Récit de la vie de FREDERICK DOUGLASS
ESCLAVE AMÉRICAIN. ÉCRIT PAR LUI-MÊME.
BOSTON
PUBLIÉ AU BUREAU ANTI-ESCLAVAGISTE, N° 25 CORNHILL 1845
ENREGISTRÉ, CONFORMÉMENT À L’ACTE DU CONGRÈS, EN L’AN 1845 PAR FREDERICK DOUGLASS, AU BUREAU DU GREFFIER DE LA COUR DE DISTRICT DU MASSACHUSETTS.
Note du fichier original : Ce livre électronique est publié en ce moment pour honorer l’anniversaire de Martin Luther King Jr. [Né le 15 janvier 1929] [Officiellement célébré le 20 janvier 1992]
Sommaire
PRÉFACE LETTRE DE WENDELL PHILLIPS, ESQ. FREDERICK DOUGLASS. CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI APPENDICE UNE PARODIE
PRÉFACE
Au mois d’août 1841, j’assistai à une convention anti-esclavagiste à Nantucket, durant laquelle j’eus le bonheur de faire la connaissance de Frederick Douglass, l’auteur du Récit qui suit. Il était un étranger pour presque tous les membres de cette assemblée ; mais, s’étant récemment échappé de la prison méridionale de la servitude, et sa curiosité étant éveillée par le désir de connaître les principes et les mesures des abolitionnistes — dont il avait entendu une description quelque peu vague alors qu’il était esclave — il fut incité à assister à l’occasion mentionnée, bien qu’il fût à cette époque résident de New Bedford.
Heureux, très heureux événement ! — heureux pour les millions de ses frères enchaînés, qui soupirent encore après la délivrance de leur terrible asservissement ! — heureux pour la cause de l’émancipation des nègres et de la liberté universelle ! — heureux pour la terre de sa naissance, qu’il a déjà tant fait pour sauver et bénir ! — heureux pour un large cercle d’amis et de connaissances, dont il a fortement conquis la sympathie et l’affection par les nombreuses souffrances qu’il a endurées, par les traits vertueux de son caractère, par son souvenir toujours présent de ceux qui sont dans les liens, comme s’il était lié avec eux ! — heureux pour les multitudes, dans diverses parties de notre république, dont il a éclairé l’esprit sur le sujet de l’esclavage, et qui ont été émues jusqu’aux larmes par son pathétique, ou soulevées par une indignation vertueuse grâce à son éloquence entraînante contre les esclavagistes d’hommes ! — heureux pour lui-même, car cela l’a aussitôt amené sur le terrain de l’utilité publique, a « donné au monde l’assurance d’un HOMME », a vivifié les énergies assoupies de son âme et l’a consacré à la grande œuvre de briser la verge de l’oppresseur et de laisser aller les opprimés !
Je n’oublierai jamais son premier discours à la convention — l’émotion extraordinaire qu’il a suscitée dans mon propre esprit — l’impression puissante qu’il a créée sur un auditoire bondé, complètement pris par surprise — les applaudissements qui ont suivi du début à la fin de ses remarques si heureuses. Je crois que je n’avais jamais haï l’esclavage aussi intensément qu’à ce moment-là ; certainement, ma perception de l’énorme outrage qui est infligé par celui-ci à la nature divine de ses victimes est devenue bien plus claire qu’auparavant. Là se tenait un homme, d’une proportion physique et d’une stature imposantes et précises — intellectuellement richement doté — prodigieux par son éloquence naturelle — dans son âme manifestement « créé d’un peu moins que les anges » — pourtant esclave, oui, esclave fugitif — tremblant pour sa sécurité, osant à peine croire que sur le sol américain, une seule personne blanche pût se trouver pour l’aider à tous risques, par amour de Dieu et de l’humanité ! Capable de hautes réalisations en tant qu’être intellectuel et moral — n’ayant besoin que d’une quantité comparativement faible de culture pour faire de lui un ornement de la société et une bénédiction pour sa race — par la loi du pays, par la voix du peuple, par les termes du code des esclaves, il n’était pourtant qu’un morceau de propriété, une bête de somme, un bien meuble !
Un ami bien-aimé de New Bedford persuada M. DOUGLASS de s’adresser à la convention. Il s’avança vers l’estrade avec une hésitation et un embarras, nécessairement le propre d’un esprit sensible dans une position si nouvelle. Après s’être excusé de son ignorance et avoir rappelé à l’auditoire que l’esclavage était une piètre école pour l’intellect et le cœur humains, il entreprit de narrer certains des faits de sa propre histoire en tant qu’esclave, et au cours de son discours, il exprima beaucoup de nobles pensées et de réflexions saisissantes. Dès qu’il eut repris sa place, rempli d’espoir et d’admiration, je me levai et déclarai que PATRICK HENRY, de renommée révolutionnaire, n’avait jamais fait de discours plus éloquent en faveur de la liberté que celui que nous venions d’écouter de la bouche de ce fugitif traqué. C’est ce que je croyais à cette époque — telle est ma conviction aujourd’hui. Je rappelai à l’auditoire le péril qui entourait ce jeune homme auto-émancipé dans le Nord — même dans le Massachusetts, sur la terre des Pères Pèlerins, parmi les descendants des pères révolutionnaires ; et je leur demandai s’ils permettraient jamais qu’il fût ramené en esclavage, loi ou pas loi, constitution ou pas constitution. La réponse fut unanime et tonitruante : « NON ! » « Voulez-vous le secourir et le protéger comme un frère humain — un résident du vieil État de la Baie ? » « OUI ! » cria toute la masse, avec une énergie si saisissante que les tyrans impitoyables au sud de la ligne Mason et Dixon auraient presque pu entendre ce puissant éclat de sentiment et le reconnaître comme le gage d’une détermination invincible, de la part de ceux qui le donnaient, de ne jamais trahir celui qui erre, mais de cacher le paria et d’en assumer fermement les conséquences.
Il fut immédiatement gravé dans mon esprit que si l’on pouvait persuader M. DOUGLASS de consacrer son temps et ses talents à la promotion de l’entreprise anti-esclavagiste, un puissant élan lui serait donné, et un coup stupéfiant serait porté en même temps au préjugé septentrional contre une complexion colorée. Je m’efforçai donc d’insuffler espoir et courage dans son esprit, afin qu’il pût oser s’engager dans une vocation si anormale et responsable pour une personne dans sa situation ; et je fus secondé dans cet effort par des amis au cœur chaleureux, notamment par le feu Agent Général de la Société Anti-Esclavagiste du Massachusetts, M. JOHN A. COLLINS, dont le jugement en cette instance coïncidait entièrement avec le mien. Au début, il ne put donner aucun encouragement ; avec une timidité non feinte, il exprima sa conviction qu’il n’était pas apte à l’accomplissement d’une tâche si grande ; le chemin tracé était entièrement inconnu ; il craignait sincèrement de faire plus de mal que de bien. Après beaucoup de délibération, cependant, il consentit à faire un essai ; et depuis cette période, il a agi en tant qu’agent conférencier, sous les auspices soit de la Société Anti-Esclavagiste Américaine, soit de celle du Massachusetts. En travaux, il a été très abondant ; et son succès dans la lutte contre le préjugé, dans le gain de prosélytes, dans l’agitation de l’esprit public, a largement surpassé les espérances les plus optimistes qui avaient été soulevées au commencement de sa brillante carrière. Il s’est comporté avec douceur et humilité, mais avec une vraie virilité de caractère. En tant qu’orateur public, il excelle dans le pathétique, l’esprit, la comparaison, l’imitation, la force de raisonnement et la fluidité du langage. Il y a en lui cette union de la tête et du cœur, qui est indispensable à l’illumination des esprits et à la conquête des cœurs des autres. Puisse sa force continuer à être égale à sa journée ! Puisse-t-il continuer à « croître en grâce et dans la connaissance de Dieu », afin qu’il puisse être de plus en plus utile à la cause de l’humanité saignante, que ce soit chez lui ou à l’étranger !
C’est certainement un fait très remarquable que l’un des plus efficaces avocats de la population esclave, maintenant devant le public, soit un esclave fugitif, en la personne de Frederick Douglass ; et que la population de couleur libre des États-Unis soit si brillamment représentée par l’un des siens, en la personne de Charles Lenox Remond, dont les appels éloquents ont extorqué les plus hauts applaudissements des multitudes des deux côtés de l’Atlantique. Que les calomniateurs de la race de couleur se méprisent eux-mêmes pour leur bassesse et leur illibéralisme d’esprit, et cessent désormais de parler de l’infériorité naturelle de ceux qui ne demandent rien d’autre que du temps et des opportunités pour atteindre le plus haut degré de l’excellence humaine.
On peut, peut-être, se demander équitablement si toute autre partie de la population de la terre aurait pu endurer les privations, les souffrances et les horreurs de l’esclavage sans être devenue plus dégradée dans l’échelle de l’humanité que les esclaves d’ascendance africaine. Rien n’a été laissé de côté pour paralyser leurs intellects, obscurcir leurs esprits, avilir leur nature morale, effacer toute trace de leur parenté avec l’humanité ; et pourtant, comme ils ont merveilleusement soutenu le poids immense d’un esclavage des plus effrayants, sous lequel ils gémissent depuis des siècles ! Pour illustrer l’effet de l’esclavage sur l’homme blanc — pour montrer qu’il n’a, dans une telle condition, aucune puissance d’endurance supérieure à celle de son frère noir — Daniel O’Connell, le distingué avocat de l’émancipation universelle et le plus puissant champion de l’Irlande prostrée mais non conquise, relate l’anecdote suivante dans un discours qu’il a prononcé dans le Conciliation Hall, à Dublin, devant la Loyal National Repeal Association, le 31 mars 1845. « Peu importe, a dit M. O’Connell, sous quel terme spécieux il puisse se déguiser, l’esclavage est toujours hideux. Il a une tendance naturelle et inévitable à brutaliser chaque noble faculté de l’homme. Un marin américain, qui a fait naufrage sur les côtes d’Afrique, où il a été maintenu en esclavage pendant trois ans, a été, à l’expiration de cette période, trouvé abêti et abasourdi — il avait perdu tout pouvoir de raisonnement ; et ayant oublié sa langue maternelle, il ne pouvait proférer qu’un charabia sauvage entre l’arabe et l’anglais, que personne ne pouvait comprendre, et qu’il avait lui-même du mal à prononcer. Voilà pour l’influence humanisante de l’Institution Domestique ! » Admettant qu’il s’agisse d’un cas extraordinaire de détérioration mentale, cela prouve au moins que l’esclave blanc peut descendre aussi bas dans l’échelle de l’humanité que l’esclave noir.
M. Douglass a très correctement choisi d’écrire son propre Récit, dans son propre style et selon le meilleur de ses capacités, plutôt que d’employer quelqu’un d’autre. C’est donc entièrement sa propre production ; et, considérant combien fut longue et sombre la carrière qu’il a dû mener en tant qu’esclave — combien peu nombreuses ont été ses occasions d’améliorer son esprit depuis qu’il a brisé ses chaînes de fer — c’est, à mon jugement, hautement louable pour sa tête et son cœur. Celui qui peut le lire sans un œil larmoyant, une poitrine oppressée, un esprit affligé — sans être rempli d’une horreur indicible de l’esclavage et de tous ses complices, et animé d’une détermination à rechercher le renversement immédiat de ce système exécrable — sans trembler pour le sort de ce pays entre les mains d’un Dieu juste, qui est toujours du côté des opprimés, et dont le bras n’est pas raccourci au point qu’il ne puisse sauver — doit avoir un cœur de pierre et être qualifié pour jouer le rôle d’un trafiquant « d’esclaves et d’âmes d’hommes ». Je suis confiant qu’il est essentiellement vrai dans toutes ses déclarations ; que rien n’a été écrit par malveillance, rien n’a été exagéré, rien n’a été tiré de l’imagination ; qu’il est en deçà de la réalité plutôt qu’il n’exagère un seul fait concernant l’esclavage tel qu’il est. L’expérience de Frederick Douglass, en tant qu’esclave, n’était pas un cas particulier ; son sort n’était pas particulièrement dur ; son cas peut être considéré comme un spécimen très juste du traitement des esclaves dans le Maryland, État dans lequel il est admis qu’ils sont mieux nourris et moins cruellement traités qu’en Géorgie, en Alabama ou en Louisiane. Beaucoup ont souffert incomparablement plus, tandis que très peu dans les plantations ont souffert moins que lui. Pourtant, combien déplorable était sa situation ! Quels terribles châtiments ont été infligés sur sa personne ! Quels outrages encore plus choquants ont été perpétrés sur son esprit ! Avec tous ses nobles pouvoirs et ses sublimes aspirations, comme il a été traité en brute, même par ceux qui prétendaient avoir en eux les mêmes sentiments que ceux qui étaient dans le Christ Jésus ! À quelles terribles responsabilités était-il continuellement soumis ! Combien dépourvu de conseils et d’aide amicaux, même dans ses plus grandes extrémités ! Combien était lourd le minuit de malheur qui enveloppait de noirceur le dernier rayon d’espoir, et remplissait l’avenir de terreur et de ténèbres ! Quels désirs de liberté prirent possession de sa poitrine, et comment sa misère augmenta proportionnellement à mesure qu’il devenait réfléchi et intelligent — démontrant ainsi qu’un esclave heureux est un homme éteint ! Comment il pensait, raisonnait, ressentait, sous le fouet du conducteur, avec les chaînes aux membres ! Quels périls il a rencontrés dans ses efforts pour échapper à son horrible destin ! Et combien signalées ont été sa délivrance et sa préservation au milieu d’une nation d’ennemis impitoyables !
Ce Récit contient de nombreux incidents touchants, de nombreux passages d’une grande éloquence et puissance ; mais je pense que le plus saisissant de tous est la description que Douglass donne de ses sentiments, alors qu’il se tenait là, soliloquant sur son destin, et les chances d’être un jour un homme libre, sur les rives de la baie de Chesapeake — observant les navires qui s’éloignaient alors qu’ils fuyaient avec leurs ailes blanches devant la brise, et les apostrophant comme étant animés par l’esprit vivant de la liberté. Qui peut lire ce passage et être insensible à son pathétique et à sa sublimité ? Compressée en lui se trouve toute une bibliothèque alexandrine de pensée, de sentiment et d’émotion — tout ce qui peut, tout ce qui doit être exhorté, sous forme d’expostulation, de supplication, de réprimande, contre ce crime des crimes — faire de l’homme la propriété de son semblable ! Ô, comme est maudit ce système qui ensevelit l’esprit divin de l’homme, défigure l’image divine, réduit ceux qui par la création furent couronnés de gloire et d’honneur au niveau des bêtes à quatre pattes, et exalte le marchand de chair humaine au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu ! Pourquoi son existence devrait-elle être prolongée d’une heure ? N’est-ce pas le mal, seulement le mal, et cela continuellement ? Que signifie sa présence sinon l’absence de toute crainte de Dieu, de tout égard pour l’homme, de la part du peuple des États-Unis ? Que le Ciel hâte son renversement éternel !
Tant de personnes sont si profondément ignorantes de la nature de l’esclavage qu’elles sont obstinément incrédules chaque fois qu’elles lisent ou écoutent un récit des cruautés qui sont quotidiennement infligées à ses victimes. Elles ne nient pas que les esclaves soient tenus comme propriété ; mais ce terrible fait semble ne transmettre à leurs esprits aucune idée d’injustice, d’exposition à l’outrage ou de barbarie sauvage. Parlez-leur de cruels flagellations, de mutilations et de marquages au fer rouge, de scènes de pollution et de sang, du bannissement de toute lumière et de toute connaissance, et elles feignent d’être grandement indignées par de telles énormes exagérations, de tels mensonges grossiers, de telles abominables calomnies sur le caractère des planteurs du Sud ! Comme si tous ces affreux outrages n’étaient pas les résultats naturels de l’esclavage ! Comme s’il était moins cruel de réduire un être humain à la condition d’une chose, que de lui donner une sévère flagellation, ou de le priver de nourriture et de vêtements nécessaires ! Comme si les fouets, les chaînes, les vis à pouces, les palettes, les chiens de chasse, les surveillants, les conducteurs, les patrouilles, n’étaient pas tous indispensables pour maintenir les esclaves sous le joug et pour donner une protection à leurs impitoyables oppresseurs ! Comme si, lorsque l’institution du mariage est abolie, le concubinage, l’adultère et l’inceste ne devaient pas nécessairement abonder ; lorsque tous les droits de l’humanité sont annihilés, qu’une barrière quelconque restait pour protéger la victime de la fureur du spoliateur ; lorsque le pouvoir absolu est assumé sur la vie et la liberté, qu’il ne serait pas exercé avec un empire destructeur ! Les sceptiques de ce caractère abondent dans la société. Dans quelques rares cas, leur incrédulité provient d’un manque de réflexion ; mais, généralement, elle indique une haine de la lumière, un désir de protéger l’esclavage des assauts de ses ennemis, un mépris de la race de couleur, qu’elle soit esclave ou libre. De tels individus essaieront de discréditer les histoires choquantes de cruauté esclavagiste qui sont consignées dans ce Récit véridique ; mais ils travailleront en vain. M. Douglass a franchement divulgué le lieu de sa naissance, les noms de ceux qui revendiquaient la propriété de son corps et de son âme, et les noms aussi de ceux qui ont commis les crimes qu’il leur a reprochés. Ses déclarations, par conséquent, peuvent facilement être démenties, si elles ne sont pas vraies.
Au cours de son Récit, il relate deux cas de cruauté meurtrière — dans l’un desquels un planteur a délibérément abattu un esclave appartenant à une plantation voisine, qui était entré involontairement dans son domaine seigneurial à la recherche de poisson ; et dans l’autre, un surveillant a fait sauter la cervelle d’un esclave qui s’était enfui vers un cours d’eau pour échapper à une sanglante flagellation. M. Douglass déclare qu’aucun de ces deux cas n’a fait l’objet d’une arrestation légale ou d’une enquête judiciaire. Le Baltimore American, du 17 mars 1845, relate un cas similaire d’atrocité, perpétré avec une impunité similaire — comme suit : « Tirer sur un esclave. — Nous apprenons, sur l’autorité d’une lettre du comté de Charles, dans le Maryland, reçue par un monsieur de cette ville, qu’un jeune homme, nommé Matthews, neveu du général Matthews, et dont le père, croit-on, détient une fonction à Washington, a tué l’un des esclaves de la ferme de son père en lui tirant dessus. La lettre déclare que le jeune Matthews avait été laissé en charge de la ferme ; qu’il a donné un ordre au serviteur, qui n’a pas été obéi, ce après quoi il s’est rendu à la maison, a obtenu un fusil et, revenant, a tiré sur le serviteur. Il a immédiatement, poursuit la lettre, fui vers la résidence de son père, où il reste toujours sans être inquiété. » — Que l’on n’oublie jamais qu’aucun esclavagiste ou surveillant ne peut être reconnu coupable d’un outrage perpétré sur la personne d’un esclave, aussi diabolique soit-il, sur le témoignage de témoins de couleur, qu’ils soient esclaves ou libres. Par le code des esclaves, ils sont jugés aussi incompétents à témoigner contre un homme blanc que s’ils faisaient effectivement partie de la création brute. Par conséquent, il n’y a aucune protection légale en fait, quelle qu’elle soit dans la forme, pour la population esclave ; et toute quantité de cruauté peut leur être infligée en toute impunité. Est-il possible pour l’esprit humain de concevoir un état de société plus horrible ?
L’effet d’une profession religieuse sur la conduite des maîtres du Sud est vivement décrit dans le Récit qui suit, et montré comme étant tout sauf salutaire. Dans la nature des choses, cela doit être au plus haut degré pernicieux. Le témoignage de M. Douglass, sur ce point, est soutenu par une nuée de témoins dont la véracité est inattaquable. « La profession de christianisme d’un esclavagiste est une imposture palpable. Il est un félon du plus haut degré. Il est un voleur d’hommes. Il n’a aucune importance ce que vous mettez dans l’autre plateau de la balance. »
Lecteur ! Êtes-vous avec les voleurs d’hommes en sympathie et en dessein, ou du côté de leurs victimes opprimées ? Si vous êtes avec les premiers, alors vous êtes l’ennemi de Dieu et de l’homme. Si vous êtes avec les seconds, qu’êtes-vous prêt à faire et à oser en leur nom ? Soyez fidèle, soyez vigilant, soyez inlassable dans vos efforts pour briser tout joug, et laissez aller les opprimés. Quoi qu’il arrive — quel qu’en soit le coût — inscrivez sur la bannière que vous déployez à la brise, comme votre devise religieuse et politique — « AUCUN COMPROMIS AVEC L’ESCLAVAGE ! AUCUNE UNION AVEC LES ESCLAVAGISTES ! »
WM. LLOYD GARRISON BOSTON,
1er mai 1845.
LETTRE DE WENDELL PHILLIPS, ESQ.
BOSTON, 22 avril 1845.
Mon cher ami :
Vous vous souvenez de la vieille fable de « L’Homme et le Lion », où le lion se plaignait qu’il ne serait pas si mal représenté « quand les lions écriraient l’histoire ».
Je suis heureux que le moment soit venu où les « lions écrivent l’histoire ». Nous avons été laissés assez longtemps pour recueillir le caractère de l’esclavage à partir du témoignage involontaire des maîtres. On pourrait, en vérité, rester suffisamment satisfait de ce qui, il est évident, doit être, en général, les résultats d’une telle relation, sans chercher plus loin pour savoir s’ils ont suivi dans chaque instance. En effet, ceux qui regardent fixement la demi-mesure de maïs par semaine, et aiment compter les coups de fouet sur le dos de l’esclave, sont rarement l’« étoffe » dont sont faits les réformateurs et les abolitionnistes. Je me souviens qu’en 1838, beaucoup attendaient les résultats de l’expérience des Antilles avant de pouvoir rejoindre nos rangs. Ces « résultats » sont arrivés depuis longtemps ; mais, hélas ! peu de ce nombre sont arrivés avec eux, en tant que convertis. Un homme doit être disposé à juger de l’émancipation par d’autres tests que celui de savoir si elle a augmenté la production de sucre — et à haïr l’esclavage pour d’autres raisons que parce qu’il affame les hommes et fouette les femmes — avant qu’il soit prêt à poser la première pierre de sa vie anti-esclavagiste.
J’ai été heureux d’apprendre, dans votre récit, combien de bonne heure le plus négligé des enfants de Dieu s’éveille au sentiment de ses droits et de l’injustice qui lui est faite. L’expérience est un maître perspicace ; et bien avant que vous n’eussiez maîtrisé votre A B C, ou ne sussiez où se dirigeaient les « voiles blanches » de la Chesapeake, vous avez commencé, je le vois, à mesurer la misère de l’esclave, non par sa faim et son dénuement, non par ses coups de fouet et sa peine, mais par la mort cruelle et flétrissante qui s’amasse sur son âme.
À cet égard, il est une circonstance qui rend vos souvenirs particulièrement précieux, et rend votre précoce perspicacité d’autant plus remarquable. Vous venez de cette partie du pays où l’on nous dit que l’esclavage apparaît sous ses traits les plus favorables. Écoutons donc ce qu’il est dans son meilleur état — contemplons son côté lumineux, s’il en a un ; puis l’imagination pourra exercer ses facultés à ajouter de sombres lignes au tableau, à mesure qu’elle voyagera vers le sud jusqu’à cette (pour l’homme de couleur) Vallée de l’Ombre de la Mort, où balaye le Mississippi.
En outre, nous vous connaissons depuis longtemps, et nous pouvons accorder la confiance la plus entière à votre vérité, votre cand
Mr. Gore était fier, ambitieux et persévérant. Il était d’une cruauté capable d’égaler la barbarie de n’importe quel autre surintendant. Sa volonté, une fois fixée, était comme la loi des Mèdes et des Perses. Il était fier d’être cruel et se vantait de sa capacité à maîtriser les esclaves. Le moindre signe d’insoumission, la plus légère manifestation d’indépendance, étaient immédiatement étouffés par la main de fer de M. Gore. Il ne s’écartait jamais de ses principes. Il traitait les esclaves avec une sévérité absolue et ne tolérait aucune infraction à ses ordres. Sous son administration, le travail était plus dur et les punitions plus fréquentes. Il était craint de tous, et ses méthodes, bien que brutales, étaient tenues pour exemplaires par les autres surintendants.
Ce fut sous la direction de M. Gore que je fus témoin de l’un des actes de cruauté les plus révoltants qu’il m’ait été donné de voir. Il s’agissait d’un homme nommé Demby, qui avait été envoyé travailler dans une crique voisine. Tandis qu’il était occupé à travailler dans l’eau, il fut pris d’une crise de folie ou, pour échapper à la torture, il refusa d’obéir aux ordres de M. Gore. Il se réfugia dans l’eau pour se soustraire aux coups de fouet. M. Gore lui ordonna de sortir, mais Demby refusa. Il lui donna alors trois avertissements, comptant jusqu’à trois. À chaque chiffre, Demby resta immobile. Sans la moindre hésitation, M. Gore leva son mousquet, visa et tira une balle dans la tête de l’infortuné, qui sombra dans l’eau, laissant la surface se teinter de son sang.
Cet acte ne souleva aucune indignation. M. Gore ne fut jamais inquiété pour ce meurtre. Il expliqua, pour sa défense, que Demby était devenu indocile et qu’il craignait que, s’il n’était pas châtié, les autres esclaves ne finissent par se révolter. Cette justification fut jugée suffisante par le colonel Lloyd et les autorités. Le meurtre d’un esclave, ou de toute personne de couleur, n’était considéré que comme un incident mineur, et le meurtrier, loin d’être puni, était souvent félicité pour sa fermeté. La vie d’un esclave n’avait aucune valeur aux yeux de la loi, et le crime de M. Gore ne fut qu’un exemple parmi tant d’autres de l’impunité dont jouissaient les maîtres et leurs serviteurs.
Le souvenir de cet acte me hante encore. Je me souviens de la terreur qui s’empara de nous tous, de la froideur avec laquelle M. Gore justifia son forfait, et du silence qui suivit. Nous avions appris, par la manière la plus cruelle, que notre vie ne nous appartenait pas, que nous étions soumis à la volonté arbitraire de ceux qui nous possédaient. Il n’y avait aucun recours, aucune justice pour nous. Ce n’était là qu’un chapitre de plus dans le récit de notre servitude, un récit gravé dans notre mémoire par la peur et le sang, et que seul le temps ne pourra jamais effacer.
Il ne lui fallut pas longtemps pour subir la métamorphose. La servitude, qui avait tant fait pour corrompre ma maîtresse, finit par trouver un allié puissant en son mari. Monsieur Auld, ayant appris ce qu’elle faisait pour moi, lui interdit non seulement de m’apprendre à lire, mais lui fit un sermon sur la nécessité, pour le bien de l’esclave comme pour la sécurité du maître, de ne jamais lui permettre d’acquérir la moindre instruction. « S’il apprend à lire, disait-il, il ne sera plus bon à rien. Il sera incapable de servir un maître. Il deviendrait immédiatement mécontent et malheureux. » Ces paroles pénétrèrent profondément dans mon cœur, y allumant une lumière nouvelle et inattendue, et révélant le secret de la puissance des hommes blancs sur les noirs. Je compris alors le chemin qui menait de l’esclavage à la liberté.
Ce fut une révélation nouvelle et douloureuse. Je ne savais pas ce que je voulais, mais je savais ce que je ne voulais plus. Bien que conscient de la difficulté de mon entreprise, je ne me sentais nullement découragé. Au contraire, je me sentais stimulé par les obstacles. La recommandation de mon maître d’interdire toute instruction fut, pour moi, le meilleur des encouragements. Elle ne faisait que confirmer ce que je soupçonnais déjà : l’instruction était le chemin vers la liberté. Je ne pouvais m’empêcher de ressentir une sorte de gratitude envers mon maître, malgré sa sévérité, pour m’avoir révélé, par cette interdiction, le moyen de m’affranchir.
Ma maîtresse, soumise à l’autorité de son mari, commença, avec une célérité surprenante, à mettre en pratique ses préceptes. Elle, qui m’avait appris l’alphabet et quelques mots de base, devint bientôt plus vigilante que lui pour m’empêcher de lire. Elle se mit à surveiller mes mouvements, à épier mes faits et gestes. Si elle me voyait avec un journal ou un livre, elle me l’arrachait des mains avec une violence qui ne ressemblait en rien à sa douceur d’autrefois. Elle semblait craindre que la moindre étincelle de savoir ne détruisît tout l’édifice de sa propre autorité.
Mais le désir de savoir était désormais trop ancré en moi pour être étouffé par de telles mesures. Je trouvai d’autres moyens. Dans les rues de Baltimore, je rencontrais souvent des petits garçons blancs qui, pour quelques morceaux de pain que j’obtenais en échange de tâches diverses, acceptaient de m’enseigner à lire. Je leur rendais ce service en leur donnant le pain que j’avais pu économiser sur mes maigres rations. C’est ainsi que, petit à petit, à travers les leçons glanées ici et là, au milieu des jeux et des corvées, je commençai à déchiffrer les mystères de l’écriture.
Je me souviens particulièrement d’un livre que je trouvai un jour, *Le Colombien* (The Columbian Orator). Il contenait un dialogue entre un maître et son esclave, dans lequel l’esclave parvenait, par ses arguments, à convaincre son maître de le libérer. Chaque lecture de ce dialogue m’apportait une nouvelle force. Je voyais en lui le miroir de ma propre situation, et chaque argument avancé par l’esclave devenait un argument que je faisais mien, nourrissant en moi l’espoir que, un jour, je pourrais moi aussi plaider ma propre cause. Chaque mot que j’apprenais était une arme de plus dans mon arsenal contre l’ignorance, et chaque page lue était un pas de plus vers ma libération future.
Peu de temps après mon installation chez M. et Mme Auld, elle commença très gentiment à m’enseigner l’alphabet. Une fois cela appris, elle m’aida à épeler des mots de trois ou quatre lettres. Au moment précis où j’en étais de mes progrès, M. Auld découvrit ce qui se passait et interdit sur-le-champ à Mme Auld de continuer à m’instruire, lui disant, entre autres choses, qu’il était illégal, autant que dangereux, d’apprendre à lire à un esclave. Pour reprendre ses propres mots, il ajouta : « Si vous donnez un pouce à un nègre, il prendra une aune. Un nègre ne doit rien savoir d’autre que d’obéir à son maître — de faire ce qu’on lui dit de faire. L’instruction gâcherait le meilleur nègre du monde. Maintenant », dit-il, « si vous apprenez à ce nègre (en parlant de moi) à lire, il n’y aura plus moyen de le tenir. Cela le rendrait à jamais inapte à être un esclave. Il deviendrait aussitôt ingérable et sans aucune valeur pour son maître. Quant à lui, cela ne pourrait lui apporter aucun bien, mais beaucoup de mal. Cela le rendrait mécontent et malheureux. » Ces paroles s’enfoncèrent profondément dans mon cœur, agitèrent des sentiments qui sommeillaient en moi et firent naître une suite de pensées entièrement nouvelle. Ce fut une révélation nouvelle et particulière, expliquant des choses sombres et mystérieuses avec lesquelles mon intelligence juvénile avait lutté, mais en vain. Je comprenais maintenant ce qui avait été pour moi une difficulté très déconcertante : à savoir, le pouvoir de l’homme blanc d’asservir l’homme noir. Ce fut un grand accomplissement, et je l’appréciai hautement. À partir de ce moment, je compris le chemin menant de l’esclavage à la liberté. C’était exactement ce que je voulais, et je l’obtins au moment où je m’y attendais le moins. Tandis que j’étais attristé par la pensée de perdre l’aide de ma gentille maîtresse, j’étais réjoui par l’instruction inestimable que, par le plus pur des accidents, j’avais tirée de mon maître. Bien que conscient de la difficulté d’apprendre sans professeur, je me mis en route avec un grand espoir et une détermination fixe d’apprendre à lire, quel qu’en soit le prix en efforts. La manière très résolue dont il parla, et s’efforça d’imprimer dans l’esprit de sa femme les conséquences néfastes de me donner une instruction, servit à me convaincre qu’il était profondément conscient des vérités qu’il énonçait. Cela me donna la meilleure assurance que je pouvais compter avec la plus grande confiance sur les résultats qui, disait-il, découleraient du fait de m’apprendre à lire. Ce qu’il redoutait le plus, c’est ce que je désirais le plus. Ce qu’il aimait le plus, c’est ce que je haïssais le plus. Ce qui, pour lui, était un grand mal, à éviter soigneusement, était pour moi un grand bien, à rechercher avec diligence ; et l’argument qu’il pressait si vivement contre mon apprentissage de la lecture ne fit qu’inspirer en moi le désir et la détermination d’apprendre. Dans mon apprentissage de la lecture, je dois presque autant à l’opposition amère de mon maître qu’à l’aide bienveillante de ma maîtresse. Je reconnais le bienfait de l’une comme de l’autre.
Je n’avais résidé que peu de temps à Baltimore avant d’observer une différence marquée, dans le traitement des esclaves, par rapport à celle dont j’avais été témoin à la campagne. Un esclave de ville est presque un homme libre, comparé à un esclave de plantation. Il est bien mieux nourri et vêtu, et jouit de privilèges totalement inconnus de l’esclave de plantation. Il existe un vestige de décence, un sens de la honte, qui fait beaucoup pour freiner et contenir ces accès de cruauté atroce si couramment pratiqués sur la plantation. C’est un maître d’esclaves désespéré, celui qui choquera l’humanité de ses voisins non propriétaires d’esclaves par les cris de son esclave lacéré. Rares sont ceux qui veulent encourir l’opprobre attaché à la réputation d’être un maître cruel ; et surtout, ils ne voudraient pas être connus comme ne donnant pas assez à manger à un esclave. Tout propriétaire d’esclaves en ville est soucieux de faire savoir qu’il nourrit bien ses esclaves ; et il est juste de dire, à leur égard, que la plupart d’entre eux donnent effectivement assez à manger à leurs esclaves. Il y a cependant quelques exceptions douloureuses à cette règle. Juste en face de chez nous, sur Philpot Street, vivait M. Thomas Hamilton. Il possédait deux esclaves. Elles s’appelaient Henrietta et Mary. Henrietta avait environ vingt-deux ans, Mary en avait environ quatorze ; et de toutes les créatures mutilées et émaciées que j’ai jamais vues, ces deux-là étaient les plus atteintes. Il faut avoir le cœur plus dur que la pierre pour pouvoir regarder cela sans être ému. La tête, le cou et les épaules de Mary étaient littéralement taillés en pièces. J’ai fréquemment tâté sa tête et l’ai trouvée presque couverte de plaies purulentes, causées par le fouet de sa cruelle maîtresse. Je ne sais pas si son maître l’a jamais fouettée, mais j’ai été témoin oculaire de la cruauté de Mme Hamilton. J’avais l’habitude d’être dans la maison de M. Hamilton presque tous les jours. Mme Hamilton s’asseyait dans un grand fauteuil au milieu de la pièce, avec une lourde peau de vache toujours à ses côtés, et il ne se passait guère une heure dans la journée qui ne fût marquée par le sang de l’une de ces esclaves. Les filles passaient rarement devant elle sans qu’elle dise : « Avance plus vite, espèce de petite noire ! » tout en leur assénant un coup de peau de vache sur la tête ou les épaules, faisant souvent couler le sang. Elle disait alors : « Tiens, prends ça, espèce de petite noire ! » en ajoutant : « Si tu n’avances pas plus vite, je vais te faire avancer ! » En plus des cruels coups de fouet auxquels ces esclaves étaient soumises, elles étaient maintenues dans un état de quasi-famine. Elles savaient rarement ce qu’était un repas complet. J’ai vu Mary lutter avec les cochons pour les détritus jetés dans la rue. Mary était si souvent frappée et taillée en pièces qu’on l’appelait plus souvent « la picorée » que par son nom.
CHAPITRE VII
Je vécus dans la famille de Maître Hugh pendant environ sept ans. Durant cette période, je réussis à apprendre à lire et à écrire. Pour y parvenir, je fus contraint de recourir à divers stratagèmes. Je n’avais pas de professeur régulier. Ma maîtresse, qui avait gentiment commencé à m’instruire, avait, en conformité avec les conseils et les directives de son mari, non seulement cessé de m’instruire, mais s’était opposée à ce que je sois instruit par quiconque d’autre. Il est juste, cependant, de dire de ma maîtresse qu’elle n’adopta pas cette ligne de conduite immédiatement. Au début, elle manquait de la dépravation indispensable pour m’enfermer dans les ténèbres mentales. Il lui fallait au moins une certaine formation dans l’exercice d’un pouvoir irresponsable pour être capable de me traiter comme si j’étais une brute.
Ma maîtresse était, comme je l’ai dit, une femme aimable et au cœur tendre ; et dans la simplicité de son âme, elle commença, lorsque je vins vivre avec elle, à me traiter comme elle supposait qu’un être humain devait en traiter un autre. En assumant les devoirs d’une propriétaire d’esclaves, elle ne sembla pas percevoir que je tenais à son égard le rôle d’un simple bien meuble, et que le fait de me traiter comme un être humain était non seulement mal, mais dangereusement mal. L’esclavage s’avéra aussi nuisible pour elle qu’il le fut pour moi. Quand j’y arrivai, c’était une femme pieuse, chaleureuse et au cœur tendre. Il n’y avait aucune douleur ou souffrance pour laquelle elle n’avait pas une larme. Elle avait du pain pour les affamés, des vêtements pour ceux qui étaient nus, et du réconfort pour chaque personne en deuil qui venait à sa portée. L’esclavage prouva rapidement sa capacité à la dépouiller de ces qualités célestes. Sous son influence, le cœur tendre devint pierre, et la disposition angélique fit place à une férocité de tigresse. La première étape de sa chute fut de cesser de m’instruire. Elle commença alors à mettre en pratique les préceptes de son mari. Elle devint finalement encore plus violente dans son opposition que son mari lui-même. Elle ne se contentait pas de faire simplement ce qu’il avait ordonné ; elle semblait désireuse de faire mieux. Rien ne semblait la mettre plus en colère que de me voir avec un journal. Elle semblait penser que là résidait le danger. Il m’est arrivé de la voir se précipiter sur moi avec un visage tout en fureur, et m’arracher un journal, d’une manière qui révélait pleinement son appréhension. C’était une femme vive ; et un peu d’expérience démontra bientôt, à sa satisfaction, que l’éducation et l’esclavage étaient incompatibles l’un avec l’autre.
À partir de ce moment, je fus surveillé de très près. Si je restais dans une pièce séparée pendant une durée considérable, j’étais sûr d’être soupçonné d’avoir un livre, et j’étais aussitôt appelé à rendre compte de moi-même. Tout cela, cependant, arrivait trop tard. Le premier pas avait été fait. Maîtresse, en m’apprenant l’alphabet, m’avait donné le pouce, et aucune précaution ne pouvait m’empêcher de prendre l’aune.
Le plan que j’adoptai, et celui par lequel je fus le plus couronné de succès, fut de me faire des amis de tous les petits garçons blancs que je rencontrais dans la rue. J’en convertis autant que je pus en enseignants. Avec leur aide bienveillante, obtenue à différents moments et en différents lieux, je réussis finalement à apprendre à lire. Quand on m’envoyait faire des commissions, j’emportais toujours mon livre avec moi, et en faisant rapidement une partie de ma commission, je trouvais le temps d’apprendre une leçon avant mon retour. J’avais aussi l’habitude d’emporter du pain, dont il y avait toujours assez dans la maison, et auquel j’avais toujours droit ; car j’étais bien mieux loti à cet égard que beaucoup de pauvres enfants blancs de notre voisinage. Ce pain, je le donnais à ces petits gamins affamés qui, en retour, me donnaient ce pain plus précieux de la connaissance. Je suis fortement tenté de donner les noms de deux ou trois de ces petits garçons, en témoignage de la gratitude et de l’affection que je leur porte ; mais la prudence l’interdit ; non pas que cela me porterait préjudice, mais cela pourrait les embarrasser ; car c’est une offense presque impardonnable que d’apprendre aux esclaves à lire dans ce pays chrétien. Il suffit de dire de ces chers petits compagnons qu’ils vivaient sur Philpot Street, tout près du chantier naval de Durgin et Bailey. J’avais l’habitude de discuter de cette question de l’esclavage avec eux. Je leur disais parfois que j’aurais souhaité être aussi libre qu’ils le seraient quand ils seraient devenus des hommes. « Vous serez libres dès que vous aurez vingt et un ans, mais je suis esclave à vie ! N’ai-je pas autant le droit d’être libre que vous ? » Ces mots les troublaient ; ils exprimaient pour moi la plus vive sympathie et me consolaient avec l’espoir que quelque chose arriverait par quoi je pourrais être libre.
J’avais maintenant environ douze ans, et la pensée d’être esclave à vie commençait à peser lourdement sur mon cœur. Juste à ce moment-là, je mis la main sur un livre intitulé « L’Orateur colombien ». À chaque occasion, j’avais l’habitude de lire ce livre. Parmi beaucoup d’autres sujets intéressants, j’y trouvai un dialogue entre un maître et son esclave. L’esclave était représenté comme s’étant enfui trois fois de chez son maître. Le dialogue représentait la conversation qui eut lieu entre eux, lorsque l’esclave fut repris pour la troisième fois. Dans ce dialogue, tout l’argument en faveur de l’esclavage était avancé par le maître, et tout cela était réfuté par l’esclave. L’esclave était amené à dire des choses très spirituelles aussi bien qu’impressionnantes en réponse à son maître — des choses qui eurent l’effet désiré bien qu’inattendu ; car la conversation aboutit à l’émancipation volontaire de l’esclave de la part du maître.
Dans le même livre, je tombai sur l’un des puissants discours de Sheridan sur et en faveur de l’émancipation catholique. C’étaient pour moi des documents de choix. Je les lus et les relus avec un intérêt inaltéré. Ils donnaient une langue aux pensées intéressantes de ma propre âme, qui avaient fréquemment traversé mon esprit et s’étaient éteintes faute d’expression. La morale que je tirai du dialogue était le pouvoir de la vérité sur la conscience même d’un propriétaire d’esclaves. Ce que je tirai de Sheridan fut une dénonciation audacieuse de l’esclavage et une puissante justification des droits de l’homme. La lecture de ces documents me permit d’exprimer mes pensées et de répondre aux arguments avancés pour soutenir l’esclavage ; mais alors qu’ils me soulageaient d’une difficulté, ils en amenèrent une autre encore plus douloureuse que celle dont j’étais soulagé. Plus je lisais, plus j’étais conduit à abhorrer et à détester mes asservisseurs. Je ne pouvais les considérer que comme une bande de voleurs prospères, qui avaient quitté leurs foyers, étaient allés en Afrique, nous avaient volés à nos foyers et, dans une terre étrangère, nous avaient réduits à l’esclavage. Je les exécrais comme étant les plus vils autant que les plus méchants des hommes. Alors que je lisais et contemplais le sujet, voici ! ce mécontentement même que Maître Hugh avait prédit comme devant suivre mon apprentissage de la lecture était déjà venu, pour tourmenter et piquer mon âme jusqu’à une angoisse indicible. Tandis que je me tordais sous cette douleur, je sentais parfois qu’apprendre à lire avait été une malédiction plutôt qu’une bénédiction. Cela m’avait donné une vue de ma condition misérable, sans le remède. Cela m’ouvrait les yeux sur l’abîme horrible, mais sans aucune échelle pour en sortir. Dans des moments d’agonie, j’enviais mes compagnons d’esclavage pour leur stupidité. J’ai souvent souhaité être une bête. Je préférais la condition du plus vil reptile à la mienne. N’importe quoi, peu importe quoi, pour me débarrasser de penser ! C’était cette pensée éternelle de ma condition qui me tourmentait. Il n’y avait aucun moyen d’y échapper. Elle m’était imposée par chaque objet à portée de vue ou d’ouïe, animé ou inanimé. La trompette d’argent de la liberté avait réveillé mon âme à une veille éternelle. La liberté apparaissait maintenant, pour ne plus jamais disparaître. On l’entendait dans chaque son et on la voyait dans chaque chose. Elle était toujours présente pour me tourmenter avec le sentiment de ma condition misérable. Je ne voyais rien sans la voir, je n’entendais rien sans l’entendre, et ne ressentais rien sans la ressentir. Elle regardait depuis chaque étoile, elle souriait dans chaque calme, respirait dans chaque vent et se mouvait dans chaque tempête.
Je me surprenais souvent à regretter ma propre existence et à souhaiter être mort ; et sans l’espoir d’être libre, je n’ai aucun doute que je me serais tué, ou aurais fait quelque chose pour lequel j’aurais été tué. Alors que j’étais dans cet état d’esprit, j’étais avide d’entendre quiconque parler de l’esclavage. J’étais un auditeur attentif. De temps en temps, je pouvais entendre parler des abolitionnistes. Il fallut quelque temps avant que je ne trouve ce que le mot signifiait. Il était toujours utilisé dans des contextes tels qu’il en devenait un mot intéressant pour moi. Si un esclave s’enfuyait et réussissait à s’échapper, ou si un esclave tuait son maître, mettait le feu à une grange ou faisait quelque chose de très mal dans l’esprit d’un propriétaire d’esclaves, on en parlait comme du fruit de l’abolition. Entendant le mot dans ce contexte très souvent, je me mis à apprendre ce qu’il signifiait. Le dictionnaire ne m’offrit que peu ou pas d’aide. J’y trouvai que c’était « l’acte d’abolir » ; mais alors je ne savais pas ce qui devait être aboli. Ici, j’étais perplexe. Je n’osais demander à personne sa signification, car j’étais convaincu que c’était quelque chose qu’ils voulaient que je sache très peu. Après une attente patiente, j’obtins l’un de nos journaux de la ville, contenant un compte rendu du nombre de pétitions venant du nord, priant pour l’abolition de l’esclavage dans le district de Columbia, et de la traite des esclaves entre les États. À partir de ce moment, je compris les mots abolition et abolitionniste, et je m’approchais toujours quand ce mot était prononcé, m’attendant à entendre quelque chose d’importance pour moi-même et mes compagnons d’esclavage. La lumière me vint par degrés. Un jour, je descendis sur le quai de M. Waters ; et voyant deux Irlandais décharger un chaland de pierre, j’y allai, sans qu’on me le demande, et je les aidai. Quand nous eûmes fini, l’un d’eux vint vers moi et me demanda si j’étais un esclave. Je lui dis que je l’étais. Il demanda : « Es-tu esclave à vie ? » Je lui dis que je l’étais. Le bon Irlandais sembla profondément affecté par cette déclaration. Il dit à l’autre que c’était dommage qu’un si beau petit gars que moi soit esclave à vie. Il dit que c’était une honte de me retenir. Ils me conseillèrent tous deux de m’enfuir vers le nord ; que j’y trouverais des amis et que je serais libre. Je fis semblant de ne pas m’intéresser à ce qu’ils disaient, et je les traitai comme si je ne les comprenais pas ; car je craignais qu’ils ne soient traîtres. On a su que des hommes blancs encourageaient des esclaves à s’échapper, puis, pour obtenir la récompense, les attrapaient et les rendaient à leurs maîtres. Je craignais que ces hommes apparemment bons puissent m’utiliser ainsi ; mais néanmoins, je me souvins de leur conseil, et à partir de ce moment, je résolus de m’enfuir. J’attendais avec impatience un moment où il serait sûr pour moi de m’échapper. J’étais trop jeune pour songer à le faire immédiatement ; d’ailleurs, je souhaitais apprendre à écrire, car je pourrais avoir l’occasion d’écrire mon propre laissez-passer. Je me consolais avec l’espoir qu’un jour, je trouverais une bonne occasion. En attendant, j’apprendrais à écrire.
L’idée de la façon dont je pourrais apprendre à écrire me fut suggérée par ma présence au chantier naval de Durgin et Bailey, et par le fait de voir fréquemment les charpentiers de marine, après avoir équarri et préparé une pièce de bois pour l’usage, écrire sur le bois le nom de la partie du navire à laquelle elle était destinée. Quand une pièce de bois était destinée au côté bâbord, elle était marquée ainsi : « L ». Quand une pièce était pour le côté tribord, elle était marquée ainsi : « S ». Une pièce pour le côté bâbord avant, était marquée ainsi : « L. F. ». Quand une pièce était pour le côté tribord avant, elle était marquée ainsi : « S. F. ». Pour bâbord arrière, elle était marquée ainsi : « L. A. ». Pour tribord arrière, elle était marquée ainsi : « S. A. ». J’appris bientôt les noms de ces lettres, et ce à quoi elles étaient destinées lorsqu’elles étaient placées sur une pièce de bois dans le chantier naval. Je commençai immédiatement à les copier, et en peu de temps, je fus capable de faire les quatre lettres nommées. Après cela, quand je rencontrais un garçon dont je savais qu’il savait écrire, je lui disais que je pouvais écrire aussi bien que lui. Le mot suivant était : « Je ne te crois pas. Laisse-moi te voir essayer. » Je faisais alors les lettres que j’avais eu la chance d’apprendre, et je lui demandais de battre cela. De cette façon, j’obtins pas mal de leçons d’écriture, que j’aurais très probablement jamais eues d’aucune autre manière. Durant cette période, mon cahier d’écriture était la clôture en planches, le mur de briques et le trottoir ; ma plume et mon encre étaient un morceau de craie. Avec cela, j’appris principalement comment écrire. Je commençai alors et continuai à copier les italiques dans le livre d’orthographe de Webster, jusqu’à ce que je puisse toutes les faire sans regarder le livre. À cette époque, mon petit Maître Thomas était allé à l’école et avait appris à écrire, et avait rempli un certain nombre de cahiers. Ceux-ci avaient été ramenés à la maison, montrés à certains de nos proches voisins, puis mis de côté. Ma maîtresse avait l’habitude d’aller à la réunion de classe à la chapelle de Wilk Street tous les lundis après-midi, et me laissait pour m’occuper de la maison. Quand j’étais ainsi laissé seul, j’avais l’habitude de passer le temps à écrire dans les espaces laissés dans le cahier de Maître Thomas, en copiant ce qu’il avait écrit. Je continuai à faire cela jusqu’à ce que je puisse écrire d’une main très similaire à celle de Maître Thomas. Ainsi, après un effort long et fastidieux pendant des années, je réussis finalement à apprendre à écrire.
Peu de temps après que je fus allé vivre à Baltimore, le plus jeune fils de mon ancien maître, Richard, mourut ; et environ trois ans et six mois après sa mort, mon ancien maître, le capitaine Anthony, mourut à son tour, ne laissant que son fils, Andrew, et sa fille, Lucretia, pour se partager sa succession. Il mourut alors qu’il rendait visite à sa fille à Hillsborough. Ainsi interrompu dans sa vie de façon inattendue, il ne laissa aucun testament quant à la disposition de ses biens. Il fut donc nécessaire de procéder à une évaluation de la propriété, afin qu’elle pût être équitablement divisée entre Mme Lucretia et Maître Andrew. On m’envoya chercher immédiatement, pour être évalué avec les autres biens. Là encore, mes sentiments se soulevèrent en détestation de l’esclavage. J’avais désormais une nouvelle conception de ma condition dégradée. Avant cela, j’étais devenu, sinon insensible à mon sort, du moins en partie. Je quittai Baltimore le cœur jeune, accablé de tristesse, et l’âme pleine d’appréhension. J’embarquai avec le capitaine Rowe, sur la goélette Wild Cat, et, après une navigation d’environ vingt-quatre heures, je me retrouvai près du lieu de ma naissance. J’en étais absent depuis presque, sinon tout à fait, cinq ans. Je me souvenais cependant très bien de l’endroit. Je n’avais qu’environ cinq ans quand je l’avais quitté pour aller vivre avec mon ancien maître dans la plantation du colonel Lloyd ; j’avais donc maintenant entre dix et onze ans.
Nous étions tous rangés ensemble pour l’évaluation. Hommes et femmes, vieux et jeunes, mariés et célibataires, étaient classés avec les chevaux, les moutons et les porcs. Il y avait des chevaux et des hommes, du bétail et des femmes, des cochons et des enfants, tous occupant le même rang dans l’échelle de l’existence, et tous soumis au même examen sommaire. L’âge aux cheveux d’argent et la jeunesse vive, les servantes et les matrones, durent subir la même inspection indélicate. À ce moment, je vis plus clairement que jamais les effets abrutissants de l’esclavage, tant sur l’esclave que sur le maître.
Après l’évaluation vint le partage. Je n’ai pas de mots pour exprimer la vive excitation et la profonde anxiété que nous, pauvres esclaves, ressentîmes durant cette période. Notre sort pour la vie allait maintenant être décidé. Nous n’avions pas plus voix au chapitre dans cette décision que les brutes au milieu desquelles nous étions classés. Un seul mot des hommes blancs suffisait — contre tous nos souhaits, prières et supplications — pour séparer à jamais les amis les plus chers, les proches les plus chers et les liens les plus forts connus des êtres humains. En plus de la douleur de la séparation, il y avait l’horrible crainte de tomber entre les mains de Maître Andrew. Il était connu de nous tous comme étant un misérable des plus cruels, un ivrogne notoire qui, par sa mauvaise gestion irresponsable et ses dissipations dissolues, avait déjà gaspillé une grande partie des biens de son père. Nous sentions tous qu’il valait mieux être vendus sur-le-champ aux marchands de Géorgie plutôt que de passer entre ses mains ; car nous savions que ce serait là notre condition inévitable, une condition que nous tenions tous dans la plus grande horreur et la plus grande crainte.
Je souffrais d’une anxiété plus grande que la plupart de mes compagnons d’infortune. J’avais connu ce que c’était que d’être traité avec bonté ; eux n’avaient rien connu de tel. Ils n’avaient vu que peu ou rien du monde. Ils étaient en vérité des hommes et des femmes de douleur, familiers du chagrin. Leurs dos étaient habitués au fouet sanglant, de sorte qu’ils étaient devenus calleux ; le mien était encore tendre ; car à Baltimore, je reçus peu de coups de fouet, et peu d’esclaves pouvaient se vanter d’avoir un maître et une maîtresse plus aimables que les miens ; et la pensée de passer de leurs mains dans celles de Maître Andrew — un homme qui, quelques jours auparavant, pour me donner un échantillon de sa disposition sanglante, avait pris mon petit frère à la gorge, l’avait jeté au sol et, avec le talon de sa botte, avait piétiné sa tête jusqu’à ce que le sang jaillisse de son nez et de ses oreilles — était bien faite pour m’inquiéter quant à mon destin. Après avoir commis cet outrage sauvage sur mon frère, il s’était tourné vers moi en disant que c’était ainsi qu’il comptait me traiter un de ces jours, signifiant par là, je suppose, quand je passerais en sa possession.
Grâce à une Providence bienveillante, je tombai dans le lot de Mme Lucretia et fus immédiatement renvoyé à Baltimore, pour vivre à nouveau dans la famille de Maître Hugh. Leur joie à mon retour égalait leur chagrin à mon départ. Ce fut un jour heureux pour moi. J’avais échappé à des mâchoires pires que celles d’un lion. Je fus absent de Baltimore, pour les besoins de l’évaluation et du partage, juste environ un mois, et cela me parut durer six mois.
Très peu de temps après mon retour à Baltimore, ma maîtresse, Lucretia, mourut, laissant son mari et un enfant, Amanda ; et peu de temps après sa mort, Maître Andrew mourut. Désormais, tous les biens de mon ancien maître, esclaves inclus, étaient entre les mains d’étrangers, des étrangers qui n’avaient rien eu à voir avec l’accumulation de ces richesses. Pas un esclave ne fut laissé libre. Tous restèrent esclaves, du plus jeune au plus vieux. Si une chose dans mon expérience, plus qu’une autre, servit à approfondir ma conviction du caractère infernal de l’esclavage, et à me remplir d’un dégoût indicible pour les propriétaires d’esclaves, ce fut leur ingratitude ignoble envers ma pauvre vieille grand-mère. Elle avait servi mon ancien maître fidèlement de sa jeunesse à sa vieillesse. Elle avait été la source de toute sa fortune ; elle avait peuplé sa plantation d’esclaves ; elle était devenue arrière-grand-mère à son service. Elle l’avait bercé dans son enfance, soigné durant sa jeunesse, servi tout au long de sa vie, et à sa mort, essuya de son front glacé la sueur froide de l’agonie et ferma ses yeux pour toujours. Elle fut néanmoins laissée esclave, esclave pour la vie, esclave entre les mains d’étrangers ; et dans leurs mains, elle vit ses enfants, ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants divisés, comme autant de moutons, sans même avoir le privilège dérisoire d’un seul mot quant à leur destin ou au sien. Et, pour couronner le tout de leur ingratitude ignoble et de leur barbarie diabolique, ma grand-mère, qui était maintenant très âgée, ayant survécu à mon ancien maître et à tous ses enfants, ayant vu le début et la fin de chacun d’eux, et ses propriétaires actuels trouvant qu’elle n’était que de peu de valeur, son corps déjà ravagé par les douleurs de la vieillesse et une impuissance totale s’emparant rapidement de ses membres autrefois actifs, ils l’emmenèrent dans les bois, lui construisirent une petite hutte, y mirent une petite cheminée de boue, puis lui souhaitèrent la bienvenue au privilège de subvenir elle-même à ses besoins dans une solitude parfaite ; la mettant ainsi virtuellement à la porte pour mourir ! Si ma pauvre vieille grand-mère vit encore, elle vit pour souffrir dans une solitude absolue ; elle vit pour se souvenir et pleurer la perte de ses enfants, la perte de ses petits-enfants et la perte de ses arrière-petits-enfants. Ils sont, selon les mots du poète de l’esclave, Whittier, —
« Parti, parti, vendu et parti Vers le marais de riz humide et solitaire, Où le fouet de l’esclave oscille sans cesse, Où l’insecte nuisible pique, Où le démon de la fièvre sème Le poison avec les rosées tombantes, Où les rayons de soleil maladifs luisent À travers l’air chaud et brumeux : — Parti, parti, vendu et parti Vers le marais de riz humide et solitaire, Loin des collines et des eaux de Virginie — Malheur à moi, mes filles volées ! »
Le foyer est désolé. Les enfants, les enfants inconscients, qui chantaient et dansaient autrefois en sa présence, sont partis. Elle tâtonne dans les ténèbres de l’âge pour un verre d’eau. Au lieu des voix de ses enfants, elle entend le jour les plaintes de la colombe, et la nuit les cris de l’affreux hibou. Tout est sombre. La tombe est à sa porte. Et maintenant, quand, accablée par les douleurs et les maux de la vieillesse, quand la tête s’incline vers les pieds, quand le début et la fin de l’existence humaine se rencontrent, et que l’enfance impuissante et la vieillesse douloureuse se rejoignent — en ce moment, ce moment le plus nécessaire, le moment pour l’exercice de cette tendresse et de cette affection que seuls des enfants peuvent témoigner à un parent sur le déclin — ma pauvre vieille grand-mère, la mère dévouée de douze enfants, est laissée toute seule, là-bas, dans cette petite hutte, devant quelques braises mourantes. Elle se tient debout — elle s’assoit — elle chancelle — elle tombe — elle gémit — elle meurt — et aucun de ses enfants ou petits-enfants n’est présent pour essuyer de son front ridé la sueur froide de la mort, ou pour placer sous la terre ses restes inanimés. Un Dieu juste ne demandera-t-il pas compte de ces choses ?
Environ deux ans après la mort de Mme Lucretia, Maître Thomas épousa sa seconde femme. Elle s’appelait Rowena Hamilton. Elle était la fille aînée de M. William Hamilton. Le maître vivait maintenant à St. Michael’s. Peu de temps après son mariage, un malentendu survint entre lui et Maître Hugh ; et, pour punir son frère, il me retira de chez lui pour vivre avec lui-même à St. Michael’s. Ici, je subis une autre séparation des plus douloureuses. Elle ne fut cependant pas aussi sévère que celle que je redoutais lors du partage des biens ; car, durant cet intervalle, un grand changement s’était produit chez Maître Hugh et sa femme, autrefois aimable et affectueuse. L’influence de l’eau-de-vie sur lui, et celle de l’esclavage sur elle, avaient opéré un changement désastreux dans le caractère de l’un et de l’autre ; de sorte que, pour ce qui les concernait, je pensais n’avoir pas grand-chose à perdre par ce changement. Mais ce n’était pas à eux que j’étais attaché. C’était à ces petits garçons de Baltimore que je portais l’attachement le plus fort. J’avais reçu beaucoup de bonnes leçons d’eux, et j’en recevais encore, et la pensée de les quitter était vraiment douloureuse. Je partais, en outre, sans l’espoir qu’on m’autorise jamais à revenir. Maître Thomas avait dit qu’il ne me laisserait jamais retourner. La barrière entre lui et son frère, il la considérait comme infranchissable.
Je dus alors regretter de ne pas avoir au moins tenté de mettre à exécution ma résolution de m’enfuir ; car les chances de succès sont dix fois plus grandes depuis la ville que depuis la campagne.
Je naviguai de Baltimore pour St. Michael’s sur le sloop Amanda, du capitaine Edward Dodson. Pendant ma traversée, je fis particulièrement attention à la direction que prenaient les bateaux à vapeur pour aller à Philadelphie. Je découvris qu’au lieu de descendre, en atteignant North Point, ils remontaient la baie, dans une direction nord-est. Je jugeai cette connaissance de la plus haute importance. Ma détermination de m’enfuir fut à nouveau ravivée. Je résolus d’attendre seulement qu’une opportunité favorable se présente. Quand elle viendrait, j’étais déterminé à partir.
CHAPITRE IX
J’ai maintenant atteint une période de ma vie où je peux donner des dates. Je quittai Baltimore et allai vivre avec Maître Thomas Auld, à St. Michael’s, en mars 1832. Il y avait maintenant plus de sept ans que je n’avais vécu avec lui dans la famille de mon ancien maître, sur la plantation du colonel Lloyd. Nous étions bien sûr devenus presque totalement étrangers l’un à l’autre. Il était pour moi un nouveau maître, et moi pour lui un nouvel esclave. J’ignorais son tempérament et son caractère ; il en était de même pour les miens. Très peu de temps, cependant, nous mit en pleine connaissance l’un de l’autre. Je fis la connaissance de sa femme non moins que de lui-même. Ils étaient bien assortis, étant également mesquins et cruels. On me fit alors, pour la première fois depuis plus de sept ans, ressentir les douloureuses tiraillements de la faim, ce que je n’avais pas connu depuis que j’avais quitté la plantation du colonel Lloyd. C’était déjà assez dur pour moi à l’époque, quand je ne pouvais songer à aucune période où j’avais eu de quoi manger à ma faim. C’était dix fois plus dur après avoir vécu dans la famille de Maître Hugh, où j’avais toujours eu assez à manger, et de ce qui était bon. J’ai dit que Maître Thomas était un homme mesquin. Il l’était. Ne pas donner à un esclave assez à manger est considéré comme le développement le plus aggravé de la mesquinerie, même parmi les propriétaires d’esclaves. La règle est : peu importe si la nourriture est grossière, pourvu qu’il y en ait en quantité suffisante. C’est la théorie ; et dans la partie du Maryland d’où je viens, c’est la pratique générale, bien qu’il y ait de nombreuses exceptions. Maître Thomas ne nous donnait assez ni de nourriture grossière ni de fine. Nous étions quatre esclaves dans la cuisine — ma sœur Eliza, ma tante Priscilla, Henny et moi-même ; et il nous était accordé moins d’un demi-boisseau de farine de maïs par semaine, et très peu d’autre chose, que ce soit sous forme de viande ou de légumes. Ce n’était pas suffisant pour subsister. Nous étions donc réduits à la misérable nécessité de vivre aux dépens de nos voisins. Nous le faisions en mendiant et en volant, selon ce qui nous tombait sous la main au moment du besoin, l’un étant considéré comme aussi légitime que l’autre. Bien souvent, nous, pauvres créatures, avons été près de périr de faim, alors que de la nourriture en abondance gisait en train de moisir dans le garde-manger et le fumoir, et que notre pieuse maîtresse était au courant du fait ; et pourtant cette maîtresse et son mari s’agenouillaient chaque matin et priaient Dieu de les bénir dans leur panier et leurs provisions !
Aussi mauvais que soient tous les propriétaires d’esclaves, nous rencontrons rarement quelqu’un dépourvu de tout élément de caractère commandant le respect. Mon maître était de cette sorte rare. Je ne connais pas un seul acte noble accompli par lui. Le trait dominant de son caractère était la mesquinerie ; et s’il y avait un autre élément dans sa nature, il était soumis à celui-ci. Il était mesquin ; et, comme la plupart des hommes mesquins, il manquait de la capacité à dissimuler sa mesquinerie. Le capitaine Auld n’était pas né propriétaire d’esclaves. Il avait été un homme pauvre, maître seulement d’une embarcation de la baie. Il entra en possession de tous ses esclaves par mariage ; et de tous les hommes, les propriétaires d’esclaves par adoption sont les pires. Il était cruel, mais lâche. Il commandait sans fermeté. Dans l’application de ses règles, il était parfois rigide, parfois laxiste. Parfois, il parlait à ses esclaves avec la fermeté de Napoléon et la fureur d’un démon ; d’autres fois, on aurait pu le prendre pour un curieux qui avait perdu son chemin. Il ne faisait rien par lui-même. Il aurait pu passer pour un lion, n’eût été ses oreilles. Dans toutes les choses nobles qu’il tentait, sa propre mesquinerie brillait de manière plus manifeste. Ses manières, ses paroles et ses actions étaient les manières, paroles et actions de propriétaires d’esclaves nés, et, étant empruntées, elles étaient assez maladroites. Il n’était même pas un bon imitateur. Il possédait toute la disposition à tromper, mais il en manquait le pouvoir. N’ayant aucune ressource en lui-même, il était contraint d’être le copiste de beaucoup, et, l’étant, il était à jamais la victime de l’inconstance ; et par conséquent, il était un objet de mépris, et était tenu pour tel même par ses esclaves. Le luxe d’avoir ses propres esclaves pour le servir était quelque chose de nouveau et auquel il n’était pas préparé. Il était un propriétaire d’esclaves sans la capacité de tenir des esclaves. Il se trouva incapable de gérer ses esclaves, que ce soit par la force, la peur ou la fraude. Nous l’appelions rarement « maître » ; nous l’appelions généralement « Capitaine Auld », et nous étions à peine disposés à lui donner un titre quelconque. Je ne doute pas que notre conduite ait beaucoup contribué à le rendre maladroit, et par conséquent irritable. Notre manque de révérence pour lui a dû le perturber considérablement. Il souhaitait que nous l’appelions maître, mais manquait de la fermeté nécessaire pour nous l’ordonner. Sa femme insistait souvent pour que nous l’appelions ainsi, mais sans succès. En août 1832, mon maître assista à une réunion de camp méthodiste tenue à Bay-side, dans le comté de Talbot, et y fit l’expérience de la religion. Je nourrissais un faible espoir que sa conversion le conduirait à émanciper ses esclaves, et que, s’il ne le faisait pas, cela le rendrait au moins plus aimable et humain. Je fus déçu à ces deux égards. Cela ne le rendit ni plus humain envers ses esclaves, ni ne l’incita à les émanciper. S’il y eut un effet sur son caractère, cela le rendit plus cruel et odieux dans toutes ses manières ; car je crois qu’il fut un homme bien pire après sa conversion qu’avant. Avant sa conversion, il comptait sur sa propre dépravation pour se protéger et se soutenir dans sa barbarie sauvage ; mais après sa conversion, il trouva une sanction et un soutien religieux pour sa cruauté de propriétaire d’esclaves. Il faisait de grandes prétentions à la piété. Sa maison était la maison de prière. Il priait matin, midi et soir. Il se distingua très vite parmi ses frères, et fut bientôt nommé chef de classe et exhortateur. Son activité dans les réveils était grande, et il s’avéra être un instrument entre les mains de l’église pour convertir de nombreuses âmes. Sa maison était le foyer des prédicateurs. Ils prenaient grand plaisir à venir y loger ; car pendant qu’il nous affamait, il les gavait. Nous avons eu trois ou quatre prédicateurs à la fois. Les noms de ceux qui venaient le plus fréquemment pendant que j’y vivais étaient M. Storks, M. Ewery, M. Humphry et M. Hickey. J’ai aussi vu M. George Cookman chez nous. Nous, les esclaves, aimions M. Cookman. Nous croyions qu’il était un homme bon. Nous pensions qu’il avait contribué à amener M. Samuel Harrison, un très riche propriétaire d’esclaves, à émanciper ses esclaves ; et par quelque moyen, nous eûmes l’impression qu’il travaillait à obtenir l’émancipation de tous les esclaves. Quand il était chez nous, nous étions sûrs d’être appelés aux prières. Quand les autres étaient là, nous étions parfois appelés et parfois non. M. Cookman faisait plus attention à nous que n’importe quel autre ministre. Il ne pouvait venir parmi nous sans trahir sa sympathie pour nous, et, aussi stupides que nous fussions, nous avions la sagacité de le voir.
Pendant que je vivais avec mon maître à St. Michael’s, il y avait un jeune homme blanc, un certain M. Wilson, qui proposa de tenir une école du dimanche pour l’instruction des esclaves qui seraient disposés à apprendre à lire le Nouveau Testament. Nous ne nous réunîmes que trois fois, quand M. West et M. Fairbanks, tous deux chefs de classe, avec beaucoup d’autres, fondirent sur nous avec des bâtons et d’autres projectiles, nous chassèrent et nous interdirent de nous réunir à nouveau. Ainsi finit notre petite école du dimanche dans la pieuse ville de St. Michael’s.
J’ai dit que mon maître trouvait une sanction religieuse pour sa cruauté. Pour exemple, je citerai un fait parmi beaucoup d’autres allant dans le sens de cette accusation. Je l’ai vu attacher une jeune femme boiteuse et la fouetter avec une peau de vache épaisse sur ses épaules nues, faisant couler le sang rouge et chaud ; et, pour justifier cet acte sanglant, il citait ce passage de l’Écriture : « Celui qui, connaissant la volonté de son maître, ne la fait pas, sera battu de plusieurs coups. »
Le maître gardait cette jeune femme lacérée attachée dans cette situation horrible pendant quatre ou cinq heures d’affilée. Je l’ai connu l’attacher tôt le matin et la fouetter avant le petit-déjeuner ; la laisser, aller à son magasin, revenir au dîner et la fouetter à nouveau, la coupant aux endroits déjà mis à vif par son fouet cruel. Le secret de la cruauté du maître envers « Henny » se trouve dans le fait qu’elle était presque impuissante. Toute petite, elle était tombée dans le feu et s’était horriblement brûlée. Ses mains étaient si brûlées qu’elle n’en obtint jamais l’usage. Elle ne pouvait faire guère plus que de porter de lourds fardeaux. Elle était pour le maître une source de dépenses ; et comme il était un homme mesquin, elle était pour lui une offense constante. Il semblait désireux de faire disparaître la pauvre fille. Il la donna une fois à sa sœur ; mais, étant un piètre cadeau, celle-ci ne fut pas disposée à la garder. Finalement, mon bienveillant maître, pour utiliser ses propres mots, « la mit à la dérive pour qu’elle se débrouille toute seule ». Voilà un homme récemment converti, s’accrochant à la mère, et en même temps jetant dehors son enfant impuissant, pour mourir de faim ! Maître Thomas était l’un des nombreux pieux propriétaires d’esclaves qui détiennent des esclaves dans le but très charitable de prendre soin d’eux.
Mon maître et moi avions un bon nombre de différends. Il me trouvait inadapté à ses fins. Ma vie citadine, disait-il, avait eu un effet très pernicieux sur moi. Elle m’avait presque gâché pour toute bonne entreprise, et m’avait rendu propre à tout ce qui était mauvais. L’une de mes fautes les plus graves était de laisser son cheval s’échapper pour se rendre à la ferme de son beau-père, située à environ cinq miles de St. Michael’s. Il me fallait alors partir à sa recherche. La raison de ce genre de négligence, ou de prévoyance, était que je pouvais toujours obtenir quelque chose à manger lorsque je m’y rendais. Maître William Hamilton, le beau-père de mon maître, donnait toujours à ses esclaves assez à manger. Je n’en repartais jamais affamé, peu importait l’urgence de mon prompt retour. Maître Thomas finit par dire qu’il ne le supporterait plus. J’avais vécu chez lui neuf mois, durant lesquels il m’avait infligé un certain nombre de sévères corrections, toutes sans le moindre profit. Il résolut de me placer, selon ses termes, pour être brisé ; et, à cet effet, il me loua pour un an à un homme nommé Edward Covey. M. Covey était un homme pauvre, un fermier locataire. Il louait la terre sur laquelle il vivait, ainsi que les bras avec lesquels il la cultivait. M. Covey avait acquis une très haute réputation pour le dressage des jeunes esclaves, et cette réputation était d’une valeur immense pour lui. Elle lui permettait de faire cultiver sa ferme à bien moins de frais que s’il n’avait pas joui d’une telle renommée. Certains propriétaires d’esclaves ne trouvaient pas que ce fût une grande perte de laisser M. Covey avoir leurs esclaves pendant un an, pour le bénéfice de la discipline à laquelle ils étaient soumis, sans aucune autre compensation. Il pouvait embaucher de la main-d’œuvre jeune avec une grande facilité grâce à cette réputation. En plus des qualités naturelles de M. Covey, il était un professeur de religion — une âme pieuse — membre et chef de classe dans l’église méthodiste. Tout cela ajoutait du poids à sa réputation de « briseur de nègres ». J’étais au courant de tous ces faits, ayant été mis au parfum par un jeune homme qui avait vécu là. Je fis néanmoins ce changement avec joie ; car j’étais sûr d’avoir assez à manger, ce qui n’est pas la moindre des considérations pour un homme affamé.
CHAPITRE X
J’avais quitté la maison de Maître Thomas et j’étais allé vivre chez M. Covey, le 1er janvier 1833. J’étais maintenant, pour la première fois de ma vie, un travailleur des champs. Dans mon nouvel emploi, je me trouvai encore plus maladroit qu’un garçon de la campagne ne semblait l’être dans une grande ville. Je n’étais dans mon nouveau foyer que depuis une semaine lorsque M. Covey m’infligea une très sévère correction, m’entaillant le dos, faisant couler le sang et soulevant des crêtes sur ma chair aussi grosses que mon petit doigt. Les détails de cette affaire sont les suivants : M. Covey m’envoya, très tôt le matin de l’un de nos jours les plus froids du mois de janvier, dans les bois pour aller chercher une charge de bois. Il me donna un attelage de bœufs non dressés. Il m’indiqua lequel était le bœuf de main et lequel celui de l’extérieur. Il attacha ensuite l’extrémité d’une grosse corde autour des cornes du bœuf de main, me donna l’autre extrémité, et me dit que si les bœufs commençaient à courir, je devais me cramponner à la corde. Je n’avais jamais conduit de bœufs auparavant, et j’étais naturellement très maladroit. Je réussis cependant à atteindre la lisière des bois sans trop de difficulté ; mais je n’avais fait que quelques perches dans les bois que les bœufs prirent peur et partirent au galop, traînant la charrette contre les arbres et par-dessus les souches de la manière la plus effroyable. Je m’attendais à chaque instant à ce que ma cervelle soit éparpillée contre les arbres. Après avoir couru ainsi sur une distance considérable, ils renversèrent finalement la charrette, la projetant avec une grande force contre un arbre, et se jetèrent dans un fourré dense. Comment j’échappai à la mort, je ne le sais pas. J’étais là, tout seul, dans un bois épais, dans un endroit nouveau pour moi. Ma charrette était renversée et fracassée, mes bœufs étaient empêtrés parmi les jeunes arbres, et il n’y avait personne pour m’aider. Après un long moment d’efforts, je réussis à remettre ma charrette en état, à dégager mes bœufs et à les atteler de nouveau. Je poursuivis alors mon chemin avec mon attelage jusqu’à l’endroit où, la veille, j’avais coupé du bois, et je chargeai ma charrette assez lourdement, pensant de cette façon calmer mes bœufs. Je repris ensuite le chemin du retour. J’avais maintenant consommé la moitié de la journée. Je sortis des bois sain et sauf, et je me sentis alors hors de danger. J’arrêtai mes bœufs pour ouvrir la barrière du bois ; et juste au moment où je le fis, avant que je ne puisse saisir ma corde de bœuf, les bœufs partirent de nouveau, se précipitèrent à travers la barrière, la coinçant entre la roue et le corps de la charrette, la mettant en pièces et manquant de m’écraser contre le poteau de la barrière à quelques pouces près. Ainsi, deux fois, en une seule courte journée, j’échappai à la mort par le plus pur des hasards. À mon retour, je racontai à M. Covey ce qui s’était passé et comment cela s’était produit. Il m’ordonna de retourner immédiatement dans les bois. Je le fis, et il me suivit. Juste au moment où j’entrais dans les bois, il arriva et me dit d’arrêter ma charrette, et qu’il allait m’apprendre à gaspiller mon temps et à casser des barrières. Il se rendit alors à un grand gommier, et avec sa hache coupa trois grandes verges, et après les avoir soigneusement taillées avec son couteau de poche, il m’ordonna d’enlever mes vêtements. Je ne lui fis aucune réponse, mais restai là, vêtu. Il répéta son ordre. Je ne fis toujours aucune réponse, et ne bougeai pas pour me déshabiller. Là-dessus, il se rua sur moi avec la férocité d’un tigre, déchira mes vêtements et me fouetta jusqu’à ce qu’il eût usé ses verges, me tailladant si sauvagement que les marques restèrent visibles longtemps après. Cette correction fut la première d’une série identique, et pour des offenses similaires.
Je vécus chez M. Covey un an. Durant les six premiers mois de cette année, il ne se passa guère de semaine sans qu’il me fouette. J’étais rarement exempt d’un dos endolori. Ma maladresse était presque toujours son excuse pour me fouetter. Nous étions poussés jusqu’à la limite de l’endurance. Bien avant le jour, nous étions debout, nos chevaux nourris, et dès les premières lueurs de l’aube, nous étions partis aux champs avec nos houes et nos attelages de labour. M. Covey nous donnait assez à manger, mais à peine le temps de le manger. Nous mettions souvent moins de cinq minutes pour nos repas. Nous étions souvent dans les champs depuis les premières lueurs du jour jusqu’à ce que ses derniers rayons aient disparu ; et à l’époque de la récolte du fourrage, minuit nous surprenait souvent dans les champs à lier les feuilles.
Covey était dehors avec nous. La manière dont il le supportait était celle-ci : il passait la plupart de ses après-midis au lit. Il ressortait frais le soir, prêt à nous stimuler par ses paroles, son exemple et fréquemment avec le fouet. M. Covey était l’un des rares propriétaires d’esclaves qui pouvaient travailler de leurs mains et qui le faisaient. C’était un homme travailleur. Il savait par lui-même exactement ce qu’un homme ou un garçon pouvait faire. Il n’y avait pas moyen de le tromper. Son travail avançait en son absence presque aussi bien qu’en sa présence ; et il avait la faculté de nous faire sentir qu’il était toujours avec nous. Il y parvenait en nous surprenant. Il s’approchait rarement ouvertement de l’endroit où nous travaillions, s’il pouvait le faire secrètement. Il visait toujours à nous prendre par surprise. Telle était sa ruse que nous avions pris l’habitude de l’appeler, entre nous, « le serpent ». Lorsque nous travaillions dans le champ de maïs, il lui arrivait de ramper sur ses mains et ses genoux pour éviter d’être détecté, et tout à coup, il surgissait presque au milieu de nous, en criant : « Ha, ha ! Allez, allez ! Activez, activez ! » Étant donné ce mode d’attaque, il n’était jamais sûr de s’arrêter une seule minute. Ses venues étaient celles d’un voleur dans la nuit. Il nous apparaissait comme étant toujours à portée de main. Il était sous chaque arbre, derrière chaque souche, dans chaque buisson et à chaque fenêtre de la plantation. Il montait parfois sur son cheval, comme s’il partait pour St. Michael’s, à une distance de sept miles, et une demi-heure plus tard, vous le voyiez recroquevillé dans le coin de la clôture en bois, observant chaque mouvement des esclaves. Il laissait, à cette fin, son cheval attaché dans les bois. Parfois encore, il s’approchait de nous et nous donnait des ordres comme s’il était sur le point de partir pour un long voyage, nous tournait le dos, et faisait mine de se diriger vers la maison pour se préparer ; et, avant d’être à mi-chemin, il faisait volte-face et rampait dans un coin de clôture, ou derrière quelque arbre, et là, nous observait jusqu’au coucher du soleil.
Le point fort de M. Covey consistait en son pouvoir de tromper. Sa vie était consacrée à planifier et à perpétrer les plus grossières tromperies. Tout ce qu’il possédait sous forme d’instruction ou de religion, il le faisait concorder avec sa disposition à tromper. Il semblait se croire capable de tromper le Tout-Puissant. Il faisait une courte prière le matin, et une longue prière le soir ; et, aussi étrange que cela puisse paraître, peu d’hommes sembleraient parfois plus dévots que lui. Les exercices de ses dévotions familiales commençaient toujours par un chant ; et, comme il chantait lui-même très mal, le devoir de lancer le cantique me revenait généralement. Il lisait son cantique et me faisait signe de commencer. Je le faisais parfois ; d’autres fois, je m’y refusais. Mon refus provoquait presque toujours beaucoup de confusion. Pour se montrer indépendant de moi, il entamait et balbutiait son cantique de la manière la plus discordante. Dans cet état d’esprit, il priait avec plus d’ardeur que d’habitude. Pauvre homme ! Telle était sa disposition, et son succès dans la tromperie, que je crois sincèrement qu’il se trompait parfois lui-même dans la conviction solennelle qu’il était un adorateur sincère du Dieu très-haut ; et cela, à un moment où l’on peut dire qu’il était coupable de contraindre son esclave femme à commettre le péché d’adultère. Les faits sont les suivants : M. Covey était un homme pauvre ; il commençait tout juste dans la vie ; il n’était capable d’acheter qu’un seul esclave ; et, aussi choquant que soit le fait, il l’acheta, comme il le disait, pour en faire une reproductrice. Cette femme se nommait Caroline. M. Covey l’acheta à M. Thomas Lowe, à environ six miles de St. Michael’s. C’était une femme grande et vigoureuse, âgée d’environ vingt ans. Elle avait déjà donné naissance à un enfant, ce qui prouvait qu’elle était exactement ce qu’il voulait. Après l’avoir achetée, il loua un homme marié à M. Samuel Harrison, pour vivre avec lui un an ; et c’est lui qu’il avait coutume d’enfermer avec elle chaque nuit ! Le résultat fut qu’à la fin de l’année, la misérable femme donna naissance à des jumeaux. De ce résultat, M. Covey semblait être hautement satisfait, tant de l’homme que de la malheureuse femme. Telle était sa joie, et celle de sa femme, que rien de ce qu’ils pouvaient faire pour Caroline durant ses couches n’était trop beau, ou trop difficile à accomplir. Les enfants étaient considérés comme un ajout non négligeable à sa richesse.
S’il y a eu un moment de ma vie où j’ai été contraint de boire les lies les plus amères de l’esclavage, ce fut durant les six premiers mois de mon séjour chez M. Covey. Nous étions employés par tous les temps. Il n’était jamais trop chaud ni trop froid ; il ne pouvait jamais pleuvoir, souffler, grêler ou neiger trop fort pour nous empêcher de travailler aux champs. Travailler, travailler, travailler, était à peine moins l’ordre du jour que celui de la nuit. Les jours les plus longs étaient trop courts pour lui, et les nuits les plus courtes trop longues. J’étais quelque peu difficile à manier quand je suis arrivé là, mais quelques mois de cette discipline m’apprivoisèrent. M. Covey réussit à me briser. J’étais brisé dans mon corps, mon âme et mon esprit. Mon élasticité naturelle était écrasée, mon intellect languissait, l’envie de lire disparut, l’étincelle joyeuse qui persistait dans mon regard s’éteignit ; la sombre nuit de l’esclavage s’abattit sur moi ; et voyez un homme transformé en brute !
Le dimanche était mon seul temps de loisir. Je le passais dans une sorte de stupeur bestiale, entre sommeil et veille, sous quelque grand arbre. Parfois, je me levais, un éclair de liberté énergique jaillissait à travers mon âme, accompagné d’un faible rayon d’espoir, qui vacillait un instant, puis s’évanouissait. Je retombais, pleurant sur ma misérable condition. J’étais parfois tenté de mettre fin à mes jours, et à ceux de Covey, mais j’en étais empêché par une combinaison d’espoir et de crainte. Mes souffrances sur cette plantation me semblent maintenant comme un rêve plutôt que comme une réalité austère.
Notre maison se dressait à quelques perches de la baie de Chesapeake, dont le large sein était toujours blanc de voiles venant de tous les coins du globe habitable. Ces magnifiques vaisseaux, drapés du plus pur blanc, si délicieux à l’œil des hommes libres, étaient pour moi autant de spectres drapés, destinés à m’effrayer et à me tourmenter avec les pensées de ma misérable condition. J’ai souvent, dans le silence profond d’un sabbat d’été, été debout tout seul sur les rives élevées de cette noble baie, et j’ai suivi, le cœur attristé et l’œil en larmes, l’innombrable quantité de voiles se dirigeant vers l’océan puissant. La vue de celles-ci m’affectait toujours puissamment. Mes pensées exigeaient de s’exprimer ; et là, sans autre auditoire que le Tout-Puissant, je déversais la plainte de mon âme, à ma manière fruste, avec une apostrophe à la multitude mouvante des navires :
« Vous êtes libérés de vos amarres, et vous êtes libres ; je suis attaché dans mes chaînes, et je suis esclave ! Vous vous déplacez joyeusement devant la brise légère, et moi tristement devant le fouet sanglant ! Vous êtes les anges aux ailes rapides de la liberté, qui volez autour du monde ; je suis confiné dans des liens de fer ! Oh, si j’étais libre ! Oh, si j’étais sur l’un de vos vaillants ponts, et sous votre aile protectrice ! Hélas ! entre moi et vous, les eaux troubles roulent. Allez, allez. Oh, si je pouvais aussi aller ! Si je pouvais seulement nager ! Si je pouvais voler ! Oh, pourquoi suis-je né homme, pour en faire une brute ! Le joyeux navire est parti ; il se cache dans la distance indistincte. Je suis laissé dans l’enfer le plus brûlant de l’esclavage éternel. Ô Dieu, sauve-moi ! Dieu, délivre-moi ! Laisse-moi être libre ! Y a-t-il un Dieu ? Pourquoi suis-je esclave ? Je vais m’enfuir. Je ne le supporterai pas. Être pris ou réussir, je tenterai le coup. Autant mourir de la fièvre que de la fièvre des marais. Je n’ai qu’une vie à perdre. Autant être tué en courant que mourir debout. Pensez-y seulement ; cent miles droit au nord, et je suis libre ! Tenter le coup ? Oui ! Dieu m’aidant, je le ferai. Il n’est pas possible que je vive et meure esclave. Je prendrai l’eau. Cette baie même finira par me porter vers la liberté. Les bateaux à vapeur suivaient une route nord-est depuis North Point. Je ferai de même ; et quand j’arriverai à la tête de la baie, je laisserai ma pirogue à la dérive, et je marcherai tout droit à travers le Delaware jusqu’en Pennsylvanie. Quand j’y serai, on ne me demandera pas de laisser-passer ; je pourrai voyager sans être dérangé. Que la première occasion se présente, et advienne que pourra, je pars. En attendant, j’essaierai de supporter le joug. Je ne suis pas le seul esclave au monde. Pourquoi devrais-je m’inquiéter ? Je peux en supporter autant que n’importe lequel d’entre eux. D’ailleurs, je ne suis qu’un garçon, et tous les garçons sont attachés à quelqu’un. Il se peut que ma misère dans l’esclavage ne fasse qu’accroître mon bonheur quand je serai libre. Un jour meilleur arrive. »
Ainsi avais-je l’habitude de penser, et ainsi avais-je l’habitude de me parler à moi-même ; poussé presque à la folie à un moment, et l’instant d’après me réconciliant avec mon misérable sort.
J’ai déjà laissé entendre que ma condition était bien pire, durant les six premiers mois de mon séjour chez M. Covey, que durant les six derniers. Les circonstances menant au changement dans la conduite de M. Covey envers moi constituent une époque dans mon humble histoire. Vous avez vu comment un homme fut fait esclave ; vous verrez comment un esclave fut fait homme. L’un des jours les plus chauds du mois d’août 1833, Bill Smith, William Hughes, un esclave nommé Eli et moi-même étions occupés à vanner le blé. Hughes déblayait le blé vanné devant le van. Eli tournait la manivelle, Smith alimentait la machine, et je transportais le blé jusqu’au van. Le travail était simple, exigeant de la force plutôt que de l’intellect ; pourtant, pour quelqu’un d’entièrement inhabitué à un tel travail, c’était très dur. Vers trois heures de l’après-midi, ce jour-là, je m’effondrai ; mes forces m’abandonnèrent ; je fus saisi d’une douleur violente à la tête, accompagnée d’un vertige extrême ; je tremblais dans tous mes membres. Devinant ce qui allait arriver, je me raidis, sentant qu’il ne fallait à aucun prix arrêter le travail. Je tins aussi longtemps que je pus chanceler jusqu’à la trémie avec le grain. Quand je ne pus plus tenir debout, je tombai, et me sentis comme maintenu au sol par un poids immense. Le van s’arrêta bien sûr ; chacun avait son propre travail à faire ; et personne ne pouvait faire le travail de l’autre et voir le sien continuer en même temps.
M. Covey était à la maison, à une centaine de mètres de l’aire où nous vannions. En entendant le van s’arrêter, il partit immédiatement et vint à l’endroit où nous nous trouvions. Il demanda précipitamment ce qui se passait. Bill répondit que j’étais malade et qu’il n’y avait personne pour apporter le blé au van. Entre-temps, j’avais rampé sous le côté de la clôture de poteaux et de rails qui entourait l’aire, espérant trouver un soulagement en m’éloignant du soleil. Il demanda alors où j’étais. L’un des travailleurs le lui indiqua. Il vint sur place et, après m’avoir observé un moment, me demanda ce qui n’allait pas. Je lui répondis aussi bien que je pouvais, car j’avais à peine la force de parler. Il me donna alors un coup de pied sauvage dans le flanc et me dit de me lever. J’essayai de le faire, mais je retombai dans ma tentative. Il me donna un autre coup de pied et me dit de nouveau de me relever. J’essayai encore et réussis à me mettre debout ; mais, en me baissant pour prendre la cuve avec laquelle j’alimentais le van, je vacillai à nouveau et tombai. Tandis que j’étais dans cette situation, M. Covey ramassa la latte de caryer avec laquelle Hughes avait arasé la mesure du demi-boisseau, et m’en donna un coup violent sur la tête, provoquant une large plaie, et le sang coula abondamment ; avec cela, il me dit encore de me lever. Je ne fis aucun effort pour obéir, ayant maintenant pris la décision de le laisser faire le pire. Peu de temps après avoir reçu ce coup, ma tête alla mieux. M. Covey m’avait maintenant laissé à mon sort. À cet instant, je résolus, pour la première fois, d’aller voir mon maître, de porter plainte et de demander sa protection. Pour ce faire, je devais marcher sept miles cet après-midi-là ; et c’était, dans les circonstances, une entreprise vraiment ardue. J’étais extrêmement faible ; rendu tel autant par les coups de pied et les coups que j’avais reçus que par la grave crise de maladie à laquelle j’avais été soumis. Cependant, je guettai ma chance, pendant que Covey regardait dans une direction opposée, et je me mis en route pour St. Michael’s. Je réussis à parcourir une distance considérable vers les bois quand Covey me découvrit et m’appela pour que je revienne, menaçant de ce qu’il ferait si je ne venais pas. Je ne tins aucun compte de ses appels ni de ses menaces, et je me dirigeai vers les bois aussi vite que mon état de faiblesse le permettait ; et pensant que je pourrais être rattrapé par lui si je restais sur la route, je marchai à travers les bois, restant assez loin de la route pour éviter d’être détecté, et assez près pour ne pas perdre mon chemin. Je n’étais pas allé bien loin avant que mes maigres forces ne m’abandonnent à nouveau. Je ne pouvais aller plus loin. Je m’effondrai et restai étendu pendant un temps considérable. Le sang suintait encore de la plaie sur ma tête. Pendant un moment, je crus que j’allais me vider de mon sang ; et je pense maintenant que cela aurait été le cas, si le sang n’avait pas tant emmêlé mes cheveux qu’il avait colmaté la plaie. Après être resté là environ trois quarts d’heure, je me repris et repris ma route, à travers les tourbières et les ronces, pieds nus et tête nue, me déchirant les pieds presque à chaque pas ; et après un voyage d’environ sept miles, qui prit quelque cinq heures, j’arrivai au magasin du maître. J’avais alors une apparence capable d’émouvoir quiconque n’aurait pas un cœur de fer. Du sommet de ma tête jusqu’à mes pieds, j’étais couvert de sang. Mes cheveux étaient tout caillés de poussière et de sang ; ma chemise était raide de sang. Je suppose que je ressemblais à un homme qui s’était échappé d’une tanière de bêtes sauvages, et qui les avait à peine évitées. Dans cet état, je me présentai devant mon maître, l’implorant humblement d’interposer son autorité pour ma protection. Je lui racontai toutes les circonstances aussi bien que je pouvais, et il sembla, tandis que je parlais, en être parfois affecté. Il arpentait alors le plancher et cherchait à justifier Covey en disant qu’il supposait que je l’avais mérité. Il me demanda ce que je voulais. Je lui répondis, de me laisser trouver un nouveau foyer ; qu’aussi sûr que je vivais à nouveau chez M. Covey, je ne vivrais que pour mourir avec lui ; que Covey me tuerait sûrement ; il était en bonne voie pour le faire. Maître Thomas tourna en dérision l’idée qu’il y eût un quelconque danger que M. Covey me tue, et dit qu’il connaissait M. Covey ; que c’était un homme bon et qu’il ne pouvait songer à m’enlever à lui ; que, s’il le faisait, il perdrait le salaire de toute l’année ; que j’appartenais à M. Covey pour un an et que je devais retourner chez lui, quoi qu’il arrive ; et que je ne devais plus l’importuner avec d’autres histoires, ou qu’il s’occuperait lui-même de moi. Après m’avoir menacé ainsi, il me donna une très forte dose de sels, me disant que je pouvais rester à St. Michael’s cette nuit-là, (il était assez tard,) mais que je devais être reparti pour chez M. Covey tôt le matin ; et que si je ne le faisais pas, il s’occuperait de moi, ce qui signifiait qu’il me fouetterait. Je restai toute la nuit et, selon ses ordres, je partis pour chez Covey le matin, (samedi matin,) épuisé dans mon corps et brisé dans mon esprit. Je n’eus pas de souper ce soir-là, ni de déjeuner ce matin-là. J’arrivai chez Covey vers neuf heures ; et juste au moment où je franchissais la clôture qui séparait les champs de Mme Kemp des nôtres, Covey sortit en courant avec son fouet de peau de vache pour me donner une autre raclée. Avant qu’il ne puisse m’atteindre, je réussis à atteindre le champ de maïs ; et comme le maïs était très haut, cela me donna le moyen de me cacher. Il semblait très en colère et me chercha longtemps. Mon comportement était tout à fait inexplicable. Il finit par abandonner la poursuite, pensant, je suppose, que je devais rentrer à la maison pour manger quelque chose ; il ne se donnerait plus la peine de me chercher. Je passai cette journée principalement dans les bois, avec cette alternative devant moi : rentrer à la maison et être battu à mort, ou rester dans les bois et mourir de faim. Cette nuit-là, je rencontrai Sandy Jenkins, un esclave que je connaissais un peu. Sandy avait une femme libre qui vivait à environ quatre miles de chez M. Covey ; et comme c’était samedi, il était en route pour la voir. Je lui racontai ma situation et il m’invita très gentiment à rentrer chez lui. J’allai chez lui, nous discutâmes de toute cette affaire et je pris ses conseils sur la marche à suivre. Je trouvai en Sandy un vieux conseiller. Il me dit, avec une grande solennité, que je devais retourner chez Covey ; mais qu’avant d’y aller, je devais aller avec lui dans une autre partie des bois, où se trouvait une certaine racine qui, si j’en prenais un peu avec moi, en la portant toujours sur mon côté droit, rendrait impossible à M. Covey, ou à tout autre homme blanc, de me fouetter. Il dit qu’il la portait depuis des années ; et depuis qu’il le faisait, il n’avait jamais reçu un coup, et ne s’attendait pas à en recevoir tant qu’il la porterait. Je rejetai d’abord l’idée que le simple fait de porter une racine dans ma poche puisse avoir un tel effet qu’il l’avait dit, et je n’étais pas disposé à la prendre ; mais Sandy insista sur la nécessité avec beaucoup de ferveur, me disant que cela ne pouvait pas faire de mal, si cela ne faisait pas de bien. Pour lui faire plaisir, je finis par prendre la racine et, selon ses indications, je la portai sur mon côté droit. C’était dimanche matin. Je partis immédiatement pour la maison ; et en entrant par le portail de la cour, M. Covey sortit, en route pour le culte. Il me parla très gentiment, me demanda de chasser les cochons d’un enclos voisin et passa son chemin vers l’église. Or, cette conduite singulière de M. Covey me fit vraiment commencer à penser qu’il y avait quelque chose dans la racine que Sandy m’avait donnée ; et si c’avait été un autre jour que le dimanche, je n’aurais pu attribuer cette conduite à aucune autre cause qu’à l’influence de cette racine ; et telle qu’elle était, j’étais à moitié enclin à penser que la racine était quelque chose de plus que ce que j’avais cru au début. Tout alla bien jusqu’au lundi matin. Ce matin-là, la vertu de la racine fut pleinement testée. Bien avant le lever du jour, je fus appelé pour aller brosser, étriller et nourrir les chevaux. J’obéis, et j’étais heureux d’obéir. Mais tandis que j’étais ainsi occupé, au moment de jeter des tiges depuis le grenier, M. Covey entra dans l’écurie avec une longue corde ; et juste au moment où j’étais à moitié hors du grenier, il attrapa mes jambes et était sur le point de m’attacher. Dès que je compris ce qu’il manigançait, je fis un bond soudain, et tandis que je le faisais, lui tenant mes jambes, je me retrouvai étalé sur le sol de l’écurie. M. Covey sembla alors penser qu’il m’avait, et qu’il pouvait faire ce qu’il voulait ; mais à cet instant—d’où vint l’esprit, je ne sais—je résolus de me battre ; et, joignant l’acte à la résolution, je saisis Covey fermement à la gorge ; et ce faisant, je me levai. Il s’accrocha à moi, et moi à lui. Ma résistance était si totalement inattendue que Covey parut tout décontenancé. Il tremblait comme une feuille. Cela me donna de l’assurance, et je le tins mal à l’aise, faisant couler le sang là où je le touchais avec le bout de mes doigts. M. Covey appela bientôt Hughes à l’aide. Hughes vint, et, pendant que Covey me tenait, tenta d’attacher ma main droite. Pendant qu’il était en train de le faire, je guettai ma chance et lui donnai un coup de pied violent juste sous les côtes. Ce coup de pied rendit Hughes littéralement malade, si bien qu’il me laissa entre les mains de M. Covey. Ce coup de pied eut pour effet non seulement d’affaiblir Hughes, mais aussi Covey. Quand il vit Hughes se courber de douleur, son courage faiblit. Il me demanda si je comptais persister dans ma résistance. Je lui dis que oui, quoi qu’il arrive ; qu’il m’avait traité comme une brute pendant six mois, et que j’étais déterminé à ne plus l’être davantage. Sur ce, il s’efforça de me traîner vers un bâton qui gisait juste devant la porte de l’écurie. Il avait l’intention de m’assommer. Mais juste au moment où il se penchait pour prendre le bâton, je le saisis des deux mains par son collet et le fis tomber au sol par une traction soudaine. À ce moment, Bill arriva. Covey l’appela à l’aide. Bill voulut savoir ce qu’il pouvait faire. Covey dit : « Attrape-le, attrape-le ! » Bill répondit que son maître l’avait engagé pour travailler, et non pour aider à me fouetter ; il nous laissa donc, Covey et moi, régler notre propre compte. Nous y étions depuis près de deux heures. Covey finit par me lâcher, soufflant et haletant à qui mieux mieux, disant que si je n’avais pas résisté, il ne m’aurait pas fouetté à moitié autant. La vérité était qu’il ne m’avait pas fouetté du tout. J’estimai qu’il avait eu le pire de l’affaire ; car il n’avait tiré aucun sang de moi, alors que moi j’en avais tiré de lui. Durant les six mois entiers qui suivirent, que je passai avec M. Covey, il ne posa jamais le poids de son doigt sur moi dans la colère. Il disait à l’occasion qu’il ne voulait plus avoir affaire à moi. « Non », pensai-je, « vous n’en avez pas besoin ; car vous vous en sortirez plus mal que la dernière fois. »
Cette bataille avec M. Covey fut le tournant de ma carrière d’esclave. Elle ralluma les quelques braises mourantes de la liberté et ranima en moi le sentiment de ma propre virilité. Elle rappela la confiance en soi disparue et m’inspira à nouveau la détermination d’être libre. La gratification procurée par ce triomphe était une pleine compensation pour tout ce qui pourrait suivre, même la mort elle-même. Seul peut comprendre la profonde satisfaction que j’éprouvai celui qui a lui-même repoussé par la force le bras sanglant de l’esclavage. Je me sentais comme je ne m’étais jamais senti auparavant. Ce fut une glorieuse résurrection, de la tombe de l’esclavage vers le paradis de la liberté. Mon esprit longtemps écrasé s’éleva, la lâcheté s’envola, une audacieuse défiance prit sa place ; et je résolus alors que, si longtemps que je puisse rester esclave dans la forme, le jour était passé pour toujours où je pourrais être esclave dans les faits. Je n’hésitai pas à faire savoir que l’homme blanc qui espérait réussir à me fouetter devrait aussi réussir à me tuer.
À partir de ce moment, je ne fus plus jamais ce qu’on pourrait appeler véritablement fouetté, bien que je sois resté esclave quatre ans encore. J’eus plusieurs bagarres, mais ne fus jamais fouetté.
Ce fut pendant longtemps une surprise pour moi que M. Covey ne m’ait pas immédiatement fait conduire par le connétable au poteau de fouet, pour y être régulièrement fouetté pour le crime d’avoir levé la main contre un homme blanc pour me défendre. Et la seule explication à laquelle je puisse penser maintenant ne me satisfait pas entièrement ; mais telle qu’elle est, je vais la donner. M. Covey jouissait de la réputation la plus illimitée d’être un contremaître et un briseur de nègres de premier ordre. C’était d’une importance considérable pour lui. Cette réputation était en jeu ; et s’il m’avait envoyé — un garçon d’environ seize ans — au poteau de fouet public, sa réputation aurait été perdue ; donc, pour sauver sa réputation, il me laissa impuni.
Mon terme de service effectif auprès de M. Edward Covey prit fin le jour de Noël 1833. Les jours entre Noël et le jour de l’An sont accordés comme jours fériés ; et, en conséquence, nous n’étions tenus d’effectuer aucun travail, si ce n’est de nourrir et de soigner le bétail. Ce temps, nous le considérions comme le nôtre, par la grâce de nos maîtres ; et nous l’utilisions ou en abusions donc presque comme nous le voulions. Ceux d’entre nous qui avaient des familles au loin étaient généralement autorisés à passer les six jours entiers en leur compagnie. Ce temps, cependant, était passé de diverses manières. Les plus posés, sobres, réfléchis et industrieux d’entre nous s’occupaient à fabriquer des balais de maïs, des nattes, des colliers de cheval et des paniers ; et une autre classe d’entre nous passait le temps à chasser les opossums, les lièvres et les ratons laveurs. Mais la plus grande partie s’adonnait à des sports et des réjouissances tels que jouer à la balle, lutter, faire des courses à pied, jouer du violon, danser et boire du whisky ; et ce dernier mode de passer le temps était de loin le plus agréable aux sentiments de nos maîtres. Un esclave qui travaillait pendant les jours fériés était considéré par nos maîtres comme les méritant à peine. Il était considéré comme quelqu’un qui rejetait la faveur de son maître. C’était considéré comme une honte de ne pas s’enivrer à Noël ; et était considéré comme vraiment paresseux celui qui ne s’était pas procuré les moyens nécessaires, pendant l’année, pour avoir assez de whisky pour tenir tout le long de Noël.
D’après ce que je sais de l’effet de ces jours fériés sur l’esclave, je crois qu’ils sont parmi les moyens les plus efficaces entre les mains du propriétaire d’esclaves pour réprimer l’esprit d’insurrection. Si les propriétaires d’esclaves abandonnaient d’un coup cette pratique, je n’ai pas le moindre doute que cela mènerait à une insurrection immédiate parmi les esclaves. Ces jours fériés servent de conducteurs, ou de soupapes de sécurité, pour évacuer l’esprit rebelle de l’humanité asservie. Sans eux, l’esclave serait poussé au désespoir le plus sauvage ; et malheur au propriétaire d’esclaves le jour où il s’aviserait de supprimer ou d’entraver le fonctionnement de ces conducteurs ! Je l’avertis qu’en un tel événement, un esprit se répandra parmi eux, plus à redouter que le plus épouvantable tremblement de terre.
Les jours fériés font partie intégrante de la fraude grossière, de l’injustice et de l’inhumanité de l’esclavage. Ils sont officiellement une coutume établie par la bienveillance des propriétaires d’esclaves ; mais je me permets de dire que c’est le résultat de l’égoïsme, et l’une des fraudes les plus grossières commises sur l’esclave opprimé. Ils ne donnent pas ce temps aux esclaves parce qu’ils n’aimeraient pas avoir leur travail pendant sa durée, mais parce qu’ils savent qu’il serait dangereux de les en priver. Cela se verra par le fait que les propriétaires d’esclaves aiment que leurs esclaves passent ces jours juste de manière à ce qu’ils soient aussi heureux de leur fin que de leur début. Leur objectif semble être de dégoûter leurs esclaves de la liberté, en les plongeant dans les profondeurs les plus basses de la dissipation. Par exemple, les propriétaires d’esclaves aiment non seulement voir l’esclave boire de son plein gré, mais adopteront divers plans pour le rendre ivre. Un plan consiste à faire des paris sur leurs esclaves, à savoir qui peut boire le plus de whisky sans s’enivrer ; et de cette façon, ils réussissent à amener des multitudes entières à boire à l’excès. Ainsi, quand l’esclave demande la liberté vertueuse, le rusé propriétaire d’esclaves, connaissant son ignorance, le trompe avec une dose de dissipation vicieuse, habilement étiquetée sous le nom de liberté. La plupart d’entre nous avions l’habitude de l’avaler, et le résultat était exactement ce qu’on pourrait supposer ; beaucoup d’entre nous étaient amenés à penser qu’il y avait peu à choisir entre la liberté et l’esclavage. Nous sentions, et très justement, que nous aurions presque aussi bien fait d’être esclaves de l’homme que du rhum. Ainsi, quand les jours fériés prenaient fin, nous vacillions en sortant de la crasse de notre vautrage, prenions une longue respiration et marchions vers le champ — nous sentant, dans l’ensemble, plutôt heureux d’aller, de ce que notre maître nous avait fait croire être la liberté, vers les bras de l’esclavage.
J’ai dit que ce mode de traitement fait partie de tout le système de fraude et d’inhumanité de l’esclavage. C’est le cas. Le mode adopté ici pour dégoûter l’esclave de la liberté, en lui permettant de n’en voir que l’abus, est appliqué à d’autres choses. Par exemple, un esclave aime la mélasse ; il en vole un peu. Son maître, dans de nombreux cas, part en ville et en achète une grande quantité ; il revient, prend son fouet et ordonne à l’esclave de manger la mélasse, jusqu’à ce que le pauvre bougre soit rendu malade à la seule mention de celle-ci. Le même mode est parfois adopté pour faire en sorte que les esclaves s’abstiennent de demander plus de nourriture que leur ration habituelle. Un esclave épuise sa ration et en demande davantage. Son maître est furieux contre lui ; mais, ne voulant pas le renvoyer sans nourriture, lui en donne plus que nécessaire et l’oblige à la manger dans un délai donné. Puis, s’il se plaint de ne pas pouvoir la manger, on dit de lui qu’il n’est satisfait ni plein ni à jeun, et il est fouetté pour être difficile à satisfaire ! J’ai une abondance de telles illustrations du même principe, tirées de ma propre observation, mais je pense que les cas que j’ai cités sont suffisants. La pratique est très courante.
Le premier janvier 1834, je quittai M. Covey pour aller vivre chez M. William Freeland, qui habitait à environ trois milles de St. Michael’s. Je trouvai bientôt M. Freeland fort différent de M. Covey. Bien qu’il ne fût pas riche, il était ce qu’on appellerait un gentleman du Sud éduqué. M. Covey, comme je l’ai montré, était un dresseur de nègres et un conducteur d’esclaves accompli. Le premier (bien qu’il fût propriétaire d’esclaves) semblait posséder un certain sens de l’honneur, une certaine révérence pour la justice et un certain respect pour l’humanité. Le second paraissait totalement insensible à tous ces sentiments. M. Freeland avait beaucoup des défauts propres aux propriétaires d’esclaves, comme d’être très colérique et irritable ; mais je dois lui rendre la justice de dire qu’il était fort éloigné de ces vices dégradants auxquels M. Covey était constamment adonné. L’un était ouvert et franc, et nous savions toujours à quoi nous en tenir avec lui. L’autre était un fourbe accompli, que seuls pouvaient comprendre ceux qui étaient assez habiles pour déceler ses fraudes habilement conçues. Un autre avantage que je retirai de mon nouveau maître fut qu’il ne faisait aucune prétention ni profession de religion ; et ceci, à mon avis, était un très grand avantage. J’affirme sans la moindre hésitation que la religion du Sud n’est qu’un voile pour les crimes les plus horribles, un justificatif de la barbarie la plus effroyable, un sanctificateur des fraudes les plus odieuses, et un sombre refuge sous lequel les actes les plus noirs, les plus vils, les plus grossiers et les plus infernaux des esclavagistes trouvent la protection la plus solide. Si je devais être à nouveau réduit aux chaînes de l’esclavage, après cet asservissement, je considérerais le fait d’être l’esclave d’un maître religieux comme la plus grande calamité qui puisse m’arriver. Car de tous les propriétaires d’esclaves que j’ai rencontrés, les esclavagistes religieux sont les pires. Je les ai toujours trouvés les plus mesquins et les plus vils, les plus cruels et les plus lâches de tous. Ce fut mon triste sort non seulement d’appartenir à un esclavagiste religieux, mais de vivre dans une communauté de tels religionnaires. Tout près de M. Freeland vivait le révérend Daniel Weeden, et dans le même voisinage vivait le révérend Rigby Hopkins. C’étaient des membres et des ministres de l’Église méthodiste réformée. M. Weeden possédait, entre autres, une femme esclave dont j’ai oublié le nom. Le dos de cette femme resta littéralement à vif pendant des semaines, mis en cet état par le fouet de ce misérable religieux impitoyable. Il avait l’habitude d’engager des travailleurs. Sa maxime était : « Qu’ils se comportent bien ou mal, il est du devoir d’un maître de fouetter de temps à autre un esclave, pour lui rappeler l’autorité de son maître. » Telle était sa théorie, et telle était sa pratique.
M. Hopkins était encore pire que M. Weeden. Sa principale vantardise était son habileté à gérer les esclaves. Le trait particulier de son gouvernement était de fouetter les esclaves avant même qu’ils ne l’aient mérité. Il s’arrangeait toujours pour avoir un ou plusieurs de ses esclaves à fouetter chaque lundi matin. Il faisait cela pour éveiller leurs craintes et semer la terreur chez ceux qui y échappaient. Son plan était de fouetter pour les plus petites offenses, afin de prévenir la commission des grandes. M. Hopkins pouvait toujours trouver quelque excuse pour fouetter un esclave. Cela étonnerait quiconque n’est pas habitué à la vie esclavagiste de voir avec quelle aisance merveilleuse un propriétaire peut trouver des motifs pour fouetter un esclave. Un simple regard, un mot, un geste, une erreur, un accident ou un manque de force sont autant de raisons pour lesquelles un esclave peut être fouetté à tout moment. Un esclave a-t-il l’air insatisfait ? On dit qu’il a le diable en lui, et qu’il faut l’en fouetter. Parle-t-il fort quand son maître s’adresse à lui ? Alors il devient fier et doit être ramené à plus de modestie. Oublie-t-il d’ôter son chapeau à l’approche d’une personne blanche ? Alors il manque de révérence et doit être fouetté pour cela. S’aventure-t-il jamais à justifier sa conduite lorsqu’il est blâmé ? Alors il est coupable d’impudence, l’un des plus grands crimes dont un esclave puisse être coupable. S’aventure-t-il jamais à suggérer une manière différente de faire les choses que celle indiquée par son maître ? Il est en vérité présomptueux et prend trop d’importance ; et rien de moins qu’une bastonnade ne suffira pour lui. Casse-t-il une charrue en labourant, ou une houe en sarclant ? C’est dû à sa négligence, et pour cela un esclave doit toujours être fouetté. M. Hopkins pouvait toujours trouver quelque chose de ce genre pour justifier l’usage du fouet, et il manquait rarement l’occasion de le faire. Il n’y avait pas un homme dans tout le comté avec qui les esclaves qui avaient le choix de leur foyer ne préféreraient vivre plutôt qu’avec ce révérend M. Hopkins. Et pourtant, il n’y avait pas d’homme aux alentours qui fît de plus hautes professions de religion, ou qui fût plus actif dans les réveils, plus attentif aux réunions de classe, aux agapes, aux prières et aux prédications, ou plus dévot dans sa famille, qui priât plus tôt, plus tard, plus fort et plus longtemps que ce même conducteur d’esclaves révérend, Rigby Hopkins.
Mais pour en revenir à M. Freeland et à mon expérience pendant que j’étais à son service. Lui, comme M. Covey, nous donnait assez à manger ; mais, contrairement à M. Covey, il nous laissait aussi suffisamment de temps pour prendre nos repas. Il nous faisait travailler dur, mais toujours entre le lever et le coucher du soleil. Il exigeait qu’une bonne quantité de travail fût accomplie, mais nous donnait de bons outils pour travailler. Sa ferme était grande, mais il employait suffisamment de bras pour l’exploiter, et ce, avec aisance comparé à beaucoup de ses voisins. Mon traitement, pendant que j’étais à son emploi, était céleste comparé à ce que j’avais subi aux mains de M. Edward Covey.
M. Freeland était lui-même le propriétaire de deux esclaves seulement. Ils se nommaient Henry Harris et John Harris. Le reste de ses ouvriers était composé d’hommes loués. C’étaient moi-même, Sandy Jenkins[1] et Handy Caldwell.
[1] C’est le même homme qui me donna les racines pour m’éviter d’être fouetté par M. Covey. Il était « une bonne âme ». Nous parlions fréquemment de la bagarre avec Covey, et chaque fois que nous le faisions, il attribuait mon succès aux racines qu’il m’avait données. Cette superstition est très répandue parmi les esclaves les plus ignorants. Il est rare qu’un esclave meure sans que sa mort soit attribuée à un sortilège.
Henry et John étaient assez intelligents, et très peu de temps après mon arrivée là-bas, je réussis à susciter en eux un fort désir d’apprendre à lire. Ce désir s’éveilla bientôt chez les autres également. Ils rassemblèrent très rapidement quelques vieux livres d’orthographe, et il n’y eut rien à faire sinon que je tienne une école du dimanche. J’acceptai de le faire, et consacrai en conséquence mes dimanches à apprendre à mes chers compagnons d’esclavage à lire. Aucun d’entre eux ne connaissait ses lettres quand j’y suis arrivé. Quelques esclaves des fermes voisines apprirent ce qui se passait et profitèrent également de cette petite occasion pour apprendre à lire. Il était entendu, parmi tous ceux qui venaient, qu’il devait y avoir le moins de publicité possible à ce sujet. Il était nécessaire que nos maîtres religieux de St. Michael’s ignorent le fait qu’au lieu de passer le sabbat à lutter, à boxer et à boire du whisky, nous essayions d’apprendre à lire la volonté de Dieu ; car ils auraient préféré nous voir engagés dans ces sports dégradants que de nous voir nous comporter comme des êtres intellectuels, moraux et responsables. Mon sang bout quand je pense à la manière sanglante dont MM. Wright Fairbanks et Garrison West, tous deux chefs de classe, en lien avec beaucoup d’autres, se précipitèrent sur nous avec des bâtons et des pierres, et brisèrent notre petite école du sabbat vertueuse à St. Michael’s — tous se qualifiant de chrétiens ! d’humbles disciples du Seigneur Jésus-Christ ! Mais je m’égare encore.
Je tenais mon école du sabbat chez un homme de couleur libre, dont je juge imprudent de mentionner le nom ; car s’il venait à être connu, cela pourrait l’embarrasser grandement, bien que le crime de tenir cette école ait été commis il y a dix ans. J’ai eu à un moment plus de quarante élèves, et de ceux qui ont la bonne trempe, désirant ardemment apprendre. Ils étaient de tous âges, bien que principalement des hommes et des femmes. Je repense à ces dimanches avec un plaisir inexprimable. C’étaient de grands jours pour mon âme. Le travail d’instruction de mes chers compagnons d’esclavage était l’occupation la plus douce dont j’aie jamais été gratifié. Nous nous aimions, et les quitter à la fin du sabbat était une rude épreuve en vérité. Quand je pense que ces âmes précieuses sont aujourd’hui enfermées dans la maison de prison de l’esclavage, mes sentiments me submergent, et je suis presque prêt à demander : « Un Dieu juste gouverne-t-il l’univers ? Et pour quoi détient-il les tonnerres dans sa main droite, sinon pour frapper l’oppresseur et délivrer la victime de la main du spoliateur ? » Ces chères âmes ne venaient pas à l’école du sabbat parce que c’était populaire de le faire, et je ne les instruisais pas non plus parce qu’il était honorable d’être ainsi occupé. Chaque instant qu’ils passaient dans cette école, ils étaient passibles d’être arrêtés et de recevoir trente-neuf coups de fouet. Ils venaient parce qu’ils voulaient apprendre. Leurs esprits avaient été affamés par leurs cruels maîtres. Ils avaient été enfermés dans les ténèbres mentales. Je les instruisais parce que c’était le délice de mon âme de faire quelque chose qui ressemblait à l’amélioration de la condition de ma race. J’ai maintenu mon école pendant presque toute l’année où j’ai vécu chez M. Freeland ; et, en plus de mon école du sabbat, je consacrais trois soirées par semaine, durant l’hiver, à enseigner aux esclaves à la maison. Et j’ai le bonheur de savoir que plusieurs de ceux qui venaient à l’école du sabbat ont appris à lire ; et qu’un, au moins, est maintenant libre grâce à mon intervention.
L’année s’écoula sans encombre. Elle semblait seulement durer moitié moins longtemps que l’année qui l’avait précédée. Je l’ai traversée sans recevoir un seul coup. Je donnerai à M. Freeland le crédit d’avoir été le meilleur maître que j’aie jamais eu, jusqu’à ce que je devienne mon propre maître. Pour la facilité avec laquelle j’ai passé l’année, j’étais cependant quelque peu redevable à la compagnie de mes compagnons d’esclavage. C’étaient des âmes nobles ; ils possédaient non seulement des cœurs aimants, mais des cœurs courageux. Nous étions liés et entrelacés les uns aux autres. Je les aimais avec un amour plus fort que tout ce que j’ai pu ressentir depuis. On dit parfois que nous, esclaves, ne nous aimons pas et ne nous confions pas les uns aux autres. En réponse à cette assertion, je peux dire que je n’ai jamais aimé ni fait confiance à aucun peuple plus qu’à mes compagnons d’esclavage, et surtout à ceux avec qui je vivais chez M. Freeland. Je crois que nous serions morts les uns pour les autres. Nous n’entreprendrions jamais rien, d’une quelconque importance, sans une consultation mutuelle. Nous ne bougions jamais séparément. Nous étions un ; et cela tout autant par nos tempéraments et nos dispositions que par les épreuves mutuelles auxquelles nous étions nécessairement soumis par notre condition d’esclaves.
À la fin de l’année 1834, M. Freeland m’engagea de nouveau auprès de mon maître pour l’année 1835. Mais, à cette époque, je commençais à vouloir vivre sur une terre libre autant qu’avec Freeland ; et je n’étais donc plus satisfait de vivre avec lui ou tout autre esclavagiste. Je commençai, avec le début de l’année, à me préparer pour une lutte finale, qui devait décider de mon sort d’une manière ou d’une autre. Ma tendance était vers le haut. J’approchais rapidement de l’âge d’homme, et année après année s’était écoulée, et j’étais toujours un esclave. Ces pensées me réveillèrent — je devais faire quelque chose. Je résolus donc que 1835 ne passerait pas sans être témoin d’une tentative, de ma part, pour assurer ma liberté. Mais je n’étais pas disposé à chérir cette détermination seul. Mes compagnons d’esclavage m’étaient chers. J’étais anxieux qu’ils participent avec moi à cette détermination, cette source de vie. J’ai donc, bien qu’avec une grande prudence, commencé tôt à m’assurer de leurs points de vue et de leurs sentiments concernant leur condition, et à imprégner leurs esprits de pensées de liberté. Je m’appliquai à concevoir des voies et moyens pour notre évasion, et m’efforçai en attendant, à toutes les occasions appropriées, de leur imprimer la fraude grossière et l’inhumanité de l’esclavage. J’allai d’abord voir Henry, ensuite John, puis les autres. Je trouvai en eux tous des cœurs chaleureux et des esprits nobles. Ils étaient prêts à écouter, et prêts à agir quand un plan réalisable serait proposé. C’était ce que je voulais. Je leur parlais de notre manque de virilité, si nous nous soumettions à notre asservissement sans au moins un noble effort pour être libres. Nous nous réunissions souvent, et consultions fréquemment, et racontions nos espoirs et nos craintes, énumérions les difficultés, réelles et imaginées, que nous serions appelés à rencontrer. Parfois, nous étions presque disposés à abandonner et à essayer de nous contenter de notre sort misérable ; à d’autres moments, nous étions fermes et inflexibles dans notre détermination de partir. Chaque fois que nous suggérions un plan, il y avait de l’hésitation — les chances étaient redoutables. Notre chemin était semé des plus grands obstacles ; et si nous réussissions à en atteindre la fin, notre droit à être libre était encore discutable — nous étions encore passibles d’être renvoyés en servitude. Nous ne pouvions voir aucun endroit, de ce côté de l’océan, où nous pourrions être libres. Nous ne savions rien du Canada. Notre connaissance du Nord ne s’étendait pas plus loin que New York ; et y aller, pour être éternellement harcelé par la responsabilité effrayante d’être renvoyé en esclavage — avec la certitude d’être traité dix fois pire qu’avant — cette pensée était vraiment une chose horrible, et qu’il n’était pas facile de surmonter. Le cas se présentait parfois ainsi : à chaque porte que nous devions franchir, nous voyions un veilleur — à chaque ferry un garde — sur chaque pont une sentinelle — et dans chaque bois une patrouille. Nous étions cernés de tous côtés. Voilà les difficultés, réelles ou imaginées — le bien à rechercher, et le mal à éviter. D’un côté, il y avait l’esclavage, une dure réalité, nous fixant effroyablement — ses robes déjà cramoisies du sang de millions, et se gorgeant même maintenant avidement de notre propre chair. De l’autre côté, au loin, dans la distance sombre, sous la lumière vacillante de l’étoile polaire, derrière quelque colline escarpée ou montagne couverte de neige, se tenait une liberté douteuse — à moitié gelée — nous faisant signe de venir partager son hospitalité. Cela en soi suffisait parfois à nous faire chanceler ; mais quand nous nous permettions d’examiner la route, nous étions fréquemment consternés. De chaque côté, nous voyions la mort sinistre, prenant les formes les plus horribles. Tantôt c’était la famine, nous forçant à manger notre propre chair ; tantôt nous luttions contre les vagues, et nous nous noyions ; tantôt nous étions rattrapés et déchiquetés par les crocs du terrible limier. Nous étions piqués par des scorpions, poursuivis par des bêtes sauvages, mordus par des serpents, et finalement, après avoir presque atteint le lieu désiré — après avoir traversé des rivières à la nage, rencontré des bêtes sauvages, dormi dans les bois, souffert de la faim et du dénuement — nous étions rattrapés par nos poursuivants, et, dans notre résistance, nous étions abattus sur place ! Je dis que cette image nous consternait parfois, et nous faisait
« préférer supporter les maux que nous avions, Que de voler vers d’autres que nous ne connaissions pas. »
En prenant la ferme détermination de nous enfuir, nous faisions plus que Patrick Henry, lorsqu’il résolut de choisir la liberté ou la mort. Pour nous, c’était une liberté douteuse au mieux, et une mort presque certaine si nous échouions. Pour ma part, je préférerais la mort à une servitude sans espoir.
Sandy, l’un des nôtres, abandonna l’idée, mais nous encouragea tout de même. Notre compagnie se composait alors de Henry Harris, John Harris, Henry Bailey, Charles Roberts et moi-même. Henry Bailey était mon oncle, et appartenait à mon maître. Charles avait épousé ma tante : il appartenait au beau-père de mon maître, M. William Hamilton.
Le plan sur lequel nous finîmes par nous arrêter était de prendre une grande pirogue appartenant à M. Hamilton, et, le samedi soir précédant les vacances de Pâques, de pagayer directement sur la baie de Chesapeake. À notre arrivée à la tête de la baie, à une distance de soixante-dix ou quatre-vingts milles d’où nous vivions, notre intention était de laisser notre pirogue à la dérive et de suivre le guidage de l’étoile polaire jusqu’à ce que nous dépassions les limites du Maryland. Notre raison pour prendre la voie maritime était que nous étions moins susceptibles d’être soupçonnés d’être des fugitifs ; nous espérions être considérés comme des pêcheurs ; alors que, si nous avions pris la voie terrestre, nous aurions été soumis à des interruptions de toute nature. Quiconque ayant un visage blanc, et étant ainsi disposé, pouvait nous arrêter et nous soumettre à un examen.
La semaine précédant notre départ prévu, j’écrivis plusieurs sauf-conduits, un pour chacun de nous. Autant que je puisse m’en souvenir, ils étaient dans les termes suivants, à savoir :
« Ceci est pour certifier que moi, soussigné, ai donné au porteur, mon serviteur, pleine liberté d’aller à Baltimore, et de passer les vacances de Pâques. Écrit de ma propre main, etc., 1835.
« WILLIAM HAMILTON, « Près de St. Michael’s, dans le comté de Talbot, Maryland. »
Nous n’allions pas à Baltimore ; mais, en remontant la baie, nous allions vers Baltimore, et ces sauf-conduits n’étaient destinés qu’à nous protéger pendant que nous étions sur la baie.
À mesure que le temps approchait pour notre départ, notre anxiété devenait de plus en plus intense. C’était vraiment une question de vie ou de mort pour nous. La force de notre détermination était sur le point d’être pleinement testée. À cette époque, j’étais très actif pour expliquer chaque difficulté, lever chaque doute, dissiper chaque peur, et inspirer à tous la fermeté indispensable au succès de notre entreprise ; les assurant que la moitié était gagnée à l’instant où nous ferions le mouvement ; nous avions parlé assez longtemps ; nous étions maintenant prêts à bouger ; si ce n’est maintenant, nous ne le serions jamais ; et si nous n’avions pas l’intention de bouger maintenant, nous pouvions tout aussi bien croiser nos bras, nous asseoir et admettre que nous n’étions bons qu’à être des esclaves. Cela, aucun de nous n’était prêt à l’admettre. Chaque homme resta ferme ; et lors de notre dernière réunion, nous nous sommes engagés à nouveau, de la manière la plus solennelle, qu’au moment fixé, nous partirions certainement à la poursuite de la liberté. C’était au milieu de la semaine, à la fin de laquelle nous devions partir. Nous sommes allés, comme d’habitude, à nos différents champs de travail, mais avec des poitrines hautement agitées par les pensées de notre entreprise vraiment hasardeuse. Nous avons essayé de cacher nos sentiments autant que possible ; et je pense que nous avons assez bien réussi.
Après une attente douloureuse, le samedi matin, dont la nuit devait être témoin de notre départ, arriva. Je l’accueillis avec joie, quoi qu’il puisse apporter de tristesse. La nuit de vendredi fut pour moi sans sommeil. Je ressentais probablement plus d’anxiété que les autres, parce que j’étais, par consentement commun, à la tête de toute l’affaire. La responsabilité du succès ou de l’échec pesait lourdement sur moi. La gloire de l’un, et la confusion de l’autre, étaient tout autant les miennes. Les deux premières heures de cette matinée furent telles que je n’en avais jamais connu auparavant, et j’espère ne jamais en connaître de pareilles. Tôt le matin, nous sommes allés, comme d’habitude, au champ. Nous étions en train d’épandre du fumier ; et tout à coup, alors que nous étions ainsi occupés, je fus envahi par un sentiment indescriptible, dans la plénitude duquel je me tournai vers Sandy, qui était près de moi, et dis : « Nous sommes trahis ! » « Eh bien, » dit-il, « cette pensée m’a frappé à l’instant même. » Nous n’en dîmes pas plus. Je n’avais jamais été plus certain de quoi que ce soit.
Le cor sonna comme à l’accoutumée, et nous remontâmes du champ vers la maison pour le petit-déjeuner. J’y allais pour la forme, plus que par besoin de manger ce matin-là. Au moment précis où j’arrivai à la maison, en regardant vers le portail de l’allée, je vis quatre hommes blancs, accompagnés de deux hommes de couleur. Les hommes blancs étaient à cheval, et ceux de couleur marchaient derrière, comme s’ils étaient ligotés. Je les observai quelques instants jusqu’à ce qu’ils parviennent au portail de notre allée. Là, ils firent halte et attachèrent les hommes de couleur au poteau du portail. Je n’étais pas encore certain de ce qu’il en était. Quelques instants plus tard, M. Hamilton arriva au galop, avec une célérité qui trahissait une grande agitation. Il vint à la porte et demanda si maître William était là. On lui répondit qu’il était à la grange. M. Hamilton, sans mettre pied à terre, se rendit à la grange avec une vitesse extraordinaire. Quelques instants après, lui et M. Freeland revinrent à la maison. À ce moment-là, les trois agents de police arrivèrent au galop et, avec une grande précipitation, mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux et rencontrèrent maître William et M. Hamilton qui revenaient de la grange ; après avoir parlé quelque temps, ils se dirigèrent tous vers la porte de la cuisine. Il n’y avait personne dans la cuisine à part John et moi. Henry et Sandy étaient à la grange. M. Freeland passa la tête par la porte et m’appela par mon nom, disant qu’il y avait des messieurs à la porte qui souhaitaient me voir. Je m’avançai vers la porte et demandai ce qu’ils voulaient. Ils se saisirent immédiatement de moi et, sans me donner aucune explication, m’attachèrent — ligotant mes mains étroitement ensemble. J’insistai pour savoir ce qu’il en était. Ils finirent par dire qu’ils avaient appris que j’avais été impliqué dans une « affaire », et que je devais être examiné devant mon maître ; et que si leur information s’avérait fausse, je ne serais pas maltraité.
En quelques instants, ils réussirent à attacher John. Ils se tournèrent alors vers Henry, qui était revenu entre-temps, et lui ordonnèrent de croiser les mains. « Je ne le ferai pas ! » dit Henry d’un ton ferme, indiquant qu’il était prêt à assumer les conséquences de son refus. « Tu ne le feras pas ? » dit Tom Graham, l’agent de police. « Non, je ne le ferai pas ! » dit Henry d’un ton encore plus vigoureux. À cela, deux des agents sortirent leurs pistolets brillants et jurèrent, par leur Créateur, qu’ils lui feraient croiser les mains ou le tueraient. Chacun arma son pistolet et, le doigt sur la détente, s’avança vers Henry en disant, dans le même temps, que s’il ne croisait pas les mains, ils lui feraient sauter son maudit cœur. « Tirez-moi dessus, tirez-moi dessus ! » dit Henry ; « vous ne pouvez me tuer qu’une fois. Tirez, tirez — et soyez maudits ! _Je ne me laisserai pas attacher !_ » Il dit cela d’un ton de défi sonore ; et au même instant, avec un mouvement aussi rapide que l’éclair, il fit voler d’un seul coup les pistolets des mains de chaque agent. Alors qu’il faisait cela, tous se jetèrent sur lui et, après l’avoir battu quelque temps, ils finirent par le maîtriser et par le ligoter.
Pendant la bagarre, je parvins, je ne sais comment, à sortir mon laissez-passer et, sans être découvert, à le jeter au feu. Nous étions désormais tous attachés ; et au moment même où nous allions partir pour la prison d’Easton, Betsy Freeland, la mère de William Freeland, vint à la porte les mains pleines de biscuits, et les partagea entre Henry et John. Elle se fendit ensuite d’un discours, en substance comme suit : s’adressant à moi, elle dit : « Espèce de diable ! Sale diable jaune ! C’est toi qui as mis dans la tête d’Henry et de John de s’enfuir. Sans toi, sale diable de mulâtre aux longues jambes ! Ni Henry ni John n’auraient jamais songé à une telle chose. » Je ne fis aucune réponse et fus immédiatement emmené de force vers St. Michael’s. Quelques instants avant la bagarre avec Henry, M. Hamilton avait suggéré l’opportunité de fouiller pour trouver les protections qu’il avait cru comprendre que Frederick avait écrites pour lui-même et les autres. Mais, juste au moment où il allait mettre son projet à exécution, son aide fut requise pour aider à attacher Henry ; et l’agitation entourant la bagarre les poussa soit à oublier, soit à juger dangereux, dans les circonstances, d’effectuer une fouille. Ainsi, nous n’étions pas encore convaincus de l’intention de nous enfuir.
Lorsque nous fûmes à mi-chemin de St. Michael’s, alors que les agents qui nous escortaient regardaient devant eux, Henry me demanda ce qu’il devait faire de son laissez-passer. Je lui dis de le manger avec son biscuit et de ne rien avouer ; et nous fîmes passer le mot : « Ne rien avouer » ; et « _Ne rien avouer !_ » dîmes-nous tous. Notre confiance en nous-mêmes était inébranlable. Nous étions résolus à réussir ou à échouer ensemble, après que la calamité nous fut tombée dessus tout autant qu’avant. Nous étions désormais préparés à tout. Nous allions être traînés ce matin-là sur quinze miles derrière des chevaux, puis placés dans la prison d’Easton. Lorsque nous atteignîmes St. Michael’s, nous subîmes une sorte d’interrogatoire. Nous niâmes tous avoir jamais eu l’intention de nous enfuir. Nous fîmes cela plus pour faire ressortir les preuves contre nous que par espoir d’éviter d’être vendus ; car, comme je l’ai dit, nous étions prêts à cela. Le fait est que nous nous souciions peu de l’endroit où nous allions, tant que nous étions ensemble. Notre plus grande inquiétude était la séparation. Nous redoutions cela plus que toute autre chose ici-bas avant la mort. Nous découvrîmes que les preuves contre nous reposaient sur le témoignage d’une seule personne ; notre maître ne voulut pas dire qui c’était ; mais nous arrivâmes à une décision unanime entre nous quant à l’identité de leur informateur. Nous fûmes envoyés à la prison d’Easton. À notre arrivée, nous fûmes livrés au shérif, M. Joseph Graham, et placés par lui en prison. Henry, John et moi-même étions placés ensemble dans une même pièce — Charles et Henry Bailey dans une autre. Leur objectif en nous séparant était d’empêcher toute concertation.
Nous étions en prison depuis à peine vingt minutes qu’une nuée de marchands d’esclaves et d’agents de marchands d’esclaves affluèrent à la prison pour nous examiner et s’assurer si nous étions à vendre. Je n’avais jamais vu une telle engeance auparavant ! Je me sentais entouré par tant de démons sortis de la perdition. Une bande de pirates n’a jamais ressemblé autant à leur père, le diable. Ils riaient et ricanaient à notre vue, disant : « Ah, mes garçons ! Nous vous avons eus, n’est-ce pas ? » Et après nous avoir raillés de diverses manières, ils procédèrent un par un à notre examen, dans l’intention d’évaluer notre valeur. Ils nous demandaient avec insolence si nous ne serions pas heureux de les avoir pour maîtres. Nous ne leur faisions aucune réponse et les laissions découvrir par eux-mêmes comme ils le pouvaient. Alors ils nous maudissaient et nous juraient, nous disant qu’ils pourraient chasser le diable qui était en nous en très peu de temps, si seulement nous étions entre leurs mains.
Alors que nous étions en prison, nous nous retrouvâmes dans des quartiers beaucoup plus confortables que ce à quoi nous nous attendions en y arrivant. Nous n’avions pas beaucoup à manger, et ce n’était pas très bon ; mais nous avions une bonne pièce propre, depuis les fenêtres de laquelle nous pouvions voir ce qui se passait dans la rue, ce qui était bien mieux que si nous avions été placés dans l’une des cellules sombres et humides. Dans l’ensemble, nous nous en sortîmes très bien, pour ce qui concernait la prison et son gardien. Immédiatement après la fin des fêtes, contrairement à toutes nos attentes, M. Hamilton et M. Freeland vinrent à Easton, sortirent Charles, les deux Henry et John de la prison, et les ramenèrent chez eux, me laissant seul. Je considérai cette séparation comme définitive. Cela me causa plus de peine que toute autre chose dans toute cette affaire. J’étais prêt à tout plutôt qu’à la séparation. Je supposai qu’ils s’étaient concertés et avaient décidé que, puisque j’étais la cause unique de l’intention des autres de s’enfuir, il était dur de faire souffrir l’innocent avec le coupable ; et qu’ils avaient, par conséquent, conclu de ramener les autres chez eux et de me vendre, en guise d’avertissement pour ceux qui restaient. Il est juste envers le noble Henry de dire qu’il semblait presque aussi réticent à quitter la prison qu’il l’avait été à quitter sa maison pour venir à la prison. Mais nous savions que nous serions, selon toute probabilité, séparés si nous étions vendus ; et puisqu’il était entre leurs mains, il décida de rentrer chez lui paisiblement.
J’étais désormais livré à mon sort. J’étais tout seul, à l’intérieur des murs d’une prison de pierre. Quelques jours auparavant, j’étais plein d’espoir. Je m’attendais à être en sécurité dans une terre de liberté ; mais maintenant, j’étais plongé dans la mélancolie, accablé par le désespoir le plus total. Je pensais que la possibilité de la liberté avait disparu. Je fus gardé de cette manière pendant environ une semaine, à la fin de laquelle le capitaine Auld, mon maître, à ma surprise et à mon étonnement total, vint me chercher, avec l’intention de m’envoyer, avec un monsieur de sa connaissance, en Alabama. Mais, pour une raison ou une autre, il ne m’envoya pas en Alabama, mais conclut de me renvoyer à Baltimore, pour vivre à nouveau avec son frère Hugh, et pour apprendre un métier.
Ainsi, après une absence de trois ans et un mois, je fus une fois de plus autorisé à retourner dans mon ancienne demeure de Baltimore. Mon maître m’éloigna, car il existait contre moi un très grand préjugé dans la communauté, et il craignait que je ne sois tué.
Quelques semaines après mon arrivée à Baltimore, maître Hugh me loua à M. William Gardner, un important constructeur de navires, à Fell’s Point. J’y fus placé pour apprendre à calfater. Cela s’avéra cependant un endroit très défavorable pour l’accomplissement de cet objectif. M. Gardner était occupé ce printemps-là à construire deux grands bricks de guerre, professément pour le gouvernement mexicain. Les navires devaient être mis à l’eau en juillet de cette année-là, et en cas d’échec, M. Gardner devait perdre une somme considérable ; si bien que lorsque j’entrai, tout n’était qu’urgence. Il n’y avait pas de temps pour apprendre quoi que ce soit. Chaque homme devait faire ce qu’il savait faire. En entrant dans le chantier naval, mes ordres de la part de M. Gardner étaient de faire tout ce que les charpentiers me commandaient de faire. Cela me plaçait aux ordres et à la disposition d’environ soixante-quinze hommes. Je devais les considérer tous comme des maîtres. Leur parole devait être ma loi. Ma situation était des plus éprouvantes. Parfois, j’avais besoin d’une douzaine de paires de mains. J’étais appelé de douze façons différentes en l’espace d’une seule minute. Trois ou quatre voix frappaient mon oreille au même moment. C’était : « Fred., viens m’aider à basculer cette poutre ici. » — « Fred., viens porter cette poutre là-bas. » — « Fred., apporte ce rouleau ici. » — « Fred., va chercher un bidon d’eau fraîche. » — « Fred., viens aider à scier l’extrémité de cette poutre. » — « Fred., va vite chercher la barre à mine. » — « Fred., retiens l’extrémité de ce cordage. » — « Fred., va à la forge et rapporte un nouveau poinçon. » — « Hourra, Fred ! cours m’apporter un ciseau à froid. » — « Je dis, Fred., donne un coup de main et allume un feu aussi vite que l’éclair sous cette boîte à vapeur. » — « Hé, nègre ! viens tourner cette meule. » — « Viens, viens ! bouge, bouge ! et fais avancer cette poutre. » — « Je dis, noirau, que le diable t’emporte, pourquoi ne fais-tu pas chauffer un peu de poix ? » — « Hé ! hé ! hé ! » (Trois voix en même temps.) « Viens ici ! — Va là-bas ! — Reste où tu es ! Maudit sois-tu, si tu bouges, je t’éclate la cervelle ! »
Ce fut mon école pendant huit mois ; et j’aurais pu y rester plus longtemps, sans une bagarre des plus horribles que j’eus avec quatre des apprentis blancs, au cours de laquelle mon œil gauche fut presque arraché, et je fus horriblement mutilé à d’autres égards. Les faits de l’affaire étaient ceux-ci : Jusqu’à peu de temps après mon arrivée, les charpentiers de marine blancs et noirs travaillaient côte à côte, et personne ne semblait voir d’inconvénient à cela. Tout le monde semblait très satisfait. Beaucoup des charpentiers noirs étaient des hommes libres. Les choses semblaient très bien se passer. Tout à coup, les charpentiers blancs cessèrent le travail et dirent qu’ils ne travailleraient pas avec des ouvriers de couleur libres. Leur raison pour cela, telle qu’alléguée, était que si les charpentiers de couleur libres étaient encouragés, ils prendraient bientôt le métier entre leurs propres mains, et les pauvres hommes blancs seraient privés d’emploi. Ils se sentaient donc appelés à y mettre fin immédiatement. Et, tirant parti des nécessités de M. Gardner, ils partirent, jurant qu’ils ne travailleraient plus à moins qu’il ne renvoie ses charpentiers noirs. Or, bien que cela ne m’atteignît pas formellement, cela m’atteignit en fait. Mes compagnons d’apprentissage commencèrent très vite à trouver dégradant pour eux de travailler avec moi. Ils commencèrent à prendre des airs et à parler des « nègres » qui envahissaient le pays, disant que nous devrions tous être tués ; et, étant encouragés par les ouvriers qualifiés, ils commencèrent à rendre ma condition aussi difficile qu’ils le pouvaient, en me harcelant et en me frappant parfois. Je tins, bien sûr, le vœu que j’avais fait après la bagarre avec M. Covey, et je rendis les coups, sans me soucier des conséquences ; et tant que je les empêchai de s’unir, je réussis très bien ; car je pouvais les battre tous, en les prenant séparément. Ils finirent cependant par s’unir et se ruèrent sur moi, armés de bâtons, de pierres et de lourdes barres de fer. L’un vint par devant avec un demi-brique. Il y en avait un de chaque côté de moi, et un derrière moi. Pendant que je m’occupais de ceux de devant et de chaque côté, celui qui était derrière accourut avec la barre de fer et me porta un coup violent sur la tête. Cela m’étourdit. Je tombai, et là-dessus ils se ruèrent tous sur moi et se mirent à me battre avec leurs poings. Je les laissai faire pendant un moment, pour reprendre des forces. En un instant, je donnai une poussée soudaine et me relevai sur mes mains et mes genoux. Au moment précis où je fis cela, l’un d’entre eux me donna, avec sa lourde botte, un coup puissant dans l’œil gauche. Mon globe oculaire sembla avoir éclaté. Quand ils virent mon œil fermé et très enflé, ils me laissèrent. À ce moment, je saisis la barre de fer et les poursuivis pendant un temps. Mais là, les charpentiers intervinrent, et je pensai que je ferais aussi bien d’abandonner. Il était impossible de tenir bon face à un tel nombre. Tout cela eut lieu à la vue d’au moins cinquante charpentiers de marine blancs, et pas un seul n’interposa un mot amical ; mais certains criaient : « Tuez le maudit nègre ! Tuez-le ! tuez-le ! Il a frappé une personne blanche. » Je compris que ma seule chance de survie était la fuite. Je réussis à m’échapper sans recevoir un coup supplémentaire, et de justesse ; car frapper un homme blanc est passible de mort par la loi de Lynch — et c’était la loi dans le chantier naval de M. Gardner ; et il n’y en a guère d’autre en dehors du chantier naval de M. Gardner.
Je rentrai directement à la maison et racontai l’histoire de mes torts à maître Hugh ; et je suis heureux de dire à son sujet, aussi irréligieux qu’il fût, que sa conduite fut céleste, comparée à celle de son frère Thomas dans des circonstances similaires. Il écouta attentivement mon récit des circonstances menant à l’outrage sauvage, et donna de nombreuses preuves de sa vive indignation à ce sujet. Le cœur de ma maîtresse, autrefois si bienveillante, fut de nouveau fondu par la pitié. Mon œil gonflé et mon visage couvert de sang l’émurent aux larmes. Elle prit une chaise près de moi, lava le sang de mon visage et, avec la tendresse d’une mère, banda ma tête, couvrant l’œil blessé avec un morceau de bœuf frais. C’était presque une compensation pour ma souffrance que d’être témoin, une fois de plus, d’une manifestation de bonté de la part de cette, mon ancienne maîtresse autrefois si affectueuse. Maître Hugh était très en colère. Il exprima ses sentiments en déversant des malédictions sur la tête de ceux qui avaient commis l’acte. Dès que je me fus un peu remis de mes contusions, il m’emmena avec lui chez l’écuyer Watson, sur Bond Street, pour voir ce qui pouvait être fait à ce sujet. M. Watson demanda qui avait vu l’agression être commise. Maître Hugh lui dit qu’elle avait été perpétrée dans le chantier naval de M. Gardner en plein jour, là où une grande compagnie d’hommes travaillait. « Pour ce qui est de cela, » dit-il, « l’acte a été commis, et il n’y avait aucun doute quant à savoir qui l’avait fait. » Sa réponse fut qu’il ne pouvait rien faire dans cette affaire, à moins qu’un homme blanc ne vienne témoigner. Il ne pouvait émettre aucun mandat sur ma seule parole. Si j’avais été tué en présence de mille personnes de couleur, leur témoignage combiné aurait été insuffisant pour faire arrêter l’un des meurtriers. Maître Hugh, pour une fois, fut contraint de dire que cet état de choses était trop grave. Bien sûr, il était impossible d’obtenir qu’un homme blanc offre son témoignage en ma faveur, et contre les jeunes hommes blancs. Même ceux qui auraient pu sympathiser avec moi n’étaient pas prêts à faire cela. Il fallait un degré de courage inconnu d’eux pour le faire ; car juste à cette époque, la moindre manifestation d’humanité envers une personne de couleur était dénoncée comme de l’abolitionnisme, et ce nom exposait celui qui le portait à de terribles responsabilités. Les mots d’ordre des sanguinaires dans cette région, et en ces jours-là, étaient : « Maudits soient les abolitionnistes ! » et « Maudits soient les nègres ! » Il ne fut rien fait, et probablement rien n’aurait été fait si j’avais été tué. Tel était, et tel demeure, l’état des choses dans la ville chrétienne de Baltimore.
Maître Hugh, constatant qu’il ne pouvait obtenir réparation, refusa de me laisser retourner chez M. Gardner. Il me garda lui-même, et sa femme soigna ma blessure jusqu’à ce que je sois rétabli en santé. Il m’emmena ensuite dans le chantier naval dont il était contremaître, au service de M. Walter Price. Là, je fus immédiatement mis au calfatage, et appris très vite l’art d’utiliser mon maillet et mes fers. En l’espace d’un an après avoir quitté M. Gardner, j’étais capable d’exiger les plus hauts salaires accordés aux calfateurs les plus expérimentés. J’étais désormais d’une certaine importance pour mon maître. Je lui rapportais de six à sept dollars par semaine. Il m’arrivait de lui rapporter neuf dollars par semaine : mon salaire était d’un dollar et demi par jour. Après avoir appris à calfater, je cherchai mon propre emploi, passai mes propres contrats et encaissai l’argent que je gagnais. Mon chemin devint beaucoup plus lisse qu’auparavant ; ma condition était désormais bien plus confortable. Quand je ne trouvais pas de travail de calfatage, je ne faisais rien. Pendant ces temps de loisir, ces vieilles notions sur la liberté me revenaient furtivement. Lorsque j’étais au service de M. Gardner, j’étais maintenu dans un tel tourbillon perpétuel d’agitation que je ne pouvais penser à rien, presque, si ce n’est à ma vie ; et en pensant à ma vie, j’en oubliais presque ma liberté. J’ai observé ceci dans mon expérience de l’esclavage — que chaque fois que ma condition était améliorée, au lieu d’accroître mon contentement, cela ne faisait qu’accroître mon désir d’être libre, et me faisait penser à des plans pour gagner ma liberté. J’ai découvert que, pour faire un esclave satisfait, il est nécessaire d’en faire un écervelé. Il est nécessaire d’assombrir sa vision morale et mentale, et, autant que possible, d’anéantir le pouvoir de raisonner. Il doit être incapable de détecter la moindre incohérence dans l’esclavage ; il doit être amené à sentir que l’esclavage est juste ; et il ne peut y être amené que lorsqu’il cesse d’être un homme.
Je gagnais maintenant, comme je l’ai dit, un dollar et cinquante cents par jour. Je le contractais ; je le gagnais ; il m’était payé ; il m’appartenait de plein droit ; pourtant, à chaque retour du samedi soir, j’étais contraint de remettre chaque cent de cet argent à maître Hugh. Et pourquoi ? Non pas parce qu’il l’avait gagné — non pas parce qu’il avait eu une quelconque part dans le fait de le gagner — non pas parce que je le lui devais — ni parce qu’il possédait la moindre ombre de droit sur cet argent ; mais uniquement parce qu’il avait le pouvoir de me contraindre à le lui remettre. Le droit du pirate au visage sinistre sur la haute mer est exactement le même.
J'en viens maintenant à cette partie de ma vie durant laquelle j'ai planifié, et finalement réussi, mon évasion de l'esclavage. Mais avant de relater l'une quelconque de ces circonstances particulières, je juge opportun de faire connaître mon intention de ne pas déclarer tous les faits liés à cette affaire. Mes raisons pour agir ainsi peuvent être comprises à travers ce qui suit : premièrement, si je devais donner un compte rendu minutieux de tous les faits, il est non seulement possible, mais tout à fait probable, que d'autres personnes se retrouvent de ce fait impliquées dans les difficultés les plus embarrassantes. Deuxièmement, une telle déclaration induirait très certainement, de la part des propriétaires d'esclaves, une vigilance accrue par rapport à ce qui a existé jusqu'ici parmi eux ; ce qui, bien entendu, reviendrait à verrouiller une porte par laquelle quelque cher frère en servitude pourrait échapper à ses chaînes cuisantes. Je regrette profondément la nécessité qui m'oblige à supprimer tout ce qui est important en lien avec mon expérience de l'esclavage. Cela me procurerait un grand plaisir, en vérité, tout en ajoutant matériellement à l'intérêt de mon récit, si j'étais libre de satisfaire une curiosité, dont je sais qu'elle existe dans l'esprit de beaucoup, par un exposé précis de tous les faits relatifs à ma très heureuse évasion. Mais je dois me priver de ce plaisir, et priver les curieux de la satisfaction qu'un tel exposé procurerait. Je me permettrais de souffrir sous les pires imputations que des hommes mal intentionnés pourraient suggérer, plutôt que de me disculper, et de courir ainsi le risque de fermer la moindre avenue par laquelle un frère esclave pourrait se libérer des chaînes et des entraves de l'esclavage.
Je n'ai jamais approuvé la manière très publique dont certains de nos amis de l'Ouest ont mené ce qu'ils appellent le _underground railroad_, mais qui, à mon avis, par leurs déclarations ouvertes, a été rendu très emphatiquement le _upperground railroad_. J'honore ces hommes et ces femmes de bien pour leur noble audace, et je les applaudis de se soumettre volontairement à une persécution sanglante, en avouant ouvertement leur participation à l'évasion d'esclaves. Je ne vois cependant que très peu de bien résulter d'une telle conduite, que ce soit pour eux-mêmes ou pour les esclaves en fuite ; tandis que, d'un autre côté, je vois et je suis convaincu que ces déclarations ouvertes sont un mal positif pour les esclaves restés sur place, qui cherchent à s'échapper. Ils ne font rien pour éclairer l'esclave, tandis qu'ils font beaucoup pour éclairer le maître. Ils le stimulent à une plus grande vigilance et renforcent son pouvoir de capturer son esclave. Nous devons quelque chose à l'esclave au sud de la ligne tout autant qu'à ceux au nord ; et en aidant ces derniers sur le chemin de la liberté, nous devrions prendre garde à ne rien faire qui soit susceptible d'empêcher les premiers de fuir l'esclavage. Je garderais le cruel propriétaire d'esclaves dans une ignorance profonde des moyens de fuite adoptés par l'esclave. Je le laisserais imaginer entouré par des myriades de tourmenteurs invisibles, toujours prêts à arracher de sa griffe infernale leur proie tremblante. Laissons-le tâtonner dans l'obscurité ; que les ténèbres à la mesure de son crime planent sur lui ; et qu'il sente qu'à chaque pas qu'il fait, à la poursuite du captif en fuite, il court le risque effrayant de voir sa cervelle brûlante être réduite en bouillie par une force invisible. N'apportons aucune aide au tyran ; ne tenons pas la lumière par laquelle il peut suivre les traces de pas de notre frère en fuite. Mais assez sur ce sujet. Je vais maintenant procéder à l'exposé de ces faits, liés à mon évasion, dont je suis seul responsable, et pour lesquels nul autre que moi ne peut être tenu de souffrir.
Au début de l'année 1838, je devins tout à fait agité. Je ne voyais aucune raison pour laquelle je devrais, à la fin de chaque semaine, verser la récompense de mon labeur dans la bourse de mon maître. Lorsque je lui apportais mon salaire hebdomadaire, il regardait, après avoir compté l'argent, mon visage avec une férocité de brigand, et demandait : « Est-ce tout ? » Il n'était satisfait par rien de moins que le dernier centime. Il lui arrivait cependant, quand je lui rapportais six dollars, de me donner parfois six cents, pour m'encourager. Cela avait l'effet inverse. Je considérais cela comme une sorte d'aveu de mon droit sur la totalité. Le fait qu'il me donnât une quelconque partie de mon salaire était la preuve, à mon esprit, qu'il croyait que j'avais droit à la totalité. Je me sentais toujours plus mal pour avoir reçu quoi que ce soit ; car je craignais que me donner quelques centimes n'apaise sa conscience, et ne lui donne le sentiment d'être une sorte de brigand assez honorable. Mon mécontentement grandit en moi. J'étais toujours à l'affût de moyens d'évasion ; et, ne trouvant aucun moyen direct, je décidai d'essayer de louer mon temps, dans l'optique d'obtenir de l'argent avec lequel préparer mon évasion. Au printemps de 1838, lorsque Maître Thomas vint à Baltimore pour acheter ses marchandises de printemps, j'obtins une occasion, et lui demandai la permission de louer mon temps. Il refusa sans hésitation ma requête, et me dit que c'était une autre ruse pour m'échapper. Il me dit que je ne pouvais aller nulle part sans qu'il puisse me retrouver ; et que, dans l'éventualité où je m'enfuirais, il n'épargnerait aucune peine dans ses efforts pour me rattraper. Il m'exhorta à me contenter de mon sort et à être obéissant. Il me dit que, si je voulais être heureux, je ne devais dresser aucun plan pour l'avenir. Il dit que, si je me comportais convenablement, il prendrait soin de moi. En effet, il me conseilla une absence totale de pensée pour l'avenir, et m'apprit à dépendre uniquement de lui pour le bonheur. Il semblait voir pleinement la nécessité pressante de mettre de côté ma nature intellectuelle, afin d'assurer mon contentement dans l'esclavage. Mais en dépit de lui, et même en dépit de moi-même, je continuai à penser, et à penser à l'injustice de mon asservissement, et aux moyens d'évasion.
Environ deux mois après cela, je sollicitai Maître Hugh pour le privilège de louer mon temps. Il n'était pas au courant du fait que j'avais sollicité Maître Thomas, et que j'avais été refusé. Lui aussi, au début, sembla disposé à refuser ; mais, après quelques réflexions, il m'accorda le privilège, et proposa les conditions suivantes : j'étais autorisé à disposer de tout mon temps, à passer tous les contrats avec ceux pour qui je travaillais, et à trouver moi-même mon emploi ; et, en échange de cette liberté, je devais lui payer trois dollars à la fin de chaque semaine ; trouver moi-même mes outils de calfatage, ainsi que ma pension et mes vêtements. Ma pension était de deux dollars et demi par semaine. Ceci, avec l'usure des vêtements et des outils de calfatage, portait mes dépenses régulières à environ six dollars par semaine. Ce montant, j'étais contraint de le réunir, ou de renoncer au privilège de louer mon temps. Qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, qu'il y ait du travail ou non, à la fin de chaque semaine l'argent devait être là, ou je devais abandonner mon privilège. Cet arrangement, on le percevra, était décidément en faveur de mon maître. Cela le soulageait de tout besoin de s'occuper de moi. Son argent était assuré. Il recevait tous les avantages de la possession d'esclaves sans ses maux ; tandis que je supportais tous les maux d'un esclave, et subissais tous les soucis et l'anxiété d'un homme libre. Je trouvai que c'était un dur marché. Mais, aussi dur fût-il, je pensais que c'était mieux que l'ancienne manière de s'en sortir. C'était un pas vers la liberté que d'être autorisé à porter les responsabilités d'un homme libre, et j'étais déterminé à m'y accrocher. Je me consacrai au travail de gagner de l'argent. J'étais prêt à travailler la nuit aussi bien que le jour, et par la persévérance et l'industrie les plus infatigables, je fis assez pour couvrir mes dépenses, et mettre de côté un peu d'argent chaque semaine. Je continuai ainsi de mai jusqu'en août. Maître Hugh refusa alors de me permettre de louer mon temps plus longtemps. Le motif de son refus fut un manquement de ma part, un samedi soir, à lui payer mon temps de la semaine. Ce manquement fut causé par ma participation à une réunion en plein air, à environ dix milles de Baltimore. Durant la semaine, j'avais pris l'engagement avec un certain nombre de jeunes amis de partir de Baltimore pour le campement tôt le samedi soir ; et, étant retenu par mon employeur, je fus incapable de redescendre chez Maître Hugh sans décevoir la compagnie. Je savais que Maître Hugh n'avait aucun besoin spécial de l'argent ce soir-là. Je décidai donc d'aller à la réunion, et à mon retour de lui payer les trois dollars. Je restai à la réunion un jour de plus que ce que j'avais prévu quand je partis. Mais dès que je fus de retour, je passai le voir pour lui payer ce qu'il considérait comme son dû. Je le trouvai très en colère ; il pouvait à peine contenir son courroux. Il dit qu'il avait une grande envie de me donner une sévère correction. Il voulait savoir comment j'avais osé sortir de la ville sans demander sa permission. Je lui dis que je louais mon temps et que, tant que je lui payais le prix qu'il en demandait, je ne savais pas que j'étais tenu de lui demander quand et où je devais aller. Cette réponse le troubla ; et, après avoir réfléchi quelques instants, il se tourna vers moi, et dit que je ne louerais plus mon temps ; que la prochaine chose dont il entendrait parler, serait que je m'enfuyais. Sur le même motif, il me dit d'apporter mes outils et mes vêtements à la maison immédiatement. Je le fis ; mais au lieu de chercher du travail, comme j'avais été habitué à le faire avant de louer mon temps, je passai toute la semaine sans accomplir un seul coup de travail. Je fis cela par représailles. Le samedi soir, il me réclama comme d'habitude mon salaire de la semaine. Je lui dis que je n'avais pas de salaire ; je n'avais fait aucun travail cette semaine-là. Ici, nous étions sur le point d'en venir aux mains. Il délira, et jura sa détermination de mettre la main sur moi. Je ne me permis pas un seul mot ; mais j'étais résolu, s'il posait le poids de sa main sur moi, ce serait coup pour coup. Il ne me frappa pas, mais me dit qu'il me trouverait un emploi constant à l'avenir. Je réfléchis à l'affaire durant le jour suivant, dimanche, et résolus finalement le troisième jour de septembre, comme le jour où je ferais une seconde tentative pour assurer ma liberté. J'avais maintenant trois semaines durant lesquelles me préparer pour mon voyage. Tôt le lundi matin, avant que Maître Hugh ait le temps de prendre un quelconque engagement pour moi, je sortis et obtins un emploi chez M. Butler, à son chantier naval près du pont levant, sur ce qu'on appelle le City Block, rendant ainsi inutile pour lui de chercher un emploi pour moi. À la fin de la semaine, je lui apportai entre huit et neuf dollars. Il sembla très satisfait, et demanda pourquoi je n'avais pas fait de même la semaine précédente. Il ne savait guère quels étaient mes plans. Mon objectif en travaillant régulièrement était d'écarter tout soupçon qu'il pourrait entretenir sur mon intention de m'enfuir ; et en cela, je réussis admirablement. Je suppose qu'il pensait que je n'avais jamais été plus satisfait de ma condition qu'au moment même où je planifiais mon évasion. La seconde semaine passa, et de nouveau je lui apportai mon salaire complet ; et il fut si bien satisfait, qu'il me donna vingt-cinq cents (une somme assez importante pour qu'un propriétaire d'esclaves la donne à un esclave), et me dit d'en faire bon usage. Je lui dis que je le ferais.
Les choses se passèrent sans accroc, certes, mais au-dedans il y avait du trouble. Il m'est impossible de décrire mes sentiments alors que le temps de mon départ envisagé approchait. J'avais un certain nombre d'amis au cœur chaleureux à Baltimore — des amis que j'aimais presque comme ma vie — et la pensée d'être séparé d'eux pour toujours était douloureuse au-delà de toute expression. C'est mon opinion que des milliers s'échapperaient de l'esclavage, qui y restent maintenant, si ce n'était pour les liens affectifs étroits qui les attachent à leurs amis. La pensée de quitter mes amis était décidément la pensée la plus douloureuse avec laquelle je devais lutter. L'amour pour eux était mon point sensible, et ébranla ma décision plus que toute autre chose. Outre la douleur de la séparation, l'effroi et l'appréhension d'un échec dépassaient ce que j'avais éprouvé lors de ma première tentative. L'épouvantable défaite que j'avais alors subie revint me tourmenter. Je me sentais assuré que, si j'échouais dans cette tentative, mon cas serait désespéré — cela scellerait mon sort d'esclave pour toujours. Je ne pouvais espérer m'en tirer avec rien de moins que la plus sévère punition, et d'être placé hors d'état de m'échapper. Il ne fallait pas une imagination très vive pour dépeindre les scènes les plus effrayantes à travers lesquelles j'aurais à passer, dans le cas où j'échouerais. La misère de l'esclavage, et la félicité de la liberté, étaient perpétuellement devant moi. C'était une question de vie ou de mort pour moi. Mais je restai ferme, et, conformément à ma résolution, le troisième jour de septembre 1838, je quittai mes chaînes, et réussis à atteindre New York sans la moindre interruption d'aucune sorte. Comment je fis — quels moyens j'adoptai — quelle direction je pris, et par quel mode de transport — je dois le laisser inexpliqué, pour les raisons mentionnées précédemment.
On m'a fréquemment demandé ce que j'ai ressenti quand je me suis retrouvé dans un État libre. Je n'ai jamais été capable de répondre à la question avec une satisfaction pour moi-même. Ce fut un moment de la plus haute excitation que j'aie jamais éprouvée. Je suppose que je me sentais comme on peut imaginer qu'un marin désarmé se sent lorsqu'il est secouru par un navire de guerre ami de la poursuite d'un pirate. En écrivant à un cher ami, immédiatement après mon arrivée à New York, je dis que je me sentais comme quelqu'un qui avait échappé à une tanière de lions affamés. Cet état d'esprit, cependant, s'apaisa très vite ; et je fus de nouveau saisi par un sentiment de grande insécurité et de solitude. J'étais encore susceptible d'être ramené, et soumis à toutes les tortures de l'esclavage. Cela, en soi, suffisait à refroidir l'ardeur de mon enthousiasme. Mais la solitude me submergea. J'étais là au milieu de milliers, et pourtant un parfait étranger ; sans foyer et sans amis, au milieu de milliers de mes propres frères — enfants d'un Père commun, et pourtant je n'osais révéler à aucun d'entre eux ma triste condition. J'avais peur de parler à quiconque de peur de parler à la mauvaise personne, et de tomber ainsi entre les mains de ravisseurs avides d'argent, dont le métier était de guetter le fugitif haletant, comme les bêtes féroces de la forêt guettent leur proie. La devise que j'adoptai quand je partis de l'esclavage était celle-ci — « Ne fais confiance à personne ! » Je voyais en chaque homme blanc un ennemi, et en presque chaque homme de couleur une cause de méfiance. C'était une situation des plus douloureuses ; et, pour la comprendre, il faut la vivre, ou s'imaginer dans des circonstances similaires. Qu'il soit un esclave fugitif dans un pays étranger — un pays abandonné pour être le terrain de chasse des propriétaires d'esclaves — dont les habitants sont des ravisseurs légalisés — où il est à chaque instant soumis à la terrible vulnérabilité d'être saisi par ses semblables, comme l'hideux crocodile saisit sa proie ! — je dis, qu'il se place dans ma situation — sans foyer ni amis — sans argent ni crédit — ayant besoin d'un abri, et personne pour le donner — ayant besoin de pain, et pas d'argent pour l'acheter — et dans le même temps qu'il sente qu'il est poursuivi par d'impitoyables chasseurs d'hommes, et dans une obscurité totale quant à ce qu'il faut faire, où aller, ou où rester — parfaitement impuissant tant pour les moyens de défense que pour les moyens d'évasion — au milieu de l'abondance, souffrant pourtant des terribles tiraillements de la faim — au milieu des maisons, n'ayant pourtant aucun foyer — parmi ses semblables, se sentant pourtant comme au milieu de bêtes sauvages, dont l'avidité à engloutir le fugitif tremblant et à demi affamé n'est égalée que par celle avec laquelle les monstres des profondeurs engloutissent le poisson sans défense dont ils subsistent — je dis, qu'il soit placé dans cette situation très éprouvante — la situation dans laquelle j'étais placé — alors, et pas avant, il appréciera pleinement les épreuves de, et saura comment sympathiser avec, l'esclave fugitif usé par le labeur et marqué par le fouet.
Dieu merci, je ne restai qu'un court instant dans cette situation de détresse. J'en fus soulagé par la main humaine de M. David Ruggles, dont la vigilance, la gentillesse et la persévérance, je n'oublierai jamais. Je suis heureux d'avoir l'occasion d'exprimer, autant que les mots le peuvent, l'amour et la gratitude que je lui porte. M. Ruggles est maintenant affligé de cécité, et a lui-même besoin des mêmes bons offices qu'il était autrefois si empressé d'accomplir envers les autres. Je n'étais à New York que depuis quelques jours, quand M. Ruggles me chercha, et me conduisit très gentiment à sa pension de famille à l'angle des rues Church et Lespenard. M. Ruggles était alors très profondément engagé dans la mémorable affaire Darg, tout en s'occupant d'un certain nombre d'autres esclaves fugitifs, concevant des voies et moyens pour leur évasion réussie ; et, bien que surveillé et cerné de presque tous les côtés, il semblait être plus qu'à la hauteur de ses ennemis.
Très peu de temps après que je fus allé chez M. Ruggles, il voulut savoir de moi où je voulais aller ; car il jugeait dangereux pour moi de rester à New York. Je lui dis que j'étais calfat, et que j'aimerais aller là où je pourrais trouver du travail. Je pensai aller au Canada ; mais il se décida contre cela, et en faveur de mon départ pour New Bedford, pensant que je serais capable d'y trouver du travail dans mon métier. À ce moment-là, Anna, ma future femme, arriva ; car je lui avais écrit immédiatement après mon arrivée à New York (malgré ma condition sans foyer, sans maison et sans aide), l'informant de ma fuite réussie, et souhaitant qu'elle vienne immédiatement. Quelques jours après son arrivée, M. Ruggles fit venir le révérend J. W. C. Pennington, qui, en présence de M. Ruggles, Mme Michaels, et deux ou trois autres, accomplit la cérémonie de mariage, et nous donna un certificat, dont voici une copie exacte :
« Ceci peut certifier, que j'ai uni dans le saint mariage Frederick Johnson et Anna Murray, comme mari et femme, en présence de M. David Ruggles et Mme Michaels.
« JAMES W. C. PENNINGTON « New York, 15 sept. 1838 »
Sur réception de ce certificat, et d'un billet de cinq dollars de M. Ruggles, je mis sur mon épaule une partie de nos bagages, et Anna prit l'autre, et nous partîmes immédiatement pour prendre passage à bord du bateau à vapeur John W. Richmond pour Newport, sur notre chemin vers New Bedford. M. Ruggles me remit une lettre pour un certain M. Shaw à Newport, et me dit, dans le cas où mon argent ne me suffirait pas jusqu'à New Bedford, de m'arrêter à Newport et d'obtenir une assistance supplémentaire ; mais à notre arrivée à Newport, nous étions si anxieux d'atteindre un lieu sûr, que, malgré le manque d'argent nécessaire pour payer notre passage, nous décidâmes de prendre place dans la diligence, et de promettre de payer une fois arrivés à New Bedford. Nous fûmes encouragés à faire cela par deux excellents messieurs, résidents de New Bedford, dont j'appris par la suite que les noms étaient Joseph Ricketson et William C. Taber. Ils semblèrent comprendre immédiatement notre situation, et nous donnèrent une telle assurance de leur amitié qu'ils nous mirent parfaitement à l'aise en leur présence.
Il était bon en vérité de rencontrer de tels amis, à un tel moment. En atteignant New Bedford, nous fûmes dirigés vers la maison de M. Nathan Johnson, par qui nous fûmes gentiment reçus, et pourvus de l'hospitalité. M. et Mme Johnson prirent tous deux un intérêt profond et vif à notre bien-être. Ils se montrèrent tout à fait dignes du nom d'abolitionnistes. Quand le conducteur de la diligence nous trouva incapables de payer notre passage, il retint nos bagages en garantie de la dette. Je n'eus qu'à mentionner le fait à M. Johnson, et il avança immédiatement l'argent.
Nous commencions dès lors à ressentir un certain degré de sécurité et à nous préparer aux devoirs et aux responsabilités d'une vie de liberté. Le lendemain matin de notre arrivée à New Bedford, alors que nous étions à table pour le petit-déjeuner, la question se posa de savoir quel nom je devais porter. Le nom que ma mère m'avait donné était « Frederick Augustus Washington Bailey ». J'avais cependant abandonné les deux prénoms du milieu bien avant de quitter le Maryland, de sorte que j'étais généralement connu sous le nom de « Frederick Bailey ». Je partis de Baltimore sous le nom de « Stanley ». Quand j'arrivai à New York, je changeai de nouveau mon nom pour « Frederick Johnson », pensant que ce serait le dernier changement. Mais en arrivant à New Bedford, je trouvai nécessaire de changer à nouveau de nom. La raison de cette nécessité était qu'il y avait tant de Johnson à New Bedford qu'il était déjà assez difficile de les distinguer. Je laissai à M. Johnson le privilège de me choisir un nom, mais lui dis qu'il ne devait pas m'enlever celui de « Frederick ». Je devais m'y tenir pour préserver un sentiment de mon identité. M. Johnson venait de lire la « Dame du Lac » et suggéra immédiatement que mon nom fût « Douglass ». Depuis ce moment jusqu'à aujourd'hui, j'ai été appelé « Frederick Douglass » ; et comme je suis plus largement connu sous ce nom que sous l'un des deux autres, je continuerai à l'utiliser comme étant le mien.
J'étais assez déçu de l'aspect général des choses à New Bedford. L'impression que j'avais reçue concernant le caractère et la condition des gens du Nord se révéla singulièrement erronée. J'avais très étrangement supposé, pendant mon esclavage, que peu des conforts et presque aucun des luxes de la vie n'étaient appréciés au Nord, comparés à ce dont jouissaient les propriétaires d'esclaves du Sud. J'étais probablement parvenu à cette conclusion du fait que les gens du Nord ne possédaient pas d'esclaves. Je supposais qu'ils étaient à peu près au même niveau que la population non esclavagiste du Sud. Je savais qu'ils étaient extrêmement pauvres, et j'avais pris l'habitude de considérer leur pauvreté comme la conséquence nécessaire du fait qu'ils n'étaient pas propriétaires d'esclaves. J'avais d'une manière ou d'une autre imbibé l'opinion qu'en l'absence d'esclaves, il ne pouvait y avoir de richesse, et très peu de raffinement. Et en venant au Nord, je m'attendais à rencontrer une population rude, aux mains calleuses et inculte, vivant dans la simplicité la plus spartiate, ne connaissant rien de l'aisance, du luxe, du faste et de la grandeur des propriétaires d'esclaves du Sud. Telles étant mes conjectures, quiconque connaît l'aspect de New Bedford peut très facilement déduire à quel point j'ai dû constater ma méprise.
Dans l'après-midi du jour où j'atteignis New Bedford, je visitai les quais pour jeter un coup d'œil aux navires. Ici, je me trouvai entouré des preuves les plus éclatantes de richesse. Amarrés aux quais et mouillant dans le courant, je vis de nombreux navires du plus beau modèle, dans le meilleur ordre, et de la plus grande taille. À droite et à gauche, j'étais muré par des entrepôts de granit aux dimensions immenses, remplis jusqu'à leur pleine capacité des nécessités et des conforts de la vie. Ajoutons à cela que presque tout le monde semblait travailler, mais sans bruit, comparé à ce à quoi j'avais été habitué à Baltimore. On n'entendait aucun chant bruyant venant de ceux qui étaient occupés à charger et décharger les navires. Je n'entendis aucun juron profond ni aucune malédiction horrible envers l'ouvrier. Je ne vis aucun fouettement d'hommes ; mais tout semblait se dérouler sans accroc. Chaque homme paraissait comprendre son travail et s'y mettait avec une ardeur sobre, mais joyeuse, qui témoignait du vif intérêt qu'il portait à ce qu'il faisait, ainsi que du sens de sa propre dignité en tant qu'homme. Pour moi, cela semblait extrêmement étrange. Depuis les quais, je flânai autour et à travers la ville, contemplant avec étonnement et admiration les églises splendides, les belles demeures et les jardins finement cultivés ; témoignant d'une richesse, d'un confort, d'un goût et d'un raffinement tels que je n'en avais jamais vu dans aucune partie du Maryland esclavagiste.
Tout semblait propre, nouveau et beau. Je vis peu ou pas de maisons délabrées, avec des habitants en proie à la pauvreté ; pas d'enfants à moitié nus ni de femmes pieds nus, tels que j'avais été habitué à en voir à Hillsborough, Easton, St. Michael’s et Baltimore. Les gens paraissaient plus capables, plus forts, plus sains et plus heureux que ceux du Maryland. Pour une fois, je fus réjoui par la vue d'une richesse extrême, sans être attristé par la vue d'une pauvreté extrême. Mais la chose la plus étonnante ainsi que la plus intéressante pour moi était la condition des gens de couleur, dont un grand nombre, comme moi, s'étaient enfuis là comme refuge contre les chasseurs d'hommes. J'en trouvai beaucoup, qui n'avaient pas été libérés de leurs chaînes depuis sept ans, vivant dans de plus belles maisons, et jouissant manifestement de plus de conforts de la vie, que la moyenne des propriétaires d'esclaves du Maryland. Je m'aventurerai à affirmer que mon ami M. Nathan Johnson (de qui je peux dire avec un cœur reconnaissant : « J'avais faim, et il m'a donné à manger ; j'avais soif, et il m'a donné à boire ; j'étais étranger, et il m'a accueilli ») vivait dans une maison plus propre ; dînait à une meilleure table ; prenait, payait et lisait plus de journaux ; comprenait mieux le caractère moral, religieux et politique de la nation, que les neuf dixièmes des propriétaires d'esclaves du comté de Talbot, dans le Maryland. Pourtant, M. Johnson était un travailleur. Ses mains étaient durcies par le labeur, et non les siennes seulement, mais aussi celles de Mme Johnson. Je trouvai les gens de couleur beaucoup plus fougueux que je n'avais supposé qu'ils le seraient. Je trouvai parmi eux une détermination à se protéger mutuellement du ravisseur assoiffé de sang, à tous risques. Peu après mon arrivée, on me parla d'une circonstance qui illustrait leur esprit. Un homme de couleur et un esclave fugitif étaient en mauvais termes. On entendit le premier menacer le second de dénoncer son maître sur son lieu de refuge. Aussitôt, une réunion fut convoquée parmi les gens de couleur, sous l'avis stéréotypé : « Affaires d'importance ! » Le traître fut invité à y assister. Les gens vinrent à l'heure fixée et organisèrent la réunion en nommant un vieux monsieur très religieux comme président, qui, je crois, fit une prière, après quoi il s'adressa à l'assemblée comme suit : « Amis, nous l'avons ici, et je recommanderais que vous, les jeunes gens, vous l'emmeniez simplement dehors derrière la porte, et que vous le tuiez ! » Sur ce, un certain nombre d'entre eux se ruèrent sur lui ; mais ils furent interceptés par quelques-uns plus timides qu'eux-mêmes, et le traître échappa à leur vengeance, et n'a pas été revu à New Bedford depuis. Je crois qu'il n'y a plus eu de telles menaces, et s'il devait y en avoir à l'avenir, je ne doute pas que la mort en serait la conséquence.
Je trouvai un emploi, le troisième jour après mon arrivée, à arrimer un sloop avec une cargaison d'huile. C'était un travail nouveau, sale et dur pour moi ; mais je m'y mis avec un cœur joyeux et une main volontaire. J'étais maintenant mon propre maître. Ce fut un moment heureux, dont le ravissement ne peut être compris que par ceux qui ont été esclaves. C'était le premier travail dont la récompense devait être entièrement la mienne. Il n'y avait pas de Maître Hugh se tenant prêt, au moment où je gagnais l'argent, à me le dérober. Je travaillai ce jour-là avec un plaisir que je n'avais jamais connu auparavant. Je travaillais pour moi-même et ma femme nouvellement mariée. C'était pour moi le point de départ d'une nouvelle existence. Lorsque j'eus terminé ce travail, je partis à la recherche d'un emploi de calfateur ; mais telle était la force du préjugé contre la couleur, parmi les calfateurs blancs, qu'ils refusèrent de travailler avec moi, et bien sûr, je ne pus obtenir aucun emploi.[4] Trouvant mon métier sans bénéfice immédiat, je me débarrassai de mes habits de calfateur et me préparai à faire n'importe quel genre de travail que je pouvais trouver. M. Johnson me laissa gentiment son cheval de bois et sa scie, et je trouvai très vite beaucoup de travail. Il n'y avait pas de travail trop dur, aucun trop sale. J'étais prêt à scier du bois, à pelleter du charbon, à transporter du bois, à ramoner la cheminée ou à rouler des barils d'huile, ce que je fis pendant près de trois ans à New Bedford, avant d'être connu du monde abolitionniste.
[4] On me dit que les personnes de couleur peuvent maintenant obtenir un emploi de calfateur à New Bedford, un résultat des efforts abolitionnistes.
Environ quatre mois après être allé à New Bedford, un jeune homme vint me voir et me demanda si je ne souhaitais pas prendre le « Liberator ». Je lui dis que oui ; mais, venant juste de m'échapper de l'esclavage, je fis remarquer que j'étais incapable de le payer alors. Je devins cependant, finalement, un abonné. Le journal arriva, et je le lus de semaine en semaine avec des sentiments qu'il serait tout à fait vain pour moi de tenter de décrire. Le journal devint ma nourriture et ma boisson. Mon âme fut tout en feu. Sa sympathie pour mes frères dans les chaînes, ses dénonciations cinglantes des propriétaires d'esclaves, ses expositions fidèles de l'esclavage et ses attaques puissantes contre les partisans de l'institution, firent vibrer mon âme d'une joie telle que je n'en avais jamais ressenti auparavant !
Je n'étais pas lecteur du « Liberator » depuis longtemps avant d'avoir une idée assez correcte des principes, des mesures et de l'esprit de la réforme abolitionniste. Je pris directement part à la cause. Je pouvais faire peu de chose ; mais ce que je pouvais, je le fis avec un cœur joyeux, et je ne me sentis jamais plus heureux que lors d'une réunion abolitionniste. J'avais rarement grand-chose à dire lors des réunions, car ce que je voulais dire était dit bien mieux par d'autres. Mais, alors que j'assistais à une convention abolitionniste à Nantucket, le 11 août 1841, je me sentis fortement poussé à parler, et je fus en même temps très pressé de le faire par M. William C. Coffin, un monsieur qui m'avait entendu parler lors de la réunion des gens de couleur à New Bedford. Ce fut une épreuve sévère, et je la relevai avec réticence. La vérité était que je me sentais esclave, et l'idée de parler à des gens blancs m'accablait. Je ne parlai que quelques instants, quand je ressentis un degré de liberté, et dis ce que je désirais avec une aisance considérable. Depuis ce moment jusqu'à aujourd'hui, j'ai été engagé à plaider la cause de mes frères ; avec quel succès et quel dévouement, je laisse ceux qui connaissent mes travaux en décider.
APPENDICE
Je découvre, après avoir relu le récit précédent, que j'ai, dans plusieurs cas, parlé sur un ton et d'une manière, concernant la religion, qui pourraient éventuellement amener ceux qui ne connaissent pas mes opinions religieuses à me supposer opposé à toute religion. Pour supprimer la possibilité d'une telle méprise, je juge approprié d'ajouter la brève explication suivante. Ce que j'ai dit concernant et contre la religion, je veux dire strictement l'appliquer à la religion esclavagiste de ce pays, et sans aucune référence possible au christianisme proprement dit ; car, entre le christianisme de ce pays et le christianisme du Christ, je reconnais la différence la plus vaste possible, si vaste que recevoir l'un comme bon, pur et saint, c'est nécessairement rejeter l'autre comme mauvais, corrompu et méchant. Être l'ami de l'un, c'est nécessairement être l'ennemi de l'autre. J'aime le christianisme pur, paisible et impartial du Christ : je hais donc le christianisme corrompu, esclavagiste, fouettant les femmes, pillant les berceaux, partial et hypocrite de ce pays. En fait, je ne vois aucune raison, sinon la plus trompeuse, d'appeler la religion de ce pays christianisme. Je le considère comme le point culminant de toutes les erreurs de dénomination, la plus audacieuse de toutes les fraudes et le plus grossier de tous les libelles. Jamais il n'y eut cas plus clair de « voler la livrée de la cour du ciel pour servir le diable ». Je suis rempli d'un dégoût indicible lorsque je contemple le faste et le spectacle religieux, ainsi que les horribles incohérences, qui m'entourent partout. Nous avons des voleurs d'hommes pour ministres, des fouetteurs de femmes pour missionnaires et des pilleurs de berceaux pour membres d'église. L'homme qui manie le martinet taché de sang pendant la semaine occupe la chaire le dimanche et prétend être un ministre du doux et humble Jésus. L'homme qui me vole mes gains à la fin de chaque semaine me rencontre comme chef de classe le dimanche matin, pour me montrer la voie de la vie et le chemin du salut. Celui qui vend ma sœur, à des fins de prostitution, se présente comme le pieux avocat de la pureté. Celui qui proclame qu'il est un devoir religieux de lire la Bible me refuse le droit d'apprendre à lire le nom du Dieu qui m'a fait. Celui qui est l'avocat religieux du mariage prive des millions de personnes de son influence sacrée et les laisse aux ravages d'une pollution à grande échelle. Le fervent défenseur du caractère sacré de la relation familiale est le même qui disperse des familles entières, séparant maris et femmes, parents et enfants, sœurs et frères, laissant la cabane vide et le foyer désolé. Nous voyons le voleur prêcher contre le vol, et l'adultère contre l'adultère. Nous avons des hommes vendus pour construire des églises, des femmes vendues pour soutenir l'Évangile, et des bébés vendus pour acheter des Bibles pour les « pauvres païens ! » TOUT POUR LA GLOIRE DE DIEU ET LE BIEN DES ÂMES ! La cloche du commissaire-priseur d'esclaves et la cloche de l'église sonnent en harmonie, et les cris amers de l'esclave au cœur brisé sont noyés dans les cris religieux de son pieux maître. Les réveils religieux et les réveils de la traite des esclaves vont de pair. La prison des esclaves et l'église se tiennent près l'une de l'autre. Le cliquetis des entraves et le battement des chaînes dans la prison, et le psaume pieux et la prière solennelle dans l'église, peuvent être entendus en même temps. Les marchands de corps et d'âmes d'hommes érigent leur stand en présence de la chaire, et ils s'aident mutuellement. Le marchand donne son or taché de sang pour soutenir la chaire, et la chaire, en retour, couvre son commerce infernal de la parure du christianisme. Ici, nous avons la religion et le vol alliés l'un à l'autre, des démons habillés en robes d'anges, et l'enfer présentant l'apparence du paradis.
« Dieu juste ! et ce sont ceux-là, qui officient à ton autel, Dieu de droit ! Des hommes qui posent leurs mains, avec prière et bénédiction, Sur l'arche de lumière d'Israël.
« Quoi ! prêcher et kidnapper des hommes ? Rendre grâce et voler tes propres pauvres affligés ? Parler de ta glorieuse liberté, et ensuite Verrouiller solidement la porte du captif ?
« Quoi ! serviteurs de ton propre Fils miséricordieux, qui est venu chercher et sauver Les sans-abri et les exclus, en enchaînant L'esclave asservi et pillé !
« Pilate et Hérode amis ! Les grands prêtres et les chefs, comme autrefois, se combinent ! Dieu juste et saint ! cette église qui prête Force au spoliateur est-elle la tienne ? »
Le christianisme de l'Amérique est un christianisme dont on peut dire, de ses fidèles, aussi véritablement qu'on le disait des anciens scribes et pharisiens : « Ils lient des fardeaux pesants et difficiles à porter, et les mettent sur les épaules des hommes, mais ils ne veulent pas les remuer du doigt. Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes. Ils aiment les premières places dans les festins, et les sièges principaux dans les synagogues, . . . . . . et à être appelés par les hommes, Rabbi, Rabbi. Mais malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux ; car vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le veulent. Vous dévorez les maisons des veuves, et vous faites pour l'apparence de longues prières ; c'est pourquoi vous recevrez un plus grand châtiment. Vous courez la mer et la terre pour faire un prosélyte, et quand il l'est devenu, vous en faites un fils de la géhenne deux fois plus que vous. Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! car vous payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et vous laissez ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité : c'est là ce qu'il fallait pratiquer, sans négliger les autres choses. Conducteurs aveugles ! qui filtrez le moucheron, et qui avalez le chameau. Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! car vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, et au-dedans ils sont pleins de rapine et d'intempérance. Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! car vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au-dehors, et qui, au-dedans, sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impureté. De même, vous au-dehors, vous paraissez justes aux hommes, mais au-dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. »
Aussi sombre et terrible que soit ce tableau, je le tiens pour strictement vrai de la masse écrasante des chrétiens professants en Amérique. Ils filtrent le moucheron et avalent le chameau. Quelque chose pourrait-il être plus vrai de nos églises ? Ils seraient choqués par la proposition d'accueillir en communion un voleur de moutons ; et en même temps, ils embrassent dans leur communion un voleur d'hommes, et me traitent d'infidèle si je leur en fais le reproche. Ils observent avec une rigueur pharisaïque les formes extérieures de la religion, et en même temps négligent les points les plus importants de la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité. Ils sont toujours prêts à sacrifier, mais rarement à faire miséricorde. Ce sont eux qui sont représentés comme prétendant aimer Dieu qu'ils n'ont pas vu, tout en haïssant leur frère qu'ils ont vu. Ils aiment les païens de l'autre côté du globe. Ils peuvent prier pour lui, donner de l'argent pour qu'il ait la Bible en main, et des missionnaires pour l'instruire ; tandis qu'ils méprisent et négligent totalement les païens à leurs propres portes.
Telle est, très brièvement, ma vision de la religion de ce pays ; et pour éviter tout malentendu, découlant de l'utilisation de termes généraux, j'entends par la religion de ce pays, celle qui est révélée dans les paroles, les actes et les actions de ces corps, au Nord et au Sud, se qualifiant d'églises chrétiennes, et pourtant en union avec les propriétaires d'esclaves. C'est contre la religion, telle qu'elle est présentée par ces corps, que j'ai ressenti qu'il était de mon devoir de témoigner.
Je conclus ces remarques en copiant le portrait suivant de la religion du Sud (qui est, par communion et fraternité, la religion du Nord), dont j'affirme sobrement qu'il est « vrai sur le vif », et sans caricature ni la moindre exagération. On dit qu'il a été dessiné, plusieurs années avant que l'agitation abolitionniste actuelle ne commence, par un prédicateur méthodiste du Nord, qui, résidant au Sud, eut l'occasion de voir les mœurs, les manières et la piété esclavagistes de ses propres yeux. « Ne punirais-je pas ces choses, dit l'Éternel ? Mon âme ne se vengera-t-elle pas d'une pareille nation ? »
UNE PARODIE
« Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi raconter Comment les prêtres pieux fouettent Jack et Nell, Et achètent des femmes et vendent des enfants, Et prêchent tous les pécheurs en enfer, Et chantent l'union céleste.
« Ils bêlent et béent comme des chèvres, Engloutissent les brebis galeuses, et filtrent les moucherons, Parant leurs dos de beaux habits noirs, Puis saisissent leurs nègres par la gorge, Et étouffent, pour l'union céleste.
« Ils vous excommunient si vous buvez un verre, Et vous damnent si vous volez un agneau ; Pourtant ils volent le vieux Tony, Doll et Sam, De leurs droits humains, et de pain et de jambon ; L'union céleste du kidnappeur.
« Ils parleront hautement de la récompense du Christ, Et lieront son image avec une corde, Et gronderont, et balanceront le fouet abhorré, Et vendront leur frère dans le Seigneur À l'union céleste menottée.
« Ils liront et chanteront un chant sacré, Et feront une prière à la fois forte et longue, Et enseigneront le droit et feront le mal, Accueillant la foule des frères et sœurs, Avec des mots d'union céleste.
« Nous nous demandons comment de tels saints peuvent chanter, Ou louer le Seigneur sur l'aile, Qui rugissent, et grondent, et fouettent, et piquent, Et s'accrochent à leurs esclaves et à Mammon, Dans une union de conscience coupable.
« Ils cultiveront le tabac, le maïs et le seigle, Et conduiront, et voleront, et tricheront, et mentiront, Et amasseront des trésors dans le ciel, En faisant voler le fouet et le martinet, Dans l'espoir de l'union céleste.
« Ils fendront le crâne du vieux Tony, Et prêcheront et rugiront comme le taureau de Basan, Ou l'âne qui brait, plein de malice, Puis saisiront le vieux Jacob par la laine, Et tireront pour l'union céleste.
« Un voleur d'hommes rugissant, déclamant, élégant, Qui vivait de mouton, de veau et de bœuf, Pourtant ne voudrait jamais offrir de soulagement Aux fils de douleur nécessiteux et sombres, Était tout gonflé d'union céleste. »
« N'aimez point le monde », disait le prédicateur, En clignant de l'œil et en secouant la tête ; Il s'empara de Tom, de Dick et de Ned, Rationna leur viande, leurs vêtements et leur pain, Tout en prônant encore l'union céleste.
« Un autre prédicateur parlait en geignant De Celui dont le cœur se brisa pour les pécheurs : Il attacha la vieille Nanny à un chêne, Et fit couler le sang à chaque coup, Tout en priant pour l'union céleste.
« Deux autres ouvrirent leurs mâchoires de fer, Et agitèrent leurs pattes voleuses d'enfants ; Là, leurs enfants étaient assis, parés de colifichets ; En rationnant le dos et le ventre des nègres, Ils maintenaient l'union céleste.
« Un autre prend tout le bien de Jack, Et divertit ses coquettes et ses débauchés, Qui s'habillent aussi luisants que des serpents vernis, Et se gavent la bouche de gâteaux sucrés ; Et cela passe pour de l'union. »
Espérant sincèrement et ardemment que ce petit livre puisse contribuer à éclairer le système esclavagiste américain et à hâter le jour heureux de la délivrance pour les millions de mes frères dans les chaînes — comptant fidèlement sur la force de la vérité, de l'amour et de la justice pour assurer le succès de mes humbles efforts — et m'engageant solennellement à nouveau envers cette cause sacrée, je soussigné,
FREDERICK DOUGLASS.
LYNN, Mass., 28 avril 1845.
FIN