PAUL CLIFFORD
Par Edward Bulwer-Lytton
PRÉFACE À L’ÉDITION DE 1840.
Ce roman diffère des autres fictions du même auteur en ce qu’il cherche à tirer son intérêt de sources pratiques plutôt qu’idéales. Sur quelque douze romans ou récits, embrassant, bien qu’imparfaitement, une grande variété de scènes et de caractères — de « Pelham » aux « Pèlerins du Rhin », de « Rienzi » aux « Derniers Jours de Pompéi » —, « Paul Clifford » est le seul dans lequel un brigand ait été fait héros, ou dans lequel les phases particulières de la vie qu’il illustre aient été amenées à une description saillante.
Sans m’attarder à chercher quel domaine des mœurs ou quel ordre de crime et de douleur est ouvert à l’art, et capable de servir les fins propres de la fiction, je puis me permettre d’observer que le présent sujet a été choisi, et le roman écrit, avec un double objectif : premièrement, attirer l’attention sur deux erreurs de nos institutions pénales ; à savoir, une discipline carcérale vicieuse et un code criminel sanguinaire ; l’habitude de corrompre le garçon par la punition même qui devrait le racheter, pour ensuite pendre l’homme à la première occasion, comme le moyen le plus facile de se débarrasser de nos propres bévues. Entre l’exemple du crime que le novice apprend des détenus dans la cour de la prison, et l’horrible légèreté avec laquelle la foule s’assemble autour de la potence à Newgate, il existe un lien qu’un écrivain peut être pardonné de quitter les régions plus élevées de l’imagination pour tracer et détecter. Dans cette mesure, ce livre est moins une image de la route royale que de la route royale de la loi vers la potence ; une satire sur le raccourci établi entre la Maison de Correction et le cachot des condamnés. Un second objectif, plus léger, dans le roman de « Paul Clifford » (et d’où l’introduction d’une forme semi-burlesque ou parodique dans les premiers chapitres) était de montrer qu’il n’y a rien d’essentiellement différent entre le vice vulgaire et le vice à la mode, et que l’argot de l’un n’est qu’une paraphrase facile du jargon de l’autre.
Les essais supplémentaires, intitulés « Tomlinsoniana », qui contiennent les corollaires à divers problèmes suggérés dans le roman, ont été rétablis dans la présente édition.
CLIFTON, 25 juillet 1840.
PRÉFACE À L’ÉDITION DE 1848.
La plupart des hommes qui, avec une certaine sincérité d’esprit, examinent les mystères de notre état social, passeront peut-être par ce stade d’auto-éducation dans lequel ce roman fut composé. Le contraste entre les fraudes conventionnelles, acceptées comme des composantes du grand système de civilisation, et les invasions moins trompeuses des lois qui distinguent le meum du tuum, est tentant pour une satire qui n’est pas sans sa justice. Les vérités tragiques qui se cachent dans ce que je peux appeler la Philosophie des Circonstances frappent notre imagination à travers notre philanthropie. Nous voyons des masses de nos semblables être les victimes de circonstances sur lesquelles ils n’avaient aucun contrôle ; contaminés dès l’enfance par l’exemple des parents, leur intelligence soit éteinte, soit retournée contre eux, selon que la conscience est étouffée dans l’ignorance ou pervertie en excuses pour le vice. Un enfant qui est bercé dans l’ignominie, dont le maître d’école est le criminel, dont l’académie est la Maison de Correction, qui respire une atmosphère dans laquelle la vertu est empoisonnée, et où la religion ne pénètre pas, devient moins un être humain responsable et raisonnable qu’une bête sauvage que nous laissons errer dans le désert, jusqu’à ce qu’elle rôde près de nos foyers, et nous la tuons en état de légitime défense.
À cet égard, le roman de « Paul Clifford » est un cri sonore poussé à la société pour qu’elle amende la circonstance, pour qu’elle rachète la victime. C’est un appel de l’Humanité à la Loi. Et en cela, s’il ne pouvait prétendre influencer ou guider le tempérament de l’époque, il était au moins le signe avant-coureur d’un changement à venir. Entre la littérature de l’imagination et les intérêts pratiques d’un peuple, il existe une harmonie aussi complète que mystérieuse. Le cœur d’un auteur est le miroir de son âge. L’ombre du soleil est projetée sur la surface immobile de la littérature bien avant que la lumière ne pénètre dans la loi ; mais c’est toujours du soleil que l’ombre tombe, et dès l’instant où nous voyons l’ombre, nous pouvons être certains de la lumière.
Depuis que cet ouvrage a été écrit, la société s’est occupée des maux auxquels elle était alors silencieusement résignée. Le véritable mouvement des quinze dernières années a été la progression d’une idée : la Réforme Sociale. Elle avance avec une marche ferme et silencieuse derrière chaque question plus bruyante de changement constitutionnel. Rendons justice à notre temps. Il y a eu des périodes d’action plus brillante sur les destinées des États, mais il n’y a aucune époque visible dans l’Histoire où il y ait eu un désir si sincère et si général d’améliorer la condition du grand corps du peuple. Dans chaque cercle de la communauté, ce désir salutaire est en éveil. Il unit dans un même objectif des hommes aux partis les plus opposés ; il offre le noyau le plus attrayant pour les réunions publiques ; il a lavé le livre de lois de son sang ; il débarrasse le monde du bourreau. Il anime le clergé de toutes les sectes dans les districts les plus reculés ; il pousse le propriétaire terrien à améliorer les chaumières et à distribuer des lots de terre. Des écoles s’élèvent dans chaque village ; dans les livres les plus légers, la Grande Idée colore la page et lègue la morale. Le Gouvernement seul (malgré les professions sur lesquelles l’actuel ministère a été fondé) demeure impénétrable au génie commun de l’époque ; mais sur cette question, avec toutes les subtilités qu’elle implique et les expériences qu’elle exige — non pas selon les rêves d’une philosophie insensée, mais selon les lois immuables qui proportionnent les récompenses du travail au respect de la propriété —, un Gouvernement devra finir par se former.
Il y a dans cet ouvrage une question plus subtile suggérée, mais non résolue : cette question qui nous tourmente dans l’ardeur généreuse de notre première jeunesse, à laquelle, aussi insatisfaisante que toute métaphysique, nous échappons plutôt que nous ne tranchons à mesure que nous avançons en âge ; à savoir : faites les lois que vous voulez, l’homme qui vit dans le cadre peut être aussi mauvais que celui qui est au-dehors. Comparez le Paul Clifford de la fiction avec William Brandon : le fils traqué avec le père honoré, le paria de la loi avec le dispensateur de la loi, le criminel avec le juge ; et alors qu’à la fin ils se font face : l’un sur le siège de la justice, l’autre à la barre des condamnés, qui peut mettre la main sur son cœur et dire que Paul Clifford est un homme pire que William Brandon.
Il n’y a aucune immoralité dans une vérité qui impose cette question ; car ce sont précisément les offenses auxquelles la société ne peut s’immiscer que la société exige de la fiction qu’elle expose. La société a raison, bien que la jeunesse soit réticente à le reconnaître. La société ne peut former que certains règlements nécessaires à sa propre défense — le moins possible, c’est le mieux —, punir ceux qui les envahissent, laisser tranquilles ceux qui les respectent. Mais la fiction suit la vérité dans tous les bastions de la convention ; frappe à travers le déguisement, soulève le masque, met le cœur à nu, et laisse une morale partout où elle marque un mensonge.
Hors de cette gamme d’idées, l’esprit de l’Auteur a peut-être émergé dans une atmosphère qu’il croit être plus conforme à l’Art. Mais il ne peut pas plus regretter d’être passé par là qu’il ne peut regretter que, pendant qu’il y habitait, son cœur, tout comme ses années, fût jeune. La sympathie pour la souffrance qui semble la plus réelle, l’indignation contre les fraudes qui semblent le plus acceptées comme des vertus, sont les émotions naturelles de la jeunesse, si elle est sincère. Plus conscient ensuite des prérogatives, comme des éléments de l’Art, l’Auteur, du moins, cherche à s’échapper là où l’homme ne le peut pas, et à regarder le monde pratique à travers celui, plus serein, de l’idéal.
Avec l’achèvement de cet ouvrage s’est close une ère dans l’auto-éducation de l’écrivain. De « Pelham » à « Paul Clifford » (quatre fictions, toutes écrites à un très jeune âge), l’Auteur observe plutôt qu’il n’imagine ; il traite plutôt de la surface ordinaire de la vie humaine qu’il n’essaie, si humblement soit-il, de s’élever au-dessus ou de plonger en dessous. En dépeignant dans « Paul Clifford » les erreurs de la société, il était presque le progrès naturel de la réflexion de passer à celles qui enflent jusqu’au crime dans le cœur humain solitaire ; des maux audacieux et ouverts qui naissent de l’ignorance et de l’exemple, pour traquer ceux qui gisent lovés dans les enchevêtrements de la connaissance raffinée et de l’orgueil spéculatif. En regardant en arrière à cette distance d’années, je peux voir aussi clairement que si elle était tracée devant moi, les voies qui ont conduit à travers la frontière de l’invention de « Paul Clifford » à « Eugene Aram ». Et, ce dernier travail accompli, non moins clairement je peux voir où les premières lueurs d’une fantaisie plus juste ont fait irruption sur mon chemin, et se sont posées sur ces images plus idéales que j’ai cherché avec une main fébrile à transférer aux « Pèlerins du Rhin » et aux « Derniers Jours de Pompéi ». Nous, auteurs, comme les Enfants de la Fable, suivons notre voyage à travers le labyrinthe par les cailloux que nous semons le long du sentier. Pour d’autres qui errent derrière nous, ils peuvent n’attirer aucune attention, ou, s’ils sont remarqués, sembler n’être que dispersés par le caprice du hasard ; mais nous, lorsque notre mémoire veut retracer nos pas, nous passons en revue dans les humbles pierres les témoins de notre progrès, les points de repère de notre chemin.
Kenelworth, 1848.
PAUL CLIFFORD.
CHAPITRE I.
Dites, vous qu’oppressent des maux fantastiques, Quelque nerf discordant qui trouble vos repos, Qui pressez le duvet tandis que des esclaves s’avancent D’un œil timide pour lire le regard distant, Qui avec de tristes prières taquinez le médecin las De nommer l’indicible, l’éternelle nouvelle maladie, Qui avec une patience feinte endurez de terribles plaintes, Que la vraie douleur, et celle-là seule, peut guérir, Comment supporteriez-vous de gésir dans une douleur réelle Méprisés, négligés, laissés seuls à mourir ? Comment supporteriez-vous de rendre votre dernier souffle Là où tout ce qui est misérable pave la voie vers la mort ? — Crabbe.
C’était une nuit sombre et orageuse ; la pluie tombait à torrents, sauf à des intervalles occasionnels, où elle était arrêtée par une violente rafale de vent qui balayait les rues (car c’est à Londres que se situe notre scène), faisant vibrer les toits des maisons, et agitant férocement la flamme chétive des réverbères qui luttaient contre l’obscurité. À travers l’un des quartiers les plus obscurs de Londres, et parmi des repaires peu aimés des gentilshommes de la police, un homme, manifestement des classes les plus basses, faisait son chemin solitaire. Il s’arrêta deux ou trois fois à différentes boutiques et maisons d’une description correspondant à l’apparence du quartier dans lequel elles étaient situées, et demanda quelque article ou un autre qui ne semblait pas facile à trouver. Toutes les réponses qu’il reçut furent formulées à la négative ; et à mesure qu’il se détournait de chaque porte, il murmurait pour lui-même, dans une phraséologie peu élégante, sa déception et son mécontentement. Enfin, à une maison, le propriétaire, un boucher robuste, après avoir rendu la même réponse que le demandeur avait reçue jusqu’alors, ajouta : « Mais si ceci fait tout aussi bien, Dummie, c’est tout à votre service ! » S’arrêtant pensivement un moment, Dummie répondit qu’il pensait que la chose offerte pourrait faire l’affaire ; et l’enfonçant dans sa poche ample, il s’éloigna avec un mouvement aussi rapide que le vent et la pluie le permettaient. Il arriva bientôt à un nid de bâtiments bas et ternes, à l’entrée desquels, en caractères à moitié effacés, était écrit « Thames Court ». S’arrêtant au plus visible de ces bâtiments, une auberge ou cabaret, à travers les fenêtres à moitié fermées duquel brillaient dans un confort rougeoyant les rayons du foyer hospitalier, il frappa précipitamment à la porte. Il fut admis par une dame d’un certain âge, dotée d’une rondeur de visage et de personne avenante.
« L’as-tu, Dummie ? » dit-elle, rapidement, alors qu’elle fermait la porte sur l’invité.
« Non, non ! pas exactement ; mais je pense que... »
« Pschitt, idiot ! » cria la femme, l’interrompant d’un ton maussade. « Voyons, il n’est pas utile de me tromper. Tu sais que tu es juste passé de ma taverne à une autre, et tu n’as pas cherché le livre du tout. Alors voilà la pauvre créature qui délire et qui meurt, et toi... »
« Laisse-moi parler ! » interrompit Dummie à son tour. « Je te dis que je suis allé d’abord chez Mère Bussblone, qui, je le sais, débite les pleurnicheurs matin et soir aux jeunes dames, et je demande là pour une Bible ; et elle dit, dit-elle, "Je n’ai qu’un 'Compagnon de la Potence', mais vous trouverez une Bible, je pense, chez Maître Talkins, le cordonnier qui prêche". Alors je vais chez Maître Talkins, et il dit, dit-il, "Je n’ai que faire de la Bible... pourquoi ? J’ai un appel sans elle ; mais peut-être l’obtiendrez-vous chez le boucher de l’autre côté... pourquoi ? Le boucher sera damné !" Alors je vais de l’autre côté, et le boucher dit, dit-il, "Je n’ai pas de Bible, mais j’ai un livre de pièces de théâtre relié exactement comme 'un, et peut-être la pauvre créature ne verra-t-elle pas la différence". Alors je prends les pièces, Madame Margery, et les voilà bien ! Et comment va la pauvre Judy ? »
« Effrayant ! elle ne passera pas la nuit, je le crains. »
« Eh bien, je vais monter voir la danseuse ! »
Cela dit, Dummie monta un escalier sans porte, à travers l’entrée duquel une couverture, tendue angulairement du mur à la cheminée, offrait une sorte d’écran ; et bientôt il se tint à l’intérieur d’une chambre que le génie sombre et douloureux de Crabbe aurait pu se plaire à dépeindre. Les murs étaient blanchis à la chaux, et en divers endroits d’étranges figures et des caractères grotesques avaient été tracés par quelque pensionnaire joyeux, en un contour aussi noir que le bout d’un bâton fumé ou le bord d’un morceau de charbon a coutume de produire. La lumière blafarde et vacillante fournie par une bougie de suif donnait une sorte de grimace et de menace à ces accomplissements de l’art pictural, d’autant plus qu’ils recevaient plus d’une fois des embellissements provenant de portraits de Satan tel qu’il est accoutumé d’être dessiné. Un feu bas brûlait tristement dans la grille noircie, et sur le foyer sifflait « la voix douce et légère » d’une bouilloire en fer. Sur une table ronde en sapin, il y avait deux fioles, une tasse fendue, une cuillère cassée d’un métal terne, et sur deux ou trois chaises mutilées étaient éparpillés divers articles de vêtements féminins. Sur une autre table, placée sous une lucarne haute, étroite et sans volet (à travers laquelle, au lieu d’un rideau, un tablier à carreaux avait été suspendu sans soin, et ondulait maintenant de façon saccadée au gré des rafales de vent qui s’infiltraient facilement par mainte fissure et interstice), se trouvaient un miroir, divers accessoires de toilette, une boîte de rouge grossier, quelques ornements de plus d’éclat que de valeur, et une montre, dont le tic-tac régulier et calme produisait ce sentiment indiciblement douloureux que, nous le craignons, beaucoup de nos lecteurs qui ont entendu le son dans une chambre de malade peuvent facilement se rappeler. Un grand lit à baldaquin se dressait en face de cette table, et le miroir reflétait partiellement des rideaux à rayures délavées, et de temps à autre (à mesure que la position de la souffrante suivait l’émotion agitée d’un esprit désordonné) des aperçus du visage de celle sur qui la Mort se hâtait rapidement. À côté de ce lit se tenait maintenant Dummie, un petit homme maigre vêtu d’un justaucorps en peluche en loques, d’où les gouttes de pluie s’égouttaient lentement, et avec une physionomie mince, jaune et rusée, grotesquement hideuse par les traits, mais pas positivement scélérate dans l’expression. De l’autre côté du lit se tenait un petit garçon d’environ trois ans, vêtu comme s’il appartenait aux classes aisées, bien que la mise fût quelque peu en loques et décolorée. Le pauvre enfant tremblait violemment et regardait manifestement avec un sentiment de soulagement l’entrée de Dummie. Et maintenant, lentement, et avec maints soupirs phtisiques, s’avança vers le pied du lit la lourde stature de la femme qui avait abordé Dummie en bas, et l’avait suivi, haud passibus aequis, jusqu’à la chambre de la souffrante ; elle se tenait avec une bouteille de médicament à la main, secouant son contenu de haut en bas, et avec une compassion aimable mais timide répandue sur un visage cramoisi par des libations habituelles. Voilà ce qui composait la scène — si ce n’est que sur une chaise au chevet du lit reposait une profusion de longues boucles dorées et soyeuses, qui avaient été coupées de la tête de la souffrante quand la fièvre avait commencé à monter, mais qu’avec une jalousie qui dépeignait la petitesse chérie d’un cœur vain, elle avait saisies et insisté pour les garder près d’elle ; et si ce n’est que, près du feu, parfaitement inattentif à l’événement sur le point de se produire dans la chambre, et auquel nous autres bipèdes attachons une si terrible importance, gisait un gros chat gris, enroulé en boule, et somnolant avec des yeux à moitié fermés, et des oreilles qui dénotaient de temps à autre, par une légère inflexion, le choc d’un son plus fort ou plus proche que d’habitude sur ses sens léthargiques. La mourante ne prêta pas attention d’abord à l’entrée de Dummie ou de la femme au pied du lit, mais elle se tourna vers l’enfant, et saisissant son bras violemment, elle l’attira vers elle, et fixa ses traits terrifiés avec un regard dans lequel l’épuisement et une pâleur extrême du teint étaient même horriblement contrastés par l’éclat et l’énergie du délire.
« Si tu lui ressembles, » marmonna-t-elle, « je t’étranglerai, je le ferai ! Oui, tremble, tu devrais trembler quand ta mère te touche, ou quand on le mentionne. Tu as ses yeux, tu les as ! Sortez-les, sortez, le diable est assis à rire dedans ! Oh, tu pleures, n’est-ce pas, petit ? Eh bien, maintenant, sois tranquille, mon amour ; tais-toi ! Je ne te ferais pas de mal ! Du mal... ô Dieu, il est mon enfant après tout ! » Et à ces mots, elle serra l’enfant passionnément contre sa poitrine, et fondit en larmes.
« Allez, maintenant, allez, » dit Dummie, d’un ton apaisant ; « prends la chose, Judith, et ensuite nous parlerons de l’urchin ! »
La mère relâcha son emprise sur l’enfant, et se tournant vers l’interlocuteur, le fixa pendant quelques instants d’un regard égaré ; enfin elle sembla se souvenir lentement de lui, et dit, alors qu’elle se soulevait sur une main et pointait l’autre vers lui avec un geste interrogateur : « Tu as apporté le livre ? »
Dummie répondit en soulevant le livre qu’il avait apporté de chez l’honnête boucher.
« Vide la chambre, alors, » dit la souffrante, avec cet air de commandement feint si commun aux aliénés. « Nous voulons être seuls ! »
Dummie fit un clin d’œil à la bonne femme au pied du lit ; et elle (bien qu’elle ne fût généralement pas une personne facile à ordonner ou à persuader) quitta, sans réticence, la chambre de la malade.
« Si elle va prier, » murmura notre aubergiste (car telle était la fonction qu’occupait la bonne matrone), « je peux en effet tout aussi bien m’en aller, car ce n’est pas très confortable pour ceux qui sont vieux d’entendre tout ça ! »
Avec cette pieuse réflexion, l’hôtesse du Mug, — ainsi s’appelait l’auberge, — descendit lourdement les escaliers grinçants. « Maintenant, homme, » dit la souffrante, sévèrement, « jure que tu ne révéleras jamais... jure, je dis ! Et par le grand Dieu dont les anges sont là cette nuit, si jamais tu brises le serment, je reviendrai et je te hanterai jusqu’à ton dernier jour ! »
Le visage de Dummie pâlit, car il était superstitieusement affecté par la véhémence et le langage de la mourante, et il répondit, en embrassant la Bible prétendue, qu’il jurait de garder le secret, autant qu’il en savait, ce qui, elle devait en être consciente, disait-il, était très peu. Alors qu’il parlait, le vent balaya avec une rafale forte et soudaine la cheminée, et secoua le toit au-dessus d’eux si violemment qu’il desserra bon nombre de tuiles friables, qui tombèrent l’une après l’autre, avec un bruit fracassant, sur le pavé en contrebas. Dummie sursauta d’effroi ; et peut-être sa conscience le frappa-t-elle pour le tour qu’il avait joué concernant la fausse Bible. Mais la femme, dont les nerfs excités et déréglés l’égaraient d’un sujet à l’autre avec une célérité surnaturelle, dit, avec un rire hystérique : « Vois, Dummie, ils viennent en grande pompe pour moi ; donne-moi le bonnet... là-bas... et apporte le miroir ! »
Dummie obéit ; et la femme, alors qu’elle proférait à voix basse quelque chose au sujet de la couleur peu seyante des rubans, ajusta le bonnet sur sa tête, puis, disant d’une voix pleine de regret et de dépit : « Pourquoi ont-ils coupé mes cheveux ? Quel défigurement ! » demanda à Dummie de prier Madame Margery de monter une fois de plus vers elle.
Restée seule avec son enfant, le visage de la malheureuse mère s’adoucit tandis qu’elle le regardait, et toutes les frivolités, toutes les véhémences — si l’on peut employer ce mot — qui, dans le tumulte de son délire, avaient été portées à la surface de son esprit, s’apaisèrent peu à peu à mesure que la mort l’envahissait, et l’anxiété maternelle retrouva le niveau naturel dont elle avait été troublée et abaissée. Elle prit l’enfant contre son sein et, le serrant dans ses bras qui s’affaiblissaient à chaque instant, elle l’apaisa avec cette sorte de chant que les nourrices fredonnent à leurs nourrissons récalcitrants ; mais sa voix était éraillée et creuse, et sentant qu’il en était ainsi, les yeux de la mère se remplirent de larmes. Mme Margery rentra alors ; et se tournant vers l’hôtesse avec un calme imposant qui étonna et impressionna la personne à qui elle s’adressait, la mourante montra l’enfant et dit :
« Vous avez été bonne pour moi, très bonne, et que Dieu vous en bénisse ! J’ai découvert que ceux que le monde appelle les pires sont souvent les plus humains. Mais je ne vais pas vous remercier comme je le devrais, je vais vous demander une dernière et immense faveur. Protégez mon enfant jusqu’à ce qu’il grandisse. Vous avez souvent dit que vous l’aimiez — vous n’avez pas d’enfant vous-même — et une bouchée de pain et un abri pour la nuit, ce qui est tout ce que je vous demande de lui donner, n’appauvriront pas des héritiers plus légitimes. »
La pauvre Mme Margery, en pleurs, jura qu’elle serait une mère pour l’enfant et qu’elle s’efforcerait de l’élever honnêtement ; bien qu’un débit de boissons ne fût pas, l’avoua-t-elle, le meilleur endroit pour donner le bon exemple.
« Prenez-le, cria la mère d’une voix rauque, tandis que sa voix, faute de force, s’éraillait de façon indistincte et s’éteignait presque en elle. Prenez-le, élevez-le comme vous voudrez, comme vous pourrez ; n’importe quel exemple, n’importe quel toit, est préférable à... » Ici, les mots devinrent inaudibles. « Et oh, puisse-ce être une malédiction et un... Donnez-moi le remède ; je meurs. »
L’hôtesse, alarmée, se hâta d’obtempérer ; mais avant qu’elle ne revienne au chevet du lit, la souffrante était inconsciente, et elle ne recouvra plus ni la parole ni le mouvement. Seul un gémissement faible et rare témoignait qu’elle vivait encore, et en moins de deux heures, cela cessa, et l’esprit s’en était allé. À ce moment, notre bonne hôtesse était elle-même au-delà des choses de ce bas monde, ayant soutenu son moral pendant les veilles de la nuit avec tant de petits stimulants liquides qu’ils finirent par sombrer dans cette torpeur qui succède généralement à l’excitation. Profitant peut-être de l’occasion que lui offrait l’insensibilité de l’hôtesse, Dummie, à la lueur expirante de la chandelle qui brûlait dans la chambre mortuaire, ouvrit précipitamment une énorme malle (qui était généralement cachée sous le lit et contenait la garde-robe de la défunte), et remua d’une main irrévérencieuse les linges et les soies, jusqu’à ce qu’au fond du coffre il découvre quelques paquets de lettres ; il s’en empara et les enfouit dans les replis de ses vêtements. Puis, se relevant et replaçant la malle, il jeta un regard plein de convoitise vers la montre qui se trouvait sur la table de toilette, et qui était en or ; mais il retira son regard, et avec un soupir plaintif, fit cette réflexion : « La vieille souffleuse connaît ça, que le diable l’emporte ! Mais, quoi qu’il en soit, je prendrai ceci : qui sait si cela ne pourra pas servir. Ce qui est inutile aujourd’hui peut être précieux demain ! » et il posa sa main calleuse sur les mèches dorées et soyeuses que nous avons décrites. « C’est une drôle d’affaire, et ça me laisse perplexe ; mais motus et bouche cousue pour mon propre petit cou. »
Sur ce bref soliloque, Dummie descendit l’escalier et sortit de la maison.
CHAPITRE II.
L’imagination se plaît à retracer Les splendeurs du salon de ce lieu festif. Le Village déserté.
Il n’y a pas grand-chose d’intéressant à raconter sur la petite enfance, à moins, bien sûr, que l’on n’écrive un traité sur l’éducation. Nous ne nous attarderons donc pas sur la prime jeunesse de l’orphelin laissé sous la protection de Mme Margery Lobkins, ou, comme on l’appelait familièrement, Peggy, ou Piggy, Lob. La bonne dame, tirant un revenu plus que suffisant des bénéfices d’une maison qui, bien que située dans un quartier obscur, jouissait d’une réputation très générale et lucrative, et étant une veuve isolée sans parents ni amis, n’avait aucune tentation de rompre sa promesse à la défunte, et elle laissa l’orphelin croître en force et en intelligence jusqu’à l’âge de douze ans, période à laquelle nous sommes sur le point de le présenter à nouveau à nos lecteurs.
Le garçon fit preuve d’une grande hardiesse de caractère et d’une vivacité d’esprit non négligeable. Dans tout ce qu’il entreprenait, son succès était rapide, et une force remarquable des membres et des muscles secondait bien les diktats d’une ambition tournée, il faut l’avouer, davantage vers l’effort physique que mental. Il ne faut pas croire, cependant, que sa vie de garçon se passa dans une tranquillité ininterrompue. Bien que Mme Lobkins fût une bonne femme dans l’ensemble, et très attachée à son protégé, elle était violente et rude de caractère, ou, comme elle l’exprimait elle-même plus flatteusement, « ses sentiments étaient inhabituellement forts » ; et les querelles et réconciliations alternées constituaient l’essentiel de la vie domestique du protégé. Comme, avant de devenir le pupille de Mme Lobkins, il n’avait jamais reçu d’autre appellation que « l’enfant », le devoir de le baptiser incomba à notre hôtesse du Mug ; et après quelques délibérations, elle le bénit du nom de Paul. C’était un nom de bon augure, car il avait appartenu au grand-père de Mme Lobkins, qui avait été trois fois déporté et deux fois pendu (lors de la première occurrence de cette dernière description, il avait été réanimé par les chirurgiens, au grand dam d’un jeune anatomiste qui aurait eu l’honneur de le disséquer). Le garçon ne semblait pas devoir mériter la distinction du nom qu’il portait, car il ne manifestait aucune prédisposition remarquable pour les biens d’autrui. Bien au contraire, bien qu’il vidât parfois les poches de quelque visiteur égaré dans la salle de café de Mme Lobkins, il semblait que ce fût un acte né davantage de l’amour de la farce que du désir du profit ; car après que la personne dépouillée eût été suffisamment tourmentée par la perte, par hasard, d’objets aussi utiles qu’une tabatière ou un mouchoir ; après qu’elle eût, au plaisir secret de Paul, fouillé tous les coins de l’appartement, trépigné, s’être énervée et s’être exposée par sa pétulance aux amères objurgations de Mme Lobkins, notre jeune ami s’arrangeait tranquillement et soudainement pour que l’objet manquant revienne de lui-même dans la poche d’où il avait disparu. Et ainsi, comme nos lecteurs l’ont sans doute expérimenté lorsqu’ils ont troublé la paix de tout un ménage pour la perte d’un trésor portatif qu’ils découvrent par la suite avoir eux-mêmes égaré, la malheureuse victime de l’honnête ingéniosité de Paul, exposée à l’indignation collective des spectateurs et passant du statut d’accusateur à celui de coupable, maudissait secrètement le triste sort qui non seulement l’agaçait par la perte de ses biens, mais rendait encore plus embarrassant le fait de les récupérer.
Qu’il s’agisse du fait qu’en découvrant ces farces, Mme Lobkins tremblait pour l’inclination future de l’adresse dont elles faisaient preuve, ou qu’elle pensât que la folie de voler sans profit nécessitait une correction rapide et permanente, nous ne saurions le décider ; mais la bonne dame devint finalement extrêmement soucieuse d’assurer à Paul les bienfaits d’une éducation libérale. La clé de la connaissance (l’art de lire), elle l’avait, en effet, obtenue pour lui deux ans avant la date présente ; mais cela était loin de satisfaire sa conscience — elle sentait même que si elle ne pouvait pas également obtenir pour lui la discrétion de l’utiliser, il aurait été sage de retenir une clé que le garçon semblait appliquer perversément à toutes les serrures sauf à la bonne. En un mot, elle désirait qu’il reçût une éducation bien supérieure à celle de ceux qu’il voyait autour de lui ; et attribuant, comme la plupart des personnes ignorantes, de trop grands avantages à l’instruction, elle concevait que pour vivre aussi décemment que le pasteur de la paroisse, il suffisait d’en savoir autant en latin.
Un soir en particulier, alors que la dame était assise près de son feu joyeux, cette source d’anxiété était inhabituellement active dans son esprit, et de temps à autre, elle dirigeait des regards inquiets et agités vers Paul, qui était assis sur un banc à l’angle opposé de l’âtre, diligemment occupé à lire la vie et les aventures du célèbre Richard Turpin. Le banc sur lequel le garçon était assis était usé jusqu’à une douceur vitreuse, sauf à certains endroits, où quelque oisif ingénieux ou un autre s’était amusé à graver divers noms, épithètes et subtilités linguistiques épigrammatiques. On dit que l’organe de la sculpture sur bois est développé de manière proéminente sur tous les crânes anglais ; et le sagace M. Combe a placé cet organe à l’arrière de la tête, en juxtaposition avec celui de la destructivité, qui est tout aussi grand chez nos compatriotes, comme on le constate notablement sur toutes les balustrades, sièges, temples et autres choses appartenant à autrui.
En face de la cheminée se trouvait une grande table en sapin, à laquelle Dummie, surnommé Dunnaker, assis près de la dame, ruminait tranquillement devant un verre de genièvre et d’eau. Plus loin, à une autre table dans le coin de la pièce, un gentleman à la perruque rousse, aux vêtements très élimés et au linge qui semblait avoir été bouilli dans du safran, fumait sa pipe, à part, silencieux et apparemment plongé dans la méditation. Ce gentleman n’était autre que M. Peter MacGrawler, l’éditeur d’un magnifique périodique intitulé « L’Asinaeum », écrit pour prouver que tout ce qui est populaire est nécessairement mauvais — une vérité précieuse et recherchée, que « L’Asinaeum » avait démontré de manière satisfaisante en ruinant trois imprimeurs et en démolissant un éditeur. Nous n’avons pas besoin d’ajouter que M. MacGrawler était écossais de naissance, car nous croyons qu’il est assez bien connu que tous les périodiques de ce pays ont, depuis des temps immémoriaux, été monopolisés par les messieurs du Pays des Gâteaux. Nous ne savons pas quelle est la mode pour manger lesdits gâteaux en Écosse, mais ici, les bons émigrés semblent aimer les avoir soigneusement beurrés des deux côtés. À côté de l’éditeur se tenait une grande chope en étain ; au-dessus de lui était suspendue une gravure du « merveilleusement gros porc autrefois en possession de M. Fattem, éleveur ». À sa gauche s’élevait la forme terne d’une horloge mince et droite dans un boîtier en chêne ; au-delà de l’horloge, une broche et un mousquet étaient fixés parallèlement au mur. Sous ces emblèmes jumeaux de la guerre et de la cuisine se trouvaient quatre étagères, contenant des assiettes en étain et en faïence, et se terminant, à la manière d’un centaure, par une sorte de dressoir. De l’autre côté de ces commodités domestiques se trouvait un portrait de Mme Lobkins, dans un corsage écarlate, avec un chapeau et une plume. Derrière la belle hôtesse s’étendait la couverture que nous avons mentionnée précédemment. Comme un soulagement à la surface monotone de ce simple écran, diverses ballades et légendes savantes étaient épinglées sur la couverture. Là, vous pouviez lire en vers, pathétiques et sans fioritures, comment :
« Sally aimait un garçon marin Qui s’est battu avec le célèbre Shovel ! »
Là, vous pouviez apprendre, si vous ignoriez auparavant deux faits si instructifs, que :
« Ben le buveur aimait sa bouteille, — Charley n’aimait que les filles ! »
Lorsque vous étiez quelque peu fatigué de ces effusions poétiques et d’autres, les fragments littéraires en prose plus humble vous offraient une édification et un délice égaux. Là, vous pouviez vous éclairer pleinement sur les « Nouvelles étranges et merveilleuses de Kensington, étant une relation la plus complète et véridique de la façon dont une servante y est supposée avoir été enlevée par un esprit malin le mercredi 15 avril dernier, vers minuit ». Là aussi, non moins intéressant et non moins véridique, se trouvait cet anecdote peu commune touchant le chef de nombreuses puissances trônées, intitulée « Le Diable de Mascon ; ou, la vraie relation des choses principales qu’un esprit impur a faites et dites à Mascon, en Bourgogne, dans la maison d’un nommé M. Francis Pereaud : maintenant traduit en anglais par quelqu’un qui a une connaissance particulière de la vérité de l’histoire ».
Ces matériaux pour l’histoire satanique n’étaient pas les seules chroniques prosaïques et fidèles que la couverture bibliothécaire offrait. Tout aussi merveilleux, et tout aussi indiscutable, était le récit d’« une jeune dame, fille d’un duc, avec trois jambes et le visage d’un porc-épic ». Non moins remarquable était « L’effroyable jugement de Dieu sur les jureurs, comme exemplifié dans le cas de John Stiles, qui est tombé mort après avoir proféré un grand juron ; et en déshabillant le malheureux, on a trouvé “Ne jurez pas du tout” écrit sur la queue de sa chemise ! »
Deux fois, Mme Lobkins avait poussé un long soupir, alors que ses yeux se détournaient de Paul vers le visage tranquille de Dummie Dunnaker, et maintenant, se réinstallant sur sa chaise, alors qu’une anxiété maternelle se rassemblait sur son visage, —
« Paul, mon petit, dit-elle, quel charabia as-tu là ? »
« Turpin, le grand bandit de grand chemin ! » répondit le jeune étudiant, sans lever les yeux de la page à travers laquelle il épelait son chemin instructif.
« Oh ! Il est bien de la graine, dame ! » dit M. Dunnaker, tandis qu’il appliquait sa pipe sur un morceau de papier allumé. « Il montera encore un cheval né d’un gland, je vous le garantis ! »
À cette prophétie, la dame ne répondit que par un regard d’indignation ; et se balançant d’avant en arrière sur sa chaise immense, elle resta quelques instants dans une pensée silencieuse. Enfin, elle regarda à nouveau avec mélancolie le garçon plein de promesses, et l’appelant à ses côtés, lui communiqua un ordre dans un murmure abattu. Paul, en le recevant, disparut derrière la couverture, et revint bientôt avec une bouteille et un verre à vin. Avec un geste distrait, et un air qui témoignait d’une méditation continue, la bonne dame prit le cordial inspirant de la main de son jeune échanson, —
« Et avant qu’un homme ait eu le pouvoir de dire “Voici !”, Les mâchoires de Lobkins l’avaient dévoré : Ainsi, les choses brillantes et rapides mènent à la confusion ! »
La boisson nectarée sembla opérer joyeusement sur le système de la matrone ; et posant sa main sur la tête bouclée du garçon, elle dit (comme Andromaque, dakruon gelasasa, ou, comme le dit Scott, « Avec un sourire sur la joue, mais une larme dans l’œil »), —
« Paul, ton cœur est bon, ton cœur est bon ; tu n’as pas renversé une goutte de tord-boyaux ! Dis-moi, mon chéri, pourquoi as-tu battu Tom Tobyson ? »
« Parce que, répondit Paul, il a dit que tu aurais dû être pendue il y a longtemps. »
« Tom Tobyson est un vaurien, répondit la dame, et mérite de pousser la charrette ; mais oh, mon enfant, ne sois pas trop aventureux à prendre le bâton pour une femme — cela a été la ruine de bien des hommes avant toi ; et quand deux hommes se querellent pour une femme, ils ne connaissent pas la nature de la chose pour laquelle ils se querellent. Pense à ta fin, Paul, et révère les anciens, sans demander ce qu’ils ont été avant de passer dans la vallée des années. Tu peux m’apporter ma pipe, Paul — elle est en haut, sous l’oreiller. »
Pendant que Paul accomplissait cette commission, la dame du Mug, fixant ses yeux sur M. Dunnaker, dit : « Dummie, Dummie, si le petit Paul devait finir par être pendu ! »
« Chut ! » murmura Dummie, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule vers MacGrawler ; « peut-être que ce monsieur... » Ici, sa voix devint à peine audible, même pour Mme Lobkins ; mais son murmure semblait impliquer une insinuation que l’illustre éditeur de « L’Asinaeum » pourrait être soit un informateur, soit l’un de ces héros dont vit un informateur.
La réponse de Mme Lobkins, formulée sur le même ton, parut satisfaire Dunnaker, car avec un regard de grand mépris, il leva la tête et dit : « Oho ! C’est tout, n’est-ce pas ! »
Paul réapparut ici avec la pipe ; et la dame, ayant rempli le tube, se pencha en avant et alluma l’herbe de Virginie avec le tison de M. Dunnaker. Alors que dans cette occupation intéressante les têtes de l’hôtesse et de l’invité se rapprochaient, la lumière rougeoyante jouant joyeusement sur le visage de chacun, il y avait une honnêteté simple dans le tableau qui aurait mérité le génie piquant et vigoureux d’un Cruikshank. Dès que l’étincelle prométhéenne eut été pleinement communiquée au tube de la dame, Mme Lobkins, toujours possédée par l’idée sombre qu’elle avait évoquée, répéta :
« Ah, Dummie, si le petit Paul devait finir pendu ! »
Dummie, retirant la pipe de sa bouche, poussa une bouffée de sympathie, mais resta silencieux ; et Mme Lobkins, se tournant vers Paul, qui se tenait la bouche ouverte et les oreilles dressées à cette exclamation de mauvais augure, dit :
« Penses-tu, Paul, qu’ils auraient le cœur de te pendre ? »
« Je pense qu’ils auraient la corde, dame ! » répondit le jeune homme.
« Mais tu n’as pas besoin d’aller passer ton cou dans le nœud ! » dit la matrone ; puis, inspirée par l’esprit moralisateur, elle se tourna vers le jeune homme, et contemplant son visage attentif, l’accosta avec les admonestations suivantes : —
« Pense à ton catéchisme, mon enfant, et révère la vieillesse. Ne vole jamais, surtout quand quelqu’un est dans les parages. Ne partage jamais avec ceux qui sont plus vieux que toi — car pourquoi ? Plus un type est vieux, plus il se soucie de lui-même et moins de son partenaire. À vingt ans, on dupe le public ; à quarante ans, on dupe ses copains ! Sois modeste, Paul, et tiens-toi à ta situation dans la vie. Ne va pas avec les beaux brigands, qui brûlent comme une chandelle qui a une mèche voleuse — tout éclat, et disparus en un clin d’œil ! Laisse la liqueur aux vieux, qui ne peuvent pas s’en passer. Le tord-boyaux se révèle souvent être une corde, et il n’y a pas de ruine comme la ruine bleue ! Lis ta Bible, et parle comme un pieux. Les gens se fient plus à tes paroles qu’à tes actions. Si tu veux ce qui n’est pas à toi, essaie de t’en passer ; et si tu ne peux pas t’en passer, prends-le par insinuation, pas par fanfaronnade. Ceux qui escroquent en font plus et risquent moins que ceux qui volent ; et si tu triches avec brio, tu peux rire de la potence. Et maintenant, va jouer. »
Paul saisit son chapeau, mais s’attarda ; et la dame, devinant la signification de la pause, sortit et plaça dans la main du garçon la somme de cinq demi-pence et un farthing.
« Tiens, mon garçon, dit-elle, et elle lui caressa la tête tendrement en parlant, tu as raison de ne pas jouer pour rien — c’est une perte de temps ; mais joue avec ceux qui sont plus petits que toi, et alors tu pourras aller les battre s’ils disent que tu triches ! »
Paul disparut ; et la dame, posant sa main sur l’épaule de Dummie, dit :
« Il n’y a rien de tel qu’un ami dans le besoin, Dummie ; et d’une manière ou d’une autre, je pense que tu en sais plus sur l’origine de ce garçon que n’importe lequel d’entre nous ! »
« Moi, dame ! » s’exclama Dummie, avec un regard large d’étonnement.
« Ah, toi ! Tu sais que la mère m’a vu plus souvent juste avant de mourir qu’elle n’a vu l’un d’entre nous. Non, maintenant, non, maintenant ! Dis-nous tout sur lui. Penses-tu qu’elle l’a volé ? »
« Lauk, Mère Margery, penses-tu que je sais ? Qu’est-ce qui met un tel crochet dans ton esprit ? »
« Eh bien ! dit la dame avec un soupir déçu, j’ai toujours pensé que tu en savais plus sur ce sujet que tu ne l’admets. Cher, cher, je n’oublierai jamais la nuit où Judith a amené la pauvre créature ici — tu sais qu’elle avait été quelques mois dans ma maison avant que je ne voie le gamin ; et quand elle l’a amené, elle avait l’air si pâle et spectrale que je n’ai pas eu le cœur de dire un mot, alors j’ai fixé le marmot, et il a tendu ses petites mains vers moi. Et la mère l’a froncé des sourcils et l’a jeté sur mes genoux. »
« Ah ! C’était une femme affreuse, celle-là ! » dit Dummie en secouant la tête. « Mais quoi qu’il en soit, le gamin est tombé entre de bonnes mains ; car je suis sûr que tu as été une meilleure mère pour lui que la vraie ! »
« J’ai toujours été une folle avec les enfants, rejoignit Mme Lobkins ; et je pense que le petit Paul a été envoyé pour être un réconfort pour ma fin de vie ! Remplis le verre, Dummie. »
« J’ai entendu dire que Judith était autrefois la maîtresse d’un grand lord ! » dit Dummie.
« Fort probable ! » répondit Mme Lobkins — « fort probable ! Elle a toujours été une de mes favorites, car elle avait un esprit aussi grand que le mien ; et elle payait son loyer comme une honnête personne, malgré le fait qu’elle était hors de ses sens, ou presque. »
« Oui, je sais bien que vous l'aimiez, et pour cause ! Ce n’est pas votre genre de louer une chambre à une femme ! Vous dites que ça ne fait pas sérieux, et que vous n'aimez voir que des hommes fréquenter le Mug ! »
« Et je n'aime pas tous ceux qui viennent ici ! » répondit la dame, « surtout à cause de Paul ; mais que peut faire une pauvre femme seule ? Il vient par ici bien des gentilshommes de grand chemin dont l'argent vaut bien celui du marguillier. Et quand j'ai un shilling en main, qu'importe la main qui l'a tenu avant ? »
« C'est ce que j'appelle être sensé et pratique », dit Dummie, d'un air approbateur. « Et après tout, bien que vous ayez un mélange de clientèle, je ne connais pas de taverne où l'on soit mieux reçu, ni où l'on rencontre, le dimanche, compagnie plus élégante qu'au Mug ! »
Ici, la conversation, dont le lecteur doit savoir qu'elle avait été tenue sur un ton inaudible pour une tierce personne, fut interrompue par M. Peter MacGrawler qui, ayant terminé sa rêverie et sa chope, se leva pour partir. D'abord, toutefois, s'approchant de Mme Lobkins, il fit remarquer qu'il avait pris crédit pendant quelques jours et demanda le montant de sa note. Jetant un coup d'œil vers certains hiéroglyphes à la craie inscrits sur le mur, de l'autre côté de la cheminée, la dame répondit que M. MacGrawler lui devait la somme d'un shilling, neuf pence et trois farthings.
Après une courte recherche préparatoire dans les poches de son gilet, le critique dénicha dans un coin une demi-couronne solitaire et, l'ayant saisie entre son pouce et son index, il la remit à Mme Lobkins en demandant la monnaie.
Dès que la matrone sentit sa main ointe de ce que quelque ingénieux Johnson de St. Giles a appelé « l'huile de palme », son visage se détendit en un sourire complaisant ; et lorsqu'elle rendit la monnaie requise à M. MacGrawler, elle exprima gracieusement l'espoir qu'il recommanderait le Mug au public.
« Vous pouvez en être certaine », dit l'éditeur de « L'Asinaeum ». « Il n'y a pas d'endroit où je me sente autant chez moi. »
Sur ce, le savant Écossais boutonna son manteau et s'en alla.
« Comme le monde est méchant ! » dit Mme Lobkins, après une pause, « surtout si une femme tient un débit de boissons un peu à la mode ! Quand Judith est morte, Joe, le marchand de viande pour chiens, a dit que j'y gagnais, et qu'elle m'avait laissé un trésor pour élever le petit. On pourrait croire qu'un trépas rend un homme plus riche... et pourquoi donc ? Parce que tout le monde trépasse ! Je n'ai eu qu'une montre et dix guinées quand Judy est morte, et c'est tout juste si ça a payé l'enterrement. »
« Vous oubliez les deux guinées que je vous ai données pour la vieille boîte de chiffons... sacré trésor que j'ai trouvé là ! » dit Dummie, avec une espièglerie servile.
« Oui », s'écria la dame en riant, « je m'imagine que vous n'étiez pas content de l'affaire. Je pensais que vous étiez un trop vieux marchand de chiffons pour être si généreux de votre argent ; quoi qu'il en soit, je suppose que c'est le jupon de clinquant qui vous a attiré ! »
« Comme il en a attiré bien d'autres plus avisés que moi », répondit Dummie, qui ajoutait à ses diverses professions secrètes celle, ostensible, de marchand de chiffons et de revendeur de verre cassé.
Le souvenir de sa bonne affaire avec la boîte de chiffons ouvrit le cœur de notre aubergiste.
« Bois, Dummie », dit-elle, de bonne humeur, « bois ; je dédaigne de compter la boisson à un ami. »
Dummie exprima sa gratitude, remplit son verre, et l'hospitalière matrone, vidant les cendres mourantes de sa pipe, poursuivit ainsi :
« Vous voyez, Dummie, bien que je batte souvent le garçon, je l'aime comme si j'étais sa vraie mère... je veux faire de lui un honneur pour son pays, et une exception dans ma famille ! »
« Qui ont tous montré leurs dents à la salle des chirurgiens ! » ajouta le métaphorique Dummie.
« Vrai ! » dit la dame ; « ils sont morts en braves, et je n'en ai pas honte. Mais je dois un devoir à la mère de Paul, et je veux que Paul vive longtemps. Je voudrais l'envoyer à l'école, mais vous savez bien que les garçons ne font que se corrompre entre eux. Et donc, j'aimerais trouver quelque homme décent, comme précepteur, pour enseigner au gamin le latin et la vertu ! »
« Mes yeux ! » s'écria Dummie, atterré par la grandeur de ce désir.
« Le garçon est assez dégourdi, et il aime la lecture », continua la dame ; « mais je ne pense pas que les livres qui lui tombent sous la main lui apprendront le moyen de vieillir. »
« Et comment en est-il venu à lire, de toute façon ? »
« Ranting Rob, le comédien ambulant, lui a appris ses lettres et a dit qu'il avait beaucoup de génie. »
« Et pourquoi Ranting Rob ne pourrait-il pas apprendre au garçon le latin et la vertu ? »
« Parce que Ranting Rob, pauvre diable, a été déporté pour avoir fait un coup ! » répondit la dame, avec découragement.
Il y eut un long silence, rompu par M. Dummie. Se frappant la cuisse avec la véhémence gestuelle d'un Ugo Foscolo, ce gentleman s'exclama :
« J'ai trouvé ! J'ai pensé à un précepteur pour le petit Paul ! »
« Qui donc ? Vous me faites peur ; vous n'avez aucune pitié pour mes nerfs », dit la dame, d'un ton irritable.
« Eh bien, c'est le monsieur qui écrit », dit Dummie, en posant son doigt sur son nez, « le monsieur qui vous a payé si largement ! »
« Quoi ! Le gentleman écossais ? »
« Le même ! » répondit Dummie.
La dame se tourna dans son fauteuil et remplit sa pipe. Il était évident, à son attitude, que la suggestion de M. Dunnaker avait fait impression sur elle. Mais elle voyait deux doutes quant à sa faisabilité : l'un, à savoir si le gentleman proposé serait à la hauteur de la tâche ; l'autre, s'il serait disposé à l'entreprendre.
Au milieu de ses méditations sur ce sujet, la dame fut interrompue par l'arrivée de certains clients réclamant son hospitalité ; et Dummie prenant congé peu après, le suspense de l'esprit de Mme Lobkins concernant l'éducation du petit Paul demeura, tout le reste du jour et de la nuit, totalement irrésolu.
CHAPITRE III.
J'avoue que je suis envieux du plaisir que vous aurez à vous trouver plus savant que les autres garçons, même ceux qui sont plus âgés que vous. Quel honneur cela vous fera ! Quelles distinctions, quels applaudissements suivront partout où vous irez ! --LORD CHESTERFIELD : Lettres à son fils.
L'exemple, mon garçon, l'exemple vaut mille préceptes. --MAXIMILIAN SOLEMN.
Tarpéia fut écrasée sous le poids des ornements. Le langage du vulgaire est une sorte de Tarpéia. Nous l'avons donc déchargé d'autant de joyaux que nous avons pu, et dans la scène précédente, nous l'avons présenté au regard de nos lecteurs simplex munditiis. Néanmoins, nous pourrions timidement imaginer quelques êtres plus délicats du sexe faible quelque peu mécontents du ton du dialogue que nous avons donné, si nous ne nous souvenions combien ils sont ravis des barbarismes provinciaux du royaume frère, chaque fois qu'ils les rencontrent déversés sur les pages de quelque conteur écossais. Comme, malheureusement pour le genre humain, le broad scotch n'est pas encore la langue universelle de l'Europe, nous supposons que nos compatriotes ne seront pas beaucoup plus étrangers au dialecte de leurs propres classes inférieures qu'à celui qui exhale des mélodies nasales sur le paradis du Nord.
C'était le lendemain, à l'heure du crépuscule, quand Mme Margery Lobkins, après un tête-à-tête satisfaisant avec M. MacGrawler, eut le bonheur de penser qu'elle avait trouvé un précepteur pour le petit Paul. Le critique lui ayant récité une part considérable de Propria quæ Maribus, la bonne dame n'eut plus de doute sur ses capacités à enseigner ; et d'un autre côté, lorsque Mme Lobkins entama le sujet de la rémunération, l'Écossais se déclara parfaitement disposé à enseigner tout ce que le plus exigeant des tuteurs pourrait requérir. Il fut finalement convenu que Paul fréquenterait M. MacGrawler deux heures par jour ; que M. MacGrawler aurait droit à un confort matériel de nourriture et de boisson tel que le Mug pouvait en offrir, et, en outre, à une allocation hebdomadaire de deux shillings et six pence, — les shillings pour l'instruction dans les classiques, et les six pence pour toutes les autres humanités ; ou, comme l'exprimait Mme Lobkins, « deux bobs pour le latin, et six pence pour la vertu ».
Que ton esprit, doux lecteur, ne nous censure pas pour une déviation de la probabilité en faisant d'un si excellent et si savant gentleman que M. Peter MacGrawler l'hôte familier de la dame du Mug. Premièrement, tu dois savoir que notre histoire est située dans une période antérieure à la nôtre, et dans laquelle les vieilles plaisanteries sur la condition de l'auteur et du critique avaient leur fondement dans la vérité ; deuxièmement, tu dois savoir que par une curieuse concaténation de circonstances, ni huissier ni homme d'huissier ne fut jamais vu dans les quatre murs de Mme Margery Lobkins ; troisièmement, le Mug était plus proche que toute autre maison de fréquentation publique de la demeure du critique ; quatrièmement, il offrait un excellent porter ; et cinquièmement, ô lecteur, tu fais à Mme Margery Lobkins un tort grave si tu supposes que sa porte n'était ouverte qu'à ces gens mercuriels affligés de la curiosité morbide de fouiller dans les mystères des poches de leurs voisins, — d'autres visiteurs, de bonne réputation, n'étaient pas rarement les bénéficiaires de l'hospitalité de la bonne matrone ; bien qu'il faille avouer qu'ils occupaient généralement la salle privée plutôt que la salle publique. Et sixièmement, doux lecteur (nous regrettons d'être si prolixes), nous voudrions juste te suggérer que M. MacGrawler était l'un de ces sages à l'esprit vaste qui, occupés à contempler la morale à grande échelle, ne gaspillent pas leur intelligence par une vile attention aux détails minutieux. De sorte que si un descendant de Langfanger croisait parfois le vénérable Écossais lors de sa visite au Mug, l'apparition ne révoltait pas tant ce moraliste bienveillant que, sans l'indication ci-dessus, ton ignorance pourrait te conduire à l'imaginer.
On dit qu'Athénodore le Stoïcien contribua grandement par sa conversation à amender les défauts d'Auguste, et à effectuer le changement visible chez cet homme fortuné après son accession à l'empire romain. Si cela est vrai, cela peut jeter une lumière nouvelle sur le caractère d'Auguste, et au lieu d'être un hypocrite, il était peut-être un converti. Il est certain qu'il y a peu de vices qui ne puissent être vaincus par la sagesse ; et pourtant, mélancolique à relater, les instructions de Peter MacGrawler ne produisirent qu'une maigre amélioration dans les habitudes du jeune Paul. Cet ingénieux jouvenceau avait, nous l'avons déjà vu, sous la tutelle de Ranting Bob, maîtrisé l'art de lire, — non, il pouvait même construire et lier ensemble certains curieux crochets, que lui-même et Mme Lobkins avaient coutume d'appeler gracieusement « écriture ». Jusque-là, donc, la voie de MacGrawler était aplanie et préparée.
Mais, malheureusement, tous les enseignants expérimentés admettent que la difficulté principale n'est pas d'apprendre, mais de désapprendre ; et l'esprit de Paul était déjà occupé par un grand nombre de miscellanées hétérogènes qui résistaient vigoureusement à l'entrée du latin ou de la vertu. Rien ne pouvait le sevrer d'une affection inquiétante pour l'histoire de Richard Turpin ; c'était pour lui ce que, a-t-on dit, les auteurs grecs devraient être pour l'académicien, — une étude le jour, et un rêve la nuit. Il était assez docile pendant les leçons, et parfois même trop rapide en conception pour la marche majestueuse de l'intellect de M. MacGrawler. Mais il arrivait assez souvent que lorsque ce gentleman tentait de se lever, il se retrouvait, comme la Dame dans « Comus », adhérant à —
« Un siège venimeux enduit de gommes d'une chaleur glutineuse » ;
ou ses jambes avaient été secrètement unies sous la table, et le lien ne pouvait être rompu sans renverser les puissances supérieures. Ces petites machinations sportives, et bien d'autres, avec lesquelles Paul avait coutume de soulager la monotonie de la littérature, allaient loin à dégoûter le savant critique de son entreprise. Mais « le ruban » et le trésor de Mme Lobkins aplanissaient, pour ainsi dire, les soies irritées de son esprit, et il poursuivait ses travaux avec cette réflexion philosophique : « Pourquoi m'en faire ? Si un élève réussit, c'est clairement au crédit de son maître ; sinon, au désavantage de lui-même. » Bien sûr, une suggestion similaire ne s'imposa jamais à l'esprit du Dr Keate. À Eton, l'âme même de l'honnête directeur est consumée par son zèle pour le bien-être des petits messieurs en cravates rigides.
Mais pour Paul, qui était prédestiné à jouir d'un certain quantum de connaissances, des circonstances arrivèrent, au commencement de la deuxième année de son apprentissage, qui accélérèrent prodigieusement la progression de sa carrière scolaire.
À l'appartement de MacGrawler, Paul rencontra un matin M. Augustus Tomlinson, un jeune homme plein de promesses, qui poursuivait la paisible occupation de consigner dans un journal de premier plan des « Meurtres horribles », des « Melons énormes » et des « Circonstances remarquables ». Ce gentleman, ayant l'avantage de quelques années d'ancienneté sur Paul, fut lent à détendre sa dignité ; mais observant enfin l'attention avide et respectueuse avec laquelle le jouvenceau écoutait un récit très véridique de cinq hommes inhumainement assassinés dans la cathédrale de Canterbury par le révérend Zedekiah Fooks Barnacle, il fut touché par l'impression qu'il avait créée, et secouant Paul gracieusement par la main, il lui dit qu'il y avait beaucoup de finesse naturelle dans son visage, et que M. Augustus Tomlinson ne doutait pas qu'il (Paul) puisse avoir l'honneur d'être lui-même assassiné un de ces jours. « Vous me comprenez », continua M. Augustus, « je veux dire assassiné en effigie, assassiné dans le texte, alors que vous-même, inconscient de la circonstance, jouissez tranquillement de ce que vous imaginez être votre existence. Nous ne tuons jamais les gens ordinaires, — à vrai dire, notre principale rancœur est contre l'Église ; nous détruisons les évêques en gros. Parfois, en effet, nous éliminons un avocat de premier plan ou deux, et exprimons l'angoisse des avocats stagiaires devant une perte si destructive pour leurs intérêts. Mais ce n'est qu'un coup isolé, et l'avocat occis survit souvent pour devenir Procureur général, renoncer aux principes whigs et poursuivre la presse même qui l'a détruit. Les évêques sont notre nourriture appropriée ; nous les envoyons au ciel sur une sorte de griffon volant, dont le dos est une apoplexie, et les ailes sont des bouffées. L'évêque de ---, que nous avons expédié de cette manière l'autre jour, étant un personnage assez facétieux, nous a écrit pour nous en remontrer, observant que bien que le ciel fût une très bonne traduction pour un évêque, il préférait dans de tels cas « l'original à la traduction ». Comme nous assassinons les évêques, il existe une autre classe de personnes que nous affligeons seulement de maladies léthifères. Cette dernière tribu consiste en Sa Majesté et les ministres de Sa Majesté. Chaque fois que nous ne pouvons abuser de leurs mesures, nous nous attaquons toujours à leur santé. Le roi fait-il passer une loi populaire, nous insinuons immédiatement que sa constitution est à bout de forces. Le ministre agit-il comme un homme sensé, nous observons instantanément, avec grand regret, que son teint est remarquablement pâle. Il y a un avantage manifeste à rendre les gens malades au lieu de les détruire absolument : le public peut nous contredire platement dans un cas, mais jamais dans l'autre ; il est facile de prouver qu'un homme est vivant, mais absolument impossible de prouver qu'il est en bonne santé. Qu'importe si quelque journal adverse prend les armes en sa faveur, et affirme que la victime de toutes les plaintes de Pandore, que nous envoyons chancelant à la tombe, passe la moitié de la journée à fréquenter une « compagnie distinguée » lors d'une partie de chasse, et l'autre moitié à surpasser cette même « compagnie distinguée » après le dîner ? Qu'importe si l'individu affligé lui-même nous écrit qu'il ne s'est jamais mieux porté de sa vie ? Nous n'avons qu'à secouer mystérieusement la tête et observer que contredire n'est pas prouver, qu'il est peu probable que notre autorité ait été trompée, et (nous sommes très friands de comparaison historique), prier nos lecteurs de se souvenir que lorsque le cardinal de Richelieu était mourant, rien ne l'énervait autant que l'insinuation qu'il était malade. En bref, si Horace a raison, nous sommes les princes mêmes des poètes ; car j'ose dire, M. MacGrawler, que vous, — et vous aussi, mon petit monsieur, vous vous souvenez parfaitement des paroles du sage Romain :
« Ille per extentum funem mihi posse videtur Ire poeta, meum qui pectus inaniter angit, Irritat, mulcet, falsis terroribus implet. »
Ayant prononcé cette citation avec une satisfaction de soi considérable, et ayant par là complété entièrement sa conquête sur Paul, M. Augustus Tomlinson, se tournant vers MacGrawler, conclut ses affaires avec ce gentleman, — qui étaient d'ordre littéraire, à savoir une composition commune contre un homme qui, ayant moins de vingt-cinq ans, et étant trop pauvre pour donner des dîners, avait eu l'audace d'écrire un poème sacré. Les critiques furent extrêmement amers à ce sujet ; et ayant fort peu à dire contre le poème, les journaux de la Cour traitèrent l'auteur de « fat », et les libéraux de « fils de pantalon ! »
Il y avait une aisance, un esprit, une vie chez M. Augustus Tomlinson, qui captivèrent les sens de notre jeune héros ; puis, il était aussi extrêmement élégamment vêtu, — portait des talons rouges et une bourse, — avait ce qui semblait à Paul tout l'air d'un « homme à la mode » ; et, surtout, il déclamait le latin avec une grâce remarquable !
Quelques jours plus tard, MacGrawler envoya notre héros au logement de M. Tomlinson, avec sa part de l'abus commun sur le poète.
La révérence de Paul pour M. Augustus Tomlinson fut doublée par la vue de sa demeure. Il le trouva installé dans une partie polie de la ville, dans un salon très pimpant, dont le contenu manifestait le génie universel de l'habitant. Il nous a été objecté, par un critique des plus perspicaces, que nous sommes adonnés au portrait de « génies universels ». Nous plaidons Non Coupable dans les cas précédents ; nous admettons la douce accusation dans le cas de M. Augustus Tomlinson. Au-dessus de sa cheminée étaient disposés des gants de boxe et des fleurets ; sur sa table gisaient un cremona et un flageolet. D'un côté du mur se trouvaient des étagères contenant le Covent Garden Magazine, Burn's Justice, un Horace de poche, un Livre de prières, Excerpta ex Tacito, un volume de pièces de théâtre, La Philosophie rendue facile, et une Clé de toute connaissance. De plus, il y avait sur une autre table une cravache et un fouet d'attelage et une paire d'éperons, et trois guinées, avec une petite montagne d'argent en vrac. M. Augustus était un jeune homme grand et blond, au teint tacheté de rousseur, aux yeux verts et aux paupières rouges, à la bouche souriante, un peu prognathe, au nez pointu, et à la paire d'oreilles prodigieusement large. Il était vêtu d'une robe de chambre en damas vert ; et il reçut le tendre Paul très gracieusement.
Il y avait quelque chose de très engageant chez notre héros. Il était non seulement beau et franc d'aspect, mais il avait cette apparence de vivacité et d'intellect qui appartient à un voyou en embryon. M. Augustus Tomlinson professa la plus grande considération pour lui, — lui demanda s'il savait boxer, lui fit enfiler une paire de gants, et le renversa très condescendantement trois fois de suite. Ensuite, il lui joua, tant sur son flageolet que sur son cremona, quelques-uns des airs les plus à la mode. De plus, il lui chanta une petite chanson de sa composition. Il prit ensuite la cravache, écarta une mouche du mur opposé, et se jetant (naturellement fatigué de ses nombreuses exertions) sur son sofa, observa, d'un ton négligent, que lui et son ami Lord Dunshunner étaient universellement estimés comme les meilleurs cochers de la métropole. « Je », dit M. Augustus, « suis le meilleur sur la route ; mais mon lord est un diable pour prendre un virage. »
Paul, qui avait jusqu'ici vécu une vie trop peu sophistiquée pour être conscient de l'importance qu'un lord aurait naturellement aux yeux de M. Augustus Tomlinson, ne fut pas autant frappé par la grandeur de la relation que le meurtrier des journaux l'avait espéré. Il observa simplement, pour faire un compliment, que M. Augustus et son compagnon semblaient être des « rouleurs ».
Un peu mécontent de cette remarque métaphorique, — car on peut observer que « rouleur » est, parmi les érudits en la matière, l'expression habituelle pour « un voleur élégant », — l'universel Augustus prit cette liberté à laquelle, par son âge et sa position, si supérieurs à ceux de Paul, il s'imaginait avoir droit, et réprimanda doucement notre héros pour son usage indiscriminé d'expressions d'argot.
« Un garçon de votre trempe », dit-il — « car je vois à votre regard que vous êtes intelligent — devrait avoir honte d'utiliser des expressions aussi vulgaires. Ayez un esprit plus noble, une ambition plus haute, Paul, que celle qui distingue les petits garnements de la rue. Sachez que, dans ce pays, le génie et l'érudition l'emportent sur tout ; et si vous vous conduisez comme il faut, vous pourriez, un jour ou l'autre, occuper une place aussi élevée que la mienne dans le monde. »
À ce discours, Paul jeta un regard mélancolique autour du salon élégant et songea combien il serait beau d'être le seigneur d'un tel domaine, avec, en prime, les accessoires de flageolet et de violon, les gants de boxe, les livres, le fouet à chasser les mouches, trois guinées, le petit tas d'argent, et la réputation — partagée seulement avec Lord Dunshunner — d'être le meilleur cocher de Londres.
« Oui », poursuivit Tomlinson, avec une fierté consciente, « je dois mon ascension à moi-même. Le savoir vaut mieux que les maisons et les terres. 'Doctrina sed vim', etc. Vous savez ce que dit le vieux Horace ? Eh bien, monsieur, vous ne le croiriez pas ; mais c'est moi qui ai tué Sa Majesté le Roi de Sardaigne dans le journal d'hier. Rien n'est trop ardu pour le génie. Travaillez dur, mon garçon, et vous pourrez rivaliser (car la chose, bien que difficile, n'est peut-être pas impossible) avec Augustus Tomlinson ! »
À la fin de cette harangue, un coup frappé à la porte se faisant entendre, Paul prit congé et rencontra dans le vestibule une personne de belle allure, vêtue selon le dernier cri de la mode, et portant une paire de boucles prodigieusement larges à ses chaussures. Paul regarda, et son cœur se gonfla. « Je pourrai rivaliser », pensa-t-il, — « c'étaient ses propres mots, — je pourrai rivaliser (car la chose, bien que difficile, n'est pas impossible) avec Augustus Tomlinson ! » Absorbé par ses méditations, il rentra silencieusement chez lui. Le lendemain, les mémoires du grand Turpin furent livrés aux flammes, et il fut remarquable que, désormais, Paul observât une propriété de langage plus choisie, qu'il adoptât un air de dignité plus raffiné, et qu'il accordât considérablement plus d'attention qu'auparavant aux leçons de M. Peter MacGrawler. Bien qu'il faille admettre que les progrès de notre jeune héros dans les langues savantes n'aient pas été étonnants, une passion précoce pour la lecture, se renforçant de plus en plus par l'application, finit par le récompenser d'une connaissance tolérable de la langue maternelle. Nous devons cependant ajouter que ses études favorites et les plus chéries n'étaient guère de nature à être vivement recommandées par un précepteur prudent. Elles se situaient principalement parmi les romans, les pièces de théâtre et la poésie — cette dernière, à laquelle il s'adonna au point de devenir lui-même un peu poète. Néanmoins, ces occupations littéraires, pour infructueuses qu'elles parussent, donnèrent à ses goûts un certain raffinement qu'ils n'auraient probablement pas acquis autrement au Mug ; et tandis qu'elles éveillaient son ambition de découvrir la vie joyeuse qu'elles décrivaient, elles imprimaient à son tempérament un ton d'entreprise et de générosité insouciante qui contribua peut-être grandement à contrecarrer ces mauvaises influences vers les petits vices auxquels les exemples qui l'entouraient avaient dû exposer sa tendre jeunesse. Mais, hélas ! une grande déception vint entraver l'espoir qu'avait Paul de trouver aide et camaraderie dans ses travaux littéraires. Un beau matin, M. Augustus Tomlinson disparut, laissant dire à ses nombreux amis qu'il allait accepter une situation lucrative dans le nord de l'Angleterre. Nonobstant le choc que cela causa au cœur affectueux et à l'âme ambitieuse de notre ami Paul, cela n'abattit pas son ardeur dans ce domaine de la science que l'absent distingué semblait avoir cultivé avec tant de succès. Peu à peu, il se rendit maître (outre les richesses littéraires auxquelles nous avons fait allusion) de tout ce qu'il était au pouvoir du sage et profond Peter MacGrawler de lui transmettre ; et à l'âge de seize ans, il commença (oh, la présomption de la jeunesse !) à se croire plus savant que son maître.
CHAPITRE IV.
Il était devenu maintenant un jeune homme extrêmement à la mode, et aussi répandu dans la société que le plus exigeant des avides de célébrité londonienne pourrait le désirer. Il était, bien entendu, membre des clubs, etc. Il appartenait, en somme, à ce milieu tant décrit devant lequel tous les petits beaux s'effacent, ou au sein duquel ils finissent par obtenir un grade subalterne, au prix d'une part appropriée de leur fortune. — Almack's Revisited.
Par l'âme du grand Malebranche, qui fit une « Recherche de la vérité » et découvrit tout ce qui est beau, sauf ce qu'il cherchait — par l'âme du grand Malebranche, que l'évêque Berkeley trouva souffrant d'une inflammation des poumons et, très obligeamment, parla jusqu'à ce que mort s'ensuive (un exemple de facultés conversationnelles digne de l'émulation envieuse de tous les grands métaphysiciens et débatteurs) — par l'âme de cet homme illustre, il est stupéfiant pour nous de voir combien de vérités sont brisées en petits fragments et éparpillées ici et là à travers le monde. Quel magnifique musée un homme pourrait constituer avec ces précieux minéraux, s'il voulait seulement sortir avec son panier sous le bras et les yeux bien ouverts ! Nous avons nous-mêmes ramassé, ce jour même, un petit morceau de vérité avec lequel nous nous proposons d'expliquer à toi, chère lectrice, un tour sinistre dans la fortune de Paul.
« Partout », dit un sage vivant, « où vous voyez de la dignité, vous pouvez être certain qu'il faut des dépenses pour la soutenir. » Il en allait ainsi pour Paul. Un jeune gentilhomme qui était l'héritier présomptif du Mug, et qui jouissait d'une belle prestance alliée à un esprit cultivé, était nécessairement d'un certain rang social, et un objet de respect aux yeux des mères manœuvrières des environs de Thames Court. Nombreuses furent les parties de plaisir à Deptford et Greenwich auxquelles Paul se trouva contraint d'assister ; et nous n'avons pas besoin de renvoyer nos lecteurs aux romans sur la vie mondaine pour leur apprendre que, dans la bonne société, les messieurs paient toujours pour les dames ! Et ce n'était là qu'une partie des dépenses auxquelles ses espérances l'exposaient. Un gentilhomme pouvait difficilement assister à ces élégantes festivités sans accorder quelque petite attention à sa tenue ; et un tailleur à la mode joue le diable avec l'allocation annuelle d'un homme.
Nous qui résidons, sachez-le, lecteur, dans Little Brittany, nous ne sommes pas très familiers avec les manières des classes supérieures de St. James's. Mais il existait un vice majeur parmi les gens élégants autour de Thames Court qui, nous n'en doutons pas, n'existe nulle part ailleurs — à savoir que ces gens élégants étaient toujours dans l'angoisse de paraître plus élégants qu'ils ne l'étaient ; et plus un monsieur ou une dame se donnait des airs, plus ils devenaient importants. Joe, le marchand de viande de chien, avait, il est vrai, accédé à la société uniquement grâce à son don pour dire des choses impertinentes à tout le monde ; et les exclusifs les plus chics du lieu, qui visitaient rarement quelqu'un là où il n'y avait pas de théière en argent, avaient coutume de penser que Joe avait beaucoup de répondant parce qu'il poussait sa charrette la tête haute, et qu'un jour il refusa carrément le salut au bedeau de la paroisse.
Or, ce désir d'être si extrêmement élégant rendait la société autour de Thames Court non seulement désagréable, mais coûteuse. Chacun rivalisait avec son voisin ; et comme l'esprit de compétition est particulièrement fort dans les cœurs juvéniles, nous pouvons difficilement nous étonner que cela ait conduit Paul à bien des extravagances. Le mal de tous les cercles qui se prétendent sélects est le jeu fort ; et la raison en est évidente : les personnes qui ont le pouvoir d'accorder à un autre un avantage qu'il convoite préféreraient le vendre plutôt que de le donner ; et Paul, gagnant peu à peu en popularité et en « ton », se trouva, malgré son éducation classique, incapable de faire le poids face aux messieurs accomplis, ou plutôt en voie d'accomplissement, avec qui il commença à fréquenter. Sa première admission dans la coterie sélecte de ces hommes du monde se fit chez Bachelor Bill, une personne de grande notoriété parmi cette portion de l'élite qui se qualifie emphatiquement de « Flash ». Cependant, comme c'est notre intention rigide dans cet ouvrage de ne dépeindre en détail aucun personnage épisodique, nous ne pouvons offrir à nos lecteurs qu'une esquisse légère et rapide de Bachelor Bill.
Ce personnage était d'extraction devonienne. Sa mère avait tenu le débit de boissons le plus agréable de la ville, et à sa mort, Bill succéda à ses biens et à sa popularité. Toutes les jeunes filles du quartier de Fiddler's Row, où il résidait, lui jetaient leur dévolu : tous les filous ou voleurs de grands chemins les plus à la mode cherchaient à l'intégrer à leur cercle ; et la plus belle « blowen » de Londres aurait donné ses oreilles à tout moment pour un mot d'amour de Bachelor Bill. Mais Bill était un homme prudent et à l'esprit clairvoyant, d'un tempérament remarquablement circonspect. Il évitait le mariage et l'amitié ; à savoir, il n'était ni pillé ni cocufié. C'était un grand gaillard aristocratique, d'une allure diablement soignée, et très galant, d'une manière honnête, avec les « blowens ». Comme la plupart des célibataires, étant très porté sur la dépense, il leur offrait force « festins » et, de temps à autre, un bal très agréable. Son « bingo » [eau-de-vie] était irréprochable ; et quant à son « stark-naked » [gin], il était considéré comme la chose la plus brillante de la nature. En très peu de temps, par ses bombances et son célibat — car les hommes seuls atteignent toujours l'apex du haut ton plus facilement que les mariés — il devint le miroir de la mode ; et nombreux étaient les apprentis guindés, même dans le quartier ouest de la ville, qui se retournaient en admiration devant Bachelor Bill, lorsque, le dimanche après-midi, il conduisait sa voiture décapotable vers sa petite maison douillette aux confins de Turnham Green. Le bonheur de Bill n'était cependant pas totalement sans alliage. Les dames de plaisir sont toujours si excessivement en colère lorsqu'un homme ne leur fait pas la cour, qu'il n'y a rien qu'elles ne diraient contre lui ; et les honnêtes matrones des environs de Fiddler's Row répandirent toutes sortes de rapports infondés contre le pauvre Bachelor Bill. Peu à peu, cependant — car, comme Tacite l'a dit, sans doute avec un œil prophétique sur Bachelor Bill, « la vérité gagne à être attendue » — ces rapports commencèrent à s'éteindre insensiblement ; et Bill approchant maintenant des confins de l'âge mûr, ses amis décrétèrent confortablement pour lui qu'il resterait Bachelor Bill toute sa vie. Pour le reste, c'était un excellent compagnon — il donnait ses restes aux pauvres, professait une tournure d'esprit libérale, et dans toutes les querelles entre les « blowens » (vos « blowens » de haut vol sont une espèce querelleuse !) prenait toujours le parti du plus faible. Bien que Bill affectât d'être très sélect dans ses fréquentations, il n'oubliait jamais ses vieux amis ; et Mme Margery Lobkins ayant été très bonne pour lui lorsqu'il était un petit garçon en veste de squelette, il lui envoyait invariablement une carte pour ses soirées. La bonne dame, cependant, n'avait pas déserté son coin de cheminée ces dernières années. En vérité, le tumulte de la vie mondaine était trop fort pour ses nerfs ; et l'invitation était devenue une forme coutumière dont on n'attendait pas l'exécution, mais qui n'en était pas moins régulièrement utilisée pour autant. Comme Paul avait maintenant atteint sa seizième année et qu'il était un beau et fringant garçon, la dame pensa qu'il ferait un excellent représentant de la maîtresse du Mug ; et que, pour son protégé, un bal chez Bill ne serait pas un mauvais commencement de la « Vie à Londres ». En conséquence, elle fit part au Bachelor d'un vœu en ce sens ; et Paul reçut l'invitation suivante de la part de Bill :
« M. William Duke donne un bal et un festin, tranquillement, lundi prochain, et espère que M. Paul Lobkins sera de la fête. N. B. Les messieurs sont priés de venir en escarpins. »
Lorsque Paul entra, il trouva Bachelor Bill menant le bal au son de « Drops of Brandy », avec une jeune dame envers qui, parce qu'elle avait été actrice ambulante, les Dames Patronnesses de Fiddler's Row avaient jugé bon de se comporter avec une civilité très cavalière. Le brave Bachelor n'avait aucune notion, comme il l'exprimait, de tels caprices, et il fit circuler parmi les plus chics des « blowens » qu'il attendait de toutes celles qui dansaient chez lui qu'elles se comportent de manière décente et polie envers la jeune Mme Dot. Cette intimation, transmise aux dames avec toute la politesse insinuante pour laquelle Bachelor Bill était si remarquable, produisit un effet notable ; et Mme Dot, étant maintenant menée par le fringant Bachelor, fut accablée de civilités le reste de la soirée.
Lorsque la danse fut terminée, Bill serra très poliment la main de Paul et saisit une occasion opportune pour le présenter à certains des « personnages notoires » de la ville. Parmi ceux-ci se trouvaient l'élégant M. Allfair, l'insinuant Henry Finish, le joyeux Jack Hookey, le malin Charles Trywit, et divers autres également notés pour leur habileté à vivre largement de leur propre esprit et des biens personnels d'autrui. À vrai dire, Paul, qui était à cette époque un honnête garçon, fut moins charmé qu'il ne l'avait anticipé par la conversation de ces chevaliers d'industrie. Il fut plus séduit par les remarques ingénieuses bien qu'autosuffisantes d'un monsieur doté d'une chevelure remarquablement belle, et que nous voudrions, plus impressionnamment que les autres, présenter à notre lecteur sous l'appellation de M. Edward Pepper, généralement appelé Long Ned. Comme ce digne personnage était destiné plus tard à être un intime associé de Paul, notre raison principale d'assister au bal de Bachelor Bill est de noter, comme l'importance de l'événement le mérite, l'époque du commencement de leur connaissance.
Long Ned et Paul se trouvèrent assis l'un à côté de l'autre au souper, et ils conversèrent si amicalement que Paul, dans l'hospitalité de son cœur, exprima l'espoir de voir M. Pepper au Mug !
« Mug… Mug ! » répéta Pepper, fermant à demi les yeux, avec l'air d'un dandy sur le point d'être impertinent ; « ah, le nom d'une chapelle, n'est-ce pas ? Il y a une secte appelée les Muggletoniens, je crois ? »
« Quant à cela », dit Paul, rougissant à cette insinuation contre le Mug, « Mme Lobkins n'a pas plus de religion que ses supérieurs ; mais le Mug est une très excellente maison, fréquentée par la meilleure compagnie possible. »
« Je n'en doute pas ! » dit Ned. « Souvenez-vous maintenant que j'y suis allé une fois, et j'y ai vu un certain Dummie Dunnaker — n'est-ce pas ce nom ? Je me souviens qu'il y a quelques années, quand j'ai fait mes débuts, Dummie et moi avons eu une aventure ensemble ; à vrai dire, ce n'est pas le genre de chose que je ferais aujourd'hui. Mais — croiriez-vous, M. Paul ? — ce pitoyable individu a été tout à fait impoli envers moi la seule fois où je l'ai revu depuis ; c'est-à-dire la seule fois où je suis entré au Mug. Je n'ai que faire de telles manières chez un marchand — un marchand de chiffons ! Ces types commerciaux deviennent tout à fait insupportables. »
« Vous me surprenez », dit Paul. « Le pauvre Dummie est le dernier homme à être impoli ; c'est une créature aussi civile qu'il en ait jamais existé. »
« Ou qui ait jamais vendu un chiffon », dit Ned. « Possible ! Je ne doute pas le moins du monde de ses qualités aimables. Passez le « bingo », mon bon ami. Cette danse est une chose stupide ! »
« Diablement stupide ! » fit écho Harry Finish, à travers la table. « Si nous nous rendions à Fish Lane, et faisions cliqueter l'ivoire ! Qu'en dites-vous, M. Lobkins ? »
Craignant le « rire sévère du ton, que le fier philosophe peut à peine mépriser », et n'étant pas très porté sur la danse, Paul acquiesça à la proposition ; et un petit groupe, composé de Harry Finish, Allfair, Long Ned et M. Hookey, se rendit à Fish Lane, où se trouvait un club, célèbre parmi les hommes qui vivent de leur intelligence, où le « lush » (boisson) et le « baccy » (tabac) étaient gracieusement offerts de la manière la plus magnifique. Ici, la soirée s'écoula très agréablement, et Paul rentra chez lui sans un « brad » (sous) en poche.
À partir de ce moment, les visites de Paul à Fish Lane devinrent malheureusement régulières ; et en très peu de temps, nous avons le regret de le dire, Paul devint ce personnage distingué, un gentleman « aux trois manques » — « manque d'argent, manque de fonds de culotte, et manque de crédit ». Les deux seules personnes qu'il trouva disposées à l'accommoder d'un léger prêt, comme le disent les annonces signées X. Y., furent M. Dummie Dunnaker et M. Pepper, surnommé le Long. Ce dernier, cependant, tout en obligeant l'héritier du Mug, ne condescendit jamais à entrer dans ce lieu de villégiature notoire ; et le premier, chaque fois qu'il ouvrait bonnement sa bourse, le faisait avec une mise en garde cordiale de fuir la fréquentation de Long Ned — « un gars », disait Dummie, « aux mœurs très dangereuses, et nullement un associé convenable pour un jeune gentilhomme de caractère comme le petit Paul ! » Si pressante était cette mise en garde, et si particulièrement pointée sur Long Ned — bien que la compagnie de M. Allfair ou de M. Finish pût être dite tout aussi préjudiciable — qu'il est probable que cette fastidieuse raideur de manières que Lord Normanby observe à juste titre, dans l'un de ses excellents romans, fait tant d'ennemis dans le monde, et qui caractérisait parfois le comportement de Long Ned, spécialement envers les hommes de commerce, était une raison majeure pour laquelle Dummie était si vivement et si particulièrement conscient des immoralités de ce long gentleman. En même temps, nous devons observer que lorsque Paul, se rappelant ce que Pepper avait dit concernant son aventure précoce avec M. Dunnaker, le répéta au marchand, Dummie ne put cacher une certaine confusion, bien qu'il se contentât de remarquer, avec une sorte de rire, que cela ne valait pas la peine d'en parler ; et il apparut évident à Paul que quelque chose de désagréable pour l'homme aux chiffons, qui n'était pas partagé par l'inconscient Pepper, se cachait dans la réminiscence de leur connaissance passée. Quoi qu'il en soit, la circonstance glissa de l'attention de Paul l'instant d'après ; et il prêta, nous avons le regret de le dire, tout aussi peu d'attention aux mises en garde contre Ned dont Dummie le régalait.
Peut-être (car nous devons maintenant jeter un coup d'œil vers ses préoccupations domestiques) une grande cause qui poussait Paul vers Fish Lane était la vie inconfortable qu'il menait chez lui. Car bien que Mme Lobkins fût extrêmement friande de son protégé, elle était possédée, comme ses clients le remarquaient emphatiquement, « du caractère du diable » ; et sa grossièreté native n'ayant jamais été adoucie par ces images de la vie gaie qui avaient, dans maint roman et farce comique, raffiné le tempérament du romantique Paul, sa manière de déverser ses reproches maternels n'était certainement pas peu révoltante pour un garçon doté d'une certaine délicatesse de sentiment. En vérité, il lui arrivait souvent de quitter totalement sa maison et de tenter seul sa fortune, à la manière de l'ingénieux Gil Blas ou de l'entreprenant Roderick Random ; et cette idée, bien que conquise et reconquise, enflait et augmentait graduellement dans son cœur, tout comme enfle cette boule de poils trouvée dans l'estomac de quelque génisse souffrante après son trépas. Parmi ces projets d'entreprise, le lecteur remarquera plus tard qu'une vision précoce de la Grotte de la Forêt Verte, dans laquelle Turpin avait coutume, avec un ami, un jambon et une épouse, de se cacher, traversa son esprit. À cette époque, il n'inclinait peut-être pas vers le mode de vie pratiqué par le héros des routes ; mais il s'accrochait certainement avec non moins de tendresse à la notion de la grotte.
Le flux mélancolique de la vie de notre héros était maintenant, cependant, sur le point d'être détourné par un tour inattendu, et les pensées frustes de l'enfance sur le point d'éclater, « comme le palmier géant de Ghilan », en fruit d'une résolution virile.
Parmi les traits saillants de l'esprit de Mme Lobkins figurait un mépris souverain pour ceux qui échouent. L'imprudence et la malchance de Paul lui causaient autant de mépris que de compassion ; et lorsque, pour la troisième fois en une semaine, il se tint, avec un visage contrit et des poches vides, près du grand fauteuil de la dame, demandant un supplément, les marées de sa colère enflèrent jusqu'au débordement.
« Écoute-moi, mon petit gars », dit-elle — et afin de donner une dignité particulière à son aspect, elle mit, tandis qu'elle parlait, une énorme paire de lunettes d'étain — « si d'aventure tu te mets en tête que je vais subvenir à tes besoins vicieux, tu te trouveras bientôt planté dans le pétrin. Que je sois pendue si je te donne encore un liard. »
« Mais je dois une guinée à Long Ned », dit Paul ; « et Dummie Dunnaker m'a prêté trois couronnes. Il sied mal à votre héritier apparent, ma chère dame, de fuir ses dettes d'honneur. »
« Fadaises, ne va pas chercher à m'amadouer avec tes dettes et ton honneur », dit la dame, en colère. « Le grand Ned est aussi long des doigts qu'il l'est du dos ; puisse le diable l'emporter ! Et quant à Dummie Dunnaker, je m'étonne que toi, élevé comme un beau monsieur et gratifié de la meilleure des éducations, tu puisses songer à fréquenter de tels rustres. Je te le dis, Paul, tu feras bien de rompre avec eux, sur-le-champ, ou tu ne toucheras pas un sou de Peg Lobkins. » Cela dit, la vieille dame se tourna dans son fauteuil et se servit une pipe de tabac.
Paul fit deux fois le tour de la pièce et s'arrêta finalement devant le fauteuil de la dame. C'était un jeune homme plein d'ardeur ; et bien qu'il eût le cœur chaud et qu'il portât à Mme Lobkins une affection que ses soins et sa tendresse méritaient amplement, il était d'un tempérament brusque et son langage n'était pas toujours châtié. Il est vrai que son cœur se fendait par la suite chaque fois qu'il avait dit quelque chose pour contrarier Mme Lobkins, et il était toujours le premier à chercher une réconciliation ; mais les mots blessants engendrent un respect glacial, et le regret du passé n'est pas toujours efficace pour amender l'avenir. Paul, donc, gonflé par la vanité de son éducation distinguée et l'amitié du grand Ned (qui fréquentait Ranelagh et portait des bas en soie à coins d'argent), s'arrêta devant le fauteuil de Mme Lobkins et dit avec une grande solennité :
« Monsieur Pepper, madame, dit fort justement que je dois avoir de l'argent pour vivre comme un gentleman ; et puisque vous refusez de m'en donner, j'ai pris la résolution, avec tous mes remerciements pour vos faveurs passées, de me lancer dans le monde et de tenter ma fortune. »
Si Paul n'avait pas le tempérament onctueux et doux, Dame Margaret Lobkins, comme on a pu le voir, n'avait aucun avantage sur ce point. (Nous osons dire que le lecteur a remarqué que rien n'exaspère davantage les personnes dont on dépend qu'une volonté exprimée de rechercher son indépendance.) Fixant donc un instant le visage ouvert mais résolu de Paul, tandis que tout le sang de ses veines semblait se rassembler en un incendie écarlate sur ses joues qui s'empourpraient, Dame Lobkins dit :
« Par ma foi, Monsieur Fierté-en-haillons ! Tu vas tenter ta fortune, toi ? Voilà le résultat de l'éducation que je t'ai donnée, de t'avoir laissé manger le pain de l'oisiveté et de la charité, espèce de crapaud ! Prends ça et va au diable ! » Et, joignant le geste à la parole, le tuyau qu'elle avait retiré de sa bouche pour proférer sa douce réprimande siffla dans l'air, érafla la joue de Paul et termina sa carrière terrestre en entrant en contact violent avec l'œil droit de Dummie Dunnaker, qui entrait dans la pièce à cet instant précis.
Paul avait esquivé un moment pour éviter le projectile ; aussitôt après, il se tint parfaitement droit. Ses joues brûlaient, sa poitrine se gonflait ; et l'entrée de Dummie Dunnaker, devenu ainsi le témoin de l'affront qu'il venait de subir, fit bouillir son sang d'une colère plus profonde et d'une humiliation plus amère. Toutes ses résolutions de départ, toutes les paroles dures, les allusions grossières, les insultes concrètes qu'il avait reçues à tout moment, se bousculèrent en lui. Il lança un seul regard à la vieille femme, dont la rage commençait à retomber, et se tourna lentement et en silence vers la porte.
Il y a souvent quelque chose d'alarmant dans un événement simplement parce qu'il est ce à quoi l'on s'attend le moins. L'astucieuse Mme Lobkins, se souvenant du tempérament robuste et des passions ardentes de Paul, s'attendait à une explosion de rage, à une réplique véhémente ; et lorsqu'elle surprit d'un œil distrait son regard de départ et le vit se tourner si passivement et si muettement vers la porte, son cœur manqua de battre, elle se leva de son fauteuil et se dirigea vers lui. Malheureusement pour ses chances de réconciliation, elle avait ce jour-là bu plus copieusement que d'habitude ; et les signes d'ivresse visibles dans sa démarche incertaine, son œil sans expression, son regard vide, sa joue rubiconde, tout cela inspira à Paul des sentiments qui, sur le moment, transformèrent le ressentiment en quelque chose qui ressemblait fort à de l'aversion. Il s'élança loin d'elle, jusqu'au seuil.
« Où vas-tu, petit monstre ? » cria la dame. « Reviens ici et ne dis plus rien à ce sujet ; sois un brave type, laisse tomber tes voyous, et tu auras l'argent ! »
Mais Paul ne prêta aucune attention à cette invitation.
« Je ne mangerai plus le pain de l'oisiveté et de la charité », dit-il, maussade. « Adieu ; et si jamais je peux vous rembourser ce que je vous ai coûté, je le ferai. »
Il se détourna en parlant ; et la dame, s'enflammant de ressentiment face à sa réponse inconvenante à sa gentillesse, cria après lui et demanda à ce gentleman au teint sombre qui tient le bureau des incendies en bas de l'accompagner.
Gonflé de colère, d'orgueil, de honte et d'un sentiment à moitié joyeux d'indépendance retrouvée, Paul s'en alla, ne sachant où, la tête haute et les jambes se calant dans une démarche militaire de défi. Il n'était pas allé bien loin quand il entendit son nom prononcé derrière lui ; il se retourna et vit le visage affligé de Dummie Dunnaker.
Très inoffensivement, cet honorable personnage s'était employé, durant la dernière partie de la scène que nous avons décrite, à caresser son œil endolori et à murmurer des observations philosophiques sur le danger couru par tous ceux qui fréquentent des dames au tempérament colérique ; lorsque Mme Lobkins, se retournant après le départ de Paul et voyant la piteuse figure de ce Dummie Dunnaker, dont elle se souvenait que Paul avait mentionné le nom dans son discours initial, et qu'elle considérait donc, avec une confusion d'idées illogique, comme une partie prenante dans la dispute, épuisa sur lui toute cette rage dont elle avait besoin, pour son confort, de se débarrasser.
Elle saisit le petit homme par le collet — l'endroit le plus sensible chez les gentlemen dans une situation similaire vis-à-vis des aléas de la vie — et, lui assénant un coup qui atteignit son autre œil, jusqu'alors intact, cria :
« Je vais t'apprendre, espèce de suceur de sang, à vivre aux crochets de ceux qui ont des espérances ! Je vais t'apprendre à escroquer l'héritier du Mug, espèce de fantôme au visage de petit-lait et au teint de bougie suiffarde ! Quoi ! tu prêtes trois couronnes à mon Paul, alors que tu sais très bien que tu m'as dit que tu ne pouvais pas me payer une misérable pièce de six pence ? Oh, tu es un drôle de numéro, je te le garantis ; mais tu n'auras pas Margery Lobkins. Hors de ma vue, espèce de galeux ! Hors de ma vue ; et si jamais je remets les yeux sur toi, ou si jamais j'apprends que tu fais de mon Paul un pigeon, je te jure que je te tresserai un collier de chanvre, je te pendrai, espèce de chien, c'est ce que je ferai. Quoi ! tu me réponds, toi ? Oh, vipère, décampe et va-t'en ! »
C'est en vain que Dummie protesta de son innocence. Un violent coup de pied mit fin à toute discussion. Il vida les lieux du Mug ; et la patronne, revenant en chancelant vers son fauteuil, chercha une autre pipe et, comme tous les êtres imaginatifs quand le monde tourne mal pour eux, se consola de l'absence de réalités par les créations de la fumée.
Pendant ce temps, Dummie Dunnaker, grommelant et murmurant des pensées amères, rattrapa Paul et accusa ce jeune homme d'avoir été la cause des blessures qu'il venait de subir. Paul n'était pas, à ce moment-là, d'humeur à supporter patiemment les accusations. Il répondit très sèchement à M. Dunnaker ; et cet honorable individu, souffrant encore de ses ecchymoses, répliqua avec autant d'aigreur. Les mots devinrent virulents, et finalement Paul, désireux de clore la conférence, serra le poing et dit au redoutable Dummie qu'il allait « l'assommer ». Il y a quelque chose de particulièrement dur et stupéfiant dans ces trois monosyllabes, rudes, nerveux, robustes et têtus. Leur son seul vous fait serrer le poing si vous êtes un héros, ou le pas si vous êtes un homme pacifique. Ils produisirent un effet immédiat sur Dummie Dunnaker, aidés par l'effet d'une silhouette athlétique et juvénile, approchant déjà de la taille d'un mètre quatre-vingts, une joue empourprée et un regard qui témoignait à la fois de la passion et de la résolution. La voix du chiffonnier s'éteignit aussitôt, et avec la physionomie d'un Cassius lésé, il pleurnicha :
« M'assommer ? Oh, petit Paul, quelles paroles méchantes sont-ce là ! Quoi ! Dummie Dunnaker, qui t'a fait sauter sur ses genoux tant et tant de fois ! Voyez-vous, le cœur du gars est dur comme de la vieille corde, et fier comme un chien de jardinier avec un bouquet attaché à la queue. » Cette pathétique remontrance adoucit la colère de Paul.
« Eh bien, Dummie », dit-il en riant, « je ne voulais pas te faire de mal, et c'est fini ; et je suis vraiment désolé de la mauvaise conduite de la dame ; alors, je te souhaite une bonne matinée. »
« Eh, où trottes-tu, petit Paul ? » dit Dummie, le saisissant par le pan de son manteau.
« Diable, je n'en sais rien », répondit notre héros ; « mais je crois que je vais aller faire un tour chez le grand Ned. »
« Halte là ! » dit Dummie, parlant à voix basse ; « si tu ne babilles pas, je te dirai un petit secret. J'ai ouï dire que le grand Ned est parti pour le Hampshire ce matin même pour une affaire de grand chemin ! »
« Ha ! » dit Paul, « alors, que je sois pendu si je sais quoi faire ! »
Alors qu'il prononçait ces mots, un sentiment plus profond de son dénuement (s'il persistait à quitter le Mug) que ce qu'il avait ressenti jusqu'alors s'empara de lui ; car Paul avait prévu de s'en remettre pour un temps à l'hospitalité de son ami patagon, et maintenant qu'il découvrait que cet ami était absent de Londres et en mission si dangereuse, il était un peu perplexe sur ce qu'il devait faire de ce trésor d'intelligence et de sagesse qu'il portait sur ses jambes. Il avait déjà acquis une pénétration suffisante (car Charles Trywit et Harry Finish étaient d'excellents maîtres pour initier un homme à la connaissance du monde) pour percevoir qu'une personne, aussi admirables que soient ses qualités, ne trouve pas facilement un accueil sans un sou en poche. Dans le voisinage de Thames Court, il avait, certes, beaucoup de connaissances ; mais la finesse de son langage, acquise grâce à son éducation, et l'élégance de son allure, dans laquelle il tentait de mêler en une heureuse association l'effronterie galante de M. le grand Ned avec la grâce négligente de M. Augustus Tomlinson, lui avaient fait beaucoup d'ennemis parmi ces connaissances ; et il n'était pas disposé — tant était grand l'orgueil de notre héros — à s'en remettre au hasard de leur accueil, ou à publier, pour ainsi dire, son état d'exilé et de déconfiture. Quant à ces compagnons de débauche qui l'avaient aidé à transformer ses poches en désert, il avait déjà découvert que c'était le seul genre d'assistance qu'ils étaient disposés à lui fournir. En un mot, il ne pouvait, pour rien au monde, imaginer dans quel quartier il trouverait le gîte et le couvert. Tandis qu'il restait le doigt sur la lèvre, indécis et songeur, mais pleinement résolu au moins sur une chose — ne pas retourner au Mug —, le petit Dummie, qui était un bon garçon au fond, le scruta au visage et dit :
« Eh, Paul, mon petit, tu as l'air bien abattu ; réjouis-toi, le souci a tué le chat ! »
Observant que ce fait d'histoire naturelle approprié et encourageant ne dissipait pas le nuage sur le front de Paul, l'astucieux Dummie Dunnaker passa immédiatement à la panacée universelle pour tous les maux, selon sa propre estimation profonde.
« Paul, mon bon gars », dit-il, avec un clin d'œil entendu, en donnant un coup de coude au jeune gentleman sur le côté gauche, « que dirais-tu d'une goutte de gin ? ou, puisque tu aimes être chic, ça ne me dérange pas de t'offrir un verre de porto ! » Tandis que Dunnaker formulait cette invitation, une réminiscence soudaine traversa l'esprit de Paul : il pensa immédiatement à MacGrawler ; et il résolut sur-le-champ de se rendre à la demeure de cet illustre sage et de solliciter au moins un logement pour la nuit à venir. Aussitôt qu'il eut pris cette détermination, il se dégagea de l'emprise de l'aimable Dummie et, refusant avec force remerciements son invitation hospitalière, le pria de subtiliser de la maison de la dame, et de déposer chez lui jusqu'à ce qu'il les réclame, les articles de linge et les vêtements qui appartenaient à Paul et dont le rusé Dunnaker pouvait facilement s'emparer pendant l'une des siestes vespérales de la matrone. Le marchand promit que la commission serait rapidement exécutée ; et Paul, lui serrant la main, se dirigea vers la demeure de MacGrawler.
Nous devons maintenant revenir quelque peu en arrière dans le cours naturel de notre récit et observer que, parmi les causes mineures qui avaient conspiré avec la grande cause du jeu pour amener notre excellent Paul à sa situation actuelle, se trouvait son intimité avec MacGrawler ; car lorsque les années croissantes de Paul et ses habitudes errantes eurent mis fin aux instructions du sage, le salaire hebdomadaire de deux shillings et six pence, ainsi que la liberté de la cave et du garde-manger de la dame, avaient été supprimés des finances du précepteur ; et comme, dans la réaction des sentiments et le cours pervers des affaires humaines, les gens regrettent généralement le plus les actions autrefois les plus ardemment entreprises, la pauvre Mme Lobkins, s'imaginant que les irrégularités de Paul étaient entièrement dues aux connaissances qu'il avait acquises grâce aux instructions de MacGrawler, se reprocha amèrement sa folie passée d'avoir cherché une éducation supérieure pour son protégé ; elle alla même jusqu'à déverser sur la tête sacrée de MacGrawler lui-même son insatisfaction quant aux résultats de ses enseignements. De la même manière, lorsqu'un homme qui sait épeler finit par être pendu, les anti-éducationnistes accusent le manuel d'orthographe de son meurtre. Des mots violents s'ensuivirent entre l'admiratrice de l'innocence ignorante et le propagateur de la science intellectuelle, ce qui aboutit à l'expulsion définitive de MacGrawler du Mug.
Il y a certains jeunes gentlemen de nos jours, accros à l'adoption de la poésie de Lord Byron, avec l'altération de nouvelles rimes, qui ont la bonté de nous informer qu'ils sont nés pour être la ruine de tous ceux qui les aiment — un fait intéressant, sans doute, mais qu'ils pourraient tout aussi bien garder pour eux. Il semblerait, d'après le contenu de ce chapitre, que le même malheur soit destiné à Paul. L'exil de MacGrawler, les insultes offertes à Dummie Dunnaker — toutes causées par lui — semblent sanctionner cette opinion. Malheureusement, bien que Paul fût poète, il n'était pas très sentimentaliste ; et il ne nous a jamais donné les divagations édifiantes de ses remords sur ces sujets. Mais MacGrawler, comme Dunnaker, était résolu à ce que notre héros perçoive la malédiction de sa fatalité ; et comme il conservait encore une certaine influence sur l'esprit de son ancien élève, ses accusations contre Paul, comme origine de son bannissement, furent couronnées d'un plus grand succès que les plaintes de Dummie Dunnaker sur une calamité similaire. Paul, qui, comme la plupart des gens qui ne valent rien, avait un excellent cœur, fut extrêmement attristé par le bannissement de MacGrawler à cause de lui ; et il s'efforça de le compenser par les consolations pécuniaires qu'il était en mesure d'offrir. Celles-ci, MacGrawler (purement, pouvons-nous supposer, par un désir bienveillant d'atténuer les remords du garçon) ne fit aucune difficulté à accepter ; et ainsi, tant sont souvent similaires les effets de la vertu et du vice, l'exemplaire MacGrawler conspira avec le sans-principe grand Ned et le cœur sec Henry Finish pour produire cet état peu enviable de vacuité qui attristait désormais les poches de Paul.
Alors que notre héros marchait lentement vers la demeure du sage, comptant sur sa gratitude et son amitié pour un abri temporaire, l'un de ces éclairs de pensée qui illuminent souvent le plus profond abîme de l'affliction traversa son esprit. Rappelant l'image du critique, il se souvint qu'il avait vu cet ornement de « L'Asinaeum » recevoir diverses sommes pour ses lucubrations critiques.
« Pourquoi », dit Paul, saisissant ce fait et s'arrêtant court dans la rue, « pourquoi ne deviendrais-je pas critique moi-même ? »
La seule personne à qui l'on pose jamais une question avec une certitude tolérable de recevoir une réponse satisfaisante est soi-même. Au moment où Paul lança cette lumineuse suggestion, il lui sembla qu'il avait découvert les mines de Potosi. Brûlant d'impatience de discuter avec le grand MacGrawler de la faisabilité de son projet, il pressa son pas presque jusqu'à la course, et en quelques minutes, n'ayant renversé qu'un ramoneur et deux marchandes de pommes en chemin, il arriva à la porte du sage.
CHAPITRE V.
Royaumes encore non révélés à la vue humaine, Cannes qui traversez les mains malheureuses qui écrivent, Chefs critiques, permettez-moi de relater Les merveilles mystiques de votre état silencieux !
VIRGILE, Énéide, livre vi.
La fortune avait souri à M. MacGrawler depuis qu'il avait entrepris le tutorat du protégé de Mme Lobkins. Il habitait maintenant au deuxième étage et défiait le shérif et ses esprits malins. C'était au crépuscule que Paul le trouva chez lui et seul.
Devant l'homme puissant se trouvait un pot de porter de Londres ; une chandelle, à la mèche délaissée, répandait sa lumière solitaire sur ses travaux ; et un chaton jouait avec espièglerie à ses pieds savants, charmant les moments de lassitude avec les restes du bonnet en spirale dont, au lieu de lauriers, le critique avait jusqu'alors orné ses tempes chaque nuit.
Dès que MacGrawler, perçant la brume sombre qui pesait sur la chambre, perçut la silhouette de l'intrus, un froncement de sourcils s'établit sur son front.
« Ne t'ai-je pas dit, jeune homme », gronda-t-il, « de ne jamais entrer dans la chambre d'un gentleman sans frapper ? Je te le dis, monsieur, les manières sont tout aussi essentielles au bonheur humain que la vertu ; c'est pourquoi, ne dérange jamais un gentleman dans ses occupations, et assieds-toi sans molester le chat ! »
Paul, qui savait que son respecté tuteur n'aimait pas que quiconque cherchât la source de l'esprit merveilleux qu'il infusait dans ses compositions critiques, fit semblant de ne pas remarquer l'Hippocrène en étain et, avec maintes excuses pour son manque de politesse préparatoire, s'assit comme il lui avait été ordonné. C'est alors que s'ensuivit la conversation édifiante suivante.
« Les anciens », dit Paul, « étaient de très grands hommes, Monsieur MacGrawler. »
« Ils l'étaient, monsieur », répondit le critique ; « nous nous faisons une règle dans notre profession d'affirmer ce fait. »
« Mais, monsieur », dit Paul, « ils avaient tort de temps à autre. »
« Jamais, Ignoramus ; jamais ! »
« Ils louaient la pauvreté, Monsieur MacGrawler ! » dit Paul avec un soupir.
« Hem ! » fit le critique, un peu déconcerté ; mais recouvrant aussitôt son acuité caractéristique, il observa : « C'est vrai, Paul ; mais c'était la pauvreté des autres. »
Il y eut une légère pause. « La critique », reprit Paul, « doit être un art fort difficile. »
« A-hem ! Et quel art y a-t-il, monsieur, qui ne soit difficile — du moins, pour en devenir maître ? »
« Vrai », soupira Paul ; « ou sinon… »
« Ou sinon quoi, garçon ? » répéta M. MacGrawler, voyant que Paul hésitait, soit par crainte de son savoir supérieur, comme la vanité du critique le suggérait, soit par (ce qui était tout aussi probable) manque de mots pour exprimer sa pensée.
« Eh bien, je pensais, monsieur », dit Paul, avec ce courage désespéré qui donne une intonation distincte et forte à la voix de tous ceux qui jouent, ou pensent jouer, leur destin sur un coup de dés, « je pensais que je voudrais devenir critique moi-même ! »
« W-h-e-w ! » siffla MacGrawler, haussant les sourcils ; « w-h-e-w ! de grandes fins sont nées de plus petits commencements ! »
Aussi encourageante que fût cette assertion, venant des lèvres d'un si grand homme et d'un si grand critique, au moment même où rien de moins qu'un anathème contre l'arrogance et la présomption ne devait, s'attendait-on, sortir de ces portails de la sagesse, telle est pourtant la fausseté de tous les espoirs humains que celui de Paul eût assurément été un peu moins exalté si, au moment même où ses oreilles buvaient le baume de ces paroles gracieuses, il avait pu plonger dans la source d'où elles émanaient.
« Connais-toi toi-même ! » était un précepte que le sage MacGrawler s'était efforcé d'observer ; par conséquent, le résultat de son obéissance fut qu'il était mieux connu que considéré, même de lui-même. Quelle que pût être l'image qu'il offrait aux autres, il n'avait en réalité aucune foi vaine dans l'infaillibilité de ses propres talents et ressources ; autant vaudrait pour un boucher de se croire un anatomiste parfait en raison des fréquentes amputations de gigots de mouton, que pour le critique de « L'Asinaeum » de s'être « appliqué cette onctueuse flatterie à l'âme » qu'il était réellement versé dans l'art de la critique, ou même familier avec l'une de ses règles les plus communes, sous prétexte qu'il pouvait, avec toute la célérité voulue, charcuter et dépecer n'importe quel ouvrage, du plus modeste au plus grand, du plus superficiel au plus distingué ; et c'est ainsi qu'il n'eut jamais le manque de candeur de se tromper lui-même sur ses propres talents. Le souhait de Paul fut donc à peine exprimé qu'un plan vague, mais doré, de profit futur illumina le cerveau de MacGrawler, — en un mot, il résolut que Paul partagerait désormais le labeur de ses critiques, et que lui, MacGrawler, recevrait la totalité des profits en échange de l'honneur ainsi conféré à son coadjuteur.
Regardant donc notre héros d'un air bénin, M. MacGrawler poursuivit ainsi :
« Oui, je le répète, — de grands effets sont issus de moindres commencements ! Rome ne s'est pas faite en un jour ; et moi, Paul, moi-même je n'ai pas toujours été l'éditeur de "L'Asinaeum". Tu dis sagement, la critique est une grande science, une très grande science ; et elle peut être divisée en trois branches, — à savoir, "chatouiller, lacérer et plâtrer". En chacune de ces trois, je crois sans vanité être un profond adepte ! Je t'initierai à toutes. Tes travaux commenceront dès ce soir. J'ai trois ouvrages sur ma table ; ils doivent être expédiés pour demain soir. Je prendrai le plus ardu ; je t'abandonne les autres. Les trois consistent en un Roman, une Épopée en douze livres, et une Enquête sur l'Esprit Humain, en trois volumes. Moi, Paul, je chatouillerai le Roman ; toi, dès ce soir, tu plâtreras l'Épopée, et tu lacéreras l'Enquête ! »
« Grands dieux, M. MacGrawler ! » s'écria Paul, consterné, « que voulez-vous dire ? Je ne serais jamais capable de lire une épopée en douze livres, et je m'endormirais dès la première page de l'Enquête. Non, non, laissez-moi le Roman, et prenez les deux autres sous votre propre protection ! »
Bien que le grand génie soit toujours bienveillant, M. MacGrawler ne put retenir un sourire d'un mépris ineffable devant la simplicité de son élève.
« Sache, jeune homme, » dit-il solennellement, « que le Roman en question doit être chatouillé ; il n'est pas donné aux débutants novices de conquérir ce grand mystère de notre science. »
« Avant d'aller plus loin, expliquez-moi les mots de l'art, » dit Paul, avec impatience.
« Écoute donc, » reprit MacGrawler ; et tandis qu'il parlait, la chandelle jetait une lueur sinistre sur son visage. « Lacérer, c'est, grammaticalement parlant, employer l'accusatif, ou cas accusateur ; tu dois découper ton livre à droite et à gauche, de haut en bas, racine et branche. Plâtrer un livre, c'est employer le datif, ou cas attributif ; et tu dois accorder à l'œuvre tous les superlatifs de la langue, — tu dois étaler ta louange à tort et à travers, sans laisser une seule crevasse sans truelle. Mais chatouiller, monsieur, est un mot compréhensif, et il comprend toutes les variétés infinies qui remplissent l'intervalle entre lacérer et plâtrer. C'est là la finesse de l'art, et tu ne peux l'acquérir que par la pratique ; quelques exemples suffiront à te donner une idée de sa délicatesse.
« Nous commencerons par le chatouillement encourageant : "Bien que cet ouvrage soit plein de défauts, — bien que les personnages soient peu naturels, l'intrigue totalement improbable, les pensées rebattues et le style agrammatical, — nous ne saurions cependant décourager l'auteur de poursuivre ; et en attendant, nous recommandons avec confiance son ouvrage à l'attention du public lecteur."
« Prends, maintenant, le chatouillement conseiller : "Il y a une bonne part de mérite dans ces petits volumes, bien que nous devions regretter l'empressement évident avec lequel ils ont été écrits. L'auteur pourrait mieux faire, — nous lui recommandons l'étude des meilleurs auteurs ;" conclus ensuite par une citation latine, que tu pourras tirer de l'une des devises du "Spectator".
« Maintenant, jeune homme, voici un spécimen du chatouillement métaphorique : "Nous prions cet aspirant poète de se souvenir du sort de Pyrénée qui, tentant de poursuivre les Muses, oublia qu'il n'avait pas les ailes des déesses, se jeta de la plus haute cime qu'il put atteindre, et périt."
« Ceci, vois-tu, Paul, est un genre de chatouillement plus élevé et plus érudit, et peut être réservé à l'une des Revues trimestrielles. Ne jette jamais une comparaison sans nécessité.
« Voici maintenant un échantillon du chatouillement facétieux : "M. --- a obtenu une réputation considérable ! Quelques belles dames le croient un grand philosophe, et il a été loué à nos oreilles par quelques membres de Cambridge pour sa connaissance de la société à la mode."
« Pour ce genre de chatouillement, nous utilisons généralement les plus ternes de notre tribu ; et j'ai sélectionné l'exemple précédent parmi les critiques d'un écrivain distingué de "L'Asinaeum", que nous appelons, par excellence, l'Âne.
« Il existe une variété d'autres chatouillements, — le familier, le vulgaire, le poli, le bon enfant, l'amer ; mais en général, tous les chatouillements peuvent être supposés signifier, si déguisés soient-ils, l'un ou l'autre de ces sens : "Ce livre serait extrêmement bon s'il n'était pas extrêmement mauvais" ; ou, "ce livre serait extrêmement mauvais s'il n'était pas extrêmement bon".
« Tu as maintenant, Paul, une idée générale de l'art supérieur requis par le chatouillement ? »
Notre héros signifia son assentiment par une sorte de son hystérique entre le rire et le gémissement. MacGrawler poursuivit :
« Il y a une autre grande difficulté attachée à cette classe de critique, — il est généralement requis de lire quelques pages de l'ouvrage ; car nous chatouillons rarement sans extraire, et il faut quelque jugement pour faire concorder le contexte avec l'extrait. Mais il n'est pas souvent nécessaire d'extraire quand tu lacères ou quand tu plâtres ; quand tu lacères, il vaut mieux en général conclure par : "Après ce que nous avons dit, il est inutile d'ajouter que nous ne pouvons offenser le goût de nos lecteurs par aucune citation de cette ordure exécrable." Et quand tu plâtres, tu peux conclure par : "Nous regrettons que nos limites ne nous permettent pas de donner aucun extrait de cet ouvrage merveilleux et inégalé. Nous devons renvoyer nos lecteurs au livre lui-même."
« Et maintenant, monsieur, je crois vous avoir donné un aperçu suffisant de la noble science de Scaliger et de MacGrawler. Sans doute êtes-vous réconcilié avec la tâche que je vous ai assignée ; et pendant que je chatouillerai le Roman, vous lacérerez l'Enquête et plâtrerez l'Épopée ! »
« Je ferai de mon mieux, monsieur ! » dit Paul, avec cette modestie alliée à une noble simplicité qui sied aux ambitieux vertueux ; et MacGrawler lui donna aussitôt plume et papier, et l'installa à sa tâche.
Il eut la bonne fortune de plaire à MacGrawler qui, après avoir fait quelques corrections de style, déclara qu'il manifestait un génie particulier dans cette branche de composition. Et c'est alors que Paul, rendu vaniteux par la louange, dit, en regardant avec mépris le visage de son précepteur, et en balançant ses jambes d'avant en arrière :
« Et que recevrai-je, monsieur, pour l'Épopée plâtrée et l'Enquête lacérée ? »
Comme le visage de l'écolier qui, en devinant, comme il le croit, le sens de quelque mot mystérieux dans Cornelius Nepos, ne reçoit pas l'épithète sucrée de la louange, mais un coup soudain sur le os humerosve [le visage ou les épaules], ainsi, vide, perplexe et foudroyé, devint le visage de M. MacGrawler devant l'audace abrupte et stupéfiante de Paul.
« Recevoir ! » répéta-t-il, — « recevoir ! Eh quoi, petit chiot impudent et ingrat, voudrais-tu voler le pain de ton vieux maître ? Si je peux obtenir pour tes articles grossiers une admission dans les illustres pages de "L'Asinaeum", ne seras-tu pas suffisamment payé, monsieur, par l'honneur ? Réponds-moi cela. Un autre homme, jeune homme, t'aurait demandé une prime pour ses instructions ; et ici, en une leçon, je t'ai transmis tous les mystères de la science, et pour rien ! Et tu me parles de "recevoir" ! — "recevoir" ! Jeune homme, selon les mots du barde immortel, "j'aurais tout aussi bien aimé que tu me parles de mort-aux-rats !" »
« En somme, donc, M. MacGrawler, je n'obtiendrai rien pour ma peine ? » dit Paul.
« Certainement pas, monsieur ; le meilleur écrivain de "L'Asinaeum" ne reçoit que trois shillings par article ! » Presque plus qu'il ne mérite, aurait pu ajouter le critique ; car celui qui écrit pour personne ne devrait rien recevoir !
« Alors, monsieur, » déclara le Paul mercenaire, avec impiété, et en se levant, il envoya d'un coup de pied le chat, l'Épopée et l'Enquête à l'autre bout de la pièce, — « alors, monsieur, vous pouvez tous aller au diable ! »
Nous ne cherchons pas, ô doux lecteur ! à excuser ce précipité anathème. Les habitudes de l'enfance jaillissent parfois en dépit des bénédictions ultérieures de l'éducation ; et nous ne présentons pas Paul à ton imitation comme ce modèle de vertu et de sagesse que nous te destinons à découvrir en MacGrawler.
Quand ce grand critique s'aperçut que Paul s'était levé et battait en retraite, tout furieux, vers la porte, il se leva aussi, et répétant les derniers mots de Paul, dit :
« "Aller au diable !" Pas si vite, jeune homme, — festina lente, — tout vient à point à qui sait attendre. Quoique j'aie pu, étonné par ta demande prématurée, dire que tu ne recevrais rien ; cependant mon grand amour pour toi pourrait m'inciter à agir en ta faveur. "L'Asinaeum", il est vrai, ne donne en général que trois shillings par article ; mais j'en suis l'éditeur, et j'intercéderai auprès des propriétaires en ta faveur. Oui, oui ; je verrai ce qui peut être fait. Attends un peu, mon garçon. »
Paul, bien que très irascible, fut facilement apaisé ; il se rassit et, prenant la main de MacGrawler, dit :
« Pardonnez ma pétulance, mon cher monsieur ; mais, pour vous dire l'honnête vérité, je suis très bas dans le monde en ce moment, et je dois obtenir de l'argent d'une manière ou d'une autre, — en bref, je dois soit faire les poches, soit écrire (non gratuitement) pour "L'Asinaeum". »
Et sans autre préliminaire, Paul raconta sa situation actuelle au critique, déclara sa détermination de ne pas retourner au Mug, et demanda, au moins, de l'amitié de son ancien précepteur, l'accommodement d'un abri pour cette nuit-là.
MacGrawler fut extrêmement déconcerté d'entendre un compte rendu si mauvais des finances comme des perspectives de son élève, car il avait secrètement l'intention de se régaler ce soir-là d'un bol de punch, dont il comptait que Paul paierait la note ; mais comme il connaissait la vivacité d'esprit possédée par le jeune homme, ainsi que la grande affection que lui portait Mme Lobkins, qui, selon toute probabilité, solliciterait son retour le lendemain, il pensa qu'il n'était pas improbable que Paul jouisse de la même bonne fortune que celle qui présidait à son compagnon félin, lequel, bien que venant d'être projeté à l'autre bout de l'appartement, reprenait maintenant son occupation précédente, indemne, et non moins joyeusement qu'auparavant. Il pensa donc qu'il serait imprudent de rejeter son ancien élève, en dépit de sa pauvreté actuelle ; et, de plus, bien que le premier projet heureux d'empocher tous les profits dérivables de l'industrie de Paul fût maintenant abandonné, il percevait encore une grande facilité à empocher une partie des mêmes recettes. Il répondit donc très chaleureusement à Paul qu'il sympathisait pleinement avec lui dans sa situation mélancolique actuelle ; que, pour ce qui le concernait, il partagerait son dernier shilling avec son élève bien-aimé, mais qu'il regrettait de n'avoir en ce moment que onze pence et demi dans sa poche ; qu'il s'efforcerait cependant au maximum de procurer une ouverture au génie littéraire de Paul ; et que, si Paul aimait à prendre la partie lacérante et plâtrante du métier sur lui-même, il la lui abandonnerait volontiers, et lui donnerait tous les profits quels qu'ils pussent être. En attendant, il regrettait qu'un violent rhumatisme l'empêchât de céder son propre lit à son élève, mais qu'il pourrait, avec tout le plaisir imaginable, dormir sur le tapis devant le feu. Paul fut si touché par cette bonté chez ce digne homme que, bien que peu enclin aux épanchements, il versa des larmes de gratitude. Il insista cependant pour ne pas recevoir la totalité de la récompense de ses labeurs ; et finalement il fut convenu, bien qu'avec une noble réticence de la part de MacGrawler, qu'elle serait également partagée entre le critique et le protégé du critique, — la moitié des profits étant raisonnablement accordée à MacGrawler pour ses instructions et sa recommandation.
CHAPITRE VI.
Les mauvais événements pointent au bout des bonnes intentions. — Foire de Saint-Barthélemy.
Il ne se passa pas longtemps avant qu'il y eût une amélioration visible dans les pages de « L'Asinaeum ». La partie lacérante de cet incomparable journal fut soudainement conçue et menée avec une vigueur et un esprit qui étonnèrent le petit nombre sacré qui contribuait à sa circulation. Il n'était pas difficile de voir qu'un nouveau soldat avait été enrôlé au service ; il y avait quelque chose de si frais et de si vigoureux dans l'insulte qu'elle n'aurait jamais pu provenir de l'acerbité usée d'un vieux lacérateur. Certes, une petite ignorance des faits ordinaires, et une méthode innovante d'appliquer des mots à des sens qu'ils n'étaient jamais destinés à dénoter, étaient de temps à autre discernables dans les critiques du nouvel Achille ; néanmoins, il était facile d'attribuer ces particularités à un tour d'esprit original ; et l'ascension du journal lors de l'apparition d'une série d'articles sur les auteurs contemporains, écrits par cette « main éminente », fut si remarquable que cinquante exemplaires, — un nombre parfaitement sans précédent dans les annales de « L'Asinaeum », — furent absolument vendus en une semaine ; en fait, se rappelant le principe sur lequel il était fondé, un vieux rédacteur robuste déclara que le journal ne tarderait pas à se faire du tort et à devenir populaire. Il y avait une particularité remarquable chez le débutant littéraire qui signait « Nobilitas » : il ne se contentait pas de donner un sens nouveau à de vieux mots, mais il utilisait des mots qui n'avaient jamais, parmi le commun des écrivains, été utilisés auparavant. Cela était particulièrement remarquable dans l'application de noms durs aux auteurs. Une fois, en censurant un écrivain populaire pour avoir plu au public et s'être ainsi enrichi, la « main éminente » termina par : « Celui qui accumule subrepticement du bustle [argent] n'est, en fait, rien de mieux qu'un buzz gloak ! » [pickpocket].
Ces mots énigmatiques et ces phrases récondites conféraient un grand air d'érudition au style du nouveau critique ; et devant la sublime inintelligibilité de sa diction, il semblait douteux qu'il fût un poète de Highgate ou un philosophe de Königsberg. Quoi qu'il en soit, le critique préservait son incognito, et tandis que ses louanges résonnaient à pas moins de trois salons de thé, la gloire elle-même lui semblait moins délicieuse que le déguisement.
Dans cet incognito, lecteur, tu as déjà découvert Paul ; et maintenant nous devons te ravir avec un morceau de moralité sans exemple chez l'excellent MacGrawler. Ce digne Mentor, percevant qu'il y avait un penchant inhérent à la dissipation et à l'extravagance chez notre héros, résolut magnanimement de s'attirer à lui-même les péchés de traîtrise et de malversation plutôt que de laisser son ami et ancien élève encourir ceux du gaspillage et de la profusion. Contrairement donc à l'accord conclu avec Paul, au lieu de donner à ce jeune homme la moitié des profits consécutifs à ses brillantes lucubrations, il ne lui en impartit qu'un quart, et, avec la plus extrême tendresse pour le salut de Paul, appliqua les trois autres portions de ceux-ci à ses propres nécessités. Les meilleures actions sont, hélas ! souvent mal interprétées dans ce monde ; et nous sommes sur le point d'enregistrer un exemple remarquable de cette mélancolique vérité.
Un soir, MacGrawler, ayant « humidifié sa vertu » de la même manière que l'on dit que le grand Caton le fit, dans la confusion qu'un tel processus occasionne parfois dans les têtes les mieux réglées, donna à Paul ce qui lui semblait être l'ébauche d'un certain article qu'il souhaitait voir rempli de façon lacérante, mais qui était en réalité la note suivante venant de l'éditeur d'un périodique mensuel :
MONSIEUR, — Comprenant que mon ami, M. ---, propriétaire de « L'Asinaeum », n'accorde à l'écrivain très distingué que vous avez introduit dans le monde littéraire, et qui signe « Nobilitas », que cinq shillings par article, je vous prie, par votre entremise, de lui offrir le double de cette somme. L'article requis sera d'une longueur ordinaire.
Je suis, monsieur, etc.,
Or, ce matin-là même, MacGrawler avait informé Paul de cette offre, en ne changeant, pour les motifs aimables que nous avons déjà expliqués, la somme de dix shillings qu'en celle de quatre ; et Paul ne fut pas plus tôt en lecture de la communication que nous avons placée devant le lecteur que, au lieu de gratitude envers MacGrawler pour sa considération des infirmités morales de Paul, il conçut contre ce gentleman le ressentiment le plus amer. Il ne déversa cependant pas ses sentiments immédiatement sur l'Écossais, — en fait, à ce moment-là, comme le sage était dans un profond sommeil sous la table, cela n'aurait servi à rien qu'il débridât son indignation, — mais il résolut sans perte de temps de quitter la demeure du critique. « Et, en vérité, » se dit-il en soliloquant, « je suis cordialement las de cette vie, et je serai très heureux de chercher quelque autre emploi. Heureusement, j'ai thésaurisé cinq guinées et quatre shillings ; et avec cette indépendance en ma possession, puisque j'ai renoncé au jeu, je ne peux pas facilement mourir de faim. »
À ce soliloque succéda une rêverie misanthropique sur l'infidélité des amis ; et la méditation se termina par le fait que Paul fit un petit paquet de tels vêtements, etc., que Dummie avait réussi à retirer du Mug, et que Paul avait pris de la demeure du chiffonnier un matin où Dummie était absent.
Quand cette tâche facile fut conclue, Paul écrivit une courte note pleine de reproches à son illustre précepteur, et la laissa non cachetée sur la table. Puis, renversant le flacon d'encre sur le visage endormi de MacGrawler, il partit de la maison, et s'en alla, peu lui importait où.
La soirée tombait graduellement quand Paul, mâchant le fiel de ses amères pensées, se trouva sur le pont de Londres. Il fit une pause là, et s'appuyant sur le parapet du pont, contempla pensivement les eaux sombres qui roulaient en avant, se souciant comme d'un goujon des nombreuses charmantes jeunes filles qui ont jugé bon de se noyer dans ces ondes impitoyables, privant ainsi maint bon maître d'une excellente femme de chambre ou d'une cuisinière inestimable, et maint volage Phaon de lettres commençant par « Parjure Vilain » et finissant par « Votre affectionnée mais mélancolique Molly ».
Tandis qu'il méditait ainsi, il fut soudain interpellé par un gentleman en bottes et éperons, ayant une cravache dans une main, et l'autre main enfoncée dans la poche de ses culottes. Le chapeau du galant était gracieusement et soigneusement posé, de façon à déranger le moins possible une profusion de boucles brunes qui, ruisselantes d'onguents, tombaient bas non seulement de chaque côté du visage, mais sur le cou et même les épaules du propriétaire. Le visage était saturnin et fortement marqué, mais beau et frappant. Il y avait un mélange de frivolité et de sévérité dans son expression, — quelque chose entre Madame Vestris et T. P. Cooke, ou entre « la belle Sally » et un « Capitaine hardi d'Halifax ». La stature de ce personnage était remarquablement haute, et sa silhouette était robuste, musclée et bien charpentée. En somme, pour compléter son portrait, et donner à nos lecteurs d'aujourd'hui une idée exacte de ce héros du passé, nous ajouterons qu'il était tout à fait ce genre de gentleman qu'on voit parader dans le Burlington Arcade, avec ses cheveux et son chapeau sur le côté, et un manteau militaire jeté sur les épaules ; ou rôder dans Regent Street, vers le soir, moustachu et cigaré.
Posant sa main sur l'épaule de notre héros, ce gentleman dit, avec une intonation affectée :
« Comment va, mon brave ? Ça fait longtemps que je t'ai vu ! Nom d'un chien, tu as mauvaise mine. Qu'as-tu fait de toi ? »
« Ha ! » s'écria notre héros, rendant le salut de l'étranger, « et est-ce le Long Ned que je contemple ? Je suis en vérité heureux de vous rencontrer ; et dites-moi, mon ami, j'espère que ce que j'ai entendu sur vous n'est pas vrai ! »
« Chut ! » dit Long Ned en regardant autour de lui avec effroi et en baissant la voix ; « ne parle jamais de ce que tu entends dire sur des gentlemen, à moins que tu ne souhaites les mener à leur dernière confession et à leur dernier discours d'adieu. Mais viens avec moi, mon garçon ; il y a une taverne tout près, et nous pourrions tout aussi bien discuter des affaires autour d'une pinte de vin. Tu as l'air sacrément délabré, c'est le moins qu'on puisse dire ; mais je peux expliquer à Bill le serveur — un fameux gaillard, ce Bill ! — que tu es l'un de mes métayers, venu se plaindre de mon intendant qui vient de te saisir pour loyers impayés, espèce de chien ! Pas étonnant que tu aies l'air si mal en point. Viens, suis-moi. Je ne peux pas marcher avec toi. Cela ressemblerait trop à Northumberland House et à la boutique du boucher d'à côté faisant une promenade ensemble. »
« Vraiment, Monsieur Pepper », dit notre héros en rougissant, nullement flatté par l'ingénieuse comparaison de son ami, « si vous avez honte de mes vêtements, qui, je l'admets, pourraient être plus neufs, je ne vous blesserai pas avec ma… »
« Bah ! mon garçon, bah ! » s'écria Long Ned en l'interrompant ; « ne t'offense jamais. Je ne le fais jamais. Je ne prends jamais rien d'autre que de l'argent, si ce n'est, en vérité, des montres. Je n'ai pas l'intention de blesser tes sentiments ; nous avons tous été pauvres un jour. Parbleu, je me souviens quand je n'avais pas un haillon sur le dos ; et maintenant, tu me vois… tu me vois, Paul ! Mais viens, il n'y a que dans les rues que tu dois te tenir à l'écart de moi. Reste un peu derrière, très peu ; cela ira. Oui, cela ira », répéta Long Ned en marmonnant pour lui-même ; « ils le prendront pour un huissier. Ça a l'air élégant de nos jours d'être ainsi escorté ; ça montre qu'on a eu du crédit autrefois ! »
Pendant ce temps, Paul, bien que nullement ravi du mépris exprimé par son long associé pour son apparence personnelle, et pénétré d'un sentiment plus aigu que jamais des crimes de son habit et des vices de son autre vêtement — « Oh, ne prononce pas son nom ! » — suivit avec obstination et mauvaise humeur les pas fanfarons de ce fat de Monsieur Pepper. Ce personnage arriva enfin à une petite taverne, et interceptant un serveur qui courait à travers le couloir vers la salle à café avec un plat de bœuf séché, exigea (sans doute dans une plaisante anticipation d'une semblable catastrophe pendulaire) une assiette de la même excellente chère, à apporter, en compagnie d'une bouteille de porto, dans un cabinet particulier. À peine se trouva-t-il seul avec Paul que, éclatant d'un rire sonore, Monsieur Ned examina son camarade de la tête aux pieds à travers un lorgnon qu'il portait attaché à sa boutonnière par un morceau de ruban bleu.
« Eh bien, parbleu », dit-il, s'arrêtant de temps à autre comme pour rire plus copieusement, « que je sois maudit, mais tu es un drôle d'oiseau. Je me demande ce que diraient les femmes si elles voyaient l'élégant Edward Pepper, Esquire, marcher bras dessus bras dessous avec toi à Ranelagh ou à Vauxhall ! Allons, l'homme, ne sois jamais abattu ; si je ris de toi, c'est seulement pour te rendre un peu plus gai toi-même. Pourquoi, tu ressembles à un livre de mon grand-père intitulé *L'Anatomie de la mélancolie* de Burton ; et foi de gentilhomme, je n'ai jamais vu une copie plus mal reliée. »
« Ces plaisanteries sont un peu dures », dit Paul, luttant entre la colère et une tentative de sourire ; puis, se rappelant ses récentes occupations littéraires et les nombreux extraits qu'il avait tirés des « Glanures des Belles-Lettres » afin de donner de l'élégance à ses critiques, il lança sa main théâtralement et déclama d'un air solennel :
« De tous les maux qui accablent l'affligé, Le plus amer est, certes, un trait moqueur ! »
« Eh bien, à présent, je t'en prie, pardonne-moi », dit Long Ned en composant ses traits, « et dis-moi simplement ce que tu as fait ces deux derniers mois. »
« Découper et coller ! » dit Paul avec une fierté consciente.
« Découper et quoi ? Le garçon est fou. Que veux-tu dire, Paul ? »
« En d'autres termes », dit notre héros en parlant très lentement, « sache, ô très Long Ned ! que j'ai été critique pour *L'Asinaeum*. »
Si le compagnon de Paul avait ri au début, il riait maintenant dix fois plus joyeusement que jamais. Il jeta toute la longueur de son corps sur un canapé voisin et roula littéralement dans des convulsions cachinnatoires ; et ses émotions risibles ne s'apaisèrent qu'à l'entrée du bœuf séché qui le ramena à la raison. Voyant alors qu'un nuage assombrissait le visage de Paul, il s'approcha de lui avec quelque chose comme de la gravité, lui demanda pardon pour son manque de politesse et l'invita à noyer toute rancœur dans un grand verre de porto. Paul, dont nous avons déjà eu l'occasion de remarquer les excellentes dispositions, ne fut pas insensible aux excuses de son ami. Il assura à Long Ned qu'il lui pardonnait tout à fait de s'être moqué de la haute situation dont il (Paul) avait joui dans le monde littéraire ; que c'était le devoir d'un censeur public de ne porter aucune malice, et qu'il serait très heureux de prendre sa part à l'enterrement du bœuf séché.
La paire s'assit alors pour son repas ; et Paul, qui n'avait fait que maigre chère dans ce Temple d'Athéna sur lequel présidait MacGrawler, fit ample honneur aux mets devant lui. Peu à peu, à mesure qu'il mangeait et buvait, son cœur s'ouvrit à son compagnon ; et mettant de côté cette dignité d'*Asinaeum* qu'il avait d'abord cru de son devoir d'assumer, il divertit Pepper avec tous les détails de la vie qu'il avait menée dernièrement. Il lui raconta sa rupture avec Dame Lobkins, son accord avec MacGrawler, la gloire qu'il avait acquise et les torts qu'il avait subis ; et il conclut, alors que la deuxième bouteille faisait son apparition, en exprimant son désir d'échanger contre une profession plus active cette carrière sédentaire qu'il avait si prometteusement commencée.
Cette dernière partie des confessions de Paul ravit secrètement l'âme de Long Ned ; car cet expérimenté collecteur des grands chemins — Ned était, en effet, d'une profession non moins noble — avait depuis longtemps jeté son dévolu sur notre héros, comme sur quelqu'un qu'il pensait susceptible de faire honneur à cette entreprise qu'il épousait, et d'être un assistant utile pour lui-même. Il n'avait pas, lors de sa première connaissance avec Paul, quand le jeune homme était sous le toit et la surveillance de la pratique et méfiante Mme Lobkins, jugé prudent d'exposer la nature exacte de ses propres poursuites, et s'était contenté de mûrir progressivement l'esprit et les finances de Paul jusqu'à cet état où la proposition d'un saut depuis une haie ne risquerait pas de trop révolter la personne à qui elle serait faite. Il pensait maintenant ce moment proche ; et remplissant le verre de notre héros jusqu'au bord, il lui adressa ces mots pleins d'art :
« Courage, mon ami ! Ton récit m'a causé un plaisir sensible ; car que je sois maudit si cela n'a pas renforcé mon opinion favorite : que tout est pour le mieux. S'il n'avait pas été de la bassesse de ce misérable MacGrawler, tu pourrais encore être inspiré par l'ambition mesquine de gagner quelques shillings par semaine et de vilipender un tas de pauvres diables dans ce machin, avec un nom difficile ; tandis que maintenant, mon bon Paul, j'espère que je pourrai ouvrir à ton génie une nouvelle carrière, dans laquelle les guinées s'obtiennent en les demandant — dans laquelle tu pourras porter de beaux vêtements et lorgner les dames à Ranelagh ; et quand tu seras las de la gloire et de la liberté, Paul, eh bien, tu n'auras qu'à faire une révérence à une héritière, ou à une veuve avec une dot retentissante, et quitter le bourdonnement des hommes comme un Cincinnatus ! »
Bien que la perception de Paul dans les branches les plus abstruses de la morale ne fût pas très aiguë — et à ce moment-là, le vin de porto avait considérablement embrouillé les quelques notions qu'il possédait sur « la beauté de la vertu » — il ne put s'empêcher de percevoir que la proposition insinuée par Monsieur Pepper était loin d'être une chose que le banc des évêques ou un synode de moralistes auraient consciencieusement approuvée. Il resta par conséquent silencieux ; et Long Ned, après une pause, continua :
« Tu connais ma généalogie, mon bon ami ? J'étais le fils de l'avocat Pepper, un vieux chien rusé, mais aussi chaud que Calcutta ; et le petit-fils du fossoyeur Pepper, un grand auteur qui écrivait des vers sur les pierres tombales et tenait un étal de tracts religieux à Carlisle. Mon grand-père, le fossoyeur, était le meilleur caractère de la famille ; car nous sommes tous un peu enclins à être vifs. Eh bien, mon beau garçon, mon père m'a laissé sa bénédiction et cette diablement belle chevelure. J'ai vécu pendant quelques années sur mes propres ressources. J'ai trouvé que c'était un mode de vie particulièrement incommode, et dernièrement, j'ai pris le parti de vivre aux dépens du public. Mon père et mon grand-père l'ont fait avant moi, quoique dans un domaine différent. C'est le plan le plus plaisant du monde. Suis mon exemple, et ton habit sera aussi fringant que le mien. Maître Paul, à ta santé ! »
« Mais, ô le plus long des mortels ! » dit Paul en remplissant à nouveau son verre, « bien que le public puisse te permettre de manger ton mouton sur leur dos pendant un court moment, ils finiront par ruer dans les brancards et renverser toi et ton banquet ; en d'autres termes (pardonne ma métaphore, cher Ned, en souvenir du rôle que j'ai dernièrement tenu dans *L'Asinaeum*, ce plus magnifique et métaphorique des journaux !), en d'autres termes, la police finira par te coincer ; et tu auras le destin distingué, comme tu as déjà la caractéristique distinctive, d'Absalom ! »
« Tu veux dire que je serai pendu », dit Long Ned, « cela peut arriver ou non ; mais celui qui craint la mort ne profite jamais de la vie. Considère, Paul, que bien que la pendaison soit un mauvais destin, mourir de faim en est un pire ; c'est pourquoi remplis ton verre, et buvons à la santé de cet âne qu'est le peuple, et puissions-nous ne jamais manquer de selles pour le monter ! »
« À ce grand âne », cria Paul en avalant son verre ; « puissent tes oreilles être aussi longues ! Mais je t'avoue, mon ami, que je ne peux entrer dans tes plans. Et, en gage de ma résolution, je ne boirai plus, car mes yeux commencent déjà à danser dans l'air ; et si j'écoute plus longtemps ton irrésistible éloquence, mes pieds pourraient subir le même sort ! »
En disant cela, Paul se leva ; et aucune supplique, de la part de son hôte, ne put le persuader de reprendre son siège.
« Soit, comme tu voudras », dit Pepper, affectant un ton nonchalant et arrangeant sa cravate devant la glace, « soit, comme tu voudras. Ned Pepper n'a besoin de la compagnie de personne contre son gré ; et si la noble étincelle de l'ambition n'est pas dans ton sein, cela ne sert à rien de dépenser mon souffle à souffler sur ce qui n'existait que dans mon opinion trop flatteuse de tes qualités. Alors donc, tu proposes de retourner chez MacGrawler (ce vieux fripon de bas étage !), et de passer le reste peu glorieux de ta vie dans le charcutage des auteurs et le meurtre de la grammaire ? Va, mon bon ami, va ! gribouille encore et pour toujours pour MacGrawler, et laisse-le vivre de ta cervelle au lieu de laisser ta cervelle… »
« Arrête ! » cria Paul. « Bien que je puisse avoir quelques scrupules qui m'empêchent d'adopter cette ligne de vie ascendante que tu m'as proposée, tu te trompes grandement si tu imagines que je suis assez sans esprit pour me soumettre plus longtemps aux fraudes de ce coquin de MacGrawler. Non ! Mon intention actuelle est de rendre visite à ma vieille nourrice. Il me semble étrange qu'alors que je l'ai quittée depuis tant de semaines, elle ne se soit jamais assez radoucie pour me retrouver, ce qui, on pourrait le penser, n'aurait pas été une tâche difficile ; et maintenant, tu vois, je suis assez bien pourvu, ayant cinq guinées et quatre shillings tout à moi, et elle ne peut guère penser que j'ai besoin de son argent, mon cœur fond pour elle, et je vais aller demander pardon pour ma hâte ! »
« Bah ! sentimental », cria Long Ned, un peu alarmé à l'idée de voir Paul glisser hors de ces griffes qui, pensait-il, s'étaient maintenant si fermement refermées sur lui. « Pourquoi, tu ne veux sûrement pas, après avoir goûté une fois aux joies de l'indépendance, retourner dans ce repaire de soûlards et supporter toutes les crises de boisson de Mère Lobkins ! Mieux vaut être resté avec MacGrawler, des deux ! »
« Tu te méprends », répondit Paul ; « je veux uniquement me réconcilier avec elle et obtenir sa permission pour voir le monde. Mon intention ultime est… de voyager. »
« Juste », cria Ned, « sur la grande route… et à cheval, j'espère. »
« Non, mon Colosse des Routes ! non. Je doute si je m'enrôlerai dans un régiment de marche, ou… Donne-moi ton avis là-dessus ! Je m'imagine avoir un grand penchant pour la scène, depuis que j'ai vu Garrick dans *Richard*. Dois-je devenir saltimbanque ? Cela doit être une vie joyeuse. »
« Oh, au diable ! » cria Ned. « Moi-même, j'ai joué Cassio dans une grange, et tout le monde jurait que je jouais la scène de l'ivresse à la perfection ; mais tu n'as aucune idée de ce qu'est une vie lamentable pour un homme d'une certaine sensibilité. Non, mon ami, non ! Il n'y a qu'une seule réplique dans toutes les vieilles pièces qui vaille ton attention…
« Être ou ne pas être, telle est la question. »
J'oublie le reste ! »
« Eh bien », dit notre héros, répondant sur le même ton badin, « j'avoue que j'ai "la haute ambition de l'acteur". C'est étonnant comme mon cœur a battu quand Richard s'est écrié : "Allons, du mouvement, du mouvement !" Oui, Pepper, en arrière !…
« Mille cœurs sont grands dans mon sein. »
« Bien, bien », dit Long Ned en s'étirant, « puisque tu es si amateur de théâtre, que dis-tu d'une excursion ce soir ? Garrick joue. »
« Marché conclu ! » cria Paul.
« Marché conclu ! » fit écho paresseusement Long Ned, se levant avec cet air blasé qui distingue l'homme du monde mûri du novice enthousiaste, « marché conclu ! et nous irons ensuite au White Horse. »
« Mais attends un moment », dit Paul ; « si tu te souviens, je te devais une guinée quand je t'ai vu pour la dernière fois… la voici ! »
« Absurde », s'exclama Long Ned en refusant l'argent, « absurde ! Tu as besoin de l'argent pour le moment ; paie-moi quand tu seras plus riche. Allons, ne sois jamais timide à ce sujet ; les dettes d'honneur ne se paient pas maintenant comme elles avaient l'habitude de l'être. Nous, les gars du Fish Lane Club, avons changé tout cela. Eh bien, eh bien, si je dois ! »
Et Long Ned, voyant que Paul insistait, empocha la guinée. Quand cette délicate affaire eut été arrangée… « Viens », dit Pepper, « viens, prends ton chapeau ; mais, Dieu me pardonne ! j'ai oublié une chose. »
« Quoi ? »
« Eh bien, mon beau Paul, réfléchis. Le théâtre est un endroit très chic ; regarde ton habit et ton gilet, c'est tout ! »
Notre héros fut frappé de stupeur par cet *argumentum ad hominem*. Mais Long Ned, après avoir savouré son embarras, l'en soulagea en lui disant qu'il connaissait un honnête marchand qui tenait une boutique de prêt-à-porter juste à côté du théâtre, et qui pourrait l'équiper en un instant.
En fait, Long Ned tint parole ; il emmena Paul chez un tailleur, qui lui donna pour la somme de trente shillings — moitié argent comptant, moitié à crédit — un habit vert avec un galon d'or terni, une paire de culottes rouges et un gilet poivre et sel. Il est vrai qu'ils étaient un peu grands, car ils avaient autrefois appartenu à nul autre que Long Ned lui-même ; mais Paul ne se souciait alors pas de ces délicatesses vestimentaires, comme il devait par la suite l'apprendre par Gentleman George (un personnage qui sera introduit plus loin à notre lecteur), et il alla au théâtre aussi satisfait de lui-même que s'il avait été Monsieur T---- ou le Comte de ----.
Nos aventuriers sont maintenant tranquillement assis au théâtre ; et nous ne penserons pas qu'il soit nécessaire de détailler les représentations qu'ils virent, ou les observations qu'ils firent. Long Ned était l'un de ces êtres supérieurs de la route qui, pour rien au monde, n'auraient consenti à apparaître ailleurs que dans les loges ; et, en conséquence, les amis se procurèrent une paire de places au balcon. Dans la loge voisine de celle que nos aventuriers ornaient, ils remarquèrent, plus particulièrement que le reste du public, un gentleman et une jeune dame assis l'un près de l'autre ; cette dernière, qui avait environ treize ans, était si extraordinairement belle que Paul, malgré son enthousiasme dramatique, pouvait à peine détourner ses yeux de son visage pour les porter sur la scène. Ses cheveux, d'un auburn clair et brillant, pendaient en boucles profuses autour de son cou, jetant une ombre plus douce sur un teint dans lequel les roses semblaient juste éclore, pour ainsi dire, en un rougissement. Ses yeux, grands, bleus et plutôt languissants que brillants, étaient voilés par les cils les plus sombres ; sa bouche semblait littéralement ceinte de sourires, tant étaient nombreux les fossettes qui apparaissaient à chaque fois que les lèvres pleines, mûres et humides s'entrouvraient ; et l'enchantement des fossettes était aidé par deux rangées de dents plus éblouissantes que les plus riches perles qui aient jamais brillé sur une mariée. Mais le charme principal du visage était son air extrême et touchant d'innocence et de douceur enfantine ; on aurait pu contempler éternellement cette première fleur indicible, ce duvet tout intact et sans tache, qui semblait pouvoir être gâté par le moindre souffle. Peut-être le visage manquait-il d'animation ; mais peut-être aussi en tirait-il un attrait. Le repos des traits était si doux et si tendre que le regard s'y attardait avec le même plaisir, et le quittait avec la même réticence, qu'il éprouve à s'attarder sur ou à quitter ces teintes qui s'harmonisent le mieux avec sa vision. Mais tandis que Paul nourrissait ses yeux de cette jeune beauté, les regards perçants de Long Ned avaient trouvé un objet non moins fascinant dans une grande montre en or que le gentleman qui accompagnait la demoiselle portait de temps à autre à ses yeux, comme s'il commençait à se lasser un peu de la longueur des pièces ou de la progression lente du temps.
« Quel beau visage ! » chuchota Paul.
« Le visage est-il en or, alors, ainsi que le dos ? » chuchota Long Ned en retour.
Notre héros sursauta, fronça les sourcils et, malgré la taille gigantesque de son camarade, lui dit très coléreusement de trouver un autre sujet de plaisanterie. Ned, à son tour, écarquilla les yeux mais ne répondit rien.
Pendant ce temps, Paul, bien que la dame fût un peu trop jeune pour en tomber amoureux, commença à se demander quel lien de parenté son compagnon entretenait avec elle. Bien que le gentleman dans l'ensemble fût beau, ses traits et tout le caractère de son visage étaient largement différents de ceux sur lesquels Paul posait ses yeux avec un tel délice. Il ne semblait pas avoir plus de quarante-cinq ans, mais son front était plissé en de nombreuses lignes et sillons ; et dans ses yeux, la lumière, bien que scrutatrice, était plus sobre et posée qu'il ne convenait à son âge. Une expression désagréable jouait autour de sa bouche ; et la forme du visage, qui était long et mince, détrimentait considérablement l'effet séduisant d'un beau nez aquilin, de belles dents et d'un teint brun, viril, quoique livide. Il y avait un mélange d'astuce et de distraction dans l'expression de son visage. Il semblait prêter très peu d'attention à la pièce ou à tout ce qui l'entourait ; mais il témoigna une très grande vivacité, quand la pièce fut terminée, à mettre la cape autour de sa jeune compagne et à se frayer un chemin à travers la foule épaisse que les loges déversaient maintenant.
Paul et son compagnon les suivirent silencieusement, chacun avec des mobiles bien différents de l'autre. Ils étaient maintenant à la porte du théâtre.
Un serviteur s'avança et informa le gentleman que sa voiture était à quelques pas, mais qu'il pourrait s'écouler un certain temps avant qu'elle ne puisse arriver devant le théâtre.
« Peux-tu marcher jusqu'à la voiture, ma chère ? » dit le gentleman à sa jeune pupille ; et elle répondant par l'affirmative, ils quittèrent tous deux la maison, précédés par le serviteur.
« Viens ! » dit Long Ned, précipitamment, et marchant dans la même direction que les inconnus avaient prise. Paul convint volontiers. Ils rattrapèrent bientôt les inconnus. Long Ned marcha le plus près du gentleman et l'effleura en passant. Soudain, une voix cria : « Au voleur ! » et Long Ned, disant à Paul : « Sauve-toi, cours ! », s'élança du côté de notre héros dans la foule et disparut en un clin d'œil. Avant que Paul ne puisse se remettre de son étonnement, il se trouva soudain saisi par le col ; il se tourna brusquement et vit le visage sombre du compagnon de la jeune dame.
« Coquin ! » cria le gentleman, « ma montre ! »
« Montre ! » répéta Paul, ahuri, et ne s'abstenant de renverser son agresseur que par égard pour la jeune dame… « montre ! »
« Oui, jeune homme ! » cria un individu en grand manteau, qui apparut maintenant soudainement de l'autre côté de Paul ; « la montre de ce gentleman. S'il plaît à votre honneur », s'adressant au plaignant, « je suis un guetteur aussi ; dois-je arrêter ce gaillard ? »
« Certainement », s'écria le gentleman ; « je n'aurais pas voulu perdre ma montre pour deux fois sa valeur. Je peux jurer avoir vu le compagnon de ce drôle l'arracher de ma gousset. Le voleur est parti ; mais nous tenons au moins le complice. Je vous le confie expressément, guetteur ; assumez les conséquences si vous le laissez s'échapper. » Le guetteur répondit, d'un air maussade, qu'il n'avait pas besoin qu'on le menaçât et qu'il savait comment remplir son devoir.
« Ne me répondez pas, manant ! » dit le gentleman avec hauteur ; « faites ce que je vous dis ! » Et après un bref colloque, Paul se trouva soudainement emmené entre deux grands gaillards qui semblaient prodigieusement enclins à le dévorer. À ce moment, il avait recouvré sa surprise et sa consternation. Il ne manquait pas de pénétration pour voir que son compagnon avait réellement commis l'infraction dont il était accusé ; et il prévoyait aussi que cette circonstance pourrait avoir des conséquences désagréables pour lui-même. Sous tous les aspects de l'affaire, il pensa qu'une tentative d'évasion ne serait pas une démarche imprudente de sa part ; en conséquence, après avoir fait quelques pas très tranquillement et très passivement, il guetta son occasion, s'arracha de la poigne du gentleman à sa gauche et porta la main ainsi libérée contre la joue du gentleman à sa droite avec une telle bonne volonté qu'il l'obligea à lâcher prise et à reculer de plusieurs pas vers les soupiraux en position oblique. Mais ce genre de coup circulaire du poing gauche est très défavorable à la préservation d'un équilibre ferme ; et avant que Paul eût récupéré suffisamment pour prendre la fuite de manière efficace, il fut terrassé par un coup de l'autre guetteur, indemne, ce qui le priva totalement de ses sens ; et lorsqu'il retrouva ces utiles possessions (dont un homme peut raisonnablement se vanter de faire usage, puisqu'il n'y a qu'une minorité à les posséder), il se trouva étendu sur un banc dans le poste de police.
CHAPITRE VII.
Entouré de maints vaillants esclaves, Vêtu comme il sied aux braves, Le vieux Giaffir siégeait en son divan : . . . . . . . Je crains fort que ce fils indocile Ne me cause un jour plus de tracas. La Fiancée d'Abydos.
Le savant et ingénieux John Schweighaeuser (un nom facile à épeler et mélodieux à prononcer) a eu le plaisir, dans cet « Appendix continens particulam doctrinae de mente humana » qui clôt le volume de ses « Opuscula Academica », d'observer (nous traduisons de mémoire) que, « dans l'infinie variété des choses qui, sur le théâtre du monde, s'offrent à l'examen d'un homme ou, d'une manière ou d'une autre, affectent son corps ou son esprit, la majeure partie est de loin conçue pour lui apporter plutôt quelque sentiment de plaisir que de douleur ou d'inconfort ». En supposant que cela soit généralement vrai pour les organismes bien constitués, nous soulignons un exemple notable dans le cas de Paul incarcéré ; car bien que ce jeune homme ne fût pas dans une situation agréable au moment présent, et bien que rien de très encourageant ne lui sourît dans les perspectives de l'avenir, pourtant, dès qu'il eut recouvré sa conscience et s'en fut secoué, il trouva une source immédiate de plaisir en découvrant, premièrement, que plusieurs dames et gentlemen lui tenaient compagnie dans son emprisonnement ; et, deuxièmement, en apercevant une énorme cruche d'eau à sa portée, qu'il vida d'un trait, sa sensation au réveil étant celle d'une soif brûlante. Puis, s'étirant, il regarda autour de lui avec une ardeur soucieuse et découvrit un dos tourné vers lui, étendu sur le sol, qui au premier coup d'œil lui parut familier. « Sûrement », pensa-t-il, « je connais cette redingote de frise et la tournure particulière de ces épaules étroites. » Soliloquant ainsi, il se souleva et, allongeant la jambe, il donna un léger coup de pied à la forme allongée. « Grommelant d'étranges jurons », la forme se retourna et, se soulevant sur cette partie inhospitalière du corps où l'introduction de pieds étrangers est considérée comme tout sauf un honneur, elle fixa ses yeux bleu terne sur le visage du perturbateur de ses sommeils, les ouvrant progressivement de plus en plus, jusqu'à ce qu'ils semblassent s'être agrandis dans des proportions dignes d'avaler l'importante vérité qui les frappait, puis, de la bouche de la créature, sortit :
« Que je sois pendu, si ce n'est pas le petit Paul ! »
« Oui, Dummie, me voici ! Pas resté longtemps sans être mis sous les verrous, tu vois ! La vie est courte ; il faut faire le meilleur usage de notre temps ! »
À cela, M. Dunnaker (car ce n'était pas un personnage moins respectable) se démena depuis le sol et, s'asseyant sur le banc à côté de Paul, dit d'un ton apitoyé :
« Vrai, par ma foi ! Si tu n'as pas été assommé ! Ton crâne est aussi sanglant que la face de Murphy quand on lui tranche la gorge ! »
[« La face de Murphy », lecteur ignorant, semble, dans l'expression irlandaise, signifier « tête de cochon ».]
« Ce n'est que fortune de guerre, Dummie, et une simple bagatelle ; les têtes fabriquées à Thames Court ne se détraquent pas facilement. Mais dis-moi, comment es-tu arrivé ici ? »
« Vrai, j'avais bu un coup de trop... »
« Jusqu'à ce que tu aies la tête légère, hein... et que tu tombes dans le caniveau ? »
« Oui. »
« La mienne est une pire affaire que celle-là, je le crains ; » et là-dessus, Paul, à voix basse, raconta au fidèle Dummie la série d'accidents qui l'avaient conduit dans son asile actuel. Le visage de Dummie s'allongea à mesure qu'il écoutait ; cependant, une fois le récit terminé, il essaya les palliatifs consolateurs qui lui vinrent à l'esprit. Il représenta, d'abord, la possibilité que le gentleman ne prît pas la peine de comparaître ; deuxièmement, la certitude qu'aucune montre n'avait été trouvée sur la personne de Paul ; troisièmement, le fait que, même de l'aveu du gentleman, Paul n'avait pas été le véritable auteur de l'infraction ; quatrièmement, si le pire arrivait, que représentaient quelques semaines ou même quelques mois d'emprisonnement ?
« Que je sois pendu ! » dit Dummie, « si ce n'est pas une aussi bonne façon de passer le temps que tout gars qui aime la tranquillité peut le désirer ! »
Cette observation n'apporta aucun réconfort à Paul, qui recula, avec toute la pudeur virginale de celui à qui de telles unions sont étrangères, devant une alliance matrimoniale avec la tranquillité de la Maison de Correction. Il comptait plutôt sur une autre source de consolation. En un mot, il encourageait la flatteuse croyance que Long Ned, découvrant que Paul avait été attrapé à sa place, aurait la générosité de se présenter et de l'innocenter de l'accusation. En suggérant cette idée à Dummie, cet accompli « homme du monde » ne put pendant quelque temps croire qu'un simple d'esprit pût être si parfaitement étranger au monde pour concevoir sérieusement une notion aussi ridicule ; et, en effet, il est assez remarquable qu'un tel espoir ait jamais pu raconter son histoire flatteuse à quelqu'un élevé dans la maison de Mme Margaret Lobkins. Mais Paul, nous l'avons vu, avait formé nombre de ses idées à partir des livres ; et il avait ces mêmes belles théories sur votre « vaurien moral » qui possèdent l'esprit des jeunes patriotes lorsqu'ils quittent l'université pour la Chambre des Communes, et pensent que l'intégrité est une chose plus jolie que la fonction.
M. Dunnaker pressa Paul, sérieusement, de chasser de son sein une fantaisie si vague et puérile, et de réfléchir plutôt à la ligne de défense qu'il serait préférable pour lui de suivre. Ce sujet étant enfin épuisé, Paul revint à Mme Lobkins et demanda si Dummie avait récemment honoré cette dame d'une visite.
M. Dunnaker répondit que oui, bien qu'avec beaucoup de difficulté, il avait apaisé sa colère contre lui pour sa complicité supposée dans les excès de Paul, et que, dernièrement, elle avait eu diverses conversations avec Dummie concernant notre héros lui-même. En questionnant davantage Dummie, Paul apprit les raisons de la bonne matrone pour ne pas manifester cette sollicitude pour son retour que notre héros avait raisonnablement anticipée. Le fait était qu'elle, n'ayant aucune confiance dans ses propres ressources indépendantes d'elle, n'avait pas été fâchée d'une occasion d'humilier effectivement, comme elle l'espérait, cet orgueil qui l'avait tant révoltée ; et elle flattait sa vanité en anticipant le moment où Paul, affamé jusqu'à la soumission, rechercherait joyeusement et pénitemment l'abri de son toit, et, dompté pour ainsi dire par l'expérience, ne regimberait plus jamais contre le joug que sa prudence maternelle jugeait approprié de lui imposer. Elle se contenta donc d'obtenir de Dummie le renseignement que notre héros était sous le toit de MacGrawler, et donc hors de tout danger positif pour sa vie et ses membres ; et comme elle ne pouvait prévoir les ingénieuses exertions intellectuelles par lesquelles Paul s'était transformé en « Nobilitas » de « L'Asinaeum », et s'était ainsi sauvé de l'indigence totale, elle était parfaitement convaincue, de par sa connaissance du caractère, que l'illustre MacGrawler ne continuerait pas longtemps cette protection au protégé rebelle qui, à son avis, était son seul préservatif contre le vol à la tire ou la famine. À cette première alternative décente, elle savait que Paul avait une aversion grande et juvénile ; et elle n'avait par conséquent guère de crainte pour sa moralité ou sa sécurité en l'abandonnant ainsi pour un temps au hasard. Toute anxiété, aussi, qu'elle aurait pu éprouver vivement, était atténuée par l'ivresse habituelle augmentant maintenant avec l'âge chez la bonne dame, et qui, bien qu'elle pût parfois être excitée à toute sa véhémence caractéristique, maintenait ses sens pour la plupart plongés dans une torpeur léthéenne, ou, pour parler plus poliment, dans une abstraction poétique des choses du monde extérieur.
« Mais », dit Dummie, alors qu'il communiquait peu à peu la solution de la conduite de la dame à l'oreille attentive de son compagnon, « mais j'espère que quand vous serez sorti de ce mauvais pas, petit Paul, vous prendrez garde, et lâcherez la connaissance de Meester Pepper (ce que, je dois dire, j'ai toujours été désolé de vous voir encourager), et rentrerez à la Mug, et embrasserez la vieille carne, car elle n'a plus été la même créature depuis que vous êtes parti. C'est une femme au cœur délicat, cette Piggy Lob ! »
Un panégyrique si approprié sur Mme Margaret Lobkins aurait pu à un autre moment exciter les muscles risibles de Paul ; mais à ce moment-là, il ressentit réellement des remords pour la manière cavalière dont il l'avait quittée, et la douceur d'une affection pleine de regrets imprégna de ses couleurs sanctifiantes même l'image de Piggy Lob.
Dans une conversation de cette description intellectuelle et domestique, la nuit et la matinée suivante passèrent, jusqu'à ce que Paul se retrouvât en la présence redoutable du juge Burnflat. Plusieurs affaires furent expédiées avant la sienne ; et parmi d'autres, M. Dummie Dunnaker obtint sa libération, bien que non sans une sévère réprimande pour son péché d'ébriété, qui sans aucun doute affecta sensiblement l'esprit ingénu de ce noble personnage. Enfin le tour de Paul arriva. Il entendit, en prenant sa place, un bourdonnement général. Au début, il imagina que c'était à cause de sa propre apparence intéressante ; mais levant les yeux, il s'aperçut que c'était à l'entrée du gentleman qui devait devenir son accusateur.
« Chut », dit quelqu'un près de lui, « c'est l'avocat Brandon. Ah, c'est un fin limier ! Il ira mal pour la personne dont il se plaint. »
Il y avait un heureux fonds d'élasticité d'esprit chez notre héros ; et bien qu'il n'eût pas la bonne fortune d'avoir « un cœur brisé » — une circonstance qui, selon les poètes et philosophes d'aujourd'hui, est censée inspirer à un homme un courage merveilleux et le rendre imperméable à tous les malheurs — il se maintint avec un courage merveilleux dans sa situation éprouvante actuelle, et fut loin d'être accablé, bien qu'il fût certainement un peu refroidi par l'observation qu'il venait d'entendre.
M. Brandon était, en effet, un avocat de réputation considérable, et en haute estime dans le monde, non seulement pour son talent, mais aussi pour une grande austérité de manières, qui, bien qu'un peu mêlée de sévérité et d'acerbité pour les erreurs des autres hommes, était naturellement jugée d'autant plus louable ; car il y a, comme les personnes d'expérience en sont sans doute conscientes, deux divisions dans la première classe de la moralité : primo, une grande haine pour les vices de son prochain ; secundo, la possession de vertus en soi-même.
M. Brandon fut reçu avec une grande courtoisie par le juge Burnflat ; et comme il vint, montre en main (une montre empruntée), disant que son temps valait cinq guinées par moment, le juge passa immédiatement aux affaires.
Rien ne pouvait être plus clair, plus court ou plus satisfaisant que la déposition de M. Brandon. Le témoignage corroboratif du guetteur suivit ; et alors Paul fut appelé pour sa défense. Elle fut aussi brève que l'accusation ; mais, hélas ! elle ne fut pas aussi satisfaisante. Elle consista en une déclaration ferme de son innocence. Son camarade, confessa-t-il, pouvait avoir volé la montre ; mais il suggéra humblement que c'était exactement la raison pour laquelle il ne l'avait pas volée.
« Depuis combien de temps, manant », demanda le juge Burnflat, « connaissez-vous votre compagnon ? »
« Environ six mois. »
« Et quel est son nom et son métier ? » Paul hésita et refusa de répondre.
« Une triste affaire ! » dit le juge, d'un ton mélancolique, en secouant la tête de manière prémonitoire.
L'avocat acquiesça à l'aphorisme, mais avec une grande magnanimité observa qu'il ne souhaitait pas être dur envers le jeune homme. Sa jeunesse jouait en sa faveur, et son offense était probablement la conséquence de mauvaises fréquentations. Il suggéra donc, puisqu'il devait être parfaitement au courant de l'adresse de son ami, qu'il recevrait un pardon complet s'il voulait immédiatement favoriser le magistrat de cette information. Il conclut en remarquant, avec une philanthropie singulière, que ce n'était pas la punition du jeune homme, mais le recouvrement de sa montre, qu'il désirait.
Le juge Burnflat, ayant dûment impressionné l'esprit de notre héros avec la miséricorde désintéressée et chrétienne du plaignant, et l'obligation éternelle que Paul avait envers lui pour son déploiement, répéta alors, avec une double solennité, ces questions concernant l'habitation et le nom de Long Ned auxquelles notre héros avait auparavant refusé de répondre.
Nous sommes peinés d'avouer que Paul, ingrat envers et totalement insensible à la belle bénignité de l'avocat Brandon, resta ferme dans son refus têtu de trahir son camarade ; et avec une égale obstination, il continua d'insister sur sa propre innocence et l'honorabilité immaculée de son caractère.
« Votre nom, jeune homme ? » demanda le juge. « Votre nom, dites-vous, est Paul... Paul quoi ? Vous avez plus d'un alias, je parie. »
Ici le jeune gentleman hésita de nouveau ; à la fin il répondit :
« Paul Lobkins, Votre Honneur. »
« Lobkins ! » répéta le juge... « Lobkins ! Venez ici, Saunders ; n'avons-nous pas ce nom dans nos livres noirs ? »
« S'il plaît à Votre Honneur », dit un petit homme trapu, très utile à bien des égards au Festus de la police, « il y a une Peggy Lobkins, qui tient un débit de boisson, une sorte de repaire, appelé la Mug, à Thames Court... pas exactement dans notre secteur, Votre Honneur. »
« Ho, ho ! » dit le juge Burnflat, en faisant un clin d'œil à M. Brandon, « nous devons filtrer cela un peu. Dites-moi, M. Paul Lobkins, quel lien de parenté la bonne logeuse de la Mug, à Thames Court, a-t-elle avec vous ? »
« Aucun du tout, monsieur », dit Paul, précipitamment ; « elle est seulement une amie ! »
Là-dessus, il y eut un rire dans la salle.
« Silence ! » cria le juge. « Et j'ose dire, M. Paul Lobkins, que cette amie de la vôtre se portera garante de l'honorabilité de votre caractère, sur laquelle il vous plaît de vous vanter ? »
« Je n'en ai pas le moindre doute, monsieur », répondit Paul ; et il y eut un autre rire.
« Et y a-t-il quelque autre ami tout aussi important et louable qui vous rendra la même gentillesse ? »
Paul hésita ; et à ce moment, à la surprise de la cour, mais surtout à l'entière et stupéfiante surprise de lui-même, deux gentlemen, habillés à la dernière mode, s'avancèrent et, s'inclinant devant le juge, se déclarèrent prêts à se porter garants de l'honorabilité complète et du caractère irréprochable de M. Paul Lobkins, qu'ils connaissaient, dirent-ils, depuis de nombreuses années, et pour qui ils avaient le plus grand respect. Tandis que Paul examinait les personnes de ces aimables amis, qu'il ne se souvenait jamais avoir vus auparavant dans le cours de sa vie, l'avocat, qui était un homme très vif, chuchota au magistrat ; et ce dignitaire hochant la tête comme en signe d'assentiment, et examinant les nouveaux venus, demanda les noms des témoins de M. Lobkins.
« M. Eustace Fitzherbert » et « M. William Howard Russell », furent les réponses respectives.
Des noms si aristocratiques produisirent une sensation générale. Mais le juge impénétrable, appelant le même M. Saunders auquel il s'était adressé auparavant, lui demanda d'examiner attentivement les visages des amis de M. Lobkins.
Comme l'alguazil examinait les traits du mémorable Don Raphael et de l'illustre Manuel Morales, lorsque le premier de ces accomplis personnages jugeait commode d'assumer la dignité itinérante d'un prince italien, fils du souverain des vallées qui se trouvent entre la Suisse, le Milanais et la Savoie, tandis que le second se contentait d'être le serviteur de Monseigneur le Prince ; tout de même, avec bien plus d'empressement que de respect, M. Saunders examina les traits de ces gentilshommes de haute naissance, MM. Eustace Fitzherbert et William Howard Russell ; mais après une longue observation, il retira ses yeux, fit un geste insatisfaisant et méconnaissant au magistrat, et dit :
« S'il plaît à Votre Honneur, ils ne font pas partie de mon troupeau ; mais Bill Troutling en sait plus sur ce genre de types distingués que moi. »
« Qu'on fasse paraître Bill Troutling ! » fut l'ordre laconique.
À ce nom, une certaine confusion modeste aurait pu être visible sur les visages de M. Eustace Fitzherbert et de M. William Howard Russell, si l'attention de la cour n'avait pas été immédiatement dirigée vers une autre affaire. Une pauvre femme avait été condamnée pour sept jours à la Maison de Correction sur une accusation de manque d'honorabilité. Son mari, la personne la plus intéressée dans l'affaire, s'avança alors pour infirmer l'accusation ; et avec l'aide de ses voisins, il réussit.
« Tout cela est très vrai », dit le juge Burnflat ; « mais comme votre femme, mon brave, sortira dans cinq jours, cela ne vaudra guère la peine de la libérer maintenant. »
[Un fait, survenu au mois de janvier 1830. Voir « The Morning Herald ».]
Une décision si judicieuse ne pouvait manquer de satisfaire le mari ; et l'auditoire devint à partir de ce moment éclairé sur une vérité très remarquable, à savoir que cinq jours sur sept représentent une proportion particulièrement faible par rapport aux deux restants ; et que les gens en Angleterre ont un tel amour prodigieux pour la punition que, bien qu'il ne vaille pas la peine de libérer une femme innocente de prison cinq jours plus tôt que ce qu'on aurait fait autrement, il vaut extrêmement la peine de l'y faire enfermer pour sept !
Lorsque le mari, passant sa main rugueuse sur ses yeux et grommelant quelque impertinence vulgaire ou une autre, se fut retiré, M. Saunders dit :
« Voici Bill Troutling, Votre Honneur ! »
« Oh, bien », dit le juge ; « et maintenant, M. Eustace Fitz... Holà, comment est-ce possible ! Où sont M. William Howard Russell et son ami M. Eustace Fitzherbert ? »
« L'écho répondit... où ? »
Ces nobles gentlemen, ayant une aversion naturelle à être confrontés à une personne aussi basse que M. Bill Troutling, avaient, dès l'instant où l'intérêt public s'était détourné d'eux, silencieusement disparu d'une scène où leur rang dans la vie semblait si peu considéré. Si, lecteur, tu devais être anxieux d'apprendre de quelle partie du monde ces visiteurs transitoires étaient apparus, sache que c'étaient des esprits envoyés par cet inimitable magicien, Long Ned, en partie pour rapporter comment les choses se passaient à la cour ; car M. Pepper, en poursuivant cette vieille politique qui enseigne que plus le renard est proche des chasseurs, plus il a de chances d'être négligé, avait, immédiatement après son brusque départ de Paul, plongé dans une maison de la rue même où son ingéniosité s'était exercée, et dans laquelle les huîtres et la bière attiraient et régalaient chaque nuit une assemblée qui, pour parler impartialement, était plus nombreuse que choisie. Là, il avait appris comment un pickpocket avait été saisi pour affection illicite envers la montre d'un autre homme ; et là, tandis qu'il assaisonnait tranquillement ses huîtres, il avait, avec son acuité caractéristique, satisfait son esprit par la conviction que ce malheureux arrêté n'était autre que Paul. En partie, donc, par précaution pour sa propre sécurité, afin de pouvoir recevoir rapidement des nouvelles si la défense de Paul rendait un changement de résidence opportun, et en partie (par amitié de compagnonnage) pour soutenir son camarade avec une telle aide que le témoignage favorable de deux personnes bien habillées, peu connues « en ville », pourrait conférer, il avait dépêché ces êtres célestes qui étaient apparus sous les noms mortels d'Eustace Fitzherbert et William Howard Russell devant la cour impériale du juge Burnflat. Ayant ainsi rendu compte de l'apparition (la disparition ne nécessite aucun commentaire) des « amis » de Paul, nous retournons à Paul lui-même.
Malgré les périls dont il était ceint, notre jeune héros se battit jusqu'au bout ; mais le juge n'était nullement disposé à déplaire à M. Brandon, et remarquant qu'un rictus incrédule et cinglant demeurait figé sur la lèvre de ce gentleman durant toute la défense de Paul, il ne put faire autrement que de modeler sa décision sur la sagacité bien connue du célèbre avocat. Paul fut condamné à se retirer pour trois mois dans cette maison de campagne située à Bridewell, vers laquelle les fonctionnaires ingrats de la justice bannissent souvent leurs citoyens les plus actifs.
Aussitôt la sentence prononcée, Brandon, dont les yeux perçants ne voyaient aucun espoir de recouvrer son trésor perdu, déclara que le chenapan avait parfaitement le faciès de l'Old Bailey, et qu'il ne doutait pas que, s'il vivait assez longtemps pour devenir juge, il vivrait aussi pour infliger une sentence bien différente au contrevenant.
Ce disant, il résolut de ne plus perdre de temps et quitta le bureau très abruptement, sans autre réconfort que le souvenir que, de toute façon, il avait envoyé le garçon dans un lieu où, fût-il innocent à présent, il était certain d'en ressortir aussi enclin à la culpabilité que ses amis pourraient le désirer ; réflexion morale à laquelle s'ajoutait celle que la tragédie de Bombastes Furioso aurait pu lui offrir en ce vers sentencieux et concis :
« Ta montre est partie… les montres sont faites pour partir. »
Pendant ce temps, Paul fut conduit en grande pompe vers sa retraite, en compagnie de deux autres délinquants : l'un, un homme d'âge mûr, quoique très « vieux filou », condamné pour avoir obtenu de l'argent sous de faux prétextes, et l'autre, un petit garçon reconnu coupable d'avoir dormi sous une colonnade ; car c'est la beauté particulière de la loi anglaise de ne faire aucune nuance subtile et absurde entre le vice et l'infortune, et sa méthode singulière de protéger les honnêtes gens consiste à fabriquer autant de vauriens que possible dans le laps de temps le plus court.
CHAPITRE VIII.
Le Bon Sens. Quelle est la fin du châtiment en ce qui concerne l'individu puni ?
La Coutume. Le rendre meilleur !
Le Bon Sens. Comment punissez-vous les jeunes délinquants qui sont (de par leur jeunesse) particulièrement sensibles à l'exemple, et qu'il est donc plus facile de ruiner ou de réformer que les adultes ?
La Coutume. Nous les envoyons à la Maison de Correction, pour qu'ils s'associent aux plus maudits des vauriens du pays !
Dialogue entre le Bon Sens et la Coutume. — Très rare.
Comme il était assez tard dans la journée lorsque Paul fit sa première entrée à Bridewell, il passa cette nuit-là dans la « salle de réception ». Le lendemain matin, dès qu'il eut été examiné par le chirurgien et vêtu de l'uniforme coutumier, il fut introduit, selon sa classification, parmi la bonne compagnie jugée coupable de ce délit sommaire : « un méfait ». Ici, un grand gentleman s'avança vers lui et l'apostropha dans un certain langage que l'on pourrait appeler la franc-maçonnerie du jargon, et que Paul, bien qu'il ne le comprît pas mot pour mot, comprit fort bien comme étant une enquête pour savoir s'il était un filou accompli et un vaurien complet. Il répondit moitié confus, moitié en colère ; et sa réponse fut si préjudiciable à toute influence favorable qu'il aurait pu autrement exercer sur l'interrogateur que ce dernier, lui donnant une chiquenaude à l'oreille, cria : « Ramp, ramp ! » et à ce mot significatif et redoutable, Paul se trouva entouré en un clin d'œil par toute une troupe de tourmenteurs ingénieux. L'un tirait ce membre, l'autre pinçait celui-ci ; l'un le frappait par devant, et l'autre le battait par derrière. En guise d'intermède à cette occupation plaisante, ils le dépouillèrent du peu de choses qu'il avait conservées lors de son changement de costume. L'un emporta son mouchoir, un second sa cravate, et un troisième, plus chanceux que les autres, s'empara d'une paire de boutons de chemise en cornaline, donnés à Paul en gage d'amour par une jeune demoiselle qui vendait des oranges près de la Tour. Heureusement, avant que ce processus initiatique — techniquement appelé « ramping », et exercé sur tous les nouveaux venus qui semblent avoir une étincelle de décence en eux — n'ait réduit les os de Paul, qui se défendit bec et ongles, à l'état de magnésie, un homme à l'aspect grave, qui jusqu'alors avait effiloché sa filasse en silence, se leva soudain, se jeta entre la victime et ses assaillants, et ordonna à ces derniers, comme quelqu'un ayant autorité, de laisser le garçon tranquille et d'aller se faire voir chez les Grecs.
Cette proposition de recourir à un autre lieu pour s'amuser, bien qu'énoncée d'une manière très grave et tranquille, produisit cet effet instantané que les remontrances des grands vauriens exercent généralement sur les petits. Messieurs les « rampers » cessèrent leurs amusements ; et le meneur de la bande, tapant cordialement Paul dans le dos, déclara que c'était un fameux gaillard, et que ce n'était là qu'une petite farce, espérant que cela n'avait causé aucun offense.
Paul, serrant encore le poing, était sur le point de répondre sans aucune humeur pacifique, lorsqu'un guichetier, qui ne se souciait nullement du nombre d'hommes qu'il enfermait pour une faute, mais qui n'aimait pas du tout la peine de surveiller son troupeau pour s'assurer que la faute ne fût pas commise, apparut soudain parmi la troupe ; et après les avoir grondés pour le fléau excessif qu'ils représentaient pour lui, il emmena deux des plus pauvres de la bande en cellule d'isolement. Il arriva, bien sûr, que ces deux-là n'avaient pris aucune part à la perturbation. Cette scène terminée, la compagnie retourna à son effilochage de filasse ; le tapis roulant, cette invention admirablement juste par laquelle un homme fort ne souffre d'aucune fatigue et un faible perd sa santé pour la vie, n'ayant pas encore été introduit dans nos excellents établissements de correction du crime. Amèrement et avec de nombreux sentiments sombres et coléreux, dans lesquels le sentiment d'injustice face à la punition était le seul à le soutenir contre les humiliations auxquelles il était soumis — amèrement et avec un cœur oppressé, dans lequel les pensées menant au crime se frayaient déjà un chemin à travers un terreau soudain réchauffé pour leur croissance, Paul se pencha sur son ouvrage. Il se sentit touché au bras ; il se tourna et vit que le gentleman qui l'avait si gentiment délivré de ses tourmenteurs était maintenant assis à côté de lui. Paul fixa longuement et intensément son voisin, luttant contre la pensée qu'il avait déjà contemplé ce visage sagace en des temps plus heureux, bien qu'aujourd'hui, hélas ! il fût altéré non seulement par le temps et les vicissitudes, mais par cet air de gravité que les soucis de l'âge adulte étendent graduellement sur le visage des plus insouciants — jusqu'à ce que tout doute s'évanouît, et qu'il s'écriât :
« Est-ce vous, M. Tomlinson ? Comme je suis heureux de vous voir ici ! »
« Et moi », répondit le ci-devant meurtrier pour les journaux, avec un accent nasal, « je serais très heureux de me voir n'importe où ailleurs. »
Paul ne répondit rien ; et Augustus poursuivit :
« "Pour un homme sage, tous les lieux sont les mêmes" — ainsi a-t-on dit. Je ne le crois pas, Paul — je ne le crois pas. Mais trêve de réflexion ! Je vous ai reconnu dès l'instant où je vous ai vu, bien que vous ayez étonnamment grandi. Comment va mon ami MacGrawler ? — toujours à l'œuvre pour "L'Asinaeum" ? »
« Je le crois », dit Paul, maussade, et se hâtant de changer de conversation ; « mais dites-moi, M. Tomlinson, comment êtes-vous arrivé ici ? J'avais entendu dire que vous étiez parti dans le Nord de l'Angleterre pour occuper un emploi lucratif. »
« Possible ! Le monde déforme toujours les actions de ceux qui sont constamment sous ses yeux. »
« C'est très vrai », dit Paul ; « et j'ai dit la même chose moi-même une centaine de fois dans "L'Asinaeum", car nous n'avons jamais été trop prodigues de nos vérités dans ce magnifique journal. C'est étonnant de voir jusqu'où nous parvenions à faire aller trois idées. »
« Vous me rappelez moi-même et mes travaux journalistiques », reprit Augustus Tomlinson. « Je ne suis pas tout à fait sûr d'avoir eu autant que trois idées à dépenser ; car, comme vous dites, c'est étonnant jusqu'où ce nombre peut aller, lorsqu'il est bien géré. Il en va des écrivains comme des acteurs ambulants — les trois mêmes idées qui servaient pour les Turcs dans une scène servent pour les Highlanders dans la suivante ; mais vous devrez me raconter votre histoire un de ces jours, et vous entendrez la mienne. »
« Je vous serais extrêmement obligé pour votre confiance », dit Paul, « et je ne doute pas que votre vie doive être extrêmement divertissante. La mienne, jusqu'ici, n'a été qu'insipide. La vie des hommes de lettres n'est pas remplie d'aventures ; et je me demande si chaque écrivain de "L'Asinaeum" n'a pas mené à peu près la même existence que celle que j'ai moi-même endurée. »
C'est dans des conversations de ce genre que nos amis récemment retrouvés passèrent le reste de la journée, jusqu'à l'heure de quatre heures et demie, où les prisonniers doivent supposer que la nuit a commencé et être enfermés dans leurs chambres. Tomlinson alors, qui était heureux de retrouver une personne qui l'avait connu à ses beaux jours, parla en privé au guichetier ; et le résultat de la conversation fut de coupler Paul et Augustus dans la même chambre, qui était une sorte de boîte en pierre, accueillant généralement trois personnes, et qui était — car nous l'avons mesurée, comme nous aurions mesuré la cellule du prisonnier de Chillon — d'à peine huit pieds sur six.
Nous n'avons pas l'intention, lecteur, d'indiquer, par de grands traits et dans un long détail, la détérioration morale de notre héros ; car nous avons découvert, par expérience, que de tels efforts de notre part ne font guère plus que te faire blâmer notre stupidité au lieu de louer notre intention. Nous ne développerons donc notre morale que par des indices subtils et de brefs commentaires ; et nous nous contenterons maintenant de te rappeler que jusqu'ici tu as vu Paul honnête au nez et à la barbe des circonstances. Malgré la contagion du Mug, malgré ses associés de Fish Lane, malgré son intimité avec Long Ned, tu l'as vu braver la tentation et envisager une autre carrière que celle du vol ou de la fraude. Bien plus, même dans son dénuement, lorsqu'il fut chassé de la demeure de son enfance, tu as observé comment, au lieu de recourir à un mode de vie plus plaisant ou libertin, il s'en remit aussitôt au toit morne et aux occupations insipides de MacGrawler, préférant honnêtement gagner sa subsistance à la sueur de son cerveau plutôt que de revenir à l'une des nombreuses manières de vivre aux dépens des autres dont son expérience parmi la pire partie de la société devait foisonner, et qui, pour le moins, sont plus attirantes pour les jeunes et les aventureux que les sentiers stériles du labeur littéraire. En vérité, pour te confier un secret, c'était l'ambition audacieuse de Paul de s'élever au rang de membre digne de la communauté. Sa situation actuelle, on le verra peut-être plus tard, fut la cause d'un grand changement dans ses désirs ; et la conversation qu'il eut cette nuit-là avec l'ingénieux et habile Augustus contribua davantage à le préparer à être le héros de cet ouvrage que toutes les habitudes de son enfance ou les scènes de sa prime jeunesse. Les jeunes gens sont enclins, à tort, à croire qu'il est mauvais d'être excessivement méchant. La Maison de Correction est ainsi nommée parce qu'il s'agit d'un lieu où une notion aussi ridicule est invariablement corrigée. Le lendemain, Paul fut surpris par une visite de Mme Lobkins, qui avait entendu parler de sa situation et de ses causes par le fidèle Dummie, et qui avait réussi à obtenir du juge Burnflat un ordre d'admission. Ils se rencontrèrent, à la manière de Pyrame et Thisbé, avec un mur, ou plutôt une grille de fer, entre eux ; et Mme Lobkins, après une exclamation de désespoir devant l'obstacle, éclata en pleurs dans ce reproche pathétique :
« Ô Paul, tu as mené tes cochons à un beau marché ! »
« C'est un marché approprié pour les cochons, chère dame », dit Paul, qui, bien qu'ayant une larme à l'œil, ne refusa pas une plaisanterie aussi amère qu'elle était inélégante ; « car, entre tous, c'est l'endroit où un homme apprend à prendre soin de son lard. »
« Tais-toi ! » cria la dame, avec colère. « Quel droit as-tu de bavarder ainsi alors que tu es dans les limbes ? »
« Ah, chère dame », dit Paul, « on ne peut éviter ces heurts et ces trébuchements sur notre chemin vers l'avancement ! »
« Chemin vers la potence ! » cria la dame. « Je te le dis, enfant, tu finiras par être pendu malgré tous mes soins et mon attention à ton égard, bien que je t'aie éduqué en savant, et que j'aie toujours espéré que tu grandirais pour être un honneur pour ton… »
« Roi et ton pays », interrompit Paul. « Nous disons toujours, honneur au roi et au pays, ce qui signifie devenir riche et payer des impôts. "Plus un homme paie d'impôts, plus il est un honneur pour les deux", comme dit Augustus. Eh bien, chère dame, tout vient à point. »
« Quoi ! tu es joyeux, n'est-ce pas ? Pourquoi ne pleures-tu pas ? Ton cœur est aussi dur qu'une brique. C'est tout à fait contre nature et hyénoïde d'être aussi insouciant ! » Ce disant, les larmes de la bonne dame jaillirent avec l'amertume d'une Parisina au désespoir.
« Non, non », dit Paul, qui, bien qu'il souffrît bien plus intensément, portait la souffrance bien plus facilement que sa protectrice, « nous ne pouvons arranger les choses en pleurant. Suppose que tu voies ce qui peut être fait pour moi. Je parie que tu peux réussir à adoucir la sentence du juge par un peu d'huile de palme ; et si tu peux me faire sortir avant que je ne sois tout à fait corrompu — un jour ou deux de plus dans cet endroit infernal fera l'affaire — je te promets que je vivrai non seulement honnêtement moi-même, mais avec des gens qui vivent de la même manière. »
« Embrasse-moi, Paul », dit la tendre Mme Lobkins, « embrasse-moi… Oh ! mais j'oublie la grille. Je verrai ce qui peut être fait. Et tiens, mon garçon, voilà quelque chose pour toi en attendant… une goutte du spiritueux, pour prêcher le réconfort à ton pauvre estomac. Chut ! fais-le passer en douce, ou ils te verront. »
Ici, la dame s'efforça de pousser une bouteille en grès à travers les barreaux de la grille ; mais, hélas ! bien que le goulot passât, le corps refusa, et la dame fut forcée de retirer le « spiritueux ». Là-dessus, la femme au grand cœur renouvela ses sanglots ; et elle fut si absorbée par son chagrin qu'oubliant apparemment le but pour lequel elle avait apporté la bouteille, elle l'appliqua à sa propre bouche et se consola avec cet élixir de vie qu'elle avait initialement destiné à Paul.
Cela la rétablit quelque peu ; et après une scène des plus émouvantes, la dame s'en alla en chancelant d'un pas vacillant, naturel au chagrin, promettant, en partant, que si l'amour ou l'argent pouvaient abréger l'enfermement de Paul, ni l'un ni l'autre ne feraient défaut. Nous sommes plutôt embarrassés de conjecturer l'influence exacte que le premier de ces arguments, pressé par la charmante Margaret, pourrait avoir eue sur le juge Burnflat.
Quand la bonne dame fut partie, Paul se hâta de reprendre son effilochage de filasse et de rejoindre son ami. Il trouva le digne Augustus vendant en privé de petits luxes élégants, tels que du tabac, du gin et des rations de mets plus raffinés que ce que la prison permettait ; car Augustus, ayant plus d'argent que le reste de ses compagnons, réussissait, grâce à l'amitié du guichetier, à acheter secrètement, et à revendre avec environ quatre cents pour cent de bénéfice, les conforts que les prisonniers convoitaient particulièrement.
[Une pratique très courante à Bridewell. Le Gouverneur de Coldbath-Fields, apparemment un homme très intelligent et actif, en tous points adapté à une entreprise des plus ardues, nous a informés, dans la seule conversation que nous ayons eu l'honneur d'avoir avec lui, qu'il pensait avoir presque ou tout à fait détruit dans sa juridiction cette méthode illégale de commerce.]
« Une preuve », dit Augustus, sèchement, à Paul, « que par la prudence et l'effort, même dans ces lieux où un homme ne peut se retourner, il peut réussir à faire tourner un sou. »
CHAPITRE IX.
« Raconte au long, mon hôte divin », dit-elle, « Les stratagèmes grecs… la ville trahie ! » DRYDEN : Virgile, Énéide, livre II.
Descendant de là, ils s'échappèrent ! — Ibid.
Une grande amélioration s'était produite dans le caractère d'Augustus Tomlinson depuis que Paul avait rencontré cet homme illustre pour la dernière fois. Autrefois, Augustus avait affecté l'homme de plaisir, le flâneur érudit en ville, le Périclès accompli des journaux, citant gaiement Horace, chassant gravement une mouche de l'éditorial de Lord Dunshunner. À présent, un air plus sérieux, mais non moins hautain, s'était installé sur ses traits ; la prétention à la mode avait fait place à la prétention à la sagesse ; et de l'homme de plaisir, Augustus Tomlinson était devenu le philosophe. Avec cette seule élévation, cependant, il n'était pas satisfait : il unissait le philosophe au politicien ; et le vaurien ingénieux se plaisait tout particulièrement à se targuer d'être « un Whig modéré » !
« Paul », avait-il coutume d'observer, « croyez-moi, le Whiggisme modéré est un credo des plus excellents. Il s'adapte à tout changement possible, à toute variété concevable de circonstances. C'est la seule politique pour nous qui sommes les aristocrates de ce corps libre qui se rebelle contre des lois tyranniques ; car, au diable, je ne suis pas un de vos démocrates. Qu'il y ait des cachots et des guichetiers pour les vils coquins qui fouettent les vêtements sur la haie où ils sèchent, ou qui se glissent dans un soupirail en quête d'une cuillère en argent ; mais les maisons de correction ne sont pas faites pour des hommes qui ont reçu une éducation éclairée — qui abhorrent vos petits vols autant qu'un juge de paix peut le faire — qui ne devraient jamais être qualifiés de malhonnêtes dans leurs transactions, mais, s'ils sont découverts, de "malchanceux dans leurs spéculations" ! Une belle chose, en vérité, qu'il devrait y avoir des distinctions de rang parmi les autres membres de la communauté, et aucune parmi nous ! Où est votre vantée Constitution britannique, j'aimerais le savoir, où sont vos privilèges de l'aristocratie, si moi, qui suis un gentleman de naissance, qui connais le latin et ai vécu dans la meilleure société, je devais être jeté dans cet endroit abominable avec un sale type né dans une cave et qui ne pourrait jamais gagner plus à la fois qu'il n'en faut pour acheter une saucisse ? Non, non ! pas de vos principes niveleurs pour moi ! Je suis libéral, Paul, et j'aime la liberté ; mais, Dieu merci, je méprise vos démocraties ! »
Ainsi, moitié sérieux, moitié voilant un penchant naturel au sarcasme, ce Whig modéré divaguait ainsi pendant des heures durant ces longues nuits, commençant à quatre heures et demie, où lui et Paul se tenaient compagnie.
Un soir, alors que Tomlinson était si amèrement disposé à être prolixe que Paul se sentait quelque peu lassé par son éloquence, notre héros, désireux d'un changement dans la conversation, rappela à Augustus sa promesse de communiquer son histoire ; et le Whig philosophique, nullement réticent à parler de lui-même, s'éclaircit la gorge et commença.
« Peu importe qui fut mon père, ni quel fut mon lieu de naissance ! Mon premier ancêtre était Tommy Linn (son héritier devint le fils de Tom Linn) — vous avez entendu la ballade faite à sa louange :
« "Tommy Linn est un Écossais de naissance, Sa tête est chauve et sa barbe est rasée ; Il avait une toque faite d'une peau de lièvre, Un homme plus âgé est Tommy Linn !"
« Il y avait une sorte de prophétie concernant les descendants de mon ancêtre, obscurément insinuée dans la strophe finale de cette ballade :
« "Tommy Linn, et sa femme, et la mère de sa femme, Ils tombèrent tous dans le feu ensemble ; Ceux qui étaient dessous eurent la peau brûlante…
"Nous ne sommes pas assez !" dit Tommy Linn." »
« Vous voyez la prophétie : elle est applicable à la fois aux gentlemen vauriens et aux Whigs modérés ; car tous deux sont les derniers dans le monde, et tous deux crient perpétuellement : "Nous ne sommes pas assez !" »
« Il est vrai, » dit Tomlinson, « mais reprenons mon récit. Ce cher Mr. Asgrave ne m'avait pris comme associé que pour se couvrir. Il était, à mon insu, plongé jusqu'au cou dans des spéculations hasardeuses ; et il avait besoin d'une tête de rechange pour porter la responsabilité de ses fautes, au cas où le ciel, ou plutôt les créanciers, en viendraient à bout. La faillite éclata. Le pauvre vieil homme, avec son front bienveillant, disparut un beau matin, en laissant derrière lui un déficit énorme, et moi, son gendre, en tête de liste pour l'exécution. Il n'y avait pas à hésiter ; j'ai quitté la maison, la femme à la figure de hache, et les livres de morale, pour me lancer à nouveau dans le monde, sans un sou, mais avec une expérience renouvelée. C'est alors, Paul, que je t'ai rencontré à nouveau, et que nous avons formé cette noble association dont tu connais si bien les principes. »
Il se tut, et le silence qui suivit fut troublé par un soupir venant de Paul. « Tu as mené une vie étrange, Augustus, » dit-il lentement. « Mais il semble que, peu importe la route, le terme soit toujours le même. »
« Ah, mon cher Paul, » répondit Tomlinson, « ne sois pas si mélancolique. Si le terme est le même, le voyage, lui, a été brillant. Il n'est pas donné à tout le monde de passer de la chaire au sac de voyage, et des salons de la duchesse au banc des accusés, avec autant de philosophie que moi. Après tout, nous ne sommes que des acteurs jouant des rôles écrits par le destin ; et si le mien a été celui d'un aventurier, j'ai eu le mérite de ne jamais jouer faux. »
« Et cette femme ? » demanda Paul, après un long moment de réflexion. « Cette Lady Margaret ? »
« Oh, elle ? Elle a fini par épouser un vicomte qui, contrairement à moi, possédait réellement un comté dans le Yorkshire. Mais je parie qu'elle pense encore, lors de ses soirées les plus ternes, à ce mystérieux inconnu qui l'a fait danser le cotillon avec tant d'assurance. C'est là mon véritable triomphe, Paul. J'ai marqué son esprit, et cela vaut bien plus que les cinq mille livres qu'elle m'a échappées. »
« Restez un peu », poursuivit mon beau-père. « Quels fonds croyez-vous nécessaires pour faire tourner une banque ? Vous avez l'air perplexe ! Pas un shilling ! Vous apporterez exactement autant que moi. Vous apporterez même un peu plus ; car vous avez autrefois apporté 500 livres, qui ont été dépensées depuis longtemps. Je n'apporte pas un shilling de ma poche. Je vis sur mes clients, et je vous offre très volontiers la moitié d'entre eux ! »
« Imaginez, cher Paul, mon étonnement, ma consternation ! Je me voyais marié à une mégère hideuse, gendre d'un scélérat sans le sou, et floué de toute ma fortune ! Comparez cette perspective avec celle qui m'avait ébloui lorsque je contemplais l'idée de devenir le gendre du riche M. Asgrave. Au début, j'ai tempêté. M. Asgrave a pris le traité de Bacon, « Sur l'avancement des sciences », et n'a fait aucune réponse jusqu'à ce que je sois calmé par mon explosion. Vous remarquerez qu'une fois la passion retombée, j'ai nécessairement vu qu'il ne me restait rien d'autre qu'à adopter la proposition de mon beau-père. Ainsi, par la fatalité qui me poursuivait au moment même où je comptais m'amender, j'ai été poussé à la scélératesse, et je fus conduit à escroquer un grand nombre de personnes par le pur hasard d'être le gendre d'un grand moraliste. Comme M. Asgrave était un homme indolent, qui passait ses matinées à spéculer sur la vertu, je fus nommé l'associé actif. Je passais la journée au comptoir ; et quand je rentrais chez moi pour me délasser, ma femme me griffait les yeux. »
« Mais n'avez-vous jamais été reconnu comme "l'inconnu" ou "l'aventurier" dans vos nouvelles fonctions ? »
« Non ; car naturellement, je prenais, dans tous mes changements, des pseudonymes et des déguisements. Et, à vrai dire, mon mariage m'avait tellement changé que, avec un habit couleur tabac et une perruque brune ébouriffée, une plume à l'oreille droite, j'étais le portrait même de la respectabilité posée. Mon visage s'allongeait d'un pouce chaque jour. Rien n'est plus respectable qu'un visage allongé ; et une expression de contenance soumise est le signe le plus sûr de la prospérité commerciale. Eh bien, nous avons continué assez brillamment pendant environ un an. Entre-temps, j'avais merveilleusement progressé en philosophie. Vous n'avez aucune idée de la façon dont une épouse acariâtre sublime et raréfie l'intellect. Le tonnerre purifie l'air, vous savez ! Finalement, malheureusement pour ma renommée (car je méditais une magnifique histoire morale de l'homme, que, si elle avait vécu un an de plus, j'aurais achevée), ma femme mourut en couches. Mon beau-père et moi discutions de l'événement, et reprochions à la civilisation les habitudes énervantes qui font que les femmes meurent de leurs enfants au lieu de les mettre au monde sans même être conscientes de la circonstance, lorsqu'un morceau de papier, cacheté de travers, fut remis à mon associé. Il le parcourut, mit fin à la discussion, puis m'annonça que notre banque avait cessé ses paiements. « Maintenant, Augustus », dit-il, en allumant sa pipe avec le morceau de papier, « vous voyez l'avantage de n'avoir rien à perdre. »
« Nous n'avons pas payé six pence à la livre ; mais mon associé fut jugé si infortuné que le public britannique a organisé une souscription pour lui, et il s'est retiré avec une rente, fort respecté et très compatissant. Comme je n'étais pas aussi connu comme moraliste, et que je n'avais pas l'avantage séduisant d'une tête chauve et bienveillante, rien ne fut fait pour moi, et je fus rejeté une fois de plus dans le vaste monde, pour moraliser sur les vicissitudes de la fortune. Mon cousin le libraire n'était plus, et son fils m'a tourné le dos. J'ai loué une mansarde dans Warwick Court, et avec quelques livres, ma seule consolation, j'ai tenté de raffermir mon esprit pour l'avenir. C'est à cette époque, Paul, que mes études m'ont réellement servi. J'ai beaucoup médité, et je suis devenu un vrai philosophe, c'est-à-dire un philosophe pratique. Mes actions furent désormais réglées par des principes ; et tôt ou tard, je vous convaincrai que la route de la vraie morale ne néglige jamais les poches de votre voisin. Aussitôt que mon esprit eut fait la grande découverte que M. Asgrave avait faite avant moi, à savoir qu'il faut vivre selon un système — car si vous faites le mal, c'est votre système qui est en tort, pas vous — je me suis mis sur la route, sans aucune de ces piqûres de conscience qui m'avaient jusqu'ici tourmenté dans de telles aventures. Je fis partie d'un cercle brillant de "Libres Agents", que je vous présenterai un jour ou l'autre, et je m'élevai bientôt à la distinction parmi eux. Mais il y a environ six semaines, ne préférant pas moins qu'autrefois les chemins de traverse aux grandes routes, j'ai tenté de m'emparer d'un carrosse pour le revendre au rabais. J'ai été acquitté du crime, mais envoyé ici par le juge Burnflat pour le délit. Jusqu'ici, mon jeune ami, s'est déroulée la vie d'Augustus Tomlinson. » L'histoire de ce monsieur fit une profonde impression sur Paul. L'impression fut renforcée par les conversations tenues ultérieurement avec Augustus. Ce digne personnage était un séducteur dangereux et subtil. Il avait vraiment lu pas mal d'histoire, et un peu de morale ; et il avait une manière ingénieuse de défendre ses pratiques crapuleuses par des syllogismes tirés de la seconde, et des exemples tirés de la première. Il appuyait ces théories, pour ainsi dire, par une référence à la politique actuelle du jour. Les escrocs publics, agissant sous de faux prétextes, il lui plaisait de les qualifier de « Whigs modérés » ; ceux qui exigeaient votre bourse avec intimidation étaient les « hauts Tories » ; et le vol en bande était « l'effet de l'esprit de parti ». Il y avait cette différence entre Augustus Tomlinson et Long Ned — Ned était le fripon agissant, Augustus le raisonneur ; et nous pouvons donc voir, par un peu de réflexion, que Tomlinson était un compagnon bien plus périlleux que Pepper — car les théories voyantes sont toujours plus séduisantes pour les jeunes gens intelligents que les exemples persuasifs, et la vanité de la jeunesse les rend plus heureux d'être convaincus d'une chose que d'y être entraînés.
Un jour ou deux après le récit de M. Tomlinson, Paul fut de nouveau visité par Mme Lobkins — car les règlements contre les visiteurs fréquents n'étaient pas alors aussi strictement appliqués que nous comprenons qu'ils le sont aujourd'hui ; et la brave dame vint déplorer le peu de succès de son entrevue avec le juge Burnflat.
Nous épargnons au lecteur au cœur tendre le détail de l'entrevue touchante qui s'ensuivit. En vérité, ce ne fut qu'une répétition de celle que nous avons déjà racontée. Nous dirons seulement, comme preuve de la tendresse du cœur de Paul, que lorsqu'il prit congé de la brave matrone et lui dit « Que Dieu vous bénisse », sa voix trembla et les larmes montèrent à ses yeux — tout comme elles avaient coutume de le faire dans les yeux de George III, lorsque cet excellent monarque daignait gracieusement demander le rappel du « God save the King ! »
« Je serai pendu », soliloqua notre héros, tandis qu'il se dirigeait lentement vers le subtil Augustus — « Je serai pendu (hum ! la dénonciation est prophétique), si je ne me sens pas aussi reconnaissant envers la vieille dame pour son souci de moi que si elle ne m'avait jamais maltraité. Quant à mes parents, je crois que j'ai peu à être reconnaissant ou fier de ce côté-là. Ma pauvre mère, à en croire tous les récits, semble avoir à peine possédé même la vertu brute de la tendresse maternelle ; et selon toute vraisemblance, je ne saurai jamais si j'ai eu un père ou cinquante. Mais qu'importe ? J'aime plutôt être indépendant ; et après tout, que retirons-nous, nous autres, les neuf dixièmes du temps, de nos parents, sinon un nom laid et des conseils que, si nous suivons, nous sommes misérables, et si nous négligeons, nous sommes déshérités ? »
Se réconfortant avec ces pensées, qui prenaient peut-être leur complexion philosophique des conversations qu'il avait eues récemment avec Augustus, et qui se brisaient en fredonnant l'air de —
« Pourquoi nous quereller pour des richesses ? »
Paul reprit ses occupations habituelles.
Au cours de la troisième semaine de la captivité de notre héros, Tomlinson lui communiqua un plan d'évasion qui était venu à son cerveau sagace. Dans la cour réservée aux divertissements des gentilshommes « délinquants », il y avait un tuyau d'eau qui, longeant le mur, passait au-dessus de la porte par laquelle, chaque matin, les captifs pieux passaient pour se rendre à la chapelle. Par ce tuyau, Tomlinson proposait de s'échapper ; car jusqu'au tuyau qui atteignait le mur depuis la porte, dans une direction oblique et facile, il y avait une sorte de plinthe ; et un homme adroit et agile pourrait aisément, à l'aide de cette planche, se transporter le long du tuyau jusqu'à ce que la progression de cet utile conducteur (qui était heureusement fort brève) fût arrêtée par le sommet du mur, où elle trouvait une suite dans un autre tuyau qui descendait jusqu'au sol du côté opposé du mur. Or, de ce côté opposé se trouvait le jardin de la prison ; dans ce jardin se trouvait un gardien, et ce gardien était le croque-mitaine du plan de Tomlinson — « Car supposons-nous en sécurité dans le jardin », dit-il, « que ferons-nous de ce satané individu ? »
« Mais ce n'est pas tout », ajouta Paul ; « car même s'il n'y avait pas de gardien, il y a un mur terrible, que j'ai noté spécialement la semaine dernière, lorsque nous étions mis au travail dans le jardin, et qui n'a pas de tuyau, sauf un perpendiculaire, que seul un homme ayant les jambes d'une mouche pourrait escalader ! »
« Absurde ! » répondit Tomlinson ; « Je vous montrerai comment grimper le plus têtu des murs de la chrétienté, si l'on a seulement la voie libre. C'est le gardien, le gardien, que nous devons... »
« Quoi ? » demanda Paul, observant que son camarade ne terminait pas sa phrase.
Il s'écoula un certain temps avant que le sage Augustus répondit ; il dit alors d'un ton pensif —
« J'ai réfléchi, Paul, s'il serait conforme à la vertu, et à ce code strict de morale par lequel toutes mes actions sont réglées, de... tuer le gardien ! »
« Grands dieux ! » s'écria Paul, frappé d'horreur.
« Et j'ai décidé », poursuivit Augustus, solennellement, sans tenir compte de l'exclamation, « que l'action serait parfaitement justifiable ! »
« Scélérat ! » s'exclama Paul, reculant jusqu'à l'autre bout de la boîte de pierre — car c'était la nuit — dans laquelle ils étaient encagés.
« Mais », poursuivit Augustus, qui semblait soliloquer, et dont la voix, sonnant calme et pensive, comme celle de Young dans le célèbre monologue d'« Hamlet », indiquait qu'il ne prêtait pas attention à l'impolie interruption — « mais l'opinion n'influence pas toujours la conduite ; et bien qu'il puisse être vertueux de tuer le gardien, je n'ai pas le cœur de le faire. J'espère que dans mon histoire future, je ne serai pas trop sévèrement censuré par les moralistes discernants pour une faiblesse dont mon tempérament physique est seul responsable ! »
Malgré le tour de la soliloquie, il fallut longtemps avant que Paul ne puisse se résoudre à poursuivre la conversation avec Augustus ; et ce ne fut que par la croyance que le moraliste avait penché vers la veine plaisante qu'il reprit finalement la consultation.
Les conspirateurs ne prirent cependant aucune décision ultime ce soir-là. Le lendemain, Augustus, Paul et quelques autres membres de la compagnie furent mis au travail dans le jardin ; et Paul observa alors que son ami, poussant une brouette près de l'endroit où se tenait le gardien, en renversa le contenu. Le gardien fut assez bon pour l'aider à remplir à nouveau la brouette ; et Tomlinson profita si bien de l'occasion que, cette nuit-là, il informa Paul qu'ils n'auraient rien à craindre de la vigilance du gardien. « Il a promis », dit Augustus, « pour certaines consi-dé-ra-tions, de me permettre de l'assommer ; il a aussi promis d'être si blessé qu'il ne pourra bouger avant que nous soyons par-dessus le mur. Notre difficulté principale maintenant, donc, est le premier pas — à savoir, grimper le tuyau inaperçus ! »
« Quant à cela », dit Paul, qui développa, tout au long du schéma, des organes de sagacité, d'audace et d'invention qui charmèrent son ami, et promettaient certainement bien pour sa future carrière — « quant à cela, je pense que nous pouvons gérer la première ascension avec moins de danger que vous ne l'imaginez. Les matins ont été très brumeux ces derniers temps ; il fait presque noir à l'heure où nous allons à la chapelle. Fermons la marche, vous et moi : le tuyau passe juste au-dessus de la porte ; nos mains, comme nous l'avons essayé, peuvent l'atteindre ; et un bond sans grande agilité nous permettra de nous hisser pour prendre appui sur le tuyau et la plinthe. »
« L'escalade est alors facile ; et avec le brouillard dense et notre propre rapidité, je pense que nous n'aurons guère de difficulté à atteindre le jardin. Les seules précautions que nous devons prendre sont d'attendre un matin très sombre, et de nous assurer que nous sommes les derniers de la file, afin que personne derrière ne puisse donner l'alarme... »
« Ou tenter de suivre notre exemple, et gâcher la tourte par une prune superflue ! » ajouta Augustus. « Vous conseillez admirablement ; et un de ces jours, si vous n'êtes pas pendu entre-temps, je me hasarde à augurer que vous serez un grand logicien. »
Le matin suivant fut clair et glacial ; mais le jour d'après fut, pour utiliser la comparaison de Tomlinson, « aussi sombre que si tous les nègres d'Afrique avaient été réduits en air ». « On aurait pu couper le brouillard avec un couteau », comme dit le proverbe. Paul et Augustus ne pouvaient même pas voir avec quelle importance chacun regardait l'autre.
C'était un trait remarquable du tempérament audacieux du premier que, jeune comme il l'était, il fut décidé qu'il mènerait la tentative. À l'heure, donc, de la chapelle, les prisonniers passèrent comme d'habitude par la porte. Quand ce fut le tour de Paul, il se hissa par les mains jusqu'au tuyau, puis, rampant le long de sa course sinueuse, atteignit le mur avant même d'avoir repris son souffle. Un peu plus maladroitement, Augustus suivit l'exemple de son ami. Une fois, son pied glissa, et il manqua de tomber. Il étendit ses mains involontairement et attrapa Paul par la jambe. Heureusement, notre héros avait alors atteint le mur, auquel il s'agrippait ; et pour une fois, un fripon se hissa sans en renverser un autre. Voilà Tomlinson et Paul maintenant assis un instant sur le mur pour reprendre leur souffle ; ce dernier alors — la descente vers le sol n'était pas très grande — laissant descendre son corps par les mains, se laissa tomber dans le jardin.
« Blessé ? » demanda le prudent Augustus, d'un murmure enroué, avant de descendre de sa « mauvaise éminence », étant même prêt —
« À supporter les maux qu'il avait, Plutôt que de voler vers d'autres qu'il ne connaissait pas »
« Non ! » sans prendre toutes les précautions préalables en son pouvoir, fut la réponse dans la même voix, et Augustus se laissa tomber.
Dès que ce digne personnage eut surmonté le choc de sa chute, il ne perdit pas un instant à courir vers l'autre bout du jardin. Paul suivit. En chemin, Tomlinson s'arrêta près d'un tas d'ordures et ramassa une pierre immense. Lorsqu'ils arrivèrent à la partie du mur qu'ils avaient convenu d'escalader, ils trouvèrent le gardien — au sujet duquel ils n'avaient pas eu besoin, soit dit en passant, de s'inquiéter ; car s'il n'avait pas été convenu qu'il les rencontrerait, le brouillard épais les aurait effectivement empêchés de le voir. Ce fidèle gardien, Augustus l'assomma, non avec une pierre, mais avec dix guinées ; il tira ensuite de son vêtement une corde assez épaisse, qu'il s'était procurée quelques jours auparavant auprès du geôlier, et attachant fermement la pierre à une extrémité, lança cette extrémité par-dessus le mur. Or, le mur avait (comme les murs de grande résistance en ont généralement) une sorte de créneau en surplomb de chaque côté ; et la pierre, lorsqu'elle fut lancée et ramenée à la longueur de la corde à laquelle elle était attachée, s'accrocha nécessairement contre cette saillie ; et ainsi, la corde fut pour ainsi dire attachée au mur, et Tomlinson put, grâce à elle, se hisser jusqu'au sommet de la barrière. Il accomplit cet exploit avec une adresse gymnastique, comme quelqu'un qui l'avait souvent pratiqué ; bien que le discret aventurier n'ait mentionné dans son récit à Paul aucune occasion antérieure de pratique. Dès qu'il eut atteint le sommet du mur, il lança la corde à son compagnon, et, en considération de l'inexpérience de Paul dans ce mode d'escalade, donna à l'attache de la corde une sécurité supplémentaire en la tenant lui-même. Avec lenteur et peine, Paul se hissa ; puis, en transférant la pierre de l'autre côté du mur, où elle fit naturellement un accrochage similaire, nos deux aventuriers purent successivement glisser et consommer leur évasion de la Maison de Correction.
« Suivez-moi maintenant ! » dit Augustus, alors qu'il prenait ses jambes à son cou ; et Paul le poursuivit à travers un labyrinthe de ruelles et de chemins, à travers lesquels il filait et se faufilait avec une célérité variable et changeante qui, si Paul ne l'avait pas suivi de près, l'aurait très vite, combinée au brouillard, arraché aux yeux de son jeune allié. Heureusement, l'immaturité du matin, l'obscurité des rues traversées et, surtout, l'obscurité extrême de l'atmosphère, empêchèrent cette détection et cette arrestation que le costume de prisonnier de leur compagnon leur aurait autrement assurées. Finalement, ils se retrouvèrent dans les champs ; et se faufilant le long des haies, et évitant diligemment la grande route, ils continuèrent à fuir, jusqu'à ce qu'ils aient avancé de plusieurs milles dans « les entrailles du pays ». À ce moment, « les entrailles » d'Augustus Tomlinson commencèrent à lui rappeler leurs exigences ; et il suggéra en conséquence l'opportunité de s'emparer du premier paysan qu'ils rencontreraient, et de lui faire échanger ses vêtements avec l'un des fugitifs, qui serait ainsi en mesure d'entrer dans une auberge et de pourvoir à leurs besoins mutuels. Paul accepta cette proposition, et en conséquence, ils guettèrent leur occasion et attrapèrent un laboureur. Augustus le dépouilla de sa blouse, de son chapeau et de ses bas de laine ; et Paul, endurci par la nécessité et la compagnie, aida à attacher le pauvre laboureur à un arbre. Ils poursuivirent ensuite leur progression pendant environ une heure, et, comme les ombres du soir tombaient autour d'eux, ils découvrirent une auberge. Augustus entra et revint en quelques minutes chargé de pain, de fromage et d'une bouteille de bière. La nourriture de prison guérit un homme de la délicatesse, et les deux fugitifs dînèrent de ces mets simples avec une satisfaction considérable. Ils reprirent ensuite leur voyage, et finalement, épuisés par l'effort, ils arrivèrent à une meule de foin solitaire, où ils résolurent de se reposer pendant une heure ou deux.
CHAPITRE X.
Contrairement au ribaud, dont la plaisanterie licencieuse Souille son banquet et insulte son invité, De la richesse et de la grandeur, il est facile de descendre, Tu te réjouis de perdre le maître dans l'ami. Autour de ta table, nous voyons les domestiques joyeux, gais — Avec le sourire d'une douce égalité ; Aucun souci social, le gracieux seigneur ne dédaigne ; L'amour incite à l'amour, et la révérence gagne la révérence.
Traduction de LUCAIN à Pison, En préfixe au douzième article du « Rambler ».
Timides, les étoiles rougissantes brillaient sur nos aventuriers alors que, après une courte sieste derrière la meule de foin, ils s'étiraient, et se regardant, éclatèrent d'un rire involontaire et hilarant à la terminaison prospère de leur exploit.
Jusqu'à présent, ils avaient été trop occupés, d'abord par leur fuite, puis par la faim, puis par la fatigue, pour se féliciter ; maintenant, ils se frottaient les mains et plaisantaient comme des écoliers en fuite de leur évasion.
Peu à peu, leurs pensées tournèrent du passé vers l'avenir ; et « Dites-moi, mon cher ami », dit Augustus, « ce que vous comptez faire. J'espère vous avoir convaincu depuis longtemps qu'il n'y a aucun péché à "servir nos amis" et à "être fidèle à notre parti" ; et donc, je suppose, vous déciderez de prendre la route. »
« Il est très étrange », répondit Paul, « que j'aie encore des scrupules après vos leçons sur le sujet ; mais je vous avoue franchement que, d'une manière ou d'une autre, j'ai des doutes sur le fait que le vol soit vraiment la profession la plus honnête que je puisse suivre. »
« Écoutez-moi, Paul », répondit Augustus ; et sa réplique mérite quelque attention. « Tout crime et toute excellence dépendent d'un bon choix de mots. Je vois que vous avez l'air perplexe ; je vais vous expliquer. Si vous prenez de l'argent au public et que vous dites que vous avez volé, vous avez indubitablement commis un grand crime ; mais si vous faites la même chose en disant que vous avez soulagé les besoins des pauvres, vous avez accompli une action excellente. Si, en partageant ensuite cet argent avec vos compagnons, vous dites que vous avez partagé un butin, vous avez commis une offense contre les lois de votre pays ; mais si vous faites remarquer que vous avez partagé avec vos amis les gains de votre industrie, vous avez accompli l'une des plus nobles actions de l'humanité. Fendre le crâne d'un homme n'est ni vertueux ni coupable, mais tout dépend du langage appliqué à l'action pour en faire un meurtre ou une gloire. Pourquoi ne pas dire, alors, que vous avez témoigné du courage d'un héros plutôt que de l'atrocité d'un brigand ? C'est parfaitement clair, n'est-ce pas ? »
[Nous observons dans un paragraphe d'un journal américain, copié sans commentaire dans le « Morning Chronicle », une preuve singulière de la vérité de la philosophie de Tomlinson ! « M. Rowland Stephenson », dit l'extrait, « le célèbre banquier anglais, vient d'acheter une étendue considérable de terres », etc. Très philosophique, le rédacteur de ce paragraphe ! « Célèbre banquier anglais ! » — cette phrase est une meilleure illustration des sophismes verbaux que tous les traités de Bentham réunis. « Célèbre ! » Ô Mercure, quel épithète habile !]
« Il semble que ce soit le cas », répondit Paul.
« C'est si évident que c'est ainsi que tous les gouvernements sont menés. C'est pourquoi, mon brave Paul, nous ne faisons que ce que font tous les autres législateurs. Nous ne sommes jamais des fripons tant que nous nous appelons d'honnêtes gens, et nous ne commettons jamais de crime tant que nous pouvons le qualifier de vertu. Qu'en dites-vous maintenant ? »
Paul sourit et resta silencieux quelques instants avant de répondre : « Il ne fait guère de doute que vous ayez tort ; mais si vous avez tort, alors tout le reste du monde l'a aussi. Il ne sert à rien d'être le seul mouton blanc du troupeau. C'est pourquoi, mon cher Tomlinson, je serai à l'avenir un excellent citoyen, je soulagerai les besoins des pauvres et je partagerai les gains de mon industrie avec mes amis. »
« Bravo ! » s'écria Tomlinson. « Et maintenant que cela est réglé, le plus tôt sera le mieux pour votre inauguration. Puisque la lumière des étoiles a brillé, je vois que je suis dans un endroit que je devrais très bien connaître ; ou, si vous aimez être suspicieux, vous pouvez croire que je vous ai conduit délibérément dans cette direction. Mais laissez-moi d'abord vous demander si vous avez un grand désir de passer la nuit près de cette meule de foin, ou si vous aimeriez presque autant une chanson et un bol de punch que le grand air, avec le risque d'être dévoré dans un brin de foin par quelque vache errante. »
« Vous pouvez concevoir mon choix », répondit Paul.
« Eh bien, il y a un excellent camarade près d'ici qui tient un débit de boissons, et qui est un allié ferme et un généreux protecteur des gars de la pègre. À certaines périodes, ils tiennent des réunions hebdomadaires chez lui : c'est l'une de ces nuits. Qu'en dites-vous ? Dois-je vous présenter au club ? »
« Je serai très heureux s'ils veulent bien m'admettre », répondit Paul, que des pensées nombreuses et contradictoires rendaient laconique.
« Oh ! ne craignez rien à ce sujet, sous mes auspices. À vrai dire, bien que nous soyons un groupe tolérant, nous accueillons chaque nouveau prosélyte avec enthousiasme. Mais êtes-vous fatigué ? »
« Un peu ; l'établissement n'est pas loin, dites-vous ? »
« À environ un mille », répondit Tomlinson. « Appuyez-vous sur moi. »
Nos vagabonds, quittant alors la meule de foin, traversèrent une partie de Finchley Common ; car la demeure du digne tavernier était située de manière heureuse, et le lieu où ses hôtes célébraient leurs festivités était tout proche de celui où ils accomplissaient souvent leurs exploits.
Alors qu'ils avançaient, Paul interrogea son ami sur le nom et le caractère du « patron » ; et le très savant Augustus Tomlinson lui répondit, comme un Quaker, par une question :
« N'avez-vous jamais entendu parler de Gentleman George ? »
« Quoi ! Le fameux chef d'un débit de boissons louche de la campagne ? Bien sûr que si, souvent ; ma pauvre nourrice, Dame Lobkins, disait toujours que c'était l'homme le plus éloquent de la profession ! »
« Oui, il l'est toujours. Dans sa jeunesse, George était un très beau garçon, mais un peu trop porté sur les filles et la bouteille pour plaire à son père — un vieux monsieur très posé, qui se promenait le dimanche avec une perruque à rouleaux et une canne à pommeau d'or, et qui était un bien meilleur fermier en semaine qu'il n'était chef de cabaret. George était un garçon remarquablement bien habillé, et il l'est encore à ce jour. Il a beaucoup d'esprit, est un très bon joueur de whist, possède une cave de premier choix, et il est si friand de voir ses amis ivres qu'il a acheté il y a quelque temps une grande mesure en étain dans laquelle six hommes peuvent tenir debout. Les filles, ou plutôt les vieilles femmes, envers lesquelles il était toujours plus poli, l'ont toujours apprécié ; elles disent que rien n'est aussi fin que ses beaux discours, et elles lui donnent le titre de "Gentleman George". C'est un homme gentil et bon dans bien des domaines. Priez le Ciel que nous n'ayons pas à le regretter quand il nous quittera ! Mais, pour vous dire la vérité, il prend plus que sa part de notre bourse commune. »
« Quoi ! Est-il avare ? »
« Tout le contraire ; mais il est si mauditement friand de construction qu'il investit tout son argent (et veut que nous investissions tout le nôtre) dans des maisons ; et il y a un maudit chien de maçon qui lui fait des factures terribles — un type appelé "Cunning Nat", qui est tout aussi adroit pour gâcher le terrain que pour améliorer la rente foncière. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Ah ! C'est une longue histoire. Mais nous sommes près de l'endroit maintenant ; vous allez voir une bande curieuse. »
Alors que Tomlinson disait cela, le duo s'approcha d'une maison isolée, semblant sans aucune autre demeure aux alentours. Elle était d'une forme curieuse et grotesque, peinte en blanc, avec une cheminée gothique, un poteau indicateur chinois (sur lequel était représenté un monsieur à la pêche, avec les mots « The Jolly Angler » écrits en dessous), et un porche qui aurait été grec s'il n'avait pas été hollandais. Elle se dressait dans un petit champ, avec une haie derrière elle et la lande devant. Augustus s'arrêta à la porte ; et tandis qu'il marquait une pause, des éclats de rire résonnèrent joyeusement à l'intérieur.
« Ah, les joyeux lurons ! » grommela-t-il ; « je suis impatient d'être avec eux » ; puis, de son poing fermé, il frappa quatre fois à la porte. Il y eut un silence soudain qui dura environ une minute, et qui fut rompu par une voix à l'intérieur, demandant qui était là. Tomlinson répondit par un mot cabalistique ; la porte fut ouverte, et un petit garçon se présenta.
« Eh bien, mon garçon », dit Augustus, « et comment va ton maître ? Robuste et vigoureux, si j'en juge par sa voix. »
« Oui, Maître Tommy, oui, il picole ferme dans l'arrière-salle, avec M. Pepper et Fighting Attie, et une dizaine d'autres. Il sera sacrément content de vous voir, je vous le garantis. »
« Conduis ce monsieur au bar », ajouta Augustus, « pendant que je vais présenter mes respects à l'honnête Geordie. »
Le garçon fit une sorte de révérence, et menant notre héros au bar, le confia aux soins de Sal, une serveuse plantureuse, qui faisait honneur au goût du propriétaire, et qui reçut Paul avec une distinction marquée et un verre d'eau-de-vie.
Paul n'eut pas longtemps à jouer l'aimable avant que Tomlinson ne le rejoigne avec l'information que Gentleman George serait très heureux de le voir dans l'arrière-salle, et qu'il y trouverait un vieil ami en la personne de M. Pepper.
« Quoi ! Il est ici ? » s'écria Paul. « Le misérable coquin, de m'avoir laissé enfermer à sa place ! »
« Doucement, doucement ; pas de mésusage des termes ! » dit Augustus. « Ce n'était pas de la fourberie ; c'était de la prudence, la plus grande de toutes les vertus, et la plus rare. Mais venez, et Pepper vous expliquera demain. »
En traversant une galerie ou un passage, Augustus précéda notre héros, ouvrit une porte et l'introduisit dans une longue pièce basse où, autour d'une table garnie de pipes et de liqueurs, étaient assis une dizaine d'hommes, tandis qu'au bout de la table, dans un fauteuil, présidait Gentleman George. Ce dignitaire était un monsieur corpulent et avenant, avec un regard entendu et une perruque galloise, portée, comme le « Morning Chronicle » le dit du chapeau de Sa Majesté, « de manière dégingandée, sur un côté ». Souffrant de la goutte, son pied gauche reposait sur un tabouret ; et l'attitude révélait, malgré un bas en laine d'agneau, les restes d'une jambe extrêmement bien faite.
Comme Gentleman George était un personnage d'une dignité majestueuse parmi les Chevaliers de la Croix, nous espérons ne pas être jugés irrévérencieux en appliquant quelques-uns des mots par lesquels le susmentionné « Morning Chronicle » dépeignait Sa Majesté le jour où il posa la première pierre du monument de son père à la description de Gentleman George.
« Il portait un bel habit bleu et un gilet blanc » ; de plus, « il riait de la manière la plus débonnaire » alors que, se tournant vers Augustus Tomlinson, il le salua ainsi :
« Alors, c'est ce jeune homme que tu nous présentes ? Bienvenue au Jolly Angler ! Donne-nous ta main, jeune homme ; je serai heureux de fumer une pipe avec toi. »
« Avec toute la soumission due », dit M. Tomlinson, « je pense qu'il pourrait être préférable d'introduire d'abord mon élève et ami à ses futurs compagnons. »
« Tu parles comme un gars averti », s'écria Gentleman George, tout en serrant la main de notre héros ; et se tournant dans son fauteuil à bras, il désigna chaque membre au fur et à mesure qu'il présentait ses invités à Paul.
« Voici », dit-il, « voici un beau gars à ma droite » (la personne ainsi désignée était une silhouette mince à l'allure militaire, dans une redingote usée, avec un visage aquilin, audacieux et autoritaire, un peu fatigué par les épreuves), « voici un beau gars pour toi ! Fighting Attie, nous l'appelons ; c'est un diable sur la route. "Halte, livre, il le faut et il le faudra, je ne peux pas et je ne veux pas, fais ce que je te dis, ou va au diable !" C'est tout le baratin de Fighting Attie ; et, par la mort, ça a une façon merveilleuse d'aller droit au but ! Un fameux client que mon ami Attie, un vieux soldat, il a vu le monde et sait ce qui est quoi ; il a beaucoup de bon sens, et pas une once de flattage. Cependant, les gens de la haute ne l'aiment pas ; et quand il prend l'argent des gens, il n'a pas besoin d'être si bourru à ce sujet. Attie, laisse-moi te présenter un nouveau copain. » Paul fit une révérence.
« Repos, l'homme ! » dit le vétéran, sans retirer la pipe de sa bouche.
Gentleman George continua alors ; et après avoir désigné quatre ou cinq des convives (parmi lesquels notre héros découvrit, à sa surprise, ses vieux amis M. Eustace Fitzherbert et M. William Howard Russell), il arriva enfin à l'un d'eux, au visage très rouge et au corps robuste. « Ce monsieur », dit-il, « est Scarlet Jem ; un type dangereux pour une rafle, bien qu'il dise qu'il préfère voler seul maintenant, car une rafle générale n'est plus aussi avantageuse qu'autrefois. Vous n'avez aucune idée de quel maître du déguisement est Scarlet Jem. Il a une vieille perruque avec laquelle il fait généralement ses affaires ; et vous ne pourriez jamais le reconnaître quand il se cache sous cette perruque. Oh, c'est un sacré fripon, ce Scarlet Jem ! Quant au type de l'autre côté », continua l'hôte du Jolly Angler en désignant Long Ned, « tout ce que je peux dire de lui, en bien, en mal ou sans opinion, c'est qu'il a une incroyable chevelure ; et maintenant, jeune homme, puisque vous le connaissez, supposez que vous alliez vous asseoir près de lui, et il vous présentera aux autres ; car, que je sois pendu ! » (Gentleman George était un peu porté sur le juron) « si je ne suis pas fatigué ; alors, à votre santé ; et si votre nom est Paul, puissiez-vous toujours voler Pierre [un porte-manteau] pour payer Paul ! »
Ce trait d'esprit de l'hôte ayant été extrêmement bien reçu, Paul alla, au milieu du rire général, prendre possession du siège vacant à côté de Long Ned. Ce grand monsieur, qui jusque-là avait chassé les nuages (comme Homère appelle Jupiter) dans un silence profond, se tourna maintenant vers Paul avec la plus grande cordialité, se déclara ravi de retrouver son vieil ami une fois de plus, et le félicita à la fois de son évasion de Bridewell et de son admission aux conseils de Gentleman George. Mais Paul, conscient de cette démonstration de « prudence » de la part de M. Pepper par laquelle il avait été laissé à son sort et à la merci du juge Burnflat, reçut ses avances très froidement. Cette froideur irrita tant Ned, qui était naturellement colérique, qu'il tourna le dos à notre héros et, étant d'un esprit aristocratique, marmonna quelque chose à propos de « parvenus et de vulgaires pickpockets admis dans la compagnie de distingués brigands ». Ce murmure fit monter tout le sang de Paul aux joues ; car bien qu'il ait été puni comme pickpocket, personne ne savait mieux que Long Ned s'il était innocent ou non ; et un reproche venant de lui était donc doublement injuste et sévère. Dans sa colère, il saisit M. Pepper par l'oreille et, lui disant qu'il était un misérable fripon, le provoqua en duel.
Une invitation si plaisante n'étant pas annoncée sotto voce, mais sur un ton adapté à l'importance de la proposition, tout le monde autour l'entendit ; et avant que Long Ned ne puisse répondre, la voix pleine de Gentleman George tonna :
« Gardez la paix là-dedans, vous, le jeunot ! Quoi ! Vous venez d'être admis dans nos joyeusetés, et vous voilà déjà à vous quereller ? Écoutez, messieurs, j'ai été assez tourmenté par vos disputes jusqu'ici ; et le premier gars qui brise le calme actuel du Jolly Angler sera mis à la porte sans ménagement — n'est-ce pas, Attie ? »
« Demi-tour, marche ! » dit le héros.
« Oui, c'est le mot, Attie », dit Gentleman George. « Et maintenant, M. Pepper, s'il y a du mauvais sang entre vous et le gamin là-bas, lavez-le dans un verre de brandy, et n'en parlons plus. »
« Je suis d'accord », s'écria Long Ned, avec l'air déférent d'un courtisan, en tendant la main à Paul. Notre héros, quelque peu décontenancé par la nouveauté de sa situation et la réprimande de Gentleman George, accepta, bien qu'avec quelque réticence, la courtoisie offerte.
L'ordre étant ainsi rétabli, la conversation des convives commença à prendre une tournure des plus fascinantes. Ils parlaient avec un plaisir infini des sommes qu'ils avaient prélevées sur le public, et des péculations qu'ils avaient commises pour ce que l'un appelait le bien de la communauté, et l'autre, l'ordre établi — voulant dire eux-mêmes. Il était facile de voir à quelle école le discernant Augustus Tomlinson avait appris la valeur des mots.
Il y avait quelque chose d'édifiant à entendre ces coquins ! Si raffiné était leur langage, et si honnête leur enthousiasme pour leurs propres intérêts, qu'on aurait pu imaginer écouter un cercle de ministres du cabinet conférant sur les impôts ou débattant sur les pots-de-vin.
« Longue vie aux Communes ! » s'écria le facétieux Georgie, en remplissant son verre ; « c'est par les communes que nous sommes nourris, et puissent-elles ne jamais connaître la culture ! »
« Trois fois trois ! » cria Long Ned ; et le toast fut porté comme M. Pepper l'avait proposé.
« Une petite culture modérée des communes, pour parler franchement », dit Augustus Tomlinson, modestement, « ne pourrait pas faire de mal ; car cela inciterait les gens à croire qu'ils peuvent voyager en toute sécurité ; et après tout, une haie ou un champ d'orge est aussi bon pour nous qu'une lande aride, où nous n'avons aucun abri si nous sommes une fois poursuivis ! »
« Tu dis des bêtises, espèce d'idiot ! » s'écria un brigand de renom, appelé Bagshot ; qui, étant âgé et ayant été le valet d'un avocat, était parfois surnommé « Old Bags ». « Tu dis des bêtises ; ces charrues innovantes sont notre ruine. Chaque épi de maïs dans une commune est une empiétement sur la constitution et les droits des gentilshommes de la route. Je suis vieux, et je ne verrai peut-être pas ces choses ; mais marquez mes paroles, un temps viendra où un homme pourra aller de Londres à Johnny Groat's sans perdre un sou par notre faute ; quand Hounslow sera sûr, et Finchley tranquille. Mes yeux, quelle triste chose ce sera pour nous ! »
Le vieil homme vénérable devint soudain silencieux, et des larmes apparurent dans ses yeux. Gentleman George avait une grande horreur des idées noires, et détestait particulièrement tous les sujets désagréables.
« Tonnerre et éclairs, Old Bags ! » s'écria l'hôte du Jolly Angler, « ça ne va pas du tout ; nous sommes tous réunis ici pour être joyeux, et non pour écouter tes mélancoliques taratantaras. Je dis, Ned Pepper, suppose que tu nous lances une chanson, et je battrai la mesure avec mes articulations. »
Long Ned, retirant la pipe de sa bouche, tenta, à la manière de Lady Heron de Walter Scott, une ou deux jolies excuses ; celles-ci étant noyées par un cri universel, le beau détrousseur donna la chanson suivante, sur l'air de « Le temps n'a pas éclairci mes cheveux flottants ».
CHANSON DE LONG NED.
Oh, si mes mains s'attachent à l'argent, Mes gants au moins sont propres, Et rarement des gens élégants N'ont été vus avec des vêtements plus nets.
Doux Public, puisque tes coffres doivent Soulager nos besoins, Oh ! N'est-ce pas apaisant de céder la poussière À un si charmant voleur ?
« "Et John peut rire des miens" — excellent ! » s'écria Gentleman George, allumant sa pipe et faisant un clin d'œil à Attie ; « j'entends dire que tu es un fameux gars avec les filles. »
Ned sourit et répondit : « Nul homme ne devrait se vanter ; mais... » Pepper marqua une pause significative, puis jetant un regard à Attie, dit : « En parlant de filles, c'est mon tour de désigner un gentleman pour une chanson, et je désigne Fighting Attie. »
« Je ne chante jamais », dit le guerrier.
« Trahison, trahison ! » cria Pepper. « C'est la loi, et vous devez obéir à la loi ; alors commencez. »
« C'est vrai, Attie », dit Gentleman George.
Il n'y avait pas d'appel possible contre le fiat de l'honnête tavernier ; ainsi, d'une manière rapide et laconique, car c'était le dogme favori d'Attie que le moins dit est le plus tôt réparé, le guerrier chanta ce qui suit :
CHANSON DE FIGHTING ATTIE.
Air : « Il était célèbre pour ses faits d'armes. »
Je n'ai jamais volé une seule diligence Qu'avec l'air d'un amant ; Et bien que vous puissiez reprocher ma course, Vous ne pourriez jamais reprocher mes cheveux.
Lever à six heures, dîner à deux heures, Volez votre homme sans hésiter, Telles sont mes maximes ; si vous doutez De leur sagesse, faites demi-tour !
(Faisant signe à un monsieur au teint pâle du même côté de la table de passer le bol de brandy.)
Passez le brandy, — d'un canon, Espèce de fils moisi, basané, rauque ! John Bull, qui aime une plaisanterie inoffensive, Est enclin à ricaner contre moi ; Mais pourquoi être fâché contre les gens qui rient, À moins qu'ils ne rient et ne gagnent ? John Bull a de l'argent dans sa boîte ; Et bien que son esprit soit divin, Laissez-moi rire des mèches de Johnny, Et John peut rire des miennes.
[Une grande partie de l'amusement qui pourrait être causé par les parodies, que nous espérons sans méchanceté, de certains personnages éminents dans cette partie de notre ouvrage lors de sa première publication, perd de son intérêt et devient obscure à mesure que les applications cessent d'être familières, comme toutes les allusions politiques. Il est peut-être déjà nécessaire de dire que Fighting Attie, dans ce passage, représente ou illustre le renvoi abrupt de M. Huskisson par le duc de Wellington.]
LE MONSIEUR AU TEINT PÂLE (d'une voix rauque).
Attie, le brandy est maintenant avec moi ; Je ne peux pas encore le céder, voyez-vous !
ATTIE (saisissant le bol).
Céder, cédez-le, cessez votre poussière ! (L'arrachant violemment et regardant férocement le monsieur au teint pâle.) Vous l'avez cédé, et vous le devez.
CHŒUR.
Vous l'avez cédé, et vous le devez.
Tandis que le chœur, riant du buveur déconcerté, hurlait les mots emphatiques de l'héroïque Attie, ce personnage vida le brandy d'un trait, reprit sa pipe et, en aussi peu de mots que possible, demanda à Bagshot une chanson. L'excellent vieux brigand, avec une grande timidité, obéit à la requête, s'éclaircit la gorge et se lança dans une chansonnette sur l'air de « La Vieille Femme ».
CHANSON DE OLD BAGS.
Les jours sont-ils donc partis, quand sur Hounslow Heath Nous faisions briller nos chevaux, Quand les poitrines les plus robustes tremblaient sous La voix de Bags ? Jamais mon travail n'était à moitié fait, de peur d'être attrapé, Lent était le vieux Bags, mais il ne cessait jamais Jusqu'à ce que tout soit empoché.
CHŒUR. Jusqu'à ce que tout soit empoché.
Quand la diligence lente s'arrêtait, et que les messieurs tempêtaient, J'en portais le poids ; Et le seul son que formaient mes lèvres graves Était « du cash » — toujours « du cash » !
Oh, ces jours joyeux ne sont jamais oubliés ! Mais le temps presse-- Quand je serai mort, vous boirez un pot À la santé du pauvre vieux Bags !
CHŒUR. À la santé du pauvre vieux Bags !
« Oui, c’est ce que nous ferons, mon cher Bagshot », s’écria Gentleman George avec affection ; mais, observant une larme dans l’œil du brave homme, il ajouta : « Remonte-toi ! Holà ! Remonte-toi ! Les temps vont s’améliorer, et la Providence pourrait encore nous envoyer une bonne année, où tu seras aussi à l’aise qu’autrefois. Tu secoues la tête. Eh bien, ne te laisse pas abattre, mais assomme un monsieur. »
Essuyant d’un geste la goutte de sensibilité, le vétéran assomma Gentleman George lui-même.
« Oh, diable ! » dit George avec un air de dignité, « je devrais filer, puisque c’est moi qui trouve la boisson ; mais enfin, advienne que pourra. »
CHANSON DE GENTLEMAN GEORGE.
Air : « Old King Cole. »
Je suis le gars, le vieux joyeux gars, Dont le gin fait chanter tous les filous ; Et un joyeux drille, je pense, par ma foi, Est aussi grand qu’un roi sobre, après tout !
CHŒUR. Est aussi grand qu’un roi sobre, après tout !
Quel que soit le bruit que font les garçons Au comptoir en buvant à s’enivrer, Le diable m’emporte si cela trouble mon repos, Tant que ces gredins se mettent à payer !
CHŒUR. Tant que ces gredins se mettent à payer !
Et si je pose mes pierres et mes briques Avec du mortier pris aux bourgeois ? Tous ceux qui se soucient du bien public Aiment que la taverne soit en joie.
CHŒUR. Aiment que la taverne soit en joie.
« Voilà, messieurs ! » dit l’aubergiste en s’arrêtant net, « c’est là l’essentiel, et que je sois pendu si je n’ai pas le souffle court maintenant. Alors faites passer le brandy, Augustus ; petit coquin, tu le gardes tout pour toi. »
À ce stade, toute l’assemblée était plus qu’à moitié ivre, ou, comme l’exprimait Augustus Tomlinson, « leurs qualités les plus austères étaient détendues par une indulgence plaisante et innocente ». Les yeux de Paul roulaient, et sa langue se déliait. Peu à peu, la pièce se mit à tournoyer, les visages de ses compagnons changèrent, la physionomie du vieux Bags prit un air redoutable et menaçant. Il crut que Long Ned l’insultait, et que le vieux Bags prenait le parti de l’agresseur ; il serra le poing et menaça de mettre le nez du plaignant en chancellerie s’il troublait la paix de la réunion. Divers autres maux imaginaires l’assaillirent. Il crut avoir attaqué une diligence en compagnie de Pepper ; que Tomlinson l’avait dénoncé, et que Gentleman George avait ordonné sa pendaison ; bref, il souffrait d’un délire passager, occasionné par un soudain revers de fortune — de l’eau au brandy ; et la dernière chose dont il garda le souvenir, avant de s’effondrer sous la table, en compagnie de Long Ned, Scarlet Jem et du vieux Bags, fut de participer au refrain de ce qui lui semblait être un chœur de dernières paroles et confessions de condamnés, mais qui était en réalité une chanson faite en l’honneur de Gentleman George, et chantée par ses hôtes reconnaissants en guise de finale aux festivités. Elle disait ceci :
LE GRAND TOAST DU VOLEUR.
Un verre de gin, remplissez, remplissez pour moi ! Que ceux qui préfèrent le vin le vident ; Mais quel que soit le breuvage, qu’il soit ras bord, Si nous ne devons plus jamais boire un tel verre ! Maintenant — maintenant dans la tanière, où un filou peut reposer, Sans craindre que les sbires ne viennent l’inquiéter, Une goutte dans la bouche, et une goutte dans l’œil, À la santé de Gentleman George, que Dieu le bénisse ! Que Dieu le bénisse, que Dieu le bénisse ! À la santé de Gentleman George, que Dieu le bénisse !
Parmi les copains du prince, j’ai ouï dire qu’il est d’usage, Avant d’avoir assez bu, De corser leur punch avec le meilleur curaçao, Pour rendre la chose plus élégante. Je ne me vante pas d’un tel breuvage ; mais quiconque N’aime pas son verre, qu’il soit pendu si je l’y force ! Debout, mes petits gars — faites-le passer, faites-le tourner ! À la santé de Gentleman George, que Dieu le bénisse ! Que Dieu le bénisse, que Dieu le bénisse ! À la santé de Gentleman George, que Dieu le bénisse !
Voyez, voyez, le brave homme faiblit sur ses jambes ; Assistez-le, misérables, pour qu’il reste debout ! Eh, vous ne bougez pas d’un pouce ! Êtes-vous tous moroses ? Attie le bagarreur, va, donne-lui un coup de main !
(Les voleurs se pressent autour de Gentleman George, chacun, sous prétexte de le soutenir, le tirant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.)
Viens, appuie-toi sur moi — je suis à ton service ! Éloigne-toi de son coude, petit morveux ! Tu vas Seulement le faire tomber — ces gaillards-là ne font que semblant ! À la santé de Gentleman George, que Dieu l’aide ! Que Dieu l’aide, que Dieu l’aide ! À la santé de Gentleman George, que Dieu l’aide !
CHAPITRE XI.
Je ne vante nul chant riche en merveilles magiques ; Mais pourtant, ô Nature ! n’y a-t-il rien à chérir, De familier dans les scènes de ta vie intime ? Et ne demeure-t-il pas sous les cieux salubres de la vérité du jour Aucune forme avec laquelle l’âme puisse sympathiser ? Jeune, innocente, sur le front doux de laquelle La boucle séparée brillait sous l’aspect le plus simple, Une pensionnaire au foyer d’Albert souriait, Ou bénissait sa promenade de midi — elle était son unique enfant.
Gertrude of Wyoming.
Ô temps, tu nous as joué d’étranges tours ; et nous bénissons les étoiles qui ont fait de nous un romancier, et nous permettent maintenant de riposter. Laissant Paul aux instructions d’Augustus Tomlinson et aux festivités du Joyeux Pêcheur, et le laissant, par degrés lents mais sûrs, acquérir les grâces et la réputation de l’accompli et parfait accapareur des biens d’autrui, nous passerons sur le cours des années avec la même rapidité insouciante avec laquelle elles ont glissé sur nous, et convoquerons notre lecteur vers une scène bien différente de celles qui seraient susceptibles de saluer ses yeux, s’il suivait les aventures de notre nouveau Télémaque. Et tu ne craindras pas non plus, cher lecteur, toi que nous prenons pour arbitre entre nous-mêmes et ceux qui ne lisent jamais — les critiques ; toi qui as, dans le véritable esprit de la bonne éducation, cheminé avec nous à travers des lieux où la nouveauté de la scène a, nous le craignons, à peine compensé la grossièreté, sans prendre les airs d’une femme de chambre délicate — sans jaser, comme un laquais, sur la basse compagnie que tu as rencontrée — ni toi non plus, cher et amical lecteur, n’auras cause de redouter que nous lassions ta patience par une « maudite répétition » des mêmes lieux. Nous arrêtant un instant pour jeter un coup d’œil sur les divisions de notre histoire, qui s’étend devant nous comme une carte, nous sentons que nous pouvons promettre à l’avenir de te conduire parmi des aspects de la société plus familiers à tes habitudes ; où les événements coulent vers leur golfe assigné à travers des paysages d’une plus agréable variété et parmi des tribus d’une civilisation plus luxueuse.
Sur les rives de l’une des plus belles rivières de la belle Angleterre, et à environ cinquante milles de Londres, se trouve encore une demeure à l’ancienne mode, que nous appellerons ici le Manoir de Warlock. C’est une construction de briques, variée par des chaperons de pierre, et couverte en grande partie de lierre et de jasmin. Autour d’elle gisent les ruines de la partie la plus ancienne de l’édifice ; et celles-ci sont suffisamment nombreuses en étendue et importantes en apparence pour témoigner que le manoir ne manquait pas autrefois de prétentions à la magnificence. Ces restes de puissance, dont certains datent du règne d’Henri III, sont confirmés par le caractère du pays situé immédiatement au voisinage de l’ancien manoir. Une vaste étendue de terre inculte, parsemée de bosquets de vieux arbres têtards, et ici et là des crêtes irrégulières et sinueuses de tertres verdoyants, témoignent à l’œil expérimenté de l’existence d’une chasse ou d’un parc démantelé, qui devait à l’origine n’avoir pas de dimensions communes. D’un côté de la maison, la pelouse descend vers la rivière, divisée d’une terrasse, qui forme l’embellissement le plus important des jardins d’agrément, par cette clôture à laquelle on a donné le nom ingénieux et significatif de « ha-ha ! ». Quelques arbres épars d’une croissance géante sont les seuls obstacles qui brisent la vue de la rivière, qui nous a souvent semblé, à ce passage particulier de son cours, glisser avec une sérénité et un calme inhabituels. Sur le côté opposé du courant, il y a une chaîne de collines escarpées, célèbres pour rien de plus romantique que leur propriété de conférer aux troupeaux qui broutent sur cette herbe courte et apparemment rabougrie une saveur particulièrement agréable aux amateurs de cet animal pastoral qui change son nom en mouton après son trépas. Sur ces collines, le vestige d’une habitation humaine n’est pas visible ; et parfois, quand aucun bateau ne défigure la solitude lisse de la rivière, et que le soir a apaisé les sons du travail et de la vie, nous connaissons peu de scènes aussi parfaitement tranquilles, aussi imprégnées de calme, que celle qui est présentée par la vieille maison au style pittoresque et ses jardins antiques — la pelouse lisse, la rivière silencieuse et (pour dire vrai, quoique de façon dépréciative) quelque peu paresseuse, ainsi que les grandes collines (auxquelles nous savons, pour des raisons simples bien que métaphysiques, combien une idée entière de calme et d’immobilité s’attache particulièrement), et les troupeaux blancs — ces créatures les plus paisibles de Dieu — qui, en amas laineux, parsèment l’ascension.
À Warlock House, à l’époque dont nous parlons, vivait un gentilhomme du nom de Brandon. Il était veuf, et avait atteint sa cinquantième année sans porter beaucoup de regrets sur le passé ni ressentir beaucoup d’anxiété pour l’avenir. En un mot, Joseph Brandon était l’un de ces hommes insouciants, placides, indifférents, par qui une pensée sur quelque sujet que ce soit n’est jamais rappelée sans une nécessité très urgente. Il était bon, inoffensif et faible ; et s’il n’était pas un citoyen incomparable, il était au moins un excellent légume. Il appartenait à une famille de haute antiquité, et autrefois de considération notable. Cependant, depuis les quatre ou cinq dernières générations, les propriétaires de Warlock House, perdant peu à peu autant de leurs acres que de leur importance, n’avaient laissé à leurs descendants pas de rang supérieur à celui d’un petit écuyer campagnard. L’un avait été jacobite, et avait bu une demi-douzaine de fermes en l’honneur de Charley par-delà l’eau ; Charley par-delà l’eau n’était pas une personne très dangereuse, mais Charley par-delà le vin était bien plus ruineux. Le Brandon suivant avait été un chasseur de renards, et les chasseurs de renards vivent aussi largement que les politiciens patriotes. Pausanias nous dit que les mêmes gens, qui étaient les plus notoires pour leur amour du vin, étaient aussi les plus notoires pour leur négligence des affaires. Les temps n’ont pas beaucoup changé depuis que Pausanias a écrit, et la remarque reste aussi vraie pour les Anglais qu’elle l’était pour les Phigaléens. Après ce Brandon vint celui qui, bien qu’il ne méprisât pas le sportif, se donnait plutôt des airs de gentilhomme raffiné. Il épousa une héritière, qui bien sûr aida à le ruiner ; ne souhaitant aucune assistance dans une occupation aussi plaisante, il la renversa (peut-être pas exprès), dans une nouvelle sorte de voiture qu’il apprenait à conduire, et la bonne dame fut tuée sur le coup. Elle laissa au gentilhomme raffiné deux fils — Joseph Brandon, l’actuel seigneur — et un frère de quelques années plus jeune. L’aîné, étant d’un âge approprié, fut envoyé à l’école, et échappa quelque peu à la contagion du manoir paternel. Mais le plus jeune Brandon, n’ayant atteint que sa cinquième année au moment du trépas de sa mère, fut gardé à la maison. Qu’il fût beau, intelligent ou impertinent, ou semblable à son père par les yeux (le plus grand de tous les mérites), nous ne le savons pas ; mais le veuf devint si épris de lui que ce fut tardivement et avec une grande réticence qu’il le confia finalement à la providence d’une école.
Parmi les prostituées et les joueurs, les lords et les escrocs, et les gentilshommes de la garde, ainsi que leurs fréquents accompagnements — les gardes des gentilshommes, à savoir, les huissiers — William Brandon passa la première étape de son enfance. Il avait environ treize ans lorsqu’il fut envoyé à l’école ; et étant un garçon aux talents remarquables, il rattrapa si bien le temps perdu que lorsqu’à l’âge de dix-neuf ans il se rendit à l’Université, il y avait à peine résidé un seul trimestre qu’il avait remporté deux des prix les plus élevés décernés au mérite académique. De l’Université, il partit pour le « grand tour », à cette époque considéré comme si nécessaire pour compléter le gentilhomme ; il partit en compagnie d’un jeune noble, dont il avait gagné l’amitié à l’Université, resta à l’étranger plus de deux ans, et à son retour, il s’établit dans la profession du droit.
Entre-temps, son père mourut, et sa fortune, en tant que fils cadet, n’étant littéralement presque rien, et le domaine familial (car son frère n’était pas peu disposé à l’aider) étant terriblement grevé, on crut qu’il lutta pendant quelques années dans des circonstances très embarrassées et pénurieuses. Durant cet intervalle de sa vie, cependant, il fut absent de Londres, et supposé par son frère être retourné sur le continent ; à la fin, semble-t-il, il profita d’un renouvellement de son amitié avec le jeune noble qui l’avait accompagné à l’étranger, reparut en ville, et obtint grâce à son noble ami un ou deux postes juridiques d’émoluments réputés. Peu de temps après, il obtint un dossier dans une affaire où un major avait levé un corps pour son frère d’armes, avec un meilleur consentement de la femme du frère d’armes que du frère d’armes lui-même. Les capacités de Brandon ici, pour la première fois dans sa profession, trouvèrent un exutoire adéquat ; sa réputation sembla faite d’un coup, il s’éleva rapidement dans sa profession, et, à l’époque dont nous parlons, il naviguait sur la pleine marée de la gloire et de la richesse, l’envie et l’oracle de tous les jeunes Templars et avocats, qui, ayant eux-mêmes souffert de la faim pendant dix ans, commençaient maintenant à calculer la possibilité d’affamer leurs clients. Au début de sa carrière, il avait, grâce aux bons offices du noble que nous avons mentionné, obtenu un siège à la Chambre des communes ; et bien que son éloquence fût d’un ordre bien mieux adapté au barreau qu’au sénat, il avait néanmoins acquis une réputation très considérable dans ce dernier, et était considéré par beaucoup comme susceptible de remporter les mêmes fortunes brillantes que le courtois Mansfield — un grand homme, dont les principes politiques et l’adresse urbaine Brandon était censé adopter tout particulièrement comme son propre modèle. D’une intégrité sans tache dans la vie publique — car, comme il soutenait toutes les choses existantes avec la plus grande rigidité, il ne pouvait être accusé d’inconstance — William Brandon était (comme nous l’avons dit dans un lieu précédent de triste mémoire pour notre héros) estimé dans la vie privée comme l’homme le plus honorable, le plus moral, voire le plus austère ; et sa réputation grave et sévère à cet égard, jointe à l’éclat de son éloquence et de ses pouvoirs judiciaires, avait déjoué dans une grande mesure la rancœur de l’hostilité partisane, et lui avait obtenu un caractère pour des vertus presque aussi élevées et enviables que celui qu’il avait acquis pour ses capacités.
Tandis que William suivait ainsi une carrière notoire et honorable, son frère aîné, qui s’était marié dans une famille de clergé, et avait bientôt perdu sa compagne, avait résidé avec son unique enfant, une fille nommée Lucy, dans son manoir paternel dans une obscurité tranquille. Le caractère et les habitudes peu recommandables des précédents lords de Warlock, qui avaient terni leur respectabilité dans le comté ainsi que réduit leur propriété, avaient rendu la gentry environnante peu désireuse de cultiver l’intimité du propriétaire actuel ; et l’esprit lourd et les manières retirées de Joseph Brandon n’étaient pas calculés pour contrebalancer les fautes de ses ancêtres, ni pour rétablir le nom de Brandon dans sa popularité et son estime anciennes. Bien que terne et peu cultivé, l’écuyer n’était pas sans son « orgueil approprié » ; il ne tenta pas de s’immiscer là où il n’était pas le bienvenu, évita les réunions et les bals du comté, fuma sa pipe avec le pasteur, et non rarement avec le chirurgien et l’avocat, et laissa sa fille Lucy s’éduquer elle-même avec l’aide de la femme du pasteur, et mûrir (car la Nature lui était plus favorable que l’Art) en la plus jolie fille dont tout le comté — nous avons hâte de dire tout le pays — pouvait se vanter à cette époque. Jamais miroir ne renvoya image plus charmante que celle de Lucy Brandon à l’âge de dix-neuf ans. Ses cheveux auburn tombaient dans la plus riche luxuriance sur un front jamais troublé, et une joue où le sang ne dormait jamais ; à chaque instant la couleur variait, et à chaque variation cette joue lisse, pure, virginale semblait encore plus belle qu’auparavant. Elle avait le rire le plus beau que celui qui aimait la musique pouvait imaginer — argentin, bas, et pourtant si plein de joie ! Tous ses mouvements, comme le disait le vieux pasteur, semblaient garder le rythme de ce rire, car la gaieté formait une grande part de son tempérament innocent et enfantin ; et pourtant la gaieté était féminine, jamais bruyante, ni comme celle des jeunes dames qui avaient reçu la finition ultime dans les séminaires de Highgate. Tout ce qui était joyeux l’affectait, et immédiatement — l’air, les fleurs, le soleil, les papillons. Contrairement aux héroïnes en général, elle pleurait très rarement, et elle ne voyait rien de charmant à avoir des vapeurs. Mais elle n’avait jamais l’air si belle que dans le sommeil ; et alors que le souffle léger sortait de ses lèvres entrouvertes, et que les paupières d’ivoire se fermaient sur ces yeux qui, dans le sommeil seulement, étaient silencieux — et que son attitude dans le sommeil prenait cette grâce ineffable appartenant uniquement à l’enfance, ou à la fraîche jeunesse dans laquelle l’enfance se fond — elle était exactement ce que vous pourriez imaginer d’une Marguerite endormie, avant que cette plus simple et douce de toutes les visions poétiques de la féminité n’eût rencontré Faust, ou que ses sommeils eussent été troublés par un rêve d’amour.
Nous ne pouvons pas dire grand-chose des acquis intellectuels de Lucy ; elle pouvait, grâce à la femme du pasteur, épeler assez bien, et écrire une main tolérable ; elle faisait des confitures, et parfois des énigmes — il était plus difficile de contester l’excellence des premières que de répondre aux questions des secondes. Elle travaillait à l’admiration de tous ceux qui la connaissaient, et nous demandons la permission de dire que nous considérons cela comme « une chose excellente chez une femme ». Elle faisait des bonnets pour elle-même et des robes pour les pauvres, et de temps à autre elle accomplissait le labeur plus littéraire d’un roman égaré qui avait erré jusqu’au Manoir, ou un abrégé d’histoire ancienne, dans lequel était omis tout sauf les noms propres. À ces acquis, elle ajoutait un certain modicum d’habileté sur l’épinette, et le pouvoir de chanter de vieilles chansons avec la voix la plus riche et la plus douce qui ait jamais fait humecter les yeux ou battre le cœur de quelqu’un.
Ses qualités morales étaient plus pleinement développées que ses qualités mentales. Elle était la plus aimable des êtres humains ; le chien même qui ne l’avait jamais vue auparavant connaissait cette vérité au premier regard, et ne perdait pas de temps à faire sa connaissance. La bonté de son cœur reposait sur son visage comme le soleil, et la vieille femme à la loge disait poétiquement et justement de l’effet qu’elle produisait, que « l’on se sentait chaud quand on la regardait ». Si nous pouvions abstraire de la description une certaine transparence glaçante, les vers exquis suivants d’un poète oublié pourraient exprimer la pureté et le lustre de son visage :
« Son visage était comme la voie lactée dans le ciel, Une rencontre de douces lumières sans nom. »
Elle était entourée d’animaux de compagnie de toutes sortes, laids et beaux — de Ralph le corbeau à Beauté le faisan, et de Bob, le chien de berger sans queue, à Beau, le Blenheim avec des rubans bleus autour du cou ; toutes choses l’aimaient, et elle aimait toutes choses. Il semblait douteux à cette époque si elle aurait jamais assez de constance et de force de caractère. Sa beauté et son caractère paraissaient si essentiellement féminins — doux mais vivants, flottants mais caressants — que vous pouviez à peine placer en elle cette dépendance morale que vous pourriez dans un caractère moins aimable mais moins fémininement soumis. Le temps, cependant, et les circonstances, qui altèrent et endurcissent, devaient décider si la nature intérieure ne possédait pas quelques propriétés latentes et encore non découvertes. Telle était Lucy Brandon en l’an ---- ; et en cette année, par une belle soirée automnale, nous l’introduisons pour la première fois personnellement à nos lecteurs.
Elle était assise sur un siège de jardin au bord de la rivière, avec son père, qui étudiait délibérément le journal du soir d’une semaine précédente, et assaisonnait gravement les anciennes nouvelles des inspirations de cette herbe qui excitait si amèrement l’indignation royale de notre Salomon britannique. Il arrive, malheureusement pour nous — car les particularités extérieures sont à peine dignes de la dignité à laquelle la comédie, que ce soit dans le drame ou le récit, aspire — que l’écuyer Brandon possédât si peu de traits distinctifs d’esprit qu’il laisse à son délinéateur peu de chose pour le désigner, sinon une habitude de langage confuse et entre parenthèses, par laquelle il apparaissait très souvent à ceux qui ne profitaient pas d’une longue expérience ou d’une observation étroite, dire exactement, et quelque peu ridiculement, ce qu’il n’avait pas l’intention de transmettre.
« Je dis, Lucy, » fit remarquer M. Brandon, mais sans lever les yeux de son journal, « je dis que le cours du blé a baissé ; songez-y, ma fille, songez-y ! Ces temps-ci, à mon avis (oui, et à l’avis de têtes plus sages que la mienne, bien que je ne veuille pas dire que je n’ai pas quelque expérience en ces matières, ce qui est plus que ce que l’on peut dire de tous nos voisins), sont fort curieux et même dangereux. »
« Vraiment, Papa ! » répondit Lucy.
« Et je dis, Lucy, ma chère, » reprit l’écuyer, après une courte pause, « qu’il y a eu (et c’est bien étrange, quand on considère le voisinage populeux... Dieu me pardonne ! quels temps sont ceux-ci !) un meurtre choquant commis sur (le coupe-tabac... le voilà donc)... songez-y, vous savez, ma fille... juste près d’Epping ! un vieux monsieur ! »
« Mon Dieu, que c’est choquant ! Par qui ? »
« Eh, voilà la question ! Le coroner a (quelle bénédiction de vivre dans un pays civilisé, où un homme ne meurt pas sans savoir le pourquoi et le comment !) siégé sur le corps, et déclaré (c’est fort étrange, mais ils ne semblent pas avoir fait grande découverte ; car pourquoi ? nous en savions autant auparavant) que le corps fut trouvé (il fut trouvé sur le plancher, Lucy) assassiné ; meurtrier ou meurtriers (dans le bureau, qui fut forcé, ils trouvèrent l’argent tout à fait intact) inconnus ! »
Ici, il y eut de nouveau une légère pause ; et passant à un autre côté du journal, M. Brandon reprit, d’un ton plus vif : « Ha ! eh bien, voilà qui est curieux ! Mais c’est un sacré gaillard, Lucy ! Ce frère à moi a (et d’une manière fort honorable, aussi, ce qui, j’en suis sûr, fait grand honneur à la famille, bien qu’il ne m’ait pas accordé trop d’attention dernièrement... une circonstance qui, considérant que je suis son frère aîné, me rend un peu en colère) distingué lui-même dans un discours, remarquable, dit le journal, pour sa grande (je me demande, soit dit en passant, si William pourrait m’obtenir cet argent de pâturage ! c’est une lourde chose à perdre ; mais aller en justice, comme disait mon pauvre père, c’est comme pêcher le goujon [pas un mauvais petit poisson ; nous pouvons en avoir pour le souper] avec des guinées) connaissance juridique, ainsi que pour sa splendide et irrésistible (je chéris Will pour maintenir l’honneur de la famille ; je suis sûr que c’est plus que je n’ai fait, hélas !), éloquence ! »
« Et sur quel sujet a-t-il parlé, Papa ? »
« Oh, un très beau sujet ; ce que vous appelez un (il est étonnant que dans ce pays il y ait une telle envie de retirer aux gens leur réputation, ce qui, pour ma part, je ne vois pas être un brin plus divertissant que ce que vous faites toujours... jouer avec ces oiseaux stupides) libelle ! »
« Mais mon oncle William ne vient-il pas nous voir ? Il a promis de le faire, et cela vous a rendu tout joyeux, Papa, pendant deux jours. J’espère qu’il ne vous décevra pas ; et je suis sûre que ce n’est pas sa faute s’il semble parfois vous négliger. Il m’a parlé de vous, quand je l’ai vu, de la manière la plus aimable et la plus affectueuse. Je pense vraiment, mon cher père, qu’il vous aime beaucoup. »
« Hem ! » dit l’écuyer, visiblement flatté, et pourtant non convaincu. « Mon frère Will est un gaillard très perspicace, et je ne fais pas... ma chère petite fille... de doute, mais que (quand vous aurez vu autant du monde que moi, vous deviendrez méfiante) il pensait que toute bonne parole dite de moi à ma fille pourrait (vous voyez, Lucy, je suis aussi clairvoyant que mes voisins, bien que je ne me donne pas tous leurs airs ; ce que je pourrais fort bien faire, considérant que mon arrière-arrière-arrière-grand-père, Hugo Brandon, eut un rôle dans la découverte de la conspiration des poudres) m’être rapportée ! »
« Non, mais je suis tout à fait certaine que mon oncle ne m’a jamais parlé de vous avec cette intention. »
« Possible, mon enfant ; mais quand (les soirées sont bien plus courtes qu’elles ne l’étaient !) avez-vous parlé de moi avec votre oncle ? »
« Oh, lorsque je séjournais chez Mme Warner, à Londres ; certes, c’est il y a six ans, mais je m’en souviens parfaitement. Je me rappelle, en particulier, qu’il a parlé de vous très avantageusement au Lord Mauleverer, qui dîna avec lui un soir quand j’y étais, et quand mon oncle fut assez aimable pour m’emmener au théâtre. J’ai été ensuite tout à fait désolée qu’il soit si bon enfant, car il a perdu (vous vous souvenez que je vous ai raconté l’histoire) une montre de grande valeur. »
« Oui, oui, je me souviens de tout cela, et ainsi (combien l’amitié dure avec certaines gens !) Lord Mauleverer a dîné avec William ! Quelle belle chose c’est pour un homme (c’est ce que je n’ai jamais fait, en effet ; j’aime être ce qu’ils appellent le "coq de la basse-cour"... voyons, maintenant que j’y pense, Pillum vient ce soir faire une partie de trictrac) de se faire des amis d’un grand homme au début de (pourtant Will ne l’a pas fait très tôt, le pauvre ! Il a d’abord lutté avec beaucoup de chagrin... d’épreuves, c’est-à-dire) la vie ! Il y a bien des années maintenant que Will est comme les doigts de la main avec mon (c’est un petit roquet) Lord Mauleverer. Qu’avez-vous pensé de sa seigneurie ? »
« De Lord Mauleverer ? En vérité, je l’ai à peine remarqué ; mais il semblait un bel homme, et était fort poli. Mme Warner a dit qu’il avait été une personne très méchante quand il était jeune, mais il semble assez bon enfant maintenant, Papa. »
« Soit dit en passant, » dit l’écuyer, « sa seigneurie vient d’être fait (ce nouveau ministère semble très différent de l’ancien, ce qui m’intrigue plutôt ; car je pense qu’il est de mon devoir, voyez-vous, Lucy, de toujours voter pour le gouvernement de Sa Majesté, surtout considérant que le vieux Hugo Brandon eut un rôle dans la découverte de la conspiration des poudres ; et il est un peu étrange, du moins au début, de penser que ce qui est bon maintenant est ce qu’on a toujours pensé abominable auparavant) Lord-lieutenant du comté. »
« Lord Mauleverer notre Lord-lieutenant ? »
« Oui, enfant ; et puisque sa seigneurie est un tel ami de mon frère, je devrais penser, considérant surtout quelle vieille famille nous sommes dans le comté... non que je veuille m’introduire là où je ne suis pas considéré aussi distingué que le reste... qu’il serait plus attentif envers nous que ne l’était Lord -------- ; mais cela, ma chère Lucy, me fait penser à Pillum ; et ainsi, peut-être aimeriez-vous marcher jusqu’au presbytère, comme la soirée est belle. John viendra vous chercher à neuf heures avec (la lune n’est pas levée alors) la lanterne. »
S’appuyant sur le bras consentant de sa fille, le brave vieil homme se leva alors et marcha vers sa demeure ; et aussitôt qu’elle eut fait pivoter son fauteuil, placé le trictrac sur la table, et souhaité au vieux monsieur une victoire facile sur son antagoniste attendu, l’apothicaire, Lucy noua son chapeau, et prit le chemin du presbytère.
Lorsqu’elle arriva à la demeure cléricale et entra dans le salon, elle fut surprise de voir la femme du pasteur, une bonne vieille dame casanière et léthargique, courir vers elle, semblant dans un état de grande agitation nerveuse et criant :
« Oh, ma chère Mlle Brandon ! Par quel chemin êtes-vous venue ? N’avez-vous rencontré personne sur la route ? Oh, je suis si effrayée ! Un tel accident au pauvre cher Dr Slopperton ! Arrêté sur la voie publique, volé d’une partie de l’argent de la dîme qu’il venait de recevoir du fermier Slowforth ! Si ce n’avait été pour ce cher ange, ce bon jeune homme, Dieu seul sait si je ne serais pas une veuve inconsolable à l’heure qu’il est ! »
Pendant que la matrone affectueuse débitait ainsi ses paroles, l’œil de Lucy, balayant la pièce, découvrit dans un fauteuil la petite personne ronde et huileuse du Dr Slopperton, avec un visage dont toutes les teintes incarnates, hormis sur une excroissance circulaire sur le membre nasal, qui restait, telle la dernière rose de l’été, fleurissant seule, s’étaient fanées en un aspect d’une pâleur misérable. Le petit homme essaya de conjurer un sourire pendant que sa femme narrait son infortune, et de balbutier quelque syllabe d’indifférence ; mais il semblait, malgré sa bravade, si excessivement effrayé que Lucy aurait, malgré elle, éclaté de rire, si son œil ne s’était arrêté sur la silhouette d’un jeune homme qui avait été assis à côté du révérend gentleman, mais qui s’était levé à l’entrée de Lucy, et qui se tenait maintenant à la regarder intensément, mais avec un air de grand respect. Rougissant profondément et involontairement, elle détourna vivement les yeux, et s’approchant du bon docteur, elle s’enquit de l’état présent de ses nerfs, sur un ton plus grave qu’elle n’avait cru, une minute auparavant, qu’il lui serait possible de commander.
« Ah ! ma bonne jeune dame, » dit le docteur, serrant sa main, « je... je peux dire, l’Église... car ne suis-je pas son ministre ? était en danger imminent... mais cet excellent gentleman a empêché le sacrilège, du moins en grande mesure. Je n’ai perdu qu’une partie de mes dus... mes justes dus... pour lesquels je me console en pensant que l’infâme et abandonné scélérat souffrira dans l’au-delà. »
« Il ne peut y avoir le moindre doute à ce sujet, » dit le jeune homme. « S’il avait seulement volé la diligence ou fracturé la maison d’un gentleman, l’offense aurait pu être expiée ; mais voler un ecclésiastique, et un recteur de surcroît !... Oh, le chien sacrilège ! »
« Votre ardeur vous honore, monsieur, » dit le docteur, commençant maintenant à récupérer ; « et je suis très fier d’avoir fait la connaissance d’un gentleman de si authentiques opinions religieuses. »
« Ah ! » s’écria l’étranger, « mon travers, monsieur... si je peux m’exprimer ainsi... est une sorte de ferveur enthousiaste pour l’Établissement protestant. Non, monsieur, je ne passe jamais devant la nef même de l’église sans ressentir une émotion indescriptible... une sorte de sympathie, pour ainsi dire... avec... avec... vous me comprenez, monsieur... je crains de m’exprimer mal. »
« Pas du tout, pas du tout ! » s’exclama le docteur : « de tels sentiments sont rares chez quelqu’un d’aussi jeune. »
« Monsieur, je les ai appris tôt dans la vie auprès d’un ami et précepteur à moi, M. MacGrawler, et j’espère qu’ils pourront rester avec moi jusqu’à mon dernier jour. »
Ici, le serviteur du docteur entra avec (nous empruntons une phrase au roman de ----------) « l’équipage à thé ; » et Mme Slopperton, s’adonnant à sa surveillance, demanda avec plus de sang-froid qu’elle n’en avait montré jusqu’alors, quelle mine avait le scélérat.
« Je vais vous le dire, ma chère, je vais vous le dire, Mlle Lucy, tout à ce sujet. Je rentrais chez moi de chez M. Slowforth, avec son argent dans ma poche, pensant, mon amour, à vous acheter cette croix de topaze que vous souhaitiez avoir. »
« Cher, bon homme ! » cria Mme Slopperton ; « quel démon cela devait être pour voler une si excellente créature ! »
« Et, » reprit le docteur, « il m’est aussi venu à l’esprit que le Madère était presque épuisé... le Madère, je veux dire, avec le sceau rouge ; et je pensais qu’il ne serait pas mauvais de consacrer une partie de l’argent à en acheter six douzaines de plus ; et le reste, mon amour, qui serait d’environ une livre dix-huit, je pensais le diviser... "car celui qui donne aux pauvres prête au Seigneur !"... parmi les trente familles pauvres sur la lande ; c’est-à-dire, si elles se comportaient bien, et que les pommes dans le jardin de derrière n’étaient pas felonnieusement soustraites ! »
« Excellent, charitable homme ! » éjacula Mme Slopperton. « Pendant que je méditais ainsi, je levai les yeux, et vis devant moi deux hommes... l’un d’une taille prodigieuse, et avec une grande profusion de cheveux sur les épaules ; l’autre était plus petit, et portait son chapeau incliné sur son visage : c’était un très grand chapeau. Mon attention fut arrêtée par la singularité des cheveux de la grande personne, et pendant que je souriais de leur luxuriance, je l’entendis dire à son compagnon : "Eh bien, Augustus, puisque tu es un si moral gaillard, il est dans tes cordes, pas les miennes ; alors je te le laisse." Peu pensais-je que ces mots se rapportaient à moi. À peine furent-ils prononcés que le grand coquin sauta par-dessus une barrière et disparut ; l’autre compagnon, marchant alors vers moi, me demanda très doucement le chemin de l’église, et pendant que je lui expliquais de tourner d’abord à droite puis à gauche, et ainsi de suite... car le meilleur chemin est, vous savez, excessivement tortueux... l’hypocrite scélérat me saisit par le col, et cria : "Ton argent ou ta vie !" Je vous assure que je n’ai jamais autant tremblé... non, ma chère Mlle Lucy, tant pour moi-même que pour le bien des trente familles pauvres sur la lande, dont les besoins il avait été mon intention de soulager. Je donnai l’argent, trouvant mes prières et remontrances vaines ; et le chien alors, brandissant au-dessus de ma tête un énorme gourdin, dit... quel langage abominable !... "Je pense, docteur, que je vais mettre fin à une existence dérogatoire à vous-même et inutile aux autres." À ce moment, le jeune gentleman à côté de moi sauta par-dessus la barrière même par laquelle le grand ruffian avait disparu, et cria : "Arrête, scélérat !" En voyant mon libérateur, le lâche recula, et plongea dans un bois voisin. Le bon jeune gentleman le poursuivit pendant quelques minutes, mais revenant alors à mon aide, me conduisit chez moi ; et comme nous avions coutume de dire à l’école...
« "Te rediisse incolumem gaudeo,"...
ce qui, étant interprété, signifie (monsieur, excusez un calembour, je suis sûr qu’un tel ami de l’Église comprend le latin) que je suis très heureux de revenir sauf pour mon thé. Hé ! hé ! Et maintenant, Mlle Lucy, vous devez remercier ce jeune gentleman pour avoir sauvé la vie de votre maître pastoral, acte dont on se souviendra sans doute au Grand Jour ! »
Comme Lucy, regardant vers l’étranger, disait quelque chose en guise de compliment, elle observa un sourire vague, et pour ainsi dire furtif, sur son visage, qui immédiatement et comme par sympathie en conjura un sur le sien. Le héros de l’aventure, cependant, sur un ton très grave répondit à son compliment, tout en s’inclinant profondément :
« Ne le mentionnez pas, madame ! Je serais indigne du nom de Breton et d’homme, si je pouvais passer le grand chemin sans soulager la détresse ou alléger le fardeau d’une créature humaine. Et, » continua l’étranger, après une pause momentanée, rougissant pendant qu’il parlait, et concluant dans la galanterie élevée du jour, « il me semble que ce serait une récompense suffisante, avais-je sauvé l’église entière au lieu de l’un de ses membres les plus précieux, que de recevoir les remerciements d’une dame que je pourrais raisonnablement prendre pour l’un de ces êtres célestes dont on nous a pieusement appris que l’Église est particulièrement le souci ! »
Bien qu’il pût y avoir quelque chose de vraiment ridicule dans ce compliment outré, couplé comme il l’était avec la préservation du Dr Slopperton, pourtant, venant de la bouche de celui que Lucy pensait être la plus belle personne qu’elle eût jamais vue, cela lui apparut tout sauf absurde ; et pendant très longtemps après, son cœur tressaillit de plaisir quand elle se rappelait que la joue de l’orateur avait brûlé, et que sa voix avait tremblé en le disant.
La conversation maintenant, tournant des voleurs en particulier, s’attarda sur les vols en général. Il était édifiant d’entendre l’honnête indignation avec laquelle l’étranger parlait des déprédateurs sans loi dont le pays, en ce jour de Macheath, était infesté.
« Une bande de gredins infâmes ! » dit-il, dans un élan, « qui tentent de justifier leurs méfaits par l’exemple d’honnêtes gens, et qui disent qu’ils ne font rien de plus que ce qui est fait par les avocats et les médecins, les soldats, les ecclésiastiques, et les ministres d’État. Pitoyable illusion, ou plutôt honteuse hypocrisie ! »
« Tout vient de l’éducation des pauvres, » dit le docteur. « Le moment où ils prétendent juger la conduite de leurs supérieurs, c’en est fini de tout ordre ! Ils ne voient rien de sacré dans les lois, bien que nous pendions les chiens aussi vite que possible ; et les pairs du pays eux-mêmes, spirituels et temporels, cessent d’être vénérables à leurs yeux. »
« En parlant de pairs, » dit Mme Slopperton, « j’entends dire que Lord Mauleverer doit passer par cette route ce soir en chemin vers Mauleverer Park. Connaissez-vous sa seigneurie, Mlle Lucy ? Il est très intime avec votre oncle. »
« Je ne l’ai vu qu’une fois, » répondit Lucy.
« Êtes-vous sûre que sa seigneurie viendra par cette route ? » demanda l’étranger, négligemment. « J’en ai entendu quelque chose ce matin, mais je ne savais pas que c’était décidé. »
« Oh, tout à fait ! » répliqua Mme Slopperton. « Le gentilhomme de sa seigneurie a écrit pour des chevaux de poste afin de rencontrer sa seigneurie à Wyburn, à environ trois milles de l’autre côté du village, à dix heures ce soir. Sa seigneurie est très impatiente des délais. »
« Je vous prie, » dit le docteur, qui n’avait pas beaucoup prêté attention à ce tournant de la conversation, et qui était maintenant « aux soins hospitaliers attentif »,... « je vous prie, monsieur, si ce n’est pas indiscret, visitez-vous ou logez-vous dans le voisinage ; ou prendrez-vous un lit avec nous ? »
« Vous êtes extrêmement aimable, mon cher monsieur, mais je crains de devoir bientôt vous souhaiter bonsoir. J’ai à m’occuper d’une petite propriété que j’ai à quelques milles d’ici, ce qui, en effet, m’a conduit dans cette partie du monde. »
« Propriété !... dans quelle direction, monsieur, si je peux demander ? » dit le docteur ; « je connais le pays à des milles à la ronde. »
« Vraiment ? Où est ma propriété, dites-vous ? Eh bien, il est assez difficile de la décrire, et c’est, après tout, une pure bagatelle ; ce n’est que de la terre commune près du grand chemin, et je suis descendu pour tenter l’expérience de la haie et du drainage. »
« C’est un bon plan, si l’on a du capital, et qu’on n’exige pas un retour rapide. »
« Oui ; mais on aime un bon intérêt pour la perte du capital, et un retour rapide est toujours souhaitable... bien que, hélas ! il soit souvent accompagné de risque ! »
« J’espère, monsieur, » dit le docteur, « si vous devez nous quitter si tôt, que votre propriété vous amènera souvent dans notre voisinage. »
« Vous m’accablez de tant de bonté inattendue, » répondit l’étranger. « À vous dire la vérité, rien ne peut me donner plus de plaisir que de rencontrer à nouveau ceux qui m’ont une fois obligé. »
« Que vous avez obligé, plutôt ! » cria Mme Slopperton ; et ajouta alors, dans un murmure bruyant à Lucy, « Quel modeste ! mais c’est toujours ainsi avec le vrai courage ! »
« Je vous assure, madame, » répliqua le bienveillant étranger, « que je ne pense jamais deux fois aux petites faveurs que je rends à mes semblables ; mon seul espoir est qu’ils puissent être aussi oublieux que moi-même. »
Charmés par tant de bonté de disposition non affectée, le docteur et Mme Slopperton entonnèrent maintenant une sorte de duo à la louange de leur invité : après avoir enduré leurs compliments et éloges pendant quelques minutes avec beaucoup de grimaces de désaveu et de diffidence, la modestie de l’étranger sembla enfin souffrir de l’excès de leur gratitude ; et en conséquence, montrant l’horloge, qui était à quelques minutes de neuf heures, il dit :
« Je crains, mon respecté hôte et ma admirée hôtesse, que je ne doive maintenant vous quitter ; j’ai loin à aller. »
« Mais n’avez-vous pas vous-même peur des brigands de grand chemin ? » cria Mme Slopperton, l’interrompant.
« Les brigands de grand chemin ! » dit l’étranger, souriant ; « non ; je ne les crains pas ; d’ailleurs, je n’ai guère sur moi ce qui vaille la peine d’être volé. »
« Supervisez-vous votre propriété vous-même ? » dit le docteur, qui cultivait sa propre glèbe et qui, peu désireux de se séparer d’un si charmant invité, le saisit maintenant par le bouton.
« La superviser moi-même ! eh bien, pas exactement. Il y a un bailli, dont les vues sur les choses ne s’accordent pas avec les miennes, et qui de temps en temps me donne beaucoup de tracas. »
« Alors pourquoi ne le renvoyez-vous pas tout à fait ? »
« Ah ! j’aimerais pouvoir ; mais c’est un mal nécessaire. Nous autres propriétaires terriens, mon cher monsieur, devons toujours être tourmentés par quelque chose du genre. Pour ma part, j’ai trouvé que ces maudits baillis enlèveraient, s’ils le pouvaient, toute la petite propriété qu’on a essayé d’accumuler. Mais, » changeant brusquement sa manière en une de grande douceur, « ne pourrais-je pas offrir mes services et ma compagnie à cette jeune dame ? Me permettrait-elle de la conduire chez elle, et d’estampiller en effet ce jour dans ma mémoire comme l’un des rares jours délicieux que j’aie jamais connus ? »
« Merci, cher monsieur, » dit Mme Slopperton, répondant tout de suite pour Lucy ; « c’est très attentionné de votre part. Et je suis sûre, mon amour, que je ne pourrais penser à vous laisser rentrer seule avec le vieux John, après une telle aventure pour le pauvre cher docteur. »
Lucy commença une excuse que la bonne dame ne voulut pas entendre. Mais comme le serviteur que M. Brandon devait envoyer avec une lanterne pour accompagner sa fille chez elle n'était pas arrivé, et que Mme Slopperton, malgré ses préventions en faveur du sauveur de son mari, n'envisagea pas un seul instant qu'il accompagnât, sans aucune autre escorte, sa jeune amie à travers les champs à cette heure indue, l'inconnu fut contraint, pour le moment, de reprendre sa place. Un clavecin ouvert à une extrémité de la pièce lui donna l'occasion de faire quelques remarques sur la musique ; et ceci introduisant un éloge de la voix de Lucy par Mme Slopperton, aboutit nécessairement à une requête demandant à Mlle Brandon de gratifier l'inconnu d'une chanson. Jamais Lucy, qui n'était pas une fille timide — elle était trop innocente pour être embarrassée —, n'avait jusqu'alors ressenti de nervosité en chantant devant un étranger ; mais à présent, elle hésita, balbutia, et passa par toute une série de petites affectations naturelles avant de se conformer à la demande. Elle choisit une chanson composée quelque peu selon la vieille école anglaise, qui, à cette époque, revenait à la mode. La chanson, bien qu'exprimant une sorte de préciosité, n'était peut-être pas tout à fait dénuée de tendresse ; c'était une favorite de Lucy, elle savait à peine pourquoi, et elle disait ceci :--
CHANSON DE LUCY.
Pourquoi dormez-vous, douces fleurs, pourquoi, Quand le tendre soir descend, Et que la lumière des étoiles boit le soupir heureux Des vents appelant les fées ? Appelant d'une note basse et plaintive, Pareille à la tourterelle qui gronde, Ou à la flûte faiblement entendue d'une barque lointaine Glissant sur les eaux les plus lisses. Voici que la brise amoureuse se glisse autour de vous ; Voici que la rosée tombe sur vous ! Ô douceurs, éveillez-vous, car à peine celles-ci Peuvent-elles charmer en vous manquant ! Ne vous éveillez-vous pas encore, tandis qu'en bas Le temps argenté s'enfuit ? Ô mon cœur, ces fleurs ne montrent que Ton propre être satisfait. Le crépuscule ne fait que préserver l'éclosion, Le soleil ne peut que corrompre La chaleur qui apporte le riche parfum Ne fait que dérober la vie. Ô cœur, jouis de ton calme présent, Repose en paix dans l'ombre, Et redoute le soleil qui donne le baume Pour faire faner la fleur.
Lorsque Lucy eut fini, les louanges de l'inconnu furent moins bruyantes que celles du docteur ou de sa dame ; mais combien furent-elles plus douces ! Et pour la première fois de sa vie, Lucy fit la découverte que les yeux peuvent louer tout autant que les lèvres. Pour notre part, nous avons souvent pensé que cette découverte est une époque dans une vie.
C'est alors que Mme Slopperton déclara sa conviction profonde que l'inconnu lui-même pouvait chanter. Il avait en lui, dit-elle, ce qui la rendait sûre de cela.
« En vérité, chère madame, » dit-il, avec son sourire indéfinissable, mi-franc, mi-dissimulé, « ma voix n'est que passable, et ma mémoire si médiocre que, même dans les passages les plus faciles, je m'arrête bientôt. Mes meilleures notes sont en fausseté ; et quant à mon exécution... Mais n'en parlons pas. »
« Non, non ; vous êtes si modeste, » dit Mme Slopperton. « Je suis sûre que vous pourriez nous obliger si vous le vouliez. »
« Votre ordre, » dit l'inconnu en se dirigeant vers le clavecin, « est tout suffisant ; et puisque vous, madame, » en se tournant vers Lucy, « avez choisi une chanson de la vieille école, puis-je trouver pardon si j'en fais autant ? Ma sélection est, certes, tirée d'un livre de chansons sans loi, et est censée être une ballade de Robin Hood, ou du moins de l'un de ses joyeux compagnons — une sorte de hors-la-loi bien différente des gredins qui vous ont attaquée, monsieur ! »
Avec cette préface, l'inconnu chanta sur un air sauvage et pourtant jovial, d'une voix tolérable, l'effusion suivante :
L'AMOUR DE NOTRE PROFESSION ; OU LA VIE DU VOLEUR.
Sur le courant du monde, la vie du voleur Est portée sur la vague la plus joyeuse ; Maintenant elle bondit dans la lumière dans une lutte joyeuse, Maintenant elle rit dans sa caverne où elle se cache.
À la fenêtre de sa belle, il retient les rênes ; Comme il est immobile, son fier coursier (Mais immobile comme un vent suspendu sur la mer Dans le sein du nuage qui présage),
Avec le mors mâchonné et la crinière arquée, Et l'œil d'un cerf qui écoute, Semblable à la vaillance, la plus agitée au repos, La moins froissée lorsqu'elle est lancée au galop.
Esclave digne d'un seigneur que tous les autres refusent De sauver dans son besoin désespéré ; Par ma foi ! Je pense que celui que le monde poursuit A le droit d'avoir un fier coursier.
« Au loin, ma bien-aimée, j'entends leurs pas ! Je t'envoie un baiser, ma belle, Et je promets de t'apporter, à notre prochaine rencontre, Un ruban pour tes jolis cheveux.
Hourra ! pour le butin ! -- mon coursier, hourra ! À travers les buissons, à travers les fourrés, allons ; Et la lune timide sourit à notre joyeux chemin, Comme mon propre amour... timidement. »
Le pasteur chevauche avec une bourse tintante, Comme elle babille des pauvres dépouillés ! Le courtisan se prélasse dans son carrosse doré, --Comme il fleure bon la sinécure !
L'avocat tourne dans son cabriolet tourbillonnant De douces pensées sur un méfait accompli ; Et la dame qui connaît le jeu qu'elle joue Compte ses guinées gagnées !
« Hé, madame ! -- Quoi, holà, vous, hommes sans péché ! Ma prétention, vous pouvez difficilement la refuser ; Car quand les gens honnêtes vivent sur leurs voisins, alors Ils empiètent sur les droits du voleur ! »
La dame changea de teint comme une vierge timide, L'avocat parla merveilleusement bien, Le pasteur blasphéma, et le courtisan pria, Et le voleur emporta sa part.
« Hourra ! pour la fête ! mon coursier, hourra ! À travers les buissons, à travers les fourrés, allons ! C'est toujours une vertu, quand les autres paient,
De faire la fête joyeusement ! »
Oh, il n'y eut jamais de vie comme celle du voleur, --si joyeuse, audacieuse et libre ! Et sa fin... eh bien, une acclamation de la foule en bas, Et un saut depuis un arbre sans feuilles !
Ce chant fort moral étant terminé, Mme Slopperton déclara qu'il était excellent ; bien qu'elle avouât trouver les sentiments plutôt légers. Peut-être le gentilhomme pourrait-il être incité à les gratifier d'une chanson d'une tournure plus raffinée et moderne... quelque chose de sentimental, en somme. Jetant un regard vers Lucy, l'inconnu répondit qu'il ne connaissait qu'une seule chanson du genre que Mme Slopperton spécifiait, et qu'elle était si courte qu'il pourrait difficilement lasser sa patience en accédant à sa demande.
À cet instant, la rivière, que l'on distinguait aisément des fenêtres de la pièce, scintillait sous la lumière des étoiles ; et dirigeant ses regards vers l'eau, comme si la scène lui avait suggéré les vers qu'il chantait, il donna les stances suivantes d'un ton très bas et doux, et avec un goût bien plus pur que ce qui aurait, peut-être, convenu à la chanson précédente, plus rude.
LE VŒU.
Tandis que dort la soirée rêveuse en bas, Son étoile la plus sainte veille au-dessus, Et là-bas l'onde commence à briller, Comme l'amitié s'éclaircissant en Amour !
Ah, voudrais-tu que ton sein fût ce courant, Jamais courtisé que par l'air vierge !-- Ah, voudrais-tu que je fusse cette étoile, dont le rayon Regarde en bas et trouve son image là !
La chanson était à peine terminée que l'arrivée du serviteur de Mlle Brandon fut annoncée ; et son escorte désignée, se levant d'un bond, l'aida galamment à revêtir sa cape et sa capuche... heureux, sans aucun doute, d'échapper dans une certaine mesure aux compliments accablants de ses hôtes.
« Mais, » dit le docteur en serrant la main de son sauveur, « sous quel nom devrai-je me souvenir et » (levant ses yeux révérends) « prier pour le gentilhomme à qui je suis tant redevable ? »
« Vous êtes bien aimable, » dit l'inconnu ; « mon nom est Clifford. Madame, » en se tournant vers Lucy, « puis-je vous offrir mon bras pour descendre l'escalier ? »
Lucy accepta la courtoisie ; et l'inconnu était à mi-chemin de l'escalier, lorsque le docteur, étirant son petit cou, s'exclama :--
« Bonsoir, monsieur ! J'espère vraiment que nous nous reverrons. »
« Ne craignez rien ! » dit M. Clifford, en riant gaiement ; « je suis trop grand voyageur pour faire de cet espoir une impossibilité. Prenez garde, madame... encore une marche. »
La nuit était calme et assez claire, bien que la lune ne se fût pas encore levée, alors que Lucy et son compagnon traversaient les champs, le serviteur les précédant à quelque distance avec la lanterne.
Après une pause assez longue, Clifford dit, avec une légère hésitation, « Mlle Brandon est-elle apparentée au célèbre avocat de son nom ? »
« C'est mon oncle, » dit Lucy ; « le connaissez-vous ? »
« Seulement votre oncle ? » dit Clifford, avec vivacité, et éludant la question de Lucy. « Je craignais... hem ! hem !... c'est-à-dire, je pensais qu'il aurait pu être un parent plus proche. » Il y eut une autre pause, plus courte, quand Clifford reprit, d'une voix basse : « Mlle Brandon me trouvera-t-elle bien présomptueux si je dis qu'un visage comme le sien, une fois vu, ne peut jamais être oublié ; et je crois, il y a quelques années, avoir eu l'honneur de vous voir à Londres, au théâtre ? Ce ne fut qu'un coup d'œil momentané et lointain que je pus alors obtenir ; et pourtant, » ajouta-t-il significativement, « il suffit ! »
« Je n'ai été qu'une seule fois au théâtre pendant mon séjour à Londres, il y a quelques années, » dit Lucy, un peu embarrassée ; « et en vérité, un incident déplaisant qui est arrivé à mon oncle, avec qui j'étais, suffit à me le faire retenir. »
« Ha ! et quel était-il ? »
« Eh bien, en sortant du théâtre, sa montre fut volée par quelque pickpocket adroit. »
« Le fripon fut-il attrapé ? » demanda l'inconnu.
« Oui ; et il fut envoyé le lendemain à Bridewell. Mon oncle disait qu'il était extrêmement jeune, et pourtant tout à fait endurci. Je me souviens que j'eus la folie, quand j'entendis parler de sa sentence, de supplier très ardemment mon oncle d'intercéder pour lui ; mais en vain. »
« Avez-vous, en vérité, intercédé pour lui ? » dit l'inconnu, sur un ton si sérieux que Lucy rougit pour la vingtième fois de la soirée, sans voir aucune nécessité à ce rougissement. Clifford continua, d'un ton plus gai : « Eh bien, il est surprenant de voir à quel point les fripons s'entendent entre eux. Je ne serais pas très surpris si la personne qui a dépouillé votre oncle appartenait à la même bande que le coquin qui a tant terrifié votre digne ami le docteur. Mais est-ce là votre demeure, ce bel édifice ancien ? »
« C'est ma demeure, » répondit Lucy ; « mais c'est un endroit étrange et démodé ; et peu de gens, à qui il ne serait pas cher pour ses associations, le trouveraient beau. »
« Pardonnez-moi ! » dit le compagnon de Lucy, en s'arrêtant et en examinant avec un regard de grand intérêt l'édifice singulier qui se dressait maintenant tout près d'eux ; ses briques sombres, ses pignons et ses murs couverts de lierre, teintés par la lumière étoilée des cieux, et contrastant avec la rivière qui coulait en silence en contrebas. Les volets de la grande fenêtre à meneaux de la pièce où le squire s'asseyait habituellement étaient encore ouverts, et la lumière stable et chaude de l'appartement brillait au-dehors, jetant un éclat même sur les eaux calmes de la rivière ; au même moment, aussi, on entendit l'aboiement amical du chien de garde, comme en signe de bienvenue ; et il fut suivi par la note de la grande cloche, annonçant l'heure du dernier repas de la famille à l'ancienne et hospitalière.
« Il y a un plaisir à cela, » dit l'inconnu, inconsciemment, et avec un demi-soupir ; « je souhaiterais avoir un foyer ! »
« Et n'avez-vous pas de foyer ? » dit Lucy, avec naïveté. « Autant qu'un célibataire puisse en avoir, peut-être, » répondit Clifford, recouvrant sans effort sa gaieté et son sang-froid. « Mais vous savez, nous, les vagabonds, ne sommes pas autorisés à la même vantardise que les plus chanceux des Benedicts ; nous envoyons nos cœurs en quête d'un foyer, et nous perdons l'un sans gagner l'autre. Mais je vous retiens dans le froid, et nous sommes maintenant à votre porte. »
« Vous entrerez, bien sûr ! » dit Mlle Brandon, « et participerez à notre collation du soir. »
L'inconnu hésita un instant, puis dit d'un ton vif :--
« Non ! mille, mille mercis ; il est déjà tard. Mlle Brandon acceptera-t-elle ma gratitude pour sa condescendance à permettre la présence de quelqu'un qui lui est inconnu ? » Comme il parlait ainsi, Clifford s'inclina profondément sur la main de sa belle compagne ; et Lucy, lui souhaitant bonne nuit, se hâta d'un pas léger aux côtés de son père.
Pendant ce temps, Clifford, après s'être attardé une minute, une fois la porte refermée sur lui, se détourna brusquement ; et marmonnant pour lui-même, il se dirigea d'un pas rapide vers quel que fût l'objet qu'il avait alors en vue.
CHAPITRE XII.
Réveillez-vous donc, Mes joyeux, joyeux hommes ! --JOANNA BAILLIE.
Lorsque la lune se leva cette nuit-là, il y avait un endroit sur lequel elle se posait pâlement, à environ dix milles de Warlock, que le voyageur averti n'aurait pas été désireux de traverser, mais qui n'aurait pas fourni une mauvaise étude à de tels artistes qui ont saisi, du peintre sauvage des Apennins, un amour pour le sauvage et l'aventureux. Des arbres sombres, dispersés çà et là sur une pelouse brisée mais verdoyante, constituaient l'arrière-plan ; la lune miroitait à travers les branches alors qu'elle sortait lentement de son pavillon de nuages, et versait un rayon plus large sur deux silhouettes qui venaient de dépasser les arbres. Mis plus clairement en lumière par ses rayons que son compagnon, ici un cavalier, vêtu d'une courte cape qui couvrait à peine la croupe de son destrier, vérifiait l'amorce d'un gros pistolet qu'il venait de tirer de son étui. Un chapeau affaissé et un masque de crêpe noir conspiraient avec cet acte pour jeter une suspicion naturelle sur les intentions du cavalier. Son cheval, un beau gris sombre, se tenait tout immobile, le cou arqué, et ses oreilles courtes bougeant rapidement de-ci de-là, démonstratives de cette attention sagace et anticipatrice qui caractérise le plus noble de tous les animaux apprivoisés ; vous n'auriez pas perçu l'impatience du destrier, n'eût été l'écume blanche qui s'accumulait autour du mors, et quelques secousses de tête occasionnelles et peu fréquentes. Derrière ce cavalier, et partiellement jeté dans l'ombre sombre des arbres, un autre homme, vêtu de manière similaire, était occupé à resserrer les sangles d'un cheval, d'une grande force et taille. Ce faisant, il fredonnait, d'un murmure pas inmusical, l'air d'une chanson à boire populaire.
« Mortecouille, Ned ! » dit son camarade, qui était depuis quelque temps plongé dans une rêverie silencieuse... « Mortecouille ! pourquoi ne peux-tu étouffer ton amour pour les beaux-arts dans un moment pareil ? Ce fredonnement qui est le tien devient plus fort à chaque instant ; à la fin, je m'attends à ce qu'il éclate en un rugissement complet. Souviens-toi que nous ne sommes pas chez Gentleman George maintenant ! »
« C'est bien dommage, Augustus, » répondit Ned. « Soho, Petit John ; woaho, monsieur ! Une belle longue nuit comme celle-ci est faite exprès pour boire. Voulez-vous, monsieur ? restez donc tranquille ! »
« L'homme n'est jamais, mais est toujours à bénir, » dit le moralisateur Tomlinson ; « vous voyez, vous soupirez après d'autres scènes même quand vous avez une belle nuit et la chance d'une aubaine devant vous. »
« Oui, la nuit est assez belle, » dit Ned, qui était plutôt un râleur, alors que, ayant terminé son opération de valet d'écurie, il montait maintenant lentement. « Nom d'un chien, Oliver ! [La lune] regarde aussi largement que s'il allait bavarder. Pour ma part, j'aime une nuit sombre, avec une étoile ici et là nous faisant un clin d'œil, comme pour dire, "Je vous vois, mes garçons, mais je n'en dirai pas un mot", et une petite pluie fine, crépitante, bruinante, qui empêche d'entendre les sabots de Petit John, et couvre sa retraite, pour ainsi dire. En outre, quand on est un peu mouillé, il est toujours nécessaire de boire davantage, pour garder le froid à l'écart de son estomac quand on rentre chez soi. »
« Ou en d'autres termes, » dit Augustus, qui aimait une maxime de tout son cœur, « l'humidité légère chérit l'humidité lourde ! »
« Bien ! » dit Ned, en bâillant. « Au diable, je souhaite que le capitaine vienne. Savez-vous quelle heure il est ? Pas loin de onze heures, je suppose ? »
« À peu près ! Chut, est-ce une voiture ? Non, ce n'est qu'une rafale soudaine dans le vent. »
« Très suffisant de la part de M. Vent de se laisser lever sans notre aide ! » dit Ned ; « au fait, nous devons bien sûr retourner à la Grotte Rouge ? »
« C'est ce que dit le Capitaine Lovett. Dites-moi, Ned, que pensez-vous du nouveau locataire que Lovett a mis dans la grotte ? »
« Oh, j'ai d'étranges doutes là-dessus, » répondit Ned, secouant les honneurs poilus de sa tête. « Je n'aime pas ça à moitié ; considérez que la grotte est notre place forte, et ne devrait être connue que... »
« Des hommes de vertu éprouvée, » interrompit Tomlinson. « Je suis d'accord avec vous ; je dois essayer d'obtenir de Lovett qu'il se débarrasse de son singulier protégé, comme disent les Français. »
« Gad, Augustus, comment en êtes-vous venu à tant d'instruction ? Vous connaissez tous les poètes par cœur, sans parler du latin et du français. »
« Oh, au diable, j'ai été élevé, comme le capitaine, dans une vie littéraire. »
« C'est ce qui vous rend si intime avec lui, je suppose. Il écrit (et chante aussi) une chanson tolérable, et est certainement un sacré gars intelligent. Quelle ascension dans le monde il a faite ! Vous souvenez-vous dans quel piteux état il était quand vous l'avez présenté chez Gentleman George ? et maintenant il est le Capitaine Crank de la bande. »
« La bande ! la compagnie, vous voulez dire. Bande, vraiment ! On dirait que vous parlez d'un ramassis de pickpockets. Oui, Lovett est un gars intelligent ; et, grâce à moi, un philosophe très décent ! » Il est impossible de transmettre à notre lecteur l'air grave d'importance avec lequel Tomlinson fit sa louange finale. « Oui, » dit-il, après une pause, « il a une façon audacieuse et simple de voir les choses, et, comme Voltaire, il devient un philosophe en étant un Homme de Sens ! Chut ! voyez les oreilles de mon cheval ! Quelqu'un arrive, bien que je ne l'entende pas ! Gardez l'œil ouvert ! »
Les voleurs devinrent silencieux ; le son de sabots lointains fut indistinctement entendu, et, à mesure qu'il se rapprochait, il y eut un fracas de branches, comme si une haie avait été traversée. Bientôt la lune brilla pittoresquement sur la silhouette d'un cavalier, approchant à travers le fourré à l'arrière des voleurs.
Maintenant il était à moitié aperçu parmi les sinuosités de son sentier forestier ; maintenant en pleine vue, maintenant tout à fait caché ; puis son cheval hennit avec impatience ; maintenant il revint en vue, et un instant plus tard il avait rejoint la paire ! Le nouveau venu était d'une carrure haute et nerveuse, et dans la première fleur de la virilité. Une veste d'un vert sombre, bordée d'une étroite dentelle d'argent, et boutonnée de la gorge au milieu, donnait tout son effet à une mine droite, une poitrine large, et une taille élancée mais arrondie, qui n'avait nul besoin de la compression du tailleur. Une courte cape de chevauchée, fermée à la gorge par une boucle d'argent, pendait pittoresquement sur une épaule, tandis que ses membres inférieurs étaient enfermés dans des bottes militaires qui, bien qu'elles montassent au-dessus du genou, n'étaient manifestement ni lourdes ni embarrassantes pour les nerfs vigoureux du cavalier. Le harnachement du destrier... le mors, la bride, la selle, l'étui... étaient selon la mode la plus approuvée du jour ; et le destrier lui-même était dans la meilleure condition, et d'une beauté remarquable. L'air du cavalier était droit et audacieux ; une moustache petite mais noire comme le charbon rehaussait l'expression résolue de sa lèvre courte et courbée ; et sous le large chapeau qui surplombait son front, ses longues mèches s'échappaient et ondulaient sombrement dans l'air vif de la nuit. Dans l'ensemble, le cavalier et le cheval présentaient une apparence galante et même chevaleresque, que l'heure et la scène rehaussaient d'un effet dramatique et romantique.
« Ha ! Lovett. »
« Comment allez-vous, mes joyeux hommes ? » furent les salutations échangées.
« Quelles nouvelles ? » dit Ned.
« De braves nouvelles ! attention. Mon lord et sa voiture seront là dans dix minutes au plus. »
« Avez-vous tiré quelque chose de plus de ce pasteur que j'ai si glorieusement effrayé ? » demanda Augustus.
« Non ; plus de cela plus tard. Maintenant pour notre nouvelle proie. »
« Êtes-vous sûr que notre noble ami sera si bientôt à portée ? » dit Tomlinson, caressant son destrier, qui frappait maintenant du sabot dans une hilarité excitée.
« Sûr ! Je l'ai vu changer de chevaux ; j'étais dans la cour de l'écurie à ce moment-là. Il est sorti pendant une demi-heure, pour manger, j'imagine. Soyez sûr que je lui ai joué un tour entre-temps. »
« Pour quoi faire ? » demanda Ned.
« Moi-même et mon serviteur. »
« Les postillons ? »
« Oui, je les ai oubliés. Peu importe, vous, vous devez les effrayer. »
« En avant ! » cria Ned ; et son cheval bondit sous son talon armé.
« Un instant, » dit Lovett ; « je dois mettre mon masque. Soho, Robin, soho ! Maintenant, allons-y... en avant ! »
Alors que les arbres disparaissaient rapidement derrière eux, les cavaliers entrèrent, au galop, sur une large étendue de terre inculte parsemée de fossés et occasionnellement de clôtures de haies, au-dessus desquelles leurs chevaux bondissaient comme des quadrupèdes bien habitués à de tels exploits.
Certes, à cet instant, entre l'air vif, le clair de lune capricieux qui se dégageait largement des nuées pour aussitôt s'y perdre dans un nuage roulant, l'exercice excitant et ce frisson de sang, rapide et dansant, que toute action, qu'elle soit de nature mauvaise ou noble, éveille dans nos veines ; avec tout cela, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître la fascination qu'exerce cette vie hors-la-loi, une fascination si grande que l'un des gentilshommes de grand chemin les plus notoires de l'époque, un homme qui avait pourtant reçu une excellente éducation et fréquenté une société distinguée, aurait dit, alors que la corde était autour de son cou et que le bon aumônier l'exhortait à se repentir de sa vie mal employée : « Mal employée, chien que vous êtes ! Parbleu ! » (en se pourléchant les lèvres) « c'était délicieux ! »
« Fi ! Fi ! Monsieur -------, élevez vos pensées vers le Ciel ! »
« Mais un galop à travers la lande... oh ! » murmura le criminel ; et son âme galopa vers l'éternité.
Le cœur du chef de la bande bondit si vivement que, lorsqu'ils eurent en vue la route principale et que la roue lointaine d'une voiture parvint à leur oreille, il leva la main droite dans un geste joyeux et éclata en une exclamation juvénile d'hilarité et de ravissement.
« Doucement, capitaine ! » dit Ned, réprimant son propre entrain avec un air de gravité feinte, « comportons-nous comme des gentilshommes ; seuls les gens de basse extraction se laissent aller à une humeur aussi diablement bruyante ; des hommes du monde comme nous devraient tout faire comme si leur cœur était brisé. »
« La mélancolie est toujours la compagne de la sublimité, et le courage est sublime », dit Augustus avec le faste d'un faiseur de maximes.
[Une maxime qui aurait plu à Madame de Staël, qui pensait que la philosophie consistait en de beaux sentiments. Dans la « Vie de Lord Byron », publiée tout récemment par M. Moore, l'éminent biographe affirme la même chose que le sage Augustus : « Quand donc une pensée sublime a-t-elle jailli dans l'âme sans que la mélancolie ne se trouve, fût-ce latente, à son voisinage ? » Or, avec tout le respect dû à M. Moore, c'est là une sottise bien maladive, qui ne repose sur pas l'ombre d'une vérité. « Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut ! » — nous aimerions savoir où réside la mélancolie de cette phrase sublime. « La vérité », dit Platon, « est le corps de Dieu, et la lumière son ombre. » Au nom du bon sens, dans quel coin possible, au voisinage de cette haute image, se cache la face jaunie de cette éternelle bête noire de M. Moore ? De même, dans ce passage sublime entre tous chez le plus sublime des poètes latins (Lucrèce), qui éclate en l'honneur d'Épicure, y a-t-il quoi que ce soit qui nous parle de tristesse ? Au contraire, dans les trois passages auxquels nous avons fait référence, surtout dans les deux premiers cités, il y a quelque chose de splendidement lumineux et réconfortant. La joie est souvent une grande source de sublimité ; la soudaineté de ses effusions suffirait à elle seule à la rendre telle. Quoi de plus sublime que les psaumes triomphants de David, enivrés qu'ils sont par une sorte de délire de transport ? Même dans les passages les plus sombres des poètes, où nous reconnaissons la sublimité, nous ne trouvons pas souvent la mélancolie. Nous sommes frappés par la terreur, saisis par l'effroi, mais rarement attendris jusqu'à la tristesse. En fait, la mélancolie appartient plutôt à une autre classe de sentiments que ceux excités par un passage sublime ou ceux qui en engendrent la composition. D'une part, dans les vols les plus élevés d'Homère, de Milton et de Shakespeare, nous mettons quiconque au défi de découvrir cette « maladie verte » que M. Moore voudrait transformer en une magnificence de peste. D'autre part, où est la preuve que la mélancolie constituait le tempérament habituel de ces hommes divins ? D'Homère, nous ne savons rien ; de Shakespeare et de Milton, nous avons des raisons de croire que le tempérament ordinaire était constitutionnellement joyeux. Ce dernier s'en vante. Mille exemples, en contradiction avec une assertion qui ne vaudrait pas la peine d'être contredite si elle n'était si généralement populaire, si hautement sanctionnée et si éminemment pernicieuse pour tout ce qui est viril et noble dans la littérature, se pressent à notre mémoire. Mais nous pensons avoir déjà cité assez d'éléments pour réfuter cette phrase, que l'illustre biographe a lui-même réfutée dans plus de vingt passages ; s'il lui plaît de l'oublier, nous rendons grâce au Ciel que la postérité ne l'oubliera jamais. Puisque nous sommes sur le sujet de cette Vie, excellente à bien des égards, nous ne pouvons nous empêcher d'observer que toute la portée de sa philosophie nous semble indigne de l'esprit accompli de l'écrivain ; la philosophie consiste en une déformation impardonnable des vérités générales pour les adapter aux particularités d'un individu, noble certes, mais notoirement morbide et excentrique. Un exemple frappant en est l'affirmation laborieuse selon laquelle les poètes feraient de piètres personnages domestiques. Quoi ! parce qu'on dit que Lord Byron fut un mauvais mari, Walter Scott (pour ne pas remonter plus loin) était-il un mauvais mari, ou Campbell l'était-il, ou M. Moore lui-même l'est-il ? Pourquoi, au nom de la justice, insinuer que Milton fut un mauvais mari, alors que, pour autant qu'on puisse en juger, c'était Mrs. Milton qui était la mauvaise épouse ? Et pourquoi, oh ! pourquoi nous dire par M. Moore — un homme qui, à en juger par Captain Rock et l'Épicurien, ne manque ni d'érudition ni de diligence — pourquoi nous dire, avec une emphase particulière, que Lord Bacon ne s'est jamais marié, alors que non seulement il s'est marié, mais que son mariage fut si avantageux qu'il marqua une époque dans sa carrière ? Vraiment, vraiment, on finit par croire qu'il n'existe pas une seule chose vraie en ce monde !]
« Maintenant, la haie ! » cria Lovett sans prêter attention à ses camarades ; et son cheval bondit sur la route.
Les trois hommes étaient maintenant immobiles sur le côté de la haie. La large route s'étendait devant eux, se perdant de vue de chaque côté ; le sol durcissait sous l'effet d'une gelée naissante, et le tintement clair des sabots approchants résonna aux oreilles des brigands, présage, peut-être, des cliquetis d'un « métal plus attrayant » qui, si l'Espoir ne leur mentait pas, allait bientôt leur appartenir.
Bientôt, le véhicule tant attendu apparut au tournant de la route et roula rapidement derrière quatre chevaux de poste rapides.
« Toi, Ned, avec ton grand cheval, arrête les bêtes ; toi, Augustus, intimide les postillons ; laisse-moi faire le reste », dit le capitaine.
« Entendu », répondit Ned laconiquement. « Maintenant, regarde-moi ! » et le cheval du vaniteux brigand jaillit de sa cachette. Les opérations de ces tacticiens expérimentés furent si instantanées que les ordres de Lovett furent presque exécutés en moins de temps qu'il ne lui en avait fallu pour les donner.
La voiture étant arrêtée, les postillons blêmes et tremblants face à deux pistolets (en joue par Augustus et Pepper), Lovett mit pied à terre, ouvrit la portière et, d'un ton très civil et avec une courtoisie affable, s'adressa à l'occupant.
« Ne soyez pas alarmé, milord, vous êtes parfaitement en sécurité ; nous avons seulement besoin de votre montre et de votre bourse. »
« Vraiment », répondit une voix plus douce encore que celle du brigand, tandis qu'un visage marqué et quelque peu français, couronné par un bonnet de fourrure, s'observait vers l'assaillant, « vraiment, monsieur, votre demande est si modeste que je serais plus que cruel de vous la refuser. Ma bourse n'est guère remplie, et vous pouvez tout aussi bien l'avoir que l'un de mes vils créanciers ; mais j'ai de l'affection pour ma montre, et... »
« Je vous comprends, milord », interrompit le brigand. « À combien estimez-vous votre montre ? »
« Hum ! Pour vous, elle peut valoir une vingtaine de guinées. »
« Permettez-moi de la voir ! »
« Votre curiosité est extrêmement gratifiante », répondit le noble, alors qu'avec une grande réticence il sortait une montre à répétition en or, ornée, comme c'était parfois la mode à l'époque, de pierres précieuses. Le brigand examina brièvement le bijou.
« Votre seigneurie », dit-il avec beaucoup de gravité, « a été trop modeste dans son calcul ; votre goût vous fait honneur. Permettez-moi de vous assurer que votre montre vaut cinquante guinées pour nous, au bas mot. Pour vous prouver que je le pense sincèrement, soit je la garde et nous n'en parlons plus, soit je vous la rends sur votre parole d'honneur que vous me ferez un chèque de cinquante guinées payable, par vos vrais banquiers, au "porteur pour moi-même". Choisissez ; cela m'est parfaitement égal ! »
« Sur mon honneur, monsieur », dit le voyageur, avec une certaine surprise se lisant sur ses traits, « votre calme et votre assurance sont tout à fait admirables. Je vois que vous connaissez le monde. »
« Votre seigneurie me flatte ! » répondit Lovett en s'inclinant. « Qu'avez-vous décidé ? »
« Eh bien, est-il possible d'écrire des traites sans encre, plume ni papier ? »
Lovett recula, et tandis qu'il cherchait dans ses poches des instruments d'écriture, qu'il portait toujours sur lui, le voyageur saisit l'occasion et, saisissant soudain un pistolet dans la poche de la voiture, le pointa droit sur la tête du brigand. Le voyageur était un tireur excellent et exercé, il était presque à portée de main de sa victime, ses pistolets faisaient l'envie de tous ses amis irlandais. Il pressa la détente ; la poudre s'enflamma dans le bassinet ; et le brigand, sans même changer de visage, sortit un petit encrier, y plaça une plume d'acier et le tendit au noble en disant, avec un sang-froid incomparable : « Souhaitez-vous, milord, essayer l'autre pistolet ? Si oui, obligez-moi à viser rapidement, car vous voyez la nécessité de faire vite. Sinon, voici le dos d'une lettre sur lequel vous pouvez écrire la traite. »
Le voyageur n'était pas un homme porté à l'embarras, sauf dans ses affaires ; mais il se sentit certainement un peu déconcerté et confus en prenant le papier et, marmonnant quelques mots hachés, il écrivit le chèque. Le brigand le parcourut du regard, vit qu'il était rédigé selon les formes, puis, avec une révérence pleine de respect, rendit la montre et referma la portière.
Pendant ce temps, le serviteur grelottait à l'avant, confiné dans ce siège solitaire peu harmonieusement nommé le « dickey ». Le brigand s'adressa brièvement à lui.
« Qu'avez-vous sur vous qui appartienne à votre maître ? »
« Seulement ses pilules, votre honneur ! que j'ai oublié de mettre dans la... »
« Des pilules ! Jetez-les-moi ! » Le valet extirpa en tremblant de sa poche latérale une petite boîte qu'il jeta en bas, et Lovett la rattrapa au vol.
Il ouvrit la boîte, compta les pilules... « Une, deux, quatre, douze... aha ! » Il rouvrit la portière. « Sont-ce là vos pilules, milord ? »
Le pair, interdit, qui commençait à se réinstaller dans le coin de sa voiture, répondit que c'était le cas.
« Milord, je vois que vous êtes en plein état fébrile ; vous étiez un peu délirant tout à l'heure quand vous avez tiré un pistolet au visage de votre ami. Permettez-moi de vous recommander une prescription : avalez toutes ces pilules ! »
« Mon Dieu ! » s'écria le voyageur, surpris jusqu'à l'effroi ; « que voulez-vous dire ? Douze de ces pilules tueraient un homme ! »
« Écoutez-le ! » dit le brigand en s'adressant à ses camarades, qui éclatèrent de rire. « Quoi, milord, vous rébellerez-vous contre votre médecin ? Fi, fi ! Laissez-vous persuader. »
Et avec un geste apaisant, il tendit la boîte à pilules vers le nez reculant du voyageur. Mais, bien qu'il fût un homme sachant tirer le meilleur parti d'une mauvaise situation, le voyageur était particulièrement soucieux de sa santé ; et il était si obstiné à cet égard qu'il aurait préféré se soumettre à l'effet d'une balle plutôt qu'au risque d'une pilule supplémentaire. Il saisit donc avec une grande indignation, alors que la boîte était toujours tendue vers lui, celle-ci de la main du brigand et, la jetant à travers la route, dit avec dignité :
« Faites votre pire, gredins ! Mais si vous me laissez la vie sauve, vous regretterez l'outrage que vous avez fait subir à un membre de la maison de Sa Majesté ! » Puis, comme s'il prenait conscience du ridicule d'affecter une trop grande importance dans sa situation actuelle, il ajouta d'un ton changé : « Et maintenant, pour l'amour du Ciel, fermez la porte ; et s'il faut absolument tuer quelqu'un, voilà mon serviteur sur le siège ; il est payé pour ça. »
Ce discours fit rire les brigands plus que jamais ; et Lovett, qui aimait une plaisanterie encore mieux qu'une bourse, ferma immédiatement la portière en disant :
« Adieu, milord ; et permettez-moi de vous donner un conseil : chaque fois que vous descendez dans une auberge de campagne et que vous restez une demi-heure le temps que vos chevaux soient changés, emportez vos pistolets avec vous, ou vous pourriez bien voir votre charge retirée. »
Sur cet avertissement, le brigand se retira ; et voyant que le valet lui tendait une longue bourse verte, il dit en secouant doucement la tête :
« Les gredins ne devraient pas s'entre-dévorer, mon brave. Vous volez votre maître ; nous aussi. Que chacun garde ce qu'il a pris. »
Long Ned et Tomlinson reculèrent alors leurs chevaux, la voiture fut libérée ; et les postillons partirent à une allure qui semblait montrer moins de respect pour la vie que les brigands eux-mêmes n'en avaient montré.
Pendant ce temps, le capitaine remontait sur son destrier, et les trois confédérés, bondissant avec élégance par-dessus la haie à travers laquelle ils avaient rejoint la route, galopèrent dans la direction d'où ils étaient venus ; la lune éclairant de temps à autre leurs silhouettes fuyantes, et le son de maints éclats de rire joyeux résonnant au loin dans l'air glacé.
CHAPITRE XIII
Qu'y a-t-il ici ?
De l'or ?
Rien que cela suffira à rendre noir le blanc, le souillé pur.
Timon d'Athènes.
Vint un certain seigneur, net, proprement vêtu,
Frais comme un jeune époux.
Henri IV.
Je ne connais pas d'homme que je devrais éviter
Autant que ce Cassius au visage émacié !
Il lit beaucoup. C'est un grand observateur ; il voit
À travers les actions des hommes.
Il sourit souvent ; mais il sourit de telle sorte
Qu'on dirait qu'il se moque de lui-même ou méprise son âme,
Qui pourrait être émue au point de sourire de quoi que ce soit.
Jules César.
Le lendemain, tard dans l'après-midi, alors que Lucy était assise avec son père, non pas occupée comme d'habitude à travailler ou à lire, mais semblant tout à fait oisive, son joli pied posé sur le tabouret de goutteux du squire, les yeux fixés sur le tapis, tandis que ses mains (jamais mains ne furent aussi douces et petites que celles de Lucy, bien qu'elles eussent pu être éclipsées par leur blancheur) étaient légèrement jointes et reposaient nonchalamment sur ses genoux, le chirurgien du village entra brusquement avec un visage rempli de nouvelles et d'horreur. Le vieux Squire Brandon était de ces personnes qui apprennent toujours les nouvelles, quelles qu'elles soient, plus tard que tous leurs voisins ; et ce n'est qu'après que tous les commères du voisinage eurent épuisé le sujet que M. Pillum l'informa que Lord Mauleverer avait été arrêté la nuit précédente par trois brigands sur la route de sa demeure de campagne et dévalisé d'une somme considérable.
La renommée de la mésaventure du digne Dr. Slopperton s'étant répandue depuis longtemps, tout le voisinage fut naturellement plongé dans une grande consternation. On envoya chercher des magistrats, on emprunta de gros chiens, on nettoya les tromblons, et une souscription fut lancée dans toute la paroisse pour lever une patrouille. Il semblait y avoir peu de doute que les délinquants, dans les deux cas, fussent membres de la même horde ; et M. Pillum était, pour sa part, parfaitement convaincu qu'ils avaient l'intention d'empiéter sur son métier et de détruire tous les propriétaires environnants qui en valaient la peine.
La semaine suivante se passa dans les efforts les plus diligents, de la part des magistrats voisins et de la yeomanry, pour détecter et arrêter les brigands ; mais leurs travaux furent totalement infructueux ; et un juge de paix, qui s'était montré particulièrement actif, fut lui-même totalement « nettoyé » par un vieux monsieur qui, sous le nom de M. Bagshot — un cognomen assez inquiétant — proposa de conduire le magistrat sans méfiance jusqu'à l'endroit précis où les malfaiteurs pourraient être saisis. Cependant, à peine eut-il entraîné le pauvre juge loin de ses camarades dans une partie isolée de la route, qu'il le dépouilla jusqu'à sa chemise. Il ne laissa même pas à sa justice ses caleçons de flanelle, bien que le temps fût aussi âpre que les canicules de 1829.
« Ce n'est pas ma façon de faire », dit le chenu brigand, alors que le juge demandait au moins cet article de vêtement, « ce n'est pas ma façon de faire. Je suis lent à l'ouvrage, mais je le fais à fond ; alors débarrassez-vous de vos haillons, le vieux. »
Ce fut, cependant, le seul exemple supplémentaire d'agression dans le voisinage de Warlock Manor-house ; et peu à peu, alors que l'automne déclinait et qu'aucune autre énormité n'était perpétrée, les gens commencèrent à chercher un nouveau sujet de conversation. Ce dernier leur fut fourni par un heureux coup du sort inattendu pour Lucy Brandon :
Mrs. Warner — une vieille dame à laquelle elle était légèrement apparentée, et chez qui elle avait résidé lors de sa brève et unique visite à Londres — mourut soudainement, et dans son testament déclara Lucy sa seule héritière. La propriété, qui consistait en fonds publics et qui s'élevait à 60 000 livres sterling, devait être jouie par Miss Brandon immédiatement après avoir atteint sa vingt et unième année ; en attendant, les exécuteurs testamentaires devaient verser à la jeune héritière une somme annuelle de 600 livres. La joie que cette nouvelle créa à Warlock Manor-house se conçoit aisément. Le squire projeta des améliorations ici et des réparations là ; et Lucy, pauvre fille, qui n'avait aucune idée de l'argent pour elle-même, au-delà de l'achat d'un nouveau poney ou d'une robe de Londres, soutint avec un plaisir affectueux toutes les suggestions de son père, et se réjouit à la réflexion que ces beaux plans, qui devaient rendre les Brandon plus grands qu'ils ne l'avaient jamais été, seraient réalisés par son propre, son très propre argent ! C'est à ce moment précis que la noblesse environnante fit une découverte simultanée et grandiose, à savoir les mérites étonnants et le grand bon sens de M. Joseph Brandon. Il était dommage, observaient-ils, qu'il fût d'un tempérament si réservé et timide — ce n'était pas seyant pour un gentilhomme d'une famille si ancienne ; mais pourquoi ne pas tenter de le tirer de sa retraite vers ces scènes plus publiques qu'il était sans aucun doute bien qualifié pour orner ?
En conséquence, dès que le premier mois de deuil fut expiré, plusieurs carrosses, chars, chaises et chevaux, jamais vus auparavant à Warlock Manor-house, y arrivèrent les uns après les autres de la manière la plus amicale qui soit. Leurs propriétaires admiraient tout — la maison était une si belle relique des temps anciens ! — pour leur part, ils aimaient un escalier en chêne ! — et ces belles vieilles fenêtres ! — et quel beau paon ! — et, Dieu nous préserve ! ce magnifique châtaignier valait une forêt ! On demanda à M. Brandon de se joindre à la chasse du comté, non pas qu'il chassât encore lui-même, mais son nom donnerait une telle importance à la chose ! Miss Lucy devait venir passer une semaine avec ses chères amies, les honorables demoiselles Sansterre ! Augustus, leur frère, avait un si doux cheval de dame ! En résumé, le changement habituel qui se produit dans le caractère des gens après l'acquisition d'une fortune se produisit dans le caractère de M. et Miss Brandon ; et quand les gens deviennent soudainement aimables, il n'est pas étonnant qu'ils gagnent soudainement une vaste accession d'amis.
Mais Lucy, bien qu'elle eût si peu vu le monde, n'était pas tout à fait aveugle ; et le squire, bien qu'assez obtus, n'était pas tout à fait un imbécile. S'ils ne furent pas grossiers avec leurs nouveaux visiteurs, ils ne furent en aucun cas submergés par la gratitude face à leur condescendance. M. Brandon refusa de souscrire à la chasse, et Miss Lucy rit au nez de l'honorable Augustus Sansterre. Parmi leurs nouveaux invités, cependant, il y en avait un qui, à une grande connaissance du monde, joignait un poli extrême et même brillant des manières, ce qui empêchait au moins la tromperie d'être désagréable, sinon tout à fait d'être invisible : c'était le nouveau lieutenant du comté, Lord Mauleverer.
Bien que possédant d'immenses propriétés dans ce district, Lord Mauleverer avait jusqu'alors fort peu résidé sur ses terres. Il était l'un de ces seigneurs gais, désormais assez rares dans ce pays une fois l'âge mûr atteint, qui mènent une existence facile et dissolue, plutôt parmi leurs parasites que parmi leurs égaux, et qui pourtant, grâce à des manières agréables, des talents naturels et une certaine culture d'esprit gracieuse et légère (d'autant plus plaisante qu'elle est universellement teintée de mondanité et d'un souci de soi amusant plutôt qu'offensant), ne perdent jamais leur rang légitime dans la société ; qui font autorité en matière de costume, d'attelages, de cuisine et de beauté, et, n'ayant aucun caractère propre, sont capables de fixer d'un seul mot le caractère de n'importe qui d'autre. Ainsi, tandis que Mauleverer vivait davantage la vie dissolue d'un jeune noble, préférant la compagnie d'agréables demi-mondaines à celle de duchesses fastidieuses, plutôt que de maintenir le maintien décent qui sied à un âge mûr et à d'immenses intérêts dans le pays, il était tout aussi populaire à la cour, où il occupait une situation dans la maison du Roi, qu'il l'était dans les coulisses, où il enchantait toute actrice de moins de quarante ans. Un mot de lui dans les sphères légitimes du pouvoir allait plus loin qu'une harangue d'un autre ; et même les prudes — du moins, toutes celles qui avaient des filles — confessaient que sa seigneurie était un personnage fort intéressant. Comme Brandon, son ami intime, il s'était élevé dans le monde (passant du baron irlandais au comte anglais) sans jamais avoir changé ses opinions politiques, qui étaient ultra-tories ; et nous n'avons pas besoin de faire remarquer qu'il était considéré, comme Brandon, comme un modèle d'intégrité publique. Il possédait deux charges sous le gouvernement, six voix à la Chambre des communes et huit bénéfices dans l'Église ; et nous devons ajouter, en justice envers ses principes loyaux et religieux, qu'il n'y avait pas dans les trois royaumes d'ami plus ferme des institutions existantes.
Lorsqu'un noble ne se marie pas, les gens essaient de lui retirer sa réputation. Lord Mauleverer ne s'était jamais marié. Les Whigs avaient été très amers sur ce sujet ; ils y faisaient même allusion à la Chambre des communes — cette chaste assemblée, où le sujet de reproche infaillible contre M. Pitt était de ne pas être d'un tempérament amoureux ; mais ils n'avaient jusqu'ici pas triomphé du célibat du robuste comte. Il est vrai que s'il était dépourvu d'épouse, il s'était assuré une abondance de substituts ; sa profession était celle d'un homme galant ; et bien qu'il évitât les filles, ce n'était que pour faire la cour aux mères. Mais sa seigneurie avait maintenant atteint un certain âge, et il fut finalement ébruité parmi ses amis qu'il avait l'intention de chercher une Lady Mauleverer.
« Épargnez vos caresses », dit son principal flagorneur à une certaine duchesse qui avait trois filles sans dot ; « Mauleverer a juré qu'il ne choisirait pas dans votre ordre. Vous connaissez ses hautes opinions politiques, et vous ne vous étonnerez pas de le voir se déclarer opposé, en matière de mariage comme en morale, à une communauté de biens. »
L'annonce du dessein matrimonial du comte et la circulation de cette anecdote mirent toutes les filles de pasteurs d'Angleterre dans un brasier d'espérance ; et quand Mauleverer vint dans le comté, après avoir obtenu l'honneur de la lieutenance, pour visiter ses domaines et courtiser l'amitié de ses voisins, il n'y eut pas une vieille jeune fille de quarante ans, travaillant au point de croix et n'étant jamais allée à Londres plus d'une semaine à la fois, qui ne se crût exactement le genre de personne assurée de fasciner sa seigneurie.
C'était tard dans l'après-midi lorsque le carrosse de voyage de cet illustre personnage, précédé de deux postillons dans la livrée de petite tenue du comte, vert foncé, s'arrêta devant la porte du manoir de Warlock House. Le squire était chez lui, au sens propre comme au figuré ; car il ne rêvait jamais de se refuser à quiconque, noble ou simple. La portière du carrosse étant ouverte, en descendit un homme petit et svelte, richement vêtu (car les vêtements de dentelle et de soie n'étaient alors pas tout à fait délaissés, bien qu'ils fussent progressivement moins à la mode), et d'un air séduisant et distingué plutôt que digne. Ses années — car son visage, bien qu'élégant, était profondément marqué et montrait les signes de la dissipation — semblaient plus nombreuses qu'elles ne l'étaient réellement ; et bien qu'il ne fût pas réellement au-delà de l'âge mûr, Lord Mauleverer aurait pu assez justement recevoir l'épithète déplaisante de vieillard. Cependant, son pas était ferme, sa démarche droite, et sa silhouette était considérablement plus jeune que sa physionomie. Les premiers compliments d'usage ayant été échangés, et Lord Mauleverer ayant exprimé son regret que sa longue et fréquente absence du comté l'eût jusqu'alors empêché de faire la connaissance de M. Brandon, le frère de l'un de ses plus anciens et plus estimés amis, la conversation devint de part et d'autre plutôt un effort. M. Brandon introduisit d'abord le sujet du temps et des navets ; demanda si sa seigneurie n'était pas très friande (pour sa part il l'avait été, mais dernièrement le rhumatisme l'avait handicapé ; il espérait que sa seigneurie n'était pas sujette à cette plainte) de la chasse !
Ne saisissant que les derniers mots, — car, outre l'affreuse complexité des phrases du squire, Mauleverer était légèrement affecté par la plainte aristocratique de la surdité, — le comte répondit avec un sourire :
« La plainte de la chasse ! Très bon en effet, M. Brandon ; il est rare que j'aie entendu une formule si spirituelle. Non, je ne suis pas le moins du monde troublé par cette épidémie. C'est un désordre très répandu dans ce comté. »
« Milord ! » dit le squire, plutôt perplexe ; puis, observant que Mauleverer ne continuait pas, il pensa qu'il était opportun d'aborder un autre sujet.
« J'ai été extrêmement chagriné d'apprendre que votre seigneurie, en voyageant vers Mauleverer Park (c'est une bien vilaine route à travers les terres vagues ; les routes dans ce pays sont en général assez bonnes, — pour ma part, quand j'étais magistrat, j'étais très strict à cet égard), a été volée. Vous n'avez pas encore, je crois, détecté (pour ma part, bien que je ne prétende pas être un grand politicien, je pense vraiment que dans les affaires de vol il y a beaucoup de négligence chez les ministres) les scélérats ! »
« Notre ami est un dissident ! » pensa le lord-lieutenant, imaginant que le dernier terme opprobreux était appliqué aux personnages respectables spécifiés entre parenthèses. S'inclinant avec un sourire poli devant le squire, Mauleverer répondit à voix haute qu'il était extrêmement désolé que leur conduite (signifiant les ministres) ne rencontrât pas l'approbation de M. Brandon.
« Eh bien », pensa le squire, « c'est faire le courtisan à merveille ! — Rencontrer mon approbation ! » dit-il chaleureusement ; « comment votre seigneurie pourrait-elle me croire (car bien que je ne sois pas de vos saints, je suis, je l'espère, un bon chrétien ; un excellent, à en juger par vos paroles, votre seigneurie doit l'être !) si partial envers le crime ! »
« Moi, partial envers le crime ! » répondit Mauleverer, pensant qu'il était tombé par hasard sur quelque démocrate outrancier, tout en souriant aussi doucement que d'habitude ; « vous me jugez sévèrement, M. Brandon ! Vous devez me rendre plus de justice, et vous ne pouvez le faire qu'en me connaissant mieux. »
Quelle que soit la réponse malencontreuse que le squire eût pu faire, elle fut interrompue par l'entrée de Lucy ; et le comte, secrètement ravi de l'interruption, se leva pour lui rendre hommage et lui rappeler l'introduction qu'il avait autrefois été si heureux d'obtenir auprès d'elle par l'amitié de M. William Brandon, — une « amitié », dit l'élégant noble, « dont j'ai souvent été redevable par le passé, mais qui ne fut jamais plus agréablement exercée en ma faveur. »
À cela, Lucy, qui bien qu'elle eût été si douloureusement timide lors de sa rencontre avec M. Clifford, ne ressentit aucune timidité accablante en présence d'un personnage si supérieur, répondit en riant, et le comte répliqua par un second compliment. La conversation n'était plus désormais un effort ; et Mauleverer, le plus consommé des épicuriens, que même la royauté tremblait d'inviter sans préparation, ayant été invité par le squire inconscient à prendre part au dîner de famille, accepta avidement l'invitation. Il y avait longtemps que les murs chevaleresques de Warlock n'avaient été honorés par la présence d'un invité si courtois. Le bon squire entassa dans son assiette une profusion de bœuf bouilli ; et pendant que le pauvre comte contemplait avec consternation les Alpes sur Alpes qu'il était censé dévorer, le majordome aux cheveux gris, désireux de le servir avec célérité, escamota l'assiette surchargée et revint bientôt, encore plus étonnamment surchargée d'un monde supplémentaire d'une composition de couleur pierreuse et d'aspect sudorifique, qu'après avoir examiné en silence pendant quelques instants, et soigneusement déplacé autant qu'il le put jusqu'au bord extrême de son assiette, le comte découvrit être du pouding au suif.
« Vous ne mangez rien, milord », cria le squire ; « laissez-moi vous donner... ceci est moins cuit ; » tenant entre la lame et la fourchette en plein air un fragment abhorré d'écarlate, secouant ses boucles sanglantes... « une autre tranche. »
Promptement au mot tombèrent sur l'assiette de Mauleverer le doigt harpie et le pouce impitoyable du majordome aux cheveux gris. « Pas un morceau de plus », cria le comte, luttant avec le domestique meurtrier. « Mon cher monsieur, excusez-moi ; je vous assure que je n'ai jamais mangé un tel dîner auparavant... jamais ! »
« Allons donc ! » dit le squire, en insistant, « vous ne mangez vraiment rien (et cet air est si vif que votre seigneurie devrait satisfaire son appétit, si vous suivez les conseils du médecin) ! »
De nouveau Mauleverer fut en difficulté.
« Les médecins ont raison, M. Brandon », dit-il, « très raison, et je suis forcé de vivre avec sobriété ; en effet, je ne sais pas si, devais-je abuser à votre table hospitalière, et attaquer tout ce que vous voudriez m'accorder, je m'en remettrais jamais. Vous auriez à chercher un nouveau lieutenant pour votre charmant comté, et sur la tombe du dernier Mauleverer, l'héritier hypocrite et sans lien de parenté inscrirait : "Mort de la visitation du Bœuf, John, Comte, etc." »
Aussi clair que le sens de ce discours pût sembler aux autres, le squire ne fit que rire de l'appétit efféminé de l'orateur, et enclin à le prendre pour un excellent bougre pour plaisanter avec tant de bonne humeur sur sa propre infirmité physique. Mais Lucy avait le tact de son sexe, et, prenant pitié de la situation calamiteuse du comte, bien qu'elle n'eût certainement jamais deviné son étendue, entra avec tant de grâce et d'aisance dans la conversation qu'il cherchait à établir entre eux, que le valet de Mauleverer, qui avait jusqu'ici été repoussé par le zèle du majordome aux cheveux gris, trouva l'occasion, pendant que le squire riait et que le majordome regardait fixement, de dérober l'assiette surchargée, insoupçonné et invisible.
Malgré, cependant, ces maux de table et de logement, Mauleverer fut extrêmement satisfait de sa visite ; et il ne la termina que lorsque les ombres de la nuit commencèrent à se fermer, et que la distance de sa propre résidence conspira avec l'expérience à lui rappeler qu'il était possible pour l'audace d'un brigand de grand chemin d'attaquer l'équipage même de Lord Mauleverer. Il remonta alors à contrecœur dans son carrosse, et, ordonnant aux postillons de conduire aussi vite que possible, s'enveloppa dans son roquelaure, et divisa ses pensées entre Lucy Brandon et le homard au gratin avec lequel il se proposait de se consoler immédiatement à son retour chez lui. Cependant, le Destin, qui se rit de nos espoirs les plus chéris, ordonna qu'en arrivant à Mauleverer Park, le propriétaire fût soudainement affligé d'une perte d'appétit, d'une froideur dans les membres, d'une douleur dans la poitrine et de divers autres symptômes désagréables d'une maladie imminente. Lord Mauleverer alla droit au lit ; il y resta quelques jours, et quand il se rétablit, ses médecins lui ordonnèrent Bath. Les méthodistes Whigs, qui le haïssaient, attribuèrent sa maladie à la Providence ; et sa seigneurie était fermement d'avis qu'elle devait être attribuée au bœuf et au pouding. Quoi qu'il en soit, ce fut la fin, pour le présent, des espoirs des jeunes filles de quarante ans, et des festivités prévues à Mauleverer Park.
« Grands dieux ! » dit le comte, alors que les roues de son carrosse tournaient loin de ses portes, « quelle perte pour les commerçants de campagne peut être causée par un morceau de bœuf pas assez cuit, surtout s'il est bouilli ! »
Environ une quinzaine de jours s'étaient écoulés depuis la visite météorique de Mauleverer à Warlock House, quand le squire reçut de son frère l'épître suivante :
MON CHER JOSEPH, — Vous connaissez mes nombreuses occupations, et, au milieu de la presse des affaires qui m'entourent, vous me pardonnerez, j'en suis sûr, d'être un correspondant très négligent et distrait. Néanmoins, je vous assure que personne ne peut plus sincèrement compatir à cette bonne fortune qui est arrivée à ma charmante nièce, et dont votre dernière lettre m'a informé, que moi. Veuillez lui donner mon meilleur souvenir, et dites-lui avec quelle complaisance j'attends la sensation brillante qu'elle créera, quand sa beauté sera intronisée à ce rang que, j'en suis tout à fait sûr, elle commandera un jour ou l'autre.
Vous n'êtes pas conscient, peut-être, mon cher Joseph, que je suis depuis quelque temps dans un état de santé très faible et déclinant. La vieille plainte nerveuse au visage m'a récemment attaqué grièvement, et l'angoisse est parfois si grande que je suis à peine capable de la supporter. Je crois que la grande demande que ma profession fait sur une charpente corporelle jamais forte, et commençant maintenant prématurément à ressentir les infirmités du temps, est la cause réelle de mes maux. Enfin, cependant, je dois absolument punir ma poche, et satisfaire mes inclinaisons par un court répit du labeur. Les médecins — amis jurés, vous le savez, des avocats, puisqu'ils font cause commune contre le genre humain — m'ont péremptoirement ordonné de rester au repos, et d'essayer une courte cure d'air, d'exercice, d'amusements sociaux et des eaux de Bath. Heureusement, c'est le temps des vacances, et je peux me permettre de perdre quelques semaines d'émoluments, afin, peut-être, d'assurer de nombreuses années de vie. Je me propose donc, au début de la semaine prochaine, de me rendre à ce mélancolique réservoir des gais, où les gens dansent hors de la vie et sont menés au violon à travers le Styx. En un mot, je serai l'un des aventuriers en quête de santé qui cherchent la déesse à la salle de pompage du Roi Bladud. Voulez-vous et la chère Lucy vous joindre à moi là-bas ? Je le demande à votre amitié, et je suis tout à fait sûr qu'aucun de vous ne reculera épouvanté devant la proposition de consoler votre parent invalide. En même temps que je recouvrerai la santé, ma jolie nièce vengera Pluton, en consignant dans ses domaines bien des héros meilleurs et plus jeunes à ma place. Et ce sera un double plaisir pour moi de voir tous les cœurs, etc. — Je m'arrête, car que puis-je dire sur ce sujet que la petite coquette n'anticipe pas ? Il est grand temps que Lucy voie le monde ; et bien qu'il y en ait beaucoup — à Bath, surtout, pour qui l'héritière sera un objet d'attentions intéressées, il y en a aussi beaucoup dans cette ville bondée qui ne sont nullement indignes de son attention. Qu'en dites-vous, cher Joseph ? Mais je le sais déjà : vous ne refuserez pas de tenir compagnie dans mes petites vacances ; et les yeux de Lucy pétillent déjà à l'idée des nouveaux bonnets, de Milsom Street, d'un millier d'adorateurs et de la salle de pompage.
Toujours, cher Joseph, votre affectueusement,
WILLIAM BRANDON.
P.-S. Je trouve que mon ami Lord Mauleverer est à Bath ; j'avoue que c'est une raison supplémentaire pour m'y rendre ; par une lettre de lui, reçue l'autre jour, je vois qu'il vous a rendu visite, et il délire maintenant à propos de son hôte et de l'héritière. Ah, Miss Lucy, Miss Lucy ! allez-vous conquérir celui que tout Londres a, depuis des années plus que je ne veux le dire (pourtant pas beaucoup, car Mauleverer est encore jeune), assailli en vain ? Répondez-moi !
Cette lettre créa une excitation considérable à Warlock House. Le vieux squire était extrêmement attaché à son frère, et chagriné au cœur de constater qu'il parlait si décourageamment de sa santé. Le squire n'hésita pas un instant à accepter la proposition de rejoindre son illustre parent à Bath. Lucy aussi — qui avait pour son oncle, peut-être à cause de sa flatterie profuse mais non indélicate, une très grande estime et un grand intérêt, bien qu'elle l'eût peu vu — pressa le squire de ne perdre aucun temps à organiser les préparatifs de leur départ, afin de précéder l'avocat, et de tout préparer pour son arrivée. Le père et la fille étant ainsi d'accord, il y eut peu d'occasion de retard ; une réponse à la lettre de l'invalide fut envoyée par retour du courrier, et au quatrième jour après leur réception de ladite épître, le bon vieux squire, sa fille, une campagnarde en guise d'abigail, le majordome aux cheveux gris, et deux ou trois animaux de compagnie vivants, de la taille et des habitudes les plus commodes pour le voyage, étaient en route pour une ville qui à cette époque était plus gaie au moins, sinon quelque peu moins splendide, que la métropole.
Le deuxième jour de leur arrivée à Bath, Brandon (comme dorénavant, pour éviter la confusion, nous appellerons le frère cadet, donnant à l'aîné son titre patriarcal de squire) les rejoignit.
C'était un homme apparemment plutôt friand de parade, bien qu'au fond il la détestât et la méprisât. Il vint à leur logement, qui n'avait pas été choisi dans la meilleure partie de la ville, dans un carrosse à six chevaux, mais accompagné seulement par un serviteur favori.
Ils le trouvèrent avec une meilleure mine et un meilleur moral qu'ils ne l'avaient anticipé. Peu de personnes, quand il le voulait, pouvaient être plus agréables que William Brandon ; mais parfois se mêlait à sa conversation un sarcasme amer, probablement une habitude acquise dans sa profession, ou une teinte occasionnelle de tristesse morose et hautaine, possiblement la conséquence de sa mauvaise santé. Pourtant son trouble, qui s'apparentait quelque peu à cette affliction douloureuse qu'est le tic douloureux, bien que par accès plus rares que ceux de cette plainte ne le sont ordinairement, ne semblait même pas un instant opérer sur son humeur, quelle qu'elle pût être. Cette maladie travaillait invisiblement ; pas un muscle de son visage ne semblait tressaillir ; le sourire ne disparaissait jamais de sa bouche, la douceur de sa voix ne faiblissait jamais comme sous la douleur, et, au milieu d'une torture intense, son esprit résolu et sévère conquérait chaque indication externe ; et l'étranger le plus observateur n'aurait pu noter le moment où l'accès l'attaquait ou le relâchait. Il y avait quelque chose d'insondable chez cet homme. Vous sentiez que vous preniez son caractère en confiance, et non sur votre propre connaissance. La connaissance de plusieurs années vous aurait laissé tout aussi sombre quant à ses vices ou à ses vertus. Il variait souvent, pourtant dans chaque variation il était également indécouvrable. Jouait-il une série de rôles, ou étaient-ce les changements ordinaires du vrai tempérament d'un homme que vous voyiez en lui ? Ordinairement lisse, calme, attentif, flatteur dans les relations sociales, il était connu au sénat et dans les tribunaux pour une âpreté froide, et un venin caustique — à peine rivalisé même dans ces arènes de contention. Il semblait que les sentiments les plus amers qu'il réprimait dans la vie privée, il se plaisait à les satisfaire en public. Pourtant, même là, il ne cédait pas à la pétulance momentanée ou à la passion débordante ; tout semblait chez lui sarcasme systématique ou sévérité habituelle. Il ne violait aucune forme de cérémonial ou de société. Il piquait, sans paraître conscient de la piqûre ; et son antagoniste ne se tordait pas plus sous la torture de sa satire que sous le mépris écrasant de sa maîtrise de soi. Froid, prêt, armé et défendu sur tous les points, solide dans la connaissance, infaillible dans l'observation, également consommé dans la sophistique quand il en avait besoin, et instantané à détecter la sophistique chez un autre ; ne dédaignant aucun art, si douloureux fût-il ; ne marchandant aucune peine, si lourde fût-elle ; minutieux dans le détail, tout en comprenant l'ensemble du sujet dans une emprise — tel était le caractère légal et public que William Brandon avait établi, et telle était la renommée qu'il joignait à la pureté immaculée de sa réputation morale. Mais pour ses amis, il semblait seulement l'homme agréable, intelligent, vif, et, si nous pouvons utiliser l'expression innocemment, l'homme du monde — ne feignant jamais une supériorité de sainteté, ou une trop grande anxiété pour les formes, sauf lors des grandes occasions ; et rendant son austérité de manières d'autant plus admirée, qu'il la faisait paraître si dépourvue d'hypocrisie.
« Eh bien », dit Brandon, alors qu'il était assis après le dîner seul avec ses parents, et avait vu les yeux de son frère se fermer dans un sommeil diurne, « dites-moi, Miss Lucy, ce que vous pensez de Lord Mauleverer ; le trouvez-vous agréable ? »
« Très ; trop, en vérité ! »
« Trop ! C'est un défaut peu commun, Lucy, à moins que vous ne vouliez insinuer que vous le trouvez trop agréable pour votre tranquillité d'esprit. »
« Oh, non ! il n'y a guère à craindre cela. Tout ce que je voulais exprimer, c'est qu'il semble faire de son agrément l'unique affaire de sa vie, et que l'on s'imagine qu'il a atteint ce but au prix de certaines qualités que l'on aurait préférées. »
« Hum ! et quelles sont-elles ? »
« La vérité, la sincérité, l'indépendance et l'honnêteté d'esprit. »
« Ma chère Lucy, l'étude professionnelle de ma vie a été de découvrir le caractère d'un homme, surtout en ce qui concerne la vérité, dans le temps le plus court possible ; mais vous me surpassez en intuition, si vous pouvez dire s'il y a de la sincérité dans le caractère d'un courtisan dès le premier entretien que vous avez avec lui. »
« Néanmoins, je suis sûre de mon opinion », dit Lucy en riant ; « et je vous citerai un exemple parmi cent. Lord Mauleverer est quelque peu sourd, et il s'imagina, au cours de la conversation, que mon père disait une chose — c'était sur un sujet très futile, le discours de quelque membre du parlement [l'avocat sourit], — alors qu'en réalité il voulait en dire une autre. Lord Mauleverer, de la manière la plus chaleureuse au monde, abonda dans son sens, parut entièrement de son avis, applaudit ses sentiments et souhaita que tout le pays fût de son esprit. Soudain, mon père parla ; Lord Mauleverer tendit l'oreille et découvrit que les sentiments qu'il avait tant loués étaient exactement ceux que mon père favorisait le moins. À peine eut-il fait cette découverte qu'il fit volte-face — adroitement et avec grâce, je le concède ; il condamna tout ce qu'il avait auparavant exalté, et exalta tout ce qu'il avait auparavant vilipendé ! »
« Et c'est tout, Lucy ? » dit Brandon, avec un ricanement plus aigu sur les lèvres que ne le justifiait l'occasion. « Eh bien, c'est ce que tout le monde fait ; seulement, certains plus gravement que d'autres. Mauleverer en société, moi au barreau, le ministre au parlement, l'ami envers l'ami, l'amant envers la maîtresse, la maîtresse envers l'amant — la moitié d'entre nous est employée à dire que le blanc est noir, et l'autre moitié à jurer que le noir est blanc. Il n'y a qu'une différence, ma jolie nièce, entre l'homme intelligent et l'imbécile : l'imbécile dit ce qui est faux alors que les couleurs lui crèvent les yeux et le démentent ; mais l'homme intelligent prend pour ainsi dire un pinceau et transforme littéralement le noir en blanc et le blanc en noir avant de faire son assertion, qui devient alors vraie. L'imbécile change, et est un menteur ; l'homme intelligent fait changer les couleurs, et est un génie. Mais ce n'est pas encore pour votre jeune âge, Lucy. »
« Mais je ne vois pas la nécessité de paraître être d'accord avec les gens », dit Lucy, simplement ; « ne seraient-ils pas tout aussi satisfaits si vous étiez en désaccord avec eux civilement et avec respect ? »
« Non, Lucy », dit Brandon, toujours avec un ricanement ; « pour être aimé, il n'est pas nécessaire d'être autre chose que complaisant. Mentez, trichez, faites de chaque mot un piège et de chaque acte un faux ; mais ne contredisez jamais. Soyez d'accord avec les gens, et ils vous feront une couche dans leur cœur. Vous connaissez l'histoire de Dante et du bouffon. Tous deux étaient divertis à la cour du vain pédant qui s'appelait le prince Scaliger — le premier chichement, le second somptueusement. "Comment se fait-il", dit le bouffon au poète, "que je sois si riche et toi si pauvre ?" "Je serai aussi riche que toi", fut la réplique cinglante et vraie, "lorsque je pourrai trouver un mécène qui me ressemble autant que le prince Scaliger te ressemble !" »
« Pourtant mes oiseaux », dit Lucy en caressant le chardonneret qui se nichait contre son sein, « ne sont pas comme moi, et je les aime. Bien plus, je pense souvent que je pourrais aimer davantage ceux qui diffèrent le plus de moi. Je le ressens ainsi dans les livres — quand, par exemple, je lis un roman ou une pièce ; et vous, mon oncle, je vous aime presque en proportion de ce que je ne perçois en moi rien de commun avec vous. »
« Oui », dit Brandon, « vous avez en commun avec moi un amour pour les vieilles histoires de Sir Hugo et de Sir Rupert, et de tous les autres "Sirs" de notre race moisie et révolue. Ainsi, vous me chanterez la ballade sur Sir John de Brandon et le dragon qu'il terrassa en Terre sainte. Nous nous retirerons au salon pour ne pas déranger votre père. »
Lucy accepta, prit le bras de son oncle, se rendit au salon et, s'asseyant au clavecin, chanta sur un air entraînant mais quelque peu rude la ballade familiale que son oncle avait demandée.
Il aurait été amusant de noter sur le visage rigide de l'homme endurci et habitué à la paix et aux parchemins une certaine enthousiasme qui, de temps à autre, traversait sa joue, à mesure que les vers de la ballade s'attardaient sur quelque allusion à la maison chevaleresque de Brandon et à son ancienne renommée. C'était un préjugé précoce, faisant irruption malgré lui — un éclair de caractère, frappé du fossile dur dans lequel il était enchâssé. On aurait supposé que la plus sotte de toutes les fiertés (car la fierté de l'argent, bien que plus mesquine, est moins absurde), la fierté familiale, était la dernière faiblesse que l'avocat froid et astucieux aurait avouée à cette époque, même à lui-même.
« Lucy », dit Brandon, alors que la chanson cessait et qu'il contemplait sa belle nièce avec une certaine fierté dans son regard, « je languis de voir votre première apparition dans le monde. Ce logement, ma chère, n'est pas convenable... Mais pardonnez-moi ! Ce que je voulais dire, c'est ceci : votre père et vous-même êtes ici à mon invitation, et dans ma maison vous devez demeurer ; vous êtes mes invités, non pas mon hôte et mon hôtesse. J'ai donc déjà ordonné à mon domestique de me trouver une maison et de pourvoir à l'établissement nécessaire ; et je ne doute pas, comme c'est un homme prompt, que dans trois jours tout sera prêt. Vous devez alors être l'aimant de ma demeure, Lucy ; et entre-temps, vous devez expliquer cela à mon frère et — car vous connaissez son hospitalité jalouse — obtenir son acquiescement. »
« Mais... » commença Lucy.
« Ne me faites pas de mais », dit Brandon, rapidement, mais avec un ton de volonté affectueuse ; « et maintenant, comme je me sens très fatigué de mon voyage, vous devez me permettre de rejoindre ma chambre. »
« Je vous y conduirai moi-même », dit Lucy, car elle était impatiente de montrer au frère de son père le soin et la prévoyance qu'elle avait prodigués à ses préparatifs pour son confort. Brandon la suivit dans un appartement dont son œil sut en un coup d'œil qu'il avait été soumis à cette surveillance féminine qui tire tant d'utilité de ce que les hommes rejettent comme insignifiant ; et il la remercia avec plus d'aménité que d'ordinaire pour la grâce qui avait présidé à ses préparatifs et la bonté qui les avait dictés. Dès qu'il fut laissé seul, il fit rouler son fauteuil près du feu clair et brillant, et appuyant son visage sur sa main, dans l'attitude d'un homme qui se prépare pour ainsi dire à s'adonner à la méditation, il marmonna :
« Oui ! ces femmes sont, d'abord, ce que la Nature les fait, et cela est bon ; ensuite, ce que l'usage les fait, et cela est mauvais ! Maintenant, si je pouvais me persuader que nous devrions être délicats quant à l'usage que nous faisons de ces pauvres marionnettes, j'hésiterais à imposer le destin que j'ai marqué pour cette fille. Mais c'est une considération pitoyable, et il n'est qu'un joueur stupide celui qui perd son argent pour préserver ses jetons. Ainsi, la jeune demoiselle doit aller comme un compte de plus aux fortunes de William Brandon. Après tout, qui souffre ? Pas elle. Elle aura la richesse, le rang, l'honneur. Moi, je souffrirai, de céder un joyau si joli et si pur à la couronne de... Fi ! Comme je méprise ce chien ; mais comme je pourrais le haïr, l'écraser, le broyer, si je pouvais croire qu'il me méprisait ! Le pourrait-il ? Hum ! Non, j'ai résolu moi-même que c'est impossible. Eh bien, espérons que ce point matrimonial sera réglé ; et maintenant, considérons quelle sera la prochaine étape que je prendrai pour moi-même — moi-même, oui, seulement moi-même ! Avec moi périt le dernier mâle de Brandon ; mais la lumière ne doit pas s'éteindre sous un boisseau. »
Alors qu'il disait cela, le soliloqueur sombra dans une rêverie plus absorbée et silencieuse, dont il fut dérangé par l'entrée de son domestique. Brandon, qui n'était jamais un rêveur que lorsqu'il était seul, rompit immédiatement ses réflexions.
« Vous avez obéi à mes ordres, Barlow ? » dit-il.
« Oui, monsieur », répondit le domestique. « J'ai pris la meilleure maison encore inoccupée ; et quand Mme Roberts [la gouvernante de Brandon] arrivera de Londres, tout sera, je l'espère, exactement selon vos désirs. »
« Bien ! Et vous avez remis mon mot à Lord Mauleverer ? »
« De mes propres mains, monsieur ; Sa Seigneurie vous attendra chez lui toute la journée de demain. »
« Très bien ! Et maintenant, Barlow, voyez à ce que votre chambre soit à portée d'appel [les sonnettes, bien que connues, n'étaient pas courantes à cette époque], et faites savoir que je suis allé me coucher et que je ne dois pas être dérangé. Quelle heure est-il ? »
« Tout juste à la sonnerie de dix heures, monsieur. »
« Placez sur cette table mon porte-lettres et l'encrier. Passez pour m'aider à me déshabiller à une heure et demie ; j'irai me coucher à cette heure-là. Et... restez... assurez-vous, Barlow, que mon frère me croit retiré pour la nuit. Il ne connaît pas mes habitudes et s'inquiétera s'il pense que je reste debout si tard dans mon état de santé actuel. »
Rapprochant la table avec ses accessoires d'écriture de son maître, le domestique laissa Brandon une fois de plus à ses pensées ou à ses occupations.
CHAPITRE XIV.
Domestique. Allez-vous-en, je dis, avec cette méchante cloche.
Punch. Appelles-tu cela une cloche ? (en la tapotant.) C'est un orgue.
Domestique. Je dis que c'est une cloche, — une méchante cloche !
Punch. Je dis que c'est un orgue (en le frappant avec). Que dis-tu que c'est maintenant ?
Domestique. Un orgue, Monsieur Punch !
La Comédie Tragique de Punch et Judy.
Le lendemain matin, avant que Lucy et son père n'aient quitté leurs appartements, Brandon, qui était un lève-tôt remarquable, avait dérangé le luxueux Mauleverer dans son premier sommeil. Bien que le courtisan possédât une villa à quelques milles de Bath, il préférait un logement en ville, tant comme étant plus chaud qu'une maison de campagne rarement habitée, et comme étant, pour un homme indolent, plus immédiatement pratique pour les divertissements et les eaux de la cité médicinale. Dès que le comte se fut frotté les yeux, étiré et préparé pour l'entretien inopportun, Brandon déversa ses excuses pour l'heure qu'il avait choisie pour une visite. « Ne le mentionnez pas, mon cher Brandon », dit le noble homme de bonne nature, avec un soupir ; « je suis heureux à toute heure de vous voir, et je suis bien certain que ce que vous avez à communiquer vaut toujours la peine d'être écouté. »
« Ce n'était que pour des affaires publiques, quoique d'un caractère un peu plus important que d'habitude, que je me suis risqué à vous déranger », répondit Brandon, en s'asseyant sur une chaise près du lit. « Ce matin, il y a une heure, j'ai reçu par courrier privé une lettre de Londres, déclarant qu'un nouvel arrangement sera positivement fait au Cabinet... non, nommant les promotions et changements eux-mêmes. J'avoue que comme mon nom figurait, ainsi que le vôtre, dans ces nominations, j'étais anxieux d'avoir le bénéfice de votre connaissance nécessairement précise sur le sujet, ainsi que de votre conseil. »
« Vraiment, Brandon », dit Mauleverer avec un sourire à moitié maussade, « toute autre heure de la journée aurait suffi pour "les affaires de la nation", comme les journaux appellent cette farce gênante que nous traversons ; et j'avais imaginé que vous n'auriez pas brisé mes sommeils nocturnes sauf pour quelque chose de réelle importance — la découverte d'une nouvelle beauté ou l'invention d'un nouveau plat. »
« Ni l'une ni l'autre n'auriez-vous pu attendre de moi, mon cher lord », répliqua Brandon. « Vous connaissez les futilités arides dans lesquelles la vie d'un avocat s'use ; et les beautés et les plats n'ont aucun attrait pour nous, à moins que les premières ne soient des demoiselles abandonnées, et les seconds des brevets envahis. Mais mes nouvelles, après tout, valent la peine d'être entendues, à moins que vous ne les ayez déjà apprises. »
« Pas moi ! mais je suppose que je l'apprendrai dans le courant de la journée. Priez le Ciel que je ne sois pas envoyé pour assister à quelque peste de conseil. Commencez ! »
« En premier lieu, Lord Duberly résout de démissionner, à moins que cette négociation pour la paix ne soit faite une question de Cabinet. »
« Fi ! qu'il démissionne. J'ai opposé la paix si longtemps que cela est hors de question. Bien sûr, Lord Wansted n'y pensera pas, et il peut compter sur mes arrondissements. Une paix ! — proposition honteuse, dégradante, lâche ! »
« Mais, mon cher lord, ma lettre dit que cette fermeté inattendue de la part de Lord Duberly a produit une si grande sensation que, voyant l'impossibilité de former un Cabinet durable sans lui, le roi a consenti à la négociation, et Duberly reste ! »
« Le diable ! — quoi d'autre ? »
« Raffden et Sternhold s'en vont en faveur de Baldwin et Charlton, et dans l'espoir que vous prêterez votre aide pour... »
« Moi ! » dit Lord Mauleverer, très furieusement, — « Moi, prêter mon aide à Baldwin, le Jacobin, et Charlton, le fils d'un brasseur ! »
« Très vrai ! » continua Brandon. « Mais dans l'espoir que vous pourriez être persuadé de regarder les nouveaux arrangements avec un œil indulgent, on parle de vous au lieu du Duc de [lacune] pour la jarretière vacante et l'office de chambellan. »
« Vous ne voulez pas dire cela ! » s'écria Mauleverer, sortant de son lit.
« Quelques autres (mais, j'entends, principalement juridiques) promotions doivent être faites. Parmi le reste, mon savant frère, le démocrate Sarsden, doit avoir une robe de soie ; Cromwell doit être procureur général ; et, entre nous, ils m'ont offert une charge de juge. »
« Mais la jarretière ! » dit Mauleverer, entendant à peine le reste des nouvelles de l'avocat, — « l'objet, le but et l'ambition entiers de ma vie. Comme c'est vraiment aimable de la part du roi ! Après tout », continua le comte en riant et en se rejetant en arrière, « les opinions sont variables, la vérité n'est pas uniforme. Les temps changent, pas nous ; et nous devons avoir la paix au lieu de la guerre ! »
« Vos maximes sont indiscutables, et la conclusion à laquelle vous arrivez est excellente », dit Brandon.
« Eh bien, vous et moi, mon cher ami », dit le comte, « qui connaissons les hommes, et qui avons vécu toute notre vie dans le monde, devons rire en coulisses de la cant que nous enveloppons de clinquant, et envoyons traverser la scène. Nous savons que notre Coriolan de l'intégrité Tory est un caporal entretenu par une prostituée, et le Brutus de la liberté Whig est un laquais mis à la porte pour avoir volé les cuillères ; mais nous ne devons pas dire cela au monde. Ainsi, Brandon, vous devez m'écrire un discours pour la prochaine session, et assurez-vous qu'il ait beaucoup de maximes générales, et qu'il se termine par "ma patrie saignante !" »
L'avocat sourit. « Vous consentez donc à l'expulsion de Sternhold et Raffden ? car, après tout, c'est cela la question. Notre vaisseau britannique, comme les maudits marchands de métaphores appellent l'État, porte le bien public en sécurité dans la cale comme de l'eau-de-vie ; et ce n'est que lorsque la peur, la tempête ou le diable font que les coquins se querellent entre eux et brisent les tonneaux, qu'on en obtient plus d'un dé à coudre à la fois. Nous devrions continuer à nous battre avec le reste du monde pour toujours, si les ministres ne s'étaient mis à se battre entre eux. »
« Quant à Sternhold », dit le comte, « c'est un chien vulgaire, et il a voté pour la réforme économique. De plus, je ne le connais pas ; il peut aller au diable, pour tout ce qui m'importe ; mais Raffden doit être traité honorablement, ou, malgré la jarretière, je retournerai parmi les Whigs, qui, après tout, donnent des dîners tolérables. »
« Mais pourquoi, mon lord, Raffden doit-il être traité mieux que son frère récusant ? »
« Parce qu'il m'a envoyé, de la manière la plus élégante possible, une pièce de ce merveilleux Madère, que vous savez être, selon moi, la grâce principale de mes caves, et il a renoncé à un projet de loi de navigation sur canal, qui aurait enrichi tout son comté, quand il a su que cela nuirait à ma propriété. Non, Brandon, au diable la cant publique ! nous savons ce que c'est. Mais nous sommes des gentlemen, et nos amis privés ne doivent pas être jetés par-dessus bord — à moins, du moins, que nous ne le fassions de la manière la plus civile possible. »
« Ne craignez rien », dit l'avocat ; « vous n'avez qu'à dire le mot, et le Cabinet peut concocter une ambassade à Owhyhee, et y envoyer Raffden avec une pension de cinq mille par an. »
« Ah ! c'est bien pensé ; ou nous pourrions lui donner une concession de cent mille acres dans l'une des colonies, ou le laisser acheter des terres de la couronne avec un escompte de quatre-vingts pour cent. Ainsi, c'est réglé. »
« Et maintenant, mon cher ami », dit Brandon, « je vous dirai franchement pourquoi je suis venu si tôt ; je suis requis de donner une réponse rapide à la proposition que j'ai reçue, à savoir, celle de la charge de juge. Votre opinion ? »
« Une charge de juge ! vous, un juge ? Quoi ! abandonner votre brillante carrière pour une dignité si mesquine ? Vous plaisantez ! »
« Pas du tout. Écoutez. Vous savez avec quelle amertume je me suis opposé à cette paix, et quels ennemis acharnés je me suis faits parmi les nouveaux amis de l'administration. D'une part, ces ennemis insistent pour me sacrifier ; et d'autre part, si je devais rester à la Chambre basse et parler pour ce à quoi je me suis opposé auparavant, je perdrais le soutien d'une grande partie de mon propre parti. Haï par un corps, et méfié par l'autre, un siège à la Chambre des communes cesse d'être un objet. Il est proposé que je me retire sur la dignité d'un juge, avec la promesse positive et engagée, bien que secrète, de la première vacance parmi les chefs. La place de juge en chef ou de baron en chef est en effet la seule rémunération équitable pour mon renoncement aux gains de ma profession, et l'abandon de ma carrière parlementaire et juridique ; le titre, qui sera bien sûr attaché à cela, pourrait aller (du moins, par une exertion d'intérêt) au fils aîné de ma nièce — au cas où elle épouserait un roturier — ou », ajouta-t-il après une pause, « son second fils au cas où elle épouserait un pair. »
« Ha, vrai ! » dit Mauleverer, rapidement, et comme frappé par une pensée soudaine ; « et votre charmante nièce, Brandon, serait digne de tout honneur, soit pour ses enfants ou pour elle-même. Vous ne savez pas à quel point j'ai été frappé par elle. Il y a quelque chose de si gracieux dans sa simplicité ; et dans sa manière d'adoucir les petites rugosités de Warlock House, il y avait une dignité si authentique et si facile que je déclare que je me suis presque cru jeune à nouveau, et capable de l'auto-duperie de me croire amoureux. Mais, oh ! Brandon, imaginez-moi à la table de votre frère — moi, pour qui les ortolans sont trop substantiels, et qui sens, quand je marche, la moindre inégalité dans les tapis de Tournay — imaginez-moi, cher Brandon, dans une pièce aux boiseries noires, accrochée tout autour de vos ancêtres en perruques brunes avec des bouquets à la boutonnière ; un feu immense d'un côté, et un courant d'air complet de l'autre ; un énorme cercle de bœuf devant moi, fumant comme le Vésuve, et deux fois plus grand ; une assiettée (l'assiette était en étain — n'y a-t-il pas un métal ainsi appelé ?) de ce mélange de flamme et de lave envoyé sous mon propre nez, et sous peine d'impolitesse à être expédié dans ma propre bouche ; un vieux gentleman en culottes de futaine et bas de laine, faisant office de majordome, me versant une pinte de bière, et votre digne frère me demandant si je ne préférerais pas du porto ; un valet de pied maigre en livrée — une telle livrée, dieux ! — écarlate, bleu, jaune et vert, un arc-en-ciel mal fait ! — du côté opposé de la table, regardant le "Lord" avec des yeux et une bouche également ouverts, et assez grands pour m'avaler ; et votre excellent frère lui-même à la tête de la table brillant à travers les brumes du bœuf, comme le soleil levant sur une enseigne ; et puis, Brandon, tournant de cette image, contemplez à côté de moi la beauté juste, délicate, aristocratique, mais simple de votre nièce, et — Mais vous avez l'air en colère ; je vous ai offensé ? »
Il était grand temps que Mauleverer posât cette question, car durant tout le récit du comte, le visage sombre de son compagnon avait littéralement brûlé de rage ; et nous pouvons observer ici à quel point, de manière générale, l'égoïsme, qui fait l'homme du monde, empêche par une sorte de paradoxe son possesseur de l'être de façon consommée. Car Mauleverer, occupé du plaisir qu'il tirait de son propre esprit, et ne possédant jamais cette sympathie magique pour autrui qui fait l'observateur incessamment pénétrant, n'avait pas un instant songé qu'il offensait jusqu'au vif la fierté cachée du juriste. Bien plus, il soupçonnait si peu les véritables faiblesses de Brandon qu'il le prenait pour un philosophe qui aurait ri de la même façon des principes et des gens, si proches fussent-ils de lui, et si importants fussent ceux-là. Maîtrisant d'un seul effort, qui rendit à sa joue sa teinte habituelle et assurée, les signes extérieurs de son déplaisir, Brandon répliqua :
« M'offenser ! Aucunement, mon cher lord. Je ne m'étonne nullement de votre situation pénible dans la demeure d'un vieux gentilhomme campagnard, laquelle n'a pas, depuis des siècles, offert de scènes dignes de la présence d'un invité si distingué ; jamais, pourrais-je dire, depuis l'époque où Sir Charles de Brandon reçut Elizabeth à Warlock, et où votre ancêtre (vous connaissez mes vieilles et poussiéreuses études sur ces points d'obscure antiquité), John Mauleverer, qui était un orfèvre renommé de Londres, fournit l'argenterie pour l'occasion. »
« Bien répliqué, » dit Mauleverer en souriant ; car bien que le comte eût un grand mépris pour la naissance roturière placée dans les hautes sphères chez les autres hommes, il était totalement dépourvu de fierté pour sa propre famille, « bien répliqué ! Mais je ne voulais rien dire d'autre qu'une plaisanterie sur la gestion de maison de votre frère ; une plaisanterie assurément permise à un homme dont la propre exigence en ces matières est un sujet de raillerie constante. Mais, par le ciel, Brandon ! pour changer de sujet, votre nièce est la plus jolie fille que j'aie vue depuis vingt ans ; et si elle pouvait oublier que je suis le descendant de John Mauleverer, le célèbre orfèvre de Londres, elle pourrait être Lady Mauleverer dès qu'il lui plaira. »
« Allons, soyons sérieux et parlons de la charge de juge, » dit Brandon, affectant de traiter la proposition comme une plaisanterie.
« Par l'âme de Sir Charles de Brandon, je suis sérieux ! » s'écria le comte ; « et pour preuve, j'espère que vous me permettrez de présenter mes respects à votre nièce aujourd'hui ; non pas encore avec ma demande en mariage à la main, car il doit s'agir d'un mariage d'amour des deux côtés. » Et le comte, jetant un coup d'œil vers un miroir opposé, qui reflétait ses traits émaciés mais avenants sous son bonnet de nuit en velours garni de Malines, rit à moitié triomphant tandis qu'il parlait.
Un ricanement passa juste sur les lèvres de Brandon, et s'évanouit aussitôt, tandis que Mauleverer continuait :
« Et pour ce qui est de la charge de juge, cher Brandon, je vous conseille de l'accepter, bien que vous sachiez mieux que quiconque ; et je pense vraiment que nul homme n'aura de plus justes chances d'obtenir la présidence de la Cour, ou, bien que ce soit quelque peu inhabituel pour les juristes de "droit commun", pourquoi pas le siège du chancelier lui-même ? Comme vous le dites, le second fils de votre nièce pourrait hériter de la dignité d'une pairie ! »
« Eh bien, j'y réfléchirai favorablement, » dit Brandon ; et peu après, il laissa le noble retourner à son repos interrompu.
« Je ne peux pas rire de cet homme, » se dit Mauleverer en se tournant dans son lit, « bien qu'il ait beaucoup de choses dont je devrais rire chez un autre ; et, foi de gentilhomme, il y a une petite affaire pour laquelle je pourrais bien le mépriser, si je n'étais pas philosophe. C'est une jolie fille, sa nièce, et avec les instructions appropriées, elle pourrait faire honneur à quelqu'un ; en outre, elle a 60 000 livres en argent liquide ; et, foi, je n'ai pas un shilling pour mon propre plaisir, bien que j'aie — ou hélas ! j'avais — cinquante mille livres par an pour celui de mon établissement ! Selon toute probabilité, elle sera l'héritière du juriste, et il doit avoir accumulé au moins autant que sa dot ; et il n'est pas, pauvre diable, d'une santé très robuste. De plus, s'il accède à la pairie ? et le second fils... Eh bien ! eh bien ! ce ne sera pas un si mauvais mariage pour le descendant de l'orfèvre non plus ! »
Sur cette pensée, Lord Mauleverer s'endormit. Il se leva vers midi, s'habilla avec un soin inhabituel, et était sur le point de sortir pour rendre visite à Miss Brandon, lorsqu'il se souvint soudain que son oncle n'avait mentionné ni son adresse ni la sienne. Il se référa à la note du juriste de la veille ; aucune adresse n'y était inscrite ; et Mauleverer fut contraint, avec grand chagrin, de renoncer pour ce jour au plaisir qu'il s'était promis.
En vérité, le juriste prudent, qui, comme nous l'avons dit, méprisait l'étalage et les apparences autant que quiconque, était pourtant conscient de leur effet même aux yeux d'un amant ; et de plus, Lord Mauleverer était un homme dont les habitudes de vie étaient calculées pour éveiller un certain degré de vigilance sur les points de faste domestique, même chez les plus inattentifs. Brandon résolut donc que Lucy ne devrait pas être visitée par son admirateur avant que le déménagement dans leur nouvelle demeure ne fût effectué ; et ce n'est que le troisième jour après celui où Mauleverer avait eu avec Brandon l'entretien que nous avons relaté, que le comte reçut un billet de Brandon, semblant ne traiter que de questions politiques, mais inscrit avec l'adresse et les indications sous la forme complète.
Mauleverer y répondit en personne. Il trouva Lucy à la maison, et plus belle que jamais ; et à partir de ce jour, son esprit fut fixé, comme disent les mères, et ses visites devinrent constantes.
CHAPITRE XV.
Il est un festival où chevaliers et dames, Et tout ce que la richesse ou la noble lignée réclame, Apparaissent.
C'est lui, comment est-il venu de là ? Que fait-il ici ? Lara.
Il y a deux situations charmantes dans la vie pour une femme : l'une, la fraîcheur première du statut d'héritière et de la beauté ; l'autre, le veuvage précoce, avec une large rente. Ce fut au moins la chance de Lucy de jouir de la première. Sitôt qu'elle fut lancée dans le monde brillant, elle devint l'objet d'une idolâtrie universelle. Des foules la suivaient partout où elle allait ; rien n'était discuté ou rêvé, aucune santé n'était portée ou aucun pari n'était fait, si ce n'est sur Lucy Brandon ; même sa simplicité, et son ignorance totale des arts de la vie mondaine, rehaussaient l'éclat de sa réputation. D'une manière ou d'une autre, les jeunes personnes du beau sexe sont rarement mal élevées, même dans leurs excentricités ; et il y a souvent beaucoup de grâce dans l'inexpérience. Son oncle, qui l'accompagnait partout, lui-même non sans attrait, observait son succès avec un triomphe complaisant qu'il ne permettait à personne, sauf à son père ou à elle-même, de déceler. À la froideur lisse de ses manières, rien n'aurait semblé plus étranger que la fierté devant l'attention gagnée par une beauté, ou l'exultation devant toute faveur obtenue des caprices de la mode. Quant au brave vieux squire, on l'aurait imaginé bien plus invalide que son frère. On ne le voyait presque jamais ; car bien qu'il allât partout, il était de ces personnes qui s'enfoncent dans un coin dès qu'elles entrent dans une salle. Quiconque le découvrait dans sa retraite lui tendait les mains et s'écriait : « Dieu me bénisse ! Vous ici ! Nous ne vous avons pas vu depuis des lustres ! » De temps à autre, si une table de jeu avait été placée dans une niche très sombre de la pièce, le digne gentilhomme s'échinait à travers une partie de whist obscure ; mais plus fréquemment, il restait assis les mains jointes et la bouche ouverte, comptant le nombre de bougies dans la pièce, ou calculant « quand cette stupide musique serait terminée ».
Lord Mauleverer, bien qu'homme poli et courtois, dont le grand objectif était nécessairement de s'attirer les bonnes grâces du père de sa future épouse, avait une horreur de s'ennuyer qui surpassait tous les autres sentiments dans son esprit. Il ne pouvait donc se résoudre à se soumettre au mélancolique devoir d'écouter les « discours interminables » du squire. Il glissait toujours devant la station de l'honnête homme, semblant être dans une hâte extrême, avec un « Ah, mon cher monsieur, comment allez-vous ? Comme je suis ravi de vous voir ! Et votre incomparable fille ? Oh, la voilà ! Pardonnez-moi, cher monsieur, vous voyez mon attraction. »
Lucy, en effet, qui n'oubliait jamais personne (sauf elle-même à l'occasion), cherchait la retraite de son père aussi souvent qu'elle le pouvait ; mais ses engagements étaient si incessants que, sitôt qu'elle perdait un partenaire, elle était réclamée et emmenée par un autre. Cependant, le squire supportait sa solitude avec une gaieté tolérable, et déclarait toujours qu'il « s'amusait beaucoup ; bien que les bals et les concerts fussent nécessairement un peu ternes pour quelqu'un qui venait d'un beau vieux domaine comme le manoir de Warlock, et que ce n'était pas la même chose qui plaisait aux jeunes dames (car, pour elles, ce violon et ce ricanement jusqu'à deux heures du matin pouvaient être une très jolie façon de tuer le temps) et à leurs papas ! »
Ce qui ajouta considérablement à la célébrité de Lucy fut l'attention et l'admiration marquées d'un homme d'un rang et d'un ton si élevés que Lord Mauleverer. Ce personnage, qui conservait encore beaucoup de l'esprit et du tempérament de la jeunesse, et qui était par nature plus insouciant que hautain, ne conservait peu ou pas de formalité dans ses rapports avec les fêtards de Bath. Peu lui importait où il allait, pourvu qu'il fût dans le sillage de la jeune beauté ; et le noble le plus exigeant de la cour d'Angleterre était vu dans chaque cercle de second ou troisième ordre d'une grande station thermale, l'accompagnateur, le galant, et souvent la risée de la fille d'un squire de campagne obscur et presque insignifiant. Malgré l'honneur d'un amoureux si distingué, et malgré toutes les nouveautés de sa situation, la jolie tête de Lucy Brandon n'était cependant pas encore tout à fait tournée ; et quant à son cœur, la seule impression qu'il eût jamais reçue était faite par cet hôte errant du recteur du village, qu'elle n'avait jamais revu, mais qui s'accrochait encore à son imagination, investi non seulement de toutes les grâces qu'il possédait de droit grâce à une prestance singulièrement belle, mais de celles auxquelles il ne pourrait jamais prétendre, plus dangereuses pour sa paix, par le seul fait qu'elles avaient leur origine dans sa fantaisie, et non dans ses mérites.
Ils étaient maintenant depuis quelque temps à Bath, et le bref répit de Brandon était presque arrivé à son terme, lorsqu'un bal public d'une attraction rare et multiple fut annoncé. Il devait être honoré non seulement par la présence de toutes les familles environnantes, mais aussi par celle de la royauté elle-même ; étant un fait reconnu que les gens dansent beaucoup mieux et mangent beaucoup plus lors du souper quand une relation avec un roi est présente.
« Je dois rester pour ce bal, Lucy, » dit Brandon, qui, après avoir passé la journée avec Lord Mauleverer, était rentré chez lui d'une humeur plus gaie que d'habitude, « je dois rester pour ce bal, Lucy, et assister à votre triomphe complet, même s'il sera nécessaire de vous laisser dès le lendemain matin. »
« Si tôt ! » s'écria Lucy.
« Si tôt ! » fit écho l'oncle avec un sourire. « Comme vous êtes bonne de parler ainsi à un vieux valétudinaire, dont la compagnie a dû vous fatiguer à mort ! Allons, pas de jolies dénégations ! Mais le grand objectif de ma visite en ce lieu est accompli : je vous ai vue, j'ai été témoin de vos débuts dans le grand monde, avec, je puis le dire, plus que l'exultation d'un père, et je retourne à mes occupations arides avec la satisfaction de penser que notre vieil arbre généalogique flétri a produit un rejeton digne de ses plus beaux jours. »
« Oncle ! » dit Lucy, d'un ton de reproche, en levant son doigt fuselé avec un sourire malicieux, se mêlant à un rougissement dans lequel la vanité féminine s'exprimait, sans qu'elle-même le sût.
« Et pourquoi ce regard, Lucy ? » dit Brandon.
« Parce que... parce que... eh bien, peu importe ! Vous avez été élevé dans ce métier où, comme vous le dites vous-même, les hommes disent des contre-vérités pour les autres jusqu'à ce qu'ils perdent toute vérité pour eux-mêmes. Mais parlons de vous, et non de moi ; êtes-vous vraiment assez bien pour nous quitter ? »
Aussi simples et même froides que puissent paraître, une fois écrites, les paroles de la question de Lucy, elles prirent dans sa bouche un ton si tendre, si anxieux, que Brandon, qui n'avait ni ami, ni femme, ni enfant, ni personne dans sa maison dont l'intérêt pour sa santé ou son bien-être fût une chose naturelle, et qui était par conséquent tout à fait étranger à l'accent de la bonté, se sentit soudain touché et frappé.
« Pourquoi, en vérité, Lucy, » dit-il, d'une voix moins artificielle que celle dont il usait habituellement, « j'aimerais encore profiter de vos soins, et oublier mes infirmités et mes peines dans votre société ; mais je ne le peux pas : le cours des événements, comme celui de la nature, n'attend pas notre bon plaisir ! »
« Mais nous pouvons choisir notre propre moment pour lever l'ancre ! » dit Lucy.
« Ah, voilà où mène le fait de parler par métaphores, » répliqua Brandon en souriant ; « ceux qui commencent par là y perdent toujours. En clair, chère Lucy, je ne peux plus consacrer de temps à mes propres maux. Un juriste ne peut jouer l'école buissonnière pendant la période des audiences sans... »
« Perdre quelques guinées ! » dit Lucy en l'interrompant.
« Pire que cela, son cabinet et son nom. »
« Mieux vaut cela que la santé et la paix de l'esprit. »
« Fi donc, non ! » dit Brandon, rapidement, et presque férocement. « Nous gaspillons toute la verdeur et la moelle de notre vie à lutter pour obtenir un esclavage distingué ; et quand il est obtenu, nous ne devons pas penser qu'une humble indépendance aurait été préférable. Si nous admettons jamais cette pensée, quels fous, quels fous prodigues nous avons été ! Non ! » continua Brandon, après une pause momentanée, et sur un ton plus doux et plus gai, bien que non moins caractéristique de l'obstination de volonté de l'homme, « après avoir perdu toutes les jouissances de la jeunesse et les loisirs de l'âge mûr, afin qu'à la vieillesse l'esprit, l'esprit conquérant, parvienne enfin à se frayer un chemin parmi les opinions approbatrices des hommes, je serais un oisif efféminé en vérité, si je souffrais, tant que ses parties discordantes tiennent ensemble, ou tant que j'ai le pouvoir de commander à ses membres, ce corps faible de frustrer le labeur de sa partie meilleure et plus noble, et de commander à ce qu'il est destiné à servir. »
Lucy ne savait pas, tandis qu'elle écoutait, à moitié dans la crainte, à moitié dans l'admiration, son singulier parent, qu'au moment même où il parlait ainsi, sa maladie le dévorait dans l'une de ses humeurs les plus implacables, sans le pouvoir de lui arracher le moindre signe extérieur de son supplice. Mais il ne lui manquait rien pour accroître sa pitié et son affection pour un homme qui, par suite peut-être de sa surface ordinaire de propriétés mondaines et froides de tempérament, ne manquait jamais de laisser une impression indélébile sur tous ceux qui avaient vu ce tempérament percé par des sentiments plus profonds, quoique souvent plus mauvais.
« Irez-vous à la réception de Lady... ? » demanda Brandon, glissant facilement vers des sujets communs. « Lord Mauleverer m'a prié de vous le demander. »
« Cela dépend de vous et de mon père. »
« Si cela dépend de moi, je réponds oui, » dit Brandon. « J'aime écouter Mauleverer, surtout parmi des personnes qui ne le comprennent pas. Il y a un sarcasme raffiné et subtil qui court à travers les lieux communs de sa conversation, qui coupe les braves sots, comme l'épée invisible de la fable, qui coupait les têtes sans occasionner aux propriétaires d'autre sensation qu'un chatouillement plaisant et complaisant. Combien est-il immensément supérieur en manières et en adresse à tous ceux que nous rencontrons ici ! Cela ne vous frappe-t-il pas ? »
« Oui... non... je ne peux pas dire que cela me frappe exactement, » répliqua Lucy.
« Cette confusion est-elle tendre ? » pensa Brandon.
« En un mot, » continua Lucy, « Lord Mauleverer est quelqu'un que je trouve plaisant sans fascination, et amusant sans brillance. Il est évidemment accompli dans l'esprit et gracieux dans les manières, et par-dessus tout, la personne la plus inintéressante que j'aie jamais rencontrée. »
« Les femmes n'ont pas souvent pensé ainsi, » dit Brandon. « Je ne peux croire qu'elles puissent penser autrement. »
Une certaine expression, tenant du mépris, joua sur les traits durs de Brandon. C'était un trait notable chez lui que, bien qu'il fût très soucieux d'imprimer à Lucy une opinion favorable de Lord Mauleverer, il n'était jamais tout à fait capable de masquer une certaine satisfaction à toute plaisanterie aux dépens du comte, ou toute opinion dérogatoire à son caractère général de plaire au sexe opposé ; et cette satisfaction était à peine conçue qu'elle était immédiatement combattue par l'ennui qu'il ressentait que Lucy ne semblât pas partager son désir qu'elle devînt l'épouse du courtisan. Il semblait que, à cet égard, il y eût une lutte dans son esprit entre l'intérêt d'une part et l'antipathie ou le mépris privé d'autre part.
« Vous jugez mal les femmes ! » dit Brandon. « Les dames ne se connaissent jamais ; de toutes les personnes, Mauleverer est le mieux calculé pour les gagner, et l'expérience a prouvé mon assertion. Le sort le plus fier que je connaisse pour une femme serait la conquête totale de Lord Mauleverer ; mais c'est impossible. Il peut être galant, mais il ne sera jamais soumis. Il défie tout le monde féminin, et avec justice et impunité. Assez de lui. Chantez-moi quelque chose, chère Lucy. »
L'heure du bal approcha ; et Lucy, qui était une fille charmante et n'avait rien de l'ange en elle, était suffisamment friande de gaieté, de danse, de musique et d'admiration pour sentir son cœur battre fort à l'attente de l'événement.
Enfin le jour même arriva. Brandon dîna seul avec Mauleverer, ayant pris l'arrangement qu'il rejoindrait, avec le comte, son frère et sa nièce au bal. Mauleverer, qui détestait les cérémonies, sauf lors des grandes occasions où nul homme ne les déployait avec une meilleure grâce, ne souffrait jamais que ses domestiques servissent à dîner quand il était seul ou avec l'un de ses amis privilégiés. Les assistants restaient à l'extérieur, et étaient appelés à volonté par une sonnette posée à côté de l'hôte.
La conversation était sans contrainte.
« Je suis parfaitement certain, Brandon, » dit Mauleverer, « que si vous viviez passablement bien, vous viendriez bientôt à bout de vos plaintes nerveuses. C'est tout de la pauvreté du sang, croyez-moi. Encore un peu d'ailerons, eh ? Non ! Oh, au diable votre abstinence ; c'est foutrement inamical de manger si peu ! En parlant d'ailerons et d'amis, que le Ciel me défende de jamais former à nouveau une intimité avec un épicurien pédant, surtout s'il fait des jeux de mots ! »
« Pourquoi, qu'est-ce qu'un pédant a à voir avec des ailerons ? »
« Je vais vous le dire, ah, ce madère... J'ai suggéré à Lord Dareville, qui se donne des airs de gourmand, quelle chose capitale pourrait être faite d'un plat d'ailerons (ailerons de turbot). "Capital !" a-t-il dit, dans un ravissement ; "dînez dessus avec moi demain." "Volontiers !" ai-je dit. Le lendemain, après m'être livré à une rêverie plaisante toute la matinée quant à la manière dont le cuisinier de Dareville, qui n'est pas sans génie, accomplirait la grande idée, je me suis rendu ponctuellement à mon engagement. Le croiriez-vous ? Lorsque le couvercle fut retiré, le chien sacrilège d'Amphitryon avait mis dans le plat le "De Finibus" de Cicéron. "Voilà un ouvrage tout en fins !" dit-il. »
« Atroce plaisanterie ! » s'exclama Brandon, solennellement.
« N'est-ce pas ? Chaque fois que les gastronomes établiront une inquisition religieuse, j'espère qu'ils rôtiront chaque coquin impie qui traite le divin mystère avec légèreté. Faire des jeux de mots sur la cuisine, vraiment ! À propos de Dareville, il doit entrer dans l'administration. »
« Vous m'étonnez ! » dit Brandon. « Je n'ai jamais entendu cela ; je ne le connais pas. Il a très peu de pouvoir ; a-t-il du talent ? »
« Oui, un très grand, acquis, cependant. »
« Quel est-il ? »
« Une jolie femme ! »
« My lord ! » s'exclama Brandon, brusquement, et se levant à moitié de son siège.
Mauleverer leva les yeux précipitamment, et en voyant l'expression du visage de son compagnon, rougit profondément ; il y eut un silence pendant quelques instants.
« Dites-moi, » dit Brandon, indifféremment, en se servant des légumes, car il touchait rarement à la viande ; et un contraste plus amusant peut difficilement être conçu que celui entre l'épicurisme sérieux de Mauleverer et le mépris insouciant de l'art sublime manifesté par son invité, « dites-moi, vous qui savez nécessairement tout, si le gouvernement est vraiment installé, si vous devez avoir la jarretière, et moi (remarquez la différence !) la charge de juge. »
« Pourquoi, ainsi, j'imagine, cela sera arrangé ; à savoir, si vous consentez à pendre les coquins au lieu de vivre des fous ! »
« On peut unir les deux ! » retourna Brandon. « Mais je crois, en général, que c'est l'inverse ; car nous vivons des coquins, et ce n'est que les fous que nous sommes capables de pendre. Vous me demandez si je prendrai la charge de juge. Je ne le ferais pas... non, je préférerais me couper la main, » et le juriste parla avec une grande amertume, « abandonner ma carrière actuelle, malgré tous les obstacles qui l'encombrent maintenant, si je pensais que ce corps misérable me permettrait pendant deux ans encore de la poursuivre. »
« Vous me choquez ! » dit Mauleverer, quelque peu affecté, tout en appliquant cependant le poivre de Cayenne sur son concombre avec sa délicatesse de tact habituelle et infaillible, « vous me choquez ; mais vous allez considérablement mieux qu'avant. »
« Ce n'est pas », continua Brandon, qui parlait plutôt pour lui-même que pour son ami, « ce n'est pas que je sois incapable de vaincre la douleur et de maîtriser mes nerfs rebelles ; mais je me sens devenir de plus en plus faible sous l'effort continuel de mes forces restantes, et je mourrai avant d'avoir atteint la moitié de mes objectifs, si je n'abandonne pas les travaux qui sont littéralement en train de me mettre en pièces. »
« Mais », dit Lord Mauleverer, qui était le plus oisif des hommes, « la fonction de juge n'est pas une sinécure facile. »
« Non ; mais la demande faite à l'esprit est moindre dans cette position que dans la mienne actuelle ; » et Brandon marqua une pause avant de continuer. « Franchement, Mauleverer, vous ne pensez pas qu'ils me tromperont, vous ne pensez pas qu'ils comptent me laisser à cette mort politique sans écrire "Resurgam" sur l'écusson ? »
« Ils n'oseraient pas ! » dit Mauleverer en avalant son quatrième verre de madère.
« Eh bien, j'ai décidé de changer de vie », dit le juriste avec un léger soupir.
« Moi aussi, de changer d'opinion », renchérit le comte. « Je vais vous dire à quoi me semblent ressembler les opinions. »
« À quoi ? » demanda Brandon, distraitement.
« À des arbres ! » répondit Mauleverer, avec singularité. « S'ils peuvent être rendus utiles en restant debout, ne vous séparez pas d'une branche ; mais lorsqu'ils sont d'une taille qui se vend bien, ou chaque fois qu'ils bouchent une belle vue, coupez-les et débarrassez-vous-en par tous les moyens possibles ! Et maintenant, place au second service. »
« Je me demande », dit le comte, lorsque nos dignitaires politiques furent de nouveau seuls, « s'il a jamais existé un ministre qui se soit soucié le moins du monde du peuple ; beaucoup se soucient de leur parti, mais quant au pays... »
« Ce n'est que foutaises ! » ajouta le juriste avec plus de signification que de grâce.
« Exact ; ce n'est que foutaises, comme vous l'exprimez avec concision. Le Roi, la Constitution et l'Église, pour toujours ! Ce qui, interprété, signifie : premièrement, le Roi ou l'influence de la Couronne, les charges de juge et les ordres de la Jarretière ; deuxièmement, la Constitution, ou les honoraires pour l'avocat, les places pour l'homme d'État, les lois pour les riches et les lois sur le gibier pour les pauvres ; troisièmement, l'Église, ou les bénéfices pour nos fils cadets et la famine pour leurs vicaires ! »
« Ha, ha ! » fit Brandon en riant sardoniquement ; « nous connaissons la nature humaine ! »
« Et la façon dont on peut la duper ! » dit le courtisan. « À la santé de votre nièce ; et puisse-t-il ne pas s'écouler longtemps avant que vous ne la saluiez comme la mariée de votre ami ! »
« Mariée, et cætera », dit Brandon avec un ricanement destiné uniquement à sa propre satisfaction. « Mais écoutez-moi, mon cher lord, ne soyez pas trop sûr d'elle. C'est une jeune fille singulière, et d'une plus grande indépendance que la généralité des femmes. Elle ne pensera pas à votre rang et à votre position en vous jugeant ; elle ne pensera qu'à celui qui les possède ; et pardonnez-moi si je vous suggère, à vous qui connaissez si bien le sexe, un plan qu'il ne serait peut-être pas inutile de suivre. Ne lui laissez pas croire que vous êtes entièrement à elle ; éveillez sa jalousie, piquez son orgueil, laissez-la penser que vous êtes invaincu, et à moins qu'elle ne soit différente de toutes les autres femmes, elle voudra vous conquérir. »
Le comte sourit. « Je dois tenter ma chance ! » dit-il d'un ton confiant.
« Le vieux fat ! » grommela Brandon entre ses dents ; « voilà que sa folie va tout gâcher. »
« Et cela me rappelle », continua Mauleverer, « que le temps passe et que le dîner n'est pas fini ; ne nous pressons pas, mais restons silencieux pour mieux en profiter. Ces truffes au champagne... goûtez-les, je vous prie ; elles ressusciteraient les morts. »
Le juriste sourit et accepta la politesse, bien qu'il laissât la friandise intacte ; et Mauleverer, dont l'âme était dans son assiette, ne vit pas ce rejet sans cœur.
Pendant ce temps, la beauté juvénile était déjà entrée dans le théâtre du plaisir et était maintenant assise avec le squire à l'extrémité supérieure de la salle de bal à moitié remplie.
Une dame joyeuse du monde de l'époque, et de ce rang intermédiaire auquel appartenait l'aristocratie de Bath — l'une de ces curieuses personnes que nous rencontrons dans les admirables romans de Miss Burney, comme appartenant à l'ordre des femmes distinguées — formait le trio avec notre héritière et son père, et leur désignait par leur nom les divers personnages qui entraient dans les appartements. Elle était encore en pleine marée de commérages, lorsqu'une sensation inhabituelle fut visible aux abords de la porte ; trois étrangers au maintien marqué, à la tenue élégante et à l'air qui, bien que différent chez chacun, était chez tous également remarquable par une sorte d'assurance « tapageuse », firent leur entrée. L'un était d'une taille peu commune et possédait une chevelure extrêmement belle ; un autre avait un aspect plus calme et sans prétention, mais il portait néanmoins sur le visage une expression hautaine mais pas dépourvue de bonne humeur ; le troisième était de nombreuses années plus jeune que ses compagnons, remarquablement beau de visage et de silhouette, avec un bien meilleur goût vestimentaire, et possédant une manière qui, bien qu'ayant la même aisance, n'était pas aussi remarquable pour son impudence et son arrogance.
« Qui peuvent-ils bien être ? » dit l'amie de Lucy d'un ton étonné. « Je ne les ai jamais vus auparavant... ce doivent être de grands personnages... ils ont toutes les manières des gens de qualité ! Mon Dieu, comme c'est étrange que je ne les connaisse pas ! »
Pendant que la bonne dame, qui, comme toutes les bonnes dames de cette trempe, pensait que les gens de qualité avaient des airs, déplorait ainsi son ignorance des nouveaux venus, un murmure général de même nature circulait déjà dans la salle : « Qui sont-ils ? » et la réponse universelle était : « Impossible à dire... jamais vus auparavant ! »
Nos étrangers ne semblaient nullement mécontents de l'impression évidente et immédiate qu'ils avaient faite. Ils se tenaient dans la partie la plus en vue de la salle, profitant entre eux d'une conversation à voix basse, fréquemment interrompue par des éclats de rire — signes, nous n'avons pas besoin de l'ajouter, de leur très éminente bonne éducation. La belle silhouette du plus jeune étranger, et la grâce simple et apparemment inconsciente de ses attitudes n'étaient cependant pas indignes de l'admiration qu'il suscitait ; et même son rire, grossier qu'il fût en réalité, révélait une rangée de dents si éblouissantes et s'accompagnait d'yeux si brillants, qu'avant qu'il n'ait été dix minutes dans la salle, il n'y avait guère de jeune fille de moins de trente-neuf ans qui ne fût disposée à tomber amoureuse de lui.
Apparemment insouciants des diverses remarques qui parvenaient à leurs oreilles, nos étrangers, après avoir suffisamment examiné les beautés du bal depuis leur poste, se promenèrent bras dessus, bras dessous à travers les salles. Après avoir flâné dans les salles de bal et de cartes, ils passèrent devant la porte qui menait au passage d'entrée et regardèrent, avec d'autres badauds, les nouveaux venus monter les escaliers. Ici, les deux plus jeunes étrangers reprirent leur conversation chuchotée, tandis que l'aîné, qui était aussi le plus grand, appuyé négligemment contre le mur, s'occupa pendant quelques instants à passer ses doigts dans ses cheveux. En terminant cette occupation, l'état particulier de ses manchettes s'imposa à l'observation de notre gentleman qui, après avoir contemplé pendant quelques instants une déchirure envieuse sur la manchette droite, grommela quelques mots indistincts, comme « le chien de ce maudit pistolet », puis remonta l'ornement mutilé avec un mouvement particulièrement agile des doigts de sa main gauche ; l'instant suivant, distrait par un nouveau souci, l'étranger appliqua ses membres digitaux à l'arrangement et à la caresse d'une broche remarquablement splendide, fixée sur le plastron d'une chemise dont la texture grossière formait un contraste singulier avec la magnificence de l'ornement et la finesse de l'unique manchette laissée par notre Hyperion moderne pour faire son apparition sous la manche de son manteau couleur cannelle. Ces petits arrangements personnels terminés, et une tabatière éblouissante sortie de la poche latérale, tapotée trois fois et allégée de deux prises de son luxe titillant, l'étranger dirigea alors, avec l'œil protecteur de l'amitié, un regard scrutateur vers la tenue de ses amis. Là, tout parut convenable à son examen le plus strict, sauf, en vérité, que l'étranger à l'air hautain venant juste de sortir ses gants, la doublure de la poche de son manteau — qui était de plus assez sale — n'était pas retournée à sa place intérieure ; le grand étranger, voyant cette petite inélégance, enfonça gentiment trois doigts avec un plongeon soudain et léger dans la poche de son ami, et repoussa efficacement l'empressement de la doublure intrusive. L'étranger à l'air hautain, dès qu'il sentit le contact, sursauta et chuchota à son compagnon officieux :
« Quoi ! entre amis, Ned ! Fi donc ; bride ta nature pour une nuit au moins. »
Avant que celui aux mèches flottantes n'ait eu le temps de répondre, le maître des cérémonies, qui observait les étrangers à travers son monocle depuis les trois dernières minutes, s'avança avec une révérence coulissante ; et le beau gentleman, prenant sur lui la supériorité et la préséance sur ses camarades, fut le premier à rendre la politesse. Il le fit avec tant de grâce et une expression de visage si plaisante que le censeur des révérences fut immédiatement charmé, et avec un second salut plus profond, s'annonça et déclara sa fonction. « Vous aimeriez probablement danser, messieurs ? » demanda-t-il, en jetant un coup d'œil à chacun, mais en adressant ses paroles à celui qui l'avait séduit.
« Vous êtes bien aimable », dit le bel étranger ; « et pour ma part, je vous serai extrêmement redevable de l'exercice de vos pouvoirs en ma faveur. Permettez-moi de retourner avec vous à la salle de bal, et je pourrai alors vous désigner les objets de ma particulière admiration. »
Le maître des cérémonies s'inclina comme auparavant, et lui et sa nouvelle connaissance se promenèrent dans la salle de bal, suivis par les deux camarades de ce dernier.
« Êtes-vous à Bath depuis longtemps, monsieur ? » s'enquit le monarque des salles.
« Non, en vérité ! nous ne sommes arrivés que ce soir. »
« De Londres ? »
« Non ; nous avons fait une petite tournée à travers le pays. »
« Ah ! très agréable, par ce beau temps. »
« Oui ; surtout en soirée. »
« Oho ! romantique ! » pensa l'homme des bals, alors qu'il reprenait à haute voix : « Eh bien, les nuits sont agréables, et la lune nous est particulièrement favorable. »
« Pas toujours ! » dit l'étranger.
« Vrai, vrai, l'avant-dernière nuit était sombre ; mais, en général, sûrement la lune a été très brillante. »
L'étranger allait répondre, mais se retint et inclina simplement la tête comme en signe d'assentiment.
« Je me demande qui ils sont ! » pensa le maître des cérémonies. « Dites-moi, monsieur », dit-il à voix basse, « ce gentleman, ce grand gentleman, est-il apparenté à Lord ---------- ? Je ne peux m'empêcher de penser que je vois une ressemblance familiale. »
« Pas le moins du monde apparenté à sa seigneurie », répondit l'étranger ; « mais il est issu d'une famille qui a fait du bruit dans le monde ; bien que lui, tout comme mon autre ami, soit simplement un roturier ! » insistant sur le dernier mot.
« Rien, monsieur, ne peut être plus respectable qu'un roturier de famille », répondit le poli Mr. ------- avec une révérence.
« Je suis d'accord avec vous, monsieur », répondit l'étranger, avec une autre. « Mais, ciel ! » — et l'étranger sursauta ; car à ce moment-là, son regard capta pour la première fois, à l'autre bout de la salle, le visage juvénile et brillant de Lucy Brandon — « vois-je bien, ou est-ce Miss Brandon ? »
« C'est en effet cette charmante jeune dame », dit Mr. -------. « Je vous félicite de connaître une personne si admirée. Je suppose que, étant béni de sa connaissance, vous n'avez pas besoin de la formalité de mon introduction ? »
« Hum ! » fit l'étranger, assez sèchement et sans courtoisie. « Non ! Peut-être vaudrait-il mieux que vous me présentiez ! »
« Sous quel nom aurai-je cet honneur, monsieur ? » s'enquit discrètement le nomenclateur.
« Clifford ! » répondit l'étranger ; « le capitaine Clifford ! » Sur ce, le guindé maître des cérémonies, se frayant un chemin à travers la salle qui se remplissait rapidement, s'approcha de Lucy pour obéir à la demande de Mr. Clifford. Pendant ce temps, ce gentleman, avant de suivre les pas de l'esprit tutélaire des lieux, marqua une pause et dit à ses amis, d'un ton négligent mais non sans commandement : « Écoutez, messieurs ; obligez-moi en étant aussi polis et silencieux que vous en êtes capables ; et ne vous imposez pas, comme vous avez l'habitude de le faire, chaque fois que vous ne voyez aucune opportunité de m'accorder cet honneur avec la moindre apparence de convenance ! » Ce disant, et n'attendant aucune réponse, Mr. Clifford se hâta derrière le maître des cérémonies.
« Notre ami devient terriblement impérieux ! » dit Ned le Long, que nos lecteurs ont déjà reconnu dans le grand étranger.
« C'est la manière de vos génies montants », répondit le moralisateur Augustus Tomlinson. « Supposons que nous allions à la salle de cartes pour faire une partie ! »
« Bien pensé », dit Ned en bâillant — une chose qu'il était très enclin à faire en société ; « et je ne souhaite rien de pire à ceux qui essaient nos parties qu'ils puissent être bien nettoyés par elles. » Sur ce trait d'esprit, le Colosse des Routes, jetant un coup d'œil vers la glace, se pavanant, bras dessus bras dessous avec son compagnon, se dirigea vers la salle de cartes.
Pendant cette courte conversation, la réintroduction de Mr. Clifford (l'étranger du presbytère et sauveur du Dr. Slopperton) auprès de Lucy Brandon avait été effectuée, et la main de l'héritière était déjà engagée, selon l'usage de cette époque, pour les deux danses suivantes.
C'est environ vingt minutes après que la présentation ci-dessus eut eu lieu que Lord Mauleverer et William Brandon entrèrent dans les salles ; et le bourdonnement avait à peine diminué, avant que le personnage royal attendu pour honorer la « scène festive » (comme disent les journaux d'une grande salle remplie de gens à l'air misérable) n'arrivât. Les personnes les plus séduisantes d'Europe peuvent être trouvées parmi la famille royale d'Angleterre, et le grand personnage alors à Bath, en conséquence de certaines intrigues politiques, souhaitait, à ce moment-là surtout, se rendre aussi populaire que possible. Après avoir fait le tour des vieilles dames, et les avoir assurées, comme le « Court Journal » assure les vieilles dames de nos jours, qu'elles étaient des « étoiles du matin » et des « merveilles cygnoïdes », le prince aperçut Brandon et lui fit immédiatement signe avec un geste familier. Le juriste, onctueux mais saturnin, s'approcha de la présence royale avec la manière qui le distinguait particulièrement, et qui mêlait dans un mélange non sans grâce une espèce de raideur qui passait auprès de la foule pour une indépendance native, avec une insinuation souple qui était généralement considérée comme le signe d'une bienveillance latente du cœur. Il y avait en effet quelque chose dans l'adresse de Brandon qui plaisait toujours aux grands ; et ils l'aimaient d'autant mieux que, bien qu'il ne se tînt sur aucun point politique inutile, de simples différences de vue prises sur un cheveu — tel qu'une loi sur les céréales ou un projet de loi catholique, une modification dans l'Église ou une réforme au Parlement —, il parlait invariablement si bien comme un homme d'honneur (sauf lorsqu'il était avec Mauleverer) que son urbanité semblait un attachement aux individus, et ses concessions au pouvoir des sacrifices d'opinion privée pour complaire à ses amis.
« Je suis très heureux en vérité », dit le personnage royal, « de voir Mr. Brandon avoir si bonne mine. Jamais la Couronne n'a eu plus besoin de ses services ; et si la rumeur dit vrai, ils seront bientôt requis dans un autre département de sa profession. »
Brandon s'inclina et répondit :
« S'il plaît à votre altesse royale, ils seront toujours à la commande d'un roi dont j'ai fait l'expérience d'une telle bonté, dans toute capacité pour laquelle sa Majesté pourrait les juger appropriés. »
« C'est donc vrai ! » dit son altesse royale, significativement. « Je vous félicite ! La dignité tranquille du banc doit vous sembler un grand changement après une carrière si occupée et agitée. »
« Je crains de le ressentir ainsi au début, votre altesse royale », répondit Brandon, « car j'aime même le labeur de ma profession ; et en ce moment, alors que je suis en pleine pratique, cela me semble plus que jamais... Mais » (se retenant soudainement) « les vœux de sa Majesté, et ma satisfaction à m'y conformer, sont plus que suffisants pour supprimer tout regret momentané que j'aurais pu autrement ressentir à quitter ces travaux qui sont maintenant devenus pour moi une seconde nature. »
« Il est possible », répliqua le prince, « que sa Majesté ait pris en considération l'état de santé délicat qui, en commun avec tout le public, je regrette de voir que les journaux ont attribué à l'un des plus distingués ornements du barreau. »
« S'il plaît à votre altesse royale », répondit Brandon, froidement, et avec un sourire que l'œil le plus perçant n'aurait pu croire être le masque de l'agonie qui rongeait alors ses nerfs, « c'est l'intérêt de mes rivaux d'exagérer les petits maux d'une constitution faible. Je remercie la Providence que je sois maintenant entièrement rétabli ; et à aucun moment de ma vie je n'ai été moins incapable de remplir — pour autant que mes incapacités natives et mentales le permettront — les devoirs de toute occupation, aussi ardue soit-elle. Non, comme la bête s'habitue au moulin, ainsi je me suis marié aux affaires ; et même le bref relâchement que je me suis accordé semble m'être plus pénible qu'agréable. »
« Je me réjouis de vous entendre parler ainsi », répondit son altesse royale, chaleureusement ; « et j'ai confiance pour de nombreuses années, et », ajouta-t-il, sur un ton plus bas, « dans la plus haute chambre du Sénat, que nous puissions profiter de vos talents. Les temps sont ceux où de nombreuses occasions surviennent qui obligent tous les vrais amis de la Constitution à quitter les emplois mineurs pour cette grande tâche constitutionnelle qui nous concerne tous, les plus hauts et les plus humbles ; et » (la voix royale baissa encore plus bas) « je me sens justifié de vous assurer que la charge de juge en chef seule n'est pas considérée par sa Majesté comme une récompense suffisante pour votre généreux sacrifice de l'ambition présente aux difficultés du gouvernement. »
Le cœur fier de Brandon se gonfla, et à ce moment-là, les pires douleurs de l'enfer auraient à peine été ressenties.
Pendant que l'ambitieux intrigant était ainsi agréablement occupé, Mauleverer, glissant à travers la foule avec cette grâce qui charmait tout le monde, jeunes et vieux, et adressant à tous ceux qu'il connaissait quelque remarque vivante ou affectueuse, se fraya un chemin jusqu'aux danseurs, parmi lesquels il venait juste d'apercevoir Lucy. « Je me demande », pensa-t-il, « avec qui elle danse. J'espère que c'est ce ridicule type, Mossop, qui raconte une bonne histoire contre lui-même ; ou cet âne magnifique, Belmont, qui regarde ses propres jambes, au lieu de sembler n'avoir d'yeux pour personne d'autre que sa partenaire. Ah ! si Tarquin n'avait connu les femmes aussi bien que moi, il n'aurait eu aucune raison d'être brutal avec Lucrèce. C'est mille fois dommage que l'expérience vienne, chez les femmes comme dans le monde, juste au moment où elle commence à ne plus nous être d'aucune utilité ! »
Alors qu'il faisait ces réflexions morales, Mauleverer atteignit les danseurs et vit Lucy écoutant, avec des yeux baissés et des joues qui rougissaient visiblement, un jeune homme que Mauleverer reconnut immédiatement comme étant l'un des plus beaux hommes qu'il ait jamais vus. Le visage de l'étranger, malgré une extrême noirceur de teint, était, certes, de par la grande régularité des traits, assez efféminé ; mais, d'un autre côté, sa silhouette, bien que mince et gracieuse, trahissait pour un œil expérimenté une proportion extraordinaire de nerfs et de muscles ; et même ce soupçon d'efféminature dans le visage était accompagné d'un air si viril et franc, et était si parfaitement exempt de toute fatuité ou suffisance, qu'il ne diminuait en rien l'effet séduisant de son apparence. Une douleur amère et irritée traversa cette partie du corps de Mauleverer que le comte jugea bon, faute d'autre nom, d'appeler son cœur. « Comme elle a l'air mauditement contente ! » grommela-t-il. « Par le Ciel ! ce regard volé sous la paupière gauche, tombé aussi soudainement qu'il est levé ; et lui... ha ! comme il tient fermement cette petite main ! Je crois que je le vois la caresser ; et puis le regard sérieux et intense du chien... et elle, tout en rougissant, bien qu'elle n'ose pas lever les yeux pour rencontrer son regard, le ressentant par intuition. Oh, l'hypocrite prude, modeste et honteuse ! Comme elle est silencieuse ! Elle peut assez bavarder avec moi ! Je donnerais ma jarretière promise si seulement elle voulait lui parler. Parler, parler, rire, babiller, juste minauder, au nom de Dieu, et je serai heureux. Mais ce silence timide et rougissant... c'est insupportable. Dieu merci, la danse est finie ! Dieu merci, encore ! Je n'ai pas ressenti de telles douleurs depuis le dernier cauchemar que j'ai fait après avoir dîné avec son père ! »
Avec un visage tout en sourires, mais avec un maintien dans lequel il portait plus de dignité qu'il n'en assumait habituellement, Mauleverer se dirigea maintenant vers Lucy, qui s'appuyait sur le bras de son partenaire. Le comte, qui avait un tact suffisant là où son égoïsme consommé ne le faussait pas, savait bien comment jouer l'amant, sans tomber ridiculement dans la folie de sembler jouer le vieux soupirant. Il cherchait plutôt à être vivant que sentimental ; et sous l'esprit, à dissimuler le prétendant.
Après avoir donc payé, avec une galanterie insouciante, ses premiers compliments, il entama une conversation si animée, ponctuée de tant d'observations naïves et pourtant manifestement justes sur les personnages présents, qu'il ne s'était peut-être jamais montré sous un jour aussi brillant. Enfin, comme la musique était sur le point de reprendre, Mauleverer, d'un coup d'œil négligent jeté au partenaire de Lucy, dit : « Miss Brandon me permettra-t-elle à présent l'agréable devoir de la reconduire auprès de son père ? »
« Je crois, répondit Lucy, et sa voix devint soudain timide, que, selon les lois du salon, je suis engagée à ce monsieur pour une autre danse. »
Clifford, d'un ton assuré et facile, répondit par l'affirmative.
Alors qu'il parlait, Mauleverer l'honora d'un examen plus attentif qu'il ne lui en avait accordé jusqu'alors ; et qu'il y eût ou non une expression de mépris ou de superbe dans ce regard, il fut suffisant pour faire monter le sang de l'indignation aux joues de Clifford. Rendant la pareille avec intérêt, il dit à Lucy : « Je crois, Miss Brandon, que la danse est sur le point de commencer ; » et Lucy, obéissant à l'indication, laissa l'aristocratique Mauleverer à ses propres méditations.
À cet instant, le maître des cérémonies passa en s'inclinant, à moitié effrayé à l'idée d'adresser la parole à un personnage aussi important que Mauleverer, mais désireux de montrer son respect par la profondeur de sa révérence.
« Aha ! mon cher Monsieur ------- ! » dit le comte, tendant ses deux mains au Lycurgue des salons ; « comment allez-vous ? Je vous prie, pouvez-vous m'informer de l'identité de ce jeune homme qui danse en ce moment avec Miss Brandon ? »
« C'est... voyons... oh ! c'est un capitaine Clifford, milord ! Un très beau jeune homme, milord ! Votre Seigneurie ne l'a-t-elle jamais rencontré ? »
« Jamais ! Qui est-il ? Quelqu'un sous votre patronage plus spécial ? » dit le comte en souriant.
« Nullement, en vérité ! » répondit le maître des cérémonies avec un sourire de satisfaction ; « je sais à peine qui il est encore ; le capitaine n'a fait son apparition ici que ce soir, pour la première fois. Il est venu avec deux autres gentlemen... ah ! les voilà ! » et il attira l'attention scrutatrice du comte sur les silhouettes élégantes de M. Augustus Tomlinson et de M. Ned Pepper, qui émergeaient tout juste des salons de jeu. La fanfaronnade de ce dernier gentleman était si singulièrement importante que Mauleverer, tout courroucé qu'il fût, put à peine s'empêcher de rire. Le maître des cérémonies nota la contenance du comte et fit remarquer que « cet homme à la belle prestance semblait enclin à prendre des airs. »
« À en juger par l'apparence du gentleman, » dit le comte avec sécheresse (le visage de Ned, à dire vrai, trahissait son affection pour la bouteille), « je devrais imaginer qu'il est bien plus accoutumé à prendre des verres cul sec ! »
« Ah ! » reprit l'arbiter elegantiarum, qui n'avait pas entendu l'observation de Mauleverer, prononcée à voix très basse... « ah ! ils ont l'air de vrais dandys ! »
« Dandys ! » répéta Mauleverer ; « certes, des merciers ! » Long Ned, ayant, dans l'exercice de sa profession, assez bien tiré son épingle du jeu à la table de cartes, pensa qu'il avait acheté le droit de parader à travers les salons et de montrer aux dames de quel bois se chauffait un Pepper.
S'appuyant de la main gauche sur le bras de Tomlinson, et employant la droite à se venter furieusement avec son énorme chapeau-bras, le long aventurier déambulait lentement, avançant tantôt une jambe avec désinvolture, tantôt l'autre, et lorgnant « les dames » avec une sorte de regard irlandais... c'est-à-dire un regard entre le clin d'œil et la fixité.
Délivrée de la présence de Clifford, qui maintenait une certaine retenue sur ses compagnons, l'apparition de Ned devint terriblement voyante ; et partout où il passait, un murmure universel lui succédait.
« Qui peut-il bien être ? » dit la veuve Matemore. « C'est une créature drôle ; mais quelle chevelure ! »
« Pour ma part, » répondit la vieille fille Sneerall, « je pense que c'est un marchand de tissus déguisé ; car je l'ai entendu parler de "ruban" à son compagnon. »
« Eh bien, eh bien, » pensa Mauleverer, « ce serait faire preuve de bonté que de chercher Brandon et de lui suggérer en quelle compagnie sa nièce semble être tombée ! » Et tout en pensant ainsi, il glissa vers le coin où, avec un vieux politicien aux cheveux gris, l'astucieux avocat méditait sur les affaires de l'Europe.
Entre-temps, la seconde danse s'était terminée, et Clifford conduisait Lucy à son siège, chacun charmé par l'autre, lorsqu'il se sentit brusquement tapoté dans le dos. Se retournant avec alarme... car de tels tapotements ne lui étaient pas inconnus... il vit la contenance impassible de Long Ned, avec un doigt posé sagacement le long du nez.
« Qu'y a-t-il ? » dit Clifford entre ses dents serrées ; « ne t'avais-je pas dit de tenir cette carcasse imposante aussi loin de moi que possible ? »
« Humph ! » grogna Ned ; « si ce sont là mes remerciements, je ferais aussi bien de garder ma gentillesse pour moi ; mais sache, mon petit, que l'avocat Brandon est ici, observant la foule en ce moment même, afin d'apercevoir ce visage de femme que tu as. »
« Ha ! » répondit Clifford d'un ton très vif ; « va-t'en donc ! Je te retrouverai en dehors des salons immédiatement. » Clifford se tourna alors vers sa partenaire et, s'inclinant très bas, en réalité pour cacher son visage à ces yeux perçants qui l'avaient jadis vu à la cour du juge Burnflat, dit : « J'espère, madame, que j'aurai l'honneur de vous revoir. Est-ce, si je peux me permettre de demander, chez votre célèbre oncle que vous séjournez, ou... »
« Chez mon père, » répondit Lucy, terminant la phrase que Clifford avait laissée inachevée ; « mais mon oncle est venu avec nous, bien que je craigne qu'il ne nous quitte demain. »
Les yeux de Clifford étincelèrent ; il ne répondit rien, mais s'inclinant à nouveau, il recula dans la foule et disparut. Plusieurs fois dans la nuit, les yeux les plus brillants du Somersetshire parcoururent anxieusement les salons à la recherche de notre héros ; mais on ne le vit plus.
C'est dans l'escalier que Clifford rencontra ses camarades ; prenant le bras de chacun, il gagna la porte sans aucune aventure notable, si ce n'est que, retenu par la foule pendant quelques instants, le moralisateur Augustus Tomlinson, qui honorait les Whigs modérés en s'inscrivant parmi leurs rangs, prit, pour passer le temps, une grande canne à pommeau d'or, et la pesant sur son doigt d'un air songeur, dit : « Hélas ! parmi nos partisans, nous rencontrons souvent des têtes aussi lourdes, mais d'un métal si différent ! » La foule lui permettant enfin de passer, Augustus s'éloignait avec ses compagnons et, dans cette absence d'esprit caractéristique des philosophes, emportait inconsciemment avec lui l'objet doré de sa réflexion, lorsqu'un valet de pied majestueux, s'approchant de lui, dit : « Monsieur, ma canne ! »
« Une canne, l'ami ! » dit Tomlinson. « Ah, je suis si distrait ! Voici ta canne. Pense donc que j'ai embarqué la canne de cet homme, Ned ! Ha, ha ! »
« Distrait, en effet ! » grogna un cocher averti, observant les silhouettes qui s'éloignaient des trois gentlemen ; « corps de moi ! mais c'était la canne qui était sur le point d'être absente ! »
CHAPITRE XVI.
Whackum. Mes chers vauriens, chers garçons, Bluster et Dingboy ! Vous êtes les plus braves gaillards qui aient jamais écumé jusqu'ici ! — SHADWELL : Scourers.
Caton, le Thessalien, avait coutume de dire que certaines choses peuvent être faites injustement, que beaucoup de choses peuvent être faites justement. — LORD BACON (justifiant ainsi toute friponnerie).
Bien que nos trois compères se fussent pris un logement splendide dans Milsom Street, qui, pour plaire à Ned, se trouvait au-dessus d'une boutique de coiffeur, au lieu d'y retourner ou de se rendre dans les tavernes qui semblaient le mieux convenir à leur mode et à leur mise, ils s'éloignèrent aussitôt des quartiers gais de la ville et ne s'arrêtèrent pas avant d'atteindre une auberge à l'aspect misérable dans une banlieue reculée.
La porte leur fut ouverte par une dame âgée ; et Clifford, marchant devant ses compagnons jusqu'à une pièce au fond de la maison, demanda si les autres gentlemen étaient déjà arrivés.
« Non, » répondit la dame. « Le vieux M. Bags est rentré il y a une dizaine de minutes ; mais, apprenant qu'il y avait encore du travail à faire, il est ressorti. »
« Apportez la gnôle et les pipes, vieille bique ! » cria Ned en se jetant sur un banc ; « nous ne sommes jamais en manque de compagnie ! »
« Toi, en effet, tu ne peux jamais l'être, étant toujours inséparablement lié à l'objet de ton admiration, » dit Tomlinson avec sécheresse en saisissant un vieux journal. Ned, qui, bien que colérique, était un excellent compagnon et pouvait supporter une plaisanterie à ses dépens, sourit et, sortant une petite paire de ciseaux, commença à se couper les ongles.
« Maudit sois-je, » dit-il après un silence momentané, « si ce n'est pas diablement plus agréable que de jouer les gentlemen dans cette grande salle, avec une rose à la boutonnière ! Qu'en dis-tu, Maître Lovett ? »
Clifford (comme nous nommerons désormais notre héros, malgré ses autres pseudonymes), qui s'était jeté de tout son long sur un banc au fond de la salle et qui semblait plongé dans une rêverie morose, leva les yeux un instant, puis, se retournant et présentant la partie dorsale de son corps à Long Ned, grommela : « Poisson ! »
« Écoute, Maître Lovett ! » dit Long Ned en rougissant. « Je ne sais pas ce qui t'a pris dernièrement ; mais je voudrais te faire apprendre que les gentlemen ont droit à la courtoisie et à un comportement poli ; alors, vois-tu, si tu montes tes grands chevaux avec moi, que je sois pendu si je n'obtiens pas réparation ! »
« Chut, l'homme ! sois tranquille, » dit Tomlinson, philosophiquement, en mouchant les bougies...
« "Que des compagnons se querellent, C'est extrêmement immoral."
« Ne vois-tu pas que le capitaine est en pleine rêverie ? Quel homme de bien aime être interrompu dans ses méditations ? Même Alfred le Grand ne pouvait le supporter ! Peut-être qu'en cet instant, avec la véritable anxiété d'un digne chef, le capitaine conçoit-il quelque chose pour notre bien-être ! »
« Capitaine, en effet ! » grommela Long Ned, lançant un regard colérique à Clifford, qui n'avait pas daigné prêter la moindre attention à la menace de M. Pepper ; « pour ma part, je n'arrive pas à concevoir ce qui nous a pris quand nous avons choisi ce jeune rejeton de la potence pour notre capitaine de district. Bien sûr, il s'est très bien débrouillé au début, et ce vol du vieux lord n'était pas mal planché ; mais dernièrement... »
« Non, non, » dit Augustus en interrompant le gigantesque râleur ; « la nature humaine est prompte au mécontentement. Reconnais que notre projet actuel de lancer le joyeux Lothario et de tenter notre chance à Bath pour une héritière est dû autant à la promptitude de Lovett qu'à notre invention. »
« Et quel bien en résultera-t-il ? » répondit Ned en allumant sa pipe ; « réponds-moi ça. N'étais-je pas habillé aussi élégamment qu'un lord, et ne suis-je pas passé trois fois dans cette grande salle sans en retirer le moindre avantage ? »
« Ah ! mais tu ne sais pas combien de conquêtes secrètes tu as pu faire. On ne gagne pas un prix en le contemplant seulement. »
« Humph ! » grogna Ned, s'adonnant avec mécontentement à l'existence naissante de sa pipe.
« Quant à la partenaire du capitaine, » reprit Tomlinson, qui prenait un malin plaisir à exciter la jalousie du beau « percepteur »... car c'était la désignation sous laquelle Augustus jugeait bon de qualifier lui-même et ses compagnons... « je me ferai Tory si elle n'est pas déjà à moitié amoureuse de lui ; et as-tu entendu ce vieux gentleman qui a rejoint notre partie de bridge dire quelle belle fortune elle avait ? Foi de Ned, c'est une chance pour nous deux que nous ayons convenu de partager nos spéculations matrimoniales ; je m'imagine que le digne capitaine pensera que c'est une mauvaise affaire pour lui. »
« Je n'en suis pas si sûr, Monsieur Tomlinson, » dit Long Ned en regardant son camarade d'un air acide. « Certaines femmes peuvent être séduites par une peau lisse et des manières clinquantes ; mais la vraie beauté masculine... les yeux, le teint et les cheveux, Monsieur Tomlinson, doivent finir par l'emporter ; alors passe-moi l'eau-de-vie et cesse ton bavardage. »
« Bien, bien, » dit Tomlinson, « je vais porter un toast : "La plus jolie fille d'Angleterre", et c'est Miss Brandon ! »
« Tu ne porteras aucun toast de ce genre, Monsieur ! » dit Clifford en se levant brusquement du banc. « Qu'est-ce que Miss Brandon a à voir avec toi ? Et maintenant, Ned, » voyant que le grand héros le regardait d'un air défavorable, « voici ma main ; pardonne-moi si j'ai été impoli. Tomlinson te dira, par une maxime, que les hommes sont changeants. À ta santé ; et ce ne sera pas ma faute, gentlemen, si nous n'avons pas une soirée joyeuse ! »
Ce discours, aussi court fût-il, reçut un grand succès auprès des deux amis ; et Clifford, en tant que président, s'installa sur un fauteuil imposant au bout de la table. À peine eut-il assumé cette dignité que la porte s'ouvrit et une demi-douzaine de gentlemen confédérés entrèrent dans la pièce avec un certain bruit.
« Doucement, doucement, messieurs, » dit le président, retrouvant toute sa gaieté constitutionnelle, mais en la mélangeant avec un certain commandement négligent... « le respect pour le fauteuil, s'il vous plaît ! C'est la coutume dans toutes les assemblées où la bourse publique est une question d'intérêt déférent ! »
« Écoutez-le ! » cria Tomlinson.
« Quoi, mon vieil ami Bags ! » dit le président ; « tu n'es pas venu les mains vides, je le jure ; ton visage honnête est comme la table des matières des bonnes choses que tu as dans tes poches ! »
« Ah, Capitaine Clifford, » dit le vétéran, gémissant et secouant sa tête vénérable, « j'ai vu le temps où il n'y avait pas un garçon en Angleterre qui chapardait aussi largement, aussi globalement que moi. Mais, comme dit le Roi Lear à Common Garden, "je me fais vieux maintenant !" »
« Mais ton zèle est aussi juvénile que jamais, mon brave, » dit le capitaine d'un ton apaisant ; « et si tu ne vides pas le public aussi complètement qu'auparavant, ce n'est pas la faute de tes inclinations. »
« Non, ce n'est pas cela ! » crièrent les « percepteurs » à l'unanimité.
« Et si jamais une poche doit être fouillée avec netteté, discrétion et efficacité, » ajouta le complimenteur Clifford, « je ne connais pas à ce jour, dans les trois royaumes, une paire de doigts plus nette, plus discrète et plus efficace que ceux du vieux Bags ! »
Le vétéran s'inclina avec modestie et reprit sa place parmi les vœux les plus sincères de toute l'assemblée.
« Et maintenant, gentlemen, » dit Clifford, aussitôt que les joyeux convives se furent pourvus de leurs luxes habituels, potatoires et fumatoires, « écoutons vos aventures et réjouissons nos yeux de leur produit. Le galant Attie commencera ; mais d'abord, un toast : "Puissent ceux qui sautent par-dessus une haie ne jamais sauter par-dessus une branche !" »
Ce toast ayant été bu dans un enthousiasme général, Fighting Attie commença le récit de sa petite histoire.
« Vous voyez, Capitaine, » dit-il en prenant une position martiale et en regardant Clifford droit dans les yeux, « que je ne suis pas adepte du baratin. Peu de cris et beaucoup de laine, telle est ma devise. À dix heures du matin, j'ai vu l'ennemi... sous la forme d'un docteur en théologie. "Maudit sois-je", dis-je au vieux Bags, "si je ne m'occupe pas de sa révérence !" "Maudit sois-je", dit le vieux Bags, "si tu le fais... tu nous feras pendre si tu touches à l'Église." "Grand-mère !" dis-je. Bags prévient les potes... tous dans un état de panique... qu'est-ce que ça peut me faire ? Je revêts un habit décent et je vais voir le docteur en tant que soldat déchu qui fournit les boutiques du quartier. Sa révérence... un gros type jovial comme on en voit peu... était en train de dîner devant un beau cochon rôti ; alors je lui dis que j'ai de bonnes affaires à la maison pour lui. Que je sois pendu si le docteur ne pensait pas avoir trouvé une proie ; alors il enfile ses bottes et il vient avec moi chez moi. Mais quand je l'ai fait entrer dans une ruelle, mes flingues sont sortis. "Rends-toi, Docteur", dis-je ; "d'autres doivent partager les biens de l'Église maintenant." Vous n'avez aucune idée du raffut qu'il a fait ; mais j'ai fait le coup, et voilà qui est fini. »
« Bravo, Attie ! » cria Clifford ; et le mot résonna tout autour de la table. Attie posa une bourse sur la table, et le gentleman suivant fut appelé à confession.
« Il ne sert à rien, ne vaut rien, » ô plus doux des lecteurs, de consigner chacune des narrations qui suivirent. Le vieux Bags, en particulier, préserva sa réputation bien méritée en vidant six poches, qui avaient été remplies de toutes sortes de petits objets de valeur possibles. Paysan et prince semblaient avoir été traités de la même manière par ses mains ; et peut-être le brave vieil homme avait-il fait, dans la ville, plus pour effectuer une égalité des biens entre les différents rangs que tous les réformateurs, de Cornwall à Carlisle. Pourtant, son appétit pour le sport était si vif que le vétéran ravisseur fondit littéralement en larmes de ne pas avoir « chapardé davantage ».
« J'aime un enthousiasme chaleureux, » cria Clifford en manipulant les objets, tout en contemplant avec amour l'ancien larron. « Puisse-t-on ne jamais oublier le vieux Bags au fil des nouvelles affaires ! »
Dès que ce « sentiment » eut été dûment bu, et que M. Bagshot eut séché ses larmes et se fut adonné à sa boisson favorite... qui, soit dit en passant, était du « gin bleu »... le travail de division eut lieu. La discrétion et l'impartialité du capitaine dans cette partie ardue de son devoir suscitèrent une admiration universelle ; et chaque gentleman ayant soigneusement empoché sa part, le jeune président s'éclaircit la gorge trois fois, et la société comprit qu'un discours était prévu.
« Gentlemen ! » commença Clifford... et son principal soutien, le sapient Augustus, cria « Écoutez ! »... « gentlemen, vous savez tous qu'il y a quelques mois, lorsque vous avez eu la bonté, en partie à l'instigation de Gentleman George... que Dieu le bénisse !... en partie grâce à l'opinion exagérément flatteuse exprimée à mon égard par mes amis, de m'élire au haut honneur du commandement de ce district, je n'étais nullement ambitieux d'assumer ce rang, que je savais bien être loin au-delà de mes mérites, et cette responsabilité que je savais avec une certitude égale trop pesante pour mes facultés. Vos voix, cependant, ont prévalu sur les miennes ; et comme M. Muddlepud, le grand métaphysicien, dans cet excellent journal, "L'Asinaeum", avait coutume de l'observer, "les susceptibilités, innées, extensibles, incompréhensibles et éternelles", existant dans mon sein, étaient infiniment plus puissantes que les suggestions superficielles de la raison... cette chose ridicule que tous les sages et les Asinaeans judicieux étouffent assidûment. »
« Que la peste soit de cet homme ! De quoi parle-t-il ? » dit Long Ned, qui, comme nous l'avons vu, avait un tempérament envieux, en chuchotant au vieux Bags. Le vieux Bags secoua la tête.
« En un mot, gentlemen, » reprit Clifford, « votre gentillesse m'a submergé ; et malgré mes inclinations plus froides, j'ai accepté votre proposition flatteuse. Depuis lors, je me suis efforcé, autant que j'ai pu, de faire avancer vos intérêts ; j'ai gardé un œil vigilant sur tous mes voisins ; j'ai, de comté en comté, établi de nombreux correspondants ; et nos efforts ont été menés avec une promptitude qui a assuré le succès.
« Gentlemen, je ne souhaite pas me vanter ; mais lors de ces nuits de réunions périodiques, quand chaque trimestre nous amène à faire moitié-moitié... quand nous nous réunissons en privé pour discuter des affaires du public, montrer nos gains, pour ainsi dire en conseil privé, et les diviser à l'amiable, comme au Cabinet ["Écoutez ! écoutez !" de la part de M. Tomlinson]... il est d'usage que votre capitaine du moment vous rappelle ses services, sollicite votre pardon pour ses lacunes, et vos bons vœux pour ses efforts futurs. Gentlemen, a-t-il jamais été dit de Paul Lovett qu'il a entendu parler d'un prix et oublié de vous rapporter sa nouvelle ? ["Jamais ! jamais !" acclamations bruyantes.] A-t-il jamais été dit de lui qu'il a envoyé d'autres personnes saisir le butin et est resté à la maison pour penser à la manière dont il devrait être dépensé ? ["Non ! non !" acclamations répétées.] A-t-il jamais été dit de lui qu'il a pris une part moindre que la sienne de votre danger, et une plus grande part de vos guinées ? [Cris négatifs, accompagnés d'applaudissements véhéments.] Gentlemen, je vous remercie pour ces témoignages flatteurs et audibles en ma faveur ; mais les points sur lesquels j'ai insisté, bien que nécessaires à mon honneur, pèseraient peu pour mes mérites ; ils pourraient être dignes de remarque chez un camarade, vous exigez des devoirs plus subtils de votre chef. Gentlemen, a-t-il jamais été dit de Paul Lovett qu'il a envoyé des hommes courageux vers des espoirs désespérés ; qu'il a hasardé vos propres têtes par des tentatives téméraires pour acquérir les portraits de George ; que le zèle, en somme, était plus grand en lui que la prudence, ou que son amour d'une guinée ne l'a jamais rendu négligent de votre juste aversion pour une prison ? [Acclamations unanimes.] »
« Messieurs, depuis que j'ai l'honneur de présider à votre bien-être, la Fortune, qui sourit aux audacieux, n'a pas été sans pitié pour vous ! Cependant, trois de nos compagnons manquent à nos paisibles réjouissances. L'un d'eux, messieurs, a été expulsé par moi-même de notre corps pour des pratiques indignes d'un gentleman ; il faisait les poches des mouchoirs, c'était un emploi vulgaire. Certains d'entre vous, messieurs, l'ont fait pour se divertir ; Jack Littlefork, lui, en avait fait son occupation. Je l'ai réprimandé en public et en privé ; M. Pepper a cessé de le fréquenter ; M. Tomlinson lui a lu un essai sur la Vraie Grandeur d'Âme : tout fut vain. Il a été passé à la pompe par la populace pour le vol d'un mouchoir à motif. La faute, je l'avais supportée ; mais la capture était impardonnable ; je l'ai expulsé. Qui est ici assez vil pour vouloir être un voleur de mouchoirs ? S'il en est, qu'il parle ; car c'est lui que j'ai offensé ! Qui est ici assez grossier pour ne pas vouloir être un gentleman ? S'il en est, qu'il parle ; car c'est lui que j'ai offensé ! Je fais une pause pour attendre une réponse ! Quoi, personne ! Alors je n'ai offensé personne. [Bruyantes acclamations.] Messieurs, je puis ajouter en toute vérité que je n'ai pas fait à Jack Littlefork plus que ce que vous devriez faire à Paul Lovett ! La vacance suivante dans nos rangs fut occasionnée par la perte de Patrick Blunderbull. Vous connaissez, messieurs, les efforts véhéments que j'ai faits pour sauver cette créature égarée, que j'avais tenté, avec une ardeur non moindre, d'instruire. Mais il a choisi d'escroquer sous le nom de « l'Honorable Capitaine Smico » ; la Pairie l'a démenti sur-le-champ ; son cas était aggravé, et il était si remarquablement laid qu'il n'a « suscité aucun intérêt ». Il nous a quittés pour un exil à l'étranger ; et si, en tant qu'homme, je le regrette, je vous confesse, messieurs, qu'en tant que « percepteur », je suis aisément consolé.
« Notre troisième perte doit être fraîche dans vos mémoires. Peter Popwell, un gaillard aussi hardi qu'il en fut jamais, n'est plus ! [Un mouvement dans l'assemblée.] Que la paix soit avec lui ! Il est mort sur le champ de bataille ; abattu par un colonel écossais, à qui le pauvre Popwell pensait ne rien dérober avec un pistolet vide. Sa mémoire, messieurs... dans un silence solennel !
« Voilà le catalogue de nos pertes », reprit le jeune chef, aussitôt que la « coupe rouge eut couronné la mémoire » de Peter Popwell ; « je suis fier, même dans la douleur, de penser que le blâme de ces pertes ne repose pas sur moi. Et maintenant, amis et suiveurs ! Gentlemen de la Route, de la Rue, du Théâtre et de la Boutique ! Filous, Voleurs de grand chemin et Écuyers du Carrefour ! Selon les lois de notre Société, je résigne entre vos mains ce pouvoir que, pour deux trimestres, vous aviez confié au mien, prêt à regagner vos rangs comme simple camarade, et nullement réticent à renoncer au douloureux honneur que j'ai porté... porté avec beaucoup d'infirmité, il est vrai, mais du moins avec un désir sincère de servir cette cause à laquelle vous m'avez commis. »
Cela dit, le capitaine descendit de sa chaise au milieu des applaudissements les plus tapageurs ; et sitôt que la première salve se fut partiellement apaisée, Augustus Tomlinson, se levant, une main dans la poche de sa culotte et l'autre tendue, dit :
« Messieurs, je propose que Paul Lovett soit à nouveau élu notre capitaine pour le prochain trimestre de trois mois. [Acclamations assourdissantes.] Je pourrais beaucoup dire sur ses mérites éminents ; mais pourquoi s'étendre sur ce qui est évident ? La vie est courte ! Pourquoi les discours devraient-ils être longs ? Nos vies, peut-être, sont plus courtes que celles des autres hommes ; pourquoi nos harangues ne seraient-elles pas d'une brièveté appropriée ? Messieurs, je ne dirai qu'un mot en faveur de mon excellent ami... de mine, dis-je ? Oui, de mine, du vôtre. Il est un ami pour nous tous ! Un premier ministre n'est pas plus utile à ses partisans et plus onéreux au public que je ne suis fier de dire que l'est Paul Lovett. [Bruyants applaudissements.] Ce que je soutiendrai en sa faveur est simplement ceci : l'homme que des partis opposés s'unissent pour louer doit posséder un mérite supérieur. De tous vos compagnons, messieurs, Paul Lovett est le seul homme qui puisse prétendre à un tel mérite. [Applaudissements.] Vous savez tous, messieurs, que notre corps est depuis longtemps divisé en deux factions... chacune jalouse de l'autre, chacune désireuse de l'ascendant, et chacune rivalisant à qui mettra le plus grand nombre de doigts dans la tourte publique. Dans le langage du vulgaire, l'une serait appelée « escrocs », et l'autre « bandits de grand chemin ». Moi, messieurs, qui aime trouver de nouveaux noms aux choses et aux gens, et qui suis un peu politicien, j'appelle les uns Whigs, et les autres Tories. [Acclamations clamoreuses.] Du premier corps, je suis estimé un membre non sans influence ; de la seconde faction, M. Bags est justement considéré comme l'ornement le plus brillant. M. Attie et M. Edward Pepper ne peuvent guère être dits appartenir entièrement à l'une ou l'autre ; ils unissent les qualités des deux. « Composés britanniques », certains les nomment ; je les nomme Aristocrates Libéraux ! [Acclamations.] Je vous appelle maintenant tous, Whig ou Escroc, Tory ou Bandit, « Composés britanniques » ou Aristocrates Libéraux... je vous appelle tous à me nommer un homme dont vous accepterez tous l'élection. »
Tous : « Lovett pour toujours ! »
« Messieurs », poursuivit le sagace Augustus, « ce cri suffit ; sans un mot de plus, je propose, comme votre capitaine, M. Paul Lovett. »
« Et j'appuie la proposition ! » dit le vieux M. Bags.
Notre héros, étant maintenant par les applaudissements unanimes de ses confédérés restauré au fauteuil de sa charge, rendit grâce en un discours soigné ; et Scarlet Jem déclara, avec une grande solennité, que cela faisait autant honneur à sa tête qu'à son cœur.
Les tonnerres de l'éloquence étant apaisés, des éclairs, ou, comme dit le vulgaire, des verres de gin, étincelèrent alentour. Le bon vieux M. Bags s'en tint toutefois à sa ruine bleue, et Attie à sa bouteille de bingo ; certains, parmi lesquels Clifford et le sage Augustus, réclamèrent du vin ; et Clifford, qui se dépensait au maximum pour soutenir les gais devoirs de sa station, veilla à ce que la chanson diversifiât les plaisirs de la coupe. Des chansons, nous n'avons pu en conserver que deux. La première est de Long Ned ; et bien que nous confessions n'y voir que peu de chose, elle produisit (peut-être grâce à quelque allusion familière dont nous ignorons nécessairement le sens) une sensation prodigieuse. Elle courait ainsi :
LA RECETTE DU VOYOU.
Pour faire d'un honnête sot un voyou, Aussi grand qu'on en puisse voir, monsieur, Prenez d'abord deux filous aguerris, Puis placez votre sot entre eux, monsieur.
La vertu est un coq de basse-cour, honteux De soi-même quand il est apparié à des gibiers ; Et les plus sauvages éléphants sont domptés S'ils sont coincés entre deux apprivoisés.
L'autre effusion avec laquelle nous avons l'honneur de favoriser nos lecteurs est un duo très amusant qui eut lieu entre Fighting Attie et un grand voleur maigre, qui était un gaillard dangereux dans la foule, et qui était pour cette raison appelé Mobbing Francis ; il fut commencé par ce dernier :
MOBBING FRANCIS :
Le meilleur de tous les voleurs que je connaisse Est le hardi Fighting Attie, la fierté de la route ! Fighting Attie, mon héros, je t'ai vu aujourd'hui Saisir une bourse pleine de pièces d'or ; Et comme, pour l'instant, je suis à court, J'emprunterai une livre, si tu veux bien. Oh ! hardi Fighting Attie, le fin, l'élégant, Nous devons tous avouer, c'est certain, Bien que tes pickpockets et tes petits larrons soient de bons voleurs, Un soldat est toujours le meilleur.
FIGHTING ATTIE
Tais tes jappements, Tu veux me duper. Te prêter mes sous ? Pas un, par Dickey.
MOBBING FRANCIS :
Oh, quelle bête qu'un avare batailleur, Qui attrape, qui accapare tout pour lui-même ! Au diable, vieux, je vais te donner une correction, Puisque tu ne veux pas me donner une pincée de butin. Tu n'as pas de cœur pour la détresse générale, Tu ne te soucies pas d'un sou si notre groupe tombe, Et si Scarlet Jem n'était pas doué pour les coups de main, Par Dieu, ce serait bientôt fini de nous tous ! Oh, Scarlet Jem, il est fidèle et propre, Comme sa perruque à son crâne, sa conscience lui colle ; Mais je jure que je méprise le type qui prise Plus ses propres fins que le stock populaire, monsieur ; Et le soldat qui dépouille pour lui et ses copains, Devrait être dépouillé lui-même, en traître, au billot, monsieur.
La réponse sévère de Mobbing Francis ne froissa en rien le calme constitutionnel de Fighting Attie ; mais le prudent Clifford, voyant que Francis avait perdu son sang-froid, et vigilant au moindre signe de trouble parmi la compagnie, réclama instantanément une autre chanson, et Mobbing Francis assomma sournoisement le vieux Bags.
La nuit était bien avancée, et l'esprit des honnêtes percepteurs aussi, quand le président réclama le silence, et que les convives comprirent que leur chef était sur le point d'émettre les ordres pour le trimestre à suivre. Rien n'aurait pu être mieux réglé que de telles directives... pendant l'hilarité et avant l'oubli.
« Messieurs », dit le capitaine, « je vais maintenant, avec votre permission, vous communiquer tous les plans que j'ai formés pour chacun. Toi, Attie, tu te rendras à Londres : que la route de Windsor et les alentours de Pimlico soient ton souci spécial. Regarde, mon héros, ces lettres ; elles t'informeront de beaucoup de travail. Je n'ai pas besoin de te recommander le silence. Comme l'huître, tu n'ouvres jamais la bouche que pour quelque chose. Honnête vieux Bags, un riche éleveur sera à Smithfield jeudi ; il s'appelle Hodges, et il aura quelque chose comme mille livres dans sa besace. Il est vert, frais et cupide ; propose-lui de l'aider à frauder ses voisins dans un marché, et ne cesse pas avant d'avoir fait avec lui ce qu'il souhaitait faire aux autres. Sois, excellent vieil homme, comme le poisson-grenouille, qui pêche d'autres poissons avec deux cornes qui ressemblent à des appâts ; la proie s'élance sur les cornes, et finit dans la gorge en un instant ! Pour toi, très cher Jem, ces lettres annoncent un prix : gras est le Pasteur Pliant ; pleine est sa bourse ; et il voyage de Henley à Oxford vendredi... je n'ai rien de plus à dire ! Quant au reste d'entre vous, messieurs, sur ce papier vous verrez vos destinations fixées. Je vous garantis que vous trouverez assez de travail jusqu'à ce que nous nous revoyions en ce jour dans trois mois. Moi-même, Augustus Tomlinson et Ned Pepper restons à Bath ; nous avons des affaires en main, messieurs, d'une importance capitale ; si par accident vous nous rencontrez, ne nous reconnaissez jamais... nous sommes incognito ; nous frappons du gros gibier, et revêtons les plumes du faucon pour jouer le personnage... vous comprenez ; mais cet accident ne peut guère se produire, car aucun de vous ne restera à Bath ; dès demain soir, que la route vous reçoive. Et maintenant, messieurs, accélérez le verre, et je vous donne un sentiment pour l'aiguillonner...
« « Bien plus doux que le miel Est l'argent des autres hommes ! » »
La maxime de notre héros fut reçue avec tout l'enthousiasme que les truismes agréables suscitent habituellement. Et le vieux M. Bags se leva pour s'adresser au fauteuil ; malheureusement pour l'édification de l'audience, le pied du vétéran glissa avant qu'il ne fût allé plus loin que « Monsieur le Président » ; il tomba à terre avec une sorte de vacillement...
« Comme des étoiles filantes, il tomba pour ne plus jamais se lever ! »
Son corps devint un parfait repose-pied pour le luxueux Pepper. Or, Augustus Tomlinson et Clifford, échangeant des regards, prirent toutes les peines possibles pour promouvoir l'hilarité de la soirée ; et avant que la troisième heure du matin n'eût sonné, ils eurent la satisfaction de constater les effets de leurs travaux bienveillants dans les formes prostrées de tous leurs compagnons. Long Ned, naturellement plus volumineux que les autres, succomba le dernier.
« Comme les feuilles des arbres », dit le président en agitant la main,
« « Comme les feuilles des arbres, on trouve la race des hommes, Maintenant fraîche avec la rosée, maintenant se flétrissant sur le sol. » »
« Bien dit, mon Hector des Grands Chemins », cria Tomlinson ; et puis, se servant du vin, tout en employant ses jambes à écarter les formes supines de Scarlet Jem et Long Ned, il continua la citation homérique, d'un ton pompeux et auto-satisfait...
« « Ainsi fleurissent celles-ci quand celles-là ont passé ! » »
« Nous avons réussi à nous débarrasser de nos amis », commença Clifford...
« Comme des Whigs en place », interrompit le politicien.
« Juste, Tomlinson, grâce aux propriétés plus douces de notre breuvage, et peut-être aux qualités plus fortes de nos têtes ; et maintenant dis-moi, mon ami, que penses-tu de notre chance de succès ? Allons-nous attraper une héritière ou non ? »
« Eh bien, vraiment », dit Tomlinson, « les femmes sont comme ces calculs en arithmétique qu'on ne peut jamais ramener à un compte exact ; pour ma part, je vais rembourrer mes mollets et chercher une veuve. Toi, mon brave, tu sembles avoir une chance honnête avec Mlle... »
« Oh, ne la nomme pas ! » cria Clifford, rougissant même à travers la rougeur que le vin avait répandue sur son visage. « Les nôtres ne sont pas les lèvres par lesquelles son nom devrait être soufflé ; et, foi, quand je pense à elle, je le fais anonymement. »
« Quoi, as-tu déjà pensé à elle avant cette soirée ? »
« Oui, depuis des mois », répondit Clifford. « Tu te souviens il y a quelque temps, quand nous avons formé le plan pour dévaliser Lord Mauleverer, comment, plus pour la plaisanterie que pour le profit, tu as volé le Dr. Slopperton, de Warlock, pendant que je raccompagnais compassionnellement le vieux monsieur chez lui. Eh bien, à la maison du pasteur, j'ai rencontré Mlle Brandon... prends garde, si je parle d'elle par son nom, tu ne le dois pas ; et, par le Ciel !... Mais je ne jurerai pas. Je l'ai raccompagnée chez elle. Tu sais qu'avant le matin nous avons volé Lord Mauleverer ; l'affaire a fait du bruit, et j'ai craint de vous mettre tous en danger si j'apparaissais dans le voisinage du vol. Depuis lors, les affaires ont détourné mes pensées ; nous avons formé le plan d'essayer une spéculation matrimoniale à Bath. Je suis venu ici... devine ma surprise en la revoyant... »
« Et ton ravissement », ajouta Tomlinson, « en apprenant qu'elle est aussi riche qu'elle est jolie. »
« Non ! » répondit Clifford, rapidement ; « cette pensée ne me donne aucun plaisir. Tu me fixes. Je vais essayer d'expliquer. Tu sais, cher Tomlinson, je ne suis pas un grand hypocrite, et pourtant mon cœur se serre quand je regarde ce visage innocent, et que j'entends cette voix douce et heureuse, et que je pense que mon amour pour elle ne peut être que ruine et disgrâce ; non, que ma simple adresse est une contamination, et mon simple regard vers elle une insulte. »
« Holà ! » dit Tomlinson ; « as-tu été sous mes instructions, et appris la vraie valeur des mots, et peux-tu avoir encore des scrupules sur un point de conscience si facile ? Certes, tu peux appeler le fait de te présenter à elle comme un gentleman sans profession, et ainsi gagner ses affections, de la tromperie ; mais pourquoi l'appeler tromperie quand un génie pour l'intrigue est une locution bien plus élégante ? De la même manière, en épousant la jeune dame, si tu dis que tu l'as ruinée, tu mérites justement d'être anéanti ; mais pourquoi ne pas dire que tu t'es sauvé, et alors, mon cher compagnon, tu auras fait la chose la plus justifiable au monde. »
« Fi donc, l'homme ! » dit Clifford, avec mauvaise humeur ; « aucune de tes sophismes et de tes ricanements ! »
« Par l'âme de Sir Edward Coke, je suis sérieux ! Mais regarde, mon ami ! ce n'est pas une affaire où il est commode d'avoir une conscience aux pieds sensibles. Tu vois ces gaillards au sol, tous foutrement intelligents, et ainsi de suite ; mais toi et moi sommes d'un ordre différent. J'ai eu une éducation classique, j'ai vu le monde, et j'ai fréquenté une société décente ; toi aussi, tu n'étais pas depuis longtemps membre de notre club avant de te distinguer au-dessus de nous tous. La Fortune a souri à ta jeunesse audacieuse. Tu es devenu pointilleux sur les chevaux et l'habillement, tu as fréquenté les lieux publics, et étant un sacré beau diable, avec un air inné de gentillesse et une sorte d'éducation, tu es devenu assez bien reçu pour acquérir en peu de temps les manières et le ton d'un... que dirai-je ?... d'un gentleman, et le goût pour des associés convenables. C'est mon cas aussi ! Malgré nos labeurs pour le bien public, les chiens ingrats voient que nous sommes au-dessus d'eux ; une seule poitrine envieuse suffit à nous livrer au bourreau. Nous avons convenu que nous sommes en danger ; nous avons convenu de faire une retraite honorable ; nous ne pouvons le faire sans argent. Tu connais le distique vulgaire parmi notre groupe. Rien ne peut être plus vrai...
« « Être pendu est diablement Plus pénible que la famine ! »
Tu ne vas pas emporter une partie du stock commun, bien que je pense que tu pourrais justement le faire, considérant combien tu y as mis. Que devons-nous faire, alors ? Travailler, nous ne le pouvons ; mendier, nous ne le voulons pas ; et, entre toi et moi, nous sommes mauditement extravagants ! Que reste-t-il sinon le mariage ? »
« C'est vrai », dit Clifford, avec un demi-soupir.
« Tu peux bien soupirer, mon brave. Le mariage est un procédé mollasson au mieux ; mais il n'y a pas de ressource. Et maintenant, quand tu t'es pris d'affection pour une jeune dame qui est aussi riche qu'une Crésus, et qui a doré la pilule aussi brillamment que le carrosse d'un lord-maire, qu'est-ce que le diable as-tu à faire avec des scrupules ? »
Clifford ne fit aucune réponse, et il y eut une longue pause ; peut-être n'aurait-il pas parlé aussi franchement qu'il l'avait fait si le vin n'avait ouvert son cœur.
« Comme serait fière », reprit Tomlinson, « la bonne vieille matrone de Thames Court si tu épousais une dame ! Tu ne l'as pas vue dernièrement ? »
« Pas depuis des années », répondit notre héros. « Pauvre vieille âme ! Je crois qu'elle est en bonne santé, et je prends soin qu'elle ne soit pas pauvre en poche. »
« Mais pourquoi ne pas lui rendre visite ? Peut-être, comme tous les grands hommes, surtout d'un esprit libéral, as-tu honte de tes vieux amis, hein ? »
« Mon brave, est-ce mon genre ? Pourquoi, tu sais que les beaux de notre groupe me regardent de travers parce que je ne maintiens pas ma dignité, ne volant qu'en compagnie de gentlemen bien habillés, et escroquant sous le nom du neveu d'un lord. Non, mes raisons sont celles-ci : premièrement, tu dois savoir que la vieille dame avait mis son cœur à ce que je devienne un honnête homme. »
« Et c'est ce que tu es devenu », interrompit Augustus, « honnête envers ton parti ; que voudrais-tu de plus, d'un filou ou d'un politicien ? »
« Je crois », continua Clifford, sans prêter attention à l'interruption, « que ma pauvre mère, avant de mourir, désirait que je sois élevé honnêtement ; et étrange que cela puisse te sembler, Dame Lobkins est une femme consciencieuse à sa manière... ce n'est pas sa faute si j'ai tourné comme je l'ai fait. Or, je sais bien qu'il lui briserait le cœur de me voir tel que je suis. Deuxièmement, mon ami, sous mes nouveaux noms, divers comme ils sont... Jackson et Howard, Russell et Pigwiggin, Villiers et Gotobed, Cavendish et Solomons... tu peux bien supposer que les bonnes gens du voisinage de Thames Court n'ont aucun soupçon que l'aventureux et accompli batailleur, actuellement capitaine de ce district, sous la nouvelle appellation de Lovett, n'est en réalité rien d'autre que l'obscur et sans nom Paul du Mug. Or, toi et moi, Augustus, nous avons lu la nature humaine, bien que dans les caractères noirs ; et je sais bien que si je devais faire mon apparition à Thames Court, et si la vieille dame (ce qu'elle ferait certainement, non par méchanceté, mais par ivresse... non pas qu'elle m'aime moins, mais elle aime le gros coup davantage) devait divulguer le secret de cette apparition... »
« Tu sais bien », interrompit le vivace Tomlinson, « que l'identité de ta bassesse passée avec ta grandeur présente serait aisément tracée ; l'envie et la jalousie de tes premiers amis éveillées ; un indice sur ton lieu de séjour et tes alias donné à la police, et toi-même attrapé, avec une légère possibilité d'une consommation de chanvre. »
« Tu me comprends exactement ! » répondit Clifford. « Le fait est que j'ai observé, dans neuf cas sur dix, que nos plus braves gaillards ont été pris par la trahison de quelque premier amour ou l'envie de quelque ami d'enfance. Mon destin n'est pas encore fixé. Je suis digne de meilleures choses qu'une promenade dans la charrette avec un bouquet à la main ; et bien que je ne me soucie pas beaucoup de la mort en elle-même, je suis résolu, si possible, à ne pas mourir bandit de grand chemin. D'où ma prudence, et ce soin prévoyant pour le secret et les asiles sûrs, que des hommes moins sages que toi ont si souvent pris pour un contraste contre-nature avec ma conduite sur la route. »
« Fous ! » dit le philosophique Tomlinson ; « qu'est-ce que la bravoure d'un guerrier a à voir avec l'assurance de sa maison contre l'incendie ? »
« Cependant », dit Clifford, « j'envoie à ma bonne nourrice un beau cadeau de temps en temps pour l'assurer de ma sécurité ; et ainsi, malgré mon absence, je montre mon affection par mes présents... excuse ce jeu de mots. »
« Et n'as-tu jamais été détecté par aucun de tes anciens associés ? »
« Jamais ! Souviens-toi dans quelle sphère de vie bien plus élevée j'ai été projeté ; et qui pourrait reconnaître le vaurien Paul à la veste de futaine dans le gentleman Paul au gilet galonné ? D'ailleurs, j'ai diligemment évité tout endroit où j'étais susceptible de rencontrer ceux qui m'ont vu durant mon enfance. Tu sais à quel point je fréquente peu les repaires de bas étage, et combien je suis scrupuleux à admettre de nouveaux complices dans notre bande ; toi et Pepper êtes les deux seuls de mes associés — mis à part mon protégé, comme tu l'appelles, qui ne quitte jamais la caverne — à posséder la connaissance de mon identité avec le Paul disparu ; et comme vous avez tous deux prêté ce serment redoutable au silence, dont désobéir avant que je ne sois en effet en prison ou sur le gibet reviendrait presque à être assassiné, je considère que mon secret a peu de chances d'être éventé, sauf avec mon propre consentement. »
« C'est vrai », dit Augustus en hochant la tête ; « encore un verre, et au lit, Monsieur le Président. »
« Je porte un toast à ta santé, mon ami ; notre dernier verre sera bu de manière philanthropique : "À tous les fous, et puisse leur argent bientôt les quitter !" »
« À tous les fous ! » s'écria Tomlinson en remplissant un verre rasade ; « mais je conteste la sagesse de ton toast. Que les fous soient riches, et les fripons ne seront jamais pauvres ! Je tirerais un meilleur gagne-pain d'un fou riche que d'un domaine foncier. »
Ce disant, le contemplatif et toujours sagace Tomlinson vida sa rasade ; et le duo, ayant aimablement roulé par application pédestre le corps de Long Ned dans un coin sûr et tranquille de la pièce, monta l'escalier, bras dessus, bras dessous, en quête de somnambules accommodations.
CHAPITRE XVII
Ce contraste du durci et de l'homme mûr, Le front calme méditant sur le projet sombre, Avec le cœur pur, aimant et clair De la jeunesse — j'aime, pourtant, en haïssant, l'observer !
H. FLETCHER.
Dans la matinée du jour suivant le bal, la voiture de William Brandon, chargée et préparée, était à la porte de sa demeure à Bath ; pendant ce temps, l'avocat était enfermé avec son frère.
« Mon cher Joseph », dit le barrister, « je ne vous quitte pas sans être pleinement conscient de la bonté dont vous avez fait preuve envers moi, tant en venant ici, contrairement à vos habitudes, qu'en m'accompagnant partout, malgré vos goûts. »
« N'en parlez pas, mon cher William », dit le bon écuyer, « car votre délicieuse société est pour moi la plus agréable (et c'est ce que je peux dire de très peu de gens comme vous ; car, pour ma part, je trouve généralement les hommes les plus intelligents les plus déplaisants) du monde ! Et je trouve les avocats en particulier (très différents, en vérité, de votre tribu, vous l'êtes !) parfaitement intolérables ! »
« J'ai maintenant », dit Brandon, qui, avec sa nervosité coutumière, arpentait l'appartement à grands pas, remarquant à peine le compliment de son frère, — « j'ai maintenant une autre faveur à vous demander. Considérez cette maison et ces domestiques comme les vôtres pour le mois ou les deux mois à venir, au moins. Ne m'interrompez pas, — ce n'est pas un compliment, — je parle pour le bien de notre famille. » Puis, s'asseyant près du fauteuil de son frère, car une crise de goutte faisait de l'écuyer un prisonnier étroitement surveillé, Brandon dévoila à son frère son projet chéri de marier Lucy à Lord Mauleverer. Malgré la constance des attentions du comte envers l'héritière, l'honnête écuyer n'avait jamais imaginé leur objet manifeste ; et il fut accablé de surprise lorsqu'il entendit les attentes de l'avocat.
« Mais, mon cher frère », commença-t-il, « un si beau parti pour ma Lucy, le Lord-Lieutenant du Comt... »
« Et qu'importe ? » s'écria Brandon, fièrement, en interrompant son frère. « La lignée des Brandon, qui a marié ses rejetons à la royauté, n'est-elle pas bien plus noble que celle de la souche de parvenu de Mauleverer ? Qu'y a-t-il de présomptueux dans l'espoir que le descendant des comtes de Suffolk puisse redorer un nom terni avec un peu de la poussière précieuse des anciens orfèvres de Londres ? D'ailleurs », poursuivit-il, après une pause, « Lucy sera riche, très riche, et d'ici deux ans mon rang pourrait possiblement être du même ordre que celui de Mauleverer ! »
L'écuyer resta bouche bée ; et Brandon, ne lui laissant pas le temps de répondre, reprit. Il est inutile de détailler la conversation ; qu'il suffise de dire que l'artificieux barrister ne quitta son frère qu'après avoir obtenu gain de cause, — qu'après que Joseph Brandon eut promis de rester à Bath en possession de la maison et de l'établissement de son frère ; de ne poser aucun obstacle à la poursuite de Mauleverer ; de cultiver la société, comme auparavant ; et surtout, de ne pas alarmer Lucy, qui manifestement ne favorisait pas encore exclusivement Mauleverer, en lui laissant entendre les espoirs et les attentes de son oncle et de son père. Brandon, prenant alors congé de son frère, monta au salon en quête de Lucy. Il la trouva penchée sur la cage dorée de l'un de ses favoris à plumes, et parlant à la petite habitante dans ce langage joli et enjoué dans lequel toutes les pensées, innocentes bien qu'affectueuses, devraient être revêtues. Lucy semblait si belle, ainsi occupée à son emploi puéril et caressant, et si absolument dissemblable à quelqu'un destiné à être l'instrument de desseins ambitieux et le sacrifice de calculs mondains, que Brandon s'arrêta, soudainement frappé au cœur, en la contemplant. Il ne fut cependant pas lent à se reprendre ; il s'approcha. « Heureux celui », dit l'homme du monde, « pour qui des caresses et des mots comme ceux-ci sont réservés ! »
Lucy se tourna. « Il est malade ! » dit-elle en désignant l'oiseau, qui se tenait les plumes raides et dressées, muet et indifférent même à cette voix qui était aussi musicale que la sienne.
« Pauvre prisonnier ! » dit Brandon ; « même les cages dorées et les sons doux ne peuvent compenser pour toi la perte de l'air et des bois sauvages ! »
« Mais », dit Lucy, anxieusement, « ce n'est pas l'enfermement qui le rend malade ! Si vous le pensez, je le libérerai instantanément. »
« Depuis combien de temps l'avez-vous ? » demanda Brandon.
« Depuis trois ans ! » dit Lucy.
« Et est-ce votre favori principal ? »
« Oui ; il ne chante pas aussi joliment que l'autre, mais il est bien plus sensé, et si affectueux ! »
« Pouvez-vous le libérer alors ? » demanda Brandon, en souriant. « Ne vaudrait-il pas mieux le voir mourir sous votre garde que de le laisser vivre et de ne plus jamais le voir ? »
« Oh, non, non ! » dit Lucy, vivement ; « quand j'aime quelqu'un, quelque chose, je souhaite que cela soit heureux, pas moi ! »
En disant cela, elle prit l'oiseau de la cage ; et l'apportant à la fenêtre ouverte, l'embrassa et le tint sur sa main dans l'air. Le pauvre oiseau tourna un œil languissant et maladif autour de lui, comme si la vue des maisons encombrées et des rues animées ne présentait rien de familier ou d'invitant ; et ce ne fut que lorsque Lucy, avec un courage tendre, le secoua doucement d'elle, qu'il tira profit de la liberté offerte. Il vola d'abord vers un balcon opposé ; puis, se remettant d'une courte pause, comme surprise, fit un bref circuit au-dessus des maisons ; et après avoir disparu pendant quelques minutes, revint, encercla la fenêtre et, rentrant, se posa une fois de plus sur la forme gracieuse de sa maîtresse et se blottit dans son sein.
Lucy le couvrit de baisers. « Vous voyez qu'il ne veut pas me quitter ! » dit-elle.
« Qui le pourrait ? » dit l'oncle, chaleureusement, charmé pour un instant de toute pensée autre que celle de la bienveillance pour la jeune et douce créature devant lui, — « qui le pourrait », répéta-t-il avec un soupir, « sinon un vieil ascète desséché comme moi-même ? Je dois vraiment vous quitter ; voyez, ma voiture est à la porte ! Ma belle nièce, parmi les réjouissances qui l'entourent, daignera-t-elle de temps à autre se souvenir de l'avocat grincheux, et l'assurer par un mot de son bonheur et de sa santé ? Bien que j'écrive rarement d'autres notes que celles concernant des affaires, vous, au moins, pouvez être sûre d'une réponse. Et dites-moi, Lucy, s'il y a dans toute cette ville quelqu'un d'assez fou pour penser que ces vains joyaux, utiles seulement comme exutoire de ma fierté pour vous, puissent ajouter un seul charme à une beauté qui surpasse toute parure ? »
Ce disant, Brandon produisit un écrin de cuir ; et en touchant un ressort, l'éclat impérial des diamants, qui aurait rendu joyeux bien des cœurs patriciens, se brisa éblouissant sur les yeux de Lucy.
« Pas de remerciements, Lucy », dit Brandon, en réponse à la gratitude déclinante et intimidée de sa nièce ; « je m'honore moi-même, pas vous ; et maintenant, que Dieu vous bénisse, ma chère enfant. Adieu ! Si une occasion se présente où vous auriez besoin d'un conseiller immédiat, à la fois bon et sage, je vous implore, ma très chère Lucy, comme une requête d'adieu, de n'avoir aucun scrupule à consulter Lord Mauleverer. Outre son amitié pour moi, il s'intéresse beaucoup à vous, et vous pouvez le consulter avec d'autant plus de sûreté et d'assurance ; parce que » (et l'avocat sourit) « il est peut-être le seul homme au monde dont ma Lucy ne pourrait pas faire tomber amoureux d'elle. Sa galanterie peut paraître de l'adulation, mais elle n'est jamais apparentée à l'amour. Promettez-moi que vous n'hésiterez pas à ce sujet. »
Lucy donna la promesse volontiers ; et Brandon continua sur un ton négligent : « J'entends que vous avez dansé hier soir avec un jeune gentleman que personne ne connaissait, et dont les compagnons avaient une apparence très étrange. Dans un endroit comme Bath, la société est trop mélangée pour ne pas rendre la plus grande prudence dans la formation des connaissances absolument nécessaire. Vous devez me pardonner, ma très chère nièce, si je fais remarquer qu'une jeune dame doit non seulement à elle-même mais à ses parents d'observer la plus rigide circonspection de conduite. C'est un monde méchant, et la fleur de la réputation s'efface facilement. Sur ces points, Mauleverer peut vous être d'une grande utilité. Sa connaissance du caractère, sa pénétration des hommes et son tact dans les manières sont infaillibles. Je vous prie, laissez-vous guider par lui ; quiconque il vous met en garde contre, vous pouvez être sûre qu'il est indigne de votre connaissance. Que Dieu vous bénisse ! Vous m'écrirez souvent et franchement, chère Lucy ; dites-moi tout ce qui vous arrive, — tout ce qui vous intéresse, voire tout ce qui vous déplaît. »
Brandon alors, qui avait apparemment ignoré les rougeurs dont, durant son discours, les joues de Lucy s'étaient couvertes, serra sa nièce dans ses bras et se précipita, comme pour cacher ses sentiments, dans sa voiture. Quand les chevaux eurent tourné le coin de la rue, il ordonna aux postillons de s'arrêter chez Lord Mauleverer. « Maintenant », se dit-il, « si je peux obtenir de ce fat intelligent qu'il seconde mes projets, et qu'il joue selon mon jeu et non selon sa propre vanité, j'aurai un chevalier de la Jarretière pour neveu par alliance ! »
Pendant ce temps, Lucy, tout en larmes, car elle aimait beaucoup son oncle, courut vers l'écuyer pour lui montrer le magnifique présent de Brandon.
« Ah », dit l'écuyer, avec un soupir, « peu d'hommes sont nés avec plus de qualités bonnes, généreuses et grandes (dommage seulement que son désir principal fût de réussir dans le monde ; pour ma part, je pense qu'aucun mobile ne crée de plus grands et de plus froids fripons) que mon frère William ! »
CHAPITRE XVIII.
Pourquoi l'aimait-elle ? Fou curieux, tais-toi ! L'amour humain est-il le fruit de la volonté humaine ? Pour elle, il pouvait être douceur !
LORD BYRON.
Trois semaines après son arrivée, le capitaine Clifford était l'homme le plus admiré de Bath. Il est vrai que les gentlemen, qui ont un tact plus rapide quant à la respectabilité de leur propre sexe que les femmes, auraient pu se montrer un peu réservés à son égard, s'il n'avait pas lui-même évité particulièrement de paraître intrusif, et en fait plutôt fui la société des hommes que ne l'avait recherchée ; de sorte qu'après avoir combattu en duel un baronnet (fils d'un cordonnier), qui l'avait traité de "Clifford" sans titre, et avoir exhibé un cheval aubère, reconnu comme le plus beau de Bath, il s'éleva insensiblement dans une certaine mesure de respect auprès de l'un des sexes autant que de popularité auprès de l'autre. Mais ce qui attirait toujours et maintenait en vie la suspicion, c'était son intimité avec un gentleman aussi particulier et fringant que M. Edward Pepper. Les gens pouvaient passer outre une certaine franchise dans le comportement de Clifford, mais les plus indulgents étaient stupéfaits par l'arrogance de Long Ned. Clifford, cependant, non insensible au ridicule attaché à ses connaissances, parvint bientôt à poursuivre ses occupations seul ; bien plus, il prit un logement pour lui seul, et laissa Long Ned et Augustus Tomlinson (ce dernier pour servir de frein au premier) à la tranquille jouissance des appartements du coiffeur. Lui-même assistait à toutes les réjouissances publiques ; et son maintien, ainsi que l'apparence de richesse qu'il entretenait, lui procurèrent l'accès à plusieurs cercles privés qui prétendaient être exclusifs, — comme si des gens qui avaient des filles pouvaient jamais être exclusifs ! Nombreux furent les regards bienveillants, et non rares les lettres d'invitation, qu'il reçut ; et si son seul objectif avait été d'épouser une héritière, il n'aurait trouvé aucune difficulté à l'atteindre. Mais il se dévouait entièrement à Lucy Brandon ; et pour gagner un seul regard d'elle, il aurait renoncé à toutes les héritières du royaume. Très heureusement pour lui, Mauleverer, dont la santé était facilement dérangée, était tombé malade le jour même où William Brandon avait quitté Bath ; et son seigneur se trouvait ainsi incapable de surveiller les mouvements de Lucy, et de saper ou d'empêcher totalement le succès de son amant. Miss Brandon, en effet, avait d'abord, fondue par la bonté de son oncle, et frappée par le sens de son admonestation (car elle n'était pas une jeune dame obstinée, déterminée à être amoureuse), reçu les avances du capitaine Clifford avec une froideur qui, par son attitude dès la première soirée où ils s'étaient rencontrés à Bath, ne lui causa pas moins de surprise que de mortification. Il battit en retraite, et se rabattit sur l'écuyer, qui, patient et audacieux, comme à l'accoutumée, était séquestré dans son coin favori. Par accident, Clifford marcha sur le doigt goutteux de l'écuyer ; et en s'excusant de l'offense, fut si frappé par la bonne nature et la particularité de s'exprimer du vieux gentleman, que sans savoir qui il était, il entama la conversation avec lui. Il y avait une sorte de vivacité et de candeur, pour ne pas dire d'esprit, chez Clifford, qui exerçait toujours un charme sur les personnes âgées, qui apprécient généralement la franchise par-dessus toutes les vertus cardinales ; l'écuyer fut extrêmement charmé par lui. La connaissance, une fois commencée, fut naturellement poursuivie sans difficulté lorsque Clifford apprit qui était son nouvel ami ; et le lendemain matin, se rencontrant à la Pump-Room, l'écuyer invita Clifford à dîner. L'entrée dans la maison ainsi gagnée, le reste fut facile. Bien avant que Mauleverer ne recouvrât la santé, le méfait causé par son rival était presque au-delà de toute réparation ; et le cœur de la pure, simple et affectueuse Lucy Brandon était plus qu'à moitié perdu pour le cavalier sans loi et vagabond qui officie en tant que héros de ce conte.
Un matin, Clifford et Augustus sortirent ensemble. « Laissons », dit ce dernier, qui était d'humeur mélancolique, « les rues animées, et livrons-nous à une conversation philosophique sur la nature de l'homme, pendant que nous profitons d'un peu d'air frais à la campagne. » Clifford acquiesça à la proposition, et le duo flâna lentement sur l'une des collines qui entourent la ville de Bladud.
« Il y a certains moments », dit Tomlinson, en regardant pensivement ses guêtres de cachemire, « où nous sommes comme le renard dans la comptine, "Le renard avait une blessure, il ne pouvait dire où" — nous nous sentons extrêmement malheureux, et nous ne pouvons dire pourquoi. Une mélancolie sombre et triste nous envahit ; nous fuyons le visage de l'homme ; nous nous enveloppons dans nos pensées comme des vers à soie ; nous marmonnons des bouts de chansons lugubres ; les larmes nous viennent aux yeux ; nous rappelons tous les malheurs qui nous sont jamais arrivés ; nous nous voûtons dans notre démarche, et enfouissons nos mains dans nos poches de culotte ; nous disons : "Qu'est-ce que la vie ? — une pierre à jeter dans un étang à chevaux !" Nous languissons après quelque cœur congénère, et avons un désir cuisant de parler prodigieusement de nous-mêmes ; tous les autres sujets semblent las, rassis et non profitables. Nous nous sentons comme si une mouche pouvait nous abattre, et sommes d'humeur à tomber amoureux, et à en faire une très triste affaire. Pourtant, avec toute cette faiblesse, nous avons à ces moments-là une meilleure opinion de nous-mêmes que nous n'en avons jamais eue auparavant. Nous appelons nos vapeurs la mélancolie d'une âme sublime, les élans d'une indigestion nous les dénommons élans vers l'immortalité, voire parfois "une preuve de la nature de l'âme !" Puisse-je trouver quelque biographe qui comprenne bien de telles sensations, et puisse-t-il qualifier ces émotions fondantes d'offspring du caractère poétique, qui, en réalité, sont l'offspring de... une côtelette de mouton ! »
[Voir la « Vie de Byron » de Moore, dans laquelle il est démontré de manière satisfaisante que si un homme jeûne quarante-huit heures, puis mange trois homards et boit Dieu sait combien de bouteilles de claret ; si, à son réveil le lendemain matin, il se voit traité de démon par la moitié des périodiques du pays, — si, en un mot, il est brisé dans sa santé, irrégulier dans ses habitudes, malheureux dans ses affaires, malheureux dans son foyer, et si alors il devait être si extrêmement excentrique que d'être morose et misanthrope, la morosité et la misanthropie ne doivent en aucun cas être attribuées aux circonstances agréables ci-dessus, mais, Dieu me pardonne, au « caractère poétique » !]
« Tu plaisantes assez agréablement sur ta morosité », dit Clifford ; « mais j'ai une cause pour la mienne. »
« Laquelle alors ? » s'écria Tomlinson. « D'autant plus facile est-il de les guérir. L'esprit peut guérir les maux qui naissent de l'esprit. Il n'est qu'un fou, un charlatan et un radoteur quand il prétend guérir les maux qui naissent du corps. Mes démons bleus naissent du corps ; par conséquent mon esprit, qui, comme tu le sais, est un esprit particulièrement sage, ne lutte pas contre eux. Dis-moi franchement », reprit Augustus, après une pause, « as-tu jamais des remords ? Penses-tu jamais, si tu avais été un commis de magasin avec un tablier blanc autour de la taille, que tu aurais été un membre de la société plus heureux et meilleur que tu ne l'es maintenant ? »
« Des remords ! » dit Clifford, férocement ; et sa réponse ouvrit davantage son cœur secret, ses motifs, ses raisonnements et ses particularités qu'ils n'étaient souvent discernables, — « des remords ! c'est le mot le plus vain dans notre langue. Non ; au moment où j'ai des remords, à ce moment-là je me réforme ! Il ne peut jamais me sembler être une expiation pour un crime que de simplement le regretter. Mon esprit me conduirait, non à regretter, mais à réparer ! Des remords ! non, pas encore. Plus je vieillis, plus je vois les hommes et les vocations de la vie sociale, plus moi, un fripon avoué, je suis écoeuré par les malhonnêtetés vernissées et couvertes qui m'entourent. Je ne reconnais aucune allégeance à la société. De ma naissance à cette heure, je n'ai reçu aucune faveur de ses coutumes ou de ses lois ; ouvertement je lui fais la guerre, et patiemment je rencontrerai sa vengeance. Cela peut être un crime ; mais cela paraît léger à mes yeux quand je regarde autour de moi, et que j'examine de tous côtés les traîtres masqués qui reconnaissent de grandes dettes envers la société, qui professent obéir à ses lois, adorer ses institutions, et, par-dessus tout — oh, comme c'est vertueusement ! — attaquent tous ceux qui l'attaquent, et qui pourtant mentent, trichent, escroquent et détournent, — récoltant publiquement tous les conforts, dérobant en privé tous les profits. Des remords ! — de quoi ? Je viens au monde sans amis et pauvre ; je trouve un ensemble de lois hostiles aux sans-amis et aux pauvres ! À ces lois hostiles envers moi, donc, je reconnais l'hostilité à mon tour. Entre nous sont les conditions de la guerre. Qu'ils exposent une faiblesse, — j'insiste sur mon droit de saisir l'avantage ; qu'ils me battent, et j'admets leur droit de détruire. » — [L'auteur n'a pas besoin, espère-t-il, de faire remarquer que ces sentiments sont ceux de M. Paul Clifford, et non les siens.]
« La passion », dit Augustus, froidement, « est l'ennemie habituelle de la raison ; dans ton cas, c'est l'amie. »
Le duo avait maintenant atteint le sommet d'une colline qui commandait une vue sur la ville en contrebas. Ici Augustus, qui était un peu essoufflé, s'arrêta pour reprendre son souffle. Dès qu'il l'eut fait, il pointa de l'index la scène en dessous, et dit avec enthousiasme : « Quel sujet de contemplation ! »
Clifford était sur le point de répondre, quand soudain le son de rires et de voix se fit entendre derrière. « Fuyons ! » s'écria Augustus ; « en ce jour de mauvaise humeur, l'homme ne me plaît point — ni la femme non plus. »
« Reste ! » dit Clifford, d'un accent tremblant ; car parmi ces voix il en reconnut une qui avait déjà acquis sur lui un pouvoir irrésistible et enchanteur. Augustus soupira, et resta à contrecœur immobile. Bientôt, un détour dans la route fit apparaître une partie de plaisir, certains à pied, d'autres à cheval, d'autres dans les petits véhicules qui, même à cette époque, hantaient les stations thermales et s'appelaient des « Mouches » ou des « Hirondelles ».
Mais parmi le joyeux cortège, Clifford n'avait d'yeux que pour une seule personne ! Marchant de ce pas élastique qui survit si rarement à la première époque de la jeunesse, aux côtés de la lourde chaise dans laquelle son père était traîné, la douce beauté de Lucy Brandon jetait — du moins aux yeux de son amant — une magie et un éclat sur tout le groupe. Il resta un instant immobile, apaisant le cœur qui bondissait à la vue de ses regards lumineux et à la gaieté de son rire innocent ; puis, se reprenant, il marcha lentement, et avec une certaine conscience de l'effet de sa propre personne singulièrement élégante, vers le groupe. Le bon écuyer le reçut avec sa bonté habituelle et l'informa, selon ce lucidus ordo qu'il affectionnait tout particulièrement, de tous les détails de leur excursion. Il y avait quelque chose de digne du croquis d'un artiste dans la scène à cet instant : le vieux squire dans sa chaise, son visage bienveillant tourné vers Clifford, et ses mains reposant sur sa canne ; Clifford lui-même inclinant sa tête majestueuse pour écouter les détails du père ; la belle fille de l'autre côté de la chaise, son rire soudain apaisé, sa démarche insensiblement plus posée, et la rougeur chassant la rougeur sur la douceur pêche de sa joue ; le groupe, de toutes tailles, âges et atours, offrant un vaste champ au caricaturiste ; et la figure pensive d'Augustus Tomlinson (qui, soit dit en passant, ressemblait fort à Liston) se tenant à l'écart des autres, sur le sommet de la colline où Clifford l'avait laissé, et moralisant sur la procession bigarrée, une main cachée dans son gilet et l'autre caressant son menton qui, lentement et de façon pendulaire, suivait le mouvement de sa tête.
À mesure que le groupe approchait de la crête de la colline, la vue de la ville en contrebas était si saisissante qu'il y eut une pause générale pour en faire le tour d'horizon. Une jeune dame en particulier tira son crayon et commença à dessiner, tandis que sa maman regardait avec complaisance et dévorait distraitement un sandwich. C'est à ce moment, durant cette pause générale, que Clifford et Lucy se trouvèrent — Dieu sait comment ! — l'un près de l'autre, et à une distance suffisante du squire et du reste de la troupe pour se sentir en quelque sorte seuls. Il y eut un silence entre eux que ni l'un ni l'autre n'osait rompre ; lorsque Lucy, après avoir regardé et joué avec une fleur qu'elle avait rapportée du lieu que le groupe était allé visiter, la laissa tomber accidentellement ; et alors que Clifford et elle se penchaient au même moment pour la ramasser, leurs mains se rencontrèrent. Involontairement, Clifford retint les doigts doux dans les siens ; ses yeux, qui rencontrèrent les siens, les fascinèrent et les arrêtèrent si bien que, pour une fois, ils ne se dérobèrent pas sous son regard ; ses lèvres remuèrent, mais des émotions trop nombreuses et véhémentes étouffèrent sa voix si bien qu'aucun son ne s'en échappa. Mais tout le cœur était dans les yeux de chacun ; ce moment fixa leurs destinées. Désormais, il y eut une ère à partir de laquelle ils datèrent une nouvelle existence ; un noyau autour duquel leurs pensées, leurs souvenirs et leurs passions s'agrippèrent. Le grand gouffre était franchi ; ils se tenaient sur le même rivage, et sentaient que, bien qu'encore séparés et désunis, il n'y avait sur ce rivage aucune créature vivante à part eux ! Pendant ce temps, Augustus Tomlinson, se trouvant entouré de personnes désireuses de regarder et d'écouter, sortit de sa morosité et de sa réserve. Regardant fixement son voisin le plus proche, et agitant sa main droite dans les airs jusqu'à ce qu'il la laisse reposer dans la direction des maisons et des cheminées en contrebas, il répéta cette exclamation morale qui avait été perdue sur Clifford, avec une gravité plus solennelle et moins passionnée qu'auparavant : « Quel sujet, madame, pour la contemplation ! »
« Très sensément dit, en effet, monsieur », répondit la dame interpellée, qui était plutôt d'un naturel sérieux.
« Je ne vois jamais, reprit Augustus sur un ton plus haut, et en cherchant des auditeurs du regard, — je ne vois jamais une grande ville du haut d'une colline sans penser à une boutique d'apothicaire ! »
« Seigneur, monsieur ! » dit la dame. Le but de Tomlinson était atteint. Frappée par l'étrangeté de l'idée, une petite foule se rassembla instantanément autour de lui pour l'entendre développer davantage.
« À une boutique d'apothicaire, madame ! » répéta Tomlinson. « Là gisent vos simples, vos purges, vos cordiaux et vos poisons — tout ce qui sert à guérir, à renforcer et à détruire. Il y a assez de drogues dans cette collection pour vous sauver, pour vous guérir tous ; mais aucun de vous ne sait comment les utiliser, ni quels médicaments demander, ni quelles portions prendre ; de sorte que la plupart d'entre vous avalent une mauvaise dose et meurent du remède ! »
« Mais si la ville est la boutique de l'apothicaire, qui, dans le plan de votre idée, représente l'apothicaire ? » demanda un vieux monsieur, qui percevait où Tomlinson voulait en venir.
« L'apothicaire, monsieur, répondit Augustus, volant son idée à Clifford et baissant la voix de peur que le véritable propriétaire ne l'entende (Clifford était occupé ailleurs), — l'apothicaire, monsieur, c'est la LOI ! C'est la loi qui se tient derrière le comptoir et distribue à chaque homme la dose qu'il doit prendre. Aux pauvres, elle donne gratuitement de mauvaises drogues ; aux riches, des pilules pour stimuler l'appétit ; à ces derniers, des primes pour le luxe ; aux premiers, seulement de rapides refuges contre la vie ! Hélas ! ou bien votre apothicaire n'est qu'un charlatan ignorant, ou sa science elle-même n'est qu'au berceau. Il fait autant d'erreurs que vous en feriez si l'on vous laissait à votre propre choix. Ceux qui ont recours à lui parlent rarement avec gratitude de son habileté. Il vous soulage, il est vrai — mais de votre argent, non de votre maladie ; et la seule branche de sa profession dans laquelle il est expert est celle qui lui permet de vous saigner ! Ô humanité ! continua Augustus, quelles nobles créatures vous devriez être ! Vous avez les clés de toutes les sciences, de tous les arts, de tous les mystères, sauf un ! Vous n'avez pas la moindre idée de la façon dont vous devriez être gouvernés ; vous ne pouvez pas élaborer une loi tolérable, pour rien au monde ! Vous vous rendez aussi inconfortables que possible par toutes sortes d'institutions irritantes et vexatoires, et vous rejetez la faute sur le "Destin". Vous établissez des règles qu'il est impossible de comprendre, et encore moins d'obéir ; et vous vous traitez mutuellement de monstres, parce que vous ne pouvez pas vaincre l'impossibilité ! Vous inventez toutes sortes de vices, sous prétexte de faire des lois pour préserver la vertu ; et les artifices anomaux de conduite que vous produisez vous-mêmes, vous dites que vous êtes nés avec ; vous fabriquez une machine par l'art le plus pervers que vous puissiez concevoir, et vous l'appelez, avec un soupir, la "Nature humaine". Avec une foule de bonnes dispositions luttant dans vos poitrines, vous insistez pour calomnier le Tout-Puissant et déclarer qu'il voulait que vous soyez méchants. Bien plus, vous appelez même malveillant et séditieux l'homme qui vous supplie et vous implore d'être ne serait-ce qu'un peu meilleurs que vous ne l'êtes. Ô humanité ! Vous êtes comme un bouquet acheté à Covent Garden. Les fleurs sont charmantes, le parfum délicieux. Remarquez cette teinte glorieuse ; contemplez ce pétale qui s'épanouit ! Comme vous êtes tous beaux, comme vous respirez la santé, la nature, la rosée, le souffle et la bénédiction du Ciel ! Mais quant au morceau de ficelle sale qui vous lie ensemble, on croirait que vous l'avez ramassé dans le caniveau. »
Cela dit, Tomlinson fit volte-face, se dégagea de la foule et descendit solennellement la colline. La partie de plaisir suivit lentement ; et Clifford, recevant une invitation du squire à partager son dîner de famille, marcha aux côtés de Lucy et se sentit comme si son esprit était enivré par les airs d'Éden.
Un confrère écuyer, qui parmi les agréments de Bath était presque aussi délaissé que Joseph Brandon lui-même, prit part à l'hospitalité du seigneur de Warlock. Lorsque les trois gentilshommes se retirèrent au salon, les deux aînés s'assirent pour une partie de trictrac, et Clifford fut laissé à la jouissance ininterrompue de la conversation de Lucy. Elle était assise près de la fenêtre lorsque Clifford la rejoignit. Sur la table, à ses côtés, étaient éparpillés des livres, dont elle n'avait découvert le charme (c'était principalement de la poésie) que depuis peu ; il y avait aussi divers petits chefs-d'œuvre d'ingéniosité féminine, dans lesquels les doigts de fée de Lucy Brandon étaient particulièrement doués pour exceller. Les ombres du soir obscurcissaient rapidement les rues vides ; et dans le ciel, qui était sans nuages et d'une transparence limpide, les étoiles apparurent graduellement l'une après l'autre, jusqu'à ce que :
« Comme l'eau le fait pour une éponge, leur douce lumière Emplit le vide, le creux, l'air universel. »
Beau soir ! (si nous, tout comme Augustus Tomlinson, pouvons nous permettre une apostrophe) — beau soir ! Pour toi, tous les poètes ont eu une chanson, et t'ont entouré de ruisseaux, de cascades, de rosées, de fleurs, de moutons, de chauves-souris, de mélancolie et de hiboux ; pourtant nous devons avouer que pour nous, qui, dans ce siècle fort sentimental, sommes une personne affairée, mondaine, à l'esprit terre-à-terre, bousculant nos voisins et pensant à l'essentiel — pour nous, tu n'es jamais aussi charmant que lorsque nous te rencontrons marchant dans ta capuche grise à travers les rues qui se vident et parmi les sons mourants d'une ville. Nous aimons sentir le calme là où tout, deux heures auparavant, n'était que clameur. Nous aimons voir les demeures ternes du Commerce et du Luxe — ces patients agités de la fièvre constante de la terre — contrastées et recouvertes par un ciel plein de pureté, de calme et de paix. Nous aimons remplir nos pensées de spéculations sur l'homme, même si l'homme est le marchand de muffins, plutôt que sur des objets inanimés — collines et ruisseaux — des choses sur lesquelles rêver, non sur lesquelles méditer. L'homme est le sujet d'une contemplation bien plus noble, d'un espoir bien plus ardent, d'une veine de sentiment bien plus pure et plus élevée que toutes les « plaines et vallées » de l'univers ; et c'est là, doux soir ! une raison pour laquelle nous aimons que les pensées sérieuses et tendres que tu suscites en nous soient plutôt entourées par les labeurs et les symboles de notre espèce que par des moutons, des chauves-souris, de la mélancolie et des hiboux. Mais que tu nous ravis dans la campagne ou à la ville, ô soir béni, tu nous disposes également à faire et à ressentir l'amour ! Tu es la cause de plus de mariages et de plus de divorces que n'importe quel autre moment des vingt-quatre heures ! Des yeux qui nous étaient communs auparavant, touchés par tes ombres enchanteresses et magiques, deviennent inspirés et nous prêchent le ciel. Une douceur s'installe sur des traits qui nous semblaient durs tant que le soleil brillait ; une « lumière d'amour » moelleuse repose sur le teint qu'en plein jour nous aurions plongé « à trois brasses sous terre » dans un océan de lotion de Mme Gowland. Que nous apportes-tu donc, modeste hypocrite ! à ceux qui aiment déjà et profondément — quel danger et quel paradis ?
Silencieux, et retenant le souffle qui se soulevait en eux de manière vive et saccadée, Lucy et Clifford restèrent assis ensemble. Les rues étaient totalement désertes ; et la solitude, alors qu'ils regardaient en bas, leur faisait sentir plus intensément non seulement les émotions qui gonflaient en eux, mais aussi la sympathie indéfinie et électrique qui, en les unissant, les séparait du monde. Le calme alentour fut rompu par un air de musique rude et lointain ; et à mesure qu'il se rapprochait, deux formes d'ordre peu poétique devinrent visibles. L'une était un pauvre aveugle qui tirait de sa flûte des sons dont la beauté mélancolique compensait toute déficience (la déficience n'était que légère) dans l'exécution. Une femme beaucoup plus jeune que le musicien, et dotée d'une certaine beauté sur le visage, l'accompagnait, tenant un chapeau en loques et levant les yeux avec nostalgie vers les fenêtres de la rue silencieuse. Nous avons dit deux formes ; nous avons commis l'injustice de l'oubli envers une autre — un ami robuste et simple, certes, mais un de ceux que le ménestrel et sa femme avaient de nombreuses et émouvantes raisons d'aimer. C'était un petit terrier nerveux, aux yeux sombres et perçants, qui jetaient des regards rapides et sagaces dans toutes les directions depuis le couvert hirsute qui les entourait. L'animal avançait lentement, tirant doucement sur la corde par laquelle il était tenu et grâce à laquelle il guidait son maître. Une fois, sa fidélité fut tentée : un autre chien l'invita à jouer ; le pauvre terrier regarda autour de lui avec anxiété et doute, puis, poussant un grognement bas de refus, poursuivit :
« La marche silencieuse de son chemin. »
Le petit cortège s'arrêta sous la fenêtre où Lucy et Clifford étaient assis ; car l'œil vif de la femme les avait aperçus, et elle posa sa main sur le bras de l'aveugle et lui chuchota quelque chose. Il comprit le signe et changea son air pour un air d'amour. Clifford jeta un coup d'œil à Lucy ; sa joue était teinte de rougeur. L'air fut terminé ; un autre suivit — il était du même genre ; un troisième — le refrain restait inchangé ; et alors Clifford jeta dans la rue une pièce de monnaie, et le chien remua sa queue écourtée et minuscule, s'élança en avant et la ramassa dans sa gueule ; et la femme (elle avait un visage aimable !) caressa l'ami officieux avant même de remercier le donateur, puis elle déposa l'argent avec un mot encourageant ou deux dans la poche de l'aveugle, et les trois vagabonds s'éloignèrent lentement. Peu après, ils arrivèrent à un endroit où la rue avait été réparée et où les pierres gisaient éparpillées. Ici, la femme ne s'en remit plus à la conduite du chien, mais se hâta anxieusement vers le musicien et le guida avec une tendresse évidente et une vigilance minutieuse sur le chemin accidenté. Lorsqu'ils eurent passé le danger, l'homme s'arrêta ; et avant de lâcher la main qui l'avait guidé, il la pressa avec gratitude, puis le mari et la femme se penchèrent tous deux et caressèrent le chien. Cette petite scène — l'une de ces copies grossières de la beauté des affections humaines, dont tant sont éparpillées le long des grands chemins du monde — les deux amants l'avaient involontairement regardée ; et maintenant, alors qu'ils retiraient leurs yeux, ces yeux se fixèrent l'un sur l'autre — ceux de Lucy nageaient dans les larmes.
« Être aimé et soigné par celle que j'aime », dit Clifford, d'une voix basse, « je marcherais aveugle et pieds nus sur toute la terre ! »
Lucy soupira très doucement ; et posant ses jolies mains (l'une croisée sur l'autre) sur ses genoux, elle regarda vers le bas avec nostalgie, mais ne répondit rien. Clifford rapprocha sa chaise et la contempla, assise ; les longs cils sombres retombant sur ses yeux, contrastant avec ses paupières d'ivoire ; son profil délicat à moitié détourné de lui, empruntant une beauté plus touchante à la douce lumière qui s'y attardait ; et sa poitrine pleine, bien que encore à peine développée, se soulevant à des pensées qu'elle n'analysait pas, mais qu'elle se contentait de sentir à la fois vagues et délicieuses. Il regarda, et ses lèvres tremblèrent ; il brûlait de parler ; il brûlait de ne dire que ces mots qui expriment ce que des volumes ont tenté de dire et n'ont fait qu'affaiblir par le détail — « Je t'aime ». Comment il résista aux aspirations de son cœur, nous ne le savons pas — mais il y résista ; et Lucy, après une pause confuse et embarrassée, prit l'un des poèmes sur la table et lui posa quelques questions sur un passage particulier d'une vieille ballade qu'il avait autrefois signalée à son attention. Le passage concernait un chef de frontière, l'un des Armstrong d'autrefois, qui, ayant été saisi par les Anglais et condamné à mort, exprima ses derniers sentiments dans une adresse passionnée à sa propre demeure — sa tour rudimentaire — et à sa jeune épouse. « Croyez-vous », dit Lucy, alors que leur conversation commençait à couler, « qu'un homme aussi hors-la-loi et assoiffé de sang et de discorde que ce voleur est décrit, puisse être capable d'affections douces ? »
« Je le crois », dit Clifford, « parce qu'il n'avait pas conscience d'être aussi criminel que vous l'estimez. Si un homme chérit l'idée que ses actions ne sont pas mauvaises, il conservera au fond de son cœur toutes ses meilleures et plus douces sensations, comme s'il n'avait jamais péché. Le sauvage assassine son ennemi, et lorsqu'il retourne chez lui, il n'est pas moins dévoué à son ami ou moins anxieux pour ses enfants. Pour endurcir et abrutir les dispositions bienveillantes, nous ne devons pas seulement nous adonner à la culpabilité, mais sentir que nous sommes coupables. Oh ! beaucoup de ceux que le monde accable d'opprobre sont capables d'actes — bien plus, ont commis des actes — qu'en d'autres, le monde révérerait et adorerait. Voudriez-vous savoir si le cœur d'un homme est fermé au pouvoir de l'amour — demandez ce qu'il est, non envers ses ennemis, mais envers ses amis ! Le crime, aussi », continua Clifford, parlant vite et avec véhémence, tandis que ses yeux étincelaient et que le sang sombre affluait à ses joues, « le crime — qu'est-ce que le crime ? Les hommes incarnent leurs pires préjugés, leurs plus mauvaises passions, dans un code hétérogène et contradictoire ; et tout ce qui enfreint ce code, ils l'appellent un crime. Lorsqu'ils ne font aucune distinction dans la pénalité — c'est-à-dire dans l'estimation — accordée à la fois au meurtre et au vol mesquin imposé à la volonté faible par la famine, nous ne demandons rien d'autre pour nous convaincre qu'ils ignorent la nature même de la culpabilité, et qu'ils compensent par la férocité le manque de sagesse. »
Lucy regarda avec inquiétude le visage animé et ardent de l'orateur. Clifford se reprit après un moment de silence et se leva de son siège, avec le rire gai et franc qui constituait l'une de ses caractéristiques particulières. « Il y a une singularité dans la politique, Mlle Brandon », dit-il, « que j'ose dire que vous avez souvent observée — à savoir que ceux qui sont les moins importants sont toujours les plus bruyants, et que les principales personnes qui perdent leur sang-froid sont celles qui n'ont rien à gagner en retour. »
Alors que Clifford parlait, les portes furent ouvertes et quelques visiteurs de Mlle Brandon furent annoncés. Le bon squire était toujours plongé dans les vicissitudes de sa partie ; et la seule tâche de recevoir et de divertir « la compagnie », comme disent les femmes de chambre, incomba, comme d'habitude, à Lucy. Heureusement pour elle, Clifford était l'une de ces rares personnes qui possèdent éminemment les talents de la société. Il y avait beaucoup dans son tempérament gai et galant, accompagné comme il l'était de sentiment et d'ardeur, qui ressemblait à notre idéal de ces chevaliers, ordinairement propres au Continent — des héros aussi bien dans le salon que sur le champ de bataille. Observateur, courtois, spirituel et versé dans les divers accomplissements qui combinent (cette union des plus rares !) la vivacité et la grâce, il était spécialement formé pour ce monde brillant dont ses circonstances tendaient à l'exclure. Sous d'autres auspices, il aurait pu être... Pouah ! nous tombons dans un lieu commun sans intérêt ; que pourrait être n'importe quel homme sous des auspices différents de ceux par lesquels sa vie a été guidée ? La musique succéda bientôt à la conversation, et la voix de Clifford fut nécessairement mise à contribution. Mlle Brandon venait juste de se lever du clavecin, alors qu'il s'asseyait pour jouer sa partie ; et elle se tint près de lui avec le reste du groupe pendant qu'il chantait. Seulement deux fois son regard se déroba vers cet endroit que son souffle et sa forme rendaient sacré pour lui ; une fois quand il commença, et une fois quand il conclut sa chanson. Peut-être le souvenir de leur conversation l'inspira-t-il ; certainement cela demeura dans son esprit à ce moment — jeta un reflet plus riche sur son front, et insuffla une douceur plus significative et plus sincère dans son ton.
STANCES.
Quand je te quitte, oh ! ne demande pas au monde ce que ce cœur Qui t'adore peut être aux autres ! Je sais que je pèche quand de toi je m'éloigne, Mais ma culpabilité ne retombera pas sur toi !
Ma vie est un fleuve qui reflète un rayon Qui a daigné descendre d'en haut ; Quelles que soient les rives qui assombrissent son chemin, Il reflète la lumière de ton amour.
Bien que les vagues puissent monter haut quand le vent de la nuit se lève, Et précipite le courant vers sa chute ; Bien que brisé et sauvage soit le ressac qu'il forme, Ton image tremble encore sur toutes !
Tandis que cet amour de mauvais augure entre Clifford et Lucy trouvait ainsi une nourriture nouvelle à chaque entrevue et à chaque occasion, le malheureux Mauleverer, fermement convaincu que son indisposition était une rechute de ce qu’il nommait la « dyspepsie du sorcier », livrait une guerre acharnée aux restes du bœuf et du pudding qui, affirmait-il en pleurant à ses médecins, « se terraient dans sa constitution ». Comme Mauleverer, bien qu’il fût d’un abord affable envers toutes ses connaissances, quel que fût leur rang, comme le sont la plupart des hommes de haute noblesse, ne possédait que très peu d’amis assez intimes pour pénétrer dans sa chambre de malade, et qu’aucun d’entre eux ne se trouvait à Bath, on concevra aisément qu’il ignorait dans une heureuse béatitude les progrès de la fortune de son rival ; et, pour dire toute la vérité, la maladie, qui tourne les pensées d’un homme tout entières vers lui-même, avait banni nombre des idées les plus tendres qui flottaient habituellement dans son esprit autour de l’image de Lucy Brandon. Ses pilules supplantaient sa passion ; et il sentait qu’il existe au monde des breuvages aux effets plus puissants que ceux contenus dans les fioles d’Alcidonis. Il songeait très souvent, il est vrai, combien il serait agréable que Lucy vînt arranger son oreiller, et qu’elle préparât elle-même ce mélange ; mais Mauleverer avait un excellent valet, qui espérait jouer le rôle tenu par Gil Blas auprès de l’honnête Licencié, et soigner un héritage tout en soignant son maître. Et le comte, qui était d’un naturel assez bon, fut forcé de confesser qu’il serait difficile à quiconque « de mieux connaître ses manières que Smoothson ». Ainsi, durant sa maladie, la gracieuse silhouette de sa promise troubla peu la paix du noble adorateur. Et ce ne fut que lorsqu’il se trouva capable de manger trois bons dîners consécutifs avec un appétit tolérable que Mauleverer se souvint qu’il était éperdument amoureux. Dès que cette idée fut pleinement réintégrée dans sa mémoire, et qu’il eut été autorisé par son médecin à s’accorder « un peu de société enjouée », Mauleverer résolut de se rendre aux salles de bal pour une heure ou deux.
On peut remarquer que la plupart des grands personnages ont quelque lieu de prédilection, quelque Baïes chéri, où ils aiment à déposer leur faste pour jouer les aimables plutôt que les splendides ; et Bath, à cette époque, par sa gaieté, son aisance, la variété des caractères qui fréquentaient ses lieux de rendez-vous et la manière obligeante dont ces caractères s’exposaient au ridicule, était exactement l’endroit calculé pour plaire à un homme comme Mauleverer, qui aimait tout à la fois être admiré et satiriser. Il était donc un personnage idolâtré dans la cité de Bladud ; et, à peine eut-il pénétré dans les salles, qu’il se trouva entouré par toute une troupe d’imitateurs et de sycophantes, ravis de voir son seigneur si bonne mine et se déclarant si bien rétabli. Dès que le comte eut salué, souri et serré assez de mains pour soutenir sa réputation, il flâna vers les danseurs à la recherche de Lucy. Il la trouva non seulement exactement à la même place où il l’avait vue pour la dernière fois, mais dansant avec le partenaire même qui avait, auparavant, provoqué toute la jalousie et la colère du galant gentilhomme. Mauleverer, bien que nullement enclin à préparer ses compliments à l’avance, venait de répéter un discours délicat pour Lucy ; mais, dès que la silhouette de son partenaire lui apparut, toute la flatterie s’évanouit aussitôt de sa mémoire. Il se sentit pâlir ; et lorsque Lucy se tourna et, l’apercevant, l’adressa sur ce ton doux et inquiet qu’elle jugeait convenable à l’ami de son oncle en convalescence, Mauleverer s’inclina, confus et silencieux ; et cette passion aux yeux verts, qui aurait convulsé l’esprit d’un véritable amant, modifiant quelque peu le cours de sa fureur, troubla efficacement les manières du courtisan.
Se retirant dans une partie obscure de la salle, d’où il pouvait tout voir sans être remarqué, Mauleverer s’employa dès lors à observer les gestes et les regards du jeune couple. Il était naturellement un observateur pénétrant et vif, et, en l’espèce, la jalousie aiguisa ses talents ; il en vit assez pour se convaincre que Lucy était déjà éprise de Clifford ; et, étant par cette conviction pleinement persuadé que Lucy était nécessaire à son propre bonheur, il résolut de ne pas perdre un instant pour bannir le capitaine Clifford de sa présence, ou tout au moins pour instituer des enquêtes sur les parents, le rang et la respectabilité de ce monsieur, telles qu’elles rendraient, il l’espérait, un tel bannissement une conséquence nécessaire de ses recherches.
Fort de cette détermination, Mauleverer se dirigea aussitôt vers la retraite du squire et, l’entraînant dans la conversation, lui demanda brutalement avec qui, diable, Mlle Brandon dansait.
Le squire, un peu piqué de cette brusquerie, répondit par un long éloge de Paul ; et Mauleverer, après l’avoir écouté jusqu’au bout avec le sourire le plus mielleux qu’on puisse imaginer, dit au squire, fort poliment, qu’il était certain que la bonté d’âme de M. Brandon l’avait égaré. « Clifford ! » dit-il en répétant le nom, « Clifford ! C’est l’un de ces noms particulièrement choisis par des gens que personne ne connaît ; premièrement, parce que le nom est bon, et deuxièmement, parce qu’il est commun. Mon amitié longue et chère avec votre frère me rend particulièrement soucieux de tout ce qui touche à sa nièce ; et, en vérité, mon cher William, surestimant peut-être ma connaissance du monde et mon influence dans la société, mais non mon affection pour lui, je vous supplie de m’autoriser à me considérer comme un ami, voire un parent de vous et de Mlle Brandon ; si bien que j’espère que vous ne jugerez pas ma mise en garde impertinente. »
Le squire, flatté, l’assura qu’il était particulièrement honoré, et qu’il était bien loin de juger son seigneur impertinent (ce qui ne saurait jamais être le cas avec des gens aussi distingués que son seigneur, surtout !).
Lord Mauleverer, encouragé par ce discours, renouvela son artifice et réussit, sinon à convaincre le squire que le beau capitaine était un personnage suspect, du moins à le persuader que la prudence la plus élémentaire exigeait qu’il découvrît exactement qui était ce beau capitaine, surtout puisqu’il avait l’habitude de dîner avec le squire trois fois par semaine et de danser avec Lucy chaque soir.
« Regardez », dit Mauleverer, « il s’approche de vous maintenant ; je vais me retirer sur la chaise près de la cheminée, et vous l’interrogerez ; je ne doute pas que vous le ferez avec le plus grand tact. »
En disant cela, Mauleverer prit possession d’un siège d’où il n’était pas absolument hors de portée (quoique légèrement sourd) du colloque qui allait suivre, bien que la position de son siège le dissimulât aux regards. Mauleverer était estimé être un homme du plus scrupuleux honneur dans la vie privée, et il n’aurait pour rien au monde été vu en train d’écouter la conversation d’autrui.
S’éclaircissant la voix avec un air important et se réinstallant à mesure que Clifford approchait, le squire commença l’attaque avec adresse : « Ah, ah ! mon cher capitaine Clifford, et comment allez-vous ? Je vous ai vu (et je suis fort heureux, mon ami, comme tout le monde ici, de vous voir) au loin. Et où avez-vous laissé ma fille ? »
« Mlle Brandon danse avec M. Muskwell, monsieur », répondit Clifford.
« Oh ! c’est vrai ! M. Muskwell, hum ! Bonne famille que les Muskwell, originaires de Primrose Hall. Dites-moi, capitaine, non que je veuille savoir pour mon propre compte, car je suis une personne étrange, singulière, je crois, et je suis parfaitement convaincu (certaines gens sont médisants, et d’autres, Dieu merci, ne le sont pas !) de votre respectabilité, de quelle famille venez-vous ? Vous ne trouverez pas ma... ma mise en garde impertinente ? » ajouta le rusé vieil homme, empruntant cette expression qu’il trouvait si amicale dans la bouche de Lord Mauleverer.
Clifford rougit un instant, mais répliqua avec une vivacité tranquille dans le regard : « Ma famille ! Oh, mon cher monsieur, je viens d’une vieille famille, d’une très vieille famille, en vérité. »
« C’est ce que j’ai toujours pensé ; et dans quelle partie du monde ? »
« En Écosse, monsieur ; toute notre famille vient d’Écosse ; enfin, tous ceux qui vivent vieux ; les autres meurent jeunes. »
« Ah, l’air particulier convient aux constitutions particulières. Moi, par exemple, je ne pourrais vivre dans tous les pays ; pas, vous me comprenez, dans le Nord ! »
« Peu d’honnêtes gens peuvent y vivre », dit Clifford d’un ton sec.
« Et », reprit le squire, un peu embarrassé par la nature de sa tâche et par l’assurance pleine de sang-froid de son jeune ami, « et dites-moi, capitaine Clifford, à quel régiment appartenez-vous ? »
« Régiment ? Oh, aux Rifles ! » répondit Clifford. (« Le diable m’emporte », grommela-t-il, « si je peux résister à une plaisanterie, même si je dois m’y rompre le cou. »)
« Un corps d’hommes fort galant », dit le squire.
« Cela ne fait aucun doute, monsieur ! » répliqua Clifford.
« Et pensez-vous, capitaine Clifford », renouvela le squire, « que ce soit un bon corps pour réussir ? »
« C’est plutôt un mauvais corps pour s’en tirer », marmonna le capitaine ; puis, à haute voix : « Eh bien, nous n’avons pas beaucoup d’intérêts à la cour, monsieur. »
« Oh ! mais il y a là un champ plus vaste, comme dit mon frère l’avocat, et personne ne le sait mieux que lui, pour le mérite. J’ose dire que vous avez vu maints hommes élevés au rang d’officier ? »
« Rien n’est plus commun, monsieur, qu’une telle élévation ; et telle est la vertu de notre corps que j’en ai connu plus d’un, et pas qu’un peu, disposé à céder cet honneur à ses camarades. »
« Vous ne dites pas ! » s’exclama le squire, écarquillant les yeux devant tant de magnanimité désintéressée.
« Mais », dit Clifford, qui commençait à croire qu’il poussait l’équivoque trop loin, et qui songea, malgré sa plaisanterie, qu’il était possible d’ouvrir une veine de conversation plus agréable, « mais, monsieur, si vous vous souvenez bien, vous n’avez pas encore terminé cette aventure de chasse de votre jeunesse, quand les chiens furent perdus à Burnham Copse. »
« Oh, c’est très vrai ! » s’écria le squire, oubliant tout à fait ses récentes suspicions ; et il commença aussitôt une histoire qui promettait d’être aussi longue que la chasse qu’elle relatait. Il fut si charmé, lorsqu’il l’eut terminée, par le caractère du gentilhomme qui l’avait écoutée avec tant de ravissement, qu’en rejoignant Mauleverer, il dit au comte, d’un air important, qu’il avait strictement examiné le jeune capitaine et qu’il s’était pleinement convaincu de l’excellence de sa famille, ainsi que de la droiture de ses mœurs. Mauleverer écouta avec un visage d’une politesse incrédule ; il n’avait entendu qu’une faible partie de la conversation qui avait eu lieu entre les deux hommes ; mais, en interrogeant le squire sur divers détails concernant la naissance, la parenté et la fortune de Clifford, il le trouva tout aussi ignorant qu’auparavant. Le courtisan, cependant, voyant que toute remontrance était vaine, se contenta de tapoter l’épaule du squire en disant, avec une urbanité mystérieuse : « Ah, monsieur, vous êtes trop bon ! »
Sur ces mots, il fit volte-face et, n’ayant pas encore perdu tout espoir, chercha la fille. Il trouva Mlle Brandon juste libérée de sa danse et, avec une galanterie toute paternelle, lui offrit son bras pour parcourir les appartements. Après quelques fioritures préliminaires et une énième allusion à son amitié pour William Brandon, le comte lui parla de ce « beau jeune homme qui se fait appeler capitaine Clifford ».
Malheureusement pour Mauleverer, il se fit un peu trop imprudent, à mesure que son ressentiment contre l’ingérence de Clifford s’échauffait avec son langage, et il laissa échapper, dans sa colère, un ou deux mots de mise en garde qui offensèrent particulièrement la délicatesse de Mlle Brandon.
« Prenez garde à la façon dont j’encourage, milord ! » dit Lucy, les joues en feu, répétant les mots qui l’avaient si fort offensée, « je dois vraiment vous prier... »
« Vous voulez dire, chère Mlle Brandon », interrompit Mauleverer, en lui serrant la main avec une tendresse respectueuse, « que vous devez me prier de m’excuser pour mon expression involontaire. Je le fais très sincèrement. Si j’avais ressenti moins d’intérêt pour votre bonheur, croyez-moi, j’aurais été plus circonspect dans mon langage. »
Mlle Brandon s’inclina froidement, et le courtisan vit, avec une rage secrète, que la beauté campagnarde ne s’apaisait pas facilement, même devant les excuses de Lord Mauleverer. « J’ai connu le temps », pensa-t-il, « où les jeunes filles à marier auraient jugé un affront de ma part un honneur ! Elles seraient tombées en syncope devant une excuse ! » Avant qu’il eût le temps de faire la paix, le squire les rejoignit ; et Lucy, prenant le bras de son père, exprima son souhait de rentrer. Le squire fut ravi de cette proposition. Il n’eût été que courtois de la part de Mauleverer d’offrir son assistance pour ces menus soins préparatoires au départ des dames après un bal. Il hésita un instant. « Cela vous retient si longtemps dans ces maudits courants d’air », pensa-t-il en frissonnant. « De plus, il est possible que je ne l’épouse pas, et il n’est nul besoin de risquer un rhume (surtout au début de l’hiver) pour rien ! » Fort de cette politique prudente, Mauleverer céda Lucy à son père et, murmurant à son oreille que « son déplaisir faisait de lui le plus misérable des hommes », conclut ses adieux par une révérence d’une grâce pénitente.
Environ cinq minutes plus tard, il se retira lui-même. Alors qu’il enveloppait son trésor corporel dans son roquelaure de zibeline, avant de s’immerger dans sa chaise, il eut la mortification de voir Lucy, qui avec son père, pour une raison ou une autre, avait été retardée dans le hall, montée en voiture par le capitaine Clifford. Si le comte avait observé plus attentivement qu’il ne le faisait, occupé par les soins anxieux qu’il se portait à lui-même, il aurait pu noter, pour sa consolation, que Lucy donnait sa main avec un air détourné et froid, et que les traits expressifs de Clifford portaient davantage l’aspect de la mortification que du triomphe.
Il ne vit cependant que le geste ; et, tandis qu’il était porté vers sa demeure, précédé par ses flambeaux et ses valets, avec le vigilant Smoothson aux côtés du petit véhicule, il murmura sa résolution d’écrire par le courrier suivant à Brandon toute sa colère pour Lucy et toute sa jalousie à l’égard de son évident amant.
Tandis que cette vaillante résolution animait la grande âme de Mauleverer, Lucy regagna sa propre chambre, verrouilla la porte et, se jetant sur son lit, éclata en un long et amer paroxysme de larmes. Si inhabituels étaient de tels visiteurs pour son tempérament heureux et enjoué, qu’il y avait quelque chose de presque alarmant dans l’empressement et l’obstination avec lesquels elle pleurait à présent.
« Quoi ! » dit-elle amèrement, « ai-je placé mes affections sur un homme au caractère incertain, et mon engouement est-il si manifeste qu’une connaissance ose faire allusion à son imprudence ? Et pourtant ses manières... son ton ! Non, non, il ne peut y avoir de raison d’avoir honte de l’aimer ! » Et tandis qu’elle disait cela, son cœur lui reprocha la froideur de son attitude envers Clifford lorsqu’il prit congé d’elle pour la soirée. « Suis-je », pensa-t-elle, pleurant encore plus violemment qu’auparavant, « suis-je si mondaine, si vile, au point de me sentir changée envers lui dès l’instant où j’entends une syllabe soufflée contre son nom ? Ne devrais-je pas, au contraire, m’accrocher à son image avec un plus grand amour, s’il était attaqué par d’autres ? Mais mon père, mon cher père, et mon oncle si bon, si prudent... quelque chose leur est dû ; et ils auraient le cœur brisé si j’aimais celui qu’ils jugent indigne. Pourquoi ne pas trouver le courage de lui dire les soupçons qui pèsent sur lui ? Un mot franc les dissiperait. Sûrement, ne serait-il pas bon de ma part de lui donner l’occasion de réfuter toute conjecture fausse et déshonorante ? Et pourquoi cette réserve, alors que si souvent, par le regard et le sous-entendu, sinon par un aveu ouvert, il a déclaré qu’il m’aime, et sait... il doit savoir... qu’il ne m’est pas indifférent ? Pourquoi ne parle-t-il jamais de ses parents, de sa famille, de son foyer ? »
Et Lucy, alors qu’elle posait cette question, tira d’un sein dont la teinte et la forme auraient pu rivaliser avec celles de celle qui gagna Cymon à la sagesse, un dessin qu’elle avait elle-même secrètement fait de son amant, et qui, bien qu’inexpert et même rudement exécuté, avait pourtant capturé l’inspiration du souvenir, et respirait les traits et l’air mêmes qui étaient déjà gravés de manière indélébile sur un cœur trop saint pour une idole si souillée. Elle contempla le portrait comme s’il pouvait répondre à sa question sur l’original ; et, à mesure qu’elle regardait et regardait encore, ses larmes cessèrent lentement, et son visage innocent retomba progressivement dans sa sérénité habituelle et éloquente. Jamais, peut-être, le portrait de Lucy n’aurait pu être pris à un moment plus favorable. La grâce inconsciente de son attitude ; sa robe dénouée ; la volupté modeste et juvénile de sa beauté ; la joue tendre où la fleur virginale, disparue pour un temps, revenait maintenant avec éclat ; la petite main blanche et douce sur laquelle cette joue s’appuyait, tandis que l’autre contenait l’image dont ses yeux se nourrissaient ; le demi-sourire tout juste esquissé sur ses lèvres pleines, rouges et humides, et disparu l’instant d’après, pourtant déjà restauré... tout formait une image d’une beauté si enchanteresse que nous nous demandons si Shakespeare lui-même aurait pu imaginer une forme terrestre plus apte à incarner la vision d’une Miranda ou d’une Viola. La propreté calme et virginale de l’appartement donnait du relief au charme ; et il y avait de la poésie jusque dans les meubles neigeux du lit, les volets partiellement clos laissant entrevoir un aperçu de la lune d’argent, et la lampe solitaire luttant tout juste avec le rayon plus pur des cieux, projetant ainsi une lumière mêlée et adoucie autour de la chambre.
Elle regardait encore le dessin, lorsqu’un léger flux de musique se glissa à travers l’air sous sa fenêtre, et il s’éleva progressivement jusqu’à ce que le son d’une guitare devienne distinct et clair, s’accordant avec, sans troubler, l’immobilité baignée de lune de la nuit. La galanterie et le romantisme d’un temps passé, bien qu’à l’époque de notre histoire en train de s’effacer, n’étaient pas tout à fait dissipés ; et les sérénades nocturnes sous les fenêtres d’une beauté distinguée n’étaient nullement rares. Mais Lucy, tandis que la musique flottait à ses oreilles, rougissait de plus en plus, comme si elle avait une source plus chère à son cœur qu’une banale galanterie ; et se redressant sur un bras de sa position inclinée, elle se pencha en avant pour saisir le son avec une certitude plus grande et plus infaillible.
Après un prélude de quelques instants, une voix claire et douce accompagna l’instrument, et les paroles de la chanson étaient les suivantes :
SÉRÉNADE DE CLIFFORD.
Il est un monde où chaque nuit Mon esprit rencontre et marche avec le tien ; Et des espoirs que je n’ose te dire éclairent, Tel les étoiles de l’Amour, ce monde qui est le mien !
Dors ! car au monde de l’éveil mon cœur Est désormais, me semble-t-il, devenu un étranger ; Ah, dors ! afin que je puisse sentir que tu es Au sein d’un monde qui est le mien.
Alors que la musique s’éteignait, Lucy retomba une fois de plus, et le dessin qu’elle tenait fut pressé (ses joues s’empourprant, bien que personne ne la vît, sous l’effet de ce geste) contre ses lèvres. Et bien que le caractère de son amant ne fût pas éclairci, bien qu’elle-même n’en fût arrivée à aucune résolution distincte, ne serait-ce que de l’informer des rumeurs circulant contre son nom, sa confiance en lui fut si facilement restaurée, et si apaisante la pensée même de sa vigilance et de son amour, qu’avant qu’une heure ne fût passée, ses yeux se fermèrent dans le sommeil. Le dessin fut déposé, telle une amulette contre le chagrin, sous son oreiller ; et dans ses rêves, elle murmura son nom, et inconsciente de la réalité et de l’avenir, elle sourit tendrement en le faisant !
CHAPITRE XIX.
Allons, l’intrigue s’épaissit ! et un autre pli Du chaud manteau du mystère nous enveloppe. .................. Et pour leurs amours ? Voyez, le sceau est apposé !
Tanner de Tyburn.
Il ne faut pas croire que les manières et le ton de Clifford à l’égard de Lucy Brandon fussent tels qu’ils paraissaient aux autres. L’amour affine toute rudesse ; et cette vérité qui nourrit la tendresse n’est jamais stérile en grâce. Quelles que fussent les habitudes et les compagnons de la vie de Clifford, il possédait au fond du cœur maintes qualités bonnes et généreuses. Elles n’étaient pas souvent perceptibles, il est vrai — d’abord parce qu’il était d’une humeur gaie et téméraire ; ensuite parce qu’il n’était pas aisément affecté par les circonstances extérieures ; et enfin parce qu’il avait la politique de n’afficher parmi ses camarades que les qualités susceptibles de lui donner de l’influence sur eux. Cependant, son meilleur génie resplendissait chaque fois que l’occasion s’en présentait. Bien qu’il ne fût point un « Corsaire », romantique et irréel, ombre ossianique devenant plus vaste à mesure qu’elle s’éloigne de la substance ; bien qu’il ne fût point un mensonge imaginé avec grandeur pour contrer les justes proportions de la nature humaine, mais un homme errant dans un monde fort prosaïque et familier, Clifford mêlait tout de même une certaine générosité et un esprit d’entreprise chevaleresque aux pratiques mêmes de sa profession. Bien que le nom de Lovett, sous lequel il était principalement connu, fût particulièrement distingué dans les annales de l’aventure, il n’avait jamais été associé à des rumeurs de cruauté ou d’outrage ; et il était souvent lié à des anecdotes de courage, de courtoisie, de bonne humeur ou d’indulgence. Il était de ceux qu’un amour véritable était particulièrement fait pour adoucir et racheter. L’audace, la candeur, l’altruisme de son tempérament étaient des composantes d’une nature sur laquelle l’affection exerce invariablement une emprise forte et profonde. En outre, Clifford était d’un naturel avide et ambitieux ; et ce même tempérament, ces mêmes capacités qui l’avaient en quelques années élevé, en influence et en popularité, bien au-dessus de toute la bande chevaleresque à laquelle il était lié, une fois enflammés et élevés par une passion plus haute, étaient susceptibles d’éveiller son ambition au-delà du niveau de ses occupations présentes, et de le transformer, avant qu’il ne fût trop tard, en un membre utile, voire honorable, de la société. Nous espérons que le lecteur a déjà perçu que, malgré ses circonstances précoces, ses manières et son adresse n’étaient pas telles qu’elles le rendissent impropre à l’amour d’une dame. Le raffinement comparatif de son extérieur s’explique aisément, car il possédait une distinction naturelle et innée, un tour d’esprit vif pour l’observation, un sens prompt tant pour le ridicule que pour la grâce ; et ce sont là des matériaux qui, de la grossièreté, sont bientôt et légèrement façonnés en poli. Il avait été jeté, aussi, parmi les chefs et les héros de sa bande ; dont beaucoup n’étaient pas absolument bas de naissance, ni avilis par l’habitude. Il avait fréquenté les Barrington du jour, — des gentilshommes qui étaient admirés à Ranelagh, et prononçaient des discours dignes de Cicéron, lorsqu’ils étaient appelés à comparaître. Il avait joué son rôle dans les lieux publics ; et comme Tomlinson avait coutume de le dire à sa manière classique, « les triomphes accomplis sur le champ de bataille avaient été planés dans la salle de bal ». En somme, il était l’un de ces élégants et accomplis bandits de grand chemin dont nous lisons encore les merveilles, et par qui il aurait été délicieux d’être détroussé : et l’aptitude d’intellect qui devenait de l’esprit avec ses amis, s’adoucissait en sentiment avec sa maîtresse. Il y a quelque chose, aussi, dans la beauté (et la personne de Clifford, comme nous l’avons dit plus tôt, possédait des attraits même peu communs) qui élève un mendiant à la noblesse ; et il y avait une distinction dans sa démarche et son regard qui suppléait à l’air du rang et au ton des cours. Des hommes, certes, rompus comme Mauleverer aux subtilités des manières, auraient peut-être aisément décelé en lui l’absence de cette essence indescriptible possédée seulement par les personnes élevées dans la bonne société ; mais ce manque étant partagé par tant de personnes de naissance et de fortune indiscutables, il ne comportait aucun reproche particulier. Pour Lucy, élevée dans la réclusion, et ne voyant à Warlock personne capable d’affiner son goût, pour ce qui est de l’allure ou du langage, jusqu’à un standard de perfection très exigeant, ce manque était parfaitement imperceptible ; elle ne remarquait chez son amant qu’une silhouette partout inégalée, un regard toujours éloquent d’admiration, un pas dont la grâce ne pouvait jamais être divorcée, une voix qui parlait sur une note argentée, et proférait des flatteries délicates dans la pensée et poétiques dans le mot ; même une certaine originalité d’esprit, de remarque et de caractère, approchant parfois du bizarre, mais parfois aussi de l’élevé, possédait un charme pour l’imagination d’une jeune femme non dépourvue d’enthousiasme, et contrastait favorablement, plutôt que l’inverse, avec l’insipide fadeur de ceux qu’elle voyait ordinairement. Et nous ne sommes pas certains que le mystère dont il était entouré, aussi pénible qu’il fût pour elle, et aussi discréditable qu’il parût aux autres, ait été totalement inefficace pour accroître son amour pour l’aventurier ; et ainsi le Destin, qui transmute dans son creuset magique tous les métaux opposés en celui qu’il désire produire, gonflait la richesse d’une passion mal placée et funeste par les circonstances mêmes qui auraient dû la contrer et la détruire.
Nous voulons, par ce que nous avons dit, non pas défendre Clifford, mais racheter Lucy dans l’opinion de nos lecteurs pour avoir aimé si imprudemment ; et quand ils se souviennent de sa jeunesse, de son éducation, de sa privation d’une mère, de toute amitié féminine, voire du soin vigilant et inlassable de quelque protecteur du sexe opposé, nous ne pensons pas que ce qui fut si naturel sera considéré par quiconque comme inexcusable.
Mauleverer s’éveilla le lendemain du bal en meilleure santé que d’habitude, et par conséquent plus amoureux que jamais. Selon sa résolution de la veille, il s’assit pour écrire une longue lettre à William Brandon : elle était amusante et spirituelle comme à l’accoutumée ; mais le noble rusé réussit, sous le couvert de l’esprit, à transmettre à l’esprit de Brandon une sérieuse appréhension que son projet matrimonial chéri ne fût un échec total. Le récit concernant Lucy et le capitaine Clifford contenu dans l’épître instilla, en effet, une double portion d’amertume dans l’esprit professionnellement acrimonieux de l’avocat ; et comme il se trouva qu’il lut la lettre juste avant de se rendre au tribunal pour une affaire dans laquelle il était conseil de la couronne, les témoins de la partie adverse ressentirent les pleins effets de la mauvaise humeur du barrister. L’affaire était celle dans laquelle le défendeur avait été engagé dans des transactions frauduleuses pour un montant très élevé ; et parmi ses agents et assistants se trouvait une personne des ordres les plus bas, mais qui, jouissant apparemment de vastes relations, et possédant une acuité et une adresse naturelles, semblait avoir été d’une grande utilité pour recevoir et disposer des biens ainsi obtenus frauduleusement. Comme témoin contre cette dernière personne apparut un prêteur sur gages, qui produisit certains articles qui lui avaient été mis en gage à différentes reprises par cet humble agent. Or, Brandon, en interrogeant le coupable intermédiaire, devint d’autant plus terriblement sévère que l’homme montrait cette apparence de stupidité inconsciente que les classes inférieures peuvent si ingénieusement assumer, et qui est si particulièrement adaptée à exaspérer et à dérouter les messieurs du barreau. À la fin, Brandon, submergeant et étouffant totalement l’hypocrisie obstinée du coupable, l’homme tourna vers lui un regard entre colère et supplication, marmonnant :
« Aha ! si ça se trouve, Monsieur l’avocat Prandon, vous saviez ce que je sais. Vous n’iriez pas me brutaliser comme ça ! »
« Et dites-moi, mon brave, que savez-vous donc qui devrait me pousser à vous traiter comme si je vous pensais honnête homme ? »
Le témoin avait maintenant rechuté dans la rancœur, et ne répondit que par une sorte de grognement. Brandon, qui savait bien comment piquer un témoin pour le rendre loquace, poursuivit son interrogatoire jusqu’à ce que le témoin, réveillé par la colère, et peut-être par l’indiscrétion, dît à voix basse :
« Demandez à Monsieur Swoppem le prêteur sur gages ce que je lui ai vendu le 15 février, il y a exactement vingt-trois ans. » Brandon recula vivement, ses lèvres devinrent blanches, il serra les mains dans un spasme convulsif ; et tandis que tous ses traits semblaient distordus par une intensité d’attente à la fois fervente et craintive, il déversa une volée de questions, si incohérentes et si non pertinentes qu’il fut immédiatement rappelé à l’ordre par son savant confrère de la partie adverse. Rien de plus ne put être extrait du témoin. Le prêteur sur gages fut rappelé : il parut quelque peu déconcerté par un appel à sa mémoire remontant à vingt-trois ans ; mais après avoir pris quelque temps pour réfléchir, durant lequel l’agitation de Brandon, d’ordinaire froid et maître de lui, fut remarquable à toute la cour, il déclara qu’il ne se souvenait d’aucune transaction quelconque avec le témoin à cette époque. En vain furent tous les efforts de Brandon pour obtenir une réponse plus éclairante. Le prêteur sur gages était impénétrable, et l’avocat fut contraint à contrecœur de le renvoyer. Au moment où le témoin quitta la barre, Brandon sombra dans une sombre abstraction, — il sembla tout à fait oublier les affaires et les devoirs du tribunal ; et c’est si négligemment qu’il continua à conclure l’affaire, si sans but fut le reste de son interrogatoire et de son contre-interrogatoire, que la cause fut entièrement gâchée, et un verdict de « non coupable » fut rendu par le jury.
Au moment où il quitta le tribunal, Brandon se rendit chez le prêteur sur gages ; et après une conversation avec Monsieur Swoppem, dans laquelle il convainquit cet honnête commerçant que son objectif était plutôt de récompenser que d’intimider, Swoppem confessa qu’il y a vingt-trois ans, le témoin l’avait rencontré dans un débit de boisson de Devereux Court, en compagnie de deux autres hommes, et lui avait vendu plusieurs articles en argent, ornements, etc. La majeure partie de ces articles avait, bien sûr, depuis longtemps quitté la demeure du prêteur sur gages ; mais il pensait toujours qu’une babiole égarée ou deux, n’ayant pas assez de valeur pour être refondue ou remodelée, ni assez de mode pour trouver une vente rapide, traînaient dans ses tiroirs. Avidement, et avec des mains tremblantes, Brandon remua le contenu hétéroclite des réservoirs en acajou que le prêteur sur gages soumettait maintenant à son examen. Rien au monde n’est une perspective aussi mélancolique qu’un tiroir de prêteur sur gages ! Ces petits ornements étranges et sans valeur, ces nœuds d’amoureux, ces médaillons ovales, ces bagues cabossées, entourées d’initiales, ou quelque brève inscription d’affection ou de chagrin, — quels récits d’amours passées, d’espoirs et de douleurs ne racontent-ils pas ! Mais aucun sentiment d’un genre aussi général n’a jamais attristé l’esprit dur de William Brandon, et moins que jamais de telles réflexions auraient pu lui venir à l’esprit. Impatiemment, il jeta sur la table, l’un après l’autre, les colifichets jadis thésaurisés peut-être avec le plus tendre respect, jusqu’à ce qu’enfin ses yeux étincelassent, et avec une poigne nerveuse il se saisit d’une vieille bague qui était gravée de lettres, et entourait un cœur contenant des cheveux. L’inscription était simplement : « W. B. pour Julia ». Étrange et sombre fut l’expression qui s’installa sur le visage de Brandon alors qu’il regardait ce colifichet apparemment sans valeur. Après un moment de contemplation, il poussa une exclamation inarticulée, et la glissant dans sa poche, renouvela ses recherches. Il trouva une ou deux autres bagatelles de nature similaire ; l’une était une miniature mal faite sertie d’argent, et portant au dos diverses lettres à moitié effacées, que Brandon interpréta immédiatement (bien qu’aucun autre œil ne pût le faire) comme « Sir John Brandon, 1635, AEtat. 28 » ; l’autre était un sceau estampillé avec le noble blason de la maison de Brandon, « Une tête de taureau, couronnée ducalement et armée, d’Or ». Dès que Brandon se fut emparé de ces trésors, et fut parvenu à la conviction que l’endroit n’en contenait pas davantage, il assura le consciencieux Swoppem de son souci pour la sécurité de cette personne, le récompensa magnifiquement, et s’en alla à Bow Street pour un mandat contre le témoin qui l’avait recommandé au prêteur sur gages. Sur le chemin, une nouvelle résolution lui vint. « Pourquoi tout rendre public », murmura-t-il pour lui-même, « si cela peut être évité ? et cela peut être évité ! » Il fit une pause un instant, puis rebroussa chemin vers le prêteur sur gages, et, après un bref mandat à Monsieur Swoppem, retourna chez lui. Au cours de la même soirée, le témoin auquel nous faisons référence fut amené à la maison de l’avocat par Monsieur Swoppem, et y eut une longue et privée conversation avec Brandon ; le résultat en parut être un pacte à leur satisfaction mutuelle, car l’homme s’en alla sain et sauf, avec une bourse lourde et un cœur léger, bien que diverses ombres et doutes aient certainement traversé ce dernier de temps à autre ; tandis que Brandon se rejeta en arrière dans son siège avec l’air triomphant de celui qui a accompli une grande mesure, et son visage sombre trahissait dans chaque trait une joie et un espoir qui étaient des invités peu fréquents, il faut l’avouer, tant sur son visage que dans son cœur.
Homme d’affaires si avisé, cependant, était William Brandon qu’il ne permit pas à l’événement de ce jour de différer au-delà de la nuit son attention portée à ses desseins pour l’agrandissement de sa nièce et de sa maison. Au lever du jour le lendemain, il avait écrit à Lord Mauleverer, à son frère, et à Lucy. À cette dernière, sa lettre, formulée dans toute l’anxiété de la tendresse et la prudence d’une expérience affectueuse, était bien calculée pour susciter ce mélange de honte et d’aigreur que l’avocat avisé jugeait à juste titre être l’ennemi le plus efficace d’une passion naissante. « J’ai entendu accidentellement », écrivait-il, « de la part d’un ami à moi, tout juste arrivé de Bath, les attentions criantes que vous porte un certain capitaine Clifford ; je ne veux pas, ma très chère nièce, vous blesser en répétant ce que j’ai entendu également de votre manière de les recevoir. Je connais la méchanceté et l’envie du monde ; et je n’imagine pas un seul instant que ma Lucy, dont je suis si justement fier, cautionnerait, par une mesquine coquetterie, les avances de quelqu’un qu’elle ne pourrait jamais épouser, ou manifesterait à un prétendant une partialité inconnue de ses parents, et certainement placée dans un quartier qui ne pourrait jamais recevoir leur approbation. Je ne crois pas aux rapports des oisifs, ma chère nièce ; mais si je ne les crois pas, vous ne devez pas les dédaigner. J’en appelle à votre prudence, à votre délicatesse, à votre discrétion, à votre sens du droit, pour mettre fin immédiatement et efficacement à toute rumeur impertinente : ne dansez plus avec ce jeune homme ; ne le laissez pas être de votre groupe dans aucun lieu de divertissement, public ou privé ; évitez même de le voir si vous le pouvez, et jetez dans votre manière envers lui cette froideur décidée que le monde ne peut méprendre. » Beaucoup plus écrivit l’habile oncle, mais tout dans le même but, et pour favoriser le même dessein. Sa lettre à son frère ne fut pas moins astucieuse. Il lui dit d’emblée que la préférence de Lucy pour les avances d’un beau chasseur de dot était le sujet de toutes les conversations, et le supplia de ne pas perdre un instant à étouffer la rumeur. « Vous pouvez le faire aisément », écrivait-il, « en évitant le jeune homme ; et s’il est très importun, retournez immédiatement à Warlock. Le bien-être de votre fille doit vous être plus cher que tout. »
À Mauleverer, Brandon répondit par une lettre qui traitait d’abord des affaires publiques, puis glissait négligemment sur le sujet des informations du comte.
Parmi les admonestations qu’il osa donner à Mauleverer, il insista, non sans raison, sur le manque de tact manifesté par le comte en ne faisant pas preuve de cette pompe et de cet apparat que sa position dans la vie lui permettait d’avoir. « Souvenez-vous », pressait-il, « que vous n’êtes pas parmi vos égaux, par qui une parade inutile commence à être considérée comme une vulgarité ostentatoire. La méthode la plus sûre pour éblouir nos inférieurs est la splendeur, non le goût. Toutes les jeunes personnes — toutes les femmes en particulier — sont prises par le spectacle, et éprises de magnificence. Adoptez un état plus grand, et vous serez plus parlé ; et la notoriété gagne le cœur d’une femme plus que la beauté ou la jeunesse. Vous avez, pardonnez-moi, joué les garçons trop longtemps ; une certaine dignité sied à votre âge mûr ; les femmes ne vous respecteront pas si vous vous laissez devenir “rassis et bon marché pour la compagnie vulgaire”. Vous êtes comme un homme qui a cinquante avantages, et n’en utilise qu’un seul pour arriver à ses fins, quand vous vous fiez à votre conversation et à votre manière, et jetez aux orties les ressources de votre richesse et de votre rang. N’importe quel gentilhomme privé peut être aimable et spirituel ; mais n’importe quel gentilhomme privé ne peut appeler à son aide la lampe d’Aladin possédée en Angleterre par un pair fortuné. Voyez à cela, mon cher lord ! Lucy est vaine au fond d’elle-même, ou elle n’est pas une femme. Éblouissez-la, donc, — éblouissez ! L’amour peut être aveugle, mais il doit l’être par excès de lumière. Vous avez une maison de campagne à quelques milles de Bath. Pourquoi ne pas y prendre demeure au lieu d’un logis mesquin en ville ? Donnez des divertissements somptueux, — rendez nécessaire pour tout le monde d’y assister, — excluez, bien entendu, ce capitaine Clifford ; vous rencontrerez alors Lucy sans rival. À l’heure actuelle, à l’exception seulement de votre titre, vous vous battez sur un terrain plat avec cet aventurier, au lieu d’une éminence d’où vous pourriez en un instant le balayer. Bien plus, il est plus fort que vous ; il a les opportunités offertes par une association dans des bals où vous ne pouvez apparaître à votre avantage ; il est, dites-vous, dans la première fleur de la jeunesse, il est beau. Réfléchissez ! — votre destin, pour autant que Lucy soit concernée, est entre vos mains. Je passe à d’autres sujets », etc. Alors que Brandon relisait, avant de signer, cette dernière lettre, un sourire amer se posa sur ses traits durs mais beaux. « Si », se dit-il mentalement, « je peux effectuer cet objectif, — si Mauleverer épouse cette fille, — pourquoi, tant mieux qu’elle ait un autre, un plus beau, et un plus bienvenu amant. Par le grand principe de mépris en moi, qui m’a permis de ricaner de ce que les esprits plus faibles adorent, et de faire un marchepied de cet honneur mondain que les fous érigent en trône, il me serait plus doux que la renommée, — oui, ou même que le pouvoir, — de voir ce lord aux fils tirés une risée dans la bouche des hommes, — un cocu, un cocu ! » et alors qu’il prononçait le dernier mot, Brandon rit aux éclats. « Et il pense, aussi », ajouta-t-il, « qu’il est sûr de ma fortune ; sinon, peut-être, lui, le descendant de l’orfèvre, ne dignifierait pas notre maison de ses propositions ; mais il peut se tromper là, — il peut se tromper là », et, finissant son soliloque, Brandon finit aussi sa lettre par : — « Adieu, mon cher lord, votre ami le plus affectueux ».
Il n’est pas difficile de conjecturer l’effet produit sur Lucy par la lettre de Brandon. Cela la rendit misérable ; elle refusa pendant des jours de sortir ; elle s’enferma dans son appartement, et consuma le temps en larmes et en luttes avec son propre cœur. Parfois ce qu’elle concevait être son devoir l’emportait, et elle résolvait de renoncer à son amant ; mais la nuit défaisait le travail du jour, — car la nuit, chaque nuit, le son de la voix de son amant, accompagné par la musique, faisait fondre sa résolution, et la rendait une fois de plus toute tendresse et confiance. Les mots, aussi, chantés sous sa fenêtre étaient particulièrement adaptés pour l’affecter ; ils respiraient une mélancolie qui la touchait d’autant plus par son harmonie avec ses propres pensées. Parfois ils se plaignaient de l’absence, d’autres fois ils faisaient allusion à la négligence ; mais il y avait toujours en eux un ton d’humiliation, non de reproche ; ils exprimaient un sentiment d’indignité chez l’amant, et confessaient que même l’amour était un crime : et à mesure qu’ils avouaient le manque de mérite, Lucy s’accrochait plus fermement à la croyance que son amant était méritant.
Le vieux squire fut fort déconcerté par la lettre de son frère. Bien qu’il fût sensible à l’idée de l’importance personnelle et à cet amour du sang passablement pur, communs à la plupart des squires de campagne, il n’était nullement ambitieux pour sa fille. Au contraire, le sentiment même qui, à Warlock, lui avait fait choisir ses compagnons parmi la petite noblesse, le rendait réticent à l’idée d’un gendre issu de la pairie. En dépit de la bonne nature de Mauleverer, l’aisance même du comte l’agaçait, et il ne se sentait jamais à l’aise en sa compagnie. Il s’était pris d’une grande affection pour Clifford ; et, s’étant convaincu qu’il n’y avait rien de suspect chez ce jeune gentleman, il ne voyait aucune raison terrestre pour qu’un compagnon si agréable ne pût être un gendre tout aussi agréable. « S’il est pauvre, pensait le squire, bien qu’il ne le paraisse point, Lucy est riche ! » Et cette vérité d’évidence lui semblait répondre à toute objection. Néanmoins, William Brandon possédait une influence remarquable sur l’esprit plus faible de son frère ; et le squire, bien qu’à contrecœur, résolut d’adopter ses conseils. Il ferma ses portes à Clifford et, lorsqu’il le rencontrait dans les rues, au lieu de l’accueillir avec sa cordialité habituelle, il le croisa avec un précipité « Bonjour, Capitaine ! » qui, après le premier ou le deuxième jour, se mua en un salut distant. Chaque fois que des gens au cœur très bon se montrent impolis, et injustement qui plus est, leur rudesse est poussée à l’extrême. Le squire trouvait si pénible d’être moins familier qu’autrefois avec Clifford, que son seul désir restant était désormais de rompre tout à fait avec lui ; et, à cette consommation de la rupture, le salut graduellement plus froid semblait approcher rapidement. Pendant ce temps, Clifford, incapable de voir Lucy, évité par son père, et n’obtenant en réponse à toutes ses demandes que des regards grossiers de la part du valet, qu’il ne s’empêchait de terrasser que par la maîtrise la plus résolue de ses muscles, commença à sentir, peut-être pour la première fois de sa vie, qu’un caractère équivoque n’est au moins pas un malheur équivoque. Pour ajouter à sa détresse, « les gains de son industrie passée » — nous utilisons l’expression chérie par le sage Tomlinson — diminuaient graduellement sous le poids des dépenses de Bath ; et les voix murmurantes de ses deux camarades commençaient déjà à reprocher à leur chef son oisiveté sans gloire, et à faire allusion à la nécessité d’un effort rapide.
CHAPITRE XX.
Whackum. Regardez-moi ça, maintenant ! Eh bien, toute l’Europe ne peut montrer un groupe de meilleurs esprits et de plus braves gentilshommes.
Dingboy. Foi de moi, ce sont de sacrés lascars.
SHADWELL : Scourers.
Le monde de Bath fut soudain ravi par la nouvelle que Lord Mauleverer était parti pour Beauvale (la belle demeure possédée par ce noble dans le voisinage de Bath), avec l’intention d’y tenir une série de somptueuses réceptions.
Les premières personnes à qui le joyeux comte annonça son « hospitalier dessein » furent M. et Mlle Brandon ; il se rendit à leur maison et déclara sa résolution de ne pas en partir tant que Lucy (qui était dans sa propre chambre) n’aurait consenti à lui accorder une entrevue et la promesse d’être la reine de sa fête projetée. Lucy, tourmentée par son père, descendit au salon, sans entrain et pâle ; et le comte, frappé par le changement de son apparence, lui prit la main et fit ses demandes avec une apparence de bonté si intéressante et si sentie qu’elle prévint le père pour la première fois en sa faveur, et toucha même la fille. Si pressante était également sa demande qu’elle honorât ses festivités de sa présence, et c’est avec une flatterie si habile qu’elle fut exprimée, que le squire entreprit de promettre la faveur en son nom ; et lorsque le comte, déclarant qu’il ne se contentait pas de cette promesse venant d’un autre, en appela à Lucy elle-même, son refus se fondit bientôt en un assentiment positif, bien que réticent.
Ravi de son succès, et plus frappé par la beauté de Lucy, raffinée qu’elle était par sa pâleur, qu’il ne l’avait jamais été auparavant, Mauleverer quitta la maison et calcula, avec une plus grande précision qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, la fortune probable que Lucy tirerait de son oncle.
À peine les cartes furent-elles émises pour la fête de Lord Mauleverer que l’on ne parla plus d’autre chose dans les cercles que les gens de Bath se plaisaient à nommer « le Monde ».
Mais dans l’intervalle, on s’apprêtait, on jasait à Bath ; et lorsqu’il fut découvert que Lord Mauleverer — le bon Lord Mauleverer, l’obligeant Lord Mauleverer — allait vraiment être exclusif, et sur un millier de connaissances n’en sélectionner que huit cents, il est étonnant de voir à quel point sa popularité se mua en respect. Alors vinrent l’anxiété et le triomphe ; celle qui était invitée tournait le dos à celle qui ne l’était pas, — les vieilles amitiés se dissolvaient, — Indépendance écrivait des lettres pour obtenir un billet, — et, comme l’Angleterre est le pays le plus libre du monde, toutes les maîtresses Hodges et Snodges demandaient la liberté d’amener leurs plus jeunes filles.
Laissant l’enviable Mauleverer, — l’occasion divine de tant de bonheur et de malheur, de triomphe et d’abattement, — montez avec nous, ô lecteur, dans ces élégants appartements au-dessus de la boutique du coiffeur, occupés par M. Edward Pepper et M. Augustus Tomlinson. C’était l’heure du soir ; le capitaine Clifford avait dîné avec ses deux amis ; la nappe était retirée, et la conversation coulait sur une table agrémentée de deux bouteilles de porto, un bol de punch pour la consommation spéciale de M. Pepper, deux plats de noisettes, un autre de biscuits épicés, et un quatrième de trois crudités pomariennes, auxquelles personne ne touchait.
L’âtre était balayé, le feu brûlait haut et clair, les rideaux étaient tirés, et la lumière exclue. Nos trois aventuriers et leurs chambres semblaient le portrait du confort. C’est ce que pensa M. Pepper ; car, jetant un regard autour de la chambre et posant ses pieds sur le garde-feu, il dit :
« Si mon portrait devait être fait, messieurs, c’est exactement tel que je suis maintenant que je voudrais être dessiné ! »
« Et », dit Tomlinson, en cassant ses noisettes, — Tomlinson aimait les noisettes, — « si je devais choisir un foyer, c’est dans un tel foyer que je voudrais être toujours cantonné. »
« Ah, messieurs », dit Clifford, qui était resté silencieux pendant un certain temps, « il est plus que probable que vos deux vœux puissent être exaucés, et que vous puissiez être dessinés, écartelés, et quelque chose d’autre aussi, à l’endroit même de votre mérite ! »
« Eh bien », dit Tomlinson en souriant doucement, « je suis heureux de vous entendre plaisanter à nouveau, Capitaine, même si c’est à nos dépens. »
« Dépens ! » fit écho Ned ; « oui, là est le hic ! Qui diable va payer les dépenses de notre dîner ? »
« Et nos dîners de la semaine dernière ? » ajouta Tomlinson. « Cette noix vide semble de mauvais augure ; elle a certainement une grande caractéristique ressemblant étrangement à mes poches. »
« Hélas ! » soupira Long Ned, retournant les contenus de son gilet avec un geste significatif, tandis que l’accompli Tomlinson, qui aimait la poésie plaintive, pointait du doigt les vacuités désolées, et s’exclamait,
« Même alors que les arts les plus brillants de la Mode nous leurrent, Le cœur accablé demande si ceci est la joie ! »
« En vérité, messieurs », ajouta-t-il, déposant solennellement son casse-noisette sur la table, et posant, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était sur le point d’être lumineux, son index droit sur sa paume gauche, — « en vérité, messieurs, les affaires deviennent sérieuses pour nous, et il devient nécessaire d’imaginer sans délai quelque moyen sûr de se procurer une honnête compétence. »
« Je suis harcelé de façon confondante », cria Ned.
« Et », continua Tomlinson, « aucune personne de délicatesse n’aime être soumise à l’importunité de créanciers vulgaires ; nous devons donc réunir de l’argent pour la liquidation de nos dettes. Capitaine Lovett, ou Clifford, quel que soit votre titre, nous vous appelons à nous assister dans un but si louable. »
Clifford tourna ses yeux d’abord sur l’un, puis sur l’autre ; mais ne fit aucune réponse.
« Imprimis », dit Tomlinson, « produisons chacun nos fonds disponibles ; pour ma part, je suis libre d’avouer — car quelle honte y a-t-il dans cette pauvreté que nos efforts sont sur le point de soulager ? — que je n’ai que deux guinées, quatre shillings et trois pence et demi ! »
« Et moi », dit Long Ned, prenant un ornement en porcelaine sur la cheminée, et en vidant le contenu dans sa main, « je suis dans une condition encore plus pitoyable. Voyez, je n’ai que trois shillings et une mauvaise guinée. J’ai donné la guinée au serveur du White Hart hier ; le chien me l’a rapportée aujourd’hui, et j’ai été forcé de la changer avec mon dernier brillant. Peste soit de la chose ! Je l’ai achetée à un Juif pour quatre shillings, et j’ai perdu une livre cinq dans l’affaire. »
« La Fortune contrarie nos plans les plus sages », répondit le moralisateur Augustus. « Capitaine, voulez-vous produire les maigres épaves de votre richesse ? »
Clifford, toujours silencieux, jeta une bourse sur la table. Augustus la vida soigneusement, et compta cinq guinées ; une expression de grave surprise se fixa sur le front contemplatif de Tomlinson, et étendant les pièces vers Clifford, il dit sur un ton mélancolique :
« Tous vos petits êtres chers ? Avez-vous dit tous ? »
Un regard de Clifford répondit à l’intéressante interrogation. « Ceux-ci, donc », dit Tomlinson, recueillant dans sa main le bien commun, — « ceux-ci, donc, sont tous nos trésors restants ! » Tandis qu’il parlait, il faisait tinter les pièces tristement dans sa paume, et les regardant avec un air paternel, s’exclama :
« Hélas ! insoucieuses de leur destin, les petites victimes jouent ! »
« Oh, diable ! » dit Ned, « pas de sentiment ! Venons-en tout de suite aux affaires. À vrai dire, moi, pour ma part, je suis fatigué de cette chasse à l’héritière, et un homme peut dépenser une fortune dans la poursuite avant d’en gagner une. »
« Vous désespérez donc, positivement, de la veuve que vous avez courtisée si longtemps ? » demanda Tomlinson.
« Totalement », répondit Ned, dont les avances avaient été limitées uniquement aux dames de la classe moyenne, et qui s’était imaginé à un moment donné, comme il l’exprimait par un jeu de mots, sûr d’une chère compagne de Cheapside, — « totalement ; elle a été très polie avec moi au début, mais quand j’ai fait ma demande, elle m’a demandé, avec un rougissement, mes “références”. “Des références ?” ai-je dit ; “pourquoi, je veux la place de votre mari, ma charmante, pas celle de votre valet !” La dame était inexorable, a dit qu’elle ne pouvait pas m’accepter sans un certificat de caractère, mais a laissé entendre que je pourrais être l’amant au lieu de l’époux ; et quand j’ai dédaigné la suggestion, et pressé pour le pasteur, elle m’a dit tout de go, avec sa malheureuse prononciation citadine, “qu’elle ne m’accompagnerait jamais jusqu’à la potence !” »
« Ha, ha, ha ! » cria Tomlinson, en riant. « On peut à peine blâmer la bonne dame pour cela. L’amour supporte rarement de tels liens permanents. Mais n’avez-vous pas d’autre dame en vue ? »
« Pas pour le mariage, — toutes les routes sauf celles qui mènent à l’église ! » Tandis que cette paire dissolue conversait ainsi, Clifford, appuyé contre la lambris, les écoutait avec un sentiment maladif et amer de dégradation, qui jusqu’à ces derniers jours avait été étranger à son sein. Il fut finalement tiré de son silence par Ned, qui, se penchant en avant et posant sa main sur le genou de Clifford, dit abruptement :
« En somme, Capitaine, vous devez nous mener une fois de plus vers la gloire. Nous avons toujours nos chevaux, et je garde mon masque dans mon portefeuille, avec mon peigne. Prenons la route demain soir, traversons le pays vers Salisbury, et après une courte visite dans ce voisinage à une bande d’anciens amis à moi, — des gaillards audacieux, qui auraient arrêté le diable lui-même alors qu’il était à l’œuvre sur Stonehenge, — faisons un tour par Reading et Henley et finissons par une plongée dans Londres. »
« Vous avez bien parlé, Ned ! » dit Tomlinson, en approuvant. « Maintenant, noble capitaine, votre avis ? »
« Messieurs », répondit Clifford, « j’approuve hautement votre excursion prévue, et je regrette seulement de ne pouvoir être votre compagnon. »
« Non ! Et pourquoi ? » cria M. Pepper, stupéfait.
« Parce que j’ai ici des affaires qui rendent cela impossible ; peut-être, avant longtemps, pourrai-je vous rejoindre à Londres. »
« Nenni », dit Tomlinson, « il n’y a aucune nécessité pour nous d’aller à Londres, si vous souhaitez rester ici ; et nous n’avons pas besoin pour le moment de recourir à un expédient aussi désespéré que la route, — une petite affaire tranquille à Bath servira notre propos ; et pour ma part, comme vous le savez bien, j’aime exercer mon esprit dans quelque projet plus digne d’eux que la grande route, — une profession plus faite pour un brute que pour un homme de génie. Planifions donc, Capitaine, un projet d’enrichissement sur les biens de quelque commerçant crédule ! Pourquoi recourir à des mesures brutales tant que nous pouvons trouver des imbéciles faciles ? »
Clifford secoua la tête. « Je vous l’avouerai franchement », dit-il, « que je ne peux pour le moment prendre part à vos exploits ; nenni, en tant que votre chef, je dois vous donner l’ordre positif de vous abstenir de tout exercice de vos talents à Bath. Volez, si vous le voulez : le monde est devant vous ; mais cette ville est sacrée. »
« Corps de moi ! » cria Ned, en rougissant, « mais c’est trop fort. Je ne veux pas qu’on me dicte ma conduite de cette manière. »
« Mais, monsieur », répondit Clifford, qui avait appris dans sa profession oligarchique la manière de commander, — « mais, monsieur, vous le ferez, ou si vous vous mutinez, vous quittez notre groupe, et alors le bourreau n’aura aucune petite chance de vous avoir. Allons, allons ! ingrat que vous êtes, que seriez-vous sans moi ? Combien de fois ai-je déjà sauvé cette longue carcasse qui est la vôtre de la corde, et maintenant auriez-vous la bassesse de vous rebeller ? Allez-vous-en ! »
Bien que M. Pepper fût toujours courroucé, il se mordit la lèvre dans un silence maussade, et ne laissa pas sa passion suivre son cours ; tandis que Clifford, se levant, après une courte pause continua : « Écoutez, M. Pepper, vous connaissez mes ordres ; considérez-les comme péremptoires. Je vous souhaite succès et abondance ! Adieu, messieurs ! »
« Nous quittez-vous déjà ? » cria Tomlinson. « Vous êtes offensé. »
« Sûrement pas ! » répondit Clifford, reculant vers la porte. « Mais un engagement ailleurs, vous savez ! »
« Oui, je vous comprends », dit Tomlinson, suivant Clifford hors de la pièce, et fermant la porte derrière lui. « Oui, je vous comprends ! » ajouta-t-il, en chuchotant, alors qu’il arrêtait Clifford en haut de l’escalier. « Mais dites-moi, comment avancez-vous avec l’héritière ? »
Étouffant cette sensation au cœur qui rendait Clifford, téméraire qu’il fût, enragé et honteux, chaque fois que par les lèvres de ses camarades sortait une allusion à Lucy Brandon, le chef répondit : « Je crains, Tomlinson, que je ne sois déjà suspecté par le vieux squire ! Soudainement, il m’évite, ferme sa porte contre moi ; Mlle Brandon ne va nulle part, et même si elle le faisait, qu’est-ce que je pourrais attendre d’elle après ce changement soudain chez le père ? »
Tomlinson parut déconcerté et interdit. « Mais », dit-il, après un moment de silence, « pourquoi ne pas montrer une bonne mine à la chose, aller voir le squire, et lui demander la raison de sa froideur ? »
« Pourquoi, voyez-vous, mon ami ; je suis assez audacieux avec tous les autres, mais cette fille m’a rendu aussi timide qu’une jeune fille dans tout ce qui se rapporte à elle-même. Nenni, il y a des moments où je pense que je peux conquérir tout sentiment égoïste et me réjouir pour elle qu’elle m’ait échappé. Si je pouvais seulement la voir une fois de plus, je pourrais — oui ! je sens — je sens que je pourrais — renoncer à elle pour toujours ! »
« Humph ! » dit Tomlinson ; « et qu’allons-nous devenir ? Vraiment, mon capitaine, votre sens du devoir devrait vous conduire à faire des efforts ; vos amis meurent de faim sous vos yeux, pendant que vous tergiversez au sujet de votre maîtresse. N’avez-vous aucune entraille pour l’amitié ? »
« Trêve de ces absurdités ! » dit Clifford, avec colère.
« C’est du bon sens, — du bon sens sobre, — et de la tristesse aussi », répondit Tomlinson. « Ned est mécontent, nos dettes sont impérieuses. Supposez, maintenant, — supposez juste, — que nous fassions une disparition au clair de lune de Bath, cela dira-t-il bien pour vous que nous laissons derrière nous ? Pourtant, c’est ce que nous devons faire, si vous n’imaginez aucun moyen de remplir nos bourses. Consentiez donc à nous rejoindre dans un projet adapté à nos besoins, ou payez nos dettes dans cette ville, ou fuyez avec nous à Londres, et rejetez toutes pensées de cet amour qui est si rarement amical aux projets de l’ambition. »
Nonobstant la manière dont Tomlinson faisait cette triple proposition, Clifford ne pouvait s’empêcher de reconnaître le sens et la justice qu’elle contenait ; et un coup d’œil sur la situation suffit à montrer combien ruineuse pour son caractère, et donc pour ses espoirs, serait la fuite de ses camarades et la clameur de leurs créanciers.
« Vous parlez bien, Tomlinson », dit-il, hésitant ; « et pourtant, pour rien au monde, je ne peux vous aider dans quelque projet qui puisse nous déshonorer par une détection. Rien ne peut me réconcilier avec l’appréhension que Mlle Brandon découvre qui et ce qu’était son prétendant. »
« Je compatis avec vous », dit Tomlinson, « mais donnez au moins à Pepper et à moi la permission de nous débrouiller seuls ; fiez-vous à ma prudence connue pour trouver quelque méthode de lever le vent sans créer de poussière ; en d’autres termes (ce maudit Pepper rend quelqu’un si vulgaire !), de faire notre proie du public sans être découvert. »
« Je ne vois pas d’alternative », répondit Clifford, à contrecœur ; « mais si possible, soyez tranquilles pour le moment. Supportez-moi encore quelques jours, donnez-moi seulement suffisamment de temps pour voir une fois de plus Mlle Brandon, et je m’engage à vous tirer de vos difficultés ! »
« Parlé comme vous-même, franchement et noblement », répondit Tomlinson ; « personne n’a une plus grande confiance dans votre génie, une fois exercé, que moi ! »
Sur ce, la paire se serra la main et se sépara. Tomlinson rejoignit M. Pepper.
« Eh bien, avez-vous réglé quelque chose ? » demanda ce dernier.
« Pas exactement ; et bien que Lovett ait promis de faire des efforts dans quelques jours, pourtant, comme le pauvre homme est amoureux, et son génie sous un nuage, j’ai peu de foi dans ses promesses. »
« Et moi, je n’en ai aucune ! » dit Pepper ; « d’ailleurs, le temps presse ! Quelques jours ! — quelques diables ! Nous sommes certainement flairés ici, et je me promène comme un tonneau de bière à Noël, sous l’appréhension horaire d’être percé ! »
« C’est très étrange », dit le philosophique Augustus ; « mais je pense qu’il y a un instinct chez les commerçants par lequel ils peuvent reconnaître un coquin au premier coup d’œil ; et je ne peux obtenir (j’ai beau m’habiller aussi bien) plus de crédit auprès de ma blanchisseuse que mes amis les Whigs ne peuvent en obtenir auprès du peuple. »
« En somme, donc », dit Ned, « nous devons recourir immédiatement à la route ; et après-demain, il y aura une excellente opportunité. Le vieux comte au nom difficile donne un déjeuner, ou une fête, ou quelque mignardise du genre. Je crois comprendre que les gens resteront jusqu’après la tombée de la nuit ; guettons notre occasion, nous sommes fameusement montés, et quelque carrosse plus tardif que le cortège général pourra nous fournir tout ce que nos cœurs peuvent désirer ! »
« Bravo ! » cria Tomlinson, serrant cordialement la main de M. Pepper ; « je vous félicite de votre ingéniosité, et vous pouvez me faire confiance pour faire notre paix ensuite avec Lovett. Toute entreprise qui lui semble galante, il est toujours assez disposé à la pardonner ; et comme il ne pratique aucune autre branche de la profession que celle de la route (pour laquelle j’avoue que je le trouve insensé), il sera plus disposé à fermer les yeux sur nos exploits dans cette ligne que dans toute autre plus subtile mais moins héroïque. »
« Eh bien, je vous laisse le soin d’apaiser le bougre ou non, comme il vous plaira ; et maintenant que nous avons réglé le point principal, finissons le godet ! »
« Et », ajouta Augustus, prenant un jeu de cartes sur la cheminée, « nous pouvons en attendant faire une partie tranquille de cribbage pour des shillings. »
« Marché conclu ! » cria Ned, débarrassant le dessert.
Si les cœurs redoutables de M. Edward Pepper, et de cet Ulysse des voleurs, Augustus Tomlinson, battaient fort à mesure que les heures amenaient la fête de Lord Mauleverer, leur chef n’était pas sans anxiété et attente pour le même événement. Il n’était pas invité, il est vrai, à la joyeuse scène ; mais il avait entendu dire en public que Mlle Brandon, remise de sa récente maladie, y serait certainement ; et Clifford, déchiré par le suspense, et désireux une fois de plus, même si c’était pour la dernière fois, de voir la seule personne qui ait jamais percé son âme d’un sens aigu de ses erreurs ou de ses crimes, résolut de risquer tous les obstacles et de la rencontrer chez Mauleverer.
« Ma vie », dit-il, assis seul dans son appartement, le regard fixé sur les tisons mourants d'un feu immobile et léthargique, « approche peut-être de son terme ; il est, en vérité, hors de toute probabilité que je puisse échapper longtemps à la fatalité de ma condition ; et lorsque, comme un ultime espoir de m'élever de mon état désespéré vers la respectabilité et l'amendement, je suis venu ici, méditant d'acheter mon indépendance par le mariage, j'étais aveugle à l'odieuse vilenie de cette action ! Heureux, après tout, que mes intentions aient été dirigées vers celle que j'ai appris si vite et si ardemment à aimer ! Si j'avais courtisé une femme que j'eusse moins aimée, je n'aurais peut-être pas hésité à la tromper pour l'épouser. En l'état, eh bien, il est vain de ma part de réfléchir ainsi à ma résolution, alors que je n'ai même pas le choix ; alors que son père, peut-être, a déjà levé le voile sur mes dignités supposées, et que la fille recule déjà avec horreur à la mention de mon nom. Pourtant, je la verrai ! Je poserai une fois encore les yeux sur ce visage d'ange, j'entendrai de ses propres lèvres l'aveu de son mépris, je verrai cet œil brillant lancer la haine sur moi, et je pourrai alors retourner à ma carrière fatale, et oublier que j'ai jamais regretté qu'elle ait commencé. Pourtant, quelle autre alternative s'offrait à moi ? Sans amis, sans foyer, sans nom, un orphelin, pis qu'un orphelin, le fils d'une prostituée, mon père même inconnu ; mais accablé d'aspirations précoces et d'une agitation intérieure, d'une lueur de savoir, et d'une soif entière pour tout ce qui semblait relever de l'entreprise, quoi d'étonnant à ce que j'aie choisi n'importe quoi plutôt que le labeur quotidien et l'opprobre perpétuel ? Après tout, la faute en incombe à la fortune et au monde, non à moi ! Oh, Lucy ! n'étais-je né dans ta sphère, n'avais-je possédé le droit de te mériter, que n'aurais-je point fait, osé et conquis pour ton amour ! »
Telles étaient, ou à peu près, les pensées de Clifford durant l'intervalle entre sa résolution de voir Lucy et le moment de la mettre à exécution. Ces pensées n'étaient nullement plaisantes, bien qu'excitantes ; et elles n'étaient guère apaisées par l'ingénieuse occupation de se persuader que, s'il était un bandit de grand chemin, c'était entièrement la faute des chemins.
CHAPITRE XXI.
Rêve. Laisse-moi seulement la voir, cher Leontins. Le Lieutenant Humouriste.
Hempskirke. C'était lui, assurément. Wolfort. Qui êtes-vous, maraud ? Le Buisson du Mendiant.
Ô esprit divin qui brûles dans chaque poitrine, incitant chacun au désir sublime d'être brillant ; qui pousses les grands à devenir petits afin de paraître plus grands, et qui fais qu'une duchesse sollicite l'insulte pour un sésame, toi qui te plais sous tant de formes, multiples et pourtant les mêmes ; esprit qui rends les hauts personnages méprisables, et le seigneur plus vil que son valet ; également grand, que tu dupes un ami ou que tu trahisses un père ; laquant tout ce que tu touches d'une brillante vulgarité que tes fidèles imaginent être de l'or ; toi qui envoies les quelques-uns aux bals à la mode et le grand nombre aux romans à la mode ; qui frappes le Génie autant que la Folie, faisant que les favoris des dieux se vantent d'une familiarité qu'ils n'ont pas avec les grâces d'une pairie de champignons plutôt que de la connaissance qu'ils ont des Muses d'un Hélicon éternel ; toi qui ne laisses dans le grand océan de nos mœurs aucun endroit sec pour le pied de l'indépendance ; qui lasses l'œil blasé avec un panorama mouvant et ceinturant de vilenies barbouillées, et qui réduis les âmes des Britanniques nés libres en une poudre plus fine que celle des anges qui dansent par myriades sur la pointe d'une épingle ; que tu t'appelles, ô esprit, Mode ou Ton, Ambition ou Vanité, Obséquiosité ou Tartufferie, ou tout autre titre aussi élevé et sublime, puissé-je, de tes ailes, n'en retirer qu'une plume ! Nous voudrions, dans un style approprié, décrire les festivités de ce jour mémorable où le bienveillant lord Mauleverer reçut et bénit l'univers admirateur de Bath.
Mais pour être moins poétique, comme disent certains auteurs lorsqu'ils ont écrit des absurdités, mais pour être moins poétique et plus exact, la matinée, bien qu'au cœur de l'hiver, était claire et lumineuse, et lord Mauleverer se trouvait en particulièrement bonne santé. Rien ne pouvait être mieux planifié que l'ensemble de ses arrangements. Contrairement à ceux que l'on choisit ordinairement pour la raison expresse d'être aussi étrangers que possible à la nature de notre climat, tout chez lord Mauleverer fut rendu adapté à une atmosphère groenlandaise. Les temples et les pavillons, disséminés dans le parc, furent aménagés, certains en huttes d'Esquimaux, d'autres en pavillons russes ; les feux furent soigneusement entretenus ; Mauleverer s'assura que les musiciens eussent autant de vin qu'ils le souhaitaient ; ils furent habilement placés dans des endroits où ils étaient invisibles, mais où ils pouvaient être entendus. Un ou deux bâtiments temporaires furent érigés pour ceux qui aimaient danser ; et comme Mauleverer, calculant mal les principes de la nature humaine, pensait que les gentilshommes pourraient être réticents à une exhibition ostentatoire, il avait engagé des personnes pour patiner des menuets et des huit sur ses lacs, pour le plaisir de ceux qui aimaient le patinage. Toutes les personnes qui voulaient bien avoir la gentillesse de se vêtir de costumes étranges et de faire des bruits bizarres, qu'ils appelaient chanter, le comte les avait soigneusement engagées et placées aux meilleurs endroits pour les rendre encore plus étranges qu'ils ne l'étaient.
Il y avait aussi beaucoup à manger, et plus que beaucoup à boire. Mauleverer savait bien que nos compatriotes, quel que soit leur rang, aiment voir leurs esprits exaltés. Bref, tout le déjeuner fut si admirablement conçu qu'il était probable que les invités n'auraient pas l'air beaucoup plus mélancoliques durant les divertissements qu'ils ne l'auraient fait s'ils avaient été autrement occupés à des funérailles.
Lucy et le squire furent parmi les premiers arrivés. Mauleverer, approchant le père et la fille avec sa manière la plus courtoise, insista pour prendre cette dernière sous sa propre escorte, et pour être son cicerone à travers la ronde des préparatifs.
À mesure que la foule s'épaississait, et que l'on observait combien les attentions témoignaient de la galanterie de l'hôte envers Lucy, nombreux et envieux furent les murmures des invités ! Ces braves gens, naturellement irrités à la pensée que deux individus dussent se marier, se divisèrent en deux partis : l'un critiquait Lucy, l'autre lord Mauleverer ; les premiers vilipendaient son art, les seconds sa folie. « Je pensais qu'elle jouerait bien ses cartes, créature trompeuse ! » disaient les unes. « Janvier et Mai », marmonnaient les autres ; « l'homme a soixante ans ! » Il était remarquable que le parti contre Lucy fût principalement composé de dames, et celui contre Mauleverer d'hommes ; ce comportement doit être bien odieux pour attirer l'indignation de son propre sexe !
Inconsciente de ses crimes, Lucy avançait, appuyée au bras du galant comte, et souriant avec langueur, le cœur au loin, à ses efforts pour l'amuser. Il y avait quelque chose d'intéressant dans le simple contraste du couple ; si touchante semblait la beauté de la jeune fille, avec sa joue délicate, sa silhouette virginale, sa paupière tombante et sa calme simplicité d'allure, en comparaison du visage mondain et de la grâce artificielle de son compagnon.
Après quelque temps, lorsqu'ils furent dans une partie isolée du parc, Mauleverer, observant que personne n'était proche, entra dans une hutte rustique ; et il fut si fasciné à ce moment par la beauté de son invitée, et si opportune lui sembla l'occasion de sa confession, qu'il réprima avec difficulté l'aveu qui montait à ses lèvres, et adopta le plan plus prudent de sonder d'abord et de préparer, pour ainsi dire, le terrain.
« Je ne puis vous dire, ma chère Mlle Brandon », dit-il en pressant légèrement la belle main appuyée sur son bras, « combien je suis heureux de vous voir l'invitée, la reine plutôt, de ma maison ! Ah ! si la fleur de la jeunesse pouvait revenir avec ses sentiments ! Le temps n'est jamais aussi cruel que lorsqu'en nous volant le pouvoir de plaire, il nous laisse dans toute sa vigueur le malheureux privilège d'être charmé ! »
Mauleverer s'attendait au moins à une contradiction rougissante à l'application implicite d'un sentiment exprimé avec tant d'affectation : il fut déçu. Lucy, moins sensible que d'habitude au sentimental ou à son contraire, perçut à peine son intention et répondit simplement que c'était très vrai. « Voilà ce qu'il en coûte d'être, comme mon ami Burke, trop raffiné pour son auditoire », pensa Mauleverer, grimaçant un peu devant cette réponse inattendue. « Et pourtant ! » reprit-il, « je ne voudrais pas renoncer à mon pouvoir d'admirer, futile, voire douloureux qu'il soit. Même maintenant, tandis que je vous contemple, mon cœur me dit que le plaisir que j'éprouve, il est en votre pouvoir de le flétrir instantanément et pour toujours en misère ; mais tandis qu'il me le dit, je vous contemple ! »
Lucy leva les yeux, et quelque chose de son espièglerie naturelle joua dans leur expression.
« Je crois, milord », dit-elle en s'éloignant de la hutte, « qu'il vaudrait mieux rejoindre vos invités : les murs ont des oreilles ; et quel serait le reproche de soi du joyeux lord Mauleverer s'il entendait à nouveau parler de ses beaux compliments à... »
« La personne la plus charmante d'Europe ! » s'écria Mauleverer avec véhémence ; et la main qu'il effleurait auparavant, il la saisit maintenant. À cet instant, Lucy vit en face d'elle, à moitié dissimulée par un bosquet de persistants, la silhouette de Clifford. Son visage, qui semblait pâle et livide, n'était pas dirigé vers l'endroit où elle se tenait, et il ne percevait manifestement ni Mauleverer ni elle-même ; pourtant, si grand fut l'effet que cet aperçu produisit sur Lucy, qu'elle trembla violemment et, poussant inconsciemment un faible cri, arracha sa main à Mauleverer.
Le comte sursauta et, saisissant l'expression de ses yeux, se tourna instantanément vers l'endroit où son regard semblait rivé. Il n'avait pas entendu le bruissement des branches, mais il vit, avec sa promptitude habituelle à remarquer, qu'elles tremblaient encore, comme si elles venaient d'être déplacées ; et il saisit à travers leurs interstices l'aperçu d'une silhouette qui s'éloignait. Il s'élança avec une agilité très inhabituelle pour ses mouvements habituels ; mais avant qu'il n'atteignît le bosquet, tout vestige de l'intrus avait disparu.
Quels esclaves nous sommes de l'instant ! Alors que Mauleverer se retournait pour rejoindre Lucy, qui, agitée jusqu'à la défaillance, s'appuyait contre le mur rustique de la hutte, il aurait tout aussi bien pu penser à s'envoler qu'à faire cette généreuse offre de sa personne, etc., qu'un instant auparavant il brûlait d'adresser à Lucy. Les vaniteux sont toujours jaloux avec sensibilité ; et Mauleverer, se souvenant de Clifford et des rougissements de Lucy en dansant avec lui, expliqua instantanément son agitation et sa cause. Avec un air très grave, il s'approcha de l'objet de sa récente adoration et demanda si ce n'était pas quelque intrus brusque qui avait causé son alarme. Lucy, sachant à peine ce qu'elle disait, répondit d'une voix basse que c'était bien le cas, et pria instamment de rejoindre son père. Mauleverer offrit son bras avec une grande dignité ; et le couple passa dans la partie fréquentée du parc, où Mauleverer redevint souriant et courtois envers tous ceux qui l'entouraient.
« Il est certainement accepté ! » dit M. Shrewd à lady Simper.
« Quel immense parti pour la jeune fille ! » fut la réponse de lady Simper.
Au milieu de la musique, de la danse, de la foule, du bruit, Lucy trouva facile de se remettre ; et dégageant son bras de lord Mauleverer, alors qu'elle apercevait son père, elle rejoignit le squire et demeura une auditrice patiente de ses remarques jusqu'à ce que, tard dans l'après-midi, il devînt entendu que l'on attendait des gens qu'ils se rendissent dans une longue salle pour manger et boire. Mauleverer, désormais conscient des devoirs de sa situation, et se sentant extrêmement en colère contre Lucy, fut plus réconcilié qu'il n'aurait pu l'être avec l'étiquette qui l'obligeait à choisir pour objet de ses soins hospitaliers une vieille duchesse douairière au lieu de la beauté de la fête ; mais il prit soin d'indiquer au squire les places réservées pour lui et sa fille, qui étaient, quoique à quelque distance du comte, sous la providence de sa surveillance vigilante.
Pendant que Mauleverer déifiait la duchesse douairière et rafraîchissait ses esprits avec un poulet et un verre médicinal de madère, la conversation près de Lucy tourna, à son immense consternation, sur Clifford. Quelqu'un l'avait vu dans le parc, botté et en tenue de cavalier (en ce temps-là, les gens ne chevauchaient et ne dansaient guère avec la même conformation de veste) ; et comme Mauleverer était une personne précise sur ces petites questions d'étiquette, cette négligence de Clifford devint tout un sujet de discussion. Peu à peu, la conversation changea en la vieille enquête sur qui était ce capitaine Clifford ; et juste au moment où elle atteignait ce point, elle parvint aussi aux oreilles doucement sourdes de lord Mauleverer.
« Je vous prie, milord », dit la vieille duchesse, « puisqu'il est l'un de vos invités, vous qui savez qui et ce qu'est chacun, pouvez-vous nous informer de la véritable famille de ce beau M. Clifford ? »
« L'un de mes invités, avez-vous dit ? » répondit Mauleverer, irrité bien au-delà de son calme habituel. « Vraiment, votre grâce me fait tort. Il peut être l'invité de mon valet, mais il n'est assurément pas le mien ; et si je venais à le rencontrer, je laisserai à mon valet le soin de lui donner son congé autant que son invitation ! »
Mauleverer, élevant la voix en observant à travers la table une pâleur et une rougeur alternées sur le visage de Lucy, ce qui piqua toutes les passions les plus colériques, généralement torpides en lui, jusqu'au venin, regarda autour de lui, en concluant, avec un air hautain et sarcastique. Si fort avait été son ton, si pointée l'insulte, et si mort le silence à la table pendant qu'il parlait, que chacun sentit que l'affront devait être porté immédiatement aux oreilles de Clifford, s'il se trouvait dans la salle. Et après que Mauleverer eut cessé, il y eut une attente universelle, nerveuse et indistincte, d'une réponse et d'une scène ; tout était immobile, et il devint bientôt certain que Clifford n'était pas dans l'appartement. Lorsque M. Shrewd se fut pleinement convaincu de ce fait, car il y avait chez Clifford un esprit audacieux que peu souhaitaient provoquer, ce personnage rompit le silence en observant que nul homme qui prétendait être un gentilhomme ne s'introduirait, non invité et importun, dans une société ; et Mauleverer, saisissant l'observation, dit (en buvant du vin en même temps avec M. Shrewd) qu'indubitablement une telle conduite justifiait pleinement les rumeurs concernant M. Clifford, et l'excluait totalement de ce rang auquel on soupçonnait déjà plus que fortement qu'il n'avait aucun droit.
Une opinion aussi lumineuse et satisfaisante venant d'une telle autorité, une fois avancée, fut immédiatement et universellement reprise ; et bien avant que le repas ne fût terminé, il sembla tacitement admis que le capitaine Clifford devrait être mis à l'index, et que s'il murmurait contre cet exil, il n'aurait aucun droit d'insister pour être envoyé de là au diable.
Le bon vieux squire, conscient de son ancienne amitié pour Clifford, et peu enclin à varier, s'apprêtait à commencer un discours à cette occasion, quand Lucy, touchant son bras, l'implora de se taire ; et si effrayante était la pâleur de sa joue pendant qu'elle parlait, que les yeux du squire, obtus comme il l'était généralement, s'ouvrirent d'emblée au véritable secret de son cœur. Dès que la vérité lui apparut, il s'étonna, en rappelant la grande beauté personnelle et les attentions marquées de Clifford, qu'elle ne lui fût pas apparue plus tôt ; et se renversant sur sa chaise, il sombra dans l'une des rêveries les plus désagréables qu'il eût jamais conçues.
À un signal donné, la musique pour les danseurs recommença, et à une suggestion à cet effet venant de l'hôte, les personnes se levèrent sans cérémonie pour se rendre à d'autres amusements, et permettre aux invités qui avaient été jusqu'alors exclus de manger d'occuper la place de ceux qui cédaient la leur. Lucy, heureuse de s'échapper, fut l'une des premières à quitter sa situation, et avec le squire, elle retourna dans le parc. Pendant le banquet, la soirée était tombée, et la scène devenait maintenant vraiment féerique et pittoresque ; des lampes pendaient à bien des arbres, reflétant la lumière à travers les teintes les plus riches et les plus douces ; la musique elle-même sonnait plus musicalement que durant la journée ; des tentes de bohémiens étaient dressées dans des coins sauvages et des bosquets, et les feux de bois brillants qui y brûlaient flamboyaient joyeusement dans l'air froid et pourtant gai de la nuit montante. La vue était vraiment nouvelle et invitante ; et comme il avait été entendu que les dames devaient apporter fourrures, manteaux et bottes, toutes celles qui pensaient avoir fière allure dans cette parure formèrent de petits groupes et se dispersèrent dans le parc et sous les tentes. Ceux, au contraire, chez qui « la lumière pourpre de l'amour » était sujette, par le gel, à être propulsée des joues vers l'ornement central du visage, ou qui pensaient qu'un feu dans une pièce était tout aussi agréable qu'un feu sous une tente, restèrent à l'intérieur et contemplèrent la scène à travers les fenêtres ouvertes.
Lucy aspirait à rentrer chez elle, et le squire n'était pas réticent ; mais, malheureusement, il manquait une heure au moment où la voiture avait été commandée, et elle rejoignit machinalement un groupe d'invités qui avaient persuadé le brave squire d'oublier sa goutte et de s'aventurer pour regarder les illuminations. Son groupe fut bientôt rejoint par d'autres, et le rassemblement s'épaissit progressivement en une foule ; la cohue resta stationnaire pendant quelques minutes devant un petit temple dans lequel les feux d'artifice venaient de commencer, ajoutant une attraction supplémentaire à la scène. Face à ce temple, ainsi qu'à son arrière, les allées et les arbres avaient été délibérément laissés dans une obscurité relative, afin d'accentuer l'effet des feux d'artifice.
« Je déclare », dit lady Simper en jetant un coup d'œil dans l'une des allées qui semblaient s'étirer dans le noir, « je déclare que cela ressemble tout à fait à une allée d'amoureux. Quelle gentillesse de la part de lord Mauleverer ! une attention si délicate... »
« Pour votre ladyship ! » ajouta M. Shrewd avec un salut. Tandis que, faisant partie de cette foule, Lucy regardait vaguement les longues traînées de lumière qui, de temps à autre, se projetaient contre le ciel, elle sentit sa main soudainement saisie, et en même temps une voix murmura : « Pour l'amour de Dieu, lisez ceci maintenant et accordez ma requête ! »
La voix, qui semblait monter du cœur même de celui qui parlait, Lucy la reconnut immédiatement ; elle trembla violemment et resta quelques minutes les yeux fixés sur le sol, n'osant pas les lever. Elle sentit qu'un mot avait été glissé dans sa main ; et le ton agonisant et fervent de cette voix, qui lui était plus cher que la plénitude de toute musique, la rendait impatiente, mais effrayée à l'idée de le lire. Lorsqu'elle recouvra son courage, elle regarda autour d'elle, et voyant que l'attention de tous était concentrée sur les feux d'artifice, et que son père en particulier, appuyé sur sa canne, semblait apprécier le spectacle avec le plaisir absorbé d'un enfant, elle se glissa doucement au loin, et entrant inaperçue dans l'une des allées, elle lut, à la lumière d'une lampe solitaire qui brûlait à son entrée, les lignes suivantes, écrites au crayon et d'une main hâtive, apparemment sur une feuille arrachée d'un carnet :
Je vous implore, je vous supplie, Mlle Brandon, de me voir, ne serait-ce qu'un instant. Je me propose de m'arracher à l'endroit où vous résidez, de partir à l'étranger, de quitter même le lieu sanctifié par vos pas. Après cette nuit, ma présence, ma présomption ne vous dégraderont plus jamais. Mais cette nuit, par pitié, voyez-moi, ou je deviendrai fou ! Je ne vous parlerai qu'un instant : c'est tout ce que je demande. Si vous m'accordez cette prière, l'allée sur la gauche où vous vous tenez, à l'entrée de laquelle se trouve une lampe pourpre, offrira une occasion à votre miséricorde. Quelques mètres plus bas dans cette allée, je vous rencontrerai ; personne ne peut nous voir ou nous entendre. Voulez-vous m'accorder cela ? Je ne sais, je n'ose penser ; mais dans tous les cas, votre nom sera le dernier sur mes lèvres. P. C.
Tandis que Lucy lisait ce griffonnage précipité, elle jeta un coup d'œil vers la lampe au-dessus d'elle et vit qu'elle était entrée par hasard dans l'allée même indiquée dans le billet. Elle s'arrêta, elle hésita ; l'inconvenance, la singularité de la requête la frappèrent aussitôt ; d'un autre côté, la voix anxieuse qui résonnait encore à son oreille, la véhémence incohérente du mot, le risque, l'opprobre que Clifford avait encourus uniquement — lui soufflait son cœur — pour la voir, tout concourait, avec son tempérament simple, ses sentiments bienveillants et son amour pour le solliciteur, à l'inciter à consentir. Elle jeta un regard derrière elle, — tous semblaient occupés par des pensées bien éloignées de celle de la remarquer ; elle regarda anxieusement devant elle, — tout paraissait sombre et indistinct ; mais soudain, à quelque distance, elle distingua une silhouette sombre en mouvement. Elle sentit ses genoux trembler sous elle, son cœur battre violemment ; elle fit quelques pas en avant, s'arrêta de nouveau et regarda en arrière. La silhouette devant elle semblait s'approcher ; elle reprit courage et avança, — la silhouette était à ses côtés.
« Combien généreuse, combien condescendante est cette bonté chez Miss Brandon ! » dit la voix, qui luttait tellement avec une émotion secrète et forte que Lucy la reconnut à peine comme celle de Clifford. « Je n'osais l'espérer ; et maintenant... maintenant que je vous rencontre... » Clifford s'interrompit, comme cherchant ses mots ; et Lucy, même à travers l'obscurité, perçut que son étrange compagnon était puissamment agité ; elle attendit qu'il poursuivît, mais observant qu'il continuait de marcher en silence, elle dit, bien que d'une voix tremblante : « En vérité, Monsieur Clifford, je crains qu'il ne soit très, très inconvenant de ma part de vous rencontrer ainsi ; rien, sinon les termes forts de votre lettre... et... et... en un mot, ma crainte que vous ne méditiez quelque dessein désespéré, que je ne pouvais deviner, ne m'a fait céder à votre désir d'un entretien. » Elle s'arrêta et, Clifford gardant toujours le silence, elle ajouta, avec un peu de froideur dans le ton : « Si vous avez réellement quelque chose à me dire, vous devez me permettre de vous demander de le dire rapidement. Cet entretien, vous devez en avoir conscience, devrait se terminer presque aussitôt qu'il commence. »
« Écoutez-moi, donc ! » dit Clifford, maîtrisant son embarras et parlant d'une voix ferme et claire ; « est-il vrai ce que je viens tout juste d'entendre, est-il vrai que l'on ait parlé de moi en votre présence en termes d'insulte et d'affront ? »
C'était maintenant au tour de Lucy de se sentir embarrassée ; craignant de faire de la peine, et pourtant désireuse que Clifford connût, afin qu'il pût réfuter, le mépris et le soupçon que le mystère entourant sa personne attirait sur son nom, elle hésita entre les deux sentiments et, sans satisfaire ce dernier, réussit à réaliser la crainte du premier.
« Assez ! » dit Clifford, sur un ton de profonde mortification, tandis que son oreille attentive saisissait et interprétait, plus humiliante encore que la vérité, la signification de sa réponse balbutiante et confuse, — « assez ! Je vois que c'est vrai, et que le seul être humain au monde à l'opinion duquel je ne sois pas indifférent a été témoin de la manière insultante dont d'autres ont osé parler de moi ! »
« Mais, » dit Lucy, avec empressement, « pourquoi donner aux envieux ou aux oisifs la moindre excuse ? Pourquoi ne pas laisser votre ascendance et votre famille être publiquement connues ? Pourquoi êtes-vous ici » — et sa voix tomba sur un ton plus bas — « ce jour même, sans y être invité, et donc sujet aux critiques de tous ceux qui pensent que la pauvre distinction d'une invitation est un honneur ? Pardonnez-moi, Monsieur Clifford ; peut-être vous offensé-je. Je vous blesse en parlant ainsi franchement ; mais votre bonne réputation dépend de vous-même, et vos amis ne peuvent qu'être irrités que vous vous en jouiez. »
« Madame, » dit Clifford ; et les yeux de Lucy, s'habituant maintenant à l'obscurité, perçurent un sourire amer sur ses lèvres, « mon nom, bon ou mauvais, est un objet de peu de souci pour moi. J'ai lu l'histoire de philosophes qui tirent vanité de ne mettre aucune valeur dans les opinions du monde. Classez-moi parmi cette secte. Mais je suis... je l'avoue, je suis... anxieux que vous seule, parmi tout le monde, ne me méprisiez pas ; et maintenant que je sens que vous le faites, que vous le devez, tout ce qui vaut la peine de vivre ou d'espérer est passé ! »
« Vous mépriser ! » dit Lucy, et ses yeux se remplirent de larmes ; « en vérité, vous nous faites tort, à vous et à moi-même. Mais écoutez-moi, Monsieur Clifford. J'ai vu, il est vrai, fort peu du monde, mais j'en ai vu assez pour me faire souhaiter d'avoir pu vivre toujours dans la retraite. La qualité la plus rare chez l'un ou l'autre sexe, bien que ce soit la plus simple, me semble être la bienveillance ; et la seule occupation de ce que l'on nomme les "gens à la mode" semble être de dire du mal les uns des autres. Rien ne donne une telle portée au scandale que le mystère ; rien ne le désarme autant que la franchise. Je sais, vos amis savent, Monsieur Clifford, que votre caractère peut supporter l'inspection ; et je crois, pour ma part, qu'il en est de même de votre famille. Pourquoi ne pas déclarer, alors, qui et ce que vous êtes ? »
« Cette candeur serait en effet mon meilleur défenseur, » dit Clifford, sur un ton qui résonna désagréablement à l'oreille de Lucy ; « mais en vérité, madame, je le répète, je ne me soucie pas d'une goutte de ce sang sans valeur de ce que les hommes disent de moi : ce temps est passé, et pour toujours ; peut-être n'a-t-il jamais existé intensément pour moi, — peu importe. Je suis venu ici, Miss Brandon, sans gaspiller une pensée sur ces folies écœurantes, ou sur l'oisif chenu par qui elles sont données. Je suis venu ici seulement pour vous voir encore une fois, pour vous entendre parler, pour vous regarder bouger, pour vous dire » — et la voix du locuteur tremblait, au point d'être à peine audible — « pour vous dire, si une raison pour cette révélation s'en présentait, que j'ai eu l'audace, le crime, d'aimer... d'aimer... ô Dieu ! de vous adorer ; et puis de vous quitter pour toujours ! »
Pâle, tremblante, à peine empêchée de tomber par l'arbre contre lequel elle s'appuyait, Lucy écouta cet aveu abrupt. « Oserais-je toucher cette main ? » continua Clifford, alors qu'il s'agenouillait et la prenait timidement et respectueusement. « Vous ne savez pas, vous ne pouvez rêver, combien est indigne celui qui ainsi se permet ; pourtant pas tout à fait indigne, tant qu'il est conscient d'un sentiment aussi profond, aussi sacré que celui qu'il porte pour vous. Que Dieu vous bénisse, Miss Brandon ! — Lucy, que Dieu vous bénisse ! Et si, par la suite, vous m'entendez soumis à un soupçon encore plus noir ou à un examen plus sévère que celui que je subis maintenant ; si même votre charité et votre bonté ne peuvent trouver aucune défense pour moi ; si le soupçon devient certitude, et que l'examen aboutisse à la condamnation, — croyez au moins que les circonstances m'ont entraîné au-delà de ma nature, et que sous de plus heureux auspices, j'aurais pu être autre que je ne suis ! »
La larme de Lucy tomba sur la main de Clifford tandis qu'il parlait ; et alors que son cœur fondait en lui en la sentant et en connaissant sa propre condition désespérée et irrémédiable, il ajouta :
« Tout le monde vous courtise, — les fiers, les riches, les jeunes, les gens de haute naissance, — tous sont à vos pieds ! Vous en choisirez un dans ce nombre pour votre époux ; puisse-t-il veiller sur vous comme j'aurais voulu le faire ! — vous aimer comme je le fais, il ne le peut ! Oui, je le répète, » continua Clifford, avec véhémence, — « il ne le peut ! Personne parmi la foule gaie, heureuse et soyeuse de vos égaux et de vos suiveurs ne peut ressentir pour vous cette passion unique et dominante qui fait de vous, pour moi, ce que tout combiné — pays, pouvoir, richesse, réputation, un nom honnête, la paix, la sécurité commune, le calme de l'air ordinaire, à la fois la moindre bénédiction et la plus grande — sont pour tous les autres ! Encore une fois, que Dieu au ciel veille sur vous et vous préserve ! Je m'arrache, en vous quittant, à tout ce qui me réjouit, me bénit, m'élève ou aurait pu me sauver ! Adieu ! »
La main que Lucy avait abandonnée à son étrange soupirant fut pressée ardemment contre ses lèvres, lâchée à l'instant même, et elle sut qu'elle était de nouveau seule.
Mais Clifford, se précipitant rapidement à travers les arbres, se dirigea vers la porte la plus proche qui menait du domaine de Lord Mauleverer ; lorsqu'il l'atteignit, une foule d'invités plus âgés occupait l'entrée, et l'une d'elles était une dame d'une telle distinction que Mauleverer, malgré son aversion pour toute exposition superflue à l'air nocturne, s'était obligé à la conduire jusqu'à son carrosse. Il était de très mauvaise humeur à cause de cette politesse contrainte, d'autant plus que le carrosse tardait beaucoup à le décharger de sa charge, lorsqu'il vit, à la lueur de la lampe, Clifford passant près de lui et se frayant un chemin vers la porte. Oubliant tout à fait sa prudence mondaine, qui aurait dû le rendre opposé aux scènes avec quiconque, surtout avec un ennemi en fuite, et un homme avec qui, s'il voyait juste, peu de gloire était à gagner dans la conquête, et encore moins dans le combat ; et ne se souvenant que de la rivalité de Clifford, et de sa propre haine envers lui pour cette présomption, Mauleverer, murmurant de rapides excuses à la dame sur son bras, s'avança et, s'opposant à la progression de Clifford, dit, avec une révérence d'insulte tranquille : « Pardonnez-moi, monsieur, mais est-ce sur mon invitation ou celle de l'un de mes serviteurs que vous m'avez honoré de votre compagnie ce jour ? »
Les pensées de Clifford au moment de cette interruption étaient d'une nature devant laquelle tous les petits malheurs s'évanouissent dans le néant ; si donc il tressaillit un instant à l'adresse du comte, il ne trahit aucun embarras dans sa réponse, mais s'inclinant avec un air de respect, et ne prenant aucune note de l'affront impliqué dans le discours de Mauleverer, il répondit :
« Votre seigneurie n'a qu'à daigner jeter un coup d'œil sur mon vêtement pour voir que je ne me suis pas introduit sur vos terres avec l'intention de réclamer votre hospitalité. Le fait est, et je me fie à la courtoisie de votre seigneurie pour admettre l'excuse, que je quitte ce voisinage demain, et pour une certaine durée. Une personne que j'étais très anxieux de voir avant mon départ était l'un des invités de votre seigneurie ; j'ai appris cela, et savais que je n'aurais aucune autre occasion de rencontrer la personne en question avant mon départ ; et je dois maintenant m'en remettre à la politesse bien connue de Lord Mauleverer pour pardonner une liberté provenant d'une affaire s'approchant beaucoup d'une nécessité. »
L'adresse de Lord Mauleverer à Clifford avait rassemblé une foule immédiate d'auditeurs avides et impatients ; mais si tranquillement respectueux et vraiment distingués étaient l'air et le ton de Clifford en s'excusant, que toute la foule fut frappée d'une déception soudaine.
Lord Mauleverer lui-même, surpris par le tempérament et la conduite de l'invité non convié, fut embarrassé un instant ; et Clifford était sur le point de profiter de ce moment et de s'éclipser, quand Mauleverer, avec une seconde révérence, plus civile que la précédente, dit :
« Je ne peux qu'être heureux, monsieur, que mon pauvre lieu vous ait offert quelque commodité ; mais si je ne suis pas trop impertinent, me permettrez-vous de m'enquérir du nom de mon invité avec qui vous demandiez une rencontre ? »
« Mon seigneur, » dit Clifford, se redressant et parlant gravement et sévèrement, bien qu'encore avec une certaine déférence, « je n'ai sûrement pas besoin de signaler au bon sens et aux bons sentiments de votre seigneurie que votre question même implique un doute, et par conséquent un affront, et que le ton de celle-ci n'est pas tel qu'il justifie de ma part cette concession qu'impliquerait l'explication supplémentaire que vous exigez ! »
Peu de sarcasmes parlés pouvaient être aussi amers que ce silence que Mauleverer pouvait commander par un sourire, et avec cette expression complimenteuse sur ses lèvres minces et son front levé, le comte répondit : « Monsieur, j'honore l'habileté attestée par votre réponse ; elle doit être le résultat d'une profonde expérience dans ces affaires. Je vous souhaite, monsieur, une très bonne nuit ; et la prochaine fois que vous m'honorerez d'une visite, je suis tout à fait sûr que vos motifs pour m'indulger ainsi ne seront pas moins louables pour vous qu'à présent. »
Sur ces mots, Mauleverer se tourna pour rejoindre sa belle charge. Mais Clifford était un homme qui avait vu en peu de temps beaucoup du monde, et connaissait assez bien les théories de la société, sinon la pratique de ses minuties ; de plus, il était d'un tempérament aigu et résolu, et ces propriétés d'esprit, naturelles et acquises, lui disaient qu'il était maintenant dans une situation dans laquelle il était devenu plus nécessaire de défier que de concilier. Au lieu donc de se retirer, il marcha délibérément vers Mauleverer et dit :
« Mon seigneur, je laisserai au jugement de vos invités le soin de décider si vous avez joué le rôle d'un noble et d'un gentleman en insultant ainsi, dans vos domaines, quelqu'un qui vous a donné une telle explication de son intrusion qu'elle l'excuserait pleinement aux yeux de toutes les personnes considérées ou courtoises. Je leur laisserai aussi le soin de décider si le ton de votre enquête m'a permis de vous donner une quelconque excuse supplémentaire. Mais je prendrai sur moi, mon seigneur, d'exiger de vous une explication immédiate de votre dernier discours. »
« Insolent ! » cria Mauleverer, rougissant d'indignation, et perdant presque pour la première fois de sa vie le contrôle absolu sur son tempérament ; « échangez-vous des mots avec moi ? Partez, ou j'ordonnerai à mes serviteurs de vous expulser ! »
« Partez, monsieur ! partez ! » crièrent plusieurs voix en écho à Mauleverer, venant de ces personnes qui jugeaient qu'il était maintenant grand temps de prendre parti pour le puissant.
Clifford tint bon, regardant autour de lui avec un air de mépris colérique et défiant, qui, joint à sa carrure athlétique, son œil sombre et féroce, et un lourd fouet de monte, qu'il souleva à moitié, comme mécaniquement, empêcha efficacement les murmures de passer à la violence.
« Pauvre prétendant à la politesse et au sens ! » dit-il, se tournant avec dédain vers Mauleverer ; « avec un seul coup de ce fouet, je pourrais vous couvrir de honte pour toujours, ou vous contraindre à descendre du niveau de votre rang à celui du mien, et l'action ne serait qu'un doux retour pour votre langage. Mais j'aime mieux vous enseigner que vous corriger. Selon mon credo, mon seigneur, c'est celui qui se retient le plus qui conquiert le plus en bonne éducation, — le mépris me permet de me retenir ! Adieu ! »
Sur ce, Clifford tourna les talons et s'éloigna à grands pas. Un murmure, approchant d'un gémissement, venant de la partie la plus jeune ou la plus sotte des parasites (les mûrs et les sensés n'ont aucune émotion supplémentaire à gaspiller), le suivit tandis qu'il disparaissait.
CHAPITRE XXII.
Hors-la-loi. Arrêtez, monsieur, et jetez-nous ce que vous avez sur vous !
Val. Ruffians, renoncez à ce contact rude et incivil !
Les Deux Gentilshommes de Vérone.
En quittant la scène où il avait été un invité si importun, Clifford se hâta vers la petite auberge où il avait laissé son cheval. Il monta et retourna à Bath. Ses pensées étaient absentes, et il laissa inconsciemment le cheval diriger sa course là où il lui plaisait. C'était naturellement vers le lieu de halte le plus proche dont l'animal se souvenait ; et ce lieu de halte était à cette illustre taverne, dans les faubourgs de la ville, où nous avons précédemment commémoré la réélection de Clifford à la dignité de chef. C'était une maison de réputation établie de longue date ; et ici, des nouvelles de l'un quelconque des confédérés absents pouvaient toujours être obtenues. Cette circonstance, ajoutée à l'excellence de sa boisson, à son aisance et à la chaîne électrique des habitudes primitives, en faisait un repaire favori, même malgré leurs poursuites actuelles gaies et à la mode, de Tomlinson et Pepper ; et ici, lorsque Clifford cherchait la paire à des heures indues, il était pour la plupart sûr de les trouver. Comme ses méditations étaient interrompues par l'arrêt soudain de son cheval sous le signe bien connu, Clifford, murmurant une malédiction colérique contre l'animal, l'éperonna dans la direction de sa propre maison. Il avait déjà atteint le bout de la rue, quand sa résolution sembla changer, et se murmurant à lui-même : « Oui, je pourrais aussi bien arranger ce soir même notre départ ! » il tourna la tête de son cheval en arrière, et fut de nouveau à la porte de la taverne. Il jeta la bride sur une rampe en fer, et frappant avec un son particulier à la porte, fut bientôt admis.
« ------ et ------- sont-ils ici ? » demanda-t-il à la vieille femme, en entrant, mentionnant les mots d'argot par lesquels, parmi les amis, Tomlinson et Pepper étaient habituellement connus.
« Ils sont tous deux partis sur les coups ce soir, » répondit la vieille dame, levant sa chandelle non mouchée vers le visage du locuteur avec un regard intelligent ; « Olivier (la lune) est somnolent, et les gars profiteront de sa sieste. »
« Voulez-vous dire, » répondit Clifford, répondant sur la même clé, que nous prenons la liberté de paraphraser, « qu'ils sont sortis pour une expédition réelle ? »
« Bien sûr, » rejoignit la dame. « Ceux qui traînent tard sur la route peuvent avoir besoin d'argent pour le souper ! »
« Ha ! quelle route ? »
« Vous êtes un joli garçon pour capitaine ! » rejoignit la dame, avec un sarcasme bienveillant dans le ton. « Pourquoi, le Capitaine Gloak, pauvre garçon ! connaissait chaque tournant de ses hommes à un cheveu près, et n'avait jamais besoin de demander ce qu'ils trafiquaient. Ah, c'était un gaillard ! aucun de vos mudgers à visage de fille, qui font la cour aux dames, ma foi, — une jolie femme n'avait pas besoin de regarder loin pour un baiser quand il était dans la chambre, je le garantis, aussi grossiers que puissent être ses nippes ; et la ! mais le capitaine était un homme sensé, et aimait une vache tout autant qu'un veau. »
« Soit, soit ! sur la route, sont-ils ? » cria Clifford, pensivement, et sans prêter attention à l'attaque insinuée sur sa bienséance. « Mais répondez-moi, quel est le plan ? Soyez rapide ! »
« Pourquoi, » répondit la dame, « il y a quelque riche lord qui donne une réception aujourd'hui ; et les gars, chères âmes ! pensent jouer un tour à quelque traînard. »
Sans proférer un mot, Clifford s'élança de la maison, et était remonté avant que la vieille dame n'ait eu le temps de se remettre de sa surprise.
« Si vous voulez les voir, » cria-t-elle, alors qu'il éperonnait son cheval, « ils m'ont ordonné d'avoir le souper prêt à... » Les sabots du cheval noyèrent les derniers mots de la dame ; et verrouillant soigneusement la porte, et murmurant une comparaison envieuse entre le Capitaine Clifford et le Capitaine Gloak, la bonne aubergiste retourna à ces opérations culinaires destinées à réjouir les cœurs de Tomlinson et Pepper.
Revenons-en nous-mêmes à Lucy. Il se trouva que le carrosse du squire fut le dernier à arriver ; car le cocher, longtemps non initié parmi les ombres de Warlock à la dissipation de la vie à la mode, entra pour ses débuts à Bath, avec toute la chaleur vigoureuse de passions mûres pour la première fois libérées, dans les festivités de l'auberge, et ayant un maître plus doux que la plupart de ses camarades, la crainte du mécontentement était moins forte dans son sein aurigal que l'amour de la camaraderie ; de sorte que pendant le temps que ce monsieur s'amusait, Lucy eut amplement le loisir de profiter de tous les mille et un rapports de la scène entre Mauleverer et Clifford qui régalèrent ses oreilles. Néanmoins, quels qu'aient pu être ses sentiments à ces récits plaisants, une certaine joie vague prédominait sur tout. Un homme ne ressent qu'un bonheur comparatif léger à être aimé, s'il sait que c'est en vain ; mais pour une femme, cette simple connaissance suffit à détruire le souvenir de mille détresses, et ce n'est que lorsqu'elle a dit à son cœur maintes et maintes fois qu'elle est aimée, qu'elle commencera même à demander si c'est en vain.
C'était une nuit partiellement étoilée mais sombre et obscure, car la lune avait été pendant la dernière heure ou deux entourée de brume et de nuages, quand enfin le carrosse arriva ; et Mauleverer, pour la deuxième fois ce soir-là jouant l'escorte, conduisit Lucy jusqu'au véhicule. Anxieux d'apprendre si elle avait vu ou été abordée par Clifford, le comte subtil, alors qu'il la menait à la porte, insista particulièrement sur l'intrusion de cette personne, et par le tremblement de la main qui reposait sur son bras, il ne tira aucun délicieux présage pour ses propres espoirs. « Cependant, » pensa-t-il, « l'homme part demain, et alors le champ sera libre ; la fille est encore une enfant, et je pardonne sa folie. » Et avec un air de vénération chevaleresque, Mauleverer s'inclina devant l'objet de son pardon dans son carrosse.
Dès que Lucy se sentit seule avec son père, les émotions si longtemps contenues en elle forcèrent leur issue, et s'appuyant contre le carrosse, elle pleura, bien qu'en silence, des larmes, des larmes brûlantes, de chagrin, de réconfort, d'agitation, d'anxiété.
Le bon vieux squire fut lent à percevoir l’émotion de sa fille ; elle lui aurait totalement échappé si, poussé par un élan de tendresse bienveillante à son égard, né de ses nouveaux soupçons sur l’amour qu’elle portait à Clifford, il n’avait passé son bras autour de son cou ; et cette caresse inattendue défit si complètement ses nerfs que Lucy se jeta aussitôt sur la poitrine de son père, et ses sanglots, jusqu’alors si contenus, devinrent nets et audibles.
« Console-toi, ma chère, ma très chère enfant ! » dit le squire, presque ému aux larmes lui-même ; et son émotion, l’arrachant à sa confusion mentale habituelle, rendit ses paroles moins confuses et équivoques qu’elles ne l’étaient d’ordinaire. « Et maintenant, j’espère bien que tu ne vas pas te tourmenter ; le jeune homme est en vérité — et je t’assure que je l’ai toujours pensé — un très charmant gentleman, il n’y a pas à le nier. Mais que pouvons-nous faire ? Tu vois ce que tout le monde dit de lui, et c’était vraiment — il faut bien l’admettre — très inconvenant de sa part de venir sans y avoir été invité. De plus, ma très chère enfant, il est très mal, vraiment très mal, d’aimer quelqu’un sans savoir qui il est ; et… et… mais ne pleure pas, mon cher amour, ne pleure pas ainsi ; tout ira très bien, j’en suis sûr… tout à fait sûr ! »
Tandis qu’il disait cela, le bon vieil homme attira sa fille plus près de lui, et sentant sa main blessée par quelque objet qu’elle portait dissimulé et qui appuyait contre elle, il demanda, avec le soupçon que cet amour avait pu mener à des gages d’affection, ce que c’était.
« C’est le portrait de ma mère », dit Lucy, simplement, en l’écartant.
Le vieux squire avait tendrement aimé sa femme ; et lorsque Lucy fit cette réponse, tous les souvenirs tendres et chaleureux de sa jeunesse se bousculèrent en lui. Il pensa aussi à l’insistance avec laquelle, sur son lit de mort, cette femme avait recommandé à ses soins vigilants leur enfant unique qui pleurait maintenant sur son sein : il se souvint comment, s’attardant sur ce qui semble à toutes les femmes la grande époque de la vie, elle avait dit : « Ne laisse jamais ses sentiments être traités à la légère… ne te laisse jamais persuader par ton ambitieux frère de la marier là où elle n’aime pas, ou de t’opposer à elle, sans raison majeure, là où elle aime : bien qu’elle ne soit qu’une enfant maintenant, j’en sais assez sur elle pour être convaincue que si jamais elle aime, elle aimera trop profondément pour son propre bonheur, même avec toutes les circonstances en sa faveur. » Ces paroles, ces souvenirs, joints au souvenir du plan au cœur froid de William Brandon, qu’il s’était laissé aller à favoriser, et à sa propre mollesse face à l’amour grandissant de Lucy pour Clifford, jusqu’à ce que la résistance devienne à la fois nécessaire et trop tardive, tout cela le frappa d’un chagrin plein de remords, et sanglotant lui-même, il dit : « Ta mère, enfant ! Ah, si seulement elle vivait, elle ne t’aurait jamais négligée comme je l’ai fait ! »
Le reproche que le squire s’adressait fit cesser les larmes de Lucy à l’instant ; et tandis qu’elle couvrait les mains de son père de baisers, elle répondit seulement par de véhéments reproches contre elle-même, et par des éloges de sa trop grande tendresse et affection paternelles. Cette petite explosion, de part et d’autre, d’un amour honnête et au cœur simple, se termina dans un silence rempli de pensées tendres et mêlées ; et alors que Lucy restait accrochée à la poitrine du vieil homme, fruste qu’il fût de caractère, en dessous même de la médiocrité en intellect, et tout à fait la dernière personne, par l’âge, l’esprit ou les habitudes, qui semblât faite pour être la confidente de l’amour d’une jeune fille enthousiaste, elle ressentit la vieille vérité familière que, malgré tous les désavantages, il y a, dans ce monde creux, peu de personnes en qui la confiance puisse être déposée avec autant de sûreté, peu qui respectent la confidence avec autant de délicatesse et de subtilité, que ceux dont nous sommes issus.
Le père et la fille étaient restés silencieux depuis quelques minutes, et le premier était sur le point de parler, quand le carrosse s’arrêta soudainement. Le squire entendit une voix rude à la hauteur des chevaux ; il regarda par la fenêtre pour voir, à travers la brume de la nuit, ce qui pouvait bien se passer, et il rencontra dans cette action, juste à un pouce de son front, le canon saillant et luisant d’un pistolet de selle. Nous pouvons croire, sans pour autant remettre en question son courage, que M. Brandon se rejeta au fond de son carrosse avec toute la célérité possible ; et au même moment la porte fut ouverte, et une voix dit, non pas sur un ton menaçant mais avec un accent suave :
« Mesdames et messieurs, je suis désolé de vous déranger, mais le besoin est impérieux ; obligez-moi avec votre argent, vos montres, vos bagues, et toute autre petite commodité de nature similaire ! »
À une requête si délicate, le squire n’eut pas le cœur de résister, d’autant plus qu’il se savait sans aucune arme de défense ; en conséquence, il tira une bourse, pas très pleine, il faut bien l’avouer… ainsi qu’une immense montre de chasse en argent, à laquelle était attaché un morceau de ruban noir.
« Voilà, monsieur, dit-il avec un gémissement, n’effrayez pas la jeune dame. »
Le doux demandeur, qui n’était en vérité nul autre que le spécieux Augustus Tomlinson, glissa la bourse dans la poche de son gilet, après en avoir tâté le contenu d’un doigt rapide et scientifique.
« Votre montre, monsieur, dit-il… et en parlant il la fourra négligemment dans la poche de son manteau, comme un écolier fourrerait une toupie… est lourde ; mais me fiant à l’expérience, puisqu’un examen précis m’est refusé, je crains qu’elle ne soit plus précieuse par son poids que par sa facture : cependant, je ne blesserai pas votre vanité en feignant d’être difficile. Mais sûrement la jeune dame, comme vous l’appelez… car je vous fais le compliment de croire votre parole quant à son âge, d’autant que la nuit est trop sombre pour me permettre le bonheur d’une inspection personnelle… la jeune dame a sûrement quelque petit bijou dont elle peut se dispenser. "La beauté sans ornements", vous savez, etc. »
Lucy, qui, bien que très effrayée, ne perdit ni ses sens ni sa présence d’esprit, répondit seulement en tirant une petite bourse en soie, qui contenait encore moins que l’accessoire en cuir du squire ; à cela elle ajouta une chaîne en or ; et Tomlinson, les prenant avec une pression affectueuse de la main et une excuse polie, était sur le point de se retirer, quand ses yeux sagaces furent soudainement frappés par l’éclat de bijoux. Le fait était qu’en modifiant la position du portrait de sa mère, qui avait été serti dans les quelques diamants héréditaires possédés par le Seigneur de Warlock, Lucy l’avait laissé pendre à l’extérieur de sa robe, et en se penchant en avant pour donner au voleur ses autres possessions, les diamants apparurent aussitôt en pleine vue, et brillèrent d’autant plus attiramment par l’obscurité de la nuit.
« Ah, madame, dit Tomlinson, en tendant la main, vous voudriez me jouer un tour, n’est-ce pas ? La traîtrise ne devrait jamais rester impunie. Favorisez-moi instantanément du petit ornement autour de votre cou ! »
« Je ne peux pas… je ne peux pas ! » dit Lucy, saisissant son trésor des deux mains ; « c’est le portrait de ma mère, et ma mère est morte ! »
« Les besoins des autres, madame, répondit Tomlinson, qui ne pouvait pour rien au monde voler de manière immorale, sont toujours plus dignes de votre attention que les préjugés familiaux. Sérieusement, donnez-le, et instantanément ; nous sommes pressés, et vos chevaux se cabrent comme des démons : ils vont briser votre carrosse en un instant… dépêchez-vous ! »
Le squire était un homme brave dans l’ensemble, bien que ce ne fût pas un héros ; et les nerfs d’un vieux chasseur de renard se remettent vite d’une petite alarme. Le portrait de sa femme enterrée lui était plus inestimable encore qu’à Lucy, et à cette nouvelle exigence son esprit se réveilla en lui.
Il serra les poings, et s’avançant pour ainsi dire sur son siège, il cria d’une voix forte :
« Va-t’en, drôle ! Je t’ai donné… pour ma part je le pense… déjà trop ; et, par Dieu, tu n’auras pas le portrait ! »
« Ne me forcez pas à user de violence », dit Augustus ; et posant un pied sur le marchepied du carrosse, il approcha son pistolet à quelques pouces de la poitrine de Lucy, jugeant sans doute, à raison, que la démonstration d’un danger pour elle serait la meilleure méthode pour intimider le squire. À cet instant, le vaillant moraliste se sentit soudainement saisi d’une puissante poigne à l’épaule ; et une voix basse, tremblante de passion, siffla à son oreille. Quelles que fussent les paroles qui surprirent ses organes, elles agirent comme un charme instantané ; et à leur grand étonnement, le squire et Lucy virent leur agresseur se retirer brusquement. La porte du carrosse fut claquée, et à peine deux minutes s’étaient écoulées avant que, le voleur étant remonté, son camarade, jusque-là posté à la tête des chevaux, n’éperonnât son propre coursier, et que le son bienvenu de sabots s’éloignant ne frappât les oreilles stupéfaites du père et de la fille.
La porte du carrosse fut de nouveau ouverte ; et une voix, qui rendit Lucy plus pâle que la terreur précédente, dit :
« Je crains, M. Brandon, que les voleurs n’aient effrayé votre fille. Il n’y a toutefois plus rien à craindre ; les ruffians sont partis. »
« Dieu me bénisse ! » dit le squire ; « pourquoi, est-ce le capitaine Clifford ? »
« C’est lui ; et il s’estime trop heureux d’avoir été du moindre service à M. et Mlle Brandon. »
S’étant convaincu que c’était bien à M. Clifford qu’il devait sa sécurité ainsi que celle de sa fille, qu’il croyait avoir été dans un péril bien plus imminent qu’elle ne l’était réellement — car, pour te dire la vérité, lecteur, le pistolet de Tomlinson était plutôt calculé pour l’apparence que pour l’usage, ayant un canon particulièrement long et brillant sans rien dedans — le squire ne savait absolument pas comment exprimer sa gratitude ; et lorsqu’il se tourna vers Lucy pour la prier de remercier elle-même leur galant libérateur, il trouva que, submergée par diverses émotions, elle s’était, pour la première fois de sa vie, évanouie.
« Grands dieux ! » cria le père alarmé, « elle est morte… ma Lucy, ma Lucy, ils l’ont tuée ! »
Ouvrir la porte la plus proche de Lucy, l’emporter du carrosse dans ses bras, fut pour Clifford l’affaire d’un instant. Absolument inconscient de la présence de quiconque d’autre… inconscient même de ce qu’il disait, il déversa mille expressions folles, passionnées, mais à moitié audibles ; et tandis qu’il la portait vers un talus au bord de la route, et s’asseyant, la soutenait contre son sein, il serait difficile peut-être de dire si quelque chose de délice… de brûlant et frissonnant délice… n’était pas mêlé à son anxiété et à sa terreur. Il frictionnait ses petites mains dans les siennes ; son souffle, tout tremblant et chaud, rayonnait sur sa joue ; et une fois, mais une seule fois, ses lèvres se rapprochèrent, et écartant la richesse échevelée de ses tresses, s’attachèrent en un long et silencieux baiser aux siennes.
Pendant ce temps, avec l’aide du valet de pied, qui avait maintenant quelque peu recouvré ses sens stupéfaits, le squire descendit de son carrosse, et approcha d’un pas chancelant l’endroit où sa fille était allongée. À l’instant où il prit sa main, Lucy commença à reprendre connaissance ; et la première action, dans l’inconscience confuse du réveil, fut de passer son bras autour du cou de celui qui la soutenait.
Si toutes les heures et les réalités d’espoir, de joie, de plaisir, de la vie passée de Clifford avaient été fondues et concentrées en une seule émotion, cette émotion n’aurait été que terne face au ravissement de la caresse momentanée et innocente de Lucy ! Et à une période ultérieure, quoique non lointaine, quand dans la cellule du condamné le visage sinistre de la Mort se rongeait sur lui, on peut se demander si ses pensées ne s’attardaient pas bien plus souvent sur le souvenir de ce moment délicieux que sur l’amertume et l’ignominie d’un destin imminent.
« Elle respire… elle bouge… elle s’éveille ! » cria le père ; et Lucy, tentant de se lever, et reconnaissant la voix du squire, dit faiblement :
« Dieu merci, mon cher père, vous n’êtes pas blessé ! Et sont-ils vraiment partis ?… et où… où sommes-nous ? »
Le squire, soulageant Clifford de sa charge, replia son enfant dans ses bras, tandis que, à sa manière explicative, il l’informait de l’endroit où elle se trouvait, et avec qui. Les amoureux se tenaient face à face ; mais quels délicieux rougissements la nuit, qui cachait tout sauf le contour de leurs formes, ne déroba-t-elle pas aux yeux de Clifford !
Le cœur honnête et aimable de M. Brandon fut heureux d’un relâchement pour les sentiments indulgents qu’il avait toujours nourris envers le suspect et calomnié Clifford, et se détournant maintenant de Lucy, il se déversa tout à fait sur son libérateur. Il lui serra chaleureusement la main, et insista pour qu’il les accompagnât à Bath dans le carrosse, et qu’il permît au valet de pied de monter son cheval. Cette offre était encore en suspens, quand le valet de pied, qui était allé prendre des nouvelles de la santé et du confort de son collègue, vint informer la compagnie, d’un accent douloureux, de quelque chose que, dans la confusion et l’obscurité de la nuit, ils n’avaient pas encore appris… à savoir que les chevaux et le cocher avaient disparu !
« Disparus ! » dit le squire, « disparus ! Pourquoi, les vilains ne peuvent pas (pour ma part, je ne crois jamais, bien que j’aie entendu de telles merveilles, à ces tours de passe-passe) les avoir empochés ! »
Ici un gémissement bas fut audible ; et le valet de pied, guidé par sympathie vers l’endroit d’où il émanait, trouva l’énorme corps du cocher déposé en sécurité, le visage contre terre, au milieu du caniveau. Après que ce digne personnage eut été remis sur pied, et se fut secoué jusqu’à recouvrer l’intelligence, on découvrit que lorsque le voleur avait arrêté les chevaux, le cocher, qui avait besoin de très peu de choses pour vaincre ses facultés belliqueuses, avait… disait-il lui-même, sous un coup violent du ruffian, bien que, peut-être, la cause résidât plus près de lui… quitté le siège du cocher pour le caniveau, les chevaux prirent peur, et après avoir plongé et s’être cabrés jusqu’à ce qu’il ne se souciât plus de s’occuper de leur saisie, le bandit de grand chemin avait très tranquillement coupé les traits, et au moment présent, il n’était pas impossible que les chevaux fussent presque à la porte de leurs écuries à Bath.
Le valet de pied qui avait informé le squire de ce malheur fut, contrairement à la plupart des annonceurs de nouvelles, le premier à offrir une consolation. « Il y a une excellente auberge, dit-il, à environ un demi-mille d’ici, où votre honneur pourrait obtenir des chevaux ; ou, peut-être, si Mlle Lucy, pauvre cœur, est faible, vous pourriez vouloir vous arrêter pour la nuit. »
Bien qu’une marche d’un demi-mille dans une nuit sombre et sous d’autres circonstances n’aurait pas semblé une proposition agréable, pourtant à présent, alors que l’imagination du squire n’avait peint pour lui que les alternatives de passer la nuit dans le carrosse ou de ramper à pied jusqu’à Bath, cela ne semblait qu’une épreuve très insignifiante ; et glissant le bras de sa fille sous le sien, tandis que d’une voix aimable il disait à Clifford « de la soutenir de l’autre côté », le squire ordonna au valet de pied de montrer le chemin avec le cheval de Clifford, et au cocher de suivre ou d’aller au diable, selon ce qu’il préférait.
En silence Clifford offrit son bras à Lucy, et silencieusement elle accepta la courtoisie. Le squire fut le seul à parler ; et le thème qu’il choisit ne fut pas désagréable à Lucy, car c’était l’éloge de son amant. Mais Clifford écoutait à peine, car mille pensées et sentiments s’affrontaient en lui ; et le léger contact de la main de Lucy sur son bras aurait seul suffi à distraire et à troubler son attention. L’obscurité de la nuit, l’agitation récente, le baiser volé qui brûlait encore sur ses lèvres, le souvenir de l’agitation flatteuse de Lucy lors de la scène avec elle chez Lord Mauleverer, le souvenir encore plus chaud de cette étreinte inconsciente, qui picotait encore à travers chaque nerf de son corps, tout conspirait avec l’émotion délicieuse qu’il éprouvait maintenant à sa présence et à son contact pour l’enivrer et l’enflammer. Oh, ces moments brûlants en amour, quand le romantisme s’est juste adouci en passion, et sans rien perdre de son luxe vague, mêle l’enthousiasme de ses rêves aux désirs ardents de la réalité et de la terre ! C’est le moment exact où l’amour a atteint son point culminant… quand tous les sentiments, toutes les pensées, l’âme tout entière, et l’esprit tout entier, sont saisis et absorbés… quand chaque difficulté pesée dans la balance opposée semble plus légère que la poussière… quand renoncer à l’objet aimé est le sacrifice le plus mortel et le plus durable… et quand dans tant de poitrines, où l’honneur, la conscience, la vertu, sont bien plus forts que nous pouvons croire qu’ils l’aient jamais été chez un criminel comme Clifford, l’honneur, la conscience, la vertu, ont péri tout à la fois et soudainement en cendres devant ce feu puissant et irrésistible.
Le domestique, qui avait eu des occasions précédentes de vérifier la topographie de l’« auberge » dont il parlait, et qui était peut-être passablement réconcilié avec sa terreur passée dans l’anticipation de renouveler son intimité avec « les esprits du passé », dirigea maintenant l’attention de nos voyageurs vers une petite auberge juste devant eux. L’aubergiste ne s’était pas encore retiré pour se reposer, et il ne fut pas nécessaire de frapper deux fois avant que la porte ne fût ouverte.
Un feu brillant, une aubergiste empressée, un aubergiste compatissant, une boisson chaude, et la promesse d’excellents lits, tout apparut à notre squire comme compensant amplement la nouvelle que l’auberge n’était pas autorisée à louer des chevaux de poste ; et l’aubergiste ayant promis d’envoyer immédiatement deux gaillards, une corde, et un cheval de trait pour ramener le carrosse à l’abri (car le squire chérissait le véhicule parce qu’il avait vingt ans), et de plus de faire réparer le harnais, et d’avoir les chevaux prêts à une heure matinale le lendemain, la bonne humeur de M. Brandon s’éleva jusqu’à une hilarité positive. Lucy se retira sous les auspices de l’aubergiste pour se coucher ; et le squire ayant bu un bol de bishop, et découvert mille nouvelles vertus en Clifford, surtout celle de ne jamais interrompre une bonne histoire, tapa sur l’épaule du capitaine, et lui faisant promettre de ne pas quitter l’auberge avant de l’avoir revu, se retira aussi vers le repos de son oreiller. Clifford resta en bas, regardant pensivement le feu pendant quelque temps après ; et ce ne fut que lorsque la somnolente femme de chambre l’eut informé trois fois des conforts préparés de son lit, qu’il se rendit dans sa chambre. Même alors, il semble que le sommeil ne visita pas ses paupières ; car un riche éleveur, qui couchait dans la chambre du dessous, se plaignit amèrement le lendemain matin de quelqu’un marchant au-dessus de sa tête « avec toutes sortes de pas, juste pour tout le monde comme une apparition en bottes ».
CHAPITRE XXIII.
Viola. Et m’aimes-tu ? Lysander... T’aimer, Viola ? Ne te fuis-je pas quand mon être boit la lumière de tes yeux ? — cette fuite est toute ma réponse !
La Fiancée, Acte II, scène 1.
Les méditations sous la couette du squire n’avaient pas été sans le produit d’une résolution. Son cœur chaleureux se rouvrit aussitôt au penchant qu’il avait autrefois conçu pour Clifford ; il aspirait à une occasion de réparer sa méchanceté passée, et de témoigner sa gratitude présente ; de plus, il se sentait à la fois indigné par, et honteux de, sa conduite récente en se joignant à la populaire, et, comme il le croyait maintenant pleinement, à la sans-cause prédisposition contre son jeune ami, et devant un sentiment plus présent et plus fort, sa déférence habituelle pour les conseils de son frère s’évanouit facilement. Couplés à ces sentiments favorables envers Clifford étaient ses soupçons sagaces, ou plutôt sa certitude, de l’attachement de Lucy pour son beau libérateur ; et il avait au moins assez de pénétration pour percevoir qu’elle n’était pas susceptible de l’aimer moins pour l’aventure de la nuit. À tout cela s’ajoutait le souvenir tendre des paroles d’adieu de sa femme ; et les larmes et l’agitation révélatrice de Lucy dans le carrosse étaient suffisantes pour son esprit simple, qui ne savait pas à quel point les larmes d’une jeune fille sont versées et séchées légèrement, pour confirmer la prédiction de la chère défunte. Les sentiments plus généreux et bienveillants du squire n’étaient pas non plus totalement exempts de considérations égoïstes. Fier, mais pas le moins du monde ambitieux, il était toujours plus prêt à conférer un honneur qu’à en recevoir un, et au fond il était secrètement heureux à l’idée d’échanger, comme gendre, le poli et peu familier Mauleverer pour l’agréable et sociable Clifford. Telles, dans un « désordre admiré », étaient les pensées qui roulaient à travers le cerveau fertile de Joseph Brandon ; et avant de s’être tourné sur son côté gauche, ce qu’il faisait toujours en préparatif pour se livrer au sommeil, le squire était parvenu à une détermination des plus fatales aux plans de l’avocat et aux espoirs du comte.
Le matin suivant, alors que Lucy tricotait
« La traîne lâche de ses cheveux ambrés »
devant le petit miroir de sa chambre, qui, même à travers sa glace sombre et ternie, renvoyait un visage qui eût pu faire rougir une vision grecque de l’Aurore, un léger coup à sa porte annonça son père. Il y avait dans son visage rose et avenant cette expression généralement caractéristique d’un homme satisfait de lui-même et persuadé qu’il est sur le point de faire plaisir.
« Ma chère enfant, dit le squire en caressant avec tendresse l’abondante chevelure de sa Lucy et en embrassant sa joue de damas, je suis venu pour avoir une petite conversation avec toi. Assieds-toi maintenant, et (pour ma part, j’aime parler à mon aise ; et, à propos, ferme la fenêtre, mon amour, c’est un vent d’est) je souhaite que nous parvenions à une compréhension claire et distincte. Hem ! donne-moi ta main, mon enfant, je pense que sur ces questions, on ne saurait parler avec trop de précision et de justesse ; bien que je sois parfaitement conscient (car, pour ma part, je souhaite toujours agir envers chacun, envers toi surtout, ma très chère enfant, avec la plus grande considération) que nous devons procéder avec autant de délicatesse que de concision. Tu connais ce capitaine Clifford, c’est un brave jeune homme, n’est-ce pas ? Eh bien, allons, ne rougis pas si fort ; il n’y a rien (car, dans ces matières, on ne peut avoir tous ses souhaits, on ne peut tout avoir) dont il faille avoir honte ! Dis-moi maintenant, enfant, penses-tu qu’il soit amoureux de toi ? »
Si Lucy ne répondit pas immédiatement par des mots, ses jolies lèvres remuèrent comme si elle pouvait aisément répliquer ; et finalement, elles se fixèrent dans un sourire si doux et si assuré que le squire, tout amateur qu’il fût d’informations « précises », n’eut besoin d’aucune réponse plus complète à sa question.
« Oui, oui, jeune demoiselle, dit-il en la regardant avec toute l’affection d’un père, je vois ce qu’il en est. Et, allons, pourquoi te détournes-tu ? Penses-tu, si, comme je le crois, bien qu’il y ait des personnes envieuses dans le monde, comme il y en a toujours lorsqu’un homme est beau, intelligent ou brave, bien que, soit dit en passant, ce qui est une chose bien drôle à mes yeux, elles n’envient pas, du moins pas avec malveillance, un homme pour être lord ou riche, mais, tout au contraire, le rang et l’argent semblent leur faire croire que l’on possède toutes les vertus cardinales. Humph ! Si, dis-je, ce M. Clifford s’avérait être un gentilhomme de famille, car tu sais que c’est essentiel, puisque les Brandon ont, comme mon frère te l’a probablement dit, été une grande race il y a bien des siècles, penses-tu, mon enfant, que tu pourrais renoncer (le chat est sorti du sac) à ce vieux lord, et épouser un simple gentilhomme ? »
La main que tenait le squire fut alors appliquée contre sa bouche avec une tendre malice, et lorsqu’il la saisit à nouveau, Lucy cacha son visage rayonnant dans son sein ; et ce ne fut que par un murmure, comme si l’air lui-même était bavard, qu’il put arracher (car il insistait désormais sur une réponse verbale) son heureuse réponse.
Nous ne craignons pas que notre lecteur nous blâme de ne pas détailler le reste de l’entrevue entre le père et la fille : elle ne dura pas plus d’une heure de plus ; car le squire déclara que, pour sa part, il détestait les mots plus nombreux que nécessaire. M. Brandon fut le premier à descendre pour le déjeuner, marmonnant en descendant les escaliers : « Eh bien maintenant, que je sois pendu si je ne suis pas heureux que cela soit sorti (car je n’aime pas trop penser à une affaire si sotte) de mon esprit. Et quant à mon frère, je ne lui dirai rien tant que tout ne sera pas fini et réglé. Et s’il est en colère, lui et le vieux lord pourront, bien que je n’aie pas l’intention d’être un mauvais frère, aller au diable ensemble ! »
Lorsque les trois furent réunis à la table du petit-déjeuner, il n’aurait peut-être pu se trouver nulle part un contraste plus frappant que celui que le visage radieux de Lucy offrait avec l’expression hagarde et usée qui défigurait les traits séduisants de son amant. Le changement opéré en une seule nuit sur Clifford était si marqué que même le squire en fut surpris et alarmé. Mais Lucy, dont l’innocente vanité se plaisait à expliquer cette altération, se consola avec l’espoir de voir bientôt une expression bien différente sur le visage de son amant ; et bien qu’elle fût silencieuse, et que son bonheur reposât calme et profond en elle, il y avait dans ses yeux et ses lèvres ce qui semblait à Clifford une insulte à sa propre misère, et le piquait au cœur. Cependant, il fit un effort pour répondre à la conversation du squire, et pour masquer du mieux qu’il put les preuves du conflit qui faisait encore rage en lui.
La matinée était humide et sombre ; c’était cette pluie fine et brumeuse qui est si particulièrement nutritive pour la croissance des idées noires, et le joyeux squire ne manqua pas de railler son jeune ami sur sa susceptibilité féminine aux influences du temps. Clifford répondit avec plaisanterie ; et la plaisanterie, si mauvaise fût-elle, était assez bonne pour contenter le railleur. C’est sur ce ton facétieux que passa le temps, jusqu’à ce que Lucy, à la demande de son père, quittât la pièce pour se préparer à leur retour à la maison.
Rapprochant sa chaise de celle de Clifford, le squire entama alors avec un sérieux réel et affectueux ses manœuvres — qu’il avait déjà planifiées — dans l’ordre suivant : premièrement, s’enquérir et apprendre le rang, la famille et les perspectives de Clifford ; deuxièmement, après avoir vérifié les convenances de l’extérieur, examiner l’état de l’intérieur ; et troisièmement, si notre habile enquêteur trouvait confirmées ses suppositions sur l’affection de Clifford pour Lucy, dissiper la crainte modeste d’un refus, ce que le squire admettait comme étant assez naturel, et conduire l’objet de l’enquête à la connaissance du bonheur qui, avec le consentement de Lucy, pourrait l’attendre. Tandis qu’avec son ingéniosité coutumière, le squire poursuivait ses desseins bienveillants, Lucy restait dans sa propre chambre, plongée dans les méditations et les rêves naturels à un cœur si confiant et enthousiaste.
Elle était seule depuis plus d’une demi-heure, lorsque la femme de chambre de l’auberge frappa à sa porte et lui transmit un message du squire, la priant de descendre le retrouver dans le salon. Avec un cœur qui battait si violemment qu’il semblait presque consumer sa vie même, Lucy descendit lentement et d’un pas tremblant vers le salon. En ouvrant la porte, elle vit Clifford debout dans l’embrasure de la fenêtre ; son visage était en partie détourné d’elle, et ses yeux baissés. Le bon vieux squire était assis dans un fauteuil, et une sorte de satisfaction perplexe et à moitié convaincue animait ses traits.
« Viens ici, enfant, dit-il en s’éclaircissant la gorge ; le capitaine Clifford — hem ! — vous a fait l’honneur de… et je suppose que vous serez très surprise — non pas que, pour ma part, je trouve qu’il y ait grand-chose à s’en étonner, mais telle peut être mon opinion partiale (et elle est certainement très naturelle chez moi) — de vous faire une déclaration d’amour. Il déclare, de plus, qu’il est le plus misérable des hommes, et qu’il mourrait plutôt que d’avoir la présomption d’espérer. Par conséquent, voyez-vous, mon amour, je vous ai fait venir pour lui donner la permission de se détruire de la manière qu’il lui plaira ; et je le laisse expliquer pourquoi (c’est un sort qui, tôt ou tard, arrive à tous ses semblables) la condamnation à mort ne devrait pas être prononcée contre lui. » Ayant prononcé ce discours avec plus de justesse dans les mots qu’il n’en avait l’habitude, le squire se leva précipitamment et clopina hors de la pièce.
Lucy s’affaissa dans le fauteuil que son père venait de quitter ; et Clifford, s’approchant d’elle, dit d’une voix rauque et basse :
« Votre père, Mademoiselle Brandon, dit avec raison que je mourrais plutôt que de lever les yeux vers vous avec espoir. Je pensais hier que je vous avais vue pour la dernière fois ; le hasard, et non ma propre folie ou présomption, m’a ramené devant vous ; et même les quelques heures que j’ai passées sous le même toit que vous m’ont fait sentir comme si mon amour, ma folie, n’avaient jamais atteint leur paroxysme avant maintenant. Oh, Lucy ! » continua Clifford sur un ton plus passionné, et, comme par un élan soudain et irrésistible, se jetant à ses pieds, « si je pouvais espérer vous mériter… si je pouvais espérer m’élever… si je pouvais… Mais non, non, non ! Je suis coupé de tout espoir, et à jamais ! »
Il y avait une angoisse et un remords si profonds, si amers, si sincères dans la voix avec laquelle ces derniers mots furent prononcés, que Lucy, prise au dépourvu et oubliant tout dans une sympathie et une compassion émerveillées, répondit en tendant la main vers Clifford, qui, toujours à genoux, la saisit et la couvrit de baisers de feu :
« Ne parlez pas ainsi, M. Clifford ; ne vous accusez pas de ce dont je suis sûre, tout à fait sûre, que vous ne pouvez être coupable. Peut-être — pardonnez-moi — votre naissance, votre fortune, sont-elles inférieures à vos mérites, et avez-vous pénétré la faiblesse de mon père sur le premier point ; ou peut-être vous-même n’avez-vous pas évité toutes les erreurs dans lesquelles les hommes sont précipités… peut-être avez-vous été imprudent ou inconsidéré, peut-être avez-vous (la mode est contagieuse) joué au-dessus de vos moyens ou contracté des dettes : ce sont des fautes, il est vrai, et à regretter, mais assurément pas irréparables. »
Pour cet instant, peut-on s’étonner que toute la résolution et l’abnégation de Clifford l’aient abandonné, et levant les yeux, rayonnants de joie et de gratitude, vers le visage qui se penchait avec une innocence bienveillante vers lui, il s’écria :
« Non, Mademoiselle Brandon ! Non, Lucy ! Chère, angélique Lucy ! Mes fautes sont moins vénielles que celles-ci, mais peut-être ne sont-elles pas moins la conséquence des circonstances et de la contagion ; peut-être ne sera-t-il pas trop tard pour les réparer. Si vous… si vous daigniez réellement être ma gardienne, je pourrais ne pas désespérer d’être sauvé ! »
« Si, dit Lucy en rougissant profondément et en baissant les yeux, tandis qu’elle parlait vite et avec empressement, comme pour éviter de l’humilier par son offre, si, M. Clifford, le manque de richesse vous a causé de quelque manière que ce soit de l’inquiétude ou… ou une erreur, croyez-moi… je veux dire nous… assez vos amis pour ne pas hésiter un instant à nous laisser vous soulager d’une petite partie de notre dette de la nuit dernière envers vous. »
« Chère, noble fille ! » dit Clifford, tandis qu’un de ces sourires d’un sarcasme puissant, qui déformaient parfois ses traits, se tordait sur ses lèvres et imprimait de façon saisissante à Lucy une ressemblance avec quelqu’un de très différent en réputation et en caractère de son amant, « n’attribuez pas mes malheurs à une source si mesquine ; ce n’est pas d’argent dont j’aurai besoin tant que je vivrai, bien que je me souviendrai jusqu’à mon dernier souffle de cette délicatesse chez vous, et que je la comparerai avec certains bas souvenirs de mon propre esprit. Oui ! toutes les pensées et tous les souvenirs passés me feront dorénavant vous adorer encore plus que je ne le fais maintenant ; tandis que dans votre cœur, ils vous feront… à moins que le Ciel n’exauce une de mes prières… me mépriser et me détester ! »
« Par pitié, ne parlez pas ainsi ! » dit Lucy, contemplant avec une vague alarme les traits sombres et agités de son amant. « Vous mépriser, vous détester ! Impossible ! Comment le pourrais-je, après le souvenir de la nuit dernière ? »
« Oui ! de la nuit dernière, dit Clifford en parlant entre ses dents serrées, il y a beaucoup dans ce souvenir pour vivre longtemps en nous deux ; mais vous… vous… bel ange » (et toute dureté et ironie s’évanouissant soudain de sa voix et de son visage, cédèrent à une tristesse tendre et profonde, mêlée d’un respect qui confinait à la vénération), « vous n’auriez jamais pu rêver de plus que de la pitié pour quelqu’un comme moi… vous n’auriez jamais pu vous abaisser depuis votre haute et éblouissante pureté pour connaître pour moi une seule pensée telle que celle qui brûle dans mon cœur pour vous… vous… Oui, retirez votre main, je ne suis pas digne de la toucher ! » Et joignant ses propres mains devant son visage, il devint brusquement silencieux ; mais ses émotions n’étaient que mal dissimulées, et Lucy vit le cadre musclé devant elle soulevé et convulsé par des passions qui étaient d’autant plus intenses et déchirantes qu’elles n’avaient vaincu sa volonté et ne s’étaient frayé un chemin vers l’extérieur que pour quelques instants.
Si plus tard, mais bien plus tard, Lucy, rappelant le mystère de ses paroles, s’avoua qu’elles trahissaient une culpabilité, elle était alors trop affectée pour penser à autre chose qu’à son amour et à son émotion. Elle se pencha, et avec un abandon de soi juvénile et tendre auquel personne n’aurait pu résister, posa ses deux mains sur les siennes. Clifford tressaillit, leva les yeux, et l’instant d’après, il l’avait serrée contre son cœur ; et tandis que les seules larmes qu’il eût versées depuis sa carrière criminelle tombaient rapides et brûlantes sur son visage, il baisa son front, sa joue, ses lèvres dans un transport passionné et sauvage. Sa voix s’éteignit en lui… il ne pouvait se résoudre à parler ; une seule pensée, même dans cet oubli apparent d’elle et de lui-même, remuait et parlait dans sa poitrine : la fuite. Plus il sentait qu’il aimait, plus l’objet de son amour était tendre et confiant, plus devenait urgente la nécessité de la quitter. Tous les autres devoirs avaient été négligés, mais il aimait d’un amour réel ; et l’amour, qui lui enseignait un devoir, le porta triomphalement à travers sa douloureuse épreuve.
« Vous aurez de mes nouvelles ce soir, murmura-t-il ; croyez que je suis fou, maudit, criminel, mais pas tout à fait un monstre ! Je ne demande pas d’opinion plus clémente ! » Il se tira de sa position périlleuse et partit brusquement.
Lorsque Clifford atteignit sa demeure, il trouva ses dignes collaborateurs l’attendant avec alarme et terreur sur le visage. Un ancien exploit, dans lequel ils s’étaient signalés, avait depuis longtemps attiré l’attention rigide de la police, et certains officiers avaient été vus à Bath, et certaines enquêtes avaient été mises en branle, qui ne présageaient rien de bon pour la sécurité du sagace Tomlinson et du valeureux Pepper. Ils vinrent, humblement et pénitents, demandant pardon pour leur agression inconsciente contre la voiture du squire, et implorant les conseils immédiats de leur capitaine. Si Clifford avait auparavant hésité dans sa détermination désintéressée… si des visions de Lucy, de bonheur et de réforme avaient flotté dans sa chevauchée solitaire trop fréquemment et trop ardemment devant ses yeux… la vue de ces hommes, leur conversation, leur danger, tout suffit à restaurer sa résolution. « Dieu miséricordieux ! pensait-il, et est-ce au compagnon de tels vils scélérats, à un homme, comme eux, exposé à chaque heure aux morts les plus ignominieuses, que j’ai songé pour une fraction de seconde à confier l’innocente et généreuse jeune fille, dont la confiance ou l’amour est le seul crime qui puisse la priver du destin le plus brillant ? »
Courtes furent les instructions de Clifford à ses suiveurs, et nous faisons tant de choses machinalement, qu’elles furent délivrées avec sa prévoyance et sa précision habituelles. « Vous quitterez la ville instantanément ; n’allez pas, pour vos vies, à Londres, ou rejoindre l’un de vos camarades. Chevauchez vers la Grotte Rouge ; des provisions y sont stockées, et, depuis notre récent aménagement intérieur, cela offrira amplement de place pour cacher vos chevaux. La nuit du deuxième jour à partir de maintenant, je vous rejoindrai. Mais assurez-vous d’entrer dans la grotte la nuit, et ne la quittez sous aucun prétexte jusqu’à ce que je vienne ! »
« Oui ! dit-il, lorsqu’il fut seul, je vous rejoindrai, mais seulement pour vous quitter. Une offense de plus contre la loi, ou du moins une somme arrachée aux mains gonflées des riches, suffisante pour m’équiper pour une armée étrangère, et je quitterai le pays de ma naissance et de mes crimes. Si je ne peux mériter Lucy Brandon, je serai un peu moins indigne. Peut-être… pourquoi pas ? Je suis jeune, mes nerfs ne sont pas faibles, mon cerveau n’est pas terne… peut-être pourrai-je, sur quelque champ d’aventure honorable, gagner un nom que, avant mon lit de mort, je pourrai ne pas rougir d’avouer devant elle ! »
Tandis que cette résolution battait haut dans la poitrine de Clifford, Lucy continuait tristement et en silence avec le squire son court voyage vers Bath. Ce dernier était très curieux de savoir pourquoi Clifford était parti, et ce qu’il avait avoué ; et Lucy, à peine capable de répondre, remit tout sur la lettre promise pour la nuit.
« Je suis content, marmonna le squire, qu’il ait l’intention d’écrire ; car, d’une manière ou d’une autre, bien que je l’aie interrogé très serré, il a glissé à travers mon contre-interrogatoire, et en éclatant tout à coup sur son amour pour toi, m’a laissé aussi avancé sur son compte que je l’étais auparavant : sans aucun doute (pour ma part, je ne vois pas ce qui devrait l’empêcher d’être un grand homme incognito) cette lettre expliquera tout ! »
Tard dans la nuit, la lettre arriva. Lucy, heureusement pour elle, était seule dans sa chambre ; elle l’ouvrit, et lut ce qui suit :
LETTRE DE CLIFFORD.
J’ai promis de vous écrire, et je m’assieds pour tenir cette promesse. En ce moment, le souvenir de votre bonté, de votre prévenance généreuse, est vif en moi : et tandis que je dois choisir des mots calmes et ordinaires pour exprimer ce que je devrais dire, mon cœur est alternativement fondu et déchiré par des pensées qui appelleraient d’autres mots, oh, combien différents ! Votre père m’a souvent interrogé sur ma parenté et ma naissance ; jusqu’ici, j’ai éludé ses questions. Apprenez maintenant qui je suis. Dans une demeure misérable, entouré par les habitants de la pauvreté et du vice, je situe mes premiers souvenirs. Mon père m’est aussi inconnu qu’à tout autre ; ma mère — à vous, je n’ose mentionner qui ou ce qu’elle était — elle est morte dans mon enfance. Sans nom, mais non sans héritage (mon héritage était grand… c’était l’infamie !), je fus jeté dans le monde. J’avais reçu par accident quelque éducation, et imbibé quelques idées peu naturelles à ma situation ; depuis lors, j’ai joué bien des rôles dans la vie. Je n’ai pas tellement négligé les livres et les hommes que je n’aie glané par intervalles quelque petite connaissance des uns comme des autres. Ainsi, si j’ai semblé à vos yeux meilleur que je ne le suis, vous en percevrez la cause. Les circonstances firent bientôt de moi mon propre maître ; elles firent aussi de moi un homme que les honnêtes gens n’aiment pas regarder ; mes actes ont été, et mon caractère est, à la hauteur de ma naissance et de ma fortune. Je suis venu dans cette ville avec le noble espoir de m’élever et de me racheter en dorant mon destin par un riche mariage. Je vous ai vue, vous que j’avais déjà rencontrée une fois. J’ai appris que vous étiez riche. Haïssez-moi, Miss Brandon, haïssez-moi ! J’ai résolu de faire de votre ruine la cause de ma rédemption. Heureusement pour vous, je vous connaissais à peine avant de vous aimer ; cet amour s’est approfondi… il a capté quelque chose de pur et d’élevé venant de vous-même. Ma résolution m’a abandonné ; encore maintenant, je pourrais me jeter à genoux et remercier Dieu que vous — vous, le plus cher et le plus noble des êtres humains — vous ne soyez pas ma femme. Maintenant, ma conduite est-elle claire pour vous ? Sinon, imaginez-moi tout ce qu’il y a de plus vil, sauf sur un point, là où vous êtes concernée, et pas l’ombre d’un mystère ne subsistera. Votre bon père, surestimant le piètre service que je vous ai rendu, aurait consenti à soumettre mon sort à votre décision. Je rougis d’indignation pour lui — pour vous — qu’un homme vivant ait pu rêver d’une telle profanation pour Miss Brandon. Pourtant, moi-même, j’ai été emporté et enivré par un espoir si soudain et si doux… même moi, j’ai osé lever les yeux vers vous, vous presser contre ce cœur coupable, m’oublier moi-même et rêver que vous pourriez être à moi ! Pouvez-vous me pardonner cette folie ? Et plus tard, dans votre sphère élevée et scintillante de bonheur conjugal, pourrez-vous vous souvenir de ma présomption et réprimer votre mépris ? Peut-être pensez-vous qu’avec une confession si tardive, je vous ai déjà trompée. Hélas ! vous ne savez pas ce qu’il m’en coûte maintenant de confesser ! Je n’avais qu’un seul espoir dans la vie… c’était que vous puissiez encore, longtemps après avoir cessé de me voir, ne pas me croire totalement inférieur à la multitude avec qui vous vivez. Cette vanité brûlante et pourtant égoïste, je l’arrache de moi, et maintenant je m’en vais là où aucun espoir ne peut me poursuivre. Aucun espoir pour moi-même, sauf un qui mérite à peine ce nom, car c’est plutôt un souhait grossier et visionnaire qu’une attente… c’est que, sous un autre nom et sous d’autres auspices, vous puissiez entendre parler de moi dans quelque temps lointain ; et lorsque je vous informerai qu’à ce nom vous pourrez reconnaître celui qui vous aime plus que toutes les choses créées, vous pourrez alors, du moins, ne ressentir aucune honte de votre amant. Que serez-vous alors ? Une heureuse épouse, une mère, le centre de mille joies, aimée, admirée, bénie quand l’œil vous voit et l’oreille vous entend ! Et c’est ce que je devrais espérer, c’est la consolation qui devrait m’égayer ; peut-être, dans quelque temps, le fera-t-elle. Non pas que je vous aimerai moins, mais que je vous aimerai moins brûlamment, et par conséquent moins égoïstement. Je vous ai écrit maintenant tout ce qu’il vous convient de recevoir de moi. Mon cheval attend en bas pour m’emmener hors de cette ville, et à jamais loin de votre voisinage. Pour toujours !… oui, vous êtes la seule bénédiction à jamais interdite. La richesse, je peux l’acquérir, un beau nom, peut-être même aspirer à la gloire… je peux peut-être trouver un chemin vers le ciel lui-même ; mais de vous, mes rêves les plus profonds ne peuvent me donner l’ombre d’un espoir. Je ne dis pas que, si vous pouviez percer mon âme pendant que j’écris, vous auriez pitié de moi. Vous pouvez trouver cela étrange, mais je ne voudrais pas de votre pitié pour tout l’or du monde ; je crois que je préférerais même votre haine… la pitié semble tant ressembler au mépris. Mais si vous saviez quel effort m’a permis de tempérer mon langage, de brider mes pensées, de m’empêcher d’incarner ce qui fait maintenant tourbillonner mon cerveau, et sentir ma main comme si le feu vivant la consumait ; si vous saviez ce qui m’a permis de triompher de la folie de mon cœur, et de vous épargner ce qui, si c’était écrit ou parlé, ressemblerait aux délires de la folie, vous ne me mépriseriez pas, et vous ne pourriez le faire, bien que vous puissiez m’abhorrer.
Et maintenant, que le Ciel vous garde et vous bénisse ! Rien sur terre ne pourrait vous nuire. Et même les méchants qui vous ont vue apprennent à prier… j’ai prié pour vous !
Ainsi, abrupte et sans signature, finit la lettre attendue. Lucy descendit le lendemain matin à son heure habituelle, et, si ce n’est qu’elle était très pâle, rien dans son apparence ne semblait annoncer un chagrin ou une émotion passés. Le squire lui demanda si elle avait reçu la lettre promise. Elle répondit, d’une voix claire quoique faible, que oui ; que M. Clifford s’était avoué d’une origine trop basse pour espérer un mariage avec la famille de M. Brandon ; qu’elle espérait que le squire garderait son secret ; et que le sujet ne soit plus jamais évoqué par l’un ou l’autre. S’il y avait dans ces paroles quelque chose d’étranger au caractère ingénu de Lucy, et de douloureux pour son esprit, elle le ressentait comme un devoir envers son ancien amant de ne pas trahir l’intégralité de cette confession si amèrement arrachée. Peut-être aussi y avait-il dans cette lettre un charme qui lui semblait trop sacré pour être révélé à quiconque ; et les mystères n’étaient pas exclus, même d’un amour aussi mal placé et apparemment aussi transitoire que le sien.
La réponse de Lucy toucha le squire sur son point faible. « Un homme d’une origine résolument basse », confessa-t-il, « était totalement hors de question ; néanmoins, le jeune homme a fait preuve d’une grande franchise dans sa confidence. » Il promit volontiers de ne jamais aborder un sujet nécessairement si désagréable ; et bien qu’il soupirât en finissant son discours, l’extrême calme de l’attitude de Lucy le rassura ; et lorsqu’il perçut qu’elle reprenait, quoique languissamment, ses occupations habituelles, il ne douta guère qu’elle ne surmontât bientôt le souvenir de ce qu’il espérait n’être qu’une tocade de jeune fille et un caprice passager. Il céda, avec avidité, à sa proposition de retourner à Warlock ; et la semaine même où Lucy avait reçu la lettre mystérieuse de son amant, le père et la fille commencèrent leur voyage de retour.
CHAPITRE XXIV.
Butler. Qu’est-ce que ceci, monsieur ?
Yeoman. Et de quelle nature, à quel usage ?
Latroc. Imaginez. La Tragédie de Rollo.
Quickly. Il est dans le sein d’Arthur, si jamais homme est allé dans le sein d’Arthur. Henri V.
Le cours de notre récit nous ramène maintenant à William Brandon. Les promotions juridiques précédemment envisagées furent achevées ; et, à la surprise du public, le brillant avocat, subissant la dégradation de la chevalerie, avait, au moment où nous revenons à lui, tout juste troqué ses occupations laborieuses pour la dignité sereine du siège. Quel que soit le regret que cet intrigant rusé et ambitieux ait pu ressentir par ailleurs devant une élévation considérablement moins distinguée qu’il n’aurait pu raisonnablement l’espérer, il fut entièrement dissipé par les espoirs qui lui furent donnés d’une mutation rapide vers une charge plus brillante : il se murmurait parmi ceux qui ne sont pas incapables de prévoir de tels événements, que l’intérêt du gouvernement exigeait ses talents à la Chambre des pairs. Juste à ce moment aussi, la maladie redoutable, dont Brandon s’efforçait, aussi jalousement que possible, de cacher les ravages au public, avait semblé céder soudainement à l’habileté d’un nouveau médecin ; et, par l’administration de médicaments qu’un homme moins sévère ou moins résolu aurait pu trembler d’adopter (tant leur nature était puissante et pour la plupart mortelle), il passa d’un état de torture presque insupportable à un élysée de tranquillité et d’aisance. Peut-être, cependant, les médicaments qui l’altérèrent détériorèrent-ils aussi sa constitution ; et il était remarquable que dans deux cas où le médecin avait obtenu un succès similaire par les mêmes moyens, les patients étaient morts soudainement, exactement au moment où leur guérison semblait être enfin complète. Cependant, Sir William Brandon ne paraissait guère anticiper le danger. Ses manières devinrent plus gaies et plus égales qu’elles ne l’avaient jamais été auparavant ; il y avait une certaine légèreté dans sa démarche, une certaine exhilaration dans sa voix et son regard, qui semblaient les signes d’un homme dont un lourd fardeau avait été soudainement levé, et qui n’était plus empêché dans l’empressement de l’espoir par les exigences accaparantes d’une douleur corporelle. Il avait toujours été affable en société, mais maintenant sa courtoisie respirait moins l’artifice… elle prenait un ton plus sincère. Une autre altération était discernable chez lui, et c’était précisément l’inverse de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Il devint plus économe, plus attentif aux dépenses de la vie qu’il ne l’avait été. Bien que méprisant le faste et l’ostentation, et bien trop dur pour être luxueux, il était un architecte trop scientifique des faiblesses d’autrui pour ne pas avoir maintenu au cours de sa carrière publique une apparence opulente et une table hospitalière. La profession qu’il avait adoptée exige, peut-être, moins d’extérieurs pour l’aider que toute autre ; pourtant, Brandon avait affecté de préserver une importance parlementaire aussi bien que juridique ; et bien que sa maison fût située dans un quartier entièrement professionnel, il avait été accoutumé de rassembler autour de sa table hospitalière tous ceux qui étaient éminents, dans son parti politique, par le rang ou par le talent. Maintenant, cependant, alors que l’hospitalité et une certaine ampleur de dépenses convenaient mieux à sa station, il devint plus fermé et plus exact dans son économie. Brandon n’aurait jamais pu dégénérer en avare ; l’argent, pour quelqu’un d’aussi habituellement sage que lui, n’aurait jamais pu passer du statut de moyen à celui d’objectif ; mais il avait évidemment, pour une raison ou une autre, formé la résolution d’épargner. Certains disaient que c’était le résultat d’un retour de santé, et de l’espoir d’une vie prolongée, à laquelle pourraient survenir de nombreux objets pour lesquels la richesse est souhaitable. Mais lorsqu’il fut accidentellement appris que Brandon avait fait plusieurs demandes concernant un vaste domaine dans le voisinage de Warlock, autrefois en possession de sa famille, les commères (car Brandon était un homme dont on aimait jaser) ne manquèrent plus de motif, faux ou réel, pour l’avarice du juge.
C’est peu après son élévation au siège, et avant que ces signes de changement ne soient devenus notables, que le même étrange va-nu-pieds que nous avons mentionné plus haut, comme ayant été introduit par M. Swoppem pour une conférence privée avec Brandon, fut admis en présence du juge.
« Eh bien, » dit Brandon, impatiemment, au moment où la porte fut fermée, « vos nouvelles ? »
« V’là, votre honneur, » dit l’homme, timidement, en faisant tournoyer un objet qui tenait lieu de chapeau, « j’pense qu’j’vais être capable de satisfaire votre honneur. » Puis, s’approchant du juge et prenant un air important, il chuchota : « C’est comme j’pensais ! »
« Mon Dieu ! » s’écria Brandon, avec véhémence. « Et il est en vie… et où ? »
« J’crois, » répondit le confident avenant de Sir William Brandon, « qu’il est en vie ; et s’il est en vie, qu’j’me fasse arracher les chicots, si j’vais pas le dénicher ; mais pour c’qui est d’dire où c’est qu’il est à c’t instant précis, qu’j’sois pendu si j’peux ! »
« Est-il dans ce pays, » dit Brandon ; « ou croyez-vous qu’il soit parti à l’étranger ? »
« V’là, un peu de l’un et pas mal de l’autre ! » dit l’euphonique confident.
« Comment ! Parlez clairement, l’homme ; que voulez-vous dire ? »
« V’là, j’veux dire, votre honneur, qu’j’peux pas dire où c’est qu’il est. »
« Et ceci, » dit Brandon, avec un juron marmonné… « ceci est votre nouvelle vantée, n’est-ce pas ? Chien ! maudit, maudit chien ! si vous vous jouez de moi ou si vous me trahissez, je vous ferai pendre… par le Dieu vivant, je le ferai ! »
L’homme recula involontairement devant le front vindicatif et les yeux embrasés de Brandon ; mais avec la ruse particulière au vil vice, il répondit, quoique sur un ton plus humble :
« Et à quoi qu’ça servira à votre honneur ? Si c’est qu’vous m’f’rez pendre, est-ce qu’ça mettra votre honneur sur la piste pour l’trouver, lui ? »
Il n’y a jamais eu d’obstacle grammatical à travers lequel une vérité robuste ne puisse percer ; et Brandon, après une pause sombre, dit d’une voix plus douce :
« Je ne voulais pas vous effrayer ! Ne faites pas attention à ce que j’ai dit ; mais vous pouvez sûrement deviner à peu près où il est, ou quel genre de vie il mène. Peut-être, » — et une pâleur momentanée traversa le visage basané de Brandon — « peut-être a-t-il été poussé à la malhonnêteté pour subvenir à ses besoins ! »
L’informateur répondit avec une grande naïveté qu’une telle chose n’était pas impossible ! Et Brandon entama alors une série de contre-interrogatoires apparemment négligents mais artificieux, que l’ignorance ou la ruse de l’homme lui permirent de déjouer. Après quelque temps, Brandon, déçu et insatisfait, abandonna sa tâche professionnelle ; et octroyant à l’homme de nombreuses instructions sagaces et minutieuses ainsi qu’une donation très libérale, il fut contraint de renvoyer son visiteur mystérieux, et de se contenter de l’assertion assurée que si l’objet de ses recherches n’était pas déjà parti au diable, l’étrange gentleman employé pour le découvrir le mènerait certainement, tôt ou tard, au juge.
Cette assertion, et l’entrevue qui la précéda, inspirèrent certainement à Sir William Brandon un sentiment proche de la satisfaction, bien qu’il fût mêlé d’un alliage considérable.
« Je ne, » pensa-t-il, concluant ses méditations lorsqu’il fut seul, « je ne vois pas ce que je peux faire d’autre ! Puisqu’il semble que le garçon n’avait même pas de nom quand il est parti seul de sa misérable demeure, je crains qu’une annonce n’ait que peu de chances de désigner, et encore moins de trouver, après une absence si longue. De plus, cela pourrait faire de moi la proie d’imposteurs ; et selon toute probabilité, il a soit quitté le pays, soit adopté un mode de vie qui l’empêcherait d’oser se révéler ! » Cette pensée plongea le soliloque dans une abstraction sombre, qui dura plusieurs minutes, et dont il sortit, murmurant tout haut :
« Oui, oui ! J’ose croire, espérer cela. Maintenant, pour le ministre et la pairie ! » Et à partir de ce moment, la racine de l’ambition de Sir William Brandon s’étendit avec une prise plus ferme et plus large sur son esprit.
Nous regrettons beaucoup que le cours de notre histoire nous oblige maintenant à enregistrer un événement que nous aurions volontiers épargné la peine de narrer. Le bon vieux Squire du manoir de Warlock était à peine arrivé chez lui à son retour de Bath, avant que William Brandon ne reçoive la lettre suivante du majordome aux cheveux gris de son frère :
HONORÉ MONSIEUR, — J’envoie ceci avec toute la célérité possible, bien qu’avec un cœur lourd, pour vous informer de la maladie soudaine (et il est craint par ses amis aimants et ses bienfaiteurs, lesquels, pour être sûr, ne sont que tous ceux qui le connaissent) dangereuse du Squire. Il fut saisi, pauvre cher gentleman (car Dieu n’en a jamais fait un meilleur, sans offense pour votre Honneur), au moment où il posa le pied dans son propre Hall, et ce qui pèse autour de moi comme une meule de moulin depuis, c’est qu’au lieu de dire « Comment allez-vous, Sampson ? » comme c’était son habitude, chaque fois qu’il revenait de contrées étrangères, telles que Bath, Londres, et autres, il a dit, « Que Dieu vous bénisse, Sampson ! » ce qui me fait penser d’une certaine manière que ce seront ses dernières paroles ; car il n’a jamais reparlé depuis, bien que Miss Lucy soit à son chevet continuellement. Elle, pauvre chère, ne se laisse pas aller du tout, en ce qui concerne les pleurs et ce travail de femme, mais semble néanmoins, pour tout le monde, ressembler exactement à un cadavre. J’envoie Tom le postillon avec cet exprès, sachant qu’il est doué pour le galop, ayant, il n’y a pas seize ans, battu certains des meilleurs lors d’une course. Espérant que votre Honneur ne perdra pas de temps à venir dans cette « maison de deuil », je demeure, avec tout le respect, Votre humble serviteur à vos ordres, JOHN SAMPSON.
[Le lecteur, qui a sans aucun doute remarqué à quel point les domestiques de longue date acquièrent invariablement un ton de celui de leur maître, pourra observer que l’honnête John Sampson avait attrapé du squire l’habitude de la composition entre parenthèses.]
Sir William Brandon ne se donna pas le temps de relire cette lettre, afin de la rendre plus intelligible, avant d’écrire à l’un de ses pairs professionnels, le priant de remplir sa place durant son absence inévitable, à l’occasion mélancolique de la mort attendue de son frère ; et ayant fait cela, il partit immédiatement pour Warlock. Inexplicable même pour lui-même était ce sentiment, si proche d’un chagrin réel, que l’avocat mondain ressentait à la perspective de perdre son frère innocent et sans spéculation. Est-ce que les esprits turbulents et ambitieux, en choisissant pour leurs affections chancelantes les contraires mêmes d’eux-mêmes, sentent (en perdant la compagnie de ces calmes et justes caractères qui n’ont jamais croisé leur chemin rude) comme s’ils perdaient, en les perdant, une sorte de havre pour leurs propres pensées inquiètes et leurs desseins usés par la tempête ! — qu’il en soit ainsi, il est certain que lorsque William Brandon arriva à la porte de son frère, et fut informé par le vieux majordome, qui pour la première fois fut lent à l’accueillir, que le squire venait de rendre son dernier soupir, sa nature austère l’abandonna à la fois, et il ressentit le choc avec une sévérité peut-être encore plus vive que celle qu’un cœur plus génial et affectueux aurait éprouvée.
Dès qu’il eut recouvré son calme, Sir William s’enquit de sa nièce ; et trouvant qu’après une veille sans relâche durant toute la brève maladie du squire, la nature l’avait abandonnée à sa mort, et qu’elle avait été portée sans connaissance de sa chambre à la sienne, Brandon marcha avec un pas bien différent de son habituelle démarche majestueuse vers la pièce où reposait son frère. C’était l’un des appartements les plus anciens de la maison, et une grande partie de l’antique splendeur qui appartenait au manoir avant que sa taille ne fût réduite, avec la fortune de ses propriétaires successifs, distinguait encore la chambre. L’immense manteau de cheminée montant jusqu’au plafond sculpté en pilastres grotesques, et des volutes de chêne le plus noir, avec les armes écartelées de Brandon et Saville écussonnées au centre ; les murs lambrissés de la même sombre boiserie ; l’armoire d’ébène ; les chaises à haut dossier, avec leurs sièges tapissés ; le lit élevé, avec ses panaches funèbres et ses draperies d’un damas cramoisi qui semblait, tant la substance était massive et les fleurs proéminentes, comme s’il s’agissait plutôt d’une sculpture que d’une soie — tout conspira avec la taille de la pièce pour lui donner une solennité féodale, peut-être pas adaptée au reste de la maison, mais bien calculée pour frapper une crainte sombre dans le sein de l’homme fier et mondain qui entrait maintenant dans la chambre mortuaire de son frère.
Sans un mot, William Brandon fit signe aux serviteurs de se retirer, et, toujours en silence, il s’assit près du lit et contempla longuement, avec mélancolie, le visage calme et placide du défunt. Il est difficile de deviner ce qui se passa en lui durant le laps de temps où il resta seul dans cette pièce. Il n’aurait pu, à une autre époque, habiter cet appartement sans une émotion secrète. C’était celui où, enfant, il avait coutume de dormir ; et, déjà intrigant et ambitieux en ce temps-là, la simple vue de la chambre suffisait à faire renaître tous les espoirs et toutes les visions, les projets incessants et les désirs fiévreux qui l’avaient conduit à cet état envié de célébrité reconnue et de corps brisé. Il devait y avoir quelque chose de redoutable dans la combinaison de ces souvenirs actifs et de la cause qui l’avait mené dans cette pièce ; et il y avait une homélie dans la physionomie sereine du mort, qui prêchait plus efficacement au cœur du vivant que William Brandon n’aurait jamais voulu l’admettre. Il était là depuis plus d’une heure, et le soir avait déjà commencé à projeter de profondes ombres à travers les petits carreaux de la fenêtre entrouverte, lorsque Brandon fut tiré de ses pensées par un léger bruit. Il leva les yeux et aperçut Lucy en face de lui. Elle ne le vit pas ; mais, se jetant sur le lit, elle prit la main froide du défunt et, après un long silence, éclata en sanglots.
« Mon père ! » hoqueta-t-elle, « mon bon et gentil père ! qui m’aimera maintenant ? »
« Moi ! » dit Brandon, profondément ému ; et, contournant le lit, il prit sa nièce dans ses bras : « Je serai ton père, Lucy, et toi — la dernière de notre race — tu seras pour moi comme une fille ! »
CHAPITRE XXV.
Le mensonge, chez lui, n’était pas le vain souci De l’orgueil qui se vante ou du rire transi : C’était l’art lucratif, l’art de persuader, etc.
CRABBE.
En route avec les chevaux — vers Canterbury, Trot, trot sur les cailloux, et splash, splash dans les flaques ; Hourra ! comme vole la poste, si joyeuse ! ............... « Ici, les lois sont inviolables : nul ne tend De pièges au voyageur ; chaque grand-route est libre ; Ici… » il fut interrompu par un couteau, Avec un : « Maudits soient vos yeux ! la bourse ou la vie ! »
Don Juan.
Les malheurs sont comme les créations de Cadmus : ils se détruisent les uns les autres ! Sortie de la torpeur d’esprit causée par la perte de son amant lors de la soudaine maladie du squire, Lucy n’eut aucune pensée pour elle-même, aucune pensée pour personne, pour rien d’autre que son père, jusqu’à bien longtemps après que la terre eut recouvert ses restes. L’activité même de ce dernier chagrin fut moins dangereuse que le calme du précédent ; et lorsque la première acuité de la peine s’estompa, et que son esprit retourna graduellement et machinalement au souvenir de Clifford, ce fut avec une intensité moins forte, et moins fatale à sa santé et à son bonheur qu’auparavant. Elle jugeait contre nature et criminel de laisser quoi que ce soit d’autre l’affliger, tant qu’elle portait un deuil aussi sacré que celui de sa perte ; et son esprit, une fois éveillé à la résistance contre la passion, révéla une force naturelle à laquelle on ne s’attendait guère au vu de son caractère apparent. Sir William Brandon ne perdit pas de temps à retourner en ville après l’enterrement de son frère. Il insista pour emmener sa nièce avec lui ; et, bien qu’avec une réelle réticence, elle céda à ses vœux et l’accompagna. Par le testament du squire, en effet, Sir William était nommé tuteur de Lucy, et il lui manquait encore plus d’un an avant sa majorité. Brandon, avec une délicatesse très inhabituelle chez lui envers les femmes (car c’était un misogyne convaincu), pourvut à tout ce qui, selon lui, pouvait contribuer en quoi que ce soit à son confort. Il ordonna qu’il fût entendu dans son établissement qu’elle en était la maîtresse. Il agença et meubla, selon ce qu’il imaginait être son goût, une suite d’appartements pour son seul usage ; une voiture et des domestiques séparés furent affectés à son service ; et il chercha, par des cadeaux perpétuels de livres, de fleurs ou de musique, à occuper ses pensées et à compenser la solitude à laquelle ses devoirs professionnels l’obligeaient si constamment à la condamner. Ces attentions, qui montraient cet homme étrange sous un nouveau jour, semblèrent faire ressortir bien des aimabilités latentes, habituellement incrustées dans les callosités de sa nature rocheuse ; et, malgré les causes de son chagrin et la profonde mélancolie qui la consumait, Lucy fut touchée par cette gratitude envers une gentillesse doublement apaisante chez quelqu’un qui, bien qu’urbain et poli, n’était nullement porté sur les petites attentions que les femmes considèrent comme si gratifiantes, et pour lesquelles elles méprisent pourtant souvent, tout en les aimant, celui qui les leur accorde. Il y avait beaucoup, chez Brandon, qui s’enroulait insensiblement autour du cœur. Pour quelqu’un de plus expérimenté que Lucy, cette attraction involontaire n’aurait peut-être pas été incompatible avec la méfiance, et aurait difficilement pu être associée à l’estime ; et pourtant, pour tous ceux qui le connaissaient intimement, même pour le pénétrant et égoïste Mauleverer, l’attraction existait. Sans principes, rusé, hypocrite, voire vil quand cela servait son dessein ; raillant secrètement les dupes qu’il faisait, et ne connaissant d’autre code que celui de l’intérêt et de l’ambition ; ne voyant les hommes que comme des machines, et les opinions que comme des échelles, il y avait pourtant une tonalité de sentiment puissant, parfois suscitée par un cœur qui, au même moment, aurait pu sacrifier tout un peuple au plus mesquin des objectifs personnels : et parfois, avec Lucy, l’éloquence ou l’ironie de sa conversation s’approfondissait en une mélancolie, une douceur de sentiment à moitié réprimée, qui s’accordait avec l’état de son propre esprit et intéressait puissamment en lui ses bons sentiments. Ce sont ces particularités dans son commerce qui faisaient que Lucy aimait l’entendre ; et elle apprit graduellement à anticiper avec un plaisir sombre l’heure où, après les occupations de la journée, il avait coutume de la rejoindre.
« Vous semblez souffrant, oncle, ce soir », dit-elle, lorsqu’un soir il entra dans la pièce avec des traits plus fatigués que d’habitude ; et se levant, elle se pencha tendrement sur lui et l’embrassa au front.
« Oui ! » dit Brandon, nullement gagné par cette caresse, et ne la remarquant même pas, « notre façon de vivre passe bientôt à la feuille jaunie et flétrie ; et quand Macbeth se lamentait de ne pouvoir espérer avoir ce qui devrait accompagner la vieillesse, il était devenu gâteux et se lamentait pour ce qui n’a aucune valeur. »
« Non, oncle, "l’honneur, l’amour, l’obéissance, les troupes d’amis", cela ne valait-il pas sûrement la peine d’en soupirer ? »
« Pouah ! ça ne vaut pas un seul soupir ! Les désirs insensés que nous formons dans la jeunesse ont quelque chose de noble et de corporel en eux ; mais ceux de l’âge ne sont que des ombres, et des ombres de pygmées ! Voyons, qu’est-ce que l’honneur, après tout ? Qu’est-ce que ce bon renom parmi les hommes ? Juste une sorte d’idole païenne, érigée pour être adorée par une bande d’idiots et méprisée par une autre. Ne remarquez-vous pas, Lucy, que l’homme que vous entendez le plus loué par le parti que vous rencontrez aujourd’hui est le plus conspué par celui que vous rencontrerez demain ? Les hommes publics ne sont loués que par leur parti ; et leur parti, douce Lucy, est composé de si vils suppôts que cela remue la bile de penser que l’on est assez peu de chose pour leur être utile. Ainsi, un bon nom n’est que le bon nom d’une secte, et les membres de cette secte ne sont que de merveilleux et propres coquins. »
« Mais la postérité rend justice à ceux qui méritent réellement la gloire. »
« La postérité ! Pouvez-vous croire qu’un homme qui sait ce qu’est la vie se soucie des sifflets en fer-blanc d’enfants adultes après sa mort ? La postérité, Lucy… non ! La postérité n’est que la même perpétuité d’idiots et de canailles ; et même si la justice était souhaitable de leur part, ils ne pourraient la distribuer. Les hommes s’accordent-ils à dire si Charles Stuart était un menteur ou un martyr ? Depuis combien de siècles croyons-nous Néron un monstre ! Un écrivain demande maintenant, comme s’il démontrait un problème, quel historien réel pourrait douter que Néron fût un parangon ? Les patriarches de l’Écriture ont été déclarés par la philosophie moderne comme une série d’hiéroglyphes astronomiques ; et, avec une plus grande apparence de vérité, on nous assure que le patriote Tell n’a jamais existé ! La postérité ! Ce mot a assez dupé les hommes sans que j’ajoute au nombre. Moi qui déteste les vivants, je peux difficilement vénérer les non-nés. Lucy, croyez-moi, nul homme ne peut se mêler largement aux hommes dans la vie politique sans mépriser tout ce qu’il adorait dans sa jeunesse ! L’âge ne nous laisse qu’un sentiment : le mépris ! »
« Êtes-vous calomnié, alors ? » dit Lucy en désignant un journal, l’organe du parti opposé à Brandon : « êtes-vous calomnié quand on vous appelle ici "ambitieux" ? Quand ils vous qualifient d’"égoïste" et d’"accapareur", je sais qu’ils vous font tort ; mais j’avoue que je vous ai cru ambitieux ; pourtant, celui qui méprise les hommes peut-il désirer leur bonne opinion ? »
« Leur bonne opinion ! » répéta Brandon d’un ton moqueur : « avons-nous besoin du braiment des ânes que nous montons ? Non ! » reprit-il après une pause. « C’est le pouvoir, pas l’honneur ; c’est l’espoir de s’élever à tous égards, dans le monde extérieur tout comme dans le monde de son propre esprit : c’est cet espoir qui me fait travailler là où je pourrais me reposer, et qui poursuivra ce travail jusqu’à ma tombe. Lucy », continua Brandon en fixant ses yeux perçants sur sa nièce, « n’avez-vous aucune ambition, le pouvoir, le faste et le rang n’ont-ils aucun charme pour votre esprit ? »
« Aucun ! » dit Lucy, simplement et calmement.
« Vraiment ! Pourtant, il y a des moments où j’ai cru reconnaître mon sang dans vos veines. Vous êtes issue d’une race autrefois noble, mais déchue. Êtes-vous jamais sensible à la faiblesse de la fierté ancestrale ? »
« Vous dites », répondit Lucy, « que nous ne devrions pas nous soucier de ceux qui vivent après nous ; beaucoup moins, j’imagine, devrions-nous nous soucier de ceux qui ont vécu des siècles avant ! »
« Joliment répondu », dit Brandon en souriant. « Je vous dirai, tôt ou tard, quel effet cette faiblesse que vous méprisez a déjà eu une fois, bien après votre âge, sur moi. Vous êtes précocement sage sur certains points ; profitez de mon expérience, et soyez-le sur tous. »
« C’est-à-dire, en méprisant tous les hommes et toutes choses ! » dit Lucy, souriant elle aussi.
« Eh bien, ne vous souciez pas de mon credo, vous pouvez être sage selon le vôtre ; mais faites confiance, très chère Lucy, à celui qui vous aime purement et de manière désintéressée, et qui a pesé avec des balances équilibrées au cheveu près tous les avantages à glaner dans une terre dont je pense vraiment que la récolte a été faite avant même que nous y soyons mis, faites-moi confiance, Lucy, et ne pensez jamais que l’amour, ce rêve de jeune fille, soit aussi précieux que le rang et le pouvoir : réfléchissez bien avant de céder au premier ; acceptez les seconds dès l’instant où ils vous sont offerts. L’amour vous met aux pieds d’un autre, et cet autre est un tyran ; le rang met les autres à vos pieds, et tous ceux qui sont ainsi assujettis sont vos esclaves ! »
Lucy déplaça sa chaise de sorte que la nouvelle position dissimulât son visage, et ne répondit pas ; et Brandon, sur un ton changé, continua :
« Penseriez-vous, Lucy, que j’ai été un jour assez fou pour imaginer que l’amour était une bénédiction, et qu’il fallait le rechercher avidement ? J’ai renoncé à mes espoirs, à mes chances de fortune, de distinction, tout ce qui avait brûlé depuis les années de mon enfance jusque dans mon cœur même. J’ai choisi la pauvreté, l’obscurité, l’humiliation ; mais j’ai choisi aussi l’amour. Quelle fut ma récompense ? Lucy Brandon, j’ai été trompé, trompé ! »
Brandon fit une pause ; et Lucy prit sa main avec affection, mais ne rompit pas le silence. Brandon reprit :
« Oui, j’ai été trompé ! Mais j’ai eu à mon tour une revanche, et une revanche appropriée ; car ce ne fut pas la revanche de la haine, mais » (et l’orateur rit sardoniquement) « celle du mépris. Assez de cela, Lucy ! Ce que je voulais vous dire, c’est ceci : les hommes et les femmes mûrs connaissent plus de la vérité des choses que vous, les jeunes personnes, ne le pensez. L’amour n’est qu’un bibelot, et aucun être humain n’a jamais échangé pour lui un avantage solide sans repentir. Croyez ceci ; et si le rang se place jamais sous ces jolis pieds, assurez-vous de ne pas rejeter le repose-pieds. »
Ce disant, avec un petit rire, Brandon alluma sa bougie de chambre et quitta la pièce pour la nuit.
Dès que l’avocat eut atteint son appartement, il rédigea à l’intention de Lord Mauleverer l’épître suivante :
« Pourquoi, cher Mauleverer, ne venez-vous pas en ville ? J’ai besoin de vous, votre parti a besoin de vous ; peut-être le R-- est-il en besoin de vous ; et certainement, si vous êtes sérieux au sujet de ma nièce, le soin de votre propre demande en mariage devrait vous pousser vous-même à vouloir venir ici. J’ai ouvert la voie pour vous ; et je pense qu’avec un peu de tact, vous pouvez anticiper un succès rapide. Mais Lucy est une fille étrange ; et, peut-être, après tout, bien que vous devriez être sur place, feriez-vous mieux de la laisser autant que possible entre mes mains. Je connais la nature humaine, Mauleverer, et cette connaissance est le moteur par lequel je travaillerai votre triomphe. Quant au jeune amant, je ne suis pas tout à fait sûr qu’il ne soit pas préférable pour nous que Lucy ait éprouvé une déception à cet égard ; car lorsqu’une femme a aimé une fois, et que cet amour est totalement sans espoir, elle chasse toutes les vagues idées d’autres amants de sa tête ; elle devient satisfaite d’un mari qu’elle peut estimer ! Douce écuyère ! Mais vous, Mauleverer, vous voulez que Lucy vous aime ! Et elle le fera, après que vous l’aurez épousée ! Elle vous aimera en partie pour les avantages qu’elle tirera de vous, en partie par familiarité (sans parler de vos bonnes qualités). Pour ma part, je pense que la vie domestique va si loin que je crois une femme toujours encline à être affectueuse envers un homme qu’elle a vu une fois dans son bonnet de nuit. Quoi qu’il en soit, vous devriez venir en ville ; la mort récente de mon pauvre frère nous permet de ne voir personne, le champ sera libre de rivaux ; le chagrin a adouci le cœur de ma nièce ; en un mot, vous ne pourriez avoir une meilleure occasion. Venez !
« Au fait, vous dites que l’une des raisons qui vous ont fait penser du mal de ce Capitaine Clifford était votre impression d’avoir reconnu dans la silhouette de l’un de ses camarades quelque chose qui vous semblait ressembler à l’un des gaillards qui vous ont volé il y a quelques mois. J’apprends qu’en ce moment même, la police est à la poursuite active de trois voleurs très accomplis ; et je ne serais nullement surpris si l’on découvrait en ce Clifford même le chef de la bande, à savoir le notoire Lovett. J’entends dire que ledit chef est un gaillard habile et beau, d’une allure distinguée, et que ses associés habituels sont deux hommes du type exact des dignes personnages que vous m’avez si amusamment décrits. J’ai appris cela hier de Nabbem, l’officier de police avec qui j’ai autrefois lié connaissance lors d’un procès ; et, dans ma rancune contre votre rival, j’ai laissé entendre mes soupçons selon lesquels lui, le Capitaine Clifford, pourrait bien s’avérer être ce Rinaldo Rinaldini des routes. Nabbem a immédiatement saisi mon indice ; si bien que, s’il est fondé sur une intuition vraie, je peux flatter ma conscience tout autant que mon amitié par l’espoir que j’ai eu quelque part dans la pendaison de cet Adonis de ma nièce. Que mon intuition soit vraie ou non, Nabbem dit qu’il est sûr de ce Lovett ; car l’un de ses complices a promis de le trahir. Maudits soient ces chiens ambitieux ! Je pensais que la traîtrise était confinée à la politique ; et cette pensée me fait revenir aux affaires publiques, dans lesquelles tout le monde tourne avec la célérité la plus édifiante... »
L’épître de Sir William Brandon trouva Mauleverer dans une humeur appropriée pour Lucy et pour Londres. Notre digne pair avait été non peu chagriné par le départ soudain de Lucy de Bath ; et tout en doutant de devoir la suivre ou non, les journaux l’avaient informé de la mort du squire. Mauleverer, étant alors pleinement conscient de l’impossibilité de poursuivre immédiatement sa demande, s’efforça, en vrai philosophe qu’il était, de se réconcilier avec son espoir différé. Peu de gens étaient plus facilement susceptibles de consolation que Lord Mauleverer. Il trouva une dame agréable, au visage moins fané que sa réputation, à qui il confia le soin de soulager ses moments de loisir de l’ennui ; et étant une femme vive, la confidente s’acquitta de cette tâche avec grande satisfaction pour Lord Mauleverer, pendant l’espace d’une quinzaine, si bien qu’il commença naturellement à sentir son amour pour Lucy s’effilocher graduellement, par l’absence et d’autres liens ; mais juste au moment où le triomphe du temps sur la passion devenait décisif, la dame quitta Bath en compagnie d’un grand garde, et Mauleverer reçut la lettre de Brandon. Ces deux événements rappelèrent notre excellent amant au sens de son allégeance ; et n’y ayant plus alors à Bath aucune attirance particulière pour contrebalancer l’ardeur de son affection, Lord Mauleverer ordonna les chevaux à son carrosse, et, accompagné seulement de son valet, partit pour Londres.
Rien, peut-être, ne pourrait mieux brosser le portrait du favori gâté du monde qu’une vue des traits fins et dédaigneux de Lord Mauleverer, pointant à travers la vitre fermée de son luxueux carrosse de voyage ; le reste du corps soigneusement enveloppé de fourrures, une demi-douzaine de romans jonchant le siège de la voiture, et un maigre chien français, extrêmement semblable à son maître, reniflant en vain l’air frais qui, à l’imagination de Mauleverer, était peuplé de toutes sortes d’asthmes et de rhumes ! Mauleverer descendit de sa voiture à Salisbury, pour détendre ses membres et se distraire avec une côtelette. Notre noble était bien connu sur les routes ; et comme personne ne pouvait être plus affable, il était également populaire. L’aubergiste officieux s’empressa dans la pièce, pour servir lui-même son seigneur et raconter toutes les nouvelles de l’endroit.
« Eh bien, M. Cheerly », dit Mauleverer en jetant un regard pénétrant sur sa côtelette, « les mauvais temps, je vois, n’ont pas ruiné votre cuisinier. »
« En effet, milord, votre seigneurie est bien bonne, et les temps, en effet, sont très mauvais, très mauvais en vérité. Y a-t-il assez de jus ? Votre seigneurie voudra peut-être essayer les petits oignons au vinaigre ? »
« Les quoi ? Des oignons ! oh ! ah ! rien ne peut être meilleur ; mais je n’y touche jamais. Alors, les routes sont-elles bonnes ? »
« Votre seigneurie a, je l’espère, trouvé qu’elles l’étaient jusqu’à Salisbury ? »
« Ah ! je crois bien. Oh ! certainement, excellentes jusqu’à Salisbury. Mais comment sont-elles vers Londres ? Nous avons eu du temps humide ces derniers temps, je crois ! »
« Non, milord. Ici, le temps a été sec comme un os. »
« Ou une côtelette ! » grommela Mauleverer ; et l’hôte continua :
« Quant aux routes elles-mêmes, milord, pour ce qui concerne les routes, elles sont assez bonnes, milord ; mais je ne peux dire qu’il n’y ait pas quelque chose à leur sujet qui pourrait être amélioré. »
« Nullement improbable ! Vous voulez dire les auberges et les péages ? » répliqua Mauleverer.
« Votre seigneurie daigne être facétieuse ; non ! je voulais dire quelque chose de pire que cela. »
« Quoi ! les cuisiniers ? »
« Non, milord, les brigands de grand chemin ! »
« Les brigands de grand chemin ! vraiment ? » dit Mauleverer, anxieusement ; car il avait avec lui un écrin de diamants qui, à cette époque, étaient souvent lors des grandes occasions les ornements de la tenue d’un gentleman, sous forme de boutons, de boucles, etc. Il avait aussi une somme d’argent liquide passablement importante sur lui, une bénédiction qu’il avait récemment commencé à trouver très rare. « Au fait, ces canailles m’ont déjà volé sur cette même route. Mes pistolets seront chargés cette fois. M. Cheerly, vous feriez mieux de commander les chevaux ; autant éviter la tombée de la nuit. »
« Certainement, milord, certainement. Jem, les chevaux immédiatement ! Votre seigneurie prendra-t-elle une autre côtelette ? »
« Pas une miette ! »
« Une tarte ? »
« Un di… ! pas pour tout l’or du monde ! »
« Apportez le fromage, John ! »
« Bien obligé, M. Cheerly, mais j’ai dîné ; et si je n’ai pas rendu justice à votre bonne chère, remerciez-vous vous-même et les brigands. Où ces brigands attaquent-ils ? »
« Eh bien, milord, les environs de Reading sont, je crois, la pire partie ; mais ils sont très gênants sur toute la route jusqu’à Salthill. »
« Damnation ! les environs mêmes où ces coquins m’ont volé auparavant ! Vous pouvez bien les appeler gênants ! Pourquoi diable la police ne nettoie-t-elle pas le pays d’une telle espèce de trouble ambulant ? »
« En effet, milord, je ne sais pas ; mais on dit que le Capitaine Lovett, le célèbre voleur, est l’un de la bande ; et personne ne peut l’attraper, je le crains ! »
« Parce que, je suppose, le chien a le sens de corrompre autant que d’intimider. Quel est le nombre général de ces ruffians ? »
« Eh bien, milord, parfois un, parfois deux, mais rarement plus de trois. »
Mauleverer se redressa. « Mes chers diamants et ma jolie bourse ! » pensa-t-il ; « je peux peut-être vous sauver encore ! »
« Êtes-vous depuis longtemps tourmentés par ces types ? » demanda-t-il, après une pause, alors qu’il payait son addition.
« Eh bien, milord, nous le sommes et nous ne le sommes pas. Je m’imagine qu’ils ont une sorte de repaire près de Reading, car parfois ils sont intolérables juste à cet endroit, et parfois ils restent tranquilles pendant des mois entiers ! Par exemple, milord, nous les pensions tous partis il y a quelque temps ; mais dernièrement, ils ont arrêté tout le monde de façon régulière, bien que j’aie ouï dire qu’ils n’avaient pas encore raflé de gros butin. »
Ici, le garçon annonça les chevaux, et Mauleverer regagna lentement sa voiture, parmi les révérences et les sourires des esprits charmés de l’hôtellerie.
Pendant le jour, Mauleverer, qui était naturellement d’un tempérament galant et intrépide, ne pensa plus aux bandits de grand chemin — un genre de danger si commun à cette époque que les hommes considéraient presque comme déshonorant de laisser la crainte de celui-ci causer un retard sur la route. Les voyageurs jugeaient rarement bon de perdre du temps pour économiser de l’argent ; et ils emportaient avec eux un cœur vaillant et une paire de pistolets, plutôt que de dormir toute la nuit sur la route. Mauleverer, assez preux chevalier, était précisément de cette trempe de voyageurs ; et une nuit à l’auberge, quand il était possible de l’éviter, était pour lui, comme pour la plupart des riches Anglais, une torture fastidieuse qu’il fallait éviter avec zèle. Il n’entra donc jamais dans la tête de notre excellent noble, malgré son expérience, que ses diamants et sa bourse pourraient être sauvés de tout danger s’il consentait à les déposer, avec sa propre personne, dans quelque lieu d’accueil hospitalier ; et, en vérité, ce ne fut que lorsqu’il ne fut plus qu’à une étape de Reading, et que le crépuscule fut entièrement tombé, qu’il s’en préoccupa beaucoup. Mais pendant qu’on attelait les chevaux, il fit venir les postillons ; et après avoir examiné leurs visages avec l’œil d’un homme accoutumé à lire les physionomies, il leur adressa la parole avec cette éloquence :
« Messieurs, je suis informé qu’il existe un certain danger de se faire détrousser entre cette ville et Salthill. Or, je tiens à vous informer que je juge quasi impossible que quatre chevaux, convenablement dirigés, soient arrêtés par moins de quatre hommes. À ce nombre, je céderai probablement ; à un nombre moindre, je ne donnerai assurément rien d’autre que des balles. Vous me comprenez ? »
Les postillons firent un sourire en coin, touchèrent leurs chapeaux ; et Mauleverer poursuivit lentement :
« Si donc — remarquez bien ! — un, deux ou trois hommes arrêtent vos chevaux, et que je trouve que l’usage de vos fouets et de vos éperons est inefficace pour arracher les animaux à l’emprise des voleurs, j’ai l’intention, avec ces pistolets — vous les voyez ! — de tirer sur les messieurs qui vous retiennent ; mais comme, bien que je sois généralement un tireur d’élite, ma vue vacille un peu dans l’obscurité, je pense qu’il est fort possible que j’aie le malheur de vous tirer dessus, messieurs, au lieu des voleurs ! Vous voyez, les gredins seront tout près de vous, suffisamment pour vous mettre en péril, à moins, bien sûr, que vous ne les abattiez avec le pommeau de vos fouets. Je mentionne simplement ceci pour que vous soyez préparés. Si une telle méprise devait se produire, vous n’avez nul besoin de vous inquiéter à l’avance, car je prendrai le plus grand soin de vos veuves ; si elle ne se produit pas, et si nous atteignons Salthill en sécurité, j’ai l’intention de témoigner de mon appréciation pour l’excellence de votre conduite par un présent de dix guinées chacun ! Messieurs, j’en ai fini avec vous. Je vous donne ma parole d’honneur que je suis sérieux dans ce que je vous ai dit. Faites-moi la faveur de monter. »
Mauleverer appela alors son serviteur favori, qui était assis sur le siège à l’avant (les sièges arrière, ou « rumble-tumbles », n’étant pas alors en usage). « Smoothson, dit-il, la dernière fois que nous avons été attaqués sur cette même route, vous vous êtes comporté de manière exécrable. Veillez à faire mieux cette fois-ci, ou il pourrait vous en cuire. Vous avez des pistolets sur vous ce soir, hein ? Eh bien, c’est bien ! Et vous êtes sûr qu’ils sont chargés ? Très bien ! Maintenant, donc, si nous sommes arrêtés, ne perdez pas un instant. Sautez à bas et tirez l’un de vos pistolets sur le premier voleur. Gardez l’autre pour une visée sûre. Un coup pour intimider, le second pour tuer. Vous comprenez ? Mes pistolets sont en excellent état, je suppose. Prêtez-moi la baguette. Soit, soit ! Pas de tours cette fois ! »
« Ils tueraient une mouche, milord, pourvu que votre seigneurie tire droit dessus. »
« Je n’en doute pas, dit Mauleverer ; allumez les lanternes et dites aux postillons de continuer. »
C’était une nuit givrée et assez claire. L’obscurité du crépuscule s’était fondue sous la lune qui venait de se lever, et le givre blanchâtre scintillait sur les buissons et la pelouse, se brisant en mille diamants au contact des rayons des étoiles. Les chevaux allaient bon train, leur souffle s’évaporant dans l’air frais et leurs sabots résonnant joyeusement sur le sol dur. Le mouvement rapide de la voiture, la fraîcheur vivifiante de la nuit et l’excitation provoquée par l’anxiété et la prévision du danger, tout conspira à agiter le sang languissant de Lord Mauleverer en une sensation vigoureuse et exaltée, naturelle à son caractère dans la jeunesse, mais absolument contraire à la nature qu’il avait imbibée des coutumes de son âge mûr.
Il tâta ses pistolets, et ses mains tremblèrent un peu alors qu’il le faisait — nullement par peur, mais par cette agitation et cette impatience propres aux personnes nerveuses placées dans une situation nouvelle.
« Dans ce pays, se dit-il, je n’ai été volé qu’une seule fois au cours de ma vie. C’était alors un peu de ma faute ; car avant de prendre mes pistolets, j’aurais dû être certain qu’ils étaient chargés. Ce soir, je serai sûr d’éviter une pareille bévue ; et mes pistolets ont une éloquence dans leurs canons qui est extrêmement émouvante. Humph, une autre borne ! Ces types conduisent bien ; mais nous entrons dans un endroit fort joli pour Messieurs les disciples de Robin Hood ! »
C’était, en effet, un endroit pittoresque par lequel la voiture tourbillonnait maintenant rapidement. À quelques milles de Maidenhead, sur la route de Henley, nos lecteurs se souviendront probablement d’une petite étendue de terre forestière, s’étendant de chaque côté de la route. Sur la gauche, la lande verdoyante s’éloigne parmi les arbres et les buissons ; et quiconque connaît la campagne peut passer de cet endroit, à travers un paysage aussi peu habité que l’était autrefois la verte forêt de Sherwood, dans les chaînes de landes sauvages et de profonds bois de hêtres qui bordent une certaine partie de l’Oxfordshire, et contrastent si magnifiquement avec les caractéristiques générales de ce comté.
À l’époque dont nous parlons, le pays était encore bien plus sauvage qu’il ne l’est aujourd’hui ; et juste à cet endroit où les routes de Henley et de Reading se rejoignent, il y avait un lieu (communiquant alors avec les terres en friche que nous avons décrites), dont, peut-être, peu d’endroits pouvaient être plus adaptés aux desseins de tels braves gens qui ont recours à la loi primordiale de la nature. Il était certain qu’à cette partie de la route, Mauleverer regarda plus anxieusement par sa fenêtre qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, et apparemment, l’empressement accru de son examen ne fut pas tout à fait sans récompense.
À une centaine de mètres sur la gauche, trois objets sombres étaient tout juste discernables dans l’ombre ; un instant plus tard, les objets émergeant devinrent les formes de trois hommes, bien montés et chevauchant à un trot vif.
« Seulement trois ! pensa Mauleverer, c’est bien » ; et se penchant par la fenêtre avant avec un pistolet dans chaque main, Mauleverer cria aux postillons d’un ton sévère : « Avancez, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit ! — Souvenez-vous ! » ajouta-t-il à son serviteur. Les postillons se retournèrent à peine ; mais leurs éperons furent enfoncés dans leurs chevaux, et les animaux volèrent comme l’éclair.
Les trois étrangers firent une halte, comme s’ils étaient en conférence ; leur décision fut prompte. Deux firent demi-tour et s’élancèrent au galop devant la voiture. Le pistolet de Mauleverer était déjà saillant de la fenêtre avant quand, à son étonnement et au complet dépit de son ingénieuse admonestation à ses conducteurs, il vit les deux postillons renversés de leurs chevaux l’un après l’autre avec une célérité qui lui permit à peine une exclamation ; et avant qu’il n’eût recouvré son sang-froid, les chevaux prenant peur (et leur peur étant habilement exploitée par les bandits), la voiture fut carrément projetée dans un fossé sur le côté droit de la route et renversée. Pendant ce temps, Smoothson avait sauté de son poste à l’avant ; et après avoir tiré, bien que sans effet, sur le troisième voleur qui s’approchait de lui avec menace, il gagna le temps d’ouvrir la portière de la voiture et d’extirper son maître.
Au moment où Mauleverer se trouva sur la terre ferme, il prépara son courage pour des mesures offensives ; et lui et Smoothson, se tenant côte à côte devant le malheureux véhicule, ne présentaient pas un aspect sans danger pour l’ennemi. Les deux voleurs qui s’étaient si décisivement débarrassés des postillons agirent avec non moins de détermination envers les chevaux. L’un d’eux mit pied à terre, coupa les traits et laissa les quadrupèdes se cabrer où bon leur semblait. Cette mesure ne fut cependant pas prise avec impunité ; une balle du pistolet de Mauleverer traversa le chapeau du bandit avec une visée si peu déviée qu’elle siffla parmi les mèches du héros stupéfait avec un son qui envoya une terreur dans son cœur, non moins par amour de sa tête que par souci pour ses cheveux. Le choc le fit chanceler un moment ; et un second coup de feu de la main de Mauleverer aurait probablement terminé sa carrière terrestre, si le troisième voleur, qui était resté jusqu’alors presque inactif, ne s’était jeté de son cheval, qui, dressé à une telle docilité, restait parfaitement immobile, et s’avançant d’un pas hardi et un pistolet nivelé vers Mauleverer et son serviteur, dit d’une voix résolue : « Messieurs, il est inutile de lutter ; nous sommes bien armés et résolus à accomplir notre dessein. Vos personnes seront sauves si vous déposez vos armes, ainsi que telle partie de vos biens que vous pourriez particulièrement souhaiter conserver ; mais si vous résistez, je ne peux répondre de vos vies ! »
Mauleverer avait écouté patiemment ce discours afin d’avoir plus de temps pour ajuster sa visée. Sa réponse fut une balle qui érafla le côté de l’orateur et emporta la peau, sans infliger de blessure plus dangereuse. Marmonnant une malédiction sur l’erreur de sa visée, et résolu jusqu’au bout une fois son sang chauffé, Mauleverer recula d’un pas, tira son épée et se posta dans l’attitude d’un champion bien versé dans l’usage de l’instrument qu’il portait.
Mais cet incomparable personnage était en bonne voie de constater quel bonheur dans le monde à venir est réservé à un homme qui n’a épargné aucune peine pour se rendre confortable dans celui-ci. Car les deux premiers et plus actifs voleurs, ayant terminé l’accomplissement du sort des chevaux, s’approchèrent maintenant de Mauleverer ; et le plus grand des deux, toujours indigné du péril récent pour ses cheveux, cria d’une voix stentorienne :
« Par Jupiter ! vieux fou, si tu ne jettes pas ton cure-dents, je te fais la peau ! »
L’orateur fit suivre l’action au mot en armant un immense pistolet. Mauleverer tint bon ; mais Smoothson recula et, trébuchant contre la roue de la voiture, tomba en arrière ; l’instant suivant, le second bandit s’était emparé des pistolets du valet et, tranquillement assis sur l’estomac de l’homme tombé, s’amusait à inspecter le contenu des poches du domestique. Mauleverer était maintenant seul ; et son entêtement irrita tant le grand tyran que sa main était déjà sur la détente, quand le troisième voleur, dont le côté avait été éraflé par la balle de Mauleverer, se glissa entre les deux.
« Arrête, Ned ! dit-il, en repoussant le pistolet de son camarade. Et vous, milord, dont la témérité devrait vous coûter la vie, apprenez que les hommes peuvent voler généreusement. » Ce disant, d’un coup adroit du fouet de cheval du voleur, l’épée de Mauleverer vola en l’air et atterrit à dix yards de son propriétaire.
« Approchez maintenant, dit le vainqueur à ses camarades. Pillez la voiture, et avec toute la célérité requise ! »
Le grand bandit s’empressa d’exécuter cet ordre ; et le plus petit, ayant satisfait l’inquisition dans les poches de M. Smoothson, tira de sa propre sacoche une corde assez épaisse ; avec celle-ci, il lia les mains du valet prostré, moralisant tandis qu’il enroulait la corde autour des poignets de l’homme tombé, dans le style édifiant suivant :
« Restez tranquille, monsieur, restez tranquille, je vous en supplie ! Tous les hommes sages sont fatalistes ; et aucun proverbe n’est plus concis que celui qui dit : “Ce qui ne peut être guéri doit être enduré.” Restez tranquille, vous dis-je ! Peu vous importe, peut-être, que vous accomplissiez l’une des plus nobles fonctions de l’humanité ; oui, monsieur, vous remplissez les poches des indigents ; et par mon action présente, je vous préserve de toute faiblesse de la chair susceptible d’entraver une fin si louable, et de compromettre ainsi l’excellence de votre action. Là, monsieur, vos mains sont serrées, restez tranquille et réfléchissez. »
Comme il disait cela, avec trois douces applications de ses pieds, le moraliste fit rouler M. Smoothson dans le fossé et s’empressa de rejoindre son grand camarade dans sa plaisante occupation.
Entre-temps, Mauleverer et le troisième voleur (qui, dans le véritable esprit du gouvernement, restait digne et inactif tandis que ses suiveurs pillaient ce qu’il avait certainement l’intention de partager, sinon de monopoliser) se tenaient à quelques pieds l’un de l’autre, face à face.
Mauleverer s’était maintenant convaincu que toute tentative pour sauver ses biens était vaine, et il avait aussi la consolation de penser qu’il avait fait de son mieux pour les défendre. Il ordonna donc à toutes ses pensées de revenir au soin de sa personne. Il ajusta son col de fourrure autour de son cou avec un grand sang-froid, enfila ses gants et, caressant son caniche terrifié, qui restait assis en tremblant sur ses hanches avec une patte levée et nerveusement agitée, il dit :
« Vous, monsieur, semblez être une personne civile, et j’aurais vraiment été tout à fait désolé si j’avais eu le malheur de vous blesser. Vous n’êtes pas blessé, j’espère. Je vous prie, si je peux me permettre, comment dois-je procéder ? Ma voiture est dans le fossé, et mes chevaux sont probablement à cette heure au bout du monde. »
« Pour ce qui est de cette affaire, dit le voleur, dont le visage, comme ceux de ses camarades, était étroitement masqué à la mode approuvée des bandits de grand chemin de ce temps, je crois que vous devrez marcher jusqu’à Maidenhead — ce n’est pas loin, et la nuit est belle ! »
« Une bien mince épreuve, en effet ! dit Mauleverer, ironiquement ; mais sa nouvelle connaissance ne fit aucune réponse, et il ne parut pas du tout désireux d’entamer une quelconque conversation supplémentaire avec Mauleverer.
Le comte, donc, après avoir observé les opérations des autres voleurs pendant quelques instants, fit demi-tour et resta à fredonner un air d’opéra avec une indifférence digne jusqu’à ce que la paire eût fini de piller la voiture, et, saisissant Mauleverer, procéda à le piller lui-même.
Avec une lèvre retroussée et un sourcil levé, ce suprême personnage se laissa, comme l’exprimait le plus grand des voleurs, « nettoyer ». Sa montre, ses bagues, sa bourse et sa tabatière, tout disparut. Il y avait longtemps que les gredins n’avaient capturé un tel butin.
Ils avaient à peine terminé que les postillons, qui avaient maintenant commencé à regarder autour d’eux, poussèrent un cri simultané, et à quelque distance, un chariot fut vu s’approchant lourdement. Mauleverer avait vraiment besoin de son argent, sans parler de ses diamants ; et dès qu’il aperçut de l’aide à portée de main, un nouvel espoir jaillit en lui. Son épée gisait toujours sur le sol ; il s’élança vers elle, la saisit, poussa un cri à l’aide et se jeta férocement sur le bandit qui l’avait désarmé ; mais le voleur, parant la lame avec son fouet, se retira vers sa selle, qu’il réussit, malgré les coups d’estoc de Mauleverer, à regagner en toute impunité.
Les deux autres étaient déjà montés, et une minute plus tard, pas un vestige du trio n’était visible. « C’est ce qu’on peut appeler justement la solitude bénie ! » dit Mauleverer alors que, laissant tomber son épée inutile, il plongeait ses mains dans ses poches.
Laissant notre pair sans égal trouver son chemin jusqu’à Maidenhead à pied, accompagné (sans parler du caniche) par un charretier, deux postillons et M. Smoothson libéré, tous quatre le charmant de leurs condoléances, nous suivons avec notre récit les pas des trois alieni appetentes.
CHAPITRE XXVI.
Les coquins étaient très joyeux de leur butin. Ils dirent mille choses qui montraient la méchanceté de leurs mœurs. — Gil Blas.
Ils fixèrent un endroit où ils firent une grotte, assez grande pour les recevoir, eux et leurs chevaux. Cette grotte était enclose dans une sorte de fourré de buissons et de ronces. De cette station, ils avaient l’habitude de sortir, etc. — Mémoires de Richard Turpin.
Il ne s’écoula pas plusieurs minutes après le début de leur fuite avant qu’une conversation ne s’engageât entre les voleurs. Leurs chevaux volaient comme le vent ; et le pays à travers lequel ils chevauchaient ne présentait à leur vitesse aucun autre obstacle qu’une haie occasionnelle, ou un raccourci à travers l’épaisseur de quelque bois de hêtres sans feuilles. Les étoiles leur prêtaient une lumière joyeuse, et les esprits de deux d’entre eux au moins étaient en pleine sympathie avec l’exaltation de la course et de l’air. Peut-être, chez le troisième, un certain pressentiment que l’aventure présente finirait moins joyeusement qu’elle avait commencé, conspira-t-il, avec d’autres causes de tristesse, à freiner cette exaltation du sang qui suit généralement un exploit réussi.
Le chemin que prirent les voleurs serpentait le long des bois ou à travers de grandes étendues de terres incultes ; ils ne rencontrèrent rien de vivant sur la route, sauf de temps en temps un hibou solitaire, faisant tournoyer son corps gris autour des lisières des bois nus, ou occasionnellement des troupes de lapins, poursuivant leurs ébats et profitant de leur nourriture de minuit dans les champs.
« Cieux ! » cria le grand voleur, dont nous n’avons plus besoin de préserver l’incognito, et qui, comme nos lecteurs le savent sans aucun doute, répondait au nom de Pepper, — « cieux ! » cria-t-il, regardant vers les cieux étoilés dans une sorte d’extase, « quelle joyeuse vie que celle-ci ! Certains types aiment la chasse ; fichtre ! quelle chasse ressemble à la route ? S’il y a du sport à traquer un vilain renard, combien y en a-t-il davantage à traquer une belle et propre voiture de noble ! S’il y a de la joie à obtenir une queue, combien y en a-t-il davantage à obtenir une bourse ! S’il est plaisant de voler par-dessus une haie en plein jour, que je sois pendu si ce n’est pas dix fois plus beau sport de l’effleurer la nuit, — voilà ! Regarde comment les haies fuient devant nous ! et la vieille lune idiote danse autour, comme si la vue de nous mettait la bonne dame en joie ! Ces vieilles filles sont toujours contentes de garder un œil sur de si beaux et fringants jeunes gens. »
« Oui, » cria le plus érudit et sentencieux Augustus Tomlinson, réveillé par le succès de sa sobriété philosophique habituelle ; « aucun travail n’est aussi plaisant que le travail de nuit, et les sorcières que nos ancêtres brûlaient avaient raison de sortir sur leurs balais avec les hiboux et les étoiles. Nous sommes leurs successeurs maintenant, Ned. Nous sommes vos vrais oiseaux de nuit ! »
« Seulement, » dit Ned, « nous sommes une maudite dose plus intelligents qu’ils ne l’étaient ; car ils jouaient leur jeu sans en être le moins du monde plus riches, et nous... dis, Tomlinson, où diable as-tu mis cet étui en maroquin rouge ? »
« L’expérience n’éclaire jamais les sots, dit Tomlinson, ou tu aurais su, sans demander, que je l’avais mis dans la poche la plus sûre de mon manteau. Gad, comme il est lourd ! »
« Eh bien, cria Pepper, je ne peux pas dire que je souhaite qu’il soit plus léger ! Pense seulement que nous volons milord deux fois, et sur la même route en plus ! »
« Dis, Lovett, s’exclama Tomlinson, n’était-ce pas étrange que nous soyons tombés sur notre ami de Bath si peu cérémonieusement ? Chanceux pour nous que nous soyons si stricts à voler masqués ! Il n’aurait pas eu une meilleure opinion de la compagnie de Bath s’il avait vu nos visages. »
Lovett, ou plutôt Clifford, était resté silencieux jusqu’alors. Il se tourna lentement sur sa selle et dit : « Tel qu’il était, le pauvre diable fut très près d’être expédié. Long Ned faisait du travail rapide avec lui, si je n’étais pas intervenu ! »
« Et pourquoi l’as-tu fait ? » dit Ned.
« Parce que je ne veux aucun meurtre ; c’est la malédiction du noble art de notre profession d’avoir des professeurs passionnés comme toi. »
« Passionné ! » répéta Ned. « Eh bien, je suis un peu colérique, je l’avoue ; mais ce n’est pas un si grand défaut sur la route qu’il le serait lors d’un cambriolage. Je ne connais rien qui exige autant de sang-froid et de maîtrise de soi que de vider une maison de fond en comble — tranquillement et poliment, notez-le bien ! »
« C’est la raison, je suppose, » dit Augustus, « pour laquelle vous avez totalement renoncé à cette carrière. Votre première aventure fut un cambriolage, je crois vous avoir entendu le dire. J’avoue que ce fut un début vulgaire, indigne de vous ! »
« Non ! Harry Cook m’a entraîné ; mais le spécimen que j’ai vu cette nuit-là m’a dégoûté de crocheter les serrures ; cela vous met en contact avec de si bas compagnons. Pensez donc, il y avait un marchand, un marchand de chiffons, parmi les membres de la bande ! »
« Pouah ! » dit Tomlinson, avec un dégoût solennel.
« Oui, vous avez bien raison de retrousser la lèvre ; je n’ai plus jamais cambriolé de maison. »
« Qui étaient vos autres compagnons ? » demanda Augustus. « Seulement Harry Cook — [Un célèbre bandit de grand chemin.] — et une femme très singulière... »
Ici, le récit de Ned fut interrompu par un défilé sombre à travers un bois, ne laissant la place qu’à un seul cavalier à la fois. Ils poursuivirent ce chemin lugubre pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce qu’il les conduise enfin au bord d’un grand vallon, envahi de buissons et s’étendant en forme de demi-cercle irrégulier. Ici, les voleurs mirent pied à terre et menèrent leurs chevaux fumants vers le bas de la pente. Long Ned, qui ouvrait la marche, s’arrêta devant un groupe de buissons qui semblaient si épais qu’ils défiaient toute intrusion, mais qui, cédant de chaque côté à la main expérimentée du voleur, révélèrent ce qui paraissait être l’entrée d’une caverne. Quelques pas le long du passage de ce gouffre les menèrent à une porte qui, même vue à la lumière d’une torche, aurait semblé si exactement semblable en couleur et en matériau aux murs bruts des deux côtés qu’elle aurait trompé n’importe quel œil sans méfiance, et qui, dans l’obscurité habituelle qui la couvait, aurait pu rester des siècles sans être découverte. En touchant un loquet secret, la porte s’ouvrit et les voleurs se trouvèrent dans l’enceinte sécurisée de la « Grotte Rouge ». On se souviendra que, parmi les premières lectures de notre héros exemplaire, les mémoires de Richard Turpin avaient formé une part marquante ; et on se souviendra aussi que, dans les aventures disparates de ce gentilhomme, rien n’avait plus ravi l’imagination juvénile de l’étudiant que la description de la grotte forestière dans laquelle le galant Turpin avait coutume de se cacher, lui, son ami, son cheval,
« Et ce doux saint qui reposait au côté de Turpin ; »
ou, pour parler plus familièrement, la respectable Mme Turpin. Une si forte emprise, en effet, ce souvenir d’enfance avait-il exercée sur l’esprit de notre héros que, dès qu’il eut accédé à l’éminence parmi ses amis, il mit le projet de son enfance à exécution. Il avait choisi pour théâtre de son ingéniosité un endroit admirable. Dans un pays peu peuplé, entouré de communaux et de bois, et pourtant, comme dirait M. Robins s’il devait le vendre aux enchères, « à une courte chevauchée » de routes populeuses et très fréquentées, il possédait tous les avantages du secret pour lui-même et de la commodité pour les déprédations. Très peu de membres de la bande, et seulement ceux qui avaient été employés à sa construction, furent mis au courant du secret de cette caverne ; et comme nos aventuriers ne la visitaient que rarement, et seulement lors d’occasions de besoin urgent ou de dissimulation sûre, elle était restée plus de deux ans sans être découverte ni soupçonnée.
La caverne, creusée à l’origine par la nature, ne devait que peu de chose aux décorations de l’art ; néanmoins, la rudesse des murs était dissimulée par une tenture grossière mais confortable de nattes ; quatre ou cinq sièges que les voleurs avaient pu construire eux-mêmes étaient disposés autour d’un petit feu de bois vif qui, comme il n’y avait pas de cheminée, répandait un mince volume de fumée sur l’appartement. La hauteur de la grotte, ajoutée au réconciliateur universel (l’habitude), empêchait toutefois que ce désagrément ne fût sérieusement pénible ; et, en vérité, tout comme les locataires d’une cabane irlandaise, les occupants attachaient peut-être un degré de confort à une circonstance qui était liée à leurs plus chères associations domestiques. Une table, formée d’une planche grossièrement rabotée et soutenue par quatre pieds de taille inégale, rendus égaux par l’introduction de cales ou de coins entre les pieds et le sol, se tenait là, se réchauffant de sa maladroite personne près du feu. Dans un coin, une charrette couverte constituait un meuble en vue, sans doute utile pour transporter le butin ou les provisions ; à côté des roues étaient jetés négligemment deux ou trois outils de charpentier grossiers, ainsi que les utilités plus belliqueuses d’un mousqueton, d’un fusil et de deux épées larges. Dans l’autre coin se trouvait un placard ouvert, contenant des rangées de plats en étain, de chopes, etc. En face de la cheminée, qui était à gauche de l’entrée, une excavation avait été transformée en dortoir ; et face à l’entrée se trouvait une paire de marches en bois larges et solides, montant vers un grand creux à environ deux mètres cinquante du sol. C’était l’entrée des écuries ; et dès que leurs propriétaires lâchaient les rênes des chevaux, les animaux dociles s’avançaient un par un, tranquillement, en montant les marches, à la manière des quadrupèdes éduqués à l’établissement public d’Astley, et disparaissaient à l’intérieur de l’ouverture.
Ces marches, lorsqu’elles étaient relevées — ce qui, cependant, en raison de leur extrême lourdeur, exigeait la force combinée de deux hommes ordinaires et ne se faisait pas avec l’instantanéité requise — faisaient du lieu situé au-dessus une place forte assez solide ; car le mur était parfaitement perpendiculaire et lisse, et ce n’était qu’en plaçant ses mains sur le rebord et en se soulevant ainsi gymnastiquement qu’un assaillant actif aurait pu atteindre l’éminence — une manœuvre que des défenseurs tout aussi actifs, on peut aisément le supposer, n’auraient probablement pas permise.
Cette grotte supérieure — car nos voleurs accordaient plus d’attention à leurs chevaux qu’à eux-mêmes, en tant qu’animaux plus nobles des deux espèces — était manifestement aménagée avec un certain labeur. Les stalles étaient grossièrement divisées, la litière de fougères sèches était propre, les auges étaient remplies d’avoine et une grande cuve avait été approvisionnée depuis un étang situé à une courte distance. Un harnais de charrette et quelques vieilles blouses de charretier étaient fixés sur des chevilles au mur ; tandis qu’à l’extrémité de ces écuries singulières se trouvait une porte fortement verrouillée, et juste assez large pour admettre le corps d’un homme. Les confédérés avaient fait une règle expresse de ne jamais entrer dans leur domaine par cette porte, ni de l’utiliser, sauf dans le but de s’échapper si la grotte venait à être attaquée ; auquel cas, pendant qu’un ou deux défendraient l’entrée depuis la grotte intérieure, un autre pourrait déverrouiller la porte, et comme elle ouvrait sur la partie la plus épaisse du bois, à travers laquelle un chemin labyrinthique avait été tracé avec une grande ingéniosité, difficile à suivre pour des poursuivants ignorants, ces précautions des bandits avaient fourni un bon espoir d’échappée au moins temporaire contre tout ennemi envahisseur.
Tels étaient les arrangements domestiques de la Grotte Rouge ; et l’on admettra qu’au moins une certaine habileté avait été démontrée dans le choix de l’endroit, s’il y avait un manque de goût dans ses ornements.
Pendant que les chevaux accomplissaient leur ascension nocturne, nos trois héros, après avoir sécurisé la porte, se dirigèrent aussitôt vers le feu. Et là, ô lecteur ! ils furent accueillis par une personne — une vieille et vénérée connaissance — qu’en pareille scène il t’étonnera et te blessera également de revoir.
Sache donc... Mais nous allons d’abord te décrire l’occupation et la tenue de l’Auguste personnage auquel nous faisons allusion. Penché sur une grande grille, délicatement recouverte de steaks de croupe grasse, l’INDIVIDU se tenait, le bras droit nu au-dessus du coude, et la main droite saisissant ce trident mimétique connu des gastronomes sous le monosyllabe « fourchette ». Sa tête sans perruque était ornée d’un bonnet de nuit en coton. Son vêtement supérieur avait été retiré, et un tablier blanchâtre flottait gracieusement autour de son milieu. Ses bas n’étaient pas attachés et permettaient, entre le genou et le mollet, d’intéressants aperçus de la chair brute. Un soulier en toile et un autre en cuir chaussaient ses pieds amples. L’entreprise, ou la noble ardeur de sa profession culinaire actuelle, répandait un fard encore plus rose sur un visage précocement teinté par de généreuses libations, et, de sous le rideau de ses cils pâles, ses globes grands et ronds brillaient d’un éclat éblouissant sur les nouveaux venus. Tel était, ô lecteur ! l’aspect et l’occupation du vénérable homme que nous t’avons appris à admirer il y a longtemps ; tel était, hélas pour les mutabilités de la terre ! — Un nouveau chapitre seul peut contenir le nom.
CHAPITRE XXVII.
Caliban. N’es-tu pas tombé du ciel ? La Tempête.
PETER MacGRAWLER !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
CHAPITRE XXVIII.
Dieu bénisse notre Roi et notre Parlement, Et fasse qu’il puisse faire se repentir de tels gredins ! Chants loyalistes contre le Parlement croupion.
Ho, trahison ! mes gardes, mon cimeterre ! BYRON.
Lorsque l’irrévérencieux M. Pepper eut suffisamment réchauffé ses mains pour pouvoir les retirer du feu, il leva la paume droite et, avec une jovialité d’esprit indécente, accosta l’ancien ornement de « L’Asinaeum » d’une claque sonore sur le dos, ou quelque partie semblable de sa conformation.
« Ah, mon vieux ! » dit-il, « est-ce ainsi que tu tiens la maison pour nous ? Un feu pas assez grand pour rôtir un pou et un souper trop petit pour l’engraisser d’avance ! Mais comment diable saurais-tu comment ravitailler des gentilshommes ? Tu pensais être en Écosse, je parie ! »
« Peut-être le pensait-il en te regardant, Ned ! » dit Tomlinson, gravement ; « il est rare, hors d’Écosse, qu’un homme puisse voir un aussi gros gredin dans un si petit espace ! »
M. MacGrawler, dans les yeux duquel la chiromancie de Long Ned avait fait monter des larmes de sentiment sincère, et qui jusque-là s’était frotté la partie affligée, grommela maintenant :
« Vous pouvez dire ce qu’il vous plaît, M. Pepper, mais il n’est pas fréquent dans mon pays que des hommes de génie soient vus en train d’exercer le rôle de cuisinier pour des voleurs ! »
« Non ! » lança Tomlinson, « ils exercent le rôle plus lucratif de voleurs pour des cuisiniers, hein ! »
« Nom d’un chien, tu te trompes, » cria Long Ned, « car dans ce pays, soit il n’y a pas de voleurs, parce qu’il n’y a rien à voler ; soit les habitants sont tous des voleurs qui se sont pillés les uns les autres et ont fait main basse sur le butin ! »
« Que le diable t’emporte ! » dit MacGrawler, piqué au vif — car, comme tous les Écossais, il était patriote ; un peu sur le même principe qu’une femme qui a les pires enfants fait la meilleure mère.
« Le diable, » dit Ned, imitant le « son argentin », comme Sir W. Scott avait plu à le dire facétieusement à propos de la « langue des montagnes » (les Écossais en général semblent penser qu’elle est en argent, ils la gardent si soigneusement), « le diable... MacDiable, tu veux dire, c’est sûr, le gentilhomme devait être un Écossais ! »
Le sage grinça des dents de dépit ; mais se souvenant de la patience d’Épictète lorsqu’il était esclave, et conscient aussi du bras fort de Long Ned, il réprima son tempérament et retourna les steaks avec sa fourchette.
« Eh bien, Ned, » dit Augustus en se jetant dans une chaise qu’il tira vers le feu, tout en tapotant doucement les membres énormes de M. Pepper, comme pour l’avertir qu’ils n’étaient pas aussi transparents que du verre, « regardons le feu ; et, à propos, c’est ton tour de t’occuper des chevaux. »
« La peste soit de cela ! » cria Ned ; « c’est toujours mon tour, je crois. Holà, toi, Écossais de la marmite ! ne peux-tu pas prouver que c’est moi qui ai pansé les bêtes la dernière fois ? Je te donne une couronne pour le faire. »
Le sage MacGrawler dressa l’oreille.
« Une couronne ! » dit-il, « une couronne ! Voulez-vous m’insulter, M. Pepper ? Mais, certes, vous vous êtes bien occupé des chevaux la dernière fois ; et ce digne gentilhomme, M. Tomlinson, doit s’en souvenir aussi. »
« Comment ! » cria Augustus ; « vous vous trompez, et je vous donne une demi-guinée pour le prouver. »
MacGrawler ouvrit les yeux de plus en plus grands, tout comme vous pouvez voir un petit cercle dans l’eau s’élargir jusqu’à l’énormité si vous troublez l’équanimité de la surface par l’intrusion d’un corps étranger.
« Une demi-guinée ! » dit-il ; « non, non, vous plaisantez. Je ne suis pas mercenaire. Vous pensez que je le suis ! Pouah, pouah ! vous vous trompez ; je suis un homme qui veut le bien, un homme de véracité, et je dirai la vérité malgré toutes les demi-guinées du monde. Mais certainement, maintenant que j’y pense, M. Tomlinson s’est bien occupé des créatures la dernière fois ; et, M. Pepper, c’est votre tour. »
« Un vrai Daniel ! » dit Tomlinson, gloussant de sa manière sèche habituelle. « Ned, n’entends-tu pas les chevaux hennir ? »
« Oh, au diable les chevaux ! » dit le volage Pepper, oubliant tout le reste alors qu’il enfonçait ses mains dans ses poches et sentait les gains de la nuit ; « regardons d’abord nos gains ! »
En disant cela, il marcha vers la table et en vida ses poches. Tomlinson, nullement réticent, suivit l’exemple. Cieux ! quelles exclamations de plaisir sortirent des lèvres des scélérats alors qu’un par un, ils inspectaient leurs nouvelles acquisitions !
« Voici une créature magnifique ! » cria Ned en manipulant cette superbe montre incrustée de bijoux que le pauvre comte avait déjà une fois vainement rachetée — « une montre à répétition, par Jupiter ! »
« J’espère que non, » dit le flegmatique Augustus ; « les répétitions ne raconteront pas bien tes conversations, Ned ! Mais, puissance divine ! regarde cette bague — un diamant de la plus belle eau ! »
« Oh, le scintillant ! Il met l’eau à la bouche autant qu’il brille lui-même. Mort de ma vie, voilà une précieuse boîte à priser — une image à l’intérieur et des rubis à l’extérieur ! Le vieux bougre avait un excellent goût ; cela le charmerait de voir à quel point nous sommes satisfaits de son choix de bijoux ! »
« En parlant de bijoux, » dit Tomlinson, « j’avais presque oublié l’étui en maroquin. Entre nous, j’imagine que nous avons là un prix ; cela ressemble à un coffret à bijoux ! »
En disant cela, le voleur ouvrit cet étui qui, bien des jours de fête, avait prêté de l’éclat à la personne polie de Mauleverer. Oh, lecteur, l’explosion de ravissement qui s’ensuivit ! Imagine-la ! nous ne pouvons l’exprimer. Comme le peintre grec, nous jetons un voile sur des émotions trop profondes pour les mots.
« Mais ici, » dit Pepper, quand ils eurent presque épuisé leurs transports à la vue des diamants — « voici une bourse, cinquante guinées ! Et qu’est-ce que c’est ? Des billets, par Jupiter ! Nous devons les changer demain avant qu’ils ne soient bloqués. Maudits soient ces types de la Banque ! ils nous imitent toujours, nous arrêtons leur argent et ils ne perdent pas un instant à l’arrêter aussi. Trois cents livres ! Capitaine, que dites-vous de notre chance ? » Clifford était resté assis, regardant sombrement les opérations des voleurs ; il prit maintenant une gaieté de ton correspondante, fit une réponse appropriée et, après quelques conversations générales, le travail de division eut lieu.
« Nous sommes les meilleurs arithméticiens du monde, » dit Augustus en empochant sa part ; « addition, soustraction, division, réduction — nous les avons toutes aussi bien que dans "L’Assistant du Précepteur" ; et, ce qui est mieux, nous les rendons toutes applicables à la règle de trois. »
« Tu as oublié la multiplication ! » dit Clifford en souriant. « Ah ! parce que cela fonctionne différemment. Les autres règles s’appliquent aux espèces du royaume ; mais pour ce qui est de la multiplication, nous ne multiplions, je crains, aucune espèce que la nôtre ! »
« Fi, messieurs ! » dit MacGrawler, austèrement — car il y a une merveilleuse bienséance chez vos vrais Écossais. « Les actions sont des bagatelles ; rien ne peut être plus propre que leurs paroles ! »
« Oh, vous insérez votre sagesse, n’est-ce pas ? » dit Ned. « Je suppose que vous voulez votre part du butin ! »
« Une part ! » dit le subtil Tomlinson. « Il a neuf fois plus de parties que nous déjà. N’est-il pas critique, et n’a-t-il pas les parties du discours au bout des doigts ? »
« Non-sens ! » dit MacGrawler, levant instinctivement les mains, la fourchette tombant entre les doigts écartés de la paume droite.
« Non-sens toi-même, » cria Ned ; « vous avez une part dans ce que vous n’avez jamais pris ! Un joli compagnon, vraiment ! Occupez-vous de vos affaires, M. l’Écossais, et ne fourchez rien d’autre que les steaks ! »
Sur ce, Ned se tourna vers les écuries et disparut bientôt parmi les chevaux ; mais Clifford, observant le visage déçu et avide du sage culinaire, prit dix guinées sur sa propre part et les poussa vers son ancien tuteur.
« Voilà ! » dit-il, avec emphase.
« Non, non, » grogna MacGrawler ; « je ne veux pas de l’argent — c’est ma façon de mépriser une telle scorie ! » En disant cela, il empocha les pièces et se tourna, grommelant pour lui-même, vers le renouvellement de ses préparatifs festifs.
Pendant ce temps, une conversation chuchotée eut lieu entre Augustus et le capitaine, et continua jusqu’au retour de Ned.
« Et les victuailles de la nuit fumaient le long de la table ! »
Âmes de Don Raphaël et d’Ambroise Lamela, quelle chose charmante que d’être un coquin pendant un petit moment ! Comme les hommes sont joyeux quand ils ont trompé leurs frères ! Vos innocents poules mouillées n’ont jamais fait un souper aussi joyeux que nos héros de la route. Clifford jouait peut-être un rôle, mais l’hilarité de ses camarades était sans feinte. C’était un délicieux contraste — le bruyant « ha, ha ! » de Long Ned et le rire secret, sec et calculateur d’Augustus Tomlinson. C’était Rabelais contre Voltaire. Ils ne s’unissaient que dans les objets de leurs plaisanteries, et le premier de ces objets (la sagesse est toujours la cible des frivoles !) était le grand Peter MacGrawler.
Les chiens sans grâce étaient particulièrement joyeux au sujet de l’ancienne occupation du sage.
« Allez, Mac, découpez ce jambon, » dit Ned ; « vous avez de l’entraînement pour le découpage. »
L’homme savant dont le nom était ainsi abrégé de manière irrespectueuse entreprit d’exécuter ce qu’on lui demandait. Il allait s’asseoir à cet effet, quand Tomlinson subtilisa sournoisement sa chaise — le sage tomba.
« Pas de plaisanteries sur MacGrawler, » dit le malicieux Augustus ; « quels que soient ses défauts en tant que critique, vous voyez qu’il est bien fondé et qu’il va tout de suite au fond d’un sujet. Mac, supposez que votre prochain ouvrage soit intitulé une Queue de Malheur ! »
Les hommes qui ont de grands esprits sont rarement flexibles — ils ne prennent pas une plaisanterie facilement ; il en allait ainsi de MacGrawler. Il se leva dans une rage violente ; et si les voleurs avaient été plus pénétrants qu’ils ne daignaient l’être, ils auraient pu remarquer quelque chose de dangereux dans son œil. Comme c’était le cas, Clifford, qui avait souvent auparavant été le protecteur de son tuteur, intervint en sa faveur, tira au sage un siège près de lui et remplit son assiette. C’était intéressant de voir cette déférence du Pouvoir envers le Savoir ! C’était Alexandre rendant hommage à Aristote !
« Il n’y a qu’une chose que je regrette, » cria Ned, la bouche pleine, « à propos du vieux lord — c’est mille fois dommage que nous ne l’ayons pas fait danser ! Je me souviens du jour, Capitaine, où vous auriez insisté là-dessus. Quel joyeux compagnon vous étiez autrefois ! Vous souvenez-vous, une nuit de clair de lune, juste comme celle-ci, par exemple, quand nous faisions notre service près de Staines, comment vous juriez que toute personne que nous arrêtions, âgée de plus de cinquante ans, devrait danser un menuet avec vous ? »
« Oui ! » ajouta Augustus, « et le premier fut un évêque en perruque blanche. Foi, comme sa seigneurie gigotait raide ! Et comme Lovett s’inclina gravement devant lui, son chapeau à la main, quand tout fut terminé, et lui rendit sa montre et dix guinées — cela valait le sacrifice ! »
« Et la suivante fut une vieille fille de qualité, » dit Ned, « aussi maigre qu’un avocat. Ne vous souvenez-vous pas comment elle caracolait ? »
« Bien sûr, » dit Tomlinson ; « et vous l’appeliez très spirituellement un tuteur de houblon ! »
« Comme elle était ravie de la suavité du capitaine ! Quand il lui rendit ses boucles d’oreilles et son aigrette, elle lui demanda avec un soupir tendre de les garder pour elle — ha ! ha ! »
« Et le troisième était un dandy ! » cria Augustus ; « et Lovett m’a cédé son droit d’association. Vous souvenez-vous comment j’ai fait danser sa dandyesque seigneurie dans le fossé ? Ah ! nous étions de sacrés fous alors ; mais nous devenons rassasiés — blasés, comme disent les Français — à mesure que nous vieillissons ! »
« Nous ne regardons que le gros lot maintenant, » dit Ned. « L’avarice supplante l’entreprise, » ajouta le sentencieux Augustus.
« Et notre capitaine se met au vin avec un h après le w ! » continua le métaphorique Ned.
« Allez, nous sommes mélancoliques, » dit Tomlinson en vidant un verre. « Je crois que nous vieillissons vraiment, nous nous repentirons bientôt, et le prochain pas sera — la pendaison ! »
« Par Dieu ! » dit Ned, se servant lui-même, « ne soyez pas si croasseurs. Il y a deux classes de gentillesses calomniées qui devraient toujours veiller à éviter certaines couleurs dans leur habillement ; je déteste voir un vrai garçon en noir, ou un diable en bleu. Mais voici mon dernier verre ce soir ! Je suis terriblement somnolent, et nous nous levons tôt demain. »
« Bien, Ned, » dit Tomlinson ; « donne-nous une chanson avant que tu ne te retires, et que ce soit celle que Lovett a composée la dernière fois que nous étions ici. »
Ned, toujours heureux d'avoir une occasion de se mettre en valeur, s'éclaircit la voix et s'exécuta.
UNE CHANSON DE SHERWOOD.
I. Riez avec nous du prince et du palais, Dans la vie sauvage des bois est la meilleure chère ; Voulez-vous mettre votre joie à l'abri de la malice du voisin, Venez donc la recueillir dans nos granges ici-bas. Certains rois extorquent la richesse à leurs sujets, Tandis qu'auprès de leurs ennemis ils s'appauvrissent ; Libres vont les hommes du sage roi des bois, Et nous ne taxons que nos ennemis. Laissez les tricheries du commerce à la rusée commère, Laissez les vieux être des fripons à leur aise ; À bas le flot de cette vie trépidante Qui est agitée par une brise constante !
II. Riez avec nous quand vous entendez des trompeurs Et des gredins solennels vous dire quels brigands nous sommes ; Le commerce et la loi ont une méthode de vol Pire qu'un guet-apens à l'arbre du hors-la-loi. Dites, la jeune fille que nous aimons méprisera-t-elle Des galants qui sont du moins fidèles les uns aux autres ? J'admets que nous foulons aux pieds les liens légaux, Mais j'ai ouï dire que l'Amour les méprise aussi. Courage, donc, courage, joyeux garçons, Que le fou accable de taxes scélérates ! Oh ! qui, étant aimé du monde, jouit Autant que l'homme qu'il déteste ?
« Bravissimo, Ned ! » s'écria Tomlinson en frappant sur la table ; « bravissimo ! Ta voix est superbe ce soir, et ta chanson admirable. Vraiment, Lovett, cela fait grand honneur à ton génie poétique ; tout à fait philosophique, sur mon honneur. »
« Bravissimo ! » dit MacGrawler en hochant la tête d'un air grave. « La voix de M. Pepper est aussi douce qu'une cornemuse ! Ah ! une telle chanson aurait été inestimable pour 'L'Asinaeum', quand j'avais l'honneur de... »
« D'être le Vicaire de Bray de cet établissement », interrompit Tomlinson. « Je vous prie, MacGrawler, pourquoi appelle-t-on Édimbourg l'Athènes moderne ? »
« À cause des hommes savants et grands qu'elle produit », répondit MacGrawler avec une fierté consciente.
« Pouah ! Pouah ! vous pensez à l'Athènes antique. Votre ville est appelée l'Athènes moderne parce que vous êtes tous si semblables aux Athéniens modernes, les plus grands gredins imaginables, si les voyageurs ne les calomnient pas. »
« Non », interrompit Ned, qui était adouci par les applaudissements du critique, « Mac est un brave type, épargne-le. Messieurs, à votre santé. Je vais me coucher, et je suppose que vous ne tarderez pas longtemps à me suivre. »
« Comptez sur nous pour cela », répondit Tomlinson ; « le capitaine et moi allons consulter sur les affaires de demain, et nous vous rejoindrons en un clin d'œil, comme on l'a si finement exprimé. »
Ned bâilla son dernier « bonne nuit » et disparut dans le dortoir. MacGrawler, bâillant aussi, mais d'un bâillement plus grave, comme il convenait à sa sagesse, s'adonna au devoir de débarrasser le matériel du souper : après s'être activé sobrement pendant quelques minutes, il abaissa un lit pliant dans le coin de la grotte (car il ne dormait pas dans l'appartement des voleurs), et se déshabillant, il apparut bientôt plongé dans le sein de Morphée. Mais le chef et Tomlinson, rapprochant leurs sièges des braises mourantes, défièrent le dieu paresseux et engagèrent à voix basse un échange étroit et anxieux.
« Ainsi donc », dit Augustus, « maintenant que tu as réalisé des fonds suffisants pour ton dessein, vas-tu vraiment nous déserter ? As-tu bien pesé le pour et le contre ? Souviens-toi que rien n'est aussi dangereux pour notre état que la réforme ; dès qu'un homme devient honnête, la bande l'abandonne ; le magistrat manque ses honoraires ; le dénonciateur bavarde ; et le récalcitrant est pendu. »
« J'ai bien pesé tout cela », répondit Clifford, « et j'ai décidé de ma marche à suivre. Je n'ai fait que m'attarder jusqu'à ce que mes moyens puissent seconder ma volonté. Avec ma part de notre butin présent et passé, je me rendrai sur le Continent. La Prusse accorde une confiance facile et une promotion rapide à tous ceux qui veulent s'enrôler à son service. Mais ce langage, mon cher ami, semble étrange sous tes lèvres. Sûrement tu te joindras à moi dans ma séparation du corps ? Quoi ! tu secoues la tête ! N'es-tu pas le même Tomlinson qui, à Bath, convenait avec moi que nous étions en danger à cause de l'envie de nos camarades, et que la retraite était devenue nécessaire à notre sécurité ? Non, n'était-ce pas là ton argument principal pour notre expédition matrimoniale ? »
« Eh bien, vois-tu, cher Lovett », dit Augustus, « nous sommes tous des blocs de matière, formés par les atomes de la coutume ; en d'autres termes, nous sommes un mécanisme dont l'habitude est le ressort. Que pourrais-je faire dans une carrière honnête ? J'ai de nombreuses années de plus que toi. J'ai vécu comme un fripon jusqu'à ce que je n'aie plus d'autre nature que la friponnerie. Je doute que je ne serais pas un lâche si je devenais soldat. Je suis sûr que je serais le plus consommé des coquins si je prétendais être honnête. Non : je me suis trompé moi-même quand j'ai parlé de séparation. Il faut bien que je continue avec mes vieux camarades, et à ma vieille manière ; jusqu'à ce que je trottine dans le nœud de chanvre ou... mélancolique alternative !... le nœud matrimonial. »
« C'est de la pure folie », dit Clifford, dont l'esprit nerveux et masculin se libérait facilement des habitudes. « Nous n'avons pas, pendant tant d'années, rejeté toutes les lois serviles des autres pour être les esclaves abjects de nos propres faiblesses. Viens, mon cher ami, reprends-toi. Dieu sait que si je devais succomber à la faiblesse de mon propre cœur, je serais vraiment perdu. Et peut-être, même en luttant avec acharnement, ne parviendrai-je pas à chasser ce qui s'accroche en moi, et qui me tuera, ne serait-ce que par petits morceaux. Mais ne soyons pas des poltrons, et ne laissons pas le destin nous noyer plutôt que de nager. En un mot, fuis avec moi avant qu'il ne soit trop tard. Un navire de contrebandier m'attend au large de la côte du Dorset : dans trois jours, je pars. Sois mon compagnon. Nous savons tous deux diriger un cheval fougueux et manier une bonne épée. Tant que les hommes se feront la guerre les uns aux autres, ces talents empêcheront leur propriétaire de mourir de faim, ou... »
« S'ils sont employés sur le champ de bataille, pas sur la route », interrompit Tomlinson avec un sourire, « de se faire pendre. Mais cela ne se peut ! Je te souhaite toute la joie, tout le succès dans ta carrière. Tu es jeune, audacieux et capable ; et tu as toujours eu un esprit plus élevé que le mien. Je suis un fripon, et un fripon je dois l'être jusqu'à la fin du chapitre ! »
« Comme tu voudras », dit Clifford, qui n'était pas un homme de beaucoup de mots, mais il parla avec réticence : « si c'est ainsi, je dois chercher fortune seul. »
« Quand nous quittes-tu ? » demanda Tomlinson.
« Demain, avant midi. Je visiterai Londres pour quelques heures, puis je partirai immédiatement pour la côte. »
« Londres ! » s'exclama Tomlinson ; « quoi, l'antre même du danger ? Pouah ! tu ne sais pas ce que tu dis : ou penses-tu qu'il est filial de caresser Mère Lobkins avant de partir ? »
« Pas cela », répondit Clifford. « J'ai déjà acquis la certitude qu'elle est au-dessus de tout besoin ; et ses jours, pauvre âme ! ne peuvent, je le crains, être nombreux. Selon toute probabilité, elle me reconnaîtrait à peine ; car ses habitudes n'ont pas dû beaucoup améliorer sa mémoire. Si seulement je pouvais en dire autant de ses voisins ! Si j'étais vu dans les faubourgs de la basse friponnerie, tu sais, aussi bien que moi, que quelque voleur de mouchoirs se ferait dénonciateur contre le célèbre Capitaine Lovett. »
« Qu'est-ce qui t'emmène en ville, alors ? Ah ! tu détournes le visage. Je devine ! Eh bien, l'Amour a ruiné plus d'un héros auparavant ; puisses-tu ne pas être pire pour son dieu ! »
Clifford ne répondit pas, et la conversation marqua une pause longue et soudaine ; Tomlinson la rompit.
« Sais-tu, Lovett », dit-il, « bien que j'aie aussi peu de cœur que la plupart des hommes, je ressens pour toi plus que je n'aurais cru possible. Je voudrais t'accompagner ; il y a du tabac diablement bon en Allemagne, je crois ; et, après tout, il n'y a pas tant de différence entre la vie d'un voleur et celle d'un soldat. »
« Profite donc d'une remarque si sensée », dit Clifford. « Réfléchis ! combien est certaine de destruction la voie que tu suis maintenant ; le gibet et les pontons sont les seuls objectifs ! »
« Les perspectives ne sont pas plaisantes, je l'admets », dit Tomlinson ; « et il n'est pas souhaitable d'être préservé pour un autre siècle dans l'immortalité d'une vitrine au Surgeons' Hall, grimaçant d'une oreille à l'autre, comme si l'on avait fait le final le plus joyeux imaginable. Eh bien ! je dormirai là-dessus, et tu auras ma réponse demain ; mais le pauvre Ned ? »
« Ne se joindrait-il pas à nous ? »
« Certainement pas ; son cou est fait pour une corde, et son esprit pour l'Old Bailey. Il n'y a aucun espoir pour lui ; pourtant, c'est un excellent compagnon. Nous ne devons même pas lui parler de notre désertion méditée. »
« Absolument pas. Je laisserai une lettre à notre chef de Londres ; elle expliquera tout. Et maintenant, au lit. Je considère ta compagnie comme acquise. »
« Humph ! » dit Augustus Tomlinson.
Ainsi se termina la conférence des voleurs. Environ une heure après qu'elle eut cessé, et alors qu'aucun son, excepté la respiration lourde du Grand Ned, ne brisait le silence de la nuit, le visage intelligent de Peter MacGrawler s'éleva lentement de l'oreiller solitaire sur lequel il avait reposé.
Peu à peu, le dos du sage se raidit jusqu'à la verticalité, et il resta quelques instants assis, droit sur son siège d'honneur, apparemment dans une délibération attentive. Satisfait du profond silence qui, hormis l'interruption solitaire que nous avons spécifiée, régnait autour, le savant disciple de Vatel sortit doucement du lit, enfila ses vêtements, se glissa sur la pointe des pieds jusqu'à la porte, la déverrouilla d'une main silencieuse et disparut. Doux lecteur ! tandis que tu t'étonnes de son absence, supposons que nous rendions compte de son apparition.
Un soir, Clifford et son compagnon Augustus s'étaient divertis rationnellement à Ranelagh, et ils quittaient juste ce lieu célèbre lorsqu'ils furent arrêtés par une foule à l'entrée. Cette foule était rassemblée autour d'un pickpocket ; et ce pickpocket... Ô vertu, Ô sagesse, Ô Asinaeum !... était Peter MacGrawler ! Nous avons dit plus haut que Clifford possédait une bonne mine et des manières imposantes, et ces avantages furent à cette époque particulièrement efficaces pour préserver notre Orbilius de la pompe. À peine Clifford eut-il reconnu le visage magistral du sapient Écossais qu'il se faufila hardiment au milieu de la foule, et saisissant au collet le citoyen entreprenant qui avait saisi MacGrawler, il se déclara prêt à se porter garant de l'honnêteté de la personne très respectable dont l'identité avait été si grossièrement méprise. Augustus, prévoyant probablement quelque ruse ingénieuse de son compagnon, seconda instantanément la défense. La foule, qui ne discerne jamais aucune différence entre l'impudence et la vérité, céda ; un agent de police survint, prit parti pour l'ami de deux gentilshommes si exceptionnellement vêtus ; nos amis s'éloignèrent ; la foule se repentit de sa précipitation, et pour se dédommager, plongea dans l'eau le gentleman dont les poches avaient été dévalisées. Ce fut en vain qu'il essaya de se défendre, car il avait une entrave dans le langage ; et Messieurs la foule, l'ayant plongé une fois pour sa culpabilité, le plongèrent une seconde fois pour son embarras.
Dans l'intervalle, Clifford avait retiré son ancien Mentor vers l'asile d'un café ; et tandis que l'âme de MacGrawler s'épanouissait par le vin, il raconta les causes de son dilemme. Il semble que cet incomparable journal « L'Asinaeum », malgré une série d'articles très populaires sur les écrits d'« Aulus Prudentius », auxquels s'ajoutait une suite exquise de dialogues, écrits sur un ton d'humour large, à savoir, le large écossais (avec les Écossais, tout est la même chose), malgré ces mélanges inestimables, sans parler de quelques glorieux articles politiques, dans lesquels il était clairement prouvé, à la satisfaction des riches, que moins les pauvres diables mangent, mieux c'est pour leur constitution... malgré, disons-nous, ces grandes acquisitions à la littérature britannique, « L'Asinaeum » chancela, tomba, ensevelit son libraire et écrasa son auteur. MacGrawler seul... s'échappant, comme Théodore de l'énorme casque d'Otrante... MacGrawler seul survécut. « L'amour », dit Sir Philip Sidney, « fait mieux voir à un homme qu'une paire de lunettes. » L'amour de la vie a un effet bien différent sur l'optique... il rend un homme tristement faible dans l'examen, et lui fait parfois voir sa propre propriété dans la bourse d'un autre homme ! Cette deceptio visus, imposa-t-elle à Peter MacGrawler ? Il alla à Ranelagh. Lecteur, tu connais le reste !
Le vin et l'ingéniosité des voleurs ayant extorqué ce récit à MacGrawler, les barrières de la délicatesse superflue furent facilement écartées.
Nos héros offrirent au sage une introduction à leur club ; l'offre fut acceptée ; et MacGrawler, après avoir été d'abord rendu ivre, fut ensuite fait voleur. La bande l'engagea dans diverses petites affaires, où nous avons le regret de rapporter que, bien que ses intentions fussent excellentes, son succès fut si médiocre qu'il exaspéra totalement ses employeurs ; ils étaient même sur le point, à un moment, quand ils voulurent amadouer la justice, de le livrer au pouvoir séculier, lorsque Clifford intervint en sa faveur. De voleur, le sage diminua en homme à tout faire ; les tâches serviles (les voleurs, les menteurs, déclarèrent que de telles tâches convenaient le mieux au génie de son pays !) succédèrent aux nobles exploits, et le pire des voleurs devint le meilleur des cuisiniers. Combien vaine est toute sagesse, sauf celle de la longue expérience ! Bien que Clifford fût un homme sensé et fin, bien qu'il sût notre sage pour un fripon, il ne rêva jamais qu'il pût être un traître. Il le pensait trop indolent pour être malicieux, et... humaine myopie !... trop stupide pour être dangereux. Il confia au sage le secret de la grotte ; et Augustus, qui était un peu gastronome, se soumit, quoique avec pressentiment, à ce choix, en raison de l'habileté de l'Écossais à griller les viandes.
Mais MacGrawler, comme Brutus, cachait un cœur intrigant sous une apparence stupide. L'arrestation du célèbre Lovett était devenue un désir sérieux ; la police ne pouvait plus être soudoyée, elle était désormais impatiente de soudoyer. MacGrawler avait guetté son heure, vendu son chef, et était maintenant sur la route de Reading pour rencontrer et guider vers la grotte M. Nabbem de Bow Street et quatre de ses assistants.
Ayant ainsi, aussi rapidement que nous l'avons pu, retracé les causes qui amenèrent si soudainement à votre attention le plus incomparable des critiques, nous revenons maintenant, lecteur, à nos voleurs.
« Chut, Lovett ! » dit Tomlinson, à moitié endormi, « j'ai cru entendre quelque chose dans la grotte extérieure. »
« C'est l'Écossais, je suppose », répondit Clifford : « tu as bien sûr vérifié la porte ? »
« Bien sûr ! » grommela Tomlinson, et deux minutes plus tard il dormait.
Il n'en fut pas de même pour Clifford : de nombreuses et anxieuses pensées le tenaient éveillé. À un moment, quand il anticipait l'ouverture d'une nouvelle carrière, un peu de cet esprit remuant et élevé qui bougeait encore au milieu des habitudes coupables et confuses de son esprit rendait son pouls fébrile et ses membres agités ; à un autre moment, un souvenir agonisant... le souvenir de Lucy dans tous ses charmes, sa beauté, son amour, son cœur tendre et innocent... Lucy si parfaite, et perdue pour lui à jamais... bannissait toute autre réflexion, et ne lui laissait que la sensation maladive du découragement et du désespoir. « À quoi sert ma lutte pour un nom meilleur ? » pensa-t-il. « Quel que soit mon lot futur, elle ne pourra jamais le partager. Mon châtiment est fixé... il est pire qu'une mort de honte ; c'est une vie sans espoir ! À chaque instant je sens, et je sentirai jusqu'à la fin, la pression d'une chaîne qui ne pourra jamais être brisée ou desserrée ! Et pourtant, fou que je suis ! Je ne peux quitter ce pays sans la voir encore, sans lui dire que j'ai vraiment regardé une dernière fois. Mais ne le lui ai-je pas déjà dit deux fois ? Étrange fatalité ! Deux fois je lui ai parlé d'amour, et chaque fois c'était pour m'arracher à elle au moment de ma confession. Et même maintenant, quelque chose à quoi je n'ai aucun pouvoir de résister me contraint à la même indulgence vaine et faible. Le destin me pousse-t-il ? Oui, peut-être vers ma destruction ! Chaque heure, mille morts m'environnent. J'ai maintenant obtenu tout ce pour quoi je semblais m'attarder. J'ai gagné, par un nouveau crime, assez pour m'emmener vers une autre terre, et pour m'y assurer une destinée de soldat. Je ne devrais pas perdre une heure en fuite, pourtant je me précipite dans le nid de mes ennemis, seulement pour un mot inutile avec elle ; et cela, aussi, après que je lui ai déjà fait mes adieux ! Est-ce le destin ? Si c'est le cas, qu'importe ? Je ne me soucie plus d'une vie que, après tout, je réformerais en vain si je ne pouvais la réformer pour elle ; pourtant... pourtant, égoïste et perdu que je suis ! sera-ce rien que de penser plus tard que je l'ai rachetée de la disgrâce d'avoir aimé un paria et un criminel ? Si je peux obtenir l'honneur, ne rejaillira-t-il pas, dans mon propre cœur du moins... ne rejaillira-t-il pas, si faiblement et lointainement que ce soit, sur elle ? »
Telles étaient, confuses, insatisfaisantes, mais encore imprégnées des couleurs de ce véritable amour qui élève même les plus bas, les méditations nocturnes de Clifford ; elles se terminèrent, vers le matin, par un sommeil inquiet et saccadé. Il fut réveillé par un bâillement sonore provenant de la gorge du Grand Ned, qui était toujours le plus matinal de sa bande.
« Holà ! » dit-il, « c'est presque l'aube ; et si nous voulons encaisser nos billets et déplacer les bijoux du vieux lord, nous devrions déjà être en route. »
« La peste soit de toi ! » dit Tomlinson, sous la couverture de son bonnet de nuit en laine ; « c'était à l'instant même que je rêvais que tu allais être pendu, et maintenant tu me réveilles dans la partie la plus agréable du rêve ! »
« Va te faire tirer ! » dit Ned, sortant une jambe du lit ; « au fait, tu as pris plus que ta part la nuit dernière, car tu me dois trois guinées pour notre dernière partie de cribbage ! Tu voudras bien me payer avant que nous nous séparions aujourd'hui : les bons comptes font les bons amis ! »
« Si vraie que soit cette maxime », répondit Tomlinson, « j'en connais une bien plus vraie... à savoir, les vieux amis font les comptes courts ! Tu devras demander à Jack Ketch ce jour du mois si j'ai tort ! »
« C'est ce que tu appelles de l'esprit, je suppose ! » rétorqua Ned, tandis que, luttant pour enfiler ses culottes, il tâtonnait son chemin vers la grotte extérieure.
« Holà, Mac ! » cria-t-il en partant, « remue ces bobines qui te servent de jambes ; allume une lumière, et que le diable t'emporte ! »
« Une lumière pour toi », dit Tomlinson, profanément, tandis qu'il quittait à regret son lit, « sera en vérité une 'lumière pour éclairer les Gentils !' »
« Pourquoi, Mac, Mac ! » cria Ned, « pourquoi ne réponds-tu pas ? Foi de moi, je crois que l'Écossais est mort ! »
« Saisissez vos hommes ! Rendez-vous, messieurs ! » cria une voix sévère et soudaine venue de l'obscurité ; et à cet instant, deux lanternes sourdes furent tournées, et leur lumière se projeta en plein sur les formes stupéfaites de Tomlinson et de son camarade décharné ! Dans l'ombre sombre de l'arrière-plan, quatre ou cinq formes étaient également indistinctement visibles ; et le rayon des lanternes scintillait sur les lames de coutelas et les canons d'armes encore moins facilement résistibles.
Tomlinson fut le premier à retrouver son sang-froid. La lumière brillait juste sur la première marche de l'escalier menant aux écuries, laissant le reste dans l'ombre. Il fit une enjambée vers l'endroit à côté de la charrette, où, nous l'avons dit, se trouvaient quelques-unes des armes des voleurs ; il avait été devancé... les armes avaient disparu. L'instant suivant, Tomlinson avait bondi sur les marches.
« Lovett ! Lovett ! Lovett ! » cria-t-il.
Le capitaine, qui avait suivi ses camarades dans la grotte, était déjà aux mains de deux hommes. Parmi peu de mortels ordinaires, cependant, deux pourraient être choisis comme une opposition redoutable contre un homme tel que Clifford... un homme chez qui une part beaucoup plus large de nerfs et de muscles que n'est habituellement le lot même des forts avait été endurcie, par un exercice perpétuel, en une consistance et une fermeté de fer qui liaient puissance et activité dans une union à peine moins remarquable que celle immortalisée dans la glorieuse beauté du gladiateur sculpté. Sa main droite est sur la gorge d'un assaillant ; sa gauche verrouille, comme dans un étau, le poignet de l'autre ; vous avez à peine le temps de respirer ! Le premier est au sol, le pistolet du second est arraché de sa poigne, Clifford est sur la marche ; une balle... une autre... siffle près de lui ; il est aux côtés du fidèle Augustus !
« Ouvre la porte secrète ! » murmura Clifford à son ami ; « je remonterai les marches seul. »
À peine avait-il parlé que les marches étaient déjà, quoique lentement, en train de monter sous la force désespérée du voleur. Pendant ce temps, Ned luttait, du mieux qu'il pouvait, avec deux robustes officiers qui semblaient peu disposés à utiliser leurs armes sans une nécessité absolue, et qui s'efforçaient, par la force brute, de capturer et de détenir leur antagoniste.
« Surveillez bien la porte ! » cria la voix de l'officier principal, « et sortez plus de lumière ! »
Deux ou trois lanternes supplémentaires furent promptement apportées ; et sur tout l'intérieur de la caverne, une lumière faible mais suffisante circula maintenant rapidement, conférant à la scène et aux combattants une apparence pittoresque et sauvage.
L'œil vif de l'officier en chef discerna en un instant l'élévation des marches et l'avantage que les voleurs en tiraient ainsi. Lui et deux de ses hommes s'élancèrent, saisirent l'échelle, si l'on peut l'appeler ainsi, la traînèrent une fois de plus au sol et montèrent. Mais Clifford, saisissant à deux mains le brancard brisé d'une charrette qui se trouvait à sa portée, reçut l'invahisseur de tête avec un salut qui l'envoya prostré et sans connaissance parmi ses compagnons. Le second subit le même sort ; et le robuste chef de l'ennemi, qui, tel un vrai général, s'était tenu à l'arrière, s'arrêta maintenant au milieu des marches, consterné à la fois par la réception faite à ses amis et par la forme athlétique se dressant au-dessus de lui, les armes levées dans une attitude menaçante. Peut-être ce moment sembla-t-il au judicieux M. Nabbem plus favorable au pourparler qu'au conflit. Il s'éclaircit la gorge et s'adressa ainsi à l'adversaire :
« Vous, monsieur, capitaine Lovett, alias Howard, alias Jackson, alias Cavendish, alias Solomons, alias le Diable — car je vous connais bien, et je pourrais vous reconnaître entre mille, en habits ou sans — posez donc votre gourdin, laissez-moi m'approcher de vous, et vous me trouverez aussi doux qu'un agneau ; car j'ai eu affaire à des gentilshommes toute ma vie, et je sais comment les traiter quand je les tiens ! »
« Mais si je ne vous laisse pas "m'approcher", qu'adviendra-t-il ? »
« Eh bien, je devrai envoyer l'un de ces pétards-ci à travers votre crâne, voilà tout ! »
« Allons, M. Nabbem, ce serait trop cruel ! Vous ne voudriez sûrement pas faire de mal à quelqu'un qui a une telle estime pour vous ? Ne vous souvenez-vous pas de la manière dont je vous ai tiré d'affaire devant le juge Burnflat, quand vous étiez accusé, vous savez si justement ou... »
« Vous êtes un menteur, capitaine ! » cria Nabbem, furieux, craignant que quelque chose d'inconvenant pour les oreilles de ses compagnons ne transpirât. « Vous savez bien que vous l'êtes ! Descendez, ou laissez-moi monter ; sinon, je ne serai pas responsable des conséquences ! »
Clifford jeta un regard par-dessus son épaule. Une lueur du jour grisâtre filtrait déjà à travers une fente de la porte secrète, que Tomlinson avait maintenant déverrouillée et s'apprêtait à ouvrir.
« Écoutez-moi, M. Nabbem », dit-il, « et peut-être vous accorderai-je ce que vous demandez ! Que feriez-vous de moi si vous me teniez ? »
« Vous parlez comme un homme sensé maintenant », répondit Nabbem ; « et ça, c'est selon mon propre cœur. Eh bien, voyez-vous, capitaine, votre heure est arrivée, et vous ne pouvez plus tergiverser. Vous avez eu votre heure de gloire ; vos années sont révolues, et vous devez mourir comme un homme ! Mais je vous donne ma parole de gentilhomme que, si vous vous rendez, je vous mènerai devant les gens de justice aussi tendrement que si vous étiez fait de coton. »
« Laissez-moi un instant », dit Clifford, « afin que je puisse mieux caler les marches pour vous. »
Nabbem battit en retraite vers le sol ; et Clifford, qui, assez bon enfant, n'avait pas souhaité endommager inutilement un fonctionnaire si précieux, ne laissa pas passer l'occasion qui s'offrait à lui. Les marches tonnèrent en descendant, s'entrechoquant lourdement parmi les autres officiers et tombant comme une avalanche sur l'épaule de l'un des hommes chargés d'arrêter le Grand Ned.
Pendant ce temps, Clifford s'élança derrière Tomlinson à travers l'ouverture, et se trouva en présence de quatre officiers, conduits par le rusé MacGrawler. Un coup de matraque sur la joue droite et la tempe d'Augustus terrassa ce héros. Mais Clifford bondit par-dessus le corps de son camarade, esquiva le coup visant sa propre personne, rattrapa de sa main ouverte le coup asséné par un autre assaillant, arracha la matraque à l'officier, le frappa au sol avec sa propre arme, et, s'élançant à travers le labyrinthe du bois, entama sa fuite d'un pas trop rapide pour permettre l'espoir d'une poursuite fructueuse.
CHAPITRE XXIX.
« En somme, Isabelle, je vous offre ma main ! » « Ciel ! » s'écria Isabelle, « qu'entends-je ? Vous, monseigneur ? » Le Château d'Otrante.
Un roman est comme un baromètre : l'homme y apparaît à un moment, la femme à un autre. Aussi changeante que l'atmosphère, les péripéties de notre histoire représentent maintenant Lucy au lecteur.
Cette charmante jeune personne — dont on peut remarquer qu'elle est (son père excepté) le seul personnage sans artifice et sans tache dans les pages d'une histoire conçue en quelque sorte pour montrer, dans la dépravation des caractères, la dépravation de cet état social où les caractères se forment — était assise seule dans son appartement à l'époque où nous revenons à elle. Comme le temps, et ce fonds inné et insensible de guérison que la Nature a placé dans le sein des jeunes gens afin que sa grande loi — la disparition des anciens — ne laisse pas une blessure trop durable et trop vive, avaient adouci sa première angoisse à la mort de son père, le souvenir de Clifford reprit son ancienne emprise sur son cœur. La solitude de sa vie, l'absence de divertissements, et même la sensibilité et la langueur qui succèdent au chagrin, conspiraient à investir l'image de son amant d'une apparence plus tendre et plus impressionnante. Elle se rappelait ses paroles, ses actes, ses lettres, et s'employait des heures entières, des jours et des nuits, à tenter d'en déchiffrer le mystère. Qui, ayant été aimé, ne reconnaîtrait la force singulière et puissante avec laquelle une jeune fille, innocente elle-même, s'accroche à la croyance en l'innocence de son amant ? Dans les cœurs jeunes et étrangers au monde, il existe une crédulité si pure en l'existence d'un bien sans mélange, une répugnance si ferme à penser que là où nous aimons il puisse y avoir ce que nous n'estimerions pas, ou que là où nous admirons il puisse y avoir ce que nous devrions blâmer, qu'on peut presque y voir un argument en faveur de notre pouvoir naturel d'atteindre une éminence dans la vertu que les habitudes et les arts du monde actuel ne nous permettent pas d'atteindre. Peut-être n'est-ce pas paradoxal de dire que nous pourrions difficilement croire à la perfection chez autrui, si le germe de la perfectibilité n'était dans nos propres esprits ! Quand un homme a vécu quelques années parmi les luttes réelles des factions sans en absorber le préjugé autant que l'expérience, comme il sourit avec étonnement à son culte des idoles passées, quelle couleur différente l'histoire prend-elle pour lui, comme il est désormais prudent à louer, lent à admirer, enclin à chicaner ! La nature humaine est devenue la nature humaine de l'art ; et il l'estime non pas d'après ce qu'elle pourrait être, mais d'après ce qu'elle est dans les corruptions d'une semi-civilisation ! Mais de la même manière que le jeune étudiant s'accroche à la croyance que le sage ou le ménestrel, qui a éclairé sa raison ou enchaîné son imagination, est dans son caractère comme dans son génie élevé au-dessus de la masse ordinaire, libre des passions, des frivolités, des petites bassesses et des vices assombrissants dont la chair ordinaire est héritière, une femme qui aime pour la première fois s'accroche à l'excellence imaginée de celui qu'elle aime. Quand Evelina est si choquée à l'idée d'une crise d'ivresse occasionnelle chez son « noble, son incomparable » amant, qui ne reconnaît pas combien ses sentiments étaient naturels ? Si Evelina avait été mariée depuis six ans, et que le même amant, devenu son mari, eût été réellement coupable de ce qu'elle soupçonnait, qui ne sent pas qu'il aurait été très artificiel d'être le moins du monde choquée par cet événement ? Elle ne l'aurait pas aimé moins, ne l'aurait pas admiré moins, et il n'aurait pas été moins « le noble et l'incomparable » — il aurait pris un verre de trop, aurait plaisanté le lendemain matin sur l'événement, et la douce Evelina lui aurait préparé une tasse de thé ; mais ce qui eût été une matière de plaisanterie chez l'époux eût été une matière de damnation chez un amant. Mais revenons à Lucy.
S'il est si difficile, si repoussant de croire un amant coupable ne serait-ce que d'une erreur triviale, nous pouvons aisément supposer que Lucy n'admit pas un seul instant la supposition que Clifford eût été réellement coupable d'une erreur grave ou d'un crime volontaire. Certes, des expressions dans sa lettre étaient plus que suspectes ; mais il y a toujours un charme dans la candeur de l'autocondamnation. Comme il est difficile de croire à l'excellence de ceux qui se louent eux-mêmes, il est difficile d'imaginer criminels ceux qui se condamnent. Quel est, aussi, le processus du raisonnement d'une femme ? Hélas ! elle est une physiognomoniste trop crédule. La courbe d'une gorge est pour elle le signe infaillible d'une noblesse d'âme ; et personne ne peut être coupable d'un péché s'il est béni d'un beau front ! Comme Lucy aimait tendrement, fanatiquement ! Elle avait réuni un trésor précieux et secret — un gant, une plume, un livre, une feuille de rose flétrie — des trésors rendus inestimables parce qu'il les avait touchés ; mais plus que tout, elle possédait la série de ses lettres — depuis la première note formelle écrite à son père, destinée à elle, dans laquelle il répondait à une invitation et demandait à Mlle Brandon d'accepter la musique qu'elle avait souhaité avoir, jusqu'à la dernière lettre sauvage et, pour elle, inexplicable dans laquelle il renonçait à elle pour toujours. Sur ces reliques, ses yeux se repaissaient pendant des heures ; et tandis qu'elle les parcourait, ainsi que des pensées trop profondes non seulement pour les larmes mais pour toute expression ou transmission, vous auriez pu presque littéralement observer le dépérissement de sa joue riche et le dépérissement de sa forme arrondie et élastique.
C'est précisément dans une telle humeur qu'elle était plongée lorsque son oncle frappa à sa porte pour demander à entrer. Elle rangea prestement ses trésors et se hâta de l'admettre et de l'accueillir.
« Je suis venu », dit-il en souriant, « solliciter le plaisir de votre compagnie pour un vieil ami qui dîne avec nous aujourd'hui. Mais attendez, Lucy, vos cheveux sont mal arrangés. Ne me laissez pas troubler une occupation aussi importante que votre toilette ; habillez-vous, ma chère, et rejoignez-nous. »
Lucy se tourna, avec un soupir étouffé, vers le miroir. L'oncle s'attarda quelques instants, l'examinant avec un mélange de fierté et de doute ; il quitta ensuite lentement la chambre.
Lucy descendit peu après au salon et vit avec une légère surprise (car elle n'avait pas eu assez de curiosité pour demander le nom de l'invité) la silhouette élancée et les traits agréables de Lord Mauleverer. Le comte s'approcha avec la même grâce qui, dans sa jeunesse, l'avait rendu presque irrésistible, mais qui maintenant, par le contraste des années avec les manières, contenait un léger mélange de comique. Il fit ses compliments, et en les faisant, déclara qu'il devait laisser à son ami, Sir William, le soin d'expliquer tout le danger qu'il avait osé braver, pour s'assurer que Mlle Brandon n'était pas moins ravissante que lorsqu'il l'avait vue pour la dernière fois.
« Oui, en effet », dit Brandon avec un rictus à peine perceptible, « Lord Mauleverer a littéralement enduré les accidents émouvants des eaux et des champs — car il a failli être exterminé par un bandit de grand chemin, et presque noyé dans un fossé ! »
« Recommandez-moi à un ami pour vous mettre en valeur », dit gaiement Mauleverer. « Au lieu d'attirer votre sympathie, vous voyez, Brandon m'exposerait à votre ridicule ; jugez vous-même si je le mérite ! » Et Mauleverer entreprit de donner, avec toute l'animation qui appartenait à son caractère, les détails de cette aventure avec laquelle le lecteur est si bien familiarisé. Il n'eut pas, nous pouvons en être sûrs, le moindre scrupule à se représenter lui-même et sa prouesse sous les couleurs les plus favorables.
L'histoire était à peine terminée que le dîner fut annoncé. Durant ce repas, Mauleverer s'efforça d'être aimable avec une adresse infinie. Adaptant sa conversation, plus qu'il n'avait daigné le faire jusqu'alors, à l'humeur de Lucy, et plus soucieux d'adoucir que d'éblouir, il ne lui apparut certainement jamais auparavant aussi attirant. Nous sommes tenus d'ajouter que le point d'attraction n'alla pas au-delà de l'aveu qu'il était un vieil homme très agréable.
Peut-être, s'il n'y avait pas eu une certaine veine demi-mélancolique dans sa conversation, possiblement moins étrangère à sa seigneurie par le souvenir de ses diamants perdus et l'impression que le cuisinier de Sir William Brandon était considérablement pire que le sien, n'aurait-il pas eu autant de succès à plaire à Lucy. Quant à lui, toutes les impressions précédentes qu'elle avait faites sur lui revinrent dans des couleurs encore plus vives ; même le trait délicat et atténué de beauté qui avait succédé à son éclat initial était bien plus charmant pour son goût fastidieux et courtois que son ancienne fougue et sa santé. Il se sentit très amoureux pendant le dîner ; et après que ce fut fini, et que Lucy se fut retirée, il dit à Brandon, d'un air passionné, qu'il adorait sa nièce jusqu'à la distraction !
L'astucieux juge feignit de recevoir l'intimation avec indifférence ; mais sachant qu'une absence trop longue est préjudiciable à une grande passion, il ne retint pas Mauleverer très tard sur son vin.
Le comte retourna avec ravissement au salon et supplia Lucy, d'une voix où l'affectation semblait se pâmer de délice, de lui accorder une chanson. De plus en plus enchanté par son consentement, il tira le tabouret de musique vers le clavecin, plaça une chaise à côté d'elle, et parut bientôt perdu dans le transport. Pendant ce temps, Brandon, tournant le dos à la paire, se couvrit le visage de son mouchoir, et sembla céder à la volupté d'un repos d'après-dîner.
Le cahier de chant de Lucy s'ouvrit accidentellement sur une chanson qui avait été louée par Clifford ; et tandis qu'elle chantait, sa voix prit une tonalité plus riche et plus tendre qu'elle ne l'avait jamais fait auparavant en présence de Mauleverer.
LA COMPLAINTE DES VIOLETTES QUI PERDENT LEUR PARFUM EN MAI.
Dans l'ombre qui tombe de la colline silencieuse Nous dormions, dans nos retraites vertes Et les averses d'avril avaient coutume de remplir Nos cœurs de douceurs.
Et bien que nous reposions dans une humble tonnelle, Pourtant toutes choses nous aimaient bien, Et l'abeille qui s'éveille quittait sa plus belle fleur, Pour demeurer avec nous.
Mais le chaud Mai vint dans sa fierté courtiser La richesse de notre réserve de miel ; Et nos cœurs sentirent juste son souffle, et connurent Leurs douceurs ne plus être !
Et l'été règne sur le lieu tranquille Où nous demeurons, et ses soleils et ses averses Apportent du baume aux cœurs de nos sœurs, mais non — Ah ! pas aux nôtres.
Nous vivons, nous fleurissons, mais à jamais passé Est le charme de la terre et du ciel ; À notre vie, ô cieux, rendez ce baume, Ou — ordonnez-nous de mourir !
Alors qu'avec des yeux baignés de nombreux souvenirs, et une voix qui s'évanouissait dans un pathos indescriptible et frissonnant, Lucy cessa sa chanson, Mauleverer, charmé hors de lui-même, prit doucement sa main, et tenant le doux trésor dans la sienne, à peine moins douce, il murmura :
« Ange, chantez encore ! La vie serait comme votre musique, si je pouvais l'exhaler à vos pieds ! »
Il y avait eu un temps où Lucy aurait ri aux éclats à cette déclaration ; et même comme c'était, un sourire étouffé et à demi espiègle jouait dans les fossettes de sa belle bouche, et contrastait de façon envoûtante avec la douceur nageante de ses yeux.
Tirant un présage plutôt erroné de ce sourire, Mauleverer continua avec ravissement, retenant toujours la main que Lucy s'efforçait d'extirper :
« Oui, enchanteresse Mlle Brandon ! Moi qui me suis vanté pendant tant d'années de mon cœur invulnérable, je suis enfin soumis. J'ai longtemps, très longtemps, lutté contre mon attachement pour vous. Hélas ! c'est en vain ; et vous me voyez maintenant entièrement à votre merci. Faites de moi le plus misérable des hommes ou le plus enviable. Enchanteresse, parlez ! »
« Vraiment, monseigneur », dit Lucy, hésitante, tout en se levant et en se dégageant de sa main, « je trouve difficile de vous croire sérieux ; et peut-être n'est-ce là qu'une galanterie à mon égard par manière d'exercice sur d'autres. »
« Douce Lucy, si je puis vous appeler ainsi », répondit Mauleverer avec un regard ardent, « ne, je vous en supplie, ne fût-ce qu'un instant, affectez de vous méprendre sur moi ! Ne plaisantez pas un instant sur ce qui, pour moi, est le poison ou la béatitude de la vie ! Puis-je oser espérer que ma main et mon cœur, que je vous offre maintenant, ne méritent pas votre dérision ? »
Lucy fixa son adorateur avec un regard d'enquête sérieuse ; Brandon semblait toujours dormir.
« Si vous êtes sincère, monseigneur », dit Lucy après une pause, « j'en suis vraiment et profondément désolée. Pour l'ami de mon oncle, j'aurai toujours de l'estime ; croyez que je suis vraiment sensible à l'honneur que vous me faites, quand j'ajoute mon regret de ne pouvoir avoir d'autre sentiment que de l'estime. »
Un abattement vide et déconcerté obscurcit un instant les traits expressifs de Mauleverer ; il passa. « Que votre réprimande est douce ! » dit-il. « Oui ; je ne mérite pas encore d'autre sentiment que de l'estime. Vous n'êtes pas à gagner précipitamment ; une longue épreuve, un long cours d'attentions, une longue connaissance de mon amour dévoué et ardent, seuls m'autoriseront à espérer un sentiment plus chaud dans votre sein. Fixez donc votre propre temps de cour, angélique Lucy ! — une semaine, voire un mois ! D'ici là, je ne vous presserai même pas de fixer ce jour qui sera pour moi le plus blanc de ma vie ! »
« Monseigneur ! » dit Lucy, ne souriant plus à moitié espiègle, « vous devez me pardonner de croire que votre proposition ne peut être qu'une plaisanterie ; mais ici, je vous en supplie, laissez-la reposer pour toujours. Ne mentionnez plus jamais ce sujet devant moi. »
« Par les cieux ! » s'écria Mauleverer, « c'est trop cruel. Brandon, intercédez auprès de moi pour votre nièce. »
Sir William tressaillit, assez naturellement, de son sommeil, et Mauleverer continua :
« Oui, intercédez pour moi ; vous, mon plus vieil ami, soyez mon plus grand bienfaiteur ! Je demande votre nièce ; elle feint de ne pas me croire. Voulez-vous la convaincre de ma vérité, de mon dévouement, de mon adoration ? »
« Ne pas vous croire ! » dit le juge onctueux, avec le même rictus secret qui se cachait habituellement aux coins de sa bouche. « Je ne m'étonne pas qu'elle soit lente à accréditer l'honneur que vous lui avez fait, et pour lequel les plus nobles demoiselles d'Angleterre ont soupiré en vain. Lucy, serez-vous cruelle envers Lord Mauleverer ? Croyez-moi, il m'a souvent confié son amour pour vous ; et si l'expérience de quelques années est utile, il n'y a pas de question sur son honneur et sa vérité. Je laisse son sort entre vos mains. »
Brandon se tourna vers la porte.
« Restez, cher monsieur », dit Lucy, « et au lieu d'intercéder pour Lord Mauleverer, intercédez pour moi. » Son regard se fixa maintenant dans une sérénité calme et décidée. « Je me sens hautement flattée par la proposition de sa seigneurie, laquelle, comme vous le dites, je pourrais bien douter qu'elle soit sérieusement voulue. Je lui souhaite tout le bonheur avec une dame de plus grands mérites ; mais je parle d'après une détermination inaltérable, quand je dis que je ne pourrai jamais accepter la dignité dont il voudrait m'investir. »
Ce disant, Lucy marcha rapidement vers la porte et disparut, laissant les deux amis commenter comme ils le voudraient sa conduite.
« Vous avez tout gâché avec votre précipitation », dit l'oncle.
« Précipitation ! nom d'un chien, que voudriez-vous ? J'ai mis cinquante ans à me décider à me marier ; et maintenant que je n'ai pas un jour à perdre, vous parlez de précipitation ! » répondit l'amant en se jetant dans un fauteuil.
« Mais vous n'avez pas mis cinquante ans à vous décider à épouser ma nièce », dit Brandon, sèchement.
« Être refusé, positivement refusé, par une fille de la campagne ! » continua Mauleverer, soliloquant à haute voix ; « et cela à mon âge et avec toute mon expérience ! — une fille de la campagne sans rang, sans ton, sans accomplissements ! Par les cieux ! Je ne me soucie pas si le monde entier l'entend, — car personne au monde ne le croira jamais. »
Brandon restait sans voix, observant le visage mortifié du courtisan avec une complaisance malicieuse, et il y eut une pause de plusieurs minutes. Sir William alors, maîtrisant le sentiment étrange qui le poussait toujours à se réjouir de tout ce qui jetait le ridicule sur son ami, s'approcha, posa sa main avec bienveillance sur l'épaule de Mauleverer, et lui parla de réconfort et d'encouragement. Le lecteur croira que Mauleverer n'était pas un homme qu'il fût impossible d'encourager.
Avant son arrivée, tout m'aimait, et j'avais plus de choses à aimer que je n'en pouvais compter par les cheveux de ma tête. Maintenant, je sens que je ne puis en aimer qu'une seule, et celle-là m'a abandonné... Eh bien, qu'il en soit ainsi, — qu'elle périsse, qu'elle soit tout, sauf à moi ! — Melmoth.
Tôt le lendemain matin, sir William Brandon resta enfermé pendant un long moment avec sa nièce, avant son départ pour les devoirs de sa charge. Anxieux et alarmé quant au succès de l'un des projets chéris de son ambition, il n'épargna aucun art dans sa conversation avec Lucy, que sa grande ingéniosité d'éloquence et sa merveilleuse perspicacité de la nature humaine pouvaient suggérer, afin d'obtenir au moins une assise pour l'édification de son plan. Parmi les autres ressources de son tact mondain, il fit allusion à l'amour de Lucy pour Clifford ; et (bien qu'obscurément et subtilement, comme il seyait à la pureté de celle à qui il s'adressait) cet homme dépravé et rusé ne se fit pas scrupule de suggérer aussi la possibilité de donner libre cours à cet amour après le mariage ; bien qu'il dénonçât, comme le dernier des indécors, le crime de l'encourager auparavant. Cette allusion, cependant, tomba sans effet sur l'oreille innocente de Lucy. Elle n'en comprit pas le sens, même au degré le plus éloigné ; elle se contenta, la joue en feu et la lèvre boudeuse, de s'offusquer de l'allusion à un amour qu'elle jugeait insolent de la part de quiconque, ne fût-ce que de soupçonner.
Lorsque Brandon quitta l'appartement, son front était assombri, et son regard absent et pensif : il était évident qu'il y avait eu peu de choses dans la conférence avec sa nièce pour lui plaire ou le contenter. Miss Brandon elle-même était fort agitée ; car il y avait dans la nature de son oncle ce secret silencieux et impressionnant d'influencer ou de commander les autres, qui atteint presque aussi invariablement et pourtant aussi tranquillement les souhaits de son possesseur ; et Lucy, qui l'aimait et l'admirait sincèrement, — peut-être pas moins pour une certaine dose de crainte, — était fort affligée de percevoir à quel point était enraciné en lui le désir de ce mariage qui, selon elle, était une impossibilité morale. Mais si Brandon possédait le secret de l'emprise, Lucy était à peine moins singulièrement douée du secret de la résistance. On se souviendra peut-être, en décrivant son caractère, que nous avons parlé d'elle comme d'une personne qui semblait, aux yeux superficiels, d'un tempérament trop facile et trop doux. Mais les circonstances démentirent les manières, et prouvèrent qu'elle possédait éminemment une fermeté tranquille et une résolution latente, qui conféraient à son esprit une noblesse et une puissance digne de confiance, que n'auraient jamais soupçonnées ceux qui l'avaient rencontrée sur les sentiers ordinaires de la vie.
Brandon n'était pas parti depuis longtemps, quand la femme de chambre de Lucy vint l'informer qu'un gentilhomme, qui se disait fort désireux de la voir, attendait en bas. Le sang quitta les joues de Lucy à cette annonce, toute simple qu'elle parût. « Quel gentilhomme pourrait être désireux de la voir ? Était-ce... était-ce Clifford ? » Elle resta quelques instants immobile, et littéralement incapable de bouger ; finalement, elle reprit courage, et souriant avec mépris d'elle-même à une idée qui lui semblait, après réflexion, tout à fait absurde, elle descendit au salon. Le premier coup d'œil qu'elle dirigea vers l'étranger, qui se tenait près de la cheminée les bras croisés, fut suffisant, — il était impossible de se méprendre, bien que le visage fût détourné, sur la forme sans égale de son amant. Elle s'avança avidement avec un faible cri, se retint, et s'affaissa sur le canapé.
Clifford se tourna vers elle, et fixa ses yeux sur son visage avec un regard intense et mélancolique, mais il ne prononça pas une syllabe ; et Lucy, après avoir marqué une pause dans l'attente de sa voix, leva les yeux, et saisit, avec alarme, l'aspect étrange et singulier de ses traits. Il s'approcha d'elle lentement, et toujours silencieux ; mais son regard semblait devenir plus ardent et plus mélancolique à mesure qu'il avançait.
« Oui, » dit-il enfin, d'une voix brisée et indistincte, « je vous revois une fois encore, après toutes mes promesses de vous quitter pour toujours, — mon adieu solennel, après tout ce que je vous ai coûté ; car, Lucy, vous m'aimez, vous m'aimez, et je frissonne en le sentant ; après tout ce que j'ai moi-même enduré et auquel j'ai résisté, je reviens une fois encore volontairement en votre présence ! Comme j'ai brûlé et languis pour ce moment ! Comme je me suis dit : "Laisse-moi la contempler une fois encore, rien qu'une fois encore, et le Destin pourra alors faire son pire !" Lucy ! chère, chère Lucy ! pardonnez-moi ma faiblesse. C'est maintenant, dans une réalité amère et sévère, la toute dernière dont je puisse être coupable ! »
Comme il parlait, Clifford s'affaissa près d'elle. Il prit ses deux mains dans les siennes, et les tenant, bien que sans pression, la regarda encore passionnément sur son visage innocent et pourtant éloquent. Il semblait qu'il fût ému au-delà de tous les sentiments ordinaires des retrouvailles et de l'amour. Il ne tenta pas d'embrasser les mains qu'il tenait ; et bien que le contact fît tressaillir chaque veine et chaque fibre de son corps, son étreinte était aussi légère que celle dans laquelle la première timidité de l'amour d'un garçon ose s'imprimer !
« Vous êtes pâle, Lucy, » dit-il tristement, « et votre joue est bien plus mince qu'elle ne l'était quand je vous ai vue pour la première fois. Quand je vous ai vue pour la première fois ! Ah ! pour votre bien, si cela n'avait jamais été ! Votre humeur était légère alors, Lucy ; votre rire venait du cœur, votre pas foulait la terre avec légèreté. La joie jaillissait de vos yeux, tout ce qui respirait autour de vous semblait plein de bonheur et de gaieté ; et maintenant, regardez-moi, Lucy ! levez ces yeux doux, et apprenez-leur à faire jaillir sur moi l'indignation et le mépris ! Oh, pas ainsi, pas ainsi ! Je pourrais vous laisser heureuse, — oui, littéralement bénie, — si je pouvais vous imaginer moins indulgente, moins douce, moins angélique ! »
« Qu'ai-je à pardonner ? » dit Lucy, tendrement.
« Quoi ! Tout ce pour quoi un être humain peut en pardonner un autre. La tromperie et le préjudice n'ont-ils pas été mes crimes envers vous ? Votre tranquillité d'esprit, votre sérénité de cœur, votre vivacité de caractère, — ai-je gâché tout cela ou non ? »
« Oh, Clifford ! » dit Lucy, s'arrachant à elle-même et à toutes ses pensées égoïstes, « pourquoi, pourquoi ne voulez-vous pas me faire confiance ? Vous ne me connaissez pas, vraiment vous ne me connaissez pas, — vous ignorez même la nature profonde d'une femme, si vous me croyez indigne de votre confiance ! Croyez-vous que je pourrais la trahir, ou pensez-vous que si vous aviez fait ce pour quoi le monde entier vous abandonnait, je pourrais vous abandonner ? »
La voix de Lucy faiblit aux derniers mots ; mais elle s'enfonça, comme une pierre dans des eaux profondes, jusqu'au cœur même de Clifford. Transporté au-delà de toute résolution et de toute retenue, il enroula ses bras autour d'elle dans une longue et passionnée caresse ; et Lucy, tandis que son souffle se mêlait au sien et que sa joue retombait sur son sein, sentit en effet comme si le passé ne pouvait contenir aucun secret assez puissant pour affaiblir l'affection avec laquelle son cœur s'attachait au sien. Elle fut la première à se dégager de leur étreinte. Elle retira son visage du sien, et souriant à travers ses larmes, avec un éclat que les sourires de sa première jeunesse n'avaient jamais surpassé, elle dit :
« Écoutez-moi. Racontez-moi votre histoire ou non, comme vous le voudrez. Mais croyez-moi, l'esprit d'une femme n'est souvent pas un conseiller méprisable. Ceux qui s'accusent le plus amèrement ne sont pas souvent ceux qu'il est le plus difficile de pardonner ; et vous devez me pardonner si je doute de l'étendue du blâme que vous voudriez si généreusement vous imputer. Je suis maintenant seule au monde » (ici le sourire se flétrit sur les lèvres de Lucy). « Mon pauvre père est mort. Je ne peux blesser personne par ma conduite ; il n'y a personne sur terre à qui je sois liée par le devoir. Je suis indépendante, je suis riche. Vous prétendez m'aimer. Je suis folle et vaine, et je vous crois. Peut-être, aussi, ai-je ce tendre espoir qui fait si souvent des dupes des femmes, — l'espoir que si vous avez erré, je puisse vous racheter ; si vous avez été malheureux, je puisse vous consoler ! Je sais, Monsieur Clifford, que je dis là ce pour quoi beaucoup me mépriseraient, et pour quoi, peut-être, je devrais me mépriser moi-même ; mais il est des temps où nous parlons seulement comme si une puissance en nos cœurs nous y contraignait, malgré nous, — et c'est ainsi que je vous ai parlé maintenant. »
C'était avec un air très inaccoutumé pour elle-même que Lucy avait terminé son adresse, car sa caractéristique habituelle était plutôt la douceur que la dignité ; mais, comme pour corriger le sens de ses mots, qui pourraient autrement paraître peu convenables pour une jeune fille, il y avait une chaste, une fière, et pourtant non moins tendre et douce propriété et une franchise digne dans son regard et son maintien ; si bien qu'il aurait été tout à fait impossible pour quiconque l'entendait de ne pas rendre justice à la noblesse de ses motifs, ou de ne pas se sentir à la fois touché et pénétré, autant par le respect que par tout sentiment plus chaleureux ou plus familier.
Clifford, qui s'était levé pendant qu'elle parlait, écoutait avec une contenance qui variait à chaque mot qu'elle prononçait, — tantôt tout espoir, tantôt tout découragement. Comme elle cessait, l'expression durcit en une résolution arrêtée et impérieuse.
« C'est bien ! » dit-il, en grommelant. « Je suis digne de ceci, — très, très digne ! Fille généreuse et noble ! si j'avais été un empereur, je me serais prosterné devant vous en adoration ; mais vous avilir, vous dégrader, — non ! non ! »
« Y a-t-il avilissement dans l'amour ? » murmura Lucy.
Clifford la contempla avec une sorte de fierté enthousiaste et satisfaite ; peut-être sentait-il qu'être ainsi aimé et par une telle créature était un sujet de fierté, même dans les circonstances les plus basses auxquelles il pourrait jamais être exposé. Il retint son souffle, serra les dents, et répondit :
« Vous pourriez donc aimer un paria, sans naissance, fortune ou caractère ? Non ! vous le croyez maintenant, mais vous ne pourriez pas.
« Pourriez-vous abandonner votre pays, vos amis et votre foyer, tout ce pour quoi vous êtes née et faite ? Pourriez-vous accompagner quelqu'un sur qui l'épée est suspendue, à travers une vie soumise à chaque heure à la découverte et à la disgrâce ? Pourriez-vous être soumise vous-même à l'humeur d'un mauvais souvenir et au silence sombre du remords ? Pourriez-vous être la victime de quelqu'un qui n'a d'autre mérite que son amour pour vous, et qui, si cet amour vous détruit, devient totalement racheté ? Oui, Lucy, j'avais tort ; je vous rendrai justice ; tout cela, et même plus, vous pourriez le supporter, et votre nature généreuse dédaignerait le sacrifice. Mais dois-je être tout égoïsme, et vous toute dévotion ? Devez-vous tout céder pour moi, et moi accepter tout et ne rien céder ? Hélas ! je n'ai qu'un seul bien, une seule bénédiction à céder, et c'est vous-même. Lucy, je vous mérite ; je vous surpasse en générosité. Tout ce que vous abandonneriez pour moi n'est rien, — ô Dieu ! — rien comparé au sacrifice que je fais pour vous ! Et maintenant, Lucy, je vous ai vue, et je dois une fois encore vous dire adieu ; je suis à la veille de quitter ce pays pour toujours. Je m'enrôlerai dans un service étranger. Peut-être » (et les yeux sombres de Clifford étincelèrent de feu) « entendrez-vous encore parler de moi, et ne rougirez-vous pas en entendant ! Mais » (et sa voix faiblit, car Lucy, cachant son visage de ses deux mains, céda à ses larmes et à son agitation), « mais, à un égard, vous avez vaincu. J'avais cru que vous ne pourriez jamais être à moi, — que ma vie passée m'avait privé à jamais de cet espoir ! Je commence maintenant, avec un ravissement qui peut me porter à travers toutes les épreuves, à former une vision plus audacieuse. Une souillure peut être effacée, un mauvais nom peut être racheté, le passé n'est pas fixé et scellé, sans le pouvoir de révoquer ce qui a été écrit. Si je puis gagner le droit de mériter votre miséricorde, je m'en remettrai à elle sans réserve ; jusque-là, ou jusqu'à la mort, vous ne me verrez plus ! »
Il tomba à genoux, laissa son baiser et ses larmes sur la main froide de Lucy ; l'instant d'après, elle entendit son pas dans l'escalier, la porte se referma lourdement et bruyamment sur lui, et Lucy ressentit une amère douleur, et, pour quelque temps du moins, elle ne ressentit rien de plus !
CHAPITRE XXXI.
Bien des choses tombent entre la coupe et la lèvre ! Votre homme me plaît Par sa conception. ............... Vient Chanon Hugh accoutré comme vous voyez Déguisé ! Et c'est ainsi que je dois duper le connétable ? À présent, à vous pour un homme d'armes. ............... Le haut-connétable était plus, bien que Il ait mis Dick Tator sous les verrous. BEN JONSON — Tale of a Tub.
Pendant ce temps, Clifford traversait rapidement les rues qui entouraient la maison du juge, et tournant vers un quartier plus obscur de la ville, entra dans une ruelle ou un passage sombre. Ici, il fut brusquement accosté par un homme enveloppé dans un grand manteau hirsute, d'une apparence quelque peu suspecte.
« Aha, Capitaine ! » dit-il, « vous êtes en retard, mais tout va bien ! »
Tentant, avec un succès médiocre, l'aisance de soi-même qui marquait généralement son adresse envers ses compagnons, Clifford, répétant les mots de l'étranger, répondit :
« Tout va bien ! Quoi ! les prisonniers sont-ils libérés ? »
« Non, par ma foi ! » répondit l'homme, avec un rire bourru, « pas encore ; mais tout viendra à point. C'est un peu trop demander aux juges de faire notre travail, bien que, par le Seigneur Harry, nous fassions souvent le leur ! »
« Quoi donc ? » demanda Clifford, impatiemment.
« Eh bien, les pauvres bougres avaient été conduits à la ville de -----, et traduits devant le magistrat avant que j'arrive, bien que je sois parti au moment où vous me l'avez dit, et que j'aie fait le trajet en quatre heures. L'interrogatoire a duré toute la journée d'hier, et ils ont été renvoyés à aujourd'hui, — voyons, il n'est pas encore midi ; nous pouvons être là avant que ce ne soit fini. »
« Et c'est ce que vous appelez bien ! » dit Clifford, avec colère. « Non, Capitaine, ne soyez pas nerveux ! Vous n'avez pas tout entendu encore ! Il semble que la seule chose qui ait pesé lourdement contre eux, c'est le témoignage d'un robuste fermier, à qui l'on a crié "Halte !" à quelque cinquante milles de la ville ; alors le magistrat pense envoyer les pauvres bougres à la prison du comté où ils ont fait le coup ! »
« Ah ! cela peut laisser quelques espoirs pour eux ! Nous devons surveiller de près leur trajet ; s'ils arrivent une fois en prison, leurs seules chances sont la lime et le pot-de-vin. Malheureusement, aucun d'eux n'est aussi chanceux que moi à ce métier ! »
« Non, en effet, il n'y a pas de mur de pierre en Angleterre que le grand Capitaine Lovett ne puisse traverser, je le jure ! » dit le satellite admiratif.
« Sellez les chevaux et chargez les pistolets ! Je vous rejoins dans dix minutes. Ayez ma tenue de fermier prête, les faux cheveux, etc. Choisissez votre propre parure. Hâtez-vous ; les Trois Plumes est le lieu de rendez-vous. »
« Et dans dix minutes seulement, Capitaine ? »
« Ponctuellement ! »
L'étranger tourna un coin et disparut de la vue. Clifford, grommelant, « Oui, j'ai été la cause de leur arrestation ; c'était moi qu'on cherchait ; il n'est que juste que je porte un coup pour leur évasion avant de tenter la mienne, » continua sa route jusqu'à ce qu'il arrivât à la porte d'un débit de boisson. L'enseigne d'un marin se balançait en haut, représentant le joyeux matelot avec une fine chope en étain à la main, considérablement plus énorme que sa propre circonférence. Un immense carlin était assis à la porte, la langue pendante, comme si, s'étant gavé jusqu'à la langue, il était forcé de tourner ce membre utile hors de sa place appropriée. Les volets étaient à moitié fermés, mais les sons d'une gaieté grossière en sortaient joyeusement.
Clifford déconcerta le carlin ; et traversant le seuil, cria d'un ton fort, « Janseen ! »
« Ici ! » répondit une voix bourrue ; et Clifford, passant outre, arriva à un petit salon attenant au débit. Là, assis près d'une table ronde en chêne, il trouva l'aubergiste, — un personnage rouge, féroce, tanné par les intempéries, mais à l'air bouffi, comme Dick Hatteraick atteint d'hydropisie.
« Comment ça, Capitaine ! » cria-t-il, avec un accent guttural, et entremêlant son discours de certaines grâces hollandaises, que, avec la permission de notre lecteur, nous omettrons, étant incapables de les épeler ; « comment ça ! — pas encore parti ! »
« Non ! je pars pour la côte demain ; les affaires me retiennent aujourd'hui. Je suis venu demander si l'on peut se fier entièrement à Mellon ? »
« Oui, honnête jusqu'à la moelle des os. »
« Et vous êtes sûr que malgré mes récents retards, il n'aura pas quitté le village ? »
« Sûr ! Que pourrais-je être d'autre ? Ne connais-je pas Jack Mellon depuis vingt ans ! Il resterait étendu comme une bûche dans le calme pendant dix mois de suite, sans bouger d'un cheveu, s'il avait des ordres. »
« Et son navire est rapide et bien équipé, en cas de poursuite d'un officier ? »
« Le "Black Molly" rapide ? Demandez à votre grand-mère. Le "Black Molly" distancerait un requin. »
« Alors adieu, Janseen ; voici de quoi garder votre pipe allumée. Nous ne nous reverrons pas d'ici aux trois mers, je pense. L'Angleterre est tout aussi trop chaude pour moi que la Hollande pour vous ! »
« Vous êtes un fameux gaillard ! » cria l'aubergiste, secouant la main de Clifford ; « et quand les gars sauront leur perte, ils sauront qu'ils ont perdu le plus brave et le plus vrai compagnon qui ait jamais pris le chemin des brigands ; alors adieu, et au diable ! »
Avec cette bénédiction valétudinaire, l'aubergiste relâcha Clifford ; et le voleur se hâta vers son rendez-vous aux Trois Plumes.
Il trouva tout préparé. Il revêtit à la hâte son déguisement ; et son compagnon mena son cheval, — un noble animal de la grande race irlandaise, d'une force et d'une ossature remarquables, et, si ce n'est qu'il était quelque peu effilé de l'arrière-main (un défaut que ceux qui recherchent la vitesse autant que la grâce pardonneront facilement), d'une beauté sans égale dans sa symétrie et ses proportions.
Bien le coursier connaissait, et fièrement il rendait hommage à son maître ; hennissant impatiemment et se cabrant sous la main du voleur accompagnateur, l'animal sagace se libéra de la rêne, et tandis qu'il secouait sa longue crinière dans la brise de l'air frais, il vint au trot à l'endroit où se tenait Clifford.
« Doucement, Robin ! doucement ! Quoi, tu t'emportes de ce que j'ai laissé ton compagnon derrière à la Grotte Rouge ! Lui, nous ne le reverrons peut-être jamais. Mais tant que j'aurai la vie, je ne te quitterai pas, Robin ! » Avec ces mots, le voleur caressa tendrement le cou luisant de son coursier favori ; et comme l'animal rendait la caresse en frottant sa tête contre les mains et la poitrine athlétique de son maître, Clifford ressentit à son cœur quelque chose de ce vieux frémissement de sang qui avait été autrefois pour lui le charme principal de sa profession criminelle, et qu'il avait presque oublié dans le récent changement de ses sentiments.
« Eh bien, Robin, eh bien, » reprit-il, en embrassant le visage de son coursier, — « eh bien, nous aurons encore quelques jours comme les anciens ; tu diras, Ha ! ha ! à la trompette, et tu porteras ton maître vers des entreprises plus glorieuses que celles pour lesquelles il t'a remercié de partager. Tu seras maintenant mon seul familier, mon seul ami, Robin ; nous deux serons des étrangers dans une terre étrangère. Mais tu te rendras bienvenu plus facilement que ton maître, Robin ; et tu oublieras les vieux jours et tes vieux camarades et tes vieux amours, quand... Ha ! » et Clifford se tourna brusquement vers son compagnon, qui s'adressait à lui ; « Il est tard, dites-vous. Vrai ! Écoutez, il sera imprudent pour nous deux de quitter Londres ensemble. Vous connaissez la sixième borne ; rejoignez-moi là, et nous pourrons poursuivre en compagnie ! »
Nullement mécontent de s'attarder pour un verre de départ, le compagnon acquiesça à la prudence du plan proposé ; et après un ou deux mots supplémentaires de prudence et de conseil, Clifford monta à cheval et sortit de la cour de l'auberge. Tandis qu'il passait sous les hautes portes en bois vers la rue, la lueur imparfaite du soleil d'hiver tombant sur lui et son coursier, il était à peine possible, même malgré son déguisement et son rude costume, de concevoir un spécimen plus galant et plus frappant de la tribu sans foi ni loi et audacieuse à laquelle il appartenait ; la taille, la force, la beauté et le soin exquis visibles chez le coursier ; l'œil étincelant, le profil audacieux, la poitrine nerveuse, les membres gracieux, et l'équitation insouciante et pratiquée du cavalier.
Regardant son chef avec un regard long et admiratif, le voleur dit au palefrenier de l'auberge, un homme âgé et flétri, qui avait vu neuf générations de brigands de grand chemin naître et disparaître, —
« Là, Joe, quand as-tu jamais posé les yeux sur un héros comme celui-là ? Le cœur le plus brave, la main la plus franche, le meilleur juge de cheval, et le plus bel homme qui ait jamais fait honneur à Hounslow ! »
« Pour tout ce qu’il en est, » répondit le palefrenier en secouant sa tête tremblante avant de retourner vers le débit de boisson, « pour tout ce qu’il en est, maître, son temps est compté. Retenez mes paroles, le capitaine Lovett ne passera pas l’année, non, ni peut-être le mois ! »
« Eh bien, vieux coquin, qu’est-ce qui te rend si savant ? Tu ne vas pas nous dénoncer, je suppose ! »
« Moi, dénoncer ! Pas le moins du monde ! Mais il n’y a jamais eu de gentilhomme de la route, grand ou petit, fût-il rusé ou stupide, qui ait survécu à sa septième année. Et pour le capitaine, ce sera sa septième, le 21 du mois prochain ; mais c’est un brave gars, et j’irai à sa pendaison ! »
« Bah ! » dit le voleur, d’un air maussade — lui-même touchait à la fin de sa sixième année — « bah ! »
« Gardez ça en tête, je vous le dis, maître ; et d’une façon ou d’une autre, je pense — et j’ai de l’expérience en ces choses — au funeste présage de son regard et à la retombée de sa lèvre, que le temps du capitaine sera révolu aujourd’hui ! »
Ici, le voleur perdit toute patience et, poussant le vieillard annonciateur de malheur contre le mur, il tourna sur ses talons et chercha un compagnon plus agréable pour partager son verre de l’étrier.
C’est au matin du jour suivant celui où ces conversations eurent lieu que le sagace Augustus Tomlinson et le valeureux Edward Pepper, menottés et enchaînés, cahotaient le long de la route dans une chaise de poste, avec M. Nabbem coincé sur le côté du premier, et deux autres messieurs dans la confidence de M. Nabbem montés sur le siège du cocher, gênant terriblement, comme le fit remarquer Long Ned d’un ton grognon, « la beauté du paysage ».
« Ah, eh bien ! » dit Nabbem en enfonçant inévitablement son coude dans le flanc de Tomlinson, tout en sortant sa tabatière et en se servant largement de cette poussière enivrante ; « vous feriez mieux de vous préparer, M. Pepper, à un changement de perspective. Je crois qu’il y a peu de choses pour vous plaire à la guod [prison]. »
« Rien ne rend les hommes si facétieux que le malheur des autres ! » dit Augustus, en moralisant et en se tournant, autant qu’il le pouvait, afin de dégager son corps du coude pointu de M. Nabbem. « Quand un homme est au plus bas, tous les spectateurs, des gens bien ternes auparavant, deviennent soudain des esprits brillants ! »
« Vous faites allusion à moi, » dit M. Nabbem. « Eh bien, cela n’a aucune importance ; car dès que nous faisons notre devoir, vous autres, vous devenez outrageusement ingrats ! »
« Ingrats ! » dit Pepper ; « quelle peste avons-nous à remercier ? Je suppose que vous pensez que nous devrions vous dire que vous êtes le meilleur ami que nous ayons, parce que vous nous avez entassés, tête et pieds, dans ce trou horrible, comme des dindes engraissées pour Noël. Mort diable ! On a les cheveux aplatis comme une crêpe ; et quant aux jambes, vous feriez mieux de nous les couper tout de suite plutôt que de nous les replier dans un espace d’un pied carré, sans parler de ces fers de crapule ! »
« Les seuls fers pardonnables à tes yeux, Ned, » dit Tomlinson, « sont les fers à friser, hein ? »
« Non, si ce n’est pas trop fort ! » s’écria Nabbem, d’un air contrarié ; « vous vous opposez à aller dans une charrette comme le reste de votre profession ; et quand je me donne la peine de vous obliger avec une chaise, vous me lancez des injures pour ça ! »
« Paix, bon Nabbem ! » dit Augustus avec la dignité d’un sage ; « vous devez permettre un peu de mauvaise humeur à des hommes aussi malheureux que nous. »
La douceur détourne la colère. La réponse de Tomlinson adoucit Nabbem ; et, en guise de conciliation, il présenta sa tabatière au nez de son infortuné prisonnier. Fermant les yeux, Tomlinson huma longuement et ardemment le luxe, et dès que, avec son propre mouchoir jaune à pois, l’officier eut essuyé de la trompe quelques grains persistants, Tomlinson parla ainsi :
« Vous nous voyez maintenant, M. Nabbem, dans un état d’opposition brisée ; mais notre esprit n’est pas brisé pour autant. À notre époque, nous avons eu maille à partir avec l’administration ; et notre réconfort actuel est celui des ministres déchus ! »
« Oho ! vous étiez dans la branche méthodiste avant de prendre la route ? » dit Nabbem.
« Pas du tout ! » répondit Augustus, gravement. « Nous étions les méthodistes de la politique, non de l’église ; à savoir que nous vivions de notre troupeau sans autorité légale pour le faire, et ce que la loi nous refusait, notre esprit nous le donnait. Mais dites-moi, M. Nabbem, êtes-vous adonné à la politique ? »
« Eh bien, ils disent que je le suis, » dit M. Nabbem avec un sourire ; « et pour ma part, je pense que tous ceux qui servent le roi devraient le soutenir, et prendre soin de leur petite famille ! »
« Vous dites ce que les autres pensent ! » répondit Tomlinson, souriant lui aussi. « Et je vais maintenant, puisque vous aimez la politique, vous signaler ce que j’ose dire que vous n’avez pas remarqué auparavant. »
« Qu’est-ce donc ? » dit Nabbem.
« Une ressemblance merveilleuse entre la vie des messieurs qui ornent le sénat de sa Majesté et la vie des messieurs que vous conduisez à la prison de sa Majesté. »
LE PARALLÈLE LIBELLEUR D’AUGUSTUS TOMLINSON.
« Nous commençons notre carrière, M. Nabbem, comme vos ministres en herbe entrent au parlement, par la corruption et les pots-de-vin. Il y a cette différence, cependant, entre les deux cas : nous sommes incités à entrer par les pots-de-vin et les corruptions des autres ; ils entrent spontanément à force des leurs. Au début, abusés par des visions romantiques, nous aimons la gloire de notre carrière plus que le profit, et dans notre générosité juvénile, nous professons n’attaquer les riches que par considération pour les pauvres ! Peu à peu, à mesure que nous nous endurcissons, nous rions de ces rêves de garçons ; paysan ou prince, tout est égal entre nos mains impartiales ; nous saisissons le seau, mais nous ne dédaignons pas le dé à coudre ; nous n’utilisons le mot « gloire » que comme un piège pour les prosélytes et les apprentis ; nos doigts, telle la porte d’un bureau, sont ouverts à tout ce qui peut y entrer ; nous considérons les riches comme notre salaire, les pauvres comme nos gratifications. Qu’est-ce que cela, sinon une image de votre membre du parlement mûrissant en ministre, de votre patriote s’adoucissant en fonctionnaire ? Et remarquez-moi, M. Nabbem ! Le langage des deux n’est-il pas aussi similaire que leurs actes ? Quelle est la phrase que nous aimons employer, l’un comme l’autre ? « Délivrer ». Quoi ? « Le public ». Et ne le délivrent-ils pas tous deux invariablement de la même chose, à savoir, sa bourse ? Avons-nous besoin d’une excuse pour partager l’or de nos voisins, ou les abuser s’ils résistent ? Notre plaidoyer mutuel, notre plus vigoureux argument, n’est-il pas la « détresse » ? Certes, votre patriote l’appelle « détresse du pays » ; mais entend-il jamais, un tant soit peu plus que nous, une autre détresse que la sienne ? Quand nous sommes au plus bas et que nos habits sont miteux, ne secouons-nous pas tous deux la tête en parlant de « réforme » ? Et quand, oh ! quand nous sommes au sommet, ne renvoyons-nous pas tous deux la « réforme » au diable ? Combien de fois votre homme au parlement « quitte-t-il son siège » uniquement dans le but de le reprendre avec une bourse plus lourde ! Combien de fois, cher Ned, nos sièges ont-ils été vacants pour la même fin ! Parfois, il termine vraiment sa carrière en acceptant les *Hundreds* ; c’est en « acceptant les centaines » que la nôtre peut se terminer aussi ! [Ned poussa un long soupir.] Notez-nous maintenant, M. Nabbem, au zénith de notre prospérité ; nous avons rempli nos poches, nous sommes devenus grands dans la bouche de notre parti. Nos complices nous admirent, et nos maîtresses nous adorent. Que faisons-nous dans cet été éphémère ? Économiser et être prévoyants ? Ah, non ! Nous devons donner nos dîners et faire peu de cas de notre boisson. Nous parions sur les chevaux sur les champs de courses, et nous faisons les fiers devant la multitude que nous avons grugée. N’est-ce pas votre ministre arrivé au pouvoir ? Cela ne vous rappelle-t-il pas son équipage, son palais, son argenterie ? Dans les deux cas, gagné légèrement, gaspillé somptueusement ; et le public, dont nous avons touché l’argent, peut au moins avoir le plaisir de rester bouche bée devant l’allure que nous nous donnons avec ! C’est donc là notre récolte de bonheur ; nos ennemis, nos amis, sont prêts à nous dévorer d’envie ; et pourtant, qu’est-ce qui est si peu enviable que notre station ? N’avons-nous pas tous deux nos contrariétés communes et nos inquiétudes mutuelles ? Ne soudoyons-nous pas tous deux [Nabbem secoua la tête et boutonna son gilet] nos ennemis, cajolons-nous nos partisans, brutalisons-nous nos dépendants, et nous querellons-nous avec nos seuls amis, à savoir, nous-mêmes ? La question secrète de chacun n’est-elle pas : « C’est tout merveilleusement beau ; mais combien de temps cela durera-t-il ? » Maintenant, M. Nabbem, notez-moi, renversez le portrait : nous sommes tombés, notre carrière est finie, la route nous est fermée, et de nouveaux pillards volent les voitures que nous volions autrefois. N’est-ce pas là le lot de... Non, non ! Je m’abuse ! Vos ministres, vos affairistes, pour la plupart, traient la vache populaire tant qu’il reste une goutte dans la mamelle. Votre chancelier décline sur une pension ; votre ministre s’étiole sur une subvention ; les pieds de vos grands fripons ont peut-être quitté les bancs du trésor, mais ils gardent leurs petits doigts dans le trésor. Leurs services passés sont rappelés par sa Majesté ; les nôtres ne sont notés que par le greffier. Ils se sauvent, car ils se tiennent les uns aux autres ; nous allons au diable, car nous tenons par nous-mêmes. Nous avons notre petit jour auprès du public, et tout est fini ; mais ce n’est jamais fini pour eux. Nous chassons tous les deux le même renard ; mais nous sommes vos cavaliers honnêtes, ils sont vos fins connaisseurs ; nous sautons l’obstacle, et nous nous brisons le cou ; ils se faufilent par les portes, et tiennent le coup jusqu’au bout ! »
Alors qu’il concluait, la tête de Tomlinson tomba sur sa poitrine, et il était facile de voir que des comparaisons douloureuses, mêlées peut-être à des murmures secrets sur l’injustice de la fortune, rongeaient son cœur. Long Ned restait dans un silence sombre ; et même le cœur dur du sévère M. Nabbem fut adouci par le parallèle affectant qu’il venait d’écouter. Ils avaient parcouru deux ou trois milles sans parler, quand Long Ned, fixant ses yeux sur Tomlinson, s’exclama :
« Sais-tu, Tomlinson, que je pense que c’était une honte brûlante de la part de Lovett de nous laisser emmener comme des moutons, sans essayer de nous secourir en chemin ! C’est entièrement sa faute si nous sommes ici ; car c’était lui que Nabbem voulait, pas nous. »
« Très vrai, » dit le rusé policier ; « et si j’étais vous, M. Pepper, que je sois pendu si je ne me comportais pas comme un homme d’esprit, et si je ne montrais pas aussi peu de souci pour lui qu’il en montre pour vous ! Pourquoi, Seigneur, je ne veux pas vous tenter ; mais ceci, je le sais, les juges sont très impatients d’attraper Lovett ; et quiconque le livre, et dit un mot ou deux sur son caractère, de manière à rendre la condamnation certaine, peut lui-même être certain d’un pardon total pour toutes ses petites frasques et ainsi de suite ! »
« Ah ! » dit Long Ned avec un soupir, « c’est très bien tout ça, M. Nabbem, mais j’irai au gibet comme un gentilhomme, et je ne dénoncerai pas mes camarades ; et maintenant que j’y pense, Lovett aurait difficilement pu nous aider. Un seul homme, même Lovett, aussi habile soit-il, n’aurait pas pu nous arracher des griffes de vous et de vos myrmidons, M. Nabbem ! Et une fois arrivés à -----, ils ont pris grand soin de nous. Mais dites-moi maintenant, mon cher Nabbem, » et la voix de Long Ned s’insinua dans quelque chose qui ressemblait à de la douceur, « dites-moi, pensez-vous que le boucher va tenir bon ? »
« Pas de doute là-dessus, » dit Nabbem, impassible. Le visage de Long Ned s’effondra. « Et s’il le fait ? » dit-il ; « ils ne peuvent que nous déporter ! »
« Ne vous abusez pas, maître Pepper ! » dit Nabbem : « vous êtes trop vieux pour le voyage outre-mer. Ils sont résolus à faire des pommes de potence de tous les spécimens comme vous ! »
Ned jeta un regard maussade à l’officier.
« Quel beau réconfort vous faites ! » dit-il. « J’ai été dans une chaise de poste avec un compagnon plus plaisant, je le jure ! Vous pouvez m’appeler une pomme si vous voulez, mais, je suppose, je ne suis pas une pomme que vous aimeriez voir épluchée. »
Avec ce jeu de mots pugilistique et menaçant, le grand héros retomba dans un silence méditatif.
Nos voyageurs entraient maintenant dans une route bordée d’un côté par une lande d’une certaine étendue, et de l’autre par une haie épaisse qui, à travers ses trouées, donnait des aperçus occasionnels de bois et de jachères, entrecoupés de routes transversales et de petits ruisseaux.
« Voilà un joyeux gaillard ! » dit Nabbem en pointant un homme à l’allure athlétique, chevauchant devant la voiture, vêtu d’une tenue de fermier et monté sur un grand et puissant cheval de race irlandaise. « Je parie qu’il connaît bien votre boucher, M. Tomlinson ; il ressemble mortellement à l’un de la même espèce ; et en voici un autre » (alors que l’étranger était rejoint par un homme petit, trapu et rubicond en blouse de charretier, montant un cheval moins voyant que celui de son camarade, mais de la race longue, effilée, maigre mais musclée, sur laquelle un jockey averti aimerait parier). « Voilà ce que j’appelle un beau garçon ! » continua Nabbem en montrant ce dernier cavalier ; « aucun de ces types minces, sombres et élancés comme ce capitaine Lovett dont les filles raffolent, mais un petit corps bien serré, avec un visage comme une carotte ! C’est une beauté pour mon argent ! L’honnêteté est estampillée sur son visage, M. Tomlinson ! Je parie » (et l’officier sourit, car il avait été un garçon de la pègre à son époque), « je parie, pauvre innocent nigaud, qu’il ne connaît aucune des voies de la ville de Londres ; et s’il n’a pas une vie aussi joyeuse que certains, peut-être en aura-t-il une plus longue. Mais une vie joyeuse pour toujours pour des gars comme nous, M. Pepper ! Dites-moi, avez-vous entendu dire que Bill Fang est allé en Écosse et qu’il a été étiré pour avoir écoulé de la fausse monnaie [c’est-à-dire pendu pour avoir émis de faux billets] ? Il est mort très courageusement ; car quand son père, qui était un pasteur aux cheveux gris, est venu le voir après la sentence, il dit au gouverneur, dit-il : « Donnez-nous un pourboire, vieil homme, pour payer les dépenses, et mourir décemment. » Le pasteur lui sort dix pièces d’or, en prêchant tout le long comme un fou. Bob fait tomber l’un des guinées entre ses doigts et dit : « Holà, papa, vous ne m’avez donné que neuf des garçons jaunes ! Juste maintenant vous disiez que c’était dix ! » Là-dessus, le curé de paroisse, qui était aussi pauvre que s’il avait été une souris d’église au lieu d’un vicaire, en sort une autre ; et Bob, se tournant vers le geôlier, s’écrie : « J’ai berné le gouverneur d’une guinée, par Dieu ! » [Fait réel] — Voilà ce que j’appelle tenir le coup jusqu’au bout ! »
M. Nabbem avait à peine terminé cette anecdote que l’étranger à l’allure de fermier, qui s’était maintenu sur le côté de la chaise, se rendit soudain à la portière et, touchant son chapeau, dit avec un accent du Norfolk :
« Les messieurs que nous avons rencontrés sur la route faisaient-ils partie de votre groupe ? Ils demandaient après une chaise et une paire. »
« Non ! » dit Nabbem, « il n’y a pas de messieurs qui appartiennent à notre groupe ! » En disant cela, il fit un clin d’œil entendu au fermier et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule aux prisonniers.
« Quoi ! vous allez tous seuls ? » dit le fermier.
« Oui, bien sûr, » répondit Nabbem ; « pas beaucoup de danger, je pense, en plein jour, avec le soleil dehors aussi gros qu’une pièce de six pence, ce qui est aussi gros que je l’ai jamais vu dans ce pays ! »
À ce moment-là, l’étranger plus court, dont l’apparence avait attiré les louanges de M. Nabbem (ce personnage était lui-même très court et rubicond), et qui jusque-là avait chevauché près des chevaux de poste et parlé aux officiers sur le siège, se jeta soudain de sa monture, et au même instant qu’il arrêtait les chevaux de la chaise, assomma le postillon avec un gourdin court et lourd qu’il tira de sa blouse. Un sifflet fut entendu et reçut une réponse, comme par un signal : trois gaillards, armés de gourdins, sautèrent de la haie ; et dans l’intervalle le prétendu fermier, descendant de cheval, ouvrit la porte de la chaise, et saisissant M. Nabbem au collet, le fit basculer au sol avec une célérité qui convenait mieux à la rotondité circulaire de la silhouette du policier qu’à la gravité délibérée de sa digne fonction.
Rapide et instantané que fût ce travail, il ne fut pas sans opposition. Bien que les policiers n’eussent jamais imaginé un sauvetage en plein jour et sur la grande route, leur profession n’était pas celle qui leur permettait d’être facilement surpris. Les deux gardiens sur le siège arrière sautèrent lestement au sol ; mais avant qu’ils n’aient eu le temps d’utiliser leurs armes à feu, deux des nouveaux agresseurs, qui étaient apparus de la haie, se refermèrent sur eux et les terrassèrent. Pendant que cette échauffourée avait lieu, le fermier avait désarmé Nabbem prostré, et le confiant au complice restant, extrayait Tomlinson et son camarade de la chaise.
« Chut ! » dit-il en chuchotant, « attention à mon nom ; mon déguisement me cache pour le moment. Appuyez-vous sur moi, juste à travers la haie ; une charrette attend là, et vous êtes en sécurité ! »
Avec ces mots hachés, il aida les voleurs du mieux qu’il put, malgré leurs menottes, à travers la même partie de la haie d’où les trois alliés avaient jailli. Ils avaient déjà franchi la barrière, seules les longues jambes de Ned Pepper traînaient derrière, quand au bout de la route, qui était parfaitement droite, une voiture de gentilhomme devint visible. Une main forte de l’intérieur de la haie, saisissant Pepper, le tira à travers ; et Clifford — car le lecteur n’a pas besoin qu’on lui dise qui était le fermier — percevant les renforts approchants, cria aussitôt la fuite. Le voleur qui avait gardé Nabbem, et qui n’était en fait nul autre que Old Bags, lent comme il l’était habituellement, ne perdit pas un instant pour se mettre à l’abri ; avant qu’on puisse dire « Laudamus », il était de l’autre côté de la haie. Les deux hommes engagés avec les policiers ne furent pas capables d’une célérité égale ; mais Clifford, se jetant dans la mêlée et engageant les policiers, donna aux voleurs l’opportunité de s’échapper. Ils grimpèrent par la clôture ; les officiers, des gars coriaces et acharnés, s’accrochant vigoureusement à eux, jusqu’à ce que l’un fût abattu par Clifford, et l’autre, accroché à une souche, fût forcé de lâcher prise ; il bondit alors sur la route et se prépara pour Clifford, qui, cependant, s’occupait maintenant davantage de mesures de fuite que de guerre. Pendant ce temps, dès que les autres sauveteurs eurent passé le Rubicon de la haie, leur fuite, et celle des messieurs qui les avaient précédés, commença. Sur ce côté mystique de la haie se trouvait un chemin transversal, s’enfonçant immédiatement à travers une partie complexe et boisée du pays, qui permettait des opportunités rapides et amples de dispersion. Ici, une charrette légère, tirée par deux chevaux rapides en tandem, attendait les fugitifs. Long Ned et Augustus furent jetés au fond de ce véhicule ; trois gaillards scièrent leurs fers, et un quatrième, qui était resté jusqu’ici sans gloire avec la charrette, donna du fouet — et il en donna généreusement — aux coursiers. L’équipage s’éloigna avec fracas ; et ainsi fut accomplie une fuite encore mémorable dans les annales des élus, et citée longtemps comme l’un des exploits les plus audacieux et les plus hardis que l’entreprise illicite ait jamais accomplis.
Clifford et son compagnon équestre restèrent seuls sur le terrain, ou plutôt sur la route. Le premier bondit aussitôt sur son cheval ; le second ne tarda pas à suivre son exemple. Mais le policier, qui, comme on l’a dit, après avoir échoué à retenir les fugitifs dans la haie, avait sauté de nouveau sur la route, n’était pas resté oisif entre-temps. Lorsqu’il vit Clifford sur le point de monter, au lieu de tenter de saisir l’ennemi, il eut recours à son pistolet, qu’il n’avait pu utiliser lors de la lutte au corps à corps, et, visant avec précision Clifford, qu’il jugea immédiatement être le chef de l’opération de sauvetage, il logea une balle dans le flanc droit du voleur au moment même où celui-ci enfonçait ses éperons dans sa monture et se tournait pour fuir. La tête de Clifford s’affaissa sur l’arçon de la selle. Le cheval s’élança avec fougue. Le voleur s’efforça, malgré ses sens chancelants, de rester en selle ; une fois, il releva la tête, une fois, il raffermit ses membres détendus et sans force, puis, avec un faible gémissement, il tomba à terre. Le cheval ne fit qu’un pas de plus et, fidèle à l’éducation qu’il avait reçue, s’arrêta brusquement. Clifford se redressa avec une grande difficulté sur un bras ; de l’autre main, il tira un pistolet. Il le pointa délibérément vers l’officier qui l’avait blessé. L’homme resta immobile, terrifié et comme envoûté, sous le regard dilaté du voleur. Ce ne fut qu’un instant que l’homme eut lieu de craindre ; car, marmonnant entre ses dents serrées : « Pourquoi la gaspiller sur un ennemi ? » Clifford tourna le canon vers la tête de la monture inconsciente, qui semblait incliner tristement et pensivement vers lui. « Toi, dit-il, que j’ai nourri et aimé, tu ne connaîtras jamais la misère par la faute d’un autre ! » et avec une cruauté miséricordieuse, il se traîna d’un pas vers son fidèle destrier, prononça un mot bien connu qui fit venir la docile créature à ses côtés, et plaçant le canon du pistolet près de son oreille, il fit feu et retomba sans connaissance sous l’effort. L’animal chancela et s’effondra, mort.
Pendant ce temps, le compagnon de Clifford, profitant de la surprise et de la panique soudaine de l’officier, était déjà hors de portée et, s’élançant à travers la lande, lui et son coursier déguenillé disparurent rapidement.
CHAPITRE XXXII
Ne perds-je pas Avec lui ce que la fortune pouvait accorder dans la vie ? Ne perds-je pas l’espoir, ce cordial de l’existence ? .............. En fait, les leçons qu’il tirait de la prudence Étaient écrites dans son esprit comme dans un livre ; Là, il lisait ce qu’il fallait faire et ce qu’il fallait éviter, Et tout ce qui était commandé était exécuté avec empressement. Il semblait avancer sans passion, .............. Pourtant, certains croyaient que ces passions ne faisaient que dormir ! CRABBE.
Reliques de l’amour et du printemps enchanté de la vie ! A. WATTS : Sur le fait de brûler un paquet de lettres.
Nombreuses et tristes et profondes Furent les pensées repliées dans ton sein silencieux ! Toi aussi, tu pouvais veiller et pleurer ! Mme HEMANS.
Tandis que Sir William Brandon poursuivait ses desseins ambitieux et, malgré le refus ferme et catégorique de Lucy à Lord Mauleverer, restait déterminé à conclure ce mariage mal assorti ; tandis que Mauleverer lui-même se rendait jour après jour chez le juge et, bien qu’il ne parlât point d’amour, le regardait de toutes ses forces, il devint évident pour tous, sauf pour l’amoureux et le tuteur, que Lucy elle-même déclinait rapidement en apparence et en santé. Depuis le jour où elle avait vu Clifford pour la dernière fois, son humeur, déjà grandement ébranlée, avait refusé de retrouver ne serait-ce qu’une ressemblance avec son ton naturellement joyeux et heureux. Elle devint silencieuse et distraite ; même la douceur de son tempérament se changeait parfois en une humeur sombre et irritable. Ni les livres, ni la musique, ni aucun art par lequel le temps est trompé, ne lui offraient un soulagement momentané aux sentiments amers de son cœur, ou un oubli passager de leur piqûre. Le monde entier de son esprit avait été secoué. Son orgueil était blessé, son amour froissé ; sa foi en Clifford finit par céder la place à une suspicion sombre et obscure. Rien, sentait-elle désormais, sinon un nom ainsi qu’une fortune totalement abandonnés, n’aurait pu justifier l’entêtement de cœur avec lequel il avait fui et l’avait délaissée. Son propre acquittement ne la consolait plus dans l’affliction. Elle se condamnait elle-même pour sa faiblesse, depuis la naissance de son affection malheureuse jusqu’à la crise qu’elle avait maintenant atteinte. « Pourquoi ne l’ai-je pas combattue dès le début ? » disait-elle amèrement. « Pourquoi me suis-je laissé si facilement aimer un inconnu, d’une condition équivoque, malgré les mises en garde de mon oncle et les murmures du monde ? » Hélas ! Lucy ne se souvenait pas qu’à l’époque où elle s’était rendue coupable de cette faiblesse, elle n’avait pas appris à raisonner comme elle raisonnait depuis. Ses facultés étaient à peine éveillées ; son expérience du monde était une ignorance totale. Elle savait à peine qu’elle aimait, et elle ne savait pas du tout que le sentiment délicieux et exalté qui remplissait son être pourrait jamais devenir aussi producteur de mal et de péril qu’il l’était maintenant ; et même si sa raison avait été plus développée et ses résolutions plus fermes, l’exercice de la raison et de la résolution est-il toujours efficace contre la passion maîtresse ? L’amour, il est vrai, n’est pas invincible ; mais combien ont jamais, corps et âme, convoité la victoire ? La déception fait un vœu, mais le cœur ne l’enregistre pas. Ou, selon la noble image de celle qui a si tendrement et si fidèlement dépeint les sentiments de son propre sexe, —
« Nous faisons Une échelle de nos pensées où les anges marchent, Mais nous dormons nous-mêmes au pied ! » [The History of the Lyre, par L. E. L.]
Avant que Clifford ne l’eût vue pour la dernière fois, nous avons observé que Lucy s’était (et c’était une consolation) accrochée à la croyance que, malgré les apparences et ses propres aveux, sa vie passée n’avait pas été telle qu’il fût placé hors du cercle de ses justes affections ; et il y avait de fréquents moments où, se rappelant que la mort de son père avait supprimé le seul être qui pût faire valoir un droit incontestable à dicter ses actions, elle pensait que Clifford, apprenant que sa main était entièrement à sa propre disposition, pourrait reparaître et insister à nouveau sur une demande qu’il sentait que si peu de circonstances pourraient l’amener à refuser. Tout ce train de raisonnement et d’espoir, à moitié reconnu mais sincère, disparut dès l’instant où il avait quitté la maison de son oncle. Ses paroles ne souffraient aucune mauvaise interprétation. Il n’avait même pas cédé à sa propre condescendance, et sa joue brûlait lorsqu’elle s’en souvenait. Pourtant, il l’aimait. Elle le voyait, elle le savait dans chacun de ses mots et de ses regards ! Amers, alors, et sombres devaient être les remords qui avaient pu vaincre tous les arguments, sauf celui qui le pressait de la quitter alors qu’il aurait pu la réclamer pour toujours. Il est vrai que lorsque sa lettre lui fit formellement ses adieux, le même langage d’auto-accusation revint, les mêmes sombres allusions à l’infamie ou à la culpabilité ; pourtant, jamais jusqu’alors elle ne les avait interprétés aussi rigoureusement, et jamais jusqu’alors elle n’avait rêvé jusqu’où leur signification pouvait s’étendre. Pourtant, quels crimes aurait-il pu commettre ? Les vrais ne vinrent jamais à l’esprit de Lucy. Elle frissonnait à l’idée de se poser la question et étouffait ses doutes dans un silence sombre et torpide. Mais à travers toutes ses accusations contre elle-même, et à travers tous ses soupçons éveillés contre Clifford, elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître que quelque chose de noble et digne d’elle se mêlait à sa conduite, et causait sa résistance envers elle et envers lui-même ; et cette croyance, peut-être, l’irritait tout en la touchant, et maintenait ses sentiments dans une lutte et un conflit perpétuels que sa constitution délicate et son esprit doux étaient peu capables de supporter. Quand les nerfs se brisent, comment le caractère se brise-t-il avec eux ! Combien d’ascètes, flétris et aigris, rencontrons-nous dans le monde, qui, sans un choc au cœur et à la forme, auraient pu s’égarer du côté de la douceur ! Qu’il vienne du malheur ou de la maladie, le coup qui gâte une seule fibre fait d’étranges ravages dans l’esprit. Nous sommes esclaves de nos muscles et marionnettes du ressort du sang capricieux ; et la grande âme, avec toutes ses capacités, ses attributs solennels et ses prétentions sonores, n’est, sur terre, qu’une plaisanterie pour ce saltimbanque, — le corps, — depuis le rêve qui joue avec elle pendant une heure, jusqu’à la folie qui la brise en un bavard, riant tandis qu’il joue avec ses propres fragments, et titubant, plongé dans les ténèbres et aveuglé, vers la tombe !
Nous avons dit précédemment que Lucy aimait à la fois son oncle et sa société ; et pourtant, chaque fois que le sujet de Lord Mauleverer et de sa demande était laissé de côté, il y avait dans la conversation de Sir William Brandon quelque chose qui éveillait un intérêt dans son esprit, absorbé et dévorant comme il l’était devenu. Le chagrin, en effet, et le compagnon du chagrin, la réflexion, la rendaient de plus en plus capable de comprendre un caractère très subtil et complexe. Il n’y a pas de secret pour découvrir le cœur humain comme l’affliction, surtout l’affliction qui naît de la passion. Si un écrivain vous surprend par sa perspicacité sur votre nature, soyez sûr qu’il a pleuré ; un tel savoir est l’alchimie des larmes. D’où la confusion insensible et presque universelle des idées qui confond la mélancolie avec la profondeur et ne trouve qu’une inanité creuse dans le symbole d’un rire. Erreur pitoyable ! La réflexion nous mène d’abord à la tristesse, mais sa prochaine étape est la clarté. Le philosophe rieur avait atteint le but de la Sagesse ; Héraclite pleurnichait sur la ligne de départ. Mais il suffisait à Lucy d’atteindre ne serait-ce que le vestibule de la philosophie.
Malgré l’aigreur que nous éprouvons naturellement envers tous ceux qui suscitent avec insistance un sujet déplaisant, et malgré, par conséquent, le soutien de Brandon à la cour de Mauleverer, Lucy se sentait attirée étrangement, et avec quelque chose de l’affection d’une fille, envers cet être énigmatique ; malgré, aussi, tout le vice froid et mesuré de son caractère, — la dureté et la grisaille hivernale du cœur avec lesquelles il considérait le bien-être des autres, ou la substance de la Vérité, de l’Honneur et de la Vertu, — l’insensibilité de ses affections fossilisées, qu’aucun être humain n’adoucissait que pour un instant, et qu’aucune impulsion chaleureuse et saine ne frappait, sinon pour un éclair évanescent et inutile ; — malgré cette obstination et ce caractère mondain consommés, il n’est pas paradoxal de dire qu’il y avait chez cet homme quelque chose que Lucy trouvait parfois analogue à sa propre personnalité vive et généreuse. Cela n’était cependant perceptible que lorsqu’elle l’amenait à parler des jours anciens, et que peu à peu l’avocat sarcastique oubliait le présent et devenait éloquent, non pas sur les actions, mais sur les sentiments du passé. Il lui parlait pendant des heures de ses rêves de jeunesse, de ses occupations ou de ses projets, en tant que garçon. Surtout, il aimait converser avec elle sur Warlock, ses vestiges d’ancienne magnificence, les rives verdoyantes de la rivière placide qui enrichissait ses domaines, et la pompe estivale du bois et de la lande, au milieu desquels ses visions de midi avaient été nourries.
Quand il parlait de ces scènes et de ces jours, son visage s’adoucissait, et quelque chose dans son expression, rappelant à Lucy l’image d’un être encore plus cher, la faisait aspirer davantage vers lui. Une glace semblait brisée dans son esprit, et des courants de sentiments libérés et doux, mêlés à des sentiments bienveillants et généreux, jaillissaient. Soudain, une pensée, un mot, le ramenait au présent, — ses traits se flétrissaient brusquement dans leur froide placidité ou leur ricanement latent ; le sceau se refermait soudain sur le sortilège brisé, et, comme la victime d’un conte de fées, condamnée à une heure fixée à prendre une autre forme, l’être même que vous aviez écouté semblait avoir disparu, remplacé par quelqu’un dont la vue vous surprenait. Mais il y avait une époque de sa vie sur laquelle il était toujours silencieux, et c’était son premier pas dans le monde réel, — la période de sa lutte initiale vers la richesse et la renommée. Tout cet espace de temps semblait être un gouffre sombre, qu’il avait traversé, et il avait changé immédiatement, — comme un voyageur débarquant dans un climat étrange peut adopter, dès qu’il touche ses rivages, son costume et sa langue.
Tous les hommes, les plus modestes, ont un défaut commun ; mais c’est un défaut qui adopte souvent le domino et le masque, — l’orgueil ! Brandon était cependant fier à un degré très rare chez les hommes qui se sont élevés et ont prospéré dans le monde. Des décombres de tous les autres sentiments, cet impérial survivant fit un grand palais pour sa résidence et appela l’édifice « Dédain ». Le mépris était l’essence même de la nature de Brandon ; même dans les déguisements les plus doux, la fluidité de sa voix, l’insinuation de son sourire, les grâces populaires et souples de ses manières, une dérision huileuse flottait, rarement discernable, il est vrai, mais proportionnant sa force et son quantum au calme qu’elle produisait.
Entre-temps, tandis que son caractère se déployait et se contredisait ainsi dans la vie privée, sa renommée grandissait rapidement dans l’estimation publique. Contrairement à beaucoup de ses confrères, le brillant avocat avait dépassé les attentes et brillait encore plus remarquablement dans les fonctions de juge, moins aidées par le hasard. L’envie elle-même — et la virulence politique de Brandon lui avait, malgré son affabilité personnelle, fait de nombreux ennemis — était contrainte de reconnaître la profondeur de ses connaissances juridiques et d’admirer la manière dont les fonctions particulières de sa nouvelle dignité étaient exercées. Aucun jeune avocat ne l’intimidait, aucun casuiste endurci ne l’embarrassait ; même son attention ne s’égarait jamais, même devant les affaires les plus ternes soumises à son tribunal. Un peintre, désireux d’imprimer sur sa toile le portrait d’un juge intègre, aurait difficilement pu trouver une meilleure réalisation pour son idéal que le visage austère, recueilli, vif, mais majestueux de Sir William Brandon, tel qu’il apparaissait dans les attributs de sa charge et depuis le siège de la justice.
Les journaux ne tardèrent pas à enregistrer la capture singulière du célèbre Lovett. L’audace avec laquelle il avait planifié et exécuté le sauvetage de ses camarades, jointe au suspense dans lequel sa blessure tint quelque temps le public, quant à sa fuite d’une mort par la porte dérobée d’une autre, provoqua un ferment et une excitation très considérables dans l’esprit populaire ; et, pour alimenter l’impulsion, les journalistes ne furent guère paresseux à détailler chaque anecdote, vraie ou fausse, qu’ils pouvaient recueillir concernant les aventures passées du hardi brigand. Bien une bonne histoire apparut alors, qui participait autant du comique que du tragique, — car aucune des aventures du voleur ne se caractérisait par la cruauté ou l’effusion de sang ; beaucoup d’entre elles témoignaient plutôt d’un esprit hilare et jovial d’entreprise joyeuse. Il semblait qu’il eût pensé que la grand-route était une arène capitale pour les blagues, et qu’il ne volait que pour évacuer un excès d’affection pour la plaisanterie. Les gens trouvaient plutôt un péché d’être sévère avec un homme d’une disposition si joyeuse ; et il était particulièrement remarquable qu’aucune des dames qui avaient été dépouillées par le voleur ne pût être persuadée de poursuivre ; au contraire, elles parlaient toujours de l’événement comme l’un des souvenirs les plus agréables de leur vie, et semblaient éprouver une gratitude provocante envers le séduisant délinquant, plutôt que du ressentiment. Tous les messieurs n’étaient pas, cependant, d’un tempérament aussi conciliant ; et deux fermiers robustes, avec un boucher en plus, étaient prêts à jurer, « mordicus », sur l’identité du prisonnier avec un cavalier qui avait civilement tenu compagnie à chacun d’eux pendant une heure lors de leurs trajets de retour respectifs depuis certaines foires, et avait porté le plaisir de sa société, affirmaient-ils très gravement, considérablement au-delà d’une blague ; de sorte que l’état des affaires du prisonnier prenait un aspect très sombre, et l’avocat — une vieille main — chargé de sa cause déclara confidentiellement qu’il n’y avait aucune chance. Mais une accusation encore plus grave, parce qu’elle venait d’un quartier beaucoup plus noble, attendait Clifford. Dans la caverne des voleurs, on trouva plusieurs objets correspondant exactement à la description de ces objets de valeur felonnieusement dérobés à la personne de Lord Mauleverer. Ce noble personnage assista à l’inspection des objets et à la vue du prisonnier. Les premiers, il se trouva capable de les certifier, avec une conscience très tranquille ; le second, il le vit fiévreux, amaigri, et dans un moment de délire, sur le lit de malade où sa blessure l’avait conduit. Il ne fut cependant pas en peine de reconnaître dans le criminel emprisonné le gai et conquérant Clifford, qu’il avait autrefois même honoré de son envie. Bien que ses vagues soupçons antérieurs sur Clifford fussent ainsi confirmés, le pair bienveillant ressentit quelque léger remords à apparaître comme son accusateur. Ce remords, cependant, s’évanouit dès l’instant où il quitta l’appartement du malade ; et après une petite conversation patriotique avec les magistrats sur la nécessité du devoir public, — un thème qui fit monter des larmes vertueuses aux yeux de ces fonctionnaires respectables, — il rentra dans sa voiture, retourna en ville, et après un dîner animé tête-à-tête avec une ancienne chérie, qui, de tous ses charmes, n’avait conservé que l’attrait de la conversation et la capacité d’apprécier un salami, Mauleverer, le soir même de son retour, se rendit à la maison de Sir William Brandon.
Quand il entra dans le hall, Barlow, le domestique favori du juge, le rencontra avec un air plutôt confus et mystérieux, et, l’arrêtant alors qu’il se promenait vers la bibliothèque de Brandon, l’informa que Sir William était particulièrement occupé, mais qu’il rejoindrait son seigneur dans le salon. Alors que Barlow parlait encore, et que Mauleverer penchait son oreille droite (avec laquelle il entendait le mieux) vers lui, la porte de la bibliothèque s’ouvrit, et un homme vêtu d’une tenue très grossière et crapuleuse s’inclina maladroitement en sortant.
« Donc, c’est cela l’engagement particulier, pensa Mauleverer, un étrange Pandarus ; mais ces vieux gars ont des goûts amusants. »
« Je peux entrer maintenant, mon brave, je suppose ? » dit son seigneur à Barlow ; et sans attendre de réponse, il entra dans la bibliothèque. Il trouva Brandon seul, penché avec ferveur sur quelques lettres qui jonchaient sa table. Mauleverer s’approcha négligemment et se jeta dans une chaise opposée. Sir William leva la tête en entendant le mouvement ; et Mauleverer, insouciant que fût ce personnage, fut glacé et presque intimidé par l’expression du visage de son ami. Le visage de Brandon était un visage qui, bien que souple, portait presque toujours un caractère dominant, — le calme ; que ce soit dans la douceur de la courtoisie sociale, ou l’austérité de sa position officielle, ou le sarcasme amer qui lui échappait à des intervalles non rares, une certaine sécheresse dure et inflexible marquait à la fois ses traits et son air. Mais à ce moment, une variété de sentiments qui ne sont pas habituellement éloquents chez l’homme extérieur luttaient dans son visage sombre, exprimant toute l’énergie et la passion de sa nature puissante et masculine ; il semblait parler de ses traits et de ses yeux quelque chose de la honte, de la colère, du triomphe, du regret et du mépris. Toutes ces émotions diverses, qu’il semble presque paradoxal d’affirmer se rencontrer dans la même expression, étaient néanmoins si individuellement et presque effroyablement marquées qu’elles communiquaient immédiatement leur signification à l’esprit de Mauleverer. Il jeta un coup d’œil vers les lettres, dont l’écriture semblait faible et décolorée par le temps ou l’humidité ; et puis, regardant encore une fois le visage de Brandon, il dit d’un ton plutôt anxieux et atténué :
« Ciel, Brandon ! êtes-vous malade ; ou est-il arrivé quelque chose ? Vous m’alarmez ! »
« Reconnaissez-vous ces mèches ? » dit Brandon, d’une voix creuse ; et sous les lettres, il tira quelques boucles d’une teinte auburn, et les poussa vers Mauleverer en détournant le visage.
Le comte les prit, les regarda pendant quelques instants, changea de couleur, mais secoua la tête d’un geste négatif, tout en les posant une fois de plus sur la table.
« Cette écriture, alors ? » reprit le juge, d’une voix encore plus impressionnante et douloureuse ; et il pointa les lettres.
Mauleverer en souleva une et la tint entre son visage et la lampe, de sorte que tout ce que ses traits auraient pu trahir fût caché à son compagnon. Enfin, il laissa tomber la lettre avec une nonchalance affectée et dit :
« Ah, je connais l’écriture même après tout ce temps ; cette lettre vous est adressée ! »
« C’est le cas ; toutes le sont », dit Brandon, avec la même voix d’un calme surnaturel et tendu. « Elles me sont revenues après une absence de près de vingt-cinq ans ; ce sont les lettres qu’elle m’écrivait au temps de nos fiançailles » (ici, Brandon rit avec mépris), « elle les a emportées avec elle, vous savez quand ; et (une jolie motte de consistance est la femme !) elle les a gardées, semble-t-il, jusqu’à son dernier jour. »
Le sujet en discussion, quel qu’il pût être, semblait épineux pour Mauleverer ; il se tourna mal à l’aise sur sa chaise et finit par dire :
« Eh bien, pauvre créature ! ce sont là des souvenirs douloureux, puisqu’ils ont si mal tourné ; mais ce n’était pas notre faute, cher Brandon. Nous étions des hommes du monde ; nous connaissions la valeur des... des femmes, et nous les traitions en conséquence ! »
« Juste ! juste ! juste ! » s’écria Brandon avec véhémence, en riant d’un dédain sauvage et bruyant, dont il eût été vain de tenter d’exprimer l’intensité farouche. « Juste ! et, foi de gentilhomme, monseigneur, je ne m’en afflige ni ne m’en repens. »
« Soit, soit, c’est bien ! » dit Mauleverer, toujours mal à l’aise et se hâtant de changer la conversation. « Mais, mon cher Brandon, j’ai d’étranges nouvelles pour vous ! Vous souvenez-vous de ce gaillard, Clifford, qui a eu l’insolence d’adresser la parole à votre adorable nièce ? Je vous ai dit que je soupçonnais ce grand ami à lui de m’avoir fait ma connaissance d’une manière quelque peu désagréable, et je doutais donc de Clifford lui-même. Eh bien, mon cher ami, ce Clifford est... qui croyez-vous ?... ni plus ni moins que M. Lovett, la célébrité de Newgate ! »
« Vous ne dites pas là ! » répliqua Brandon avec apathie, tout en rassemblant lentement ses papiers pour les déposer dans un tiroir.
« C’est pourtant la vérité ; et qui plus est, Brandon, ce type est l’un des highwaymen, le véritable, qui m’a dévalisé sur la route de Bath. Sans aucun doute, il m’a rendu le même fier service sur le chemin de Mauleverer Park. »
« C’est possible », dit Brandon, qui semblait absorbé par une rêverie.
« Eh ! » répondit Mauleverer, piqué par cette indifférence. « Mais ne voyez-vous pas les conséquences pour votre nièce ? »
« Ma nièce ! » répéta Brandon en sortant de sa torpeur.
« Certainement. Je suis navré de le dire, mon cher ami... mais elle était jeune, très jeune, à Bath. Elle a permis à ce drôle de lui parler trop ouvertement. Pire... car je serai franc... elle a été soupçonnée d’être amoureuse de lui ! »
« Elle était amoureuse de lui », dit Brandon, d’un ton sec, en fixant la froideur maligne de son regard sur le soupirant. « Et, pour autant que j’en sache, ajouta-t-il, elle l’est encore en ce moment même. »
« Vous êtes cruel ! » dit Mauleverer, déconcerté. « Je l’espère bien que non, dans l’intérêt de mes assiduités. »
« Mon cher lord », dit Brandon en prenant urbainement la main du courtisan, tandis que l’anguis in herba de son rictus jouait autour de ses lèvres pincées... « mon cher lord, nous sommes de vieux amis et n’avons pas besoin de nous tromper l’un l’autre. Vous souhaitez épouser ma nièce parce qu’elle est l’héritière d’une grande fortune, et vous supposez que ma richesse augmentera fort probablement la sienne. De plus, elle est plus belle qu’aucune autre jeune dame de votre connaissance, et, polie par votre exemple, pourra faire honneur à votre goût aussi bien qu’à votre prudence. Dans ces circonstances, vous envisagerez, j’en suis bien sûr, ses erreurs de jeunesse avec indulgence, et vous ne l’aimerez pas moins parce que son fol esprit se persuade qu’elle est éprise d’un autre. »
« Hem ! » fit Mauleverer, « vous voyez la question avec plus de sens que de sentiment ; mais écoutez, Brandon, nous devons essayer, pour notre bien à tous deux, d’empêcher que l’identité de Lovett avec Clifford ne soit connue. Je ne vois pas pourquoi elle le serait. Sans aucun doute, il était sur ses gardes pendant qu’il jouait au galant, et n’a commis aucune atrocité à Bath. Le nom de Clifford est jusqu’ici parfaitement immaculé. Aucune fraude, aucune violence ne sont attachées à cette appellation ; et si le coquin veut bien garder son secret, nous pouvons le pendre sans que rien ne s’ébruite. »
« Mais si j’ai bonne mémoire », dit Brandon, « les journaux disent que ce Lovett sera jugé à quelque soixante-dix ou quatre-vingts milles seulement de Bath, ce qui donne une chance d’être reconnu. »
« Oui, mais il sera diablement changé, j’imagine ; car sa blessure n’a guère été un embellissement pour son visage. De plus, si le chien a quelque délicatesse, il répugnera naturellement à être reconnu comme le galant de cette ville joyeuse où il a brillé avec tant de succès, et il se déguisera aussi bien qu’il le pourra. J’entends des merveilles sur ses talents de transformiste. »
« Mais il pourrait se trahir à ce sujet d’ici son procès », dit Brandon.
« Je pense m’assurer de la probabilité de la chose en envoyant mon valet auprès de lui (vous savez qu’on traite ces gentilshommes de la route avec une certaine considération, et qu’on les pend avec tout le respect dû à leurs sentiments), pour lui laisser entendre qu’il lui serait sans doute fort désagréable, dans ses « circonstances malheureuses actuelles » (n’est-ce pas là l’expression ?), d’être connu comme le gentleman qui a joui d’une si méritée popularité à Bath, et que, bien que « les lois de mon pays me contraignent » à le poursuivre, il peut être certain, s’il le désire, que je préserverai son secret. Allons, Brandon, que dites-vous de cette manœuvre ? Elle servira mon dessein et fera verser des larmes au gentilhomme — car il est sans doute tout en sensibilité — devant ma généreuse indulgence ! »
« Ce n’est pas une mauvaise idée », dit Brandon. « Je vous en félicite. En tout état de cause, il est nécessaire que ma nièce ne connaisse pas la situation de son amant. C’est une jeune fille à l’esprit singulier, et la fortune l’a rendue indépendante. Qui sait si elle ne commettrait pas quelque folie, n’écrirait des pétitions au roi en me suppliant de les présenter, ou n’irait — car elle a un monde de romantisme en elle — en prison pour le consoler ; ou, du moins, elle implorerait mes bons offices en sa faveur... une requête particulièrement embarrassante, puisque, selon toute probabilité, j’aurai l’honneur de le juger. »
« Ah, à propos, c’est vrai, vous l’aurez. Et j’imagine que l’audace du pauvre coquin ne vous rendra pas moins sévère que vous ne l’êtes d’ordinaire. On dit que vous promettez de faire plus de pendules humains qu’aucun de vos confrères. »
« On dit cela, n’est-ce pas ? » dit Brandon. « Eh bien, je confesse avoir de l’amertume contre mon espèce ; je hais leur folie et leurs demi-vices. « Ridet et odit » — « Il rit et il hait » — telle est ma devise ; et je conviens que ce n’est pas la philosophie qui rend les hommes miséricordieux ! »
« Eh bien, gardez pour vous la sagesse de Juvénal, la mienne sera celle d’Horace ! » répliqua Mauleverer en se curant les dents ; « mais je suis heureux que vous voyiez la nécessité absolue de garder ce secret hors de la portée des soupçons de Lucy. Elle ne lit jamais les journaux, je suppose ? Les filles ne le font jamais ! »
« Non ! Et je veillerai à ce qu’ils ne traînent pas sur son chemin ; et comme, en raison de la mort récente de mon pauvre frère, elle ne voit personne d’autre que nous, il y a peu de chances, si le droit de Lovett au nom de Clifford venait à être découvert, que cela parvienne à ses oreilles. »
« Mais ces maudits domestiques ? »
« Très juste ! Mais considérez qu’avant qu’ils ne le sachent, les journaux le sauront ; de sorte que, si besoin est, nous aurons tout le loisir de les mettre en garde. Il me suffira de dire à la femme de chambre de Lucy : « Un pauvre gentilhomme, ami du défunt écuyer, avec qui votre maîtresse dansait autrefois, et que vous devez avoir vu... le capitaine Clifford... doit être jugé pour sa vie. Cela la choquerait, la pauvre enfant, dans son état actuel, de lui apprendre un événement si triste concernant l’ami de son père ; gardez donc le silence, si vous tenez à votre place et à dix guinées »... et je peux être passablement assuré de sa discrétion ! »
« Vous devriez présider le Comité des Voies et Moyens ! » s’écria Mauleverer. « Mon esprit est maintenant tranquille ; et une fois que le pauvre Clifford aura disparu... tombé de son haut rang... nous pourrons lui annoncer la chose avec douceur ; et comme j’ai l’intention d’être alors fort respectueux, fort délicat, etc., elle ne pourra que reconnaître ma bonté et mon affection sincère ! »
« Et si un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort », ajouta Brandon, « un lord en chair et en os vaudra certainement mieux qu’un highwayman pendu ! »
« Selon la logique ordinaire », répliqua Mauleverer, « ce syllogisme est assez clair ; et bien que je croie qu’une fille puisse s’attacher de temps à autre au souvenir d’un amant disparu, je ne pense pas qu’elle le fasse quand ce souvenir est allié à la honte. L’amour n’est rien de plus que la vanité satisfaite ; blessez la vanité, et vous détruisez l’amour ! Lucy sera forcée, après avoir fait un si mauvais choix d’amant, d’en faire un bon de mari, afin de recouvrer son amour-propre ! »
« Et par conséquent vous êtes sûr d’elle ! » dit Brandon, ironiquement.
« Grâce à mon étoile... à ma jarretière... à mon ancêtre, le premier baron, et à moi-même, le premier comte... j’espère que je le suis », dit Mauleverer ; et la conversation changea. Mauleverer ne resta guère plus longtemps avec le juge ; et Brandon, laissé seul, revint une fois de plus à la lecture de ses lettres.
Nous savons à peine quelles sensations cela aurait éveillées chez quiconque n’aurait connu Brandon que dans ses dernières années, s’il avait pu lire ces lettres se rapportant à une date bien plus ancienne. Il y avait dans le caractère aigu et aride de cet homme si peu qui rappelât une idée de cour ou de galanterie juvénile qu’une correspondance de cette nature aurait semblé presque aussi contre-nature que les amours des plantes, ou les ramollissements amoureux d’un minéral. La correspondance sous les yeux de Brandon décrivait des sentiments variés, mais appartenant tous à la même classe ; la plupart semblaient être des réponses à ses propres lettres. Tantôt elles répondaient tendrement à des expressions de tendresse, mais suggéraient un doute quant à savoir si l’auteure serait capable de constituer son bonheur futur et de compenser certains sacrifices de naissance, de fortune et de perspectives ambitieuses auxquels elle faisait allusion ; à d’autres moments, une veine de coquetterie latente semblait imprégner le style... un air indescriptible de froideur et de réserve contrastait avec les passages antérieurs de la correspondance, et était calculé pour donner au lecteur l’impression que les sentiments de l’amant n’étaient pas tout à fait adéquatement partagés. Fréquemment, l’auteure, comme si Brandon s’était montré sensible à cette conviction, lui reprochait une jalousie injuste et une suspicion indigne. Et le ton du reproche variait dans chaque lettre ; tantôt il était gai et satirique ; tantôt doux et suppliant ; tantôt gravement raisonneur, et souvent hautainement indigné. Pourtant, à travers toute la correspondance, de la part de la maîtresse, il y avait un sceau d’individualité suffisant pour donner à un examinateur avisé une idée probable du caractère de l’auteure. Il l’aurait jugée, peut-être, capable de sentiments forts et ardents, mais d’ordinaire d’un naturel léger et capricieux, et apparemment encline à imaginer et à ressentir l’offense. Avec ces lettres étaient mêlées d’autres, de la main de Brandon... d’une description si différente, si passionnée ! Tout ce qu’un caractère profond, fier, méditatif et exigeant pouvait rêver d’amour donné, ou exiger d’amour en retour, était déversé brûlant sur les pages ; pourtant elles étaient pleines de reproches, de jalousie, d’une observation fine et torturante, aussi calculée pour blesser que l’ardeur pouvait être propre à charmer ; et souvent la tendance amère au dédain qui distinguait son tempérament perçait à travers l’enthousiasme le plus tendre de la cour ou les épanchements les plus doux de l’amour.
« Vous ne m’avez pas vu hier », écrivait-il dans une lettre, « mais je vous ai vue ; toute la journée j’étais près de vous : vous n’avez pas donné un regard qui ne m’échappât ; vous n’avez pas fait un mouvement que je n’aie consigné dans ma mémoire. Julia, tremblez-vous quand je vous dis cela ? Oui, si vous avez un cœur, je sais que ces mots le poignarderaient jusqu’au centre ! Vous pouvez feindre de me répondre avec indignation ! Sage dissimulatrice ! il est très habile, très, d’assumer la colère quand vous n’avez pas de réplique. Je le répète, pendant toute cette partie de plaisir (plaisir ! eh bien, vos goûts, il faut le reconnaître, sont exquis !) dont vous avez joui hier, et à laquelle vous m’avez si faiblement invité à partager, mon œil était sur vous. Vous ne saviez pas que j’étais dans le bois quand vous avez accueilli le sourire de l’incomparable Digby, avec une si jolie semblance d’alarme au moment où le serpent que mon pied a dérangé a glissé sur votre chemin. Vous ne saviez pas que j’étais à portée d’ouïe de la tente où vous avez fait un repas si agréable, et d’où votre rire envoyait des éclats si nombreux et si fréquents. Rire ! Ô Julia, pouvez-vous me dire que vous aimez, et pourtant être heureuse, jusqu’à la gaité, quand je suis absent ! Amour ! Ô Dieu, combien différente est ma sensation ! La mienne fait tout mon principe de vie ! La vôtre ! Je vous dis que je pense par moments que je préférerais votre haine à ce sentiment tiède que vous nourrissez pour moi, et que vous honorez du nom d’affection. Joli mot ! Je n’ai aucune affection pour vous ! Ne me donnez pas ce mot maladif ; mais essayez avec moi, Julia, d’inventer quelque expression qui n’ait jamais filtré un sens mesquin par les lèvres d’autrui ! Affection ! Pourquoi, c’est un mot de sœur, un mot de fille pour son écureuil apprivoisé ! Il n’a jamais été fait pour cette bouche rubis et si mûre ! Viendrai-je chez vous ce soir ? Votre mère m’a invité, et vous... vous l’avez entendue, et n’avez rien dit. Oh ! mais c’était là de la réserve de jeune fille, n’est-ce pas ? et la réserve de jeune fille vous a fait prendre un livre au moment où je vous quittais, comme si ma compagnie n’était qu’un amusement ordinaire instantanément remplacé par un autre ! Quand je vous ai vue, la société, les livres, la nourriture, tout m’est odieux ; mais vous, douce Julia, vous pouvez lire, n’est-ce pas ? Pourquoi, quand je vous ai quittée, ai-je traîné près de la fenêtre du salon pendant des heures, jusqu’à la tombée de la nuit, et vous n’avez jamais levé les yeux, ni ne m’avez vu passer et repasser. Au moins je pensais que vous auriez surveillé mes pas quand j’ai quitté la maison ; mais je me trompe, charmante moraliste ! Selon vous, cette vigilance aurait été de la bassesse. »
Dans une autre partie de la correspondance, un jaillissement de sentiment plus grave, sinon plus profond, luttait pour s’exprimer.
« Vous dites, Julia, que si vous deviez épouser quelqu’un qui pense tant à ce qu’il abandonne pour vous, et qui exige de vous-même un si vaste retour d’amour, vous trembleriez pour le bonheur futur de nous deux. Julia, la banalité de cette peur prouve que vous n’aimez pas du tout. Je ne tremble pas pour notre bonheur futur ; au contraire, l’intensité de ma passion pour vous me fait savoir que nous ne pourrons jamais être heureux, jamais au-delà du premier ravissement de notre union. Le bonheur est un sentiment calme et tranquille. Aucun sentiment que je puisse possiblement porter pour vous ne recevra jamais ces épithètes... je sais que je serai misérable et maudit quand je serai uni à vous. Ne tressaillez pas ! Je vous dirai bientôt pourquoi. Mais je ne rêve pas de bonheur, et non plus (si vous pouviez sonder une goutte de l’océan sombre et sans limites de mes émotions) ne me nommeriez-vous ce mot. Ce n’est pas le calcul mercantile et calleux des chances pour la « félicité future » (quelle homélie vous a fourni un terme si choisi ?) qui entre dans le cœur qui chérit un amour omniprésent. La passion ne regarde qu’un objet, rien au-delà ; j’ai soif, je me consume, non pour le bonheur, mais pour vous. Si votre possession devait inévitablement me mener à un gouffre d’angoisse et de honte, pensez-vous que je le convoiterais d’un iota de moins ! Si vous portez une pensée, un espoir, une vague fantaisie, au-delà de l’événement qui vous fait mienne, vous pourrez être plus digne de l’estime des autres, mais vous êtes absolument indigne de mon amour.
....................
« Je vous dirai maintenant pourquoi je sais que nous ne pouvons être heureux. En premier lieu, quand vous dites que je suis fier de ma naissance, que je suis morbide dans mon ambition, que je suis anxieux de briller dans le grand monde, et qu’après que la première intoxication de l’amour aura passé, je ressentirai de l’amertume contre celle qui a tant humilié mon orgueil et assombri mes perspectives, je ne suis pas sûr que vous vous trompiez entièrement. Mais je suis sûr que le remède immédiat est en votre pouvoir. Avez-vous la patience, Julia, d’écouter une sorte d’histoire de moi-même, ou plutôt de mes sentiments ? Si oui, peut-être sera-ce la meilleure méthode d’expliquer tout ce que je voudrais communiquer. Vous verrez alors que mon orgueil familial et mon ambition mondaine ne sont pas fondés tout à fait sur ces bases qui émeuvent mon rire chez autrui ; si mes sentiments à cet égard sont réellement, cependant, comme vous voudriez l’insinuer, matière égale à dérision, voyez, ma Julia, je peux rire également d’eux ! Une chose si plaisante m’est le mépris, que je préférerais me mépriser moi-même que de n’avoir personne à mépriser ! Mais à mon récit ! Vous devez savoir que nous ne sommes que deux, fils d’un écuyer de campagne, d’une vieille famille, qui posséda jadis de vastes possessions et quelque renom historique. Nous vivions dans une vieille demeure de campagne ; mon père était un compagnon convivial, un chasseur de renards, un ivrogne, pourtant à sa façon un gentilhomme accompli... et un membre très peu recommandable de la société. Les premiers sentiments envers lui dont je me souvienne furent ceux de la honte. Pas grand sujet de fierté familiale ici, direz-vous ! Vrai, et c’est exactement la raison qui m’a fait chérir la fierté familiale ailleurs. La maison de mon père était remplie d’invités... certains hauts et d’autres bas ; ils s’unissaient tous dans le ridicule de l’hôte. J’ai bientôt détecté le rire, et vous pouvez imaginer que cela ne me plaisait pas. Pendant ce temps, le vieux chasseur, dont la famille était à peu près aussi ancienne que la nôtre, et dont les ancêtres avaient officié dans sa capacité pour les ancêtres de son maître depuis des temps immémoriaux, me racontait histoire sur histoire sur les Brandon d’autrefois. Je me suis détourné des histoires vers une histoire plus légitime, et j’ai trouvé que les légendes étaient passablement vraies. J’ai appris à rayonner à cette découverte ; l’orgueil, humilié quand je me souvenais de mon géniteur, revivait quand je me souvenais de mes ancêtres. Je suis devenu résolu à les émuler, à restaurer un nom déchu, et j’ai juré un monde de sottises à ce sujet. L’habitude de couver ces idées a grandi en moi. Je n’entendais jamais une plaisanterie faite sur mon tuteur paternel, je n’attrapais jamais le regard larmoyant de ses yeux vacillants, ni n’écoutais quelque inanité exquise de ses lèvres avinées, sans que mes pensées ne volent instantanément vers les Sir Charles et les Sir Robert de ma race, et je me consolais avec l’espoir que la dégénérescence présente passerait. De là, Julia, mon orgueil familial ; de là, aussi, un autre sentiment que vous n’aimez pas en moi... le dédain ! J’ai d’abord appris à mépriser mon père, l’hôte, et j’ai ensuite méprisé mes connaissances, ses invités ; car je voyais, tandis qu’ils riaient de lui, qu’ils flattaient, et que leur gaieté n’était pas la seule chose autorisée à se nourrir à ses dépens. Ainsi le mépris a grandi avec moi, et je n’avais rien pour le vérifier ; car quand je regardais autour de moi, je ne voyais pas une chose vivante que je puisse respecter. Ce père mien avait le sens de penser que je n’étais pas un idiot. Il était fier (pauvre homme !) de « mes talents », à savoir, de prix remportés à l’école, et de lettres de félicitations de mes maîtres. Il m’envoya à l’université. Mon esprit y a fait un bond ; je vous dirai, la plus jolie, ce que c’était ! Avant que j’y allasse, j’avais quelques fines visions vagues au sujet de la vertu. Je pensais raviver mes honneurs ancestraux en étant bon ; en bref, j’étais un embryon de roi Pépin. Je me suis réveillé de ce rêve à l’université. Là, pour la première fois, j’ai perçu la conséquence réelle du rang.
« À l’école, vous savez, Julia, les garçons ne se soucient pas d’un lord. Un bon joueur de cricket, un excellent compagnon, vaut tous les comtes de la pairie. Mais à l’université, tout cela cesse ; les battes et les balles sombrent dans le néant où les coraux et les grelots avaient sombré auparavant. On devient viril, et on vénère les couronnes et les carrosses. J’ai vu que c’était une belle chose que d’obtenir un prix, mais c’était dix fois une meilleure chose que de s’enivrer avec un pair. Donc, quand j’eus fait la première, ma résolution d’être digne de mes pères me fit faire la seconde... non, en vérité, exactement ; je ne me suis jamais enivré : mon père m’avait dégoûté de ce vice très tôt. À sa gloutonnerie je dois mon régime végétal, et à son inébriété mon addiction à l’eau. Non, je ne me suis pas enivré avec des pairs ; mais j’étais tout aussi agréable pour eux que si j’eusse été également abruti. Je connaissais intimement tous les « Chapeaux » de l’université, et j’étais désormais regardé par les « Casquettes » comme si ma tête avait gagné la hauteur de chaque chapeau que je connaissais.
[À Cambridge, les fils de nobles et les fils aînés de baronets sont autorisés à porter des chapeaux au lieu de la casquette académique.]
Mais je n’ai pas fait cela immédiatement. Je dois vous raconter deux petites anecdotes qui m’ont d’abord initié au secret de la grandeur réelle. »
« La première était celle-ci : je dînais avec quelques membres d’un collège, des hommes graves et intelligents. Deux d’entre eux, ne me connaissant pas, conversaient à mon sujet ; ils avaient entendu dire, disaient-ils, que je ne serais jamais un aussi bon compagnon que mon père, que je n’aurais jamais une telle cave ni ne tiendrais une telle maison. « J’y ai rencontré six comtes et un marquis », affirma l’autre ancien. « Et son fils », répondit le premier professeur, « ne fréquente que des sizars, je crois. » « Ainsi donc », me dis-je, « pour mériter les louanges, même d’hommes intelligents, il faut avoir de bons vins, connaître beaucoup de comtes et renier les sizars. » Rien ne pouvait être plus vrai que ma conclusion.
« L’anecdote suivante est celle-ci : le jour où j’obtins un prix universitaire important, j’invitai mes amis à dîner avec moi. Quatre d’entre eux refusèrent parce qu’ils étaient pris (ils avaient été sollicités depuis que je les avais invités) — par qui ? Par l’homme le plus riche de l’université. Ces événements, survenus au même moment, me plongèrent dans une profonde rêverie. Je m’éveillai et devins un homme du monde. Je ne résolus plus d’être vertueux et de poursuivre la gloire de vos Romains et de vos Athéniens ; je résolus de devenir riche, puissant et de réputation mondaine.
« J’abjurai mes honnêtes sizars et, comme je l’ai dit plus tôt, je fis la cour à quelques riches « Chapeaux ». Voilà mon premier grand pas dans le monde ! Je devins le parasite et le flatteur. Quoi ! Mon orgueil souffrirait-il cela ? En vérité, oui, mon orgueil s’en délectait ; car cela apaisait mon esprit de mépris que de mettre ces beaux messieurs à mon service ! Cela m’apaisait de voir avec quelle facilité je pouvais les cajoler et à quel point je pouvais appliquer à des fins variées le dégoût lassant de leur fréquentation. Rien n’est plus insensé que de dire que les oisifs de haut rang ne servent à rien ; on peut les employer à n’importe quelle fin qu’un homme sage est enclin à en tirer. Eh bien, Julia, vois ! Mon caractère déjà formé ; l’orgueil familial, le dédain et l’ambition mondaine, tout cela est là pour toi. Les circonstances ultérieures ne firent que renforcer l’impression déjà faite. Je désirais, en quittant le collège, voyager à l’étranger ; mon père n’avait pas d’argent à me donner. Qu’importait ? Je regardai négligemment autour de moi pour trouver une commodité plus riche que la table paternelle ; je la trouvai en la personne de Lord Mauleverer. Il avait été au collège avec moi, et je le supportais aisément comme compagnon, car il avait des talents, de l’esprit et de la bonne nature. Je lui fis désirer de voyager à l’étranger, et je lui fis croire qu’il mourrait d’ennui si je ne l’accompagnais pas. À sa requête en ce sens, j’acceptai à contrecœur, et vis tout en Europe, ce qu’il négligeait de voir, à ses frais. Ce qui m’amusait le plus était la perception que moi, le parasite, j’étais respecté par lui ; et lui, le protecteur, était ridiculisé par moi ! Il n’en aurait pas été ainsi si j’avais dépendu de « ma vertu ». Eh bien, très chère Julia, le monde, comme je l’ai dit, donna à mon expérience collégiale une autorité sacrée. Je revins en Angleterre ; et mon père mourut, ne me laissant pas un sou, et laissant à mon frère un domaine si hypothéqué qu’il ne pouvait en profiter, et si restreint qu’il ne pouvait le vendre. Il était temps pour moi de profiter de l’expérience dont je me vantais. Je vis qu’il était nécessaire que j’exerçasse une profession. Les professions sont les masques de votre gueux-escroc ; elles donnent de la respectabilité à la tricherie et un diplôme pour vivre aux dépens des autres. J’analysai mes talents et observai les coutumes de mon pays ; le résultat fut ma résolution de me lancer au Barreau. J’avais une inépuisable capacité d’application ; j’étais vif, astucieux et audacieux. Toutes ces qualités « comptent » devant les cours de justice. Je terminai mon nombre légitime de trimestres ; je fus admis ; je fis le circuit ; je n’obtins pas un seul dossier — pas un seul dossier, Julia ! Ma santé, jamais robuste, s’effondra sous l’étude et l’irritation. On m’ordonna de me retirer à la campagne. Je vins dans ce village, comme étant à la fois salubre et obscur. Je logeai chez votre tante ; vous veniez ici quotidiennement, je vous voyais, vous connaissez le reste. Mais où étaient, pendant tout ce temps, mes nobles amis ? direz-vous. « Mort de ma vie », depuis que nous avions quitté le collège, ils avaient appris un peu de la sagesse que je possédais alors ; ils n’étaient pas disposés à donner quelque chose pour rien ; ils avaient des frères cadets, des cousins, des maîtresses et, pour autant que j’en sache, des enfants à pourvoir. De plus, ils avaient leurs propres dépenses ; plus un homme est riche, moins il a à donner. L’un d’eux m’aurait accordé une cure, si j’étais entré dans les ordres ; un autre, une commission si j’avais rejoint son régiment. Mais je savais que le temps était révolu tant pour le prêtre que pour le soldat ; et ce n’était pas seulement pour vivre, non, ni pour vivre confortablement, mais pour jouir du pouvoir, que je désirais ; aussi déclinai-je ces offres. D’autres de mes amis auraient été ravis de me garder chez eux, de me régaler, de plaisanter avec moi, de monter à cheval avec moi, rien de plus ! Mais j’avais déjà le sens de voir que si un homme danse pour se distinguer, ce n’est jamais par les pas de la domesticité. On doit recevoir des faveurs et courtiser le patronage, mais ce doit être avec l’air d’un homme indépendant. Mes anciens amis devenus ainsi inutiles, mes études juridiques m’interdirent d’en faire de nouveaux, voire m’éloignèrent même des anciens ; car les gens peuvent dire ce qu’ils veulent sur la similitude des opinions comme étant nécessaire à l’amitié, une similitude d’habitudes l’est bien davantage. C’est l’homme avec qui vous dînez, déjeunez et logez, avec qui vous marchez, montez à cheval, jouez ou volez, qui est votre ami ; non pas l’homme qui aime Virgile autant que vous et qui est d’accord avec vous dans une admiration pour Haendel. Pendant ce temps, ma proie principale, Lord Mauleverer, était partie ; il avait pris la Dulcinée d’un autre homme et cherché une retraite en Italie. De ce moment à aujourd’hui, je n’ai jamais entendu parler de lui ni ne l’ai vu ; je ne connais même pas son adresse. À l’exception de quelques glanages épars venant de mon frère, qui, bon homme facile ! je pourrais piller davantage, si je n’étais résolu à ne pas ruiner le patrimoine familial, j’ai été livré à moi-même ; le résultat est que, bien qu’aussi intelligent que mes pairs, j’ai évité de justesse la famine — si mes besoins avaient été moins simples, il n’y aurait eu aucun évitement en la matière ; mais un homme n’est pas facilement affamé s’il boit de l’eau et mange à l’once. Un sort plus efficace aurait pu m’arriver. La déception, la colère, l’espoir déçu, l’orgueil mortifié, tout cela, qui rongeait mon cœur, aurait pu le consumer il y a longtemps ; j’aurais pu m’user comme un vêtement que la mite dévore, sans ce fonds d’obstinée et d’ironique dureté que la nature — je demande pardon, il n’y a pas de nature — les circonstances m’ont conféré. Cela m’a soutenu, et me soutiendra encore à travers le temps et la honte, la faiblesse corporelle et la fièvre mentale, jusqu’à ce que mon ambition ait atteint une certaine hauteur, et que mon dédain de la petitesse humaine se soit déchaîné dans les sources extérieures de la fortune, aussi bien qu’une fontaine intérieure de consolation amère et auto-alimentée. Pourtant, oh Julia ! Je ne sais si même cela m’aurait soutenu, si à cette époque de la vie, où j’étais le plus blessé, le plus frappé dans le corps, le plus aigri dans l’esprit, mon cœur n’avait pas rencontré et ne s’était pas attaché au vôtre. Je vous ai vue, je vous ai aimée ; et la vie est devenue pour moi un nouvel objet. Même maintenant, alors que je vous écris, toute mon amertume, mon orgueil, s’évanouissent ; tout ce que j’ai désiré disparaît ; mon ambition même a disparu. Je n’ai d’espoir qu’en vous, Julia ; belle, adorée Julia ! Quand je vous aime, j’aime même mon espèce. Oh, vous ne connaissez pas le pouvoir que vous possédez sur moi ! Ne le trahissez pas ; vous pouvez encore faire de moi tout ce dont mon enfance a rêvé, ou vous pouvez endurcir chaque pensée, sentiment, sensation, en pierre.
................
« Je devais vous dire pourquoi je ne cherche pas le bonheur dans notre union. Vous avez maintenant vu ma nature. Vous avez retracé l’histoire de ma vie, en retracant l’histoire de mon caractère. Vous voyez ce que je sacrifie en vous gagnant. Je ne nie pas le sacrifice. Je sacrifie l’essentiel même de mon esprit et de mon âme actuels. Je cesse d’être mondain. Je ne peux m’élever, je ne peux raviver mon nom ancestral ; non, je le renoncerai pour toujours. J’adopterai une appellation déguisée. Je sombrerai dans un autre grade de la vie. Dans quelque village éloigné, au moyen d’une profession plus humble que celle que je suis actuellement, nous devons gagner notre subsistance et sourire à l’ambition. Je vous le dis franchement, Julia, quand je ferme les yeux de mon cœur, quand je vous exclus de mon regard, ce sacrifice m’épouvante. Mais même alors vous vous imposez devant moi, et je sens qu’un seul regard de vos yeux compte plus pour moi que tout le reste. Si vous pouviez me supporter, si vous pouviez m’apaiser, si, lorsqu’un nuage est sur moi, vous pouviez le laisser passer inaperçu, et me sourire dès qu’il est parti, oh Julia ! il n’y aurait alors aucune extrémité de pauvreté, aucun abaissement de fortune, aucun abandon des rêves précoces qui ne me sembleraient ravissement s’ils étaient couplés avec la félicité de savoir que vous êtes à moi. Jamais ma lèvre, jamais mon œil ne vous diraient qu’il y a une chose sur terre pour laquelle je regrette ou que je pourrais désirer. Non, Julia, si je pouvais flatter mon cœur avec cet espoir, vous ne me trouveriez pas rêver de malheur et vous unie. Mais je tremble, Julia, quand je pense à votre tempérament et au mien ; vous concevrez qu’un regard sombre venant de quelqu’un qui n’est jamais gai est une insulte, et vous ressentirez chaque décharge de passion sur la Fortune ou sur autrui comme un reproche à votre égard. Puis, aussi, vous ne pouvez entrer dans ma nature ; vous ne pouvez descendre dans ses cavernes ; vous ne pouvez contempler, encore moins daigner apaiser, la jalousie exigeante et aux yeux de lynx qui y demeure. Très chère Julia ! Chaque souffle de vous, chaque contact de vous, chaque regard de vous, je le désire au-delà de tout le désir d’une mère pour l’enfant qui lui a été arraché depuis des années. Votre tête appuyée sur un vieil arbre (vous en souvenez-vous, près de ------ ?), et j’allais chaque jour, après vous avoir vue, l’embrasser. Vous étonnez-vous que je sois jaloux ? Comment puis-je vous aimer comme je le fais et être autrement ! Tout mon être est enivré par vous !
................
« Ceci donc, votre orgueil et le mien, votre plaisir dans l’admiration des autres, votre légèreté, Julia, me font prévoir une source éternelle et jaillissante de torture pour mon esprit. Je m’en soucie peu ; je ne me soucie de rien pourvu que vous soyez à moi, ne serait-ce que pour une heure. »
Il semble que, malgré la nature étrange, parfois peu amoureuse et férocement égoïste de ces lettres de Brandon, quelque chose d’un ton de passion authentique — peut-être leur originalité — aidé, sans aucun doute, par une certaine éloquence exprimée de l’écrivain et une inclination perfide de la part de la maîtresse, finit par vaincre ; et qu’une union si peu susceptible de recevoir le sourire d’une étoile prospère fut finalement conclue. La lettre qui mit fin à la correspondance était de Brandon : elle fut écrite la veille du mariage, qui, selon la même lettre, devait être privé et caché. Après un élan extatique d’espoir et de joie, elle continuait ainsi :
« Oui, Julia, je rétracte mes paroles ; je n’ai aucune croyance que vous ou moi aurons jamais de cause à l’avenir pour le malheur. Ces yeux qui ont demeuré si tendrement sur les miens ; cette main dont la pression persiste encore dans chaque nerf de mon corps ; ces lèvres tournées si timidement, pourtant, dois-je dire, à contrecœur loin de moi — tout me dit que vous m’aimez ; et mes craintes sont bannies. L’amour, qui a conquis ma nature, conquerra la seule chose que je désirerais voir changée dans la vôtre. Rien ne pourrait jamais me faire vous adorer moins, bien que vous affectiez de le redouter — rien sinon la connaissance que vous êtes indigne de moi, que vous avez une pensée pour un autre ; alors je ne vous haïrais pas. Non ; le privilège de mon existence passée revivrait ; je me délecterais dans un luxe de mépris, je vous mépriserais, je me moquerais de vous, et je serais de nouveau ce que j’étais avant de vous connaître. Mais pourquoi parlé-je ainsi ? Ma mariée, ma bénédiction, pardonnez-moi ! »
En concluant nos extraits de cette correspondance, nous souhaitons que le lecteur note, premièrement, que l’amour professé par Brandon semble être de cette nature véhément et corporelle qui, bien qu’elle soit souvent la moins durable, est souvent la plus susceptible des plus féroces extrêmes de haine ou même de dégoût ; deuxièmement, que le caractère révélé par cette franchise sarcastique exigeait évidemment de la part d’une maîtresse soit une dévotion totale, soit une adresse habile ; et troisièmement, que nous avons fait allusion à de telles qualités chez la belle correspondante qui ne semblaient pas promettre avec assurance l’un de ces éléments essentiels.
Tandis qu’avec une lèvre recourbée mais souvent tremblante, l’austère et sarcastique Brandon se contraignait lentement à la tâche de parcourir ces monuments de folie passée et d’émotion juvénile, l’élucidation ultérieure de ces événements, poussant maintenant rapidement vers une catastrophe fatale et funeste, déploie devant nous un récit survenu de nombreuses années avant l’époque à laquelle nous sommes parvenus.
CHAPITRE XXXIII.
Clem. Lève le voile sombre des années ! Derrière, qu’attend ? Un cœur humain. Vaste cité, où résident Toutes les gloires et toutes les turpitudes ; tandis que fétide, Pourtant silencieux, à travers le rugissement des passions roule Le fleuve du Péché Chéri, et porte Une vie et pourtant un poison dans sa marée. .............. Clem. Ta femme ?
Vict. Arrière ! J’ai changé ce mot pour « mépris » !
Clem. Ton enfant ?
Vict. Oui, cela frappe juste — mon enfant, mon enfant !
Amour et Haine, par --------
Dans une ville obscure du ------shire, vint s’installer un jeune couple, dont l’apparence et les habitudes attirèrent sur eux de la part des commères voisines une attention plus qu’ordinaire. Ils portaient le nom de Welford. L’homme assuma la profession d’avoué. Il vint sans introduction ni recommandation ; sa manière de vivre dénotait la pauvreté ; son abord était réservé et même aigre ; et malgré l’attention et l’examen dont il était l’objet, il ne gagna aucun client et ne mena aucun procès. Le manque de tous ces honnêtes charlatanismes que les hommes de toute profession sont presque contraints d’employer, et la nature soudaine et non annoncée de sa venue furent, peut-être, la cause de cet insuccès. « Sa maison était trop petite », disaient les gens, « pour la respectabilité ». Et peu de bien pouvait être tiré d’un avoué dont les rampes mêmes autour de la porte avaient si tristement besoin d’être repeintes ! Puis, aussi, Mme Welford se fit un grand nombre d’ennemies. Elle était, au-delà de toute expression, belle ; et il y avait une certaine coquetterie dans sa manière qui montrait qu’elle était consciente de ses attraits. Toutes les dames de ------- la détestaient. Quelques personnes rendirent visite au jeune couple. Welford les reçut froidement ; leurs invitations ne furent pas acceptées, et, ce qui était pire, elles ne furent jamais rendues. Le diable lui-même n’aurait pu soutenir un avoué dans de telles circonstances. Réservé, miteux, pauvre, impoli, sans introduction, une mauvaise maison, une rampe non peinte, et une belle femme ! Néanmoins, bien que Welford ne fût pas employé, il était, comme nous l’avons dit, observé. À leur première arrivée, qui était en été, le jeune couple était souvent vu marchant ensemble dans les champs ou les bosquets qui entouraient leur demeure. Parfois ils marchaient affectueusement ensemble, et il était observé avec quel soin Welford ajustait le manteau ou le châle de sa femme autour de sa silhouette svelte, à mesure que la fraîcheur du soir augmentait. Mais souvent son bras était retiré ; il s’attardait derrière, et ils continuaient leur promenade ou retournaient vers le logis en silence et séparés. Peu à peu, des murmures circulèrent dans toute la ville que les nouveaux mariés vivaient nullement heureux. Les hommes en rejetaient la faute sur le mari à l’air sévère ; les femmes, sur la garce de femme. Cependant, la servante solitaire qu’ils gardaient déclara que bien que M. Welford fronçât parfois les sourcils, et que Mme Welford pleurât parfois, ils étaient extrêmement attachés l’un à l’autre, et ne se querellaient que par amour. La servante avait eu elle-même quatre amants, et était possiblement expérimentée en de telles matières. Ils ne recevaient aucun visiteur, proche ou lointain ; et le facteur déclara qu’il n’avait jamais vu une lettre adressée à l’un ou à l’autre. Ainsi une sorte de mystère planait sur le couple, et les rendait encore plus observés et encore plus détestés — ce qui en dit long — qu’ils ne l’auraient été autrement. Aussi pauvre que fût Welford, son air et sa démarche dénotaient éminemment ce que les gens ordinaires appellent la gentillesse. Et en cela, il avait grandement l’avantage sur sa belle femme, qui, bien qu’il n’y eût certainement rien de vulgaire ou de plébéien dans son aspect, manquait totalement du raffinement de manière, de regard et de phrase qui caractérisait Welford. Pendant environ deux ans, ils vécurent de cette manière, et si frugalement et tranquillement que, bien que Welford n’eût aucun moyen visible de subsistance, nul ne pouvait bien se demander de quelle manière ils subsistaient. Vers la fin de cette période, Welford engagea soudain une petite somme dans une spéculation de comté. Au cours de cette aventure, à la grande surprise de ses voisins, il fit preuve d’un sens extraordinaire pour le calcul, et ses habitudes dénotaient clairement un homme à la fois d’affaires et de capacité. Cette disposition de capital apporta un rendement suffisant pour soutenir les Welford, s’ils l’avaient souhaité, dans un style plutôt meilleur qu’auparavant. Ils restèrent, cependant, dans à peu près le même état ; et la seule différence que l’événement produisit fut le retrait de M. Welford de la profession qu’il avait embrassée. Il n’était plus avoué ! Il faut admettre qu’il ne renonça à aucun grand avantage dans ce retrait. Vers cette époque, quelques officiers furent cantonnés à ------ ; et l’un d’eux, un beau lieutenant, fut si frappé par les charmes de Mme Welford, qu’il vit à l’église, qu’il ne perdit aucune occasion de témoigner son admiration. Il fut malicieusement, mais non sans fondement, remarqué que, bien qu’aucune inconvenance absolue ne pût être détectée dans la manière de Mme Welford, elle semblait certainement loin d’être mécontente de l’hommage évident du jeune lieutenant. Une rougeur teintait sa joue quand elle le voyait ; et le galant fat affirmait que la rougeur n’était pas toujours sans un sourire. Encouragé par les interprétations de sa vanité, et contrastant, comme tout le monde, son propre visage animé et sa tenue étincelante avec le visage ascétique et sombre, la tenue non étudiée et la démarche austère qui détruisaient chez Welford l’effet d’une personne réellement belle, notre lieutenant jugea bon d’exprimer sa passion par une lettre, qu’il fit parvenir au banc de Mme Welford. Mme Welford n’alla pas à l’église ce jour-là ; la lettre fut trouvée par un voisin bienveillant, et envoyée anonymement au mari.
Ce qui, dans le secret des relations domestiques, se produisit à cette occasion demeura nécessairement inconnu ; mais le dimanche suivant, le visage de M. Welford, qui n’était jamais apparu à l’église auparavant, fut remarqué par un voisin vigilant — probablement l’ami anonyme — non pas dans le même banc que sa femme, mais dans un coin reculé de la sainte maison. Et une fois, alors que le lieutenant guettait sur le visage de Mme Welford quelque réponse à son épître, ce même inspecteur obligeant déclara que les traits de Welford s’étaient figés en un rictus sardonique et flétrissant qui lui glaça le sang. Quoi qu’il en soit, le lieutenant quitta ses quartiers, et la réputation de Mme Welford demeura, de manière peu satisfaisante, immaculée. Peu après, la spéculation du comté échoua, et l’on crut savoir que les Welford étaient sur le point de quitter la ville, nul ne savait pour quelle destination — certains parlaient de la prison ; mais hélas, aucune dette ne put être découverte. Leurs factures avaient été « presque nulles » ; mais, du moins, elles avaient été régulièrement payées. Cependant, avant que l’émigration annoncée n’eût lieu, une circonstance tout aussi merveilleuse pour les bonnes gens de se produisit. Un matin printanier radieux, une partie de plaisir venant d’une grande demeure du voisinage traversa la ville. Le plus remarquable d’entre eux était un jeune cavalier, richement vêtu, et d’une allure singulièrement ostentatoire et élégante. Non sans une certaine conscience de la sensation qu’il provoquait, ce cavalier s’attarda derrière ses compagnons afin d’observer plus délibérément certaines demoiselles postées à une fenêtre, lesquelles étaient tout à fait prêtes à lui rendre ses œillades avec intérêt. À cet instant, le cheval, qui s’agitait furieusement contre le frein qui le retenait à ses compagnons, prit peur devant un rémouleur, fit un écart violent, et le gracieux cavalier, qui n’avait pas songé à l’attitude la plus propre à préserver son équilibre, mais à celle qui mettait le mieux en valeur sa silhouette, fut projeté avec force sur un tas de briques et de décombres qui, au grand scandale du voisinage, s’entassait depuis longtemps devant les grilles dépeintes entourant la maison de M. Welford. Welford lui-même sortit à ce moment-là, et se sentit contraint — car il n’était nullement homme dont les émotions sympathiques coulaient facilement — de jeter un œil à l’état de l’homme qui gisait immobile devant sa porte même. Le cavalier recouvra vite ses sens, mais se trouva incapable de se lever ; l’une de ses jambes était brisée. Soutenu dans les bras de son palefrenier, il regarda autour de lui, et ses yeux rencontrèrent ceux de Welford. Une reconnaissance instantanée donna vie au visage du premier, et fit monter une rougeur sombre sur les traits renfrognés du second.
« Ciel ! » dit le cavalier, « est-ce que... »
« Chut, monseigneur ! » s’écria Welford en l’interrompant vivement, et en jetant un coup d’œil autour de lui. « Mais vous êtes blessé... voulez-vous entrer chez moi ? »
Le cavalier signifia son assentiment, et fut porté, entre le palefrenier et Welford, à l’intérieur de la porte miteuse de l’ex-solliciteur. Le palefrenier fut alors dépêché avec une excuse pour le groupe, dont beaucoup se hâtaient déjà autour de la maison ; et bien qu’un ou deux se fussent forcés à franchir le seuil inhospitalier, dès qu’ils eurent prononcé quelques jurons et senti leur regard s’éteindre sous l’âpreté morose et glaciale de l’hôte, ils se satisfirent de l’idée que, bien que ce fût sacrément malchanceux pour leur ami, ils ne pouvaient rien faire pour lui pour l’instant ; et promettant d’envoyer prendre de ses nouvelles le lendemain, ils remontèrent à cheval et rentrèrent chez eux, avec un œil plus attentif que de coutume aux mouvements de leurs montures. Ils ne partirent cependant pas avant que le chirurgien de la ville ne fût apparu, déclarant que le patient ne devait en aucun cas être déplacé. La jambe d’un lord était une aubaine qui n’arrivait pas tous les jours au chirurgien de -------. Pendant tout ce temps, nous pouvons imaginer l’état d’anxiété éprouvé dans la ville, et l’endurance agonisante de ces nerfs ruraux qui naissent dans les populations clairsemées, et ont une sympathie si taliacotienne pour les affaires d’autrui. Un jour, deux jours, trois jours, une semaine, une quinzaine, voire un mois passèrent, et le lord était toujours l’hôte de la demeure de M. Welford. Laissant les commères se repaître de leur curiosité — « cannibales de leurs propres cœurs » — nous devons jeter un coup d’œil à l’intérieur de la demeure inhospitalière de l’ex-solliciteur.
C’était vers le soir, le souffrant était soutenu sur un sofa, et la belle Mme Welford, qui avait officié comme son infirmière, plaçait l’oreiller sous le membre fracassé. Lui-même tentait de saisir sa main, qu’elle retira avec coquetterie, tout en prononçant des paroles plus douces et plus polies qu’elle n’en avait jamais entendues. À cet instant, Welford entra doucement ; il ne fut remarqué par aucun des deux ; et il se tint à la porte en les contemplant avec un sourire de dérision calme et complaisante. Le visage de Méphistophélès regardant Marguerite et Faust pourrait suggérer une idée du tableau que nous cherchons à peindre ; mais le visage de Welford était plus noble, tout en étant plus beau, bien que non moins malin dans son expression, que celui que l’incomparable Retsch a donné au démon moqueur. Si totale, si félicitante, si hautaine était la morgue sur les traits sombres et frappants de Welford, que bien qu’il fût dans cette situation où le ridicule s’attache habituellement au mari, ce furent le galant et l’épouse qui seraient apparus au spectateur sous un jour humiliant et peu enviable.
Après une pause momentanée, Welford s’approcha d’un pas lourd. L’épouse tressaillit ; mais avec une expression douce et lisse, qui, depuis son séjour dans la ville de , avait été rarement visible sur son visage, l’hôte rejoignit le couple, sourit à l’infirmière, et félicita le patient de ses progrès vers la guérison. Le noble, très instruit des usages du monde, répondit avec aisance et gaieté ; et la conversation s’écoula assez joyeusement jusqu’à ce que l’épouse, qui était restée distraite et à l’écart, dérobant de temps à autre des regards timides à son mari et des regards d’un sens plus tendre au patient, se retirât de la pièce. Welford donna alors un tour différent à la conversation ; il rappela au noble les jours agréables qu’ils avaient passés en Italie — des aventures qu’ils avaient partagées et des intrigues dont ils avaient joui. À mesure que la conversation s’échauffait, elle prit un tour plus libre et licencieux ; et nous pensons que les bonnes gens de n’auraient pas été peu stupéfaits s’ils avaient pu écouter les joyeuses plaisanteries et les maximes libertines qui s’écoulaient des lèvres minces de ce Welford froid et sévère, dont le visage donnait un démenti à la gaieté. Des femmes en général, ils parlèrent avec ce mépris animé qui est le ton habituel des hommes du monde ; seulement, chez Welford, cela prenait un tour plus amer, plus profond et plus philosophique qu’il ne l’était chez son invité, plus enjoué mais moins énergique.
Le noble semblait charmé par son ami ; la conversation était tout à fait à son goût ; et quand Welford l’eut soutenu jusqu’au lit, il lui serra cordialement la main, espérant le voir bientôt dans des circonstances très différentes. Lorsque la porte du pair se referma sur Welford, il resta immobile quelques instants ; il monta ensuite d’un pas léger jusqu’à sa propre chambre. Sa femme dormait profondément ; à côté du lit se trouvait le berceau de l’enfant. Alors que ses yeux tombèrent sur ce dernier, l’ironie rigide, désormais habituelle à ses traits, se détendit ; il se pencha sur le berceau longuement et dans un profond silence. Le visage de la mère, mêlé à celui du père, était imprimé sur le visage chérubin et endormi devant lui ; et comme enfin, sortant de sa rêverie, il l’embrassa doucement, il murmura :
« Quand je te regarde, je veux croire qu’elle m’a aimé autrefois. Bah ! » dit-il brusquement, en se levant, « ce sentiment paternel pour l’offrande d’un est exquis chez moi ! » Ce disant, sans jeter un regard vers sa femme, qui, dérangée par la force de ses derniers mots, bougea avec malaise, il quitta la pièce et descendit dans celle où il avait conversé avec son invité. Il ferma la porte avec précaution et, arpentant l’humble appartement, donna libre cours à ses pensées, organisées quelque peu dans le désordre où elles apparaissent maintenant au lecteur :
« Oui, oui, elle a été ma perte ! Et si j’étais l’un de ces faibles sots qui font un évangile des folies les plus ineptes et les plus mièvres de cet état social, elle serait maintenant mon déshonneur ; mais au lieu de mon déshonneur, je ferai d’elle mon marchepied vers l’honneur et la richesse. Et puis, au diable le marchepied ! Oui ! Deux années durant, j’ai supporté ce qui suffisait à transformer tout mon sang en fiel — l’inactivité, le désespoir, un cœur et une vie gâchés en moi-même ; l’opprobre du monde ; la froideur, les chamailleries, l’ingratitude de celle pour qui (oh, l’âne que j’étais !) j’ai abandonné la partie la plus chérie de ma nature — ou plutôt, ma nature elle-même ! Deux années, j’ai supporté cela, et maintenant j’aurai ma revanche. Je la vendrai... la vendrai ! Dieu ! Je la vendrai comme la plus commune des bêtes de marché ! Et cette pièce de fausse monnaie me paiera... mon monde ! La vengeance des autres hommes naît de la haine — un sentiment bas, téméraire, non philosophique ! La mienne naît du mépris — le seul état sage où la raison puisse reposer. La vengeance des autres hommes les ruine ; la mienne me sauvera ! Ha ! Comme mon âme ricane quand je regarde ce couple pitoyable, qui croit que je ne les vois pas, et sais que chacun de leurs mouvements se fait sur les mailles de ma toile ! Pourtant, » et Welford marqua une lente pause, « pourtant je ne peux m’empêcher de me railler moi-même quand je songe à l’archi-dupe que la folie de ce garçon, l’amour — l’amour, vraiment ! le mot même me rend malade de dégoût — a fait de moi. Si cette femme, sotte, faible, automate comme elle est, m’avait réellement aimé ; si elle avait eu conscience de l’indicible sacrifice que j’avais fait pour elle (celui d’Antoine n’était rien en comparaison — il perdit un monde réel seulement ; le mien était celui de l’imagination) ; si seulement elle avait daigné apprendre ma nature, dompter le démon féminin en elle — j’aurais pu vivre dans cet ermitage bavard pour toujours, et me croire heureux et résigné — j’aurais pu devenir un être différent. J’imagine que j’aurais pu devenir ce que vos moralistes (des charlatans !) appellent « bon ». Mais cette frivolité irritante du cœur, cette soif de la louange des sots, cette aigreur de caractère, cette morosité en réponse à la pensée mélancolique, qu’en moi elle n’a ni sondée ni pardonnée, ce gémissement quotidien, horaire, vulgaire, devant les mesquines privations de la pauvreté corporelle, le pleurnichage domestique, la plainte du foyer — alors que moi, je n’ai pas une pensée pour de si pitoyables épreuves de l’affection ; et tout ce temps, mes malédictions, mon espoir enterré, mon esprit déguisé et mon nom terni non pris en considération ; l’ampleur de ma reddition envers elle même pas comprise ; voire ses « désagréments » — un foyer sombre, je suppose, ou une table sans apprêt — comparés, oui, absolument comparés à tout ce que j’ai abandonné pour elle ! Comme s’il ne suffisait pas — si j’avais été un imbécile, un imbécile sans ambition, sans âme — la simple pensée que j’avais lié mon nom à celui d’un commerçant — je demande pardon, un commerçant retraité ! — comme si cette connaissance — une connaissance que j’étranglerais toute ma lignée, tous ceux qui m’ont jamais rencontré, vu, plutôt qu’ils ne devraient la percer à jour — n’était pas suffisante, quand elle parle de « comparer », pour me faire ronger la chair même de mes os ! Non, non, non ! Il n’y eut jamais de tournant plus brillant dans mon destin que lorsque ce fat titré, avec sa voix onctueuse et ses fioritures voyantes, vint ici ! Je ferai d’elle un outil pour sculpter mon évasion de cette caverne où elle m’a plongé. Je fomenterai la passion de « monseigneur », jusqu’à ce que « monseigneur » pense « la passion » (la passion d’un papillon !) digne de n’importe quel prix. Je poserai alors mes propres conditions, lierai « monseigneur » au secret, et me débarrasserai de ma femme, de ma honte et de l’obscurité de M. Welford pour toujours. Brillantes, brillantes perspectives ! Laissez-moi fermer les yeux pour en jouir ! Mais doucement ! Mon noble ami se dit un homme du monde, expert en nature humaine, et un contempteur de ses préjugés ; c’est bien vrai, à sa petite manière — grâce non à des vues larges, mais à une expérience vicieuse — il l’est ! Le livre du monde est un vaste recueil ; il connaît parfaitement, sans doute, ces pages qui traitent des modes — profondément versé, je le garantis, dans le « Magasin des Modes » épinglé à la fin de l’index. Mais serai-je, même avec toute la maîtrise que mon esprit doit exercer sur le sien — serai-je capable de me libérer totalement dans l’esprit de ce « pair du monde » d’un souvenir dégradant ? Cocu ! Cocu ! C’est un mot laid ; un cocu complaisant, volontaire, hum ! — il n’y a aucune grandeur, aucun vernis philosophique dans l’expression. Voyons — oui ! J’ai un remède à tout cela. J’ai été marié en privé — bien ! sous des noms d’emprunt — bien ! C’était un mariage clandestin, loin de sa ville — bien ! témoins inconnus d’elle — bien ! preuves facilement assurées en ma possession — excellent ! L’imbécile croira à un mariage falsifié, une ingénieuse galanterie de ma part ; je laverai la tache de cocu avec l’eau d’un autre mot ; je ferai commerce d’une maîtresse, non d’une épouse. Je l’avertirai de ne pas lui confier ce secret ; laissez-moi réfléchir à la raison — oh ! la légitimité de mon fils pourrait m’être commode par la suite. Il comprendra cette raison, et j’aurai son « honneur » là-dessus. Et soit dit en passant, je tiens à cette légitimité, et je garderai les preuves. J’aime mon enfant — les hommes ambitieux aiment leurs enfants. Je pourrais devenir lord moi-même, et pourrais souhaiter un lord pour me succéder ; et ce fils est le mien, Dieu merci ! Je suis sûr de ce point — le seul enfant, d’ailleurs, qui naîtra jamais de moi. Jamais, je le jure, je ne me remettrai hors de mon propre pouvoir ! Toute ma nature, sauf une passion, je l’ai jusqu’ici maîtrisée ; cette passion sera désormais mon esclave, ma seule pensée sera l’ambition, ma seule maîtresse sera le monde ! »
Alors que se terminait ainsi la rêverie d’un homme que les circonstances sociales du monde étaient calculées, comme par système, pour rendre éminemment et bassement méchant, Welford monta lentement les escaliers et rentra dans sa chambre. Sa femme dormait toujours. Sa beauté était de l’ordre blond, juvénile et harmonieux, que les amoureux et les poètes exprimeraient par le mot « angélique » ; et tandis que Welford regardait son visage, apaisé et presque sanctifié par le sommeil, une certaine faiblesse et une irrésolution auraient pu être discernables dans les lignes fortes de ses traits hautains. À cet instant, comme pour détruire à jamais le retour de l’espoir ou de la vertu chez l’un comme chez l’autre, ses lèvres bougèrent, elles prononcèrent un mot — c’était le nom de l’hôte courtois de Welford.
Environ trois semaines après cette soirée, Mme Welford s’enfuit avec le jeune noble, et le matin suivant cet événement, le mari éperdu disparut pour toujours avec son enfant de la ville de ———. Depuis ce jour, aucune nouvelle le concernant n’atteignit jamais les oreilles titillées de ses voisins anxieux ; et le doute, la curiosité, la discussion, se muèrent graduellement en la conviction que son désespoir l’avait précipité dans le suicide.
Bien que la malheureuse Mme Welford fût en réalité d’un tour léger et frivole, et, par-dessus tout, susceptible à la vanité personnelle, elle n’était pas sans affections ardentes et sans sensibilités vives. Son mariage avait été un mariage d’amour — c’est-à-dire, de sa part, l’amour ordinaire des jeunes filles, qui n’aiment pas tant par un sentiment réel et naturel que par une prédisposition forcée. Son choix s’était porté sur un homme supérieur à elle par la naissance, et bien au-dessus de tout, par la prestance et les manières, qu’elle avait rencontrée habituellement. Ainsi, sa vanité avait secondé son affection, et quelque chose d’étrange et d’excentrique dans le tempérament et l’esprit de Welford avait, bien qu’éveillant parfois sa crainte, grandement contribué à enflammer son imagination. Puis aussi, bien que peu courtois, il avait été un amant passionné et romantique. Elle était consciente qu’il abandonnait pour elle beaucoup de choses qu’il avait auparavant jugées nécessaires à son existence ; et elle ne s’arrêta pas pour se demander combien de temps cette dévotion était susceptible de durer, ou quelle conduite de sa part pourrait le mieux perpétuer les sentiments d’où elle jaillissait. Elle s’était enfuie avec lui. Elle avait consenti à un mariage privé. Elle avait passé un mois heureux, et puis l’illusion s’évanouit ! Mme Welford n’était pas une femme qui pouvait donner à la réalité, ou trouver en elle, un charme égal à l’illusion. Elle était parfaitement incapable de comprendre le caractère complexe et dangereux de son mari.
Elle n’avait pas la clé de ses vertus, ni le sortilège pour ses vices. La situation à laquelle la pauvreté les contraignait n’était pas non plus très propice à cette méditation tendre, exaltée par l’absence et chérie dans l’indolence, qui fournit si souvent à celui qui aime le secret de la nature de l’être aimé. Bien qu’elle ne fût pas l’égale de son mari par la naissance ou les perspectives premières, Mme Welford avait été habituée à certains conforts, souvent plus ressentis par ceux qui appartiennent aux classes inférieures que par ceux qui ressortissent aux plus élevées, lesquels, en perdant un luxe, renonceront souvent joyeusement à tout le reste. Une grande dame peut se soumettre à plus de privations que sa femme de chambre ; et tout gentilhomme qui voyage sourit des manques qui agonisent son valet. La pauvreté et ses sombres compagnons ouvrirent la voie à toute une série d’irritations mesquines et de plaintes acariâtres ; et comme aucun invité ni visiteur ne venait jamais soulager le mécontentement domestique ou interrompre les querelles domestiques, elles finissaient généralement par cette humeur maussade qui trouve si souvent dans le repentir la tombe de l’amour. Rien ne lasse autant les gens les uns des autres qu’une familiarité qui admet la négligence dans les disputes et la grossièreté dans les reproches. Le ricanement mordant de Welford donnait de l’acrimonie aux murmures de sa femme ; et une fois que chacun eut conçu l’autre comme l’offenseur, ou lui-même comme la victime, il fut vain d’espérer que l’un serait plus prudent ou l’autre plus indulgent. Ils exigeaient tous deux trop, et la femme en particulier concédait trop peu. Mme Welford était tout à fait et emphatiquement ce qu’un libertin appelle « une femme », — telle qu’une éducation frivole en fait une, — généreuse dans les grandes choses, mesquine dans les petites ; vaine, irritable, pleine de la petitesse d’elle-même et de ses plaintes, prête à plonger dans un abîme avec son amant, mais tout aussi prompte à ronger tout amour par des reproches une fois le plongeon effectué. De tous les hommes, Welford était celui qui pouvait le moins supporter cela. Une femme au cœur plus large, à l’expérience plus assise, et à l’intellect capable d’apprécier son caractère et de sonder toutes ses qualités, aurait pu faire de lui peut-être un homme utile et grand, et, à tout le moins, son amant pour la vie. Au milieu d’une moisson de mauvais sentiments, la force même de sa nature le rendait particulièrement capable de sentiments intenses et d’émotions généreuses. Quiconque comptait sur lui était en sécurité ; quiconque se rebellait contre lui ne se fiait qu’au caprice de son mépris. Pourtant, durant deux ans, l’amour, bien qu’affaiblissant à chaque heure, lutta encore dans l’un et l’autre sein, et on pouvait à peine dire qu’il fût entièrement vaincu chez la femme, même lorsqu’elle s’enfuit avec son beau séducteur. Un écrivain français a dit assez spirituellement : « Comparez un instant l’apathie d’un mari avec l’attention, la galanterie, l’adoration d’un amant, et pouvez-vous demander le résultat ? » C’était un écrivain français ; mais Mme Welford avait dans le tempérament beaucoup de la Française. Une patiente souffrante, jeune, belle, versée dans les arts de l’intrigue, contrastant avec un mari sombre qu’elle n’avait jamais compris, longtemps craint, et dont elle avait récemment douté si elle le détestait, — ah ! un contraste bien plus faible a fait de bien des femmes bien meilleures que celle-ci la proie des avocats ! Mme Welford s’enfuit ; mais elle ressentit une tendresse ravivée pour son mari le matin même où elle le fit. Elle emporta avec elle ses lettres d’amour aussi bien que les siennes, qu’au début de leur mariage elle avait, dans une heure de tendresse, réunies, — alors un trésor inestimable ! — et jamais son nouvel amant ne reçut de ses belles lèvres un baiser moitié aussi passionné que celui qu’elle laissa sur la joue de son enfant. Pendant quelques mois, elle jouit avec son amant de tout ce à quoi elle avait soupiré dans son foyer. Celui pour qui elle avait délaissé ses liens légitimes était une personne si habituellement joyeuse, courtoise, et ce qu’on appelle ordinairement « bon enfant » (bien qu’il eût en lui autant d’essence d’égoïsme que n’importe quel noble peut décemment en avoir), qu’il continua à lui être galant sans effort longtemps après avoir commencé à penser qu’il était possible de se lasser même d’un si beau visage. Pourtant, il y eut des moments où la femme volage se souvint de son mari avec regret, et en le comparant à son séducteur, ne trouva pas toutes les colorations du contraste flatteuses pour ce dernier. Il y a quelque chose dans un caractère puissant et marqué que les femmes et toutes les natures faibles se sentent contraintes de respecter ; et le caractère de Welford se détachait ainsi en un relief audacieux, et donc avantageux bien que sombre, lorsqu’il était opposé aux légèretés et aux travers de l’admirateur actuel de cette femme coupable. Quoi qu’il en soit, le sort en était jeté ; et il aurait été politique pour la dame de tirer le meilleur parti de son jeu actuel. Mais celle qui avait murmuré en tant qu’épouse ne fut pas complaisante en tant que maîtresse. Les reproches constituaient un interlude aux caresses, ce que le noble amant n’admirait nullement. Il n’était pas homme à répliquer, il était trop indolent ; mais il n’était pas non plus homme à s’abstenir. « Ma charmante amie, » dit-il un jour, après une scène, « vous vous lassez de moi, — rien de plus naturel ! Pourquoi nous tourmenter l’un l’autre ? Vous dites que je vous ai ruinée ; ma douce amie, laissez-moi vous faire réparation. Devenez indépendante ; je vous constituerai une rente ; fuyez-moi, — cherchez le bonheur ailleurs, et laissez votre malheureux, votre désespéré amant à son sort. »
« Vous me raillez, monseigneur ? » s’écria la belle en colère ; « ou croyez-vous que l’argent puisse remplacer les droits dont vous m’avez dépouillée ? Pouvez-vous faire de moi à nouveau une épouse, — une épouse heureuse, une épouse respectée ? Faites cela, monseigneur, et vous m’aurez expiée ! »
Le noble sourit et haussa les épaules. La dame répéta sa question avec encore plus d’agacement. L’amant répondit par un sous-entendu qui à la fois l’étonna et l’enragea doublement. Elle exigea avidement une explication ; et milord, qui était allé plus loin qu’il ne le voulait, quitta la pièce. Mais ses paroles s’étaient profondément enfoncées dans le sein de cette malheureuse femme, et elle résolut d’obtenir un éclaircissement. Conformément à la politique qui dépouilla le voyageur de la fable de son manteau, elle écarta la tempête et préféra le soleil : elle guetta un moment de tendresse, tourna l’occasion à son avantage, et petit à petit elle se rendit maîtresse d’un secret qui la rendit malade de honte, de dégoût et de consternation. Vendue ! troquée ! l’objet d’un marchandage méprisant entre l’acheteur et le vendeur, vendue, de plus, avec un mensonge qui l’abaissa d’un coup au rang d’objet pour lequel même la pitié était mêlée de mépris ! Déjà dépouillée du nom et de l’honneur d’une épouse, et transférée comme une prostituée des bras lassés d’un amant aux caresses capricieuses d’un autre ! Telle était l’image qui surgit devant elle ; et tandis qu’elle réveillait à un moment toutes ses passions les plus féroces jusqu’à la folie, elle humiliait, à l’instant suivant, sa vanité dans la poussière. Elle, qui connaissait la passion dominante de Welford, vit d’un coup d’œil l’objet de mépris et de dérision qu’elle était devenue pour lui. Alors qu’elle s’imaginait être celle qui trahissait, elle avait été trahie ; elle vit vivement devant elle (et frissonna en le voyant) le sourire glacé de son mari, son œil de serpent, ses traits imprégnés de sarcasme, et toute son âme railleuse empreinte sur le visage dont la plus légère dérision était si cuisante. Elle se détourna de cette image et vit le visage courtois de l’acheteur, — son sourire contenu devant ses reproches, — son ricanement latent devant ses prétentions à un rang qu’il avait été instruit par l’archiminateur à croire qu’elle n’avait jamais possédé. Elle vit sa lassitude précoce de ses attraits, exprimée avec respect en vérité, — un respect insultant, — mais ressentie sans un scrupule de remords. Elle ne vit dans l’un comme dans l’autre qu’une réciprocité de mépris. Elle était dans une toile d’abaissement profond. Même ce deuil hautain de la conscience pour un crime commis envers un autre, qui, s’il pique, n’humilie pas, était englouti dans une sensation bien plus atroce, pour quelqu’un d’aussi vain que l’adultère, — le sentiment brûlant de la honte d’avoir elle-même, tout en péchant, été la dupe et la trompée. Son âme même était consternée par son humiliation. La malédiction de la vengeance de Welford était sur elle, et elle fut assouvie jusqu’au bout ! Quel que soit le sentiment bienveillant qu’elle ait pu éprouver envers son protecteur, il fut englouti d’un coup par cette découverte. Elle ne pouvait supporter la pensée de rencontrer le regard de celui qui avait tiré profit de ce troc ignominieux ; les travers et les faiblesses de l’amant prirent une teinte méprisable autant que détestable. Et en se sentant dégradée, elle le prit en horreur. Le jour après avoir fait la découverte à laquelle nous avons fait référence, Mme Welford quitta la maison de son protecteur, nul ne sut pour où. Pendant deux ans à partir de cette date, toute trace de son histoire fut perdue. À la fin de cette période, qu’était Welford ? Un homme s’élevant rapidement dans le monde, distingué au barreau, où son premier dossier l’avait fait remarquer, entamant une carrière flatteuse au sénat, occupant des fonctions lucratives et honorables, estimé pour l’austère rectitude de son caractère moral, récoltant les opinions dorées de tous les hommes, alors qu’il avançait vers la réputation publique. Il avait repris son nom héréditaire ; son histoire passée était inconnue ; et personne dans la ville obscure et lointaine de ------ n’avait jamais deviné que l’humble Welford était le William Brandon dont les louanges étaient répétées dans tant de journaux, et dont le génie montant était reconnu par tous. Cette âpreté, cette rudesse et cette tristesse qui l’avaient caractérisé à ------, et qui, étant naturelles chez lui, il ne daignait pas dissimuler dans une situation peu adaptée à ses talents et inférieure à ses espérances, étaient maintenant brillamment vernies par une hypocrisie fort bien calculée pour servir son ambition. Si savamment cet homme singulier pouvait-il s’adapter aux autres que peu parmi les grands le rencontraient comme compagnon sans quitter sa compagnie avec l’envie de devenir son ami. Par l’intermédiaire de son noble rival, — c’est-à-dire (pour rendre la « certitude doublement sûre » pour notre lecteur), par l’intermédiaire de Lord Mauleverer, — il avait acquis sa première fonction lucrative, un certain patronage du gouvernement, et son siège au parlement. S’il avait persévéré au barreau plutôt que de s’adonner entièrement aux intrigues d’État, ce n’était que parce que ses talents étaient éminemment plus calculés pour l’avancer dans la première voie vers l’honneur que dans la seconde. Il était devenu si dévoué à la vie publique qu’il ne s’était permis de chérir qu’une seule source privée de plaisir, — son fils. Comme personne, pas même son frère, ne savait qu’il avait été marié (durant les deux années de son nom d’emprunt, on l’avait supposé à l’étranger), l’apparition de ce fils constitua le seul scandale chuchoté contre la morale rigide de sa belle renommée ; mais lui-même, attendant son heure pour avouer un héritier légitime, fit savoir que c’était l’enfant orphelin d’un cher ami qu’il avait connu à l’étranger ; et la réserve puritaine, non seulement de vie, mais de manière, qu’il assuma, gagna une croyance assez large à cette déclaration. Ce fils, Brandon l’idolâtrait. Comme nous avons représenté qu’il le disait lui-même, les hommes ambitieux sont communément friands de leurs enfants, au-delà de la tendresse des autres pères. La référence perpétuelle que font les ambitieux à la postérité en est peut-être la raison principale. Mais Brandon était aussi friand des enfants en général ; la philoprogéniture était un trait marqué de son caractère, et semblerait démentir la dureté et l’artifice appartenant à ce caractère, si le même amour n’était si fréquemment remarquable chez les durs et les artificieux. Il semble qu’un sentiment à demi conscient mais plaisant, qu’eux aussi furent autrefois doux et innocents, leur fasse prendre plaisir à raviver toute sympathie avec leur premier état.
Souvent, après les applaudissements et le labeur du jour, Brandon se rendait dans la chambre de son fils et veillait son sommeil pendant des heures ; souvent, avant que son labeur matinal ne commençât, il berçait l’enfant dans ses bras avec toute la tendresse naturelle et la joie jaillissante d’une femme ; et souvent, alors qu’un sentiment plus grave et plus caractéristique s’emparait de lui, il se disait mentalement : « Tu bâtiras notre nom brisé sur une base meilleure que ton père. Je commence trop tard dans la vie, et je laboure une route pénible et pierreuse ; mais je rendrai le voyage vers la Gloire lisse et accessible pour toi. Jamais, non plus, tandis que tu aspireras à l’honneur, tu ne devras endurcir ton cœur jusqu’à la tranquillité. Pour toi, mon enfant, seront les joies du foyer et de l’amour, et un esprit qui ne se sent pas malade du passé, et qui ne se tend pas, par simple oubli, vers une distinction solitaire et stérile pour l’avenir. Non seulement ce que ton père gagne, tu en jouiras, mais ce qui l’a maudit, sa vigilance te conduira à l’éviter ! »
C’est ainsi non seulement que ses sentiments les plus doux, mais tous les meilleurs et les plus nobles, qui, même dans le sein le plus mauvais et le plus dur, trouvent quelque racine, se tournaient vers son enfant, et que l’homme creux et vicieux promettait de devenir le parent affectueux et peut-être sage.
Une nuit, Brandon rentrait chez lui à pied après un dîner ministériel. La nuit était glaciale et claire, l’heure était tardive, et son chemin passait par les rues les plus longues et les mieux éclairées de la métropole. Il était, comme à l’accoutumée, plongé dans ses pensées, quand il fut soudain réveillé de sa rêverie par une main légère posée sur son bras. Il se tourna et vit l’une de ces malheureuses qui hantent les rues nocturnes des villes, se tenant droit sur son chemin. Le regard de chacun tomba sur l’autre ; et c’est ainsi, pour la première fois depuis qu’ils avaient posé leurs têtes sur le même oreiller, que le mari rencontra la femme. Les cieux étaient intensément clairs, et la lumière des réverbères était vive et calme sur les visages de l’un et de l’autre. Il n’y avait aucun doute dans l’esprit de l’un ni de l’autre. Soudain, et avec une conscience effrayée et livide, ils se reconnurent. La femme chancela et s’agrippa à un poteau pour se soutenir ; le regard de Brandon était calme et impassible. L’heure après laquelle son esprit amer et malin avait aspiré était venue ; ses nerfs se détendirent dans un calme voluptueux, comme pour lui donner une jouissance délibérée de son espoir accompli. Quels que soient les mots qui, lors de cette entrevue sans témoin et presque effrayante, passèrent entre eux, nous pouvons être sûrs que Brandon n’épargna pas un atome de sa puissance. La femme perdue et abandonnée rentra chez elle ; et toute sa nature, avilie comme elle l’était devenue par la culpabilité et les habitudes viles, s’endurcit en vengeance, — ce sentiment surnaturel qui peut être appelé l’espoir du désespoir.
Trois nuits après cette rencontre, la maison de Brandon fut cambriolée. Comme les maisons de beaucoup de gens de loi, elle se trouvait dans une banlieue dangereuse et peu peuplée de la ville, et était facilement accessible au vol. Il fut réveillé par un bruit ; il sursauta et se trouva dans les mains de deux hommes. Au pied du lit se tenait une femme, levant une lumière ; et son visage, hagard par les passions brûlantes, et livide de la blancheur lépreuse de la maladie et de la mort approchante, flamboyait tout entier sur lui.
« C’est maintenant mon tour, » dit la femme, avec un ricanement de mépris que Brandon lui-même aurait pu envier ; « tu m’as maudite, et je te rends la malédiction ! Tu m’as dit que mon enfant ne me nommerait jamais qu’avec honte. Fou ! Je triomphe de toi ; lui, il ne te connaîtra jamais jusqu’à son dernier jour ! Tu m’as dit que pour mon enfant et l’enfant de mon enfant (une longue transmission d’exécration) mon nom, — le nom de la femme que tu as bassement vendue à la ruine et à l’enfer, — devrait être laissé comme un héritage d’opprobre et de honte ! Homme, tu n’enseigneras plus aucune leçon à cet enfant : tu ne sauras pas s’il vit ou meurt, ou s’il a des enfants pour perpétuer ta vantée lignée ; ou si, s’il en a, ces enfants ne sont pas des parias de la terre, les maudits des hommes et de Dieu, la progéniture appropriée de la chose que tu as faite de moi. Misérable ! Je te renvoie la dénonciation avec laquelle, quand nous nous sommes rencontrés il y a trois nuits, tu aurais voulu écraser la victime de ta propre perfidie. Tu fouleras le chemin de ton ambition sans enfant, sans but et sans espoir. La maladie apposera son sceau sur ton corps. Le ver se nourrira de ton cœur. Tu auras des honneurs et tu n’en jouiras pas ; tu obtiendras ton ambition, et tu désespéreras ; tu languiras pour ton fils, et tu ne le trouveras pas ; ou, si tu le trouves, tu maudiras l’heure où il est né. Marque-moi, homme, — je meurs pendant que je parle, — je sais que je suis une prophétesse dans ma malédiction. À partir de cette heure, je suis vengée, et tu es mon mépris ! »
Comme les natures les plus dures s’affaissent épouvantées devant l’œil pierreux du maniaque, ainsi, au cœur de la nuit, ligoté par des brigands, la voix sauvage et solennelle, aiguisée par la passion et une folie partielle, de la figure livide devant lui, glaçant ses veines, même le caractère hautain et audacieux de William Brandon recula ! Il ne prononça pas un mot. Il fut trouvé le lendemain matin attaché par des cordes solides à son lit. Il ne parla pas quand il fut libéré, mais se rendit en silence dans la chambre de son enfant, — l’enfant avait disparu ! Plusieurs objets de valeur furent également volés ; les outils désespérés que la mère avait employés ne travaillèrent peut-être pas sans leur propre récompense.
Nous n’avons guère besoin d’ajouter que Brandon mit en mouvement chaque engin et chaque canal de la justice pour la découverte de son fils. Toute la sagacité et la finesse particulières de son propre caractère, aidées par son expérience professionnelle, il les employa pendant des années dans la même poursuite. Chaque recherche fut totalement vaine ; pas le moindre vestige menant à une découverte ne put être tracé jusqu’à ce que furent trouvés (nous avons enregistré quand) certains des objets qui avaient été volés. Le Destin conservait dans son sein sombre, totalement inaperçus par l’homme, l’heure et la scène où le désir le plus ardent de William Brandon devait être réalisé.
CHAPITRE XXXIV.
O Fortuna, viris invida fortibus Quam non aqua bonis praemia dividis. SENECA. ............ Et comme un lièvre, que les chiens et les cors poursuivent, Halète vers le lieu d’où il s’enfuit d’abord. ............ Ici, pour l’enfant sans abri du besoin, Ma porte est toujours ouverte. GOLDSMITH.
Lentement pour Lucy déclinèrent les semaines d’un hiver qui pour elle fut la portion la plus morne de la vie qu’elle eût jamais passée. Ce devint le moment pour le juge d’assister à l’une de ces visites périodiques si chargées d’effroi et de consternation pour les misérables détenus des sombres demeures que les lois complexes de ce pays fournissent si généreusement, — ces temps de grande hilarité et de festins pour la gent légale, —
« Qui se nourrissent de crimes et engraissent sur la détresse, Et arrachent une vile joie de l’excès ultime de la souffrance. »
Ah ! excellent ordre du monde, qu’il est si impie de troubler ! Combien miraculeusement beau doit être ce système qui fait du vin avec les larmes brûlantes de la culpabilité ; et de l’attente suffocante, de la peur agonisante, de la bravoure contrainte et auto-railleuse, de l’horrible sentence, du râle désespéré d’un homme, fournit l’attente souriante des honoraires, la réunion joyeuse et le congé mercenaire à un autre ! « De la Loi, rien de moins ne peut être dit sinon que son siège est le sein de Dieu. » — [Hooker’s Ecclesiastical Polity.] — Certes non ; Richard Hooker, vous avez parfaitement raison. La divinité d’une session et l’inspiration de l’Old Bailey sont indéniables !
La sollicitude de Sir William Brandon avait efficacement préservé l’oreille de Lucy de la connaissance de la situation ignominieuse de son amant. En vérité, dans son état de santé délicat, même le regard dur de Brandon et le coup d’œil irréfléchi de Mauleverer percevaient le danger d’une telle découverte. Le comte, remettant à plus tard l’assaut principal contre Lucy jusqu’à ce que le rideau soit tombé à jamais sur Clifford, procédait avec une grande prudence et une grande délicatesse dans sa cour envers sa promise. Il attendait d’autant plus patiemment qu’il avait tiré par avance sur son ami Sir William une partie de la fortune de l’héritière ; et il admettait volontiers qu’il ne pouvait, en attendant, trouver meilleur avocat que celui qu’il avait en Brandon. Si persuasive, en effet, et si subtile était l’éloquence de cet habile sophiste, que souvent, dans ses conversations artificieuses avec sa nièce, il laissait même sur l’esprit non corrompu et fort, bien que simple, de Lucy, une impression inquiète et agitée, que le temps aurait pu mûrir en une inclination vers les avantages mondains du mariage à sa portée. Brandon n’était ni un médiateur maladroit ni un persécuteur violent. Il semblait acquiescer à son rejet de Mauleverer. Il revenait à peine sur l’événement. Il louait rarement le comte lui-même, si ce n’est pour les qualités évidentes de vivacité et de bonne nature. Mais il parlait, avec toutes les couleurs vives qu’il pouvait insuffler à volonté dans ses mots, des plaisirs et des devoirs du rang et de la richesse. Il savait fort bien faire appel à la fois à tous les préjugés et à toutes les faiblesses du sein humain, et gouverner la vertu par ses points faibles. Lucy avait été élevée, comme les filles de la plupart des gentilshommes de campagne de vieille famille, dans une conscience indue et oisive d’une naissance supérieure ; et elle était loin d’être inaccessible à la chaleur et même au sentiment (car ici Brandon était sincère) avec lesquels son oncle parlait du devoir de relever un nom galant tombé en discrédit, et de sacrifier nos propres inclinations pour redorer la splendeur moisie de ceux qui nous ont précédés. Si la confusion d’idées occasionnée par une vague pomposité de phrase, ou l’inculcation dès l’enfance d’un sentiment que l’on prend pour une vertu, rend si souvent fous les sages au sujet de l’ascendance ; si cela obscurcissait même le sens sarcastique et aigu de Brandon lui-même, nous pouvons pardonner son influence sur une jeune fille si peu versée dans les arts du raisonnement sain que la pauvre Lucy, qui, peut-on dire, n’avait jamais appris à penser avant d’avoir appris à aimer. Cependant, l’impression faite par Brandon, dans ses moments de persuasion les plus heureux, n’était encore que passagère ; elle s’évanouissait devant la première pensée de Clifford, et ne lui suggérait jamais même un doute quant à la demande en mariage de Mauleverer.
Lorsque le jour arriva pour Sir William Brandon de partir en tournée, il appela Barlow et enjoignit à ce domestique sagace et intelligent la plus grande prudence à l’égard de Lucy. Il lui ordonna de la refuser à quiconque, quel que fût son rang, et d’examiner soigneusement chaque journal qui lui était apporté, ainsi que de retenir toute lettre, sauf celles qui lui étaient adressées de la propre écriture du juge. Brandon avait déjà gagné la femme de chambre de Lucy au silence ; et l’oncle se plaisait maintenant à penser qu’il avait mis une garde efficace contre toute chance de découverte. L’identité de Lovett avec Clifford n’avait même pas encore été murmurée ; et Mauleverer avait jugé Clifford à juste titre, lorsqu’il croyait que le prisonnier prendrait lui-même toutes les précautions contre la détection de ce fait. Clifford répondit à la lettre du comte, et promit, dans une missive formulée sur un ton de gratitude si touchant et pourtant si viril que même Brandon fut ému en la lisant. Et depuis son enfermement et son rétablissement partiel de santé, le prisonnier s’était tenu étroitement reclus, et avait refusé tous les visiteurs. Encouragé par cette réflexion, et par la croyance en la sécurité de ses précautions, Brandon prit congé de Lucy. « Adieu ! » dit-il en l’embrassant affectueusement. « Assure-toi de m’écrire, et pardonne-moi si je ne te réponds pas ponctuellement. Prends soin de toi, ma douce nièce, et laisse-moi voir une couleur plus fraîche sur cette joue tendre à mon retour ! »
« Prenez plutôt soin de vous, mon cher, mon très cher oncle, » dit Lucy en se serrant contre lui et en pleurant, comme ses nerfs affaiblis la poussaient à le faire dernièrement à la moindre agitation. « Pourquoi ne puis-je pas venir avec vous ? Vous m’avez semblé plus pâle que d’habitude ces trois ou quatre derniers jours, et vous vous êtes plaint hier. Laissez-moi venir avec vous. Je ne serai pas une gêne, aucune du tout ; mais je suis sûre que vous avez besoin d’une infirmière. »
« Tu veux m’effrayer, ma jolie Lucy, » dit Brandon en secouant la tête avec un sourire. « Je vais bien, très bien. J’ai ressenti un étrange afflux de sang vers la tête hier, c’est vrai ; mais je me sens aujourd’hui plus fort et plus léger que je ne l’ai été depuis des années. Encore une fois, que Dieu te bénisse, mon enfant ! »
Et Brandon s’arracha à elle, et commença son voyage.
Le cours errant et dramatique de notre histoire nous conduit maintenant dans une ruelle obscure de la métropole, menant à la Tamise, et nous rend spectateurs d’un adieu touchant entre deux personnes, que l’injustice du destin et les persécutions des hommes étaient sur le point, peut-être pour toujours, de séparer.
« Adieu, mon ami ! » dit Augustus Tomlinson, alors qu’il se tenait debout en regardant fixement ce segment du visage d’Edward Pepper qui restait non dissimulé par un chapeau énorme et un mouchoir rouge à carreaux. Tomlinson lui-même était vêtu du costume complet d’un ecclésiastique digne. « Adieu, mon ami, puisque tu resteras en Angleterre, adieu ! Je suis, je suis fier de le dire, un patriote non moins sincère que toi. Le ciel m’est témoin, combien j’ai longtemps regardé avec répugnance la proposition du pauvre Lovett de quitter mon pays bien-aimé. Mais tout espoir de vie ici est maintenant terminé ; et vraiment, durant les dix derniers jours, j’ai été si pourchassé de coin en coin, si tourmenté par d’aimables invitations, semblables à celles données par la femme d’un fermier à ses canards, "Dilly, dilly, dilly, venez et soyez tués !" que mon patriotisme a été prodigieusement refroidi, et je ne recule plus devant les pensées d’un exil volontaire. "La terre", mon cher Ned, comme un sage grec l’a fort bien observé, "la terre est la même partout !" et si l’on me demande où est mon foyer, je peux désigner, comme Anaxagore, le ciel ! »
« Sur mon âme, tu m’émeus ! » dit Ned, parlant de façon épaisse, soit par chagrin, soit par la pression du mouchoir sur sa bouche ; « c’est tout à fait beau de t’entendre parler ! »
« Courage, mon cher ami, » continua Tomlinson ; « courage face à tes afflictions présentes. Qu’est-ce que, pour un homme qui se fortifie par la raison et par la réflexion sur la brièveté de la vie, les petites calamités du corps ? Qu’est-ce que l’emprisonnement, la persécution, le froid ou la faim ? Au fait, tu n’as pas oublié de mettre les sandwichs dans la poche de mon manteau ! »
« Chut ! » chuchota Ned, et il avança involontairement ; « je vois un homme à l’autre bout de la rue. »
« Accélérons le pas, » dit Tomlinson ; et le duo se dirigea vers la rivière.
« Et maintenant, » commença Ned, qui pensait qu’il pourrait tout aussi bien dire quelque chose sur lui-même ; car jusqu’à présent Augustus, dans l’ardeur de son amitié, n’avait discuté que de ses propres plans, « et maintenant, c’est-à-dire, quand je te quitterai, je m’empresserai de plonger pour m’abriter, jusqu’à ce que l’orage passe. Je n’aime pas beaucoup vivre dans une cave et porter une blouse ; mais ces dissimulations ont quelque chose d’intéressant, après tout ! L’endroit le plus sûr et le plus douillet que je connaisse est le Pays Bas, près de Thames Court ; alors je pense louer un appartement sous terre, et prendre mes repas aux anciens quartiers du pauvre Lovett, le Mug, la police ne rêvera jamais de chercher dans ces repaires vulgaires un homme de ma trempe. »
« Tu ne peux donc pas t’arracher à l’Angleterre ? » dit Tomlinson.
« Non, diable ! les types sont si mauditement peu virils de l’autre côté de l’eau. Je déteste leur vin et leur parley-woo. De plus, il n’y a pas de plaisir là-bas. »
Tomlinson, qui était absorbé par ses propres pensées, ne fit aucun commentaire sur les excellentes raisons de son ami contre le voyage ; et le duo approcha maintenant le bord de la rivière. Un bateau attendait pour recevoir et conduire jusqu’au navire dans lequel il avait pris place pour Calais l’illustre émigré. Mais alors que le regard de Tomlinson tomba soudainement sur les bateliers grossiers et la petite barque qui devaient l’emporter loin de sa terre natale ; alors qu’il jetait un coup d’œil, aussi, à travers les eaux bleues, qu’un vent vif agitait violemment, et pensait combien ce serait plus rude en mer, où « son âme » invariablement « se soulevait à la vague houleuse », une marée entière d’émotions profondes et douloureuses se précipita sur lui.
Il se détourna. L’endroit où il se tenait était un morceau de terrain à louer (comme l’annonçait une planche) pour une construction ; en bas, descendaient les marches qui devaient le conduire au bateau ; autour, l’espace désolé lui permettait de voir dans une étendue lointaine et large les flèches, les dômes et les cheminées de la grande ville dont il ne pourrait peut-être plus jamais piller les habitants. Tandis qu’il regardait et regardait, les larmes lui montèrent aux yeux, et avec une bouffée d’enthousiasme, peu en accord avec son caractère tempéré et philosophique, il souleva sa main droite de la poche de son pantalon noir, et éclata dans l’adieu suivant à la métropole de ses côtes natales :
« Adieu, ma Londres bien-aimée, adieu ! Où trouverai-je jamais une ville comme toi ? Jamais, jusqu’à maintenant, je n’ai senti à quel point tu m’étais inexprimablement chère. Tu as été mon père et mon frère et ma maîtresse et mon tailleur et mon cordonnier et mon chapelier et mon cuisinier et mon marchand de vin ! Toi et moi ne nous sommes jamais mal compris. Je ne grognais pas quand je voyais quelles belles maisons et quels bons coffres-forts tu donnais à d’autres hommes. Non ! Je me réjouissais de leur prospérité. J’étais ravi de voir un homme riche, ma seule déception était de tomber sur un pauvre. Tu donnais des richesses à mes voisins ; mais, Ô généreuse Londres, tu m’as donné ces voisins ! Magnifiques rues, toutes les vertus chrétiennes demeurent en toi ! La charité est aussi commune que la fumée ! Où, dans quel coin du monde habitable, trouverai-je des êtres humains avec tant de superfluités ? Où pourrai-je si facilement attirer, par une crédulité bienveillante, ces superfluités à moi-même ? Le ciel seul sait, ma chère, chère, adorable Londres, ce que je perds en toi ! Ô charités publiques ! Ô institutions publiques ! Ô banques qui démentent les axiomes mathématiques et font des tas à partir de rien ! Ô constitution ancienne toujours à remettre en question ! Ô améliorations modernes qui ne fonctionnent jamais ! Ô spéculations ! Ô compagnies ! Ô lois sur l’usure qui protègent contre les usuriers, en en faisant autant que possible ! Ô églises dans lesquelles personne ne profite, sauf le pasteur, et les vieilles femmes qui louent des bancs le soir ! Ô théâtres superbes, trop petits pour des parcs, trop énormes pour des maisons, qui excluent la comédie et le confort, et ont un monopole pour jouer des absurdités de manière gigantesque ! Ô maisons de plâtre, construites en un jour ! Ô palais de quatre yards de haut, avec un dôme au milieu, destinés à être invisibles !
[Nous ne devons pas supposer que cette apostrophe soit un anachronisme. Tomlinson, bien sûr, fait référence à quelque palais de son époque ; l’une des boîtes — étrennes de Noël — données au roi par son économie nationale de boutiquiers. Nous supposons qu’il est soit démoli, soit emporté par le vent depuis longtemps ; il est sans doute oublié à cette heure, excepté par les antiquaires. Rien n’est si éphémère que les grandes maisons construites par le peuple. Vos rois jouent au diable avec leurs jouets !]
« Ô boutiques valant des milliers, et Ô boutiquiers ne valant pas un shilling ! Ô système de crédit par lequel les mendiants sont des princes, et les princes des mendiants ! Ô emprisonnement pour dettes, qui laisse voler la jument, et ensuite enferme la bride ! Ô escrocs, bulles, sénateurs, beaux, tavernes, bordels, clubs, maisons privées et publiques ! — Ô LONDRES, en un mot, reçois mon dernier adieu ! Puisses-tu longtemps fleurir en paix et en abondance ! Puisse tes fripons être spirituels, et tes fous être riches ! Puisse-tu ne changer que deux choses, tes maudits tours de transport et de pendaison ! Ce sont tes seuls défauts ; sans eux, je ne te quitterais jamais. Adieu ! »
Ici Tomlinson détourna la tête, puis secoua hâtivement la main de Long Ned avec une poigne tremblante et chaleureuse, il se précipita en bas des marches et monta dans le bateau. Ned resta immobile pendant quelques instants, le suivant des yeux alors qu’il s’asseyait au bout du bateau, agitant un mouchoir blanc. Finalement, une ligne de barges le déroba à la vue du flâneur ; et Ned, se détournant lentement, grommela : « Oui, j’ai toujours entendu dire que c’était chez Dame Lobkins le refuge le plus sûr pour le malheur comme le mien. Je vais aller sans tarder à la recherche d’un logement, et demain je prendrai mon petit-déjeuner au Mug ! »
Que ce soit notre tâche plaisante, cher lecteur, de devancer le bon voleur, et de retourner, à l’heure du lever du soleil le jour suivant le départ de Tomlinson, sur la scène où notre histoire a commencé. Nous sommes maintenant une fois de plus à la maison de Mme Margery Lobkins.
La pièce qui servait à tant de desseins était toujours la même que lorsque Paul en fit l’arène de ses farces malicieuses. Le dressoir, avec ses étagères de faïence et d’étain mêlés, occupait son ancienne et importante station. Seulement, on pouvait remarquer que l’étain était plus terne qu’autrefois, et que diverses fissures faisaient leurs errances capricieuses sur la surface jaune de la faïence. L’œil de la maîtresse était devenu moins perçant qu’auparavant, et les soins de la servante s’étaient, par nécessité, relâchés. La grande horloge ticquait toujours dans un avertissement monotone ; le paravent de couvertures, peut-être innocent de savon depuis que nous l’avons décrit pour la dernière fois, à plusieurs étages et baladé, déployait toujours ses amples feuilles « riches des dépouilles du temps » ; la broche et le mousquet pendaient encore au mur dans une amicale proximité. Et le long banc lisse, « avec mainte sainte écriture éparpillée dessus », offrait toujours le repos au voyageur fatigué, et un objet au regard vide de Mme Margery Lobkins, alors qu’elle se prélassait sur son siège opposé et oubliait le monde. Mais la pauvre Piggy Lob ! — voilà l’altération ! L’âme de la femme était partie ; l’esprit s’était évaporé de la bouteille humaine ! Elle était assise, la bouche ouverte et l’œil vitreux, dans sa chaise, se balançant de long en large, avec le son bas et plaintif de la vieillesse irritable et de la douleur physique ; parfois ce murmure querelleur s’aiguisait en une réprimande stridente mais dénuée de sens : « Voilà maintenant, espèce de pendard ! tu as pris la bière sans marquer à la craie ; tu veux tromper la pauvre veuve ; mais je te vois, je le vois ! La Providence protège les âgés et les innocents — Oh, oh ! ces élancements seront ma perte. Où est Martha ? Espèce de garce ! espèce de vipère, apporte le ruban ; ne vois-tu pas comment je souffre ? N’as-tu point d’entrailles, pour laisser une pauvre créature chrétienne périr faute d’aide ! C’est avec eux, c’est la manière ! Personne ne se soucie de moi maintenant, — personne n’a de respect pour les cheveux gris de la vieille ! » Et puis la voix s’amenuisait en le gémissement de « son cours ».
Martha, une fille robuste avec des cheveux roux ruisselant sur ses « collines de neige », n’était cependant pas inattentive aux besoins de sa maîtresse. « Qui sait », disait-elle à un homme qui était assis près de l’âtre, buvant du thé dans une tasse bleue, et grillant avec grand soin deux ou trois énormes tranches de pain pour sa propre nourriture privée et spéciale, — « qui sait », disait-elle, « ce que nous pouvons devenir nous-mêmes ? » Et, ce disant, elle plaça un gobelet incandescent près du coude de sa maîtresse.
Mais dans la prostration affaissée de son intellect, la vieille femme était insensible même à cette consolation. Elle sirotait et buvait, il est vrai ; mais comme si le courant ne réchauffait pas la région engourdie à travers laquelle il passait, elle continuait à marmonner dans une tonalité folle et gémissante :
« Est-ce là ta gratitude, espèce de serpent ! Pourquoi ne m’apportes-tu pas le ruban, je te le dis ? Suis-je d’un âge à boire de l’eau comme un cheval, vilaine chose ! Oh, penser que je devrais jamais vivre pour être abandonnée ! »
Inattentive à ces murmures, qu’elle jugeait déraisonnables, la bondissante Martha quitta maintenant la pièce pour vaquer à ses occupations « de ménage supérieur ». L’homme à l’âtre était le seul compagnon laissé à la veuve. La regardant un instant, alors qu’elle était assise à pleurnicher, avec une compassion grossière dans l’œil, et mâchant lentement son toast, qu’elle avait maintenant beurré et placé dans une assiette en faïence sur le foyer, cette personne commença ainsi de manière apaisante :
« Ah, Dame Lobkins, s’il se trouvait que le petit Paul fût avec vous, ce serait un confort de potence pour vous dans votre dernier jour ! »
Le nom de Paul fit incliner la tête de la bonne femme vers l’orateur ; un rayon de conscience traversa son cerveau alourdi.
« Petit Paul, — eh, messieurs ! où est Paul ? Paul, dis-je, mon cher compagnon. Hélas ! il est parti, — a laissé sa pauvre vieille nourrice mourir comme un chat dans une cave. Oh, Dummie, ne vis jamais jusqu’à être vieux, mon homme ! Ils nous laissent à nous-mêmes, et ensuite emportent tout le breuvage avec eux ! Je n’ai pas une goutte de confort dans le vaste monde ! »
Dummie, qui à ce moment avait ses propres raisons d’apaiser la dame, et était anxieux de tirer le meilleur parti de l’opportunité d’une conversation aussi exempte de témoins que celle-ci, répondit tendrement, et avec une ruse susceptible de favoriser sa fin, reprocha amèrement à Paul de ne jamais avoir informé la dame de son lieu de séjour et de ses activités. « Mais venez, dame, » conclut-il, « venez, je devine qu’il est mieux que tout cela, et que vous n’avez pas besoin de vous creuser la cervelle pour savoir où il se trouve, ou ce qu’il fait. Que je sois pendu, Mère Lob, — je demande pardon, Mme Margery, devrais-je dire, — si je ne donnerais pas cinq shillings, oui, et cinq de plus là-dessus, pour savoir ce que le pauvre garçon fait ; je prends un intérêt mortel pour ce type-là ! »
« Oh ! oh ! » gémit la vieille femme, sur les sens paralysés de qui les questions astucieuses de Dummie Dunnaker tombaient sans effet ; « ma pauvre carcasse pécheresse ! dans quel état elle est ! »
Astucieusement encore Dummie Dunnaker, nullement vaincu, renouvela son attaque ; mais la fortune ne favorise pas toujours les sages, et elle fit défaut à Dummie maintenant, pour une double raison, — premièrement, parce qu’il n’était pas possible à la dame de le comprendre ; deuxièmement, parce que même si elle l’avait pu, elle n’avait rien à révéler. Certains des dons pécuniaires de Clifford avaient été envoyés anonymement, tous sans adresse ni date ; et pour la plupart, ils avaient été appropriés par la sage Martha, entre les mains de qui ils tombaient, pour ses propres usages privés. La dame n’avait d’ailleurs pas besoin de la charité reconnaissante de Clifford ; car c’était une femme assez aisée dans ce monde, considérant à quel point elle approchait d’un autre. Plus longtemps, cependant, Dummie aurait pu essayer sa voie sans succès, si la porte de l’auberge n’avait pas grincé sur ses gonds, et si la forme volumineuse d’un grand homme en blouse, mais avec une chevelure remarquablement belle, n’avait assombri le seuil. Il honora la dame, qui lui jeta un regard terne, d’un signe de tête maussade et pourtant ambrosien, saisit une bouteille de spiritueux et un gobelet, alluma une bougie, tira une petite pipe allemande et une boîte à tabac de sa poche, plaça ces divers luxes sur une petite table, la fit rouler dans un coin lointain de la pièce, et se jetant dans une chaise, et ses jambes dans une autre, il savoura le résultat de ses peines dans un silence maussade et dédaigneux. Longuement et sérieusement, le doux Dummie fixa le visage du gentleman devant lui. Il y avait quelques années qu’il l’avait vu pour la dernière fois ; mais c’était un visage qui n’échappait pas facilement à la mémoire ; et bien que son propriétaire fût un homme qui avait réussi dans le monde, et avait atteint le sommet de sa profession (une station bien au-delà de la sphère diurne de Dummie Dunnaker), et que l’humble fripon fût donc étonné de le rencontrer dans ces régions inférieures, le souvenir de Dummie le ramena à un jour où ils avaient partagé ensemble sans respect des personnes, et avaient été de bien joyeux partenaires dans le jeu pratique de "mendiant mon voisin". Tandis que, cependant, Dummie Dunnaker, qui était un peu enclin à être timide, délibérait sur la convenance de réclamer connaissance, un garçon sale, avec un visage qui signalait la gelée, comme Dummie lui-même disait, comme une prune mourant de la scarlatine, entra dans la pièce, avec un journal dans sa patte dextre.
« Excellente nouvelle ! excellente nouvelle ! » cria le gamin, imitant ses originaux vociférants dans la rue ; « tout sur le célèbre capitaine Lovett, représenté grandeur nature ! »
« Garde ton baratin, espèce de moulin à paroles ! » dit Dummie, d’un ton réprobateur, tout en s’emparant du journal.
« Le maître dit qu’il doit l’avoir pour l’envoyer à Clapham, et qu’il ne peut pas s’en passer plus d’une heure ! » dit le garçon, en se retirant.
« Je me souviens du jour », dit Dummie, avec le zèle d’un membre de clan, « où le Mug prenait un journal rien que pour lui, au lieu de le louer à la pige comme ça ! »
Là-dessus, il ouvrit le journal d’un coup de doigt et s’adonna à la lecture. Mais le grand étranger, se levant à moitié avec un sursaut, s’exclama :
« N’avez-vous pas les manières d’être communicatif ? Pensez-vous que personne ne se soucie du capitaine Lovett à part vous-même ? » Sur ce, Dummie pivota sur sa chaise, et, avec un « Que je sois pendu, vous êtes le bienvenu, c’est certain », commença comme suit (nous copions le journal, et non la diction du lecteur) :
« Le procès du notoire Lovett commence ce jour. De grands efforts ont été faits par des gens de toutes classes pour obtenir des places dans l’hôtel de ville, qui sera comble à un point jamais vu auparavant dans cette paisible province. Pas moins de sept actes d’accusation attendent, dit-on, le prisonnier ; il a été convenu que le vol de Lord Mauleverer serait le premier à être examiné. Le principal témoin à charge dans cette affaire est, croit-on, le témoin du roi, MacGrawler. Aucune nouvelle n’a encore circulé concernant les complices présumés, Augustus Tomlinson et Edward Pepper. On pense que le premier a quitté le pays, et que le second se terre parmi les bas-fonds de la culpabilité dont regorge le cœur de la métropole. La rumeur vante la prestance et les manières de Lovett. Il est également supposé être un homme d’un certain talent, et fut autrefois engagé dans un périodique obscur édité par MacGrawler, et nommé l’“Althenaeum”, ou “Asinaeum”. Néanmoins, nous craignons que son origine ne soit remarquablement basse, et conforme à la nature de ses occupations. Le prisonnier sera des plus chanceux quant au juge. Jamais personne occupant la même haute fonction que Sir William Brandon ne s’est acquis une telle réputation en si peu de temps. Les Whigs ont l’habitude de nous railler lorsque nous insistons sur les vertus privées de nos hommes publics. Qu’ils regardent Sir William Brandon et confessent que les morales les plus austères peuvent être liées aux connaissances les plus solides et au génie le plus brillant. Le discours d’ouverture du savant juge au jury à ------- est peut-être le morceau d’éloquence le plus impressionnant et le plus solennel de la langue anglaise ! »
Une cause à cet éloge pourrait par hasard être trouvée dans une autre partie du journal, où il était dit :
« Parmi les cercles supérieurs, nous comprenons que la rumeur court que Sir William Brandon doit être rappelé à sa vieille carrière parlementaire sur une scène plus élevée. Les talents de ce gentleman sont si hautement respectés par Sa Majesté et les ministres qu’ils sont, rapporte-t-on, désireux de s’assurer son assistance à la Chambre des Lords ! »
Lorsque Dummie eut épelé sa « marche pénible » à travers le premier des extraits ci-dessus, il se tourna vers le grand étranger et, l’examinant avec une sorte de clignement significatif, dit :
« Alors MacGrawler balance… vend la mèche sur ses copains, hein ! Eh bien, maintenant, j’ai toujours suspecté ce fils de pute ! Vous savez, il avait l’habitude d’être au Mug plus d’un jour, à enseigner à notre petit Paul, et je disais à Piggy Lob, je disais : “Que je sois pendu, mais ce type-là est un drôle d’oiseau ! Et s’il ne finit pas étranglé”, disais-je, “ce sera seulement parce qu’il tournera casaque et étranglera un de ses potes !” Alors vous voyez » (ici Dummie regarda autour de lui et sa voix tomba en un murmure), « alors vous voyez, Monsieur Pepper, je n’étais pas un imbécile sur ce coup-là ! »
Le grand Ned laissa tomber sa pipe et dit aigrement, avec un froncement de sourcils suspicieux : « Quoi ! tu me connais ? »
« Bien sûr et certainement que je te connais », répondit le petit Dummie, marchant vers la table où le voleur était assis. « Ne me connais-tu pas ? »
Ned considéra l’interrogateur d’un regard morose, qui s’éclaircit graduellement en reconnaissance. « Ah ! » dit-il, avec l’air d’un Brummel, « M. Bummie, ou Dummie, je crois, hein ! Donne la patte… Je suis content de te voir. Souviens-toi de la dernière fois que je t’ai vu, tu m’as plutôt offensé. Peu importe. Je suppose que tu ne le pensais pas. »
Encouragé par cette réception affable du bandit de grand chemin, bien qu’un peu embarrassé par l’allusion de Ned à sa conduite passée, qu’il sentait justifiée, Dummie sourit, poussa un tabouret près de Ned, s’assit et, évitant soigneusement toute réponse immédiate aux reproches de Ned, répliqua :
« Vous savez, Monsieur Pepper, vous m’avez cloué sur place ! Je n’aurais pas pu supposer que vous daigneriez de nos jours venir au Mug, où je ne vous ai vu qu’une fois auparavant. Dieu vous bénisse, on dit que vous allez dans tous les endroits distingués en jabot, avec une paire de pistolets en argent dans la poche de votre gilet ! Voyez-vous, les garçons du coin disent que vous et Monsieur Tomlinson, et ce pauvre diable en prison, étiez les plus beaux gentilshommes de la ville ; et, Seigneur, penser à votre civilité envers un misérable marchand de chiffons comme moi ! »
« Ah ! » dit Ned, gravement, « il y a de tristes principes en vogue maintenant. Ils veulent supprimer toutes les distinctions de rang, faire d’un duc quelqu’un qui ne vaut pas mieux que son valet, et qu’un gentleman bandit de grand chemin soit classé avec un ramasseur de mouchoirs. Mais, par tous les diables, si je ne pense pas que le malheur nous nivelle tous assez ; et le malheur m’amène ici, petit Dummie. »
« Ah ! vous voulez rester à l’écart des policiers ! »
« Juste. Depuis que le pauvre Lovett a été mis aux arrêts, ce qui, je dois dire, était la faute de son propre comportement maudit de gentleman envers moi et Augustus (tu as entendu parler de Guz, dis-tu), notre petit groupe semble tout à fait brisé. Nos propres amis semblent enclins à nous trahir ; et vraiment, les flics nous tournent autour si vivement que j’ai pensé qu’il était sûr de se cacher pour un temps. J’ai donc pris un logement dans une cave, et j’ai l’intention pour les trois prochains mois de loger au Mug. J’ai entendu dire que je pouvais être sûr d’être à l’abri ici. Dummie, à ta santé ! Donne-nous le tabac. »
« Je dis, Monsieur Pepper », dit Dummie, s’éclaircissant la gorge, quand il eut obéi à la demande, « pouvez-vous me dire, si par hasard vous avez rencontré dans vos voyages notre petit Paul ? Pauvre gars ! Vous savez comment et pourquoi il a été envoyé en prison par le juge Burnflat. Eh bien, quand il est sorti, il est allé au diable, ou quelque chose comme ça, et nous n’avons pas entendu un mot de lui depuis. Vous vous souvenez du garçon… un sacré beau gars, grand et droit comme un piquet ! »
« Pourquoi, imbécile », dit Ned, « ne sais-tu pas… » puis se reprenant soudain, « Ah ! à propos, ce serment à la noix ! Je ne devais pas le dire ; bien que maintenant, il n’y ait plus à s’en soucier, je crains ! Il est inutile de chercher le sceau quand la lettre est brûlée. »
« Que je sois pendu », cria Dunnaker, avec une véhémence non feinte, « je vois que vous savez ce qu’il est devenu ! Je vous rendrai bien des services si vous voulez bien me le dire. »
« Pourquoi, te doit-il une douzaine de shillings ; ou quoi, Dummie ? » dit Ned.
« Pas lui… pas lui », cria Dummie.
« Quoi alors, tu veux lui faire un mauvais coup d’une certaine sorte ? »
« Faire un mauvais coup au petit Paul ! » s’exclama Dummie ; « pourquoi, je connais ce gars depuis qu’il était haut comme ça ! Non, mais je veux lui rendre un grand service, Monsieur Pepper, et à moi-même aussi… et à vous par-dessus le marché, pour autant que j’en sache, Monsieur Pepper. »
« Humph ! » dit Ned… « humph ! que veux-tu dire ? Je sais, il est vrai, où est Paul ; mais tu dois d’abord me dire pourquoi tu souhaites savoir, sinon tu peux aller demander à ton grand-père pour ce qui me concerne. »
Une longue, pénétrante et mélancolique inspection, M. Dummie Dunnaker en fit tout autour de lui avant de répondre. Tout semblait sûr et pratique pour une communication confidentielle. Les traits alanguis de Mme Lobkins étaient apaisés dans une torpeur somnolente ; même le chat gris qui gisait près du feu était enroulé dans l’étreinte de Morphée. Néanmoins, c’est dans un murmure serré que Dummie parla.
« Je parie ma tête, Monsieur Pepper, que vous vous souvenez bien quand Harry Cook, le grand bandit de grand chemin… pauvre garçon ! il est allé là où nous irons tous… vous a amenés, alors tout à fait un gamin, pour la première fois dans le petit arrière-salon du Cock and Hen, à Devereux Court ? »
Ned fit un signe d’assentiment.
« Et vous vous souvenez comment j’ai rencontré Harry et vous là-bas, et j’avais peur de vous… parce que pourquoi ? Je ne vous avais jamais vus auparavant, et nous allions forcer la baraque d’un riche. Et Harry a pris votre défense, et a dit que bien que vous veniez juste de vous lancer dans la vie, vous étiez déjà un maître du baratin. Vous vous souvenez, hein ? »
« Oui, je me souviens de tout », dit Ned ; « c’était la première et la seule maison que j’ai jamais eu la main à cambrioler. Harry était un type aux habitudes viles ; alors j’ai laissé tomber sa connaissance, et je me suis tourné uniquement vers la route, ou vers une ingéniosité occasionnelle de temps en temps. Je n’ai aucune idée d’un gentleman devenant cambrioleur. »
« Eh bien, alors vous êtes venu avec nous, et on vous a fait passer par une vitre dans la fenêtre de la cuisine. Vous étiez le plus petit d’entre nous, aussi grand que vous soyez maintenant ; et vous avez fait le tour et ouvert la porte pour nous ; et quand vous avez ouvert la porte, vous avez vu qu’une femme nous avait rejoints, et vous avez eu la frousse alors, et vous êtes resté dehors pour faire le guet pendant que nous entrions. »
« Bien, bien », cria Ned, « qu’est-ce que tout ce charabia a à voir avec Paul ? »
« Maintenant ne vous énervez pas, mais laissez-moi continuer tout droit. Eh bien, quand nous sommes sortis, vous vous rappelez que la femme avait un paquet dans ses bras, et vous lui avez parlé ; et elle vous a répondu grossièrement, et nous a quittés tous, et est rentrée droit chez elle ; et nous sommes allés écouler le butin cette nuit-là même et avons ensuite touché nos parts. Et assurément vous nous avez fait rire de bon cœur, Monsieur Pepper, quand vous avez dit, disiez-vous, “Cette femme est une drôle de paroissienne”. C’est ce qu’elle était, Monsieur Pepper ! »
[Le lecteur a probablement observé l’usage fait par Dummie et Mme Lobkins de la phraséologie ou de la prononciation irlandaise. C’est un trait remarquable du dialecte des classes les plus basses à Londres, dû, supposons-nous, à leur association constante avec les émigrants de « la première fleur de la terre ». Peut-être est-ce une affectation à la mode parmi les gens de St. Giles, tout comme nous agrémentons notre langue maternelle de français à Mayfair.]
« Oh, épargnez-moi », dit Ned, affecté, « et dépêchez-vous ; vous me gardez tout dans l’obscurité. Au fait, je me souviens que vous m’avez plaisanté sur le paquet ; et quand j’ai demandé ce que la femme avait enveloppé dedans, vous avez juré que c’était un enfant. Bien plus probable que la fille, quelle qu’elle fût, aurait laissé un enfant derrière elle plutôt que d’en emporter un ! » Le visage de Dummie gonfla d’une importance consciente.
« Eh bien, maintenant, vous ne nous croiriez pas ; mais c’était tout vrai. Ce paquet-là, c’était l’enfant de la femme… je suppose un enfant non naturel du gentleman ; elle nous a fait entrer dans la maison à condition que nous l’aidions à l’emmener. Et, que je sois pendu, mais nous nous sommes bien payés pour notre peine. Cette femme-là était une drôle de créature ; ils disent qu’elle avait été la maîtresse d’un lord ; mais quoi qu’il en soit, elle était aussi tête brûlée et bizarre qu’elle l’avait été. Il y eut un vacarme pas possible à ce sujet, et la récompense pour notre détection fut si grande que, comme vous n’étiez pas encore très éprouvé, Harry a pensé qu’il valait mieux vous emmener avec lui à la campagne, et vous a raconté que c’était tout un mensonge à propos de l’enfant dans le paquet ! »
« Foi de moi », dit Ned, « je l’ai cru assez facilement ; et le pauvre Harry a été pendu peu après, et je suis allé en Irlande pour la sécurité, où je suis resté deux ans… et un sacré bon clairet j’ai bu là-bas ! »
« Donc, pendant que vous étiez là-bas », continua Dummie, « la pauvre Judy, la femme, est morte… elle est morte dans cette maison même, et a laissé l’orphelin à l’affection de Piggy Lob, qui en était sacrément friand, assurément ! Oh ! mais je me souviens quelle nuit c’était quand la pauvre Judy est morte ; le vent sifflait comme un fou, et la pluie tombait comme si elle avait eu un jour de congé ; et là, la pauvre créature gisait en délire juste au-dessus de cette pièce où nous sommes assis ! Laus-a-me, quelle vue c’était ! »
Ici Dummie s’arrêta, et sembla rappeler dans son imagination la scène dont il avait été témoin ; mais sur l’esprit du Grand Ned, un rayon de lumière brilla lentement.
« Ouf ! » dit-il, levant son index, « ouf ! je sens une anguille sous roche ; cet enfant volé, alors, n’était autre que Paul. Mais, je vous prie, à qui appartenait la maison ? Car ce fait, Harry ne me l’a jamais communiqué. J’ai seulement entendu dire que le propriétaire était un avocat, ou un pasteur, ou quelque chose du genre. »
« Pourquoi maintenant, je vais vous dire, mais ne vous énervez pas. Donc, vous voyez, quand Judy est morte, et que Harry a été pendu, j’étais le seul vivant qui était au courant du secret ; et quand Mère Lob prenait un verre pour se consoler quand Judy est partie, j’ouvre une grande boîte dans laquelle la pauvre Judy gardait ses nippes et ses brimborions, et assurément je trouve au fond de la boîte tout un tas de lettres et de choses semblables… car je savais qu’elles étaient là ; alors je les subtilise et je les emporte chez moi, et peu après, Mère Lob m’a vendu la boîte de nippes pour deux livres… parce que pourquoi ? J’étais un marchand de chiffons. Alors maintenant j’ai résolu, puisque le secret était tout entier sous ma propre garde, de le garder aussi serré qu’un clin d’œil ; car d’abord, vous voyez, j’avais peur d’être pendu si j’allais raconter… parce que pourquoi ? J’ai volé une montre, et bien plus encore, ainsi que le gamin ; et ensuite j’avais peur que la mère puisse revenir et me hanter de la même manière que Sall a hanté Villy, car c’était une nuit horrible quand son âme a pris son envol. Et par-dessus tout cela, Monsieur Pepper, j’ai pensé que quelque chose pourrait surgir tôt ou tard, dans lequel il serait préférable pour moi de garder mes propres conseils et d’empocher la récompense, si jamais j’osais me faire connaître. »
Ici, Dummie procéda à raconter à quel point il avait eu peur que Ned ne découvre tout, quand (comme on peut s’en souvenir, Pepper en a informé Paul au début de cette histoire) il a rencontré ce digne personnage chez Mme Lobkins ; comment cette peur l’avait poussé à témoigner à Pepper cette froideur et cette grossièreté qui avaient tant enragé l’altier bandit de grand chemin ; et quel grand soulagement et quel plaisir il avait éprouvés en découvrant que Ned ne revenait plus au Mug. Il entreprit ensuite d’informer son nouveau confident de sa rencontre avec le père (le lecteur sagace sait où et quand), et de ce qui s’était passé lors de cet événement. Il raconta comment, dans sa première négociation avec le père, résolvant prudemment de communiquer goutte à goutte les informations qu’il possédait, il s’était contenté, outre l’aveu d’une part dans le vol, de déclarer qu’il pensait connaître la maison, etc., à laquelle l’enfant avait été confié… et que, si c’était le cas, il était toujours en vie ; mais qu’il se renseignerait. Il raconta ensuite comment le père sanguin, qui voyait que pendre Dummie pour le vol de sa maison pourrait ne pas être une méthode aussi efficace pour récupérer son fils que la corruption et la conciliation, non seulement lui pardonna son outrage précédent, mais aiguisa son appétit pour la recherche en le récompensant pour sa révélation. Il exposa ensuite comment, incapable de trouver Paul nulle part, ou la moindre trace de lui, il amusait le père de temps à autre avec de fausses excuses ; comment, au début, les sommes qu’il recevait ne le rendaient nullement désireux d’accélérer une découverte qui mettrait fin à des revenus si satisfaisants ; comment enfin l’importance de la récompense offerte, jointe aux menaces du père, l’avait rendu sérieusement anxieux de connaître le sort réel et le « où » actuel de Paul ; comment, la dernière fois qu’il avait vu le père, il avait, par voie de propitiation et de prémices, lui avait apporté tous les papiers laissés par la malheureuse mère et cachés par lui-même ; et comment il était maintenant ravi de découvrir que Ned était au courant de l’adresse de Paul. Puisqu’il désespérait de trouver Paul par ses seuls efforts, il devint moins tenace de son secret ; et il offrit maintenant à Ned, sur la découverte de Paul, un tiers de cette récompense dont il avait autrefois espéré empocher la totalité.
Les yeux et la bouche de Ned s’ouvrirent à cette proposition. « Mais le nom… le nom du père ? Tu ne m’as pas encore dit ça ! » cria-t-il, impatient.
« Non, non ! » dit Dummie, avec malice, « je ne te dis pas tout, tant que tu ne me dis pas quelque chose. Où est le petit Paul, je dis ; et où pouvons-nous le trouver ? »
Ned poussa un soupir.
« Quant au serment », dit-il, songeur, « ce serait un péché de le garder, maintenant que le rompre ne peut lui faire aucun mal, et peut lui faire du bien, surtout comme, en cas d’emprisonnement ou de mort, le serment n’est pas tenu pour contraignant ; pourtant je crains qu’il ne soit trop tard pour la récompense. Le père remerciera à peine de trouver son fils !... Sache, Dummie, que Paul est en prison, et qu’il est une seule et même personne que le capitaine Lovett ! » L’étonnement n’a jamais écrit en caractères plus lisibles qu’il ne le faisait maintenant sur les traits rudes de Dummie Dunnaker. Si fortes sont les sympathies d’une profession comparées à toutes les autres, que la première pensée confuse de Dummie fut celle de la fierté. « Le grand capitaine Lovett ! » bégaya-t-il.
« Le petit Paul au sommet de la profession ! Seigneur, Seigneur ! J’ai toujours dit qu’il avait l’ambition de s’élever ! »
« Bien, bien, mais le nom du père ? »
À cette question, l’expression du visage de Dummie tomba ; une horreur soudaine lutta dans ses yeux…
CHAPITRE XXXV.
Pourquoi est-ce que, par moments, rampe sur nous une crainte, une terreur, accablante mais indéfinie ? Pourquoi est-ce que nous frissonnons sans cause, et sentons le sang chaud de la vie s’immobiliser dans ses cours ? Les morts sont-ils trop proches ? FALKLAND
Ha ! dis-tu ! Pensée hideuse, je la sens se tordre Sur mon cœur glacé, comme s’enroule autour de sa proie Le serpent sûr et mortel ! ............ Quoi ! dans le silence et dans la solitude Cette âme redoutable s’en est-elle allée ? Amour et Haine.
La veille de ce matin où la conversation ci-dessus eut lieu, Brandon passa seul dans son logement à --------. Il s’était senti trop souffrant pour assister à la fête coutumière, et il était assis, songeant indolemment dans la solitude de la chambre à l’ancienne mode à laquelle il était assigné. Là, deux bougies de cire sur la table lisse et pittoresque luttaient faiblement contre l’obscurité des panneaux lourds, qui étaient relevés à des intervalles peu fréquents par des portraits dans des cadres de chêne, ternes, durs et importants avec la pompe des vêtements en dentelle et des perruques flottantes. La prédilection de la logeuse pour les goûts modernes avait, en effet, de chaque côté de l’énorme cheminée, suspendu des chefs-d’œuvre plus nouveaux des beaux-arts. Dans une magnificence emblématique pendaient les images des quatre Saisons, des filles bien en chair toutes, sauf l’Hiver, qui était représenté de manière difforme sous les traits d’un vieux paysan. Celles-ci étaient entrecoupées par une gravure de Lord Mauleverer, le lieutenant du comté voisin, paraissant extrêmement majestueux dans ses robes de pair ; et par trois typifications de la Foi, de l’Espérance et de la Charité… dames avec lesquelles on peut douter que le gai comte ait jamais cultivé une si étroite intimité. Des rideaux, de cette chintz antique dans laquelle des faisceaux de rayures alternent avec des rangées de fleurs, remplissaient les interstices de trois fenêtres ; un lourd buffet occupait la plus grande partie d’un côté de la pièce ; et sur le côté opposé, à l’arrière de Brandon, un vaste paravent étirait sa longueur lente, et soulageait le confort inoccupé et pour ainsi dire désolé de l’appartement.
La lumière tombait, pâle et imparfaitement diffusée, sur le visage de Brandon alors qu’il était assis dans son large fauteuil, une joue appuyée sur sa main, et fixant le feu clair avec l’inconsciente intensité de l’abstraction. À cet instant, toute une phalange de pensées sombres défilait en un cortège successif à travers son esprit. Son ambition précoce, son mariage de triste augure, les causes de son ascension ultérieure dans ce monde qui juge mal, l’aube première de sa réputation, ses succès rapides et flatteurs, son élévation actuelle, son espoir ambitieux d’une charge bien plus haute et d’honneurs plus patriciens encore, tous ces fantômes passaient devant lui dans une ombre et une lumière contrastées ; mais, avec chacun d’eux, en marchait toujours un autre, souvenir sombre et troublant : la perte de son fils unique.
Mêlant son ambition au désir de raviver la fierté de son nom héréditaire, chaque acquisition de fortune ou de renommée le rendait encore plus soucieux de retrouver le seul être capable de perpétuer ces distinctions creuses au sein de sa lignée.
« Je le retrouverai pourtant ! » s’écria-t-il soudain, à voix haute. Tandis qu’il parlait, une douleur vive, fulgurante et spasmodique parcourut tout son corps en le faisant frissonner, puis se fixa un instant sur son cœur avec une emprise semblable aux serres d’un oiseau ; elle s’évanouit, suivie d’une nausée mortelle. Brandon se leva et, se remplissant un grand verre d’eau, but avec avidité. Le malaise disparut comme la douleur précédente ; mais cette sensation avait été souvent ressentie par Brandon ces derniers temps, et négligée — car peu de gens étaient moins affligés par l’auto-torture de l’hypocondrie ; pourtant, cette nuit-là, que ce fût plus vif qu’à l’accoutumée, ou que sa pensée eût touché la corde qui résonne naturellement avec les plus effrayantes des anticipations humaines, nous ne saurions le dire, mais, alors qu’il reprenait sa place, l’idée de sa dissolution imminente lui traversa la poitrine comme un trait de glace.
Cet homme intrigant était si absorbé par les objets vivants de ce monde, et ses pensées étaient si peu accoutumées à se tourner vers le but ultime de toutes choses, que cette idée, s’imposant brusquement à lui, le glaça d’une terreur livide. Il sentit le sang quitter ses joues, et une douleur fourmillante et involontaire parcourut les canaux de son sang, depuis la racine de ses cheveux jusqu’à la plante de ses pieds. Mais l’âme austère de Brandon n’était pas de celles que les ombres peuvent effrayer longtemps. Il se raidit pour affronter la pensée sinistre ainsi forcée sur son œil mental, et il la fixa d’un regard stable et endurant.
« Eh bien, pensa-t-il, mon heure approche-t-elle, ou ai-je encore le terme ordinaire de la nature mortelle à attendre ? Il est vrai que j’ai subi ces derniers temps ces étranges revirements du corps avec une fréquence quelque peu alarmante ; peut-être ce remède, qui a guéri l’angoisse d’une infirmité, en a-t-il produit une autre plus immédiatement mortelle. Pourtant, pourquoi devrais-je penser cela ? Mon sommeil est sain et calme, mes habitudes tempérées, mon esprit actif et clair comme à ses meilleurs jours. Dans ma jeunesse, je n’ai jamais trahi ma constitution ; pourquoi me déserterait-elle au seuil même de mon âge ? Non, non, ce ne sont que des tressaillements passagers, des frissons du sang qui commence à s’amincir. Dois-je apprendre à être moins rigoureux dans mon régime ? Peut-être le vin récompensera-t-il mon abstinence en évitant mes luxes, en devenant un cordial pour mes nécessités ! Oui, je consulterai, je consulterai, je ne dois pas mourir encore. J’ai — voyons, trois, quatre échelons à gravir avant que l’échelle ne soit escaladée. Et, surtout, je dois regagner mon enfant ! Lucy mariée à Mauleverer, moi-même pair, mon fils marié à qui ? Prie Dieu qu’il ne soit pas déjà marié ! Mes neveux et mes enfants nobles ! La maison de Brandon restaurée, mon pouvoir haut dans le regard ascendant des hommes, ma renommée établie sur une base plus durable qu’une habileté dans les chicanes de la loi — tout cela est encore à venir ; je ne mourrai pas avant d’en avoir joui ! Les hommes ne meurent pas avant que leurs destinées ne soient accomplies. L’esprit qui gonfle et s’élève en moi dit que le destin de William Brandon n’est qu’à moitié commencé ! »
Sur cette conclusion, Brandon chercha son oreiller. Quelles étaient les réflexions du prisonnier qu’il devait juger ? Avons-nous besoin de le demander ? Imaginons sa santé brisée, la langueur de la maladie accentuant la morosité qui fait l’air même d’une prison ; sa certitude du verdict qui allait être prononcé contre lui ; sa connaissance que l’oncle de Lucy Brandon devait être son juge, que Mauleverer devait être son accusateur, et que, selon toute probabilité humaine, la seule femme qu’il eût jamais aimée devait, tôt ou tard, apprendre la criminalité de sa vie et l’ignominie de sa mort ; jetons seulement un coup d’œil sur cette noirceur de circonstances qui l’entourait, et il semblerait qu’il n’y ait guère de doute quant à la complexion de ses pensées ! Peut-être, en vérité, même en cette heure terrible et désolée, un visage doux brilla-t-il sur lui, « et balaya toute l’obscurité ». Peut-être aussi, quels que fussent les aiguillons de sa conscience, une pensée, un souvenir d’une tentation maîtrisée et d’un péché évité, apportèrent-ils à ses yeux des larmes qui étaient douces et guérissantes à leur source. Mais le cœur d’un homme dans la situation effroyable de Clifford est sombre et impénétrable ; et souvent, lorsque les circonstances extérieures les plus sauvages et les plus lugubres nous entourent, leur reflet dort comme une ombre, calme et immobile sur l’esprit.
Le lendemain matin, la ville entière de (une ville dans laquelle, nous regrettons de dire qu’un accident nous a retenus nous-mêmes pendant trois jours misérables, et dont nous pouvons, parlant donc par expérience profonde, affirmer qu’elle est, en temps ordinaire, l’assemblage de maisons le plus mélancolique et le plus désert qu’une imagination sobre puisse concevoir) exhibait une scène d’agitation, d’animation et d’anxiété joviale que le procès pour la vie ou la mort d’une créature humaine peut seul exciter dans les poitrines flegmatiques des Anglais. Autour du tribunal, la foule s’épaississait à chaque instant, jusqu’à ce que la place du marché entière, où se situait l’hôtel de ville, devienne une masse vivante. Les fenêtres des maisons étaient remplies de femmes, dont certaines avaient saisi l’occasion pour organiser des petits-déjeuners ; et de petites tables rondes, avec thé et rôties dessus, attiraient les regards des badauds grimaçants tandis qu’ils bâillaient impatiemment vers le haut.
« Ben, dit un robuste propriétaire terrien, en lançant une pièce d’un demi-penny en l’air, et en rattrapant ladite pièce dans sa main droite, qu’il recouvrit immédiatement de la gauche, Ben, pile ou face que Lovett est pendu ; pile pendu, face non, pour une couronne. »
« Jupons, bien sûr », dit Ben, en mangeant une pomme ; et ce fut pile !
« Maudit sois-tu, tu as perdu ! » cria le propriétaire, en se frottant les mains rudes avec jubilation.
Cela aurait été un spectacle intéressant pour Asmodée, s’il avait pu se percher sur l’un des toits des maisons de la place du marché de --------, et contempler la mer de mortalité murmurante et agitée en bas. Oh ! le spectacle d’une foule autour d’un tribunal ou d’une potence devrait faire éclater le diable de rire.
Pendant que la populace s’impatientait, poussait, jurait, grimaçait, pariait, volait des poches, piétinait les pieds, déchirait les robes et se ruait de plus en plus près des portes et des fenêtres du tribunal, Brandon achevait lentement son frugal repas, en préparation de ses devoirs judiciaires. Son valet entra avec une lettre. Sir William jeta un coup d’œil rapide sur le sceau (l’un de ces immenses sacrifices de cire utilisés à cette époque), orné d’un énorme blason, surmonté d’une couronne de comte, et décoré de chaque côté de ces supports si chers au goût héraldique. Il déchira ensuite la lettre et lut ce qui suit :
MON CHER SIR WILLIAM, — Vous savez que lors de la dernière conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec vous, j’ai fait allusion, bien qu’un peu lointainement peut-être, à l’estime que Sa Majesté a personnellement exprimée pour vos principes et vos talents, et à son souhait d’en témoigner à la première occasion. Il y aura, comme vous le savez sans doute, une création immédiate de quatre pairies. Votre nom figure en deuxième position sur la liste. Le choix du titre est laissé à votre grâce par Sa Majesté ; mais il a laissé entendre que l’honorable antiquité de votre famille lui ferait le plus grand plaisir si vous choisissiez le nom de votre propre siège familial, qui, si je ne me trompe, est Warlock. Vous m’indiquerez à votre convenance la manière dont le brevet doit être rédigé, concernant la succession, etc. Peut-être (excusez la licence d’un vieil ami) cet événement pourrait-il vous inciter à abandonner votre célibat longtemps chéri. Je n’ai pas besoin d’ajouter que cet accès au rang sera accompagné d’une élévation professionnelle. Vous verrez par les journaux que le décès de -------- laisse vacante la dignité de Chief Baron ; et je suis enfin autorisé à vous offrir une fonction proportionnée à votre caractère et à vos talents.
Avec une grande considération, croyez-moi, mon cher Sir, Très véritablement vôtre,
Privé et Confidentiel.
L’œil sombre de Brandon glissa rapidement de la signature du premier ministre, apposée à cette communication, vers le miroir en face de lui. Il s’en approcha et examina son propre visage avec un regard long et mélancolique. Jamais, pensons-nous, un jeune galant sur le point de se rendre au rendez-vous, où les belles apparences constituent le plus grand des avantages terrestres, ne fixa plus anxieusement le miroir impartial que ne le fit alors le juge ascétique et dédaigneux ; et jamais, nous croyons, l’œil dudit galant ne se retira avec une expression plus satisfaite et triomphante.
« Oui, oui ! grommela le juge, aucun signe d’infirmité n’est encore écrit ici ; le sang coule assez clair et assez chaud ; la joue semble ferme aussi, et passablement pleine, pour quelqu’un qui fut toujours de la race des vaches maigres. Aha ! cette lettre est un cordial, un élixir de vie. Je me sens comme si un nouveau bail était accordé au locataire réticent. Lord Warlock, le premier Baron de Warlock, Lord Chief Baron, quoi ensuite ? »
Tandis qu’il parlait, il s’éloigna inconsciemment, croisant les bras avec cette sorte de geste joyeux et complaisant qui implique l’idée d’un homme s’enlaçant dans une joie silencieuse. Assurément, si le médecin le plus habile avait alors regardé le visage ardent et tout illuminé, le pas ferme, le cadre élastique et musclé, l’air vigoureux de Brandon, alors qu’il poursuivait mentalement son soliloque, il lui aurait prédit une prise aussi juste sur la longévité que les chances de la vie mortelle le permettent. Il fut interrompu par l’entrée du domestique.
« Il est neuf heures vingt-cinq, monsieur », dit-il respectueusement.
« Monsieur, monsieur ! répéta Brandon. Ah, bien ! si tard ! »
« Oui, monsieur, et la voiture du shérif est presque à la porte. »
« Humph ! Ministre, Pair, Warlock, succession. Mon fils, mon fils ! plût à Dieu que je puisse te trouver ! »
Telles furent les dernières pensées de Brandon en quittant la pièce. Ce fut avec une grande difficulté, tant la foule était dense, que le juge se rendit au tribunal. Tandis que la voiture passait lentement, les spectateurs se pressaient aux fenêtres du véhicule et se tenaient sur la pointe des pieds pour apercevoir le célèbre avocat. Le visage de Brandon, jamais longtemps révélateur de ses sentiments, s’était maintenant figé dans sa gravité habituelle ; et la hauteur sévère de son regard glaçait, tout en satisfaisant, la curiosité du vulgaire. Il avait été ordonné que personne ne soit admis avant que le juge n’ait pris place sur le siège ; et cet ordre causa tant de retard, en raison de la pression accumulée du groupe vaste et hétéroclite, qu’il fallut plus d’une demi-heure avant que le tribunal ne puisse obtenir cet ordre décent convenant à la solennité de l’occasion. À dix heures moins cinq, un mouvement universel et indescriptible annonça que le prisonnier était mis à la barre. Nous lisons dans l’un des journaux de ce jour que « en étant mis à la barre, le prisonnier regarda autour de lui avec un regard long et anxieux, qui finit par se fixer sur le juge, puis tomba, tandis que l’on observait le prisonnier changer légèrement de visage. Lovett était vêtu d’un costume sombre et simple ; il semblait mesurer environ six pieds ; et bien que mince et usé, probablement par l’effet de sa blessure et de son emprisonnement, il est remarquablement bien fait et exhibe l’apparence extérieure de cette grande force personnelle qu’on lui dit posséder, et qui n’est pas rarement la caractéristique des criminels audacieux. Son visage est beau et prévenant, ses yeux et ses cheveux sont sombres, et son teint est pâle, peut-être à cause des effets de son enfermement ; il y avait une certaine sévérité dans son visage pendant la plus grande partie du procès. Son comportement était remarquablement recueilli et composé. Le prisonnier écouta avec la plus grande attention l’acte d’accusation, que le lecteur trouvera dans une autre partie de notre journal, l’accusant du vol qualifié de Lord Mauleverer, la nuit du ------ du ------ dernier. Il inclinait occasionnellement le corps vers l’avant et tournait l’oreille vers le tribunal ; et on l’observa, alors que les jurés prêtaient serment, regarder fixement le visage de chacun. Il respirait de manière épaisse et forte lorsque les divers pseudonymes qu’il avait adoptés — Howard, Cavendish, Jackson, etc. — furent lus ; mais il sourit avec une expression inexplicable lorsque la liste fut terminée, comme s’il exultait devant les variétés de son ingéniosité. À dix heures vingt-cinq, M. Dyebright, l’avocat de la Couronne, exposa l’affaire aux jurés. »
M. Dyebright était un avocat d’une grande éminence ; il avait été Whig toute sa vie, mais était récemment devenu remarquable pour sa duplicité et sa soumission aux souhaits des puissants. Ses talents étaient particuliers et efficaces. S’il avait peu d’éloquence, il avait beaucoup de pouvoir ; et ses connaissances juridiques étaient solides et étendues. Beaucoup de ses confrères l’excédaient en exhibition ; mais personne, comme lui, ne possédait le secret de s’adresser à un jury. D’une familiarité séduisante ; paraissant candide à un point qui ne rendait guère justice à sa cause, comme s’il était en agonie de peur de persuader à pencher d’un cheveu de plus de son côté de l’affaire que la justice ne le permettrait ; apparemment tout fait de bon sentiment vertueux et familier, d’un égard désintéressé pour la vérité, d’une honnêteté franche mais tendre, assaisonnée de quelques aimables préjugés domestiques, qui atteignent toujours le cœur des pères de famille et des Britanniques de pure race ; versé dans toutes les subtilités du langage et la magie des noms ; s’il défendait un crime, l’appelant soigneusement malheur ; s’il attaquait un malheur, l’appelant constamment crime — M. Dyebright était exactement l’homme né pour pervertir la justice, pour chatouiller les jurés, pour duper la vérité avec un sourire amical, et pour obtenir une vaste réputation d’excellent avocat. Il commença par une longue envolée préliminaire sur l’importance de l’affaire. Il déclara qu’il éviterait avec la plus scrupuleuse délicatesse toute remarque calculée pour soulever des préjugés inutiles contre le prisonnier. Il ne ferait pas allusion à sa triste notoriété, à ses associations avec les pires rebuts. (Ici, l’avocat de la défense se leva, et M. Dyebright fut rappelé à l’ordre.) « Dieu sait, reprit l’honorable gentleman, en regardant pensivement le jury, que mon savant ami aurait pu s’épargner cet avertissement. Dieu sait que je préférerais que cinquante des misérables détenus de cette prison de comté s’échappent indemnes plutôt qu’un cheveu du prisonnier que vous contemplez à la barre ne soit injustement touché. La vie d’un être humain est en jeu ; nous serions coupables nous-mêmes d’un crime que nous tremblerions de rappeler sur nos lits de mort, si nous laissions toute considération, qu’elle soit d’intérêt ou de préjugé, ou de crainte indue pour nos propres propriétés et vies, nous influencer ne serait-ce que d’un brin contre le malheureux prisonnier. Messieurs, si vous me trouvez à m’éloigner d’un pouce de mon dossier — si vous me trouvez à dire un seul mot calculé pour nuire au prisonnier à vos yeux, et non soutenu par les preuves que je vais appeler — alors je vous implore de ne pas dépendre de la vigilance de mon savant ami, mais de conserver ces erreurs dans votre mémoire, et de les considérer comme autant d’arguments en faveur du prisonnier. Si, messieurs, je pouvais imaginer par quelque possibilité que votre verdict soit favorable au prisonnier, je peux, sans affectation et du fond de mon cœur, vous déclarer que je me réjouirais ; une affaire pourrait être perdue, mais une créature humaine serait sauvée ! Aussi insensibles que nous, de la profession juridique, sommes crus, nous avons des sentiments comme vous ; et je demande à n’importe lequel d’entre vous, messieurs du jury, à n’importe lequel qui a jamais ressenti les plaisirs des relations sociales, la joie de la charité, la récompense du cœur de la bienveillance — je demande à n’importe lequel d’entre vous si, s’il était placé dans la situation ardue que j’occupe maintenant, toutes les persuasions de la vanité ne s’évanouiraient pas immédiatement de son esprit, et si sa défaite en tant qu’avocat ne lui serait pas rendue chère par les sympathies communes et charnelles d’un homme. Mais, messieurs (la voix de M. Dyebright à la fois s’approfondit et trembla), il y a un devoir, un devoir douloureux, que nous devons à notre pays ; et jamais, dans le long cours de mon expérience professionnelle, je ne me souviens d’un cas où il fut plus invoqué que dans le présent. La miséricorde, messieurs, est chère, très chère à nous tous ; mais c’est la blessure la plus mortelle que nous puissions infliger à l’humanité lorsqu’elle est achetée au prix de la justice. »
Le savant gentleman, après quelques observations préliminaires supplémentaires, procéda à exposer comment, la nuit du ------- dernier, Lord Mauleverer fut arrêté et volé par trois hommes masqués, d’une somme d’argent s’élevant à plus de 350 £, d’une tabatière en diamant, de bagues, d’une montre et d’un écrin de bijoux très précieux — comment Lord Mauleverer, en essayant de se défendre, avait envoyé une balle à travers les vêtements de l’un des voleurs — comment il serait prouvé que les vêtements du prisonnier, trouvés dans une grotte dans l’Oxfordshire, et jurés positivement par un témoin qu’il produirait, présentaient une déchirure similaire à celle qu’une balle produirait — comment, de plus, il serait positivement juré par le même témoin que le prisonnier Lovett était venu à la caverne avec deux complices non encore arrêtés, depuis leur sauvetage par le prisonnier, et s’était vanté du vol qu’il venait de commettre ; que dans les vêtements et la chambre à coucher du voleur, les articles volés à Lord Mauleverer furent trouvés ; et que la bourse contenant les billets de 300 £, la seule chose que le prisonnier aurait probablement eu le temps d’emporter avec lui, le matin où la grotte fut investie par les policiers, fut trouvée sur sa personne le jour où il avait tenté le sauvetage de ses camarades, et avait été appréhendé dans cette tentative. Il déclara, de plus, que la tenue trouvée dans la caverne, et jurée par un témoin qu’il produirait comme appartenant au prisonnier, correspondait exactement à la description des vêtements portés par le voleur principal, et jurés par Lord Mauleverer, son domestique, et les postillons. De la même manière, la couleur de l’un des chevaux trouvés dans la caverne correspondait à celle montée par le bandit de grand chemin. Sur ces preuves circonstancielles, aidées par le témoignage immédiat du témoin de la couronne (ce témoin qu’il produirait), il reposa une affaire qui ne pouvait, affirma-t-il, laisser aucun doute dans l’esprit d’un jury impartial. Tels furent, brièvement et simplement allégués, la substance des détails dans lesquels entra le savant avocat, qui procéda alors à appeler ses témoins. Le témoignage de Lord Mauleverer (qui séjournait à Mauleverer Park, situé à quelques milles de --) fut court et clair (il fut noté comme une circonstance singulière qu’à la fin de la déposition, le prisonnier salua respectueusement sa seigneurie). Le témoignage des postillons et du valet ne fut pas moins concis ; et toute l’ingéniosité de l’avocat de Clifford ne put ébranler aucune partie de leur témoignage lors de son contre-interrogatoire. Le principal témoin sur lequel comptait la Couronne fut alors appelé, et la physionomie solennelle de Peter MacGrawler s’éleva aux yeux du jury. Un regard de mépris froid et flétrissant tomba sur lui de l’œil du prisonnier, qui ne daigna plus le regarder pendant toute la durée de son interrogatoire.
Le témoignage de MacGrawler fut livré avec une pompe digne de l’ex-rédacteur de l’« Asinaeum ». Néanmoins, grâce à l’habileté de M. Dyebright, il fut rendu une histoire suffisamment claire pour laisser une impression sur le jury dommageable aux intérêts du prisonnier. L’avocat du camp opposé ne fut pas lent à percevoir le terrain acquis par la partie adverse ; ainsi, se raclant la gorge, il se leva avec un air railleur pour le contre-interrogatoire.
« Eh bien, eh bien », commença M. Botheram en ajustant une paire de lunettes remarquablement grandes, à travers lesquelles il considéra le témoin avec un air belliqueux, « eh bien, eh bien, monsieur MacGrawler… est-ce là votre nom, hein, hein ? Ah, c’est bien cela, n’est-ce pas ? Un nom très respectable, je vous le garantis. Eh bien, monsieur, regardez-moi. À présent, sous la foi du serment, souvenez-vous-en, avez-vous jamais été l’éditeur d’une certaine chose publiée chaque mercredi, et appelée l’« Athenaeum », ou l’« Asinaeum », ou quelque nom de ce genre ? »
Débutant par cette question insidieuse et autodestructrice, l’avocat savant procéda ensuite, avec toute l’astuce dont il était capable, à une série d’interrogatoires calculés pour porter atteinte au caractère, au caractère respectable, de MacGrawler, et pour affaiblir son témoignage aux yeux du jury. Il réussit à susciter chez l’auditoire ce sentiment d’hilarité dont le vulgaire est toujours si ravi d’émailler le terne sérieux de la pendaison d’un être humain. Mais bien que les jurés eux-mêmes eussent grimaçé, ils n’étaient pas convaincus. L’Écossais se retira de la barre des témoins, « égratigné » peut-être dans sa réputation, mais non « tué » en ce qui concerne son témoignage. C’est juste avant que ce témoin ne conclue que Lord Mauleverer fit remettre au juge un petit bout de papier, contenant simplement ces mots au crayon :
CHER BRANDON, — Un dîner vous attend à Mauleverer Park, à trois miles à peine d’ici. Lord — et l’évêque de — vous y attendent. Plein de nouvelles de Londres, et une lettre vous concernant, que je ne montrerai à personne avant que nous nous voyions. Hâtez-vous de pendre ce pauvre diable, afin que je puisse vous voir au plus tôt ; il est mauvais pour nous deux de trop attendre un repas digne de ce nom. Je ne peux rester plus longtemps, il fait si chaud, et mes nerfs ont toujours été sensibles.
À vous, MAULEVERER.
Si vous venez, faites-moi un signe de tête. Vous connaissez mon heure, elle est toujours la même.
Le juge, jetant un coup d’œil sur le billet, inclina gravement la tête vers le comte, qui se retira ; et une minute plus tard, un silence lourd et suspendu s’abattit sur toute la salle d’audience. Le prisonnier fut appelé à assurer sa défense : il fut singulier de voir quelle sensation différente de celle qui habitait leurs cœurs l’instant précédent parcourut l’auditoire, les faisant frissonner. Chaque murmure était étouffé, chaque sourire que le contre-interrogatoire avait suscité s’était évanoui ; un sentiment soudain et glaçant de l’importance redoutable du tribunal se fit brusquement sentir dans l’esprit de chaque personne présente.
Peut-être, comme dans la sombre satire de Hogarth (le Méphistophélès moral des peintres), le voisinage étroit de la douleur et de la gaieté fit-il que la première frappa le cœur avec un choc plus familier ; quoi qu’il en soit, une anxiété glaciale, engourdissant le pouls et vibrant dans l’air, fit ressentir à chaque homme dans cette foule hétéroclite une sympathie teintée d’effroi pour son voisin, à l’exception seulement du juge endurci, des avocats blasés et d’un spectateur : un idiot qui s’était faufilé avec la presse générale, et se tenait, à quelques pas du prisonnier, souriant inconsciemment, et faisant de temps à autre un clin d’œil de son œil vitreux à quelqu’un au loin, dont il avait probablement éludé la vigilance.
Le visage et l’aspect, et même l’attitude du prisonnier, étaient bien faits pour accroître l’effet qu’aurait naturellement produit tout homme sous le coup d’une condamnation aussi terrible. Il se tenait au tout premier rang de la barre, et sa haute et noble silhouette était redressée à sa pleine hauteur ; une lueur d’excitation se répandait graduellement sur des traits en tout temps frappants, et illuminait un regard naturellement éloquent, auquel diverses émotions donnaient, en ce moment, une expression plus profonde et plus impressionnante qu’à l’accoutumée. Il commença ainsi :
« Milord, j’ai peu à dire, et je peux soulager d’emblée l’anxiété de mon avocat, qui me regarde maintenant avec regret, en ajoutant que ce peu embrassera à peine l’objet de ma défense. Pourquoi devrais-je me défendre ? Pourquoi devrais-je m’efforcer de prolonger une vie que quelques jours, de plus ou de moins, termineront, selon les calculs ordinaires du hasard ? Telle qu’elle est et telle qu’elle a été, ma vie est vouée à la loi, et la loi aura son offrande. Si je pouvais échapper à cette inculpation, je sais que sept autres m’attendent, et que par l’une ou l’autre de celles-ci, ma condamnation et ma sentence doivent survenir. La vie peut être douce pour nous tous, milord ; et s’il était possible que la mienne fût épargnée encore quelque temps, cette vie prolongée pourrait faire une meilleure expiation des actions passées qu’une mort qui, abrupte et prématurée, appelle au repentir tout en interdisant réparation.
« Mais quand le côté sombre des choses est notre seul choix, il est inutile de regarder le brillant ; inutile de fixer nos yeux sur la vie, quand la mort est à portée de main ; inutile de parler de contrition, quand on nous en refuse la preuve. C’est la tactique habituelle des prisonniers dans ma situation d’adresser des appels aux sentiments et de flatter les préjugés du jury ; de discourir sur l’excellence de nos lois, tout en s’efforçant de les désarmer ; de louer la justice, tout en réclamant la clémence ; de parler d’espérer l’acquittement, tout en se vantant de se soumettre sans un murmure à la condamnation. Pour moi, à qui tous les intérêts terrestres sont morts, cette tactique est vaine et superflue. Je n’hésite pas à vous dire, milord juge, à vous proclamer, messieurs les jurés, que les lois que j’ai enfreintes tout au long de ma vie, je les méprise dans la mort ! Vos lois ne sont que de deux sortes ; l’une crée des criminels, l’autre les punit. J’ai souffert par l’une ; je suis sur le point de périr par l’autre.
« Milord, ce fut le jeu d’une paille qui a fait de moi ce que je suis. Il y a sept ans, j’ai été envoyé à la maison de correction pour une offense que je n’avais pas commise. J’y suis entré, un garçon qui n’avait jamais enfreint une seule loi ; j’en suis sorti, quelques semaines plus tard, un homme prêt à briser toutes les lois ! D’où venait ce changement ? Était-ce ma faute, ou celle de mes juges ? Vous m’aviez d’abord lésé par une punition que je ne méritais pas ; vous m’avez lésé plus profondément encore lorsque (même si j’avais été coupable de la première offense) j’ai été condamné à fréquenter des délinquants endurcis, diplômés du vice et de ses méthodes de subsistance. Les lois elles-mêmes m’ont contraint à briser les lois : d’abord, en implantant en moi le sentiment aigu de l’injustice ; ensuite, en me soumettant à la corruption de l’exemple. Ainsi, je le répète, et j’espère que mes paroles s’enfonceront solennellement dans le cœur de tous les présents, votre législation a fait de moi ce que je suis ; et elle me détruit maintenant, comme elle en a détruit des milliers, pour être ce qu’elle a fait de moi ! Sans cette première agression à mon encontre, j’aurais pu être ce que le monde appelle honnête ; j’aurais pu avancer jusqu’à un âge avancé et une tombe paisible à travers les tromperies inoffensives du commerce ou les mensonges honorés d’une profession. Mieux encore, j’aurais pu soutenir les lois que j’ai maintenant bravées ; comme l’avocat qui me fait face, j’aurais pu m’engraisser des vices des autres, et avancer vers l’honneur par mon ingéniosité à faire pendre mes semblables ! La presse hypocrite et partiale a prétendu exposer devant vous les mérites de l’« honnête capacité », ou du « commerce laborieux », en opposition à mes offenses. Quels sont, je vous en prie, les piliers de votre « honnête » effort, les profits du « commerce » ? N’y a-t-il pas de pots-de-vin aux domestiques ? N’y a-t-il pas d’adultération des marchandises ? Les riches ne sont-ils jamais dupés sur le prix qu’ils paient ? Les pauvres ne sont-ils jamais lésés sur la qualité qu’ils reçoivent ? Y a-t-il de l’honnêteté dans le pain que vous mangez, dans une seule nécessité qui vous habille, vous nourrit ou vous réchauffe ? Que ceux que la loi protège la considèrent comme un protecteur : quand m’a-t-elle jamais protégé ? Quand a-t-elle jamais protégé l’homme pauvre ? Le gouvernement d’un État, les institutions de la loi, professent de subvenir aux besoins de tous ceux qui « obéissent ». Remarquez ! Un homme a faim, le nourrissez-vous ? Il est nu, le vêtissez-vous ? Sinon, vous rompez votre pacte, vous le ramenez à la première loi de la nature, et vous le pendez, non pas parce qu’il est coupable, mais parce que vous l’avez laissé nu et affamé ! [Un murmure parmi la foule en bas, réduit au silence avec une grande difficulté.] Une seule chose j’ajouterai, et non pour émouvoir votre clémence, non, ni pour donner à mon sort un intérêt vain et momentané, mais parce qu’il y a dans ce monde certaines personnes qui ne m’ont pas connu comme le criminel qui se tient devant vous, et que les nouvelles de mon sort pourraient atteindre par la suite ; et je ne voudrais pas que ces personnes me voient sous des couleurs plus noires que je ne le mérite. Parmi toutes les rumeurs, messieurs, qui vous sont parvenues, à travers tous les contes et fables nés de ma malheureuse notoriété et de mon sort imminent, je vous demande si vous avez entendu dire que j’ai commis une seule action sanguinaire ou une seule fraude ruineuse et délibérée. Vous avez entendu dire que j’ai vécu du pillage des riches, je ne nie pas l’accusation. Du broyage des pauvres, de la tromperie habituelle ou du vol systématique de mes voisins, ma conscience est aussi libre que de l’accusation de cruauté et d’effusion de sang. Ces erreurs, je les laisse à la médiocrité honnête ou à l’effort vertueux ! Vous pourriez peut-être découvrir, aussi, que ma vie n’a pas traversé une carrière d’outrages sans semer quelques bienfaits sur le chemin. En me détruisant, il est vrai que vous aurez la consolation de penser que parmi les bénéfices que vous tirerez de ma sentence, il y aura cet encouragement salutaire que vous donnerez aux autres délinquants d’offenser jusqu’au dernier degré, et de ne retirer à l’outrage aucune circonstance aggravante ! Mais si cela ne vous semble pas être un mobile très puissant, vous pourriez hésiter avant de couper court à toute possibilité d’amendement pour un homme qui ne semble ni totalement endurci ni totalement au-delà de l’expiation. Milord, mon avocat aurait souhaité appeler des témoins, les uns pour témoigner en faveur de points rédempteurs de mon propre caractère, les autres pour invalider le serment du témoin à charge contre moi, un homme que j’ai sauvé de la destruction afin qu’il puisse me détruire. Je ne pense pas que l’un ou l’autre soit nécessaire. La presse publique a déjà dit de moi le peu de bien qui ne choque pas la vérité ; et si je n’avais pas possédé quelques-unes de ces qualités que la société ne dédaigne pas, vous ne m’auriez pas vu ici à cette heure ! Si je m’étais sauvé aussi bien que mes compagnons, j’aurais quitté ce pays, peut-être pour toujours, et j’aurais commencé une carrière très différente à l’étranger. J’ai commis des offenses ; je vous ai éludés ; j’ai commis ce qui, dans mon cas, était un acte de devoir : je suis saisi, et je péris. Mais c’est la faiblesse de mon corps qui me détruit, non la force de votre malveillance. Si j’avais » (et tandis que le prisonnier parlait, le mouvement hautain et rapide, l’élargissement de sa forme, produits par la passion du moment, rendaient impressionnante la puissance remarquable de son physique), « si j’avais seulement ma santé habituelle, ma maîtrise habituelle sur ces membres et ces veines, je n’aurais demandé à aucun ami, à aucun allié, de favoriser mon évasion. Je vous le dis, engins et gardiens de la loi, que j’aurais bravé vos chaînes et défié vos murs, comme vous savez que je les ai bravés et défiés auparavant. Mais mon sang ne rampe plus maintenant qu’en gouttes à travers ses parcours ; et le cœur que j’avais autrefois remue faiblement et lourdement en moi. » Le prisonnier s’arrêta un instant, et reprit sur un ton différent : « Laissant donc mon propre caractère à l’épreuve de la réputation, je ne peux peut-être rien faire de mieux que de laisser au même critère celui du témoin qui m’accuse. J’avouerai candidement que dans d’autres circonstances, il aurait pu en être autrement. J’avouerai candidement que j’aurais alors pu utiliser les moyens que votre loi m’accorde pour obtenir un acquittement et prolonger mon existence, bien que dans une nouvelle scène ; tel qu’il en est, qu’importe la cause pour laquelle je reçois ma sentence ? Mieux vaut même souffrir par la première que de languir jusqu’à la dernière. C’est une consolation de ne pas rester là où je me tiens maintenant ; de subir les solennités humiliantes que j’ai endurées ce jour ; de voir le sourire des uns, et de répondre aux froncements de sourcils des autres ; de lutter avec l’anxiété du cœur, et de dépendre du caprice des nerfs excités. C’est quelque chose de sentir qu’une partie du drame de la disgrâce est terminée, et que je peux attendre sans être inquiété dans ma tanière jusqu’à ce que, pour une fois seulement, je sois de nouveau la cible des esprits légers et le monstre de la foule. Milord, j’en ai fini ! À vous, que la loi considère comme l’avocat du prisonnier, à vous, messieurs les jurés, à qui elle a délégué son sort, je laisse les chances de ma vie. »
Le prisonnier se tut ; mais le même silence pesant qui, excepté lorsqu’il fut rompu par un murmure solitaire, avait régné sur la salle d’audience pendant son discours, continua encore pendant plusieurs moments après que cette voix profonde et ferme se fut éteinte à l’oreille. Si différente avait été la défense du prisonnier de celle que l’on attendait ; si assurément la partie la plus blasée de l’auditoire, même au fur et à mesure qu’il avançait, imaginait que par quelque détour habile il finirait par s’engager dans les voies habituelles de la défense, que lorsque ses accents inaltérables et presque sévères s’interrompirent, les hommes ne furent pas préparés à sentir que son discours était terminé, et la pause les heurta involontairement comme intempestive et abrupte. Finalement, lorsque chacun des auditeurs s’éveilla lentement à la conviction que le prisonnier avait bel et bien conclu sa harangue, un mouvement, éloquent de sentiments libérés d’un suspense qui avait été peut-être d’autant plus intense et plus empreint d’effroi, par l’audace et la nouveauté des mots sur lesquels il reposait, circula dans la salle. Les jurés se regardèrent avec confusion, mais aucun d’entre eux ne parla, pas même d’un murmure ; leurs sentiments, qui avaient été éveillés par le discours du prisonnier, n’avaient pas, en raison de sa brièveté, de sa singularité et de l’impitoyable arrogance de son ton, été assez guidés par son cours pour se fixer dans un état d’esprit clairement favorable à lui, ou l’inverse ; de sorte que chaque homme attendait que son voisin parlât le premier, afin de pouvoir trouver, pour ainsi dire, chez un autre, une sorte d’indice aux sentiments indistincts et excités qui cherchaient à s’exprimer en lui-même.
Le juge, qui avait été dès le début attiré par l’air et l’aspect du prisonnier, avait peut-être, malgré la dureté de son esprit, écouté la défense plus favorablement que quiconque présent ; car dans le mépris des institutions creuses et de la fausse honnêteté de la vie sociale, si manifestement bravées par le prisonnier, Brandon reconnaissait des éléments d’esprit remarquablement compatibles avec les siens ; et cette sympathie était accrue par la robustesse de la force physique et l’intrépidité morale dont le prisonnier faisait preuve, des qualités qui, parmi les hommes d’un moule similaire, forment souvent le plus fort mobile de l’estime, et parfois (comme nous le lisons au sujet du Corse impérial et de ses chefs) le seul point d’attraction ! Brandon fut, cependant, bientôt rappelé à son froid personnage par un murmure de vague approbation circulant dans la foule, parmi laquelle l’impulsion générale se manifeste toujours en premier, et pour qui les opinions du prisonnier, bien qu’imparfaitement comprises, frappaient plus immédiatement que pour les classes meilleures et plus riches de l’auditoire. Toujours attentif aux convenances de la forme, Brandon ordonna instantanément le silence dans la salle ; et quand il fut rétabli, et qu’il fut pleinement entendu que la défense du prisonnier était close, le juge procéda à son résumé.
Il est digne de remarque que nombre des qualités d’esprit qui semblent les plus désagréables dans la vie privée conduisent souvent avec une félicité singulière aux fins de la vie publique ; et ainsi, la fermeté pierreuse caractéristique de Brandon fut une cause majeure qui le rendait admirable en tant que juge, car les hommes en fonction ne se trompent pas moins par leurs sentiments que par leurs intérêts.
Jetant un coup d’œil sur ses notes, le juge s’inclina vers le jury, et commença avec cette voix argentée et résonnante qui distinguait particulièrement l’éloquence de Brandon, et qui portait avec elle, dans les hautes sphères, un ton de persuasion si majestueux et candide. Il souligna, avec une brève clarté, les divers points des preuves ; il insista un instant sur la tentative de jeter le discrédit sur le témoignage de MacGrawler, mais appela l’attention sur le fait que cette tentative n’avait été soutenue par aucun témoin ni aucune preuve. Tandis qu’il poursuivait, l’impression faite par le prisonnier sur l’esprit des jurés s’effaça lentement ; et peut-être, tant les hommes s’adoucissent quand ils voient clairement le visage d’un semblable dont la vie dépend d’eux, cela agit-il de manière désavantageuse pour les intérêts de Clifford, car, pendant le résumé, il se pencha en arrière dans le box et empêcha que son visage ne soit vu. Lorsque les preuves eurent été passées en revue, le juge conclut ainsi :
« Le prisonnier, qui dans sa défense (sur les principes et opinions desquels je m’abstiens maintenant de commenter) a certainement exhibé les signes d’une éducation supérieure, et d’une capacité élevée bien que pervertie, a fait allusion aux rapports diffusés par la presse publique, et a insisté quelque peu sur les diverses anecdotes tendant à son avantage, qu’il suppose être parvenues à vos oreilles. Je ne suis nullement disposé à ce que le prisonnier soit privé de tout avantage qui pourrait découler d’une telle source ; mais ce n’est pas en ce lieu, ni en ce moment, qu’il peut lui être utile. Tout ce que vous avez à considérer est la preuve devant vous. Tout sur quoi vous avez à décider est de savoir si le prisonnier est ou non coupable du vol dont il est accusé. Vous ne devez pas gaspiller une pensée sur ce qui rachète ou accentue un crime supposé, vous devez seulement décider du crime lui-même. Écartez de vos esprits, je vous en prie, tout ce qui interfère avec le dossier principal. Écartez également de vos mobiles de décision toute prévision d’autres inculpations possibles auxquelles le prisonnier a fait allusion, mais dont vous êtes nécessairement ignorants. Si vous doutez de la preuve, qu’elle soit d’un témoin ou de tous, le prisonnier doit recevoir de vous le bénéfice de ce doute. Sinon, vous êtes liés par un serment solennel, qui vous ordonne de renoncer à toute considération mineure, qui vous oblige à veiller étroitement à ne pas être influencés par les infirmités naturelles à nous tous, mais criminelles chez vous, à pencher du côté d’une clémence qui serait rendue, par votre serment, un parjure envers Dieu, et par votre devoir en tant que citoyens impartiaux, une trahison envers votre pays. Je vous renvoie à la grave considération de l’importante affaire que vous avez entendue ; et j’espère que Celui à qui tous les cœurs sont ouverts et tous les secrets sont connus, vous accordera le tempérament et le jugement pour former une décision juste ! »
Il y avait dans l’aspect majestueux et la voix vibrante de Brandon quelque chose qui rendait la forme la plus commune de mots solennelle et impressionnante ; et l’hypocrite, conscient de cette félicité de manière, ajoutait généralement, comme à présent, du poids à ses mots conclusifs par une allusion religieuse ou une phraséologie scripturaire. Il se tut ; et le jury, se remettant de l’effet de son adjuration, consulta un instant entre eux. Le président, s’adressant alors à la cour au nom de ses collègues jurés, demanda la permission de se retirer pour délibérer. Un huissier ayant été assermenté, nous lisons dans les journaux de l’époque, qui notaient les divisions du temps avec ce scrupule coutumier rendu terrible par la réflexion sur la rapidité avec laquelle tous les temps et toutes les saisons peuvent périr pour le héros de la scène, qu’« il était vingt-cinq minutes avant deux heures lorsque le jury se retira ».
Peut-être, dans tout le cours d’un procès criminel, n’est-il point de moment plus terrible que celui qu’occupe la délibération du jury. Dans le cas présent, le prisonnier, comme s’il était cruellement conscient de sa situation, demeura au fond du box et enfouit son visage dans ses mains. Ceux qui se tenaient près de lui remarquèrent toutefois que sa poitrine ne semblait pas se soulever de l’émotion convulsive habituelle aux personnes dans son état, et qu’aucun soupir ni aucun mouvement agité ne lui échappa. Le jury était absent depuis environ vingt minutes lorsqu’un bruit confus se fit entendre dans la salle. Le visage du juge se tourna avec une sévérité impérieuse vers le quartier d’où il provenait. Il aperçut un homme à la mise grossière et à l’apparence misérable qui s’efforçait, rudement et violemment, de se frayer un passage à travers la foule vers le banc des magistrats, et au même instant, il vit l’un des huissiers du tribunal s’approcher du perturbateur de sa tranquillité sans intention amicale. L’homme, conscient du dessein du constable, s’écria avec une grande véhémence : « Je vais donner ceci à monseigneur le juge, que je sois pendu si je ne le fais pas ! » et, tout en parlant, il leva bien haut au-dessus de sa tête un morceau de papier souillé, plié maladroitement en forme de lettre. Dès que le regard de Brandon saisit les traits rudes de l’étranger importun, il fit signe, avec une lenteur de geste un peu moindre qu’à l’accoutumée, à l’un de ses satellites officiels. « Apportez-moi ce papier à l’instant ! » murmura-t-il.
L’officier s’inclina et obéit. L’homme, qui semblait quelque peu en état d’ébriété, le remit avec un air de triomphe ridicule et d’autosatisfaction.
« Écartez-vous, l’ami ! » ajouta-t-il à l’adresse du constable qui posait maintenant la main sur son collet. « Vous verrez ce que le juge répond à ce petit bout de papier ; et le prisonnier, le pauvre bougre, le verra aussi ! »
Cette scène, si peu digne de la solennité de la cour, attira l’attention et (immédiatement autour de l’intrus) l’hilarité de la foule ; et maints regards se dirigèrent vers Brandon, tandis qu’avec un calme grave il ouvrait le billet et parcourait son contenu. D’une écriture de grand écolier — c’était l’écriture de Long Ned — ces quelques mots étaient écrits :
MONSEIGNEUR LE JUGE, — Je prends la liberté de vous supplier de faire tout votre possible pour le prisonnier à la barre, car il n’est autre que le « Paul » dont j’ai parlé à Votre Honneur. Vous savez ce que je veux dire.
DUMMIE DUNNAKER.
Alors qu’il lisait ce mot, on observa que la tête du juge retombait soudainement, comme sous l’effet d’une maladie ou d’un spasme ; mais il se reprit instantanément et, murmurant à l’officier qui lui avait apporté le billet, il dit : « Veillez à ce que ce fou soit immédiatement expulsé de la salle et enfermez-le seul. Il est assez dérangé pour être dangereux ! »
L’officier ne perdit pas une seconde pour voir l’ordre exécuté. Trois constables robustes traînèrent hors de la salle le stupéfait Dummie en un instant, d’autant plus brutalement qu’il s’écriait :
« Eh, messieurs, qu’est-ce que c’est que ça ? Je vous dis que j’ai sauvé la propre chair et le propre sang du juge ! Voyons, doucement, là ; vous paierez pour ça, mon beau garçon ! Ne vous en faites pas, Paul, mon vieux ; je vous ai rendu un fier service... »
« Silence ! » proclama la voix du juge ; et cette voix sortit avec un ton de puissance si impérieux qu’elle intimida Dummie, malgré son ivresse. Un instant plus tard, et avant même qu’il eût le temps de recouvrer ses esprits, il était hors du tribunal. Durant ce tumulte étrange, qui ne dura pourtant guère plus de deux ou trois minutes, le prisonnier n’avait pas levé la tête une seule fois, ni paru sortir en rien de sa rêverie ; et l’intrus venait à peine d’être évacué que le jury revint.
Le verdict fut, comme tous l’avaient prévu, « Coupable » ; mais il était assorti d’une recommandation pressante à la clémence.
Le prisonnier fut alors interrogé, selon la forme usuelle, pour savoir s’il avait quelque chose à dire pour empêcher que la sentence de mort ne fût prononcée contre lui.
Alors que ces mots redoutables frappèrent son oreille, le prisonnier se leva lentement. Il dirigea d’abord vers le jury un regard bref et perçant, puis ses yeux se posèrent pleinement, et avec une signification sévère, sur le visage de son juge.
« Monseigneur, » commença-t-il, « je n’ai qu’une raison à avancer contre la sentence de la loi. Si vous avez intérêt à l’empêcher ou à l’atténuer, cette raison, je pense, suffira à vous rallier à ma cause. J’ai dit que la première cause de ces offenses contre la loi qui me conduisent à cette barre fut mon incarcération sur une accusation dont j’étais totalement innocent ! Monseigneur le juge, vous étiez l’homme qui m’accusa de ce crime et me soumit à cet emprisonnement ! Regardez-moi bien, monseigneur, et vous pourrez retrouver dans les traits du criminel endurci que vous êtes sur le point de condamner à mort, les traits d’un garçon que, voici quelque sept ans, vous accusâtes devant un magistrat de Londres du vol de votre montre. Sur le serment d’un homme qui a un pied sur le seuil de la mort, cette accusation était injuste. Et, digne ministre des lois que vous représentez ! vous, qui allez maintenant prononcer mon arrêt... vous fûtes la cause de mes crimes ! Monseigneur, j’ai fini. Je suis prêt à ajouter un nom de plus à la longue et sombre liste des victimes qui sont d’abord souillées, puis sacrifiées par l’aveuglement et l’injustice des codes humains ! »
Tandis que Clifford parlait, tous les yeux se tournèrent de lui vers le juge, et chacun fut épouvanté par le changement effroyable et livide qui s’était opéré sur le visage de Brandon. Les hommes dirent, plus tard, qu’ils y avaient vu inscrits, avec une clarté terrible, les caractères de la mort ; et il semblait certainement y avoir quelque chose d’effrayant et de surnaturel dans le calme exsangue et hagard de ses traits fiers. Pourtant, son regard ne faiblit pas, et les muscles de ses lèvres ne tremblèrent point ; et avec plus de hauteur encore qu’à l’accoutumée, il soutint le regard du prisonnier. Mais, tandis que, seuls en évidence à travers la foule immobile et haletante, le juge et le criminel se contemplaient, et que les yeux des spectateurs erraient de l’un à l’autre, une impression électrique et saisissante d’une ressemblance puissante entre le condamné et celui qui condamnait frappa l’audience pour la première fois du procès, et accrut, sans qu’ils sussent trop pourquoi, la sensation de douleur et d’effroi que les derniers mots du prisonnier avaient excitée. Peut-être cela provenait-il principalement d’une expression commune d’émotion farouche vaincue par un caractère de fer et de sévérité ; ou peut-être, maintenant que la pâleur cendrée de l’épuisement avait succédé à la rougeur de l’excitation sur le visage du prisonnier, la similarité de teint ainsi obtenue rendait-elle la ressemblance plus évidente qu’auparavant ; ou peut-être les spectateurs n’avaient-ils pas fixé jusqu’alors un regard si scrutateur, ou, si l’on peut dire, si alternatif sur les deux hommes. Quoi qu’il en soit, la ressemblance entre les deux, placés comme ils l’étaient dans des circonstances si largement différentes — cette ressemblance qui, comme nous l’avons laissé entendre, était apparue par instants de façon frappante à Lucy — était manifeste et inévitablement saisissante : même teinte sombre de leur teint ; même profil altier et romain de leurs visages ; même hauteur du front ; même rigidité déplaisante et sarcastique de la bouche, qui constituait le trait le plus marquant chez Brandon, et qui était le seul point qui altérait la beauté singulière de Clifford. Mais, par-dessus tout, le même esprit inflexible, provocateur, obstiné, bien que chez Brandon il prît le masque majestueux de la grandeur, et que chez Clifford il semblât la dureté désespérée du bravache, s’imprimait chez les deux. Bien que Clifford eût cessé de parler, il ne reprit pas son siège, mais resta dans la même attitude que celle dans laquelle il avait renversé l’ordre des choses et confondu le pétitionnaire avec l’accusateur ; et Brandon lui-même, sans parler ni bouger, continua encore à l’observer ; ainsi, avec des fronts dressés et des visages de marbre, où ce qu’il y avait de provocateur et de résolu ne parvenait pas tout à fait à étouffer le levain mortel de la douleur et de l’effroi, ils semblaient tels qu’auraient pu paraître les deux hommes du conte oriental qui avaient le pouvoir de se regarder à en mourir.
Ce qui, à cet instant, faisait rage dans le cœur de Brandon, il est vain de le deviner. Il ne douta pas un instant qu’il contemplait devant lui son fils perdu depuis longtemps, son fils si anxieusement réclamé ! Chaque fibre, chaque recoin de son âme complexe et sombre, cela l’atteignit certainement, et le foudroya d’une lueur hideuse et irrésistible. Le plus ancien, peut-être le plus fort, bien que souvent le moins reconnu des principes de son esprit, était le désir de reconstruire les honneurs déchus de sa maison ; il contemplait maintenant son dernier rejeton devant lui, couvert des ignominies les plus sombres de la loi ! Il avait convoité des honneurs mondains ; il voyait leur successeur légitime dans un repris de justice ! Il avait amassé les quelques affections qu’il avait épargnées aux objets de fierté et d’ambition, en son fils. Ce fils, il était sur le point de le condamner à la potence et au bourreau ! Dernièrement, il avait accru l’espoir de regagner son trésor perdu, jusqu’à une certitude triomphante. Voici ! les espoirs étaient accomplis ! Comment ? Avec ces pensées en guerre, de quelle manière nous n’osons même pas exprimer par une épithète, en lui, nous pouvons jeter un coup d’œil rapide sur l’horreur de l’aggravation qu’il endura, lorsqu’il entendit le prisonnier l’accuser, Lui, d’être la cause de son sort actuel, et se sentit à la fois le meurtrier et le juge de son fils !
Des minutes s’étaient écoulées depuis que la voix du prisonnier s’était tue ; et Brandon tira maintenant le bonnet noir. Tandis qu’il le plaçait lentement sur ses sourcils, la blancheur croissante et cadavérique de son visage devint plus visible encore, par le contraste que présentait ce couvre-chef redoutable. À deux reprises, alors qu’il tentait de parler, sa voix lui fit défaut, et un murmure indistinct sortit de ses lèvres exsangues, et s’éteignit comme un vent capricieux et faible. Mais au troisième effort, la résolution et la longue autotyrannie de l’homme triomphèrent, et sa voix monta claire et inaltérable à travers la foule, bien que la douceur sévère de ses tons habituels eût disparu, et qu’elle sonnât étrange et creuse aux oreilles qui l’écoutaient.
« Prisonnier à la barre ! il est devenu de mon devoir de vous annoncer la fin de votre carrière mortelle. Vous avez été accusé d’un vol audacieux, et après un procès impartial, un jury de vos compatriotes et les lois de votre pays ont décidé contre vous. La recommandation à la clémence » (ici, et seulement ici dans tout son discours, Brandon eut un souffle convulsif) « si humainement ajoutée par le jury, sera transmise au pouvoir suprême ; mais je ne puis vous flatter de beaucoup d’espoir quant à son succès. » (Les avocats se regardèrent avec quelque surprise ; ils s’attendaient à un mandat beaucoup plus sans appel, excluant tout espoir tiré de la recommandation du jury.) « Prisonnier, pour les opinions que vous avez exprimées, vous n’êtes désormais responsable que devant votre Dieu ; je m’abstiens de les juger. Quant à l’accusation que vous avez portée contre moi, qu’elle soit vraie ou fausse, et pour l’angoisse qu’elle m’a causée, puissiez-vous trouver le pardon devant un autre tribunal ! Il ne me reste plus qu’à... sous une réserve trop légère, comme je l’ai dit, pour vous offrir une promesse équitable d’espoir... seulement à... à » (tous les yeux étaient fixés sur Brandon ; il le sentit, fit un ultime effort, et poursuivit) « à prononcer contre vous la sentence rigoureuse de la loi ! Elle est que vous soyez reconduit à la prison d’où vous venez, et de là (lorsque l’autorité suprême en aura décidé ainsi) au lieu de l’exécution, pour y être pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive ; et que le Seigneur Dieu Tout-Puissant ait pitié de votre âme ! »
Avec cette allocution se conclut ce procès mémorable ; et tandis que la foule, dans un tumulte bruyant et désordonné, se pressait vers la porte, Brandon, dissimulant jusqu’au bout avec une bravoure spartiate l’angoisse qui lui rongeait les entrailles, se retira de la terrible parade. Pendant la demi-heure suivante, il fut enfermé avec l’étrange intrus dans les débats du tribunal. Au bout de ce temps, l’étranger fut renvoyé ; et environ deux fois plus tard, le domestique de Brandon le fit rentrer, accompagné d’un autre homme, portant un chapeau rabattu et une blouse de charretier. Le lecteur n’a pas besoin qu’on lui dise que le nouveau venu était le sympathique Ned, dont le témoignage fut en effet un précieux complément à celui de Dummie, et dont l’attachement pour Clifford, aidé par un appétit pour les récompenses, l’avait incité à s’aventurer dans la ville de -----, bien qu’il fût resté caché dans une banlieue sûre, jusqu’à ce qu’il fût rassuré par une promesse écrite de Brandon de sécurité pour sa personne, et une somme pour laquelle nous pourrions presque douter s’il n’aurait pas consenti (tant il avait longtemps pris les moyens pour la fin) à être pendu lui-même. Brandon écouta les détails de ces complices ; et quand ils eurent fini, il leur adressa ces mots : « Je vous ai entendus, et je suis convaincu que vous êtes des menteurs et des imposteurs. Voilà l’argent que je vous ai promis » (jetant un portefeuille), « prenez-le ; et, écoutez-moi bien, si jamais vous osez murmurer, ne serait-ce qu’un souffle de l’atroce mensonge que vous avez maintenant forgé, soyez certains que je vous ferai traîner hors du recoin ou du nid d’infamie où vous pourriez cacher vos têtes, et pendre pour les crimes que vous avez déjà commis. Je ne suis pas homme à revenir sur ma parole. Allez-vous-en ! quittez cette ville à l’instant ! Si dans deux heures vous êtes trouvés ici, votre sang retombera sur vos propres têtes ! Allez-vous-en, je dis ! »
Ces mots, aidés par un visage bien adapté en tout temps à des expressions d’un caractère menaçant et impitoyable, stupéfièrent et effrayèrent à la fois les complices. Ils quittèrent la chambre dans une confusion précipitée ; et Brandon, maintenant seul, marcha d’un pas inégal (dont il ne sentait pas lui-même la faiblesse et l’oscillation alarmantes) de long en large dans l’appartement. L’enfer de sa poitrine était imprimé sur ses traits, mais il ne prononça qu’une seule pensée à haute voix :
« Je peux... oui, oui... je peux encore cacher cette disgrâce à mon nom ! »
Son domestique frappa à la porte pour dire que la voiture était prête, et que Lord Mauleverer l’avait prié de rappeler à son maître qu’ils dînaient ponctuellement à l’heure fixée.
« J’arrive ! » dit Brandon, avec une emphase lente et effrayante sur chaque mot. Mais il s’assit d’abord et écrivit une lettre au quartier officiel, appuyant fortement la recommandation du Jury ; et nous pouvons concevoir combien l’orgueil s’accrocha à lui jusqu’au bout, lorsqu’il pressa la substitution à la mort de la déportation à perpétuité ! Aussitôt qu’il eut scellé cette lettre, il fit mander un exprès, donna ses ordres froidement et distinctement, et tenta avec sa majesté de pas habituelle de traverser un long passage qui menait à la porte extérieure. Il se sentit faiblir. « Venez ici », dit-il à son domestique, « donnez-moi votre bras ! »
Tous les domestiques de Brandon, sauf celui laissé avec Lucy, le craignaient ; et ce fut avec quelque hésitation que son domestique osa demander si son maître se sentait bien.
Brandon le regarda, mais ne fit aucune réponse. Il monta dans sa voiture avec une légère difficulté, et disant au cocher de conduire aussi vite que possible, baissa (une habitude générale chez lui) tous les stores des fenêtres.
Pendant ce temps, Lord Mauleverer, avec six amis, attendait impatiemment l’arrivée du septième convive.
« Notre auguste ami tarde ! » déclara l’évêque de -------, les mains croisées sur son estomac volumineux. « Je crains que le turbot dont votre seigneurie a parlé ne soit pas meilleur pour la durée du procès. »
« Pauvre diable ! » dit le comte de --------, en bâillant légèrement.
« Qui voulez-vous dire ? » demanda Lord Mauleverer, avec un sourire... « l’évêque, le juge, ou le turbot ? »
« Aucun des trois, Mauleverer... je parlais du prisonnier. »
« Ah, le beau chien ! je l’avais oublié », dit Mauleverer. « Vraiment, maintenant que vous en parlez, je dois confesser qu’il m’inspire une grande compassion ; mais, en vérité, c’est très mal de sa part de retenir le juge si longtemps ! »
« Ces misérables endurcis ont tant de choses à dire », grommela l’évêque, avec aigreur.
« Vrai ! » dit Mauleverer ; « un vaurien religieux aurait eu quelques entrailles pour l’état de l’église esuriente. »
« Est-il vraiment vrai, Mauleverer », demanda le comte de ------, « que Brandon doit succéder ? »
« C’est ce que j’entends dire », répondit Mauleverer. « Cieux, comme j’ai faim ! »
Un gémissement de l’évêque fit écho à la plainte.
« Je suppose qu’il serait contraire à toute bienséance de s’asseoir à dîner sans lui ? » dit Lord --------.
« Pourquoi, vraiment, je le crains », retourna Mauleverer. « Mais notre santé... notre santé est en jeu ; nous n’attendrons que cinq minutes de plus. Par Jupiter, voilà la voiture ! Je vous demande pardon pour mon serment païen, monseigneur l’évêque. »
« Je vous pardonne ! » dit le bon évêque, en souriant.
Le groupe ainsi engagé dans la conversation était posté à une fenêtre ouvrant sur le chemin de gravier, le long duquel la voiture du juge était maintenant vue s’approcher rapidement ; cette fenêtre n’était qu’à quelques mètres du porche, et avait été partiellement ouverte pour mieux reconnaître l’approche de l’invité attendu.
« Il garde les stores baissés encore ! Distraction, ou honte de la non-ponctualité... quelle est la cause, Mauleverer ? » dit l’un des membres du groupe.
« Pas la honte, je le crains ! » répondit Mauleverer. « Même l’immoralité indécente de retarder notre dîner pourrait à peine faire monter une rougeur à la peau de parchemin de mon savant ami. »
Ici, la voiture s’arrêta au porche ; la portière fut ouverte.
« Il semble y avoir un étrange retard », dit Mauleverer, avec mauvaise humeur. « Pourquoi ne descend-il pas ? »
Alors qu’il parlait, un murmure parmi les assistants, qui semblaient quelque peu étrangement s’agglutiner autour de la voiture, frappa les oreilles du groupe.
« Que disent-ils... quoi ? » dit Mauleverer, portant la main à son oreille.
L’évêque répondit précipitamment ; et Mauleverer, en entendant la réponse, oublia pour une fois sa sensibilité au froid, et se précipita vers la portière de la voiture. Ses invités suivirent.
Ils trouvèrent Brandon penché contre le coin éloigné de la voiture... un cadavre. Une main tenait la tirette, comme s’il avait tenté involontairement mais vainement de la tirer. Le côté droit de son visage était partiellement déformé, comme par une convulsion ou une paralysie ; mais pas suffisamment pour détruire cette remarquable expression de hauteur et de sévérité qui avait caractérisé ses traits dans la vie. En même temps, la distorsion qui avait relevé d’un côté les muscles de la bouche s’était approfondie dans une largeur effrayante du demi-ricanement de dérision qui se cachait habituellement autour de la partie inférieure de son visage. Ainsi, sans témoin et brusque, avait été la désunion de l’argile et de l’esprit d’un homme qui, s’il traversa la vie en hypocrite audacieux, intrigant, obstiné et inébranlable, n’était pas dépourvu de quelque chose d’élevé même au milieu de sa bassesse, de son égoïsme et de ses vices ; qui semblait moins avoir aimé le péché que, par une étrange perversion de la raison, avoir dédaigné la vertu, et qui, par une soudaineté solennelle et terrible du destin (car qui osera indiquer le jugement de l’archétype et invisible Providence, même lorsqu’elle apparaît à l’œil mortel la moins obscurcie ?), gagna les rêves, les objets, les triomphes de l’espoir, pour être foudroyé par eux au moment de l’acquisition !
CHAPITRE XXXVI.
ET DERNIER.
Subtle, Surly, Mammon, Dol, Hot Ananias, Dapper, Dragger... tous Avec qui j’ai commercé. L’Alchimiste.
Tout comme le citadin rural, retiré pour une brève villégiature, loin des soucis du monde et du strepitumque Romae — « et du fracas de Rome » — vers les douces ombres de Pentonville ou les plaines plus lointaines de Clapham, guide quelque visiteur ravi à travers les méandres de ce chef-d'œuvre dédaléen qu'il se plaît à nommer son labyrinthe, souriant tour à tour furtivement de la perplexité de son hôte, écoutant avec une calme supériorité ses conjectures futiles et erronées, l'accompagnant malicieusement dans une allée trompeuse où l'aventurier déconcerté est soudain arrêté par la face aveugle d'une haie sans issue, tremblant de le voir s'engager sans le savoir sur la bonne voie, et soulagé de le voir, après une hésitation, tourner dans la mauvaise ; ainsi, ô aimable lecteur, le sage romancier te conduit-il à travers le dédale de son récit, s'amusant de tes propres leurres, et filant, dans un plaisir prolixe, la trame tranquille de son divertissement à partir des circonvolutions qui causent ton impatience et ton trouble. Mais, tout comme lorsque, grâce à la bonne nature ou à la fatigue de l'hôte, le mystère est enfin dévoilé et que l'invité est autorisé à pénétrer jusqu'à l'extrémité cachée du labyrinthe feuillu, l'honnête bourgeois, satisfait des agréables peines qu'il a déjà prodiguées à son visiteur, ne le condamne point au labeur de rebrousser chemin sur les sentiers qu'il a si erratiquement foulés, mais le mène en trois enjambées, par un chemin plus simple, directement à l'entrée du dédale, et le renvoie chercher divertissement ailleurs ; ainsi le narrateur prudent, une fois les complexités de son intrigue dénouées, ne causera-t-il aucun retard inutile et vain à son lecteur fatigué, mais le conduira, avec toute la brièveté convenable, hors du labyrinthe qui a cessé de retenir l'intérêt d'un secret.
Nous allons donc, conformément à la politique du titre, relater aussi rapidement que possible la partie de notre récit qui reste encore à conter. Sur la personne de Brandon fut trouvé le papier qui contenait une si fatale nouvelle de son fils ; et, lorsqu'il fut apporté à Lord Mauleverer, les mots frappèrent ce dernier (qui savait que Brandon avait été à la recherche de son fils perdu, que nous avons vu avoir été élevé dans l'idée qu'il était illégitime, bien qu'il soit probable que beaucoup de doutes quant à savoir s'il n'avait pas été trompé durent assaillir sa sagacité naturelle) comme suffisamment importants pour mériter une enquête sur l'auteur. Dummie fut facilement retrouvé, car il n'avait pas encore tourné le dos à la ville lorsque la nouvelle de la mort soudaine du juge y fut rapportée ; et, profitant de cette circonstance, l'ami Dunnaker demeura tout à fait en ville (bien que son compagnon de longue date l'eût désertée aussi précipitamment que possible), et trompa le temps en se présentant à la prison, où, après quelques efforts infructueux, il parvint jusqu'à Clifford. Facilement repéré par le nom qu'il avait donné au gouverneur de la prison, il fut conduit le jour même à Lord Mauleverer ; et son récit, confus qu'il était, et provenant même d'une source si suspecte, fit vibrer ces organes digestifs qui, chez Mauleverer, tenaient lieu de cœur, avec des sentiments ressemblant autant à la crainte et à l'horreur que notre bon pair était capable d'en éprouver. Déjà choqué dans sa philosophie mondaine d'indifférence par la mort de Brandon, il était en ce moment plus susceptible d'une impression remords et salutaire qu'il n'aurait pu l'être à tout autre ; et il ne pouvait, sans quelques piqûres de conscience, songer à la ruine qu'il avait causée à la mère de l'être qu'il venait tout juste de poursuivre jusqu'à la mort. Il congédia Dummie et, après une courte réflexion, commanda son équipage, et, laissant les préparatifs des funérailles de son ami aux soins de son homme d'affaires, il partit pour Londres, et en particulier pour la demeure du secrétaire d'État au ministère de l'Intérieur. Nous ne voudrions pas faire tort au noble pénitent ; mais nous aventurons le soupçon qu'il n'aurait peut-être pas préféré une demande de grâce personnelle pour le prisonnier à une demande écrite, s'il n'avait éprouvé de certains malaises à demeurer dans une maison de campagne assombrie par des cérémonies aussi lugubres que celles de la mort. La lettre de Brandon et la demande de Mauleverer obtinrent pour Clifford une commutation de peine. Il fut condamné à la déportation perpétuelle. Un navire était déjà sur le point de mettre à la voile ; et Mauleverer, content d'avoir sauvé sa vie, n'était nullement soucieux que son départ du pays fût entravé par quelque retard superflu.
Entre-temps, la première rumeur qui atteignit Londres concernant le sort de Brandon fut qu'il avait été trouvé en proie à une attaque et qu'il gisait dangereusement malade chez Mauleverer ; et avant que le second rapport, plus fatalement sûr, n'arrivât, Lucy avait recueilli, de la consternation visible de Barlow, qu'elle interrogea anxieusement, et qui, aimant réellement son maître, fut aisément amené à communiquer, la première et plus flatteuse intelligence. Au secret délice de Barlow, elle insista immédiatement pour partir auprès du supposé malade ; et, accompagnée de Barlow et de sa femme de chambre, l'affectueuse jeune fille se hâta vers la maison de Mauleverer le soir du jour suivant celui où le comte l'avait quittée. Lucy n'était pas allée bien loin avant que Barlow n'apprît, par les commérages de la route, le véritable état des choses. En vérité, ce fut à la première étape qu'avec un visage affligé il s'approcha de la portière de la voiture et, annonçant l'inutilité de poursuivre, supplia Lucy de rebrousser chemin. Dès que Miss Brandon eut surmonté le premier choc que cette nouvelle lui causa, elle dit avec calme :
« Eh bien, Barlow, s'il en est ainsi, nous avons encore un devoir à accomplir. Dites aux postillons de continuer ! »
« En vérité, madame, je ne vois pas à quoi peut servir de vous tourmenter, et vous si souffrante. Si vous voulez me laisser y aller, je veillerai à ce que toute attention soit accordée aux restes de mon pauvre maître. »
« Lorsque mon père est mort, dit Lucy, avec une gravité et une triste fermeté dans sa manière, celui qui n'est plus n'a envoyé aucun remplaçant pour remplir les derniers devoirs d'un frère ; je n'en enverrai pas davantage pour remplir ceux d'une nièce, et prouver que j'ai oublié la gratitude d'une fille. Continuez ! »
Nous avons dit qu'il y avait des moments où un esprit était frappé chez Lucy, peu commun à elle en général ; et maintenant, le commandement de son oncle siégeait sur son front. Les chevaux filèrent, et pendant plusieurs minutes Lucy demeura silencieuse. Sa femme de chambre n'osait parler. Finalement, Miss Brandon se tourna et, couvrant son visage de ses mains, éclata en sanglots si violents qu'ils alarmèrent sa suivante plus encore que son immobilité précédente. « Mon pauvre, pauvre oncle ! » sanglota-t-elle ; et ce furent là tous ses mots.
Nous devons passer sous silence l'arrivée de Lucy chez Lord Mauleverer ; nous devons passer sous silence les jours lassants qui s'écoulèrent jusqu'à ce que ce corps inconscient fût confié à la poussière avec laquelle, s'il avait pu conserver encore une étincelle de son esprit altier, il aurait refusé de se mêler. Elle avait aimé le défunt incomparablement au-delà de ses mérites, et, résistant à toute remontrance contraire et à toutes les formes de l'usage ordinaire, elle fut elle-même témoin de la lugubre cérémonie qui légua les restes humains de William Brandon au repos et au ver. Ce même jour, Clifford reçut la commutation de sa peine, et ce jour-là, une autre épreuve attendait Lucy. Nous pensons exposer brièvement au lecteur quelle fut cette scène ; nous n'avons besoin qu'observer que Dummie Dunnaker, attiré par son grand amour pour le petit Paul, dont il disait avec ravissement qu'il ne le trouvait pas le moins du monde « gonflé par sa grande renommée et son élévation », s'attardait encore en ville, et n'était pas seulement conscient de la parenté des cousins, mais avait glané auprès de Long Ned, alors qu'ils voyageaient vers ------, l'affection entretenue par Clifford pour Lucy. De la manière dont la communication parvint à Lucy, nous n'avons pas besoin de parler ; qu'il suffise de dire que, le jour où elle avait accompli le dernier devoir envers son oncle, elle apprit pour la première fois la situation de son amant.
Ce soir-là, dans la cellule du condamné, les cousins se rencontrèrent.
Leur conférence fut à voix basse, car le geôlier se tenait à portée d'oreille ; et elle fut interrompue par les sanglots convulsifs de Lucy. Mais la voix de celui dont les nerfs d'acier n'étaient pas indignes de la progéniture de William Brandon était claire et audible à son oreille, bien qu'émise dans un murmure qui agitait à peine ses lèvres. Il semblait que Lucy, frappée au plus profond du cœur par la générosité avec laquelle son amant s'était arraché à elle au moment où sa fortune aurait pu l'élever dans tout autre pays bien au-dessus des périls et des crimes de sa carrière en celui-ci ; percevant maintenant, pour la première fois, et dans toute leur force, les causes de sa conduite mystérieuse ; fondue par leur parenté, et s'oubliant totalement dans la désolation et la sombre situation où elle voyait celui qui, quels que fussent ses crimes, n'avait pas été criminel envers elle ; il semblait que, emportée par ces émotions, elle eût cédé tout entière à la tendresse et au dévouement de sa nature ; qu'elle eût souhaité quitter foyer, amis et fortune, et partager avec lui son châtiment et sa honte.
« Pourquoi, balbutia-t-elle, pourquoi... pourquoi pas ? Nous sommes tout ce qui nous reste au monde ! Votre père et le mien étaient frères ; laissez-moi être pour vous comme une sœur. Que me reste-t-il ici ? Pas un être que j'aime, ou qui se soucie de moi, pas un ! »
Ce fut alors que Clifford rassembla tout son courage, en répondant. Peut-être, maintenant qu'il sentait (bien qu'ici sa connaissance fût nécessairement confuse et imparfaite) que sa naissance n'était pas inégale à la sienne ; maintenant qu'il lisait, ou croyait lire, dans sa joue pâle et son cadre amaigri que la désertion envers elle était la mort, et que la générosité et le sacrifice de soi étaient venus trop tard ; peut-être ces pensées, concourant avec un amour en lui au-delà de tous les mots, et un amour en elle auquel il était au-dessus de l'humanité de résister, le conquirent et le soumirent tout à fait. Pourtant, comme nous l'avons dit, sa voix respirait calmement à son oreille ; et son œil seul, qui s'illuminait d'un espoir ferme et résolu, trahissait son esprit. « Vis, donc ! » dit-il, en concluant. « Ma sœur, mon amante, ma fiancée, vis ! Dans un an à partir de ce jour, je le répète, je te le promets ! »
L'entrevue était terminée, et Lucy retourna chez elle d'un pas ferme. Elle était à pied. La pluie tombait à torrents, pourtant, même dans son état précaire, sa santé ne souffrit pas ; et lorsqu'une semaine après ce jour elle lut que Clifford était parti vers le terme de son châtiment, elle lut la nouvelle avec un œil ferme et une lèvre qui, si elle devenait plus pâle, ne tremblait pas.
Peu de temps après ce moment, Miss Brandon partit pour une ville obscure au bord de la mer ; et là, refusant toute société, elle continua de résider. Comme la naissance de Clifford n'était connue que de peu de personnes, et que sa légitimité n'était soupçonnée par personne, excepté, peut-être, par Mauleverer, Lucy succéda à la grande fortune de son oncle ; et cette circonstance fit d'elle, plus que jamais, un objet d'attraction aux yeux de son noble adorateur. Se trouvant incapable de la voir, il lui écrivit plus d'une épître émouvante ; mais comme Lucy demeurait inflexible, il finit, dégoûté par son manque de goût, par cesser sa poursuite, et se résigna à la stérilité continue d'une vie de célibataire. À mesure que les mois s'écoulaient, Miss Brandon semblait se lasser de sa retraite ; et immédiatement après avoir atteint sa majorité, ce qu'elle fit environ huit mois après la mort de Brandon, elle transféra le gros de sa fortune en France, où il était entendu (car il était impossible que la rumeur dormît sur une héritière et une beauté) qu'elle comptait résider à l'avenir. Même Warlock (ce sortilège pour le cœur fier de son oncle), elle cessa de le retenir. Il fut offert au plus proche parent de la famille à une somme qu'il n'hésita pas à accepter ; et, par les vicissitudes communes de la Fortune, le domaine des anciens Brandon a maintenant, nous l'apercevons dans un journal hebdomadaire, passé entre les mains d'un riche échevin.
Il y avait près d'un an depuis la mort de Brandon lorsqu'une lettre portant un cachet de poste étranger parvint à Lucy. À partir de ce moment, ses esprits — qui auparavant, bien que sujets à des accès d'abstraction, avaient été égaux et soumis, non tristes — s'élevèrent dans toute la gaieté et la vivacité de sa toute première jeunesse. Elle s'occupa activement des préparatifs pour son départ de ce pays ; et finalement, le jour fut fixé, et le navire fut engagé. Chaque jour jusqu'à celui-là, Lucy marchait vers le bord de la mer, et, montant sur la falaise la plus haute, passait des heures, jusqu'à ce que la soirée se refermât, à observer, d'un regard apparemment oisif, les navires qui parsemaient la mer ; et avec chaque jour sa santé semblait se renforcer, et la couleur douce et lucide qu'elle avait portée autrefois, refleurir sur sa joue.
Avant son départ, Miss Brandon congédia ses serviteurs, et n'engagea qu'une seule femme, une étrangère, pour l'accompagner. Un certain ton de commandement tranquille, autrefois inconnu d'elle, caractérisait ces mesures, si audacieusement indépendantes pour quelqu'un de son sexe et de son âge. Le jour arriva, c'était l'anniversaire de sa dernière entrevue avec Clifford. En entrant dans le navire, on observa qu'elle tremblait violemment, et que son visage était aussi pâle que la mort. Un étranger, qui s'était tenu à l'écart enveloppé dans son manteau, s'élança en avant pour l'aider ; ce fut la dernière chose que ses serviteurs renvoyés et pleurants virent d'elle depuis la jetée où ils se tenaient pour regarder.
Rien de plus dans ce pays ne fut jamais su du sort de Lucy Brandon ; et comme son cercle de connaissances était étroit, et que l'intérêt pour son sort n'existait vivement chez personne, excepté chez quelques humbles cœurs, la conjecture ne fut jamais ardemment éveillée, et se refroidit bientôt en oubli. Si elle favorisa, après le laps des années, une notion plus qu'une autre, ce fut qu'elle avait péri parmi les victimes de la Révolution française.
Entre-temps, jetons un coup d'œil sur les destinées de nos connaissances plus subalternes.
Augustus Tomlinson, en se séparant de Long Ned, avait réussi à atteindre Calais ; et après un tour rapide à travers le continent, il se tourna ultimement vers une certaine cité littéraire en Allemagne, où il devint distingué pour sa finesse métaphysique, et ouvrit une école de morale sur le modèle grec, enseignée en langue française. Il parvint, par le patronage qu'il reçut et les élèves qu'il éclaira, à obtenir un revenu très décent ; et comme il écrivit un in-folio contre Locke, prouva que les hommes avaient des sentiments innés, et affirma que nous devrions tout référer non pas à la raison, mais aux sentiments de l'âme, il devint grandement respecté pour son extraordinaire vertu. Quelques petites découvertes furent faites après sa mort, qui peut-être auraient quelque peu diminué l'odeur générale de sa sainteté, si les admirateurs de son école n'avaient soigneusement étouffé l'affaire, probablement par respect pour les « sentiments de l'âme ! »
Pepper, que la police ne désirait pas si anxieusement détruire que ses deux compagnons, aurait peut-être réussi, peut-être bien des années encore, à brouter sur les communs publics, si une lettre, écrite quelque peu imprudemment, n'était tombée entre de mauvaises mains. Ceci, bien qu'après avoir créé une certaine agitation, sembla s'éteindre, vécut dans la mémoire de la police, et conspira finalement, avec divers peccadilles, à produire sa chute. Il fut saisi, jugé et condamné à sept ans de déportation. Il employa si avantageusement son temps à Botany Bay, et arrangea les choses là-bas si confortablement pour lui-même, qu'à l'expiration de sa peine, il refusa de revenir au pays. Il fit un excellent mariage, se construisit une excellente maison, et demeura dans « la terre des bienheureux » jusqu'à la fin de ses jours, noté jusqu'au bout pour l'abondance de ses cheveux et une certaine fatuité féroce d'aspect.
Quant à Fighting Attie et Gentleman George, pour Scarlet Jem et pour Old Bags, nous nous confessons dépourvus de toute information certaine sur leurs fins dernières. Nous pouvons seulement ajouter, à propos de Fighting Attie, « Que la chance soit avec lui où qu'il aille ! » et pour mon hôte du Jolly Angler, que, bien que nous n'ayons pas la constitution physique pour boire un « verre de blue ruin », nous serons très heureux, autour d'un vin tolérable et en compagnie de n'importe quel convive agréable, de prendre notre part dans le chœur poli de...
« À la santé de Gentleman George, que Dieu le bénisse ! »
Mme Lobkins quitta cette vie comme un agneau ; et Dummie Dunnaker obtint une licence pour poursuivre le commerce à Thames Court. Il se vanta, jusqu'à la fin, de sa connaissance avec le grand capitaine Lovett, et de l'affabilité avec laquelle cet illustre personnage le traitait. Il avait aussi des histoires au sujet du juge Brandon, mais personne n'en croyait une syllabe ; et Dummie, indigné par l'incrédulité, augmenta, par véhémence, la merveille des histoires, de sorte qu'à la fin, ce qui était ajouté engloutit presque ce qui était original, et Dummie lui-même aurait pu être embarrassé pour satisfaire sa propre conscience quant à ce qui était faux et ce qui était vrai.
L'érudit Peter MacGrawler, retournant en Écosse, disparut sur la route. Une personne ressemblant singulièrement au sage fut plus tard vue à Carlisle, où elle s'acquittait des devoirs utiles et louables de Jack Ketch. Mais si ce respectable fonctionnaire était ou non notre Simon Pure, notre ex-rédacteur de l'« Asinaeum », nous ne prendrons pas sur nous de l'affirmer.
Lord Mauleverer, résolvant finalement de vivre seul, passa le reste de ses années dans une indolente tranquillité. Lorsqu'il mourut, les journaux affirmèrent que Sa Majesté était profondément affectée par la perte d'un ami si ancien et si estimé. Ses meubles et ses vins se vendirent remarquablement cher ; et un Grand Homme, son intime particulier, qui acheta ses livres, surpris de découvrir, par des marques au crayon, que le noble défunt en avait lu certains, s'exclama, non pas tout à fait sans vérité :
« Ah ! Mauleverer aurait pu être un type sacrément intelligent, s'il l'avait voulu ! »
Le comte était accoutumé de montrer comme une curiosité une bague de grande valeur, qu'il avait reçue d'une manière assez singulière. Un matin, un paquet lui fut apporté qui contenait une somme d'argent, la bague mentionnée, et une lettre du notoire Lovett, dans laquelle cette personne, en demandant de retourner à sa seigneurie les sommes dont il avait deux fois aidé à le dévaliser, le remerciait, avec une chaleur sincère, pour la considération témoignée envers lui en ne révélant pas son identité avec le capitaine Clifford ; et s'aventurait, comme léger témoignage de respect, à inclure ladite bague avec la somme retournée.
Vers le moment où Mauleverer reçut ce curieux paquet, plusieurs anecdotes de nature similaire parurent dans les journaux publics ; et il semblait que Lovett avait agi selon un principe général de restitution, pas toujours, il faut l'admettre, le fruit du repentir d'un voleur. Tandis que les oisifs s'émerveillaient de ces anecdotes, vint la nouvelle tardive que Lovett, après un séjour d'un seul mois sur son lieu de condamnation, avait, de la manière la plus audacieuse et la plus singulière, effectué son évasion. Que, dans sa progression à travers le pays, il eût été affamé ou tué par les indigènes, ou que, plus chanceux, il eût ultimement trouvé les moyens de traverser les mers, était encore inconnu. Là finirent les aventures du galant voleur ; et ainsi, par une étrange coïncidence, le même mystère qui enveloppait le sort de Lucy impliquait aussi celui de son amant. Et ici, aimable lecteur, pourrions-nous laisser tomber le rideau sur notre scène finale, si nous ne pensions qu'il pourrait te plaire de le soulever encore un instant, et de te donner une autre vue du monde derrière.
Dans une certaine ville de ce Grand Pays où les chaussures sont imparfaitement cirées – [Voir le récent ouvrage du capitaine Hall sur l'Amérique] – et où les opinions ne sont pas poursuivies, résidait, vingt ans après la date du départ de Lucy Brandon d'Angleterre, un homme tenu en haute et universelle estime, non seulement pour la rectitude de sa conduite, mais pour les énergies de son esprit et les fins auxquelles elles étaient dirigées. Si vous demandiez qui avait cultivé ce terrain vague, la réponse était : « Clifford ! » qui avait obtenu la fondation de cet hôpital, « Clifford ! » qui avait obtenu réparation pour tel grief public, « Clifford ! » qui avait lutté pour et gagné tel avantage populaire, « Clifford ! » Dans la partie la plus douce de ses projets et de ses entreprises – dans cette partie, surtout, qui concernait les malades ou les nécessiteux – ce citoyen utile était secondé, ou plutôt surpassé, par un être sur la beauté suprême duquel le Temps semblait avoir volé avec une aile douce et charmante. Il y avait quelque chose de remarquable et de touchant dans l'amour que ce couple (car la femme à laquelle nous faisons référence était l'épouse de Clifford) se portait l'un à l'autre ; comme la plante dans les plaines d'Hébron, le temps qui apportait à cet amour une force supplémentaire lui apportait aussi une verdure plus douce et plus fraîche. Bien que leurs voisins actuels ne connussent pas les événements de leur vie antérieure à leur établissement à ----------, on savait qu'ils avaient été fortunés à l'époque où ils étaient venus s'y installer pour la première fois, et que, par une série de fatalités, ils avaient tout perdu. Mais Clifford avait fait front virilement contre la fortune ; et dans un pays neuf, où les hommes qui préfèrent le travail à la dépendance ne peuvent pas facilement mourir de faim, il avait été en mesure de gravir, par le labeur, les rudes étapes de la pauvreté et de l'adversité avec une honnêteté et une vigueur de caractère qui lui valurent, peut-être, une estime plus sincère pour chaque effort successif que l'étalage de ses richesses perdues ne lui en aurait jamais acquis. Ses travaux et ses capacités obtinrent un succès graduel mais certain ; et il jouissait maintenant des bénédictions d'une aisance gagnée avec la plus scrupuleuse intégrité, et dépensée avec la plus aimable bienveillance. Une trace des épreuves qu'ils avaient traversées était discernable chez chacun ; ces épreuves avaient volé la rose de la joue de la femme, et avaient semé des rides précoces sur le large front de Clifford. Il y avait des moments, aussi, mais ce n'étaient que des moments, où ce dernier sombrait de sa gaieté d'esprit habituelle, élastique et saine, dans une rêverie sombre et abstraite ; mais ces moments, la femme les surveillait avec une anxiété jalouse et tendre, et un seul son de sa douce voix avait le pouvoir d'en dissiper l'influence ; et quand Clifford levait les yeux, et jetait un regard de son tendre sourire autour de son heureux foyer et de ses enfants en pleine croissance, ou contemplait à travers les fenêtres mêmes de sa chambre les avantages publics qu'il avait créés, quelque chose de fierté et de joie brillait sur son visage, et il disait, bien qu'avec des yeux brillants et une voix étouffée, alors que son regard retournait une fois de plus vers sa femme : « Je les dois à toi ! »
Un trait d'esprit caractérisait particulièrement Clifford : l'indulgence envers les fautes d'autrui. « Les circonstances font la culpabilité », avait-il coutume de dire ; « efforçons-nous de corriger les circonstances, avant de nous récrier contre la culpabilité ! » Ses enfants promettaient de marcher dans le même sentier utile et honorable que celui qu'il foulait lui-même. Heureuse était considérée cette famille qui avait l'espoir de s'allier à la sienne.
Tel fut le destin ultérieur de Clifford et de Lucy. Qui nous condamnera de préférer la morale de ce destin à la morale qui est extorquée de la potence et des bagnes – qui fabrique des épouvantails, et non des phares ; terrifie notre faiblesse, au lieu de réchauffer notre raison. Qui ne concède pas qu'il vaut mieux réparer que périr – mieux, aussi, d'expier en citoyen que de se repentir en ermite ? Oh, John Wilkes, échevin de Londres et Bravache de la Liberté, votre vie n'était pas un iota trop parfaite – votre patriotisme aurait pu être infiniment plus pur, vos mœurs auraient admis une amélioration indéfinie, vous n'êtes pas un grand favori auprès de nous ou du reste du monde – mais vous avez dit une excellente chose, pour laquelle nous vous regardons avec bienveillance, voire presque avec respect. Nous savons à peine s'il faut sourire de son esprit ou soupirer devant sa sagesse. Notez cette vérité, vous tous, gentlemen d'Angleterre qui voudriez faire la loi comme les Romains faisaient les faisceaux – un paquet de verges avec une hache au milieu – notez-la, et souvenez-vous-en ! Puisse-t-elle vivre longtemps, alliée à l'espoir en nous-mêmes, mais à la gratitude chez nos enfants – longtemps après que le livre qu'elle « orne » et « souligne » maintenant sera parti dans son sommeil poussiéreux – longtemps, longtemps après que la main fiévreuse qui l'écrit maintenant ne pourra plus la défendre ou l'imposer : « LE PIRE USAGE QUE VOUS PISSIEZ FAIRE D'UN HOMME EST DE LE PENDRE ! »
NOTE.
Dans la seconde édition de ce roman, étaient insérés ici deux « caractères », ceux de « Fighting Attie » et de « Gentleman George », omis dans l'édition ultérieure publiée par M. Bentley dans les « Standard Novels ». À la demande de quelques admirateurs de ces éminents personnages, qui considéraient les esquisses biographiques mentionnées comme impartiales en elles-mêmes, et contribuant à la complétude du dessein pour lequel des hommes si illustres furent introduits, ils sont ici conservés, bien que sous la forme plus honorable d'une notice séparée et supplémentaire.
FIGHTING ATTIE.
Quand il mourra, la route aura perdu un grand homme, dont le pied quittait rarement l'étrier, et dont la tête claire guidait une main hardie. Il porta le bon sens à sa perfection, et il fit du droit chemin le plus sublime. Ses paroles étaient rares, ses actions étaient nombreuses. Il était le Spartiate des chevaliers de la route, et le laconisme était l'âme courte de sa législation professionnelle !
De quelque manière que vous le considériez, vous voyez ces propriétés de l'esprit qui commandent la fortune ; peu de pensées ne se confondant pas les unes les autres – éléments simples, et hardis. Son caractère en action peut être résumé en deux phrases – « un fait saisi, et un coup porté ». Si son intellect avait été plus luxueux, sa résolution aurait pu être moins robuste ; et sa robustesse faisait sa grandeur. Il était de ceux qui ne brillent que dans l'action – des cheminées (pour adapter la comparaison de Sir Thomas More) qui semblent inutiles tant que vous n'allumez pas votre feu. Ainsi, dans les moments calmes, vous ne rêviez pas de son utilité, et ce n'est que sur la route que vous étiez frappé de stupeur par l'éclosion de son génie. À quelque situation qu'il fût appelé, vous trouviez en lui ce que vous cherchiez en vain chez les autres ; car son sens aigu donnait à Attie ce qu'une longue expérience devrait, mais ne parvient souvent pas, donner à ses possesseurs. Son énergie triomphait du sens de la circonstance nouvelle, et il brisait en un instant les toiles d'araignée qui empêtraient des natures moindres pendant des années. Son œil voyait un résultat final, et négligeait le détail. Il dépouillait son homme sans chicane ; et prenait sa bourse en la réclamant plutôt qu'en machinant. Si ses ennemis souhaitent déprécier son mérite – un mérite grand, éblouissant, et pourtant solide – ils peuvent, peut-être, dire que son génie l'adaptait mieux à poursuivre les exploits qu'à les concevoir ; et ainsi que, outre la renommée qu'il peut justement revendiquer, il accaparait souvent totalement cette gloire qui aurait dû être partagée par d'autres : il reprenait l'entreprise là où elle cessait au Travail, et la portait en avant, là où elle était récompensée par la Gloire. Même ce reproche prouve un nouveau mérite d'adresse, et ne diminue pas le mérite moins compliqué que nous lui avons accordé auparavant. La renommée qu'il a acquise peut exciter notre émulation ; l'envie qu'il n'a pas apaisée peut nous consoler de l'obscurité.
Une strophe de poésie grecque – Ainsi, pas trop vigoureusement, traduite par M. West, –
« Mais l'esprit humain est enveloppé d'erreur, Et le bonheur humain est toujours précaire – Savons-nous quelle fortune doit rester derrière ? Savons-nous combien de temps le présent perdurera ? »
GENTLEMAN GEORGE.
Pour toi, Gentleman George, pour toi, quel valédiction conclusive reste-t-il ? Hélas ! depuis que nous avons commencé l'étrange et théâtrale scène où tu fus d'abord introduit, le sinistre ennemi a frappé trois fois à tes portes ; et maintenant, tandis que nous écrivons – [En 1830] – tu es parti de là – tu n'es plus ! Un nouveau seigneur préside à ton fauteuil, une nouvelle voix résonne à ta joyeuse table – tu es oublié ! Tu es déjà, comme ces pages, un conte qui est raconté à une mémoire qui ne retient point ! Où sont tes quolibets et tes excentricités ; où tes vanités majestueuses et tes parures royales ? Ta maison et ta pagode, ta cheminée gothique et ton enseigne chinoise – celles-ci demandent encore la main finale. Ta main est froide ; leur achèvement, et le plaisir que l'achèvement procure, sont pour un autre ! Tu sèmes, et ton suiveur récolte ; tu bâtis, ton successeur détient ; tu plantes, et ton héritier s'assoit sous l'ombre de tes arbres –
« Neque harum, quas colis, arborum Te, praeter invisas cupressos, Ulla brevem dominum sequetur! »
[« Aucun de ces arbres que tu cultives ne suivra toi, le maître éphémère, hormis les odieux cyprès ! »]
En ce moment ta vie – car tu fus un Grand Homme de ton ordre, et ils ont ajouté ta biographie à celle d'Abershaw et de Sheppard – ta vie est devant nous. Quelle homélie dans ses événements ! Gaiement as-tu ri dans ta jeunesse, et as-tu parcouru les cours de ta virilité. L'esprit siégeait à ta table, et le Génie était ton compagnon. La Beauté était ta servante ; et la Frivolité jouait autour de toi – un bouffon que tu tournais en dérision, et qu'en ridiculisant tu appréciais ! Qui parmi nous peut regarder en arrière vers ton ère brillante, et ne pas soupirer en pensant que les hommes merveilleux qui t'entouraient, et au milieu desquels tu étais un centre et un noyau, ne sont pour lui que des choses de l'histoire, et les fantômes d'une tradition sans corps ? Ces soupers brillants, étincelants de beauté, dont la mémoire fait d'un lieu (encore hérité par Bachelor Bill) un terrain hanté et féerique ; tous ceux qui se rassemblaient dans ce cercle d'Armide – les Grammont et les Beauvilliers et les Rochefoucauld d'Angleterre et de la Route – qui ne sent pas que les avoir vus, bien que ce ne fût que comme Gil Blas voyait les festivités de ses acteurs, depuis le buffet et derrière la chaise, aurait été un triomphe pour les sentiments les plus terrestres de sa vieillesse à rappeler ? Qu'est-ce que cela a donc dû être de les avoir vus comme tu les as vus – toi, le défunt et l'oublié ! – vus depuis la hauteur de ta jeunesse, de ton pouvoir et de ton rang (car tu fus tôt tenancier d'un public), et des esprits téméraires, et des vigoureuses capacités de joie ? Quels plaisirs où le sens prodiguait ses variétés incalculables ? Quelles réjouissances où le vin était la moindre excitation ?
Que la scène change. Comme le changement est remuant ! Triomphe et éclat et conquête ! Car ton public était un public de renom ; là venaient les Guerriers du Ring – les Héros de la Croix – et toi, leur mécène, tu étais élevé sur leur renommée ! « Principes pro victoria pugnant, comites pro Principe. » – [Les chefs combattent pour la victoire, les soldats pour les chefs] – Quelles visions défilent devant nous ! Quelles gloires as-tu été témoin ! Sur quelles conquêtes as-tu présidé ! La plus puissante époque, les événements les plus merveilleux que le monde, ton monde, ait jamais connus – de ceux-ci n'était-ce pas en vérité, et de façon éblouissante, le tien, –
« De partager le triomphe et de prendre part à la bourrasque » ?
Que la scène change. La virilité est touchée par l'âge ; mais la Luxure est « talonnée » par le Luxe, et le Pomposité est l'héritier du Plaisir ; colifichets et parure, au lieu de gloire, t'entourent, te réjouissent et te flattent jusqu'à la fin. Là s'élèvent tes bâtiments ; là reposent, secrets mais magnifiques, les tabernacles de ton aisance ; et les gains de tes amis, et les richesses des gens qu'ils pillent, sont des eaux pour ton tourbillon impérial. Tu es enveloppé dans l'aisance, comme l'est un ver à soie ; et la profusion coule de ton asile haut et invisible comme la pluie se déverse d'un nuage. – Beaucoup as-tu fait pour embellir le haut des cheminées, beaucoup pour orner les recoins où tu demeurais. Le vol avec toi prenait une forme substantielle ; et les vols du public passaient dans une métempsycose de mortier, et devenaient des débits de boisson. Ainsi là et de cette façon, construisant et planifiant, tu as filé ton dernier fil, jusqu'à ce que la Mort vienne à toi ; et quand nous regardions autour, vois ! ton frère était sur ton foyer. Et tes parasites et tes camarades et tes anciens compères et tes plantureuses filles, ils ont fait un murmure, et ils ont emballé leurs biens ; mais ils se sont retournés avant de partir, et ils auraient adoré ton frère comme ils t'adoraient – mais il ne l'a pas voulu ! Et ton enseigne est partie et déjà moisie ; et au Jolly Angler a succédé le Jolly Tar ! Et ton image disparaît rapidement des boutiques d'estampes, et ton nom des bouches des hommes ! Et ton frère, que personne ne louait pendant que tu vivais, est sur un clocher de panégyrique bâti au-dessus du cimetière qui contient ta tombe. Ô cœurs changeants et volatils des hommes ! Qui voudrait être tenancier d'un public ? Qui distribuerait le vin et les jus qui réjouissent, quand, à l'instant où le pouls de la bande cesse, le vin et les jus sont oubliés ?
À l'Histoire – car ton nom sera préservé dans cet enregistrement qui, qu'il s'agisse du calendrier de Newgate ou des nations, nous dit également comment les hommes souffrent et pèchent et périssent – à l'Histoire nous laissons la somme et la balance de tes mérites et de tes fautes. Les péchés qui furent les tiens étaient ceux de l'homme pour qui le plaisir est tout en tout : tu étais, de la racine à la branche, en sève et en cœur, ce que les moralistes appellent le libertin ; d'où la cour légère, la désertion rapide, la foi rompue, la perfidie organisée, qui manifestaient ton comportement envers ces créatures plus douces qui t'appelaient 'Gentleman George'. Jamais envers une femme solitaire, jusqu'à la dernière flamme terne de ta sénilité, ne t'es-tu comporté de manière à ne donner aucun fondement à la plainte et aucune voix au tort. Mais qui dira : sois honnête avec l'une, mais ris de la perfidie envers une autre ? Qui limitera totalement la traîtrise à un sexe, si, envers ce sexe, il ne tient la traîtrise pour aucune offense ? Ainsi en toi, comme dans toute ta tribu, il y avait un relâchement de principe, une insincérité de foi, même envers les hommes : tes amis, quand l'occasion convenait, tu pouvais les abandonner ; et tes luxes t'étaient plus chers que la justice envers ceux qui les fournissaient. Les hommes qui aiment et vivent pour le plaisir comme toi, sont généralement de bonne nature ; car leur dévotion au plaisir naît de la force de leur constitution, et la force de leur constitution les préserve des irritations des nerfs plus faibles. Ainsi étais-tu de bonne nature et souvent généreux ; et souvent avec ta générosité unissais-tu une délicatesse qui montrait que tu avais une sympathie originale et tendre pour les hommes. Mais comme ceux qui poursuivent le plaisir sont plus que tous les autres impatients d'interruption, ainsi envers ceux qui interféraient avec ta poursuite principale, témoignais-tu une colère profonde, durable et vengeresse. Pourtant, ne laissons pas de tels vices de tempérament être trop sévèrement jugés ! Car t'avaient été donnés les deux tentateurs les plus persuasifs de l'homme, physique et moral – la Santé et le Pouvoir ! Tes talents, quels qu'ils fussent – et c'étaient les talents d'un homme du monde – t'ont égaré plutôt que guidé, car ils ont donné à ton esprit cette demi-philosophie, cette indifférence aux mobiles exaltés, qui se trouve généralement chez un râteau habile. Ton éducation fut misérable ; tu avais un vernis d'Horace, mais tu ne pouvais pas écrire l'anglais, et tes lettres trahissent que tu étais misérablement ignorant de la logique. La finesse de ton goût a été exagérée ; tu étais étranger à la noblesse de la simplicité ; ton idée d'un tout était grotesque et surchargée, et ta fantaisie dans les détails était voyante et métritricieuse. Mais tu avais la main constamment dans la bourse publique, et tu avais des plans et des conseillers pour toujours devant toi ; plus que tout, tu trouvais les maisons dans ce voisinage où tu construisais, si surnaturellement hideuses que tu n'avais besoin que de peu de science pour être moins effrayant dans tes créations. Si tu n'as pas amélioré ton village natal et tes diverses demeures avec un goût solide, élevé et noble, tu as néanmoins très singulièrement amélioré. Et ta postérité, en évitant les fautes de ta maçonnerie, sera reconnaissante pour les effets de ton ambition. La même demi-philosophie qui t'influençait dans la vie privée exerçait un pouvoir bien plus bénin et plus heureux sur toi en public. Tu n'étais pas vainement vexatoire dans les vestries, ni ordinairement tyrannique dans ta paroisse ; si tu étais jamais arbitraire, ce n'était que lorsque ton plaisir était contrarié, ou ta vanité blessée. À d'autres moments, tu laissais les événements suivre leur cours légitime, de sorte que dans tes dernières années, tu étais justement populaire dans ta paroisse ; et dans la tombe ta grande bonne fortune éclipsera tes quelques mauvaises qualités, et les hommes diront de toi avec un jugement aimable, non errant : « Dans la vie privée, il n'était pas pire que les Rufers qui venaient à cette barre ; dans la vie publique, il était meilleur que ceux qui tenaient un public avant lui. » Écoute ! ces hourras ! quel est le refrain de ce chœur ? Oh, Bretons reconnaissants et jamais serviles, avez-vous modifié déjà pour un autre la chanson que vous avez faite si uniquement en l'honneur de Gentleman George : et devons-nous, de peur de perdre la clientèle du public et les bonnes choses du débit de boisson – devons-nous rugir avec des gorges encore enrouées par notre ferveur pour les vieux mots, notre ardeur pour les nouveaux –
« Voici à Mariner Bill, que Dieu le bénisse ! Que Dieu le bénisse ! Que Dieu le bénisse ! Voici à Mariner Bill, que Dieu le bénisse ! »
TOMLINSONIANA ;
OU,
LES ÉCRITS POSTHUMES
DU CÉLÈBRE
AUGUSTUS TOMLINSON,
PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE MORALE À L'UNIVERSITÉ DE -------
ADRESSÉS À SES ÉLÈVES,
ET COMPRENANT
I MAXIMES SUR L'ART POPULAIRE DE CRÉER, ILLUSTRÉES PAR DIX CARACTÈRES, ÉTANT UNE INTRODUCTION À CETTE NOBLE SCIENCE PAR LAQUELLE CHAQUE HOMME PEUT DEVENIR SON PROPRE VOYOU.
II BRACHYLOGIA ; OU, ESSAIS CRITIQUES, SENTIMENTAUX, MORAUX ET ORIGINAUX.
INTRODUCTION.
Ayant récemment voyagé en Allemagne, j'ai passé quelque temps dans cette Université où Augustus Tomlinson présidait en tant que Professeur de Philosophie Morale. J'ai découvert que ce grand homme est mort, après une longue maladie, au début de l'année 1822, parfaitement résigné à son sort, et conversant, même sur son lit de mort, sur les mystères divins de la Philosophie Éthique. Malgré les petits peccadilles auxquels j'ai fait allusion dans les dernières pages de « Paul Clifford », et que ses élèves jugeaient opportun de cacher au –
« Jour voyant, babillard et sans remords »,
sa mémoire était encore tenue dans une tendre vénération. Peut-être, comme dans le cas de l'illustre Burns, les fautes d'un grand homme rendent-elles son génie plus cher. Dans ses derniers jours, le PROFESSEUR avait coutume de porter une robe de chambre en soie vert clair, et, comme il était parfaitement chauve, une petite calotte de velours noir ; ses culottes étaient poivre et sel. Ces faits intéressants, je les ai appris de l'un de ses élèves. Sa vieillesse fut consumée en cours, en conversation, et dans la composition des petits morceaux de sagesse que nous présentons au public. Dans ces essais et maximes, courts qu'ils soient, il semble avoir concentré la sagesse de sa vie industrieuse et honorable. Avec une grande difficulté, j'ai obtenu de ses exécuteurs testamentaires les manuscrits qui étaient alors préparés pour la presse allemande. Une considération valable a incité ces gentlemen à devenir philanthropiques, et à considérer les bienfaits inestimables qu'ils conféreraient à ce pays en me permettant de donner les essais suivants à la lumière, dans leur habit original et anglais, le même jour où ils apparaissent en Allemagne dans les grâces d'un déguisement étranger.
À un âge où, alors que l'Hypocrisie rôde, sourit, se faufile, parade et claudique à travers le pays, la Vérité commence aussi à surveiller son adversaire dans chaque mouvement, je ne peux que penser que ces leçons d'Augustus Tomlinson sont particulièrement opportunes. Je les ajoute comme une Annexe appropriée à un Roman qui peut, non sans pertinence, être qualifié de Traité sur les Fraudes Sociales ; et s'ils contiennent en eux cette preuve d'attention diligente et ce principe de bien dans lequel la satire du Vice n'est que le germe de sa détection, ils pourraient ne pas, par hasard, passer totalement inaperçus ; ni être même condamnés à cette lecture hâtive dans laquelle l'Indifférence d'aujourd'hui n'est que le prélude à l'Oubli de demain.
TABLE DES MATIÈRES.
MAXIMES SUR L'ART POPULAIRE DE TRICHER, Illustrées par Dix Caractères, étant une Introduction à cette noble Science par laquelle chaque Homme peut devenir son propre Voyou
BRACHYLOGIA : Sur la Moralité enseignée par les Riches aux Pauvres Émulation Mise en garde contre les railleurs du « Humbug » Colère populaire contre l'imprudence individuelle Dum deflnat Amnis Auto-glorificateurs Pensée sur la Fortune Esprit, et Vérité Auto-théologie Glorieuse Constitution Réponse à l'argot populaire selon lequel la Bonté chez un homme d'État est meilleure que l'Habileté Bon sens Amour, et écrivains sur l'Amour Le Grand Substitué La Régénération d'un Coquin Style
MAXIMES
SUR
L'ART POPULAIRE DE TRICHER,
ILLUSTRÉES PAR DIX CARACTÈRES ;
ÉTANT UNE INTRODUCTION À CETTE NOBLE SCIENCE PAR LAQUELLE CHAQUE HOMME PEUT DEVENIR SON PROPRE VOYOU.
« Attrapez un voleur pour en attraper un autre. » — Proverbe.
I.
Lorsque vous êtes sur le point de proférer quelque chose d'étonnamment faux, commencez toujours par : « C'est un fait reconnu », etc. Sir Robert Filmer était passé maître dans cette méthode d'écriture. Avec quel visage solennel ce grand homme tentait donc de tromper ! « C'est une vérité indéniable qu'il ne saurait y avoir aucune multitude d'hommes, qu'elle soit grande ou petite, etc., sans qu'il y ait dans cette même multitude un homme parmi eux qui, par nature, ait le droit d'être le Roi de tous les autres, en tant qu'héritier direct d'Adam ! »
II.
Lorsque vous voulez obtenir quelque chose du public, rejetez la faute de votre demande sur le principe le plus sacré que vous puissiez trouver. Un simple mendiant peut vous donner d'exquises leçons à ce sujet, qui est la maxime la plus importante dans l'art de la tromperie populaire. « Pour l'amour de Dieu, monsieur, un sou ! »
III.
Chaque fois que vous vous trouvez dans une ignorance totale sur un sujet moral, sentimental ou politique, parlez immédiatement des « Lois de la Nature ». Comme ces lois ne sont écrites nulle part — [Locke] — elles ne sont connues de personne. Si quelqu'un vous demande comment il se fait que vous connaissiez telle ou telle doctrine comme étant un diktat de la Nature, posez votre main sur votre cœur et dites : « Ici ! »
IV.
Cédez aux goûts d'un homme, et il cédera à vos intérêts.
V.
Lorsque vous parlez aux demi-savants, divaguez ; lorsque vous parlez aux ignorants, vantez-vous ; lorsque vous parlez aux gens sagaces, ayez l'air très humble et demandez leur avis.
VI.
Gardez toujours à l'esprit, mes chers élèves, que les moyens de subsistance ne dépendent pas des vertus, mais des vices d'autrui. L'avocat, l'homme d'État, le bourreau, le médecin, sont payés par nos péchés ; bien plus, même les professions les plus courantes — le tailleur, le carrossier, le tapissier, le marchand de vin — tirent leurs fortunes, sinon leur existence, de ces vices moindres, nos faiblesses. La vanité est le chiffre placé devant les zéros de la Nécessité. C'est pourquoi, oh mes chers élèves ! ne vous souciez pas de quelles sont les vertus d'un homme ; ne perdez pas votre temps à les apprendre. Attachez-vous immédiatement à ses infirmités. Faites à l'Un ce que, si vous étiez un honnête homme, vous feriez à la Multitude. C'est ainsi qu'on est un vaurien individuellement, comme un avocat est un vaurien professionnellement. Les fripons sont comme les critiques — [Nullum simile est quod idem. — ÉDITEUR.] — « des mouches qui se nourrissent de la plaie, et n'auraient rien pour vivre si le corps était en bonne santé. » — [Tatler].
VII.
Chaque homme trouve souhaitable d'avoir parfois des larmes aux yeux — on a une sympathie pour les paupières humides. La Providence a bénéfiquement pourvu à ce besoin, et a donné à chaque homme, dans sa divine prévoyance, des malheurs douloureux à se rappeler. D'où, probablement, ces calamités humaines contre lesquelles l'athée s'insurge ! C'est pourquoi, lorsque vous proférez quelque sentiment affectueux à votre dupe visée, pensez au plus grand malheur que vous ayez jamais eu dans votre vie ; l'habitude rendra bientôt l'association des larmes et de ce souvenir mélancolique constamment heureuse. Je connaissais, mes chers élèves, un Français très intelligent, qui obtint un charmant héritage d'un vieux poète en répétant les vers du barde avec les yeux ruisselants. « Comment avez-vous pu pleurer à volonté ? » demandai-je (j'étais jeune alors, mes élèves). « Je pensois, répondit-il, à mon pauvre père, qui est mort. » L'union du sentiment avec l'habileté à escroquer fit de ce Français une créature des plus fascinantes !
VIII.
Ne commettez jamais l'erreur des gens trop perspicaces, et ne jugez pas la nature humaine plus mauvaise qu'elle ne l'est. La nature humaine est si mauditement bonne que sans l'artifice humain, nous autres fripons ne pourrions vivre. Les éléments premiers de l'esprit d'un homme ne nous soutiennent pas ; c'est ce qu'il doit aux « peines prises avec son éducation », et aux « bénédictions de la société civilisée ! »
IX.
Chaque fois que vous doutez, mes élèves, si votre homme est un charlatan ou non, décidez du point en voyant si votre homme est un affirmatif catégorique. Rien n'indique l'imposture comme la confiance. Volney dit bien « que le plus célèbre des charlatans — [Mahomet] — et le plus audacieux des tyrans commence son extraordinaire tissu de mensonges par ces mots : "Il n'y a aucun doute dans ce livre !" »
X.
Il existe une façon de tromper les gens propre aux îles Britanniques, et que, mes élèves, je vous recommande vivement d'importer ici : la tromperie par souscription. Les gens aiment être pillés en compagnie ; la duperie grandit alors en esprit de parti. Ainsi, un charlatan a demandé très gravement à des personnes d'équiper un navire pour lui et de l'envoyer faire le tour du monde en tant que capitaine pour faire des découvertes ; et un autre a patriotiquement suggéré que 10 000 livres soient souscrites — pour quoi faire ? — pour le placer au parlement ! Aucun de ces individus n'aurait pu soutirer un shilling à qui que ce soit s'il le lui avait demandé dans un coin ; mais une liste imprimée, avec « Son Altesse Royale » en tête, fait un mal de diable avec les guinées anglaises. Une souscription pour des individus peut être considérée comme une société pour l'encouragement ostentatoire de l'oisiveté, de l'impudence, de la mendicité, de l'imposture et d'autres vertus publiques !
XI.
Chaque fois que vous lirez la vie d'un grand homme, je veux dire un homme éminemment prospère, vous percevrez que toutes les qualités qui lui sont attribuées sont les qualités nécessaires même à un vaurien médiocre. « Il possédait », dit le biographe, « la plus grande adresse [à savoir, la faculté de cajoler] ; le courage le plus admirable [à savoir, la faculté d'intimider] ; la plus noble fortitude [à savoir, la faculté de supporter d'être intimidé] ; la plus singulière versatilité [à savoir, la faculté de dire une chose à un homme, et son contraire à un autre] ; et la plus merveilleuse autorité sur l'esprit de ses contemporains [à savoir, la faculté de victimiser leurs bourses ou de séduire leurs actions]. » C'est pourquoi, si la chance vous jette dans une vie humble, étudiez assidûment les biographies des grands, afin de vous accomplir en tant que vaurien ; si vous êtes dans une sphère plus élevée de la société, soyez parfaitement versés dans la vie des vauriens : ainsi vous vous préparerez à être éminent !
XII.
L'hypocrisie de la vertu, mes chers élèves, est un peu démodée de nos jours ; il est parfois préférable d'affecter l'hypocrisie du vice. Apparaissez généreusement dissipé, et jurez avec un visage sincère que vous ne prétendez pas être meilleur que la généralité de vos voisins. La sincérité n'est pas moins une couverture que le mensonge ; une grosse redingote de frise vous enveloppe aussi bien qu'un manteau espagnol.
XIII.
Lorsque vous êtes sur le point d'exécuter un grand plan et de frauder un certain nombre de personnes, faites en sorte que le premier ou les deux premiers du nombre alloué soient les plus intelligents, les plus perspicaces que vous puissiez trouver. Vous avez alors une référence qui suffira à elle seule à duper le reste du monde. « Que ce M. Lynx soit satisfait », suffira amplement à convaincre M. Mole de l'honnêteté de vos intentions ! Et les hommes perspicaces ne sont pas les plus difficiles à avoir ; ils comptent sur leur force : les héros invulnérables sont nécessairement les plus braves. Parlez-leur de manière professionnelle et renvoyez votre projet immédiatement à leur avocat. Mon ami John Shamberry était un modèle dans ce grand coup d'art. Il a escroqué douze personnes pour quelques milliers de livres, sans autre peine que celle qu'il lui en a coûté au début pour escroquer — qui pensez-vous ? — le Secrétaire de la Société pour la Suppression de l'Escroquerie !
XIV.
Divisez vos arts en deux classes : ceux qui vous coûtent peu de travail, ceux qui vous coûtent beaucoup. Les premiers — la flatterie, l'attention, répondre aux lettres par retour du courrier, traverser une rue pour obliger l'homme que vous avez l'intention de ruiner ; tout cela, vous ne devez jamais le négliger. Le moindre homme vaut la peine d'être gagné à petit prix. Et d'ailleurs, pendant que vous vous servez vous-même, vous obtenez aussi la réputation de civilité, de diligence et de bonne nature. Mais les arts qui vous coûtent beaucoup de travail — une longue subordination à un individu irascible ; singer l'apparence d'une vertu, d'une qualité ou d'une branche de savoir que vous ne possédez pas, face à une personne difficile à aveugler — tout cela, ne commencez jamais sauf pour de grandes fins, valant non seulement la perte de temps, mais le risque d'être découvert. Beaucoup de peine pour peu de gain est la maxime de l'avare. Le vaurien devrait avoir plus de grandeur d'âme !
XV.
Pardonnez toujours.
XVI.
Si un homme vous doit une somme d'argent — élèves que vous soyez, vous pourriez une fois dans votre vie être assez stupides pour prêter — et que vous trouviez difficile de la récupérer, faites appel non pas à sa justice, mais à sa charité. Les composantes de la justice flattent peu d'hommes ! Qui aime se soumettre à un inconvénient parce qu'il le doit — sans louange, sans même félicitation personnelle ? Mais la charité, mes chers amis, chatouille délicieusement l'ostentation humaine. La charité implique une supériorité ; et le sentiment de supériorité est très agréable à la nature sociale. D'où la banalité de la charité, proportionnellement aux autres vertus, partout dans le monde ; et d'où vous noterez particulièrement qu'à mesure que les gens sont hautains et arrogants, ils loueront l'aumône et encourageront les institutions caritatives.
XVII.
Vos vauriens distingués n'observent pas assez la ruse des vulgaires. Le vrai mendiant profite de chaque plaie ; mais l'escroc moral est impardonnablement obtus quant au bonheur d'une infirmité physique. Pour obtenir une faveur, ne négligez aucune méthode qui puisse attirer la compassion. Je connaissais un digne vicaire qui a obtenu deux bénéfices par la félicité d'une toux hectique, et un frère cadet qui a subsisté pendant dix ans sur sa famille en vertu d'une phtisie lente.
XVIII.
Lorsque vous voulez vous emparer d'une petite somme, rappelez-vous que la petite somme doit être mise en juxtaposition avec une grande. Je ne m'exprime pas clairement — prenez un exemple. À Londres, il y a des escrocs qui annoncent 70 000 livres à avancer à quatre pour cent ; uniquement avec les principaux. Le gentleman désirant une telle somme sous hypothèque va voir l'annonceur ; l'annonceur dit qu'il doit descendre examiner la propriété sur laquelle l'argent doit être avancé ; son voyage et ses dépenses ne lui coûteront qu'une bagatelle — disons, vingt guinées. Qu'il parle avec assurance ; que le gentleman ait très besoin de l'argent au taux indiqué, et il y a trois contre un que notre escroc obtienne les vingt guinées — une somme si dérisoire par rapport à 70 000 livres, bien que ce soit une somme sérieuse si l'affaire avait concerné des demi-sous !
XIX.
Lord Coke a dit : « Remonter une erreur à sa source, c'est la réfuter. » Maintenant, mes jeunes élèves, je tiens pour acquis que vous êtes intéressés par la préservation de l'erreur ; vous ne souhaitez donc pas qu'elle soit remontée jusqu'à sa source. Chaque fois, donc, que vous voyez un malin la pister, vous avez deux manières de régler la question. Vous pouvez dire, avec un sourire : « Allons, monsieur, vous devenez spéculatif, j'admire votre ingéniosité » ; ou bien avoir l'air grave, rougir et dire : « Je crois, monsieur, qu'il n'y a aucune garantie pour cette assertion dans la plus sacrée de toutes les autorités ! » Le Diable peut citer l'Écriture, vous savez ; et c'est un Diable très sensé aussi !
XX.
La Rochefoucauld a dit : « La haine des favoris n'est rien d'autre que l'amour de la faveur. » L'idée est un peu étroite ; la haine que nous portons à tout homme n'est que le résultat de notre amour pour quelque bien que nous imaginons qu'il possède, ou qui, étant en notre possession, nous imaginons qu'il a attaqué. Ainsi l'envie, l'espèce de haine la plus ordinaire, naît de notre valeur pour la gloire, ou l'argenterie, ou le contentement que nous voyons ; et la vengeance naît de notre considération pour notre renommée qui a été blessée, ou nos terres molestées, ou nos droits envahis. Mais la plus bruyante de toutes les haines est la haine pour les riches, par amour pour les richesses. Regardez bien le pauvre diable qui est toujours en train de vitupérer les carrosses à quatre chevaux ! Enregistrez-le comme un homme à corrompre !
XXI.
Mes chers élèves, peu ont encore suffisamment étudié l'art par lequel la pratique des plaisanteries devient subordonnée à la science des escrocs. Le cœur d'un inférieur est toujours fasciné par une plaisanterie. Les hommes savent cela dans la vilenie des élections. Sachez-le maintenant, mes élèves, dans la vilenie de la vie ! Lorsque vous tapez si affectueusement sur l'épaule de ce cordonnier, c'est votre propre faute si vous ne lui tapez pas votre dessein en même temps. Notez comment Shakespeare (que vous devez étudier nuit et jour — aucun homme n'a mieux exposé les mystères de la friponnerie !) fait en sorte que son plus grand et plus accompli scélérat, Richard III, s'adresse à ses bons amis, les meurtriers, avec un panégyrique facétieux sur cette dureté de cœur dont, sans aucun doute, ces pauvres diables se piquaient le plus —
« Vos yeux laissent tomber des meules, là où les yeux des fous laissent tomber des larmes — Je vous aime, les gars ! »
Ne pouvez-vous pas imaginer le sourire entendu avec lequel les chiens ont reçu ce compliment, et le petit coup de poing malicieux dans l'estomac avec lequel Richard a lâché ces mots affectueux : « Je vous aime, les gars ! »
XXII.
Comme la bonne nature est la caractéristique de la dupe, ainsi la bonne humeur devrait être celle du fripon ; les deux s'emboîtent l'une dans l'autre comme des articulations. Heureusement, la bonne nature est un Narcisse, et tombe amoureuse de son propre reflet. Et la bonne humeur est à la bonne nature ce que la Florimèle de neige était à la Florimèle de chair — une ressemblance exacte faite des matériaux les plus froids.
XXIII.
POUR L'ÉLOGE DE LA FRIPONNERIE.
Un fripon est un philosophe, bien qu'un philosophe ne soit pas nécessairement un fripon. Qu'a à faire un fripon avec les passions ? Chaque désir irrégulier, il doit le supprimer ; chaque faiblesse, il doit la supprimer ; toute sa vie est passée dans l'acquisition de la connaissance : car qu'est-ce que la connaissance ? — la découverte des erreurs humaines ! Il est le seul homme toujours cohérent mais toujours en train d'examiner ; il ne connaît qu'une fin, mais explore chaque moyen ; le danger, la mauvaise réputation, tout ce qui terrifie les autres hommes, ne l'effraie pas ; il brave tout, mais est sauvé de tout : car je soutiens qu'un fripon cesse d'être un fripon — il est passé à l'état d'imbécile — au moment où le malheur le frappe. Il professe l'art de tricher ; mais l'art de tricher est de tricher sans péril. Il est teres et rotundus ; les coups glissent sur la lubricité de son vernis, et les glissements de sa formation circulaire. Celui qui est insensible à la gloire de sa profession, qui n'est ouvert qu'au profit, n'est pas mon disciple. Je tiens de la friponnerie, comme Platon l'a dit de la vertu, « Si elle pouvait être vue incarnée, elle engendrerait une adoration personnelle ! » Nul, à moins d'être inspiré par un enthousiasme généreux, ne tirera profit des maximes ci-dessus, ni (et ici je vous mets solennellement en garde contre le terrain sacré, jusqu'à ce que votre tête soit découverte, et vos pieds soient nus dans la crainte de la vénération) n'entrera avec profit dans les descriptions de caractère suivantes, ce Temple des Dix Statuts, où j'ai stocké et consacré les reliques les plus précieuses de mes pensées voyageuses et de mon expérience recueillie.
DIX CARACTÈRES.
I.
L'homme doux, irrésolu, de bonne nature et indolent. Ces qualités sont accompagnées de bons sentiments, mais d'aucun principe. Le manque de fermeté démontre aussi le manque de tout système de pensée particulier ou profondément enraciné. Un homme qui rumine un sujet de méditation unique et favori devient marié à l'une ou l'autre des opinions sur lesquelles il tourne. Un homme universellement irrésolu a généralement mené une vie désordonnée, et n'a jamais accordé son attention longtemps de suite à une seule chose. C'est un homme très facile à tromper, mes chers amis ; vous le trompez même les yeux ouverts. L'indolence lui est plus chère que toute chose ; et si vous le prenez seul et lui posez une question point par point, il ne peut répondre « Non ».
II.
L'homme timide, soupçonneux, égoïste et froid. Généralement, un caractère de cette description est un excellent homme d'affaires, et semblerait à première vue déjouer l'escroc le plus ingénieux. Mais vous avez un espoir — je l'ai rarement trouvé me tromper — cet homme est généralement ostentatoire. Une personne froide, craintive, mais mondaine, a toujours un œil sur les autres ; il note l'effet que certaines choses produisent sur eux ; il est anxieux d'apprendre leurs opinions, afin de ne pas transgresser ; il aime savoir ce que le monde dit de lui ; bien plus, sa timidité le rend anxieux de reposer son égoïsme sur leur bonne réputation. D'où il devient ostentatoire, aime cet effet qui est favorablement commenté, et cet étalage qui gagne la considération. Attaquez-le sur ce point, mes élèves !
III.
Le caractère mélancolique, retiré, sensible, intellectuel. Un très bon sujet pour vos friponneries, mes jeunes amis, bien qu'il nécessite une grande discrimination et délicatesse. Ce caractère a une portion considérable de suspicion morbide et d'irritation qui lui appartient — contre cela vous devez vous garder ; en même temps son trait dominant est une vanité puissante mais non avouée. C'est généralement une bonne opinion de lui-même, et un sentiment qu'il n'est pas apprécié par les autres, qui rend un homme réservé ; il se juge inapte au monde à cause de la délicatesse de son tempérament, et du manque d'une insensibilité correspondante chez ceux qu'il voit ! C'est votre poignée sur laquelle travailler. Il est particulièrement flatté, aussi, en ce qui concerne la dévotion et l'affection ; il exige en amour, comme du monde, trop. Il est un Lara, dont les femmes doivent être des Medoras ; et même ses amis masculins devraient être extrêmement semblables à des Kaleds ! Pauvre homme ! vous voyez combien facilement il peut être dupé. Mémo — Parmi les personnes de ce caractère se trouvent généralement ces excentricités, humeurs et particularités qui sont chacune une poignée. Aucun homme ne vit hors du monde en toute impunité pour la solidité de son propre caractère. Chaque nouvelle issue à l'humeur est une nouvelle entrée pour le cœur.
IV.
L'homme audacieux, généreux, franc et affectueux — généralement une personne en bonne santé robuste. Sa constitution le maintient en esprit, et son esprit dans le courage et la bienveillance. Il n'est évidemment pas un caractère difficile, mes bons jeunes amis, à tromper ; car il manque de suspicion, et toutes ses bonnes qualités l'exposent à vous. Mais prenez garde à sa colère quand il vous découvrira ! Il est un terrible Othello quand sa nature est une fois piquée. Mémo — Un bon genre de caractère à séduire dans des pratiques illégales ; fait un traître tolérable ou un contrebandier capital. Vous-mêmes ne devez jamais commettre aucune infraction illégale — n'y a-t-il pas des mains de chat pour les châtaignes ? Comme toutes les lois sont des oppressions (seulement des oppressions nécessaires et souvent sacrées, que vous n'avez pas besoin de lui expliquer), et que son caractère est spécialement hostile à l'oppression, vous séduisez facilement la personne que nous décrivons à braver les lois de son pays. Oui ! l'homme audacieux, généreux, franc et affectueux n'a qu'à naître dans une vie humble pour être sûr d'une corde !
V.
L'homme audacieux, égoïste, fermé, avide aura selon toute probabilité tendance à vous tromper, mes chers amis. Car un tel caractère fait le maître-fripon, la matière dont la Nature forme un Richard III. Vous feriez mieux de laisser un tel homme tout à fait tranquille. Il est mauvais même à servir. Il brise ses outils quand il en a fini. Non, vous ne pouvez rien faire avec lui, mes bons jeunes hommes !
VI.
L'homme mangeur, buveur, irréfléchi, sensuel, mécanique — l'animal ordinaire. Une telle créature a de la ruse, et est soit lâche, soit féroce ; rarement il préserve un juste milieu dans ces qualités. Il n'est en aucun cas facile à duper. La Nature défend ses brutes mentales par l'épaisseur de leur peau. Gagnez sa maîtresse si possible ; c'est la meilleure personne pour le gérer. De telles créatures sont la proie naturelle des femmes rusées ; leur stolidité même couvre tout sauf la sensualité. À Samson, la Dalila.
L'homme gai, trompeur, rusé, poli, capable — le courtisan, l'homme du monde. Dans la vie publique et mouvementée, c'est l'adversaire tout désigné — souvent le rival victorieux et conquérant du Caractère V. Vous percevez qu'un homme de ce genre varie si grandement en intelligence — du talent de simple papillon au génie le plus rare, de la personne que vous voyez aux cartes à celle que vous voyez dans les Cabinets, du ----- au Chesterfield, du Chesterfield au Périclès — qu'il est difficile de vous donner une idée exacte des points faibles d'un caractère si varié. Mais bien qu'il dupe ses égaux et ses supérieurs, je le considère, mes attentifs élèves, comme n'étant nullement un caractère très difficile à duper pour un inférieur. Et voici comment vous devez vous y prendre. Ne tentez pas l'hypocrisie ; il la percera à jour en un instant. Laissez-le vous croire immédiatement, et dès le premier regard, un fripon. Soyez franc à ce sujet vous-même ; mais laissez-le vous croire un fripon utile. Servez-le bien et avec zèle ; mais avouez que vous le faites parce que vous considérez que votre intérêt est en jeu. Ce raisonnement le satisfait ; et comme les hommes de ce caractère sont généralement généreux, il reconnaîtra la justice de la chose en vous jetant force pots-de-vin et en vous stimulant par de généreux cordiaux. S'il ne vous contente pas ainsi, paraissez content ; et profitez-en pour le trahir (c'est la meilleure façon de le duper), non par ses manquements, mais par l'opportunité. Ne surveillez pas son caractère, mais votre moment.
VIII.
Le caractère vain, arrogant, courageux, amoureux, tape-à-l'œil. Ce genre de caractère, nous l'attribuions autrefois aux Français, et il est encore plus commun sur le Continent que dans cette île bien-aimée que je ne verrai plus ! Une créature de cette description est faite de nombreuses fausses vertus ; par-dessus tout, elle est toujours prodigue là où l'on en appelle à son égoïsme, et non autrement. Vous devez donc trouver ce qui lui plaît et flatter ses goûts. Ainsi le duperez-vous, — ou vous le duperez aussi en affectant les fausses vertus qu'il admire lui-même, — fardez vos sentiments avec éclat et laissez-les parader d'un air théâtral ; troisièmement, mes bons jeunes gens, vous le duperez par une flatterie profuse et en le qualifiant tout particulièrement de « miroir de la chevalerie ».
IX.
L'homme simple, sensé, honnête — un spécimen favorable, mais non élevé de notre race. Ce caractère, mes élèves bien-aimés, vous pouvez le duper une fois, mais jamais deux. Et vous ne pouvez pas duper un tel homme en tant qu'étranger ; il doit être votre ami ou un parent, ou avoir connu intimement une partie de votre famille. Un homme de ce caractère est toujours ouvert, quoique dans une mesure modérée et calme, aux devoirs et aux liens de la vie. Il fera toujours quelque chose pour servir son ami, son frère ou l'homme dont le père a tiré le sien hors de la Serpentine. N'affectez aucun vernis avec lui ; n'usez d'aucun artifice pour tenter d'obtenir son assistance. Exposez candidement votre souhait pour tel ou tel service, exposez sensément vos prétentions, faites allusion modestement à votre gratitude. Ainsi pourrez-vous le tromper une fois, puis laissez-le tranquille pour toujours !
X.
L'homme affectueux, idiot, crédule, tout en impulsions et sans réflexion, — comme mon cœur se gonfle quand je contemple cet excellent caractère ! Quel pays de Canaan ne présente-t-il pas pour vous ! Je vous envie de vous lancer dans le monde avec l'espoir sanguin de trouver tous les hommes ainsi ! Délicieux enthousiasme de la jeunesse, — si seulement cet espoir pouvait se réaliser ! Voici l'incarnation même de la crédulité. Vous n'avez qu'à vous faire aimer de lui, et aucun hérisson n'a jamais sucé un œuf comme vous pouvez le sucer. N'ayez jamais peur de son indignation ; retournez vers lui encore et encore ; jetez-vous seulement à son cou et pleurez. Le duper une fois, c'est le duper toujours ; obtenez son premier shilling, puis calculez ce que vous ferez du reste de sa fortune. N'abandonnez jamais un homme si bon pour de nouveaux amis ; ce serait ingrat de votre part ! Et emportez avec vous, soit dit en passant, mes bons jeunes gens, cette maxime finale : les hommes sont comme des terres ; vous obtiendrez plus en prodiguant tout votre labeur encore et encore sur le terrain facile qu'en labourant une terre nouvelle dans le stérile ! Législateurs, — hommes sages, bons, pieux, les Tom Pouce de la science morale, qui créent des géants d'abord, puis les tuent, — vous pensez que les leçons ci-dessus sont scélérates. J'honore votre pénétration. Ce ne sont pas des preuves de ma scélératesse, mais de votre folie ! Relisez-les, et vous verrez qu'elles sont conçues pour montrer que, tandis que vous emprisonnez, déportez et pendez des milliers de personnes chaque jour, un homme avec un honnête minimum de ruse pourrait mettre en pratique chacune de ces leçons qui vous semblent si odieuses, et aucune de vos lois ne pourrait l'atteindre !
BRACHYLOGIA ;
OU,
ESSAIS, CRITIQUES, SENTIMENTAUX, MORAUX ET ORIGINAUX.
ADRESSÉS À SES ÉLÈVES
PAR AUGUSTUS TOMLINSON.
L'ironie des essais précédents est souvent perdue de vue dans le présent. La maladie de ce grand homme, survenue pendant la composition de ces petits joyaux, l'a peut-être rendu plus sérieux que lorsqu'il était en pleine santé. — Note de l'éditeur.
DE LA MORALITÉ ENSEIGNÉE PAR LES RICHES AUX PAUVRES.
Dès que l'oursin mendiant peut tituber hors de chez lui, on lui apprend à ôter son chapeau et à tirer ses cheveux devant la noblesse. « Un bon petit garçon », dit l'écuyer ; « voilà un demi-penny pour toi. » Le bon petit garçon rayonne de fierté. Ce demi-penny instille profondément la leçon d'humilité. Maintenant, notre oursin va à l'école. Vient ensuite l'enseignement du dimanche, — avant l'église, qui enjoint aux pauvres d'être humbles et d'honorer tout homme mieux loti qu'eux-mêmes. Une livre d'honneur pour l'écuyer et une once pour le bedeau. Puis le garçon grandit ; et le seigneur du manoir l'instruit ainsi : « Sois un bon garçon, Tom, et je t'aiderai. Marche sur les traces de ton père ; c'était un homme excellent et une grande perte pour la paroisse ; c'était une créature très civile, travailleuse, bien élevée ; il connaissait sa place ; — souviens-toi de faire comme lui ! » Ainsi, un dur labeur perpétuel et beaucoup de courbettes font que les vertus ancestrales se perpétuent chez les paysans jusqu'au jour du jugement ! Une autre distillation insidieuse de la moralité est transmise par un éloge général des pauvres. Vous entendez de faux amis du peuple, qui se disent libéraux et conservateurs, qui ont une idée de la morale à moitié chevaleresque, à moitié pastorale, s'accorder pour louer les malheureuses créatures qu'ils maintiennent au travail pour eux. Mais remarquez les vertus pour lesquelles les pauvres doivent toujours être loués : l'industrie, l'honnêteté et le contentement. La première vertu est portée aux nues, parce que l'industrie donne aux riches tout ce qu'ils possèdent ; la seconde, parce que l'honnêteté empêche qu'un iota dudit tout soit repris ; et la troisième, parce que le contentement doit empêcher ces pauvres diables de jamais objecter à un sort si confortable pour les personnes qui en profitent. Telle est, mes élèves, la moralité enseignée par les riches aux pauvres !
ÉMULATION.
La grande erreur de l'émulation est celle-ci : nous émulons des effets sans nous enquérir des causes. Lorsque nous lisons les grandes actions d'un homme, nous brûlons d'accomplir les mêmes exploits, sans chercher à déterminer les qualités précises qui ont permis à l'homme que nous imitons de commettre les actions que nous admirons. Pourrions-nous les découvrir, combien de fois pourrions-nous découvrir que leur origine était un certain tempérament du corps, une certaine particularité de constitution, et que, si nous voulions le même succès, nous devrions examiner la nature de nos corps plutôt que d'aiguiser les facultés de nos esprits, — devrions utiliser des haltères, peut-être, au lieu de livres ; voire, à l'inverse, contracter quelque affection douloureuse plutôt que de perfectionner notre salubrité morale. Qui pourrait dire si Alexandre aurait été un héros si son cou avait été droit ; ou Boileau un satiriste, s'il n'avait jamais été becqueté par une dinde ? Il serait plaisant de vous voir, mes élèves bien-aimés, après avoir lu « Quinte-Curce », vous tordre mutuellement le cou ; ou, frais émoulus de Boileau, vous précipiter dans la basse-cour dans l'espoir d'être mutilé jusqu'à la performance d'un second « Lutrin ».
MISE EN GARDE CONTRE LES MOQUEURS DU « HUMBUG ».
Mes élèves bien-aimés, il existe dans le monde un groupe de personnes, augmentant chaque jour, contre lesquelles vous devez être grandement sur vos gardes ; il y a une fascination chez elles. Ce sont des gens qui se déclarent violemment opposés au humbug, — des types brillants, libéraux, clairvoyants, mais francs. Lorsque ces sentiments naissent de la réflexion, fort bien, — ce sont les meilleurs sentiments du monde ; mais beaucoup les adoptent de seconde main. Ils sont très attirants pour l'indolence de la foule des gentilshommes qui voient la romance d'un principe noble, et non son utilité. Lorsqu'un homme regarde tout à travers cette philosophie rapetissante, tout a une grande dose de humbug. Vous riez avec lui lorsqu'il tourne en dérision le humbug dans la religion, le humbug dans la politique, le humbug dans l'amour, le humbug dans les plausibilités du monde ; mais vous pourriez pleurer, mes chers élèves, lorsqu'il tourne en dérision ce qui est souvent le plus sûr de tout à tourner en dérision pratiquement, — le humbug dans l'honnêteté commune ! Les hommes sont honnêtes par religion, sagesse, préjugé, habitude, peur et stupidité ; mais seuls quelques-uns sont sages ; et les personnes dont nous parlons tournent en dérision la religion, sont au-delà du préjugé, non intimidées par l'habitude, trop indifférentes pour la peur et trop expérimentées pour la stupidité.
COLÈRE POPULAIRE FACE À L'IMPRUDENCE INDIVIDUELLE.
Vous devez savoir, mes chers jeunes amis, que si l'apparence de magnanimité vous sied fort bien, et ainsi de suite, cela vous attirera beaucoup de mauvaise volonté si vous tentez de la pratiquer à votre propre détriment. Vos voisins sont si invariablement, quoique peut-être insensiblement, mus par l'intérêt personnel — l'intérêt personnel — [M. Tomlinson a tort ici ; mais son éthique était trop étroite vers des principes utilitaristes. — ÉDITEUR.] — est si entièrement, bien que tout bavard le nie, l'axe du monde moral — qu'ils entrent dans une rage folle contre celui qui semble le négliger. Quand un homme se ruine, entendez juste les injures qu'il reçoit ; ses voisins prennent cela comme un affront personnel !
DUM DEFLUAT AMNIS.
Une raison principale pour laquelle les hommes qui ont été grands sont déçus lorsqu'ils se retirent dans la vie privée est celle-ci : la mémoire constitue une source majeure de plaisir pour ceux qui cessent d'espérer avidement ; mais la mémoire des grands ne rappelle que cette vie publique qui les a dégoûtés. Leur vie privée s'est écoulée insensiblement, ne laissant que de faibles traces du chagrin ou de la joie qui les trouvaient trop occupés pour prêter attention aux impressions simples et calmes de la simple vicissitude domestique.
AUTO-GLORIFICATEURS.
La Providence semble avoir fait à un certain groupe de personnes — qui voient toujours leurs propres affaires à travers un médium grossissant, jugent leur maison la meilleure du monde, leur fusil le plus juste, leur chien d'arrêt lui-même un miracle — ce que le colonel Hanger suggérait aux économistes de faire ; à savoir, fournir à leurs serviteurs chacun une paire de grandes lunettes, afin qu'une alouette puisse paraître aussi grosse qu'un poulet, et un pain de deux sous aussi grand qu'un quartern.
PENSÉE SUR LA FORTUNE.
C'est souvent le mouvement le plus facile qui termine la partie. La fortune est comme la dame qu'un amant a enlevée à tous ses rivaux en ajoutant un lacet de plus sur ses livrées.
ESPRIT ET VÉRITÉ.
Les gens peuvent parler de la fiction comme source de fantaisie, et de l'esprit comme étant en désaccord avec la vérité. Or, certaines des choses les plus spirituelles du monde le sont uniquement par leur vérité. La vérité est l'âme d'un bon mot. « Vous affirmez », observe le Socrate des temps modernes, « que nous avons une représentation virtuelle ; très bien, ayons une taxation virtuelle aussi ! » Ici, l'esprit réside dans la fidélité du sequitur. Quand Colomb a cassé l'œuf, où était l'esprit ? Dans la complétude de la conviction dans l'œuf cassé.
AUTO-THÉOLOGIE.
Non seulement chaque secte mais chaque individu modifie les attributs généraux de la Divinité vers une assimilation avec son propre caractère : l'homme juste s'attarde sur la justice, le sévère sur la colère ; les attributs qui ne plaisent pas au fidèle, il les oublie insensiblement. C'est pourquoi, ô mes élèves, vous ne sourirez pas quand vous lirez chez Barnes que les pygmées déclaraient que Jupiter lui-même était un pygmée. La pieuse vanité de l'homme le pousse à adorer ses propres qualités sous prétexte d'adorer celles de son Dieu.
GLORIEUSE CONSTITUTION.
Une phrase est parfois aussi bonne qu'un volume. Si un homme vous demande de lui donner une idée des lois de l'Angleterre, la réponse est courte et facile : dans les lois de l'Angleterre, il y a environ cent cinquante lois par lesquelles un pauvre peut être pendu, mais pas une par laquelle il puisse obtenir justice gratuitement !
RÉPONSE AU CANT POPULAIRE SELON LEQUEL LA BONTÉ CHEZ UN HOMME D'ÉTAT EST PRÉFÉRABLE À LA CAPACITÉ.
Comme dans le monde nous devons regarder aux actions et non aux mobiles, un coquin est l'homme qui vous nuit ; et vous ne vous demandez pas si le tort est le fruit de la malice ou de la nécessité. Placez donc un fou au pouvoir, et il devient inconsciemment le coquin. M. Addington a trébuché sur les deux pires et plus scélérates taxes que la malice humaine ait pu inventer : l'une sur les médicaments, l'autre sur la justice. Quelle ingéniosité effrayante de tyran pourrait nous affliger davantage qu'en entravant à la fois le recours pour nos torts et la guérison pour nos maladies ? M. Addington était le fou en soi, et donc le coquin en fonction ; mais, bénissez-vous ! il ne l'a jamais fait exprès !
BON SENS.
Le bon sens, — le bon sens, — de toutes les phrases, de tous les mots d'ordre, celui-ci est souvent le plus trompeur et le plus dangereux. Regardez, en particulier, avec méfiance le bon sens chaque fois qu'il s'oppose à la découverte. Le bon sens est l'expérience de chaque jour. La découverte est quelque chose qui va à l'encontre de l'expérience de chaque jour. Il n'est donc pas étonnant que, lorsque Galilée a proclamé une grande vérité, le cri universel fut : « Bah ! le bon sens vous dira le contraire. » Parlez à un homme sensé pour la première fois de la théorie de la vision, et entendez ce que son bon sens en dira. Dans une lettre à l'époque de Bacon, l'auteur, qui n'était pas lui-même d'un intellect médiocre, écrit : « Il est dommage que le chancelier oppose son opinion à l'expérience de tant de siècles et aux diktats du bon sens. » Le bon sens, donc, si utile dans les affaires domestiques, est moins utile dans le monde législatif et scientifique qu'on ne l'a généralement cru. Naturellement, partisan de ce qui a été éprouvé, et opposé à ce qui est spéculatif, il s'oppose à la nouvelle philosophie qui en appelle à la raison, et s'accroche à l'ancienne qui est étayée par la sanction.
L'AMOUR, ET LES ÉCRIVAINS SUR L'AMOUR.
Mes jeunes amis chaleureux, têtes brûlées, ardents, vous êtes dans la fleur de votre âge et vous écrivez des vers sur l'amour, — disons un mot sur le sujet. Il y a deux espèces d'amour communes à tous les hommes et à la plupart des animaux, — [La plupart des animaux ; car certains semblent insensibles à l'amour de l'habitude] — l'une jaillit des sens, l'autre grandit de l'habitude. Or, aucune de celles-ci, mes chers jeunes amis, n'est l'amour que vous prétendez ressentir, — l'amour des amants. Votre passion, n'ayant ses fondements (et cela non reconnu) que dans les sens, doit tout le reste à l'imagination. Or, l'imagination de la majorité est différente en teint et en degré dans chaque pays et à chaque époque ; il en va de même, par conséquent, pour l'amour de l'imagination. Pour preuve, observez que vous ne sympathisez avec l'amour romantique d'autres temps ou nations qu'en proportion de votre sympathie pour leur poésie et leur littérature imaginative. L'amour qui déambule à travers l'« Arcadia » ou « Amadis de Gaule » est, pour la grande masse des lecteurs, froidement insipide ou solennellement ridicule. Hélas ! lorsque ces œuvres suscitaient l'enthousiasme, il en allait de même de l'amour qu'elles décrivaient. Les longs discours, les compliments glacés exprimaient le sentiment du jour. Les madrigaux amoureux de l'époque de Shenstone, ou les galanteries en brocart des poètes français du siècle dernier, toute femme aujourd'hui les considérerait comme creux ou puérils, imbéciles ou artificiels. Jadis, les chansons étaient naturelles et l'amour séduisant. Et maintenant, mes jeunes amis, en l'an 1822, où j'écris, et où je mourrai probablement ; l'amour qui scintille à travers Moore, et marche si ambitieusement ambigu à travers les vers de Byron ; l'amour que vous considérez maintenant si profond et si vrai ; l'amour qui picote à travers le cœur de vos jeunes dames, et vous fait, vous jeunes messieurs, contempler l'étoile du soir, — tout cet amour-là aussi deviendra étranger ou ridicule à une ère future ; et les aspirations juvéniles, les rêves au clair de lune et les vagues violons-des-prés que vous trouvez maintenant si touchants et si sublimes iront, mes chers garçons, là où sont allés avant eux la « Mistress » de Cowley et la « Sacharissa » de Waller, — iront avec les Sappho et les Chloé, les élégantes « charming fairs », et les chevaleresques « most beauteous princesses » ! La seule poésie amoureuse qui traverse tous les temps et fait appel à tous les cœurs est celle qui est fondée sur l'une ou les deux espèces d'amour naturelles à tous les hommes, — l'amour des sens et l'amour de l'habitude. Dans ce dernier est inclus ce que les hommes d'âge mûr appellent l'attachement rationnel, le charme des esprits congénères, tout comme l'accumulation familière et plus chaude des petits souvenirs de simple bonté, ou la simple habitude brute de voir un visage comme on verrait une chaise. Ceux-ci, tantôt isolément, tantôt habilement mêlés, font le thème de ceux qui ont peut-être aimé le plus honnêtement et le plus humainement ; ceux-ci rendent encore Tibulle pathétique, et Ovide un maître des tendres affections ; et ceux-ci, surtout, font cette inspiration irrésistible et si touchante qui soumet le romantique, le calculateur, le vieux, le jeune, le courtisan, le paysan, le poète, l'homme d'affaires, dans la glorieuse poésie amoureuse de Robert Burns.
LE GRAND HÉRITAGE.
Le grand héritage de l'homme est un commonwealth de bévues. Une race passe sa vie à rapiécer les erreurs transmises par une autre ; et la cause principale de toutes les bévues politiques, c'est-à-dire toutes les pires et les plus générales, est celle-ci : la règle même que nous appliquons aux cas individuels, nous ne voulons pas l'appliquer au public. Tous les hommes conviennent que l'escroquerie pour un cheval est une escroquerie, — ils punissent le coupable et condamnent la faute. Mais dans un État, il n'y a pas une telle unanimité. L'escroquerie, Dieu vous aide ! est appelée par quelque nom distingué ; et la tricherie devient grandiloquente et se qualifie de « Politique ». En conséquence de quoi, il y a toujours une bataille entre ceux qui appellent les choses par leur vrai nom et ceux qui leur donnent obstinément les mauvais. D'où toutes sortes de confusions. Cette confusion s'étend très bientôt aux lois faites pour les cas individuels ; et ainsi, dans les vieux États, bien que le monde soit toujours d'accord pour dire que l'escroquerie privée est une escroquerie privée, il y a une difficulté du diable à punir l'escroquerie du public. L'art de l'escroquerie est maintenant une chose différente de l'art de l'escroquerie d'il y a cent ans ; mais les lois restent les mêmes. L'adaptation dans les cas privés est innovation dans le public ; ainsi, sans abroger les vieilles lois, ils en font de nouvelles. Parfois, elles sont efficaces, mais le plus souvent non. Maintenant, mes élèves bien-aimés, une loi est un fusil qui, s'il manque le pigeon, tue toujours un corbeau ; s'il ne frappe pas le coupable, il touche quelqu'un d'autre. Comme chaque crime crée une loi, ainsi, à son tour, chaque loi crée un crime ; et ainsi nous continuons à multiplier les péchés et les maux, les fautes et les bévues, jusqu'à ce que la société devienne le désordre organisé pour faire les poches.
LA RÉGÉNÉRATION D'UN COQUIN.
Un homme qui commence sa vie en étant un fou finit souvent par devenir un coquin ; mais celui qui commence comme un coquin, s'il est un homme riche (et donc non pendu), peut finir, mes élèves bien-aimés, par être une créature pieuse. Et voici pourquoi : « un coquin précoce » acquiert bientôt la connaissance du monde. Un vice usé nous rend plus sages que cinquante tuteurs. Mais la sagesse nous pousse à aimer le calme, et dans le calme nous ne péchons pas. Celui qui est sage et ne pèche pas peut difficilement manquer de faire le bien ; car qu'il profère seulement une nouvelle vérité, et même son imagination ne peut concevoir la limite du bien qu'il peut avoir fait à l'homme !
Comprenez-vous bien quelle chose merveilleuse est le style ? Je ne le crois pas ; car, dans les exercices que vous m’avez envoyés, vos styles trahissaient le fait qu’aucune considération très sérieuse n’avait été prodiguée à leur égard. Sachez donc que vous devez bien réfléchir avant d’adopter un quelconque modèle de style. De votre style dépend souvent votre propre caractère, et presque toujours le caractère que le monde vous prête. Si vous adoptez le style élevé, si vous enchaînez les phrases nobles et les sonorités grandiloquentes, vous avez exprimé, avoué, un état d’esprit auquel vous désirerez insensiblement vous conformer ; le désir engendre peu à peu la capacité. La vie du Dr Parr est le style du Dr Parr mis en action ; et Lord Byron se rend malheureux tout au long de son existence pour avoir glissé accidentellement dans un courant de mots mélancoliques. Mais supposez que vous échappiez à cette calamité par une hardiesse de tempérament particulière, vous n’échapperez pas à l’empreinte de l’opinion publique. Addison devra toujours être tenu par le vulgaire pour le plus aimable des hommes, à cause de l’aménité sociale de sa diction ; et les admirateurs du langage considéreront toujours Burke comme un esprit plus noble que Fox, à cause de la grandeur de ses phrases. Combien de sages paroles ont été qualifiées de plaisanteries parce qu’elles étaient spirituellement exprimées ! Combien de futilités ont hissé leur auteur au rang de sage, voire de saint, parce qu’elles étaient enfilées par la vieille nonne hypocrite : la Gravité !