l’enflammait d’une manière si insouciante et innocente qu’elle en acquérait un piquant supplémentaire. Si Annunziata avait été une femme du monde calculatrice cherchant à piéger un amant fortuné, au lieu d’une simple et ingénue jeune fille de la campagne totalement inconsciente du mal qu’elle faisait, elle n’aurait pu mener son jeu avec plus d’effet. Giovanni était devenu totalement son esclave. Il était suspendu à ses sourires, buvait ses paroles et pouvait à peine se contenir en sa présence. Aucun marin naufragé n’a jamais dévoré avec des yeux plus éblouis la fatale Loreleï d’une côte rocheuse et déserte que lui elle. Si elle avait été son égale sociale, si son intelligence et son éducation avaient égalé sa beauté physique, il aurait oublié Zuleïka, se serait jeté impétueusement à ses pieds et aurait sollicité sa main. En l’état, tandis que la fille de Monte-Cristo possédait tout son cœur, Annunziata Solara asservissait ses sens.
Elle recevait ses approches comme une chose naturelle, sans timidité, sans rougir. Ses discours galants lui plaisaient, elle ne savait pourquoi. Elle était si totalement dépourvue de méfiance qu’elle ne remarquait pas que son langage n’était pas celui du paysan inculte qu’il prétendait être, que sa prestance aussi bien que ses mots indiquaient un degré de culture et de raffinement bien au-dessus de sa condition supposée. Elle était éblouie, charmée par lui comme l’oiseau l’est par le serpent étincelant avec ses yeux méchants et fascinants. Elle ne pensait à rien d’autre qu’au présent et à ses joies nouvelles. Elle n’avait jamais pris garde à l’avenir — elle n’y prenait pas garde maintenant.
Un matin, alors qu’elle était assise à ses côtés près de la fenêtre ouverte par laquelle se glissait l’air embaumé de la forêt, chargé du parfum enivrant de mille fleurs sauvages d’une douceur intense, Giovanni prit soudain sa main brune, la couvrant de baisers passionnés. La jeune fille ne résista pas, ne retira pas sa main de la sienne ; elle ne trembla même pas, bien qu’une légère rougeur apparût sur ses joues, lui donnant l’air d’une véritable Circé.
« Annunziata, dit Giovanni d’une voix basse, à peine un murmure, m’aimes-tu ? »
« T’aimer, Tonio ? répondit la jeune fille en plongeant un regard doux dans le visage rayonnant et agité du jeune homme. Oh ! oui ! Je t’aime beaucoup ! »
Il passa son bras autour de son cou et, tandis que sa main reposait sur son épaule bien faite, un frisson magnétique le traversa comme le choc soudain d’une puissante batterie électrique. Annunziata ne chercha pas à se soustraire à sa chaude étreinte, et il l’attira à lui avec une étreinte plus serrée jusqu’à ce que sa poitrine pleine et palpitante repose contre son buste. Ses lèvres rouges tentatrices, légèrement entrouvertes, étaient offertes ; il posa les siennes sur elles dans un baiser long, langoureux et délirant. Puis la couleur s’intensifia sur ses joues, et elle se dégagea doucement. Elle ne détourna cependant pas les yeux, mais le regarda avec une expression de muette interrogation. Tout cela était nouveau pour elle, et d’autant plus délicieux qu’il s’agissait d’une nouveauté absolue.
« Ni mon père, ni mon frère, ni ma mère disparue ne m’ont jamais embrassée comme ça ! » dit-elle avec ingénuité.
Giovanni était ravi ; l’innocence de la jeune fille était absolument merveilleuse ; il n’avait jamais imaginé qu’une telle innocence existât sur terre. Était-elle vraiment ce qu’elle paraissait ?
« Annunziata, dit-il brusquement, le cœur battant furieusement et le souffle court et rapide, tu n’as jamais fait l’expérience de l’amour, sinon tu connaîtrais le sens de ce baiser ! »
« L’amour ? répondit la jeune fille en ouvrant grand ses yeux larges et brillants. Oh ! oui, j’ai ressenti l’amour. J’aime mon père et Lorenzo, j’aime… tout le monde ! »
« Mais pas comme tu aimerais un jeune homme qui se jetterait à tes jolis pieds et te déverserait les trésors de son cœur ! »
« Aucun jeune homme n’a jamais fait cela », dit Annunziata en souriant et en se blottissant plus près de lui.
« Mais quelqu’un le fera bientôt, peut-être dans quelques minutes ! Comment aimerais-tu que ce soit moi ? » s’écria le Vicomte, à sa manière impétueuse.
« Je ne peux pas le dire, répondit la jeune fille, je ne sais pas ! »
« Alors laisse-moi tenter l’expérience ! » dit Giovanni en se levant de sa chaise et en tombant à genoux devant elle. « Annunziata, je t’aime ! »
La jeune fille caressa ses cheveux, puis passa ses doigts effilés dans ses boucles flottantes. Elle garda le silence et semblait réfléchir. Sa poitrine se souleva un peu plus que d’habitude, et l’éclat sur ses joues devint un peu plus intense. Giovanni, toujours à genoux, saisit sa main, la tenant dans une étreinte écrasante.
« M’entends-tu ? cria-t-il avec impatience. Me comprends-tu ? Je t’aime ! »
« Tu m’aimes, Tonio ? répondit lentement la jeune fille. Eh bien, c’est tout naturel ! Chaque jeune homme doit aimer une jeune fille à un moment ou à un autre, et je crois… je crois… que je t’aime un peu ! »
« Tu crois ! dit Giovanni, stupéfait. Ne le sais-tu pas ? »
« Peut-être ! » répondit Annunziata, en continuant de caresser ses cheveux.
Giovanni passa ses bras autour de sa taille, une taille ample et vigoureuse, libre des contraintes du corset et des dispositifs étouffants de la mode. Alors qu’il le faisait, le bruit de pas se fit entendre à l’extérieur, et il eut à peine le temps de bondir sur ses pieds qu’Espérance entra dans la pièce.
Massetti était confus et son ami le remarqua. Il nota également qu’Annunziata était légèrement empourprée et semblait avoir éprouvé une agréable agitation. Espérance tira instantanément une conclusion. Le flirt de Giovanni avec la jolie bouquetière était allé un peu trop loin, avait pris un aspect sérieux. Il allait intervenir, il allait le sermonner. Il n’était peut-être pas encore trop tard, après tout. Annunziata était une créature pure et innocente, peu habituée aux usages du monde et incapable de soupçonner la méchanceté des hommes. Elle était sur le point de tomber dans un piège mortel, sur le point de faire naufrage sur le plus dangereux des écueils que la vie présentait. Sa pureté et son innocence mêmes feraient d’elle une proie facile. Giovanni n’était pas méchant ; il était simplement jeune, la proie de la passion irrésistible de la jeunesse. La beauté exceptionnelle d’Annunziata avait enflammé son sang, l’avait poussé au bord d’un acte irréfléchi, un crime contre cette belle jeune fille que l’argent ne pourrait réparer. Ce crime ne devait pas être commis, s’il pouvait l’empêcher, et il risquerait l’amitié du Vicomte pour le sauver de lui-même. Giovanni ne pouvait pas épouser l’humble paysanne ; il ne devait pas gâcher son avenir.
Quand Espérance entra dans la chambre, sa présence ramena Annunziata à elle-même et refroidit également l’ardeur de Massetti. La jeune fille se leva et, souriant à Espérance, s’éloigna en rougissant. Giovanni était écarlate et quelque peu irrité par cette intrusion au moment critique de ses galanteries. Le visage d’Espérance était grave ; il sentait tout le poids de la responsabilité qu’il s’apprêtait à assumer.
« Giovanni, dit-il d’un ton mesuré, je ne te blâme pas d’être fasciné par une jeune fille jolie et aimable comme Annunziata Solara, bien au contraire. Elle est certainement un parangon de beauté, un modèle de grâce rustique, un morceau très tentant de vertu et d’innocence rurales. Elle est bien faite pour faire tourner la tête de presque n’importe quel jeune homme — je le reconnais volontiers. Il est pardonnable de vouloir jouir de sa compagnie — voire, un flirt innocent avec elle n’est peut-être pas blâmable ; mais c’est la limite extrême qu’un homme d’honneur puisse atteindre ! Souviens-toi qu’elle a une réputation à perdre, un cœur à briser ! »
« Que veux-tu dire par ce long sermon ? » demanda le Vicomte en serrant les dents et en fronçant les sourcils avec férocité.
« Je veux dire que tu as fait la cour à cette pauvre fille, que tu as cherché à récompenser les soins qu’elle t’a prodigués d’une manière peu flatteuse pour toi ! »
« Je te dois la vie, Espérance, répondit Massetti, mais même ma gratitude ne te protégera pas de ma fureur si tu t’interposes entre Annunziata Solara et moi ! »
« Tu as donc l’intention de la poursuivre, de salir son nom, de détruire son avenir, car tu ne la courtises sûrement pas avec le mariage pour objectif ? »
Giovanni devint écarlate à cette accusation directe.
« J’ai l’intention de la poursuivre — oui ! Quel est mon objectif dans cette affaire ne regarde que moi ; tu n’as absolument rien à y voir ! » s’exclama-t-il avec véhémence.
« Mais j’y suis pour beaucoup ! répondit Espérance avec fermeté. Tu ne poursuivras pas Annunziata Solara jusqu’à sa perte ! Entre sa bonne renommée et tes intentions inconsidérées, j’opposerai une barrière que tu ne pourras franchir — moi-même ! »
« As-tu l’intention de prendre sa défense au point de me provoquer en duel ? » demanda Massetti, écumant littéralement de colère.
« Si tu persistes dans tes desseins infâmes, oui ! » répondit le fils de Monte-Cristo avec la même ardeur. « Tu es mon ami, l’ami de mes amis, Giovanni Massetti, mais dès l’instant où tu menaces l’honneur de cette innocente, mon amitié pour toi tombe en poussière et tu deviens mon ennemi mortel ! Choisis. Soit tu quittes cette cabane hospitalière avec moi dès que l’état de ta blessure te le permettra, tout en respectant Annunziata Solara comme tu respecterais ta propre sœur, soit tu m’affrontes, pistolet en main, sur le champ d’honneur ! Choisis, je te le dis ! Quelle est ta décision ? »
« Je n’abandonnerai pas Annunziata ! »
« Alors tu dois te battre ! »
« Je n’hésiterai pas ! »
« Qu’il en soit ainsi ! Ma vie contre la tienne ! Je défendrai l’honneur de cette pauvre fille jusqu’à la dernière goutte de mon sang ! »
« Quand nous battrons-nous ? »
« Demain à l’aube. »
« Où ? »
« Dans la clairière au-delà du taillis de châtaigniers, de l’autre côté du ruisseau. Il n’est pas besoin de témoins ; cette affaire est entre nous et nous seuls ! »
« Tant mieux, car ce sera un duel à mort ! Je ne peux pas encore tenir mon bras droit levé assez longtemps pour me battre avec, mais je ferai servir ma main gauche ! » Puis, une pensée soudaine l’effleurant, Massetti ajouta : « Comptes-tu me trahir, porter ton histoire à Annunziata et à son frère ? »
Espérance observa son compagnon avec un mépris intense brillant dans ses yeux.
« Je ne suis pas un traître ! » dit-il froidement, et se détournant, il quitta la pièce.
CHAPITRE IX.
L’ENLÈVEMENT.
Le reste de cette journée, Espérance et Giovanni ne se rencontrèrent plus ; ils s’évitèrent délibérément, le premier parce qu’il ne souhaitait pas avoir une nouvelle altercation avec le Vicomte, et le second parce qu’il redoutait une répétition des accusations de conduite déshonorante, qui l’avaient blessé plus profondément qu’il n’aurait voulu l’admettre, même devant lui-même.
Espérance dédaigna de jouer les espions sur Massetti, mais il fut néanmoins déterminé à ne pas quitter les environs immédiats de la cabane et à être aussi vigilant que les circonstances le permettraient. Rien, cependant, ne survint pour éveiller ses soupçons tant que dura le jour. Une ou deux fois, Giovanni quitta sa chambre et marcha nerveusement de long en large sur le gazon devant la hutte, mais ses promenades furent de très courte durée, semblant n’avoir d’autre but que de calmer son cerveau en ébullition. Annunziata ne s’approcha pas de lui, bien qu’Espérance fût incapable de déterminer si c’était par coquetterie ou par crainte qu’elle suivait cette conduite, mais son attitude le satisfaisait car elle ne donnait à Giovanni aucune occasion de poursuivre l’avantage qu’il aurait pu obtenir auprès de la bouquetière.
Lorenzo ne semblait avoir aucun soupçon que quelque chose clochât, que ce soit avec les jeunes gens ou avec sa sœur. Il était aussi insouciant et gai que jamais, vaquant à ses occupations habituelles sans importance avec une allégresse absolument contagieuse, et faisant preuve de plus d’amabilité que de coutume. Espérance avait fini par estimer hautement ce jeune paysan ; il avait trouvé en lui la virilité et la générosité personnifiées et avait résolu, à son retour à Rome, d’intéresser le Comte de Monte-Cristo à son bien-être et à son avancement. En ce qui concerne Annunziata, Espérance était encore tout à fait indécis ; elle était un problème qu’il ne pouvait résoudre. Son innocence et sa vertu étaient apparentes, mais sa simplicité enfantine et son manque total d’expérience du monde, tout en étant si charmants et délicieux à contempler, ajoutés à sa beauté merveilleuse, l’exposaient à des risques effrayants à envisager. Si seulement elle avait eu un amant de sa propre condition, tout aurait bien été pour elle ; mais elle n’avait pas d’amant, elle était absolument seule ; si elle échappait à Giovanni, et Espérance était déterminé à ce qu’elle lui échappe s’il pouvait y parvenir, il était probable qu’elle tomberait éventuellement entre les griffes de quelque autre admirateur encore plus imprudent et sans scrupules. Le fils de Monte-Cristo ne pouvait penser à la belle jeune fille et à son avenir sans une douleur qui lui faisait mal au cœur. Lui aussi admirait sa beauté, sa grâce et son ingénuité, mais son admiration se confinait dans les limites convenables, et s’il avait pu la voir mariée de manière appropriée et heureuse, il se serait réjoui jusqu’au plus profond de son âme.
En fin d’après-midi, Pasquale Solara réapparut soudainement et sans le moindre avertissement. Le vieil homme était couvert de poussière, comme s’il avait voyagé longtemps à pied. Il montrait clairement qu’il était fort fatigué, et aussi que quelque chose s’était produit pour l’irriter. Il entra dans la cabane inaperçu, et y fut quelques instants avant que sa présence ne fût découverte. Annunziata fut la première à le voir, assis sur un banc de bois rustique, son solide bâton de chêne à la main, sur lequel il s’appuyait lourdement. Elle passa ses bras autour de son cou avec un cri de joie, s’efforçant de voler un baiser sur ses lèvres hermétiquement closes, mais il la repoussa sévèrement et en silence. Lorenzo, à son tour, ne reçut pas un accueil plus chaleureux de la part de son père. Mais ses enfants étaient habitués aux humeurs de Pasquale et n’étaient donc absolument pas affectés par son comportement morose actuel ; ils le laissèrent rapidement à lui-même, ne se souciant plus de lui. Une fois, quand Espérance entra dans la pièce, le vieil homme le fixa d’un air interrogateur, comme s’il avait totalement oublié le fait que des étrangers jouissaient de l’abri de son toit ; puis il sembla se souvenir et fronça les sourcils si sauvagement que le jeune homme s’enfuit précipitamment, allant chercher Lorenzo, dont la voix joyeuse se faisait entendre au-delà du ruisseau.
Alors qu’Espérance arrivait en vue du petit cours d’eau, il trébucha presque sur un paysan, allongé de tout son long sous les branches étendues d’un vieux saule. L’étranger lisait un livre, et Espérance fut stupéfait de remarquer qu’il s’agissait des « Commentaires de César ». Il présenta des excuses pour sa maladresse, mais le paysan se contenta de sourire et, d’une voix douce, demanda pardon d’être sur le passage. Cette voix ! Espérance était certain de l’avoir déjà entendue, mais où ou quand, il ne pouvait le rappeler, bien qu’elle le transperçât jusqu’à la moelle des os, le remplissant de vagues appréhensions. Le visage de l’homme lui était aussi familier, tout comme sa tenue ; mais il y avait une grande ressemblance entre les paysans italiens des environs de Rome en ce qui concerne l’apparence et les vêtements ; il était fort probable qu’il n’eût jamais vu cet homme auparavant, mais quelqu’un d’autre lui ressemblant ; pourtant, la voix et le visage troublaient Espérance, et il décida d’interroger le paysan ; la rareté des visites d’étrangers dans cette localité isolée constituerait un prétexte suffisant à sa curiosité.
« Mon ami, dit-il en s’adressant au lecteur allongé, qui avait repris son livre, êtes-vous un parent ou une connaissance des Solara ? »
« Je ne suis ni l’un ni l’autre, répondit l’homme avec désinvolture, en levant les yeux de son volume et en laissant son regard pénétrant reposer sur son interlocuteur, je me suis promené ici par hasard, et ce coin douillet était si invitant que j’en ai pris possession sans penser à l’intrusion que je commettais. »
Le langage du paysan était raffiné ; Espérance nota ce fait et en fut assez surpris ; de plus, il ne pouvait comprendre pourquoi l’étranger lirait les « Commentaires de César », un ouvrage bien au-delà de la portée de l’intellect paysan habituel.
« Vous ne commettez aucune intrusion, dit-il. Lorenzo et Annunziata, j’en suis sûr, seraient heureux de vous accueillir. Le vieux Pasquale est quelque peu sauvage, il est vrai, mais heureusement il ne se soucie pas beaucoup de quoi que ce soit ni de personne. »
« Pasquale est arrivé, donc ? » dit l’homme, laissant tomber son livre et manifestant un intérêt soudain.
« Oui ; il est dans la cabane en ce moment », répondit Espérance, son étonnement grandissant. « Voulez-vous lui parler ? »
« Non », dit le paysan, bondissant légèrement sur ses pieds. Il ferma précipitamment son livre, le glissa à sa ceinture et, saluant Espérance, disparut dans la forêt.
Le jeune homme regarda dans sa direction un instant ; puis il rejoignit Lorenzo et l’informa de la rencontre. À ses premiers mots, le frère d’Annunziata cessa de chanter ; un nuage obscurcit son front, et il demanda, d’un ton avide, une description de l’étranger au comportement curieux. Espérance la lui donna, remarquant en même temps que son compagnon pâlissait légèrement et semblait effrayé.
« Qui est cet homme ? demanda-t-il en concluant. Le connaissez-vous ? Il m’a semblé étrangement familier. »
« Si je le connais ? répéta Lorenzo avec un frisson. Oui… enfin non ! »
Espérance fixa son camarade avec surprise et malaise ; le jeune paysan avait manifestement plus de connaissances sur l’intrus singulier qu’il ne voulait l’admettre. Il y avait sûrement là quelque mystère. Quel était-il ? La présence de cet étranger menaçait-elle la paix, la tranquillité, la sécurité de la famille Solara ? Était-il associé d’une manière sombre aux mouvements et aux actions du vieux Pasquale ? Espérance tenta d’interroger Lorenzo davantage, mais il se contenta de secouer la tête et refusa de faire la moindre révélation. Il stipula cependant que sa sœur ne devait pas être informée de ce qui s’était passé, insistant sur le fait qu’il n’était pas nécessaire de l’alarmer inutilement. L’alarmer ? Que pouvait-il vouloir dire ? Espérance devint de plus en plus perplexe, et la conviction qu’il avait rencontré l’étranger précédemment, se renforçant, ajoutait à son anxiété et à son inconfort.
Pendant quelques heures, Giovanni était resté dans sa chambre sans donner signe de vie. À quoi méditait-il ? Était-il possible qu’il concoctât quelque plan rusé pour contourner l’intervention et obtenir la possession paisible de la jeune fille qui avait si puissamment influencé ses passions ? Se pouvait-il qu’il fût associé d’une manière mystérieuse au paysan étrange, dont l’apparition soudaine semblait de si mauvais augure ? Espérance songeait à toutes ces choses et en était infiniment torturé, mais, une à une, il réussit à les chasser de son esprit. Giovanni était certainement sous un charme puissant qui pourrait le mener à la commission de n’importe quelle indiscrétion, mais il était au fond un homme d’honneur, et il y avait une chance que ses meilleurs sentiments pussent prendre le dessus sur ses simples inclinations physiques. Quoi qu’il en soit, Espérance sentait qu’il pouvait lui faire confiance pour une nuit de plus, au moins. Peut-être qu’au matin il s’éveillerait à une véritable conscience de sa position et reconnaîtrait son erreur ; il pourrait même implorer le pardon de son ami, admettre qu’il avait raison et consentir à retourner à Rome, laissant l’ensorcelante Annunziata dans toute son innocence et sa pureté. À la réflexion, Espérance décida que l’étranger ne pouvait en aucun cas être l’associé ou le complice du Vicomte, car ce dernier n’avait communiqué avec personne, n’avait même pas fait une douzaine de pas hors de la cabane Solara durant toute sa période de convalescence. L’idée de collusion était intenable. Espérance résolut de surveiller et d’attendre. Il n’y avait pas moyen de dire ce que quelques heures pourraient apporter ; mais au pire, il se battrait ; s’il tombait, il ne le regretterait pas, et si Giovanni périssait de sa main, sa mort serait due à ses propres impulsions impétueuses et son sang, dans les circonstances, ne pourrait être une tache honteuse et déshonorante.
Vers la tombée de la nuit, le vieux Pasquale Solara commença à faire preuve d’une activité inhabituelle, montrant, en même temps, des signes d’une agitation considérable. Il était toujours incommunicatif et morose, ne parlait qu’à de rares intervalles ; souvent, il ne répondait pas du tout aux questions qu’on lui posait, et quand il répondait, ce n’était que par des monosyllabes bourrus et brusques. Il allait d’un endroit à l’autre avec inquiétude, quittant fréquemment la cabane et regardant furtivement et avec insistance dans la forêt, comme s’il attendait quelqu’un ou cherchait quelque signal secret connu de lui seul. Il jetait des regards soupçonneux à Lorenzo et à Espérance, cherchant, pour ainsi dire, à pénétrer leurs pensées mêmes. Quand il rencontrait Annunziata, il l’examinait de la tête aux pieds avec un étrange mélange de satisfaction, d’anxiété et de tremblement. En ces moments-là, il y avait une expression avide et lupine dans ses yeux étincelants, et ses mains s’agitaient nerveusement.
Quand le crépuscule eut fait place à l’obscurité, il quitta soudain la hutte et ne revint pas. Son comportement inhabituel avait provoqué quelque émoi dans la petite maisonnée, mais le calme régna après son départ et son comportement singulier fut rapidement oublié par ses enfants. Il n’en fut pas de même pour Espérance. Le jeune homme, agité comme il l’était par le tumulte de ses propres sentiments, ne pouvait chasser de son esprit le vieux Pasquale et son comportement. Cela le remplissait de sinistres pressentiments et lui faisait envisager la nuit avec une terreur indéfinissable, mêlée de crainte absolue. Il lui semblait que le vieux berger méditait quelque acte sombre et désespéré qui serait mis à exécution avec des résultats désastreux avant l’aube.
La soirée, néanmoins, se passa sans incident, et le sommeil finit par couver sur la cabane Solara, enveloppant tous ses occupants de silence et de repos. Tous ses occupants ? Tous, sauf le fils de Monte-Cristo, qui se tournait et se retournait sur sa couche, incapable de fermer l’œil. Cependant, il parvint à se calmer quelque peu et sombrait dans une sorte de demi-sommeil lorsqu’il fut soudain tiré de sa torpeur par un cri sauvage, résonnant au loin, qui le fit bondir instantanément de son lit. Ce cri était celui d’une femme, et il crut reconnaître la voix d’Annunziata Solara. Une seconde de réflexion sembla le rassurer sur ce point, car la bouquetière était la seule femme dans les environs et la voix était assurément la sienne ; mais elle provenait d’une certaine distance, à l’extérieur de la cabane, et ce fait le déconcertait. Aussitôt, la conduite du vieux Solara lui revint à l’esprit, et il relia instinctivement le berger morose à ce cri et à ce qui était en train de se produire. Le jeune homme n’avait pas retiré ses vêtements ; ce ne fut donc pour lui qu’une question d’instant que de saisir son pistolet, qu’il gardait chargé sous son oreiller, et de se précipiter hors de la cabane en direction du cri, qui s’était répété, mais qui devenait de plus en plus faible.
Alors qu’il émergeait de la cabane, il entendit une détonation résonner dans la forêt, et presque aussitôt un homme se précipita dans ses bras, saignant abondamment d’une plaie béante à la tempe. La nuit était sombre, sans lune, mais dans la faible et incertaine clarté, Espérance reconnut Lorenzo.
« Ma sœur… ma sœur… la pauvre Annunziata ! » haleta péniblement le jeune paysan. « Ton ami… enlevée… disparue ! Oh ! mon Dieu ! » et il s’affaissa au sol, masse inanimée, frémissant dans les derniers spasmes de l’agonie.
Espérance était pétrifié d’horreur. Annunziata enlevée par Giovanni ! Il ne pouvait tirer aucune autre conclusion des exclamations saccadées du jeune paysan ! Lorenzo tué, aussi, et sans aucun doute par la main de l’impétueux vicomte ! Oh ! c’était horrible ! C’était presque au-delà de toute croyance ! Il se pencha sur la forme prostrée de Lorenzo, l’étendit et tâta la région du cœur ; il n’y avait aucun battement ; c’était comme il l’avait deviné : le frère viril et généreux d’Annunziata était mort, victime d’un assassin lâche et traître ; et cet assassin… oh ! il ne pouvait y songer sans perdre la foi en l’humanité !
Espérance laissa le cadavre de Lorenzo étendu sur la pelouse et, pistolet au poing, s’élança en avant pour porter secours à Annunziata, pour l’arracher à son lâche ravisseur, si tant est qu’il fût en son pouvoir de le faire. Il atteignit la forêt et plongea dans ses profondeurs sombres. À peine avait-il fait vingt pas qu’un homme portant une torche enflammée se précipita follement près de lui, en bras de chemise, tête nue, ses courts cheveux gris et drus se dressant presque droit sur sa tête. Dans l’éclat soudain de la lumière, ses yeux hagards brillaient comme ceux d’un maniaque. Dans sa main gauche, il tenait un couteau à la lame longue et acérée. Il ne regarda ni à droite ni à gauche, mais continua tout droit, tel un limier féroce à la poursuite d’une proie humaine. Espérance s’arrêta brusquement et fixa, les yeux écarquillés, cette apparition saisissante. C’était le vieux Pasquale Solara ! Le fils de Monte-Cristo frissonna à la pensée que le père, avec toute sa férocité italienne en éveil, était à la poursuite de l’homme qui avait enlevé sa fille et assassiné son fils. En ce cas, la mort du vicomte était certaine, car il ne pourrait échapper à la vengeance du berger désemparé et impitoyable ! Devait-il élever la voix et le prévenir ? Non, mille fois non ! Giovanni méritait la mort, et si le vieillard furieux la lui infligeait, il ne ferait qu’accélérer la juste punition de la loi outragée !
Prenant rapidement la résolution de suivre les traces de Pasquale Solara, Espérance se précipita, sans se soucier des buissons et des ronces qui entravaient sa progression et déchiraient ses vêtements. Bientôt, des voix excitées lui parvinrent, puis le bruit d’une lutte violente. Il poussa rapidement en avant, déterminé à atteindre la scène du conflit, où il ne doutait pas que la malheureuse Annunziata se trouverait. Bientôt, il vit indistinctement deux hommes engagés dans un corps à corps. L’un était manifestement Pasquale Solara, car une torche se consumait sur le sol, à moitié éteinte par la mousse humide, et le jeune homme aperçut l’éclat occasionnel d’un couteau semblable à celui que le berger portait lorsqu’il l’avait croisé, mais au-delà de ces circonstances, tout n’était que supposition, car l’identité des combattants ne pouvait être discernée dans l’obscurité.
Serrant fermement son pistolet, Espérance était sur le point de signaler sa présence quand la silhouette d’un homme surgit devant lui avec la soudaineté d’un éclair, semblant émerger du sol même à ses pieds. À cet instant, la torche jeta une lueur brillante et s’éteignit, mais dans cette lueur, Espérance reconnut l’homme qui s’opposait à sa progression comme le curieux paysan qu’il avait vu lire les « Commentaires de César » l’après-midi précédent près du ruisseau, au voisinage de la cabane Solara. Était-il, lui aussi, impliqué dans l’enlèvement, et de quelle manière ? Le soupçon revint à Espérance qu’il était le complice, l’acolyte du vicomte Massetti.
« Restez où vous êtes ! » commanda l’intrus d’un ton sévère. « Si vous faites un pas de plus, les conséquences retomberont sur votre propre tête ! »
« Écartez-vous et laissez-moi passer ! » tonna le jeune homme en braquant son pistolet sur la tête de son adversaire. L’autre eut un rire étouffé, fit un mouvement rapide et l’arme d’Espérance alla tourbillonner prestement dans les airs. Pendant ce temps, les bruits de la lutte avaient cessé, et l’obscurité presque impénétrable de la forêt empêchait efficacement le jeune homme de distinguer quoi que ce soit à un mètre de distance. Alors que son pistolet lui était arraché, il ferma les poings, serra les dents et se lança dans une ruée frénétique vers le paysan. Ce dernier bondit de côté avec une agilité surprenante, disparaissant instantanément parmi les arbres touffus. Son saut fut si soudain qu’Espérance, emporté par le fort élan qu’il s’était donné, plongea sauvagement dans un buisson et tomba tête la première sur une épaisse couche de mousse, dont la douceur lui épargna même la moindre contusion. En entrant en contact avec la mousse, sa main toucha quelque chose de froid qui lui glaça le sang de la tête aux pieds. Il reconnut instinctivement l’objet comme étant un visage humain, et en passant la main, il sentit le corps et les membres. Grand Dieu ! qui était-ce ? Un autre meurtre avait-il été commis ? Y aurait-il jamais une fin aux horreurs et aux mystères de cette nuit effroyable ? Le corps était celui d’un homme. Espérance se mit à genoux et, tirant un étui à allumettes de sa poche, en alluma une. Alors que la flamme éclairait le visage de l’homme inconscient, les traits de Giovanni Massetti apparurent ! Espérance fut stupéfait. Comment cela se faisait-il ? Le vicomte là, sous sa main, froid et immobile ! Qui donc pouvait avoir été l’individu avec qui le vieux Pasquale Solara s’était battu un instant auparavant ? Vraiment, les mystères de cette nuit devenaient trop complexes pour être résolus ! Et où était la malheureuse Annunziata ? Était-elle échappée de son ou ses ravisseurs, avait-elle été secourue, avait-elle péri comme son infortuné frère, ou l’enlèvement avait-il été mené à bien ? Espérance ne pouvait répondre à aucune de ces questions. Une chose, cependant, était claire : il n’y avait aucune trace d’elle maintenant ; aucun indice qu’il pût suivre ; par conséquent, toute poursuite ultérieure était inutile pour le moment. Tristement, il décida d’attendre le jour pour ensuite arrêter un plan à mettre immédiatement à exécution afin de réparer, dans la mesure du possible, l’immense tort qui avait été causé.
Mais Giovanni devait être pris en charge. Coupable ou innocent, mort ou vif, il ne pouvait être abandonné là où il se trouvait. L’humanité exigeait que quelque effort fût fait en sa faveur. Peut-être aussi, s’il était en état de parler, pourrait-on obtenir une clé aux transactions étranges, déroutantes et terribles de cette nuit. Espérance le souleva dans ses bras et le transporta jusqu’au ruisseau près de la cabane Solara. À ce moment-là, la lune s’était levée et, sous ses rayons argentés, il l’examina minutieusement. Il n’y avait aucune trace de sang, aucune blessure ; seulement une grosse contusion sur le front, comme s’il avait été frappé par un objet lourd et assommé. Il était vivant, car son cœur battait, et à une ou deux reprises, il avait bougé sur la pelouse où Espérance l’avait déposé. Le jeune homme fit une coupe avec ses mains et, puisant de l’eau fraîche dans le ruisseau, l’aspergea sur le visage du vicomte. Aussitôt, il ouvrit les yeux, regardant autour de lui avec égarement. Il s’assit et fixa Espérance avec inquiétude.
« Qu’est-ce qui se passe ? Comment suis-je arrivé ici ? » demanda-t-il, stupéfait. Puis, portant soudain la main à la contusion sur son front, comme si cela le faisait souffrir, il poursuivit : « Ah ! oui ! Je me souviens de tout maintenant ! Luigi Vampa m’a frappé ! »
« Luigi Vampa vous a frappé ? » s’écria Espérance, plus stupéfait que jamais.
« Oui, après m’avoir forcé à prêter un serment terrible de garder le silence ! »
« Le silence sur quoi ? L’enlèvement d’Annunziata Solara ? »
« Chut ! chut ! Ne prononcez pas le nom de cette fille ! Vampa ou certains de ses hommes pourraient rôder dans les environs et entendre ! »
« Qu’est-elle devenue ? Dites-le-moi au moins ! Vous savez ! »
« Dieu m’est témoin, je ne sais pas ! »
« N’étiez-vous pas avec elle ce soir ? Ne l’avez-vous pas enlevée de force de la cabane ? »
« Non ! non ! »
« Qui l’a fait alors ? »
« Hélas ! mon serment m’impose le silence sur ce point ! »
« Votre serment ! C’est une excuse bien commode ! Giovanni, Luigi Vampa n’était pas ici ce soir. »
« Il y était. Il a rôdé autour de la cabane toute la journée, pour qu’à la tombée de la nuit, il puisse commettre l’acte le plus noir qui ait jamais terni le registre de l’humanité ! »
Instantanément, Espérance se souvint du paysan qu’il avait rencontré l’après-midi près du ruisseau, l’homme qui, peu de temps auparavant, s’était opposé à son passage et l’avait désarmé dans la forêt. Sa vague familiarité avec sa voix, son visage et ses vêtements s’expliquait maintenant. L’homme était Luigi Vampa. Il ne pouvait y avoir aucun doute à ce sujet. Mais pourquoi avait-il enlevé Annunziata Solara, comme les paroles de Giovanni semblaient l’inférer ? Pourquoi, sinon comme le complice et l’acolyte du vicomte Massetti ? Mais alors, comment Giovanni avait-il communiqué avec lui, et de quelle manière avaient-ils réussi à organiser les détails de leur complot déshonorant ? Était-il possible que le vieux Pasquale eût été l’intermédiaire entre les deux hommes ? Avait-il été assez vil pour vendre son enfant ? Dans ce cas, avec qui s’était-il battu si férocement et si désespérément dans la forêt ? Pourquoi aussi le chef des brigands avait-il fait jurer Giovanni de garder le silence ? Vaines questions, n’admettant aucune réponse satisfaisante. L’histoire du vicomte était incroyable ; c’était, sans aucun doute, une simple fabrication destinée à couvrir et à dissimuler sa propre culpabilité en la matière. Pourtant, Espérance ne pouvait concilier cette théorie avec le fait d’avoir trouvé Giovanni inconscient dans la forêt.
Le jeune Italien s’était désormais entièrement remis des effets du choc qu’il avait reçu. Il se leva et, s’approchant d’Espérance, dit avec ferveur :
« Mon ami, oublions le passé. J’avais tort et vous aviez raison. Je vous demande pardon. Quant à l’enlèvement de cette infortunée jeune fille, je vous assure que j’en suis totalement innocent ! »
« Mais qui a tiré le coup de feu qui a tué Lorenzo ? » demanda Espérance, sévèrement.
« Tué Lorenzo ! » s’écria Giovanni avec une horreur non dissimulée. « Lorenzo est-il mort ? »
« Il a été abattu cette nuit et est mort dans mes bras ! »
« Oh ! c’est terrible ! » s’exclama le vicomte, des perles de sueur froide perlant sur son front. « Je vous assure, Espérance, que je n’ai eu aucune part dans cet infâme meurtre ; je n’en savais rien ! J’ai entendu la détonation d’un pistolet, mais qui a déchargé l’arme ou sur qui elle a été tirée, je ne saurais le dire. Tout semblait être un rêve désordonné ! »
Comme Espérance ne répondait pas un mot, le vicomte poursuivit :
« Je réaffirme encore mon innocence des crimes sombres qui ont été commis cette nuit ! Ne croyez-vous pas mes protestations ? »
« Je ne sais que croire », répondit le jeune homme. « Mais je ne vous considérerai pas comme coupable tant que cela n’aura pas été prouvé. »
« Alors », s’écria Giovanni avec joie, « j’ai une proposition à vous faire. Jurez que vous garderez le silence sur tout ce qui s’est passé depuis que nous avons rencontré Annunziata Solara sur la Piazza del Popolo, y compris les terribles événements de cette nuit, et je partirai avec vous pour Rome à l’instant même ! »
« Et vous renoncerez à votre poursuite de la bouquetière ? »
« J’y renoncerai ! »
« Jurez-vous de le faire ? »
« Je le jure ! »
« Alors, de mon côté, je prête ici le serment de silence que vous exigez ! »
« Vous me pardonnez de m’être disputé avec vous ? »
« Je vous pardonne ! »
« Alors quittons cet endroit maudit sans une seconde de délai supplémentaire ! »
« Qu’il en soit ainsi ! »
Ils quittèrent précipitamment la rive du petit cours d’eau et se rendirent à la cabane pour se préparer à leur départ immédiat. En passant devant l’endroit où le corps de Lorenzo avait été étendu, Espérance remarqua avec un sursaut qu’il n’y était plus. Ils entrèrent dans la cabane. Elle était sombre et déserte. Espérance alluma une bougie et, en le faisant, aperçut un morceau de papier sur le sol. Il se pencha machinalement et le ramassa. Il était froissé comme s’il avait été écrasé dans la main et jeté. Le jeune homme le déplia. C’était une brève lettre. Il la tint devant la bougie et, avec une sensation de malaise au cœur, lut ce qui suit :
« TRÈS CHÈRE ANNUNZIATA : Tout est prêt. Nous nous enfuirons cette nuit. Tiens-toi prête. TONIO. »
Le mot était de l’écriture de Massetti. Espérance le lui passa en silence. Le vicomte le lut, les yeux exorbités, ses doigts tremblant si fort qu’il pouvait à peine tenir le papier.
« La preuve est irréfutable ! » dit Espérance, froidement, alors que Massetti finissait de lire. « C’est une confession ! Vous avez enlevé Annunziata Solara ! »
« Que puis-je dire pour me justifier ? » s’écria Giovanni avec amertume. « Oh ! ce serment maudit ! »
« Et vous m’avez fait jurer le silence, à moi aussi, malheureux ! » dit Espérance. « Pourquoi ai-je été si faible ! »
Il regarda avec mépris le vicomte, qui se tenait la tête basse. Puis il ajouta :
« Je vous comprends maintenant ! Vous ne vouliez pas que je vous trahisse, que je lance les chiens de la Justice sur votre piste, que je vous fasse punir, marquer au fer et déshonorer ! Vous avez été rusé et vous m’avez abusé. Mais mon serment est sacré ; je le tiendrai ! Retournons à Rome immédiatement comme nous l’avions prévu. Là, je vous défierai en bonne et due forme pour une insulte présumée, et nous réglerons cette affaire par le pistolet ! »
Quelques instants plus tard, ils étaient sur la route de la Ville Éternelle, laissant derrière eux la cabane dans laquelle ils avaient apporté la ruine et la mort !
CHAPITRE X.
LA COMTESSE DE MONTE-CRISTO.
Rome était agitée par un scandale vague, si vague, en fait, que personne ne semblait en connaître les détails précis. Il était né d’un compte rendu journalistique, formulé de la manière indéfinie et insatisfaisante caractéristique du journalisme romain. L’un des journaux de la ville avait publié la déclaration selon laquelle une jeune et très belle paysanne, vivant avec son père à la campagne au-delà du Trastevere, avait été récemment enlevée, disait la rumeur, par un jeune membre de l’aristocratie romaine ; que ce rejeton insouciant de la noblesse l’avait courtisée et conquise sous les traits d’un paysan, l’avait emmenée dans un repaire de bandits et l’y avait finalement abandonnée. Aucun nom n’était donné. Une enquête au bureau du journal révéla que les propriétaires avaient une autorité incontestable pour la publication de la déclaration, mais aucune autre information ne put être obtenue d’eux. Quelques jours plus tard, cependant, le même journal donna des précisions supplémentaires : le noble avait été aidé dans l’enlèvement par un jeune étranger résidant à Rome, et le frère de la malheureuse jeune fille avait été tué en tentant de la secourir. Cela complétait toutes les informations jamais accordées au public concernant cette affaire mystérieuse, et par la suite, le journal maintint un silence ininterrompu à ce sujet. La rumeur voulait que ses propriétaires eussent été soudoyés par des parties intéressées pour ne rien dire de plus, mais cette rumeur ne put être retracée jusqu’à une source fiable et fut, par conséquent, considérée par beaucoup comme une invention. Aucune mesure ne fut prise par les autorités en la matière, et il était évident que l’affaire était destinée à s’éteindre. Pourtant, la société romaine était considérablement excitée, les conjectures sur l’identité du coupable et de son complice allant bon train dans tous les quartiers mondains et aristocratiques de la ville. Ces conjectures, cependant, ne devinrent pas des affirmations positives, bien que des allusions insidieuses fussent lancées, suggérant que ceux qui devinaient que le vicomte Giovanni Massetti était le coupable n’étaient pas loin de la vérité. Massetti, on le savait, avait été absent de Rome pendant plusieurs jours à l’époque où l’enlèvement était censé avoir eu lieu, mais il ne daigna pas prêter attention aux insinuations courantes à son égard, et personne n’était assez téméraire pour l’interroger. Néanmoins, une certaine crédibilité fut accordée aux rumeurs le concernant par le fait qu’immédiatement à son retour en ville, après l’absence précitée, il s’impliqua dans une violente querelle avec un jeune Français, généralement supposé être Espérance, le fils de Monte-Cristo, qui le défia immédiatement en duel, mais le duel n’eut pas lieu pour une raison non rendue publique, le différend entre les deux jeunes gens fougueux ayant été arrangé par la médiation d’amis communs. Il fut observé, cependant, et largement commenté que, bien que les deux hommes eussent été auparavant des compagnons presque inséparables, Espérance, après cette querelle, évita ostensiblement le vicomte Massetti, s’abstenant même de mentionner son nom.
Pendant ce temps, à Civita Vecchia, un autre acte du drame de la vie assombrie d’Annunziata Solara avait été joué. Dans cette ville était situé un célèbre asile pour femmes infortunées, fondé et géré par une dame française d’une immense fortune et d’une bienveillance correspondante, Madame Helena de Rancogne, la comtesse de Monte-Cristo. Cette dame était inlassable dans ses efforts pour réclamer et réhabiliter celles qui étaient tombées. Elle était la Supérieure de l’Ordre des Sœurs du Refuge, dont les membres étaient dispersés dans toute l’Europe, mais avaient leur quartier général à l’asile de Civita Vecchia, où un nombre suffisant d’entre elles aidait constamment Madame de Rancogne à mener à bien son œuvre bonne et philanthropique.
Le Refuge, comme on appelait l’asile, était un vaste édifice de pierre grise à l’aspect sombre et claustral. Au-dessus de l’immense porte d’entrée, sur une plaque de métal poli, cette phrase était incrustée en lettres noires bien visibles : « Ne laissez personne être considéré comme indigne ! » C’était une parole de la comtesse de Monte-Cristo, prononcée autrefois, et qui avait été adoptée comme règle directrice et maxime de l’Ordre des Sœurs du Refuge. L’intérieur du bâtiment ne correspondait en rien à son extérieur sombre et rébarbatif. De hautes et larges fenêtres laissaient librement entrer les rayons ardents du soleil italien, inondant les couloirs et les appartements d’une lumière et d’une chaleur joyeuses. Des tentures cramoisies et des tapisseries magnifiquement ouvragées, d’un prix fabuleux, ornaient les murs, tandis que des statues et des peintures coûteuses et magnifiques, œuvres de vieux maîtres et d’artistes contemporains, ajoutaient à l’attrait des nombreux salons et salles de réception. Le grand réfectoire et les dortoirs possédaient leurs charmes propres, des couleurs vives accueillant partout le regard et rien n’étant permis qui pût inspirer ou favoriser des humeurs mélancoliques ou des pensées douloureuses. Il y avait une immense bibliothèque, à laquelle toutes les pensionnaires du Refuge avaient libre accès. Elle était somptueusement meublée, et le sol était recouvert d’un magnifique tapis de Turquie, si épais et si doux que les pas n’y faisaient aucun bruit, tandis que les figures brillantes de fleurs tropicales qui le parsemaient profusément donnaient l’impression d’un été éternel. Des bureaux abondamment pourvus de matériel d’écriture, des tables chargées des derniers journaux et périodiques dans toutes les langues d’Europe, des canapés luxueux et des fauteuils invitants attiraient celles que secouraient la comtesse de Monte-Cristo et ses vigilantes aides. De tous côtés, la bibliothèque était entourée de rayonnages contenant des romans captivants, des volumes de voyages, les productions des poètes célèbres, des ouvrages d’histoire et des essais, avec une généreuse dispersion d’œuvres religieuses, pour la plupart non confessionnelles et invariablement de caractère consolateur. En outre, des ateliers élégamment et parfaitement équipés étaient prévus, dans lesquels celles qui en avaient le désir pouvaient pratiquer la broderie, coudre ou fabriquer les mille et un petits objets de fantaisie auxquels les doigts féminins sont si habiles. Rien, cependant, n’était obligatoire, le but principal étant d’offrir aux pensionnaires du Refuge une occupation agréable, de les élever et de les empêcher de regarder avec regret les vies agitées qu’elles avaient menées et les vices qui avaient régné sur elles dans le passé. En vérité, il n’existait pas d’amie plus généreuse et plus désintéressée de son sexe que la noble comtesse de Monte-Cristo.
Les protégées des Sœurs de l’Ordre du Refuge comprenaient des femmes de tous âges, de toutes nationalités et de toutes conditions sociales. Elles incluaient des grisettes et des lorettes parisiennes, recrutées par Nini Moustache dans son appartement coquet de la chaussée d’Antin, car Nini s’était révélée une missionnaire des plus efficaces ; de jeunes filles, tombées en proie à des roués calculateurs et abandonnées dans le tourbillon de ce gouffre de destruction, les rues de Paris ; des señoritas espagnoles, qui avaient écouté trop crédulement les faux serments d’amants infidèles ; des paysannes italiennes, dont les jolis visages et les charmes personnels avaient été leur perte ; des jeunes filles malheureuses, allemandes, anglaises, hollandaises et scandinaves ; et même des tisons arrachés au feu en Russie, en Turquie et en Grèce. Cette communauté quelque peu diversifiée vivait ensemble dans un accord fraternel parfait, châtiée par ses malheurs individuels, encouragée et soutenue sur le chemin de la réforme par la comtesse de Monte-Cristo, qui était pour toutes ces infortunées une mère tendre, attentionnée et prévenante.
Une nuit calme, alors que l’obscurité s’était abattue sur les rues de Civita Vecchia, un coup timide à la porte d’entrée du Refuge réveilla la portière de service. De tels coups étaient souvent entendus et bien compris. La portière se leva de son banc, ouvrit partiellement la porte et fit entrer une jeune fille tremblante, dont la forme voûtée et recroquevillée était vêtue d’une masse de haillons. Une fine cape rouge était jetée sur ses épaules, et son visage pâle et émacié témoignait clairement de la pauvreté, des privations et de la souffrance. Même Giovanni Massetti aurait difficilement reconnu en cette malheureuse paria la marchande de fleurs, autrefois si bien faite et si belle, de la Piazza del Popolo, car celle qui sollicitait l’entrée au Refuge n’était autre que la malheureuse Annunziata Solara. Sa beauté s’était fanée comme un rêve d’été, disparue comme le parfum d’une jacinthe flétrie. Elle se tenait devant la portière en silence, les mains jointes, incarnation de la misère, de la détresse et de l’abandon.
« Que demandez-vous, ma pauvre enfant ? » demanda la portière avec tendresse et compassion.
« Un abri, juste un abri ! » répondit la jeune fille, d’une voix suppliante, creuse et brisée, fantôme de ses tons autrefois pleins et joyeux.
« La Supérieure doit décider de votre cas », dit la portière. « Vous allez la voir immédiatement. »
La femme toucha une sonnette, ordonnant à la Sœur de l’Ordre du Refuge qui répondit de conduire la postulante à l’appartement de Madame de Rancogne. La tremblante Annunziata fut menée le long d’un long couloir et introduite dans un bureau petit mais confortable où siégeait une dame âgée à la présence imposante et aristocratique, dont la tête était couverte de boucles de cheveux argentés, et dont le visage, toujours beau, portait une expression où dominaient la compassion et la bienveillance. Cette dame était la célèbre Madame Helena de Rancogne, dont les aventures et les exploits en tant que comtesse de Monte-Cristo avaient autrefois électrisé toutes les nations européennes. Elle se leva à l’entrée d’Annunziata, l’accueillant avec un sourire cordial et réconfortant.
« Asseyez-vous, mon enfant », dit-elle d’une voix riche et mélodieuse. « Vous êtes fatiguée. Avez-vous faim, aussi ? »
Annunziata s’affaissa sur la chaise qu’on lui offrait, couvrant son visage de ses mains fines.
« Hélas ! signora », répondit-elle faiblement, « j’ai marché bien des milles épuisants et je n’ai pas goûté un morceau de nourriture depuis l’aube ! »
« Emmenez la pauvre enfant au réfectoire », dit la comtesse à la Sœur qui était restée debout près de la porte. « Après qu’elle aura apaisé sa faim, je la reverrai et l’interrogerai. »
Une demi-heure plus tard, Annunziata, rafraîchie et fortifiée par son repas, était de nouveau assise dans le bureau avec la comtesse de Monte-Cristo.
« Mon enfant », dit cette dernière, « quel est votre nom ? »
« Annunziata Solara. »
« Vous avez demandé un abri ici, m’informe la portière. Savez-vous qu’il s’agit d’un asile pour les déchues de votre sexe ? »
« Je le sais, signora ; c’est la raison pour laquelle je suis venue. »
« Vous êtes-vous repentie de votre péché et désirez-vous mener une vie meilleure ? »
« Je me suis repentie amèrement », répondit la jeune fille en éclatant en sanglots, « oh ! combien amèrement, Dieu seul le sait ! Je souhaite me cacher du monde ; je souhaite expier ma honte par toute bonne action que mes mains pourront accomplir. »
« C’est bien », dit la comtesse, les yeux s’illuminant d’enthousiasme. « Le champ est vaste, et l’Ordre des Sœurs du Refuge, bien que nombreux, est toujours ouvert à de nouvelles recrues. Beaucoup de bien a déjà été fait, mais il en reste davantage à accomplir, infiniment davantage. Vous serez reçue et aurez l’occasion de participer à cette grande œuvre. »
« Du fond de l’âme, je vous remercie ! » sanglota la jeune fille. « Je m’efforcerai sincèrement d’être digne de votre bienveillance ! »
« Racontez-moi votre histoire maintenant », dit la Supérieure. « Je ne peux croire que la faute soit entièrement la vôtre. »
« Je vous suis reconnaissante, signora, pour ces mots. J’étais étourdie et imprudente, mais pas criminelle. Heureuse et satisfaite dans mon humble foyer paysan, j’étais pure et innocente. Je ne savais rien de la méchanceté des hommes, des pièges tendus pour entraîner les jeunes filles imprudentes. Je vivais avec mon père et mon frère aux environs de Rome, vendant des fleurs dans cette ville de temps à autre. Je n’avais jamais eu de soupirant, jamais eu d’amant. Mon cœur était libre, rempli de la joie de la jeunesse. On m’avait dit que je possédais une bonne part de beauté, mais cela ne m’avait rendue ni vaine ni portée à la coquetterie. Oh ! signora, je ne serai plus jamais aussi heureuse ! »
L’émotion la submergea et ses larmes coulèrent de nouveau. La comtesse l’apaisa et elle continua :
« Une nuit fatale, mon frère amena deux jeunes hommes étrangers dans notre cabane. Ils semblaient être des paysans comme nous, et l’un d’eux avait été blessé dans un combat contre un brigand. Ils restèrent avec nous quelques jours. J’ai soigné le blessé qui, une fois convalescent, m’a fait la cour. J’ai écouté ses déclarations ardentes, me suis soumise à ses cajoleries. J’ai fini par l’aimer à mon tour, et, oh ! signora, je croyais en lui, je lui faisais confiance. À cette période, je n’avais rien à me reprocher, et Tonio, c’était le nom de mon admirateur, semblait être la sincérité même. Un jour, il m’a demandé de m’enfuir avec lui, mais notre conversation a été interrompue et je ne lui ai pas donné de réponse. J’étais confuse, je ne savais que faire. Ce soir-là, j’ai reçu une lettre de lui — je l’ai trouvée sur la table dans la pièce que j’occupais, dissimulée sous ma boîte à ouvrage — me disant que tout était prêt pour notre fuite cette nuit-là, et me demandant d’être prête. J’étais terrifiée. Je ne pouvais comprendre pourquoi il souhaitait que je m’enfuie avec lui si tout était comme il se devait, car mon père et mon frère n’auraient pas fait objection à un prétendant convenable pour ma main à qui j’aurais donné mon cœur. Pour la première fois, j’étais méfiante à l’égard de Tonio, et j’ai résolu de ne prêter aucune attention à sa lettre. Le lendemain, je le verrais et lui dirais de parler à mon père et à mon frère. Hélas ! cette occasion ne m’a pas été donnée. Oh ! cette horrible, horrible nuit ! »
Elle couvrit son visage de ses mains et frissonna. Quand elle leva les yeux, elle était d’une pâleur livide, et sa voix tremblait tandis qu’elle reprenait :
« Cette nuit effroyable, alors que je reposais sur mon lit, plongée dans le sommeil, je fus soudain réveillée en entendant quelqu’un dans ma chambre. Il faisait très sombre et je ne pouvais voir l’intrus. Je sursautai de terreur, mais une main fut placée fermement sur ma bouche. Je fus arrachée de mon lit et emportée dans les bras d’un homme hors de la cabane. Je me débattis pour me libérer, mais en vain. Mon ravisseur semblait posséder la force d’un géant. Il n’y avait pas de lune, mais dans la faible clarté des étoiles, je pus voir que l’homme était masqué. Il se précipita avec moi dans la forêt voisine. Là, il heurta accidentellement son bras droit contre le tronc d’un arbre et sa main lâcha ma bouche. Aussitôt, je poussai un cri fort et perçant, mais la main revint à sa place presque immédiatement, et je fus incapable de laisser échapper un autre son. Mon cri, cependant, avait été entendu par mon frère, qui accourut à mon secours. Il rattrapa mon ravisseur dans la forêt et, bien que sans arme, l’attaqua immédiatement. L’homme me lâcha et se tourna vers mon frère. Une lutte féroce s’ensuivit, au cours de laquelle le masque fut arraché du visage de mon ravisseur et, à mon horreur, je crus reconnaître Tonio. Soudain, il y eut une détonation de pistolet. J’avais regardé le conflit, incapable de bouger. Je vis mon frère chanceler ; le sang jaillissait de lui. Je ne pus en supporter davantage ; je tombai au sol, évanouie.
« Lorsque je repris mes sens, j’étais dans une hutte étrange. Des hommes à l’allure sauvage, que je pris pour des bandits, me gardaient. Combien de temps je restai dans cette hutte, je ne le sais pas, mais cela dut être plusieurs jours. Parfois, un homme masqué venait me voir, me disant qu’il était Tonio et insistant dans ses avances. Je refusai de l’écouter, lui reprochant de m’avoir arrachée à mon foyer et d’avoir blessé mon frère. Je lui dis que sa conduite n’était pas celle d’un amant, mais d’un scélérat. Je l’implorai, s’il possédait une étincelle de dignité humaine, de me rendre la liberté, de me renvoyer chez mon père. Il m’informa que j’étais sa captive et que je le resterais jusqu’à ce que je cède à ses désirs. Je le repoussai avec mépris, avec l’énergie du désespoir. Finalement, il me maîtrisa par la force pure et me contraignit à céder. Ensuite, je ne le vis plus. J’errais dans la hutte comme une démente. Ma coupe de douleur était pleine à déborder. J’étais au désespoir. La honte et la dégradation furent désormais mon lot.
« Après le départ de mon ravisseur, un nouveau venu apparut parmi les brigands. Il semblait être leur chef. Il exprima de la pitié pour moi et me dit que mon ravisseur n’était pas un paysan, mais un jeune noble romain, le vicomte Giovanni Massetti. Je me moquais de cette révélation. Je n’avais aucune pensée de vengeance ; mon seul désir était de me cacher du regard du monde, d’éviter le doigt impitoyable du mépris. Finalement, le chef des bandits me ramena chez moi. Là, je trouvai mon père, apprenant de ses lèvres que mon frère était mort. Cette nouvelle rendit mon chagrin absolument insupportable. Mon père était d’humeur sombre et morose. Pendant des jours entiers, il ne m’adressait pas la parole. Il semblait avoir perdu toute affection paternelle. Finalement, je quittai la cabane. J’avais entendu parler du Refuge et j’avais décidé de chercher son abri. J’ai marché jusqu’à Civita Vecchia, et cette nuit, je me suis retrouvée à votre porte. Telle est, signora, ma triste histoire. Je vous ai dit toute la vérité. Vous voyez que je ne suis pas entièrement à blâmer. »
Lorsqu’Annunziata eut conclu, la comtesse de Monte-Cristo la pressa contre son sein.
« Ma pauvre enfant », dit-elle d’un ton tendre et compatissant, « vous avez, en effet, goûté à l’amertume de la vie et avez été plus pécheresse contre vous que vous n’avez péché. Mais vous êtes ma fille maintenant. La Communauté de l’Ordre du Refuge vous a couverte de son bouclier protecteur. »
C’était au mois de juillet. La chaleur à Paris était intense, absolument étouffante ; une lueur blanche semblait tomber d’une atmosphère jaune et sans vent, brûlant les pavés eux-mêmes ; depuis des semaines, il n’était pas tombé une goutte de pluie, pas le moindre signe d’un nuage dans le ciel impitoyable. Les rues étaient presque désertes ; même cette artère privilégiée de la mode, la rue de la Paix, ne comptait que peu de promeneurs ; le seul endroit en vogue était le bois de Boulogne, avec ses arbres magnifiques et ses avenues délicieusement ombragées ; les Champs-Élysées, dans toute leur étendue, de la place de la Concorde à l’Arc de l’Étoile, ressemblaient à un désert balayé par le soleil, et leurs pittoresques marchands de coco, avec leurs fontaines brillantes, leurs tabliers blanc de neige et leurs clochettes tintantes, ne trouvaient qu’une demande limitée pour leur eau de réglisse et leur jus de citron, tandis que même les théâtres de Guignol ne parvenaient pas à retenir les rares passants.
Dans le vaste jardin de l’hôtel de Monte-Cristo, malgré sa puissance ailleurs, le soleil semblait avoir été tenu en échec avec succès ; là, les arbres, les arbustes et les plantes n’étaient pas desséchés, mais conservaient toute leur fraîcheur et leur beauté, suggérant la fraîcheur du début du printemps plutôt que la chaleur accablante du milieu de l’été, tandis que les parterres étaient brillants de fleurs somptueuses et que des parfums pénétrants chargeaient l’air. Près d’une petite porte s’ouvrant sur la rue du Helder, tôt un matin, Zuleika et Mlle d’Armilly étaient assises sur un banc rustique sous une vaste tonnelle couverte de chèvrefeuille. Elles étaient venues du salon de déjeuner dans le jardin pour se reposer et bavarder après leur repas. L’ancienne professeur de musique racontait à sa compagne son expérience de la scène et les nombreuses aventures qu’elle avait rencontrées au cours de sa carrière lyrique. Au milieu d’un récit des plus intéressants, elle s’interrompit soudain, fixant ses yeux sur la petite porte, avec un cri de surprise et de terreur. Zuleika suivit la direction de son regard et sursauta en voyant, appuyé contre les barreaux de la porte, un homme à l’aspect sinistre, vêtu de vêtements poussiéreux et en lambeaux, qui l’observait, elle et sa compagne, avec des yeux qui brillaient comme ceux d’un serpent venimeux. Lorsqu’il s’aperçut qu’il était observé, l’homme retira de sa tête une casquette graisseuse et tachée par les intempéries, révélant une profusion de mèches emmêlées et blanchies, et, tendant une main sale, aux doigts crochus qui ressemblaient aux serres d’un oiseau énorme, à travers les barreaux, dit, dans les tons rauques propres aux parias des rues :
« La charité, pour l’amour de Dieu ! »
L’homme ressemblait plus à un voleur qu’à un mendiant. Néanmoins, Mlle d’Armilly, qui fut la première à retrouver son sang-froid, tira quelques sous de sa poche et s’avança pour les déposer dans sa paume. À mesure qu’elle se rapprochait de lui, le mendiant agit de façon très étrange. Au lieu de prendre l’argent, il retira soudain sa main, fixant Mlle d’Armilly avec une expression mêlée de terreur et d’étonnement sur son visage mauvais. Puis il se détourna rapidement de la porte, enfonça sa casquette et s’éloigna à vive allure. Mlle d’Armilly fut elle aussi singulièrement affectée ; elle laissa tomber les sous, devint pâle comme un linge et serait tombée au sol si Zuleika ne s’était élancée à ses côtés pour la rattraper dans ses bras.
« Qu’avez-vous, Louise ? » s’écria la jeune fille, étonnée par le comportement du mendiant et plus encore par l’effet qu’il avait produit sur sa compagne.
« J’ai vu un fantôme ! » répondit Mlle d’Armilly, dans un chuchotement effrayant.
« Un fantôme ? »
« Oui ! Oh ! quittons le jardin immédiatement ! »
« Le fantôme de qui ? »
« Je n’ose le dire ! Venez, venez, je ne peux rester ici une seconde de plus ! Quelle chance que la jeune Madame de Morcerf ne fût pas avec nous ! Elle en aurait été rendue folle ! »
« La femme d’Albert ? Vous divaguez, Louise. Quel intérêt pourrait-elle porter à ce misérable paria ? »
« Quel intérêt ? Ne me le demandez pas. Je ne peux pas, je ne dois pas vous le dire ! Oh ! c’est terrible ! »
« Direz-vous à la femme d’Albert ce que vous avez vu ? »
« Non ! mille fois non ! Elle ne doit même pas soupçonner le retour de cet homme d’outre-tombe ! Je vous supplie de ne rien lui dire, ni à personne d’autre ! »
« Je garderai le silence sur ce sujet ; mais ce mendiant n’était pas un fantôme ; c’était une réalité bien substantielle. Quelque chose l’a effrayé et fait fuir, quelque chose, sans doute, qu’il a vu dans la rue, peut-être un sergent de ville. Votre reconnaissance de lui était une illusion. »
« Ce n’était pas une illusion. Mais nous ne devons pas rester ici ; je ne voudrais pas revoir ce visage, ces yeux pour rien au monde ! »
Zuleika prit le bras de son amie et marcha avec elle vers l’hôtel, s’efforçant en chemin de la rassurer, de la raisonner pour la sortir de sa frayeur. Ses efforts, cependant, se révélèrent tout à fait vains. Mlle d’Armilly était totalement décontenancée et se retira aussitôt dans sa chambre.
Malgré son désir de croire que Mlle d’Armilly avait été trompée quant à l’identité du mendiant et, dans sa confusion, l’avait confondu avec quelqu’un d’autre, Zuleika ne pouvait pas se défaire totalement d’un sentiment d’appréhension vague, d’une terreur mal définie lorsqu’elle repensait à la conduite singulière et à l’agitation sauvage de l’ancienne professeur de musique dans le calme et la solitude de sa propre chambre. Pourquoi Mlle d’Armilly avait-elle été si frappée à la vue du mendiant ? Pourquoi l’avait-elle si instamment suppliée de ne rien dire de ce qui s’était passé à personne, et, surtout, d’éviter toute mention de cette affaire à la femme d’Albert de Morcerf ? Mlle d’Armilly avait trop vu le monde pour être effrayée par une simple bagatelle. Était-il possible que le paria en guenilles ait été lié d’une manière ou d’une autre à la carrière lyrique de la jeune Madame de Morcerf, qu’il ait été son amant ? Cette dernière supposition fournirait une cause plausible à la terreur de l’ancienne professeur de musique, car la réapparition d’un amant pourrait mener à des révélations bien calculées pour troubler sérieusement le bonheur et la tranquillité des nouveaux mariés. Zuleika avait entendu dire qu’Eugénie avait été très courtisée pendant la période où elle était sur scène, qu’elle avait compté ses ardents admirateurs par dizaines, mais cet homme semblait trop vieux, trop délaissé, pour avoir été récemment en position de répandre la richesse aux pieds d’une prima donna. De plus, Mlle d’Armilly avait parlé de lui comme d’un fantôme et avait semblé le rattacher à une période plus lointaine. Zuleika avait aussi entendu parler du contrat de mariage rompu de Mlle Danglars, bien longtemps auparavant. Ce mendiant pourrait-il être le scélérat qui avait masqué son identité sous le titre emprunté de prince Cavalcanti et était si près de devenir son mari ? Peut-être ; mais même s’il était ce misérable sans scrupules, quel mal sa réapparition pourrait-elle faire en ce jour tardif, maintenant que l’ancienne histoire avait été minutieusement passée au crible et presque oubliée ? Albert était bien au courant de tous les détails de l’épisode Cavalcanti, et il était peu probable que quoi que ce soit d’autre puisse être exposé qui dérangerait soit lui, soit sa femme. Non, l’étranger aux cheveux blancs, sale et sinistre, ne pouvait pas être le quondam prince ; c’était quelqu’un d’autre, quelqu’un de plus à craindre. Mais qui était-il, sinon le misérable fils de Villefort ? Zuleika était plus perplexe et perturbée qu’elle ne voulait l’admettre, même à elle-même. Si seulement elle pouvait parler avec le comte de Monte-Cristo, lui dire tout, une explication du mystère pourrait, sans doute, être obtenue, une explication qui calmerait, au moins, ses vagues craintes ; mais c’était impossible ; sa promesse à Mlle d’Armilly de garder le silence scellait ses lèvres aussi efficacement avec son père qu’avec la jeune Madame de Morcerf. Quelles que fussent ses craintes, elle devrait les porter seule, ou, au mieux, les partager avec Mlle d’Armilly, qui, évidemment, ne lui donnerait aucune satisfaction supplémentaire.
Pendant ce temps, l’homme qui avait causé tout ce trouble, après avoir presque couru sur une bonne distance le long de la rue du Helder, totalement inconscient de l’attention qu’il attirait sur lui de la part des rares passants, tourna dans la rue Taitbout, atteignit de là la rue de Provence et se trouva finalement dans la cité d’Antin. Là, il se fraya un chemin dans un petit débit de boisson ou caboulot, fréquenté par certains des pires rôdeurs de ce quartier de Paris. La pièce dans laquelle il entra était inoccupée, sauf par une jeune femme négligée qui était assise derrière le comptoir en lisant un exemplaire graisseux de la Gazette des tribunaux. L’homme se rendit au comptoir et, jetant le prix, demanda un verre d’eau-de-vie, qu’il avala d’un trait. Puis il s’adressa à la jeune femme négligée, qui, son journal toujours dans une main, lui souriait à moitié tout en le dévisageant avec mécontentement.
« Waldmann est-il ici ? » demanda-t-il, avec l’air d’un homme qui se sent parfaitement chez lui.
« Oui », répondit la jeune femme, reprenant sa place et sa lecture ; « il est dans l’arrière-salle, en train de jouer au piquet avec Peppino, Beppo et Siebecker. »
« Bien ! » dit l’homme. « J’ai de la chance. Je m’attendais à peine à les trouver tous à cette heure-ci. »
Sur ce, il ouvrit une porte vitrée et, entrant dans l’arrière-salle, la referma derrière lui. Les joueurs, qui étaient assis à une table, des chopes de bière à côté d’eux, levèrent les yeux rapidement de leur jeu à son entrée, et l’un d’eux, un Allemand à la carrure lourde et aux sourcils épais, lui cria, en parlant français :
« Quoi de neuf, Bouche-de-Miel, qu’est-ce qui se passe ? Tu es essoufflé et aussi pâle que si tu avais été suivi par un agent de la Sûreté ! »
« Je n’ai pas été suivi, Waldmann », répondit le mendiant ou Bouche-de-Miel, « mais j’ai fait une découverte stupéfiante. »
Les joueurs déposèrent aussitôt leurs cartes et se penchèrent pour entendre. C’était une bande rude, à l’allure désespérée ; sur leurs visages de mauvais augure et brûlés par le soleil, le mot voleur pouvait se lire aussi clairement que s’il y était écrit, et peut-être, aussi, le mot encore plus significatif, assassin ! Deux des hommes étaient italiens, évidemment les Peppino et Beppo mentionnés par la jeune femme négligée au comptoir de la salle extérieure. Outre Waldmann, il y avait un autre Allemand. C’était Siebecker. Grand, mince, avec des cheveux et une moustache jaunes, il avait quelque prétention à la beauté ; sa tenue était assez respectable comparée à celle des autres ; s’il n’avait pas possédé une paire d’yeux agités et démoniaques, il aurait pu passer pour une personne de réputation passablement honnête, mais ces yeux flamboyants, semblables à ceux d’un tigre, trahissaient son vrai caractère et le marquaient comme un membre très dangereux de la fraternité criminelle. Waldmann semblait être le chef de la coterie. Les Italiens portaient des blouses bleues, mais le vêtement distinctif de l’ouvrier parisien ne pouvait cacher un certain air brigand qui était une seconde nature chez eux.
« Fais-nous part de ta découverte stupéfiante, Bouche-de-Miel », dit Waldmann. « Prends un siège et raconte-nous. »
Le mendiant s’affala sur un coffre en bois, disant, d’un ton de profonde déjection, en le faisant :
« Autant je désire participer au petit travail de ce soir, je crains que vous ne deviez m’en dispenser ! »
« Balivernes ! » cria Waldmann. « Tu as peur de rencontrer ce terrible personnage, le comte de Monte-Cristo ! Mais la découverte stupéfiante... crache le morceau, l’homme ! »
« Oui ; la découverte, la découverte ! » exigèrent les autres, impatiemment.
« Eh bien », dit Bouche-de-Miel, « je suis allé rue du Helder ce matin, comme convenu, et j’ai fait une étude de l’hôtel de Monte-Cristo. Rien de plus facile que d’y entrer, car aucune surveillance n’est maintenue la nuit, et le comte n’est pas le moins du monde soupçonneux bien qu’il ait des millions de francs dans son coffre, sans parler des bijoux et autres objets de valeur. Comme j’allais quitter les lieux, je me suis arrêté à une petite porte donnant accès au jardin depuis la rue, ayant remarqué que la clé avait été laissée négligemment dans la serrure à l’extérieur. J’étais appuyé contre la porte, prenant une empreinte en cire de cette clé, ce qui nous assurerait l’entrée sans problème, quand, en jetant un coup d’œil à travers la grille dans le jardin, j’ai vu deux femmes ; elles m’avaient remarqué et semblaient très effrayées. J’ai instantanément passé ma main à travers les barreaux et demandé la charité. L’une des femmes a trouvé assez de courage pour se lever et s’approcher de moi ; elle était sur le point de me donner de l’argent, quand soudain elle m’a reconnu en dépit de tous les changements de mon apparence. Je l’ai reconnue aussi et je me suis éloigné aussi rapidement que j’ai pu. »
« Eh bien, qu’est-ce que tout cela signifie ? » dit Waldmann, calmement. « Cela ne représente absolument rien. »
« Cela signifie tant que je ne peux pas venir avec vous chez Monte-Cristo et courir le risque de rencontrer cette femme ! »
Waldmann laissa échapper un grand rire ; les autres sourirent.
« Je n’ai jamais entendu dire auparavant qu’un Français avait peur de rencontrer une femme ! » dit Siebecker, très amusé.
« Je vous dis que je ne peux pas y aller ; vous devez m’en dispenser », dit Bouche-de-Miel, obstinément.
« Quoi ! » cria Peppino. « Permets-tu à une femme de se dresser entre toi et ta vengeance contre le comte de Monte-Cristo ? Souviens-toi du tarif de Luigi Vampa ! »
Bouche-de-Miel fixa l’Italien sauvagement.
« Il n’est pas nécessaire que je m’en souvienne », répondit-il, amèrement. « Je ne l’ai jamais oublié. Je n’ai pas non plus oublié ta part dans cette infâme affaire ! » ajouta-t-il, entre ses dents.
« C’était mon devoir de faire comme on me l’ordonnait ! » rétorqua Peppino.
« J’aurai ma revanche sur toi encore ! » grommela Bouche-de-Miel, menaçant.
« Nous verrons ! » répondit l’Italien, avec défi.
Waldmann intervint et dit, sévèrement :
« Pas de querelles ! Nous sommes frères et sommes unis pour un gain mutuel. Bouche-de-Miel, tu dois venir avec nous ce soir. Je t’ordonne d’y aller et je n’accepterai aucune excuse ! De plus, si, comme le dit Peppino, tu as une vengeance à assouvir contre le comte de Monte-Cristo, l’occasion est trop précieuse pour que tu la négliges ! Quoi qu’il en soit, tu viendras ! Où est l’empreinte en cire de la clé ? »
Bouche-de-Miel tendit à l’Allemand un petit paquet qu’il sortit de sa poche. Waldmann le donna à Siebecker, lui ordonnant de fabriquer une clé en conformité avec celle-ci. Entre-temps, le mendiant avait réfléchi. Son visage montrait qu’une lutte féroce se déroulait dans son esprit, une lutte entre la peur et un désir brûlant de vengeance. Ce dernier finit par triompher, et le mendiant, se levant du coffre, alla vers la table, y abattant son poing avec un coup retentissant.
« Je vous accompagnerai, camarades ! » dit-il, les yeux brillant sauvagement et d’une voix excitée. « Monte-Cristo m’a volé, m’a ruiné et m’a chassé dans le monde comme un vagabond sans le sou ! J’aurai ma revanche ! »
« Parle comme un héros ! » dit Waldmann, avec enthousiasme. « Nous nous retrouverons à la petite porte rue du Helder à minuit. Siebecker te donnera la clé, Bouche-de-Miel, et tu ouvriras la porte. Tu n’as pas à craindre d’être reconnu, même si tu devais rencontrer la femme dont tu as parlé face à face, car tu seras masqué comme le reste d’entre nous. Si tu es inquiet pour sa sécurité, je te dirai maintenant que nous ne voulons que les millions de Monte-Cristo ; nous ne visons pas le meurtre. »
« Mais que faire si le meurtre devenait nécessaire, s’il ne pouvait être évité ? »
Waldmann haussa les épaules.
« Alors nous devrons nous protéger », répondit-il, flegmatiquement.
Sur ce, la coterie de mécréants se sépara, pour passer les heures comme ils le pourraient, jusqu’à ce que le moment du coup brillant qu’ils méditaient arrivât.
CHAPITRE XII.
PÈRE ET FILLE.
Le comte de Monte-Cristo était dans son bureau, faisant les cent pas ; il était plongé dans ses pensées, et une expression révélatrice d’une profonde préoccupation marquait son visage pâle, mais résolu. De temps en temps, il marquait une pause devant une petite table sur laquelle se trouvait un équipement télégraphique pour l’envoi et la réception de messages, écoutant avec une attention soutenue les sons émis, car, bien que la lecture auditive ne fût pas très pratiquée par les télégraphistes de cette époque, Monte-Cristo, qui semblait posséder tous les accomplissements de son propre âge et ceux des âges à venir, y était expert, ainsi qu’un opérateur remarquablement rapide et correct.
Il était presque minuit. Toute la famille dans l’hôtel de la rue du Helder s’était retirée pour se reposer, à l’exception de son chef, qui était resté debout en réponse à une convocation de Berlin pour être prêt à recevoir les détails d’une réunion secrète d’une vaste société de patriotes prussiens, qui lui seraient envoyés en code par l’un de ses agents les plus enthousiastes et actifs pour la promotion de la cause de la liberté humaine universelle. La chaleur intense qui avait prévalu toute la journée n’avait été que légèrement modérée par l’arrivée d’une nuit lourde et étouffante ; il n’y avait pas la moindre brise dans l’air lourd et oppressant, et le ciel bleu, plein d’étoiles et inondé par une lumière de lune brillante, était sans un nuage. La clarté argentée se déversait à travers les fenêtres ouvertes du bureau, illuminant tellement l’appartement que le comte avait éteint sa lampe. Des ombres fantastiques étaient projetées sur le sol par les bibliothèques et divers articles de mobilier, ressemblant à des formes gigantesques et naines de démons et d’elfes, donnant à la scène un aspect étrange et surnaturel. Monte-Cristo marchait au milieu de ces ombres déformées comme quelque magicien maître communiant avec les esprits sombres et mystérieux qui recevaient ses ordres en silence et s’évanouissaient ensuite pour les exécuter sans question ni débat.
Les pensées du comte étaient de nature sombre ; il méditait sur le problème de la liberté française, se demandant combien de temps la nation versatile et changeante avec laquelle il avait jeté son sort conserverait la liberté acquise par la révolution qui avait renversé le trône de Louis-Philippe et donné le pouvoir au peuple. Il se méfiait des événements du futur proche. Déjà les bonapartistes étaient actifs et Louis Napoléon apparaissait comme une figure formidable. Le neveu du grand conquérant de l’Europe professait des sentiments républicains, mais Monte-Cristo doutait de sa sincérité aussi bien que de sa capacité à gouverner la population agitée de Paris. Il prévoyait l’imitation du célèbre Empereur ; son œil prophétique perçait à travers les aspirations présidentielles de Louis Napoléon et voyait au-delà d’elles un second Empire non moins brillant mais pas plus substantiel que le premier. La politique des Bonaparte était d’éblouir les masses, les hommes des barricades, par une démonstration de grandeur et de les amuser plutôt que de les forcer à la soumission. Le comte s’était tenu à l’écart de Louis Napoléon, l’avait même combattu jusqu’à toute l’étendue de sa puissante influence ; il l’avait fait non par des considérations personnelles, mais pour le bien de tout le peuple français, pour la préservation intacte du tissu de la liberté, le fruit de la révolution de 1848.
Pendant ce temps, alors que ces pensées parcouraient le cerveau actif de Monte-Cristo, l’instrument télégraphique continuait de tic-taquer régulièrement, mais l’information qu’il attendait n’était pas transmise. Des nouvelles lui parvenaient en flash de chaque centre d’agitation politique, sauf de Berlin ; là, un silence obstiné et sinistre prévalait. À plusieurs reprises, il chercha à ouvrir la communication avec son confédéré dans la capitale prussienne, mais ses signaux restaient sans réponse. Finalement, il fit une pause, las, dans sa marche, se jetant dans un énorme fauteuil ; la fatigue pesait sur ses paupières et il sombra rapidement dans un sommeil agité et interrompu, dont il sursautait par intervalles, dérangé par quelque rêve vague et inquiétant. De temps en temps, alors qu’il somnolait, ce sourire qui le rendait si beau se glissait sur son visage viril, faisant ressortir en relief toute sa merveilleuse noblesse et sa bienveillance d’expression.
Alors que minuit sonnait à chaque tour d’horloge à Paris, la solitude habituelle de la rue du Helder à cette heure morte fut brisée par l’apparition d’une figure sinistre à la petite porte du jardin de Monte-Cristo. Cette figure fut presque instantanément suivie par une autre, à peine moins rebutante. Tous deux portaient des masques et se déplaçaient aussi furtivement que des chats. La seconde figure s’adressa à la première, parlant dans un chuchotement prudent :
« Bouche-de-Miel, est-ce toi ? »
« Oui. Siebecker, as-tu la clé ? » grommela l’autre, à peine au-dessus de son souffle.
« La voici, vieil homme. Maintenant, au travail. Les autres seront sur place dans un instant. Ouvre la porte et laissons-nous entrer. »
Bouche-de-Miel prit la clé, qui était couverte d’huile pour éviter le grincement, et l’inséra dans la serrure. Elle s’adapta à merveille et tourna sans bruit. Bouche-de-Miel donna une légère poussée à la porte ; elle céda, s’ouvrant sans un son. Les deux hommes passèrent à l’intérieur, la refermant partiellement derrière eux. Le clair de lune tombait sur le siège que Zuleika et Mlle d’Armilly avaient occupé sous la tonnelle couverte de chèvrefeuille ce matin-là ; Bouche-de-Miel sursauta soudainement en jetant un coup d’œil, regrettant à moitié d’avoir cédé à l’ordre de Waldmann sous l’impulsion de sa haine pour Monte-Cristo et son désir de vengeance ; il tremblait violemment malgré tous ses efforts pour maintenir son sang-froid et son visage devint une masse de sueur sous son masque protecteur. Siebecker remarqua son agitation et laissa échapper un juron étouffé.
« Sacrebleu ! » grommela-t-il entre ses dents, « si tu continues comme ça, mon vieux, il aurait mieux valu que Waldmann te laisse tranquille. On ne peut pas faire ce boulot avec une main qui tremble. Ressaisis-toi, ressaisis-toi, Bouche-de-Miel ! Qu’est-ce que c’est ? »
Un léger bruit se fit entendre au portail. Agrippant son compagnon tremblant par le bras, Siebecker l'entraîna précipitamment derrière un bouquet de petits marronniers. À peine furent-ils cachés que trois hommes masqués ouvrirent prudemment la grille et entrèrent sur la pointe des pieds dans le jardin. Waldmann, Peppino et Beppo étaient arrivés et prêts à accomplir leur part de cette besogne infâme. Siebecker et Bouche-de-Miel sortirent silencieusement de leur cachette pour les rejoindre.
Waldmann jeta un coup d’œil autour de lui, visiblement satisfait.
« Jusqu’ici tout va bien, » dit-il à mi-voix. « Nous sommes tous à l’heure. Ne perdons pas un instant. As-tu calmé tes nerfs avec une bonne rasade de cognac, Bouche-de-Miel ? »
« Je vais bien, » répondit ce dernier avec opiniâtreté, bien qu’il y eût un tremblement perceptible dans sa voix.
« Il vient d’avoir une nouvelle crise de peur, » dit Siebecker avec dédain. « Je pense que nous ferions bien de le laisser avec Peppino et Beppo pour monter la garde dans le jardin ! Ce ne serait pas prudent de l’emmener avec nous dans la maison, Waldmann ! »
Le chef s’approcha de Bouche-de-Miel et le secoua brutalement.
« Tu es un lâche ! » dit-il sauvagement. « Cette histoire de femme que tu nous as racontée n’était que du vent. Tu as peur de rencontrer Monte-Cristo, je l’ai vu très clairement ce matin ! »
Cette raillerie piqua Bouche-de-Miel au vif et lui rendit tout son courage. Il fit face à Waldmann sans broncher et répliqua :
« Je ne suis pas un lâche et je n’ai pas peur de Monte-Cristo ! »
« Alors qu’est-ce qui te prend ? »
« C’est mon affaire, mais ça ne gâchera pas le coup de cette nuit. J’irai avec vous à la maison et je ferai ma part aussi bien que toi ou Siebecker. Tu as dit de ne pas perdre un instant. Qu’est-ce que tu attends ? En avant ! »
« Jures-tu de rester avec nous jusqu’au bout, quoi qu’il arrive ? »
« Je le jure ! »
« Je te ferai confiance. »
« Et tu n’auras aucune raison de regretter ta confiance. Si je rencontre Monte-Cristo, je le tuerai comme un chien galeux ! Cela te suffit-il ? »
« Qu’en est-il de ta mystérieuse femme ? »
Bouche-de-Miel ne put réprimer un sursaut, mais il serra les poings fermement et répondit avec un effort :
« Ne t’occupe pas d’elle ! Elle n’a qu’à se débrouiller toute seule ! »
« Qui est-ce ? »
« Ne t’occupe pas d’elle, je te dis ! Si elle lui arrive malheur, ce sera de sa propre faute ! »
Waldmann parut rassuré ; néanmoins, il murmura à l’oreille de Bouche-de-Miel avec une sincérité terrible qui montrait clairement qu’il pensait ce qu’il disait :
« Je t’ai dit que je te ferais confiance, et je le ferai. Mais si tu faiblis, si tu cherches à jouer les traîtres pour sauver cette femme, je te ferai sauter la cervelle sur place ! »
Bouche-de-Miel haussa les épaules.
« Si je faiblis, si je cherche à vous trahir, tire-moi dessus sans hésiter ! Je t’en donne la permission ! Mais si tu utilises ton pistolet, ce sera sur un autre gibier que moi ! Au travail ! »
Laissant les deux Italiens en faction à la grille, Waldmann et Siebecker, avec Bouche-de-Miel entre eux, se dirigèrent furtivement vers la maison, marchant sur l’herbe afin que le bruit de leurs pas fût étouffé. Ils restèrent bien dans l’ombre des arbres, atteignant l’arrière du manoir sans être vus et sans incident. Waldmann retira ses chaussures et les autres suivirent son exemple.
« Tout est silencieux, » chuchota-t-il. « Nul doute que tous les membres de la maison, y compris le redoutable Comte lui-même, dorment à poings fermés. Ce sera une partie de plaisir. »
Il monta sur la véranda arrière et essaya la porte des appartements des domestiques. Elle avait été négligemment laissée non verrouillée. Il l’ouvrit et scruta l’intérieur. Rien que ténèbres et silence. Il fit signe à ses camarades ; ils montèrent également sur la véranda. Waldmann sortit une lanterne sourde de sous son manteau ; les trois brigands entrèrent dans la maison de Monte-Cristo.
« Le cabinet de travail du Comte, où il garde son argent, est au deuxième étage, » chuchota Bouche-de-Miel. « Nous pouvons l’atteindre en montant par l’escalier de service, là-bas. »
Il montra l’autre côté du petit couloir où ils se trouvaient. Waldmann ouvrit prudemment sa lanterne et le mince filet de lumière qui en sortit révéla l’escalier. Les malfaiteurs le montèrent et, guidés par Bouche-de-Miel, qui semblait parfaitement connaître la topographie du manoir, se retrouvèrent bientôt devant le cabinet de Monte-Cristo. La porte était entrouverte. Bouche-de-Miel jeta un coup d’œil à l’intérieur, mais retira aussitôt la tête, faisant signe à Waldmann et Siebecker de regarder. Ils le firent et virent un homme endormi dans un fauteuil ; simultanément, un déclic sec dans la pièce les alarma ; ils serrèrent les dents, pincèrent les lèvres et dégainèrent leurs pistolets. Le déclic sec se répéta, suivi en succession rapide par plusieurs autres. C’était l’appareil télégraphique ; les nouvelles de Berlin étaient arrivées !
Instantanément, le Comte fut pleinement réveillé. Il bondit de son fauteuil et courut vers l’instrument, au cliquetis duquel il prêta une oreille avide et attentive. La vaste société des patriotes prussiens s’était réunie. Les délégués avaient mis longtemps à arriver, car, bien que le plus grand secret eût été observé, la police royale avait eu vent de leur présence dans la capitale et du projet d’assemblée. Pourtant, on espérait que la réunion ne serait pas troublée, car le rendez-vous était dans une localité isolée, dont, pensait-on, les autorités ne se méfiaient pas. À peine le président avait-il pris place, cependant, que la police se déversa par toutes les portes et fenêtres. Tous les patriotes furent arrêtés, sauf le complice de Monte-Cristo, qui, par une chance heureuse, réussit à tromper les sbires de la loi.
Le front du Comte s’assombrit lorsqu’il entendit ces renseignements alarmants transmis par l’appareil télégraphique. Il porta la main à son front à la fin du message funeste et chancela comme un homme ivre jusqu’à son fauteuil, dans lequel il s’effondra. Au moment même, Waldmann, Siebecker et Bouche-de-Miel, qui s’étaient précipités, le saisirent et le maintinrent là avec une force de fer. Waldmann lui glissa un bâillon dans la bouche et Siebecker l’attacha solidement au fauteuil avec une corde robuste qu’il tira de sa poche. Le ligotage accompli, les brigands relâchèrent leur emprise sur le Comte et se tournèrent à la recherche du butin pour lequel ils étaient venus : les millions de Monte-Cristo !
Soudain, un cri retentit. Il venait de Bouche-de-Miel. Les autres se tournèrent et le regardèrent, leurs pistolets à la main. Il fixait une femme vêtue de blanc qui se tenait comme un fantôme sur le seuil de la porte ouverte du cabinet. À ce moment-là, une autre porte s’ouvrit et Ali, le fidèle Nubien, suivi de tous les valets de la maison, se précipita dans la pièce, tombant sur les misérables stupéfaits avant qu’ils n’eussent recouvré leur surprise. Il y eut une brève lutte, mais les domestiques n’étaient pas armés, et les brigands, se dégageant des griffes de leurs adversaires, les tinrent en respect avec leurs pistolets et reculèrent lentement hors de l’appartement. Dans le conflit, cependant, le masque de Bouche-de-Miel fut arraché de son visage, et son visage ne fut pas plus tôt visible que la femme en blanc courut vers lui, les bras tendus, s’exclamant à bout de souffle :
« Mon père ! Mon père ! »
Bouche-de-Miel lui fit signe de s’éloigner ; puis il esquissa un geste pour s’approcher d’elle, poussé par un sentiment qu’il était tout à fait incapable de maîtriser ; mais Waldmann, gardant toujours son pistolet pointé sur Ali et ses compagnons, le saisit par le bras d’une poigne de fer et l’entraîna. Les brigands mis en échec réussirent à s’échapper de la maison et du jardin.
Le Comte de Monte-Cristo avait été délié et débâillonné par Ali lorsque les brigands eurent quitté le cabinet. Alarmés par le bruit insolite et l’agitation, le capitaine de Morcerf, Zuleika et Mlle d’Armilly étaient apparus sur les lieux, mais trop tard pour assister au conflit avec les malfaiteurs. En quelques mots, le Comte leur expliqua ce qui s’était passé. Zuleika jeta un coup d’œil à Mlle d’Armilly comme si elle soupçonnait que l’étrange mendiant de ce matin avait quelque chose à voir avec cette invasion nocturne de leur foyer ; Louise parut inquiète et agitée, mais garda un silence de pierre.
La femme vêtue de blanc restait là comme stupéfiée. Mlle d’Armilly s’approcha d’elle et lui demanda avec sollicitude :
« Eugénie, qu’est-ce qui ne va pas ? »
Cette question sortit la jeune Madame de Morcerf, car c’était elle, de sa stupeur. Elle se laissa tomber dans un fauteuil et couvrit son visage de ses mains, gémissant piteusement :
« Oh ! Louise ! Louise ! J’ai vu mon père ! Il était l’un des brigands ! C’est terrible, terrible ! »
Le capitaine de Morcerf, qui s’était approché de sa femme et lui avait pris tendrement la main, regarda le Comte d’un air interrogateur.
« J’ai parfaitement vu l’homme dont elle parle, » dit Monte-Cristo en réponse à son regard, « et c’était certainement le baron Danglars ! »
CHAPITRE XIII.
L’AVENTURE DE MORCERF.
Le Comte de Monte-Cristo ne prit aucune mesure pour faire traquer et appréhender les misérables qui avaient envahi la sainteté de son foyer ; il n’instruisit même pas le commissaire de police du quartier de ce qui s’était passé. Il était tout à fait convaincu que le seul but des misérables avait été le vol, et, comme cet objectif avait été déjoué, il ne souhaitait pas rechercher une plus grande publicité en mettant l’affaire entre les mains des autorités. Une chose, cependant, causait un souci considérable au Comte, à savoir le fait que Danglars eût été l’un des brigands. Il ne doutait pas que l’ancien banquier, qu’il avait ruiné financièrement et forcé à fuir ignominieusement de Paris par le passé dans la poursuite de son plan de vengeance totale contre les ennemis de sa jeunesse, avait planifié le vol pour satisfaire sa soif brûlante de vengeance ; il se sentait aussi certain que Danglars préparait d’autres méfaits, s’il pouvait les accomplir, et que sa présence dans la ville serait une menace constante pour sa tranquillité et sa prospérité, voire pour son bonheur domestique ; mais ses sentiments avaient subi un changement radical depuis les anciens jours de rétribution implacable et sans repos, et il plaignait maintenant l’homme qu’il avait si impitoyablement renversé autant qu’il l’avait autrefois haï. Danglars était tombé bien bas, en vérité, pour être le compagnon et le complice de pillards nocturnes, et l’âme même du Comte souffrait à la pensée des profondeurs de pauvreté et d’ignominie auxquelles il avait été le moyen de le réduire. Il l’aurait cherché au milieu de la population criminelle dangereuse de Paris, tracé jusqu’à son repaire de dépravation et de misère, et lui aurait offert de l’argent et les moyens d’une réhabilitation sociale s’il y avait eu la moindre raison d’espérer qu’il pût ainsi sauver le misérable homme du bourbier d’iniquité dans lequel il était plongé, mais il connaissait trop bien le caractère implacable de Danglars et sa haine invétérée envers lui-même pour tenter quoi que ce soit de semblable. S’il pénétrait dans ses repaires et le rencontrait, le résultat ne pourrait être que désastreux, car Danglars prendrait un plaisir diabolique à le trahir auprès de ses associés désespérés, qui n’hésiteraient pas même à le tuer sur son ordre, et l’ancien banquier était tout à fait capable de fomenter son assassinat de la manière la plus horrible comme coup final d’une vengeance diabolique. Il fut un temps où Monte-Cristo ne valorisait que fort peu la vie, où il aurait volontiers accepté la mort comme une issue bienvenue vers un repos et une paix sans fin, mais ce temps était passé ; depuis lors, il avait noué des liens qui l’attachaient à l’existence avec une force insurmontable ; il avait maintenant une famille, était entouré d’êtres qu’il aimait et chérissait tendrement, des êtres pour qui il devait vivre et sur les destinées desquels il devait veiller étroitement. Il était marié à Mercedes, qui lui prodiguait dans sa maturité toute la richesse de l’affection débordante qu’elle lui avait témoignée avant la conspiration fatidique qui l’avait consigné, en tant que marin Dantès, au sombre et fétide cachot du château d’If et l’avait donnée aux bras de Fernand, le Catalan. Haydée avait survolé la page de sa tumultueuse et agitée histoire, lui laissant Espérance et Zuleika comme rappels d’un rêve heureux, mais bien trop bref, une vision féerique d’enchantement qui s’était évanouie aussi vite qu’elle était venue. Mais son fils et sa fille s’étaient entrelacés autour des fibres de son cœur comme le lierre s’entoure autour des fragments brisés de quelque ruine grandiose et imposante, et chaque jour, chaque instant, à mesure qu’il s’enfuyait, ne servait qu’à lui révéler davantage les désirs et le dévouement de l’âme d’un père. De plus, Albert de Morcerf et sa jeune épouse Eugénie lui étaient maintenant tout à fait chers, et il sentait qu’en faisant tout ce qui était en son pouvoir pour augmenter leur bonheur, il remboursait peu à peu la lourde dette qu’il devait à l’enfant si longtemps abandonnée de Danglars. Oui, le Comte de Monte-Cristo voulait vivre, d’abord pour sa famille, puis pour la grande cause de la liberté humaine avec laquelle il s’était si intimement identifié. Si Danglars se trouvait sur son chemin, il s’efforcerait de le réclamer et de le gagner, mais il ne pouvait le chercher.
Mercedes, à l’époque de la tentative de vol, était absente pour une visite à des amis à Marseille, et, d’un commun accord, il fut résolu de ne pas l’informer de la réapparition de Danglars, car la nouvelle ne manquerait pas de constituer un choc prostrant pour elle.
Depuis cette scène mémorable de minuit dans le cabinet de Monte-Cristo, la jeune Madame de Morcerf agissait comme une personne accablée. Elle ne disait rien, même à son mari ou à Louise d’Armilly, concernant son misérable père, mais il était clair qu’un chagrin intense et la honte la rongeaient. Cela affligeait grandement Albert et, voyant sa femme bien-aimée dépérir de jour en jour, il prit, sans en parler à personne, une résolution surprenante et périlleuse. Il était déterminé à trouver le domicile de Danglars, à voir son beau-père et à essayer de le persuader de renoncer à sa carrière criminelle. Il était poussé en cela par deux motifs puissants : le désir de soulager la détresse et l’angoisse d’Eugénie et le souhait d’éviter le scandale qui ne manquerait pas de survenir si l’ancien banquier était pris la main dans le sac en train de commettre un crime effroyable et qu’une enquête judiciaire révélât son identité.
Zuleika évitait soigneusement de faire référence à la tentative de vol et à la reconnaissance de Danglars par son père et Eugénie. Elle était au courant du rôle que Monte-Cristo avait joué dans la chute et la disgrâce de son ennemi, et ne jugeait pas prudent de réveiller les souvenirs amers du passé sombre et effrayant.
Mlle d’Armilly ne disait rien non plus en référence à la réapparition de Danglars, mais il était très clair pour la perspicace Zuleika qu’elle attendait et redoutait de nouveaux préjudices de la part de l’ennemi vengeur de Monte-Cristo. La nuit, elle s’enfermait dans sa chambre et, malgré la chaleur presque insupportable du temps, fermait et verrouillait solidement toutes ses fenêtres.
Le Comte lui-même était aussi réservé que jamais, ne mentionnant jamais une seule fois l’invasion nocturne de son manoir ni l’avènement inattendu de son ennemi le plus mortel. Pour tout le monde dans la maison, il semblait avoir oublié ou avoir réussi à chasser de son esprit ces événements si chargés d’excitation et de possibilités de désastres futurs. Mais Monte-Cristo, bien qu’il conservât un extérieur impassible, ne les avait ni oubliés ni chassés. Il avait simplement appliqué à lui-même sa propre maxime célèbre : « Attendre et espérer ». Il attendait et espérait le meilleur, que Dieu, dans Sa sagesse insondable, tire un bien mystérieux d’un mal apparent.
Pendant ce temps, le capitaine de Morcerf s’était activement occupé à mener des enquêtes approfondies mais prudentes. Il avait fait la connaissance d’un ancien agent de la Sûreté, qui lui avait été d’une grande utilité en lui décrivant les divers hors-la-loi et rôdeurs de Paris, et en lui indiquant leurs repaires secrets et les lieux de rendez-vous isolés où ils se rencontraient, buvaient des liqueurs viles et, sous l’influence enivrante de l’absinthe et de l’alcool, complotaient leurs crimes et atrocités de toute sorte. Cet homme, un autre Quasimodo par son aspect hideux, avait été renvoyé du service de détective en raison de son incapacité à rester sobre, mais il n’avait pas oublié les ressources de sa profession, et l’argent prodigué lui faisait de lui l’esclave le plus obéissant et le plus fidèle du capitaine de Morcerf. L’argent comptant le rendait infatigable et la perspective d’en obtenir davantage le gardait discret. Il avait enseigné à son employeur l’art de se déguiser efficacement, de passer pour un véritable zigue, et, comme il était bien connu des desperados qu’il avait autrefois filés et qu’il était accueilli par eux comme un sacré bon gars, il fut en mesure d’emmener le capitaine en toute impunité parmi des scélérats qui n’auraient pas hésité à lui trancher la gorge s’ils avaient su qui il était.
Comme Albert ne savait pas quel nom Danglars avait adopté et ne voulait pas donner son vrai patronyme à l’ex-détective, ce dernier n’avait rien pour le guider à cet égard. Le capitaine n’était pas non plus au courant des changements que le temps et son mode de vie avaient apportés à l’apparence physique de l’ancien banquier, si bien qu’il ne pouvait le décrire que tel qu’il était dans les années passées. Cela ne donnait à Mange, tel était le nom du policier renvoyé, aucune indication dont il pût tirer profit. Il ne fut néanmoins pas décontenancé par la rareté des informations. Il savait que le jeune Morcerf recherchait un homme qui avait fait partie de la bande engagée dans la tentative de vol du manoir de Monte-Cristo, rue du Helder, et cette connaissance lui suffisait. Il découvrit très vite que Waldmann, Siebecker, Bouche-de-Miel et deux Italiens avaient formé cette bande, et, Bouche-de-Miel étant le seul Français du groupe, il n’eut aucune difficulté à l’identifier comme l’individu recherché. Il fit part de sa découverte et de sa conclusion à son employeur, ainsi que du renseignement que les hommes avaient l’habitude de se réunir dans le petit caboulot de la Cité d’Antin. Albert récompensa libéralement Mange pour son zèle et lui promit une somme beaucoup plus importante si Bouche-de-Miel s’avérait être son homme. Il fut immédiatement convenu que Mange conduirait le capitaine au caboulot cette nuit même et, si possible, le mettrait face à face avec le Français supposé être Danglars.
Conformément à cet accord, dès que la nuit fut tombée, Mange attendait son employeur au coin de la rue Taitbout et de la rue de Provence. Il ne fut pas gardé longtemps à son poste, car Albert fit rapidement son apparition, vêtu d’une blouse comme un ouvrier ; ses pantalons rugueux étaient rentrés dans le haut de ses bottes poussiéreuses et sur sa tête il portait un chapeau affaissé battu qui semblait avoir vu du service derrière les barricades révolutionnaires. Mange le scruta d’un long regard d’admiration ; puis, l’emmenant sous un réverbère voisin, il examina de façon critique son visage, qui était teint pour représenter l’effet bronzant du soleil et barbouillé de saleté.
« Capital ! » s’exclama l’ex-détective en terminant son examen. « Vous êtes un zigue pur sang ! Pas une trace du boulevardier à voir ! La vache au flair le plus fin du caboulot serait complètement trompée ! »
Albert sourit à l’enthousiasme de son compagnon.
« Eh bien, puisque je passe l’examen, » dit-il, « allons-y tout de suite. Pensez-vous que notre homme sera au caboulot ? »
« Est-ce que je pense que l’eau coulera en bas de la colline ! » cria Mange avec un rire qui ressemblait à s’y méprendre au croassement discordant d’un corbeau. « Il ne manque jamais une nuit, et c’est l’heure où le cognac commence à couler ! »
Albert frissonna à cette remarque, suggérant comme elle le faisait la certitude qu’il trouverait le père d’Eugénie aussi ivrogne que voleur. Il prit cependant le bras de Mange et, ensemble, ils flânèrent tranquillement dans la Cité d’Antin, se dirigeant vers le caboulot sans rencontrer un seul rôdeur suspect.
Ils entrèrent dans la salle du devant où Bouche-de-Miel avait trouvé la jeune femme débraillée en train de lire son exemplaire graisseux de la Gazette des Tribunaux le matin précédant la tentative de vol. Elle était à sa place accoutumée derrière le comptoir, mais ne lisait pas ; huit ou dix rustres robustes monopolisaient son attention et, tandis qu’elle fournissait à ses clients assoiffés les diverses boissons brûlantes qu’ils réclamaient, elle lançait ses regards les plus captivants à droite et à gauche parmi eux. Elle était aussi débraillée que jamais, mais ses cheveux brillaient de graisse d'ours et une forte odeur de musc imprégnait ses vêtements ; un diamant en pâte d'une taille énorme mais d'un éclat douteux ornait sa broche et, sur ses doigts boudinés et crasseux, se trouvaient de nombreuses bagues en laiton contenant de ternes imitations de rubis, d’améthystes et de topazes.
Alors que les nouveaux venus entraient, Waldmann, debout devant le comptoir avec une bouteille dans une main et un verre dans l’autre, la taquinait.
« Voyez-vous ça, Beurre-Sans-Sel, dit-il avec un air d’admiration intense fort bien contrefait, tu as l’air d’une vraie beauté ce soir. Je parierais n’importe quoi que tu attends un amoureux. Je ne t’ai jamais vue mettre autant de style auparavant. Je déclare que tu éclipses de loin les demoiselles des bals publics ! »
« Oh ! Monsieur Waldmann, comme vous y allez ! » répondit la fille avec une grimace affectée et une tentative infructueuse de rougir.
Juste à ce moment, l’Allemand se retourna et aperçut Mange, qui arborait sa mine la plus laide. L’esprit malicieux le démangeait et il s’écria aussitôt :
« Je le savais ; je savais que tu attendais un amoureux et le voici pile à l’heure ! Allons, avoue, ma petite Beurre-Sans-Sel, n’as-tu pas mis tous tes jolis atours pour Mange ? »
« Pour ce vieux gorille laid ! » s’exclama la fille, sans ménagement et avec dédain. « Je peux avoir des amoureux plus beaux qu’un singe ou qu’un Souabe, je vous prie de le savoir, Monsieur Waldmann ! »
Il y eut un rire général à cette saillie, et nul ne rit plus fort que Mange, qui avait le goût des plaisanteries grossières et des réparties cinglantes.
« So ! » dit Waldmann, une fois l’hilarité retombée. Puis il aperçut le compagnon de Mange pour la première fois. Il l’examina attentivement et avec méfiance. Albert ne se déroba pas à son examen, mais l’ex-détective jugea prudent de mettre les choses au clair dès le début par une présentation formelle de son employeur ; il fit donc signe à Albert de le suivre et s’avança vers l’Allemand, lui offrant sa main, que ce dernier secoua cordialement.
Le Capitaine se tenait maintenant aux côtés de Waldmann devant le comptoir et Mange le présenta sans délai.
« Monsieur Waldmann, dit-il, permettez-moi de vous faire connaître mon ami Fouquier, de Dijon, un bon zigue. »
« Monsieur Fouquier, dit l’Allemand en prenant la main tendue d’Albert, je suis heureux de vous connaître, d’autant plus que vous arrivez si bien recommandé. »
Mange s’inclina en reconnaissance de ce petit hommage à sa propre personne.
Morcerf répondit que le plaisir était partagé.
Les soupçons de Waldmann semblaient apaisés.
« Prenez quelque chose, dit-il. Hé, Siebecker et Bouche-de-Miel, joignez-vous à nous pour boire à la santé de Monsieur Fouquier de Dijon ! »
Albert fut instantanément sur le qui-vive et Mange l’observa attentivement tandis que les deux individus nommés émergeaient d’un coin de la pièce et s’avançaient vers le comptoir. Il y eut une autre présentation, double cette fois, Waldmann faisant les honneurs. Mange n’eut pas besoin d’être présenté. Tout le monde semblait le connaître. Beurre-Sans-Sel sortit de l’eau-de-vie et des verres, et la santé de Monsieur Fouquier fut bue avec enthousiasme. Lorsque cette cérémonie prit fin, Morcerf demanda des cigarettes et les distribua parmi la coterie ; il eut alors le loisir d’examiner Bouche-de-Miel ; ce dernier avait tourné le dos au comptoir et s’y appuyait les coudes ; dans cette position, sa cigarette entre les dents, il offrait l’image parfaite de l’oisiveté vagabonde. Mange surveillait toujours Morcerf, mais ne vit aucun signe qu’il eût reconnu en Bouche-de-Miel l’homme qu’il recherchait. Cela le rendit inquiet, car c’était l’indication que la récompense que son employeur lui avait promise ne serait pas gagnée.
Bientôt, Waldmann et Siebecker furent appelés dans une autre partie de la salle. Bouche-de-Miel resta, continuant à fumer sa cigarette, les coudes sur le comptoir où il les avait posés après avoir bu à la santé. Les pensées du Capitaine étaient contradictoires. Tout indiquait que l’homme devant lui était son beau-père, mais, contrairement à Mlle d’Armilly, il ne voyait en lui rien qui rappelât le Baron Danglars d’autrefois. Ce vagabond, ce misérable, pouvait-il être Danglars ? Si c’était le cas, comment le prouver à sa satisfaction ? Comment, surtout, en ce lieu, dans ce repaire de voleurs et d’égorgeurs ? L’homme était certainement celui qu’Eugénie avait reconnu la nuit de la tentative de cambriolage comme étant son père, celui que Monte-Cristo lui-même avait si formellement désigné comme l’ancien banquier. Mais n’était-il pas probable que sa femme et le Comte se fussent trompés ? N’était-il pas probable qu’ils eussent été abusés par quelque ressemblance imaginaire alors que l’excitation les avait possédés à un tel point qu’elle les avait privés du plein usage de leurs facultés mentales ? Quoi qu’il en soit, il était venu au caboulot pour faire l’expérience avec Bouche-de-Miel et il ne reculerait pas devant l’application prudente du test.
Leurs cigarettes étaient maintenant consumées. Albert, poursuivant son plan, invita Bouche-de-Miel et Mange à prendre place à une table et à boire un peu plus d’eau-de-vie. Ils acceptèrent l’invitation avec empressement, et les trois hommes furent bientôt en train de boire et de bavarder. Les libations répétées finirent par délier la langue de Bouche-de-Miel ; il commença à se confier.
« Vous ne me croirez peut-être pas, messieurs, dit-il, mais je n’ai pas toujours été tel que vous me voyez maintenant ! »
Mange fit un clin d’œil triomphant à son employeur. Des révélations qui pourraient être importantes allaient venir. Peut-être gagnerait-il encore la récompense promise. Morcerf écoutait attentivement.
« Non, sacré nom d’un chien, je n’ai pas toujours été un zigue ! Autrefois j’avais une immense fortune, je comptais mon argent par millions ! J’avais une position, aussi, et je puis dire sans égotisme que j’étais honoré par les meilleures gens de Paris ! »
Il fit une pause et vida un autre verre d’eau-de-vie.
« Qu’étiez-vous ? » demanda Mange.
Albert attendit à bout de souffle la réponse à cette question.
« Qu’étais-je ? » répéta Bouche-de-Miel. « Vous pouvez rire, mais j’étais banquier ! »
Morcerf ne put éviter de sursauter. Le vagabond, à moitié ivre comme il l’était, le remarqua et demanda :
« Qu’est-ce qui vous prend, Fouquier ? Pensez-vous le mensonge si énorme que vous ne pouvez rester tranquille ? »
Le jeune homme fut heureux d’accepter cette interprétation de son comportement ; il porta son verre à ses lèvres et dit, avec un sourire forcé :
« Eh bien, je trouve effectivement que vous y allez un peu fort ! »
« Pas moitié assez fort, mon Dieu ! » cria Bouche-de-Miel, frappant la table de son poing avec une telle force que les verres faillirent tomber. « Pas moitié assez fort, je vous le dis, messieurs, car j’étais Baron aussi bien que banquier ! »
Albert gémit. Mange le regarda avec des yeux étincelants ; il était maintenant sûr que l’argent promis était à sa portée, que sa main allait bientôt se refermer dessus. Sa sobriété forcée depuis qu’il était au service du Capitaine le rendait avide d’une longue débauche effrénée, terriblement avide, et ses libations surveillées depuis son entrée au caboulot avaient aiguisé son appétit dévorant pour l’alcool à un tel point qu’il pouvait à peine le contenir avec l’abondante provision d’eau-de-vie sur la table, presque à ses lèvres.
Bouche-de-Miel n’entendit pas le gémissement de Morcerf ; ses yeux embrumés étaient fixés sur le vide, semblant scruter les profondeurs et les recoins d’un passé lointain. Le Capitaine jugea que le moment était venu de tirer l’aveu final, le couronnement de sa quête, de ses lèvres. Il le toucha légèrement au bras. L’homme se tourna et le regarda d’un air interrogateur. Le cœur de Morcerf battait violemment ; c’est avec une grande difficulté qu’il garda son agitation sous contrôle. Il scruta précipitamment les autres occupants de la salle — certains étaient très ivres et stupides, d’autres bruyants et démonstratifs, mais tous étaient trop occupés par leurs propres affaires et plaisirs pour prêter la moindre attention au petit groupe à la table ; Waldmann et Siebecker dormaient aux extrémités opposées d’un banc dans un coin. Bouche-de-Miel était entre-temps retombé dans sa rêverie embrumée. Albert lui toucha encore le bras.
« Ne m’embête pas ! » dit l’homme, impatiemment, sans retirer ses yeux du vide. « Tu ne peux pas laisser un gars rêver ! »
« Baron Danglars ! » murmura Morcerf à son oreille.
« Eh ? Quoi ? » cria Bouche-de-Miel, revenant à la réalité en sursaut, à moitié dégrisé par l’audition de ce nom.
« Baron Danglars, » répéta le Capitaine, sur un ton gardé, « je vous connais ! »
L’homme se leva lourdement et chancelant ; il agrippa l’épaule d’Albert convulsivement.
« Vous êtes un Agent de la Sûreté ! » siffla-t-il. « Vous êtes venu ici pour m’arrêter ! »
L’attention de certains des rustres les moins ivres fut excitée par le comportement de Bouche-de-Miel, mais leurs oreilles avaient manqué de saisir ses mots au milieu du vacarme ambiant. Mange, avec sa finesse et sa rapidité habituelles, vit qu’il fallait faire quelque chose immédiatement pour calmer le compagnon d’Albert, sous peine de voir tous les mécréants capables de bouger s’éveiller et se masser autour d’eux pour étrangler le prétendu Agent de la Sûreté. Il poussa donc un grand éclat de rire et dit à Bouche-de-Miel :
« Ne sois pas idiot, mon vieux ! Monsieur Fouquier appartient à la rousse ! C’est une bonne blague ! ha ! ha ! Pourquoi, il court autant de risques de finir au violon que toi ! ha ! ha ! »
Il se leva, riant toujours, et, prenant espièglement Bouche-de-Miel par le col, le força doucement à se rasseoir. Ce faisant, il jeta un regard à Beurre-Sans-Sel. La jeune femme débraillée avait la main sur la vis de l’énorme lampe suspendue au-dessus du comptoir, qui éclairait seule la salle, prête à l’éteindre et à plonger tout l’endroit dans l’obscurité à la première alerte. Elle était manifestement habituée aux descentes de police et savait comment agir dans de tels cas. Les mots et l’hilarité de Mange, cependant, la rassurèrent et elle retira ses doigts de la vis.
Mais Bouche-de-Miel n’était pas tout à fait convaincu. Il restait assis mal à l’aise sur sa chaise, face à Morcerf, scrutant anxieusement son visage.
« Qu’avez-vous voulu dire en m’appelant Baron Danglars et en disant que vous me connaissiez ? » demanda-t-il, d’une voix basse et quelque peu tremblante.
Au lieu de répondre directement à cette question, le jeune homme dit, lentement et à mi-voix :
« Je suis Albert de Morcerf, le mari de votre fille Eugénie ! »
« Quoi ! » s’exclama Bouche-de-Miel. « Eugénie mariée — et à vous ! »
« Oui, » dit le Capitaine, « le Destin nous a réunis à nouveau après une longue et douloureuse séparation. »
« J’ai vu Eugénie dans la maison du Comte de Monte-Cristo, peu importe comment, peu importe quand. Que faisait-elle là ? »
« Monte-Cristo est marié à ma mère, Mercedes, et nous vivons avec lui. »
« Vivre avec lui — Eugénie, ma fille, vivant sous le toit de l’homme qui a ruiné son père et fait de lui ce qu’il est ! »
Bouche-de-Miel devint absolument livide de rage ; il était entièrement dégrisé maintenant et tous ses mauvais instincts avaient repris possession de lui.
« Je ne lui pardonnerai jamais — ni à vous ! » siffla-t-il.
« Écoutez-moi, » dit Albert, avec un calme relatif. « Je suis venu ici ce soir au péril de ma vie pour vous offrir de l’argent, les moyens de votre réhabilitation. Soyez avisé. Laissez ces mécréants avec qui vous êtes associé et redevenez un homme ! »
« Je rejette à la fois votre offre et vos conseils ! » dit Bouche-de-Miel, avec excitation. « Ce sont des insultes, venant comme elles le font du beau-fils de Monte-Cristo, mon ennemi implacable ! Mais je me vengerai de vous pour cela et, à travers vous, sur Edmond Dantès ! Ho, Waldmann, Siebecker ! »
Les deux Allemands se réveillèrent, bondirent de leur banc et avancèrent vers la table.
Mange poussa un gémissement de désespoir. Il ne pouvait plus rien faire pour éviter le danger imminent.
Bouche-de-Miel avait bondi sur ses pieds et s’était jeté sur Albert de Morcerf. Waldmann et Siebecker, comprenant que quelque chose n’allait pas et associant immédiatement le soi-disant Monsieur Fouquier à cela, tirèrent de longs couteaux aux lames acérées en se précipitant en avant.
Tous les voleurs et maraudeurs qui étaient assez sobres pour tenir debout étaient maintenant sur leurs pieds, prêts à se ruer sur l’homme suspect. Les armes brillaient dans toutes les directions — poignards, couteaux et pistolets. Des jurons sonores et des épithètes injurieuses se faisaient entendre de toutes parts ; c’était un pandémonium parfait, une tour de Babel de sons maléfiques.
Au milieu de toute cette confusion et de ce danger, le sang-froid de Mange ne l’abandonna pas. Voyant qu’il était inutile de tenter d’apaiser la meute déchaînée des desperados, il se décida pour une mesure audacieuse, une mesure qui lui permettrait de sauver le Capitaine de Morcerf et, en même temps, de maintenir sa réputation auprès des habitués criminels du caboulot, avec qui il désirait, pour ses propres raisons, rester en bons termes. Il courut au comptoir, où Beurre-Sans-Sel avait déjà la main sur la vis de la lampe suspendue, attendant que les événements décident de l’action qu’elle devait prendre. Il se pencha sur le comptoir et murmura à la fille :
« Beurre-Sans-Sel, j’ai été trompé sur le compte de Monsieur Fouquier. Il m’a imposé. Il m’a dit qu’il venait de Dijon. Il se révèle être un Parisien et un Agent de la Sûreté. Il s’est trahi lui-même. D’autres Agents arrivent ! Ils seront ici dans un instant ! Éteins la lumière ! »
La fille n’hésita pas une seconde ; elle donna un tour rapide à la vis et le caboulot fut instantanément sombre comme un tombeau.
Ayant exécuté cette manœuvre, Mange bondit aux côtés d’Albert de Morcerf, assénant à Bouche-de-Miel un coup écrasant au visage qui lui fit lâcher prise sur le jeune homme. Puis, saisissant son employeur dans ses bras vigoureux, il le souleva comme s’il eût été un enfant et courut avec lui vers la porte de devant ; il l’ouvrit, sautant dans la rue avec son fardeau.
« Maintenant, courez pour sauver votre vie ! » s’exclama-t-il, déposant le jeune homme sur le trottoir.
Sur ce, il partit à une allure folle, suivi de près par Morcerf. Ils ne s’arrêtèrent pas avant d’avoir atteint la Rue de Provence, où, sous l’éclat des lumières, parmi les foules d’honnêtes citoyens, ils étaient en sécurité.
CHAPITRE XIV.
ZULEIKA ET MME MORREL.
Un temps assez long s’était écoulé depuis le départ soudain du Vicomte Massetti de Paris, mais Zuleika était toujours dans une ignorance complète quant à ses allées et venues. Il était à Rome, de cela elle n’avait pas le moindre doute. Elle était également convaincue que sa mission là-bas était d’établir son innocence du crime terrible qui lui était imputé par Luigi Vampa, d’obtenir des preuves qui le disculperaient aux yeux de son père et d’elle-même, sinon de tout le monde. Pourquoi, donc, n’écrivait-il pas, pourquoi ne lui donnait-il pas un signe qu’elle comprendrait ? Son silence décourageait la jeune fille, la remplissait d’inquiétude. Il semblait indiquer qu’il n’avait pas réussi, qu’il n’avait pas été capable d’effacer la tache de son passé. Si tel était le cas, elle ne le reverrait jamais, car Giovanni était trop fier pour reparaître en sa présence avec un nom déshonoré, une réputation souillée. Cette pensée était une torture, et la fille de Monte-Cristo sentait que si son amant l’abandonnait, elle ne pourrait vivre.
Au fil des jours sans aucune nouvelle du Vicomte, les craintes de Zuleika prirent une consistance et un poids plus grands. Elle devint triste, indiciblement triste ; son regard perdit son éclat, sa voix son ton joyeux et son pas son élasticité. La fraîcheur s’effaça de ses joues juvéniles, laissant place à une pâleur cendrée. Elle ne s’intéressait plus à ses occupations et divertissements habituels, et s’asseyait pendant des heures entières, les mains croisées sur ses genoux, dominée par des pressentiments douloureux et lugubres.
Mercedes remarqua son état et, l’attribuant à sa cause réelle, s’efforça avec une tendresse maternelle de la réveiller et de la consoler, mais sans effet. Elle en parla au Comte, le suppliant d’user de son influence pour redonner le sourire à son enfant, mais Monte-Cristo ne fit que secouer la tête, disant qu’ils devaient se fier au pouvoir apaisant du temps qui ne manquerait pas, en fin de compte, de faire son œuvre. Espérance plaignait sincèrement sa sœur, mais s’abstenait d’intervenir, sachant bien que rien de ce qu’il pourrait dire ne serait productif. Albert de Morcerf, sa femme et Mlle d’Armilly, qui avaient appris l’histoire d’amour de Zuleika et l’ombre sombre qui s’était abattue sur elle, éprouvaient une certaine délicatesse à faire allusion à la chose et, par conséquent, restaient à l’écart ; de plus, ils étaient trop déprimés par les circonstances dans lesquelles Danglars était réapparu pour pouvoir exercer une influence joyeuse.
Lorsque Mercedes revint de Marseille, elle était accompagnée de Maximilian et Valentine Morrel, qui se rendirent immédiatement à l’hôtel particulier de la Rue du Helder et présentèrent leurs respects au Comte de Monte-Cristo, leur bienfaiteur. Ils avaient l’intention de ne faire qu’une brève visite, ayant pris résidence durant leur séjour à Paris dans ce célèbre lieu de halte pour les étrangers, le Grand Hôtel du Louvre sur la Rue de Rivoli adjacent au Palais Royal, mais Monte-Cristo ne voulut rien entendre, insistant pour que le jeune soldat et sa femme soient ses invités et partagent son hospitalité. Ils ne furent pas réticents à consentir à cet arrangement agréable, car cela leur permettrait de profiter sans interruption de la société de leurs plus chers amis.
Mme Morrel prit immédiatement un vif intérêt pour Zuleika. Elle vit qu’un chagrin pesait lourdement sur la jeune fille, et, devinant avec justesse que la tendre passion y était pour beaucoup, s’efforça immédiatement de lui inspirer un degré de confiance suffisant pour amener des révélations. En cela, Mme Morrel n’était pas motivée par la curiosité. Son motif était tout à fait louable ; elle désirait servir le Comte de Monte-Cristo, faire quelque chose pour montrer sa gratitude pour les bienfaits immenses qu’il avait par le passé répandus sur son mari et elle-même, et ne pouvait concevoir de meilleure ni de plus efficace manière qu’en s’efforçant de soulager Zuleika. Elle se mit donc promptement à sa tâche louable mais difficile, résolue à ramener les roses sur les joues de la jeune fille et à restaurer l’espoir dans son cœur triste et abattu.
Elle commença par utiliser tout l’art féminin pour inciter Zuleika à l’aimer et à la considérer comme une amie entre toutes. Dans cette étape initiale, elle réussit au-delà même de ses espérances les plus ardentes. Dès le début, la fille de Monte-Cristo fut attirée vers elle, et il fallut très peu d’efforts de la part de Mme Morrel pour la conquérir complètement. Le caractère de Valentine était si doux et sa sympathie si sincère que Zuleika ne pouvait s’empêcher de l’aimer ; de plus, l’histoire romantique de son amour pour Maximilian et les épreuves terribles qu’elle avait subies avant d’être unie à lui grâce à l’influence puissante de Monte-Cristo, dont elle était parfaitement informée, prédisposaient la fiancée de Giovanni à la considérer comme une femme à qui elle pouvait ouvrir son cœur et de qui elle pourrait tirer un suprême soulagement, sinon une consolation. Les yeux vifs et pénétrants de Valentine lisaient la jeune fille comme les pages d’un livre ouvert, et elle ne fut pas lente à utiliser les avantages qu’elle acquit.
Les choses allaient ainsi depuis plusieurs jours, lorsqu’un soir Mme Morrel proposa une promenade dans le jardin à Zuleika, dans le but de porter les choses à un point critique. Elle acquiesça volontiers à la proposition et bientôt elles flânaient au clair de lune parmi les fleurs parfumées et les arbres centenaires. C’était une nuit lourde, mais il y avait une brise agréable qui éventait agréablement les joues de Valentine et de sa jeune compagne. Mme Morrel avait mûri son plan, mais Zuleika elle-même vint inopinément à son aide, l’aidant à le mettre en exécution immédiate et pratique.
Après avoir marché un court instant, elles s’assirent dans un magnifique pavillon ou kiosque de jardin situé à l’extrémité du jardin. Il était construit en pierre blanche, les murs étant percés de plusieurs hautes arcades qui tenaient lieu à la fois de fenêtres et de portes. Du lierre et d’autres vignes grimpantes s’accrochaient à l’extérieur, se faufilant à travers les arcades et fournissant au plafond une canopée verdoyante extrêmement accueillante et rafraîchissante pour l’œil fatigué de contempler la poussière et la sécheresse des rues brûlées par le soleil d’été. Dehors se trouvaient plusieurs grands érables argentés et de nombreux arbustes ornementaux. Mme Morrel se rapprocha de Zuleika sur le banc rustique qu’elles occupaient et, prenant la main de la jeune fille, lui dit d’une voix douce :
« C’est un endroit délicieux, mon enfant. »
« Oui, » répondit la fille de Monte-Cristo, « il est, en vérité, délicieux. Quand je suis ici, j’ai toujours l’impression que je pourrais déverser tout mon cœur dans le sein de quelque amie fidèle. »
« Faites-le en cette occurrence, ma chère », dit Mme Morrel d’un ton persuasif. « Je me flatte d’être une amie fidèle, autant que discrète. »
« Je vous crois », répondit Zuleika. « Depuis que vous êtes dans notre maison, j’ai ressenti cela et j’ai brûlé du désir de faire de vous ma confidente, mais j’ai hésité à franchir ce pas, craignant de vous accabler de soucis qui pourraient vous affliger. »
« N’ayez plus aucune crainte à cet égard, mais parlez librement et avec la certitude que dans vos chagrins, quels qu’ils soient, vous trouverez en moi une compagne sincère, prête à partager votre peine et à vous réconforter. »
Zuleika prit la main de Valentine et, plongeant ses yeux pleins de larmes dans son regard, dit :
« Vous avez remarqué que j’avais des chagrins, Mme Morrel ? »
« Oui ; comment aurais-je pu faire autrement ? Mais j’ai fait plus ; j’en ai deviné la cause ! »
Zuleika eut un léger sursaut.
« Deviné la cause, Mme Morrel ? »
« Oui », répondit Valentine. « Vous êtes amoureuse ! »
La jeune fille rougit, mais parut soulagée. Mme Morrel avait deviné son amour, avait deviné que ses chagrins en découlaient, mais elle n’avait pas deviné la nature de l’ombre qui assombrissait sa jeune vie et la remplissait de peine et d’appréhension.
« Zuleika », poursuivit Valentine avec la plus grande tendresse et la plus grande considération, « moi aussi, j’ai aimé, profondément et désespérément ; moi aussi, j’ai ressenti toutes les amères douleurs qui naissent de la séparation ; mais j’ai fini par réaliser mon rêve, et les ombres qui m’entouraient ont été balayées par le béni soleil de l’union et du bonheur. Confiez-vous à moi, mon enfant. Si je ne puis chasser vos ombres, je puis au moins vous offrir une sympathie véritable et la consolation qu’elle procure. »
« Elles seront les bienvenues, indiciblement les bienvenues, madame », répondit Zuleika, d’une voix tremblante.
« Alors, dites-moi tout. »
« Je ne le puis, madame ; je n’en ai pas le droit ; mais je puis vous en dire assez pour vous déchirer le cœur, pour vous montrer combien je suis infortunée. »
« Ma pauvre enfant, je comprends et j’apprécie vos scrupules. Vous ne voulez pas compromettre votre amant, et vous avez raison. Votre décision vous fait honneur. L’homme que vous aimez est-il à Paris ? »
« Hélas ! non. Je crois qu’il est à Rome. »
« Alors, vous ne connaissez pas sa résidence avec certitude ? »
« Non, madame. »
« Votre père désapprouve-t-il sa demande ? »
« Il ne le faisait pas au début, mais des circonstances très douloureuses ont surgi depuis, le poussant à changer de détermination ou, du moins, à suspendre son consentement. Pourtant, je crois qu’il pense que Giovanni peut réfuter et réfutera la terrible accusation qui a été portée contre lui. »
« Giovanni ? Votre amant est donc italien ? »
« Oui, le vicomte Giovanni Massetti. »
« Vous avez fait sa connaissance ici à Paris ? »
« Non, madame ; à Rome. »
« Et vous pensez qu’il s’y est rendu pour se disculper de l’accusation que vous mentionnez ? »
« Oui, madame. Il est venu à Paris pour solliciter ma main, mais a soudainement disparu après que la terrible accusation fut portée. Je n’ai pas eu de ses nouvelles depuis, et son silence pèse sur moi comme du plomb. »
« Je ne m’en étonne pas ; mais peut-être, après tout, n’attend-il que d’être pleinement disculpé et ne veut-il pas écrire avant d’avoir tout arrangé de manière satisfaisante. Je ne vous demande pas la nature de l’accusation, Zuleika, et ne vous permettrais pas de me l’exposer même si vous étiez disposée à le faire. Mais répondez à une question. Vous avez une foi entière en l’innocence de Giovanni, n’est-ce pas ? »
« Je l’ai, madame. »
« Vous êtes sûre qu’il vous aime, qu’il n’a pas joué avec vos sentiments ? »
« J’en suis sûre, madame. »
« Il est jeune, n’est-ce pas ? »
« Oui, madame, il est jeune. »
« Sans aucun doute, sa faute, quelle qu’elle ait pu être, n’était qu’une indiscrétion due à son âge, que les langues de l’envie et de la calomnie ont grossie et fait paraître hors de toute proportion. S’il en est ainsi, il la réparera et reviendra vers vous. S’il est tout à fait innocent, comme vous en êtes convaincue, il remuera ciel et terre pour se justifier aux yeux de votre père et aux vôtres. L’amour est puissant, Zuleika, et il accomplira des miracles. Ayez confiance en Giovanni et ayez confiance au Ciel ! Tout s’arrangera entre votre amant et vous ! »
« Si seulement je pouvais le sentir ainsi, madame, mais je ne le puis ! »
« Et pourquoi, je vous prie ? »
« Parce que Giovanni a manifestement de puissants ennemis à Rome et dans ses environs qui, sans aucun doute, agissent en ce moment contre lui et déploient tous leurs efforts pour l’empêcher de réussir sa mission. »
« Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il a de tels ennemis impitoyables ? »
« Une lettre que mon père a reçue de Rome en réponse aux enquêtes qu’il a faites, et l’illusion — ce doit être une illusion — sous laquelle mon frère Esperance travaille en ce qui concerne Giovanni. »
« Votre frère Esperance ! Il croit donc à la culpabilité du jeune Massetti ? »
« Hélas ! oui ; il y croit fermement et stigmatise le vicomte comme le pire des scélérats. »
« Vous a-t-il donné les raisons de sa croyance ? Les a-t-il exposées à votre père ? »
« Il n’a procédé que par de vagues et mystérieuses allusions ; un serment de silence, semble-t-il, l’empêche de s’exprimer ouvertement. »
« Un serment de silence ? »
« Oui, et Giovanni est également lié de la même manière. »
« En effet ! Quelle est la réputation de votre amant à Rome ? »
« Des meilleures ; il y est considéré comme l’âme de l’honneur. »
« Sauf par ses ennemis. Jusque-là, tout va bien. Connaissez-vous la situation de sa famille ? »
« C’est l’une des plus anciennes, des plus respectées, des plus aristocratiques et des plus riches de la Ville Éternelle. »
« Un autre point fort en faveur du jeune homme. Zuleika, je suis convaincue que le mystère entourant votre amant peut être dissipé ; mais je suis aussi convaincue qu’il a besoin d’aide, l’aide de personnes profondément intéressées à vous, qui ont votre bien-être à cœur et chérissent votre bonheur comme le leur. »
« Mais de telles personnes ne peuvent être trouvées, madame. Bien sûr, mon père et mon frère s’intéressent profondément à moi, ont mon bien-être à cœur et désirent me voir heureuse. Ils ne sont cependant pas disposés à aider Giovanni, mon frère pour des raisons qui lui sont propres et mon père parce qu’il pense que le vicomte devrait travailler lui-même à sa réhabilitation. Non, madame, de telles personnes, comme vous le dites, ne peuvent être trouvées. »
« Elles peuvent être trouvées, Zuleika, et vous n’aurez pas à chercher bien loin pour les trouver ! »
Mme Morrel regarda la fille de Monte-Cristo avec enthousiasme dans ses beaux yeux. La jeune fille ne savait comment la comprendre.
« Vous ne voulez sûrement pas dire Albert de Morcerf et Eugénie ? » dit-elle.
« Non », répondit Valentine. « Ils vous aiment, sans aucun doute, mais l’aide nécessaire ne peut être obtenue d’eux. »
« Vous ne faites certainement pas allusion à Mlle d’Armilly ou à Ali, le dévoué serviteur nubien de mon père ? »
« Non, je ne fais pas allusion à eux ! »
« De qui voulez-vous parler alors ? »
« Ne pouvez-vous deviner, Zuleika ? »
Une pensée soudaine vint à Zuleika, la remplissant d’un immense étonnement.
« Vous ne voulez pas dire vous-même et votre mari, Mme Morrel ? » haleta-t-elle.
« Et pourquoi pas, mon enfant ? » répondit Valentine avec douceur. « Toute l’aide que nous pourrons vous apporter ne sera qu’un faible et inadéquat retour pour ce que votre père a fait pour nous. Il m’a sauvée de la mort, a retiré le pistolet du suicide de la main de Maximilien, nous a consolés dans nos heures les plus sombres de désespoir, et nous a finalement réunis après une séparation que M. Morrel lui-même croyait éternelle, tout en plaçant entre nos mains une fortune suffisante pour nous rendre totalement indépendants des accidents et des désastres de ce monde. De plus, avant cela, il fut le bienfaiteur du père de M. Morrel, le sauvant lui aussi du suicide, un suicide auquel il s’était résolu comme le seul moyen d’éviter une terrible disgrâce. Vous voyez, Zuleika, que nous avons d’abondants motifs de vous aider. »
« Oh ! madame — Valentine — vous me submergez complètement ! Comment puis-je vous témoigner ma gratitude ? »
« En acceptant mon offre ! »
Ces mots furent accompagnés d’un regard d’une ineffable tendresse et sincérité. Ils apportèrent instantanément l’espoir au cœur de Zuleika. Elle éclata en un torrent de larmes, mais c’étaient des larmes de joie. Pourtant, elle hésita. Qu’en dirait son père si elle acceptait la généreuse proposition de Mme Morrel ?
« Acceptez-vous, Zuleika ? » poursuivit Mme Morrel.
« Je vous remercie du fond de mon âme, madame ; mais je ne puis accepter le sacrifice que vous et votre mari, si aimable et si noble, feriez pour moi ! Mon père me blâmerait, ne me pardonnerait jamais d’avoir adopté une telle conduite égoïste ! »
« Confiez votre père à mes soins, mon enfant. »
« Oh ! madame ! Accepter votre offre sans le consulter ? »
« Il n’est pas nécessaire de le consulter, il n’est pas nécessaire qu’il sache quoi que ce soit à propos de cette affaire, pour le moment du moins. Il sera bien temps de lui dire ce que nous avons fait lorsque le succès aura couronné nos efforts. Si, par malheur, nous échouions, une pensée que je ne puis envisager un seul instant, il n’y aura aucune raison de lui dire quoi que ce soit. »
À cet instant, on entendit une voix d’homme appeler au loin :
« Valentine, Valentine, où es-tu ? »
« C’est Maximilien », dit Mme Morrel à Zuleika. « Il arrive fort à propos ! » Puis, élevant la voix, elle lui répondit : « Ici, Maximilien, ici, dans le pavillon d’été à l’extrémité du jardin ! »
Le mari accourut sur les lieux, et Valentine, le faisant asseoir à ses côtés et à ceux de la fille de Monte-Cristo, lui raconta tout ce qu’elle venait d’apprendre. Elle lui communiqua également l’offre qu’elle avait faite à Zuleika, ajoutant :
« Tu y consentiras, je le sais, Maximilien ! »
« Avec joie », répondit le jeune soldat. « Si tu n’avais pas fait la proposition, je l’aurais faite moi-même ! »
« Alors, il ne nous reste qu’à décider Zuleika à nous autoriser à agir. La pauvre enfant hésite toutefois, craignant le déplaisir du Comte. »
« Elle n’a pas besoin de nous autoriser », dit rapidement Maximilien. « Nous assumerons l’entière responsabilité de cette démarche ! Mais il sera nécessaire qu’elle se confie plus pleinement à nous, qu’elle nous donne les données sur lesquelles fonder nos plans. J’obtiendrai des lettres d’introduction pour le vicomte Massetti et, une fois en connaissance avec lui, le reste sera facile. »
Plus tard dans la nuit, Zuleika raconta tout à Mme Morrel sans réserve, lui remettant même un petit mot pour Giovanni qui déclarait que Valentine et Maximilien étaient ses plus chers amis et qu’ils étaient venus à Rome expressément pour l’aider dans ses épreuves.
Une semaine après l’entrevue capitale dans le pavillon, M. et Mme Morrel partirent pour l’Italie, informant leurs amis de l’hôtel de la rue du Helder qu’ils avaient l’intention de s’absenter quelque temps, mais s’abstenant de donner le moindre indice sur l’objet de leur voyage.
CHAPITRE XV.
UNE RENCONTRE INATTENDUE.
Un matin, peu après le départ des Morrel pour Rome, le Comte de Monte-Cristo parcourait les Champs-Élysées dans sa voiture élégante tirée par une paire de bais fougueux et racés, quand, près du Rond-Point, sa progression fut soudainement arrêtée par une foule tumultueuse. Se penchant hors de sa voiture, il demanda à un ouvrier la cause de cet émoi inaccoutumé et apprit que deux Italiens avaient été arrêtés pour vol et étaient conduits au poste du quartier par une paire de gardiens de la paix. Il ne prêta guère attention à la circonstance et attendait calmement une occasion de poursuivre sa route quand la foule autour de la voiture s’ouvrit et que les agents apparurent avec leurs captifs. Le Comte n’était pas très intéressé, mais jeta néanmoins un regard distrait sur les malfaiteurs, qui protestaient bruyamment de leur innocence dans un français brisé et presque inintelligible, tout en offrant une vigoureuse résistance. Ils étaient vêtus grossièrement de blouses bleues et portaient des chapeaux de feutre rabattus qui obscurcissaient leurs visages. L’un des hommes en détention saisit un rayon de la roue du véhicule de Monte-Cristo, le saisissant avec une fermeté de fer telle que tous les efforts du gardien chargé de lui ne réussirent pas à lui faire lâcher prise. Le Comte ordonna à Ali, qui faisait fonction de cocher, de lui passer les rênes, de descendre et d’aider le gardien.
Au son de sa voix, l’homme qui avait saisi le rayon leva les yeux en sursaut et, sans relâcher sa prise, cria en italien :
« Dites un mot pour moi, Votre Excellence ! Le Comte de Monte-Cristo devrait avoir autant de pouvoir sur les sbires de la loi française que sur Luigi Vampa et sa bande ! »
Cette exclamation étonna et surprit le Comte, tant elle était étrange et inattendue. Il scruta intensément le malfaiteur qui l’avait prononcée, mais son examen ne fut récompensé par aucune reconnaissance.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il, dès que son étonnement lui permit de parler, utilisant également la langue italienne. « Vous êtes un parfait étranger pour moi, pourtant vous connaissez mon nom et semblez au courant de certaines de mes actions passées. Qui êtes-vous ? »
« Je suis Peppino », répondit l’homme, sans quitter le Comte des yeux. « Mon compagnon qui est entraîné là-bas est Beppo. »
« Peppino ? — Beppo ? » dit le Comte, songeur. « Sûrement ai-je entendu ces noms auparavant, mais ils sont communs en Italie, surtout à Rome, et j’y suis allé fréquemment. Soyez plus explicite, l’homme. »
« Je le serai », répliqua l’Italien. « Je suis le Peppino qui vous a si bien servi quand Luigi Vampa retenait le banquier français Danglars en captivité sur vos ordres. Quant à Beppo, vous ne pouvez l’avoir oublié ; il était aussi membre de la bande de Vampa à cette époque. »
« Oui », dit Monte-Cristo, « je me souviens de vous deux maintenant, mais que puis-je faire pour vous ? Paris est bien différent de Rome, et mon influence sur la police française n’est en rien égale à celle que j’exerçais sur Vampa et ses brigands à l’époque dont vous parlez. »
« Le pouvoir du Comte de Monte-Cristo est illimité partout dans le monde entier », répliqua l’homme, son visage illuminé montrant clairement l’étendue de sa foi. « Un mot de lui libérera Beppo et moi-même. Prononcez ce mot, Votre Excellence, et rendez-nous la liberté ! »
Ali s’était abstenu d’intervenir en entendant cette conversation singulière, qu’il comprenait parfaitement. Il attendait d’autres ordres de son maître.
Le gardien s’impatienta et, secouant rudement l’Italien, lui dit :
« Allons, lâche ce rayon et soumets-toi. Ne vois-tu pas que tu déranges le Comte de Monte-Cristo ? Son Excellence ne fera rien pour un scélérat comme toi. Allons, lâche ce rayon, dis-je ! »
Peppino, cependant, ne voulut pas obéir et continua de supplier le Comte d’intervenir en faveur de Beppo et de lui-même. Enfin, poussé au désespoir par l’inaction de Monte-Cristo, il lui cria :
« Si Votre Excellence ne veut rien faire pour nous sans récompense, je donnerai cette récompense ; je vous dirai, en échange de vos efforts en notre faveur, tout ce que je sais concernant la noire conspiration contre le vicomte Giovanni Massetti ! »
Le Comte fut visiblement ému par ces paroles. Il fixa Peppino comme s’il pensait n’avoir pas bien entendu.
« Le vicomte Giovanni Massetti ! Une noire conspiration contre lui ! Que voulez-vous dire ? » demanda-t-il, vivement.
« Exactement ce que je dis, Votre Excellence », répondit l’Italien. « Je sais que le vicomte a visité le Palazzo Costi à Rome lorsque vous l’habitiez avec votre famille, et qu’il est tombé amoureux de votre fille. Je connais aussi les détails d’un complot par lequel un réseau de circonstances accablantes a été tissé autour de lui dans le but de l’ensevelir sous un poids de honte, de déshonneur et même de crime ! Je puis révéler ces détails et le ferai si vous aidez mon compagnon et moi-même dans notre difficulté présente. Vous intéressé-je, Signor Comte ? »
« Vaste », répondit Monte-Cristo, son visage prenant un air sérieux. « Allez tranquillement avec le gardien au poste. Je suivrai immédiatement et verrai ce qui peut être fait. »
« Oui, Votre Excellence », dit Peppino, avec soumission, et abandonnant sa prise sur le rayon, il permit au policier de l’emmener sans autre trouble. Pendant ce temps, Beppo et l’agent dont il était la garde avaient disparu dans le lointain.
Ceux qui avaient été assez proches de la voiture du Comte pour assister à cette scène extraordinaire étaient grandement étonnés qu’un personnage aussi célèbre que l’éloquent député de Marseille s’abaisse à converser avec un malfaiteur sur la voie publique, mais leur étonnement fut démesurément accru quand ils virent l’influence que le célèbre orateur exerçait sur l’Italien dépravé. Ils n’avaient pas pu comprendre la conversation, mais l’effet des derniers mots de Monte-Cristo parut peu moins que miraculeux à leurs yeux et ils firent retentir l’air de vivats bruyants et enthousiastes.
« Vive le noble Comte de Monte-Cristo ! Vive le député de Marseille, l’ami du peuple ! » criait-on de toutes parts.
Plus loin, le cri fut repris et répété, résonnant tout le long des larges et belles avenues des Champs-Élysées !
Monte-Cristo se leva dans sa voiture et, retirant son chapeau, se tint tête nue, saluant la population excitée.
Ce fut le signal de nouvelles acclamations plus chaleureuses. Mais les criminels ayant été emmenés, la foule commença bientôt à se disperser. Enfin, la voie fut libre et le véhicule du Comte put poursuivre son chemin. Ali avait repris impassiblement le siège du cocher et, à un signe de son maître adoré, lança les chevaux fougueux sur l’immense avenue. Tandis que les bais racés avançaient en caracolant, le cou fièrement arqué, le Comte se pencha et dit à Ali :
« Conduisez immédiatement au poste du quartier. »
Le Nubien fit habilement pivoter les bêtes et, en quelques minutes, Monte-Cristo atteignit sa destination.
À la porte du poste, un gardien le reçut et, à la mention de son nom, le conduisit obséquieusement vers l’officier de service. Ce dernier, un homme petit, à l’air déterminé, avec une moustache grise hérissée et des cheveux gris qui se dressaient presque sur sa petite tête ronde, reconnut son illustre visiteur au premier coup d’œil. Il se leva précipitamment du bureau où il était assis, occupé à examiner les rapports de ses subordonnés, et lui offrit poliment une chaise. Puis il demanda, avec déférence :
« À quoi dois-je l’insigne honneur d’une visite du Comte de Monte-Cristo ? »
« Monsieur », répondit le Comte, prenant le siège offert, « deux Italiens ont été arrêtés il y a peu de temps sur les Champs-Élysées et amenés ici. »
« Oui », dit le chef du poste, « et ce sont de grands scélérats, de surcroît ! Nous les suivions depuis quelque temps, mais nous n’avions jamais pu les prendre en flagrant délit jusqu’à aujourd’hui. Ils appartiennent à une bande très dangereuse de rôdeurs, dirigée par un Allemand rusé nommé Waldmann, dont le quartier général est dans un misérable caboulot de la Cité d’Antin. »
« De quoi ces Italiens sont-ils accusés ? c’est-à-dire, quelle est l’accusation spécifique actuelle contre eux ? »
« Ils ont été surpris à faire les poches dans la foule qui s’était amassée autour d’un spectacle de marionnettes. »
« Les preuves contre eux sont-elles concluantes ? »
« Elles le sont. »
« C’est regrettable », dit le Comte, « car l’un d’eux possède des informations de la plus haute importance pour moi. Il a fait des révélations partielles, mais il pose comme prix d’une divulgation complète mon intervention en faveur de lui-même et de son compagnon de crime. Que peut-on faire ? »
« Je ne vois pas », répondit le chef, perplexe. « Il m’est impossible de laisser les hommes partir. »
« Mais n’y a-t-il pas un moyen par lequel je pourrais obtenir une atténuation de leur peine ? »
« Oh ! pour cela, oui », dit l’officier, s’éclairant. « Si vous parliez au procureur de la République, je suis sûr qu’il vous accorderait la peine minimale dans de tels cas. Peut-être », ajouta-t-il, une pensée soudaine lui venant, « pourrait-il même être induit à ne pas poursuivre, auquel cas les hommes seraient relâchés. »
« Merci, monsieur », dit le Comte en se levant. « J’agirai selon votre sage suggestion sans délai. Mais pouvez-vous m’accorder une petite faveur ? Pouvez-vous m’accorder une brève entrevue avec l’homme se faisant appeler Peppino ? »
« Sans aucun doute », répondit le chef d’une voix cordiale, « et j’en serai très heureux si cela peut vous aider. »
« Cela me permettra d’assurer à l’homme que je suis à l’œuvre et que j’ai quelque espoir de succès. »
« Alors suivez-moi. »
Le chef, qui était resté debout par courtoisie pour le Comte, prit une grosse clé sur un râtelier derrière son bureau et ouvrit une porte menant à un long couloir faiblement éclairé. Monte-Cristo le suivit à travers ce sombre passage jusqu’à ce qu’ils arrivent à une cellule devant laquelle le chef s’arrêta. La grosse clé grinça dans la serrure, la porte de la cellule pivota avec un bruit sinistre et le Comte se retrouva face à face avec l’ancien bandit romain.
Peppino était assis sur le bord d’un lit de fer, le portrait même du désespoir. Il pensait que Monte-Cristo l’avait abandonné, qu’il n’interviendrait pas même avec la perspective d’obtenir les détails du complot contre le jeune Massetti. Comme le Comte entrait dans la cellule, son visage s’éclaira instantanément et l’espoir renaquit dans son sein. Le chef se retira discrètement, disant en le faisant :
« J’attendrai dehors, dans le couloir. »
Sur ces mots, il ferma la porte de la cellule et Monte-Cristo se retrouva seul avec Peppino.
Toute la lumière qui parvenait à pénétrer dans la cellule sombre passait par une petite fenêtre grillagée située en haut du mur, placée à une telle distance du sol qu’aucun prisonnier ne pouvait l’atteindre, même en montant sur son lit. Les murs et le plafond étaient en pierre.
« Eh bien, demanda Peppino, comment votre Excellence a-t-elle réussi ? »
« Je n’ai fait que peu de progrès pour l’instant, bien que j’espère être en mesure de faire quelque chose pour vous et Beppo dans un très court délai », répondit le Comte d’une voix rassurante.
« Je suis satisfait, dit Peppino, joyeusement. Si votre Excellence n’a qu’à le décider, Beppo et moi serons bientôt libres ! »
« Je ne peux pas aller jusque-là, mon brave ami, mais je peux vous promettre, et je le fais, toute l’aide et l’influence dont je dispose. »
« Elles suffiront à tout ce qui est nécessaire, Signor Comte », répliqua l’Italien avec confiance.
« N’espérez pas trop, Peppino. Je vous ai dit que Paris est différent de Rome. »
« J’ai maintenant l’occasion de le savoir, répliqua le hors-la-loi avec amertume. Mais le pouvoir du Comte de Monte-Cristo est le même ici que dans la campagne ! »
« Gardez courage, en tout cas, mon brave. Nous saurons bientôt ce qu’il est possible de faire. »
« Je garderai courage, Signor Comte, car j’ai une foi absolue en vous ! »
« Qu’il en soit ainsi. Maintenant, mon ami, que savez-vous du complot contre le Vicomte Massetti ? »
« Pardonnez-moi, Signor Comte, dit l’Italien avec finesse, mais je vous le dirai quand Beppo et moi serons en liberté ! »
Monte-Cristo sourit de la ruse de l’homme.
« Au moins, dit-il, dites-moi si vous avez vu le Vicomte récemment. »
« Je le ferai, votre Excellence. Je l’ai vu il y a très peu de temps à Rome, puis avec Luigi Vampa et Pasquale Solara dans le pays marécageux au-delà du Trastevere. »
« Qu’est-ce qui vous a amenés, votre compagnon et vous, à Paris ? »
« Nous avons eu un désaccord avec le vieux Solara, à qui Luigi Vampa insistait pour que nous obéissions aveuglément. Solara était un tyran ; de plus, il était avide et cupide comme un avare ; il voulait tout pour lui-même et ne nous laissait rien ; il exigeait que tout le butin que nous acquérions lui soit apporté directement sans partage, affirmant qu’il répartirait nos parts ; ce qu’il ne manquait jamais de ne pas faire, et naturellement nous nous sommes rebellés. Vampa, qui est devenu, s’il ne l’a pas toujours été, l’ami intime du vieux Pasquale, a tranché contre nous chaque fois que nous lui avons porté nos plaintes. Finalement, nous ne pouvions plus le supporter ; nous mourions absolument de faim tandis que Solara accumulait des richesses, alors nous avons décidé de quitter la bande. C’est ce que nous avons fait et nous sommes venus à Paris, où nous sommes depuis. »
« Je ne vous demanderai pas ce que vous avez fait à Paris, dit Monte-Cristo avec un sourire fugace ; en fait, je n’ai pas besoin de vous le demander, car je le sais ; le chef du poste me l’a dit ; mais me promettez-vous de mener une vie meilleure à l’avenir et d’essayer d’inciter Beppo à faire de même, si je réussis à obtenir votre libération ? »
« Je ne peux pas vous promettre cela, répondit l’Italien en détournant les yeux, mais je vous promets de retourner à Rome et d’emmener Beppo avec moi. »
« Cela fera aussi bien, ou presque aussi bien, dit le Comte. Armé d’une telle promesse, je pense pouvoir obtenir votre liberté. Mais vous devez me jurer de quitter la France immédiatement après votre mise en liberté, et je considérerai votre serment comme liant également Beppo. »
« Je jure de quitter la France au moment même où je serai libre ! Je jure aussi que Beppo m’accompagnera ! »
« C’est bien, dit le Comte. Je serai de retour cet après-midi ou demain au plus tard ; mais rappelez-vous qu’avant de quitter cette cellule, vous devrez me donner tous les détails de la conspiration contre le jeune Massetti ! »
« Je m’en souviendrai, Signor Comte ; n’ayez aucune crainte à ce sujet ! Quand j’aurai parlé, le vieux Solara devra prendre garde à lui-même ! »
« Que voulez-vous dire par là ? » demanda vivement Monte-Cristo.
« Ne vous en souciez pas pour le moment, Signor Comte ! Je clarifierai tout pour vous à votre retour. »
Le député de Marseille quitta la cellule et le poste, après avoir remercié le chef pour sa courtoisie. Il se rendit sans tarder au bureau du Procureur de la République au Palais de Justice, et il ne fallut pas longtemps pour qu’il arrange les choses de manière satisfaisante. Le Procureur accepta volontiers de ne pas poursuivre les Italiens, à condition que Monte-Cristo s’engageât à ce qu’ils quittent Paris immédiatement après que le Juge d’Instruction les aurait libérés. Le Comte prit cet engagement sans la moindre hésitation, et il fut décidé que le Juge d’Instruction tiendrait son interrogatoire formel au poste cet après-midi-là, moment où le Procureur comparaîtrait par l’intermédiaire de son adjoint et ordonnerait la cessation des poursuites pour des raisons pleines et suffisantes. Le Procureur accepta d’informer le Comte de l’heure exacte de l’interrogatoire afin qu’il puisse être présent et prêt à remplir sa part du pacte.
Alors que Monte-Cristo retournait au manoir de la rue du Helder, il ne pouvait s’empêcher de se sentir considérablement agité. Qu’allait-il apprendre de Peppino, et comment les révélations de l’Italien affecteraient-elles Massetti ? C’étaient des problèmes que les prochaines heures étaient destinées à résoudre.
CHAPITRE XVI.
AU MILIEU DES RUINES DU COLISÉE.
L’une des premières choses que Maximilian Morrel fit, après que lui et sa femme furent confortablement installés à l’Hôtel de France à Rome, fut de faire une visite formelle au Palazzo Massetti et de présenter ses lettres d’introduction au vieux Comte, le père de Giovanni.
Le vieux noble, qui avait au moins soixante-dix ans et une apparence très patriarcale en raison de ses mèches blanches flottantes et de sa longue barbe neigeuse, reçut le jeune Français avec une grande urbanité et condescendance dans un salon somptueusement meublé, rempli de rares trésors artistiques et éblouissant d’or et de satin. Il l’accueillit avec une main tendue et dit chaleureusement, tout en jetant un coup d’œil à la carte du capitaine comme pour rafraîchir sa mémoire :
« Je suis ravi d’avoir l’honneur d’accueillir un visiteur aussi distingué que le Capitaine Maximilian Morrel au Palazzo Massetti. Je vous en prie, asseyez-vous, Capitaine, et considérez ma résidence comme la vôtre. »
Le Comte parlait couramment le français, sans la moindre trace d’accent étranger, et ce fait, ainsi que ses manières charmantes et cordiales, firent que le jeune soldat se sentit immédiatement à l’aise en sa présence.
« Je vous assure, Comte, répondit Maximilian en s’inclinant puis en s’asseyant, que le plaisir est partagé. »
Le vieux noble prit également une chaise, et pendant un moment, ils conversèrent agréablement sur divers sujets. Le Comte avait été un soldat courageux et actif à son époque et s’intéressait beaucoup aux affaires militaires françaises. Le visiteur, qui était parfaitement au courant de ce sujet et dévoué à sa profession, donna à son hôte curieux tous les détails qu’il demandait et fut particulièrement enthousiaste lorsqu’il parla des ouvriers parisiens qui, comme il l’affirmait, pouvaient quitter leur travail habituel à tout moment et affronter les périls du champ de bataille avec l’endurance de vétérans entraînés.
Finalement, Maximilian pensa qu’il pouvait tenter de sonder le terrain concernant sa mission. C’était certainement une affaire très délicate, mais la politesse et la bonhomie du Comte l’encouragèrent à poursuivre. Regardant le vieux noble droit dans les yeux, il dit :
« Je crois, Comte, que vous avez un fils nommé Giovanni, qui était récemment à Paris. »
Instantanément, le front du vieux Romain s’assombrit et il jeta un regard scrutateur sur son invité. Puis il dit froidement :
« Je n’ai pas de fils ! »
Maximilian, à son tour, regarda le Comte avec insistance, mais le visage de ce dernier avait déjà pris un aspect pierreux et provocateur qui semblait opposer une barrière insurmontable à toute poursuite de la conversation sur ce sujet. Il y eut un silence gêné, pendant lequel les deux hommes continuèrent à se regarder. M. Morrel, bien que très embarrassé et déconcerté par l’arrêt rapide qu’il venait de recevoir, fut le premier à briser le silence inquiétant.
« Je vous demande pardon, Comte, dit-il, mais le jeune homme dont j’ai parlé se présentait comme le Vicomte Giovanni Massetti. Est-il possible qu’il fût un imposteur ? »
L’aspect du Comte devint plus froid ; il répondit glacialement :
« Je répète que je n’ai pas de fils ! »
Maximilian était profondément perplexe. Il ne savait que penser ou dire. Le vieux noble se leva comme pour mettre fin à l’entrevue. Il ne montrait aucune trace d’excitation, mais M. Morrel se sentit certain qu’il était en proie à une agitation intérieure qu’il contrôlait avec difficulté. Il ne pouvait y avoir aucun doute sur le fait que Giovanni était ce qu’il prétendait être, car n’avait-il pas passé pour le Vicomte Massetti à Rome aussi bien qu’à Paris ? Mais une seule solution au mystère s’offrait : le Comte avait renié son fils, l’avait renié à cause du crime terrible dont il était accusé, crime dont il avait été apparemment incapable de se laver. M. Morrel se leva également, mais il ne voulait pas partir ainsi, être sommairement congédié pour ainsi dire. Il résolut de faire un dernier effort pour découvrir la vérité.
« Comte, dit-il, je ne veux pas que vous me compreniez mal, que vous imputiez à une simple curiosité oisive mon désir d’être informé concernant ce jeune homme infortuné et malheureux. Je sais qu’un sombre nuage pèse sur lui, qu’à l’heure actuelle il est stigmatisé et déshonoré. Je n’étais pas au courant, cependant, que sa famille l’avait rejeté. »
« Monsieur, répondit le Comte avec impatience, vous êtes étrangement persistant. »
« Je suis persistant, Comte, dit Maximilian avec ferveur, parce que le Vicomte Massetti n’est pas seul dans son malheur. Une autre personne, une jeune dame estimable, languit maintenant à Paris à cause de lui. »
« Je la plains ! » dit le vieux noble d’un ton impressionnant.
« Moi aussi, répondit Maximilian ; du fond du cœur, je les plains tous les deux, et c’est la raison pour laquelle je suis ici. »
« Puis-je demander le nom de cette jeune dame estimable ? »
« Certainement. Elle s’appelle Zuleïka ; elle est la fille du célèbre Comte de Monte-Cristo. »
Le vieux Massetti eut un sursaut et les muscles de son visage se contractèrent nerveusement, mais il parvint à se contrôler et dit :
« En effet ! Permettez-moi de demander quelles relations le jeune homme entretenait avec la fille du Comte de Monte-Cristo. »
« Elle est, ou plutôt elle était, fiancée à lui. »
« Mon Dieu ! Une autre victime ! La jeune fille l’aime-t-elle ? »
« Elle l’aime, de toute son âme ! »
« L’a-t-il trahie, l’a-t-il égarée ? »
« Non ; sa conduite envers elle était à tous égards celle d’un homme de la plus stricte honneur. »
« Dieu en soit loué ! Alors aucun dommage n’a été fait ! Qu’elle l’oublie ! »
« Je crains, je sais qu’elle ne le peut pas ! »
« Elle est jeune, n’est-ce pas ? »
« Très jeune. »
« Alors le temps guérira ses blessures. Elle doit l’oublier, car il est indigne de son amour ! »
« Mais n’éprouvez-vous aucune affection, aucune pitié pour votre fils ? »
« Je vous dis que je n’ai pas de fils ! Combien de fois dois-je le répéter ! »
Le regard du Comte était plus dur que jamais ; toute la fierté et l’arrogance des Massetti semblaient concentrées dans l’expression de son visage vénérable. Maximilian ouvrit les lèvres pour parler à nouveau, mais le vieux noble l’arrêta et dit sévèrement :
« Nous en avons assez ! Capitaine Morrel, que ce qui s’est passé entre nous sur ce sujet misérable soit oublié. Je serai heureux de vous recevoir à toute heure en tant qu’ami, mais, si vous tenez à ma connaissance, à mon amitié, ne me mentionnez plus jamais ce jeune homme ! Adieu, Monsieur ! »
Le Comte toucha une sonnette et un valet apparut. Maximilian s’inclina devant son hôte et, guidé par le serviteur, quitta le palais. Dans la rue, il resta un instant comme quelqu’un de totalement désorienté. Il était clair que le vieux Massetti avait pris sa décision quant à la culpabilité de Giovanni, et si le père abandonnait son fils, quel espoir restait-il que le monde froid et sans cœur ne suivît pas son exemple ? Maximilian était au désespoir. Au tout premier pas de sa mission, il avait été sans cérémonie et fermement arrêté. Que devait-il faire ? Devait-il s’avouer finalement vaincu parce que sa tentative initiale avait échoué si désastreusement ? Non ; ce serait une lâche misère ! Il persisterait, il mènerait d’autres enquêtes. Il avait entrepris ce travail pour Zuleïka, pour rendre le bonheur à son cœur et la lumière à ses yeux, et il n’abandonnerait pas la tâche, aussi ardue soit-elle, jusqu’à ce qu’il ait blanchi Giovanni ou obtenu une preuve tangible et irréfutable de sa culpabilité !
Fortifié par cette résolution, M. Morrel retourna à l’Hôtel de France. Valentine l’accueillit avec un regard d’interrogation anxieuse. Il essaya de paraître joyeux, de tirer le meilleur parti de la situation, mais l’effort fut un échec pitoyable. Il s’affaissa sur une chaise et dit à sa femme d’un ton abattu :
« J’ai vu le Comte Massetti. Il croit son fils coupable et l’a renié ! »
Valentine s’assit à côté de son mari et prit tendrement sa main.
« Maximilian, dit-elle, c’est un mauvais début, je l’avoue, mais vous connaissez le proverbe et, je l’espère, la bonne fin finira par arriver ! »
« Ce ne sera pas de notre faute si elle n’arrive pas, répondit son mari héroïquement. En tout cas, nous ferons de notre mieux. »
« Et nous réussirons ! Je me sens confiante à ce sujet ! »
« Merci pour ces mots, Valentine ! Vous êtes une parfaite enchanteresse et vous avez redonné vie à mon espoir mort ! »
Ce soir-là, les Morrel décidèrent de visiter le Colisée. Ils désiraient voir les restes gigantesques de ce vaste édifice des Césars au clair de lune, inspecter au milieu des rayons argentés les cours et galeries en ruine qui, il y a des âges, avaient résonné des pas fiers de l’élite de la Rome barbare ! Guidés par un employé de l’Hôtel de France, ils partirent et se retrouvèrent bientôt au milieu des ruines du grand amphithéâtre. Là, ils furent saisis par un cicerone spécial, qui semblait considérer l’énorme épave du monument de Flavius Vespasianus comme sa propriété particulière et qui ne pouvait être évincé. Il joignit ses forces à celles du guide de l’hôtel et le duo, jacassant laborieusement dans un jargon presque inintelligible, mena les visiteurs impuissants d’un point d’intérêt à un autre, leur montrant tour à tour des colonnes brisées, les sièges des Vestales, des escaliers de pierre délabrés, la « Fosse des Lions » et le « Podium des Césars ». Maximilian et Valentine étaient remplis d’une crainte et d’une admiration indicibles en contemplant les vestiges de la grandeur antique, et peuplaient mentalement le merveilleux Colisée de gladiateurs en lutte, de patriciens majestueux et de la foule applaudissante des plébéiens sanguinaires, Mme Morrel frissonnant à la pensée des milliers de dames de haute lignée et de belles jeunes filles qui, autrefois, avaient impitoyablement tourné leurs pouces vers le bas en signe de mise à mort ! Bien que la lune fût brillante et inondât l’amphithéâtre antique d’une lumière argentée, les guides portaient des torches, qui servaient à répandre une illumination vacillante et pâle à travers les recoins sombres des vomitoires caverneux, aujourd’hui refuge des chauves-souris, des hiboux, des chèvres et des serpents.
Alors qu’ils traversaient une galerie longue et inhabituellement sombre, les guides s’arrêtèrent soudainement avec un cri simultané et commencèrent à faire le signe de croix. Maximilian et Valentine s’arrêtèrent de peur, le premier dégainant précipitamment un petit pistolet pour défendre sa femme et lui-même contre le danger inconnu et mystérieux. Ils jetèrent un coup d’œil autour d’eux mais ne purent rien voir, les torches ne révélant que d’énormes pierres et des voûtes couvertes de poussière. M. Morrel demanda aux guides quelle était la cause de leur terreur, mais pendant quelques instants ne put recueillir aucune intelligence de leurs réponses vagues et inintelligibles. Finalement, l’un des cicerones parvint à expliquer qu’ils avaient vu le maniaque ! C’était une information réconfortante pour les visiteurs ! Un maniaque en liberté et rôdant la nuit au milieu des ruines du Colisée ! Valentine, tremblante de peur, s’agrippa à son mari pour se protéger.
« Est-ce un homme ou une femme ? » demanda Maximilian à l’un des guides.
« Un homme, signor. »
« Est-il violent, dangereux ? »
« Non, signor, ni l’un ni l’autre ; mais son apparence donne un choc terrible, il est si sauvage, et, de plus, il marmonne des malédictions effrayantes ! Sainte Vierge, protégez-nous ! »
Maximilian sentit sa curiosité éveillée ; un désir étrange s’empara de lui de voir et de parler avec ce fou singulier, qui fréquentait les cours des gladiateurs et marmonnait des malédictions effrayantes aux colonnes brisées du Colisée.
« Où est le maniaque maintenant ? » demanda-t-il aux guides. « Le voyez-vous ? »
« Dieu nous en préserve ! » répondit l’un des hommes, jetant un coup d’œil inquiet autour de lui.
« Mais où est-il ? Pouvez-vous nous conduire à lui ? » insista Maximilian.
Les cicerones se regardèrent avec étonnement ; les questions du jeune soldat les surprirent. Valentine n’était pas moins étonnée et surprise que les guides ; elle regarda son mari, sans voix devant l’intérêt étrange qu’il manifestait pour ce misérable paria.
« Pouvez-vous nous conduire à lui ? » répéta Maximilian.
« Signor, dit le guide appartenant à l’hôtel, vous plaisantez ! »
« Je ne plaisante pas, je suis sérieux, dit M. Morrel. Répondez à ma question. »
« Bien sûr, nous pouvons vous conduire à lui, signor, répondit le guide ; mais vous feriez mieux de l’éviter ; la vue du misérable Massetti fera perdre la tête à votre dame ! »
Au nom de Massetti, Maximilian et Valentine sursautèrent ; ils se regardèrent et regardèrent l’homme qui avait parlé, pensant qu’ils n’avaient pas bien entendu.
« Massetti ! » cria M. Morrel, quand son étonnement lui permit de trouver des mots. « Avez-vous dit Massetti ? »
« Oui, signor, j’ai dit Massetti. Le maniaque est le fils renié et déshérité du vieux Comte Massetti ! »
« Quoi ! Le Vicomte Giovanni ? »
« Le même, signor ! »
« Oh ! C’est épouvantable, épouvantable, Maximilian ! » murmura Valentine, se serrant encore plus contre son mari.
« C’est, en effet, épouvantable ; doublement parce que totalement inattendu, dit M. Morrel. Mais je dois voir le jeune Massetti — c’était, sans aucun doute, une influence mystérieuse, un pouvoir magnétique indescriptible, agissant entre nous, qui m’a fait vouloir voir cet homme, ce maniaque, dès qu’il a été mentionné ! — Je dois le voir et tout de suite ! »
Comme les guides n’avaient qu’une très faible connaissance de la langue française, dans laquelle le dialogue entre le mari et la femme avait eu lieu, ils ne saisirent pas toute la portée de la courte conversation ; ils comprirent cependant que leurs clients étaient, d’une manière inexplicable, intéressés par le maniaque du Colisée et consternés par la découverte soudaine de son identité. La situation les rendait perplexes et mécontents.
Après avoir réfléchi un instant, Maximilian dit à sa femme :
« Je demanderai au guide de l’hôtel de vous reconduire à nos appartements. Il est préférable que je rencontre le pauvre Massetti seul ; voir le misérable homme dans son état terrible actuel vous choquerait et vous ébranlerait certainement. »
Valentine regarda son mari avec supplication. Toute sa peur l’avait quittée. Elle était calme maintenant et résolue. Elle avait proposé le voyage à Rome, le projet d’aider le Vicomte, et elle ne voulait pas reculer devant un seul pas qui pourrait être bénéfique pour Giovanni et Zuleïka. Elle dit courageusement :
« Ne m’envoyez pas loin de vous, Maximilian ! Je serai courageuse et intrépide ! Je n’ai pas peur de ce pauvre jeune homme maintenant, maniaque soit-il ! Peut-être pourrai-je vous aider dans vos relations avec lui, car l’esprit et la tendresse d’une femme, dit-on, peuvent parfois apaiser ceux dont l’esprit est troublé, alors que tous les efforts d’un homme ont échoué. »
Maximilian la regarda avec amour et admiration.
« Qu’il en soit ainsi, Valentine, répondit-il, très touché. Vous resterez avec moi et nous ferons face à l’épreuve ensemble ! »
Les yeux de sa femme exprimèrent sa satisfaction devant cette marque de confiance ; elle saisit simplement la main de son mari, mais bien qu’elle ne prononçât pas un mot, la pression chaleureuse qu’elle lui donna en disait long.
M. Morrel se tourna vers les cicerones, qui attendaient dans une perplexité silencieuse.
« Emmenez-nous vers ce maniaque sans une seconde de délai ! » dit-il.
Les guides échangèrent des regards, secouèrent la tête comme pour protester et recommencèrent à faire le signe de croix. Maximilian fut contraint de répéter son ordre de manière assez sévère et impérative avant qu’ils ne fissent un mouvement pour obéir ; puis, très réticents, ils firent signe à leurs clients de les suivre et prirent la tête, marmonnant des prières à la Sainte Vierge.
Le petit groupe quitta la galerie sombre et se dirigea vers l’air libre. Après avoir parcouru une vingtaine de mètres, les guides s’arrêtèrent brusquement et l’un d’eux pointa le centre de la vaste arène des gladiateurs.
« Regardez, signor ! » dit-il à M. Morrel. « Là se tient le maniaque du Colisée ! »
Maximilian et Valentine scrutèrent rapidement et anxieusement la direction indiquée, mais ne virent rien.
« Là, signor ! » répéta le cicérone en continuant de pointer du doigt.
Soudain, Maximilian et Valentine aperçurent la silhouette d’un homme debout, immobile comme une statue, à côté d’un vaste fragment de pierre. Le clair de lune tombait en plein sur une forme noble et virile, révélant un beau visage qui aurait pu appartenir à l’un des anciens dieux romains. La tenue de l’homme était dans un désordre pittoresque et, sur sa tête nue, reposait une couronne de feuilles de lierre. D’une main, il tenait un grand bâton, tandis que l’autre était levée de façon menaçante.
« Écoutez ! » dit l’un des guides avec un frisson. « Il maudit ! »
M. et Mme Morrel écoutèrent, frappés d’horreur, remplis d’une terreur sans nom. Un murmure faible, mais distinct, leur parvint, augmentant graduellement de volume. C’était une malédiction féroce, amère, pleine d’une haine intense et brûlante, semblant embrasser Dieu, l’homme et l’univers entier dans sa portée.
Les guides tombèrent à genoux, se découvrirent la tête et prièrent la Vierge à voix basse.
Maximilian prit Valentine par la main.
« Viens, » dit-il, « allons vers lui ! »
Mme Morrel trembla légèrement, mais répondit fermement :
« Je suis prête ! »
Alors, main dans la main, lentement, prudemment, ne sachant ce qui pouvait arriver, ils s’avancèrent vers le maniaque du Colisée.
CHAPITRE XVII.
L’HISTOIRE DE PEPPINO.
À l’heure convenue, dont il avait été dûment informé par le procureur de la République, le comte de Monte-Cristo entra dans la salle réservée à l’usage du juge d’instruction au poste de police où Peppino et Beppo étaient détenus. Le magistrat était déjà sur son siège et, à ses côtés, se tenait le substitut du procureur, qui lui expliquait les volontés de son supérieur. En entrant, Monte-Cristo salua le juge et le substitut, qui rendirent son salut avec tout le respect dû à un personnage aussi éminent.
« Messieurs, » dit le comte, après cet échange de civilités, « vous êtes, bien entendu, au courant de la raison de ma présence ici cet après-midi, nous pouvons donc passer immédiatement aux affaires, mais avant que les Italiens ne soient introduits, j’ai une petite faveur à vous demander. »
« Dites-la, monsieur le comte, » dit le juge d’instruction avec aménité. « Nous serons heureux de vous l’accorder si elle est en notre pouvoir. »
« Eh bien, messieurs, » dit le comte de Monte-Cristo en montant sur l’estrade et en s’appuyant sur le bureau du juge, « c’est simplement ceci. Le prisonnier se faisant appeler Peppino est en possession de certains détails auxquels j’attache une importance considérable. Il a promis de me les révéler en échange de sa liberté et de celle de son compagnon. Il est inutile de dire que le seul motif de mon intervention dans cette affaire est d’obtenir ces détails. Or, par une longue expérience, je connais toute la ruse et la traîtrise de la nature italienne. Une fois libre, cet homme pourrait me rire au nez et refuser de parler. Une fois les formalités de la loi dûment remplies, je souhaite que les prisonniers soient renvoyés dans leurs cellules et informés que leur libération n’aura lieu que lorsque Peppino m’aura fourni les renseignements promis. »
« Ce ne sera qu’une légère extension de mon autorité, » répondit le juge d’instruction en souriant, « si tant est qu’elle en soit une, car, d’après ce que je comprends de l’affaire, les prisonniers doivent rester virtuellement sous votre garde jusqu’à leur départ de France, pour lequel vous avez engagé votre parole auprès du procureur de la République. Par conséquent, la faveur que vous demandez sera accordée avec plaisir. »
En terminant, le juge d’instruction jeta un coup d’œil au substitut du procureur, qui hocha la tête en signe d’assentiment.
Le magistrat toucha une sonnette posée sur son bureau et dit au gardien de la paix qui répondit à l’appel :
« Faites entrer les prisonniers. »
Monte-Cristo et le substitut se retirèrent de l’estrade, s’asseyant dans deux fauteuils placés à une table immédiatement devant le bureau du juge.
Lorsque les deux Italiens furent introduits, Peppino jeta un premier regard au magistrat sur le siège, puis au substitut. Finalement, ses yeux se posèrent sur le comte, et son visage s’illumina instantanément ; il sentit instinctivement que l’influence mystérieuse de Monte-Cristo avait été tout aussi puissante auprès des autorités de Paris qu’auprès de Luigi Vampa et de sa bande, que l’homme merveilleux avait réussi à obtenir sa libération et celle de Beppo.
« Placez les prisonniers à la barre, » dit le juge d’instruction en s’adressant au gardien.
Cet ordre fut immédiatement exécuté et les deux Italiens se tinrent face au magistrat.
« Ôtez vos chapeaux. »
Les prisonniers obéirent, Peppino avec un sourire confiant, Beppo avec un air sombre et renfrogné.
« Prisonniers à la barre, » dit sévèrement le juge d’instruction, « vous êtes accusés du délit de vol à la tire sur la voie publique. Qu’avez-vous à dire ? »
Ce début formel et plutôt menaçant fut à la fois une surprise et une déception pour Peppino. Il jeta un regard interrogateur vers Monte-Cristo, mais ne put rien lire sur son visage pâle et beau ; puis, avec un sombre froncement de sourcils, il répondit au juge d’un ton dur et provocateur :
« Je ne suis pas coupable ! »
Le magistrat jeta un coup d’œil à Beppo qui, à son tour, répéta les mots de son camarade.
Ici, le substitut du procureur se leva et dit au juge d’instruction, d’une voix pleine et claire :
« Plaise à vous, honorable juge, en tant que représentant du procureur de la République, je désire déclarer qu’il n’est pas dans mon intention de poursuivre l’accusation contre les prisonniers à la barre. Pour agir ainsi, j’ai une raison bonne et suffisante. En conséquence, en ma qualité officielle, je demande que les personnes se faisant appeler Peppino et Beppo soient relaxées. »
Cette demande fut une autre surprise pour Peppino, mais il devina instantanément que Monte-Cristo y était pour beaucoup et le gratifia d’un regard empreint de gratitude. Beppo était absolument stupéfait, car il ne pouvait comprendre ce revirement soudain et favorable de la situation.
Le juge d’instruction, conformément à la forme prescrite par la loi, dit au substitut :
« Puis-je demander au digne représentant du procureur de la République quelles sont ses raisons bonnes et suffisantes ? »
« Certainement, honorable juge, » répondit le fonctionnaire. « Son Excellence le comte de Monte-Cristo, ici présent, a conclu un pacte avec le procureur, s’engageant, dans le cas de la relaxe des prisonniers, à les inciter à quitter immédiatement la France. »
À ces mots, Monte-Cristo se leva et, faisant face au banc judiciaire, dit avec cette allure impressionnante qui marquait toujours ses interventions publiques :
« Honorable juge, ce que le substitut du procureur vient de dire est parfaitement vrai à tous égards. Dans le cas de la relaxe des prisonniers, je m’engage auprès de son supérieur hiérarchique à veiller à ce qu’ils retournent en Italie sans délai. »
Le substitut et le comte reprirent leurs places. Le juge d’instruction parut réfléchir un instant ; puis il dit :
« Mon devoir en la matière est clair. Aucune preuve n’est présentée contre les prisonniers et la déclaration et la demande officielles du procureur de la République, exprimées par son digne et estimé représentant, rendent inutile un interrogatoire formel des accusés. Je vais donc les relaxer, sous réserve toutefois du contrôle de Son Excellence le comte de Monte-Cristo. Prisonniers à la barre, » ajouta-t-il en s’adressant à Peppino et Beppo, « je vous renvoie dans vos cellules, votre libération devant avoir lieu au moment où Son Excellence le comte de Monte-Cristo en décidera. »
Il reprit sa place sur le siège judiciaire, faisant signe au gardien d’emmener les prisonniers.
Dix minutes plus tard, Monte-Cristo était dans la cellule de Peppino. L’Italien rayonnait de joie et était très expansif dans l’expression de ses remerciements envers son puissant et mystérieux bienfaiteur.
Le comte agita la main avec impatience.
« Trêve de remerciements, » dit-il. « Le temps presse, et plus tôt vous me donnerez les détails de la conspiration contre le vicomte Massetti, plus tôt vous et votre compagnon serez libres. »
Peppino se jeta à demi sur son lit et Monte-Cristo s’assit sur un tabouret branlant, son visage habituellement impassible montrant clairement l’intérêt absorbant qu’il portait à ce qui allait suivre.
L’Italien s’éclaircit la gorge et commença.
« Signor comte, » dit-il, « en premier lieu, je dois vous dire que le jeune Massetti a été renié et déshérité par son père fier et sévère, qui le croit l’un des scélérats les plus coupables et les plus dépravés de la terre ! »
Monte-Cristo eut un sursaut ; son visage devint un peu plus pâle qu’à l’accoutumée, mais il ne dit rien ; il attendait impatiemment la suite des événements.
« Ce n’est pas tout, cependant, » continua Peppino après une légère pause pour noter l’effet de sa communication sur son auditeur, « et ce n’est pas le pire ! Le malheureux vicomte, après avoir été ignominieusement expulsé du Palazzo Massetti par les ordres du vieux comte, a immédiatement perdu la raison ; c’est maintenant un maniaque furieux ! »
« Mon Dieu ! Mon Dieu ! » s’écria Monte-Cristo en bondissant et en arpentant la cellule, en proie à une agitation intense qu’il ne chercha pas à contenir. « Un maniaque furieux ! Giovanni, un maniaque furieux ! Oh ! ma fille, ma fille ! »
« Tout ce que je dis est la vérité, » reprit l’Italien. « Comme j’espère au ciel, je le jure ! »
« Mais qu’est devenu Massetti ? Où est-il ? » demanda le comte en s’arrêtant brusquement dans sa marche. « A-t-il été confié à un asile ? »
« C’est un paria et un vagabond, » répondit Peppino. « Tout Rome le regarde de travers, l’évite comme on évite la peste. Quand j’ai quitté l’Italie, il avait cherché refuge parmi les ruines du Colisée, où il faisait la terreur tant des visiteurs que des guides superstitieux. Je l’y ai vu de mes propres yeux la veille de mon départ. Il était en haillons, portait un grand bâton, une couronne de feuilles de lierre et passait son temps à maudire Dieu et les hommes. On dit qu’il ne quitte jamais les ruines, sauf pour mendier quelques restes pour subsister, et qu’il dort la nuit dans les profondeurs d’un vomitoire sombre en compagnie de chauves-souris, d’araignées et d’autres créatures impures. »
« C’est incroyable ! » s’écria Monte-Cristo en fixant son compagnon d’un regard perçant, soupçonnant à demi qu’il puisait dans sa vive imagination italienne pour certains de ses détails imagés.
« Mais c’est vrai, Signor comte, » protesta Peppino avec ferveur ; « chaque mot est vrai ! »
« Continuez, » dit Monte-Cristo d’une voix rauque, en se rasseyant sur le tabouret. « Parlez-moi de la conspiration. »
« J’y arrive, Signor comte, » dit l’ancien bandit en s’asseyant sur le bord du lit. « Vous savez, bien sûr, que la cause de tous les ennuis du vicomte Massetti était une belle jeune paysanne nommée Annunziata Solara ? »
« J’ai entendu dire que c’était une femme, mais cela n’a pas d’importance ; continuez. »
« Cette fille vendait des fleurs sur la Piazza del Popolo et sur le Corso ; là, elle a attiré l’attention de Massetti et de votre fils Esperance. »
« Esperance ! » s’écria Monte-Cristo, les mains s’agitant nerveusement. « Oh ! mon Dieu ! la lumière commence à poindre ! »
Peppino sourit pour le rassurer.
« N’ayez aucune crainte, Signor comte, » dit-il ; « dans tous les événements malheureux qui ont attiré les soupçons sur le pauvre vicomte, votre fils a joué un rôle aussi noble qu’honorable ; vous avez d’abondantes raisons d’être fier de lui ! »
Monte-Cristo poussa un soupir de soulagement.
« Pouvez-vous le prouver ? »
« Je le peux. Luigi Vampa et toute sa bande savent que votre fils est entièrement innocent en ce qui concerne la marchande de fleurs et ils le diront. Même le vieux Solara lui-même, ce misérable endurci et méprisable, ne cherchera pas à l’inculper. Soyez assuré que la preuve de l’innocence de votre fils est ample. »
« Luigi Vampa m’a déjà écrit qu’aucune faute ne peut être imputée à Esperance, mais j’ai besoin de garants plus fiables que la lettre ou même le serment d’un brigand notoire. »
« De tels garants peuvent être obtenus sans grande difficulté. La malheureuse fille elle-même, qui est maintenant au Refuge à Civita Vecchia, l’exculpera. »
« Mais les détails du complot, les détails du complot ! »
« Eh bien, le vicomte apprit d’Annunziata qu’elle habitait à la campagne au-delà du Trastevere et partit ce soir-là à sa recherche. Votre fils, qui connaissait son objectif, le suivit pour le protéger contre les bandits. Massetti fut intercepté par l’un des hommes de Vampa, qui le blessa dans la lutte qui s’ensuivit, votre fils arrivant à temps pour tuer le brigand et sauver son ami. Peu après, ils rencontrèrent un grand nombre de membres de la bande de Vampa et évitèrent de justesse d’être pendus aux arbres les plus proches pour venger la mort de l’homme tué par votre fils. Ils furent libérés par Vampa lui-même dès qu’il apprit qu’Esperance était votre fils, Massetti ayant révélé tant sa propre identité que celle de son compagnon. Les jeunes gens, semble-t-il, avaient décidé de retourner à Rome immédiatement après que le vicomte eut reçu sa blessure, mais Massetti s’évanouit de douleur et de perte de sang et il fut décidé de chercher un abri. Un paysan apparut à ce moment-là et, après quelques hésitations, accepta de les conduire à la cabane de son père où ils pourraient passer la nuit. Il tint parole. Pour faire court, les jeunes gens, déguisés en paysans, se retrouvèrent bientôt dans la hutte de Pasquale Solara et en présence de la belle Annunziata elle-même. »
Peppino fit une pause d’un instant puis continua :
« Ces détails préliminaires, Signor comte, sont nécessaires pour vous permettre de comprendre la conspiration qui était sur le point d’être ourdie. Le paysan qui avait conduit Massetti et votre fils à l’endroit même que le premier avait quitté Rome pour chercher, était le frère d’Annunziata. Le vieux Pasquale Solara était absent de chez lui au moment de l’arrivée des étrangers, mais revint peu après. Je ne doute pas qu’il ait longtemps été de mèche avec Luigi Vampa et qu’il ait secrètement agi comme son agent et complice. En tout cas, à son arrivée, il savait parfaitement que les jeunes gens étaient dans sa cabane et il était également parfaitement informé de leur identité, bien que, avec sa ruse habituelle, il ait dissimulé ces deux faits, feignant la surprise et le mécontentement lorsqu’il fut annoncé par ses enfants qu’il avait des invités. Secrètement, il était ravi, car la présence du jeune Massetti lui donnait l’occasion de prendre immédiatement une revanche éclatante sur le vieux comte, qu’il haïssait amèrement depuis longtemps, et de détourner de lui-même le stigmate écrasant d’un acte diabolique qu’il méditait sur le nom et la renommée d’un autre. »
« Voulez-vous dire que ce misérable vieillard avait de vils desseins contre sa propre fille ? » dit le comte, son visage exprimant toute l’horreur qu’il ressentait.
« Exactement, » répondit Peppino froidement. « Le vieux Solara, misérable avare qu’il est, avait vendu pour une très forte somme de l’or qu’il convoitait si ardemment son propre enfant, sa belle fille Annunziata, au chef de bandit Luigi Vampa ! »
« Le démon au cœur noir ! » s’écria Monte-Cristo. « Il est indigne du nom d’homme ! À Paris, la population indignée l’écraserait sous ses pieds ! »
« Alors, vous voyez, » reprit l’Italien, « l’arrivée de Massetti fut opportune, et Pasquale Solara, après s’être assuré que le vicomte était en sécurité sous le toit de sa cabane, se hâta de retourner vers Luigi Vampa et, ensemble, ils montèrent le complot infâme qui ne réussit que trop bien. Une pièce de méchanceté diabolique plus habilement conçue et plus complètement dissimulée n’a jamais souillé les annales du monde civilisé ! »
CHAPITRE XVIII.
LA SUITE DE L’HISTOIRE DE PEPPINO.
Monte-Cristo était horrifié par ce qu’il venait d’entendre. Toute son âme se révoltait à l’idée d’un père capable de vendre délibérément et de sang-froid sa fille, à l’idée d’un misérable capable, avec une égale délibération, de rejeter le blâme d’une infamie commise par lui-même sur un homme innocent. Il avait semblé très étrange au comte, à l’époque où Luigi Vampa lui avait écrit, que le chef des brigands fût si bien informé de l’innocence d’Esperance et de la culpabilité du vicomte Massetti, mais à la lumière des révélations stupéfiantes que venait de faire Peppino, il devenait amplement clair que Vampa, dans le cas du jeune Italien, avait été poussé par le motif le plus puissant possible, à savoir le désir de se protéger lui-même, et que pour y parvenir efficacement, il n’avait pas reculé devant le mensonge le plus vil et le plus complet. Bien sûr, Vampa n’avait pas voulu inculper Esperance à cause du pacte ancien, des relations qui avaient subsisté entre lui et Monte-Cristo par le passé ; cela était également clair ; de plus, une victime suffisait, et en choisissant Massetti comme cette victime, le chef des brigands avait évidemment agi à l’instigation du vieux Pasquale Solara.
Peppino poursuivit ses révélations.
« Signor comte, » dit-il, « je soupçonnais depuis longtemps que quelque chose se tramait entre Vampa et le vieux Solara. Le berger maussade et morose ne venait pas au début à la cachette des bandits, mais en réponse à un signal qu’il utilisait, un sifflement vibrant particulier, le chef sortait seul et le rencontrait. Ce signal et les agissements de Vampa excitaient ma curiosité ; plus d’une fois, j’ai suivi le chef et, caché en sécurité derrière un arbre ou un rocher, j’ai été témoin des rencontres secrètes, surprenant des bribes de la conversation. Annunziata Solara était fréquemment mentionnée, et le père semblait essayer de conclure un marché difficile avec Vampa. Enfin, une nuit, ils arrivèrent à une entente. J’ai entendu le chef accepter de payer au vieux Pasquale une somme énorme d’argent lors de la livraison d’Annunziata entre ses mains, et alors j’ai réalisé que la vente néfaste était conclue. Il fut décidé que la jeune fille infortunée serait remise à Vampa à la première occasion, et cette occasion survint lorsque le vicomte Massetti et votre fils Esperance furent logés dans la cabane isolée de la forêt.
« J’étais aux aguets et quand, après s’être assuré de l’arrivée des deux jeunes gens à sa hutte, le vieux Pasquale chercha le repaire des bandits et fit entendre son signal vibrant, je l’ai entendu. Suivant furtivement Vampa, je me suis dissimulé comme je l’avais fait lors des occasions précédentes. J’étais maintenant parfaitement familier avec les détails de la base transaction en cours entre la précieuse paire et je pouvais facilement comprendre même leurs allusions les plus obscures et les plus gardées. Le vieux Solara informa le chef que les jeunes gens étaient arrivés, proposant que Vampa enlève Annunziata dès que possible, en arrangeant les choses de telle sorte que les soupçons tombent sur le vicomte Massetti. Le chef accepta de le faire. Le berger devait le tenir informé, et l’enlèvement devait avoir lieu quand les circonstances seraient les mieux calculées pour promouvoir le succès de toutes les phases du complot ignoble. Sur ce, les conspirateurs se séparèrent.
« Le destin prit le parti du vieux Pasquale et de Vampa. Sa blessure retint le vicomte à la cabane et la belle Annunziata le soigna. Il avait été frappé par sa beauté le jour où il l’avait rencontrée sur la Piazza del Popolo. Une fréquentation intime avec elle intensifia son influence sur lui, et quand il eut été dans la cabane près d’une semaine et que la convalescence eut commencé, il lui fit une cour violente, allant même jusqu’à lui demander de s’enfuir avec lui. Esperance devina les intentions de son ami et, sachant que Massetti ne pouvait épouser la fille, s’interposa pour la sauver. Le résultat fut une querelle et votre fils provoqua le vicomte en duel. Le défi fut instantanément accepté et il fut convenu que le duel aurait lieu le lendemain matin.
« Fidèle à sa promesse envers Vampa, le vieux Solara, tout en prétendant être absent de chez lui, rôdait dans les environs et surveillait tout ce qui se passait. Il était caché sous la fenêtre ouverte quand Massetti, ou Tonio comme il s’appelait lui-même, car tant le vicomte qu’Esperance voyageaient sous des noms d’emprunt, proposa la fuite à sa fille. Aussitôt, il se hâta vers le chef des brigands, qui rôdait dans le voisinage de la hutte toute la journée, et lui communiqua avec joie ce qu’il avait entendu. Il fut immédiatement décidé que le moment de l’enlèvement était venu et des préparatifs furent faits pour enlever Annunziata cette nuit-là. Vampa écrivit une lettre compromettante à la fille, prétendant venir de Massetti, et le vieux Solara, se glissant inaperçu dans la hutte, la plaça sous la boîte à ouvrage de sa fille sur sa table où elle la trouva plus tard. On ne supposa pas un seul instant que la fille consentirait à s’enfuir avec le vicomte, car bien que gaie et insouciante, elle était pure et innocente ; le mot n’était destiné qu’à remplir l’esprit d’Annunziata, après l’enlèvement, avec l’idée que Massetti était son ravisseur. »
« Quelle méchanceté astucieuse et prévoyante ! » grommela Monte-Cristo entre ses dents.
« Cette nuit-là, il n’y avait pas de lune, poursuivit Peppino, et, une fois que tous les occupants de la cabane se furent retirés pour se reposer, le vieux Pasquale attendit dehors avec une torche tandis que Vampa se frayait un chemin jusqu’à la chambre d’Annunziata, l’arrachait de son lit et l’emportait dans la forêt, l’empêchant de donner l’alerte en lui plaçant la main sur la bouche. Il était masqué et le berger se tenait à une telle distance qu’il était absolument impossible pour sa fille de le reconnaître. Alors que Vampa courait à travers la forêt avec son fardeau, il heurta son bras contre un arbre et la douleur l’obligea à retirer pendant une seconde sa main de la bouche d’Annunziata. La pauvre fille profita de cette occasion pour crier et son appel attira d’abord son frère, puis le vicomte, et enfin Esperance à son secours.
Le frère, en atteignant Vampa, l’attaqua férocement. Lâchant la jeune fille, qui resta clouée sur place, le chef tira un pistolet et fit feu sur son agresseur. Ce dernier fut touché et tituba en arrière, le sang jaillissant de sa blessure. D’une manière ou d’une autre, au cours de la lutte, Vampa fut démasqué et, dans l’obscurité ambiante, Annunziata imagina naturellement que le visage soudain découvert et aussitôt masqué était celui de son soupirant, le dénommé Tonio. Après s’être débarrassé du frère, qui courut ensuite vers la cabane, rencontra Esperance, se précipita dans ses bras puis tomba au sol où il mourut, le chef des brigands saisit Annunziata, qui s’était évanouie entre-temps, et reprit sa fuite à travers la forêt. Entendant le bruit d’une poursuite, Vampa s’arrêta, consterné, et écouta. Trois personnes semblaient approcher rapidement. Le chef cacha alors la jeune fille inconsciente derrière un énorme fragment de rocher et se jeta à plat sur le sol, espérant ainsi échapper à toute observation. Ce faisant, il vit la lueur de la torche du vieux Solara. Elle brilla en plein visage d’un paysan, un parfait étranger, qui avait entendu le cri d’Annunziata et était venu à la rescousse. Le berger avait un couteau dans une main ; il jeta instantanément sa torche et s’engagea dans un combat désespéré avec le nouveau venu. À ce moment-là, le vicomte arriva sur les lieux, se déplaçant comme pour prendre le parti de l’étranger. Vampa bondit, le saisit à la gorge et, sous la menace d’une mort immédiate s’il refusait, le força à prêter serment de garder le silence sur les événements de la nuit. Massetti était si désorienté qu’il savait à peine ce qu’il faisait. À peine eut-il prêté serment que Vampa, traîtreusement, lui porta un coup écrasant qui l’envoya rouler au sol, où il resta immobile et inconscient. Puis le chef se jeta de nouveau sur le sol, sautant une fois encore pour faire face à Esperance. Ce dernier pointa un pistolet sur lui, mais il le lui fit voler des mains. Puis le jeune homme lui porta un coup violent, mais Vampa esquiva et son adversaire tomba en avant sous son propre élan sur une épaisse couche de mousse, à côté de la forme prostrée de Massetti. Profitant promptement de l’occasion, le chef se rendit maître d’Annunziata, toujours inconsciente, et réussit cette fois à l’emmener en triomphe jusqu’à une cabane qu’il avait prévue pour la recevoir. »
Peppino se mit alors à raconter ce que le lecteur a déjà appris par le récit pitoyable d’Annunziata à Mme de Rancogne au Refuge de Civita Vecchia. Lorsqu’il eut terminé, il jeta un coup d’œil à son auditeur et dit :
« Êtes-vous satisfait, monsieur le comte ? »
« Je le suis, répondit Monte-Cristo, d’une voix rauque qui semblait étrangement différente de la sienne. Vous avez pleinement mérité votre liberté et celle de votre compagnon Beppo. Le récit de cette noire iniquité que vous m’avez si vivement conté pourrait sembler improbable à d’autres oreilles, mais pour moi, il porte l’empreinte de la vérité. Un point, cependant, reste obscur. Je ne peux imaginer de quelle manière vous avez appris les détails de certains événements de votre récit, des événements dont vous n’avez pu être témoin de vos propres yeux. Éclairez-moi sur ce point. »
« Volontiers, répondit Peppino, sans la moindre hésitation. J’ai appris les détails dont vous parlez en partie de Vampa lui-même et en partie du vieux Solara. Les deux compères ont comparé leurs souvenirs après que ce dernier eut ouvertement rejoint les bandits, et j’ai pris grand soin d’écouter leur conversation. »
Monte-Cristo s’était levé et arpentait maintenant la cellule, plongé dans une profonde réflexion. Son front était sombre et tourmenté, mais ses yeux étincelaient férocement et ses mains étaient serrées si fort que ses ongles laissaient des marques rouges dans sa chair. L’Italien, toujours assis sur le bord de son lit, l’observait attentivement, ne sachant que penser de sa préoccupation et agité par une vague crainte qu’il ne refuse de tenir sa promesse. Finalement, Monte-Cristo sembla avoir résolu le problème épineux qui l’avait perplexe et être arrivé à une décision. Il vint devant l’Italien, s’arrêta et, le regardant fixement, dit :
« Mon brave, j’ai, comme vous le savez, obtenu la liberté pour vous et Beppo en donnant ma parole au procureur de la République que vous quitteriez tous deux le pays sur-le-champ. De votre côté, vous avez fait ce dont nous étions convenus et je suis maintenant sur le point d’exécuter ma part du marché. »
Le visage de Peppino prit une expression de la plus grande joie. Toutes ses appréhensions s’évanouirent instantanément.
« Maintenant, poursuivit Monte-Cristo d’un ton impressionnant, j’ai une proposition à vous faire. Vous pouvez m’être extrêmement utile si vous le voulez, tout en acquérant une grosse somme d’argent honnêtement et honorablement. »
Les yeux de l’Italien brillèrent de plaisir.
« Nommez votre proposition, monsieur le comte, dit-il avec enthousiasme. Je l’accepte par avance. Mais Beppo est-il inclus dedans ? »
« Il l’est, répondit le comte. Les révélations que vous m’avez faites m’ont décidé à me rendre à Rome immédiatement. J’emmènerai ma fille avec moi, ainsi que mon serviteur nubien Ali. Je désire que vous et Beppo entriez à mon service et m’accompagniez. L’humanité exige que j’use de toute mon influence pour rétablir le malheureux vicomte Massetti, et je veux que vous m’aidiez dans cette tâche. »
« Je ferai comme vous le désirez, monsieur le comte, dit l’Italien, et je promets que Beppo se conformera également à vos souhaits. »
« Très bien, reprit Monte-Cristo. C’est entendu et convenu. Une condition, cependant, je dois l’exiger. Vous et Beppo ne devez avoir aucune communication avec Luigi Vampa ou l’un quelconque de sa bande, du moins pas avant que je ne vous le dicte. »
« La condition sera scrupuleusement observée, monsieur le comte. Pendant que nous serons à votre service, vos ordres seront notre seule loi. »
« C’est suffisant. Maintenant, je vais vous rendre, à vous et à Beppo, la liberté. Vous m’accompagnerez immédiatement à ma résidence et là, les préparatifs de notre départ seront faits sans délai. Nous partirons pour Rome demain. »
« Comme il plaira à Votre Excellence, dit l’Italien. »
Monte-Cristo appela le gardien en service au poste, lui ordonnant de faire sortir Beppo, et bientôt le comte et les Italiens furent installés dans la calèche de ce dernier, conduits rapidement par Ali vers le manoir de la rue du Helder.
À peine furent-ils arrivés à destination que le comte, confiant les nouveaux venus dans son personnel aux soins du fidèle Nubien, se rendit dans son cabinet en faisant mander Zuleika. La jeune fille se hâta d’obéir à l’appel, et la vue du visage pâle et sévère de son père lui indiqua instantanément que quelque chose de très inhabituel et d’important s’était produit.
« Mon enfant, dit le comte en la prenant tendrement dans ses bras et en regardant avec affection son visage anxieux tourné vers lui, j’ai reçu aujourd’hui des nouvelles très surprenantes. »
Le cœur de Zuleika battit violemment à cette annonce ; elle était convaincue que ces nouvelles surprenantes concernaient son malheureux amant silencieux depuis si longtemps.
« Père, dit-elle d’une voix tremblante, avez-vous reçu des nouvelles du vicomte Massetti ? »
« Non, mon enfant, répondit Monte-Cristo ; mais des nouvelles de la plus haute importance le concernant m’ont été communiquées. »
« Des nouvelles de la plus haute importance, père ! Est-il possible qu’il soit mort ? »
En prononçant ces derniers mots, la pauvre fille fondit en larmes.
« Non, mon enfant, répondit le comte. Le jeune Massetti n’est pas mort. »
« A-t-il réussi à se disculper de cette terrible accusation ? demanda la jeune fille, tremblante d’anxiété. »
« Hélas ! non ! Mais il est innocent, Zuleika, aussi innocent du crime épouvantable qui lui est imputé que l’enfant qui vient de naître ! De cela, tu peux être assurée, car la preuve de son innocence est entre mes mains ! »
Zuleika poussa un cri de joie sauvage et jeta ses bras autour du cou de son père.
« Calme-toi, mon enfant, reprit Monte-Cristo ; tout finira par s’arranger. Je pars pour Rome demain avec Ali et deux des amis de Giovanni. Tiens-toi prête à m’accompagner ! »
L’extase de Zuleika dépassait presque toute limite ; mais hélas ! elle ne savait pas que l’esprit de Giovanni avait été brisé par la honte et le déshonneur qui s’étaient abattus sur lui !
CHAPITRE XIX.
LE MANIAQUE DU COLISÉE.
Après avoir quitté leurs guides au Colisée, Maximilian et Valentine s’avancèrent vers le centre de l’arène des gladiateurs où se tenait le dément Giovanni Massetti. Il ne les remarqua pas, ne sembla prêter pas même la moindre attention à son environnement, mais garda les yeux levés vers le ciel, le murmure d’amères malédictions s’échappant constamment de ses lèvres. À mesure que M. et Mme Morrel s’approchaient, ses paroles devinrent de plus en plus claires et ils n’eurent aucune difficulté à comprendre parfaitement leur terrible sens. Il n’était pas étonnant que les guides aient été effrayés par un tel déferlement de malédictions amères et cinglantes !
Le vicomte affligé maintenait son attitude immobile, semblable à une statue, ressemblant davantage à l’étrange création de la vive imagination d’un sculpteur qu’à un mortel vivant et respirant. Valentine fut remplie d’une tristesse indicible en le regardant et en réalisant que ce naufrage d’une humanité noble et glorieuse était le bien-aimé du cœur de Zuleika, l’être avec le destin malheureux duquel celui de la fille de Monte-Cristo était inextricablement entrelacé. Oh ! que par quelque miracle, tel que les divinités légendaires de l’Olympe étaient censées en accomplir, il puisse être restauré à la raison et à la possession d’un nom sans tache ! Mais le temps des miracles était passé, et si le jeune Italien devait être ramené à la santé mentale et disculpé de la terrible accusation pesant sur lui, qui avait causé tout ce mal, toute cette misère, cela devait se faire par des moyens terrestres et ordinaires. Peut-être étaient-ils, elle et son mari, destinés à opérer ces changements apparemment impossibles ! Qui sait ? Bien des choses tout aussi improbables étaient arrivées, et pourquoi cette transformation merveilleuse, une transformation digne de la baguette d’un puissant Prospero, ne pourrait-elle pas s’effectuer ? Valentine était une amie dévouée et une enthousiaste, et la maxime de Monte-Cristo, « Attendre et espérer », était son étoile directrice. « Attendre et espérer ! » Oh ! combien était encourageante, combien était rassurante cette devise simple et confiante !
Maximilian, de son côté, ressentait une pitié indicible tant pour le malheureux homme en face de lui que pour la belle Zuleika, l’enfant douce et tendre de son bienfaiteur, languissant et désespéré loin de là dans la luxueuse demeure palatiale de son père. La pauvre fille était entourée de toutes les bénédictions que la richesse illimitée pouvait conférer ; elle avait l’amour du comte, l’amour de Mercedes, l’amour d’Esperance et l’affection sincère de tous ceux qui la connaissaient ; mais hélas ! les richesses princières, l’amour paternel, fraternel et l’affection des amis n’étaient rien comparés à la passion qui rongeait ses entrailles, une passion désespérée et sans espoir qui n’était qu’un lourd fardeau de chagrin ! Mais cette passion était-elle tout à fait désespérée et sans espoir ? Le temps seul pouvait le dire !
M. et Mme Morrel n’étaient plus qu’à quelques pieds du malheureux jeune homme en proie à la folie, mais son attention était si absorbée par les pensées folles qui surgissaient dans son cerveau désorienté qu’il ne parvint toujours pas à déceler leur présence.
Demandant à Valentine de rester où elle était, son mari s’approcha de Giovanni et posa soudain la main sur son épaule. Le vicomte sursauta à cette interruption inattendue de sa sombre rêverie et jeta un regard hâtif à l’intrus. Ses yeux, cependant, avaient un regard vitreux, sans compréhension, n’exprimant ni surprise ni peur.
« Giovanni Massetti, dit Maximilian, écoutez-moi ! Je suis un ami ! »
Le jeune homme répondit d’une voix basse et discordante :
« Qui mentionne Giovanni Massetti ? Il y eut autrefois un homme qui portait ce nom, mais il est mort, mort au monde ! »
« Je vous ai dit que je suis un ami, reprit M. Morrel. Je suis venu pour vous sauver ! »
« Un ami ! un ami ! cria le maniaque avec un éclat de rire amer et moqueur qui transperça Maximilian de part en part comme un stylet à la pointe acérée et fit frissonner Valentine comme si elle était entrée en contact avec la glace polaire. Un ami ! un ami ! Venu pour me sauver... moi ! ha ! ha ! ha ! Un travail d’Hercule sans Hercule pour l’accomplir ! Vous êtes fou, mon pauvre ami ! D’ailleurs, je ne suis pas Giovanni Massetti... je suis un roi, un empereur ! Contemplez mon sceptre et ma couronne ! »
Il désigna son grand bâton et la couronne de feuilles de lierre entourant sa tête, pointant triomphalement et avec toute la dignité d’un monarque sur son trône.
C’était un spectacle pitoyable, au plus haut point pitoyable, que ce spectacle de l’intellect renversé, de la glorieuse lumière mentale de la jeunesse masculine qui s’était obscurcie et voilée.
Maximilian était profondément affecté, mais, sachant très bien que toute sa fermeté, sa résolution et ses ressources seraient nécessaires pour traiter avec le malheureux homme qu’il était venu aider de si loin, il contrôla son émotion et dit d’une voix relativement ferme :
« Giovanni Massetti, au nom de la femme que vous aimez, au nom de Zuleika, la fille de Monte-Cristo, je vous conjure d’être calme et de m’écouter. Je suis son ambassadeur, je viens à vous de sa part ! »
Le jeune homme porta la main à son front et sembla s’efforcer de rassembler ses sens éparpillés.
« Zuleika ? Zuleika ? murmura-t-il. La fille de Monte-Cristo ? Oui, oui, j’ai déjà entendu parler d’elle... il y a longtemps, dans le passé lugubre ! J’ai lu sur elle dans quelque livre d’histoire ou dans les vers de quelque poète oriental. Elle était une reine ! oui, elle était une reine ! Eh bien, qu’en est-il de cette Zuleika ? »
Il se tenait là comme s’il attendait qu’une romance arabe se déroule devant lui, les lèvres entrouvertes et un sourire vacant pénible à voir.
Depuis son entretien avec le vieux comte Massetti, l’espoir de Maximilian quant au succès de sa mission difficile n’avait été qu’un fil très ténu. Maintenant, ce fil était tendu à sa limite extrême, et l’ambassadeur de Zuleika sentit qu’il allait bientôt se rompre et disparaître irrémédiablement. L’amour est toujours une influence puissante sur l’homme, mais cette pauvre créature démente semblait avoir perdu jusqu’à la plus infime conception de la passion suprême de la vie, puisque le nom de Zuleika, le nom de sa fiancée, n’avait pas réussi à éveiller sa mémoire ou à toucher une corde sensible dans son sein.
Alors que Maximilian restait incertain de ce qu’il devait faire ensuite, mais hésitant encore à abandonner le malheureux vicomte à son sort, Valentine vint vers lui et, posant sa main sur son bras, dit :
« Mon mari, il est inutile de tenter d’émouvoir cet homme infortuné dans son état actuel ; son esprit est incapable d’action rationnelle. Seuls des soins et une influence apaisante peuvent lui rendre sa raison. Il faut le décider à nous accompagner dans un asile, une institution où il pourra être traité pour sa terrible maladie. »
« Tu as raison, Valentine, comme toujours, répondit M. Morrel. La voie que tu suggères est la seule à suivre en cette conjoncture. Mais comment décider Giovanni à nous accompagner ? La force ne peut être utilisée... nous n’avons aucun droit légal de le faire... et je crains fort que le vicomte ne nous suive pas de son propre chef, quelles que soient les sollicitations auxquelles nous puissions recourir. »
« Laisse cela à moi, Maximilian, répondit Valentine avec douceur et persuasion. Souviens-toi de ce que j’ai dit à propos de l’esprit et de la tendresse d’une femme. »
« Je m’en souviens, et maintenant, s’il le faut, c’est le moment de mettre leur pouvoir à l’épreuve, car j’ai totalement échoué. Mais, assurément, Valentine, tu ne proposes pas de prendre le risque de traiter avec ce pauvre homme dont l’esprit est réduit au chaos et qui pourrait, dans un accès soudain de fureur inexplicable, te faire du mal avant même que je puisse intervenir ? »
« Je propose certainement de traiter avec lui ! Je suis une enchanteresse, tu sais, et maintenant tu seras témoin d’une preuve supplémentaire et plus convaincante de la puissance de mes sorts que celle qui fut montrée en ramenant ton espoir mort à la vie ! »
Maximilian n’était pas tout à fait satisfait de la résolution héroïque de sa femme, mais elle y persista fermement et, finalement, il la laissa faire. Elle quitta ses côtés et s’approcha de Giovanni, son beau visage portant un sourire ensorcelant aussi séduisant que celui d’une valkyrie scandinave servant au festin des héros dans le Valhalla légendaire.
Les guides, qui, au milieu de leurs prières à la Sainte Vierge, avaient constamment observé les étranges agissements de leurs clients, furent à la fois stupéfaits et horrifiés lorsqu’ils virent Valentine quitter son mari et marcher hardiment vers le maniaque. Ils redoublèrent la ferveur de leurs prières et attendirent, le souffle coupé, ce qui allait se passer.
Le vicomte n’avait pas encore observé Valentine. Lorsqu’elle vint devant lui et s’arrêta, toujours souriante, il la vit pour la première fois. Laissant tomber son bâton, il joignit les mains et la regarda dans une extase d’admiration.
« Quelle belle, quelle vision céleste est-ce là ? s’exclama-t-il avec ardeur, sa voix prenant plus de caractéristiques humaines qu’elle n’en avait montré jusqu’alors. »
Valentine se tut ; elle voulait mettre Massetti complètement sous son influence avant de lui parler. Immobile et statuaire, elle se tenait là, laissant le maniaque contempler son visage à satiété.
« Qui êtes-vous, vision divine ? continua le vicomte, semblant se croire la proie d’un rêve passager. Oh ! vous êtes un esprit... une déesse comme celles qui, autrefois, présidaient aux jeux du Colisée ! Peut-être Junon elle-même ! Ne disparaissez pas de ma vue, ne devenez pas un nuage vaporeux pour vous dissoudre dans l’éther ! Oh ! parlez-moi, glorieuse apparition ! Laissez-moi entendre la mélodie céleste de votre voix et mourir en écoutant ses cadences merveilleuses ! »
Valentine, se prêtant au caprice du dément, dit sur le ton le plus séduisant qu’elle put adopter :
« Vous avez deviné juste, ô mortel ! Je suis, en effet, Junon, la reine des déesses du mont Olympe ! Par l’ordre direct de Jupiter, je vous ai cherché cette nuit ! »
Elle s’approcha de lui et lui prit la main. Il porta la sienne à ses lèvres et l’embrassa avec dévotion. Puis il plongea ses yeux dans les siens comme un être en transe. L’esprit et la tendresse de la femme avaient triomphé. Le maniaque que même la mention du nom de Zuleika n’avait pas réussi à toucher était complètement sous l’influence de Mme Morrel. Elle l’avait dompté ; elle pouvait faire de lui ce qu’elle voulait.
« Un miracle ! un miracle ! crièrent les deux cicérones simultanément. Louée soit la Sainte Vierge ! »
Maximilian n’était pas moins étonné que les guides, mais à son étonnement se mêlaient la joie et la gratitude, la joie que Giovanni fût maintenant traitable et la gratitude envers sa noble et intrépide femme qui avait opéré cette merveilleuse transformation. Il se dit que Valentine était, en effet, une enchanteresse, mais une Circé moderne qui, contrairement à son prototype antique, employait ses sorts et ses fascinations pour promouvoir le bien. Il jeta un coup d’œil à Valentine avec un sourire d’encouragement et d’approbation, attendant avec impatience la prochaine étape qu’elle entreprendrait, le prochain effort audacieux qu’elle essaierait.
Giovanni ne répondit rien au discours fantastique de Valentine, et, après avoir gardé le silence un instant, elle reprit :
« Je suis ici pour votre bien-être, pour vous aider dans vos malheurs accablants ! »
« Ah ! oui ; j’ai des malheurs, mais je les avais oubliés », dit le jeune homme en réfléchissant.
« Je suis envoyée pour vous en soulager », continua Valentine. Puis, insufflant à sa voix sa qualité la plus persuasive, elle ajouta en fixant un regard magnétique sur le vicomte : « Ma mission est de me charger de vous, de veiller à ce que vous retrouviez la santé et le bonheur. Venez avec moi ! »
« Je vous suivrai, douce vision, jusqu’au bout du monde ! » dit Giovanni avec enthousiasme.
Valentine fit signe à son mari ; il se précipita vers elle et elle murmura à son oreille :
« Envoie l’un des guides chercher un coupé. Nous ne devons pas perdre un seul instant. Le pauvre Massetti me suivra comme un chien suit son maître ! Tant qu’il est sous mon influence, il est impératif qu’il soit conduit dans un asile où il pourra être correctement pris en charge et, si possible, guéri. Sans aucun doute, les guides peuvent vous indiquer une telle institution. Usez de la plus grande célérité, Maximilian ! »
Le jeune soldat n’eut pas besoin que l’on répétât ces directives sages et humanitaires. Il donna les instructions nécessaires et bientôt le véhicule désiré fut prêt devant le Colisée. Maximilian s’était également assuré de l’adresse d’une institution curative appropriée.
Entre-temps, Valentine avait continué à employer ses tactiques couronnées de succès auprès du vicomte, qui, à chaque instant, lui cédait davantage. Lorsque le coupé fut annoncé, elle lui dit :
« Mon char attend pour vous transporter vers ma demeure olympienne. Voulez-vous m’accompagner ? »
« Vos désirs sont mes lois, ô belle déesse ! » répondit Giovanni. « Emmenez-moi où vous voudrez, pourvu que vous ne me délaissiez pas et ne me laissiez pas périr dans le désespoir ! »
Mme Morrel conduisit le jeune homme, qui ne résistait pas, jusqu’au coupé, tandis que Maximilian et les guides suivaient le couple à faible distance afin de prévenir toute incartade imprévue de la part du pauvre Massetti. Il n’y eut cependant point d’occasion pour leurs services, et le vicomte fut bientôt installé en toute sécurité dans le coupé, avec Valentine d’un côté de lui et son mari de l’autre.
Après une courte promenade durant laquelle Giovanni, qui semblait avoir perdu toute conscience de la présence de quiconque hormis Valentine, resta à la contempler silencieusement, le véhicule s’arrêta devant l’asile d’aliénés.
Massetti fut conduit dans l’institution sans la moindre difficulté. Maximilian prit alors toutes les dispositions nécessaires et le jeune homme fut placé dans des quartiers confortables. Le médecin qui l’examina déclara que son cas n’était pas sans espoir.
CHAPITRE XX.
L’ÎLE DE MONTE-CRISTO.
À l’heure fixée, le comte de Monte-Cristo et Zuleika, accompagnés d’Ali, de Peppino et de Beppo, les deux Italiens vêtus de la tenue de voyage des domestiques français, quittèrent Paris pour Marseille. À leur arrivée dans cette dernière ville, ils se rendirent immédiatement au port, où le yacht de Monte-Cristo les attendait en obéissance aux instructions télégraphiées par le comte au capitaine de l’embarcation, dont le nom était Vincenzo, et qui était un fils de Jacopo, l’ancien contrebandier, longtemps aux commandes du malheureux Alcyon, perdu dans la terrible tempête et les perturbations volcaniques en Méditerranée quelques années auparavant. Le yacht actuel était un navire nouveau et superbe, aussi rapide et aussi beau qu’un oiseau. Il était aménagé de la manière la plus complète ; la cabine, superbement tapissée et meublée, était tendue de riches tapisseries ouvragées avec art, tandis qu’ici et là, sur les parois, étaient curieusement disposés des faisceaux d’armes barbares antiques rassemblées sur le site de la vieille Carthage, dans les ruines de l’historique Babylone et même dans les tombeaux croulants de ces redoutables guerriers qui, loin dans les âges sombres de l’antiquité, avaient défendu la lointaine Cathay contre les incursions des féroces hordes tatares. Le yacht était nommé l’Haydée en l’honneur de l’aimante et dévouée esclave grecque, la mère d’Espérance et de Zuleika, qui avait rempli un rôle si important dans la vie de Monte-Cristo et avait laissé derrière elle de si tendres souvenirs.
Dès que le comte et son petit groupe furent en sécurité à bord de l’embarcation, celle-ci mit à la voile, glissant rapidement sur la vaste et étincelante étendue d’eau. Monte-Cristo et Zuleika se tenaient sur le pont, conversant agréablement et profitant du panorama changeant qui s’offrait à leur regard. L’Haydée glissa rapidement devant l’île Ratonneau, remarquable en raison de son phare imposant ; puis vint la pointe des Catalans, avec sa plage où Mercedes avait autrefois demeuré et où le malheureux marin Dantès avait vu la lumière à la fenêtre de sa chambre, en cette nuit mémorable où il était conduit vers sa captivité. À la fin, un rocher noir et menaçant se dressa devant eux, surmonté d’une sombre forteresse. En apercevant ce roc lugubre, Monte-Cristo fronça les sourcils et, entre ses dents serrées, murmura une imprécation contre la tyrannie des hommes.
« Qu’est-ce qui vous émeut ainsi, père ? » demanda Zuleika d’une voix douce, regardant son visage avec sollicitude.
« Regarde là-bas, mon enfant », répondit le comte avec une vive émotion ; « la forteresse sur ce rocher est l’maudit château d’If ! »
Zuleika jeta un regard sur la forteresse avec un sentiment de terreur et d’effroi. Elle connaissait l’histoire de la longue captivité de son père et de ses vives souffrances dans le sombre donjon de cette bâtisse rébarbative, de ses rencontres avec l’abbé Faria en ce lieu et de son évasion audacieuse qui suivit ; mais elle ne savait rien de ce qui s’était passé entre l’abbé et le marin Dantès au sujet du fameux trésor caché par le cardinal Spada dans les grottes de l’île de Monte-Cristo, ce trésor qui, détourné de l’emprise du pape Alexandre VI, avait rendu le comte si immensément riche. Sur ce sujet, son père n’avait jamais jugé bon de l’éclairer. La vue du château d’If la fit frissonner et pâlir, bien qu’en même temps elle l’attirât et l’enchaînât. Elle se serra contre Monte-Cristo et dit, d’une voix tremblante :
« Oh ! quel endroit effrayant ! Mon cœur même est glacé par son aspect sinistre ! »
« Si sinistre qu’il paraisse d’ici, mon enfant », reprit le comte, « il l’est mille fois plus à l’intérieur ! C’est la demeure choisie de la tristesse et du désespoir ! »
Il écarta doucement sa fille et se laissa aller à une profonde rêverie dans laquelle il resta plongé quelques instants. Tous les détails de son emprisonnement et les aventures saisissantes qui l’avaient suivi passèrent par son esprit en une revue rapide, et un désir ardent et irrésistible de revisiter le lieu où il avait déterré les millions de Spada s’empara tout entier de lui. Soudain, il dit au capitaine Vincenzo :
« Mettez le cap sur l’île de Monte-Cristo ! »
« À vos ordres, monsieur le comte », répondit le capitaine, et les ordres nécessaires furent aussitôt donnés. L’Haydée, obéissant promptement à son gouvernail, vira avec rapidité et grâce, s’élançant instantanément en direction de la célèbre île.
Zuleika, en entendant l’ordre de son père, lui lança un regard d’étonnement et d’anxiété. Elle s’était attendue à ce qu’ils se rendissent directement en Italie, et ce changement de cap du yacht présageait un autre programme.
« Mon enfant », dit le comte en devinant ses pensées, « je me propose de ne m’arrêter à l’île de Monte-Cristo que quelques heures ; le délai ne sera pas important, d’autant plus que nous pouvons rattraper le temps perdu en déployant toutes les voiles, et je désire te montrer quelques endroits intimement liés à mon histoire qui t’intéresseront. »
« Je serai ravie de visiter l’île de Monte-Cristo, père », répondit Zuleika. « J’en ai tant entendu parler, ainsi que de ses merveilles. Tu y possèdes un manoir, n’est-ce pas ? »
Le comte sourit en répondant :
« Pas exactement un manoir, Zuleika, mais quelque chose qui pourrait servir de substitut si nous avions besoin d’un refuge temporaire, bien que je craigne fort qu’en raison d’un long abandon, nous ne le trouvions présentement dans un état des plus déplorables. »
La curiosité de Zuleika était maintenant considérablement excitée. À quoi pouvait ressembler cette mystérieuse résidence, ou, comme son père l’appelait curieusement, ce substitut de manoir ? Ce qu’elle savait de l’île de Monte-Cristo provenait de récits fragmentaires que lui avaient faits Mercedes et son fils Albert de Morcerf, mais comme aucun de ces informateurs n’avait jamais mis les pieds sur l’île, leurs informations étaient nécessairement très vagues, bien qu’elles compensassent par le merveilleux ce qui leur manquait en précision.
À la fin, vers l’après-midi, le rivage rocheux de l’île de Monte-Cristo devint visible. Le visage du comte s’éclaira en le voyant et un frisson de plaisir le parcourut. Bien que l’Haydée fût encore à une distance considérable, il pouvait clairement distinguer le pic élevé sur lequel il s’était tenu pour regarder les contrebandiers partir dans leur tartane, La Jeune Amélie, en ce matin mémorable où, avec son fusil et sa pioche, il s’était mis en route pour poursuivre sa recherche, destinée à être chargée de tant d’émotions et couronnée d’un résultat si glorieux et si éblouissant. La lumière dorée du soleil tombait en plein sur ce pic et sur les masses de pierre environnantes, les faisant scintiller comme s’ils étaient incrustés de diamants étincelants d’un grand prix. Ici et là poussaient des oliviers et des arbustes rabougris qui se détachaient nettement sur le ciel bleu, sans nuages ; à mesure que le yacht s’approchait, leurs teintes vertes formaient un contraste saisissant avec la couleur dominante des rochers, ajoutant considérablement au caractère pittoresque de la scène sauvage et romantique présentée.
« Comme l’île est belle ! » s’exclama Zuleika avec enthousiasme, alors qu’elle s’appuyait contre le bastingage du navire et contemplait la mer.
« Oui », répondit Monte-Cristo, qui se tenait à ses côtés, « elle est, en effet, belle vue d’ici, mais une vue plus rapprochée dissipera le charme, car l’île n’est rien d’autre qu’un désert aride. »
« Quoi ! Est-ce un désert ? » demanda Zuleika avec surprise.
« Un désert parfait, mon enfant », répondit le comte, « inculte et inhabité. »
« Inhabité ! » s’écria Zuleika, fixant intensément le rivage. « J’y vois certainement de la vie ! Regarde ! Qu’était-ce ? »
« Une chèvre sauvage sautant d’un rocher à l’autre », répondit Monte-Cristo en souriant. « L’île en est pleine. Quand j’ai dit qu’elle était inhabitée, je voulais dire par des êtres humains. »
L’Haydée s’était, à ce moment, approchée aussi près que possible de l’île ; elle fut donc ancrée. Le comte ordonna alors de mettre une embarcation à l’eau, dans laquelle il descendit avec Zuleika et Ali. Un marin vigoureux prit le gouvernail, deux autres saisirent les avirons et, en quelques minutes, une petite crique fut atteinte et le débarquement effectué.
« Hommes », dit le comte en s’adressant aux marins, « vous pouvez maintenant retourner au yacht. Quand vous me verrez arriver sur la plage et agiter mon mouchoir trois fois, revenez nous chercher. »
« À vos ordres, monsieur le comte », répondit le timonier au nom de l’équipage. Ses mots furent accompagnés par la chute des avirons et l’embarcation s’élança vers l’Haydée.
« Tu es maintenant sur l’île de Monte-Cristo », dit le comte à Zuleika en lui prenant la main pour la guider. « Prépare-toi à voir ce que tu as appelé ses merveilles ! »
« Ce seront, sans aucun doute, des merveilles pour moi, en tout cas », répondit la jeune fille en souriant.
Le Nubien se tenait devant son maître, la tête découverte, attendant respectueusement ses ordres.
« Passe en avant, Ali », dit le comte, « et vois si tout est en ordre. »
Le Nubien fit un profond salaam à la manière orientale et s’empressa de partir.
Le comte et sa fille suivirent à pas lents. En marchant, ils dérangèrent des troupes de sauterelles, qui bondirent avec un battement d’ailes bourdonnant et s’enfuirent devant eux. Cela amusa Zuleika, mais elle ne put réprimer un cri d’effroi lorsqu’occasionnellement un lézard vert à l’aspect répugnant émergeait de sous les pierres disjointes à ses pieds mêmes et s’enfuyait précipitamment à la recherche d’une cachette plus sûre. Parfois aussi, ils voyaient des chèvres sauvages qui dressaient leurs oreilles et les fixaient de leurs grands yeux ouverts, puis, se rassemblant pour un saut, bondissaient sur les rochers et disparaissaient.
Enfin, Monte-Cristo et Zuleika rejoignirent le Nubien, qui s’était arrêté à côté d’un énorme rocher qui semblait être resté depuis des siècles là où il était tombé des falaises au-dessus. Une épaisse croissance buissonnante de myrte sauvage et d’épines en fleurs avait poussé autour, et sa surface était recouverte d’une mousse de couleur émeraude. Le comte et sa fille s’arrêtèrent également, le premier jetant un regard autour de lui et vers la vaste pierre avec une satisfaction évidente.
« Rien n’a été touché depuis ma dernière venue », dit-il, comme pour lui-même ; puis, se tournant vers Ali, il ajouta : « Démasque l’entrée des grottes ! »
Le Nubien sortit un levier rouillé d’un recoin où il l’avait manifestement caché autrefois, en enfonçant la pointe sous le rocher ; puis il exerça une pression forte et constante sur le levier, et la grande pierre se déplaça lentement, révélant une ouverture circulaire au milieu de laquelle se trouvait une dalle carrée portant en son centre un anneau de fer. Dans cet anneau, Ali inséra son levier et, avec un effort puissant, souleva la dalle de son emplacement. Un escalier descendant apparemment dans les entrailles de la terre fut révélé, et des profondeurs sombres s’échappa un flux d’air humide et méphitique.
Zuleika recula de frayeur. Tout ce qui s’était passé depuis qu’ils étaient arrivés au rocher était étrange, déconcertant et terrifiant pour elle. Les jours de l’enchantement étaient-ils revenus ? Ali était-il un puissant sorcier comme le prétendu oncle d’Aladdin dans le vieux conte arabe, ou était-elle simplement sous l’empire d’un rêve désordonné ? Ses genoux tremblaient sous elle et elle fit mine de fuir, mais son père la saisit par le bras et son visage souriant la rassura.
« Ne crains rien, Zuleika », dit-il d’un ton apaisant. « Nous allons visiter mon palais souterrain. C’est tout. »
À ce moment, l’atmosphère de l’escalier était devenue purifiée et Monte-Cristo dit à Ali :
« Descends et illumine les grottes. Quand tout sera prêt, donne le signal habituel. »
Le fidèle serviteur entra dans l’ouverture et disparut dans l’escalier. Bientôt, un délicieux parfum oriental s’éleva. Ce fut suivi par une illumination vive du gouffre béant, puis vint un long sifflement résonnant.
« Ali nous avertit que tout est préparé pour notre réception », dit Monte-Cristo à Zuleika. « Viens, ma fille ! »
Il descendit l’escalier le premier, Zuleika le suivant dans un état d’esprit difficile à décrire. Elle n’avait plus peur maintenant, mais ses sensations étaient d’une nature extrêmement particulière. La nouveauté et la singularité de l’aventure l’attiraient plutôt, bien qu’en même temps, elle ressentît une sorte de réticence à s’y essayer. Cependant, l’ouverture était maintenant aussi claire que le jour, et à mesure qu’ils descendaient, le parfum enivrant augmentait en intensité jusqu’à ce qu’il fût presque comme si des hectares de tubéreuses avaient soudainement fleuri et rempli les cavernes de leur fragrance capiteuse.
Au bas de l’escalier, Ali les reçut, les conduisant dans une vaste chambre qui avait manifestement possédé une grande splendeur autrefois, mais qui était à présent terne et couverte de poussière, comme si elle avait été désertée depuis longtemps. C’était l’appartement dans lequel Monte-Cristo, sous le nom de Sinbad le Marin, avait accueilli le baron Franz d’Épinay des années auparavant, mais le brocart cramoisi, travaillé de fleurs d’or, bien qu’il tapissât encore la chambre comme à l’époque, était maintenant fané et rongé par les mites, tandis que le tapis de Turquie dans lequel les pieds du baron s’enfonçaient jusqu’au cou-de-pied, ainsi que la tapisserie suspendue devant les portes, étaient dans le même état. Le divan dans l’alcôve avait été percé par les vers, et les fourreaux d’argent du faisceau d’épées arabes qui le surmontaient étaient ternis, seules les gemmes sur les poignées des armes conservant leur éclat. La lampe en verre de Venise, autrefois si belle, suspendue au plafond, qu’Ali avait remplie et allumée, était également ternie et son globe délicatement façonné était fissuré de haut en bas. Monte-Cristo contempla tristement cette scène de ruine et de délabrement, mais il ne la contempla qu’un instant. Puis il se tourna vers Zuleika et dit :
« Mon enfant, ceci fut autrefois mon salon et sa beauté fixait les yeux de tous ceux qui le voyaient, mais je l’ai déserté et le temps a fait son œuvre, aidé par la négligence — sa beauté n’est plus ! Dois-je lever un autre spectre du passé et te montrer son occupant d’autrefois ? »
« Certes, je le vois devant moi, n’est-ce pas ? » dit Zuleika en regardant tendrement son père.
« Pas comme il était, mon enfant, pas comme il était. Attends ici quelques instants, avec mon fidèle Ali pour garde et protecteur, et j’invoquerai l’apparition fantastique ! »
Comme il parlait, il souleva la tapisserie fanée, révélant la porte menant à l’appartement intérieur ; ouvrant cette porte et la refermant derrière lui, il fut perdu de vue ; la tapisserie retomba à sa place, masquant le point d’entrée.
Après une brève absence, il reparut vêtu de son fameux costume tunisien, mais celui-ci, hélas ! avait aussi perdu sa gloire première comme tout le reste dans cette demeure souterraine abandonnée. Pourtant, les vestiges étaient là — le bonnet rouge avec le long gland de soie bleue ; le gilet de drap noir brodé d’or ; le pantalon rouge foncé ; les grandes guêtres amples de la même couleur, brodées d’or comme le gilet ; les pantoufles jaunes ; le cachemire autour de sa taille, et le petit cangiar recourbé passé dans sa ceinture.
Zuleika le regarda avec stupéfaction. Dans sa parure fanée, ternie et rongée par les mites, il ressemblait en vérité à une apparition fantastique, un fantôme pittoresque du passé.
« Viens, Zuleika », dit-il, « puisque je suis dans ma tenue de fête, visitons la salle à manger ! »
Il écarta la tapisserie une fois de plus et ouvrit à nouveau la porte menant à l’autre appartement. Zuleika entra et le comte la suivit, Ali restant dans la chambre extérieure pour prévenir toute surprise ou intrusion. La merveilleuse salle à manger était exactement la même que le baron d’Épinay l’avait vue. Ici, le temps semblait avoir été défié. Le marbre dont l’appartement magnifique était construit était aussi brillant et beau que jamais, les bas-reliefs antiques d’une valeur inestimable étaient bien conservés, et les quatre superbes statues avec des corbeilles sur leurs têtes étaient encore à leurs places dans les coins de la pièce oblongue et toujours parfaites, bien qu’aucune pyramide de fruits splendides ne remplît plus les corbeilles. Au centre de la salle à manger, la table à manger se dressait toujours avec ses plats d’argent et ses assiettes en porcelaine japonaise. C’était à cette table que le baron d’Épinay et Maximilian Morrel avaient pris cette merveilleuse préparation verte, cette clé vers la porte des rêves divins, le hachisch d’Alexandrie, le hachisch d’Abou-Gor. C’était à cette table que Maximilian, en tombant sous l’influence de la drogue puissante, avait eu son premier aperçu de sa bien-aimée Valentine après sa mort supposée ; c’était à cette table qu’il avait été réuni à elle en s’éveillant de son rêve de hachisch. C’était dans cette pièce qu’Haydée avait avoué son amour pour Monte-Cristo et avait été pressée contre son cœur.
Tous ces souvenirs affluèrent sur le comte alors qu’il se tenait là à contempler les alentours. La pensée d’Haydée le fit presque fondre en larmes, mais il refoula les gouttes salées et, prenant Zuleika tendrement dans ses bras, s’écria, d’une voix pleine d’émotion :
« Oh ! Haydée, Haydée, je t’ai perdue, mais tu vis à nouveau pour moi dans ce trésor béni que tu m’as légué — notre fille chérie ! »
Zuleika passa ses bras autour du cou de son père et l’embrassa avec ferveur.
« Je ne sais pas », dit-elle avec effusion, « quels souvenirs, quelles associations cette pièce rappelle, mais elle t’a fait penser à ma mère et je la bénis ! »
Lorsqu’ils furent tous deux calmés, Monte-Cristo dit à sa fille :
« Il y a encore un autre appartement pour nous à voir. Allons-y. »
Ils entrèrent dans la chambre attenante. C’était un appartement étrangement meublé. De forme circulaire, il était entouré d’un large divan qui, tout comme les murs, le plafond et le sol, était recouvert de ce qui avait été de magnifiques peaux de lions à crinière des Atlas, de tigres du Bengale rayés, de panthères tachetées du Cap, d’ours de Sibérie et de renards de Norvège, mais toutes ces fourrures élégantes qui étaient éparpillées en profusion, les unes sur les autres, avaient été mangées par les mites et les vers et pourries par l’humidité, de sorte qu’elles tenaient à peine ensemble. Le divan était celui sur lequel le baron d’Épinay s’était allongé, et les chibouques, aux tuyaux de jasmin et aux embouts d’ambre, qu’il avait vus, préparés de telle sorte qu’il n’était point besoin de fumer deux fois la même pipe, étaient toujours à leurs places et étaient les seules choses dans toute la pièce à avoir échappé intactes aux griffes des années. Cette chambre était brillamment éclairée par l’éclat de plusieurs grandes lampes d’argent et d’or terni suspendues au plafond et faisant saillie des murs, et la salle à manger était éclairée de la même façon.
Zuleika se tenait au milieu de toute cette grandeur déchue, perdue dans l’émerveillement, totalement déconcertée par ce qu’elle contemplait. Elle ne prononça pas une seule syllabe, car les mots étaient inadéquats pour exprimer sa profonde stupéfaction.
Monte-Cristo se jeta sur le divan d’où s’éleva un nuage de poussière étouffante. Prenant l’un des chibouques dans lequel une réserve de tabac turc restait encore, il l’alluma et commença à fumer.
Zuleika vit maintenant que le parfum lourd et délicieux dont le palais-grotte était rempli provenait de l’encens qui se consumait dans un énorme vase en malachite placé au centre de cette chambre déconcertante.
Après avoir tiré quelques bouffées de fumée du chibouque, Monte-Cristo retira l’embout d’ambre de ses lèvres et, se levant, dit :
« Vous avez maintenant vu ma demeure souterraine, Zuleika, cette demeure où, par le passé, je cherchais refuge contre le monde et consolation à mes maux. Elle vous semble le produit du sortilège d’un puissant magicien et, en vérité, il en fut ainsi, mais ce magicien était la bonne fortune et le sortilège était une richesse colossale, à l’influence vaste et subtile de laquelle toutes les nations et toutes les terres cèdent une soumission servile et une obéissance implicite ! Vous ne connaissez pas l’histoire romanesque et incroyable de cette demeure, ma fille, et je n’ai nullement l’intention de vous la conter, car votre jeune esprit pourrait à peine la concevoir. Contentez-vous donc de ce que vous avez contemplé. Gardez-le dans votre mémoire si vous le voulez, soit comme une réalité, soit simplement comme une vision passagère, mais ne mentionnez jamais, je vous en conjure, cette aventure devant moi ou devant toute autre âme vivante ! J’ai eu confiance en vous, mon enfant ; payez de retour cette confiance en obéissant strictement à ce souhait, que dis-je, à cet ordre qui est le mien ! Ces grottes appartiennent au passé et à l’oubli ; au passé et à l’oubli, par conséquent, qu’elles soient consignées ! Promettez-moi de faire ce que je désire ! »
Stupéfaite par ce discours étrange, que le Comte prononça d’une voix tremblante d’émotion, autant que par toutes les merveilles inexplicables qu’elle avait vues, Zuleika répondit, sur un ton empreint d’agitation :
« Je promets, je promets solennellement, mon père, de remplir vos injonctions à ce sujet à la lettre près ! J’ai la curiosité d’une femme et l’inclination d’une femme pour le bavardage », ajouta-t-elle avec un léger sourire, « mais pour votre cher amour, je les réprimerai toutes deux, du moins en ce qui concerne ce palais souterrain vraiment merveilleux et notre visite d’aujourd’hui ! »
« Et vous tiendrez parole, ma noble enfant ! » dit Monte-Cristo en la regardant avec tendresse et admiration. « À présent, je vais retirer ce costume de Tunis dans lequel j’ai été, sans aucun doute, extrêmement ridicule à vos yeux, car vous êtes tout à fait ignorante des associations qui l’entourent et qui me le rendent cher, qui l’ennoblissent, pour ainsi dire, au-delà de tout autre costume que j’aie jamais porté ! »
Zuleika leva les mains en signe de protestation, s’exclamant :
« Vous ne pourriez, cher père, paraître ridicule à mes yeux, quel que fût le vêtement dont vous seriez revêtu ! »
Monte-Cristo sourit d’un air approbateur, mais un peu incrédule, et quitta l’appartement circulaire. Lorsqu’il revint, il était vêtu du costume qu’il portait en quittant le yacht.
« Jetez un dernier regard autour de vous, Zuleika », dit-il d’un ton qu’il s’efforçait en vain de rendre ferme. « Nous sommes maintenant sur le point de quitter cet endroit pour toujours ! »
Il lui prit la main et la fit sortir de la pièce. Lentement, et comme avec regret, ils traversèrent la salle à manger et l’appartement dans lequel ils étaient entrés les premiers, gagnant l’escalier et se préparant à l’emprunter. Au pied des marches, Monte-Cristo s’arrêta et se tourna vers Ali. Il était d’une pâleur livide et tremblait légèrement. Par un effort puissant, il maîtrisa toutefois son agitation.
« Ali, » dit-il d’une voix qui résonna étrangement aux oreilles de Zuleika, « tout est-il prêt ? »
Le fidèle Nubien, à peine moins affecté que son maître, s’inclina affirmativement.
« Alors adieu, grottes de Monte-Cristo ! » s’écria le Comte avec exaltation. « Adieu pour toujours ! »
Il monta précipitamment l’escalier, entraînant presque Zuleika avec lui. Ali resta en bas.
Lorsqu’ils atteignirent l’air libre, ils s’arrêtèrent jusqu’à ce que le muet les rejoignît ; puis le petit groupe regagna la plage, où Monte-Cristo agita son mouchoir par trois fois. En obéissance à ce signal, l’embarcation quitta immédiatement le yacht et fut rapidement ramenée vers le rivage.
Quelques instants plus tard, le Comte, Zuleika et Ali étaient déposés en sécurité sur le pont de l’Haydée et le vaillant petit navire tourna sa proue vers la côte italienne.
Monte-Cristo et sa fille, avec Ali à une courte distance d’eux, restèrent à observer attentivement l’île qui disparaissait rapidement. Le Comte était plus agité et plus pâle qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Des tremblements nerveux secouaient son corps et ses dents étaient fermement serrées. Le visage habituellement impassible du fidèle muet nubien portait une expression d’horreur absolue. Zuleika regarda son père, puis le serviteur. Elle ne savait que penser de leur émotion étrange et inexplicable. Posant sa main sur l’épaule du Comte, elle allait lui parler, pour tenter de calmer son agitation, quand soudain une forte explosion retentit sur l’île de Monte-Cristo et une énorme colonne de fumée noire jaillit dans les airs.
Le Comte se couvrit le visage de ses mains comme pour occulter la vue. Ali tomba prostré sur le pont, pressant son visage convulsé contre les pieds de son maître.
« Qu’était-ce, oh ! mon père, qu’était-ce ? » s’écria Zuleika, se serrant contre le Comte dans une folle terreur.
« Le palais souterrain de l’île de Monte-Cristo n’est plus ! » répondit-il tristement. « À mon commandement, il remplaça par sa magnificence les grottes rudes et informes, à mon commandement, il a péri ! »
Tandis qu’il parlait, l’île rocheuse se perdait graduellement de vue dans le lointain, et l’Haydée filait sur les vagues de la Méditerranée comme quelque glorieux oiseau aquatique en plein vol.
CHAPITRE XXI.
ZULEIKA APPREND LA VÉRITÉ.
Rien ne survint pour entraver la progression de l’Haydée et, après une traversée rapide et plaisante, le beau navire jeta l’ancre dans le port de Civita Vecchia, la principale cité maritime des États pontificaux, qui doit son origine à l’empereur Trajan. Les strictes réglementations de quarantaine du lieu causèrent un bref délai, que Monte-Cristo et Zuleika supportèrent avec une impatience mal dissimulée, mais la période requise par la loi pour la purification finit par expirer et les voyageurs obtinrent l’autorisation officielle de poursuivre vers Rome. Ils en profitèrent immédiatement et furent en peu de temps installés confortablement dans la Ville Éternelle, dans les meilleurs appartements qu’offrait l’Hôtel de France.
Le premier soin du Comte fut d’envoyer sa carte à M. et Mme Morrel, qui se hâtèrent aussitôt vers son salon, où les salutations les plus cordiales furent échangées. Que Monte-Cristo pût être à Rome n’étonnait pas le moins du monde Maximilian et Valentine, qui étaient pleinement conscients de son habitude de faire soudainement son apparition dans des endroits inattendus sans mobile apparent, mais la présence de Zuleika en cette conjoncture critique les surprit et les remplit de consternation. Quelle réponse devaient-ils lui faire lorsqu’elle s’enquerrait de Giovanni ? Comment le fait de sa triste condition pouvait-il lui être caché alors que tout Rome le savait et que c’était le sujet de conversation courant de la ville ? Valentine avait écrit plusieurs lettres à la jeune fille depuis son départ de Paris, mais elle n’y avait traité que de généralités ; elle s’était scrupuleusement abstenue de l’informer du véritable état des choses, espérant contre toute espérance qu’elle aurait finalement quelque nouvelle réjouissante à communiquer. Le Comte, cependant, soulagea rapidement le mari et la femme dévoués de leur anxiété. Il savait aussi bien qu’eux que sa fille ne pouvait manquer d’apprendre bientôt que le vicomte était un maniaque et préféra lui annoncer lui-même la terrible nouvelle. Aussitôt, donc, que les salutations furent terminées, avant que Zuleika ne pût murmurer à Mme Morrel la question qui tremblait sur ses lèvres, la redoutable interrogation sur son amant et le lieu où il se trouvait, il dit, sur un ton calme :
« Maximilian et Valentine, vous vous demandez sans doute pourquoi nous sommes venus à Rome, quelle est notre affaire ici. Je vais vous le dire. Nous sommes venus disculper un homme infortuné, le vicomte Giovanni Massetti, d’une accusation terrible qui pèse depuis longtemps sur lui. »
M. et Mme Morrel échangèrent des regards. C’était le moment pour eux de parler, d’avouer leur mission à Monte-Cristo.
« Comte, » dit Maximilian en désignant son épouse, « nous sommes également venus ici pour la même tâche. Zuleika a confessé son amour pour le jeune Italien à Valentine, qui a extrait d’elle la nature de l’accusation à laquelle vous venez de faire allusion. Pardonnez-nous d’avoir agi sans votre autorisation, mais nous désirions réussir avant de vous confesser le rôle que nous avions pris dans cette affaire. »
Monte-Cristo sourit.
« Vous n’avez aucun pardon à me demander, » dit-il doucement, très affecté par cette preuve de dévouement envers sa fille et, à travers elle, envers lui-même ; « au contraire, vous avez ma gratitude autant que celle de Zuleika ! Mais quel succès avez-vous rencontré ? »
« Hélas ! aucun d’importance pour le moment, » répondit M. Morrel tristement.
« Un tel résultat était à prévoir, » reprit le Comte gravement. « Vous n’aviez aucune preuve pour établir l’innocence de Giovanni et il vous était impossible d’en obtenir. J’ai la preuve, une preuve concluante ! Lorsque le moment approprié arrivera, je la produirai, laverai la tache sur son nom et confondrai ses ennemis ! »
« Dieu merci ! » s’exclamèrent simultanément M. et Mme Morrel, Valentine prenant Zuleika dans ses bras, l’embrassant et la serrant contre son sein.
« Mais, » poursuivit Monte-Cristo, jetant un regard inquiet vers sa fille, « le malheureux jeune homme doit d’abord être pris en main et guéri ! »
Maximilian et Valentine échangèrent de nouveau des regards. Ils se sentaient soulagés. Le Comte savait tout. Il faisait la révélation graduellement, avec précaution. Ils attendirent silencieusement d’autres développements, retenant leur souffle. Le cœur de Valentine battait presque audiblement. Zuleika s’arracha de ses bras et regarda son père avec des yeux anxieux et étonnés.
« Guéri ? » répéta-t-elle d’une voix tremblante. « Giovanni est-il malade ? »
« Il l’est, mon enfant, » répondit le Comte.
Que dirait-il ensuite ? Combien allait-il divulguer ? Sûrement pas la totalité de la vérité effroyable ! Ces pensées traversèrent comme l’éclair l’esprit de M. et Mme Morrel. Maximilian se tenait comme une statue, immobile, pâle, regardant Monte-Cristo comme un criminel condamné regarde son bourreau. Valentine saisit la main de son mari et la tint comme dans un étau.
Zuleika fixait les Morrel ; elle ne pouvait comprendre leur action, leur intérêt suspendu. Puis son regard revint sur son père et, pour la première fois, elle vit que, malgré son calme apparent, il était lui aussi sous la domination d’une intense émotion.
« Père ! » s’écria-t-elle, joignant ses mains en supplique, « que voulez-vous dire ? Vous dites que Giovanni est malade, mais votre regard exprime plus que vos paroles ! De quelle effroyable maladie a-t-il été frappé ? Dites-le-moi, je vous en conjure ! Je serai forte, je le supporterai ! »
« Mon enfant, » dit le Comte d’un ton solennel, « alors rassemble tout ton courage, toute ta fermeté à ton aide ! Le jeune Massetti, accablé par ses ennuis, est tombé en proie à une maladie mentale ! »
« Mon Dieu ! mon Dieu ! » gémit Zuleika dans l’angoisse, « voulez-vous dire qu’il a perdu la raison, qu’il est un lunatique ? »
« Tel est, hélas ! le cas ! Mais, ma fille, aie confiance en moi ! Je le trouverai et la science effectuera sa guérison ! »
La pauvre fille, étourdie par la terrible nouvelle de la condition de son amant, resta un instant les yeux fixés, pétrifiée, sur son père. Les larmes refusaient de venir à son secours. Puis elle chancela, tituba comme si elle avait été soudainement frappée par un projectile lourd, et tomba en défaillance dans les bras tendus de Valentine. Maximilian aida sa femme à la placer dans un fauteuil, après quoi il saisit le cordon de la sonnette.
« Pour quoi allez-vous sonner ? » demanda Monte-Cristo, qui s’était précipité aux côtés de sa fille.
« Pour de l’eau-de-vie, » répondit M. Morrel, la main toujours sur le cordon. « Cela la ranimera. »
« Ne vous souciez pas de l’eau-de-vie, » répliqua le Comte, alors qu’il tirait de sa poche une petite fiole contenant un liquide à l’aspect rouge et, ouvrant la bouche de Zuleika, y versa huit gouttes du liquide. « Ceci est l’élixir de l’abbé Faria, un puissant remède qui n’a jamais manqué son effet ! Il agira comme un charme ! Regardez ! Il fait déjà son office ! »
Alors qu’il prononçait ces mots, Zuleika bougea légèrement dans le fauteuil, puis ouvrit les yeux et regarda autour d’elle avec égarement. Presque immédiatement, cependant, elle réalisa qu’elle s’était évanouie et le sens complet de la révélation terrible, bien que faite avec précaution, de son père lui revint. Elle enfouit son visage dans ses mains, frissonna de la tête aux pieds, et alors les gouttes scintillantes ruisselant à travers ses doigts dirent que les larmes étaient enfin venues pour la calmer. Valentine se pencha sur elle, caressant doucement ses cheveux de jais et s’efforçant de manière féminine de l’apaiser, tandis que le Comte et Maximilian regardaient avec des visages anxieux, attendant que le toucher et l’influence de Mme Morrel fissent leur œuvre.
Soudain, Zuleika retira ses mains de son visage baigné de larmes, se redressa dans le fauteuil et, fixant son regard sur Monte-Cristo, dit, d’un ton bas, faible et haletant qui trahissait la profondeur, l’intensité de son émotion :
« Père, vous avez parlé de trouver Giovanni ! A-t-il disparu ? »
Le Comte comprima ses lèvres, hésitant à répondre. Il souhaitait garder autant que possible la vérité redoutable. Il craignait l’effet sur sa fille de l’annonce saisissante que le jeune Massetti errait parmi les ruines du Colisée comme un second Roi Lear sur la lande désolée. Mais Maximilian vint rapidement à son secours.
« Il n’est nul besoin de trouver le vicomte, » dit-il. « Il a déjà été trouvé et est actuellement sous traitement dans une institution appropriée, où il est à la fois à l’aise et content. »
Zuleika jeta un regard reconnaissant à M. et Mme Morrel. Monte-Cristo saisit la main de Maximilian et la pressa chaleureusement.
« Vous avez fait cela, mon ami, » dit-il, son visage s’éclairant, « et je vous en remercie ! »
« Ne me remerciez pas, » répondit le mari en regardant tendrement et avec admiration son épouse ; « remerciez Valentine, car c’est elle qui a formé le plan et l’a mené à exécution avec succès ! »
Mme Morrel baissa les yeux et une couleur plus vive se répandit sur son charmant visage.
« Vous êtes un ange, Valentine ! » s’exclama Monte-Cristo avec enthousiasme. « Maximilian disait tout à l’heure qu’aucun succès d’importance n’avait encore couronné vos efforts unis, mais son affirmation était trop modeste. Votre succès a été remarquable ; vous avez fait le premier pas que je comptais effectuer et simplifié ma tâche à un degré marqué. Je vous suis profondément redevable, à tous deux. »
M. et Mme Morrel levèrent les mains et secouèrent la tête en signe de protestation.
« La dette est tout entière de notre côté, » dit Maximilian avec dépréciation, « et quoi que nous puissions faire, nous ne pourrons jamais l’acquitter. Nous vous devons le bonheur de nos vies ! »
Monte-Cristo changea la conversation ; il s’attribuait peu de mérite pour les bienfaits qu’il avait conférés à ses semblables, considérant que chaque bonne action de sa part contribuait à expier les terribles catastrophes qu’il avait causées dans la poursuite de sa vengeance implacable contre ses ennemis d’autrefois.
« Dites-moi, » dit-il en s’adressant à M. Morrel, « quelle est la condition présente du vicomte. Est-il en voie de guérison ? »
Maximilian regarda précipitamment en direction de Zuleika ; la pauvre fille l’observait attentivement, attendant avec impatience sa réponse. Sa voix était quelque peu instable lorsqu’il répondit :
« Depuis qu’il a été placé dans l’institution dont je vous ai parlé, il a reçu les soins les plus proches et les plus habiles, mais ses progrès sont très lents, presque imperceptibles, bien que le médecin qui le soigne n’ait jamais cessé de nous assurer qu’il recouvrera finalement la pleine possession de sa santé et de ses sens. »
« Oh ! emmenez-moi auprès de lui, emmenez-moi auprès de lui immédiatement ! » cria Zuleika en se levant. « Ma place est à ses côtés ! Je le soignerai, je le guérirai ! »
Monte-Cristo jeta un coup d’œil à Maximilian, qui secoua la tête négativement et chuchota à l’oreille du Comte :
« Il ne sera jamais bon de l’emmener auprès de lui maintenant ; le choc de le voir serait trop grand ! Il ne la reconnaîtrait même pas… il ne reconnaît personne ! »
Zuleika devina assez de ce qui se passait pour réaliser que Maximilian s’opposait à ses souhaits, s’efforçait de l’empêcher d’aller vers son amant, de subvenir à ses besoins. Elle se précipita vers son père, passa ses bras autour de son cou et, le regardant avec pitié et supplication, s’exclama :
« Oh ! emmenez-moi vers Giovanni, emmenez-moi vers lui ! Ne refusez pas la prière la plus ardente de votre fille aimante et obéissante ! Ne la refusez pas, oh ! mon père bien-aimé, ne la refusez pas ! »
Monte-Cristo fut touché jusqu’au plus profond de son âme ; M. et Mme Morrel furent également affectés. Le Comte, cependant, décida instantanément ce qui devait être fait. Tendre, compatissant, embrassant sa fille, il lui dit d’une voix apaisante :
« Mon enfant, pour le moment, il est préférable que tu n’ailles pas auprès de Giovanni. Je le verrai pour toi et, sans délai, mettrai en opération un plan dont je ne doute pas qu’il résultera en sa prompte guérison. Je connais un médecin merveilleux dont l’habileté est si grande qu’il peut presque rendre la vie aux morts. Il appartient à la race méprisée des Juifs, mais c’est un homme bon autant que merveilleux. Il se nomme le Dr Israël Absalon et il réside ici à Rome, à l’intérieur des murs du Ghetto évité et exécré, près du Mont Capitolin. Je vais aller le trouver immédiatement et l’emmener auprès du jeune Massetti. Mon enfant, sois assurée que ce savant hébreu accomplira un autre miracle et te rendra ton amant dans toute la gloire de son esprit et de sa virilité ! Contente-toi donc de rester où tu es pour une brève période, avec notre amie dévouée Valentine comme compagne et réconfort. »
« Oui, Zuleika, » dit Mme Morrel de façon persuasive, « contente-toi de rester avec moi. Je ne te quitterai pas, ne serait-ce qu’un instant. Nous parlerons de Giovanni, du bonheur et de la joie que l’avenir réserve pour vous deux, et, crois-moi, les heures passeront sur des ailes rapides ! »
Tandis que Valentine parlait, elle dégagea doucement la jeune fille du cou de son père et passa son bras amoureusement autour de sa taille fine. La tête de Zuleika s’affaissa sur l’épaule de son amie.
« Je cède aux sollicitations de mon père et aux vôtres, Valentine, » dit-elle avec soumission. « Vous êtes plus âgée et plus sage que moi et ce que vous dites est sans doute ce qu’il y a de mieux. Je resterai et me fierai au médecin merveilleux. »
« J’ai beaucoup entendu parler de ce Dr Absalon depuis que je suis à Rome, » dit M. Morrel en s’adressant à Monte-Cristo. « Le commun peuple le regarde comme un magicien et les classes supérieures comme un charlatan rusé, mais, si son habileté scientifique légitime est généralement niée, son succès brillant et merveilleux, même dans des cas que les meilleurs médecins romains ont abandonnés comme désespérés, est universellement admis. »
« Le Dr Absalon n’est ni un magicien ni un charlatan, » répondit Monte-Cristo chaleureusement, « mais un médecin de la plus grande expérience et des plus hautes capacités possibles. Il est courbé sous le poids des années et de l’étude ardue, pourtant son œil est aussi vif et sa perception aussi aiguë que s’il était un jeune homme de vingt ans. Nul homme ne connaît ni son âge ni son histoire. Je l’ai rencontré il y a longtemps à Athènes, où j’ai eu la bonne fortune de le sauver des griffes d’une foule hurlante de ruffians qui s’étaient saisis de lui et étaient sur le point de l’égorger comme un sorcier parce qu’il avait recueilli dans sa hutte et guéri de la peste un misérable Grec qui avait été jeté dans les rues pour y mourir ! Pour moi, il sauvera Giovanni ! »
« Mais, » dit Maximilian, alors qu’une pensée soudaine lui vint à l’esprit et le remplit de consternation, « le Dr Absalon ne peut pratiquer en dehors du Ghetto que par subterfuge et au risque d’être jeté en prison ! Il ne sera pas autorisé à visiter le vicomte Massetti ! »
Le Comte de Monte-Cristo se redressa fièrement et son sourire particulier passa sur son visage.
« Je m’en chargerai ! » dit-il de manière impressionnante.
Zuleika fut laissée avec Mme Morrel et, accompagné de Maximilian, Monte-Cristo partit immédiatement pour le Ghetto.
CHAPITRE XXII.
LE MÉDECIN MERVEILLEUX.
Une marche rapide d’une demi-heure amena le Comte et son compagnon à l’une des deux portes dans le mur du Ghetto, ou quartier des Juifs de Rome. Monte-Cristo frappa à un guichet et un policier apparut immédiatement. C’était un jeune homme portant un uniforme militaire. Sa veste était boutonnée jusqu’au menton, un cordon jaune et un gland bouclés avec grâce sur la poitrine. Ses mains étaient gantées de coton blanc, un casque orné de cuivre était sur sa tête et à son côté pendait une épée, tandis que sur le col de sa veste le numéro de son régiment brillait en chiffres dorés. La tenue de l’homme était soldatesque et il avait manifestement vu du service sur le terrain. Le Comte s’adressa à lui en italien, l’informant que lui et M. Morrel désiraient visiter le Ghetto, tout en exhibant leurs passeports. Après avoir examiné les papiers et constaté qu’ils étaient en bonne et due forme, le policier ouvrit la porte et les visiteurs entrèrent dans les enceintes bondées et sales du quartier des Juifs.
« Mon Dieu ! quelle odeur infecte ! » s’exclama M. Morrel en portant à son nez son mouchoir saturé d’eau de Cologne, tandis qu’ils se hâtaient à travers les ruelles étroites et encombrées d’ordures.
« L’atmosphère n’est pas celle d’une boutique de parfumeur ! » répondit le Comte en riant. « Mais elle semble convenir aux enfants d’Israël, car ils y prospèrent et s’y multiplient comme les moineaux dans l’air pur et les champs verdoyants de l’Angleterre ! »
« Je les plains ! » dit Maximilian.
« Les goûts diffèrent », répliqua Monte-Cristo, philosophe. « Je parierais que dans tout ce quartier, nous ne trouverions pas un seul Juif qui mangerait une perdrix dans cet état de décomposition partielle qu’un Français juge des plus savoureux ! »
« Quel endroit étrange et grossier », dit M. Morrel après un bref silence. « On dirait une cité du lointain Orient. Personne, soudainement transporté ici, n’imaginerait être au cœur de Rome. »
« Cela ressemble beaucoup à la Judengasse de Francfort-sur-le-Main », répondit le Comte, « et c’est tout aussi ancien, bien que beaucoup plus vaste. Mais les Allemands sont plus progressistes et libéraux que les Romains, car les portes qui fermaient la Judengasse ont été supprimées en 1806, tandis que celles du Ghetto subsistent et sont, comme vous l’avez vu, sous la garde de la police, qui soumet chaque personne entrant ou sortant à une surveillance étroite. Déjà au XVIIe siècle, les portes de la Judengasse n’étaient fermées à clé qu’à la tombée de la nuit, après quoi aucun Juif ne pouvait s’aventurer dans une autre partie de Francfort sans s’exposer à une lourde amende en cas d’arrestation, alors qu’ici, à notre époque, en ce siècle de lumières et de tolérance religieuse, les portes du Ghetto restent closes jour et nuit, et les pauvres Israélites, victimes du fanatisme et de préjugés déraisonnables, sont traités pire que les parias de l’Hindoustan ! Rome est la Ville Éternelle, et en vérité, ses défauts sont aussi éternels qu’elle-même ! »
Monte-Cristo avait manifestement déjà visité le Ghetto, car il semblait parfaitement familier avec ses ruelles tortueuses et ses passages obscurs, poursuivant sa route sans hésitation ni besoin de demander son chemin. Apparemment, cela ne contenait pour lui aucune curiosité ni surprise. Pour M. Morrel, au contraire, qui se trouvait pour la première fois entre ces murs, cela présentait une suite infinie de merveilles. Les bâtiments l’impressionnèrent particulièrement. Ils semblaient avoir été érigés dans une antiquité reculée et formaient d’étranges et curieuses combinaisons de bois et de pierre, d’aspect très pittoresque. La plupart ne mesuraient pas plus de huit ou dix pieds de large et s’élevaient sur quatre étages, ressemblant davantage à des clochers nains qu’à des maisons. On ne voyait aucun édifice neuf ou moderne dans aucune direction. Beaucoup de bâtiments étaient en ruine et certains semblaient sur le point de s’effondrer, tandis qu’ici et là, de grands amas de décombres informes marquaient l’endroit où d’autres s’étaient écroulés. Comme ils passaient devant l’un de ces tas, bien plus grand que les autres, Maximilian attira l’attention de Monte-Cristo. Le Comte y jeta un coup d’œil et dit :
« C’était autrefois la demeure du vieux Isaac Nabal, connu des siens comme Isaac le Prêteur, mais surnommé par les Romains Isaac l’Usurier. Il était immensément riche et prêtait son or à des taux exorbitants aux nobles romains extravagants et impécunieux. Isaac n’avait ni femme ni enfant, mais il était si avide de gain qu’il gardait sa maison constamment remplie de locataires. La demeure était peut-être la plus ancienne de tout le Ghetto. Des bruits étranges s’y faisaient entendre chaque nuit, causés par la chute de plâtre ou de cloisons. Il n’était pas rare qu’un locataire soit soudainement tiré de son sommeil par un fracas et se retrouve meurtri et en sang. Pourtant, le vieux Isaac refusait obstinément de faire des réparations. Il affirmait que l’édifice délabré durerait aussi longtemps que lui, et il n’avait pas tort, car une nuit, il s’effondra tout entier sur lui et il périt au milieu des décombres avec trente autres personnes, tous ceux qui se trouvaient dans cette vieille masure à ce moment-là. Cette catastrophe s’est produite il y a vingt ans. »
« Les maisons tombent-elles souvent ici ? » demanda M. Morrel, jetant un regard inquiet autour de lui vers les bâtiments délabrés.
« Très souvent », répondit le Comte. « L’âge et la vétusté finiront par toutes les faire tomber, tôt ou tard. »
« Alors, au nom du ciel, pressons-nous, de peur d’être écrasés sous quelque ruine soudaine ! » dit Maximilian. « Les maisons surplombent la rue aux étages supérieurs au point de se rejoindre presque dans les airs. Si l’une d’elles tombait, il n’y aurait aucune échappatoire ! »
« N’ayez crainte, Maximilian ! » répondit Monte-Cristo en souriant. « Un célèbre astrologue m’a un jour assuré que j’avais la vie sauve, et si je m’en sors, vous vous en sortirez aussi ! »
Les rez-de-chaussée des maisons étaient pour la plupart occupés par des boutiques de toutes sortes et les étages supérieurs servaient de logements. Des marchands juifs se tenaient sur le seuil des magasins et des femmes juives, certaines très belles, étaient parfois visibles aux fenêtres des étages. Les rues étaient bondées de piétons des deux sexes et, ici et là, des groupes d’enfants joufflus aux cheveux noirs jouaient.
Maximilian fut étonné de remarquer que la plupart des hommes qu’ils croisaient ôtaient leur chapeau devant Monte-Cristo et que certains le saluaient par son nom.
« Vous semblez être assez bien connu des Israélites », dit-il enfin.
« Oui », répondit le Comte, « beaucoup d’entre eux me connaissent. J’ai eu de fréquentes occasions de les consulter sur des questions importantes. Ce sont des gens avisés et dignes de confiance. »
À ce moment, Monte-Cristo et M. Morrel atteignirent une ruelle plus étroite et plus sombre que toutes celles qu’ils avaient traversées jusqu’alors. Le Comte s’y engagea et, après avoir mené son compagnon sur une courte distance, s’arrêta devant un bâtiment terne mais bien conservé. Il se distinguait de ses voisins par l’absence de boutique au rez-de-chaussée et par le fait qu’il était hermétiquement clos du bas jusqu’en haut. Il semblait inhabité.
« Nous sommes arrivés à destination », dit Monte-Cristo. « C’est la demeure du docteur Absalom. »
Maximilian le regarda avec étonnement.
« La maison est déserte », dit-il. « Ne vous êtes-vous pas trompé ? »
« Non. C’est bien ici. »
« Je crains alors que le médecin ne l’ait quittée, et peut-être même le Ghetto. »
Monte-Cristo sourit.
« Vous ne le connaissez pas », dit-il. « Ses habitudes et sa manière de vivre sont très particulières. Préparez-vous à être grandement surpris ! »
En parlant ainsi, il se dirigea vers la porte de la demeure close et y frappa cinq coups sonores, trois très rapidement et deux très lentement. Les sons semblèrent résonner dans toute la maison comme si elle était non seulement inhabitée, mais aussi dépourvue de meubles. Plusieurs minutes s’écoulèrent, mais aucune réponse ne fut donnée au signal de Monte-Cristo ; personne ne vint en réponse à son appel. Le Comte tenait sa montre en main et ses yeux étaient fixés sur le cadran.
M. Morrel devint légèrement impatient ; il dit à son compagnon, d’un ton triomphant :
« Je vous avais bien dit que la maison était déserte, et j’avais raison ! »
Le Comte sourit à nouveau, mais ne répondit rien, gardant toujours les yeux fixés sur le cadran de sa montre.
« Dix minutes ! » dit-il, et il répéta son signal, mais cette fois ne frappa que trois coups rapides. Comme précédemment, aucune réponse ne vint.
Maximilian était très intéressé et non sans amusement, les agissements du Comte étaient si singuliers.
« Quinze minutes ! » dit enfin Monte-Cristo en rangeant sa montre et en donnant un coup long et retentissant sur la porte.
L’effet fut instantané. Le portail pivota sous une influence invisible, comme par magie, révélant un long couloir nu et sombre, mais aucun signe de vie humaine n’était visible.
L’intérêt et l’amusement de M. Morrel se changèrent en stupeur et en étonnement ; il était totalement mystifié et désorienté.
« Le petit peuple de Rome n’a pas tout à fait tort dans son estimation de ce docteur Absalom ! » murmura-t-il. « Cela ressemble vraiment à de la magie ! »
« Bah ! » répliqua Monte-Cristo, avec une impatience qu’il montrait rarement. « Le savant hébreu est contraint de prendre ses précautions ; voilà tout. Suivez-moi, et quoi que vous puissiez voir ou entendre, si vous voulez que notre entreprise soit couronnée de succès, ne dites pas un mot, ne faites pas un bruit, jusqu’à ce que je vous en donne la permission ! »
Le Comte entra dans le couloir, suivi par son ami perplexe et stupéfait. Aussitôt, la porte se referma sans bruit derrière eux et ils se trouvèrent dans une obscurité épaisse. Monte-Cristo prit M. Morrel par la main, le guidant jusqu’à ce que leur progression soit complètement bloquée par ce qui semblait être le fond du couloir. Là, le Comte s’arrêta et prononça quelques mots en hébreu. Une faible réponse vint promptement au-delà du couloir dans la même langue, et aussitôt la lumière d’une lampe jaillit sur les visiteurs. Une porte s’était ouverte et, sur le seuil, se tenait l’échantillon d’humanité le plus étrange que Maximilian eût jamais contemplé. Le nouveau venu était un vieillard au dos voûté, avec une longue barbe blanche descendant jusqu’à la taille et une abondance de cheveux neigeux s’échappant d’un bonnet de velours pourpre, sur le côté duquel pendait un gland d’un cramoisi éclatant. Il portait un long caftan persan de satin rose, richement et magnifiquement brodé d’or, de larges pantalons orientaux de velours rouge et des chaussons en peau de tigre richement ornés. Sur ses doigts longs et osseux étincelaient plusieurs bagues en diamant, sans aucun doute d’une immense valeur, et une grappe d’émeraudes brillantes magnifiquement serties dans l’or ornait sa poitrine. Cette vision singulière de luxe, de richesse et de somptuosité orientales tenait la lampe, qui était en bronze travaillé et ressemblait à celles trouvées parmi les ruines de l’ancienne Pompéi, au-dessus de sa tête ; à sa lumière, Maximilian put voir que ses yeux étaient vifs et perçants et que son visage dénotait la plus haute intellectualité.
« Qui est-ce qui tire ainsi le sage de ses méditations ? » demanda le vieillard d’une voix remarquablement juvénile. Cette fois, il s’exprimait en italien.
« Quelqu’un qui vous a servi par le passé, oh ! docteur Absalom », répondit Monte-Cristo, utilisant également la langue d’Italie, « et qui sollicite aujourd’hui un service en retour. Souvenez-vous de la foule d’Athènes et du Franc qui s’interposa pour vous sauver de la destruction ! »
Le vieillard abaissa sa lampe et la tint tout près du visage de son célèbre visiteur ; puis il s’écria avec joie :
« Bienvenue, Edmond Dantès, Comte de Monte-Cristo ! Bienvenue dans la demeure de votre dévoué serviteur Israël Absalom ! Tout ce qu’il pourra faire pour vous servir sera fait, quel qu’en soit le prix ! »
Puis, pour la première fois, il remarqua que le Comte n’était pas seul et fixa ses yeux perçants sur M. Morrel avec un regard de suspicion et d’interrogation.
« L’un de mes plus chers amis, M. Maximilian Morrel, capitaine dans l’armée française », dit Monte-Cristo en réponse à ce regard. « Vous pouvez avoir en lui une confiance aussi pleine qu’en moi-même. »
Le docteur Absalom s’inclina profondément devant M. Morrel et, sans un mot de plus, ouvrit la voie vers une pièce intérieure. C’était une vaste chambre, fermée comme le devant de la maison, brillamment illuminée par un immense lustre suspendu au plafond, dans lequel brûlaient vingt bougies de cire de diverses teintes. La pièce était pourvue de tout l’appareil et de l’attirail d’un laboratoire de chimie moderne, contenant également de nombreux instruments et machines étranges, tels que ceux qui aidaient les recherches et les travaux des disciples de l’alchimie d’autrefois.
Au centre de la pièce se trouvait une vaste table couverte de gigantesques tomes reliés en parchemin et de rouleaux de manuscrits jaunis. Derrière cette table se dressait une immense chaise à haut dossier, d’un travail antique élaboré, ressemblant au trône de quelque souverain asiatique d’un passé lointain. Le médecin s’assit dans ce fauteuil après avoir installé ses visiteurs, chacun sur un divan turc commode et confortable.
Maximilian remarqua que le sol de la pièce était recouvert de tapis persans doux et élégants et que les murs étaient tendus de tapisseries d’une beauté exquise. Monte-Cristo l’avait averti de se préparer à être grandement surpris, mais le déploiement somptueux de richesse, de luxe et de goût du docteur Absalom, au milieu du Ghetto immonde et délabré, le laissa néanmoins absolument stupéfait. Le Comte l’avait également mis en garde de ne pas parler sans sa permission — une injonction inutile, car le jeune Français était trop émerveillé pour articuler une syllabe.
Après s’être assis, le sage hébreu, qui semblait être un homme d’affaires autant qu’un homme de science, demanda au Comte de lui exposer en quoi il pouvait le servir. Là-dessus, Monte-Cristo raconta succinctement l’histoire du vicomte Massetti, parla de sa maladie mentale, de son internement dans l’asile d’aliénés, et finit en demandant au médecin s’il pouvait et voulait le guérir.
« J’ai déjà entendu parler quelque peu de ce malheureux jeune homme », répondit le docteur Absalom, « et le fait de son aliénation m’a été rapporté, mais avant d’exprimer une opinion sur ce que ma science peut accomplir dans son cas, j’ai besoin des détails. »
Le Comte fit un signe à M. Morrel qui, ayant maintenant en partie recouvré son calme, se mit immédiatement à donner au vieil Hébreu les informations qu’il demandait. Lorsqu’il eut terminé, le docteur Absalom dit d’un ton calme et confiant :
« Comte de Monte-Cristo, le cas est clair. Je peux guérir ce jeune Italien frappé et je le ferai ! »
« J’en étais sûr ! » s’écria le Comte avec joie et triomphe. M. Morrel n’en fut pas moins ravi, mais en même temps, il ne pouvait se sentir aussi confiant que son ami dans la capacité du Juif à tenir sa promesse.
Le médecin échangea quelques mots en hébreu avec Monte-Cristo. La réponse de ce dernier sembla lui donner entière satisfaction, car il dit en italien :
« Dans ce cas, il n’y aura aucune opposition, ni de la part des autorités de Rome, ni de celles de l’asile d’aliénés. Je serai à l’asile demain à midi, parfaitement préparé à rendre à Massetti la santé et la raison ! »
Le Comte et Maximilian se levèrent et, en faisant leurs adieux au sage, furent conduits par lui jusqu’au couloir. Ils furent bientôt dans la rue et gagnèrent la sortie du Ghetto aussi rapidement que possible.
CHAPITRE XXIII.
UN MIRACLE MODERNE.
Monte-Cristo, dont le pouvoir et l’influence semblaient être absolument illimités, se présenta le lendemain matin à l’asile d’aliénés où le vicomte Massetti était en traitement, muni d’un permis du secrétaire d’État papal, le cardinal Monti, autorisant le médecin hébreu, le docteur Israël Absalom, à prendre en charge le cas du noble patient. Le directeur de l’institution haussa les épaules lorsque ce permis lui fut présenté par M. Morrel, qui avait accompagné le Comte dans le but de le présenter à ce fonctionnaire.
« Messieurs », dit-il dans un excellent français, « je suis tenu de respecter ce papier, mais je proteste solennellement contre le fait de confier le patient à ce charlatan hébreu, et je me lave les mains de toute responsabilité en la matière ! »
« Monsieur le directeur », répondit Monte-Cristo d’un ton digne, « malgré les affirmations répétées de votre médecin, qui s’occupe du jeune Massetti depuis son arrivée ici, prétendant que sa maladie était entièrement curable, il n’a fait que peu, sinon aucun progrès avec le patient, qui est aujourd’hui toujours aliéné. Le docteur Absalom, quand bien même il serait un charlatan comme vous le soutenez, ce que, vous me pardonnerez, je ne puis admettre, ne saurait faire un échec plus manifeste et plus complet ! »
« Monsieur le Comte », dit le directeur froidement, n’appréciant visiblement pas la franchise de Monte-Cristo, « tout ce que la science la plus avancée peut faire a été fait. L’aliénation est une maladie lente et difficile à guérir ; il faut du temps pour obtenir des résultats et il faudra bien un an avant que le vicomte puisse, même dans les circonstances les plus favorables, être totalement rétabli. »
« Votre expérience donne à votre opinion le droit au respect », répondit le Comte avec une froideur égale, « mais je ne puis cependant accepter cette opinion comme définitive. »
« Comme il vous plaira », dit le fonctionnaire avec hauteur. « Après que votre médecin juif, s’il l’est réellement, aura vainement administré ses remèdes et inutilement marmonné ses incantations, vous serez bien heureux que le praticien régulier de l’asile reprenne les fonctions dont vous jugez aujourd’hui bon de le priver si sommairement. »
« Peut-être », répondit le Comte en souriant. « Il est de mon credo de ne jamais mépriser la science, sous quelque forme qu’elle se présente ! »
Le directeur s’inclina avec une politesse satirique.
À midi précis, le docteur Absalom arriva. Il avait abandonné sa tenue voyante et fantastique de la veille et était apparu dans la tenue de ville ordinaire d’un Européen. S’il avait semblé imposant à Maximilian dans sa maison du Ghetto, il lui paraissait encore plus imposant maintenant, dépouillé de tous ses accessoires orientaux et ne comptant pour son effet que sur le merveilleux aspect intellectuel de son visage seul. Le seul article de luxe qu’il eût sur lui était une canne massive à pommeau d’or sur laquelle son âge le forçait à s’appuyer lourdement.
Monte-Cristo et M. Morrel le reçurent avec la plus grande courtoisie et déférence, mais le directeur le remarqua à peine et dissimula avec difficulté son dégoût. Le sage hébreu, cependant, était habitué à la manière incivile dont les Italiens traitaient les gens de sa nation et ne montra pas le moindre signe de mécontentement, bien que le Comte et Maximilian pussent à peine se retenir de s’offusquer du comportement insultant du fonctionnaire.
Sans tarder, le docteur Absalom fut conduit à la chambre du jeune Massetti par le médecin qui, jusqu’alors, s’était occupé du patient. C’était un homme d’un certain âge, mais qui, bien qu’Italien, montra un respect marqué pour le vieil Hébreu à l’aspect noble. Monte-Cristo et M. Morrel accompagnèrent les deux savants, le premier confiant dans le pouvoir du docteur Absalom de tenir sa promesse, le second espérant son succès tout en en doutant.
Lorsque le groupe entra dans l’appartement du maniaque, le médecin italien dit à son confrère juif :
« Docteur Absalom, j’aimerais beaucoup assister à votre mode de traitement. Me permettriez-vous de rester dans la pièce ? »
« Certainement », répondit l’Hébreu. « Je n’ai absolument rien à cacher ; mais », ajouta-t-il avec des yeux pétillants, « je vous préviens à l’avance que vous ne serez pas plus instruit après avoir assisté à mes opérations et à leur résultat que vous ne l’êtes actuellement ! »
Le vicomte était assis dans un grand fauteuil, le visage enfoui dans ses mains. À l’entrée des quatre hommes, il murmura sans lever les yeux :
« Pourquoi la belle vision m’a-t-elle quitté ? Pourquoi la divine Junon me refuse-t-elle la lumière de sa présence ? »
Le docteur Absalom regarda ses compagnons en guise d’interrogation.
« Il veut parler de Valentine, ma femme », expliqua Maximilian. « Elle a eu recours à un petit artifice pardonnable pour l’attirer ici. »
« Qu’on la fasse venir immédiatement », dit l’Hébreu. « J’aurai besoin d’elle. »
« Mais », objecta Monte-Cristo, « Mme Morrel s’occupe de ma fille, la fiancée de ce pauvre jeune homme, qui est terriblement abattue par le terrible malheur de son amant et ne peut être laissée seule. »
« Sa fiancée ! » s’exclama le docteur Absalom. « Mieux encore ! Qu’on l’amène aussi ! J’aurai besoin d’elle également ! »
« Vous serez obéi, docteur », dit Monte-Cristo, et M. Morrel fut immédiatement envoyé à l’Hôtel de France avec pour instruction de revenir sur-le-champ avec sa femme et Zuleika.
Lorsqu’ils furent arrivés et que leur présence dans une pièce adjacente fut annoncée au docteur Absalom par Maximilian, l’Hébreu dit :
« M. Morrel, conduisez votre femme ici, je vous prie, et vous, Monsieur le Comte, allez auprès de votre fille et restez avec elle jusqu’à ce que je vous appelle. Dites à la pauvre enfant de prendre courage ! Que son amant lui sera rendu ! »
Monte-Cristo quitta la chambre, suivi de Maximilian, qui revint instantanément avec Valentine.
« Mme Morrel », dit le médecin juif, « allez vers le patient et prenez sa main. »
Valentine fit ce qui lui était demandé. À son contact, le vicomte sursauta en s’écriant d’un ton de ravissement extrême :
« Divine Junon, pardonnez-moi ! Je vous ai offensée ! Je croyais que vous m’aviez abandonné, mais j’étais dans l’erreur, car vous êtes ici ! »
Il fixa ses yeux sur elle, la contemplant comme une personne en extase, sans prêter la moindre attention aux autres dans l’appartement. Valentine jeta un coup d’œil au docteur Absalom, qui quitta lentement sa place, glissant furtivement aux côtés de Massetti. Se redressant à toute sa hauteur, il étendit les mains au-dessus de la tête de Giovanni ; presque aussitôt, l’aliéné retomba dans son fauteuil comme poussé par une force colossale et irrésistible ; puis il ferma les yeux, tombant dans un sommeil calme et paisible. Valentine, libérée de son étreinte, restait là à regarder, perdue dans une stupéfaction muette. Maximilian était également stupéfait par cette démonstration prompte du pouvoir de l’Hébreu, mais le médecin italien, qui avait observé avec attention, lui murmura à l’oreille :
« Le Juif est un magnétiseur ; c’est tout ; du moins, tout ce qui a été révélé jusqu’à présent ! »
Cependant, le docteur Absalom continuait de maintenir ses mains au-dessus de la tête du patient, laquelle s’inclinait de plus en plus jusqu’à finir par reposer sur sa poitrine. Pendant un instant encore, l’Hébreu maintint sa position ; puis il retira ses mains, tira une petite fiole de la poche de son manteau et la déboucha ; aussitôt, une odeur puissante et subtile envahit l’appartement, obligeant Valentine, Maximilian et le médecin italien à respirer péniblement, comme s’ils étouffaient.
« Qu’est-ce donc ? » haleta M. Morrel en saisissant l’Italien par le bras.
« Je l’ignore, » répondit ce dernier. « Mais regardez Massetti ; son visage est violet, la teinte préliminaire de la mort ! Si le Juif tue le patient, rien ne pourra le sauver de la fureur de la populace romaine ! »
L’odeur subtile gagna en intensité et le visage du vicomte passa du violet à une pâleur cendreuse.
« Il est mort ! » s’écria l’Italien. « Docteur Absalom, vous êtes un meurtrier ! »
L’Hébreu agita la main avec autorité et, d’un regard empreint de la plus grande dignité et sévérité, dit :
« Taisez-vous et attendez ! »
Il reboucha la fiole, la remit dans sa poche et ouvrit une fenêtre. L’air frais inonda la pièce et, peu à peu, l’odeur oppressante s’évanouit.
Le patient était toujours d’une pâleur livide. Le docteur Absalom prit son pouls, comptant les battements à l’aide de sa montre. Un sourire de satisfaction s’épanouit sur son visage intellectuel.
« Le remède a fait son œuvre ! » dit-il. « Place maintenant à la seconde et vitale application ! Quoi qu’il puisse arriver, » ajouta-t-il avec insistance en se tournant vers le médecin italien, « je vous somme, sous peine de votre vie, de ne pas interférer ni de m’interrompre ! »
Sortant une autre fiole, plus grande que la première, il la souleva et la secoua, examinant son contenu avec la plus grande attention. Les observateurs, profondément intéressés et quelque peu impressionnés, virent un fluide vert brillant scintiller à la lumière du soleil. Satisfait de son examen, l’Hébreu déboucha la fiole ; puis, ouvrant la bouche du patient, il versa le liquide émeraude goutte à goutte, lentement, dans sa gorge. Pendant quelques secondes après cela, aucun changement ne fut perceptible chez Massetti. Il restait assis, endormi dans son fauteuil, la tête penchée, et la teinte livide de son visage demeurait inchangée. Le docteur Absalom avait de nouveau tiré sa montre de son gousset, partageant son attention entre le cours du temps et l’observation attentive du patient. Le silence dans la pièce était si profond que le tic-tac régulier de la montre était distinctement audible dans toutes ses parties.
Soudain, Giovanni commença à frissonner. Une convulsion violente s’ensuivit, le secouant de la tête aux pieds et déformant effroyablement son visage, ses mains se recroquevillant comme une bande de papier grattée avec un couteau. Son état était effrayant à voir. Maximilian et l’Italien regardaient avec anxiété, retenant leur souffle. Valentine, incapable de supporter le spectacle, se détourna, l’émotion et la terreur se disputant la maîtrise de son esprit. L’Hébreu, cependant, n’était que nerfs et confiance. Lorsqu’un quart d’heure se fut écoulé, il rangea sa montre. La convulsion de Massetti avait cessé, ses mains s’étaient décrispées et sa pâleur surnaturelle avait fait place à une légère rougeur. Il était incliné dans son fauteuil comme s’il était plongé dans un sommeil réparateur. Bientôt, ses lèvres s’entrouvrirent.
« Zuleika ! » murmura-t-il. « Ô ! ma bien-aimée ! »
Le docteur Absalom lança au médecin italien un regard significatif et triomphant.
« Le patient rêve, » dit-il, « et c’est bon signe ; il rêve de sa fiancée qu’il avait totalement oubliée dans sa folie, un autre bon signe ! Mon traitement fonctionne ! Je vais réussir ! » Se tournant vers Maximilian, il ajouta : « Aidez-moi à placer le vicomte sur son lit, je vous prie. »
M. Morrel s’exécuta avec empressement et Massetti fut immédiatement étendu sur sa couche dans une position confortable. Le docteur Absalom prit à nouveau son pouls, le comptant comme auparavant avec sa montre ; puis il dit :
« Le patient peut maintenant se réveiller à tout moment, mais il est probable que quinze minutes s’écouleront d’abord. Que le Comte et sa fille soient mandés. »
Maximilian ouvrit la porte et fit signe vers l’extérieur. Monte-Cristo et Zuleika entrèrent.
« Mon enfant, » dit l’Hébreu en prenant la main de cette dernière pour la conduire au chevet de son amant, « contemplez votre fiancé ! Il dort paisiblement et rêve de vous ! Il y a un instant, il a prononcé votre nom ! Courage, ma fille, courage ! Le pire est passé ! Les nuages se dissipent de l’esprit du jeune homme pour laisser place à la clarté et à la perfection ! Restez ici, là où je vous place ! Il est important qu’en s’éveillant, le regard du patient se pose sur vous ! »
Zuleika, stupéfaite et déconcertée, contemplait son amant et résistait avec peine à l’impulsion de se jeter à son cou.
Monte-Cristo, Maximilian, Valentine et le médecin italien se regroupèrent à une courte distance, attendant et observant. Leur empressement et leur anxiété étaient intenses.
Cinq minutes, dix minutes passèrent, puis quinze. Au moment où la montre du docteur Absalom marquait le quart d’heure, le vicomte ouvrit tout à coup les yeux. Ils se posèrent sur Zuleika. L’intérêt anxieux des spectateurs était à son comble. Le Comte, M. Morrel, Valentine et l’Italien se penchèrent en avant, retenant leur souffle. Giovanni porta la main à son front, poussa un soupir léger, puis se redressa, regardant la fille de Monte-Cristo avec égarement. Enfin, il parla.
« Zuleika, chère Zuleika ! » dit-il faiblement, mais avec une grande tendresse, tout en étendant les bras vers elle. La jeune fille jeta un regard au docteur Absalom. Celui-ci désigna Giovanni et sourit. Elle comprit instantanément sa permission et se jeta dans les bras de son amant.
« Giovanni, cher Giovanni, » murmura-t-elle, « tu es redevenu toi-même, n’est-ce pas ? »
« Moi-même, Zuleika ? Ai-je jamais été autrement ? »
« Tu as été très malade, Giovanni. »
« Ah ! oui. C’est la raison pour laquelle je suis ici. » Jetant un regard autour de lui, il ajouta : « Il y a là ton père aussi, mais qui sont ces étrangers avec lui ? »
« Les médecins, et deux de nos plus dévoués amis, M. Morrel et sa femme. »
Le vicomte se laissa retomber sur la couche et prit la main de Zuleika dans la sienne, la serrant chaleureusement.
« Je me sens faible et épuisé, » dit-il, « oh ! si faible et épuisé, mais un poids terrible et écrasant semble avoir été retiré de mon cerveau ! »
Il parlait de façon rationnelle. Le docteur Absalom avait accompli un miracle moderne : la raison du jeune homme était pleinement restaurée !
Le Comte et Maximilian échangèrent des regards ravis. Les yeux de Valentine étaient humides de larmes de joie. Quant à Zuleika, sa coupe de bonheur était pleine. Le docteur Absalom souriait placidement. Le médecin italien s’avança et lui prit la main.
« Je vous félicite, » dit-il cordialement. « Votre talent est tout simplement stupéfiant ! »
L’Hébreu s’inclina profondément.
« Docteur, » dit-il, « j’ai rempli ma promesse et ma part du travail est achevée. Le reste vous appartient. Vous devez reprendre la charge du patient et restaurer ses forces. »
Sur ces mots, le vieux savant reprit son chapeau, salua les personnes présentes et, s’appuyant lourdement sur sa canne à pommeau d’or, quitta lentement l’appartement.
Monte-Cristo le suivit, exprimant son enthousiasme et sa gratitude ; tirant de sa poche une énorme liasse de billets de banque, il l’offrit à l’Hébreu, mais ce dernier refusa fermement de l’accepter.
« Je me souviens de la populace athénienne, M. le Comte ! » dit-il avec insistance.
Alors qu’ils passaient devant le bureau du directeur, ce dernier en sortit.
« Eh bien ? » dit-il à Monte-Cristo. « Le Juif a échoué, évidemment ! »
« Il a réussi ! » répondit le Comte avec un sourire de triomphe.
« Vous ne voulez pas me faire croire que le patient a recouvré la raison ! » s’exclama le directeur.
« C’est précisément ce que je veux vous dire ! » répliqua vivement Monte-Cristo.
« Hum ! il y a quelque tour de passe-passe là-dessous ! » cria le fonctionnaire en retournant dans son bureau et en fermant brusquement la porte derrière lui.
Le médecin italien reprit la charge du vicomte Massetti, Zuleika et Valentine le soignant à tour de rôle. En deux semaines, le jeune homme quitta l’asile aussi pleinement rétabli dans son corps que dans son esprit.
CHAPITRE XXIV.
UNE RENCONTRE DÉSESPÉRÉE.
Lorsque le vicomte Massetti quitta l’asile d’aliénés, Monte-Cristo lui procura un logement à l’hôtel de France où il pouvait être près de lui et de sa fille. Durant la période de convalescence du jeune Italien, le Comte s’était abstenu de lui communiquer les détails de la vile conspiration révélée par Peppino, mais sitôt le fiancé de Zuleika installé à l’hôtel, il lui en livra tous les détails stupéfiants. Massetti ne fut pas étonné, car il soupçonnait depuis longtemps au moins une partie de la vérité, mais son indignation contre le vieux Pasquale Solara ne connut aucune limite, et intérieurement il jura de tirer sur lui une vengeance prompte et complète, bien que le Comte l’eût averti d’être extrêmement prudent et de ne pas compromettre le succès de ses opérations en sa faveur par une quelconque démarche irréfléchie. Monte-Cristo n’informa pas le jeune Italien de ses plans, se méfiant de sa fougue et de son impétuosité naturelles, mais l’exhorta à se contenter de laisser la poursuite du plan de réhabilitation entièrement entre ses mains. Le Comte avait également instruit le vicomte qu’à la suite des révélations de Peppino, il n’avait plus aucune objection à son union avec Zuleika et que le mariage aurait lieu immédiatement après l’établissement complet et public de son innocence aux yeux du monde. À cette nouvelle, l’ardent jeune homme fut comblé de bonheur ; la certitude de son bonheur prochain et la tendresse que la jeune fille manifestait à son égard compensaient dans une large mesure toutes ses épreuves et ses tortures, mais en même temps, il s’impatientait du délai nécessaire pour lui rendre la possession d’un nom et d’une réputation immaculés, pensant que Monte-Cristo était bien trop prudent et lent.
Il était désormais autorisé à voir Zuleika presque constamment et leurs tête-à-tête amoureux étaient de la nature la plus délicieuse et la plus passionnée. Ils passaient des heures ensemble sur le vaste balcon supérieur de l’hôtel dans la douceur du crépuscule italien et les soirées au clair de lune, discourant de ces douces et tendres futilités si précieuses aux amants et si insipides pour les gens terre-à-terre dont les jours d’attachement romantique sont révolus. Parfois, cependant, leur conversation prenait un caractère plus pratique ; ils parlaient de leurs projets pour l’avenir, du lieu où ils iraient lors de leur voyage de noces et de ce qu’ils feraient avant de s’installer dans l’existence calme et paisible d’une joie matrimoniale sereine. Ils avaient décidé d’élire domicile de façon permanente à Paris ; ainsi, ils seraient toujours proches de Monte-Cristo, d’Esperance et de Mercedes, proches d’Albert de Morcerf et de sa femme, proches de ces amis des amis, Maximilian et Valentine Morrel ; de plus, dans la gaie capitale française, la ville des villes, tout en profitant au maximum, ils pourraient échapper à toute allusion au passé de Giovanni, ce qu’ils ne pourraient absolument pas espérer s’ils s’installaient à Rome, où chaque fois que le jeune couple apparaîtrait en public, le vieux scandale, la vieille accusation contre le vicomte seraient sans aucun doute commentés de manière fraîche et peut-être venimeuse.
À l’occasion, lorsque Zuleika était avec son père ou en compagnie de Mme Morrel, le jeune Massetti faisait de longues promenades à la campagne dans le but de respirer l’air libre et d’augmenter sa force par le biais d’un exercice sain. Durant ces promenades, il évitait toute personne rencontrée, le désir de Monte-Cristo étant qu’il évitât scrupuleusement d’être remarqué.
La nouvelle de la soudaine et merveilleuse guérison de Massetti s’était répandue dans tout Rome, mais les gens secouaient la tête lorsqu’ils en parlaient et se ralliaient à l’opinion exprimée par le directeur de l’asile d’aliénés, selon laquelle le docteur Absalom avait utilisé quelque tour dont l’influence ne pourrait être permanente, mais se dissiperait bientôt, moment où le pauvre vicomte abusé tomberait instantanément dans un état mental pire qu’auparavant.
Sans nul doute, le comte Massetti apprit le retour de son fils à la santé mentale et corporelle, mais il n’y prêta aucune attention, continuant avec fierté et hauteur à ignorer le fait de l’existence de Giovanni. Monte-Cristo n’avait pas rendu visite au vieil et inflexible noble pour deux raisons : il craignait que son indignation ne prenne le dessus sur lui lors d’une entrevue et, de plus, il savait qu’il serait tout à fait inutile d’approcher le Comte sans être armé de la complète justification du jeune Massetti.
Au cours de l’une de ces promenades déjà évoquées, le vicomte s’aventura beaucoup plus loin que d’habitude. C’était une matinée lumineuse, douce et joyeuse, et l’éclat réjouissant du soleil, le vert brillant des arbres, les odeurs parfumées des fleurs et de l’herbe, le gazouillis de la vie des insectes et les chants sauvages et enivrants des oiseaux contribuaient tous à l’attirer et à lui faire oublier les injonctions de Monte-Cristo quant à rester hors de la vue des passants.
Il remarquait à peine dans quelle direction il marchait ou quelle route il prenait, se laissant aller à une rêverie insouciante et délicieuse, pleine des plaisirs du dolce far niente. Il avait fixé ses yeux sur le sol et déambulait tranquillement lorsqu’il prit soudain conscience que quelqu’un approchait. Il leva précipitamment les yeux. Le piéton était encore à quelque distance, mais ses lourds souliers résonnaient sur le gravier de la grand-route. C’était visiblement un vieil homme et un paysan. Il tenait un bâton dans sa main droite et son grand chapeau à larges bords était légèrement rabattu sur son visage, comme pour le protéger de la chaleur du soleil. Giovanni était sur le point de s’écarter vers un petit bois de châtaigniers au bord de la route pour attendre que le nouveau venu fût passé, mais en jetant un second coup d’œil sur lui, quelque chose de familier dans son aspect l’arrêta soudainement, et par l’une de ces impulsions inexplicables qui s’emparent parfois d’un homme, il s’arrêta et attendit.
Le paysan avait également remarqué Giovanni et son action, mais il ne ralentit pas son allure, ne semblant pas enclin à accorder la moindre attention à celui-ci. Il continua sa route en trottinant, atteignit le vicomte et passa devant lui sans même un signe de tête en guise de salutation. Mais Massetti, en sursaut, le reconnut. Une bouffée de rage au visage et tout le sang bouillant dans ses veines, il se retourna, bondit après le vieil homme et posa la main sur son épaule. Le paysan s’arrêta brutalement, se retourna à son tour, et une imprécation farouche lui échappa des lèvres. Il toisa le jeune Italien courroucé de la tête aux pieds, avec mépris et hostilité.
« Pourquoi m’arrêtez-vous ? » dit-il rudement. « Je ne vous connais pas. »
« Mais moi, Pasquale Solara, je vous connais ! » s’écria le vicomte. « Nous nous rencontrons à point nommé et dans un lieu approprié ! L’occasion que j’ai attendue longtemps et impatiemment est enfin arrivée ! Vous sentirez le poids écrasant de ma vengeance ! Vous répondrez devant moi de vos crimes méprisables et contre nature ! Pasquale Solara, vil misérable qui avez vendu votre propre fille à un sort pire que la mort, ignoble scélérat qui n’avez pas respecté les diktats de l’hospitalité, je suis Giovanni Massetti ! »
Tout en parlant, il sauta devant le berger morose, lui barrant le passage de son corps.
« Eh bien, qu’importe que vous soyez Giovanni Massetti ! » répondit le vieux Pasquale, froidement et avec défi. « Je ne me soucie pas de vous ! Écartez-vous de mon chemin et laissez-moi passer avant que je ne vous terrasse comme je le ferais d’un chien bâtard qui jappe ! »
Sur ces mots, il leva son bâton de manière menaçante au-dessus du jeune Italien. Ce dernier, avec la rapidité et l’agilité d’un cerf, bondit sur le bâton, le saisit et l’envoya tournoyer dans le bois de châtaigniers. Puis il saisit le vieux Solara à la gorge et une lutte terrible commença aussitôt. Les deux hommes se prirent l’un l’autre comme dans une étreinte mortelle, luttant comme deux athlètes. Massetti n’avait pas encore retrouvé toute sa vigueur, mais sa rage lui prêtait des forces. De son côté, Pasquale, bien que vieux, avait des muscles d’acier et une prise de fer. Il faisait tournoyer son adversaire encore et encore, manquant parfois de le renverser, mais le vicomte luttait vaillamment, arrachant parfois le berger au sol et le soulevant physiquement dans les airs. Le souffle des deux hommes s’échappait en halètements chauds, rapides et laborieux, tandis que leurs visages étaient rouges d’effort. Pendant longtemps, le résultat fut incertain, la lutte se poursuivant avec acharnement sans avantage décidé pour l’un ou l’autre camp. Souvent le vicomte fut porté presque jusqu’à terre, mais il se rétablissait invariablement, se redressait et reprenait vigoureusement le conflit. Pas un mot ne fut prononcé maintenant. Les énergies concentrées des combattants étaient tendues vers la lutte, les privant de la parole. Finalement, par un mouvement rapide, Giovanni réussit à faire trébucher Solara, qui tomba avec fracas, le jeune Italien s’abattant sur son corps prostré avec une grande force et, pour un instant, coupant presque sa respiration. Tous deux furent partiellement sonnés par la chute et restèrent immobiles. Massetti fut le premier à reprendre possession de ses facultés. Il se leva à moitié, plaça ses genoux sur la poitrine du vieux Pasquale et, tirant un pistolet, l’arma.
« Que comptez-vous faire ? » haleta l’homme en dessous, sa terreur lui rendant le pouvoir de parler.
« Je vais vous tuer, Pasquale Solara ! » siffla le vicomte entre ses dents serrées.
« Meurtrier ! » hurla désespérément le berger, faisant un effort frénétique pour se lever, sans y parvenir.
Ce mot sinistre, avec tout le poids terrible de signification qu’il véhiculait, frappa l’oreille du jeune Italien comme un son de glas. Un meurtrier ? Oui, il serait un meurtrier s’il tuait le vieux Solara sur-le-champ, et, marqué du sombre crime d’un assassin, il devrait à jamais renoncer à tout espoir de posséder sa bien-aimée Zuleika, devrait l’abandonner pour qu’elle meure d’un cœur brisé ! Peut-être aussi serait-il saisi, jugé, condamné et connaîtrait-il le sort d’un criminel sur l’échafaud ignominieux ! Certes, la justice romaine pourrait être réduite au silence avec de l’argent, mais il était un fils renié et déshérité, un paria sans le sou ! Ces pensées l’amenèrent à réaliser les profondeurs noires du gouffre béant dans lequel il était sur le point de plonger et le firent hésiter. Mais une idée rapide vint à son secours : s’il devait se battre en duel avec le vieux Solara et le tuer ainsi, la loi romaine ne le poursuivrait pas, il ne serait pas marqué du crime d’un meurtrier ! Il le ferait, il se battrait avec lui ! Bondissant sur ses pieds, il tira un second pistolet et, le jetant au sol à côté de son ennemi stupéfait, lui dit, parlant lentement et de façon impressionnante :
« Pasquale Solara, je vais vous donner une chance pour votre vie ! Levez-vous, prenez ce pistolet et faites face ! Nous allons nous battre ! »
Le berger se leva avec quelque difficulté ; il était considérablement meurtri et s’était, de plus, sérieusement foulé l’une des jambes. Ramassant l’arme, il l’arma et, sans un mot, mais avec un regard de férocité démoniaque et de triomphe sur son visage mauvais, prit position à environ vingt pas de son adversaire. Aussitôt, tous deux levèrent leurs pistolets et firent feu. Lorsque la légère fumée se dissipa, il apparut que ni l’un ni l’autre n’avait été touché. Le vieux Solara jeta son arme vide avec un juron et, produisant une paire de couteaux aux lames longues et acérées, en lança un vers le vicomte.
« Vous m’avez défié et j’ai accepté ! » dit-il d’un ton dur. « Maintenant, je vous défie ! Prenez ce couteau et battez-vous contre moi ! »
Massetti hésita, un regard d’horreur sur le visage. Un duel au couteau ! C’était barbare ! C’était digne des sauvages rouges des contrées sauvages d’Amérique !
« Prenez le couteau, je vous dis ! » tonna le vieux Solara. « Prenez-le et faites face, ou par la voûte céleste, je vous montrerai moins de pitié que vous n’avez eu la faiblesse de m’en montrer ! Je vous poignarderai au cœur là où vous vous tenez ! »
Il s’avança avec son arme meurtrière dans la main tendue, ayant préalablement retroussé sa manche et mis à nu son bras brun et nerveux.
Massetti se pencha et ramassa le couteau là où il gisait. Il dénuda aussi son bras, saisissant nerveusement la poignée de l’arme.
Les yeux de Pasquale Solara brillaient comme ceux d’un tigre vu à travers l’obscurité de la jungle de l’Indoustan. Ils avaient une lueur terrible, sanguinaire. Le berger se sentait maintenant en terrain sûr. Avec un pistolet, il n’était rien ; avec un couteau, il était une puissance ! Giovanni ne pouvait lutter contre lui ; il tomberait comme une victime facile face à son habileté et sa ruse !
Le vicomte observait le vieux scélérat avec une anxiété fiévreuse, réalisant pleinement ce qui traversait son esprit. Que Pasquale le vainquît, qu’il le tuât, il ne pouvait en douter, car il ne s’y connaissait pas plus au combat au couteau qu’un nourrisson dans son berceau. Cependant, son courage ne l’abandonna pas, et il résolut de vendre sa vie aussi chèrement que possible.
Voyant Giovanni prendre le couteau et se préparer au combat, Solara se pencha légèrement en avant et se rua sur lui. Les longues lames acérées se rencontrèrent dans un éclair de feu. Le jeune Italien se borna à agir sur la défensive, la plus grande activité et la plus grande vigilance étant requises de sa part pour parer et détourner les assauts habiles et incessants de son adversaire. Le berger se battait avec la rapidité déconcertante d’un éclair et semblait être en mille endroits à la fois, tant il avançait, reculait et bondissait de côté avec vélocité. Son excitation lui faisait oublier ses blessures.
À la longue, le bras de Massetti devint si tendu et fatigué qu’il lui fut impossible de tenir beaucoup plus longtemps. Sa main était fermement crispée sur le manche de son couteau, mais elle était si engourdie qu’il ne pouvait plus sentir l’arme. Pourtant, avec l’énergie et la résolution du désespoir, il poursuivit ce conflit inégal, espérant contre toute attente qu’un tournant inattendu des événements puisse lui donner l’avantage.
Pendant ce temps, le vieux Solara, diaboliquement confiant, se rapprochait régulièrement et sûrement de lui, réduisant l’espace de sa retraite après chaque coup. Finalement, il ne recula plus, mais commença à presser son adversaire vers la châtaigneraie, tout en assénant coup sur coup. Puis, soudain, il fit faire un tour adroit à son poignet et le couteau de Giovanni fut arraché à son emprise, tombant à environ trois mètres de là. Instantanément, le jeune homme fut poussé au sol et le vieux Pasquale se tint au-dessus de lui, les jambes largement écartées, fermement planté pour porter le coup mortel. Alors que Massetti gisait là, son regard croisa la lueur de son propre couteau au-delà du berger et, se glissant tel un serpent entre les jambes de Solara, il le saisit, bondit sur ses pieds et, avant que Pasquale ne puisse se remettre de la surprise de cette manœuvre imprévue, il enfonça la lame étincelante dans sa poitrine. Solara vacilla et tomba sur l’herbe, où il resta baignant dans son sang.
« Vous m’avez échappé, vicomte Massetti ! » gémit-il.
Le jeune Massetti pouvait à peine réaliser ce qui s’était passé, ce qu’il avait fait, tant le résultat de ce duel étrange paraissait miraculeux à son esprit troublé.
Alors qu’il se tenait là comme dans un rêve, il entendit un bruit comme celui de nombreux pas. Se précipitant à la hâte dans la châtaigneraie, il regarda en arrière et vit le vieux Solara entouré par un groupe d’hommes de Luigi Vampa.
CHAPITRE XXV.
UNE VISITE AU REFUGE.
Parmi les détails du plan du comte de Monte-Cristo pour la réhabilitation de Giovanni Massetti figurait une visite à Annunziata Solara au Refuge de Civita Vecchia. Il effectua cette visite un matin en compagnie de Zuleika ainsi que de M. et Mme Morrel. Madame de Rancogne fut ravie de voir le comte et accueillit cordialement lui et ses compagnons.
« Alors cette belle jeune dame est votre fille, Edmond, » dit-elle en s’asseyant auprès de Zuleika et en lui prenant la main. « Comme le temps passe vite. Aujourd’hui, nous sommes au milieu des joies de la jeunesse et demain, nous sommes les personnes d’âge mûr de notre localité. Puis, dans un autre bref intervalle, nous sommes les vieillards, après quoi vient la mort ! »
Zuleika rougit au compliment d’Helena à son égard et la regarda avec curiosité tandis qu’elle prononçait la fin de sa tirade. Mais la comtesse de Monte-Cristo du passé n’était pas d’une nature sombre et, souriante, elle ajouta :
« Le côté le plus éblouissant et le plus enchanteur du tableau de la jeunesse est l’amour ! Zuleika, comte, a-t-elle jamais fait l’expérience de la tendre passion ? Il serait extrêmement étrange qu’elle ne l’ait pas fait. »
La fille de Monte-Cristo rougit à nouveau.
Le comte sourit en répondant :
« Oui, Helena, Zuleika a fait l’expérience de la passion suprême de la vie. Elle est fiancée au vicomte Giovanni Massetti de Rome. »
« Quoi ! » s’exclama Mme de Rancogne, frappée de stupeur et d’horreur. « Ce Giovanni Massetti qui a été renié et déshérité par son père pour la commission de l’un des crimes les plus vils et les plus déshonorants connus au monde ? »
« Le même ! » répondit Monte-Cristo, calmement.
Mme de Rancogne était à présent plus stupéfaite que jamais.
« Vous connaissez le dossier de cet homme et pourtant vous lui permettez de gagner votre fille ! Comte, cela ne vous ressemble pas ! Je ne peux pas le comprendre ! »
« Helena, » répliqua Monte-Cristo, « ce pauvre jeune homme a été calomnié, faussement accusé par des personnes hostiles à son égard. »
La Supérieure de l’Ordre des Sœurs du Refuge secoua lentement mais fermement la tête, tout en regardant le comte et sa fille avec une expression de profonde sympathie et de compassion sur son noble visage.
« Vous avez été trompé, abusé, Edmond, » répliqua-t-elle. « Il ne peut y avoir aucun doute quant à la culpabilité terrible et accablante du jeune homme. D’ailleurs, mon assertion admet une vérification et une preuve immédiates. La malheureuse victime de Massetti, la belle paysanne Annunziata Solara, est maintenant pensionnaire de cette institution où elle s’est traînée lorsqu’elle fut accablée par la honte et la souffrance les plus aiguës, cherchant à trouver ici un asile et un cloître où des yeux indiscrets ne pourraient la découvrir et où la langue venimeuse du scandale ne pourrait rouvrir ses blessures et les faire saigner à nouveau. Elle est membre de notre Ordre, a consacré le reste de ses jours à l’accomplissement de bonnes actions et au relèvement des personnes déchues et trahies de son sexe. Annunziata Solara est ici, presque à portée de ma voix, et confirmera, bien qu’avec réticence j’en suis convaincue, chaque mot que j’ai prononcé concernant son ravisseur lâche et vil ! »
« Tenir un entretien avec cette malheureuse créature est ce qui m’a conduit ici avec Zuleika et mes amis les Morrel, » dit le comte. « Bien sûr, je souhaitais vous voir, Helena, et jouir encore une fois du plaisir de votre compagnie, » ajouta-t-il, son sourire agréable accompagnant ses paroles.
La Supérieure s’inclina gracieusement et se leva.
« Je peux comprendre alors votre anxiété de voir et de parler avec Annunziata au plus tôt. Par conséquent, je vais immédiatement la mander à cet appartement où l’entretien désiré pourra avoir lieu sans délai. »
En prononçant ces mots, Mme de Rancogne se hâta de quitter le salon, revenant peu après avec l’ancienne vendeuse de fleurs de la Piazza del Popolo à Rome.
Annunziata se tint un instant au centre de la pièce, observant les visiteurs d’un air interrogateur, car Mme de Rancogne ne l’avait pas informée de leur affaire, préférant que Monte-Cristo, dans sa sagesse et son expérience, conduise l’entretien et développe ses souhaits selon sa manière singulière.
Le comte et Maximilien regardèrent la fille du vieux Pasquale Solara avec un intérêt considérable, mais c’était un intérêt tout masculin. Valentine la regarda aussi attentivement, avec ce regard fouilleur et pénétrant qu’une femme jette invariablement sur une autre. Quant à Zuleika, ses yeux dévoraient littéralement la paysanne, brillant de ce qui n’était pas exactement de la haine pour une rivale, mais plutôt une peur et une méfiance instinctives. Elle était bien consciente que Giovanni avait flirté avec cette fille, avait été subjugué par ses charmes physiques, avait presque cédé à son emprise, et elle ressentait un intérêt particulier pour la créature qui avait, temporairement du moins, ravi le cœur de son amant.
Annunziata avait beaucoup bénéficié de son séjour dans le calme et tranquille Refuge. Par un grand et héroïque exercice de force mentale, elle avait écarté d’elle toutes les pensées de son histoire lamentable, de son passé soudainement assombri et terrible. Elle s’était entièrement abandonnée à la discipline et aux devoirs des Sœurs de l’Ordre du Refuge, et avait cherché avec plus ou moins de succès même à s’oublier elle-même. Sa vie sans heurts, passée dans la pratique continuelle du bien, la remplissait de paix et de satisfaction, et pour la première fois depuis longtemps, elle réalisait pleinement ce que c’était que d’être parfaitement contente et heureuse. En conséquence, sa condition physique s’était améliorée, répondant promptement à son aisance mentale. Elle avait retrouvé la beauté qu’elle avait perdue lors de son enfermement dans la cabane des bandits et ses pérégrinations ultérieures en tant que paria sans abri et affamée. Ses rondeurs étaient également revenues, et son regard avait toute la luminosité et la gaieté qui l’avaient autrefois distinguée. Pourtant, un raffinement général s’était emparé d’elle, et Annunziata n’était plus l’enfant de la nature qu’elle avait été lorsqu’elle vivait dans la cabane romantique de la forêt.
Madame de Rancogne fut la première à parler.
« Sœur Annunziata, » dit-elle, « voici son Excellence le comte de Monte-Cristo, Zuleika sa fille, et M. et Mme Morrel. Permettez-moi de vous présenter à eux et de vous assurer qu’ils sont de véritables amis, sur lesquels on peut fermement compter. Ils souhaitent vous interroger concernant une certaine affaire. Vous pouvez répondre à leurs questions sans peur et sans la moindre hésitation. Le comte de Monte-Cristo est l’âme même de la chevalerie et de l’honneur ! »
Le comte s’inclina en reconnaissance de ce discours bien tourné et, s’adressant à Annunziata, qui, malgré les assurances de Mme de Rancogne, commençait à trembler et à se sentir troublée, dit :
« Sœur Annunziata, je souhaite vous poser certaines questions importantes comme votre Supérieure vous l’a dit. Je poursuis une enquête qui promet d’être fructueuse dans les meilleurs résultats du plus grand bien possible. Sœur Annunziata, je souhaite votre aide pour blanchir le dossier d’un homme innocent, quelqu’un qui a autant souffert que vous et pour qui vous pouvez, par conséquent, ressentir de la pitié et de la sympathie. Je fais allusion au vicomte Giovanni Massetti. »
La jeune fille eut un sursaut soudain et devint livide.
« Le vicomte Giovanni Massetti ? » répéta-t-elle, interrogative, doutant à moitié d’avoir bien entendu le nom.
« Oui, » dit Monte-Cristo, « le vicomte Giovanni Massetti, qui a été faussement accusé de vous avoir enlevée ! »
« Faussement accusé ! » cria Annunziata. « Mais, Signor comte de Monte-Cristo, le misérable jeune homme est coupable de tout ce dont il a été accusé, que les accusations aient été portées par des personnes hostiles à son égard ou non ! »
Les visiteurs observaient toujours attentivement la paysanne. Ils s’attendaient à ce qu’elle dise exactement ce qu’elle avait dit et, par conséquent, n’étaient nullement étonnés ou déconcertés. Sa ferveur et le fait qu’elle devrait certainement connaître l’identité de son ravisseur étaient bien calculés pour inspirer confiance dans ses déclarations et induire une croyance en la culpabilité du jeune vicomte Massetti.
Monte-Cristo répondit à Annunziata fermement mais avec considération.
« Sœur, » dit-il, « malgré votre conviction que Massetti était votre ravisseur, je sais que le contraire est vrai et j’ai en ma possession la preuve indubitable de ce que j’affirme ! »
Annunziata secoua la tête.
« La preuve doit, en vérité, être concluante pour ébranler ma conviction ! » dit-elle, avec une légère trace d’amertume dans le ton.
« Elle est concluante ! »
« Mais si le jeune Massetti est innocent de mon enlèvement et du meurtre de mon pauvre frère, qui est donc, au nom du ciel, la partie coupable ? »
« Luigi Vampa ! »
« Luigi Vampa ? »
« Oui. Il a forcé l’entrée de votre cabane cette nuit-là, vous a enlevée et a ensuite abattu votre frère Lorenzo dans la forêt. »
« Vous dites que vous avez une preuve indubitable de cela. Comment a-t-elle été obtenue ? »
« D’un homme nommé Peppino, qui a surpris tous les détails de l’ignoble marchandage et de la conspiration engagés par le chef des brigands et le vieux Pasquale Solara. »
« Pasquale Solara ? Mon père ! Oh ! Signor comte, que voulez-vous dire ? »
« Soyez calme, mon enfant, et écoutez-moi. Votre père vous a ignoblement vendue à Luigi Vampa pour une grosse somme d’argent et ils ont ensemble organisé l’enlèvement de telle sorte que tous les soupçons tomberaient avec une force écrasante sur les épaules du jeune Italien ! »
Annunziata porta la main à son front et resta immobile, clouée sur place par l’horreur et l’étonnement. Elle n’avait pas un grand amour pour son père lunatique et morose, qui n’avait jamais rien fait de nature à inspirer de l’affection pour lui dans le sein de sa fille, mais, en même temps, il lui semblait incroyable et horrible que son parent ait pu se rendre coupable d’un tel comportement contre nature envers elle, d’une telle conduite indigne à l’égard d’un invité innocent qui, en toute confiance, partageait l’hospitalité que son toit offrait. Elle regarda Monte-Cristo avec doute, puis Mme de Rancogne, qui lui souriait de façon encourageante.
« Dieu m’est témoin, » dit-elle solennellement, « je crois que Giovanni Massetti a été mon ravisseur ! »
« Bien sûr, » répondit Monte-Cristo, « mais vous êtes dans l’erreur ! »
« J’ai vu son visage ! Sûrement j’aurais dû être capable de le reconnaître ! »
« Certainement ; mais, je vous le dis, tout a été si bien arrangé pour vous tromper et vous faire croire que le jeune Italien était le criminel, le misérable infâme qui n’avait pas respecté l’honneur d’une femme ! »
« Il peut en être comme vous l’affirmez, mais je ne peux me défaire de ma conviction ferme et profondément enracinée sur cette affaire. J’ai pardonné au vicomte Massetti pour le crime odieux qu’il a commis contre moi, mais jusqu’au dernier jour de mon existence terrestre, je croirai en sa culpabilité ! »
Fixant soudain ses yeux sur Zuleika avec un regard d’une intensité déconcertante, Annunziata resta là comme si elle était impatiente de lui parler d’un sujet très important.
La fille de Monte-Cristo le devina et, s’approchant de l’ancienne vendeuse de fleurs, lui dit :
« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous, Sœur Annunziata ? Si c’est le cas, vous n’avez qu’à le demander ! »
Annunziata posa sa main sur l’épaule de Zuleika, demandant, d’un ton qui, malgré tous ses efforts pour le contrôler, n’était pas peu instable et tremblant :
« L’aimez-vous ? — aimez-vous le vicomte Massetti ? »
« Oui, » répondit Zuleika, baissant les yeux sous l’intensité du regard de l’autre.
« Je le pensais, mais oh ! fille d’une noble famille, méfiez-vous du jeune homme perfide ! Il n’hésitera pas à vous tromper comme il m’a trompée ! Puis il vous laissera à votre sort comme il m’a laissée au mien, et le chagrin et la misère de toute une vie seront votre lot ! »
Zuleika regarda la paysanne avec pitié.
« Vous l’avez aimé autrefois, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle.
« Peut-être l’ai-je fait, peut-être pas ! » répondit Annunziata. « Je ne sais pas ! Certes, mon cœur a parlé pour lui, mais ce n’était peut-être que de l’estime amicale ! Cependant, après l’enlèvement et les événements horribles et honteux qui ont suivi, j’ai fini par le haïr de la plus amère des haines ! Je vous ai dit que je lui ai pardonné et c’était la vérité. J’ai pardonné et je m’efforce de l’oublier ! »
Il y avait une lueur suspecte dans les yeux de la jeune fille tandis qu’elle parlait, quelque chose qui laissait deviner la présence de larmes, mais la lueur disparut et, se tournant vers Mme de Rancogne, elle dit :
« Vos invités ont-ils fini de m’interroger, Madame la Supérieure ? »
Mme de Rancogne jeta un regard interrogateur à Monte-Cristo, qui hocha la tête affirmativement.
« L’entretien est terminé, » répondit Helena, « et maintenant, si vous le souhaitez, vous pouvez retourner à votre appartement. »
Annunziata, plus affectée et agitée par ce qu’elle venait de traverser qu’elle ne voulait l’admettre, salua les visiteurs et la Supérieure et quitta précipitamment le salon.
« Pauvre fille ! elle reste parfaitement peu convaincue ! » dit Monte-Cristo, après son départ.
« Et elle a raison ! » répliqua Mme de Rancogne, chaleureusement. « J’ai entendu tous les détails de son histoire et la chaîne de preuves contre le vicomte Giovanni Massetti est tout à fait complète. Douter de sa culpabilité serait pure idiotie ! »
Après un séjour de quelques heures de plus au Refuge, Monte-Cristo et sa suite retournèrent à Rome pour travailler activement à la cause de Massetti.
CHAPITRE XXVI.
VAMPA ET MONTE-CRISTO.
Après son duel effrayant et épuisant avec le vieux Pasquale Solara, au cours duquel il avait été si près d’être vaincu et si singulièrement favorisé par le Destin, le vicomte Massetti se traîna plutôt qu’il ne courut à travers la châtaigneraie le long de la route, s’arrêtant de temps à autre pour regarder en arrière à travers les arbres et noter ce qui se passait parmi les bandits de Vampa. Son antagoniste blessé était manifestement inconscient, car les brigands se penchaient sur lui, certains d’entre eux semblant être engagés dans des tentatives pour le ramener à ses sens. Une autre circonstance tendant à confirmer cette supposition était l’absence de poursuite, car si le berger avait été capable de fournir ne serait-ce que l’information la plus fragmentaire concernant la rencontre, les hommes de Vampa auraient immédiatement consacré leur attention à une recherche de son assaillant victorieux, et dans l’état actuel d’épuisement de Giovanni, sa capture n’aurait pu faire de doute.
Le jeune Italien ne perdit pas un instant, mais se fraya un chemin vers Rome aussi rapidement qu’il le put, bien que sa progression fût nécessairement pénible et douloureuse à l’extrême. Ayant finalement atteint la rive d’un petit ruisseau à une distance sûre du lieu du conflit, il lava la poussière et la sueur de son visage, et tint sa main engourdie dans l’eau fraîche et limpide jusqu’à ce que le sang reprenne sa circulation normale. Puis il arrangea ses vêtements déchirés et désordonnés afin de ne pas attirer trop d’attention de la part des passants curieux qu’il ne manquerait pas de rencontrer aux abords de la ville, reprenant son voyage renforcé et rafraîchi. Contrairement à ses attentes, il finit par atteindre l’Hôtel de France sans susciter d’observation ou de commentaire particulier. Une fois dans son appartement, il verrouilla soigneusement la porte et, se jetant sur son lit, respira librement pour la première fois depuis que le vieux Solara était tombé sous sa main.
Ses pensées, cependant, n’étaient pas tout à fait rassurantes. Il avait tiré une vengeance d’Italien sur le misérable vieux Pasquale Solara, qui méritait certainement tout ce qu’il avait reçu, mais comment Monte-Cristo verrait-il l’affaire quand il en apprendrait la nouvelle, comme il le ferait très certainement lorsqu’il commencerait sa campagne contre Vampa, sinon avant ? Sans aucun doute avec une forte désapprobation et un profond mécontentement. Le comte l’avait mis en garde de rester à l’écart, de réfréner son impétuosité, et il n’avait fait ni l’un ni l’autre. Au contraire, il s’était montré au berger, avait déclaré son identité et avait assumé la responsabilité de traiter avec lui, bien que, certes, il lui eût donné une chance de se défendre. Si Solara était mort, s’il avait expiré sans faire aucune révélation, son secret était sauf et même Monte-Cristo ne pouvait le déterrer, mais la mort du vieux Pasquale ne priverait-elle pas le comte d’un témoin très important, d’un facteur très important dans sa réhabilitation ? Peut-être que oui, peut-être que non, car il n’était nullement certain que Monte-Cristo puisse forcer Solara à confesser et à faire au moins une réparation partielle et tardive pour ses actes atroces. Il était hautement probable que le misérable père d’Annunziata, même acculé, persisterait à garder un silence de pierre et ininterrompu, ne ferait aucun aveu quelconque. En considérant cet aspect de l’affaire, le vicomte se sentit soulagé et, se composant sur son divan, céda à l’influence d’une fatigue extrême et s’endormit. Son sommeil fut profond et sans rêve. Exactement combien de temps il dormit, il l’ignorait, mais pendant ce temps, un événement aussi inattendu que lourd de conséquences se produisit presque à portée d’oreille de là où il gisait, un événement provoqué par son action téméraire et inconsidérée de ce matin-là.
Le salon de Monte-Cristo faisait face à la chambre de Massetti, un large corridor séparant les deux appartements. La fin de l’après-midi était avancée et le Comte, assis à son bureau, méditait sur ses plans concernant le vicomte. Les choses n’avaient pas progressé aussi rapidement qu’il l’avait espéré. De plus, un délai bien plus long semblait inévitable. Maximilien, bien entendu, ne pouvait rien faire, du moins pour le moment, et l’utilité de Valentine se limitait à encourager Zuleika et à exercer une surveillance appropriée sur les amants, lorsque pareille surveillance était possible. Peppino et Beppo étaient, eux aussi, relativement inutiles, bien qu’en menant des enquêtes minutieuses et bien dirigées, ils eussent appris que Luigi Vampa et sa bande avaient quitté leur ancien rendez-vous pour s’installer dans une forteresse dont l’approche présentait de grandes difficultés et de grands dangers. Aucun des brigands ne visitait plus Rome et Vampa lui-même semblait se méfier de l’avenir. Selon les renseignements recueillis par Peppino et Beppo, il se déplaçait constamment sous divers déguisements qui défiaient toute détection, évitant avec soin tous ses lieux de fréquentation habituels. Au sujet des agissements du chef de brigands, Monte-Cristo ne pouvait nourrir que l’une de ces deux opinions : soit il était rongé par le remords de sa conduite honteuse envers la pauvre Annunziata Solara et de sa complicité avec le vieux Pasquale pour faire peser des soupçons sur l’innocent vicomte, ce qui était douteux ; soit il craignait que la justice romaine, stimulée par le jeune Massetti et les quelques amis qui lui restaient, ne finît par le rattraper, ce qui était plus probable. Le Comte n’avait pas fondé grand espoir sur Annunziata Solara, bien qu’il eût compté quelque peu sur l’effet que produirait sur elle son assurance de détenir la preuve irréfutable de l’innocence de Giovanni. Son récent entretien avec la jeune fille, cependant, avait établi le fait qu’elle croyait fermement à la culpabilité du vicomte, et il était juste de présumer qu’elle conserverait cette conviction en dépit de tout, avec l’obstination proverbiale des femmes. D’ailleurs, après tout, quelle était cette preuve irréfutable ? Simplement les affirmations non étayées d’un ancien membre de la bande de Vampa, qui, en les formulant, avait clairement été poussé par le désir d’exercer une vengeance personnelle contre le vieux Pasquale Solara !
Le Comte n’était pas peu découragé, mais sa propre conviction quant à la véracité des déclarations de Peppino demeurait aussi forte que jamais et, malgré tous les obstacles apparemment insurmontables, il ne doutait pas qu’il finirait par trouver un moyen de contraindre Vampa et le berger à confirmer dans le moindre détail tout ce qui avait été relaté par l’ex-bandit dans la cellule du poste de police à Paris.
Tandis qu’il était ainsi plongé dans ses sombres pensées et qu’il réfléchissait au fait que le retard pourrait se prolonger sur bien des mois, on frappa à sa porte et, en réponse à son autorisation, Peppino entra dans le salon.
Un regard sur le visage pâle et agité de l’homme suffit à dire à Monte-Cristo qu’il s’était passé quelque chose d’inhabituel.
« Eh bien, dit-il en le scrutant intensément, qu’y a-t-il ? »
L’homme regarda précipitamment autour de l’appartement et, s’étant assuré que son maître était seul, s’approcha de lui, se pencha et murmura à son oreille :
« Signor Comte, un visiteur étrange est en bas, il demande à vous voir. Il est vêtu comme un noble romain et son visage est maquillé avec des peintures et des fards comme celui d’un acteur sur la scène d’un théâtre. Pourtant, je pense avoir percé son déguisement et il n’est nul autre que Luigi Vampa lui-même ! »
« Ah ! dit le Comte en se levant avec un sourire de satisfaction. Que le ciel fasse que tu aies raison ! Si Vampa est ici, sa visite simplifiera les choses. »
« Mais vous n’avez pas l’intention de recevoir le chef de brigands, n’est-ce pas, Signor Comte ? » dit Peppino d’un ton effrayé.
« Pourquoi, je vous prie, ne devrais-je pas le recevoir alors que j’attends avec impatience depuis si longtemps l’occasion de le rencontrer ? » demanda Monte-Cristo avec étonnement.
« Parce que, répondit l’Italien avec un signe de peur indéniable, il pourrait avoir deviné votre mission à Rome et son affaire avec vous aujourd’hui pourrait être l’assassinat ! »
Monte-Cristo rit franchement.
« Mon brave, dit-il d’un ton rassurant, chassez vos terreurs enfantines. Vampa n’osera même pas tenter de me faire du mal ! Faites monter ce visiteur mystérieux et laissons le problème de son identité être résolu ! »
« Je connais votre pouvoir sur Vampa, Signor Comte, répliqua Peppino en hésitant, mais pourtant, dans ce cas particulier, il pourrait vous faire défaut ! »
« Bah ! dit le Comte avec impatience. Je vous dis que je ne crains pas Vampa. Faites-le monter immédiatement. »
Peppino quitta le salon très à contrecœur, pour revenir bientôt avec le visiteur suspect.
Monte-Cristo s’avança à la rencontre du nouveau venu, qui pointa silencieusement Peppino du doigt, faisant signe vers la porte. Le Comte fit un signe de tête à l’ex-bandit qui, d’un pas lent, quitta la pièce.
Bien que Vampa fût soigneusement déguisé et même élégamment vêtu selon la mode de l’aristocratie romaine, Monte-Cristo, tout comme Peppino, n’eut aucune difficulté à le reconnaître.
« Eh bien, Luigi Vampa ! dit-il en faisant face à son visiteur et en croisant calmement les bras dès qu’ils furent seuls. Que me voulez-vous ? »
Le chef des brigands ne parut ni déconcerté ni surpris, même au moindre degré. Il soutint hardiment le regard de son hôte et dit :
« Je savais que vous me reconnaîtriez immédiatement, car je suis bien conscient de votre extraordinaire perspicacité, Signor Comte, mais, à vrai dire, mon déguisement n’était pas destiné à vous tromper ; son seul but était de m’assurer une entrée et une sortie sûres de Rome, qui est devenue récemment dangereuse pour les hommes de ma condition ! »
Le Comte sourit de sa façon particulière.
« Que me voulez-vous, Luigi Vampa ? répéta-t-il. Votre mission doit être d’une grande importance puisque vous vous êtes donné tant de peine pour l’accomplir ! »
« Elle est d’une grande importance, Signor Comte. Ce matin, l’un des membres les plus efficaces de ma bande, le vieux Pasquale Solara, a été attaqué et gravement blessé par votre protégé, le vicomte Giovanni Massetti ! »
« Le vieux Solara attaqué et gravement blessé par le vicomte Massetti ? Impossible ! »
Le Comte était très déconcerté par cette nouvelle ; il ne put cacher son chagrin. La témérité et l’impétuosité du vicomte allaient tout ruiner !
« Ce que je dis est vrai, poursuivit Vampa, et je suis venu vous protester. Vous devez contenir ce vicomte Massetti, ce fou imprudent ! Il prétend avoir une rancune contre Pasquale Solara et on ne peut dire jusqu’où il pourrait aller si vous ne le maîtrisez pas. Si Pasquale avait été capable de parler lorsqu’il fut découvert gisant baigné de sang sur la route par quelques membres de ma bande, le jeune Massetti aurait été poursuivi, capturé et contraint de payer son agression meurtrière de sa vie ; mais ce n’est que plus tard, lorsqu’il fut amené en ma présence, qu’il reprit assez connaissance pour raconter ce qui s’était passé. Signor Comte, je souhaite respecter vos amis, mais eux, de leur côté, doivent me respecter, moi et ma bande ! »
« Luigi Vampa, répondit sévèrement Monte-Cristo, vous dites que le jeune Massetti a une rancune contre le vieux Pasquale Solara ! Ce que vous cherchez à minimiser sous le nom de rancune est simplement la juste indignation pour un outrage tel que les êtres humains en commettent rarement ! Cela, vous le savez ! Vous à qui Solara a bassement vendu sa fille ! Vous qui avez comploté avec ce vieux scélérat pour que l’accusation d’enlèvement et de meurtre retombe sur les épaules innocentes du vicomte, alors que vous, Luigi Vampa, étiez le coupable ! »
Le chef des brigands tressaillit et pâlit sous la peinture et les cosmétiques dont son visage était épaissement recouvert.
« Vous avez été trompé, Signor Comte ! balbutia-t-il, pris au dépourvu, mais parlant néanmoins avec prudence et s’efforçant de garder une contenance assurée. La jeune fille elle-même, Annunziata Solara, vous jurera que le vicomte Giovanni Massetti était son ravisseur et l’auteur de sa ruine ! »
« Oui, répondit amèrement Monte-Cristo, elle le dit et elle le dira, car elle a été complètement aveuglée par les stratagèmes rusés et diaboliques auxquels vous avez eu recours, aidé et soutenu par cet infâme misérable, le vieux Pasquale Solara, pour qui une mort lente sur le chevalet de l’ancienne Inquisition espagnole ne serait pas un châtiment suffisant ! »
« Vous parlez avec beaucoup d’assurance, Signor Comte, dit Vampa, reprenant son sang-froid. Je vous prie de me dire comment vous comptez prouver tout cela ? »
« Je serais bien fou, en effet, si je le faisais, répondit Monte-Cristo, voyant le piège du chef des brigands et évitant adroitement de s’y laisser prendre. Cependant, qu’il suffise de dire que je peux et que je veux justifier tout ce que j’ai affirmé ! Même Annunziata Solara elle-même en sera pleinement convaincue ! »
« Signor Comte, dit Vampa d’un ton suppliant, nous avons longtemps été bons amis, nous nous sommes longtemps parfaitement compris. Ne laissez pas les vains récits que des personnes malintentionnées ont déversés dans vos oreilles détruire cette amitié et cette entente ! »
« Je n’ai entendu aucun vain récit de personnes malintentionnées, répliqua le Comte. Ce que j’ai entendu était un exposé clair et simple de la vérité. Je sais comment le vieux Solara vous a appelé avec son coup de sifflet, comment vous avez marchandé avec lui pour sa belle fille et comment vous l’avez finalement achetée ! Je sais comment vous avez enlevé la jeune fille pendant que son infâme père attendait dehors avec une torche, comment vous l’avez emportée dans vos bras à travers la forêt, assassinant son frère et rencontrant tour à tour mon fils Espérance et le vicomte Massetti. Je sais comment vous l’avez conduite à la cabane que vous aviez préparée, comment vous l’y avez gardée prisonnière, étroitement surveillée par des membres de votre bande, jusqu’à ce que votre honteux dessein fût accompli ! Je sais comment vous avez écrit cette lettre signée Tonio qui était destinée à influencer la croyance d’Annunziata en la culpabilité du vicomte, et je sais comment le vieux Solara l’a cachée là où sa fille l’a trouvée et lue par la suite ! Maintenant, Luigi Vampa, êtes-vous satisfait ? Vous avez dit tout à l’heure que nous nous comprenions depuis longtemps. J’espère qu’il n’y aura aucun malentendu de votre part quand je vous dirai que j’ai l’intention de vous forcer, vous et le vieux Solara, à confesser vos crimes et à les réparer autant que possible ! »
« Alors vous nous déclarez la guerre ? » s’écria le chef des brigands.
« Je le fais ! » répondit froidement Monte-Cristo.
« Alors, en mon nom et au nom de Pasquale Solara, je vous défie, Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo ! »
Il recula vers la porte comme s’il craignait que le Comte ne l’attaquât. Lorsqu’il l’atteignit, il se tourna, l’ouvrit brusquement et sortit dans le corridor, se trouvant instantanément aux mains de Peppino et Beppo, qui le livrèrent aussitôt à une escouade de policiers dont l’officier responsable déclara :
« Je vous arrête, Luigi Vampa ! Suivez-moi ! »
CHAPITRE XXVII.
LES REPRÉSAILLES DES BANDITS.
Monte-Cristo fut stupéfait lorsqu’il vit Luigi Vampa arrêté par le policier romain et son escouade ; sa première pensée fut que Peppino, ne voulant pas laisser passer une si belle occasion d’obtenir vengeance, avait trahi le chef des brigands aux autorités ; cette idée fut apparemment confirmée par le rôle que les deux ex-bandits avaient joué dans la capture de leur ancien chef ; aussi, après le départ des agents et de leur prisonnier, se tourna-t-il avec véhémence vers Peppino et dit-il d’un ton colérique :
« C’est là un beau travail pour l’un de mes serviteurs, surtout pour un homme aussi digne de confiance que vous ! »
« Signor Comte, répondit humblement Peppino, vous vous méprenez. Je n’y ai participé en rien, si ce n’est en obéissant à l’ordre de l’officier commandant la police. »
« Vraiment ! » s’écria le Comte avec incrédulité.
« Oui, poursuivit Peppino de la même voix humble, et Beppo ici présent est tout aussi innocent. L’officier a suivi Vampa jusqu’à l’hôtel et a été informé que je l’avais conduit en votre présence. Il m’a alors fait appeler, m’ordonnant sans autre forme de procès de prendre Beppo, qui se trouvait par hasard en ma compagnie, et de saisir le chef, qui lui était personnellement inconnu, au moment même où il quitterait votre salon. J’espère que votre Excellence nous pardonnera, car nous ne pouvions faire autrement qu’obéir. »
« Dans ce cas, dit Monte-Cristo, aucun blâme ne vous incombe, mais, néanmoins, l’arrestation de Vampa en cette conjoncture critique nuira gravement à mes opérations projetées. »
La police avait mené les choses très discrètement ; pourtant, le piétinement dans le corridor avait réveillé le vicomte et l’avait rempli de terreur. Connaissant l’audace sans pareille des bandits, il en conclut immédiatement qu’une troupe d’entre eux était entrée à Rome et avait pris possession de l’Hôtel de France dans le but de se saisir de lui comme meurtrier du vieux Pasquale Solara, qui, n’en doutait-il pas, était mort. Lorsque le piétinement, que le Comte et Vampa étaient trop absorbés pour entendre, s’arrêta juste devant sa porte, il se figea dans cette conclusion et bondit de son lit dans une vive alarme. Il chercha précipitamment autour de lui une issue, mais il n’y en avait aucune. Si les brigands étaient dehors, il était pris au piège et tomberait bientôt entre leurs mains. Il écouta avec la plus grande anxiété, s’attendant à chaque instant à ce que sa porte fût forcée et que ses ennemis implacables ne se déversassent dans la chambre. Aucun mouvement de ce genre ne fut cependant fait. Un silence de mort régnait. Que signifiait tout cela ? Que se passait-il ou qu’allait-il se passer ? Si les hommes dans le corridor n’étaient pas les bandits de Luigi Vampa, qui étaient-ils ? Le vicomte se perdit dans un dédale déconcertant de conjectures. Il n’osait pas procéder à un examen personnel pour se rassurer. Au milieu de ses conjectures, il entendit une porte s’ouvrir juste en face dans le corridor et comprit que c’était celle de Monte-Cristo. Puis une voix de commandement sévère rompit le silence, mais ce qui fut dit, il ne put le distinguer, bien qu’il crût saisir le mot sinistre « arrestation », qui fut presque immédiatement suivi par la reprise du piétinement. Ce bruit s’éteignit rapidement et le silence régna de nouveau. Le jeune Massetti était plus perplexe que jamais. Il ne pouvait rien tirer du problème épineux qui lui était soumis. Soudain, une pensée lui traversa l’esprit qui fit perler des gouttes de sueur froide sur son front. Monte-Cristo avait été arrêté et emmené dans une prison romaine ! Puis il entendit la voix bien connue du Comte s’adresser avec colère à quelqu’un, et cette pensée alarmante s’évanouit aussi vite qu’elle était venue. La personne arrêtée, si arrestation il y avait eu, n’était donc pas Monte-Cristo, mais quelqu’un d’autre, quelqu’un qui était venu du salon du Comte. Qui cela pouvait-il être ? Maximilien Morrel ? Non, l’idée était absurde, car qu’avait donc fait le jeune Français pour provoquer une arrestation ? Finalement, ne pouvant plus supporter l’incertitude et le suspense, le vicomte ouvrit prudemment sa porte et jeta un coup d’œil dans le corridor. Ses yeux se posèrent sur Monte-Cristo, Peppino et Beppo. Le premier le vit et vint aussitôt vers lui.
« Qu’est-il arrivé ? » demanda Massetti avec empressement.
« Luigi Vampa était ici et a été emmené prisonnier par la police », répondit le Comte.
« Luigi Vampa ! » s’écria le jeune Italien avec étonnement.
« Oui, Luigi Vampa », répliqua Monte-Cristo, le front s’assombrissant.
« Qu’est-ce qui l’a amené à l’Hôtel de France ? »
« Il est venu pour se plaindre de vous ! »
« De moi ? »
« Je l’ai dit. »
« Et vous l’avez fait arrêter ? »
« Je ne l’ai pas fait. Son arrestation est due entièrement à sa propre imprudence. La police l’a suivi jusqu’ici et l’a appréhendé au moment où il quittait mon appartement. »
Tout en parlant, Monte-Cristo entra dans la chambre de Giovanni. Fermant la porte derrière lui, il resta à regarder le vicomte d’un air sombre.
« Giovanni Massetti, dit-il d’un ton lent et mesuré, vous avez ignoré mes injonctions et par votre impétuosité mis tous mes plans en péril ! Vous avez mal agi, très mal agi, en attaquant le vieux Pasquale Solara ce matin ! »
« J’en suis vivement conscient maintenant, après une réflexion calme, répondit le vicomte avec contrition. Mais vous devez pourtant m’accorder quelques circonstances atténuantes. Je suis tombé soudainement sur le berger et mon indignation et mon désir de vengeance m’ont tellement dominé à sa vue que je n’ai pu me contrôler. Néanmoins, je lui ai laissé une chance de sauver sa vie. Nous avons mené un duel désespéré et il a été blessé, mais s’il l’est mortellement ou non, il m’est impossible de le dire, car les hommes de Vampa ont fait leur apparition immédiatement après sa chute, et j’ai été contraint à une fuite précipitée. »
« Si Solara devait mourir, dit Monte-Cristo d’un air maussade, vous nous auriez privés d’un témoin très important, car je comptais le contraindre à parler, à divulguer chaque détail de l’infâme complot contre vous. Mais, comme vous, je ne connais pas son état actuel, car Vampa ne m’a fourni aucune information à ce sujet. Je peux seulement espérer qu’il n’est pas grièvement blessé et qu’il se rétablira. »
« Je suis singulièrement malchanceux, dit le vicomte humblement. Tout ce que je fais semble être mal. »
« Parce que vous êtes gouverné par la seule impulsion et n’attendez pas que votre jugement plus calme vienne à votre aide », répondit Monte-Cristo. Puis il ajouta fermement : « Giovanni Massetti, soit vous devez vous soumettre entièrement à moi pour l’avenir, être guidé totalement par mes volontés, soit je serai contraint de vous abandonner à votre sort ! Il n’est pas nécessaire de dire que je vous abandonnerai très à contrecœur, mais je devrai vous abandonner si vous ne cessez pas d’entraver mes efforts en votre faveur ! »
Le jeune Italien saisit convulsivement la main de son bienfaiteur.
« Votre Excellence, s’écria-t-il d’un ton suppliant, ne m’abandonnez pas, ne me laissez pas à mon sort en cette conjoncture critique ! Je vous donnerai une soumission et une obéissance aveugles et implicites ! À l’avenir, je ne ferai rien, je ne ferai pas un seul pas, même le plus insignifiant, sans votre autorisation directe ou votre commandement exprès ! »
« C’est bien, Giovanni, dit le Comte, visiblement très soulagé de trouver son ardent protégé si docile. Je vais poursuivre le travail que j’ai commencé et je m’efforcerai également de le mener à une conclusion rapide et couronnée de succès. L’arrestation de Vampa et la blessure du vieux Solara ont compliqué les choses dans une certaine mesure, mais un bref laps de temps, je l’espère, suffira à dénouer les complications et les embrouilles, et alors le résultat sera le bonheur pour nous tous, la plus riche récompense possible ! »
« Que Dieu le veuille ! » s’écria Massetti avec ferveur.
« Maintenant, dit le Comte, vous ne devez pas quitter l’Hôtel de France, même pour un instant, sans ma permission ! Me le promettez-vous ? »
« Je ne le promets pas seulement, je le jure ! » s’écria le vicomte en levant les yeux et la main droite vers le ciel.
« C’est bien », répéta Monte-Cristo joyeusement, et, se retournant, il quitta la chambre de Massetti.
Il avait été prévu que le Comte emmènerait Zuleika se promener le lendemain matin, mais le désir de savoir ce qu’il était advenu de Luigi Vampa et ce que les autorités comptaient faire dans son cas empêcha Monte-Cristo de tenir sa promesse envers sa fille. Il décida cependant de ne pas priver Zuleika du plaisir qu’elle attendait de sa promenade et, par conséquent, lorsque la calèche et ses chevaux fougueux furent amenés à la porte de l’hôtel, il installa Peppino sur le siège du cocher avec le fidèle Ali pour servir de garde et de protecteur supplémentaire.
Zuleika, après avoir fait tendrement ses adieux à son père, fut aidée par lui à monter dans l’élégant véhicule et Ali démarra, menant les chevaux fringants et impétueux avec tout le panache et l’habileté d’un vieux cocher parisien.
Ils passèrent par le Corso, qui, comme d’habitude, était bondé d’équipages splendides et de promeneurs gais, pour finalement gagner la vaste et magnifique Piazza del Popolo, qui présentait une scène encore plus animée et enjouée que le Corso. Aux élégants équipages s’ajoutaient là des cavaliers superbement montés et les divers sentiers étaient vivants de jeunes filles charmantes et de leurs galants, tandis que, mêlés aux classes les plus aisées, se trouvaient des paysans des deux sexes richement vêtus, les uns flânant simplement, les autres vendant de petits objets et des fleurs.
Se lassant finalement des vues ordinaires de Rome, Zuleika ordonna à Ali de conduire un peu hors de la ville, dans la campagne. Il obéit avec une réticence considérable, car il était bien conscient des dangers à affronter dans les environs de la cité, et Peppino, de son côté, était également inquiet, bien qu’il ne risquât pas de protester contre ce qu’il considérait comme un caprice fort blâmable de sa jeune maîtresse.
Cependant, ils roulèrent pendant plusieurs kilomètres sans que le moindre incident ne se produise pour justifier les craintes d’Ali et de Peppino ou troubler la sérénité de Zuleika. La jeune fille appréciait immensément la campagne ouverte, avec ses arbres majestueux, sa verdure et ses parfums rafraîchissants, et se félicitait intérieurement d’avoir varié son programme en laissant derrière elle, pour un temps, la poussiéreuse Rome.
Cependant Ali, avec le fatalisme habituel de sa nation, s’était résigné par avance à tout ce qui pourrait arriver et conduisait droit devant lui, les yeux fixés avec impassibilité sur les chevaux. Il n’en allait pas de même pour Peppino ; l’Italien, rusé et bien informé, était constamment sur le qui-vive, scrutant chaque fourré, chaque bosquet ou chaque tournant de la route d’un regard inquisiteur bien avant d’y parvenir ; bien que rien de suspect n’eût encore frappé sa vue, il n’était en aucune façon satisfait ni rassuré.
Enfin, ils approchèrent d’une petite auberge de bord de route et Zuleika, se plaignant de la soif, ordonna d’arrêter la calèche et demanda à Peppino de descendre de son siège, d’entrer dans l’auberge et de se procurer du vin pour elle. Peppino fit une grimace à cet ordre, mais n’eut pas le courage d’expliquer à la fille de Monte-Cristo qu’en lui obéissant, il courait le risque de rencontrer quelques-uns de ses anciens camarades qui pourraient se montrer trop curieux. Il descendit lentement de la calèche et, le visage extrêmement navré, se dirigea vers l’auberge. Il n’était pas parti depuis un instant qu’il réapparut soudain, courant vers la voiture et poussant des cris d’alarme. Une demi-douzaine d’hommes à l’aspect fruste le poursuivaient et, avant qu’il ne puisse atteindre le véhicule, il fut rattrapé. Simultanément, une autre troupe de brigands sortit de l’auberge, saisissant les chevaux par la bride alors qu’Ali s’apprêtait à partir.
« Pas si vite, mon ami basané ! » dit l’un des hommes. « Nous devons faire la connaissance de ta belle jeune maîtresse ! »
Zuleika resta muette, glacée par la terreur. Ali leva son fouet pour frapper le brigand qui avait parlé avec une telle désinvolture de la fille de Monte-Cristo, mais l’indigné muet fut instantanément maîtrisé et traîné au sol.
Pendant ce temps, les hommes qui tenaient Peppino entre leurs griffes l’examinaient attentivement.
« Je jurerais », dit l’un d’eux, « que c’est notre ancien camarade, Peppino, qui s’est enfui de chez nous si cavalièrement, emportant tout ce qu’il pouvait mettre sous la main ! »
« C’est Peppino », ajouta un autre. « Je le reconnais malgré son visage taché et sa livrée ! Par la Sainte Vierge ! » ajouta-t-il, « je connais aussi la livrée ! C’est celle de Monte-Cristo ! »
« Alors la calèche et les chevaux sont aussi à Monte-Cristo ! » dit le premier. « Il ne fait aucun doute non plus que cette jeune femme soit un membre de la famille du Comte. Nous avons suivi Peppino pour nous amuser un peu, camarades, mais nous sommes tombés sur une chance rare ! Monte-Cristo est responsable de l’arrestation de Vampa hier, car le chef a été pris au moment où il quittait sa chambre. Maintenant, nous pouvons prendre des représailles ! »
« Excellent ! » cria un autre membre de la bande. « Nous pouvons prendre des représailles et obtenir au moins un otage de valeur pour la sécurité de Vampa ! Signora », dit-il à la terrifiée Zuleika, « qui êtes-vous ? »
La pauvre jeune fille, maîtrisant sa voix du mieux qu’elle pouvait, répondit avec une certaine dignité :
« Je suis Zuleika, fille du Comte de Monte-Cristo ! En son nom, j’exige que vous nous relâchiez instantanément ! »
« Ainsi donc ! » dit l’homme en se tournant vers ses compagnons ravis. « Sa fille ! Nous pouvons maintenant compter sur la sécurité de Vampa sans l’ombre d’un doute ! »
Le chef des bandits sortit alors de l’auberge ; informé de l’importante capture que ses hommes avaient faite, il se frotta les mains avec jubilation. Se tournant vers ses lieutenants, il dit :
« Placez une garde dans la calèche aux côtés de la fille de Monte-Cristo et qu’un autre camarade conduise l’équipage jusqu’au rendez-vous de la bande. Quant au conducteur de couleur, laissez-le retourner à Rome à pied pour porter la nouvelle à son maître avec les compliments des hommes de Vampa ! »
« Que devons-nous faire de Peppino ? » demanda l’un des lieutenants.
« Pendez-le au plus proche arbre ! » répondit le chef, mais, réfléchissant aussitôt, il ajouta : « Non. Gardez-le ! Peut-être que Monte-Cristo attache quelque importance à ce gredin et ce ne serait pas une mauvaise politique de le retenir comme otage supplémentaire ! »
Peppino, qui avait écouté attentivement les paroles du chef, poussa un profond soupir de soulagement. Il subirait certainement un traitement brutal, mais au moins sa vie était sauve. Il se soumit donc à être ligoté sans un murmure et sourit même alors qu’il était emmené.
Les ordres du chef concernant Zuleika et l’équipage furent promptement exécutés, et bientôt la fille de Monte-Cristo fut étroitement prisonnière dans une cellule rocheuse du repaire souterrain des bandits.
Ali, aussitôt libéré, partit pour Rome afin de donner l’alerte.
CHAPITRE XXVIII.
L’ASSAUT CONTRE LES BANDITS.
Lorsque Ali atteignit l’Hôtel de France et se traîna jusqu’à l’appartement de son maître, ce qui n’arriva que fort tard dans l’après-midi, son état était vraiment déplorable. Les pieds en sang et prêt à s’écrouler d’une fatigue extrême, il chancelait comme un homme ivre. Il était recouvert d’une épaisse poussière et une transpiration profuse faisait briller sa peau sombre. Le fidèle muet se jeta aussitôt aux pieds du Comte, embrassant ses genoux et le suppliant éloquemment dans sa merveilleuse pantomime de lui pardonner.
Monte-Cristo, qui souffrait le martyre à cause de la longue absence de sa fille bien-aimée, devina instantanément qu’un accident terrible lui était arrivé et devint presque fou de douleur et d’appréhension. Relevant Ali, il lui dit d’une voix brisée et anxieuse :
« Dis-moi ce qui s’est passé, sans circonlocution ni délai, et dis-moi tout ! »
Le Nubien fit un profond salaam en signe de soumission et d’obéissance. Puis il se mit à raconter, selon son mode particulier de narrer les événements que Monte-Cristo connaissait si bien et qu’en l’occurrence il traduisit trop facilement et infailliblement, les détails de la promenade fatale vers les faubourgs de la ville et de la capture de Zuleika, de Peppino et de l’équipage par les brigands.
Monte-Cristo resta un instant après qu’il eut terminé comme stupéfié, tant il était totalement accablé par cette nouvelle inattendue et déchirante. Puis il bondit sur ses pieds et commença à arpenter la pièce, marmonnant tout en marchant :
« Ainsi, les misérables ont saisi ma fille et mon serviteur en guise de représailles et ont l’intention de les retenir comme otages pour la sécurité de Luigi Vampa ! Que faire ? Laisse-moi réfléchir, laisse-moi réfléchir ! »
Il porta la main à son front et accéléra son pas, faisant les cent pas avec une rapidité si fiévreuse que même Ali, impassible par nature, montra de l’inquiétude, craignant l’effet de toute cette effrayante et épuisante excitation sur son maître adoré, pour sauver qui du moindre trouble ou chagrin il aurait donné sa vie librement et sans hésitation. Monte-Cristo continua de marmonner :
« Vampa est prisonnier, étroitement enfermé dans un cachot du Château Saint-Ange. Il doit être jugé pour ses nombreux crimes, parmi lesquels j’ai fait inclure l’enlèvement d’Annunziata Solara et sa tentative de ternir la noble renommée du Vicomte Massetti. Sa condamnation et son châtiment en tant que bandit peuvent être tenus pour certains, quel que soit le sort des autres chefs d’accusation dans le noir acte d’accusation contre lui, car une foule de ceux qu’il a volés et maltraités doivent témoigner, et les autorités romaines sont, pour une raison quelconque, soudainement devenues ses ennemis mortels et implacables ; elles ne lui montreront aucune miséricorde ! Mais le reste de l’infâme bande, que faire d’eux ? Rien, absolument rien, pour autant que j’aie pu l’apprendre ! Pourquoi ? Peut-être parce que la police craint d’attaquer les brigands dans leur place forte ! Mais je vais changer cet élément du programme — oui, je vais le changer ! Je vais aller immédiatement trouver le Cardinal Monti, me plaindre que ma fille a été saisie par les bandits et offrir, avec l’aide du Capitaine Morrel, de diriger un détachement de soldats contre eux. Animés par Maximilien et moi-même, les militaires montreront du courage pour une fois. Le résultat ne peut être douteux. Nous capturerons toute la bande, avec leur célèbre repaire, et sauverons Zuleika. Peppino, aussi, sera délivré. Je n’emmènerai pas Massetti avec moi — non, il est trop imprudent et pourrait mettre en péril le succès de l’entreprise — non, je ne l’emmènerai pas, je ne l’informerai même pas de ce que je compte faire. Le Cardinal osera difficilement me refuser. S’il hésite, cependant, je lui ferai honte jusqu’à ce qu’il consente, je le menacerai d’invoquer l’aide du ministre français ! Non, il ne me refusera pas ! Maintenant, place à l’épreuve de mon pouvoir ! Oh ! Zuleika, mon enfant chérie, je te sauverai, je te sauverai ! »
Mettant précipitamment son chapeau et jetant un léger manteau sur ses épaules, le Comte de Monte-Cristo partit pour sa mission, une mission certainement tout à fait caractéristique de cet homme merveilleux.
Le Cardinal Monti le reçut cordialement, entendit sa plainte et, après avoir légèrement hésité, accepta son offre de mener les soldats contre les redoutables brigands, acceptant de mettre deux cents hommes de la Garde Suisse, correctement officiers et équipés, à la disposition de lui-même et du Capitaine Morrel. Il fut décidé que l’expédition partirait du Château Saint-Ange à dix heures ce soir-là et serait guidée par un paysan de confiance, alors au service du Cardinal, qui prétendait connaître l’emplacement exact du refuge des bandits et l’itinéraire le plus sûr pour y parvenir.
Ces préliminaires réglés de manière satisfaisante, Monte-Cristo, le cœur débordant de joie, retourna immédiatement à l’Hôtel de France pour prévenir M. Morrel et faire ses préparatifs pour la campagne à venir. Informé de l’enlèvement de Zuleika par les hors-la-loi et du rôle que son père souhaitait qu’il joue dans sa délivrance, Maximilien consentit instantanément, trop heureux d’avoir une telle occasion signalée de servir son bienfaiteur. Le malheur de Zuleika, cependant, le bouleversa grandement.
« Valentine est-elle au courant de l’enlèvement de votre fille ? » demanda-t-il au Comte.
« Non », répondit Monte-Cristo, « et je vous demande de ne pas lui en parler avant que le résultat de l’expédition ne soit connu. Je souhaite garder toute cette affaire dans le plus grand secret, de peur que le jeune Massetti ne l’apprenne et ne gâche nos plans par son habituelle tête brûlée. Dans cette optique, j’ai déjà ordonné à Ali, la seule personne outre vous à l’Hôtel de France qui soit au courant du terrible coup qui m’a frappé, de s’abstenir de communiquer la nouvelle à qui que ce soit. Il vaut mieux ainsi, car les brigands ont sans aucun doute des espions à Rome en ce moment et la plus grande prudence est conseillée. »
M. Morrel acquiesça volontiers à la sagesse de la politique de silence total du Comte, et les deux hommes se séparèrent pour préparer tranquillement l’aventure périlleuse et excitante de la nuit.
À neuf heures et demie, Monte-Cristo et Maximilien entrèrent dans la cour du sombre Château Saint-Ange, où le détachement de la Garde Suisse était déjà rangé sous les armes, attendant les ordres. Le Comte portait une tenue semi-militaire et avait une épée au côté, tandis que son ami était vêtu de l’uniforme complet de Capitaine dans l’Armée de France et également muni de l’arme réglementaire. Lui et Monte-Cristo avaient une paire de pistolets à la ceinture, fraîchement et soigneusement chargés.
Le Capitaine de la Garde Suisse les reçut et leur présenta le paysan que le Cardinal Monti avait envoyé pour servir de guide. Puis il passa le commandement de ses hommes au Capitaine Morrel, qui leur adressa brièvement la parole en français, une langue qu’ils connaissaient bien, les informant que lui-même et Son Excellence, le Comte de Monte-Cristo, comptaient sur chaque homme pour faire son devoir en supprimant les bandits et en sauvant de leurs griffes grossières une belle jeune fille française, rien de moins que la propre fille du Comte.
À la fin de ce discours, les soldats saluèrent, la seule façon dont les règlements militaires leur permettaient de répondre.
Monte-Cristo et M. Morrel eurent ensuite une brève conférence avec le guide paysan, qui semblait très intelligent et parfaitement au courant sur les bandits et leur place forte. Les informations qu’il donna étaient satisfaisantes à tous égards et il était amplement clair que l’on pouvait compter implicitement sur cet homme.
Tout était maintenant prêt et, alors que l’heure de dix heures était sonnée par l’horloge du Château Saint-Ange, les troupes, menées par le Capitaine Morrel et le Comte, sortirent de la cour et commencèrent leur marche. Une fois la campagne ouverte atteinte, le guide prit position un peu en avant du détachement et ouvrit la marche. Un silence complet fut maintenu et le plus grand soin fut pris pour étouffer le bruit des pas des soldats.
Après avoir marché jusqu’à près de minuit, le guide, dans un murmure bas et prudent, informa le Comte et Maximilien que le repaire des bandits était tout proche. Une brève halte pour le repos et la récupération fut immédiatement ordonnée ; puis l’avancée reprit, suivie d’une lutte avec la sentinelle des brigands, qui fut saisie et maîtrisée avant de pouvoir donner la moindre alerte.
« Maintenant, hommes », dit le Capitaine Morrel d’un ton ferme et autoritaire, « une charge rapide et nous piégerons tous les loups dans leur tanière souterraine ! »
La grotte avait deux entrées. Le Comte, à la tête de la moitié des troupes, s’empara rapidement de l’une, et Maximilien, avec le reste du détachement, saisit promptement l’autre.
Jusque-là, le succès de l’expédition avait été complet. Les hors-la-loi étaient en cage et ne pouvaient s’échapper, mais, néanmoins, il était probable qu’ils opposeraient une résistance désespérée et sanglante. Simultanément, Monte-Cristo et le Capitaine Morrel pénétrèrent dans les profondeurs sombres avec leurs hommes et une douzaine de torches rapidement allumées illuminèrent la caverne comme par magie. Aussitôt, un chœur de cris sauvages s’éleva, poussé par les bandits surpris, qui, armés jusqu’aux dents, accoururent de toutes directions. Une féroce bataille au corps à corps s’ensuivit, la caverne résonnant du fracas de la mousqueterie, des détonations de pistolets et du cliquetis des épées.
Comme prévu, les brigands luttèrent désespérément et avec la plus grande fureur. C’étaient des misérables braves et endurcis, et bien que cernés de tous côtés, ils espéraient évidemment triompher des envahisseurs de leur place forte et les chasser dans le désordre et la terreur. Leur expérience passée avec la Garde Suisse et la police leur donnait le droit d’entretenir cet espoir, mais en l’occurrence, ils avaient compté sans leur hôte, car les soldats n’avaient jamais eu auparavant de chefs aussi intrépides, déterminés et capables.
La bataille dura plus d’une heure et ce ne fut qu’après que beaucoup eurent été tués et blessés des deux côtés que les hors-la-loi commencèrent à montrer des signes de fléchissement. Monte-Cristo et le Capitaine Morrel accomplirent des prodiges de valeur, animant et encourageant leurs troupes tant par la parole que par l’exemple. Finalement, les hors-la-loi furent complètement soumis, ceux d’entre eux qui n’avaient pas été tués ayant été faits prisonniers. Le Comte s’en sortit sans une égratignure, mais Maximilien fut légèrement blessé à la main gauche.
Lorsque les tirs et le fracas des épées eurent cessé, le Capitaine Morrel donna l’ordre de fouiller la grotte à la recherche de Zuleika et de Peppino, plaçant d’abord des sentinelles aux entrées pour se prémunir contre toute surprise et empêcher la fuite de l’un quelconque des bandits qui, dans la confusion, pourrait échapper à ses ravisseurs.
« Où sont les cellules ? » demanda Monte-Cristo au guide paysan, qui avait vaillamment pris sa part dans la lutte.
« Suivez-moi », répondit l’homme. « Je vais vous y conduire. »
Monte-Cristo, maintenant que l’excitation de la lutte l’avait quitté, était rempli d’anxiété pour sa fille. Que lui était-il arrivé depuis qu’elle était captive dans la tanière des bandits ? Son honneur avait-il été respecté autant que sa vie ? Son incertitude était la plus terrible torture qu’il soit possible de concevoir. Il pouvait à peine se contenir en attendant de connaître la vérité, fût-elle fatale ou favorable. Maximilien était presque aussi agité, mais réussit à maintenir une apparence relativement calme afin de mieux soutenir et réconforter son ami en cette heure de besoin amer.
Le paysan, tenant une torche au-dessus de sa tête, les conduisit dans un couloir sombre et humide, plusieurs soldats suivant sous la garde d’un lieutenant. Le groupe n’avait pas fait quelques pas que des cris d’homme devinrent audibles, provenant d’une cellule proche. La porte de cette cellule n’était maintenue que par une barre de fer, dont le retrait ne prit qu’un instant, et l’on découvrit que les cris provenaient de Peppino, qui, ayant entendu le bruit du conflit et conclu que les secours étaient proches, avait immédiatement commencé à crier pour révéler sa localisation aux envahisseurs. L’ex-bandit fut remis en liberté et la recherche continua.
Soudain, un faible gémissement frappa l’oreille attentive du Comte.
« Qu’était-ce ? » demanda-t-il avec un sursaut.
« Un gémissement qui a sans doute été poussé par votre fille ! » répondit le guide.
« Ma fille ! » cria le Comte. « Alors, Dieu soit loué, elle est vivante ! »
Ils atteignirent une autre cellule, dont la porte, comme celle de Peppino, était fermée par une barre. À l’intérieur de la cellule, le faible gémissement continuait. Monte-Cristo saisit la barre, l’écarta d’un coup et ouvrit la porte ; puis il s’élança dans la cellule, appelant sauvagement sa fille.
Zuleika était étendue dans un coin sur un tas de paille et gémissait pitoyablement. Au son de la voix de son père, cependant, elle fut sur ses pieds en un instant et se jeta avec ravissement dans ses bras.
« Es-tu sauve, mon enfant chérie ? » dit le Comte, couvrant son visage de baisers. « Les bandits t’ont-ils respectée ? »
« Je suis sauve, cher père », répondit Zuleika, « sauve et indemne. Les bandits m’ont fait peur et la solitude et les terreurs de ce sombre et lugubre cachot ont été affreuses à endurer. Mais tous mes troubles sont terminés maintenant que vous êtes ici ! »
Le Comte ordonna alors au guide de les conduire aux écuries des bandits, et là, ses chevaux et sa calèche furent retrouvés. L’équipage fut ramené à l’air libre, et après avoir installé sa fille dans le véhicule, le Comte la laissa sous la garde de Peppino et de plusieurs soldats de la Garde Suisse, retournant à la caverne pour mener à bien le travail de l’expédition.
Lorsque Monte-Cristo atteignit le point où la Garde Suisse et ses prisonniers étaient assemblés, il trouva le Capitaine Morrel supervisant l’installation d’un vieux bandit sur une civière improvisée.
« Pendant votre absence, Comte », dit-il, le visage rayonnant de joie, « nous avons fait la plus importante capture de la nuit ! Ce vieil homme est Pasquale Solara ! »
« Où l’avez-vous trouvé ? » demanda le Comte.
« Dans une grande cellule utilisée par les hors-la-loi comme infirmerie. Il dit qu’il est mortellement blessé et qu’il se meurt lentement, que sa blessure a été infligée par un noble romain qui l’a rencontré sur la route — une histoire bien invraisemblable, en vérité ! »
« C’est un fait », répondit Monte-Cristo. « Le noble romain qui l’a blessé était Giovanni Massetti ! Mais, Dieu merci, il est toujours en vie et durera probablement jusqu’au procès de Vampa, auquel je pourrai peut-être le forcer à parler. Faites-lui donner des soins attentifs, Maximilien ! »
Les captifs furent formés en ligne et, aucun n’étant trop handicapé pour marcher, sauf le vieux Solara qui était transporté sur sa civière, ils furent conduits à Rome entourés par la triomphante Garde Suisse. Monte-Cristo, Maximilien et Zuleika suivaient dans la calèche du Comte, Peppino officiant comme cocher.
CHAPITRE XXIX.
LE PROCÈS DE VAMPA.
Le résultat fructueux de l’assaut contre les bandits fit de Monte-Cristo et du Capitaine Morrel les héros de l’heure à Rome. Partout où ils allaient, des foules s’assemblaient pour les contempler et ils étaient accueillis par des acclamations chaleureuses et de bruyants cris de joie. À vrai dire, le peuple romain, tant haut que bas, leur devait beaucoup. La bande des hors-la-loi était complètement démantelée et chaque membre avait été placé en sécurité dans les cachots du Château Saint-Ange, où, comme on l’a déjà dit, le redoutable chef, le notoire brigand Luigi Vampa lui-même, languissait également, attendant la disposition que les autorités choisiraient de prendre à son égard avec tout sauf du stoïcisme, car il ne doutait pas qu’il en irait mal pour lui. L’arrestation de Vampa fut considérée comme directement due à Monte-Cristo, car s’il n’était pas venu rendre visite au Comte, il est improbable qu’il eût jamais été capturé. Sur le conseil de Monte-Cristo également, le refuge souterrain des bandits avait été rempli de poudre et réduit en atomes. Rien d’étonnant, donc, à ce que les Romains fussent reconnaissants envers l’illustre Français et son capable assistant, le Capitaine Morrel.
Le vieux Pasquale Solara avait été placé dans un hôpital où il était étroitement surveillé et bénéficiait des soins d’un médecin compétent, car le Comte avait assuré au Cardinal Monti qu’il pourrait peut-être être un témoin important contre Vampa lors de son procès à venir. Après avoir examiné la blessure du berger, le médecin avait donné son avis qu’elle était fatale, mais qu’en recourant à des mesures appropriées et judicieuses, la vie du vieil homme pourrait être prolongée suffisamment pour lui permettre de témoigner.
Valentine fut très émue lorsqu’elle entendit de la bouche de Zuleika le récit de son enlèvement par les brigands et de son emprisonnement dans la cellule sombre et humide de leur repaire, mais son émotion fut tempérée par la joie de savoir que son amie bien-aimée s’était échappée sans autre blessure que le choc résultant de sa frayeur et de ses appréhensions naturelles.
Lorsque Giovanni apprit la dangereuse aventure de sa fiancée et les périls qui l’avaient entourée, son indignation ne connut pas de bornes, et il se sentit en outre considérablement froissé que Monte-Cristo ne lui eût pas permis de participer à sa délivrance. Le Comte et sa fille, cependant, réussirent à le calmer et à le convaincre que tout avait été fait pour le mieux. Il fut davantage apaisé par l’assurance de Monte-Cristo qu’il pouvait désormais agir ouvertement et sans crainte de nuire à sa cause, les criminels étant sous les verrous et la fin étant assurément proche.
Le cardinal Monti décida que le procès de Vampa aurait lieu dans la semaine et que le premier chef d’accusation à examiner serait celui relatif à l’enlèvement d’Annunziata Solara et à la conspiration contre le vicomte Massetti. Cette décision fut prise sous l’influence du comte de Monte-Cristo, qui exposa au secrétaire d’État papal l’importance d’utiliser le témoignage du vieux Pasquale Solara tant qu’il était encore en état de le donner.
Le Comte résolut de faire un ultime effort pour convaincre Annunziata Solara de l’innocence de Giovanni, bien qu’il eût déterminé d’utiliser son témoignage en tout état de cause, comptant sur les avocats et la Cour pour extraire d’elle les aveux qui tendraient à montrer qu’elle se trompait quant à l’identité de son ravisseur. Il savait que l’ancienne fleuriste était consciencieuse et croyait fermement en sa thèse, mais il ne perdait pas espoir qu’elle puisse être amenée à voir les choses telles qu’elles étaient réellement. De plus, si son père jugeait bon de passer aux aveux, elle ne pourrait manquer d’être convaincue de la culpabilité de Vampa, et dans ce cas, l’expression de sa conviction serait de la plus haute valeur.
Pour poursuivre son plan, Monte-Cristo communiqua immédiatement avec Mme de Rancogne au Refuge de Civita Vecchia, la suppliant d’amener Annunziata à Rome sans un instant de retard. Elle répondit promptement en se présentant à l’Hôtel de France avec sa protégée, et le Comte organisa dans son salon une entrevue entre cette dernière et le jeune Massetti. Lorsqu’Annunziata, accompagnée de la supérieure de l’ordre des Sœurs du Refuge, entra dans l’appartement et y trouva Giovanni qui l’attendait, elle rougit profondément et se mit à trembler.
« Courage, ma pauvre enfant, » dit Mme de Rancogne d’un ton apaisant, « courage ! »
« Sœur Annunziata, » dit le Comte, qui se trouvait également dans le salon, « n’ayez aucune crainte. Tout ce que nous souhaitons dans cette affaire particulièrement malheureuse, c’est d’atteindre la vérité. Écoutez ce que le vicomte a à dire pour sa propre défense ; c’est justice ! »
La rougeur sur le beau visage de la jeune fille fut remplacée par une pâleur de cendre, mais elle finit par réussir à reprendre le contrôle d’elle-même. Baissant les yeux, elle dit :
« J’écouterai ce que le vicomte Massetti a à dire, mais il ne pourra pas, il ne pourra jamais nier sa conduite honteuse et déshonorante à mon égard ! »
Giovanni, à peine moins ému que la jeune fille qui se considérait comme sa victime, s’avança vers elle et lui prit la main. Elle ne refusa pas de la laisser dans la sienne, mais s’abstint soigneusement de le regarder en face.
« Annunziata, » dit Massetti humblement, « je ne nie pas que ma conduite envers vous par le passé fut tout à fait répréhensible et impardonnable. Je ne nie pas que les circonstances se soient façonnées de telle sorte que j’ai été amené à paraître à vos yeux comme un criminel misérable et méprisable ; mais, Annunziata, je me suis arrêté avant la culpabilité réelle, et le ciel m’en est témoin, je n’ai eu aucune part ni dans votre enlèvement, ni dans les horribles événements qui l’ont accompagné et suivi ! Je le jure, et c’est la pure vérité de Dieu ! »
Annunziata leva les yeux et lui lança un regard scrutateur.
« Je comprends votre anxiété à vous disculper, » dit-elle lentement. « Avec une tache sur votre nom, vous ne pouvez épouser la belle fille du comte de Monte-Cristo ! »
C’était un coup vif et tranchant qui fit tressaillir Giovanni, mais il se reprit instantanément.
« Je suis anxieux de laver mon nom afin de pouvoir épouser Zuleika, » répondit-il fermement, « mais je suis également anxieux parce que je suis innocent de toute action criminelle ; innocent de votre enlèvement, de votre déshonneur et du sang de votre frère ! Annunziata, refusez-vous toujours de croire à mes assertions solennelles ? »
« Je les croirais volontiers si je le pouvais, » répondit la jeune fille ; « mais, hélas ! je ne le peux pas ! J’ai vu votre visage lorsque votre masque est tombé cette nuit terrible dans la forêt ! J’ai entendu les tons de votre voix plus tard dans la hutte gardée par les bandits ! Quel témoignage plus convaincant pourrais-je exiger ? »
« Vous vous trompiez, Annunziata, vous vous trompiez terriblement ! » s’écria le jeune Italien, un désespoir écrasant s’emparant de lui et brisant l’espoir en son cœur. Il ne pouvait convaincre l’ancienne fleuriste, il ne pouvait même pas ébranler ses convictions ! Il avait échoué avec elle comme Monte-Cristo avait échoué auparavant au Refuge de Civita Vecchia ! Jusqu’à présent, il avait continué à tenir la main d’Annunziata, mais il la lâcha soudainement comme si c’eût été un serpent venimeux.
Annunziata était profondément touchée, mais son émotion provenait d’une cause tout à fait différente. Elle ressentait sa honte et son déshonneur et était, en outre, horrifiée à l’idée d’avoir autrefois prêté l’oreille aux paroles mielleuses d’un tel scélérat que, selon elle, le vicomte Massetti s’était révélé être.
Monte-Cristo était désormais parfaitement convaincu que Giovanni ne pourrait rien obtenir d’Annunziata et qu’une prolongation de l’entrevue ne serait lourde que de souffrances supplémentaires pour la jeune fille comme pour le jeune Massetti ; il demanda donc à Mme de Rancogne d’emmener sa protégée dans son appartement, et lorsqu’elles eurent quitté le salon, il dit au vicomte :
« Nous devons confier cette fille aux avocats et aux juges, Giovanni. Ils seront peut-être assez astucieux pour ébranler son témoignage, même si le vieux Solara choisit de garder le silence sur le sujet qui nous concerne vitalement. »
À l’heure fixée, le procès de Luigi Vampa commença dans la salle de jugement du Vatican, qui était comble, hommes et femmes étant présents et s’efforçant de se pousser pour obtenir un aperçu du célèbre chef de brigands et du premier témoin, Annunziata Solara.
Le cardinal Monti présida en personne, assisté de deux cardinaux subalternes. Dans la partie de la salle réservée aux avocats siégeaient Monte-Cristo et le vicomte Massetti avec leurs conseils, les plus fins et les plus brillants avocats de Rome, tandis que juste à l’extérieur de la barrière se trouvaient M. Morrel et Esperance, ce dernier étant venu de Paris expressément pour assister au procès, bien qu’à sa demande, son témoignage ne lui fût pas réclamé. Juste à l’intérieur de la barrière, tout près de Maximilian et du fils de Monte-Cristo, étaient assises Valentine et Zuleika, toutes deux étroitement voilées. Près d’elles se trouvaient Mme de Rancogne et la malheureuse Annunziata Solara, vêtues des habits gris foncé de l’ordre des Sœurs du Refuge, leurs visages blancs étant clairement visibles sous les bonnets de religieuses en toile immaculée qu’elles portaient. Peppino était assis à côté du Comte.
Un bas murmure de conversation régnait dans la salle de jugement, le public discutant de l’issue probable du procès et exprimant des opinions divergentes, bien que tous fussent d’accord pour dire que quelle que fût la décision de la Cour concernant l’enlèvement et la conspiration, Luigi Vampa n’échapperait pas à la punition pour les crimes qu’il avait commis en sa qualité de chef des bandits.
Soudain, le cardinal Monti se leva, magnifique dans ses habits princiers et ses bijoux étincelants, agitant la main pour réclamer le silence. Son geste fut instantanément obéi et la salle entière devint silencieuse comme la mort. Puis, le cardinal reprit sa place sur le banc judiciaire et, se tournant vers le greffier de la Cour, lui ordonna de proclamer l’ouverture de la séance. Cela fut fait, sur quoi le cardinal dit, d’une voix distinctement audible dans toutes les parties du vaste appartement :
« Faites entrer l’accusé ! »
Un instant plus tard, Luigi Vampa entra dans une enceinte surélevée servant de box, escorté par deux policiers militaires robustes et lourdement armés. Son visage était livide, mais il regarda autour de lui avec désinvolture et défi. Lorsque ses yeux se posèrent sur Monte-Cristo et le vicomte Massetti, il sourit d’une manière particulière, comme s’il était convaincu que tous leurs efforts seraient vains. Soudain, il vit les deux femmes en robes grises sous leurs bonnets de religieuses, tressaillant légèrement en reconnaissant Annunziata Solara, mais ne manifestant aucune autre émotion.
Les hommes et les femmes dans les parties distantes de la salle montèrent sur les bancs, allongeant le cou pour voir l’accusé, et il s’éleva un murmure, un léger sifflement, qui fut promptement réprimé par les vigilants officiers de justice qui marchaient ici et là avec leurs longs bâtons blancs à la main et leurs bonnets noirs sur la tête.
Puis le cardinal Monti se leva à nouveau, parlant d’une voix grave et impressionnante :
« Luigi Vampa, prisonnier à la barre, » dit-il, « vous êtes ici accusé de nombreux crimes graves, mais l’accusation que la Cour examinera en premier est plus noire que toutes les autres ; cette accusation, Luigi Vampa, prisonnier à la barre, est que vous avez enlevé et séduit par la suite une jeune paysanne nommée Annunziata Solara et que, de connivence avec son père, Pasquale Solara, vous avez conspiré pour faire porter le poids et le soupçon de votre crime sur un homme innocent, le vicomte Giovanni Massetti. Que dites-vous, Luigi Vampa, prisonnier à la barre, êtes-vous coupable ou non coupable ? »
« Non coupable, votre Éminence ! » répondit le chef de brigands imperturbable.
À cela, il y eut un nouveau murmure dans la salle qui fut promptement réprimé comme auparavant.
« Accusé, vous pouvez reprendre votre siège, » dit le cardinal.
Vampa fit comme il lui était ordonné, les policiers restant debout à ses côtés, les épées tirées à la main.
« Que le premier témoin soit appelé, » dit le cardinal en s’adressant au greffier de la Cour.
Cet officier se leva et appela d’une voix forte :
« Annunziata Solara ! »
L’ancienne fleuriste s’avança, lentement et timidement, et monta à la tribune des témoins, où le serment d’usage lui fut administré par le greffier.
À nouveau, il y eut un allongement général des cous, les femmes montrant la plus grande anxiété de voir la fille qui était censée avoir été la victime de Vampa.
D’une voix basse et tremblante, Annunziata commença à donner son témoignage. Elle répéta sa triste histoire exactement comme elle l’avait fait auparavant, disculpant entièrement le chef des bandits et faisant peser tout le poids du crime sur les épaules du vicomte Massetti.
C’était l’inverse de ce que le public avait attendu, et le murmure de surprise fut universel.
Le prisonnier jeta à Monte-Cristo et à Massetti un regard rayonnant de triomphe.
Les avocats du vicomte prirent alors le témoin en main, mais, aussi avisés et capables qu’ils fussent, ils échouèrent totalement à lui faire dévier ne serait-ce que d’un cheveu de son témoignage. Elle retourna à sa place aux côtés de Mme de Rancogne, confiante d’avoir fait son devoir et n’ayant pas prononcé une seule syllabe qui fût fausse.
Peppino lui succéda. Il répéta presque mot pour mot les détails qu’il avait donnés au comte de Monte-Cristo à Paris. Son récit était si vivant, si circonstancié, qu’il fit une impression merveilleuse tant sur la Cour que sur l’assistance. Lorsqu’il parla de l’infâme vente par le vieux Pasquale Solara de sa belle fille à Luigi Vampa, les auditeurs masculins purent à peine réprimer leur indignation et les femmes poussèrent des cris d’horreur, les efforts les plus soutenus des officiers de la Cour étant nécessaires pour les ramener à un semblant de calme. Une autre sensation fut causée par l’exposition par Peppino de la néfaste conspiration par laquelle l’innocent jeune vicomte avait été placé et maintenu sous le soupçon de meurtre et d’enlèvement. Lorsqu’il eut conclu son récit et qu’il quitta la barre, lui et Vampa échangèrent des regards de haine amère et vindicative, et il fallut toute la force des policiers chargés du prisonnier pour l’empêcher de bondir du box et de tenter de tirer une vengeance sommaire sur l’intrépide témoin.
Le vicomte Massetti prit alors la parole. Il raconta toute l’histoire de sa connaissance avec Annunziata Solara, de la rencontre sur la Piazza del Popolo à celle avec Vampa dans la forêt et à l’administration du serment de silence, parlant avec une sincérité et un sentiment si évidents que son témoignage en acquit un poids supplémentaire. Le chef de brigands l’observait étroitement, écoutant son témoignage avec un sourire méprisant. Lorsque le jeune Italien retourna vers Monte-Cristo et reprit sa place, son visage pâle était couvert de sueur et une grande agitation s’était emparée de lui.
« Appelez Pasquale Solara, » dit le cardinal au greffier, après avoir consulté un papier posé sur le bureau devant lui.
« Pasquale Solara ! » cria immédiatement le greffier.
Il y eut un mouvement dans le public et quatre soldats de la Garde suisse s’avancèrent vers le banc judiciaire, portant une civière sur laquelle était étendue la forme émaciée du vieux berger.
Alors que son père était porté devant elle, Annunziata poussa un cri et se leva pour aller vers lui, mais Mme de Rancogne la retira doucement vers sa chaise, lui murmurant qu’il était sous la garde de la Cour et qu’elle ne pourrait le voir qu’après la fin du procès, une fois que la permission requise aurait été obtenue.
Le vieux Pasquale fut soulevé de la civière par deux soldats et aidé à monter à la tribune des témoins. Il était si faible et si épuisé qu’il fut nécessaire de le maintenir en position verticale après qu’il eut monté avec grande difficulté. Même alors, il tremblait comme un paralytique et il fallut quelques instants avant qu’il ne puisse répondre aux questions qui lui étaient posées. Vampa le regardait avec une anxiété intense, se penchant avidement en avant pour saisir les sons faibles et presque imperceptibles qui sortaient de ses lèvres.
« S’il plaît à votre Éminence, » dit le vieux Pasquale, marquant une pause douloureuse après chaque mot, « je suis un homme mourant. Le médecin de l’hôpital qui m’a accompagné et qui se trouve maintenant dans la salle de jugement m’assure qu’il ne me reste que quelques jours à vivre tout au plus. J’ai été un grand pécheur, mais je ne désire pas me présenter devant mon Dieu courroucé avec tout le poids de mon iniquité sur moi ; c’est pourquoi j’ai résolu de parler, de dire tout ce que je sais ! »
Les spectateurs dans le corps de la salle frissonnèrent. La voix du vieux Solara ne leur parvenait pas, mais ils sentaient instinctivement qu’une révélation terrible était en train d’être faite ou était sur le point de l’être. Monte-Cristo et Massetti se levèrent à moitié de leurs sièges ; ils étaient assez près pour saisir la portée de ce que le berger avait dit et son effet sur eux fut absolument accablant ; ils s’attendaient à ce que Pasquale raconte soit une histoire astucieusement fabriquée pour protéger Vampa, soit qu’il se réfugie dans un silence dur et obstiné, mais au lieu de cela, il allait vider son sac sur tout ce crime terrible ! Annunziata avait également entendu et écoutait ce qui allait suivre avec un visage presque aussi blanc que son bonnet de religieuse. Mme de Rancogne saisit ses mains et les tint fermement ; elle aussi était surprise au-delà de toute expression par les paroles du vieux Solara et craignait l’effet de nouvelles révélations sur sa protégée. Zuleika, Valentine, M. Morrel et Esperance étaient trop loin de la barre pour comprendre une syllabe, mais comme les spectateurs dans la salle, ils devinèrent ce qui était sur le point d’arriver, retenant leur souffle par crainte et attente. Quant à Vampa, il pouvait à peine rester immobile ; ses doigts travaillaient nerveusement comme s’il désirait étrangler le témoin mourant, et il le regardait avec les yeux flamboyants d’un tigre féroce acculé.
Le vieux Pasquale poursuivit, dans le silence le plus profond :
« Je ne cherche pas à me protéger. Vampa est coupable à la fois de l’enlèvement et du complot pour ruiner le vicomte Massetti, mais j’ai été son tentateur et c’est à moi qu’il doit son crime ! Cependant, quant au meurtre de mon fils Lorenzo, je n’y suis pour rien ; le chef est seul responsable de cela ! Mais je l’ai tenté par la beauté de ma pauvre fille Annunziata ! Avide d’or, je l’ai vendue à lui ! L’enlèvement a été proposé par moi et exécuté par lui ! Le plan pour jeter le jeune Massetti sous le soupçon provient également de moi, Vampa et moi-même l’exécutant ensemble. En formant ce plan, j’étais motivé par le désir d’obtenir vengeance sur le vieux comte Massetti pour un tort qu’il m’avait fait par le passé ! Maintenant, votre Éminence, vous connaissez toute l’histoire noire ! »
Pasquale Solara se tut et retomba dans les bras des deux soldats qui le soutenaient, totalement vaincu par les terribles efforts qu’il avait faits pour livrer son témoignage écrasant, et il resta là, masse impuissante et tremblante. Alors qu’ils s’apprêtaient à l’évacuer de la tribune des témoins, une pensée soudaine lui vint, et avec un effort herculéen, il se redressa, faisant signe à la Cour qu’il avait quelque chose de plus à communiquer.
« Parlez, témoin, » dit le cardinal Monti en réponse à ce signe.
« Votre Éminence, » reprit le berger, lentement et douloureusement, « je souhaite dire encore un mot. J’ai reçu ma blessure mortelle des mains du vicomte Massetti ! »
Il y eut un mouvement rapide parmi ceux qui entendirent cette accusation inattendue et une vingtaine de paires d’yeux, y compris ceux du cardinal Monti et de ses associés sur le banc judiciaire, furent instantanément fixés sur le jeune Italien, qui jeta à Monte-Cristo et aux avocats un regard de consternation. Le Comte allait s’adresser à la Cour pour s’expliquer, quand le vieux Solara, qui avait fait une pause pour reprendre son souffle, ajouta :
« Mais je mérite amplement ce que j’ai reçu et il est juste que je meure de la main de l’homme que j’ai cherché à ruiner ! La blessure, cependant, m’a été portée dans un duel parfaitement loyal et, de mon dernier souffle, j’exonère le vicomte de tout blâme dans cette affaire, comme je le fais maintenant ! »
La partie finale du dernier discours du vieux Solara fut une surprise. Massetti poussa un long soupir de soulagement. Il était peu probable qu’il fût poursuivi par les autorités romaines pour avoir combattu en duel avec le berger dans de telles circonstances, et l’homme blessé avait volontairement levé tout soupçon de félonie le concernant. Monte-Cristo et les avocats lancèrent des regards de félicitations au jeune Italien. Sa réhabilitation ne nécessitait plus désormais que la condamnation de Vampa pour être complète, et l’on ne pouvait douter un instant qu’elle suivrait rapidement.
L’effet du témoignage, ou plutôt des aveux, de son père sur Annunziata avait été saisissant. Il avait complètement brisé toutes ses convictions, plaçant ses malheurs sous une lumière nouvelle et horrible. Le vicomte était innocent, comme il l’avait constamment affirmé, et son parent se révélait à elle dans toute son hideur morale ; c’était un monstre, un démon ; il n’avait fait ses révélations effrayantes que lorsque la mort était sur lui et que toute réparation était impossible ; de plus, il n’y avait rien de noble ou d’édifiant dans son remords ; il était tout à fait caractéristique de l’homme ; totalement égoïste, induit uniquement par la crainte des conséquences dans le monde à venir. Annunziata se sentit comme si toute foi en l’humanité lui avait été retirée, et à mesure qu’elle réalisait la pleine signification des paroles de son père, elle ferma les yeux et, avec un soupir, s’évanouit dans les bras de Mme de Rancogne qui, à peine moins choquée et surprise que la pauvre fille elle-même, utilisa tous les efforts pour la ranimer, ce qu’elle finit par réussir.
Dans le petit groupe composé de Zuleika, Valentine, M. Morrel et Esperance, l’incertitude prévalut pendant quelques instants. Ils n’avaient pu saisir ce que le vieux Solara avait dit, pour ne recueillir qu’une idée générale que son témoignage était contre Vampa. Dès que son émotion le lui permit, cependant, Giovanni alla vers eux et leur communiqua la bonne nouvelle. Zuleika fut presque submergée par l’immensité de sa joie et se retint difficilement d’embrasser son amant en plein milieu de l’auguste Cour et devant les spectateurs assemblés. Valentine était prête à pleurer de plaisir et son mari ressentait autant de triomphe que s’il avait remporté une victoire décisive sur les ennemis réunis de la France. Quant à Esperance, il était à la fois ravi et honteux ; ravi que la sombre tache fût retirée du nom de Giovanni, et honteux d’avoir été si aveugle et injuste au point de le soupçonner à tort.
Lorsque la teneur du témoignage de Pasquale Solara fut murmurée parmi l'assistance, les officiers du Tribunal furent impuissants à réprimer les expressions d'horreur et d'enthousiasme. Si le berger n'avait pas été étroitement gardé par les soldats, il aurait certainement été mis en pièces et piétiné, tant était grande la marée d'indignation populaire contre lui. Enfin, toutefois, le tumulte s'apaisa et le cardinal Monti, s'adressant au chef des brigands, dit :
« Luigi Vampa, prisonnier à la barre, vous avez entendu le témoignage. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ? »
Vampa, contraint de se lever par les policiers, répondit avec obstination et morosité :
« Rien ! »
Le cardinal Monti se tourna alors vers ses associés sur le siège judiciaire et une brève conférence s'ensuivit, après quoi il se leva et, faisant face à Vampa, dit solennellement :
« Luigi Vampa, prisonnier à la barre, le jugement de la Cour papale est que vous êtes coupable, premièrement du meurtre de Lorenzo Solara, bien qu'en raison de son agression envers vous le crime ait été placé au second degré, deuxièmement de l'enlèvement d'Annunziata Solara, et troisièmement de conspiration visant à ternir indélébilement la réputation d'un digne noble romain, le vicomte Giovanni Massetti. Luigi Vampa, prisonnier à la barre, la sentence de la Cour papale est que vous soyez reconduit à votre cachot au château Saint-Ange, pour y subir l'emprisonnement solitaire à perpétuité. Comme cette sentence rend inutile de procéder à l'examen de l'autre charge, moins importante, pesant contre vous, celle de vol sur les voies publiques et de maltraitance envers vos captifs, votre procès est maintenant terminé. Luigi Vampa, prisonnier à la barre, que Dieu ait pitié de vous et vous conduise au repentir et au salut ultime ! »
Le cardinal Monti reprit son siège au milieu de bruyants murmures d'applaudissements et de satisfaction. Lorsque ceux-ci s'éteignirent, le greffier déclara l'audience levée, le condamné fut emmené et le public se dispersa lentement.
Mme de Rancogne et Annunziata Solara retournèrent immédiatement au Refuge de Civita Vecchia, où la pauvre jeune fille resta prostrée pendant de nombreuses semaines. Après ses aveux de ses actes infâmes, elle n'eut plus aucun désir de revoir son père méprisable et dégradé.
Monte-Cristo et ses amis retournèrent joyeusement à l'hôtel de France dans la calèche du comte.
Ce soir-là, il n'existait pas sur terre de personnes plus heureuses que Giovanni et Zuleika.
CHAPITRE XXX.
JOIE SANS BORNES.
La nouvelle du résultat du procès de Luigi Vampa se répandit avec la plus grande rapidité dans tout Rome et suscita les réjouissances les plus folles, augmentant encore la popularité de Monte-Cristo et du capitaine Morrel, auxquels la population romaine attribuait le mérite d'avoir provoqué la condamnation du redoutable chef des brigands et inspiré sa sentence. Partout, tout en reconnaissant et admettant l'immense importance du témoignage du vieux Pasquale Solara, on exécrait le misérable berger lui-même en tant que père dénaturé et sans cœur, scélérat diabolique sans un seul trait rédempteur. Le fait qu'il soit passé aux aveux lui évita la main lourde de la justice, mais sa blessure mortelle allait bientôt débarrasser le monde de lui, et cette circonstance suscita des félicitations chaleureuses dans tous les milieux.
Le lendemain du procès de Vampa, un messager arriva à l'hôtel de France de la part du comte Massetti, portant une brève note dans laquelle le vieux noble priait son fils de venir le trouver sur-le-champ. Giovanni montra triomphalement cette note à Zuleika et aux amis qui avaient travaillé si inlassablement et avec succès à sa cause, et, accompagné du comte de Monte-Cristo et de M. Morrel, se rendit immédiatement au palais Massetti dans la calèche de Monte-Cristo. Le vieux comte reçut son fils à bras ouverts et salua cordialement Monte-Cristo et Maximilian.
« Giovanni, dit-il franchement, je reconnais que j'avais tort, que j'ai été égaré par ce qui me semblait être des preuves convaincantes. Mon orgueil et mon honneur se sont révoltés devant la tache qui semblait les flétrir, et j'ai agi comme presque n'importe quel père romain l'aurait fait. Je reconnais que j'ai été hâtif, que j'ai poussé les choses à l'extrême sans réflexion ni examen appropriés. Ces aveux, en présence de vos nobles amis qui se sont dévoués pour vous, me coûtent cher, mais vous voyez que je ne m'y dérobe pas, malgré la profonde humiliation. Je vous demande humblement pardon et vous restitue tout ce que je vous ai pris. Vous êtes à nouveau mon fils et héritier bien-aimé. »
Le vieux noble s'arrêta, très ému ; ses yeux étaient pleins de larmes, des larmes mêlées de contrition et de ravissement. L'émotion du vicomte fut telle que, pendant un instant, il fut incapable de répondre. Il reprit toutefois la maîtrise de lui-même avec un effort immense et dit d'une voix tremblante de sa joie colossale :
« Père, je n'ai rien à pardonner. Les apparences justifiaient tout ce que vous avez fait, et je ne peux que remercier le Ciel que la vérité ait été révélée avant qu'il ne fût trop tard ! »
Sur ces mots, il se jeta au cou du vieux patricien. Le comte l'embrassa, le serrant contre son cœur, et leurs larmes se mêlèrent, car Giovanni pleurait aussi maintenant.
Relâchant lentement et comme à regret son fils retrouvé et réhabilité, le comte se tourna vers M. Morrel.
« Capitaine, dit-il, je vous dois de plates excuses pour mon traitement hautain et impérieux lorsque vous m'avez exposé l'objet de votre mission à Rome. Je vous les présente en ce moment et ose espérer que vous les accepterez, même si elles arrivent à la onzième heure ! »
« Comte, répondit Maximilian, je serais plus qu'un rustre si je ne les acceptais pas. Voici ma main en signe de notre amitié et de notre estime renouvelées. »
Le vieux Massetti prit la main tendue du capitaine et la pressa chaleureusement.
« Vous soutenez pleinement la réputation de la grande nation à laquelle vous appartenez, dit-il avec la plus grande cordialité, vous êtes aussi noble que généreux ! »
« Comte, répondit M. Morrel en s'inclinant profondément, vous me flattez ! Dites plutôt que je suis un soldat français et qu'à ce titre, je ne recule jamais devant mon devoir, quelle que soit la forme qu'il puisse prendre ! »
« Comme il vous plaira, capitaine, répondit le vieux noble avec un sourire agréable. À mes excuses, je dois cependant ajouter ma gratitude pour tout ce que vous avez fait pour aider Giovanni, et dans l'expression de cette gratitude, je dois inclure Mme Morrel, dont j'ai entendu parler de l'héroïque exploit au Colisée et du dévouement ultérieur envers mon fils à l'heure de ses ténèbres mentales. »
Maximilian s'inclina de nouveau profondément.
S'avançant vers le comte de Monte-Cristo, le vieux Massetti dit :
« Maintenant, votre Excellence, c'est votre tour. Votre nom et vos actions me sont familiers depuis longtemps, mais à qui ne le sont-ils pas ! Pourtant, bien que vous ayez souvent honoré Rome de votre illustre présence, je n'avais jamais eu le plaisir de vous rencontrer jusqu'à ce jour heureux où, moi aussi, je suis inclus dans la longue liste de ceux qui ont reçu des bienfaits immenses de vos mains. Edmond Dantès, comte de Monte-Cristo, je vous dois le rétablissement de la santé mentale de mon fils, accompli par un miracle qui n'est pas loin de l'être, une bénédiction presque aussi grande que sa réhabilitation, pour laquelle je suis également sur la liste infinie de vos débiteurs. »
Monte-Cristo s'inclina, mais ne fit aucune réponse.
« Ma dette, vaste qu'elle soit, poursuivit le vieux Massetti, doit, je l'apprends, être encore augmentée par une alliance entre nos deux maisons, et je n'ai pas besoin de vous dire que cette augmentation de mes obligations sera un fardeau de joie que j'accepterai avec des remerciements au Ciel pour la faveur signalée qui m'est accordée ! »
Monte-Cristo répéta son salut et dit :
« Vous ratifiez donc le pacte entre nos deux enfants, comte Massetti ? »
« Avec plus de ravissement que je ne saurais l'exprimer ! répondit ce dernier avec enthousiasme. Puis-je demander une autre faveur à votre Excellence ? » ajouta-t-il soudain.
« Certainement, dit Monte-Cristo, quelque peu étonné et jetant un regard interrogateur à son vénérable hôte. »
« Dans ce cas, reprit le vieux noble, j'aimerais souhaiter la bienvenue à votre fille immédiatement au palais Massetti ! »
« On ira la chercher sans un instant de retard, répondit Monte-Cristo. Giovanni, retournez dans la calèche à l'hôtel de France et amenez Zuleika à votre père ! »
Le jeune homme obéit joyeusement et, en très peu de temps, la fille de Monte-Cristo entra timidement et rougissante en présence du comte Massetti, appuyée au bras de son fiancé dont le visage rayonnait littéralement de bonheur. Le jeune couple était accompagné de Mme Morrel.
Une fois les présentations faites, le vénérable patricien resta un instant à contempler sa future belle-fille.
« Ainsi, c'est Zuleika ! dit-il enfin. C'est une jeune fille belle et charmante, et je ne doute pas que les attraits de son esprit soient pleinement égaux à ceux de sa personne ! Mon enfant, poursuivit-il en s'adressant à la fille de Monte-Cristo, je vous souhaite la bienvenue dans ma maison et dans mon cœur ! Rendez Giovanni aussi heureux que je sais qu'il vous rendra ! Maintenant, mes enfants, acceptez la bénédiction d'un père ! »
Le jeune couple s'agenouilla aux pieds du vieil homme et il étendit ses mains au-dessus de leurs têtes. Lorsqu'ils se relevèrent, il prit Zuleika dans ses bras et l'embrassa tendrement.
Dans la joie générale, Valentine ne fut pas oubliée, le vieux comte lui renouvelant l'expression de sa gratitude qu'il avait précédemment faite à son mari en son nom.
Il fut finalement convenu que le contrat de mariage serait signé dans la semaine, et cette formalité fut accomplie en présence de nombreux parents du jeune vicomte, de Monte-Cristo, Mercedes, M. et Mme Albert de Morcerf, Espérance et M. et Mme Morrel, Mercedes et les Morcerf étant arrivés en toute hâte à Rome pour prendre part à l'heureux événement. Monte-Cristo donna à sa fille la dot d'une princesse, et sa libéralité fut pleinement égalée par celle du comte Massetti, qui assura à Giovanni une fortune égale à celle de quelque potentat oriental.
Le mariage eut lieu à Rome et fut une grande affaire, les festivités nuptiales durant toute la journée et jusque tard dans la nuit. L'heureuse occasion prit le caractère d'une réjouissance publique, car la population, reconnaissante envers le comte de Monte-Cristo et Maximilian Morrel pour la répression de Luigi Vampa et de ses dangereux hors-la-loi, qui, pendant des années, avaient été la terreur des riches comme des pauvres, défila dans les rues en foules immenses en l'honneur des noces de Zuleika avec l'homme que le célèbre chef des brigands avait presque réussi à accabler d'une ruine et d'un déshonneur irréparables.
Dès les premières heures de la matinée, le palais Massetti fut entouré par des foules enthousiastes et acclamantes, et à huit heures, les vastes jardins des Massetti furent ouverts gratuitement à tous ceux qui souhaitaient y entrer. Les préparatifs y étaient sur une échelle gigantesque et princière. D'immenses tables avaient été placées dans diverses larges allées et croulaient littéralement sous le poids des rafraîchissements abondants et invitants, tandis que de vastes tonneaux d'excellents vins étaient en perce. Une armée de serviteurs servait le peuple, le fournissant libéralement en mets appétissants et en produit exaltant du vignoble. Les drapeaux pontificaux et français étaient partout exposés côte à côte, et la beauté des décorations des jardins était telle qu'elle excitait l'émerveillement et l'admiration universels. La santé du vicomte Massetti et de sa charmante épouse fut portée des milliers de fois au milieu d'acclamations de ravissement, mais dans toute cette assemblée colossale, un ordre parfait fut préservé, la police militaire en service trouvant son occupation être une sinécure.
Juste devant le palais Massetti, un arc de triomphe avait été érigé. Il était recouvert des emblèmes entrelacés de Rome et de la France et portait à son sommet une devise appropriée formée de fleurs d'oranger d'un blanc crémeux et de roses écarlates.
L'intérieur du palais rivalisait dans une splendeur éblouissante avec la plus superbe et magnifique vision qui ait jamais fasciné un adepte du hachisch alors qu'il rêvait sous la puissante influence de sa drogue préférée.
Dans le salon principal étaient rassemblés de nombreux personnages avec lesquels le lecteur est familier, tous en tenue de fête : le comte de Monte-Cristo et sa bien-aimée épouse Mercedes, leurs amis Maximilian et Valentine Morrel, Espérance, Mlle Louise d'Armilly, et M. et Madame Albert de Morcerf. De nombreux parents nobles du marié étaient également présents, sans parler des foules de connaissances. Le vieux comte Massetti, qui semblait rajeuni et dont le vénérable visage était couronné de sourires de joie, circulait parmi ses invités, le plus heureux des heureux.
Soudain, une porte fut ouverte, un valet annonça les mariés, et Giovanni entra fièrement avec la belle Zuleika suspendue à son bras, sa beauté rehaussée par ses rougissements et sa timidité. Elle portait une magnifique robe de satin blanc qu'une reine aurait pu envier, et l'éclat de diamants d'une valeur inestimable jaillissait d'un collier de goût qui ornait sa gorge de perle ; sur ses cheveux noirs comme la nuit reposait une couronne de fleurs d'oranger, et son voile de mariée flottant était attaché par une broche d'émeraude étincelante. Un murmure d'admiration et d'approbation s'éleva des invités lorsqu'ils virent la fille de Monte-Cristo et notèrent ses charmes inégalés.
Le cortège vers Saint-Pierre fut vu par des masses compactes de spectateurs, qui acclamèrent bruyamment la mariée et le marié, et saluèrent par des applaudissements tumultueux tous les personnages bien connus au fur et à mesure qu'ils apparaissaient.
À l'intérieur de la vaste cathédrale, l'affluence était immense, mais maintenue à une distance appropriée par des huissiers en uniforme.
Le Pape lui-même unit le jeune couple dans les saints liens du mariage, ayant consenti à le faire en raison de sa haute estime pour la maison Massetti, la plus ancienne et la plus aristocratique de ses domaines, et en considération pour le comte de Monte-Cristo, dont l'histoire merveilleuse avait pénétré jusqu'aux augustes portails du Vatican. À la fin de l'impressionnante cérémonie, Sa Sainteté bénit le mari et la femme nouvellement unis, et immédiatement après, le grand orgue éclata dans un élan triomphal, un chœur invisible chantant un hymne de mariage jubilatoire, sur quoi les mariés, entourés par leurs demoiselles et garçons d'honneur, Espérance occupant la première place parmi ces derniers, reçurent les félicitations de leurs parents et amis.
Cette nuit-là, il y eut une festivité sans bornes au palais Massetti, la joyeuse célébration se terminant par un grand bal et un souper élaboré. Le lendemain matin, Giovanni et Zuleika partirent pour un long voyage de noces qui devait englober les parties les plus intéressantes de l'Europe.
Finalement, ils s'installèrent à Paris, comme ils l'avaient décidé à l'origine, où Giovanni acheta une magnifique résidence, l'aménageant avec tout le luxe de l'Orient.
Leur vie conjugale fut aussi heureuse qu'elle fut favorisée, et Zuleika n'eut jamais l'occasion de regretter d'être restée attachée à Giovanni alors que tout le reste du monde semblait l'avoir abandonné.
Espérance et le jeune époux devinrent aussitôt des amis aussi proches qu'autrefois, et le nuage sombre qui les avait séparés par le passé fut complètement oublié.
Le comte de Monte-Cristo et Mercedes continuèrent de mener une existence tranquille et charmante dans le manoir palatial de la rue du Helder. Lors de l'accession de Louis-Napoléon au pouvoir, le comte, qui se méfiait de lui et de ses desseins, abandonna la politique et l'agitation de la vie publique pour toujours, se contentant de faire tout le bien en son pouvoir et d'aider les nécessiteux de manière calme et sans ostentation. Sa fille et son mari passaient une grande partie de leur temps dans la demeure familiale, et le comte et Mercedes en tiraient un plaisir supplémentaire. Albert de Morcerf, sa femme et Mlle Louise d'Armilly restèrent pensionnaires de la résidence de Monte-Cristo, contribuant non peu à promouvoir le confort et le bonheur de leurs hôtes généreux et agréables.
Maximilian Morrel et sa femme retournèrent à Marseille, mais ils étaient fréquemment à Paris et ne manquaient jamais de trouver un immense plaisir et une grande satisfaction dans la société des Monte-Cristo, des Massetti et de leurs amis.
Le père de Giovanni mourut un an ou deux après le mariage de son fils, lui laissant son titre, ses palais, son vignoble et toute sa richesse colossale ; mais même ce changement dans sa condition n'incita pas le jeune comte à retourner à Rome, où les tristes associations du passé étaient trop puissantes pour lui.
Le vieux Solara expira à l'hôpital de Rome quelques jours après le procès de Vampa, et Annunziata vécut longtemps avec Mme de Rancogne au Refuge de Civita Vecchia, tirant la consolation qu'elle pouvait de ses nombreuses bonnes œuvres.
Peppino et Beppo restèrent au service du comte de Monte-Cristo, menant une vie honnête et droite.
Waldmann et Siebecker furent pris la main dans le sac en train de commettre un meurtre et terminèrent leur association inique sur l'échafaud, le couteau de la guillotine débarrassant le monde de deux misérables extrêmement dangereux.
Quant à Danglars, il disparut soudainement de Paris un jour et on n'entendit plus parler de lui.
FIN.