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Romeo and Juliet

by William Shakespeare · in French

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LA TRAGÉDIE DE ROMÉO ET JULIETTE

par William Shakespeare

Sommaire

LE PROLOGUE.

ACTE I Scène I. Un lieu public. Scène II. Une rue. Scène III. Une chambre dans la maison des Capulet. Scène IV. Une rue. Scène V. Une salle dans la maison des Capulet.

ACTE II CHŒUR. Scène I. Un lieu ouvert près du jardin des Capulet. Scène II. Le jardin des Capulet. Scène III. La cellule de Frère Laurent. Scène IV. Une rue. Scène V. Le jardin des Capulet. Scène VI. La cellule de Frère Laurent.

ACTE III Scène I. Un lieu public. Scène II. Une chambre dans la maison des Capulet. Scène III. La cellule de Frère Laurent. Scène IV. Une chambre dans la maison des Capulet. Scène V. Une galerie ouverte donnant sur la chambre de Juliette, avec vue sur le jardin.

ACTE IV Scène I. La cellule de Frère Laurent. Scène II. Une salle dans la maison des Capulet. Scène III. La chambre de Juliette. Scène IV. Une salle dans la maison des Capulet. Scène V. La chambre de Juliette ; Juliette est sur le lit.

ACTE V Scène I. Mantoue. Une rue. Scène II. La cellule de Frère Laurent. Scène III. Un cimetière ; on y trouve un monument appartenant aux Capulet.

Personnages

ESCALUS, Prince de Vérone. MERCUTIO, parent du Prince et ami de Roméo. PARIS, un jeune noble, parent du Prince. Un Page de Paris.

MONTAGUE, chef d'une famille véronaise en conflit avec les Capulet. LADY MONTAGUE, épouse de Montague. ROMÉO, fils de Montague. BENVOLIO, neveu de Montague et ami de Roméo. ABRAM, serviteur de Montague. BALTHASAR, serviteur de Roméo.

CAPULET, chef d'une famille véronaise en conflit avec les Montague. LADY CAPULET, épouse de Capulet. JULIETTE, fille de Capulet. TYBALT, neveu de Lady Capulet. LE COUSIN DE CAPULET, un vieil homme. LA NOURRICE de Juliette. PETER, serviteur de la Nourrice de Juliette. SAMPSON, serviteur des Capulet. GREGORY, serviteur des Capulet. Des Serviteurs.

FRÈRE LAURENT, un franciscain. FRÈRE JEAN, du même ordre. Un Apothicaire. CHŒUR. Trois Musiciens. Un Officier. Citoyens de Vérone ; plusieurs Hommes et Femmes, parents des deux familles ; Des Masqués, des Gardes, des Guetteurs et des Valets.

Lieu de l'action : pendant la majeure partie de la pièce, à Vérone ; une fois, dans le Cinquième Acte, à Mantoue.

LE PROLOGUE

Entrée du Chœur.

CHŒUR. Deux familles, toutes deux de même noblesse, Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, D'une antique querelle font naître une nouvelle sédition, Où le sang civil rend les mains civiles impures. Des reins fatidiques de ces deux ennemis Un couple d'amants maudits par les astres prend sa vie ; Leurs malheureux et pitoyables renversements Enterrent avec leur mort la discorde de leurs parents. Le passage redoutable de leur amour marqué par la mort, Et la persistance de la colère de leurs parents, Que seule la fin de leurs enfants pouvait apaiser, Constitue maintenant les deux heures de notre représentation ; Ce que vous n'y verrez pas, notre effort s'emploiera à le réparer.

[Sortie.]

ACTE I

SCÈNE I. Un lieu public.

Entrent Sampson et Gregory, armés d'épées et de boucliers.

SAMPSON. Gregory, sur ma parole, nous ne porterons pas de charbon.

GREGORY. Non, car alors nous serions des charbonniers.

SAMPSON. Je veux dire, si nous sommes en colère, nous tirerons l'épée.

GREGORY. Oui, tant que tu vivras, tire ton cou hors du collier.

SAMPSON. Je frappe rapidement, quand je suis excité.

GREGORY. Mais tu n'es pas rapidement excité à frapper.

SAMPSON. Un chien de la maison des Montague m'excite.

GREGORY. S'exciter, c'est s'agiter ; et être vaillant, c'est tenir bon : donc, si tu t'excites, tu t'enfuis.

SAMPSON. Un chien de cette maison me poussera à tenir bon. Je prendrai le mur à tout homme ou femme des Montague.

GREGORY. Cela montre que tu es un faible esclave, car le plus faible va au mur.

SAMPSON. C'est vrai, et c'est pourquoi les femmes, étant les vaisseaux les plus faibles, sont toujours repoussées contre le mur : c'est pourquoi je repousserai les hommes des Montague du mur, et je collerai leurs femmes contre le mur.

GREGORY. La querelle est entre nos maîtres et nous, leurs hommes.

SAMPSON. C'est tout comme, je montrerai que je suis un tyran : quand j'aurai combattu les hommes, je serai courtois avec les femmes, je leur couperai la tête.

GREGORY. Les têtes des femmes ?

SAMPSON. Oui, les têtes des femmes, ou leur virginité ; prends-le dans le sens que tu voudras.

GREGORY. Elles doivent le prendre dans le sens où elles le ressentent.

SAMPSON. Moi, elles me ressentiront tant que je serai capable de tenir debout : et il est connu que je suis un joli morceau de chair.

GREGORY. Il vaut mieux que tu ne sois pas un poisson ; si tu l'étais, tu serais un pauvre Jean. Sors ton outil ; voici des gens de la maison des Montague.

Entrent Abram et Balthasar.

SAMPSON. Mon arme nue est sortie : querelle, je te soutiendrai.

GREGORY. Comment ? Tourne le dos et fuis ?

SAMPSON. Ne crains rien pour moi.

GREGORY. Non, ma foi ; je ne te crains pas !

SAMPSON. Prenons le parti de nos amis ; laissons-les commencer.

GREGORY. Je froncerai les sourcils en passant, et qu'ils le prennent comme ils voudront.

SAMPSON. Non, comme ils osent. Je leur ferai une queue de paon, ce qui est un affront pour eux s'ils le supportent.

ABRAM. Vous nous faites une queue de paon, monsieur ?

SAMPSON. Je fais une queue de paon, monsieur.

ABRAM. Vous nous faites une queue de paon, monsieur ?

SAMPSON. La loi est de notre côté si je dis oui ?

GREGORY. Non.

SAMPSON. Non, monsieur, je ne vous fais pas de queue de paon, monsieur ; mais je fais une queue de paon, monsieur.

GREGORY. Vous cherchez querelle, monsieur ?

ABRAM. Querelle, monsieur ? Non, monsieur.

SAMPSON. Mais si vous en cherchez, monsieur, je suis avec vous. Je sers un homme aussi bon que vous.

ABRAM. Pas meilleur.

SAMPSON. Eh bien, monsieur.

Entre Benvolio.

GREGORY. Dis mieux ; voici un des parents de mon maître.

SAMPSON. Oui, mieux, monsieur.

ABRAM. Tu mens.

SAMPSON. Tire ton épée, si tu es un homme. Gregory, souviens-toi de mon coup de poing.

[Ils se battent.]

BENVOLIO. Séparez-vous, fous ! Rengagez vos épées, vous ne savez pas ce que vous faites.

[Il les sépare.]

Entre Tybalt.

TYBALT. Quoi, es-tu mêlé à ces vils rustres ? Tourne-toi, Benvolio, regarde ta mort.

BENVOLIO. Je ne fais que maintenir la paix, rengage ton épée, Ou manie-la pour séparer ces hommes avec moi.

TYBALT. Quoi, tirer l'épée et parler de paix ? Je hais ce mot Comme je hais l'enfer, tous les Montague, et toi : Prends garde à toi, lâche.

[Ils se battent.]

Entrent trois ou quatre Citoyens avec des bâtons.

PREMIER CITOYEN. Des bâtons, des fourches et des partisans ! Frappez ! Battez-les ! À bas les Capulet ! À bas les Montague !

Entrent Capulet en robe de chambre et Lady Capulet.

CAPULET. Quel bruit est-ce ? Donnez-moi mon long épée, ho !

LADY CAPULET. Une béquille, une béquille ! Pourquoi demandes-tu une épée ?

CAPULET. Mon épée, je dis ! Le vieux Montague est là, Et il brandit son épée malgré moi.

Entrent Montague et Lady Montague.

MONTAGUE. Vilain Capulet ! Ne me retenez pas, laissez-moi y aller.

LADY MONTAGUE. Tu ne feras pas un pas pour chercher un ennemi.

Entre le Prince Escalus, avec des Suivants.

PRINCE. Sujets rebelles, ennemis de la paix, Profanateurs de cet acier voisin-taché,— Ne veulent-ils pas entendre ? Holà ! Vous, hommes, vous, bêtes, Qui étouffez le feu de votre rage pernicieuse Avec des fontaines pourpres jaillissant de vos veines, Sous peine de torture, de ces mains sanglantes Jetez vos armes mal tempérées à terre Et écoutez la sentence de votre prince ému. Trois rixes civiles, nées d'un mot léger, De toi, vieux Capulet, et de Montague, Ont trois fois troublé le calme de nos rues, Et fait que les anciens citoyens de Vérone Ont délaissé leurs graves et convenables ornements, Pour manier de vieux partisans, avec des mains aussi vieilles, Rongées par la paix, pour séparer votre haine rongeante. Si jamais vous troublez à nouveau nos rues, Vos vies paieront le prix de la paix. Pour cette fois, que tous les autres s'en aillent : Toi, Capulet, viens avec moi, Et toi, Montague, viens cet après-midi, Pour connaître notre volonté ultérieure dans cette affaire, À la vieille place libre, notre lieu de jugement commun. Une fois de plus, sous peine de mort, que tous les hommes partent.

[Sortent le Prince et les Suivants ; Capulet, Lady Capulet, Tybalt, les Citoyens et les Serviteurs.]

MONTAGUE. Qui a ranimé cette ancienne querelle ? Parle, neveu, étais-tu présent quand cela a commencé ?

BENVOLIO. Ici se trouvaient les serviteurs de ton adversaire Et les tiens, se battant avant que je n'arrive. Je me suis interposé, et sur-le-champ est arrivé Le fougueux Tybalt, avec son épée prête, Qui, tout en proférant des défis à mes oreilles, L'a brandie au-dessus de sa tête, et a coupé les vents, Qui, sans être blessés, l'ont sifflé en signe de mépris. Tandis que nous échangions des coups et des estocades Sont arrivés de plus en plus de gens, et se sont battus de part et d'autre, Jusqu'à ce que le Prince arrive, qui a séparé les deux parties.

LADY MONTAGUE. Oh, où est Roméo, l'as-tu vu aujourd'hui ? Je suis bien contente qu'il n'ait pas été à cette rixe.

BENVOLIO. Madame, une heure avant que le soleil vénéré N'ait apparu à la fenêtre dorée de l'est, Un esprit troublé m'a poussé à sortir, Où, sous le bosquet de sycomores Qui s'enracine à l'ouest de cette ville, Si tôt en marchant, j'ai vu ton fils. Je me suis approché de lui, mais il m'a remarqué, Et s'est glissé dans l'abri du bois. Moi, mesurant ses sentiments aux miens, Qui cherchaient alors ce qui ne pouvait être trouvé, Étant un de trop par moi-même fatigué, J'ai suivi mon humeur, sans suivre la sienne, Et j'ai évité avec joie celui qui fuyait avec joie.

MONTAGUE. Il a souvent été vu là, le matin, Avec des larmes augmentant la rosée du matin frais, Ajoutant des nuages aux nuages avec ses profonds soupirs ; Mais dès que le soleil tout réconfortant Commence à tirer, dans l'est le plus lointain, Les rideaux ombragés du lit d'Aurore, Il s'éloigne de la lumière et rentre chez lui, lourd, Et se confine dans sa chambre, Ferme ses fenêtres, verrouille la lumière du jour Et se crée une nuit artificielle. Noir et sinistre doit être cet état d'esprit, À moins que de bons conseils ne puissent enlever la cause.

BENVOLIO. Mon noble oncle, connaissez-vous la cause ?

MONTAGUE. Je ne la connais pas et ne peux l'apprendre de lui.

BENVOLIO. L'avez-vous importuné par quelque moyen ?

MONTAGUE. Tant par moi-même que par beaucoup d'autres amis ; Mais lui, conseiller de ses propres affections, Est pour lui-même—je ne dirai pas à quel point— Mais pour lui-même si secret et si fermé, Si loin de toute sonde et découverte, Comme est le bourgeon mangé par un ver envieux Avant qu'il ne puisse déployer ses feuilles douces à l'air, Ou consacrer sa beauté au soleil. Si seulement nous pouvions apprendre d'où viennent ses peines, Nous serions aussi disposés à les guérir qu'à les connaître.

Entre Roméo.

BENVOLIO. Le voici qui arrive. S'il vous plaît, écartez-vous ; Je connaîtrai sa peine ou serai grandement déçu.

MONTAGUE. Je voudrais que tu sois aussi heureux en restant Pour entendre une vraie confession. Viens, madame, partons,

[Sortent Montague et Lady Montague.]

BENVOLIO. Bonjour, cousin.

ROMÉO. Le jour est-il si jeune ?

BENVOLIO. Il vient de sonner neuf heures.

ROMÉO. Ah, les heures tristes semblent longues. Était-ce mon père qui est parti si vite ?

BENVOLIO. C'était lui. Quelle tristesse rallonge les heures de Roméo ?

ROMÉO. Ne pas avoir ce qui, en le possédant, les rend courtes.

BENVOLIO. L'amour ?

ROMÉO. Non.

BENVOLIO. De l'amour ?

ROMÉO. Hors de sa faveur là où je suis amoureux.

BENVOLIO. Hélas, cet amour, si doux dans son apparence, Devrait être si tyrannique et rude dans l'épreuve.

ROMÉO. Hélas, cet amour, dont l'apparence est toujours voilée, Devrait, sans yeux, voir les chemins vers sa volonté ! Où dînerons-nous ? Oh, moi ! Quelle rixe a eu lieu ici ? Ne me le dis pas, car je l'ai déjà entendu. Il y a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour : Pourquoi, alors, ô amour querelleur ! Ô haine aimante ! Ô n'importe quoi, créé de rien au départ ! Ô légèreté lourde ! Vanité sérieuse ! Chaos mal formé de formes bien semblant ! Plume de plomb, fumée brillante, feu froid, santé malade ! Sommeil éveillé, qui n'est pas ce qu'il est ! Cet amour que je ressens, qui ne ressent pas d'amour en cela. Ne ris-tu pas ?

BENVOLIO. Non, cousin, je pleure plutôt.

ROMÉO. Bon cœur, pour quoi ?

BENVOLIO. Pour l'oppression de ton bon cœur.

ROMÉO. Pourquoi, telle est la transgression de l'amour. Mes propres peines pèsent lourd dans ma poitrine, Que tu propagera pour les faire presser Avec plus des tiennes. Cet amour que tu as montré Ajoute plus de peine à trop de la mienne. L'amour est une fumée faite de la vapeur des soupirs ; Purifié, un feu étincelant dans les yeux des amants ; Troublé, une mer nourrie des larmes des amants : Qu'est-ce que c'est d'autre ? Une folie la plus discrète, Un fiel étouffant, et un préservatif doux. Adieu, mon cousin.

[Partant.]

BENVOLIO. Doucement ! Je vais avec toi : Et si tu me laisses ainsi, tu me fais tort.

ROMÉO. Tut ! J'ai perdu ma raison ; je ne suis pas ici. Ce n'est pas Roméo, il est ailleurs.

BENVOLIO. Dis-moi avec tristesse qui est celle que tu aimes ?

ROMÉO. Que dois-je gémir et te le dire ?

BENVOLIO. Gémir ! Pourquoi non ; mais dis-le-moi tristement.

ROMÉO. Demande à un malade en tristesse de faire son testament, Un mot mal employé pour quelqu'un d'aussi malade. En tristesse, cousin, j'aime une femme.

BENVOLIO. J'ai visé juste quand j'ai supposé que tu aimais.

ROMÉO. Un bon tireur, et elle est belle, celle que j'aime.

BENVOLIO. Une bonne cible, cher cousin, est vite atteinte.

ROMÉO. Eh bien, dans ce coup, tu te trompes : elle ne sera pas atteinte Par la flèche de Cupidon, elle a l'esprit de Diane ; Et dans une forte preuve de chasteté bien armée, De l'arc faible et enfantin de l'amour, elle vit sans être touchée. Elle ne supportera pas le siège des termes amoureux Ni ne subira l'assaut des yeux assaillants, Ni n'ouvrira son giron à l'or saint-séducteur : Oh, elle est riche en beauté, seulement pauvre Quand elle meurt, avec la beauté meurt son trésor.

BENVOLIO. Alors elle a juré qu'elle vivrait toujours chaste ?

ROMÉO. Elle l'a fait, et dans cette parcimonie fait un grand gaspillage ; Car la beauté affamée par sa sévérité, Coupe la beauté de toute postérité. Elle est trop belle, trop sage ; sagement trop belle, Pour mériter le bonheur en me faisant désespérer. Elle a juré de ne pas aimer, et dans ce vœu Je vis mort, qui vis pour le dire maintenant.

BENVOLIO. Sois guidé par moi, oublie de penser à elle.

ROMÉO. Oh, apprends-moi comment oublier de penser.

BENVOLIO. En donnant la liberté à tes yeux ; Examine d'autres beautés.

ROMÉO. C'est le moyen De rendre la sienne exquisite, encore plus en question. Ces masques heureux qui embrassent les fronts des belles dames, Étant noirs, nous rappellent qu'ils cachent le beau ; Celui qui est devenu aveugle ne peut oublier Le précieux trésor de sa vue perdue. Montre-moi une maîtresse qui est d'une beauté surpassante, Que sert sa beauté sinon comme une note Où je peux lire qui a surpassé cette beauté surpassante ? Adieu, tu ne peux pas m'apprendre à oublier.

BENVOLIO. Je paierai cette leçon, ou mourrai endetté.

[Ils sortent.]

SCÈNE II. Une rue.

Entrent Capulet, Paris et un Serviteur.

CAPULET. Mais Montague est lié tout comme moi, Dans une peine semblable ; et ce n'est pas difficile, je pense, Pour des hommes aussi vieux que nous de garder la paix.

PARIS. De noble réputation êtes-vous tous les deux, Et il est dommage que vous ayez vécu en désaccord si longtemps. Mais maintenant, mon seigneur, que dites-vous de ma demande ?

CAPULET. Mais en répétant ce que j'ai déjà dit. Ma fille est encore une étrangère dans le monde, Elle n'a pas vu le changement de quatorze ans ; Laissez deux étés de plus se flétrir dans leur fierté Avant que nous ne puissions penser qu'elle est mûre pour être une épouse.

PARIS. Plus jeunes qu'elle, des mères heureuses ont été faites.

CAPULET. Et trop tôt mariées sont celles qui sont si tôt faites. La terre a englouti tous mes espoirs sauf elle, Elle est l'espoir de ma terre : Mais fais-la tienne, gentil Paris, gagne son cœur, Ma volonté pour son consentement n'est qu'une partie ; Et si elle est d'accord, dans son champ de choix Se trouve mon consentement et ma voix favorable. Ce soir, je tiens un festin ancien et habituel, Où j'ai invité de nombreux invités, Tels que je les aime, et toi parmi eux, Un de plus, le plus bienvenu, fait mon nombre plus grand. Dans ma pauvre maison, viens voir ce soir Des étoiles qui foulent la terre et font la nuit claire : Un tel réconfort que ressentent les jeunes hommes vigoureux Quand le mois d'avril bien vêtu, sur le talon De l'hiver boiteux, avance, même une telle joie Parmi les jeunes bourgeons féminins tu hériteras ce soir Dans ma maison. Entends tout, vois tout, Et aime-la le plus dont le mérite sera le plus grand : Ce qui, à plus de vue, parmi beaucoup, étant une, Peut se tenir en nombre, bien qu'en calcul aucune. Viens, va avec moi. Va, va, trudge, À travers la belle Vérone ; trouve ces personnes Dont les noms sont écrits là, [donne un papier] et dis-leur, Ma maison et bienvenue à leur plaisir de rester.

[Sortent Capulet et Paris.]

SERVITEUR. Trouve-les dont les noms sont écrits ici ! Il est écrit que le cordonnier doit s'occuper de son mètre et le tailleur de son dernier, le pêcheur de son crayon, et le peintre de ses filets ; mais je suis envoyé pour trouver ces personnes dont les noms sont ici écrits, et ne peux jamais trouver quels noms la personne qui a écrit a ici écrits. Je dois aller chez les savants. En bon temps !

Entrent Benvolio et Roméo.

BENVOLIO. Tut, homme, un feu en éteint un autre en brûlant, Une douleur est atténuée par la souffrance d'une autre ; Deviens étourdi, et sois aidé en te retournant ; Un chagrin désespéré guérit avec le languissement d'un autre : Prends une nouvelle infection pour ton œil, Et le poison virulent de l'ancien mourra.

ROMÉO. Ta feuille de plantain est excellente pour cela.

BENVOLIO. Pour quoi, je te prie ?

ROMÉO. Pour ta cheville cassée.

BENVOLIO. Pourquoi, Roméo, es-tu fou ?

ROMÉO. Non, mais lié plus qu'un fou ne l'est : Enfermé en prison, privé de ma nourriture, Fouetté et torturé et—que Dieu te garde, bon fellow.

SERVITEUR. Que Dieu te garde. Je te prie, monsieur, sais-tu lire ?

ROMÉO. Oui, mon propre destin dans ma misère.

SERVITEUR. Peut-être l'as-tu appris sans livre. Mais je te prie, peux-tu lire tout ce que tu vois ?

ROMÉO. Oui, si je connais les lettres et la langue.

SERVITEUR. Tu dis honnêtement, reste joyeux !

ROMÉO. Reste, fellow ; je peux lire.

[Il lit la lettre.]

_Signior Martino et sa femme et ses filles ; Le comte Anselmo et ses belles sœurs ; La dame veuve d'Utruvio ; Signior Placentio et ses charmantes nièces ; Mercutio et son frère Valentin ; Mon oncle Capulet, sa femme, et ses filles ; Ma belle nièce Rosaline et Livia ; Signior Valentio et son cousin Tybalt ; Lucio et la vive Helena._

Une belle assemblée. [Rend le papier] Où devraient-ils venir ?

SERVITEUR. Ici.

ROMÉO. Où dîner ?

SERVITEUR. Chez nous.

ROMÉO. Chez qui ?

SERVITEUR. Chez mon maître.

ROMÉO. En effet, j'aurais dû te demander cela avant.

SERVITEUR. Maintenant, je te le dirai sans demander. Mon maître est le grand et riche Capulet, et si tu n'es pas de la maison des Montague, je te prie, viens et brise une coupe de vin. Reste joyeux.

[Sort.]

BENVOLIO. À ce même ancien festin des Capulet Soupe la belle Rosaline que tu aimes tant ; Avec toutes les beautés admirées de Vérone. Va-y et avec un œil non taché, Compare son visage avec certains que je te montrerai, Et je te ferai penser que ton cygne est un corbeau.

ROMÉO. Quand la religion dévote de mon œil Maintient un tel mensonge, alors que les larmes se changent en feu ; Et celles qui, souvent noyées, ne pourraient jamais mourir, Hérétiques transparentes, soient brûlées pour menteuses. Une plus belle que mon amour ? Le soleil tout-voyant N'a jamais vu sa pareille depuis que le monde a commencé.

BENVOLIO. Tut, tu l'as vue belle, aucune autre n'étant là, Elle-même pesée avec elle-même dans chaque œil : Mais dans cette balance de cristal, laisse qu'il soit pesé L'amour de ta dame contre quelque autre demoiselle Que je te montrerai brillante à ce festin, Et elle paraîtra à peine bien, celle qui maintenant paraît la meilleure.

ROMÉO. J'irai avec toi, aucune telle vue à montrer, Mais pour me réjouir dans la splendeur de ma propre.

[Ils sortent.]

SCÈNE III. Une chambre dans la maison des Capulet.

Entrent Lady Capulet et la Nourrice.

LADY CAPULET. Nourrice, où est ma fille ? Appelle-la pour moi.

NOURRICE. Maintenant, par ma virginité, à douze ans, Je lui ai dit de venir. Quoi, agneau ! Quoi, papillon ! Que Dieu nous garde ! Où est cette fille ? Quoi, Juliette !

Entre Juliette.

JULIETTE. Comment maintenant, qui appelle ?

NOURRICE. Ta mère.

JULIETTE. Madame, je suis ici. Quelle est votre volonté ?

LADY CAPULET. C'est l'affaire. Nourrice, donne-moi congé un moment, Nous devons parler en secret. Nourrice, reviens, Je me souviens, tu entendras notre conseil. Tu sais que ma fille est d'un bel âge.

NOURRICE. Foi, je peux dire son âge à l'heure près.

LADY CAPULET. Elle n'a pas quatorze ans.

NOURRICE. Je parierais quatorze de mes dents, Et pourtant, pour être franche, je n'en ai que quatre, Elle n'a pas quatorze ans. Depuis combien de temps est-ce La fête de la Moisson ?

LADY CAPULET. Une quinzaine et quelques jours.

LA NOURRICE. Paire ou impaire, de tous les jours de l'an, À la veille de la Moisson, la nuit venue, elle aura quatorze ans. Susan et elle,—que Dieu repose toutes les âmes chrétiennes!— Étaient du même âge. Or, Susan est avec Dieu; Elle était trop bonne pour moi. Mais comme je disais, À la veille de la Moisson, la nuit venue, elle aura quatorze ans; Elle les aura, ma foi; je m'en souviens bien. C'est depuis le tremblement de terre, voilà onze ans; Et elle fut sevrée,—je ne l'oublierai jamais—, De tous les jours de l'an, précisément ce jour-là: Car j'avais alors mis de l'absinthe sur mon sein, Assise au soleil contre le mur du colombier; Mon seigneur et vous étiez alors à Mantoue: Nay, j'ai bonne mémoire. Mais comme je disais, Quand elle goûta l'absinthe au mamelon De mon sein et le trouva amer, pauvre petite sotte, De la voir boudeuse, et se fâcher contre le sein! Secoue, dit le colombier: nul besoin, ma foi, De me commander de filer. Et depuis ce temps-là, voilà onze ans; Car alors elle pouvait se tenir debout; nay, par la croix, Elle aurait pu courir et trottiner partout; Car, même le jour d'avant, elle s'était fendu le front, Et alors mon mari,—Dieu ait son âme! C'était un homme joyeux,—prit l'enfant: «Oui,» dit-il, «tu tombes sur ton visage? Tu tomberas à la renverse quand tu auras plus de sens; N'est-ce pas, Jule?» et, par ma pâque, La jolie petite cessa de pleurer, et dit «Oui». De voir à présent comme une plaisanterie revient à point. Je te garantis, et dussé-je vivre mille ans, Je ne l'oublierai jamais. «N'est-ce pas, Jule?» dit-il; Et, jolie sotte, elle s'arrêta, et dit «Oui.»

LADY CAPULET. Assez de cela; je te prie, tais-toi.

LA NOURRICE. Oui, madame, pourtant je ne puis m'empêcher de rire, À penser qu'elle cessa de pleurer, et dit «Oui»; Et pourtant je te garantis qu'elle avait sur le front Une bosse aussi grosse que le caleçon d'un jeune coq; Un coup dangereux, et elle pleura amèrement. «Oui,» dit mon mari, «tu tombes sur ton visage? Tu tomberas à la renverse quand tu viendras en âge; N'est-ce pas, Jule?» elle s'arrêta, et dit «Oui».

JULIET. Et tais-toi donc, je te prie, Nourrice, dis-je.

LA NOURRICE. Paix, j'ai fini. Dieu te marque de sa grâce, Tu étais le plus joli bébé que j'aie jamais nourri: Et pourrais-je vivre assez pour te voir mariée, mon souhait serait comblé.

LADY CAPULET. Ma foi, ce mariage est justement le sujet Dont je suis venue parler. Dis-moi, fille Juliet, Comment te sens-tu disposée au mariage?

JULIET. C'est un honneur auquel je n'ai jamais songé.

LA NOURRICE. Un honneur! N'étais-je ta seule nourrice, Je dirais que tu as sucé la sagesse à mon sein.

LADY CAPULET. Eh bien, songe au mariage à présent: plus jeunes que toi, Ici à Vérone, des dames de haut rang, Sont déjà mères. À mon compte, J'étais ta mère guère plus tard que ces années Où tu es encore demoiselle. Ainsi donc, en bref; Le vaillant Paris te recherche pour t'aimer.

LA NOURRICE. Un homme, jeune dame! Dame, un homme tel Que le monde entier—ma foi, c'est un homme de cire.

LADY CAPULET. L'été de Vérone n'a pas une telle fleur.

LA NOURRICE. Nay, c'est une fleur, en vérité une vraie fleur.

LADY CAPULET. Que dis-tu, peux-tu aimer le gentilhomme? Ce soir tu le verras à notre fête; Parcours le volume du visage du jeune Paris, Et trouve le plaisir écrit là de la plume de la beauté. Examine chaque trait convenant au mariage, Et vois comme l'un prête à l'autre son contentement; Et ce qui dans ce beau volume est obscur, Trouve-le écrit dans la marge de ses yeux. Ce précieux livre d'amour, cet amant non relié, Pour l'embellir, ne lui manque qu'une couverture: Le poisson vit dans la mer; et c'est grand orgueil Que le beau sans le beau intérieur se cache. Ce livre aux yeux de plusieurs partage la gloire, Que dans des fermoirs d'or enferme l'histoire dorée; Ainsi tu partageras tout ce qu'il possède, En l'ayant, sans te faire moindre.

LA NOURRICE. Point moindre, nay plus grand. Les femmes croissent par les hommes.

LADY CAPULET. Parle brièvement, peux-tu goûter l'amour de Paris?

JULIET. Je chercherai à aimer, si le regard peut porter l'amour: Mais je ne lancerai mes yeux plus loin Que ton consentement ne leur donne force de voler.

Entre un Serviteur.

SERVITEUR. Madame, les invités sont venus, le souper est servi, on vous appelle, ma jeune demoiselle est demandée, la Nourrice est maudite au cellier, et tout est en désordre. Il me faut aller servir, je vous prie de suivre aussitôt.

LADY CAPULET. Nous te suivons.

[Sort le Serviteur.]

Juliet, le Comte attend.

LA NOURRICE. Va, fille, et que des nuits heureuses accompagnent des jours heureux.

[Sortent.]

SCÈNE IV. Une Rue.

Entrent Romeo, Mercutio, Benvolio, avec cinq ou six Masqués; Porte-flambeaux et autres.

ROMEO. Eh quoi, ce discours sera-t-il prononcé pour notre excuse? Ou passerons-nous sans excuse?

BENVOLIO. Le temps est passé de tant de prolixité: Nous n'aurons pas de Cupidon aveuglé d'un bandeau, Portant un arc peint de Tartare en bois, Effrayant les dames comme un épouvantail; Ni de prologue débité de mémoire, faiblement récité Après l'avertisseur, pour notre entrée: Mais qu'ils nous jaugent à leur guise, Nous les mesurerons d'une mesure, et nous partirons.

ROMEO. Donnez-moi un flambeau, je ne suis pas pour ces allures; N'étant que pesant, je porterai la lumière.

MERCUTIO. Nay, gentil Romeo, il faut que vous dansiez.

ROMEO. Pas moi, croyez-moi, vous avez des souliers de danse, Aux semelles agiles, j'ai une âme de plomb Qui m'enfonce au sol, je ne puis bouger.

MERCUTIO. Tu es un amant, emprunte les ailes de Cupidon, Et plane avec elles par-dessus l'ordinaire.

ROMEO. Je suis trop profondément percé de sa flèche Pour planer avec ses plumes légères, et ainsi lié, Je ne puis franchir le niveau d'un morne chagrin. Sous le lourd fardeau de l'amour, je sombre.

MERCUTIO. Et sombrer dedans, c'est charger l'amour; Trop grande oppression pour une chose tendre.

ROMEO. L'amour est-il chose tendre? Il est trop rude, Trop grossier, trop violent; et il pique comme l'épine.

MERCUTIO. Si l'amour est rude avec toi, sois rude avec l'amour; Pique l'amour qui pique, et tu terrasses l'amour. Donnez-moi un étui où mettre mon visage: [Mettant un masque.] Un masque pour un masque. Que m'importe Quel œil curieux relève les difformités? Voici les sourcils épais qui rougiront pour moi.

BENVOLIO. Allons, frappe et entre; et sitôt dedans Que chaque homme s'aille de ses jambes.

ROMEO. Un flambeau pour moi: que les volages, légers de cœur, Chatouillent de leurs talons les insensibles joncs; Car je suis proverbial d'un dicton de grand-père, Je serai porteur de chandelle et regarderai, Le jeu n'a jamais été si beau, et je suis fini.

MERCUTIO. Allons, gris est la souris, mot du constable: Si tu es gris, nous te tirerons de la fange Ou sauf votre amour révérence, où tu demeures coché Jusqu'aux oreilles. Viens, nous brûlons le jour, hé.

ROMEO. Nay, ce n'est pas cela.

MERCUTIO. Je veux dire, seigneur, qu'à différer Nous gaspillons nos lumières en vain, des lumières éclairent le jour. Prends notre bonne intention, car notre jugement siège Cinq fois là où une fois siège notre raison.

ROMEO. Et nous voulons bien aller à ce mascarade; Mais ce n'est pas sage d'y aller.

MERCUTIO. Pourquoi, peut-on demander?

ROMEO. J'ai fait un songe cette nuit.

MERCUTIO. Et moi aussi.

ROMEO. Eh bien, quel était le tien?

MERCUTIO. Que les songeurs mentent souvent.

ROMEO. Au lit endormis, tandis qu'ils rêvent de choses vraies.

MERCUTIO. Oh, alors, je vois que la reine Mab t'a visité. Elle est la sage-femme des fées, et elle vient En forme pas plus grosse qu'une agate Sur l'index d'un échevin, Tirée par un attelage de petits atomes Sur les nez des hommes tandis qu'ils dorment: Les rais de son char faits de longues pattes de faucheux; La couverture, des ailes de sauterelles; Ses traits, de la plus petite toile d'araignée; Les colliers, des rayons aqueux du clair de lune; Son fouet, d'un os de grillon; la mèche, d'un fil; Son charretier, un petit moustique à houppelande grise, Pas même à moitié si gros qu'un petit ver rond Piqué du doigt paresseux d'une servante: Son char est une noisette vide, Façonnée par l'écureuil menuisier ou le vieux ver charpentier, De temps immémorial les charrons des fées. Et dans cet équipage elle galope nuit après nuit À travers le cerveau des amants, et alors ils rêvent d'amour; Sur les genoux des courtisans, qui rêvent aussitôt de révérences; Sur les doigts des avocats, qui rêvent aussitôt d'honoraires; Sur les lèvres des dames, qui rêvent aussitôt de baisers, Que souvent la Mab courroucée afflige de vésicules, Parce que leurs haleines sont gâtées de douceurs: Tantôt elle galope sur le nez d'un courtisan, Et alors il rêve de flairer une cause; Et tantôt elle vient avec la queue d'un cochon de dîme, Chatouillant le nez d'un curé tandis qu'il dort, Alors il rêve d'un autre bénéfice: Tantôt elle passe sur le cou d'un soldat, Et alors il rêve de tailler des gorges étrangères, De brèches, d'embuscades, de lames espagnoles, De santés de cinq brasses de profondeur; et puis soudain Un tambour à son oreille, dont il sursaute et s'éveille; Et, ainsi effrayé, jure une prière ou deux, Et se rendort. C'est cette même Mab Qui tresse les crinières des chevaux la nuit; Et cuit les elfes-locks en cheveux sales et malpropres, Qui, une fois démêlés, présagent grand malheur: C'est la sorcière, quand les filles couchent sur le dos, Qui les presse, et leur apprend d'abord à porter, En faisant d'elles des femmes de bonne contenance: C'est elle,—

ROMEO. Paix, paix, Mercutio, paix, Tu ne parles de rien.

MERCUTIO. Vrai, je parle de rêves, Qui sont les enfants d'un cerveau oisif, Engendrés de rien que de vaine fantaisie, Qui est aussi peu de substance que l'air, Et plus inconstant que le vent, qui courtise En ce moment même le sein glacé du nord, Et, étant irrité, souffle loin de là, Tournant son flanc vers le midi chargé de rosée.

BENVOLIO. Ce vent dont tu parles nous souffle hors de nous-mêmes: Le souper est fini, et nous arriverons trop tard.

ROMEO. Je crains trop tôt: car mon cœur me présage Quelque conséquence encore suspendue aux étoiles, Qui doit commencer amèrement sa date funeste Avec les plaisirs de cette nuit; et expire le terme D'une vie méprisée, enclose en ma poitrine Par quelque vil forfeit de mort prématurée. Mais que celui qui tient le gouvernail de ma course Dirige ma requête. En avant, vaillants gentilshommes!

BENVOLIO. Frappe, tambour.

[Sortent.]

SCÈNE V. Une Salle dans la Maison de Capulet.

Musiciens attendant. Entrent des Serviteurs.

PREMIER SERVITEUR. Où est Potpan, qu'il n'aide pas à desservir? Lui qui escamote une planche! Lui qui racle une planche!

SECOND SERVITEUR. Quand les bonnes manières reposeront toutes en une ou deux mains d'hommes, et qu'ils seront mal lavés aussi, ce sera une sale affaire.

PREMIER SERVITEUR. Ôte les tabourets, retire le dressoir, veille à la vaisselle. Bon garçon, garde-moi un morceau de massepain; et puisque tu m'aimes, que le portier laisse entrer Susan Meule et Nell. Antoine et Potpan!

SECOND SERVITEUR. Oui, garçon, prêt.

PREMIER SERVITEUR. On vous attend et on vous appelle, on vous demande et on vous cherche, dans la grande salle.

SECOND SERVITEUR. Nous ne pouvons être ici et là en même temps. Allègrement, garçons. Soyez vifs un moment, et que le plus longtemps vivant prenne tout.

[Sortent.]

Entrent Capulet, etc. avec les Invités et Dames auprès des Masqués.

CAPULET. Soyez les bienvenus, gentilshommes, vous dames qui avez vos orteils Non affligés de cors, aurez une danse avec vous. Ah, mes maîtresses, laquelle d'entre vous toutes Voudra maintenant refuser de danser? Celle qui fait la délicate, Elle, j'en jure, a des cors. Suis-je près de vous à présent? Soyez les bienvenus, gentilshommes! J'ai vu le jour Où j'ai porté un masque, et savais conter Un murmure de conte à l'oreille d'une belle dame, Tel qu'il aurait plu; c'est passé, c'est passé, c'est passé, Vous êtes les bienvenus, gentilshommes! Allons, musiciens, jouez. De la place, de la place, donnez de l'espace! Et foulez, filles.

[La musique joue, et ils dansent.]

Plus de lumière, marauds; et retournez les tables, Et éteignez le feu, la salle est devenue trop chaude. Ah, mon gars, ce sport inespéré vient à propos. Nay, assieds-toi, nay, assieds-toi, bon cousin Capulet, Car vous et moi avons passé nos jours de danse; Combien y a-t-il maintenant depuis cette dernière fois Que vous et moi étions en masque?

LE COUSIN DE CAPULET. Par Notre-Dame, trente ans.

CAPULET. Quoi, l'homme, ce n'est pas tant, ce n'est pas tant: C'est depuis les noces de Lucentio, Venez la Pentecôte aussi vite qu'elle viendra, Environ cinq et vingt ans; et alors nous fîmes mascarade.

LE COUSIN DE CAPULET. C'est plus, c'est plus, son fils est plus âgé, seigneur; Son fils a trente ans.

CAPULET. Vous me direz cela? Son fils n'était que pupille il y a deux ans.

ROMEO. Quelle dame est-ce, qui enrichit la main De ce chevalier là-bas?

SERVITEUR. Je ne sais pas, seigneur.

ROMEO. Oh, elle apprend aux flambeaux à brûler clair! Il semble qu'elle est suspendue à la joue de la nuit Comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne; Beauté trop riche pour l'usage, pour la terre trop précieuse! Ainsi se montre une blanche colombe trottant avec des corbeaux, Comme cette dame sur ses compagnes se montre. La mesure faite, je guetterai sa place d'arrêt, Et touchant la sienne, rendrai bénie ma main rustre. Mon cœur a-t-il aimé jusqu'ici? Qu'il se parjure, mes yeux! Car jamais je n'ai vu vraie beauté avant cette nuit.

TYBALT. À cette voix, ce doit être un Montague. Va quérir ma rapière, garçon. Quoi, le hardi esclave Ose venir ici, couvert d'un visage antique, Pour railler et bafouer notre solennité? Or, par la souche et l'honneur de ma race, Le frapper mort je ne tiens pas péché.

CAPULET. Quoi! Comment, cousin! Pourquoi tempêter ainsi?

TYBALT. Oncle, c'est un Montague, notre ennemi; Un coquin venu ici par défi, Pour bafouer notre solennité cette nuit.

CAPULET. Le jeune Romeo, n'est-ce pas?

TYBALT. C'est lui, ce coquin de Romeo.

CAPULET. Contente-toi, gentil cousin, laisse-le faire, Il se porte en gentleman de belle prestance; Et, à dire vrai, Vérone se vante de lui Comme d'un jeune homme vertueux et bien gouverné. Je ne voudrais pas pour la richesse de toute la ville Lui faire affront ici en ma maison. Donc sois patient, ne prends pas garde à lui, C'est ma volonté; laquelle si tu respectes, Montre un beau visage et quitte ces regards sombres, Apparence mal séante pour un festin.

TYBALT. Il sied quand un tel coquin est un invité: Je ne le supporterai pas.

CAPULET. Il sera supporté. Quoi, maître homme! Je dis qu'il le sera, va; Suis-je le maître ici, ou toi? Va. Tu ne le supporteras pas! Dieu me corrige l'âme, Tu vas faire mutinerie parmi mes invités! Tu vas tout mettre en désordre, tu seras l'homme!

TYBALT. Pourquoi, oncle, c'est honte.

CAPULET. Va, va! Tu es un garçon insolent. Est-ce ainsi, vraiment? Ce tour pourrait bien te nuire, je sais ce que je sais. Tu dois me contredire! Ma foi, il est temps. Bien dit, mes cœurs!—Tu es un freluquet; va: Tais-toi, ou—Plus de lumière, plus de lumière!—Honte! Je te ferai silencieux. Quoi, allègrement, mes cœurs.

TYBALT. Patience forcée rencontrant colère volontaire Fait trembler ma chair à leur diverse salutation. Je me retirerai: mais cette intrusion, Qui semble douce à présent, se convertira en fiel amer.

[Sort.]

ROMEO. [À Juliet.] Si je profane de ma main indigne Ce saint sanctuaire, le doux péché est ceci, Mes lèvres, deux pèlerins rougissants, se tiennent prêtes À adoucir ce rude contact d'un tendre baiser.

JULIET. Bon pèlerin, tu fais tort à ta main trop, Dont la dévotion courtoise ici se montre; Car les saints ont des mains que les mains des pèlerins touchent, Et paume contre paume est baiser de pieux pèlerin.

ROMEO. Les saints n'ont-ils pas aussi des lèvres, et les pieux pèlerins?

JULIET. Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer en prière.

ROMEO. Oh, alors, chère sainte, que les lèvres fassent ce que font les mains: Elles prient, accorde, de peur que la foi ne tourne au désespoir.

JULIET. Les saints ne bougent pas, quoiqu'ils accordent pour l'amour des prières.

ROMEO. Alors ne bouge pas tandis que je prends l'effet de ma prière. Ainsi de mes lèvres, par les tiennes mon péché est purgé. [L'embrassant.]

JULIET. Alors que mes lèvres aient le péché qu'elles ont pris.

ROMEO. Péché de mes lèvres? Oh, forfait doucement pressé! Rends-moi mon péché.

JULIET. Tu embrasses selon le rituel.

LA NOURRICE. Madame, votre mère demande à vous parler.

ROMEO. Qui est sa mère?

LA NOURRICE. Ma foi, bachelier, Sa mère est la dame de la maison, Et une bonne dame, et sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille dont vous parliez. Je vous le dis, celui qui peut s'assurer d'elle Aura le magot.

ROMEO. Est-elle Capulet? Ô cher compte! Ma vie est la dette de mon ennemi.

BENVOLIO. Va, va-t'en; le divertissement est à son comble.

ROMEO. Oui, c'est ce que je crains; d'où mon inquiétude.

CAPULET. Nay, gentilshommes, ne vous préparez pas à partir, Nous avons un léger et fol banquet en perspective. Est-ce donc ainsi? Pourquoi, je vous remercie tous; Je vous remercie, honnêtes gentilshommes; bonne nuit. Plus de flambeaux ici! Allons, alors, allons au lit. Ah, mon gars, par ma foi, il se fait tard, Je vais à mon repos.

[Sortent tous sauf Juliet et la Nourrice.]

JULIET. Viens ici, Nourrice. Qui est ce gentilhomme?

LA NOURRICE. Le fils et héritier du vieux Tiberio.

JULIET. Quel est celui qui maintenant sort par la porte?

LA NOURRICE. Ma foi, je pense que c'est le jeune Petruchio.

JULIET. Quel est celui qui suit ici, qui ne voulait pas danser?

LA NOURRICE. Je ne sais pas.

JULIET. Va demander son nom. S'il est marié, Ma tombe sera vraisemblablement mon lit nuptial.

LA NOURRICE. Son nom est Romeo, et un Montague, Le fils unique de votre grand ennemi.

JULIET. Mon unique amour né de mon unique haine! Trop tôt vu sans être connu, et connu trop tard! Naissance prodigieuse d'amour pour moi, Que je doive aimer un ennemi exécré.

LA NOURRICE. Qu'est-ce? Qu'est-ce?

JULIET. Un vers que j'ai appris à l'instant De quelqu'un avec qui j'ai dansé.

[On appelle en dedans, «Juliet».]

LA NOURRICE. Aussitôt, aussitôt! Viens, partons, tous les étrangers sont partis.

[Sortent.]

ACTE II

Entre le Chœur.

CHŒUR. Or le vieux désir gît sur son lit de mort, Et la jeune affection bâille d'être son héritière; Cette beauté pour laquelle l'amour gémissait et voudrait mourir, Appariée à la tendre Juliet, n'est plus belle. Or Romeo est aimé, et aime en retour, Pareillement enchanté par le charme des regards; Mais à son ennemi supposé il doit se plaindre, Et elle dérobe l'appât doux de l'amour aux hameçons craintifs: Tenu pour ennemi, il ne peut avoir accès À respirer les serments qu'usent les amants; Et elle, autant amoureuse, ses moyens sont d'autant moindres De rencontrer son nouvel aimé nulle part. Mais la passion leur prête pouvoir, au temps des moyens, de se joindre, Tempérant les extrémités par l'extrême douceur.

[Sort.]

SCÈNE I. Un lieu ouvert attenant au Jardin de Capulet.

Entre Romeo.

ROMEO. Puis-je aller plus avant quand mon cœur est ici? Retourne, terre imbécile, et trouve ton centre.

[Il escalade le mur et saute en dedans.]

Entrent Benvolio et Mercutio.

BENVOLIO. Romeo! Mon cousin Romeo! Romeo!

MERCUTIO. Il est sage, Et sur ma vie il s'est volé au lit.

BENVOLIO. Il courut par ici, et sauta le mur de ce verger: Crie, bon Mercutio.

MERCUTIO. Nay, je conjure aussi. Romeo! Humeurs! Fou! Passion! Amant! Apparais sous l'apparence d'un soupir, Dis seulement une rime, et je suis satisfait; Crie seulement «Hélas!» Prononce seulement Amour et colombe; Dis à ma commère Vénus un seul mot gentil, Un seul sobriquet pour son fils pur aveugle, Le jeune Abraham Cupidon, qui tira si juste Quand le roi Cophetua aima la mendiante. Il n'entend pas, il ne bouge pas, il ne remue pas; Le singe est mort, et je dois le conjurer. Je te conjure par les yeux brillants de Rosaline, Par son haut front et sa lèvre écarlate, Par son beau pied, sa jambe droite, et sa cuisse frémissante, Et les domaines qui là gisent adjacents, Que sous ta semblance tu nous apparais.

BENVOLIO. Et s'il t'entend, tu l'irriteras.

MERCUTIO. Cela ne peut l'irriter. L'irriterait D'évoquer un esprit dans le cercle de sa maîtresse, De quelque étrange nature, l'y laissant debout Jusqu'à ce qu'elle l'eût couché, et conjuré bas; Ce serait quelque malice. Mon invocation Est belle et honnête, et, au nom de sa maîtresse, Je ne conjure que pour le faire lever.

BENVOLIO. Viens, il s'est caché parmi ces arbres Pour s'accompagner avec l'humoristique nuit. Aveugle est son amour, et la mieux séante aux ténèbres.

MERCUTIO. Si l'amour est aveugle, l'amour ne peut toucher le but. Maintenant il s'assiéra sous un néflier, Et souhaitera que sa maîtresse fût ce fruit Que les filles nomment nèfle quand elles rient seules. O Romeo, qu'elle le fût, oh, qu'elle le fût Un cul ouvert et toi une poire poperin! Romeo, bonne nuit. J'irai à mon lit de roulis. Ce lit des champs est trop froid pour que j'y dorme. Viens, partirons-nous?

BENVOLIO. Va, alors; car c'est en vain De chercher ici celui qui ne veut être trouvé.

[Sortent.]

SCÈNE II. Le Jardin de Capulet.

Entre Romeo.

ROMÉO. Il raille les cicatrices qui n'ont jamais senti de blessure.

Juliette apparaît à une fenêtre, en haut.

Mais chut, quelle lumière jaillit à cette fenêtre ? C'est l'orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, beau soleil, et tue la lune jalouse, Qui est déjà malade et pâle de chagrin, Parce que toi, sa suivante, es bien plus belle qu'elle. Ne sois pas sa suivante, puisqu'elle est jalouse ; Sa livrée de vestale est maladive et verte, Et seuls les sots la portent ; rejette-la. C'est ma dame, oh ! c'est mon amour ! Oh, qu'elle sût qu'elle l'est ! Elle parle, pourtant elle ne dit rien. Qu'importe ? Son œil discourra, je lui répondrai. Je suis trop hardi, ce n'est pas à moi qu'elle parle. Deux des plus belles étoiles de tout le ciel, Ayant quelque affaire, prient ses yeux De scintiller dans leurs sphères jusqu'à leur retour. Et si ses yeux étaient là, eux dans sa tête ? L'éclat de sa joue ferait honte à ces étoiles, Comme le jour à une lampe ; ses yeux au ciel Répandraient un tel flot de lumière dans l'air Que les oiseaux chanteraient, croyant la nuit absente. Vois comme elle appuie sa joue sur sa main. Oh, que je fusse un gant sur cette main, Pour toucher cette joue !

JULIETTE. Hélas !

ROMÉO. Elle parle. Oh, parle encore, ange radieux, car tu es Aussi glorieux pour cette nuit, planant sur ma tête, Qu'un messager ailé du ciel Aux regards blancs et levés des mortels Émerveillés qui tombent à la renverse pour le contempler Quand il enjambe les nuages au souffle indolent Et vogue sur le sein de l'air.

JULIETTE. Ô Roméo, Roméo, pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et refuse ton nom. Ou si tu ne le veux, jure seulement d'être mon amour, Et je ne serai plus jamais une Capulet.

ROMÉO. [À part.] Entendrai-je encore, ou devrai-je parler maintenant ?

JULIETTE. Ce n'est que ton nom qui est mon ennemi ; Tu es toi-même, quand tu ne serais pas un Montaigu. Qu'est-ce que Montaigu ? Ce n'est ni main ni pied, Ni bras, ni visage, ni aucun autre membre Appartenant à un homme. Oh, sois un autre nom. Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons rose Sentirait aussi doux sous tout autre nom ; Ainsi Roméo, s'il ne s'appelait pas Roméo, Conserverait cette chère perfection qui lui est propre Sans ce titre. Roméo, quitte ton nom, Et pour ton nom, qui n'est rien de toi, Prends tout mon être.

ROMÉO. Je te prends au mot. Appelle-moi seulement ton amour, et je serai rebaptisé ; Désormais, jamais plus je ne serai Roméo.

JULIETTE. Quel homme es-tu, qui, ainsi voilé par la nuit, Trébuches ainsi sur mon secret ?

ROMÉO. Par un nom Je ne sais comment te dire qui je suis : Mon nom, chère sainte, m'est odieux à moi-même, Parce qu'il est ton ennemi. L'avais-je écrit, je déchirerais le mot.

JULIETTE. Mes oreilles n'ont pas encore bu cent mots De ta voix, et pourtant je connais le son. N'es-tu pas Roméo, et un Montaigu ?

ROMÉO. Ni l'un ni l'autre, belle enfant, si l'un ou l'autre te déplaît.

JULIETTE. Comment es-tu arrivé ici, dis-le-moi, et pourquoi ? Les murs du verger sont hauts et difficiles à franchir, Et le lieu est mortel, vu qui tu es, Si l'un des miens t'y trouve.

ROMÉO. Sur les ailes légères de l'amour, j'ai franchi ces murailles, Car les limites de pierre ne peuvent arrêter l'amour, Et ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter : Tes parents donc ne sont pas un obstacle pour moi.

JULIETTE. S'ils te voient, ils te tueront.

ROMÉO. Hélas, il y a plus de péril dans ton regard Que dans vingt de leurs épées. Ne sois que douceur, Et je serai protégé contre leur inimitié.

JULIETTE. Je ne voudrais pour rien au monde qu'ils te vissent ici.

ROMÉO. J'ai le manteau de la nuit pour me cacher à leurs yeux, Mais si tu ne m'aimes pas, laisse-les me trouver ici. Ma vie finirait mieux par leur haine Que par une mort différée, privé de ton amour.

JULIETTE. Par qui as-tu trouvé l'indication de ce lieu ?

ROMÉO. Par l'amour, qui le premier m'a poussé à m'enquérir ; Il m'a prêté conseil, et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas un pilote ; pourtant, fussais-tu aussi loin Que cette rive immense baignée par la mer lointaine, Je m'aventurerais pour une telle marchandise.

JULIETTE. Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage, Sinon une rougeur de vierge colorerait ma joue Pour ce que tu m'as entendu dire cette nuit. J'aimerais m'en tenir aux convenances, j'aimerais, j'aimerais nier Ce que j'ai dit ; mais adieu les belles manières. M'aimes-tu ? Je sais que tu diras oui, Et je prendrai ta parole. Pourtant, si tu jures, Tu peux te montrer parjure. Des parjures d'amants, On dit que Jupiter rit. Ô doux Roméo, Si tu m'aimes, dis-le fidèlement. Ou si tu penses que je suis trop vite conquise, Je froncerai le sourcil, serai revêche, te dirai non, Pour que tu me courtises. Mais sinon, pas pour le monde. En vérité, beau Montaigu, je suis trop tendre ; Et c'est pourquoi tu peux trouver ma conduite légère : Mais crois-moi, gentilhomme, je me montrerai plus vraie Que celles qui ont plus d'artifice à se montrer distantes. J'aurais dû être plus distante, je l'avoue, Si tu n'avais surpris, avant que j'y prisse garde, Les accents de ma vraie passion ; pardonne-moi donc, Et n'impute pas ce consentement à un amour léger, Que l'obscurité de la nuit a ainsi découvert.

ROMÉO. Madame, par cette lune bénie, je jure, Qui d'argent couronne ces sommets de fruitiers,—

JULIETTE. Oh, ne jure pas par la lune, la lune inconstante, Qui change chaque mois dans son orbe circulaire, De peur que ton amour ne se montre aussi variable.

ROMÉO. Par quoi jurerai-je ?

JULIETTE. Ne jure point du tout. Ou si tu le veux, jure par toi-même, ton être gracieux, Qui est le dieu de mon idolâtrie, Et je te croirai.

ROMÉO. Si mon cœur, cher amour,—

JULIETTE. Eh bien, ne jure pas. Bien que je me réjouisse en toi, Je n'ai pas de joie à ce contrat cette nuit ; Il est trop précipité, trop irréfléchi, trop soudain, Trop pareil à l'éclair, qui cesse d'être Avant qu'on puisse dire « il éclaire ». Cher, bonne nuit. Ce bouton d'amour, par le souffle mûrissant de l'été, Peut devenir une belle fleur à notre prochaine rencontre. Bonne nuit, bonne nuit. Qu'un doux repos et le sommeil Descendent en ton cœur, comme dans ma poitrine.

ROMÉO. Oh, me quitteras-tu ainsi insatisfait ?

JULIETTE. Quelle satisfaction peux-tu avoir cette nuit ?

ROMÉO. L'échange du serment fidèle de ton amour contre le mien.

JULIETTE. Je t'ai donné le mien avant que tu ne le demandasses ; Et pourtant je voudrais avoir à le donner encore.

ROMÉO. Voudrais-tu le retirer ? Dans quel but, mon amour ?

JULIETTE. Seulement pour être franche, et te le donner à nouveau. Et pourtant je ne souhaite que ce que j'ai ; Ma largesse est aussi boundless que la mer, Mon amour aussi profond ; plus je te donne, Plus j'ai, car tous deux sont infinis. J'entends du bruit en dedans. Cher amour, adieu. [La Nourrice appelle à l'intérieur.] Tout à l'heure, bonne Nourrice ! — Doux Montaigu, sois fidèle. Attends un peu, je reviendrai.

[Elle sort.]

ROMÉO. Ô nuit bénie, bénie. Je crains, Étant dans la nuit, que tout ceci ne soit qu'un rêve, Trop douce flatterie pour être réelle.

Juliette reparaît à la fenêtre, en haut.

JULIETTE. Trois mots, cher Roméo, et vraiment bonne nuit. Si ton penchant d'amour est honorable, Si ton dessein est le mariage, fais-le-moi savoir demain, Par quelqu'un que je me procurerai pour venir à toi, Où et quand tu voudras accomplir le rite, Et toutes mes fortunes à tes pieds je déposerai Et te suivrai, mon seigneur, par tout le monde.

LA NOURRICE. [À l'intérieur.] Madame.

JULIETTE. Je viens, tout à l'heure. — Mais si tu ne penses pas bien, Je t'en conjure,—

LA NOURRICE. [À l'intérieur.] Madame.

JULIETTE. J'arrive à l'instant— Pour cesser ta lutte et me laisser à mon chagrin. Demain j'enverrai.

ROMÉO. Que mon âme prospère,—

JULIETTE. Mille fois bonne nuit.

[Elle sort.]

ROMÉO. Mille fois pis, à manquer ta lumière. L'amour va vers l'amour comme les écoliers quittent leurs livres, Mais l'amour, quittant l'amour, s'en va vers l'école avec un regard lourd.

[Il se retire lentement.]

Juliette reparaît à la fenêtre, en haut.

JULIETTE. Hé ! Roméo, hé ! Oh, pour une voix de fauconnier Pour rappeler ce gentilhomme. La captivité est rauque et ne peut parler haut, Sinon je déchirerais la grotte où Écho gît, Et rendrais sa langue aérienne plus rauque que la mienne À répéter le nom de mon Roméo.

ROMÉO. C'est mon âme qui invoque mon nom. Que les langues des amants sont douces comme l'argent dans la nuit, Comme la plus douce musique aux oreilles attentives !

JULIETTE. Roméo.

ROMÉO. Ma chère ?

JULIETTE. À quelle heure demain T'enverrai-je ?

ROMÉO. À l'heure de neuf heures.

JULIETTE. Je ne faillirai pas. Vingt années s'écouleront d'ici là. J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.

ROMÉO. Laisse-moi rester ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.

JULIETTE. J'oublierai, pour te garder toujours là, Me rappelant combien j'aime ta compagnie.

ROMÉO. Et moi je resterai toujours, pour te faire oublier toujours, Oubliant tout autre foyer que celui-ci.

JULIETTE. Il est presque matin ; je voudrais que tu fusses parti, Et pourtant pas plus loin qu'un oiseau de caprice, Qui se laisse sauter un peu de sa main, Comme un pauvre prisonnier dans ses menottes tordues, Et d'un fil de soie le ramène à lui, Si jaloux en amour de sa liberté.

ROMÉO. Je voudrais être ton oiseau.

JULIETTE. Cher, je le voudrais aussi : Pourtant je te tuerais à force de caresses. Bonne nuit, bonne nuit. La séparation est une si douce douleur Que je dirai bonne nuit jusqu'à ce que ce soit demain.

[Elle sort.]

ROMÉO. Que le sommeil habite tes yeux, la paix en ton sein. Que je fusse sommeil et paix, si doux pour le repos ! Je vais à la cellule de mon père spirituel, Implorer son aide et conter mon cher destin.

[Il sort.]

SCÈNE III. La cellule de frère Laurent.

Entre frère Laurent avec un panier.

FRÈRE LAURENT. L'aube aux yeux gris sourit à la nuit qui gronde, Damier de l'Orient les nuages de stries lumineuses ; Et l'obscurité tachetée, comme un ivrogne, vacille Hors du chemin frayé par le jour, tracé par les roues de feu du Titan. Maintenant, avant que le soleil n'avance son œil brûlant, Pour égayer le jour et sécher l'humble rosée de la nuit, Je dois emplir cette cage d'osier qui est la nôtre D'herbes funestes et de fleurs au suc précieux. La terre, qui est la mère de la nature, est son tombeau ; Ce qui est sa tombe, qui l'ensevelit, est son sein : Et de son sein nous trouvons, suçant sa mamelle naturelle, Des enfants de genres divers. Plusieurs excellents en plusieurs vertus, Nul qui ne le soit pour quelque chose, et pourtant tous différents. Ô, grande est la grâce puissante qui réside Dans les plantes, herbes, pierres, et leurs vraies qualités. Car rien de si vil qui vive sur la terre Qui ne donne à la terre quelque bien particulier ; Et rien de si bon qui, détourné de son noble usage, Ne se révolte contre sa vraie naissance, achoppant à l'abus. La vertu elle-même devient vice, étant mal appliquée, Et le vice est parfois paré de dignité par l'action.

Entre Roméo.

Dans l'écorce tendre de cette faible fleur Le poison a sa demeure, et la médecine son pouvoir : Car, étant sentie, cette partie de la fleur réconforte chaque partie ; Gustée, elle tue tous les sens avec le cœur. Deux rois si opposés campent toujours Dans l'homme comme dans les herbes,—la grâce et la volonté brutale ; Et où le pire est prédominant, Bientôt le chancre de la mort ronge cette plante.

ROMÉO. Bonjour, père.

FRÈRE LAURENT. Bénédicité ! Quelle langue matinale si douce me salue ? Fils jeune, cela dénonce un esprit dérangé Que de si bonne heure saluer ton lit. Le souci monte la garde dans l'œil de tout vieillard, Et là où loge le souci, le sommeil ne gîtera jamais ; Mais où la jeunesse sans blessure, au cerveau non lesté, Couche ses membres, là règne le sommeil doré. C'est pourquoi ton grand matin m'assure Que tu es éveillé par quelque malaise ; Ou sinon, je l'atteins juste : Notre Roméo n'a pas été au lit cette nuit.

ROMÉO. Cela est vrai ; le plus doux repos fut le mien.

FRÈRE LAURENT. Que Dieu pardonne le péché. Étais-tu avec Rosaline ?

ROMÉO. Avec Rosaline, mon père spirituel ? Non. J'ai oublié ce nom, et les douleurs de ce nom.

FRÈRE LAURENT. Voilà mon bon fils. Mais où donc as-tu été alors ?

ROMÉO. Je te le dirai avant que tu ne me le demandes à nouveau. J'ai festoyé avec mon ennemi, Où soudain l'un m'a blessé Qui est blessé par moi. Le remède de tous deux Reste en ton aide et en ta sainte médecine. Je ne porte nulle haine, homme béni ; car vois, Mon intercession sert aussi mon ennemi.

FRÈRE LAURENT. Sois clair, bon fils, et simple dans ton propos ; Confession énigmatique ne trouve qu'absolution énigmatique.

ROMÉO. Sache donc clairement que le cher amour de mon cœur est posé Sur la belle fille du riche Capulet. Comme le mien est sur le sien, ainsi le sien est sur le mien ; Et tout est uni, sauf ce que tu dois unir Par le saint mariage. Quand, et où, et comment Nous nous sommes rencontrés, courtisés, et échangé nos vœux, Je te le dirai chemin faisant ; mais voici ce que je prie, Que tu consentes à nous marier aujourd'hui.

FRÈRE LAURENT. Saint François ! Quel changement est-ce là ! Rosaline, que tu aimais si chèrement, Est-elle donc sitôt délaissée ? L'amour des jeunes gens alors ne gît Pas vraiment dans leur cœur, mais dans leurs yeux. Jésu Maria, quelle quantité de saumure A lavé tes joues blêmes pour Rosaline ! Que d'eau salée jetée en pure perte, Pour assaisonner l'amour, qui n'en goûte pas. Le soleil n'a pas encore dissipé tes soupirs du ciel, Tes anciens gémissements résonnent encore à mes antiques oreilles. Vois, sur ta joue la tache reste encore D'une vieille larme pas encore lavée. Si jamais tu fus toi-même, et ces malheurs tiens, Toi et ces malheurs étiez tous pour Rosaline, Et es-tu changé ? Prononce alors cette sentence, Les femmes peuvent tomber, quand il n'y a point de force dans les hommes.

ROMÉO. Tu me grondes souvent d'avoir aimé Rosaline.

FRÈRE LAURENT. De raffoler, non d'aimer, mon élève.

ROMÉO. Et tu m'as dit d'enterrer l'amour.

FRÈRE LAURENT. Pas dans une tombe Pour en mettre un dedans, et un autre dehors.

ROMÉO. Je t'en prie, ne me gronde pas ; celle que j'aime à présent Rend grâce pour grâce, et amour pour amour. L'autre ne faisait pas ainsi.

FRÈRE LAURENT. Oh, elle savait bien Que ton amour lisait par cœur, et ne pouvait épeler. Mais viens, jeune inconstant, viens avec moi, En un sens je serai ton allié ; Car cette alliance peut si heureusement tourner, Qu'elle changera la rancune de vos maisons en pur amour.

ROMÉO. Oh, partons ; je suis pressé d'une hâte soudaine.

FRÈRE LAURENT. Sagement et lentement ; ils trébuchent qui courent trop vite.

[Ils sortent.]

SCÈNE IV. Une rue.

Entrent Benvolio et Mercutio.

MERCUTIO. Où diable peut bien être ce Roméo ? N'est-il pas rentré cette nuit ?

BENVOLIO. Chez son père, non ; j'ai parlé à son valet.

MERCUTIO. Eh quoi, cette même pâle garce au cœur dur, cette Rosaline, le tourmente tant qu'il deviendra certainement fou.

BENVOLIO. Tybalt, le parent du vieux Capulet, a envoyé une lettre à la maison de son père.

MERCUTIO. Un défi, sur ma vie.

BENVOLIO. Roméo répondra.

MERCUTIO. N'importe quel homme qui sait écrire peut répondre à une lettre.

BENVOLIO. Non, il répondra au maître de la lettre, comment il ose, étant défié.

MERCUTIO. Hélas, pauvre Roméo, il est déjà mort, poignardé par le regard noir d'une blanche garce ; transpercé l'oreille par une chanson d'amour, la cheville même de son cœur fendue par la flèche empennée de l'aveugle archer Cupidon. Et c'est un homme à affronter Tybalt ?

BENVOLIO. Quoi donc, qu'est-ce que Tybalt ?

MERCUTIO. Plus que le Prince des chats. Oh, c'est le courageux capitaine des belles manières. Il se bat comme tu chantes à livre ouvert, il garde le temps, la distance, et la proportion. Il pose sa minime, un, deux, et la troisième en ton sein : le très boucher d'un bouton de soie, un duelliste, un duelliste ; un gentilhomme de la toute première maison, de la première et seconde cause. Ah, l'immortel passado, le punto reverso, le hay !

BENVOLIO. Le quoi ?

MERCUTIO. La peste de ces affectations, ces imaginations bégayantes et ridicules ; ces nouveaux accordeurs d'accent. Par Jésu, une très bonne lame, un très grand homme, une très bonne putain. Pourquoi, n'est-ce pas chose lamentable, grand-père, que nous soyons ainsi affligés de ces mouches bizarres, ces marchands de mode, ces pardonnez-moi, qui tiennent tant à la nouvelle mode qu'ils ne peuvent s'asseoir à leur aise sur le vieux banc ? Oh, leurs os, leurs os !

Entre Roméo.

BENVOLIO. Voici Roméo, voici Roméo !

MERCUTIO. Sans sa laitance, comme un hareng séché. Ô chair, chair, comme tu es poissonifiée ! Maintenant il est pour les chiffres que Pétrarque a versés. Laure, à sa dame, n'était qu'une fille de cuisine,—ma foi, elle avait un meilleur amour pour la rimer : Didon une guenipe ; Cléopâtre une bohémienne ; Hélène et Héro, des souillons et des catins ; Thisbé, un œil gris ou deux, mais hors de propos. Signior Roméo, bonjour ! Voilà une salutation française pour ta veste française. Tu nous as donné adroitement la fausse pièce la nuit dernière.

ROMÉO. Bonjour à vous deux. Quelle fausse pièce vous ai-je donnée ?

MERCUTIO. L'esquive, monsieur, l'esquive ; ne pouvez-vous concevoir ?

ROMÉO. Pardon, bon Mercutio, mon affaire était pressante, et dans un cas tel que le mien un homme peut se passer de politesse.

MERCUTIO. Autant dire qu'un cas tel que le vôtre contraint un homme à courber les hanches.

ROMÉO. C'est-à-dire à faire la révérence.

MERCUTIO. Tu as, en vérité, bien rencontré.

ROMÉO. Une explication bien courtoise.

MERCUTIO. Ma foi, je suis la fine fleur de la courtoisie.

ROMÉO. La rose, pour la fleur.

MERCUTIO. Juste.

ROMÉO. Eh bien, alors mon soulier est bien fleuri.

MERCUTIO. Plein d'esprit, suis cette plaisanterie jusqu'à ce que tu aies usé ton soulier, en sorte que lorsque la simple semelle en sera usée, la plaisanterie puisse demeurer après l'usure, uniquement singulière.

ROMÉO. Ô plaisanterie à simple semelle, uniquement singulière pour sa singularité !

MERCUTIO. Interviens, bon Benvolio ; mon esprit défaille.

ROMÉO. Éperon et mords, éperon et mords ; ou je crie victoire.

MERCUTIO. Non, si ton esprit court la chasse à l'oie sauvage, je suis perdu. Car tu as plus de l'oie sauvage dans un seul de tes traits d'esprit, que je n'en ai, j'en suis sûr, dans mes cinq tous entiers. Y étais-je avec toi pour l'oie ?

ROMÉO. Tu n'as jamais été avec moi pour rien, quand tu n'y étais pas pour l'oie.

MERCUTIO. Je te mordrai à l'oreille pour cette plaisanterie.

ROMÉO. Non, bonne oie, ne mords pas.

MERCUTIO. Ton esprit est une pomme très amère, c'est une sauce fort piquante.

ROMÉO. Et n'est-il pas bien servi alors avec une douce oie ?

MERCUTIO. Oh, voici un esprit de chevreau, qui s'étend d'une mesure étroite à une aune de large.

ROMÉO. Je l'étire pour ce mot « large », qui, ajouté à l'oie, te prouve largement et au loin une large oie.

MERCUTIO. Hé, n'est-ce pas mieux maintenant que de gémir pour l'amour ? Maintenant tu es sociable, maintenant tu es Roméo ; maintenant tu es ce que tu es, par art aussi bien que par nature. Car cet amour baveux est comme un grand idiot, qui court ça et là, la bouche pendante, pour cacher sa marotte dans un trou.

BENVOLIO. Arrête-toi là, arrête-toi là.

MERCUTIO. Tu me demandes d'arrêter mon conte à contre-poil.

BENVOLIO. Autrement tu aurais fait ton conte trop long.

MERCUTIO. Oh, tu te trompes ; je l'aurais fait court, car j'étais venu à toute la profondeur de mon conte, et je comptais bien ne plus m'attarder sur ce sujet.

Entrent la Nourrice et Pierre.

ROMÉO. Voilà belle matière ! Une voile, une voile !

MERCUTIO. Deux, deux ; une chemise et une chemise de femme.

LA NOURRICE. Pierre !

PIERRE. Voilà.

LA NOURRICE. Mon éventail, Pierre.

MERCUTIO. Bon Pierre, cache-lui le visage ; car son éventail est le plus beau visage.

LA NOURRICE. Dieu vous donne bonjour, messieurs.

MERCUTIO. Dieu vous donne bonsoir, belle dame.

LA NOURRICE. Est-ce bonsoir ?

MERCUTIO. Ce n'est pas moins, je vous le dis ; car l'aiguille impudique du cadran est maintenant sur le point de midi.

LA NOURRICE. Fi de vous ! Quel homme êtes-vous ?

ROMÉO. Un, gente dame, que Dieu a fait pour se gâter lui-même.

LA NOURRICE. Ma foi, c'est bien dit ; pour se gâter lui-même, qu'il a dit ? Messieurs, l'un de vous peut-il me dire où je peux trouver le jeune Roméo ?

ROMÉO. Je puis vous le dire : mais le jeune Roméo sera plus vieux quand vous l'aurez trouvé qu'il n'était quand vous le cherchiez. Je suis le plus jeune de ce nom, faute d'un pire.

LA NOURRICE. Vous dites bien.

MERCUTIO. Oui, est-ce le pire qui est bien ? Fort bien pris, ma foi ; sagement, sagement.

LA NOURRICE. Si c'est vous, monsieur, je voudrais quelque entretien avec vous.

BENVOLIO. Elle va l'inviter à quelque souper.

MERCUTIO. Une entremetteuse, une entremetteuse, une entremetteuse ! Holà, holà !

ROMÉO. Qu'as-tu trouvé ?

MERCUTIO. Non, pas de lièvre, monsieur ; à moins d'un lièvre, monsieur, dans un pâté de Carême, qui est quelque chose de rassis et de gris avant d'être consommé.

[Chante.] Un vieux lièvre gris, Et un vieux lièvre gris, Est fort bonne chair en Carême ; Mais un lièvre qui est gris Est de trop pour une note Quand il grisonne avant d'être dépensé. Roméo, viendrez-vous chez votre père ? Nous y allons dîner.

ROMÉO. Je vous suivrai.

MERCUTIO. Adieu, vénérable dame ; adieu, dame, dame, dame.

[Sortent Mercutio et Benvolio.]

LA NOURRICE. Je vous prie, monsieur, quel effronté marchand était-ce là, qui était si plein de ses tours de filou ?

ROMÉO. Un gentilhomme, Nourrice, qui aime à s'entendre parler, et qui dira plus en une minute qu'il n'en tiendra en un mois.

LA NOURRICE. Et qu'il dise quoi que ce soit contre moi, je le rabattreai, fût-il plus vigoureux qu'il n'est, et vingt pareils que lui. Et si je ne puis, je trouverai ceux qui le pourront. Sacré coquin ! Je ne suis pas une de ses luronnes ; je ne suis pas une de ses complaisantes.—Et toi, il faut que tu restes là aussi, à souffrir que chaque coquin me traite à sa guise !

PIERRE. Je n'ai vu nul homme vous traiter à sa guise ; si je l'avais vu, mon arme aurait été bien vite dehors. Je vous assure, je sais tirer aussi vite qu'un autre, si je vois matière à bonne querelle, et la loi de mon côté.

LA NOURRICE. Or ça, devant Dieu, je suis si vexée que chaque membre autour de moi tremble. Sacré coquin. Je vous prie, monsieur, un mot ; et comme je vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a commandé de vous chercher ; ce qu'elle m'a dit de dire, je le garderai pour moi. Mais laissez-moi vous dire d'abord, si vous deviez la mener en paradis de fou, comme on dit, ce serait une bien grossière conduite, comme on dit ; car la damoiselle est jeune. Et par conséquent, si vous deviez jouer double jeu avec elle, en vérité ce serait une vilaine chose à faire à quelque damoiselle que ce soit, et bien lâche procédé.

ROMÉO. Nourrice, présente mes respects à ta dame et maîtresse. Je te le déclare,—

LA NOURRICE. Bon cœur, et ma foi je lui dirai autant. Seigneur, Seigneur, elle sera une femme joyeuse.

ROMÉO. Que lui diras-tu, Nourrice ? Tu ne m'écoutes pas.

LA NOURRICE. Je lui dirai, monsieur, que vous faites serment, ce qui, si je comprends bien, est une offre de gentilhomme.

ROMÉO. Dis-lui d'imaginer Quel moyen de venir à confesse cet après-midi, Et là, à la cellule du frère Laurence, Elle sera confessée et mariée. Voilà pour ta peine.

LA NOURRICE. Non, en vérité, monsieur ; pas un sou.

ROMÉO. Allons ; je dis que tu l'auras.

LA NOURRICE. Cet après-midi, monsieur ? Bien, elle y sera.

ROMÉO. Et reste, bonne Nourrice, derrière le mur du couvent. Dans l'heure, mon homme sera avec toi, Et t'apportera des cordages faits comme un escalier de cordages, Qui jusqu'au plus haut sommet de ma joie Doit me porter dans la nuit secrète. Adieu, sois fidèle, et je récompenserai tes peines ; Adieu ; présente mes respects à ta maîtresse.

LA NOURRICE. Or, Dieu au ciel te bénisse. Écoutez, monsieur.

ROMÉO. Que dis-tu, ma chère Nourrice ?

LA NOURRICE. Votre homme est-il discret ? N'avez-vous jamais ouï dire, Que deux peuvent garder un secret, en écartant l'un d'eux ?

ROMÉO. Je te garantis mon homme aussi fidèle que l'acier.

LA NOURRICE. Eh bien, monsieur, ma maîtresse est la plus douce dame. Seigneur, Seigneur ! Quand c'était une petite babillarde,—Oh, il y a un noble en ville, un certain Paris, qui voudrait bien mettre la main à la pâte ; mais elle, bonne âme, aimerait autant voir un crapaud, un vrai crapaud, que de le voir. Je la contrarie parfois, et je lui dis que Paris est l'homme le plus convenable, mais je vous assure, quand je dis cela, elle pâlit comme un chiffon au monde entier. Le romarin et Roméo ne commencent-ils pas tous deux par une lettre ?

ROMÉO. Oui, Nourrice ; quoi de là ? Tous deux par un R.

LA NOURRICE. Ah, moqueur ! C'est le nom du chien. R est pour—non, je sais que cela commence par quelque autre lettre, et elle a les plus jolis propos à ce sujet, de vous et du romarin, qu'on aurait plaisir à l'entendre.

ROMÉO. Présente mes respects à ta dame.

LA NOURRICE. Oui, mille fois. Pierre !

[Sort Roméo.]

PIERRE. Tout de suite.

LA NOURRICE. Vite et rondement.

[Sortent.]

SCÈNE V. Le jardin des Capulet.

Entre Juliette.

JULIETTE. L'horloge sonna neuf quand j'envoyai la Nourrice, Elle promit de revenir en une demi-heure. Peut-être ne peut-elle le rencontrer. Ce n'est pas cela. Oh, elle est boiteuse. Les hérauts de l'amour devraient être les pensées, Qui glissent dix fois plus vite que les rayons du soleil, Repoussant les ombres sur les collines sombres : C'est pourquoi les colombes aux ailes agiles tirent l'amour, Et c'est pourquoi Cupidon le rapide comme le vent a des ailes. Or le soleil est sur la plus haute colline De la course d'aujourd'hui, et de neuf à midi Il y a trois longues heures, et pourtant elle n'est pas venue. Si elle avait des affections et un sang jeune et chaud, Elle serait aussi rapide en mouvement qu'une balle ; Mes paroles la renverraient à mon doux amour, Et les siennes à moi. Mais les vieillards, beaucoup font semblant d'être morts ; Lourds, lents, pesants et pâles comme le plomb.

Entrent la Nourrice et Pierre.

O Dieu, elle vient. O douce Nourrice, quelles nouvelles ? L'as-tu rencontré ? Renvoie ton homme.

LA NOURRICE. Pierre, reste à la porte.

[Sort Pierre.]

JULIETTE. Or, bonne douce Nourrice,—O Seigneur, pourquoi sembles-tu triste ? Bien que les nouvelles soient tristes, dis-les gaiement ; Si elles sont bonnes, tu fais honte à la musique des douces nouvelles En me les jouant avec un visage si revêche.

LA NOURRICE. Je suis lasse, laisse-moi un instant ; Fi, comme mes os me font mal ! Quelle course j'ai faite !

JULIETTE. Je voudrais que tu eusses mes os, et moi tes nouvelles : Mais viens, je te prie, parle ; bonne, bonne Nourrice, parle.

LA NOURRICE. Jésus, quelle hâte ? Ne peux-tu attendre un peu ? Ne vois-tu pas que je suis hors d'haleine ?

JULIETTE. Comment peux-tu être hors d'haleine, quand tu as souffle Pour me dire que tu es hors d'haleine ? L'excuse que tu fais dans ce retard Est plus longue que le récit que tu excuses. Tes nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises ? Réponds à cela ; Dis l'un ou l'autre, et je m'en tiendrai aux circonstances. Laisse-moi satisfaite, sont-elles bonnes ou mauvaises ?

LA NOURRICE. Eh bien, vous avez fait un simple choix ; vous ne savez pas choisir un homme. Roméo ? Non, pas lui. Bien que son visage soit meilleur que celui de nul homme, encore sa jambe surpasse celle de tous les hommes, et pour une main et un pied, et un corps, quoiqu'on n'en doive parler, ils sont hors de pair. Il n'est pas la fleur de la courtoisie, mais je le garantis aussi doux qu'un agneau. Va ton chemin, fillette, sers Dieu. Quoi, avez-vous dîné chez vous ?

JULIETTE. Non, non. Mais tout cela je le savais avant. Que dit-il de notre mariage ? Qu'en dit-il ?

LA NOURRICE. Seigneur, comme ma tête me fait mal ! Quelle tête j'ai ! Elle bat comme si elle allait tomber en vingt morceaux. Mon dos de l'autre côté,—O mon dos, mon dos ! Maudissez votre cœur de m'avoir envoyée çà et là Pour attraper ma mort à trottiner en haut et en bas.

JULIETTE. Ma foi, je suis fâchée que tu ne sois pas bien. Douce, douce, douce Nourrice, dis-moi, que dit mon amour ?

LA NOURRICE. Votre amour parle comme un honnête gentilhomme, Et courtois, et bon, et beau, Et je garantis vertueux,—Où est votre mère ?

JULIETTE. Où est ma mère ? Mais, elle est dedans. Où serait-elle ? Comme tu réponds drôlement. « Votre amour parle comme un honnête gentilhomme, « Où est votre mère ? »

LA NOURRICE. O digne dame de Dieu, Êtes-vous si pressée ? Ma foi, du calme, je pense. Est-ce là l'emplâtre pour mes os douloureux ? Désormais faites vous-même vos messages.

JULIETTE. Voilà bien du tracas. Or çà, que dit Roméo ?

LA NOURRICE. Avez-vous obtenu la permission d'aller à confesse aujourd'hui ?

JULIETTE. Oui.

LA NOURRICE. Alors hâtez-vous à la cellule du frère Laurence ; Là attend un mari pour faire de vous une femme. Or le sang follet monte à vos joues, Elles seront écarlates soudain à toute nouvelle. Hâtez-vous à l'église. Je dois prendre un autre chemin, Pour aller chercher une échelle par laquelle votre amour Doit grimper à un nid d'oiseau dès qu'il fera noir. Je suis la servante, et je peine dans votre délice ; Mais vous porterez le fardeau bientôt ce soir. Allez. Je vais dîner ; hâtez-vous à la cellule.

JULIETTE. Hâte-toi vers la haute fortune ! Honnête Nourrice, adieu.

[Sortent.]

SCÈNE VI. La cellule du frère Laurence.

Entrent le frère Laurence et Roméo.

FRÈRE LAURENCE. Que les cieux sourient à ce saint acte Que les heures à venir ne nous grondent pas de chagrin.

ROMÉO. Amen, amen, mais vienne tout chagrin, Il ne peut contrebalancer l'échange de joie Qu'une courte minute me donne en sa vue. Fais seulement joindre nos mains par de saintes paroles, Alors que la mort qui dévore l'amour fasse ce qu'elle ose, Il me suffit de pouvoir l'appeler mienne.

FRÈRE LAURENCE. Ces plaisirs violents ont des fins violentes, Et meurent dans leur triomphe ; comme le feu et la poudre, Qui se consument en s'embrassant. Le plus doux miel Est dégoûtant dans sa propre délicatesse, Et dans le goût confond l'appétit. C'est pourquoi aime modérément ; ainsi fait l'amour durable ; Trop prompt arrive aussi tardif que trop lent.

Entre Juliette.

Voici la dame venue. O, un pied si léger N'usera jamais le silex éternel. Un amant peut enjamber les fils de la Vierge Qui flânent dans l'air folâtre de l'été Et pourtant ne pas tomber ; si légère est la vanité.

JULIETTE. Bonsoir à mon confesseur spirituel.

FRÈRE LAURENCE. Roméo te remerciera, fille, pour nous deux.

JULIETTE. Autant à lui, sinon ses remerciements sont trop.

ROMÉO. Ah, Juliette, si la mesure de ta joie S'entasse comme la mienne, et que ton art soit plus Pour la blasonner, alors adoucis de ton souffle Cet air voisin, et laisse la langue de la riche musique Déplier le bonheur imaginé que tous deux Recevons l'un dans l'autre par cette chère rencontre.

JULIETTE. La pensée plus riche en matière qu'en mots, Se vante de sa substance, non de son ornement. Ils ne sont que mendiants qui peuvent compter leur richesse ; Mais mon vrai amour est grandi à tel excès, Que je ne puis additionner la moitié de ma richesse.

FRÈRE LAURENCE. Venez, venez avec moi, et nous ferons court ouvrage, Car, avec votre permission, vous ne resterez pas seules Jusqu'à ce que la sainte église unisse deux en un.

[Sortent.]

ACTE III

SCÈNE I. Une place publique.

Entrent Mercutio, Benvolio, un Page et des Serviteurs.

BENVOLIO. Je te prie, bon Mercutio, retirons-nous : Le jour est chaud, les Capulet sont dehors, Et si nous les rencontrons, nous n'échapperons pas à une querelle, Car en ces jours chauds, le sang fou s'agite.

MERCUTIO. Tu ressembles à un de ces gaillards qui, quand il entre dans les confins d'une taverne, frappe son épée sur la table, et dit « Dieu me garde de n'avoir pas besoin de toi ! » et par l'opération de la seconde coupe l'attire sur le garçon de comptoir, quand en vérité il n'a pas besoin.

BENVOLIO. Suis-je tel gaillard ?

MERCUTIO. Allons, allons, tu es aussi un chaud lascar d'humeur qu'aucun en Italie ; et aussi prompt à te mettre en colère, et aussi prompt, étant en colère, à t'émouvoir.

BENVOLIO. Et à quoi ?

MERCUTIO. Ma foi, s'il y en avait deux tels, nous n'en aurions plus bientôt, car l'un tuerait l'autre. Toi ? Pourquoi, tu te querelleras avec un homme qui a un poil de plus ou un poil de moins dans la barbe que toi. Tu te querelleras avec un homme pour avoir cassé des noix, sans autre raison que parce que tu as des yeux couleur de noisette. Quel œil, sinon un tel œil, découvrirait une telle querelle ? Ta tête est aussi pleine de querelles qu'un œuf est plein de viande, et pourtant ta tête a été battue aussi vide qu'un œuf pour avoir querellé. Tu t'es querellé avec un homme pour avoir toussé dans la rue, parce qu'il a réveillé ton chien qui dormait au soleil. Ne t'es-tu pas brouillé avec un tailleur pour avoir porté son nouveau pourpoint avant Pâques ? avec un autre pour avoir attaché ses souliers neufs avec un vieux ruban ? Et pourtant tu veux me faire la leçon et me détourner de quereller !

BENVOLIO. Et si j'étais aussi enclin à quereller que toi, n'importe quel homme achèterait la propriété simple de ma vie pour une heure et un quart.

MERCUTIO. La propriété simple ! O simple !

Entrent Tybalt et autres.

BENVOLIO. Ma tête, voici les Capulet.

MERCUTIO. Mon talon, je m'en soucie peu.

TYBALT. Suivez-moi de près, car je veux leur parler. Messieurs, bonjour : un mot avec l'un de vous.

MERCUTIO. Et un seul mot avec l'un de nous ? Joins-y quelque chose ; fais-en un mot et un coup.

TYBALT. Vous me trouverez assez disposé à cela, monsieur, si vous m'en donnez l'occasion.

MERCUTIO. Ne pouviez-vous prendre quelque occasion sans en donner ?

TYBALT. Mercutio, tu fréquentes Roméo.

MERCUTIO. Fréquenter ? Quoi, fais-tu de nous des ménétriers ? Et si tu fais de nous des ménétriers, attends-toi à n'entendre que discordes. Voici mon archet, voici ce qui te fera danser. Zeste, fréquenter !

BENVOLIO. Nous parlons ici dans le lieu public de tous. Ou bien retirez-vous en quelque endroit privé, Et discutez froidement vos griefs, Ou bien partez ; ici tous les yeux sont fixés sur nous.

MERCUTIO. Les yeux des hommes sont faits pour regarder, et laissez-les fixer. Je ne bougerai pas pour le plaisir de nul homme, moi.

Entre Roméo.

TYBALT. Eh bien, la paix soit avec toi, monsieur, voici mon homme.

MERCUTIO. Mais je serais pendu, monsieur, s'il porte ta livrée. Ma foi, va le premier au champ, il sera ton suivant ; Votre seigneurie en ce sens peut l'appeler homme.

TYBALT. Roméo, l'amour que je te porte ne peut offrir Nul meilleur terme que celui-ci : Tu es un lâche.

ROMÉO. Tybalt, la raison que j'ai de t'aimer Excuse beaucoup la rage qui convient À un tel salut. Lâche, je ne le suis point ; C'est pourquoi adieu ; je vois que tu ne me connais pas.

TYBALT. Garçon, cela n'excusera pas les offenses Que tu m'as faites, c'est pourquoi tourne et tire.

ROMÉO. Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, Mais je t'aime mieux que tu ne saurais imaginer Jusqu'à ce que tu saches le motif de mon amour. Et ainsi, bon Capulet, nom que je chéris Aussi chèrement que le mien, sois satisfait.

MERCUTIO. O calme, déshonorant, vil abandon ! [Dégaine.] Alla stoccata emporte le morceau. Tybalt, toi le preneur de rats, veux-tu sortir ?

TYBALT. Que veux-tu de moi ?

MERCUTIO. Bon Roi des Chats, rien qu'une de tes neuf vies ; j'entends en user librement, et, selon l'usage que tu feras de moi désormais, rosser le reste des huit. Arracheras-tu ton épée de son fourreau par les oreilles ? Hâte-toi, de peur que la mienne ne soit près de tes oreilles avant qu'elle soit dehors.

TYBALT. [Dégainant.] Je suis pour toi.

ROMÉO. Doux Mercutio, rengaine ta rapière.

MERCUTIO. Allons, monsieur, votre passada.

[Ils se battent.]

ROMÉO. Dégaine, Benvolio ; abats leurs armes. Messieurs, par honte, cessez cet outrage, Tybalt, Mercutio, le Prince a expressément défendu Cette escarmouche dans les rues de Vérone. Arrête, Tybalt ! Bon Mercutio !

[Sortent Tybalt et ses partisans.]

MERCUTIO. Je suis blessé. Peste des deux maisons. Je suis perdu. S'est-il en allé, et n'a-t-il rien ?

BENVOLIO. Quoi, es-tu blessé ?

MERCUTIO. Oui, oui, une égratignure, une égratignure. Ma foi, c'est assez. Où est mon page ? Va, drôle, va quérir un chirurgien.

[Sort le Page.]

ROMÉO. Courage, homme ; la blessure ne peut être grande.

MERCUTIO. Non, ce n'est pas aussi profond qu'un puits, ni aussi large qu'une porte d'église, mais c'est assez, cela suffira. Demandez de moi demain, et vous me trouverez un homme de tombe. Je suis poivré, je vous assure, pour ce monde. Peste des deux maisons. Zeste, un chien, un rat, une souris, un chat, d'égratigner un homme à mort. Un fanfaron, un coquin, un lâche, qui se bat selon le livre d'arithmétique !—Pourquoi le diable êtes-vous venu entre nous ? J'ai été blessé sous votre bras.

ROMÉO. Je croyais tout faire pour le mieux.

MERCUTIO. Aidez-moi à entrer dans quelque maison, Benvolio, Ou je vais défaillir. Peste des deux maisons. Ils ont fait de moi la pâture des vers. J'ai ma blessure, et bien sonnante. Vos maisons !

[Sortent Mercutio et Benvolio.]

ROMÉO. Ce gentilhomme, le proche allié du Prince, Mon très cher ami, a reçu sa blessure mortelle Pour moi ; ma réputation souillée Par la calomnie de Tybalt,—Tybalt, qui une heure auparavant Était mon cousin. O douce Juliette, Ta beauté m'a rendu efféminé Et dans mon humeur a amolli l'acier de la valeur.

Rentre Benvolio.

BENVOLIO. O Roméo, Roméo, le brave Mercutio est mort, Ce noble esprit a aspiré jusqu'aux nues, Qui trop tôt ici dédaigna la terre.

ROMÉO. Le noir destin de ce jour dépend sur d'autres jours ; Ceci ne fait que commencer le malheur que d'autres doivent finir.

Rentre Tybalt.

BENVOLIO. Voici le furieux Tybalt de retour.

ROMÉO. Encore en triomphe, et Mercutio occis ? Loin, au ciel, la clémence respective, Et que la fureur aux yeux de feu soit maintenant ma guide ! Or, Tybalt, reprends ce « lâche » que tu me donnais, Car l'âme de Mercutio N'est qu'un peu au-dessus de nos têtes, Attendant la tienne pour lui tenir compagnie. Ou toi ou moi, ou tous deux, devons aller avec lui.

TYBALT. Misérable garçon, qui le fréquentais ici, Iras avec lui.

ROMÉO. Ceci le décidera.

[Ils se battent ; Tybalt tombe.]

BENVOLIO. Roméo, va-t'en, fuis ! Les citoyens sont levés, et Tybalt occis. Ne reste pas stupéfait. Le Prince te condamnera à mort Si tu es pris. Va-t'en, pars, fuis !

ROMÉO. O, je suis le fou de la fortune !

BENVOLIO. Pourquoi restes-tu ?

[Sort Roméo.]

Entrent des Citoyens.

PREMIER CITOYEN. Par où a fui celui qui tua Mercutio ? Tybalt, ce meurtrier, par où a-t-il fui ?

BENVOLIO. Là gît ce Tybalt.

PREMIER CITOYEN. Debout, monsieur, viens avec moi. Je t'enjoins au nom du Prince d'obéir.

Entrent le Prince, suivi ; Montaigu, Capulet, leurs Épouses et autres.

LE PRINCE. Où sont les vils beginneurs de cette querelle ?

BENVOLIO. O noble Prince, je puis découvrir tout Le malheureux déroulement de cette fatale rixe. Là gît l'homme, occis par le jeune Roméo, Qui tua ton parent, le brave Mercutio.

LADY CAPULET. Tybalt, mon cousin ! O l'enfant de mon frère ! O Prince ! O époux ! O, le sang est répandu De mon cher parent ! Prince, comme tu es juste, Pour sang du nôtre, verse du sang de Montaigu. O cousin, cousin.

LE PRINCE. Benvolio, qui commença cette sanglante querelle ?

BENVOLIO. Tybalt, ici occis, que la main de Roméo tua ; Roméo, qui lui parut beau, le pria de considérer Combien la querelle était mince, et lui rappela en outre Ton haut déplaisir. Tout cela dit D'un souffle doux, d'un regard calme, à genoux humblement incliné, Ne put faire trêve avec la rate irrégulière De Tybalt, sourd à la paix, mais qui s'attaque D'une pointe perçante au sein du hardi Mercutio, Qui, tout aussi chaud, tourne la pointe mortelle contre la pointe, Et, avec un mépris martial, d'une main écarte La froide mort, et de l'autre la renvoie À Tybalt, dont l'habileté la renvoie. Roméo crie à haute voix, « Arrête, amis ! Amis, séparez-vous ! » et plus vite que sa langue, Son bras agile abbat leurs pointes fatales, Et entre eux s'élance ; sous le bras duquel Un coup jaloux de Tybalt atteignit la vie Du vaillant Mercutio, et alors Tybalt s'enfuit. Mais tout aussitôt revient vers Roméo, Qui venait à peine de concevoir la vengeance, Et ils vont à l'œuvre comme l'éclair ; car, avant que je Pusse tirer pour les séparer, le vaillant Tybalt était occis ; Et comme il tombait, Roméo tourna et s'enfuit. C'est la vérité, ou que Benvolio meure.

LADY CAPULET. Il est parent des Montaigu. L'affection le rend faux, il ne dit pas vrai. Une vingtaine d'eux combattirent dans cette noire lutte, Et tous ces vingt ne purent tuer qu'une vie. Je requiers justice, que toi, Prince, tu dois donner ; Roméo a occis Tybalt, Roméo ne doit pas vivre.

LE PRINCE. Roméo l'a occis, il a occis Mercutio. Qui maintenant doit payer le prix de son cher sang ?

MONTAIGU. Non pas Roméo, Prince, il était l'ami de Mercutio ; Sa faute ne conclut que ce que la loi doit finir, La vie de Tybalt.

LE PRINCE. Et pour cette offense Aussitôt nous l'exilons d'ici. J'ai un intérêt dans la marche de votre haine, Mon sang pour vos rudes querelles gît à saigner. Mais je vous frapperai d'une amende si forte Que vous repentirez tous de la perte du mien. Je serai sourd aux plaidoyers et aux excuses ; Ni larmes ni prières n'achèteront les abus. Donc n'usez d'aucune. Que Roméo parte en hâte, Sinon, quand il est trouvé, cette heure est sa dernière. Emportez ce corps, et obéissez à notre vouloir. La miséricorde ne fait que tuer, pardonnant à ceux qui tuent.

[Sortent.]

SCÈNE II. Une chambre dans la maison des Capulet.

Entre Juliette.

JULIETTE. Courez, coursiers aux pieds de feu, vers la demeure de Phoebus. Tel un charretier, Phaéton vous fouetterait vers l'occident Et ramènerait aussitôt la nuit nuageuse. Étends ton étroit rideau, nuit propice à l'amour, Que les yeux de ce fugitif se ferment, et que Roméo S'élance vers ces bras, sans qu'on en parle et sans qu'on le voie. Les amants peuvent voir, pour accomplir leurs rites amoureux, À la lumière de leurs propres beautés : ou, si l'amour est aveugle, Il s'accorde au mieux avec la nuit. Viens, nuit civilisée, Toi, matrone en sobres atours, toute de noir vêtue, Et apprends-moi comment perdre un pari gagné, Joué pour une paire de virginités sans tache. Couvre de ton manteau noir mon sang indompté qui bondit sous mes joues, Jusqu'à ce qu'un amour insolite, enhardi, Croie que le véritable amour agit avec simple modestie. Viens, nuit, viens, Roméo ; viens, toi, jour au sein de la nuit ; Car tu reposeras sur les ailes de la nuit Plus blanc que neige nouvelle sur le dos d'un corbeau. Viens, douce nuit, viens, nuit aimante au sourcil noir, Rends-moi mon Roméo, et quand je mourrai, Prends-le et découpe-le en petites étoiles, Et il rendra la face du ciel si belle Que le monde entier s'éprendra de la nuit, Et n'adorera plus l'éblouissant soleil. Hélas, j'ai acheté la demeure d'un amour, Mais ne l'ai pas possédée ; et bien que je sois vendue, Je n'ai pas encore joui. Ce jour est aussi fastidieux Qu'est la nuit qui précède quelque fête Pour un enfant impatient qui a de nouveaux vêtements Et n'a pas le droit de les porter. Ô, voici ma Nourrice qui vient, Et elle apporte des nouvelles, et toute langue qui prononce Le seul nom de Roméo parle une éloquence céleste.

Entre la Nourrice, avec des cordons.

Eh bien, Nourrice, quelles nouvelles ? Qu'as-tu là ? Les cordons que Roméo t'avait dit d'aller chercher ?

LA NOURRICE. Oui, oui, les cordons.

[Elle les jette à terre.]

JULIETTE. Hélas, quelles nouvelles ? Pourquoi te tords-tu les mains ?

LA NOURRICE. Hélas, las, il est mort, il est mort, il est mort ! Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. Las du jour, il est parti, il est tué, il est mort.

JULIETTE. Le ciel peut-il être à ce point envieux ?

LA NOURRICE. Roméo peut l'être, Bien que le ciel ne le puisse. Ô Roméo, Roméo. Qui jamais l'aurait cru ? Roméo !

JULIETTE. Quel démon es-tu, qui me tourmentes ainsi ? Ce supplice devrait être rugit dans l'enfer lugubre. Roméo s'est-il tué lui-même ? Dis seulement oui, Et cette simple voyelle m'empoisonnera plus Que l'œil lancé par la mort du basilic. Je ne suis plus moi s'il existe un tel moi ; Ou que ces yeux se ferment qui te font répondre oui. S'il est tué, dis oui ; sinon, dis non. De brefs mots décident de mon bonheur ou de mon malheur.

LA NOURRICE. J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu nous garde ! — ici, sur sa mâle poitrine. Un corps pitoyable, un corps sanglant et pitoyable ; Pâle, pâle comme cendre, tout souillé de sang, Tout en sang caillé. Je me suis évanouie à cette vue.

JULIETTE. Ô, brise, mon cœur. Pauvre banqueroutier, brise d'un coup. En prison, mes yeux ; ne regardez plus jamais la liberté. Vile terre, rends-toi à la terre ; que le mouvement s'achève ici, Et toi et Roméo pressez un même drap funèbre.

LA NOURRICE. Ô Tybalt, Tybalt, le meilleur ami que j'avais. Ô courtois Tybalt, honnête gentilhomme ! Que je doive vivre assez pour te voir mort !

JULIETTE. Quelle est cette tempête qui souffle à ce point à contresens ? Roméo est-il massacré, et Tybalt est-il mort ? Mon plus cher cousin, et mon plus cher seigneur ? Alors, trompette effroyable, sonne le jugement dernier, Car qui est vivant, si ces deux-là sont partis ?

LA NOURRICE. Tybalt est parti, et Roméo banni, Roméo qui l'a tué, il est banni.

JULIETTE. Ô Dieu ! La main de Roméo a-t-elle versé le sang de Tybalt ?

LA NOURRICE. Oui, oui ; hélas, oui, elle l'a fait.

JULIETTE. Ô cœur de serpent, caché sous un visage fleuri ! Un dragon a-t-il jamais gardé si belle caverne ? Beau tyran, ange démoniaque, Corbeau au plumage de colombe, agneau loup à la dent de loup ! Substance méprisable sous si divin aspect ! Exactement à l'opposé de ce que tu sembles à juste titre, Un saint damné, un honorable scélérat ! Ô nature, qu'avais-tu à faire en enfer Quand tu logeais l'esprit d'un démon Dans un paradis mortel d'une si douce chair ? Un livre contenant si vile matière Fut-il jamais relié d'une façon si belle ? Ô, que la fourberie habite en un si somptueux palais.

LA NOURRICE. Il n'y a plus de confiance, Plus de foi, plus d'honnêteté chez les hommes. Tous parjures, Tous renégats, tous vauriens, tous dissimulateurs. Ah, où est mon homme ? Donnez-moi de l'eau-de-vie. Ces douleurs, ces malheurs, ces chagrins me vieillissent. Honte à Roméo.

JULIETTE. Que ta langue se couvre d'ampoules Pour un tel souhait ! Il n'était pas né pour la honte. Sur son front, la honte a honte de siéger ; Car c'est un trône où l'honneur peut être couronné Monarque unique de l'univers entier. Ô, quelle bête étais-je de le gourmander !

LA NOURRICE. Parlerez-vous en bien de celui qui a tué votre cousin ?

JULIETTE. Parlerai-je en mal de celui qui est mon époux ? Ah, pauvre seigneur, quelle langue caressera ton nom, Quand moi, ton épouse de trois heures, l'ai mutilé ? Mais pourquoi, scélérat, as-tu tué mon cousin ? Ce cousin scélérat aurait tué mon époux. Arrière, folles larmes, retournez à votre source natale, Vos tributs de pleurs appartiennent au malheur, Que vous offrez par erreur au bonheur. Mon époux vit, celui que Tybalt aurait tué, Et Tybalt est mort, celui qui aurait tué mon époux. Voilà de quoi me consoler ; pourquoi donc pleurer ? Il y eut un mot, plus cruel que la mort de Tybalt, Qui m'a assassinée. Je voudrais bien l'oublier, Mais, hélas, il s'impose à ma mémoire Comme les noirs forfaits aux esprits des damnés. Tybalt est mort, et Roméo est banni. Ce « banni », ce seul mot « banni », A tué dix mille Tybalts. La mort de Tybalt Était malheur assez, si tout s'arrêtait là. Ou si l'aigre douleur aime la compagnie, Et veut par nécessité s'aligner avec d'autres deuils, Pourquoi n'avoir pas ajouté, quand elle a dit Tybalt est mort, Ton père ou ta mère, ou même les deux, Dont la moderne lamentation eût pu être émue ? Mais, suivant à quelque distance la mort de Tybalt, « Roméo est banni » — prononcer ce mot, C'est père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, Tous tués, tous morts. Roméo est banni, Il n'est point de fin, de borne, de mesure, de limite, Dans la mort de ce mot ; aucune parole ne peut sonner ce malheur. Où sont mon père et ma mère, Nourrice ?

LA NOURRICE. Pleurant et gémissant sur le corps de Tybalt. Voulez-vous aller auprès d'eux ? Je vous y conduirai.

JULIETTE. Qu'ils baignent ses blessures de leurs larmes. Les miennes seront dépensées, Quand les leurs seront taries, pour le bannissement de Roméo. Ramasse ces cordons. Pauvres cordes, vous êtes trompées, Vous et moi ; car Roméo est exilé. Il vous fit pour aller jusqu'à mon lit, Mais moi, vierge, je meurs veuve en virginité. Venez, cordes, viens, Nourrice, je vais à mon lit nuptial, Et que la mort, non Roméo, prenne ma virginité.

LA NOURRICE. Hâtez-vous vers votre chambre. Je trouverai Roméo Pour vous consoler. Je sais bien où il est. Écoutez, votre Roméo sera ici cette nuit. Je vais à lui, il se cache à la cellule de Lawrence.

JULIETTE. Ô, trouve-le, donne cet anneau à mon loyal chevalier, Et dis-lui de venir me faire ses derniers adieux.

[Ils sortent.]

SCÈNE III. La cellule de frère Laurent.

Entre frère Laurent.

FRÈRE LAURENT. Roméo, sors ; sors, homme plein de crainte. L'affliction s'est éprise de tes charmes, Et tu es uni pour jamais au malheur.

Entre Roméo.

ROMÉO. Mon père, quelles nouvelles ? Quel est l'arrêt du Prince ? Quel chagrin sollicite de moi connaissance, Que je ne sache pas encore ?

FRÈRE LAURENT. Trop familier Est mon cher fils avec si triste compagnie. Je t'apporte des nouvelles de l'arrêt du Prince.

ROMÉO. Quoi de moins que le jour du jugement est l'arrêt du Prince ?

FRÈRE LAURENT. De ses lèvres s'envola un plus doux jugement, Non la mort du corps, mais le bannissement du corps.

ROMÉO. Ha, le bannissement ? Sois miséricordieux, dis : la mort ; Car l'exil a dans son regard plus de terreur, Bien plus que la mort. Ne dis pas bannissement.

FRÈRE LAURENT. Hors de Vérone, tu es banni. Sois patient, car le monde est vaste et large.

ROMÉO. Il n'est pas de monde hors des murs de Vérone, Sinon purgatoire, torture, enfer même. D'ici banni, c'est banni du monde, Et l'exil du monde, c'est la mort. Alors, banni N'est que la mort mal nommée. Appelant la mort : bannissement, Tu me tranches la tête d'une hache dorée, Et tu souris au coup qui m'assassine.

FRÈRE LAURENT. Ô péché mortel, ô grossière ingratitude ! Ta faute, notre loi la nomme mort, mais le Prince clément, Prenant ton parti, a écarté la loi, Et changé ce noir mot de mort en bannissement. C'est là chère miséricorde, et tu ne le vois pas.

ROMÉO. C'est torture, et non miséricorde. Le ciel est ici Où vit Juliette, et chaque chat, chaque chien, Et chaque petite souris, chaque chose indigne, Vit ici dans le ciel et peut la regarder, Mais Roméo ne le peut. Plus de validité, Plus d'honneur, plus de courtoisie vivent Dans les mouches charognardes qu'en Roméo. Elles peuvent se saisir De la blanche merveille de la main de ma chère Juliette, Et dérober une immortelle bénédiction à ses lèvres, Qui, même en sa pure et vestale modestie, Rougeit encore, croyant leurs baisers un péché. Mais Roméo ne le peut, il est banni. Ce que ces mouches font, quand je dois, moi, fuir d'ici. Elles sont des hommes libres, et moi, je suis banni. Et tu dis encore que l'exil n'est pas la mort ? N'avais-tu aucun poison mêlé, aucun couteau bien aiguisé, Aucun soudain moyen de mort, si bas fût-il, Sinon « banni » pour me tuer ? Banni ? Ô frère, les damnés en enfer usent de ce mot. Les hurlements l'accompagnent. Comment as-tu le cœur, Étant un divin, un confesseur spirituel, Un absoudreur de péchés, et mon ami déclaré, De me mutiler avec ce mot de banni ?

FRÈRE LAURENT. Homme insensé, écoute-moi parler un peu,

ROMÉO. Ô, tu vas parler encore de bannissement.

FRÈRE LAURENT. Je te donnerai une armure pour te garder de ce mot, Le doux lait de l'adversité, la philosophie, Pour te consoler, bien que tu sois banni.

ROMÉO. Encore banni ? Raccroche la philosophie. À moins que la philosophie ne sache faire une Juliette, Déplanter une ville, révoquer l'arrêt d'un Prince, Elle n'aide pas, elle ne prévaut pas, ne parlons plus.

FRÈRE LAURENT. Ô, alors je vois que les fous n'ont point d'oreilles.

ROMÉO. Comment en auraient-ils, quand les sages n'ont point d'yeux ?

FRÈRE LAURENT. Laisse-moi discuter avec toi de ton état.

ROMÉO. Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais aussi jeune que moi, Juliette ton amour, Marié depuis une heure à peine, Tybalt assassiné, Fou d'amour comme moi, et comme moi banni, Alors tu pourrais parler, alors tu pourrais t'arracher les cheveux, Et tomber sur le sol comme je fais maintenant, Prenant la mesure d'une tombe encore inachevée.

[On frappe à l'intérieur.]

FRÈRE LAURENT. Lève-toi ; on frappe. Bon Roméo, cache-toi.

ROMÉO. Pas moi, à moins que le souffle de soupirs heartsick Ne m'enveloppe, tel un brouillard, contre les regards.

[On frappe.]

FRÈRE LAURENT. Écoute, comme on frappe ! — Qui est là ? — Roméo, lève-toi, Tu seras pris. — Attends un peu. — Debout.

[On frappe.]

Cours dans mon cabinet. — Tout à l'heure. — Volonté de Dieu, Quelle simplicité est-ce là. — J'arrive, j'arrive.

[On frappe.]

Qui frappe si fort ? D'où viens-tu, que veux-tu ?

LA NOURRICE. [Dans la coulisse.] Laissez-moi entrer, et vous saurai ma mission. Je viens de Dame Juliette.

FRÈRE LAURENT. Sois donc la bienvenue.

Entre la Nourrice.

LA NOURRICE. Ô saint frère, ô, dis-moi, saint frère, Où est le seigneur de ma dame, où est Roméo ?

FRÈRE LAURENT. Là, à terre, enivré de ses propres larmes.

LA NOURRICE. Ô, il est tout à fait dans le cas de ma maîtresse. Exactement son cas ! Ô pitoyable sympathie ! Piteuse situation. Elle gît, tout comme lui, Tout en sanglots et en pleurs, pleurant et sanglotant. Debout, debout ; debout, si tu es un homme. Pour l'amour de Juliette, pour elle, lève-toi et tiens-toi debout. Pourquoi tomber dans un si profond abîme ?

ROMÉO. Nourrice.

LA NOURRICE. Ah, monsieur, ah, monsieur, la mort est la fin de tout.

ROMÉO. Parlais-tu de Juliette ? Comment va-t-elle ? Ne me croit-elle pas un vieux meurtrier, Maintenant que j'ai souillé l'enfance de notre joie D'un sang bien peu différent du sien ? Où est-elle ? Et comment va-t-elle ? Et que dit Ma cachée dame à notre amour annulé ?

LA NOURRICE. Ô, elle ne dit rien, monsieur, sinon qu'elle pleure et pleure ; Et maintenant se jette sur son lit, puis se relève d'un bond, Et appelle Tybalt, puis crie après Roméo, Et puis retombe encore.

ROMÉO. Comme si ce nom, Tiré du niveau mortel d'un mousquet, L'assassinait, comme la main maudite de ce nom Assassina son parent. Ô, dis-moi, frère, dis-moi, Dans quelle vile partie de cette anatomie Loge mon nom ? Dis-le-moi, que je puisse saccager La détestable demeure.

[Il tire son épée.]

FRÈRE LAURENT. Retiens ta main désespérée. Es-tu un homme ? Ta forme crie que tu l'es. Tes larmes sont féminines, tes actes sauvages dénotent La fureur déraisonnable d'une bête. Femme inconvenante en un homme d'apparence, Et bête mal séante en l'un et l'autre d'apparence ! Tu m'as stupéfié. Par mon saint ordre, Je croyais ton naturel mieux trempé. As-tu tué Tybalt ? Veux-tu te tuer toi-même ? Et tuer ta dame, qui en ta vie vit, En exerçant sur toi-même une haine damnée ? Pourquoi te déchaîner contre ta naissance, le ciel et la terre ? Puisque naissance, et ciel et terre, tous trois se rencontrent En toi d'un coup ; eux que tu voudrais perdre d'un coup. Fi, fi, tu fais honte à ta forme, à ton amour, à ton esprit, Qui, tel un usurier, abonde en tout, Et n'uses d'aucun en leur véritable usage, Qui devrait parer ta forme, ton amour, ton esprit. Ta noble forme n'est qu'une forme de cire, Déviant de la valeur d'un homme ; Ton cher amour juré n'est que parjure creux, Tuant l'amour que tu as promis de chérir ; Ton esprit, cet ornement de la forme et de l'amour, Difforme en la conduite de tous deux, Tel de la poudre en la fiole d'un soldat maladroit, Est mis en feu par ta propre ignorance, Et tu es démembré par ta propre défense. Allons, réveille-toi, homme. Ta Juliette est vivante, Pour l'amour de qui tu n'étais naguère que mort. En cela, tu es heureux. Tybalt voulut te tuer, Mais tu tuas Tybalt ; en cela, tu es heureux. La loi qui te menaçait de mort devient ton amie, Et la change en exil ; en cela, tu es heureux. Un tas de bénédictions descende sur ton dos ; Le Bonheur te courtise en son plus riche atours ; Mais, comme une fille revêche et mal faite, Tu repousses ta Fortune et ton amour. Prends garde, prends garde, car tels meurent misérablement. Va, rends-toi près de ton amante comme il fut décrété, Monte à sa chambre, de là console-la. Mais veille à ne pas rester jusqu'à ce que la garde soit postée, Car alors tu ne pourrais pas passer jusqu'à Mantoue ; Où tu vivras jusqu'à ce que nous puissions trouver le moment De publier ton mariage, réconcilier tes amis, Implorer le pardon du Prince, et te rappeler Avec deux millions de fois plus de joie Que tu n'en avais en sortant dans les lamentations. Passe devant, Nourrice. Complimente ta dame de ma part, Et dis-lui de hâter toute la maison au lit, À quoi le lourd chagrin les dispose. Roméo va venir.

LA NOURRICE. Ô Seigneur, je pourrais rester ici toute la nuit Pour entendre un si bon conseil. Ô, quel savoir est-ce là ! Mon seigneur, je dirai à ma dame que vous viendrez.

ROMÉO. Fais-le, et dis à ma douce de se préparer à gronder.

LA NOURRICE. Ici, monsieur, un anneau qu'elle m'a dit de vous donner, monsieur. Hâtez-vous, car il se fait très tard.

[Elle sort.]

ROMÉO. Comme mon réconfort est bien ranimé par ceci.

FRÈRE LAURENT. Va-t'en, bonne nuit, et voici tout ton destin : Ou pars avant que la garde soit postée, Ou au point du jour, déguisé, loin d'ici. Séjourne à Mantoue. Je trouverai ton homme, Et il te signifiera de temps en temps Tout heureux événement ici qui surviendra. Donne-moi ta main ; il est tard ; adieu ; bonne nuit.

ROMÉO. Mais qu'une joie passée joie me crie de venir, Ce serait un chagrin trop bref que de me séparer de toi. Adieu.

[Ils sortent.]

SCÈNE IV. Une chambre dans la maison des Capulet.

Entrent Capulet, Lady Capulet et Paris.

CAPULET. Les choses, monsieur, ont tourné si malheur que Nous n'avons pas eu le temps de parler à notre fille. Voyez-vous, elle aimait tendrement son parent Tybalt, Et moi aussi. Hélas, nous étions nés pour mourir. Il est bien tard ; elle ne descendra pas ce soir. Je vous le promets, sauf pour votre compagnie, Je serais au lit depuis une heure déjà.

PARIS. Ces temps de deuil n'offrent pas de saison pour faire la cour. Madame, bonne nuit. Recommandez-moi à votre fille.

LADY CAPULET. Je le ferai, et je connaîtrai ses sentiments dès demain matin ; Ce soir, elle est enclose dans sa tristesse.

CAPULET. Sire Paris, je ferai une offre désespérée De l'amour de mon enfant. Je pense qu'elle se laissera guider En tout par moi ; voire plus, je n'en doute pas. Femme, va auprès d'elle avant que tu ailles au lit, Apprends-lui l'amour de mon fils Paris, Et dis-lui, écoutez-moi bien, mercredi prochain, Mais, doucement, quel jour sommes-nous ?

PARIS. Lundi, mon seigneur.

CAPULET. Lundi ! Ha, ha ! Eh bien, mercredi, c'est trop tôt ; Que ce soit un jeudi ; un jeudi, dis-lui Qu'elle sera mariée à ce noble comte. Serez-vous prêt ? Agréez-vous cette hâte ? Nous ne ferons pas grand bruit, — un ami ou deux, Car, écoutez, Tybalt ayant été tué si récemment, On pourrait croire que nous l'avons peu estimé, Étant notre parent, si nous festoyons trop. C'est pourquoi nous n'aurons qu'une demi-douzaine d'amis, Et puis c'est tout. Mais que dites-vous à jeudi ?

PARIS. Mon seigneur, je voudrais que jeudi fût demain.

CAPULET. Eh bien, allez-vous-en. Que ce soit jeudi, alors. Allez vers Juliette avant que vous alliez au lit ; Préparez-la, femme, pour ce jour de noce. Adieu, mon seigneur. — De la lumière dans ma chambre, holà ! Sur mon âme, il est si très très tard Que nous pourrons bientôt dire qu'il est matin. Bonne nuit.

[Ils sortent.]

SCÈNE V. Une galerie ouverte devant la chambre de Juliette, dominant le jardin.

Entrent Roméo et Juliette.

JULIETTE. Tu vas donc t'en aller ? Le jour n'est pas encore proche. C'était le rossignol, et non l'alouette, Qui perça le creux timoré de ton oreille ; Chaque nuit elle chante sur ce grenadier là-bas. Crois-moi, mon amour, c'était le rossignol.

ROMÉO. C'était l'alouette, la messagère de l'aurore, Non le rossignol. Vois, amour, quelles railles envieuses Dentellent les nuages qui se déchirent vers cet orient. Les flambeaux de la nuit sont consumés, et le jour joyeux Se tient sur la pointe du pied au sommet des montagnes brumeuses. Il faut que je parte et vive, ou que je reste et meure.

JULIETTE. Cette clarté là-bas n'est pas la lumière du jour, je le sais, je le sais. C'est quelque exhalation que le soleil exhale, Pour être, cette nuit, ton porte-flambeau Et t'éclairer sur ta route vers Mantoue. C'est pourquoi reste encore, tu n'as pas besoin de t'en aller.

ROMÉO. Que l'on me prenne, que l'on me mette à mort, J'y consens, si tu le veux ainsi. Je dirai que ce gris là-bas n'est pas l'œil du matin, Ce n'est que le pâle reflet du front de Cynthia. Et ce n'est pas l'alouette dont les notes battent Le ciel voûté si haut au-dessus de nos têtes. J'ai plus de souci de rester que de volonté de partir. Viens, mort, et sois la bienvenue. Juliette le veut ainsi. Comment va, mon âme ? Parlons. Ce n'est pas le jour.

JULIETTE. Si, c'est le jour ! Vite, pars, va-t'en, éloigne-toi. C'est l'alouette qui chante si faux, Forçant de dures discordes et de désagréables notes aiguës. Certains disent que l'alouette fait de douces divisions ; Celle-ci ne le fait pas, car elle nous divise. Certains disent que l'alouette et le crapaud haï échangent leurs yeux. Oh, maintenant je voudrais qu'ils eussent aussi échangé leurs voix, Puisque de bras à bras cette voix nous épouvante, Te chassant d'ici, avec la diane, vers le jour. Ô, maintenant, va-t'en, plus de lumière, et de lumière il croît.

ROMÉO. Plus de lumière et de lumière, plus de ténèbres et de ténèbres sont nos malheurs.

Entre la Nourrice.

LA NOURRICE. Madame.

JULIETTE. Nourrice ?

LA NOURRICE. Votre dame de mère vient vers votre chambre. Le jour est levé, soyez prudente, regardez autour de vous.

[Elle sort.]

JULIETTE. Alors, fenêtre, laisse entrer le jour, et laisse sortir la vie.

ROMÉO. Adieu, adieu, un baiser, et je descends.

[Il descend.]

JULIETTE. Tu t'en vas déjà ? Amour, seigneur, oui, époux, ami, Il me faut recevoir de tes nouvelles chaque jour, à toute heure, Car en une minute il y a bien des jours. Oh, par ce compte, je serai bien avancée en années Avant de revoir mon Roméo.

ROMÉO. Adieu ! Je ne laisserai échapper aucune occasion De te porter mes salutations, mon amour.

JULIETTE. Ô, penses-tu que nous nous reverrons jamais ?

ROMÉO. Je n'en doute pas, et tous ces malheurs serviront De doux entretiens dans nos jours à venir.

JULIETTE. Ô Dieu ! J'ai une âme de mauvais augure ! Il me semble te voir, maintenant que tu es si bas, Comme un mort au fond d'un tombeau. Ou ma vue faiblit, ou tu as l'air pâle.

ROMÉO. Et crois-moi, amour, à mes yeux, tu le parais aussi. Le chagrin sec boit notre sang. Adieu, adieu.

[Il sort par le bas.]

JULIETTE. Ô Fortune, Fortune ! Tous les hommes te nomment inconstante, Si tu es inconstante, que fais-tu de lui Qui est renommé pour sa foi ? Sois inconstante, Fortune ; Car alors, j'espère, tu ne le garderas pas longtemps, Mais tu le renverras.

LADY CAPULET. [Dans la coulisse.] Holà, ma fille, es-tu debout ?

JULIETTE. Quel est celui qui m'appelle ? Est-ce ma noble mère ? Est-elle couchée si tard, ou levée si tôt ? Quel motif inaccoutumé l'amène jusqu'ici ?

Entre Lady Capulet.

LADY CAPULET. Eh bien, comment vas-tu, Juliette ?

JULIETTE. Madame, je ne me porte pas bien.

LADY CAPULET. Tu ne cesseras donc jamais de pleurer la mort de ton cousin ? Quoi ! Crois-tu le laver de sa tombe avec tes larmes ? Et quand tu le pourrais, tu ne saurais le rendre à la vie. Cesse donc : un certain chagrin témoigne de beaucoup d'amour, Mais trop de chagrin montre encore quelque manque de raison.

JULIETTE. Laissez-moi pleurer pourtant une perte si cruellement ressentie.

LADY CAPULET. Ainsi vous sentirez la perte, mais non l'ami Que vous pleurez.

JULIETTE. Sentant si vivement la perte, Je ne puis faire autrement que de pleurer toujours l'ami.

LADY CAPULET. Eh bien, mon enfant, tu ne pleures pas tant de sa mort Que de voir vivre le scélérat qui l'a égorgé.

JULIETTE. Quel scélérat, madame ?

LADY CAPULET. Ce scélérat de Roméo.

JULIETTE. Que le scélérat et lui soient à des lieues l'un de l'autre. Dieu lui pardonne. Je le lui pardonne, de tout mon cœur. Et pourtant nul autre que lui ne navre ainsi mon cœur.

LADY CAPULET. C'est que ce traître assassin est en vie.

JULIETTE. Oui, madame, hors de la portée de mes mains. Plût au ciel que nul autre que moi pût venger la mort de mon cousin !

LADY CAPULET. Nous en aurons vengeance, ne crains rien. Alors, pleure plus. J'enverrai quelqu'un à Mantoue, Où ce même banni, ce fugitif, demeure ; Il lui fera avaler un breuvage inaccoutumé Qui le joindra bien vite à la compagnie de Tybalt : Et alors j'espère que tu seras satisfaite.

JULIETTE. En vérité, jamais je ne serai satisfaite Tant que je ne le verrai pas — mort — Tant mon pauvre cœur est tourmenté pour un parent. Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme Pour porter du poison, je le préparerais moi-même, Afin que Roméo, dès qu'il l'aurait reçu, S'endormît bientôt dans le repos. Ô, combien mon cœur abhorre D'entendre prononcer son nom, et ne peut aller à lui Pour assouvir sur son corps l'amour que je portais à mon cousin, À lui qui l'a massacré !

LADY CAPULET. Trouve le moyen, et je trouverai cet homme. Mais maintenant, je vais t'annoncer une joyeuse nouvelle, mon enfant.

JULIETTE. Et la joie sied bien en un temps si nécessiteux. Quelles sont-elles, je vous prie, madame ?

LADY CAPULET. Eh bien, eh bien, tu as un père plein de sollicitude, mon enfant ; Un père qui, pour te tirer de ton affliction, A fixé inopinément un jour de joie, Que tu n'attends pas, et que je n'attendais pas non plus.

JULIETTE. Madame, à point nommé, quel est ce jour ?

LADY CAPULET. Ma foi, mon enfant, jeudi prochain au petit matin, Le galant, jeune et noble seigneur, Le comte Paris, en l'église Saint-Pierre, Te fera là joyeusement épouse.

JULIETTE. Par l'église Saint-Pierre, et par Pierre aussi, Il ne me fera pas là joyeuse épouse. Je m'étonne de cette hâte, qu'il me faille épouser Avant que celui qui doit être mari vienne me faire la cour. Je vous prie, dites à mon seigneur et père, madame, Que je ne me marierai pas encore ; et quand je le ferai, je le jure, Ce sera Roméo, que vous savez que je hais, Plutôt que Paris. Voilà vraiment des nouvelles !

LADY CAPULET. Voici ton père qui vient ; dis-le lui toi-même, Et vois comment il prendra la chose de ta part.

Entrent Capulet et la Nourrice.

CAPULET. Quand le soleil se couche, l'air fait distiller la rosée ; Mais pour le coucher du fils de mon frère Il pleut à verse. Comment ? Une fontaine, enfant ? Quoi, toujours en larmes ? Toujours à verser des pleurs ? Dans un si petit corps Tu contrefais une barque, une mer, un vent. Car tes yeux, que je puis appeler la mer, Montent et descendent en flots de larmes ; ta barque, c'est ton corps, Voguant sur cette onde salée ; les vents, ce sont tes soupirs, Qui, luttant avec tes larmes, et elles avec eux, Sans un calme soudain, renverseront Ton corps balloté par la tempête. Eh bien, ma femme ? Lui as-tu notifié notre décret ?

LADY CAPULET. Oui, monsieur ; mais elle refuse, elle vous remercie. Je voudrais que la sotte fût mariée à sa tombe.

CAPULET. Doucement. Laissez-moi vous suivre, laissez-moi vous suivre, ma femme. Comment, elle refuse ? Ne nous dit-elle pas merci ? N'est-elle pas fière ? Ne se compte-t-elle pas heureuse, Bien qu'elle en soit indigne, de ce que nous avons préparé Un si digne gentilhomme pour être son époux ?

JULIETTE. Non pas fière de ce que vous avez, mais reconnaissante de ce que vous avez. Fière, je ne puis l'être de ce que je hais ; Mais reconnaissante même de la haine qui se veut amour.

CAPULET. Comment, comment ? De la logique en pièces ? Qu'est-ce là ? Fière, et, je vous remercie, et ne vous remercie pas ; Et pourtant pas fière. Ma petite maîtresse, vous, Point de remercîments, point de fiertés, Mais préparez vos fines articulations pour jeudi prochain Pour aller avec Paris à l'église Saint-Pierre, Ou je vous traînerai là-bas sur un hurdle. Dehors, carcasse verte de mal d'amour ! Dehors, bagasse ! Figure de suif !

LADY CAPULET. Fi ! Fi ! Quoi, êtes-vous fou ?

JULIETTE. Bon père, je vous en prie à genoux, Écoutez-moi avec patience, ne serait-ce qu'un mot.

CAPULET. Va pendre-toi, jeune bagasse, misérable désobéissante ! Je te le dis — va à l'église jeudi, Ou jamais plus ne me regarde en face. Ne parle pas, ne réponds pas, ne me réplique point. Les doigts me démangent. Ma femme, nous croyions à peine heureux Que Dieu ne nous eût prêté que cet enfant unique ; Mais maintenant je vois que cette seule est déjà une de trop, Et que c'est une malédiction que de l'avoir. Qu'elle aille au diable, cette traînée.

LA NOURRICE. Que Dieu au ciel la bénisse. Vous avez tort, monseigneur, de la houspiller ainsi.

CAPULET. Et pourquoi, ma dame sagesse ? Tenez-vous en là, Bonne prudence ; bavardez avec vos commères, allez.

LA NOURRICE. Je ne dis rien de séditieux.

CAPULET. Ô Dieu, vos bonnes gens !

LA NOURRICE. Ne peut-on parler ?

CAPULET. Paix, folle marmotteuse ! Allez déverser vos graves sentences sur le bol des commères, Car ici nous n'en avons pas besoin.

LADY CAPULET. Vous êtes trop vif.

CAPULET. Par le pain de Dieu, cela me rend fou ! Jour, nuit, heure, chevauchée, temps, travail, jeu, Seul, en compagnie, toujours mon souci a été De la marier, et maintenant que j'ai pourvu Un gentilhomme de noble lignée, De belles terres, jeune, et noblement allié, Plein, comme on dit, de nobles qualités, Fait comme on souhaiterait qu'un homme le fût, Et voilà qu'il faut avoir une misérable pleurnicheuse, Une poupée geignarde, au moment où la fortune lui sourit, Pour répondre : « Je n'épouserai pas, je ne puis aimer, Je suis trop jeune, je vous prie de m'excuser. » Mais si vous ne voulez pas épouser, je vous pardonnerai. Paissez où vous voudrez, vous ne logerez pas avec moi. Attention, pensez-y, je n'ai pas coutume de plaisanter. Jeudi approche ; mettez la main sur le cœur, pesez. Et si vous êtes à moi, je vous donnerai à mon ami ; Et si vous n'êtes pas à moi, pendez, mendiez, mourez de faim, périssez dans les rues, Car par mon âme, je ne vous reconnaîtrai jamais, Et ce qui est mien ne vous fera jamais aucun bien. Fiez-vous-y, réfléchissez, je ne serai point parjure.

[Il sort.]

JULIETTE. N'y a-t-il dans les cieux aucune pitié assise Qui regarde jusqu'au fond de ma douleur ? Ô ma douce mère, ne me rejetez pas, Différez ce mariage d'un mois, d'une semaine, Ou, si vous ne le faites, préparez le lit nuptial Dans ce sombre monument où Tybalt repose.

LADY CAPULET. Ne me parlez pas, car je ne dirai pas un mot. Fais ce que tu voudras, car j'en ai fini avec toi.

[Elle sort.]

JULIETTE. Ô Dieu ! Ô nourrice, comment empêcher ceci ? Mon époux est sur terre, ma foi est au ciel. Comment cette foi reviendra-t-elle à la terre, Si ce n'est que cet époux me la renvoie du ciel En quittant la terre ? Consolez-moi, conseillez-moi. Hélas, hélas, que le ciel conspire ainsi Sur un sujet si tendre que moi-même. Que dis-tu ? N'as-tu pas une parole de joie ? Quelque réconfort, nourrice.

LA NOURRICE. Ma foi, le voici. Roméo est banni ; et tout le monde sait Qu'il n'osera jamais revenir vous disputer. Ou s'il le fait, il ne le pourra qu'en secret. Alors, puisque l'affaire est telle qu'elle est, Je crois que le mieux est que vous épousiez le comte. Ô, c'est un aimable gentilhomme. Roméo n'est qu'un torchon auprès de lui. Un aigle, madame, N'a pas l'œil si vif, si prompt, si beau Que celui de Paris. Le diable m'emporte si je ne pense pas Que vous êtes heureuse dans ce second mariage, Car il surpasse le premier ; et si ce n'était le cas, Votre premier est mort, ou autant vaudrait qu'il le fût, Que de vivre ici où vous n'en faites nul usage.

JULIETTE. Parles-tu du fond du cœur ?

LA NOURRICE. Et du fond de l'âme aussi, Sinon que le diable les confonde toutes deux.

JULIETTE. Amen.

LA NOURRICE. Quoi ?

JULIETTE. Eh bien, tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis à ma dame que je suis sortie, Pour avoir déplu à mon père, vers la cellule de Lawrence, Pour me confesser et être absoute.

LA NOURRICE. Ma foi, je le ferai ; et c'est sagement fait.

[Elle sort.]

JULIETTE. Vieille maudite ! Ô très méchant démon ! Est-ce plus grand péché de me souhaiter ainsi parjure, Ou de décrier mon seigneur avec cette même langue Qui l'a loué au-delà de toute comparaison Tant de mille fois ? Va, conseillère. Toi et mon sein désormais serez séparés. J'irai trouver le frère pour connaître son remède. Si tout le reste échoue, j'ai le pouvoir de mourir.

[Elle sort.]

ACTE IV

SCÈNE I. La cellule du frère Lawrence.

Entrent le frère Lawrence et Paris.

FRÈRE LAWRENCE. Jeudi prochain, monsieur ? Le temps est bien court.

PARIS. Mon père Capulet le veut ainsi ; Et je ne suis nullement lent à presser sa hâte.

FRÈRE LAWRENCE. Vous dites ne pas connaître l'esprit de la dame. La course est inégale ; cela ne me plaît pas.

PARIS. Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, Et c'est pourquoi j'ai peu parlé d'amour ; Car Vénus ne sourit pas dans une maison de larmes. Or, monsieur, son père juge dangereux Qu'elle accorde à son chagrin un tel empire ; Et dans sa sagesse, il hâte notre mariage, Pour endiguer l'inondation de ses larmes, Qui, trop ruminées par elle seule, Peuvent être écartées par la compagnie. Maintenant vous savez la raison de cette hâte.

FRÈRE LAWRENCE. [À part.] Je voudrais ne pas savoir pourquoi il faudrait la retarder. — Voyez, monsieur, voici la dame qui vient vers ma cellule.

Entre Juliette.

PARIS. Heureuse rencontre, ma dame et mon épouse !

JULIETTE. Cela se peut, monsieur, quand je pourrai être épouse.

PARIS. Cela se peut, et le doit, mon amour, jeudi prochain.

JULIETTE. Ce qui doit être, sera.

FRÈRE LAWRENCE. Voilà un texte certain.

PARIS. Venez-vous vous confesser à ce père ?

JULIETTE. Pour répondre à cela, il faudrait que je me confesse à vous.

PARIS. Ne lui niez pas que vous m'aimez.

JULIETTE. Je vous confesserai que je l'aime, lui.

PARIS. De même, j'en suis sûr, que vous m'aimez.

JULIETTE. Si je le fais, ce sera de plus grand prix, Dit derrière votre dos que devant votre face.

PARIS. Pauvre âme, ta face est bien maltraitée par les larmes.

JULIETTE. Les larmes ont remporté sur elle une petite victoire ; Car elle était déjà assez laide avant leur outrage.

PARIS. Tu lui fais plus injure encore que les larmes par ce rapport.

JULIETTE. Ce n'est pas là calomnie, monsieur, qui est la vérité, Et ce que j'ai dit, je l'ai dit en face.

PARIS. Ta face est mienne, et tu l'as calomniée.

JULIETTE. Cela peut être, car elle n'est pas mienne. Êtes-vous libre, saint père, maintenant, Ou dois-je venir à vous aux vêpres du soir ?

FRÈRE LAWRENCE. Mon loisir me sert, fille pensive, maintenant. — Monseigneur, il faut que je vous prie de nous laisser seuls.

PARIS. Dieu me garde de troubler la dévotion ! — Juliette, jeudi de bon matin je vous éveillerai, Jusqu'alors, adieu ; et gardez ce saint baiser.

[Il sort.]

JULIETTE. Ô ferme la porte, et quand tu l'auras fait, Viens pleurer avec moi, sans espoir, sans remède, sans secours !

FRÈRE LAWRENCE. Ô Juliette, je connais déjà ta douleur ; Elle me dépasse au-delà de la portée de mon esprit. J'apprends que tu dois, et rien ne peut le différer, Être mariée jeudi prochain à ce comte.

JULIETTE. Ne me dis pas, frère, que tu entends parler de ceci, À moins de me dire comment je puis l'empêcher. Si dans ta sagesse tu ne peux m'aider, Dis seulement que ma résolution est sage, Et avec ce couteau je l'aiderai sur-le-champ. Dieu a uni mon cœur et celui de Roméo, toi nos mains ; Et avant que cette main, par toi scellée à celle de Roméo, Devienne l'étiquette d'un autre acte, Ou que mon cœur fidèle, par une traîtresse révolte, Se tourne vers un autre, ceci les tuera tous deux. C'est pourquoi, au sortir de ta longue expérience, Donne-moi quelque conseil présent, ou vois Qu'entre mes extrémités et moi ce couteau sanglant Fera l'office d'arbitre, tranchant ce Que la commission de tes ans et de ton art N'a pu mener à aucune issue d'honneur véritable. Ne sois pas si long à parler. Je brûle de mourir, Si ce que tu parles ne parle pas de remède.

FRÈRE LAWRENCE. Arrête, fille. J'entrevois une sorte d'espoir, Qui requiert une exécution aussi désespérée Que celle qui est désespérée et que nous voudrions prévenir. Si, plutôt que d'épouser le comte Paris, Tu as la force de vouloir te tuer toi-même, Il est alors probable que tu entreprendras Une chose pareille à la mort pour chasser cette honte, Qui t'allies à la mort elle-même pour y échapper. Et si tu l'oses, je te donnerai le remède.

JULIETTE. Ô, commande-moi plutôt de sauter, que d'épouser Paris, Du haut des créneaux de ce tower là-bas, Ou de marcher par des voies de voleurs, ou commande-moi de me cacher Où sont les serpents. Enchaîne-moi avec des ours rugissants ; Ou cache-moi la nuit dans un charnier, Tout couvert de la trépidation des os des morts, Avec des tibias fétides et des jaunes crânes sans mâchoire. Ou commande-moi d'aller dans une tombe fraîchement creusée, Et de me cacher avec un mort dans son linceul ; Choses qui, à les entendre raconter, m'ont fait trembler, Et je le ferai sans peur ni doute, Pour vivre épouse sans tache à mon doux amour.

FRÈRE LAWRENCE. Arrête-toi donc. Rentre chez toi, sois gaie, donne ton consentement À épouser Paris. Demain, c'est mercredi ; Demain soir, assure-toi de coucher seule, Ne laisse pas ta nourrice coucher avec toi dans ta chambre. Prends ce flacon, étant alors au lit, Et bois d'un trait cette liqueur distillée, Quand à l'instant à travers toutes tes veines courra Une humeur froide et soporifique ; car aucun pouls Ne gardera son cours naturel, mais cessera. Ni chaleur, ni souffle ne témoigneront que tu vis, Les roses de tes lèvres et de tes joues pâliront En cendres blafardes ; les fenêtres de tes yeux tomberont, Comme la mort quand elle clôt le jour de la vie. Chaque partie, privée de son souple gouvernement, Deviendra raide, rigide et froide, pareille à la mort. Et sous cette semblance empruntée de mort contractée, Tu continueras deux fois quarante heures, Puis t'éveilleras comme d'un sommeil agréable. Alors quand l'époux, au matin, viendra Te réveiller de ta couche, tu seras morte. Puis, selon la coutume de notre pays, Dans tes plus belles robes, le visage découvert, sur la bière, Tu seras portée à cette même antique crypte Où repose toute la parentèle des Capulet. En attendant, contre ton réveil, Roméo saura par mes lettres notre dessein, Et il viendra ici, et lui et moi Veillerons ton réveil, et cette même nuit Roméo t'emportera d'ici à Mantoue. Et ceci te libérera de ta présente honte, Si nul caprice inconstant ni peur féminine N'abattent ta valeur dans l'exécution.

JULIETTE. Donne-moi, donne-moi ! Ô ne me parle pas de peur !

FRÈRE LAWRENCE. Tiens ; va-t'en, sois forte et prospère Dans cette résolution. J'enverrai un frère avec vitesse À Mantoue, avec mes lettres à ton seigneur.

JULIETTE. Que l'amour me donne la force, et la force m'aidera. Adieu, cher père.

[Ils sortent.]

SCÈNE II. La salle de la maison des Capulet.

Entrent Capulet, Lady Capulet, la Nourrice et des Serviteurs.

CAPULET. Invite autant d'hôtes qu'il en est écrits ici.

[Le premier Serviteur sort.]

Fils, va me louer vingt cuisiniers habiles.

DEUXIÈME SERVITEUR. Vous n'en aurez pas de mauvais, monsieur ; car j'éprouverai s'ils peuvent se lécher les doigts.

CAPULET. Comment peux-tu les éprouver ainsi ?

DEUXIÈME SERVITEUR. Ma foi, monsieur, c'est un mauvais cuisinier qui ne peut se lécher les propres doigts ; c'est pourquoi celui qui ne peut se lécher les doigts ne vient pas avec moi.

CAPULET. Va, file.

[Le deuxième Serviteur sort.]

Nous serons bien mal pourvus en cette occasion. Quoi, ma fille est-elle partie chez le frère Lawrence ?

LA NOURRICE. Oui, ma foi.

CAPULET. Eh bien, il peut arriver qu'il lui fasse quelque bien. C'est une perverse gourgandine volontaire.

Entre Juliette.

LA NOURRICE. Voyez d'où elle revient de confesse avec un air joyeux.

CAPULET. Eh bien, ma volontaire. Où as-tu été courir ?

JULIETTE. Où j'ai appris à me repentir du péché De désobéissante opposition À vous et à vos ordres ; et je suis enjointe Par le saint Lawrence de me prosterner ici, Pour implorer votre pardon. Pardon, je vous en supplie. Désormais je serai toujours gouvernée par vous.

CAPULET. Qu'on aille dire au comte de venir ; allez lui dire ceci. Je veux que ce nœud soit noué demain matin.

JULIETTE. J'ai rencontré le jeune seigneur à la cellule de Lawrence, Et lui ai donné ce qu'un convenable amour pouvait, Sans franchir les bornes de la modestie.

CAPULET. Eh bien, j'en suis ravi. Cela est bien. Lève-toi. Cela est comme il doit être. Laissez-moi voir le comte. Oui, ma foi. Allez, dis-je, et amenez-le ici. Maintenant, devant Dieu, ce révérend saint frère, Toute notre ville lui est fort obligée.

JULIETTE. Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet, Pour m'aider à choisir tels ornements nécessaires Que vous jugerez propres à me parer demain ?

LADY CAPULET. Non, pas avant jeudi. Il y a bien le temps.

CAPULET. Allez, nourrice, allez avec elle. Nous irons à l'église demain.

[Sortent Juliette et la Nourrice.]

LADY CAPULET. Nous serons en peine pour nos provisions, Il est presque nuit maintenant.

CAPULET. Bah, je vais m'activer, Et tout ira bien, je t'en réponds, ma femme. Va trouver Juliette, aide à la parer. Je ne me coucherai pas cette nuit, laissez-moi faire. Pour cette fois, je jouerai la ménagère. — Holà ! — Ils sont tous sortis : eh bien, j'irai moi-même Trouver le comte Paris, pour le préparer Contre demain. Mon cœur est étrangement léger Depuis que cette fille revêche est ainsi ramenée.

[Ils sortent.]

SCÈNE III. La chambre de Juliette.

Entrent Juliette et la Nourrice.

JULIETTE. Oui, ces atours sont les meilleurs. Mais, douce nourrice, Je te prie de me laisser seule cette nuit ; Car j'ai besoin de bien des oraisons Pour émouvoir les cieux à sourire sur mon sort, Qui, tu le sais bien, est contraire et plein de péché.

Entre Lady Capulet.

LADY CAPULET. Quoi, êtes-vous occupée, holà ? Avez-vous besoin de mon aide ?

JULIETTE. Non, madame ; nous avons choisi les choses nécessaires Qui conviennent à notre état de demain. S'il vous plaît, laissez-moi maintenant seule, Et laissez la nourrice veiller cette nuit avec vous, Car je suis sûre que vous avez les mains pleines En cette si soudaine affaire.

LADY CAPULET. Bonne nuit. Va te mettre au lit et repose-toi, car tu en as besoin.

[Sortent Lady Capulet et la Nourrice.]

JULIETTE. Adieu. Dieu sait quand nous nous reverrons. Une froide peur subtile court dans mes veines Qui glace presque la chaleur de la vie. Je vais les rappeler pour me consoler. Nourrice ! — Que ferait-elle ici ? Ma scène funeste il me faut la jouer seule. Viens, flacon. Et si ce mélange n'opère point du tout ? Sera-ce alors jeudi matin mes noces ? Non, non ! Ceci le défendra. Demeure là.

[Elle pose son poignard.]

Et si c'était un poison que le Frère M'a subtilement administré pour me faire mourir, De peur qu'il ne fût déshonoré par ce mariage, Parce qu'il m'avait unie à Roméo auparavant ? Je le crains. Et pourtant, il me semble que cela ne se peut, Car il a toujours passé pour un homme saint. Et si, quand je serai déposée dans le tombeau, Je m'éveille avant l'heure où Roméo Vienne me délivrer ? Voilà un point terrible ! Ne serai-je pas étouffée dans la crypte, Dont l'haleine fétide ne laisse entrer nul air sain, Et là mourir étranglée avant que mon Roméo ne vienne ? Ou, si je vis, n'est-il pas bien vraisemblable, L'horrible pensée de la mort et de la nuit, Avec la terreur du lieu, Comme en un caveau, antique réceptacle, Où depuis tant de centaines d'années les ossements De tous mes ancêtres ensevelis sont entassés, Où le sanglant Tybalt, à peine verdoyant en terre, Pourrit dans son linceul ; où, comme on dit, À certaines heures de la nuit les esprits se rassemblent — Hélas, hélas ! N'est-il pas probable que moi, M'éveillant si tôt, qu'avec des odeurs infectes, Et des cris pareils à ceux des mandragores arrachées de la terre, Les mortels vivants, qui les entendent, deviennent fous ? Ô, si je m'éveille, ne serai-je pas éperdue, Environnée de toutes ces hideuses terreurs, Et follement jouer avec les os de mes aïeux ? Et arracher le déchiqueté Tybalt de son linceul ? Et, dans cette rage, avec quelque os d'un grand parent, Comme avec une massue, fracasser mon cerveau désespéré ? Oh ! Voyez, il me semble que je vois le fantôme de mon cousin Cherchant Roméo qui a craché son corps Sur la pointe d'une rapière. Arrête, Tybalt, arrête ! Roméo, Roméo, Roméo ! Voici du breuvage ! Je bois à toi.

[Elle se jette sur le lit.]

SCÈNE IV. La salle de la maison des Capulet.

Entrent Lady Capulet et la Nourrice.

LADY CAPULET. Tiens, prends ces clefs et va quérir plus d'épices, Nourrice.

LA NOURRICE. On demande des dattes et des coings pour la pâtisserie.

Entre Capulet.

CAPULET. Allons, remuez, remuez, remuez ! Le second coq a chanté, La cloche du couvre-feu a sonné, il est trois heures. Veille sur les viandes cuites, bonne Angélique ; Ne ménage pas la dépense.

LA NOURRICE. Va, va, pisse-culotte, va, Va te coucher ; ma foi, tu seras malade demain Pour avoir veillé cette nuit.

CAPULET. Non, pas du tout. Quoi ! J'ai veillé autrefois Toute la nuit pour moins que cela, et n'en ai point été malade.

LADY CAPULET. Oui, tu as été un coureur de jupes en ton temps ; Mais je veillerai sur toi pour t'empêcher désormais de veiller.

[Ils sortent.]

CAPULET. Que de jalousie, que de jalousie !

Entrent des Serviteurs, avec des broches, des bûches et des paniers.

Or, l'ami, qu'y a-t-il ?

PREMIER SERVITEUR. Des choses pour le cuisinier, monsieur ; mais je ne sais pas quoi au juste.

CAPULET. Hâte-toi, hâte-toi.

[Il sort.]

—GARÇON, va quérir des bûches plus sèches. Appelle Pierre, il te montrera où elles sont.

SECOND SERVITEUR. J'ai une tête, monsieur, qui trouvera les bûches Sans jamais importuner Pierre pour cela.

[Il sort.]

CAPULET. Ma foi, et bien dit ; un gai drôle, ha. Tu serais un sabot. — Sur ma parole, il fait jour. Le Comte sera ici tantôt avec de la musique, Car il a dit qu'il le ferait. Je l'entends qui vient.

[On joue de la musique.]

Nourrice ! Femme ! Holà ! Quoi, Nourrice, dis-je !

Rentrée de la Nourrice.

Va éveiller Juliette, va la parer. Je vais aller causer avec Pâris. Hâte-toi, dépêche-toi, Dépêche-toi ; le marié est déjà arrivé. Dépêche-toi, dis-je.

[Ils sortent.]

SCÈNE V. La chambre de Juliette. Juliette est sur le lit.

Entre la Nourrice.

LA NOURRICE. Maîtresse ! Quoi, maîtresse ! Juliette ! Je te le parie, elle dort. Pourquoi, agnelle, pourquoi, dame, fi, feignante ! Pourquoi, mon amour, dis-je ! Madame ! Ma douce ! Pourquoi, fiancée ! Quoi, pas un mot ? Tu prends tes profits à présent. Dors pour une semaine ; car la nuit prochaine, je te le garantis, Le Comte Pâris a jeté son dé Que tu ne dormiras guère. Dieu me pardonne ! Par Notre-Dame et amen. Comme elle dort profondément ! Il faut que je l'éveille. Madame, madame, madame ! Eh bien, que le Comte te prenne dans ton lit, Il te fera sauter, sur ma foi. N'est-ce pas ? Quoi, habillée, et en tes vêtements, et déjà recouchée ? Il faut que je t'éveille. Dame ! Dame ! Dame ! Hélas, hélas ! Au secours, au secours ! Ma dame est morte ! Ô, malheur du jour que je naquis ! De l'eau-de-vie, ho ! Mon seigneur ! Ma dame !

Entre Lady Capulet.

LADY CAPULET. Quel bruit est-ce là ?

LA NOURRICE. Ô jour lamentable !

LADY CAPULET. Qu'y a-t-il ?

LA NOURRICE. Regarde, regarde ! Ô jour cruel !

LADY CAPULET. Ô moi, ô moi ! Mon enfant, mon unique vie. Reviens à toi, lève les yeux, ou je mourrai avec toi. Au secours, au secours ! Appelez au secours.

Entre Capulet.

CAPULET. Pour la honte, faites avancer Juliette, son seigneur est arrivé.

LA NOURRICE. Elle est morte, décédée, elle est morte ; hélas, le jour !

LADY CAPULET. Hélas, le jour, elle est morte, elle est morte, elle est morte !

CAPULET. Ha ! Laissez-moi la voir. Hélas ! Elle est froide, Son sang s'est figé et ses membres sont roides. La vie et ces lèvres sont depuis longtemps séparées. La mort gît sur elle comme une gelée hors de saison Sur la plus douce fleur de tout le champ.

LA NOURRICE. Ô jour lamentable !

LADY CAPULET. Ô temps douloureux !

CAPULET. La Mort, qui l'a emportée pour me faire gémir, Lie ma langue et ne veut pas me laisser parler.

Entrent Frère Laurent et Pâris avec des Musiciens.

FRÈRE LAURENT. Or çà, la fiancée est-elle prête à aller à l'église ?

CAPULET. Prête à partir, mais jamais à revenir. Ô fils ! La nuit d'avant ton jour de noces La mort a couché avec ta fiancée. La voilà étendue, Fleur qu'elle était, par lui déflorée. La Mort est mon gendre, la Mort est mon héritier ; Ma fille, il l'a épousée. Je mourrai Et lui laisserai tout ; la vie, le vivant, tout est à la Mort.

PÂRIS. J'ai donc longtemps aspiré à voir le visage de ce matin, Et il m'offre un tel spectacle que celui-ci ?

LADY CAPULET. Maudit, malheureux, misérable, détestable jour. L'heure la plus infortunée qu'ait jamais vue le temps Dans son durable labeur de pèlerinage. Une seule, pauvre unique, un pauvre et unique enfant chéri, Une seule chose en qui se réjouir et se consoler, Et la cruelle Mort me l'a ravi à la vue.

LA NOURRICE. Ô deuil ! Ô jour douloureux, douloureux, douloureux ! Le jour le plus lamentable, le jour le plus douloureux Que jamais, jamais, j'aie vu ! Ô jour, ô jour, ô jour, ô jour haïssable ! Jamais on ne vit jour si noir que celui-ci. Ô jour de deuil, ô jour de deuil.

PÂRIS. Trompé, divorcé, outragé, méprisé, tué. Ô mort très détestable, par toi trompé, Par toi, cruelle, cruelle, tout à fait renversé. Ô amour ! Ô vie ! Non pas la vie, mais l'amour dans la mort !

CAPULET. Méprisé, affligé, haï, martyrisé, tué. Temps inconfortable, pourquoi es-tu venu maintenant Pour assassiner, assassiner notre solennité ? Ô enfant ! Ô enfant ! Mon âme, et non mon enfant, Tu es morte. Hélas, mon enfant est mort, Et avec mon enfant mes joies sont ensevelies.

FRÈRE LAURENT. Paix, ho, par pudeur. Le remède de la confusion ne vit pas Dans ces confusions. Le ciel et vous-même Aviez part en cette belle fille, maintenant le ciel a tout, Et tant mieux pour la fille. Votre part en elle, vous n'avez pu la garder de la mort, Mais le ciel garde sa part en la vie éternelle. Ce que vous cherchiez surtout était son avancement, Car votre ciel était qu'elle fût élevée, Et vous pleurez à présent, voyant qu'elle est élevée Au-dessus des nues, aussi haut que le ciel même ? Ô, dans cet amour, vous aimez si mal votre enfant Que vous devenez fous, voyant qu'elle se porte bien. Elle n'est pas bien mariée qui vit longtemps mariée, Mais celle-là est le mieux mariée qui meurt mariée jeune. Séchez vos larmes, et fixez votre romarin Sur ce beau corps, et, comme c'est la coutume, Et dans sa plus riche parure portez-la à l'église ; Car, bien que la nature aimante nous commande tous de gémir, Les larmes de la nature sont les ris de la raison.

CAPULET. Toutes choses que nous avions ordonnées pour la fête Se détournent de leur office vers de noires funérailles : Nos instruments vers de mélancoliques cloches, Notre joie de noce vers un triste festin funèbre ; Nos cantiques solennels se changent en sombres complaintes ; Nos fleurs nuptiales servent pour un corps enfoui, Et toutes choses se changent en leur contraire.

FRÈRE LAURENT. Monsieur, entrez, et vous, madame, allez avec lui, Et allez, Monsieur Pâris, que chacun se prépare À suivre ce beau corps jusqu'à sa tombe. Les cieux vous menacent de quelque mal ; Ne les irritez plus en croisant leur haut vouloir.

[Ils sortent.]

PREMIER MUSICIEN. Ma foi, nous pouvons remiser nos pipes et nous en aller.

LA NOURRICE. Honnêtes braves gens, ah, remisez, remisez, Car vous savez bien que c'est un cas pitoyable.

PREMIER MUSICIEN. Oui, sur ma foi, le cas peut être amendé.

[Elle sort.]

Entre Pierre.

PIERRE. Musiciens, ô, musiciens, « Soulagement du cœur », « Soulagement du cœur », ô, si vous voulez me laisser vivre, jouez « Soulagement du cœur ».

PREMIER MUSICIEN. Pourquoi « Soulagement du cœur » ?

PIERRE. Ô musiciens, parce que mon cœur lui-même joue « Mon cœur est plein ». Ô, jouez-moi quelque joyeux chant funèbre pour me consoler.

PREMIER MUSICIEN. Point de chant funèbre, ce n'est pas le moment de jouer à présent.

PIERRE. Vous ne le ferez donc pas ?

PREMIER MUSICIEN. Non.

PIERRE. Je vous le rendrai alors en bonne monnaie.

PREMIER MUSICIEN. Que nous donnerez-vous ?

PIERRE. Pas d'argent, sur ma foi, mais la raillerie ! Je vous donnerai le ménestrel.

PREMIER MUSICIEN. Alors je vous donnerai le laquais.

PIERRE. Alors je planterai le poignard du laquais sur votre crâne. Je ne supporterai point de croches. Je vous re, je vous fa. Me comprenez-vous ?

PREMIER MUSICIEN. Et vous nous re et nous fa, vous nous notez.

SECOND MUSICIEN. Je vous prie, rentrez votre poignard, et déployez votre esprit.

PIERRE. Alors, sus à vous avec mon esprit. Je vous bâtonnerai à sec d'un esprit de fer, et je remettrai mon poignard de fer. Répondez-moi en hommes. « Quand les griffes du chagrin blessent le cœur, Et que de lugubres pensées oppressent l'esprit, Alors la musique avec son son d'argent » — Pourquoi « son d'argent » ? Pourquoi « la musique avec son son d'argent » ? Que dis-tu, Simon Catling ?

PREMIER MUSICIEN. Ma foi, monsieur, parce que l'argent a un doux son.

PIERRE. Bavardage. Que dis-tu, Hugh Rebeck ?

SECOND MUSICIEN. Je dis « son d'argent » parce que les musiciens sonnent pour de l'argent.

PIERRE. Bavardage aussi ! Que dis-tu, James Soundpost ?

TROISIÈME MUSICIEN. Ma foi, je ne sais que dire.

PIERRE. Ô, pardonnez-moi, vous êtes le chanteur. Je vais dire pour vous. C'est « la musique avec son son d'argent » parce que les musiciens n'ont pas d'or pour sonner. « Alors la musique avec son son d'argent Prête un prompt secours pour guérir le mal. »

[Il sort.]

PREMIER MUSICIEN. Quel pestilentiel coquin que celui-ci !

SECOND MUSICIEN. Pends-le, Jack. Allons, entrons là, attendons les pleureurs, et restons dîner.

[Ils sortent.]

ACTE V

SCÈNE I. Mantoue. Une rue.

Entre Roméo.

ROMÉO. Si j'en puis croire le regard flatteur du sommeil, Mes songes présagent quelque nouvelle joyeuse toute proche. Le seigneur de mon sein siège légèrement sur son trône ; Et tout ce jour un esprit inaccoutumé M'élève au-dessus du sol en pensées joyeuses. J'ai rêvé que ma dame venait et me trouvait mort, — Songe étrange, qui donne à un mort le pouvoir de penser ! — Et répandait une telle vie avec des baisers sur mes lèvres, Que je ressuscitai, et fus un empereur. Hélas ! Comme l'amour lui-même est doux à posséder, Quand ses simples ombres sont si riches de joie.

Entre Balthazar.

Des nouvelles de Vérone ! Hé bien, Balthazar ? Ne m'apportes-tu point de lettres du Frère ? Comment va ma dame ? Mon père est-il bien ? Comment se porte ma Juliette ? C'est ce que je demande encore ; Car rien ne peut être mal, si elle se porte bien.

BALTHAZAR. Alors elle se porte bien, et rien ne peut être mal. Son corps dort dans le monument des Capulet, Et sa part immortelle vit avec les anges. Je l'ai vue déposée dans le caveau de sa parenté, Et sur-le-champ j'ai pris la poste pour te le dire. Ô, pardonne-moi d'apporter ces mauvaises nouvelles, Puisque tu m'avais chargé de ce soin, seigneur.

ROMÉO. Est-ce donc bien vrai ? Alors, je vous défie, étoiles ! Tu sais ma demeure. Procure-moi de l'encre et du papier, Et loue des chevaux de poste. Je partirai cette nuit.

BALTHAZAR. Je t'en conjure, seigneur, aie patience. Tes regards sont pâles et égarés, et présagent Quelque malheur.

ROMÉO. Bah, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je t'ordonne de faire. N'as-tu point de lettres pour moi de la part du Frère ?

BALTHAZAR. Non, mon bon seigneur.

ROMÉO. N'importe. Va-t'en, Et loue ces chevaux. Je serai avec toi incontinent.

[Il sort.]

Eh bien, Juliette, je coucherai avec toi cette nuit. Voyons les moyens. Ô, le malheur est prompt À s'introduire dans les pensées des hommes désespérés. Je me souviens d'un apothicaire, — Et il demeure par ici, — que j'ai remarqué dernièrement En haillons dépenaillés, le front chargé, Cueillant des simples ; son aspect était maigre, La cruelle misère l'avait réduit jusqu'aux os ; Et dans sa chétive boutique une tortue était suspendue, Un alligator empaillé, et d'autres peaux De poissons mal formés ; et sur ses rayons Un misérable ramas de boîtes vides, Des pots de terre verte, des outres, et des semences moisies, Des restes de ficelle, et de vieux pains de roses Épars çà et là, pour faire un semblant d'étalage. Notant cette pénurie, je me dis en moi-même, Et si un homme avait besoin d'un poison à présent, Dont la vente soit ici-bas la mort même à Mantoue, Ici vit un misérable qui le lui vendrait. Ô, cette même pensée n'a fait que devancer mon besoin, Et ce même homme nécessiteux doit me le vendre. Autant que je me souvienne, ce doit être ici la maison. C'est jour de fête, la boutique du mendiant est fermée. Holà ! Apothicaire !

Entre l'Apothicaire.

L'APOTHICAIRE. Qui m'appelle si haut ?

ROMÉO. Approche, homme. Je vois que tu es pauvre. Tiens, voici quarante ducats. Laisse-moi avoir Un drame de poison, tel engin si prompt Qu'il se répande dans toutes les veines, Que le preneur lassé de la vie tombe mort, Et que le tronc soit délivré d'haleine Aussi violemment que la poudre hâtive enflammée S'échappe du sein fatal du canon.

L'APOTHICAIRE. J'ai de tels drogues mortelles, mais la loi de Mantoue Condamne à mort quiconque les débite.

ROMÉO. Es-tu donc si nu et si plein de misère, Et tu crains de mourir ? La faim est sur tes joues, Le besoin et l'oppression mourront dans tes yeux, Le mépris et la gueuserie pendent à ton dos. Le monde n'est point ton ami, ni la loi du monde ; Le monde n'offre pas de loi pour t'enrichir ; Alors ne sois pas pauvre, mais enfreins-la, et prends ceci.

L'APOTHICAIRE. Ma pauvreté, mais non ma volonté, y consent.

ROMÉO. C'est ta pauvreté que je paie, et non ta volonté.

L'APOTHICAIRE. Mets ceci dans quelque liquide que tu voudras Et bois-le ; et, si tu avais la force De vingt hommes, il t'expédierait sur-le-champ.

ROMÉO. Voici ton or, poison pire pour les âmes des hommes, Qui fait plus de meurtres en ce monde dégoûtant Que ces pauvres mixtures que tu ne peux vendre. Je te vends du poison, tu ne m'en as point vendu. Adieu, achète de la nourriture, et prends de l'embonpoint. Viens, cordial et non poison, accompagne-moi Au tombeau de Juliette, car là il faut que je t'emploie.

[Ils sortent.]

SCÈNE II. La cellule de Frère Laurent.

Entre Frère Jean.

FRÈRE JEAN. Saint Frère Franciscain ! Frère, ho !

Entre Frère Laurent.

FRÈRE LAURENT. Ce doit être la voix de Frère Jean. Sois le bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo ? Ou, si son esprit est écrit, donne-moi sa lettre.

FRÈRE JEAN. Allant chercher un frère déchaussé, L'un de notre ordre, pour m'accompagner, Ici dans cette ville visitant les malades, Et l'ayant trouvé, les chercheurs de la ville, Suspectant que nous étions tous deux dans une maison Où régnait la peste contagieuse, Scellèrent les portes, et ne voulurent point nous laisser sortir, De sorte que ma diligence vers Mantoue fut arrêtée là.

FRÈRE LAURENT. Qui porta donc ma lettre à Roméo ?

FRÈRE JEAN. Je ne pus l'envoyer, — la voici de nouveau, — Ni me procurer un messager pour te l'apporter, Tellement ils craignaient la contagion.

FRÈRE LAURENT. Malheureuse fortune ! Sur mon ordre, La lettre n'était point frivole, mais pleine de charge, De cher message, et la négliger Peut faire grand mal. Frère Jean, va-t'en, Procure-moi un levier de fer et apporte-le incontinent À ma cellule.

FRÈRE JEAN. Frère, j'y vais et te l'apporterai.

[Il sort.]

FRÈRE LAURENT. Maintenant il me faut aller seul au monument. Dans ces trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle me maudira beaucoup de ce que Roméo N'a point eu avis de ces accidents ; Mais j'écrirai de nouveau à Mantoue, Et la garderai dans ma cellule jusqu'à ce que Roméo vienne. Pauvre cadavre vivant, enfermé dans le tombeau d'un mort !

[Il sort.]

SCÈNE III. Un cimetière ; s'y trouve un Monument appartenant aux Capulet.

Entrent Pâris et son Page portant des fleurs et une torche.

PÂRIS. Donne-moi ta torche, garçon. Va-t'en et tiens-toi à l'écart. Mais éteins-la, car je ne veux pas être vu. Sous cet if là-bas, couche-toi tout de ton long, Tiens ton oreille close contre le sol creux ; Ainsi nul pied ne foulera le cimetière, En étant meuble, peu ferme, à creuser des tombes, Que tu ne l'entendes. Siffle alors vers moi, Comme signal que tu entends quelque chose approcher. Donne-moi ces fleurs. Fais comme je te le dis, va.

LE PAGE. [À part.] J'ai presque peur de rester seul Ici dans le cimetière ; pourtant je m'aventurerai.

[Il se retire.]

PÂRIS. Doux fleur, de fleurs je jonche ton lit nuptial. Ô deuil, ta couverture est poussière et pierres, Que j'arroserai chaque nuit d'une eau douce, Ou, à défaut, des larmes distillées par les gémissements. Les obsèques que je garderai pour toi, Chaque nuit je joncherai ta tombe et pleurerai.

[Le Page siffle.]

Le garçon avertit que quelque chose approche. Quel pied maudit rôde par ici cette nuit, Pour croiser mes obsèques et le rite de mon vrai amour ? Quoi, avec une torche ! Couvre-moi un instant, ô nuit.

[Il se retire.]

Entrent Roméo et Balthazar avec une torche, une pioche, etc.

ROMÉO. Donne-moi cette pioche et ce levier de fer. Tiens, prends cette lettre ; de bon matin Veille à la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la lumière ; sur ta vie je t'en charge, Quoi que tu entendes ou voies, tiens-toi à distance Et ne m'interromps point dans mon dessein. Pourquoi je descends dans ce lit de mort, C'est en partie pour contempler le visage de ma dame, Mais surtout pour ôter de son doigt mort Un anneau précieux, un anneau que je dois employer En un cher office. C'est pourquoi, va-t'en. Mais si, jaloux, tu reviens épier Ce que j'ai l'intention de faire plus avant, Par le ciel, je t'arracherai membre par membre, Et joncherai de tes membres ce cimetière affamé. L'heure et mes desseins sont sauvages et fous ; Plus féroces et plus inexorables bien Que les tigres vides ou la mer mugissante.

BALTHAZAR. Je m'en irai, seigneur, et ne vous troublerai point.

ROMÉO. Ainsi tu me montreras de l'amitié. Prends ceci. Vis, et prospère, et adieu, brave homme.

BALTHAZAR. Malgré tout cela, je me cacherai près d'ici. Ses regards me font peur, et ses desseins me sont suspects.

[Il se retire]

ROMÉO. Mâchoire détestable, toi, sein de la mort, Gorgée du plus cher morceau de la terre, Ainsi je force tes mâchoires pourries à s'ouvrir,

[Il enfonce la porte du monument.]

Et, en défi, je t'enfournerai plus de pâture.

PÂRIS. C'est ce Montaigu superbe et banni Qui a assassiné le cousin de mon amour, — dont la douleur, Suppose-t-on, a fait mourir la belle créature, — Et qui vient ici faire quelque infamie scélérate Aux corps morts. Je vais l'arrêter.

[Il s'avance.]

Arrête ton labeur impie, vil Montaigu. La vengeance peut-elle être poussée plus loin que la mort ? Condamné scélérat, je t'arrête. Obéis, et viens avec moi, car tu dois mourir.

ROMÉO. Je le dois en vérité ; et c'est pourquoi je suis venu ici. Bon jeune homme, ne tente point un homme désespéré. Fuis d'ici et laisse-moi. Songe à ceux qui sont partis ; Qu'ils t'effraient. Je t'en conjure, jeune homme, N'ajoute point un autre péché sur ma tête En me poussant à la fureur. Oh, va-t'en. Par le ciel, je t'aime mieux que moi-même ; Car je viens ici armé contre moi-même. Ne t'arrête point, va-t'en, vis, et dis désormais, La merci d'un insensé t'a commandé de fuir.

PÂRIS. Je défie tes conjurations, Et je t'arrête ici comme un criminel.

ROMÉO. Me provoqueras-tu ? Alors, sceau à toi, garçon !

[Ils se battent.]

LE PAGE. Ô seigneur, ils se battent ! Je vais appeler la garde.

[Il sort.]

PÂRIS. Ô, je suis tué ! [Il tombe.] Si tu es miséricordieux, Ouvre le tombeau, dépose-moi avec Juliette.

[Il meurt.]

ROMÉO. En vérité, je le ferai. Laisse-moi parcourir ce visage. Parent de Mercutio, noble Comte Pâris ! Que disait mon homme, quand mon âme ballotée Ne l'écoutait pas comme nous chevauchions ? Je pense Qu'il me dit que Pâris devait épouser Juliette. Ne le dit-il pas ? Ou bien l'ai-je rêvé ? Ou suis-je fou, à l'entendre parler de Juliette, De penser qu'il en était ainsi ? Ô, donne-moi ta main, Écrite avec la mienne au livre du sort amer. Je t'ensevelirai dans un tombeau triomphant. Un tombeau ? Ô non, un phare, jeune homme massacré, Car ici gît Juliette, et sa beauté fait De ce caveau un palais de fête plein de lumière. Mort, reste là, par un mort enseveli.

[Il dépose Pâris dans le monument.]

Que souvent, quand des hommes sont à l'article de la mort, N'a-t-on vu la gaieté les saisir ! Ce que leurs gardiens nomment Un éclair avant la mort. Ô, comment puis-je Nommer ceci un éclair ? Ô mon amour, mon épouse, La mort, qui a sucé le miel de ton haleine, N'a point encore exercé son pouvoir sur ta beauté. Tu n'es point vaincue. L'étendard de la beauté Est encore cramoisien sur tes lèvres et sur tes joues, Et le pâle drapeau de la mort n'y est point avancé. Tybalt, gis-tu là dans ton linceul sanglant ? Ô, quelle plus grande faveur puis-je te faire Qu'avec cette main qui trancha ta jeunesse en deux Séparer celui qui fut ton ennemi ? Pardonne-moi, cousin. Ah, chère Juliette, Pourquoi es-tu encore si belle ? Croirai-je Que la mort incorporelle est amoureuse ; Et que le maigre monstre abhorré te garde Ici dans l'ombre pour être sa maîtresse ? De peur de cela, je veux rester près de toi, Et ne plus jamais quitter ce palais de la nuit sombre. Ici, ici veux-je demeurer Avec les vers qui seront tes femmes de chambre. Ô, ici Dresserai-je mon éternel repos ; Et secouerai-je le joug d'astres néfastes De cette chair lassée du monde. Yeux, regardez une dernière fois. Bras, recevez votre dernière étreinte ! Et vous, lèvres, ô vous Les portes du souffle, scellez par un baiser juste Un marché sans date avec la mort engloutissante. Viens, guide amer, viens, conducteur sans saveur. Toi, pilote désespéré, cours maintenant d'un seul élan Sur les rocs déchaînés ton bâtiment las et mal de mer. À mon amour ! [Il boit.] Ô vrai apothicaire ! Tes drogues sont promptes. Ainsi, d'un baiser, je meurs.

[Il meurt.]

Entre, à l'autre bout du cimetière, frère Laurent, avec une lanterne, un marteau et une bêche.

FRÈRE LAURENT. Saint François soit ma hâte. Combien de fois cette nuit Mes vieux pieds ont-ils trébuché sur des tombes ? Qui est là ? Quel est celui qui, si tard, accompagne les morts ?

BALTHAZAR. Voici quelqu'un, un ami, et qui vous connaît bien.

FRÈRE LAURENT. Bénédiction soit sur vous. Dites-moi, mon bon ami, Quelle torche est-ce là qui prête en vain sa lumière Aux vers et aux crânes aveugles ? À ce que je discerne, Elle brûle dans le monument des Capulet.

BALTHAZAR. Il en est ainsi, saint homme, et là est mon maître, Un que vous aimez.

FRÈRE LAURENT. Qui est-ce ?

BALTHAZAR. Roméo.

FRÈRE LAURENT. Combien de temps est-il resté là ?

BALTHAZAR. Une bonne demi-heure.

FRÈRE LAURENT. Venez avec moi au caveau.

BALTHAZAR. Je n'ose, monsieur ; Mon maître sait seulement que je suis parti d'ici, Et me menaça avec effroi de mort Si je restais à observer ses intentions.

FRÈRE LAURENT. Restez donc, j'irai seul. La peur me saisit. Ô, je crains fort quelque malencontreux événement.

BALTHAZAR. Tandis que je dormais sous cet if, J'ai rêvé que mon maître et un autre combattaient, Et que mon maître le tua.

FRÈRE LAURENT. Roméo ! [Il s'avance.] Hélas, hélas, quel est ce sang qui souille L'entrée de pierre de ce sépulcre ? Que signifient ces épées sans maître et sanglantes Gisant décolorées près de ce lieu de paix ?

[Il entre dans le monument.]

Roméo ! Ô, pâle ! Et qui d'autre ? Quoi, Pâris aussi ? Et trempé de sang ? Ah, quelle heure cruelle Est coupable de ce lamentable hasard ? La dame remue.

[Juliette se réveille et remue.]

JULIETTE. Ô frère réconfortant, où est mon seigneur ? Je me souviens bien où je devrais être, Et là je suis. Où est mon Roméo ?

[Bruit au-dedans.]

FRÈRE LAURENT. J'entends quelque bruit. Madame, quittez ce nid De mort, de contagion et de sommeil contre nature. Un pouvoir plus grand que nous ne pouvons contrer A contrecarré nos desseins. Venez, venez-vous-en. Ton mari gît mort dans ton sein ; Et Pâris aussi. Venez, je vais vous placer Parmi une congrégation de saintes nonnes. Ne restez pas à questionner, car la garde approche. Venez, partez, bonne Juliette. Je n'ose demeurer plus longtemps.

JULIETTE. Va-t'en, car je ne partirai pas.

[Frère Laurent sort.]

Qu'est-ce ici ? Une coupe fermée dans la main de mon vrai amour ? Du poison, je le vois, a été sa fin prématurée. Ô rustre. Tout boire, et ne laisser aucune goutte amie Pour m'aider après ? Je veux baiser tes lèvres. Peut-être quelque poison y pend-il encore, Pour me faire mourir d'un remède.

[Elle l'embrasse.]

Tes lèvres sont chaudes !

PREMIER ARCHER. [Au-dedans.] Par ici, garçon. Quel chemin ?

JULIETTE. Quoi, du bruit ? Alors je serai brève. Ô heureux poignard.

[Elle saisit le poignard de Roméo.]

Voici ton fourreau. [Elle se poignarde] Là repose, et laisse-moi mourir.

[Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.]

Entre la Garde avec le Page de Pâris.

PAGE. Voici le lieu. Là, où la torche brûle.

PREMIER ARCHER. Le sol est sanglant. Fouillez le cimetière. Allez, certains d'entre vous, qui que vous trouviez, arrêtez.

[Quelques-uns de la Garde sortent.]

Pitoyable spectacle ! Ci-gît le Comte tué, Et Juliette qui saigne, chaude, et nouvellement morte, Qui ici est demeurée enterrée deux jours. Allez dire au Prince ; courez chez les Capulet. Réveillez les Montaigu, d'autres fouillent.

[D'autres de la Garde sortent.]

Nous voyons le sol où gisent ces malheurs, Mais le vrai fondement de toutes ces pitoyables calamités Nous ne pouvons, sans détails, le discerner.

Rentrent quelques-uns de la Garde avec Balthazar.

SECOND ARCHER. Voici l'homme de Roméo. Nous l'avons trouvé dans le cimetière.

PREMIER ARCHER. Gardez-le sous bonne garde jusqu'à ce que le Prince arrive.

Rentrent d'autres de la Garde avec frère Laurent.

TROISIÈME ARCHER. Voici un Frère qui tremble, soupire et pleure. Nous lui avons pris cette pioche et cette bêche Tandis qu'il venait de ce côté du cimetière.

PREMIER ARCHER. Grand soupçon. Retenez aussi le Frère.

Entre le Prince et sa suite.

PRINCE. Quel malheur est donc si tôt levé, Qui tire notre personne du repos du matin ?

Entrent Capulet, Lady Capulet et d'autres.

CAPULET. Que peut-il être pour qu'ils crient ainsi au-dehors ?

LADY CAPULET. Ô, dans la rue le peuple crie Roméo, D'autres Juliette, et d'autres Pâris, et tous courent Avec des clameurs ouvertes vers notre monument.

PRINCE. Quelle peur est-ce qui nous frappe les oreilles ?

PREMIER ARCHER. Souverain, ci-gît le Comte Pâris tué, Et Roméo mort, et Juliette, morte avant, Chaude et nouvellement occise.

PRINCE. Cherchez, enquêtez, et sachez comment vient ce meurtre odieux.

PREMIER ARCHER. Voici un Frère, et l'homme de Roméo massacré, Avec des instruments propres à ouvrir Les tombes de ces morts.

CAPULET. Ô ciel ! Ô femme, vois comme notre fille saigne ! Ce poignard s'est mépris, car voilà, son fourreau Est vide au dos de Montaigu, Et il s'est mal rengainé dans le sein de ma fille.

LADY CAPULET. Ô moi ! Ce spectacle de mort est comme une cloche Qui convie ma vieillesse au sépulcre.

Entre Montaigu et d'autres.

PRINCE. Venez, Montaigu, car vous êtes levé tôt, Pour voir votre fils et héritier plus tôt encore descendu.

MONTAIGU. Hélas, mon seigneur, ma femme est morte cette nuit. Le chagrin de l'exil de mon fils lui a coupé le souffle. Quel autre malheur conspire contre ma vieillesse ?

PRINCE. Regardez, et vous verrez.

MONTAIGU. Ô toi, malappris ! Quelle manière est-ce là, De presser avant ton père vers une tombe ?

PRINCE. Fermez la bouche de l'indignation pour un temps, Jusqu'à ce que nous puissions éclaircir ces ambiguïtés, Et connaître leur source, leur principe, leur vrai cours, Et alors je serai le guide de vos deuils, Et vous mènerai jusqu'à la mort. En attendant, patience, Et que le malheur soit esclave de la patience. Amenez les suspects.

FRÈRE LAURENT. Je suis le plus grand, propre à faire le moins, Et pourtant le plus soupçonné, puisque le temps et le lieu Jouent contre moi, de ce meurtre funeste. Et ici je me tiens, tout ensemble pour accuser et pour purifier Moi-même condamné et moi-même excusé.

PRINCE. Dites donc d'un coup ce que vous savez en ceci.

FRÈRE LAURENT. Je serai bref, car ma courte date de souffle N'est pas aussi longue qu'un récit ennuyeux. Là mort, Roméo, était l'époux de cette Juliette, Et elle, là morte, la fidèle épouse de Roméo. Je les mariai ; et leur jour de mariage dérobé Fut le jour du jugement de Tybalt, dont la mort prématurée Bannit de cette ville le nouvellement fait marié ; Pour qui, et non pour Tybalt, Juliette languissait. Vous, pour ôter d'elle ce siège de douleur, La fiançâtes, et l'auriez épousée de force Au Comte Pâris. Alors elle vient à moi, Et avec des regards égarés, me prie de trouver quelque moyen Pour la délivrer de ce second mariage, Sinon dans ma cellule elle se tuerait. Alors je lui donnai, ainsi guidé par mon art, Une potion soporifique, qui eut tel effet Comme je l'avais prévu, car elle opéra en elle La semblance de la mort. Cependant j'écrivis à Roméo Qu'il vînt ici en cette nuit terrible Pour l'aider à sortir de sa tombe empruntée, Le temps où la force de la potion devait cesser. Mais celui qui portait ma lettre, frère Jean, Fut retenu par accident ; et la nuit dernière Me rapporta ma lettre. Alors, tout seul, À l'heure prescrite de son réveil, Je vins pour la tirer du caveau de ses parents, Avec l'intention de la garder étroitement dans ma cellule Jusqu'à ce que je pusse commodément envoyer vers Roméo. Mais quand j'arrivai, quelque minute avant le moment De son réveil, ici gisaient sans l'être encore Le noble Pâris et le vrai Roméo morts. Elle s'éveille ; et je la priai de sortir Et de supporter avec patience cette œuvre du ciel. Mais alors un bruit m'effraya du tombeau ; Et elle, trop désespérée, ne voulut point venir avec moi, Mais, semble-t-il, fit violence à elle-même. Tout ceci, je le sais ; et du mariage Sa nourrice est complice. Et si quelque chose en ceci A échoué par ma faute, que ma vieille vie Soit sacrifiée, quelque heure avant son terme, À la rigueur de la plus sévère loi.

PRINCE. Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. Où est l'homme de Roméo ? Que peut-il dire à ceci ?

BALTHAZAR. J'apportai à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette, Et aussitôt, en poste, il vint de Mantoue En ce même lieu, à ce même monument. Cette lettre, il m'ordonna tôt de la donner à son père, Et me menaça de mort, entrant dans le caveau, Si je ne partais pas, et le laissais là.

PRINCE. Donnez-moi la lettre, je la verrai. Où est le Page du Comte qui donna l'alarme ? Coquin, que faisait votre maître en ce lieu ?

PAGE. Il venait avec des fleurs pour joncher la tombe de sa dame, Et me commanda de me tenir à l'écart, et ainsi fis-je. Aussitôt survient un homme avec de la lumière pour ouvrir le tombeau, Et presque aussitôt mon maître tira sur lui, Et alors je courus appeler la garde.

PRINCE. Cette lettre confirme les paroles du Frère, Le cours de leur amour, la nouvelle de sa mort. Et ici il écrit qu'il acheta un poison D'un pauvre apothicaire, et avec cela Vint en ce caveau pour mourir, et gésir avec Juliette. Où sont ces ennemis ? Capulet, Montaigu, Voyez quel fléau est imposé sur votre haine, Puisque le ciel trouve moyen de tuer vos joies par l'amour ! Et moi, pour avoir fermé les yeux sur vos discordes, J'ai perdu un couple de parents. Tous sont punis.

CAPULET. Ô frère Montaigu, donne-moi ta main. Voilà la dot de ma fille, car plus Je ne puis exiger.

MONTAIGU. Mais je puis te donner davantage, Car j'élèverai sa statue en or pur, Que tant que Vérone sera connue sous ce nom, Nulle figure à tel prix ne soit dressée Comme celle de la vraie et fidèle Juliette.

CAPULET. Aussi riche sera celle de Roméo par sa dame, Pauvres sacrifices de notre inimitié.

PRINCE. Une paix sombre ce matin est apportée ici ; Le soleil, de chagrin, ne montrera point sa tête. Allez-vous-en, pour parler plus avant de ces tristes choses. Quelques-uns seront pardonnés, et quelques-uns punis, Car jamais ne fut histoire de plus de deuil Que celle de Juliette et de son Roméo.

[Ils sortent.]

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