ORGUEIL ET PRÉJUGÉS :
Un roman.
En trois volumes.
Par l'auteur de « Raison et Sentiments ».
TOME I.
Londres : Imprimé pour T. Egerton, Bibliothèque militaire, Whitehall. 1813.
ORGUEIL & PRÉJUGÉS.
CHAPITRE I.
C'est une vérité universellement reconnue qu'un célibataire pourvu d'une belle fortune doit avoir besoin d'une femme.
Si peu que l'on sache des sentiments ou des vues d'un tel homme à son arrivée dans un voisinage, cette vérité est si bien ancrée dans l'esprit des familles alentour qu'on le considère comme la propriété légitime de l'une ou l'autre de leurs filles.
« Mon cher monsieur Bennet », lui dit un jour sa femme, « avez-vous appris que Netherfield Park est enfin loué ? »
Monsieur Bennet répondit que non.
« Mais il l'est », reprit-elle, « car madame Long vient de passer ici, et elle m'a tout raconté. »
Monsieur Bennet ne répondit rien.
« Ne voulez-vous pas savoir qui l'a pris ? » s'écria sa femme avec impatience.
« Vous voulez me le dire, et je n'ai aucune objection à l'entendre. »
C'était une invitation suffisante.
« Eh bien, mon cher, sachez que selon madame Long, Netherfield a été pris par un jeune homme d'une grande fortune venant du nord de l'Angleterre ; qu'il est descendu lundi en chaise de poste à quatre chevaux pour voir les lieux, et qu'il en a été si charmé qu'il a immédiatement conclu le marché avec monsieur Morris ; qu'il doit prendre possession des lieux avant la Saint-Michel, et que certains de ses domestiques seront dans la maison d'ici la fin de la semaine prochaine. »
« Quel est son nom ? »
« Bingley. »
« Est-il marié ou célibataire ? »
« Oh ! célibataire, mon cher, bien entendu ! Un célibataire d'une grande fortune ; quatre ou cinq mille livres par an. Quelle aubaine pour nos filles ! »
« Comment cela ? En quoi cela peut-il les concerner ? »
« Mon cher monsieur Bennet », répondit sa femme, « comment pouvez-vous être si assommant ! Vous devez bien comprendre que je songe à ce qu'il épouse l'une d'elles. »
« Est-ce là son dessein en s'installant ici ? »
« Son dessein ! Quelle absurdité, comment pouvez-vous parler ainsi ! Mais il est fort probable qu'il s'éprenne de l'une d'elles, et vous devez donc lui rendre visite dès son arrivée. »
« Je n'en vois pas la nécessité. Vous et les filles pouvez y aller, ou vous pouvez les y envoyer seules, ce qui serait peut-être encore mieux, car puisque vous êtes aussi séduisante que n'importe laquelle d'entre elles, monsieur Bingley pourrait bien vous préférer au reste de la troupe. »
« Mon cher, vous me flattez. J'ai certainement eu ma part de beauté, mais je ne prétends pas être quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui. Lorsqu'une femme a cinq filles nubiles, elle devrait cesser de songer à sa propre beauté. »
« En pareil cas, une femme n'a souvent pas grand-chose à en penser. »
« Mais, mon cher, vous devez absolument aller voir monsieur Bingley quand il arrivera dans le voisinage. »
« C'est plus que ce à quoi je m'engage, je vous l'assure. »
« Mais songez à vos filles. Pensez seulement quel établissement ce serait pour l'une d'elles. Sir William et lady Lucas sont déterminés à y aller, uniquement pour cette raison, car en général, vous savez qu'ils ne rendent visite à aucun nouveau venu. Vraiment, vous devez y aller, car il nous sera impossible de lui rendre visite si vous ne le faites pas. »
« Vous êtes bien trop scrupuleuse, assurément. Je gage que monsieur Bingley sera très heureux de vous voir ; et je vous confierai quelques lignes pour lui assurer mon entier consentement à ce qu'il épouse celle des filles qu'il choisira ; bien que je doive dire un mot en faveur de ma petite Lizzy. »
« Je vous demande de ne rien faire de tel. Lizzy n'est pas un brin meilleure que les autres ; et je suis certaine qu'elle n'est pas moitié aussi belle que Jane, ni moitié aussi enjouée que Lydia. Mais vous lui donnez toujours la préférence. »
« Aucune d'elles n'a grand-chose pour la recommander », répondit-il ; « elles sont toutes sottes et ignorantes comme les autres filles ; mais Lizzy a un peu plus de vivacité que ses sœurs. »
« Monsieur Bennet, comment pouvez-vous insulter vos propres enfants de la sorte ? Vous prenez plaisir à me contrarier. Vous n'avez aucune compassion pour mes pauvres nerfs. »
« Vous vous méprenez, ma chère. J'ai un profond respect pour vos nerfs. Ce sont mes vieilles amies. Je vous ai entendu en parler avec considération depuis vingt ans au moins. »
« Ah ! vous ne savez pas ce que je souffre. »
« Mais j'espère que vous surmonterez cela, et que vous vivrez assez longtemps pour voir de nombreux jeunes hommes de quatre mille livres par an arriver dans le voisinage. »
« Cela ne nous servira à rien, même s'il en venait vingt, puisque vous ne leur rendrez pas visite. »
« Comptez sur moi, ma chère, quand il y en aura vingt, je leur rendrai visite à tous. »
Monsieur Bennet était un mélange si étrange de vivacité d'esprit, d'humour sarcastique, de réserve et de caprice, que vingt-trois ans d'expérience n'avaient pas suffi à faire comprendre son caractère à sa femme. Son esprit à elle était moins difficile à cerner. C'était une femme à l'intelligence médiocre, peu instruite et d'un tempérament changeant. Lorsqu'elle était mécontente, elle se croyait nerveuse. L'affaire de sa vie était de marier ses filles ; son soulagement, les visites et les nouvelles.
CHAPITRE II.
Monsieur Bennet fut parmi les premiers à rendre visite à monsieur Bingley. Il avait toujours eu l'intention de le voir, bien qu'il n'eût cessé jusqu'au bout d'assurer à sa femme qu'il n'irait pas ; et jusqu'au soir où la visite fut rendue, elle n'en avait rien su. La chose fut alors révélée de la manière suivante. Remarquant que sa seconde fille s'occupait à garnir un chapeau, il s'adressa soudain à elle en ces termes :
« J'espère que monsieur Bingley l'appréciera, Lizzy. »
« Nous ne sommes pas en mesure de savoir ce que monsieur Bingley apprécie », dit sa mère avec ressentiment, « puisque nous ne devons pas lui rendre visite. »
« Mais vous oubliez, maman », dit Elizabeth, « que nous le rencontrerons aux assemblées, et que madame Long a promis de le présenter. »
« Je ne crois pas que madame Long fera une chose pareille. Elle a deux nièces à elle. C'est une femme égoïste et hypocrite, et je n'ai aucune estime pour elle. »
« Moi non plus », dit monsieur Bennet ; « et je suis heureux de constater que vous ne comptez pas sur elle pour vous rendre service. »
Madame Bennet ne daigna faire aucune réponse ; mais, incapable de se contenir, elle commença à gronder l'une de ses filles.
« Ne continue pas à tousser ainsi, Kitty, pour l'amour du ciel ! Aie un peu de compassion pour mes nerfs. Tu les mets en pièces. »
« Kitty n'a aucune discrétion dans ses quintes de toux », dit son père ; « elle choisit mal son moment. »
« Je ne tousse pas pour mon propre plaisir », répondit Kitty avec irritation.
« Quand est ton prochain bal, Lizzy ? »
« Dans quinze jours demain. »
« Ah, c'est vrai », s'écria sa mère, « et madame Long ne revient que la veille ; il lui sera donc impossible de le présenter, car elle ne le connaîtra pas elle-même. »
« Alors, ma chère, vous pourriez avoir l'avantage sur votre amie et présenter monsieur Bingley à cette dernière. »
« Impossible, monsieur Bennet, impossible, alors que je ne le connais pas moi-même ; comment pouvez-vous être si taquin ? »
« J'honore votre circonspection. Une quinzaine de jours de connaissance est certainement bien peu. On ne peut savoir ce qu'un homme est réellement au bout de quinze jours. Mais si nous ne nous risquons pas, quelqu'un d'autre le fera ; et après tout, madame Long et ses nièces doivent courir leur chance ; et par conséquent, comme elle considérera cela comme un acte de bonté, si vous déclinez la fonction, je m'en chargerai moi-même. »
Les filles dévisagèrent leur père. Madame Bennet dit seulement : « Absurdités, absurdités ! »
« Que peut signifier cette exclamation emphatique ? » s'écria-t-il. « Considérez-vous les formes de présentation, et l'importance qu'on leur accorde, comme des absurdités ? Là-dessus, je ne saurais être tout à fait d'accord avec vous. Qu'en dites-vous, Mary ? car vous êtes une jeune dame de profonde réflexion, je le sais, et vous lisez de grands livres, et faites des extraits. »
Mary souhaita dire quelque chose de très sensé, mais ne sut comment s'y prendre.
« Pendant que Mary ajuste ses idées », poursuivit-il, « revenons à monsieur Bingley. »
« J'en ai assez de monsieur Bingley », s'écria sa femme.
« Je suis désolé de l'entendre ; mais pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt ? Si j'en avais su autant ce matin, je ne lui aurais certainement pas rendu visite. C'est très malheureux ; mais comme j'ai effectivement rendu la visite, nous ne pouvons plus échapper à cette connaissance désormais. »
L'étonnement des dames fut exactement celui qu'il souhaitait ; celui de madame Bennet surpassant peut-être le reste ; bien que, le premier tumulte de joie passé, elle commença à déclarer que c'était ce à quoi elle s'était attendue tout du long.
« Comme vous avez été bon, mon cher monsieur Bennet ! Mais je savais que je finirais par vous persuader. J'étais sûre que vous aimiez trop vos filles pour négliger une telle connaissance. Eh bien, comme je suis heureuse ! Et c'est une si bonne plaisanterie, aussi, que vous y soyez allé ce matin, sans en dire un mot jusqu'à présent. »
« Maintenant, Kitty, tu peux tousser autant qu'il te plaira », dit monsieur Bennet ; et, tout en parlant, il quitta la pièce, fatigué par les extases de sa femme.
« Quel excellent père vous avez, mes filles », dit-elle, une fois la porte fermée. « Je ne sais comment vous pourrez jamais le récompenser de sa bonté ; ni moi non plus, d'ailleurs. À notre âge, ce n'est pas si plaisant, je vous le dis, de faire de nouvelles connaissances tous les jours ; mais pour vous, nous ferions n'importe quoi. Lydia, mon amour, bien que tu sois la plus jeune, je gage que monsieur Bingley dansera avec toi au prochain bal. »
« Oh ! » dit Lydia avec assurance, « je n'ai pas peur ; car bien que je sois la plus jeune, je suis la plus grande. »
Le reste de la soirée fut passé à conjecturer dans combien de temps il rendrait la visite de monsieur Bennet, et à déterminer quand ils devraient l'inviter à dîner.
CHAPITRE III.
Tout ce que madame Bennet, avec l'aide de ses cinq filles, put demander à ce sujet ne suffit pas à tirer de son mari une description satisfaisante de monsieur Bingley. Elles l'attaquèrent de diverses manières ; par des questions effrontées, des suppositions ingénieuses et des conjectures lointaines ; mais il échappa à l'habileté de toutes ; et elles furent finalement obligées d'accepter les renseignements de seconde main de leur voisine, lady Lucas. Son rapport était hautement favorable. Sir William avait été ravi par lui. Il était tout jeune, merveilleusement beau, extrêmement agréable, et pour couronner le tout, il avait l'intention d'être à la prochaine assemblée avec une nombreuse compagnie. Rien ne pouvait être plus délicieux ! Aimer la danse était un pas certain vers le fait de tomber amoureux ; et de vifs espoirs furent nourris quant au cœur de monsieur Bingley.
« Si seulement je peux voir l'une de mes filles heureusement établie à Netherfield », dit madame Bennet à son mari, « et toutes les autres tout aussi bien mariées, je n'aurai plus rien à souhaiter. »
En quelques jours, monsieur Bingley rendit la visite de monsieur Bennet et resta environ dix minutes avec lui dans sa bibliothèque. Il avait nourri l'espoir d'être admis à voir les jeunes filles, dont il avait beaucoup entendu parler de la beauté ; mais il ne vit que le père. Les dames furent un peu plus chanceuses, car elles eurent l'avantage de constater, depuis une fenêtre de l'étage, qu'il portait un habit bleu et montait un cheval noir.
Une invitation à dîner fut envoyée peu après ; et madame Bennet avait déjà planifié les plats qui feraient honneur à son intendance, lorsqu'une réponse arriva qui remit tout cela. Monsieur Bingley était obligé d'être en ville le lendemain, et par conséquent dans l'impossibilité d'accepter l'honneur de leur invitation, etc. Madame Bennet fut tout à fait déconcertée. Elle ne pouvait imaginer quelles affaires il pouvait avoir en ville si peu de temps après son arrivée dans le Hertfordshire ; et elle commença à craindre qu'il ne passât son temps à voler d'un endroit à un autre, sans jamais s'installer à Netherfield comme il aurait dû le faire. Lady Lucas calma un peu ses craintes en suggérant l'idée qu'il n'était allé à Londres que pour trouver une nombreuse compagnie pour le bal ; et une rumeur circula bientôt selon laquelle monsieur Bingley devait amener douze dames et sept messieurs avec lui à l'assemblée. Les filles s'attristèrent devant un tel nombre de dames ; mais furent consolées la veille du bal en apprenant qu'au lieu de douze, il n'en avait amené que six de Londres, ses cinq sœurs et une cousine. Et quand la compagnie entra dans la salle de bal, elle ne se composait que de cinq personnes en tout ; monsieur Bingley, ses deux sœurs, le mari de l'aînée et un autre jeune homme.
Monsieur Bingley était beau et distingué ; il avait un visage plaisant et des manières aisées et naturelles. Ses sœurs étaient de belles femmes, avec un air décidé de distinction. Son beau-frère, monsieur Hurst, avait simplement l'air d'un gentilhomme ; mais son ami monsieur Darcy attira bientôt l'attention de la salle par sa stature fine et haute, ses traits beaux, son maintien noble ; et par la rumeur qui circula de façon générale dans les cinq minutes suivant son entrée, selon laquelle il avait dix mille livres de rente. Les hommes le déclarèrent être un bel homme, les dames proclamèrent qu'il était bien plus beau que monsieur Bingley, et il fut regardé avec une grande admiration pendant environ la moitié de la soirée, jusqu'à ce que ses manières provoquent un dégoût qui fit tourner la marée de sa popularité ; car on découvrit qu'il était fier, qu'il se croyait au-dessus de sa compagnie et qu'il était difficile à satisfaire ; et pas même toute sa vaste propriété dans le Derbyshire ne put alors le sauver d'avoir un visage des plus rebutants et désagréables, et d'être indigne d'être comparé à son ami.
Monsieur Bingley avait bientôt fait connaissance avec toutes les personnes importantes de la salle ; il était vif et ouvert, dansait chaque danse, fut fâché que le bal finisse si tôt et parla d'en donner un lui-même à Netherfield. De telles qualités aimables devaient parler d'elles-mêmes. Quel contraste entre lui et son ami ! Monsieur Darcy ne dansa qu'une fois avec madame Hurst et une fois avec miss Bingley, refusa d'être présenté à toute autre dame et passa le reste de la soirée à déambuler dans la salle, parlant occasionnellement à l'un des membres de sa propre compagnie. Son caractère était tranché. Il était l'homme le plus fier et le plus désagréable du monde, et tout le monde espérait qu'il ne reviendrait jamais. Parmi les plus virulentes contre lui se trouvait madame Bennet, dont l'aversion pour son comportement général était aiguisée en un ressentiment particulier par le fait qu'il eût dédaigné l'une de ses filles.
Elizabeth Bennet avait été obligée, par la rareté des messieurs, de s'asseoir pendant deux danses ; et pendant une partie de ce temps, monsieur Darcy s'était tenu assez près pour qu'elle puisse surprendre une conversation entre lui et monsieur Bingley, qui sortait de la danse pour quelques minutes afin de presser son ami de s'y joindre.
« Allons, Darcy », dit-il, « il faut que vous dansiez. Je déteste vous voir rester là tout seul de cette manière stupide. Vous feriez bien mieux de danser. »
« Je ne le ferai certainement pas. Vous savez combien je le déteste, à moins de connaître particulièrement ma partenaire. Dans une assemblée telle que celle-ci, ce serait insupportable. Vos sœurs sont prises, et il n'y a pas une autre femme dans la salle avec qui ce ne serait pas une punition pour moi de me tenir debout. »
« Je ne voudrais pas être aussi difficile que vous », s'écria Bingley, « pour un royaume ! Sur mon honneur, je n'ai jamais rencontré autant de filles plaisantes de ma vie que ce soir ; et il y en a plusieurs, voyez-vous, qui sont extraordinairement jolies. »
« Vous dansez avec la seule fille belle de la salle », dit monsieur Darcy en regardant l'aînée des miss Bennet.
« Oh ! c'est la créature la plus belle que j'aie jamais contemplée ! Mais il y a l'une de ses sœurs, assise juste derrière vous, qui est très jolie, et je gage, très agréable. Laissez-moi demander à ma partenaire de vous présenter. »
« De laquelle voulez-vous parler ? » Et, se tournant, il regarda un instant Elizabeth, jusqu'à ce qu'attrapant son regard, il détourna le sien et dit froidement : « Elle est passable ; mais pas assez belle pour me tenter ; et je ne suis pas d'humeur en ce moment à donner de l'importance à des jeunes filles qui sont dédaignées par d'autres hommes. Vous feriez mieux de retourner à votre partenaire et de profiter de ses sourires, car vous perdez votre temps avec moi. »
Monsieur Bingley suivit son conseil. Monsieur Darcy s'éloigna ; et Elizabeth resta sans sentiments très cordiaux à son égard. Elle raconta toutefois l'histoire avec beaucoup d'entrain parmi ses amies ; car elle avait un caractère vif et enjoué, qui se plaisait de tout ce qui était ridicule.
La soirée, dans l'ensemble, se passa agréablement pour toute la famille. Madame Bennet avait vu son aînée très admirée par la compagnie de Netherfield. Monsieur Bingley avait dansé deux fois avec elle, et elle avait été distinguée par ses sœurs. Jane en fut autant gratifiée que sa mère pouvait l'être, bien que d'une manière plus discrète. Elizabeth partageait le plaisir de Jane. Mary s'était entendue mentionner à miss Bingley comme la fille la plus accomplie du voisinage ; et Catherine et Lydia avaient eu la chance de ne jamais manquer de partenaires, ce qui était tout ce dont elles avaient appris à se soucier jusqu'ici dans un bal. Elles retournèrent donc de bonne humeur à Longbourn, le village où elles vivaient et dont elles étaient les principales habitantes. Elles trouvèrent monsieur Bennet encore debout. Avec un livre, il ne se souciait pas de l'heure ; et en cette occasion, il avait beaucoup de curiosité quant à l'issue d'une soirée qui avait fait naître de si splendides attentes. Il avait plutôt espéré que tous les projets de sa femme sur l'étranger seraient déçus ; mais il trouva bientôt qu'il avait une tout autre histoire à entendre.
« Oh ! mon cher monsieur Bennet », dit-elle en entrant dans la pièce, « nous avons passé une soirée très agréable, un bal tout à fait excellent. J'aurais voulu que vous y soyez. Jane a été tellement admirée, rien ne pouvait être comparable. Tout le monde disait à quel point elle était ravissante ; et monsieur Bingley l'a trouvée tout à fait belle, et a dansé deux fois avec elle. Songez seulement à cela, mon cher ; il a réellement dansé deux fois avec elle ; et elle était la seule créature dans la salle qu'il ait invitée une seconde fois. Tout d'abord, il a invité miss Lucas. J'étais si vexée de le voir se lever avec elle ; mais, cependant, il ne l'a pas admirée du tout : en fait, personne ne le peut, vous savez ; et il a semblé tout à fait frappé par Jane alors qu'elle descendait la danse. Alors, il a demandé qui elle était, s'est fait présenter, et lui a demandé les deux suivantes. Ensuite, les deux troisièmes, il les a dansées avec miss King, et les deux quatrièmes avec Maria Lucas, et les deux cinquièmes avec Jane à nouveau, et les deux sixièmes avec Lizzy, et la Boulanger... »
« S'il avait eu un peu de compassion pour moi », s'écria son mari avec impatience, « il n'aurait pas dansé moitié autant ! Pour l'amour de Dieu, ne dites plus un mot de ses partenaires. Oh ! qu'il se fût foulé la cheville à la première danse ! »
« Oh ! mon cher », poursuivit madame Bennet, « je suis tout à fait enchantée de lui. Il est si excessivement beau ! et ses sœurs sont des femmes charmantes. Je n'ai jamais vu de ma vie rien de plus élégant que leurs robes. Je gage que la dentelle sur la robe de madame Hurst... »
Ici, elle fut interrompue à nouveau. Monsieur Bennet protesta contre toute description de parure. Elle fut donc obligée de chercher une autre branche du sujet, et raconta, avec beaucoup d'amertume et une certaine exagération, la grossièreté choquante de monsieur Darcy.
« Mais je peux vous assurer », ajouta-t-elle, « que Lizzy ne perd pas grand-chose à ne pas plaire à ses yeux ; car c'est un homme tout à fait désagréable et horrible, qui ne vaut pas la peine de lui plaire. Si hautain et si vaniteux qu'il était impossible de le supporter ! Il marchait ici, et il marchait là, s'imaginant être si important ! Pas assez beau pour danser ! J'aurais voulu que vous soyez là, mon cher, pour lui donner l'une de vos remises à sa place. Je déteste tout à fait cet homme. »
CHAPITRE IV.
Lorsque Jane et Elizabeth furent seules, la première, qui avait été prudente dans ses louanges envers monsieur Bingley auparavant, exprima à sa sœur à quel point elle l'admirait.
« Il est exactement ce qu'un jeune homme devrait être », dit-elle, « sensé, enjoué, plein de vie ; et je n'ai jamais vu de manières aussi heureuses ! — tant d'aisance, avec une si parfaite bonne éducation ! »
« Il est aussi beau », répondit Elizabeth, « ce qu'un jeune homme devrait également être, s'il lui est possible de l'être. Son caractère en est ainsi complet. »
« J'ai été très flattée qu'il me demande de danser une seconde fois. Je ne m'attendais pas à un tel compliment. »
« Vraiment ? Moi, je l'attendais pour toi. Mais c'est là une grande différence entre nous. Les compliments te prennent toujours au dépourvu, jamais moi. Quoi de plus naturel que de te le demander à nouveau ? Il ne pouvait s'empêcher de voir que tu étais environ cinq fois plus jolie que toutes les autres femmes dans la salle. Pas besoin de remercier sa galanterie pour cela. Eh bien, il est certainement très agréable, et je t'autorise à l'apprécier. Tu as apprécié bien des gens plus stupides que lui. »
« Chère Lizzy ! »
« Oh ! tu es beaucoup trop portée, tu sais, à apprécier les gens en général. Tu ne vois jamais de défaut chez personne. Le monde entier est bon et agréable à tes yeux. Je ne t'ai jamais entendu dire du mal d'un être humain de ma vie. »
« Je souhaiterais ne pas être prompte à censurer qui que ce soit ; mais je dis toujours ce que je pense. »
« Je sais que tu le fais ; et c'est ce qui constitue l'émerveillement. Avec ton bon sens, être si honnêtement aveugle aux folies et aux absurdités des autres ! L'affectation de candeur est assez commune ; on la rencontre partout. Mais être candide sans ostentation ni dessein — prendre le bon côté du caractère de chacun pour le rendre encore meilleur, et ne rien dire du mauvais — n'appartient qu'à toi seule. Et ainsi, tu apprécies aussi les sœurs de cet homme, n'est-ce pas ? Leurs manières ne sont pas à la hauteur des siennes. »
« Certainement pas ; au début. Mais ce sont des femmes très plaisantes quand on converse avec elles. Miss Bingley doit vivre avec son frère et tenir sa maison ; et je me tromperais fort si nous ne trouvions pas en elle une voisine très charmante. »
Elizabeth écouta en silence, mais ne fut pas convaincue ; leur comportement à l'assemblée n'avait pas été calculé pour plaire en général ; et avec plus de vivacité d'observation et moins de souplesse de tempérament que sa sœur, et avec un jugement trop peu assailli par une quelconque attention portée à elle-même, elle était très peu disposée à les approuver. C'étaient en fait de très grandes dames ; non dépourvues de bonne humeur quand elles étaient satisfaites, ni du pouvoir d'être agréables là où elles le choisissaient ; mais fières et prétentieuses. Elles étaient plutôt jolies, avaient été éduquées dans l'un des premiers séminaires privés de la ville, possédaient une fortune de vingt mille livres, avaient l'habitude de dépenser plus qu'elles ne le devraient, et de fréquenter des gens de rang ; et étaient donc à tous égards fondées à penser beaucoup d'elles-mêmes, et peu des autres. Elles étaient d'une famille respectable du nord de l'Angleterre ; une circonstance plus profondément imprimée dans leurs mémoires que le fait que la fortune de leur frère et la leur eût été acquise par le commerce.
Monsieur Bingley avait hérité de son père d'une propriété d'un montant de près de cent mille livres, qui avait eu l'intention d'acheter un domaine, mais n'avait pas vécu pour le faire. Monsieur Bingley le projetait également, et faisait parfois son choix de comté ; mais comme il était désormais pourvu d'une bonne maison et de la liberté d'un manoir, il était douteux pour beaucoup de ceux qui connaissaient le mieux la facilité de son tempérament, s'il ne passerait pas le reste de ses jours à Netherfield, laissant à la génération suivante le soin d'acheter.
Ses sœurs étaient très anxieuses de le voir posséder son propre domaine ; mais bien qu'il ne fût établi que comme locataire, Miss Bingley n'était nullement réticente à présider à sa table, et Mrs. Hurst, qui avait épousé un homme plus à la mode que fortuné, n'était pas moins disposée à considérer sa maison comme la sienne quand cela lui convenait. Monsieur Bingley n'avait pas vingt-deux ans lorsqu'il fut tenté, sur une recommandation fortuite, de visiter Netherfield House. Il l'examina, ainsi que son intérieur, pendant une demi-heure, fut séduit par la situation et les pièces principales, satisfait de ce que le propriétaire en disait, et la loua immédiatement.
Entre lui et Darcy régnait une amitié très solide, malgré une grande opposition de caractère. Bingley était attaché à Darcy par la facilité, l'ouverture, la ductilité de son tempérament, bien qu'aucun naturel ne pût offrir un contraste plus grand avec le sien, et bien qu'il n'ait jamais paru insatisfait du sien propre. Sur la solidité de l'estime de Darcy, Bingley avait la plus ferme confiance, et de son jugement, la plus haute opinion. En intelligence, Darcy était le supérieur. Bingley n'était nullement dépourvu de capacités, mais Darcy était brillant. Il était en même temps hautain, réservé et difficile, et ses manières, bien qu'élégantes, n'étaient pas engageantes. À cet égard, son ami avait grandement l'avantage. Bingley était assuré d'être aimé partout où il paraissait, Darcy donnait continuellement offense.
La manière dont ils parlaient de l'assemblée de Meryton était suffisamment caractéristique. Bingley n'avait jamais rencontré de gens plus plaisants ni de filles plus jolies de sa vie ; tout le monde avait été très aimable et attentionné envers lui, il n'y avait eu aucune formalité, aucune raideur, il s'était bientôt senti familier avec toute la salle ; et quant à Miss Bennet, il ne pouvait concevoir un ange plus beau. Darcy, au contraire, avait vu une collection de gens chez qui il y avait peu de beauté et aucune distinction, pour aucun desquels il n'avait ressenti le moindre intérêt, et de qui il n'avait reçu ni attention ni plaisir. Miss Bennet, reconnaissait-il, était jolie, mais elle souriait trop.
Mrs. Hurst et sa sœur concédèrent qu'il en était ainsi — mais elles l'admiraient tout de même et l'appréciaient, et la déclarèrent être une douce jeune fille, et quelqu'un qu'elles ne verraient pas d'inconvénient à connaître davantage. Miss Bennet fut donc établie comme une douce jeune fille, et leur frère se sentit autorisé par une telle recommandation à penser à elle comme il lui plaisait.
CHAPITRE V.
À une courte distance de marche de Longbourn vivait une famille avec laquelle les Bennet étaient particulièrement intimes. Sir William Lucas avait été autrefois dans le commerce à Meryton, où il avait fait une fortune tolérable et s'était élevé à l'honneur de la chevalerie par une adresse au Roi, durant sa mairie. La distinction avait peut-être été ressentie trop fortement. Elle lui avait donné du dégoût pour ses affaires et pour sa résidence dans une petite ville de marché ; et les quittant tous deux, il avait déménagé avec sa famille dans une maison à environ un mille de Meryton, dénommée à partir de cette période Lucas Lodge, où il pouvait penser avec plaisir à sa propre importance, et libre de toute affaire, s'occuper uniquement à être civil envers tout le monde. Car bien qu'enivré par son rang, cela ne le rendait pas hautain ; au contraire, il était tout attention pour chacun. Par nature inoffensif, amical et obligeant, sa présentation à Saint-James l'avait rendu courtois.
Lady Lucas était une très bonne sorte de femme, pas trop intelligente pour être une précieuse voisine pour Mrs. Bennet. Elles avaient plusieurs enfants. L'aînée d'entre eux, une jeune femme sensée et intelligente, d'environ vingt-sept ans, était l'amie intime d'Elizabeth.
Que les demoiselles Lucas et les demoiselles Bennet se rencontrassent pour discuter d'un bal était absolument nécessaire ; et le matin suivant l'assemblée amena les premières à Longbourn pour entendre et pour communiquer.
« Vous avez commencé la soirée en beauté, Charlotte », dit Mrs. Bennet avec une maîtrise de soi polie à Miss Lucas. « Vous étiez le premier choix de monsieur Bingley. »
« Oui ; — mais il a semblé préférer son second. »
« Oh ! — vous voulez dire Jane, je suppose — parce qu'il a dansé deux fois avec elle. Certes, cela semblait bien comme s'il l'admirait — en vérité, je crois plutôt qu'il le faisait — j'ai entendu quelque chose à ce sujet — mais je sais à peine quoi — quelque chose au sujet de monsieur Robinson. »
« Peut-être voulez-vous parler de ce que j'ai surpris entre lui et monsieur Robinson ; ne vous l'ai-je pas mentionné ? Monsieur Robinson lui demandant comment il avait trouvé nos assemblées de Meryton, et s'il ne pensait pas qu'il y avait beaucoup de jolies femmes dans la salle, et laquelle il pensait être la plus jolie ? Et lui répondant immédiatement à cette dernière question — Oh ! l'aînée des demoiselles Bennet sans aucun doute, il ne peut y avoir deux opinions sur ce point. »
« Sur ma parole ! — Eh bien, c'était très décidé en effet — cela semble bien comme si... — mais enfin, tout cela pourrait ne mener à rien, vous savez. »
« Mes indiscrétions ont été plus concluantes que les vôtres, Eliza », dit Charlotte. « Monsieur Darcy ne vaut pas autant la peine d'être écouté que son ami, n'est-ce pas ? — Pauvre Eliza ! — n'être qu'à peine tolérable. »
« Je vous prie de ne pas mettre dans la tête de Lizzy d'être vexée par son mauvais traitement ; car c'est un homme si désagréable qu'il serait tout à fait un malheur d'être appréciée de lui. Mrs. Long m'a dit hier soir qu'il est resté assis près d'elle pendant une demi-heure sans ouvrir les lèvres une seule fois. »
« Êtes-vous bien sûre, Madame ? — n'y a-t-il pas une petite erreur ? » dit Jane. « J'ai certainement vu monsieur Darcy parler avec elle. »
« Oui — parce qu'elle lui a finalement demandé comment il trouvait Netherfield, et il n'a pas pu s'empêcher de lui répondre ; — mais elle a dit qu'il semblait très en colère d'être interpellé. »
« Miss Bingley m'a dit », dit Jane, « qu'il ne parle jamais beaucoup à moins d'être parmi ses connaissances intimes. Avec eux, il est remarquablement agréable. »
« Je n'en crois pas un mot, ma chère. S'il avait été si très agréable, il aurait parlé à Mrs. Long. Mais je peux deviner comment cela s'est passé ; tout le monde dit qu'il est rongé par l'orgueil, et j'ose parier qu'il avait entendu dire quelque part que Mrs. Long ne possède pas de voiture, et qu'elle est venue au bal dans une chaise de louage. »
« Peu m'importe qu'il ne parle pas à Mrs. Long », dit Miss Lucas, « mais je voudrais qu'il ait dansé avec Eliza. »
« Une autre fois, Lizzy », dit sa mère, « je ne danserais pas avec lui, si j'étais vous. »
« Je crois, Madame, que je puis vous promettre en toute sécurité de ne jamais danser avec lui. »
« Son orgueil », dit Miss Lucas, « ne m'offense pas autant que l'orgueil le fait souvent, car il y a une excuse pour lui. On ne peut s'étonner qu'un si très bel homme, avec de la famille, une fortune, tout en sa faveur, ait une haute opinion de lui-même. Si je puis m'exprimer ainsi, il a le droit d'être orgueilleux. »
« C'est très vrai », répondit Elizabeth, « et je pourrais facilement pardonner son orgueil, s'il n'avait pas mortifié le mien. »
« L'orgueil », observa Mary, qui se piquait de la solidité de ses réflexions, « est un défaut très commun, je crois. Par tout ce que j'ai jamais lu, je suis convaincue qu'il est très commun en effet, que la nature humaine y est particulièrement encline, et qu'il y a très peu d'entre nous qui ne chérissent un sentiment d'autosatisfaction sur le compte de quelque qualité que ce soit, réelle ou imaginaire. La vanité et l'orgueil sont des choses différentes, bien que les mots soient souvent utilisés comme synonymes. Une personne peut être orgueilleuse sans être vaniteuse. L'orgueil se rapporte plus à l'opinion que nous avons de nous-mêmes, la vanité à ce que nous voudrions que les autres pensent de nous. »
« Si j'étais aussi riche que monsieur Darcy », s'écria un jeune Lucas qui était venu avec ses sœurs, « je ne me soucierais pas d'être orgueilleux. J'entretiendrais une meute de chiens de chasse et boirais une bouteille de vin chaque jour. »
« Alors tu boirais beaucoup plus que tu ne devrais », dit Mrs. Bennet ; « et si je t'y voyais, je t'enlèverais ta bouteille sur-le-champ. »
Le garçon protesta qu'elle ne le ferait pas ; elle continua à déclarer qu'elle le ferait, et la dispute ne prit fin qu'avec la visite.
CHAPITRE VI.
Les dames de Longbourn rendirent bientôt visite à celles de Netherfield. La visite fut retournée en bonne et due forme. Les manières plaisantes de Miss Bennet gagnèrent la bienveillance de Mrs. Hurst et de Miss Bingley ; et bien que la mère fût trouvée intolérable et les plus jeunes sœurs ne valant pas la peine d'être mentionnées, un souhait d'être mieux connues d'elles fut exprimé envers les deux aînées. Par Jane, cette attention fut reçue avec le plus grand plaisir ; mais Elizabeth voyait toujours de la superbe dans leur traitement envers tout le monde, n'excluant guère même sa sœur, et ne pouvait les apprécier ; bien que leur bonté envers Jane, telle qu'elle était, eût une valeur, naissant selon toute probabilité de l'influence de l'admiration de leur frère. Il était généralement évident, chaque fois qu'ils se rencontraient, qu'il l'admirait ; et pour elle, il était tout aussi évident que Jane cédait à la préférence qu'elle avait commencé à concevoir pour lui dès le début, et était en voie d'être très amoureuse ; mais elle considérait avec plaisir qu'il n'était pas probable que cela fût découvert par le monde en général, puisque Jane unissait à une grande force de sentiment, une sérénité de tempérament et une gaieté uniforme de manières, qui la protégeraient des soupçons des importuns. Elle en parla à son amie Miss Lucas.
« Il peut peut-être être plaisant », répondit Charlotte, « d'être capable d'imposer au public dans un tel cas ; mais il est parfois un désavantage d'être si très réservée. Si une femme dissimule son affection avec la même habileté à l'objet de celle-ci, elle peut perdre l'opportunité de le fixer ; et ce ne sera alors qu'une pauvre consolation de croire le monde également dans l'ignorance. Il y a tant de gratitude ou de vanité dans presque chaque attachement, qu'il n'est pas sûr d'en laisser aucun à lui-même. Nous pouvons tous commencer librement — une légère préférence est assez naturelle ; mais il y a très peu d'entre nous qui aient assez de cœur pour être réellement amoureux sans encouragement. Dans neuf cas sur dix, une femme ferait mieux de montrer plus d'affection qu'elle n'en ressent. Bingley apprécie votre sœur sans aucun doute ; mais il pourrait ne jamais faire plus que l'apprécier, si elle ne l'aide pas un peu. »
« Mais elle l'aide, autant que sa nature le permet. Si je peux percevoir son estime pour lui, il doit être bien simple d'esprit pour ne pas la découvrir aussi. »
« Rappelez-vous, Eliza, qu'il ne connaît pas le tempérament de Jane comme vous le connaissez. »
« Mais si une femme est partiale envers un homme, et ne s'efforce pas de le dissimuler, il doit le découvrir. »
« Peut-être doit-il, s'il la voit assez. Mais bien que Bingley et Jane se rencontrent assez souvent, ce n'est jamais pour de longues heures ensemble ; et comme ils se voient toujours dans de grands groupes mixtes, il est impossible que chaque instant soit employé à converser ensemble. Jane devrait donc tirer le meilleur parti de chaque demi-heure dans laquelle elle peut commander son attention. Quand elle sera assurée de lui, il y aura du loisir pour tomber amoureuse autant qu'elle le souhaite. »
« Votre plan est bon », répondit Elizabeth, « là où rien n'est en question que le désir d'être bien mariée ; et si j'étais déterminée à obtenir un mari riche, ou n'importe quel mari, j'ose dire que je l'adopterais. Mais ce ne sont pas les sentiments de Jane ; elle n'agit pas par calcul. Pour l'instant, elle ne peut même pas être certaine du degré de sa propre estime, ni de sa raisonnabilité. Elle ne le connaît que depuis une quinzaine de jours. Elle a dansé quatre danses avec lui à Meryton ; elle l'a vu une matinée chez lui, et a depuis dîné en compagnie avec lui quatre fois. Ce n'est pas tout à fait assez pour lui faire comprendre son caractère. »
« Pas comme vous le représentez. Si elle avait seulement dîné avec lui, elle aurait pu seulement découvrir s'il avait un bon appétit ; mais vous devez vous rappeler que quatre soirées ont été aussi passées ensemble — et quatre soirées peuvent faire beaucoup. »
« Oui ; ces quatre soirées leur ont permis de constater qu'ils aiment tous deux le Vingt-et-un mieux que le Commerce ; mais en ce qui concerne toute autre caractéristique marquante, je n'imagine pas que beaucoup ait été dévoilé. »
« Eh bien », dit Charlotte, « je souhaite à Jane le succès de tout mon cœur ; et si elle était mariée avec lui demain, je penserais qu'elle a autant de chances de bonheur que si elle devait étudier son caractère pendant une année entière. Le bonheur dans le mariage est entièrement une question de chance. Si les dispositions des parties sont si bien connues l'une de l'autre, ou si similaires à l'avance, cela n'avance en rien leur félicité. Elles continuent toujours à devenir suffisamment dissemblables par la suite pour avoir leur part de contrariétés ; et il vaut mieux en savoir le moins possible sur les défauts de la personne avec qui vous devez passer votre vie. »
« Vous me faites rire, Charlotte ; mais ce n'est pas sain. Vous savez que ce n'est pas sain, et que vous n'agiriez jamais de cette manière vous-même. »
Occupée à observer les attentions de monsieur Bingley envers sa sœur, Elizabeth était loin de soupçonner qu'elle devenait elle-même un objet de quelque intérêt aux yeux de son ami. Monsieur Darcy avait d'abord à peine admis qu'elle fût jolie ; il l'avait regardée sans admiration au bal ; et lorsqu'ils se rencontrèrent ensuite, il ne la regarda que pour critiquer. Mais à peine eut-il rendu clair pour lui-même et ses amis qu'elle n'avait guère un trait correct sur son visage, qu'il commença à trouver qu'il était rendu extraordinairement intelligent par la belle expression de ses yeux sombres. À cette découverte succédèrent quelques autres tout aussi mortifiantes. Bien qu'il eût détecté avec un œil critique plus d'un défaut de symétrie parfaite dans sa forme, il fut forcé de reconnaître sa silhouette légère et plaisante ; et malgré son affirmation que ses manières n'étaient pas celles du monde de la mode, il fut captivé par leur enjouement facile. De cela, elle était parfaitement inconsciente ; — pour elle, il n'était que l'homme qui ne se rendait agréable nulle part, et qui ne l'avait pas trouvée assez jolie pour danser avec elle.
Il commença à souhaiter en savoir plus sur elle, et comme un pas vers la conversation avec elle lui-même, il prêta attention à sa conversation avec les autres. Le faire attira son attention. C'était chez sir William Lucas, où une grande compagnie était assemblée.
« Que signifie monsieur Darcy », dit-elle à Charlotte, « en écoutant ma conversation avec le colonel Forster ? »
« C'est une question à laquelle monsieur Darcy seul peut répondre. »
« Mais s'il recommence, je lui ferai certainement savoir que je vois ce qu'il manigance. Il a un œil très satirique, et si je ne commence pas par être impertinente moi-même, je deviendrai bientôt effrayée par lui. »
Sur son approche peu après, bien que sans sembler avoir aucune intention de parler, Miss Lucas mit au défi son amie de mentionner un tel sujet à lui, ce qui provoquant immédiatement Elizabeth à le faire, elle se tourna vers lui et dit :
« Ne pensiez-vous pas, monsieur Darcy, que je me suis exprimée extraordinairement bien tout à l'heure, quand je taquinais le colonel Forster pour qu'il nous donne un bal à Meryton ? »
« Avec beaucoup d'énergie ; — mais c'est un sujet qui rend toujours une dame énergique. »
« Vous êtes sévère envers nous. »
« Ce sera son tour bientôt d'être taquinée », dit Miss Lucas. « Je vais ouvrir l'instrument, Eliza, et vous savez ce qui suit. »
« Tu es une bien étrange créature en guise d'amie ! — toujours à vouloir que je joue et chante devant qui que ce soit et tout le monde ! — Si ma vanité avait pris un tour musical, tu aurais été inestimable, mais tel qu'il est, je préférerais vraiment ne pas m'asseoir devant ceux qui doivent être habitués à entendre les meilleurs interprètes. » Sur l'insistance de Miss Lucas, cependant, elle ajouta : « Très bien ; s'il doit en être ainsi, il en sera ainsi. » Et lançant un regard grave à monsieur Darcy, « Il y a un vieux dicton, avec lequel tout le monde ici est bien sûr familier — "Garde ton souffle pour refroidir ta soupe", — et je garderai le mien pour gonfler ma chanson. »
Sa performance était plaisante, bien que nullement capitale. Après une chanson ou deux, et avant qu'elle ne puisse répondre aux supplications de plusieurs pour qu'elle chantât à nouveau, elle fut impatiemment remplacée à l'instrument par sa sœur Mary, qui, en conséquence d'être la seule laide de la famille, avait travaillé dur pour la connaissance et les accomplissements, était toujours impatiente d'étaler.
Mary n'avait ni génie ni goût ; et bien que la vanité lui eût donné l'application, elle lui avait donné également un air pédant et des manières prétentieuses, qui auraient nui à un degré d'excellence supérieur à celui qu'elle avait atteint. Elizabeth, aisée et sans affectation, avait été écoutée avec beaucoup plus de plaisir, bien que ne jouant pas deux fois mieux ; et Mary, à la fin d'un long concerto, fut heureuse d'acheter louanges et gratitude par des airs écossais et irlandais, à la demande de ses jeunes sœurs, qui avec quelques-uns des Lucas et deux ou trois officiers se joignirent avidement à danser à une extrémité de la salle.
M. Darcy se tenait près d'eux dans une indignation silencieuse devant une telle manière de passer la soirée, à l'exclusion de toute conversation, et était trop absorbé par ses propres pensées pour remarquer que Sir William Lucas était son voisin, jusqu'à ce que Sir William engageât ainsi la conversation.
« Quel passe-temps charmant pour les jeunes gens, n'est-ce pas, M. Darcy ? Il n'y a rien de tel que la danse, après tout. Je considère cela comme l'un des premiers raffinements des sociétés polies. »
« Certes, Monsieur ; et cela a aussi l'avantage d'être en vogue parmi les sociétés les moins polies du monde. Tout sauvage sait danser. »
Sir William se contenta de sourire. « Votre ami danse à merveille », poursuivit-il après une pause, en voyant Bingley rejoindre le groupe ; « et je ne doute pas que vous soyez vous-même un adepte de cet art, M. Darcy. »
« Vous m'avez vu danser à Meryton, je crois, Monsieur. »
« Oui, en effet, et j'ai éprouvé un plaisir non négligeable à ce spectacle. Dansez-vous souvent à St. James ? »
« Jamais, Monsieur. »
« Ne pensez-vous pas que ce serait un compliment approprié à ce lieu ? »
« C'est un compliment que je ne fais à aucun lieu si je peux l'éviter. »
« Vous avez une maison en ville, je présume ? »
M. Darcy s'inclina.
« J'ai eu autrefois l'intention de m'établir moi-même en ville, car j'aime la société distinguée ; mais je n'étais pas tout à fait certain que l'air de Londres convînt à Lady Lucas. »
Il fit une pause dans l'espoir d'une réponse, mais son compagnon n'était pas disposé à en fournir une ; et Elizabeth s'avançant à cet instant vers eux, il fut frappé par l'idée de faire preuve d'une grande galanterie et l'interpella :
« Ma chère Miss Eliza, pourquoi ne dansez-vous pas ? M. Darcy, vous devez me permettre de vous présenter cette jeune dame comme une partenaire des plus désirables. Vous ne pouvez refuser de danser, j'en suis sûr, alors que tant de beauté s'offre à vous. » Et prenant sa main, il aurait voulu la donner à M. Darcy, qui, bien qu'extrêmement surpris, n'était pas réticent à l'idée de la recevoir, lorsque celle-ci se retira instantanément et dit, avec quelque trouble, à Sir William :
« Vraiment, Monsieur, je n'ai pas la moindre intention de danser. Je vous prie de ne pas supposer que je me suis dirigée de ce côté dans le but de mendier un partenaire. »
M. Darcy, avec une gravité pleine de convenance, demanda l'honneur de sa main ; mais en vain. Elizabeth était déterminée ; et Sir William ne parvint nullement à ébranler sa résolution par ses tentatives de persuasion.
« Vous excellez tellement dans la danse, Miss Eliza, qu'il est cruel de me refuser le bonheur de vous voir ; et bien que ce gentleman n'aime pas cet amusement en général, il ne peut avoir aucune objection, j'en suis sûr, à nous obliger pour une demi-heure. »
« M. Darcy est tout en politesses », dit Elizabeth en souriant.
« Il l'est en effet, mais compte tenu de l'incitation, ma chère Miss Eliza, nous ne pouvons nous étonner de sa complaisance ; car qui pourrait objecter à une telle partenaire ? »
Elizabeth eut un regard malicieux et se détourna. Sa résistance ne l'avait pas desservie auprès du gentleman, et il pensait à elle avec une certaine satisfaction, lorsqu'il fut accosté par Miss Bingley :
« Je peux deviner le sujet de votre rêverie. »
« J'imagine que non. »
« Vous vous dites combien il serait insupportable de passer de nombreuses soirées de cette manière, dans une telle société ; et, en vérité, je suis tout à fait de votre avis. Je n'ai jamais été plus agacée ! L'insipidité et pourtant le bruit ; le néant et pourtant l'importance de tous ces gens ! Que ne donnerais-je pour entendre vos critiques à leur sujet ! »
« Votre conjecture est totalement erronée, je vous assure. Mon esprit était plus agréablement occupé. Je méditais sur le très grand plaisir qu'une paire de beaux yeux sur le visage d'une jolie femme peut procurer. »
Miss Bingley fixa immédiatement ses yeux sur son visage et lui demanda de lui dire quelle dame avait le mérite d'inspirer de telles réflexions. M. Darcy répondit avec une grande intrépidité :
« Miss Elizabeth Bennet. »
« Miss Elizabeth Bennet ! » répéta Miss Bingley. « Je suis toute à mon étonnement. Depuis quand est-elle une telle favorite ? Et dites-moi, quand dois-je vous féliciter ? »
« C'est exactement la question que je m'attendais à vous voir poser. L'imagination d'une dame est très rapide ; elle saute de l'admiration à l'amour, de l'amour au mariage en un instant. Je savais que vous alliez me féliciter. »
« Eh bien, si vous êtes si sérieux à ce sujet, je considérerai l'affaire comme absolument réglée. Vous aurez une charmante belle-mère, en vérité, et bien sûr, elle sera toujours à Pemberley avec vous. »
Il l'écouta avec une parfaite indifférence, tandis qu'elle choisissait de se divertir de la sorte, et comme son calme la convainquit que tout était sans danger, son esprit coula longuement.
CHAPITRE VII.
La fortune de M. Bennet consistait presque entièrement en un domaine de deux mille livres par an qui, malheureusement pour ses filles, était substitué, à défaut d'héritiers mâles, à un lointain parent ; et la fortune de leur mère, bien qu'ample pour sa situation dans la vie, ne pouvait que mal suppléer à la déficience de la sienne. Son père avait été procureur à Meryton et lui avait légué quatre mille livres.
Elle avait une sœur mariée à un M. Philips, qui avait été clerc chez leur père et lui avait succédé dans les affaires, ainsi qu'un frère établi à Londres dans une branche respectable du commerce.
Le village de Longbourn n'était qu'à un mille de Meryton ; une distance très commode pour les jeunes dames, qui étaient généralement tentées de s'y rendre trois ou quatre fois par semaine pour rendre visite à leur tante et au magasin de modiste juste en face. Les deux cadettes de la famille, Catherine et Lydia, étaient particulièrement assidues à ces attentions ; leurs esprits étaient plus vacants que ceux de leurs sœurs, et quand rien de mieux ne s'offrait, une promenade à Meryton était nécessaire pour amuser leurs matinées et fournir un sujet de conversation pour la soirée ; et si dénuée de nouvelles que pût être la campagne en général, elles parvenaient toujours à en apprendre de leur tante. En ce moment, en effet, elles étaient bien pourvues à la fois de nouvelles et de bonheur par l'arrivée récente d'un régiment de milice dans le voisinage ; il devait y rester tout l'hiver, et Meryton en était le quartier général.
Leurs visites à Mme Philips étaient désormais productives des informations les plus intéressantes. Chaque jour ajoutait quelque chose à leur connaissance des noms et des relations des officiers. Leurs logements ne restèrent pas longtemps un secret, et finalement elles commencèrent à connaître les officiers eux-mêmes. M. Philips leur rendit visite à tous, ce qui ouvrit à ses nièces une source de félicité inconnue jusqu'alors. Elles ne pouvaient parler que d'officiers ; et la grande fortune de M. Bingley, dont la mention animait leur mère, était sans valeur à leurs yeux lorsqu'on l'opposait aux uniformes d'un enseigne.
Après avoir écouté un matin leurs effusions sur ce sujet, M. Bennet observa froidement :
« D'après tout ce que je peux déduire de votre manière de parler, vous devez être deux des filles les plus stupides du pays. Je m'en doutais depuis un certain temps, mais j'en suis maintenant convaincu. »
Catherine fut déconcertée et ne répondit rien ; mais Lydia, avec une parfaite indifférence, continua d'exprimer son admiration pour le capitaine Carter et son espoir de le voir dans le courant de la journée, puisqu'il partait le lendemain matin pour Londres.
« Je suis étonnée, mon cher », dit Mme Bennet, « que vous soyez si prompt à juger vos propres enfants stupides. Si je voulais penser du mal des enfants de quelqu'un, ce ne serait pas des miens, en tout cas. »
« Si mes enfants sont stupides, je dois espérer en être toujours conscient. »
« Oui, mais il se trouve qu'elles sont toutes très intelligentes. »
« C'est le seul point, je me flatte, sur lequel nous ne sommes pas d'accord. J'avais espéré que nos sentiments coïncidaient en tout point, mais je dois différer de vous au point de penser que nos deux plus jeunes filles sont extraordinairement sottes. »
« Mon cher M. Bennet, vous ne devez pas attendre de telles filles qu'elles aient le bon sens de leur père et de leur mère. Quand elles auront notre âge, je parie qu'elles ne penseront plus aux officiers autant que nous le faisons. Je me souviens de l'époque où j'aimais moi-même beaucoup les habits rouges, et en vérité, c'est encore le cas dans mon cœur ; et si un fringant jeune colonel, avec cinq ou six mille livres par an, devait vouloir l'une de mes filles, je ne lui dirais pas non ; et j'ai trouvé que le colonel Forster était très seyant l'autre soir chez Sir William dans son uniforme. »
« Maman », s'écria Lydia, « ma tante dit que le colonel Forster et le capitaine Carter ne vont plus aussi souvent chez Miss Watson qu'ils ne le faisaient à leur arrivée ; elle les voit maintenant très souvent stationner à la bibliothèque de Clarke. »
Mme Bennet fut empêchée de répondre par l'entrée du valet de pied avec un mot pour Miss Bennet ; il venait de Netherfield, et le domestique attendait une réponse. Les yeux de Mme Bennet étincelèrent de plaisir, et elle s'écria avec empressement, pendant que sa fille lisait :
« Eh bien, Jane, de qui est-ce ? De quoi s'agit-il ? Que dit-il ? Eh bien, Jane, dépêche-toi de nous dire ; dépêche-toi, ma chérie. »
« C'est de Miss Bingley », dit Jane, puis elle le lut à voix haute.
« Ma chère amie,
« Si vous n'êtes pas assez compatissante pour dîner aujourd'hui avec Louisa et moi, nous risquons de nous détester pour le reste de nos vies, car une journée entière de tête-à-tête entre deux femmes ne peut jamais finir sans une querelle. Venez aussitôt que vous pourrez après réception de ceci. Mon frère et les gentlemen doivent dîner avec les officiers. À vous toujours,
« CAROLINE BINGLEY. »
« Avec les officiers ! » s'écria Lydia. « Je m'étonne que ma tante ne nous en ait pas parlé. »
« Dîner dehors », dit Mme Bennet, « c'est très malchanceux. »
« Puis-je avoir la voiture ? » dit Jane.
« Non, ma chère, tu ferais mieux d'y aller à cheval, car il semble probable qu'il pleuve ; et alors tu devras rester toute la nuit. »
« Ce serait un bon plan », dit Elizabeth, « si tu étais sûre qu'ils ne proposeront pas de te ramener. »
« Oh ! mais les gentlemen auront la chaise de M. Bingley pour se rendre à Meryton ; et les Hurst n'ont pas de chevaux pour la leur. »
« J'aimerais bien mieux y aller en carrosse. »
« Mais, ma chère, ton père ne peut pas se passer des chevaux, j'en suis sûre. Ils sont nécessaires à la ferme, M. Bennet, n'est-ce pas ? »
« Ils sont nécessaires à la ferme bien plus souvent que je ne peux les avoir. »
« Mais si vous les avez aujourd'hui », dit Elizabeth, « le but de ma mère sera atteint. »
Elle finit par extorquer à son père l'aveu que les chevaux étaient réquisitionnés. Jane fut donc obligée d'y aller à cheval, et sa mère l'accompagna jusqu'à la porte avec de nombreux pronostics joyeux sur une mauvaise journée. Ses espoirs furent satisfaits ; Jane n'était pas partie depuis longtemps qu'il se mit à pleuvoir à verse. Ses sœurs étaient inquiètes pour elle, mais sa mère était ravie. La pluie continua toute la soirée sans interruption ; Jane ne pouvait certainement pas revenir.
« C'était une idée heureuse de ma part, en vérité ! » dit Mme Bennet, plus d'une fois, comme si le mérite de faire pleuvoir lui appartenait en propre. Jusqu'au lendemain matin, cependant, elle ne fut pas consciente de toute la félicité de son stratagème. Le déjeuner était à peine terminé qu'un domestique de Netherfield apporta le mot suivant pour Elizabeth :
« Ma chère Lizzy,
« JE me sens très souffrante ce matin, ce que je suppose devoir être imputé au fait d'avoir été trempée hier. Mes aimables amis ne veulent pas entendre parler de mon retour à la maison tant que je ne serai pas mieux. Ils insistent également pour que je voie M. Jones ; ne soyez donc pas alarmée si vous apprenez qu'il est passé me voir ; et mis à part un mal de gorge et des maux de tête, je n'ai pas grand-chose.
« À vous, etc. »
« Eh bien, ma chère », dit M. Bennet, quand Elizabeth eut lu le mot à voix haute, « si ta fille devait avoir une attaque de maladie dangereuse, si elle devait mourir, ce serait un réconfort de savoir que c'était tout à la poursuite de M. Bingley, et sous tes ordres. »
« Oh ! je n'ai pas du tout peur qu'elle meure. Les gens ne meurent pas de petits rhumes sans importance. On prendra bien soin d'elle. Tant qu'elle reste là-bas, tout va bien. J'irais la voir, si je pouvais avoir la voiture. »
Elizabeth, se sentant réellement anxieuse, fut déterminée à aller la rejoindre, bien que la voiture ne fût pas disponible ; et comme elle n'était pas cavalière, la marche était sa seule alternative. Elle déclara sa résolution.
« Comment peux-tu être si sotte », s'écria sa mère, « de penser à une telle chose, dans toute cette boue ! Tu ne seras pas présentable quand tu arriveras là-bas. »
« Je serai tout à fait présentable pour voir Jane, ce qui est tout ce que je souhaite. »
« Est-ce un indice pour moi, Lizzy », dit son père, « pour envoyer chercher les chevaux ? »
« Non, vraiment. Je ne souhaite pas éviter la marche. La distance n'est rien, quand on a un motif ; seulement trois milles. Je serai de retour pour le dîner. »
« J'admire l'activité de votre bienveillance », observa Mary, « mais chaque impulsion du sentiment devrait être guidée par la raison ; et, à mon avis, l'effort devrait toujours être proportionné à ce qui est requis. »
« Nous irons jusqu'à Meryton avec toi », dirent Catherine et Lydia. Elizabeth accepta leur compagnie, et les trois jeunes dames partirent ensemble.
« Si nous nous dépêchons », dit Lydia, tandis qu'elles marchaient, « peut-être pourrons-nous voir le capitaine Carter avant qu'il ne parte. »
À Meryton, elles se séparèrent ; les deux plus jeunes se rendirent au logement de l'une des épouses d'officiers, et Elizabeth poursuivit sa marche seule, traversant champ après champ à un rythme rapide, sautant par-dessus les échaliers et franchissant les flaques d'eau avec une activité impatiente, pour se retrouver enfin en vue de la maison, les chevilles fatiguées, les bas sales et le visage rayonnant de la chaleur de l'exercice.
Elle fut introduite dans le salon de petit-déjeuner, où tous sauf Jane étaient assemblés, et où son apparition créa une grande surprise. Qu'elle ait marché trois milles si tôt dans la journée, par un temps si sale, et toute seule, était presque incroyable pour Mme Hurst et Miss Bingley ; et Elizabeth fut convaincue qu'elles la méprisaient pour cela. Elle fut cependant reçue très poliment par elles ; et dans les manières de leur frère, il y avait quelque chose de mieux que la politesse ; il y avait de la bonne humeur et de la gentillesse. M. Darcy dit très peu de chose, et M. Hurst rien du tout. Le premier était partagé entre l'admiration pour l'éclat que l'exercice avait donné à son teint et le doute quant à savoir si l'occasion justifiait qu'elle vînt de si loin seule. Le second ne pensait qu'à son petit-déjeuner.
Ses demandes concernant sa santé ne reçurent pas de réponses très favorables. Miss Bennet avait mal dormi, et bien qu'elle fût levée, elle était très fiévreuse et pas assez bien pour quitter sa chambre. Elizabeth fut heureuse d'y être conduite immédiatement ; et Jane, qui n'avait été retenue que par la peur de causer de l'alarme ou de l'incommodité, d'exprimer dans son mot combien elle désirait une telle visite, fut ravie à son entrée. Elle n'était cependant pas en état de soutenir beaucoup de conversation, et quand Miss Bingley les laissa seules, elle ne put tenter guère plus que des expressions de gratitude pour l'extraordinaire gentillesse dont elle était traitée. Elizabeth l'assista silencieusement.
Quand le petit-déjeuner fut terminé, elles furent rejointes par les sœurs ; et Elizabeth commença à les apprécier elle-même, quand elle vit combien d'affection et de sollicitude elles montraient pour Jane. L'apothicaire vint, et ayant examiné sa patiente, dit, comme on pouvait s'y attendre, qu'elle avait attrapé un violent rhume, et qu'ils devaient s'efforcer de le surmonter ; lui conseilla de retourner au lit, et lui promit quelques potions. Le conseil fut suivi volontiers, car les symptômes fébriles augmentaient, et sa tête lui faisait cruellement mal. Elizabeth ne quitta pas sa chambre un instant, et les autres dames n'étaient pas souvent absentes ; les gentlemen étant sortis, elles n'avaient en fait rien à faire ailleurs.
Quand l'horloge sonna trois heures, Elizabeth sentit qu'elle devait partir ; et très à contrecœur, elle le dit. Miss Bingley lui offrit la voiture, et il ne lui manquait qu'un peu d'insistance pour l'accepter, lorsque Jane témoigna d'un tel chagrin de se séparer d'elle, que Miss Bingley fut obligée de convertir l'offre de la chaise en une invitation à rester à Netherfield pour le moment. Elizabeth accepta avec la plus grande reconnaissance, et un domestique fut envoyé à Longbourn pour informer la famille de son séjour et ramener des vêtements.
CHAPITRE VIII.
À cinq heures, les deux dames se retirèrent pour s'habiller, et à six heures et demie, Elizabeth fut appelée pour le dîner. Aux questions civiles qui affluèrent alors, et parmi lesquelles elle eut le plaisir de distinguer la sollicitude bien supérieure de M. Bingley, elle ne put faire une réponse très favorable. Jane n'allait nullement mieux. Les sœurs, en apprenant cela, répétèrent trois ou quatre fois combien elles étaient peinées, combien il était choquant d'avoir un mauvais rhume, et combien elles détestaient excessivement être malades elles-mêmes ; puis elles ne pensèrent plus à la question : et leur indifférence envers Jane lorsqu'elle n'était pas immédiatement devant elles, restitua à Elizabeth la pleine mesure de son antipathie originelle.
Leur frère, en effet, était le seul de la partie qu'elle pût considérer avec une certaine satisfaction. Son inquiétude pour Jane était évidente, et ses attentions envers elle-même des plus plaisantes, et elles l'empêchèrent de se sentir aussi intrus qu'elle croyait être considérée par les autres. Elle n'eut que peu d'attention de la part de quiconque, excepté de lui. Miss Bingley était absorbée par M. Darcy, sa sœur guère moins ; et quant à M. Hurst, près de qui Elizabeth était assise, c'était un homme indolent, qui ne vivait que pour manger, boire et jouer aux cartes, qui, lorsqu'il trouva qu'elle préférait un plat simple à un ragoût, n'eut rien à lui dire.
Quand le dîner fut terminé, elle retourna directement auprès de Jane, et Miss Bingley commença à la dénigrer dès qu'elle fut hors de la pièce. Ses manières furent déclarées être très mauvaises en effet, un mélange d'orgueil et d'impertinence ; elle n'avait aucune conversation, aucun style, aucun goût, aucune beauté. Mme Hurst pensa la même chose, et ajouta :
« Elle n'a rien, en somme, pour la recommander, sinon d'être une excellente marcheuse. Je n'oublierai jamais son apparition ce matin. Elle avait vraiment l'air presque sauvage. »
« C'est vrai, Louisa. J'avais du mal à garder mon sérieux. Très absurde de venir tout court ! Pourquoi doit-elle courir partout à la campagne, parce que sa sœur a un rhume ? Ses cheveux si décoiffés, si ébouriffés ! »
« Oui, et son jupon ; j'espère que tu as vu son jupon, à six pouces dans la boue, j'en suis absolument certaine ; et la robe qui avait été abaissée pour le cacher ne remplissait pas son office. »
« Ton tableau est peut-être très exact, Louisa », dit Bingley ; « mais tout cela m'a échappé. J'ai trouvé que Miss Elizabeth Bennet était remarquablement bien, quand elle est entrée dans la pièce ce matin. Son jupon sale a tout à fait échappé à mon attention. »
« Vous l'avez remarqué, M. Darcy, j'en suis sûre », dit Miss Bingley ; « et je suis encline à penser que vous ne souhaiteriez pas voir votre sœur faire une telle exhibition. »
« Certainement pas. »
« Marcher trois milles, ou quatre milles, ou cinq milles, ou je ne sais combien, au-dessus des chevilles dans la boue, et seule, toute seule ! que pouvait-elle vouloir dire par là ? Cela me semble montrer une sorte abominable d'indépendance présomptueuse, une indifférence de petite ville de campagne à la bienséance. »
« Cela montre une affection pour sa sœur qui est très plaisante », dit Bingley.
« Je crains, M. Darcy », observa Miss Bingley, dans un demi-chuchotement, « que cette aventure ait quelque peu affecté votre admiration pour ses beaux yeux. »
« Pas du tout », répondit-il ; « ils étaient illuminés par l'exercice. » Une courte pause suivit cette tirade, et Mme Hurst recommença.
« J'ai une estime excessive pour Jane Bennet, c'est vraiment une fille très douce, et je souhaite de tout mon cœur qu'elle soit bien établie. Mais avec un tel père et une telle mère, et de si basses relations, je crains qu'il n'y ait aucune chance pour cela. »
« Je crois vous avoir entendu dire que leur oncle est procureur à Meryton. »
« Oui ; et ils en ont un autre, qui vit quelque part près de Cheapside. »
« C'est capital », ajouta sa sœur, et elles rirent toutes deux de bon cœur.
« S'ils avaient assez d'oncles pour remplir tout Cheapside », s'écria Bingley, « cela ne les rendrait pas moins agréables d'un iota. »
« Mais cela doit très matériellement diminuer leurs chances d'épouser des hommes de quelque considération dans le monde », répondit Darcy.
À cette remarque, Bingley ne fit aucune réponse ; mais ses sœurs y donnèrent leur assentiment enthousiaste et se livrèrent à leur hilarité pendant quelque temps aux dépens des vulgaires relations de leur chère amie.
Avec un regain de tendresse, cependant, elles regagnèrent sa chambre en quittant le salon de salle à manger, et restèrent auprès d'elle jusqu'à ce qu'elles fussent appelées pour le café. Elle était encore très souffrante, et Elizabeth ne voulut pas la quitter du tout, jusqu'à une heure avancée de la soirée, où elle eut le réconfort de la voir endormie, et où il lui parut plus convenable qu'agréable de descendre elle-même. En entrant dans le salon, elle trouva tout le groupe en train de jouer au loo, et fut aussitôt invitée à se joindre à eux ; mais, les soupçonnant de jouer gros jeu, elle déclina l'invitation et, prenant sa sœur pour excuse, dit qu'elle se divertirait avec un livre pendant le peu de temps qu'elle pourrait rester en bas. M. Hurst la regarda avec étonnement.
« Préférez-vous la lecture aux cartes ? » dit-il ; « c'est assez singulier. »
« Mlle Eliza Bennet », dit Mlle Bingley, « méprise les cartes. C'est une grande lectrice et elle ne prend plaisir à rien d'autre. »
« Je ne mérite ni de tels éloges ni une telle censure », s'écria Elizabeth ; « je ne suis pas une grande lectrice, et je prends plaisir à bien des choses. »
« À soigner votre sœur, je suis certain que vous prenez plaisir », dit Bingley ; « et j'espère que ce plaisir sera bientôt accru en la voyant tout à fait rétablie. »
Elizabeth le remercia du fond du cœur, puis se dirigea vers une table où traînaient quelques livres. Il s'offrit immédiatement à lui en chercher d'autres ; tous ceux que sa bibliothèque pouvait fournir.
« Et je souhaiterais que ma collection fût plus vaste pour votre bénéfice et pour mon propre crédit ; mais je suis un paresseux, et bien que je n'en aie pas beaucoup, j'en ai plus que je n'en consulte jamais. »
Elizabeth l'assura qu'elle pouvait parfaitement se contenter de ceux qui se trouvaient dans la pièce.
« Je suis étonnée », dit Mlle Bingley, « que mon père ait laissé une si petite collection de livres. — Quelle délicieuse bibliothèque vous avez à Pemberley, M. Darcy ! »
« Elle devrait être bonne », répondit-il, « c'est l'œuvre de nombreuses générations. »
« Et puis, vous y avez tant ajouté vous-même, vous achetez toujours des livres. »
« Je ne peux comprendre le délaissement d'une bibliothèque familiale à notre époque. »
« Délaissement ! Je suis sûre que vous ne négligez rien qui puisse ajouter aux beautés de ce noble endroit. Charles, quand vous construirez votre maison, je souhaite qu'elle soit à moitié aussi délicieuse que Pemberley. »
« Je le souhaite. »
« Mais je vous conseillerais vraiment de faire votre acquisition dans ce voisinage, et de prendre Pemberley pour une sorte de modèle. Il n'y a pas de plus beau comté en Angleterre que le Derbyshire. »
« De tout mon cœur ; j'achèterai Pemberley lui-même si Darcy veut le vendre. »
« Je parle de possibilités, Charles. »
« Sur ma parole, Caroline, je penserais qu'il est plus possible d'obtenir Pemberley par l'achat que par l'imitation. »
Elizabeth était si captivée par ce qui se disait qu'elle accordait fort peu d'attention à son livre ; et bientôt, le mettant tout à fait de côté, elle s'approcha de la table de jeu et se posta entre M. Bingley et sa sœur aînée, pour observer la partie.
« Mlle Darcy a-t-elle beaucoup grandi depuis le printemps ? » dit Mlle Bingley ; « sera-t-elle aussi grande que moi ? »
« Je le crois. Elle est maintenant à peu près à la hauteur de Mlle Elizabeth Bennet, ou plutôt plus grande. »
« Comme j'ai hâte de la revoir ! Je n'ai jamais rencontré personne qui me plaise autant. Un tel visage, de telles manières ! Et si extrêmement accomplie pour son âge ! Son exécution au piano est exquise. »
« Il est stupéfiant pour moi », dit Bingley, « de voir comment les jeunes dames peuvent avoir la patience d'être aussi accomplies, comme elles le sont toutes. »
« Toutes les jeunes dames accomplies ! Mon cher Charles, que voulez-vous dire ? »
« Oui, toutes, je crois. Elles peignent toutes des tables, recouvrent des paravents et font des filets à bourses. Je connais à peine quelqu'un qui ne sache pas faire tout cela, et je suis sûr de n'avoir jamais entendu parler d'une jeune dame pour la première fois sans qu'on m'informe qu'elle était très accomplie. »
« Votre liste de l'étendue commune des accomplissements », dit Darcy, « contient trop de vérité. Le mot est appliqué à bien des femmes qui ne le méritent autrement qu'en faisant un filet à bourse ou en recouvrant un paravent. Mais je suis bien loin d'être d'accord avec vous dans votre estimation des dames en général. Je ne peux me vanter de connaître plus d'une demi-douzaine de femmes, dans tout le cercle de mes connaissances, qui soient réellement accomplies. »
« Ni moi, j'en suis sûre », dit Mlle Bingley.
« Alors », observa Elizabeth, « vous devez englober beaucoup de choses dans votre idée d'une femme accomplie. »
« Oui ; j'y englobe beaucoup de choses. »
« Oh ! certainement », s'écria sa fidèle assistante, « personne ne peut être réellement estimé accompli qui ne surpasse largement ce que l'on rencontre habituellement. Une femme doit avoir une connaissance approfondie de la musique, du chant, du dessin, de la danse et des langues modernes pour mériter ce mot ; et en plus de tout cela, elle doit posséder un certain quelque chose dans son maintien et sa manière de marcher, le ton de sa voix, son adresse et ses expressions, sinon le mot ne sera qu'à moitié mérité. »
« Tout cela, elle doit le posséder », ajouta Darcy, « et à tout cela, elle doit encore ajouter quelque chose de plus substantiel, dans l'amélioration de son esprit par une lecture étendue. »
« Je ne suis plus surprise que vous ne connaissiez que six femmes accomplies. Je m'étonne plutôt maintenant que vous en connaissiez une seule. »
« Êtes-vous si sévère envers votre propre sexe que de douter de la possibilité de tout cela ? »
« Je n'ai jamais vu une telle femme. Je n'ai jamais vu une telle capacité, un tel goût, une telle application et une telle élégance, comme vous les décrivez, réunis. »
Mme Hurst et Mlle Bingley s'écrièrent toutes deux contre l'injustice de son doute implicite, et protestaient toutes deux qu'elles connaissaient de nombreuses femmes répondant à cette description, quand M. Hurst les rappela à l'ordre, avec des plaintes amères sur leur inattention à ce qui se déroulait. Toute conversation étant ainsi close, Elizabeth quitta la pièce peu après.
« Eliza Bennet », dit Mlle Bingley, quand la porte fut refermée sur elle, « est l'une de ces jeunes dames qui cherchent à se recommander à l'autre sexe en dévaluant le leur ; et avec bien des hommes, j'ose dire que cela réussit. Mais, à mon avis, c'est un procédé mesquin, un art très vil. »
« Sans aucun doute », répondit Darcy, à qui cette remarque était principalement adressée, « il y a de la bassesse dans tous les arts que les dames daignent parfois employer pour séduire. Tout ce qui a une affinité avec la ruse est méprisable. »
Mlle Bingley ne fut pas si entièrement satisfaite de cette réponse qu'elle voulût poursuivre le sujet.
Elizabeth ne les rejoignit que pour dire que sa sœur allait plus mal, et qu'elle ne pouvait la quitter. Bingley insista pour que l'on fît venir M. Jones immédiatement ; tandis que ses sœurs, convaincues qu'aucun avis de campagne ne pourrait être d'aucune utilité, recommandèrent un exprès pour la ville afin d'y chercher l'un des médecins les plus éminents. Elle ne voulut pas en entendre parler ; mais elle n'était pas si réticente à se conformer à la proposition de leur frère ; et il fut convenu que M. Jones serait mandé au petit matin, si Mlle Bennet n'allait pas décidément mieux. Bingley était fort mal à l'aise ; ses sœurs déclarèrent qu'elles étaient misérables. Elles consolèrent leur malheur, cependant, par des duos après le souper, tandis qu'il ne put trouver meilleur soulagement à ses sentiments qu'en donnant à sa gouvernante des instructions pour que toute l'attention possible fût portée à la dame malade et à sa sœur.
CHAPITRE IX.
Elizabeth passa la majeure partie de la nuit dans la chambre de sa sœur, et au matin eut le plaisir de pouvoir envoyer une réponse tolérable aux demandes qu'elle reçut très tôt de M. Bingley par une femme de chambre, et quelque temps plus tard de la part des deux élégantes dames qui servaient ses sœurs. Malgré cette amélioration, cependant, elle demanda qu'une note fût envoyée à Longbourn, priant sa mère de rendre visite à Jane et de se faire son propre jugement sur sa situation. La note fut immédiatement expédiée, et son contenu tout aussi rapidement suivi d'effet. Mme Bennet, accompagnée de ses deux plus jeunes filles, atteignit Netherfield peu après le déjeuner de la famille.
Si elle avait trouvé Jane en quelque danger apparent, Mme Bennet aurait été très malheureuse ; mais, satisfaite de voir à son arrivée que sa maladie n'était pas alarmante, elle n'avait aucun souhait qu'elle recouvrait immédiatement la santé, car son rétablissement l'éloignerait probablement de Netherfield. Elle ne voulut donc pas écouter la proposition de sa fille d'être ramenée à la maison ; et l'apothicaire, qui arriva à peu près au même moment, ne jugea pas non plus que cela fût le moins du monde conseillable. Après être restée un petit moment avec Jane, sur l'apparition et l'invitation de Mlle Bingley, la mère et les trois filles l'accompagnèrent toutes dans le salon de déjeuner. Bingley les rencontra avec l'espoir que Mme Bennet n'avait pas trouvé Mlle Bennet plus mal qu'elle ne s'y attendait.
« En vérité, Monsieur, si », fut sa réponse. « Elle est beaucoup trop malade pour être déplacée. M. Jones dit que nous ne devons pas songer à la déplacer. Nous devons abuser un peu plus longtemps de votre bonté. »
« Déplacée ! » s'écria Bingley. « Il ne faut pas y penser. Ma sœur, j'en suis sûr, ne voudra pas entendre parler de son départ. »
« Vous pouvez compter, Madame », dit Mlle Bingley, avec une froide civilité, « que Mlle Bennet recevra toute l'attention possible tant qu'elle restera avec nous. »
Mme Bennet fut prodigue en remerciements.
« Je suis sûre », ajouta-t-elle, « que si ce n'était pour de si bons amis, je ne sais ce qu'elle deviendrait, car elle est vraiment très malade et souffre énormément, bien qu'avec la plus grande patience du monde, ce qui est toujours sa manière, car elle a, sans exception, le caractère le plus doux que j'aie jamais rencontré. Je dis souvent à mes autres filles qu'elles ne sont rien auprès d'elle. Vous avez une douce chambre ici, M. Bingley, et une vue charmante sur cette allée gravillonnée. Je ne connais pas un endroit à la campagne qui égale Netherfield. Vous ne songerez pas à le quitter à la hâte, je l'espère, bien que vous n'ayez qu'un bail de courte durée. »
« Tout ce que je fais est fait à la hâte », répondit-il ; « et par conséquent, si je devais décider de quitter Netherfield, je serais probablement parti en cinq minutes. Pour le présent, cependant, je me considère comme tout à fait fixé ici. »
« C'est exactement ce que j'aurais supposé de vous », dit Elizabeth.
« Vous commencez à me comprendre, n'est-ce pas ? » s'écria-t-il, se tournant vers elle.
« Oh ! oui, je vous comprends parfaitement. »
« Je souhaiterais pouvoir prendre ceci pour un compliment ; mais être si facilement percé à jour, je crains que ce ne soit pitoyable. »
« Cela dépend des circonstances. Il ne s'ensuit pas nécessairement qu'un caractère profond et complexe soit plus ou moins estimable qu'un caractère tel que le vôtre. »
« Lizzy », s'écria sa mère, « souviens-toi où tu es, et ne te laisse pas aller de cette manière folle à laquelle on te permet de te livrer à la maison. »
« Je ne savais pas avant », continua Bingley immédiatement, « que vous étiez une étudeuse de caractère. Ce doit être une étude amusante. »
« Oui ; mais les caractères complexes sont les plus amusants. Ils ont au moins cet avantage. »
« La campagne », dit Darcy, « ne peut en général fournir que peu de sujets pour une telle étude. Dans un voisinage de campagne, vous évoluez dans une société très confinée et invariable. »
« Mais les gens eux-mêmes changent tant, qu'il y a toujours quelque chose de nouveau à observer en eux. »
« Oui, en effet », s'écria Mme Bennet, offensée par sa manière de mentionner un voisinage de campagne. « Je vous assure qu'il en va tout autant à la campagne qu'à la ville. »
Tout le monde fut surpris ; et Darcy, après l'avoir regardée un instant, se détourna en silence. Mme Bennet, qui s'imaginait avoir remporté une victoire complète sur lui, continua son triomphe.
« Je ne vois pas que Londres ait un grand avantage sur la campagne pour ma part, excepté les boutiques et les lieux publics. La campagne est infiniment plus plaisante, n'est-ce pas, M. Bingley ? »
« Quand je suis à la campagne », répondit-il, « je ne souhaite jamais la quitter ; et quand je suis à la ville, c'est à peu près la même chose. Elles ont chacune leurs avantages, et je peux être également heureux dans l'une comme dans l'autre. »
« Ah ! c'est parce que vous avez la disposition juste. Mais ce monsieur », regardant Darcy, « semblait penser que la campagne n'était rien du tout. »
« En vérité, Maman, vous vous trompez », dit Elizabeth, rougissant pour sa mère. « Vous avez tout à fait mal compris M. Darcy. Il voulait seulement dire qu'il n'y avait pas une telle variété de personnes à rencontrer à la campagne qu'en ville, ce que vous devez admettre comme vrai. »
« Certainement, ma chère, personne n'a dit qu'il y en avait ; mais quant à ne pas rencontrer beaucoup de gens dans ce voisinage, je crois qu'il y a peu de voisinages plus vastes. Je sais que nous dînons avec vingt-quatre familles. »
Rien que le souci pour Elizabeth ne pouvait permettre à Bingley de garder contenance. Sa sœur était moins délicate, et dirigea son regard vers M. Darcy avec un sourire très expressif. Elizabeth, pour dire quelque chose qui pût détourner les pensées de sa mère, lui demanda maintenant si Charlotte Lucas avait été à Longbourn depuis son départ.
« Oui, elle est passée hier avec son père. Quel homme agréable est Sir William, M. Bingley, n'est-ce pas ? tant l'homme du monde ! si distingué et si facile ! Il a toujours quelque chose à dire à tout le monde. C'est mon idée de la bonne éducation ; et ces personnes qui se croient très importantes et n'ouvrent jamais la bouche, se méprennent tout à fait sur la question. »
« Charlotte a-t-elle dîné avec vous ? »
« Non, elle voulait rentrer chez elle. J'imagine qu'elle était requise pour les tourtes à la viande. Pour ma part, M. Bingley, je garde toujours des domestiques qui peuvent faire leur propre travail ; mes filles sont élevées différemment. Mais chacun doit juger pour soi-même, et les Lucas sont de très bons genres de filles, je vous l'assure. C'est dommage qu'elles ne soient pas belles ! Non que je trouve Charlotte si laide, mais alors, c'est notre amie particulière. »
« Elle semble être une très plaisante jeune femme », dit Bingley.
« Oh ! mon Dieu, oui ; mais vous devez avouer qu'elle est très ordinaire. Lady Lucas elle-même l'a souvent dit, et m'a envié la beauté de Jane. Je n'aime pas me vanter de ma propre enfant, mais assurément, Jane... on ne voit pas souvent quelqu'un de plus beau. C'est ce que tout le monde dit. Je ne me fie pas à ma propre partialité. Quand elle n'avait que quinze ans, il y avait un gentilhomme chez mon frère Gardiner en ville, si amoureux d'elle que ma belle-sœur était sûre qu'il lui ferait une offre avant que nous ne partions. Mais enfin, il ne l'a pas fait. Peut-être la trouvait-il trop jeune. Cependant, il a écrit des vers sur elle, et ils étaient très jolis. »
« Et ainsi finit son affection », dit Elizabeth avec impatience. « Il y en a eu plus d'un, j'imagine, surmonté de la même manière. Je me demande qui a découvert le premier l'efficacité de la poésie pour chasser l'amour ! »
« J'ai été habitué à considérer la poésie comme la nourriture de l'amour », dit Darcy.
« D'un amour fin, vigoureux et sain, peut-être. Tout nourrit ce qui est déjà fort. Mais s'il ne s'agit que d'une légère et mince sorte d'inclination, je suis convaincue qu'un bon sonnet l'affamera tout à fait. »
Darcy sourit seulement ; et la pause générale qui s'ensuivit fit trembler Elizabeth de peur que sa mère ne s'exposât encore. Elle languissait de parler, mais ne pouvait trouver rien à dire ; et après un court silence, Mme Bennet commença à répéter ses remerciements à M. Bingley pour sa bonté envers Jane, avec des excuses de l'importuner aussi avec Lizzy. M. Bingley fut sans affectation poli dans sa réponse, et força sa sœur cadette à l'être aussi, et à dire ce que l'occasion exigeait. Elle accomplit sa part en vérité sans beaucoup de grâce, mais Mme Bennet fut satisfaite, et peu après ordonna sa voiture. À ce signal, la plus jeune de ses filles se mit en avant. Les deux filles avaient chuchoté l'une avec l'autre durant toute la visite, et le résultat en fut que la plus jeune devait sommer M. Bingley d'avoir promis lors de sa première arrivée dans le pays de donner un bal à Netherfield.
Lydia était une fille robuste, bien développée de quinze ans, avec un teint fin et un visage de bonne humeur ; une favorite de sa mère, dont l'affection l'avait fait entrer dans le monde à un âge précoce. Elle avait une grande vitalité, et une sorte d'importance naturelle, que les attentions des officiers, auxquels les bons dîners de son oncle et ses propres manières faciles la recommandaient, avaient augmentée en assurance. Elle était donc fort capable d'aborder M. Bingley au sujet du bal, et lui rappela brusquement sa promesse ; ajoutant que ce serait la chose la plus honteuse du monde s'il ne la tenait pas. Sa réponse à cette attaque soudaine fut délicieuse à l'oreille de leur mère.
« Je suis parfaitement prêt, je vous l'assure, à tenir mon engagement ; et quand votre sœur sera rétablie, vous pourrez, s'il vous plaît, nommer le jour même du bal. Mais vous ne voudriez pas danser pendant qu'elle est malade. »
Lydia se déclara satisfaite. « Oh ! oui, ce serait bien mieux d'attendre que Jane soit rétablie, et d'ici là, fort probablement, le capitaine Carter serait de retour à Meryton. Et quand vous aurez donné votre bal », ajouta-t-elle, « j'insisterai pour qu'ils en donnent un aussi. Je dirai au colonel Forster que ce serait tout à fait une honte s'il ne le faisait pas. »
Mme Bennet et ses filles partirent alors, et Elizabeth retourna instantanément auprès de Jane, laissant son propre comportement et celui de ses parentes aux remarques des deux dames et de M. Darcy ; ce dernier, cependant, ne put être convaincu de se joindre à leur censure à son égard, malgré toutes les railleries de Mlle Bingley sur les beaux yeux.
CHAPITRE X.
La journée se passa à peu près comme la veille. Mme Hurst et Mlle Bingley avaient passé quelques heures de la matinée avec l'invalide, qui continuait, quoique lentement, à aller mieux ; et dans la soirée, Elizabeth rejoignit leur groupe au salon. La table de loo, cependant, n'apparut pas. M. Darcy écrivait, et Mlle Bingley, assise près de lui, surveillait la progression de sa lettre, et détournait à plusieurs reprises son attention par des messages pour sa sœur. M. Hurst et M. Bingley étaient au piquet, et Mme Hurst observait leur jeu.
Elizabeth prit un peu d'ouvrage de couture, et fut suffisamment amusée à prêter attention à ce qui se passait entre Darcy et sa compagne. Les éloges perpétuels de la dame, soit sur son écriture, soit sur la régularité de ses lignes, soit sur la longueur de sa lettre, avec la parfaite indifférence avec laquelle ses louanges étaient reçues, formaient un curieux dialogue, et étaient exactement à l'unisson de son opinion sur chacun.
« Comme Mlle Darcy sera ravie de recevoir une telle lettre ! »
Il ne fit aucune réponse.
« Vous écrivez extraordinairement vite. »
« Vous vous méprenez. J'écris plutôt lentement. »
« Combien de lettres devez-vous avoir l'occasion d'écrire au cours de l'année ! Des lettres d'affaires aussi ! Comme je les trouverais odieuses ! »
« Il est heureux, alors, qu'elles échoient à mon lot plutôt qu'au vôtre. »
« Je vous prie de dire à votre sœur que je languis de la voir. »
« Je le lui ai déjà dit une fois, à votre demande. »
« Je crains que vous n'aimiez pas votre plume. Laissez-moi la tailler pour vous. Je taille les plumes remarquablement bien. »
« Merci, mais je taille toujours les miennes. »
« Comment pouvez-vous vous y prendre pour écrire si régulièrement ? »
Il se tut.
« Dites à votre sœur que je suis ravie d'apprendre ses progrès à la harpe, et priez-la de savoir que je suis tout à fait en extase devant son magnifique petit dessin pour une table, et je le trouve infiniment supérieur à celui de Mlle Grantley. »
« Me donnerez-vous la permission de différer vos extases jusqu'à ce que j'écrive à nouveau ? Pour le présent, je n'ai pas la place de leur rendre justice. »
« Oh ! cela n'a aucune importance. Je la verrai en janvier. Mais écrivez-vous toujours de si charmantes longues lettres à elle, M. Darcy ? »
« Elles sont généralement longues ; mais si elles sont toujours charmantes, il ne m'appartient pas de le déterminer. »
« C'est une règle pour moi, qu'une personne qui peut écrire une longue lettre, avec aisance, ne peut pas mal écrire. »
« Cela ne fera pas l'affaire pour un compliment à Darcy, Caroline », s'écria son frère, « parce qu'il n'écrit pas avec aisance. Il étudie trop pour des mots de quatre syllabes. N'est-ce pas, Darcy ? »
« Mon style d'écriture est très différent du vôtre. »
« Oh ! » s'écria Mlle Bingley, « Charles écrit de la manière la plus insouciante imaginable. Il oublie la moitié de ses mots, et tache le reste. »
« Mes idées coulent si rapidement que je n'ai pas le temps de les exprimer, par quoi mes lettres ne transmettent parfois aucune idée du tout à mes correspondants. »
« Votre humilité, M. Bingley », dit Elizabeth, « doit désarmer le reproche. »
« Rien n'est plus trompeur », dit Darcy, « que l'apparence de l'humilité. Ce n'est souvent que de l'insouciance d'opinion, et parfois une vantardise indirecte. »
« Et laquelle des deux appelez-vous ma petite marque de modestie récente ? »
« La vantardise indirecte ; car vous êtes réellement fier de vos défauts d'écriture, parce que vous considérez qu'ils découlent d'une rapidité de pensée et d'une négligence d'exécution qui, sans être estimables, vous semblent tout au moins fort intéressantes. La capacité de faire toute chose avec célérité est toujours fort prisée par celui qui la possède, et souvent sans aucune attention portée à l'imperfection du résultat. Lorsque vous avez dit à Mme Bennet ce matin que, si vous résolviez jamais de quitter Netherfield, vous seriez parti en cinq minutes, vous entendiez cela comme une sorte de panégyrique, de compliment à vous-même — et pourtant, qu'y a-t-il de si louable dans une précipitation qui doit nécessairement laisser en souffrance des affaires importantes, et ne peut être d'aucun avantage réel pour vous ou pour quiconque ? »
« Allons », s'écria Bingley, « c'en est trop, de se souvenir le soir de toutes les sottises qui ont été dites le matin. Et pourtant, sur mon honneur, je croyais vrai ce que je disais de moi-même, et je le crois en cet instant. Par conséquent, du moins, je ne me suis pas donné le personnage d'une précipitation inutile simplement pour parader devant les dames. »
« Je veux bien croire que vous le pensiez ; mais je ne suis nullement convaincu que vous seriez parti avec une telle célérité. Votre conduite serait tout aussi dépendante du hasard que celle de n'importe quel homme que je connaisse ; et si, au moment où vous monteriez à cheval, un ami vous disait : "Bingley, vous feriez mieux de rester jusqu'à la semaine prochaine", vous le feriez probablement, vous ne partiriez probablement pas — et, à un autre mot, vous pourriez rester un mois. »
« Vous n'avez prouvé par là », s'écria Elizabeth, « que M. Bingley ne rendait pas justice à son propre caractère. Vous l'avez mis en avant bien davantage qu'il ne l'a fait lui-même. »
« Je suis extrêmement flatté », dit Bingley, « que vous transformiez ce que dit mon ami en un compliment sur la douceur de mon tempérament. Mais je crains que vous ne lui donniez une tournure que ce monsieur n'avait nullement l'intention de lui donner ; car il penserait certainement plus de bien de moi si, en pareille circonstance, j'opposais un refus catégorique et m'en allais au galop aussi vite que je le pourrais. »
« M. Darcy considérerait-il alors la témérité de votre intention première comme rachetée par votre obstination à vous y tenir ? »
« Sur ma parole, je ne saurais expliquer la chose exactement, Darcy doit parler pour lui-même. »
« Vous attendez de moi que je rende compte d'opinions que vous choisissez de qualifier de miennes, mais que je n'ai jamais reconnues. En admettant toutefois que le cas soit tel que vous le présentez, vous devez vous rappeler, Miss Bennet, que l'ami qui est supposé désirer son retour à la maison et le report de son projet l'a simplement désiré, l'a demandé sans offrir un seul argument en faveur de sa pertinence. »
« Céder volontiers — aisément — à la persuasion d'un ami n'est à vos yeux aucun mérite. »
« Céder sans conviction n'est pas faire grand honneur à l'entendement de l'un ou de l'autre. »
« Il me semble, M. Darcy, que vous ne laissez aucune place à l'influence de l'amitié et de l'affection. L'estime pour celui qui sollicite ferait souvent céder volontiers à une requête, sans attendre d'arguments pour s'y laisser convaincre. Je ne parle pas précisément d'un cas tel que celui que vous avez supposé au sujet de M. Bingley. Nous pouvons tout aussi bien attendre, peut-être, que la circonstance se présente avant de discuter de la discrétion de son comportement à ce sujet. Mais dans les cas généraux et ordinaires entre amis, où l'un est invité par l'autre à changer une résolution de peu d'importance, penseriez-vous du mal de cette personne pour se conformer à ce désir, sans attendre d'être convaincue par des arguments ? »
« Ne serait-il pas judicieux, avant de poursuivre sur ce sujet, d'établir avec un peu plus de précision le degré d'importance à accorder à cette requête, ainsi que le degré d'intimité subsistant entre les parties ? »
« Très certainement », s'écria Bingley ; « entendons tous les détails, sans oublier leur taille et leur stature respectives ; car cela aura plus de poids dans l'argumentation, Miss Bennet, que vous ne pourriez le soupçonner. Je vous assure que si Darcy n'était pas un si grand gaillard, comparé à moi, je ne lui témoignerais pas tant de déférence. Je déclare que je ne connais pas d'objet plus imposant que Darcy, en certaines occasions, et en certains lieux ; à sa propre demeure surtout, et un dimanche soir lorsqu'il n'a rien à faire. »
M. Darcy sourit ; mais Elizabeth crut pouvoir percevoir qu'il était assez offensé ; et elle réprima donc son rire. Miss Bingley ressentit vivement l'indignité qu'il avait subie, et gourmanda son frère pour avoir proféré pareilles absurdités.
« Je vois votre dessein, Bingley », dit son ami. « Vous n'aimez pas la controverse et voulez faire taire celle-ci. »
« Peut-être. Les arguments ressemblent trop à des disputes. Si vous et Miss Bennet voulez différer la vôtre jusqu'à ce que je sois sorti de la pièce, je vous en serai très reconnaissant ; et alors vous pourrez dire tout ce qu'il vous plaira de moi. »
« Ce que vous demandez », dit Elizabeth, « n'est aucunement un sacrifice de ma part ; et M. Darcy ferait beaucoup mieux de finir sa lettre. »
M. Darcy suivit son conseil et termina effectivement sa lettre.
Une fois cette affaire réglée, il sollicita de Miss Bingley et d'Elizabeth l'agrément d'un peu de musique. Miss Bingley se dirigea avec empressement vers le piano-forte et, après avoir poliment invité Elizabeth à ouvrir le bal, ce que l'autre refusa avec tout autant de politesse mais plus de fermeté, elle s'assit.
Mme Hurst chanta avec sa sœur, et tandis qu'elles étaient ainsi occupées, Elizabeth ne put s'empêcher d'observer, en feuilletant des livres de musique posés sur l'instrument, combien fréquemment les yeux de M. Darcy étaient fixés sur elle. Elle savait à peine comment supposer qu'elle pût être un objet d'admiration pour un homme si important ; et pourtant, qu'il la regardât parce qu'il l'appréciait peu était encore plus étrange. Elle ne pouvait toutefois imaginer, en fin de compte, qu'elle attirait son attention que parce qu'il y avait chez elle quelque chose de plus déplacé et de plus répréhensible, selon ses idées du bien, que chez toute autre personne présente. Cette supposition ne l'affligea pas. Elle l'aimait trop peu pour se soucier de son approbation.
Après avoir joué quelques airs italiens, Miss Bingley varia le plaisir par un air écossais plein d'entrain ; et peu après, M. Darcy, s'approchant d'Elizabeth, lui dit :
« Ne ressentez-vous pas une grande inclination, Miss Bennet, à saisir une telle occasion de danser un reel ? »
Elle sourit, mais ne répondit rien. Il répéta la question, avec quelque surprise devant son silence.
« Oh ! » dit-elle, « je vous ai entendu ; mais je n'ai pu déterminer immédiatement quoi répondre. Vous vouliez, je le sais, que je dise "oui", afin que vous ayez le plaisir de mépriser mon goût ; mais j'aime toujours à faire échouer ce genre de plans et à frustrer une personne de son mépris prémédité. J'ai donc pris la décision de vous dire que je ne veux pas du tout danser de reel — et maintenant, méprisez-moi si vous l'osez. »
« En vérité, je ne l'ose pas. »
Elizabeth, s'attendant plutôt à le froisser, fut stupéfaite de sa galanterie ; mais il y avait un mélange de douceur et de malice dans sa manière qui rendait difficile de froisser qui que ce fût ; et Darcy n'avait jamais été aussi ensorcelé par une femme qu'il l'était par elle. Il croyait réellement que, n'était l'infériorité de ses relations, il courrait quelque danger.
Miss Bingley vit, ou soupçonna suffisamment pour en être jalouse ; et sa grande anxiété pour le rétablissement de sa chère amie Jane reçut quelque assistance de son désir de se débarrasser d'Elizabeth.
Elle essayait souvent de provoquer Darcy à ne plus apprécier son invitée en parlant de leur mariage supposé, et en planifiant son bonheur dans une telle alliance.
« J'espère », dit-elle, alors qu'ils se promenaient ensemble dans le bosquet le lendemain, « que vous donnerez quelques conseils à votre belle-mère, lorsque cet événement désirable se produira, quant à l'avantage de tenir sa langue ; et si vous pouvez y parvenir, guérissez donc les plus jeunes filles de courir après les officiers... Et, si je puis mentionner un sujet si délicat, efforcez-vous de réfréner ce petit quelque chose, frisant la suffisance et l'impertinence, que possède votre dame. »
« Avez-vous autre chose à proposer pour ma félicité domestique ? »
« Oh ! oui... Faites placer les portraits de votre oncle et de votre tante Philips dans la galerie de Pemberley. Mettez-les à côté de votre grand-oncle le juge. Ils sont de la même profession, vous savez ; seulement dans des branches différentes. Quant au portrait de votre Elizabeth, vous ne devez pas essayer de le faire faire, car quel peintre pourrait rendre justice à ces beaux yeux ? »
« Il ne serait pas aisé, en effet, de saisir leur expression, mais leur couleur, leur forme, et les cils, si remarquablement fins, pourraient être copiés. »
À cet instant, ils furent rejoints, venant d'une autre allée, par Mme Hurst et Elizabeth elle-même.
« Je ne savais pas que vous aviez l'intention de vous promener », dit Miss Bingley, quelque peu confuse, de peur qu'ils n'eussent été entendus.
« Vous nous avez traitées abominablement mal », répondit Mme Hurst, « en vous sauvant sans nous dire que vous sortiez. »
Puis, prenant le bras libre de M. Darcy, elle laissa Elizabeth marcher seule. Le sentier ne permettait que le passage de trois personnes. M. Darcy ressentit leur grossièreté et dit aussitôt :
« Cette allée n'est pas assez large pour notre groupe. Nous ferions mieux d'aller dans l'avenue. »
Mais Elizabeth, qui n'avait pas la moindre envie de rester avec eux, répondit en riant :
« Non, non ; restez où vous êtes. Vous êtes délicieusement groupés et apparaissez sous un jour peu commun. Le pittoresque serait gâché par l'admission d'un quatrième. Adieu. »
Elle s'enfuit alors gaîment, se réjouissant en cheminant dans l'espoir d'être de retour chez elle dans un jour ou deux. Jane était déjà si bien rétablie qu'elle comptait quitter sa chambre pour quelques heures ce soir-là.
CHAPITRE XI.
Lorsque les dames se retirèrent après le dîner, Elizabeth courut vers sa sœur et, s'assurant qu'elle était bien protégée du froid, l'accompagna au salon, où elle fut accueillie par ses deux amies avec maintes professions de plaisir ; et Elizabeth ne les avait jamais vues aussi agréables qu'elles le furent durant l'heure qui s'écoula avant l'apparition des messieurs. Leurs talents de conversation étaient considérables. Elles savaient décrire un divertissement avec précision, relater une anecdote avec humour et rire de leurs connaissances avec esprit.
Mais lorsque les messieurs entrèrent, Jane ne fut plus le premier objet d'attention. Les yeux de Miss Bingley se tournèrent instantanément vers Darcy, et elle eut quelque chose à lui dire avant qu'il n'eût avancé de quelques pas. Il s'adressa directement à Miss Bennet avec une félicitation polie ; M. Hurst lui fit également une légère révérence et dit qu'il était « très heureux » ; mais la prolixité et la chaleur furent réservées à la salutation de Bingley. Il était tout joie et attention. La première demi-heure fut consacrée à attiser le feu, de peur qu'elle ne souffrît du changement de pièce ; et elle se déplaça, à sa demande, de l'autre côté de la cheminée, afin d'être plus éloignée de la porte. Il s'assit alors près d'elle et ne parla quasiment à personne d'autre. Elizabeth, travaillant dans le coin opposé, vit tout cela avec grand plaisir.
Quand le thé fut terminé, M. Hurst rappela à sa belle-sœur la table de jeu — mais en vain. Elle avait obtenu des renseignements privés selon lesquels M. Darcy ne souhaitait pas jouer aux cartes ; et M. Hurst vit bientôt sa requête explicite elle-même rejetée. Elle l'assura que personne n'avait l'intention de jouer, et le silence de toute l'assemblée sur le sujet sembla lui donner raison. M. Hurst n'eut donc rien d'autre à faire que de s'étendre sur l'un des canapés et de s'endormir. Darcy prit un livre ; Miss Bingley en fit autant ; et Mme Hurst, principalement occupée à jouer avec ses bracelets et ses bagues, se joignit de temps à autre à la conversation de son frère avec Miss Bennet.
L'attention de Miss Bingley était tout autant occupée à surveiller la progression de M. Darcy dans sa lecture qu'à lire son propre livre ; et elle ne cessait de faire quelque demande ou de regarder sa page. Elle ne put toutefois l'entraîner dans aucune conversation ; il se contentait de répondre à ses questions et reprenait sa lecture. À la fin, tout à fait épuisée par la tentative de se divertir avec son propre livre, qu'elle n'avait choisi que parce qu'il s'agissait du second volume du sien, elle fit un grand bâillement et dit : « Qu'il est plaisant de passer une soirée de cette manière ! Je déclare qu'après tout, il n'est de jouissance comparable à la lecture ! Comme on se lasse bien plus vite de toute autre chose que d'un livre ! Lorsque j'aurai ma propre maison, je serai malheureuse si je n'ai pas une excellente bibliothèque. »
Personne ne fit de réponse. Elle bâilla de nouveau, jeta son livre de côté et promena ses yeux dans la pièce en quête de quelque amusement ; puis, entendant son frère mentionner un bal à Miss Bennet, elle se tourna soudainement vers lui et dit :
« Au fait, Charles, êtes-vous vraiment sérieux en méditant une danse à Netherfield ? Je vous conseillerais, avant de vous y résoudre, de consulter les souhaits de la présente assemblée ; je me trompe fort s'il n'en est pas parmi nous pour qui un bal serait plutôt une punition qu'un plaisir. »
« Si vous voulez parler de Darcy », s'écria son frère, « il peut aller se coucher, s'il le souhaite, avant que cela ne commence — mais pour ce qui est du bal, la chose est tout à fait décidée ; et dès que Nicholls aura préparé assez de soupe blanche, je ferai envoyer mes cartons. »
« J'aimerais infiniment mieux les bals », répondit-elle, « s'ils étaient menés d'une manière différente ; mais il y a quelque chose d'insupportablement fastidieux dans le déroulement habituel d'une telle réunion. Il serait sûrement bien plus rationnel que la conversation, au lieu de la danse, fût l'ordre du jour. »
« Bien plus rationnel, ma chère Caroline, je veux bien le croire, mais cela ne ressemblerait guère à un bal. »
Miss Bingley ne répondit rien ; et peu après, elle se leva et arpenta la pièce. Sa silhouette était élégante, et elle marchait bien ; mais Darcy, sur qui tout cela était dirigé, restait inflexiblement studieux. Dans le désespoir de ses sentiments, elle résolut de tenter un dernier effort ; et, se tournant vers Elizabeth, elle dit :
« Miss Eliza Bennet, laissez-moi vous persuader de suivre mon exemple et de faire un tour dans la pièce. Je vous assure que c'est très rafraîchissant après être restée si longtemps dans la même attitude. »
Elizabeth fut surprise, mais accepta immédiatement. Miss Bingley ne réussit pas moins dans le véritable objet de sa politesse ; M. Darcy leva les yeux. Il était tout aussi éveillé à la nouveauté de cette attention de ce côté-là qu'Elizabeth elle-même, et ferma inconsciemment son livre. Il fut directement invité à se joindre à leur groupe, mais il déclina l'offre, faisant remarquer qu'il ne pouvait imaginer que deux motifs à leur désir de marcher ensemble de long en large, motifs avec lesquels sa présence interférerait. « Que pouvait-il vouloir dire ? Elle mourait d'envie de savoir quel était son sens » — et demanda à Elizabeth si elle pouvait le comprendre le moins du monde.
« Pas du tout », fut sa réponse ; « mais comptez sur lui, il veut être sévère envers nous, et notre meilleur moyen de le décevoir sera de ne rien demander à ce sujet. »
Miss Bingley, cependant, était incapable de décevoir M. Darcy en quoi que ce soit, et persista donc à exiger une explication de ses deux motifs.
« Je n'ai pas la moindre objection à les expliquer », dit-il, dès qu'elle lui permit de parler. « Soit vous choisissez cette méthode de passer la soirée parce que vous êtes dans la confidence l'une de l'autre et avez des affaires secrètes à discuter, soit parce que vous êtes conscientes que vos silhouettes apparaissent sous leur meilleur jour en marchant ; si c'est le premier cas, je serais complètement dans votre chemin ; et si c'est le second, je peux vous admirer bien mieux assis près du feu. »
« Oh ! choquant ! » s'écria Miss Bingley. « Je n'ai jamais rien entendu d'aussi abominable. Comment le punirons-nous pour un tel discours ? »
« Rien de plus facile, si vous en avez seulement l'inclination », dit Elizabeth. « Nous pouvons tous nous tourmenter et nous punir les uns les autres. Taquinez-le — riez de lui. Intimes comme vous l'êtes, vous devez savoir comment s'y prendre. »
« Mais sur mon honneur, je ne le sais pas. Je vous assure que mon intimité ne m'a pas encore enseigné cela. Taquiner le calme et la présence d'esprit ! Non, non — je sens qu'il peut nous défier sur ce terrain. Et quant au rire, nous ne nous exposerons pas, si vous le voulez bien, en essayant de rire sans sujet. M. Darcy peut se féliciter. »
« M. Darcy n'est pas quelqu'un dont on se moque ! » s'écria Elizabeth. « C'est un avantage peu commun, et peu commun j'espère qu'il le restera, car ce serait une grande perte pour moi que d'avoir beaucoup de telles connaissances. J'aime tendrement rire. »
« Miss Bingley », dit-il, « m'a attribué plus que possible. Les plus sages et les meilleurs des hommes, voire les plus sages et les meilleures de leurs actions, peuvent être rendus ridicules par une personne dont le premier objet dans la vie est la plaisanterie. »
« Certainement », répondit Elizabeth, « il existe de telles personnes, mais j'espère ne pas en faire partie. J'espère ne jamais tourner en dérision ce qui est sage ou bon. Les folies et les sottises, les caprices et les incohérences me divertissent, je l'avoue, et j'en ris chaque fois que je le peux. Mais ce sont là, je suppose, précisément les choses dont vous êtes exempt. »
« Peut-être n'est-ce possible pour personne. Mais ce fut l'étude de ma vie d'éviter ces faiblesses qui exposent souvent un entendement fort au ridicule. »
« Telles que la vanité et l'orgueil. »
« Oui, la vanité est une faiblesse en effet. Mais l'orgueil — là où il existe une réelle supériorité d'esprit, l'orgueil sera toujours sous bonne régulation. »
Elizabeth se détourna pour cacher un sourire.
« Votre examen de M. Darcy est terminé, je présume », dit Miss Bingley ; « et, je vous en prie, quel en est le résultat ? »
« Je suis parfaitement convaincue par celui-ci que M. Darcy n'a aucun défaut. Il le reconnaît lui-même sans déguisement. »
« Non », dit Darcy, « je n'ai fait aucune telle prétention. J'ai assez de défauts, mais ils ne sont pas, je l'espère, d'entendement. Mon tempérament, je n'ose m'en porter garant. Il est, je crois, trop peu souple — certainement trop peu pour la convenance du monde. Je ne peux oublier les folies et les vices des autres aussi vite que je le devrais, ni leurs offenses envers moi. Mes sentiments ne sont pas ballotés par chaque tentative de les ébranler. Mon tempérament serait peut-être qualifié de vindicatif. Ma bonne opinion, une fois perdue, est perdue pour toujours. »
« Voilà une faiblesse, en effet ! » s'écria Elizabeth. « Le ressentiment implacable est une ombre sur un caractère. Mais vous avez bien choisi votre défaut. Je ne peux vraiment pas en rire. Vous êtes à l'abri de moi. »
« Il y a, je crois, dans chaque tempérament une tendance à quelque mal particulier, un défaut naturel, que même la meilleure éducation ne peut vaincre. »
« Et votre défaut est une propension à haïr tout le monde. »
« Et le vôtre », répondit-il avec un sourire, « est de les malinterpréter volontairement. »
« Laissez-nous avoir un peu de musique », s'écria Miss Bingley, lasse d'une conversation à laquelle elle n'avait aucune part. « Louisa, cela ne vous dérangera pas que je réveille M. Hurst. »
Sa sœur ne fit pas la moindre objection, et le piano-forte fut ouvert, et Darcy, après quelques instants de réflexion, n'en fut pas mécontent. Il commençait à sentir le danger d'accorder trop d'attention à Elizabeth.
CHAPITRE XII.
En conséquence d'un accord entre les sœurs, Elizabeth écrivit le lendemain matin à sa mère pour la supplier que la voiture leur fût envoyée dans la journée. Mais Mme Bennet, qui avait compté sur le fait que ses filles resteraient à Netherfield jusqu'au mardi suivant, ce qui achèverait exactement la semaine de Jane, ne pouvait se résoudre à les recevoir avec plaisir avant. Sa réponse ne fut donc pas propice, du moins pas aux souhaits d'Elizabeth, car elle était impatiente de rentrer chez elle. Mme Bennet leur fit savoir qu'elles ne pouvaient absolument pas avoir la voiture avant mardi ; et dans son post-scriptum, il était ajouté que si M. Bingley et sa sœur les pressaient de rester plus longtemps, elle pourrait très bien s'en passer. Contre l'idée de rester plus longtemps, cependant, Elizabeth était résolument déterminée — et elle ne s'attendait pas beaucoup à ce qu'on le lui demandât ; craignant, au contraire, d'être considérée comme s'imposant inutilement longtemps, elle pressa Jane d'emprunter immédiatement la voiture de M. Bingley, et il fut finalement convenu que leur dessein initial de quitter Netherfield ce matin-là serait mentionné, et la demande formulée.
La communication suscita maintes professions de regret ; et il en fut dit assez sur le désir de les voir rester au moins jusqu'au jour suivant pour agir sur Jane ; et jusqu'au lendemain, leur départ fut différé. Miss Bingley fut alors désolée d'avoir proposé ce délai, car sa jalousie et son aversion pour une sœur excédaient de beaucoup son affection pour l'autre.
Le maître de maison apprit avec un chagrin sincère qu'elles devaient partir si tôt, et tenta à maintes reprises de persuader Miss Bennet que ce ne serait pas prudent pour elle, qu'elle n'était pas suffisamment rétablie ; mais Jane était ferme lorsqu'elle estimait être dans son droit.
Pour M. Darcy, ce fut une nouvelle bienvenue ; Elizabeth était restée assez longtemps à Netherfield. Elle l'attirait plus qu'il ne l'aurait souhaité, et Miss Bingley se montrait impolie envers elle, et plus taquine que d'ordinaire envers lui-même. Il résolut sagement d'être particulièrement vigilant à ce qu'aucun signe d'admiration ne lui échappât désormais, rien qui pût l'enfler de l'espoir d'influencer son bonheur ; conscient que si une telle idée avait été suggérée, son comportement au cours du dernier jour devait peser d'un poids considérable pour la confirmer ou l'anéantir. Ferme dans son dessein, il lui adressa à peine dix mots pendant tout le samedi, et bien qu'ils fussent à un moment laissés seuls pendant une demi-heure, il s'en tint très consciencieusement à son livre et ne voulut même pas la regarder.
Le dimanche, après l'office du matin, la séparation, si agréable à presque tous, eut lieu. La civilité de Miss Bingley envers Elizabeth augmenta enfin très rapidement, tout comme son affection pour Jane ; et lorsqu'elles se séparèrent, après avoir assuré cette dernière du plaisir qu'elle aurait toujours à la voir à Longbourn ou à Netherfield, et l'avoir embrassée très tendrement, elle serra même la main de la première. Elizabeth prit congé de toute la compagnie avec une humeur des plus enjouées.
Elles ne furent pas accueillies très cordialement chez elles par leur mère. Mrs. Bennet s'étonna de leur venue, pensa qu'elles avaient grand tort de causer tant d'embarras, et fut certaine que Jane aurait de nouveau pris froid. Mais leur père, bien que très laconique dans ses expressions de plaisir, fut réellement heureux de les revoir ; il avait ressenti leur importance dans le cercle familial. La conversation du soir, lorsqu'ils furent tous réunis, avait perdu beaucoup de son animation, et presque tout son sens, par l'absence de Jane et d'Elizabeth.
Elles trouvèrent Mary, comme à l'accoutumée, plongée dans l'étude de la basse continue et de la nature humaine ; et eurent quelques nouveaux extraits à admirer, et quelques nouvelles observations d'une moralité usée jusqu'à la corde à écouter. Catherine et Lydia avaient des informations d'un autre genre pour elles. Beaucoup de choses avaient été faites et beaucoup de choses avaient été dites dans le régiment depuis le mercredi précédent ; plusieurs des officiers avaient dîné dernièrement avec leur oncle, un simple soldat avait été fouetté, et il avait même été laissé entendre que le colonel Forster allait se marier.
CHAPITRE XIII.
« J'espère, ma chère, dit M. Bennet à sa femme, alors qu'ils étaient au petit-déjeuner le lendemain matin, que vous avez commandé un bon dîner aujourd'hui, car j'ai des raisons de m'attendre à une addition à notre fête de famille. »
« De qui voulez-vous parler, mon cher ? Je ne connais personne qui doive venir, j'en suis sûre, à moins que Charlotte Lucas ne s'avise de passer, et j'espère que mes dîners sont assez bons pour elle. Je ne crois pas qu'elle en voie souvent de semblables chez elle. »
« La personne dont je parle est un monsieur et un étranger. » Les yeux de Mrs. Bennet pétillèrent. « Un monsieur et un étranger ! C'est M. Bingley, j'en suis certaine. Pourquoi Jane, vous n'avez jamais soufflé mot de cela ; petite chose rusée ! Eh bien, je suis certaine que je serai extrêmement heureuse de voir M. Bingley. Mais, bon Dieu ! Quelle malchance ! Il n'y a pas un morceau de poisson à obtenir aujourd'hui. Lydia, mon amour, sonnez la cloche. Il faut que je parle à Hill, à l'instant même. »
« Ce n'est pas M. Bingley, dit son mari ; c'est une personne que je n'ai jamais vue de toute ma vie. »
Cela provoqua un étonnement général ; et il eut le plaisir d'être interrogé avec avidité par sa femme et ses cinq filles à la fois.
Après s'être amusé quelque temps de leur curiosité, il s'expliqua ainsi. « Il y a environ un mois, j'ai reçu cette lettre, et il y a environ quinze jours, j'y ai répondu, car j'ai pensé que c'était une affaire délicate, nécessitant une attention rapide. Elle est de mon cousin, M. Collins, qui, quand je serai mort, pourra vous mettre toutes à la porte de cette maison quand il lui plaira. »
« Oh ! mon cher, s'écria sa femme, je ne peux supporter d'entendre mentionner cela. Je vous prie de ne pas parler de cet homme odieux. Je pense vraiment que c'est la chose la plus dure au monde que votre domaine doive être substitué au détriment de vos propres enfants ; et je suis certaine que si j'avais été vous, j'aurais essayé depuis longtemps de faire quelque chose à ce sujet. »
Jane et Elizabeth tentèrent de lui expliquer la nature d'une substitution. Elles l'avaient souvent tenté auparavant, mais c'était un sujet sur lequel Mrs. Bennet était hors de portée de la raison ; et elle continua à invectiver amèrement contre la cruauté de régler un domaine loin d'une famille de cinq filles, en faveur d'un homme dont personne n'avait rien à faire.
« C'est certainement une affaire des plus iniques, dit M. Bennet, et rien ne peut laver M. Collins de la culpabilité d'hériter de Longbourn. Mais si vous voulez écouter sa lettre, vous pourriez peut-être être un peu adoucie par sa manière de s'exprimer. »
« Non, j'en suis certaine, je ne le serai pas ; et je pense que c'était très impertinent de sa part de vous écrire quoi que ce soit, et très hypocrite. Je déteste de tels faux amis. Pourquoi ne pouvait-il pas continuer à se quereller avec vous, comme son père l'a fait avant lui ? »
« Eh bien, en effet, il semble avoir eu quelques scrupules filiaux à cet égard, comme vous l'entendrez. »
*Hunsford, près de Westerham, Kent,*
*15 octobre.*
CHER MONSIEUR,
Le désaccord subsistant entre vous-même et mon défunt et honoré père m'a toujours causé beaucoup de malaise, et depuis que j'ai eu le malheur de le perdre, j'ai fréquemment souhaité guérir la brèche ; mais pendant quelque temps, j'en ai été retenu par mes propres doutes, craignant qu'il pût paraître irrespectueux envers sa mémoire que je fusse en bons termes avec quiconque avec qui il lui avait toujours plu d'être en mésintelligence. — « Voilà, Mrs. Bennet. » — Mon esprit est cependant maintenant fait sur le sujet, car ayant reçu l'ordination à Pâques, j'ai eu la chance d'être distingué par le patronage de la très honorable Lady Catherine de Bourgh, veuve de Sir Lewis de Bourgh, dont la bonté et la bienfaisance m'ont gratifié de la précieuse cure de cette paroisse, où je m'efforcerai avec sérieux de me comporter avec un respect reconnaissant envers Sa Seigneurie, et d'être toujours prêt à accomplir ces rites et cérémonies qui sont institués par l'Église d'Angleterre. En tant qu'ecclésiastique, de plus, je ressens qu'il est de mon devoir de promouvoir et d'établir la bénédiction de la paix dans toutes les familles à portée de mon influence ; et sur ces bases, je me flatte que mes présentes ouvertures de bonne volonté soient hautement louables, et que la circonstance que je sois le suivant dans la substitution du domaine de Longbourn soit aimablement oubliée de votre côté, et ne vous conduise pas à rejeter le rameau d'olivier offert. Je ne peux être autrement que préoccupé d'être le moyen de léser vos aimables filles, et je vous demande la permission de m'en excuser, ainsi que de vous assurer de ma promptitude à leur faire toute compensation possible, mais ce sera pour plus tard. Si vous n'aviez aucune objection à me recevoir chez vous, je me propose la satisfaction de vous rendre visite, à vous et à votre famille, le lundi 18 novembre, vers quatre heures, et je trespasserai probablement sur votre hospitalité jusqu'au samedi suivant, ce que je peux faire sans aucun inconvénient, car Lady Catherine est loin de s'opposer à mon absence occasionnelle un dimanche, pourvu qu'un autre ecclésiastique soit engagé pour assurer le service du jour. Je reste, cher monsieur, avec des compliments respectueux à votre dame et à vos filles, votre bienveillant et ami,
WILLIAM COLLINS.
« À quatre heures, donc, nous pouvons attendre ce monsieur artisan de paix », dit M. Bennet, en pliant la lettre. « Il semble être un jeune homme des plus consciencieux et polis, sur ma parole ; et je ne doute pas qu'il s'avérera une connaissance précieuse, surtout si Lady Catherine était assez indulgente pour le laisser revenir nous voir. »
« Il y a cependant un peu de bon sens dans ce qu'il dit au sujet des filles ; et s'il est disposé à leur faire une quelconque compensation, je ne serai pas la personne pour l'en décourager. »
« Bien qu'il soit difficile, dit Jane, de deviner de quelle manière il peut vouloir nous faire l'expiation qu'il estime nous être due, le souhait est certainement à son crédit. »
Elizabeth fut principalement frappée par son extraordinaire déférence pour Lady Catherine, et sa gentille intention de baptiser, marier et enterrer ses paroissiens chaque fois que cela serait requis.
« Il doit être une curiosité, je pense, dit-elle. Je ne peux pas le cerner. Il y a quelque chose de très pompeux dans son style. Et que peut-il vouloir dire en s'excusant d'être le suivant dans la substitution ? Nous ne pouvons supposer qu'il y pourrait quelque chose, s'il le pouvait. Peut-il être un homme sensé, monsieur ? »
« Non, ma chère ; je ne le pense pas. J'ai grand espoir de le trouver tout le contraire. Il y a un mélange de servilité et d'importance personnelle dans sa lettre, qui promet bien. Je suis impatient de le voir. »
« En matière de composition, dit Mary, sa lettre ne semble pas défectueuse. L'idée du rameau d'olivier n'est peut-être pas entièrement nouvelle, pourtant je pense qu'elle est bien exprimée. »
Pour Catherine et Lydia, ni la lettre ni son auteur n'étaient en rien intéressants. Il était presque impossible que leur cousin vînt en habit écarlate, et cela faisait maintenant quelques semaines qu'elles avaient reçu du plaisir de la société d'un homme portant toute autre couleur. Quant à leur mère, la lettre de M. Collins avait dissipé une grande partie de sa mauvaise volonté, et elle se préparait à le voir avec un degré de calme qui étonna son mari et ses filles.
M. Collins fut ponctuel à son heure, et fut reçu avec une grande politesse par toute la famille. M. Bennet en vérité dit peu de chose ; mais les dames étaient assez prêtes à parler, et M. Collins ne semblait avoir besoin ni d'encouragement, ni enclin à être silencieux lui-même. C'était un jeune homme grand, d'aspect lourd, âgé de vingt-cinq ans. Son air était grave et majestueux, et ses manières très formelles. Il n'était pas assis depuis longtemps qu'il complimenta Mrs. Bennet sur le fait d'avoir une si belle famille de filles, dit qu'il avait beaucoup entendu parler de leur beauté, mais que, dans ce cas, la renommée avait été en deçà de la vérité ; et ajouta qu'il ne doutait pas qu'elle les verrait toutes, en temps voulu, bien disposées en mariage. Cette galanterie ne fut pas fort au goût de certains de ses auditeurs, mais Mrs. Bennet, qui ne se querellait avec aucun compliment, répondit avec le plus grand empressement :
« Vous êtes très aimable, monsieur, j'en suis certaine ; et je souhaite de tout mon cœur qu'il puisse en être ainsi ; car sinon, elles seront bien démunies. Les choses sont réglées si étrangement. »
« Vous faites peut-être allusion à la substitution de ce domaine. »
« Ah ! monsieur, je le fais en effet. C'est une affaire douloureuse pour mes pauvres filles, vous devez l'avouer. Non pas que je veuille trouver à redire à vous, car de telles choses, je le sais, ne sont que hasard en ce monde. Il n'y a pas moyen de savoir comment les domaines iront une fois qu'ils en viennent à être substitués. »
« Je suis très conscient, madame, de la difficulté pour mes charmantes cousines, et je pourrais dire beaucoup sur le sujet, si je n'étais pas prudent de paraître présomptueux et précipité. Mais je peux assurer les jeunes dames que je viens préparé à les admirer. Pour le présent, je n'en dirai pas plus, mais peut-être quand nous serons mieux connus... »
Il fut interrompu par un appel pour le dîner ; et les filles se sourirent entre elles. Elles n'étaient pas les seuls objets de l'admiration de M. Collins. Le hall, la salle à manger, et tout son mobilier furent examinés et loués ; et sa recommandation de chaque chose aurait touché le cœur de Mrs. Bennet, n'eût été la supposition mortifiante qu'il voyait tout cela comme sa future propriété. Le dîner aussi, à son tour, fut hautement admiré ; et il demanda à savoir à laquelle de ses charmantes cousines l'excellence de sa cuisine était due. Mais là, il fut remis à sa place par Mrs. Bennet, qui l'assura avec quelque âpreté qu'elles étaient très capables de garder une bonne cuisinière, et que ses filles n'avaient rien à faire dans la cuisine. Il demanda pardon pour l'avoir déplue. D'un ton adouci, elle se déclara nullement offensée ; mais il continua à s'excuser pendant environ un quart d'heure.
CHAPITRE XIV.
Pendant le dîner, M. Bennet ne parla presque pas ; mais lorsque les domestiques furent retirés, il pensa qu'il était temps d'avoir quelque conversation avec son invité, et entama donc un sujet sur lequel il l'attendait briller, en observant qu'il semblait très chanceux dans sa patronne. L'attention de Lady Catherine de Bourgh à ses souhaits, et sa considération pour son confort, paraissaient très remarquables. M. Bennet n'aurait pu mieux choisir. M. Collins fut éloquent dans ses louanges. Le sujet l'éleva à une solennité de manières plus qu'habituelle, et avec un aspect des plus importants, il protesta qu'il n'avait jamais de sa vie été témoin d'un tel comportement chez une personne de rang, une telle affabilité et condescendance, que celles dont il avait lui-même fait l'expérience de la part de Lady Catherine. Elle avait eu la grâce d'approuver les deux discours qu'il avait déjà eu l'honneur de prononcer devant elle. Elle lui avait aussi demandé deux fois de dîner à Rosings, et l'avait fait mander juste le samedi précédent, pour compléter sa table de quadrille dans la soirée. Lady Catherine était tenue pour fière par beaucoup de gens qu'il connaissait, mais il n'avait jamais vu rien d'autre que de l'affabilité chez elle. Elle lui avait toujours parlé comme elle le ferait à tout autre gentilhomme ; elle ne faisait pas la moindre objection à ce qu'il se joignît à la société du voisinage, ni à ce qu'il laissât sa paroisse occasionnellement pour une semaine ou deux, pour visiter ses parents. Elle avait même condescendu à lui conseiller de se marier aussitôt qu'il le pourrait, pourvu qu'il choisît avec discrétion ; et lui avait une fois rendu visite dans son humble presbytère ; où elle avait parfaitement approuvé toutes les transformations qu'il avait faites, et avait même daigné en suggérer quelques-unes elle-même, quelques étagères dans les placards à l'étage.
« C'est tout à fait approprié et civil, j'en suis certaine, dit Mrs. Bennet, et je parie qu'elle est une femme très agréable. C'est dommage que les grandes dames en général ne soient pas plus comme elle. Habite-t-elle près de chez vous, monsieur ? »
« Le jardin dans lequel se trouve ma humble demeure est séparé seulement par une ruelle de Rosings Park, la résidence de Sa Seigneurie. »
« Je crois que vous avez dit qu'elle était veuve, monsieur ? A-t-elle une famille ? »
« Elle a une seule fille, l'héritière de Rosings, et d'une propriété très étendue. »
« Ah ! s'écria Mrs. Bennet, en secouant la tête, alors elle est mieux lotie que beaucoup de filles. Et quel genre de jeune dame est-elle ? Est-elle belle ? »
« C'est une jeune dame des plus charmantes en vérité. Lady Catherine elle-même dit qu'en point de vraie beauté, Miss De Bourgh est de loin supérieure à la plus belle de son sexe ; parce qu'il y a dans ses traits ce qui marque la jeune femme de naissance distinguée. Elle est malheureusement d'une constitution maladive, ce qui l'a empêchée de faire ces progrès dans bien des accomplissements, qu'elle n'aurait pu autrement manquer de faire ; comme j'en suis informé par la dame qui a supervisé son éducation, et qui réside toujours avec elles. Mais elle est parfaitement aimable, et condescend souvent à passer devant ma humble demeure dans son petit phaéton et ses poneys. »
« A-t-elle été présentée ? Je ne me souviens pas de son nom parmi les dames à la cour. »
« Son état de santé indifférent l'empêche malheureusement d'être en ville ; et par ce moyen, comme je l'ai dit moi-même à Lady Catherine un jour, a privé la cour britannique de son plus brillant ornement. Sa Seigneurie a semblé satisfaite de l'idée, et vous pouvez imaginer que je suis heureux en toute occasion d'offrir ces petits compliments délicats qui sont toujours acceptables aux dames. J'ai plus d'une fois observé à Lady Catherine que sa charmante fille semblait née pour être une duchesse, et que le rang le plus élevé, au lieu de lui donner de la conséquence, serait orné par elle. Ce sont le genre de petites choses qui plaisent à Sa Seigneurie, et c'est une sorte d'attention que je conçois être particulièrement tenu de payer. »
« Vous jugez très correctement, dit M. Bennet, et il est heureux pour vous que vous possédiez le talent de flatter avec délicatesse. Puis-je demander si ces plaisantes attentions procèdent de l'impulsion du moment, ou sont le résultat d'une étude préalable ? »
« Elles naissent principalement de ce qui se passe sur le moment, et bien que je m'amuse parfois à suggérer et arranger de tels petits compliments élégants qui puissent être adaptés aux occasions ordinaires, je souhaite toujours leur donner un air aussi peu étudié que possible. »
Les attentes de M. Bennet furent pleinement satisfaites. Son cousin était aussi absurde qu'il l'avait espéré, et il l'écouta avec le plus vif plaisir, maintenant en même temps la plus résolue sérénité de visage, et excepté dans un regard occasionnel à Elizabeth, ne requérant aucun partenaire dans son plaisir.
À l'heure du thé cependant, la dose avait été suffisante, et M. Bennet fut heureux de ramener son invité dans le salon, et quand le thé fut terminé, heureux de l'inviter à faire la lecture à haute voix aux dames. M. Collins assentit volontiers, et un livre fut produit ; mais en le voyant, (car tout annonçait qu'il provenait d'un cabinet de lecture,) il recula, et demandant pardon, protesta qu'il ne lisait jamais de romans. Kitty le fixa, et Lydia s'écria. D'autres livres furent produits, et après quelque délibération, il choisit les Sermons de Fordyce. Lydia bâilla alors qu'il ouvrait le volume, et avant qu'il n'eût, avec une solennité très monotone, lu trois pages, elle l'interrompit avec :
« Savez-vous, maman, que mon oncle Philips parle de renvoyer Richard, et s'il le fait, le colonel Forster l'engagera. Ma tante me l'a dit elle-même samedi. J'irai à Meryton demain pour en savoir plus à ce sujet, et pour demander quand M. Denny revient de la ville. »
Lydia fut priée par ses deux sœurs aînées de tenir sa langue ; mais M. Collins, fort offensé, mit son livre de côté, et dit :
« J'ai souvent observé combien peu les jeunes dames sont intéressées par les livres d'un caractère sérieux, bien qu'écrits uniquement pour leur bénéfice. Cela m'étonne, je l'avoue ; car certainement, il ne peut y avoir rien d'aussi avantageux pour elles que l'instruction. Mais je n'importunerai plus ma jeune cousine. »
Puis, se tournant vers M. Bennet, il s'offrit comme son antagoniste au trictrac. M. Bennet accepta le défi, observant qu'il agissait très sagement en laissant les filles à leurs propres amusements futiles. Mrs. Bennet et ses filles s'excusèrent très civilement pour l'interruption de Lydia, et promirent que cela ne se reproduirait plus, s'il voulait reprendre son livre ; mais M. Collins, après les avoir assurées qu'il ne portait aucune mauvaise volonté à sa jeune cousine, et ne ressentirait jamais son comportement comme un affront, s'assit à une autre table avec M. Bennet, et se prépara pour le trictrac.
CHAPITRE XV.
M. Collins n'était pas un homme sensé, et la déficience de la nature n'avait été que peu aidée par l'éducation ou la société ; la plus grande partie de sa vie ayant été passée sous la guidance d'un père illettré et avare ; et bien qu'il appartînt à l'une des universités, il n'avait fait que suivre les trimestres nécessaires, sans y former aucune connaissance utile. La sujétion dans laquelle son père l'avait élevé lui avait donné à l'origine une grande humilité de manières, mais elle était maintenant contrebalancée en bonne partie par la vanité d'une tête faible, vivant dans la retraite, et les sentiments prétentieux d'une prospérité précoce et inattendue. Une chance fortuite l'avait recommandé à Lady Catherine de Bourgh alors que la cure de Hunsford était vacante ; et le respect qu'il ressentait pour son haut rang, et sa vénération pour elle en tant que sa patronne, se mêlant à une très bonne opinion de lui-même, de son autorité en tant qu'ecclésiastique, et de ses droits en tant que recteur, faisaient de lui un mélange de fierté et d'obséquiosité, d'importance personnelle et d'humilité.
Ayant maintenant une bonne maison et un revenu très suffisant, il avait l'intention de se marier ; et en cherchant une réconciliation avec la famille de Longbourn, il avait une épouse en vue, car il comptait en choisir une des filles, s'il les trouvait aussi belles et aimables qu'elles étaient représentées par le bruit commun. C'était son plan de compensation, d'expiation, pour hériter du domaine de leur père ; et il pensait que c'en était un excellent, plein d'éligibilité et de convenance, et excessivement généreux et désintéressé de sa propre part.
Son plan ne varia pas à leur vue. Le joli visage de Miss Bennet confirma ses intentions et établit toutes ses idées les plus strictes sur ce qui était dû au droit d'aînesse ; et, pour la première soirée, elle fut son choix arrêté. Le lendemain matin, cependant, apporta un changement ; car, au cours d’un tête-à-tête d'un quart d'heure avec Mrs. Bennet avant le petit-déjeuner, une conversation commençant par son presbytère et menant naturellement à l'aveu de ses espoirs qu'une maîtresse pour celui-ci pût être trouvée à Longbourn, produisit de sa part, parmi des sourires très complaisants et des encouragements généraux, une mise en garde contre la Jane même sur laquelle il s'était arrêté. « Quant à ses filles cadettes, elle ne pouvait se prononcer – elle ne pouvait répondre affirmativement – mais elle ne connaissait aucune préoccupation ; sa fille aînée, elle devait juste le mentionner – elle se sentait obligée d'y faire allusion, était susceptible d'être très prochainement fiancée. »
Mr. Collins n'eut qu'à passer de Jane à Elizabeth – et ce fut bientôt fait – fait pendant que Mrs. Bennet remuait le feu. Elizabeth, venant immédiatement après Jane en naissance et en beauté, lui succéda naturellement.
Mrs. Bennet thésaurisa l'allusion et se prit à espérer qu'elle pourrait bientôt avoir deux filles mariées ; et l'homme dont elle ne pouvait supporter de parler la veille, était maintenant haut placé dans ses bonnes grâces.
L'intention de Lydia d'aller à pied à Meryton ne fut pas oubliée ; chaque sœur, sauf Mary, accepta de l'accompagner ; et Mr. Collins devait les escorter, à la demande de Mr. Bennet, qui était très impatient de se débarrasser de lui et d'avoir sa bibliothèque pour lui tout seul ; car, jusque-là, Mr. Collins l'avait suivi après le petit-déjeuner, et là il comptait rester, nominalement occupé par l'un des plus grands in-folio de la collection, mais en réalité parlant à Mr. Bennet, sans grande interruption, de sa maison et de son jardin à Hunsford. De telles manières indisposaient Mr. Bennet à l'extrême. Dans sa bibliothèque, il avait toujours été sûr de loisir et de tranquillité ; et bien que préparé, comme il l'avait dit à Elizabeth, à rencontrer de la sottise et de la vanité dans toute autre pièce de la maison, il était habitué à en être exempt là-dedans ; sa civilité, par conséquent, fut très prompte à inviter Mr. Collins à se joindre à ses filles pour leur promenade ; et Mr. Collins, étant en fait bien mieux fait pour marcher que pour lire, fut extrêmement heureux de fermer son grand livre et de partir.
En banalités pompeuses de son côté, et en assentiments civils de celui de ses cousines, leur temps passa jusqu'à ce qu'ils entrent dans Meryton. L'attention des plus jeunes ne put alors plus être retenue par lui. Leurs yeux erraient immédiatement dans la rue à la recherche des officiers, et rien de moins qu'un chapeau très élégant, ou une mousseline vraiment nouvelle dans une vitrine de magasin, ne pouvait les rappeler.
Mais l'attention de chaque dame fut bientôt captée par un jeune homme, qu'elles n'avaient jamais vu auparavant, à l'apparence très distinguée, marchant avec un officier de l'autre côté de la voie. L'officier était le propre Mr. Denny, au sujet du retour duquel Lydia était venue s'enquérir, et il s'inclina au moment où elles passaient. Toutes furent frappées par l'air de l'étranger, toutes se demandèrent qui il pouvait être, et Kitty et Lydia, déterminées si possible à le découvrir, montrèrent le chemin en traversant la rue, sous prétexte d'avoir besoin de quelque chose dans une boutique en face, et heureusement avaient tout juste atteint le trottoir lorsque les deux gentilshommes, en faisant demi-tour, avaient atteint le même endroit. Mr. Denny s'adressa directement à elles et sollicita la permission de présenter son ami, Mr. Wickham, qui était revenu avec lui la veille de la ville, et il était heureux de dire qu'il avait accepté une commission dans leur corps. C'était exactement comme il fallait ; car il ne manquait au jeune homme que l'habit militaire pour le rendre tout à fait charmant. Son apparence était grandement en sa faveur ; il avait toute la meilleure part de la beauté, un visage fin, une bonne prestance et des manières très plaisantes. L'introduction fut suivie de son côté par une heureuse vivacité de conversation – une vivacité en même temps parfaitement correcte et sans prétention ; et tout le groupe était encore là, debout à discuter très agréablement, quand le bruit de chevaux attira leur attention, et Darcy et Bingley furent vus descendant la rue. En distinguant les dames du groupe, les deux gentilshommes vinrent directement vers elles et commencèrent les civilités d'usage. Bingley fut le principal porte-parole, et Miss Bennet l'objet principal. Il était alors, dit-il, en route pour Longbourn dans le but de prendre de ses nouvelles. Mr. Darcy corrobora cela par une révérence, et commençait à se déterminer à ne pas fixer ses yeux sur Elizabeth, lorsqu'ils furent soudain arrêtés par la vue de l'étranger, et Elizabeth, ayant remarqué le visage de l'un et de l'autre alors qu'ils se regardaient, fut toute stupéfaite de l'effet de la rencontre. Tous deux changèrent de couleur, l'un parut blanc, l'autre rouge. Mr. Wickham, après quelques instants, toucha son chapeau – une salutation que Mr. Darcy daigna tout juste rendre. Quel pouvait en être le sens ? – Il était impossible de l'imaginer ; il était impossible de ne pas brûler de savoir.
Une minute plus tard, Mr. Bingley, mais sans sembler avoir remarqué ce qui s'était passé, prit congé et repartit avec son ami.
Mr. Denny et Mr. Wickham accompagnèrent les jeunes dames jusqu'à la porte de la maison de Mr. Philips, puis firent leurs révérences, malgré les pressantes sollicitations de Miss Lydia pour qu'ils entrent, et même malgré le fait que Mrs. Philips ouvrit la fenêtre du salon et appuya bruyamment l'invitation.
Mrs. Philips était toujours heureuse de voir ses nièces, et les deux aînées, du fait de leur récente absence, étaient particulièrement bienvenues, et elle exprimait avec empressement sa surprise de leur soudain retour à la maison, dont, comme leur propre voiture ne les avait pas ramenées, elle n'aurait rien su, si elle n'avait pas par hasard vu le garçon de la boutique de Mr. Jones dans la rue, qui lui avait dit de ne plus envoyer de notes à Netherfield parce que les Miss Bennet étaient parties, lorsque sa civilité fut réclamée envers Mr. Collins par l'introduction qu'en fit Jane. Elle le reçut avec sa plus grande politesse, ce qu'il rendit avec autant d'empressement, s'excusant de son intrusion, sans aucune connaissance préalable avec elle, ce qu'il ne pouvait cependant s'empêcher de se flatter de voir justifié par sa parenté avec les jeunes dames qui le lui présentaient. Mrs. Philips fut tout intimidée par un tel excès de bonnes manières ; mais sa contemplation d'un étranger fut bientôt mise fin par des exclamations et des questions sur l'autre, dont, cependant, elle ne put dire à ses nièces que ce qu'elles savaient déjà, que Mr. Denny l'avait amené de Londres, et qu'il devait avoir une commission de lieutenant dans le ----shire. Elle l'avait observé pendant la dernière heure, dit-elle, alors qu'il marchait de long en large dans la rue, et si Mr. Wickham était apparu, Kitty et Lydia auraient certainement poursuivi l'occupation, mais malheureusement personne ne passait devant les fenêtres maintenant, à l'exception de quelques officiers qui, comparés à l'étranger, étaient devenus des « types stupides et désagréables ». Certains d'entre eux devaient dîner avec les Philips le lendemain, et leur tante promit de faire en sorte que son mari rende visite à Mr. Wickham et lui adresse également une invitation, si la famille de Longbourn venait dans la soirée. Cela fut convenu, et Mrs. Philips protesta qu'ils auraient une agréable, confortable et bruyante partie de loterie, et un petit souper chaud par la suite. La perspective de tels délices était très réjouissante, et ils se séparèrent dans une humeur mutuellement joyeuse. Mr. Collins répéta ses excuses en quittant la pièce, et fut assuré avec une civilité inlassable qu'elles étaient parfaitement inutiles.
En rentrant chez elles, Elizabeth raconta à Jane ce qu'elle avait vu se passer entre les deux gentilshommes ; mais bien que Jane eût défendu l'un ou l'autre, ou les deux, s'ils avaient semblé avoir tort, elle ne pouvait pas plus expliquer un tel comportement que sa sœur.
Mr. Collins, à son retour, gratifia grandement Mrs. Bennet en admirant les manières et la politesse de Mrs. Philips. Il protesta qu'à part Lady Catherine et sa fille, il n'avait jamais vu une femme plus élégante ; car elle l'avait non seulement reçu avec la plus grande civilité, mais l'avait même expressément inclus dans son invitation pour la soirée suivante, bien qu'il lui fût totalement inconnu auparavant. Quelque chose, supposait-il, pouvait être attribué à sa relation avec elles, mais pourtant il n'avait jamais rencontré autant d'attention dans tout le cours de sa vie.
CHAPITRE XVI.
Comme aucune objection ne fut faite à l'engagement des jeunes gens avec leur tante, et que tous les scrupules de Mr. Collins de quitter Mr. et Mrs. Bennet pour une seule soirée pendant sa visite furent très fermement combattus, le carrosse le conduisit avec ses cinq cousines à une heure convenable à Meryton ; et les filles eurent le plaisir d'entendre, en entrant dans le salon, que Mr. Wickham avait accepté l'invitation de leur oncle et était alors dans la maison.
Lorsque cette information fut donnée, et qu'ils eurent tous pris place, Mr. Collins eut tout le loisir de regarder autour de lui et d'admirer, et il fut tellement frappé par la taille et l'ameublement de l'appartement, qu'il déclara qu'il aurait presque pu se supposer dans le petit salon de petit-déjeuner d'été à Rosings ; une comparaison qui ne suscita pas d'emblée beaucoup de gratification ; mais quand Mrs. Philips comprit par lui ce qu'était Rosings, et qui en était le propriétaire, quand elle eut écouté la description d'un seul des salons de Lady Catherine, et découvert que la cheminée seule avait coûté huit cents livres, elle sentit toute la force du compliment, et aurait difficilement été offensée par une comparaison avec la chambre de la gouvernante.
En lui décrivant toute la grandeur de Lady Catherine et de son manoir, avec des digressions occasionnelles à la louange de sa propre humble demeure et des améliorations qu'elle recevait, il fut joyeusement employé jusqu'à ce que les gentilshommes les rejoignent ; et il trouva en Mrs. Philips une auditrice très attentive, dont l'opinion sur son importance augmenta avec ce qu'elle entendait, et qui résolut de tout raconter parmi ses voisines dès qu'elle le pourrait. Pour les filles, qui ne pouvaient écouter leur cousin, et qui n'avaient rien à faire qu'à souhaiter un instrument et examiner leurs propres imitations médiocres de porcelaine sur la cheminée, l'intervalle d'attente parut très long. Il fut terminé cependant. Les gentilshommes s'approchèrent ; et quand Mr. Wickham entra dans la pièce, Elizabeth sentit qu'elle ne l'avait ni vu auparavant, ni pensé à lui depuis, avec la moindre pointe d'admiration déraisonnable. Les officiers du ----shire étaient en général un groupe très estimable et distingué, et les meilleurs d'entre eux faisaient partie de la présente assemblée ; mais Mr. Wickham était autant au-dessus d'eux tous par sa personne, son visage, son air et sa démarche, qu'ils étaient supérieurs à l'oncle Philips, homme au visage large et empourpré, respirant le vin de Porto, qui les suivit dans la pièce.
Mr. Wickham était l'homme heureux vers lequel presque tous les yeux féminins se tournaient, et Elizabeth était la femme heureuse auprès de laquelle il s'assit finalement ; et la manière agréable dont il entama immédiatement la conversation, bien que ce fût seulement sur le fait que la nuit était humide et sur la probabilité d'une saison pluvieuse, lui fit sentir que le sujet le plus banal, le plus terne, le plus rebattu, pouvait être rendu intéressant par le talent de l'orateur.
Avec de tels rivaux pour l'attention des belles, comme Mr. Wickham et les officiers, Mr. Collins semblait devoir sombrer dans l'insignifiance ; pour les jeunes dames, il n'était certainement rien ; mais il avait encore par intervalles une auditrice bienveillante en Mrs. Philips, et était, par sa vigilance, très abondamment pourvu de café et de muffins.
Lorsque les tables de jeu furent installées, il eut l'occasion de l'obliger en retour en s'asseyant pour jouer au whist.
« Je connais peu le jeu, pour l'instant », dit-il, « mais je serai heureux de m'améliorer, car dans ma situation de vie... » Mrs. Philips fut très reconnaissante de sa complaisance, mais ne put attendre son explication.
Mr. Wickham ne jouait pas au whist, et c'est avec un plaisir immédiat qu'il fut reçu à l'autre table entre Elizabeth et Lydia. Au début, il sembla y avoir un danger que Lydia ne l'accaparât entièrement, car elle était une causeuse des plus déterminées ; mais étant également extrêmement friande de billets de loterie, elle devint bientôt trop intéressée par le jeu, trop avide de faire des paris et de s'exclamer après les prix, pour avoir de l'attention pour quelqu'un en particulier. En tenant compte des exigences courantes du jeu, Mr. Wickham était donc libre de parler à Elizabeth, et elle était très disposée à l'écouter, bien que ce qu'elle souhaitait principalement entendre, elle ne pouvait espérer qu'on le lui dise : l'histoire de sa connaissance avec Mr. Darcy. Elle n'osa même pas mentionner ce gentilhomme. Sa curiosité fut cependant soulagée de manière inattendue. Mr. Wickham commença lui-même le sujet. Il demanda à quelle distance Netherfield était de Meryton ; et, après avoir reçu sa réponse, demanda d'une manière hésitante depuis combien de temps Mr. Darcy y séjournait.
« Environ un mois », dit Elizabeth ; puis, ne voulant pas laisser le sujet tomber, ajouta : « C'est un homme de très grande fortune dans le Derbyshire, je crois. »
« Oui », répondit Wickham ; « son domaine là-bas est noble. Dix mille livres nettes par an. Vous n'auriez pas pu rencontrer une personne plus capable de vous donner des informations certaines à ce sujet que moi-même – car j'ai été lié à sa famille d'une manière particulière depuis mon enfance. »
Elizabeth ne put s'empêcher de paraître surprise.
« Vous pouvez bien être surprise, Miss Bennet, d'une telle assertion, après avoir vu, comme vous avez probablement pu le faire, la manière très froide de notre rencontre hier. – Connaissez-vous beaucoup Mr. Darcy ? »
« Autant que je souhaite l'être jamais », s'écria Elizabeth avec chaleur, « j'ai passé quatre jours dans la même maison que lui, et je le trouve très désagréable. »
« Je n'ai pas le droit de donner mon opinion », dit Wickham, « quant à savoir s'il est agréable ou non. Je ne suis pas qualifié pour en former une. Je l'ai connu trop longtemps et trop bien pour être un juge équitable. Il m'est impossible d'être impartial. Mais je crois que votre opinion sur lui étonnerait en général – et peut-être ne l'exprimeriez-vous pas tout à fait aussi fortement ailleurs. – Ici, vous êtes dans votre propre famille. »
« Sur ma parole, je ne dis rien de plus ici que je ne pourrais dire dans n'importe quelle maison du voisinage, excepté Netherfield. Il n'est pas du tout aimé dans le Hertfordshire. Tout le monde est dégoûté par son orgueil. Vous ne trouverez personne pour parler plus favorablement de lui. »
« Je ne peux prétendre être désolé », dit Wickham, après une courte interruption, « que lui ou que tout autre homme ne soit pas estimé au-delà de ses mérites ; mais avec lui, je crois que cela n'arrive pas souvent. Le monde est aveuglé par sa fortune et son importance, ou effrayé par ses manières hautaines et imposantes, et ne le voit que comme il choisit d'être vu. »
« Je le prendrais, même d'après ma légère connaissance, pour un homme de mauvaise humeur. » Wickham secoua seulement la tête.
« Je me demande », dit-il, à la prochaine occasion de parler, « s'il est susceptible d'être dans ce pays encore longtemps. »
« Je ne sais pas du tout ; mais je n'ai rien entendu dire de son départ quand j'étais à Netherfield. J'espère que vos projets en faveur du ----shire ne seront pas affectés par sa présence dans le voisinage. »
« Oh ! non – ce n'est pas à moi d'être chassé par Mr. Darcy. S'il souhaite éviter de me voir, il doit partir. Nous ne sommes pas en bons termes, et cela me fait toujours de la peine de le rencontrer, mais je n'ai aucune raison de l'éviter si ce n'est celle que je pourrais proclamer au monde entier ; un sentiment de très mauvais traitements, et les regrets les plus douloureux sur le fait qu'il soit ce qu'il est. Son père, Miss Bennet, feu Mr. Darcy, était l'un des meilleurs hommes qui aient jamais respiré, et le plus vrai ami que j'aie jamais eu ; et je ne peux jamais être en compagnie de cet Mr. Darcy sans être affligé jusqu'au fond de l'âme par mille tendres souvenirs. Son comportement envers moi a été scandaleux ; mais je crois sincèrement que je pourrais lui pardonner n'importe quoi et tout, plutôt que de décevoir les espoirs et de déshonorer la mémoire de son père. »
Elizabeth trouva l'intérêt du sujet augmenter, et écouta de tout son cœur ; mais la délicatesse de la chose empêcha toute enquête plus poussée.
Mr. Wickham commença à parler de sujets plus généraux, Meryton, le voisinage, la société, semblant très satisfait de tout ce qu'il avait vu jusqu'à présent, et parlant de cette dernière en particulier, avec une courtoisie douce mais très intelligible.
« C'était la perspective d'une société constante, et d'une bonne société », ajouta-t-il, « qui fut mon principal mobile pour entrer dans le ----shire. Je savais que c'était un corps des plus respectables et agréables, et mon ami Denny m'a tenté davantage par son récit de leurs quartiers actuels, et des très grandes attentions et de l'excellente connaissance que Meryton leur avait procurées. La société, je l'avoue, m'est nécessaire. J'ai été un homme déçu, et mon moral ne supporterait pas la solitude. J'ai besoin d'occupation et de société. Une vie militaire n'est pas ce à quoi j'étais destiné, mais les circonstances l'ont maintenant rendue préférable. L'Église aurait dû être ma profession – j'ai été élevé pour l'Église, et j'aurais dû être à cette heure en possession d'une cure des plus précieuses, s'il avait plu au gentilhomme dont nous parlions tout à l'heure. »
« Vraiment ! »
« Oui – feu Mr. Darcy m'a légué la prochaine présentation de la meilleure cure en sa possession. Il était mon parrain, et excessivement attaché à moi. Je ne peux rendre justice à sa bonté. Il avait l'intention de pourvoir amplement à mes besoins, et pensait l'avoir fait ; mais lorsque la cure devint vacante, elle fut donnée ailleurs. »
« Bon Dieu ! » s'écria Elizabeth ; « mais comment cela a-t-il pu arriver ? – Comment sa volonté a-t-elle pu être ignorée ? – Pourquoi n'avez-vous pas cherché réparation juridique ? »
« Il y avait juste une telle informalité dans les termes du legs que je n'ai eu aucun espoir de la part de la loi. Un homme d'honneur n'aurait pu douter de l'intention, mais Mr. Darcy a choisi d'en douter – ou de le traiter comme une recommandation simplement conditionnelle, et d'affirmer que j'avais perdu tout droit à celle-ci par extravagance, imprudence, en somme n'importe quoi ou rien. Certain est-il que la cure est devenue vacante il y a deux ans, exactement à l'âge où je pouvais la détenir, et qu'elle a été donnée à un autre homme ; et non moins certain est-il que je ne peux m'accuser d'avoir réellement fait quoi que ce soit pour mériter de la perdre. J'ai un tempérament chaleureux et imprudent, et j'ai peut-être parfois exprimé mon opinion sur lui, et à lui, trop librement. Je ne peux me rappeler rien de pire. Mais le fait est que nous sommes des hommes très différents, et qu'il me hait. »
« C'est tout à fait choquant ! – Il mérite d'être publiquement disgracié. »
« Tôt ou tard il le sera – mais ce ne sera pas par moi. Jusqu'à ce que je puisse oublier son père, je ne pourrai jamais le défier ou l'exposer. »
Elizabeth l'honora pour de tels sentiments, et le trouva plus beau que jamais alors qu'il les exprimait.
« Mais quelle », dit-elle, après une pause, « peut avoir été sa motivation ? – qu'est-ce qui a pu l'induire à se comporter si cruellement ? »
« Une aversion complète et déterminée pour moi – une aversion que je ne peux qu'attribuer dans une certaine mesure à la jalousie. Si feu Mr. Darcy m'avait moins aimé, son fils m'aurait peut-être mieux supporté ; mais l'attachement peu commun de son père pour moi, l'a irrité, je crois, très tôt dans la vie. Il n'avait pas un tempérament à supporter le genre de compétition dans laquelle nous nous trouvions – le genre de préférence qui m'était souvent accordée. »
« Je n'avais pas pensé Mr. Darcy aussi mauvais que cela – bien que je ne l'aie jamais aimé, je n'avais pas pensé aussi mal de lui – j'avais supposé qu'il méprisait ses semblables en général, mais je ne le soupçonnais pas de descendre à une telle vengeance malveillante, une telle injustice, une telle inhumanité comme celle-ci ! »
Après quelques minutes de réflexion, cependant, elle continua : « Je me souviens qu'il s'est vanté un jour, à Netherfield, de l'implacabilité de ses ressentiments, d'avoir un tempérament qui ne pardonne pas. Son caractère doit être épouvantable. »
« Je ne me ferai pas confiance sur le sujet », répondit Wickham, « je peux difficilement être juste envers lui. »
Elizabeth était de nouveau plongée dans ses pensées, et après un moment s'exclama : « Traiter ainsi le filleul, l'ami, le favori de son père ! » – Elle aurait pu ajouter : « Un jeune homme aussi, comme vous, dont le visage même peut se porter garant de votre amabilité » – mais elle se contenta de : « Et quelqu'un, aussi, qui avait probablement été son propre compagnon depuis l'enfance, liés ensemble, comme je crois que vous l'avez dit, de la manière la plus étroite ! »
« Nous sommes nés dans la même paroisse, au sein du même domaine, et la majeure partie de notre jeunesse fut passée ensemble ; pensionnaires de la même maison, partageant les mêmes amusements, objets des mêmes soins parentaux. Mon père commença sa vie dans la profession à laquelle votre oncle, M. Philips, semble faire tant honneur, mais il abandonna tout pour se rendre utile au regretté M. Darcy, et consacra tout son temps au soin de la propriété de Pemberley. Il était extrêmement estimé de M. Darcy, un ami des plus intimes, un confident. M. Darcy reconnaissait souvent avoir les plus grandes obligations envers l'active intendance de mon père, et lorsque, juste avant la mort de ce dernier, M. Darcy lui fit la promesse volontaire de pourvoir à mon avenir, je suis convaincu qu'il ressentait cela autant comme une dette de gratitude envers lui que comme une marque d'affection à mon égard. »
« Comme c'est étrange ! » s'écria Elizabeth. « Comme c'est abominable ! Je m'étonne que l'orgueil même de ce M. Darcy ne l'ait pas conduit à être juste envers vous ! Si ce n'est par un motif plus noble, il aurait dû être trop fier pour être malhonnête, car je ne peux appeler cela autrement que de la malhonnêteté. »
« C'est merveilleux », répondit Wickham, « car presque toutes ses actions peuvent être attribuées à l'orgueil, et l'orgueil a souvent été son meilleur ami. Il l'a rapproché de la vertu plus que tout autre sentiment. Mais aucun d'entre nous n'est cohérent ; et dans son comportement envers moi, il y eut des impulsions bien plus fortes encore que l'orgueil. »
« Un orgueil aussi abominable que le sien a-t-il pu jamais lui faire du bien ? »
« Oui. Il l'a souvent conduit à être libéral et généreux, à donner son argent sans compter, à faire preuve d'hospitalité, à aider ses tenanciers et à soulager les pauvres. L'orgueil de famille, et l'orgueil filial, car il est très fier de ce que fut son père, ont produit cela. Ne pas paraître déshonorer sa famille, ne pas dégénérer des qualités populaires, ou perdre l'influence de la maison de Pemberley, voilà de puissants mobiles. Il possède aussi l'orgueil fraternel, qui, avec une certaine affection fraternelle, fait de lui un tuteur très aimable et attentionné pour sa sœur ; et vous l'entendrez généralement loué comme le plus attentif et le meilleur des frères. »
« Quel genre de fille est Mlle Darcy ? »
Il secoua la tête. « Je voudrais pouvoir la dire aimable. Cela me fait de la peine de parler en mal d'une Darcy. Mais elle ressemble trop à son frère, très, très orgueilleuse. Enfant, elle était affectueuse et charmante, et extrêmement attachée à moi ; et j'ai consacré des heures et des heures à son amusement. Mais elle n'est plus rien pour moi désormais. C'est une belle jeune fille, d'environ quinze ou seize ans, et, à ce que je comprends, très accomplie. Depuis la mort de son père, son foyer est à Londres, où une dame vit avec elle et supervise son éducation. »
Après maintes pauses et maintes tentatives d'aborder d'autres sujets, Elizabeth ne put s'empêcher de revenir une fois encore au premier, et de dire :
« Je suis stupéfaite de son intimité avec M. Bingley ! Comment M. Bingley, qui semble être la bonne humeur même, et qui est, je le crois sincèrement, véritablement aimable, peut-il être lié d'amitié avec un tel homme ? Comment peuvent-ils s'accorder ? Connaissez-vous M. Bingley ? »
« Pas du tout. »
« C'est un homme au tempérament doux, aimable, charmant. Il ne peut savoir ce qu'est M. Darcy. »
« Probablement pas ; mais M. Darcy peut plaire à qui il veut. Il ne manque pas de capacités. Il peut être un compagnon plein de conversation s'il pense que cela en vaut la peine. Parmi ceux qui sont, tant soit peu, ses égaux en importance, il est un homme très différent de ce qu'il est pour ceux qui sont moins prospères. Son orgueil ne l'abandonne jamais ; mais avec les riches, il est libéral, juste, sincère, rationnel, honorable, et peut-être agréable, compte tenu de la fortune et de la prestance. »
La partie de whist s'étant terminée peu après, les joueurs se rassemblèrent autour de l'autre table, et M. Collins prit place entre sa cousine Elizabeth et Mme Philips. Les questions habituelles sur ses succès furent posées par cette dernière. Ils n'avaient pas été très grands ; il avait perdu chaque point ; mais lorsque Mme Philips commença à exprimer son inquiétude à ce sujet, il lui assura avec une gravité très sincère que ce n'était pas de la moindre importance, qu'il considérait cet argent comme une pure bagatelle, et la pria de ne pas se mettre mal à l'aise.
« Je sais très bien, madame », dit-il, « que lorsque des personnes s'assoient à une table de jeu, elles doivent accepter les aléas de ces choses, et heureusement, je ne suis pas dans des circonstances telles que cinq shillings soient un objet de souci. Il y en a sans doute beaucoup qui ne pourraient en dire autant, mais grâce à Lady Catherine de Bourgh, je suis bien au-delà de la nécessité de me soucier de petites affaires. »
L'attention de M. Wickham fut éveillée ; et après avoir observé M. Collins pendant quelques instants, il demanda à Elizabeth à voix basse si son parent était très intimement lié avec la famille de Bourgh.
« Lady Catherine de Bourgh », répondit-elle, « lui a très récemment donné une cure. Je sais à peine comment M. Collins a été introduit pour la première fois à son attention, mais il ne la connaît certainement pas depuis longtemps. »
« Vous savez bien sûr que Lady Catherine de Bourgh et Lady Anne Darcy étaient sœurs ; par conséquent, qu'elle est la tante de l'actuel M. Darcy. »
« Non, en vérité, je ne le savais pas. Je ne savais absolument rien des liens de Lady Catherine. Je n'avais jamais entendu parler de son existence avant avant-hier. »
« Sa fille, Mlle de Bourgh, aura une très grande fortune, et l'on croit qu'elle et son cousin uniront les deux domaines. »
Cette information fit sourire Elizabeth, en pensant à la pauvre Mlle Bingley. Vaines seraient en effet toutes ses attentions, vaines et inutiles son affection pour sa sœur et ses louanges à son sujet, s'il était déjà destiné à une autre.
« M. Collins », dit-elle, « parle très hautement de Lady Catherine et de sa fille ; mais d'après certains détails qu'il a relatés à propos de sa ladyship, je soupçonne que sa gratitude l'égare, et qu'en dépit du fait qu'elle soit sa protectrice, c'est une femme arrogante et vaniteuse. »
« Je la crois l'une et l'autre à un haut degré », répondit Wickham ; « je ne l'ai pas vue depuis de nombreuses années, mais je me souviens très bien que je ne l'ai jamais aimée, et que ses manières étaient dictatoriales et insolentes. Elle a la réputation d'être remarquablement sensée et intelligente ; mais je crois plutôt qu'elle tire une partie de ses capacités de son rang et de sa fortune, une partie de son allure autoritaire, et le reste de l'orgueil de son neveu, qui choisit que tous ceux qui sont liés à lui doivent avoir une intelligence de première classe. »
Elizabeth convint qu'il avait donné une explication très rationnelle, et ils continuèrent à parler ensemble avec une satisfaction mutuelle jusqu'à ce que le souper mette fin aux cartes, et donne au reste des dames leur part de l'attention de M. Wickham. Il ne pouvait y avoir de conversation dans le bruit de la réception de Mme Philips, mais ses manières le recommandaient à tout le monde. Tout ce qu'il disait était bien dit ; et tout ce qu'il faisait, fait avec grâce. Elizabeth repartit la tête pleine de lui. Elle ne put penser à rien d'autre qu'à M. Wickham, et à ce qu'il lui avait confié, tout au long du chemin jusqu'à la maison ; mais elle n'eut même pas le temps de mentionner son nom en chemin, car ni Lydia ni M. Collins ne restèrent silencieux un seul instant. Lydia parlait incessamment de billets de loterie, des jetons qu'elle avait perdus et de ceux qu'elle avait gagnés, et M. Collins, en décrivant la civilité de M. et Mme Philips, en protestant qu'il ne se souciait nullement de ses pertes au whist, en énumérant tous les plats du souper, et en craignant à plusieurs reprises de gêner ses cousines, eut plus à dire qu'il ne pouvait le gérer avant que la voiture ne s'arrête à Longbourn House.
CHAPITRE XVII.
Elizabeth raconta à Jane, le lendemain, ce qui s'était passé entre M. Wickham et elle-même. Jane écouta avec étonnement et inquiétude ; elle ne savait comment croire que M. Darcy pût être si indigne de l'estime de M. Bingley ; et pourtant, il n'était pas dans sa nature de mettre en doute la véracité d'un jeune homme à l'apparence aussi aimable que Wickham. La possibilité qu'il eût réellement enduré une telle cruauté suffisait à éveiller toute sa sensibilité ; et il ne restait donc rien à faire, sinon de penser du bien de l'un et de l'autre, de défendre la conduite de chacun, et d'imputer au hasard ou à l'erreur tout ce qui ne pouvait s'expliquer autrement.
« Ils ont tous deux », dit-elle, « été trompés, j'en suis sûre, d'une manière ou d'une autre, dont nous ne pouvons nous faire aucune idée. Des gens intéressés ont peut-être dénaturé l'un auprès de l'autre. Il est, en somme, impossible pour nous de conjecturer les causes ou les circonstances qui ont pu les aliéner, sans faute réelle de part et d'autre. »
« Très vrai, en effet ; et maintenant, ma chère Jane, qu'avez-vous à dire en faveur des personnes intéressées qui ont probablement été mêlées à cette affaire ? Innocentons-les aussi, ou nous serons obligées de penser du mal de quelqu'un. »
« Riez tant que vous voudrez, mais vous ne me ferez pas changer d'avis par le rire. Ma chère Lizzy, considérez seulement sous quel jour honteux cela place M. Darcy, de traiter ainsi le favori de son père, quelqu'un dont son père avait promis de pourvoir à l'avenir. C'est impossible. Aucun homme ayant un minimum d'humanité, aucun homme qui attacherait du prix à sa réputation, ne pourrait en être capable. Ses amis les plus intimes peuvent-ils être si excessivement trompés sur son compte ? Oh ! non. »
« Je peux bien plus facilement croire que M. Bingley a été abusé, que M. Wickham ait inventé une telle histoire sur lui-même, telle qu'il me l'a racontée hier soir ; des noms, des faits, tout mentionné sans cérémonie. Si ce n'est pas le cas, que M. Darcy le contredise. De plus, il y avait de la vérité dans son regard. »
« C'est difficile, en effet, c'est pénible. On ne sait que penser. »
« Je vous demande pardon ; on sait exactement quoi penser. »
Mais Jane ne pouvait penser avec certitude que sur un point : que M. Bingley, s'il avait été abusé, aurait beaucoup à souffrir lorsque l'affaire deviendrait publique.
Les deux jeunes dames furent appelées du bosquet où se déroulait cette conversation par l'arrivée de quelques-unes des personnes mêmes dont elles parlaient ; M. Bingley et ses sœurs vinrent apporter leur invitation personnelle pour le bal tant attendu de Netherfield, qui était fixé au mardi suivant. Les deux dames furent ravies de revoir leur chère amie, dirent qu'il y avait un siècle qu'elles ne s'étaient rencontrées, et demandèrent à plusieurs reprises ce qu'elle avait fait depuis leur séparation. Elles prêtèrent peu d'attention au reste de la famille ; évitant Mme Bennet autant que possible, ne disant pas grand-chose à Elizabeth, et rien du tout aux autres. Elles furent bientôt reparties, se levant de leurs sièges avec une vivacité qui prit leur frère par surprise, et se dépêchant comme si elles étaient impatientes d'échapper aux civilités de Mme Bennet.
La perspective du bal de Netherfield était extrêmement agréable à chaque femme de la famille. Mme Bennet choisit de considérer qu'il était donné en hommage à sa fille aînée, et fut particulièrement flattée de recevoir l'invitation de M. Bingley lui-même, plutôt que par une carte cérémonieuse. Jane s'imaginait une soirée heureuse dans la société de ses deux amies, et les attentions de leur frère ; et Elizabeth pensait avec plaisir à danser beaucoup avec M. Wickham, et à voir une confirmation de tout ce qu'elle pensait dans le regard et le comportement de M. Darcy. Le bonheur anticipé par Catherine et Lydia dépendait moins d'un événement unique ou d'une personne particulière, car bien qu'elles eussent chacune, comme Elizabeth, l'intention de danser la moitié de la soirée avec M. Wickham, il n'était en aucun cas le seul partenaire qui pût les satisfaire, et un bal était, en tout état de cause, un bal. Et même Mary put assurer à sa famille qu'elle n'y était pas opposée.
« Tant que je peux avoir mes matinées pour moi », dit-elle, « cela suffit. Je ne considère pas comme un sacrifice de participer occasionnellement aux engagements du soir. La société a des droits sur nous tous ; et je me déclare comme l'une de celles qui considèrent les intervalles de récréation et d'amusement comme souhaitables pour tout le monde. »
Les esprits d'Elizabeth étaient si hauts à cette occasion que, bien qu'elle ne parlât pas souvent inutilement à M. Collins, elle ne put s'empêcher de lui demander s'il avait l'intention d'accepter l'invitation de M. Bingley, et s'il le faisait, s'il croirait convenable de se joindre aux amusements de la soirée ; et elle fut assez surprise de constater qu'il n'entretenait aucun scrupule à cet égard, et qu'il était bien loin de craindre une réprimande, soit de l'archevêque, soit de Lady Catherine de Bourgh, en osant danser.
« Je ne suis nullement d'avis, je vous l'assure », dit-il, « qu'un bal de ce genre, donné par un jeune homme de caractère à des gens respectables, puisse avoir une quelconque tendance néfaste ; et je suis si loin de m'opposer à la danse moi-même que j'espère avoir l'honneur des mains de toutes mes belles cousines au cours de la soirée, et je saisis cette occasion pour solliciter les vôtres, Mlle Elizabeth, pour les deux premières danses, en particulier ; une préférence que, je l'espère, ma cousine Jane attribuera à la juste cause, et non à un quelconque manque de respect envers elle. »
Elizabeth se sentit complètement prise au piège. Elle avait pleinement prévu d'être engagée par Wickham pour ces danses mêmes ; et avoir M. Collins à la place ! Sa vivacité n'avait jamais été plus mal tombée. Il n'y avait cependant rien à y faire. Le bonheur de M. Wickham et le sien fut, par force, retardé un peu plus longtemps, et la proposition de M. Collins acceptée avec la meilleure grâce possible. Elle ne fut pas plus satisfaite de sa galanterie, par l'idée qu'elle suggérait de quelque chose de plus. Il lui vint alors à l'esprit, pour la première fois, qu'elle était choisie parmi ses sœurs comme digne d'être la maîtresse du presbytère de Hunsford, et d'aider à former une table de quadrille à Rosings, en l'absence de visiteurs plus éligibles. L'idée se transforma bientôt en conviction, à mesure qu'elle observait ses civilités croissantes envers elle-même, et entendait ses fréquentes tentatives de compliments sur son esprit et sa vivacité ; et bien qu'elle fût plus étonnée que flattée par cet effet de ses charmes, il ne fallut pas longtemps avant que sa mère ne lui donne à entendre que la probabilité de leur mariage lui était extrêmement agréable. Elizabeth, cependant, ne choisit pas de relever l'allusion, sachant bien qu'une dispute sérieuse serait la conséquence de toute réponse. M. Collins pourrait ne jamais faire sa demande, et jusqu'à ce qu'il le fasse, il était inutile de se quereller à son sujet.
S'il n'y avait pas eu un bal à Netherfield pour lequel se préparer et parler, les plus jeunes sœurs Bennet auraient été dans un état pitoyable à cette époque, car du jour de l'invitation au jour du bal, il y eut une telle succession de pluie qu'elles ne purent se rendre une seule fois à Meryton à pied. Aucune tante, aucun officier, aucune nouvelle ne pouvaient être recherchés ; les cocardes de chaussures pour Netherfield furent obtenues par procuration. Même Elizabeth aurait pu trouver une épreuve pour sa patience dans ce temps, qui suspendit totalement l'amélioration de sa connaissance avec M. Wickham ; et rien de moins qu'une danse le mardi n'aurait pu rendre de tels vendredi, samedi, dimanche et lundi supportables pour Kitty et Lydia.
CHAPITRE XVIII.
Jusqu'à ce qu'Elizabeth entrât dans le salon à Netherfield et cherchât en vain M. Wickham parmi le groupe d'habits rouges qui y étaient assemblés, un doute sur sa présence ne lui était jamais venu à l'esprit. La certitude de le rencontrer n'avait été entravée par aucun de ces souvenirs qui auraient pu, non sans raison, l'alarmer. Elle s'était habillée avec plus de soin que d'habitude, et préparée dans les meilleures dispositions pour la conquête de tout ce qui restait d'insoumis dans son cœur, confiant que ce n'était pas plus que ce qui pouvait être gagné au cours de la soirée. Mais en un instant surgit l'effroyable soupçon qu'il avait été volontairement omis par M. Darcy dans l'invitation des Bingleys aux officiers ; et bien que ce ne fût pas exactement le cas, le fait absolu de son absence fut prononcé par son ami M. Denny, à qui Lydia s'adressa avec empressement, et qui leur dit que Wickham avait été obligé de se rendre en ville pour affaires la veille, et n'était pas encore revenu ; ajoutant, avec un sourire significatif :
« Je n'imagine pas que ses affaires l'auraient appelé ailleurs en ce moment, s'il n'avait pas souhaité éviter un certain gentleman ici présent. »
Cette partie de son information, bien qu'inentendue par Lydia, fut saisie par Elizabeth, et comme elle lui assurait que Darcy n'était pas moins responsable de l'absence de Wickham que si sa première supposition avait été juste, tout sentiment de déplaisir envers le premier fut si aiguisé par une déception immédiate qu'elle pouvait à peine répondre avec une civilité tolérable aux questions polies qu'il s'approcha pour poser peu après. Attention, indulgence, patience envers Darcy, tout cela était une injure envers Wickham. Elle était résolue à éviter toute sorte de conversation avec lui, et se détourna avec un degré de mauvaise humeur qu'elle ne put totalement surmonter même en parlant à M. Bingley, dont la partialité aveugle la provoquait.
Mais Elizabeth n'était pas faite pour la mauvaise humeur ; et bien que toute perspective personnelle fût détruite pour la soirée, cela ne pouvait rester longtemps sur son moral ; et ayant confié tous ses chagrins à Charlotte Lucas, qu'elle n'avait pas vue depuis une semaine, elle fut bientôt capable de faire une transition volontaire vers les excentricités de son cousin, et de le signaler à son attention particulière. Les deux premières danses, cependant, amenèrent un retour de détresse ; ce furent des danses de mortification. M. Collins, maladroit et solennel, s'excusant au lieu d'être attentif, et se déplaçant souvent de travers sans s'en rendre compte, lui donna toute la honte et la misère qu'un partenaire désagréable pour deux danses peut infliger. Le moment de sa libération fut une extase.
Elle dansa ensuite avec un officier, et eut le rafraîchissement de parler de Wickham, et d'entendre qu'il était universellement aimé. Lorsque ces danses furent terminées, elle retourna vers Charlotte Lucas, et était en conversation avec elle, quand elle se trouva soudainement interpellée par M. Darcy, qui la prit si fort au dépourvu dans sa demande pour sa main que, sans savoir ce qu'elle faisait, elle l'accepta. Il s'éloigna immédiatement, et elle fut laissée seule à se tourmenter de son propre manque de présence d'esprit ; Charlotte essaya de la consoler.
« Je parie que vous le trouverez très agréable. »
« Dieu m'en préserve ! Ce serait le plus grand malheur de tous ! Trouver un homme agréable qu'on est déterminée à haïr ! Ne me souhaitez pas un tel mal. »
Lorsque la danse reprit, cependant, et que Darcy s'approcha pour réclamer sa main, Charlotte ne put s'empêcher de la mettre en garde en chuchotant de ne pas être sotte et de laisser son penchant pour Wickham la rendre désagréable aux yeux d'un homme dix fois plus important que lui. Elizabeth ne répondit rien, et prit sa place dans la série, stupéfaite de la dignité à laquelle elle était parvenue en étant autorisée à se tenir en face de M. Darcy, et lisant dans le regard de ses voisins leur égal étonnement à le contempler. Ils restèrent quelque temps sans dire un mot ; et elle commença à imaginer que leur silence allait durer pendant les deux danses, et fut d'abord résolue à ne pas le rompre ; jusqu'à ce qu'imaginant soudain que ce serait une plus grande punition pour son partenaire de l'obliger à parler, elle fit une légère observation sur la danse. Il répondit, et fut de nouveau silencieux. Après une pause de quelques minutes, elle s'adressa à lui une seconde fois :
« C'est votre tour de dire quelque chose maintenant, M. Darcy. J'ai parlé de la danse, et vous devriez faire quelque remarque sur la taille de la salle, ou le nombre de couples. »
Il sourit, et l'assura que tout ce qu'elle souhaitait qu'il dise serait dit.
« Très bien. Cette réponse suffira pour le moment. Peut-être que tout à l'heure j'observerai que les bals privés sont beaucoup plus agréables que les publics. Mais maintenant, nous pouvons rester silencieux. »
« Parlez-vous selon des règles, alors, pendant que vous dansez ? »
« Parfois. Il faut parler un peu, vous savez. Il semblerait étrange d'être entièrement silencieux pendant une demi-heure de suite, et pourtant, pour l'avantage de certains, la conversation devrait être arrangée de telle sorte qu'ils aient la peine de dire aussi peu que possible. »
« Consultez-vous vos propres sentiments dans le cas présent, ou imaginez-vous que vous gratifiez les miens ? »
« Les deux », répondit Elizabeth avec espièglerie ; « car j'ai toujours vu une grande similitude dans le tour de nos esprits. Nous sommes chacun d'une disposition asociale et taciturne, peu enclins à parler, à moins que nous ne nous attendions à dire quelque chose qui étonnera toute la pièce, et sera transmis à la postérité avec tout l'éclat d'un proverbe. »
« Voilà qui ne ressemble guère à votre propre caractère, j'en suis sûre », dit-il. « Quant à savoir à quel point cela se rapproche du mien, je ne saurais le dire... Vous pensez sans doute qu'il s'agit d'un portrait fidèle. »
« Je ne dois pas être juge de ma propre prestation. »
Il ne répondit rien, et ils retombèrent dans le silence jusqu'à la fin de la danse, moment où il lui demanda si ses sœurs et elle ne se rendaient pas très souvent à Meryton. Elle répondit par l'affirmative et, incapable de résister à la tentation, ajouta : « Lorsque vous nous y avez rencontrées l'autre jour, nous venions tout juste de faire une nouvelle connaissance. »
L'effet fut immédiat. Une nuance plus sombre de hauteur se répandit sur ses traits, mais il ne dit pas un mot, et Elizabeth, bien qu'elle se blâmât pour sa propre faiblesse, ne put poursuivre. Enfin, Darcy prit la parole et dit d'un ton contraint :
« M. Wickham est doté d'un naturel si heureux qu'il s'assure sans peine des amis ; quant à savoir s'il est également capable de les garder, c'est moins certain. »
« Il a eu le malheur de perdre votre amitié », répliqua Elizabeth avec insistance, « et d'une manière dont il risque de souffrir toute sa vie. »
Darcy ne répondit rien et parut désireux de changer de sujet. À cet instant, Sir William Lucas apparut tout près d'eux, avec l'intention de traverser le quadrille pour gagner l'autre côté de la salle ; mais en apercevant M. Darcy, il s'arrêta avec une révérence d'une courtoisie supérieure pour le complimenter sur sa danse et sur sa partenaire.
« J'ai été on ne peut plus comblé, mon cher Monsieur. Une danse d'une telle supériorité est rare. Il est évident que vous appartenez aux premiers cercles. Permettez-moi toutefois de dire que votre charmante partenaire ne vous fait pas défaut, et que je dois espérer voir ce plaisir se répéter souvent, surtout lorsqu'un certain événement souhaitable, ma chère Miss Eliza, (lançant un regard vers sa sœur et Bingley,) aura lieu. Quelles félicitations afflueront alors ! J'en appelle à M. Darcy : mais ne vous interrompons pas, Monsieur. Vous ne me sauriez gré de vous retenir loin de la conversation enchanteresse de cette jeune dame, dont les yeux brillants me font également des reproches. »
La dernière partie de cette adresse fut à peine entendue par Darcy ; mais l'allusion de Sir William à son ami sembla le frapper vivement, et ses yeux se dirigèrent avec une expression très grave vers Bingley et Jane, qui dansaient ensemble. Se reprenant toutefois rapidement, il se tourna vers sa partenaire et dit :
« L'interruption de Sir William m'a fait oublier ce dont nous parlions. »
« Je ne crois pas que nous parlions du tout. Sir William n'aurait pu interrompre deux personnes dans cette salle qui eussent moins à dire. Nous avons déjà essayé deux ou trois sujets sans succès, et j'ignore de quoi nous pourrions bien parler à présent. »
« Que pensez-vous des livres ? » dit-il en souriant.
« Les livres... Oh ! non. Je suis certaine que nous ne lisons jamais les mêmes, ou du moins pas avec les mêmes sentiments. »
« Je regrette que vous le pensiez ; mais si tel est le cas, le sujet ne peut au moins pas manquer. Nous pouvons comparer nos opinions divergentes. »
« Non, je ne peux parler de livres dans un bal ; j'ai toujours la tête pleine d'autre chose. »
« Le présent vous occupe toujours dans de telles scènes, n'est-ce pas ? » dit-il avec un regard dubitatif.
« Oui, toujours », répondit-elle sans savoir ce qu'elle disait, car ses pensées s'étaient égarées loin du sujet, comme il apparut peu après lorsqu'elle s'exclama soudain : « Je me souviens vous avoir entendu dire une fois, M. Darcy, que vous ne pardonniez presque jamais, que votre ressentiment, une fois né, était inapaise. Vous êtes très prudent, je suppose, quant au fait de le voir naître. »
« Je le suis », dit-il d'une voix ferme.
« Et vous ne vous laissez jamais aveugler par les préjugés ? »
« Je l'espère. »
« Il incombe particulièrement à ceux qui ne changent jamais d'avis d'être sûrs de bien juger dès le début. »
« Puis-je demander à quoi tendent ces questions ? »
« Simplement à illustrer votre caractère », dit-elle en s'efforçant de secouer sa gravité. « J'essaie de le cerner. »
« Et quel est votre succès ? »
Elle secoua la tête. « Je n'avance pas du tout. J'entends des récits si contradictoires à votre sujet qu'ils me laissent extrêmement perplexe. »
« Je peux volontiers croire », répondit-il gravement, « que les bruits courent fort différemment à mon égard ; et je souhaiterais, Miss Bennet, que vous ne vous atteliez pas à esquisser mon caractère en ce moment précis, car il y a tout lieu de craindre que la prestation ne fasse honneur à aucun de nous. »
« Mais si je ne dresse pas votre portrait maintenant, je n'aurai peut-être plus jamais d'occasion. »
« Je ne voudrais en aucun cas contrarier votre plaisir », répliqua-t-il froidement. Elle ne dit rien de plus, ils dansèrent la fin du morceau et se séparèrent en silence ; tous deux insatisfaits, bien qu'à des degrés divers, car dans le cœur de Darcy, un sentiment assez puissant pour elle commençait à naître, ce qui lui valut bientôt son pardon et dirigea toute sa colère contre un autre.
Ils n'étaient pas séparés depuis longtemps que Miss Bingley s'approcha d'elle et, avec une expression de dédain civil, l'interpella ainsi :
« Alors, Miss Eliza, j'apprends que vous êtes tout à fait enchantée de George Wickham ! Votre sœur m'a parlé de lui et m'a posé mille questions ; et je découvre que le jeune homme a oublié de vous dire, parmi ses autres confidences, qu'il était le fils du vieux Wickham, l'intendant du défunt M. Darcy. Permettez-moi toutefois de vous conseiller, en amie, de ne pas accorder une confiance aveugle à toutes ses affirmations ; car, quant au fait que M. Darcy l'ait mal traité, c'est parfaitement faux ; au contraire, il a toujours été remarquablement bon envers lui, bien que George Wickham ait traité M. Darcy de la manière la plus infâme. Je ne connais pas les détails, mais je sais fort bien que M. Darcy n'est pas le moins du monde à blâmer, qu'il ne peut supporter que l'on mentionne George Wickham, et que, bien que mon frère ait pensé ne pouvoir guère éviter de l'inclure dans son invitation aux officiers, il fut excessivement heureux de constater qu'il s'était tenu à l'écart. Sa venue dans cette contrée est un acte des plus insolents, vraiment, et je m'étonne qu'il ait pu oser le faire. Je vous plains, Miss Eliza, de cette découverte sur la culpabilité de votre favori ; mais vraiment, en considérant sa naissance, on ne pouvait s'attendre à beaucoup mieux. »
« Sa culpabilité et sa naissance semblent, selon vos dires, être la même chose », dit Elizabeth avec colère ; « car je ne vous ai entendu l'accuser de rien de pire que d'être le fils de l'intendant de M. Darcy, et cela, je peux vous assurer qu'il me l'a confié lui-même. »
« Je vous demande pardon », répliqua Miss Bingley en se détournant avec un ricanement. « Excusez mon intervention... Elle partait d'un bon sentiment. »
« Fille insolente ! » se dit Elizabeth à elle-même. « Tu te trompes fort si tu espères m'influencer par une attaque aussi mesquine. Je n'y vois que ton ignorance délibérée et la malveillance de M. Darcy. » Elle chercha ensuite sa sœur aînée, qui avait entrepris de se renseigner sur le même sujet auprès de Bingley. Jane l'accueillit avec un sourire d'une si douce complaisance, un éclat d'une expression si heureuse, qu'il marquait suffisamment combien elle était satisfaite des événements de la soirée. Elizabeth lut instantanément ses sentiments, et à cet instant, la sollicitude pour Wickham, le ressentiment contre ses ennemis et tout le reste s'effacèrent devant l'espoir que Jane était sur la voie la plus sûre vers le bonheur.
« Je veux savoir », dit-elle, avec un visage tout aussi souriant que celui de sa sœur, « ce que vous avez appris au sujet de M. Wickham. Mais peut-être avez-vous été trop agréablement occupée pour penser à un tiers ; auquel cas vous pouvez être sûre de mon pardon. »
« Non », répondit Jane, « je ne l'ai pas oublié ; mais je n'ai rien de satisfaisant à te dire. M. Bingley ne connaît pas toute son histoire et ignore totalement les circonstances qui ont principalement offensé M. Darcy ; mais il se porte garant de la bonne conduite, de la probité et de l'honneur de son ami, et est parfaitement convaincu que M. Wickham a mérité bien moins d'attention de la part de M. Darcy qu'il n'en a reçu ; et je regrette de dire que, selon son récit comme selon celui de sa sœur, M. Wickham n'est nullement un jeune homme respectable. Je crains qu'il n'ait été très imprudent et qu'il ait mérité de perdre l'estime de M. Darcy. »
« M. Bingley ne connaît pas M. Wickham lui-même ? »
« Non ; il ne l'avait jamais vu avant l'autre matin à Meryton. »
« Ce récit est donc celui qu'il a reçu de M. Darcy. Je suis parfaitement satisfaite. Mais que dit-il du bénéfice ? »
« Il ne se rappelle pas exactement les circonstances, bien qu'il les ait entendues de M. Darcy plus d'une fois, mais il croit qu'il ne lui a été légué que sous condition. »
« Je ne doute pas de la sincérité de M. Bingley », dit Elizabeth avec chaleur ; « mais tu m'excuseras de ne pas être convaincue par de simples assurances. La défense de son ami par M. Bingley était, je n'en doute pas, très habile, mais puisqu'il ignore plusieurs aspects de l'histoire et qu'il a appris le reste de cet ami lui-même, je m'aventurerai encore à penser des deux messieurs ce que je pensais auparavant. »
Elle changea alors de sujet pour un autre plus gratifiant pour chacune, et sur lequel il ne pouvait y avoir de divergence de sentiments. Elizabeth écouta avec ravissement les espoirs heureux, quoique modestes, que Jane entretenait quant à l'affection de Bingley, et fit tout en son pouvoir pour renforcer sa confiance en cet égard. Lorsqu'elles furent rejointes par M. Bingley lui-même, Elizabeth se retira vers Miss Lucas ; à la question de laquelle sur l'agrément de son dernier partenaire elle avait à peine répondu, que M. Collins s'approcha d'elles et lui annonça avec une grande exultation qu'il venait d'avoir la chance de faire une découverte des plus importantes.
« J'ai découvert », dit-il, « par un hasard singulier, qu'il y a en ce moment dans la salle une parente proche de ma bienfaitrice. J'ai surpris le gentleman lui-même en train de mentionner à la jeune dame qui fait les honneurs de cette maison les noms de sa cousine Miss de Bourgh et de sa mère Lady Catherine. Comme ces sortes de choses arrivent merveilleusement ! Qui aurait cru que je rencontrerais... peut-être... un neveu de Lady Catherine de Bourgh dans cette assemblée ! Je suis très reconnaissant que la découverte soit faite à temps pour que je puisse lui présenter mes respects, ce que je vais faire à présent, et j'espère qu'il m'excusera de ne pas l'avoir fait plus tôt. Ma totale ignorance du lien de parenté devra servir d'excuse. »
« Vous n'allez pas vous présenter vous-même à M. Darcy ? »
« Si, en effet. Je vais implorer son pardon pour ne pas l'avoir fait plus tôt. Je crois qu'il est le neveu de Lady Catherine. Il sera en mon pouvoir de lui assurer que Sa Seigneurie se portait très bien hier il y a huit jours. »
Elizabeth essaya avec force de l'en dissuader, l'assurant que M. Darcy considérerait son approche sans introduction comme une liberté impertinente plutôt que comme un compliment envers sa tante ; qu'il n'était nullement nécessaire qu'il y eût une quelconque attention de part ou d'autre, et que si cela devait être, il appartiendrait à M. Darcy, supérieur par son rang, d'entamer la connaissance. M. Collins l'écouta avec l'air déterminé de suivre son propre penchant, et quand elle eut cessé de parler, répondit ainsi :
« Ma chère Miss Elizabeth, j'ai la plus haute opinion du monde de votre excellent jugement sur toutes les questions entrant dans le champ de votre compréhension, mais permettez-moi de dire qu'il doit y avoir une grande différence entre les formes établies de cérémonie chez les laïcs et celles qui régissent le clergé ; car permettez-moi d'observer que je considère la fonction cléricale comme égale en dignité avec le plus haut rang du royaume, pourvu qu'une humble conduite soit maintenue simultanément. Vous devez donc me permettre de suivre les dictats de ma conscience en cette occasion, qui me conduisent à accomplir ce que je considère comme un point de devoir. Pardonnez-moi de négliger de profiter de vos conseils, qui, sur tout autre sujet, seront mon guide constant, bien que dans le cas présent, je me considère plus apte, par mon éducation et mes études habituelles, à décider de ce qui est juste qu'une jeune dame comme vous. » Et avec une profonde révérence, il la quitta pour assaillir M. Darcy, dont elle observa avidement la réception, et dont l'étonnement d'être ainsi interpellé fut très manifeste. Son cousin préfaça son discours d'une révérence solennelle, et bien qu'elle ne pût en entendre un mot, elle eut l'impression de tout saisir, et vit dans le mouvement de ses lèvres les mots « excuses », « Hunsford » et « Lady Catherine de Bourgh ». Cela l'irrita de le voir s'exposer ainsi devant un tel homme. M. Darcy l'observait avec une stupéfaction sans retenue, et quand enfin M. Collins lui laissa le temps de parler, répondit avec un air de civilité distante. M. Collins, cependant, ne fut pas découragé de reprendre la parole, et le mépris de M. Darcy semblait croître abondamment avec la longueur de ce second discours, à la fin duquel il lui fit seulement une légère révérence et s'éloigna. M. Collins revint alors vers Elizabeth.
« Je n'ai aucune raison, je vous l'assure », dit-il, « d'être insatisfait de ma réception. M. Darcy a paru très heureux de cette attention. Il m'a répondu avec la plus grande civilité, et m'a même fait le compliment de dire qu'il était si bien convaincu du discernement de Lady Catherine qu'il était certain qu'elle ne pourrait jamais accorder une faveur indignement. C'était vraiment une pensée très galante. Dans l'ensemble, je suis très content de lui. »
Comme Elizabeth n'avait plus aucun intérêt propre à poursuivre, elle tourna son attention presque entièrement vers sa sœur et M. Bingley, et la suite de réflexions agréables auxquelles ses observations donnèrent naissance la rendit peut-être presque aussi heureuse que Jane. Elle la vit en idée installée dans cette maison même, dans toute la félicité qu'un mariage fondé sur un véritable amour pouvait conférer ; et elle se sentit capable, dans de telles circonstances, de s'efforcer même d'apprécier les deux sœurs de Bingley. Elle vit clairement que les pensées de sa mère étaient tournées dans la même direction, et elle résolut de ne pas s'aventurer près d'elle, de peur d'en entendre trop. Lorsqu'ils s'assirent pour souper, elle considéra donc comme une perversité des plus malheureuses le fait qu'ils fussent placés l'un près de l'autre ; et elle fut profondément contrariée de constater que sa mère parlait à cette même personne (Lady Lucas) librement, ouvertement, et ne parlait de rien d'autre que de son attente que Jane serait bientôt mariée à M. Bingley. C'était un sujet animant, et Mrs. Bennet semblait incapable de fatigue tout en énumérant les avantages du parti. Qu'il soit un si charmant jeune homme, si riche, et ne vivant qu'à trois milles d'eux, furent les premiers points de satisfaction personnelle ; et puis, quel réconfort de penser combien les deux sœurs aimaient Jane, et d'être certaine qu'elles devaient désirer cette union autant qu'elle-même. C'était, de plus, une chose si prometteuse pour ses filles cadettes, le mariage de Jane étant si brillant qu'il les mettrait sur le chemin d'autres hommes riches ; et enfin, il était si agréable à son âge de pouvoir confier ses filles célibataires aux soins de leur sœur, afin qu'elle ne soit plus obligée de fréquenter le monde plus qu'elle ne le souhaitait. Il était nécessaire de faire de cette circonstance un motif de plaisir, car en pareilles occasions, c'est l'étiquette ; mais personne n'était moins susceptible que Mrs. Bennet de trouver du confort à rester au foyer à quelque période que ce fût de sa vie. Elle conclut avec de nombreux vœux que Lady Lucas puisse bientôt être tout aussi fortunée, tout en croyant manifestement et triomphalement qu'il n'y avait aucune chance qu'il en fût ainsi.
En vain Elizabeth s'efforça de freiner la rapidité des paroles de sa mère, ou de la persuader de décrire sa félicité dans un murmure moins audible ; car, à son indicible contrariété, elle put s'apercevoir que l'essentiel était entendu par M. Darcy, qui était assis en face d'elles. Sa mère la gronda seulement d'être déraisonnable.
« Qu'est M. Darcy pour moi, je vous prie, pour que je doive le craindre ? Je suis sûre que nous ne lui devons pas une telle civilité particulière que nous soyons obligés de ne rien dire qu'il puisse ne pas aimer entendre. »
« Pour l'amour du ciel, madame, parlez plus bas. Quel avantage pouvez-vous tirer à offenser M. Darcy ? Vous ne vous recommanderez jamais auprès de son ami en agissant ainsi. »
Rien de ce qu'elle pouvait dire n'eut cependant d'influence. Sa mère continuait à parler de ses vues sur le même ton intelligible. Elizabeth rougissait encore et encore de honte et de contrariété. Elle ne pouvait s'empêcher de jeter fréquemment un coup d'œil à M. Darcy, bien que chaque regard la convainquît de ce qu'elle redoutait ; car, bien qu'il ne regardât pas toujours sa mère, elle était convaincue que son attention était invariablement fixée par elle. L'expression de son visage changea graduellement, passant d'un mépris indigné à une gravité posée et constante.
À la fin, cependant, Mrs. Bennet n'eut plus rien à dire ; et Lady Lucas, qui bâillait depuis longtemps à la répétition de délices auxquels elle ne voyait aucune chance de prendre part, fut laissée aux réconforts du jambon froid et du poulet. Elizabeth commença alors à revivre. Mais l'intervalle de tranquillité fut de courte durée ; car, le souper terminé, il fut question de chant, et elle eut la mortification de voir Mary, après très peu d'insistance, se préparer à obliger la compagnie. Par de nombreux regards significatifs et des suppliques silencieuses, elle s'efforça d'empêcher une telle preuve de complaisance, mais en vain ; Mary ne voulut pas les comprendre ; une telle occasion de se produire était délicieuse pour elle, et elle commença son chant. Les yeux d'Elizabeth étaient fixés sur elle avec les sensations les plus pénibles ; et elle suivit sa progression à travers les plusieurs strophes avec une impatience qui fut très mal récompensée à leur terme ; car Mary, recevant parmi les remerciements de la table l'amorce d'un espoir qu'elle pourrait être convaincue de leur faire encore cette faveur, entama, après une pause d'une demi-minute, une autre chanson. Les capacités de Mary n'étaient nullement adaptées à une telle démonstration ; sa voix était faible et sa manière affectée. Elizabeth était en proie à l'agonie. Elle regarda Jane pour voir comment elle le supportait ; mais Jane conversait très posément avec Bingley. Elle regarda ses deux sœurs et les vit échanger des signes de dérision, et regarder Darcy qui restait cependant impénétrablement grave. Elle regarda son père pour implorer son intervention, de peur que Mary ne chantât toute la nuit. Il comprit l'allusion, et quand Mary eut terminé sa seconde chanson, dit à haute voix :
« Cela suffira amplement, mon enfant. Tu nous as assez longtemps ravis. Laisse les autres jeunes dames avoir le temps de se produire. »
Mary, bien que faisant semblant de ne pas entendre, fut quelque peu décontenancée ; et Elizabeth, désolée pour elle et désolée pour la remarque de son père, craignit que son inquiétude n'eût servi à rien. D'autres membres du groupe furent alors sollicités.
« Si moi », dit M. Collins, « j'avais la chance de savoir chanter, j'aurais grand plaisir, j'en suis sûr, à obliger la compagnie avec un air ; car je considère la musique comme un divertissement très innocent, et parfaitement compatible avec la profession d'ecclésiastique. Je ne veux cependant pas affirmer que nous puissions être justifiés à consacrer trop de notre temps à la musique, car il y a certainement d'autres choses auxquelles il faut veiller. Le recteur d'une paroisse a beaucoup à faire. En premier lieu, il doit passer un accord pour les dîmes qui soit bénéfique pour lui-même et non offensant pour son patron. Il doit écrire ses propres sermons ; et le temps qui reste ne sera pas de trop pour ses devoirs paroissiaux, ainsi que pour le soin et l'amélioration de son logement, qu'il ne peut être excusé de ne pas rendre aussi confortable que possible. Et je ne pense pas qu'il soit d'une importance légère qu'il ait des manières attentives et conciliantes envers tout le monde, surtout envers ceux à qui il doit son avancement. Je ne peux l'acquitter de ce devoir ; et je ne pourrais avoir une haute opinion de l'homme qui omettrait une occasion de témoigner son respect envers quiconque lié à la famille. » Et avec une révérence vers M. Darcy, il conclut son discours, qui avait été prononcé assez fort pour être entendu par la moitié de la salle. Beaucoup regardèrent fixement. Beaucoup sourirent ; mais personne ne parut plus amusé que M. Bennet lui-même, tandis que sa femme louait sérieusement M. Collins pour avoir parlé si sensément, et observait à mi-voix à Lady Lucas que c'était un jeune homme remarquablement intelligent, bon et gentil.
Pour Elizabeth, il semblait que si sa famille avait passé un accord pour s'exposer autant qu'elle le pouvait durant la soirée, il eût été impossible pour ses membres de jouer leurs rôles avec plus d'entrain ou de plus grand succès ; et elle jugea heureux pour Bingley et sa sœur qu'une partie de la parade eût échappé à son attention, et que ses sentiments ne fussent pas de nature à être fort tourmentés par la folie dont il avait dû être témoin. Que ses deux sœurs et M. Darcy, cependant, eussent une telle occasion de ridiculiser ses parents était déjà assez fâcheux, et elle ne pouvait déterminer si le mépris silencieux du gentleman, ou les sourires insolents des dames, étaient les plus intolérables.
Le reste de la soirée ne lui apporta que peu de divertissement. Elle était harcelée par M. Collins, qui demeura avec la plus grande persévérance à ses côtés, et bien qu'il ne pût obtenir d'elle de danser à nouveau avec lui, il l'empêcha de danser avec d'autres. En vain l'implora-t-elle de se mettre en piste avec quelqu'un d'autre, lui proposant de le présenter à toute jeune dame dans la salle. Il l'assura qu'en ce qui concernait la danse, il lui était parfaitement indifférent ; que son but principal était, par de délicates attentions, de se recommander à elle, et qu'il se ferait donc un devoir de rester près d'elle toute la soirée. Il n'y avait pas à discuter un tel projet. Elle dut son plus grand soulagement à son amie Miss Lucas, qui les rejoignait souvent, et engageait avec bonne humeur la conversation de M. Collins pour son propre compte.
Elle fut au moins épargnée par l'offense d'une attention accrue de M. Darcy ; bien que restant souvent à une très courte distance d'elle, tout à fait libre, il ne s'approcha jamais assez pour parler. Elle sentit que c'était la conséquence probable de ses allusions à M. Wickham, et s'en réjouit.
Le groupe de Longbourn fut le dernier de toute la compagnie à partir ; et, par une manœuvre de Mrs. Bennet, dut attendre ses voitures un quart d'heure après que tout le monde fut parti, ce qui leur donna le temps de voir avec quel empressement certains membres de la famille souhaitaient leur départ. Mrs. Hurst et sa sœur ouvrirent à peine la bouche, sauf pour se plaindre de fatigue, et étaient visiblement impatientes d'avoir la maison pour elles seules. Elles repoussèrent toute tentative de conversation de la part de Mrs. Bennet et, ce faisant, jetèrent une langueur sur tout le groupe, qui fut fort peu soulagée par les longs discours de M. Collins, lequel complimentait M. Bingley et ses sœurs sur l'élégance de leur réception, ainsi que sur l'hospitalité et la politesse qui avaient marqué leur comportement envers leurs invités. Darcy ne dit rien du tout. M. Bennet, dans un égal silence, savourait la scène. M. Bingley et Jane se tenaient ensemble, un peu détachés des autres, et ne parlaient qu'entre eux. Elizabeth conserva un silence aussi constant que Mrs. Hurst ou Miss Bingley ; et même Lydia était trop fatiguée pour prononcer autre chose que l'exclamation occasionnelle : « Mon Dieu, comme je suis fatiguée ! » accompagnée d'un bâillement violent.
Lorsqu'enfin ils se levèrent pour prendre congé, Mrs. Bennet fut des plus insistantes dans son espoir de voir bientôt toute la famille à Longbourn ; et s'adressa particulièrement à M. Bingley pour l'assurer du bonheur qu'il leur ferait en partageant un dîner de famille avec eux à tout moment, sans la cérémonie d'une invitation formelle. Bingley fut tout entière gratitude et plaisir, et il s'engagea volontiers à saisir la première occasion de lui rendre visite, après son retour de Londres, où il était contraint de se rendre le lendemain pour une courte période.
Mrs. Bennet était parfaitement satisfaite ; et quitta la maison avec la délicieuse conviction que, compte tenu des préparatifs nécessaires pour les règlements, les nouvelles voitures et les vêtements de mariage, elle verrait sans aucun doute sa fille installée à Netherfield dans le courant de trois ou quatre mois. Qu'une autre fille soit mariée à M. Collins, elle y songeait avec une égale certitude, et un plaisir considérable, bien que non égal. Elizabeth était la moins chère de tous ses enfants ; et bien que l'homme et le mariage fussent tout à fait assez bons pour elle, la valeur de chacun était éclipsée par M. Bingley et Netherfield.
CHAPITRE XIX.
Le lendemain ouvrit une nouvelle scène à Longbourn. M. Collins fit sa déclaration en règle. Ayant résolu de le faire sans perdre de temps, son congé n'allant que jusqu'au samedi suivant, et n'ayant aucun sentiment de timidité pour rendre la chose pénible à lui-même, même en cet instant, il s'y attela de manière très ordonnée, avec toutes les observances qu'il supposait faire partie intégrante de l'affaire. Trouvant Mrs. Bennet, Elizabeth et l'une des plus jeunes filles ensemble, peu après le petit déjeuner, il s'adressa à la mère en ces termes :
« Puis-je espérer, Madame, obtenir votre entremise auprès de votre belle fille Elizabeth, lorsque je sollicite l'honneur d'une audience privée avec elle dans le courant de cette matinée ? »
Avant qu'Elizabeth n'eût le temps de faire autre chose qu'un rougissement de surprise, Mrs. Bennet répondit instantanément :
« Oh mon Dieu ! — Oui — certainement. — Je suis sûre que Lizzy sera très heureuse — je suis sûre qu'elle ne peut avoir aucune objection. — Viens, Kitty, je veux que tu montes à l'étage. » Et rassemblant son ouvrage, elle se hâtait de partir, quand Elizabeth s'écria :
« Chère Madame, ne partez pas. — Je vous en supplie, ne partez pas. — M. Collins doit m'excuser. — Il ne peut avoir rien à me dire que quiconque ne doive entendre. Je m'en vais moi-même. »
« Non, non, des bêtises, Lizzy. — Je désire que tu restes là où tu es. » — Et sur le fait qu'Elizabeth semblait réellement, avec des regards contrariés et embarrassés, sur le point de s'échapper, elle ajouta : « Lizzy, j'insiste pour que tu restes et écoutiez M. Collins. »
Elizabeth ne voulut pas s'opposer à une telle injonction — et un moment de réflexion lui faisant aussi comprendre qu'il serait plus sage d'en finir aussi vite et aussi calmement que possible, elle s'assit à nouveau, et tenta de dissimuler par une occupation incessante les sentiments qui étaient partagés entre la détresse et le divertissement. Mrs. Bennet et Kitty s'en allèrent, et dès qu'elles furent parties, M. Collins commença.
« Croyez-moi, ma chère Miss Elizabeth, que votre modestie, loin de vous desservir, ajoute plutôt à vos autres perfections. Vous auriez été moins aimable à mes yeux s'il n'y avait eu cette petite réticence ; mais permettez-moi de vous assurer que j'ai la permission de votre respectée mère pour cette démarche. Vous pouvez difficilement douter de l'objet de mon discours, quelle que soit la façon dont votre délicatesse naturelle peut vous conduire à dissimuler ; mes attentions ont été trop marquées pour être méprises. Presque aussitôt que je suis entré dans cette maison, je vous ai choisie comme la compagne de ma vie future. Mais avant de me laisser emporter par mes sentiments sur ce sujet, il sera peut-être opportun que j'expose mes raisons de me marier — et, qui plus est, de venir dans le Hertfordshire avec le dessein de choisir une épouse, comme je l'ai certainement fait. »
L'idée de M. Collins, avec tout son calme solennel, se laissant emporter par ses sentiments, rendit Elizabeth si proche du rire qu'elle ne put utiliser la courte pause qu'il lui accordait pour tenter de l'arrêter davantage, et il continua :
« Mes raisons de me marier sont, premièrement, que je pense qu'il est juste que chaque ecclésiastique dans une situation confortable (comme moi) donne l'exemple du mariage dans sa paroisse. Deuxièmement, que je suis convaincu que cela ajoutera très grandement à mon bonheur ; et troisièmement — ce que j'aurais peut-être dû mentionner plus tôt, que c'est le conseil et la recommandation particuliers de la très noble dame que j'ai l'honneur d'appeler patronnesse. Par deux fois, elle a daigné me donner son opinion (non sollicitée, de surcroît !) sur ce sujet ; et ce fut le samedi soir même avant que je ne quitte Hunsford — entre nos parties de quadrille, pendant que Mrs. Jenkinson arrangeait le repose-pied de Miss de Bourgh, qu'elle a dit : "M. Collins, vous devez vous marier. Un ecclésiastique comme vous doit se marier. — Choisissez convenablement, choisissez une femme de bonne condition pour mon compte ; et pour le vôtre, qu'elle soit une sorte de personne active, utile, non élevée haut, mais capable de faire durer un petit revenu. C'est mon conseil. Trouvez une telle femme dès que vous le pouvez, amenez-la à Hunsford, et je lui rendrai visite." Permettez-moi, soit dit en passant, ma chère cousine, d'observer que je ne compte pas les égards et la bonté de Lady Catherine de Bourgh parmi les moindres des avantages en mon pouvoir d'offrir. Vous trouverez ses manières au-delà de tout ce que je peux décrire ; et votre esprit et votre vivacité, je pense, doivent lui être acceptables, surtout lorsqu'ils sont tempérés par le silence et le respect que son rang suscitera inévitablement. Voilà pour mon intention générale en faveur du mariage ; il reste à dire pourquoi mes vues se sont dirigées vers Longbourn au lieu de mon propre voisinage, où je vous assure qu'il y a beaucoup de jeunes femmes aimables. Mais le fait est que, devant, comme je le suis, hériter de ce domaine après la mort de votre honoré père, (qui peut cependant vivre encore de nombreuses années,) je ne pouvais me satisfaire sans résoudre de choisir une épouse parmi ses filles, afin que la perte pour elles soit aussi minime que possible, lorsque l'événement mélancolique aura lieu — ce qui, cependant, comme je l'ai déjà dit, pourrait ne pas arriver avant plusieurs années. Tel a été mon motif, ma chère cousine, et je me flatte qu'il ne me fera pas baisser dans votre estime. Et maintenant, il ne me reste plus qu'à vous assurer dans le langage le plus animé de la violence de mon affection. Pour la fortune, je suis parfaitement indifférent, et ne ferai aucune demande de cette nature à votre père, puisque je suis bien conscient qu'elle ne pourrait être satisfaite ; et que mille livres aux 4 pour cent, qui ne seront à vous qu'après le décès de votre mère, sont tout ce à quoi vous pourriez jamais avoir droit. Sur ce point, donc, je serai uniformément silencieux ; et vous pouvez vous assurer qu'aucun reproche généreux ne passera jamais mes lèvres lorsque nous serons mariés. »
Il était absolument nécessaire de l'interrompre maintenant.
« Vous êtes trop hâtif, Monsieur, » s'écria-t-elle. « Vous oubliez que je n'ai fait aucune réponse. Laissez-moi le faire sans plus perdre de temps. Acceptez mes remerciements pour le compliment que vous me faites. Je suis très sensible à l'honneur de vos propositions, mais il m'est impossible de faire autrement que de les décliner. »
« Je n'ai pas à apprendre maintenant, » répondit M. Collins, avec un signe formel de la main, « qu'il est d'usage chez les jeunes dames de rejeter les avances de l'homme qu'elles entendent secrètement accepter, lorsqu'il demande pour la première fois leur faveur ; et que parfois le refus est répété une seconde, voire une troisième fois. Je ne suis donc nullement découragé par ce que vous venez de dire, et j'espère vous mener à l'autel avant longtemps. »
« Sur ma parole, Monsieur, » s'écria Elizabeth, « votre espoir est plutôt extraordinaire après ma déclaration. Je vous assure que je ne suis pas l'une de ces jeunes dames (s'il existe de telles jeunes dames) qui sont assez audacieuses pour risquer leur bonheur sur la chance d'être demandées une seconde fois. Je suis parfaitement sérieuse dans mon refus. — Vous ne pourriez me rendre heureuse, et je suis convaincue que je suis la dernière femme au monde qui vous rendrait tel. — Bien plus, si votre amie Lady Catherine devait me connaître, je suis persuadée qu'elle me trouverait à tous égards mal qualifiée pour la situation. »
« S'il était certain que Lady Catherine le penserait ainsi, » dit M. Collins très gravement — « mais je ne peux imaginer que sa seigneurie désapprouverait votre personne. Et vous pouvez être certaine que lorsque j'aurai l'honneur de la revoir, je parlerai en termes élogieux de votre modestie, de votre économie et d'autres qualités aimables. »
« En vérité, M. Collins, tout éloge de ma personne sera inutile. Vous devez me laisser le soin de juger par moi-même, et me faire le compliment de croire ce que je dis. Je vous souhaite d'être très heureux et très riche, et en refusant votre main, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour éviter qu'il en soit autrement. En me faisant l'offre, vous devez avoir satisfait la délicatesse de vos sentiments à l'égard de ma famille, et vous pouvez prendre possession du domaine de Longbourn quand il viendra, sans aucun remords. Cette affaire peut donc être considérée comme définitivement réglée. » Et se levant alors qu'elle parlait, elle aurait quitté la pièce, si M. Collins ne s'était adressé à elle en ces termes :
« Lorsque je me ferai l'honneur de vous parler à nouveau sur ce sujet, j'espère recevoir une réponse plus favorable que celle que vous m'avez donnée maintenant ; bien que je sois loin de vous accuser de cruauté à présent, car je sais que c'est la coutume établie de votre sexe de rejeter un homme lors de la première demande, et peut-être avez-vous déjà dit autant pour encourager ma cour que ce qui serait compatible avec la vraie délicatesse du caractère féminin. »
« Vraiment, M. Collins, » s'écria Elizabeth avec quelque chaleur, « vous m'intriguez extrêmement. Si ce que j'ai dit jusqu'ici peut vous apparaître sous la forme d'un encouragement, je ne sais comment exprimer mon refus de telle manière qu'il puisse vous convaincre de sa nature. »
« Vous devez me laisser me flatter, ma chère cousine, que votre refus de mes avances n'est que des mots d'usage. Mes raisons de le croire sont brièvement celles-ci : — Il ne me semble pas que ma main soit indigne de votre acceptation, ou que l'établissement que je peux offrir soit autre chose que hautement désirable. Ma situation dans la vie, mes liens avec la famille de De Bourgh, et ma parenté avec la vôtre, sont des circonstances hautement en ma faveur ; et vous devriez prendre en considération supplémentaire que, malgré vos multiples attraits, il n'est nullement certain qu'une autre demande en mariage puisse jamais vous être faite. Votre dot est malheureusement si petite qu'elle annulera très probablement les effets de votre beauté et de vos qualités aimables. Comme je dois donc conclure que vous n'êtes pas sérieuse dans votre rejet, je choisirai de l'attribuer à votre désir d'accroître mon amour par le suspense, selon la pratique habituelle des femmes élégantes. »
« Je vous assure, Monsieur, que je n'ai aucune prétention quelconque à ce genre d'élégance qui consiste à tourmenter un homme respectable. Je préférerais recevoir le compliment d'être crue sincère. Je vous remercie encore et encore pour l'honneur que vous m'avez fait dans vos propositions, mais les accepter est absolument impossible. Mes sentiments à tous égards l'interdisent. Puis-je parler plus clairement ? Ne me considérez pas maintenant comme une femme élégante ayant l'intention de vous tourmenter, mais comme une créature rationnelle disant la vérité du fond de son cœur. »
« Vous êtes uniformément charmante ! » s'écria-t-il, avec un air de galanterie maladroite ; « et je suis persuadé que, lorsqu'elles seront sanctionnées par l'autorité expresse de vos deux excellents parents, mes propositions ne manqueront pas d'être acceptables. »
À une telle persévérance dans l'auto-tromperie volontaire, Elizabeth ne voulut faire aucune réponse, et se retira immédiatement et en silence ; déterminée, s'il persistait à considérer ses refus répétés comme un encouragement flatteur, à s'adresser à son père, dont la négative pourrait être prononcée de telle manière qu'elle serait décisive, et dont le comportement, au moins, ne pourrait être confondu avec l'affectation et la coquetterie d'une femme élégante.
CHAPITRE XX.
M. Collins ne fut pas laissé longtemps à la contemplation silencieuse de son amour victorieux ; car Mrs. Bennet, ayant flâné dans le vestibule pour guetter la fin de la conférence, ne vit pas plus tôt Elizabeth ouvrir la porte et passer devant elle d'un pas rapide vers l'escalier, qu'elle entra dans le salon de petit déjeuner, et félicita à la fois lui et elle-même en termes chaleureux de l'heureuse perspective de leur rapprochement. M. Collins reçut et rendit ces félicitations avec un égal plaisir, puis entreprit de relater les détails de leur entrevue, du résultat duquel il se flattait d'avoir toutes les raisons d'être satisfait, puisque le refus que sa cousine lui avait opposé avec constance découlerait naturellement de sa timide modestie et de la véritable délicatesse de son caractère.
Cette information, cependant, surprit Mrs. Bennet ; elle aurait été heureuse d'être également satisfaite que sa fille eût voulu l'encourager en protestant contre ses propositions, mais elle n'osait pas le croire, et ne put s'empêcher de le dire.
« Mais comptez là-dessus, M. Collins, » ajouta-t-elle, « que Lizzy sera ramenée à la raison. Je lui en parlerai moi-même directement. C'est une fille très obstinée et sotte, qui ne connaît pas son propre intérêt ; mais je lui ferai connaître. »
« Pardonnez-moi de vous interrompre, Madame, » s'écria M. Collins ; « mais si elle est réellement obstinée et sotte, je ne sais si elle serait tout à fait une épouse très désirable pour un homme dans ma situation, qui recherche naturellement le bonheur dans l'état matrimonial. Si donc elle persiste réellement à rejeter ma demande, peut-être vaudrait-il mieux ne pas la forcer à m'accepter, car si elle est sujette à de tels défauts de caractère, elle ne pourrait guère contribuer à ma félicité. »
« Monsieur, vous me comprenez tout à fait mal, » dit Mrs. Bennet, alarmée. « Lizzy n'est obstinée que dans de telles affaires. Dans tout le reste, elle est une fille aussi bienveillante qu'il en ait jamais existé. Je vais aller directement voir M. Bennet, et nous réglerons cela très vite avec elle, j'en suis sûre. »
Elle ne lui donna pas le temps de répondre, mais se précipitant instantanément vers son mari, elle cria en entrant dans la bibliothèque :
« Oh ! M. Bennet, on a besoin de vous immédiatement ; nous sommes tous dans un tumulte. Vous devez venir et forcer Lizzy à épouser M. Collins, car elle jure qu'elle ne veut pas de lui, et si vous ne vous dépêchez pas, il changera d'avis et ne voudra pas d'elle. »
M. Bennet leva les yeux de son livre alors qu'elle entrait, et les fixa sur son visage avec un calme indifférent qui ne fut en rien altéré par sa communication.
« Je n'ai pas le plaisir de vous comprendre, » dit-il, lorsqu'elle eut fini son discours. « De quoi parlez-vous ? »
« De M. Collins et Lizzy. Lizzy déclare qu'elle ne veut pas de M. Collins, et M. Collins commence à dire qu'il ne veut pas de Lizzy. »
« Et que dois-je faire en l'occasion ? — Cela semble une affaire désespérée. »
« Parlez à Lizzy vous-même. Dites-lui que vous insistez pour qu'elle l'épouse. »
« Qu'elle soit appelée ici. Elle entendra mon opinion. »
Mrs. Bennet sonna, et Miss Elizabeth fut appelée à la bibliothèque.
« Viens ici, enfant, » cria son père lorsqu'elle apparut. « Je t'ai fait mander pour une affaire d'importance. Je crois comprendre que M. Collins t'a fait une demande en mariage. Est-ce vrai ? » Elizabeth répondit que oui. « Très bien — et cette demande en mariage, tu l'as refusée ? »
« Je l'ai fait, Monsieur. »
« Très bien. Nous en arrivons au point. Ta mère insiste pour que tu l'acceptes. N'est-ce pas ainsi, Mrs. Bennet ? »
« Oui, ou je ne la reverrai jamais. »
« Une malheureuse alternative s'offre à toi, Elizabeth. À partir de ce jour, tu devras être une étrangère pour l'un de tes parents. — Ta mère ne te reverra jamais si tu n'épouses pas M. Collins, et je ne te reverrai jamais si tu l'épouses. »
Elizabeth ne put s'empêcher de sourire à une telle conclusion d'un tel début ; mais Mrs. Bennet, qui s'était persuadée que son mari considérait l'affaire comme elle le souhaitait, fut excessivement déçue.
« Que voulez-vous dire, M. Bennet, en parlant de la sorte ? Vous m'aviez promis d'insister pour qu'elle l'épouse. »
« Ma chère, » répondit son mari, « j'ai deux petites faveurs à demander. Premièrement, que vous m'accordiez le libre usage de mon entendement en cette occasion ; et deuxièmement, de ma chambre. Je serai heureux d'avoir la bibliothèque pour moi seul aussitôt que possible. »
Pourtant, malgré sa déception envers son mari, Mrs. Bennet n'abandonna pas la partie. Elle parla à Elizabeth encore et encore ; la cajola et la menaça tour à tour. Elle s'efforça de gagner Jane à sa cause, mais Jane, avec toute la douceur possible, refusa de s'en mêler ; — et Elizabeth, tantôt avec une réelle sincérité et tantôt avec une gaieté enjouée, répondit à ses attaques. Bien que sa manière variât cependant, sa détermination, elle, ne changea jamais.
M. Collins, quant à lui, méditait dans la solitude sur ce qui venait de se passer. Il avait une trop haute opinion de lui-même pour concevoir quel motif aurait pu pousser sa cousine à le refuser ; et bien que son orgueil fût blessé, il n'en souffrait en aucune autre manière. Son attachement pour elle était tout à fait imaginaire ; et la possibilité qu'elle méritât les reproches de sa mère lui évitait de ressentir le moindre regret.
Tandis que la famille était dans cette confusion, Charlotte Lucas vint passer la journée avec eux. Elle fut accueillie dans le vestibule par Lydia, qui, volant vers elle, s'écria à mi-voix : « Je suis contente que tu sois venue, car il y a tant de choses amusantes ici ! — Que penses-tu qu'il soit arrivé ce matin ? — M. Collins a fait une demande à Lizzy, et elle ne veut pas de lui. »
Charlotte eut à peine le temps de répondre qu'elles furent rejointes par Kitty, qui venait annoncer la même nouvelle, et elles furent à peine entrées dans le salon de petit-déjeuner, où Mrs. Bennet était seule, qu'elle entama elle aussi le sujet, implorant la compassion de Miss Lucas et la suppliant de persuader son amie Lizzy de se conformer aux souhaits de toute sa famille. « Je vous en prie, ma chère Miss Lucas, ajouta-t-elle d'un ton mélancolique, car personne n'est de mon côté, personne ne prend mon parti, je suis cruellement traitée, personne n'a pitié de mes pauvres nerfs. »
La réponse de Charlotte fut épargnée par l'entrée de Jane et Elizabeth.
« Eh bien, la voici qui arrive, continua Mrs. Bennet, l'air aussi indifférent que possible, et ne se souciant pas plus de nous que si nous étions à York, pourvu qu'elle puisse n'en faire qu'à sa tête. — Mais je vous dis une chose, Miss Lizzy, si vous vous mettez en tête de continuer à refuser toutes les demandes en mariage de cette façon, vous n'aurez jamais de mari du tout — et je suis sûre que je ne sais pas qui vous entretiendra quand votre père sera mort. — Je ne serai pas en mesure de vous garder — et je vous préviens donc. — J'en ai fini avec vous dès ce jour. — Je vous l'ai dit dans la bibliothèque, vous savez, que je ne vous parlerais plus jamais, et vous verrez que je tiens parole. Je n'ai aucun plaisir à parler à des enfants désobéissants. — Non pas que j'aie d'ailleurs beaucoup de plaisir à parler à qui que ce soit. Les gens qui souffrent comme moi de troubles nerveux ne peuvent avoir aucune grande inclination pour la conversation. Personne ne peut savoir ce que je souffre ! — Mais c'est toujours ainsi. Ceux qui ne se plaignent pas ne sont jamais plaints. »
Ses filles écoutèrent en silence cette effusion, conscientes que toute tentative de raisonner ou d'apaiser leur mère ne ferait qu'accroître son irritation. Elle continua donc à parler, sans être interrompue par aucune d'elles, jusqu'à ce qu'elles soient rejointes par M. Collins, qui entra avec un air plus solennel que d'ordinaire, et en l'apercevant, elle dit aux filles :
« Maintenant, j'insiste pour que vous, toutes autant que vous êtes, vous teniez vos langues, et que M. Collins et moi ayons une petite conversation ensemble. »
Elizabeth sortit tranquillement de la pièce, Jane et Kitty suivirent, mais Lydia resta sur ses positions, bien décidée à en entendre autant qu'elle le pourrait ; et Charlotte, retenue d'abord par la civilité de M. Collins, dont les questions sur elle-même et toute sa famille étaient très minutieuses, puis par une petite curiosité, se contenta de marcher vers la fenêtre en faisant semblant de ne pas entendre. D'une voix dolente, Mrs. Bennet commença ainsi la conversation projetée. — « Oh ! M. Collins ! » —
« Ma chère Madame, répondit-il, soyons pour toujours silencieux sur ce point. Loin de moi, poursuivit-il bientôt d'une voix qui marquait son mécontentement, l'idée de m'offusquer du comportement de votre fille. La résignation aux maux inévitables est le devoir de nous tous ; le devoir particulier d'un jeune homme qui a eu la chance que j'ai eue dans mon avancement précoce ; et je crois être résigné. Peut-être pas moins en doutant du bonheur positif que j'aurais éprouvé si ma belle cousine m'avait honoré de sa main ; car j'ai souvent observé que la résignation n'est jamais aussi parfaite que lorsque la bénédiction refusée commence à perdre un peu de sa valeur à nos yeux. Vous ne considérerez pas, je l'espère, que je manque de respect envers votre famille, ma chère Madame, en retirant ainsi mes prétentions à la faveur de votre fille, sans avoir fait à vous-même et à M. Bennet le compliment de vous demander d'interposer votre autorité en ma faveur. Ma conduite peut, je le crains, être contestable pour avoir accepté mon renvoi de la bouche de votre fille plutôt que de la vôtre. Mais nous sommes tous sujets à l'erreur. J'ai certainement eu de bonnes intentions tout au long de cette affaire. Mon objectif a été d'assurer une compagne aimable pour moi-même, avec une considération due pour l'avantage de toute votre famille, et si ma manière a été tant soit peu répréhensible, je demande ici la permission de m'en excuser. »
CHAPITRE XXI.
La discussion sur la proposition de M. Collins était maintenant presque terminée, et Elizabeth n'avait plus qu'à souffrir des sentiments inconfortables qui l'accompagnaient nécessairement, et occasionnellement de quelque allusion acariâtre de sa mère. Quant au gentleman lui-même, ses sentiments étaient principalement exprimés, non par l'embarras ou l'abattement, ou en essayant de l'éviter, mais par une raideur de manières et un silence plein de ressentiment. Il ne lui adressait presque jamais la parole, et les attentions assidues dont il avait été si conscient lui-même étaient transférées pour le reste de la journée à Miss Lucas, dont la civilité à l'écouter était un soulagement opportun pour eux tous, et surtout pour son amie.
Le lendemain ne produisit aucun apaisement de la mauvaise humeur ou de la mauvaise santé de Mrs. Bennet. M. Collins était également dans le même état d'orgueil courroucé. Elizabeth avait espéré que son ressentiment pourrait abréger sa visite, mais son plan ne semblait pas en être le moins du monde affecté. Il devait toujours partir samedi, et c'est jusqu'à samedi qu'il comptait toujours rester.
Après le petit-déjeuner, les filles marchèrent jusqu'à Meryton pour savoir si M. Wickham était revenu, et pour déplorer son absence au bal de Netherfield. Il les rejoignit à leur entrée en ville et les accompagna chez leur tante, où ses regrets, sa vexation et le souci de chacun furent longuement débattus. À Elizabeth, cependant, il admit volontairement que la nécessité de son absence était de son propre fait.
« J'ai trouvé, dit-il, à mesure que le temps approchait, qu'il valait mieux que je ne rencontre pas M. Darcy ; — qu'être dans la même pièce, dans le même groupe que lui pendant tant d'heures d'affilée, pourrait être plus que je ne pourrais supporter, et que des scènes pourraient survenir, désagréables pour plus d'une personne que moi-même. »
Elle approuva hautement sa retenue, et ils eurent tout le loisir d'en discuter longuement, et d'échanger toutes les louanges qu'ils se décernèrent poliment, alors que Wickham et un autre officier les raccompagnaient à Longbourn, et pendant la marche, il lui accorda une attention particulière. Sa compagnie était un double avantage ; elle ressentait tout le compliment qu'il lui faisait, et c'était très appréciable comme occasion de le présenter à son père et à sa mère.
Peu après leur retour, une lettre fut remise à Miss Bennet ; elle venait de Netherfield et fut ouverte immédiatement. L'enveloppe contenait une feuille de papier élégant, petit, glacé, bien couvert d'une main féminine, claire et fluide ; et Elizabeth vit le visage de sa sœur changer à mesure qu'elle lisait, et vit qu'elle s'attardait intensément sur certains passages. Jane se reprit bientôt et, rangeant la lettre, essaya de se joindre avec sa gaieté habituelle à la conversation générale ; mais Elizabeth ressentait une anxiété à ce sujet qui détourna son attention même de Wickham ; et à peine lui et son compagnon eurent-ils pris congé qu'un regard de Jane l'invita à la suivre à l'étage. Lorsqu'elles eurent gagné leur chambre, Jane, sortant la lettre, dit :
« Ceci vient de Caroline Bingley ; ce qu'elle contient m'a beaucoup surprise. Toute la compagnie a quitté Netherfield à présent, et ils sont en route pour la ville ; et sans aucune intention de revenir. Tu vas entendre ce qu'elle dit. »
Elle lut alors la première phrase à haute voix, qui contenait l'information qu'ils venaient de décider de suivre leur frère en ville immédiatement, et qu'ils avaient l'intention de dîner ce jour-là à Grosvenor Street, où M. Hurst avait une maison. La suivante était en ces termes : « Je ne prétends rien regretter de ce que je laisserai dans le Hertfordshire, excepté votre compagnie, ma très chère amie ; mais nous espérerons, à une période future, jouir de nombreux retours de la délicieuse intimité que nous avons connue, et en attendant, puissions-nous atténuer la peine de la séparation par une correspondance très fréquente et des plus ouvertes. Je compte sur vous pour cela. » À ces expressions grandiloquentes, Elizabeth écouta avec toute l'insensibilité de la méfiance ; et bien que la soudaineté de leur départ l'eût surprise, elle n'y vit rien à déplorer réellement ; il n'était pas à supposer que leur absence de Netherfield empêcherait M. Bingley d'y être ; et quant à la perte de leur société, elle était persuadée que Jane cesserait bientôt de la regretter, dans la jouissance de la sienne.
« Il est malheureux, dit-elle après une courte pause, que vous ne puissiez voir vos amis avant qu'ils ne quittent la région. Mais ne pouvons-nous pas espérer que la période de bonheur futur que Miss Bingley envisage puisse arriver plus tôt qu'elle ne le pense, et que l'intimité délicieuse que vous avez connue en tant qu'amies sera renouvelée avec encore plus de satisfaction en tant que sœurs ? — M. Bingley ne sera pas retenu à Londres par elles. »
« Caroline dit décidément qu'aucun membre de la compagnie ne reviendra dans le Hertfordshire cet hiver. Je vais te le lire :
« Quand mon frère nous a quittés hier, il imaginait que les affaires qui l'appelaient à Londres pourraient être conclues en trois ou quatre jours, mais comme nous sommes certaines qu'il ne peut en être ainsi, et convaincues en même temps que lorsque Charles arrivera en ville, il ne sera pas pressé d'en repartir, nous avons décidé de le suivre là-bas, afin qu'il ne soit pas obligé de passer ses heures de loisir dans un hôtel sans confort. Beaucoup de mes connaissances y sont déjà pour l'hiver ; j'aimerais pouvoir apprendre que vous, ma très chère amie, avez l'intention de vous joindre à la foule, mais je n'ose l'espérer. J'espère sincèrement que votre Noël dans le Hertfordshire pourra abonder dans les gaietés que cette saison apporte généralement, et que vos prétendants seront si nombreux qu'ils vous empêcheront de ressentir la perte des trois dont nous allons vous priver. »
« Il est évident par ceci, ajouta Jane, qu'il ne revient plus cet hiver. »
« Il est seulement évident que Miss Bingley ne veut pas qu'il revienne. »
« Pourquoi penses-tu cela ? Ce doit être son propre fait. — Il est son propre maître. Mais tu ne sais pas tout. Je vais te lire le passage qui me blesse particulièrement. Je n'aurai aucun secret pour toi. » « M. Darcy est impatient de voir sa sœur, et pour dire la vérité, nous sommes à peine moins impatientes de la retrouver. Je ne pense vraiment pas que Georgiana Darcy ait son égale en beauté, élégance et talents ; et l'affection qu'elle inspire à Louisa et à moi-même est élevée en quelque chose d'encore plus intéressant, par l'espoir que nous osons entretenir qu'elle soit à l'avenir notre sœur. Je ne sais pas si je t'ai déjà mentionné mes sentiments à ce sujet, mais je ne quitterai pas la région sans t'en confier, et j'espère que tu ne les trouveras pas déraisonnables. Mon frère l'admire déjà beaucoup, il aura maintenant de fréquentes occasions de la voir sur le pied le plus intime, tous ses parents souhaitent l'union autant que les siens, et la partialité d'une sœur ne m'égare pas, je pense, quand je dis que Charles est tout à fait capable de conquérir le cœur de n'importe quelle femme. Avec toutes ces circonstances favorables à un attachement et rien pour l'empêcher, ai-je tort, ma très chère Jane, de nourrir l'espoir d'un événement qui assurera le bonheur de tant de personnes ? »
« Que penses-tu de cette phrase, ma chère Lizzy ? — dit Jane lorsqu'elle eut fini. N'est-ce pas assez clair ? — Ne déclare-t-elle pas expressément que Caroline n'attend ni ne souhaite que je sois sa sœur ; qu'elle est parfaitement convaincue de l'indifférence de son frère, et que si elle soupçonne la nature de mes sentiments pour lui, elle a l'intention (très gentiment !) de me mettre en garde ? Peut-il y avoir une autre opinion sur le sujet ? »
« Oui, il peut y en avoir une ; car la mienne est totalement différente. — Veux-tu l'entendre ? »
« Très volontiers. »
« Tu l'auras en peu de mots. Miss Bingley voit que son frère est amoureux de toi, et veut qu'il épouse Miss Darcy. Elle le suit en ville dans l'espoir de l'y retenir, et essaie de te persuader qu'il ne se soucie pas de toi. »
Jane secoua la tête.
« En vérité, Jane, tu devrais me croire. — Personne qui vous a vus ensemble ne peut douter de son affection. Miss Bingley, j'en suis sûre, ne peut pas en douter. Elle n'est pas si sotte. Si elle avait pu voir la moitié de cet amour chez M. Darcy pour elle-même, elle aurait déjà commandé ses vêtements de mariée. Mais le fait est celui-ci : nous ne sommes ni assez riches, ni assez nobles pour eux ; et elle est d'autant plus anxieuse d'obtenir Miss Darcy pour son frère, avec l'idée qu'après un premier mariage, elle pourrait avoir moins de mal à en réussir un second ; ce qui est certainement ingénieux, et je parie que cela réussirait si Miss de Bourgh était hors de portée. Mais, ma très chère Jane, tu ne peux pas sérieusement imaginer que parce que Miss Bingley te dit que son frère admire beaucoup Miss Darcy, il est le moins du monde moins sensible à ton mérite que lorsqu'il a pris congé de toi mardi, ou qu'il sera en son pouvoir de le persuader qu'au lieu d'être amoureux de toi, il est très amoureux de son amie. »
« Si nous pensions la même chose de Miss Bingley, répondit Jane, ta représentation de tout cela pourrait me rendre tout à fait tranquille. Mais je sais que le fondement en est injuste. Caroline est incapable de tromper volontairement quiconque ; et tout ce que je peux espérer dans ce cas, c'est qu'elle est elle-même trompée. »
« C'est bien. — Tu n'aurais pas pu trouver une idée plus heureuse, puisque tu ne veux pas trouver de consolation dans la mienne. Crois-la trompée, par tous les moyens. Tu as maintenant fait ton devoir envers elle, et tu ne dois plus t'en tourmenter. »
« Mais, ma chère sœur, puis-je être heureuse, même en supposant le meilleur, en acceptant un homme dont les sœurs et les amis souhaitent tous qu'il se marie ailleurs ? »
« Tu dois décider par toi-même, dit Elizabeth, et si, après une mûre délibération, tu trouves que la misère de déplaire à ses deux sœurs est plus que l'équivalent du bonheur d'être sa femme, je te conseille par tous les moyens de le refuser. »
« Comment peux-tu parler ainsi ? — dit Jane en souriant faiblement. — Tu dois savoir que, bien que je serais extrêmement attristée par leur désapprobation, je ne pourrais hésiter. »
« Je ne pensais pas que tu hésiterais ; — et cela étant, je ne peux considérer ta situation avec beaucoup de compassion. »
« Mais s'il ne revient plus cet hiver, mon choix ne sera jamais requis. Mille choses peuvent survenir en six mois ! »
L'idée qu'il ne reviendrait plus fut traitée par Elizabeth avec le plus grand mépris. Cela lui apparut simplement comme la suggestion des souhaits intéressés de Caroline, et elle ne pouvait supposer un seul instant que ces souhaits, aussi ouvertement ou artificiellement exprimés fussent-ils, puissent influencer un jeune homme si totalement indépendant de quiconque.
Elle exposa à sa sœur aussi vivement que possible ce qu'elle ressentait sur le sujet, et eut bientôt le plaisir d'en voir l'effet heureux. Le tempérament de Jane n'était pas porté au découragement, et elle fut graduellement conduite à espérer, bien que la méfiance de l'affection étouffât parfois l'espoir, que Bingley reviendrait à Netherfield et répondrait à tous les vœux de son cœur.
Elles convinrent que Mrs. Bennet ne devrait entendre parler que du départ de la famille, sans être alarmée sur le comportement du gentleman ; mais même cette communication partielle lui causa beaucoup de souci, et elle déplora comme extrêmement malheureux que les dames aient dû partir au moment même où elles devenaient toutes si intimes. Après l'avoir toutefois déploré assez longuement, elle eut la consolation de penser que M. Bingley serait bientôt de retour et dînerait bientôt à Longbourn, et la conclusion de tout cela fut la déclaration confortable que, bien qu'il n'ait été invité qu'à un dîner de famille, elle prendrait soin de faire servir deux plats complets.
CHAPITRE XXII.
Les Bennet étaient invités à dîner chez les Lucas, et de nouveau, pendant la majeure partie de la journée, Miss Lucas fut assez aimable pour écouter M. Collins. Elizabeth saisit l'occasion de l'en remercier. « Cela le maintient de bonne humeur, dit-elle, et je vous suis plus obligée que je ne peux l'exprimer. » Charlotte assura son amie de la satisfaction qu'elle tirait à être utile, et que cela la dédommageait amplement du petit sacrifice de son temps. C'était très aimable, mais la bonté de Charlotte s'étendait plus loin qu'Elizabeth ne l'avait imaginé ; — son objectif n'était rien de moins que de la protéger de tout retour des avances de M. Collins, en les engageant vers elle-même. Tel était le projet de Miss Lucas ; et les apparences étaient si favorables que, lorsqu'elles se séparèrent le soir, elle se serait sentie presque sûre du succès si lui n'avait pas dû quitter le Hertfordshire si bientôt. Mais là, elle rendait justice à la fougue et à l'indépendance de son caractère, car cela l'amena à s'échapper de Longbourn House le lendemain matin avec une admirable ruse, et à se hâter vers Lucas Lodge pour se jeter à ses pieds. Il était anxieux d'éviter le regard de ses cousines, avec la conviction que si elles le voyaient partir, elles ne pourraient manquer de deviner son dessein, et il ne voulait pas que la tentative fût connue avant que son succès pût l'être également ; car bien qu'il se sentît presque en sécurité, et avec raison, car Charlotte l'avait passablement encouragé, il était comparativement hésitant depuis l'aventure de mercredi. Son accueil fut cependant du genre le plus flatteur. Miss Lucas l'aperçut d'une fenêtre à l'étage alors qu'il marchait vers la maison, et partit instantanément à sa rencontre par hasard dans le chemin. Mais elle avait peu osé espérer que tant d'amour et d'éloquence l'y attendaient.
Dans un temps aussi court que les longs discours de M. Collins le permettaient, tout fut réglé entre eux à la satisfaction des deux ; et alors qu'ils entraient dans la maison, il la supplia ardemment de nommer le jour qui devait faire de lui le plus heureux des hommes ; et bien qu'une telle sollicitation dût être écartée pour le moment, la dame ne ressentit aucune inclination à jouer avec son bonheur. La stupidité dont il était favorisé par la nature devait protéger sa cour de tout charme qui aurait pu faire souhaiter à une femme qu'elle se prolonge ; et Miss Lucas, qui l'acceptait uniquement par le désir pur et désintéressé d'un établissement, ne se souciait pas de savoir combien rapidement cet établissement serait obtenu.
Sir William et Lady Lucas furent promptement sollicités pour donner leur consentement ; et celui-ci fut accordé avec un empressement des plus joyeux. La situation actuelle de M. Collins en faisait un parti des plus avantageux pour leur fille, à qui ils ne pouvaient offrir qu’une faible dot ; et ses perspectives de richesse future étaient extrêmement favorables. Lady Lucas commença aussitôt à calculer, avec plus d’intérêt que cette affaire n’en avait jamais suscité auparavant, combien d’années M. Bennet avait encore à vivre ; et Sir William émit l’opinion arrêtée que, dès que M. Collins serait en possession du domaine de Longbourn, il serait hautement souhaitable que lui et son épouse fassent leur apparition à St. James. En somme, toute la famille était dûment ravie de l’occasion. Les plus jeunes filles formèrent l’espoir de faire leur entrée dans le monde un an ou deux plus tôt qu’elles n’auraient pu le faire autrement ; et les garçons furent soulagés de la crainte que Charlotte ne meure vieille fille. Charlotte elle-même était passablement calme. Elle avait atteint son but et avait eu le temps d’y réfléchir. Ses réflexions étaient dans l’ensemble satisfaisantes. M. Collins, assurément, n’était ni sensé ni agréable ; sa société était pesante, et son attachement pour elle devait être imaginaire. Mais il serait tout de même son mari. Sans avoir une haute opinion des hommes ni du mariage, l’union conjugale avait toujours été son objectif ; c’était la seule disposition honorable pour des jeunes femmes bien éduquées de petite fortune, et, si incertaine qu’elle fût d’apporter le bonheur, elle devait être leur plus agréable préservatif contre le besoin. Ce préservatif, elle l’avait maintenant obtenu ; et à l’âge de vingt-sept ans, sans avoir jamais été belle, elle en sentait toute la chance. La circonstance la moins agréable de l’affaire était la surprise qu’elle devait causer à Elizabeth Bennet, dont elle prisait l’amitié plus que celle de toute autre personne. Elizabeth s’étonnerait, et probablement la blâmerait ; et bien que sa résolution ne dût point être ébranlée, ses sentiments ne pouvaient qu’être blessés par une telle désapprobation. Elle résolut de lui annoncer la nouvelle elle-même, et chargea donc M. Collins, lorsqu’il retournerait dîner à Longbourn, de ne laisser filtrer aucune allusion à ce qui s’était passé devant aucun membre de la famille. Une promesse de secret fut naturellement donnée avec beaucoup de déférence, mais elle ne put être tenue sans difficulté ; car la curiosité suscitée par sa longue absence éclata en des questions si directes à son retour qu’il fallut quelque ingéniosité pour les éluder, et il faisait en même temps preuve d’une grande abnégation, car il brûlait de publier son amour prospère.
Comme il devait entamer son voyage trop tôt le lendemain pour voir l’un quelconque des membres de la famille, la cérémonie des adieux fut accomplie lorsque les dames se retirèrent pour la nuit ; et Mme Bennet, avec beaucoup de politesse et de cordialité, dit combien ils seraient heureux de le revoir à Longbourn, chaque fois que ses autres engagements pourraient lui permettre de leur rendre visite.
« Ma chère Madame, répondit-il, cette invitation est particulièrement gratifiante, car c’est ce que j’espérais recevoir ; et vous pouvez être certaine que je m’en prévaudrai dès que possible. »
Ils furent tous étonnés ; et M. Bennet, qui ne pouvait en aucune façon souhaiter un retour si prompt, dit immédiatement :
« Mais n’y a-t-il pas ici un danger de désapprobation de la part de Lady Catherine, mon bon monsieur ? Il vaudrait mieux négliger vos parents que de courir le risque d’offenser votre protectrice. »
« Mon cher monsieur, répondit M. Collins, je vous suis particulièrement obligé pour cette amicale mise en garde, et vous pouvez compter sur le fait que je ne prendrai pas une mesure aussi importante sans l’assentiment de sa seigneurie. »
« Vous ne sauriez être trop sur vos gardes. Risquez tout plutôt que son déplaisir ; et si vous jugez probable qu’il soit suscité par votre retour parmi nous, ce que je considérerais comme extrêmement vraisemblable, restez tranquillement chez vous, et soyez assuré que nous n’en prendrons aucune offense. »
« Croyez-moi, mon cher monsieur, ma gratitude est chaleureusement éveillée par une attention aussi affectueuse ; et comptez sur moi, vous recevrez promptement de ma part une lettre de remerciements pour ceci, ainsi que pour toute autre marque de votre considération durant mon séjour dans le Hertfordshire. Quant à mes charmantes cousines, bien que mon absence ne puisse être assez longue pour le rendre nécessaire, je prendrai maintenant la liberté de leur souhaiter santé et bonheur, sans en excepter ma cousine Elizabeth. »
Avec les civilités appropriées, les dames se retirèrent alors ; toutes également surprises de découvrir qu’il méditait un retour rapide. Mme Bennet souhaitait comprendre par là qu’il songeait à faire sa cour à l’une de ses plus jeunes filles, et Mary aurait pu être convaincue de l’accepter. Elle évaluait ses capacités bien plus haut que n’importe laquelle des autres ; il y avait une solidité dans ses réflexions qui la frappait souvent, et, bien qu’il ne fût nullement aussi intelligent qu’elle, elle pensait que, s’il était encouragé à lire et à s’instruire par un exemple tel que le sien, il pourrait devenir un compagnon très agréable. Mais le lendemain matin, tout espoir de ce genre fut balayé. Miss Lucas passa peu après le petit-déjeuner et, lors d’un entretien privé avec Elizabeth, raconta l’événement de la veille.
La possibilité que M. Collins s’imaginât être amoureux de son amie était apparue à Elizabeth au cours du dernier jour ou des deux derniers jours ; mais que Charlotte pût l’encourager semblait presque aussi éloigné de la possibilité qu’elle-même pût l’encourager, et son étonnement fut par conséquent si grand qu’il franchit d’abord les bornes du décorum, et elle ne put s’empêcher de s’écrier :
« Fiancée à M. Collins ! ma chère Charlotte… impossible ! »
La contenance assurée que Miss Lucas avait conservée en racontant son histoire fit place à une confusion momentanée en recevant un reproche aussi direct ; bien que, comme ce n’était rien de plus que ce à quoi elle s’attendait, elle reprit bientôt son calme et répondit posément :
« Pourquoi devrais-tu être surprise, ma chère Eliza ? Penses-tu incroyable que M. Collins soit capable d’obtenir la bonne opinion d’une femme, sous prétexte qu’il n’a pas eu le bonheur de réussir auprès de toi ? »
Mais Elizabeth s’était maintenant ressaisie et, faisant un effort soutenu, put l’assurer avec une fermeté acceptable que la perspective de leur parenté lui était hautement agréable et qu’elle lui souhaitait tout le bonheur imaginable.
« Je vois ce que tu ressens, répondit Charlotte, tu dois être surprise, très surprise… alors que M. Collins souhaitait si récemment t’épouser. Mais quand tu auras eu le temps de tout méditer, j’espère que tu seras satisfaite de ce que j’ai fait. Je ne suis pas romanesque, tu sais. Je ne l’ai jamais été. Je ne demande qu’un foyer confortable ; et considérant le caractère, les relations et la situation de M. Collins dans la vie, je suis convaincue que mes chances de bonheur avec lui sont aussi favorables que ce dont la plupart des gens peuvent se vanter en entrant dans l’état du mariage. »
Elizabeth répondit tranquillement : « Sans aucun doute » ; et après une pause gênante, elles rejoignirent le reste de la famille. Charlotte ne resta pas beaucoup plus longtemps, et Elizabeth fut alors laissée à ses réflexions sur ce qu’elle venait d’entendre. Il lui fallut beaucoup de temps avant de se réconcilier avec l’idée d’un mariage aussi inapproprié. La bizarrerie de M. Collins faisant deux offres de mariage en trois jours n’était rien en comparaison du fait qu’il fût maintenant accepté. Elle avait toujours senti que l’opinion de Charlotte sur le mariage n’était pas exactement comme la sienne, mais elle n’aurait pu supposer possible que, lorsqu’elle serait appelée à agir, elle sacrifierait tout sentiment noble à l’avantage mondain. Charlotte en épouse de M. Collins, c’était un tableau des plus humiliants ! Et à la douleur d’une amie se déshonorant et tombant dans son estime, s’ajoutait la conviction affligeante qu’il était impossible pour cette amie d’être passablement heureuse dans le sort qu’elle avait choisi.
CHAPITRE XXIII.
Elizabeth était assise avec sa mère et ses sœurs, réfléchissant à ce qu’elle avait entendu et doutant d’être autorisée à en parler, lorsque Sir William Lucas lui-même apparut, envoyé par sa fille pour annoncer ses fiançailles à la famille. Avec force compliments à leur égard, et beaucoup d’autosatisfaction sur la perspective d’une alliance entre les maisons, il exposa l’affaire… devant un auditoire non seulement étonné, mais incrédule ; car Mme Bennet, avec plus de persévérance que de politesse, protesta qu’il devait être entièrement dans l’erreur, et Lydia, toujours imprudente et souvent impolie, s’exclama bruyamment :
« Bon Dieu ! Sir William, comment pouvez-vous raconter une telle histoire ? Ne savez-vous pas que M. Collins veut épouser Lizzy ? »
Rien de moins que la complaisance d’un courtisan n’aurait pu supporter sans colère un tel traitement ; mais les bonnes manières de Sir William le portèrent à travers tout cela ; et bien qu’il demandât la permission d’être affirmatif quant à la véracité de son information, il écouta toute leur impertinence avec la plus patiente courtoisie.
Elizabeth, sentant qu’il lui incombait de le soulager d’une situation aussi désagréable, se porta alors en avant pour confirmer ses dires, en mentionnant qu’elle en avait eu connaissance par Charlotte elle-même ; et elle s’efforça de mettre fin aux exclamations de sa mère et de ses sœurs par la ferveur de ses félicitations à Sir William, auxquelles Jane se joignit volontiers, et en faisant diverses remarques sur le bonheur que l’on pouvait attendre de cette union, l’excellent caractère de M. Collins et la distance pratique de Hunsford par rapport à Londres.
Mme Bennet était en fait trop bouleversée pour dire grand-chose pendant que Sir William restait là ; mais à peine fut-il parti que ses sentiments trouvèrent un exutoire rapide. En premier lieu, elle persista à ne pas croire à toute l’affaire ; deuxièmement, elle était très certaine que M. Collins avait été berné ; troisièmement, elle espérait qu’ils ne seraient jamais heureux ensemble ; et quatrièmement, que le mariage pourrait être rompu. Deux conclusions, cependant, furent clairement déduites de l’ensemble ; l’une, qu’Elizabeth était la cause réelle de tout le mal ; et l’autre, qu’elle-même avait été barbarement traitée par eux tous ; et sur ces deux points, elle insista principalement pendant le reste de la journée. Rien ne pouvait la consoler et rien ne pouvait l’apaiser. Et ce jour-là n’épuisa pas son ressentiment. Une semaine s’écoula avant qu’elle ne pût voir Elizabeth sans la gronder, un mois passa avant qu’elle ne pût parler à Sir William ou Lady Lucas sans être grossière, et de nombreux mois s’étaient écoulés avant qu’elle ne pût pardonner à leur fille.
Les émotions de M. Bennet furent beaucoup plus tranquilles en cette occasion, et celles qu’il éprouva, il les qualifia de tout ce qu’il y a de plus agréables ; car cela le gratifiait, dit-il, de découvrir que Charlotte Lucas, qu’il avait l’habitude de considérer comme passablement sensée, était aussi sotte que sa femme, et plus sotte que sa fille !
Jane avoua être un peu surprise par ce mariage ; mais elle dit moins de son étonnement que de son désir ardent pour leur bonheur ; et Elizabeth ne put la persuader de considérer cela comme improbable. Kitty et Lydia étaient loin d’envier Miss Lucas, car M. Collins n’était qu’un ecclésiastique ; et cela ne les affecta en rien d’autre que comme un sujet de nouvelles à répandre à Meryton.
Lady Lucas ne pouvait être insensible au triomphe de pouvoir rétorquer à Mme Bennet le confort d’avoir une fille bien mariée ; et elle passa à Longbourn un peu plus souvent que de coutume pour dire à quel point elle était heureuse, bien que les mines renfrognées et les remarques malveillantes de Mme Bennet eussent suffi à chasser le bonheur.
Entre Elizabeth et Charlotte, il y avait une retenue qui les maintenait mutuellement silencieuses sur le sujet ; et Elizabeth se sentait convaincue qu’aucune confiance réelle ne pourrait jamais plus subsister entre elles. Sa déception à l’égard de Charlotte la fit se tourner avec plus d’affection vers sa sœur, dont elle était sûre que l’opinion sur la rectitude et la délicatesse ne pourrait jamais être ébranlée, et pour le bonheur de laquelle elle s’inquiétait chaque jour davantage, car Bingley était maintenant parti depuis une semaine, et l’on n’avait aucune nouvelle de son retour.
Jane avait envoyé une réponse rapide à la lettre de Caroline et comptait les jours jusqu’à ce qu’elle puisse raisonnablement espérer avoir de ses nouvelles. La lettre de remerciements promise par M. Collins arriva mardi, adressée à leur père, et écrite avec toute la solennité de gratitude qu’un séjour d’un an dans la famille aurait pu inspirer. Après s’être acquitté de sa conscience à cet égard, il poursuivit en leur informant, avec maintes expressions extatiques, de son bonheur d’avoir obtenu l’affection de leur aimable voisine, Miss Lucas, et expliqua ensuite que c’était uniquement dans le but de profiter de sa société qu’il avait été si prompt à accepter leur aimable souhait de le revoir à Longbourn, où il espérait pouvoir revenir dans quinze jours ; car Lady Catherine, ajouta-t-il, approuvait si cordialement son mariage qu’elle souhaitait qu’il ait lieu dès que possible, ce qui, espérait-il, serait un argument irréfutable auprès de son aimable Charlotte pour fixer une date proche afin de faire de lui le plus heureux des hommes.
Le retour de M. Collins dans le Hertfordshire ne fut plus une source de plaisir pour Mme Bennet. Au contraire, elle était tout aussi disposée à s’en plaindre que son mari. C’était très étrange qu’il vienne à Longbourn au lieu de Lucas Lodge ; c’était aussi très inopportun et extrêmement gênant. Elle détestait avoir des visiteurs dans la maison alors que sa santé était si indifférente, et les amoureux étaient, de tous les gens, les plus désagréables. Tels furent les doux murmures de Mme Bennet, et ils ne cédèrent le pas qu’à la détresse plus grande de l’absence prolongée de M. Bingley.
Ni Jane ni Elizabeth n’étaient à l’aise sur ce sujet. Jour après jour s’écoulait sans apporter d’autres nouvelles de lui que la rumeur qui prévalut bientôt à Meryton selon laquelle il ne reviendrait plus à Netherfield de tout l’hiver ; une rumeur qui indigna fort Mme Bennet, et qu’elle ne manquait jamais de contredire comme un mensonge des plus scandaleux.
Même Elizabeth commença à craindre… non pas que Bingley fût indifférent… mais que ses sœurs réussissent à l’éloigner. Aussi peu disposée qu’elle fût à admettre une idée si destructrice du bonheur de Jane, et si déshonorante pour la stabilité de son amant, elle ne pouvait empêcher qu’elle ne revînt fréquemment. Les efforts conjugués de ses deux sœurs sans cœur et de son ami envahissant, aidés par les attraits de Miss Darcy et les divertissements de Londres, pourraient être trop, craignait-elle, pour la force de son attachement.
Quant à Jane, son anxiété face à cette incertitude était, bien entendu, plus douloureuse que celle d’Elizabeth ; mais quoi qu’elle ressentît, elle était désireuse de le dissimuler, et entre elle et Elizabeth, par conséquent, le sujet ne fut jamais abordé. Mais comme aucune délicatesse de ce genre ne retenait sa mère, il se passait rarement une heure sans qu’elle ne parlât de Bingley, qu’elle n’exprimât son impatience face à son arrivée, ou même qu’elle n’exigeât de Jane qu’elle confessât que, s’il ne revenait pas, elle devrait se considérer comme très mal traitée. Il fallait toute la douceur constante de Jane pour supporter ces attaques avec une tranquillité acceptable.
M. Collins revint très ponctuellement au bout de quinze jours, mais son accueil à Longbourn ne fut pas tout à fait aussi gracieux qu’il l’avait été lors de sa première présentation. Il était trop heureux, cependant, pour avoir besoin de beaucoup d’attention ; et heureusement pour les autres, les affaires de cour assidue les soulagèrent d’une grande partie de sa compagnie. L’essentiel de chaque journée était passé par lui à Lucas Lodge, et il ne retournait parfois à Longbourn qu’à temps pour présenter des excuses pour son absence avant que la famille ne se retirât pour la nuit.
Mme Bennet était vraiment dans un état des plus pitoyables. La simple mention de quoi que ce soit concernant le mariage la plongeait dans une agonie de mauvaise humeur, et où qu’elle allât, elle était sûre de l’entendre évoquer. La vue de Miss Lucas lui était odieuse. En tant que sa successeure dans cette maison, elle la considérait avec une horreur jalouse. Chaque fois que Charlotte venait les voir, elle concluait qu’elle anticipait l’heure de sa prise de possession ; et chaque fois qu’elle parlait à voix basse à M. Collins, elle était convaincue qu’ils parlaient du domaine de Longbourn et qu’ils résolvaient de la chasser, elle et ses filles, de la maison, dès que M. Bennet serait mort. Elle s’en plaignait amèrement à son mari.
« En vérité, M. Bennet, disait-elle, il est très dur de penser que Charlotte Lucas puisse un jour être maîtresse de cette maison, que je sois forcée de lui céder la place, et que je vive assez longtemps pour la voir prendre ma place en ces lieux ! »
« Ma chère, ne cédez pas à de telles pensées sombres. Espérons des jours meilleurs. Flattons-nous de l’idée que je puisse être le survivant. »
Cela n’était pas très consolant pour Mme Bennet, et, par conséquent, au lieu de répondre, elle continua comme auparavant :
« Je ne peux supporter de penser qu’ils devraient avoir tout ce domaine. Si ce n’était pour la substitution, cela ne me dérangerait pas. »
« Qu’est-ce qui ne vous dérangerait pas ? »
« Rien du tout ne me dérangerait. »
« Soyons reconnaissants que vous soyez préservée d’un tel état d’insensibilité. »
« Je ne pourrai jamais être reconnaissante, M. Bennet, pour quoi que ce soit concernant la substitution. Comment quiconque a pu avoir la conscience de substituer un domaine en le retirant à ses propres filles, je ne peux le comprendre ; et tout cela pour M. Collins en plus ! Pourquoi devrait-il l’avoir plus qu’un autre ? »
« Je vous laisse le soin d’en décider », dit M. Bennet.
FIN DU VOL. I.
PRIDE AND PREJUDICE :
Un Roman.
En trois volumes.
Par l’auteur de « Sense and Sensibility ».
VOL. II.
Londres : Imprimé pour T. Egerton, Bibliothèque militaire, Whitehall. 1813.
PRIDE & PREJUDICE.
CHAPITRE I.
La lettre de Miss Bingley arriva et mit fin au doute. La toute première phrase transmettait l’assurance qu’ils étaient tous installés à Londres pour l’hiver, et se concluait par le regret de son frère de ne pas avoir eu le temps de présenter ses respects à ses amis du Hertfordshire avant de quitter la campagne.
L’espoir était fini, entièrement fini ; et quand Jane put prêter attention au reste de la lettre, elle ne trouva que peu de choses, si ce n’est l’affection professée par l’auteure, qui pût lui donner quelque réconfort. Les louanges à Miss Darcy en occupaient l’essentiel. Ses nombreux attraits furent à nouveau décrits, et Caroline se vantait joyeusement de leur intimité grandissante, et se risquait à prédire l’accomplissement des vœux qui avaient été dévoilés dans sa précédente lettre. Elle écrivait aussi avec grand plaisir que son frère était un pensionnaire de la maison de M. Darcy, et mentionnait avec ravissement certains projets de ce dernier concernant de nouveaux meubles.
Elizabeth, à qui Jane communiqua très vite l’essentiel de tout cela, l’entendit dans une indignation silencieuse. Son cœur était partagé entre le souci pour sa sœur et le ressentiment contre tous les autres. À l’assertion de Caroline selon laquelle son frère serait partial envers Miss Darcy, elle n’accorda aucun crédit. Qu’il fût réellement épris de Jane, elle n’en doutait pas plus qu’elle ne l’avait jamais fait ; et bien qu’elle eût toujours été disposée à l’apprécier, elle ne pouvait penser sans colère, à peine sans mépris, à cette facilité de caractère, à ce manque de résolution appropriée qui faisait maintenant de lui l’esclave de ses amis intrigants, et le menait à sacrifier son propre bonheur au caprice de leurs inclinations. Si son propre bonheur, cependant, avait été le seul sacrifice, on aurait pu lui permettre de jouer avec de la manière qu’il jugeait la meilleure ; mais celui de sa sœur y était impliqué, comme elle pensait qu’il devait lui-même en être conscient. C’était un sujet, en somme, sur lequel la réflexion se prolongerait longtemps, et devait rester vaine. Elle ne pouvait penser à autre chose, et pourtant, que l’estime de Bingley se fût réellement éteinte ou qu’elle eût été étouffée par l’ingérence de ses amis ; qu’il eût été conscient de l’attachement de Jane, ou qu’il eût échappé à son observation ; quel que fût le cas, bien que son opinion à son sujet dût être matériellement affectée par la différence, la situation de sa sœur restait la même, sa paix également blessée.
Un jour ou deux passèrent avant que Jane n’eût le courage de parler de ses sentiments à Elizabeth ; mais enfin, au moment où Mme Bennet les laissa seules, après une irritation plus longue que d’habitude au sujet de Netherfield et de son maître, elle ne put s’empêcher de dire :
« Oh ! que ma chère mère eût plus de maîtrise sur elle-même ; elle ne peut avoir idée de la douleur qu’elle me cause par ses continuelles réflexions sur lui. Mais je ne me plaindrai pas. Cela ne peut durer longtemps. Il sera oublié, et nous serons toutes comme nous étions auparavant. »
Elizabeth regarda sa sœur avec une sollicitude incrédule, mais ne dit rien.
« Vous doutez de moi », s'écria Jane en rougissant légèrement ; « vraiment, vous n'avez aucune raison de le faire. Il peut demeurer dans ma mémoire comme l'homme le plus aimable de ma connaissance, mais c'est tout. Je n'ai rien à espérer ni à craindre, et rien à lui reprocher. Dieu merci ! Je n'ai pas cette douleur-là. Un peu de temps, donc... Je m'efforcerai certainement de passer outre. »
D'une voix plus ferme, elle ajouta bientôt : « J'ai ce réconfort immédiat, que ce n'a été de mon côté qu'une erreur de l'imagination, et que cela n'a fait de mal à personne d'autre qu'à moi-même. »
« Ma chère Jane ! » s'exclama Elizabeth, « vous êtes trop bonne. Votre douceur et votre désintéressement sont vraiment angéliques ; je ne sais que vous dire. J'ai l'impression de ne vous avoir jamais rendu justice, ni de vous avoir aimée comme vous le méritez. »
Miss Bennet écarta vivement tout mérite extraordinaire, et renvoya la louange sur la vive affection de sa sœur.
« Allons », dit Elizabeth, « ce n'est pas juste. Vous voulez croire que tout le monde est respectable, et vous êtes blessée si je dis du mal de quelqu'un. Je veux seulement vous croire parfaite, et vous vous y opposez. Ne craignez pas que je tombe dans l'excès, ou que j'empiète sur votre privilège de bienveillance universelle. Vous n'avez pas à le craindre. Il y a peu de gens que j'aime vraiment, et encore moins dont je pense du bien. Plus je vois le monde, plus j'en suis insatisfaite ; et chaque jour confirme ma conviction de l'inconstance de tous les caractères humains, et du peu de confiance que l'on peut accorder aux apparences, qu'il s'agisse de mérite ou de bon sens. J'ai rencontré deux exemples récemment ; l'un, je ne le mentionnerai pas ; l'autre est le mariage de Charlotte. C'est inexplicable ! À tous égards, c'est inexplicable ! »
« Ma chère Lizzy, ne vous laissez pas aller à de tels sentiments. Ils ruineront votre bonheur. Vous ne tenez pas assez compte de la différence de situation et de caractère. Considérez la respectabilité de M. Collins, et le caractère prudent et posé de Charlotte. N'oubliez pas qu'elle fait partie d'une famille nombreuse ; qu'en termes de fortune, c'est un parti des plus avantageux ; et soyez prête à croire, pour le bien de tous, qu'elle peut éprouver quelque chose qui ressemble à de l'estime et de la considération pour notre cousin. »
« Pour vous obliger, j'essaierais de croire presque n'importe quoi, mais personne d'autre ne pourrait tirer profit d'une telle croyance ; car si j'étais persuadée que Charlotte eût de la considération pour lui, je penserais seulement pis de son intelligence que je ne pense déjà de son cœur. Ma chère Jane, M. Collins est un homme vaniteux, pompeux, borné et sot ; vous le savez aussi bien que moi ; et vous devez sentir, aussi bien que moi, que la femme qui l'épouse ne peut avoir une façon de penser convenable. Vous ne devez pas la défendre, bien qu'il s'agisse de Charlotte Lucas. Vous ne devez pas, pour l'amour d'un individu, changer le sens des principes et de l'intégrité, ni tenter de vous persuader, ou de me persuader, que l'égoïsme est de la prudence, et l'insensibilité au danger, une garantie de bonheur. »
« Je trouve votre langage trop fort en parlant de l'un et de l'autre », répondit Jane, « et j'espère que vous en serez convaincue en les voyant heureux ensemble. Mais assez là-dessus. Vous avez fait allusion à autre chose. Vous avez mentionné deux exemples. Je ne peux vous méprendre, mais je vous en supplie, chère Lizzy, ne me faites pas souffrir en pensant que cette personne est à blâmer, et en disant que votre opinion sur lui a baissé. Nous ne devons pas être si prompts à nous imaginer intentionnellement blessés. Nous ne devons pas attendre d'un jeune homme plein de vivacité qu'il soit toujours si réservé et circonspect. C'est très souvent notre propre vanité qui nous trompe. Les femmes s'imaginent que l'admiration signifie plus qu'elle ne le fait. »
« Et les hommes font en sorte qu'elles le croient. »
« Si c'est fait à dessein, ils ne peuvent être justifiés ; mais je n'ai aucune idée qu'il y ait autant de calcul dans le monde que certaines personnes l'imaginent. »
« Je suis loin d'attribuer une quelconque partie de la conduite de M. Bingley au calcul », dit Elizabeth ; « mais sans intriguer pour faire le mal, ou pour rendre les autres malheureux, il peut y avoir de l'erreur, et il peut y avoir de la misère. L'étourderie, le manque d'attention aux sentiments d'autrui, et le manque de résolution, suffisent à faire le travail. »
« Et l'imputez-vous à l'un ou à l'autre de ces traits ? »
« Oui ; au dernier. Mais si je continue, je vous déplairai en disant ce que je pense des personnes que vous estimez. Arrêtez-moi tant que vous le pouvez. »
« Vous persistez donc à supposer que ses sœurs l'influencent. »
« Oui, conjointement avec son ami. »
« Je ne peux le croire. Pourquoi chercheraient-elles à l'influencer ? Elles ne peuvent que souhaiter son bonheur, et s'il est attaché à moi, aucune autre femme ne peut l'assurer. »
« Votre première position est fausse. Elles peuvent souhaiter bien des choses en dehors de son bonheur ; elles peuvent souhaiter l'accroissement de sa fortune et de son importance ; elles peuvent souhaiter qu'il épouse une fille qui possède toute l'importance de l'argent, de grandes relations et de l'orgueil. »
« Sans aucun doute, elles souhaitent qu'il choisisse Miss Darcy », répondit Jane ; « mais cela peut provenir de meilleurs sentiments que ceux que vous supposez. Elles la connaissent depuis bien plus longtemps qu'elles ne me connaissent ; rien d'étonnant à ce qu'elles l'aiment davantage. Mais, quels que puissent être leurs propres souhaits, il est très improbable qu'elles se soient opposées à ceux de leur frère. Quelle sœur s'estimerait libre de le faire, à moins qu'il n'y eût quelque chose de très répréhensible ? Si elles le croyaient attaché à moi, elles n'essaieraient pas de nous séparer ; s'il l'était, elles ne pourraient y réussir. En supposant une telle affection, vous faites agir tout le monde de façon contre nature et mal, et vous me rendez fort malheureuse. Ne me chagrinez pas avec cette idée. Je n'ai pas honte d'avoir été induite en erreur, ou du moins, c'est léger, ce n'est rien en comparaison de ce que je ressentirais en pensant du mal de lui ou de ses sœurs. Laissez-moi voir les choses sous le meilleur jour, sous le jour où elles peuvent être comprises. »
Elizabeth ne put s'opposer à un tel souhait ; et à partir de ce moment, le nom de M. Bingley ne fut presque plus jamais mentionné entre elles.
Mme Bennet continuait de s'étonner et de se plaindre qu'il ne revienne plus, et bien qu'il se passât rarement un jour sans qu'Elizabeth ne l'expliquât clairement, il semblait y avoir peu de chances qu'elle ne l'envisage jamais avec moins de perplexité. Sa fille s'efforçait de la convaincre de ce qu'elle-même ne croyait pas, à savoir que ses attentions envers Jane n'avaient été que l'effet d'un penchant ordinaire et passager, qui avait cessé lorsqu'il ne l'avait plus vue ; mais bien que la probabilité de cette explication fût admise sur le moment, elle avait la même histoire à répéter chaque jour. Le plus grand réconfort de Mme Bennet était que M. Bingley reviendrait certainement en été.
M. Bennet traitait la chose différemment. « Eh bien, Lizzy », dit-il un jour, « je vois que votre sœur a essuyé un revers amoureux. Je l'en félicite. Après le mariage, une jeune fille aime bien essuyer un revers amoureux de temps à autre. C'est quelque chose à quoi penser, et cela lui donne une sorte de distinction parmi ses compagnes. Quand votre tour viendra-t-il ? Vous supporterez difficilement d'être longtemps surpassée par Jane. C'est le moment pour vous. Il y a assez d'officiers à Meryton pour décevoir toutes les jeunes filles de la contrée. Faites de Wickham votre homme. C'est un garçon agréable, et il vous plaquerait de manière tout à fait honorable. »
« Merci, Monsieur, mais un homme moins agréable me suffirait. Nous ne pouvons pas toutes espérer la bonne fortune de Jane. »
« C'est vrai », dit M. Bennet, « mais il est réconfortant de penser que, quoi qu'il puisse vous arriver de ce genre, vous avez une mère affectueuse qui en tirera toujours le meilleur parti. »
La compagnie de M. Wickham fut d'une aide matérielle pour dissiper la tristesse que les récents événements fâcheux avaient jetée sur nombre de membres de la famille de Longbourn. Ils le voyaient souvent, et à ses autres qualités s'ajoutait maintenant celle d'une franchise générale. Tout ce qu'Elizabeth avait déjà entendu, ses griefs contre M. Darcy, et tout ce qu'il avait souffert de lui, était maintenant ouvertement reconnu et publiquement débattu ; et tout le monde était heureux de penser à quel point ils avaient toujours détesté M. Darcy avant de savoir quoi que ce soit de l'affaire.
Miss Bennet était la seule créature à pouvoir supposer qu'il pût exister des circonstances atténuantes dans cette affaire, inconnues de la société du Hertfordshire ; sa candeur douce et constante plaidait toujours pour l'indulgence, et soulignait la possibilité d'erreurs, mais pour tous les autres, M. Darcy était condamné comme le pire des hommes.
CHAPITRE II.
Après une semaine passée dans les professions d'amour et les projets de félicité, M. Collins fut appelé loin de son aimable Charlotte par l'arrivée du samedi. La douleur de la séparation pouvait cependant être atténuée de son côté par les préparatifs pour la réception de sa promise, car il avait lieu d'espérer que, peu après son prochain retour dans le Hertfordshire, la date serait fixée qui devait faire de lui le plus heureux des hommes. Il prit congé de ses parentes à Longbourn avec autant de solennité qu'auparavant ; souhaita de nouveau santé et bonheur à ses charmantes cousines, et promit à leur père une nouvelle lettre de remerciements.
Le lundi suivant, Mme Bennet eut le plaisir de recevoir son frère et son épouse, qui venaient comme à l'accoutumée passer Noël à Longbourn. M. Gardiner était un homme sensé et distingué, bien supérieur à sa sœur, tant par nature que par éducation. Les dames de Netherfield auraient eu de la difficulté à croire qu'un homme qui vivait du commerce, et à la vue de ses propres entrepôts, pût être si bien élevé et agréable. Mme Gardiner, qui était de plusieurs années plus jeune que Mme Bennet et Mme Philips, était une femme aimable, intelligente, élégante, et une grande favorite de toutes ses nièces de Longbourn. Entre les deux aînées et elle-même en particulier, il subsistait une affection très particulière. Elles avaient fréquemment séjourné chez elle en ville.
La première partie de la mission de Mme Gardiner à son arrivée fut de distribuer ses cadeaux et de décrire les dernières modes. Une fois cela fait, elle eut un rôle moins actif à jouer. Ce fut à son tour d'écouter. Mme Bennet avait beaucoup de griefs à relater, et beaucoup à redire. Elles avaient toutes été fort mal traitées depuis qu'elle avait vu sa sœur pour la dernière fois. Deux de ses filles avaient été sur le point de se marier, et après tout, il n'en était rien sorti.
« Je ne blâme pas Jane », poursuivit-elle, « car Jane aurait eu M. Bingley, si elle l'avait pu. Mais Lizzy ! Oh, ma sœur ! il est très dur de penser qu'elle aurait pu être la femme de M. Collins à l'heure qu'il est, si ce n'avait été pour son entêtement. Il lui a fait sa demande dans cette pièce même, et elle l'a refusé. La conséquence en est que Lady Lucas aura une fille mariée avant moi, et que le domaine de Longbourn est toujours autant grevé de substitution. Les Lucas sont des gens très rusés, ma sœur. Ils ne pensent qu'à ce qu'ils peuvent obtenir. Je suis désolée de le dire à leur sujet, mais c'est ainsi. Cela me rend très nerveuse et souffrante, d'être contrecarrée ainsi dans ma propre famille, et d'avoir des voisins qui pensent à eux-mêmes avant quiconque. Cependant, votre arrivée juste à ce moment est le plus grand des réconforts, et je suis très heureuse d'entendre ce que vous nous dites au sujet des manches longues. »
Mme Gardiner, à qui l'essentiel de ces nouvelles avait déjà été communiqué au cours de la correspondance entre Jane, Elizabeth et elle-même, fit une réponse évasive à sa sœur, et par compassion pour ses nièces, changea la conversation.
Lorsqu'elle fut seule avec Elizabeth par la suite, elle parla davantage du sujet. « Cela semble avoir été un mariage souhaitable pour Jane », dit-elle. « Je suis désolée qu'il ait capoté. Mais ces choses arrivent si souvent ! Un jeune homme, tel que vous décrivez M. Bingley, tombe si facilement amoureux d'une jolie fille pour quelques semaines, et quand le hasard les sépare, l'oublie si facilement, que ce genre d'inconstances est très fréquent. »
« Une excellente consolation à sa manière », dit Elizabeth, « mais cela ne nous conviendra pas. Nous ne souffrons pas par hasard. Il n'arrive pas souvent que l'interférence d'amis persuade un jeune homme de fortune indépendante de ne plus penser à une fille, dont il était éperdument amoureux quelques jours auparavant. »
« Mais cette expression "éperdument amoureux" est si galvaudée, si douteuse, si indéfinie, qu'elle ne me donne que très peu d'idée. Elle est aussi souvent appliquée à des sentiments qui naissent d'une connaissance d'une demi-heure qu'à un attachement réel et fort. Je vous prie, à quel point l'amour de M. Bingley était-il violent ? »
« Je n'ai jamais vu un penchant plus prometteur. Il devenait tout à fait inattentif aux autres personnes, et entièrement absorbé par elle. Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'était plus décidé et remarquable. À son propre bal, il a offensé deux ou trois jeunes dames en ne leur demandant pas de danser, et je lui ai parlé deux fois moi-même, sans recevoir de réponse. Pouvait-il y avoir de plus beaux symptômes ? L'incivilité générale n'est-elle pas l'essence même de l'amour ? »
« Oh, oui ! du genre d'amour que je suppose qu'il a ressenti. Pauvre Jane ! Je suis désolée pour elle, car, avec son tempérament, elle ne s'en remettra peut-être pas immédiatement. Il aurait mieux valu que cela arrive à vous, Lizzy ; vous en auriez ri pour vous en guérir plus tôt. Mais pensez-vous qu'elle pourrait être persuadée de rentrer avec nous ? Un changement de décor pourrait être utile, et peut-être qu'un peu de soulagement vis-à-vis de la maison peut être aussi utile que toute autre chose. »
Elizabeth fut extrêmement ravie de cette proposition, et se sentit persuadée de la prompte acquiescence de sa sœur.
« J'espère », ajouta Mme Gardiner, « qu'aucune considération concernant ce jeune homme ne l'influencera. Nous vivons dans une partie si différente de la ville, toutes nos relations sont si différentes, et, comme vous le savez bien, nous sortons si peu, qu'il est très improbable qu'ils se rencontrent, à moins qu'il ne vienne vraiment la voir. »
« Et cela est tout à fait impossible ; car il est maintenant sous la garde de son ami, et M. Darcy ne supporterait pas plus de le laisser rendre visite à Jane dans un tel quartier de Londres ! Ma chère tante, comment avez-vous pu penser à cela ? M. Darcy a peut-être entendu parler d'un endroit comme Gracechurch Street, mais il ne penserait guère qu'un mois d'ablutions suffise à le purifier de ses impuretés, s'il devait y pénétrer une seule fois ; et comptez là-dessus, M. Bingley ne bouge jamais sans lui. »
« Tant mieux. J'espère qu'ils ne se rencontreront pas du tout. Mais Jane ne correspond-elle pas avec la sœur ? Elle ne pourra s'empêcher de rendre visite. »
« Elle abandonnera complètement cette connaissance. »
Mais en dépit de la certitude que Elizabeth affectait de placer dans ce point, ainsi que dans celui, encore plus intéressant, de voir Bingley empêché de rencontrer Jane, elle ressentait une sollicitude à ce sujet qui la convainquit, après examen, qu'elle ne le considérait pas comme entièrement désespéré. Il était possible, et parfois elle pensait probable, que son affection pût être ranimée, et l'influence de ses amis combattue avec succès par l'influence plus naturelle des attraits de Jane.
Miss Bennet accepta l'invitation de sa tante avec plaisir ; et les Bingley n'étaient pas davantage dans ses pensées à ce moment-là, si ce n'est qu'elle espérait que, Caroline ne vivant pas dans la même maison que son frère, elle pourrait occasionnellement passer une matinée avec elle, sans aucun danger de le voir.
Les Gardiner restèrent une semaine à Longbourn ; et entre les Philips, les Lucas et les officiers, il n'y avait pas un jour sans engagement. Mme Bennet avait si soigneusement pourvu au divertissement de son frère et de sa belle-sœur, qu'ils ne s'assirent pas une seule fois pour un dîner en famille. Lorsque l'engagement était pour la maison, certains des officiers en faisaient toujours partie, et parmi ces officiers, M. Wickham était toujours l'un d'eux ; et en ces occasions, Mme Gardiner, rendue méfiante par les chaleureuses recommandations d'Elizabeth à son sujet, les observait attentivement tous les deux. Sans les supposer, d'après ce qu'elle voyait, être très sérieusement amoureux, leur préférence mutuelle était assez évidente pour la rendre un peu inquiète ; et elle résolut de parler à Elizabeth du sujet avant de quitter le Hertfordshire, et de lui représenter l'imprudence d'encourager un tel attachement.
Pour Mme Gardiner, Wickham avait un moyen d'offrir du plaisir, sans rapport avec ses capacités générales. Il y a environ dix ou douze ans, avant son mariage, elle avait passé un temps considérable dans cette partie même du Derbyshire à laquelle il appartenait. Ils avaient donc beaucoup de connaissances en commun ; et, bien que Wickham y eût été peu présent depuis la mort du père de Darcy, cinq ans auparavant, il était néanmoins en son pouvoir de lui donner des nouvelles plus fraîches de ses anciennes amies, qu'elle n'avait eu l'occasion d'en obtenir.
Mme Gardiner avait vu Pemberley, et connaissait parfaitement le caractère de feu M. Darcy. C'était là, par conséquent, un sujet de conversation inépuisable. En comparant ses souvenirs de Pemberley avec la description minutieuse que Wickham pouvait lui en faire, et en rendant hommage au caractère de son dernier possesseur, elle enchantait autant lui qu'elle-même. Ayant été mise au courant de la façon dont l'actuel M. Darcy l'avait traité, elle essaya de se rappeler quelque chose du tempérament réputé de ce monsieur lorsqu'il était tout jeune, qui pourrait concorder avec cela, et fut enfin convaincue qu'elle se souvenait avoir entendu dire, autrefois, que M. Fitzwilliam Darcy était un garçon très fier et méchant.
CHAPITRE III.
La mise en garde de Mme Gardiner à Elizabeth fut ponctuellement et gentiment donnée lors de la première occasion favorable de lui parler seule ; après lui avoir honnêtement dit ce qu'elle pensait, elle poursuivit ainsi :
« Vous êtes une fille trop sensée, Lizzy, pour tomber amoureuse simplement parce qu'on vous met en garde contre cela ; et, par conséquent, je ne crains pas de parler ouvertement. Sérieusement, je voudrais que vous soyez sur vos gardes. Ne vous impliquez pas, et n'essayez pas de l'impliquer dans une affection que le manque de fortune rendrait si très imprudente. Je n'ai rien à dire contre lui ; c'est un jeune homme des plus intéressants ; et s'il avait la fortune qu'il devrait avoir, je penserais que vous ne pourriez mieux faire. Mais tel qu'il est, vous ne devez pas laisser votre imagination s'emballer. Vous avez du bon sens, et nous attendons toutes que vous l'utilisiez. Votre père compterait sur votre résolution et votre bonne conduite, j'en suis sûre. Vous ne devez pas décevoir votre père. »
« Ma chère tante, voilà qui est bien sérieux en vérité. »
« Oui, et j'espère vous amener à être sérieuse également. »
« Eh bien, alors, vous n'avez pas besoin d'être alarmée. Je prendrai soin de moi-même, et de M. Wickham aussi. Il ne sera pas amoureux de moi, si je peux l'empêcher. »
« Elizabeth, vous n'êtes pas sérieuse maintenant. »
« Je vous demande pardon. Je vais essayer encore. Pour le moment, je ne suis pas amoureuse de M. Wickham ; non, certainement pas. Mais il est, sans aucune comparaison, l'homme le plus agréable que j'aie jamais vu, et s'il devient réellement attaché à moi, je crois qu'il vaudra mieux qu'il ne le soit pas. Je vois l'imprudence de la chose. Oh ! cet abominable M. Darcy ! L'opinion que mon père a de moi me fait le plus grand honneur ; et je serais misérable de la perdre. Mon père, cependant, est partial envers M. Wickham. En somme, ma chère tante, je serais très désolée d'être le moyen de rendre l'un de vous malheureux ; mais puisque nous voyons chaque jour que là où il y a de l'affection, les jeunes gens sont rarement retenus par le manque immédiat de fortune de contracter des engagements l'un envers l'autre, comment puis-je promettre d'être plus sage que tant de mes semblables si je suis tentée, ou comment puis-je même savoir qu'il serait sage de résister ? Tout ce que je peux vous promettre, donc, c'est de ne pas me précipiter. Je ne me précipiterai pas à croire que je suis son premier objet. Quand je serai en sa compagnie, je ne me laisserai pas aller à des souhaits. En somme, je ferai de mon mieux. »
« Peut-être serait-il aussi bien que vous le découragiez de venir ici si souvent. Au moins, vous ne devriez pas rappeler à votre mère de l'inviter. »
« Comme je l'ai fait l'autre jour », dit Elizabeth avec un sourire conscient ; « c'est très vrai, il sera sage de ma part de m'en abstenir. Mais n'allez pas imaginer qu'il soit toujours ici aussi souvent. C'est pour votre compte qu'il a été si fréquemment invité cette semaine. Vous connaissez les idées de ma mère sur la nécessité d'une compagnie constante pour ses amies. Mais vraiment, et sur mon honneur, j'essaierai de faire ce que je crois être le plus sage ; et maintenant, j'espère que vous êtes satisfaite. »
Sa tante l'assura qu'elle l'était ; et Elizabeth l'ayant remerciée pour la bienveillance de ses conseils, elles se séparèrent ; un exemple merveilleux de conseils donnés sur un tel point sans être mal pris.
Mr. Collins retourna dans le Hertfordshire peu après que les Gardiner et Jane l'eurent quitté ; mais comme il prit ses quartiers chez les Lucas, son arrivée ne fut pas un grand inconvénient pour Mrs. Bennet. Son mariage approchait maintenant à grands pas, et elle était finalement résignée au point de le croire inévitable, et même de dire à plusieurs reprises d'un ton désagréable qu'elle « souhaitait qu'ils puissent être heureux ». Le jeudi devait être le jour du mariage, et le mercredi Miss Lucas fit sa visite d'adieu ; et lorsqu'elle se leva pour prendre congé, Elizabeth, honteuse des vœux mal gracieux et réticents de sa mère, et sincèrement touchée elle-même, l'accompagna hors de la pièce. Comme elles descendaient l'escalier ensemble, Charlotte dit :
« Je compterai sur le fait d'avoir souvent de vos nouvelles, Eliza. »
« Cela, vous l'aurez certainement. »
« Et j'ai une autre faveur à vous demander. Voulez-vous venir me voir ? »
« Nous nous rencontrerons souvent, je l'espère, dans le Hertfordshire. »
« Il est peu probable que je quitte le Kent avant quelque temps. Promettez-moi, par conséquent, de venir à Hunsford. »
Elizabeth ne put refuser, bien qu'elle prévît peu de plaisir dans cette visite.
« Mon père et Maria doivent venir me voir en mars », ajouta Charlotte, « et j'espère que vous consentirez à faire partie du groupe. Vraiment, Eliza, vous serez aussi bienvenue chez moi que l'un ou l'autre d'entre eux. »
Le mariage eut lieu ; la mariée et le marié partirent pour le Kent depuis le seuil de l'église, et tout le monde eut autant à dire ou à entendre sur le sujet que d'habitude. Elizabeth eut bientôt des nouvelles de son amie ; et leur correspondance fut aussi régulière et fréquente qu'elle l'avait toujours été ; qu'elle fût également sans réserve était impossible. Elizabeth ne pouvait jamais s'adresser à elle sans sentir que tout le confort de l'intimité était fini, et, bien que déterminée à ne pas relâcher ses efforts en tant que correspondante, c'était par égard pour ce qui avait été, plutôt que pour ce qui était. Les premières lettres de Charlotte furent reçues avec beaucoup d'empressement ; il ne pouvait y avoir que de la curiosité à savoir comment elle parlerait de sa nouvelle demeure, comment elle aimerait Lady Catherine, et quel degré de bonheur elle oserait s'attribuer ; bien que, lorsque les lettres furent lues, Elizabeth sentit que Charlotte s'exprimait sur chaque point exactement comme elle aurait pu le prévoir. Elle écrivait joyeusement, semblait entourée de conforts, et ne mentionnait rien qu'elle ne pût louer. La maison, le mobilier, le voisinage et les routes étaient tous à son goût, et le comportement de Lady Catherine était des plus amicaux et obligeants. C'était l'image de Hunsford et Rosings selon Mr. Collins, rationnellement adoucie ; et Elizabeth perçut qu'elle devrait attendre sa propre visite là-bas pour en savoir davantage.
Jane avait déjà écrit quelques lignes à sa sœur pour annoncer leur arrivée en toute sécurité à Londres ; et lorsqu'elle écrivit à nouveau, Elizabeth espéra qu'elle serait en mesure de dire quelque chose des Bingley.
Son impatience pour cette seconde lettre fut aussi bien récompensée que l'impatience l'est généralement. Jane avait été une semaine en ville, sans voir ni entendre parler de Caroline. Elle l'expliqua toutefois en supposant que sa dernière lettre à son amie, envoyée de Longbourn, s'était perdue par quelque accident.
« Ma tante », poursuivit-elle, « se rend demain dans cette partie de la ville, et je saisirai l'occasion de passer à Grosvenor-street. »
Elle écrivit à nouveau une fois la visite rendue, et après avoir vu Miss Bingley. « Je n'ai pas trouvé Caroline enjouée », furent ses mots, « mais elle était très heureuse de me voir, et m'a reproché de ne lui avoir donné aucun avis de mon arrivée à Londres. J'avais donc raison ; ma dernière lettre ne lui était jamais parvenue. Je me suis renseignée sur leur frère, bien entendu. Il se portait bien, mais était si occupé avec Mr. Darcy qu'elles ne le voyaient presque jamais. J'ai appris que Miss Darcy était attendue pour le dîner. J'aimerais pouvoir la voir. Ma visite n'a pas été longue, car Caroline et Mrs. Hurst allaient sortir. Je gage que je les verrai bientôt ici. »
Elizabeth secoua la tête sur cette lettre. Cela la convainquit que seul le hasard pourrait révéler à Mr. Bingley la présence de sa sœur en ville.
Quatre semaines passèrent, et Jane ne vit rien de lui. Elle s'efforça de se persuader qu'elle ne le regrettait pas ; mais elle ne pouvait plus rester aveugle à l'inattention de Miss Bingley. Après avoir attendu à la maison chaque matin pendant une quinzaine de jours, et inventé chaque soir une nouvelle excuse pour elle, la visiteuse apparut enfin ; mais la brièveté de son séjour, et plus encore, l'altération de ses manières, ne permettraient plus à Jane de se leurrer. La lettre qu'elle écrivit à cette occasion à sa sœur prouvera ce qu'elle ressentait.
« Ma très chère Lizzy sera, j'en suis sûre, incapable de triompher de son meilleur jugement, à mes dépens, quand je confesse avoir été entièrement trompée sur l'estime que Miss Bingley me portait. Mais, ma chère sœur, bien que l'événement vous ait donné raison, ne me croyez pas obstinée si j'affirme encore que, compte tenu de ce qu'était son comportement, ma confiance était aussi naturelle que vos soupçons. Je ne comprends absolument pas sa raison de vouloir être intime avec moi, mais si les mêmes circonstances devaient se reproduire, je suis certaine que je serais à nouveau trompée. Caroline n'a rendu ma visite qu'hier ; et pas une note, pas une ligne, n'ai-je reçue entre-temps. Quand elle est venue, il était très évident qu'elle n'en tirait aucun plaisir ; elle a fait une légère excuse formelle pour ne pas être venue plus tôt, n'a pas dit un mot sur le souhait de me revoir, et était à tous égards une créature si changée que, lorsqu'elle est partie, j'étais parfaitement résolue à ne plus poursuivre cette connaissance. Je la plains, bien que je ne puisse m'empêcher de la blâmer. Elle a eu très tort de me distinguer comme elle l'a fait ; je peux dire en toute sécurité que chaque avancée vers l'intimité a commencé de son côté. Mais je la plains, parce qu'elle doit sentir qu'elle a agi de manière incorrecte, et parce que je suis très sûre que l'anxiété pour son frère en est la cause. Je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage ; et bien que nous sachions que cette anxiété est tout à fait inutile, si elle la ressent, cela expliquera facilement son comportement envers moi ; et si méritant qu'il soit d'être cher à sa sœur, toute anxiété qu'elle puisse ressentir en son nom est naturelle et aimable. Je ne peux cependant que m'étonner qu'elle ait de telles craintes maintenant, car, s'il s'était le moins du monde soucié de moi, nous aurions dû nous rencontrer il y a fort longtemps. Il sait que je suis en ville, j'en suis certaine, par quelque chose qu'elle a dit elle-même ; et pourtant, à en juger par sa façon de parler, on dirait qu'elle veut se persuader qu'il est réellement porté vers Miss Darcy. Je ne peux comprendre cela. Si je ne craignais de juger durement, je serais presque tentée de dire qu'il y a une forte apparence de duplicité dans tout cela. Mais je m'efforcerai de bannir toute pensée douloureuse, et ne penserai qu'à ce qui me rendra heureuse, votre affection, et la gentillesse invariable de mon cher oncle et de ma chère tante. Donnez-moi de vos nouvelles très bientôt. Miss Bingley a dit quelque chose sur le fait qu'il ne retournerait peut-être jamais à Netherfield, qu'il abandonnerait la maison, mais sans aucune certitude. Il vaut mieux ne pas en parler. Je suis extrêmement heureuse que vous ayez d'aussi agréables nouvelles de nos amis à Hunsford. Je vous en prie, allez les voir, avec Sir William et Maria. Je suis sûre que vous y serez très à votre aise.
« La vôtre, etc. »
Cette lettre causa quelque peine à Elizabeth ; mais son humeur revint lorsqu'elle considéra que Jane ne serait plus dupée, du moins par la sœur. Toute attente de la part du frère était maintenant absolument terminée. Elle ne souhaiterait même plus aucun renouvellement de ses attentions. Son caractère baissait à chaque examen, et comme punition pour lui, ainsi qu'avantage possible pour Jane, elle espérait sérieusement qu'il pourrait vraiment bientôt épouser la sœur de Mr. Darcy, car, selon le récit de Wickham, elle lui ferait amèrement regretter ce qu'il avait laissé échapper.
Mrs. Gardiner rappela à cette époque à Elizabeth sa promesse concernant ce gentleman, et exigea des informations ; et Elizabeth en avait à envoyer qui pourraient plutôt donner satisfaction à sa tante qu'à elle-même. Sa partialité apparente s'était apaisée, ses attentions étaient terminées, il était l'admirateur de quelqu'un d'autre. Elizabeth était assez vigilante pour tout voir, mais elle pouvait le voir et l'écrire sans peine matérielle. Son cœur n'avait été que légèrement touché, et sa vanité était satisfaite de croire qu'elle aurait été son seul choix, si la fortune l'avait permis. L'acquisition soudaine de dix mille livres était le charme le plus remarquable de la jeune dame à qui il se rendait maintenant agréable ; mais Elizabeth, peut-être moins clairvoyante dans son cas qu'avec Charlotte, ne lui tint pas rigueur de son désir d'indépendance. Rien, au contraire, ne pouvait être plus naturel ; et tout en étant capable de supposer qu'il lui en coûta quelques efforts pour renoncer à elle, elle était prête à admettre que c'était une mesure sage et souhaitable pour tous deux, et pouvait très sincèrement lui souhaiter d'être heureux.
Tout cela fut reconnu à Mrs. Gardiner ; et après avoir relaté les circonstances, elle poursuivit ainsi : « Je suis maintenant convaincue, ma chère tante, que je n'ai jamais été très amoureuse ; car si j'avais réellement fait l'expérience de cette passion pure et élevée, je devrais à présent détester son nom même, et lui souhaiter toutes sortes de maux. Mais mes sentiments ne sont pas seulement cordiaux envers lui ; ils sont même impartiaux envers Miss King. Je ne peux découvrir que je la déteste, ou que je sois le moins du monde réticente à la considérer comme une très bonne sorte de fille. Il ne peut y avoir d'amour dans tout cela. Ma vigilance a été efficace ; et bien que je serais certainement un objet plus intéressant pour toutes mes connaissances si j'étais éperdument amoureuse de lui, je ne peux dire que je regrette mon insignifiance relative. L'importance peut parfois s'acheter trop cher. Kitty et Lydia prennent sa défection beaucoup plus à cœur que moi. Elles sont jeunes dans les voies du monde, et ne sont pas encore ouvertes à la conviction mortifiante que les beaux jeunes hommes doivent avoir de quoi vivre, tout comme les gens ordinaires. »
CHAPITRE IV.
Sans événements plus grands que ceux-ci dans la famille de Longbourn, et par ailleurs diversifiée par peu de choses au-delà des promenades à Meryton, parfois sales et parfois froides, les mois de janvier et février s'écoulèrent. Mars devait emmener Elizabeth à Hunsford. Elle n'avait d'abord pas pensé très sérieusement à s'y rendre ; mais Charlotte, elle le trouva bientôt, comptait sur ce plan, et elle apprit graduellement à le considérer elle-même avec plus de plaisir ainsi qu'une plus grande certitude. L'absence avait accru son désir de revoir Charlotte, et affaibli son dégoût pour Mr. Collins. Il y avait de la nouveauté dans ce projet, et comme, avec une telle mère et des sœurs si peu sociables, le foyer ne pouvait être sans défaut, un peu de changement n'était pas importun pour lui-même. Le voyage lui donnerait de plus un aperçu de Jane ; et, en somme, à mesure que le temps approchait, elle aurait été très désolée de tout délai. Tout, cependant, se déroula sans accroc, et fut finalement réglé selon le premier croquis de Charlotte. Elle devait accompagner Sir William et sa seconde fille. L'amélioration consistant à passer une nuit à Londres fut ajoutée à temps, et le plan devint aussi parfait qu'un plan pouvait l'être.
La seule peine était de quitter son père, qui lui manquerait certainement, et qui, au moment décisif, aimait si peu son départ, qu'il lui dit de lui écrire, et promit presque de répondre à sa lettre.
Les adieux entre elle et Mr. Wickham furent parfaitement amicaux ; de son côté même plus encore. Sa poursuite actuelle ne pouvait lui faire oublier qu'Elizabeth avait été la première à exciter et à mériter son attention, la première à écouter et à plaindre, la première à être admirée ; et dans sa manière de lui dire adieu, lui souhaitant toute jouissance, lui rappelant ce qu'elle devait attendre de Lady Catherine de Bourgh, et confiant que leur opinion sur elle — leur opinion sur tout le monde — coïnciderait toujours, il y avait une sollicitude, un intérêt qu'elle sentit devoir toujours l'attacher à lui avec une estime des plus sincères ; et elle se sépara de lui convaincue que, marié ou célibataire, il devait toujours être son modèle de l'aimable et de l'agréable.
Ses compagnons de voyage, le lendemain, n'étaient pas d'un genre à lui faire trouver ce dernier moins plaisant. Sir William Lucas, et sa fille Maria, une jeune fille de bonne humeur mais aussi vide qu'il l'était lui-même, n'avaient rien à dire qui pût valoir la peine d'être entendu, et furent écoutés avec à peu près autant de plaisir que le cliquetis de la chaise. Elizabeth aimait les absurdités, mais elle connaissait celles de Sir William depuis trop longtemps. Il ne pouvait lui dire rien de nouveau sur les merveilles de sa présentation et de son titre de chevalier ; et ses civilités étaient usées comme ses informations.
Ce fut un voyage de seulement vingt-quatre milles, et ils commencèrent si tôt qu'ils furent à Gracechurch-street à midi. Alors qu'ils se dirigeaient vers la porte de Mr. Gardiner, Jane était à la fenêtre du salon à guetter leur arrivée ; quand ils entrèrent dans le passage, elle était là pour les accueillir, et Elizabeth, regardant intensément son visage, fut heureuse de le voir sain et beau comme toujours. Dans l'escalier se trouvait une troupe de petits garçons et filles, dont l'impatience de voir apparaître leur cousine ne leur permettait pas d'attendre dans le salon, et dont la timidité, comme ils ne l'avaient pas vue depuis un an, empêchait de descendre plus bas. Tout n'était que joie et gentillesse. La journée se passa très agréablement ; le matin dans l'agitation et les courses, et la soirée dans l'un des théâtres.
Elizabeth parvint alors à s'asseoir près de sa tante. Leur premier sujet fut sa sœur ; et elle fut plus peinée qu'étonnée d'apprendre, en réponse à ses questions minutieuses, que bien que Jane lutta toujours pour soutenir son moral, il y avait des périodes de déjection. Il était raisonnable, cependant, d'espérer qu'elles ne dureraient pas longtemps. Mrs. Gardiner lui donna aussi les détails de la visite de Miss Bingley à Gracechurch-street, et répéta des conversations ayant eu lieu à différents moments entre Jane et elle-même, qui prouvaient que la première avait, de tout son cœur, renoncé à cette connaissance.
Mrs. Gardiner taquina ensuite sa nièce sur la désertion de Wickham, et la complimenta de le supporter si bien.
« Mais, ma chère Elizabeth », ajouta-t-elle, « quel genre de fille est Miss King ? Je serais désolée de penser que notre ami est mercantile. »
« Je vous prie, ma chère tante, quelle est la différence, dans les affaires matrimoniales, entre le motif mercantile et le motif prudent ? Où finit la discrétion, et où commence l'avarice ? À Noël dernier, vous aviez peur qu'il ne m'épouse, parce que ce serait imprudent ; et maintenant, parce qu'il essaie d'obtenir une fille avec seulement dix mille livres, vous voulez découvrir qu'il est mercantile. »
« Si vous voulez seulement me dire quel genre de fille est Miss King, je saurai quoi penser. »
« C'est une très bonne sorte de fille, je crois. Je ne lui connais aucun mal. »
« Mais il ne lui a pas accordé la moindre attention, jusqu'à ce que la mort de son grand-père la rende maîtresse de cette fortune. »
« Non... pourquoi l'aurait-il fait ? S'il ne lui était pas permis de gagner mes affections, parce que je n'avais pas d'argent, quelle occasion aurait-il pu y avoir de faire la cour à une fille pour qui il ne se souciait pas, et qui était tout aussi pauvre ? »
« Mais il semble y avoir un manque de délicatesse à diriger ses attentions vers elle, si peu de temps après cet événement. »
« Un homme dans des circonstances difficiles n'a pas le temps pour toutes ces élégantes convenances que d'autres personnes peuvent observer. Si elle ne s'y oppose pas, pourquoi le devrions-nous ? »
« Qu'elle ne s'y oppose pas ne le justifie pas. Cela montre seulement qu'elle est elle-même déficiente en quelque chose... le bon sens ou le sentiment. »
« Eh bien », s'écria Elizabeth, « prenez-le comme vous voulez. Il sera mercantile, et elle sera sotte. »
« Non, Lizzy, c'est ce que je ne choisis pas. Je serais désolée, vous savez, de penser du mal d'un jeune homme qui a vécu si longtemps dans le Derbyshire. »
« Oh ! si ce n'est que cela, j'ai une très piètre opinion des jeunes hommes qui vivent dans le Derbyshire ; et leurs amis intimes qui vivent dans le Hertfordshire ne sont guère meilleurs. J'en suis malade, de tous. Dieu merci ! Je vais demain là où je trouverai un homme qui n'a pas une seule qualité agréable, qui n'a ni manière ni bon sens pour le recommander. Les hommes stupides sont les seuls qui valent la peine d'être connus, après tout. »
« Prenez garde, Lizzy ; ce discours savoure fortement la déception. »
Avant qu'elles ne soient séparées par la fin de la pièce, elle eut l'inattendu bonheur d'une invitation à accompagner son oncle et sa tante dans un tour de plaisir qu'ils proposaient de faire durant l'été.
« Nous n'avons pas tout à fait déterminé jusqu'où cela nous mènera », dit Mrs. Gardiner, « mais peut-être jusqu'aux Lacs. »
Aucun projet n'aurait pu être plus agréable à Elizabeth, et son acceptation de l'invitation fut des plus rapides et reconnaissantes. « Ma chère, chère tante », s'écria-t-elle avec ravissement, « quel délice ! quelle félicité ! Vous me donnez une vie et une vigueur nouvelles. Adieu à la déception et à la mélancolie. Que sont les hommes face aux rochers et aux montagnes ? Oh ! quelles heures de transport nous passerons ! Et quand nous reviendrons, ce ne sera pas comme les autres voyageurs, sans être capables de donner une idée précise de quoi que ce soit. Nous saurons où nous sommes allés... nous nous rappellerons ce que nous avons vu. Lacs, montagnes et rivières ne seront pas pêle-mêle dans nos imaginations ; ni, quand nous tenterons de décrire une scène particulière, ne commencerons-nous à nous quereller sur sa situation relative. Que nos premières effusions soient moins insupportables que celles de la généralité des voyageurs. »
CHAPITRE V.
Chaque objet lors du voyage du lendemain était nouveau et intéressant pour Elizabeth ; et son humeur était dans un état propice à la jouissance ; car elle avait vu sa sœur paraître si bien que toute crainte pour sa santé en était bannie, et la perspective de son tour du nord était une source constante de délice.
Lorsqu'ils quittèrent la grande route pour le chemin de Hunsford, chaque œil était à la recherche du presbytère, et chaque tournant était attendu pour le mettre en vue. La palissade du parc de Rosings était leur limite d'un côté. Elizabeth sourit au souvenir de tout ce qu'elle avait entendu sur ses habitants.
Enfin, le presbytère fut discernable. Le jardin en pente vers la route, la maison qui s'y dressait, les palissades vertes et la haie de lauriers, tout déclarait qu'ils arrivaient. Mr. Collins et Charlotte apparurent à la porte, et la voiture s'arrêta devant le petit portail qui menait par une courte allée de gravier à la maison, au milieu des hochements de tête et des sourires de tout le groupe. En un instant, ils furent tous sortis de la chaise, se réjouissant de se voir les uns les autres. Mrs. Collins accueillit son amie avec le plus vif plaisir, et Elizabeth fut de plus en plus satisfaite d'être venue, lorsqu'elle se trouva si affectueusement reçue. Elle vit instantanément que les manières de son cousin n'avaient pas été altérées par son mariage ; sa civilité formelle était juste ce qu'elle avait été, et il la retint quelques minutes au portail pour entendre et satisfaire ses demandes de nouvelles sur toute sa famille. Ils furent alors, sans autre délai que celui qu'il prit à souligner la propreté de l'entrée, emmenés dans la maison ; et dès qu'ils furent dans le salon, il leur souhaita la bienvenue une seconde fois avec une formalité ostentatoire dans sa modeste demeure, et répéta ponctuellement toutes les offres de rafraîchissements de sa femme.
Elizabeth était préparée à le voir dans toute sa gloire ; et elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’en lui montrant les belles proportions de la pièce, son exposition et son mobilier, il s’adressait tout particulièrement à elle, comme pour lui faire sentir ce qu’elle avait perdu en le refusant. Mais bien que tout semblât soigné et confortable, elle fut incapable de lui donner la satisfaction d’un soupir de repentir ; et elle regarda plutôt son amie avec étonnement, se demandant comment elle pouvait avoir un air aussi enjoué avec un tel compagnon. Lorsque M. Collins disait quelque chose dont sa femme aurait pu raisonnablement avoir honte, ce qui n’arrivait certes pas rarement, elle tournait involontairement les yeux vers Charlotte. Une ou deux fois, elle put discerner un léger rougissement ; mais en général, Charlotte, avec sagesse, n’entendait rien. Après être restés assez longtemps pour admirer chaque article de mobilier de la pièce, du buffet au garde-feu, pour rendre compte de leur voyage et de tout ce qui s’était passé à Londres, M. Collins les invita à faire une promenade dans le jardin, qui était vaste et bien aménagé, et dont il s’occupait lui-même de la culture. Travailler dans son jardin était l’un de ses plaisirs les plus respectables ; et Elizabeth admira la maîtrise de son visage avec laquelle Charlotte parlait de la salubrité de cet exercice, avouant qu’elle l’y encourageait autant que possible. Ici, ouvrant la voie à travers chaque allée et contre-allée, et leur laissant à peine un intervalle pour prononcer les louanges qu’il sollicitait, chaque point de vue était signalé avec une minutie qui faisait totalement oublier la beauté des lieux. Il pouvait dénombrer les champs dans chaque direction, et dire combien d’arbres composaient le bosquet le plus lointain. Mais de toutes les vues dont son jardin, ou le pays, ou le royaume pouvaient se vanter, aucune ne pouvait être comparée au panorama de Rosings, offert par une ouverture dans les arbres qui bordaient le parc, presque en face de la façade de sa maison. C’était une belle demeure moderne, bien située sur un terrain en pente.
Depuis son jardin, M. Collins les aurait bien fait faire le tour de ses deux prairies, mais les dames, n’ayant pas les chaussures adaptées pour affronter les restes d’une gelée blanche, firent demi-tour ; et tandis que Sir William l’accompagnait, Charlotte fit visiter la maison à sa sœur et à son amie, extrêmement satisfaite, probablement, d’avoir l’occasion de la montrer sans l’aide de son mari. Elle était assez petite, mais bien construite et commode ; et tout était aménagé et disposé avec une netteté et une cohérence dont Elizabeth attribuait tout le mérite à Charlotte. Lorsqu’on pouvait oublier M. Collins, il régnait vraiment une grande impression de confort, et à voir l’évident plaisir qu’y prenait Charlotte, Elizabeth supposa qu’il devait souvent être oublié.
Elle avait déjà appris que Lady Catherine était toujours à la campagne. Le sujet fut abordé de nouveau pendant qu’ils dînaient, lorsque M. Collins, prenant part à la conversation, observa :
« Oui, Miss Elizabeth, vous aurez l’honneur de voir Lady Catherine de Bourgh dimanche prochain à l’église, et je n’ai pas besoin de dire que vous serez enchantée par elle. Elle n’est qu’affabilité et condescendance, et je ne doute pas que vous aurez l’honneur d’être gratifiée d’une part de son attention une fois l’office terminé. J’hésite à peine à dire qu’elle vous inclura, vous et ma sœur Maria, dans chaque invitation dont elle nous honore pendant votre séjour ici. Son comportement envers ma chère Charlotte est charmant. Nous dînons à Rosings deux fois par semaine, et nous ne sommes jamais autorisés à rentrer à pied. Le carrosse de sa seigneurie est régulièrement commandé pour nous. Je devrais dire, l’un des carrosses de sa seigneurie, car elle en possède plusieurs. »
« Lady Catherine est une femme très respectable et sensée, en effet », ajouta Charlotte, « et une voisine des plus attentives. »
« Très vrai, ma chère, c’est exactement ce que je dis. C’est le genre de femme que l’on ne saurait regarder avec trop de déférence. »
La soirée fut consacrée principalement à discuter des nouvelles du Hertfordshire, et à redire ce qui avait déjà été écrit ; et quand elle se termina, Elizabeth, dans la solitude de sa chambre, eut à méditer sur le degré de contentement de Charlotte, à comprendre son adresse à guider et son calme à supporter son mari, et à reconnaître que tout cela était fort bien fait. Elle eut aussi à anticiper le déroulement de sa visite, le calme cours de leurs occupations habituelles, les interruptions vexantes de M. Collins, et les gaietés de leurs rapports avec Rosings. Une imagination vive résolut bientôt le tout.
Vers le milieu du jour suivant, alors qu’elle était dans sa chambre à se préparer pour une promenade, un bruit soudain en bas sembla indiquer que la maison tout entière était en confusion ; et après avoir écouté un instant, elle entendit quelqu’un monter les escaliers avec une hâte violente, et l’appeler bruyamment. Elle ouvrit la porte et rencontra Maria sur le palier, qui, essoufflée par l’agitation, s’écria :
« Oh, ma chère Eliza ! Je t’en prie, fais vite et viens dans la salle à manger, car il y a un tel spectacle à voir ! Je ne te dirai pas ce que c’est. Fais vite, et descends sur-le-champ. »
Elizabeth posa des questions en vain ; Maria ne voulut rien lui dire de plus, et elles coururent dans la salle à manger, qui donnait sur le chemin, en quête de cette merveille ; c’étaient deux dames s’arrêtant dans un phaéton bas devant la grille du jardin.
« Et c’est tout ? » s’écria Elizabeth. « Je m’attendais au moins à ce que les cochons fussent entrés dans le jardin, et ce n’est rien d’autre que Lady Catherine et sa fille ! »
« Oh ! ma chère », dit Maria, tout choquée par l’erreur, « ce n’est pas Lady Catherine. La dame âgée est Mme Jenkinson, qui vit avec elles. L’autre est Miss De Bourgh. Regarde-la seulement. C’est une bien petite créature. Qui aurait cru qu’elle puisse être si mince et si menue ! »
« Elle est abominablement impolie de laisser Charlotte dehors par ce vent. Pourquoi ne vient-elle pas entrer ? »
« Oh ! Charlotte dit qu’elle le fait presque jamais. C’est la plus grande des faveurs quand Miss De Bourgh entre. »
« Son apparence me plaît », dit Elizabeth, frappée par d’autres idées. « Elle a l’air maladive et revêche. Oui, elle fera très bien l’affaire pour lui. Elle fera une épouse très convenable. »
M. Collins et Charlotte se tenaient tous deux à la grille en conversation avec les dames ; et Sir William, à la grande diversion d’Elizabeth, était posté dans l’encadrement de la porte, en contemplation fervente de la grandeur devant lui, et s’inclinant constamment chaque fois que Miss De Bourgh regardait de ce côté.
Finalement, il n’y eut plus rien à dire ; les dames partirent, et les autres rentrèrent dans la maison. M. Collins, dès qu’il vit les deux jeunes filles, commença à les féliciter de leur bonne fortune, ce que Charlotte expliqua en leur faisant savoir que tout le groupe était invité à dîner à Rosings le lendemain.
CHAPITRE VI.
Le triomphe de M. Collins à la suite de cette invitation fut complet. Le pouvoir d’exhiber la grandeur de sa bienfaitrice devant ses visiteurs émerveillés, et de leur laisser voir sa civilité envers lui-même et sa femme, était exactement ce qu’il avait souhaité ; et qu’une occasion de le faire se présentât si tôt était une telle marque de condescendance de la part de Lady Catherine qu’il ne savait comment assez l’admirer.
« J’avoue », dit-il, « que je n’aurais pas été du tout surpris que Sa Seigneurie nous demande dimanche de prendre le thé et de passer la soirée à Rosings. Je m’y attendais plutôt, connaissant son affabilité, que cela arriverait. Mais qui aurait pu prévoir une telle attention ? Qui aurait imaginé que nous recevrions une invitation à dîner là-bas (une invitation incluant en outre tout le groupe) si immédiatement après votre arrivée ! »
« Je suis d’autant moins surpris de ce qui est arrivé », répondit Sir William, « connaissant ce que sont réellement les manières des grands, ce que ma situation dans la vie m’a permis d’acquérir. À la Cour, de tels exemples d’élégante éducation ne sont pas rares. »
On ne parla guère d’autre chose toute la journée ou le lendemain matin que de leur visite à Rosings. M. Collins leur donnait soigneusement des instructions sur ce à quoi ils devaient s’attendre, afin que la vue de telles pièces, de tant de domestiques et d’un dîner si splendide ne les accablât pas totalement.
Lorsque les dames se séparèrent pour la toilette, il dit à Elizabeth :
« Ne vous rendez pas inquiète, ma chère cousine, au sujet de votre vêtement. Lady Catherine est loin d’exiger de nous cette élégance vestimentaire qui sied à elle-même et à sa fille. Je vous conseillerais simplement de mettre celui de vos vêtements qui est supérieur aux autres, il n’y a pas besoin de davantage. Lady Catherine ne pensera pas moins de vous parce que vous êtes simplement vêtue. Elle aime que la distinction de rang soit préservée. »
Pendant qu’elles s’habillaient, il vint deux ou trois fois à leurs différentes portes pour leur recommander de faire vite, car Lady Catherine s’opposait très vivement à ce qu’on la fît attendre pour son dîner. De tels récits formidables sur Sa Seigneurie et sa façon de vivre effrayèrent tout à fait Maria Lucas, qui avait été peu habituée à la compagnie, et elle attendait son introduction à Rosings avec autant d’appréhension que son père en avait eu pour sa présentation à Saint-James.
Comme le temps était beau, elles firent une agréable promenade d’environ un demi-mile à travers le parc. Chaque parc a sa beauté et ses panoramas ; et Elizabeth vit beaucoup de choses pour être satisfaite, bien qu’elle ne pût être dans les extases que M. Collins attendait de voir inspirées par la scène, et ne fut que légèrement affectée par son énumération des fenêtres en façade de la maison, et son récit de ce que le vitrage, dans son ensemble, avait coûté à l’origine à Sir Lewis De Bourgh.
Lorsqu’elles montèrent les marches du vestibule, l’alarme de Maria augmentait à chaque instant, et même Sir William ne semblait pas parfaitement calme. Le courage d’Elizabeth ne lui fit pas défaut. Elle n’avait rien entendu dire de Lady Catherine qui la rendît redoutable par des talents extraordinaires ou une vertu miraculeuse, et la simple prestance de l’argent et du rang, pensait-elle, pouvait être observée sans trépidation.
Depuis le vestibule d’entrée, dont M. Collins signala, avec un air extasié, les fines proportions et les ornements achevés, elles suivirent les domestiques à travers une antichambre, jusqu’à la pièce où Lady Catherine, sa fille et Mme Jenkinson étaient assises. Sa Seigneurie, avec une grande condescendance, se leva pour les recevoir ; et comme Mme Collins avait convenu avec son mari que la charge des présentations serait la sienne, elle fut accomplie de manière appropriée, sans aucune de ces excuses et de ces remerciements qu’il aurait crus nécessaires.
En dépit d’avoir été à Saint-James, Sir William fut si complètement impressionné par la grandeur qui l’entourait qu’il eut tout juste assez de courage pour faire une révérence très basse et prendre son siège sans dire un mot ; et sa fille, effrayée au point de perdre presque ses sens, resta assise sur le bord de sa chaise, ne sachant de quel côté regarder. Elizabeth se trouva tout à fait à la hauteur de la scène et put observer les trois dames devant elle avec calme. Lady Catherine était une femme grande et forte, aux traits fortement marqués, qui auraient pu être beaux autrefois. Son air n’était pas conciliant, et sa façon de les recevoir n’était pas non plus de nature à faire oublier à ses visiteurs leur rang inférieur. Elle n’était pas rendue formidable par le silence ; mais tout ce qu’elle disait était prononcé sur un ton si autoritaire qu’il marquait son importance personnelle et rappela immédiatement M. Wickham à l’esprit d’Elizabeth ; et, au vu de l’observation de toute la journée, elle crut Lady Catherine exactement telle qu’il l’avait représentée.
Lorsqu’après avoir examiné la mère, dans le visage et la contenance de laquelle elle trouva bientôt quelque ressemblance avec M. Darcy, elle tourna ses yeux vers la fille, elle aurait presque pu se joindre à l’étonnement de Maria de la voir si mince et si petite. Il n’y avait ni dans la silhouette ni dans le visage aucune ressemblance entre les dames. Miss De Bourgh était pâle et maladive ; ses traits, bien que non laids, étaient insignifiants ; et elle parlait très peu, sinon d’une voix basse à Mme Jenkinson, dont l’apparence n’avait rien de remarquable et qui était entièrement occupée à écouter ce qu’elle disait et à placer un écran dans la direction appropriée devant ses yeux.
Après être restés quelques minutes, ils furent tous envoyés vers l’une des fenêtres pour admirer la vue, M. Collins les accompagnant pour en signaler les beautés, et Lady Catherine les informant aimablement qu’elle méritait bien davantage d’être regardée en été.
Le dîner fut extrêmement somptueux, et il y avait tous les domestiques et tous les articles d’argenterie que M. Collins avait promis ; et, comme il l’avait également prédit, il prit sa place au bas de la table, sur le désir de sa seigneurie, et eut l’air de sentir que la vie ne pouvait fournir rien de plus grand. Il sculpta, mangea et loua avec une empressement ravi ; et chaque plat fut recommandé, d’abord par lui, puis par Sir William, qui était maintenant assez remis pour faire écho à tout ce que disait son gendre, d’une manière dont Elizabeth s’étonnait que Lady Catherine pût le supporter. Mais Lady Catherine sembla gratifiée par leur admiration excessive et fit des sourires très gracieux, surtout lorsqu’un plat sur la table se révélait une nouveauté pour eux. Le groupe ne fournit pas beaucoup de conversation. Elizabeth était prête à parler chaque fois qu’il y avait une ouverture, mais elle était assise entre Charlotte et Miss De Bourgh — la première étant occupée à écouter Lady Catherine, et la seconde ne lui dit pas un mot pendant tout le dîner. Mme Jenkinson était principalement employée à surveiller le peu que Miss De Bourgh mangeait, l’incitant à essayer un autre plat et craignant qu’elle ne fût indisposée. Maria pensait que parler était hors de question, et les messieurs ne firent rien d’autre que manger et admirer.
Lorsque les dames retournèrent au salon, il ne resta guère à faire qu’à écouter Lady Catherine parler, ce qu’elle fit sans aucune interruption jusqu’à ce que le café arrivât, livrant son opinion sur chaque sujet d’une manière si décisive qu’elle prouvait qu’elle n’était pas habituée à voir son jugement contesté. Elle s’enquit des affaires domestiques de Charlotte de manière familière et minutieuse, et lui donna beaucoup de conseils quant à leur gestion ; lui dit comment tout devrait être réglé dans une aussi petite famille que la sienne, et l’instruisit sur le soin de ses vaches et de sa volaille. Elizabeth trouva que rien n’était au-dessous de l’attention de cette grande Dame qui pût lui fournir une occasion de dicter aux autres. Dans les intervalles de son discours avec Mme Collins, elle adressa une variété de questions à Maria et à Elizabeth, mais surtout à cette dernière, dont elle connaissait le moins les relations, et dont elle fit observer à Mme Collins qu’elle était une sorte de jeune fille très distinguée et jolie. Elle lui demanda à différentes reprises combien elle avait de sœurs, si elles étaient plus âgées ou plus jeunes qu’elle-même, si l’une d’entre elles était susceptible d’être mariée, si elles étaient jolies, où elles avaient été éduquées, quel carrosse son père entretenait, et quel était le nom de jeune fille de sa mère ? Elizabeth sentit toute l’impertinence de ses questions, mais y répondit très posément. Lady Catherine observa alors :
« Le domaine de votre père est substitué en faveur de M. Collins, je crois. Pour votre bien », dit-elle en se tournant vers Charlotte, « je m’en réjouis ; mais autrement, je ne vois aucune raison de substituer des domaines en excluant la lignée féminine. Cela n’était pas jugé nécessaire dans la famille de Sir Lewis de Bourgh. Jouez-vous et chantez-vous, Miss Bennet ? »
« Un peu. »
« Oh ! alors — un jour ou l’autre, nous serons heureux de vous entendre. Notre instrument est de premier ordre, probablement supérieur à... Vous l’essayerez un jour. Vos sœurs jouent-elles et chantent-elles ? »
« L’une d’elles le fait. »
« Pourquoi ne l’avez-vous pas toutes appris ? Vous auriez toutes dû apprendre. Les Miss Webb jouent toutes, et leur père n’a pas un revenu aussi bon que le vôtre. Dessinez-vous ? »
« Non, pas du tout. »
« Quoi, aucune de vous ? »
« Pas une. »
« C’est très étrange. Mais je suppose que vous n’en avez pas eu l’occasion. Votre mère aurait dû vous emmener en ville chaque printemps pour le bénéfice de maîtres. »
« Ma mère n’y aurait vu aucune objection, mais mon père déteste Londres. »
« Votre gouvernante vous a-t-elle quittées ? »
« Nous n’avons jamais eu de gouvernante. »
« Pas de gouvernante ! Comment était-ce possible ? Cinq filles élevées à la maison sans gouvernante ! Je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose. Votre mère a dû être tout à fait esclave de votre éducation. »
Elizabeth put difficilement s’empêcher de sourire, en lui assurant que cela n’avait pas été le cas.
« Alors, qui vous a enseigné ? Qui s’est occupé de vous ? Sans gouvernante, vous devez avoir été négligées. »
« Comparées à certaines familles, je crois que nous l’avons été ; mais celles d’entre nous qui souhaitaient apprendre n’ont jamais manqué de moyens. Nous avons toujours été encouragées à lire, et avions tous les maîtres nécessaires. Celles qui choisissaient d’être oisives pouvaient certainement l’être. »
« Aye, sans doute ; mais c’est ce qu’une gouvernante préviendrait, et si j’avais connu votre mère, je lui aurais conseillé très instamment d’en engager une. Je dis toujours que rien ne se fait dans l’éducation sans une instruction ferme et régulière, et personne d’autre qu’une gouvernante ne peut la donner. C’est merveilleux combien de familles j’ai pu pourvoir de cette façon. Je suis toujours heureuse de voir une jeune personne bien placée. Quatre nièces de Mme Jenkinson sont très agréablement situées grâce à moi ; et ce n’est qu’il y a quelques jours que j’ai recommandé une autre jeune personne, qui n’a été mentionnée que par accident, et la famille est tout à fait ravie d’elle. Mme Collins, vous ai-je dit que Lady Metcalfe est passée hier pour me remercier ? Elle trouve Miss Pope un trésor. "Lady Catherine", a-t-elle dit, "vous m’avez donné un trésor." Vos jeunes sœurs sont-elles sorties, Miss Bennet ? »
« Oui, Madame, toutes. »
« Toutes ! Quoi, les cinq à la fois ? Très étrange ! Et vous seulement la seconde. Les plus jeunes sorties avant que les plus âgées ne soient mariées ! Vos sœurs cadettes doivent être très jeunes ? »
« Oui, ma plus jeune n’a pas seize ans. Peut-être est-elle tout à fait jeune pour être beaucoup dans le monde. Mais vraiment, Madame, je pense qu’il serait très dur pour les sœurs cadettes qu’elles ne puissent avoir leur part de société et d’amusement parce que l’aînée pourrait ne pas avoir les moyens ou l’inclination de se marier tôt. La dernière née a autant de droit aux plaisirs de la jeunesse que la première. Et être retenue par un tel motif ! Je pense que ce ne serait pas très susceptible de promouvoir l’affection fraternelle ou la délicatesse d’esprit. »
« Sur ma parole », dit sa Seigneurie, « vous donnez votre opinion très décidément pour une personne si jeune. Dites-moi, quel est votre âge ? »
« Avec trois sœurs cadettes en âge d’être sorties », répondit Elizabeth en souriant, « votre Seigneurie peut difficilement attendre de moi que je le révèle. »
Lady Catherine sembla tout à fait étonnée de ne pas recevoir de réponse directe ; et Elizabeth soupçonna qu’elle était la première créature qui eût jamais osé plaisanter avec autant d’impertinence digne.
« Vous ne pouvez avoir plus de vingt ans, j’en suis sûre, — par conséquent vous n’avez pas besoin de cacher votre âge. »
« Je n’ai pas vingt et un ans. »
Quand les messieurs les eurent rejointes, et que le thé fut fini, les tables de jeu furent placées. Lady Catherine, Sir William, et M. et Mme Collins s’assirent pour le quadrille ; et comme Miss De Bourgh choisit de jouer au casino, les deux jeunes filles eurent l’honneur d’assister Mme Jenkinson pour compléter sa table. Leur partie fut superlativement stupide. À peine une syllabe fut-elle prononcée qui ne se rapportât au jeu, sauf lorsque Mme Jenkinson exprimait ses craintes que Miss De Bourgh n’eût trop chaud ou trop froid, ou qu’elle eût trop ou trop peu de lumière. Beaucoup plus de choses se passaient à l’autre table. Lady Catherine parlait généralement — exposant les erreurs des trois autres, ou racontant quelque anecdote sur elle-même. M. Collins était employé à approuver tout ce que disait sa Seigneurie, à la remercier pour chaque levée qu’il gagnait, et à s’excuser s’il pensait en avoir gagné trop. Sir William ne disait pas grand-chose. Il emmagasinait dans sa mémoire des anecdotes et des noms nobles.
Lorsque Lady Catherine et sa fille eurent joué aussi longtemps qu’elles le souhaitèrent, les tables furent desservies, la voiture fut offerte à Mme Collins, acceptée avec gratitude et immédiatement commandée. Le groupe se rassembla alors autour du feu pour entendre Lady Catherine déterminer quel temps ils auraient le lendemain. Ces instructions furent interrompues par l’arrivée du carrosse et, après maints discours de remerciements de la part de M. Collins et autant de révérences de celle de Sir William, ils prirent congé. Sitôt qu’ils furent partis, Elizabeth fut sollicitée par son cousin pour donner son opinion sur tout ce qu’elle avait vu à Rosings, ce qu’elle fit, pour l’amour de Charlotte, de manière plus favorable qu’elle ne le pensait réellement. Mais ses éloges, bien qu’ils lui eussent coûté quelque peine, ne purent en aucune façon satisfaire M. Collins, et il fut bientôt contraint de prendre lui-même en main les louanges de sa Seigneurie.
CHAPITRE VII.
Sir William ne séjourna qu’une semaine à Hunsford ; mais sa visite fut assez longue pour le convaincre que sa fille était très confortablement installée, et qu’elle possédait un mari et un voisin tels qu’on en rencontre rarement. Tandis que Sir William était avec eux, M. Collins consacrait ses matinées à le promener dans son cabriolet et à lui faire visiter la campagne ; mais lorsqu’il fut reparti, toute la famille retourna à ses occupations habituelles, et Elizabeth fut reconnaissante de constater qu’ils ne voyaient pas davantage son cousin du fait de ce changement, car le plus clair du temps, entre le déjeuner et le dîner, était désormais passé par lui soit à travailler au jardin, soit à lire et écrire, et à regarder par la fenêtre de son propre cabinet de travail, qui donnait sur la route. La pièce où se tenaient les dames était située à l’arrière. Elizabeth s’était d’abord étonnée que Charlotte ne préférât pas le salon de salle à manger pour l’usage quotidien ; c’était une pièce de meilleure dimension, avec une exposition plus agréable ; mais elle comprit bientôt que son amie avait une excellente raison d’agir ainsi, car M. Collins aurait sans aucun doute été beaucoup moins dans son propre appartement s’ils s’étaient assis dans une pièce aussi vivante ; et elle sut gré à Charlotte de cet arrangement.
Depuis le salon, elles ne pouvaient rien distinguer dans la ruelle et étaient redevables à M. Collins de savoir quelles voitures y passaient, et combien de fois, en particulier, Mlle De Bourgh passait dans son phaéton, ce dont il ne manquait jamais de venir les informer, bien que cela arrivât presque chaque jour. Elle ne s’arrêtait pas rarement au presbytère et échangeait quelques minutes de conversation avec Charlotte, mais on parvenait à peine à la décider à en descendre.
Il se passait très peu de jours sans que M. Collins ne se rendît à pied à Rosings, et peu sans que sa femme ne jugeât nécessaire d’en faire autant ; et jusqu’à ce qu’Elizabeth se rappelât qu’il pouvait y avoir d’autres bénéfices ecclésiastiques de famille à attribuer, elle ne pouvait comprendre le sacrifice de tant d’heures. De temps à autre, ils étaient honorés d’une visite de sa Seigneurie, et rien de ce qui se passait dans la pièce au cours de ces visites n’échappait à son observation. Elle examinait leurs occupations, regardait leur ouvrage et leur conseillait de faire autrement ; elle trouvait à redire à la disposition des meubles ou décelait la négligence de la femme de chambre ; et si elle acceptait quelque rafraîchissement, elle semblait ne le faire que pour découvrir que les pièces de viande de Mme Collins étaient trop grosses pour sa famille.
Elizabeth s’aperçut bientôt que, bien que cette grande dame ne fût pas investie de la commission de paix pour le comté, elle était un magistrat très actif dans sa propre paroisse, dont les moindres soucis lui étaient rapportés par M. Collins ; et chaque fois que l’un des villageois était enclin à être querelleur, mécontent ou trop pauvre, elle faisait une sortie dans le village pour régler leurs différends, réduire leurs plaintes au silence et les gronder jusqu’à ce qu’ils retrouvent l’harmonie et l’aisance.
Le divertissement de dîner à Rosings était répété environ deux fois par semaine ; et, en tenant compte de l’absence de Sir William et du fait qu’il n’y avait qu’une seule table de jeu le soir, chaque divertissement de ce genre était la réplique du premier. Leurs autres engagements étaient rares, car le style de vie du voisinage, en général, était hors de portée des Collins. Cela n’était cependant pas un mal pour Elizabeth, et, dans l’ensemble, elle passait son temps assez agréablement ; il y avait des demi-heures de conversation plaisante avec Charlotte, et le temps était si beau pour la saison qu’elle prenait souvent beaucoup de plaisir au grand air. Sa promenade favorite, où elle se rendait fréquemment pendant que les autres rendaient visite à Lady Catherine, longeait le bosquet ouvert qui bordait ce côté du parc, où il y avait un joli chemin abrité que personne ne semblait apprécier autant qu’elle, et où elle se sentait à l’abri de la curiosité de Lady Catherine.
C’est dans cette tranquillité que s’écoula bientôt la première quinzaine de sa visite. Pâques approchait, et la semaine qui précéderait devait apporter un renfort à la famille de Rosings, ce qui, dans un cercle aussi restreint, ne pouvait manquer d’être important. Peu après son arrivée, Elizabeth avait entendu dire que M. Darcy était attendu dans le courant de quelques semaines, et bien qu’il n’y eût pas beaucoup de ses connaissances qu’elle ne préférât à lui, sa venue fournirait une nouveauté relative à observer lors des réceptions de Rosings, et elle pourrait s’amuser à voir à quel point les desseins de Mlle Bingley sur lui étaient sans espoir, au vu de son comportement envers sa cousine, à laquelle il était manifestement destiné par Lady Catherine ; cette dernière parlait de sa venue avec la plus grande satisfaction, s’exprimait à son sujet en termes de la plus haute admiration, et semblait presque irritée de constater qu’il avait déjà été fréquemment vu par Mlle Lucas et elle-même.
Son arrivée fut bientôt connue au presbytère, car M. Collins passa toute la matinée à marcher à portée de vue des loges ouvrant sur Hunsford Lane, afin d’en avoir la plus prompte confirmation ; et après avoir fait sa révérence tandis que la voiture tournait dans le parc, il se hâta de rentrer avec la grande nouvelle. Le lendemain matin, il s’empressa de se rendre à Rosings pour présenter ses respects. Il y avait deux neveux de Lady Catherine pour les exiger, car M. Darcy avait amené avec lui un colonel Fitzwilliam, le fils cadet de son oncle, Lord ----, et, à la grande surprise de tout le groupe, lorsque M. Collins revint, les messieurs l’accompagnaient. Charlotte les avait vus depuis la chambre de son mari, traversant la route, et, courant aussitôt dans l’autre pièce, elle raconta aux jeunes filles quel honneur elles pouvaient attendre, ajoutant :
« Je peux te remercier, Eliza, pour cette marque de courtoisie. M. Darcy ne serait jamais venu si tôt me rendre visite. »
Elizabeth eut à peine le temps de décliner tout droit à ce compliment que leur approche fut annoncée par la sonnette, et peu après les trois messieurs entrèrent dans la pièce. Le colonel Fitzwilliam, qui ouvrait la marche, avait une trentaine d’années, n’était pas beau, mais était, par sa personne et ses manières, un parfait gentilhomme. M. Darcy semblait tel qu’il était accoutumé de paraître dans le Hertfordshire, présenta ses compliments, avec sa réserve habituelle, à Mme Collins ; et quels que pussent être ses sentiments envers son amie, il l’accueillit avec toute l’apparence du calme. Elizabeth lui fit simplement la révérence, sans dire un mot.
Le colonel Fitzwilliam entama la conversation directement, avec l’aisance et la facilité d’un homme bien élevé, et parla très agréablement ; mais son cousin, après avoir adressé une brève observation sur la maison et le jardin à Mme Collins, resta quelque temps sans parler à personne. À la fin, cependant, sa civilité fut suffisamment éveillée pour s’enquérir auprès d’Elizabeth de la santé de sa famille. Elle lui répondit de la manière habituelle et, après un moment de silence, ajouta :
« Ma sœur aînée est à Londres depuis trois mois. N’avez-vous jamais eu l’occasion de l’y voir ? »
Elle était parfaitement consciente qu’il ne l’avait jamais fait ; mais elle souhaitait voir s’il trahirait quelque conscience de ce qui s’était passé entre les Bingley et Jane ; et elle trouva qu’il parut quelque peu confus lorsqu’il répondit qu’il n’avait jamais eu la chance de rencontrer Mlle Bennet. Le sujet ne fut pas poursuivi et les messieurs s’en allèrent peu après.
CHAPITRE VIII.
Les manières du colonel Fitzwilliam furent très admirées au presbytère, et toutes les dames sentirent qu’il devait ajouter considérablement au plaisir de leurs engagements à Rosings. Il s’écoula cependant quelques jours avant qu’elles ne reçussent quelque invitation, car, tant qu’il y avait des visiteurs dans la maison, leur présence ne pouvait être nécessaire ; et ce ne fut que le jour de Pâques, près d’une semaine après l’arrivée des messieurs, qu’elles furent honorées d’une telle attention, et on leur demanda simplement, en quittant l’église, de venir le soir même. Durant la dernière semaine, elles n’avaient que très peu vu Lady Catherine ou sa fille. Le colonel Fitzwilliam était passé au presbytère plus d’une fois durant ce laps de temps, mais M. Darcy, elles ne l’avaient vu qu’à l’église.
L’invitation fut acceptée, bien entendu, et à une heure convenable elles se joignirent au groupe dans le salon de Lady Catherine. Sa Seigneurie les reçut civilement, mais il était clair que leur compagnie n’était nullement aussi bienvenue que lorsqu’elle ne pouvait obtenir personne d’autre ; et elle était, en fait, presque accaparée par ses neveux, s’adressant à eux, et surtout à Darcy, bien plus qu’à toute autre personne dans la pièce.
Le colonel Fitzwilliam semblait réellement heureux de les voir ; tout était un soulagement bienvenu pour lui à Rosings ; et la jolie amie de Mme Collins avait de surcroît beaucoup frappé son imagination. Il s’assit maintenant près d’elle et parla si agréablement du Kent et du Hertfordshire, des voyages et de la vie au foyer, des livres nouveaux et de la musique, qu’Elizabeth n’avait jamais été aussi bien divertie dans cette pièce auparavant ; et ils conversèrent avec tant d’entrain et de fluidité qu’ils attirèrent l’attention de Lady Catherine elle-même, ainsi que celle de M. Darcy. Les yeux de ce dernier s’étaient bientôt et à plusieurs reprises tournés vers eux avec un regard de curiosité ; et que sa Seigneurie partageât ce sentiment après un moment, ce fut plus ouvertement reconnu, car elle ne se fit aucun scrupule d’interpeller :
« Que dites-vous là, Fitzwilliam ? De quoi parlez-vous ? Que racontez-vous à Mlle Bennet ? Laissez-moi entendre de quoi il s’agit. »
« Nous parlons de musique, Madame », dit-il, lorsqu’il ne put éviter davantage une réponse.
« De musique ! Alors, je vous prie, parlez haut. C’est le sujet qui me ravit entre tous. Je dois avoir ma part à la conversation, si vous parlez de musique. Il y a peu de gens en Angleterre, je suppose, qui tirent plus de vrai plaisir de la musique que moi, ou qui aient un meilleur goût naturel. Si j’avais jamais appris, j’aurais été très experte. Et il en aurait été de même pour Anne, si sa santé lui avait permis de s’y appliquer. Je suis convaincue qu’elle aurait joué à merveille. Comment Georgiana progresse-t-elle, Darcy ? »
M. Darcy parla avec des éloges affectueux des progrès de sa sœur.
« Je suis très heureuse d’entendre de si bonnes nouvelles d’elle », dit Lady Catherine ; « et je vous prie de lui dire de ma part qu’elle ne peut espérer exceller si elle ne pratique pas beaucoup. »
« Je vous assure, Madame », répondit-il, « qu’elle n’a pas besoin d’un tel conseil. Elle pratique très assidûment. »
« Tant mieux. On ne saurait trop en faire ; et la prochaine fois que je lui écrirai, je lui recommanderai de ne le négliger sous aucun prétexte. Je dis souvent aux jeunes demoiselles qu’aucune excellence en musique ne s’acquiert sans une pratique constante. J’ai dit plusieurs fois à Mlle Bennet qu’elle ne jouerait jamais vraiment bien si elle ne pratiquait pas davantage ; et bien que Mme Collins n’ait pas d’instrument, elle est très bienvenue, comme je le lui ai souvent dit, pour venir à Rosings tous les jours et jouer du piano dans la chambre de Mme Jenkinson. Elle ne gênerait personne, vous savez, dans cette partie de la maison. »
M. Darcy parut quelque peu honteux du manque de manières de sa tante et ne fit aucune réponse.
Lorsque le café fut servi, le colonel Fitzwilliam rappela à Elizabeth sa promesse de jouer pour lui ; et elle s’assit aussitôt à l’instrument. Il tira une chaise près d’elle. Lady Catherine écouta la moitié d’un morceau, puis parla, comme auparavant, à son autre neveu ; jusqu’à ce que ce dernier s’éloignât d’elle et, se déplaçant avec sa délibération habituelle vers le piano, se postât de manière à avoir une vue complète du visage de la charmante interprète. Elizabeth vit ce qu’il faisait et, à la première pause opportune, se tourna vers lui avec un sourire malicieux et dit :
« Vous avez l’intention de m’effrayer, M. Darcy, en venant avec tout cet apparat pour m’écouter ? Mais je ne me laisserai pas intimider, même si votre sœur joue si bien. Il y a en moi une obstination qui ne peut supporter d’être effrayée par la volonté d’autrui. Mon courage grandit toujours devant toute tentative d’intimidation. »
« Je ne dirai pas que vous vous trompez », répondit-il, « car vous ne pourriez vraiment croire que j’aie le moindre dessein de vous alarmer ; et j’ai eu le plaisir de faire votre connaissance assez longtemps pour savoir que vous trouvez un grand plaisir à professer occasionnellement des opinions qui, en fait, ne sont pas les vôtres. »
Elizabeth rit de bon cœur à ce portrait d’elle-même et dit au colonel Fitzwilliam : « Votre cousin vous donnera une bien jolie idée de moi et vous apprendra à ne pas croire un mot de ce que je dis. J’ai la malchance particulière de rencontrer une personne si capable d’exposer mon vrai caractère dans une partie du monde où j’avais espéré passer inaperçue avec quelque crédit. Vraiment, M. Darcy, il est très peu généreux de votre part de mentionner tout ce que vous saviez à mon désavantage dans le Hertfordshire — et, permettez-moi de dire, très impolitique aussi — car cela me pousse à exercer des représailles, et de telles choses pourraient sortir qui choqueraient vos relations de les entendre. »
« Je ne vous crains pas », dit-il en souriant.
« Je vous en prie, laissez-moi entendre de quoi vous l’accusez », s’écria le colonel Fitzwilliam. « J’aimerais savoir comment il se comporte parmi les étrangers. »
« Vous allez l’entendre alors — mais préparez-vous à quelque chose de très terrible. La première fois que je l’ai vu dans le Hertfordshire, il faut le savoir, c’était à un bal — et à ce bal, que pensez-vous qu’il ait fait ? Il n’a dansé que quatre danses ! Je suis navrée de vous peiner — mais c’était ainsi. Il n’a dansé que quatre danses, bien que les messieurs fussent rares ; et, à ma connaissance, plus d’une jeune fille restait assise, faute de cavalier. M. Darcy, vous ne pouvez nier le fait. »
« Je n’avais pas à cette époque l’honneur de connaître aucune dame dans l’assemblée, en dehors de mon propre groupe. »
« Vrai ; et personne ne peut jamais être présenté dans une salle de bal. Eh bien, colonel Fitzwilliam, que dois-je jouer ensuite ? Mes doigts attendent vos ordres. »
« Peut-être », dit Darcy, « aurais-je mieux fait de chercher à être présenté, mais je suis peu qualifié pour me recommander aux étrangers. »
« Demanderons-nous à votre cousin la raison de cela ? » dit Elizabeth, s’adressant toujours au colonel Fitzwilliam. « Demanderons-nous pourquoi un homme de sens et d’éducation, qui a vécu dans le monde, est peu qualifié pour se recommander aux étrangers ? »
« Je peux répondre à votre question », dit Fitzwilliam, « sans m’adresser à lui. C’est parce qu’il ne veut pas se donner la peine. »
« Je n’ai certainement pas le talent que possèdent certaines personnes », dit Darcy, « de converser facilement avec ceux que je n’ai jamais vus auparavant. Je ne peux attraper leur ton de conversation, ni paraître intéressé par leurs soucis, comme je vois souvent le faire. »
« Mes doigts », dit Elizabeth, « ne se déplacent pas sur cet instrument de la manière magistrale dont je vois tant de femmes le faire. Ils n’ont pas la même force ou la même rapidité, et ne produisent pas la même expression. Mais alors, j’ai toujours supposé que c’était ma propre faute — parce que je ne voulais pas me donner la peine de pratiquer. Ce n’est pas que je ne croie pas mes doigts aussi capables que ceux de n’importe quelle autre femme d’une exécution supérieure. »
Darcy sourit et dit : « Vous avez parfaitement raison. Vous avez employé votre temps bien mieux. Personne, admis au privilège de vous entendre, ne peut penser qu’il manque quoi que ce soit. Aucun de nous deux ne joue devant des étrangers. »
Ici, ils furent interrompus par Lady Catherine, qui appela pour savoir de quoi ils parlaient. Elizabeth recommença immédiatement à jouer. Lady Catherine s’approcha et, après avoir écouté quelques minutes, dit à Darcy :
« Mlle Bennet ne jouerait pas si mal si elle pratiquait davantage et pouvait avoir l’avantage d’un maître londonien. Elle a une très bonne notion du doigté, bien que son goût ne soit pas égal à celui d’Anne. Anne aurait été une interprète délicieuse si sa santé lui avait permis d’apprendre. »
Elizabeth regarda Darcy pour voir avec quelle cordialité il acquiesçait aux louanges de sa cousine ; mais ni à ce moment ni à aucun autre, elle ne put discerner le moindre symptôme d’amour ; et de tout son comportement envers Mlle De Bourgh, elle tira ce réconfort pour Mlle Bingley, qu’il aurait pu tout aussi bien l’épouser si elle avait été de sa parenté.
Lady Catherine poursuivit ses remarques sur l’interprétation d’Elizabeth, y mêlant maintes instructions sur l’exécution et le goût. Elizabeth les reçut avec toute la patience de la civilité ; et à la demande des messieurs, elle resta à l’instrument jusqu’à ce que la voiture de sa Seigneurie fût prête à les ramener tous à la maison.
CHAPITRE IX.
Elizabeth était assise seule le lendemain matin, écrivant à Jane, pendant que Mme Collins et Maria étaient allées pour affaires au village, lorsqu’elle fut surprise par un coup de sonnette, signal certain d’un visiteur. Comme elle n’avait entendu aucune voiture, elle pensa qu’il n’était pas invraisemblable que ce fût Lady Catherine, et sous cette appréhension, elle rangeait sa lettre à moitié terminée afin d’échapper à toutes les questions impertinentes, quand la porte s’ouvrit et, à sa très grande surprise, M. Darcy, et M. Darcy seul, entra dans la pièce.
Il parut étonné lui aussi de la trouver seule et s’excusa de son intrusion en lui faisant savoir qu’il avait cru que toutes les dames étaient à l’intérieur.
Ils s’assirent alors, et lorsque ses questions sur Rosings furent posées, ils semblèrent en danger de sombrer dans un silence total. Il était donc absolument nécessaire de penser à quelque chose, et dans cette urgence, se rappelant quand elle l’avait vu pour la dernière fois dans le Hertfordshire, et curieuse de savoir ce qu’il dirait au sujet de leur départ précipité, elle observa :
« Comme vous avez tous quitté Netherfield si soudainement en novembre dernier, M. Darcy ! Ce dut être une surprise fort agréable pour M. Bingley de vous voir tous si peu de temps après lui ; car, si je me souviens bien, il n’était parti que la veille. Lui et ses sœurs se portaient bien, j’espère, quand vous avez quitté Londres. »
« Parfaitement — je vous remercie. »
Elle comprit qu’elle ne recevrait aucune autre réponse — et, après une courte pause, ajouta :
« Je crois avoir compris que M. Bingley n’a pas beaucoup l’idée de revenir un jour à Netherfield ? »
« Je ne l’ai jamais entendu dire cela ; mais il est probable qu’il puisse y passer très peu de son temps à l’avenir. Il a beaucoup d’amis, et il est à un âge de la vie où les amis et les engagements augmentent continuellement. »
« S’il a l’intention d’être peu à Netherfield, il vaudrait mieux pour le voisinage qu’il abandonne entièrement le lieu, car alors nous pourrions peut-être y obtenir une famille établie. Mais peut-être M. Bingley n’a-t-il pas pris la maison tant pour la commodité du voisinage que pour la sienne, et nous devons nous attendre à ce qu’il la garde ou la quitte selon le même principe. »
« Je ne serais pas surpris », dit Darcy, « s’il l’abandonnait dès qu’une acquisition avantageuse se présenterait. »
Elizabeth ne répondit rien. Elle craignait de parler plus longtemps de son ami ; et, n’ayant rien d’autre à dire, elle était maintenant déterminée à lui laisser le soin de trouver un sujet.
Il comprit l’allusion et commença bientôt par : « Cette maison semble très confortable. Lady Catherine, je crois, y a fait beaucoup lorsque M. Collins est arrivé à Hunsford. »
« Je crois qu’elle l’a fait — et je suis certaine qu’elle n’aurait pu accorder sa bonté à un objet plus reconnaissant. »
« M. Collins semble très heureux dans son choix d’épouse. »
« Oui, en effet ; ses amis peuvent bien se réjouir qu’il ait rencontré l’une des très rares femmes sensées qui auraient accepté de l’épouser, ou qui l’auraient rendu heureux si elles l’avaient fait. Mon amie a une excellente intelligence — bien que je ne sois pas certaine de considérer son mariage avec M. Collins comme la chose la plus sage qu’elle ait jamais faite. Elle semble parfaitement heureuse, cependant, et sous un angle prudentiel, c’est certainement un très bon parti pour elle. »
« Il doit lui être très agréable d’être établie à une distance si facile de sa propre famille et de ses amis. »
« Une distance facile, dites-vous ? Il y a près de cinquante milles. »
« Et que sont cinquante milles de bonne route ? À peine plus d’une demi-journée de voyage. Oui, j’appelle cela une distance très facile. »
« Je n’aurais jamais considéré la distance comme l’un des avantages de ce mariage », s’écria Elizabeth. « Je n’aurais jamais dit que Mme Collins était établie près de sa famille. »
« C’est une preuve de votre propre attachement au Hertfordshire. Tout ce qui se trouve au-delà du voisinage immédiat de Longbourn, je suppose, vous paraîtrait lointain. »
Tandis qu’il parlait, il eut une sorte de sourire qu’Elizabeth crut comprendre ; il devait supposer qu’elle pensait à Jane et à Netherfield, et elle rougit en répondant :
« Je ne veux pas dire qu’une femme ne puisse être établie trop près de sa famille. Le lointain et le proche sont nécessairement relatifs, et dépendent de nombreuses circonstances variées. Là où la fortune rend la dépense du voyage négligeable, la distance ne devient aucunement un mal. Mais ce n’est pas le cas ici. M. et Mme Collins ont un revenu confortable, mais pas un revenu qui leur permette de fréquents déplacements — et je suis persuadée que mon amie ne se dirait pas près de sa famille à moins de la moitié de la distance actuelle. »
M. Darcy rapprocha un peu sa chaise d’elle et dit : « Vous ne pouvez avoir droit à un attachement local si marqué. Vous ne pouvez pas avoir toujours été à Longbourn. »
Elizabeth parut surprise. Le gentleman ressentit un changement d’humeur ; il recula sa chaise, prit un journal sur la table et, le parcourant du regard, dit d’une voix plus froide :
« Êtes-vous satisfaite du Kent ? »
Un bref dialogue sur le sujet de la campagne s’ensuivit, calme et concis des deux côtés — et fut bientôt mis fin par l’entrée de Charlotte et de sa sœur, qui revenaient de leur promenade. Le tête-à-tête les surprit. M. Darcy raconta le malentendu qui l’avait conduit à s’imposer à Mlle Bennet, et après être resté quelques minutes de plus sans dire grand-chose à personne, il s’en alla.
« Que peut bien signifier ceci ! » dit Charlotte, dès qu’il fut parti. « Ma chère Eliza, il doit être amoureux de toi, sinon il ne nous aurait jamais rendu visite de cette manière familière. »
Mais lorsqu’Elizabeth raconta son silence, cela ne sembla pas très probable, même aux souhaits de Charlotte ; et après diverses conjectures, elles ne purent finalement que supposer que sa visite découlait de la difficulté de trouver quoi faire, ce qui était d’autant plus probable vu la période de l’année. Tous les sports de plein air étaient terminés. À l’intérieur, il y avait Lady Catherine, des livres et une table de billard, mais les gentlemen ne peuvent pas toujours rester à l’intérieur ; et dans la proximité du presbytère, ou l’agrément de la promenade qui y menait, ou des personnes qui y vivaient, les deux cousins trouvèrent à partir de cette période une tentation de s’y rendre presque chaque jour. Ils venaient à différentes heures de la matinée, parfois séparément, parfois ensemble, et de temps à autre accompagnés de leur tante. Il était évident pour elles toutes que le colonel Fitzwilliam venait parce qu’il prenait plaisir à leur société, une conviction qui, bien entendu, le recommandait encore davantage ; et Elizabeth fut rappelée, par sa propre satisfaction à être en sa compagnie, ainsi que par son admiration évidente pour elle, à son ancien favori George Wickham ; et bien qu’en les comparant, elle vît qu’il y avait moins de douceur captivante dans les manières du colonel Fitzwilliam, elle crut qu’il possédait l’esprit le mieux cultivé.
Mais pourquoi M. Darcy venait si souvent au presbytère, c’était plus difficile à comprendre. Ce ne pouvait être pour la société, car il restait fréquemment assis là dix minutes d’affilée sans ouvrir la bouche ; et quand il parlait, cela semblait l’effet de la nécessité plutôt que du choix — un sacrifice à la bienséance, non un plaisir pour lui-même. Il paraissait rarement vraiment animé. Mme Collins ne savait que penser de lui. Le fait que le colonel Fitzwilliam rît occasionnellement de sa stupidité prouvait qu’il était généralement différent, ce que sa propre connaissance de lui n’aurait pu lui apprendre ; et comme elle aurait aimé croire que ce changement était l’effet de l’amour, et l’objet de cet amour, son amie Eliza, elle se mit sérieusement au travail pour le découvrir. — Elle l’observait chaque fois qu’ils étaient à Rosings, et chaque fois qu’il venait à Hunsford ; mais sans grand succès. Il regardait certainement beaucoup son amie, mais l’expression de ce regard était discutable. C’était un regard sérieux et fixe, mais elle doutait souvent qu’il y eût beaucoup d’admiration dedans, et parfois, cela ne semblait être que de l’absence d’esprit.
Elle avait une ou deux fois suggéré à Elizabeth la possibilité qu’il eût un penchant pour elle, mais Elizabeth riait toujours de cette idée ; et Mme Collins ne jugea pas juste d’insister sur le sujet, par crainte de susciter des attentes qui ne pourraient finir que par une déception ; car, selon elle, il ne faisait aucun doute que toute l’aversion de son amie s’évanouirait si elle pouvait supposer qu’il était en son pouvoir.
Dans ses projets bienveillants pour Elizabeth, elle envisageait parfois son mariage avec le colonel Fitzwilliam. Il était, sans comparaison, l’homme le plus agréable ; il l’admirait certainement, et sa situation dans la vie était des plus enviables ; mais, pour contrebalancer ces avantages, M. Darcy possédait un patronage considérable dans l’Église, et son cousin ne pouvait en avoir aucun.
CHAPITRE X.
Plus d’une fois, Elizabeth, lors de ses promenades dans le parc, rencontra M. Darcy à l’improviste. — Elle ressentait toute la perversité du hasard qui l’amenait là où personne d’autre ne venait ; et pour éviter que cela ne se reproduise, elle prit soin de l’informer dès le début que c’était un de ses endroits favoris. — Comment cela pouvait-il donc se produire une seconde fois ! — Pourtant, cela arriva, et même une troisième. Cela semblait relever d’une mauvaise volonté délibérée, ou d’une pénitence volontaire, car en ces occasions, il ne s’agissait pas simplement de quelques questions formelles, d’une pause gênante, puis de partir, mais il jugeait en fait nécessaire de faire demi-tour et de marcher avec elle. Il ne disait jamais grand-chose, et elle ne se donnait pas non plus la peine de parler ou d’écouter beaucoup ; mais il lui vint à l’esprit, au cours de leur troisième rencontre, qu’il posait des questions étranges et sans lien entre elles — sur son plaisir à être à Hunsford, son goût pour les promenades solitaires, et son opinion sur le bonheur de M. et Mme Collins ; et qu’en parlant de Rosings et du fait qu’elle ne comprenait pas parfaitement la maison, il semblait s’attendre à ce que, chaque fois qu’elle reviendrait dans le Kent, elle y séjournerait aussi. Ses paroles semblaient l’impliquer. Pouvait-il avoir le colonel Fitzwilliam en tête ? Elle supposait que, s’il voulait dire quelque chose, il devait faire allusion à ce qui pourrait survenir de ce côté-là. Cela la troubla un peu, et elle fut très heureuse de se retrouver à la barrière des palissades, en face du presbytère.
Elle était occupée un jour, alors qu’elle marchait, à relire la dernière lettre de Jane, et à s’attarder sur certains passages qui prouvaient que Jane n’avait pas écrit avec entrain, quand, au lieu d’être à nouveau surprise par M. Darcy, elle vit en levant les yeux que le colonel Fitzwilliam venait à sa rencontre. Rangeant immédiatement la lettre et forçant un sourire, elle dit :
« Je ne savais pas auparavant que vous veniez jamais par ici. »
« J’ai fait le tour du parc », répondit-il, « comme je le fais généralement chaque année, et j’ai l’intention de terminer par une visite au presbytère. Allez-vous encore loin ? »
« Non, j’allais faire demi-tour à l’instant. »
Et elle fit demi-tour, et ils marchèrent ensemble vers le presbytère.
« Quittez-vous certainement le Kent samedi ? » demanda-t-elle.
« Oui — si Darcy ne remet pas cela à plus tard. Mais je suis à sa disposition. Il organise les affaires exactement comme il lui plaît. »
« Et s’il n’est pas en mesure de se faire plaisir dans l’organisation, il a au moins un grand plaisir dans le pouvoir de choisir. Je ne connais personne qui semble jouir davantage du pouvoir de faire ce qui lui plaît que M. Darcy. »
« Il aime assez faire à sa guise », répondit le colonel Fitzwilliam. « Mais nous le voulons tous. C’est seulement qu’il a de meilleurs moyens de le faire que beaucoup d’autres, parce qu’il est riche, et que beaucoup d’autres sont pauvres. Je parle en connaissance de cause. Un fils cadet, vous savez, doit être habitué au renoncement et à la dépendance. »
« À mon avis, le fils cadet d’un comte peut bien peu connaître l’un ou l’autre. Maintenant, sérieusement, qu’avez-vous jamais connu du renoncement et de la dépendance ? Quand avez-vous été empêché par un manque d’argent d’aller où bon vous semblait, ou de vous procurer tout ce dont vous aviez envie ? »
« Ce sont des questions indiscrètes — et peut-être ne puis-je pas dire que j’aie subi beaucoup de privations de cette nature. Mais dans des affaires de plus grand poids, je peux souffrir du manque d’argent. Les fils cadets ne peuvent pas épouser qui ils veulent. »
« À moins qu’ils ne veuillent épouser des femmes fortunées, ce qu’ils font, je crois, très souvent. »
« Nos habitudes de dépense nous rendent trop dépendants, et il n’y en a pas beaucoup dans mon rang social qui puissent se permettre de se marier sans une certaine attention à l’argent. »
« Est-ce », pensa Elizabeth, « destiné à moi ? » et elle rougit à cette idée ; mais, se reprenant, elle dit d’un ton enjoué : « Et dites-moi, quel est le prix habituel du fils cadet d’un comte ? À moins que le frère aîné ne soit très maladif, je suppose que vous ne demanderiez pas moins de cinquante mille livres. »
Il lui répondit sur le même ton, et le sujet fut clos. Pour interrompre un silence qui pourrait lui faire croire qu’elle était affectée par ce qui venait d’être dit, elle ajouta peu après :
« J’imagine que votre cousin vous a fait venir avec lui principalement pour avoir quelqu’un à sa disposition. Je m’étonne qu’il ne se marie pas, pour s’assurer une commodité durable de ce genre. Mais, peut-être que sa sœur fait tout aussi bien pour l’instant, et, comme elle est sous sa garde exclusive, il peut faire ce qu’il veut d’elle. »
« Non », dit le colonel Fitzwilliam, « c’est un avantage qu’il doit partager avec moi. Je suis associé à lui dans la tutelle de Mlle Darcy. »
« Vraiment ? Et dites-moi, quel genre de tuteurs faites-vous ? Votre pupille vous donne-t-elle beaucoup de mal ? Les jeunes filles de son âge sont parfois un peu difficiles à gérer, et si elle a le vrai tempérament des Darcy, elle pourrait aimer faire à sa guise. »
Tandis qu’elle parlait, elle l’observa la regarder avec intensité, et la manière dont il lui demanda immédiatement pourquoi elle supposait que Mlle Darcy était susceptible de leur donner du souci, la convainquit qu’elle avait, d’une manière ou d’une autre, touché assez juste. Elle répondit directement :
« Vous n’avez pas à être effrayé. Je n’ai jamais entendu dire aucun mal d’elle ; et j’ose dire qu’elle est l’une des créatures les plus dociles au monde. Elle est une très grande favorite de certaines dames de ma connaissance, Mme Hurst et Mlle Bingley. Je crois vous avoir entendu dire que vous les connaissiez. »
« Je les connais un peu. Leur frère est un homme agréable et distingué — c’est un grand ami de Darcy. »
« Oh ! oui », dit Elizabeth sèchement — « M. Darcy est extraordinairement gentil avec M. Bingley, et prend un soin prodigieux de lui. »
« Soin de lui ! — Oui, je crois vraiment que Darcy prend soin de lui sur les points où il a le plus besoin d’attention. D’après quelque chose qu’il m’a dit durant notre voyage ici, j’ai raison de penser que Bingley lui est très redevable. Mais je devrais lui demander pardon, car je n’ai aucun droit de supposer que Bingley était la personne visée. Ce n’était que conjecture. »
« Que voulez-vous dire ? »
« C’est une circonstance que Darcy ne souhaiterait évidemment pas voir connue de tous, car si elle parvenait aux oreilles de la famille de la dame, ce serait une chose désagréable. »
« Vous pouvez compter sur moi pour ne pas en parler. »
« Et souvenez-vous que je n’ai pas beaucoup de raisons de supposer qu’il s’agisse de Bingley. Ce qu’il m’a dit était simplement ceci : qu’il se félicitait d’avoir récemment sauvé un ami des inconvénients d’un mariage des plus imprudents, mais sans mentionner de noms ou d’autres détails, et je n’ai soupçonné qu’il s’agissait de Bingley que parce que je le crois le genre de jeune homme à s’attirer ce genre d’ennuis, et parce que je sais qu’ils ont été ensemble tout l’été dernier. »
« M. Darcy vous a-t-il donné les raisons de cette ingérence ? »
« J’ai cru comprendre qu’il y avait des objections très sérieuses contre la dame. »
« Et quels stratagèmes a-t-il utilisés pour les séparer ? »
« Il ne m’a pas parlé de ses propres stratagèmes », dit Fitzwilliam en souriant. « Il m’a seulement dit ce que je viens de vous dire. »
Elizabeth ne répondit rien et continua de marcher, le cœur gonflé d’indignation. Après l’avoir observée un peu, Fitzwilliam lui demanda pourquoi elle était si pensive.
« Je pense à ce que vous venez de me dire », dit-elle. « La conduite de votre cousin ne convient pas à mes sentiments. Pourquoi devait-il être le juge ? »
« Vous êtes plutôt disposée à qualifier son ingérence d’officieuse ? »
« Je ne vois pas quel droit M. Darcy avait de décider de la convenance de l’inclination de son ami, ou pourquoi, sur son seul jugement, il devait déterminer et diriger la manière dont cet ami devait être heureux. » « Mais », poursuivit-elle, en se reprenant, « comme nous ne connaissons aucun des détails, il n’est pas juste de le condamner. Il ne faut pas supposer qu’il y avait beaucoup d’affection en jeu. »
« Ce n’est pas une supposition déraisonnable », dit Fitzwilliam, « mais cela diminue bien tristement l’honneur du triomphe de mon cousin. »
Cela fut dit sur un ton plaisant, mais cela lui parut une image si juste de M. Darcy, qu’elle ne put se fier à elle-même pour une réponse ; et, changeant donc brusquement de conversation, elle parla de choses indifférentes jusqu’à ce qu’ils atteignent le presbytère. Là, enfermée dans sa propre chambre, dès que leur visiteur les eut quittés, elle put penser sans interruption à tout ce qu’elle avait entendu. Il n’était pas possible de supposer que d’autres personnes pussent être visées que celles avec qui elle était liée. Il ne pouvait exister au monde deux hommes sur lesquels M. Darcy pût avoir une telle influence sans borne. Qu’il eût été impliqué dans les mesures prises pour séparer M. Bingley et Jane, elle n’en avait jamais douté ; mais elle avait toujours attribué à Mlle Bingley la conception et l’organisation principales de ces mesures. Si sa propre vanité, cependant, ne l’abusait pas, il était la cause, son orgueil et son caprice étaient la cause de tout ce que Jane avait souffert, et continuait encore de souffrir. Il avait ruiné pour un temps tout espoir de bonheur pour le cœur le plus affectueux et le plus généreux au monde ; et personne ne pouvait dire combien durable pouvait être le mal qu’il avait infligé.
« Il y avait des objections très sérieuses contre la dame », furent les mots du colonel Fitzwilliam, et ces objections sérieuses étaient probablement le fait qu’elle eût un oncle qui était avoué de campagne, et un autre qui était dans les affaires à Londres.
« Contre Jane elle-même », s’exclama-t-elle, « il ne pouvait y avoir aucune possibilité d’objection. Toute bonté et toute grâce qu’elle est ! Son intelligence est excellente, son esprit cultivé, et ses manières captivantes. Rien non plus ne pouvait être reproché à mon père, qui, bien qu’ayant quelques particularités, possède des capacités que M. Darcy lui-même n’aurait pas à dédaigner, et une respectabilité qu’il n’atteindra probablement jamais. » Quand elle pensa à sa mère, en effet, sa confiance faiblit un peu, mais elle ne voulut pas admettre que d’éventuelles objections de ce côté-là eussent un poids matériel pour M. Darcy, dont l’orgueil, en était-elle convaincue, recevrait une blessure plus profonde du manque d’importance des relations de son ami que de leur manque d’esprit ; et elle fut finalement tout à fait décidée à penser qu’il avait été en partie gouverné par cette pire espèce d’orgueil, et en partie par le désir de conserver M. Bingley pour sa sœur.
L’agitation et les larmes que le sujet provoqua lui causèrent un mal de tête ; et il devint si fort vers le soir que, ajouté à son refus de voir M. Darcy, cela la détermina à ne pas accompagner ses cousins à Rosings, où ils étaient invités à prendre le thé. Mme Collins, voyant qu’elle était réellement souffrante, n’insista pas pour qu’elle vienne, et empêcha autant que possible son mari d’insister, mais M. Collins ne put cacher son appréhension que Lady Catherine fût quelque peu mécontente qu’elle restât à la maison.
CHAPITRE XI.
Quand ils furent partis, Elizabeth, comme pour s’exaspérer autant que possible contre M. Darcy, choisit pour occupation l’examen de toutes les lettres que Jane lui avait écrites depuis son arrivée dans le Kent. Elles ne contenaient aucune plainte réelle, et il n’y avait aucune réapparition d’événements passés, ni aucune communication de souffrances présentes. Mais dans chacune, et dans presque chaque ligne de chacune, il y avait un manque de cette gaieté qui avait coutume de caractériser son style, et qui, découlant de la sérénité d’un esprit en paix avec lui-même et gentiment disposé envers chacun, n’avait presque jamais été assombrie. Elizabeth remarqua chaque phrase exprimant l’idée d’un malaise, avec une attention qu’elle n’avait guère reçue lors de la première lecture. L’honteuse vantardise de M. Darcy quant à la misère qu’il avait été capable d’infliger lui donna un sens plus aigu des souffrances de sa sœur. Ce fut une consolation de penser que sa visite à Rosings devait se terminer le surlendemain, et une plus grande encore qu’en moins d’une quinzaine de jours, elle serait elle-même à nouveau avec Jane, et en mesure de contribuer au rétablissement de son entrain, par tout ce que l’affection pouvait faire.
Elle ne pouvait penser au départ de Darcy du Kent sans se rappeler que son cousin devait partir avec lui ; mais le colonel Fitzwilliam avait clairement montré qu’il n’avait aucune intention du tout, et, aussi agréable qu’il fût, elle n’avait pas l’intention d’être malheureuse à son sujet.
Alors qu’elle réglait ce point, elle fut soudainement réveillée par le son de la sonnette, et ses esprits furent un peu troublés par l’idée que ce fût le colonel Fitzwilliam lui-même, qui était déjà venu une fois tard dans la soirée, et qui pourrait maintenant venir s’enquérir particulièrement de sa santé. Mais cette idée fut bientôt chassée, et ses esprits furent très différemment affectés, quand, à son immense stupéfaction, elle vit M. Darcy entrer dans la pièce. D’une manière précipitée, il commença immédiatement à s’enquérir de sa santé, attribuant sa visite au désir d’apprendre qu’elle allait mieux. Elle lui répondit avec une froide civilité. Il s’assit quelques instants, puis se levant, marcha dans la pièce. Elizabeth était surprise, mais ne dit pas un mot. Après un silence de plusieurs minutes, il s’approcha d’elle d’une manière agitée, et commença ainsi :
« En vain j’ai lutté. Cela ne suffit pas. Mes sentiments ne pourront être réprimés. Vous devez me permettre de vous dire avec quelle ardeur je vous admire et vous aime. »
L’étonnement d’Elizabeth fut au-delà de toute expression. Elle fixa, rougit, douta, et resta silencieuse. Il considéra cela comme un encouragement suffisant, et l’aveu de tout ce qu’il ressentait et ressentait depuis longtemps pour elle, suivit immédiatement. Il parla bien, mais il y avait des sentiments autres que ceux du cœur à détailler, et il ne fut pas plus éloquent sur le sujet de la tendresse que sur celui de l’orgueil. Son sens de son infériorité — du fait que c’était une dégradation — des obstacles familiaux que le jugement avait toujours opposés à l’inclination, furent évoqués avec une chaleur qui semblait due à la conséquence qu’il blessait, mais était fort peu susceptible de recommander sa demande.
Malgré son aversion profondément enracinée, elle ne pouvait demeurer insensible au compliment que représentait l'affection d'un tel homme, et bien que ses intentions ne variassent pas d'un instant, elle fut d'abord navrée de la peine qu'il allait ressentir ; jusqu'à ce que, poussée au ressentiment par ses propos ultérieurs, elle perdît toute compassion dans la colère. Elle essaya toutefois de se calmer pour lui répondre avec patience, lorsqu'il aurait fini. Il conclut en lui représentant la force de cet attachement qu'en dépit de tous ses efforts, il lui avait été impossible de vaincre ; et en exprimant l'espoir que cela serait désormais récompensé par l'acceptation de sa main. Comme il disait cela, elle put aisément voir qu'il ne doutait pas d'une réponse favorable. Il parla d'appréhension et d'anxiété, mais son visage exprimait une réelle assurance. Une telle circonstance ne pouvait qu'exaspérer davantage, et quand il cessa, la couleur monta aux joues d'Elizabeth, et elle dit :
« En pareils cas, c'est, je crois, la manière établie d'exprimer un sentiment d'obligation pour les sentiments déclarés, si inégalement qu'ils puissent être partagés. Il est naturel que l'on ressente une obligation, et si je pouvais éprouver de la gratitude, je vous en remercierais maintenant. Mais je ne le puis — je n'ai jamais désiré votre bonne opinion, et vous l'avez certainement accordée très à contrecœur. Je suis navrée d'avoir causé de la peine à quiconque. Cela s'est fait tout à fait inconsciemment, cependant, et j'espère que cela sera de courte durée. Les sentiments qui, me dites-vous, ont longtemps empêché la reconnaissance de votre estime, ne devraient avoir aucune difficulté à la surmonter après cette explication. »
M. Darcy, qui s'appuyait contre la cheminée, les yeux fixés sur son visage, sembla recevoir ses mots avec autant de ressentiment que de surprise. Son teint devint pâle de colère, et le trouble de son esprit était visible sur chaque trait. Il luttait pour conserver une apparence de calme et ne voulut pas ouvrir les lèvres avant de croire l'avoir atteint. La pause fut, pour Elizabeth, redoutable. Enfin, d'une voix au calme forcé, il dit :
« Et c'est là toute la réponse que j'ai l'honneur d'attendre ! Je pourrais peut-être souhaiter être informé pourquoi, avec si peu d'efforts de courtoisie, je suis ainsi rejeté. Mais cela a peu d'importance. »
« Je pourrais tout aussi bien demander, répliqua-t-elle, pourquoi, avec un dessein si évident de m'offenser et de m'insulter, vous avez choisi de me dire que vous m'aimiez contre votre volonté, contre votre raison, et même contre votre caractère ? N'était-ce pas là une excuse à l'impolitesse, si j'ai été impolie ? Mais j'ai d'autres provocations. Vous savez que j'en ai. Si mes propres sentiments n'avaient pas décidé contre vous, s'ils avaient été indifférents, ou même favorables, pensez-vous qu'aucune considération me tenterait d'accepter l'homme qui a été le moyen de ruiner, peut-être pour toujours, le bonheur d'une sœur très aimée ? »
À mesure qu'elle prononçait ces mots, M. Darcy changea de couleur ; mais l'émotion fut brève, et il écouta sans tenter de l'interrompre pendant qu'elle continuait.
« J'ai toutes les raisons du monde de penser mal de vous. Aucun motif ne peut excuser la part injuste et peu généreuse que vous avez prise là-bas. Vous n'osez pas, vous ne pouvez pas nier que vous avez été le principal, sinon le seul moyen de les séparer l'un de l'autre, d'exposer l'une à la censure du monde pour caprice et instabilité, l'autre à sa dérision pour des espoirs déçus, et de les entraîner tous deux dans une misère du genre le plus aigu. »
Elle fit une pause, et vit avec une indignation non dissimulée qu'il écoutait avec un air qui prouvait qu'il n'était nullement touché par un sentiment de remords. Il la regarda même avec un sourire d'incrédulité affectée.
« Pouvez-vous nier que vous l'ayez fait ? » répéta-t-elle.
Avec une tranquillité feinte, il répondit alors : « Je n'ai aucun désir de nier que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour séparer mon ami de votre sœur, ou que je me réjouis de mon succès. Envers lui, j'ai été plus aimable qu'envers moi-même. »
Elizabeth dédaigna de paraître remarquer cette réflexion courtoise, mais sa signification ne lui échappa pas, et il était peu probable qu'elle la réconciliât.
« Mais ce n'est pas seulement cette affaire, continua-t-elle, sur laquelle mon aversion est fondée. Bien avant qu'elle n'eût lieu, mon opinion sur vous était arrêtée. Votre caractère fut dévoilé dans le récit que j'ai reçu il y a bien des mois de M. Wickham. À ce sujet, qu'avez-vous à dire ? Dans quel acte imaginaire d'amitié pouvez-vous ici vous défendre ? Ou sous quelle fausse représentation pouvez-vous ici en imposer aux autres ? »
« Vous portez un vif intérêt aux affaires de ce monsieur », dit Darcy d'un ton moins tranquille, et avec une couleur accrue.
« Qui, sachant quels ont été ses malheurs, pourrait s'empêcher de ressentir un intérêt pour lui ? »
« Ses malheurs ! » répéta Darcy avec mépris ; « oui, ses malheurs ont été grands en vérité. »
« Et de votre fait », cria Elizabeth avec énergie. « Vous l'avez réduit à son état actuel de pauvreté, de pauvreté relative. Vous avez retenu les avantages dont vous devez savoir qu'ils étaient destinés à lui. Vous avez privé les meilleures années de sa vie de cette indépendance qui n'était pas moins son dû que son mérite. Vous avez fait tout cela ! Et pourtant, vous pouvez traiter la mention de ses malheurs avec mépris et ridicule. »
« Et c'est là », cria Darcy, alors qu'il traversait la pièce à grands pas, « votre opinion de moi ! C'est là l'estime en laquelle vous me tenez ! Je vous remercie de l'expliquer si pleinement. Mes fautes, selon ce calcul, sont lourdes en effet ! Mais peut-être, ajouta-t-il, s'arrêtant dans sa marche et se tournant vers elle, ces offenses auraient-elles pu être négligées, si votre fierté n'avait pas été blessée par mon honnête confession des scrupules qui m'avaient longtemps empêché de former aucun dessein sérieux. Ces amères accusations auraient pu être supprimées, si j'avais avec plus de politique dissimulé mes luttes, et vous avais flattée dans la croyance que j'étais poussé par une inclination sans réserve, sans alliage ; par la raison, par la réflexion, par tout. Mais le déguisement de toute sorte est mon horreur. Et je ne rougis pas des sentiments que j'ai relatés. Ils étaient naturels et justes. Pouviez-vous attendre de moi que je me réjouisse de l'infériorité de vos relations ? Que je me félicite de l'espoir de parents dont la condition dans la vie est si décidément au-dessous de la mienne ? »
Elizabeth se sentit devenir plus en colère à chaque instant ; pourtant, elle essaya au mieux de parler avec calme lorsqu'elle dit :
« Vous vous trompez, M. Darcy, si vous supposez que la manière de votre déclaration m'a affectée autrement que par le fait qu'elle m'a épargné le souci que j'aurais pu ressentir en vous refusant, si vous vous étiez comporté d'une manière plus distinguée. »
Elle le vit tressaillir à cela, mais il ne dit rien, et elle continua :
« Vous n'auriez pu me faire l'offre de votre main d'aucune manière possible qui m'aurait tentée de l'accepter. »
De nouveau son étonnement fut évident ; et il la regarda avec une expression mêlée d'incrédulité et de mortification. Elle continua.
« Dès le tout début, dès le premier instant, je puis presque dire, de ma connaissance avec vous, vos manières m'imprimant la plus complète conviction de votre arrogance, de votre vanité et de votre dédain égoïste pour les sentiments des autres, furent telles qu'elles formèrent ce fondement de désapprobation sur lequel les événements suivants ont bâti une aversion si inébranlable ; et je ne vous connaissais pas depuis un mois que je sentais que vous étiez le dernier homme au monde que je pourrais jamais être persuadée d'épouser. »
« Vous en avez dit assez, madame. Je comprends parfaitement vos sentiments, et n'ai maintenant plus qu'à avoir honte de ce qu'ont été les miens. Pardonnez-moi d'avoir pris tant de votre temps, et acceptez mes meilleurs vœux pour votre santé et votre bonheur. »
Et sur ces mots, il quitta précipitamment la pièce, et Elizabeth l'entendit l'instant d'après ouvrir la porte d'entrée et quitter la maison.
Le tumulte de son esprit était maintenant douloureusement grand. Elle ne savait comment se soutenir, et d'une faiblesse réelle, s'assit et pleura pendant une demi-heure. Son étonnement, alors qu'elle réfléchissait à ce qui s'était passé, s'accroissait à chaque examen. Qu'elle dût recevoir une offre de mariage de M. Darcy ! Qu'il eût été amoureux d'elle depuis tant de mois ! Si amoureux qu'il voulût l'épouser en dépit de toutes les objections qui l'avaient fait empêcher son ami d'épouser sa sœur, et qui devaient apparaître au moins avec une force égale dans son propre cas, c'était presque incroyable ! Il était gratifiant d'avoir inspiré inconsciemment une affection si forte. Mais sa fierté, son abominable fierté, son aveu éhonté de ce qu'il avait fait à l'égard de Jane, son assurance impardonnable à reconnaître, bien qu'il ne pût le justifier, et la manière insensible dont il avait mentionné M. Wickham, dont il n'avait pas tenté de nier la cruauté, surmontèrent bientôt la pitié que la considération de son attachement avait un moment excitée.
Elle continua dans des réflexions très agitantes jusqu'à ce que le bruit de la voiture de Lady Catherine lui fit sentir à quel point elle était incapable de supporter l'observation de Charlotte, et la précipita vers sa chambre.
CHAPITRE XII.
Elizabeth s'éveilla le lendemain matin avec les mêmes pensées et méditations qui avaient fini par fermer ses yeux. Elle ne pouvait pas encore se remettre de la surprise de ce qui était arrivé ; il était impossible de penser à autre chose, et totalement indisposée à toute occupation, elle résolut peu après le déjeuner de s'accorder de l'air et de l'exercice. Elle se dirigeait directement vers sa promenade favorite, quand le souvenir que M. Darcy y venait parfois l'arrêta, et au lieu d'entrer dans le parc, elle remonta le chemin, ce qui l'éloigna de la route principale. La palissade du parc était toujours la limite d'un côté, et elle passa bientôt l'une des portes menant au domaine.
Après avoir marché deux ou trois fois le long de cette partie du chemin, elle fut tentée, par l'agrément de la matinée, de s'arrêter aux portes et de regarder dans le parc. Les cinq semaines qu'elle avait maintenant passées dans le Kent avaient fait une grande différence dans la campagne, et chaque jour ajoutait à la verdure des premiers arbres. Elle était sur le point de continuer sa marche, quand elle aperçut un gentleman à l'intérieur de la sorte de bois qui bordait le parc ; il se déplaçait dans cette direction ; et craignant que ce ne fût M. Darcy, elle battait directement en retraite. Mais la personne qui avançait était maintenant assez près pour la voir, et s'avançant avec empressement, prononça son nom. Elle s'était détournée, mais en s'entendant appeler, bien que d'une voix qui prouvait qu'il s'agissait de M. Darcy, elle se dirigea de nouveau vers la porte. Il l'avait atteinte à ce moment-là aussi, et lui tendant une lettre qu'elle prit instinctivement, dit avec un regard d'un calme hautain : « J'ai marché dans le bois quelque temps dans l'espoir de vous rencontrer. Me ferez-vous l'honneur de lire cette lettre ? » — Et puis, avec une légère inclinaison, retourna dans la plantation et fut bientôt hors de vue.
Sans aucune attente de plaisir, mais avec la plus vive curiosité, Elizabeth ouvrit la lettre, et à son étonnement toujours croissant, perçut une enveloppe contenant deux feuilles de papier à lettres, écrites jusqu'au bout, d'une écriture très serrée. — L'enveloppe elle-même était également pleine. — Poursuivant son chemin le long du sentier, elle commença alors sa lecture. Elle était datée de Rosings, à huit heures du matin, et était ainsi libellée :
« Ne soyez pas alarmée, Madame, en recevant cette lettre, par l'appréhension qu'elle contienne une quelconque répétition de ces sentiments, ou un renouvellement de ces offres, qui furent hier soir si dégoûtants pour vous. J'écris sans aucune intention de vous peiner, ou de m'humilier moi-même, en m'attardant sur des souhaits qui, pour le bonheur de l'un et de l'autre, ne peuvent être trop tôt oubliés ; et l'effort que la formation et la lecture de cette lettre doivent occasionner, aurait dû être épargné, si mon caractère n'avait pas exigé qu'elle fût écrite et lue. Vous devez, par conséquent, pardonner la liberté avec laquelle j'exige votre attention ; vos sentiments, je le sais, l'accorderont à contrecœur, mais je l'exige de votre justice. »
« Deux offenses de nature très différente, et nullement de même importance, vous avez, hier soir, portées à ma charge. La première mentionnée était que, sans égard pour les sentiments de l'un ou de l'autre, j'avais détaché M. Bingley de votre sœur, et l'autre, qu'en dépit de diverses créances, en dépit de l'honneur et de l'humanité, j'avais ruiné la prospérité immédiate et brisé les perspectives de M. Wickham. Avoir, volontairement et gratuitement, rejeté le compagnon de ma jeunesse, le favori reconnu de mon père, un jeune homme qui n'avait guère d'autre soutien que notre patronage et qui avait été élevé dans l'attente de son exercice, constituerait une dépravation à laquelle la séparation de deux jeunes gens, dont l'affection ne pouvait être le fruit que de quelques semaines, ne saurait être comparée. Mais j'espère être, à l'avenir, préservé de la sévérité de ce blâme si libéralement prodigué hier soir concernant chaque circonstance, une fois que le récit suivant de mes actions et de leurs motifs aura été lu. Si, dans l'explication de ces derniers, qui m'est due, je me vois contraint de rapporter des sentiments qui puissent offenser les vôtres, je ne peux que dire que j'en suis désolé. La nécessité doit être obéie, et toute excuse supplémentaire serait absurde. Je n'étais pas dans le Hertfordshire depuis longtemps lorsque je vis, comme d'autres, que Bingley préférait votre sœur aînée à toute autre jeune femme de la contrée. Mais ce n'est que le soir du bal à Netherfield que j'eus l'appréhension d'un attachement sérieux de sa part. Je l'avais souvent vu amoureux auparavant. À ce bal, alors que j'avais l'honneur de danser avec vous, je fus informé pour la première fois, par l'évocation fortuite de Sir William Lucas, que les attentions de Bingley envers votre sœur avaient fait naître l'attente générale de leur mariage. Il en parlait comme d'un événement certain, dont seule la date restait indécise. À partir de ce moment, j'observai attentivement le comportement de mon ami ; et je pus alors percevoir que sa partialité pour Miss Bennet dépassait tout ce dont j'avais été témoin chez lui. J'observai également votre sœur. Son regard et ses manières étaient aussi ouverts, joyeux et engageants que jamais, mais sans aucun symptôme d'une affection particulière, et je demeurai convaincu, après l'examen de la soirée, que bien qu'elle reçût ses attentions avec plaisir, elle ne les sollicitait par aucune réciprocité de sentiment. Si vous n'avez pas commis d'erreur ici, j'ai dû, moi, être dans l'erreur. Votre connaissance supérieure de votre sœur rend cette dernière hypothèse probable. S'il en est ainsi, si j'ai été égaré par une telle erreur au point de lui infliger de la peine, votre ressentiment n'a pas été déraisonnable. Mais je ne craindrai pas d'affirmer que la sérénité du visage et de l'allure de votre sœur était telle qu'elle aurait pu donner à l'observateur le plus aigu la conviction que, aussi aimable que fût son caractère, son cœur n'était guère susceptible d'être facilement touché. Que j'aie désiré la croire indifférente est certain, mais j'oserai dire que mes investigations et mes décisions ne sont pas habituellement influencées par mes espoirs ou mes craintes. Je ne l'ai pas crue indifférente parce que je le souhaitais ; je l'ai cru par conviction impartiale, aussi véritablement que je le souhaitais en toute raison. Mes objections au mariage n'étaient pas seulement celles que j'ai reconnu hier soir avoir exigé la plus grande force de passion pour être écartées dans mon propre cas ; le manque de relations ne pouvait être un mal aussi grand pour mon ami que pour moi. Mais il y avait d'autres causes de répugnance ; des causes qui, bien qu'existant toujours, et à un degré égal dans les deux cas, j'avais moi-même tenté d'oublier parce qu'elles ne se trouvaient pas immédiatement devant moi. Ces causes doivent être énoncées, bien que brièvement. La situation de la famille de votre mère, bien qu'inconvenante, n'était rien en comparaison de ce manque total de convenance si fréquemment, si presque uniformément trahi par elle-même, par vos trois sœurs cadettes, et parfois même par votre père. Pardonnez-moi. Il m'est pénible de vous offenser. Mais au milieu de votre souci pour les défauts de vos plus proches parents, et votre mécontentement face à cette représentation, qu'il vous soit une consolation de considérer que vous avoir conduites de manière à éviter toute part d'un tel blâme est une louange non moins généralement accordée à vous et à votre sœur aînée, qu'elle est honorable pour le jugement et le tempérament de toutes deux. Je dirai seulement, en outre, que d'après ce qui s'est passé ce soir-là, mon opinion sur toutes les parties fut confirmée, et tout mobile, qui aurait pu me conduire auparavant à préserver mon ami de ce que j'estimais être une union des plus malheureuses, s'en trouva renforcé. Il quitta Netherfield pour Londres le lendemain, comme vous vous en souvenez certainement, avec le dessein de revenir bientôt. Le rôle que j'ai joué doit maintenant être expliqué. Le malaise de ses sœurs avait été excité au même titre que le mien ; notre coïncidence de sentiments fut bientôt découverte ; et, également conscients qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour détacher leur frère, nous résolûmes peu après de nous joindre à lui directement à Londres. Nous partîmes en conséquence, et là, je m'engageai volontiers dans la tâche de souligner à mon ami les maux certains d'un tel choix. Je les dépeignis et les soulignai avec insistance. Mais, quelle que soit la mesure dans laquelle cette remontrance aurait pu ébranler ou retarder sa détermination, je ne suppose pas qu'elle aurait ultimement empêché le mariage, si elle n'avait été secondée par l'assurance que je n'hésitai pas à donner de l'indifférence de votre sœur. Il avait cru auparavant qu'elle rendait son affection avec une considération sincère, sinon égale. Mais Bingley possède une grande modestie naturelle, doublée d'une dépendance plus forte envers mon jugement qu'envers le sien. Le convaincre, par conséquent, qu'il s'était trompé lui-même ne fut pas une tâche très difficile. Le persuader de ne pas retourner dans le Hertfordshire, une fois cette conviction donnée, fut à peine l'affaire d'un instant. Je ne peux me blâmer d'avoir fait tout cela. Il n'est qu'une partie de ma conduite dans toute cette affaire sur laquelle je ne réfléchisse pas avec satisfaction ; c'est d'avoir condescendu à adopter des mesures d'artifice au point de lui cacher que votre sœur était en ville. Je le savais moi-même, comme Miss Bingley le savait, mais son frère l'ignore encore. Qu'ils aient pu se rencontrer sans conséquence fâcheuse est peut-être probable ; mais son estime ne m'a pas semblé suffisamment éteinte pour qu'il puisse la voir sans quelque danger. Peut-être cette dissimulation, ce déguisement, étaient-ils indignes de moi. C'est fait, cependant, et cela fut fait pour le mieux. Sur ce sujet, je n'ai rien d'autre à dire, aucune autre excuse à offrir. Si j'ai blessé les sentiments de votre sœur, ce fut à mon insu ; et bien que les motifs qui m'ont gouverné puissent fort naturellement vous paraître insuffisants, je n'ai pas encore appris à les condamner. En ce qui concerne cette autre accusation, plus grave, d'avoir nui à M. Wickham, je ne peux la réfuter qu'en exposant devant vous l'ensemble de ses liens avec ma famille. De ce dont il m'a particulièrement accusé, je suis ignorant ; mais de la vérité de ce que je vais relater, je peux convoquer plus d'un témoin d'une véracité incontestable. M. Wickham est le fils d'un homme très respectable, qui eut pendant de nombreuses années la gestion de tous les domaines de Pemberley ; et dont la bonne conduite dans l'accomplissement de sa mission inclina naturellement mon père à lui rendre service ; et c'est sur George Wickham, qui était son filleul, que sa bienveillance fut libéralement prodiguée. Mon père l'entretint à l'école, et par la suite à Cambridge ; une aide des plus importantes, car son propre père, toujours pauvre en raison de l'extravagance de sa femme, aurait été incapable de lui offrir une éducation de gentilhomme. Mon père n'appréciait pas seulement la société de ce jeune homme, dont les manières étaient toujours engageantes ; il avait aussi la plus haute opinion de lui, et espérant que l'Église serait sa profession, il avait l'intention de pourvoir à son avenir en son sein. Pour ce qui est de moi, il y a bien, bien des années que j'ai commencé à penser à lui d'une manière fort différente. Les penchants vicieux, le manque de principes dont il prenait soin de protéger la connaissance de son meilleur ami, ne pouvaient échapper à l'observation d'un jeune homme de presque le même âge que lui, et qui avait des occasions de le voir dans des moments sans surveillance, ce que M. Darcy n'aurait pu avoir. Ici encore, je vais vous causer de la peine ; à quel degré, vous seule pouvez le dire. Mais quels que soient les sentiments que M. Wickham a créés, un soupçon sur leur nature ne m'empêchera pas de dévoiler son véritable caractère. Cela ajoute même un autre motif. Mon excellent père est mort il y a environ cinq ans ; et son attachement à M. Wickham fut jusqu'à la fin si constant que, dans son testament, il me recommandait particulièrement de favoriser son avancement de la meilleure manière que sa profession pourrait permettre, et s'il prenait les ordres, il désirait qu'une précieuse cure familiale lui fût attribuée dès qu'elle deviendrait vacante. Il y avait aussi un legs de mille livres. Son propre père ne survécut pas longtemps au mien, et en moins d'une demi-année après ces événements, M. Wickham m'écrivit pour m'informer que, ayant finalement résolu de ne pas prendre les ordres, il espérait que je ne trouverais pas déraisonnable de sa part d'attendre quelque avantage pécuniaire plus immédiat, en lieu et place du bénéfice dont il ne pourrait tirer profit. Il avait quelque intention, ajoutait-il, d'étudier le droit, et je devais être conscient que les intérêts de mille livres seraient un soutien bien insuffisant à cet égard. Je souhaitais plus que je ne croyais à sa sincérité ; mais, en tout état de cause, j'étais parfaitement prêt à accéder à sa proposition. Je savais que M. Wickham ne devait pas être ecclésiastique. L'affaire fut donc bientôt réglée. Il renonça à toute prétention à une aide au sein de l'Église, si jamais il pouvait être en situation de la recevoir, et accepta en retour trois mille livres. Toute relation entre nous semblait désormais dissoute. J'avais une opinion trop médiocre de lui pour l'inviter à Pemberley ou admettre sa fréquentation en ville. En ville, je crois qu'il vivait principalement, mais ses études de droit n'étaient qu'un prétexte, et étant désormais libre de toute contrainte, sa vie était une vie d'oisiveté et de dissipation. Pendant environ trois ans, j'entendis peu parler de lui ; mais au décès du titulaire de la cure qui lui avait été destinée, il s'adressa de nouveau à moi par lettre pour obtenir la présentation. Sa situation, m'assura-t-il, et je n'eus aucune difficulté à le croire, était extrêmement mauvaise. Il avait trouvé le droit une étude fort peu profitable, et était maintenant absolument résolu à se faire ordonner, si je voulais lui présenter la cure en question, ce dont, confiait-il, il ne pouvait guère y avoir de doute, car il était bien assuré que je n'avais personne d'autre à pourvoir, et que je ne pouvais avoir oublié les intentions de mon regretté père. Vous me blâmerez difficilement de refuser de me conformer à cette requête, ou de résister à chacune de ses répétitions. Son ressentiment fut proportionnel à la détresse de sa situation, et il fut sans doute aussi violent dans ses abus à mon égard envers les autres que dans ses reproches envers moi-même. Après cette période, toute apparence de connaissance fut abandonnée. Comment il vivait, je l'ignore. Mais l'été dernier, il fut de nouveau imposé à mon attention de la manière la plus douloureuse. Je dois maintenant mentionner une circonstance que je voudrais oublier moi-même, et qu'aucune obligation autre que la présente ne saurait m'induire à dévoiler à un être humain. Ayant dit cela, je ne doute pas de votre discrétion. Ma sœur, qui a plus de dix ans de moins que moi, fut laissée sous la tutelle du neveu de ma mère, le colonel Fitzwilliam, et moi-même. Il y a environ un an, elle fut retirée de l'école, et un établissement fut formé pour elle à Londres ; et l'été dernier, elle partit avec la dame qui le dirigeait, à Ramsgate ; et là se rendit aussi M. Wickham, sans aucun doute par dessein ; car il s'avéra qu'il y avait eu une connaissance préalable entre lui et Mme Younge, dans le caractère de laquelle nous fûmes très malheureusement trompés ; et par sa connivence et son aide, il se recommanda si bien à Georgiana, dont le cœur affectueux conservait une vive impression de sa gentillesse envers elle enfant, qu'elle fut persuadée de se croire amoureuse, et de consentir à une fugue. Elle n'avait alors que quinze ans, ce qui doit être son excuse ; et après avoir exposé son imprudence, je suis heureux d'ajouter que je dois la connaissance de celle-ci à elle-même. Je les rejoignis de façon inattendue un jour ou deux avant la fugue prévue, et alors Georgiana, incapable de supporter l'idée de chagriner et d'offenser un frère qu'elle considérait presque comme un père, m'avoua tout. Vous pouvez imaginer ce que j'ai ressenti et comment j'ai agi. Le souci pour la réputation et les sentiments de ma sœur empêcha toute exposition publique, mais j'écrivis à M. Wickham, qui quitta les lieux immédiatement, et Mme Younge fut bien entendu relevée de sa charge. L'objet principal de M. Wickham était sans conteste la fortune de ma sœur, qui est de trente mille livres ; mais je ne peux m'empêcher de supposer que l'espoir de se venger de moi fut un mobile puissant. Sa vengeance eût été complète, en vérité. Ceci, Madame, est un récit fidèle de chaque événement dans lequel nous avons été concernés ensemble ; et si vous ne le rejetez pas absolument comme faux, vous m'acquitterez, je l'espère, désormais de toute cruauté envers M. Wickham. J'ignore de quelle manière, sous quelle forme de mensonge il vous a imposé ; mais son succès n'est peut-être pas étonnant. Ignorante comme vous l'étiez auparavant de tout ce qui concerne l'un ou l'autre, la détection ne pouvait être en votre pouvoir, et le soupçon certainement pas dans votre inclination. Vous pourriez éventuellement vous demander pourquoi tout cela ne vous fut pas dit hier soir. Mais je n'étais pas alors assez maître de moi-même pour savoir ce qui pouvait ou devait être révélé. Pour la vérité de tout ce qui est relaté ici, je peux en appeler plus particulièrement au témoignage du colonel Fitzwilliam, qui, de par notre proche parenté et notre constante intimité, et plus encore en tant qu'un des exécuteurs testamentaires de mon père, a été inévitablement au courant de chaque détail de ces transactions. Si votre horreur à mon égard devait rendre mes assertions sans valeur, vous ne pouvez être empêchée par la même cause de vous fier à mon cousin ; et afin qu'il puisse y avoir la possibilité de le consulter, je m'efforcerai de trouver quelque occasion de mettre cette lettre entre vos mains au cours de la matinée. Je dirai seulement, que Dieu vous garde.
FITZWILLIAM DARCY.
CHAPITRE XIII.
Si Elizabeth, lorsque M. Darcy lui remit la lettre, ne s'attendait pas à ce qu'elle contînt un renouvellement de ses offres, elle n'avait formé aucune attente quant à son contenu. Mais, tels qu'ils étaient, on peut bien supposer avec quelle avidité elle les parcourut, et quelle contrariété d'émotions ils suscitèrent. Ses sentiments, à mesure qu'elle lisait, étaient à peine définissables. C'est avec stupeur qu'elle comprit d'abord qu'il croyait avoir une quelconque excuse en son pouvoir ; et elle était fermement persuadée qu'il ne pouvait avoir aucune explication à donner qu'un juste sens de la honte ne dût dissimuler. Avec un fort préjugé contre tout ce qu'il pourrait dire, elle entama son récit de ce qui s'était passé à Netherfield. Elle lut avec une avidité qui lui laissait à peine la capacité de comprendre, et par impatience de savoir ce que la phrase suivante pourrait apporter, elle était incapable de prêter attention au sens de celle qu'elle avait sous les yeux. Son assurance quant à l'insensibilité de sa sœur, elle résolut instantanément d'être fausse, et son récit des objections réelles, les pires, à ce mariage, la rendit trop en colère pour avoir le moindre désir de lui rendre justice. Il n'exprimait aucun regret pour ce qu'il avait fait, ce qui la satisfaisait ; son style n'était pas pénitent, mais hautain. Ce n'était que fierté et insolence.
Mais lorsque ce sujet fut suivi par son récit sur M. Wickham, lorsqu'elle lut avec une attention quelque peu plus claire une relation d'événements qui, s'ils étaient vrais, devaient renverser toute opinion chérie sur sa valeur, et qui portaient une affinité si alarmante avec sa propre histoire telle qu'il l'avait racontée, ses sentiments furent encore plus cruellement douloureux et plus difficiles à définir. L'étonnement, l'appréhension et même l'horreur l'oppressèrent. Elle souhaitait le discréditer entièrement, s'écriant à plusieurs reprises : « Ceci doit être faux ! Cela ne peut être ! C'est là le plus grossier des mensonges ! » et lorsqu'elle eut parcouru toute la lettre, bien qu'elle ne connût guère rien de la dernière page ou deux, elle la mit hâtivement de côté, protestant qu'elle n'en tiendrait aucun compte, qu'elle ne la regarderait plus jamais.
Dans cet état d'esprit perturbé, avec des pensées qui ne pouvaient se fixer sur rien, elle continua à marcher ; mais cela ne suffisait pas ; en une demi-minute, la lettre fut dépliée de nouveau, et, se reprenant aussi bien qu'elle le pouvait, elle recommença la lecture humiliante de tout ce qui concernait Wickham, et se contraignit assez pour examiner le sens de chaque phrase. Le récit de ses liens avec la famille de Pemberley était exactement ce qu'il avait raconté lui-même ; et la bonté du défunt M. Darcy, bien qu'elle n'en eût pas connu l'étendue auparavant, concordait également bien avec ses propres paroles. Jusque-là, chaque récit confirmait l'autre : mais lorsqu'elle en vint au testament, la différence était grande. Ce que Wickham avait dit de la cure était frais dans sa mémoire, et en rappelant ses mots mêmes, il était impossible de ne pas sentir qu'il y avait une grossière duplicité d'un côté ou de l'autre ; et, pendant quelques instants, elle se flatta que ses souhaits ne s'égaraient pas. Mais lorsqu'elle lut, et relut avec la plus grande attention, les détails suivant immédiatement sur le renoncement de Wickham à toutes prétentions sur la cure, et sa réception, en échange, d'une somme aussi considérable que trois mille livres, elle fut de nouveau forcée d'hésiter. Elle posa la lettre, pesa chaque circonstance avec ce qu'elle entendait être de l'impartialité, délibéra sur la probabilité de chaque déclaration, mais avec peu de succès. Des deux côtés, ce n'était que des affirmations. De nouveau, elle poursuivit sa lecture. Mais chaque ligne prouvait plus clairement que l'affaire, dont elle avait cru impossible qu'une quelconque machination pût présenter de façon à rendre la conduite de M. Darcy moins qu'infâme, était capable d'un tour qui devait le rendre entièrement irréprochable tout du long.
L'extravagance et la débauche générale qu'il ne craignait pas de mettre à la charge de M. Wickham la choquèrent extrêmement ; d'autant plus qu'elle ne pouvait apporter aucune preuve de son injustice. Elle n'avait jamais entendu parler de lui avant son entrée dans la milice du ----shire, dans laquelle il s'était engagé sur la persuasion du jeune homme, qui, en le rencontrant accidentellement en ville, avait là renoué une légère connaissance. De son ancien mode de vie, rien n'avait été connu dans le Hertfordshire, sinon ce qu'il en disait lui-même. Quant à son véritable caractère, si l'information avait été en son pouvoir, elle n'avait jamais ressenti le souhait de s'en enquérir. Son visage, sa voix et ses manières l'avaient établi d'emblée en possession de toutes les vertus. Elle essaya de se remémorer quelque exemple de bonté, quelque trait distingué d'intégrité ou de bienveillance, qui pût le sauver des attaques de M. Darcy ; ou tout au moins, par la prédominance de la vertu, compenser ces erreurs occasionnelles, sous lesquelles elle s'efforcerait de classer ce que M. Darcy avait décrit comme l'oisiveté et le vice de nombreuses années de suite. Mais aucun souvenir de ce genre ne vint à son secours. Elle pouvait le voir instantanément devant elle, dans tout le charme de son air et de ses manières ; mais elle ne pouvait se rappeler de bien plus substantiel que l'approbation générale du voisinage, et l'estime que ses capacités sociales lui avaient acquises au mess. Après avoir longuement réfléchi sur ce point, elle continua une fois de plus sa lecture. Mais, hélas ! l'histoire qui suivait de ses desseins sur Miss Darcy reçut quelque confirmation de ce qui s'était passé entre le colonel Fitzwilliam et elle-même, seulement la veille au matin ; et finalement, elle fut renvoyée pour la vérité de chaque détail au colonel Fitzwilliam lui-même, de qui elle avait reçu précédemment l'information de sa proche implication dans toutes les affaires de son cousin, et dont elle n'avait aucune raison de mettre en doute le caractère. À un moment donné, elle avait presque résolu de s'adresser à lui, mais l'idée fut réprimée par la gêne de la démarche, et finalement totalement bannie par la conviction que M. Darcy n'aurait jamais risqué une telle proposition, s'il n'avait pas été bien assuré de la corroboration de son cousin.
Elle se remémora parfaitement tout ce qui avait été dit dans la conversation entre Wickham et elle-même, lors de leur première soirée chez M. Philips. Nombre de ses expressions étaient encore fraîches à sa mémoire. Elle fut alors frappée par l'inconvenance de telles confidences à une étrangère, et s'étonna qu'elle y eût été insensible auparavant. Elle vit le manque de délicatesse qu'il y avait à se mettre ainsi en avant, et l'incohérence entre ses professions de foi et sa conduite. Elle se souvint qu'il s'était vanté de ne pas craindre de rencontrer M. Darcy — que M. Darcy pouvait bien quitter la contrée, mais que lui tiendrait bon ; et pourtant, il avait évité le bal de Netherfield la semaine suivante. Elle se souvint aussi que, jusqu'à ce que la famille de Netherfield eût quitté la région, il n'avait raconté son histoire à personne d'autre qu'à elle ; mais qu'après leur départ, elle avait été discutée partout ; qu'il n'avait alors plus aucune réserve, aucun scrupule à ternir la réputation de M. Darcy, bien qu'il lui eût assuré que le respect pour le père l'empêcherait toujours d'exposer le fils.
Combien tout ce qui le concernait apparaissait sous un jour différent à présent ! Ses attentions pour Miss King n'étaient plus que la conséquence de vues purement et odieusement mercenaires ; et la médiocrité de sa fortune ne prouvait plus la modération de ses désirs, mais son empressement à saisir la moindre chose. Son comportement envers elle-même ne pouvait avoir eu de motif tolérable ; ou bien il avait été abusé quant à sa fortune, ou bien il avait flatté sa vanité en encourageant la préférence qu'elle croyait lui avoir témoignée avec une imprudence extrême. Chaque lutte persistante en sa faveur s'affaiblissait de plus en plus ; et pour justifier davantage M. Darcy, elle ne pouvait s'empêcher d'admettre que M. Bingley, lorsqu'il fut interrogé par Jane, avait depuis longtemps affirmé son innocence dans cette affaire ; que, si fiers et repoussants que fussent ses manières, elle n'avait jamais, au cours de toute leur connaissance, une connaissance qui les avait récemment beaucoup rapprochés et lui avait donné une sorte d'intimité avec ses habitudes, rien vu qui trahît en lui un homme sans principes ou injuste — rien qui le dît sujet à des habitudes irréligieuses ou immorales. Que parmi ses propres relations, il était estimé et apprécié — que même Wickham lui avait reconnu du mérite en tant que frère, et qu'elle l'avait souvent entendu parler de sa sœur avec une telle affection qu'il se montrait capable de sentiments aimables. Que si ses actions avaient été telles que Wickham les représentait, une violation aussi grossière de tout ce qui est juste aurait difficilement pu être cachée au monde ; et qu'une amitié entre une personne capable d'en ressentir et un homme aussi aimable que M. Bingley était incompréhensible.
Elle fut absolument honteuse d'elle-même. — Ni de Darcy ni de Wickham elle ne pouvait penser, sans sentir qu'elle avait été aveugle, partiale, prévenue, absurde.
« Avec quel mépris ai-je agi ! » s'écria-t-elle. — « Moi, qui m'enorgueillissais de mon discernement ! — Moi, qui tirais vanité de mes capacités ! Qui ai souvent dédaigné la généreuse franchise de ma sœur, et nourri ma vanité par une méfiance inutile ou blâmable. — Combien cette découverte est humiliante ! — Pourtant, combien juste est cette humiliation ! — Si j'avais été amoureuse, je n'aurais pu être plus misérablement aveugle. Mais c'est la vanité, et non l'amour, qui a fait ma folie. — Flattée par la préférence de l'un, et offensée par la négligence de l'autre, dès le début de notre connaissance, j'ai courtisé la prévention et l'ignorance, et chassé la raison, là où ils étaient concernés. Jusqu'à cet instant, je ne m'étais jamais connue. »
D'elle-même à Jane — de Jane à Bingley, ses pensées suivirent une ligne qui lui rappela bientôt que l'explication de M. Darcy à ce sujet avait paru très insuffisante ; et elle la relut. Bien différent fut l'effet de cette seconde lecture. — Comment pouvait-elle refuser de croire à ses assertions dans un cas, alors qu'elle avait été obligée de le faire dans l'autre ? — Il déclarait n'avoir eu aucun soupçon de l'attachement de sa sœur ; — et elle ne put s'empêcher de se souvenir de ce qu'avait toujours été l'opinion de Charlotte. Elle ne pouvait pas non plus nier la justesse de sa description de Jane. Elle sentait que les sentiments de Jane, bien que fervents, étaient peu manifestés, et qu'il y avait une complaisance constante dans son air et ses manières, rarement unie à une grande sensibilité.
Lorsqu'elle arriva à la partie de la lettre où sa famille était mentionnée, en des termes de reproches si humiliants, mais pourtant mérités, son sentiment de honte fut sévère. La justesse de l'accusation la frappa trop vivement pour qu'elle puisse la nier, et les circonstances auxquelles il faisait allusion en particulier, comme s'étant produites au bal de Netherfield, et confirmant toute sa désapprobation initiale, n'auraient pu faire une impression plus forte sur son esprit que sur le sien.
Le compliment à son égard et à celui de sa sœur ne fut pas ignoré. Il l'apaisa, mais ne put la consoler du mépris que le reste de sa famille avait ainsi attiré sur elle ; — et lorsqu'elle considéra que la déception de Jane avait été en fait l'œuvre de ses plus proches parents, et réfléchit à quel point le crédit des deux sœurs devait être entamé par une telle inconvenance de conduite, elle se sentit accablée comme elle ne l'avait jamais été auparavant.
Après avoir erré le long du sentier pendant deux heures, livrée à toutes sortes de pensées ; reconsidérant les événements, déterminant les probabilités, et se résignant aussi bien qu'elle le pouvait à un changement si soudain et si important, la fatigue, et le souvenir de sa longue absence, la firent finalement rentrer chez elle ; et elle entra dans la maison avec le souhait de paraître aussi joyeuse que d'habitude, et la résolution de réprimer les réflexions qui la rendraient inapte à la conversation.
On lui annonça aussitôt que les deux messieurs de Rosings étaient passés chacun pendant son absence ; M. Darcy, seulement pour quelques minutes afin de prendre congé, mais que le colonel Fitzwilliam était resté assis avec eux au moins une heure, espérant son retour, et presque résolu à aller à sa rencontre jusqu'à ce qu'il pût la trouver. — Elizabeth put à peine feindre du souci de l'avoir manqué ; elle s'en réjouissait réellement. Le colonel Fitzwilliam n'était plus un objet. Elle ne pouvait penser qu'à sa lettre.
CHAPITRE XIV.
Les deux messieurs quittèrent Rosings le lendemain matin ; et M. Collins, ayant attendu près des loges pour leur faire ses révérences de départ, fut en mesure de rapporter la plaisante nouvelle qu'ils paraissaient en très bonne santé, et d'une humeur aussi tolérable que l'on pouvait l'espérer, après la scène mélancolique si récemment vécue à Rosings. Il se hâta ensuite vers Rosings pour consoler Lady Catherine et sa fille ; et à son retour, il rapporta, avec une grande satisfaction, un message de Sa Seigneurie, signifiant qu'elle se sentait si ennuyée qu'elle désirait vivement les avoir tous à dîner avec elle.
Elizabeth ne pouvait voir Lady Catherine sans se rappeler que, si elle l'avait voulu, elle aurait pu à cette heure lui être présentée comme sa future nièce ; elle ne pouvait non plus penser, sans un sourire, à ce qu'aurait été l'indignation de Sa Seigneurie. « Qu'aurait-elle dit ? — Comment se serait-elle comportée ? » étaient des questions dont elle s'amusait.
Leur premier sujet fut la diminution de la compagnie de Rosings. — « Je vous assure que je le ressens extrêmement, » dit Lady Catherine ; « je crois que personne ne ressent la perte de ses amis autant que moi. Mais je suis particulièrement attachée à ces jeunes gens ; et je sais qu'ils sont si attachés à moi ! — Ils étaient excessivement désolés de partir ! Mais ils le sont toujours. Le cher colonel a gardé le moral tant bien que mal jusqu'à la toute fin ; mais Darcy semblait le ressentir plus vivement, plus je crois que l'année dernière. Son attachement pour Rosings augmente certainement. »
M. Collins avait un compliment et une allusion à glisser ici, qui furent aimablement accueillis par le sourire de la mère et de la fille.
Lady Catherine observa, après le dîner, que Miss Bennet semblait triste, et l'expliquant immédiatement elle-même, en supposant qu'elle n'aimait pas retourner chez elle si tôt, elle ajouta :
« Mais si tel est le cas, vous devez écrire à votre mère pour la supplier de vous laisser rester un peu plus longtemps. Mrs. Collins sera très heureuse de votre compagnie, j'en suis sûre. »
« Je suis très obligée à votre seigneurie pour votre aimable invitation, » répondit Elizabeth, « mais il n'est pas en mon pouvoir de l'accepter. — Je dois être en ville samedi prochain. »
« Pourquoi, à ce compte, vous n'aurez été ici que six semaines. Je m'attendais à ce que vous restiez deux mois. Je l'ai dit à Mrs. Collins avant votre arrivée. Il ne peut y avoir aucune raison pour que vous partiez si tôt. Mrs. Bennet pourrait certainement vous épargner une quinzaine de plus. »
« Mais mon père ne le peut pas. — Il a écrit la semaine dernière pour hâter mon retour. »
« Oh ! votre père peut certainement vous épargner, si votre mère le peut. — Les filles ne sont jamais d'une si grande importance pour un père. Et si vous restez un mois complet de plus, il sera en mon pouvoir d'en emmener une jusqu'à Londres, car je m'y rends au début de juin, pour une semaine ; et comme Dawson ne s'oppose pas au siège du carrosse, il y aura très bien de la place pour l'une d'entre vous — et en vérité, si le temps devait être frais, je ne m'opposerais pas à vous prendre toutes les deux, comme vous n'êtes ni l'une ni l'autre grandes. »
« Vous n'êtes que bonté, Madame ; mais je crois que nous devons nous en tenir à notre plan initial. »
Lady Catherine sembla résignée.
« Mrs. Collins, vous devez envoyer un domestique avec elles. Vous savez que je dis toujours ce que je pense, et je ne peux supporter l'idée de deux jeunes femmes voyageant par la poste toutes seules. C'est hautement inconvenant. Vous devez trouver le moyen d'envoyer quelqu'un. J'ai la plus grande aversion au monde pour ce genre de chose. — Les jeunes femmes devraient toujours être convenablement gardées et accompagnées, selon leur situation dans la vie. Lorsque ma nièce Georgiana est allée à Ramsgate l'été dernier, j'ai tenu à ce qu'elle ait deux valets de pied avec elle. — Miss Darcy, la fille de M. Darcy, de Pemberley, et de Lady Anne, n'aurait pu apparaître avec convenance d'une autre manière. — Je suis excessivement attentive à toutes ces choses. Vous devez envoyer John avec les jeunes dames, Mrs. Collins. Je suis heureuse qu'il me soit venu à l'esprit de le mentionner ; car il serait vraiment peu honorable pour vous de les laisser partir seules. »
« Mon oncle doit envoyer un domestique pour nous. »
« Oh ! — Votre oncle ! — Il entretient un domestique, n'est-ce pas ? — Je suis très heureuse que vous ayez quelqu'un qui pense à ces choses. Où changerez-vous de chevaux ? — Oh ! Bromley, bien sûr. — Si vous mentionnez mon nom au Bell, on s'occupera de vous. »
Lady Catherine avait bien d'autres questions à poser concernant leur voyage, et comme elle ne répondait pas à toutes elle-même, l'attention était nécessaire, ce qu'Elizabeth crut être une chance pour elle ; sinon, avec un esprit si occupé, elle aurait pu oublier où elle était. La réflexion devait être réservée aux heures solitaires ; chaque fois qu'elle était seule, elle s'y livrait comme au plus grand soulagement ; et pas un jour ne passait sans une promenade solitaire, où elle pouvait s'adonner à tout le délice des souvenirs désagréables.
La lettre de M. Darcy, elle était en bonne voie de la savoir bientôt par cœur. Elle étudiait chaque phrase : et ses sentiments envers son auteur étaient parfois très différents. Quand elle se souvenait du style de son adresse, elle était encore pleine d'indignation ; mais quand elle considérait avec quelle injustice elle l'avait condamné et réprimandé, sa colère se tournait contre elle-même ; et ses sentiments déçus devenaient l'objet de la compassion. Son attachement excitait de la gratitude, son caractère général du respect ; mais elle ne pouvait l'approuver ; et elle ne pouvait un instant regretter son refus, ni ressentir la moindre inclination à le revoir jamais. Dans son propre comportement passé, il y avait une source constante de vexation et de regret ; et dans les malheureux défauts de sa famille, un sujet de chagrin encore plus lourd. Ils étaient sans espoir de remède. Son père, se contentant de rire d'eux, ne s'efforcerait jamais de réfréner la folle étourderie de ses plus jeunes filles ; et sa mère, avec des manières si loin d'être correctes elle-même, était entièrement insensible au mal. Elizabeth s'était fréquemment jointe à Jane dans un effort pour réfréner l'imprudence de Catherine et de Lydia ; mais tandis qu'elles étaient soutenues par l'indulgence de leur mère, quelle chance pouvait-il y avoir d'amélioration ? Catherine, à l'esprit faible, irritable, et complètement sous la direction de Lydia, avait toujours été offensée par leurs conseils ; et Lydia, obstinée et insouciante, voulait à peine les écouter. Elles étaient ignorantes, oisives et vaniteuses. Tant qu'il y avait un officier à Meryton, elles flirteraient avec lui ; et tant que Meryton serait à distance de marche de Longbourn, elles y iraient sans cesse.
L'anxiété au nom de Jane était une autre préoccupation prédominante, et l'explication de M. Darcy, en rendant à Bingley toute son ancienne bonne opinion, augmentait le sens de ce que Jane avait perdu. Son affection s'était avérée sincère, et sa conduite lavée de tout blâme, à moins que l'on ne puisse en attacher à l'implicite de sa confiance en son ami. Combien était donc pénible la pensée que, d'une situation si désirable à tous égards, si pleine d'avantages, si prometteuse pour le bonheur, Jane avait été privée, par la folie et l'indécence de sa propre famille !
Lorsque s'ajoutait à ces souvenirs le dévoilement du caractère de Wickham, on peut facilement croire que les joyeuses humeurs qui avaient rarement été déprimées auparavant, étaient maintenant si affectées qu'il lui était presque impossible de paraître tolérablement joyeuse.
Leurs engagements à Rosings furent aussi fréquents durant la dernière semaine de son séjour, qu'ils l'avaient été au début. La toute dernière soirée y fut passée ; et Sa Seigneurie s'enquit à nouveau minutieusement des détails de leur voyage, leur donna des instructions sur la meilleure méthode de faire les bagages, et fut si pressante sur la nécessité de placer les robes de la seule bonne manière, que Maria pensa devoir, à son retour, défaire tout le travail du matin, et refaire sa malle.
Lorsqu'elles se séparèrent, Lady Catherine, avec une grande condescendance, leur souhaita un bon voyage, et les invita à revenir à Hunsford l'année suivante ; et Miss De Bourgh fit l'effort de révérencer et de tendre la main aux deux sœurs.
CHAPITRE XV.
Le samedi matin, Elizabeth et M. Collins se rencontrèrent pour le petit-déjeuner quelques minutes avant l'apparition des autres ; et il saisit l'occasion de payer les civilités de départ qu'il jugeait indispensablement nécessaires.
« Je ne sais pas, Miss Elizabeth, » dit-il, « si Mrs. Collins a encore exprimé son sentiment de votre gentillesse en venant chez nous, mais je suis très certain que vous ne quitterez pas la maison sans recevoir ses remerciements pour cela. La faveur de votre compagnie a été beaucoup ressentie, je vous assure. Nous savons combien il y a peu pour tenter quiconque dans notre humble demeure. Notre manière de vivre simple, nos petites pièces, et le peu de domestiques, et le peu que nous voyons du monde, doivent rendre Hunsford extrêmement ennuyeux pour une jeune dame comme vous ; mais j'espère que vous nous croirez reconnaissants de cette condescendance, et que nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour éviter que vous ne passiez votre temps désagréablement. »
Elizabeth fut prompte à ses remerciements et à ses assurances de bonheur. Elle avait passé six semaines avec un grand plaisir ; et le plaisir d'être avec Charlotte, et les aimables attentions qu'elle avait reçues, devaient la faire se sentir obligée. M. Collins fut satisfait ; et avec une solennité plus souriante, répondit :
« Cela me procure le plus grand plaisir d'apprendre que vous avez passé votre temps non désagréablement. Nous avons certainement fait de notre mieux ; et ayant très heureusement le pouvoir de vous introduire dans une société très supérieure, et grâce à notre connexion avec Rosings, les moyens fréquents de varier l'humble scène domestique, je pense que nous pouvons nous flatter que votre visite à Hunsford n'a pas pu être entièrement importune. Notre situation à l'égard de la famille de Lady Catherine est en effet le genre d'avantage extraordinaire et de bénédiction dont peu peuvent se vanter. Vous voyez sur quel pied nous sommes. Vous voyez combien continuellement nous y sommes engagés. En vérité, je dois reconnaître qu'avec tous les désavantages de ce humble presbytère, je ne considérerais personne y séjournant comme un objet de compassion, tant qu'ils partagent notre intimité à Rosings. »
Les mots étaient insuffisants pour l'élévation de ses sentiments ; et il fut obligé de marcher dans la pièce, tandis qu'Elizabeth essayait d'unir civilité et vérité en quelques courtes phrases.
« Vous pouvez, en fait, rapporter un rapport très favorable de nous dans le Hertfordshire, ma chère cousine. Je me flatte au moins que vous serez capable de le faire. Les grandes attentions de Lady Catherine envers Mrs. Collins, vous en avez été témoin quotidien ; et dans l'ensemble, je fais confiance qu'il ne semble pas que votre amie ait fait un choix malheureux — mais sur ce point, il sera aussi bien de garder le silence. Laissez-moi seulement vous assurer, ma chère Miss Elizabeth, que je peux de tout cœur vous souhaiter une égale félicité dans le mariage. Ma chère Charlotte et moi n'avons qu'un esprit et une manière de penser. Il y a dans tout une ressemblance des plus remarquables de caractère et d'idées entre nous. Nous semblons avoir été conçus l'un pour l'autre. »
Elizabeth put dire en toute sécurité que c'était un grand bonheur quand tel était le cas, et avec une égale sincérité put ajouter qu'elle croyait fermement et se réjouissait de ses conforts domestiques. Elle ne fut pas désolée, cependant, de voir le récit de ceux-ci interrompu par l'entrée de la dame dont ils provenaient. Pauvre Charlotte ! — c'était mélancolique de la laisser à une telle société ! — Mais elle l'avait choisie les yeux ouverts ; et bien que regrettant évidemment que ses visiteurs dussent partir, elle ne semblait pas demander de compassion. Sa maison et sa gestion domestique, sa paroisse et ses volailles, et toutes leurs préoccupations dépendantes, n'avaient pas encore perdu leurs charmes.
Enfin, la chaise arriva, les malles furent attachées, les paquets placés à l'intérieur, et on déclara qu'elle était prête. Après une séparation affectueuse entre les amies, Elizabeth fut accompagnée jusqu'à la voiture par M. Collins, et tandis qu'ils descendaient le jardin, il la chargeait de ses meilleurs respects pour toute sa famille, sans oublier ses remerciements pour la gentillesse qu'il avait reçue à Longbourn durant l'hiver, et ses compliments à M. et Mrs. Gardiner, bien qu'inconnus. Il l'aida ensuite à monter, Maria suivit, et la porte était sur le point d'être fermée, quand il leur rappela soudain, avec une certaine consternation, qu'elles avaient jusqu'ici oublié de laisser un message pour les dames de Rosings.
« Mais, » ajouta-t-il, « vous voudrez bien sûr que vos humbles respects leur soient transmis, avec vos remerciements reconnaissants pour leur gentillesse envers vous pendant que vous avez été ici. »
Elizabeth ne fit aucune objection ; — la porte fut alors laissée à fermer, et la voiture s'éloigna.
« Mon Dieu ! » s'écria Maria, après quelques minutes de silence, « il semble que ce ne soit qu'un jour ou deux depuis notre arrivée ! — et pourtant combien de choses sont arrivées ! »
« Beaucoup en effet, » dit sa compagne avec un soupir.
« Nous avons dîné neuf fois à Rosings, en plus d'y prendre le thé deux fois ! — Combien j'aurai à raconter ! »
Elizabeth ajouta en privé : « Et combien j'aurai à cacher. »
Leur voyage fut effectué sans beaucoup de conversation, ni aucune alarme ; et en moins de quatre heures après avoir quitté Hunsford, elles atteignirent la maison de M. Gardiner, où elles devaient rester quelques jours.
Jane semblait bien, et Elizabeth eut peu d'opportunité d'étudier son humeur, parmi les divers engagements que la gentillesse de sa tante leur avait réservés. Mais Jane devait rentrer avec elle, et à Longbourn il y aurait assez de loisirs pour l'observation.
Ce ne fut pas sans un effort cependant qu'elle put attendre même Longbourn, avant de dire à sa sœur les propositions de M. Darcy. Savoir qu'elle avait le pouvoir de révéler ce qui étonnerait si excessivement Jane, et devait, en même temps, si hautement flatter tout ce qu'elle n'avait pas encore pu raisonner de sa propre vanité, était une telle tentation à l'ouverture que rien n'aurait pu vaincre, si ce n'est l'état d'indécision dans lequel elle restait, quant à l'étendue de ce qu'elle devait communiquer ; et sa peur, si elle entamait le sujet, d'être entraînée à répéter quelque chose sur Bingley, qui ne pourrait qu'affliger davantage sa sœur.
CHAPITRE XVI.
C'était la deuxième semaine de mai, durant laquelle les trois jeunes dames partirent ensemble de Gracechurch-street, pour la ville de ---- dans le Hertfordshire ; et, à mesure qu'elles s'approchaient de l'auberge désignée où la voiture de M. Bennet devait les rencontrer, elles aperçurent rapidement, en signe de la ponctualité du cocher, Kitty et Lydia regardant par une fenêtre de salle à manger à l'étage. Ces deux filles étaient là depuis plus d'une heure, heureusement occupées à visiter une modiste en face, à regarder la sentinelle de garde, et à préparer une salade et des concombres.
Après avoir accueilli leurs sœurs, elles déployèrent triomphalement une table garnie de viandes froides, telles qu'en fournit ordinairement le garde-manger d'une auberge, en s'exclamant : « N'est-ce pas charmant ? n'est-ce pas une agréable surprise ? »
« Et nous avons l'intention de vous traiter, ajouta Lydia ; mais vous devez nous prêter l'argent, car nous venons de dépenser le nôtre au magasin, là-bas. » Puis, montrant ses achats : « Regardez, j'ai acheté ce chapeau. Je ne pense pas qu'il soit très joli ; mais je me suis dit qu'autant l'acheter. Je le déferai dès mon retour à la maison, pour voir si je peux en faire quelque chose de mieux. »
Et quand ses sœurs le décrièrent comme laid, elle ajouta, avec une parfaite indifférence : « Oh ! mais il y en avait deux ou trois beaucoup plus laids dans la boutique ; et quand j'aurai acheté du satin d'une couleur plus jolie pour le garnir, je pense qu'il sera tout à fait passable. D'ailleurs, peu importe ce que l'on porte cet été, une fois que le régiment du ----shire aura quitté Meryton, et ils partent dans quinze jours. »
« Vraiment ? » s'écria Elizabeth, avec la plus grande satisfaction.
« Ils vont aller camper près de Brighton ; et je veux tellement que papa nous emmène toutes là-bas pour l'été ! Ce serait un projet délicieux, et je gage que cela ne coûterait pratiquement rien. Maman aimerait aussi y aller par-dessus tout ! Pensez seulement à l'été misérable que nous passerons sinon ! »
« Oui, pensa Elizabeth, ce serait un projet charmant, en effet, et qui nous achèverait complètement. Grand Dieu ! Brighton, et tout un campement de soldats, pour nous qui avons déjà été bouleversées par un pauvre régiment de milice et les bals mensuels de Meryton. »
« Maintenant, j'ai des nouvelles pour vous, dit Lydia, alors qu'elles s'asseyaient à table. Qu'en pensez-vous ? Ce sont d'excellentes nouvelles, des nouvelles capitales, et au sujet d'une certaine personne que nous aimons tous. »
Jane et Elizabeth se regardèrent, et l'on dit au garçon qu'il n'avait pas besoin de rester. Lydia rit et dit :
« Tiens, voilà bien votre formalisme et votre discrétion. Vous pensiez que le garçon ne devait pas entendre, comme s'il s'en souciait ! Je gage qu'il entend souvent des choses bien pires que ce que je vais dire. Mais c'est un vilain type ! Je suis heureuse qu'il soit parti. Je n'ai jamais vu un menton aussi long de ma vie. Eh bien, passons à mes nouvelles : il s'agit du cher Wickham ; trop bien pour le garçon, n'est-ce pas ? Il n'y a aucun risque que Wickham épouse Mary King. Voilà pour vous ! Elle est partie chez son oncle à Liverpool ; elle y est allée pour séjourner. Wickham est sauf. »
« Et Mary King est sauve ! ajouta Elizabeth ; sauve d'une union imprudente pour ce qui est de la fortune. »
« Elle est bien sotte de s'en aller, si elle l'aimait. »
« Mais j'espère qu'il n'y a pas d'attachement profond de part et d'autre », dit Jane.
« Je suis sûre qu'il n'y en a pas de son côté. Je réponds qu'il ne s'est jamais soucié d'elle comme d'un fétu de paille. Qui pourrait s'intéresser à une petite chose aussi laide et pleine de taches de rousseur ? »
Elizabeth fut choquée de penser que, bien qu'incapable elle-même d'une telle grossièreté d'expression, la grossièreté du sentiment était peu différente de ce que son propre cœur avait jadis nourri et cru libéral !
Dès que tout le monde eut mangé et que les plus âgées eurent payé, la voiture fut commandée ; et après quelques manœuvres, toute la troupe, avec toutes ses boîtes, ses sacs à ouvrage et ses paquets, et l'ajout importun des achats de Kitty et Lydia, y prit place.
« Comme nous sommes bien entassées ! s'écria Lydia. Je suis heureuse d'avoir acheté mon chapeau, ne serait-ce que pour le plaisir d'avoir une boîte à chapeau de plus ! Eh bien, maintenant, soyons tout à fait à l'aise et confortables, et parlons et rions tout le long du chemin jusqu'à la maison. Et d'abord, dites-nous ce qui vous est arrivé à toutes, depuis votre départ. Avez-vous vu des hommes agréables ? Avez-vous flirté ? J'avais grand espoir que l'une d'entre vous aurait trouvé un mari avant de revenir. Jane sera bientôt une vieille fille, je vous le déclare. Elle a presque vingt-trois ans ! Seigneur, comme j'aurais honte de ne pas être mariée avant vingt-trois ans ! Ma tante Philips a tellement envie que vous trouviez des maris, vous ne pouvez pas savoir. Elle dit que Lizzy aurait mieux fait d'accepter M. Collins ; mais je ne pense pas qu'il y aurait eu grand amusement là-dedans. Seigneur ! comme j'aimerais être mariée avant l'une d'entre vous ; et alors, je vous chaperonnerais à tous les bals. Mon Dieu ! nous avons eu une telle partie de plaisir l'autre jour chez le colonel Forster. Kitty et moi devions y passer la journée, et Mme Forster a promis de donner un petit bal le soir ; (soit dit en passant, Mme Forster et moi sommes si amies !) et donc elle a invité les deux Harrington, mais Harriet était malade, et Pen a été forcée de venir seule ; et alors, devinez ce que nous avons fait ? Nous avons déguisé Chamberlayne en femme, exprès pour qu'il passe pour une dame – imaginez un peu le plaisir ! Pas une âme ne le savait, sauf le colonel et Mme Forster, Kitty et moi, à l'exception de ma tante, car nous avons été obligées de lui emprunter une de ses robes ; et vous ne pouvez pas imaginer à quel point il était bien ! Quand Denny, et Wickham, et Pratt, et deux ou trois autres hommes sont entrés, ils ne l'ont pas reconnu du tout. Seigneur ! comme j'ai ri ! et Mme Forster aussi. J'ai cru que j'allais en mourir. Et cela a rendu les hommes soupçonneux, et ils ont vite compris de quoi il retournait. »
Avec ce genre d'histoires sur leurs fêtes et leurs bons mots, Lydia, aidée par les indices et les ajouts de Kitty, s'efforça d'amuser ses compagnes tout le long du chemin jusqu'à Longbourn. Elizabeth écouta le moins possible, mais il n'y avait aucun moyen d'échapper à la mention fréquente du nom de Wickham.
Leur accueil à la maison fut des plus aimables. Mme Bennet se réjouit de voir Jane dans une beauté intacte ; et plus d'une fois pendant le dîner, M. Bennet dit spontanément à Elizabeth :
« Je suis content que tu sois de retour, Lizzy. »
Leur assemblée dans la salle à manger était nombreuse, car presque tous les Lucas étaient venus retrouver Maria et apprendre les nouvelles : et les sujets qui les occupaient étaient variés ; lady Lucas s'enquérait auprès de Maria, par-dessus la table, du bien-être et de la volaille de sa fille aînée ; Mme Bennet était doublement occupée, recueillant d'une main un compte rendu des modes actuelles auprès de Jane, qui était assise quelque peu en dessous d'elle, et de l'autre, les détaillant toutes aux plus jeunes demoiselles Lucas ; et Lydia, d'une voix plutôt plus forte que celle de n'importe qui d'autre, énumérait les divers plaisirs de la matinée à quiconque voulait l'entendre.
« Oh ! Mary, dit-elle, j'aurais aimé que tu viennes avec nous, car nous nous sommes tant amusées ! En chemin, Kitty et moi avons tiré tous les stores et prétendu qu'il n'y avait personne dans la voiture ; et j'aurais continué ainsi tout le long si Kitty n'avait pas été malade ; et quand nous sommes arrivées au George, je pense vraiment que nous nous sommes très bien comportées, car nous avons offert aux trois autres le plus délicieux déjeuner froid qui soit, et si tu étais venue, nous t'aurions offert le tien aussi. Et puis, quand nous sommes reparties, c'était si drôle ! J'ai cru que nous n'arriverions jamais à monter dans la voiture. J'étais prête à mourir de rire. Et puis nous avons été si joyeuses tout le long du chemin jusqu'à la maison ! nous avons tellement parlé et ri fort que n'importe qui aurait pu nous entendre à dix milles à la ronde ! »
À cela, Mary répondit très gravement : « Loin de moi, ma chère sœur, l'idée de déprécier de tels plaisirs. Ils seraient sans aucun doute en harmonie avec la généralité des esprits féminins. Mais j'avoue qu'ils n'auraient aucun charme pour moi. Je préférerais infiniment un livre. »
Mais Lydia n'entendit pas un mot de cette réponse. Elle écoutait rarement quelqu'un pendant plus d'une demi-minute et ne prêtait jamais attention à Mary.
Dans l'après-midi, Lydia pressa le reste des filles d'aller à pied à Meryton pour voir comment tout le monde se portait ; mais Elizabeth s'opposa fermement à ce projet. Il ne fallait pas dire que les demoiselles Bennet ne pouvaient rester à la maison une demi-journée sans partir à la poursuite des officiers. Il y avait aussi une autre raison à son opposition. Elle craignait de revoir Wickham et était résolue à l'éviter aussi longtemps que possible. Le soulagement que lui procurait le départ prochain du régiment était en vérité inexprimable. Dans quinze jours, ils devaient partir, et une fois partis, elle espérait qu'il n'y aurait plus rien pour la tourmenter à son sujet.
Elle n'était pas à la maison depuis de nombreuses heures qu'elle découvrit que le projet de Brighton, dont Lydia leur avait donné un indice à l'auberge, était fréquemment discuté entre ses parents. Elizabeth vit tout de suite que son père n'avait pas la moindre intention de céder ; mais ses réponses étaient en même temps si vagues et équivoques que sa mère, bien que souvent découragée, n'avait jamais encore désespéré d'y parvenir finalement.
CHAPITRE XVII.
L'impatience d'Elizabeth d'informer Jane de ce qui s'était passé ne put être surmontée plus longtemps ; et décidant enfin de supprimer chaque détail concernant sa sœur, et la préparant à être surprise, elle lui raconta le lendemain matin l'essentiel de la scène entre M. Darcy et elle-même.
L'étonnement de Mlle Bennet fut bientôt atténué par la forte partialité fraternelle qui rendait toute admiration d'Elizabeth parfaitement naturelle ; et toute surprise disparut rapidement devant d'autres sentiments. Elle était désolée que M. Darcy eût exprimé ses sentiments d'une manière si peu appropriée pour les recommander ; mais elle était encore plus peinée par le malheur que le refus de sa sœur avait dû lui causer.
« Qu'il ait été si sûr de réussir était une erreur, dit-elle ; et cela n'aurait certainement pas dû paraître ; mais considère combien cela a dû accroître sa déception. »
« En vérité, répondit Elizabeth, je suis sincèrement désolée pour lui ; mais il a d'autres sentiments qui chasseront probablement bientôt son attachement pour moi. Tu ne me blâmes pas, cependant, de l'avoir refusé ? »
« Te blâmer ! Oh, non. »
« Mais tu me blâmes d'avoir parlé si chaleureusement de Wickham. »
« Non – je ne sais pas si tu avais tort de dire ce que tu as dit. »
« Mais tu le sauras, quand je t'aurai dit ce qui s'est passé le jour même. »
Elle parla ensuite de la lettre, répétant la totalité de son contenu pour autant qu'il concernait George Wickham. Quel coup ce fut pour la pauvre Jane ! qui aurait volontiers traversé le monde sans croire qu'il existait autant de méchanceté dans toute la race humaine que ce qui était ici rassemblé en un seul individu. Et la justification de Darcy, bien que reconnaissante pour ses sentiments, ne fut pas capable de la consoler d'une telle découverte. Elle s'efforça très ardemment de prouver la probabilité d'une erreur, et chercha à blanchir l'un sans impliquer l'autre.
« Cela ne fonctionnera pas, dit Elizabeth. Tu ne seras jamais capable de rendre les deux hommes bons à quoi que ce soit. Fais ton choix, mais tu devras te contenter d'un seul. Il n'y a qu'une certaine quantité de mérite entre eux ; juste assez pour faire un homme de bien ; et dernièrement, cela a pas mal bougé. Pour ma part, je suis encline à croire que tout revient à M. Darcy, mais tu feras comme tu voudras. »
Il fallut cependant un certain temps avant qu'un sourire pût être extorqué à Jane.
« Je ne sais pas quand j'ai été plus choquée, dit-elle. Wickham si mauvais ! C'est presque incroyable. Et le pauvre M. Darcy ! chère Lizzy, considère seulement ce qu'il a dû souffrir. Une telle déception ! et avec la connaissance de ta mauvaise opinion en plus ! et devoir raconter une telle chose sur sa sœur ! C'est vraiment trop affligeant. Je suis sûre que tu dois le ressentir ainsi. »
« Oh ! non, mes regrets et ma compassion s'effacent en te voyant si pleine des deux. Je sais que tu lui rendras justice si amplement que je deviens à chaque instant plus indifférente et détachée. Ta profusion me rend économe ; et si tu te lamentes sur lui encore longtemps, mon cœur sera léger comme une plume. »
« Pauvre Wickham ; il y a une telle expression de bonté sur son visage ! une telle franchise et une telle douceur dans ses manières. »
« Il y a certainement eu une grande maladresse dans l'éducation de ces deux jeunes hommes. L'un a toute la bonté, et l'autre toutes les apparences de celle-ci. »
« Je n'ai jamais trouvé M. Darcy aussi dépourvu de ces apparences que tu avais l'habitude de le dire. »
« Et pourtant, je voulais être extraordinairement intelligente en prenant une aversion si décidée pour lui, sans aucune raison. C'est un tel éperon pour le génie, une telle ouverture pour l'esprit que d'avoir une aversion de ce genre. On peut être continuellement injurieux sans dire rien de juste ; mais on ne peut pas toujours rire d'un homme sans tomber de temps en temps sur quelque chose d'spirituel. »
« Lizzy, quand tu as lu cette lettre pour la première fois, je suis sûre que tu ne pouvais pas traiter l'affaire comme tu le fais maintenant. »
« En effet, je ne le pouvais pas. J'étais assez mal à l'aise. J'étais très mal à l'aise, je peux dire malheureuse. Et sans personne à qui parler de ce que je ressentais, sans Jane pour me réconforter et me dire que je n'avais pas été si faible, si vaine et si absurde que je savais que je l'avais été ! Oh ! comme tu m'as manqué ! »
« Comme il est malheureux que tu aies utilisé des expressions si fortes en parlant de Wickham à M. Darcy, car maintenant elles paraissent totalement imméritées. »
« Certainement. Mais le malheur de parler avec amertume est une conséquence très naturelle des préjugés que j'avais encouragés. Il y a un point sur lequel je veux ton conseil. Je veux qu'on me dise si je dois ou non faire comprendre à nos connaissances en général le caractère de Wickham. »
Mlle Bennet fit une petite pause, puis répondit : « Il ne peut sûrement pas y avoir d'occasion pour l'exposer si cruellement. Quel est ton propre avis ? »
« Qu'il ne faut pas essayer. M. Darcy ne m'a pas autorisée à rendre sa communication publique. Au contraire, chaque détail relatif à sa sœur était destiné à rester autant que possible pour moi seule ; et si j'essaie de détromper les gens sur le reste de sa conduite, qui me croira ? Le préjugé général contre M. Darcy est si violent que ce serait la mort de la moitié des braves gens de Meryton que d'essayer de le présenter sous un jour aimable. Je n'en suis pas capable. Wickham sera bientôt parti ; et par conséquent, il n'importera à personne ici ce qu'il est réellement. Dans quelque temps, tout sera découvert, et alors nous pourrons rire de leur stupidité de ne pas l'avoir su auparavant. Pour le moment, je ne dirai rien à ce sujet. »
« Tu as tout à fait raison. Faire connaître ses erreurs pourrait le ruiner pour toujours. Il est peut-être maintenant désolé de ce qu'il a fait et anxieux de rétablir une réputation. Nous ne devons pas le pousser au désespoir. »
Le tumulte de l'esprit d'Elizabeth fut apaisé par cette conversation. Elle s'était débarrassée de deux des secrets qui l'avaient pesée pendant quinze jours, et était certaine d'une auditrice consentante en Jane, chaque fois qu'elle souhaiterait parler à nouveau de l'un ou de l'autre. Mais il y avait encore quelque chose qui rôdait derrière, dont la prudence interdisait la divulgation. Elle n'osait pas raconter l'autre moitié de la lettre de M. Darcy, ni expliquer à sa sœur combien sincèrement elle avait été estimée par son ami. C'était là une connaissance à laquelle personne ne pouvait prendre part ; et elle était consciente que rien de moins qu'une parfaite compréhension entre les parties ne pouvait la justifier de se débarrasser de cette dernière entrave de mystère. « Et alors, dit-elle, si cet événement très improbable devait jamais se produire, je serai simplement capable de raconter ce que Bingley pourra raconter lui-même d'une manière bien plus agréable. La liberté de communication ne peut être la mienne tant qu'elle n'aura pas perdu toute sa valeur ! »
Elle était maintenant, une fois installée à la maison, libre d'observer le véritable état d'esprit de sa sœur. Jane n'était pas heureuse. Elle chérissait toujours une affection très tendre pour Bingley. N'ayant jamais même imaginé être amoureuse auparavant, son attachement avait toute la chaleur d'un premier sentiment, et de par son âge et son tempérament, une plus grande constance que ne peuvent souvent s'en prévaloir les premiers attachements ; et elle valorisait si ardemment son souvenir, et le préférait à tout autre homme, que tout son bon sens, et toute son attention aux sentiments de ses amis, étaient requis pour freiner l'indulgence de ces regrets, qui auraient été préjudiciables à sa propre santé et à leur tranquillité.
« Eh bien, Lizzy, dit un jour Mme Bennet, quel est ton avis maintenant sur cette triste affaire de Jane ? Pour ma part, je suis déterminée à n'en parler jamais plus à personne. Je l'ai dit à ma sœur Philips l'autre jour. Mais je ne peux pas découvrir que Jane ait vu quoi que ce soit de lui à Londres. Eh bien, c'est un jeune homme qui ne mérite rien – et je ne suppose pas qu'il y ait la moindre chance au monde qu'elle l'ait jamais maintenant. Il n'est pas question qu'il revienne à Netherfield cet été ; et pourtant j'ai interrogé tout le monde, qui est susceptible de savoir. »
« Je ne crois pas qu'il vivra jamais plus à Netherfield. »
« Oh, eh bien ! c'est comme il veut. Personne ne veut qu'il vienne. Bien que je dirai toujours qu'il a extrêmement mal traité ma fille ; et si j'étais elle, je n'aurais pas supporté cela. Eh bien, mon réconfort est que je suis sûre que Jane mourra d'un cœur brisé, et alors il sera désolé de ce qu'il a fait. »
Mais comme Elizabeth ne pouvait trouver de réconfort dans une telle attente, elle ne fit aucune réponse.
« Eh bien, Lizzy, continua sa mère peu après, et donc les Collins vivent très confortablement, n'est-ce pas ? Eh bien, eh bien, j'espère seulement que cela durera. Et quel genre de table tiennent-ils ? Charlotte est une excellente gestionnaire, je gage. Si elle est à moitié aussi futée que sa mère, elle est assez économe. Il n'y a rien d'extravagant dans leur ménage, je gage. »
« Non, rien du tout. »
« Beaucoup de bonne gestion, compte sur moi. Oui, oui. Ils prendront soin de ne pas dépenser plus que leur revenu. Ils ne seront jamais dans la gêne pour l'argent. Eh bien, puisse cela leur être utile ! Et donc, je suppose, ils parlent souvent d'avoir Longbourn quand ton père sera mort. Ils le considèrent tout à fait comme le leur, je gage, chaque fois que cela arrivera. »
« C'était un sujet qu'ils ne pouvaient pas mentionner devant moi. »
« Non. Il aurait été étrange qu'ils le fassent. Mais je ne doute pas qu'ils en parlent souvent entre eux. Eh bien, s'ils peuvent être à l'aise avec un domaine qui n'est pas légitimement le leur, tant mieux. J'aurais honte d'en avoir un qui ne m'était légué qu'en substitution. »
CHAPITRE XVIII.
La première semaine de leur retour fut bientôt passée. La seconde commença. C'était la dernière du séjour du régiment à Meryton, et toutes les jeunes dames du voisinage dépérissaient à vue d'œil. Le découragement était presque universel. Les aînées des demoiselles Bennet étaient seules encore capables de manger, boire et dormir, et de poursuivre le cours habituel de leurs occupations. Très fréquemment, elles étaient reprochées pour cette insensibilité par Kitty et Lydia, dont la propre misère était extrême, et qui ne pouvaient concevoir une telle dureté de cœur chez aucune de la famille.
« Grand Dieu ! Que va-t-il devenir de nous ! Que devons-nous faire ! » s'écriaient-elles souvent dans l'amertume du malheur. « Comment peux-tu sourire ainsi, Lizzy ? »
Leur mère affectueuse partageait tout leur chagrin ; elle se souvenait de ce qu'elle avait elle-même enduré lors d'une occasion similaire, il y a vingt-cinq ans.
« Je suis sûre, dit-elle, que j'ai pleuré pendant deux jours d'affilée quand le régiment du colonel Millar est parti. J'ai cru que j'allais en mourir de chagrin. »
« Je suis sûre que je vais briser le mien », dit Lydia.
« Si seulement on pouvait aller à Brighton ! » observa Mme Bennet.
« Oh, oui ! – si seulement on pouvait aller à Brighton ! Mais papa est si désagréable. »
« Un peu de bains de mer me remettrait sur pied pour toujours. »
« Et ma tante Philips est sûre que cela me ferait beaucoup de bien », ajouta Kitty.
Telles étaient les lamentations qui résonnaient perpétuellement dans la maison de Longbourn. Elizabeth essayait d'en rire, mais tout sentiment de plaisir était étouffé par la honte. Elle ressentait à nouveau la justesse des objections de M. Darcy, et jamais auparavant elle n'avait été aussi disposée à pardonner son ingérence dans les projets de son ami.
Mais la tristesse des perspectives de Lydia fut bientôt dissipée ; car elle reçut une invitation de Mme Forster, l'épouse du colonel du régiment, à l'accompagner à Brighton. Cette amie inestimable était une très jeune femme, mariée depuis peu. Une ressemblance dans la bonne humeur et l'entrain les avait rapprochées, et sur leurs trois mois de connaissance, elles en avaient passé deux dans une étroite intimité.
Le ravissement de Lydia à cette occasion, son adoration pour Mme Forster, la joie de Mme Bennet et la mortification de Kitty sont à peine descriptibles. Totalement insensible aux sentiments de sa sœur, Lydia volait à travers la maison dans une extase agitée, réclamant les félicitations de tout le monde, riant et parlant avec plus de violence que jamais ; tandis que la malheureuse Kitty restait dans le salon à déplorer son sort en des termes aussi déraisonnables que son accent était chagrin.
« Je ne vois pas pourquoi Mme Forster ne m'aurait pas invitée aussi bien que Lydia, dit-elle, bien que je ne sois pas son amie intime. J'ai tout autant le droit d'être invitée qu'elle, et même plus, car j'ai deux ans de plus. »
En vain Elizabeth tenta de la ramener à la raison, et Jane à la résignation. Quant à Elizabeth elle-même, cette invitation était si loin d'exciter en elle les mêmes sentiments que chez sa mère et Lydia, qu'elle la considérait comme l'arrêt de mort de toute possibilité de bon sens pour cette dernière ; et, aussi détestable qu'une telle démarche pût la rendre si elle venait à être connue, elle ne put s'empêcher de conseiller secrètement à son père de ne pas la laisser partir. Elle lui exposa toutes les inconvenances du comportement général de Lydia, le peu d'avantage qu'elle pourrait tirer de l'amitié d'une femme telle que Mme Forster, et la probabilité qu'elle soit encore plus imprudente avec une telle compagne à Brighton, où les tentations devaient être plus grandes qu'à la maison. Il l'écouta attentivement, puis dit :
« Lydia ne sera jamais tranquille tant qu'elle ne se sera pas exposée dans quelque lieu public, et nous ne pouvons jamais espérer qu'elle le fasse avec si peu de frais ou d'inconvénient pour sa famille que dans les circonstances présentes. »
« Si vous étiez conscient, dit Elizabeth, du très grand désavantage qui doit résulter pour nous toutes de l'attention publique portée aux manières imprudentes et sans retenue de Lydia ; qui en est même déjà résulté, je suis sûre que vous jugeriez l'affaire différemment. »
« Déjà résulté ! répéta M. Bennet. Quoi, a-t-elle fait fuir certains de vos amoureux ? Pauvre petite Lizzy ! Mais ne vous découragez pas. De tels jeunes gens délicats, qui ne supportent pas d'être associés à un peu d'absurdité, ne valent pas un regret. Allons, laissez-moi voir la liste de ces pitoyables gaillards qui ont été tenus à distance par la folie de Lydia. »
« En vérité, vous vous trompez. Je n'ai aucune injure de ce genre à ressentir. Ce n'est pas de maux particuliers, mais de maux généraux, dont je me plains maintenant. Notre importance, notre respectabilité dans le monde, doivent être affectées par la folle instabilité, l'assurance et le dédain de toute retenue qui marquent le caractère de Lydia. Excusez-moi, car je dois parler franchement. Si vous, mon cher père, ne prenez pas la peine de réfréner ses esprits exubérants, et de lui apprendre que ses occupations actuelles ne doivent pas être le but de sa vie, elle sera bientôt hors d'atteinte de toute correction. Son caractère sera fixé, et elle sera, à seize ans, la coquette la plus déterminée qui ait jamais rendu sa famille et elle-même ridicules. Une coquette, de surcroît, au degré le plus bas et le plus vil de la coquetterie ; sans aucun attrait autre que la jeunesse et un physique passable ; et, par l'ignorance et la vacuité de son esprit, totalement incapable de se protéger d'une quelconque part de ce mépris universel que sa rage pour l'admiration suscitera. Dans ce danger, Kitty est également comprise. Elle suivra là où Lydia mènera. Vaine, ignorante, paresseuse, et absolument sans contrôle ! Oh ! mon cher père, pouvez-vous supposer possible qu'elles ne soient pas blâmées et méprisées partout où elles seront connues, et que leurs sœurs ne soient pas souvent impliquées dans la disgrâce ? »
M. Bennet vit que tout son cœur était engagé dans le sujet ; et prenant affectueusement sa main, il répondit :
« Ne vous rendez pas malheureuse, ma chère. Partout où vous et Jane serez connues, vous serez respectées et estimées ; et vous ne paraîtrez pas moins à votre avantage pour avoir une paire de, ou je devrais dire, trois sœurs très idiotes. Nous n'aurons pas de paix à Longbourn si Lydia ne va pas à Brighton. Laissez-la donc y aller. Le colonel Forster est un homme sensé, et il la gardera à l'écart de toute vraie sottise ; et elle est heureusement trop pauvre pour être une proie pour quiconque. À Brighton, elle sera de moins d'importance, même en tant que coquette ordinaire, qu'elle ne l'a été ici. Les officiers trouveront des femmes plus dignes de leur attention. Espérons donc que son séjour là-bas puisse lui enseigner sa propre insignifiance. En tout cas, elle ne peut pas empirer de beaucoup sans nous autoriser à l'enfermer pour le reste de ses jours. »
Elizabeth fut forcée de se contenter de cette réponse ; mais son opinion resta la même, et elle le quitta déçue et peinée. Il n'était toutefois pas dans sa nature d'accroître ses tourments en s'y attardant. Elle était certaine d'avoir accompli son devoir, et s'inquiéter de maux inévitables, ou les augmenter par l'anxiété, ne faisait pas partie de son tempérament.
Si Lydia et sa mère avaient connu la substance de sa conférence avec son père, leur indignation n'aurait guère trouvé à s'exprimer dans leur volubilité commune. Dans l'imagination de Lydia, une visite à Brighton comprenait toute possibilité de bonheur terrestre. Elle voyait, avec l'œil créateur de la fantaisie, les rues de cette gaie station balnéaire couvertes d'officiers. Elle se voyait l'objet de l'attention de dizaines et de vingtaines d'entre eux, pour l'heure inconnus. Elle voyait toutes les gloires du camp ; ses tentes déployées dans une belle uniformité de lignes, remplies de jeunes gens gais et éblouissants d'écarlate ; et pour compléter le tableau, elle se voyait assise sous une tente, flirtant tendrement avec au moins six officiers à la fois.
Si elle avait su que sa sœur cherchait à l'arracher à de telles perspectives et à de telles réalités, quels auraient été ses sentiments ? Ils n'auraient pu être compris que par sa mère, qui aurait pu ressentir à peu près la même chose. Le départ de Lydia pour Brighton était tout ce qui la consolait de la conviction mélancolique que son mari n'avait jamais l'intention de s'y rendre lui-même.
Mais elles ignoraient totalement ce qui s'était passé ; et leurs ravissements continuèrent sans guère d'interruption jusqu'au jour même du départ de Lydia.
Elizabeth allait maintenant voir M. Wickham pour la dernière fois. Ayant été fréquemment en sa compagnie depuis son retour, son agitation était passablement apaisée ; les agitations d'une ancienne partialité l'étaient entièrement. Elle avait même appris à détecter, dans la douceur même qui l'avait d'abord ravie, une affectation et une monotonie qui la dégoûtaient et la lassaient. Dans son comportement actuel envers elle, de plus, elle avait une nouvelle source de déplaisir, car l'inclination qu'il témoignait bientôt à renouveler les attentions qui avaient marqué le début de leur connaissance ne pouvait servir, après ce qui s'était passé depuis, qu'à la provoquer. Elle perdit tout intérêt pour lui en se voyant ainsi choisie comme l'objet d'une galanterie si vaine et si frivole ; et tout en la réprimant fermement, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir le reproche contenu dans le fait qu'il crût que, si longtemps et pour quelque cause que ses attentions eussent été retirées, sa vanité serait flattée et sa préférence assurée à tout moment par leur renouvellement.
Le jour même où le régiment restait à Meryton, il dîna avec d'autres officiers à Longbourn ; et Elizabeth était si peu disposée à se séparer de lui en bons termes que, lorsqu'il fit quelques demandes sur la manière dont elle avait passé son temps à Hunsford, elle mentionna que le colonel Fitzwilliam et M. Darcy avaient tous deux passé trois semaines à Rosings, et lui demanda s'il connaissait le premier.
Il eut l'air surpris, mécontent, alarmé ; mais après un moment de réflexion et un sourire de retour, il répondit qu'il l'avait autrefois vu souvent ; et après avoir observé que c'était un homme fort distingué, il lui demanda comment elle l'avait trouvé. Sa réponse fut chaleureusement en sa faveur. Avec un air d'indifférence, il ajouta peu après : « Combien de temps avez-vous dit qu'il était resté à Rosings ? »
« Près de trois semaines. »
« Et vous l'avez vu fréquemment ? »
« Oui, presque tous les jours. »
« Ses manières sont très différentes de celles de son cousin. »
« Oui, très différentes. Mais je trouve que M. Darcy gagne à être connu. »
« En vérité ! » s'écria Wickham avec un regard qui ne lui échappa pas. « Et puis-je demander ? » mais se reprenant, il ajouta d'un ton plus gai : « Est-ce dans sa façon d'être qu'il gagne ? A-t-il daigné ajouter un peu de courtoisie à son style ordinaire ? car je n'ose espérer, continua-t-il d'un ton plus bas et plus sérieux, qu'il se soit amélioré sur les points essentiels. »
« Oh, non ! dit Elizabeth. Sur les points essentiels, je crois qu'il est très exactement ce qu'il a toujours été. »
Pendant qu'elle parlait, Wickham eut l'air de ne guère savoir s'il devait se réjouir de ses paroles ou se méfier de leur sens. Il y avait quelque chose dans son expression qui le fit écouter avec une attention inquiète et anxieuse, tandis qu'elle ajoutait :
« Quand j'ai dit qu'il gagnait à être connu, je ne voulais pas dire que son esprit ou ses manières étaient en voie d'amélioration, mais qu'en le connaissant mieux, on comprenait mieux son caractère. »
L'alarme de Wickham apparut alors dans une rougeur accrue et un regard agité ; il resta silencieux quelques minutes ; puis, secouant son embarras, il se tourna de nouveau vers elle et dit du ton le plus doux :
« Vous, qui connaissez si bien mes sentiments envers M. Darcy, comprendrez aisément à quel point je dois me réjouir qu'il soit assez sage pour assumer même l'apparence de ce qui est bien. Son orgueil, dans cette direction, peut être utile, sinon à lui-même, à beaucoup d'autres, car il doit le dissuader d'une telle mauvaise conduite que celle dont j'ai souffert. Je crains seulement que le genre de prudence, à laquelle, j'imagine, vous faisiez allusion, ne soit adopté que lors de ses visites à sa tante, dont il redoute beaucoup l'opinion et le jugement. Sa peur d'elle a toujours agi, je le sais, quand ils étaient ensemble ; et une grande part doit être attribuée à son désir de favoriser le mariage avec Mlle De Bourgh, qui, j'en suis certain, lui tient beaucoup à cœur. »
Elizabeth ne put réprimer un sourire à cela, mais elle répondit seulement par une légère inclinaison de la tête. Elle vit qu'il voulait l'entraîner sur le vieux sujet de ses griefs, et elle n'était pas d'humeur à lui donner satisfaction. Le reste de la soirée se passa, de sa part, avec une apparence de gaieté habituelle, mais sans aucune tentative supplémentaire pour distinguer Elizabeth ; et ils se séparèrent enfin avec une civilité mutuelle, et peut-être un désir mutuel de ne jamais se revoir.
Lorsque la réunion se dispersa, Lydia retourna avec Mme Forster à Meryton, d'où elles devaient partir tôt le lendemain matin. La séparation entre elle et sa famille fut plus bruyante que pathétique. Kitty fut la seule à verser des larmes ; mais elle pleura de dépit et d'envie. Mme Bennet fut prolixe en bons vœux pour le bonheur de sa fille, et insistante dans ses recommandations à ne pas manquer l'occasion de s'amuser autant que possible ; conseil, qu'il y avait tout lieu de croire, serait suivi ; et dans le bonheur tapageur de Lydia elle-même en faisant ses adieux, les adieux plus doux de ses sœurs furent prononcés sans être entendus.
CHAPITRE XIX.
Si l'opinion d'Elizabeth n'avait été tirée que de sa propre famille, elle n'aurait pas pu former une image très plaisante de la félicité conjugale ou du confort domestique. Son père, captivé par la jeunesse et la beauté, et cette apparence de bonne humeur que la jeunesse et la beauté donnent généralement, avait épousé une femme dont l'esprit faible et l'âme étroite avaient, très tôt dans leur mariage, mis fin à toute affection réelle pour elle. Le respect, l'estime et la confiance avaient disparu à jamais ; et toutes ses vues sur le bonheur domestique étaient ruinées. Mais M. Bennet n'était pas d'un tempérament à chercher du réconfort pour la déception que sa propre imprudence avait causée, dans l'un de ces plaisirs qui consolent trop souvent les infortunés de leur folie ou de leur vice. Il aimait la campagne et les livres ; et de ces goûts étaient nées ses principales jouissances. À sa femme, il n'était redevable que fort peu, sinon dans la mesure où son ignorance et sa folie avaient contribué à son amusement. Ce n'est pas le genre de bonheur qu'un homme souhaiterait en général devoir à son épouse ; mais là où d'autres pouvoirs de divertissement font défaut, le vrai philosophe tirera profit de ceux qui sont offerts.
Elizabeth, cependant, n'avait jamais été aveugle à l'inconvenance du comportement de son père en tant qu'époux. Elle l'avait toujours vu avec peine ; mais respectant ses capacités, et reconnaissante pour le traitement affectueux qu'il lui réservait, elle s'efforçait d'oublier ce qu'elle ne pouvait ignorer, et de bannir de ses pensées cette rupture continuelle de l'obligation et de la bienséance conjugales qui, en exposant sa femme au mépris de ses propres enfants, était si hautement répréhensible. Mais elle n'avait jamais ressenti aussi fortement qu'à présent les désavantages qui doivent attendre les enfants d'un mariage si peu assorti, ni jamais été aussi pleinement consciente des maux découlant d'une orientation si mal avisée de talents ; talents qui, utilisés à bon escient, auraient pu au moins préserver la respectabilité de ses filles, même s'ils étaient incapables d'élargir l'esprit de son épouse.
Lorsqu'Elizabeth se fut réjouie du départ de Wickham, elle ne trouva guère d'autre motif de satisfaction dans la perte du régiment. Leurs réunions à l'extérieur étaient moins variées qu'auparavant ; et à la maison, elle avait une mère et une sœur dont les plaintes constantes sur la monotonie de tout ce qui les entourait jetaient une réelle tristesse sur leur cercle domestique ; et, bien que Kitty pût avec le temps retrouver son degré naturel de bon sens, puisque les perturbateurs de son cerveau étaient partis, son autre sœur, de la disposition de laquelle un plus grand mal pouvait être redouté, était susceptible d'être endurcie dans toute sa folie et son assurance par une situation aussi doublement dangereuse qu'une station balnéaire et un camp. Dans l'ensemble, donc, elle trouva ce qui a été trouvé parfois auparavant, qu'un événement qu'elle avait attendu avec un désir impatient n'apportait pas, en se réalisant, toute la satisfaction qu'elle s'était promise. Il était par conséquent nécessaire de nommer quelque autre période pour le commencement de la félicité réelle ; d'avoir quelque autre point sur lequel ses vœux et ses espoirs pourraient être fixés, et en jouissant à nouveau du plaisir de l'anticipation, de se consoler du présent, et de se préparer à une autre déception. Son voyage aux Lacs était maintenant l'objet de ses pensées les plus heureuses ; c'était sa meilleure consolation pour toutes les heures inconfortables que le mécontentement de sa mère et de Kitty rendait inévitable ; et si elle avait pu inclure Jane dans le projet, chaque partie en aurait été parfaite.
« Mais il est heureux, pensa-t-elle, que j'aie quelque chose à souhaiter. Si tout l'arrangement était complet, ma déception serait certaine. Mais ici, en emportant avec moi une source incessante de regret dans l'absence de ma sœur, je peux raisonnablement espérer voir toutes mes attentes de plaisir réalisées. Un projet dont chaque partie promet le délice ne peut jamais réussir ; et la déception générale n'est conjurée que par la défense de quelque petit souci particulier. »
Lorsque Lydia partit, elle promit d'écrire très souvent et très minutieusement à sa mère et à Kitty ; mais ses lettres étaient toujours attendues longtemps, et toujours très courtes. Celles adressées à sa mère ne contenaient guère autre chose que le fait qu'elles revenaient tout juste de la bibliothèque, où tel et tel officier les avaient accompagnées, et où elle avait vu des ornements si beaux qu'ils l'avaient rendue tout à fait folle ; qu'elle avait une robe neuve, ou une ombrelle neuve, qu'elle aurait décrite plus en détail, mais qu'elle était obligée d'arrêter dans une précipitation violente, car Mme Forster l'appelait, et qu'elles partaient pour le camp ; et de sa correspondance avec sa sœur, il y avait encore moins à apprendre, car ses lettres à Kitty, bien qu'un peu plus longues, étaient beaucoup trop pleines de traits sous les mots pour être rendues publiques.
Après la première quinzaine ou les trois semaines de son absence, la santé, la bonne humeur et l'entrain commencèrent à réapparaître à Longbourn. Tout revêtait un aspect plus joyeux. Les familles qui avaient été en ville pour l'hiver revinrent, et les parures d'été et les engagements d'été surgirent. Mme Bennet fut restaurée à sa sérénité querelleuse habituelle, et vers la mi-juin Kitty était si bien rétablie qu'elle était capable d'entrer à Meryton sans larmes ; un événement d'une si heureuse promesse qu'il fit espérer à Elizabeth qu'à Noël suivant, elle pourrait être si raisonnable qu'elle ne mentionnerait un officier qu'une fois par jour, à moins que, par quelque arrangement cruel et malicieux du ministère de la Guerre, un autre régiment ne fût cantonné à Meryton.
Le moment fixé pour le début de leur tournée dans le Nord approchait maintenant à grands pas ; et il n'en manquait plus qu'une quinzaine, lorsqu'une lettre arriva de Mme Gardiner, qui retarda à la fois son commencement et en réduisit l'étendue. M. Gardiner serait empêché par les affaires de partir avant quinze jours de plus en juillet, et devait être de retour à Londres dans un mois ; et comme cela laissait une période trop courte pour qu'ils puissent aller aussi loin et voir autant qu'ils l'avaient proposé, ou du moins pour le voir avec le loisir et le confort sur lesquels ils avaient compté, ils furent obligés de renoncer aux Lacs, et de substituer une tournée plus restreinte ; et, selon le plan actuel, ils ne devaient pas aller plus au nord que le Derbyshire. Dans ce comté, il y avait assez à voir pour occuper l'essentiel de leurs trois semaines ; et pour Mme Gardiner, il avait un attrait particulièrement fort. La ville où elle avait autrefois passé quelques années de sa vie, et où ils devaient maintenant passer quelques jours, était probablement un objet de curiosité aussi grand pour elle que toutes les beautés célèbres de Matlock, Chatsworth, Dovedale ou le Peak.
Elizabeth fut excessivement déçue ; elle avait mis son cœur à voir les Lacs ; et pensait toujours qu'il aurait pu y avoir assez de temps. Mais c'était son affaire d'être satisfaite, et certainement son tempérament d'être heureuse ; et tout fut bientôt rentré dans l'ordre.
Avec la mention du Derbyshire, il y avait beaucoup d'idées associées. Il lui était impossible de voir le mot sans penser à Pemberley et à son propriétaire. « Mais assurément, dit-elle, je peux entrer dans son comté en toute impunité, et lui dérober quelques éclats pétrifiés sans qu'il ne s'en aperçoive. »
La période d'attente fut maintenant doublée. Quatre semaines devaient s'écouler avant l'arrivée de son oncle et de sa tante. Mais elles s'écoulèrent, et M. et Mme Gardiner, avec leurs quatre enfants, apparurent enfin à Longbourn. Les enfants, deux filles de six et huit ans, et deux plus jeunes garçons, devaient être laissés sous le soin particulier de leur cousine Jane, qui était la favorite générale, et dont le sens posé et la douceur de caractère l'adaptaient exactement à s'occuper d'eux de toutes les manières, les instruisant, jouant avec eux et les aimant.
Les Gardiner ne restèrent qu'une nuit à Longbourn, et repartirent le lendemain matin avec Elizabeth en quête de nouveautés et d'amusement. Une jouissance était certaine, celle de l'assortiment des compagnons ; un assortiment qui comprenait la santé et le tempérament pour supporter les inconvénients, la gaieté pour rehausser chaque plaisir, et l'affection et l'intelligence, qui pourraient y suppléer entre eux s'il y avait des déceptions à l'extérieur.
Ce n’est pas l’objet de cet ouvrage que de donner une description du Derbyshire, ni d’aucun des lieux remarquables par lesquels passait leur itinéraire pour s’y rendre ; Oxford, Blenheim, Warwick, Kenilworth, Birmingham, etc., sont suffisamment connus. Une petite partie du Derbyshire est tout ce qui nous concerne ici. Vers la petite ville de Lambton, théâtre de l’ancienne résidence de Mme Gardiner, et où elle avait appris récemment que quelques connaissances demeuraient encore, ils dirigèrent leurs pas, après avoir vu toutes les merveilles principales de la contrée ; et à moins de cinq milles de Lambton, Elizabeth apprit de sa tante que Pemberley était situé. Ce n’était pas sur leur route directe, ni à plus d’un mille ou deux de celle-ci. En discutant de leur itinéraire la veille au soir, Mme Gardiner avait exprimé le désir de revoir le domaine. M. Gardiner avait déclaré sa volonté d’y consentir, et l’on sollicita l’approbation d’Elizabeth.
« Ma chère, ne voudrais-tu pas voir un lieu dont tu as tant entendu parler ? » dit sa tante. « Un lieu aussi auquel tant de tes connaissances sont liées. Wickham y a passé toute sa jeunesse, tu sais. »
Elizabeth fut troublée. Elle sentait qu’elle n’avait rien à faire à Pemberley, et fut contrainte de feindre une certaine réticence à le visiter. Elle dut avouer qu’elle était lasse des grandes demeures ; après en avoir tant parcouru, elle n’éprouvait vraiment aucun plaisir à voir de beaux tapis ou des rideaux de satin.
Mme Gardiner railla sa stupidité. « S’il ne s’agissait que d’une belle maison richement meublée, dit-elle, je ne m’en soucierais guère moi-même ; mais les jardins sont délicieux. Ils possèdent quelques-uns des plus beaux bois de la région. »
Elizabeth n’en dit pas plus, mais son esprit ne pouvait s’y résoudre. La possibilité de rencontrer M. Darcy, tout en visitant les lieux, lui vint instantanément à l’esprit. Ce serait épouvantable ! Elle rougit à cette seule idée ; et pensa qu’il vaudrait mieux parler ouvertement à sa tante que de courir un tel risque. Mais contre cela, il y avait des objections ; et elle résolut finalement que ce serait là le dernier recours, si ses enquêtes privées concernant l’absence de la famille recevaient une réponse défavorable.
En conséquence, lorsqu’elle se retira pour la nuit, elle demanda à la femme de chambre si Pemberley n’était pas un très bel endroit, quel était le nom de son propriétaire, et, non sans une certaine inquiétude, si la famille était descendue pour l’été. Une négative des plus bienvenues suivit la dernière question ; et ses alarmes étant maintenant dissipées, elle fut libre d’éprouver une grande curiosité de voir la maison elle-même ; et lorsque le sujet fut relancé le lendemain matin, et qu’on la sollicita à nouveau, elle put répondre sans hésiter, et avec un air d’indifférence approprié, qu’elle n’avait en réalité aucune aversion pour ce projet.
À Pemberley, donc, ils devaient se rendre.
FIN DU SECOND VOLUME.
ORGUEIL ET PRÉJUGÉS :
Un roman.
En trois volumes.
Par l’auteur de « Raison et Sentiments ».
VOL. III.
Londres : Imprimé pour T. Egerton, Military Library, Whitehall. 1813.
ORGUEIL ET PRÉJUGÉS.
CHAPITRE I.
Elizabeth, tandis qu’ils avançaient en voiture, guettait la première apparition des bois de Pemberley avec une certaine perturbation ; et lorsqu’enfin ils tournèrent vers la loge du gardien, son cœur battait la chamade.
Le parc était très vaste et présentait une grande variété de terrains. Ils y entrèrent par l’un de ses points les plus bas, et roulèrent pendant quelque temps à travers un bois magnifique, s’étendant sur une large superficie.
L’esprit d’Elizabeth était trop occupé pour la conversation, mais elle voyait et admirait chaque endroit et point de vue remarquable. Ils s’élevèrent graduellement sur un demi-mille, puis se retrouvèrent au sommet d’une éminence considérable, où le bois cessait, et l’œil fut instantanément attiré par Pemberley House, située sur le versant opposé d’une vallée, dans laquelle la route s’enroulait avec une certaine brusquerie. C’était un grand et bel édifice de pierre, bien placé sur un terrain en pente, et adossé à une crête de hautes collines boisées ; et devant, un cours d’eau d’une certaine importance naturelle était gonflé, mais sans aucune apparence artificielle. Ses rives n’étaient ni formelles, ni faussement ornées. Elizabeth était ravie. Elle n’avait jamais vu d’endroit pour lequel la nature avait tant fait, ou où la beauté naturelle avait été si peu contrariée par un goût maladroit. Ils furent tous chaleureux dans leur admiration ; et à cet instant, elle sentit qu’être la maîtresse de Pemberley pourrait avoir du bon !
Ils descendirent la colline, traversèrent le pont et se rendirent à la porte ; et, tout en examinant l’aspect rapproché de la maison, toutes ses appréhensions de rencontrer son propriétaire revinrent. Elle craignait que la femme de chambre ne se fût trompée. En demandant à visiter les lieux, ils furent admis dans le hall ; et Elizabeth, tandis qu’ils attendaient la gouvernante, eut le loisir de s’étonner d’être là où elle était.
La gouvernante arriva ; une femme d’âge mûr, d’aspect respectable, beaucoup moins distinguée et plus civile qu’elle n’aurait pu le concevoir. Ils la suivirent dans le salon de réception. C’était une grande pièce bien proportionnée, agréablement aménagée. Elizabeth, après l’avoir rapidement parcourue, s’approcha d’une fenêtre pour profiter de la vue. La colline, couronnée de bois, d’où ils étaient descendus, recevant une brusquerie accrue par la distance, était un objet magnifique. Chaque disposition du terrain était heureuse ; et elle contempla l’ensemble, la rivière, les arbres disséminés sur ses rives, et le serpentement de la vallée, aussi loin qu’elle pouvait le distinguer, avec ravissement. À mesure qu’ils passaient dans d’autres pièces, ces objets prenaient des positions différentes ; mais de chaque fenêtre, des beautés étaient à admirer. Les pièces étaient hautes et élégantes, et leur mobilier adapté à la fortune de leur propriétaire ; mais Elizabeth vit, avec admiration pour son goût, qu’il n’était ni criard ni inutilement luxueux ; avec moins de splendeur, et plus d’élégance réelle, que le mobilier de Rosings.
« Et de cet endroit, pensa-t-elle, j’aurais pu être la maîtresse ! Avec ces pièces, j’aurais pu être familiarisée ! Au lieu de les voir en étrangère, j’aurais pu m’en réjouir comme des miennes, et accueillir en visite mon oncle et ma tante… Mais non, se reprit-elle, cela n’aurait jamais pu être : mon oncle et ma tante m’auraient été perdus : je n’aurais pas eu la permission de les inviter. »
Ce fut un souvenir opportun ; cela lui épargna une sorte de regret.
Elle brûlait d’envie de demander à la gouvernante si son maître était réellement absent, mais n’en eut pas le courage. Finalement, toutefois, la question fut posée par son oncle ; et elle se détourna avec alarme, tandis que Mme Reynolds répondait qu’il l’était, ajoutant : « Mais nous l’attendons demain, avec un grand groupe d’amis. » Comme Elizabeth se réjouit que leur propre voyage n’ait été retardé par aucune circonstance d’un seul jour !
Sa tante l’appela alors pour regarder un tableau. Elle s’approcha et vit le portrait de M. Wickham suspendu, parmi plusieurs autres miniatures, au-dessus de la cheminée. Sa tante lui demanda, en souriant, s’il lui plaisait. La gouvernante s’avança et leur dit que c’était le portrait d’un jeune gentilhomme, le fils de l’intendant de son défunt maître, qui avait été élevé par lui à ses propres frais. « Il est maintenant parti dans l’armée, ajouta-t-elle, mais je crains qu’il ne soit devenu très débauché. »
Mme Gardiner regarda sa nièce avec un sourire, mais Elizabeth ne put le lui rendre.
« Et celui-là, dit Mme Reynolds en désignant une autre miniature, c’est mon maître, et il lui ressemble beaucoup. Il a été dessiné en même temps que l’autre, il y a environ huit ans. »
« J’ai beaucoup entendu parler de la belle prestance de votre maître, dit Mme Gardiner en regardant le tableau ; c’est un beau visage. Mais, Lizzy, tu peux nous dire s’il est ressemblant ou non. »
Le respect de Mme Reynolds pour Elizabeth sembla croître à cette indication qu’elle connaissait son maître.
« Cette jeune dame connaît-elle M. Darcy ? »
Elizabeth rougit et dit : « Un peu. »
« Et ne le trouvez-vous pas très beau, Madame ? »
« Oui, très beau. »
« Je suis sûre de n’en connaître aucun d’aussi beau ; mais dans la galerie à l’étage, vous verrez un portrait plus beau et plus grand de lui que celui-ci. Cette pièce était la pièce préférée de mon défunt maître, et ces miniatures sont exactement comme elles l’étaient alors. Il les aimait beaucoup. »
Cela expliqua à Elizabeth pourquoi M. Wickham se trouvait parmi elles.
Mme Reynolds dirigea alors leur attention vers un portrait de Mlle Darcy, dessiné lorsqu’elle n’avait que huit ans.
« Mlle Darcy est-elle aussi belle que son frère ? » dit M. Gardiner.
« Oh ! oui, la plus belle jeune dame qu’on ait jamais vue ; et si accomplie ! Elle joue et chante toute la journée. Dans la pièce voisine se trouve un instrument neuf qui vient d’arriver pour elle, un cadeau de mon maître ; elle arrive ici demain avec lui. »
M. Gardiner, dont les manières étaient aisées et agréables, encouragea son empressement par ses questions et ses remarques ; Mme Reynolds, par orgueil ou par attachement, avait évidemment grand plaisir à parler de son maître et de sa sœur.
« Votre maître est-il souvent à Pemberley au cours de l’année ? »
« Pas autant que je le souhaiterais, Monsieur ; mais j’ose dire qu’il peut passer la moitié de son temps ici ; et Mlle Darcy est toujours là pour les mois d’été. »
« Sauf, pensa Elizabeth, quand elle va à Ramsgate. »
« Si votre maître se mariait, vous pourriez le voir davantage. »
« Oui, Monsieur ; mais je ne sais pas quand cela arrivera. Je ne sais pas qui est assez bien pour lui. »
M. et Mme Gardiner sourirent. Elizabeth ne put s’empêcher de dire : « C’est tout à son honneur, je suis sûre, que vous pensiez ainsi. »
« Je ne dis que la vérité, et ce que tout le monde dira qui le connaît », répondit l’autre. Elizabeth pensa que cela allait un peu loin ; et elle écouta avec un étonnement croissant tandis que la gouvernante ajoutait : « Je n’ai jamais eu un mot désobligeant de sa part de toute ma vie, et je le connais depuis qu’il a quatre ans. »
C’était un éloge, entre tous, des plus extraordinaires, des plus opposés à ses idées. Qu’il ne fût pas un homme d’humeur facile avait été sa conviction la plus ferme. Son attention la plus vive fut éveillée ; elle brûlait d’en entendre davantage, et fut reconnaissante à son oncle de dire :
« Il y a très peu de gens dont on puisse en dire autant. Vous avez de la chance d’avoir un tel maître. »
« Oui, Monsieur, je sais que j’en ai. Si je devais parcourir le monde, je ne pourrais rencontrer meilleur maître. Mais j’ai toujours observé que ceux qui sont bons par nature dans l’enfance, le sont en grandissant ; et il a toujours été le garçon au tempérament le plus doux et au cœur le plus généreux du monde. »
Elizabeth la dévisagea presque. « Peut-ce être M. Darcy ! » pensa-t-elle.
« Son père était un homme excellent », dit Mme Gardiner.
« Oui, Madame, il l’était en effet ; et son fils sera exactement comme lui, tout aussi affable envers les pauvres. »
Elizabeth écoutait, s’étonnait, doutait, et était impatiente d’en savoir plus. Mme Reynolds ne pouvait l’intéresser sur aucun autre point. Elle relatait le sujet des tableaux, les dimensions des pièces et le prix du mobilier, en vain. M. Gardiner, très amusé par le genre de préjugé familial auquel il attribuait ses éloges excessifs de son maître, revint bientôt au sujet ; et elle s’attarda avec énergie sur ses nombreux mérites, tandis qu’ils montaient ensemble le grand escalier.
« C’est le meilleur propriétaire et le meilleur maître, disait-elle, qui ait jamais vécu. Pas comme ces jeunes gens sauvages d’aujourd’hui, qui ne pensent qu’à eux-mêmes. Il n’y a pas un de ses fermiers ou domestiques qui ne dira du bien de lui. Certaines gens le disent fier ; mais je suis sûre que je n’ai jamais rien vu de tel. À mon sens, ce n’est que parce qu’il ne bavarde pas comme d’autres jeunes gens. »
« Sous quel jour aimable cela le place-t-il ! » pensa Elizabeth.
« Ce beau récit, chuchota sa tante tandis qu’ils marchaient, n’est pas tout à fait cohérent avec son comportement envers notre pauvre ami. »
« Peut-être pourrions-nous avoir été trompés. »
« Ce n’est pas très probable ; notre source était trop bonne. »
En atteignant le hall spacieux au-dessus, ils furent conduits dans un très joli salon, récemment aménagé avec plus d’élégance et de légèreté que les appartements du dessous ; et on les informa que cela venait d’être fait pour faire plaisir à Mlle Darcy, qui avait pris goût à la pièce lors de son dernier séjour à Pemberley.
« C’est certainement un bon frère », dit Elizabeth, en marchant vers l’une des fenêtres.
Mme Reynolds anticipa le ravissement de Mlle Darcy lorsqu’elle entrerait dans la pièce. « Et c’est toujours ainsi avec lui, ajouta-t-elle. Tout ce qui peut faire le moindre plaisir à sa sœur est sûr d’être fait en un instant. Il n’y a rien qu’il ne ferait pour elle. »
La galerie de tableaux et deux ou trois des chambres principales étaient tout ce qui restait à montrer. Dans la première, il y avait beaucoup de bonnes peintures ; mais Elizabeth ne connaissait rien à l’art ; et de celles qui avaient déjà été visibles en bas, elle s’était volontiers détournée pour regarder quelques dessins de Mlle Darcy, aux crayons, dont les sujets étaient généralement plus intéressants, et aussi plus intelligibles.
Dans la galerie, il y avait beaucoup de portraits de famille, mais ils ne pouvaient guère fixer l’attention d’un étranger. Elizabeth marcha à la recherche du seul visage dont les traits lui seraient connus. Finalement, il l’arrêta, et elle contempla une ressemblance frappante de M. Darcy, avec un tel sourire sur le visage, tel qu’elle se souvenait l’avoir parfois vu lorsqu’il la regardait. Elle resta plusieurs minutes devant le tableau dans une contemplation sérieuse, et y revint avant de quitter la galerie. Mme Reynolds leur informa qu’il avait été peint du vivant de son père.
Il y avait certainement à cet instant, dans l’esprit d’Elizabeth, une sensation plus douce envers l’original qu’elle n’en avait jamais ressenti au plus fort de leur connaissance. L’éloge que lui avait décerné Mme Reynolds n’était pas de nature insignifiante. Quel éloge est plus précieux que celui d’un serviteur intelligent ? En tant que frère, propriétaire, maître, elle considéra combien de vies étaient sous sa garde ! Combien de plaisir ou de douleur il était en son pouvoir de donner ! Combien de bien ou de mal devait être fait par lui ! Chaque idée qui avait été avancée par la gouvernante était favorable à son caractère, et alors qu’elle se tenait devant la toile sur laquelle il était représenté, et qu’il fixait ses yeux sur elle, elle pensa à son égard avec un sentiment de gratitude plus profond qu’il n’en avait jamais suscité auparavant ; elle se souvint de sa chaleur, et en adoucit l’impropriété d’expression.
Lorsque tout ce qui était ouvert à l’inspection générale eut été vu, ils redescendirent et, prenant congé de la gouvernante, furent confiés au jardinier, qui les rencontra à la porte du hall.
Alors qu’ils traversaient la pelouse vers la rivière, Elizabeth se retourna pour regarder encore ; son oncle et sa tante s’arrêtèrent aussi, et tandis que le premier conjecturait sur la date de la construction, le propriétaire lui-même s’avança soudainement de la route qui menait derrière le bâtiment vers les écuries.
Ils étaient à moins de vingt pas l’un de l’autre, et son apparition fut si abrupte qu’il était impossible d’éviter sa vue. Leurs yeux se rencontrèrent instantanément, et les joues de chacun furent envahies par la plus profonde rougeur. Il tressaillit absolument, et parut un instant immobile de surprise ; mais se reprenant bientôt, il s’avança vers le groupe et parla à Elizabeth, sinon en termes de parfait calme, du moins de parfaite civilité.
Elle s’était instinctivement détournée ; mais, s’arrêtant à son approche, elle reçut ses compliments avec un embarras impossible à surmonter. Si sa première apparition, ou sa ressemblance avec le tableau qu’ils venaient d’examiner, avaient été insuffisantes pour assurer aux deux autres qu’ils voyaient maintenant M. Darcy, l’expression de surprise du jardinier, en voyant son maître, l’aurait immédiatement révélé. Ils restèrent un peu à l’écart pendant qu’il parlait à leur nièce, qui, étonnée et confuse, osait à peine lever les yeux vers son visage, et ne savait quelle réponse elle faisait à ses demandes civiles sur sa famille. Étonnée par le changement dans ses manières depuis leur dernière séparation, chaque phrase qu’il prononçait augmentait son embarras ; et chaque idée de l’impropriété de sa présence en ces lieux revenant à son esprit, les quelques minutes qu’ils passèrent ensemble furent parmi les plus inconfortables de sa vie. Il ne sembla pas non plus beaucoup plus à l’aise ; lorsqu’il parlait, son accent n’avait rien de sa réserve habituelle ; et il répéta ses questions sur le moment de son départ de Longbourn, et sur son séjour dans le Derbyshire, si souvent, et d’une manière si pressée, qu’elle trahissait clairement la distraction de ses pensées.
Finalement, chaque idée sembla lui faire défaut ; et, après être resté quelques instants sans dire un mot, il se souvint soudainement de lui-même et prit congé.
Les autres la rejoignirent alors et exprimèrent leur admiration pour sa prestance ; mais Elizabeth n’en entendit pas un mot et, totalement absorbée par ses propres sentiments, les suivit en silence. Elle était accablée par la honte et le dépit. Sa venue ici était la chose la plus malheureuse, la plus mal jugée au monde ! Combien cela devait lui paraître étrange ! Sous quel jour honteux un homme si vain pourrait-il voir cela ! Il pourrait sembler qu’elle s’était délibérément jetée à nouveau sur son chemin ! Oh ! pourquoi était-elle venue ? Ou pourquoi était-il venu ainsi un jour avant d’être attendu ? S’ils étaient arrivés seulement dix minutes plus tôt, ils auraient été hors de portée de sa perception, car il était clair qu’il venait d’arriver à cet instant, qu’il venait de descendre de son cheval ou de sa voiture. Elle rougit encore et encore de la perversité de cette rencontre. Et son comportement, si frappant de changement… que pouvait-il signifier ? Qu’il daigne même lui parler était stupéfiant ! Mais parler avec une telle civilité, s’enquérir de sa famille ! Jamais de sa vie elle n’avait vu ses manières si peu dignes, jamais il n’avait parlé avec une telle douceur que lors de cette rencontre inattendue. Quel contraste cela offrait à sa dernière adresse à Rosing’s Park, lorsqu’il mit sa lettre dans sa main ! Elle ne savait que penser, ni comment l’expliquer.
Ils étaient maintenant entrés dans une belle allée au bord de l’eau, et chaque pas révélait une chute de terrain plus noble, ou une étendue plus fine des bois dont ils approchaient ; mais il fallut quelque temps avant qu’Elizabeth ne fût sensible à quoi que ce soit ; et, bien qu’elle répondît mécaniquement aux appels répétés de son oncle et de sa tante, et semblât diriger ses yeux vers les objets qu’ils lui montraient, elle ne distinguait aucune partie du paysage. Ses pensées étaient toutes fixées sur ce seul point de Pemberley House, quel qu’il pût être, où se trouvait alors M. Darcy. Elle brûlait de savoir ce qui passait à cet instant dans son esprit ; de quelle manière il pensait à elle, et si, au mépris de tout, elle lui était encore chère. Peut-être n’avait-il été poli que parce qu’il se sentait à l’aise ; pourtant, il y avait eu dans sa voix quelque chose qui ne ressemblait pas à l’aisance. S’il avait ressenti plus de douleur ou de plaisir en la revoyant, elle ne pouvait le dire, mais il ne l’avait certainement pas vue avec calme.
Finalement, toutefois, les remarques de ses compagnons sur son absence d’esprit la réveillèrent, et elle sentit la nécessité de paraître davantage elle-même.
Ils pénétrèrent dans les bois et, faisant leurs adieux à la rivière pour un temps, gravirent des terrains plus élevés ; d’où, aux endroits où l’éclaircie des arbres permettait au regard de vagabonder, s’offraient de charmantes vues sur la vallée, les collines opposées, avec la longue chaîne de bois qui en recouvrait une grande partie, et occasionnellement, sur une portion du cours d’eau. M. Gardiner exprima le souhait de faire le tour complet du parc, mais craignit que cela ne fût trop long pour une promenade à pied. Avec un sourire triomphant, on leur apprit qu’il y avait dix milles de tour. L’affaire fut réglée ; et ils poursuivirent le circuit habituel qui, après quelque temps, les ramena par une descente parmi des bois suspendus, jusqu’au bord de l’eau, en l’un de ses points les plus étroits. Ils la traversèrent par un pont simple, en harmonie avec l’atmosphère générale des lieux ; c’était un endroit moins orné que tous ceux qu’ils avaient visités jusque-là ; et la vallée, ici resserrée en un vallon, ne laissait de place que pour le ruisseau et un sentier étroit au milieu du taillis broussailleux qui le bordait. Elizabeth brûlait d’explorer ses méandres ; mais lorsqu’ils eurent traversé le pont et perçu leur distance de la demeure, Mme Gardiner, qui n’était pas une grande marcheuse, ne put aller plus loin et ne pensa qu’à retourner à la voiture aussi vite que possible. Sa nièce fut donc contrainte de s’incliner, et ils prirent la direction de la maison par le côté opposé de la rivière, par le chemin le plus court ; mais leur progression fut lente, car M. Gardiner, bien que rarement capable de satisfaire ce goût, était très féru de pêche, et était si absorbé à guetter l’apparition occasionnelle de quelques truites dans l’eau et à en parler à l’homme qui les accompagnait, qu’il n’avançait guère. Tandis qu’ils erraient ainsi lentement, ils furent de nouveau surpris, et l’étonnement d’Elizabeth fut tout à fait égal à ce qu’il avait été au début, par la vue de M. Darcy qui s’approchait d’eux, à faible distance. La promenade étant ici moins abritée que de l’autre côté, ils purent le voir avant de le rencontrer. Elizabeth, bien qu’étonnée, était toutefois mieux préparée à cet entretien qu’auparavant, et résolut de paraître et de parler avec calme, s’il avait réellement l’intention de les aborder. Pendant quelques instants, en vérité, elle crut qu’il allait probablement s’engager dans quelque autre sentier. Cette idée dura le temps qu’un tournant du sentier le déroba à leur vue ; le tournant passé, il fut immédiatement devant eux. D’un regard, elle vit qu’il n’avait rien perdu de sa récente civilité ; et, pour imiter sa politesse, elle commença, au moment où ils se rejoignirent, à admirer la beauté du lieu ; mais elle n’était pas allée au-delà des mots « délicieux » et « charmant » que des souvenirs malencontreux s’imposèrent, et elle imagina que des louanges sur Pemberley venant d’elle pourraient être interprétées avec malice. Elle changea de couleur et n’en dit pas plus.
Mme Gardiner se tenait un peu en arrière ; et, devant son silence, il lui demanda si elle voulait bien lui faire l’honneur de le présenter à ses amis. Ce fut un trait de civilité auquel elle n’était absolument pas préparée ; et elle parvint à peine à réprimer un sourire, en songeant qu’il recherchait maintenant la connaissance de ces mêmes personnes contre lesquelles son orgueil s’était révolté lors de sa proposition à elle-même. « Quelle sera sa surprise, pensa-t-elle, quand il saura qui ils sont ! Il les prend maintenant pour des gens du monde. »
Les présentations furent cependant faites immédiatement ; et, en nommant leur lien de parenté avec elle, elle lui jeta un regard furtif pour voir comment il le supporterait ; et elle ne fut pas sans s’attendre à ce qu’il décampe aussi vite que possible de si peu glorieuse compagnie. Qu’il fût surpris par ce lien était évident ; il le soutint toutefois avec fermeté, et, loin de s’en aller, fit demi-tour avec eux et entama la conversation avec M. Gardiner. Elizabeth ne put s’empêcher d’être ravie, ne put s’empêcher de triompher. Il était consolant qu’il sache qu’elle avait des parents pour lesquels il n’y avait nul besoin de rougir. Elle écouta très attentivement tout ce qui passa entre eux, et s’enorgueillit de chaque expression, de chaque phrase de son oncle, qui marquaient son intelligence, son goût ou ses bonnes manières.
La conversation tourna bientôt sur la pêche, et elle entendit M. Darcy l’inviter, avec la plus grande civilité, à venir pêcher là aussi souvent qu’il le souhaiterait, tant qu’il resterait dans le voisinage, tout en lui proposant de lui fournir le matériel de pêche et en lui indiquant les parties du cours d’eau où le sport était généralement le meilleur. Mme Gardiner, qui marchait bras dessus, bras dessous avec Elizabeth, lui adressa un regard exprimant son étonnement. Elizabeth ne dit rien, mais cela lui fit infiniment plaisir ; le compliment ne pouvait être que pour elle seule. Son étonnement, cependant, était extrême ; et elle ne cessait de se répéter : « Pourquoi est-il si changé ? De quoi cela peut-il provenir ? Ce ne peut être pour moi, ce ne peut être pour mon compte que ses manières sont ainsi adoucies. Mes reproches à Hunsford n’auraient pu opérer un tel changement. Il est impossible qu’il m’aime encore. »
Après avoir marché quelque temps de la sorte, les deux dames devant, les deux messieurs derrière, en reprenant leurs places après être descendus au bord de la rivière pour mieux examiner quelque plante aquatique curieuse, il se produisit un léger changement. Il vint de Mme Gardiner, qui, fatiguée par l’exercice de la matinée, trouva que le bras d’Elizabeth ne lui était d’aucun soutien, et préféra par conséquent celui de son mari. M. Darcy prit sa place auprès de sa nièce, et ils poursuivirent leur marche ensemble. Après un court silence, la dame prit la parole la première. Elle souhaitait qu’il sût qu’elle avait eu la certitude de son absence avant de venir en ces lieux, et commença en conséquence par faire remarquer que son arrivée avait été très inattendue — « car votre gouvernante, ajouta-t-elle, nous a informés que vous ne seriez certainement pas ici avant demain ; et en vérité, avant de quitter Bakewell, nous avions cru comprendre que vous n’étiez pas attendu dans la région dans l’immédiat. » Il reconnut la vérité de tout cela ; et dit que des affaires avec son intendant avaient occasionné sa venue avec quelques heures d’avance sur le reste du groupe avec lequel il voyageait. « Ils me rejoindront demain de bonne heure, poursuivit-il, et parmi eux, il en est qui revendiqueront votre connaissance, M. Bingley et ses sœurs. »
Elizabeth ne répondit que par une légère révérence. Ses pensées furent instantanément ramenées au moment où le nom de M. Bingley avait été mentionné pour la dernière fois entre eux ; et si elle pouvait en juger par son teint, son esprit n’était pas très différemment occupé.
« Il y a aussi une autre personne dans le groupe, continua-t-il après une pause, qui souhaite plus particulièrement être connue de vous. Me permettrez-vous, ou est-ce trop demander, de vous présenter ma sœur durant votre séjour à Lambton ? »
La surprise d’une telle requête fut grande, en effet ; elle fut trop grande pour qu’elle sût de quelle manière y accéder. Elle sentit immédiatement que, quel que fût le désir de Mlle Darcy de faire sa connaissance, cela devait être l’œuvre de son frère, et, sans chercher plus loin, cela était satisfaisant ; il était gratifiant de savoir que son ressentiment ne l’avait pas conduit à penser réellement du mal d’elle.
Ils marchèrent maintenant en silence ; chacun d’eux plongé dans ses pensées. Elizabeth n’était pas à l’aise ; c’était impossible ; mais elle était flattée et heureuse. Son souhait de lui présenter sa sœur était un compliment du plus haut niveau. Ils dépassèrent bientôt les autres, et lorsqu’ils eurent atteint la voiture, M. et Mme Gardiner étaient à un demi-quart de mille derrière.
Il lui demanda alors d’entrer dans la maison, mais elle déclara ne pas être fatiguée, et ils restèrent ensemble sur la pelouse. En pareil moment, bien des choses auraient pu être dites, et le silence était très gênant. Elle voulait parler, mais il semblait y avoir un embargo sur tous les sujets. Enfin, elle se souvint qu’ils étaient en voyage, et ils parlèrent de Matlock et de Dove Dale avec une grande persévérance. Pourtant, le temps et sa tante avançaient lentement, et sa patience et ses idées étaient presque épuisées avant que le tête-à-tête ne fût terminé. À l’arrivée de M. et Mme Gardiner, ils furent tous pressés d’entrer dans la maison et de prendre quelque rafraîchissement ; mais cela fut décliné, et ils se séparèrent de part et d’autre avec la plus grande politesse. M. Darcy aida les dames à monter en voiture, et lorsqu’elle s’éloigna, Elizabeth le vit marcher lentement vers la maison.
Les observations de son oncle et de sa tante commencèrent alors ; et chacun d’eux le déclara infiniment supérieur à tout ce qu’ils avaient attendu. « Il a parfaitement bonnes manières, il est poli et sans prétention », dit son oncle.
« Il y a quelque chose d’un peu altier chez lui, certes, répondit sa tante, mais cela se limite à son air, et ce n’est pas déplaisant. Je peux maintenant dire, avec la gouvernante, que bien que certains puissent le qualifier d’orgueilleux, je n’ai rien vu de tel. »
« Je n’ai jamais été plus surpris que par son comportement envers nous. C’était plus que civil ; c’était vraiment prévenant ; et il n’y avait aucune nécessité à une telle attention. Sa connaissance d’Elizabeth était très superficielle. »
« Certes, Lizzy, dit sa tante, il n’est pas aussi beau que Wickham ; ou plutôt, il n’a pas la physionomie de Wickham, car ses traits sont parfaitement beaux. Mais comment as-tu pu nous dire qu’il était si désagréable ? »
Elizabeth s’excusa du mieux qu’elle put ; dit qu’elle l’avait mieux apprécié lorsqu’ils s’étaient rencontrés dans le Kent qu’auparavant, et qu’elle ne l’avait jamais vu aussi agréable que ce matin.
« Mais peut-être est-il un peu capricieux dans ses civilités, répondit son oncle. Vos grands hommes le sont souvent ; et c’est pourquoi je ne le prendrai pas au mot pour ce qui est de la pêche, car il pourrait changer d’avis un autre jour et m’interdire ses terres. »
Elizabeth sentit qu’ils avaient entièrement mépris son caractère, mais ne dit rien.
« D’après ce que nous avons vu de lui, continua Mme Gardiner, je n’aurais vraiment pas cru qu’il eût pu agir de façon si cruelle envers quiconque, comme il l’a fait avec le pauvre Wickham. Il n’a pas l’air méchant. Au contraire, il y a quelque chose d’agréable dans sa bouche lorsqu’il parle. Et il y a quelque chose de digne dans sa physionomie, qui ne donnerait pas une idée défavorable de son cœur. Mais il est vrai que la brave dame qui nous a fait visiter la maison lui a vraiment donné une réputation de feu ! Je pouvais à peine m’empêcher de rire aux éclats parfois. Mais c’est un maître libéral, je suppose, et cela, aux yeux d’un domestique, comprend toutes les vertus. »
Elizabeth se sentit ici appelée à dire quelque chose pour justifier son comportement envers Wickham ; et leur fit donc comprendre, de la manière la plus réservée qu’elle put, que d’après ce qu’elle avait entendu de ses relations dans le Kent, ses actions étaient susceptibles d’une interprétation bien différente ; et que son caractère n’était en rien si défaillant, ni celui de Wickham si aimable, qu’ils avaient été considérés dans le Hertfordshire. Pour confirmer cela, elle relata les détails de toutes les transactions pécuniaires dans lesquelles ils avaient été liés, sans toutefois nommer sa source, mais en déclarant qu’elle était telle qu’on pouvait s’y fier.
Mme Gardiner fut surprise et préoccupée ; mais comme ils approchaient maintenant du lieu de ses plaisirs passés, toute idée s’effaça devant le charme du souvenir ; et elle était trop occupée à montrer à son mari tous les endroits intéressants de ses environs pour penser à autre chose. Fatiguée qu’elle eût été par la promenade du matin, ils n’eurent pas plus tôt dîné qu’elle repartit en quête de ses anciennes connaissances, et la soirée fut passée dans les satisfactions d’une relation renouée après de nombreuses années d’interruption.
Les événements de la journée étaient trop pleins d’intérêt pour laisser à Elizabeth beaucoup d’attention pour aucun de ces nouveaux amis ; et elle ne pouvait faire autre chose que penser, et penser avec étonnement, à la civilité de M. Darcy, et par-dessus tout, au fait qu’il souhaitât qu’elle fît la connaissance de sa sœur.
CHAPITRE II.
Elizabeth s’était mis en tête que M. Darcy amènerait sa sœur lui rendre visite, le jour même suivant son arrivée à Pemberley ; et était par conséquent résolue à ne pas quitter des yeux l’auberge de toute cette matinée. Mais sa conclusion était fausse ; car c’est le matin même après leur propre arrivée à Lambton que ces visiteurs vinrent. Ils s’étaient promenés dans les environs avec certains de leurs nouveaux amis, et venaient juste de retourner à l’auberge pour s’habiller afin de dîner avec la même famille, lorsque le son d’une voiture les attira à une fenêtre, et ils virent un monsieur et une dame dans un cabriolet, remontant la rue. Elizabeth reconnaissant immédiatement la livrée, devina ce que cela signifiait, et communiqua une bonne part de surprise à ses parents en les informant de l’honneur qu’elle attendait. Son oncle et sa tante étaient tout à fait stupéfaits ; et l’embarras de sa manière tandis qu’elle parlait, joint à la circonstance elle-même, et à nombre des circonstances de la veille, leur ouvrit une idée nouvelle sur l’affaire. Rien ne l’avait suggéré auparavant, mais ils sentirent maintenant qu’il n’y avait pas d’autre façon d’expliquer de telles attentions venant d’un tel quartier, qu’en supposant une partialité pour leur nièce. Tandis que ces notions nouvellement nées passaient dans leurs têtes, la perturbation des sentiments d’Elizabeth augmentait à chaque instant. Elle était tout à fait stupéfaite de son propre trouble ; mais parmi d’autres causes d’inquiétude, elle craignait que la partialité du frère n’eût dit trop de choses en sa faveur ; et plus qu’anxieusement désireuse de plaire, elle soupçonnait naturellement que tout pouvoir de plaire lui ferait défaut.
Elle se retira de la fenêtre, craignant d’être vue ; et tandis qu’elle allait et venait dans la pièce, s’efforçant de se composer, elle vit sur le visage de son oncle et de sa tante des regards de surprise interrogatrice qui rendirent tout pire.
Mlle Darcy et son frère apparurent, et cette formidable introduction eut lieu. Avec étonnement, Elizabeth vit que sa nouvelle connaissance était au moins aussi embarrassée qu’elle-même. Depuis qu’elle était à Lambton, elle avait entendu dire que Mlle Darcy était excessivement fière ; mais l’observation de quelques minutes à peine la convainquit qu’elle était seulement excessivement timide. Elle trouva difficile d’obtenir d’elle ne serait-ce qu’un mot au-delà d’un monosyllabe.
Mlle Darcy était grande, et d’une stature plus imposante qu’Elizabeth ; et, bien qu’ayant un peu plus de seize ans, sa silhouette était formée, et son apparence féminine et gracieuse. Elle était moins belle que son frère, mais il y avait du sens et de la bonne humeur sur son visage, et ses manières étaient parfaitement sans prétention et douces. Elizabeth, qui s’était attendue à trouver en elle une observatrice aussi aiguë et aussi peu embarrassée que M. Darcy l’avait jamais été, fut très soulagée en discernant des sentiments si différents.
Ils n’étaient pas ensemble depuis longtemps, avant que Darcy ne lui dît que Bingley venait aussi lui rendre visite ; et elle eut à peine le temps d’exprimer sa satisfaction et de se préparer à une telle visite, lorsque le pas rapide de Bingley se fit entendre dans l’escalier, et, en un instant, il entra dans la pièce. Toute la colère d’Elizabeth contre lui était depuis longtemps apaisée ; mais, si elle en avait encore ressenti, elle aurait difficilement pu tenir devant la cordialité non affectée avec laquelle il s’exprima en la revoyant. Il s’enquit de façon amicale, bien que générale, de sa famille, et regarda et parla avec la même aisance de bonne humeur qu’il avait toujours eue.
Pour M. et Mme Gardiner, il était un personnage à peine moins intéressant que pour elle-même. Ils avaient longtemps souhaité le voir. Tout le groupe devant eux, en effet, excitait une vive attention. Les soupçons qui venaient de naître à propos de M. Darcy et de leur nièce dirigeaient leur observation vers chacun avec une enquête sincère, bien que gardée ; et ils tirèrent bientôt de ces enquêtes la pleine conviction que l’un d’eux, au moins, savait ce que c’était que d’aimer. Quant aux sensations de la dame, ils restèrent un peu dans le doute ; mais que le gentleman débordât d’admiration était assez évident.
Elizabeth, de son côté, avait beaucoup à faire. Elle voulait s’assurer des sentiments de chacun de ses visiteurs, elle voulait composer les siens et se rendre agréable à tous ; et dans ce dernier objectif, où elle craignait le plus d’échouer, elle était la plus sûre de réussir, car ceux à qui elle s’efforçait de plaire étaient prévenus en sa faveur. Bingley était prêt, Georgiana était impatiente, et Darcy déterminé, à être satisfaits.
En voyant Bingley, ses pensées s’envolèrent naturellement vers sa sœur ; et oh ! avec quelle ardeur elle brûlait de savoir si certaines des siennes étaient dirigées de la même manière. Parfois, elle pouvait s’imaginer qu’il parlait moins que lors des occasions précédentes, et une ou deux fois, elle se plut à l’idée qu’en la regardant, il essayait de tracer une ressemblance. Mais, bien que cela pût être imaginaire, elle ne pouvait être trompée quant à son comportement envers Mlle Darcy, qui avait été présentée comme une rivale de Jane. Aucun regard n’apparut de part et d’autre qui trahît un intérêt particulier. Rien ne se passa entre eux qui pût justifier les espoirs de sa sœur. Sur ce point, elle fut bientôt satisfaite ; et deux ou trois petites circonstances se produisirent avant qu’ils ne se quittent, qui, dans son interprétation anxieuse, dénotaient un souvenir de Jane, non dépourvu de tendresse, et un souhait d’en dire davantage qui pût mener à la mention de son nom, s’il avait osé. Il lui fit remarquer, à un moment où les autres parlaient ensemble, et sur un ton qui contenait quelque chose de réel regret, que « cela faisait très longtemps qu’il n’avait eu le plaisir de la voir » ; et, avant qu’elle ne pût répondre, il ajouta : « Cela fait plus de huit mois. Nous ne nous sommes pas vus depuis le 26 novembre, lorsque nous dansions tous ensemble à Netherfield. »
Elizabeth fut heureuse de trouver sa mémoire si exacte ; et il prit ensuite l’occasion de lui demander, alors qu’elle n’était attentive à aucun autre, si toutes ses sœurs étaient à Longbourn. Il n’y avait pas grand-chose dans la question, ni dans la remarque précédente, mais il y avait un regard et une manière qui leur donnaient du sens.
Ce n’était pas souvent qu’elle pouvait poser ses yeux sur M. Darcy lui-même ; mais, chaque fois qu’elle en avait un aperçu, elle voyait une expression de complaisance générale, et dans tout ce qu’il disait, elle entendait un accent si éloigné de la hauteur ou du dédain envers ses compagnons, qu’elle fut convaincue que l’amélioration des manières dont elle avait été témoin la veille, si temporaire que pût s’avérer son existence, avait au moins survécu une journée. Lorsqu’elle le vit ainsi rechercher la connaissance et courtiser la bonne opinion de gens avec qui toute fréquentation, il y a quelques mois, aurait été une disgrâce ; lorsqu’elle le vit ainsi civil, non seulement envers elle-même, mais envers les parents mêmes qu’il avait ouvertement dédaignés, et se souvint de leur dernière scène animée au presbytère de Hunsford, la différence, le changement était si grand, et frappait si violemment son esprit, qu’elle pouvait à peine empêcher son étonnement d’être visible. Jamais, même en compagnie de ses chers amis à Netherfield, ou de ses dignes parents à Rosings, elle ne l’avait vu si désireux de plaire, si exempt d’importance personnelle, ou de réserve rigide qu’à présent, alors qu’aucune importance ne pouvait résulter du succès de ses efforts, et alors même que la connaissance de ceux à qui ses attentions étaient adressées attirerait le ridicule et la censure des dames, tant de Netherfield que de Rosings.
Leurs visiteurs restèrent avec eux plus d’une demi-heure, et lorsqu’ils se levèrent pour partir, M. Darcy appela sa sœur pour se joindre à lui afin d’exprimer leur souhait de voir M. et Mme Gardiner, et Mlle Bennet, à dîner à Pemberley, avant qu’ils ne quittent la région. Mlle Darcy, bien qu’avec une timidité qui marquait qu’elle n’avait guère l’habitude de lancer des invitations, obéit volontiers. Mme Gardiner regarda sa nièce, désireuse de savoir comment elle, que l’invitation concernait le plus, était disposée quant à son acceptation, mais Elizabeth avait détourné la tête. Présumant toutefois que cet évitement étudié exprimait plutôt un embarras momentané qu’une quelconque aversion pour la proposition, et voyant en son mari, qui aimait la société, une parfaite volonté de l’accepter, elle s’aventura à s’engager pour sa présence, et le surlendemain fut fixé.
« Bien plus, dit Darcy, je vais vous demander la permission d’amener ma sœur, qui est très impatiente de faire votre connaissance. »
Elizabeth, ravie de cette attention, ne put qu’exprimer son consentement avec empressement, et la visite prit fin sur ces entrefaites. Bingley exprima un vif plaisir à la certitude de revoir Elizabeth, ayant encore beaucoup à lui dire et de nombreuses questions à poser au sujet de tous leurs amis du Hertfordshire. Elizabeth, interprétant tout cela comme le désir de l’entendre parler de sa sœur, en fut satisfaite ; et pour cette raison, ainsi que pour quelques autres, elle se trouva, lorsque leurs visiteurs les eurent quittés, capable de considérer la dernière demi-heure avec une certaine satisfaction, bien que, tandis qu’elle s’écoulait, elle en eût retiré peu de plaisir. Impatiente de se retrouver seule, et craignant les questions ou les allusions de son oncle et de sa tante, elle ne resta avec eux que le temps d’entendre leur opinion favorable sur Bingley, puis se hâta d’aller s’habiller.
Mais elle n’avait aucune raison de craindre la curiosité de M. et Mme Gardiner ; ce n’était pas leur souhait de forcer ses confidences. Il était évident qu’elle connaissait beaucoup mieux M. Darcy qu’ils ne l’avaient imaginé auparavant ; il était évident qu’il était très épris d’elle. Ils virent beaucoup de choses pour éveiller leur intérêt, mais rien pour justifier une enquête.
Quant à M. Darcy, il s’agissait maintenant de penser du bien de lui ; et, pour autant que leur connaissance le permettait, il n’y avait rien à redire. Ils ne pouvaient rester insensibles à sa politesse, et s’ils avaient dû esquisser son caractère d’après leurs propres sentiments et le rapport de son domestique, sans aucune référence à tout autre témoignage, le cercle du Hertfordshire où il était connu ne l’aurait pas reconnu en M. Darcy. Il y avait toutefois un intérêt à croire la gouvernante ; et ils furent bientôt convaincus que l’autorité d’un serviteur qui l’avait connu depuis l’âge de quatre ans, et dont les manières mêmes indiquaient la respectabilité, ne devait pas être rejetée à la hâte. Rien n’était non plus survenu dans les informations recueillies auprès de leurs amis de Lambton qui pût en diminuer sensiblement le poids. Ils n’avaient rien à lui reprocher que l’orgueil ; l’orgueil, il l’avait probablement, et sinon, il lui serait certainement prêté par les habitants d’un petit bourg où la famille ne rendait pas visite. Il était reconnu, cependant, qu’il était un homme généreux et qu’il faisait beaucoup de bien parmi les pauvres.
En ce qui concerne Wickham, les voyageurs découvrirent bientôt qu’il n’était pas tenu en haute estime dans la région ; car bien que l’essentiel de ses affaires avec le fils de son protecteur fût mal compris, c’était néanmoins un fait bien connu qu’en quittant le Derbyshire, il avait laissé derrière lui de nombreuses dettes, que M. Darcy avait acquittées par la suite.
Quant à Elizabeth, ses pensées étaient à Pemberley ce soir-là plus que le précédent ; et la soirée, bien qu’elle parût longue à mesure qu’elle s’écoulait, ne fut pas assez longue pour déterminer ses sentiments envers celui qui habitait ce manoir ; et elle resta éveillée deux heures entières à essayer de les éclaircir. Elle ne le haïssait certainement pas. Non ; la haine s’était évanouie depuis longtemps, et elle avait honte depuis presque aussi longtemps d’avoir jamais ressenti à son égard une aversion qui pût être qualifiée ainsi. Le respect créé par la conviction de ses qualités précieuses, bien qu’admis d’abord à contrecœur, avait depuis quelque temps cessé d’être répugnant à ses sentiments ; et il était maintenant rehaussé par une nature plus amicale, grâce au témoignage si favorable, et mettant en lumière sa disposition sous un jour si aimable, que la veille avait produit. Mais par-dessus tout, au-dessus du respect et de l’estime, il y avait en elle un motif de bienveillance qui ne pouvait être ignoré. C’était de la gratitude. Une gratitude, non pas simplement pour l’avoir aimée autrefois, mais pour l’aimer encore assez pour pardonner toute la pétulance et l’acrimonie de ses manières en le rejetant, et toutes les injustes accusations accompagnant son refus. Lui qui, en était-elle persuadée, l’éviterait comme sa plus grande ennemie, semblait, lors de cette rencontre fortuite, très désireux de conserver leur connaissance, et sans aucune manifestation indélicate d’affection, ou aucune particularité de manières, là où ils étaient seuls concernés, sollicitait la bonne opinion de ses amis et tenait à la faire connaître à sa sœur. Un tel changement chez un homme de tant d’orgueil excitait non seulement l’étonnement mais la gratitude — car c’était à l’amour, à un amour ardent, qu’il fallait l’attribuer ; et à ce titre, l’impression qu’il produisait sur elle était d’une sorte à être encouragée, nullement déplaisante, bien qu’elle ne pût être exactement définie. Elle le respectait, elle l’estimait, elle lui était reconnaissante, elle ressentait un intérêt réel pour son bien-être ; et elle voulait seulement savoir jusqu’à quel point elle souhaitait que ce bien-être dépendît d’elle-même, et jusqu’à quel point il serait pour le bonheur de tous deux qu’elle utilisât le pouvoir, que son imagination lui disait qu’elle possédait encore, de provoquer le renouvellement de ses avances.
Il avait été convenu dans la soirée, entre la tante et la nièce, qu’une civilité aussi frappante que celle de Mlle Darcy, en venant les voir le jour même de son arrivée à Pemberley, car elle n’y était arrivée que pour un déjeuner tardif, devait être imitée, bien qu’elle ne pût être égalée, par quelque effort de politesse de leur part ; et, par conséquent, qu’il serait hautement opportun de lui rendre visite à Pemberley le lendemain matin. Elles devaient donc y aller. Elizabeth était contente, bien que, lorsqu’elle s’en demandait la raison, elle n’eût pas grand-chose à répondre.
M. Gardiner les quitta peu après le déjeuner. Le projet de pêche avait été renouvelé la veille, et un engagement formel avait été pris de rencontrer certains messieurs à Pemberley vers midi.
CHAPITRE III.
Convaincue, comme Elizabeth l’était désormais, que l’aversion de Mlle Bingley pour elle avait pour origine la jalousie, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir à quel point sa présence à Pemberley devait être importune pour cette dernière, et elle était curieuse de savoir avec combien de civilité, de la part de cette dame, la connaissance serait maintenant renouvelée.
En atteignant la maison, elles furent conduites à travers le hall jusqu’au salon, dont l’exposition nord le rendait délicieux pour l’été. Ses fenêtres, s’ouvrant sur le sol, admettaient une vue très rafraîchissante sur les hautes collines boisées derrière la maison, et sur les beaux chênes et châtaigniers d’Espagne qui étaient disséminés sur la pelouse intermédiaire.
Dans cette pièce, elles furent reçues par Mlle Darcy, qui y était assise avec Mme Hurst et Mlle Bingley, ainsi que la dame avec qui elle vivait à Londres. La réception que leur fit Georgiana fut très civile ; mais accompagnée de tout cet embarras qui, bien que provenant de la timidité et de la peur de mal faire, donnerait facilement à ceux qui se sentaient inférieurs la conviction qu’elle était hautaine et réservée. Mme Gardiner et sa nièce, cependant, lui rendirent justice et eurent de la compassion pour elle.
De la part de Mme Hurst et de Mlle Bingley, elles ne furent remarquées que par une révérence ; et, lorsqu’elles furent assises, un silence, gênant comme de tels silences doivent toujours l’être, succéda pendant quelques instants. Il fut rompu d’abord par Mme Annesley, une femme distinguée et d’aspect agréable, dont l’effort pour introduire quelque sujet de conversation prouva qu’elle était plus véritablement bien élevée que les deux autres ; et entre elle et Mme Gardiner, avec l’aide occasionnelle d’Elizabeth, la conversation se poursuivit. Mlle Darcy semblait souhaiter avoir assez de courage pour s’y joindre ; et s’y aventura parfois par une courte phrase, lorsqu’il y avait le moins de danger qu’elle fût entendue.
Elizabeth vit bientôt qu’elle était elle-même étroitement surveillée par Mlle Bingley, et qu’elle ne pouvait dire un mot, surtout à Mlle Darcy, sans attirer son attention. Cette observation ne l’aurait pas empêchée d’essayer de parler à cette dernière, si elles n’avaient été assises à une distance incommode ; mais elle n’était pas fâchée de s’épargner la nécessité de beaucoup parler. Ses propres pensées l’occupaient. Elle s’attendait à chaque instant à ce que l’un des messieurs entrât dans la pièce. Elle souhaitait, elle craignait que le maître de maison ne fût parmi eux ; et si elle le souhaitait ou le craignait le plus, elle pouvait à peine le déterminer. Après être restée assise de la sorte pendant un quart d’heure, sans entendre la voix de Mlle Bingley, Elizabeth fut réveillée en recevant d’elle une froide demande sur la santé de sa famille. Elle répondit avec une indifférence et une brièveté égales, et l’autre n’en dit pas plus.
La variation suivante que leur visite offrit fut produite par l’entrée de domestiques avec de la viande froide, des gâteaux et une variété de tous les fruits les plus fins de la saison ; mais cela ne se produisit qu’après que de nombreux regards et sourires significatifs eurent été adressés par Mme Annesley à Mlle Darcy, pour lui rappeler son poste. Il y avait maintenant de l’occupation pour tout le groupe ; car bien qu’ils ne pussent pas tous parler, ils pouvaient tous manger ; et les magnifiques pyramides de raisins, de brugnons et de pêches les rassemblèrent bientôt autour de la table.
Tout en étant ainsi occupée, Elizabeth eut une belle occasion de décider si elle craignait ou souhaitait le plus l’apparition de M. Darcy, par les sentiments qui prévalurent lorsqu’il entra dans la pièce ; et alors, bien qu’un instant auparavant elle eût cru que ses souhaits prédominaient, elle commença à regretter qu’il vînt.
Il avait passé quelque temps avec M. Gardiner qui, avec deux ou trois autres messieurs de la maison, était occupé près de la rivière, et ne l’avait quitté qu’en apprenant que les dames de la famille avaient l’intention de rendre visite à Georgiana ce matin-là. À peine apparut-il qu’Elizabeth résolut sagement d’être parfaitement à l’aise et nullement embarrassée ; une résolution d’autant plus nécessaire à prendre, mais peut-être pas plus facile à tenir, parce qu’elle voyait que les soupçons de tout le groupe étaient éveillés contre eux, et qu’il n’y avait guère d’œil qui ne surveillât son comportement lorsqu’il entra pour la première fois dans la pièce. Sur aucun visage la curiosité attentive n’était aussi fortement marquée que sur celui de Mlle Bingley, malgré les sourires qui se répandaient sur son visage chaque fois qu’elle parlait à l’un de ses objets ; car la jalousie ne l’avait pas encore rendue désespérée, et ses attentions envers M. Darcy n’étaient nullement terminées. Mlle Darcy, à l’entrée de son frère, s’efforça beaucoup plus de parler ; et Elizabeth vit qu’il était soucieux que sa sœur et elle fissent connaissance, et favorisa, autant que possible, toute tentative de conversation de part et d’autre. Mlle Bingley vit tout cela également ; et, dans l’imprudence de la colère, saisit la première occasion de dire, avec une civilité narquoise :
« Dites-moi, Mlle Eliza, la milice du ----shire n’est-elle pas partie de Meryton ? Ce doit être une grande perte pour votre famille. »
En présence de Darcy, elle n’osa pas mentionner le nom de Wickham ; mais Elizabeth comprit instantanément qu’il était au premier plan de ses pensées ; et les divers souvenirs liés à lui lui donnèrent un moment de détresse ; mais, s’efforçant vigoureusement de repousser cette attaque malveillante, elle répondit bientôt à la question sur un ton assez détaché. Tandis qu’elle parlait, un regard involontaire lui montra Darcy avec le teint rehaussé, la regardant avec sérieux, et sa sœur accablée de confusion, incapable de lever les yeux. Si Mlle Bingley avait su quelle peine elle causait alors à son ami bien-aimé, elle se serait indubitablement abstenue de cette allusion ; mais elle avait simplement eu l’intention de troubler Elizabeth, en mettant en avant l’idée d’un homme pour qui elle la croyait partiale, afin de la faire trahir une sensibilité qui pût lui nuire dans l’opinion de Darcy, et peut-être de rappeler à ce dernier toutes les folies et absurdités par lesquelles une partie de sa famille était liée à ce corps. Pas une syllabe n’était jamais parvenue à ses oreilles concernant la tentative de fuite de Mlle Darcy. À aucune créature cela n’avait été révélé, là où le secret était possible, excepté à Elizabeth ; et de toutes les relations de Bingley, son frère était particulièrement soucieux de le cacher, précisément par ce souhait qu’Elizabeth lui avait attribué il y a longtemps, qu’elles devinssent à l’avenir les siennes. Il avait certainement formé un tel plan, et sans vouloir que cela affectât son effort pour le séparer de Mlle Bennet, il est probable que cela pût ajouter quelque chose à son souci vif pour le bien-être de son ami.
Le comportement contenu d’Elizabeth, cependant, calma bientôt son émotion ; et comme Mlle Bingley, vexée et déçue, n’osa pas s’approcher davantage de Wickham, Georgiana se rétablit aussi à temps, bien que pas assez pour pouvoir parler davantage. Son frère, dont elle craignait de croiser le regard, se souvint à peine de l’intérêt qu’elle portait à l’affaire, et le fait même qui avait été conçu pour détourner ses pensées d’Elizabeth sembla les avoir fixées sur elle davantage, et plus joyeusement.
Leur visite ne dura pas longtemps après la question et la réponse susmentionnées ; et tandis que M. Darcy les accompagnait jusqu’à leur voiture, Mlle Bingley déversait ses sentiments en critiques sur la personne, le comportement et la tenue d’Elizabeth. Mais Georgiana ne voulut pas se joindre à elle. La recommandation de son frère suffisait à assurer sa faveur : son jugement ne pouvait se tromper, et il avait parlé en de tels termes d’Elizabeth que Georgiana ne pouvait la trouver autrement que charmante et aimable. Lorsque Darcy retourna au salon, Mlle Bingley ne put s’empêcher de lui répéter une partie de ce qu’elle avait dit à sa sœur.
« Comme Mlle Eliza Bennet a l’air souffrante ce matin, M. Darcy, s’écria-t-elle ; je n’ai jamais vu de ma vie quelqu’un autant changé qu’elle depuis l’hiver. Elle est devenue si brune et si grossière ! Louisa et moi étions d’accord pour dire que nous ne l’aurions pas reconnue. »
Si peu que M. Darcy pût apprécier une telle remarque, il se contenta de répondre froidement qu’il ne percevait d’autre changement que le fait qu’elle fût un peu bronzée, — conséquence nullement miraculeuse de voyager en été.
« Pour ma part, ajouta-t-elle, je dois confesser que je n’ai jamais pu trouver aucune beauté en elle. Son visage est trop mince ; son teint n’a aucun éclat ; et ses traits ne sont pas du tout beaux. Son nez manque de caractère ; il n’y a rien de marqué dans ses lignes. Ses dents sont tolérables, mais rien d’extraordinaire ; et quant à ses yeux, qui ont parfois été qualifiés de si beaux, je n’ai jamais pu y percevoir rien d’extraordinaire. Ils ont un regard vif, acariâtre, que je n’aime pas du tout ; et dans son air, dans l’ensemble, il y a une suffisance sans élégance qui est intolérable. »
Persuadée comme l’était Mlle Bingley que Darcy admirait Elizabeth, ce n’était pas la meilleure méthode pour se recommander ; mais les gens en colère ne sont pas toujours sages ; et en le voyant enfin paraître quelque peu piqué, elle eut tout le succès qu’elle attendait. Il resta résolument silencieux cependant ; et, déterminée à le faire parler, elle continua :
« Je me souviens, quand nous l’avons connue pour la première fois dans le Hertfordshire, combien nous étions toutes étonnées de découvrir qu’elle passait pour une beauté ; et je me souviens particulièrement que vous avez dit un soir, après qu’ils eurent dîné à Netherfield : "Elle, une beauté ! — j’appellerais tout aussi tôt sa mère une femme d’esprit." Mais ensuite, elle a semblé s’améliorer à vos yeux, et je crois que vous l’avez trouvée plutôt jolie à un moment donné. »
« Oui, répondit Darcy, qui ne put se contenir plus longtemps, mais c’était seulement quand je l’ai connue pour la première fois, car il y a plusieurs mois que je la considère comme l’une des plus belles femmes de ma connaissance. »
Il s’en alla ensuite, et Mlle Bingley fut laissée à toute la satisfaction d’avoir été forcée de dire ce qui ne causait de peine à personne, si ce n’est à elle-même.
Mme Gardiner et Elizabeth parlèrent de tout ce qui s’était produit au cours de leur visite, sur le chemin du retour, excepté de ce qui les avait particulièrement intéressées toutes deux. Les regards et le comportement de tous ceux qu’elles avaient vus furent discutés, à l’exception de la personne qui avait principalement retenu leur attention. Elles parlèrent de sa sœur, de ses amis, de sa maison, de ses fruits, de tout sauf de lui ; pourtant, Elizabeth mourait d’envie de savoir ce que Mme Gardiner pensait de lui, et Mme Gardiner aurait été hautement gratifiée que sa nièce abordât le sujet.
CHAPITRE IV.
Elizabeth avait été assez déçue de ne pas trouver de lettre de Jane à leur première arrivée à Lambton ; et cette déception s’était renouvelée chacun des matins qu’elles y avaient passés ; mais au troisième, ses plaintes prirent fin, et sa sœur fut justifiée par la réception de deux lettres d’elle à la fois, sur l’une desquelles était marqué qu’elle avait été mal acheminée ailleurs. Elizabeth n’en fut pas surprise, car Jane avait écrit l’adresse remarquablement mal.
Elles se préparaient tout juste à sortir lorsque les lettres arrivèrent ; et son oncle et sa tante, la laissant en profiter tranquillement, partirent de leur côté. Il fallait d’abord s’occuper de celle qui avait été mal acheminée ; elle avait été écrite il y a cinq jours. Le début contenait le récit de toutes leurs petites réceptions et engagements, avec les nouvelles que le pays offrait ; mais la seconde moitié, datée d’un jour plus tard et écrite dans une agitation évidente, donnait des informations plus importantes. C’était à cet effet :
« Depuis que j’ai écrit ce qui précède, très chère Lizzy, quelque chose d’inattendu et de grave s’est produit ; mais j’ai peur de t’alarmer — sois assurée que nous allons tous bien. Ce que j’ai à dire concerne la pauvre Lydia. Un exprès est arrivé à minuit la nuit dernière, juste au moment où nous étions toutes allées au lit, de la part du colonel Forster, pour nous informer qu’elle était partie pour l’Écosse avec l’un de ses officiers ; pour dire la vérité, avec Wickham ! — Imagine notre surprise. Pour Kitty, cependant, cela ne semble pas si totalement inattendu. Je suis très, très désolée. Un mariage si imprudent des deux côtés ! — Mais je veux espérer le meilleur, et que son caractère a été mal compris. Insouciant et indiscret, je peux facilement le croire, mais ce pas (et réjouissons-nous-en) ne marque rien de mauvais au fond du cœur. Son choix est désintéressé au moins, car il doit savoir que mon père ne peut rien lui donner. Notre pauvre mère est tristement affligée. Mon père le supporte mieux. Combien suis-je reconnaissante, que nous ne leur ayons jamais fait savoir ce qui a été dit contre lui ; nous devons nous-mêmes l’oublier. Ils sont partis samedi soir vers minuit, à ce qu’on conjecture, mais n’ont été manqués qu’hier matin à huit heures. L’exprès a été envoyé immédiatement. Ma chère Lizzy, ils doivent être passés à moins de dix milles de nous. Le colonel Forster nous donne des raisons de l’attendre ici bientôt. Lydia a laissé quelques lignes pour sa femme, l’informant de leur intention. Je dois conclure, car je ne peux rester longtemps loin de ma pauvre mère. J’ai peur que tu ne puisses pas t’y retrouver, mais je sais à peine ce que j’ai écrit. »
Sans se laisser le temps de réfléchir, et sachant à peine ce qu’elle ressentait, Elizabeth, en terminant cette lettre, saisit instantanément l’autre, et l’ouvrant avec la plus grande impatience, lut ce qui suit : elle avait été écrite un jour après la conclusion de la première.
« Ma chère sœur, je ne peux que réitérer mes supplications. Je vous en prie, venez, et venez vite. M. le colonel Forster est arrivé, et son récit est accablant. Il n’y a plus l’ombre d’un doute : ils ne sont pas allés en Écosse. Le pauvre homme a fait tout son possible, mais ses recherches à Clapham n’ont rien donné, si ce n’est la certitude qu’ils ont abandonné leur voiture pour un fiacre, se dirigeant vers Londres. Où ils peuvent être, personne ne le sait. Je ne peux vous décrire l’état de mon père et de ma mère. Le pauvre M. le colonel Forster est désespéré, et il y a tout lieu de craindre le pire. Mon oncle, je vous en supplie, aidez-nous ! Mon père part pour Londres à l’instant avec le colonel, mais que peut-il faire ? Il est si abattu qu’il est incapable de prendre la moindre décision sensée. Venez, je vous en conjure, votre présence et vos conseils nous seront d’un secours inestimable. »
Elizabeth, après avoir lu ces lignes, ne put retenir un cri de détresse. Elle se précipita hors de la pièce pour trouver son oncle, mais elle se heurta presque à M. Darcy, qui entrait au même moment. À la vue du visage bouleversé de la jeune femme, il s’arrêta net, visiblement inquiet.
« Mon Dieu ! qu’arrive-t-il ? » demanda-t-il, oubliant toute réserve.
« Je vous demande pardon, monsieur, balbutia Elizabeth, mais il faut que je vous laisse. Je dois trouver mon oncle immédiatement ; il s’agit d’une affaire d’une extrême gravité qui ne souffre aucun délai. »
« Je ne vous retiendrai pas, mais permettez-moi, ou permettez à l’un de mes gens, d’aller chercher M. et Mme Gardiner. Vous n’êtes pas en état de courir ainsi. »
Elizabeth hésita, sentant ses forces l’abandonner. Elle rappela le domestique et, d’une voix haletante, lui ordonna de faire revenir ses maîtres à l’instant même. Lorsqu’il fut parti, elle s’effondra sur une chaise, le visage livide. Darcy, incapable de la laisser seule dans un tel état, s’approcha avec une sollicitude qu’il ne chercha plus à masquer.
« Laissez-moi appeler votre femme de chambre. Puis-je vous apporter quelque chose ? Un verre de vin ? Vous êtes très souffrante. »
« Non, je vous remercie, répondit-elle en tentant de reprendre contenance. Ce n’est rien. Je ne suis qu’accablée par une nouvelle effroyable que je viens de recevoir de Longbourn. »
Elle éclata en sanglots. Darcy, dans une angoisse muette, l’observait avec une compassion douloureuse. Après un instant, elle reprit, la voix brisée :
« Ma sœur, ma plus jeune sœur... elle a fui. Elle a quitté tous les siens pour se jeter dans les bras de M. Wickham. Ils sont partis de Brighton ensemble. Vous le connaissez trop bien pour douter de la suite. Elle n’a ni fortune, ni position... elle est perdue, perdue à jamais. »
Darcy resta pétrifié.
« Quand je pense, ajouta-t-elle avec une amertume déchirante, que j’aurais pu l’empêcher ! Si seulement j’avais eu le courage de révéler ce que je savais sur lui à ma famille... Mais il est trop tard. »
« Je suis navré, profondément navré, dit Darcy d’une voix sourde. Mais est-ce certain ? Absolument certain ? »
« Oh oui ! Ils ont été vus quittant Brighton dimanche soir. On a suivi leur trace jusqu’à Londres, mais là, elle se perd. Ils ne sont pas allés en Écosse. »
« Et qu’a-t-on tenté pour la retrouver ? »
« Mon père est parti pour Londres, et j’ai supplié mon oncle de nous aider. Nous allons partir, je l’espère, dans une demi-heure. Mais je sais bien qu’il n’y a rien à faire. Comment atteindre un tel homme ? Comment les retrouver ? Je n’ai pas le moindre espoir. C’est horrible ! »
Darcy inclina la tête en signe d’impuissance.
« Si seulement j’avais osé parler ! Quel erreur fatale ! »
Darcy ne répondit rien. Il semblait perdu dans ses pensées, les sourcils froncés, l’air sombre. Elizabeth comprit aussitôt ce que cela signifiait : la réputation de sa famille venait de subir un coup dont elle ne se relèverait peut-être jamais. Elle comprit, avec une douleur nouvelle, que tout espoir de rapprochement entre eux était désormais vain, et cette pensée, paradoxalement, lui fit réaliser avec une certitude cruelle à quel point elle aurait pu l’aimer.
L’égoïsme de sa propre peine fut bientôt balayé par la honte de la situation de Lydia. Lorsqu’elle se reprit, elle trouva Darcy toujours là, l’air contraint mais plein de compassion.
« Je crains que vous ne souhaitiez mon absence, dit-il doucement. Je n’ai pour excuse à mon séjour que mon inquiétude, aussi sincère qu’inutile. Plût au ciel que je puisse faire quelque chose pour vous consoler... Mais je ne veux pas vous tourmenter. Cette affaire malheureuse empêchera, je le crains, ma sœur d’avoir le plaisir de vous voir à Pemberley aujourd’hui. »
« Oh, oui. Soyez assez bon pour présenter nos excuses à Mlle Darcy. Dites-lui qu’une affaire urgente nous rappelle chez nous. Cachez cette triste vérité aussi longtemps que possible... je sais qu’elle ne pourra rester secrète bien longtemps. »
Il lui promit le secret, réitéra sa peine, et, après un dernier regard empreint d’une gravité solennelle, il se retira.
En le voyant partir, Elizabeth sentit que plus rien ne serait jamais comme avant. En repensant à leur étrange connaissance, elle soupira devant le caprice du sort : les sentiments qui auraient autrefois dû s’éteindre s’épanouissaient à présent dans le vide. Elle ne pouvait cependant s’attarder sur ses propres tourments. La honte de Lydia occupait toutes ses pensées. Elle n’avait, depuis la lecture de la lettre de Jane, aucun espoir que Wickham épouse sa sœur. La surprise n’était plus son sentiment dominant : tout lui semblait, à présent, trop naturel.
Elle n’avait jamais remarqué, tant que le régiment était à Meryton, de penchant particulier de Lydia pour lui, mais elle savait que sa sœur n’avait besoin que d’un encouragement pour s’attacher au premier venu. Quel malheur, cette négligence, cette indulgence aveugle !
Elle brûlait d’être arrivée, de partager avec Jane le poids de cette famille en déroute. Quand son oncle et sa tante revinrent, alarmés, elle leur communiqua la nouvelle et lut les lettres. M. et Mme Gardiner, bien que Lydia ne fût pas leur préférée, furent profondément affectés. M. Gardiner promit aussitôt toute l’aide en son pouvoir.
« Et pour Pemberley ? » demanda Mme Gardiner.
« C’est réglé, dit Elizabeth, j’ai déjà prévenu M. Darcy que nous devions partir. »
Quelques heures plus tard, après avoir réglé les détails de leur départ, Elizabeth se retrouvait dans la voiture, en route pour Longbourn.
CHAPITRE V.
« J’y ai bien réfléchi, Elizabeth, dit son oncle alors qu’ils quittaient la ville. Je suis, après mûre réflexion, plus enclin à espérer le meilleur, comme ta sœur aînée. Il me semble si improbable qu’un jeune homme puisse concevoir un tel dessein contre une jeune fille qui n’est pas sans protection, et qui faisait partie de la famille de son colonel, que je veux croire à une issue heureuse. Quel intérêt aurait-il à s’exposer ainsi ? »
« Le pensez-vous vraiment ? » s’écria Elizabeth, un instant rassérénée.
« Je commence à être de l’avis de ton oncle, ajouta Mme Gardiner. C’est un tel affront à l’honneur et à la décence qu’il est difficile de croire Wickham capable d’un tel risque. »
« Peut-être n’est-il pas capable de négliger ses intérêts, dit Elizabeth. Mais pour le reste... je crains de ne pouvoir être aussi optimiste. S’ils avaient eu l’intention de se marier, pourquoi ne pas être allés directement en Écosse ? »
« Il n’est pas prouvé qu’ils n’y soient pas allés », répondit M. Gardiner.
« Mais le changement de voiture à Londres ! Et l’absence de traces sur la route de Barnet ! »
« Ils peuvent être à Londres pour se cacher, rien de plus, insista son oncle. Ils n’ont sans doute pas beaucoup d’argent, et ils ont peut-être pensé qu’un mariage à Londres serait plus économique. »
« Mais pourquoi ce secret ? Pourquoi la peur d’être découvert ? Non, mon oncle, cela ne tient pas. Wickham n’épousera jamais une femme sans fortune. Il ne peut se le permettre. Et quelles raisons aurait-il de renoncer à un mariage avantageux pour Lydia ? »
« Mais penses-tu que Lydia puisse consentir à vivre avec lui hors des liens du mariage ? »
Elizabeth eut un soupir douloureux. « Il est affreux d’avoir à en douter. Mais elle est si jeune, si frivole ! Elle n’a vécu que pour les officiers et les bals ces derniers mois. Et nous savons tous combien Wickham possède de charme pour séduire une femme. »
« Jane, elle, ne semble pas le croire capable d’une telle indignité », fit remarquer sa tante.
« Jane ne croit jamais de mal de personne. Mais nous savons, elle comme moi, ce qu’est Wickham. Il est sans honneur, sans intégrité, un homme faux et trompeur. »
« Le savez-vous vraiment ? » demanda Mme Gardiner avec curiosité.
« Je le sais, répondit Elizabeth en rougissant. Je vous ai parlé de son comportement infâme envers M. Darcy. Ses mensonges sur toute la famille Pemberley sont sans fin. Il m’avait dépeint Mlle Darcy comme une jeune fille orgueilleuse et désagréable, alors qu’elle est tout le contraire. »
« Mais Lydia ignore-t-elle tout cela ? Peut-elle ignorer ce que vous semblez si bien savoir ? »
« Oh, oui ! — c’est, c’est le pire de tout. Jusqu’à ce que je sois dans le Kent, et que j’aie vu tant de choses à la fois de M. Darcy et de son parent, le colonel Fitzwilliam, j’ignorais moi-même la vérité. Et quand je suis revenue à la maison, le régiment du ----shire devait quitter Meryton dans une semaine ou quinze jours. Comme c’était le cas, ni Jane, à qui j’ai tout raconté, ni moi, n’avons jugé nécessaire de rendre notre savoir public ; car à quoi cela aurait-il apparemment servi à quiconque, que la bonne opinion que tout le voisinage avait de lui soit alors renversée ? Et même quand il fut décidé que Lydia partirait avec Mme Forster, la nécessité de lui ouvrir les yeux sur son caractère ne m’est jamais venue à l’esprit. Qu’elle puisse être en danger par cette tromperie ne m’est jamais passé par la tête. Qu’une telle conséquence puisse s’ensuivre, vous pouvez facilement croire que j’en étais bien loin. »
« Lorsqu’ils ont tous déménagé à Brighton, par conséquent, vous n’aviez aucune raison, je suppose, de croire qu’ils étaient épris l’un de l’autre. »
« Pas la moindre. Je ne me souviens d’aucun symptôme d’affection de part et d’autre ; et si quelque chose de ce genre avait été perceptible, vous devez savoir que la nôtre n’est pas une famille sur laquelle cela pourrait être perdu. Lorsqu’il est entré dans le corps, elle était assez prompte à l’admirer ; mais nous l’étions tous. Chaque jeune fille à Meryton, ou aux environs, a perdu la tête pour lui pendant les deux premiers mois ; mais il ne l’a jamais distinguée par une attention particulière, et, par conséquent, après une période modérée d’admiration extravagante et folle, son engouement pour lui a cédé la place, et d’autres membres du régiment, qui l’ont traitée avec plus de distinction, sont redevenus ses favoris. »
* * * * *
On peut facilement croire que, si peu de nouveauté pouvait être ajoutée à leurs craintes, espoirs et conjectures, sur ce sujet intéressant, par sa discussion répétée, nul autre ne pouvait les en détourner longtemps, durant tout le voyage. Des pensées d’Elizabeth, il ne fut jamais absent. Fixée là par la plus vive de toutes les angoisses, le remords, elle ne pouvait trouver aucun intervalle de répit ou d’oubli.
Elles voyagèrent aussi rapidement que possible ; et, dormant une nuit sur la route, atteignirent Longbourn à l’heure du dîner le lendemain. Ce fut un soulagement pour Elizabeth de considérer que Jane n’avait pas pu être lassée par de longues attentes.
Les petits Gardiner, attirés par la vue d’une chaise, se tenaient sur les marches de la maison, alors qu’elles entraient dans le paddock ; et quand la voiture s’approcha de la porte, la surprise joyeuse qui illumina leurs visages, et se manifesta sur tout leur corps, dans une variété de cabrioles et de bonds, fut le premier signe agréable de leur accueil.
Elizabeth sauta à bas ; et, après avoir donné à chacun d’eux un baiser rapide, se précipita dans le vestibule, où Jane, qui descendait en courant de l’appartement de sa mère, la rencontra immédiatement.
Elizabeth, en l’embrassant affectueusement, tandis que les larmes remplissaient les yeux des deux, ne perdit pas un instant à demander si l’on avait eu des nouvelles des fugitifs.
« Pas encore, » répondit Jane. « Mais maintenant que mon cher oncle est arrivé, j’espère que tout ira bien. »
« Mon père est-il en ville ? »
« Oui, il est parti mardi comme je vous l’ai écrit. »
« Et avez-vous eu souvent de ses nouvelles ? »
« Nous n’avons eu des nouvelles qu’une seule fois. Il m’a écrit quelques lignes mercredi, pour dire qu’il était arrivé sain et sauf, et pour me donner ses instructions, ce que je l’avais particulièrement supplié de faire. Il a simplement ajouté qu’il n’écrirait plus avant d’avoir quelque chose d’important à mentionner. »
« Et ma mère — comment va-t-elle ? Comment allez-vous toutes ? »
« Ma mère est passablement bien, je l’espère ; bien que son moral soit grandement ébranlé. Elle est à l’étage, et aura une grande satisfaction à vous voir toutes. Elle ne quitte pas encore son cabinet de toilette. Mary et Kitty, Dieu merci ! vont très bien. »
« Mais vous — comment allez-vous ? » s’écria Elizabeth. « Vous avez l’air pâle. Que vous avez dû traverser ! »
Sa sœur, cependant, l’assura qu’elle se portait parfaitement bien ; et leur conversation, qui s’était poursuivie tandis que M. et Mme Gardiner étaient occupés avec leurs enfants, fut alors interrompue par l’approche de tout le groupe. Jane courut vers son oncle et sa tante, et les accueillit et les remercia tous deux, avec des sourires et des larmes alternés.
Quand ils furent tous dans le salon, les questions qu’Elizabeth avait déjà posées furent bien sûr répétées par les autres, et ils découvrirent bientôt que Jane n’avait aucune information à donner. L’espoir sanguin du bien, cependant, que la bienveillance de son cœur suggérait, ne l’avait pas encore quittée ; elle s’attendait toujours à ce que tout finisse bien, et que chaque matin apporterait quelque lettre, soit de Lydia, soit de son père, pour expliquer leurs agissements, et peut-être annoncer le mariage.
Mme Bennet, dans l’appartement de qui ils se rendirent tous, après quelques minutes de conversation ensemble, les reçut exactement comme on pouvait s’y attendre ; avec des larmes et des lamentations de regret, des invectives contre la conduite scélérate de Wickham, et des plaintes sur ses propres souffrances et mauvais traitements ; blâmant tout le monde sauf la personne à l’indulgence malavisée de qui les erreurs de sa fille devaient être principalement dues.
« Si j’avais été capable, » dit-elle, « de parvenir à mes fins d’aller à Brighton, avec toute ma famille, cela ne serait pas arrivé ; mais la pauvre chère Lydia n’avait personne pour s’occuper d’elle. Pourquoi les Forster l’ont-ils jamais laissée sortir de leur vue ? Je suis sûre qu’il y a eu une grande négligence ou une autre de leur part, car elle n’est pas le genre de fille à faire une telle chose, si elle avait été bien surveillée. J’ai toujours pensé qu’ils étaient très inaptes à avoir la charge d’elle ; mais j’ai été contredite, comme je le suis toujours. Pauvre chère enfant ! Et maintenant, voilà M. Bennet parti, et je sais qu’il se battra contre Wickham, partout où il le rencontrera, et alors il sera tué, et que deviendrons-nous tous ? Les Collins nous mettront à la porte, avant qu’il soit froid dans sa tombe ; et si vous n’êtes pas bons avec nous, mon frère, je ne sais pas ce que nous ferons. »
Ils s’exclamèrent tous contre de telles idées terrifiantes ; et M. Gardiner, après des assurances générales de son affection pour elle et toute sa famille, lui dit qu’il comptait être à Londres le lendemain même, et qu’il assisterait M. Bennet dans tous ses efforts pour retrouver Lydia.
« Ne cédez pas à une alarme inutile, » ajouta-t-il, « bien qu’il soit juste d’être préparé au pire, il n’y a aucune raison de le considérer comme certain. Cela ne fait pas tout à fait une semaine qu’ils ont quitté Brighton. Dans quelques jours de plus, nous pourrons obtenir quelques nouvelles d’eux, et jusqu’à ce que nous sachions qu’ils ne sont pas mariés, et qu’ils n’ont aucun projet de mariage, ne laissons pas l’affaire pour perdue. Aussitôt que j’arriverai en ville, j’irai voir mon frère, et je le ferai venir avec moi à Gracechurch Street, et alors nous pourrons consulter ensemble sur ce qu’il convient de faire. »
« Oh ! mon cher frère, » répondit Mme Bennet, « c’est exactement ce que je pourrais souhaiter le plus. Et maintenant, je vous en prie, quand vous arriverez en ville, trouvez-les, où qu’ils puissent être ; et s’ils ne sont pas déjà mariés, faites-les se marier. Et pour ce qui est des habits de noces, ne les laissez pas attendre pour cela, mais dites à Lydia qu’elle aura autant d’argent qu’elle le souhaite, pour les acheter, après qu’ils seront mariés. Et, par-dessus tout, empêchez M. Bennet de se battre. Dites-lui dans quel état épouvantable je suis, — que je suis effrayée hors de mon esprit ; et que j’ai de tels tremblements, de tels battements, partout sur moi, de tels spasmes dans le côté, et des douleurs dans la tête, et de tels battements de cœur, que je ne peux trouver aucun repos ni la nuit ni le jour. Et dites à ma chère Lydia, de ne donner aucune instruction concernant ses vêtements, avant qu’elle ne m’ait vue, car elle ne sait pas quels sont les meilleurs entrepôts. Oh, mon frère, comme vous êtes gentil ! Je sais que vous arrangerez tout cela. »
Mais M. Gardiner, bien qu’il l’ait assurée à nouveau de ses efforts sincères dans la cause, ne put s’empêcher de lui recommander la modération, tant dans ses espoirs que dans ses craintes ; et, après avoir parlé avec elle de cette manière jusqu’à ce que le dîner fût sur la table, ils la laissèrent déverser tous ses sentiments sur la gouvernante, qui était présente, en l’absence de ses filles.
Bien que son frère et sa sœur fussent persuadés qu’il n’y avait aucune raison réelle pour une telle réclusion loin de la famille, ils ne tentèrent pas de s’y opposer, car ils savaient qu’elle n’avait pas assez de prudence pour tenir sa langue devant les domestiques, tandis qu’ils servaient à table, et jugèrent préférable qu’une seule personne de la maison, et celle en qui ils pouvaient le plus avoir confiance, comprenne toutes ses craintes et sa sollicitude à ce sujet.
Dans la salle à manger, ils furent bientôt rejoints par Mary et Kitty, qui avaient été trop occupées dans leurs appartements séparés pour faire leur apparition avant. L’une venait de ses livres, et l’autre de sa toilette. Les visages des deux, cependant, étaient passablement calmes ; et aucun changement n’était visible chez l’une ou l’autre, si ce n’est que la perte de sa sœur préférée, ou la colère qu’elle avait elle-même encourue dans l’affaire, avait donné un peu plus d’irritabilité que d’habitude aux accents de Kitty. Quant à Mary, elle fut assez maîtresse d’elle-même pour chuchoter à Elizabeth avec une contenance de grave réflexion, peu après qu’ils furent assis à table,
« C’est une affaire des plus malheureuses ; et dont on parlera probablement beaucoup. Mais nous devons endiguer la marée de la méchanceté, et verser dans les cœurs blessés les unes des autres, le baume de la consolation fraternelle. »
Puis, percevant chez Elizabeth aucune inclination à répondre, elle ajouta, « Aussi malheureux que puisse être l’événement pour Lydia, nous pouvons en tirer cette leçon utile ; que la perte de la vertu chez une femme est irrémédiable — qu’un faux pas l’entraîne dans une ruine sans fin — que sa réputation n’est pas moins fragile qu’elle est belle, — et qu’elle ne saurait être trop gardée dans son comportement envers les indignes de l’autre sexe. »
Elizabeth leva les yeux avec étonnement, mais était trop accablée pour faire la moindre réponse. Mary, cependant, continua de se consoler avec ce genre d’extractions morales du mal devant elles.
Dans l’après-midi, les deux aînées des demoiselles Bennet furent en mesure d’être pendant une demi-heure par elles-mêmes ; et Elizabeth profita instantanément de l’occasion pour faire de nombreuses demandes, que Jane était tout aussi impatiente de satisfaire. Après s’être jointes aux lamentations générales sur la suite épouvantable de cet événement, qu’Elizabeth considérait comme presque certain, et que Mlle Bennet ne pouvait affirmer être totalement impossible ; la première poursuivit le sujet, en disant, « Mais dis-moi tout et chaque chose à ce sujet, que je n’ai pas déjà entendu. Donne-moi de plus amples détails. Qu’a dit le colonel Forster ? N’avaient-ils aucune appréhension de quoi que ce soit avant que l’enlèvement n’ait lieu ? Ils doivent les avoir vus ensemble pour toujours. »
« Le colonel Forster a bien avoué qu’il avait souvent suspecté une certaine partialité, surtout du côté de Lydia, mais rien qui ne puisse lui donner la moindre alarme. Je suis tellement peinée pour lui. Son comportement a été attentionné et gentil au possible. Il venait vers nous, afin de nous assurer de son souci, avant qu’il n’eût la moindre idée qu’ils n’étaient pas partis pour l’Écosse : quand cette appréhension s’est répandue, cela a hâté son voyage. »
« Et Denny était-il convaincu que Wickham ne se marierait pas ? Savait-il qu’ils avaient l’intention de s’enfuir ? Le colonel Forster avait-il vu Denny lui-même ? »
« Oui ; mais lorsqu’il a été interrogé par lui, Denny a nié savoir quoi que ce soit de leur plan, et n’a pas voulu donner son opinion réelle à ce sujet. Il n’a pas répété sa conviction qu’ils ne se marieraient pas — et à partir de là, je suis encline à espérer qu’il pourrait avoir été mal compris auparavant. »
« Et jusqu’à ce que le colonel Forster vienne lui-même, pas une d’entre vous n’a entretenu de doute, je suppose, sur le fait qu’ils soient réellement mariés ? »
« Comment était-il possible qu’une telle idée puisse entrer dans nos cervelles ! Je me sentais un peu inquiète — un peu craintive pour le bonheur de ma sœur avec lui dans le mariage, parce que je savais que sa conduite n’avait pas toujours été tout à fait correcte. Mon père et ma mère ne savaient rien de cela, ils ressentaient seulement combien ce serait une union imprudente. Kitty a alors avoué, avec un triomphe très naturel de savoir plus que le reste d’entre nous, que dans la dernière lettre de Lydia, elle l’avait préparée à une telle démarche. Elle savait, semble-t-il, qu’ils étaient amoureux l’un de l’autre, depuis de nombreuses semaines. »
« Mais pas avant qu’ils ne soient allés à Brighton ? »
« Non, je ne crois pas. »
« Et le colonel Forster a-t-il semblé penser du mal de Wickham lui-même ? Connaît-il son vrai caractère ? »
« Je dois avouer qu’il n’a pas parlé aussi bien de Wickham qu’il le faisait autrefois. Il le croyait imprudent et extravagant. Et depuis que cette triste affaire a eu lieu, on dit qu’il a quitté Meryton lourdement endetté ; mais j’espère que cela pourrait être faux. »
« Oh, Jane, si nous avions été moins secrètes, si nous avions dit ce que nous savions de lui, cela ne serait pas arrivé ! »
« Peut-être aurait-ce été mieux ; » répondit sa sœur. « Mais exposer les fautes passées de quiconque, sans savoir quels étaient ses sentiments présents, semblait injustifiable. Nous avons agi avec les meilleures intentions. »
« Le colonel Forster a-t-il pu répéter les détails de la note de Lydia à sa femme ? »
« Il l’a apportée avec lui pour que nous la voyions. »
Jane la tira alors de son carnet, et la donna à Elizabeth. Voici ce qu’elle contenait :
« MA CHÈRE HARRIET,
« Tu riras quand tu sauras où je suis allée, et je ne peux m’empêcher de rire moi-même de ta surprise demain matin, dès que je serai manquée. Je vais à Gretna Green, et si tu ne peux deviner avec qui, je te croirai une sotte, car il n’y a qu’un homme au monde que j’aime, et c’est un ange. Je ne serais jamais heureuse sans lui, alors je ne trouve pas de mal à partir. Tu n’as pas besoin de leur envoyer le mot à Longbourn de mon départ, si cela ne te plaît pas, car cela rendra la surprise plus grande, quand je leur écrirai, et signerai mon nom Lydia Wickham. Quelle bonne plaisanterie ce sera ! Je peux à peine écrire tant je ris. Je t’en prie, fais mes excuses à Pratt, pour ne pas avoir tenu mon engagement, et dansé avec lui ce soir. Dis-lui que j’espère qu’il m’excusera quand il saura tout, et dis-lui que je danserai avec lui au prochain bal où nous nous rencontrerons, avec grand plaisir. J’enverrai chercher mes vêtements quand j’arriverai à Longbourn ; mais je voudrais que tu dises à Sally de raccommoder une grande fente dans ma robe en mousseline brodée, avant qu’ils ne soient emballés. Adieu. Donne mon amour au colonel Forster, j’espère que tu boiras à notre bon voyage.
« Ton amie affectueuse,
« LYDIA BENNET. »
« Oh ! irréfléchie, irréfléchie Lydia ! » s’écria Elizabeth quand elle eut fini. « Quelle lettre est-ce là, à écrire à un tel moment. Mais au moins cela montre, qu’elle était sérieuse dans l’objet de son voyage. Quoi qu’il ait pu ensuite la persuader de faire, ce n’était pas de son côté un projet d’infamie. Mon pauvre père ! comme il a dû le ressentir ! »
« Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi choqué. Il n’a pas pu dire un mot pendant dix bonnes minutes. Ma mère a été prise de malaise immédiatement, et toute la maison était dans une telle confusion ! »
« Oh ! Jane, » s’écria Elizabeth, « y avait-il un domestique appartenant à celle-ci, qui ne connaisse pas toute l’histoire avant la fin de la journée ? »
« Je ne sais pas… J’espère que oui… Mais être sur ses gardes à un tel moment, est très difficile. Ma mère était en hystérie, et bien que j’aie essayé de lui apporter toute l’aide en mon pouvoir, j’ai peur de ne pas avoir fait autant que j’aurais pu le faire ! Mais l’horreur de ce qui pouvait éventuellement arriver, m’a presque ôté mes facultés. »
« Ton attention auprès d’elle a été trop pour toi. Tu n’as pas l’air bien. Oh ! si j’avais été avec toi, tu as eu tout le soin et l’anxiété sur toi seule. »
« Mary et Kitty ont été très gentilles, et auraient partagé chaque fatigue, j’en suis sûre, mais je n’ai pas pensé que ce fût juste pour l’une ou l’autre. Kitty est frêle et délicate, et Mary étudie tant, que ses heures de repos ne devraient pas être interrompues. Ma tante Philips est venue à Longbourn mardi, après que mon père est parti ; et a été assez bonne pour rester jusqu’à jeudi avec moi. Elle a été d’une grande utilité et d’un grand réconfort pour nous toutes, et Lady Lucas a été très gentille ; elle est venue ici à pied mercredi matin pour nous présenter ses condoléances, et a offert ses services, ou ceux de l’une de ses filles, si elles pouvaient nous être utiles. »
« Elle aurait mieux fait de rester chez elle, » s’écria Elizabeth ; « peut-être était-ce bien intentionné, mais, sous un tel malheur, on ne saurait trop peu voir ses voisins. L’aide est impossible ; la condoléance, insupportable. Qu’ils triomphent de nous à distance, et soient satisfaits. »
Elle entreprit ensuite de s’enquérir des mesures que son père avait l’intention de poursuivre, pendant qu’il était en ville, pour la récupération de sa fille.
« Il comptait, je crois, » répondit Jane, « aller à Epsom, l’endroit où ils ont changé de chevaux pour la dernière fois, voir les postillons, et essayer de voir si l’on pouvait tirer quelque chose d’eux. Son objectif principal doit être de découvrir le numéro de la voiture de louage qui les a emmenés de Clapham. Elle était venue avec une course de Londres ; et comme il pensait que la circonstance d’un gentleman et d’une dame changeant de voiture pourrait être remarquée, il comptait faire des demandes à Clapham. S’il pouvait d’une manière ou d’une autre découvrir à quelle maison le cocher avait auparavant déposé son passager, il était déterminé à y faire des demandes, et espérait qu’il ne serait peut-être pas impossible de trouver le relais et le numéro de la voiture. Je ne connais aucun autre projet qu’il ait formé : mais il était si pressé de partir, et son moral si grandement décomposé, que j’ai eu de la difficulté à découvrir même cela. »
CHAPITRE VI.
Le groupe tout entier était dans l’espoir d’une lettre de M. Bennet le lendemain matin, mais le courrier arriva sans apporter une seule ligne de lui. Sa famille savait qu’il était, dans toutes les occasions communes, un correspondant des plus négligents et dilatoires, mais à un tel moment, ils avaient espéré une certaine exertion. Ils furent forcés de conclure qu’il n’avait aucune intelligence plaisante à envoyer, mais même de cela ils auraient été heureux d’être certains. M. Gardiner n’avait attendu que les lettres avant de partir.
Quand il fut parti, ils furent au moins certains de recevoir des informations constantes de ce qui se passait, et leur oncle promit, en partant, de convaincre M. Bennet de retourner à Longbourn, dès qu’il le pourrait, pour la grande consolation de sa sœur, qui considérait cela comme la seule sécurité pour que son mari ne soit pas tué en duel.
Mme Gardiner et les enfants devaient rester dans le Hertfordshire quelques jours de plus, car la première pensait que sa présence pourrait être utile à ses nièces. Elle partagea leur assiduité auprès de Mme Bennet, et fut un grand réconfort pour elles, dans leurs heures de liberté. Leur autre tante leur rendit aussi visite fréquemment, et toujours, comme elle disait, avec le dessein de les encourager et de leur redonner du cœur, bien que comme elle ne venait jamais sans rapporter quelque nouvel exemple de l’extravagance ou de l’irrégularité de Wickham, elle repartait rarement sans les laisser plus découragées qu’elle ne les avait trouvées.
Tout Meryton semblait s'efforcer de noircir cet homme qui, trois mois auparavant à peine, avait été presque un ange de lumière. On déclarait qu'il était endetté envers chaque commerçant de la ville, et ses intrigues, toutes honorées du titre de séduction, s'étaient étendues à la famille de chacun d'eux. Tout le monde affirmait qu'il était le plus méchant jeune homme au monde ; et tout le monde commençait à découvrir qu'ils avaient toujours eu des doutes sur l'apparence de sa bonté. Elizabeth, bien qu'elle ne crût pas plus de la moitié de ce qui se disait, en croyait assez pour rendre sa certitude précédente quant à la ruine de sa sœur encore plus assurée ; et même Jane, qui en croyait encore moins, perdait presque tout espoir, d'autant plus que le moment était maintenant venu où, s'ils étaient partis pour l'Écosse, ce qu'elle n'avait jamais auparavant entièrement désespéré de voir arriver, ils auraient dû, selon toute probabilité, en avoir eu quelques nouvelles.
M. Gardiner quitta Longbourn le dimanche ; le mardi, sa femme reçut une lettre de lui ; elle leur annonçait qu'à son arrivée, il avait immédiatement retrouvé son beau-frère et l'avait persuadé de venir à Gracechurch Street. Que M. Bennet était allé à Epsom et à Clapham avant son arrivée, mais sans obtenir d'information satisfaisante ; et qu'il était maintenant déterminé à se renseigner auprès de tous les principaux hôtels de la ville, car M. Bennet pensait qu'il était possible qu'ils s'y fussent rendus à leur première arrivée à Londres, avant de trouver un logement. M. Gardiner lui-même n'attendait aucun succès de cette mesure, mais comme son beau-frère y tenait, il avait l'intention de l'aider à la poursuivre. Il ajouta que M. Bennet semblait, pour le moment, tout à fait réticent à quitter Londres, et promit d'écrire à nouveau très bientôt. Il y avait aussi un post-scriptum à cet effet.
« J'ai écrit au colonel Forster pour le prier de découvrir, si possible, auprès de certains des intimes du jeune homme dans le régiment, si Wickham a des parents ou des relations qui seraient susceptibles de savoir dans quelle partie de la ville il s'est maintenant caché. S'il y avait quelqu'un à qui l'on pût s'adresser avec une probabilité d'obtenir un tel indice, cela pourrait être d'une conséquence essentielle. Pour l'instant, nous n'avons rien pour nous guider. Le colonel Forster fera, j'en suis sûr, tout ce qui est en son pouvoir pour nous satisfaire sur ce point. Mais, à bien y réfléchir, peut-être Lizzy pourrait-elle nous dire, mieux que quiconque, quels parents il a encore en vie. »
Elizabeth ne fut pas embarrassée de comprendre d'où provenait cette déférence pour son autorité ; mais il n'était pas en son pouvoir de donner une information aussi satisfaisante que le compliment le méritait.
Elle n'avait jamais entendu dire qu'il eût d'autres parents qu'un père et une mère, tous deux décédés depuis bien des années. Il était possible, cependant, que certains de ses compagnons dans le régiment du ----shire fussent en mesure de donner plus d'informations ; et, bien qu'elle ne fût pas très optimiste quant à l'espoir d'en obtenir, la démarche était quelque chose qu'elle pouvait attendre.
Chaque jour à Longbourn était maintenant un jour d'anxiété ; mais la partie la plus angoissante de chacun était celle où l'on attendait le courrier. L'arrivée des lettres était le premier grand objet de l'impatience de chaque matin. Par les lettres, tout ce qui était bon ou mauvais à dire serait communiqué, et chaque jour suivant était censé apporter des nouvelles d'importance.
Mais avant qu'ils n'eussent à nouveau des nouvelles de M. Gardiner, une lettre arriva pour leur père, venant d'un autre quartier, de M. Collins ; laquelle, comme Jane avait reçu pour instruction d'ouvrir tout ce qui lui était adressé en son absence, fut lue par elle ; et Elizabeth, qui savait à quel point ses lettres étaient toujours curieuses, regarda par-dessus son épaule et la lut également. Elle était ainsi conçue :
« MON CHER MONSIEUR,
« Je me sens appelé, par notre parenté et ma situation dans la vie, à vous présenter mes condoléances pour la douloureuse affliction que vous subissez actuellement, dont nous avons été informés hier par une lettre du Hertfordshire. Soyez assuré, mon cher Monsieur, que Mme Collins et moi-même sympathisons sincèrement avec vous et toute votre respectable famille dans votre détresse actuelle, qui doit être du genre le plus amer, car elle procède d'une cause qu'aucun temps ne peut effacer. Aucun argument ne manquera de ma part pour soulager un si grave malheur ; ou qui puisse vous réconforter dans une circonstance qui doit être, entre toutes, la plus affligeante pour l'esprit d'un parent. La mort de votre fille eût été une bénédiction en comparaison de ceci. Et c'est d'autant plus regrettable qu'il y a lieu de supposer, comme ma chère Charlotte me l'apprend, que cette licence de comportement chez votre fille procède d'un degré coupable d'indulgence, bien que, pour votre consolation et celle de Mme Bennet, je sois enclin à penser que son propre tempérament devait être naturellement mauvais, sans quoi elle n'aurait pu se rendre coupable d'une telle énormité à un si jeune âge. Quoi qu'il en soit, vous êtes gravement à plaindre, opinion à laquelle non seulement Mme Collins se rallie, mais également Lady Catherine et sa fille, à qui j'ai relaté l'affaire. Elles conviennent avec moi que ce faux pas d'une fille sera préjudiciable à la fortune de toutes les autres, car qui, comme Lady Catherine le dit elle-même avec condescendance, s'alliera avec une telle famille. Et cette considération m'amène de plus à réfléchir avec une satisfaction accrue sur un certain événement de novembre dernier, car s'il en avait été autrement, j'aurais été impliqué dans tout votre chagrin et votre disgrâce. Laissez-moi donc vous conseiller, mon cher Monsieur, de vous consoler autant que possible, de chasser à jamais de votre affection votre indigne enfant, et de la laisser récolter les fruits de sa propre offense odieuse.
« Je suis, cher Monsieur, etc. etc. »
M. Gardiner n'écrivit plus avant d'avoir reçu une réponse du colonel Forster ; et alors, il n'avait rien d'agréable à transmettre. On ne savait pas que Wickham eût un seul parent avec qui il entretînt une quelconque relation, et il était certain qu'il n'en avait aucun proche en vie. Ses connaissances précédentes avaient été nombreuses ; mais depuis qu'il était dans la milice, il ne semblait pas qu'il fût en termes d'amitié particulière avec aucun d'eux. Il n'y avait donc personne que l'on pût désigner comme susceptible de donner des nouvelles de lui. Et dans l'état misérable de ses propres finances, il y avait un motif très puissant de secret, en plus de sa crainte d'être découvert par les parents de Lydia, car il venait de transpirer qu'il avait laissé derrière lui des dettes de jeu d'un montant très considérable. Le colonel Forster pensait que plus de mille livres seraient nécessaires pour régler ses dépenses à Brighton. Il devait beaucoup en ville, mais ses dettes d'honneur étaient encore plus formidables. M. Gardiner n'essaya pas de cacher ces détails à la famille de Longbourn ; Jane les apprit avec horreur. « Un joueur ! » s'écria-t-elle. « C'est tout à fait inattendu. Je n'en avais pas la moindre idée. »
M. Gardiner ajouta dans sa lettre qu'ils pouvaient s'attendre à voir leur père rentrer le lendemain, qui était un samedi. Découragé par le manque de succès de tous leurs efforts, il avait cédé à l'insistance de son beau-frère pour qu'il retournât auprès de sa famille, et lui laissât le soin de faire tout ce que l'occasion pourrait suggérer comme étant conseillable pour poursuivre leurs recherches. Lorsque Mme Bennet en fut informée, elle n'exprima pas autant de satisfaction que ses enfants l'escomptaient, compte tenu de l'anxiété qu'elle avait eue auparavant pour sa vie.
« Quoi, il rentre, et sans la pauvre Lydia ! » s'écria-t-elle. « Sûrement, il ne quittera pas Londres avant de les avoir trouvés. Qui va se battre contre Wickham et l'obliger à l'épouser, s'il revient ? »
Comme Mme Gardiner commençait à souhaiter être chez elle, il fut décidé qu'elle et ses enfants iraient à Londres en même temps que M. Bennet en reviendrait. La voiture les emmena donc pour la première étape de leur voyage et ramena son maître à Longbourn.
Mme Gardiner repartit avec toute la perplexité concernant Elizabeth et son ami du Derbyshire qui l'avait suivie depuis cette partie du monde. Son nom n'avait jamais été mentionné volontairement devant elles par sa nièce ; et le genre de demi-attente que Mme Gardiner avait formée, de les voir suivis par une lettre de lui, s'était soldé par rien. Elizabeth n'en avait reçu aucune depuis son retour qui pût venir de Pemberley.
L'état malheureux actuel de la famille rendait inutile toute autre excuse pour la langueur de son esprit ; rien, par conséquent, ne pouvait être honnêtement conjecturé de cela, bien qu'Elizabeth, qui était à cette époque assez bien au courant de ses propres sentiments, fût parfaitement consciente que, si elle n'avait rien su de Darcy, elle aurait pu supporter la crainte de l'infamie de Lydia un peu mieux. Cela lui aurait épargné, pensait-elle, une nuit blanche sur deux.
Lorsque M. Bennet arriva, il avait toute l'apparence de son habituel flegme philosophique. Il dit aussi peu de choses qu'il avait toujours eu l'habitude de dire ; ne fit aucune mention de l'affaire qui l'avait fait partir, et il s'écoula un certain temps avant que ses filles eussent le courage d'en parler.
Ce ne fut que l'après-midi, lorsqu'il se joignit à elles pour le thé, qu'Elizabeth se risqua à aborder le sujet ; et alors, sur sa brève expression de peine pour ce qu'il avait dû endurer, il répondit : « Ne dis rien de cela. Qui devrait souffrir sinon moi ? C'est mon propre fait, et je dois le ressentir. »
« Vous ne devez pas être trop sévère envers vous-même », répondit Elizabeth.
« Tu peux bien me mettre en garde contre un tel mal. La nature humaine est si encline à y tomber ! Non, Lizzy, laisse-moi une fois dans ma vie sentir à quel point j'ai été blâmable. Je ne crains pas d'être submergé par l'impression. Cela passera assez vite. »
« Pensez-vous qu'ils soient à Londres ? »
« Oui ; où pourraient-ils être mieux cachés ? »
« Et Lydia avait coutume de vouloir aller à Londres », ajouta Kitty.
« Elle est heureuse, alors », dit son père, sèchement ; « et sa résidence là-bas sera probablement d'une certaine durée. »
Puis, après un court silence, il continua : « Lizzy, je ne te porte aucune rancœur pour avoir été justifiée dans tes conseils envers moi en mai dernier, ce qui, compte tenu de l'événement, montre une certaine grandeur d'âme. »
Ils furent interrompus par Mlle Bennet, qui venait chercher le thé de sa mère.
« Voilà une parade », s'écria-t-il, « qui fait du bien ; cela donne une telle élégance au malheur ! Un autre jour, je ferai de même ; je m'assiérai dans ma bibliothèque, en bonnet de nuit et robe de chambre, et je causerai autant de tracas que je pourrai, ou peut-être remettrai-je cela à plus tard, jusqu'à ce que Kitty s'enfuie. »
« Je ne vais pas m'enfuir, Papa », dit Kitty, avec irritation ; « si je devais jamais aller à Brighton, je me comporterais mieux que Lydia. »
« Toi, aller à Brighton ! Je ne te confierais pas aussi près de là qu'à East Bourne pour cinquante livres ! Non, Kitty, j'ai enfin appris à être prudent, et tu en ressentiras les effets. Aucun officier ne doit plus jamais entrer dans ma maison, ni même traverser le village. Les bals seront absolument interdits, à moins que tu ne danses avec l'une de tes sœurs. Et tu ne dois jamais sortir de chez toi jusqu'à ce que tu puisses prouver que tu as passé dix minutes de chaque jour de manière rationnelle. »
Kitty, qui prit toutes ces menaces au sérieux, se mit à pleurer.
« Bien, bien », dit-il, « ne te rends pas malheureuse. Si tu es une bonne fille pendant les dix prochaines années, je t'emmènerai à une revue à la fin de celles-ci. »
CHAPITRE VII.
Deux jours après le retour de M. Bennet, alors que Jane et Elizabeth se promenaient ensemble dans l'arboretum derrière la maison, elles virent la gouvernante venir vers elles et, concluant qu'elle venait les appeler auprès de leur mère, s'avancèrent pour la rencontrer ; mais, au lieu de la convocation attendue, lorsqu'elles l'approchèrent, elle dit à Mlle Bennet : « Je vous demande pardon, madame, de vous interrompre, mais j'avais l'espoir que vous ayez pu recevoir de bonnes nouvelles de la ville, alors j'ai pris la liberté de venir demander. »
« Que voulez-vous dire, Hill ? Nous n'avons rien entendu de la ville. »
« Chère madame », s'écria Mme Hill, avec grand étonnement, « ne savez-vous pas qu'il y a un exprès arrivé pour Monsieur de la part de M. Gardiner ? Il est ici depuis une demi-heure, et Monsieur a reçu une lettre. »
Les jeunes filles s'enfuirent, trop impatientes d'entrer pour avoir le temps de parler. Elles coururent à travers le vestibule jusqu'au salon de déjeuner ; de là jusqu'à la bibliothèque ; leur père n'était dans aucune ; et elles étaient sur le point de le chercher à l'étage avec leur mère, lorsqu'elles furent rencontrées par le majordome, qui dit :
« Si vous cherchez Monsieur, madame, il se promène vers le petit bosquet. »
Sur cette information, elles traversèrent instantanément le hall une fois de plus et coururent à travers la pelouse après leur père, qui poursuivait délibérément son chemin vers un petit bois d'un côté du paddock.
Jane, qui n'était pas si légère et n'avait pas autant l'habitude de courir qu'Elizabeth, se laissa bientôt distancer, tandis que sa sœur, haletante, le rejoignit et s'écria avec empressement :
« Oh, Papa, quelles nouvelles ? quelles nouvelles ? avez-vous eu des nouvelles de mon oncle ? »
« Oui, j'ai eu une lettre de lui par exprès. »
« Eh bien, et quelles nouvelles apporte-t-elle ? bonnes ou mauvaises ? »
« Qu'y a-t-il de bon à attendre ? » dit-il en sortant la lettre de sa poche ; « mais peut-être aimeriez-vous la lire. »
Elizabeth la saisit impatiemment de sa main. Jane arriva alors.
« Lis-la à haute voix », dit leur père, « car je sais à peine moi-même de quoi il s'agit. »
« Gracechurch Street, lundi,
2 août.
« MON CHER FRÈRE,
« Enfin, je suis en mesure de vous donner quelques nouvelles de ma nièce, et telles que, dans l'ensemble, j'espère qu'elles vous donneront satisfaction. Peu après que vous m'ayez quitté samedi, j'ai eu la chance de découvrir dans quelle partie de Londres ils étaient. Je réserve les détails jusqu'à ce que nous nous voyions. Il suffit de savoir qu'ils sont découverts, je les ai vus tous les deux... »
« Alors c'est comme je l'avais toujours espéré », s'écria Jane ; « ils sont mariés ! »
Elizabeth continua la lecture : « Je les ai vus tous les deux. Ils ne sont pas mariés, et je ne peux trouver qu'il y ait eu une intention de le faire ; mais si vous êtes disposé à remplir les engagements que j'ai pris pour vous, j'espère qu'il ne s'écoulera pas longtemps avant qu'ils le soient. Tout ce qui est requis de votre part est d'assurer à votre fille, par règlement, sa part égale des cinq mille livres, garanties parmi vos enfants après le décès de vous-même et de ma sœur ; et, de plus, de prendre l'engagement de lui allouer, durant votre vie, cent livres par an. Ce sont des conditions auxquelles, tout bien considéré, je n'ai eu aucune hésitation à consentir, dans la mesure où je me pensais privilégié pour vous. J'enverrai ceci par exprès, afin qu'aucun temps ne soit perdu à m'apporter votre réponse. Vous comprendrez facilement, à partir de ces détails, que la situation de M. Wickham n'est pas aussi désespérée qu'on le croit généralement. Le monde a été trompé à cet égard ; et je suis heureux de dire qu'il y aura un peu d'argent, même lorsque toutes ses dettes seront acquittées, à régler sur ma nièce, en plus de sa propre fortune. Si, comme je le conclus, c'est le cas, vous m'envoyez pleins pouvoirs pour agir en votre nom, tout au long de cette affaire, je donnerai immédiatement des instructions à Haggerston pour préparer un règlement approprié. Il n'y aura pas la moindre occasion pour vous de revenir en ville ; restez donc tranquillement à Longbourn, et comptez sur ma diligence et mes soins. Renvoyez votre réponse dès que vous le pourrez, et prenez soin d'écrire explicitement. Nous avons jugé préférable que ma nièce soit mariée depuis cette maison, ce que j'espère vous approuverez. Elle vient chez nous aujourd'hui. J'écrirai à nouveau dès que quelque chose de plus sera décidé. Votre, etc.
« EDW. GARDINER. »
« Est-ce possible ! » s'écria Elizabeth, lorsqu'elle eut fini. « Est-il possible qu'il l'épouse ? »
« Wickham n'est donc pas aussi indigne que nous l'avons cru », dit sa sœur. « Mon cher père, je vous félicite. »
« Et avez-vous répondu à la lettre ? » demanda Elizabeth.
« Non ; mais cela doit être fait bientôt. »
Elle l'implora alors très instamment de ne plus perdre de temps avant d'écrire.
« Oh ! mon cher père », s'écria-t-elle, « revenez et écrivez immédiatement. Considérez à quel point chaque moment est important, dans un tel cas. »
« Laisse-moi écrire pour toi », dit Jane, « si tu n'aimes pas la peine toi-même. »
« Je n'aime pas cela du tout », répondit-il ; « mais cela doit être fait. »
Et en disant cela, il fit demi-tour avec elles et se dirigea vers la maison.
« Et puis-je demander ? » dit Elizabeth, « mais les conditions, je suppose, doivent être remplies. »
« Remplies ! J'ai seulement honte qu'il demande si peu. »
« Et ils doivent se marier ! Pourtant, c'est un tel homme ! »
« Oui, oui, ils doivent se marier. Il n'y a rien d'autre à faire. Mais il y a deux choses que je veux beaucoup savoir : l'une est, combien d'argent votre oncle a mis sur la table pour y parvenir ; et l'autre, comment je pourrai jamais le rembourser. »
« De l'argent ! mon oncle ! » s'écria Jane, « que voulez-vous dire, Monsieur ? »
« Je veux dire qu'aucun homme sensé n'épouserait Lydia avec une tentation aussi légère que cent livres par an durant ma vie, et cinquante après que je sois parti. »
« C'est bien vrai », dit Elizabeth ; « bien que cela ne m'eût pas effleuré auparavant. Ses dettes à acquitter, et quelque chose qui doit encore rester ! Oh ! ce doit être l'œuvre de mon oncle ! Généreux, bon homme, j'ai peur qu'il ne se soit mis dans l'embarras. Une petite somme ne pourrait pas faire tout cela. »
« Non », dit son père, « Wickham est un imbécile s'il la prend avec un liard de moins de dix mille livres. Je serais désolé de penser si mal de lui, au tout début de notre parenté. »
« Dix mille livres ! Dieu nous en préserve ! Comment la moitié d'une telle somme peut-elle être remboursée ? »
M. Bennet ne répondit pas, et chacun d'eux, plongé dans ses pensées, resta silencieux jusqu'à ce qu'ils atteignissent la maison. Leur père se rendit ensuite à la bibliothèque pour écrire, et les jeunes filles entrèrent dans le salon de déjeuner.
« Et ils doivent vraiment se marier ! » s'écria Elizabeth, dès qu'elles furent seules. « Comme c'est étrange ! Et pour cela nous devons être reconnaissantes. Qu'ils se marient, si faible que soit leur chance de bonheur, et si misérable que soit son caractère, nous sommes forcées de nous réjouir ! Oh, Lydia ! »
« Je me console en pensant », répondit Jane, « qu'il n'épouserait certainement pas Lydia s'il n'avait pas une réelle estime pour elle. Bien que notre bon oncle ait fait quelque chose pour le tirer d'affaire, je ne peux croire que dix mille livres, ou quoi que ce soit qui s'en approche, aient été avancées. Il a ses propres enfants, et peut en avoir d'autres. Comment pourrait-il se passer de la moitié de dix mille livres ? »
« Si jamais nous sommes en mesure d'apprendre quelles ont été les dettes de Wickham », dit Elizabeth, « et combien est réglé de son côté sur notre sœur, nous saurons exactement ce que M. Gardiner a fait pour eux, parce que Wickham n'a pas six pence à lui. La gentillesse de mon oncle et de ma tante ne pourra jamais être récompensée. Le fait qu'ils l'aient recueillie chez eux et qu'ils lui aient accordé leur protection et leur considération personnelles est un tel sacrifice à son avantage que des années de gratitude ne pourraient assez le reconnaître. À cette heure, elle est réellement avec eux ! Si une telle bonté ne la rend pas misérable maintenant, elle ne méritera jamais d'être heureuse ! Quelle rencontre pour elle, lorsqu'elle verra ma tante pour la première fois ! »
« Nous devons nous efforcer d'oublier tout ce qui s'est passé de part et d'autre », dit Jane : « J'espère et je crois qu'ils seront pourtant heureux. Son consentement à l'épouser est une preuve, je veux le croire, qu'il en est venu à une juste façon de penser. Leur affection mutuelle les stabilisera ; et je me flatte qu'ils s'installeront si tranquillement, et vivront d'une manière si rationnelle, que cela pourra avec le temps faire oublier leur imprudence passée. »
« Leur conduite a été telle », répondit Elizabeth, « que ni vous, ni moi, ni personne, ne pourra jamais l'oublier. Il est inutile d'en parler. »
« Il est inutile d'en parler », reprit Wickham, « je le conçois parfaitement. »
Puis, changeant de sujet avec la même aisance, il commença à questionner Elizabeth sur les membres de la famille Darcy, et elle ne put s'empêcher de s'étonner de son audace, car il osait parler de Pemberley comme s'il en avait été un visiteur récent et familier. Elizabeth, bien qu'avec difficulté, parvint à répondre brièvement, sans toutefois l'encourager à poursuivre sur ce terrain.
Lydia, de son côté, était tout aussi volubile. Après avoir raconté à sa mère les moindres détails de sa toilette de mariée, elle s'écria : « Oh ! maman, savez-vous ce que j'ai appris en venant ? Que le colonel Forster et sa femme vont bientôt venir dans le Hertfordshire, et qu'ils passeront nous voir ! »
Mrs. Bennet, transportée de joie, s'empressa de demander si le colonel Forster était toujours aussi charmant, et si sa femme était toujours aussi ravissante.
« Oh, ils sont tous deux adorables ! » répondit Lydia. « Et je suis si heureuse de les revoir. Mais il faudra que vous les receviez, maman, vous devez absolument les inviter à Longbourn. »
Mrs. Bennet promit de le faire sans hésiter, et la conversation continua sur ce ton, Lydia ne cessant de parler des officiers qu'elle avait connus, de leurs bals, et des plaisirs qu'ils avaient partagés à Brighton. Elle semblait tout ignorer de la honte que sa conduite avait jetée sur les siens, et son insouciance paraissait si totale qu'Elizabeth se demanda si elle avait la moindre notion de la gravité de sa situation.
Le dîner fut annoncé, et l'on se rendit dans la salle à manger. L'ambiance y fut animée par le seul bavardage de Lydia et de sa mère, tandis que Mr. Bennet demeurait plongé dans un silence glacial. Wickham, quant à lui, paraissait tout à fait à son aise, riant et plaisantant comme si rien n'était jamais arrivé pour troubler la tranquillité de la maison.
Elizabeth, en observant cette scène, ne pouvait s'empêcher de ressentir une profonde amertume. Elle voyait combien la légèreté de sa sœur contrastait avec la gravité de leur père, et combien il était pénible de devoir supporter la présence de cet homme qui, tout en étant devenu leur beau-frère, n'en restait pas moins aux yeux de tous un être méprisable.
Après le dîner, Lydia insista pour montrer son alliance à tout le monde, et demanda à ses sœurs ce qu'elles pensaient de sa bague. Elizabeth, essayant de rester polie, fit quelques remarques banales, tandis que Jane, plus compatissante, cherchait à trouver des paroles aimables.
La soirée s'écoula ainsi, dans une tension que seule l'inconscience de Lydia parvenait à masquer. Lorsque, finalement, l'heure du coucher arriva, Elizabeth se retira dans sa chambre, soulagée de pouvoir enfin échapper à cette atmosphère pesante. Elle se demanda combien de temps encore elle pourrait supporter cette situation, et si le départ de Lydia pour le Nord ne serait pas, en fin de compte, la meilleure chose qui puisse leur arriver.
Elle songea à tout ce que le mariage de sa sœur impliquait, aux sacrifices consentis par son oncle, à la honte évitée de justesse, et à l'avenir incertain qui attendait ce couple mal assorti. Elle se coucha, mais le sommeil tarda à venir, hantée par les images de la journée et par les pensées troublantes qu'elle ne parvenait à chasser.
Son père leva les yeux. Jane était accablée. Elizabeth lança un regard expressif à Lydia ; mais celle-ci, qui n'entendait ni ne voyait jamais rien dont elle choisissait de ne pas tenir compte, poursuivit gaiement : « Oh ! maman, les gens du voisinage savent-ils que je me suis mariée aujourd'hui ? Je craignais qu'ils ne l'ignorassent ; et comme nous avons rattrapé William Goulding dans son cabriolet, j'étais bien décidée à ce qu'il le sache, alors j'ai baissé la vitre latérale près de lui, j'ai enlevé mon gant et j'ai laissé ma main reposer juste sur le cadre de la fenêtre, afin qu'il puisse voir l'alliance, et ensuite j'ai fait une révérence et j'ai souri de toutes mes forces. »
Elizabeth n'y tint plus. Elle se leva, sortit de la pièce en courant, et ne revint que lorsqu'elle les entendit passer par le vestibule pour se rendre à la salle à manger. Elle se joignit alors à eux assez tôt pour voir Lydia, avec une parade pleine d'anxiété, s'avancer à la droite de sa mère et l'entendre dire à sa sœur aînée : « Ah ! Jane, je prends ta place maintenant, et tu dois passer après, car je suis une femme mariée. »
Il ne fallait pas s'attendre à ce que le temps apportât à Lydia cette gêne dont elle avait été si totalement exempte au début. Son aisance et sa bonne humeur ne firent qu'augmenter. Elle brûlait de voir Mme Philips, les Lucas et tous leurs autres voisins, et de s'entendre appeler « Mme Wickham » par chacun d'eux ; en attendant, après le dîner, elle alla montrer son alliance et se vanter d'être mariée à Mme Hill et aux deux femmes de chambre.
« Eh bien, maman, dit-elle, lorsqu'ils furent tous retournés au salon, que pensez-vous de mon mari ? N'est-ce pas un homme charmant ? Je suis sûre que mes sœurs doivent toutes m'envier. J'espère seulement qu'elles auront la moitié de ma chance. Elles doivent toutes aller à Brighton. C'est là qu'il faut aller pour trouver un mari. Quel dommage, maman, que nous n'y soyons pas toutes allées. »
« C'est bien vrai ; et si j'avais pu faire à ma guise, nous y serions allées. Mais ma chère Lydia, je n'aime pas du tout que tu t'éloignes autant. Est-ce vraiment nécessaire ? »
« Oh, mon Dieu ! oui ; il n'y a rien là d'extraordinaire. Cela me plaira énormément. Vous, papa et mes sœurs, vous devrez venir nous voir. Nous serons à Newcastle tout l'hiver, et je suis certaine qu'il y aura quelques bals, et je prendrai soin de trouver de bons partenaires pour elles toutes. »
« Cela me plairait par-dessus tout ! » dit sa mère.
« Et puis, quand vous repartirez, vous pourrez laisser une ou deux de mes sœurs derrière vous ; et je suis certaine que je leur trouverai des maris avant la fin de l'hiver. »
« Je vous remercie de cette faveur, dit Elizabeth, mais je n'apprécie pas particulièrement votre façon de trouver des maris. »
Leurs visiteurs ne devaient pas rester plus de dix jours avec eux. M. Wickham avait reçu son brevet d'officier avant de quitter Londres, et il devait rejoindre son régiment au bout d'une quinzaine.
Personne, excepté Mme Bennet, ne regretta que leur séjour fût si court ; et elle tira le meilleur parti de ce temps en faisant des visites avec sa fille et en organisant très fréquemment des réceptions à la maison. Ces réunions furent acceptables pour tous ; éviter le cercle familial était encore plus souhaitable pour ceux qui avaient l'habitude de réfléchir que pour ceux qui ne l'avaient pas.
L'affection de Wickham pour Lydia était exactement ce qu'Elizabeth s'attendait à trouver : elle n'égalait pas celle que Lydia portait à Wickham. Elle n'avait guère eu besoin de ses observations actuelles pour se convaincre, par la logique des choses, que leur fugue avait été provoquée par la force de l'amour de la jeune fille plutôt que par celui de l'homme ; et elle se serait demandé pourquoi, sans éprouver une vive tendresse pour elle, il avait choisi de s'enfuir avec elle, si elle n'avait eu la certitude que sa fuite était rendue nécessaire par l'embarras de sa situation ; et, si tel était le cas, il n'était pas le genre de jeune homme à laisser passer l'occasion de s'offrir une compagne.
Lydia l'adorait. C'était son cher Wickham en toute occasion ; personne ne pouvait rivaliser avec lui. Il faisait tout mieux que quiconque au monde ; et elle était certaine qu'il tuerait plus de gibier le premier septembre que n'importe qui d'autre dans le comté.
Un matin, peu après leur arrivée, alors qu'elle était assise avec ses deux sœurs aînées, elle dit à Elizabeth :
« Lizzy, je ne t'ai jamais raconté mon mariage, je crois. Tu n'étais pas là quand j'ai tout raconté à maman et aux autres. N'es-tu pas curieuse de savoir comment cela s'est passé ? »
« Non, vraiment, répondit Elizabeth ; je pense qu'on ne peut jamais trop peu parler de ce sujet. »
« Oh ! Tu es bien étrange ! Mais il faut que je te dise comment cela s'est déroulé. Nous nous sommes mariés, tu sais, à St. Clement, parce que le logement de Wickham était dans cette paroisse. Et il avait été convenu que nous y serions tous à onze heures. Mon oncle, ma tante et moi devions y aller ensemble ; et les autres devaient nous rejoindre à l'église. Eh bien, le lundi matin est arrivé, et j'étais dans un tel état ! J'avais si peur, tu sais, que quelque chose arrive pour reporter le mariage, et alors je serais devenue complètement folle. Et il y avait ma tante, tout le temps que je m'habillais, qui me prêchait et parlait comme si elle lisait un sermon. Cependant, je n'ai pas entendu plus d'un mot sur dix, car je pensais, tu peux le supposer, à mon cher Wickham. Je brûlais de savoir s'il se marierait dans son habit bleu. »
« Eh bien, nous avons déjeuné à dix heures comme d'habitude ; j'ai cru que cela ne finirait jamais ; car, soit dit en passant, tu dois savoir que mon oncle et ma tante ont été horriblement désagréables tout le temps que je suis restée avec eux. Si tu veux me croire, je n'ai pas mis une seule fois le pied dehors, bien que j'y sois restée une quinzaine. Pas une seule sortie, ou projet, ou quoi que ce soit. Certes, Londres était assez vide, mais tout de même, le petit théâtre était ouvert. Eh bien, juste au moment où la voiture arrivait devant la porte, mon oncle a été appelé pour une affaire concernant cet horrible homme, M. Stone. Et alors, tu sais, quand ils se mettent ensemble, il n'y a plus de fin. Eh bien, j'étais si effrayée que je ne savais que faire, car c'était mon oncle qui devait me conduire à l'autel ; et si nous dépassions l'heure, nous ne pourrions pas nous marier de la journée. Mais, par chance, il est revenu au bout de dix minutes, et nous sommes tous partis. Cependant, je me suis rappelé plus tard que s'il avait été empêché de venir, le mariage n'aurait pas eu besoin d'être reporté, car M. Darcy aurait pu faire l'affaire tout aussi bien. »
« M. Darcy ! » répéta Elizabeth, dans une stupeur totale.
« Oh, oui ! Il devait venir avec Wickham, tu sais. Mais grand Dieu ! J'ai complètement oublié ! Je n'aurais pas dû en dire un mot. Je leur avais si fidèlement promis ! Que dira Wickham ? Cela devait être un tel secret ! »
« Si cela devait être secret, dit Jane, ne dis pas un mot de plus à ce sujet. Tu peux compter sur moi pour ne pas chercher à en savoir davantage. »
« Oh ! certainement, dit Elizabeth, bien que brûlant de curiosité ; nous ne te poserons aucune question. »
« Merci, dit Lydia, car si vous le faisiez, je vous raconterais certainement tout, et alors Wickham serait en colère. »
Devant une telle invitation à questionner, Elizabeth fut forcée de s'ôter cette tentation en s'enfuyant.
Mais vivre dans l'ignorance sur un tel point était impossible ; ou du moins, il était impossible de ne pas tenter d'obtenir des informations. M. Darcy avait été au mariage de sa sœur. C'était exactement une scène, et exactement parmi des gens, où il avait apparemment le moins à faire et le moins de raisons d'aller. Des conjectures sur la signification de cet événement, rapides et folles, se bousculèrent dans son esprit ; mais aucune ne la satisfit. Celles qui lui plaisaient le plus, en plaçant sa conduite sous un jour noble, semblaient les plus improbables. Elle ne pouvait supporter un tel suspense ; et, saisissant précipitamment une feuille de papier, elle écrivit une courte lettre à sa tante pour demander une explication sur ce que Lydia avait laissé échapper, si cela était compatible avec le secret qui avait été prévu.
« Tu peux aisément comprendre, ajouta-t-elle, quelle doit être ma curiosité de savoir comment une personne sans lien avec nous, et (comparativement parlant) étrangère à notre famille, a pu se trouver parmi vous à un tel moment. Je t'en prie, écris immédiatement et fais-moi comprendre la chose — à moins qu'il ne faille, pour des raisons très impérieuses, rester dans le secret que Lydia semble juger nécessaire ; et alors je devrai m'efforcer de me contenter de mon ignorance. »
« Non pas que j'y parviendrai, cependant, ajouta-t-elle pour elle-même en terminant la lettre ; et ma chère tante, si tu ne me le dis pas d'une manière honorable, je serai certainement réduite aux ruses et aux stratagèmes pour le découvrir. »
Le sens délicat de l'honneur de Jane ne lui permettait pas de parler à Elizabeth en privé de ce que Lydia avait laissé échapper ; Elizabeth s'en réjouit ; en attendant de voir si ses questions recevraient une réponse, elle préférait ne pas avoir de confidente.
CHAPITRE X.
Elizabeth eut la satisfaction de recevoir une réponse à sa lettre aussitôt qu'il fut possible. À peine l'eut-elle en sa possession qu'elle se précipita dans le petit bois, où elle avait le moins de chances d'être interrompue, s'assit sur l'un des bancs et se prépara à être heureuse ; car la longueur de la lettre la convainquit qu'elle ne contenait aucun refus.
« Gracechurch-street, 6 septembre.
« MA CHÈRE NIÈCE,
« Je viens de recevoir ta lettre et je consacrerai toute cette matinée à y répondre, car je prévois qu'un peu d'écriture ne suffira pas à contenir ce que j'ai à te dire. Je dois avouer que ta demande me surprend ; je ne m'y attendais pas de ta part. Ne crois pas que je sois en colère, cependant, car je veux seulement te faire savoir que je n'avais pas imaginé que de telles recherches fussent nécessaires de ton côté. Si tu ne choisis pas de me comprendre, pardonne mon impertinence. Ton oncle est tout aussi surpris que moi — et rien, sinon la croyance que tu étais une partie prenante à l'affaire, ne lui aurait permis d'agir comme il l'a fait. Mais si tu es réellement innocente et ignorante, je dois être plus explicite. Le jour même de mon retour de Longbourn, ton oncle a reçu un visiteur des plus inattendus. M. Darcy est venu et est resté enfermé avec lui pendant plusieurs heures. Tout était déjà réglé avant mon arrivée ; ma curiosité n'a donc pas été mise à si rude épreuve que la tienne semble l'avoir été. Il est venu dire à M. Gardiner qu'il avait découvert où se trouvaient ta sœur et M. Wickham, et qu'il les avait vus et leur avait parlé à tous deux, à Wickham à plusieurs reprises, à Lydia une fois. D'après ce que je peux en déduire, il n'a quitté le Derbyshire qu'un jour après nous et est venu en ville avec la résolution de les traquer. Le motif déclaré était sa conviction que c'était à lui que l'on devait le fait que l'indignité de Wickham n'eût pas été assez connue pour rendre impossible à toute jeune femme de caractère de l'aimer ou de se confier à lui. Avec générosité, il a attribué tout cela à son propre orgueil mal placé, et a confessé qu'il avait jugé jusqu'alors indigne de lui d'exposer ses actions privées au monde. Son caractère devait parler de lui-même. Il a donc jugé de son devoir d'intervenir et de tenter de réparer un mal qu'il avait lui-même causé. S'il a eu un autre motif, je suis certaine qu'il ne le déshonorerait jamais. Il a passé plusieurs jours en ville avant de réussir à les découvrir ; mais il avait quelque chose pour diriger ses recherches, ce que nous n'avions pas ; et la conscience de ce fait fut une autre raison pour lui de décider de nous suivre. Il y a une dame, semble-t-il, une Mme Younge, qui était il y a quelque temps gouvernante chez Mlle Darcy, et qui a été renvoyée de son poste pour une raison de mécontentement, bien qu'il ne m'ait pas dit laquelle. Elle a ensuite pris une grande maison dans Edward-street et subvient depuis à ses besoins en louant des chambres. Cette Mme Younge était, le savait-il, intimement liée à Wickham ; et il est allé la voir pour obtenir des renseignements dès son arrivée en ville. Mais il lui a fallu deux ou trois jours pour obtenir d'elle ce qu'il voulait. Elle ne voulait pas trahir sa confiance, je suppose, sans corruption ni pots-de-vin, car elle savait vraiment où trouver son ami. Wickham, en effet, était allé la voir dès leur arrivée à Londres, et si elle avait pu les recevoir, ils auraient élu domicile chez elle. Finalement, cependant, notre aimable ami a obtenu l'adresse désirée. Ils étaient dans la rue ----. Il a vu Wickham et a insisté ensuite pour voir Lydia. Son premier objectif auprès d'elle, a-t-il reconnu, avait été de la persuader de quitter sa situation honteuse et de retourner auprès de ses amis dès qu'ils pourraient être convaincus de l'accueillir, offrant son aide dans la mesure du possible. Mais il a trouvé Lydia absolument résolue à rester là où elle était. Elle ne se souciait d'aucun de ses amis, elle ne voulait aucune de ses aides, elle ne voulait pas entendre parler de quitter Wickham. Elle était sûre qu'ils se marieraient tôt ou tard, et peu importait quand. Puisque tels étaient ses sentiments, il ne restait plus, pensait-il, qu'à assurer et précipiter un mariage dont, lors de sa toute première conversation avec Wickham, il apprit facilement qu'il n'avait jamais été son intention. Il a confessé être contraint de quitter le régiment en raison de quelques dettes d'honneur très pressantes, et n'a pas hésité à rejeter toutes les conséquences fâcheuses de la fuite de Lydia sur sa seule folie. Il comptait démissionner immédiatement ; quant à sa situation future, il ne pouvait guère faire de conjectures. Il devait aller quelque part, mais il ne savait où, et il savait qu'il n'aurait rien pour vivre. M. Darcy lui a demandé pourquoi il n'avait pas épousé ta sœur immédiatement. Bien que l'on n'imaginât pas M. Bennet très riche, il aurait pu faire quelque chose pour lui, et sa situation en aurait été améliorée par le mariage. Mais il a découvert, en réponse à cette question, que Wickham entretenait toujours l'espoir de faire plus efficacement fortune par un mariage dans un autre pays. Dans de telles circonstances, cependant, il n'était guère en mesure de résister à la tentation d'un soulagement immédiat. Ils se sont rencontrés plusieurs fois, car il y avait beaucoup à discuter. Wickham, bien sûr, voulait plus qu'il ne pouvait obtenir ; mais il fut finalement réduit à la raison. Tout étant réglé entre eux, la démarche suivante de M. Darcy fut de mettre ton oncle au courant, et il a d'abord appelé à Gracechurch-street le soir précédant mon retour. Mais M. Gardiner ne pouvait être vu, et M. Darcy a découvert, après enquête, que ton père était toujours avec lui, mais qu'il quitterait la ville le lendemain matin. Il n'a pas jugé que ton père fût une personne qu'il pouvait consulter aussi convenablement que ton oncle, et a donc volontiers reporté son entretien après le départ du premier. Il n'a pas laissé son nom, et jusqu'au lendemain, on sut seulement qu'un gentilhomme était passé pour affaires. Le samedi, il est revenu. Ton père était parti, ton oncle était à la maison et, comme je l'ai dit plus haut, ils ont eu beaucoup à se dire. Ils se sont revus le dimanche, et c'est là que je l'ai vu aussi. Tout n'était pas réglé avant lundi : aussitôt que ce fut fait, l'express fut envoyé à Longbourn. Mais notre visiteur a été très obstiné. J'imagine, Lizzy, que l'obstination est le véritable défaut de son caractère, après tout. On l'a accusé de bien des fautes à différentes époques ; mais c'est celle-ci la vraie. Rien ne devait être fait qu'il ne fît lui-même ; bien que je sois sûre (et je ne le dis pas pour être remerciée, alors n'en parle pas) que ton oncle aurait très volontiers réglé le tout. Ils se sont battus longtemps, ce qui était plus que ce que le gentilhomme ou la dame concernés méritaient. Mais, à la fin, ton oncle a été forcé de céder, et au lieu d'avoir la permission d'être utile à sa nièce, il a dû se contenter d'en avoir le crédit probable, ce qui allait cruellement à rebrousse-poil ; et je crois vraiment que ta lettre de ce matin lui a fait grand plaisir, car elle exigeait une explication qui le dépouillerait de ses plumes empruntées et rendrait la louange là où elle était due. Mais, Lizzy, cela ne doit pas aller plus loin que toi, ou Jane tout au plus. Tu sais assez bien, je suppose, ce qui a été fait pour les jeunes gens. Ses dettes doivent être payées, montant, je crois, à bien plus de mille livres, un autre millier ajouté au sien propre lui a été assuré, et son brevet a été acheté. La raison pour laquelle tout cela devait être fait par lui seul est celle que j'ai donnée plus haut. C'était à cause de lui, de sa réserve et de son manque de considération appropriée, que le caractère de Wickham avait été si mal compris, et qu'il avait par conséquent été reçu et remarqué comme il l'avait été. Peut-être y avait-il du vrai là-dedans ; bien que je doute que sa réserve, ou celle de n'importe qui, puisse être responsable de l'événement. Mais malgré tout ce beau discours, ma chère Lizzy, tu peux être parfaitement assurée que ton oncle n'aurait jamais cédé si nous ne lui avions pas prêté un autre intérêt dans l'affaire. Quand tout cela fut résolu, il est retourné voir ses amis, qui séjournaient toujours à Pemberley ; mais il fut convenu qu'il serait de nouveau à Londres quand le mariage aurait lieu, et toutes les questions d'argent devaient alors recevoir la touche finale. Je crois t'avoir tout dit à présent. C'est un récit qui, me dis-tu, doit te causer une grande surprise ; j'espère au moins qu'il ne t'apportera aucun déplaisir. Lydia est venue chez nous ; et Wickham avait un accès constant à la maison. Il était exactement ce qu'il était quand je l'ai connu dans le Hertfordshire ; mais je ne t'aurais pas dit à quel point j'étais peu satisfaite de son comportement pendant qu'elle restait avec nous, si je n'avais pas perçu, par la lettre de Jane mercredi dernier, que sa conduite en rentrant à la maison était exactement du même tonneau, et par conséquent, ce que je te dis maintenant ne peut te causer aucune nouvelle peine. Je lui ai parlé à plusieurs reprises de la manière la plus sérieuse, lui représentant toute la méchanceté de ce qu'elle avait fait, et tout le malheur qu'elle avait apporté sur sa famille. Si elle m'a entendue, ce fut par chance, car je suis sûre qu'elle n'a pas écouté. J'étais parfois tout à fait exaspérée, mais alors je me souvenais de mes chères Elizabeth et Jane, et pour leur bien, j'ai eu de la patience avec elle. M. Darcy a été ponctuel dans son retour, et comme Lydia te l'a appris, a assisté au mariage. Il a dîné avec nous le lendemain, et devait quitter la ville à nouveau mercredi ou jeudi. Seras-tu très en colère contre moi, ma chère Lizzy, si je profite de cette occasion pour dire (ce que je n'avais jamais eu l'audace de dire auparavant) combien je l'apprécie. Son comportement envers nous a été, à tous égards, aussi plaisant que lorsque nous étions dans le Derbyshire. Son intelligence et ses opinions me plaisent toutes ; il ne lui manque qu'un peu plus de vivacité, et cela, s'il se marie prudemment, sa femme pourra le lui enseigner. Je l'ai trouvé très rusé ; il ne mentionnait presque jamais ton nom. Mais la ruse semble être à la mode. Je t'en prie, pardonne-moi si j'ai été très présomptueuse, ou du moins ne me punis pas jusqu'à m'exclure de P. Je ne serai jamais tout à fait heureuse tant que je n'aurai pas fait le tour du parc. Un phaéton bas, avec une jolie petite paire de poneys, serait exactement ce qu'il faudrait. Mais je ne dois plus écrire. Les enfants me réclament depuis une demi-heure. Bien à toi, très sincèrement,
« M. GARDINER. »
Le contenu de cette lettre plongea Elizabeth dans un tel trouble qu'il lui fut difficile de dire si le plaisir ou la peine y tenait la plus grande part. Les soupçons vagues et confus, nés de l'incertitude quant à ce que M. Darcy avait pu faire pour favoriser le mariage de sa sœur — soupçons qu'elle avait craint d'encourager, tant cet effort de bonté lui semblait trop grand pour être probable, et qu'elle redoutait en même temps de voir confirmés, par le poids de la reconnaissance — se trouvaient avérés au-delà de toute attente ! Il les avait suivis à Londres exprès pour cela ; il avait pris sur lui tout le tracas et l'humiliation inhérents à une telle recherche ; il avait dû supplier une femme qu'il devait abominablement mépriser, et il avait été réduit à rencontrer, à rencontrer fréquemment, à raisonner avec, à persuader, et enfin à soudoyer l'homme qu'il avait toujours le plus cherché à éviter, et dont le simple nom était pour lui un supplice à prononcer. Il avait fait tout cela pour une fille qu'il ne pouvait ni estimer ni considérer. Son cœur lui soufflait qu'il l'avait fait pour elle. Mais c'était un espoir bientôt réprimé par d'autres réflexions, et elle comprit vite que sa vanité elle-même ne suffirait pas, si elle devait dépendre de l'affection qu'il lui portait — à elle, une femme qui l'avait déjà refusé — pour surmonter un sentiment aussi naturel que l'aversion à s'allier avec Wickham. Beau-frère de Wickham ! Toute espèce de fierté devait se révolter à une telle perspective. Certes, il avait beaucoup fait. Elle avait honte de penser à quel point. Mais il avait donné une raison à son intervention qui ne demandait pas un effort de croyance extraordinaire. Il était raisonnable qu'il se sentît dans son tort ; il avait de la générosité, et il avait les moyens de l'exercer ; et bien qu'elle ne voulût pas se poser en motif principal, elle pouvait, peut-être, croire qu'une partialité persistante pour elle avait pu aider ses efforts dans une affaire où sa tranquillité d'esprit devait être matériellement engagée. Il était douloureux, extrêmement douloureux, de savoir qu'ils avaient des obligations envers une personne qui ne pourrait jamais recevoir de retour. Ils devaient à cet homme le rétablissement de Lydia, son honneur, tout. Oh ! avec quel regret sincère elle repensa à chaque sentiment malveillant qu'elle avait jamais nourri, à chaque remarque impertinente qu'elle lui avait adressée. Pour elle-même, elle était humiliée ; mais elle était fière de lui. Fière que, dans une cause de compassion et d'honneur, il eût su se vaincre lui-même. Elle relut les louanges de sa tante encore et encore. Ce n'était guère assez ; mais cela lui plaisait. Elle éprouva même un certain plaisir, bien que mêlé de regret, en constatant avec quelle constance sa tante et son oncle avaient été persuadés que de l'affection et de la confiance régnaient entre M. Darcy et elle.
Elle fut tirée de son siège et de ses réflexions par l'approche de quelqu'un ; et avant qu'elle ne pût s'engager dans un autre sentier, elle fut rejointe par Wickham.
« Je crains d'interrompre votre promenade solitaire, ma chère sœur ? » dit-il en arrivant à sa hauteur.
« C'est certainement le cas, » répondit-elle avec un sourire ; « mais il ne s'ensuit pas que l'interruption doive être importune. »
« J'en serais navré, en effet. Nous avons toujours été de bons amis ; et nous le sommes encore davantage à présent. »
« C'est vrai. Les autres sortent-ils ? »
« Je ne sais pas. Mme Bennet et Lydia vont à Meryton en voiture. Et ainsi, ma chère sœur, j'apprends par notre oncle et notre tante que vous avez réellement vu Pemberley. »
Elle répondit par l'affirmative.
« Je vous envie presque ce plaisir, et pourtant je crois que ce serait trop pour moi, sinon j'aurais pu faire un détour en me rendant à Newcastle. Et vous avez vu la vieille gouvernante, je suppose ? La pauvre Reynolds, elle m'a toujours beaucoup aimé. Mais elle ne vous a pas parlé de moi, bien sûr. »
« Si, elle l'a fait. »
« Et qu'a-t-elle dit ? »
« Que vous étiez parti à l'armée, et qu'elle craignait que… les choses ne se fussent pas bien passées. À une telle distance, vous savez, les faits sont étrangement déformés. »
« Certainement, » répondit-il en se mordant les lèvres. Elizabeth espéra l'avoir fait taire ; mais il dit peu après :
« J'ai été surpris de voir Darcy en ville le mois dernier. Nous nous sommes croisés à plusieurs reprises. Je me demande ce qu'il peut faire là-bas. »
« Peut-être préparer son mariage avec Mlle de Bourgh, » dit Elizabeth. « Ce doit être quelque chose de particulier, pour l'amener là-bas à cette époque de l'année. »
« Sans aucun doute. L'avez-vous vu pendant votre séjour à Lambton ? J'avais cru comprendre par les Gardiner que c'était le cas. »
« Oui ; il nous a présentés à sa sœur. »
« Et vous plaît-elle ? »
« Beaucoup. »
« J'ai entendu dire, en effet, qu'elle a fait des progrès remarquables en un an ou deux. Quand je l'ai vue pour la dernière fois, elle ne promettait pas grand-chose. Je suis très heureux qu'elle vous plaise. J'espère qu'elle fera son chemin. »
« Je n'en doute pas ; elle a passé l'âge le plus difficile. »
« Êtes-vous passés par le village de Kympton ? »
« Je ne me souviens pas que nous l'ayons fait. »
« Je le mentionne parce que c'est la cure que j'aurais dû avoir. Un endroit des plus charmants ! Un excellent presbytère ! Cela m'aurait convenu à tous égards. »
« Comment auriez-vous aimé faire des sermons ? »
« Extrêmement bien. Je l'aurais considéré comme une partie de mon devoir, et l'effort ne m'aurait bientôt plus rien coûté. On ne devrait pas se plaindre ; mais, assurément, cela aurait été une si belle chose pour moi ! Le calme, la retraite d'une telle vie, auraient répondu à toutes mes idées de bonheur ! Mais il en fut autrement. Avez-vous déjà entendu Darcy mentionner cette circonstance, quand vous étiez dans le Kent ? »
« J'ai entendu dire, par une autorité que je jugeais fort bonne, qu'elle ne vous était laissée que sous condition, et à la volonté du patron actuel. »
« Vraiment ? Oui, il y avait quelque chose de cela ; je vous l'ai dit dès le début, vous vous en souvenez peut-être. »
« J'ai entendu dire, aussi, qu'il fut un temps où la rédaction de sermons ne vous était pas aussi agréable qu'elle semble l'être aujourd'hui ; que vous aviez réellement déclaré votre résolution de ne jamais prendre les ordres, et que l'affaire avait été compromise en conséquence. »
« C'est ce que vous avez entendu ! Et ce n'était pas entièrement sans fondement. Vous vous souvenez peut-être de ce que je vous ai dit à ce sujet, lorsque nous en avons parlé pour la première fois. »
Ils étaient maintenant presque arrivés devant la porte de la maison, car elle avait marché vite pour se débarrasser de lui ; et, ne voulant pas, pour l'amour de sa sœur, le provoquer, elle dit seulement, avec un sourire bienveillant :
« Allons, M. Wickham, nous sommes frère et sœur, vous savez. Ne nous disputons pas au sujet du passé. À l'avenir, j'espère que nous serons toujours du même avis. »
Elle lui tendit la main ; il la baisa avec une galanterie affectueuse, bien qu'il ne sût guère comment regarder, et ils entrèrent dans la maison.
CHAPITRE XI.
M. Wickham fut si parfaitement satisfait de cette conversation qu'il ne s'affligea plus jamais, et ne provoqua plus sa chère sœur Elizabeth, en abordant ce sujet ; et elle fut heureuse de constater qu'elle en avait dit assez pour le tenir tranquille.
Le jour du départ de Lydia et de lui arriva bientôt, et Mme Bennet fut contrainte de se soumettre à une séparation qui, puisque son mari n'entrait nullement dans ses projets de les voir tous aller à Newcastle, risquait de durer au moins un an.
« Oh ! ma chère Lydia, » s'écria-t-elle, « quand nous reverrons-nous ? »
« Oh, mon Dieu ! je ne sais pas. Pas avant deux ou trois ans, peut-être. »
« Écris-moi très souvent, ma chère. »
« Aussi souvent que je le pourrai. Mais vous savez, les femmes mariées n'ont jamais beaucoup de temps pour écrire. Mes sœurs peuvent m'écrire. Elles n'auront rien d'autre à faire. »
Les adieux de M. Wickham furent bien plus affectueux que ceux de sa femme. Il sourit, eut l'air charmant, et dit beaucoup de jolies choses.
« C'est un aussi beau garçon, » dit M. Bennet, dès qu'ils furent sortis de la maison, « que j'en aie jamais vu. Il minauderait, sourirait et ferait la cour à nous tous. Je suis prodigieusement fier de lui. Je défie même Sir William Lucas en personne de produire un gendre plus précieux. »
La perte de sa fille rendit Mme Bennet très morose pendant plusieurs jours.
« Je pense souvent, » dit-elle, « qu'il n'y a rien de pire que de se séparer de ses amis. On se sent si abandonné sans eux. »
« Voici la conséquence, vous voyez, Madame, de marier une fille, » dit Elizabeth. « Cela devrait vous rendre plus satisfaite que vos quatre autres soient célibataires. »
« Il n'en est rien. Lydia ne me quitte pas parce qu'elle est mariée ; mais seulement parce que le régiment de son mari se trouve être si loin. S'il avait été plus proche, elle ne serait pas partie si tôt. »
Mais l'état d'abattement dans lequel cet événement l'avait plongée fut bientôt soulagé, et son esprit s'ouvrit de nouveau à l'agitation de l'espoir par une nouvelle qui commença alors à circuler. La gouvernante de Netherfield avait reçu l'ordre de préparer l'arrivée de son maître, qui devait venir d'ici un jour ou deux, pour y chasser pendant plusieurs semaines. Mme Bennet était toute agitée. Elle regardait Jane, souriait et secouait la tête tour à tour.
« Eh bien, eh bien, ainsi M. Bingley revient, ma sœur, » (car Mme Philips lui avait apporté la nouvelle la première). « Eh bien, tant mieux. Non que je m'en soucie, cependant. Il n'est rien pour nous, vous savez, et je suis sûre que je ne veux jamais le revoir. Mais, quoi qu'il en soit, il est le bienvenu à Netherfield, s'il le souhaite. Et qui sait ce qui peut arriver ? Mais cela ne nous regarde pas. Vous savez, ma sœur, nous avons convenu il y a longtemps de ne jamais en dire un mot. Et ainsi, est-il tout à fait certain qu'il vienne ? »
« Vous pouvez y compter, » répondit l'autre, « car Mme Nicholls était à Meryton hier soir ; je l'ai vue passer, et je suis sortie exprès pour en connaître la vérité ; et elle m'a dit que c'était tout à fait vrai. Il arrive jeudi au plus tard, très probablement mercredi. Elle allait chez le boucher, m'a-t-elle dit, exprès pour commander de la viande pour mercredi, et elle a trois couples de canards, juste prêts à être tués. »
Mlle Bennet n'avait pas pu entendre parler de son arrivée sans changer de couleur. Il y avait bien des mois qu'elle n'avait pas mentionné son nom à Elizabeth ; mais maintenant, dès qu'elles furent seules, elle dit :
« Je t'ai vue me regarder aujourd'hui, Lizzy, quand ma tante nous a appris la rumeur ; et je sais que j'ai paru bouleversée. Mais n'imagine pas que ce soit pour une raison idiote. J'étais seulement confuse sur le moment, parce que je sentais que l'on me regardait. Je t'assure que la nouvelle ne m'affecte ni de plaisir ni de peine. Je suis contente d'une chose, c'est qu'il vienne seul ; parce que nous le verrons moins. Non que j'aie peur pour moi-même, mais je redoute les remarques des autres. »
Elizabeth ne savait qu'en penser. Si elle ne l'avait pas vu dans le Derbyshire, elle aurait pu supposer qu'il fût capable de venir là sans autre but que celui qui était avoué ; mais elle le croyait toujours porté pour Jane, et elle hésitait quant à la probabilité qu'il vînt avec la permission de son ami, ou qu'il fût assez audacieux pour venir sans elle.
« Pourtant, c'est dur, » pensait-elle parfois, « que ce pauvre homme ne puisse venir dans une maison qu'il a légalement louée sans soulever toutes ces spéculations ! Je le laisserai tranquille. »
Malgré ce que sa sœur déclarait, et croyait réellement ressentir, dans l'attente de son arrivée, Elizabeth pouvait facilement percevoir que son humeur en était affectée. Elle était plus troublée, plus inégale, qu'elle ne l'avait souvent vue.
Le sujet qui avait été si vivement débattu entre leurs parents, il y a environ un an, fut maintenant remis sur le tapis.
« Dès que M. Bingley arrivera, ma chère, » dit Mme Bennet, « tu lui rendras visite, bien entendu. »
« Non, non. Tu m'as forcé à lui rendre visite l'an dernier, et tu as promis que si j'allais le voir, il épouserait l'une de mes filles. Mais cela n'a abouti à rien, et je ne me laisserai plus envoyer dans une mission insensée. »
Sa femme lui exposa à quel point une telle attention serait absolument nécessaire de la part de tous les gentilshommes du voisinage, à son retour à Netherfield.
« C'est une étiquette que je méprise, » dit-il. « S'il veut notre société, qu'il la cherche. Il sait où nous habitons. Je ne passerai pas mes heures à courir après mes voisins chaque fois qu'ils partent et reviennent. »
« Eh bien, tout ce que je sais, c'est que ce sera abominablement impoli si vous ne lui rendez pas visite. Mais, quoi qu'il en soit, cela ne m'empêchera pas de l'inviter à dîner ici, j'en suis décidée. Nous devons avoir Mme Long et les Goulding bientôt. Cela fera treize avec nous-mêmes, il y aura donc juste assez de place à table pour lui. »
Consolée par cette résolution, elle fut mieux à même de supporter l'incivilité de son mari ; bien qu'il fût très humiliant de savoir que ses voisines pourraient toutes voir M. Bingley en conséquence, avant elles. À mesure que le jour de son arrivée approchait :
« Je commence à regretter qu'il vienne, » dit Jane à sa sœur. « Ce ne serait rien ; je pourrais le voir avec une parfaite indifférence, mais je supporte à peine d'entendre cela sans cesse répété. Ma mère agit avec de bonnes intentions ; mais elle ne sait pas, nul ne peut savoir, combien je souffre de ce qu'elle dit. Heureuse je serai quand son séjour à Netherfield sera terminé ! »
« J'aimerais pouvoir dire quelque chose pour te réconforter, » répondit Elizabeth ; « mais c'est tout à fait hors de mon pouvoir. Tu dois le ressentir ; et la satisfaction habituelle de prêcher la patience à une personne qui souffre m'est refusée, car tu en as toujours tellement. »
M. Bingley arriva. Mme Bennet, grâce à l'aide des domestiques, parvint à en avoir les premières nouvelles, afin que la période d'anxiété et d'irritabilité de son côté pût être aussi longue que possible. Elle compta les jours qui devaient s'écouler avant que leur invitation ne pût être envoyée ; sans espoir de le voir avant. Mais au troisième matin après son arrivée dans le Hertfordshire, elle le vit depuis la fenêtre de son boudoir entrer dans le parc et se diriger vers la maison à cheval.
Ses filles furent vivement appelées à partager sa joie. Jane garda résolument sa place à la table ; mais Elizabeth, pour satisfaire sa mère, alla à la fenêtre — elle regarda, — elle vit M. Darcy avec lui, et se rassit près de sa sœur.
« Il y a un gentilhomme avec lui, maman, » dit Kitty ; « qui peut-ce être ? »
« Une connaissance ou une autre, ma chère, je suppose ; je suis sûre que je ne sais pas. »
« Oh ! » répondit Kitty, « il ressemble exactement à cet homme qui était toujours avec lui avant. M. comment s'appelle-t-il. Ce grand homme fier. »
« Grand Dieu ! M. Darcy ! — et c'est bien lui, je vous le jure. Eh bien, tout ami de M. Bingley sera toujours le bienvenu ici, certes ; mais sinon, je dois dire que je déteste la vue même de cet homme. »
Jane regarda Elizabeth avec surprise et inquiétude. Elle savait peu de chose de leur rencontre dans le Derbyshire, et ressentait donc l'embarras qui devait accabler sa sœur, en le voyant presque pour la première fois après avoir reçu sa lettre explicative. Les deux sœurs étaient suffisamment mal à l'aise. Chacune ressentait pour l'autre, et bien sûr pour elle-même ; et leur mère continuait de parler de son aversion pour M. Darcy, et de sa résolution de n'être polie envers lui qu'en tant qu'ami de M. Bingley, sans être entendue par aucun d'eux. Mais Elizabeth avait des sources de malaise que Jane ne pouvait soupçonner, à qui elle n'avait pas encore eu le courage de montrer la lettre de Mme Gardiner, ni de raconter son propre changement de sentiment à son égard. Pour Jane, il ne pouvait être qu'un homme dont elle avait refusé les propositions, et dont elle avait sous-estimé le mérite ; mais pour ses informations plus étendues, il était la personne à qui toute la famille était redevable du plus grand des bienfaits, et qu'elle regardait elle-même avec un intérêt, sinon tout à fait aussi tendre, du moins aussi raisonnable et juste que ce que Jane ressentait pour Bingley. Son étonnement de sa venue — de sa venue à Netherfield, à Longbourn, et de la voir volontairement recherchée à nouveau, était presque égal à ce qu'elle avait connu en témoignant pour la première fois de son comportement changé dans le Derbyshire.
La couleur qui avait fui son visage revint pendant une demi-minute avec un éclat supplémentaire, et un sourire de ravissement ajouta du lustre à ses yeux, alors qu'elle pensait pendant ce court laps de temps que son affection et ses souhaits devaient être encore inébranlés. Mais elle ne voulut pas se sentir en sécurité.
« Voyons d'abord comment il se comporte, » dit-elle ; « il sera alors assez tôt pour espérer. »
Elle s'assit intensément à son ouvrage, s'efforçant de rester composée, et sans oser lever les yeux, jusqu'à ce qu'une curiosité anxieuse les porte vers le visage de sa sœur, au moment où le serviteur approchait de la porte. Jane paraissait un peu plus pâle que d'habitude, mais plus posée qu'Elizabeth ne l'avait espéré. À l'apparition des messieurs, sa couleur augmenta ; pourtant, elle les reçut avec une aisance tolérable, et avec une convenance de comportement exempte de tout symptôme de ressentiment, ou de toute complaisance inutile.
Elizabeth dit aussi peu à l'un comme à l'autre que la politesse le permettait, et se remit à son ouvrage, avec une ardeur qu'il ne commandait pas souvent. Elle n'avait risqué qu'un seul regard sur Darcy. Il paraissait sérieux comme à l'accoutumée ; et elle pensa, plus comme il avait coutume de paraître dans le Hertfordshire, que comme elle l'avait vu à Pemberley. Mais, peut-être ne pouvait-il, en présence de sa mère, être ce qu'il était devant son oncle et sa tante. C'était une conjecture douloureuse, mais non improbable.
Bingley, elle l'avait également vu un instant, et dans cette courte période, elle le vit paraître à la fois heureux et embarrassé. Il fut reçu par Mme Bennet avec un degré de civilité qui fit honte à ses deux filles, surtout lorsqu'on le comparait à la politesse froide et cérémonieuse de sa révérence et de son attitude envers son ami.
Elizabeth en particulier, qui savait que sa mère devait à ce dernier la préservation de sa fille préférée d'une infamie irrémédiable, fut blessée et affligée au plus haut point par une distinction si mal appliquée.
Darcy, après s'être enquis auprès d'elle de la santé de M. et Mme Gardiner, question à laquelle elle ne put répondre sans confusion, ne dit presque rien. Il n'était pas assis près d'elle ; peut-être était-ce la raison de son silence ; mais il n'en avait pas été ainsi dans le Derbyshire. Là, il avait parlé à ses amis, quand il ne pouvait le faire à elle-même. Mais maintenant, plusieurs minutes s'écoulèrent sans apporter le son de sa voix ; et quand parfois, incapable de résister à l'impulsion de la curiosité, elle levait les yeux vers son visage, elle le trouvait tout aussi souvent en train de regarder Jane, que lui-même, et fréquemment aucun objet sinon le sol. Plus de réflexion, et moins d'anxiété à plaire que lors de leur dernière rencontre, étaient clairement exprimés. Elle était déçue, et en colère contre elle-même de l'être.
« Pouvais-je m'attendre à autre chose ! » dit-elle. « Pourtant, pourquoi est-il venu ? »
Elle n'était pas d'humeur à converser avec quiconque si ce n'était lui ; et avec lui, elle avait à peine le courage de parler.
Elle s'enquit de sa sœur, mais ne put faire plus.
« Il y a longtemps, M. Bingley, que vous êtes parti, » dit Mme Bennet.
Il fut facilement d'accord.
« J'ai commencé à craindre que vous ne reveniez jamais. Les gens disaient que vous aviez l'intention de quitter les lieux entièrement à la Saint-Michel ; mais, quoi qu'il en soit, j'espère que ce n'est pas vrai. Un grand nombre de changements ont eu lieu dans le voisinage depuis que vous êtes parti. Mlle Lucas est mariée et établie. Et l'une de mes propres filles. Je suppose que vous en avez entendu parler ; en effet, vous avez dû le voir dans les journaux. C'était dans le Times et le Courier, je sais ; bien que ce ne fût pas mis comme cela aurait dû l'être. Il était seulement dit : « Récemment, George Wickham, Esq. à Mlle Lydia Bennet », sans qu'il y eût une syllabe dite de son père, ou de l'endroit où elle habitait, ou quoi que ce soit. C'était mon frère Gardiner qui l'avait rédigé pourtant, et je me demande comment il a pu faire une chose aussi maladroite. L'avez-vous vu ? »
Bingley répondit qu'il l'avait vu, et présenta ses félicitations. Elizabeth n'osa pas lever les yeux. Comment M. Darcy semblait, par conséquent, elle ne pouvait le dire.
« C'est une chose délicieuse, assurément, que d'avoir une fille bien mariée, continua sa mère, mais en même temps, Monsieur Bingley, il est très dur de me la voir emmener si loin. Ils sont partis pour Newcastle, un endroit tout à fait au nord, semble-t-il, et ils doivent y rester, je ne sais combien de temps. Son régiment est là-bas ; car je suppose que vous avez entendu dire qu'il a quitté le comté de ----shire et qu'il a rejoint l'armée régulière. Dieu soit loué ! il a quelques amis, bien que peut-être pas autant qu'il le mérite. »
Elizabeth, qui savait que cela visait Monsieur Darcy, était dans une telle misère de honte qu'elle pouvait à peine rester assise. Cela lui arracha toutefois l'effort de parler, ce que rien d'autre n'avait fait aussi efficacement auparavant ; et elle demanda à Bingley s'il comptait faire un séjour dans la contrée pour le moment. Quelques semaines, croyait-il.
« Quand vous aurez tué tous vos oiseaux, Monsieur Bingley, dit sa mère, je vous prie de venir ici et d'en tirer autant qu'il vous plaira, sur le domaine de Monsieur Bennet. Je suis sûre qu'il sera infiniment heureux de vous obliger et qu'il gardera toutes les meilleures compagnies pour vous. »
La misère d'Elizabeth augmenta devant une telle attention inutile, une telle officieuse insistance ! Si la même perspective favorable devait surgir à présent, telle qu'elle les avait flattées il y a un an, tout, elle en était persuadée, se précipiterait vers la même conclusion vexante. À cet instant, elle sentit que des années de bonheur ne pourraient compenser, pour Jane ou pour elle-même, des moments d'une telle confusion douloureuse.
« Le premier vœu de mon cœur, se dit-elle à elle-même, est de ne plus jamais être en compagnie de l'un ou de l'autre. Leur société ne peut procurer aucun plaisir qui compense une telle infortune ! Que je ne voie jamais ni l'un ni l'autre à nouveau ! »
Pourtant, la misère, pour laquelle des années de bonheur ne devaient offrir aucune compensation, reçut peu après un soulagement matériel en observant à quel point la beauté de sa sœur ravivait l'admiration de son ancien amant. Lorsqu'il était arrivé, il ne lui avait adressé que peu de paroles ; mais toutes les cinq minutes, il semblait lui accorder davantage d'attention. Il la trouvait aussi belle qu'elle l'avait été l'an dernier ; aussi aimable et aussi naturelle, bien que pas tout à fait aussi bavarde. Jane était anxieuse qu'aucune différence ne fût perçue en elle, et était réellement persuadée qu'elle parlait autant que jamais. Mais son esprit était si activement occupé qu'elle ne savait pas toujours quand elle se taisait.
Lorsque les messieurs se levèrent pour partir, Madame Bennet se souvint de sa civilité prévue, et ils furent invités et engagés à dîner à Longbourn dans quelques jours.
« Vous me devez bien une visite, Monsieur Bingley, ajouta-t-elle, car lorsque vous êtes allé en ville l'hiver dernier, vous aviez promis de dîner en famille avec nous, dès votre retour. Je n'ai pas oublié, vous voyez ; et je vous assure que j'ai été très déçue que vous ne reveniez pas tenir votre engagement. »
Bingley eut l'air un peu niais devant cette remarque et dit quelque chose de son souci d'avoir été empêché par les affaires. Ils s'en allèrent ensuite.
Madame Bennet avait été fortement encline à leur demander de rester dîner ce jour-là ; mais, bien qu'elle tienne toujours une très bonne table, elle ne pensa pas que rien de moins que deux services pût être assez bon pour un homme sur lequel elle avait de tels projets anxieux, ou satisfaire l'appétit et la fierté de celui qui avait dix mille livres par an.
CHAPITRE XII.
Dès qu'ils furent partis, Elizabeth sortit pour recouvrer ses esprits ; ou, en d'autres termes, pour s'attarder sans interruption sur ces sujets qui devaient les abattre davantage. Le comportement de Monsieur Darcy l'étonna et la vexa.
« Pourquoi, s'il n'est venu que pour être silencieux, grave et indifférent, dit-elle, est-il venu du tout ? »
Elle ne put trouver aucune explication qui lui donnât du plaisir.
« Il pouvait être encore aimable, encore plaisant, envers mon oncle et ma tante lorsqu'il était en ville ; et pourquoi pas envers moi ? S'il me craint, pourquoi venir ici ? S'il ne se soucie plus de moi, pourquoi ce silence ? Homme agaçant, agaçant ! Je ne penserai plus à lui. »
Sa résolution fut pendant un court instant involontairement maintenue par l'approche de sa sœur, qui la rejoignit avec un air joyeux, ce qui la montrait plus satisfaite de leurs visiteurs qu'Elizabeth.
« Maintenant, dit-elle, que cette première rencontre est passée, je me sens parfaitement tranquille. Je connais ma propre force et je ne serai plus jamais embarrassée par sa venue. Je suis heureuse qu'il dîne ici mardi. On verra alors publiquement que, des deux côtés, nous ne nous rencontrons que comme de simples et indifférentes connaissances. »
« Oui, très indifférentes en effet, dit Elizabeth en riant. Oh, Jane, prends garde. »
« Ma chère Lizzy, tu ne peux me croire si faible que d'être en danger maintenant. »
« Je pense que tu es en très grand danger de le rendre aussi amoureux de toi qu'auparavant. »
* * * * *
Ils ne revirent pas les messieurs avant mardi ; et Madame Bennet, dans l'intervalle, cédait à tous les heureux projets que la bonne humeur et la politesse ordinaire de Bingley, lors d'une visite d'une demi-heure, avaient ravivés.
Mardi, une nombreuse compagnie était rassemblée à Longbourn ; et les deux hommes les plus impatiemment attendus, à l'honneur de leur ponctualité de sportifs, arrivèrent très à temps. Lorsqu'ils se dirigèrent vers la salle à manger, Elizabeth observa avec avidité si Bingley prendrait la place qui, dans toutes leurs précédentes réunions, lui appartenait auprès de sa sœur. Sa prudente mère, occupée par les mêmes idées, s'abstint de l'inviter à s'asseoir près d'elle. En entrant dans la pièce, il sembla hésiter ; mais Jane eut le bonheur de regarder autour d'elle et eut le bonheur de sourire : c'était décidé. Il se plaça auprès d'elle.
Elizabeth, avec une sensation de triomphe, regarda vers son ami. Il supporta cela avec une noble indifférence, et elle aurait imaginé que Bingley avait reçu son autorisation d'être heureux, si elle n'avait pas vu ses yeux également tournés vers Monsieur Darcy, avec une expression d'alarme à moitié rieuse.
Son comportement envers sa sœur fut tel, pendant le dîner, qu'il témoignait d'une admiration pour elle qui, bien que plus réservée qu'autrefois, persuada Elizabeth que, s'il était laissé entièrement à lui-même, le bonheur de Jane, et le sien, serait rapidement assuré. Bien qu'elle n'osât pas compter sur cette conséquence, elle reçut néanmoins du plaisir à observer son comportement. Cela lui donna toute l'animation dont ses esprits pouvaient se vanter ; car elle n'était pas d'humeur joyeuse. Monsieur Darcy était presque aussi loin d'elle que la table pouvait les séparer. Il était d'un côté de sa mère. Elle savait combien une telle situation donnerait peu de plaisir à l'un ou à l'autre, ou ferait paraître l'un ou l'autre à son avantage. Elle n'était pas assez proche pour entendre leur discours, mais elle pouvait voir combien rarement ils se parlaient, et combien formelle et froide était leur manière, chaque fois qu'ils le faisaient. Le manque de grâce de sa mère rendait le sentiment de ce qu'ils lui devaient plus pénible à l'esprit d'Elizabeth ; et elle aurait, par moments, donné n'importe quoi pour être autorisée à lui dire que sa bonté n'était ni inconnue ni ignorée de toute la famille.
Elle avait l'espoir que la soirée offrirait quelque opportunité de les rapprocher ; que la visite entière ne passerait pas sans leur permettre d'entamer une conversation un peu plus étoffée que la simple salutation cérémonieuse accompagnant son entrée. Anxieuse et inquiète, la période qui s'écoula dans le salon, avant que les messieurs n'arrivassent, fut ennuyeuse et terne à un point qui la rendit presque impolie. Elle attendait leur entrée comme le point sur lequel toute sa chance de plaisir pour la soirée devait dépendre.
« S'il ne vient pas vers moi, alors, dit-elle, je renoncerai à lui pour toujours. »
Les messieurs arrivèrent ; et elle pensa qu'il avait l'air de vouloir répondre à ses espoirs ; mais, hélas ! les dames s'étaient rassemblées autour de la table où Mademoiselle Bennet préparait le thé, et Elizabeth versait le café, dans une alliance si étroite qu'il n'y avait pas une seule place vide près d'elle qui pût permettre l'ajout d'une chaise. Et à l'approche des messieurs, l'une des filles se déplaça plus près d'elle que jamais et dit, dans un murmure :
« Les hommes ne viendront pas nous séparer, j'en suis décidée. Nous n'avons besoin d'aucun d'eux ; n'est-ce pas ? »
Darcy s'était éloigné vers une autre partie de la pièce. Elle le suivit des yeux, envia tous ceux à qui il parlait, eut à peine assez de patience pour servir du café à quiconque ; et fut ensuite furieuse contre elle-même d'être si sotte !
« Un homme qui a été une fois refusé ! Comment ai-je pu être assez folle pour espérer un renouveau de son amour ? Y a-t-il quelqu'un parmi le sexe qui ne protesterait pas contre une telle faiblesse qu'une seconde proposition à la même femme ? Il n'y a pas d'indignité si abhorrée par leurs sentiments ! »
Elle fut un peu ranimée, cependant, par le fait qu'il rapportât lui-même sa tasse de café ; et elle saisit l'occasion de dire :
« Votre sœur est-elle toujours à Pemberley ? »
« Oui, elle y restera jusqu'à Noël. »
« Et tout à fait seule ? Tous ses amis l'ont-ils quittée ? »
« Madame Annesley est avec elle. Les autres sont partis pour Scarborough, il y a trois semaines. »
Elle ne trouva rien d'autre à dire ; mais s'il avait souhaité converser avec elle, il aurait pu avoir meilleur succès. Il resta près d'elle, cependant, pendant quelques minutes, en silence ; et finalement, sur le murmure de la jeune demoiselle à Elizabeth, il s'éloigna.
Quand le service à thé fut retiré et les tables de jeu placées, toutes les dames se levèrent, et Elizabeth espérait alors être bientôt rejointe par lui, quand toutes ses vues furent renversées en le voyant tomber victime de la rapacité de sa mère pour les joueurs de whist, et quelques instants plus tard, assis avec le reste de la partie. Elle perdit maintenant toute attente de plaisir. Ils furent confinés pour la soirée à des tables différentes, et elle n'avait rien à espérer, sinon que ses yeux fussent si souvent tournés vers son côté de la pièce qu'il en jouât aussi peu heureusement qu'elle-même.
Madame Bennet avait projeté de garder les deux messieurs de Netherfield pour le souper ; mais leur voiture fut malheureusement commandée avant celle de tous les autres, et elle n'eut aucune opportunité de les retenir.
« Eh bien, les filles, dit-elle, dès qu'elles furent laissées à elles-mêmes, que dites-vous de cette journée ? Je pense que tout s'est passé de manière remarquablement bien, je vous l'assure. Le dîner était aussi bien apprêté que n'importe quel autre que j'aie jamais vu. Le chevreuil était rôti à point, et tout le monde a dit qu'ils n'avaient jamais vu un cuissot aussi gras. La soupe était cinquante fois meilleure que ce que nous avons eu chez les Lucas la semaine dernière ; et même Monsieur Darcy a reconnu que les perdreaux étaient remarquablement bien préparés ; et je suppose qu'il a au moins deux ou trois cuisiniers français. Et, ma chère Jane, je ne t'ai jamais vue paraître avec plus de beauté. Madame Long l'a dit aussi, car je lui ai demandé si ce n'était pas le cas. Et qu'est-ce que tu penses qu'elle a dit en plus ? "Ah ! Madame Bennet, nous l'aurons enfin à Netherfield." Elle l'a dit vraiment. Je pense que Madame Long est la meilleure créature qui ait jamais vécu, et ses nièces sont des filles très bien élevées, et pas du tout jolies : je les aime prodigieusement. »
Madame Bennet, en somme, était dans une très grande forme ; elle avait vu assez du comportement de Bingley envers Jane pour être convaincue qu'elle l'obtiendrait enfin ; et ses attentes d'avantage pour sa famille, quand elle était d'humeur heureuse, étaient si loin de la raison qu'elle fut tout à fait déçue de ne pas le voir revenir le lendemain pour faire ses propositions.
« Ce fut une journée très agréable, dit Mademoiselle Bennet à Elizabeth. La compagnie semblait si bien choisie, si adaptée les uns aux autres. J'espère que nous pourrons nous rencontrer souvent. »
Elizabeth sourit.
« Lizzy, tu ne dois pas faire cela. Tu ne dois pas me soupçonner. Cela me mortifie. Je t'assure que j'ai maintenant appris à apprécier sa conversation en tant que jeune homme agréable et sensé, sans avoir de souhait au-delà. Je suis parfaitement satisfaite, au vu de ce que sont ses manières maintenant, qu'il n'a jamais eu le dessein d'engager mon affection. C'est simplement qu'il est béni d'une plus grande douceur dans les manières, et d'un plus fort désir de plaire généralement, que tout autre homme. »
« Tu es très cruelle, dit sa sœur, tu ne veux pas me laisser sourire, et tu me provoques à le faire à chaque instant. »
« Combien il est difficile dans certains cas d'être cru ! »
« Et combien impossible dans d'autres ! »
« Mais pourquoi voudrais-tu me persuader que je ressens plus que ce que j'admets ? »
« C'est une question à laquelle je sais à peine comment répondre. Nous aimons tous instruire, bien que nous ne puissions enseigner que ce qui ne vaut pas la peine d'être su. Pardonne-moi ; et si tu persistes dans l'indifférence, ne fais pas de moi ta confidente. »
CHAPITRE XIII.
Quelques jours après cette visite, Monsieur Bingley appela à nouveau, et seul. Son ami l'avait quitté ce matin-là pour Londres, mais devait revenir chez lui dans dix jours. Il resta avec elles plus d'une heure et était d'une humeur remarquablement bonne. Madame Bennet l'invita à dîner avec elles ; mais, avec de nombreuses expressions de regret, il avoua être engagé ailleurs.
« La prochaine fois que vous viendrez, dit-elle, j'espère que nous aurons plus de chance. »
Il serait particulièrement heureux à tout moment, &c. &c. ; et s'il voulait bien lui en donner la permission, il profiterait d'une occasion prochaine pour leur rendre visite.
« Pouvez-vous venir demain ? »
Oui, il n'avait aucun engagement du tout pour demain ; et son invitation fut acceptée avec empressement.
Il vint, et si tôt, que les dames n'étaient aucune d'entre elles habillées. Madame Bennet courut dans la chambre de sa fille, en peignoir et les cheveux à moitié faits, en criant :
« Ma chère Jane, dépêche-toi et hâte-toi de descendre. Il est venu, Monsieur Bingley est venu. Il est, en vérité. Dépêche-toi, dépêche-toi. Tiens, Sarah, viens auprès de Mademoiselle Bennet à l'instant, et aide-la avec sa robe. Ne te soucie pas des cheveux de Mademoiselle Lizzy. »
« Nous serons en bas dès que nous pourrons, dit Jane ; mais j'ose dire que Kitty est plus avancée que l'une ou l'autre de nous, car elle est montée il y a une demi-heure. »
« Oh ! au diable Kitty ! qu'a-t-elle à voir avec cela ? Viens, sois rapide, sois rapide ! où est ton écharpe, ma chère ? »
Mais quand sa mère fut partie, Jane ne voulut pas être persuadée de descendre sans l'une de ses sœurs.
La même anxiété de les laisser seuls était visible à nouveau dans la soirée. Après le thé, Monsieur Bennet se retira dans la bibliothèque, comme c'était sa coutume, et Mary monta à son instrument. Deux obstacles sur les cinq étant ainsi supprimés, Madame Bennet resta à regarder et à faire des clins d'œil à Elizabeth et Catherine pendant un temps considérable, sans faire aucune impression sur elles. Elizabeth ne voulait pas l'observer ; et quand Kitty le fit enfin, elle dit très innocemment : « Qu'est-ce qu'il y a, maman ? Pourquoi ne cesses-tu de me faire des clins d'œil ? Que dois-je faire ? »
« Rien, mon enfant, rien. Je ne te faisais pas de clins d'œil. » Elle resta alors assise cinq minutes de plus ; mais incapable de gaspiller une si précieuse occasion, elle se leva soudainement et, disant à Kitty :
« Viens ici, mon amour, je veux te parler », l'emmena hors de la pièce. Jane lança instantanément un regard à Elizabeth, qui exprimait son désarroi devant une telle préméditation, et sa supplique de ne pas y céder. En quelques minutes, Madame Bennet entrouvrit la porte et appela :
« Lizzy, ma chère, je veux te parler. »
Elizabeth fut forcée d'y aller.
« Nous pouvons tout aussi bien les laisser seuls, tu sais », dit sa mère dès qu'elle fut dans le hall. « Kitty et moi, nous allons en haut pour nous asseoir dans mon boudoir. »
Elizabeth ne fit aucune tentative pour raisonner avec sa mère, mais resta tranquillement dans le hall, jusqu'à ce qu'elle et Kitty fussent hors de vue, puis revint dans le salon.
Les projets de Madame Bennet pour ce jour furent inefficaces. Bingley était tout ce qu'il y avait de charmant, sauf l'amoureux déclaré de sa fille. Son aisance et sa gaieté faisaient de lui un ajout des plus agréables à leur compagnie de soirée ; et il supporta l'officieuse maladresse de la mère, et entendit toutes ses remarques sottes avec une indulgence et une maîtrise de soi particulièrement gratifiantes pour la fille.
Il eut à peine besoin d'une invitation pour rester souper ; et avant qu'il ne s'en allât, un engagement fut pris, principalement grâce à ses propres moyens et ceux de Madame Bennet, pour qu'il vînt le lendemain matin chasser avec son mari.
Après ce jour, Jane ne parla plus de son indifférence. Pas un mot ne passa entre les sœurs concernant Bingley ; mais Elizabeth alla se coucher avec l'heureuse croyance que tout devait être rapidement conclu, à moins que Monsieur Darcy ne revînt dans le temps imparti. Sérieusement, cependant, elle se sentait passablement persuadée que tout cela avait dû se passer avec l'assentiment de ce gentleman.
Bingley fut ponctuel à son rendez-vous ; et lui et Monsieur Bennet passèrent la matinée ensemble, comme il avait été convenu. Ce dernier fut beaucoup plus agréable que son compagnon ne s'y attendait. Il n'y avait rien de présomptueux ou de folie chez Bingley qui pût provoquer son ridicule, ou le dégoûter jusqu'au silence ; et il fut plus communicatif et moins excentrique que l'autre ne l'avait jamais vu. Bingley, bien sûr, revint avec lui pour dîner ; et dans la soirée, l'invention de Madame Bennet fut à nouveau à l'œuvre pour éloigner tout le monde de lui et de sa fille. Elizabeth, qui avait une lettre à écrire, se rendit dans la salle de petit-déjeuner à cet effet peu après le thé ; car comme les autres allaient tous s'asseoir aux cartes, on ne pouvait avoir besoin d'elle pour contrer les projets de sa mère.
Mais en revenant au salon, lorsque sa lettre fut terminée, elle vit, à sa surprise infinie, qu'il y avait lieu de craindre que sa mère n'eût été trop ingénieuse pour elle. En ouvrant la porte, elle aperçut sa sœur et Bingley debout ensemble près du foyer, comme engagés dans une conversation sérieuse ; et si cela n'avait mené à aucun soupçon, les visages des deux, alors qu'ils se tournaient précipitamment et s'éloignaient l'un de l'autre, auraient tout dit. Leur situation était assez gênante ; mais la sienne, pensa-t-elle, était encore pire. Pas une syllabe ne fut prononcée par l'un ou l'autre ; et Elizabeth était sur le point de s'en aller à nouveau, quand Bingley, qui, tout comme l'autre, s'était assis, se leva soudainement et, murmurant quelques mots à sa sœur, courut hors de la pièce.
Jane ne pouvait avoir aucune réserve envers Elizabeth, là où la confidence donnerait du plaisir ; et l'embrassant instantanément, elle reconnut, avec l'émotion la plus vive, qu'elle était la créature la plus heureuse du monde.
« C'est trop ! ajouta-t-elle, beaucoup trop. Je ne le mérite pas. Oh ! pourquoi tout le monde n'est-il pas aussi heureux ? »
Les félicitations d'Elizabeth furent données avec une sincérité, une chaleur, un délice que les mots ne pouvaient que pauvrement exprimer. Chaque phrase de bonté était une nouvelle source de bonheur pour Jane. Mais elle ne voulut pas se permettre de rester avec sa sœur, ou de dire la moitié de ce qui restait à dire, pour le moment.
« Je dois aller instantanément auprès de ma mère, s'écria-t-elle. Je ne voudrais pour rien au monde jouer avec sa sollicitude affectueuse ; ou lui permettre de l'apprendre de quelqu'un d'autre que moi-même. Il est déjà allé trouver mon père. Oh ! Lizzy, savoir que ce que j'ai à raconter donnera un tel plaisir à toute ma chère famille ! comment supporterai-je tant de bonheur ! »
Elle se hâta alors vers sa mère, qui avait délibérément rompu la partie de cartes et était assise en haut avec Kitty.
Elizabeth, qui fut laissée à elle-même, sourit alors à la rapidité et à la facilité avec lesquelles une affaire était finalement réglée, qui leur avait donné tant de mois précédents de suspense et de vexation.
« Et ceci, dit-elle, est la fin de toute la circonspection anxieuse de son ami ! de toute la fausseté et de la manigance de sa sœur ! la fin la plus heureuse, la plus sage, la plus raisonnable ! »
En quelques minutes, elle fut rejointe par Bingley, dont la conférence avec son père avait été courte et directe.
« Où est votre sœur ? » dit-il précipitamment, en ouvrant la porte.
« Avec ma mère en haut. Elle sera descendue dans un instant, j'ose le dire. »
Il ferma ensuite la porte et, s'approchant d'elle, réclama les bons vœux et l'affection d'une sœur. Elizabeth exprima honnêtement et de tout cœur sa joie à la perspective de leur parenté. Ils se serrèrent la main avec une grande cordialité ; puis, en attendant que sa sœur descende, elle dut écouter tout ce qu'il avait à dire sur son propre bonheur et sur les perfections de Jane ; et, bien qu'il fût un amoureux, Elizabeth crut réellement que toutes ses espérances de félicité étaient rationnellement fondées, car elles avaient pour base l'intelligence excellente et la disposition supérieure de Jane, ainsi qu'une similitude générale de sentiments et de goûts entre elle et lui.
Ce fut une soirée d'un plaisir peu commun pour eux tous ; la satisfaction de l'esprit de Miss Bennet donnait à son visage un éclat d'une telle douceur animée qu'elle paraissait plus belle que jamais. Kitty minauda, sourit et espéra que son tour viendrait bientôt. Mrs. Bennet ne pouvait donner son consentement ni exprimer son approbation en des termes assez chaleureux pour satisfaire ses sentiments, bien qu'elle ne parlât de rien d'autre à Bingley pendant une demi-heure ; et quand Mr. Bennet se joignit à eux pour le souper, sa voix et ses manières montrèrent clairement à quel point il était réellement heureux.
Pas un mot, cependant, ne passa ses lèvres en allusion à cela, jusqu'à ce que leur visiteur prît congé pour la nuit ; mais aussitôt parti, il se tourna vers sa fille et dit :
« Jane, je vous félicite. Vous serez une femme très heureuse. »
Jane alla vers lui instantanément, l'embrassa et le remercia pour sa bonté.
« Vous êtes une bonne fille, répondit-il, et j'ai grand plaisir à penser que vous serez si heureusement établie. Je n'ai aucun doute que vous vous entendrez très bien. Vos tempéraments ne sont nullement dissemblables. Vous êtes chacune si accommodante que rien ne sera jamais résolu ; si facile à vivre que chaque domestique vous volera ; et si généreuse que vous dépasserez toujours vos revenus. »
« J'espère qu'il n'en sera pas ainsi. L'imprudence ou l'insouciance en matière d'argent seraient impardonnables de ma part. »
« Dépasser leurs revenus ! Mon cher Mr. Bennet, s'écria sa femme, de quoi parlez-vous ? Eh bien, il a quatre ou cinq mille livres de rente, et très probablement plus. » Puis, s'adressant à sa fille : « Oh ! ma chère, chère Jane, je suis si heureuse ! Je suis sûre que je ne fermerai pas l'œil de la nuit. Je savais comment cela finirait. J'ai toujours dit que cela devait finir ainsi. J'étais sûre que vous ne pouviez pas être si belle pour rien ! Je me souviens, dès que je l'ai vu, lorsqu'il est arrivé pour la première fois dans le Hertfordshire l'année dernière, j'ai pensé qu'il était fort probable que vous vous unissiez. Oh ! c'est le plus beau jeune homme qu'on ait jamais vu ! »
Wickham, Lydia, tout fut oublié. Jane était, sans conteste, sa fille préférée. À ce moment-là, elle ne se souciait d'aucune autre. Ses sœurs cadettes commencèrent bientôt à solliciter auprès d'elle des objets de bonheur qu'elle pourrait à l'avenir être en mesure de distribuer.
Mary demanda la permission d'utiliser la bibliothèque de Netherfield ; et Kitty supplia très fort pour avoir quelques bals là-bas chaque hiver.
Bingley, à partir de ce moment, fut bien sûr un visiteur quotidien à Longbourn ; venant fréquemment avant le petit-déjeuner, et restant toujours jusqu'après le souper ; à moins que quelque voisin barbare, qui ne pouvait être assez détesté, ne lui eût adressé une invitation à dîner, qu'il se croyait obligé d'accepter.
Elizabeth n'avait plus guère de temps pour converser avec sa sœur ; car, tant qu'il était présent, Jane n'avait aucune attention à accorder à quelqu'un d'autre ; mais elle se trouva considérablement utile à tous deux durant ces heures de séparation qui devaient parfois survenir. En l'absence de Jane, il s'attachait toujours à Elizabeth pour le plaisir de parler d'elle ; et quand Bingley était parti, Jane cherchait constamment le même moyen de soulagement.
« Il m'a rendue si heureuse, dit-elle un soir, en me disant qu'il ignorait totalement ma présence en ville au printemps dernier ! Je n'aurais pas cru cela possible. »
« Je m'en doutais, répondit Elizabeth. Mais comment l'a-t-il expliqué ? »
« Cela doit être l'œuvre de ses sœurs. Elles n'étaient certainement pas favorables à sa fréquentation avec moi, ce dont je ne peux m'étonner, puisqu'il aurait pu choisir si avantageusement à bien des égards. Mais quand elles verront, comme je l'espère, que leur frère est heureux avec moi, elles apprendront à être satisfaites, et nous serons à nouveau en bons termes ; bien que nous ne pourrons jamais être ce que nous étions autrefois l'une pour l'autre. »
« C'est le discours le plus rancunier, dit Elizabeth, que je vous aie jamais entendu tenir. Bonne fille ! Cela me contrarierait, en vérité, de vous voir redevenir la dupe de la prétendue affection de Miss Bingley. »
« Croiriez-vous, Lizzy, que lorsqu'il est allé en ville en novembre dernier, il m'aimait vraiment, et rien sinon la conviction que je lui étais indifférente ne l'aurait empêché de revenir ? »
« Il a fait une petite erreur, certes ; mais cela est tout à l'honneur de sa modestie. »
Cela introduisit naturellement un panégyrique de Jane sur sa timidité, et le peu de valeur qu'il accordait à ses propres qualités.
Elizabeth fut heureuse de constater qu'il n'avait pas trahi l'ingérence de son amie, car, bien que Jane eût le cœur le plus généreux et le plus indulgent du monde, elle savait que c'était une circonstance qui devait la prévenir contre elle.
« Je suis certainement la créature la plus chanceuse qui ait jamais existé ! » s'écria Jane. « Oh ! Lizzy, pourquoi suis-je ainsi distinguée dans ma famille, et bénie au-dessus de tous ? Si seulement je pouvais vous voir aussi heureuse ! S'il y avait seulement un autre homme comme lui pour vous ! »
« Si vous deviez me donner quarante hommes semblables, je ne pourrais jamais être aussi heureuse que vous. Tant que je n'aurai pas votre tempérament, votre bonté, je ne pourrai jamais avoir votre bonheur. Non, non, laissez-moi me débrouiller seule ; et peut-être, si j'ai beaucoup de chance, pourrai-je rencontrer un autre Mr. Collins avec le temps. »
La situation des affaires dans la famille Bennet ne put rester longtemps un secret. Mrs. Bennet eut le privilège de le souffler à Mrs. Philips, et elle s'aventura, sans aucune permission, à faire de même auprès de tous ses voisins à Meryton.
Les Bennet furent rapidement proclamés comme étant la famille la plus chanceuse du monde, bien que quelques semaines auparavant, lorsque Lydia s'était enfuie pour la première fois, ils eussent été généralement désignés comme marqués par le malheur.
CHAPITRE XIV.
Un matin, environ une semaine après que les fiançailles de Bingley avec Jane eurent été formées, alors que lui et les femmes de la famille étaient assis ensemble dans la salle à manger, leur attention fut soudainement attirée vers la fenêtre par le bruit d'un carrosse ; et ils aperçurent une chaise de poste à quatre chevaux remontant la pelouse. Il était trop tôt dans la matinée pour des visiteurs, et de plus, l'équipage ne correspondait à celui d'aucun de leurs voisins. Les chevaux étaient des chevaux de poste ; et ni la voiture, ni la livrée du domestique qui la précédait ne leur étaient familières. Comme il était certain, cependant, que quelqu'un arrivait, Bingley persuada instantanément Miss Bennet d'éviter la contrainte d'une telle intrusion et de s'éloigner avec lui dans le bosquet. Ils partirent tous deux, et les conjectures des trois restants se poursuivirent, bien qu'avec peu de satisfaction, jusqu'à ce que la porte fût ouverte et que leur visiteuse entrât. C'était Lady Catherine de Bourgh.
Elles avaient toutes, bien entendu, l'intention d'être surprises ; mais leur étonnement dépassa leurs attentes ; et de la part de Mrs. Bennet et de Kitty, bien qu'elle leur fût parfaitement inconnue, il fut même inférieur à ce qu'Elizabeth ressentit.
Elle entra dans la pièce avec un air plus désagréable que d'habitude, ne fit d'autre réponse à la salutation d'Elizabeth qu'une légère inclinaison de la tête, et s'assit sans dire un mot. Elizabeth avait mentionné son nom à sa mère, à l'entrée de sa seigneurie, bien qu'aucune demande d'introduction n'eût été faite.
Mrs. Bennet, tout étonnée, bien que flattée d'avoir une invitée d'une si haute importance, la reçut avec la plus grande politesse. Après être restée un moment en silence, elle dit très raide à Elizabeth :
« J'espère que vous allez bien, Miss Bennet. Cette dame est, je suppose, votre mère. »
Elizabeth répondit très brièvement que oui.
« Et celle-ci est, je suppose, l'une de vos sœurs. »
« Oui, madame, » dit Mrs. Bennet, ravie de parler à une Lady Catherine. « C'est ma plus jeune fille à une près. Ma toute dernière est mariée depuis peu, et mon aînée est quelque part dans les jardins, à marcher avec un jeune homme qui, je crois, fera bientôt partie de la famille. »
« Vous avez un bien petit parc ici, » reprit Lady Catherine après un court silence.
« Ce n'est rien en comparaison de Rosings, milady, j'ose le dire ; mais je vous assure qu'il est beaucoup plus grand que celui de Sir William Lucas. »
« Ce salon doit être fort incommode pour la soirée, en été ; les fenêtres sont en plein ouest. »
Mrs. Bennet lui assura qu'ils n'y étaient jamais assis après le dîner ; puis ajouta :
« Puis-je prendre la liberté de demander à votre seigneurie si vous avez laissé Mr. et Mrs. Collins en bonne santé ? »
« Oui, très bien. Je les ai vus avant-hier soir. »
Elizabeth s'attendait maintenant à ce qu'elle produisît une lettre de Charlotte pour elle, car cela semblait être le seul motif probable de sa visite. Mais aucune lettre n'apparut, et elle fut complètement déconcertée.
Mrs. Bennet, avec une grande civilité, pria sa seigneurie de prendre quelques rafraîchissements ; mais Lady Catherine refusa très résolument, et pas très poliment, de manger quoi que ce fût ; puis se levant, dit à Elizabeth :
« Miss Bennet, il semblait y avoir une sorte de petit bois assez joli d'un côté de votre pelouse. Je serais heureuse d'y faire un tour, si vous voulez bien m'accorder votre compagnie. »
« Allez, ma chère, » s'écria sa mère, « et montrez à sa seigneurie les différentes allées. Je pense qu'elle sera satisfaite de l'ermitage. »
Elizabeth obéit, et courant dans sa chambre pour prendre son ombrelle, accompagna son illustre invitée en bas. En traversant le hall, Lady Catherine ouvrit les portes de la salle à manger et du salon, et, les ayant déclarées, après un rapide examen, comme étant des pièces d'aspect décent, elle continua son chemin.
Son carrosse resta à la porte, et Elizabeth vit que sa femme de chambre était à l'intérieur. Elles avancèrent en silence le long de l'allée de gravier qui menait au taillis ; Elizabeth était déterminée à ne faire aucun effort de conversation avec une femme qui était désormais plus insolente et désagréable que de coutume.
« Comment ai-je pu jamais la trouver semblable à son neveu ? » se dit-elle en la regardant au visage.
Dès qu'elles furent entrées dans le taillis, Lady Catherine commença de la manière suivante :
« Vous ne pouvez avoir aucun mal, Miss Bennet, à comprendre la raison de mon voyage ici. Votre propre cœur, votre propre conscience, doivent vous dire pourquoi je viens. »
Elizabeth la regarda avec un étonnement non feint.
« En vérité, vous vous trompez, madame. Je n'ai pas été du tout en mesure d'expliquer l'honneur de vous voir ici. »
« Miss Bennet, » répondit sa seigneurie, d'un ton courroucé, « vous devriez savoir que l'on ne se joue pas de moi. Mais quelle que soit l'insincérité dont vous choisissiez de faire preuve, vous ne me trouverez pas ainsi. Mon caractère a toujours été célèbre pour sa sincérité et sa franchise, et dans une cause d'une telle importance que celle-ci, je ne m'en écarterai certainement pas. Un rapport d'une nature très alarmante m'est parvenu il y a deux jours. On m'a dit que non seulement votre sœur était sur le point d'être très avantageusement mariée, mais que vous, que Miss Elizabeth Bennet, seriez, selon toute probabilité, bientôt unie à mon neveu, mon propre neveu, Mr. Darcy. Bien que je sache que cela doit être un mensonge scandaleux ; bien que je ne veuille pas l'offenser au point de supposer la vérité de la chose possible, j'ai instantanément résolu de partir pour cet endroit, afin de pouvoir vous faire connaître mes sentiments. »
« Si vous croyiez impossible que cela fût vrai, » dit Elizabeth, rougissant d'étonnement et de dédain, « je m'étonne que vous ayez pris la peine de venir de si loin. Que pouvait proposer votre seigneurie par cela ? »
« D'exiger immédiatement qu'un tel rapport soit universellement contredit. »
« Votre venue à Longbourn, pour me voir et voir ma famille, » dit Elizabeth, froidement, « sera plutôt une confirmation de celui-ci ; si, en effet, un tel rapport existe. »
« Si ! prétendez-vous donc l'ignorer ? N'a-t-il pas été industrieusement propagé par vous-mêmes ? Ne savez-vous pas qu'un tel rapport est répandu partout ? »
« Je n'ai jamais entendu dire qu'il le fût. »
« Et pouvez-vous également déclarer qu'il n'y a aucun fondement à cela ? »
« Je ne prétends pas posséder une franchise égale à celle de votre seigneurie. Vous pouvez poser des questions auxquelles je ne choisirai pas de répondre. »
« C'est insupportable. Miss Bennet, j'insiste pour être satisfaite. A-t-il, mon neveu a-t-il fait une demande en mariage ? »
« Votre seigneurie a déclaré que cela était impossible. »
« Cela devrait l'être ; cela doit l'être, tant qu'il garde l'usage de sa raison. Mais vos arts et vos séductions peuvent, dans un moment d'infatuation, lui avoir fait oublier ce qu'il doit à lui-même et à toute sa famille. Vous pouvez l'avoir entraîné. »
« Si je l'ai fait, je serai la dernière personne à l'avouer. »
« Miss Bennet, savez-vous qui je suis ? Je n'ai pas été habituée à un tel langage. Je suis presque la plus proche parente qu'il ait au monde, et j'ai le droit de connaître toutes ses préoccupations les plus chères. »
« Mais vous n'avez pas le droit de connaître les miennes ; et un tel comportement ne m'incitera jamais à être explicite. »
« Laissez-moi être bien comprise. Ce mariage, auquel vous avez la présomption d'aspirer, ne pourra jamais avoir lieu. Non, jamais. Mr. Darcy est fiancé à ma fille. Maintenant, qu'avez-vous à dire ? »
« Seulement ceci : que s'il l'est, vous ne pouvez avoir aucune raison de supposer qu'il me fera une offre. »
Lady Catherine hésita un moment, puis répondit :
« Les fiançailles entre eux sont d'un genre particulier. Dès leur enfance, ils ont été destinés l'un à l'autre. C'était le vœu favori de sa mère, ainsi que du sien. Alors qu'ils étaient au berceau, nous avons planifié cette union : et maintenant, au moment où les souhaits des deux sœurs seraient accomplis, dans leur mariage, être empêchés par une jeune femme de naissance inférieure, sans importance dans le monde, et totalement étrangère à la famille ! N'accordez-vous aucune considération aux vœux de ses amis ? À ses fiançailles tacites avec Miss De Bourgh ? Êtes-vous perdue à tout sentiment de bienséance et de délicatesse ? Ne m'avez-vous pas entendue dire que, dès ses premières heures, il était destiné à sa cousine ? »
« Oui, et je l'avais entendu auparavant. Mais qu'est-ce que cela pour moi ? S'il n'y a pas d'autre objection à mon mariage avec votre neveu, je ne serai certainement pas empêchée par le fait de savoir que sa mère et sa tante souhaitaient qu'il épouse Miss De Bourgh. Vous avez toutes deux fait autant que vous avez pu en planifiant ce mariage. Son achèvement dépendait d'autres. Si Mr. Darcy n'est lié à sa cousine ni par l'honneur ni par l'inclination, pourquoi ne ferait-il pas un autre choix ? Et si je suis ce choix, pourquoi ne pourrais-je pas l'accepter ? »
« Parce que l'honneur, la décence, la prudence, voire l'intérêt, l'interdisent. Oui, Miss Bennet, l'intérêt ; car n'espérez pas être remarquée par sa famille ou ses amis si vous agissez volontairement contre les inclinaisons de tous. Vous serez censurée, méprisée et dédaignée par tous ceux qui sont liés à lui. Votre alliance sera une disgrâce ; votre nom ne sera jamais même mentionné par aucun d'entre nous. »
« Ce sont de lourds malheurs, » répondit Elizabeth. « Mais l'épouse de Mr. Darcy doit avoir de si extraordinaires sources de bonheur nécessairement attachées à sa situation qu'elle ne pourrait, dans l'ensemble, avoir aucune raison de se plaindre. »
« Fille obstinée et entêtée ! J'ai honte de vous ! Est-ce là votre gratitude pour mes attentions envers vous au printemps dernier ? Rien ne m'est-il dû à ce titre ? »
« Asseyons-nous. Vous devez comprendre, Miss Bennet, que je suis venue ici avec la résolution déterminée d'atteindre mon but ; et je ne serai pas dissuadée. Je n'ai pas l'habitude de me soumettre aux caprices de qui que ce soit. Je n'ai pas l'habitude de supporter la déception. »
« Cela rendra la situation de votre seigneurie plus pitoyable pour le moment ; mais cela n'aura aucun effet sur moi. »
« Je ne serai pas interrompue. Écoutez-moi en silence. Ma fille et mon neveu sont faits l'un pour l'autre. Ils descendent, du côté maternel, de la même lignée noble ; et, du côté paternel, de familles respectables, honorables et anciennes, bien que sans titre. Leur fortune, des deux côtés, est splendide. Ils sont destinés l'un à l'autre par la voix de chaque membre de leurs maisons respectives ; et qu'est-ce qui doit les diviser ? Les prétentions parvenues d'une jeune femme sans famille, sans relations, sans fortune. Est-ce supportable ! Mais cela ne doit pas, ne sera pas. Si vous étiez sensée, vous ne souhaiteriez pas quitter la sphère dans laquelle vous avez été élevée. »
« En épousant votre neveu, je ne considérerais pas que je quitte cette sphère. C'est un gentilhomme ; je suis la fille d'un gentilhomme ; jusqu'ici, nous sommes égaux. »
« Vrai. Vous êtes la fille d'un gentilhomme. Mais qui était votre mère ? Qui sont vos oncles et tantes ? N'imaginez pas que j'ignore leur condition. »
« Quelles que soient mes relations, » dit Elizabeth, « si votre neveu ne s'y oppose pas, elles ne peuvent rien être pour vous. »
« Dites-moi une fois pour toutes, êtes-vous fiancée à lui ? »
Bien qu'Elizabeth n'eût pas, dans le seul but d'obliger Lady Catherine, répondu à cette question, elle ne put s'empêcher de dire, après un moment de délibération :
« Je ne le suis pas. »
Lady Catherine sembla satisfaite.
« Et me promettez-vous de ne jamais conclure de telles fiançailles ? »
« Je ne ferai aucune promesse de ce genre. »
« Miss Bennet, je suis choquée et étonnée. Je m'attendais à trouver une jeune femme plus raisonnable. Mais ne vous leurrez pas en croyant que je reculerai jamais. Je ne partirai pas tant que vous ne m'aurez pas donné l'assurance que j'exige. »
« Et je ne la donnerai certainement jamais. Je ne me laisserai pas intimider pour quelque chose d'aussi totalement déraisonnable. Votre seigneurie veut que Mr. Darcy épouse votre fille ; mais est-ce que le fait de vous donner la promesse souhaitée rendrait leur mariage plus probable ? En supposant qu'il soit attaché à moi, est-ce que mon refus d'accepter sa main le pousserait à souhaiter la donner à sa cousine ? Permettez-moi de dire, Lady Catherine, que les arguments avec lesquels vous avez soutenu cette demande extraordinaire ont été aussi frivoles que la demande était malavisée. Vous avez largement méjugé mon caractère si vous pensez que je peux être influencée par de telles persuasions. Jusqu'où votre neveu pourrait approuver votre ingérence dans ses affaires, je ne saurais le dire ; mais vous n'avez certainement aucun droit de vous soucier des miennes. Je dois donc vous prier de ne plus m'importuner sur ce sujet. »
« Pas si vite, s'il vous plaît. Je n'ai nullement fini. À toutes les objections que j'ai déjà avancées, j'en ai encore une autre à ajouter. Je ne suis pas étrangère aux détails de l'infâme fugue de votre plus jeune sœur. Je sais tout ; que le mariage de ce jeune homme avec elle était une affaire rapiécée, aux frais de votre père et de vos oncles. Et une telle fille doit-elle être la sœur de mon neveu ? Son mari, le fils de l'intendant de son défunt père, doit-il être son frère ? Ciel et terre ! à quoi pensez-vous ? Les ombres de Pemberley doivent-elles être ainsi polluées ? »
« Vous ne pouvez maintenant plus rien avoir à dire, » répondit-elle avec ressentiment. « Vous m'avez insultée, de toutes les manières possibles. Je dois vous prier de retourner à la maison. »
Et elle se leva en parlant. Lady Catherine se leva également, et elles firent demi-tour. Sa seigneurie était extrêmement irritée.
« Vous n'avez donc aucun égard pour l'honneur et le crédit de mon neveu ! Fille insensible et égoïste ! Ne considérez-vous pas qu'une union avec vous doit le disgracier aux yeux de tous ? »
« Lady Catherine, je n'ai rien de plus à dire. Vous connaissez mes sentiments. »
« Vous êtes donc résolue à l'avoir ? »
« Je n'ai rien dit de tel. Je suis seulement résolue à agir de la manière qui, à mon propre avis, constituera mon bonheur, sans référence à vous, ou à toute personne si totalement étrangère à moi. »
« C'est bien. Vous refusez donc de m'obliger. Vous refusez d'obéir aux exigences du devoir, de l'honneur et de la gratitude. Vous êtes déterminée à le ruiner dans l'opinion de tous ses amis, et à faire de lui la risée du monde. »
« Ni le devoir, ni l'honneur, ni la gratitude, » répondit Elizabeth, « n'ont la moindre prétention sur moi, dans le cas présent. Aucun principe, quel qu'il soit, ne serait violé par mon mariage avec M. Darcy. Et quant au ressentiment de sa famille, ou à l'indignation du monde, si le premier devait être suscité par son mariage avec moi, cela ne me causerait pas un instant de souci — et le monde en général aurait trop de bon sens pour se joindre à ce mépris. »
« Et c'est là votre véritable opinion ! C'est là votre résolution finale ! Très bien. Je saurai désormais comment agir. N'imaginez pas, Miss Bennet, que votre ambition sera jamais satisfaite. Je suis venue pour vous mettre à l'épreuve. J'espérais vous trouver raisonnable ; mais comptez sur moi, j'obtiendrai gain de cause. »
C'est sur ces mots que Lady Catherine continua de parler, jusqu'à ce qu'elles atteignent la porte de la voiture, où, se retournant précipitamment, elle ajouta :
« Je ne prends pas congé de vous, Miss Bennet. Je n'adresse aucun compliment à votre mère. Vous ne méritez pas une telle attention. Je suis très sérieusement mécontente. »
Elizabeth ne répondit rien ; et sans tenter de persuader Sa Seigneurie de rentrer dans la maison, elle y pénétra tranquillement elle-même. Elle entendit la voiture s'éloigner alors qu'elle montait l'escalier. Sa mère l'attendait avec impatience à la porte du cabinet de toilette, pour lui demander pourquoi Lady Catherine ne voulait pas rentrer pour se reposer.
« Elle ne l'a pas souhaité, » dit sa fille, « elle voulait partir. »
« C'est une femme fort belle ! Et sa visite fut prodigieusement civile ! Car elle n'est venue, je suppose, que pour nous dire que les Collins allaient bien. Elle est en route pour quelque part, je gage, et passant par Meryton, elle a pensé qu'elle pourrait aussi bien passer vous voir. Je suppose qu'elle n'avait rien de particulier à vous dire, Lizzy ? »
Elizabeth fut forcée de céder ici à un léger mensonge ; car admettre la teneur de leur conversation était impossible.
CHAPITRE XV.
Le trouble intérieur dans lequel cette extraordinaire visite avait jeté Elizabeth ne put être facilement surmonté ; et elle ne put, pendant de nombreuses heures, s'empêcher d'y penser sans cesse. Lady Catherine, semblait-il, avait pris la peine de faire ce voyage depuis Rosings dans le seul but de rompre ses fiançailles supposées avec M. Darcy. C'était un plan rationnel, certes ! Mais de quoi pouvait bien provenir la rumeur de ces fiançailles, Elizabeth était bien en peine de l'imaginer ; jusqu'à ce qu'elle se rappelle que son amitié intime avec Bingley, et le fait qu'elle fût la sœur de Jane, suffisaient, à une époque où l'attente d'un mariage rendait tout le monde avide d'un autre, à accréditer l'idée. Elle-même n'avait pas oublié de penser que le mariage de sa sœur devait les rapprocher plus fréquemment. Et ses voisines de Lucas Lodge, par conséquent (car c'est par leur communication avec les Collins, conclut-elle, que la rumeur était parvenue aux oreilles de Lady Catherine), n'avaient fait que noter comme presque certain et immédiat ce qu'elle-même avait envisagé comme possible, dans un avenir lointain.
En repensant aux expressions de Lady Catherine, cependant, elle ne put s'empêcher d'éprouver quelque inquiétude quant aux conséquences possibles de son obstination. D'après ce qu'elle avait dit de sa résolution d'empêcher leur mariage, il vint à l'esprit d'Elizabeth qu'elle devait méditer une démarche auprès de son neveu ; et elle n'osait imaginer comment il pourrait accueillir une telle représentation des maux attachés à une union avec elle. Elle ne connaissait pas le degré exact de son affection pour sa tante, ni sa dépendance envers son jugement, mais il était naturel de supposer qu'il avait une bien meilleure opinion de Sa Seigneurie qu'elle-même ; et il était certain qu'en énumérant les misères d'un mariage avec une personne dont les relations immédiates étaient si inégales aux siennes, sa tante s'adresserait à lui par son côté le plus vulnérable. Avec ses notions de dignité, il sentirait probablement que les arguments, qui à Elizabeth avaient semblé faibles et ridicules, contenaient beaucoup de bon sens et de raisonnement solide.
S'il avait hésité auparavant sur la conduite à tenir, ce qui avait souvent semblé probable, le conseil et les supplications d'une parente si proche pourraient dissiper tout doute et le déterminer aussitôt à être aussi heureux que la dignité sans tache pouvait le permettre. En ce cas, il ne reviendrait plus. Lady Catherine pourrait le voir lors de son passage en ville ; et son engagement envers Bingley de revenir à Netherfield devrait passer au second plan.
« Si donc, une excuse pour ne pas tenir sa promesse devait parvenir à son ami dans quelques jours, » ajouta-t-elle, « je saurai comment l'interpréter. J'abandonnerai alors toute attente, tout espoir de sa constance. S'il se contente de me regretter, alors qu'il aurait pu obtenir mon affection et ma main, je cesserai bien vite de le regretter moi-même. »
* * * * *
La surprise du reste de la famille, en apprenant qui avait été leur visiteuse, fut très grande ; mais ils furent obligeamment satisfaits par le même genre de supposition qui avait apaisé la curiosité de Mme Bennet ; et Elizabeth fut épargnée de bien des taquineries à ce sujet.
Le lendemain matin, alors qu'elle descendait l'escalier, elle fut rencontrée par son père, qui sortait de sa bibliothèque une lettre à la main.
« Lizzy, » dit-il, « j'allais te chercher ; viens dans mon bureau. »
Elle le suivit ; et sa curiosité de savoir ce qu'il avait à lui dire fut accrue par la supposition que cela avait un rapport avec la lettre qu'il tenait. Il lui vint soudain à l'esprit que cela pouvait provenir de Lady Catherine ; et elle anticipa avec consternation toutes les explications qui en découleraient.
Elle suivit son père jusqu'à la cheminée, et ils s'assirent tous deux. Il dit alors :
« J'ai reçu une lettre ce matin qui m'a stupéfié au plus haut point. Comme elle te concerne principalement, tu dois en connaître le contenu. Je ne savais pas auparavant que j'avais deux filles sur le point de se marier. Laisse-moi te féliciter pour une conquête très importante. »
La couleur monta alors aux joues d'Elizabeth dans la conviction instantanée qu'il s'agissait d'une lettre du neveu, et non de la tante ; et elle était indécise entre le plaisir qu'il s'exprime enfin, ou l'offense que sa lettre ne fût pas plutôt adressée à elle-même ; lorsque son père continua :
« Tu as l'air consciente. Les jeunes dames ont une grande pénétration pour ces sortes de choses ; mais je crois pouvoir défier même ta sagacité de découvrir le nom de ton admirateur. Cette lettre est de M. Collins. »
« De M. Collins ! Et qu'a-t-il à dire ? »
« Quelque chose de très pertinent, bien sûr. Il commence par des félicitations sur les noces imminentes de ma fille aînée, dont, semble-t-il, il a été informé par quelques-unes des bonnes et bavardes Lucas. Je ne jouerai pas avec ton impatience en lisant ce qu'il dit à ce sujet. Ce qui te concerne, le voici : « Ayant ainsi offert les sincères félicitations de Mme Collins et les miennes pour cet heureux événement, permettez-moi maintenant d'ajouter une brève allusion au sujet d'un autre : dont nous avons été informés par la même autorité. Votre fille Elizabeth, est-il présumé, ne portera pas longtemps le nom de Bennet, après que sa sœur aînée l'aura résigné, et le partenaire choisi de son destin peut être raisonnablement considéré comme l'un des personnages les plus illustres de ce pays. »
« Peux-tu imaginer, Lizzy, de qui il veut parler ? « Ce jeune gentilhomme est béni d'une manière particulière, avec tout ce que le cœur d'un mortel peut désirer — une splendide propriété, une noble parenté et un vaste patronage. Pourtant, en dépit de toutes ces tentations, permettez-moi de prévenir ma cousine Elizabeth, et vous-même, des maux que vous pourriez encourir en acceptant précipitamment les propositions de ce gentilhomme, dont, bien entendu, vous serez enclin à tirer un avantage immédiat. »
« As-tu la moindre idée, Lizzy, de qui est ce gentilhomme ? Mais maintenant, cela sort. »
« Mon motif pour vous mettre en garde est le suivant. Nous avons lieu de penser que sa tante, Lady Catherine de Bourgh, ne voit pas cette union d'un œil amical. »
« M. Darcy, tu vois, est l'homme ! Maintenant, Lizzy, je pense t'avoir surprise. Auraient-ils pu, lui ou les Lucas, choisir un homme, dans le cercle de nos connaissances, dont le nom aurait démenti plus efficacement ce qu'ils racontaient ? M. Darcy, qui ne regarde jamais une femme que pour y voir un défaut, et qui probablement ne t'a jamais regardée de sa vie ! C'est admirable ! »
Elizabeth essaya de se joindre à la plaisanterie de son père, mais ne put forcer qu'un sourire des plus réticents. Jamais son esprit n'avait été dirigé d'une manière si peu agréable pour elle.
« N'es-tu pas divertie ? »
« Oh ! Si. Je t'en prie, continue. »
« Après avoir mentionné la probabilité de ce mariage à Sa Seigneurie hier soir, elle a immédiatement, avec sa condescendance habituelle, exprimé ce qu'elle ressentait à cette occasion ; lorsqu'il est apparu que, pour des raisons familiales de la part de ma cousine, elle ne donnerait jamais son consentement à ce qu'elle a qualifié de mariage si honteux. J'ai pensé qu'il était de mon devoir d'en donner la plus rapide intelligence à ma cousine, afin qu'elle et son noble admirateur soient conscients de ce qu'ils font, et ne se précipitent pas dans un mariage qui n'a pas été dûment sanctionné. » « M. Collins ajoute en outre, » « Je suis vraiment ravi que la triste affaire de ma cousine Lydia ait été si bien étouffée, et je suis seulement préoccupé par le fait que leur vie commune avant que le mariage n'ait eu lieu soit si généralement connue. Je ne dois cependant pas négliger les devoirs de ma station, ni m'abstenir de déclarer mon étonnement en apprenant que vous avez reçu le jeune couple dans votre maison dès qu'ils furent mariés. C'était un encouragement au vice ; et si j'avais été le recteur de Longbourn, je m'y serais très énergiquement opposé. Vous devez certainement leur pardonner en chrétien, mais ne jamais les admettre en votre présence, ni permettre que leurs noms soient mentionnés à vos oreilles. » « Telle est sa notion du pardon chrétien ! Le reste de sa lettre ne concerne que la situation de sa chère Charlotte, et son attente d'un jeune rameau d'olivier. Mais, Lizzy, tu as l'air de ne pas apprécier cela. Tu ne vas pas jouer les petites dames, j'espère, et prétendre être offensée par une vaine rumeur. Car pourquoi vivons-nous, si ce n'est pour amuser nos voisins, et rire d'eux à notre tour ? »
« Oh ! » s'écria Elizabeth, « je suis excessivement divertie. Mais c'est si étrange ! »
« Oui — c'est ce qui le rend amusant. S'ils avaient jeté leur dévolu sur n'importe quel autre homme, cela n'aurait rien été ; mais son indifférence parfaite, et ton aversion marquée, rendent la chose si délicieusement absurde ! Autant j'abhorre l'écriture, autant je ne renoncerais à la correspondance de M. Collins pour rien au monde. Bien plus, quand je lis une de ses lettres, je ne peux m'empêcher de lui donner la préférence même sur Wickham, malgré toute l'estime que j'ai pour l'impudence et l'hypocrisie de mon gendre. Et dis-moi, Lizzy, qu'a dit Lady Catherine à propos de cette rumeur ? Est-elle venue pour refuser son consentement ? »
À cette question, sa fille répondit seulement par un rire ; et comme elle avait été posée sans le moindre soupçon, elle ne fut pas troublée par sa répétition. Elizabeth n'avait jamais été aussi désemparée pour faire paraître ses sentiments tels qu'ils n'étaient pas. Il était nécessaire de rire, alors qu'elle aurait préféré pleurer. Son père l'avait très cruellement mortifiée par ce qu'il avait dit de l'indifférence de M. Darcy, et elle ne pouvait rien faire d'autre que s'étonner d'un tel manque de pénétration, ou craindre que peut-être, au lieu qu'il en voie trop peu, elle en eût imaginé trop.
CHAPITRE XVI.
Au lieu de recevoir une telle lettre d'excuse de son ami, comme Elizabeth s'attendait à moitié à ce que M. Bingley le fasse, il fut en mesure d'amener Darcy avec lui à Longbourn avant que quelques jours ne se soient écoulés depuis la visite de Lady Catherine. Les gentilshommes arrivèrent tôt ; et, avant que Mme Bennet n'ait eu le temps de lui parler de leur rencontre avec sa tante, ce que sa fille redoutait à chaque instant, Bingley, qui voulait être seul avec Jane, proposa qu'ils sortent tous se promener. Ce fut convenu. Mme Bennet n'avait pas l'habitude de marcher, Mary ne pouvait jamais trouver le temps, mais les cinq autres partirent ensemble. Bingley et Jane, cependant, permirent bientôt aux autres de les distancer. Ils traînèrent derrière, tandis qu'Elizabeth, Kitty et Darcy devaient se distraire mutuellement. Très peu fut dit par l'un ou l'autre ; Kitty avait trop peur de lui pour parler ; Elizabeth formait secrètement une résolution désespérée ; et peut-être en faisait-il de même.
Ils marchèrent vers la propriété des Lucas, car Kitty souhaitait rendre visite à Maria ; et comme Elizabeth ne voyait aucune raison d'en faire une affaire commune, lorsque Kitty les quitta, elle continua courageusement avec lui seul. C'était le moment pour sa résolution d'être exécutée, et, alors que son courage était au plus haut, elle dit immédiatement :
« M. Darcy, je suis une créature bien égoïste ; et, pour soulager mes propres sentiments, je ne me soucie guère de savoir combien je blesse les vôtres. Je ne peux plus m'empêcher de vous remercier pour votre bonté sans exemple envers ma pauvre sœur. Depuis que je l'ai su, j'ai été très anxieuse de vous dire combien j'en suis reconnaissante. Si cela était su du reste de ma famille, je n'aurais pas seulement ma propre gratitude à exprimer. »
« Je suis désolé, extrêmement désolé, » répondit Darcy, sur un ton de surprise et d'émotion, « que vous ayez jamais été informée de ce qui, sous un jour erroné, a pu vous causer du souci. Je ne pensais pas que Mme Gardiner fût si peu digne de confiance. »
« Vous ne devez pas blâmer ma tante. L'étourderie de Lydia m'a d'abord trahi que vous aviez été impliqué dans cette affaire ; et, bien sûr, je ne pouvais avoir de repos tant que je ne connaissais pas les détails. Laissez-moi vous remercier encore et encore, au nom de toute ma famille, pour cette généreuse compassion qui vous a conduit à prendre tant de peine, et à supporter tant de mortifications, pour le plaisir de les découvrir. »
« Si vous voulez me remercier, » répondit-il, « que ce soit pour vous seule. Que le désir de vous donner du bonheur ait pu ajouter de la force aux autres mobiles qui m'ont conduit, je ne tenterai pas de le nier. Mais votre famille ne me doit rien. Autant je les respecte, autant je crois que je ne pensais qu'à vous. »
Elizabeth était trop embarrassée pour dire un mot. Après une courte pause, son compagnon ajouta : « Vous êtes trop généreuse pour jouer avec moi. Si vos sentiments sont toujours ce qu'ils étaient en avril dernier, dites-le-moi tout de suite. Mes affections et mes vœux sont inchangés, mais un mot de vous me fera taire sur ce sujet pour toujours. »
Elizabeth, ressentant tout le malaise et l'anxiété plus que communs de sa situation, se força alors à parler ; et immédiatement, quoique sans grande fluidité, lui fit comprendre que ses sentiments avaient subi un changement si matériel, depuis la période à laquelle il faisait allusion, qu'elle recevait avec gratitude et plaisir ses présentes assurances. Le bonheur que cette réponse produisit fut tel qu'il n'en avait probablement jamais ressenti auparavant ; et il s'exprima à cette occasion avec autant de sensibilité et de chaleur qu'un homme violemment amoureux peut le faire. Si Elizabeth avait pu soutenir son regard, elle aurait vu combien l'expression de délice sincère, répandue sur son visage, lui allait bien ; mais, bien qu'elle ne pût regarder, elle pouvait écouter, et il lui parla de sentiments qui, en prouvant quelle importance elle avait pour lui, rendaient son affection chaque instant plus précieuse.
Ils continuèrent à marcher, sans savoir dans quelle direction. Il y avait trop à penser, à ressentir et à dire pour accorder de l'attention à d'autres objets. Elle apprit bientôt qu'ils étaient redevables de leur bonne entente actuelle aux efforts de sa tante, qui lui avait rendu visite sur le chemin du retour à travers Londres, et y avait relaté son voyage à Longbourn, son motif et la substance de sa conversation avec Elizabeth ; insistant avec emphase sur chaque expression de cette dernière, qui, selon l'appréhension de Sa Seigneurie, dénotait particulièrement sa perversité et son assurance, dans la croyance qu'une telle relation devait aider ses efforts pour obtenir de son neveu cette promesse qu'elle avait refusé de donner. Mais, malheureusement pour Sa Seigneurie, l'effet avait été exactement inverse.
« Cela m'a appris à espérer, » dit-il, « comme je m'étais à peine permis d'espérer auparavant. Je connaissais assez votre disposition pour être certain que, si vous aviez été absolument, irrévocablement décidée contre moi, vous l'auriez avoué à Lady Catherine, franchement et ouvertement. »
Elizabeth rougit et rit en répondant : « Oui, vous connaissez assez ma franchise pour me croire capable de cela. Après vous avoir injurié si abominablement en face, je ne pourrais avoir aucun scrupule à vous injurier devant tous vos parents. »
« Qu'avez-vous dit de moi que je ne méritais pas ? Car, bien que vos accusations fussent mal fondées, formées sur des prémisses erronées, mon comportement envers vous à l'époque méritait le reproche le plus sévère. C'était impardonnable. Je ne peux y penser sans horreur. »
« Nous ne nous disputerons pas pour savoir qui porte la plus grande part de blâme pour cette soirée, » dit Elizabeth. « La conduite de personne, si elle est strictement examinée, ne sera irréprochable ; mais depuis lors, nous nous sommes tous deux, je l'espère, améliorés en civilité. »
« Je ne peux pas être si facilement réconcilié avec moi-même. Le souvenir de ce que j'ai dit alors, de ma conduite, mes manières, mes expressions durant tout ce temps, est maintenant, et a été depuis de nombreux mois, inexprimablement douloureux pour moi. Votre reproche, si bien appliqué, je ne l'oublierai jamais : « si vous vous étiez comporté de manière plus gentleman ». C'étaient vos mots. Vous ne savez pas, vous pouvez à peine concevoir, à quel point ils m'ont torturé ; — bien qu'il m'ait fallu quelque temps, je l'avoue, avant d'être assez raisonnable pour admettre leur justice. »
« J'étais certainement très loin de m'attendre à ce qu'ils fassent une telle impression. Je n'avais pas la moindre idée qu'ils seraient jamais ressentis de cette manière. »
« Je peux facilement le croire. Vous me pensiez alors dépourvu de tout sentiment approprié, je suis sûr que vous le pensiez. Le tour de votre visage, je ne l'oublierai jamais, alors que vous disiez que je n'aurais pu vous aborder d'aucune manière possible qui vous inciterait à m'accepter. »
« Oh ! Ne répétez pas ce que j'ai dit alors. Ces souvenirs ne valent rien du tout. Je vous assure que j'en ai depuis longtemps très honte. »
Darcy mentionna sa lettre. « Est-ce que, » dit-il, « est-ce que cela vous a fait penser mieux de moi assez rapidement ? Avez-vous, en la lisant, accordé un quelconque crédit à son contenu ? »
Elle expliqua quel en avait été l'effet sur elle, et comment, peu à peu, tous ses anciens préjugés avaient été levés.
« Je savais, » dit-il, « que ce que j'écrivais devait vous causer de la peine, mais c'était nécessaire. J'espère que vous avez détruit la lettre. Il y avait une partie surtout, l'ouverture, que je redouterais que vous ayez le pouvoir de lire à nouveau. Je peux me rappeler quelques expressions qui pourraient à juste titre vous faire me haïr. »
« La lettre sera certainement brûlée, si vous croyez que c'est essentiel à la préservation de mon estime ; mais, bien que nous ayons tous deux raison de penser que mes opinions ne sont pas entièrement inaltérables, elles ne sont pas, je l'espère, tout à fait aussi facilement changées que cela l'implique. »
« Quand j'ai écrit cette lettre, » répondit Darcy, « je me croyais parfaitement calme et serein, mais je suis depuis convaincu qu'elle fut écrite dans une amertume d'esprit effroyable. »
« La lettre, peut-être, a commencé dans l'amertume, mais elle ne s'est pas terminée ainsi. L'adieu est la charité même. Mais ne pensez plus à la lettre. Les sentiments de la personne qui l'a écrite, et de la personne qui l'a reçue, sont maintenant si largement différents de ce qu'ils étaient alors, que toute circonstance désagréable qui s'y rattachait devrait être oubliée. Vous devez apprendre un peu de ma philosophie. Ne pensez au passé que dans la mesure où son souvenir vous procure du plaisir. »
« Je ne saurais vous accorder le mérite d'une telle philosophie. Vos retours sur le passé doivent être si totalement exempts de reproches que le contentement qui en découle ne provient pas de la philosophie, mais de quelque chose de bien meilleur : l'ignorance. Pour moi, il n'en va pas de même. Des souvenirs douloureux s'imposent, qu'on ne peut, qu'on ne doit repousser. J'ai été un être égoïste toute ma vie, dans mes actes, sinon dans mes principes. Enfant, on m'a appris ce qui était bien, mais on ne m'a pas appris à corriger mon caractère. On m'a donné de bons principes, mais on m'a laissé les suivre avec orgueil et vanité. Fils unique, malheureusement (et pendant de nombreuses années enfant unique), j'ai été gâté par mes parents qui, bien que bons eux-mêmes (mon père en particulier, tout de bienveillance et d'amabilité), m'ont permis, encouragé, presque appris à être égoïste et dominateur, à ne me soucier de personne en dehors de mon cercle familial, à avoir une piètre opinion du reste du monde, à vouloir du moins considérer leur jugement et leur valeur comme inférieurs aux miens. Tel je fus, de huit à vingt-huit ans ; et tel je serais peut-être encore sans vous, ma très chère, ma plus adorable Elizabeth ! Que ne vous dois-je pas ! Vous m'avez donné une leçon, rude certes au début, mais des plus profitables. Grâce à vous, j'ai été dûment humilié. Je suis venu vous trouver sans douter de l'accueil qui me serait réservé. Vous m'avez montré combien étaient insuffisantes toutes mes prétentions à plaire à une femme digne d'être satisfaite. »
« Vous étiez-vous donc persuadé que je le serais ? »
« En vérité, oui. Que penserez-vous de ma vanité ? Je croyais que vous souhaitiez, que vous attendiez mes avances. »
« Mes manières devaient être en faute, mais sans intention, je vous l'assure. Je n'ai jamais eu l'intention de vous tromper, mais mon humeur pouvait souvent m'égarer. Comme vous avez dû me détester après cette soirée ! »
« Vous détester ! J'étais en colère, peut-être, au début, mais ma colère a bientôt pris une direction appropriée. »
« J'ai presque peur de demander ce que vous pensiez de moi lorsque nous nous sommes rencontrés à Pemberley. Vous m'avez blâmée d'être venue ? »
« Non, vraiment ; je n'ai ressenti que de la surprise. »
« Votre surprise ne pouvait être plus grande que la mienne d'être remarquée par vous. Ma conscience me disait que je ne méritais aucune politesse extraordinaire, et j'avoue que je ne m'attendais pas à recevoir plus que ce qui m'était dû. »
« Mon objectif alors, répondit Darcy, était de vous montrer, par toutes les civilités en mon pouvoir, que je n'étais pas assez mesquin pour nourrir du ressentiment à propos du passé ; et j'espérais obtenir votre pardon, atténuer votre mauvaise opinion, en vous laissant voir que vos reproches avaient été entendus. À quel moment d'autres souhaits ont fait leur apparition, je saurais à peine le dire, mais je crois environ une demi-heure après vous avoir vue. »
Il lui parla ensuite du plaisir que Georgiana avait pris à faire sa connaissance, et de sa déception devant son interruption soudaine ; ce qui, menant naturellement à la cause de cette interruption, lui apprit bientôt que sa résolution de la suivre depuis le Derbyshire en quête de sa sœur avait été prise avant même qu'il ne quittât l'auberge, et que sa gravité et sa prévenance à cet endroit ne provenaient d'aucune autre lutte que celle qu'un tel dessein devait nécessairement comporter.
Elle exprima à nouveau sa gratitude, mais le sujet était trop douloureux pour l'un comme pour l'autre pour s'y attarder davantage.
Après avoir marché plusieurs kilomètres d'un pas tranquille, et trop absorbés pour remarquer quoi que ce soit, ils finirent par découvrir, en consultant leurs montres, qu'il était temps de rentrer.
« Qu'a-t-il pu arriver à M. Bingley et à Jane ! » fut une interrogation qui introduisit la discussion sur leurs affaires. Darcy était ravi de leurs fiançailles ; son ami l'en avait informé au plus tôt.
« Je dois vous demander si vous avez été surpris ? » dit Elizabeth.
« Pas du tout. Lorsque je suis parti, je sentais que cela arriverait bientôt. »
« C'est-à-dire que vous aviez donné votre permission. Je m'en doutais bien. » Et bien qu'il s'exclamât à ce terme, elle découvrit que c'était à peu près le cas.
« Le soir précédant mon départ pour Londres, dit-il, je lui ai fait une confession que, je crois, j'aurais dû faire depuis longtemps. Je lui ai raconté tout ce qui était arrivé pour rendre mon intervention passée dans ses affaires absurde et impertinente. Sa surprise fut grande. Il n'avait jamais eu le moindre soupçon. Je lui ai dit, de plus, que je pensais m'être trompé en supposant, comme je l'avais fait, que votre sœur lui était indifférente ; et comme je pouvais facilement percevoir que son attachement pour elle était intact, je n'eus aucun doute quant à leur bonheur futur. »
Elizabeth ne put s'empêcher de sourire devant sa manière aisée de diriger son ami.
« Avez-vous parlé d'après votre propre observation, dit-elle, lorsque vous lui avez dit que ma sœur l'aimait, ou simplement d'après ce que je vous avais appris au printemps dernier ? »
« D'après la première. Je l'avais observée attentivement durant les deux visites que je lui avais faites ici dernièrement ; et j'étais convaincu de son affection. »
« Et votre assurance, je suppose, l'a immédiatement convaincu. »
« C'est le cas. Bingley est d'une modestie très naturelle. Sa timidité l'avait empêché de se fier à son propre jugement dans une affaire aussi délicate, mais sa confiance envers le mien a rendu tout facile. J'ai été obligé d'avouer une chose qui, pendant un temps, l'a offensé, et non sans raison. Je ne pouvais me permettre de cacher que votre sœur était en ville durant trois mois l'hiver dernier, que je le savais, et que je le lui avais délibérément caché. Il était en colère. Mais sa colère, j'en suis persuadé, n'a duré que le temps de ses doutes sur les sentiments de votre sœur. Il m'a pardonné de tout cœur maintenant. »
Elizabeth brûlait de faire remarquer que M. Bingley avait été un ami des plus charmants ; si facile à guider que sa valeur était inestimable ; mais elle se retint. Elle se souvint qu'il lui restait encore à apprendre à être l'objet de moqueries, et qu'il était un peu tôt pour commencer. En anticipant le bonheur de Bingley, qui, bien sûr, ne devait être inférieur qu'au sien, il poursuivit la conversation jusqu'à ce qu'ils atteignent la maison. Dans le hall, ils se séparèrent.
CHAPITRE XVII.
« Ma chère Lizzy, où as-tu bien pu te promener ? » fut une question qu'Elizabeth reçut de Jane dès qu'elle entra dans la pièce, et de tous les autres lorsqu'ils s'assirent à table. Elle n'eut qu'à répondre qu'ils avaient erré ici et là, jusqu'à ce qu'elle ne sache plus où elle se trouvait. Elle rougit en parlant ; mais ni cela, ni rien d'autre, n'éveilla le moindre soupçon de la vérité.
La soirée s'écoula paisiblement, sans rien de remarquable. Les fiancés reconnus parlaient et riaient, les non reconnus se taisaient. Darcy n'était pas d'un tempérament dont le bonheur déborde en gaieté ; et Elizabeth, agitée et confuse, savait plutôt qu'elle était heureuse qu'elle ne le ressentait ; car, outre l'embarras immédiat, d'autres tourments se dressaient devant elle. Elle anticipait ce qui serait ressenti dans la famille lorsque sa situation deviendrait connue ; elle était consciente que personne ne l'aimait hormis Jane ; et craignait même que, chez les autres, ce ne fût une aversion que toute sa fortune et son rang ne sauraient dissiper.
La nuit, elle ouvrit son cœur à Jane. Bien que la méfiance fût très éloignée des habitudes de Miss Bennet, elle fut absolument incrédule sur ce point.
« Tu plaisantes, Lizzy. Ce n'est pas possible ! Fiancée à M. Darcy ! Non, non, tu ne me tromperas pas. Je sais que c'est impossible. »
« Voilà un bien triste début ! Mon seul espoir reposait sur toi ; et je suis sûre que personne d'autre ne me croira si tu ne le fais pas. Pourtant, je suis sérieuse. Je ne dis que la vérité. Il m'aime toujours, et nous sommes fiancés. »
Jane la regarda avec doute. « Oh, Lizzy ! Ce n'est pas possible. Je sais combien tu le détestes. »
« Tu ne sais rien de tout cela. Tout cela doit être oublié. Peut-être ne l'ai-je pas toujours aimé autant que maintenant. Mais dans de tels cas, une bonne mémoire est impardonnable. C'est la dernière fois que je m'en souviendrai moi-même. »
Miss Bennet semblait toujours stupéfaite. Elizabeth l'assura à nouveau, et plus sérieusement, de la vérité.
« Grand Dieu ! Est-ce vraiment possible ! Pourtant, maintenant, je dois te croire, s'écria Jane. Ma chère, ma très chère Lizzy, je voudrais... je te félicite... mais es-tu certaine ? Pardonne-moi la question... es-tu tout à fait certaine de pouvoir être heureuse avec lui ? »
« Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet. Il est déjà convenu entre nous que nous serons le couple le plus heureux du monde. Mais es-tu contente, Jane ? Aimerais-tu avoir un tel frère ? »
« Très, très fort. Rien ne pourrait faire plus plaisir à Bingley ou à moi-même. Mais nous avions considéré cela, nous en avions parlé comme d'une impossibilité. Et l'aimes-tu vraiment assez ? Oh, Lizzy ! Fais n'importe quoi plutôt que de te marier sans affection. Es-tu tout à fait sûre de ressentir ce que tu dois ressentir ? »
« Oh, oui ! Tu penseras seulement que je ressens plus que je ne le devrais quand je te raconterai tout. »
« Que veux-tu dire ? »
« Eh bien, je dois avouer que je l'aime mieux que je n'aime Bingley. J'ai peur que tu ne sois en colère. »
« Ma très chère sœur, sois sérieuse maintenant. Je veux parler très sérieusement. Fais-moi savoir tout ce que je dois savoir, sans délai. Veux-tu me dire depuis combien de temps tu l'aimes ? »
« C'est venu si progressivement que je sais à peine quand cela a commencé. Mais je crois devoir dater cela de la première fois que j'ai vu ses magnifiques terres à Pemberley. »
Une nouvelle supplique pour qu'elle soit sérieuse produisit toutefois l'effet désiré ; et elle satisfaisait bientôt Jane par ses assurances solennelles d'attachement. Une fois convaincue sur ce point, Miss Bennet n'avait plus rien à souhaiter.
« Maintenant, je suis tout à fait heureuse, dit-elle, car tu seras aussi heureuse que moi. J'ai toujours eu de l'estime pour lui. Ne serait-ce que pour son amour pour toi, j'aurais toujours dû l'estimer ; mais maintenant, en tant qu'ami de Bingley et ton mari, il ne peut y avoir que Bingley et toi-même qui me soyez plus chers. Mais Lizzy, tu as été très rusée, très réservée avec moi. Comme tu m'as peu dit de ce qui s'est passé à Pemberley et à Lambton ! Je dois tout ce que j'en sais à un autre, pas à toi. »
Elizabeth lui confia les mobiles de son secret. Elle avait répugné à mentionner Bingley ; et l'état instable de ses propres sentiments lui avait fait éviter tout autant le nom de son ami. Mais à présent, elle ne lui cacherait plus sa part dans le mariage de Lydia. Tout fut avoué, et la moitié de la nuit fut passée en conversation.
* * * * *
« Grand Dieu ! s'écria Mme Bennet, alors qu'elle se tenait à une fenêtre le lendemain matin, si ce désagréable M. Darcy ne revient pas ici avec notre cher Bingley ! Que peut-il vouloir dire en étant si ennuyeux de toujours venir ici ? Je ne pensais pas qu'il irait tirer le gibier, ou quelque chose du genre, au lieu de nous déranger avec sa compagnie. Que ferons-nous de lui ? Lizzy, tu dois ressortir avec lui, afin qu'il ne soit pas dans les pattes de Bingley. »
Elizabeth put à peine s'empêcher de rire devant une proposition si commode ; pourtant, elle était réellement contrariée que sa mère lui donnât toujours une telle épithète.
Dès qu'ils furent entrés, Bingley la regarda de façon si expressive, et lui serra la main avec une telle chaleur, qu'il n'y eut aucun doute sur sa bonne information ; et il dit bientôt après à haute voix : « M. Bennet, n'avez-vous plus de chemins dans les environs où Lizzy puisse s'égarer à nouveau aujourd'hui ? »
« Je conseille à M. Darcy, et à Lizzy, et à Kitty, dit Mme Bennet, de marcher jusqu'à Oakham Mount ce matin. C'est une belle et longue promenade, et M. Darcy n'a jamais vu la vue. »
« Cela peut très bien convenir aux autres, répondit M. Bingley ; mais je suis sûr que ce sera trop pour Kitty. N'est-ce pas, Kitty ? »
Kitty avoua qu'elle préférait rester à la maison. Darcy professa une grande curiosité de voir la vue depuis le Mont, et Elizabeth consentit en silence. Alors qu'elle montait à l'étage pour se préparer, Mme Bennet la suivit en disant :
« Je suis vraiment désolée, Lizzy, que tu sois forcée d'avoir cet homme désagréable rien que pour toi. Mais j'espère que cela ne te dérangera pas : c'est tout pour le bien de Jane, tu sais ; et il n'est pas nécessaire de lui parler, sauf juste de temps à autre. Alors, ne te donne pas de mal. »
Au cours de leur promenade, il fut résolu que le consentement de M. Bennet serait demandé dans le courant de la soirée. Elizabeth se réserva la demande auprès de sa mère. Elle ne pouvait déterminer comment sa mère le prendrait ; doutant parfois que toute sa richesse et sa grandeur suffiraient à surmonter son aversion pour l'homme. Mais qu'elle fût violemment opposée au mariage, ou violemment ravie, il était certain que sa manière serait également mal adaptée à faire honneur à son bon sens ; et elle ne pouvait pas plus supporter que M. Darcy entendît les premiers ravissements de sa joie, que la première véhémence de sa désapprobation.
* * * * *
Dans la soirée, peu après que M. Bennet se fut retiré à la bibliothèque, elle vit M. Darcy se lever également et le suivre, et son agitation en voyant cela fut extrême. Elle ne craignait pas l'opposition de son père, mais il allait être rendu malheureux, et que ce fût par son intermédiaire, qu'elle, son enfant favorite, dût le chagriner par son choix, dût le remplir de craintes et de regrets en disposant d'elle, était une réflexion misérable, et elle resta dans la détresse jusqu'à ce que M. Darcy apparût à nouveau, lorsqu'en le regardant, elle fut un peu soulagée par son sourire. En quelques minutes, il s'approcha de la table où elle était assise avec Kitty ; et, tout en feignant d'admirer son travail, dit dans un murmure : « Allez trouver votre père, il a besoin de vous dans la bibliothèque. » Elle partit aussitôt.
Son père arpentait la pièce, l'air grave et anxieux. « Lizzy, dit-il, que faites-vous ? Avez-vous perdu la tête d'accepter cet homme ? Ne l'avez-vous pas toujours détesté ? »
Combien elle souhaita alors ardemment que ses opinions antérieures eussent été plus raisonnables, ses expressions plus modérées ! Cela lui aurait épargné des explications et des déclarations qu'il était extrêmement embarrassant de donner ; mais elles étaient maintenant nécessaires, et elle l'assura avec quelque confusion de son attachement pour M. Darcy.
« Ou en d'autres termes, vous êtes déterminée à l'avoir. Il est riche, assurément, et vous pourriez avoir plus de beaux vêtements et de belles voitures que Jane. Mais vous rendront-ils heureuse ? »
« Avez-vous une autre objection, dit Elizabeth, que votre croyance en mon indifférence ? »
« Aucune du tout. Nous savons tous qu'il est une sorte d'homme fier et déplaisant ; mais ce ne serait rien si vous l'aimiez vraiment. »
« Je l'aime, je l'aime, répondit-elle, les larmes aux yeux, je l'aime. En vérité, il n'a pas d'orgueil mal placé. Il est parfaitement aimable. Vous ne savez pas ce qu'il est réellement ; alors, je vous en prie, ne me faites pas de peine en parlant de lui en de tels termes. »
« Lizzy, dit son père, je lui ai donné mon consentement. C'est le genre d'homme, en vérité, à qui je n'oserais jamais rien refuser qu'il daigne demander. Je vous le donne maintenant, si vous êtes résolue à l'avoir. Mais laissez-moi vous conseiller d'y réfléchir à deux fois. Je connais votre tempérament, Lizzy. Je sais que vous ne pourriez être ni heureuse ni respectable si vous n'estimiez pas véritablement votre mari ; si vous ne le regardiez pas comme un supérieur. Vos vifs talents vous placeraient dans le plus grand danger dans un mariage inégal. Vous pourriez difficilement échapper au discrédit et à la misère. Mon enfant, ne me laissez pas avoir le chagrin de vous voir incapable de respecter votre compagnon de vie. Vous ne savez pas ce que vous faites. »
Elizabeth, encore plus touchée, fut sincère et solennelle dans sa réponse ; et finalement, par des assurances répétées que M. Darcy était réellement l'objet de son choix, par l'explication du changement graduel que son estimation de lui avait subi, en relatant sa certitude absolue que son affection n'était pas l'œuvre d'un jour, mais avait résisté à l'épreuve de nombreux mois d'incertitude, et en énumérant avec énergie toutes ses bonnes qualités, elle finit par vaincre l'incrédulité de son père et le réconcilier avec ce mariage.
« Eh bien, ma chère, dit-il, lorsqu'elle eut cessé de parler, je n'ai plus rien à dire. Si tel est le cas, il vous mérite. Je n'aurais pu me séparer de vous, ma Lizzy, pour quelqu'un de moins digne. »
Pour compléter l'impression favorable, elle lui raconta alors ce que M. Darcy avait volontairement fait pour Lydia. Il l'écouta avec étonnement.
« C'est une soirée de merveilles, vraiment ! Et ainsi, Darcy a tout fait ; a arrangé le mariage, donné l'argent, payé les dettes du garçon, et obtenu son commission ! Tant mieux. Cela m'évitera bien des soucis et des économies. Si cela avait été l'œuvre de votre oncle, j'aurais dû et j'aurais payé ; mais ces jeunes amoureux passionnés mènent tout à leur guise. J'offrirai de le payer demain ; il hurlera et tempêtera au sujet de son amour pour vous, et ce sera la fin de l'histoire. »
Il se souvint alors de son embarras quelques jours auparavant, lorsqu'il avait lu la lettre de M. Collins ; et après avoir ri d'elle quelque temps, il lui permit enfin de partir, en disant, alors qu'elle quittait la pièce : « Si quelque jeune homme vient pour Mary ou Kitty, envoyez-les, car je suis tout à fait libre. »
L'esprit d'Elizabeth était maintenant soulagé d'un poids très lourd ; et, après une demi-heure de réflexion tranquille dans sa propre chambre, elle fut capable de rejoindre les autres avec une sérénité tolérable. Tout était trop récent pour la gaieté, mais la soirée s'écoula tranquillement ; il n'y avait plus rien d'essentiel à redouter, et le confort de l'aisance et de la familiarité viendrait avec le temps.
Lorsque sa mère monta dans sa chambre à coucher la nuit, elle la suivit et lui fit l'importante communication. Son effet fut des plus extraordinaires ; car, en l'entendant pour la première fois, Mme Bennet resta tout à fait immobile, incapable de prononcer une syllabe. Et ce ne fut pas avant de nombreuses, de très nombreuses minutes, qu'elle put comprendre ce qu'elle entendait ; bien qu'elle ne fût pas en général réticente à croire ce qui était à l'avantage de sa famille, ou qui venait sous la forme d'un amoureux pour l'une d'entre elles. Elle commença enfin à se reprendre, à s'agiter sur sa chaise, à se lever, à se rasseoir, à s'émerveiller et à se bénir.
« Grand Dieu ! Seigneur, bénissez-moi ! Pensez donc ! Ma chère ! M. Darcy ! Qui l'aurait cru ! Et est-ce vraiment vrai ? Oh ! Ma très douce Lizzy ! Combien tu seras riche et combien tu seras grande ! Quelle argent de poche, quels bijoux, quelles voitures tu auras ! Ceux de Jane ne sont rien à côté — rien du tout. Je suis si contente — si heureuse. Un homme si charmant ! — si beau ! si grand ! — Oh, ma chère Lizzy ! Je t'en prie, excuse-moi de l'avoir autant détesté auparavant. J'espère qu'il passera outre. Chère, chère Lizzy. Une maison en ville ! Tout ce qu'il y a de plus charmant ! Trois filles mariées ! Dix mille livres par an ! Oh, Seigneur ! Qu'adviendra-t-il de moi ? Je vais devenir folle. »
Cela suffisait à prouver que son approbation ne faisait aucun doute ; et Elizabeth, se réjouissant qu'une telle effusion ne fût entendue que par elle-même, s'en alla bientôt. Mais avant qu'elle ne fût restée trois minutes dans sa propre chambre, sa mère la suivit.
« Mon enfant chérie, s'écria-t-elle, je ne peux penser à rien d'autre ! Dix mille livres par an, et très probablement plus ! C'est aussi bien qu'un Lord ! Et une licence spéciale. Tu dois et tu seras mariée par une licence spéciale. Mais ma très chère amour, dis-moi quel plat M. Darcy affectionne particulièrement, afin que je puisse l'avoir demain. »
C'était un triste présage de ce que pourrait être le comportement de sa mère envers le gentleman lui-même ; et Elizabeth trouva que, bien qu'en possession certaine de sa plus chaude affection, et assurée du consentement de ses parents, il restait encore quelque chose à souhaiter. Mais le lendemain se passa beaucoup mieux qu'elle ne l'avait espéré ; car Mme Bennet avait heureusement un tel respect pour son futur gendre qu'elle ne s'aventura pas à lui parler, à moins qu'elle ne fût en mesure de lui offrir quelque attention, ou de marquer sa déférence pour son opinion.
Elizabeth eut la satisfaction de voir son père prendre la peine de faire sa connaissance ; et M. Bennet l'assura bientôt qu'il montait à chaque heure dans son estime.
« J'admire fort mes trois gendres », dit-il. « Wickham, peut-être, est mon préféré ; mais je pense que j'aimerai votre mari tout autant que celui de Jane. »
CHAPITRE XVIII.
L'humeur d'Elizabeth reprenant bientôt son enjouement, elle voulut que M. Darcy lui expliquât comment il en était venu à s'éprendre d'elle. « Comment avez-vous commencé ? » demanda-t-elle. « Je conçois que vous ayez continué de façon charmante, une fois le début franchi ; mais qu'est-ce qui a pu vous mettre en train en tout premier lieu ? »
« Je ne saurais fixer l'heure, ni l'endroit, ni le regard, ni les mots qui en ont jeté les bases. C'est trop loin. J'étais en plein milieu avant même de savoir que j'avais commencé. »
« Vous aviez résisté très tôt à ma beauté, et quant à mes manières... ma conduite à votre égard frisa toujours l'impolitesse, et je ne vous ai jamais adressé la parole sans souhaiter plutôt vous causer de la peine qu'autre chose. Soyez sincère maintenant ; est-ce pour mon impertinence que vous m'avez admirée ? »
« Pour la vivacité de votre esprit, oui. »
« Autant appeler cela de l'impertinence tout de suite. Ce n'en était guère éloigné. Le fait est que vous étiez las de la civilité, de la déférence, des attentions empressées. Vous étiez dégoûté des femmes qui ne parlaient, ne regardaient et ne pensaient que pour votre seule approbation. Je vous ai réveillé et intéressé parce que j'étais si différente d'elles. Si vous n'aviez pas été réellement aimable, vous m'auriez détestée pour cela ; mais en dépit de la peine que vous preniez à vous dissimuler, vos sentiments étaient toujours nobles et justes ; et, au fond de votre cœur, vous méprisiez profondément les personnes qui vous courtisaient avec tant d'assiduité. Voilà, je vous ai épargné la peine de l'expliquer ; et vraiment, tout bien considéré, je commence à trouver cela parfaitement raisonnable. Certes, vous ne saviez rien de bon à mon sujet, mais personne ne pense à cela quand on tombe amoureux. »
« N'y avait-il rien de bon dans votre conduite affectueuse envers Jane, lorsqu'elle était malade à Netherfield ? »
« Très chère Jane ! qui aurait pu faire moins pour elle ? Mais faites-en une vertu, je vous en prie. Mes bonnes qualités sont sous votre protection, et vous devez les exagérer autant que possible ; et, en retour, il m'appartient de trouver l'occasion de vous taquiner et de me quereller avec vous aussi souvent que je le pourrai ; et je commencerai sur-le-champ en vous demandant ce qui vous a rendu si peu désireux de conclure, finalement. Qu'est-ce qui vous a rendu si réservé avec moi, lors de votre première visite, et lorsque vous avez dîné ici par la suite ? Pourquoi, notamment lors de votre visite, aviez-vous l'air de ne pas vous soucier de moi ? »
« Parce que vous étiez grave et silencieuse, et que vous ne m'encouragiez nullement. »
« Mais j'étais embarrassée. »
« Moi aussi. »
« Vous auriez pu me parler davantage lorsque vous êtes venu dîner. »
« Un homme qui aurait moins ressenti aurait pu le faire. »
« Quelle malchance que vous ayez une réponse raisonnable à donner, et que je sois assez raisonnable pour l'admettre ! Mais je me demande combien de temps vous auriez continué, si on vous avait laissé à vous-même. Je me demande quand vous auriez parlé, si je ne vous l'avais pas demandé ! Ma résolution de vous remercier pour votre bonté envers Lydia a certainement eu un grand effet. *Trop* grand, je le crains ; car que devient la morale si notre confort découle d'une rupture de promesse, puisque je n'aurais pas dû mentionner le sujet ? Cela ne va pas du tout. »
« Vous n'avez pas à vous tourmenter. La morale sera parfaitement sauve. Les efforts injustifiables de Lady Catherine pour nous séparer ont été le moyen de dissiper tous mes doutes. Je ne suis pas redevable de mon bonheur présent à votre vif désir d'exprimer votre gratitude. Je n'étais pas d'humeur à attendre une quelconque ouverture de votre part. Les renseignements de ma tante m'avaient donné de l'espoir, et j'étais déterminé à tout savoir sur-le-champ. »
« Lady Catherine a été d'une utilité infinie, ce qui devrait la rendre heureuse, car elle adore être utile. Mais dites-moi, pourquoi êtes-vous venu à Netherfield ? Était-ce simplement pour monter jusqu'à Longbourn et être embarrassé ? Ou aviez-vous prévu une conséquence plus sérieuse ? »
« Mon véritable but était de vous voir, et de juger, si je le pouvais, si je pouvais espérer vous faire m'aimer. Mon but avoué, ou du moins celui que je m'avouais à moi-même, était de voir si votre sœur conservait des sentiments pour Bingley, et si tel était le cas, de lui faire les aveux que je lui ai faits depuis. »
« Aurez-vous jamais le courage d'annoncer à Lady Catherine ce qui va lui arriver ? »
« Je risque davantage de manquer de temps que de courage, Elizabeth. Mais cela doit être fait, et si vous voulez me donner une feuille de papier, ce sera fait immédiatement. »
« Et si je n'avais pas moi-même une lettre à écrire, je pourrais m'asseoir à côté de vous et admirer la régularité de votre écriture, comme une autre jeune dame l'a fait autrefois. Mais j'ai aussi une tante que je ne dois pas négliger plus longtemps. »
Par refus d'avouer à quel point son intimité avec M. Darcy avait été surestimée, Elizabeth n'avait jamais encore répondu à la longue lettre de Mme Gardiner, mais maintenant, ayant à communiquer ce qu'elle savait être des plus bienvenus, elle eut presque honte de découvrir que son oncle et sa tante avaient déjà perdu trois jours de bonheur, et écrivit immédiatement ce qui suit :
« Je vous aurais remerciée plus tôt, ma chère tante, comme j'aurais dû le faire, pour votre long, aimable et satisfaisant récit de détails ; mais, à dire vrai, j'étais trop de mauvaise humeur pour écrire. Vous supposiez plus qu'il n'existait réellement. Mais maintenant, supposez tout ce qu'il vous plaira ; donnez libre cours à votre fantaisie, laissez votre imagination s'envoler vers tous les sommets que le sujet permet, et à moins que vous ne me croyiez déjà mariée, vous ne pourrez guère vous tromper. Vous devez m'écrire à nouveau très bientôt, et le louer bien plus que vous ne l'avez fait dans votre dernière lettre. Je vous remercie encore et encore de ne pas être allée aux Lacs. Comment ai-je pu être assez sotte pour le souhaiter ! Votre idée des poneys est délicieuse. Nous ferons le tour du Parc chaque jour. Je suis la plus heureuse créature au monde. Peut-être d'autres l'ont-ils dit avant moi, mais personne avec une telle justice. Je suis encore plus heureuse que Jane ; elle se contente de sourire, moi je ris. M. Darcy vous envoie tout l'amour du monde, celui qu'il peut m'épargner. Vous devez tous venir à Pemberley pour Noël.
Votre, etc. »
La lettre de M. Darcy à Lady Catherine était d'un style différent ; et encore différent de l'une et de l'autre fut celle que M. Bennet envoya à M. Collins, en réponse à sa dernière.
« CHER MONSIEUR,
« Je dois vous solliciter une fois de plus pour des félicitations. Elizabeth sera bientôt la femme de M. Darcy. Consolez Lady Catherine aussi bien que vous le pouvez. Mais, si j'étais vous, je soutiendrais le neveu. Il a plus à donner.
« Bien à vous, etc. »
Les félicitations de Mlle Bingley à son frère, pour son mariage imminent, furent tout ce qu'il y a de plus affectueux et d'insincère. Elle écrivit même à Jane à cette occasion, pour exprimer sa joie et répéter toutes ses anciennes professions d'estime. Jane ne fut pas dupe, mais elle fut touchée ; et bien qu'elle n'eût aucune confiance en elle, elle ne put s'empêcher de lui faire une réponse bien plus aimable qu'elle ne savait être méritée.
La joie que Mlle Darcy exprima en recevant une telle information fut aussi sincère que celle de son frère en l'envoyant. Quatre pages ne suffirent pas à contenir tout son ravissement, et tout son désir ardent d'être aimée par sa belle-sœur.
Avant qu'aucune réponse ne pût arriver de M. Collins, ou qu'aucune félicitation ne pût être adressée à Elizabeth par sa femme, la famille de Longbourn apprit que les Collins étaient venus eux-mêmes à Lucas Lodge. La raison de ce soudain déménagement fut bientôt évidente. Lady Catherine avait été rendue si extrêmement furieuse par le contenu de la lettre de son neveu que Charlotte, se réjouissant réellement de ce mariage, était impatiente de s'éloigner jusqu'à ce que l'orage fût passé. En un tel moment, l'arrivée de son amie fut un plaisir sincère pour Elizabeth, bien qu'au fil de leurs rencontres elle dût parfois penser que ce plaisir était chèrement payé, en voyant M. Darcy exposé à toute la parade et à la civilité obséquieuse de son mari. Il le supporta cependant avec un calme admirable. Il pouvait même écouter Sir William Lucas, lorsqu'il le complimentait d'avoir emporté le plus brillant joyau du pays, et exprimait son espoir de les voir tous se réunir fréquemment à St. James's, avec une dignité très convenable. S'il lui arrivait de hausser les épaules, ce n'était pas avant que Sir William fût hors de vue.
La vulgarité de Mme Philips était une autre épreuve, et peut-être une plus lourde, pour sa patience ; et bien que Mme Philips, tout comme sa sœur, eût trop de crainte révérencieuse à son égard pour parler avec la familiarité qu'encourageait la bonne humeur de Bingley, il n'en restait pas moins que, dès qu'elle parlait, elle ne pouvait s'empêcher d'être vulgaire. Son respect pour lui, bien qu'il la rendît plus silencieuse, n'était nullement susceptible de la rendre plus élégante. Elizabeth faisait tout ce qu'elle pouvait pour le protéger de l'attention fréquente de l'une comme de l'autre, et était toujours soucieuse de le garder pour elle, et pour les membres de sa famille avec qui il pouvait converser sans mortification ; et si les sentiments inconfortables découlant de tout cela enlevèrent au temps des fiançailles une grande partie de leur plaisir, ils ajoutèrent à l'espoir de l'avenir ; et elle attendait avec ravissement le moment où ils seraient soustraits à une société si peu plaisante pour l'un comme pour l'autre, pour retrouver tout le confort et l'élégance de leur cercle familial à Pemberley.
CHAPITRE XIX.
Heureux pour tous ses sentiments maternels fut le jour où Mme Bennet se débarrassa de ses deux filles les plus méritantes. On peut deviner avec quel orgueil ravi elle rendit visite par la suite à Mme Bingley et parla de Mme Darcy. Je souhaiterais pouvoir dire, pour le bien de sa famille, que l'accomplissement de son désir ardent de voir tant de ses enfants établis produisit un effet assez heureux pour faire d'elle une femme sensée, aimable et bien informée pour le restant de ses jours ; bien qu'il fût peut-être heureux pour son mari, qui n'aurait guère goûté la félicité domestique sous une forme si inhabituelle, qu'elle restât encore occasionnellement nerveuse et invariablement sotte.
M. Bennet regretta énormément sa seconde fille ; son affection pour elle l'attirait hors de chez lui plus souvent que toute autre chose n'aurait pu le faire. Il se réjouissait d'aller à Pemberley, surtout lorsqu'on s'y attendait le moins.
M. Bingley et Jane ne restèrent à Netherfield qu'un an. Une si grande proximité avec sa mère et les parents de Meryton n'était souhaitable ni pour son tempérament facile, ni pour le cœur affectueux de Jane. Le souhait le plus cher de ses sœurs fut alors exaucé ; il acheta un domaine dans un comté voisin du Derbyshire, et Jane et Elizabeth, en plus de toute autre source de bonheur, se retrouvèrent à trente miles l'une de l'autre.
Kitty, à son très grand avantage, passa la majeure partie de son temps avec ses deux sœurs aînées. Dans une société bien supérieure à celle qu'elle avait connue jusqu'alors, ses progrès furent considérables. Elle n'avait pas un tempérament aussi ingouvernable que Lydia, et, éloignée de l'influence de l'exemple de cette dernière, elle devint, grâce à une attention et une direction appropriées, moins irritable, moins ignorante et moins insipide. Elle fut, bien entendu, soigneusement tenue à l'écart du désavantage supplémentaire que représentait la société de Lydia, et bien que Mme Wickham l'invitât fréquemment à venir séjourner chez elle, avec la promesse de bals et de jeunes gens, son père ne consentit jamais à ce qu'elle s'y rendît.
Mary fut la seule fille qui resta à la maison ; et elle fut nécessairement détournée de la poursuite de ses accomplissements par le fait que Mme Bennet était tout à fait incapable de rester seule. Mary fut obligée de se mêler davantage au monde, mais elle pouvait toujours moraliser sur chaque visite matinale ; et comme elle n'était plus mortifiée par les comparaisons entre la beauté de ses sœurs et la sienne, son père soupçonna qu'elle se soumettait à ce changement sans grande réticence.
Quant à Wickham et Lydia, leurs caractères ne subirent aucune révolution suite au mariage de ses sœurs. Il supporta avec philosophie la conviction qu'Elizabeth devait maintenant être informée de tout ce qu'elle ignorait auparavant de son ingratitude et de sa fausseté ; et, malgré tout, il ne fut pas tout à fait sans espoir que Darcy pût encore être convaincu de faire sa fortune. La lettre de félicitations qu'Elizabeth reçut de Lydia à l'occasion de son mariage lui expliqua que, par sa femme du moins, sinon par lui-même, un tel espoir était entretenu. La lettre était ainsi conçue :
« MA CHÈRE LIZZY,
« Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Si vous aimez M. Darcy moitié autant que j'aime mon cher Wickham, vous devez être très heureuse. C'est un grand réconfort de vous savoir si riche, et quand vous n'aurez rien d'autre à faire, j'espère que vous penserez à nous. Je suis sûre que Wickham aimerait beaucoup une place à la cour, et je ne pense pas que nous aurons assez d'argent pour vivre sans un peu d'aide. N'importe quelle place ferait l'affaire, d'environ trois ou quatre cents livres par an ; mais, quoi qu'il en soit, ne parlez pas à M. Darcy à ce sujet, si vous préférez ne pas le faire.
« Votre, etc. »
Comme il se trouva qu'Elizabeth préférait effectivement ne pas le faire, elle s'efforça dans sa réponse de mettre fin à toute supplique et à toute attente de ce genre. Toutefois, elle leur envoyait fréquemment le soulagement qu'il était en son pouvoir d'offrir, en pratiquant ce qu'on pourrait appeler l'économie dans ses propres dépenses privées. Il avait toujours été évident pour elle qu'un revenu comme le leur, sous la direction de deux personnes si extravagantes dans leurs besoins et insouciantes de l'avenir, devait être très insuffisant pour leur entretien ; et chaque fois qu'ils changeaient de résidence, Jane ou elle-même étaient sûres d'être sollicitées pour quelque petite aide en vue de régler leurs factures. Leur manière de vivre, même lorsque le rétablissement de la paix les renvoya à un foyer, fut extrêmement instable. Ils étaient toujours en train de déménager de lieu en lieu en quête d'une situation bon marché, et toujours en train de dépenser plus qu'ils ne le devraient. Son affection pour elle sombra bientôt dans l'indifférence ; la sienne dura un peu plus longtemps ; et en dépit de sa jeunesse et de ses manières, elle conserva tous les droits à la réputation que son mariage lui avait conférés.
Bien que Darcy ne pût jamais le recevoir à Pemberley, il l'aida néanmoins, pour l'amour d'Elizabeth, dans sa profession. Lydia y fut occasionnellement visiteuse, lorsque son mari était parti se divertir à Londres ou à Bath ; et tous deux séjournèrent si fréquemment et si longtemps chez les Bingley que la bonne humeur de Bingley elle-même en fut accablée, et qu'il en vint jusqu'à parler de leur faire comprendre qu'il était temps de partir.
Mlle Bingley fut très profondément mortifiée par le mariage de Darcy ; mais comme elle jugea opportun de conserver le droit de se rendre à Pemberley, elle abandonna tout ressentiment ; elle fut plus affectueuse que jamais envers Georgiana, presque aussi attentive à Darcy qu'auparavant, et s'acquitta de toute sa dette de civilité envers Elizabeth.
Pemberley était désormais le foyer de Georgiana ; et l'attachement des deux sœurs était exactement ce que Darcy avait espéré voir. Elles furent capables de s'aimer l'une l'autre, tout autant qu'elles l'avaient souhaité. Georgiana avait la plus haute opinion du monde d'Elizabeth ; bien qu'au début elle écoutât souvent avec un étonnement qui frisait l'alarme sa manière vive et enjouée de parler à son frère. Celui qui lui avait toujours inspiré un respect qui surmontait presque son affection, elle le voyait maintenant devenir l'objet de plaisanteries ouvertes. Son esprit reçut des connaissances qui ne s'étaient jamais présentées à elle auparavant. Grâce aux instructions d'Elizabeth, elle commença à comprendre qu'une femme peut prendre des libertés avec son mari, qu'un frère n'autorisera pas toujours à une sœur de plus de dix ans sa cadette.
Lady Catherine fut extrêmement indignée par le mariage de son neveu ; et comme elle laissa libre cours à toute la franchise authentique de son caractère dans sa réponse à la lettre qui en annonçait les arrangements, elle lui adressa des paroles si injurieuses, notamment à l'encontre d'Elizabeth, que toute communication cessa pendant quelque temps. Mais à la longue, grâce aux persuasions d'Elizabeth, il fut convaincu d'oublier l'offense et de chercher une réconciliation ; et, après une nouvelle résistance de la part de sa tante, son ressentiment céda, soit à son affection pour lui, soit à sa curiosité de voir comment sa femme se comportait ; et elle daigna leur rendre visite à Pemberley, en dépit de la pollution que ses bois avaient reçue, non seulement de la présence d'une telle maîtresse, mais des visites de son oncle et de sa tante venus de la cité.
Avec les Gardiner, ils furent toujours dans les termes les plus intimes. Darcy, tout comme Elizabeth, les aimait réellement ; et tous deux furent toujours conscients de la plus vive gratitude envers les personnes qui, en l'amenant dans le Derbyshire, avaient été le moyen de les unir.