Raison et Sentiments
par Jane Austen
(1811)
Sommaire
CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII CHAPITRE XXXIII CHAPITRE XXXIV CHAPITRE XXXV CHAPITRE XXXVI CHAPITRE XXXVII CHAPITRE XXXVIII CHAPITRE XXXIX CHAPITRE XL CHAPITRE XLI CHAPITRE XLII CHAPITRE XLIII CHAPITRE XLIV CHAPITRE XLV CHAPITRE XLVI CHAPITRE XLVII CHAPITRE XLVIII CHAPITRE XLIX CHAPITRE L
CHAPITRE I.
La famille Dashwood était établie depuis longtemps dans le Sussex. Leur domaine était vaste et leur résidence se trouvait à Norland Park, au centre de leurs terres, où, depuis de nombreuses générations, ils vivaient de manière si respectable qu’ils s’étaient acquis l’estime générale de leur voisinage. Le dernier propriétaire de ce domaine était un homme célibataire, qui vécut jusqu’à un âge très avancé et qui, durant de longues années, eut pour compagne constante et gouvernante sa sœur. Mais la mort de celle-ci, survenue dix ans avant la sienne, provoqua un grand changement dans son foyer ; car, pour pallier cette perte, il invita et accueillit chez lui la famille de son neveu, M. Henry Dashwood, l’héritier légal du domaine de Norland et la personne à qui il avait l’intention de le léguer. En compagnie de son neveu, de sa nièce et de leurs enfants, le vieux monsieur passa des jours heureux. Son attachement pour eux tous ne fit que croître. L’attention constante que M. et Mme Henry Dashwood portaient à ses vœux, laquelle procédait non seulement de l’intérêt, mais aussi de la bonté du cœur, lui apporta tout le réconfort solide que son âge pouvait recevoir ; et la gaieté des enfants ajouta un agrément à son existence.
D’un premier mariage, M. Henry Dashwood avait eu un fils ; de son épouse actuelle, trois filles. Le fils, un jeune homme posé et respectable, était largement pourvu grâce à la fortune de sa mère, laquelle avait été considérable, et dont la moitié lui échut à sa majorité. Par son propre mariage, survenu peu après, il accrut encore sa richesse. Pour lui, la succession au domaine de Norland n’était donc pas aussi cruciale que pour ses sœurs ; car leur fortune, indépendamment de ce qui pourrait leur revenir de l’héritage paternel, ne pouvait être que modeste. Leur mère n’avait rien, et leur père seulement sept mille livres dont il pouvait disposer ; car la moitié restante de la fortune de sa première épouse était également garantie à l’enfant de celle-ci, et il n’en possédait qu’un usufruit.
Le vieux monsieur mourut : son testament fut lu et, comme presque tous les testaments, il causa autant de déception que de plaisir. Il ne fut ni si injuste, ni si ingrat, que de déshériter son neveu, mais il lui transmit le domaine à des conditions qui détruisirent la moitié de la valeur du legs. M. Dashwood l’avait désiré davantage pour sa femme et ses filles que pour lui-même ou son fils ; mais le domaine fut garanti à son fils, et au fils de son fils, un enfant de quatre ans, d’une manière telle qu’il ne lui restait aucun pouvoir de pourvoir à ceux qui lui étaient les plus chers, et qui avaient le plus besoin d’une pension, par une quelconque charge sur le domaine ou par la vente de ses bois précieux. Le tout fut bloqué au bénéfice de cet enfant qui, lors de visites occasionnelles avec son père et sa mère à Norland, avait si bien gagné l’affection de son oncle, par des attraits qui ne sont nullement rares chez les enfants de deux ou trois ans — une articulation imparfaite, un désir ardent d’en faire à sa tête, maintes ruses enfantines et beaucoup de bruit — qu’il l’emporta sur toute la valeur des attentions que, pendant des années, il avait reçues de sa nièce et de ses filles. Il n’avait cependant pas l’intention d’être cruel et, en signe d’affection pour les trois filles, il leur laissa mille livres chacune.
La déception de M. Dashwood fut, au début, cruelle ; mais son tempérament était gai et optimiste ; et il pouvait raisonnablement espérer vivre encore de nombreuses années et, en vivant de manière économique, mettre de côté une somme considérable provenant du rendement d’un domaine déjà vaste et susceptible d’améliorations presque immédiates. Mais la fortune, qui s’était fait attendre si longtemps, ne fut sienne que durant douze mois. Il ne survécut pas plus longtemps à son oncle ; et dix mille livres, legs inclus, furent tout ce qui resta pour sa veuve et ses filles.
On fit venir son fils dès que l’on connut la gravité de son état, et M. Dashwood lui recommanda, avec toute la force et l’urgence que la maladie permettait, les intérêts de sa belle-mère et de ses sœurs.
M. John Dashwood n’avait pas la sensibilité profonde du reste de la famille ; mais il fut touché par une recommandation d’une telle nature, à un tel moment, et il promit de faire tout ce qui était en son pouvoir pour assurer leur confort. Son père fut tranquillisé par une telle assurance, et M. John Dashwood eut alors le loisir de considérer quelle part il lui serait possible, avec prudence, de faire pour elles.
Ce n’était pas un mauvais bougre, à moins que le fait d’être assez froid et assez égoïste ne signifie être mauvais ; mais il était, en général, bien respecté, car il se conduisait avec correction dans l’exercice de ses devoirs ordinaires. S’il avait épousé une femme plus aimable, il aurait pu devenir encore plus respectable qu’il ne l’était ; il aurait même pu devenir aimable lui-même, car il était très jeune lorsqu’il s’est marié et très épris de sa femme. Mais Mme John Dashwood était une caricature outrée de lui-même ; plus étroite d’esprit et plus égoïste encore.
Lorsqu’il fit sa promesse à son père, il médita en lui-même d’accroître la fortune de ses sœurs par le don de mille livres chacune. À ce moment-là, il se crut réellement capable d’un tel geste. La perspective de quatre mille livres par an, en sus de son revenu actuel, outre la moitié restante de la fortune de sa propre mère, lui réchauffa le cœur et le fit se sentir capable de générosité. « Oui, il leur donnerait trois mille livres : ce serait libéral et généreux ! Ce serait assez pour les mettre totalement à l’aise. Trois mille livres ! Il pouvait se passer d’une somme aussi considérable sans grand inconvénient. » Il y pensa tout le jour, et pendant bien des jours de suite, et il ne se repentit pas.
À peine les funérailles de son père furent-elles terminées que Mme John Dashwood, sans avertir sa belle-mère de son intention, arriva avec son enfant et leurs gens. Personne ne pouvait contester son droit de venir ; la maison était à son mari dès l’instant du décès de son père ; mais l’indélicatesse de sa conduite n’en était que plus grande, et pour une femme dans la situation de Mme Dashwood, ne serait-ce qu’avec des sentiments ordinaires, cela aurait dû être hautement déplaisant ; mais dans son esprit, il y avait un sens de l’honneur si aigu, une générosité si romantique, que toute offense de ce genre, par qui qu’elle fût donnée ou reçue, était pour elle une source de dégoût insurmontable. Mme John Dashwood n’avait jamais été en faveur auprès de la famille de son mari ; mais elle n’avait eu aucune occasion, jusqu’alors, de leur montrer avec si peu d’égards pour le confort d’autrui elle pouvait agir quand l’occasion l’exigeait.
Mme Dashwood ressentit ce comportement désobligeant avec une telle acuité, et méprisa si sincèrement sa belle-fille pour cela, qu’à l’arrivée de cette dernière, elle aurait quitté la maison pour toujours, si l’imploration de sa fille aînée ne l’avait d’abord conduite à réfléchir à la convenance d’un départ, et si son propre amour tendre pour ses trois enfants ne l’avait déterminée ensuite à rester, et à éviter, pour leur bien, une rupture avec leur frère.
Elinor, cette fille aînée, dont le conseil fut si efficace, possédait une force d’esprit et une froideur de jugement qui la qualifiaient, bien qu’âgée de dix-neuf ans seulement, pour être la conseillère de sa mère, et lui permettaient fréquemment de contrecarrer, à l’avantage de toutes, cette ardeur d’esprit chez Mme Dashwood qui l’eût généralement conduite à l’imprudence. Elle avait un cœur excellent ; sa disposition était affectueuse et ses sentiments étaient profonds, mais elle savait les gouverner : c’était un savoir que sa mère avait encore à apprendre, et qu’une de ses sœurs avait résolu de ne jamais acquérir.
Les capacités de Marianne étaient, à bien des égards, tout à fait égales à celles d’Elinor. Elle était sensée et intelligente ; mais ardente en tout : ses chagrins, ses joies, ne pouvaient connaître de modération. Elle était généreuse, aimable, intéressante : elle était tout sauf prudente. La ressemblance entre elle et sa mère était frappante.
Elinor voyait, avec inquiétude, l’excès de la sensibilité de sa sœur ; mais, chez Mme Dashwood, cela était valorisé et chéri. Elles s’encourageaient mutuellement, à présent, dans la violence de leur affliction. L’agonie du chagrin qui les accablait au début était volontairement renouvelée, recherchée, créée encore et encore. Elles s’abandonnaient totalement à leur tristesse, cherchant un accroissement de malheur dans chaque réflexion qui pouvait l’offrir, et résolues à ne jamais admettre de consolation à l’avenir. Elinor, elle aussi, était profondément affligée ; mais elle parvenait encore à lutter, elle parvenait à se faire violence. Elle pouvait consulter son frère, accueillir sa belle-sœur à son arrivée, la traiter avec l’attention requise, et s’efforcer d’inciter sa mère à un effort similaire, et l’encourager à une patience semblable.
Margaret, l’autre sœur, était une fille de bonne humeur et bien disposée ; mais comme elle avait déjà absorbé une bonne dose du romantisme de Marianne, sans avoir beaucoup de son bon sens, elle ne promettait pas, à treize ans, d’égaler ses sœurs à une période plus avancée de la vie.
CHAPITRE II.
Mme John Dashwood s’installa alors en maîtresse de Norland ; et sa mère et ses belles-sœurs furent reléguées au rang de visiteuses. En tant que telles, cependant, elles furent traitées par elle avec une civilité calme ; et par son mari avec autant de bonté qu’il pouvait en ressentir envers quiconque en dehors de lui-même, sa femme et leur enfant. Il insista réellement auprès d’elles, avec une certaine ferveur, pour qu’elles considèrent Norland comme leur foyer ; et, comme aucun plan ne semblait plus avantageux à Mme Dashwood que d’y rester jusqu’à ce qu’elle puisse trouver une maison dans les environs, son invitation fut acceptée.
Rester dans un lieu où tout lui rappelait des plaisirs passés était exactement ce qui convenait à son esprit. Dans les moments de gaieté, aucun tempérament ne pouvait être plus joyeux que le sien, ou posséder à un plus haut degré cette attente optimiste du bonheur qui est le bonheur lui-même. Mais, dans le chagrin, elle devait être tout autant emportée par son imagination, et aussi loin de toute consolation que, dans le plaisir, elle était loin de toute amertume.
Mme John Dashwood n’approuvait nullement ce que son mari avait l’intention de faire pour ses sœurs. Prendre trois mille livres sur la fortune de leur cher petit garçon serait l’appauvrir au plus haut point. Elle le supplia de réfléchir à nouveau sur le sujet. Comment pouvait-il se justifier de dépouiller son enfant, et son fils unique de surcroît, d’une somme si importante ? Et quel droit possible les demoiselles Dashwood, qui n’étaient liées à lui que par le sang, ce qu’elle considérait comme n’étant aucun lien du tout, pouvaient-elles avoir sur sa générosité pour un montant aussi élevé ? Il était de notoriété publique qu’aucune affection n’était censée exister entre les enfants d’un même père issus de mariages différents ; et pourquoi devait-il se ruiner, lui et leur pauvre petit Harry, en donnant tout son argent à ses demi-sœurs ?
« C’était la dernière demande de mon père, répondit son mari, que je devais aider sa veuve et ses filles. »
« Il ne savait pas ce qu’il disait, j’en suis certaine ; dix contre un qu’il avait l’esprit dérangé à ce moment-là. S’il avait eu toute sa tête, il n’aurait jamais pu songer à une chose pareille, vous supplier de donner la moitié de votre fortune, au détriment de votre propre enfant. »
« Il n’a stipulé aucune somme particulière, ma chère Fanny ; il m’a seulement demandé, en termes généraux, de les aider et de rendre leur situation plus confortable qu’il n’avait le pouvoir de le faire. Peut-être aurait-il été tout aussi bien qu’il laisse cela entièrement à ma discrétion. Il pouvait difficilement supposer que je les négligerais. Mais puisqu’il a exigé cette promesse, je ne pouvais faire moins que de la donner ; du moins, c’est ce que je crus sur le moment. La promesse fut donc donnée, et elle doit être tenue. Quelque chose doit être fait pour elles dès qu’elles quitteront Norland pour s’établir dans un nouveau foyer. »
« Eh bien, alors, qu’on fasse quelque chose pour elles ; mais ce quelque chose n’a pas besoin d’être trois mille livres. Considérez, ajouta-t-elle, qu’une fois l’argent parti, il ne revient jamais. Vos sœurs se marieront, et il sera perdu pour toujours. Si, vraiment, il pouvait être rendu à notre pauvre petit garçon… »
« Certes, dit son mari, très gravement, cela ferait une grande différence. Le temps peut venir où Harry regrettera qu’une somme aussi importante ait été versée. S’il devait avoir une nombreuse famille, par exemple, ce serait un appoint très commode. »
« Assurément, cela le serait. »
« Peut-être alors serait-il préférable pour toutes les parties que la somme soit diminuée de moitié. Cinq cents livres constitueraient une augmentation prodigieuse de leur fortune ! »
« Oh ! au-delà de toute mesure ! Quel frère sur terre ferait la moitié autant pour ses sœurs, même si c’étaient vraiment ses sœurs ! Et dans le cas présent… juste du demi-sang ! Mais vous avez un esprit si généreux ! »
« Je ne voudrais rien faire de mesquin, répondit-il. On préfère, en de telles occasions, en faire trop que trop peu. Personne, du moins, ne pourra penser que je n’ai pas fait assez pour elles : même elles, elles peuvent difficilement en attendre davantage. »
« On ne sait jamais ce qu’elles peuvent attendre, dit la dame, mais nous ne devons pas penser à leurs attentes : la question est de savoir ce que vous pouvez vous permettre de faire. »
« Certainement, et je pense que je peux me permettre de leur donner cinq cents livres chacune. En l’état, sans aucun ajout de ma part, elles auront chacune environ trois mille livres à la mort de leur mère, une fortune très confortable pour toute jeune femme. »
« Certes, c’est vrai ; et, en vérité, il me frappe qu’elles n’aient besoin d’aucun ajout. Elles auront dix mille livres à se partager. Si elles se marient, elles seront assurées de bien faire, et si elles ne le font pas, elles pourront toutes vivre très confortablement ensemble sur les intérêts de dix mille livres. »
« C’est très vrai, et, par conséquent, je ne sais pas si, dans l’ensemble, il ne serait pas plus avisé de faire quelque chose pour leur mère pendant qu’elle vit, plutôt que pour elles ; quelque chose du genre rente, je veux dire. Mes sœurs en ressentiraient les bons effets tout autant qu’elle. Cent livres par an les rendraient toutes parfaitement à l’aise. »
Sa femme hésita un peu, cependant, à donner son consentement à ce plan.
« Certes, dit-elle, c’est mieux que de se séparer de quinze cents livres d’un coup. Mais, alors, si Mme Dashwood devait vivre quinze ans, nous serions complètement bernés. »
« Quinze ans ! ma chère Fanny ; sa vie ne peut valoir la moitié de ce prix. »
« Certainement pas ; mais si vous observez bien, les gens vivent toujours éternellement lorsqu’il y a une rente à leur payer ; et elle est très robuste et en bonne santé, et elle a à peine quarante ans. Une rente est une affaire très sérieuse ; elle revient encore et encore chaque année, et il n’y a aucun moyen de s’en débarrasser. Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous faites. J’ai connu beaucoup d’ennuis avec des rentes ; car ma mère était encombrée par le paiement de trois d’entre elles à de vieux serviteurs surannés en vertu du testament de mon père, et il est étonnant de voir à quel point elle trouvait cela désagréable. Deux fois par an, ces rentes devaient être payées ; et ensuite il y avait la peine de les leur faire parvenir ; et puis on disait que l’un d’eux était mort, et ensuite il s’avérait que ce n’était pas le cas du tout. Ma mère en était tout à fait malade. Son revenu n’était pas le sien, disait-elle, avec de telles réclamations perpétuelles sur celui-ci ; et c’était d’autant plus cruel de la part de mon père que, autrement, l’argent aurait été entièrement à la disposition de ma mère, sans aucune restriction quelle qu’elle soit. Cela m’a donné une telle horreur des rentes que je suis sûre que je ne m’engagerais pas au paiement de l’une d’elles pour tout l’or du monde. »
« C’est certainement une chose désagréable, répondit M. Dashwood, que d’avoir ce genre de ponctions annuelles sur son revenu. La fortune, comme votre mère le dit à juste titre, n’est pas la nôtre. Être lié au paiement régulier d’une telle somme, à chaque jour de loyer, n’est nullement souhaitable : cela vous enlève votre indépendance. »
« Indubitablement ; et après tout, vous n’avez aucun remerciement pour cela. Elles se croient en sécurité, vous ne faites rien de plus que ce qui est attendu, et cela ne suscite aucune gratitude du tout. Si j’étais vous, tout ce que je ferais, je le ferais entièrement à ma propre discrétion. Je ne m’obligerais pas à leur verser quoi que ce soit annuellement. Il peut être très incommode certaines années de pouvoir épargner cent, ou même cinquante livres sur nos propres dépenses. »
« Je crois que vous avez raison, mon amour ; il sera préférable qu’il n’y ait aucune rente dans l’affaire ; tout ce que je pourrai leur donner occasionnellement sera d’une aide bien plus grande qu’une allocation annuelle, parce qu’elles ne feraient qu’élargir leur train de vie si elles étaient sûres d’un revenu plus important, et ne seraient pas plus riches d’un sou à la fin de l’année. Ce sera certainement la meilleure façon de faire. Un cadeau de cinquante livres, de temps à autre, leur évitera d’être jamais en détresse d’argent, et sera, je pense, largement suffisant pour remplir ma promesse envers mon père. »
« Certes, cela le sera. En vérité, à dire vrai, je suis convaincue en moi-même que votre père n’avait aucune idée que vous leur donniez de l’argent du tout. L’assistance à laquelle il pensait, j’ose dire, n’était que celle qui pouvait être raisonnablement attendue de vous ; par exemple, chercher une petite maison confortable pour elles, les aider à déménager leurs affaires, et leur envoyer des cadeaux de poisson et de gibier, et ainsi de suite, chaque fois qu’ils sont de saison. Je parierais ma vie qu’il ne voulait rien dire de plus ; en fait, ce serait très étrange et déraisonnable s’il le faisait. Considérez seulement, mon cher M. Dashwood, combien excessivement confortablement votre belle-mère et ses filles peuvent vivre sur les intérêts de sept mille livres, outre les mille livres appartenant à chacune des filles, ce qui leur rapporte cinquante livres par an chacune, et, bien sûr, elles paieront leur pension à leur mère avec cela. Au total, elles auront cinq cents livres par an à elles toutes, et que diable peuvent vouloir de plus quatre femmes que cela ? Elles vivront si chichement ! Leur gestion domestique ne sera rien du tout. Elles n’auront pas de voiture, pas de chevaux, et à peine des serviteurs ; elles ne recevront personne et ne peuvent avoir aucune dépense d’aucune sorte ! Concevez seulement à quel point elles seront confortables ! Cinq cents livres par an ! Je suis sûre que je ne peux imaginer comment elles dépenseront la moitié de cela ; et quant à ce que vous leur en donniez plus, il est tout à fait absurde d’y penser. Elles seront bien plus à même de vous donner quelque chose. »
« Sur ma parole, dit M. Dashwood, je crois que vous avez parfaitement raison. Mon père ne pouvait certainement rien vouloir dire de plus par sa demande envers moi que ce que vous dites. Je le comprends clairement maintenant, et j’accomplirai strictement mon engagement par de tels actes d’assistance et de bonté envers elles que vous avez décrits. Quand ma mère déménagera dans une autre maison, mes services seront volontiers offerts pour l’accommoder autant que je le pourrai. Quelque petit cadeau de meubles pourrait aussi être acceptable alors. »
« Certainement, répondit Mme John Dashwood. Mais, cependant, une chose doit être considérée. Quand votre père et votre mère ont déménagé à Norland, bien que les meubles de Stanhill aient été vendus, toute la porcelaine, l’argenterie et le linge ont été conservés, et sont maintenant laissés à votre mère. Sa maison sera donc presque complètement équipée dès qu’elle prendra possession. »
« C’est une considération matérielle, indubitablement. Un précieux legs en vérité ! Et pourtant, une partie de l’argenterie aurait été un ajout très agréable à notre propre stock ici. »
« Oui ; et le service à thé est deux fois plus beau que celui qui appartient à cette maison. Beaucoup trop beau, à mon avis, pour tout endroit où ils pourront jamais se permettre de vivre. Mais, quoi qu’il en soit, il en est ainsi. Votre père ne pensait qu’à eux. Et je dois dire ceci : vous ne lui devez aucune gratitude particulière, ni aucune attention à ses souhaits ; car nous savons très bien que, s’il l’avait pu, il leur aurait légué presque tout ce qu’il possédait au monde. »
Cet argument fut irrésistible. Il donna à ses intentions toute la résolution qui leur manquait auparavant ; et il finit par décider qu’il serait absolument inutile, voire hautement inconvenant, d’en faire davantage pour la veuve et les enfants de son père que ces sortes d’actes de bon voisinage que sa propre femme lui suggérait.
CHAPITRE III.
Mme Dashwood resta plusieurs mois à Norland ; non par une quelconque répugnance à partir lorsque la vue de chaque endroit familier cessa de susciter la violente émotion qu’elle provoquait pendant quelque temps ; car, lorsque son moral commença à se rétablir et que son esprit devint capable d’autre chose que d’exacerber son affliction par des souvenirs mélancoliques, elle fut impatiente de s’en aller, et infatigable dans ses recherches pour trouver une demeure convenable dans le voisinage de Norland ; car s’éloigner de cet endroit chéri était impossible. Mais elle ne put entendre parler d’aucune situation qui répondît à la fois à ses notions de confort et d’aisance, et qui convînt à la prudence de sa fille aînée, dont le jugement plus posé rejeta plusieurs maisons comme étant trop grandes pour leurs revenus, ce que sa mère aurait approuvé.
Mme Dashwood avait été informée par son mari de la promesse solennelle faite par son fils en leur faveur, ce qui apporta du réconfort à ses dernières pensées terrestres. Elle ne douta pas plus de la sincérité de cette assurance qu’il n’en avait douté lui-même, et elle y pensa pour le bien de ses filles avec satisfaction, bien que, pour elle-même, elle fût persuadée qu’une somme bien inférieure à 7000 £ suffirait à l’entretenir dans l’aisance. Pour l’amour de leur frère, aussi, pour le bien de son propre cœur, elle se réjouit ; et elle se reprocha d’avoir été injuste envers son mérite auparavant, en le croyant incapable de générosité. Son comportement attentionné envers elle-même et ses sœurs la convainquit que leur bien-être lui était cher, et, pendant longtemps, elle compta fermement sur la libéralité de ses intentions.
Le mépris qu’elle avait ressenti très tôt, dès leur rencontre, pour sa belle-fille, fut grandement accru par la connaissance plus approfondie de son caractère, que six mois de vie commune sous le même toit permirent ; et peut-être, malgré toute considération de politesse ou d’affection maternelle de la part de la première, les deux dames auraient-elles trouvé impossible de vivre ensemble si longtemps, si une circonstance particulière ne s’était produite pour donner encore davantage d’admissibilité, selon l’avis de Mme Dashwood, au maintien de ses filles à Norland.
Cette circonstance était un attachement grandissant entre sa fille aînée et le frère de Mme John Dashwood, un jeune homme distingué et agréable, qui fut présenté à leurs connaissances peu après l’installation de sa sœur à Norland, et qui avait depuis passé la majeure partie de son temps en ces lieux.
Certaines mères auraient pu encourager cette intimité par intérêt, car Edward Ferrars était le fils aîné d’un homme mort très riche ; et d’autres auraient pu la réprimer par prudence, car, hormis une somme dérisoire, la totalité de sa fortune dépendait de la volonté de sa mère. Mais Mme Dashwood ne fut influencée par aucune de ces deux considérations. Il lui suffisait qu’il parût aimable, qu’il aimât sa fille et qu’Elinor partageât cette inclination. Il était contraire à toutes ses doctrines que la différence de fortune pût séparer un couple attiré par la similitude des dispositions ; et, selon sa conception, il était impossible que le mérite d’Elinor ne fût pas reconnu par tous ceux qui la connaissaient.
Edward Ferrars n’était recommandé à leur bonne opinion par aucune grâce particulière de la personne ou de la parole. Il n’était pas beau, et ses manières exigeaient de l’intimité pour devenir plaisantes. Il était trop timide pour se rendre justice ; mais, une fois sa timidité naturelle vaincue, son comportement donnait toutes les indications d’un cœur ouvert et affectueux. Son intelligence était vive, et son éducation l’avait solidement enrichie. Mais il n’était, ni par ses capacités ni par sa disposition, fait pour répondre aux souhaits de sa mère et de sa sœur, qui brûlaient de le voir distingué — en tant que… elles savaient à peine quoi. Elles voulaient qu’il jouât un rôle brillant dans le monde, d’une manière ou d’une autre. Sa mère souhaitait l’intéresser aux affaires politiques, le faire entrer au parlement, ou le voir lié à certains des grands hommes de l’époque. Mme John Dashwood le souhaitait également ; mais en attendant que l’une de ces bénédictions supérieures pût être atteinte, son ambition aurait été calmée de le voir conduire un cabriolet. Mais Edward n’avait aucun goût pour les grands hommes ou les cabriolets. Tous ses souhaits se concentraient sur le confort domestique et la tranquillité de la vie privée. Heureusement, il avait un frère cadet qui était plus prometteur.
Edward avait séjourné plusieurs semaines dans la maison avant de capter beaucoup l’attention de Mme Dashwood ; car elle était, à cette époque, dans une affliction telle qu’elle se souciait peu des objets qui l’entouraient. Elle vit seulement qu’il était calme et discret, et elle l’apprécia pour cela. Il ne troublait pas le malheur de son esprit par des conversations malvenues. Elle fut appelée pour la première fois à l’observer et à l’apprécier davantage par une réflexion qu’Elinor fit un jour par hasard sur la différence entre lui et sa sœur. C’était un contraste qui le recommandait le plus vivement à sa mère.
« Il suffit, dit-elle, de dire qu’il ne ressemble pas à Fanny ; c’est assez. Cela implique tout ce qui est aimable. Je l’aime déjà. »
« Je pense que tu l’apprécieras, dit Elinor, quand tu le connaîtras mieux. »
« L’apprécier ! répondit sa mère avec un sourire. Je ne ressens aucun sentiment d’approbation qui soit inférieur à l’amour. »
« Tu peux l’estimer. »
« Je n’ai jamais su jusqu’ici ce que c’était que de séparer l’estime de l’amour. »
Mme Dashwood s’efforça dès lors de faire sa connaissance. Ses manières étaient attachantes et bannirent bientôt sa réserve. Elle comprit rapidement tous ses mérites ; la conviction de son attachement pour Elinor aida peut-être sa perspicacité ; mais elle se sentit réellement assurée de sa valeur : et même cette tranquillité de manières, qui contredisait toutes ses idées établies sur ce que devrait être l’abord d’un jeune homme, n’était plus inintéressante lorsqu’elle sut que son cœur était chaleureux et son tempérament affectueux.
Dès qu’elle perçut le moindre symptôme d’amour dans son comportement envers Elinor, elle considéra leur attachement sérieux comme certain, et envisagea leur mariage comme étant proche.
« Dans quelques mois, ma chère Marianne, dit-elle, Elinor sera, selon toute probabilité, installée pour la vie. Elle nous manquera ; mais elle sera heureuse. »
« Oh ! Maman, comment ferons-nous sans elle ? »
« Ma chérie, ce sera à peine une séparation. Nous vivrons à quelques kilomètres l’une de l’autre, et nous nous verrons chaque jour de notre vie. Tu gagneras un frère, un frère véritable et affectueux. J’ai la plus haute opinion du monde du cœur d’Edward. Mais tu as l’air grave, Marianne ; désapprouves-tu le choix de ta sœur ? »
« Peut-être, dit Marianne, puis-je le considérer avec quelque surprise. Edward est très aimable, et je l’aime tendrement. Mais pourtant — il n’est pas le genre de jeune homme — il manque quelque chose — sa silhouette n’est pas marquante ; elle n’a aucune de ces grâces que j’attendrais de l’homme qui pourrait sérieusement attacher ma sœur. Ses yeux manquent de tout cet esprit, de ce feu, qui annoncent à la fois la vertu et l’intelligence. Et en plus de tout cela, j’ai peur, Maman, qu’il n’ait aucun goût véritable. La musique semble à peine l’attirer, et bien qu’il admire beaucoup les dessins d’Elinor, ce n’est pas l’admiration d’une personne capable d’en comprendre la valeur. Il est évident, malgré ses fréquentes attentions envers elle pendant qu’elle dessine, qu’en fait, il ne connaît rien à la chose. Il admire en amant, non en connaisseur. Pour me satisfaire, ces caractères doivent être unis. Je ne pourrais être heureuse avec un homme dont le goût ne coïnciderait en aucun point avec le mien. Il doit entrer dans tous mes sentiments ; les mêmes livres, la même musique doivent nous charmer tous deux. Oh ! maman, combien les manières d’Edward étaient dépourvues d’esprit, combien elles étaient fades en nous faisant la lecture hier soir ! J’ai souffert pour ma sœur le plus vivement du monde. Pourtant, elle l’a supporté avec tant de calme, elle semblait à peine le remarquer. Je pouvais à peine rester assise. Entendre ces vers magnifiques qui m’ont souvent presque rendue folle, prononcés avec un calme si impénétrable, une indifférence si effroyable ! »
« Il aurait certainement rendu justice à une prose simple et élégante. Je le pensais à ce moment-là ; mais tu voulais lui donner Cowper. »
« Eh bien, Maman, s’il n’est pas capable d’être animé par Cowper ! — mais nous devons tenir compte de la différence de goût. Elinor n’a pas mes sentiments, et par conséquent elle peut passer outre, et être heureuse avec lui. Mais cela m’aurait brisé le cœur, si je l’avais aimé, de l’entendre lire avec si peu de sensibilité. Maman, plus je connais le monde, plus je suis convaincue que je ne verrai jamais un homme que je puisse vraiment aimer. J’exige tant ! Il doit avoir toutes les vertus d’Edward, et sa personne ainsi que ses manières doivent orner sa bonté de tous les charmes possibles. »
« Souviens-toi, ma chérie, que tu n’as pas dix-sept ans. Il est encore trop tôt dans la vie pour désespérer d’un tel bonheur. Pourquoi devrais-tu être moins fortunée que ta mère ? Dans une circonstance seulement, ma Marianne, puisse ton destin être différent du sien ! »
CHAPITRE IV.
« Quel dommage, Elinor, dit Marianne, qu’Edward n’ait aucun goût pour le dessin. »
« Aucun goût pour le dessin ! répondit Elinor, pourquoi le penses-tu ? Il ne dessine pas lui-même, certes, mais il éprouve un grand plaisir à voir les réalisations des autres, et je t’assure qu’il n’est nullement dépourvu de goût naturel, bien qu’il n’ait pas eu l’occasion de le perfectionner. S’il avait été à même d’apprendre, je pense qu’il aurait très bien dessiné. Il se méfie tellement de son propre jugement en la matière qu’il hésite toujours à donner son avis sur un tableau ; mais il a une justesse et une simplicité de goût innées, qui, en général, le dirigent parfaitement bien. »
Marianne eut peur de l’offenser et n’en dit pas plus sur le sujet ; mais le genre d’approbation qu’Elinor décrivait comme étant suscité en lui par les dessins d’autrui était bien loin de ce plaisir ravissant qui, à son avis, pouvait seul être qualifié de goût. Pourtant, tout en souriant intérieurement de cette erreur, elle honora sa sœur pour cette aveugle partialité envers Edward qui en était la cause.
« J’espère, Marianne, continua Elinor, que tu ne le considères pas comme dépourvu de goût en général. En vérité, je pense pouvoir dire que tu ne le peux pas, car ton comportement envers lui est parfaitement cordial, et si telle était ton opinion, je suis sûre que tu ne pourrais jamais être polie avec lui. »
Marianne ne savait guère que dire. Elle ne voulait blesser les sentiments de sa sœur sous aucun prétexte, et pourtant dire ce qu’elle ne croyait pas était impossible. Finalement, elle répondit :
« Ne sois pas offensée, Elinor, si mes éloges ne sont pas en tout point égaux à ta perception de ses mérites. Je n’ai pas eu autant d’occasions que toi d’estimer les penchants les plus subtils de son esprit, ses inclinations et ses goûts ; mais j’ai la plus haute opinion du monde de sa bonté et de son sens. Je le trouve digne et aimable en tout point. »
« Je suis sûre, répondit Elinor avec un sourire, que ses amis les plus chers ne pourraient être insatisfaits d’un tel compliment. Je ne vois pas comment tu pourrais t’exprimer plus chaleureusement. »
Marianne fut heureuse de trouver sa sœur si facile à satisfaire.
« De son sens et de sa bonté, poursuivit Elinor, personne, je pense, ne peut douter, après l’avoir vu assez souvent pour l’engager dans une conversation sans réserve. L’excellence de son intelligence et de ses principes ne peut être dissimulée que par cette timidité qui le garde trop souvent silencieux. Tu le connais assez pour rendre justice à sa valeur solide. Mais, quant à ses penchants les plus subtils, comme tu les appelles, tu as été, par suite de circonstances particulières, tenue plus ignorante que moi. Lui et moi avons été parfois amenés à passer beaucoup de temps ensemble, tandis que tu étais entièrement absorbée par les principes les plus affectueux auprès de ma mère. Je l’ai beaucoup vu, j’ai étudié ses sentiments et entendu son opinion sur des sujets de littérature et de goût ; et, dans l’ensemble, je me risque à dire que son esprit est cultivé, son plaisir de la lecture extrêmement grand, son imagination vive, son observation juste et correcte, et son goût délicat et pur. Ses capacités, à tous égards, s’améliorent autant à mesure qu’on le fréquente que ses manières et sa personne. Au premier abord, son abord n’est certes pas frappant ; et sa personne peut difficilement être qualifiée de belle, jusqu’à ce que l’expression de ses yeux, qui sont exceptionnellement beaux, et la douceur générale de son visage, soient perçues. À présent, je le connais si bien que je le trouve vraiment beau ; ou du moins, presque. Qu’en dis-tu, Marianne ? »
« Je le trouverai très bientôt beau, Elinor, si je ne le fais pas déjà. Quand tu me diras de l’aimer comme un frère, je ne verrai pas plus d’imperfections sur son visage que je n’en vois maintenant dans son cœur. »
Elinor tressaillit à cette déclaration et regretta la vivacité dans laquelle elle s’était laissé entraîner en parlant de lui. Elle sentait qu’Edward occupait une place très élevée dans son opinion. Elle croyait que cette considération était mutuelle ; mais elle avait besoin d’une plus grande certitude pour rendre la conviction de Marianne, quant à leur attachement, agréable à ses yeux. Elle savait que ce que Marianne et sa mère conjecturaient un instant, elles le croyaient l’instant d’après — que pour elles, souhaiter, c’était espérer, et espérer, c’était s’attendre. Elle essaya d’expliquer l’état réel de la situation à sa sœur.
« Je n’essaie pas de nier, dit-elle, que j’ai une très haute opinion de lui — que je l’estime grandement, que je l’aime. »
Marianne éclata ici d’indignation —
« L’estimer ! L’aimer ! Elinor au cœur froid ! Oh ! pire que le cœur froid ! Avoir honte d’être autre chose. Utilise encore ces mots, et je quitterai la pièce à l’instant. »
Elinor ne put s’empêcher de rire. « Excuse-moi, dit-elle ; et sois assurée que je n’avais aucune intention de t’offenser en parlant, d’une manière si calme, de mes propres sentiments. Crois-les plus forts que je ne l’ai déclaré ; crois-les, en somme, être tels que son mérite et le soupçon — l’espoir de son affection pour moi — peuvent le justifier, sans imprudence ni folie. Mais ne crois rien au-delà. Je ne suis nullement assurée de son attachement pour moi. Il y a des moments où l’étendue de celui-ci semble douteuse ; et tant que ses sentiments ne seront pas pleinement connus, tu ne peux t’étonner que je souhaite éviter d’encourager ma propre partialité en la croyant ou en la qualifiant de plus qu’elle ne l’est. Dans mon cœur, je ne ressens que peu — à peine un doute — sur sa préférence. Mais il y a d’autres points à considérer en dehors de son inclination. Il est loin d’être indépendant. Ce que sa mère est réellement, nous ne pouvons le savoir ; mais, d’après les mentions occasionnelles que fait Fanny de sa conduite et de ses opinions, nous n’avons jamais été portées à la croire aimable ; et je me trompe fort si Edward n’est pas lui-même conscient qu’il y aurait bien des difficultés sur son chemin s’il souhaitait épouser une femme qui n’aurait ni une grande fortune ni un rang élevé. »
Marianne fut étonnée de découvrir à quel point l’imagination de sa mère et la sienne avaient dépassé la vérité.
« Et tu n’es vraiment pas fiancée à lui ! dit-elle. Pourtant, cela arrivera certainement bientôt. Mais deux avantages découleront de ce délai. Je ne te perdrai pas si tôt, et Edward aura une plus grande opportunité d’améliorer ce goût naturel pour ton passe-temps favori qui doit être si indispensable à ton bonheur futur. Oh ! s’il était stimulé par ton génie au point d’apprendre à dessiner lui-même, comme ce serait merveilleux ! »
Elinor avait donné son opinion réelle à sa sœur. Elle ne pouvait considérer sa partialité pour Edward comme étant dans un état aussi prospère que Marianne le croyait. Il y avait, par moments, un manque d’entrain chez lui qui, s’il ne dénotait pas de l’indifférence, trahissait quelque chose d’aussi peu prometteur. Un doute sur son attachement, en supposant qu’il le ressentît, ne devrait pas lui donner plus que de l’inquiétude. Il ne serait guère susceptible de produire cet abattement d’esprit qui l’accompagnait fréquemment. Une cause plus raisonnable pourrait être trouvée dans la situation de dépendance qui lui interdisait de céder à son affection. Elle savait que sa mère ne se comportait pas avec lui de manière à rendre son foyer confortable à présent, ni ne lui donnait aucune assurance qu’il pourrait se créer un foyer pour lui-même, sans se conformer strictement aux vues qu’elle avait pour son élévation. Avec une telle connaissance, il était impossible à Elinor de se sentir tranquille sur ce sujet. Elle était loin de dépendre de ce résultat de sa préférence, que sa mère et sa sœur considéraient toujours comme certain. Bien plus, plus ils étaient ensemble, plus la nature de son attachement semblait douteuse ; et parfois, pendant quelques minutes douloureuses, elle croyait qu’il ne s’agissait que d’amitié.
Mais, quels que puissent être réellement ses limites, c’était assez, lorsqu’il fut perçu par sa sœur, pour la rendre mal à l’aise, et en même temps (ce qui était plus courant encore), pour la rendre impolie. Elle saisit la première occasion d’insulter sa belle-mère à ce sujet, lui parlant de manière si expressive des grandes espérances de son frère, de la résolution de Mme Ferrars que ses deux fils fissent un beau mariage, et du danger encouru par toute jeune femme qui tenterait de le piéger ; que Mme Dashwood ne put feindre l’ignorance, ni s’efforcer de rester calme. Elle lui fit une réponse qui marqua son mépris, et quitta instantanément la pièce, résolue à ce que, quels que fussent l’inconvénient ou la dépense d’un déménagement si soudain, sa chère Elinor ne fût pas exposée une semaine de plus à de telles insinuations.
Dans cet état d’esprit, une lettre lui fut remise par la poste, qui contenait une proposition particulièrement bien tombée. C’était l’offre d’une petite maison, à des conditions très avantageuses, appartenant à un parent éloigné de sa propre famille, un homme d’importance et de propriété dans le Devonshire. La lettre venait de ce monsieur lui-même, et était écrite dans le véritable esprit d’un accommodement amical. Il comprenait qu’elle avait besoin d’un logement ; et bien que la maison qu’il lui offrait ne fût qu’un cottage, il l’assurait que tout ce qu’elle pourrait juger nécessaire y serait fait, si la situation lui plaisait. Il la pressait instamment, après avoir donné les détails de la maison et du jardin, de venir avec ses filles à Barton Park, le lieu de sa propre résidence, d’où elle pourrait juger, par elle-même, si Barton Cottage, car les maisons étaient dans la même paroisse, pouvait, par quelques modifications, être rendu confortable pour elle. Il semblait réellement soucieux de les accommoder et l’ensemble de sa lettre était écrit dans un style si amical qu’il ne pouvait manquer de faire plaisir à sa cousine ; d’autant plus à un moment où elle souffrait du comportement froid et insensible de ses proches. Elle n’eut besoin d’aucun temps pour délibérer ou s’informer. Sa résolution fut prise dès la lecture. La situation de Barton, dans un comté aussi éloigné du Sussex que le Devonshire, ce qui, quelques heures plus tôt, aurait été une objection suffisante pour l’emporter sur tout avantage possible lié au lieu, était maintenant sa première recommandation. Quitter le voisinage de Norland n’était plus un mal ; c’était un objet de désir ; c’était une bénédiction, comparé à la misère de continuer à être l’invitée de sa belle-fille ; et s’éloigner pour toujours de cet endroit chéri serait moins douloureux que de l’habiter ou de le visiter pendant qu’une telle femme en était la maîtresse. Elle écrivit instantanément à Sir John Middleton pour accuser réception de sa bonté et accepter sa proposition ; puis elle se hâta de montrer les deux lettres à ses filles, afin de s’assurer de leur approbation avant que sa réponse ne fût envoyée.
Elinor avait toujours pensé qu’il serait plus prudent pour elles de s’établir à quelque distance de Norland, plutôt qu’au beau milieu de leurs connaissances actuelles. Sur ce point, il ne lui appartenait donc pas de s’opposer à l’intention de sa mère de déménager dans le Devonshire. La maison, telle que décrite par Sir John, était en outre d’une si grande simplicité et le loyer si exceptionnellement modéré, qu’elle n’avait aucun motif d’objection sur l’un ou l’autre point ; et ainsi, bien que ce ne fût pas un projet qui charmât son imagination, bien que ce fût un départ du voisinage de Norland au-delà de ses souhaits, elle ne fit aucune tentative pour dissuader sa mère d’envoyer une lettre d’acquiescement.
CHAPITRE V.
Sa réponse à peine expédiée, Mrs. Dashwood s’accorda le plaisir d’annoncer à son beau-fils et à sa femme qu’elle avait trouvé une maison, et qu’elle ne les incommoderait plus longtemps que jusqu’à ce que tout fût prêt pour qu’elle pût l’occuper. Ils l’écoutèrent avec surprise. Mrs. John Dashwood ne dit rien ; mais son mari espéra civilement qu’elle ne s’établirait pas loin de Norland. Elle eut une grande satisfaction à répondre qu’elle partait dans le Devonshire. Edward se tourna vivement vers elle en entendant cela, et, d’une voix empreinte de surprise et de souci qui ne demandait aucune explication pour elle, répéta : « Le Devonshire ! Allez-vous vraiment là-bas ? Si loin d’ici ! Et dans quelle partie ? » Elle expliqua la situation. C’était à quatre milles au nord d’Exeter.
« Ce n’est qu’un cottage, poursuivit-elle, mais j’espère y voir beaucoup de mes amis. Une pièce ou deux peuvent facilement être ajoutées ; et si mes amis ne trouvent aucune difficulté à voyager si loin pour me voir, je suis certaine que je n’en trouverai aucune à les recevoir. »
Elle conclut par une invitation très aimable faite à Mr. et Mrs. John Dashwood de lui rendre visite à Barton ; et elle en adressa une à Edward avec encore plus d’affection. Bien que sa récente conversation avec sa belle-fille l’eût amenée à décider de ne pas rester à Norland plus longtemps qu’il n’était inévitable, cela n’avait produit sur elle pas le moindre effet quant au point sur lequel cette conversation tendait principalement. Séparer Edward et Elinor était aussi loin de son objectif qu’auparavant ; et elle souhaitait montrer à Mrs. John Dashwood, par cette invitation appuyée à son frère, combien elle ignorait totalement sa désapprobation du mariage.
Mr. John Dashwood dit et redit à sa mère combien il était extrêmement désolé qu’elle eût pris une maison à une telle distance de Norland pour qu’il pût lui être d’un quelconque secours dans le transport de ses meubles. Il se sentait réellement contrarié en conscience à cette occasion ; car l’effort même auquel il avait limité l’accomplissement de sa promesse envers son père était, par cet arrangement, rendu impraticable. Les meubles furent tous envoyés par voie d’eau. Ils consistaient principalement en linge de maison, argenterie, porcelaine et livres, avec un beau pianoforte appartenant à Marianne. Mrs. John Dashwood vit les colis partir avec un soupir : elle ne pouvait s’empêcher de trouver dur que, puisque le revenu de Mrs. Dashwood serait si dérisoire en comparaison du leur, elle possédât un quelconque bel article de mobilier.
Mrs. Dashwood prit la maison pour un an ; elle était déjà meublée, et elle pouvait en prendre possession immédiatement. Aucune difficulté ne surgit de part et d’autre dans l’accord ; et elle n’attendit que la disposition de ses effets à Norland et de décider de son futur ménage avant de partir pour l’ouest ; et cela, comme elle était extrêmement rapide dans l’exécution de tout ce qui l’intéressait, fut bientôt fait. Les chevaux qui lui avaient été laissés par son mari avaient été vendus peu après sa mort, et une occasion se présentant maintenant de disposer de sa voiture, elle accepta de vendre celle-ci également, sur le conseil empressé de sa fille aînée. Pour le confort de ses enfants, si elle n’avait consulté que ses propres souhaits, elle l’aurait gardée ; mais la discrétion d’Elinor l’emporta. Sa sagesse limita aussi le nombre de leurs domestiques à trois ; deux femmes de chambre et un homme, avec lesquels elles furent rapidement pourvues parmi ceux qui avaient formé leur établissement à Norland.
L’homme et l’une des femmes de chambre furent envoyés immédiatement dans le Devonshire, pour préparer la maison à l’arrivée de leur maîtresse ; car, comme Lady Middleton était entièrement inconnue de Mrs. Dashwood, elle préférait se rendre directement au cottage plutôt que d’être une visiteuse à Barton Park ; et elle se fiait si assurément à la description de la maison faite par Sir John, qu’elle ne ressentit aucune curiosité de l’examiner elle-même avant d’y entrer comme chez elle. Son empressement à quitter Norland fut préservé de toute diminution par l’évidente satisfaction de sa belle-fille à la perspective de son départ ; une satisfaction qui n’était que faiblement dissimulée sous une froide invitation à différer son départ. C’était maintenant le moment où la promesse de son beau-fils envers son père pouvait être accomplie avec une convenance particulière. Puisqu’il avait négligé de le faire à son arrivée au domaine, leur départ de sa maison pouvait être considéré comme la période la plus appropriée pour son accomplissement. Mais Mrs. Dashwood commença bientôt à abandonner tout espoir de ce genre, et à être convaincue, par le cours général de son discours, que son assistance ne s’étendait pas au-delà de leur entretien pendant six mois à Norland. Il parlait si fréquemment des dépenses croissantes du ménage, et des demandes perpétuelles sur sa bourse auxquelles un homme de quelque importance dans le monde était exposé au-delà de tout calcul, qu’il semblait avoir lui-même besoin de plus d’argent plutôt que d’avoir le moindre dessein d’en donner.
En quelques semaines à peine à partir du jour qui apporta la première lettre de Sir John Middleton à Norland, tout fut si bien réglé dans leur future demeure qu’il fut permis à Mrs. Dashwood et à ses filles de commencer leur voyage.
Nombreuses furent les larmes versées par elles lors de leurs derniers adieux à un endroit si chéri. « Cher, cher Norland ! » dit Marianne, alors qu’elle errait seule devant la maison, lors de leur dernière soirée sur place ; « quand cesserai-je de vous regretter ! — quand apprendrai-je à ressentir un foyer ailleurs ! — Ô heureuse maison, si tu pouvais savoir ce que je souffre en te contemplant maintenant de cet endroit, d’où peut-être je ne te verrai plus ! — Et vous, arbres si connus ! — mais vous resterez les mêmes. Aucune feuille ne dépérira parce que nous sommes parties, aucune branche ne deviendra immobile bien que nous ne puissions plus vous observer ! — Non ; vous resterez les mêmes ; inconscients du plaisir ou du regret que vous occasionnez, et insensibles à tout changement chez ceux qui marchent sous votre ombre ! — Mais qui restera pour vous apprécier ? »
CHAPITRE VI.
La première partie de leur voyage fut effectuée dans une disposition d’esprit trop mélancolique pour être autrement que fastidieuse et désagréable. Mais à mesure qu’elles approchaient de la fin, leur intérêt pour l’apparence d’un pays qu’elles allaient habiter triompha de leur abattement, et une vue de la vallée de Barton alors qu’elles y entraient leur rendit la bonne humeur. C’était un lieu agréable et fertile, bien boisé et riche en pâturages. Après avoir serpenté le long de celle-ci pendant plus d’un mille, elles atteignirent leur propre maison. Une petite cour verte constituait tout son domaine sur le devant ; et un joli portillon leur en permit l’accès.
En tant que maison, le cottage de Barton, bien que petit, était confortable et compact ; mais en tant que cottage, il était défectueux, car le bâtiment était régulier, le toit était en tuiles, les volets des fenêtres n’étaient pas peints en vert, et les murs n’étaient pas couverts de chèvrefeuilles. Un étroit couloir menait directement à travers la maison vers le jardin situé à l’arrière. De chaque côté de l’entrée se trouvait un salon, d’environ seize pieds carrés ; et au-delà se trouvaient les dépendances et l’escalier. Quatre chambres à coucher et deux greniers composaient le reste de la maison. Elle n’avait pas été construite depuis de nombreuses années et était en bon état. En comparaison de Norland, elle était pauvre et petite, certes ! — mais les larmes que le souvenir fit couler alors qu’elles entraient dans la maison furent bientôt séchées. Elles furent réconfortées par la joie des domestiques à leur arrivée, et chacune, pour le bien des autres, résolut de paraître heureuse. C’était tout au début de septembre ; la saison était belle, et pour avoir vu l’endroit sous l’avantage d’un temps clément, elles reçurent une impression en sa faveur qui fut d’une importance capitale pour recommander ce lieu à leur approbation durable.
La situation de la maison était bonne. De hautes collines s’élevaient immédiatement derrière, et à courte distance de chaque côté ; certaines étaient des collines découvertes, les autres cultivées et boisées. Le village de Barton se situait principalement sur l’une de ces collines, et formait une vue plaisante depuis les fenêtres du cottage. La perspective sur le devant était plus étendue ; elle dominait toute la vallée et atteignait le pays au-delà. Les collines qui entouraient le cottage terminaient la vallée dans cette direction ; sous un autre nom, et selon un autre cours, elle bifurquait à nouveau entre deux des plus escarpées d’entre elles.
Avec la taille et les meubles de la maison, Mrs. Dashwood fut dans l’ensemble assez satisfaite ; car bien que son ancien style de vie rendît de nombreux ajouts indispensables à ces derniers, ajouter et améliorer était un délice pour elle ; et elle avait en ce moment assez d’argent liquide pour fournir tout ce qui manquait de plus d’élégance aux appartements. « Quant à la maison elle-même, certes, disait-elle, elle est trop petite pour notre famille, mais nous nous rendrons assez confortables pour le présent, car il est trop tard dans l’année pour des améliorations. Peut-être au printemps, si j’ai beaucoup d’argent, comme je n’en doute pas, pourrons-nous songer à construire. Ces salons sont tous deux trop petits pour de telles assemblées de nos amis que j’espère voir souvent réunis ici ; et j’ai quelques pensées d’intégrer le couloir à l’un d’eux, avec peut-être une partie de l’autre, et de laisser ainsi le reste de cet autre pour une entrée ; ceci, avec un nouveau salon qui peut être facilement ajouté, et une chambre à coucher et un grenier au-dessus, en fera un très douillet petit cottage. Je souhaiterais que l’escalier fût plus élégant. Mais il ne faut pas tout attendre ; bien que je suppose qu’il ne serait pas difficile de l’élargir. Je verrai combien je serai à l’aise avec le monde au printemps, et nous planifierons nos améliorations en conséquence. »
En attendant, jusqu’à ce que toutes ces altérations pussent être faites avec les économies d’un revenu de cinq cents livres par an par une femme qui n’avait jamais économisé de sa vie, elles furent assez sages pour se contenter de la maison telle qu’elle était ; et chacune d’elles fut occupée à arranger ses affaires particulières, et à essayer, en plaçant autour d’elles des livres et d’autres possessions, de se former un foyer. Le pianoforte de Marianne fut déballé et convenablement disposé ; et les dessins d’Elinor furent fixés aux murs de leur salon.
Dans de telles occupations, elles furent interrompues peu après le petit-déjeuner le lendemain par l’entrée de leur propriétaire, qui vint leur souhaiter la bienvenue à Barton, et leur offrir toute commodité de sa propre maison et de son jardin dont les leurs pourraient à présent manquer. Sir John Middleton était un bel homme d’environ quarante ans. Il avait autrefois rendu visite à Stanhill, mais c’était depuis trop longtemps pour que ses jeunes cousines pussent se souvenir de lui. Son visage était tout à fait jovial ; et ses manières étaient aussi amicales que le style de sa lettre. Leur arrivée semblait lui procurer une réelle satisfaction, et leur confort paraissait être un objet de réelle sollicitude pour lui. Il parla beaucoup de son vif désir qu’elles vécussent dans les termes les plus sociables avec sa famille, et les pressa si cordialement de dîner à Barton Park chaque jour jusqu’à ce qu’elles fussent mieux installées chez elles, que, bien que ses instances fussent portées à un point de persévérance au-delà de la civilité, elles ne pouvaient prêter à offense. Sa gentillesse ne se limita pas aux mots ; car, une heure après qu’il les eut quittées, un grand panier rempli de produits du jardin et de fruits arriva du parc, suivi avant la fin de la journée par un présent de gibier. Il insista, de plus, pour transporter toutes leurs lettres à la poste et en revenir pour elles, et ne voulut pas se voir refuser la satisfaction de leur envoyer son journal chaque jour.
Lady Middleton avait envoyé un message très civil par son intermédiaire, signifiant son intention de rendre visite à Mrs. Dashwood dès qu’elle pourrait être assurée que sa visite ne causerait aucun inconvénient ; et comme ce message reçut une invitation tout aussi polie, sa ladyship leur fut présentée le lendemain.
Elles étaient, bien sûr, très anxieuses de voir une personne dont dépendrait tant de leur confort à Barton ; et l’élégance de son apparence fut favorable à leurs souhaits. Lady Middleton n’avait pas plus de vingt-six ou vingt-sept ans ; son visage était beau, sa silhouette grande et frappante, et son maintien gracieux. Ses manières avaient toute l’élégance qui manquait à celles de son mari. Mais elles eussent gagné à posséder quelque part de sa franchise et de sa chaleur ; et sa visite fut assez longue pour soustraire quelque chose à leur admiration première, en montrant que, bien que parfaitement bien élevée, elle était réservée, froide, et n’avait rien à dire d’elle-même au-delà de l’interrogation ou de la remarque la plus banale.
La conversation, cependant, ne manqua pas, car Sir John était très bavard, et Lady Middleton avait pris la sage précaution d’amener avec elle leur enfant aîné, un beau petit garçon d’environ six ans, moyen par lequel il y avait toujours un sujet auquel les dames pouvaient revenir en cas d’extrémité, car elles avaient à demander son nom et son âge, admirer sa beauté, et lui poser des questions auxquelles sa mère répondait pour lui, tandis qu’il se cramponnait à elle et baissait la tête, à la grande surprise de sa ladyship, qui s’étonnait de le voir si timide devant la compagnie, alors qu’il pouvait faire assez de bruit à la maison. À chaque visite formelle, un enfant devrait être de la partie, en guise de provision pour la conversation. Dans le cas présent, il fallut dix minutes pour déterminer si le garçon ressemblait le plus à son père ou à sa mère, et en quel détail il ressemblait à l’un ou l’autre, car, bien entendu, tout le monde différait, et tout le monde était étonné de l’opinion des autres.
Une occasion allait bientôt être donnée aux Dashwood de débattre du reste des enfants, car Sir John ne voulait pas quitter la maison sans obtenir leur promesse de dîner au parc le lendemain.
CHAPITRE VII.
Barton Park était à environ un demi-mille du cottage. Les dames étaient passées près de là en venant le long de la vallée, mais la maison était dérobée à leur vue depuis chez elles par la saillie d’une colline. La maison était grande et belle ; et les Middleton vivaient dans un style d’hospitalité et d’élégance égales. Le premier était pour la satisfaction de Sir John, le second pour celle de sa femme. Ils étaient presque toujours entourés d’amis séjournant chez eux, et ils recevaient davantage de compagnie de toutes sortes que toute autre famille dans le voisinage. C’était nécessaire au bonheur de l’un comme de l’autre ; car, aussi dissemblables dans le tempérament et le comportement extérieur, ils se ressemblaient fortement dans ce manque total de talent et de goût qui confinait leurs occupations, en dehors de celles que la société produisait, dans un cercle très étroit. Sir John était un homme de sport, Lady Middleton une mère. Il chassait et tirait, et elle choyait ses enfants ; et c’étaient là leurs seules ressources. Lady Middleton avait l’avantage de pouvoir gâter ses enfants toute l’année, tandis que les occupations indépendantes de Sir John n’existaient que la moitié du temps. Des engagements continuels chez eux et à l’extérieur, cependant, suppléaient à toutes les déficiences de la nature et de l’éducation ; soutenaient la bonne humeur de Sir John, et donnaient de l’exercice à la bonne éducation de sa femme.
Lady Middleton se piquait de l’élégance de sa table, et de tous ses arrangements domestiques ; et c’était de cette sorte de vanité que lui venait son plus grand plaisir dans chacune de leurs réceptions. Mais la satisfaction de Sir John dans la société était bien plus réelle ; il se plaisait à rassembler autour de lui plus de jeunes gens que sa maison ne pouvait en contenir, et plus ils étaient bruyants, mieux il était content. Il était une bénédiction pour toute la partie juvénile du voisinage, car en été il formait sans cesse des groupes pour manger du jambon froid et du poulet en plein air, et en hiver ses bals privés étaient assez nombreux pour toute jeune dame qui ne souffrait pas de l’appétit insatiable de quinze ans.
L’arrivée d’une nouvelle famille dans le pays était toujours pour lui un sujet de joie, et, à tous points de vue, il était charmé par les habitantes qu’il s’était procurées pour son cottage à Barton. Les Miss Dashwood étaient jeunes, jolies et sans affectation. C’était assez pour s’assurer sa bonne opinion ; car être sans affectation était tout ce qu’une jolie fille pouvait souhaiter pour rendre son esprit aussi captivant que sa personne. La gentillesse de son tempérament le rendait heureux d’accommoder ceux dont la situation pouvait être considérée, en comparaison du passé, comme malheureuse. En montrant de la bonté à ses cousines, il avait donc la réelle satisfaction d’un bon cœur ; et en installant une famille de femmes seules dans son cottage, il avait toute la satisfaction d’un chasseur ; car un chasseur, bien qu’il n’estime que ceux de son sexe qui sont également des chasseurs, n’est pas souvent désireux d’encourager leur goût en leur permettant de résider dans son propre manoir.
Mrs. Dashwood et ses filles furent accueillies à la porte de la maison par Sir John, qui leur souhaita la bienvenue à Barton Park avec une sincérité sans affectation ; et alors qu’il les conduisait au salon, il répéta aux jeunes dames le souci que le même sujet lui avait tiré la veille, de ne pouvoir trouver aucun jeune homme élégant pour les rencontrer. Elles ne verraient, dit-il, qu’un seul gentleman là-bas en plus de lui-même ; un ami particulier qui séjournait au parc, mais qui n’était ni très jeune ni très gai. Il espérait qu’elles excuseraient toutes la petitesse de l’assemblée, et pouvait leur assurer que cela n’arriverait plus jamais. Il avait été voir plusieurs familles ce matin-là dans l’espoir de se procurer quelque ajout à leur nombre, mais c’était soir de pleine lune et tout le monde était fort occupé. Heureusement, la mère de Lady Middleton était arrivée à Barton dans l’heure précédente, et comme c’était une femme très gaie et agréable, il espérait que les jeunes dames ne trouveraient pas cela si ennuyeux qu’elles pourraient l’imaginer. Les jeunes dames, aussi bien que leur mère, étaient parfaitement satisfaites d’avoir deux parfaits étrangers dans l’assemblée, et ne souhaitaient pas davantage.
Mrs. Jennings, la mère de Lady Middleton, était une femme âgée, joviale, rieuse, corpulente, qui parlait beaucoup, semblait très heureuse, et plutôt vulgaire. Elle était pleine de plaisanteries et de rires, et avant que le dîner fût terminé, elle avait dit beaucoup de choses spirituelles au sujet des amoureux et des maris ; espérait qu’ils n’avaient pas laissé leurs cœurs derrière eux dans le Sussex, et prétendait les voir rougir qu’elles le fissent ou non. Marianne en fut contrariée pour l’amour de sa sœur, et tourna ses yeux vers Elinor pour voir comment elle supportait ces attaques, avec une ferveur qui causa à Elinor bien plus de peine que ne pouvait en naître d’une raillerie aussi banale que celle de Mrs. Jennings.
Le Colonel Brandon, l’ami de Sir John, ne semblait pas plus adapté, par une ressemblance de manière, à être son ami, que Lady Middleton ne l’était à être sa femme, ou Mrs. Jennings à être la mère de Lady Middleton. Il était silencieux et grave. Son apparence, cependant, n’était pas déplaisante, en dépit du fait qu’il fût, selon l’opinion de Marianne et Margaret, un vieux garçon absolu, car il avait passé le cap de trente-cinq ans ; mais bien que son visage ne fût pas beau, ses traits étaient sensés, et son maintien était particulièrement distingué.
Il n’y avait rien chez aucun des membres de ce groupe qui pût les recommander comme compagnons aux Dashwood ; mais l’insipidité froide de Lady Middleton était si particulièrement répulsive que, par comparaison, la gravité du Colonel Brandon, et même la gaieté bruyante de Sir John et de sa belle-mère, étaient intéressantes. Lady Middleton semblait n’être éveillée au plaisir que par l’entrée de ses quatre enfants bruyants après le dîner, qui la tiraient dans tous les sens, déchiraient ses vêtements, et mettaient fin à toute espèce de discours, excepté ce qui se rapportait à eux-mêmes.
Le soir, comme on découvrit que Marianne était musicienne, elle fut invitée à jouer. L’instrument fut déverrouillé, chacun se prépara à être charmé, et Marianne, qui chantait fort bien, interpréta à leur demande la plupart des morceaux que Lady Middleton avait introduits dans la famille lors de son mariage, et qui, peut-être, étaient restés depuis lors dans la même position sur le piano ; car sa ladyship avait célébré cet événement en renonçant à la musique, bien que, selon sa mère, elle eût fort bien joué, et que, selon elle-même, elle en fût très friande.
La prestation de Marianne fut hautement applaudie. Sir John était bruyant dans son admiration à la fin de chaque chanson, et tout aussi bruyant dans sa conversation avec les autres pendant que la chanson durait. Lady Middleton le rappelait fréquemment à l’ordre, s’étonnait que l’attention de quiconque pût être détournée de la musique un seul instant, et demandait à Marianne de chanter un morceau particulier que Marianne venait tout juste de terminer. Le colonel Brandon seul, de toute la compagnie, l’écouta sans être en extase. Il ne lui fit que le compliment de son attention ; et elle éprouva pour lui, à cette occasion, un respect que les autres avaient raisonnablement perdu par leur manque de goût éhonté. Son plaisir à la musique, bien qu’il n’atteignît pas ce délice extatique qui seul eût pu sympathiser avec le sien, était estimable lorsqu’on le comparait à l’horrible insensibilité des autres ; et elle était assez raisonnable pour admettre qu’un homme de trente-cinq ans pouvait bien avoir survécu à toute acuité de sentiment et à tout pouvoir exquis de jouissance. Elle était parfaitement disposée à faire, pour l’état avancé de la vie du colonel, toutes les concessions que l’humanité exigeait.
CHAPITRE VIII.
Mrs. Jennings était une veuve dotée d’un ample douaire. Elle n’avait que deux filles, qu’elle avait eu la satisfaction de voir toutes deux mariées de façon respectable, et elle n’avait donc plus rien à faire qu’à marier tout le reste du monde. Dans la poursuite de cet objectif, elle faisait preuve d’une activité zélée, dans la mesure de ses capacités ; et elle ne manquait aucune occasion de projeter des mariages parmi tous les jeunes gens de sa connaissance. Elle était remarquablement prompte à découvrir les attachements, et avait eu l’avantage de faire monter le rouge aux joues et la vanité de plus d’une jeune dame par des insinuations sur son pouvoir sur tel ou tel jeune homme ; et ce genre de discernement lui permit, peu après son arrivée à Barton, de prononcer de manière décisive que le colonel Brandon était très amoureux de Marianne Dashwood. Elle le soupçonnait déjà, dès la toute première soirée qu’ils passèrent ensemble, à le voir écouter si attentivement pendant qu’elle chantait pour eux ; et lorsque la visite fut rendue par les Middleton dînant au cottage, le fait fut confirmé en le voyant l’écouter à nouveau. Il devait en être ainsi. Elle en était parfaitement convaincue. Ce serait un excellent mariage, car il était riche, et elle était belle. Mrs. Jennings était impatiente de voir le colonel Brandon bien marié, depuis que ses liens avec Sir John l’avaient fait connaître d’elle ; et elle était toujours soucieuse de trouver un bon mari pour chaque jolie fille.
L’avantage immédiat pour elle-même n’était nullement négligeable, car il lui fournissait d’interminables plaisanteries contre l’un et l’autre. Au parc, elle riait du colonel, et au cottage, de Marianne. Pour le premier, sa raillerie était probablement, en ce qui le concernait seul, parfaitement indifférente ; mais pour la seconde, elle fut d’abord incompréhensible ; et lorsqu’elle en comprit l’objet, elle ne sut guère s’il fallait plus rire de son absurdité ou blâmer son impertinence, car elle la considérait comme une réflexion dépourvue de sentiment sur les années avancées du colonel, et sur sa condition désolée de vieux garçon.
Mrs. Dashwood, qui ne pouvait considérer un homme de cinq ans plus jeune qu’elle comme aussi extrêmement ancien qu’il apparaissait à l’imagination juvénile de sa fille, s’aventura à disculper Mrs. Jennings de la probabilité de vouloir ridiculiser son âge.
« Mais au moins, maman, vous ne pouvez nier l’absurdité de l’accusation, même si vous ne pensez pas qu’elle soit intentionnellement méchante. Le colonel Brandon est certainement plus jeune que Mrs. Jennings, mais il est assez vieux pour être mon père ; et s’il était jamais assez animé pour être amoureux, il doit avoir depuis longtemps survécu à toute sensation de ce genre. C’est trop ridicule ! Quand un homme sera-t-il à l’abri d’un tel esprit, si l’âge et l’infirmité ne le protègent pas ? »
« L’infirmité ! » dit Elinor, « appelez-vous le colonel Brandon infirme ? Je peux facilement supposer que son âge puisse paraître bien plus grand à tes yeux qu’à ceux de ma mère ; mais tu peux difficilement te tromper sur le fait qu’il a l’usage de ses membres ! »
« Ne l’as-tu pas entendu se plaindre de rhumatismes ? Et n’est-ce pas là l’infirmité la plus commune du déclin de la vie ? »
« Ma plus chère enfant, » dit sa mère en riant, « à ce compte-là, tu dois être dans une terreur continuelle de mon déclin ; et cela doit te sembler un miracle que ma vie ait été prolongée jusqu’au grand âge de quarante ans. »
« Maman, vous ne me rendez pas justice. Je sais très bien que le colonel Brandon n’est pas assez vieux pour que ses amis craignent déjà de le perdre selon le cours de la nature. Il peut vivre vingt ans de plus. Mais trente-cinq ans n’ont rien à voir avec le mariage. »
« Peut-être, » dit Elinor, « trente-cinq ans et dix-sept ans feraient-ils mieux de n’avoir rien à voir ensemble dans le mariage. Mais s’il devait par hasard se trouver une femme célibataire à vingt-sept ans, je ne penserais pas que le fait que le colonel Brandon ait trente-cinq ans soit une objection à ce qu’il l’épouse. »
« Une femme de vingt-sept ans, » dit Marianne, après une pause, « ne peut jamais espérer ressentir ou inspirer de l’affection à nouveau, et si son foyer est inconfortable, ou sa fortune petite, je peux supposer qu’elle pourrait se résoudre à se soumettre aux devoirs d’une infirmière, pour l’amour de la sécurité et de la subsistance d’une épouse. En épousant une telle femme, il n’y aurait donc rien d’inconvenant. Ce serait un pacte de convenance, et le monde serait satisfait. À mes yeux, ce ne serait pas un mariage du tout, mais cela n’aurait aucune importance. Pour moi, cela ne semblerait qu’un échange commercial, où chacun souhaite bénéficier aux dépens de l’autre. »
« Il serait impossible, je le sais, » répondit Elinor, « de te convaincre qu’une femme de vingt-sept ans pourrait ressentir pour un homme de trente-cinq ans quelque chose d’assez proche de l’amour pour faire de lui un compagnon désirable. Mais je dois m’opposer à ce que tu condamnes le colonel Brandon et son épouse à l’enfermement constant d’une chambre de malade, simplement parce qu’il lui est arrivé de se plaindre hier (une journée très froide et humide) d’une légère sensation rhumatismale dans l’une de ses épaules. »
« Mais il a parlé de gilets de flanelle, » dit Marianne ; « et pour moi, un gilet de flanelle est invariablement associé aux douleurs, aux crampes, aux rhumatismes et à toute espèce de mal dont peuvent souffrir les vieux et les faibles. »
« S’il n’avait eu qu’une violente fièvre, tu ne l’aurais pas méprisé moitié moins. Avoue, Marianne, n’y a-t-il pas quelque chose d’intéressant pour toi dans la joue rougie, l’œil creux et le pouls rapide d’une fièvre ? »
Peu après cela, Elinor ayant quitté la pièce, « Maman, » dit Marianne, « j’ai une inquiétude au sujet de la maladie que je ne peux vous cacher. Je suis sûre qu’Edward Ferrars ne va pas bien. Nous sommes ici depuis presque quinze jours, et pourtant il ne vient pas. Rien d’autre qu’une réelle indisposition ne pourrait causer ce retard extraordinaire. Qu’est-ce qui peut le retenir à Norland ? »
« Avais-tu l’idée qu’il viendrait si tôt ? » dit Mrs. Dashwood. « Je ne l’avais pas. Au contraire, si j’ai ressenti une quelconque anxiété à ce sujet, c’est en me rappelant qu’il montrait parfois un manque de plaisir et d’empressement à accepter mon invitation, quand je parlais de sa venue à Barton. Elinor l’attend-elle déjà ? »
« Je ne le lui ai jamais mentionné, mais évidemment, elle doit l’attendre. »
« Je crois plutôt que tu te trompes, car lorsque je lui parlais hier de nous procurer une nouvelle grille pour la chambre d’amis, elle a fait remarquer qu’il n’y avait aucune urgence, car il était peu probable que la pièce soit nécessaire avant quelque temps. »
« Comme c’est étrange ! Que peut signifier cela ! Mais tout leur comportement l’un envers l’autre a été inexplicable ! Comme leurs derniers adieux furent froids, comme ils furent composés ! Comme leur conversation fut languissante lors de la dernière soirée qu’ils passèrent ensemble ! Dans les adieux d’Edward, il n’y avait aucune distinction entre Elinor et moi : c’étaient les bons vœux d’un frère affectueux pour toutes deux. À deux reprises, je les ai laissés seuls à dessein au cours de la dernière matinée, et chaque fois il m’a suivie, de façon fort inexplicable, hors de la pièce. Et Elinor, en quittant Norland et Edward, n’a pas pleuré comme moi. Même maintenant, sa maîtrise de soi est invariable. Quand est-elle abattue ou mélancolique ? Quand essaie-t-elle d’éviter la société, ou semble-t-elle agitée et insatisfaite en sa présence ? »
CHAPITRE IX.
Les Dashwood étaient maintenant installées à Barton, dans un confort tolérable. La maison et le jardin, avec tous les objets qui les entouraient, leur étaient devenus familiers, et les occupations ordinaires qui avaient donné à Norland la moitié de ses charmes étaient reprises avec bien plus de plaisir que Norland n’avait pu en offrir depuis la perte de leur père. Sir John Middleton, qui venait les voir chaque jour pendant la première quinzaine, et qui n’avait pas l’habitude de voir beaucoup d’occupation à la maison, ne pouvait cacher son étonnement de les trouver toujours en train de travailler.
Leurs visiteurs, à l’exception de ceux du parc de Barton, n’étaient pas nombreux ; car, en dépit des instances pressantes de Sir John pour qu’elles se mêlent davantage au voisinage, et de ses assurances répétées que sa voiture était toujours à leur service, l’indépendance d’esprit de Mrs. Dashwood l’emporta sur le désir de société pour ses enfants ; et elle fut résolue à refuser de rendre visite à toute famille située au-delà de la distance d’une promenade à pied. Il y en avait peu qui pouvaient être classées ainsi ; et ce n’étaient pas toutes qui étaient accessibles. À environ un mille et demi du cottage, le long de l’étroite vallée sinueuse d’Allenham, qui s’échappait de celle de Barton, comme décrit précédemment, les jeunes filles avaient, lors de l’une de leurs premières promenades, découvert un manoir ancien à l’aspect respectable qui, en leur rappelant un peu Norland, frappa leur imagination et leur donna envie de mieux le connaître. Mais elles apprirent, après enquête, que sa propriétaire, une dame âgée de très bon caractère, était malheureusement trop infirme pour se mêler au monde et ne sortait jamais de chez elle.
Toute la campagne alentour regorgeait de belles promenades. Les hautes collines, qui les invitaient depuis presque chaque fenêtre du cottage à chercher l’exquise jouissance de l’air sur leurs sommets, étaient une heureuse alternative quand la boue des vallées en contrebas leur fermait leurs beautés supérieures ; et c’est vers l’une de ces collines que Marianne et Margaret dirigèrent leurs pas un matin mémorable, attirées par le soleil partiel d’un ciel changeant, et incapables de supporter plus longtemps l’enfermement qu’avait occasionné la pluie persistante des deux jours précédents. Le temps n’était pas assez tentant pour attirer les deux autres loin de leur crayon et de leur livre, en dépit de la déclaration de Marianne selon laquelle la journée serait durablement belle, et que chaque nuage menaçant serait balayé de leurs collines ; et les deux jeunes filles partirent ensemble.
Elles gravirent gaiement les collines, se réjouissant de leur propre pénétration à chaque aperçu de ciel bleu ; et lorsqu’elles sentirent sur leurs visages les brises animantes d’un vent soutenu du sud-ouest, elles plaignirent les craintes qui avaient empêché leur mère et Elinor de partager de telles sensations délicieuses.
« Y a-t-il une félicité au monde, » dit Marianne, « supérieure à celle-ci ? — Margaret, nous marcherons ici au moins deux heures. »
Margaret convint, et elles poursuivirent leur chemin contre le vent, lui résistant avec un plaisir rieur pendant environ vingt minutes de plus, lorsque soudain les nuages s’unirent au-dessus de leurs têtes, et une pluie battante se mit à tomber en plein sur leurs visages. Chagrinées et surprises, elles furent obligées, bien qu’à contrecœur, de faire demi-tour, car aucun abri n’était plus proche que leur propre maison. Une consolation leur restait cependant, à laquelle l’exigence du moment donna plus de pertinence que d’habitude : celle de courir avec toute la vitesse possible le long du flanc escarpé de la colline qui menait immédiatement à leur portail de jardin.
Elles partirent. Marianne eut d’abord l’avantage, mais un faux pas la porta soudainement à terre ; et Margaret, incapable de s’arrêter pour l’aider, fut involontairement entraînée et atteignit le bas en sécurité.
Un gentilhomme portant un fusil, avec deux chiens d’arrêt jouant autour de lui, montait la colline et se trouvait à quelques mètres de Marianne au moment où son accident survint. Il posa son fusil et courut à son aide. Elle s’était relevée du sol, mais son pied avait été tordu dans sa chute, et elle était à peine capable de se tenir debout. Le gentilhomme offrit ses services ; et s’apercevant que sa pudeur refusait ce que sa situation rendait nécessaire, il la prit dans ses bras sans plus attendre et la porta en bas de la colline. Puis, traversant le jardin dont le portail avait été laissé ouvert par Margaret, il l’emporta directement dans la maison où Margaret venait d’arriver, et ne lâcha sa prise que lorsqu’il l’eut installée sur une chaise dans le salon.
Elinor et sa mère se levèrent de stupeur à leur entrée, et tandis que les yeux de toutes deux étaient fixés sur lui avec un étonnement évident et une admiration secrète qui naissaient également de son apparence, il s’excusa de son intrusion en en relatant la cause, d’une manière si franche et si gracieuse que sa personne, qui était extraordinairement belle, reçut des charmes supplémentaires de sa voix et de son expression. S’il avait été même vieux, laid et vulgaire, la gratitude et la bonté de Mrs. Dashwood auraient été assurées par tout acte d’attention envers son enfant ; mais l’influence de la jeunesse, de la beauté et de l’élégance donna un intérêt à l’action qui toucha ses sentiments.
Elle le remercia encore et encore ; et, avec une douceur de manières qui l’accompagnait toujours, l’invita à s’asseoir. Mais il déclina l’offre, car il était sale et trempé. Mrs. Dashwood demanda alors à savoir à qui elle était obligée. Son nom, répondit-il, était Willoughby, et son domicile actuel était à Allenham, d’où il espérait qu’elle lui accorderait l’honneur de passer demain pour prendre des nouvelles de Miss Dashwood. L’honneur fut volontiers accordé, et il partit alors, pour se rendre encore plus intéressant, au milieu d’une pluie battante.
Sa beauté masculine et sa grâce plus que commune furent instantanément le thème de l’admiration générale, et le rire que sa galanterie souleva contre Marianne reçut un esprit particulier de ses attraits extérieurs. Marianne elle-même avait moins vu sa personne que les autres, car la confusion qui inonda son visage, lorsqu’il l’avait soulevée, l’avait privée du pouvoir de le regarder après leur entrée dans la maison. Mais elle en avait assez vu pour se joindre à toute l’admiration des autres, et avec une énergie qui ornait toujours ses louanges. Sa personne et son allure étaient égales à ce que son imagination avait toujours dessiné pour le héros d’une histoire favorite ; et dans le fait qu’il l’eût portée dans la maison avec si peu de formalité préalable, il y avait une rapidité de pensée qui recommandait particulièrement l’action à ses yeux. Chaque circonstance le concernant était intéressante. Son nom était bon, sa résidence était dans leur village préféré, et elle découvrit bientôt que de toutes les tenues masculines, une veste de chasse était la plus seyante. Son imagination était affairée, ses réflexions étaient agréables, et la douleur d’une cheville foulée fut négligée.
Sir John leur rendit visite dès que le prochain intervalle de beau temps ce matin-là lui permit de sortir ; et l’accident de Marianne lui ayant été raconté, il fut avidement interrogé pour savoir s’il connaissait un gentilhomme du nom de Willoughby à Allenham.
« Willoughby ! » s’écria Sir John ; « quoi, est-il dans le pays ? C’est une bonne nouvelle cependant ; je monterai à cheval demain et je l’inviterai à dîner jeudi. »
« Vous le connaissez donc, » dit Mrs. Dashwood.
« Le connaître ! Bien sûr que je le connais. Eh bien, il est ici chaque année. »
« Et quel genre de jeune homme est-ce ? »
« Un aussi bon gars qu’il en existe, je vous l’assure. Un très honnête tireur, et il n’y a pas de cavalier plus audacieux en Angleterre. »
« Et c’est tout ce que vous pouvez dire de lui ? » s’écria Marianne, indignée. « Mais quelles sont ses manières dans une connaissance plus intime ? Quelles sont ses occupations, ses talents et son génie ? »
Sir John fut plutôt embarrassé.
« Sur mon âme, » dit-il, « je ne sais pas grand-chose de lui à ce sujet. Mais c’est un compagnon agréable et de bonne humeur, et il a la plus jolie petite chienne d’arrêt noire que j’aie jamais vue. Était-elle avec lui aujourd’hui ? »
Mais Marianne ne put pas plus le satisfaire sur la couleur du chien d’arrêt de Mr. Willoughby qu’il ne put lui décrire les nuances de son esprit.
« Mais qui est-il ? » dit Elinor. « D’où vient-il ? A-t-il une maison à Allenham ? »
Sur ce point, Sir John put donner des renseignements plus certains ; et il leur apprit que Mr. Willoughby n’avait aucune propriété à lui dans le pays ; qu’il n’y résidait que lorsqu’il rendait visite à la vieille dame d’Allenham Court, à qui il était apparenté et dont il devait hériter des biens ; ajoutant : « Oui, oui, il vaut vraiment la peine d’être attrapé, je peux vous le dire, Miss Dashwood ; il a en outre un joli petit domaine à lui dans le Somersetshire ; et si j’étais vous, je ne le laisserais pas à ma jeune sœur, malgré toutes ces chutes de collines. Miss Marianne ne doit pas s’attendre à avoir tous les hommes pour elle seule. Brandon sera jaloux, si elle n’y prend garde. »
« Je ne crois pas, » dit Mrs. Dashwood avec un sourire de bonne humeur, « que Mr. Willoughby soit incommodé par les tentatives de l’une ou l’autre de mes filles envers ce que vous appelez l’attraper. Ce n’est pas un emploi auquel elles ont été formées. Les hommes sont très en sécurité avec nous, soient-ils aussi riches qu’ils voudront. Je suis heureuse de constater, cependant, d’après ce que vous dites, que c’est un jeune homme respectable, et dont la connaissance ne sera pas inéligible. »
« C’est, je crois, le meilleur type de compagnon qui soit, » répéta Sir John. « Je me souviens de Noël dernier, lors d’un petit bal au parc, il a dansé de huit heures jusqu’à quatre heures, sans une seule fois s’asseoir. »
« Vraiment ? » s’écria Marianne avec des yeux étincelants, « et avec élégance, avec esprit ? »
« Oui ; et il était de nouveau debout à huit heures pour monter à la chasse. »
« C’est ce que j’aime ; c’est ce qu’un jeune homme devrait être. Quelles que soient ses occupations, son empressement pour elles ne devrait connaître aucune modération et ne lui laisser aucun sentiment de fatigue. »
« Ah, ah, je vois comment cela finira, » dit Sir John, « je vois comment cela finira. Vous allez maintenant lui mettre le grappin dessus et ne plus penser au pauvre Brandon. »
« C’est une expression, Sir John, » dit Marianne, chaleureusement, « que je n’aime particulièrement pas. J’abhorre toute phrase banale par laquelle on cherche à avoir de l’esprit ; et "mettre le grappin sur un homme" ou "faire une conquête" sont les plus odieuses de toutes. Leur tendance est grossière et libérale ; et si leur construction pouvait jamais être jugée ingénieuse, le temps en a depuis longtemps détruit toute l’ingéniosité. »
Sir John ne comprit pas beaucoup ce reproche ; mais il rit aussi copieusement que s’il l’avait fait, puis répondit :
« Ah, vous ferez assez de conquêtes, j’ose dire, d’une manière ou d’une autre. Pauvre Brandon ! il est déjà tout épris, et il vaut vraiment la peine que vous lui mettiez le grappin dessus, je peux vous le dire, malgré toutes ces culbutes et ces entorses de chevilles. »
CHAPITRE X.
Le sauveur de Marianne, comme Margaret, avec plus d’élégance que de précision, qualifia Willoughby, passa au cottage tôt le lendemain matin pour prendre des nouvelles en personne. Il fut reçu par Mrs. Dashwood avec plus que de la politesse ; avec une bonté que le récit de Sir John à son sujet et sa propre gratitude lui inspiraient ; et tout ce qui se passa au cours de la visite tendit à l’assurer de l’intelligence, de l’élégance, de l’affection mutuelle et du confort domestique de la famille à qui le hasard l’avait maintenant introduit. De leurs charmes personnels, il n’avait pas eu besoin d’une seconde entrevue pour être convaincu.
Mlle Dashwood avait un teint délicat, des traits réguliers et une silhouette remarquablement jolie. Marianne était encore plus belle. Sa forme, bien que moins parfaite que celle de sa sœur, était, par l’avantage de sa taille, plus frappante ; et son visage était si ravissant que, lorsque, selon la banalité courante des éloges, on la qualifiait de belle jeune fille, la vérité était moins violemment outragée qu’il n’arrive d’ordinaire. Sa peau était très brune, mais, par sa transparence, son teint était d’un éclat peu commun ; ses traits étaient tous beaux ; son sourire était doux et attirant ; et dans ses yeux, qui étaient très sombres, il y avait une vie, un esprit, une ardeur qui pouvaient difficilement être contemplés sans ravissement. Devant Willoughby, leur expression fut d’abord contenue par l’embarras que créait en elle le souvenir de l’assistance qu’il lui avait apportée. Mais lorsque cela fut passé, lorsque son esprit se fut recueilli, lorsqu’elle vit qu’à la parfaite courtoisie du gentilhomme il unissait la franchise et la vivacité, et surtout, lorsqu’elle l’entendit déclarer qu’il était passionnément épris de musique et de danse, elle lui adressa un tel regard d’approbation qu’elle s’assura la plus grande part de ses discours pour le reste de son séjour.
Il ne suffisait que de mentionner n’importe quel divertissement favori pour l’engager à parler. Elle ne pouvait rester silencieuse lorsque de tels sujets étaient abordés, et elle n’avait ni timidité ni réserve dans leur discussion. Ils découvrirent rapidement que leur plaisir pour la danse et la musique était mutuel, et qu’il naissait d’une conformité générale de jugement dans tout ce qui se rapportait à l’un ou à l’autre. Encouragée par là à un examen plus poussé de ses opinions, elle entreprit de l’interroger sur le sujet des livres ; ses auteurs favoris furent mis en avant et évoqués avec un tel délice enthousiaste que tout jeune homme de vingt-cinq ans aurait dû être bien insensible pour ne pas devenir immédiatement un converti à l’excellence de telles œuvres, si négligées fussent-elles auparavant. Leur goût était frappant de similitude. Les mêmes livres, les mêmes passages étaient idolâtrés par chacun — ou si quelque différence apparaissait, si quelque objection surgissait, elle ne durait pas plus longtemps que le temps nécessaire pour que la force de ses arguments et l’éclat de ses yeux pussent être déployés. Il acquiesçait à toutes ses décisions, saisissait tout son enthousiasme ; et bien avant que sa visite ne prît fin, ils conversaient avec la familiarité d’une connaissance de longue date.
« Eh bien, Marianne, dit Elinor, dès qu’il les eut quittées, pour une matinée, je crois que tu t’es assez bien débrouillée. Tu as déjà acquis l’opinion de M. Willoughby sur presque chaque sujet d’importance. Tu sais ce qu’il pense de Cowper et de Scott ; tu es certaine qu’il estime leurs beautés comme il se doit, et tu as reçu toute assurance qu’il n’admire Pope pas plus qu’il n’est convenable. Mais comment ton acquaintance pourra-t-elle se maintenir longtemps, sous une telle célérité extraordinaire à épuiser tout sujet de discussion ? Tu auras bientôt épuisé chaque sujet favori. Une autre rencontre suffira pour expliquer ses sentiments sur la beauté pittoresque et les secondes noces, et alors tu n’auras plus rien à demander. »
« Elinor, s’écria Marianne, est-ce juste ? est-ce équitable ? mes idées sont-elles si maigres ? Mais je vois ce que tu veux dire. J’ai été trop à mon aise, trop heureuse, trop franche. J’ai péché contre toute notion banale de bienséance ; j’ai été ouverte et sincère là où j’aurais dû être réservée, sans esprit, terne et trompeuse — si je n’avais parlé que du temps et des chemins, et si je n’avais parlé qu’une fois tous les dix minutes, ce reproche m’aurait été épargné. »
« Mon amour, dit sa mère, tu ne dois pas t’offenser d’Elinor — elle ne faisait que plaisanter. Je devrais moi-même la gronder, si elle était capable de vouloir freiner le plaisir de ta conversation avec notre nouvel ami. » Marianne fut adoucie en un instant.
Willoughby, de son côté, donna toutes les preuves du plaisir qu’il prenait à leur connaissance, qu’un désir évident de la cultiver pouvait offrir. Il vint les voir chaque jour. S’enquérir de Marianne fut d’abord son excuse ; mais l’encouragement de son accueil, à quoi chaque jour donnait plus de bonté, rendit une telle excuse inutile avant même qu’elle n’eût cessé d’être possible, par le parfait rétablissement de Marianne. Elle fut confinée quelques jours à la maison ; mais jamais confinement n’avait été moins pénible. Willoughby était un jeune homme de bonnes capacités, à l’imagination vive, à l’esprit enjoué, et aux manières ouvertes et affectueuses. Il était exactement formé pour conquérir le cœur de Marianne, car, avec tout cela, il joignait non seulement une personne captivante, mais une ardeur naturelle d’esprit qui était maintenant éveillée et accrue par l’exemple de la sienne, et qui le recommandait à son affection par-dessus toute chose.
Sa société devint progressivement son plaisir le plus exquis. Ils lisaient, ils parlaient, ils chantaient ensemble ; ses talents musicaux étaient considérables ; et il lisait avec toute la sensibilité et l’esprit qu’Edward avait malheureusement manqués.
Dans l’estimation de Mme Dashwood, il était aussi irréprochable que dans celle de Marianne ; et Elinor ne vit rien à censurer en lui, sinon un penchant, en quoi il ressemblait fortement et ravissait particulièrement sa sœur, à dire trop ce qu’il pensait en toute occasion, sans égard pour les personnes ou les circonstances. En formant et en donnant à la hâte son opinion sur autrui, en sacrifiant la politesse générale au plaisir d’une attention indivise là où son cœur était engagé, et en négligeant trop facilement les formes de la bienséance mondaine, il déployait un manque de prudence qu’Elinor ne pouvait approuver, en dépit de tout ce que lui et Marianne pouvaient dire pour le soutenir.
Marianne commença alors à percevoir que le désespoir qui l’avait saisie à seize ans et demi, de voir jamais un homme qui pût satisfaire ses idées de perfection, avait été irréfléchi et injustifiable. Willoughby était tout ce que son imagination avait dépeint en cette heure malheureuse et en toute période plus lumineuse, comme capable de l’attacher ; et son comportement déclarait ses souhaits être à cet égard aussi ardents que ses capacités étaient fortes.
Sa mère aussi, dans l’esprit de qui pas une pensée spéculative de leur mariage n’avait été soulevée par ses perspectives de richesses, fut conduite avant la fin d’une semaine à l’espérer et à l’attendre ; et à se féliciter secrètement d’avoir gagné deux gendres tels qu’Edward et Willoughby.
La partialité du colonel Brandon pour Marianne, qui avait été si tôt découverte par ses amis, devint alors perceptible pour Elinor, lorsqu’elle cessa d’être remarquée par eux. Leur attention et leur esprit étaient détournés vers son rival plus fortuné ; et la raillerie que l’autre avait encourue avant que toute partialité n’apparût, fut levée lorsque ses sentiments commencèrent réellement à appeler le ridicule si justement annexé à la sensibilité. Elinor fut contrainte, bien qu’à contrecœur, de croire que les sentiments que Mme Jennings lui avait attribués pour sa propre satisfaction étaient maintenant réellement excités par sa sœur ; et que, quelle que fût la ressemblance générale de disposition entre les parties, elle pouvait favoriser l’affection de M. Willoughby, une opposition de caractère tout aussi frappante n’était aucun obstacle à l’estime du colonel Brandon. Elle vit cela avec inquiétude ; car qu’pouvait espérer un homme silencieux de trente-cinq ans, lorsqu’il était opposé à un homme très vif de vingt-cinq ans ? et comme elle ne pouvait même pas lui souhaiter le succès, elle lui souhaitait ardemment l’indifférence. Elle l’aimait bien — malgré sa gravité et sa réserve, elle voyait en lui un objet d’intérêt. Ses manières, bien que sérieuses, étaient douces ; et sa réserve semblait plutôt le résultat d’une certaine oppression d’esprit que d’une quelconque tristesse naturelle de tempérament. Sir John avait laissé tomber des indices sur des blessures et des déceptions passées, ce qui justifiait sa croyance qu’il était un homme malheureux, et elle le regardait avec respect et compassion.
Peut-être le plaignait-elle et l’estimait-elle d’autant plus qu’il était dédaigné par Willoughby et Marianne, qui, prévenus contre lui parce qu’il n’était ni vif ni jeune, semblaient résolus à sous-évaluer ses mérites.
« Brandon est exactement le genre d’homme, dit un jour Willoughby, alors qu’ils parlaient de lui ensemble, dont tout le monde dit du bien, et dont personne ne se soucie ; qu’il est ravi de voir, et à qui personne ne pense à parler. »
« C’est exactement ce que je pense de lui », s’écria Marianne.
« Ne vous en vantez pas, cependant, dit Elinor, car c’est une injustice de votre part à tous deux. Il est hautement estimé par toute la famille du parc, et je ne le vois jamais moi-même sans prendre la peine de converser avec lui. »
« Qu’il soit protégé par vous, répondit Willoughby, est certainement en sa faveur ; mais quant à l’estime des autres, c’est un reproche en soi. Qui se soumettrait à l’indignité d’être approuvé par une femme telle que Lady Middleton et Mme Jennings, qui pourrait commander l’indifférence de n’importe qui d’autre ? »
« Mais peut-être que les abus de personnes telles que vous et Marianne compenseront l’estime de Lady Middleton et de sa mère. Si leurs louanges sont une censure, votre censure peut être une louange, car ils ne sont pas plus dépourvus de discernement que vous n’êtes prévenus et injustes. »
« En défense de votre protégé, vous pouvez même être impertinente. »
« Mon protégé, comme vous l’appelez, est un homme sensé ; et le bon sens aura toujours des attraits pour moi. Oui, Marianne, même chez un homme entre trente et quarante ans. Il a beaucoup vu le monde ; il a été à l’étranger, il a lu, et il a un esprit réfléchi. Je l’ai trouvé capable de me donner beaucoup d’informations sur divers sujets ; et il a toujours répondu à mes questions avec la promptitude de la bonne éducation et de la bonne nature. »
« C’est-à-dire, s’écria Marianne avec mépris, qu’il vous a dit qu’aux Indes orientales le climat est chaud, et que les moustiques sont gênants. »
« Il me l’aurait dit, je n’en doute pas, si j’avais posé de telles questions, mais il se trouvait que c’étaient des points sur lesquels j’avais été préalablement informée. »
« Peut-être, dit Willoughby, ses observations ont-elles pu s’étendre jusqu’à l’existence des nababs, des mohurs d’or et des palanquins. »
« Je peux m’aventurer à dire que ses observations se sont étendues bien plus loin que votre candeur. Mais pourquoi devriez-vous le détester ? »
« Je ne le déteste pas. Je le considère, au contraire, comme un homme très respectable, qui a le bon mot de tout le monde, et l’attention de personne ; qui a plus d’argent qu’il ne peut en dépenser, plus de temps qu’il ne sait comment employer, et deux nouveaux habits chaque année. »
« Ajoutez à quoi, s’écria Marianne, qu’il n’a ni génie, ni goût, ni esprit. Que son intelligence n’a aucun éclat, ses sentiments aucune ardeur, et sa voix aucune expression. »
« Vous décidez de ses imperfections tellement en bloc, répondit Elinor, et tellement sur la force de votre propre imagination, que l’éloge que je suis capable de faire de lui est comparativement froid et insipide. Je peux seulement prononcer qu’il est un homme sensé, bien élevé, bien informé, d’une adresse douce, et, je crois, possédant un cœur aimable. »
« Mlle Dashwood, s’écria Willoughby, vous usez maintenant de moi avec unkindness. Vous tentez de me désarmer par la raison, et de me convaincre contre ma volonté. Mais cela ne prendra pas. Vous me trouverez aussi têtu que vous pouvez être astucieuse. J’ai trois raisons irréfutables de détester le colonel Brandon ; il m’a menacé de pluie quand je voulais qu’il fît beau ; il a trouvé à redire à l’accrochage de mon cabriolet, et je ne peux le persuader d’acheter ma jument brune. S’il peut être d’une quelconque satisfaction pour vous, cependant, d’être dite que je crois son caractère être à d’autres égards irréprochable, je suis prêt à l’avouer. Et en retour d’une reconnaissance, qui doit me causer quelque peine, vous ne pouvez me refuser le privilège de le détester autant que jamais. »
CHAPITRE XI.
Peu avaient Mme Dashwood ou ses filles imaginé, lorsqu’elles vinrent pour la première fois dans le Devonshire, que tant d’engagements s’élèveraient pour occuper leur temps comme il se présenta peu après, ou qu’elles auraient de si fréquentes invitations et des visiteurs si constants que cela leur laisserait peu de loisirs pour un emploi sérieux. Pourtant, tel était le cas. Lorsque Marianne fut rétablie, les projets de divertissement à la maison et à l’étranger, que Sir John avait précédemment formés, furent mis à exécution. Les bals privés au parc commencèrent alors ; et des parties sur l’eau furent organisées et accomplies aussi souvent qu’un octobre pluvieux le permettait. Dans chaque réunion du genre, Willoughby était inclus ; et l’aisance et la familiarité qui accompagnaient naturellement ces parties étaient exactement calculées pour donner une intimité croissante à sa connaissance avec les Dashwood, pour lui offrir l’occasion de témoigner des excellences de Marianne, de marquer son admiration animée pour elle, et de recevoir, dans son comportement envers lui, l’assurance la plus pointue de son affection.
Elinor ne pouvait être surprise de leur attachement. Elle souhaitait seulement qu’il fût montré moins ouvertement ; et une ou deux fois, elle s’aventura à suggérer la convenance d’une certaine maîtrise de soi à Marianne. Mais Marianne abhorrait toute dissimulation là où aucune honte réelle ne pouvait accompagner l’absence de réserve ; et viser à la contrainte de sentiments qui n’étaient pas en eux-mêmes illaudables, lui apparaissait non pas simplement un effort inutile, mais une soumission honteuse de la raison à des notions banales et erronées. Willoughby pensait la même chose ; et leur comportement en tout temps, était une illustration de leurs opinions.
Lorsqu’il était présent, elle n’avait d’yeux pour personne d’autre. Tout ce qu’il faisait était bien. Tout ce qu’il disait était intelligent. Si leurs soirées au parc se terminaient par des cartes, il trichait lui-même et tout le reste de la partie pour lui obtenir une bonne main. Si la danse formait le divertissement de la nuit, ils étaient partenaires la moitié du temps ; et lorsqu’ils étaient obligés de se séparer pour une couple de danses, ils prenaient soin de rester ensemble et parlaient à peine un mot à quiconque d’autre. Une telle conduite les faisait, bien sûr, très excessivement rire ; mais le ridicule ne pouvait les faire honte, et semblait à peine les provoquer.
Mme Dashwood entrait dans tous leurs sentiments avec une chaleur qui ne lui laissait aucune inclination pour réprimer cet étalage excessif de ceux-ci. Pour elle, ce n’était que la conséquence naturelle d’une forte affection dans un esprit jeune et ardent.
C’était la saison du bonheur pour Marianne. Son cœur était dévoué à Willoughby, et le tendre attachement à Norland, qu’elle avait apporté avec elle du Sussex, était plus susceptible d’être adouci qu’elle ne l’avait cru possible auparavant, par les charmes que sa société conférait à sa demeure actuelle.
Le bonheur d’Elinor n’était pas si grand. Son cœur n’était pas si à l’aise, ni sa satisfaction dans leurs divertissements si pure. Ils ne lui offraient aucun compagnon qui pût compenser ce qu’elle avait laissé derrière elle, ni qui pût lui apprendre à penser à Norland avec moins de regret que jamais. Ni Lady Middleton ni Mme Jennings ne pouvaient lui fournir la conversation qui lui manquait ; bien que cette dernière fût une parieuse éternelle, et dès le début l’avait considérée avec une bonté qui lui assurait une large part de son discours. Elle avait déjà répété sa propre histoire à Elinor trois ou quatre fois ; et si la mémoire d’Elinor avait été égale à ses moyens d’amélioration, elle aurait pu connaître très tôt dans leur connaissance tous les détails de la dernière maladie de M. Jennings, et ce qu’il avait dit à sa femme quelques minutes avant de mourir. Lady Middleton était plus agréable que sa mère seulement en étant plus silencieuse. Elinor n’avait besoin que de peu d’observation pour percevoir que sa réserve était un simple calme de manière avec lequel le sens n’avait rien à voir. Envers son mari et sa mère, elle était la même qu’envers elles ; et l’intimité n’était donc ni à chercher ni à désirer. Elle n’avait rien à dire un jour qu’elle n’eût dit la veille. Son insipidité était invariable, car même ses esprits étaient toujours les mêmes ; et bien qu’elle ne s’opposât pas aux parties organisées par son mari, pourvu que tout fût conduit avec style et que ses deux enfants aînés l’accompagnassent, elle ne semblait jamais recevoir plus de plaisir d’elles qu’elle n’aurait pu en expérimenter en restant assise à la maison ; — et si peu sa présence ajoutait-elle au plaisir des autres, par quelque part dans leur conversation, qu’ils n’étaient parfois rappelés de sa présence parmi eux que par sa sollicitude au sujet de ses garçons gênants.
Dans le colonel Brandon seul, de toute sa nouvelle connaissance, Elinor trouva une personne qui pût à un degré quelconque réclamer le respect des capacités, exciter l’intérêt de l’amitié, ou donner du plaisir comme compagnon. Willoughby était hors de question. Son admiration et son estime, même son estime de sœur, étaient tout à lui ; mais il était un amant ; ses attentions étaient entièrement à Marianne, et un homme bien moins agréable aurait pu être plus généralement plaisant. Le colonel Brandon, malheureusement pour lui-même, n’avait pas un tel encouragement à ne penser qu’à Marianne, et en conversant avec Elinor, il trouva la plus grande consolation pour l’indifférence de sa sœur.
La compassion d’Elinor pour lui augmenta, car elle avait raison de soupçonner que la misère d’un amour déçu avait déjà été connue de lui. Ce soupçon fut donné par quelques mots qui tombèrent accidentellement de lui un soir au parc, lorsqu’ils étaient assis ensemble par consentement mutuel, pendant que les autres dansaient. Ses yeux étaient fixés sur Marianne, et, après un silence de quelques minutes, il dit, avec un faible sourire : « Votre sœur, je comprends, n’approuve pas les seconds attachements. »
« Non, répondit Elinor, ses opinions sont toutes romantiques. »
« Ou plutôt, comme je le crois, elle les considère impossibles à exister. »
« Je crois qu’elle le fait. Mais comment elle se débrouille sans réfléchir sur le caractère de son propre père, qui avait lui-même deux épouses, je ne le sais pas. Quelques années cependant régleront ses opinions sur la base raisonnable du bon sens et de l’observation ; et alors elles pourront être plus faciles à définir et à justifier qu’elles ne le sont maintenant, par quiconque qu’elle-même. »
« Ce sera probablement le cas, répondit-il ; et pourtant il y a quelque chose de si aimable dans les préjugés d’un esprit jeune, qu’on est désolé de les voir céder à la réception d’opinions plus générales. »
« Je ne peux être d’accord avec vous là-dessus, dit Elinor. Il y a des inconvénients attachés à de tels sentiments que ceux de Marianne, auxquels tous les charmes de l’enthousiasme et l’ignorance du monde ne peuvent compenser. Ses systèmes ont tous la tendance malheureuse de réduire la bienséance à néant ; et une meilleure connaissance du monde est ce que j’attends comme son plus grand avantage possible. »
Après une courte pause, il reprit la conversation en disant : —
« Votre sœur ne fait-elle aucune distinction dans ses objections contre un second attachement ? ou est-ce également criminel chez tout le monde ? Ceux qui ont été déçus dans leur premier choix, que ce soit de l’inconstance de son objet, ou de la perversité des circonstances, doivent-ils être également indifférents pendant le reste de leur vie ? »
« Sur ma parole, je ne suis pas au courant des minuties de ses principes. Je sais seulement que je ne l’ai jamais encore entendue admettre un quelconque cas où un second attachement soit pardonnable. »
« Cela, dit-il, ne peut tenir ; mais un changement, un changement total de sentiments — Non, non, ne le désirez pas ; car lorsque les raffinements romantiques d’un esprit jeune sont obligés de céder, combien fréquemment sont-ils succédés par de telles opinions qui ne sont que trop communes, et trop dangereuses ! Je parle d’expérience. J’ai connu autrefois une dame qui, par son tempérament et son esprit, ressemblait grandement à votre sœur, qui pensait et jugeait comme elle, mais qui, par un changement forcé — par une série de circonstances malheureuses — » Ici il s’arrêta soudainement ; parut penser qu’il en avait trop dit, et par son visage fit naître des conjectures qui n’auraient pu autrement entrer dans la tête d’Elinor. La dame serait probablement passée sans suspicion, s’il n’avait convaincu Mlle Dashwood que ce qui la concernait ne devait pas échapper à ses lèvres. Tel quel, il ne fallut qu’un léger effort d’imagination pour lier son émotion au tendre souvenir d’une estime passée. Elinor ne tenta rien de plus. Mais Marianne, à sa place, n’aurait pas fait si peu. L’histoire entière aurait été rapidement formée sous son imagination active ; et tout établi dans l’ordre le plus mélancolique de l’amour désastreux.
CHAPITRE XII.
Le lendemain matin, alors qu’Elinor et Marianne se promenaient ensemble, cette dernière communiqua à sa sœur une nouvelle qui, malgré tout ce qu’elle savait déjà de l’imprudence et de l’insouciance de Marianne, la surprit par l’extravagant témoignage qu’elle donnait de l’une et de l’autre. Marianne raconta, avec le plus grand ravissement, que Willoughby lui avait offert un cheval, une bête qu’il avait lui-même élevée sur son domaine du Somersetshire, et qui était parfaitement faite pour porter une femme. Sans songer qu’il n’entrait pas dans les projets de sa mère de posséder un cheval, que si elle devait changer sa résolution en faveur de ce cadeau, elle devrait en acheter un autre pour le domestique, et entretenir un domestique pour le monter, et, par-dessus le marché, construire une écurie pour les abriter, elle avait accepté le présent sans hésitation, et en fit part à sa sœur dans un état d’exaltation complète.
« Il a l’intention d’envoyer son palefrenier dans le Somersetshire pour le chercher immédiatement, ajouta-t-elle, et quand il arrivera, nous monterons à cheval tous les jours. Tu partageras son usage avec moi. Imagine, ma chère Elinor, le plaisir d’un galop sur l’une de ces collines. »
Elle fut fort peu disposée à s’éveiller d’un tel rêve de félicité pour comprendre toutes les tristes vérités qui accompagnaient cette affaire ; et, pendant quelque temps, elle refusa de s’y soumettre. Quant à un domestique supplémentaire, la dépense serait une bagatelle ; elle était sûre que Maman ne s’y opposerait jamais ; et n’importe quel cheval ferait l’affaire pour lui ; il pourrait toujours en trouver un au parc ; pour ce qui est d’une écurie, la plus simple remise suffirait. Elinor osa alors mettre en doute la convenance pour elle d’accepter un tel cadeau d’un homme si peu, ou du moins si récemment connu d’elle. C’en était trop.
« Tu te trompes, Elinor, dit-elle vivement, en supposant que je connais très peu Willoughby. Je ne le connais pas depuis longtemps, en effet, mais je le connais bien mieux que je ne connais n’importe quelle autre créature au monde, excepté toi et maman. Ce ne sont ni le temps ni l’occasion qui déterminent l’intimité ; c’est le caractère seul. Sept ans seraient insuffisants pour que certains apprennent à se connaître, et sept jours sont plus qu’assez pour d’autres. Je me considérerais coupable d’une plus grande inconvenance en acceptant un cheval de mon frère que de Willoughby. De John, je connais très peu de choses, bien que nous ayons vécu ensemble pendant des années ; mais pour Willoughby, mon jugement est formé depuis longtemps. »
Elinor pensa qu’il était plus sage de ne plus toucher à ce point. Elle connaissait le tempérament de sa sœur. Toute opposition sur un sujet aussi délicat ne ferait que l’attacher davantage à sa propre opinion. Mais en faisant appel à son affection pour sa mère, en représentant les inconvénients que cette mère indulgente devrait s’imposer si (comme ce serait probablement le cas) elle consentait à cet accroissement de train de vie, Marianne fut bientôt vaincue ; et elle promit de ne pas tenter sa mère à une telle imprudente bonté en mentionnant l’offre, et de dire à Willoughby, la prochaine fois qu’elle le verrait, qu’elle devait être déclinée.
Elle fut fidèle à sa parole ; et lorsque Willoughby passa au cottage, le jour même, Elinor l’entendit lui exprimer à voix basse sa déception d’être obligée de renoncer à accepter son présent. Les raisons de ce changement furent en même temps exposées, et elles étaient telles qu’elles rendaient toute nouvelle insistance de sa part impossible. Son souci était cependant très apparent ; et après l’avoir exprimé avec sérieux, il ajouta, sur le même ton bas : « Mais, Marianne, le cheval est toujours à vous, bien que vous ne puissiez l’utiliser maintenant. Je ne le garderai que jusqu’à ce que vous puissiez le réclamer. Quand vous quitterez Barton pour former votre propre établissement dans un foyer plus durable, la Reine Mab vous recevra. »
Tout cela fut entendu par Mlle Dashwood ; et dans l’ensemble de la phrase, dans sa manière de la prononcer, et dans le fait qu’il s’adressait à sa sœur par son seul prénom, elle vit instantanément une intimité si décidée, un sens si direct, qu’il marquait un parfait accord entre eux. À partir de ce moment, elle ne douta plus qu’ils fussent fiancés ; et cette conviction ne créa aucune autre surprise que celle de savoir qu’elle, ou l’un de leurs amis, pût être laissé par des tempéraments aussi francs à le découvrir par hasard.
Margaret lui raconta quelque chose le lendemain qui jeta sur cette affaire une lumière encore plus vive. Willoughby avait passé la soirée précédente avec elles, et Margaret, ayant été laissée quelque temps au salon avec seulement lui et Marianne, avait eu l’occasion de faire des observations qu’avec un air très important, elle communiqua à sa sœur aînée lorsqu’elles furent de nouveau seules.
« Oh, Elinor ! s’écria-t-elle, j’ai un tel secret à te dire au sujet de Marianne. Je suis sûre qu’elle sera mariée à M. Willoughby très bientôt. »
« Tu l’as dit, répondit Elinor, presque chaque jour depuis leur première rencontre sur High-church Down ; et ils ne se connaissaient pas depuis une semaine, je crois, avant que tu sois certaine que Marianne portait son portrait autour du cou ; mais il s’est avéré que ce n’était que la miniature de notre grand-oncle. »
« Mais en vérité, c’est tout autre chose. Je suis sûre qu’ils seront mariés très bientôt, car il a une mèche de ses cheveux. »
« Prends garde, Margaret. Ce pourrait n’être que les cheveux de quelque grand-oncle à lui. »
« Mais vraiment, Elinor, ce sont ceux de Marianne. Je suis presque sûre que ce sont les siens, car je l’ai vu la couper. Hier soir, après le thé, quand vous et maman êtes sorties de la pièce, ils chuchotaient et parlaient ensemble aussi vite qu’ils pouvaient, et il semblait lui demander quelque chose, et tout à coup il a pris ses ciseaux et a coupé une longue mèche de ses cheveux, car ils étaient tous défaits sur son dos ; et il l’a embrassée, et l’a pliée dans un morceau de papier blanc ; et l’a mise dans son portefeuille. »
Pour de tels détails, énoncés par une telle autorité, Elinor ne pouvait refuser sa confiance ; et elle n’y était d’ailleurs pas disposée, car la circonstance était en parfaite harmonie avec ce qu’elle avait elle-même entendu et vu.
La sagacité de Margaret n’était pas toujours déployée d’une manière aussi satisfaisante pour sa sœur. Lorsque Mme Jennings l’attaqua un soir au parc pour obtenir le nom du jeune homme qui était le favori particulier d’Elinor, ce qui était depuis longtemps un sujet de grande curiosité pour elle, Margaret répondit en regardant sa sœur et en disant : « Je ne dois pas le dire, n’est-ce pas, Elinor ? »
Cela fit naturellement rire tout le monde ; et Elinor essaya de rire aussi. Mais l’effort était douloureux. Elle était convaincue que Margaret s’était fixée sur une personne dont elle ne pouvait supporter sans émotion que le nom devînt une plaisanterie courante avec Mme Jennings.
Marianne éprouva pour elle une sympathie très sincère ; mais elle fit plus de mal que de bien à la cause en rougissant beaucoup et en disant d’un ton coléreux à Margaret :
« Souviens-toi que quelles que puissent être tes conjectures, tu n’as aucun droit de les répéter. »
« Je n’ai jamais eu de conjectures à ce sujet, répondit Margaret ; c’est toi qui m’en as parlé toi-même. »
Cela accrut l’hilarité de la compagnie, et Margaret fut vivement pressée d’en dire davantage.
« Oh ! de grâce, Mlle Margaret, faites-nous savoir tout cela, dit Mme Jennings. Quel est le nom du gentleman ? »
« Je ne dois pas le dire, madame. Mais je sais très bien quel est son nom ; et je sais aussi où il est. »
« Oui, oui, nous pouvons deviner où il est ; dans sa propre maison à Norland, bien sûr. C’est le vicaire de la paroisse, j’en suis sûre. »
« Non, ce n’est pas lui. Il n’a aucune profession du tout. »
« Margaret, dit Marianne avec beaucoup de chaleur, tu sais que tout cela est une invention de ton cru, et qu’il n’existe pas une telle personne. »
« Eh bien, alors, il est mort récemment, Marianne, car je suis sûre qu’un tel homme a existé une fois, et son nom commence par un F. »
Elinor fut très reconnaissante à Lady Middleton d’observer à ce moment-là « qu’il pleuvait très fort », bien qu’elle crût que l’interruption procédait moins d’une quelconque attention envers elle que de la grande aversion de sa ladyship pour tous les sujets de raillerie aussi peu élégants que ceux dont se délectaient son mari et sa mère. L’idée cependant lancée par elle fut immédiatement poursuivie par le colonel Brandon, qui était en toute occasion soucieux des sentiments des autres ; et beaucoup fut dit sur le sujet de la pluie par tous deux. Willoughby ouvrit le piano-forte et demanda à Marianne de s’y asseoir ; et ainsi, au milieu des diverses tentatives des uns et des autres pour quitter le sujet, il tomba à l’eau. Mais Elinor ne se remit pas si facilement de l’alarme dans laquelle cela l’avait jetée.
Un groupe fut formé ce soir-là pour se rendre le lendemain visiter un très bel endroit à environ douze milles de Barton, appartenant à un beau-frère du colonel Brandon, sans l’intérêt duquel il ne pouvait être vu, car le propriétaire, qui était alors à l’étranger, avait laissé des ordres stricts à cet égard. Le domaine était déclaré hautement magnifique, et Sir John, qui était particulièrement chaleureux dans ses louanges, pouvait être considéré comme un juge tolérable, car il avait formé des groupes pour les visiter au moins deux fois chaque été au cours des dix dernières années. Ils contenaient une noble pièce d’eau ; une promenade en bateau sur laquelle devait constituer une grande partie du divertissement de la matinée ; des provisions froides devaient être emportées, seules des voitures découvertes devaient être utilisées, et tout devait être conduit dans le style habituel d’une parfaite partie de plaisir.
Pour quelques membres de la compagnie, cela sembla une entreprise assez audacieuse, compte tenu de la période de l’année, et du fait qu’il avait plu chaque jour depuis quinze jours ; et Mme Dashwood, qui avait déjà un rhume, fut persuadée par Elinor de rester à la maison.
CHAPITRE XIII.
Leur excursion prévue à Whitwell s’avéra très différente de ce qu’Elinor avait attendu. Elle était préparée à être trempée jusqu’aux os, fatiguée et effrayée ; mais l’événement fut encore plus malheureux, car ils n’y allèrent pas du tout.
À dix heures, tout le groupe était réuni au parc, où ils devaient prendre le petit déjeuner. La matinée était plutôt favorable, bien qu’il eût plu toute la nuit, car les nuages se dispersaient alors dans le ciel, et le soleil apparaissait fréquemment. Ils étaient tous de bonne humeur et enjoués, avides d’être heureux, et déterminés à se soumettre aux plus grands désagréments et privations plutôt que d’être autrement.
Pendant le petit déjeuner, les lettres furent apportées. Parmi les autres, il y en avait une pour le colonel Brandon ; il la prit, regarda l’adresse, changea de couleur et quitta immédiatement la pièce.
« Qu’arrive-t-il à Brandon ? » dit Sir John.
Personne ne pouvait le dire.
« J’espère qu’il n’a pas eu de mauvaises nouvelles, dit Lady Middleton. Il doit y avoir quelque chose d’extraordinaire pour que le colonel Brandon quitte ma table de petit déjeuner si soudainement. »
Au bout de cinq minutes environ, il revint.
« Pas de mauvaises nouvelles, colonel, j’espère ? » dit Mme Jennings, dès qu’il entra dans la pièce.
« Aucune du tout, madame, je vous remercie. »
« Était-ce d’Avignon ? J’espère que ce n’est pas pour dire que votre sœur va plus mal. »
« Non, madame. Cela vient de la ville, et c’est simplement une lettre d’affaires. »
« Mais comment l’écriture a-t-elle pu vous perturber autant, si c’était seulement une lettre d’affaires ? Allons, allons, cela ne prendra pas, colonel ; alors laissez-nous connaître la vérité. »
« Ma chère madame, dit Lady Middleton, rappelez-vous ce que vous dites. »
« Peut-être est-ce pour vous dire que votre cousine Fanny est mariée ? » dit Mme Jennings, sans prêter attention au reproche de sa fille.
« Non, en vérité, ce n’est pas cela. »
« Eh bien, alors, je sais de qui cela vient, colonel. Et j’espère qu’elle va bien. »
« De qui voulez-vous parler, madame ? » dit-il, en rougissant un peu.
« Oh ! vous savez de qui je veux parler. »
« Je suis particulièrement désolé, madame, dit-il en s’adressant à Lady Middleton, que je doive recevoir cette lettre aujourd’hui, car elle concerne des affaires qui exigent ma présence immédiate en ville. »
« En ville ! s’écria Mme Jennings. Que pouvez-vous avoir à faire en ville à cette époque de l’année ? »
« Ma propre perte est grande, continua-t-il, d’être obligé de quitter un groupe si agréable ; mais je suis d’autant plus soucieux que je crains que ma présence ne soit nécessaire pour obtenir votre admission à Whitwell. »
Quel coup sur eux tous fut cette nouvelle !
« Mais si vous écrivez un mot à la gouvernante, M. Brandon, dit Marianne avec empressement, ne sera-ce pas suffisant ? »
Il secoua la tête.
« Nous devons y aller, dit Sir John. Cela ne doit pas être reporté alors que nous en sommes si proches. Vous ne pouvez pas aller en ville avant demain, Brandon, c’est tout. »
« Je souhaiterais que cela puisse être réglé aussi facilement. Mais il n’est pas en mon pouvoir de retarder mon voyage d’un jour ! »
« Si vous vouliez seulement nous faire savoir quelles sont vos affaires, dit Mme Jennings, nous pourrions voir si elles peuvent être remises ou non. »
« Vous ne seriez pas six heures plus tard, dit Willoughby, si vous différiez votre voyage jusqu’à notre retour. »
« Je ne peux me permettre de perdre une heure. »
Elinor entendit alors Willoughby dire, à voix basse à Marianne : « Il y a des gens qui ne peuvent supporter une partie de plaisir. Brandon est l’un d’eux. Il avait peur d’attraper froid, j’en suis sûr, et a inventé cette ruse pour s’en échapper. Je parierais cinquante guinées que la lettre était de sa propre écriture. »
« Je n’en ai aucun doute », répondit Marianne.
« Il n’y a pas moyen de vous persuader de changer d’avis, Brandon, je le sais depuis longtemps, dit Sir John, quand une fois vous êtes déterminé sur quelque chose. Mais, cependant, j’espère que vous y réfléchirez mieux. Considérez, voici les deux Mlles Carey venues de Newton, les trois Mlles Dashwood arrivées à pied du cottage, et M. Willoughby levé deux heures avant son heure habituelle, exprès pour aller à Whitwell. »
Le colonel Brandon répéta à nouveau sa peine d’être la cause de la déception du groupe ; mais en même temps, déclara que c’était inévitable.
« Eh bien, alors, quand reviendrez-vous ? »
« J’espère que nous vous verrons à Barton, ajouta sa ladyship, dès que vous pourrez commodément quitter la ville ; et nous devons reporter la partie à Whitwell jusqu’à votre retour. »
« Vous êtes très obligeante. Mais c’est si incertain, quand j’aurai le pouvoir de revenir, que je n’ose m’y engager du tout. »
« Oh ! il doit et il reviendra, s’écria Sir John. S’il n’est pas ici à la fin de la semaine, j’irai après lui. »
« Oui, faites donc, Sir John, s’écria Mme Jennings, et alors peut-être pourrez-vous découvrir quelles sont ses affaires. »
« Je ne veux pas fouiner dans les affaires des autres hommes. Je suppose que c’est quelque chose dont il a honte. »
Les chevaux du colonel Brandon furent annoncés.
« Vous n’allez pas en ville à cheval, n’est-ce pas ? » ajouta Sir John.
« Non. Seulement jusqu’à Honiton. J’irai ensuite par la poste. »
« Eh bien, puisque vous êtes résolu à partir, je vous souhaite un bon voyage. Mais vous feriez mieux de changer d’avis. »
« Je vous assure que ce n’est pas en mon pouvoir. »
Il prit alors congé de tout le groupe.
« N’y a-t-il aucune chance de vous voir, vous et vos sœurs, en ville cet hiver, Mlle Dashwood ? »
« J’en ai bien peur, aucune du tout. »
« Alors je dois vous dire adieu pour un temps plus long que je ne le souhaiterais. »
À Marianne, il fit simplement une révérence et ne dit rien.
« Allons, colonel, dit Mme Jennings, avant que vous ne partiez, laissez-nous savoir ce que vous allez faire. »
Il lui souhaita un bon matin et, accompagné par Sir John, quitta la pièce.
Les plaintes et les lamentations que la politesse avait jusqu’alors contenues, éclatèrent maintenant universellement ; et ils convinrent tous encore et encore combien il était irritant d’être ainsi déçu.
« Je peux deviner quelles sont ses affaires, cependant », dit Mme Jennings d’un air triomphant.
« Pouvez-vous, madame ? » dirent presque tous.
« Oui ; c’est au sujet de Mlle Williams, j’en suis sûre. »
« Et qui est Mlle Williams ? » demanda Marianne.
« Quoi ! ne savez-vous pas qui est Mlle Williams ? Je suis sûre que vous devez en avoir entendu parler avant. C’est une parente du colonel, ma chère ; une parente très proche. Nous ne dirons pas à quel point, de peur de choquer les jeunes dames. » Puis, baissant un peu la voix, elle dit à Elinor : « C’est sa fille naturelle. »
« Vraiment ! »
« Oh, oui ; et aussi ressemblante que possible. Je parie que le colonel lui laissera toute sa fortune. »
Quand Sir John revint, il s’associa très cordialement au regret général sur un événement si malheureux ; concluant cependant en observant que, puisqu’ils étaient tous réunis, ils devaient faire quelque chose pour être heureux ; et après quelques consultations, il fut convenu que, bien que le bonheur ne pût être goûté qu’à Whitwell, ils pourraient obtenir une tolérable sérénité d’esprit en faisant un tour dans la campagne. Les voitures furent alors ordonnées ; celle de Willoughby fut la première, et Marianne n’eut jamais l’air plus heureuse que lorsqu’elle y monta. Il traversa le parc très rapidement, et ils furent bientôt hors de vue ; et on ne les revit plus jusqu’à leur retour, qui n’arriva qu’après le retour de tous les autres. Ils semblaient tous deux ravis de leur promenade ; mais ne dirent qu’en termes généraux qu’ils étaient restés dans les sentiers, tandis que les autres étaient allés sur les collines.
Il fut décidé qu’il y aurait une danse dans la soirée, et que tout le monde serait extrêmement joyeux toute la journée. D’autres membres des Carey vinrent pour le dîner, et ils eurent le plaisir de s’asseoir à près de vingt à table, ce que Sir John observa avec une grande satisfaction. Willoughby prit sa place habituelle entre les deux aînées des Mlles Dashwood. Mme Jennings était assise à la droite d’Elinor ; et ils n’étaient pas assis depuis longtemps, avant qu’elle ne se penchât derrière elle et Willoughby, et ne dît à Marianne, assez fort pour qu’ils puissent tous deux l’entendre : « Je vous ai découvert malgré toutes vos ruses. Je sais où vous avez passé la matinée. »
Marianne rougit et répondit très vivement : « Où, je vous prie ? »
« Ne saviez-vous pas, dit Willoughby, que nous étions sortis dans mon curricle ? »
« Oui, oui, M. Impudence, je le sais très bien, et j’étais déterminée à découvrir où vous aviez été. J’espère que vous aimez votre maison, Mlle Marianne. C’est une très grande, je le sais ; et quand je viendrai vous voir, j’espère que vous l’aurez remeublée, car elle en avait grand besoin quand j’y étais il y a six ans. »
Marianne se détourna en grande confusion. Mme Jennings rit de bon cœur ; et Elinor découvrit que dans sa résolution de savoir où ils avaient été, elle avait en fait demandé à sa propre femme de chambre de se renseigner auprès du palefrenier de M. Willoughby ; et qu’elle avait, par cette méthode, été informée qu’ils étaient allés à Allenham, et y avaient passé un temps considérable à se promener dans le jardin et à faire le tour de toute la maison.
Elinor pouvait à peine croire que cela fût vrai, car il semblait fort improbable que Willoughby pût proposer, ou Marianne consentir, d’entrer dans la maison pendant que Mme Smith y était, avec qui Marianne n’avait pas la moindre connaissance.
Dès qu’elles eurent quitté la salle à manger, Elinor l’interrogea à ce sujet ; et grande fut sa surprise lorsqu’elle découvrit que chaque circonstance relatée par Mme Jennings était parfaitement vraie. Marianne était tout à fait en colère contre elle pour en avoir douté.
« Pourquoi devrais-tu imaginer, Elinor, que nous n’y sommes pas allés, ou que nous n’avons pas vu la maison ? N’est-ce pas ce que tu as souvent souhaité faire toi-même ? »
« Oui, Marianne, mais je n’y serais pas allée pendant que Mme Smith y était, et sans autre compagnon que M. Willoughby. »
« M. Willoughby cependant est la seule personne qui puisse avoir le droit de montrer cette maison ; et comme il est allé dans une voiture ouverte, il était impossible d’avoir un autre compagnon. Je n’ai jamais passé une matinée plus agréable de toute ma vie. »
« Je crains, répondit Elinor, que l’agrément d’une occupation ne prouve pas toujours sa convenance. »
« Au contraire, rien ne peut en être une preuve plus forte, Elinor ; car s’il y avait eu une réelle inconvenance dans ce que j’ai fait, j’en aurais été consciente sur le moment, car nous savons toujours quand nous agissons mal, et avec une telle conviction, je n’aurais pu éprouver aucun plaisir. »
« Mais, ma chère Marianne, comme cela t’a déjà exposée à quelques remarques très impertinentes, ne commences-tu pas maintenant à douter de la discrétion de ta propre conduite ? »
« Si les remarques impertinentes de Mme Jennings doivent servir de preuve à une inconvenance de conduite, nous sommes toutes coupables à chaque instant de notre vie. Je n’accorde pas plus de prix à sa censure qu’à ses louanges. Je n’ai pas conscience d’avoir fait quoi que ce soit de mal en me promenant sur les terres de Mme Smith, ou en visitant sa maison. Elles seront un jour celles de M. Willoughby, et… »
« Si elles devaient un jour devenir les tiennes, Marianne, tu ne serais pas justifiée pour autant dans ce que tu as fait. »
Elle rougit à cette allusion ; mais cela lui fut visiblement agréable ; et après dix minutes de réflexion intense, elle revint vers sa sœur et dit avec une grande bonne humeur : « Peut-être, Elinor, ai-je manqué de discernement en allant à Allenham ; mais M. Willoughby tenait particulièrement à me montrer l’endroit ; et c’est une charmante demeure, je t’assure. Il y a à l’étage un salon remarquablement joli ; d’une taille agréable et confortable pour un usage quotidien, et avec un ameublement moderne, il serait ravissant. C’est une pièce d’angle, dotée de fenêtres sur deux côtés. D’un côté, on regarde par-dessus le terrain de boules, derrière la maison, vers un magnifique bois suspendu, et de l’autre, on a une vue sur l’église et le village, et, au-delà, sur ces belles collines audacieuses que nous avons si souvent admirées. Je ne l’ai pas vu à son avantage, car rien ne pourrait être plus désolé que le mobilier, mais s’il était réaménagé… une centaine de livres, dit Willoughby, en feraient l’une des plus agréables chambres d’été d’Angleterre. »
Si Elinor avait pu l’écouter sans être interrompue par les autres, elle aurait décrit chaque pièce de la maison avec le même ravissement.
CHAPITRE XIV.
La fin soudaine de la visite du colonel Brandon au parc, ainsi que sa fermeté à en dissimuler la cause, occupèrent l’esprit et suscitèrent l’étonnement de Mme Jennings pendant deux ou trois jours ; c’était une grande curieuse, comme doit l’être quiconque porte un vif intérêt aux allées et venues de toutes ses connaissances. Elle se demandait, sans guère de répit, quelle pouvait en être la raison ; elle était sûre qu’il devait y avoir de mauvaises nouvelles, et passait en revue chaque type de détresse qui aurait pu l’accabler, avec la ferme détermination qu’il ne leur échapperait pas.
« Quelque chose de très mélancolique doit être arrivé, j’en suis sûre », disait-elle. « Je pouvais le lire sur son visage. Pauvre homme ! Je crains que sa situation ne soit mauvaise. Le domaine de Delaford n’a jamais été estimé à plus de deux mille livres par an, et son frère a tout laissé dans un triste état. Je pense vraiment qu’il a dû être mandé pour des affaires d’argent, car qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ? Je me demande si c’est bien cela. Je donnerais n’importe quoi pour connaître la vérité. Peut-être s’agit-il de Mlle Williams et, soit dit en passant, j’ose dire que c’est le cas, car il a eu l’air si confus quand je l’ai mentionnée. Peut-être est-elle malade en ville ; rien au monde n’est plus probable, car j’ai l’idée qu’elle est toujours assez souffrante. Je parierais n’importe quoi que c’est au sujet de Mlle Williams. Il n’est pas si probable qu’il soit dans la gêne financière maintenant, car c’est un homme très prudent, et il a sûrement dû libérer le domaine de ses dettes depuis le temps. Je me demande ce que cela peut être ! Peut-être que sa sœur est plus mal à Avignon et l’a fait venir. Son départ si précipité semble bien le suggérer. Eh bien, je lui souhaite de sortir de toutes ses peines de tout mon cœur, et une bonne épouse par-dessus le marché. »
Ainsi s’étonnait, ainsi parlait Mme Jennings. Son opinion variant avec chaque nouvelle conjecture, et toutes semblant également probables à mesure qu’elles surgissaient. Elinor, bien qu’elle se sentît réellement intéressée par le bien-être du colonel Brandon, ne pouvait consacrer tout l’étonnement sur son départ si soudain, comme Mme Jennings désirait qu’elle le ressentît ; car outre que la circonstance ne justifiait pas, à son avis, une telle stupéfaction ou une telle variété de spéculations, son propre étonnement était orienté ailleurs. Il était accaparé par l’extraordinaire silence de sa sœur et de Willoughby sur ce sujet, dont ils devaient savoir qu’il était particulièrement intéressant pour eux tous. Comme ce silence se prolongeait, chaque jour le rendait plus étrange et plus incompatible avec le tempérament de l’un et de l’autre. Pourquoi ils ne reconnaissaient pas ouvertement devant sa mère et elle-même ce que leur comportement constant l’un envers l’autre déclarait être arrivé, Elinor ne pouvait l’imaginer.
Elle pouvait facilement concevoir que le mariage ne fût pas immédiatement en leur pouvoir ; car bien que Willoughby fût indépendant, il n’y avait aucune raison de le croire riche. Son domaine avait été évalué par Sir John à environ six ou sept cents livres par an ; mais il vivait avec des dépenses auxquelles ce revenu pouvait difficilement suffire, et il s’était lui-même souvent plaint de sa pauvreté. Mais ce genre étrange de secret maintenu par eux concernant leurs fiançailles, qui en fait ne cachait rien du tout, elle ne pouvait se l’expliquer ; et c’était si totalement contradictoire avec leurs opinions et leurs habitudes générales qu’un doute entrait parfois dans son esprit sur le fait qu’ils fussent réellement fiancés, et ce doute suffisait à l’empêcher de faire la moindre enquête auprès de Marianne.
Rien ne pouvait être plus expressif de l’attachement envers eux tous que le comportement de Willoughby. Pour Marianne, il avait toute la tendresse distinctive que le cœur d’un amant pouvait offrir, et pour le reste de la famille, c’était l’attention affectueuse d’un fils et d’un frère. Le cottage semblait être considéré et aimé par lui comme son propre foyer ; bien plus de ses heures y étaient passées qu’à Allenham ; et si aucun engagement général ne les réunissait au parc, l’exercice qui l’appelait dehors le matin était presque certain de se terminer là, où le reste de la journée était passé par lui aux côtés de Marianne, et par son chien favori à ses pieds.
Un soir en particulier, environ une semaine après que le colonel Brandon eut quitté la région, son cœur sembla plus ouvert que d’habitude à chaque sentiment d’attachement pour les objets qui l’entouraient ; et Mme Dashwood ayant mentionné son projet d’améliorer le cottage au printemps, il s’opposa chaleureusement à toute modification d’un lieu que l’affection avait établi comme parfait à ses yeux.
« Quoi ! » s’exclama-t-il, « améliorer ce cher cottage ! Non. Jamais je ne consentirai à cela. Pas une pierre ne doit être ajoutée à ses murs, pas un pouce à sa taille, si mes sentiments sont pris en considération. »
« Ne soyez pas alarmé », dit Mlle Dashwood, « rien de tel ne sera fait ; car ma mère n’aura jamais assez d’argent pour tenter l’aventure. »
« J’en suis sincèrement ravi », s’écria-t-il. « Puisse-t-elle toujours être pauvre, si elle ne peut mieux employer ses richesses. »
« Merci, Willoughby. Mais vous pouvez être assuré que je ne sacrifierais pas un seul sentiment d’attachement local de votre part, ou de quiconque j’aime, pour toutes les améliorations du monde. Comptez sur le fait que quelle que soit la somme inutilisée qui puisse rester lorsque je ferai mes comptes au printemps, je préférerais même la laisser inutilement de côté plutôt que d’en disposer d’une manière si pénible pour vous. Mais êtes-vous réellement si attaché à cet endroit au point de n’y voir aucun défaut ? »
« Je le suis », dit-il. « Pour moi, il est irréprochable. Bien plus, je le considère comme la seule forme de bâtiment dans laquelle le bonheur est atteignable, et si j’étais assez riche, je raserais instantanément Combe pour le reconstruire exactement sur le plan de ce cottage. »
« Avec des escaliers sombres et étroits et une cuisine qui fume, je suppose », dit Elinor.
« Oui », cria-t-il sur le même ton enthousiaste, « avec tout et chaque chose qui lui appartient ; dans aucune commodité ou inconvénient, la moindre variation ne devrait être perceptible. Alors, et alors seulement, sous un tel toit, je pourrais peut-être être aussi heureux à Combe que je l’ai été à Barton. »
« Je me flatte », répondit Elinor, « que même avec le désavantage de meilleures pièces et d’un escalier plus large, vous trouverez par la suite votre propre maison aussi irréprochable que vous trouvez celle-ci maintenant. »
« Il y a certainement des circonstances », dit Willoughby, « qui pourraient grandement me l’attacher ; mais cet endroit aura toujours une revendication d’affection, qu’aucun autre ne pourra possiblement partager. »
Mme Dashwood regarda avec plaisir Marianne, dont les beaux yeux étaient fixés si expressivement sur Willoughby, qu’ils dénotaient clairement combien elle le comprenait bien.
« Combien de fois ai-je souhaité », ajouta-t-il, « quand j’étais à Allenham l’an dernier à pareille époque, que le cottage de Barton fût habité ! Je ne suis jamais passé à portée de vue sans admirer sa situation, et sans regretter que personne n’y vécût. Combien peu pensais-je alors que la toute première nouvelle que je recevrais de Mme Smith, lors de mon prochain retour dans la région, serait que le cottage de Barton était loué : et j’ai ressenti une satisfaction et un intérêt immédiats pour l’événement, que rien d’autre qu’une sorte de prescience du bonheur que j’en retirerais, ne peut expliquer. N’est-ce pas vrai, Marianne ? » dit-il en s’adressant à elle d’une voix baissée. Puis, reprenant son ton précédent, il dit : « Et pourtant cette maison, vous voudriez la gâter, Mme Dashwood ? Vous voudriez la dépouiller de sa simplicité par des améliorations imaginaires ! Et ce cher salon dans lequel notre connaissance a d’abord commencé, et dans lequel tant d’heures heureuses ont été depuis passées ensemble, vous voudriez le dégrader à la condition d’une simple entrée, et tout le monde serait impatient de traverser la pièce qui a jusqu’ici contenu en elle-même plus de véritable agrément et de confort qu’aucun autre appartement aux dimensions les plus fastueuses au monde ne pourrait possiblement offrir. »
Mme Dashwood lui assura de nouveau qu’aucune altération de ce genre ne serait tentée.
« Vous êtes une bonne femme », répondit-il chaleureusement. « Votre promesse me tranquillise. Étendez-la un peu plus loin, et elle me rendra heureux. Dites-moi que non seulement votre maison restera la même, mais que je vous trouverai toujours, vous et les vôtres, aussi inchangés que votre demeure ; et que vous me considérerez toujours avec la bonté qui a rendu tout ce qui vous appartient si cher à mes yeux. »
La promesse fut volontiers donnée, et le comportement de Willoughby pendant toute la soirée déclara à la fois son affection et son bonheur.
« Vous verrons-nous demain pour dîner ? » dit Mme Dashwood, au moment où il les quittait. « Je ne vous demande pas de venir le matin, car nous devons marcher jusqu’au parc pour rendre visite à Lady Middleton. »
Il s’engagea à être avec elles à quatre heures.
CHAPITRE XV.
La visite de Mme Dashwood à Lady Middleton eut lieu le lendemain, et deux de ses filles l’accompagnèrent ; mais Marianne s’excusa de ne pas être de la partie, sous un prétexte futile d’occupation ; et sa mère, qui en conclut qu’une promesse avait été faite par Willoughby la veille de lui rendre visite pendant leur absence, fut parfaitement satisfaite qu’elle restât à la maison.
À leur retour du parc, elles trouvèrent le cabriolet de Willoughby et son domestique en attente au cottage, et Mme Dashwood fut convaincue que sa conjecture avait été juste. Jusque-là, tout était tel qu’elle l’avait prévu ; mais en entrant dans la maison, elle vit ce qu’aucune prévoyance ne lui avait appris à attendre. Elles n’étaient pas plus tôt dans le passage que Marianne sortit précipitamment du salon, apparemment dans une affliction violente, son mouchoir aux yeux ; et sans les remarquer, courut à l’étage. Surprise et alarmée, elles se dirigèrent directement dans la pièce qu’elle venait de quitter, où elles ne trouvèrent que Willoughby, qui était appuyé contre la cheminée, le dos tourné vers elles. Il se retourna à leur arrivée, et son visage montra qu’il partageait vivement l’émotion qui submergeait Marianne.
« Lui arrive-t-il quelque chose ? » cria Mme Dashwood en entrant, « est-elle malade ? »
« J’espère que non », répondit-il, essayant d’avoir l’air gai ; et avec un sourire forcé, il ajouta bientôt : « C’est moi qui devrais plutôt m’attendre à être malade, car je souffre maintenant d’une très lourde déception ! »
« Une déception ? »
« Oui, car je suis incapable de tenir mon engagement envers vous. Mme Smith a ce matin exercé le privilège de la richesse sur un pauvre cousin dépendant, en m’envoyant à Londres pour affaires. Je viens de recevoir mes dépêches, et ai fait mes adieux à Allenham ; et pour me remonter le moral, je suis venu vous faire mes adieux. »
« À Londres ! Et vous partez ce matin ? »
« Presque à l’instant même. »
« C’est très malheureux. Mais Mme Smith doit être satisfaite ; et ses affaires ne vous retiendront pas longtemps loin de nous, j’espère. »
Il rougit en répondant : « Vous êtes très aimable, mais je n’ai aucune idée de retourner dans le Devonshire immédiatement. Mes visites à Mme Smith ne sont jamais répétées dans l’année. »
« Et Mme Smith est-elle votre seule amie ? Allenham est-il la seule maison du voisinage où vous soyez le bienvenu ? Quelle honte, Willoughby, pouvez-vous attendre une invitation ici ? »
Sa couleur augmenta ; et les yeux fixés sur le sol, il répondit seulement : « Vous êtes trop bonne. »
Mme Dashwood regarda Elinor avec surprise. Elinor ressentit une égale stupéfaction. Pendant quelques instants, tout le monde garda le silence. Mme Dashwood parla la première.
« Je n’ai qu’à ajouter, mon cher Willoughby, qu’au cottage de Barton vous serez toujours le bienvenu ; car je ne vous presserai pas de revenir ici immédiatement, parce que vous seul pouvez juger jusqu’à quel point cela pourrait être plaisant pour Mme Smith ; et sur ce point, je ne serai pas plus disposée à questionner votre jugement qu’à douter de votre inclination. »
« Mes engagements à présent », répondit Willoughby, confusément, « sont d’une telle nature… que… je n’ose me flatter… »
Il s’arrêta. Mme Dashwood était trop étonnée pour parler, et une autre pause suivit. Elle fut rompue par Willoughby, qui dit avec un léger sourire : « C’est folie de s’attarder de la sorte. Je ne me tourmenterai pas plus longtemps en restant parmi des amis dont il m’est impossible maintenant de jouir de la société. »
Il prit alors précipitamment congé de tous et quitta la pièce. Elles le virent monter dans sa voiture, et en une minute, elle était hors de vue.
Mme Dashwood se sentit trop émue pour parler, et quitta instantanément le salon pour céder en solitude au souci et à l’alarme que ce départ soudain occasionnait.
Le malaise d’Elinor était au moins égal à celui de sa mère. Elle pensa à ce qui venait de se passer avec anxiété et méfiance. Le comportement de Willoughby en leur faisant ses adieux, son embarras, et son affectation de gaieté, et, par-dessus tout, son refus d’accepter l’invitation de sa mère, une réticence si peu semblable à un amant, si peu semblable à lui-même, la troublèrent grandement. Un moment, elle craignit qu’aucun dessein sérieux n’eût jamais été formé de son côté ; et le suivant, qu’une querelle malheureuse n’eût eu lieu entre lui et sa sœur ; la détresse dans laquelle Marianne avait quitté la pièce était telle qu’une querelle sérieuse pouvait le plus raisonnablement l’expliquer, bien que lorsqu’elle considérait ce qu’était l’amour de Marianne pour lui, une querelle semblât presque impossible.
Mais quels que pussent être les détails de leur séparation, l’affliction de sa sœur était indubitable ; et elle pensa avec la plus tendre compassion à ce chagrin violent auquel Marianne, selon toute probabilité, ne cédait pas simplement comme un soulagement, mais qu’elle nourrissait et encourageait comme un devoir.
Environ une demi-heure plus tard, sa mère revint, et bien que ses yeux fussent rouges, son visage n’était pas dépourvu de gaieté.
« Notre cher Willoughby est maintenant à quelques milles de Barton, Elinor », dit-elle, en s’asseyant pour travailler, « et avec quel cœur lourd voyage-t-il ? »
« Tout cela est très étrange. Partir si soudainement ! Cela semble n’avoir été l’œuvre que d’un instant. Et hier soir, il était avec nous si heureux, si gai, si affectueux ? Et maintenant, après seulement dix minutes de préavis… Parti aussi sans l’intention de revenir ! Quelque chose de plus que ce qu’il nous a avoué a dû se produire. Il n’a pas parlé, il n’a pas agi comme lui-même. Vous devez avoir vu la différence aussi bien que moi. Qu’est-ce que cela peut être ? Peuvent-ils s’être querellés ? Pourquoi sinon aurait-il montré une telle réticence à accepter votre invitation ici ? »
« Ce n’est pas l’inclination qui lui manquait, Elinor ; je pouvais clairement le voir. Il n’avait pas le pouvoir de l’accepter. J’ai tout réfléchi, je vous assure, et je peux parfaitement expliquer tout ce qui au début a semblé étrange pour moi aussi bien que pour vous. »
« Le pouvez-vous, vraiment ! »
« Oui. Je me le suis expliqué de la manière la plus satisfaisante ; mais vous, Elinor, qui aimez douter là où vous le pouvez… cela ne vous satisfera pas, je le sais ; mais vous ne me ferez pas abandonner ma confiance en cela. Je suis persuadée que Mme Smith soupçonne son attachement pour Marianne, le désapprouve, (peut-être parce qu’elle a d’autres vues pour lui,) et qu’à ce titre, elle est impatiente de l’éloigner ; et que les affaires qu’elle l’envoie traiter sont inventées comme une excuse pour le renvoyer. C’est ce que je crois être arrivé. Il est, de plus, conscient qu’elle désapprouve effectivement cette liaison, il n’ose donc pas pour le moment lui avouer ses fiançailles avec Marianne, et il se sent obligé, de par sa situation de dépendance, de céder à ses manœuvres et de s’absenter du Devonshire pour un temps. Vous me direz, je sais, que cela pourrait être arrivé ou non ; mais je n’écouterai aucune chicane, à moins que vous ne puissiez indiquer une autre méthode de comprendre l’affaire aussi satisfaisante que celle-ci. Et maintenant, Elinor, qu’avez-vous à dire ? »
« Rien, car vous avez anticipé ma réponse. »
« Alors vous m’auriez dit que cela pourrait être arrivé ou non. Oh, Elinor, combien vos sentiments sont incompréhensibles ! Vous préférez prendre le mal à crédit plutôt que le bien. Vous préférez chercher la misère pour Marianne, et la culpabilité pour le pauvre Willoughby, plutôt qu’une excuse pour ce dernier. Vous êtes résolue à le croire blâmable, parce qu’il a pris congé de nous avec moins d’affection que ne l’a montré son comportement habituel. Et aucune indulgence ne doit-elle être accordée pour l’inadvertance, ou pour des esprits déprimés par une récente déception ? Aucune probabilité ne doit-elle être acceptée, simplement parce qu’elles ne sont pas des certitudes ? Rien n’est-il dû à l’homme que nous avons tous de telles raisons d’aimer, et aucune raison au monde de penser du mal ? À la possibilité de mobiles irréfutables en eux-mêmes, bien qu’inévitablement secrets pour un moment ? Et après tout, de quoi le soupçonnez-vous ? »
« Je peux à peine le dire moi-même. Mais le soupçon de quelque chose de déplaisant est la conséquence inévitable d’un tel changement que celui dont nous venons d’être témoins en lui. Il y a une grande vérité, cependant, dans ce que vous avez maintenant avancé sur les indulgences qui devraient lui être accordées, et c’est mon souhait d’être impartiale dans mon jugement de tout le monde. Willoughby peut sans doute avoir des raisons très suffisantes pour sa conduite, et j’espérerai qu’il en a. Mais il aurait été plus conforme à la nature de Willoughby de les reconnaître d’emblée. Le secret peut être conseillé ; mais je ne peux m’empêcher de m’étonner qu’il soit pratiqué par lui. »
« Ne le blâmez pas, cependant, de s’écarter de son caractère, là où la déviation est nécessaire. Mais vous admettez vraiment la justice de ce que j’ai dit en sa défense ? Je suis heureuse, et il est acquitté. »
« Pas entièrement. Il peut être approprié de cacher leurs fiançailles (s’ils sont fiancés) à Mme Smith, et si tel est le cas, il doit être hautement opportun pour Willoughby d’être peu présent dans le Devonshire pour le moment. Mais ce n’est aucune excuse pour qu’ils nous les cachent à nous. »
« Nous les cacher ! Ma chère enfant, accusez-vous Willoughby et Marianne de dissimulation ? C’est étrange, en vérité, quand vos yeux leur ont reproché chaque jour leur manque de prudence. »
« Je n’ai besoin d’aucune preuve de leur affection », dit Elinor ; « mais de leurs fiançailles, oui. »
« Je suis parfaitement satisfaite des deux. »
« Pourtant, pas une syllabe ne vous a été dite à ce sujet, par aucun d’eux. »
« Je n’ai pas eu besoin de syllabes là où les actes ont parlé si clairement. Son comportement envers Marianne et envers nous toutes, au cours de la dernière quinzaine au moins, n’a-t-il pas déclaré qu’il l’aimait et la considérait comme sa future épouse, et qu’il éprouvait pour nous l’attachement d’un proche parent ? Ne nous sommes-nous pas parfaitement comprises ? Mon consentement n’a-t-il pas été sollicité chaque jour par ses regards, ses manières, son respect attentif et affectueux ? Ma chère Elinor, est-il possible de douter de leurs fiançailles ? Comment une telle pensée a-t-elle pu vous venir ? Comment supposer que Willoughby, persuadé comme il doit l’être de l’amour de votre sœur, puisse la quitter, et la quitter peut-être pour des mois, sans lui parler de son affection ; — qu’ils puissent se séparer sans un échange mutuel de confidences ? »
« J’avoue », répondit Elinor, « que chaque circonstance, hormis une seule, plaide en faveur de leurs fiançailles ; mais cette exception est le silence total de l’un comme de l’autre à ce sujet, et, à mes yeux, il l’emporte presque sur tout le reste. »
« Comme c’est étrange ! Vous devez avoir une piètre opinion de Willoughby si, après tout ce qui s’est passé ouvertement entre eux, vous pouvez douter de la nature des liens qui les unissent. A-t-il joué un rôle dans son comportement envers votre sœur tout ce temps ? Le supposez-vous vraiment indifférent à son égard ? »
« Non, je ne peux le penser. Il doit l’aimer et il l’aime, j’en suis certaine. »
« Mais avec une étrange sorte de tendresse, s’il peut la quitter avec une telle indifférence, un tel désintérêt pour l’avenir, comme vous lui en prêtez ! »
« Vous devez vous souvenir, ma chère mère, que je n’ai jamais considéré cette affaire comme certaine. J’ai eu mes doutes, je l’avoue ; mais ils sont plus faibles qu’ils ne l’étaient, et ils pourraient bientôt être entièrement dissipés. Si nous découvrons qu’ils correspondent, toutes mes craintes seront levées. »
« Une concession bien généreuse, en vérité ! Si vous les voyiez à l’autel, vous supposeriez qu’ils vont se marier. Fille ingrate ! Mais je n’exige aucune preuve de ce genre. Rien, à mon avis, n’est jamais arrivé qui justifie le doute ; aucune cachotterie n’a été tentée ; tout a été uniformément ouvert et sans réserve. Vous ne pouvez douter des souhaits de votre sœur. C’est donc Willoughby que vous suspectez. Mais pourquoi ? N’est-ce pas un homme d’honneur et de sentiment ? Y a-t-il eu une quelconque incohérence de sa part pour créer l’alarme ? Peut-il être fourbe ? »
« J’espère que non, je le crois incapable », s’écria Elinor. « J’aime Willoughby, je l’aime sincèrement ; et le soupçon sur son intégrité ne peut être plus douloureux pour vous qu’il ne l’est pour moi. Il a été involontaire, et je ne l’encouragerai pas. J’ai été surprise, je l’avoue, par le changement de ses manières ce matin ; — il n’a pas parlé comme à son habitude et n’a pas rendu votre gentillesse avec cordialité. Mais tout cela peut s’expliquer par une situation de ses affaires telle que vous l’avez supposée. Il venait de quitter ma sœur, l’avait vue s’éloigner de lui dans la plus grande affliction ; et s’il se sentait obligé, par crainte d’offenser Mrs. Smith, de résister à la tentation de revenir ici rapidement, tout en étant conscient qu’en déclinant votre invitation, en disant qu’il s’en allait pour quelque temps, il semblerait agir de manière peu généreuse et suspecte envers notre famille, il pouvait fort bien être embarrassé et troublé. Dans un tel cas, un aveu simple et ouvert de ses difficultés aurait été plus honorable, je pense, et plus conforme à son caractère général ; — mais je ne soulèverai pas d’objections contre la conduite de quiconque sur un fondement aussi mesquin qu’une divergence de jugement avec moi-même, ou un écart par rapport à ce que je peux considérer comme juste et cohérent. »
« Vous parlez très sagement. Willoughby ne mérite certainement pas d’être soupçonné. Bien que nous ne le connaissions pas depuis longtemps, il n’est pas un étranger dans cette partie du monde ; et qui a jamais parlé à son désavantage ? S’il avait été en situation d’agir indépendamment et de se marier immédiatement, il aurait pu être étrange qu’il nous quitte sans tout m’avouer sur-le-champ : mais ce n’est pas le cas. C’est un engagement qui, à certains égards, n’a pas commencé sous de bons auspices, car leur mariage doit être à une échéance très incertaine ; et même le secret, dans la mesure où il peut être gardé, peut maintenant être très opportun. »
Elles furent interrompues par l’entrée de Margaret ; et Elinor fut alors libre de réfléchir aux arguments de sa mère, d’en reconnaître la probabilité et d’espérer qu’ils fussent tous fondés.
Elles ne virent rien de Marianne jusqu’à l’heure du dîner, moment où elle entra dans la pièce et prit sa place à table sans dire un mot. Ses yeux étaient rouges et gonflés ; et il semblait que ses larmes fussent encore retenues avec difficulté. Elle évita le regard de toutes, ne put ni manger ni parler, et, après quelque temps, alors que sa mère pressait silencieusement sa main avec une tendre compassion, sa petite dose de courage fut tout à fait submergée, elle éclata en sanglots et quitta la pièce.
Cette violente oppression de l’esprit dura toute la soirée. Elle était sans aucune force, car elle n’avait aucun désir de se maîtriser. La plus légère mention de quoi que ce soit relatif à Willoughby l’accablait en un instant ; et bien que sa famille fût très anxieusement attentive à son bien-être, il leur était impossible, si elles parlaient, de rester à l’écart de tout sujet que ses sentiments reliaient à lui.
CHAPITRE XVI.
Marianne se serait trouvée très inexcusable si elle avait pu dormir le moins du monde la première nuit suivant son adieu à Willoughby. Elle aurait eu honte de regarder sa famille en face le lendemain matin, si elle n’était pas sortie de son lit avec plus de besoin de repos que lorsqu’elle s’y était étendue. Mais les sentiments qui faisaient d’un tel calme une honte ne lui laissèrent aucun risque de s’en rendre coupable. Elle resta éveillée toute la nuit, et elle pleura la plus grande partie. Elle se leva avec un mal de tête, incapable de parler et peu disposée à prendre la moindre nourriture ; causant à chaque instant de la peine à sa mère et à ses sœurs, et interdisant toute tentative de consolation de la part de l’une comme de l’autre. Sa sensibilité était assez puissante !
Lorsque le petit-déjeuner fut terminé, elle sortit seule et erra dans le village d’Allenham, se livrant au souvenir des plaisirs passés et pleurant sur le revirement présent durant la majeure partie de la matinée.
La soirée se passa dans la même complaisance envers ses sentiments. Elle joua toutes ses chansons favorites qu’elle avait l’habitude de jouer pour Willoughby, chaque air sur lequel leurs voix s’étaient le plus souvent unies, et resta assise devant l’instrument à contempler chaque ligne de musique qu’il avait copiée pour elle, jusqu’à ce que son cœur fût si lourd qu’aucune tristesse supplémentaire ne pût être acquise ; et cette nourriture du chagrin était chaque jour sollicitée. Elle passait des heures entières au piano à chanter et à pleurer alternativement ; sa voix souvent totalement suspendue par ses larmes. Dans les livres aussi, tout comme dans la musique, elle courtisait la misère qu’un contraste entre le passé et le présent était certain de produire. Elle ne lisait rien d’autre que ce qu’ils avaient coutume de lire ensemble.
Une telle violence dans l’affliction ne pouvait en vérité durer toujours ; elle sombra en quelques jours dans une mélancolie plus calme ; mais ces occupations, auxquelles elle revenait quotidiennement, ses promenades solitaires et ses méditations silencieuses, produisaient encore des effusions de chagrin aussi vives que par le passé.
Aucune lettre de Willoughby n’arriva ; et aucune ne semblait attendue par Marianne. Sa mère fut surprise, et Elinor redevint inquiète. Mais Mrs. Dashwood pouvait trouver des explications chaque fois qu’elle en avait besoin, ce qui, au moins, la satisfaisait elle-même.
« Souviens-toi, Elinor », disait-elle, « combien de fois Sir John va chercher nos lettres lui-même à la poste, et les y porte. Nous avons déjà convenu que le secret pouvait être nécessaire, et nous devons admettre qu’il ne pourrait être maintenu si leur correspondance devait passer par les mains de Sir John. »
Elinor ne pouvait nier la vérité de cet argument, et elle essaya d’y trouver un motif suffisant pour leur silence. Mais il existait une méthode si directe, si simple, et à son avis si opportune, de connaître l’état réel de l’affaire et d’éliminer instantanément tout mystère, qu’elle ne put s’empêcher de la suggérer à sa mère.
« Pourquoi ne demandes-tu pas directement à Marianne », dit-elle, « si elle est ou n’est pas fiancée à Willoughby ? De ta part, sa mère, et une mère si aimable, si indulgente, la question ne pourrait donner d’offense. Ce serait le résultat naturel de ton affection pour elle. Elle avait l’habitude d’être toute franchise, et envers toi plus particulièrement. »
« Je ne poserais pas une telle question pour rien au monde. En supposant qu’il soit possible qu’ils ne soient pas fiancés, quelle détresse une telle enquête ne causerait-elle pas ! En tout état de cause, ce serait fort peu généreux. Je ne mériterais plus jamais sa confiance après lui avoir extorqué l’aveu de ce qui est destiné, pour le moment, à n’être reconnu par personne. Je connais le cœur de Marianne : je sais qu’elle m’aime tendrement, et que je ne serai pas la dernière à qui l’affaire sera révélée, quand les circonstances rendront cette révélation opportune. Je ne tenterai jamais de forcer la confiance de qui que ce soit ; d’une enfant encore moins ; car le sens du devoir empêcherait le déni que ses désirs pourraient dicter. »
Elinor trouva cette générosité exagérée, compte tenu de la jeunesse de sa sœur, et pressa le sujet davantage, mais en vain ; le bon sens, le souci commun, la prudence commune, tout était noyé dans la délicatesse romantique de Mrs. Dashwood.
Il s’écoula plusieurs jours avant que le nom de Willoughby fût mentionné devant Marianne par l’un des membres de sa famille ; Sir John et Mrs. Jennings, en vérité, n’étaient pas si délicats ; leurs traits d’esprit ajoutaient de la douleur à bien des heures pénibles ; — mais un soir, Mrs. Dashwood, prenant accidentellement un volume de Shakespeare, s’exclama :
« Nous n’avons jamais fini Hamlet, Marianne ; notre cher Willoughby est parti avant que nous puissions en venir à bout. Nous le mettrons de côté, pour que lorsqu’il reviendra... Mais il se peut que des mois s’écoulent, peut-être, avant que cela n’arrive. »
« Des mois ! » s’écria Marianne, avec une grande surprise. « Non, ni même plusieurs semaines. »
Mrs. Dashwood regretta ce qu’elle avait dit ; mais cela procura du plaisir à Elinor, car cela produisit de la part de Marianne une réponse si expressive de confiance en Willoughby et de connaissance de ses intentions.
Un matin, environ une semaine après qu’il eut quitté la contrée, Marianne fut persuadée de se joindre à ses sœurs pour leur promenade habituelle, au lieu d’errer seule. Jusqu’alors, elle avait soigneusement évité tout compagnon dans ses déambulations. Si ses sœurs avaient l’intention de marcher sur les collines, elle s’éclipsait aussitôt vers les sentiers ; si elles parlaient de la vallée, elle grimpait les collines avec autant de hâte, et ne pouvait jamais être trouvée lorsque les autres partaient. Mais elle fut finalement rattrapée par les efforts d’Elinor, qui désapprouvait fort une telle réclusion continuelle. Elles marchèrent le long de la route dans la vallée, et principalement en silence, car l’esprit de Marianne ne pouvait être contrôlé, et Elinor, satisfaite d’avoir gagné un point, ne voulut pas en tenter davantage. Au-delà de l’entrée de la vallée, là où le pays, bien que toujours riche, était moins sauvage et plus ouvert, une longue étendue de la route sur laquelle elles avaient voyagé à leur première arrivée à Barton s’étalait devant elles ; et en atteignant ce point, elles s’arrêtèrent pour regarder autour d’elles et examiner un paysage qui formait la perspective lointaine de leur vue depuis le cottage, depuis un endroit qu’elles n’avaient jamais eu l’occasion d’atteindre dans aucune de leurs promenades auparavant.
Parmi les éléments de la scène, elles en découvrirent bientôt un animé ; c’était un homme à cheval qui chevauchait vers elles. En quelques minutes, elles purent distinguer qu’il s’agissait d’un gentilhomme ; et un instant plus tard, Marianne s’exclama avec ravissement :
« C’est lui ; c’est vraiment lui ; — je sais que c’est lui ! » — et elle se hâtait d’aller à sa rencontre, quand Elinor s’écria :
« Vraiment, Marianne, je crois que tu te trompes. Ce n’est pas Willoughby. La personne n’est pas assez grande pour lui, et n’a pas son allure. »
« Si, elle l’a, elle l’a », cria Marianne, « j’en suis sûre. Son allure, son manteau, son cheval. Je savais combien vite il viendrait. »
Elle marcha impatiemment tandis qu’elle parlait ; et Elinor, pour protéger Marianne de toute singularité, car elle se sentait presque certaine que ce n’était pas Willoughby, accéléra le pas et la suivit. Elles furent bientôt à une trentaine de mètres du gentilhomme. Marianne regarda à nouveau ; son cœur se serra ; et faisant brusquement demi-tour, elle se hâtait de revenir, quand les voix de ses deux sœurs s’élevèrent pour la retenir ; une troisième, presque aussi connue que celle de Willoughby, se joignit à elles pour la supplier de s’arrêter, et elle se retourna avec surprise pour voir et accueillir Edward Ferrars.
Il était la seule personne au monde qui pût, à ce moment précis, être pardonnée de ne pas être Willoughby ; la seule qui eût pu arracher un sourire à Marianne ; mais elle dispersa ses larmes pour lui sourire, et, dans le bonheur de sa sœur, oublia pour un temps sa propre déception.
Il mit pied à terre et, confiant son cheval à son valet, revint avec elles vers Barton, où il était venu expressément pour leur rendre visite.
Il fut accueilli par elles toutes avec une grande cordialité, mais surtout par Marianne, qui montra plus de chaleur dans son accueil envers lui que même Elinor elle-même. Pour Marianne, en effet, les retrouvailles entre Edward et sa sœur n’étaient que la continuation de cette froideur inexplicable qu’elle avait souvent observée à Norland dans leur comportement mutuel. De la part d’Edward, plus particulièrement, il manquait tout ce qu’un amant devrait laisser paraître et dire en une telle occasion. Il était confus, semblait ressentir à peine du plaisir à les voir, n’avait l’air ni transporté ni gai, ne disait que peu de choses, arrachées par les questions, et ne distinguait Elinor par aucune marque d’affection. Marianne regardait et écoutait avec une surprise croissante. Elle commença presque à ressentir une aversion pour Edward ; et cela finit, comme chaque sentiment devait finir chez elle, par ramener ses pensées vers Willoughby, dont les manières formaient un contraste suffisamment frappant avec celles de son futur beau-frère.
Après un court silence qui succéda à la première surprise et aux questions de circonstance, Marianne demanda à Edward s’il venait directement de Londres. Non, il était dans le Devonshire depuis une quinzaine.
« Une quinzaine ! » répéta-t-elle, surprise qu’il fût resté si longtemps dans le même comté qu’Elinor sans la voir auparavant.
Il parut assez embarrassé lorsqu’il ajouta qu’il avait séjourné chez des amis près de Plymouth.
« Avez-vous été récemment dans le Sussex ? » demanda Elinor.
« J’étais à Norland il y a environ un mois. »
« Et comment va le cher, le très cher Norland ? » s’écria Marianne.
« Le cher, le très cher Norland », dit Elinor, « ressemble probablement beaucoup à ce qu’il est toujours à cette époque de l’année. Les bois et les chemins sont couverts d’épaisses couches de feuilles mortes. »
« Oh », cria Marianne, « avec quelle sensation transportante j’ai autrefois vu les feuilles tomber ! Comment ai-je aimé, en marchant, les voir chassées en averses autour de moi par le vent ! Quels sentiments elles, la saison, l’air dans son ensemble, ont inspirés ! Maintenant, il n’y a personne pour les contempler. Elles ne sont vues que comme une nuisance, balayées à la hâte et chassées autant que possible de la vue. »
« Ce n’est pas tout le monde », dit Elinor, « qui a votre passion pour les feuilles mortes. »
« Non ; mes sentiments ne sont pas souvent partagés, pas souvent compris. Mais parfois, ils le sont. » — Comme elle disait cela, elle sombra dans une rêverie pendant quelques instants ; — mais se reprenant, « Maintenant, Edward », dit-elle, en attirant son attention sur le paysage, « voici la vallée de Barton. Contemplez-la, et soyez tranquille si vous le pouvez. Regardez ces collines ! En avez-vous jamais vu de semblables ? À gauche, c’est le parc de Barton, au milieu de ces bois et de ces plantations. Vous pouvez voir l’extrémité de la demeure. Et là, sous cette colline la plus éloignée, qui s’élève avec tant de grandeur, se trouve notre cottage. »
« C’est un beau pays », répondit-il ; « mais ces fonds de vallée doivent être boueux en hiver. »
« Comment pouvez-vous penser à la boue, avec de tels objets devant vous ? »
« Parce que », répondit-il en souriant, « parmi les autres objets devant moi, je vois un chemin très boueux. »
« Comme c’est étrange ! » se dit Marianne en marchant.
« Avez-vous un voisinage agréable ici ? Les Middleton sont-ils des gens plaisants ? »
« Non, pas du tout », répondit Marianne ; « nous ne pourrions pas être plus mal situées. »
« Marianne », s’écria sa sœur, « comment peux-tu dire cela ? Comment peux-tu être si injuste ? C’est une famille très respectable, Mr. Ferrars ; et envers nous, ils se sont comportés de la manière la plus amicale. As-tu oublié, Marianne, combien de jours agréables nous leur avons dû ? »
« Non », dit Marianne d’une voix basse, « ni combien de moments douloureux. »
Elinor ne releva pas cela ; et dirigeant son attention vers leur visiteur, elle s’efforça de soutenir quelque chose qui ressemblât à une conversation avec lui, en parlant de leur résidence actuelle, de ses commodités, etc., extorquant de lui des questions et des remarques occasionnelles. Sa froideur et sa réserve la mortifièrent sévèrement ; elle était contrariée et à moitié fâchée ; mais résolue à régler son comportement envers lui sur le passé plutôt que sur le présent, elle évita toute apparence de ressentiment ou de mécontentement, et le traita comme elle pensait qu’il devait l’être en raison de leurs liens familiaux.
CHAPITRE XVII.
Mrs. Dashwood ne fut surprise que pendant un instant de le voir ; car sa venue à Barton était, à son avis, la chose la plus naturelle qui soit. Sa joie et l’expression de son affection durèrent bien plus longtemps que son étonnement. Il reçut l’accueil le plus chaleureux de sa part ; et la timidité, la froideur, la réserve ne purent résister à une telle réception. Elles avaient commencé à faiblir avant même qu’il n’entrât dans la maison, et elles furent tout à fait vaincues par les manières captivantes de Mrs. Dashwood. En vérité, un homme ne pouvait guère être amoureux de l’une de ses filles sans étendre cette passion à elle-même ; et Elinor eut la satisfaction de le voir redevenir rapidement plus fidèle à lui-même. Ses affections semblèrent se ranimer envers elles toutes, et son intérêt pour leur bien-être redevint perceptible. Il n’était pas enjoué, cependant ; il loua leur maison, admira sa perspective, fut attentif et gentil ; mais toujours, il n’était pas enjoué. Toute la famille le perçut, et Mrs. Dashwood, l’attribuant à un manque de générosité de la part de sa mère, s’assit à table indignée contre tous les parents égoïstes.
« Quelles sont les intentions de Mrs. Ferrars pour vous en ce moment, Edward ? » dit-elle, lorsque le dîner fut terminé et qu’ils se furent rassemblés autour du feu ; « devez-vous toujours être un grand orateur malgré vous ? »
« Non. J’espère que ma mère est maintenant convaincue que je n’ai pas plus de talents que d’inclination pour une vie publique ! »
« Mais comment votre renommée va-t-elle s’établir ? Car vous devez être célèbre pour satisfaire toute votre famille ; et sans aucune inclination pour la dépense, sans affection pour les étrangers, sans profession et sans assurance, vous pourriez trouver que c’est une affaire difficile. »
« Je ne tenterai pas de le faire. Je n’ai aucun désir d’être distingué ; et j’ai toute raison d’espérer que je ne le serai jamais. Dieu merci ! On ne peut me forcer au génie et à l’éloquence. »
« Vous n’avez aucune ambition, je le sais bien. Vos désirs sont tous modérés. »
« Aussi modérés que ceux du reste du monde, je crois. Je souhaite, comme tout le monde, être parfaitement heureux ; mais, comme tout le monde, ce doit être à ma manière. La grandeur ne me rendra pas tel. »
« Étrange qu’elle le puisse ! » s’écria Marianne. « Qu’ont la richesse ou la grandeur à voir avec le bonheur ? »
« La grandeur n’y est pour pas grand-chose », dit Elinor, « mais la richesse y est pour beaucoup. »
« Elinor, quelle honte ! » dit Marianne, « l’argent ne peut donner le bonheur que là où il n’y a rien d’autre pour le donner. Au-delà d’une aisance, il ne peut procurer aucune satisfaction réelle, pour ce qui concerne le moi pur. »
« Peut-être », dit Elinor en souriant, « pouvons-nous arriver au même point. Votre aisance et ma richesse sont très semblables, je parie ; et sans elles, comme va le monde aujourd’hui, nous conviendrons toutes deux que toute sorte de confort extérieur doit faire défaut. Tes idées sont seulement plus nobles que les miennes. Allons, quelle est ton aisance ? »
« Environ dix-huit cents ou deux mille livres par an ; pas plus que cela. »
Elinor rit. « Deux mille livres par an ! C’est ma richesse ! Je me doutais que cela finirait ainsi. »
« Et pourtant, deux mille livres par an est un revenu très modéré », dit Marianne. « Une famille ne peut guère être entretenue avec moins. Je suis sûre que je ne suis pas extravagante dans mes exigences. Un personnel de domestiques approprié, un carrosse, peut-être deux, et des chevaux de chasse, ne peuvent être entretenus avec moins. »
Elinor sourit à nouveau, en entendant sa sœur décrire si précisément leurs futures dépenses à Combe Magna.
« Des chevaux de chasse ! » répéta Edward — « mais pourquoi devez-vous avoir des chevaux de chasse ? Tout le monde ne chasse pas. »
Marianne rougit en répondant : « Mais la plupart des gens le font. »
« Je souhaite », dit Margaret, en lançant une idée originale, « que quelqu'un nous donne à toutes une grande fortune ! »
« Oh, puissent-ils le faire ! » s'écria Marianne, les yeux pétillants d'animation et les joues empourprées par le plaisir d'un tel bonheur imaginaire.
« Nous sommes toutes unanimes sur ce souhait, je suppose », dit Elinor, « malgré l'insuffisance de la richesse. »
« Oh mon Dieu ! » s'écria Margaret, « comme je serais heureuse ! Je me demande ce que j'en ferais ! »
Marianne eut l'air de n'avoir aucun doute sur ce point.
« Je serais bien embarrassée de dépenser une si grande fortune moi-même », dit Mme Dashwood, « si mes enfants devaient toutes être riches sans mon aide. »
« Vous devez commencer vos améliorations sur cette maison », observa Elinor, « et vos difficultés s'évanouiront bientôt. »
« Quels magnifiques ordres partiraient de cette famille vers Londres », dit Edward, « dans une telle éventualité ! Quel heureux jour pour les libraires, les marchands de musique et les boutiques d'estampes ! Vous, Miss Dashwood, donneriez une commission générale pour que chaque nouvelle estampe de mérite vous soit envoyée — et quant à Marianne, je connais sa grandeur d'âme, il n'y aurait pas assez de musique à Londres pour la contenter. Et les livres ! Thomson, Cowper, Scott — elle les achèterait tous encore et encore : elle achèterait chaque exemplaire, je crois, pour éviter qu'ils ne tombent entre des mains indignes ; et elle aurait chaque livre qui lui apprend à admirer un vieil arbre tortueux. N'est-ce pas, Marianne ? Pardonnez-moi si je suis bien impertinent. Mais je voulais vous montrer que je n'avais pas oublié nos anciennes disputes. »
« J'aime qu'on me rappelle le passé, Edward — qu'il soit mélancolique ou joyeux, j'aime le remémorer — et vous ne m'offenserez jamais en parlant des temps anciens. Vous avez bien raison de supposer comment mon argent serait dépensé — une partie du moins — mon argent de poche serait certainement employé à améliorer ma collection de musique et de livres. »
« Et le plus gros de votre fortune serait consacré à des rentes pour les auteurs ou leurs héritiers. »
« Non, Edward, j'aurais autre chose à en faire. »
« Peut-être, alors, le décerneriez-vous en récompense à la personne qui a écrit la plus habile défense de votre maxime favorite, selon laquelle personne ne peut être amoureux plus d'une fois dans sa vie — votre opinion sur ce point est inchangée, je présume ? »
« Sans aucun doute. À mon âge, les opinions sont passablement arrêtées. Il n'est pas probable que je voie ou entende maintenant quoi que ce soit pour les changer. »
« Marianne est aussi inébranlable que jamais, vous voyez », dit Elinor, « elle n'est pas du tout changée. »
« Elle est seulement devenue un peu plus grave qu'elle ne l'était. »
« Eh bien, Edward », dit Marianne, « vous n'avez pas besoin de me le reprocher. Vous n'êtes pas très gai vous-même. »
« Pourquoi le pensez-vous ! » répondit-il avec un soupir. « Mais la gaieté n'a jamais fait partie de mon caractère. »
« Et je ne pense pas qu'elle fasse partie de celui de Marianne », dit Elinor ; « je la qualifierais difficilement de fille vive — elle est très sérieuse, très ardente dans tout ce qu'elle fait — parle parfois beaucoup et toujours avec animation — mais elle n'est pas souvent vraiment joyeuse. »
« Je crois que vous avez raison », répondit-il, « et pourtant je l'ai toujours classée comme une fille vive. »
« Je me suis souvent surprise à commettre ce genre d'erreurs », dit Elinor, « dans une méprise totale du caractère sur un point ou un autre : imaginant les gens tellement plus gais ou graves, ou ingénieux ou stupides qu'ils ne le sont réellement, et je peux difficilement dire pourquoi ou en quoi la tromperie a pris naissance. Parfois, on est guidé par ce qu'ils disent d'eux-mêmes, et très fréquemment par ce que les autres disent d'eux, sans se donner le temps de délibérer et de juger. »
« Mais je pensais qu'il était juste, Elinor », dit Marianne, « d'être guidée entièrement par l'opinion des autres. Je pensais que nos jugements nous étaient donnés simplement pour être subordonnés à ceux de nos voisins. C'est toujours votre doctrine, j'en suis sûre. »
« Non, Marianne, jamais. Ma doctrine n'a jamais visé à l'assujettissement de l'entendement. Tout ce que j'ai jamais tenté d'influencer, c'est le comportement. Vous ne devez pas confondre mon sens. Je suis coupable, je l'avoue, d'avoir souvent souhaité que vous traitiez nos connaissances en général avec une plus grande attention ; mais quand vous ai-je conseillé d'adopter leurs sentiments ou de vous conformer à leur jugement dans les affaires sérieuses ? »
« Vous n'avez pas été capable de convertir votre sœur à votre plan de civilité générale », dit Edward à Elinor. « Ne gagnez-vous pas de terrain ? »
« Tout au contraire », répondit Elinor, en regardant Marianne de manière expressive.
« Mon jugement », retourna-t-il, « est tout de votre côté de la question ; mais je crains que ma pratique ne soit beaucoup plus de celui de votre sœur. Je ne souhaite jamais offenser, mais je suis si sottement timide que je parais souvent négligent, alors que je ne suis retenu que par ma maladresse naturelle. J'ai souvent pensé que j'avais dû être destiné par la nature à aimer les basses compagnies, tant je suis peu à mon aise parmi des étrangers de distinction ! »
« Marianne n'a pas la timidité pour excuser l'une quelconque de ses inattentions », dit Elinor.
« Elle connaît trop bien sa propre valeur pour avoir une fausse honte », répondit Edward. « La timidité n'est que l'effet d'un sentiment d'infériorité, d'une manière ou d'une autre. Si je pouvais me persuader que mes manières étaient parfaitement aisées et gracieuses, je ne serais pas timide. »
« Mais vous seriez toujours réservé », dit Marianne, « et c'est pire. »
Edward sursauta — « Réservé ! Suis-je réservé, Marianne ? »
« Oui, beaucoup. »
« Je ne vous comprends pas », répondit-il en rougissant. « Réservé ! — comment, de quelle manière ? Que dois-je vous dire ? Que pouvez-vous supposer ? »
Elinor eut l'air surprise de son émotion ; mais essayant de rire du sujet, elle lui dit : « Ne connaissez-vous pas assez ma sœur pour comprendre ce qu'elle veut dire ? Ne savez-vous pas qu'elle traite de réservé quiconque ne parle pas aussi vite, et n'admire pas ce qu'elle admire avec autant d'enthousiasme qu'elle-même ? »
Edward ne fit aucune réponse. Sa gravité et sa pensée lui revinrent dans toute leur étendue — et il resta quelque temps silencieux et morne.
CHAPITRE XVIII.
Elinor vit, avec un grand malaise, la tristesse de son ami. Sa visite ne lui procurait qu'une satisfaction très partielle, tandis que son propre plaisir à lui semblait si imparfait. Il était évident qu'il était malheureux ; elle souhaitait qu'il fût tout aussi évident qu'il la distinguait encore par la même affection qu'elle-même n'avait autrefois aucun doute d'inspirer ; mais jusqu'ici, la continuité de sa préférence semblait très incertaine ; et la réserve de ses manières envers elle contredisait à chaque instant ce qu'un regard plus animé avait laissé entendre le précédent.
Il rejoignit elle et Marianne dans le salon du petit-déjeuner le lendemain matin avant que les autres ne soient descendus ; et Marianne, qui était toujours impatiente de favoriser leur bonheur autant qu'elle le pouvait, les laissa bientôt seuls. Mais avant d'être à mi-chemin de l'escalier, elle entendit la porte du salon s'ouvrir et, se retournant, fut étonnée de voir Edward lui-même sortir.
« Je vais au village voir mes chevaux », dit-il, « puisque vous n'êtes pas encore prêtes pour le petit-déjeuner ; je serai de retour bientôt. »
Edward retourna vers elles avec une admiration renouvelée pour la campagne environnante ; lors de sa promenade au village, il avait vu de nombreux endroits de la vallée sous un jour avantageux ; et le village lui-même, situé dans une position bien plus élevée que le cottage, offrait une vue d'ensemble sur le tout, qui lui avait extrêmement plu. C'était un sujet qui s'assurait l'attention de Marianne, et elle commençait à décrire sa propre admiration pour ces scènes, et à l'interroger plus minutieusement sur les objets qui l'avaient particulièrement frappé, quand Edward l'interrompit en disant : « Vous ne devez pas trop enquêter, Marianne — souvenez-vous que je n'ai aucune connaissance du pittoresque, et je vous offenserai par mon ignorance et mon manque de goût si nous entrons dans les détails. J'appellerai escarpées des collines qui devraient être audacieuses ; étranges et grossières des surfaces qui devraient être irrégulières et accidentées ; et hors de vue des objets lointains qui devraient seulement être indistincts à travers le doux milieu d'une atmosphère brumeuse. Vous devez vous contenter d'une telle admiration que je peux honnêtement donner. J'appelle cela un très beau pays — les collines sont raides, les bois semblent remplis de beaux arbres, et la vallée a l'air confortable et douillette — avec de riches prairies et plusieurs fermes soignées éparpillées ici et là. Cela répond exactement à mon idée d'un beau pays, parce qu'il unit la beauté à l'utilité — et je parie qu'il est aussi pittoresque, parce que vous l'admirez ; je peux facilement croire qu'il est plein de rochers et de promontoires, de mousse grise et de broussailles, mais tout cela est perdu pour moi. Je ne sais rien du pittoresque. »
« Je crains que ce ne soit que trop vrai », dit Marianne ; « mais pourquoi vous en vanter ? »
« Je soupçonne », dit Elinor, « que pour éviter un genre d'affectation, Edward tombe ici dans une autre. Parce qu'il croit que beaucoup de gens prétendent à plus d'admiration pour les beautés de la nature qu'ils n'en ressentent réellement, et qu'il est dégoûté par de telles prétentions, il affecte une plus grande indifférence et moins de discernement en les regardant lui-même qu'il n'en possède. Il est difficile et veut avoir une affectation bien à lui. »
« Il est très vrai », dit Marianne, « que l'admiration pour les paysages est devenue un pur jargon. Tout le monde prétend ressentir et essaie de décrire avec le goût et l'élégance de celui qui a défini le premier ce qu'était la beauté pittoresque. Je déteste le jargon de toute sorte, et parfois j'ai gardé mes sentiments pour moi, parce que je ne pouvais trouver aucun langage pour les décrire, si ce n'est celui qui était usé et galvaudé de tout sens et toute signification. »
« Je suis convaincu », dit Edward, « que vous ressentez réellement tout le plaisir dans un beau paysage que vous prétendez ressentir. Mais, en retour, votre sœur doit me permettre de ne pas ressentir plus que je ne professe. J'aime une belle vue, mais pas sur des principes pittoresques. Je n'aime pas les arbres tordus, entortillés, foudroyés. Je les admire beaucoup plus s'ils sont hauts, droits et florissants. Je n'aime pas les cottages en ruine, délabrés. Je ne suis pas friand d'orties ou de chardons, ou de fleurs de bruyère. J'ai plus de plaisir dans une ferme douillette que dans une tour de guet — et une troupe de villageois propres et heureux me plaît mieux que la plus belle bande de brigands du monde. »
Marianne regarda Edward avec étonnement, et sa sœur avec compassion. Elinor ne fit que rire.
Le sujet ne fut pas poussé plus loin ; et Marianne resta silencieusement pensive, jusqu'à ce qu'un nouvel objet retînt soudain son attention. Elle était assise près d'Edward, et en prenant son thé de la main de Mme Dashwood, sa main passa si directement devant elle, qu'une bague, avec une mèche de cheveux au centre, devint très visible sur l'un de ses doigts.
« Je ne vous ai jamais vu porter de bague auparavant, Edward », s'écria-t-elle. « Est-ce les cheveux de Fanny ? Je me souviens qu'elle avait promis de vous en donner. Mais j'aurais pensé que ses cheveux avaient été plus foncés. »
Marianne parla imprudemment de ce qu'elle ressentait vraiment — mais quand elle vit combien elle avait peiné Edward, sa propre contrariété face à son manque de réflexion ne pouvait être surpassée par la sienne. Il rougit très profondément et, jetant un regard momentané à Elinor, répondit : « Oui ; ce sont les cheveux de ma sœur. La monture leur donne toujours une teinte différente, vous savez. »
Elinor avait croisé son regard, et eut l'air consciente elle aussi. Que les cheveux fussent les siens, elle sentit instantanément qu'elle en était tout aussi satisfaite que Marianne ; la seule différence dans leurs conclusions était que ce que Marianne considérait comme un don libre de sa sœur, Elinor était consciente qu'il avait dû être obtenu par quelque vol ou stratagème inconnu d'elle-même. Elle n'était pas d'humeur, cependant, à le considérer comme un affront, et feignant de ne pas remarquer ce qui s'était passé, en parlant instantanément d'autre chose, elle résolut intérieurement désormais de saisir chaque occasion d'observer les cheveux et de s'assurer, hors de tout doute, qu'il s'agissait exactement de la teinte des siens.
L'embarras d'Edward dura quelque temps, et il se termina par une distraction encore plus marquée. Il fut particulièrement grave toute la matinée. Marianne se censura sévèrement pour ce qu'elle avait dit ; mais son propre pardon aurait pu être plus rapide, si elle avait su à quel point cela avait peu offensé sa sœur.
Avant le milieu de la journée, elles furent visitées par Sir John et Mme Jennings, qui, ayant entendu parler de l'arrivée d'un gentleman au cottage, vinrent faire une inspection de l'invité. Avec l'aide de sa belle-mère, Sir John ne fut pas long à découvrir que le nom de Ferrars commençait par un F, et cela prépara une future mine de railleries contre la dévouée Elinor, que seule la nouveauté de leur connaissance avec Edward aurait pu empêcher d'être immédiatement déclenchée. Mais, telle qu'elle était, elle apprit seulement, de quelques regards très significatifs, jusqu'où s'étendait leur pénétration, fondée sur les instructions de Margaret.
Sir John ne venait jamais chez les Dashwood sans les inviter soit à dîner au parc le lendemain, soit à prendre le thé avec eux ce soir-là. À cette occasion, pour le meilleur divertissement de leur visiteur, à l'amusement duquel il se sentait tenu de contribuer, il souhaita les engager pour les deux.
« Vous devez prendre le thé avec nous ce soir », dit-il, « car nous serons tout à fait seuls — et demain vous devez absolument dîner avec nous, car nous serons une grande assemblée. »
Mme Jennings insista sur la nécessité. « Et qui sait si vous ne pourrez pas improviser une danse », dit-elle. « Et cela vous tentera, Miss Marianne. »
« Une danse ! » s'écria Marianne. « Impossible ! Qui doit danser ? »
« Qui ! Eh bien, vous-mêmes, et les Carey, et les Whitaker, bien sûr. — Quoi ! vous pensiez que personne ne pouvait danser parce qu'une certaine personne qui restera sans nom est partie ! »
« Je souhaite de toute mon âme », s'écria Sir John, « que Willoughby soit parmi nous à nouveau. »
Ceci, et le rougissement de Marianne, donnèrent de nouveaux soupçons à Edward. « Et qui est Willoughby ? » dit-il, d'une voix basse, à Miss Dashwood, auprès de qui il était assis.
Elle lui donna une brève réponse. La physionomie de Marianne était plus communicative. Edward vit assez pour comprendre, non seulement la signification des autres, mais aussi celles des expressions de Marianne qui l'avaient intrigué auparavant ; et quand leurs visiteurs les quittèrent, il alla immédiatement auprès d'elle, et dit, dans un murmure : « J'ai fait des suppositions. Dois-je vous dire ma supposition ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« Dois-je vous le dire ? »
« Certainement. »
« Eh bien alors ; je suppose que M. Willoughby chasse. »
Marianne fut surprise et confuse, pourtant elle ne put s'empêcher de sourire à la tranquille malice de sa manière, et après un moment de silence, dit :
« Oh, Edward ! Comment pouvez-vous ? — Mais le temps viendra, j'espère... je suis sûre que vous l'aimerez. »
« Je n'en doute pas », répondit-il, assez étonné de son sérieux et de sa chaleur ; car s'il n'avait pas imaginé que c'était une plaisanterie pour le bien de ses connaissances en général, fondée seulement sur un quelque chose ou un rien entre M. Willoughby et elle-même, il n'aurait pas risqué de le mentionner.
CHAPITRE XIX.
Edward resta une semaine au cottage ; il fut instamment pressé par Mme Dashwood de rester plus longtemps ; mais, comme s'il n'était résolu qu'à une mortification personnelle, il sembla déterminé à partir alors que son plaisir parmi ses amis était à son comble. Son humeur, durant les deux ou trois derniers jours, bien qu'encore très inégale, s'était grandement améliorée — il devint de plus en plus attaché à la maison et aux environs — ne parlait jamais de s'en aller sans un soupir — déclara son temps totalement libre — douta même de l'endroit où il devrait aller quand il les quitterait — mais pourtant, il fallait qu'il parte. Jamais aucune semaine n'était passée si rapidement — il pouvait à peine croire qu'elle fût terminée. Il le dit à plusieurs reprises ; d'autres choses il dit aussi, qui marquaient le tournant de ses sentiments et donnaient un démenti à ses actions. Il n'avait aucun plaisir à Norland ; il détestait être en ville ; mais soit à Norland, soit à Londres, il devait aller. Il appréciait leur gentillesse au-delà de toute chose, et son plus grand bonheur était d'être avec elles. Pourtant, il devait les quitter au bout d'une semaine, malgré leurs souhaits et les siens, et sans aucune contrainte sur son temps.
Elinor plaça tout ce qui était étonnant dans cette manière d'agir sur le compte de sa mère ; et c'était heureux pour elle qu'il eût une mère dont le caractère était si imparfaitement connu d'elle, pour servir d'excuse générale à tout ce qui était étrange de la part de son fils. Déçue, cependant, et contrariée comme elle l'était, et parfois mécontente de son comportement incertain envers elle-même, elle était très disposée dans l'ensemble à considérer ses actions avec toute la candeur et les généreuses atténuations qui avaient été plutôt plus péniblement extorquées d'elle, pour le service de Willoughby, par sa mère. Son manque d'entrain, d'ouverture et de constance, étaient le plus souvent attribués à son manque d'indépendance, et à sa meilleure connaissance du tempérament et des desseins de Mme Ferrars. La brièveté de sa visite, la constance de son projet de les quitter, trouvaient leur origine dans la même inclination entravée, la même nécessité inévitable de temporiser avec sa mère. Le vieux grief bien établi du devoir contre la volonté, du parent contre l'enfant, en était la cause. Elle aurait été heureuse de savoir quand ces difficultés cesseraient, quand cette opposition céderait, — quand Mme Ferrars serait réformée, et son fils libre d'être heureux. Mais de tels vains souhaits, elle fut forcée de se détourner pour trouver du réconfort dans le renouvellement de sa confiance en l'affection d'Edward, dans le souvenir de chaque marque de considération dans le regard ou la parole qui lui était échappée pendant qu'il était à Barton, et surtout à cette preuve flatteuse de celle-ci qu'il portait constamment autour de son doigt.
« Je pense, Edward », dit Mme Dashwood, alors qu'ils étaient au petit-déjeuner le dernier matin, « que vous seriez un homme plus heureux si vous aviez une profession pour occuper votre temps et donner un intérêt à vos plans et à vos actions. Quelques désagréments pour vos amis, en effet, pourraient en résulter — vous ne seriez pas en mesure de leur consacrer autant de votre temps. Mais (avec un sourire) vous seriez matériellement avantagé sur un point au moins — vous sauriez où aller quand vous les quitteriez. »
« Je vous assure », répondit-il, « que j'ai longtemps réfléchi sur ce point, comme vous pensez maintenant. Cela a été, est, et sera probablement toujours un lourd malheur pour moi, que je n'aie eu aucune affaire nécessaire pour m'occuper, aucune profession pour me donner de l'emploi, ou m'offrir quoi que ce soit qui ressemble à de l'indépendance. Mais malheureusement ma propre délicatesse, et la délicatesse de mes amis, ont fait de moi ce que je suis, un être oisif et impuissant. Nous n'avons jamais pu nous mettre d'accord sur notre choix de profession. J'ai toujours préféré l'Église, comme je le fais encore. Mais ce n'était pas assez élégant pour ma famille. Ils ont recommandé l'armée. C'était beaucoup trop élégant pour moi. Le droit était admis comme étant assez distingué ; beaucoup de jeunes hommes, qui avaient des cabinets au Temple, faisaient très bonne figure dans les premiers cercles, et circulaient en ville dans des cabriolets très avisés. Mais je n'avais aucun goût pour le droit, même dans cette étude moins ardue que ma famille approuvait. Quant à la marine, elle avait la mode de son côté, mais j'étais trop vieux quand le sujet fut abordé pour y entrer — et, finalement, comme il n'y avait aucune nécessité pour moi d'avoir une profession du tout, comme je pouvais être aussi fringant et dispendieux sans un habit rouge sur le dos qu'avec un, l'oisiveté fut prononcée dans l'ensemble comme étant la plus avantageuse et honorable, et un jeune homme de dix-huit ans n'est pas en général si ardemment décidé à être occupé qu'il résiste aux sollicitations de ses amis de ne rien faire. Je fus donc inscrit à Oxford et suis resté convenablement oisif depuis lors. »
« La conséquence de quoi, je suppose, sera », dit Mme Dashwood, « puisque le loisir n'a pas favorisé votre propre bonheur, que vos fils seront élevés avec autant de poursuites, d'emplois, de professions et de métiers que ceux de Columella. »
« Ils seront élevés », dit-il, d'un accent sérieux, « pour être aussi différents de moi que possible. En sentiment, en action, en condition, en tout. »
« Allons, allons ; ce n'est là qu'une effusion due à un abattement passager, Edward. Vous êtes d'humeur mélancolique et vous vous imaginez que quiconque est différent de vous doit être heureux. Mais souvenez-vous que la peine de quitter ses amis sera ressentie par tout le monde, quels que soient l'éducation ou le rang. Connaissez votre propre bonheur. Il ne vous manque que de la patience — ou donnez-lui un nom plus fascinant, appelez cela de l'espoir. Votre mère vous assurera, avec le temps, cette indépendance à laquelle vous aspirez tant ; c'est son devoir, et cela deviendra, cela doit bientôt devenir son bonheur, d'éviter que toute votre jeunesse ne se consume dans le mécontentement. Que ne peuvent accomplir quelques mois ? »
« Je pense », répondit Edward, « que je peux mettre au défi n'importe quel nombre de mois de produire le moindre bien pour moi. »
Ce tour d'esprit découragé, bien qu'il ne pût être communiqué à Mme Dashwood, causa une peine supplémentaire à tous lors du départ, qui eut lieu peu après, et laissa une impression pénible sur les sentiments d'Elinor en particulier, qu'il fallut du temps et de la peine à dissiper. Mais comme elle était déterminée à les surmonter et à éviter de paraître souffrir davantage que ce que toute sa famille endurait lors de son départ, elle n'adopta pas la méthode si judicieusement employée par Marianne en une occasion similaire, pour accroître et fixer son chagrin en recherchant le silence, la solitude et l'oisiveté. Leurs moyens étaient aussi différents que leurs objectifs, et convenaient également à l'avancement de chacune.
Elinor s'assit à sa table à dessin dès qu'il fut sorti de la maison, s'occupa activement toute la journée, ne chercha ni n'évita la mention de son nom, sembla s'intéresser presque autant que jamais aux affaires générales de la famille et, si, par cette conduite, elle ne diminua pas son propre chagrin, elle évita du moins qu'il ne s'accrût inutilement, et épargna à sa mère et à ses sœurs beaucoup de souci à son sujet.
Un tel comportement, si exactement à l'opposé du sien, ne parut pas plus méritoire à Marianne que le sien ne lui avait semblé fautif. L'affaire de la maîtrise de soi, elle la réglait très facilement ; avec des affections fortes, c'était impossible ; avec des affections calmes, cela ne pouvait avoir aucun mérite. Que les affections de sa sœur fussent calmes, elle n'osait le nier, bien qu'elle rougît de le reconnaître ; et de la force des siennes, elle donna une preuve très frappante en continuant d'aimer et de respecter cette sœur, malgré cette conviction humiliante.
Sans s'enfermer loin de sa famille, ni quitter la maison dans une solitude déterminée pour les éviter, ni rester éveillée toute la nuit pour s'adonner à la méditation, Elinor trouva que chaque jour lui offrait assez de loisirs pour penser à Edward, et au comportement d'Edward, dans toute la variété possible que le différent état de son humeur pouvait produire à différents moments — avec tendresse, pitié, approbation, censure et doute. Il y avait des moments en abondance où, sinon par l'absence de sa mère et de ses sœurs, du moins par la nature de leurs occupations, la conversation était interdite entre elles, et où tout l'effet de la solitude était produit. Son esprit était inévitablement libre ; ses pensées ne pouvaient être enchaînées ailleurs ; et le passé et l'avenir, sur un sujet si intéressant, devaient être devant elle, devaient forcer son attention, et absorber sa mémoire, sa réflexion et son imagination.
D'une rêverie de ce genre, alors qu'elle était assise à sa table à dessin, elle fut tirée un matin, peu après le départ d'Edward, par l'arrivée de compagnie. Elle se trouvait être tout à fait seule. La fermeture du petit portail, à l'entrée de la cour verte devant la maison, attira ses yeux vers la fenêtre, et elle vit un grand groupe marcher vers la porte. Parmi eux se trouvaient Sir John et Lady Middleton et Mme Jennings, mais il y en avait deux autres, un monsieur et une dame, qui lui étaient tout à fait inconnus. Elle était assise près de la fenêtre, et dès que Sir John l'aperçut, il laissa le reste du groupe à la cérémonie de frapper à la porte et, traversant le gazon, l'obligea à ouvrir la croisée pour lui parler, bien que l'espace fût si court entre la porte et la fenêtre qu'il était presque impossible de parler à l'une sans être entendu à l'autre.
« Eh bien », dit-il, « nous vous avons amené des étrangers. Comment les trouvez-vous ? »
« Chut ! Ils vont vous entendre. »
« Peu importe s'ils le font. Ce ne sont que les Palmer. Charlotte est très jolie, je peux vous le dire. Vous pouvez la voir si vous regardez de ce côté. »
Comme Elinor était certaine de la voir dans quelques minutes, sans prendre cette liberté, elle demanda à être excusée.
« Où est Marianne ? S'est-elle enfuie parce que nous sommes arrivés ? Je vois que son instrument est ouvert. »
« Elle se promène, je crois. »
Ils furent alors rejoints par Mme Jennings, qui n'avait pas assez de patience pour attendre que la porte fût ouverte avant de raconter son histoire. Elle vint en criant vers la fenêtre : « Comment allez-vous, ma chère ? Comment va Mme Dashwood ? Et où sont vos sœurs ? Quoi ! Toutes seules ! Vous serez contentes d'un peu de compagnie pour vous tenir compagnie. J'ai amené mon autre fils et ma fille pour vous voir. Pensez seulement qu'ils sont venus si soudainement ! Je croyais avoir entendu une voiture hier soir, pendant que nous prenions notre thé, mais il ne m'est jamais venu à l'esprit que cela pouvait être eux. Je ne pensais qu'à savoir si ce ne pouvait pas être le colonel Brandon revenu ; alors j'ai dit à Sir John : "Je crois vraiment entendre une voiture ; peut-être est-ce le colonel Brandon qui est revenu..." »
Elinor fut obligée de se détourner d'elle, au milieu de son histoire, pour recevoir le reste du groupe ; Lady Middleton présenta les deux étrangers ; Mme Dashwood et Margaret descendirent les escaliers en même temps, et ils s'assirent tous pour se regarder, tandis que Mme Jennings continuait son histoire en marchant à travers le passage vers le salon, suivie par Sir John.
Mme Palmer avait plusieurs années de moins que Lady Middleton, et lui était totalement dissemblable à tous égards. Elle était petite et potelée, avait un très joli visage, et la plus belle expression de bonne humeur qui pût exister. Ses manières n'étaient nullement aussi élégantes que celles de sa sœur, mais elles étaient beaucoup plus séduisantes. Elle entra avec un sourire, sourit tout le temps de sa visite, sauf quand elle riait, et sourit en partant. Son mari était un jeune homme à l'air grave de vingt-cinq ou vingt-six ans, avec un air plus distingué et plus sensé que sa femme, mais avec moins de volonté de plaire ou d'être satisfait. Il entra dans la pièce avec un air d'importance, salua légèrement les dames, sans dire un mot, et, après les avoir brièvement examinées ainsi que leurs appartements, prit un journal sur la table et continua à le lire aussi longtemps qu'il resta.
Mme Palmer, au contraire, qui était fortement dotée par la nature d'un penchant à être uniformément civile et heureuse, fut à peine assise que son admiration pour le salon et tout ce qu'il contenait éclata.
« Eh bien ! Quelle pièce ravissante c'est ! Je n'ai jamais rien vu d'aussi charmant ! Pensez seulement, maman, comme c'est amélioré depuis la dernière fois que je suis venue ! J'ai toujours pensé que c'était un endroit si doux, madame ! (en se tournant vers Mme Dashwood) mais vous l'avez rendu si charmant ! Regardez seulement, ma sœur, comme tout est délicieux ! Comme j'aimerais une telle maison pour moi ! N'est-ce pas, M. Palmer ? »
M. Palmer ne lui fit aucune réponse et ne leva même pas les yeux du journal.
« M. Palmer ne m'entend pas », dit-elle en riant ; « il ne le fait jamais parfois. C'est si ridicule ! »
C'était une idée tout à fait nouvelle pour Mme Dashwood ; elle n'avait jamais été habituée à trouver de l'esprit dans l'inattention de quiconque, et ne put s'empêcher de les regarder tous deux avec surprise.
Mme Jennings, pendant ce temps, parlait aussi fort qu'elle le pouvait et continua son récit de leur surprise, la veille, en voyant leurs amis, sans cesser jusqu'à ce que tout fût raconté. Mme Palmer rit de bon cœur au souvenir de leur étonnement, et tout le monde convint, deux ou trois fois, que cela avait été une surprise tout à fait agréable.
« Vous pouvez croire combien nous étions toutes heureuses de les voir », ajouta Mme Jennings, en se penchant vers Elinor et en parlant d'une voix basse comme si elle voulait n'être entendue par personne d'autre, bien qu'ils fussent assis de côtés différents de la pièce ; « mais, cependant, je ne peux m'empêcher de souhaiter qu'ils n'aient pas voyagé si vite, ni fait un si long voyage, car ils sont venus par Londres à cause de quelques affaires, car vous savez (en hochant la tête de manière significative et en désignant sa fille) c'était mal dans sa situation. Je voulais qu'elle reste à la maison et se repose ce matin, mais elle a voulu venir avec nous ; elle désirait tant vous voir toutes ! »
Mme Palmer rit et dit que cela ne lui ferait aucun mal.
« Elle s'attend à être confinée en février », continua Mme Jennings.
Lady Middleton ne put plus supporter une telle conversation et s'efforça donc de demander à M. Palmer s'il y avait des nouvelles dans le journal.
« Non, aucune du tout », répondit-il, et continua à lire.
« Voici Marianne », cria Sir John. « Maintenant, Palmer, vous allez voir une fille monstrueusement jolie. »
Il alla immédiatement dans le passage, ouvrit la porte d'entrée et l'introduisit lui-même. Mme Jennings lui demanda, dès qu'elle apparut, si elle n'avait pas été à Allenham ; et Mme Palmer rit si cordialement à la question qu'elle montra qu'elle l'avait comprise. M. Palmer leva les yeux en entrant dans la pièce, la fixa quelques minutes, puis retourna à son journal. L'œil de Mme Palmer fut alors attiré par les dessins qui étaient suspendus autour de la pièce. Elle se leva pour les examiner.
« Oh ! mon Dieu, comme ils sont beaux ! Eh bien ! Comme c'est délicieux ! Regardez seulement, maman, comme c'est doux ! Je déclare qu'ils sont tout à fait charmants ; je pourrais les regarder pour toujours. » Et puis en s'asseyant à nouveau, elle oublia très vite qu'il y avait de telles choses dans la pièce.
Lorsque Lady Middleton se leva pour partir, M. Palmer se leva aussi, posa le journal, s'étira et les regarda tous autour de lui.
« Mon amour, as-tu dormi ? » dit sa femme en riant.
Il ne lui fit aucune réponse ; et observa seulement, après avoir examiné à nouveau la pièce, qu'elle était très basse de plafond et que celui-ci était de travers. Il fit alors sa révérence et partit avec les autres.
Sir John avait été très insistant auprès d'eux tous pour qu'ils passent la journée suivante au parc. Mme Dashwood, qui ne choisissait pas de dîner avec eux plus souvent qu'ils ne dînaient au cottage, refusa absolument pour son propre compte ; ses filles pouvaient faire comme elles voulaient. Mais elles n'avaient aucune curiosité de voir comment M. et Mme Palmer mangeaient leur dîner, et aucune attente de plaisir de leur part d'aucune autre manière. Elles tentèrent donc, de même, de s'excuser ; le temps était incertain et peu susceptible d'être bon. Mais Sir John ne voulait pas être satisfait — la voiture devait être envoyée pour elles et elles devaient venir. Lady Middleton aussi, bien qu'elle ne pressât pas leur mère, les pressa. Mme Jennings et Mme Palmer joignirent leurs supplications, toutes semblaient également soucieuses d'éviter une réunion de famille ; et les jeunes filles furent obligées de céder.
« Pourquoi devraient-elles nous demander ? » dit Marianne, dès qu'ils furent partis. « On dit que le loyer de ce cottage est bas ; mais nous l'avons à des conditions très dures, si nous devons dîner au parc chaque fois que quelqu'un séjourne soit chez eux, soit chez nous. »
« Elles ne veulent pas moins être civiles et aimables envers nous maintenant », dit Elinor, « par ces fréquentes invitations, que par celles que nous avons reçues d'elles il y a quelques semaines. Le changement n'est pas en elles, si leurs réunions sont devenues fastidieuses et ternes. Nous devons chercher le changement ailleurs. »
CHAPITRE XX.
Comme les demoiselles Dashwood entraient dans le salon du parc le lendemain, par une porte, Mme Palmer y entra en courant par l'autre, paraissant aussi aimable et joyeuse qu'auparavant. Elle leur prit toutes la main très affectueusement et exprima une grande joie de les revoir.
« Je suis si heureuse de vous voir ! » dit-elle, en s'asseyant entre Elinor et Marianne, « car c'est une si mauvaise journée que j'avais peur que vous ne veniez pas, ce qui serait une chose choquante, car nous repartons demain. Nous devons y aller, car les Weston viennent chez nous la semaine prochaine, vous savez. C'était une chose tout à fait soudaine que nous venions, et je ne savais rien de tout cela jusqu'à ce que la voiture arrive à la porte, et alors M. Palmer m'a demandé si je voulais aller avec lui à Barton. Il est si drôle ! Il ne me dit jamais rien ! Je suis si désolée que nous ne puissions pas rester plus longtemps ; cependant, nous nous reverrons en ville très bientôt, j'espère. »
Elles furent obligées de mettre fin à une telle attente.
« Ne pas aller en ville ! » cria Mme Palmer, en riant, « je serai tout à fait déçue si vous ne le faites pas. Je pourrais obtenir la plus belle maison du monde pour vous, à côté de la nôtre, à Hanover-square. Vous devez venir, en effet. Je suis sûre que je serai très heureuse de vous escorter à tout moment jusqu'à ce que je sois confinée, si Mme Dashwood ne souhaite pas aller en public. »
Elles la remercièrent ; mais furent obligées de résister à toutes ses supplications.
« Oh, mon amour », cria Mme Palmer à son mari, qui entra juste à ce moment-là dans la pièce — « tu dois m'aider à persuader les demoiselles Dashwood d'aller en ville cet hiver. »
Son amour ne fit aucune réponse ; et après avoir légèrement salué les dames, commença à se plaindre du temps.
« Comme tout cela est horrible ! » dit-il. « Un tel temps rend tout et tout le monde dégoûtant. L'ennui est autant produit à l'intérieur qu'à l'extérieur, par la pluie. Cela vous fait détester toutes vos connaissances. Que diable veut dire Sir John par ne pas avoir de salle de billard dans sa maison ? Combien peu de gens savent ce qu'est le confort ! Sir John est aussi stupide que le temps. »
Le reste de la compagnie arriva bientôt.
« Je crains, Mlle Marianne », dit Sir John, « que vous n'ayez pas pu faire votre promenade habituelle à Allenham aujourd'hui. »
Marianne parut très grave et ne dit rien.
« Oh, ne soyez pas si rusée devant nous », dit Mme Palmer ; « car nous savons tout à ce sujet, je vous l'assure ; et j'admire beaucoup votre goût, car je pense qu'il est extrêmement beau. Nous ne vivons pas très loin de lui à la campagne, vous savez. Pas plus de dix miles, je parie. »
« Beaucoup plus près de trente », dit son mari.
« Ah, eh bien ! Il n'y a pas beaucoup de différence. Je n'ai jamais été chez lui ; mais on dit que c'est un endroit très doux et joli. »
« L'endroit le plus vil que j'aie jamais vu de ma vie », dit M. Palmer.
Marianne resta parfaitement silencieuse, bien que son visage trahît son intérêt pour ce qui était dit.
« Est-ce très laid ? » continua Mme Palmer — « alors ce doit être quelque autre endroit qui est si joli, je suppose. »
Lorsqu'ils furent assis dans la salle à manger, Sir John observa avec regret qu'ils n'étaient que huit en tout.
« Ma chère », dit-il à sa dame, « c'est très provocant que nous soyons si peu nombreux. Pourquoi n'as-tu pas demandé aux Gilbert de venir chez nous aujourd'hui ? »
« Ne t'ai-je pas dit, Sir John, quand tu m'en as parlé auparavant, que cela ne pouvait pas se faire ? Ils ont dîné avec nous la dernière fois. »
« Vous et moi, Sir John », dit Mme Jennings, « ne devrions pas nous arrêter à de telles cérémonies. »
« Alors vous seriez très mal élevées », cria M. Palmer.
« Mon amour, tu contredis tout le monde », dit sa femme avec son rire habituel. « Sais-tu que tu es tout à fait impoli ? »
« Je ne savais pas que je contredisais quiconque en traitant ta mère de mal élevée. »
« Ay, vous pouvez m'abuser comme il vous plaît », dit la bonne vieille dame, « vous avez pris Charlotte de mes mains, et ne pouvez pas me la rendre. Alors là, j'ai le dessus sur vous. »
Charlotte rit de bon cœur à l'idée que son mari ne pouvait pas se débarrasser d'elle ; et dit avec exultation qu'elle ne se souciait pas de combien il était grincheux avec elle, puisqu'ils devaient vivre ensemble. Il était impossible pour quiconque d'être plus parfaitement bon enfant, ou plus déterminé à être heureux que Mme Palmer. L'indifférence étudiée, l'insolence et le mécontentement de son mari ne lui causaient aucune peine ; et quand il la grondait ou l'insultait, elle était hautement divertie.
« M. Palmer est si drôle ! » dit-elle, en chuchotant à Elinor. « Il est toujours de mauvaise humeur. »
Elinor n'était pas encline, après une petite observation, à lui accorder le crédit d'être aussi authentiquement et naturellement désagréable ou mal élevé qu'il voulait paraître. Son tempérament pourrait peut-être être un peu aigri par le fait de découvrir, comme beaucoup d'autres de son sexe, que par un biais inexplicable en faveur de la beauté, il était le mari d'une femme très sotte — mais elle savait que ce genre d'erreur était trop commun pour qu'un homme sensé en soit durablement blessé. C'était plutôt un désir de distinction, croyait-elle, qui produisait son traitement méprisant envers tout le monde, et son abus général de tout ce qui était devant lui. C'était le désir de paraître supérieur aux autres personnes. Le motif était trop commun pour s'en étonner ; mais les moyens, aussi bien qu'ils puissent réussir en établissant sa supériorité dans le mauvais élevage, n'étaient pas susceptibles d'attacher quiconque à lui, sauf sa femme.
« Oh, ma chère Mlle Dashwood », dit Mme Palmer peu après, « j'ai une telle faveur à vous demander, à vous et à votre sœur. Voulez-vous venir passer quelque temps à Cleveland ce Noël ? Maintenant, je vous en prie, faites-le — et venez pendant que les Weston sont avec nous. Vous ne pouvez pas penser à quel point je serai heureuse ! Ce sera tout à fait délicieux ! — Mon amour », en s'adressant à son mari, « n'as-tu pas hâte que les demoiselles Dashwood viennent à Cleveland ? »
« Certainement », répondit-il, avec un ricanement — « je suis venu dans le Devonshire sans autre vue. »
« Voilà », dit sa dame, « vous voyez que M. Palmer vous attend ; donc vous ne pouvez pas refuser de venir. »
Elles déclinèrent toutes deux avec empressement et résolution son invitation.
« Mais en effet vous devez et vous viendrez. Je suis sûre que vous aimerez cela par-dessus tout. Les Weston seront avec nous, et ce sera tout à fait délicieux. Vous ne pouvez pas penser à quel point Cleveland est un endroit doux ; et nous sommes si gais maintenant, car M. Palmer va toujours dans le pays pour faire campagne contre l'élection ; et tant de gens viennent dîner avec nous que je n'ai jamais vus auparavant, c'est tout à fait charmant ! Mais, pauvre garçon ! C'est très fatigant pour lui ! Car il est forcé de faire en sorte que tout le monde l'aime. »
Elinor put à peine garder son sérieux en acquiesçant à la difficulté d'une telle obligation.
« Comme ce sera charmant », dit Charlotte, « quand il sera au Parlement ! — n'est-ce pas ? Comme je rirai ! Ce sera si ridicule de voir toutes ses lettres adressées à lui avec un M.P. — Mais savez-vous, il dit qu'il ne s'affranchira jamais pour moi ? Il déclare qu'il ne le fera pas. N'est-ce pas, M. Palmer ? »
M. Palmer ne fit pas attention à elle.
« Il ne peut pas supporter d'écrire, vous savez », continua-t-elle — « il dit que c'est tout à fait choquant. »
« Non », dit-il, « je n'ai jamais dit rien d'aussi irrationnel. Ne me prêtez pas tous vos abus de langage. »
« Voilà ; vous voyez comme il est drôle. C'est toujours la manière avec lui ! Parfois il ne me parle pas pendant une demi-journée entière, et puis il sort avec quelque chose de si drôle — tout au sujet de n'importe quoi dans le monde. »
Elle surprit beaucoup Elinor alors qu'elles retournaient dans le salon, en lui demandant si elle n'aimait pas M. Palmer excessivement.
« Certainement », dit Elinor ; « il semble très agréable. »
« Eh bien — je suis si heureuse que vous le fassiez. Je pensais que vous le feriez, il est si plaisant ; et M. Palmer est excessivement content de vous et de vos sœurs, je peux vous le dire, et vous ne pouvez pas penser à quel point il sera déçu si vous ne venez pas à Cleveland. — Je ne peux pas imaginer pourquoi vous devriez vous y opposer. »
Elinor fut de nouveau contrainte de décliner son invitation ; et, en changeant de sujet, elle mit fin à ses supplications. Elle jugeait probable que, vivant dans le même comté, Mme Palmer pût donner un compte rendu plus précis du caractère général de Willoughby que ce qui ressortait de la connaissance superficielle qu’en avaient les Middleton ; et elle était impatiente d’obtenir de quiconque une confirmation de ses mérites qui pût dissiper chez Marianne toute possibilité de crainte. Elle commença par demander s’ils voyaient souvent M. Willoughby à Cleveland, et s’ils le connaissaient intimement.
« Oh mon Dieu, oui ; je le connais extrêmement bien, » répondit Mme Palmer ; « Non que je lui aie jamais parlé, en vérité ; mais je l’ai vu sans cesse en ville. D’une manière ou d’une autre, il ne s’est jamais trouvé que je séjourne à Barton pendant qu’il était à Allenham. Maman l’a vu ici une fois auparavant ; mais j’étais avec mon oncle à Weymouth. Cependant, je suis certaine que nous l’aurions beaucoup vu dans le Somersetshire, s’il n’était arrivé, par un bien malheureux hasard, que nous n’ayons jamais été à la campagne en même temps. Il est très peu à Combe, je crois ; mais y fût-il souvent, je ne pense pas que M. Palmer lui rendrait visite, car il est dans l’opposition, vous savez, et puis c’est si loin. Je sais fort bien pourquoi vous vous renseignez à son sujet ; votre sœur doit l’épouser. J’en suis monstrueusement heureuse, car alors je l’aurai pour voisine, vous savez. »
« Sur ma parole, » répliqua Elinor, « vous en savez beaucoup plus long que moi sur ce sujet, si vous avez la moindre raison de vous attendre à une telle union. »
« Ne prétendez pas le nier, car vous savez que c’est ce dont tout le monde parle. Je vous assure que j’en ai entendu parler lors de mon passage en ville. »
« Ma chère Mme Palmer ! »
« Sur mon honneur, oui. J’ai rencontré le colonel Brandon lundi matin dans Bond Street, juste avant que nous quittions la ville, et il m’en a parlé aussitôt. »
« Vous me surprenez énormément. Le colonel Brandon vous en a parlé ! Assurément, vous devez vous méprendre. Donner une telle information à une personne qui ne pourrait y être intéressée, même si elle était vraie, n’est pas ce que j’attendrais du colonel Brandon. »
« Mais je vous assure qu’il en fut ainsi, malgré tout, et je vais vous dire comment cela arriva. Lorsque nous l’avons rencontré, il a fait demi-tour et a marché avec nous ; alors nous avons commencé à parler de mon frère, de ma sœur, et de tout et de rien, et je lui ai dit : "Eh bien, colonel, il y a une nouvelle famille arrivée à Barton Cottage, je l’apprends, et maman m’écrit qu’elles sont très jolies, et que l’une d’elles va épouser M. Willoughby de Combe Magna. Est-ce vrai, je vous prie ? Car, naturellement, vous devez le savoir, puisque vous étiez dans le Devonshire si récemment." »
« Et qu’a dit le colonel ? »
« Oh — il n’a pas dit grand-chose ; mais il avait l’air de savoir que c’était vrai, alors, à partir de ce moment, je l’ai considéré comme une certitude. Ce sera tout à fait charmant, je vous le déclare ! Quand cela doit-il avoir lieu ? »
« M. Brandon se portait très bien, j’espère ? »
« Oh ! oui, fort bien ; et si plein de louanges à votre égard, il n’a fait que dire des choses aimables sur vous. »
« Je suis flattée par ses compliments. Il semble être un homme excellent ; et je le trouve exceptionnellement plaisant. »
« Moi aussi. C’est un homme si charmant qu’il est bien dommage qu’il soit si grave et si terne. Maman dit qu’il était amoureux de votre sœur aussi. Je vous assure que c’était un grand compliment, s’il l’était, car il tombe rarement amoureux de qui que ce soit. »
« M. Willoughby est-il très connu dans votre partie du Somersetshire ? » demanda Elinor.
« Oh ! oui, extrêmement bien ; c’est-à-dire que je ne crois pas que beaucoup de gens le connaissent, parce que Combe Magna est si éloigné ; mais tous le trouvent extrêmement agréable, je vous assure. Personne n’est plus apprécié que M. Willoughby partout où il va, et c’est ce que vous pouvez dire à votre sœur. Elle est une fille monstrueusement chanceuse de l’obtenir, sur mon honneur ; non pas qu’il ne soit pas beaucoup plus chanceux de l’obtenir, elle, car elle est si très belle et agréable que rien ne pourrait être assez bien pour elle. Cependant, je ne la trouve guère plus belle que vous, je vous assure ; car je vous trouve toutes deux excessivement jolies, et M. Palmer aussi, j’en suis sûre, bien que nous n’ayons pu lui faire l’admettre hier soir. »
Les renseignements de Mme Palmer concernant Willoughby n’étaient pas très substantiels ; mais tout témoignage en sa faveur, aussi minime fût-il, lui était agréable.
« Je suis si heureuse que nous ayons enfin fait connaissance, » poursuivit Charlotte. « Et maintenant, j’espère que nous serons toujours de grandes amies. Vous ne pouvez imaginer à quel point j’avais hâte de vous voir ! C’est si délicieux que vous viviez dans ce cottage ! Rien ne peut y ressembler, assurément ! Et je suis si heureuse que votre sœur soit sur le point de faire un bon mariage ! J’espère que vous irez beaucoup à Combe Magna. C’est, dit-on, un lieu charmant. »
« Vous connaissez le colonel Brandon depuis longtemps, n’est-ce pas ? »
« Oui, depuis fort longtemps ; depuis que ma sœur s’est mariée. Il était un ami particulier de Sir John. Je crois, » ajouta-t-elle à voix basse, « qu’il aurait été très heureux de m’avoir, s’il avait pu. Sir John et Lady Middleton le souhaitaient beaucoup. Mais maman ne jugeait pas l’union assez avantageuse pour moi ; sans cela, Sir John en aurait parlé au colonel, et nous nous serions mariés immédiatement. »
« Le colonel Brandon ne connaissait-il pas la proposition de Sir John à votre mère avant qu’elle ne fût faite ? N’avait-il jamais avoué son affection pour vous-même ? »
« Oh, non ; mais si maman ne s’y était pas opposée, je suis certaine qu’il l’aurait souhaité par-dessus tout. Il ne m’avait vue alors que deux fois tout au plus, car c’était avant que je ne quitte l’école. Cependant, je suis beaucoup plus heureuse telle que je suis. M. Palmer est le genre d’homme que j’aime. »
CHAPITRE XXI.
Les Palmer retournèrent à Cleveland le lendemain, et les deux familles de Barton furent de nouveau livrées à elles-mêmes. Mais cela ne dura guère ; Elinor avait à peine chassé le souvenir de leurs derniers visiteurs, avait à peine fini de s’étonner que Charlotte fût si heureuse sans raison, que M. Palmer agît si sottement, malgré ses capacités, et de l’étrange incompatibilité qui existait souvent entre mari et femme, que le zèle actif de Sir John et de Mme Jennings en faveur de la vie sociale lui procura quelques nouvelles connaissances à observer.
Lors d’une excursion matinale à Exeter, ils avaient rencontré deux jeunes dames que Mme Jennings eut la satisfaction de découvrir être ses parentes, et cela suffit à Sir John pour les inviter immédiatement au domaine, dès que leurs engagements actuels à Exeter seraient terminés. Leurs engagements à Exeter s’effacèrent instantanément devant une telle invitation, et Lady Middleton fut plongée dans une vive alarme au retour de Sir John, en apprenant qu’elle allait très prochainement recevoir la visite de deux jeunes filles qu’elle n’avait jamais vues de sa vie, et dont elle ne pouvait avoir aucune preuve de l’élégance — ni même d’une bienséance tolérable ; car les assurances de son mari et de sa mère à ce sujet ne valaient absolument rien. Le fait qu’elles fussent ses parentes rendait la chose pire encore ; et les tentatives de consolation de Mme Jennings furent donc malheureusement mal fondées lorsqu’elle conseilla à sa fille de ne pas se soucier de leur manque de distinction ; car elles étaient toutes cousines et devaient bien se supporter les unes les autres. Comme il était impossible, cependant, d’empêcher leur venue, Lady Middleton se résigna à l’idée, avec toute la philosophie d’une femme bien élevée, se contentant de faire à son mari une douce réprimande à ce sujet cinq ou six fois par jour.
Les jeunes dames arrivèrent : leur apparence n’était nullement dépourvue de distinction ni de mode. Leur mise était très élégante, leurs manières très civiles, elles étaient ravies par la maison, en extase devant le mobilier, et il se trouva qu’elles étaient si follement éprises d’enfants que la bonne opinion de Lady Middleton fut acquise en leur faveur avant qu’elles n’eussent passé une heure au parc. Elle les déclara très agréables, ce qui, pour sa ladyship, constituait une admiration enthousiaste. La confiance de Sir John dans son propre jugement s’accrut devant ces éloges animés, et il partit immédiatement pour le cottage informer les demoiselles Dashwood de l’arrivée des demoiselles Steele, et leur assurer qu’elles étaient les plus charmantes filles du monde. De tels éloges, cependant, ne nous apprenaient pas grand-chose ; Elinor savait fort bien que l’on pouvait rencontrer les plus charmantes filles du monde dans chaque partie de l’Angleterre, sous toutes les variations possibles de forme, de visage, de tempérament et d’intelligence. Sir John voulait que toute la famille se rendît au parc immédiatement pour admirer ses invitées. Homme bienveillant et philanthrope ! Il lui était pénible de garder une petite-cousine pour lui tout seul.
« Venez donc maintenant, » disait-il, « je vous en prie, venez — vous devez venir — je déclare que vous viendrez — vous ne pouvez imaginer à quel point elles vous plairont. Lucy est monstrueusement jolie, et si bonne vivante et agréable ! Les enfants sont déjà tous suspendus à elle, comme si elle était une vieille connaissance. Et elles brûlent toutes deux de vous voir, car elles ont entendu dire à Exeter que vous êtes les créatures les plus belles du monde ; et je leur ai dit que c’était on ne peut plus vrai, et bien davantage encore. Vous serez ravies d’elles, j’en suis sûr. Elles ont apporté une voiture remplie de jouets pour les enfants. Comment pouvez-vous être si récalcitrantes ? Pourquoi, ce sont vos cousines, vous savez, à la mode de Bretagne. Vous êtes mes cousines, et elles sont celles de ma femme, vous devez donc être parentes. »
Mais Sir John ne put prévaloir. Il ne put obtenir qu’une promesse de leur visite au parc dans un jour ou deux, et il les quitta alors, stupéfait de leur indifférence, pour retourner chez lui et se vanter à nouveau de leurs attraits auprès des demoiselles Steele, comme il s’était déjà vanté des demoiselles Steele auprès d’elles.
Lorsque leur visite promise au parc et la présentation qui en suivit eurent lieu, elles ne trouvèrent rien à admirer dans l’apparence de l’aînée, qui approchait de la trentaine, avec un visage très ordinaire et dépourvu d’esprit ; mais dans l’autre, qui n’avait pas plus de vingt-deux ou vingt-trois ans, elles reconnurent une beauté considérable ; ses traits étaient jolis, elle avait un regard vif et perçant, et une vivacité d’air qui, bien qu’elle ne conférât pas une élégance ou une grâce réelles, donnait de la distinction à sa personne. Leurs manières étaient particulièrement civiles, et Elinor leur accorda bientôt quelque crédit pour une certaine forme de jugement, en voyant avec quelle attention constante et judicieuse elles s’efforçaient de plaire à Lady Middleton. Pour ses enfants, elles étaient en extase permanente, exaltant leur beauté, sollicitant leur attention, et flattant leurs caprices ; et le temps dont elles pouvaient disposer, en dehors des exigences importunes que cette politesse imposait, était passé à admirer tout ce que faisait sa ladyship, si tant est qu’elle fît quelque chose, ou à prendre les patrons de quelque élégante nouvelle tenue, dont l’apparition de la veille les avait plongées dans un ravissement incessant. Heureusement pour ceux qui courtisent par de telles faiblesses, une mère tendre, bien que, dans sa quête d’éloges pour ses enfants, elle soit la plus rapace des êtres humains, est également la plus crédule ; ses exigences sont exorbitantes ; mais elle avalera tout ; et l’affection excessive ainsi que l’endurance des demoiselles Steele envers sa progéniture furent donc observées par Lady Middleton sans la moindre surprise ni méfiance. Elle vit avec une complaisance maternelle toutes les incursions impertinentes et les tours malicieux auxquels ses cousines se soumettaient. Elle vit leurs écharpes dénouées, leurs cheveux tirés, leurs sacs à ouvrage fouillés, et leurs couteaux et ciseaux dérobés, sans douter un instant qu’il s’agît d’un plaisir réciproque. Cela ne suggéra d’autre surprise que celle de voir Elinor et Marianne assises si posément, sans réclamer une part de ce qui se passait.
« John est si plein d’entrain aujourd’hui ! » dit-elle, alors qu’il saisissait le mouchoir de poche de Mlle Steele pour le jeter par la fenêtre. « Il est plein de singeries. »
Et peu après, lorsque le second garçon pinça violemment l’un des doigts de la même dame, elle observa avec tendresse : « Comme William est enjoué ! »
« Et voici ma douce petite Annamaria, » ajouta-t-elle, caressant tendrement une fillette de trois ans qui n’avait fait aucun bruit depuis deux minutes ; « Elle est toujours si douce et tranquille — Il n’y eut jamais une petite chose si calme ! »
Mais malheureusement, en prodiguant ces étreintes, une épingle de la coiffe de sa ladyship égratigna légèrement le cou de l’enfant, provoquant de la part de ce modèle de douceur des hurlements si violents qu’ils auraient difficilement pu être surpassés par une créature notoirement bruyante. La consternation de la mère fut excessive ; mais elle ne put surpasser l’émoi des demoiselles Steele, et tout fut fait par les trois dames, dans une situation si critique, pour apaiser les souffrances de la petite victime. Elle fut assise sur les genoux de sa mère, couverte de baisers, sa blessure baignée d’eau de lavande par l’une des demoiselles Steele, agenouillée pour la soigner, et sa bouche emplie de dragées par l’autre. Avec une telle récompense pour ses larmes, l’enfant était trop sage pour cesser de pleurer. Elle criait et sanglotait toujours vigoureusement, donnait des coups de pied à ses deux frères pour avoir tenté de la toucher, et tous leurs apaisements réunis restèrent vains jusqu’à ce que Lady Middleton, se rappelant heureusement que lors d’une scène de détresse semblable la semaine précédente, un peu de marmelade d’abricots avait été appliquée avec succès sur une tempe contusionnée, le même remède fût ardemment proposé pour cette malheureuse égratignure ; une légère accalmie dans les cris de la demoiselle, en l’entendant, leur donna l’espoir qu’il ne serait pas rejeté. Elle fut donc emportée hors de la pièce dans les bras de sa mère, en quête de ce remède, et comme les deux garçons choisirent de suivre, bien que suppliés ardemment par leur mère de rester, les quatre jeunes dames furent laissées dans une quiétude que la pièce n’avait pas connue depuis de nombreuses heures.
« Pauvres petites créatures ! » dit Mlle Steele, dès qu’elles furent parties. « Cela aurait pu être un accident bien triste. »
« Et pourtant, je ne vois guère comment, » s’écria Marianne, « à moins que ce ne fût dans des circonstances totalement différentes. Mais c’est la manière habituelle d’exagérer l’alarme, là où il n’y a rien dont il faille s’alarmer en réalité. »
« Quelle femme charmante est Lady Middleton ! » dit Lucy Steele.
Marianne garda le silence ; il lui était impossible de dire ce qu’elle ne ressentait pas, aussi triviale fût l’occasion ; et sur Elinor, par conséquent, retombait toujours toute la tâche de mentir quand la politesse l’exigeait. Elle fit de son mieux, ainsi sollicitée, en parlant de Lady Middleton avec plus de chaleur qu’elle n’en ressentait, bien qu’avec beaucoup moins que Mlle Lucy.
« Et Sir John aussi, » s’écria l’aînée, « quel homme charmant il est ! »
Ici aussi, les éloges de Mlle Dashwood, étant simples et justes, passèrent sans éclat. Elle observa simplement qu’il était parfaitement bienveillant et amical.
« Et quelle charmante petite famille ils ont ! Je n’ai jamais vu d’aussi beaux enfants de ma vie. — Je déclare que je les adore déjà, et en vérité, j’ai toujours une passion folle pour les enfants. »
« Je l’aurais deviné, » dit Elinor avec un sourire, « d’après ce dont j’ai été témoin ce matin. »
« J’ai l’idée, » dit Lucy, « que vous trouvez les petits Middleton un peu trop gâtés ; peut-être le sont-ils à l’excès ; mais c’est si naturel chez Lady Middleton ; et pour ma part, j’aime voir des enfants pleins de vie et d’entrain ; je ne peux les supporter s’ils sont mornes et tranquilles. »
« J’avoue, » répondit Elinor, « que pendant que je suis à Barton Park, je ne songe jamais avec horreur aux enfants mornes et tranquilles. »
Une courte pause suivit cette tirade, qui fut rompue en premier par Mlle Steele, qui semblait fort disposée à la conversation, et qui dit maintenant assez abruptement : « Et comment trouvez-vous le Devonshire, Mlle Dashwood ? Je suppose que vous étiez fort attristée de quitter le Sussex. »
Avec quelque surprise devant la familiarité de cette question, ou tout au moins de la manière dont elle était formulée, Elinor répondit qu’elle l’était.
« Norland est un lieu prodigieusement beau, n’est-ce pas ? » ajouta Mlle Steele.
« Nous avons entendu Sir John l’admirer excessivement, » dit Lucy, qui semblait juger une excuse nécessaire à la liberté de sa sœur.
« Je pense que tout le monde doit l’admirer, » répondit Elinor, « quiconque a vu le lieu ; bien qu’il ne faille pas supposer que quiconque puisse en estimer les beautés comme nous le faisons. »
« Et aviez-vous beaucoup de beaux élégants là-bas ? Je suppose que vous n’en avez pas autant dans cette partie du monde ; pour ma part, je trouve qu’ils sont toujours un ajout considérable. »
« Mais pourquoi devriez-vous penser, » dit Lucy, ayant l’air honteuse de sa sœur, « qu’il n’y a pas autant de jeunes hommes distingués dans le Devonshire que dans le Sussex ? »
« Non, ma chère, je suis certaine que je ne prétends pas dire qu’il n’y en a pas. Je suis sûre qu’il y a une multitude de beaux élégants à Exeter ; mais vous savez, comment aurais-je pu savoir quels beaux élégants il pouvait y avoir aux alentours de Norland ; et je craignais seulement que les demoiselles Dashwood puissent trouver Barton ennuyeux, si elles n’en avaient pas autant qu’auparavant. Mais peut-être que vous, demoiselles, ne vous souciez pas des beaux, et seriez aussi bien sans eux qu’avec eux. Pour ma part, je trouve qu’ils sont fort agréables, pourvu qu’ils s’habillent avec recherche et se comportent poliment. Mais je ne peux supporter de les voir sales et négligés. Maintenant, il y a M. Rose à Exeter, un jeune homme prodigieusement élégant, tout à fait un beau, clerc de M. Simpson, vous savez, et pourtant, si vous le rencontrez le matin, il n’est pas présentable. Je suppose que votre frère était tout à fait un beau, Mlle Dashwood, avant qu’il ne se mariât, puisqu’il était si riche ? »
« Sur ma parole, » répondit Elinor, « je ne saurais vous dire, car je ne saisis pas parfaitement le sens du mot. Mais ceci je peux dire, que s’il fut jamais un beau avant de se marier, il l’est toujours, car il n’y a pas le moindre changement en lui. »
« Oh ! mon Dieu ! On ne songe jamais que les hommes mariés puissent être des beaux — ils ont autre chose à faire. »
« Seigneur ! Anne, » s’écria sa sœur, « tu ne peux parler que de beaux ; tu vas faire croire à Mlle Dashwood que tu ne penses à rien d’autre. » Et puis, pour détourner la conversation, elle commença à admirer la maison et le mobilier.
Cet échantillon des demoiselles Steele suffisait. La liberté vulgaire et la folie de l’aînée ne lui laissaient aucune recommandation, et comme Elinor n’était pas aveuglée par la beauté ou le regard rusé de la plus jeune au point d’ignorer son manque d’élégance réelle et de naturel, elle quitta la maison sans aucun désir de mieux les connaître.
Il n’en allait pas de même pour les demoiselles Steele. Elles arrivaient d’Exeter, bien pourvues d’admiration à l’usage de Sir John Middleton, de sa famille et de tous ses parents, et aucune proportion mesquine ne fut maintenant dispensée à ses charmantes cousines, qu’elles déclarèrent être les filles les plus belles, élégantes, accomplies et agréables qu’elles eussent jamais contemplées, et avec qui elles étaient particulièrement anxieuses de faire plus ample connaissance. Et faire plus ample connaissance, Elinor découvrit bientôt que c’était là leur sort inévitable, car Sir John étant entièrement du côté des demoiselles Steele, leur parti serait trop fort pour qu’on pût y faire opposition, et il faudrait se soumettre à ce genre d’intimité qui consiste à rester une heure ou deux ensemble dans la même pièce presque chaque jour. Sir John ne pouvait en faire davantage ; mais il ignorait qu’on pût en exiger plus : être ensemble était, à son avis, être intime, et tant que ses plans continuels pour leurs rencontres étaient efficaces, il n’avait aucun doute qu’elles ne fussent des amies établies.
Pour lui rendre justice, il fit tout ce qui était en son pouvoir pour promouvoir leur franchise, en mettant les demoiselles Steele au courant de tout ce qu’il savait ou supposait de la situation de ses cousines dans les détails les plus délicats ; et Elinor ne les avait pas vues plus de deux fois, avant que l’aînée d’entre elles ne la félicitât de ce que sa sœur eût été assez chanceuse pour faire la conquête d’un beau très élégant depuis son arrivée à Barton.
« Ce sera une bien belle chose de la voir mariée si jeune, assurément », dit-elle, « et j’ai ouï dire qu’il est très élégant et prodigieusement beau. Et j’espère que vous aurez bientôt autant de chance, vous-même — mais peut-être avez-vous déjà quelque ami dans un coin. »
Elinor ne pouvait supposer que Sir John fût plus délicat à proclamer ses soupçons sur l’attachement qu’elle portait à Edward qu’il ne l’avait été à l’égard de Marianne ; en vérité, c’était plutôt sa plaisanterie favorite des deux, car elle était quelque peu plus récente et plus conjecturale ; et depuis la visite d’Edward, ils n’avaient jamais dîné ensemble sans qu’il ne portât un toast à ses plus chères affections avec tant de signification et tant de signes de tête et de clins d’œil, qu’il provoquait l’attention générale. La lettre F avait également été invariablement mise en avant, et s’était révélée source de tant d’innombrables plaisanteries, que sa réputation de lettre la plus spirituelle de l’alphabet était depuis longtemps établie auprès d’Elinor.
Les demoiselles Steele, comme elle s’y attendait, bénéficiaient à présent de toutes ces plaisanteries, et elles éveillèrent chez l’aînée d’entre elles une curiosité de connaître le nom du gentilhomme auquel il était fait allusion, laquelle, bien qu’exprimée avec impertinence, était tout à fait conforme à sa curiosité générale pour les affaires de leur famille. Mais Sir John ne joua pas longtemps avec la curiosité qu’il prenait plaisir à susciter, car il avait au moins autant de plaisir à dire le nom que mademoiselle Steele à l’entendre.
« Son nom est Ferrars », dit-il dans un chuchotement très audible ; « mais je vous en prie, ne le dites pas, car c’est un grand secret. »
« Ferrars ! » répéta mademoiselle Steele ; « monsieur Ferrars est l’heureux élu, n’est-ce pas ? Quoi ! le frère de votre belle-sœur, mademoiselle Dashwood ? Un jeune homme très agréable, assurément ; je le connais très bien. »
« Comment peux-tu dire cela, Anne ? » s’écria Lucy, qui apportait généralement un amendement à toutes les affirmations de sa sœur. « Bien que nous l’ayons vu une ou deux fois chez mon oncle, c’est un peu trop prétendre que de dire qu’on le connaît très bien. »
Elinor entendit tout cela avec attention et surprise. « Et qui était cet oncle ? Où vivait-il ? Comment ont-ils fait connaissance ? » Elle souhaitait vivement que le sujet fût poursuivi, bien qu’elle n’eût pas choisi d’y prendre part elle-même ; mais rien de plus ne fut dit à ce propos, et pour la première fois de sa vie, elle trouva madame Jennings en défaut, soit de curiosité pour des renseignements futiles, soit de disposition à les communiquer. La manière dont mademoiselle Steele avait parlé d’Edward accrut sa curiosité ; car cela lui parut assez malveillant, et suggéra le soupçon que cette dame savait, ou s’imaginait savoir, quelque chose à son désavantage. — Mais sa curiosité fut vaine, car le nom de monsieur Ferrars ne fit l’objet d’aucune remarque ultérieure de la part de mademoiselle Steele lorsqu’il y fut fait allusion, ni même ne fut ouvertement mentionné par Sir John.
CHAPITRE XXII.
Marianne, qui n’avait jamais eu beaucoup de tolérance pour rien de ce qui ressemblait à de l’impertinence, de la vulgarité, à une infériorité d’esprit, ou même à une différence de goût avec elle-même, était en ce moment particulièrement mal disposée, en raison de son état d’esprit, à se laisser séduire par les demoiselles Steele, ou à encourager leurs avances ; et à la froideur invariable de son comportement envers elles, qui freinait toute tentative d’intimité de leur part, Elinor attribuait principalement cette préférence pour elle-même qui devint bientôt évidente dans les manières des deux sœurs, mais surtout de Lucy, qui ne manquait aucune occasion de l’engager dans la conversation, ou de s’efforcer d’améliorer leur connaissance par une communication facile et franche de ses sentiments.
Lucy était naturellement intelligente ; ses remarques étaient souvent justes et amusantes ; et en tant que compagne pour une demi-heure, Elinor la trouvait fréquemment agréable ; mais ses capacités n’avaient reçu aucune aide de l’éducation : elle était ignorante et illettrée ; et sa carence en toute culture intellectuelle, son manque d’information sur les détails les plus courants, ne pouvaient être dissimulés à mademoiselle Dashwood, en dépit de ses efforts constants pour paraître sous un jour avantageux. Elinor voyait, et la plaignait pour, la négligence de facultés que l’éducation aurait pu rendre si respectables ; mais elle voyait, avec moins de tendresse, le manque total de délicatesse, de rectitude et d’intégrité d’esprit, que trahissaient ses attentions, ses assiduités, ses flatteries au Park ; et elle ne pouvait éprouver aucune satisfaction durable en la compagnie d’une personne qui alliait l’insincérité à l’ignorance ; dont le manque d’instruction empêchait toute rencontre sur un pied d’égalité dans la conversation, et dont la conduite envers les autres rendait parfaitement vaine toute démonstration d’attention et de déférence envers elle-même.
« Vous trouverez ma question étrange, j’en suis sûre », dit Lucy un jour à Elinor, alors qu’elles marchaient ensemble du parc vers le cottage, « mais je vous en prie, connaissez-vous personnellement la mère de votre belle-sœur, madame Ferrars ? »
Elinor trouva effectivement la question fort étrange, et son visage l’exprima, tandis qu’elle répondait qu’elle n’avait jamais vu madame Ferrars.
« Vraiment ! » répliqua Lucy ; « je m’en étonne, car je pensais que vous aviez dû la voir à Norland parfois. Alors, peut-être ne pouvez-vous pas me dire quel genre de femme elle est ? »
« Non », répondit Elinor, prudente quant à donner son opinion réelle sur la mère d’Edward, et peu désireuse de satisfaire ce qui semblait être une curiosité impertinente ; « je ne sais rien d’elle. »
« Je suis sûre que vous me trouvez très étrange de m’enquérir d’elle de cette façon », dit Lucy, observant Elinor attentivement tandis qu’elle parlait ; « mais peut-être y a-t-il des raisons — je souhaiterais pouvoir m’y risquer ; mais quoi qu’il en soit, j’espère que vous me rendrez la justice de croire que je n’ai pas l’intention d’être impertinente. »
Elinor lui fit une réponse polie, et elles marchèrent quelques minutes en silence. Il fut rompu par Lucy, qui reprit le sujet en disant, avec quelque hésitation :
« Je ne supporte pas que vous me croyiez impertinemment curieuse. Je suis sûre que je préférerais faire n’importe quoi au monde plutôt que d’être jugée ainsi par une personne dont l’estime mérite autant d’être acquise que la vôtre. Et je suis sûre que je n’aurais pas la moindre crainte de me confier à vous ; en vérité, je serais très heureuse d’avoir vos conseils sur la manière de me comporter dans une situation aussi inconfortable que la mienne ; mais, enfin, il n’y a pas lieu de vous déranger. Je regrette que vous ne connaissiez pas madame Ferrars. »
« Je regrette de ne pas la connaître », dit Elinor, dans un grand étonnement, « si cela pouvait vous être utile de connaître mon opinion sur elle. Mais, en vérité, je n’ai jamais cru que vous fussiez le moins du monde liée à cette famille, et je suis donc un peu surprise, je l’avoue, par une enquête si sérieuse sur son caractère. »
« Je parie que vous l’êtes, et je suis sûre que je ne m’en étonne pas du tout. Mais si j’osais tout vous dire, vous ne seriez pas si surprise. Madame Ferrars ne représente certainement rien pour moi à l’heure actuelle — mais le temps pourrait venir — combien vite il viendra dépendra d’elle-même — où nous pourrions être très intimement liées. »
Elle baissa les yeux en disant cela, aimablement pudique, avec seulement un coup d’œil de côté vers sa compagne pour observer son effet sur elle.
« Grand Dieu ! » s’écria Elinor, « que voulez-vous dire ? Connaissez-vous monsieur Robert Ferrars ? Est-ce possible ? » Et elle ne fut pas très ravie à l’idée d’une telle belle-sœur.
« Non », répondit Lucy, « pas monsieur Robert Ferrars — je ne l’ai jamais vu de ma vie ; mais », fixant ses yeux sur Elinor, « son frère aîné. »
Que ressentit Elinor à cet instant ? Un étonnement qui eût été aussi douloureux que puissant, si une incrédulité immédiate envers cette affirmation ne l’avait accompagné. Elle se tourna vers Lucy dans une stupeur silencieuse, incapable de deviner la raison ou l’objet d’une telle déclaration ; et bien que son teint variât, elle resta ferme dans son incrédulité, et ne se sentit nullement menacée d’une crise d’hystérie ou d’un évanouissement.
« Vous avez bien raison d’être surprise », poursuivit Lucy ; « car, assurément, vous ne pouviez en avoir aucune idée auparavant ; car je parie qu’il n’en a jamais soufflé le moindre mot à vous ou à l’un des membres de votre famille ; parce que cela a toujours été censé être un grand secret, et je suis sûre qu’il a été fidèlement gardé par moi jusqu’à cette heure. Pas une âme de tous mes parents ne le sait à part Anne, et je n’aurais jamais dû vous en parler, si je n’avais ressenti la plus grande confiance du monde en votre discrétion ; et je pensais vraiment que mon comportement, en posant tant de questions sur madame Ferrars, devait sembler si étrange qu’il méritait d’être expliqué. Et je ne pense pas que monsieur Ferrars puisse être mécontent, quand il saura que je me suis confiée à vous, car je sais qu’il a la plus haute opinion du monde de toute votre famille, et qu’il vous considère, vous et les autres demoiselles Dashwood, tout à fait comme ses propres sœurs. » — Elle marqua une pause.
Elinor resta silencieuse pendant quelques instants. Son étonnement devant ce qu’elle entendait fut d’abord trop grand pour les mots ; mais, finissant par se forcer à parler, et à parler avec précaution, elle dit, d’un ton calme qui dissimulait assez bien sa surprise et son inquiétude : « Puis-je vous demander si vos fiançailles datent de longtemps ? »
« Nous sommes fiancés depuis quatre ans. »
« Quatre ans ! »
« Oui. »
Elinor, bien que profondément bouleversée, se sentait toujours incapable d’y croire.
« Je ne savais pas », dit-elle, « que vous vous connaissiez depuis seulement l’autre jour. »
« Notre connaissance, cependant, date de nombreuses années. Il était sous la garde de mon oncle, vous savez, pendant une période considérable. »
« Votre oncle ! »
« Oui ; monsieur Pratt. N’avez-vous jamais entendu parler de monsieur Pratt ? »
« Je crois que oui », répondit Elinor, avec un déploiement d’énergie qui s’accrut avec son émotion grandissante.
« Il est resté quatre ans chez mon oncle, qui vit à Longstaple, près de Plymouth. C’est là que notre connaissance a commencé, car ma sœur et moi séjournions souvent chez mon oncle, et c’est là que nos fiançailles ont été formées, bien que seulement un an après qu’il a cessé d’être son élève ; mais il était presque toujours avec nous par la suite. J’étais très réticente à m’engager, comme vous pouvez l’imaginer, sans le savoir et l’approbation de sa mère ; mais j’étais trop jeune, et je l’aimais trop, pour être aussi prudente que j’aurais dû l’être. Bien que vous ne le connaissiez pas aussi bien que moi, mademoiselle Dashwood, vous avez dû en voir assez pour comprendre qu’il est tout à fait capable de rendre une femme sincèrement attachée à lui. »
« Certainement », répondit Elinor, sans savoir ce qu’elle disait ; mais après un moment de réflexion, elle ajouta, avec une assurance retrouvée en l’honneur et l’amour d’Edward, et en la fausseté de sa compagne : « Fiancée à monsieur Edward Ferrars ! — Je m’avoue tellement surprise par ce que vous me dites, que vraiment... je vous demande pardon ; mais il doit sûrement y avoir quelque erreur de personne ou de nom. Nous ne pouvons pas parler du même monsieur Ferrars. »
« Nous ne pouvons parler d’aucun autre », s’écria Lucy en souriant. « Monsieur Edward Ferrars, le fils aîné de madame Ferrars, de Park Street, et frère de votre belle-sœur, madame John Dashwood, est la personne dont je parle ; vous devez admettre qu’il est peu probable que je sois trompée sur le nom de l’homme dont dépend tout mon bonheur. »
« Il est étrange », répondit Elinor, dans un trouble très douloureux, « que je ne l’aie jamais entendu mentionner votre nom. »
« Non ; étant donné notre situation, ce n’était pas étrange. Notre premier souci a été de garder le secret. Vous ne saviez rien de moi, ni de ma famille, et, par conséquent, il ne pouvait y avoir aucune raison de mentionner mon nom devant vous ; et, comme il a toujours eu particulièrement peur que sa sœur ne soupçonnât quoi que ce soit, c’était une raison suffisante pour qu’il ne le mentionne pas. »
Elle se tut. — L’assurance d’Elinor s’effondra ; mais son empire sur elle-même ne disparut pas avec elle.
« Vous êtes fiancés depuis quatre ans », dit-elle d’une voix ferme.
« Oui ; et le ciel sait combien de temps encore nous devrons attendre. Pauvre Edward ! Cela lui enlève tout courage. » Puis, sortant une petite miniature de sa poche, elle ajouta : « Pour éviter toute possibilité d’erreur, ayez la bonté de regarder ce visage. Cela ne lui rend pas justice, assurément, mais je pense que vous ne pouvez être trompée sur la personne pour qui il a été dessiné. — Je l’ai depuis plus de trois ans. »
Elle le lui mit entre les mains tandis qu’elle parlait ; et quand Elinor vit la peinture, quels que pussent être les autres doutes que sa crainte d’une décision trop hâtive, ou son désir de déceler le mensonge, laissaient subsister dans son esprit, elle ne put en avoir aucun sur le fait que c’était le visage d’Edward. Elle le rendit presque instantanément, en reconnaissant la ressemblance.
« Je n’ai jamais été capable », continua Lucy, « de lui donner mon portrait en retour, ce qui me chagrine beaucoup, car il a toujours été si impatient de l’obtenir ! Mais je suis déterminée à poser pour cela dès la première occasion. »
« Vous avez tout à fait raison », répondit Elinor calmement. Elles firent quelques pas en silence. Lucy parla la première.
« Je suis sûre », dit-elle, « que je n’ai pas le moindre doute que vous gardiez fidèlement ce secret, car vous devez savoir combien il est important pour nous qu’il n’atteigne pas sa mère ; car elle ne l’approuverait jamais, j’en suis sûre. Je n’aurai pas de fortune, et j’imagine que c’est une femme extrêmement fière. »
« Je n’ai certainement pas cherché votre confidence », dit Elinor ; « mais vous ne me faites que justice en imaginant que l’on peut compter sur moi. Votre secret est en sûreté avec moi ; mais pardonnez-moi si j’exprime quelque surprise devant une communication si inutile. Vous auriez dû au moins sentir que le fait que je sois au courant ne pouvait ajouter à sa sécurité. »
En disant cela, elle regarda attentivement Lucy, espérant découvrir quelque chose dans son visage ; peut-être la fausseté de la majeure partie de ce qu’elle venait de dire ; mais le visage de Lucy ne subit aucun changement.
« Je craignais que vous ne pensiez que je prenais une grande liberté avec vous », dit-elle, « en vous racontant tout cela. Je ne vous connais pas depuis longtemps, assurément, personnellement du moins, mais je vous connais, vous et toute votre famille, par description depuis très longtemps ; et dès que je vous ai vue, j’ai senti presque comme si vous étiez une vieille connaissance. De plus, dans le cas présent, j’ai vraiment pensé qu’une explication vous était due après que j’eus fait des recherches si particulières sur la mère d’Edward ; et je suis si malheureuse que je n’ai pas une créature à qui demander conseil. Anne est la seule personne qui soit au courant, et elle n’a aucun jugement ; en vérité, elle me fait beaucoup plus de tort que de bien, car je crains constamment qu’elle ne me trahisse. Elle ne sait pas tenir sa langue, comme vous avez dû vous en apercevoir, et je suis sûre que j’ai eu la plus grande peur du monde l’autre jour, quand le nom d’Edward a été mentionné par Sir John, de peur qu’elle ne révèle tout. Vous ne pouvez imaginer tout ce que je traverse dans mon esprit à cause de cela. Je m’étonne seulement d’être encore en vie après ce que j’ai souffert pour l’amour d’Edward ces quatre dernières années. Tout est dans un tel suspense et une telle incertitude ; et le voir si rarement — nous pouvons à peine nous rencontrer plus de deux fois par an. Je m’étonne vraiment que mon cœur ne soit pas tout à fait brisé. »
Ici, elle sortit son mouchoir ; mais Elinor ne se sentit pas très compatissante.
« Parfois », poursuivit Lucy après avoir essuyé ses yeux, « je me demande s’il ne vaudrait pas mieux pour nous deux de rompre complètement. » En disant cela, elle regarda directement sa compagne. « Mais alors, à d’autres moments, je n’ai pas assez de résolution pour cela. Je ne supporte pas l’idée de le rendre aussi malheureux que je sais que la simple mention d’une telle chose le rendrait. Et pour mon propre compte aussi — si cher qu’il soit à moi — je ne pense pas que j’en serais capable. Que me conseilleriez-vous de faire dans un tel cas, mademoiselle Dashwood ? Que feriez-vous vous-même ? »
« Pardonnez-moi », répondit Elinor, surprise par la question ; « mais je ne peux vous donner aucun conseil en pareilles circonstances. Votre propre jugement doit vous guider. »
« Assurément », continua Lucy, après quelques minutes de silence des deux côtés, « sa mère devra pourvoir à ses besoins tôt ou tard ; mais le pauvre Edward est si abattu par cela ! Ne l’avez-vous pas trouvé terriblement déprimé quand il était à Barton ? Il était si misérable quand il nous a quittés à Longstaple pour venir vous voir, que j’ai craint que vous ne le pensiez tout à fait malade. »
« Venait-il donc de chez votre oncle, lorsqu’il nous a rendu visite ? »
« Oh, oui ; il était resté une quinzaine de jours avec nous. Pensiez-vous qu’il venait directement de la ville ? »
« Non », répondit Elinor, très sensible à chaque nouveau détail en faveur de la véracité de Lucy ; « je me souviens qu’il nous a dit qu’il avait passé quinze jours avec des amis près de Plymouth. » Elle se souvint aussi de sa propre surprise, à l’époque, de ce qu’il n’eût rien mentionné de plus de ces amis, de son silence total quant à leurs noms.
« Ne l’avez-vous pas trouvé tristement abattu ? » répéta Lucy.
« Nous l’avons trouvé en effet, particulièrement lorsqu’il est arrivé. »
« Je l’ai supplié de faire un effort, de peur que vous ne soupçonniez la raison ; mais cela le rendait si mélancolique de ne pouvoir rester plus d’une quinzaine avec nous, et de me voir si affectée. Pauvre garçon ! Je crains qu’il n’en soit de même pour lui maintenant ; car il écrit avec un moral épouvantable. J’ai eu de ses nouvelles juste avant de quitter Exeter », dit-elle en sortant une lettre de sa poche et en montrant négligemment l’adresse à Elinor. « Vous connaissez son écriture, j’en suis sûre, c’en est une charmante ; mais celle-ci n’est pas écrite aussi bien que d’habitude. Il était fatigué, je suppose, car il venait tout juste de remplir la feuille pour moi aussi complètement que possible. »
Elinor vit que c’était son écriture, et elle ne put douter plus longtemps. Cette image, elle s’était autorisée à croire qu’elle avait pu être obtenue par accident ; cela n’avait peut-être pas été un cadeau d’Edward ; mais une correspondance entre eux par lettre ne pouvait subsister que sous un engagement formel, ne pouvait être autorisée par rien d’autre ; pendant quelques instants, elle fut presque terrassée — son cœur s’affaissa en elle, et elle put à peine se tenir debout ; mais un effort était indispensable ; et elle lutta si résolument contre l’oppression de ses sentiments que son succès fut rapide, et pour le moment, complet.
« S’écrire l’un à l’autre », dit Lucy en remettant la lettre dans sa poche, « est le seul réconfort que nous ayons dans de si longues séparations. Oui, j’ai un autre réconfort dans son portrait, mais le pauvre Edward n’a même pas cela. S’il avait seulement mon portrait, dit-il, il serait tranquille. Je lui ai donné une mèche de mes cheveux montée en bague quand il était à Longstaple la dernière fois, et c’était un certain réconfort pour lui, a-t-il dit, mais pas égal à un portrait. Peut-être avez-vous remarqué la bague quand vous l’avez vu ? »
« Je l’ai remarquée », dit Elinor, avec une composition de voix sous laquelle était dissimulée une émotion et une détresse dépassant tout ce qu’elle avait jamais ressenti auparavant. Elle était mortifiée, choquée, confondue.
Heureusement pour elle, elles avaient maintenant atteint le cottage, et la conversation ne put être poursuivie. Après être restées quelques minutes avec elles, les demoiselles Steele retournèrent au Park, et Elinor fut alors libre de penser et d’être misérable.
« Je ne saurais vous dire, » répondit Lucy, en baissant les yeux avec un sourire modeste, « si ce n'est que je l'ai vu sur le doigt d'Edward, et qu'il m'a avoué qu'il appartenait à une personne qu'il aimait beaucoup. Mais, mon Dieu, miss Dashwood, vous êtes toute pâle ! Ne vous sentez-vous pas bien ? »
Elinor, forcée de reprendre contenance, assura Lucy qu'elle allait bien, et la conversation, après quelques remarques sur la chaleur de la soirée, se poursuivit sur un ton plus calme. Lucy, sans paraître s'apercevoir de l'agitation de son interlocutrice, continua de parler d'Edward avec une franchise qui, bien qu'elle semblât provenir d'une confiance totale, ne servait qu'à déchirer davantage le cœur d'Elinor.
« Il est si bon, si noble, » poursuivit Lucy. « Je sais que beaucoup le trouvent réservé, mais avec moi, il est si différent ! Il m'a ouvert son âme. Il est vrai que ses perspectives ne sont pas brillantes, et que la dépendance où il est vis-à-vis de sa mère est un obstacle cruel. Mais qu'importe la fortune quand on a l'affection ? »
Elinor écoutait, impuissante. Chaque mot de Lucy était une confirmation de sa propre souffrance. Elle aurait voulu fuir, se soustraire à ce supplice, mais elle était enchaînée par son propre désir de connaître la vérité, aussi douloureuse fût-elle. Elle se demandait avec angoisse si Edward était réellement lié à cette jeune femme, ou si tout ceci n'était qu'une invention perfide. Pourtant, les preuves s'accumulaient, et le souvenir de la conduite d'Edward, de ses silences, de ses hésitations, semblait maintenant prendre une signification nouvelle et terrible.
« Je comprends parfaitement, » finit par dire Elinor d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre naturelle, « que vous soyez liée par le secret. Soyez assurée que rien de ce que vous m'avez confié ne passera mes lèvres. »
Lucy la regarda intensément, comme pour sonder la sincérité de ses paroles. « Je vous crois, miss Dashwood. Vous avez une droiture qui m'inspire confiance. Je ne regrette pas de vous avoir ouvert mon cœur. »
Le reste de la soirée se passa dans une sorte de torpeur pour Elinor. Elle répondait aux questions, souriait quand il le fallait, mais ses pensées étaient ailleurs, perdues dans le labyrinthe de ses illusions déçues. Lorsqu'enfin les sœurs Steele se retirèrent, Elinor se retrouva seule, face à la réalité brutale. Elle n'était plus seulement une jeune femme blessée ; elle était une femme qui venait de découvrir que l'homme qu'elle aimait n'était plus à elle, s'il l'avait jamais été.
La nuit qui suivit fut longue et sans repos. Chaque détail de leur rencontre, chaque geste de Lucy, chaque mot prononcé, revenait sans cesse hanter son esprit. Elle cherchait en vain une faille dans le récit de sa rivale, une raison d'espérer encore. Mais tout, dans la précision des détails, dans l'assurance de Lucy, lui ôtait tout espoir. Elle devait désormais apprendre à vivre avec cette certitude, à cacher sa douleur à sa mère et à Marianne, et à préserver, par-dessus tout, la dignité qui lui restait.
Le lendemain, le soleil se leva avec une indifférence cruelle sur sa peine. Elle se leva, s'habilla avec soin, et se prépara à affronter la journée. Elle savait que le monde exigeait d'elle une apparence de calme, et elle était résolue à ne pas décevoir cette attente. Si son cœur était brisé, son esprit, du moins, resterait maître de lui-même.
— Je vais vous parler honnêtement d’un projet qui m'est venu récemment à l’esprit pour faire avancer les choses ; en vérité, je suis tenue de vous faire part de ce secret, car vous êtes une partie intéressée. Je suis certaine que vous avez assez vu Edward pour savoir qu’il préférerait l’Église à toute autre profession ; or, mon plan est qu’il prenne les ordres dès qu’il le pourra, et qu’ensuite, grâce à votre influence, que je suis sûre que vous seriez assez aimable pour exercer par amitié pour lui, et j’espère par quelque considération pour moi, votre frère pourrait être persuadé de lui donner la cure de Norland ; laquelle, à ce que je comprends, est très bonne, et le titulaire actuel n'est pas susceptible de vivre très longtemps. Cela suffirait pour que nous nous mariions, et nous pourrions nous en remettre au temps et au hasard pour le reste.
— Je serais toujours heureuse, répondit Elinor, de témoigner toute l’estime et l’amitié que j’ai pour M. Ferrars ; mais ne vous rendez-vous pas compte que mon influence en une telle occasion serait parfaitement inutile ? Il est le frère de Mme John Dashwood — cela doit être une recommandation suffisante auprès de son mari.
— Mais Mme John Dashwood n'approuverait guère qu’Edward prenne les ordres.
— Alors, je crains fort que mon influence ne soit d'un bien faible poids.
Elles gardèrent à nouveau le silence pendant de nombreuses minutes. Enfin, Lucy s’exclama avec un profond soupir :
— Je crois que la chose la plus sage serait de mettre fin à cette affaire sur-le-champ en rompant nos fiançailles. Nous semblons si assaillies de difficultés de toutes parts que, bien que cela nous rende malheureux pendant un temps, nous serions peut-être plus heureux à la fin. Mais vous ne voulez pas me donner votre conseil, Miss Dashwood ?
— Non, répondit Elinor avec un sourire qui dissimulait des sentiments très agités, sur un tel sujet, je ne le ferai certainement pas. Vous savez très bien que mon opinion n'aurait aucun poids auprès de vous, à moins qu’elle n’aille dans le sens de vos souhaits.
— En vérité, vous me faites tort, répliqua Lucy avec une grande solennité ; je ne connais personne dont le jugement m’importe autant que le vôtre ; et je crois vraiment que si vous me disiez : « Je vous conseille par tous les moyens de mettre fin à vos fiançailles avec Edward Ferrars, ce sera pour le bonheur de vous deux », je résoudrais de le faire immédiatement.
Elinor rougit de l'insincérité de la future femme d’Edward et répondit : « Ce compliment me dissuaderait radicalement d'émettre la moindre opinion sur le sujet, si toutefois j'en avais formé une. Il place mon influence bien trop haut ; le pouvoir de séparer deux personnes si tendrement attachées est trop lourd pour une personne indifférente. »
— C’est justement parce que vous êtes une personne indifférente, dit Lucy avec un certain dépit, en appuyant particulièrement sur ces mots, que votre jugement pourrait à juste titre avoir ce poids auprès de moi. Si l’on pouvait supposer que vous soyez influencée, à quelque égard que ce soit, par vos propres sentiments, votre opinion ne vaudrait pas la peine d'être entendue.
Elinor jugea plus sage de ne faire aucune réponse à cela, de peur qu’elles ne s’incitent mutuellement à une familiarité et à un manque de réserve inconvenants ; elle fut même en partie résolue à ne plus jamais mentionner le sujet. Une autre pause, d’une durée de plusieurs minutes, succéda donc à cette tirade, et Lucy fut encore la première à la rompre.
— Serez-vous en ville cet hiver, Miss Dashwood ? dit-elle avec toute sa complaisance habituelle.
— Certainement pas.
— J’en suis navrée, reprit l’autre, tandis que ses yeux s’éclairaient à cette information, cela m’aurait fait un tel plaisir de vous y rencontrer ! Mais je parie que vous y irez tout de même. À coup sûr, votre frère et votre sœur vous demanderont de venir les voir.
— Il ne sera pas en mon pouvoir d'accepter leur invitation, s'ils le font.
— Comme c’est malchanceux ! Je comptais tout à fait sur le fait de vous y retrouver. Anne et moi devons aller, vers la fin du mois de janvier, chez des parents qui souhaitent nous voir depuis plusieurs années ! Mais je n’y vais que pour l’amour de voir Edward. Il y sera en février, sinon Londres n’aurait aucun charme pour moi ; je n’en ai pas le cœur.
Elinor fut bientôt appelée à la table de jeu par la fin de la première partie, et la conversation confidentielle des deux dames prit donc fin, ce à quoi elles se soumirent toutes deux sans aucune réticence, car rien n’avait été dit de part et d’autre pour leur faire moins se déplaire qu’auparavant ; et Elinor s’assit à la table de jeu avec la mélancolique conviction qu’Edward n’était non seulement pas aimé par la personne qui devait être sa femme, mais qu’il n’avait même pas la chance d’être passablement heureux en ménage, ce qu’une affection sincère de sa part aurait pu lui offrir, car l’intérêt personnel seul pouvait pousser une femme à retenir un homme dans des fiançailles dont elle semblait si parfaitement consciente qu’il était lassé.
À partir de ce moment, le sujet ne fut jamais relancé par Elinor, et lorsqu’il était abordé par Lucy, qui manquait rarement une occasion de l’introduire et prenait particulièrement soin d’informer sa confidente de son bonheur chaque fois qu’elle recevait une lettre d’Edward, il était traité par la première avec calme et prudence, puis écarté dès que la politesse le permettait ; car elle sentait que de telles conversations étaient une indulgence que Lucy ne méritait pas, et qui étaient dangereuses pour elle-même.
La visite des demoiselles Steele à Barton Park fut prolongée bien au-delà de ce que la première invitation laissait entendre. Leur faveur grandit ; on ne pouvait se passer d’elles ; Sir John ne voulait pas entendre parler de leur départ ; et malgré leurs nombreux engagements pris de longue date à Exeter, malgré la nécessité absolue d’y retourner pour les remplir immédiatement, laquelle était en pleine vigueur à la fin de chaque semaine, elles furent convaincues de rester près de deux mois au manoir, et d’aider à la célébration dûment menée de cette fête qui exige plus qu'une part ordinaire de bals privés et de grands dîners pour proclamer son importance.
CHAPITRE XXV.
Bien que Mme Jennings eût l’habitude de passer une grande partie de l’année dans les demeures de ses enfants et de ses amis, elle n’était pas sans avoir un domicile fixe. Depuis la mort de son mari, qui avait commercé avec succès dans une partie moins élégante de la ville, elle résidait chaque hiver dans une maison située dans l’une des rues proches de Portman Square. Vers ce foyer, elle commença, à l’approche du mois de janvier, à tourner ses pensées, et c’est là qu’un jour, brusquement et à la grande surprise de ses hôtes, elle demanda aux aînées des demoiselles Dashwood de l’accompagner. Elinor, sans observer le teint changeant de sa sœur et le regard animé qui ne trahissait aucune indifférence pour ce projet, opposa immédiatement un refus poli mais absolu pour toutes les deux, croyant ainsi exprimer leurs inclinations communes. La raison alléguée fut leur ferme résolution de ne pas quitter leur mère à cette période de l’année. Mme Jennings reçut ce refus avec quelque surprise et renouvela aussitôt son invitation.
— Oh, Seigneur ! Je suis sûre que votre mère peut très bien se passer de vous, et je vous supplie de m’honorer de votre compagnie, car j’y tiens tout à fait. Ne vous imaginez pas que vous serez une quelconque gêne pour moi, car je ne me dérangerai nullement pour vous. Il suffira d’envoyer Betty par la diligence, et j’espère que je peux me le permettre. Nous trois, nous pourrons très bien voyager dans ma chaise ; et une fois en ville, si vous n’aimez pas aller là où je vais, eh bien, c’est très bien, vous pourrez toujours accompagner l’une de mes filles. Je suis sûre que votre mère ne s’y opposera pas ; car j’ai eu tant de chance de marier mes propres enfants que vous penserez que je suis la personne toute désignée pour prendre soin de vous ; et si je ne parviens pas à en marier au moins une d’entre vous avant d’en avoir fini, ce ne sera pas ma faute. Je dirai tout le bien possible de vous à tous les jeunes gens, vous pouvez compter là-dessus.
— J’ai l’idée, dit Sir John, que Miss Marianne ne s’opposerait pas à un tel projet, si sa sœur aînée voulait bien y souscrire. Il est bien dur, en vérité, qu’elle ne puisse avoir un peu de plaisir, parce que Miss Dashwood ne le souhaite pas. Je vous conseillerais donc, à vous deux, de partir pour la ville, quand vous serez lassées de Barton, sans en dire un mot à Miss Dashwood.
— Allons donc, s’écria Mme Jennings, je suis sûre que je serai monstrueusement heureuse de la compagnie de Miss Marianne, que Miss Dashwood vienne ou non, seulement, plus on est de fous, plus on rit, dis-je, et je pensais qu’il serait plus confortable pour elles d’être ensemble ; car, si elles se lassaient de moi, elles pourraient bavarder entre elles et se moquer de mes manières bizarres dans mon dos. Mais l’une ou l’autre, sinon les deux, il me les faut. Seigneur ! Comment pensez-vous que je puisse vivre à m’ennuyer toute seule, moi qui ai toujours eu l’habitude, jusqu’à cet hiver, d’avoir Charlotte avec moi. Allons, Miss Marianne, concluons le marché, et si Miss Dashwood change d’avis plus tard, eh bien, tant mieux.
— Je vous remercie, madame, je vous remercie sincèrement, dit Marianne avec chaleur : votre invitation a assuré ma gratitude pour toujours, et cela me donnerait un tel bonheur, oui, presque le plus grand bonheur dont je sois capable, de pouvoir l’accepter. Mais ma mère, ma très chère et si bonne mère — je sens la justice de ce qu’Elinor a avancé, et si elle devait être rendue moins heureuse, moins confortable par notre absence — oh ! non, rien ne devrait me tenter de la quitter. Cela ne devrait pas, ne doit pas être un dilemme.
Mme Jennings répéta son assurance que Mme Dashwood pouvait très bien se passer d’elles ; et Elinor, qui comprenait maintenant sa sœur et voyait à quelle indifférence pour presque tout le reste elle était portée par son empressement à retrouver Willoughby, ne fit plus d’opposition directe au plan, et s’en remit simplement à la décision de sa mère, de qui, cependant, elle n’attendait guère de soutien dans ses efforts pour empêcher une visite qu’elle ne pouvait approuver pour Marianne, et qu’elle-même avait des raisons particulières d’éviter. Quoi que Marianne désirât, sa mère serait impatiente de le favoriser — elle ne pouvait espérer influencer cette dernière à une conduite prudente dans une affaire à propos de laquelle elle n’avait jamais pu lui inspirer de méfiance ; et elle n’osait expliquer le motif de sa propre aversion pour ce voyage à Londres. Que Marianne, exigeante comme elle l’était, parfaitement au courant des manières de Mme Jennings et invariablement dégoûtée par celles-ci, pût ignorer tout inconvénient de ce genre, pût négliger tout ce qui devait être le plus blessant pour ses sentiments irritables, dans la poursuite d’un seul objet, était une preuve, si forte, si complète, de l’importance de cet objet pour elle, qu’Elinor, malgré tout ce qui s’était passé, n’était pas préparée à en être témoin.
Informée de l’invitation, Mme Dashwood, persuadée qu’une telle excursion serait une source de grand amusement pour ses deux filles, et percevant à travers toute son attention affectueuse pour elle-même combien le cœur de Marianne y était attaché, ne voulut pas entendre parler d’un refus de leur part à cause d’elle ; insista pour qu’elles acceptent toutes deux immédiatement ; et commença alors à entrevoir, avec son optimisme habituel, une variété d’avantages qui découleraient pour elles toutes de cette séparation.
— Je suis ravie de ce plan, s’écria-t-elle, c’est exactement ce que je pouvais souhaiter. Margaret et moi en profiterons autant que vous. Quand vous et les Middleton serez parties, nous vivrons si tranquillement et si heureusement ensemble avec nos livres et notre musique ! Vous trouverez Margaret si changée quand vous reviendrez ! J’ai aussi un petit projet de modification pour vos chambres, qui peut maintenant être réalisé sans aucun inconvénient pour personne. Il est très juste que vous alliez en ville ; je voudrais que toute jeune femme de votre condition connaisse les manières et les divertissements de Londres. Vous serez sous la garde d’une femme au tempérament maternel, dont la bonté envers vous ne peut faire aucun doute. Et selon toute probabilité, vous verrez votre frère, et quels que puissent être ses défauts, ou les défauts de sa femme, quand je considère de qui il est le fils, je ne peux supporter l’idée que vous soyez si totalement étrangères l’une à l’autre.
— Bien qu’avec votre souci habituel de notre bonheur, dit Elinor, vous ayez levé tous les obstacles au projet actuel qui vous sont venus à l’esprit, il reste une objection qui, à mon avis, ne peut être si facilement écartée.
La mine de Marianne s’assombrit.
— Et qu’est-ce que, dit Mme Dashwood, ma chère et prudente Elinor va suggérer ? Quel obstacle formidable va-t-elle maintenant mettre en avant ? Ne me laissez pas entendre un mot sur la dépense.
— Mon objection est celle-ci : bien que je pense beaucoup de bien du cœur de Mme Jennings, ce n’est pas une femme dont la société peut nous offrir du plaisir, ni dont la protection peut nous donner du prestige.
— C’est très vrai, répondit sa mère, mais de sa société, séparément de celle d’autres personnes, vous n’aurez pratiquement rien, et vous paraîtrez presque toujours en public avec Lady Middleton.
— Si Elinor est effrayée par son aversion pour Mme Jennings, dit Marianne, au moins cela n’a pas besoin d’empêcher MON acceptation de son invitation. Je n’ai pas de tels scrupules, et je suis sûre que je pourrais supporter tout désagrément de ce genre avec très peu d’effort.
Elinor ne put s’empêcher de sourire devant cette démonstration d’indifférence envers les manières d’une personne, à qui elle avait souvent eu du mal à persuader Marianne de se comporter avec une politesse tolérable ; et elle résolut en elle-même que si sa sœur persistait à vouloir y aller, elle irait également, car elle ne jugeait pas approprié que Marianne fût laissée à la seule guidance de son propre jugement, ou que Mme Jennings fût abandonnée à la merci de Marianne pour tout le confort de ses heures domestiques. Elle se réconcilia d’autant plus facilement avec cette détermination en se rappelant qu’Edward Ferrars, selon le récit de Lucy, ne devait pas être en ville avant février ; et que leur visite, sans aucun raccourcissement déraisonnable, pourrait être terminée auparavant.
— Je veux que vous y alliez toutes les deux, dit Mme Dashwood ; ces objections sont absurdes. Vous aurez beaucoup de plaisir à être à Londres, et surtout à être ensemble ; et si Elinor voulait jamais daigner anticiper du plaisir, elle l’entreverrait là-bas à partir d’une variété de sources ; elle en attendrait peut-être un peu de l’approfondissement de sa connaissance avec la famille de sa belle-sœur.
Elinor avait souvent souhaité une occasion de tenter d’affaiblir la dépendance de sa mère vis-à-vis de l’attachement d’Edward et d’elle-même, afin que le choc fût moindre lorsque toute la vérité serait révélée, et maintenant, face à cette attaque, bien que presque sans espoir de succès, elle se força à commencer son dessein en disant, aussi calmement qu’elle le pouvait : « J’aime beaucoup Edward Ferrars, et je serai toujours heureuse de le voir ; mais quant au reste de la famille, il m’est parfaitement indifférent d’être jamais connue d’eux ou non. »
Mme Dashwood sourit et ne dit rien. Marianne leva les yeux avec étonnement, et Elinor conjectura qu’elle aurait tout aussi bien fait de se taire.
Après très peu de discours supplémentaires, il fut finalement réglé que l’invitation serait pleinement acceptée. Mme Jennings reçut l’information avec beaucoup de joie, et maintes assurances de bonté et de sollicitude ; et ce ne fut pas seulement pour elle une affaire de plaisir. Sir John fut ravi ; car pour un homme dont l’anxiété prédominante était la peur d’être seul, l’acquisition de deux personnes supplémentaires au nombre des habitants à Londres était quelque chose. Même Lady Middleton prit la peine d’être ravie, ce qui était pour elle se mettre un peu en dehors de ses habitudes ; et quant aux demoiselles Steele, surtout Lucy, elles n’avaient jamais été si heureuses de leur vie que cette nouvelle les rendit.
Elinor se soumit à l’arrangement qui contrecarrait ses vœux avec moins de réticence qu’elle ne s’y attendait. En ce qui la concernait, il était maintenant sans importance qu’elle aille en ville ou non, et quand elle vit sa mère si totalement satisfaite du projet, et sa sœur exaltée par celui-ci dans son regard, sa voix et ses manières, retrouvant toute son animation habituelle et élevée à une gaieté plus grande qu’à l’accoutumée, elle ne put être mécontente de la cause, et voulut à peine s’autoriser à se méfier de la conséquence.
La joie de Marianne était presque à un degré au-delà du bonheur, tant était grande la perturbation de ses esprits et son impatience de partir. Son refus de quitter sa mère était son seul retour au calme ; et au moment du départ, son chagrin à cet égard fut excessif. L’affliction de sa mère ne fut guère moindre, et Elinor fut la seule des trois qui sembla considérer la séparation comme tout autre chose qu’éternelle.
Leur départ eut lieu la première semaine de janvier. Les Middleton devaient suivre dans environ une semaine. Les demoiselles Steele gardèrent leur poste au manoir, et ne devaient le quitter qu’avec le reste de la famille.
CHAPITRE XXVI.
Elinor ne pouvait se trouver dans la voiture avec Mme Jennings, et commencer un voyage à Londres sous sa protection, et en tant qu’invitée, sans s’étonner de sa propre situation, si courte avait été leur connaissance avec cette dame, si totalement inadaptées étaient-elles en âge et en tempérament, et si nombreuses avaient été ses objections contre une telle mesure quelques jours seulement auparavant ! Mais ces objections avaient toutes, avec cette heureuse ardeur de la jeunesse que Marianne et sa mère partageaient également, été surmontées ou négligées ; et Elinor, malgré tout doute occasionnel sur la constance de Willoughby, ne pouvait être témoin du ravissement d’une délicieuse attente qui remplissait toute l’âme et rayonnait dans les yeux de Marianne, sans sentir à quel point était vide sa propre perspective, combien sans gaieté était son propre état d’esprit en comparaison, et combien volontiers elle s’engagerait dans la sollicitude de la situation de Marianne pour avoir le même objet animant en vue, la même possibilité d’espoir. Un court, un très court laps de temps cependant devait maintenant décider quelles étaient les intentions de Willoughby ; selon toute probabilité, il était déjà en ville. L’empressement de Marianne à partir déclarait sa dépendance à le trouver là ; et Elinor était résolue non seulement à obtenir toute nouvelle lumière sur son caractère que sa propre observation ou l’intelligence des autres pourraient lui donner, mais également à surveiller son comportement envers sa sœur avec une telle attention zélée, afin de déterminer ce qu’il était et ce qu’il signifiait, avant que de nombreuses rencontres n’eussent eu lieu. Si le résultat de ses observations devait être défavorable, elle était déterminée, en tout état de cause, à ouvrir les yeux de sa sœur ; si c’était autrement, ses efforts seraient d’une nature différente — elle devait alors apprendre à éviter toute comparaison égoïste, et bannir tout regret qui pourrait diminuer sa satisfaction dans le bonheur de Marianne.
Elles furent trois jours en voyage, et le comportement de Marianne pendant qu’elles voyageaient fut un heureux spécimen de ce que la future complaisance et la sociabilité envers Mme Jennings pourraient être. Elle resta assise en silence presque tout le long du trajet, enveloppée dans ses propres méditations, et parlant à peine volontairement, sauf lorsque quelque objet de beauté pittoresque à leur vue tirait d’elle une exclamation de plaisir exclusivement adressée à sa sœur. Pour compenser cette conduite cependant, Elinor prit immédiatement possession du poste de courtoisie qu’elle s’était assigné, se comporta avec la plus grande attention envers Mme Jennings, parla avec elle, rit avec elle, et l’écouta chaque fois qu’elle le pouvait ; et Mme Jennings, de son côté, les traita toutes deux avec toute la gentillesse possible, fut soucieuse en toute occasion de leur confort et de leur plaisir, et seulement perturbée de ne pouvoir les faire choisir leurs propres dîners à l’auberge, ni extorquer un aveu de leur préférence pour le saumon plutôt que le cabillaud, ou les poulets bouillis plutôt que les côtelettes de veau. Elles atteignirent la ville vers trois heures le troisième jour, heureuses d’être libérées, après un tel voyage, du confinement d’une voiture, et prêtes à profiter de tout le luxe d’un bon feu.
La maison était belle et somptueusement meublée ; les jeunes dames furent immédiatement mises en possession d’un appartement très confortable. C’était autrefois celui de Charlotte, et au-dessus de la cheminée pendait encore un paysage peint sur soie, œuvre de sa main, preuve qu’elle avait passé sept années dans une grande école de la ville avec un certain profit.
Comme le dîner n’était pas prêt avant deux heures, Elinor résolut d’employer ce délai à écrire à sa mère et s’assit à cet effet. Quelques instants plus tard, Marianne fit de même. « J’écris à la maison, Marianne, dit Elinor ; ne ferais-tu pas mieux de remettre ta lettre à demain ou après-demain ? »
« Je n’écris pas à ma mère », répondit Marianne précipitamment, comme si elle souhaitait éviter toute autre question. Elinor ne dit rien de plus ; il lui apparut immédiatement qu’elle écrivait à Willoughby ; et la conclusion qui s’ensuivit aussitôt fut que, quelle que fût la mystère dont ils entouraient leur liaison, ils devaient être fiancés. Cette conviction, bien que pas entièrement satisfaisante, lui procura du plaisir, et elle poursuivit sa lettre avec une plus grande ardeur. Celle de Marianne fut achevée en quelques minutes ; par sa longueur, elle ne pouvait être qu’un mot ; elle fut alors pliée, scellée et adressée avec une hâte fébrile. Elinor crut pouvoir distinguer un grand W sur l’adresse ; et à peine fut-elle terminée que Marianne, tirant la sonnette, pria le valet de pied qui répondit à son appel de faire porter cette lettre à la poste. Cela trancha la question sur-le-champ.
Son humeur demeura très vive ; mais il y avait en elle une agitation qui l’empêchait de procurer beaucoup de plaisir à sa sœur, et cette nervosité s’accrut à mesure que la soirée avançait. Elle put à peine dîner, et lorsqu’elles retournèrent au salon, elle sembla écouter anxieusement le bruit de chaque voiture.
Ce fut une grande satisfaction pour Elinor que Mrs. Jennings, très occupée dans sa propre chambre, pût peu voir ce qui se passait. Le thé fut apporté, et Marianne avait déjà été déçue plus d’une fois par un coup frappé à une porte voisine, lorsqu’un coup sonore retentit soudainement, qui ne pouvait être confondu avec celui d’aucune autre maison. Elinor se sentit assurée qu’il annonçait l’arrivée de Willoughby, et Marianne, sursautant, se dirigea vers la porte. Tout fut silencieux ; cela ne put être supporté longtemps ; elle ouvrit la porte, fit quelques pas vers l’escalier et, après avoir écouté pendant une demi-minute, revint dans la pièce dans toute l’agitation que la conviction de l’avoir entendu devait naturellement produire ; dans l’extase de ses sentiments à cet instant, elle ne put s’empêcher de s’écrier : « Oh, Elinor, c’est Willoughby, vraiment c’est lui ! » et semblait presque prête à se jeter dans ses bras, quand le colonel Brandon apparut.
Ce fut un choc trop grand pour être supporté avec calme, et elle quitta aussitôt la pièce. Elinor fut déçue elle aussi ; mais en même temps, son estime pour le colonel Brandon lui garantissait un bon accueil de sa part ; et elle fut particulièrement blessée qu’un homme si partial envers sa sœur pût percevoir qu’elle n’éprouvait que chagrin et déception en le voyant. Elle comprit instantanément que cela n’avait pas échappé à son attention, qu’il observait même Marianne alors qu’elle quittait la pièce, avec un tel étonnement et une telle inquiétude qu’il en oublia presque ce que la civilité exigeait envers elle-même.
« Votre sœur est-elle souffrante ? » dit-il.
Elinor répondit avec quelque embarras qu’elle l’était, puis parla de maux de tête, d’abattement et de fatigue excessive ; et de tout ce à quoi elle pouvait décemment attribuer le comportement de sa sœur.
Il l’écouta avec la plus grande attention, mais semblant se reprendre, il ne dit plus rien sur le sujet et commença directement à parler du plaisir qu’il avait à les voir à Londres, faisant les demandes habituelles sur leur voyage et les amis qu’elles avaient laissés derrière elles.
De cette manière calme, avec très peu d’intérêt de part et d’autre, ils continuèrent à parler, tous deux abattus, et les pensées de chacun occupées ailleurs. Elinor souhaitait ardemment demander si Willoughby était alors en ville, mais elle craignait de lui causer de la peine par une quelconque enquête sur son rival ; et finalement, pour dire quelque chose, elle demanda s’il était à Londres depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu. « Oui, répondit-il avec quelque embarras, presque depuis tout ce temps ; je suis allé une ou deux fois à Delaford pour quelques jours, mais il n’a jamais été en mon pouvoir de retourner à Barton. »
Ceci, et la manière dont cela fut dit, lui rappela immédiatement toutes les circonstances de son départ de cet endroit, avec le malaise et les soupçons qu’ils avaient causés à Mrs. Jennings, et elle craignit que sa question n’eût impliqué beaucoup plus de curiosité sur le sujet qu’elle n’en avait jamais éprouvée.
Mrs. Jennings entra bientôt. « Oh ! Colonel, dit-elle, avec sa bruyante gaieté habituelle, je suis monstrueusement contente de vous voir — désolée de ne pas avoir pu venir plus tôt — demandez pardon, mais j’ai été forcée de regarder autour de moi un peu et de régler mes affaires ; car cela fait longtemps que je n’ai pas été à la maison, et vous savez qu’on a toujours un monde de petites choses bizarres à faire après avoir été absent pendant un certain temps ; et puis j’ai eu Cartwright à régler. Seigneur, j’ai été aussi occupée qu’une abeille depuis le dîner ! Mais dites-moi, Colonel, comment avez-vous fait pour deviner que je serais en ville aujourd’hui ? »
« J’ai eu le plaisir de l’apprendre chez Mr. Palmer, où j’ai dîné. »
« Oh, vraiment ; eh bien, et comment vont-ils tous chez eux ? Comment va Charlotte ? Je vous parie qu’elle a une belle taille à présent. »
« Mrs. Palmer semblait en excellente santé, et je suis chargé de vous dire que vous la verrez certainement demain. »
« Ah, bien sûr, je m’en doutais. Eh bien, Colonel, j’ai amené deux jeunes dames avec moi, vous voyez — c’est-à-dire, vous n’en voyez qu’une pour l’instant, mais il y en a une autre quelque part. Votre amie, Miss Marianne, aussi — ce qui ne vous déplaira pas. Je ne sais pas ce que vous et Mr. Willoughby ferez entre vous à son sujet. Ah, c’est une belle chose que d’être jeune et beau. Eh bien ! J’ai été jeune autrefois, mais je n’ai jamais été très belle — tant pis pour moi. Cependant, j’ai eu un très bon mari, et je ne sais pas ce qu’une plus grande beauté peut demander de plus. Ah ! Pauvre homme ! Il est mort depuis huit ans et plus. Mais Colonel, où avez-vous été depuis que nous nous sommes quittés ? Et comment vont vos affaires ? Allons, allons, n’ayons pas de secrets entre amis. »
Il répondit avec sa douceur habituelle à toutes ses questions, mais sans la satisfaire sur aucune. Elinor commença alors à préparer le thé, et Marianne fut contrainte de reparaître.
Après son entrée, le colonel Brandon devint plus songeur et silencieux qu’il ne l’avait été auparavant, et Mrs. Jennings ne put le convaincre de rester longtemps. Aucun autre visiteur ne se présenta ce soir-là, et les dames furent unanimes à convenir d’aller se coucher tôt.
Marianne se leva le lendemain matin avec une humeur retrouvée et un air heureux. La déception de la veille semblait oubliée dans l’attente de ce qui devait arriver ce jour-là. Elles n’avaient pas fini leur petit-déjeuner depuis longtemps que la calèche de Mrs. Palmer s’arrêta à la porte, et en quelques minutes, elle entra en riant dans la pièce : si ravie de les voir toutes, qu’il était difficile de dire si elle recevait plus de plaisir à retrouver sa mère ou les demoiselles Dashwood. Si surprise de leur venue en ville, bien que ce fût ce qu’elle avait espéré tout du long ; si fâchée de leur acceptation de l’invitation de sa mère après avoir décliné la sienne, bien qu’en même temps elle ne leur eût jamais pardonné si elles n’étaient pas venues !
« Mr. Palmer sera si heureux de vous voir, dit-elle ; que pensez-vous qu’il ait dit quand il a appris votre venue avec Maman ? J’oublie ce que c’était maintenant, mais c’était quelque chose de si drôle ! »
Après une heure ou deux passées dans ce que sa mère appelait une causerie confortable, ou en d’autres termes, dans toute une variété d’enquêtes concernant toutes leurs connaissances du côté de Mrs. Jennings, et dans des rires sans cause du côté de Mrs. Palmer, il fut proposé par cette dernière qu’elles l’accompagnent toutes dans quelques magasins où elle avait des affaires ce matin-là, ce à quoi Mrs. Jennings et Elinor consentirent volontiers, ayant elles-mêmes quelques achats à faire ; et Marianne, bien que refusant d’abord, fut incitée à y aller également.
Où qu’elles allassent, elle était visiblement toujours aux aguets. Dans Bond Street surtout, où se trouvaient la plupart de leurs affaires, ses yeux étaient en recherche constante ; et dans quelque magasin que le groupe fût engagé, son esprit était tout aussi distrait de tout ce qui se trouvait réellement devant elles, de tout ce qui intéressait et occupait les autres. Agitée et insatisfaite partout, sa sœur ne put jamais obtenir son opinion sur aucun article d’achat, quel qu’il pût être ; elle ne recevait de plaisir de rien ; n’était impatiente que de rentrer chez elle, et ne pouvait qu’avec difficulté contenir son dépit devant la lenteur de Mrs. Palmer, dont l’œil était attiré par tout ce qui était joli, coûteux ou nouveau ; qui était folle d’acheter tout, ne pouvait se décider sur rien, et gaspillait son temps dans le ravissement et l’indécision.
Il était tard dans la matinée lorsqu’elles rentrèrent chez elles ; et à peine furent-elles entrées dans la maison que Marianne s’envola avidement à l’étage, et quand Elinor suivit, elle la trouva se détournant de la table avec un visage douloureux, qui déclarait qu’aucun Willoughby n’était passé par là.
« Aucune lettre n’a été laissée ici pour moi depuis que nous sommes sorties ? » dit-elle au valet de pied qui entrait alors avec les paquets. Elle reçut une réponse négative. « En êtes-vous bien sûr ? répondit-elle. Êtes-vous certain qu’aucun serviteur, aucun porteur n’a laissé de lettre ou de mot ? »
L’homme répondit qu’aucun ne l’avait fait.
« Comme c’est étrange ! » dit-elle d’une voix basse et déçue, en se tournant vers la fenêtre.
« Comme c’est étrange, en effet ! » répéta Elinor en elle-même, regardant sa sœur avec inquiétude. « Si elle n’avait pas su qu’il était en ville, elle ne lui aurait pas écrit, comme elle l’a fait ; elle aurait écrit à Combe Magna ; et s’il est en ville, comme c’est étrange qu’il ne vienne ni n’écrive ! Oh ! Ma chère mère, vous avez dû avoir tort de permettre qu’un engagement entre une fille si jeune et un homme si peu connu soit mené d’une manière si douteuse, si mystérieuse ! Je brûle d’enquêter ; et comment mon ingérence sera-t-elle supportée ? »
Elle décida, après mûre réflexion, que si les apparences continuaient à être aussi désagréables pendant plusieurs jours, elle représenterait avec la plus grande fermeté à sa mère la nécessité d’une enquête sérieuse sur cette affaire.
Mrs. Palmer et deux dames âgées, connaissances intimes de Mrs. Jennings, qu’elle avait rencontrées et invitées le matin, dînèrent avec elles. La première les quitta peu après le thé pour remplir ses engagements de soirée ; et Elinor fut obligée d’aider à former une table de whist pour les autres. Marianne ne fut d’aucune utilité dans ces occasions, car elle ne voulait jamais apprendre le jeu ; mais bien que son temps fût par conséquent à sa disposition, la soirée ne fut en rien plus productive de plaisir pour elle que pour Elinor, car elle fut passée dans toute l’anxiété de l’attente et la douleur de la déception. Elle essaya parfois pendant quelques minutes de lire ; mais le livre fut bientôt jeté de côté, et elle revint à l’occupation plus intéressante de marcher de long en large dans la pièce, s’arrêtant un instant chaque fois qu’elle arrivait à la fenêtre, dans l’espoir de distinguer le coup frappé si longtemps attendu.
CHAPITRE XXVII.
« Si ce temps doux dure encore longtemps, dit Mrs. Jennings, lorsqu’elles se retrouvèrent au petit-déjeuner le lendemain matin, Sir John n’aimera pas quitter Barton la semaine prochaine ; c’est une triste chose pour les sportifs de perdre une journée de plaisir. Pauvres âmes ! Je les plains toujours quand ils le font ; ils semblent le prendre tellement à cœur. »
« C’est vrai, s’écria Marianne d’une voix joyeuse, en marchant vers la fenêtre pour examiner le jour. Je n’y avais pas pensé. Ce temps retiendra beaucoup de sportifs à la campagne. »
Ce fut un heureux souvenir, toute sa bonne humeur en fut restaurée. « C’est un temps charmant pour eux en effet, continua-t-elle, alors qu’elle s’asseyait à la table avec un visage heureux. Combien ils doivent en profiter ! Mais, avec un léger retour d’anxiété, on ne peut s’attendre à ce que cela dure longtemps. À cette époque de l’année, et après une telle série de pluies, nous en aurons certainement très peu. Les gelées vont bientôt s’installer, et selon toute probabilité avec sévérité. Dans un jour ou deux peut-être ; cette extrême douceur peut difficilement durer plus longtemps — non, peut-être gèlera-t-il ce soir ! »
« En tout cas, dit Elinor, souhaitant empêcher Mrs. Jennings de voir les pensées de sa sœur aussi clairement qu’elle le faisait, je gage que nous aurons Sir John et Lady Middleton en ville à la fin de la semaine prochaine. »
« Oui, ma chère, je vous le garantis. Mary fait toujours à sa tête. »
« Et maintenant, conjectura silencieusement Elinor, elle écrira à Combe par le courrier de ce jour. »
Mais si elle le fit, la lettre fut écrite et envoyée avec une discrétion qui déjoua toute sa vigilance pour vérifier le fait. Quelle que pût être la vérité, et bien qu’Elinor fût loin de se sentir pleinement satisfaite à ce sujet, tant qu’elle voyait Marianne de bonne humeur, elle ne pouvait être elle-même très mal à l’aise. Et Marianne était de bonne humeur ; heureuse de la douceur du temps, et plus heureuse encore dans son attente d’une gelée.
La matinée fut principalement consacrée à laisser des cartes dans les maisons des connaissances de Mrs. Jennings pour les informer de sa présence en ville ; et Marianne fut tout le temps occupée à observer la direction du vent, guettant les variations du ciel et imaginant un changement dans l’air.
« Ne trouves-tu pas qu’il fait plus froid qu’en début de matinée, Elinor ? Il me semble y avoir une différence très nette. J’ai du mal à garder mes mains au chaud même dans mon manchon. Ce n’était pas le cas hier, je crois. Les nuages semblent se dissiper aussi, le soleil va sortir d’un instant à l’autre, et nous aurons un après-midi clair. »
Elinor était alternativement amusée et peinée ; mais Marianne persévéra, et vit chaque soir dans l’éclat du feu, et chaque matin dans l’apparence de l’atmosphère, les symptômes certains d’une gelée imminente.
Les demoiselles Dashwood n’avaient pas plus de raison d’être insatisfaites du mode de vie de Mrs. Jennings et de son cercle de connaissances que de son comportement envers elles, qui était invariablement aimable. Tout dans ses arrangements domestiques était conduit sur le plan le plus libéral, et à l’exception de quelques vieux amis de la ville, qu’au regret de Lady Middleton, elle n’avait jamais délaissés, elle ne rendait visite à personne dont une introduction pourrait aucunement troubler les sentiments de ses jeunes compagnes. Ravie de se trouver plus confortablement située à cet égard qu’elle ne l’avait espéré, Elinor était très disposée à faire une croix sur le manque de plaisir réel de leurs soirées, qui, que ce fût à la maison ou à l’extérieur, n’étant faites que pour les cartes, ne pouvaient guère l’amuser.
Le colonel Brandon, qui avait une invitation générale à la maison, était avec elles presque tous les jours ; il venait regarder Marianne et parler à Elinor, qui tirait souvent plus de satisfaction à converser avec lui que de tout autre événement quotidien, mais qui voyait en même temps avec beaucoup d’inquiétude son attachement continu pour sa sœur. Elle craignait que ce ne fût un attachement grandissant. Il l’affligeait de voir l’empressement avec lequel il observait souvent Marianne, et son humeur était certainement pire qu’à Barton.
Environ une semaine après leur arrivée, il devint certain que Willoughby était également arrivé. Sa carte était sur la table lorsqu’elles rentrèrent de leur promenade matinale.
« Grand Dieu ! s’écria Marianne, il est venu pendant que nous étions sorties. » Elinor, réjouie d’être assurée de sa présence à Londres, osa alors dire : « Comptez là-dessus, il repassera demain. » Mais Marianne sembla à peine l’entendre, et à l’entrée de Mrs. Jennings, s’échappa avec la précieuse carte.
Cet événement, tout en remontant le moral d’Elinor, rendit à celui de sa sœur toute, et plus que toute, son agitation passée. À partir de ce moment, son esprit ne fut jamais tranquille ; l’attente de le voir à chaque heure de la journée la rendait incapable de quoi que ce soit. Elle insista pour rester derrière, le lendemain matin, quand les autres sortirent.
Les pensées d’Elinor étaient pleines de ce qui pouvait se passer à Berkeley Street pendant leur absence ; mais un coup d’œil sur sa sœur à leur retour suffit à lui apprendre que Willoughby n’y avait fait aucune seconde visite. Un mot fut justement apporté à ce moment-là et posé sur la table.
« Pour moi ! » s’écria Marianne, s’avançant précipitamment.
« Non, madame, pour ma maîtresse. »
Mais Marianne, non convaincue, le prit instantanément.
« C’est en effet pour Mrs. Jennings ; comme c’est agaçant ! »
« Tu attends une lettre, donc ? » dit Elinor, incapable de rester silencieuse plus longtemps.
« Oui, un peu — pas beaucoup. »
Après une courte pause. « Tu n’as pas confiance en moi, Marianne. »
« Allons, Elinor, ce reproche venant de toi — toi qui n’as confiance en personne ! »
« Moi ! » répondit Elinor avec quelque confusion ; « vraiment, Marianne, je n’ai rien à dire. »
« Ni moi, » répondit Marianne avec énergie, « nos situations sont donc semblables. Nous n’avons ni l’une ni l’autre rien à dire ; toi, parce que tu ne communiques pas, et moi, parce que je ne cache rien. »
Elinor, affligée par cette accusation de réserve en elle-même, qu’elle n’était pas libre de dissiper, ne savait comment, dans de telles circonstances, demander plus d’ouverture à Marianne.
Mrs. Jennings apparut bientôt, et le mot lui ayant été donné, elle le lut à haute voix. Il venait de Lady Middleton, annonçant leur arrivée à Conduit Street la veille, et demandant la compagnie de sa mère et de ses cousines le lendemain soir. Des affaires de la part de Sir John, et un violent rhume du sien, les empêchaient de passer à Berkeley Street. L’invitation fut acceptée ; mais quand l’heure du rendez-vous approcha, nécessaire autant qu’il fût par courtoisie commune envers Mrs. Jennings, qu’elles l’accompagnassent toutes deux à une telle visite, Elinor eut quelque difficulté à persuader sa sœur d’y aller, car elle n’avait toujours rien vu de Willoughby ; et n’était donc pas plus disposée à s’amuser à l’extérieur, qu’elle n’était désireuse de courir le risque qu’il repassât en son absence.
Elinor trouva, quand la soirée fut terminée, que le caractère n’est pas sensiblement altéré par un changement de demeure, car bien que à peine installée en ville, Sir John avait réussi à rassembler autour de lui près de vingt jeunes gens, et à les amuser avec un bal. C’était une affaire, cependant, que Lady Middleton n’approuvait pas. À la campagne, une danse imprévue était très permise ; mais à Londres, où la réputation d’élégance était plus importante et moins facilement acquise, c’était risquer trop pour la gratification de quelques filles, que de faire savoir que Lady Middleton avait donné une petite danse de huit ou neuf couples, avec deux violons, et une simple collation de buffet.
Mr. et Mrs. Palmer étaient de la partie ; du premier, qu’elles n’avaient pas revu depuis leur arrivée en ville, car il prenait soin d’éviter l’apparence de toute attention envers sa belle-mère, et par conséquent ne l’approchait jamais, elles ne reçurent aucune marque de reconnaissance à leur entrée. Il les regarda légèrement, sans sembler savoir qui elles étaient, et fit simplement un signe de tête à Mrs. Jennings de l’autre côté de la pièce. Marianne jeta un coup d’œil autour de l’appartement en entrant : cela suffit — il n’était pas là — et elle s’assit, également peu disposée à recevoir ou à communiquer du plaisir. Après qu’ils eurent été rassemblés depuis environ une heure, Mr. Palmer flâna vers les demoiselles Dashwood pour exprimer sa surprise de les voir en ville, bien que le colonel Brandon eût été le premier informé de leur arrivée chez lui, et qu’il eût lui-même dit quelque chose de très drôle en apprenant qu’elles devaient venir.
« Je pensais que vous étiez toutes deux dans le Devonshire », dit-il.
« Vraiment ? » répondit Elinor.
« Quand repartez-vous ? »
« Je ne sais pas. » Et c’est ainsi que finit leur discours.
Jamais Marianne n’avait eu aussi peu envie de danser de toute sa vie qu’en cette soirée, et jamais elle n’avait été si fatiguée par cet exercice. Elle s’en plaignit sur le chemin du retour vers Berkeley Street.
« Ah, ah, » dit Mme Jennings, « nous connaissons fort bien la raison de tout cela ; si une certaine personne, dont je tairai le nom, avait été là, vous n’auriez pas été le moins du monde fatiguée : et, à vrai dire, ce n’était pas très élégant de sa part de ne pas venir à votre rencontre alors qu’il y était invité. »
« Invité ! » s’écria Marianne.
« C’est ce que ma fille Middleton m’a dit, car il semble que Sir John l’ait croisé quelque part dans la rue ce matin. » Marianne n’ajouta rien, mais parut extrêmement blessée. Impatiente, dans cette situation, de faire quelque chose qui pût mener au soulagement de sa sœur, Elinor résolut d’écrire le lendemain matin à sa mère, espérant qu’en éveillant ses craintes pour la santé de Marianne, elle obtiendrait ces enquêtes qui avaient été si longtemps différées ; et elle fut encore plus vivement portée à cette mesure en s’apercevant, après le petit-déjeuner du lendemain, que Marianne écrivait à nouveau à Willoughby, car elle ne pouvait supposer qu’il s’agît d’une autre personne.
Vers le milieu de la journée, Mme Jennings sortit seule pour ses affaires, et Elinor commença aussitôt sa lettre, tandis que Marianne, trop agitée pour travailler, trop anxieuse pour converser, allait d’une fenêtre à l’autre ou s’asseyait près du feu, plongée dans une méditation mélancolique. Elinor s’appliqua avec beaucoup de sérieux à écrire à sa mère, relatant tout ce qui s’était passé, ses soupçons quant à l’inconstance de Willoughby, et l’exhortant, au nom du devoir et de l’affection, à demander à Marianne des explications sur sa situation réelle à son égard.
Sa lettre était à peine terminée qu’un coup à la porte annonça un visiteur, et le colonel Brandon fut annoncé. Marianne, qui l’avait aperçu de la fenêtre et qui détestait la compagnie, quelle qu’elle fût, quitta la pièce avant qu’il n’y entrât. Il semblait plus grave que d’habitude et, bien qu’exprimant sa satisfaction de trouver Mlle Dashwood seule, comme s’il avait quelque chose de particulier à lui dire, il resta quelque temps sans prononcer un mot. Elinor, persuadée qu’il avait une communication à faire concernant sa sœur, attendait impatiemment qu’il prît la parole. Ce n’était pas la première fois qu’elle éprouvait ce genre de conviction ; car, plus d’une fois auparavant, commençant par l’observation : « votre sœur a mauvaise mine aujourd’hui » ou « votre sœur semble avoir le moral bas », il avait paru sur le point, soit de révéler, soit de s’enquérir de quelque chose de précis à son sujet. Après une pause de plusieurs minutes, le silence fut rompu par sa demande, faite d’une voix quelque peu agitée, quant à savoir quand il pourrait la féliciter de l’acquisition d’un frère. Elinor n’était pas préparée à une telle question et, n’ayant aucune réponse toute prête, fut contrainte d’adopter l’expédient simple et courant de lui demander ce qu’il voulait dire. Il essaya de sourire en répondant : « Les fiançailles de votre sœur avec M. Willoughby sont très généralement connues. »
« Cela ne peut être généralement connu, » répondit Elinor, « car sa propre famille ne le sait pas. »
Il parut surpris et dit : « Je vous demande pardon, je crains que mon enquête n’ait été impertinente ; mais je n’avais pas supposé qu’un secret fût intentionnel, puisqu’ils correspondent ouvertement et que leur mariage est universellement évoqué. »
« Comment cela est-il possible ? De qui avez-vous pu entendre parler de cela ? »
« De beaucoup de gens — de certains que vous ne connaissez pas, d’autres avec qui vous êtes très intimes, Mme Jennings, Mme Palmer et les Middleton. Mais, tout de même, je n’aurais peut-être pas voulu le croire, car là où l’esprit est peut-être peu désireux d’être convaincu, il trouvera toujours quelque chose pour soutenir ses doutes, si je n’avais pas, lorsque le domestique m’a fait entrer aujourd’hui, vu par hasard une lettre entre ses mains, adressée à M. Willoughby de l’écriture de votre sœur. Je suis venu pour m’en assurer, mais j’étais convaincu avant même de pouvoir poser la question. Tout est-il définitivement réglé ? Est-il impossible de… ? Mais je n’ai aucun droit, et je ne pourrais avoir aucune chance de réussir. Excusez-moi, Mlle Dashwood. Je crois que j’ai eu tort d’en dire autant, mais je sais à peine que faire, et j’ai la plus grande confiance en votre prudence. Dites-moi que tout est absolument résolu, que toute tentative, qu’en somme, la dissimulation, si la dissimulation est possible, est tout ce qui reste. »
Ces mots, qui exprimaient à Elinor un aveu direct de son amour pour sa sœur, l’affectèrent beaucoup. Elle ne fut pas immédiatement capable de dire quoi que ce fût, et même lorsqu’elle eut recouvré ses esprits, elle délibéra quelque temps sur la réponse qu’il serait le plus approprié de donner. L’état réel des choses entre Willoughby et sa sœur lui était si peu connu qu’en essayant de l’expliquer, elle risquait autant d’en dire trop que trop peu. Pourtant, comme elle était convaincue que l’affection de Marianne pour Willoughby ne pouvait laisser aucun espoir au succès du colonel Brandon, quel que fût l’issue de cette affection, et qu’elle souhaitait en même temps protéger sa conduite de toute censure, elle pensa qu’il était plus prudent et plus aimable, après réflexion, d’en dire plus qu’elle ne le savait ou ne le croyait réellement. Elle admit donc que, bien qu’elle n’eût jamais été informée par eux-mêmes des termes dans lesquels ils se trouvaient l’un envers l’autre, elle n’avait aucun doute sur leur affection mutuelle, et qu’elle n’était pas étonnée d’apprendre qu’ils correspondaient.
Il l’écouta avec une attention silencieuse, et lorsqu’elle eut cessé de parler, il se leva immédiatement de son siège et, après avoir dit d’une voix émue : « À votre sœur, je souhaite tout le bonheur imaginable ; à Willoughby, qu’il s’efforce de la mériter », il prit congé et s’en alla.
Elinor ne tira aucun sentiment réconfortant de cette conversation pour apaiser l’inquiétude de son esprit sur d’autres points ; elle resta, au contraire, avec une impression mélancolique du malheur du colonel Brandon, et fut empêchée même de souhaiter qu’il disparût, par son anxiété pour l’événement même qui devait le confirmer.
CHAPITRE XXVIII.
Rien ne se produisit durant les trois ou quatre jours suivants pour faire regretter à Elinor ce qu’elle avait fait en sollicitant sa mère ; car Willoughby ne vint ni n’écrivit. Ils étaient convenus vers la fin de cette période d’accompagner Lady Middleton à une réception dont Mme Jennings fut tenue à l’écart par l’indisposition de sa plus jeune fille ; et pour cette réception, Marianne, totalement découragée, insouciante de son apparence et semblant tout aussi indifférente au fait d’y aller ou de rester, se prépara sans un regard d’espoir ni une expression de plaisir. Elle resta assise près du feu du salon après le thé, jusqu’au moment de l’arrivée de Lady Middleton, sans une seule fois bouger de son siège ou modifier son attitude, perdue dans ses propres pensées et insensible à la présence de sa sœur ; et lorsque, finalement, on leur dit que Lady Middleton les attendait à la porte, elle sursauta comme si elle avait oublié que l’on attendait quelqu’un.
Elles arrivèrent en temps voulu au lieu de destination et, dès que la file de voitures devant elles le permit, elles mirent pied à terre, montèrent les escaliers, entendirent leurs noms annoncés d’un palier à l’autre d’une voix audible, et entrèrent dans une salle splendidement éclairée, tout à fait remplie de compagnie et insupportablement chaude. Lorsqu’elles eurent payé leur tribut de politesse en faisant la révérence à la maîtresse de maison, elles furent autorisées à se mêler à la foule et à prendre leur part de la chaleur et du désagrément auxquels leur arrivée ne pouvait manquer d’ajouter. Après avoir passé quelque temps à dire peu de choses ou à faire encore moins, Lady Middleton s’assit pour jouer au Cassino, et comme Marianne n’était pas d’humeur à circuler, elle et Elinor, trouvant heureusement des chaises, se placèrent à une distance raisonnable de la table.
Elles n’étaient pas restées ainsi longtemps avant qu’Elinor n’aperçoive Willoughby, debout à quelques mètres d’elles, en conversation animée avec une jeune femme à l’allure très élégante. Elle croisa bientôt son regard, et il s’inclina immédiatement, mais sans tenter de lui parler, ni d’approcher Marianne, bien qu’il ne pût manquer de la voir ; puis il poursuivit son discours avec la même dame. Elinor se tourna involontairement vers Marianne pour voir si cela pouvait passer inaperçu de sa part. À ce moment, elle l’aperçut pour la première fois, et tout son visage rayonnant d’un plaisir soudain, elle se serait précipitée vers lui si sa sœur ne l’avait pas retenue.
« Grand Dieu ! » s’écria-t-elle, « il est là — il est là — Oh ! pourquoi ne me regarde-t-il pas ? Pourquoi ne puis-je pas lui parler ? »
« Je t’en prie, je t’en prie, calme-toi, » dit Elinor, « et ne trahis pas ce que tu ressens devant tout le monde. Peut-être ne t’a-t-il pas encore remarquée. »
C’était cependant plus qu’elle ne pouvait croire elle-même ; et être calme à un tel moment était non seulement hors de portée pour Marianne, c’était au-delà de ses souhaits. Elle était assise dans une agonie d’impatience qui affectait chaque trait de son visage.
Finalement, il se retourna et les regarda toutes deux ; elle bondit et, prononçant son nom sur un ton affectueux, lui tendit la main. Il s’approcha et, s’adressant plutôt à Elinor qu’à Marianne, comme s’il souhaitait éviter son regard et était déterminé à ne pas remarquer son attitude, demanda d’un air pressé des nouvelles de Mme Dashwood, et demanda depuis combien de temps elles étaient en ville. Elinor fut dépouillée de toute présence d’esprit par une telle adresse et fut incapable de dire un mot. Mais les sentiments de sa sœur furent instantanément exprimés. Son visage fut inondé de pourpre, et elle s’écria, d’une voix de la plus grande émotion : « Grand Dieu ! Willoughby, que signifie ceci ? N’avez-vous pas reçu mes lettres ? Ne voulez-vous pas me serrer la main ? »
Il ne put alors l’éviter, mais son contact sembla douloureux pour lui, et il ne tint sa main qu’un instant. Durant tout ce temps, il luttait manifestement pour garder son calme. Elinor observa son visage et vit son expression devenir plus tranquille. Après une pause, il parla avec calme.
« J’ai eu l’honneur de passer à Berkeley Street mardi dernier, et j’ai beaucoup regretté de ne pas avoir eu la chance de trouver votre famille et Mme Jennings à la maison. Ma carte n’a pas été perdue, je l’espère. »
« Mais n’avez-vous pas reçu mes mots ? » s’écria Marianne dans l’anxiété la plus folle. « Il y a ici quelque erreur, j’en suis sûre — quelque terrible erreur. Que peut-ce vouloir dire ? Dites-le-moi, Willoughby ; pour l’amour du ciel, dites-moi, qu’est-ce qui se passe ? »
Il ne répondit rien ; son teint changea et tout son embarras revint ; mais comme si, en croisant le regard de la jeune dame avec qui il avait parlé précédemment, il sentait la nécessité d’un effort immédiat, il se reprit encore une fois, et après avoir dit : « Oui, j’ai eu le plaisir de recevoir l’information de votre arrivée en ville, que vous avez eu la bonté de m’envoyer », il se détourna brusquement avec une légère révérence et rejoignit son amie.
Marianne, paraissant maintenant terriblement pâle et incapable de se tenir debout, s’affaissa sur sa chaise, et Elinor, s’attendant à chaque instant à la voir s’évanouir, essaya de la protéger du regard des autres, tout en la ranimant avec de l’eau de lavande.
« Va vers lui, Elinor, » s’écria-t-elle, dès qu’elle put parler, « et force-le à venir vers moi. Dis-lui que je dois le revoir — je dois lui parler instantanément. — Je ne peux rester — je n’aurai pas un moment de paix tant que cela ne sera pas expliqué — quelque terrible malentendu ou autre. Oh, va vers lui à l’instant. »
« Comment cela peut-il être fait ? Non, ma très chère Marianne, tu dois attendre. Ce n’est pas le lieu pour des explications. Attends seulement jusqu’à demain. »
Avec difficulté, cependant, elle put l’empêcher de le suivre elle-même ; et la persuader de réfréner son agitation, d’attendre, au moins avec une apparence de calme, jusqu’à ce qu’elle puisse lui parler avec plus de discrétion et plus d’effet, était impossible ; car Marianne continua sans cesse de céder à voix basse à la misère de ses sentiments par des exclamations de détresse. En peu de temps, Elinor vit Willoughby quitter la pièce par la porte menant à l’escalier, et disant à Marianne qu’il était parti, elle insista sur l’impossibilité de lui parler à nouveau ce soir-là, comme un nouvel argument pour qu’elle se calme. Elle supplia aussitôt sa sœur de demander à Lady Middleton de les raccompagner, car elle était trop malheureuse pour rester une minute de plus.
Lady Middleton, bien qu’en plein milieu d’une partie, informée que Marianne était souffrante, fut trop polie pour objecter un instant à son désir de partir, et remettant ses cartes à une amie, elles partirent dès que la voiture put être trouvée. À peine un mot fut-il prononcé durant leur retour vers Berkeley Street. Marianne était dans une agonie silencieuse, trop oppressée même pour les larmes ; mais comme Mme Jennings n’était heureusement pas rentrée, elles purent aller directement dans leur chambre, où des sels de hartshorn la remirent un peu d’aplomb. Elle fut bientôt déshabillée et mise au lit, et comme elle semblait désireuse d’être seule, sa sœur la laissa alors, et tandis qu’elle attendait le retour de Mme Jennings, elle eut assez de loisir pour penser au passé.
Qu’un genre d’engagement eût subsisté entre Willoughby et Marianne, elle ne pouvait en douter, et que Willoughby en fût lassé, cela semblait tout aussi clair ; car si Marianne pouvait encore nourrir ses propres souhaits, elle ne pouvait attribuer un tel comportement à une erreur ou à un malentendu de quelque sorte que ce soit. Rien, sinon un changement complet de sentiments, ne pouvait l’expliquer. Son indignation aurait été encore plus forte qu’elle ne l’était, si elle n’avait été témoin de cet embarras qui semblait traduire une conscience de sa propre mauvaise conduite, et l’empêchait de le croire si dépourvu de principes qu’il eût joué avec les affections de sa sœur depuis le début, sans aucun dessein qui pût supporter l’examen. L’absence avait pu affaiblir son estime, et la convenance avait pu le déterminer à la surmonter, mais qu’une telle estime eût autrefois existé, elle ne pouvait se résoudre à en douter.
Quant à Marianne, sur les tourments qu’une rencontre si malheureuse avait déjà dû lui causer, et sur ceux encore plus sévères qui pouvaient l’attendre dans ses probables conséquences, elle ne pouvait réfléchir sans la plus profonde inquiétude. Sa propre situation gagnait à la comparaison ; car tant qu’elle pourrait estimer Edward autant que par le passé, quelle que pût être leur séparation future, son esprit pourrait toujours être soutenu. Mais chaque circonstance susceptible d’aigrir un tel mal semblait s’unir pour accroître la misère de Marianne dans une séparation définitive d’avec Willoughby — dans une rupture immédiate et irréconciliable avec lui.
CHAPITRE XXIX.
Avant que la femme de chambre n’eût allumé leur feu le lendemain, ou que le soleil n’eût acquis la moindre force par une matinée froide et sombre de janvier, Marianne, seulement à moitié habillée, était agenouillée contre l’un des sièges de fenêtre pour profiter de toute la lumière qu’elle pouvait en tirer, et écrivait aussi vite qu’un flot continuel de larmes le lui permettait. Dans cette situation, Elinor, réveillée de son sommeil par son agitation et ses sanglots, l’aperçut pour la première fois ; et après l’avoir observée quelques instants avec une anxiété silencieuse, dit, sur un ton de la plus grande douceur :
« Marianne, puis-je demander — ? »
« Non, Elinor, » répondit-elle, « ne demande rien ; tu sauras bientôt tout. »
La sorte de calme désespéré avec lequel cela fut dit ne dura pas plus longtemps que le temps qu’elle mit à parler, et fut immédiatement suivi par un retour de la même affliction excessive. Il fallut quelques minutes avant qu’elle ne pût poursuivre sa lettre, et les fréquents éclats de chagrin qui l’obligeaient encore, par intervalles, à poser sa plume, étaient des preuves suffisantes de son sentiment qu’il était plus que probable qu’elle écrivait pour la dernière fois à Willoughby.
Elinor lui témoigna toute l’attention discrète et effacée qui était en son pouvoir ; et elle aurait essayé de la calmer et de la tranquilliser davantage encore, si Marianne ne l’avait suppliée, avec toute l’ardeur de la plus nerveuse irritabilité, de ne pas lui parler pour rien au monde. Dans de telles circonstances, il valait mieux pour toutes deux qu’elles ne restassent pas longtemps ensemble ; et l’état agité de l’esprit de Marianne non seulement l’empêchait de rester dans la pièce un instant après qu’elle fut habillée, mais exigeant à la fois la solitude et un changement continuel de lieu, la faisait errer dans la maison jusqu’à l’heure du petit-déjeuner, évitant la vue de tout le monde.
Au petit-déjeuner, elle ne mangea ni ne tenta de manger quoi que ce fût ; et l’attention d’Elinor fut alors tout entière employée, non pas à l’exhorter, non pas à la plaindre, ni à paraître la regarder, mais à s’efforcer de détourner l’attention de Mme Jennings entièrement sur elle-même.
Comme c’était un repas favori de Mme Jennings, il dura un temps considérable, et elles s’installaient tout juste, après celui-ci, autour de la table à ouvrage commune, lorsqu’une lettre fut remise à Marianne, qu’elle saisit avec empressement des mains du domestique, et, devenant d’une pâleur mortelle, courut instantanément hors de la pièce. Elinor, qui vit aussi clairement par cela, que si elle avait vu l’adresse, qu’elle devait venir de Willoughby, ressentit immédiatement une telle nausée au cœur qu’elle en fut à peine capable de tenir la tête haute, et resta dans une telle tremblante générale qu’elle craignit qu’il ne fût impossible d’échapper à l’attention de Mme Jennings. Cette bonne dame, cependant, vit seulement que Marianne avait reçu une lettre de Willoughby, ce qui lui apparut comme une très bonne plaisanterie, et qu’elle traita en conséquence, en espérant, avec un rire, qu’elle la trouverait à son goût. Quant à la détresse d’Elinor, elle était trop occupée à mesurer des longueurs de laine pour son tapis pour voir quoi que ce soit ; et continuant calmement son bavardage, dès que Marianne eut disparu, elle dit :
« Sur ma parole, je n’ai jamais vu une jeune femme aussi désespérément amoureuse de ma vie ! Mes filles n’étaient rien comparé à elle, et pourtant elles avaient l’habitude d’être assez folles ; mais quant à Mlle Marianne, elle est tout à fait une créature changée. J’espère, du fond du cœur, qu’il ne la fera pas attendre beaucoup plus longtemps, car il est tout à fait pénible de la voir paraître si malade et désolée. Dites-moi, quand doivent-ils se marier ? »
Elinor, bien que n’ayant jamais été moins disposée à parler qu’à ce moment, se força à répondre à une telle attaque, et, essayant donc de sourire, répondit : « Et avez-vous réellement, Madame, parlé jusqu’à vous persuader que ma sœur est fiancée à M. Willoughby ? Je pensais que cela n’avait été qu’une plaisanterie, mais une question si sérieuse semble en impliquer davantage ; et je dois donc vous prier de ne plus vous tromper vous-même. Je vous assure que rien ne me surprendrait plus que d’entendre qu’ils sont sur le point de se marier. »
« Honte, honte, Mlle Dashwood ! comment pouvez-vous parler ainsi ? Ne savons-nous pas tous que ce doit être un mariage, qu’ils étaient éperdument amoureux l’un de l’autre dès le premier instant où ils se sont rencontrés ? Ne les ai-je pas vus ensemble dans le Devonshire tous les jours, et tout au long de la journée ; et ne savais-je pas que votre sœur est venue en ville avec moi dans le but d’acheter des vêtements de mariage ? Allons, allons, cela ne prendra pas. Parce que vous êtes si sournoise à ce sujet vous-même, vous pensez que personne d’autre n’a de bon sens ; mais il n’en est rien, je peux vous le dire, car c’est connu dans toute la ville depuis si longtemps. Je le dis à tout le monde et Charlotte aussi. »
« En vérité, Madame, » dit Elinor, très sérieusement, « vous vous trompez. En vérité, vous faites une chose très peu aimable en répandant cette rumeur, et vous découvrirez que vous l’avez fait, bien que vous ne vouliez pas me croire maintenant. »
Mme Jennings rit à nouveau, mais Elinor n’avait pas le moral pour en dire davantage, et impatiente en tout état de cause de savoir ce que Willoughby avait écrit, se précipita vers leur chambre, où, en ouvrant la porte, elle vit Marianne étendue sur le lit, presque étouffée par le chagrin, une lettre à la main, et deux ou trois autres traînant près d’elle. Elinor s’approcha, mais sans dire un mot ; et s’asseyant sur le lit, prit sa main, l’embrassa affectueusement plusieurs fois, puis céda à un éclat de larmes, qui, au début, fut à peine moins violent que celui de Marianne. Cette dernière, bien qu’incapable de parler, sembla sentir toute la tendresse de ce comportement, et après quelque temps passé ainsi dans l’affliction commune, elle mit toutes les lettres dans les mains d’Elinor ; puis se couvrant le visage avec son mouchoir, hurla presque d’agonie. Elinor, qui savait qu’un tel chagrin, choquant qu’il fût à voir, devait suivre son cours, veilla sur elle jusqu’à ce que cet excès de souffrance se fût quelque peu dissipé, puis se tournant avidement vers la lettre de Willoughby, lut ce qui suit :
« Bond Street, janvier. »
MA CHÈRE MADAME,
« Je viens d’avoir l’honneur de recevoir votre lettre, pour laquelle je vous prie d’agréer l’expression de ma sincère reconnaissance. Je suis vivement préoccupé d’apprendre qu’il y ait eu dans mon comportement d’hier soir quoi que ce soit qui n’ait pas reçu votre approbation ; et bien que je sois tout à fait incapable de découvrir sur quel point j’ai pu être assez malheureux pour vous offenser, je vous supplie de me pardonner ce qui, je puis vous l’assurer, était parfaitement involontaire. Je ne songerai jamais à mes anciennes relations avec votre famille dans le Devonshire sans le plaisir le plus reconnaissant, et je me flatte de croire qu’elles ne seront rompues par aucune erreur ou méprise sur mes actions. Mon estime pour toute votre famille est très sincère ; mais si j’ai eu le malheur de susciter la croyance en des sentiments dépassant ceux que j’éprouvais ou que j’entendais exprimer, je me reprocherai de ne pas avoir été plus réservé dans les professions de cette estime. Que j’aie jamais pu signifier davantage, vous admettrez que c’est impossible, lorsque vous comprendrez que mes affections sont depuis longtemps engagées ailleurs, et je crois qu’il ne se passera pas beaucoup de semaines avant que cet engagement ne soit rempli. C’est avec un grand regret que j’obéis à vos ordres en vous renvoyant les lettres dont vous m’avez fait l’honneur, ainsi que la mèche de cheveux que vous m’avez si obligeamment accordée.
« Je suis, chère Madame, « Votre très obéissant « humble serviteur, « JOHN WILLOUGHBY. »
On peut imaginer avec quelle indignation une telle lettre dut être lue par Miss Dashwood. Bien qu’elle fût consciente, avant même d’avoir commencé, qu’elle devait apporter l’aveu de son inconstance et confirmer leur séparation pour toujours, elle ne s’attendait pas à ce que l’on pût oser employer un tel langage pour l’annoncer ; elle n’aurait pu supposer Willoughby capable de s’éloigner à ce point de toute apparence de sentiment honorable et délicat — si loin de la courtoisie ordinaire d’un gentleman — au point d’envoyer une lettre aussi impudemment cruelle : une lettre qui, au lieu d’accompagner son désir de rupture d’une quelconque profession de regret, ne reconnaissait aucune rupture de parole, niait toute affection particulière — une lettre dont chaque ligne était une insulte, et qui proclamait son auteur profondément enfoncé dans une scélératesse endurcie.
Elle resta un moment interdite devant cet écrit avec un étonnement indigné ; puis elle le lut et le relut ; mais chaque lecture ne servait qu’à accroître son horreur pour cet homme, et ses sentiments à son égard étaient si amers qu’elle n’osait se fier à sa propre voix, de peur de blesser Marianne plus profondément encore en traitant leur rupture non comme une perte pour elle d’un bien quelconque, mais comme une échappatoire au pire et au plus irrémédiable de tous les maux, une union à vie avec un homme sans principes, comme une délivrance des plus réelles, une bénédiction des plus importantes.
Dans ses méditations ferventes sur le contenu de la lettre, sur la dépravation de cet esprit qui avait pu la dicter, et probablement sur l’esprit fort différent d’une personne toute différente, qui n’avait aucune autre connexion avec l’affaire que celle que son cœur lui donnait avec tout ce qui se passait, Elinor oublia la détresse immédiate de sa sœur, oublia qu’elle avait sur ses genoux trois lettres non encore lues, et oublia si totalement depuis combien de temps elle était dans la pièce que, lorsqu’en entendant une voiture s’arrêter à la porte, elle alla à la fenêtre pour voir qui pouvait venir si déraisonnablement tôt, elle fut saisie d’étonnement en apercevant le carrosse de Mrs. Jennings, dont elle savait qu’il n’avait été commandé que pour une heure. Déterminée à ne pas quitter Marianne, bien qu’elle n’eût aucun espoir de contribuer, pour l’instant, à son soulagement, elle se hâta de s’excuser auprès de Mrs. Jennings, sous prétexte que sa sœur était indisposée. Mrs. Jennings, avec une sollicitude parfaitement bienveillante quant à la cause de cet état, accepta l’excuse très volontiers, et Elinor, après l’avoir vue partir, retourna auprès de Marianne, qu’elle trouva tentant de se lever du lit, et qu’elle rattrapa juste à temps pour l’empêcher de tomber sur le sol, défaillante et étourdie après un long manque de repos et de nourriture convenables ; car cela faisait plusieurs jours qu’elle n’avait plus d’appétit, et plusieurs nuits qu’elle n’avait pas vraiment dormi ; et maintenant, alors que son esprit n’était plus soutenu par la fièvre de l’attente, elle en ressentait les conséquences par une tête douloureuse, un estomac affaibli et une faiblesse nerveuse générale. Un verre de vin, qu’Elinor alla lui chercher sur-le-champ, la réconforta, et elle fut enfin capable d’exprimer quelque sentiment de sa gratitude en disant :
« Pauvre Elinor ! combien je te rends malheureuse ! »
« Je souhaite seulement, répondit sa sœur, qu’il y ait quelque chose que je puisse faire pour te soulager. »
Cela, comme tout le reste, fut trop pour Marianne, qui put seulement s’écrier, dans l’angoisse de son cœur : « Oh ! Elinor, je suis misérable, en vérité », avant que sa voix ne fût entièrement perdue dans des sanglots.
Elinor ne put plus être témoin de ce torrent de chagrin irrépressible en silence.
« Prends sur toi, chère Marianne, s’écria-t-elle, si tu ne veux pas te tuer toi-même et tous ceux qui t’aiment. Pense à ta mère ; pense à sa misère tandis que tu souffres : pour elle, tu dois te reprendre. »
« Je ne peux pas, je ne peux pas, cria Marianne ; laisse-moi, laisse-moi, si je te chagrine ; laisse-moi, déteste-moi, oublie-moi ! mais ne me torture pas ainsi. Oh ! comme il est facile pour ceux qui n’ont pas de chagrin de parler de se reprendre ! Heureuse, heureuse Elinor, tu ne peux avoir aucune idée de ce que je souffre. »
« M’appelles-tu heureuse, Marianne ? Ah ! si tu savais ! — Et peux-tu me croire telle, alors que je te vois si malheureuse ! »
« Pardonne-moi, pardonne-moi, dit-elle en jetant ses bras autour du cou de sa sœur ; je sais que tu compatis à ma peine ; je sais quel cœur tu as ; mais pourtant tu es — tu dois être heureuse ; Edward t’aime — qu’est-ce qui, oh qu’est-ce qui peut effacer un tel bonheur ? »
« Bien, bien des circonstances », dit Elinor solennellement.
« Non, non, non, cria Marianne avec égarement, il t’aime, et toi seule. Tu ne peux avoir aucun chagrin. »
« Je ne peux avoir aucun plaisir tant que je te vois dans cet état. »
« Et tu ne me verras jamais autrement. La mienne est une misère que rien ne peut effacer. »
« Tu ne dois pas parler ainsi, Marianne. N’as-tu aucun réconfort ? aucun ami ? Ta perte est-elle telle qu’elle ne laisse aucune ouverture à la consolation ? Si cruel que soit ton tourment actuel, pense à ce que tu aurais souffert si la découverte de son caractère avait été retardée jusqu’à une période plus tardive — si votre engagement s’était prolongé pendant des mois et des mois, comme cela aurait pu être le cas, avant qu’il ne choisisse d’y mettre fin. Chaque jour supplémentaire de confiance malheureuse, de ton côté, aurait rendu le coup plus terrible. »
« Engagement ! s’écria Marianne, il n’y a eu aucun engagement. »
« Aucun engagement ! »
« Non, il n’est pas aussi indigne que tu le crois. Il n’a rompu aucune parole envers moi. »
« Mais il t’a dit qu’il t’aimait. »
« Oui — non — jamais absolument. C’était implicite chaque jour, mais jamais professé ouvertement. Parfois je pensais que cela avait été le cas, mais cela ne l’a jamais été. »
« Pourtant tu lui as écrit ? »
« Oui : cela pouvait-il être mal après tout ce qui s’était passé ? Mais je ne peux parler. »
Elinor ne dit plus rien et, se tournant de nouveau vers les trois lettres qui éveillaient maintenant une curiosité bien plus vive qu’auparavant, parcourut directement le contenu de toutes. La première, celle que sa sœur lui avait envoyée à leur arrivée en ville, était ainsi conçue.
Berkeley Street, janvier.
« Combien vous serez surpris, Willoughby, en recevant ceci ; et je pense que vous éprouverez quelque chose de plus que de la surprise, quand vous saurez que je suis en ville. Une occasion de venir ici, bien qu’avec Mrs. Jennings, était une tentation à laquelle nous ne pouvions résister. Je souhaite que vous receviez ceci à temps pour venir ici ce soir, mais je ne m’y fierai pas. En tout état de cause, je vous attendrai demain. Pour le moment, adieu.
« M.D. »
Son second billet, qui avait été écrit le lendemain du bal chez les Middleton, était en ces termes :
« Je ne puis exprimer ma déception de vous avoir manqué avant-hier, ni mon étonnement de n’avoir reçu aucune réponse à un billet que je vous ai envoyé il y a plus d’une semaine. J’attends de vos nouvelles, et plus encore de vous voir, à chaque heure du jour. Je vous en prie, repassez dès que possible, et expliquez-moi la raison pour laquelle j’ai attendu cela en vain. Vous feriez mieux de venir plus tôt une autre fois, car nous sommes généralement sortis vers une heure. Nous étions hier soir chez Lady Middleton, où il y a eu un bal. On m’a dit que vous aviez été invité. Mais cela peut-il être vrai ? Vous devez être bien changé depuis que nous nous sommes quittés, si tel était le cas, et que vous n’y étiez pas. Mais je ne veux pas supposer cela possible, et j’espère recevoir très bientôt votre assurance personnelle qu’il en est autrement.
« M.D. »
Le contenu de son dernier billet pour lui était celui-ci :
« Que dois-je imaginer, Willoughby, de votre comportement hier soir ? De nouveau, j’exige une explication. J’étais prête à vous retrouver avec le plaisir que notre séparation produisait naturellement, avec la familiarité que notre intimité à Barton me semblait justifier. J’ai été repoussée, en effet ! J’ai passé une nuit misérable à essayer d’excuser une conduite que l’on peut à peine qualifier autrement qu’d’insultante ; mais bien que je n’aie pas encore été capable de former une excuse raisonnable pour votre comportement, je suis parfaitement prête à entendre votre justification. Vous avez peut-être été mal informé, ou délibérément trompé, sur quelque point me concernant, ce qui peut m’avoir rabaissée dans votre opinion. Dites-moi ce qu’il en est, expliquez les raisons pour lesquelles vous avez agi ainsi, et je serai satisfaite de pouvoir vous satisfaire. Il m’affligerait en vérité d’être obligée de penser du mal de vous ; mais si je dois le faire, si je dois apprendre que vous n’êtes pas ce que nous vous avons cru jusqu’ici, que votre considération pour nous tous n’était pas sincère, que votre comportement envers moi n’était destiné qu’à tromper, faites-le-moi savoir aussitôt que possible. Mes sentiments sont pour l’instant dans un état de terrible indécision ; je souhaite vous disculper, mais la certitude, quel que soit le côté, sera un soulagement par rapport à ce que je souffre maintenant. Si vos sentiments ne sont plus ce qu’ils étaient, vous me rendrez mes billets, ainsi que la mèche de mes cheveux qui est en votre possession.
« M.D. »
Qu’une telle lettre, si pleine d’affection et de confiance, ait pu recevoir une telle réponse, Elinor, pour l’amour de Willoughby, aurait été réticente à le croire. Mais sa condamnation de l’homme ne l’aveuglait pas sur l’impropriété du fait que ces lettres aient été écrites, et elle déplorait silencieusement l’imprudence qui avait risqué de telles preuves non sollicitées de tendresse, non justifiées par rien de ce qui avait précédé, et très sévèrement condamnées par l’événement, quand Marianne, s’apercevant qu’elle avait fini les lettres, lui fit remarquer qu’elles ne contenaient rien que n’importe qui aurait écrit dans la même situation.
« Je me sentais, ajouta-t-elle, aussi solennellement engagée envers lui que si le plus strict contrat légal nous avait liés l’un à l’autre. »
« Je peux le croire, dit Elinor ; mais malheureusement, il ne ressentait pas la même chose. »
« Il ressentait la même chose, Elinor — pendant des semaines et des semaines, il l’a ressenti. Je sais qu’il l’a fait. Quoi que ce soit qui l’ait changé maintenant, (et rien d’autre que l’art le plus noir employé contre moi n’a pu le faire), j’étais autrefois aussi chère à lui que mon âme pouvait le souhaiter. Cette mèche de cheveux, qu’il peut maintenant si volontiers abandonner, m’a été demandée avec la supplication la plus ardente. Si tu avais vu son regard, son attitude, si tu avais entendu sa voix à ce moment-là ! As-tu oublié la dernière soirée que nous avons passée ensemble à Barton ? Et le matin où nous nous sommes quittés ! Quand il m’a dit qu’il pourrait s’écouler bien des semaines avant que nous nous revoyions — sa détresse — pourrais-je jamais oublier sa détresse ? »
Pendant un instant ou deux, elle ne put en dire davantage ; mais quand cette émotion fut passée, elle ajouta, d’un ton plus ferme :
« Elinor, j’ai été cruellement traitée ; mais pas par Willoughby. »
« Très chère Marianne, par qui d’autre que lui ? Par qui peut-il avoir été incité ? »
« Par le monde entier, plutôt que par son propre cœur. Je pourrais plutôt croire chaque créature de ma connaissance coalisée pour me ruiner dans son opinion, que de croire sa nature capable d’une telle cruauté. Cette femme dont il écrit — qui qu’elle soit — ou n’importe qui, en somme, excepté toi, ma chère, maman et Edward, peut avoir été assez barbare pour me calomnier. Au-delà de vous trois, y a-t-il une créature au monde que je ne préférerais pas soupçonner de méchanceté plutôt que Willoughby, dont je connais si bien le cœur ? »
Elinor ne voulut pas contester, et répondit seulement : « Qui que puisse être votre détestable ennemie, qu’elles soient privées de leur triomphe malveillant, ma chère sœur, en voyant avec quelle noblesse la conscience de votre propre innocence et de vos bonnes intentions soutient votre esprit. C’est une fierté raisonnable et louable qui résiste à une telle malveillance. »
« Non, non, cria Marianne, une misère comme la mienne n’a pas de fierté. Je me moque de savoir qui est au courant que je suis misérable. Le triomphe de me voir ainsi peut être ouvert au monde entier. Elinor, Elinor, ceux qui souffrent peu peuvent être fiers et indépendants comme ils le souhaitent — peuvent résister à l’insulte, ou retourner l’humiliation — mais moi, je ne le peux pas. Je dois ressentir — je dois être misérable — et ils sont les bienvenus à jouir de la conscience de cela, ceux qui le peuvent. »
« Mais pour l’amour de ma mère et du mien… »
« Je ferais plus que pour le mien. Mais paraître heureuse quand je suis si malheureuse — Oh ! qui peut l’exiger ? »
De nouveau, elles furent toutes deux silencieuses. Elinor s’occupa de marcher pensivement du foyer à la fenêtre, de la fenêtre au foyer, sans savoir qu’elle recevait de la chaleur de l’un, ni distinguer d’objets à travers l’autre ; et Marianne, assise au pied du lit, la tête appuyée contre l’un des montants, reprit la lettre de Willoughby, et après avoir frémi à chaque phrase, s’écria :
« C’est trop ! Oh, Willoughby, Willoughby, cela pourrait-il être de toi ! Cruel, cruel — rien ne peut t’acquitter. Elinor, rien ne le peut. Quoi qu’il ait pu entendre contre moi — n’aurait-il pas dû suspendre son jugement ? N’aurait-il pas dû m’en parler, m’avoir donné le pouvoir de me disculper ? "La mèche de cheveux, (répétant le passage de la lettre,) que vous m’avez si obligeamment accordée" — Cela est impardonnable. Willoughby, où était ton cœur quand tu as écrit ces mots ? Oh, barbarie insolente ! — Elinor, peut-il être justifié ? »
« Non, Marianne, d’aucune manière possible. »
« Et pourtant cette femme — qui sait quel a pu être son art ? — depuis combien de temps cela a pu être prémédité, et combien profondément ourdi par elle ! — Qui est-elle ? — Qui peut-elle être ? — De qui l’ai-je jamais entendu parler comme jeune et attirante parmi ses connaissances féminines ? — Oh ! personne, personne — il ne me parlait qu’à moi. »
Une autre pause s’ensuivit ; Marianne était très agitée, et cela se termina ainsi.
« Elinor, je dois rentrer à la maison. Je dois aller réconforter maman. Ne pouvons-nous partir demain ? »
« Demain, Marianne ! »
« Oui, pourquoi devrais-je rester ici ? Je ne suis venue que pour Willoughby — et maintenant qui se soucie de moi ? Qui me considère ? »
« Il serait impossible de partir demain. Nous devons à Mrs. Jennings bien plus que de la civilité ; et la civilité la plus élémentaire empêcherait un départ aussi précipité que celui-là. »
« Eh bien alors, un jour ou deux de plus, peut-être ; mais je ne peux rester ici longtemps, je ne peux rester pour subir les questions et les remarques de tous ces gens. Les Middleton et les Palmer — comment supporterai-je leur pitié ? La pitié d’une femme telle que Lady Middleton ! Oh, que dirait-il de cela ! »
Elinor lui conseilla de se recoucher, et pour un instant elle le fit ; mais aucune attitude ne pouvait lui apporter de soulagement ; et dans une douleur agitée d’esprit et de corps, elle changea de posture, jusqu’à ce que, devenant de plus en plus hystérique, sa sœur ne pût qu’avec difficulté la maintenir sur le lit, et craignit pendant un moment d’être contrainte d’appeler à l’aide. Quelques gouttes de lavande, cependant, qu’elle finit par être persuadée de prendre, furent utiles ; et à partir de ce moment jusqu’au retour de Mrs. Jennings, elle resta sur le lit, calme et immobile.
CHAPITRE XXX.
Mrs. Jennings vint immédiatement dans leur chambre à son retour, et sans attendre de réponse à sa demande d’admission, ouvrit la porte et entra avec un air de réelle sollicitude.
« Comment vous sentez-vous, ma chère ? — dit-elle d’une voix empreinte d’une grande compassion à l’adresse de Marianne, qui détourna le visage sans tenter de répondre.
« Comment est-elle, Miss Dashwood ? Pauvre chose ! elle a très mauvaise mine. Ce n’est pas étonnant. Oui, ce n’est que trop vrai. Il va être marié très bientôt — un vaurien ! Je n’ai aucune patience avec lui. Mrs. Taylor m’en a parlé il y a une demi-heure, et elle le tenait d’une amie particulière de Miss Grey elle-même, sinon je suis sûre que je ne l’aurais pas cru ; et j’étais presque prête à m’évanouir comme ça. Eh bien, ai-je dit, tout ce que je peux dire, c’est que si cela est vrai, il a abominablement mal agi avec une jeune dame de ma connaissance, et je souhaite de toute mon âme que sa femme lui fasse vivre un enfer. Et c’est ce que je dirai toujours, ma chère, vous pouvez en être certaine. Je n’ai aucune idée de la façon dont les hommes agissent de la sorte ; et si jamais je le rencontre de nouveau, je lui passerai un savon comme il n’en a pas eu depuis bien longtemps. Mais il y a un réconfort, ma chère Miss Marianne ; il n’est pas le seul jeune homme au monde qui vaille la peine ; et avec votre joli visage, vous ne manquerez jamais d’admirateurs. Eh bien, pauvre chose ! je ne vais pas la déranger plus longtemps, car elle ferait mieux de laisser couler ses larmes une bonne fois pour toutes et d’en finir. Les Parry et les Sanderson viennent heureusement ce soir, vous savez, et cela l’amusera. »
Elle s’en alla alors, marchant sur la pointe des pieds hors de la chambre, comme si elle supposait que l’affliction de sa jeune amie pouvait être accrue par le bruit.
Marianne, à la surprise de sa sœur, décida de dîner avec eux. Elinor lui conseilla même de ne pas le faire. Mais « non, elle voulait descendre ; elle pouvait très bien le supporter, et l’agitation autour d’elle serait moindre ». Elinor, heureuse de la voir gouvernée un instant par un tel motif, bien que croyant à peine possible qu’elle pût tenir jusqu’à la fin du dîner, n’en dit pas plus ; et ajustant sa tenue aussi bien qu’elle le put, alors que Marianne restait sur le lit, elle fut prête à l’aider à se rendre dans la salle à manger dès qu’elles furent appelées.
Une fois là, bien qu’ayant l’air fort misérable, elle mangea davantage et fut plus calme que sa sœur ne l’avait attendu. Si elle avait essayé de parler, ou si elle avait été consciente de la moitié des attentions bien intentionnées mais mal jugées de Mrs. Jennings, ce calme n’aurait pu être maintenu ; mais pas une syllabe n’échappa à ses lèvres ; et l’abstraction de ses pensées la préserva dans l’ignorance de tout ce qui se passait devant elle.
Elinor, qui rendait justice à la bonté de Mrs. Jennings, bien que ses effusions fussent souvent accablantes et parfois presque ridicules, lui fit les remerciements et lui rendit les politesses que sa sœur ne pouvait faire ni rendre elle-même. Leur bonne amie vit que Marianne était malheureuse, et sentit que tout lui était dû pour la rendre tant soit peu moins ainsi. Elle la traita donc avec toute l’indulgence affectueuse d’un parent envers un enfant favori le dernier jour de ses vacances. Marianne devait avoir la meilleure place près du foyer, devait être tentée de manger par tous les mets délicats de la maison, et être amusée par le récit de toutes les nouvelles du jour. Si Elinor n’avait pas vu, dans le triste visage de sa sœur, un frein à toute gaieté, elle aurait pu être divertie par les efforts de Mrs. Jennings pour guérir une déception amoureuse par une variété de sucreries et d’olives, et un bon feu. Dès que, cependant, la conscience de tout cela fut imposée par la répétition continuelle à Marianne, elle ne put rester plus longtemps. Avec une exclamation hâtive de misère, et un signe à sa sœur de ne pas la suivre, elle se leva directement et se précipita hors de la pièce.
« Pauvre âme ! » s’écria Mrs. Jennings, dès qu’elle fut partie, « comme il m’est pénible de la voir ! Et je vous le demande, est-elle partie sans finir son vin ! Et les cerises confites aussi ! Seigneur ! rien ne semble lui faire du bien. Je suis certaine que si je savais quoi que ce soit qui puisse lui plaire, je ferais parcourir toute la ville pour le trouver. Eh bien, c’est pour moi la chose la plus étrange qui soit, qu’un homme puisse traiter une si jolie fille avec autant de dureté ! Mais quand il y a beaucoup d’argent d’un côté, et presque rien de l’autre, que Dieu vous bénisse ! ils ne se soucient guère de ces choses-là ! — »
« La dame alors — Miss Grey, je crois que vous l’avez appelée — est très riche ? »
« Cinquante mille livres, ma chère. L’avez-vous jamais vue ? une fille élégante et chic, disent-ils, mais pas belle. Je me souviens très bien de sa tante, Biddy Henshawe ; elle a épousé un homme très fortuné. Mais toute la famille est riche. Cinquante mille livres ! et à en croire les rumeurs, cela n’arrivera pas trop tôt, car on dit qu’il est ruiné. Rien d’étonnant ! à se pavaner avec son curricle et ses chevaux de chasse ! Eh bien, cela ne sert à rien de parler ; mais quand un jeune homme, quel qu’il soit, vient faire la cour à une jolie fille et promet le mariage, il n’a pas à revenir sur sa parole simplement parce qu’il s’appauvrit et qu’une fille plus riche est prête à le prendre. Pourquoi ne vend-il pas, dans un tel cas, ses chevaux, ne loue-t-il pas sa maison, ne renvoie-t-il pas ses domestiques, pour faire une réforme complète sur-le-champ ? Je vous garantis que Miss Marianne aurait été prête à attendre que les choses s’arrangent. Mais cela ne prend pas de nos jours ; les jeunes hommes de ce siècle ne peuvent renoncer à rien de ce qui relève du plaisir. »
« Savez-vous quel genre de fille est Miss Grey ? Est-elle réputée aimable ? »
« Je n’ai jamais entendu dire de mal d’elle ; en vérité, je l’ai à peine entendue mentionner, si ce n’est que Mrs. Taylor a dit ce matin qu’un jour, Miss Walker lui a laissé entendre qu’elle pensait que Mr. et Mrs. Ellison ne seraient pas fâchés de voir Miss Grey mariée, car elle et Mrs. Ellison ne pouvaient jamais s’entendre. »
« Et qui sont les Ellison ? »
« Ses tuteurs, ma chère. Mais maintenant elle est majeure et peut choisir par elle-même ; et quel joli choix elle a fait ! — Quoi donc, » après une pause d’un instant, « votre pauvre sœur est allée dans sa propre chambre, je suppose, pour gémir toute seule. N’y a-t-il rien que l’on puisse trouver pour la consoler ? Pauvre chère enfant, cela semble tout à fait cruel de la laisser seule. Eh bien, tout à l’heure, nous aurons quelques amis, et cela l’amusera un peu. À quoi allons-nous jouer ? Elle déteste le whist, je sais ; mais n’y a-t-il pas de jeu de société qu’elle apprécie ? »
« Chère madame, cette gentillesse est tout à fait inutile. Marianne, j’ose le dire, ne quittera plus sa chambre ce soir. Je vais la persuader, si je le peux, de se coucher tôt, car je suis certaine qu’elle a besoin de repos. »
« Oui, je crois que ce sera le mieux pour elle. Qu’elle choisisse elle-même son souper et qu’elle aille au lit. Seigneur ! pas étonnant qu’elle ait si mauvaise mine et qu’elle soit si abattue depuis une semaine ou deux, car cette affaire, je suppose, lui pèse sur le cœur depuis tout ce temps. Et la lettre arrivée aujourd’hui a tout consommé ! Pauvre âme ! Je suis sûre que si j’en avais eu la moindre idée, je ne l’aurais pas taquinée à ce sujet pour tout l’or du monde. Mais alors, vous savez, comment aurais-je pu deviner une telle chose ? J’étais certaine qu’il ne s’agissait que d’une banale lettre d’amour, et vous savez que les jeunes gens aiment bien être l’objet de plaisanteries à ce propos. Seigneur ! comme Sir John et mes filles seront préoccupés quand ils l’apprendront ! Si j’avais eu toute ma tête, j’aurais pu m’arrêter à Conduit Street en rentrant chez moi et les en informer. Mais je les verrai demain. »
« Il serait inutile, j’en suis certaine, de mettre Mrs. Palmer et Sir John en garde contre le fait de nommer Mr. Willoughby, ou de faire la moindre allusion à ce qui s’est passé, devant ma sœur. Leur propre bonté naturelle doit leur indiquer la cruauté réelle qu’il y aurait à paraître au courant de quoi que ce soit lorsqu’elle est présente ; et moins l’on m’en dira à moi-même à ce sujet, plus mes sentiments seront ménagés, comme vous, ma chère madame, le croirez aisément. »
« Oh ! Seigneur ! oui, c’est bien vrai. Cela doit être terrible pour vous de l’entendre évoquer ; et quant à votre sœur, je suis certaine que je ne lui en dirais pas un mot pour rien au monde. Vous avez vu que je ne l’ai pas fait pendant tout le dîner. Sir John ne le fera pas davantage, ni mes filles, car ils sont tous très attentionnés et prévenants ; surtout si je leur en glisse un mot, ce que je ne manquerai pas de faire. Pour ma part, je pense que moins on parle de ces choses-là, mieux cela vaut ; plus vite c’est dissipé et oublié. Et à quoi sert de parler, vous savez ? »
« Dans cette affaire, cela ne peut que nuire ; peut-être plus encore que dans bien d’autres cas similaires, car elle s’est accompagnée de circonstances qui, pour le bien de toutes les personnes concernées, la rendent impropre à devenir un sujet de conversation publique. Je dois rendre justice à Mr. Willoughby : il n’a rompu aucun engagement formel envers ma sœur. »
« Oh, ma chère ! Ne prétendez pas le défendre. Aucun engagement formel, vraiment ! après l’avoir emmenée visiter toute la demeure d’Allenham House et avoir choisi les pièces mêmes où ils devaient vivre par la suite ! »
Elinor, pour l’amour de sa sœur, ne put pousser le sujet plus loin, et elle espérait que cela n’était pas requis de sa part pour Willoughby ; puisque, bien que Marianne puisse perdre beaucoup, il ne pourrait guère gagner grand-chose à ce que la vérité fût établie. Après un court silence de part et d’autre, Mrs. Jennings, avec toute sa gaieté naturelle, reprit de plus belle.
« Eh bien, ma chère, c’est un vrai dicton que celui du mauvais vent, car tout tournera au mieux pour le colonel Brandon. Il l’aura finalement ; oui, il l’aura. Notez bien ce que je dis, s’ils ne sont pas mariés avant la mi-été. Seigneur ! comme il rira sous cape en apprenant cette nouvelle ! J’espère qu’il viendra ce soir. Ce sera tout compte fait un meilleur parti pour votre sœur. Deux mille livres par an sans dettes ni entraves — à l’exception, il est vrai, de la petite enfant naturelle ; ah, je l’avais oubliée ; mais on peut la mettre en apprentissage pour une somme modique, et alors qu’importe ? Delaford est un endroit charmant, je peux vous le dire ; exactement ce que j’appelle un beau domaine à l’ancienne, plein de conforts et de commodités ; entièrement clos de grands murs de jardin couverts des meilleurs arbres fruitiers du pays ; et un tel mûrier dans un coin ! Seigneur ! comme Charlotte et moi nous sommes gavées la seule fois où nous y sommes allées ! Ensuite, il y a un pigeonnier, des viviers délicieux, et un très joli canal ; et tout, en somme, ce que l’on pourrait souhaiter ; et, de plus, c’est tout près de l’église, et à seulement un quart de mille de la route à péage, donc on ne s’y ennuie jamais, car si vous allez simplement vous asseoir dans une vieille tonnelle d’ifs derrière la maison, vous pouvez voir toutes les voitures qui passent. Oh ! c’est un bel endroit ! Un boucher tout près dans le village, et le presbytère à deux pas. À mon goût, mille fois plus joli que Barton Park, où ils sont forcés d’envoyer chercher leur viande à trois milles de là, et n’ont pas de voisin plus proche que votre mère. Eh bien, je vais remonter le moral du Colonel dès que je pourrai. Un gigot en chasse un autre, vous savez. Si seulement nous pouvons lui sortir Willoughby de la tête ! »
« Oui, si nous pouvons faire cela, Madame, » dit Elinor, « nous nous en sortirons très bien avec ou sans le colonel Brandon. » Puis, se levant, elle partit rejoindre Marianne, qu’elle trouva, comme elle s’y attendait, dans sa propre chambre, penchée, dans une misère silencieuse, sur les maigres restes d’un feu qui, jusqu’à l’entrée d’Elinor, avait été son unique lumière.
« Tu ferais mieux de me laisser, » fut tout le commentaire que reçut sa sœur.
« Je te laisserai, » dit Elinor, « si tu veux aller te coucher. » Mais à cela, par la contrariété passagère d’une souffrance impatiente, elle refusa d’abord de se plier. La persuasion sincère, quoique douce, de sa sœur finit cependant par l’amener à céder, et Elinor la vit poser sa tête douloureuse sur l’oreiller, et, comme elle l’espérait, en voie de trouver un peu de repos calme avant de la quitter.
Dans le salon, où elle se rendit ensuite, elle fut bientôt rejointe par Mrs. Jennings, un verre à vin, rempli de quelque breuvage, à la main.
« Ma chère, » dit-elle en entrant, « je viens de me rappeler que j’ai dans la maison du meilleur vieux vin de Constantia qu’on ait jamais goûté, alors j’en ai apporté un verre pour votre sœur. Mon pauvre mari ! comme il en était friand ! Chaque fois qu’il avait une crise de sa vieille goutte colique, il disait que cela lui faisait plus de bien que toute autre chose au monde. Allez, portez-le à votre sœur. »
« Chère Madame, » répondit Elinor, souriante devant la différence des maux pour lesquels on le recommandait, « comme vous êtes bonne ! Mais je viens de laisser Marianne au lit, et, je l’espère, presque endormie ; et comme je pense que rien ne lui sera d’un aussi grand secours que le repos, si vous me le permettez, je boirai le vin moi-même. »
Mrs. Jennings, bien que regrettant de ne pas s’y être prise cinq minutes plus tôt, se contenta de ce compromis ; et Elinor, tandis qu’elle en avalait l’essentiel, réfléchit que si ses effets sur une goutte colique étaient, pour l’heure, de peu d’importance pour elle, ses propriétés curatives sur un cœur déçu pouvaient être aussi raisonnablement testées sur elle-même que sur sa sœur.
Le colonel Brandon entra pendant que le groupe prenait le thé, et à sa manière de chercher Marianne du regard dans la pièce, Elinor imagina immédiatement qu’il ne s’attendait ni ne souhaitait la voir là, et, en somme, qu’il était déjà au courant de ce qui causait son absence. Mrs. Jennings ne fut pas frappée par la même pensée ; car peu après son arrivée, elle traversa la pièce jusqu’à la table à thé où présidait Elinor, et chuchota : « Le Colonel a l’air aussi grave que vous puissiez voir. Il ne sait rien de tout cela ; dites-le-lui, ma chère. »
Il tira peu après une chaise près de la sienne, et, avec un regard qui l’assura parfaitement qu’il était bien informé, s’enquit de sa sœur.
« Marianne ne se sent pas bien, » dit-elle. « Elle est indisposée toute la journée, et nous l’avons persuadée d’aller se coucher. »
« Peut-être alors, » répondit-il avec hésitation, « ce que j’ai entendu ce matin peut-il être — il pourrait y avoir plus de vérité là-dedans que je ne pouvais le croire possible au début. »
« Qu’avez-vous entendu ? »
« Qu’un gentleman, dont j’avais raison de penser — en somme, qu’un homme, que je savais être fiancé — mais comment vous le dire ? Si vous le savez déjà, comme vous devez sûrement le savoir, je peux peut-être m’épargner cela. »
« Vous voulez dire, » répondit Elinor, avec un calme forcé, « le mariage de Mr. Willoughby avec Miss Grey. Oui, nous savons tout. Cette journée semble avoir été celle d’une élucidation générale, car c’est ce matin même que cela nous a été révélé pour la première fois. Mr. Willoughby est insondable ! Où l’avez-vous appris ? »
« Dans une boutique de papeterie à Pall Mall, où j’avais des affaires. Deux dames attendaient leur voiture, et l’une d’elles donnait à l’autre le récit du mariage projeté, d’une voix essayant si peu de se dissimuler qu’il m’était impossible de ne pas tout entendre. Le nom de Willoughby, John Willoughby, fréquemment répété, a d’abord attiré mon attention ; et ce qui a suivi était une affirmation positive que tout était désormais définitivement réglé concernant son mariage avec Miss Grey — ce n’était plus un secret — il aurait même lieu d’ici quelques semaines, avec de nombreux détails sur les préparatifs et autres questions. Une chose, en particulier, je m’en souviens, car elle servait à identifier l’homme encore davantage : dès que la cérémonie serait terminée, ils devaient se rendre à Combe Magna, son siège dans le Somersetshire. Mon étonnement ! — mais il serait impossible de décrire ce que j’ai ressenti. La dame communicative, je l’ai appris après enquête, car je suis resté dans la boutique jusqu’à leur départ, était une certaine Mrs. Ellison, et c’est, comme je l’ai appris depuis, le nom de la tutrice de Miss Grey. »
« C’est exact. Mais avez-vous également entendu dire que Miss Grey possède cinquante mille livres ? En cela, s’il le faut, nous pourrions trouver une explication. »
« Il se peut ; mais Willoughby est capable — du moins je le pense » — il s’arrêta un instant ; puis ajouta d’une voix qui semblait se méfier d’elle-même, « Et votre sœur — comment a-t-elle — »
« Ses souffrances ont été très sévères. Je n’ai qu’à espérer qu’elles puissent être proportionnellement courtes. Cela a été, cela est une affliction très cruelle. Jusqu’à hier, je crois, elle n’a jamais douté de son attachement ; et même maintenant, peut-être — mais je suis presque convaincue qu’il n’a jamais été réellement attaché à elle. Il a été très trompeur ! et, sur certains points, il semble y avoir en lui une dureté de cœur. »
« Ah ! » dit le colonel Brandon, « il y en a, en effet ! Mais votre sœur ne — je crois que vous avez dit cela — elle ne voit pas tout à fait les choses comme vous ? »
« Vous connaissez son tempérament, et pouvez croire avec quelle ardeur elle le justifierait encore si elle le pouvait. »
Il ne répondit rien ; et peu après, avec le débarrassage du thé et l’organisation des parties de cartes, le sujet fut nécessairement abandonné. Mrs. Jennings, qui les avait observés avec plaisir pendant qu’ils parlaient, et qui s’attendait à voir l’effet de la confidence de Miss Dashwood dans une gaieté si instantanée du côté du colonel Brandon qu’elle aurait pu convenir à un homme dans la fleur de la jeunesse, de l’espoir et du bonheur, le vit, avec stupeur, rester toute la soirée plus sérieux et pensif qu’à l’accoutumée.
CHAPITRE XXXI.
Après une nuit de sommeil plus long qu’elle ne l’avait espéré, Marianne s’éveilla le lendemain matin avec la même conscience de misère que celle avec laquelle elle avait fermé les yeux.
Elinor l’encouragea autant que possible à parler de ce qu’elle ressentait ; et avant que le petit-déjeuner ne fût prêt, elles avaient passé le sujet en revue encore et encore ; avec la même conviction constante et les mêmes conseils affectueux de la part d’Elinor, les mêmes sentiments impétueux et les opinions changeantes de la part de Marianne, comme auparavant. Parfois, elle pouvait croire Willoughby aussi infortuné et innocent qu’elle-même, et à d’autres moments, elle perdait toute consolation dans l’impossibilité de l’acquitter. À un moment, elle était absolument indifférente au regard du monde entier, à un autre, elle voulait s’en isoler à jamais, et à un troisième, elle pouvait y résister avec énergie. En une chose, cependant, elle était constante : quand le moment venait, elle évitait, autant que possible, la présence de Mrs. Jennings, et gardait un silence déterminé lorsqu’elle était forcée de la supporter. Son cœur s’était endurci contre la croyance que Mrs. Jennings pût compatir à ses peines.
« Non, non, non, ce n’est pas possible, » s’écria-t-elle ; « elle ne peut pas ressentir. Sa gentillesse n’est pas de la sympathie ; sa bonté n’est pas de la tendresse. Tout ce qu’elle veut, c’est du commérage, et elle ne m’aime que maintenant parce que je l’alimente. »
Elinor n’avait pas eu besoin de cela pour être assurée de l’injustice à laquelle sa sœur était souvent conduite dans son opinion sur les autres, par le raffinement irritable de son propre esprit, et la trop grande importance qu’elle accordait aux délicatesses d’une vive sensibilité et aux grâces de manières polies. Comme la moitié du reste du monde, s’il existe plus de la moitié qui soit intelligente et bonne, Marianne, avec d’excellentes facultés et un excellent tempérament, n’était ni raisonnable ni équitable. Elle attendait des autres les mêmes opinions et les mêmes sentiments que les siens, et elle jugeait leurs motifs par l’effet immédiat de leurs actions sur elle-même. Ainsi, une circonstance se produisit, alors que les sœurs étaient ensemble dans leur propre chambre après le petit-déjeuner, qui fit encore baisser le cœur de Mrs. Jennings dans son estime ; car, par sa propre faiblesse, cela s’avéra être une source de nouvelle douleur pour elle-même, bien que Mrs. Jennings fût guidée en cela par un élan de la plus grande bienveillance.
Avec une lettre à la main et le visage gaiement souriant, dans la conviction d’apporter du réconfort, elle entra dans leur chambre en disant :
« Maintenant, ma chère, je vous apporte quelque chose qui, j’en suis sûre, vous fera du bien. »
Marianne en entendit assez. En un instant, son imagination lui présenta une lettre de Willoughby, pleine de tendresse et de contrition, explicative de tout ce qui s’était passé, satisfaisante, convaincante ; et suivie instantanément par Willoughby lui-même, se précipitant avec empressement dans la pièce pour appuyer, à ses pieds, par l’éloquence de ses yeux, les assurances de sa lettre. L’œuvre d’un instant fut détruite par le suivant. L’écriture de sa mère, jamais importune jusqu’alors, était devant elle ; et, dans l’acuité de la déception qui suivit une telle extase de plus que de l’espoir, elle sentit que, jusqu’à cet instant, elle n’avait jamais souffert.
La cruauté de Mrs. Jennings, aucun langage, à sa portée dans ses moments de plus heureuse éloquence, n’aurait pu l’exprimer ; et maintenant, elle ne pouvait lui faire de reproches que par les larmes qui ruisselaient de ses yeux avec une violence passionnée — un reproche, cependant, si totalement perdu sur son objet, que, après de nombreuses expressions de pitié, elle se retira, la renvoyant toujours à la lettre de réconfort. Mais la lettre, quand elle fut assez calme pour la lire, n’apporta que peu de réconfort. Willoughby remplissait chaque page. Sa mère, toujours confiante en leur engagement, et comptant aussi chaleureusement que jamais sur sa constance, n’avait été poussée par la demande d’Elinor qu’à implorer de Marianne une plus grande ouverture d’esprit envers elles deux ; et cela, avec tant de tendresse pour elle, tant d’affection pour Willoughby, et une telle conviction de leur bonheur futur l’un avec l’autre, qu’elle pleura d’agonie tout au long de la lecture.
Toute son impatience de rentrer chez elle revint alors ; sa mère lui était plus chère que jamais ; plus chère par l’excès même de sa confiance erronée en Willoughby, et elle était follement pressée de partir. Elinor, incapable elle-même de déterminer s’il était préférable pour Marianne d’être à Londres ou à Barton, n’offrit aucun conseil personnel, si ce n’est celui de patienter jusqu’à ce que les souhaits de leur mère fussent connus ; et elle finit par obtenir le consentement de sa sœur à attendre cette nouvelle.
Mrs. Jennings les quitta plus tôt que d’habitude ; car elle ne pouvait être tranquille tant que les Middleton et les Palmer ne seraient pas en mesure de s’affliger autant qu’elle ; et refusant catégoriquement la compagnie offerte par Elinor, elle sortit seule pour le reste de la matinée. Elinor, le cœur très lourd, consciente de la peine qu’elle allait communiquer, et percevant, par la lettre de Marianne, combien elle avait peu réussi à y préparer le terrain, s’assit alors pour écrire à sa mère un compte rendu de ce qui s’était passé, et implorer ses directives pour l’avenir ; tandis que Marianne, qui était entrée dans le salon après le départ de Mrs. Jennings, restait figée à la table où écrivait Elinor, observant l’avancée de sa plume, s’affligeant pour elle de la difficulté d’une telle tâche, et s’affligeant encore plus tendrement de son effet sur sa mère.
De cette manière, elles étaient restées environ un quart d’heure, quand Marianne, dont les nerfs ne pouvaient alors supporter aucun bruit soudain, fut surprise par un coup à la porte.
« Qui cela peut-il être ? » s’écria Elinor. « Si tôt en plus ! Je pensais que nous étions en sécurité. »
Marianne se dirigea vers la fenêtre.
« C’est le colonel Brandon ! » dit-elle, avec vexation. « Nous ne sommes jamais en sécurité avec lui. »
« Il n’entrera pas, puisque Mrs. Jennings est sortie. »
« Je ne me fierai pas à cela, » répondit-elle en se retirant dans sa propre chambre. « Un homme qui ne sait quoi faire de son propre temps n’a aucune conscience quand il s’agit d’empiéter sur celui des autres. »
L’événement prouva que sa conjecture était juste, bien qu’elle fût fondée sur l’injustice et l’erreur ; car le colonel Brandon entra bel et bien ; et Elinor, qui était convaincue que la sollicitude pour Marianne l’amenait en ces lieux, et qui voyait cette sollicitude dans son regard troublé et mélancolique, ainsi que dans son enquête anxieuse quoique brève à son sujet, ne pouvait pardonner à sa sœur de l’estimer si peu.
« J’ai rencontré Mme Jennings à Bond Street », dit-il, après les salutations d’usage, « et elle m’a encouragé à venir ; j’ai été d’autant plus facilement encouragé que je pensais probable de vous trouver seule, ce que je souhaitais vivement. Mon but — mon vœu — mon seul vœu en désirant cela — je l’espère, je le crois — est d’être un moyen d’apporter du réconfort ; non, je ne dois pas dire réconfort — pas un réconfort immédiat — mais une conviction, une conviction durable à l’esprit de votre sœur. Mon estime pour elle, pour vous-même, pour votre mère — me permettrez-vous de la prouver en relatant certaines circonstances qu’une estime très sincère, rien d’autre qu’un désir ardent d’être utile — je pense être justifié — quoique, après avoir passé tant d’heures à me convaincre que j’ai raison, n’y a-t-il pas quelque raison de craindre que je n’aie tort ? » Il s’arrêta.
« Je vous comprends », dit Elinor. « Vous avez quelque chose à me dire sur M. Willoughby qui éclairera davantage son caractère. Le fait que vous me le disiez sera le plus grand acte d’amitié que l’on puisse témoigner à Marianne. Ma gratitude sera immédiatement assurée par toute information tendant à cette fin, et la sienne devra l’être avec le temps. Je vous en prie, je vous en prie, laissez-moi l’entendre. »
« Vous l’entendrez ; et, pour être bref, quand j’ai quitté Barton en octobre dernier — mais cela ne vous donnera aucune idée — je dois remonter plus loin. Vous me trouverez un narrateur bien maladroit, Miss Dashwood ; je sais à peine par où commencer. Un court récit sur moi-même, je crois, sera nécessaire, et il sera court. Sur un tel sujet », soupira-t-il lourdement, « je ne saurais être tenté d’être prolixe. »
Il s’arrêta un instant pour se recueillir, puis, avec un autre soupir, continua.
« Vous avez probablement complètement oublié une conversation — (il n’est pas à supposer qu’elle ait pu faire impression sur vous) — une conversation entre nous un soir à Barton Park — c’était le soir d’un bal — où j’ai fait allusion à une dame que j’avais connue autrefois, comme ressemblant, dans une certaine mesure, à votre sœur Marianne. »
« En effet », répondit Elinor, « je ne l’ai pas oubliée. » Il parut satisfait de ce souvenir, et ajouta :
« Si je ne suis pas abusé par l’incertitude, par la partialité d’un tendre souvenir, il existe une très forte ressemblance entre elles, tant dans l’esprit que dans la personne. Cette même chaleur de cœur, cette même ardeur d’imagination et d’entrain. Cette dame était l’une de mes plus proches parentes, orpheline dès son enfance, et sous la tutelle de mon père. Nos âges étaient presque identiques, et depuis nos plus tendres années, nous étions camarades de jeu et amis. Je ne me souviens pas du temps où je n’aimais pas Eliza ; et mon affection pour elle, à mesure que nous grandissions, était telle que, peut-être, à en juger par ma gravité actuelle, morne et sans joie, vous pourriez me croire incapable de l’avoir jamais ressentie. La sienne, pour moi, était, je le crois, aussi fervente que l’attachement de votre sœur pour M. Willoughby, et elle fut, bien que pour une cause différente, tout aussi malheureuse. À dix-sept ans, elle fut perdue pour moi à jamais. Elle fut mariée — mariée contre son gré à mon frère. Sa fortune était considérable, et notre domaine familial fort grevé de dettes. Et c’est là, je le crains, tout ce qui peut être dit pour justifier la conduite de celui qui était à la fois son oncle et son tuteur. Mon frère ne la méritait pas ; il ne l’aimait même pas. J’avais espéré que son estime pour moi la soutiendrait dans toute difficulté, et pendant quelque temps ce fut le cas ; mais à la fin, la misère de sa situation, car elle subit une grande cruauté, triompha de toute sa résolution, et bien qu’elle m’eût promis que rien — mais avec quel aveuglement je raconte ! Je ne vous ai jamais dit comment cela est arrivé. Nous étions à quelques heures de nous enfuir ensemble en Écosse. La traîtrise, ou la folie, de la femme de chambre de ma cousine nous trahit. Je fus banni dans la maison d’un parent fort éloigné, et elle ne reçut aucune liberté, aucune compagnie, aucun amusement, jusqu’à ce que le but de mon père fût atteint. J’avais trop compté sur sa force d’âme, et le coup fut rude — mais si son mariage avait été heureux, si jeune que je fusse alors, quelques mois m’auraient réconcilié avec lui, ou du moins je n’aurais pas maintenant à le déplorer. Ce ne fut cependant pas le cas. Mon frère n’avait aucune considération pour elle ; ses plaisirs n’étaient pas ce qu’ils auraient dû être, et dès le début, il la traita durement. La conséquence de cela, sur un esprit si jeune, si vif, si inexpérimenté que celui de Mme Brandon, ne fut que trop naturelle. Elle se résigna d’abord à toute la misère de sa situation ; et heureux eût été le cas si elle n’avait pas vécu assez longtemps pour surmonter ces regrets que le souvenir de moi occasionnait. Mais pouvons-nous nous étonner qu’avec un tel mari pour provoquer l’inconstance, et sans aucun ami pour la conseiller ou la retenir (car mon père ne vécut que quelques mois après leur mariage, et j’étais avec mon régiment aux Indes orientales), elle dût succomber ? Si j’étais resté en Angleterre, peut-être — mais j’avais voulu favoriser le bonheur de tous deux en m’éloignant d’elle pour des années, et dans ce but, j’avais obtenu mon échange. Le choc que son mariage m’avait causé », continua-t-il, d’une voix très agitée, « était d’un poids dérisoire — n’était rien comparé à ce que j’ai ressenti lorsque j’ai entendu parler, environ deux ans plus tard, de son divorce. C’est cela qui a jeté cette ombre — même maintenant le souvenir de ce que j’ai souffert… »
Il ne put en dire davantage, et se levant précipitamment, il fit quelques pas dans la pièce pendant quelques minutes. Elinor, touchée par son récit, et plus encore par sa détresse, ne put parler. Il vit son inquiétude et, s’approchant d’elle, lui prit la main, la pressa et l’embrassa avec un respect reconnaissant. Quelques minutes supplémentaires d’effort silencieux lui permirent de poursuivre avec calme.
« Il s’écoula près de trois ans après cette période malheureuse avant que je ne revienne en Angleterre. Mon premier soin, à mon arrivée, fut naturellement de la chercher ; mais la recherche fut aussi infructueuse que mélancolique. Je ne pus remonter au-delà de son premier séducteur, et il y avait toute raison de craindre qu’elle ne l’eût quitté que pour sombrer plus profondément dans une vie de péché. Sa pension légale n’était pas proportionnée à sa fortune, ni suffisante pour son entretien confortable, et j’appris de mon frère que le droit de la percevoir avait été cédé quelques mois auparavant à une autre personne. Il imaginait, et il pouvait le faire avec calme, que son extravagance et la détresse qui en résultait l’avaient obligée à en disposer pour un soulagement immédiat. Enfin, cependant, et après que j’eus été six mois en Angleterre, je la trouvai. L’estime pour un ancien serviteur, tombé depuis dans le malheur, m’amena à lui rendre visite dans une maison de détention pour dettes ; et là, dans la même maison, sous une contrainte similaire, se trouvait ma malheureuse sœur. Si altérée — si fanée — épuisée par des souffrances aiguës de toute nature ! Je pouvais à peine croire que la figure mélancolique et maladive devant moi fût les restes de la jeune fille charmante, épanouie et pleine de santé, que j’avais autrefois adorée. Ce que j’endurai en la voyant ainsi — mais je n’ai pas le droit de blesser vos sentiments en tentant de le décrire — je vous ai déjà trop peinée. Qu’elle fût, à toutes apparences, au dernier stade de la phtisie, était — oui, dans une telle situation, c’était mon plus grand réconfort. La vie ne pouvait rien pour elle, au-delà de donner du temps pour une meilleure préparation à la mort ; et cela fut accordé. Je la fis placer dans des logements confortables, sous la garde de personnes appropriées ; je lui rendais visite chaque jour pendant le reste de sa courte vie : j’étais auprès d’elle à ses derniers instants. »
Il s’arrêta à nouveau pour se reprendre ; et Elinor exprima ses sentiments par une exclamation de tendre compassion face au sort de son infortuné ami.
« Votre sœur, je l’espère, ne peut être offensée », dit-il, « par la ressemblance que j’ai imaginée entre elle et ma pauvre parente disgraciée. Leurs sorts, leurs fortunes, ne peuvent être les mêmes ; et si le naturel doux de l’une avait été protégé par un esprit plus ferme, ou un mariage plus heureux, elle aurait pu être tout ce que vous vivrez pour voir l’autre être. Mais à quoi tout cela mène-t-il ? Il semble que je vous aie peinée pour rien. Ah ! Miss Dashwood — un sujet tel que celui-ci — laissé intact pendant quatorze ans — il est dangereux de le manipuler tout court ! Je serai plus calme — plus concis. Elle laissa à mes soins son unique enfant, une petite fille, issue de sa première liaison coupable, qui avait alors environ trois ans. Elle aimait l’enfant et l’avait toujours gardée avec elle. C’était un dépôt précieux, une charge estimée pour moi ; et j’aurais volontiers m’en suis acquitté au sens le plus strict, en veillant moi-même sur son éducation, si la nature de nos situations l’avait permis ; mais je n’avais pas de famille, pas de foyer ; et ma petite Eliza fut donc placée en pension. Je l’y voyais chaque fois que je le pouvais, et après la mort de mon frère (qui eut lieu il y a environ cinq ans, et qui me laissa la possession du patrimoine familial), elle me rendit visite à Delaford. Je l’appelais une parente éloignée ; mais je suis bien conscient d’avoir été en général soupçonné d’un lien beaucoup plus étroit avec elle. Il y a trois ans maintenant (elle venait d’atteindre sa quatorzième année), je l’ai retirée de l’école pour la placer sous la garde d’une femme très respectable, résidant dans le Dorsetshire, qui avait la charge de quatre ou cinq autres filles du même âge ; et pendant deux ans, j’ai eu toute raison d’être satisfait de sa situation. Mais en février dernier, il y a presque un an, elle disparut soudainement. Je lui avais permis (imprudemment, comme il s’est avéré depuis), à son désir ardent, d’aller à Bath avec l’une de ses jeunes amies, qui accompagnait son père là-bas pour sa santé. Je savais qu’il était un homme fort honorable, et j’avais une bonne opinion de sa fille — meilleure qu’elle ne le méritait, car, avec un secret obstiné et mal jugé, elle ne voulait rien dire, ne voulait donner aucun indice, bien qu’elle sût certainement tout. Lui, son père, homme de bonne volonté mais peu perspicace, ne pouvait vraiment, je le crois, donner aucune information ; car il avait été généralement confiné à la maison, tandis que les filles parcouraient la ville et faisaient les connaissances de leur choix ; et il a tenté de me convaincre, aussi fermement qu’il en était convaincu lui-même, que sa fille était totalement étrangère à l’affaire. En bref, je ne pus rien apprendre, sinon qu’elle était partie ; tout le reste, pendant huit longs mois, fut laissé à la conjecture. Ce que je pensais, ce que je craignais, peut être imaginé ; et ce que j’ai souffert aussi. »
« Grand Dieu ! » s’écria Elinor, « pourrait-ce être — pourrait Willoughby ! »
« Les premières nouvelles qui me sont parvenues d’elle », poursuivit-il, « sont arrivées dans une lettre d’elle-même, en octobre dernier. Elle m’a été transmise depuis Delaford, et je l’ai reçue le matin même de notre projet de fête à Whitwell ; et ce fut la raison de mon départ si soudain de Barton, qui, j’en suis sûr, a dû paraître étrange à tout le monde à ce moment-là, et qui, je crois, a offensé certains. M. Willoughby ne se doutait guère, je suppose, lorsque ses regards m’ont blâmé pour mon manque de courtoisie en rompant la fête, que j’étais appelé au secours de celle qu’il avait rendue pauvre et misérable ; mais s’il l’avait su, qu’aurait-ce changé ? Aurait-il été moins gai ou moins heureux dans les sourires de votre sœur ? Non, il avait déjà fait ce qu’aucun homme capable de ressentir pour autrui ne ferait. Il avait laissé la jeune fille dont il avait séduit la jeunesse et l’innocence dans une situation de la plus extrême détresse, sans foyer honorable, sans aide, sans amis, ignorant son adresse ! Il l’avait quittée en promettant de revenir ; il n’est ni revenu, ni n’a écrit, ni ne l’a secourue. »
« C’est au-delà de tout ! » s’exclama Elinor.
« Son caractère est maintenant devant vous ; dépensier, dissipé, et pire que tout cela. Sachant tout cela, comme je le sais maintenant depuis plusieurs semaines, devinez ce que j’ai dû ressentir en voyant votre sœur aussi éprise de lui que jamais, et en étant assuré qu’elle devait l’épouser : devinez ce que j’ai dû ressentir pour vous toutes. Quand je suis venu vous voir la semaine dernière et que je vous ai trouvée seule, je suis venu déterminé à connaître la vérité ; bien qu’indécis sur ce que je devais faire une fois connue. Mon comportement a dû vous sembler étrange alors ; mais maintenant vous le comprendrez. Vous laisser toutes dans une telle illusion ; voir votre sœur — mais que pouvais-je faire ? Je n’avais aucun espoir d’intervenir avec succès ; et parfois je pensais que l’influence de votre sœur pourrait encore le racheter. Mais maintenant, après un traitement si déshonorant, qui peut dire quels étaient ses desseins sur elle. Quels qu’ils aient pu être, cependant, elle peut maintenant, et à l’avenir le fera sans aucun doute, se tourner avec gratitude vers sa propre condition, lorsqu’elle la comparera à celle de ma pauvre Eliza, lorsqu’elle considérera la situation misérable et sans espoir de cette pauvre fille, et se la représentera avec une affection pour lui si forte, toujours aussi forte que la sienne, et avec un esprit tourmenté par des remords qui devront l’accompagner tout au long de sa vie. Sûrement cette comparaison doit avoir son utilité pour elle. Elle sentira que ses propres souffrances ne sont rien. Elles ne procèdent d’aucune mauvaise conduite, et ne peuvent apporter aucune honte. Au contraire, chaque ami doit devenir encore plus son ami par elles. Le souci pour son malheur, et le respect pour sa force d’âme à l’endurer, doivent renforcer tout attachement. Utilisez votre propre discrétion, cependant, pour lui communiquer ce que je vous ai dit. Vous devez savoir mieux que quiconque quel en sera l’effet ; mais si je n’avais pas sérieusement, et du fond de mon cœur, cru que cela pourrait être utile, qu’il pourrait diminuer ses regrets, je n’aurais pas pris la liberté de vous importuner avec ce récit de mes afflictions familiales, avec un récit qui peut sembler avoir été destiné à m’élever aux dépens des autres. »
Les remerciements d’Elinor suivirent ce discours avec une sincérité reconnaissante ; accompagnés aussi de l’assurance qu’elle attendait un avantage matériel pour Marianne de la communication de ce qui s’était passé.
« J’ai été plus peinée », dit-elle, « par ses efforts pour l’innocenter que par tout le reste ; car cela irrite son esprit plus que la plus parfaite conviction de son indignité ne peut le faire. Maintenant, bien qu’au début elle souffre beaucoup, je suis sûre qu’elle deviendra bientôt plus tranquille. Avez-vous », poursuivit-elle après un court silence, « jamais revu M. Willoughby depuis que vous l’avez quitté à Barton ? »
« Oui », répondit-il gravement, « une fois. Une rencontre était inévitable. »
Elinor, surprise par son ton, le regarda anxieusement, en disant :
« Quoi ? l’avez-vous rencontré pour… »
« Je ne pouvais le rencontrer d’aucune autre manière. Eliza m’avait avoué, bien qu’à contrecœur, le nom de son amant ; et quand il revint en ville, ce qui fut dans la quinzaine après moi, nous nous rencontrâmes sur rendez-vous, lui pour défendre, moi pour punir sa conduite. Nous sommes revenus indemnes, et la rencontre, par conséquent, n’a jamais été ébruitée. »
Elinor soupira face à la nécessité supposée de cela ; mais pour un homme et un soldat, elle ne se permit pas de la blâmer.
« Telle », dit le colonel Brandon, après une pause, « a été la malheureuse ressemblance entre le sort de la mère et de la fille ! Et si imparfaitement me suis-je acquitté de ma charge ! »
« Est-elle toujours en ville ? »
« Non ; dès qu’elle s’est remise de ses couches, car je l’ai trouvée proche de son accouchement, je l’ai installée, elle et son enfant, à la campagne, et elle y demeure. »
Se rappelant, peu après, qu’il séparait probablement Elinor de sa sœur, il mit fin à sa visite, recevant d’elle à nouveau les mêmes remerciements reconnaissants, et la laissant pleine de compassion et d’estime pour lui.
CHAPITRE XXXII.
Lorsque les détails de cette conversation furent répétés par Miss Dashwood à sa sœur, comme ils le furent très rapidement, l’effet sur elle ne fut pas tout à fait tel que la première avait espéré le voir. Non pas que Marianne parût douter de la vérité de la moindre partie de ce récit, car elle l’écouta avec l’attention la plus constante et la plus soumise, ne fit ni objection ni remarque, ne tenta aucune justification de Willoughby, et sembla montrer par ses larmes qu’elle sentait cela impossible. Mais bien que ce comportement assurât à Elinor que la conviction de cette culpabilité était portée jusqu’à son esprit, bien qu’elle vît avec satisfaction l’effet de cela, dans le fait qu’elle n’évitait plus le colonel Brandon lorsqu’il appelait, qu’elle lui parlait, même volontairement, avec une sorte de respect compatissant, et bien qu’elle vît ses esprits moins violemment irrités qu’auparavant, elle ne la vit pas moins misérable. Son esprit devint posé, mais il fut posé dans un abattement morne. Elle ressentait la perte du caractère de Willoughby encore plus lourdement qu’elle n’avait ressenti la perte de son cœur ; sa séduction et son abandon de Miss Williams, la misère de cette pauvre fille, et le doute sur ce qu’avaient pu être ses desseins sur elle-même, pesaient tous ensemble si fort sur son esprit qu’elle ne pouvait se résoudre à parler de ce qu’elle ressentait, même à Elinor ; et, ruminant ses chagrins en silence, elle causait plus de peine à sa sœur que n’aurait pu le faire la confession la plus ouverte et la plus fréquente de ceux-ci.
Donner les sentiments ou le langage de Mme Dashwood en recevant et en répondant à la lettre d’Elinor ne serait que donner une répétition de ce que ses filles avaient déjà ressenti et dit ; d’une déception à peine moins douloureuse que celle de Marianne, et d’une indignation même plus grande que celle d’Elinor. De longues lettres d’elle, se succédant rapidement, arrivèrent pour dire tout ce qu’elle souffrait et pensait ; pour exprimer sa vive sollicitude pour Marianne, et l’implorer de supporter avec courage ce malheur. Bien mauvaise devait être la nature de l’affliction de Marianne, quand sa mère pouvait parler de courage ! mortifiante et humiliante devait être l’origine de ces regrets, qu’elle pouvait souhaiter qu’elle ne s’abandonnât pas !
Contre l’intérêt de son propre confort individuel, Mme Dashwood avait déterminé qu’il serait préférable pour Marianne d’être n’importe où, en ce moment, plutôt qu’à Barton, où tout ce qui était sous ses yeux ramènerait le passé de la manière la plus forte et la plus affligeante, en plaçant constamment Willoughby devant elle, tel qu’elle l’avait toujours vu là. Elle recommanda donc à ses filles, par tous les moyens, de ne pas abréger leur visite chez Mme Jennings ; dont la durée, bien que jamais exactement fixée, avait été prévue par toutes comme devant comprendre au moins cinq ou six semaines. Une variété d’occupations, d’objets et de compagnie, qui ne pouvaient être obtenus à Barton, y seraient inévitables, et pourraient encore, espérait-elle, tromper Marianne, par moments, en un intérêt au-delà d’elle-même, et même en quelque amusement, si méprisables que les idées de l’un et de l’autre puissent maintenant lui paraître.
Contre tout danger de revoir Willoughby, sa mère considérait qu’elle était au moins aussi en sécurité en ville qu’à la campagne, puisque sa connaissance devait maintenant être rompue par tous ceux qui se disaient ses amis. Le dessein ne pourrait jamais les mettre sur le chemin l’un de l’autre : la négligence ne pourrait jamais les laisser exposés à une surprise ; et le hasard avait moins en sa faveur dans la foule de Londres que même dans la retraite de Barton, où il pourrait le forcer devant elle lors de cette visite à Allenham pour son mariage, que Mme Dashwood, l’ayant d’abord prévu comme un événement probable, en était venue à l’attendre comme un événement certain.
Elle avait encore une autre raison pour souhaiter que ses enfants restassent là où elles étaient ; une lettre de son gendre lui avait dit que lui et sa femme devaient être en ville avant le milieu de février, et elle jugeait juste qu’elles vissent parfois leur frère.
Marianne avait promis d’être guidée par l’opinion de sa mère, et elle s’y soumit donc sans opposition, bien qu’elle se révélât parfaitement différente de ce qu’elle souhaitait et attendait, bien qu’elle sentît qu’elle était entièrement erronée, formée sur des bases fausses, et qu’en exigeant son maintien prolongé à Londres, elle la privait de la seule atténuation possible de sa misère, la sympathie personnelle de sa mère, et la condamnait à une société et à des scènes telles qu’elles devaient l’empêcher de connaître jamais un moment de repos.
Mais c’était pour elle une grande consolation que ce qui apportait le malheur à elle-même en apporterait un bon à sa sœur ; et Elinor, d’un autre côté, soupçonnant qu’il ne serait pas en son pouvoir d’éviter tout à fait Edward, se consola en pensant que, bien que leur séjour prolongé dût par conséquent contrarier son propre bonheur, ce serait mieux pour Marianne qu’un retour immédiat dans le Devonshire.
Son soin à protéger sa sœur de jamais entendre mentionner le nom de Willoughby ne fut pas inutile. Marianne, sans même le savoir, en recueillit tous les avantages ; car ni Mme Jennings, ni Sir John, ni même Mme Palmer elle-même, ne parlèrent jamais de lui devant elle. Elinor souhaita que la même indulgence eût pu s’étendre jusqu’à elle-même, mais c’était impossible, et elle fut obligée d’écouter jour après jour l’indignation de chacun d’eux.
Sir John n’aurait jamais cru cela possible. « Un homme dont il avait toujours eu tant de raisons de penser du bien ! Un gaillard si aimable ! Il ne croyait pas qu’il y eût plus intrépide cavalier en Angleterre ! C’était une affaire inexplicable. Il le vouait au diable de tout son cœur. Il ne lui adresserait plus jamais la parole, où qu’il pût le rencontrer, pour rien au monde ! Non, même si ce devait être au bord du bois de Barton, et qu’ils dussent rester à guetter deux heures durant. Un tel scélérat ! Un tel chien fourbe ! Ce n’était que la dernière fois qu’ils s’étaient vus qu’il lui avait offert un des chiots de Folly ! Et voilà comment cela finit ! »
Mme Palmer, à sa manière, était tout aussi en colère. « Elle était résolue à rompre toute connaissance avec lui immédiatement, et elle était très reconnaissante de n’avoir jamais fait sa connaissance du tout. Elle souhaitait de tout son cœur que Combe Magna ne fût pas si près de Cleveland ; mais cela n’avait pas d’importance, car c’était bien trop loin pour les visites ; elle le haïssait tant qu’elle était résolue à ne plus jamais mentionner son nom, et elle dirait à tous ceux qu’elle verrait à quel point il ne valait rien. »
Le reste de la sympathie de Mme Palmer se manifesta en se procurant tous les détails en son pouvoir sur le mariage prochain, et en les communiquant à Elinor. Elle put bientôt dire chez quel carrossier la nouvelle voiture était en train d’être construite, par quel peintre le portrait de M. Willoughby était dessiné, et dans quel magasin on pouvait voir les vêtements de Mlle Grey.
L’indifférence calme et polie de Lady Middleton fut en cette occasion un heureux soulagement pour l’esprit d’Elinor, oppressé comme il l’était souvent par la gentillesse bruyante des autres. C’était un grand confort pour elle d’être sûre de ne susciter aucun intérêt chez au moins une personne parmi leur cercle d’amis : un grand confort de savoir qu’il y en avait une qui la rencontrerait sans éprouver aucune curiosité pour les détails, ni aucune inquiétude pour la santé de sa sœur.
Toute qualité est parfois élevée, par les circonstances du moment, à une valeur supérieure à sa valeur réelle ; et elle était parfois harcelée par des condoléances officieuses jusqu’à estimer les bonnes manières plus indispensables au confort que la bienveillance.
Lady Middleton exprimait son sentiment sur l’affaire environ une fois par jour, ou deux, si le sujet revenait très souvent, en disant : « C’est tout à fait choquant, en vérité ! » et, grâce à cette soupape continuelle bien que douce, elle était capable non seulement de voir Mlles Dashwood dès le début sans la moindre émotion, mais très bientôt de les voir sans se souvenir d’un mot de l’affaire ; et ayant ainsi soutenu la dignité de son propre sexe, et exprimé sa censure décidée de ce qui était mal dans l’autre, elle se crut libre de s’occuper de l’intérêt de ses propres assemblées, et détermina donc (bien qu’un peu contre l’avis de Sir John) que, comme Mme Willoughby serait à la fois une femme d’élégance et de fortune, elle laisserait sa carte chez elle dès qu’elle serait mariée.
Les enquêtes délicates et discrètes du colonel Brandon ne furent jamais malvenues à Mlle Dashwood. Il avait amplement gagné le privilège de discuter intimement de la déception de sa sœur, par le zèle amical avec lequel il s’était efforcé de l’adoucir, et ils conversaient toujours avec confiance. Sa principale récompense pour l’effort douloureux de révéler ses chagrins passés et ses humiliations présentes lui fut donnée par l’œil compatissant avec lequel Marianne l’observait parfois, et la douceur de sa voix chaque fois (bien que cela n’arrivât pas souvent) qu’elle était obligée, ou qu’elle pouvait s’obliger à lui parler. Celles-ci l’assuraient que son effort avait produit un accroissement de bienveillance envers lui-même, et celles-ci donnaient à Elinor l’espoir qu’il serait encore augmenté par la suite ; mais Mme Jennings, qui ne savait rien de tout cela, qui savait seulement que le colonel restait aussi grave que jamais, et qu’elle ne pouvait ni le convaincre de faire lui-même la demande, ni la charger de la faire pour lui, commença, au bout de deux jours, à penser qu’au lieu de la mi-été, ils ne se marieraient pas avant la Saint-Michel, et à la fin d’une semaine que ce ne serait pas un mariage du tout. La bonne entente entre le colonel et Mlle Dashwood semblait plutôt déclarer que les honneurs du mûrier, du canal et de la tonnelle d’ifs seraient tous transférés à elle ; et Mme Jennings avait, depuis quelque temps, cessé de penser du tout à Mme Ferrars.
Début février, moins de quinze jours après la réception de la lettre de Willoughby, Elinor eut la tâche douloureuse d’informer sa sœur qu’il était marié. Elle avait pris soin de se faire transmettre l’information dès qu’il fut connu que la cérémonie était terminée, car elle désirait que Marianne ne reçût pas la première nouvelle par les journaux publics, qu’elle voyait examiner avidement chaque matin.
Elle reçut la nouvelle avec une résolution calme ; ne fit aucune observation, et au début ne versa aucune larme ; mais après un court instant, elles jaillirent, et pour le reste de la journée, elle fut dans un état à peine moins digne de pitié que lorsqu’elle avait appris pour la première fois à s’attendre à l’événement.
Les Willoughby quittèrent la ville dès qu’ils furent mariés ; et Elinor espérait maintenant, puisqu’il ne pouvait y avoir aucun danger qu’elle vît l’un ou l’autre, de convaincre sa sœur, qui n’avait pas encore quitté la maison depuis que le coup était tombé, de sortir de nouveau peu à peu comme elle le faisait auparavant.
Vers cette époque, les deux Mlles Steele, arrivées récemment chez leur cousine à Bartlett’s Buildings, Holborn, se présentèrent de nouveau devant leurs parentes plus distinguées de Conduit Street et Berkeley Street ; et furent accueillies par elles toutes avec une grande cordialité.
Elinor seule fut désolée de les voir. Leur présence lui causait toujours de la peine, et elle savait à peine comment faire une réponse très gracieuse au ravissement excessif de Lucy de la trouver encore en ville.
« J’aurais été tout à fait déçue si je ne vous avais pas trouvée ici encore », dit-elle à plusieurs reprises, avec une forte emphase sur le mot. « Mais j’ai toujours pensé que je vous trouverais. J’étais presque sûre que vous ne quitteriez pas Londres tout de suite ; bien que vous m’ayez dit, vous savez, à Barton, que vous ne resteriez pas plus d’un mois. Mais je pensais, à l’époque, que vous changeriez très probablement d’avis quand on en viendrait au fait. Cela aurait été bien dommage d’être partie avant que votre frère et votre sœur ne soient venus. Et maintenant, soyez sûre que vous ne serez pas pressée de partir. Je suis incroyablement contente que vous n’ayez pas tenu parole. »
Elinor la comprit parfaitement, et fut forcée d’user de toute sa maîtrise de soi pour faire paraître qu’elle ne le faisait pas.
« Eh bien, ma chère », dit Mme Jennings, « et comment avez-vous voyagé ? »
« Pas en diligence, je vous l’assure », répondit Mlle Steele, avec une vive exaltation ; « nous sommes venues en poste tout du long, et avions un très élégant beau pour nous accompagner. Le Dr Davies venait en ville, et alors nous avons pensé que nous nous joindrions à lui dans une chaise de poste ; et il s’est comporté très gentiment, et a payé dix ou douze shillings de plus que nous. »
« Oh, oh ! » s’écria Mme Jennings ; « très joli, en vérité ! Et le Docteur est un homme célibataire, je vous le garantis. »
« Ah là là », dit Mlle Steele, en souriant avec affectation, « tout le monde se moque tant de moi à propos du Docteur, et je ne peux pas savoir pourquoi. Mes cousines disent qu’elles sont sûres que j’ai fait une conquête ; mais pour ma part, je déclare que je ne pense jamais à lui d’une heure à l’autre. "Seigneur ! voici votre beau, Nancy", disait ma cousine l’autre jour, quand elle l’a vu traverser la rue vers la maison. Mon beau, vraiment ! ai-je dit — je ne peux pas savoir de qui vous voulez parler. Le Docteur n’est pas mon beau. »
« Oui, oui, c’est très joli à dire — mais ça ne prendra pas — le Docteur est l’homme, je le vois. »
« Non, vraiment ! » répondit sa cousine, avec un sérieux affecté, « et je vous prie de contredire cela, si jamais vous l’entendez raconter. »
Mme Jennings lui donna directement l’assurance gratifiante qu’elle ne le ferait certainement pas, et Mlle Steele fut rendue complètement heureuse.
« Je suppose que vous irez séjourner chez votre frère et votre sœur, Mlle Dashwood, quand ils viendront en ville », dit Lucy, revenant, après une cessation d’allusions hostiles, à la charge.
« Non, je ne pense pas que nous le ferons. »
« Oh, si, je parie que vous le ferez. »
Elinor ne voulut pas lui faire plaisir en s’opposant davantage.
« Quelle chose charmante que Mme Dashwood puisse vous épargner toutes deux pendant si longtemps ! »
« Si longtemps, en vérité ! » intervint Mme Jennings. « Pourquoi, leur visite vient à peine de commencer ! »
Lucy fut réduite au silence.
« Je suis désolée que nous ne puissions voir votre sœur, Mlle Dashwood », dit Mlle Steele. « Je suis désolée qu’elle ne soit pas bien… » car Marianne avait quitté la pièce à leur arrivée.
« Vous êtes très bonne. Ma sœur sera également désolée de manquer le plaisir de vous voir ; mais elle a été très tourmentée ces derniers temps par des maux de tête nerveux, qui la rendent inapte à la compagnie ou à la conversation. »
« Oh, cher, c’est bien dommage ! Mais de si vieilles amies que Lucy et moi ! Je pense qu’elle pourrait nous voir ; et je suis sûre que nous ne dirions pas un mot. »
Elinor, avec une grande civilité, déclina la proposition. Sa sœur était peut-être allongée sur le lit, ou en déshabillé, et donc incapable de venir les voir.
« Oh, si ce n’est que ça », s’écria Mlle Steele, « nous pouvons tout aussi bien aller la voir. »
Elinor commença à trouver cette impertinence trop forte pour son caractère ; mais elle fut épargnée de la peine de la réprimer par la réprimande cinglante de Lucy, qui, maintenant, comme en bien des occasions, bien qu’elle n’ajoutât pas beaucoup de douceur aux manières d’une sœur, fut utile pour gouverner celles de l’autre.
CHAPITRE XXXIII.
Après une certaine opposition, Marianne céda aux supplications de sa sœur et consentit à sortir avec elle et Mme Jennings une matinée pendant une demi-heure. Elle conditionna expressément, cependant, de ne faire aucune visite, et ne ferait rien de plus que de les accompagner chez Gray, à Sackville Street, où Elinor menait une négociation pour l’échange de quelques bijoux démodés de sa mère.
Lorsqu’elles s’arrêtèrent à la porte, Mme Jennings se souvint qu’il y avait une dame à l’autre bout de la rue chez qui elle devait passer ; et comme elle n’avait aucune affaire chez Gray, il fut décidé que, pendant que ses jeunes amies traiteraient les leurs, elle ferait sa visite et reviendrait les chercher.
En montant les escaliers, Mlles Dashwood trouvèrent tant de monde devant elles dans la pièce qu’il n’y avait personne de libre pour s’occuper de leurs commandes ; et elles furent obligées d’attendre. Tout ce qu’on pouvait faire était de s’asseoir à ce bout du comptoir qui semblait promettre la succession la plus rapide ; un seul monsieur se tenait là, et il est probable qu’Elinor n’était pas sans espoir d’exciter sa politesse pour une expédition plus rapide. Mais la correction de son œil et la délicatesse de son goût se révélèrent être au-dessus de sa politesse. Il donnait des ordres pour un étui à cure-dents pour lui-même, et jusqu’à ce que sa taille, sa forme et ses ornements fussent déterminés, ce qui, après avoir examiné et débattu pendant un quart d’heure sur chaque étui à cure-dents de la boutique, fut finalement arrangé par sa propre fantaisie inventive, il n’eut aucun loisir d’accorder aux deux dames une autre attention que ce qui était compris dans trois ou quatre regards très insistants ; une sorte d’avis qui servit à imprimer dans l’esprit d’Elinor le souvenir d’une personne et d’un visage d’une insignifiance naturelle et authentique, bien qu’ornés dans le premier style de la mode.
Marianne fut épargnée des sentiments troublants de mépris et de ressentiment, lors de cet examen impertinent de leurs traits, et de la fatuité de sa manière de décider sur toutes les différentes horreurs des différents étuis à cure-dents présentés à son inspection, en restant inconsciente de tout cela ; car elle était tout aussi capable de recueillir ses pensées en elle-même, et d’être aussi ignorante de ce qui se passait autour d’elle, dans la boutique de M. Gray, que dans sa propre chambre à coucher.
Enfin, l’affaire fut décidée. L’ivoire, l’or et les perles reçurent tous leur destination, et le monsieur, ayant nommé le dernier jour où son existence pourrait se poursuivre sans la possession de l’étui à cure-dents, enfila ses gants avec un soin tranquille, et, accordant un autre regard aux Mlles Dashwood, mais un regard qui semblait demander plutôt qu’exprimer l’admiration, s’en alla avec un air heureux de réelle vanité et d’indifférence affectée.
Elinor ne perdit pas de temps à mettre son affaire en avant, et était sur le point de la conclure, lorsqu’un autre monsieur se présenta à ses côtés. Elle tourna ses yeux vers son visage, et fut surprise de découvrir qu’il s’agissait de son frère.
Leur affection et leur plaisir à se rencontrer furent juste assez pour faire une apparence très honorable dans la boutique de M. Gray. John Dashwood était vraiment loin d’être fâché de revoir ses sœurs ; cela leur donnait plutôt satisfaction ; et ses demandes de nouvelles de leur mère furent respectueuses et attentives.
Elinor apprit que lui et Fanny étaient en ville depuis deux jours.
« Je souhaitais beaucoup vous voir hier », dit-il, « mais c’était impossible, car nous étions obligés d’emmener Harry voir les bêtes sauvages à l’Exeter Exchange ; et nous avons passé le reste de la journée avec Mme Ferrars. Harry était extrêmement content. Ce matin, j’avais pleinement l’intention de passer vous voir, si je pouvais éventuellement trouver une demi-heure de libre, mais on a toujours tant à faire en arrivant en ville. Je suis venu ici pour commander un sceau à Fanny. Mais demain, je pense que je pourrai certainement passer à Berkeley Street, et être présenté à votre amie Mme Jennings. Je crois savoir qu’elle est une femme d’une très bonne fortune. Et les Middleton aussi, vous devez me présenter à eux. En tant que parents de ma belle-mère, je serai heureux de leur témoigner tout le respect possible. Ce sont d’excellents voisins pour vous à la campagne, je crois savoir. »
« Excellents, en vérité. Leur attention à notre confort, leur amicalité en tout point, est plus que je ne peux l’exprimer. »
« J’en suis extrêmement heureux, sur ma parole ; extrêmement heureux en vérité. Mais il devrait en être ainsi ; ce sont des gens de grande fortune, ils vous sont apparentés, et toute civilité et commodité qui peut servir à rendre votre situation agréable pourrait être raisonnablement attendue. Et ainsi vous êtes très confortablement installées dans votre petit cottage et ne manquez de rien ! Edward nous a rapporté un compte rendu des plus charmants de l’endroit : la chose la plus complète du genre, disait-il, qui ait jamais existé, et vous sembliez toutes en profiter par-dessus tout. Ce fut une grande satisfaction pour nous de l’apprendre, je vous l’assure. »
Elinor eut un peu honte de son frère ; et ne fut pas fâchée d’être épargnée de la nécessité de lui répondre, par l’arrivée du domestique de Mme Jennings, qui vint lui dire que sa maîtresse les attendait à la porte.
M. Dashwood les accompagna en bas, fut présenté à Mme Jennings à la porte de sa voiture, et répétant son espoir de pouvoir leur rendre visite le lendemain, prit congé.
Sa visite fut dûment payée. Il vint avec un prétexte d’excuse de la part de leur belle-sœur, pour ne pas venir aussi ; « mais elle était si occupée avec sa mère, qu’en vérité elle n’avait aucun loisir pour aller nulle part ». Mme Jennings, cependant, l’assura directement qu’elle ne s’embarrasserait pas de cérémonie, car ils étaient tous cousins, ou quelque chose du genre, et qu’elle irait certainement voir Mme John Dashwood très bientôt, et amènerait ses sœurs la voir. Ses manières envers elles, bien que calmes, étaient parfaitement aimables ; envers Mme Jennings, très attentivement civiles ; et le colonel Brandon étant arrivé peu après lui, il l’observa avec une curiosité qui semblait dire qu’il voulait seulement savoir s’il était riche pour être également civil avec lui.
Après être resté avec elles une demi-heure, il demanda à Elinor de l’accompagner à Conduit Street, et de le présenter à Sir John et Lady Middleton. Le temps était remarquablement beau, et elle consentit volontiers. Dès qu’ils furent hors de la maison, ses questions commencèrent.
« Qui est le colonel Brandon ? Est-ce un homme de fortune ? »
« Oui ; il a une très bonne propriété dans le Dorsetshire. »
« J’en suis heureux. Il semble être un homme très distingué ; et je pense, Elinor, que je peux vous féliciter sur la perspective d’un établissement très respectable dans la vie. »
« Moi, mon frère ! que voulez-vous dire ? »
« Il vous aime. Je l’ai observé attentivement, et j’en suis convaincu. Quel est le montant de sa fortune ? »
« Environ deux mille livres par an, je crois. »
« Deux mille livres par an ; » et se travaillant alors jusqu’à un degré de générosité enthousiaste, il ajouta : « Elinor, je souhaite de tout mon cœur que ce fût deux fois plus, pour votre bien. »
« En vérité, je vous crois », répondit Elinor ; « mais je suis très sûre que le colonel Brandon n’a pas le moindre souhait de m’épouser. »
« Vous vous trompez, Elinor ; vous vous trompez beaucoup. Très peu d’efforts de votre côté l’assureraient. Peut-être qu’à l’heure actuelle, il est indécis ; la petitesse de votre fortune peut le faire hésiter ; ses amis peuvent tous lui conseiller de ne pas le faire. Mais quelques-unes de ces petites attentions et encouragements que les dames peuvent si facilement donner le fixeront, malgré lui. Et il ne peut y avoir aucune raison pour que vous ne tentiez pas votre chance avec lui. Il n’est pas à supposer qu’un attachement antérieur de votre côté — en somme, vous savez, quant à un attachement de ce genre, c’est tout à fait hors de question, les objections sont insurmontables — vous avez trop de bon sens pour ne pas voir tout cela. Le colonel Brandon doit être l’homme ; et aucune civilité ne manquera de ma part pour le rendre satisfait de vous et de votre famille. C’est un mariage qui doit donner une satisfaction universelle. En somme, c’est le genre de chose qui » — baissant la voix sur un murmure important — « sera extrêmement bienvenue pour toutes les parties. » Se reprenant toutefois, il ajouta : « C’est-à-dire, je veux dire — vos amis sont tous vraiment impatients de vous voir bien établie ; Fanny particulièrement, car elle a beaucoup votre intérêt à cœur, je vous l’assure. Et sa mère aussi, Mme Ferrars, une femme très aimable, je suis sûr que cela lui ferait un grand plaisir ; elle a dit autant l’autre jour. »
Elinor ne voulut accorder aucune réponse.
« Ce serait quelque chose de remarquable, maintenant », continua-t-il, « quelque chose de drôle, si Fanny devait avoir un frère et moi une sœur s’établissant en même temps. Et pourtant, ce n’est pas très improbable. »
« M. Edward Ferrars », dit Elinor, avec résolution, « va-t-il se marier ? »
« Ce n’est pas encore réellement réglé, mais il y a une telle chose en agitation. Il a une mère très excellente. Mme Ferrars, avec la plus grande libéralité, s’avancera, et lui assurera mille livres par an, si le mariage a lieu. La dame est l’Honorable Mlle Morton, fille unique de feu Lord Morton, avec trente mille livres. Un lien très souhaitable des deux côtés, et je n’ai aucun doute qu’il aura lieu avec le temps. Mille livres par an, c’est beaucoup pour une mère à donner, à transférer pour toujours ; mais Mme Ferrars a un noble esprit. Pour vous donner un autre exemple de sa libéralité : l’autre jour, dès que nous sommes arrivés en ville, consciente que l’argent ne pouvait pas être très abondant pour nous en ce moment, elle a mis des billets de banque entre les mains de Fanny pour un montant de deux cents livres. Et c’est extrêmement acceptable, car nous devons vivre à grands frais pendant que nous sommes ici. »
Il fit une pause pour recueillir son assentiment et sa compassion ; et elle se força à dire :
« Vos dépenses, tant à la ville qu’à la campagne, doivent certainement être considérables ; mais vos revenus sont importants. »
« Pas aussi importants, j'ose dire, que beaucoup de gens le supposent. Je ne prétends pas me plaindre, cependant ; ils sont indubitablement confortables, et j'espère qu'ils seront avec le temps meilleurs. Le clôturage du Norland Common, qui est en cours, est une charge très sérieuse. Et puis, j’ai fait une petite acquisition au cours de ce semestre ; East Kingham Farm, vous devez vous souvenir de cet endroit, où vivait le vieux Gibson. La terre était si désirable pour moi à tous égards, si immédiatement contiguë à ma propre propriété, que j’ai senti qu’il était de mon devoir de l’acheter. Je n’aurais pu justifier devant ma conscience de la laisser tomber entre d’autres mains. Un homme doit payer pour son confort ; et cela m’a coûté une somme considérable. »
« Plus que vous ne pensez qu’elle ne vaut réellement et intrinsèquement. »
« Eh bien, j’espère que non. J’aurais pu la revendre, le lendemain, pour plus que ce que j’ai donné : mais, en ce qui concerne le prix d’achat, j’aurais pu être très malchanceux en effet ; car les fonds étaient à cette époque si bas que, si je n’avais pas eu par hasard la somme nécessaire entre les mains de mon banquier, j’aurais dû vendre avec une très grande perte. »
Elinor ne put que sourire.
« Nous avons eu aussi d’autres dépenses importantes et inévitables lors de notre arrivée à Norland. Notre respecté père, comme vous le savez bien, a légué tous les effets de Stanhill qui restaient à Norland (et ils étaient très précieux) à votre mère. Loin de moi l’idée de me plaindre qu’il l’ait fait ; il avait un droit incontestable à disposer de sa propre propriété comme il l’entendait, mais, en conséquence, nous avons été obligés de faire de grands achats de linge, de porcelaine, etc., pour remplacer ce qui avait été emporté. Vous pouvez deviner, après toutes ces dépenses, combien nous devons être loin d’être riches, et combien la bonté de Mme Ferrars est acceptable. »
« Certainement, » dit Elinor ; « et aidée par sa libéralité, j’espère que vous pourrez vivre un jour dans l’aisance. »
« Une année ou deux de plus pourraient y contribuer grandement, » répondit-il gravement ; « mais il reste cependant beaucoup à faire. Il n’y a pas une pierre posée pour la serre de Fanny, et rien d’autre que le plan du jardin de fleurs n’est tracé. »
« Où doit être la serre ? »
« Sur le tertre derrière la maison. Les vieux noyers sont tous abattus pour lui faire place. Ce sera un très bel objet depuis de nombreuses parties du parc, et le jardin de fleurs s’étendra en pente juste devant, et sera extrêmement joli. Nous avons déblayé toutes les vieilles épines qui poussaient par endroits sur le rebord. »
Elinor garda pour elle son inquiétude et sa censure ; et fut très reconnaissante que Marianne ne fût pas présente, pour partager son irritation.
Ayant maintenant dit assez pour rendre sa pauvreté manifeste, et pour écarter la nécessité d’acheter une paire de boucles d’oreilles pour chacune de ses sœurs lors de sa prochaine visite chez Gray, ses pensées prirent une tournure plus joyeuse, et il commença à féliciter Elinor d’avoir une amie comme Mme Jennings.
« Elle semble être une femme tout à fait estimable. Sa maison, son style de vie, tout dénote un revenu extrêmement bon ; et c’est une connaissance qui a non seulement été d’une grande utilité pour vous jusqu’ici, mais qui peut à la fin se révéler matériellement avantageuse. Le fait qu’elle vous invite en ville est certainement une chose très importante en votre faveur ; et en vérité, cela témoigne d’une si grande considération pour vous que, selon toute probabilité, quand elle mourra, vous ne serez pas oubliée. Elle doit avoir beaucoup à laisser. »
« Rien du tout, je supposerais plutôt ; car elle n’a que son douaire, qui reviendra à ses enfants. »
« Mais il n’est pas imaginable qu’elle dépense la totalité de son revenu. Peu de gens d’une prudence ordinaire le feraient, et tout ce qu’elle économise, elle sera en mesure d’en disposer. »
« Et ne pensez-vous pas qu’il soit plus probable qu’elle le laisse à ses filles qu’à nous ? »
« Ses filles sont toutes deux extrêmement bien mariées, et par conséquent je ne peux percevoir la nécessité qu’elle se souvienne d’elles davantage. Tandis qu’à mon avis, en vous prêtant tant d’attention et en vous traitant de cette manière, elle vous a donné une sorte de droit à sa considération future, qu’une femme consciencieuse ne négligerait pas. Rien ne peut être plus aimable que son comportement ; et elle peut difficilement faire tout cela sans être consciente de l’attente que cela suscite. »
« Mais elle n’en suscite aucune chez les principales intéressées. Vraiment, mon frère, votre souci pour notre bien-être et notre prospérité vous emporte trop loin. »
« Eh bien, c’est vrai, » dit-il, semblant se reprendre, « les gens ont peu, très peu en leur pouvoir. Mais, ma chère Elinor, qu’arrive-t-il à Marianne ? Elle a l’air très souffrante, a perdu ses couleurs, et est devenue tout à fait mince. Est-elle malade ? »
« Elle n’est pas bien, elle souffre d’une plainte nerveuse depuis plusieurs semaines. »
« J’en suis désolé. À son âge, toute maladie détruit la fraîcheur pour toujours ! La sienne a été très courte ! C’était une aussi belle fille en septembre dernier que j’en aie jamais vu ; et aussi susceptible d’attirer les hommes. Il y avait quelque chose dans son style de beauté qui leur plaisait particulièrement. Je me souviens que Fanny disait qu’elle se marierait plus tôt et mieux que vous ; non pas qu’elle ne soit pas extrêmement attachée à vous, mais il se trouve que cela l’avait frappée. Elle se trompera, cependant. Je doute que Marianne épouse maintenant un homme valant plus de cinq ou six cents livres par an, au plus, et je serais très trompé si vous ne faisiez pas mieux. Le Dorsetshire ! Je connais très peu le Dorsetshire ; mais, ma chère Elinor, je serai extrêmement heureux d’en savoir plus ; et je pense pouvoir répondre du fait que Fanny et moi serons parmi vos premiers et plus heureux visiteurs. »
Elinor essaya très sérieusement de le convaincre qu’il n’y avait aucune probabilité qu’elle épouse le colonel Brandon ; mais c’était une attente de trop grand plaisir pour lui-même pour être abandonnée, et il était réellement résolu à rechercher une intimité avec ce gentleman, et à promouvoir le mariage par toutes les attentions possibles. Il avait juste assez de remords pour n’avoir rien fait lui-même pour ses sœurs pour être extrêmement anxieux que tout le monde en fasse beaucoup ; et une offre du colonel Brandon, ou un legs de Mme Jennings, était le moyen le plus facile d’expier sa propre négligence.
Ils eurent la chance de trouver Lady Middleton à la maison, et Sir John entra avant que leur visite ne se terminât. Une abondance de civilités fut échangée de tous côtés. Sir John était prêt à apprécier n’importe qui, et bien que M. Dashwood ne semblât pas en savoir beaucoup sur les chevaux, il le classa bientôt comme un compagnon de très bonne nature : tandis que Lady Middleton vit assez de distinction dans son apparence pour penser que sa connaissance valait la peine d’être cultivée ; et M. Dashwood repartit enchanté par les deux.
« J’aurai un récit charmant à rapporter à Fanny, » dit-il, tandis qu’il revenait avec sa sœur. « Lady Middleton est vraiment une femme des plus élégantes ! Une telle femme que, j’en suis sûr, Fanny sera heureuse de connaître. Et Mme Jennings aussi, une femme d’une tenue excellente, bien que non aussi élégante que sa fille. Votre sœur n’a pas besoin d’avoir le moindre scrupule à lui rendre visite, ce qui, à dire vrai, a été un peu le cas, et très naturellement ; car nous savions seulement que Mme Jennings était la veuve d’un homme qui avait fait toute sa fortune de façon vulgaire ; et Fanny et Mme Ferrars étaient toutes deux fortement prévenues que ni elle ni ses filles n’étaient le genre de femmes que Fanny aimerait fréquenter. Mais maintenant, je peux lui rapporter un compte rendu très satisfaisant des deux. »
CHAPITRE XXXIV.
Mme John Dashwood avait tant de confiance dans le jugement de son mari qu’elle rendit visite dès le lendemain à Mme Jennings et à sa fille ; et sa confiance fut récompensée en trouvant même la première, même la femme chez qui ses sœurs séjournaient, nullement indigne de son attention ; et quant à Lady Middleton, elle la trouva l’une des femmes les plus charmantes du monde !
Lady Middleton fut également satisfaite de Mme Dashwood. Il y avait une sorte d’égoïsme au cœur froid des deux côtés, qui les attirait mutuellement ; et elles sympathisèrent l’une avec l’autre dans une insipide propriété de maintien, et un manque général de compréhension.
Les mêmes manières, cependant, qui recommandèrent Mme John Dashwood à la bonne opinion de Lady Middleton ne convinrent pas au goût de Mme Jennings, et pour elle, elle ne parut rien de plus qu’une petite femme à l’air fier, d’un abord peu cordial, qui rencontra les sœurs de son mari sans aucune affection, et presque sans avoir rien à leur dire ; car sur le quart d’heure accordé à Berkeley Street, elle resta au moins sept minutes et demie en silence.
Elinor voulait beaucoup savoir, bien qu’elle ne choisît pas de demander, si Edward était alors en ville ; mais rien n’aurait poussé Fanny à mentionner volontairement son nom devant elle, avant d’être en mesure de lui dire que son mariage avec Miss Morton était résolu, ou que les attentes de son mari concernant le colonel Brandon étaient satisfaites ; car elle les croyait encore si très attachés l’un à l’autre qu’ils ne pouvaient être trop assidûment séparés en paroles et en actes à chaque occasion. L’information, cependant, qu’elle ne voulait pas donner, coula bientôt d’un autre quartier. Lucy vint très peu de temps après réclamer la compassion d’Elinor pour son incapacité à voir Edward, bien qu’il fût arrivé en ville avec M. et Mme Dashwood. Il n’osait pas venir à Bartlett’s Buildings de peur d’être découvert, et bien que leur impatience mutuelle à se rencontrer ne pût être exprimée, ils ne pouvaient rien faire pour le moment que s’écrire.
Edward leur assura lui-même de sa présence en ville, dans un très court laps de temps, en passant deux fois par Berkeley Street. À deux reprises, sa carte fut trouvée sur la table, lorsqu’elles revinrent de leurs engagements du matin. Elinor fut heureuse qu’il fût passé ; et encore plus heureuse de l’avoir manqué.
Les Dashwood étaient si prodigieusement enchantés des Middleton que, bien qu’ils n’eussent pas beaucoup l’habitude de donner quoi que ce soit, ils décidèrent de leur offrir — un dîner ; et peu après le début de leur connaissance, les invitèrent à dîner à Harley Street, où ils avaient pris une très bonne maison pour trois mois. Leurs sœurs et Mme Jennings furent également invitées, et John Dashwood prit soin de s’assurer du colonel Brandon, qui, toujours heureux d’être là où se trouvaient les Miss Dashwood, reçut ses empressements avec quelque surprise, mais beaucoup plus de plaisir. Ils devaient rencontrer Mme Ferrars ; mais Elinor ne put apprendre si ses fils devaient être de la partie. L’attente de la voir, cependant, était suffisante pour la rendre intéressée par l’engagement ; car bien qu’elle pût maintenant rencontrer la mère d’Edward sans cette forte anxiété qui avait autrefois promis d’accompagner une telle introduction, bien qu’elle pût maintenant la voir avec une parfaite indifférence quant à son opinion sur elle-même, son désir d’être en compagnie de Mme Ferrars, sa curiosité de savoir à quoi elle ressemblait, était aussi vif que jamais.
L’intérêt avec lequel elle anticipait ainsi la réception fut bientôt après accru, plus puissamment qu’agréablement, par le fait qu’elle apprit que les Miss Steele devaient également en être.
Si bien s’étaient-elles recommandées à Lady Middleton, si agréables leurs assiduités l’avaient rendue à elle, que bien que Lucy ne fût certainement pas aussi élégante, et sa sœur pas même distinguée, elle était aussi prête que Sir John à leur demander de passer une semaine ou deux à Conduit Street ; et il se trouva qu’il était particulièrement commode pour les Miss Steele, dès que l’invitation des Dashwood fut connue, que leur visite commençât quelques jours avant que la réception n’ait lieu.
Leurs prétentions à l’attention de Mme John Dashwood, en tant que nièces du gentleman qui, pendant de nombreuses années, avait eu la charge de son frère, n’auraient peut-être pas fait grand-chose, cependant, pour leur procurer des sièges à sa table ; mais en tant qu’invitées de Lady Middleton, elles devaient être les bienvenues ; et Lucy, qui avait longtemps souhaité être connue personnellement de la famille, pour avoir une vue plus rapprochée de leurs caractères et de ses propres difficultés, et avoir l’opportunité d’essayer de leur plaire, avait rarement été plus heureuse dans sa vie qu’elle ne le fut en recevant la carte de Mme John Dashwood.
Sur Elinor, l’effet fut très différent. Elle commença immédiatement à se dire qu’Edward, qui vivait avec sa mère, devait être invité comme sa mère l’était, à une réception donnée par sa sœur ; et le voir pour la première fois, après tout ce qui s’était passé, en compagnie de Lucy ! — elle savait à peine comment elle pourrait le supporter !
Ces appréhensions, peut-être, n’étaient pas fondées entièrement sur la raison, et certainement pas du tout sur la vérité. Elles furent soulagées cependant, non par sa propre réflexion, mais par la bonne volonté de Lucy, qui croyait infliger une sévère déception lorsqu’elle lui dit qu’Edward ne serait certainement pas à Harley Street le mardi, et espéra même porter la douleur encore plus loin en la persuadant qu’il était retenu par l’affection extrême pour elle-même, qu’il ne pouvait dissimuler lorsqu’ils étaient ensemble.
L’important mardi arriva, qui devait présenter les deux jeunes dames à cette formidable belle-mère.
« Ayez pitié de moi, chère Miss Dashwood ! » dit Lucy, alors qu’elles montaient les escaliers ensemble — car les Middleton arrivèrent si immédiatement après Mme Jennings, qu’elles suivirent toutes le domestique au même moment : — « il n’y a personne ici à part vous qui puissiez ressentir quelque chose pour moi. Je déclare que je peux à peine tenir debout. Grand Dieu ! Dans un instant, je verrai la personne dont dépend tout mon bonheur — qui doit être ma mère ! »
Elinor aurait pu lui donner un soulagement immédiat en suggérant la possibilité que ce fût la mère de Miss Morton, plutôt que la sienne, qu’elles étaient sur le point de contempler ; mais au lieu de faire cela, elle l’assura, et avec une grande sincérité, qu’elle avait pitié d’elle — à l’étonnement total de Lucy, qui, bien que réellement mal à l’aise elle-même, espérait au moins être un objet d’envie irrépressible pour Elinor.
Mme Ferrars était une petite femme mince, droite jusqu’à la formalité dans sa silhouette, et sérieuse jusqu’à l’aigreur dans son aspect. Son teint était terreux ; et ses traits petits, sans beauté, et naturellement sans expression ; mais une contraction heureuse du sourcil avait sauvé son visage de la disgrâce de l’insipidité, en lui donnant les traits forts de l’orgueil et de la mauvaise nature. Ce n’était pas une femme de beaucoup de mots ; car, contrairement aux gens en général, elle les proportionnait au nombre de ses idées ; et des quelques syllabes qui s’échappèrent d’elle, aucune ne tomba en partage à Miss Dashwood, qu’elle fixa avec la détermination pleine d’esprit de ne pas l’aimer en tout cas.
Elinor ne pouvait maintenant être rendue malheureuse par ce comportement. Il y a quelques mois, cela l’aurait blessée extrêmement ; mais il n’était pas au pouvoir de Mme Ferrars de la contrister par cela maintenant ; et la différence de ses manières envers les Miss Steele, une différence qui semblait faite exprès pour l’humilier davantage, ne l’amusa que davantage. Elle ne put s’empêcher de sourire en voyant la bienveillance de la mère et de la fille envers la personne même — car Lucy était particulièrement distinguée — qu’au-dessus de toutes les autres, si elles avaient su autant qu’elle, elles auraient été le plus anxieuses de mortifier ; tandis qu’elle-même, qui avait comparativement peu de pouvoir pour les blesser, restait ostensiblement dédaignée par les deux. Mais tandis qu’elle souriait à une bienveillance si mal appliquée, elle ne pouvait réfléchir à la folie mesquine dont elle découlait, ni observer les attentions étudiées avec lesquelles les Miss Steele courtisaient sa persistance, sans mépriser totalement toutes les quatre.
Lucy était toute à l’exultation d’être si honorablement distinguée ; et Miss Steele ne demandait qu’à être taquinée au sujet du Dr Davies pour être parfaitement heureuse.
Le dîner fut grandiose, les domestiques nombreux, et tout dénotait l’inclination de la Maîtresse pour le faste, et la capacité du Maître à le supporter. Malgré les améliorations et les ajouts qui étaient faits au domaine de Norland, et malgré le fait que son propriétaire eût été une fois à quelques milliers de livres près d’être obligé de vendre à perte, rien ne donnait le moindre symptôme de cette indigence qu’il avait essayé d’en déduire ; — aucune pauvreté d’aucune sorte, sauf de conversation, n’apparut — mais là, la déficience était considérable. John Dashwood n’avait pas grand-chose à dire pour lui-même qui vaille la peine d’être entendu, et sa femme encore moins. Mais il n’y avait aucune disgrâce particulière là-dedans ; car c’était très largement le cas de la plupart de leurs visiteurs, qui souffraient presque tous de l’une ou l’autre de ces disqualifications pour être agréables — manque de sens, soit naturel ou cultivé — manque d’élégance — manque d’esprit — ou manque de caractère.
Lorsque les dames se retirèrent au salon après le dîner, cette pauvreté fut particulièrement évidente, car les gentlemen avaient fourni à la conversation une certaine variété — la variété de la politique, de la clôture des terres et du dressage des chevaux — mais ensuite tout fut fini ; et un seul sujet occupa les dames jusqu’à ce que le café arrive, qui était la hauteur comparative de Harry Dashwood, et du deuxième fils de Lady Middleton, William, qui étaient presque du même âge.
Si les deux enfants avaient été là, l’affaire aurait pu être déterminée trop facilement en les mesurant d’emblée ; mais comme Harry seul était présent, tout n’était qu’assertion conjecturale des deux côtés ; et tout le monde avait le droit d’être également positif dans son opinion, et de la répéter encore et encore aussi souvent qu’il le voulait.
Les parties en étaient là :
Les deux mères, bien que chacune réellement convaincue que son propre fils était le plus grand, décidèrent poliment en faveur de l’autre.
Les deux grands-mères, avec non moins de partialité, mais plus de sincérité, furent également ardentes à soutenir leur propre descendant.
Lucy, qui était à peine moins anxieuse de plaire à un parent qu’à l’autre, pensa que les garçons étaient tous deux remarquablement grands pour leur âge, et ne pouvait concevoir qu’il pût y avoir la plus petite différence au monde entre eux ; et Miss Steele, avec encore plus d’adresse, pencha, aussi vite qu’elle le put, en faveur de chacun.
Elinor, ayant une fois donné son avis du côté de William, par lequel elle offensa encore plus Mme Ferrars et Fanny, ne vit pas la nécessité de l’imposer par une quelconque assertion ultérieure ; et Marianne, quand on lui demanda le sien, les offensa toutes en déclarant qu’elle n’avait aucune opinion à donner, n’y ayant jamais pensé.
Avant son départ de Norland, Elinor avait peint une très jolie paire de paravents pour sa belle-sœur, qui étant maintenant juste montés et rapportés, ornaient son salon actuel ; et ces paravents, attirant l’œil de John Dashwood alors qu’il suivait les autres gentlemen dans la pièce, furent officieusement présentés par lui au colonel Brandon pour son admiration.
« Ils sont faits par ma sœur aînée, » dit-il ; « et vous, en tant qu’homme de goût, serez, j’ose dire, satisfait d’eux. Je ne sais pas si vous avez déjà eu l’occasion de voir quelques-unes de ses réalisations auparavant, mais elle est en général réputée très bien dessiner. »
Le colonel, tout en déclinant toute prétention à la connaissance artistique, admira chaleureusement les paravents, comme il aurait fait tout ce qui était peint par Miss Dashwood ; et la curiosité des autres étant bien sûr excitée, ils furent passés de main en main pour inspection générale. Mme Ferrars, ne sachant pas qu’il s’agissait de l’œuvre d’Elinor, demanda particulièrement à les regarder ; et après qu’ils eurent reçu le témoignage gratifiant de l’approbation de Lady Middleton, Fanny les présenta à sa mère, en l’informant prévenante, en même temps, qu’ils avaient été faits par Miss Dashwood.
« Hum, » dit Mme Ferrars, « très joli, » et sans les regarder du tout, les rendit à sa fille.
Peut-être Fanny pensa-t-elle un instant que sa mère avait été assez grossière, car, rougissant un peu, elle dit immédiatement :
« Ils sont très jolis, Madame, n’est-ce pas ? » Mais alors encore, la crainte d’avoir été trop civile, trop encourageante elle-même, l’envahit probablement, car elle ajouta aussitôt :
« Ne pensez-vous pas qu’ils sont un peu dans le style de peinture de Miss Morton, Madame ? Elle peint si délicieusement ! Comme son dernier paysage est magnifiquement fait ! »
« Magnifiquement, en effet ! Mais elle fait tout bien. »
Marianne ne put supporter cela. Elle était déjà fort mécontente de Mrs. Ferrars ; et un éloge si mal venu d’une autre, aux dépens d’Elinor, bien qu’elle n’eût aucune idée de ce qui en était principalement sous-entendu, la poussa immédiatement à dire avec chaleur :
« Voilà une admiration d’un genre bien singulier ! Que nous importe Miss Morton ? Qui la connaît, qui se soucie d’elle ? C’est à Elinor que nous pensons et de qui nous parlons. »
Et en disant cela, elle prit les écrans des mains de sa belle-sœur, pour les admirer elle-même comme ils méritaient de l’être.
Mrs. Ferrars parut extrêmement irritée et, se redressant plus raide que jamais, prononça en guise de réplique cette amère philippique : « Miss Morton est la fille de Lord Morton. »
Fanny parut très fâchée elle aussi, et son mari était tout épouvanté par l’audace de sa sœur. Elinor fut bien plus blessée par la vivacité de Marianne qu’elle ne l’avait été par ce qui l’avait provoquée ; mais les yeux du Colonel Brandon, fixés sur Marianne, déclaraient qu’il ne remarquait en elle que ce qui était aimable, ce cœur affectueux qui ne pouvait supporter de voir une sœur dédaignée, fût-ce dans les moindres détails.
Les sentiments de Marianne ne s’arrêtèrent pas là. L’insolence froide du comportement général de Mrs. Ferrars envers sa sœur semblait, à ses yeux, présager à Elinor des difficultés et des chagrins tels que son propre cœur meurtri lui faisait envisager avec horreur ; et, poussée par un élan puissant de sensibilité affectueuse, elle se déplaça après un instant vers le fauteuil de sa sœur, passa un bras autour de son cou et, collant sa joue contre la sienne, dit d’une voix basse mais ardente :
« Chère, chère Elinor, ne fais pas attention à elles. Ne les laisse pas te rendre malheureuse. »
Elle ne put en dire davantage ; son esprit était tout à fait accablé et, cachant son visage sur l’épaule d’Elinor, elle éclata en sanglots. L’attention de tout le monde fut attirée, et presque chacun manifesta de l’inquiétude. Le Colonel Brandon se leva et alla vers elles sans savoir ce qu’il faisait. Mrs. Jennings, avec un « Ah ! la pauvre petite » fort intelligent, lui donna immédiatement ses sels ; et Sir John se sentit si désespérément furieux contre l’auteur de cette détresse nerveuse qu’il changea instantanément de place pour s’asseoir tout près de Lucy Steele et lui fit, à voix basse, un bref récit de toute cette affaire scandaleuse.
En quelques minutes, cependant, Marianne fut assez remise pour mettre fin à l’agitation et s’asseoir parmi les autres ; bien que son esprit ait gardé, durant toute la soirée, l’empreinte de ce qui s’était passé.
« Pauvre Marianne ! » dit son frère au Colonel Brandon, d’une voix basse, dès qu’il put obtenir son attention : « Elle n’a pas la santé aussi robuste que sa sœur ; elle est très nerveuse ; elle n’a pas la constitution d’Elinor ; et il faut admettre qu’il y a quelque chose de très éprouvant, pour une jeune femme qui a été une beauté, dans la perte de ses attraits personnels. Vous ne le croiriez peut-être pas, mais Marianne était remarquablement belle il y a quelques mois ; tout aussi belle qu’Elinor. Maintenant, vous voyez, tout est parti. »
CHAPITRE XXXV.
La curiosité d’Elinor de voir Mrs. Ferrars était satisfaite. Elle avait trouvé en elle tout ce qui pouvait rendre indésirable tout lien ultérieur entre les deux familles. Elle avait vu assez de son orgueil, de sa mesquinerie et de son préjugé déterminé contre elle-même pour comprendre toutes les difficultés qui avaient dû entraver les fiançailles et retarder le mariage d’Edward et d’elle-même, s’il avait été par ailleurs libre ; et elle avait vu presque assez pour être reconnaissante, pour son propre compte, qu’un obstacle plus grand l’eût préservée de souffrir de toute autre manigance de Mrs. Ferrars, l’eût préservée de toute dépendance vis-à-vis de son caprice ou de toute sollicitude pour son opinion. Ou du moins, si elle ne parvenait pas tout à fait à se réjouir qu’Edward fût enchaîné à Lucy, elle se résolut à penser que, si Lucy avait été plus aimable, elle aurait dû s’en réjouir.
Elle s’étonnait que l’humeur de Lucy pût être si fort élevée par la politesse de Mrs. Ferrars ; que son intérêt et sa vanité pussent l’aveugler au point de lui faire apparaître comme un compliment personnel une attention qui ne semblait lui être accordée que parce qu’elle n’était pas Elinor — ou à lui permettre de puiser des encouragements dans une préférence qui ne lui était donnée que parce que sa véritable situation était inconnue. Mais qu’il en fût ainsi, non seulement les yeux de Lucy l’avaient déclaré sur le moment, mais cela fut proclamé de nouveau le lendemain matin plus ouvertement, car, à sa demande expresse, Lady Middleton la déposa à Berkeley Street dans l’espoir de voir Elinor seule, pour lui dire à quel point elle était heureuse.
L’espoir se révéla fondé, car un message de Mrs. Palmer, peu après son arrivée, fit partir Mrs. Jennings.
« Ma chère amie », s’écria Lucy, dès qu’elles furent seules, « je viens vous parler de mon bonheur. Quelque chose pourrait-il être plus flatteur que la manière dont Mrs. Ferrars m’a traitée hier ? Si incroyablement affable qu’elle fut ! Vous savez combien je redoutais l’idée de la rencontrer ; mais au moment même où j’ai été présentée, il y avait une telle affabilité dans son comportement qu’on eût vraiment dit qu’elle m’avait prise en affection. N’est-ce pas vrai ? Vous avez tout vu ; et n’avez-vous pas été tout à fait frappée par cela ? »
« Elle a été certainement très polie avec vous. »
« Polie ! N’avez-vous vu rien d’autre que de la politesse ? J’ai vu bien plus que cela. Une telle bienveillance, partagée par personne d’autre que moi ! Aucun orgueil, aucune hauteur, et votre sœur tout autant — que douceur et affabilité ! »
Elinor souhaitait parler d’autre chose, mais Lucy insistait toujours pour qu’elle reconnût qu’elle avait des raisons d’être heureuse ; et Elinor fut bien obligée de poursuivre.
« Sans aucun doute, si elles avaient connu vos fiançailles », dit-elle, « rien ne pourrait être plus flatteur que leur traitement envers vous ; mais comme ce n’était pas le cas… »
« Je me doutais que vous diriez cela », répondit vivement Lucy, « mais il n’y avait aucune raison au monde pour que Mrs. Ferrars semblât m’apprécier si elle ne le faisait pas, et le fait qu’elle m’apprécie est tout. Vous ne me ferez pas changer d’avis sur ma satisfaction. Je suis sûre que tout finira bien, et qu’il n’y aura aucune difficulté, contrairement à ce que je pensais autrefois. Mrs. Ferrars est une femme charmante, tout comme votre sœur. Ce sont deux femmes délicieuses, vraiment ! Je m’étonne de ne jamais vous avoir entendu dire combien Mrs. Dashwood était agréable ! »
À cela, Elinor n’eut pas de réponse à faire, et n’en tenta aucune.
« Êtes-vous malade, Miss Dashwood ? Vous semblez abattue ; vous ne parlez pas ; je suis sûre que vous ne vous sentez pas bien. »
« Je n’ai jamais été en meilleure santé. »
« J’en suis ravie de tout mon cœur ; mais vraiment, vous n’en avez pas l’air. Je serais désolée que vous soyez malade ; vous, qui avez été le plus grand réconfort du monde pour moi ! Le ciel sait ce que je serais devenue sans votre amitié. »
Elinor tenta de faire une réponse polie, tout en doutant de son succès. Mais cela sembla satisfaire Lucy, car elle répliqua aussitôt :
« En vérité, je suis parfaitement convaincue de votre attachement pour moi, et après l’amour d’Edward, c’est le plus grand réconfort que j’aie. Pauvre Edward ! Mais maintenant, il y a une bonne chose, c’est que nous pourrons nous voir, et nous voir assez souvent, car Lady Middleton est enchantée par Mrs. Dashwood, donc nous serons beaucoup à Harley Street, j’en suis sûre, et Edward passe la moitié de son temps avec sa sœur — en outre, Lady Middleton et Mrs. Ferrars vont se rendre visite désormais ; et Mrs. Ferrars et votre sœur ont toutes deux été assez bonnes pour dire plus d’une fois qu’elles seraient toujours heureuses de me voir. Ce sont des femmes si charmantes ! Je suis sûre que si jamais vous dites à votre sœur ce que je pense d’elle, vous ne pourriez en parler trop haut. »
Mais Elinor ne voulut lui donner aucun espoir qu’elle en parlerait à sa sœur. Lucy continua.
« Je suis sûre que je m’en serais aperçue en un instant si Mrs. Ferrars m’avait prise en grippe. Si elle m’avait fait seulement une révérence formelle, par exemple, sans dire un mot, et n’avait ensuite jamais fait attention à moi, et ne m’avait jamais regardée d’un air agréable — vous voyez ce que je veux dire — si j’avais été traitée de cette manière rébarbative, j’aurais tout abandonné par désespoir. Je n’aurais pas pu supporter cela. Car là où elle éprouve de l’aversion, je sais que c’est très violent. »
Elinor fut empêchée de répondre à ce triomphe civil par l’ouverture de la porte, le valet annonçant Mr. Ferrars, et Edward entrant immédiatement.
Ce fut un moment très embarrassant ; et le visage de chacun montrait qu’il en était ainsi. Ils eurent tous l’air extrêmement niais ; et Edward sembla avoir autant envie de ressortir de la pièce que d’avancer davantage. La circonstance même, sous sa forme la plus déplaisante, qu’ils auraient chacun été le plus anxieux d’éviter, leur était tombée dessus. Non seulement ils étaient tous trois ensemble, mais ils étaient ensemble sans le soulagement d’aucune autre personne. Les dames se remirent les premières. Ce n’était pas à Lucy de se mettre en avant, et l’apparence du secret devait toujours être maintenue. Elle ne put donc que manifester sa tendresse par le regard et, après l’avoir salué brièvement, elle n’en dit pas plus.
Mais Elinor avait davantage à faire ; et elle était si anxieuse, pour lui et pour elle-même, de bien le faire, qu’elle se força, après un instant de recueillement, à l’accueillir avec un regard et une manière qui étaient presque faciles, et presque ouverts ; et une autre lutte, un autre effort encore les améliorèrent. Elle ne voulut pas permettre à la présence de Lucy, ni à la conscience d’une certaine injustice envers elle-même, de la dissuader de dire qu’elle était heureuse de le voir, et qu’elle avait beaucoup regretté d’être absente quand il était passé plus tôt à Berkeley Street. Elle ne se laisserait pas effrayer, par les yeux observateurs de Lucy, pour lui témoigner ces attentions qui, en tant qu’ami et presque parent, lui étaient dues, bien qu’elle perçût bientôt qu’ils la guettaient étroitement.
Ses manières rassurèrent quelque peu Edward, et il eut assez de courage pour s’asseoir ; mais son embarras excédait encore celui des dames dans une proportion que la situation rendait raisonnable, bien que son sexe pût le rendre rare ; car son cœur n’avait pas l’indifférence de celui de Lucy, et sa conscience ne pouvait avoir tout à fait l’aisance de celle d’Elinor.
Lucy, avec un air modeste et posé, sembla déterminée à ne contribuer en rien au confort des autres, et ne voulut pas dire un mot ; et presque tout ce qui fut dit vint d’Elinor, qui fut obligée de donner d’elle-même toutes les informations sur la santé de sa mère, leur venue en ville, etc., sur lesquelles Edward aurait dû s’informer, mais ne le fit jamais.
Ses efforts ne s’arrêtèrent pas là ; car elle se sentit peu après si héroïquement disposée qu’elle décida, sous prétexte d’aller chercher Marianne, de laisser les autres seuls ; et elle le fit réellement, et de la manière la plus élégante qui soit, car elle s’attarda plusieurs minutes sur le palier, avec la plus haute force d’âme, avant d’aller rejoindre sa sœur. Une fois cela fait, cependant, il fut temps pour les ravissements d’Edward de cesser ; car la joie de Marianne la précipita immédiatement dans le salon. Son plaisir à le voir était, comme tous ses autres sentiments, fort en soi et exprimé avec force. Elle l’accueillit avec une main qui se laissait prendre, et une voix qui exprimait l’affection d’une sœur.
« Cher Edward ! » s’écria-t-elle, « c’est un moment de grand bonheur ! Cela réparerait presque tout ! »
Edward essaya de rendre sa gentillesse comme elle le méritait, mais devant de tels témoins, il n’osa dire la moitié de ce qu’il ressentait vraiment. De nouveau, ils s’assirent tous, et pendant un instant ou deux, tous furent silencieux ; tandis que Marianne regardait avec la tendresse la plus expressive, tantôt Edward et tantôt Elinor, regrettant seulement que leur plaisir de se voir fût entravé par l’importune présence de Lucy. Edward fut le premier à parler, et ce fut pour remarquer l’air changé de Marianne, et exprimer sa crainte qu’elle ne trouvât pas Londres à son goût.
« Oh, ne pensez pas à moi ! » répliqua-t-elle avec une ardeur vive, bien que ses yeux fussent remplis de larmes tandis qu’elle parlait, « ne pensez pas à ma santé. Elinor est bien, vous le voyez. Cela doit suffire pour nous deux. »
Cette remarque n’était pas calculée pour rendre Edward ou Elinor plus à l’aise, ni pour concilier la bienveillance de Lucy, qui leva les yeux vers Marianne sans une expression très bienveillante.
« Aimez-vous Londres ? » dit Edward, désireux de dire quoi que ce soit qui pût introduire un autre sujet.
« Pas du tout. J’en attendais beaucoup de plaisir, mais je n’en ai trouvé aucun. Le fait de vous voir, Edward, est le seul réconfort qu’elle m’ait offert ; et Dieu merci ! vous êtes ce que vous avez toujours été ! »
Elle marqua une pause — personne ne parla.
« Je pense, Elinor », ajouta-t-elle bientôt, « que nous devons employer Edward pour prendre soin de nous lors de notre retour à Barton. Dans une semaine ou deux, je suppose, nous partirons ; et j’ai confiance qu’Edward ne sera pas très réticent à accepter cette charge. »
Le pauvre Edward marmonna quelque chose, mais personne ne sut ce que c’était, pas même lui-même. Mais Marianne, qui vit son agitation et put facilement l’attribuer à toute cause qui lui plaisait, fut parfaitement satisfaite et parla bientôt d’autre chose.
« Nous avons passé une telle journée, Edward, à Harley Street hier ! Si terne, si misérablement terne ! Mais j’ai beaucoup à vous dire à ce sujet, ce qui ne peut être dit maintenant. »
Et c’est avec cette admirable discrétion qu’elle différa l’assurance de trouver leurs parents communs plus désagréables que jamais, et d’être particulièrement dégoûtée par sa mère, jusqu’à ce qu’ils fussent plus en privé.
« Mais pourquoi n’étiez-vous pas là, Edward ? Pourquoi n’êtes-vous pas venu ? »
« J’étais retenu ailleurs. »
« Retenu ! Mais qu’était-ce, quand de tels amis devaient être rencontrés ? »
« Peut-être, Miss Marianne », s’écria Lucy, impatiente de prendre quelque revanche sur elle, « pensez-vous que les jeunes gens ne tiennent jamais compte de leurs engagements, s’ils n’ont pas envie de les respecter, qu’ils soient petits ou grands. »
Elinor était très en colère, mais Marianne sembla totalement insensible à la piqûre ; car elle répondit calmement :
« Pas du tout, en vérité ; car, sérieusement parlant, je suis très sûre que seule la conscience a empêché Edward d’aller à Harley Street. Et je crois vraiment qu’il a la conscience la plus délicate du monde ; la plus scrupuleuse à remplir chaque engagement, si minutieux soit-il, et quel qu’en soit le préjudice pour son intérêt ou son plaisir. Il est le plus craintif de faire de la peine, de blesser l’attente, et le plus incapable d’être égoïste, de tous ceux que j’ai jamais vus. Edward, c’est ainsi, et je le dirai. Quoi ! ne devez-vous jamais vous entendre louer ! Alors vous ne devez pas être mon ami ; car ceux qui acceptent mon amour et mon estime doivent se soumettre à mes louanges publiques. »
La nature de ses louanges, dans le cas présent, se trouva cependant particulièrement inadaptée aux sentiments des deux tiers de ses auditeurs, et fut si peu réjouissante pour Edward qu’il se leva très bientôt pour partir.
« Déjà sur le départ ! » dit Marianne ; « mon cher Edward, cela ne doit pas être. »
Et l’entraînant un peu à l’écart, elle lui murmura sa conviction que Lucy ne pourrait rester beaucoup plus longtemps. Mais même cet encouragement échoua, car il voulait partir ; et Lucy, qui serait restée après lui si sa visite avait duré deux heures, s’en alla peu après.
« Qu’est-ce qui peut l’amener ici si souvent ? » dit Marianne, dès son départ. « Ne pouvait-elle pas voir que nous voulions qu’elle s’en aille ! Quelle agacement pour Edward ! »
« Pourquoi donc ? Nous étions tous ses amis, et Lucy est celle qui le connaît depuis le plus longtemps. Il n’est que naturel qu’il aime la voir aussi bien que nous. »
Marianne la regarda fixement et dit : « Vous savez, Elinor, que c’est un genre de discours que je ne peux supporter. Si vous espérez seulement que votre affirmation soit contredite, comme je dois supposer que c’est le cas, vous devriez vous rappeler que je suis la dernière personne au monde pour le faire. Je ne peux m’abaisser à être amenée par ruse à des assurances qui ne sont pas réellement voulues. »
Elle quitta alors la pièce ; et Elinor n’osa la suivre pour en dire davantage, car, liée comme elle l’était par sa promesse de secret à Lucy, elle ne pouvait donner aucune information qui pût convaincre Marianne ; et, aussi douloureuses que pussent être les conséquences de son obstination à rester dans l’erreur, elle fut obligée de s’y soumettre. Tout ce qu’elle pouvait espérer, c’était qu’Edward ne l’exposerait pas souvent, ni ne s’exposerait lui-même, à la détresse d’entendre la chaleur malavisée de Marianne, ni à la répétition d’aucune autre partie de la peine qui avait accompagné leur récente rencontre — et elle avait toutes les raisons de l’espérer.
CHAPITRE XXXVI.
Quelques jours après cette rencontre, les journaux annoncèrent au monde que l’épouse de Thomas Palmer, Esq., était heureusement délivrée d’un fils et héritier ; un paragraphe très intéressant et satisfaisant, du moins pour toutes ces relations intimes qui le savaient déjà.
Cet événement, hautement important pour le bonheur de Mrs. Jennings, produisit une modification temporaire dans l’emploi de son temps, et influença, à un degré semblable, les engagements de ses jeunes amies ; car comme elle souhaitait être autant que possible avec Charlotte, elle s’y rendait chaque matin dès qu’elle était habillée, et ne revenait que tard dans la soirée ; et les Miss Dashwood, à la demande expresse des Middleton, passaient la totalité de chaque journée à Conduit Street. Pour leur propre confort, elles auraient beaucoup préféré rester, au moins toute la matinée, dans la maison de Mrs. Jennings ; mais ce n’était pas une chose qui pût être avancée contre les souhaits de tout le monde. Leurs heures furent donc cédées à Lady Middleton et aux deux Miss Steele, par qui leur compagnie était, en fait, aussi peu appréciée qu’elle était ostensiblement recherchée.
Elles avaient trop de bon sens pour être des compagnes désirables pour la première ; et par les secondes, elles étaient considérées avec un œil jaloux, comme intruses sur leur territoire, et partageant la bienveillance qu’elles voulaient monopoliser. Bien que rien ne pût être plus poli que le comportement de Lady Middleton envers Elinor et Marianne, elle ne les aimait pas du tout, en réalité. Parce qu’elles ne flattaient ni elle-même ni ses enfants, elle ne pouvait les croire bienveillantes ; et parce qu’elles aimaient lire, elle les imaginait satiriques : peut-être sans savoir exactement ce que c’était que d’être satirique ; mais cela n’avait pas d’importance. C’était une censure d’usage courant, et facilement donnée.
Leur présence était une contrainte tant pour elle que pour Lucy. Elle freinait l’oisiveté de l’une, et les affaires de l’autre. Lady Middleton avait honte de ne rien faire devant elles, et la flatterie que Lucy était fière de concevoir et d’administrer en d’autres temps, elle craignait qu’elles ne la méprisassent de l’offrir. Miss Steele était la moins déconcertée des trois par leur présence ; et il était en leur pouvoir de l’y réconcilier entièrement. Si l’une d’elles avait seulement voulu lui donner un récit complet et minutieux de toute l’affaire entre Marianne et Mr. Willoughby, elle se serait estimée amplement récompensée du sacrifice de la meilleure place près du feu après le dîner, que leur arrivée occasionnait. Mais cette conciliation ne lui fut pas accordée ; car bien qu’elle lançât souvent des expressions de pitié pour sa sœur à Elinor, et qu’elle mît plus d’une fois en avant une réflexion sur l’inconstance des beaux devant Marianne, aucun effet ne fut produit, sinon un regard d’indifférence de la part de la première, ou de dégoût de la part de la seconde. Un effort encore plus léger aurait pu faire d’elles ses amies. Si seulement elles avaient ri avec elle au sujet du Docteur ! Mais si peu étaient-elles, pas plus que les autres, enclines à lui faire plaisir, que si Sir John dînait dehors, elle pouvait passer une journée entière sans entendre aucune autre raillerie sur le sujet, que celle qu’elle était assez aimable pour s’adresser à elle-même.
Toutes ces jalousies et ces mécontentements étaient cependant si totalement ignorés de Mrs. Jennings, qu’elle trouvait délicieux que les jeunes filles soient ensemble ; et elle félicitait généralement ses jeunes amies chaque soir d’avoir échappé si longtemps à la compagnie d’une vieille femme stupide. Elle se joignait à elles parfois chez Sir John, parfois chez elle ; mais où que ce fût, elle arrivait toujours de fort bonne humeur, pleine de ravissement et d’importance, attribuant le bon état de Charlotte à ses propres soins, et prête à donner un récit si exact, si minutieux de sa situation, que seule Miss Steele pouvait avoir assez de curiosité pour le désirer. Une chose toutefois la troublait, et c’était le sujet de ses plaintes quotidiennes. Mr. Palmer entretenait cette opinion commune parmi son sexe, mais peu paternelle, que tous les nourrissons se ressemblent ; et bien qu’elle pût distinguer clairement, à divers moments, la ressemblance la plus frappante entre ce bébé et chacun de ses parents des deux côtés, il n’y avait aucun moyen d’en convaincre son père ; aucune manière de le persuader de croire qu’il n’était pas exactement comme tous les autres bébés du même âge ; et on ne pouvait même pas l’amener à admettre la simple proposition selon laquelle c’était le plus bel enfant du monde.
J’en viens maintenant au récit d’un malheur qui, vers cette époque, advint à Mrs. John Dashwood. Il se trouva que, pendant que ses deux sœurs, accompagnées de Mrs. Jennings, lui rendaient leur première visite à Harley Street, une autre de ses connaissances était venue à passer — une circonstance qui, en soi, ne semblait guère susceptible de lui causer du tort. Mais tandis que l’imagination des gens les entraîne à former des jugements erronés sur notre conduite et à en décider sur de légères apparences, notre bonheur doit, dans une certaine mesure, être toujours à la merci du hasard. En l’occurrence, cette dame nouvellement arrivée laissa son imagination s’écarter si loin de la vérité et de la vraisemblance, qu’en entendant simplement le nom des Miss Dashwood et en comprenant qu’elles étaient les sœurs de Mr. Dashwood, elle en conclut immédiatement qu’elles séjournaient à Harley Street ; et cette méprise produisit, un jour ou deux plus tard, des cartons d’invitation pour elles, ainsi que pour leur frère et leur belle-sœur, à une petite soirée musicale chez elle. La conséquence en fut que Mrs. John Dashwood fut contrainte de se soumettre non seulement au très grand inconvénient d’envoyer sa voiture chercher les Miss Dashwood, mais, ce qui était pire encore, dut supporter tout le désagrément de donner l’apparence de les traiter avec attention : et qui pouvait dire qu’elles ne s’attendraient pas à sortir avec elle une seconde fois ? Le pouvoir de les décevoir, il est vrai, lui appartiendrait toujours. Mais cela ne suffisait pas ; car lorsque les gens sont déterminés à adopter un mode de conduite qu’ils savent être mauvais, ils se sentent blessés par l’attente de quoi que ce soit de meilleur de leur part.
Marianne avait été amenée peu à peu à prendre tellement l’habitude de sortir chaque jour, qu’il lui était devenu indifférent d’y aller ou non : et elle se préparait tranquillement et machinalement pour chaque engagement du soir, bien que sans en attendre le moindre amusement, et très souvent sans savoir, jusqu’au dernier moment, où cela devait la mener.
Pour sa toilette et son apparence, elle était devenue si parfaitement indifférente, qu’elle n’y accordait pas la moitié de la considération, pendant toute la durée de ses préparatifs, que Miss Steele lui en donnait dans les cinq premières minutes où elles étaient ensemble, une fois qu’elle était terminée. Rien n’échappait à son observation minutieuse et à sa curiosité générale ; elle voyait tout, et demandait tout ; n’était jamais tranquille tant qu’elle ne connaissait pas le prix de chaque partie de la mise de Marianne ; aurait pu deviner le nombre total de ses robes avec plus de discernement que Marianne elle-même, et ne désespérait pas de découvrir, avant qu’elles ne se séparent, combien lui coûtait son blanchissage par semaine, et combien elle avait chaque année à dépenser pour elle-même. L’impertinence de ces sortes d’investigations était, de plus, généralement conclue par un compliment qui, bien que destiné à en être le baume, était considéré par Marianne comme l’impertinence suprême ; car après avoir subi un examen sur la valeur et la coupe de sa robe, la couleur de ses souliers et l’arrangement de ses cheveux, elle était presque certaine de s’entendre dire que « sur sa parole, elle avait l’air fort élégante, et qu’elle osait parier qu’elle ferait un grand nombre de conquêtes ».
Avec de tels encouragements, elle fut congédiée en cette occasion vers la voiture de son frère ; dans laquelle elles furent prêtes à monter cinq minutes après qu’elle se fut arrêtée à la porte, une ponctualité peu agréable à leur belle-sœur, qui les avait précédées chez son amie, et espérait là quelque retard de leur part qui aurait pu incommoder soit elle-même, soit son cocher.
Les événements de cette soirée ne furent pas très remarquables. La réception, comme d’autres soirées musicales, comprenait un grand nombre de personnes qui avaient un goût réel pour le spectacle, et un grand nombre d’autres qui n’en avaient aucun ; et les interprètes eux-mêmes étaient, comme à l’accoutumée, selon leur propre estimation et celle de leurs amis intimes, les premiers interprètes amateurs d’Angleterre.
Comme Elinor n’était pas musicienne, et ne faisait pas semblant de l’être, elle ne se faisait aucun scrupule de détourner les yeux du piano à queue, chaque fois que cela lui convenait, et, nullement contrainte par la présence d’une harpe et d’un violoncelle, les fixait à sa guise sur tout autre objet dans la pièce. Dans l’un de ces regards vagabonds, elle aperçut, parmi un groupe de jeunes hommes, celui-là même qui leur avait fait un cours sur les étuis à cure-dents chez Gray’s. Elle l’aperçut peu après en train de la regarder et de parler familièrement à son frère ; et elle venait juste de décider de découvrir son nom auprès de ce dernier, quand ils s’avancèrent tous deux vers elle, et que Mr. Dashwood le lui présenta comme Mr. Robert Ferrars.
Il l’aborda avec une civilité aisée, et tordit sa tête en une révérence qui lui assura, aussi clairement que des mots auraient pu le faire, qu’il était exactement le fat qu’elle avait entendu décrire par Lucy. Heureux eût été pour elle, si son estime pour Edward avait dépendu moins de son mérite propre que du mérite de ses plus proches parents ! Car alors, la révérence de son frère aurait porté le coup de grâce à ce que l’humeur massacrante de sa mère et de sa sœur auraient commencé. Mais tandis qu’elle s’étonnait de la différence entre les deux jeunes hommes, elle ne trouva pas que la vacuité et la vanité de l’un la détournassent de la modestie et de la valeur de l’autre. Pourquoi ils étaient différents, Robert le lui expliqua lui-même au cours d’un quart d’heure de conversation ; car, parlant de son frère, et déplorant l’extrême gaucherie qui, croyait-il vraiment, l’empêchait de se mêler à la bonne société, il attribua avec franchise et générosité cela bien moins à une déficience naturelle qu’au malheur d’une éducation privée ; tandis que lui-même, bien que probablement sans aucune supériorité particulière ou matérielle par nature, était, simplement grâce à l’avantage d’une école publique, aussi bien préparé à se mêler au monde que tout autre homme.
« Sur mon âme », ajouta-t-il, « je crois qu’il n’y a rien d’autre ; et c’est ce que je dis souvent à ma mère, quand elle s’en chagrine. "Ma chère Madame", lui dis-je toujours, "vous devez vous tranquilliser. Le mal est désormais irrémédiable, et il est entièrement de votre fait. Pourquoi avez-vous voulu être persuadée par mon oncle, Sir Robert, contre votre propre jugement, de placer Edward sous un précepteur privé, à la période la plus critique de sa vie ? Si vous l’aviez simplement envoyé à Westminster comme moi, au lieu de l’envoyer chez Mr. Pratt, tout cela aurait été évité." C’est ainsi que j’envisage toujours la question, et ma mère est parfaitement convaincue de son erreur. »
Elinor ne voulut pas contredire son opinion, car, quelle que pût être son estimation générale de l’avantage d’une école publique, elle ne pouvait songer au séjour d’Edward dans la famille de Mr. Pratt avec aucune satisfaction.
« Vous résidez dans le Devonshire, je crois », fut sa remarque suivante, « dans un cottage près de Dawlish. »
Elinor le rectifia quant à sa situation ; et il lui sembla assez surprenant que quiconque pût vivre dans le Devonshire sans vivre près de Dawlish. Il accorda toutefois sa franche approbation à leur genre de demeure.
« Pour ma part », dit-il, « je suis excessivement amateur de cottage ; il y a toujours tant de confort, tant d’élégance en eux. Et je vous assure, si j’avais un peu d’argent de côté, j’achèterais un petit terrain et j’en construirais un moi-même, à une courte distance de Londres, où je pourrais me rendre en voiture à tout moment, réunir quelques amis autour de moi, et être heureux. Je conseille à tous ceux qui vont bâtir, de bâtir un cottage. Mon ami Lord Courtland est venu me voir l’autre jour exprès pour me demander conseil, et a étalé devant moi trois plans différents de Bonomi. Je devais décider du meilleur. "Mon cher Courtland", lui ai-je dit, en les jetant immédiatement tous au feu, "n’en adoptez aucun, mais bâtissez à tout prix un cottage." Et c’est ce qui arrivera, je pense. »
« Certaines gens imaginent qu’il ne peut y avoir aucune commodité, aucun espace dans un cottage ; mais c’est une erreur totale. J’étais le mois dernier chez mon ami Elliott, près de Dartford. Lady Elliott souhaitait donner un bal. "Mais comment peut-on faire ?", disait-elle ; "mon cher Ferrars, dites-moi comment s’y prendre. Il n’y a pas une pièce dans ce cottage qui puisse contenir dix couples, et où peut-on mettre le souper ?" J’ai immédiatement vu qu’il ne pouvait y avoir aucune difficulté, alors j’ai dit : "Ma chère Lady Elliott, ne soyez pas inquiète. La salle à manger pourra admettre dix-huit couples avec aisance ; des tables de jeu peuvent être placées dans le salon ; la bibliothèque pourra être ouverte pour le thé et autres rafraîchissements ; et que le souper soit servi dans le vestibule." Lady Elliott fut ravie de l’idée. Nous avons mesuré la salle à manger, et avons trouvé qu’elle contiendrait exactement dix-huit couples, et l’affaire fut arrangée précisément selon mon plan. De sorte qu’en fait, vous voyez, si les gens savent seulement s’y prendre, tout le confort peut être tout aussi bien apprécié dans un cottage que dans la demeure la plus spacieuse. »
Elinor convint de tout, car elle ne pensait pas qu’il méritât le compliment d’une opposition rationnelle.
Comme John Dashwood n’avait pas plus de goût pour la musique que sa sœur aînée, son esprit était tout aussi libre de se fixer sur autre chose ; et une pensée lui vint durant la soirée, qu’il communiqua à sa femme, pour son approbation, lorsqu’ils furent rentrés. La considération de la méprise de Mrs. Dennison, en supposant que ses sœurs fussent leurs invitées, avait suggéré l’opportunité de les inviter réellement à le devenir, pendant que les engagements de Mrs. Jennings l’éloignaient de chez elle. La dépense serait nulle, le dérangement pas plus grand ; et c’était, somme toute, une attention que la délicatesse de sa conscience désignait comme nécessaire à son entière libération de la promesse faite à son père. Fanny fut surprise par la proposition.
« Je ne vois pas comment cela peut se faire », dit-elle, « sans offenser Lady Middleton, car elles passent chaque jour avec elle ; autrement, j’en serais extrêmement heureuse. Vous savez que je suis toujours prête à leur témoigner toute l’attention en mon pouvoir, comme le prouve le fait que je les ai sorties ce soir. Mais ce sont les visiteuses de Lady Middleton. Comment puis-je leur demander de la quitter ? »
Son mari, mais avec une grande humilité, ne vit pas la force de cette objection. « Elles avaient déjà passé une semaine de cette manière à Conduit Street, et Lady Middleton ne saurait être mécontente qu’elles consacrent le même nombre de jours à des parents si proches. »
Fanny marqua une pause, puis, avec une vigueur nouvelle, dit :
« Mon cher, je les inviterais de tout cœur, si cela était en mon pouvoir. Mais je venais justement de décider en moi-même d’inviter les Miss Steele à passer quelques jours avec nous. Ce sont des jeunes filles très bien élevées, de bonnes personnes ; et je pense que cette attention leur est due, car leur oncle a si bien agi envers Edward. Nous pourrons inviter vos sœurs une autre année, vous savez ; mais les Miss Steele ne seront peut-être plus en ville. Je suis sûre que vous les aimerez ; en vérité, vous les aimez déjà beaucoup, vous le savez, et ma mère aussi ; et elles sont de telles favorites d’Harry ! »
Mr. Dashwood fut convaincu. Il vit la nécessité d’inviter les Miss Steele immédiatement, et sa conscience fut apaisée par la résolution d’inviter ses sœurs une autre année ; tout en soupçonnant toutefois, avec malice, qu’une autre année rendrait l’invitation inutile, en amenant Elinor en ville comme l’épouse du Colonel Brandon, et Marianne comme leur visiteuse.
Fanny, se réjouissant de son échappatoire et fière de l’esprit prompt qui l’avait procurée, écrivit le lendemain matin à Lucy, pour solliciter sa compagnie et celle de sa sœur, pour quelques jours, à Harley Street, dès que Lady Middleton pourrait se passer d’elles. Cela suffisait pour rendre Lucy réellement et raisonnablement heureuse. Mrs. Dashwood semblait travailler réellement pour elle, elle-même ; chérissant tous ses espoirs, et favorisant toutes ses vues ! Une telle occasion d’être avec Edward et sa famille était, par-dessus tout, la chose la plus essentielle à ses intérêts, et une telle invitation la plus gratifiante pour ses sentiments ! C’était un avantage qui ne pouvait être trop reconnaissamment accueilli, ni trop promptement mis à profit ; et la visite à Lady Middleton, qui n’avait pas eu jusque-là de limites précises, fut instantanément découverte comme ayant toujours été prévue pour finir dans deux jours.
Lorsque le mot fut montré à Elinor, comme ce fut le cas dix minutes après son arrivée, il lui donna, pour la première fois, quelque part aux attentes de Lucy ; car une telle marque de bonté inhabituelle, accordée après une si courte connaissance, semblait déclarer que la bienveillance à son égard naissait de quelque chose de plus qu’une simple malveillance envers elle-même ; et pouvait être amenée, par le temps et l’adresse, à faire tout ce que Lucy souhaitait. Sa flatterie avait déjà soumis l’orgueil de Lady Middleton, et fait une percée dans le cœur fermé de Mrs. John Dashwood ; et c’étaient là des effets qui ouvraient la probabilité de plus grands encore.
Les Miss Steele déménagèrent à Harley Street, et tout ce qui parvint à Elinor de leur influence en ce lieu, renforça son attente de l’événement. Sir John, qui leur rendit visite plus d’une fois, ramena de tels récits de la faveur dont elles jouissaient, qu’ils devaient être universellement frappants. Mrs. Dashwood n’avait jamais été si satisfaite de jeunes femmes de sa vie, qu’elle l’était d’elles ; elle avait donné à chacune un étui à aiguilles fait par quelque émigré ; appelait Lucy par son prénom ; et ne savait pas si elle serait jamais capable de se séparer d’elles.
FIN DU SECOND VOLUME
CHAPITRE XXXVII.
Mrs. Palmer était si bien au bout d’une quinzaine, que sa mère ne sentit plus nécessaire de lui consacrer la totalité de son temps ; et, se contentant de lui rendre visite une ou deux fois par jour, retourna à partir de cette période à son propre foyer, et à ses propres habitudes, dans lesquelles elle trouva les Miss Dashwood très disposées à reprendre leur part précédente.
Environ le troisième ou quatrième matin après qu’elles furent ainsi réinstallées à Berkeley Street, Mrs. Jennings, en revenant de sa visite habituelle à Mrs. Palmer, entra dans le salon, où Elinor était assise toute seule, avec un air d’importance si pressé qu’il la prépara à entendre quelque chose de merveilleux ; et, ne lui donnant que le temps de former cette idée, commença directement à la justifier en disant :
« Seigneur ! ma chère Miss Dashwood ! avez-vous appris la nouvelle ? »
« Non, Madame. Quelle est-elle ? »
« Quelque chose de si étrange ! Mais vous allez tout savoir. Quand je suis arrivée chez Mr. Palmer, j’ai trouvé Charlotte toute en émoi à propos de l’enfant. Elle était sûre qu’il était très malade — il pleurait, s’agitait, et était couvert de boutons. Alors je l’ai examiné directement, et "Seigneur ! ma chère", ai-je dit, "ce n’est rien au monde que la rougeole" ; et la nourrice a dit exactement la même chose. Mais Charlotte, elle ne voulait pas en démordre, alors on a envoyé chercher Mr. Donavan ; et heureusement, il venait juste d’arriver d’Harley Street, alors il est passé immédiatement, et dès qu’il a vu l’enfant, il a dit exactement comme nous, que ce n’était rien au monde que la rougeole, et alors Charlotte a été rassurée. Et donc, juste au moment où il allait repartir, il m’est venu à l’esprit, je ne sais vraiment pas comment il se fait que j’aie pensé à cela, mais il m’est venu à l’esprit de lui demander s’il y avait des nouvelles. Alors là-dessus, il a souri, et fait des simagrées, et a pris un air grave, et semblait savoir quelque chose ou autre, et à la fin il a dit en chuchotant : "De peur qu’un rapport déplaisant ne parvienne aux jeunes dames sous votre garde concernant l’indisposition de leur sœur, je crois conseillé de dire que je pense qu’il n’y a pas grande raison de s’alarmer ; j’espère que Mrs. Dashwood s’en tirera très bien." »
« Quoi ! Fanny est malade ? »
« C’est exactement ce que j’ai dit, ma chère. "Seigneur !" dis-je, "Mrs. Dashwood est-elle malade ?" Alors tout est sorti ; et le fin mot de l’histoire, d’après tout ce que j’ai pu apprendre, semble être ceci. Mr. Edward Ferrars, ce tout jeune homme au sujet duquel j’avais l’habitude de plaisanter avec vous (mais cependant, à bien y regarder, je suis monstrueusement heureuse qu’il n’y ait jamais rien eu entre vous), Mr. Edward Ferrars, semble-t-il, est fiancé depuis plus d’un an à ma cousine Lucy ! Voilà pour vous, ma chère ! Et pas une âme ne savait un traître mot de l’affaire, sauf Nancy ! Auriez-vous pu croire une telle chose possible ? Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’ils se plaisent ; mais que les choses soient allées si loin entre eux, et que personne ne s’en soit douté ! C’est étrange ! Il ne m’est jamais arrivé de les voir ensemble, ou je suis sûre que je l’aurais découvert sur-le-champ. Eh bien, tout cela a été gardé très secret, par crainte de Mrs. Ferrars, et ni elle, ni votre frère, ni votre sœur n’en ont suspecté le moindre mot : jusqu’à ce matin même, où la pauvre Nancy, qui, vous le savez, est une créature pleine de bonnes intentions, mais pas très futée, a tout laissé échapper. "Seigneur !" s’est-elle dit, "ils sont tous si attachés à Lucy, ils ne feront certainement aucune difficulté à ce sujet ;" et hop, elle est partie trouver votre sœur, qui était assise toute seule à son travail de tapisserie, sans se douter de ce qui allait arriver — car elle venait justement de dire à votre frère, cinq minutes auparavant, qu’elle pensait arranger un mariage entre Edward et la fille d’un lord ou d’un autre, j’oublie qui. Vous pouvez donc imaginer quel coup ce fut pour toute sa vanité et son orgueil. Elle a immédiatement fait une crise d’hystérie violente, avec des cris tels qu’ils sont parvenus aux oreilles de votre frère, alors qu’il était assis dans son propre cabinet de toilette en bas, pensant à écrire une lettre à son intendant à la campagne. Il est accouru aussitôt, et une scène terrible a eu lieu, car Lucy était arrivée jusqu’à eux à ce moment-là, sans se douter le moins du monde de ce qui se tramait. La pauvre âme ! Je la plains. Et je dois dire que je trouve qu’elle a été traitée très durement ; car votre sœur a grondé comme une furie et l’a bientôt poussée jusqu’à l’évanouissement. Nancy, elle est tombée à genoux et a pleuré amèrement ; et votre frère, il faisait les cent pas dans la pièce et disait qu’il ne savait que faire. Mrs. Dashwood a déclaré qu’ils ne resteraient pas une minute de plus dans la maison, et votre frère a été forcé de se mettre à genoux lui aussi, pour la persuader de les laisser rester jusqu’à ce qu’ils aient fait leurs malles. Ensuite, elle a de nouveau fait une crise d’hystérie, et il était si effrayé qu’il a voulu envoyer chercher Mr. Donavan, et Mr. Donavan a trouvé la maison dans tout ce tumulte. La voiture était à la porte, prête à emmener mes pauvres cousines, et elles montaient justement dedans quand il est arrivé ; la pauvre Lucy, dans un tel état, dit-il, qu’elle pouvait à peine marcher ; et Nancy, elle était presque dans le même état. Je vous jure, je n’ai aucune patience avec votre sœur ; et j’espère de tout mon cœur que le mariage aura lieu malgré elle. Seigneur ! Dans quel état le pauvre Mr. Edward va-t-il être quand il apprendra cela ! Voir son amour traité avec un tel mépris ! Car on dit qu’il est monstrueusement épris d’elle, comme il se doit. Je ne serais pas surprise qu’il entre dans une colère noire ! Et Mr. Donavan pense exactement la même chose. Lui et moi avons beaucoup discuté de cela ; et le meilleur de tout, c’est qu’il est retourné à Harley Street, afin de pouvoir être là quand Mrs. Ferrars en sera informée, car on l’a fait appeler dès que mes cousines ont quitté la maison, votre sœur étant certaine qu’elle ferait aussi une crise d’hystérie ; et qu’elle en fasse, pour ce que cela m’importe. Je n’ai aucune pitié pour l’une ni pour l’autre. Je n’admets pas que les gens fassent un tel foin pour de l’argent et des titres. Il n’y a aucune raison au monde pour que Mr. Edward et Lucy ne se marient pas ; car je suis sûre que Mrs. Ferrars peut très bien pourvoir aux besoins de son fils, et bien que Lucy n’ait presque rien, elle sait mieux que quiconque tirer le meilleur parti de tout ; j’ose dire que si Mrs. Ferrars voulait seulement lui accorder cinq cents livres par an, elle en ferait autant paraître que n’importe qui d’autre avec huit cents. Seigneur ! Comme ils pourraient vivre confortablement dans un cottage semblable au vôtre — ou un peu plus grand — avec deux servantes et deux domestiques ; et je crois que je pourrais leur trouver une femme de chambre, car ma Betty a une sœur sans emploi qui leur conviendrait parfaitement. »
Ici, Mrs. Jennings s’arrêta, et comme Elinor avait eu suffisamment de temps pour rassembler ses pensées, elle fut en mesure de donner une réponse et de faire les observations que le sujet pouvait naturellement susciter. Heureuse de constater qu’elle n’était pas soupçonnée d’un intérêt extraordinaire dans cette affaire ; que Mrs. Jennings (comme elle l’avait souvent espéré ces derniers temps) avait cessé de l’imaginer le moins du monde attachée à Edward ; et heureuse par-dessus tout de l’absence de Marianne, elle se sentit très capable de parler de l’affaire sans embarras, et de donner son jugement, comme elle le croyait, avec impartialité sur la conduite de toutes les personnes concernées.
Elle pouvait à peine déterminer quelle était réellement sa propre attente quant à l’issue de cette situation ; bien qu’elle essayât ardemment de chasser l’idée qu’il fût possible que cela se terminât autrement, en fin de compte, que par le mariage d’Edward et de Lucy. Ce que Mrs. Ferrars dirait et ferait, bien qu’il ne pût y avoir de doute quant à la nature de ses actes, elle était anxieuse de l’entendre ; et plus anxieuse encore de savoir comment Edward se comporterait. Pour lui, elle éprouvait beaucoup de compassion ; pour Lucy, très peu — et il lui coûta quelques efforts pour obtenir ce peu-là ; quant au reste de la famille, aucune.
Comme Mrs. Jennings ne pouvait parler d’aucun autre sujet, Elinor vit bientôt la nécessité de préparer Marianne à en discuter. Il ne fallait pas perdre de temps pour la détromper, pour lui faire connaître la vérité réelle, et pour s’efforcer de l’amener à entendre les autres en parler, sans trahir qu’elle éprouvait la moindre inquiétude pour sa sœur, ou le moindre ressentiment envers Edward.
La tâche d’Elinor était douloureuse. Elle allait supprimer ce qu’elle croyait être la consolation principale de sa sœur, donner des détails sur Edward qui, craignait-elle, le ruineraient à jamais dans son estime, et faire ressentir à Marianne, par une ressemblance de situations qui, dans son imagination, paraîtrait forte, toute sa propre déception une fois de plus. Mais, aussi importune que pût être une telle besogne, il était nécessaire qu’elle fût accomplie, et Elinor se hâta donc de l’exécuter.
Elle était fort loin de vouloir s’appesantir sur ses propres sentiments, ou de se représenter comme souffrant beaucoup, autrement que par la maîtrise de soi qu’elle avait pratiquée depuis qu’elle avait eu connaissance des fiançailles d’Edward, ce qui pouvait suggérer à Marianne une idée de ce qui était réalisable. Son récit fut clair et simple ; et bien qu’il ne pût être fait sans émotion, il ne fut pas accompagné d’une agitation violente ni d’un chagrin impétueux. Cela appartenait plutôt à l’auditrice, car Marianne écoutait avec horreur et pleurait excessivement. Elinor devait être la consolatrice des autres dans ses propres détresses, pas moins que dans les leurs ; et tout le réconfort qui pouvait être donné par l’assurance de sa propre paix intérieure, et une justification très ardente d’Edward contre toute accusation autre que celle d’imprudence, fut promptement offert.
Mais Marianne, pendant quelque temps, ne voulut ajouter foi à rien. Edward semblait un second Willoughby ; et Elinor avouant comme elle le faisait qu’elle l’avait aimé très sincèrement, pouvait-elle en ressentir moins qu’elle-même ! Quant à Lucy Steele, elle la considérait si totalement peu aimable, si absolument incapable d’attacher un homme sensé, qu’elle ne put être persuadée d’abord de croire, et ensuite de pardonner, une quelconque affection antérieure d’Edward pour elle. Elle ne voulut même pas admettre que cela eût été naturel ; et Elinor la laissa être convaincue que cela l’était, par ce qui seul pouvait la convaincre : une meilleure connaissance des hommes.
Sa première communication n’était pas allée au-delà de l’énoncé du fait des fiançailles, et de la durée pendant laquelle elles existaient. Les sentiments de Marianne avaient alors éclaté et mis fin à toute régularité dans les détails ; et, pendant quelque temps, tout ce qu’elle put faire fut d’apaiser sa détresse, d’atténuer ses alarmes et de combattre son ressentiment. La première question de sa part, qui mena à d’autres détails, fut :
« Depuis combien de temps cela vous est-il connu, Elinor ? Vous a-t-il écrit ? »
« Je le sais depuis quatre mois. Lorsque Lucy est venue pour la première fois à Barton Park en novembre dernier, elle m’a parlé de ses fiançailles en toute confidence. »
À ces mots, les yeux de Marianne exprimèrent l’étonnement que ses lèvres ne purent proférer. Après une pause de stupeur, elle s’exclama :
« Quatre mois ! Vous le savez depuis quatre mois ? »
Elinor confirma.
« Quoi ! Alors que vous me soigniez dans toute ma misère, cela pesait sur votre cœur ? Et je vous ai reproché d’être heureuse ! »
« Il n’était pas convenable que vous sussiez alors à quel point j’étais le contraire ! »
« Quatre mois ! » s’écria encore Marianne. « Si calme ! Si gaie ! Comment avez-vous été soutenue ? »
« Par le sentiment que j’accomplissais mon devoir. Ma promesse à Lucy m’obligeait au secret. Je lui devais donc d’éviter de donner le moindre indice de la vérité ; et je le devais à ma famille et à mes amis, de ne pas faire naître en eux une inquiétude à mon sujet qu’il n’était pas en mon pouvoir de satisfaire. »
Marianne parut très frappée.
« J’ai très souvent souhaité vous détromper, vous et ma mère », ajouta Elinor ; « et une ou deux fois j’ai tenté de le faire ; mais sans trahir ma confiance, je n’aurais jamais pu vous convaincre. »
« Quatre mois ! Et pourtant vous l’aimiez ! »
« Oui. Mais je n’aimais pas seulement lui ; et tant que le réconfort des autres m’était cher, j’étais heureuse de leur épargner de savoir à quel point je souffrais. Maintenant, je peux y penser et en parler avec peu d’émotion. Je ne voudrais pas que vous souffrissiez à cause de moi ; car je vous assure que je ne souffre plus matériellement moi-même. J’ai bien des choses pour me soutenir. Je n’ai pas conscience d’avoir provoqué cette déception par une quelconque imprudence de ma part, et je l’ai supportée autant que possible sans la répandre davantage. J’acquitte Edward de toute faute essentielle. Je lui souhaite d’être très heureux ; et je suis si sûre qu’il fera toujours son devoir que, bien qu’il puisse maintenant nourrir quelque regret, il finira par le devenir. Lucy ne manque pas de bon sens, et c’est la fondation sur laquelle toute chose bonne peut être bâtie. Et après tout, Marianne, après tout ce qu’il y a d’envoûtant dans l’idée d’un attachement unique et constant, et tout ce qu’on peut dire du bonheur dépendant entièrement d’une personne particulière, il n’est pas voulu — il n’est pas juste — il n’est pas possible qu’il en soit ainsi. Edward épousera Lucy ; il épousera une femme supérieure par sa personne et son intelligence à la moitié de son sexe ; et le temps et l’habitude lui apprendront à oublier qu’il a jamais pensé qu’une autre fût supérieure à elle. »
« Si telle est votre façon de penser », dit Marianne, « si la perte de ce que l’on chérit le plus peut être si aisément compensée par autre chose, votre résolution, votre maîtrise de soi, sont peut-être un peu moins surprenantes. Elles deviennent plus à ma portée. »
« Je vous comprends. Vous ne supposez pas que j’aie jamais ressenti grand-chose. Pendant quatre mois, Marianne, j’ai eu tout cela sur le cœur, sans être libre d’en parler à une seule créature ; sachant que cela vous rendrait, vous et ma mère, très malheureuses chaque fois que cela vous serait expliqué, pourtant incapable de vous y préparer le moins du monde. Cela m’a été dit — cela m’a été en quelque sorte imposé par la personne elle-même, dont les fiançailles antérieures ont ruiné toutes mes perspectives ; et dit, à ce qu’il m’a semblé, avec triomphe. Les soupçons de cette personne, par conséquent, j’ai dû les contrer en m’efforçant de paraître indifférente là où j’ai été le plus profondément intéressée ; et ce n’a pas été seulement une fois ; j’ai dû écouter ses espoirs et son exultation encore et encore. J’ai su que j’étais séparée d’Edward pour toujours, sans entendre une seule circonstance qui pût me rendre moins désirable cette liaison. Rien n’a prouvé qu’il fût indigne ; ni rien ne l’a déclaré indifférent à mon égard. J’ai dû lutter contre le manque de bonté de sa sœur et l’insolence de sa mère ; et j’ai subi le châtiment d’un attachement, sans en goûter les avantages. Et tout cela s’est passé à une époque où, comme vous le savez trop bien, ce n’était pas mon seul malheur. Si vous pouvez me croire capable de ressentir quelque chose, vous pouvez sûrement supposer que j’ai souffert maintenant. La paix intérieure avec laquelle j’en suis venue actuellement à considérer la question, la consolation que j’ai été disposée à admettre, ont été l’effet d’un effort constant et douloureux ; elles ne sont pas nées d’elles-mêmes ; elles ne sont pas survenues pour soulager mon esprit au début. Non, Marianne. Alors, si je n’avais pas été tenue au silence, peut-être rien n’aurait pu m’empêcher — pas même ce que je devais à mes plus chers amis — de montrer ouvertement que j’étais très malheureuse. »
Marianne était totalement abattue.
« Oh ! Elinor », s’écria-t-elle, « vous m’avez fait me haïr à jamais. Comme j’ai été barbare envers vous ! Vous, qui avez été mon seul réconfort, qui m’avez supportée dans toute ma misère, qui avez semblé ne souffrir que pour moi ! Est-ce là ma gratitude ? Est-ce là le seul retour que je puisse vous faire ? Parce que votre mérite crie contre moi-même, j’ai essayé de le nier. »
Les caresses les plus tendres suivirent cet aveu. Dans l’état d’esprit où elle se trouvait désormais, Elinor n’eut aucune difficulté à obtenir d’elle toute promesse qu’elle exigeait ; et à sa demande, Marianne s’engagea à ne jamais parler de l’affaire à quiconque avec la moindre apparence d’amertume ; à rencontrer Lucy sans trahir la plus petite augmentation d’aversion à son égard ; et même à voir Edward lui-même, si le hasard les réunissait, sans aucune diminution de sa cordialité habituelle. C’étaient de grandes concessions ; mais là où Marianne sentait qu’elle avait blessé, aucune réparation ne pouvait être trop grande pour elle.
Elle remplit sa promesse d’être discrète, à merveille. Elle écouta tout ce que Mrs. Jennings avait à dire sur le sujet, avec un teint immuable, ne la contredit en rien, et fut entendue trois fois dire : « Oui, madame. » Elle écouta ses louanges sur Lucy en ne faisant que changer de chaise, et quand Mrs. Jennings parla de l’affection d’Edward, cela ne lui coûta qu’un spasme à la gorge. De tels progrès vers l’héroïsme chez sa sœur firent qu’Elinor se sentit capable de tout elle-même.
Le lendemain matin apporta une épreuve supplémentaire, lors d’une visite de leur frère, qui vint avec un aspect très sérieux pour discuter de la terrible affaire et leur apporter des nouvelles de sa femme.
« Vous avez entendu, je suppose », dit-il avec une grande solennité, dès qu’il fut assis, « la découverte très choquante qui a eu lieu sous notre toit hier. »
Elles acquiescèrent toutes ; le moment semblait trop grave pour la parole.
« Votre sœur », continua-t-il, « a souffert terriblement. Mrs. Ferrars aussi — en un mot, ce fut une scène d’une détresse si complexe — mais j’espère que l’orage pourra être traversé sans que nous soyons tous totalement terrassés. La pauvre Fanny ! Elle a été en proie à l’hystérie toute la journée d’hier. Mais je ne voudrais pas vous alarmer outre mesure. Donavan dit qu’il n’y a rien à craindre d’essentiel ; sa constitution est bonne, et sa résolution égale à toute épreuve. Elle a tout supporté avec la force d’âme d’un ange ! Elle dit qu’elle ne pensera plus jamais de bien de personne ; et on ne peut s’en étonner, après avoir été ainsi trompée ! Rencontrer une telle ingratitude, là où tant de bonté avait été témoignée, tant de confiance avait été placée ! C’était tout à fait par la bienveillance de son cœur qu’elle avait invité ces jeunes femmes chez elle ; simplement parce qu’elle pensait qu’elles méritaient quelque attention, qu’étaient des filles inoffensives, bien élevées, et qu’elles seraient des compagnes agréables ; car, sinon, nous souhaitions tous deux très vivement vous avoir invitées, vous et Marianne, à être avec nous, pendant que votre aimable amie là-bas soignait sa fille. Et maintenant, être ainsi récompensée ! "Je souhaite, de tout mon cœur", dit la pauvre Fanny dans sa manière affectueuse, "que nous ayons invité vos sœurs au lieu d’elles." »
Ici, il s’arrêta pour être remercié ; ce qui fut fait, il continua.
« Ce que la pauvre Mrs. Ferrars a souffert, quand Fanny le lui a annoncé pour la première fois, ne peut être décrit. Alors qu’elle, avec la plus sincère affection, avait planifié une alliance des plus avantageuses pour lui, devait-on supposer qu’il pût être tout ce temps secrètement fiancé à une autre personne ! Un tel soupçon n’aurait jamais pu lui traverser l’esprit ! Si elle soupçonnait une quelconque inclination ailleurs, cela ne pouvait être dans ce quartier-là. "Là, certes", disait-elle, "j’aurais pu me croire en sécurité." Elle était dans une agonie totale. Nous avons consulté ensemble, cependant, sur ce qui devait être fait, et finalement elle a décidé de faire venir Edward. Il est venu. Mais je suis désolé de relater ce qui a suivi. Tout ce que Mrs. Ferrars a pu dire pour lui faire mettre fin aux fiançailles, aidée aussi comme vous pouvez bien le supposer par mes arguments et les supplications de Fanny, n’a été d’aucun secours. Le devoir, l’affection, tout a été ignoré. Je n’ai jamais pensé Edward si têtu, si insensible auparavant. Sa mère lui a expliqué ses intentions généreuses, dans le cas où il épouserait Miss Morton ; lui a dit qu’elle lui assurerait le domaine de Norfolk, qui, net d’impôt foncier, rapporte un bon millier de livres par an ; a même offert, quand les choses sont devenues désespérées, de le porter à douze cents ; et, en opposition à cela, s’il persistait dans cette piètre liaison, elle lui a représenté l’indigence certaine qui devait accompagner ce mariage. Ses deux mille livres à lui, elle a protesté qu’elles seraient tout ce qu’il aurait ; elle ne le reverrait plus jamais ; et elle serait si loin de lui accorder la moindre assistance que, s’il devait entrer dans une profession en vue d’un meilleur soutien, elle ferait tout en son pouvoir pour l’empêcher d’y progresser. »
Ici, Marianne, dans une extase d’indignation, frappa dans ses mains et s’écria : « Dieu miséricordieux ! Cela peut-il être possible ! »
« Vous pouvez bien vous en étonner, Marianne », répondit son frère, « devant l’obstination qui a pu résister à de tels arguments. Votre exclamation est très naturelle. »
Marianne allait répliquer, mais elle se souvint de ses promesses et s’abstint.
« Tout cela, cependant », continua-t-il, « a été avancé en vain. Edward a dit très peu de chose ; mais ce qu’il a dit, il l’a dit de la manière la plus déterminée. Rien ne le ferait renoncer à ses fiançailles. Il s’y tiendrait, quoi qu’il pût lui en coûter. »
« Alors », s’écria Mrs. Jennings avec une franchise brutale, ne pouvant plus rester silencieuse, « il a agi comme un honnête homme ! Je vous demande pardon, Mr. Dashwood, mais s’il avait fait autrement, je l’aurais pris pour un coquin. J’ai un petit intérêt dans cette affaire, tout comme vous, car Lucy Steele est ma cousine, et je crois qu’il n’y a pas de fille plus aimable au monde, ni qui mérite davantage un bon mari. »
John Dashwood fut grandement étonné ; mais sa nature était calme, peu ouverte à la provocation, et il ne souhaitait jamais offenser personne, surtout quelqu’un de bonne fortune. Il répondit donc, sans aucun ressentiment,
« Je ne voudrais en aucun cas parler avec irrespect d’une quelconque parente de la vôtre, madame. Miss Lucy Steele est, je n’en doute pas, une jeune femme fort méritante, mais dans le cas présent, vous le savez, l’union est impossible. Et s’être engagé secrètement auprès d’un jeune homme sous la tutelle de son oncle, fils d’une dame d’une si grande fortune que Mrs. Ferrars, est peut-être, somme toute, un peu extraordinaire. En un mot, je n’ai nullement l’intention de blâmer la conduite de quiconque vous porte de l’estime, Mrs. Jennings. Nous lui souhaitons tous beaucoup de bonheur ; et la conduite de Mrs. Ferrars, tout au long de cette affaire, est celle qu’adopterait toute mère consciencieuse et vertueuse, placée dans de telles circonstances. Elle a été digne et libérale. Edward a choisi son sort, et je crains qu’il ne soit funeste. »
Marianne laissa échapper un soupir qui trahissait sa propre appréhension, et le cœur d’Elinor se serra pour les sentiments d’Edward, bravant les menaces de sa mère pour une femme qui ne pouvait le récompenser.
« Eh bien, monsieur, dit Mrs. Jennings, et comment cela a-t-il fini ? »
« Je regrette de devoir dire, madame, par une rupture fort malheureuse : Edward est banni à jamais de la considération de sa mère. Il a quitté sa demeure hier, mais où il est allé, ou s’il est encore en ville, je l’ignore ; car nous ne pouvons, bien entendu, faire aucune enquête. »
« Pauvre jeune homme ! Et qu’allons-nous faire de lui ? »
« Qu’allons-nous faire, en effet, madame ! C’est une perspective mélancolique. Né avec de telles perspectives d’aisance ! Je ne saurais concevoir situation plus déplorable. Les intérêts de deux mille livres, comment un homme peut-il vivre avec cela ? Et quand on ajoute à cela le souvenir qu’il aurait pu, n’eût été sa propre folie, percevoir dans trois mois deux mille cinq cents livres par an (car Miss Morton possède trente mille livres), je ne peux imaginer condition plus misérable. Nous devons tous avoir de la peine pour lui ; et d’autant plus qu’il est tout à fait hors de notre pouvoir de lui venir en aide. »
« Pauvre jeune homme ! s’écria Mrs. Jennings, je suis certaine qu’il serait le bienvenu à ma table et sous mon toit ; et je le lui dirais si je pouvais le voir. Il n’est pas convenable qu’il vive à ses frais, dans des auberges et des tavernes. »
Le cœur d’Elinor la remercia pour une telle bonté envers Edward, bien qu’elle ne pût s’empêcher de sourire à la forme qu’elle prenait.
« S’il avait seulement agi avec autant de sagesse envers lui-même, dit John Dashwood, que tous ses amis étaient disposés à le faire, il aurait pu être à présent dans la situation qui lui convient et n’aurait manqué de rien. Mais, tel qu’il est, il doit être hors de portée de quiconque de l’aider. Et il se prépare une chose pire encore, qui doit être plus terrible que tout : sa mère a décidé, avec une sorte d’esprit bien naturel, de léguer immédiatement à Robert ce domaine qui aurait pu être celui d’Edward, sous de justes conditions. Je l’ai quittée ce matin avec son avocat, en train de discuter de cette affaire. »
« Eh bien ! dit Mrs. Jennings, c’est là sa vengeance. Chacun a sa manière de faire. Mais je ne pense pas que la mienne serait de rendre un fils indépendant parce qu’un autre m’a tourmentée. »
Marianne se leva et arpenta la pièce.
« Peut-il y avoir rien de plus irritant pour l’esprit d’un homme, poursuivit John, que de voir son frère cadet en possession d’un domaine qui aurait pu être le sien ? Pauvre Edward ! Je suis sincèrement peiné pour lui. »
Quelques minutes passées dans le même genre d’effusions mirent fin à sa visite ; et après avoir réitéré à ses sœurs l’assurance qu’il croyait sincèrement qu’il n’y avait aucun danger réel dans l’indisposition de Fanny, et qu’elles n’avaient donc pas lieu de s’inquiéter outre mesure, il s’en alla, laissant les trois dames unanimes dans leurs sentiments en cette occasion, du moins pour ce qui regardait la conduite de Mrs. Ferrars, celle des Dashwood et celle d’Edward.
L’indignation de Marianne éclata dès qu’il eut quitté la pièce ; et, comme sa véhémence rendait la réserve impossible pour Elinor et inutile pour Mrs. Jennings, elles se joignirent toutes dans une critique très vive de la partie adverse.
CHAPITRE XXXVIII.
Mrs. Jennings fut très chaleureuse dans ses louanges de la conduite d’Edward, mais seules Elinor et Marianne en comprirent le vrai mérite. Elles seules savaient combien il avait eu peu de tentations à désobéir, et quelle maigre consolation, au-delà de la conscience d’avoir agi avec droiture, pouvait lui rester dans la perte de ses amis et de sa fortune. Elinor se glorifiait de son intégrité ; et Marianne pardonnait toutes ses fautes par compassion pour son châtiment. Mais bien que la confiance entre elles fût, par cette découverte publique, rétablie dans son état normal, ce n’était pas un sujet sur lequel l’une ou l’autre aimait à s’attarder quand elles étaient seules. Elinor l’évitait par principe, craignant de fixer davantage encore dans ses pensées, par les assurances trop chaleureuses et trop positives de Marianne, cette croyance en l’affection persistante d’Edward pour elle-même qu’elle souhaitait plutôt dissiper ; et le courage de Marianne faiblissait bientôt, en essayant de converser sur un sujet qui la laissait toujours plus insatisfaite d’elle-même, par la comparaison qu’il produisait nécessairement entre la conduite d’Elinor et la sienne.
Elle sentait toute la force de cette comparaison ; mais non, comme sa sœur l’avait espéré, pour la pousser à agir dès maintenant ; elle le ressentait avec toute la douleur d’un continuel remords, regrettant amèrement de n’avoir jamais agi auparavant ; mais cela n’apportait que la torture de la pénitence, sans l’espoir de l’amendement. Son esprit était si affaibli qu’elle s’imaginait toujours l’action impossible, ce qui ne faisait que la décourager davantage.
Rien de nouveau ne leur fut appris, pour un jour ou deux, sur les affaires de Harley Street ou de Bartlett’s Buildings. Mais bien qu’une si grande part de l’affaire leur fût déjà connue, au point que Mrs. Jennings aurait pu se contenter de répandre ces nouvelles sans en chercher davantage, elle avait résolu dès le début de rendre visite à ses cousines pour les réconforter et s’informer de la suite des événements, aussitôt qu’elle le pourrait ; et seul l’empêchement de visiteurs plus nombreux que d’habitude l’avait empêchée de s’y rendre plus tôt.
Le troisième jour suivant celui où elles apprirent les détails fut un dimanche si beau, si magnifique, qu’il attira beaucoup de monde à Kensington Gardens, bien que ce ne fût que la deuxième semaine de mars. Mrs. Jennings et Elinor étaient du nombre ; mais Marianne, qui savait que les Willoughby étaient de nouveau en ville et qui redoutait constamment de les rencontrer, préféra rester à la maison plutôt que de s’aventurer dans un lieu si public.
Une connaissance intime de Mrs. Jennings se joignit à elles peu après leur entrée dans les jardins, et Elinor ne fut pas fâchée qu’en restant avec elles et en accaparant toute la conversation de Mrs. Jennings, elle fût elle-même laissée à ses calmes réflexions. Elle ne vit rien des Willoughby, rien d’Edward, et pour quelque temps personne qui pût, de près ou de loin, gravement ou gaiement, l’intéresser. Mais elle finit, à sa grande surprise, par être abordée par Miss Steele qui, bien que semblant un peu intimidée, exprima une grande satisfaction de les rencontrer et, recevant des encouragements de la part de la bienveillance particulière de Mrs. Jennings, quitta son propre groupe pour un court instant afin de se joindre au leur. Mrs. Jennings murmura aussitôt à l’oreille d’Elinor :
« Tirez-lui tout ce que vous pourrez, ma chère. Elle vous dira n’importe quoi si vous l’interrogez. Vous voyez, je ne peux pas quitter Mrs. Clarke. »
Il fut heureux, cependant, pour la curiosité de Mrs. Jennings et celle d’Elinor, qu’elle fût prête à tout dire sans même être interrogée ; car, autrement, rien n’aurait été appris.
« Je suis si heureuse de vous rencontrer, dit Miss Steele en la prenant familièrement par le bras, car je voulais vous voir plus que tout au monde. » Puis, baissant la voix : « Je suppose que Mrs. Jennings est au courant de tout. Est-elle en colère ? »
« Pas du tout, je le crois, contre vous. »
« C’est une bonne chose. Et Lady Middleton, est-elle en colère ? »
« Je ne peux supposer qu’il soit possible qu’elle le soit. »
« J’en suis monstrueusement heureuse. Dieu me pardonne ! J’ai passé un tel moment ! Je n’ai jamais vu Lucy dans une telle rage de ma vie. Elle a juré d’abord qu’elle ne m’ajusterait plus jamais un nouveau bonnet, ni ne ferait plus rien pour moi de sa vie ; mais maintenant elle s’est tout à fait calmée, et nous sommes aussi bonnes amies que jamais. Regardez, elle m’a fait ce nœud pour mon chapeau et a mis la plume hier soir. Voilà, vous allez rire de moi aussi. Mais pourquoi ne porterais-je pas de rubans roses ? Je ne me soucie pas de savoir si c’est la couleur préférée du Docteur. Je suis certaine, pour ma part, que je n’aurais jamais su qu’il aimait cela plus qu’une autre couleur, s’il n’avait pas fini par le dire. Mes cousines m’ont tellement tourmentée ! Je vous assure que parfois je ne sais plus où me mettre devant elles. »
Elle s’était égarée sur un sujet sur lequel Elinor n’avait rien à dire, et jugea donc bientôt expédient de revenir au premier.
« Eh bien, mais Miss Dashwood, dit-elle triomphalement, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent sur le fait que Mr. Ferrars a déclaré qu’il ne voulait pas de Lucy, car il n’en est rien, je peux vous le dire ; et c’est vraiment une honte que de tels rapports malveillants soient colportés. Quoi que Lucy ait pu en penser elle-même, vous savez, ce n’était pas aux autres de le prendre pour acquis. »
« Je n’ai jamais entendu dire quoi que ce soit de ce genre auparavant, je vous assure », dit Elinor.
« Oh, vraiment ? Mais cela s’est dit, je le sais très bien, et par plus d’une personne ; car Miss Godby a dit à Miss Sparks que personne, dans son bon sens, ne pourrait s’attendre à ce que Mr. Ferrars renonce à une femme comme Miss Morton, avec trente mille livres de dot, pour Lucy Steele qui n’avait rien du tout ; et je le tiens de Miss Sparks elle-même. Et outre cela, mon cousin Richard a dit lui-même que, lorsqu’il en viendrait au fait, il craignait que Mr. Ferrars ne se dérobe ; et quand Edward n’est pas venu nous voir pendant trois jours, je ne savais plus quoi penser moi-même ; et je crois dans mon cœur que Lucy a tout cru perdu ; car nous sommes parties de chez votre frère mercredi, et nous ne l’avons pas vu de tout le jeudi, le vendredi et le samedi, et nous ne savions pas ce qu’il était devenu. Une fois, Lucy a songé à lui écrire, mais son courage l’a empêchée. Cependant, ce matin, il est venu juste au moment où nous revenions de l’église ; et alors tout est sorti, comment il avait été mandé mercredi à Harley Street, comment sa mère et tous les autres lui avaient parlé, et comment il avait déclaré devant eux tous qu’il n’aimait personne d’autre que Lucy, et que personne d’autre que Lucy ne serait la sienne. Et comment il avait été si tracassé par ce qui s’était passé que, sitôt sorti de la maison de sa mère, il avait enfourché son cheval et était parti à la campagne, quelque part ; et comment il avait séjourné dans une auberge tout le jeudi et le vendredi, dans le seul but de surmonter cela. Et après avoir tout repensé encore et encore, il a dit qu’il lui semblait que, puisqu’il n’avait désormais plus de fortune ni rien du tout, il serait fort peu aimable de la maintenir dans cet engagement, car ce ne pourrait être que sa perte, puisqu’il n’avait que deux mille livres et aucun espoir d’autre chose ; et s’il devait entrer dans les ordres, comme il en avait eu l’idée, il ne pourrait obtenir qu’une cure, et comment pourraient-ils vivre avec cela ? Il ne pouvait supporter l’idée qu’elle ne fasse pas mieux, et donc il a supplié, si elle en avait la moindre envie, de mettre fin à l’affaire sur-le-champ et de le laisser se débrouiller seul. Je l’ai entendu dire tout cela aussi clairement que possible. Et c’était entièrement pour son bien, et pour son compte, qu’il a parlé de rompre, et non pour le sien. Je peux jurer qu’il n’a jamais laissé échapper une syllabe sur le fait d’être lassé d’elle, ou de souhaiter épouser Miss Morton, ou quoi que ce soit de semblable. Mais, bien sûr, Lucy ne voulait pas entendre parler de tels propos ; alors elle lui a dit directement (avec beaucoup de douceurs et d’amours, vous savez, et tout ça — Oh, la ! on ne peut répéter ce genre de choses, vous savez) — elle lui a dit directement qu’elle n’avait pas la moindre envie de rompre, car elle pouvait vivre avec lui avec presque rien, et aussi peu qu’il puisse avoir, elle serait très heureuse de l’avoir tout entier, vous savez, ou quelque chose du genre. Alors il a été monstrueusement heureux, et ils ont parlé un moment de ce qu’ils allaient faire, et ils ont convenu qu’il prendrait les ordres immédiatement, et qu’ils devraient attendre d’être mariés jusqu’à ce qu’il obtienne une cure. Et juste à ce moment-là, je n’ai pas pu en entendre plus, car ma cousine m’a appelée d’en bas pour me dire que Mrs. Richardson était arrivée dans son carrosse et qu’elle emmènerait l’une de nous à Kensington Gardens ; j’ai donc été forcée d’entrer dans la pièce et de les interrompre pour demander à Lucy si elle voulait venir, mais elle n’avait pas envie de quitter Edward ; je suis donc juste montée à l’étage pour mettre une paire de bas de soie et je suis partie avec les Richardson. »
« Je ne comprends pas ce que vous entendez par les interrompre, dit Elinor ; vous étiez toutes dans la même pièce, n’est-ce pas ? »
« Non, vraiment, pas nous. La ! Miss Dashwood, croyez-vous que les gens font leur cour quand quelqu’un d’autre est présent ? Oh, quelle honte ! Vous devez certainement savoir mieux que cela. (Riant de façon affectée.) Non, non ; ils étaient enfermés ensemble dans le salon, et tout ce que j’ai entendu n’était qu’en écoutant à la porte. »
« Comment ! s’écria Elinor, vous m’avez répété ce que vous n’aviez appris vous-même qu’en écoutant à la porte ? Je regrette de ne pas l’avoir su plus tôt ; car je n’aurais certainement pas permis que vous me donniez les détails d’une conversation que vous n’auriez pas dû connaître vous-même. Comment avez-vous pu agir si déloyalement envers votre sœur ? »
« Oh, la ! il n’y a rien là-dedans. Je suis juste restée à la porte et j’ai entendu ce que je pouvais. Et je suis sûre que Lucy aurait fait exactement la même chose pour moi ; car il y a un an ou deux, quand Martha Sharpe et moi avions tant de secrets ensemble, elle ne se gênait jamais pour se cacher dans un placard, ou derrière une plaque de cheminée, dans le but d’entendre ce que nous disions. »
Elinor essaya de parler d’autre chose ; mais Miss Steele ne put être retenue au-delà de quelques minutes de ce qui lui tenait le plus à cœur.
« Edward parle d’aller bientôt à Oxford, dit-elle ; mais pour l’instant, il loge au numéro —, Pall Mall. Quelle femme malveillante est sa mère, n’est-ce pas ? Et votre frère et votre sœur n’ont pas été très aimables ! Cependant, je ne dirai rien contre eux devant vous ; et il est vrai qu’ils nous ont renvoyées chez nous dans leur propre carrosse, ce à quoi je ne m’attendais pas. Et pour ma part, j’étais toute effrayée de peur que votre sœur ne nous réclame les nécessaires à couture qu’elle nous avait donnés un jour ou deux auparavant ; mais, cependant, rien n’a été dit à leur sujet, et j’ai pris soin de garder le mien hors de vue. Edward a quelques affaires à Oxford, dit-il ; il doit donc s’y rendre pour un temps ; et après cela, dès qu’il pourra trouver un évêque, il sera ordonné. Je me demande quelle cure il obtiendra ! Dieu me pardonne ! (ricanant tandis qu’elle parlait) Je parierais ma vie que je sais ce que mes cousines diront quand elles l’apprendront. Elles me diront que je devrais écrire au Docteur pour obtenir à Edward la cure de son nouveau bénéfice. Je sais qu’elles le feront ; mais je suis sûre que je ne ferais pas une telle chose pour tout l’or du monde. "La !" dirai-je directement, "je me demande comment vous avez pu penser à une telle chose ? Moi, écrire au Docteur, vraiment !" »
« Eh bien, dit Elinor, c’est un réconfort que d’être préparé au pire. Vous avez votre réponse toute prête. »
Miss Steele allait répondre sur le même sujet, mais l’approche de son groupe en rendit un autre plus nécessaire.
« Oh, la ! voici les Richardson. J’avais bien d’autres choses à vous dire, mais je ne dois pas rester loin d’eux plus longtemps. Je vous assure que ce sont des gens très distingués. Il gagne énormément d’argent, et ils ont leur propre carrosse. Je n’ai pas le temps d’en parler moi-même à Mrs. Jennings, mais je vous en prie, dites-lui que je suis très heureuse d’apprendre qu’elle n’est pas en colère contre nous, et Lady Middleton de même ; et si jamais il arrivait que vous et votre sœur deviez partir, et que Mrs. Jennings ait besoin de compagnie, je suis sûre que nous serions très heureuses de venir rester avec elle aussi longtemps qu’elle le voudrait. Je suppose que Lady Middleton ne nous invitera plus cette fois-ci. Adieu ; je suis désolée que Miss Marianne ne fût pas là. Rappelez-moi à son bon souvenir. La ! si vous n’avez pas votre mousseline à pois ! Je m’étonne que vous n’ayez pas eu peur qu’elle se déchire. »
Telle fut son inquiétude à l’heure du départ ; car, après cela, elle n’eut que le temps d’adresser ses compliments d’adieu à Mrs. Jennings avant que sa présence ne fût réclamée par Mrs. Richardson ; et Elinor fut laissée en possession d’un savoir qui pourrait nourrir ses réflexions pendant quelque temps, bien qu’elle n’eût appris que très peu de chose de plus que ce qui avait déjà été prévu et planifié dans son propre esprit. Le mariage d’Edward avec Lucy était aussi fermement décidé, et le moment de sa réalisation demeurait aussi absolument incertain, qu’elle l’avait conclu ; tout dépendait, exactement comme elle l’avait anticipé, de l’obtention de ce bénéfice, pour lequel, à présent, il ne semblait pas y avoir la moindre chance.
Sitôt qu’elles furent de retour dans le carrosse, Mrs. Jennings fut avide d’informations ; mais comme Elinor souhaitait répandre le moins possible une nouvelle qui avait, en premier lieu, été obtenue de manière si déloyale, elle se limita à une brève répétition de quelques détails simples dont elle était assurée que Lucy, par souci de sa propre importance, choisirait de faire part. La continuation de leur engagement, et les moyens qui pourraient être mis en œuvre pour favoriser sa conclusion, furent tout ce qu’elle communiqua ; ce qui suscita de la part de Mrs. Jennings cette remarque naturelle :
« Attendre qu’il obtienne un bénéfice ! Oui, nous savons tous comment cela finira : ils attendront un an, et voyant qu’aucun bien n’en sort, se contenteront d’une cure de cinquante livres par an, avec les intérêts de ses deux mille livres, et le peu que Mr. Steele et Mr. Pratt pourront lui donner. Alors ils auront un enfant chaque année ! Et que le Seigneur leur vienne en aide ! comme ils seront pauvres ! Il faut que je voie ce que je peux leur donner pour meubler leur maison. Deux bonnes et deux domestiques, vraiment ! comme j’en parlais l’autre jour. Non, non, il leur faudra une solide fille à tout faire. La sœur de Betty ne leur conviendrait jamais maintenant. »
Le lendemain matin, Elinor reçut une lettre par la poste, écrite par Lucy elle-même. Elle était ainsi conçue :
« Bartlett’s Building, mars. »
« J’espère que ma chère Miss Dashwood voudra bien excuser la liberté que je prends de lui écrire ; mais je sais que votre amitié pour moi vous fera plaisir d’avoir d’aussi bonnes nouvelles de moi-même et de mon cher Edward, après tous les tourments que nous avons traversés ces derniers temps ; je ne ferai donc pas plus d’excuses, et je poursuivrai en disant que, Dieu merci ! bien que nous ayons terriblement souffert, nous sommes tous deux très bien maintenant, et aussi heureux que nous devons toujours l’être dans l’amour l’un de l’autre. Nous avons eu de grandes épreuves et de grandes persécutions, mais toutefois, en même temps, nous reconnaissons avec gratitude beaucoup d’amis, vous-même n’étant pas la moindre parmi eux, dont la grande bonté restera toujours gravée dans ma mémoire avec reconnaissance, tout comme celle d’Edward, à qui j’en ai parlé. Je suis sûre que vous serez heureuse d’apprendre, tout comme la chère Mrs. Jennings, que j’ai passé deux heures heureuses avec lui hier après-midi ; il ne voulait pas entendre parler de notre séparation, bien que je l’y aie instamment poussé, comme je pensais que mon devoir l’exigeait, pour des raisons de prudence, et je me serais séparée de lui sur-le-champ pour toujours, s’il y avait consenti ; mais il a dit que cela ne devrait jamais arriver, il ne se souciait pas de la colère de sa mère tant qu’il pouvait avoir mon affection ; nos perspectives ne sont pas très brillantes, certes, mais nous devons attendre et espérer le meilleur ; il sera ordonné sous peu ; et s’il était jamais en votre pouvoir de le recommander à quelqu’un qui ait une cure à accorder, je suis bien sûre que vous ne nous oublierez pas, et la chère Mrs. Jennings aussi, j’ai confiance qu’elle dira un bon mot pour nous à Sir John, ou à Mr. Palmer, ou à tout ami qui pourrait être en mesure de nous aider. — La pauvre Anne a eu grand tort dans ce qu’elle a fait, mais elle l’a fait pour le mieux, donc je ne dis rien ; j’espère que Mrs. Jennings ne trouvera pas trop gênant de venir nous voir si elle passe par ici un matin, ce serait une grande gentillesse, et mes cousines seraient fières de faire sa connaissance. — Mon papier me rappelle de conclure ; et en vous priant de me rappeler de la manière la plus reconnaissante et respectueuse à son bon souvenir, ainsi qu’à celui de Sir John, de Lady Middleton et des chers enfants, lorsque vous aurez l’occasion de les voir, et avec toute mon affection pour Miss Marianne,
« Je suis, etc. »
Dès qu’Elinor eut fini, elle accomplit ce qu’elle jugea être le dessein réel de l’auteur en le plaçant entre les mains de Mrs. Jennings, qui le lut à haute voix avec force commentaires de satisfaction et d’éloges.
« Très bien en vérité ! — comme elle écrit joliment ! — oui, c’était tout à fait convenable de le laisser partir s’il le voulait. C’était tout à fait comme Lucy. La pauvre âme ! je voudrais pouvoir lui obtenir une cure, de tout mon cœur. Elle m’appelle chère Mrs. Jennings, voyez-vous. C’est une fille au bon cœur comme il n’en existe pas. Très bien, ma foi. Cette phrase est très joliment tournée. Oui, oui, j’irai la voir, assurément. Comme elle est attentionnée, de penser à tout le monde ! — Merci, ma chère, de me l’avoir montré. C’est une aussi jolie lettre que j’en ai jamais vu, et elle fait grand honneur à l’esprit et au cœur de Lucy. »
CHAPITRE XXXIX.
Les demoiselles Dashwood étaient maintenant en ville depuis un peu plus de deux mois, et l’impatience de Marianne de partir grandissait de jour en jour. Elle soupirait après l’air, la liberté, le calme de la campagne ; et s’imaginait que si quelque lieu pouvait lui apporter du soulagement, ce devait être Barton. Elinor n’était guère moins impatiente qu’elle de leur départ, et n’était moins résolue à ce qu’il se fît immédiatement que parce qu’elle avait conscience des difficultés d’un si long voyage, ce que Marianne ne pouvait être amenée à reconnaître. Elle commença cependant à songer sérieusement à sa réalisation, et avait déjà mentionné leurs souhaits à leur aimable hôtesse, qui y résista avec toute l’éloquence de sa bienveillance, lorsqu’un plan fut suggéré qui, bien que les retenant loin de chez elles encore quelques semaines de plus, apparut à Elinor dans l’ensemble bien préférable à tout autre. Les Palmer devaient déménager à Cleveland vers la fin mars, pour les vacances de Pâques ; et Mrs. Jennings, avec ses deux amies, reçut de Charlotte une très chaleureuse invitation à les accompagner. Cela n’aurait pas suffi, en soi, à la délicatesse de Miss Dashwood ; — mais ce fut appuyé avec tant de politesse réelle par Mr. Palmer lui-même que, joint à la très grande amélioration de ses manières envers elles depuis qu’on savait que sa sœur était malheureuse, cela l’incita à l’accepter avec plaisir.
Lorsqu’elle annonça à Marianne ce qu’elle avait fait, cependant, sa première réponse ne fut pas très encourageante.
« Cleveland ! » — s’écria-t-elle avec une grande agitation. « Non, je ne peux pas aller à Cleveland. »
« Tu oublies, dit doucement Elinor, que sa situation n’est pas... qu’il n’est pas dans le voisinage de... »
« Mais c’est dans le Somersetshire. — Je ne peux pas aller dans le Somersetshire. — Là, où j’avais hâte d’aller... Non, Elinor, tu ne peux pas attendre de moi que j’y aille. »
Elinor ne voulut pas discuter de l’opportunité de surmonter de tels sentiments ; — elle s’efforça seulement de les contrer en agissant sur d’autres ; — elle le présenta donc comme une mesure qui fixerait le moment de son retour auprès de cette chère mère qu’elle souhaitait tant revoir, d’une manière plus appropriée, plus confortable, que tout autre plan ne pourrait le faire, et peut-être sans plus de retard. Depuis Cleveland, qui était à quelques milles de Bristol, la distance jusqu’à Barton n’excédait pas une journée, quoique une longue journée de voyage ; et le domestique de leur mère pourrait facilement venir là pour les escorter ; et comme il ne pourrait y avoir aucune raison pour qu’elles restent plus d’une semaine à Cleveland, elles pourraient être maintenant chez elles en un peu plus de trois semaines. Comme l’affection de Marianne pour sa mère était sincère, elle devait triompher sans grande difficulté des maux imaginaires qu’elle avait soulevés.
Mrs. Jennings était si loin d’être lasse de ses invitées qu’elle les pressa très instamment de revenir avec elle de Cleveland. Elinor fut reconnaissante de cette attention, mais cela ne pouvait changer son dessein ; et l’accord de leur mère ayant été facilement obtenu, tout ce qui concernait leur retour fut arrangé autant qu’il pouvait l’être ; — et Marianne trouva quelque soulagement à dresser un état des heures qui la séparaient encore de Barton.
« Ah ! Colonel, je ne sais pas ce que vous et moi ferons sans les demoiselles Dashwood ; » — fut l’adresse de Mrs. Jennings lorsqu’il vint lui rendre visite pour la première fois, après que leur départ fut décidé — « car elles sont tout à fait résolues à rentrer chez elles depuis chez les Palmer ; — et comme nous serons esseulés, quand je reviendrai ! — Seigneur ! nous resterons assis à nous regarder comme deux chats. »
Peut-être Mrs. Jennings espérait-elle, par cette description vigoureuse de leur ennui futur, le provoquer à faire cette offre qui pourrait lui donner à lui-même une échappatoire ; et si tel était le cas, elle eut peu après de bonnes raisons de penser son objectif atteint ; car, Elinor s’étant déplacée vers la fenêtre pour prendre plus rapidement les dimensions d’une estampe qu’elle allait copier pour son amie, il la suivit avec un regard d’une signification particulière, et conversa avec elle là pendant plusieurs minutes. L’effet de son discours sur la dame ne pouvait non plus échapper à son observation, car bien qu’elle fût trop honorable pour écouter, et eût même changé de siège, exprès pour ne pas entendre, pour un autre tout près du piano-forte sur lequel Marianne jouait, elle ne put s’empêcher de voir qu’Elinor changeait de couleur, avec agitation, et était trop absorbée par ce qu’il disait pour poursuivre son travail. Encore plus en confirmation de ses espoirs, dans l’intervalle où Marianne passait d’une leçon à une autre, quelques mots du Colonel atteignirent inévitablement son oreille, dans lesquels il semblait s’excuser de la piètre qualité de sa maison. Cela mit la chose hors de doute. Elle s’étonna, en vérité, qu’il jugeât nécessaire de le faire ; mais supposa que c’était l’étiquette appropriée. Ce qu’Elinor dit en réponse, elle ne put le distinguer, mais jugea, au mouvement de ses lèvres, qu’elle ne pensait pas que ce fût là une objection majeure ; et Mrs. Jennings la loua en son cœur d’être si honnête. Ils continuèrent alors à parler pendant quelques minutes encore sans qu’elle saisisse une syllabe, lorsqu’un autre arrêt chanceux dans la prestation de Marianne lui apporta ces mots, dans la voix calme du Colonel : —
« Je crains que cela ne puisse avoir lieu très bientôt. »
Étonnée et choquée par un discours si peu amoureux, elle était presque prête à s’écrier : « Seigneur ! qu’est-ce qui devrait l’empêcher ? » — mais, réprimant son désir, se limita à cette exclamation silencieuse.
« C’est très étrange ! — assurément il n’a pas besoin d’attendre d’être plus vieux. »
Ce retard du côté du Colonel, cependant, ne sembla nullement offenser ou mortifier sa charmante compagne, car, au moment où ils rompirent la conférence peu après, et s’éloignèrent dans des directions opposées, Mrs. Jennings entendit très clairement Elinor dire, et avec une voix qui montrait qu’elle ressentait ce qu’elle disait :
« Je me considérerai toujours comme vous étant très obligée. »
Mrs. Jennings fut ravie de sa gratitude, et s’étonna seulement qu’après avoir entendu une telle phrase, le Colonel pût prendre congé d’elles, comme il le fit immédiatement, avec le plus grand sang-froid, et s’en aller sans lui faire aucune réponse ! Elle n’avait pas cru son vieil ami capable de faire un soupirant aussi indifférent.
Ce qui s’était réellement passé entre eux était en substance ceci.
« J’ai entendu dire, dit-il avec une grande compassion, l’injustice dont votre ami Mr. Ferrars a souffert de la part de sa famille ; car si je comprends bien la chose, il a été entièrement rejeté par eux pour avoir persévéré dans son engagement envers une jeune femme très méritante. Ai-je été correctement informé ? Est-ce ainsi ? »
Elinor lui dit que oui.
« La cruauté, l’impolitique cruauté, répondit-il avec beaucoup de sentiment, de diviser, ou de tenter de diviser, deux jeunes gens attachés l’un à l’autre depuis longtemps, est terrible. Mrs. Ferrars ne sait pas ce qu’elle peut faire — à quoi elle peut pousser son fils. J’ai vu Mr. Ferrars deux ou trois fois à Harley Street, et il me plaît beaucoup. Ce n’est pas un jeune homme avec qui l’on peut faire intimement connaissance en peu de temps, mais j’en ai assez vu pour lui souhaiter du bien pour lui-même, et en tant qu’ami à vous, je lui en souhaite encore plus. Je crois comprendre qu’il a l’intention de prendre les ordres. Voulez-vous être assez aimable pour lui dire que la cure de Delaford, maintenant tout juste vacante, comme je l’apprends par le courrier de ce jour, est à lui, s’il la juge digne d’être acceptée ; mais que, peut-être, dans les circonstances malheureusement si difficiles où il se trouve maintenant, il peut être insensé de paraître douter ; je souhaite seulement qu’elle fût plus lucrative. C’est un presbytère, mais petit ; le dernier titulaire, je crois, ne tirait pas plus de 200 £ par an, et bien qu’elle soit certainement susceptible d’amélioration, je crains qu’elle ne le soit pas au point de lui offrir un revenu très confortable. Telle qu’elle est, cependant, mon plaisir à la lui offrir sera très grand. Je vous prie de l’en assurer. »
L’étonnement d’Elinor devant cette mission n’aurait guère pu être plus grand si le Colonel lui avait réellement fait une demande en mariage. Le bénéfice ecclésiastique, qu’elle avait considéré deux jours plus tôt comme hors de portée pour Edward, était déjà prévu pour lui permettre de se marier ; et elle, de toutes les personnes au monde, était désignée pour le lui accorder ! Son émotion était telle que Mrs. Jennings l’avait attribuée à une cause très différente ; mais quels que fussent les sentiments mineurs, moins purs, moins plaisants, qui pouvaient avoir une part dans cette émotion, son estime pour la bienveillance générale, et sa gratitude pour l’amitié particulière, qui ensemble poussaient le Colonel Brandon à cet acte, étaient fortement ressenties et chaleureusement exprimées. Elle l’en remercia de tout son cœur, parla des principes et du caractère d’Edward avec cette louange qu’elle savait qu’ils méritaient ; et promit de se charger de la mission avec plaisir, si c’était réellement son souhait de déléguer une si agréable tâche à une autre personne. Mais en même temps, elle ne pouvait s’empêcher de penser que nul ne pourrait s’en acquitter aussi bien que lui-même. C’était une tâche, en somme, dont, peu désireuse de donner à Edward la peine de recevoir une obligation venant d’elle, elle aurait été très heureuse d’être épargnée elle-même ; mais le Colonel Brandon, par des motifs d’égale délicatesse, déclinant également, semblait toujours si désireux qu’elle fût accomplie par son intermédiaire qu’elle ne voulut, sous aucun prétexte, faire plus d’opposition. Edward, croyait-elle, était toujours en ville, et heureusement elle avait obtenu son adresse auprès de Miss Steele. Elle pouvait donc entreprendre de l’en informer au cours de la journée. Après que cela eut été réglé, le Colonel Brandon commença à parler de son propre avantage à s’assurer un voisin si respectable et agréable, et c’est alors qu’il mentionna avec regret que la maison était petite et médiocre ; un mal qu’Elinor, comme Mrs. Jennings l’avait supposé, prit à la légère, du moins pour ce qui regardait sa taille.
« La petitesse de la maison, dit-elle, je ne peux imaginer que ce soit un inconvénient pour eux, car elle sera en proportion de leur famille et de leur revenu. »
Ce qui surprit le Colonel, découvrant qu’elle considérait le mariage de Mr. Ferrars comme la conséquence certaine de cette présentation ; car il ne supposait pas possible que la cure de Delaford pût fournir un tel revenu, tel que quiconque dans son genre de vie oserait s’en contenter, et il le dit.
« Ce petit presbytère ne peut faire plus que de rendre Mr. Ferrars à l’aise en tant que célibataire ; il ne peut lui permettre de se marier. Je suis désolé de dire que mon patronage s’arrête là ; et mon influence est à peine plus étendue. Si, toutefois, par une chance imprévue, il était en mon pouvoir de lui être utile davantage, je devrais avoir une opinion très différente de lui de celle que j’ai maintenant, si je n’étais pas aussi prêt à lui être utile alors que je souhaite sincèrement pouvoir l’être à présent. Ce que je fais maintenant, en vérité, ne semble rien du tout, puisqu’il peut si peu l’avancer vers ce qui doit être son objectif principal, son seul objectif de bonheur. Son mariage doit encore être un bien lointain ; du moins, je crains qu’il ne puisse avoir lieu très bientôt. »
Telle fut la phrase qui, mal comprise, offensa si justement les sentiments délicats de Mrs. Jennings ; mais après ce récit de ce qui s’est réellement passé entre le Colonel Brandon et Elinor, alors qu’ils se tenaient à la fenêtre, la gratitude exprimée par cette dernière lors de leur séparation peut, peut-être, paraître dans l’ensemble non moins raisonnablement suscitée, ni moins correctement formulée que si elle avait surgi d’une proposition de mariage.
CHAPITRE XL.
« Eh bien, Miss Dashwood, dit Mrs. Jennings avec un sourire sagace, dès que le monsieur se fut retiré, je ne vous demande pas ce que le Colonel a pu vous dire ; car bien que, sur mon honneur, j’aie essayé de ne pas écouter, je n’ai pu m’empêcher d’en saisir assez pour comprendre son affaire. Et je vous assure que je n’ai jamais été plus heureuse de ma vie, et je vous en souhaite la joie de tout mon cœur. »
« Merci, madame, dit Elinor. C’est un sujet de grande joie pour moi ; et je ressens la bonté du Colonel Brandon très vivement. Il n’y a pas beaucoup d’hommes qui agiraient comme il l’a fait. Peu de gens qui ont un cœur si compatissant ! Je n’ai jamais été plus étonnée de ma vie. »
« Seigneur ! ma chère, vous êtes bien modeste. Je ne suis pas le moins du monde étonnée de cela, car j’ai souvent pensé ces derniers temps qu’il n’y avait rien de plus probable. »
« Vous jugiez d’après votre connaissance de la bienveillance générale du Colonel ; mais au moins vous ne pouviez prévoir que l’occasion se présenterait si tôt. »
« L’occasion ! répéta Mrs. Jennings — Oh ! quant à cela, quand un homme a une fois pris sa décision sur une telle chose, d’une manière ou d’une autre il trouvera bientôt une occasion. Eh bien, ma chère, je vous souhaite cette joie encore et encore ; et s’il y a jamais eu un couple heureux au monde, je pense que je saurai bientôt où le chercher. »
« Vous avez l’intention d’aller à Delaford les voir, je suppose, dit Elinor avec un faible sourire. »
« Oui, ma chère, je le ferai, vraiment. Et quant à la maison qui serait mauvaise, je ne sais pas ce que le Colonel veut dire, car elle est aussi bonne qu’aucune autre que j’aie jamais vue. »
« Il a parlé de son état de délabrement. »
« Eh bien, et de qui est-ce la faute ? pourquoi ne la répare-t-il pas ? — qui devrait le faire si ce n’est lui-même ? »
Ils furent interrompus par l’entrée du domestique annonçant que la voiture était à la porte ; et Mrs. Jennings, se préparant immédiatement à partir, dit : —
« Eh bien, ma chère, je dois m’en aller avant d’avoir dit la moitié de ce que j’avais à dire. Mais, toutefois, nous pourrons tout reprendre ce soir ; car nous serons tout à fait seules. Je ne vous demande pas de venir avec moi, car j’ose dire que votre esprit est trop occupé par cette affaire pour vous soucier de compagnie ; et d’ailleurs, vous devez brûler de tout raconter à votre sœur. »
Marianne avait quitté la pièce avant que la conversation ne commençât.
« Certainement, madame, je le dirai à Marianne ; mais je n’en parlerai à personne d’autre pour le moment. »
« Oh ! très bien, dit Mrs. Jennings plutôt déçue. Alors vous ne voudriez pas que je le dise à Lucy, car je pense aller jusqu’à Holborn aujourd’hui. »
« Non, madame, même pas à Lucy, s’il vous plaît. Un jour de retard ne sera pas très important ; et jusqu’à ce que j’aie écrit à Mr. Ferrars, je pense que cela ne doit être mentionné à personne d’autre. Je vais le faire directement. Il est important de ne pas perdre de temps avec lui, car il aura naturellement beaucoup à faire concernant son ordination. »
Ce discours intrigua d’abord Mrs. Jennings à l’extrême. Pourquoi Mr. Ferrars devait-il être prévenu à ce sujet si précipitamment, elle ne pouvait immédiatement le comprendre. Quelques instants de réflexion, cependant, produisirent une idée très heureuse, et elle s’exclama : —
« Oh, ho ! — je vous comprends. Mr. Ferrars doit être l’homme. Eh bien, tant mieux pour lui. Oui, assurément, il doit être ordonné tout de suite ; et je suis très heureuse de constater que les choses sont si avancées entre vous. Mais, ma chère, n’est-ce pas un peu inhabituel ? Le Colonel ne devrait-il pas écrire lui-même ? — assurément, il est la personne appropriée. »
Elinor ne comprit pas tout à fait le début du discours de Mrs. Jennings, et elle ne jugea pas non plus utile de s’en informer ; elle répondit donc seulement à sa conclusion.
« Le Colonel Brandon est un homme si délicat qu’il souhaitait plutôt que quelqu’un annonçât ses intentions à Mr. Ferrars à sa place. »
« Et c’est donc vous qui êtes forcée de le faire. Eh bien, c’est un genre de délicatesse étrange ! Toutefois, je ne vous dérangerai pas (la voyant se préparer à écrire). Vous connaissez vos propres affaires mieux que personne. Alors adieu, ma chère. Je n’ai rien entendu de si plaisant depuis que Charlotte est accouchée. »
Et elle s’en alla ; mais, revenant un instant après :
« Je viens juste de penser à la sœur de Betty, ma chère. Je serais très heureuse de lui trouver une si bonne maîtresse. Mais si elle conviendrait comme femme de chambre, je ne peux vraiment le dire. C’est une excellente servante, et elle travaille très bien à l’aiguille. Toutefois, vous penserez à tout cela à loisir. »
« Certainement, madame, » répondit Elinor, n’écoutant pas grand-chose de ce qu’elle disait, et plus soucieuse d’être seule que de maîtriser le sujet.
Par où commencer — comment s’exprimer dans son mot à Edward, telle était maintenant toute son inquiétude. Les circonstances particulières entre eux rendaient difficile ce qui, pour toute autre personne, aurait été la chose la plus facile au monde ; mais elle craignait également d’en dire trop ou trop peu, et resta à délibérer sur son papier, la plume à la main, jusqu’à ce qu’elle fût interrompue par l’entrée d’Edward lui-même.
Il avait rencontré Mrs. Jennings à la porte, en route pour sa voiture, alors qu’il venait déposer sa carte de visite d’adieu ; et celle-ci, après s’être excusée de ne pouvoir revenir, l’avait obligé à entrer en disant que Miss Dashwood était en haut et souhaitait lui parler d’une affaire très particulière.
Elinor venait de se féliciter, au milieu de sa perplexité, que, si difficile qu’il pût être de s’exprimer convenablement par écrit, cela restait préférable à une explication orale, quand son visiteur entra, l’obligeant à cet effort suprême. Son étonnement et sa confusion furent très grands devant son apparition si soudaine. Elle ne l’avait pas revu depuis que ses fiançailles étaient devenues publiques, et donc pas depuis qu’il savait qu’elle en était informée ; ce qui, avec la conscience de ce à quoi elle pensait et de ce qu’elle avait à lui dire, la rendit particulièrement mal à l’aise pendant quelques minutes. Lui aussi était très troublé ; et ils restèrent assis ensemble dans un état d’embarras des plus prometteurs. Il ne put se rappeler s’il lui avait demandé pardon pour son intrusion en entrant dans la pièce ; mais, décidant de ne pas prendre de risques, il présenta ses excuses en bonne et due forme dès qu’il put dire quelque chose, après avoir pris une chaise.
« Mrs. Jennings m’a dit, » dit-il, « que vous souhaitiez me parler, du moins c’est ce que j’ai compris de sa part — sinon, je ne me serais certainement pas permis une telle intrusion ; bien qu’en même temps, j’aurais été extrêmement désolé de quitter Londres sans vous voir, vous et votre sœur ; d’autant plus qu’il s’écoulera très probablement un certain temps — il est peu probable que j’aie bientôt le plaisir de vous rencontrer à nouveau. Je pars pour Oxford demain. »
« Vous ne seriez pas parti, cependant, » dit Elinor, se reprenant et déterminée à surmonter ce qu’elle redoutait tant le plus tôt possible, « sans recevoir nos meilleurs vœux, même si nous n’avions pas été en mesure de vous les présenter en personne. Mrs. Jennings a eu tout à fait raison dans ce qu’elle a dit. J’ai quelque chose d’important à vous annoncer, que j’étais sur le point de communiquer par écrit. Je suis chargée d’une mission des plus agréables » (respirant un peu plus vite qu’à l’accoutumée en parlant). « Le colonel Brandon, qui était ici il y a à peine dix minutes, m’a priée de vous dire qu’apprenant que vous avez l’intention de prendre les ordres, il a grand plaisir à vous offrir la cure de Delaford, actuellement vacante, et regrette seulement qu’elle ne soit pas plus lucrative. Permettez-moi de vous féliciter d’avoir un ami si respectable et si judicieux, et de me joindre à son souhait que la cure — elle rapporte environ deux cents livres par an — fût beaucoup plus considérable, et telle qu’elle puisse mieux vous permettre de… telle qu’elle puisse être plus qu’un accommodement temporaire pour vous-même — telle, en somme, qu’elle puisse réaliser tous vos projets de bonheur. »
Ce qu’Edward ressentit, comme il ne pouvait l’exprimer lui-même, on ne peut attendre de personne d’autre qu’il le fasse pour lui. Il manifesta tout l’étonnement qu’une nouvelle si inattendue, si impensée, ne pouvait manquer de susciter ; mais il ne prononça que ces deux mots :
« Le colonel Brandon ! »
« Oui, » poursuivit Elinor, reprenant plus de résolution à mesure qu’une partie du plus difficile était passée, « le colonel Brandon propose cela comme témoignage de son intérêt pour ce qui s’est passé récemment — pour la cruelle situation dans laquelle la conduite injustifiable de votre famille vous a placé — un intérêt que je suis sûre que Marianne, moi-même et tous vos amis devons partager ; et également comme une preuve de sa haute estime pour votre caractère général, et son approbation particulière de votre comportement en cette occasion. »
« Le colonel Brandon me donner une cure ! — Est-ce possible ? »
« L’inhumanité de vos propres parents vous a rendu étonné de trouver de l’amitié où que ce soit. »
« Non, » répondit-il, avec une soudaine conscience, « pas de la trouver en vous ; car je ne saurais ignorer que c’est à vous, à votre bonté, que je dois tout cela. — Je le ressens — je l’exprimerais si je le pouvais — mais, comme vous le savez bien, je ne suis pas orateur. »
« Vous vous trompez beaucoup. Je vous assure que vous le devez entièrement, ou du moins presque entièrement, à votre propre mérite et au discernement du colonel Brandon. Je n’y suis pour rien. Je ne savais même pas, jusqu’à ce que je comprenne son intention, que la cure était vacante ; et il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’il pût avoir une telle cure à donner. En tant qu’ami de ma personne, de ma famille, il peut, peut-être — en fait, je sais qu’il l’a fait, avoir encore plus de plaisir à l’accorder ; mais, sur ma parole, vous ne devez rien à ma sollicitation. »
La vérité l’obligea à reconnaître une certaine part, bien que minime, dans cette action, mais elle était en même temps si peu désireuse de paraître la bienfaitrice d’Edward qu’elle l’admit avec hésitation ; ce qui contribua probablement à fixer dans son esprit ce soupçon qui venait de s’y introduire. Pendant un court instant, il resta plongé dans ses pensées après qu’Elinor eut cessé de parler ; enfin, et comme s’il s’agissait d’un effort, il dit :
« Le colonel Brandon semble être un homme de grande valeur et de grande respectabilité. J’ai toujours entendu dire qu’il l’était, et je sais que votre frère l’estime beaucoup. C’est sans aucun doute un homme sensé, et, dans ses manières, parfaitement gentleman. »
« En effet, » répondit Elinor, « je crois qu’à mieux le connaître, vous le trouverez être tout ce que vous avez entendu dire de lui, et comme vous serez des voisins très proches (car je crois comprendre que le presbytère est presque accolé au manoir), il est particulièrement important qu’il soit tout cela. »
Edward ne répondit rien ; mais, lorsqu’elle eut détourné la tête, il lui adressa un regard si sérieux, si ardent, si peu enjoué, qu’il semblait dire qu’il pourrait souhaiter, par la suite, que la distance entre le presbytère et le manoir fût bien plus grande.
« Le colonel Brandon, je crois, loge à St. James Street, » dit-il peu après, en se levant de sa chaise.
Elinor lui indiqua le numéro de la maison.
« Je dois donc me hâter d’aller lui adresser ces remerciements que vous ne me permettez pas de vous offrir ; pour l’assurer qu’il a fait de moi un homme très — un homme extrêmement heureux. »
Elinor ne chercha pas à le retenir ; et ils se séparèrent, avec de sa part une assurance très sincère de ses vœux incessants pour son bonheur dans tout changement de situation qui pourrait lui arriver ; de la sienne, avec une tentative de rendre la même bienveillance plutôt que la capacité de l’exprimer.
« Quand je le reverrai, » se dit Elinor, alors que la porte se refermait sur lui, « je le verrai en tant qu’époux de Lucy. »
Et avec cette agréable anticipation, elle s’assit pour reconsidérer le passé, se rappeler les mots et s’efforcer de comprendre tous les sentiments d’Edward ; et, naturellement, pour réfléchir aux siens avec mécontentement.
Lorsque Mrs. Jennings rentra chez elle, bien qu’elle revînt de voir des personnes qu’elle n’avait jamais vues auparavant et dont elle devait par conséquent avoir beaucoup à dire, son esprit était tellement plus occupé par l’important secret en sa possession que par toute autre chose, qu’elle y revint dès qu’Elinor apparut.
« Eh bien, ma chère, » s’écria-t-elle, « je vous ai envoyé le jeune homme. N’ai-je pas bien fait ? — Et je suppose que vous n’avez pas eu grande difficulté… Vous ne l’avez pas trouvé très réticent à accepter votre proposition ? »
« Non, madame ; ce n’était guère probable. »
« Eh bien, et dans combien de temps sera-t-il prêt ? — Car il semble que tout dépende de cela. »
« Vraiment, » dit Elinor, « je connais si peu ces sortes de formalités, que je peux à peine conjecturer le temps ou la préparation nécessaires ; mais je suppose que deux ou trois mois suffiront à son ordination. »
« Deux ou trois mois ! » s’écria Mrs. Jennings ; « Seigneur ! ma chère, avec quel calme vous parlez de cela ; et le colonel peut-il attendre deux ou trois mois ! Dieu me bénisse ! — Je suis sûre que cela me ferait perdre toute patience ! — Et bien qu’on soit très heureux de rendre service au pauvre Mr. Ferrars, je pense vraiment que cela ne vaut pas la peine d’attendre deux ou trois mois pour lui. Il doit bien se trouver quelqu’un d’autre qui ferait tout aussi bien ; quelqu’un qui est déjà ordonné. »
« Ma chère madame, » dit Elinor, « à quoi pouvez-vous penser ? Pourquoi, le seul but du colonel Brandon est d’être utile à Mr. Ferrars. »
« Dieu vous bénisse, ma chère ! Vous ne voulez tout de même pas me persuader que le colonel ne vous épouse que pour le plaisir de donner dix guinées à Mr. Ferrars ! »
La méprise ne pouvait durer après cela ; et une explication eut lieu immédiatement, par laquelle toutes deux retirèrent un amusement considérable sur le moment, sans perte matérielle de bonheur pour l’une ou l’autre, car Mrs. Jennings ne fit qu’échanger une forme de ravissement pour une autre, tout en ne renonçant pas à son espoir initial.
« Eh bien, eh bien, le presbytère n’est qu’un petit presbytère, » dit-elle, une fois la première ébullition de surprise et de satisfaction passée, « et il est fort probable qu’il ait besoin de réparations ; mais entendre un homme s’excuser, comme je le pensais, pour une maison qui, à ma connaissance, possède cinq salons au rez-de-chaussée, et je crois que la gouvernante m’a dit qu’elle pouvait préparer quinze lits ! Et à vous, de plus, qui aviez l’habitude de vivre au cottage de Barton ! Cela semble tout à fait ridicule. Mais, ma chère, il faudra pousser le colonel à faire quelque chose au presbytère, et à le rendre confortable pour eux, avant que Lucy n’y aille. »
« Mais le colonel Brandon ne semble pas avoir l’idée que la cure puisse suffire à leur permettre de se marier. »
« Le colonel est un nigaud, ma chère ; parce qu’il a lui-même deux mille livres par an, il pense que personne d’autre ne peut se marier avec moins. Croyez-moi, si je suis en vie, je ferai une visite au presbytère de Delaford avant la Saint-Michel ; et je suis sûre que je n’irai pas si Lucy n’y est pas. »
Elinor était tout à fait de son avis, quant à la probabilité qu’ils n’attendent rien de plus.
CHAPITRE XLI.
Edward, ayant porté ses remerciements au colonel Brandon, s’en alla porter son bonheur à Lucy ; et tel était l’excès de celui-ci lorsqu’il atteignit Bartlett’s Buildings, qu’elle fut en mesure d’assurer à Mrs. Jennings, qui vint la voir à nouveau le lendemain avec ses félicitations, qu’elle ne l’avait jamais vu d’aussi bonne humeur de toute sa vie.
Son propre bonheur et sa propre humeur étaient pour le moins très certains ; et elle se joignit à Mrs. Jennings très chaleureusement dans son espoir de les voir tous confortablement réunis au presbytère de Delaford avant la Saint-Michel. Loin d’être réticente, en même temps, à accorder à Elinor le crédit qu’Edward voulait bien lui donner, elle parla de son amitié pour eux deux avec la chaleur la plus reconnaissante, fut prête à reconnaître toute leur obligation envers elle, et déclara ouvertement qu’aucun effort pour leur bien de la part de Miss Dashwood, présent ou futur, ne la surprendrait jamais, car elle la croyait capable de faire n’importe quoi au monde pour ceux qu’elle estimait réellement. Quant au colonel Brandon, elle était non seulement prête à l’adorer comme un saint, mais elle était en outre véritablement anxieuse qu’il fût traité comme tel dans toutes les affaires mondaines ; anxieuse que ses dîmes fussent portées au maximum ; et résolue secrètement à profiter, à Delaford, autant qu’elle le pourrait, de ses domestiques, de sa voiture, de ses vaches et de sa volaille.
Il y avait maintenant plus d’une semaine que John Dashwood était venu à Berkeley Street, et comme depuis ce temps aucune attention n’avait été portée par eux à l’indisposition de sa femme, au-delà d’une seule enquête verbale, Elinor commença à ressentir la nécessité de lui rendre visite. C’était une obligation, cependant, qui non seulement s’opposait à son propre penchant, mais qui n’avait l’assistance d’aucun encouragement de la part de ses compagnes. Marianne, non contente de refuser absolument d’y aller elle-même, insistait vivement pour empêcher sa sœur d’y aller tout court ; et Mrs. Jennings, bien que sa voiture fût toujours à la disposition d’Elinor, détestait tellement Mrs. John Dashwood que même sa curiosité de voir quel air elle avait après la récente découverte, ni son vif désir de l’affronter en prenant le parti d’Edward, ne pouvaient surmonter sa répugnance à se retrouver en sa compagnie. La conséquence fut qu’Elinor partit seule pour rendre une visite pour laquelle personne ne pouvait vraiment avoir moins d’inclination, et courir le risque d’un tête-à-tête avec une femme que ni l’une ni l’autre des deux autres n’avait autant de raisons de ne pas aimer.
Mrs. Dashwood ne reçut pas ; mais avant que la voiture ne puisse s’éloigner de la maison, son mari sortit par hasard. Il exprima un grand plaisir à rencontrer Elinor, lui dit qu’il était justement sur le point de passer à Berkeley Street, et, l’assurant que Fanny serait très heureuse de la voir, l’invita à entrer.
Ils montèrent les escaliers jusqu’au salon. Personne n’y était.
« Fanny est dans sa propre chambre, je suppose, » dit-il : « je vais aller la trouver dans un instant, car je suis sûr qu’elle n’aura pas la moindre objection au monde à vous voir. Bien au contraire, en vérité. Maintenant, surtout, il ne peut y avoir… mais enfin, vous et Marianne avez toujours été de grandes favorites. Pourquoi Marianne n’est-elle pas venue ? »
Elinor fit l’excuse qu’elle put pour elle.
« Je ne suis pas fâché de vous voir seule, » répondit-il, « car j’ai beaucoup à vous dire. Cette cure du colonel Brandon… cela peut-il être vrai ? — L’a-t-il vraiment donnée à Edward ? — Je l’ai appris hier par hasard, et je venais vous voir tout exprès pour en savoir plus. »
« C’est parfaitement vrai. — Le colonel Brandon a donné la cure de Delaford à Edward. »
« Vraiment ! — Eh bien, c’est très étonnant ! — aucune parenté ! — aucun lien entre eux ! — et maintenant que les cures atteignent un tel prix ! — quelle était la valeur de celle-ci ? »
« Environ deux cents livres par an. »
« Très bien — et pour la prochaine présentation à une cure de cette valeur — en supposant que le dernier titulaire ait été âgé et maladif, et susceptible de la laisser vacante bientôt — il aurait pu en tirer, je dirais… quatorze cents livres. Et comment se fait-il qu’il n’ait pas réglé cette affaire avant la mort de cette personne ? Maintenant, en effet, il serait trop tard pour la vendre, mais un homme du sens du colonel Brandon ! Je m’étonne qu’il ait été si imprévoyant sur un point d’un intérêt si commun, si naturel ! Eh bien, je suis convaincu qu’il y a une immense part d’inconséquence dans presque chaque caractère humain. Je suppose, cependant — en y réfléchissant — que le cas est probablement celui-ci. Edward ne doit détenir la cure que jusqu’à ce que la personne à qui le colonel a réellement vendu la présentation soit assez âgée pour la prendre. Oui, oui, c’est le fait, comptez là-dessus. »
Elinor le contredit cependant très positivement ; et en racontant qu’elle avait elle-même été chargée de transmettre l’offre du colonel Brandon à Edward, et, par conséquent, qu’elle devait comprendre les termes dans lesquels elle était donnée, elle l’obligea à se soumettre à son autorité.
« C’est vraiment étonnant ! » s’écria-t-il, après avoir entendu ce qu’elle disait, « quel pouvait être le mobile du colonel ? »
« Un mobile très simple : être utile à Mr. Ferrars. »
« Bien, bien ; quoi que puisse être le colonel Brandon, Edward est un homme très chanceux. — Vous ne mentionnerez pas l’affaire à Fanny, cependant, car bien que je lui en aie parlé, et qu’elle le supporte extrêmement bien, elle n’aimera pas beaucoup en entendre parler. »
Elinor eut quelque difficulté ici à s’abstenir d’observer qu’elle pensait que Fanny aurait pu supporter avec calme une acquisition de richesse pour son frère, par laquelle ni elle ni son enfant ne pouvaient être appauvris.
« Mrs. Ferrars, » ajouta-t-il, baissant la voix sur le ton qui convient à un sujet si important, « ne sait rien à ce sujet pour le moment, et je crois qu’il sera préférable de le garder entièrement caché d’elle aussi longtemps que possible. Quand le mariage aura lieu, je crains qu’elle ne doive tout apprendre. »
« Mais pourquoi une telle précaution devrait-elle être utilisée ? Bien qu’il ne faille pas supposer que Mrs. Ferrars puisse avoir la moindre satisfaction à savoir que son fils a assez d’argent pour vivre, car cela doit être tout à fait hors de question ; mais pourquoi, après son comportement récent, est-elle censée ressentir quoi que ce soit ? Elle en a fini avec son fils — elle l’a rejeté pour toujours, et a fait en sorte que tous ceux sur qui elle avait une influence le rejettent également. Assurément, après avoir fait cela, on ne peut l’imaginer susceptible d’aucune impression de tristesse ou de joie à son sujet : elle ne peut être intéressée par rien de ce qui lui arrive. Elle ne serait pas assez faible pour rejeter le réconfort d’un enfant, et pourtant conserver l’anxiété d’un parent ! »
« Ah ! Elinor, » dit John, « votre raisonnement est très bon, mais il est fondé sur l’ignorance de la nature humaine. Quand l’union malheureuse d’Edward aura lieu, comptez là-dessus, sa mère ressentira autant que si elle ne l’avait jamais renié ; et par conséquent, chaque circonstance qui pourrait accélérer ce terrible événement doit lui être cachée autant que possible. Mrs. Ferrars ne pourra jamais oublier qu’Edward est son fils. »
« Vous me surprenez ; je devrais penser que cela doit avoir presque échappé à sa mémoire à présent. »
« Vous lui faites une grande injustice. Mrs. Ferrars est l’une des mères les plus affectueuses du monde. »
Elinor se tut.
« Nous pensons maintenant, » dit Mr. Dashwood, après une courte pause, « à ce que Robert épouse Miss Morton. »
Elinor, souriant à la gravité et à l’importance décisive du ton de son frère, répondit calmement :
« La dame, je suppose, n’a pas le choix dans l’affaire. »
« Le choix ! — que voulez-vous dire ? »
« Je veux seulement dire que je suppose, d’après votre manière de parler, que cela doit être la même chose pour Miss Morton d’épouser Edward ou Robert. »
« Certes, il ne peut y avoir aucune différence ; car Robert sera désormais considéré à toutes fins utiles comme le fils aîné ; — et quant au reste, ce sont tous deux de très agréables jeunes hommes : je ne sais pas si l’un est supérieur à l’autre. »
Elinor n’en dit pas plus, et John fut aussi silencieux pendant un court instant. Ses réflexions se terminèrent ainsi :
« D’une chose, ma chère sœur, » prenant gentiment sa main et parlant dans un chuchotement solennel, « je puis vous assurer ; — et je le ferai, parce que je sais que cela doit vous satisfaire. J’ai de bonnes raisons de penser — en fait, je le tiens de la meilleure autorité, sinon je ne le répéterais pas, car autrement il serait très mal de dire quoi que ce soit à ce sujet, — mais je le tiens de la toute meilleure autorité, — non que j’aie jamais précisément entendu Mrs. Ferrars le dire elle-même, — mais sa fille l’a entendu, et je le tiens d’elle, — qu’en somme, quelles que fussent les objections contre une certaine… une certaine relation, vous me comprenez, — cela aurait été bien préférable pour elle, — cela ne lui aurait pas causé la moitié du dépit que ceci cause. J’ai été extrêmement heureux d’apprendre que Mrs. Ferrars considérait la chose sous cet angle ; une circonstance très gratifiante, vous savez, pour nous tous. “Cela aurait été sans comparaison”, disait-elle, “le moindre des deux maux, et elle serait heureuse de s’en accommoder maintenant pour ne pas avoir pire.” Mais enfin, tout cela est hors de question, — pas à penser ou à mentionner, — quant à tout attachement, vous savez, cela ne pourrait jamais être : tout cela appartient au passé. Mais je pensais que je vous dirais juste cela, parce que je savais combien cela devait vous plaire. Non pas que vous ayez une raison de regretter, ma chère Elinor. Il ne fait aucun doute que vous vous en sortirez extrêmement bien, — tout aussi bien, ou mieux peut-être, toutes choses considérées. Le colonel Brandon a-t-il été avec vous récemment ? »
Elinor en avait assez entendu, sinon pour flatter sa vanité et accroître son importance, du moins pour agiter ses nerfs et remplir son esprit ; — et elle fut donc heureuse d’être épargnée de la nécessité de dire beaucoup en réponse elle-même, et du danger d’entendre quoi que ce soit de plus de la part de son frère, par l’entrée de Mr. Robert Ferrars. Après quelques instants de bavardage, John Dashwood, se rappelant que Fanny n’était pas encore informée de la présence de sa sœur, quitta la pièce à sa recherche ; et Elinor fut laissée à approfondir sa connaissance de Robert, qui, par l’insouciance gaie, l’heureuse satisfaction de soi de sa manière tout en jouissant d’une répartition si injuste de l’amour et de la libéralité de sa mère, au préjudice de son frère banni, gagnée uniquement par son propre train de vie dissipé, et par l’intégrité de ce frère, confirmait son opinion la plus défavorable de sa tête et de son cœur.
Ils avaient été à peine deux minutes seuls qu’il commença à parler d’Edward ; car lui aussi avait entendu parler de la cure, et se montrait très curieux à ce sujet. Elinor répéta les détails, tels qu’elle les avait donnés à John ; et leur effet sur Robert, bien que très différent, ne fut pas moins frappant que sur ce dernier. Il rit de façon immodérée. L’idée qu’Edward fût pasteur et vécût dans un petit presbytère l’amusait au-delà de toute mesure ; et quand on y ajoutait l’imagerie fantaisiste d’Edward lisant les prières en surplis blanc et publiant les bans de mariage entre John Smith et Mary Brown, il ne pouvait rien concevoir de plus ridicule.
Elinor, tandis qu’elle attendait en silence et avec une gravité immobile la conclusion d’une telle folie, ne put empêcher ses yeux de se fixer sur lui avec un regard qui exprimait tout le mépris qu’il suscitait. C’était un regard, cependant, très bien employé, car il soulageait ses propres sentiments sans rien révéler à son interlocuteur. Il fut rappelé de l’esprit à la raison, non par aucun reproche de sa part, mais par sa propre sensibilité.
« Nous pouvons traiter cela comme une plaisanterie, dit-il enfin, se remettant du rire affecté qui avait considérablement prolongé la gaieté authentique du moment ; mais, sur mon âme, c’est une affaire très sérieuse. Pauvre Edward ! Il est ruiné pour toujours. J’en suis extrêmement désolé ; car je sais que c’est une créature au cœur très bon ; un garçon animé des meilleures intentions, peut-être autant que quiconque au monde. Vous ne devez pas le juger, Miss Dashwood, d’après votre brève connaissance. Pauvre Edward ! Ses manières ne sont certes pas les plus heureuses qui soient. Mais nous ne sommes pas tous nés, vous savez, avec les mêmes facultés, la même aisance. Pauvre garçon ! Le voir dans un cercle d’étrangers ! C’était certes assez pitoyable ; mais sur mon âme, je crois qu’il a un cœur aussi bon que n’importe qui dans le royaume ; et je vous déclare et vous certifie que je n’ai jamais été aussi choqué de ma vie que lorsque tout cela a éclaté. Je ne pouvais pas le croire. Ma mère fut la première à m’en parler ; et, me sentant appelé à agir avec résolution, je lui dis immédiatement : "Ma chère madame, je ne sais ce que vous avez l’intention de faire en cette occasion, mais quant à moi, je dois dire que si Edward épouse cette jeune femme, je ne le reverrai plus jamais." C’est ce que j’ai dit sur-le-champ. J’étais on ne peut plus choqué, en vérité ! Pauvre Edward ! Il s’est complètement perdu, s’est fermé à jamais toute société décente ! Mais, comme je l’ai dit directement à ma mère, je n’en suis pas le moins du monde surpris ; étant donné son éducation, c’était toujours à prévoir. Ma pauvre mère était à moitié folle. »
« Avez-vous jamais vu la dame ? »
« Oui ; une fois, pendant qu’elle séjournait dans cette maison, il m’est arrivé de passer dix minutes, et j’en ai vu bien assez. La plus simple des filles de campagne, sans style, sans élégance, et presque sans beauté. Je me souviens parfaitement d’elle. Exactement le genre de fille qui, je suppose, serait capable de captiver le pauvre Edward. J’ai immédiatement proposé, dès que ma mère m’a raconté l’affaire, de lui parler moi-même et de le dissuader de ce mariage ; mais il était trop tard, ai-je découvert, pour faire quoi que ce soit, car malheureusement, je n’étais pas sur place au début, et n’ai rien su de tout cela avant que la rupture n’eût eu lieu, moment où il ne m’appartenait plus, vous savez, d’intervenir. Mais si j’en avais été informé quelques heures plus tôt, je pense qu’il est très probable que nous aurions pu trouver quelque chose. J’aurais certainement présenté la chose à Edward sous un jour très frappant. "Mon cher ami", aurais-je dit, "considérez ce que vous faites. Vous nouez une relation des plus honteuses, et telle que votre famille est unanime à désapprouver." Je ne peux m’empêcher de penser, en somme, que des moyens auraient pu être trouvés. Mais maintenant, tout est trop tard. Il doit mourir de faim, vous savez, c’est certain ; absolument mourir de faim. »
Il venait de régler ce point avec un grand calme, lorsque l’entrée de Mrs. John Dashwood mit fin au sujet. Mais bien qu’elle n’en parlât jamais en dehors de sa propre famille, Elinor pouvait voir son influence sur son esprit, dans une sorte de confusion sur son visage à son entrée, et une tentative de cordialité dans son comportement envers elle. Elle alla même jusqu’à se dire soucieuse de voir qu’Elinor et sa sœur quittaient si tôt la ville, car elle avait espéré les voir davantage ; un effort dans lequel son mari, qui l’accompagnait dans la pièce et restait suspendu à ses accents, semblait distinguer tout ce qu’il y avait de plus affectueux et de plus gracieux.
CHAPITRE XLII.
Une autre courte visite à Harley Street, au cours de laquelle Elinor reçut les félicitations de son frère sur le fait qu’elles avaient voyagé si loin vers Barton sans aucune dépense, et sur le fait que le Colonel Brandon devait les suivre à Cleveland sous un jour ou deux, acheva les relations entre le frère et les sœurs en ville ; et une faible invitation de Fanny, à venir à Norland chaque fois que cela se trouverait sur leur chemin, ce qui était la chose la plus improbable qui soit, avec une assurance plus chaleureuse, quoique moins publique, de la part de John à Elinor, sur la promptitude avec laquelle il viendrait la voir à Delaford, fut tout ce qui laissa présager une rencontre à la campagne.
Cela l’amusa d’observer que tous ses amis semblaient déterminés à l’envoyer à Delaford ; un endroit où, plus que partout ailleurs, elle choisirait maintenant le moins d’aller ou de résider ; car non seulement c’était considéré comme son futur foyer par son frère et Mrs. Jennings, mais même Lucy, au moment de leur séparation, lui adressa une invitation pressante à l’y rendre visite.
Très tôt en avril, et assez tôt dans la journée, les deux groupes d’Hanover Square et de Berkeley Street partirent de leurs maisons respectives, pour se rejoindre, selon leur accord, sur la route. Pour le confort de Charlotte et de son enfant, ils devaient passer plus de deux jours en route, et Mr. Palmer, voyageant plus rapidement avec le Colonel Brandon, devait les rejoindre à Cleveland peu après leur arrivée.
Marianne, malgré le peu d’heures de réconfort qu’elle avait eues à Londres, et malgré son impatience de longue date à quitter la ville, ne put, lorsqu’elle y fut arrivée, faire ses adieux à la maison où elle avait pour la dernière fois éprouvé ces espoirs et cette confiance en Willoughby, désormais éteints à jamais, sans une grande douleur. Elle ne put non plus quitter l’endroit où restait Willoughby, occupé à de nouveaux engagements et à de nouveaux projets auxquels elle ne pouvait prendre part, sans verser beaucoup de larmes.
La satisfaction d’Elinor, au moment du départ, était plus positive. Elle n’avait aucun objet sur lequel ses pensées persistantes pouvaient se fixer ; elle ne laissait derrière elle aucune créature dont il lui causerait le moindre regret d’être séparée à jamais ; elle était heureuse d’être enfin libérée de la persécution de l’amitié de Lucy ; elle était reconnaissante d’avoir éloigné sa sœur sans qu’elle fût vue par Willoughby depuis son mariage, et elle envisageait avec espoir ce que quelques mois de tranquillité à Barton pourraient faire pour restaurer la paix d’esprit de Marianne et confirmer la sienne.
Leur voyage s’effectua sans encombre. Le second jour les conduisit dans le cher, ou le proscrit, comté de Somerset, car c’est ainsi qu’il était envisagé tour à tour dans l’imagination de Marianne ; et dans la matinée du troisième, ils arrivèrent à Cleveland.
Cleveland était une demeure spacieuse, de construction moderne, située sur une pelouse en pente. Elle n’avait pas de parc, mais les jardins d’agrément étaient assez étendus ; et comme tout autre lieu de même importance, il possédait son bosquet ouvert et son allée boisée plus étroite ; une route de gravier lisse serpentant autour d’une plantation menait à la façade, la pelouse était parsemée d’arbres, la maison elle-même était sous la garde des sapins, des sorbiers et des acacias, et un épais écran formé par ces derniers, entremêlés de hauts peupliers d’Italie, masquait les dépendances.
Marianne entra dans la maison le cœur gonflé d’émotion, consciente de n’être qu’à quatre-vingts milles de Barton, et à moins de trente de Combe Magna ; et avant qu’elle fût à l’intérieur de ses murs depuis cinq minutes, alors que les autres aidaient Charlotte à montrer son enfant à la gouvernante, elle en ressortit, s’éclipsant par les bosquets sinueux, qui commençaient à peine à être en beauté, pour gagner une éminence lointaine ; où, depuis son temple grec, son œil, errant sur une vaste étendue de campagne au sud-est, pouvait se poser avec tendresse sur la crête la plus éloignée des collines à l’horizon, et imaginer que, depuis leurs sommets, Combe Magna pouvait être aperçue.
Dans ces moments de précieuse, d’inestimable misère, elle se réjouissait, dans des larmes d’agonie, d’être à Cleveland ; et lorsqu’elle revint à la maison par un circuit différent, ressentant tout l’heureux privilège de la liberté de la campagne, de vagabonder d’un endroit à l’autre dans une solitude libre et luxueuse, elle résolut de passer presque chaque heure de chaque jour, tant qu’elle resterait chez les Palmer, à s’adonner à ces promenades solitaires.
Elle revint juste à temps pour rejoindre les autres alors qu’ils quittaient la maison pour une excursion à travers ses dépendances immédiates ; et le reste de la matinée fut facilement passé à flâner autour du potager, à examiner la floraison sur ses murs, et à écouter les lamentations du jardinier sur les fléaux, à musarder dans la serre, où la perte de ses plantes favorites, imprudemment exposées et pincées par le gel persistant, soulevait le rire de Charlotte, et à visiter sa basse-cour, où, dans les espoirs déçus de sa laitière, par des poules délaissant leurs nids, ou étant volées par un renard, ou dans la diminution rapide d’une couvée prometteuse, elle trouvait de nouvelles sources d’hilarité.
La matinée était belle et sèche, et Marianne, dans son plan d’activités au dehors, n’avait pas prévu de changement de temps pendant leur séjour à Cleveland. C’est donc avec une grande surprise qu’elle se trouva empêchée par une pluie persistante de ressortir après le dîner. Elle avait compté sur une promenade au crépuscule jusqu’au temple grec, et peut-être à travers tout le domaine, et une soirée simplement froide ou humide ne l’en aurait pas dissuadée ; mais une pluie forte et continue, même elle ne pouvait imaginer que ce fût un temps sec ou agréable pour marcher.
Leur groupe était restreint, et les heures s’écoulèrent tranquillement. Mrs. Palmer avait son enfant, et Mrs. Jennings son ouvrage de tapisserie ; elles parlaient des amis qu’elles avaient laissés derrière elles, organisaient les engagements de Lady Middleton, et se demandaient si Mr. Palmer et le Colonel Brandon arriveraient plus loin que Reading ce soir-là. Elinor, bien que peu concernée, se joignit à leur conversation ; et Marianne, qui avait le don de trouver son chemin dans chaque maison vers la bibliothèque, quel que fût le soin avec lequel elle était évitée par la famille en général, se procura bientôt un livre.
Rien ne manqua de la part de Mrs. Palmer, dans ce que la bonne humeur constante et amicale pouvait apporter, pour leur faire sentir qu’elles étaient les bienvenues. L’ouverture et la cordialité de ses manières compensaient largement ce manque de recueillement et d’élégance qui la rendait souvent déficiente dans les formes de la politesse ; sa gentillesse, recommandée par un si joli visage, était engageante ; sa folie, bien qu’évidente, n’était pas dégoûtante, parce qu’elle n’était pas prétentieuse ; et Elinor aurait pu tout pardonner, sauf son rire.
Les deux messieurs arrivèrent le lendemain pour un dîner très tardif, offrant un élargissement agréable du groupe, et une variété très bienvenue à leur conversation, qu’une longue matinée de pluie continue avait rendue très morne.
Elinor avait si peu vu Mr. Palmer, et dans ce peu avait vu une telle variété dans son attitude envers sa sœur et elle-même, qu’elle ne savait pas à quoi s’attendre en le retrouvant dans sa propre famille. Elle le trouva cependant parfaitement gentleman dans son comportement envers tous ses visiteurs, et seulement occasionnellement impoli envers sa femme et sa belle-mère ; elle le trouva tout à fait capable d’être un compagnon agréable, et seulement empêché de l’être toujours par une trop grande aptitude à se croire autant supérieur aux gens en général qu’il devait se sentir l’être envers Mrs. Jennings et Charlotte. Pour le reste de son caractère et de ses habitudes, ils étaient marqués, autant qu’Elinor pouvait le percevoir, par aucun trait inhabituel pour son sexe et son âge. Il était méticuleux sur sa nourriture, incertain dans ses horaires ; aimant son enfant, bien qu’affectant de le négliger ; et perdait ses matinées au billard, alors qu’elles auraient dû être consacrées aux affaires. Elle l’appréciait, cependant, dans l’ensemble, beaucoup mieux qu’elle ne l’avait attendu, et au fond d’elle-même, elle n’était pas désolée de ne pouvoir l’apprécier davantage ; pas désolée d’être poussée, par l’observation de son épicurisme, de son égoïsme et de sa suffisance, à se reposer avec complaisance sur le souvenir du tempérament généreux, du goût simple et des sentiments timides d’Edward.
D’Edward, ou du moins de certaines de ses affaires, elle reçut maintenant des nouvelles du Colonel Brandon, qui était allé récemment dans le Dorsetshire ; et qui, la traitant à la fois comme l’amie désintéressée de Mr. Ferrars et la confidente bienveillante de lui-même, lui parla beaucoup du presbytère de Delaford, décrivit ses carences, et lui dit ce qu’il comptait faire lui-même pour y remédier. Son comportement envers elle en cela, comme dans toute autre chose, son plaisir manifeste à la retrouver après une absence de dix jours seulement, sa volonté de converser avec elle, et sa déférence pour son opinion, pourraient très bien justifier la conviction de Mrs. Jennings sur son attachement, et auraient suffi, peut-être, si Elinor n’avait pas encore, comme depuis le début, cru Marianne sa véritable favorite, pour la lui faire suspecter elle-même. Mais tel qu’il en était, une telle notion n’avait guère effleuré son esprit, sauf par la suggestion de Mrs. Jennings ; et elle ne pouvait s’empêcher de se croire l’observatrice la plus fine des deux ; elle surveillait ses yeux, tandis que Mrs. Jennings ne pensait qu’à son comportement ; et tandis que ses regards de sollicitude anxieuse sur les sentiments de Marianne, dans sa tête et sa gorge, le début d’un fort rhume, faute d’être exprimés par des mots, échappaient entièrement à l’observation de cette dernière dame ; elle pouvait y découvrir les sentiments vifs et l’alarme inutile d’un amant.
Deux délicieuses promenades au crépuscule, les troisième et quatrième soirs de son séjour, non seulement sur le gravier sec du bosquet, mais partout dans le domaine, et surtout dans les parties les plus éloignées, où il y avait un peu plus de sauvagerie qu’ailleurs, où les arbres étaient les plus anciens, et l’herbe la plus longue et la plus humide, avaient — aidées par la plus grande imprudence encore de rester assises avec des chaussures et des bas mouillés — donné à Marianne un rhume si violent que, bien que négligé ou nié pendant un jour ou deux, il s’imposa par des maux croissants à la préoccupation de tous, et à l’attention de la malade elle-même. Les prescriptions affluèrent de toutes parts, et comme d’habitude, furent toutes refusées. Bien que lourde et fiévreuse, avec une douleur dans les membres, une toux et un mal de gorge, une bonne nuit de sommeil devait la guérir entièrement ; et ce fut avec difficulté qu’Elinor parvint à la persuader, lorsqu’elle alla se coucher, d’essayer un ou deux des remèdes les plus simples.
CHAPITRE XLIII.
Marianne se leva le lendemain matin à son heure habituelle ; répondit à toutes les questions qu’elle allait mieux, et essaya de le prouver en s’adonnant à ses occupations coutumières. Mais une journée passée à rester assise, grelottant devant le feu avec un livre à la main, qu’elle était incapable de lire, ou à rester allongée, fatiguée et languissante sur un canapé, ne plaidait pas beaucoup en faveur de son rétablissement ; et quand, enfin, elle alla se coucher tôt, de plus en plus indisposée, le Colonel Brandon fut seulement étonné du calme de sa sœur qui, bien qu’elle l’eût soignée et assistée toute la journée, contre le gré de Marianne, et en lui forçant à prendre des médicaments appropriés le soir, se fiait, comme Marianne, à la certitude et à l’efficacité du sommeil, et ne ressentait aucune alarme réelle.
Une nuit très agitée et fiévreuse, cependant, déçut l’attente des deux ; et quand Marianne, après avoir insisté pour se lever, s’avoua incapable de rester assise, et retourna volontairement à son lit, Elinor fut toute prête à adopter le conseil de Mrs. Jennings, d’envoyer chercher l’apothicaire des Palmer.
Il vint, examina sa patiente, et bien qu’encourageant Miss Dashwood à espérer qu’un très petit nombre de jours rendrait la santé à sa sœur, pourtant, en prononçant que son mal avait une tendance putride, et en laissant le mot « infection » passer ses lèvres, il causa une alarme immédiate à Mrs. Palmer, pour le compte de son bébé. Mrs. Jennings, qui avait été portée dès le début à penser que l’affection de Marianne était plus sérieuse qu’Elinor ne le croyait, parut maintenant très grave suite au rapport de Mr. Harris, et confirmant les craintes et la prudence de Charlotte, insista sur la nécessité de son départ immédiat avec son enfant ; et Mr. Palmer, bien que traitant leurs appréhensions d’inutiles, trouva l’anxiété et l’importunité de sa femme trop grandes pour leur résister. Son départ fut donc fixé ; et dans l’heure qui suivit l’arrivée de Mr. Harris, elle partit, avec son petit garçon et sa nourrice, pour la maison d’une proche parente de Mr. Palmer, qui vivait à quelques milles de l’autre côté de Bath ; où son mari promit, à sa vive supplication, de la rejoindre sous un jour ou deux ; et où elle fut presque tout aussi pressante avec sa mère pour qu’elle l’accompagnât. Mrs. Jennings, cependant, avec une bonté de cœur qui fit qu’Elinor l’aima vraiment, déclara sa résolution de ne pas bouger de Cleveland tant que Marianne resterait malade, et d’essayer, par ses propres soins attentifs, de remplacer auprès d’elle la mère dont elle l’avait éloignée ; et Elinor trouva en elle, en toute occasion, une auxiliaire très volontaire et active, désireuse de partager toutes ses fatigues, et souvent, par sa meilleure expérience des soins infirmiers, d’une utilité matérielle.
La pauvre Marianne, languissante et abattue par la nature de son mal, et se sentant globalement souffrante, ne pouvait plus espérer que le lendemain la trouverait rétablie ; et l’idée de ce que le lendemain aurait produit, sans cette malheureuse maladie, rendait chaque maux plus sévère ; car ce jour-là, elles auraient dû commencer leur voyage de retour ; et, accompagnées tout au long du chemin par un domestique de Mrs. Jennings, elles auraient dû surprendre leur mère le lendemain matin. Le peu qu’elle dit ne fut que lamentations sur ce retard inévitable ; bien qu’Elinor essayât de remonter son moral, et de lui faire croire, comme elle le croyait alors réellement elle-même, que ce serait un très court retard.
Le lendemain ne produisit que peu ou pas de changement dans l’état de la patiente ; elle n’allait certainement pas mieux, et, sauf qu’il n’y avait aucune amélioration, ne semblait pas plus mal. Leur groupe était maintenant encore plus réduit ; car Mr. Palmer, bien que très peu disposé à partir, tant par humanité réelle et bonté de nature que par aversion à paraître effrayé par sa femme, fut persuadé finalement par le Colonel Brandon de tenir sa promesse de la suivre ; et pendant qu’il se préparait à partir, le Colonel Brandon lui-même, avec un effort bien plus grand, commença à parler de partir également. Ici, cependant, la gentillesse de Mrs. Jennings s’interposa de la manière la plus acceptable ; car renvoyer le Colonel alors que son amour était dans une telle inquiétude pour le compte de sa sœur, ce serait les priver tous deux, pensait-elle, de tout réconfort ; et lui disant donc aussitôt que son séjour à Cleveland était nécessaire pour elle-même, qu’elle aurait besoin de lui pour jouer au piquet le soir, pendant que Miss Dashwood serait en haut avec sa sœur, etc., elle insista si fortement pour qu’il restât, que lui, qui satisfaisait le premier souhait de son propre cœur en acceptant, ne put longtemps même faire semblant d’hésiter ; d’autant que l’imploration de Mrs. Jennings était chaleureusement secondée par Mr. Palmer, qui semblait ressentir un soulagement, pour lui-même, de laisser derrière lui une personne si bien à même d’aider ou de conseiller Miss Dashwood en cas d’urgence.
Marianne fut, bien entendu, tenue dans l’ignorance de tous ces arrangements. Elle ne savait pas qu’elle avait été la cause du départ des propriétaires de Cleveland, environ sept jours après le moment de leur arrivée. Cela ne lui causa aucune surprise de ne pas voir Mrs. Palmer ; et comme cela ne lui causa pas non plus de souci, elle ne mentionna jamais son nom.
Deux jours s'écoulèrent depuis le départ de Mr. Palmer, et sa situation demeura, avec peu de variations, la même. Mr. Harris, qui lui rendait visite chaque jour, continuait de parler avec assurance d'un prompt rétablissement, et Miss Dashwood était tout aussi optimiste ; mais l'attente des autres était loin d'être aussi sereine. Mrs. Jennings avait conclu très tôt, dès le début de la crise, que Marianne ne s'en remettrait jamais, et le colonel Brandon, dont l'utilité consistait principalement à écouter les funestes pressentiments de Mrs. Jennings, n'était pas dans un état d'esprit à résister à leur influence. Il tentait de chasser par la raison des craintes que le jugement différent de l'apothicaire semblait rendre absurdes ; mais les nombreuses heures de chaque journée où il était laissé entièrement seul n'étaient que trop propices à l'accueil de toute idée mélancolique, et il ne pouvait expulser de son esprit la conviction qu'il ne reverrait plus Marianne.
Au matin du troisième jour, toutefois, les sombres anticipations de l'un comme de l'autre furent presque dissipées ; car, à son arrivée, Mr. Harris déclara que sa patiente allait sensiblement mieux. Son pouls était beaucoup plus fort, et chaque symptôme plus favorable que lors de la visite précédente. Elinor, confortée dans tous ses espoirs joyeux, n'était que gaieté ; se réjouissant d'avoir, dans ses lettres à sa mère, suivi son propre jugement plutôt que celui de son amie, en minimisant l'indisposition qui les retenait à Cleveland ; et fixant presque le moment où Marianne serait en état de voyager.
Mais la journée ne se termina pas aussi heureusement qu'elle avait commencé. Vers le soir, Marianne fut de nouveau souffrante, devenant plus lourde, agitée et mal à l'aise qu'auparavant. Sa sœur, cependant, toujours optimiste, ne voulut attribuer ce changement qu'à la fatigue d'avoir été assise le temps que l'on fit son lit ; et, administrant avec soin les cordiaux prescrits, elle la vit, avec satisfaction, sombrer enfin dans un sommeil dont elle attendait les effets les plus bénéfiques. Son sommeil, bien que moins calme qu'Elinor eût souhaité le voir, dura un temps considérable ; et, impatiente d'en observer elle-même le résultat, elle résolut de rester auprès d'elle durant toute sa durée. Mrs. Jennings, ignorant tout changement chez la malade, se coucha exceptionnellement tôt ; sa femme de chambre, qui était l'une des principales garde-malades, se récréait dans la pièce de la gouvernante, et Elinor demeura seule avec Marianne.
Le repos de cette dernière devint de plus en plus troublé ; et sa sœur, qui surveillait avec une attention inlassable son changement continuel de posture, et entendait les sons de plainte fréquents mais inarticulés qui franchissaient ses lèvres, souhaitait presque l'arracher à un sommeil si douloureux, quand Marianne, soudain éveillée par un bruit accidentel dans la maison, se redressa précipitamment et, avec une ardeur fiévreuse, s'écria :
« Maman arrive-t-elle ? »
« Pas encore », cria l'autre en dissimulant sa terreur et en aidant Marianne à se recoucher, « mais elle sera ici, je l'espère, avant peu. Il y a une longue route, tu le sais, d'ici à Barton. »
« Mais elle ne doit pas passer par Londres », cria Marianne, sur le même ton pressé. « Je ne la verrai jamais si elle passe par Londres. »
Elinor s'aperçut avec alarme qu'elle n'était pas tout à fait elle-même et, tout en essayant de l'apaiser, tâta avidement son pouls. Il était plus faible et plus rapide que jamais ! Et Marianne, continuant de parler follement de maman, son alarme augmenta si rapidement qu'elle décida d'envoyer chercher instantanément Mr. Harris et d'expédier un messager à Barton pour sa mère. Consulter le colonel Brandon sur le meilleur moyen d'accomplir cette dernière tâche fut une pensée qui suivit immédiatement la résolution de l'exécuter ; et dès qu'elle eut fait appeler la femme de chambre pour prendre sa place auprès de sa sœur, elle se hâta de descendre au salon, où elle savait qu'il se trouvait généralement à une heure bien plus tardive que celle-ci.
Ce n'était pas le moment d'hésiter. Ses craintes et ses difficultés se trouvaient immédiatement devant lui. Ses craintes, il n'avait ni le courage ni la confiance pour tenter de les dissiper : il les écouta dans un abattement silencieux ; mais ses difficultés furent instantanément écartées, car, avec un empressement qui semblait dire que l'occasion et le service étaient prévus dans son esprit, il s'offrit comme le messager qui irait chercher Mrs. Dashwood. Elinor ne fit aucune résistance qui ne fût aisément surmontée. Elle le remercia avec une gratitude brève mais fervente, et, tandis qu'il allait presser son domestique de partir avec un message pour Mr. Harris et un ordre pour des chevaux de poste immédiats, elle écrivit quelques lignes à sa mère.
Le réconfort d'un tel ami en ce moment, comme le colonel Brandon — ou d'un tel compagnon pour sa mère —, comme cela fut ressenti avec gratitude ! — un compagnon dont le jugement guiderait, dont la présence soulagerait, et dont l'amitié pourrait apaiser ! — dans la mesure où le choc d'une telle convocation pouvait lui être atténué, sa présence, ses manières, son assistance, l'atténueraient.
Lui, pendant ce temps, quoi qu'il pût ressentir, agit avec toute la fermeté d'un esprit recueilli, prit toutes les dispositions nécessaires avec la plus grande célérité, et calcula avec exactitude le temps en lequel elle pourrait attendre son retour. Pas un instant ne fut perdu en quelque délai que ce soit. Les chevaux arrivèrent même avant d'être attendus, et le colonel Brandon, se contentant de serrer sa main avec un regard de solennité et quelques mots prononcés trop bas pour atteindre son oreille, se précipita dans la voiture. Il était alors environ minuit, et elle retourna à l'appartement de sa sœur pour attendre l'arrivée de l'apothicaire et veiller auprès d'elle le reste de la nuit. Ce fut une nuit de souffrances presque égales pour toutes deux. Heure après heure s'écoula dans une douleur sans sommeil et le délire du côté de Marianne, et dans l'angoisse la plus cruelle du côté d'Elinor, avant que Mr. Harris n'apparût. Ses appréhensions, une fois éveillées, payèrent par leur excès toute sa sécurité passée ; et le domestique qui veillait avec elle, car elle ne permettait pas que l'on appelât Mrs. Jennings, ne fit que la torturer davantage par des allusions à ce que sa maîtresse avait toujours pensé.
Les idées de Marianne restaient, par intervalles, fixées de manière incohérente sur sa mère, et chaque fois qu'elle mentionnait son nom, cela causait une douleur au cœur de la pauvre Elinor, qui, se reprochant d'avoir traité à la légère tant de jours de maladie, et misérable à l'idée d'un soulagement immédiat, imaginait que tout soulagement pourrait bientôt être vain, que tout avait été trop longtemps retardé, et se représentait sa mère souffrante arrivant trop tard pour voir cette enfant chérie, ou pour la voir en possession de sa raison.
Elle était sur le point d'envoyer de nouveau chercher Mr. Harris, ou, s'il ne pouvait venir, de demander un autre avis, quand ce dernier — mais pas avant cinq heures passées — arriva. Son opinion, cependant, compensa quelque peu son retard, car bien qu'il reconnût une altération très inattendue et désagréable chez sa patiente, il ne voulut pas admettre que le danger fût matériel, et parla du soulagement qu'un nouveau mode de traitement devait procurer, avec une confiance qui, à un moindre degré, fut communiquée à Elinor. Il promit de repasser dans le courant de trois ou quatre heures, et laissa la patiente et son anxieuse accompagnatrice plus apaisées qu'il ne les avait trouvées.
Ce fut avec une vive inquiétude et de nombreux reproches de ne pas avoir été appelée à leur secours que Mrs. Jennings apprit le matin ce qui s'était passé. Ses anciennes appréhensions, désormais restaurées avec plus de raison, ne lui laissaient aucun doute sur l'issue ; et bien qu'elle essayât d'apporter du réconfort à Elinor, sa conviction du danger de sa sœur ne lui permettait pas d'offrir le réconfort de l'espoir. Son cœur était réellement chagriné. Le déclin rapide, la mort précoce d'une jeune fille aussi jeune et aussi charmante que Marianne, aurait frappé de préoccupation une personne moins intéressée. Sur la compassion de Mrs. Jennings, elle avait d'autres titres. Elle avait été pendant trois mois sa compagne, était toujours sous sa garde, et l'on savait qu'elle avait été grandement blessée et longtemps malheureuse. La détresse de sa sœur aussi, particulièrement une favorite, était sous ses yeux ; et quant à leur mère, quand Mrs. Jennings considérait que Marianne pouvait probablement être pour elle ce que Charlotte était pour elle-même, sa sympathie pour ses souffrances était très sincère.
Mr. Harris fut ponctuel à sa seconde visite ; mais il vint pour être déçu dans ses espoirs de ce que la dernière produirait. Ses remèdes avaient échoué ; la fièvre n'était pas atténuée ; et Marianne, seulement plus calme — non plus elle-même —, restait dans une lourde stupeur. Elinor, saisissant toutes ses craintes, et plus encore, en un instant, proposa de demander un avis supplémentaire. Mais il le jugea inutile : il avait encore quelque chose à essayer, une application plus fraîche, du succès de laquelle il était aussi confiant que la précédente, et sa visite se conclut par des assurances encourageantes qui atteignirent l'oreille, mais ne purent entrer dans le cœur de Miss Dashwood. Elle était calme, sauf lorsqu'elle pensait à sa mère ; mais elle était presque sans espoir ; et dans cet état elle demeura jusqu'à midi, ne bougeant guère du lit de sa sœur, ses pensées errant d'une image de chagrin, d'une amie souffrante à une autre, et ses esprits oppressés au plus haut point par la conversation de Mrs. Jennings, qui ne craignait pas d'attribuer la sévérité et le danger de cette attaque aux nombreuses semaines d'indisposition précédente que la déception de Marianne avait entraînées. Elinor sentait toute la raison de cette idée, et cela donnait une nouvelle misère à ses réflexions.
Vers midi, cependant, elle commença — mais avec une prudence, une crainte d'être déçue qui, pendant quelque temps, la garda silencieuse, même envers son amie — à imaginer, à espérer qu'elle pouvait percevoir une légère amélioration dans le pouls de sa sœur ; elle attendit, surveilla, et l'examina encore et encore ; et enfin, avec une agitation plus difficile à enterrer sous un calme extérieur que toute sa détresse précédente, elle osa communiquer ses espoirs. Mrs. Jennings, bien que forcée, lors de l'examen, de reconnaître une renaissance temporaire, essaya d'empêcher sa jeune amie de se laisser aller à la pensée de sa continuation ; et Elinor, passant en revue chaque injonction de méfiance, se dit également de ne pas espérer. Mais il était trop tard. L'espoir était déjà entré ; et sentant tout son battement anxieux, elle se pencha sur sa sœur pour surveiller — elle savait à peine quoi. Une demi-heure s'écoula, et le symptôme favorable la bénissait encore. D'autres surgirent même pour le confirmer. Son souffle, sa peau, ses lèvres, tout flattait Elinor avec des signes d'amendement ; et Marianne fixa ses yeux sur elle avec un regard rationnel, bien que languissant. L'anxiété et l'espoir l'oppressaient maintenant à des degrés égaux, et ne lui laissaient aucun moment de tranquillité jusqu'à l'arrivée de Mr. Harris à quatre heures ; quand ses assurances, ses félicitations sur un rétablissement chez sa sœur dépassant même son espérance, lui donnèrent de la confiance, du confort et des larmes de joie.
Marianne était à tout égard matériellement meilleure, et il la déclara entièrement hors de danger. Mrs. Jennings, peut-être satisfaite de la justification partielle de ses pressentiments qui avait été trouvée dans leur récente alarme, se permit de se fier à son jugement, et admit, avec une joie non feinte, et bientôt avec une gaieté sans équivoque, la probabilité d'un rétablissement complet.
Elinor ne pouvait être gaie. Sa joie était d'une nature différente, et menait à tout sauf à la gaieté. Marianne rendue à la vie, à la santé, à ses amis, et à sa mère adorante, était une idée pour remplir son cœur de sensations d'un confort exquis, et l'étendre dans une fervente gratitude ; mais cela ne menait à aucune démonstration extérieure de joie, aucun mot, aucun sourire. Tout, au sein de la poitrine d'Elinor, était satisfaction, silencieuse et forte.
Elle continua de rester aux côtés de sa sœur, avec peu d'intermission tout l'après-midi, calmant chaque peur, satisfaisant chaque demande de ses esprits affaiblis, fournissant chaque secours, et surveillant presque chaque regard et chaque souffle. La possibilité d'une rechute se présenterait, bien sûr, à certains moments, pour lui rappeler ce qu'était l'anxiété — mais quand elle voyait, lors de son examen fréquent et minutieux, que chaque symptôme de rétablissement continuait, et voyait Marianne à six heures sombrer dans un sommeil calme, régulier et, à toutes apparences, confortable, elle fit taire tout doute.
Le temps approchait maintenant où l'on pouvait attendre le retour du colonel Brandon. À dix heures, espérait-elle, ou du moins pas beaucoup plus tard, sa mère serait soulagée du terrible suspense dans lequel elle devait maintenant voyager vers elles. Le colonel aussi ! — peut-être un objet de pitié à peine moindre ! — Oh ! — combien lent était le progrès du temps qui les laissait encore dans l'ignorance !
À sept heures, laissant Marianne toujours doucement endormie, elle rejoignit Mrs. Jennings dans le salon pour prendre le thé. Du petit-déjeuner, elle avait été empêchée par ses craintes, et du dîner par leur soudain revirement, d'en manger beaucoup ; et le présent rafraîchissement, par conséquent, avec les sentiments de contentement qu'elle y apportait, était particulièrement bienvenu. Mrs. Jennings l'aurait persuadée, à sa conclusion, de prendre quelque repos avant l'arrivée de sa mère, et de lui permettre de prendre sa place auprès de Marianne ; mais Elinor n'avait aucun sens de la fatigue, aucune capacité de sommeil en ce moment autour d'elle, et elle ne devait pas être tenue loin de sa sœur un instant inutile. Mrs. Jennings, par conséquent, l'accompagnant à l'étage dans la chambre des malades, pour s'assurer que tout continuait bien, l'y laissa de nouveau à sa charge et à ses pensées, et se retira dans sa propre chambre pour écrire des lettres et dormir.
La nuit était froide et orageuse. Le vent rugissait autour de la maison, et la pluie battait contre les fenêtres ; mais Elinor, tout au bonheur intérieur, ne le regardait pas. Marianne dormait à travers chaque bourrasque ; et les voyageurs — ils avaient une riche récompense en réserve, pour chaque inconvénient présent.
L'horloge sonna huit heures. Si cela avait été dix heures, Elinor aurait été convaincue qu'à ce moment elle entendait une voiture arriver vers la maison ; et si forte était la conviction qu'elle le faisait, malgré l'impossibilité presque totale qu'ils fussent déjà arrivés, qu'elle se déplaça dans le cabinet de toilette adjacent et ouvrit un volet de fenêtre, pour être satisfaite de la vérité. Elle vit instantanément que ses oreilles ne l'avaient pas trompée. Les lampes éclatantes d'une voiture étaient immédiatement en vue. Par leur lumière incertaine, elle crut pouvoir discerner qu'elle était tirée par quatre chevaux ; et cela, tandis que cela disait l'excès de l'alarme de sa pauvre mère, donnait quelque explication à une telle rapidité inattendue.
Jamais de sa vie Elinor n'avait trouvé si difficile d'être calme, comme à ce moment. La connaissance de ce que sa mère devait ressentir alors que la voiture s'arrêtait à la porte — de son doute — de sa crainte — peut-être de son désespoir ! — et de ce qu'elle avait à dire ! — avec une telle connaissance, il était impossible d'être calme. Tout ce qui restait à faire était d'être rapide ; et donc, ne restant que le temps de laisser la femme de chambre de Mrs. Jennings avec sa sœur, elle se précipita en bas.
Le remue-ménage dans le vestibule, alors qu'elle passait le long d'un hall intérieur, lui assura qu'ils étaient déjà dans la maison. Elle se précipita au salon, — elle y entra, — et ne vit que Willoughby.
CHAPITRE XLIV.
Elinor, reculant avec un regard d'horreur à la vue de lui, obéit à la première impulsion de son cœur en se tournant instantanément pour quitter la pièce, et sa main était déjà sur la serrure, quand son action fut suspendue par le fait qu'il s'avança hâtivement, et disant, d'une voix plutôt de commande que de supplication :
« Miss Dashwood, pour une demi-heure — pour dix minutes — je vous implore de rester. »
« Non, monsieur », répondit-elle avec fermeté, « je ne resterai pas. Votre affaire ne peut être avec moi. Les domestiques, je suppose, ont oublié de vous dire que Mr. Palmer n'était pas dans la maison. »
« S'ils m'avaient dit », cria-t-il avec véhémence, « que Mr. Palmer et tous ses parents étaient au diable, cela ne m'aurait pas détourné de la porte. Mon affaire est avec vous, et vous seule. »
« Avec moi ! » — dans le plus grand étonnement — « bien, monsieur, — soyez rapide — et si vous pouvez — moins violent. »
« Asseyez-vous, et je serai les deux. »
Elle hésita ; elle ne savait que faire. La possibilité que le colonel Brandon arrive et la trouve là lui traversa l'esprit. Mais elle avait promis de l'écouter, et sa curiosité non moins que son honneur étaient engagés. Après un moment de réflexion, par conséquent, concluant que la prudence exigeait de la diligence, et que son acquiescement y contribuerait le mieux, elle marcha silencieusement vers la table, et s'assit. Il prit la chaise opposée, et pendant une demi-minute, pas un mot ne fut dit par l'un ou l'autre.
« Je vous en prie, soyez rapide, monsieur », dit Elinor, impatiemment ; « je n'ai pas de temps à perdre. »
Il était assis dans une attitude de profonde méditation, et semblait ne pas l'entendre.
« Votre sœur », dit-il, avec brusquerie, un moment après, « est hors de danger. Je l'ai appris du domestique. Dieu soit loué ! — Mais est-ce vrai ? est-ce vraiment vrai ? »
Elinor ne voulut pas parler. Il répéta l'enquête avec encore plus d'empressement.
« Pour l'amour de Dieu, dites-moi, est-elle hors de danger, ou ne l'est-elle pas ? »
« Nous espérons qu'elle l'est. »
Il se leva, et traversa la pièce.
« Si j'en avais su autant il y a une demi-heure ; — mais puisque je suis ici », parlant avec une vivacité forcée alors qu'il retournait à son siège, « qu'importe ? Pour une fois, Miss Dashwood — ce sera la dernière fois, peut-être — soyons gais ensemble. Je suis dans une belle humeur pour la gaieté. Dites-moi honnêtement », une rougeur plus profonde se répandant sur ses joues, « pensez-vous que je sois plus un coquin ou un fou ? »
Elinor le regarda avec un étonnement plus grand que jamais. Elle commença à penser qu'il devait être sous l'influence de la boisson ; l'étrangeté d'une telle visite, et de telles manières, ne semblait pas intelligible autrement ; et avec cette impression, elle se leva immédiatement, disant :
« Mr. Willoughby, je vous conseille à présent de retourner à Combe. Je ne suis pas en loisir de rester avec vous plus longtemps. Quelle que puisse être votre affaire avec moi, il sera préférable qu'elle soit remémorée et expliquée demain. »
« Je vous comprends », répondit-il, avec un sourire expressif, et une voix parfaitement calme ; « oui, je suis très ivre. Une pinte de porter avec mon bœuf froid à Marlborough a suffi à me renverser. »
« À Marlborough ! » — cria Elinor, de plus en plus perdue pour comprendre ce qu'il voulait dire.
« Oui, — j'ai quitté Londres ce matin à huit heures, et les seules dix minutes que j'ai passées hors de ma chaise depuis ce temps m'ont procuré un casse-croûte à Marlborough. »
La stabilité de son allure, et l'intelligence de son œil alors qu'il parlait, convainquant Elinor que, quelle que soit l'autre folie impardonnable qui puisse l'amener à Cleveland, il n'y était pas amené par l'ivresse, elle dit, après un moment de réflexion :
« Mr. Willoughby, vous devriez sentir, et je le sens certainement, qu'après ce qui s'est passé, votre venue ici de cette manière, et votre intrusion sur mon attention, exige une excuse très particulière. Qu'est-ce que vous entendez par là ? »
« J'entends », dit-il, avec une énergie sérieuse, « si je peux, vous faire me haïr un degré de moins que vous ne le faites maintenant. J'entends offrir une sorte d'explication, une sorte d'excuse, pour le passé ; ouvrir tout mon cœur devant vous, et en vous convainquant que, bien que j'aie toujours été un idiot, je n'ai pas toujours été un coquin, obtenir quelque chose comme le pardon de Ma... de votre sœur. »
« Est-ce là la vraie raison de votre venue ? »
« Sur mon âme, c'est le cas », fut sa réponse, avec une chaleur qui ramena tout l'ancien Willoughby à sa mémoire, et malgré elle, lui fit penser qu'il était sincère.
« Si c'est tout, vous pouvez déjà être satisfait ; car Marianne le fait, elle vous a pardonné depuis longtemps. »
« L'a-t-elle fait ? » cria-t-il, sur le même ton avide. « Alors elle m'a pardonné avant qu'elle n'eût dû le faire. Mais elle devra me pardonner à nouveau, et sur des bases plus raisonnables. Maintenant, voulez-vous m'écouter ? »
Elinor inclina la tête en signe d'assentiment.
« Je ne sais pas, » dit-il, après une pause marquée par l'attente de son côté et par la réflexion du sien, « comment vous avez pu interpréter ma conduite envers votre sœur, ou quel motif diabolique vous avez pu m'imputer. Peut-être ne me jugerez-vous guère mieux après ce que vous allez entendre ; cela vaut cependant la peine d'être tenté, et vous saurez tout. Lorsque j'ai commencé à fréquenter votre famille, je n'avais aucune autre intention, aucune autre visée dans cette connaissance que de passer mon temps agréablement tant que j'étais obligé de rester dans le Devonshire, plus agréablement que je ne l'avais jamais fait auparavant. La beauté de votre sœur et ses manières attachantes ne pouvaient que me plaire ; et son comportement envers moi, presque dès le début, fut d'une nature — il est stupéfiant, quand je réfléchis à ce qu'il était et à ce qu'elle était, que mon cœur ait pu rester si insensible ! Mais au début, je dois l'avouer, seule ma vanité en était flattée. Insoucieux de son bonheur, ne pensant qu'à mon propre amusement, cédant à des sentiments auxquels j'avais toujours eu trop l'habitude de me livrer, je me suis efforcé, par tous les moyens en mon pouvoir, de me rendre plaisant à ses yeux, sans aucune intention de répondre à son affection. »
Mlle Dashwood, à ce stade, tournant les yeux vers lui avec le plus furieux mépris, l'arrêta en disant :
« Il vaut à peine la peine, Monsieur Willoughby, que vous racontiez, ou que j'écoute plus longtemps. Un tel début ne peut être suivi de rien. Ne me faites pas la peine d'entendre quoi que ce soit de plus sur ce sujet. »
« J'insiste pour que vous entendiez le tout, » répliqua-t-il. « Ma fortune n'a jamais été grande, et j'ai toujours eu des goûts coûteux, toujours eu l'habitude de fréquenter des gens plus riches que moi. Chaque année depuis ma majorité, ou même avant, je crois, a ajouté à mes dettes ; et bien que la mort de ma vieille cousine, Mme Smith, dût me libérer, cet événement étant incertain et peut-être fort éloigné, j'avais l'intention depuis quelque temps de rétablir ma situation en épousant une femme fortunée. M'attacher à votre sœur, par conséquent, n'était pas chose envisageable ; et avec une bassesse, un égoïsme, une cruauté qu'aucun regard indigné, qu'aucun regard méprisant, même le vôtre, Mlle Dashwood, ne pourra jamais trop réprouver — j'agissais de cette manière, tentant de capter son intérêt, sans songer à le lui rendre. Mais une chose peut être dite en ma faveur : même dans cet état horrible de vanité égoïste, je ne connaissais pas l'étendue du tort que je méditais, car je ne savais pas alors ce qu'était l'amour. Mais l'ai-je jamais connu ? On peut légitimement en douter ; car, si j'avais réellement aimé, aurais-je pu sacrifier mes sentiments à la vanité, à l'avarice ? Ou, ce qui est plus grave, aurais-je pu sacrifier les siens ? Mais je l'ai fait. Pour éviter une pauvreté relative, dont son affection et sa compagnie auraient pourtant chassé toutes les horreurs, j'ai, en m'élevant à l'aisance, perdu tout ce qui aurait pu en faire un bienfait. »
« Vous pensiez donc, » dit Elinor, un peu adoucie, « être à une époque attaché à elle ? »
« Résister à de tels attraits, braver une telle tendresse ! Existe-t-il un homme sur terre qui aurait pu le faire ? Oui, je me suis trouvé, par degrés insensibles, sincèrement épris d'elle ; et les heures les plus heureuses de ma vie furent celles que je passai avec elle lorsque je sentais que mes intentions étaient strictement honorables et mes sentiments irréprochables. Même alors, cependant, lorsque j'étais pleinement résolu à lui faire la cour, je me suis permis, de la manière la plus inconvenante, de remettre de jour en jour le moment de le faire, par une répugnance à m'engager alors que ma situation était si grandement embarrassée. Je ne raisonnerai pas ici — et je ne m'arrêterai pas pour vous laisser disserter sur l'absurdité, et pis que l'absurdité, de faire scrupule d'engager ma foi là où mon honneur était déjà lié. L'événement a prouvé que j'étais un sot rusé, pourvoyant avec une grande circonspection à une occasion possible de me rendre méprisable et misérable à jamais. À la fin, cependant, ma résolution fut prise, et j'avais décidé, dès que je pourrais l'avoir seule, de justifier les attentions que je lui avais si invariablement portées, et de lui assurer ouvertement une affection que j'avais déjà pris tant de soin de montrer. Mais dans l'intervalle — dans l'intervalle des quelques heures qui devaient s'écouler avant que je puisse avoir l'occasion de lui parler en privé — une circonstance se produisit — une circonstance malheureuse, pour ruiner toute ma résolution, et avec elle tout mon réconfort. Une découverte eut lieu, » — ici il hésita et baissa les yeux. « Mme Smith avait été informée d'une manière ou d'une autre, j'imagine par quelque parent éloigné dont l'intérêt était de me priver de sa faveur, d'une affaire, d'une liaison — mais je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage, » ajouta-t-il, la regardant avec une coloration plus vive et un œil inquisiteur — « votre intimité particulière... vous avez probablement entendu toute l'histoire depuis longtemps. »
« C'est le cas, » répondit Elinor, rougissant également, et endurcissant à nouveau son cœur contre toute compassion pour lui, « j'ai tout entendu. Et la façon dont vous expliquerez une quelconque part de votre culpabilité dans cette affaire effroyable, je l'avoue, dépasse mon entendement. »
« Rappelez-vous, » cria Willoughby, « de qui vous tenez ce récit. Peut-il être impartial ? Je reconnais que sa situation et son caractère auraient dû être respectés par moi. Je ne cherche pas à me justifier, mais en même temps, je ne peux vous laisser supposer que je n'ai rien à avancer — que parce qu'elle était blessée, elle était irréprochable, et parce que j'étais un libertin, elle devait être une sainte. Si la violence de ses passions, la faiblesse de son jugement... Je n'entends pas, cependant, me défendre. Son affection pour moi méritait un meilleur traitement, et je me rappelle souvent, avec beaucoup de remords, cette tendresse qui, pour un temps très court, eut le pouvoir de susciter un retour. Je souhaite — je souhaite de tout cœur qu'elle n'eût jamais existé. Mais j'ai blessé plus qu'elle seule ; et j'ai blessé quelqu'un dont l'affection pour moi (puis-je le dire ?) était à peine moins chaleureuse que la sienne ; et dont l'esprit — Oh ! combien infiniment supérieur ! »
« Votre indifférence, cependant, envers cette malheureuse jeune fille — je dois le dire, si désagréable que puisse être la discussion d'un tel sujet pour moi — votre indifférence n'est aucune excuse pour votre cruel abandon. Ne vous croyez pas excusé par une faiblesse, un défaut naturel de jugement de sa part, dans la cruauté gratuite si évidente de la vôtre. Vous deviez savoir que, tandis que vous profitiez du Devonshire en poursuivant de nouvelles entreprises, toujours gai, toujours heureux, elle était réduite à la plus extrême indigence. »
« Mais, sur mon âme, je ne le savais pas, » répliqua-t-il chaleureusement ; « je n'ai pas songé que j'avais omis de lui donner mon adresse ; et le bon sens aurait pu lui dire comment la trouver. »
« Eh bien, Monsieur, et qu'a dit Mme Smith ? »
« Elle m'a accusé de l'offense sur-le-champ, et ma confusion peut être devinée. La pureté de sa vie, la formalité de ses notions, son ignorance du monde — tout était contre moi. Le fait lui-même, je ne pouvais le nier, et vaine fut toute tentative pour l'adoucir. Elle était préalablement disposée, je crois, à douter de la moralité de ma conduite en général, et était de plus mécontente du très peu d'attention, de la très faible part de mon temps que je lui avais consacrée lors de cette visite. En bref, cela s'est terminé par une rupture totale. Par une mesure, j'aurais pu me sauver. Au sommet de sa moralité, brave femme ! elle offrit de pardonner le passé si j'épousais Eliza. Cela ne pouvait être — et je fus formellement banni de sa faveur et de sa maison. La nuit suivant cette affaire — je devais partir le lendemain matin — fut passée par moi à délibérer sur ce que devait être ma conduite future. La lutte fut grande — mais elle finit trop tôt. Mon affection pour Marianne, ma conviction totale de son attachement pour moi — tout cela était insuffisant pour contrebalancer cette peur de la pauvreté, ou pour vaincre ces idées fausses sur la nécessité des richesses, que j'étais naturellement enclin à ressentir et qu'une société dispendieuse avait accrues. J'avais des raisons de me croire sûr de ma femme actuelle, si je choisissais de la demander en mariage, et je me persuadai que rien d'autre, par simple prudence, ne restait pour moi à faire. Une scène pénible m'attendait cependant avant que je puisse quitter le Devonshire ; j'étais engagé à dîner avec vous ce jour-là même ; une excuse était donc nécessaire pour rompre cet engagement. Mais si je devais écrire cette excuse ou la délivrer en personne, ce fut un point longuement débattu. Voir Marianne, je sentais que ce serait épouvantable, et je doutais même de pouvoir la revoir et tenir ma résolution. Sur ce point, cependant, j'ai sous-estimé ma propre magnanimité, comme l'événement l'a déclaré ; car j'y suis allé, je l'ai vue, je l'ai vue misérable, et je l'ai laissée misérable — et je l'ai quittée en espérant ne jamais la revoir. »
« Pourquoi être passé, Monsieur Willoughby ? » dit Elinor, avec reproche ; « un mot aurait répondu à tout. Pourquoi était-il nécessaire de passer ? »
« C'était nécessaire à mon propre orgueil. Je ne pouvais supporter de quitter le pays d'une manière qui pourrait vous amener, vous ou le reste du voisinage, à soupçonner une partie de ce qui s'était réellement passé entre Mme Smith et moi — et j'ai donc résolu de passer au cottage, sur mon chemin pour Honiton. La vue de votre chère sœur, cependant, fut réellement effroyable ; et, pour aggraver les choses, je l'ai trouvée seule. Vous étiez toutes parties, je ne sais où. Je l'avais quittée la veille seulement, si pleinement, si fermement résolu en moi-même à bien agir ! Quelques heures devaient m'engager à elle pour toujours ; et je me souviens combien j'étais heureux, combien mon esprit était gai, tandis que je marchais du cottage à Allenham, satisfait de moi-même, ravi de tout le monde ! Mais dans cette, notre dernière entrevue d'amitié, je l'ai abordée avec un sentiment de culpabilité qui m'enlevait presque le pouvoir de dissimuler. Son chagrin, sa déception, son profond regret, quand je lui ai dit que j'étais obligé de quitter le Devonshire si immédiatement — je ne l'oublierai jamais — unis aussi à une telle confiance, une telle foi en moi ! — Oh, Dieu ! — quel scélérat au cœur dur j'étais ! »
Ils restèrent tous deux silencieux quelques instants. Elinor parla la première.
« Lui avez-vous dit que vous reviendriez bientôt ? »
« Je ne sais pas ce que je lui ai dit, » répondit-il avec impatience ; « moins que ce qui était dû au passé, sans aucun doute, et selon toute vraisemblance beaucoup plus que ce qui était justifié par l'avenir. Je ne peux y penser. — Cela ne servirait à rien. — Puis vint votre chère mère pour me torturer davantage, avec toute sa gentillesse et sa confiance. Grâce au Ciel ! cela m'a torturé. J'étais misérable. Mlle Dashwood, vous ne pouvez avoir une idée du confort que cela me donne de regarder en arrière sur ma propre misère. J'ai une telle rancune envers moi-même pour la stupide et scélérate folie de mon propre cœur que toutes mes souffrances passées ne sont pour moi maintenant que triomphe et exultation. Eh bien, je suis parti, j'ai quitté tout ce que j'aimais, et je suis allé vers ceux pour qui, au mieux, je n'étais qu'indifférent. Mon voyage vers la ville — voyageant avec mes propres chevaux, et donc si fastidieusement — nulle créature à qui parler — mes propres réflexions si joyeuses — quand je regardais vers l'avenir, tout si attirant ! — quand je regardais en arrière vers Barton, l'image si apaisante ! — oh, ce fut un voyage béni ! »
Il s'arrêta.
« Eh bien, Monsieur, » dit Elinor, qui, bien que le plaignant, devenait impatiente de son départ, « et c'est tout ? »
« Tout ! — non : — avez-vous oublié ce qui s'est passé en ville ? Cette infâme lettre ? Vous l'a-t-elle montrée ? »
« Oui, j'ai vu chaque billet qui a été échangé. »
« Lorsque le premier des siens m'atteignit (comme ce fut le cas immédiatement, car j'étais en ville tout le temps), ce que je ressentis est — selon l'expression commune, inexprimable ; en une plus simple — peut-être trop simple pour susciter une émotion — mes sentiments furent très, très douloureux. — Chaque ligne, chaque mot était — dans la métaphore galvaudée que leur chère auteure, si elle était ici, interdirait — un poignard dans mon cœur. Savoir que Marianne était en ville était — dans le même langage — un coup de foudre. — Coups de foudre et poignards ! — quel reproche m'aurait-elle fait ! — son goût, ses opinions — je crois qu'ils me sont mieux connus que les miens, — et je suis sûr qu'ils me sont plus chers. »
Le cœur d'Elinor, qui avait subi bien des changements au cours de cette conversation extraordinaire, était maintenant adouci à nouveau ; — pourtant, elle sentait qu'il était de son devoir de réprimer chez son compagnon des pensées telles que les dernières.
« Ce n'est pas bien, Monsieur Willoughby. — Souvenez-vous que vous êtes marié. Ne racontez que ce que vous jugez en conscience nécessaire que je sache. »
« Le billet de Marianne, en m'assurant que je lui étais toujours aussi cher qu'aux jours passés — que malgré les nombreuses, nombreuses semaines où nous avions été séparés, elle était aussi constante dans ses propres sentiments, et aussi pleine de foi en la constance des miens que jamais — a réveillé tout mon remords. Je dis réveillé, car le temps et Londres, les affaires et la dissipation l'avaient dans une certaine mesure apaisé, et j'étais en train de devenir un beau scélérat endurci, m'imaginant indifférent à elle, et choisissant de m'imaginer qu'elle aussi avait dû devenir indifférente à mon égard ; me parlant à moi-même de notre attachement passé comme d'une affaire oisive et futile, haussant les épaules en preuve que c'était ainsi, et faisant taire tout reproche, surmontant tout scrupule, en disant secrètement de temps en temps : "Je serai sincèrement heureux d'apprendre qu'elle est bien mariée." Mais ce billet m'a fait mieux me connaître. J'ai senti qu'elle m'était infiniment plus chère que toute autre femme au monde, et que je la traitais de manière infâme. Mais tout était alors juste réglé entre Mlle Grey et moi. Reculer était impossible. Tout ce que j'avais à faire était de vous éviter toutes deux. Je n'ai envoyé aucune réponse à Marianne, ayant l'intention par là de me préserver de ses nouvelles sollicitations ; et pendant un certain temps, je fus même déterminé à ne pas passer dans Berkeley Street ; — mais à la fin, jugeant plus sage d'affecter l'air d'une connaissance froide et commune qu'autre chose, je vous ai surveillées toutes alors que vous sortiez de la maison un matin, et j'ai laissé mon nom. »
« Vous nous avez surveillées alors que nous sortions de la maison ! »
« Même ainsi. Vous seriez surprise d'entendre combien de fois je vous ai surveillées, combien de fois j'ai été sur le point de vous rencontrer. Je suis entré dans mainte boutique pour éviter votre vue, tandis que la voiture passait. Logeant comme je le faisais dans Bond Street, il n'y avait guère de jour où je n'apercevais l'une ou l'autre d'entre vous ; et rien que la surveillance la plus constante de ma part, un désir invariablement prédominant de rester hors de votre vue, n'aurait pu nous séparer si longtemps. J'ai évité les Middleton autant que possible, ainsi que tous ceux qui étaient susceptibles de se révéler des connaissances communes. N'étant pas au courant de leur présence en ville, cependant, je suis tombé par hasard sur Sir John, je crois, le premier jour de son arrivée, et le lendemain de mon passage chez Mme Jennings. Il m'a invité à une réception, un bal chez lui le soir. S'il ne m'avait pas dit, pour m'inciter, que vous et votre sœur deviez y être, j'aurais jugé cela trop certain pour me risquer près de lui. Le lendemain matin apporta un autre court billet de Marianne — toujours affectueux, ouvert, ingénu, confiant — tout ce qui pouvait rendre ma conduite la plus haïssable. Je ne pouvais y répondre. J'ai essayé — mais je ne pus formuler une phrase. Mais je pensais à elle, je crois, à chaque instant de la journée. Si vous pouvez me plaindre, Mlle Dashwood, plaignez ma situation telle qu'elle était alors. Avec la tête et le cœur pleins de votre sœur, j'étais forcé de jouer l'amoureux heureux auprès d'une autre femme ! Ces trois ou quatre semaines furent pires que tout. Eh bien, finalement, comme je n'ai pas besoin de vous le dire, vous m'avez été imposées ; et quelle jolie figure je faisais ! Quelle soirée d'agonie ce fut ! Marianne, belle comme un ange d'un côté, m'appelant Willoughby sur un tel ton ! Oh, Dieu ! me tendant la main, me demandant une explication, avec ces yeux envoûtants fixés dans une telle sollicitude expressive sur mon visage ! Et Sophia, jalouse comme le diable de l'autre côté, ayant l'air de tout ce qui était — Eh bien, cela n'a pas d'importance ; c'est fini maintenant. Une telle soirée ! Je me suis enfui de vous toutes dès que j'ai pu ; mais pas avant d'avoir vu le doux visage de Marianne aussi blanc que la mort. Ce fut le dernier, le dernier regard que j'ai jamais eu d'elle ; la dernière manière dont elle m'est apparue. C'était une vue horrible ! pourtant, quand j'ai pensé à elle aujourd'hui comme réellement mourante, ce fut une sorte de réconfort pour moi d'imaginer que je savais exactement comment elle apparaîtrait à ceux qui l'ont vue pour la dernière fois dans ce monde. Elle était devant moi, constamment devant moi, tandis que je voyageais, avec le même regard et la même teinte. »
Une courte pause de réflexion mutuelle s'ensuivit. Willoughby, se reprenant le premier, la rompit ainsi :
« Eh bien, laissez-moi me hâter et partir. Votre sœur va certainement mieux, elle est certainement hors de danger ? »
« Nous en avons l'assurance. »
« Votre pauvre mère, aussi ! — qui adore Marianne. »
« Mais la lettre, Monsieur Willoughby, votre propre lettre ; avez-vous quelque chose à dire à ce sujet ? »
« Oui, oui, celle-là en particulier. Votre sœur m'a écrit à nouveau, vous savez, le lendemain matin. Vous avez vu ce qu'elle disait. Je prenais mon petit-déjeuner chez les Ellison — et sa lettre, avec quelques autres, m'y fut apportée depuis mon logement. Il se trouva qu'elle attira l'œil de Sophia avant d'attraper le mien — et sa taille, l'élégance du papier, l'écriture dans l'ensemble, lui donnèrent immédiatement des soupçons. Quelque vague rapport lui était parvenu auparavant de mon attachement pour une jeune dame dans le Devonshire, et ce qui s'était passé sous ses yeux la veille au soir avait marqué qui était la jeune dame, et l'avait rendue plus jalouse que jamais. Affectant cet air de badinage, donc, qui est délicieux chez une femme que l'on aime, elle ouvrit la lettre directement, et en lut le contenu. Elle fut bien payée de son impudence. Elle lut ce qui la rendit misérable. Sa misère, j'aurais pu la supporter, mais sa passion — sa malice — en tout cas, elle devait être apaisée. Et, en bref — que pensez-vous du style épistolaire de ma femme ? — délicat — tendre — vraiment féminin — n'est-ce pas ? »
« Votre femme ! — La lettre était de votre propre écriture. »
« Oui, mais je n'avais que le mérite de copier servilement des phrases sous lesquelles j'avais honte de mettre mon nom. L'original était tout à elle — ses propres pensées heureuses et sa douce diction. Mais que pouvais-je faire ! — nous étions fiancés, tout était en préparation, le jour presque fixé — Mais je parle comme un fou. Préparation ! Jour ! En mots honnêtes, son argent m'était nécessaire, et dans une situation comme la mienne, tout était bon à faire pour éviter une rupture. Et après tout, qu'importait à ma réputation dans l'opinion de Marianne et de ses amis, dans quel langage ma réponse était couchée ? Elle ne pouvait avoir qu'une fin. Mon affaire était de me déclarer un scélérat, et que je le fisse avec une révérence ou une bravade importait peu. "Je suis ruiné pour toujours dans leur opinion," me disais-je : "Je suis exclu pour toujours de leur société, ils me croient déjà un type sans principes, cette lettre leur fera seulement penser que je suis un voyou." Telles étaient mes raisons, alors que, dans une sorte d'insouciance désespérée, je copiais les mots de ma femme, et me séparais des dernières reliques de Marianne. Ses trois billets — malheureusement, ils étaient tous dans mon portefeuille, sinon j'aurais nié leur existence et les aurais gardés pour toujours — je fus forcé de les ranger, et je ne pus même pas les baiser. Et la mèche de cheveux — celle-là aussi, je l'avais toujours sur moi dans le même portefeuille, qui fut alors fouillé par Madame avec la plus obséquieuse virulence — la chère mèche — tout, chaque mémento me fut arraché. »
« Vous avez grand tort, Monsieur Willoughby, vous êtes fort blâmable », dit Elinor, tandis que sa voix, malgré elle, trahissait une émotion compatissante ; « vous ne devriez point parler ainsi, ni de Madame Willoughby, ni de ma sœur. C’était votre choix. Nul ne vous y a contraint. Votre femme a droit à votre politesse, à votre respect, du moins. Elle doit être attachée à vous, sans quoi elle ne vous aurait pas épousé. La traiter avec dureté, parler d’elle avec dédain, n’est nullement une expiation envers Marianne — et je ne saurais croire que cela soulage votre propre conscience. »
« Ne me parlez pas de ma femme », dit-il avec un soupir accablant ; « elle ne mérite pas votre compassion. Elle savait que je n’avais pour elle aucune estime lorsque nous nous sommes mariés. Eh bien, nous nous sommes mariés, nous sommes descendus à Combe Magna pour y être heureux, puis nous sommes retournés à la ville pour y être gais. Et maintenant, Mademoiselle Dashwood, avez-vous pitié de moi ? Ou bien ai-je dit tout cela en vain ? Suis-je, ne serait-ce que d’un degré, moins coupable à vos yeux qu’auparavant ? Mes intentions n’étaient pas toujours mauvaises. Ai-je justifié une quelconque partie de ma faute ? »
« Oui, vous avez certes dissipé quelque chose — un peu. Vous vous êtes montré, dans l’ensemble, moins fautif que je ne l’avais cru. Vous avez prouvé que votre cœur était moins méchant, bien moins méchant. Mais je sais à peine... la misère que vous avez infligée... je sais à peine ce qui aurait pu l’aggraver. »
« Répéterez-vous à votre sœur, lorsqu’elle sera rétablie, ce que je viens de vous dire ? — Laissez-moi être un peu soulagé, à ses yeux comme aux vôtres. Vous me dites qu’elle m’a déjà pardonné. Puisse-je imaginer qu’une meilleure connaissance de mon cœur, et de mes sentiments actuels, m’attirera de sa part un pardon plus spontané, plus naturel, plus doux, moins empreint de dignité. Parlez-lui de ma misère et de ma pénitence — dites-lui que mon cœur ne lui a jamais été inconstant, et si vous le voulez, qu’en ce moment elle m’est plus chère que jamais. »
« Je lui dirai tout ce qui est nécessaire à ce que l’on peut appeler, par comparaison, votre justification. Mais vous ne m’avez pas expliqué la raison particulière de votre venue à présent, ni comment vous avez appris sa maladie. »
« Hier soir, dans le hall de Drury Lane, je me suis heurté à Sir John Middleton, et lorsqu’il a vu qui j’étais, pour la première fois en deux mois, il m’a adressé la parole. Qu’il m’eût ignoré depuis mon mariage, je l’avais remarqué sans surprise ni ressentiment. À présent, cependant, son âme honnête, bonne et simple, pleine d’indignation contre moi et de souci pour votre sœur, n’a pu résister à la tentation de me dire ce qu’il savait devoir, bien qu’il pensât probablement le contraire, me contrarier horriblement. Aussi brusquement qu’il a pu, il m’a donc appris que Marianne Dashwood se mourait d’une fièvre putride à Cleveland — une lettre reçue ce matin même de Madame Jennings déclarait son danger imminent — les Palmer sont tous partis en panique, etc. J’étais trop bouleversé pour pouvoir me donner l’apparence de l’insensibilité, même devant le peu perspicace Sir John. Son cœur s’est adouci en voyant le mien souffrir ; et son animosité s’est si bien dissipée qu’en nous quittant, il a failli me serrer la main tout en me rappelant une vieille promesse au sujet d’un chiot pointer. Ce que j’ai ressenti en apprenant que votre sœur se mourait, et qu’elle se mourait en me croyant le plus grand scélérat sur terre, me méprisant, me haïssant dans ses derniers instants — car comment savoir quels projets horribles pouvaient m’être imputés ? Une personne, j’en étais certain, me dépeindrait comme capable de tout — ce que j’ai ressenti fut atroce ! Ma résolution fut bientôt prise, et à huit heures ce matin, j’étais dans ma voiture. À présent, vous savez tout. »
Elinor ne fit aucune réponse. Ses pensées étaient silencieusement fixées sur le dommage irréparable qu’une indépendance trop précoce et les habitudes d’oisiveté, de dissipation et de luxe qui en découlent, avaient causé à l’esprit, au caractère et au bonheur d’un homme qui, à tous les avantages de la personne et des talents, alliait un naturel ouvert et honnête, ainsi qu’un tempérament sensible et affectueux. Le monde l’avait rendu extravagant et vain — l’extravagance et la vanité l’avaient rendu froid et égoïste. La vanité, en cherchant son propre triomphe coupable aux dépens d’autrui, l’avait entraîné dans un attachement réel, qu’il avait fallu sacrifier à l’extravagance, ou du moins à sa progéniture, la nécessité. Chaque penchant fautif, en le menant au mal, l’avait également mené au châtiment. Cet attachement, dont il s’était extérieurement arraché contre l’honneur, contre le sentiment, contre tout intérêt supérieur, gouvernait désormais, alors qu’il n’était plus permis, chacune de ses pensées ; et cette relation, pour laquelle il avait, sans grand scrupule, abandonné la sœur de Marianne à la misère, risquait de devenir pour lui une source de malheur d’une nature bien plus incurable. Elle fut rappelée d’une telle rêverie, au bout de quelques minutes, par Willoughby qui, s’arrachant à une méditation tout aussi douloureuse, se leva pour partir et dit :
« Il est inutile de rester ici ; je dois m’en aller. »
« Retournez-vous à la ville ? »
« Non — à Combe Magna. J’y ai des affaires ; de là, à la ville dans un jour ou deux. Adieu. »
Il lui tendit la main. Elle ne put refuser de lui donner la sienne ; il la pressa avec affection.
« Et vous pensez un peu mieux de moi que vous ne le faisiez ? » dit-il, la laissant retomber et s’appuyant contre la cheminée comme s’il oubliait qu’il devait partir.
Elinor l’assura que oui ; qu’elle lui pardonnait, qu’elle avait de la pitié pour lui, qu’elle lui souhaitait du bien — était même intéressée par son bonheur — et ajouta quelques conseils aimables sur la conduite la plus susceptible de le favoriser. Sa réponse ne fut guère encourageante.
« Quant à cela », dit-il, « je dois me frayer un chemin dans le monde aussi bien que je le peux. Le bonheur domestique est hors de question. Toutefois, si l’on me permet de penser que vous et les vôtres portez un intérêt à mon sort et à mes actes, cela pourrait être un moyen — cela pourrait me tenir sur mes gardes — du moins, ce pourrait être une raison de vivre. Marianne, certes, m’est perdue pour toujours. Si, par une chance heureuse, j’étais à nouveau libre... »
Elinor l’arrêta par une réprobation.
« Eh bien », répondit-il, « encore une fois adieu. Je vais maintenant m’en aller et vivre dans la crainte d’un événement. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Le mariage de votre sœur. »
« Vous avez grand tort. Elle ne pourra jamais vous être plus perdue qu’elle ne l’est aujourd’hui. »
« Mais elle sera conquise par quelqu’un d’autre. Et si ce quelqu’un devait être justement celui que, par-dessus tout, je supporterais le moins — mais je ne resterai pas ici à me priver de toute votre bienveillance compatissante en montrant que, là où j’ai le plus nui, je sais le moins pardonner. Adieu, que Dieu vous bénisse ! »
Et sur ces mots, il sortit presque en courant de la pièce.
CHAPITRE XLV.
Elinor, quelque temps après qu’il l’eut quittée, quelque temps même après que le bruit de sa voiture se fut éteint, demeura trop opprimée par une foule d’idées, fort divergentes entre elles, mais dont la tristesse était le résultat général, pour songer seulement à sa sœur.
Willoughby, celui-là même qu’il y a une demi-heure à peine elle abhorrait comme le plus indigne des hommes, Willoughby, en dépit de tous ses défauts, excitait un degré de commisération pour les souffrances qu’ils avaient engendrées, ce qui lui fit penser à lui, désormais séparé à jamais de sa famille, avec une tendresse, un regret, plutôt en proportion — comme elle ne tarda pas à le reconnaître en elle-même — de ses vœux que de ses mérites. Elle sentit que son influence sur son esprit était accrue par des circonstances qui, en raison, n’auraient dû avoir aucun poids ; par cette personne d’une attirance peu commune, ces manières ouvertes, affectueuses et vives qu’il n’était aucun mérite de posséder ; et par cet amour toujours ardent pour Marianne, qu’il n’était même pas innocent d’entretenir. Mais elle sentit qu’il en était ainsi, bien, bien avant de pouvoir ressentir son influence diminuer.
Lorsqu’enfin elle retourna auprès de l’inconsciente Marianne, elle la trouva tout juste en train de s’éveiller, rafraîchie par un sommeil si long et si doux à la mesure de ses espérances. Le cœur d’Elinor était plein. Le passé, le présent, l’avenir, la visite de Willoughby, la sécurité de Marianne et l’arrivée attendue de sa mère, la plongèrent tout entière dans une agitation d’esprit qui écarta toute trace de fatigue et la fit seulement craindre de se trahir devant sa sœur. Court fut le temps, cependant, durant lequel cette crainte put l’affecter, car une demi-heure après le départ de Willoughby, elle fut à nouveau appelée en bas par le bruit d’une autre voiture. Impatiente d’épargner à sa mère tout moment inutile d’horrible incertitude, elle courut immédiatement dans le hall et atteignit la porte extérieure juste à temps pour l’accueillir et la soutenir tandis qu’elle entrait.
Madame Dashwood, dont la terreur à l’approche de la maison avait produit presque la conviction que Marianne n’était plus, n’eut pas de voix pour s’enquérir d’elle, pas même de voix pour Elinor ; mais celle-ci, n’attendant ni salutation ni demande, donna aussitôt le joyeux soulagement ; et sa mère, le saisissant avec toute sa chaleur habituelle, fut en un instant tout aussi bouleversée par son bonheur qu’elle l’avait été auparavant par ses craintes. Elle fut soutenue jusqu’au salon entre sa fille et son ami ; et là, versant des larmes de joie, bien qu’encore incapable de parler, embrassa Elinor encore et encore, se tournant d’elle par intervalles pour serrer la main du Colonel Brandon, avec un regard qui exprimait à la fois sa gratitude et sa conviction qu’il partageait avec elle la félicité de ce moment. Il la partageait, toutefois, dans un silence plus grand encore que le sien.
Dès que Madame Dashwood se fut remise, voir Marianne fut son premier désir ; et en deux minutes, elle fut auprès de sa fille bien-aimée, rendue plus chère que jamais par l’absence, le malheur et le danger. La joie d’Elinor, en voyant ce que chacune ressentait dans ces retrouvailles, ne fut tempérée que par la crainte que cela ne privât Marianne d’un surplus de sommeil : mais Madame Dashwood pouvait être calme, pouvait être même prudente, lorsque la vie d’une enfant était en jeu, et Marianne, satisfaite de savoir sa mère près d’elle, et consciente d’être trop faible pour la conversation, se soumit volontiers au silence et à la quiétude prescrits par chaque infirmière autour d’elle. Madame Dashwood resta à son chevet toute la nuit ; et Elinor, conformément à l’insistance de sa mère, alla se coucher. Mais le repos, qu’une nuit entièrement sans sommeil et de nombreuses heures de la plus épuisante anxiété semblaient rendre nécessaire, fut écarté par l’irritation de son esprit. Willoughby, le « pauvre Willoughby », comme elle se permettait désormais de l’appeler, était constamment dans ses pensées ; elle n’aurait pour rien au monde voulu ne pas entendre sa justification, et tantôt elle se blâmait, tantôt s’acquittait de l’avoir jugé si durement auparavant. Mais sa promesse de le relater à sa sœur était invariablement pénible. Elle redoutait l’accomplissement de cette tâche, redoutait quel pourrait en être l’effet sur Marianne ; doutait qu’après une telle explication elle pût jamais être heureuse avec un autre ; et, pour un instant, souhaita à Willoughby d’être veuf. Puis, se souvenant du Colonel Brandon, elle se reprit, sentit qu’à ses souffrances et à sa constance, bien plus qu’à celles de son rival, la récompense de sa sœur était due, et souhaita toute chose plutôt que la mort de Madame Willoughby.
Le choc de la mission du Colonel Brandon à Barton avait été grandement atténué pour Madame Dashwood par son propre effroi préalable ; car si grande était son inquiétude au sujet de Marianne, qu’elle avait déjà déterminé de partir pour Cleveland ce jour-là même, sans attendre de plus amples nouvelles, et avait si bien réglé son voyage avant son arrivée que les Carey étaient alors attendus à chaque instant pour emmener Margaret, sa mère ne souhaitant pas l’emmener là où il pourrait y avoir contagion.
Marianne continua de s’améliorer chaque jour, et la brillante gaieté des regards et de l’esprit de Madame Dashwood prouvait qu’elle était, comme elle se déclarait à plusieurs reprises, l’une des femmes les plus heureuses du monde. Elinor ne pouvait entendre cette déclaration, ni en constater les preuves, sans se demander parfois si sa mère se souvenait jamais d’Edward. Mais Madame Dashwood, se fiant au récit tempéré de sa propre déception qu’Elinor lui avait envoyé, se laissait emporter par l’exubérance de sa joie à ne penser qu’à ce qui l’accroîtrait. Marianne lui était rendue, sortie d’un danger dans lequel, comme elle commençait à le sentir, son propre jugement erroné en encourageant l’infortuné attachement pour Willoughby avait contribué à la placer ; et dans son rétablissement, elle avait encore une autre source de joie à laquelle Elinor n’avait pas songé. Elle lui fut communiquée ainsi, dès qu’une occasion de conférence privée entre elles se présenta.
« Enfin, nous sommes seules. Ma chère Elinor, tu ne connais pas encore tout mon bonheur. Le Colonel Brandon aime Marianne. Il me l’a dit lui-même. »
Sa fille, se sentant tour à tour heureuse et peinée, surprise et pas surprise, n’était qu’une attention silencieuse.
« Tu n’es jamais comme moi, chère Elinor, sinon je m’étonnerais de ton calme à présent. Si je m’étais assise pour souhaiter un bien possible à ma famille, j’aurais choisi le mariage du Colonel Brandon avec l’une de vous comme l’objet le plus désirable. Et je crois que Marianne sera, des deux, la plus heureuse avec lui. »
Elinor était à moitié tentée de lui demander la raison pour laquelle elle le pensait, convaincue qu’aucune, fondée sur une considération impartiale de leur âge, de leurs caractères ou de leurs sentiments, ne pouvait être donnée ; mais sa mère devait toujours se laisser emporter par son imagination sur tout sujet intéressant, et par conséquent, au lieu d’une enquête, elle passa cela avec un sourire.
« Il m’a ouvert tout son cœur hier pendant que nous voyions. C’est sorti tout à fait inopinément, tout à fait sans dessein. Moi, tu peux bien le croire, je ne pouvais parler que de mon enfant ; il ne pouvait cacher son désarroi ; je vis qu’il égalait le mien, et lui, peut-être, pensant qu’une simple amitié, comme va le monde, ne justifierait pas une si vive sympathie — ou plutôt, ne pensant à rien du tout, je suppose — cédant à des sentiments irrésistibles, me fit part de son affection sincère, tendre et constante pour Marianne. Il l’aime, ma chère Elinor, depuis le premier instant où il l’a vue. »
Ici, cependant, Elinor perçut — non pas le langage, non pas les professions du Colonel Brandon, mais les embellissements naturels de la vive fantaisie de sa mère, qui façonnait tout ce qui lui plaisait comme bon lui semblait.
« Son égard pour elle, surpassant infiniment tout ce que Willoughby a jamais ressenti ou feint, tout aussi plus chaleureux, plus sincère ou constant — quel que soit le nom qu’il faille lui donner — a subsisté à travers toute la connaissance de la malheureuse préoccupation de la chère Marianne pour ce jeune homme indigne ! — et sans égoïsme — sans encourager aucun espoir ! — aurait-il pu la voir heureuse avec un autre ! — Un esprit si noble ! — une telle franchise, une telle sincérité ! — personne ne peut être trompé sur son compte. »
« Le caractère du Colonel Brandon », dit Elinor, « en tant qu’homme excellent, est bien établi. »
« Je le sais », répondit sérieusement sa mère, « sinon, après un tel avertissement, je serais la dernière à encourager une telle affection, ou même à en être heureuse. Mais le fait qu’il soit venu me chercher comme il l’a fait, avec une amitié si active, si prompte, suffit à prouver qu’il est l’un des plus dignes des hommes. »
« Son caractère, cependant », répondit Elinor, « ne repose pas sur un seul acte de bonté, auquel son affection pour Marianne, si l’humanité était hors de cause, l’aurait poussé. Auprès de Madame Jennings, des Middleton, il est connu depuis longtemps et intimement ; ils l’aiment et le respectent également ; et ma propre connaissance de lui, bien que récemment acquise, est très considérable ; et je l’estime si hautement que, si Marianne peut être heureuse avec lui, je serai aussi prête que toi à penser que notre union est la plus grande bénédiction du monde. Quelle réponse lui as-tu donnée ? — Lui as-tu permis d’espérer ? »
« Oh ! ma chère, je ne pouvais alors parler d’espoir ni pour lui ni pour moi. Marianne pouvait à cet instant même être en train de mourir. Mais il n’a pas demandé d’espoir ni d’encouragement. La sienne était une confidence involontaire, une effusion irrépressible auprès d’une amie apaisante, non une demande auprès d’un parent. Pourtant, après un temps, je dis, car au début j’étais tout à fait accablée, que si elle vivait, comme je voulais croire qu’elle pourrait, mon plus grand bonheur résiderait dans la promotion de leur mariage ; et depuis notre arrivée, depuis notre délicieuse sécurité, je le lui ai répété plus pleinement, je lui ai donné tout l’encouragement en mon pouvoir. Le temps, un très court laps de temps, lui dis-je, fera tout ; le cœur de Marianne ne doit pas être gâché pour toujours sur un tel homme que Willoughby. Ses propres mérites sauront bientôt l’assurer. »
« À en juger par l’humeur du Colonel, cependant, tu ne l’as pas encore rendu aussi optimiste. »
« Non. Il pense que l’affection de Marianne est trop profondément enracinée pour tout changement en la matière avant fort longtemps, et, même en supposant son cœur à nouveau libre, il est trop méfiant envers lui-même pour croire qu’avec une telle différence d’âge et de tempérament, il pourrait jamais l’attacher. Là, cependant, il se trompe tout à fait. Son âge n’est que juste assez au-delà du sien pour être un avantage, pour rendre son caractère et ses principes fixes ; et son tempérament, j’en suis bien convaincue, est exactement celui qui rendra ta sœur heureuse. Et sa personne, ses manières aussi, sont toutes en sa faveur. Ma partialité ne m’aveugle pas ; il n’est certainement pas aussi beau que Willoughby ; mais en même temps, il y a quelque chose de bien plus plaisant dans son visage. Il y a toujours eu quelque chose, si tu t’en souviens, dans les yeux de Willoughby par moments, que je n’aimais pas. »
Elinor ne pouvait s’en souvenir ; mais sa mère, sans attendre son assentiment, continua :
« Et ses manières, les manières du Colonel ne sont pas seulement plus plaisantes pour moi que ne l’ont jamais été celles de Willoughby, mais elles sont d’un genre dont je sais bien qu’il est plus solidement attachant pour Marianne. Leur douceur, leur attention sincère pour autrui, et leur simplicité virile et non étudiée sont bien plus en accord avec son tempérament réel que la vivacité, souvent artificielle et souvent mal placée, de l’autre. Je suis bien sûre, moi-même, que si Willoughby s’était révélé aussi réellement aimable que le contraire, Marianne n’aurait jamais été aussi heureuse avec lui qu’elle le sera avec le Colonel Brandon. »
Elle fit une pause. Sa fille ne pouvait tout à fait être d’accord avec elle, mais sa dissidence ne fut pas entendue, et ne causa donc aucune offense.
« À Delaford, elle sera à une distance facile de moi », ajouta Madame Dashwood, « même si je reste à Barton ; et selon toute probabilité — car j’entends dire que c’est un grand village — il doit certainement y avoir quelque petite maison ou cottage tout près, qui nous conviendrait tout aussi bien que notre situation actuelle. »
Pauvre Elinor ! — voilà un nouveau plan pour l’emmener à Delaford ! — mais son esprit était têtu.
« Sa fortune aussi ! — car à mon âge, tu sais, tout le monde se soucie de cela ; — et bien que je ne sache ni ne désire savoir ce qu’elle est réellement, je suis sûre qu’elle doit être bonne. »
Ici, elles furent interrompues par l’entrée d’une tierce personne, et Elinor se retira pour réfléchir à tout cela en privé, pour souhaiter le succès à son ami, et pourtant, en le souhaitant, pour ressentir une douleur pour Willoughby.
CHAPITRE XLVI.
La maladie de Marianne, bien qu’affaiblissante, n’avait pas été assez longue pour rendre son rétablissement lent ; et avec la jeunesse, la force naturelle, et la présence de sa mère en renfort, il se déroula si harmonieusement qu’il lui fut possible de se déplacer, quatre jours après l’arrivée de cette dernière, dans le cabinet de toilette de Madame Palmer. Une fois là, à sa demande particulière, car elle était impatiente de déverser ses remerciements sur lui pour avoir été chercher sa mère, le Colonel Brandon fut invité à lui rendre visite.
Son émotion en entrant dans la pièce, en voyant ses traits altérés et en recevant la main pâle qu’elle lui tendit aussitôt, fut telle que, dans la conjecture d’Elinor, elle devait provenir de quelque chose de plus que son affection pour Marianne, ou la conscience que celle-ci était connue des autres ; et elle découvrit bientôt dans son œil mélancolique et son teint changeant, tandis qu’il regardait sa sœur, la récurrence probable de maintes scènes passées de misère dans son esprit, ramenées par cette ressemblance entre Marianne et Eliza déjà reconnue, et à présent renforcée par l’œil creux, la peau maladive, la posture de faiblesse alanguie, et la chaude reconnaissance d’une obligation particulière.
Mme Dashwood, non moins attentive au déroulement des choses que sa fille, mais avec un esprit influencé de manière très différente, et observant donc avec des conclusions très différentes, ne vit dans le comportement du colonel que ce qui découlait des sensations les plus simples et les plus évidentes ; tandis que dans les actions et les paroles de Marianne, elle se persuada de penser que quelque chose de plus que la gratitude commençait déjà à poindre.
Au bout d’un jour ou deux, Marianne retrouvant visiblement des forces toutes les douze heures, Mme Dashwood, poussée autant par ses propres souhaits que par ceux de sa fille, commença à parler d’un retour à Barton. De ses mesures dépendaient celles de ses deux amis ; Mme Jennings ne pouvait quitter Cleveland pendant le séjour des Dashwood ; et le colonel Brandon fut bientôt amené, par leur requête commune, à considérer son propre séjour là-bas comme tout aussi déterminé, sinon tout aussi indispensable. À sa requête et celle de Mme Jennings, réunies en retour, Mme Dashwood fut convaincue d’accepter l’usage de sa voiture pour le voyage de retour, afin de mieux accommoder son enfant malade ; et le colonel, à l’invitation conjointe de Mme Dashwood et de Mme Jennings, dont la bonne nature active la rendait amicale et hospitalière pour autrui autant que pour elle-même, s’engagea avec plaisir à s’en acquitter par une visite au cottage, dans le courant de quelques semaines.
Le jour de la séparation et du départ arriva ; et Marianne, après avoir pris un congé si particulier et si prolongé de Mme Jennings, un congé si sincèrement reconnaissant, si plein de respect et de bons vœux qu’il semblait dû à son propre cœur par une reconnaissance secrète d’une inattention passée, et après avoir fait ses adieux au colonel Brandon avec la cordialité d’une amie, fut soigneusement aidée par lui à monter dans la voiture, dont il semblait soucieux qu’elle occupât au moins la moitié. Mme Dashwood et Elinor suivirent, et les autres furent laissés à eux-mêmes pour parler des voyageurs et ressentir leur propre langueur, jusqu’à ce que Mme Jennings fût appelée à sa chaise pour trouver du réconfort dans les commérages de sa femme de chambre face à la perte de ses deux jeunes compagnes ; et le colonel Brandon prit aussitôt après son chemin solitaire vers Delaford.
Les Dashwood furent deux jours sur la route, et Marianne supporta son voyage les deux jours sans fatigue essentielle. Tout ce que l’affection la plus zélée, le soin le plus solliciteur pouvait faire pour la rendre confortable, était la tâche de chaque compagne attentive, et chacune trouva sa récompense dans son aisance corporelle et son calme d’esprit. Pour Elinor, l’observation de ce dernier fut particulièrement gratifiante. Elle, qui l’avait vue semaine après semaine si constamment souffrante, opprimée par une angoisse du cœur dont elle n’avait ni le courage de parler, ni la force de dissimuler, voyait maintenant avec une joie que nulle autre ne pouvait partager également, une apparente sérénité d’esprit qui, étant le résultat, comme elle l’espérait, d’une réflexion sérieuse, devait à terme la mener au contentement et à la gaieté.
À mesure qu’elles approchaient de Barton, en effet, et qu’elles pénétraient dans des scènes dont chaque champ et chaque arbre apportaient quelque souvenir particulier et douloureux, elle devint silencieuse et pensive, et détournant son visage de leur attention, elle resta à regarder intensément par la fenêtre. Mais ici, Elinor ne pouvait ni s’étonner ni blâmer ; et lorsqu’elle vit, en aidant Marianne à descendre de la voiture, qu’elle avait pleuré, elle ne vit qu’une émotion trop naturelle en elle-même pour susciter autre chose qu’une tendre pitié, et qui, par sa discrétion, méritait des éloges. Dans l’ensemble de sa manière subséquente, elle traça la direction d’un esprit éveillé à un effort raisonnable ; car à peine furent-elles entrées dans leur salon commun que Marianne fit parcourir ses yeux autour d’elle avec un regard d’une fermeté résolue, comme décidée sur-le-champ à s’accoutumer à la vue de chaque objet auquel le souvenir de Willoughby pourrait être lié. Elle dit peu de chose, mais chaque phrase visait à la gaieté, et bien qu’un soupir lui échappât parfois, il ne passait jamais sans l’expiation d’un sourire. Après le dîner, elle voulut essayer son piano-forte. Elle s’en approcha ; mais la musique sur laquelle son regard se posa d’abord était un opéra, procuré pour elle par Willoughby, contenant certains de leurs duos favoris, et portant sur sa première page son propre nom de son écriture. Cela ne le ferait pas. Elle secoua la tête, écarta la musique, et après avoir parcouru les touches pendant une minute, se plaignit d’une faiblesse dans les doigts, et referma l’instrument ; déclarant toutefois avec fermeté en le faisant, qu’elle devrait à l’avenir beaucoup pratiquer.
Le lendemain matin ne produisit aucune diminution de ces heureux symptômes. Au contraire, avec un esprit et un corps également renforcés par le repos, elle regardait et parlait avec plus d’esprit authentique, anticipant le plaisir du retour de Margaret, et parlant de la chère réunion de famille qui serait alors rétablie, de leurs occupations mutuelles et de leur joyeuse société, comme du seul bonheur digne d’un vœu.
« Quand le temps sera stable, et que j’aurai recouvré mes forces, dit-elle, nous ferons de longues promenades ensemble chaque jour. Nous marcherons jusqu’à la ferme au bord de la colline, et verrons comment vont les enfants ; nous marcherons jusqu’aux nouvelles plantations de Sir John à Barton Cross, et à Abbeyland ; et nous irons souvent aux vieilles ruines du Prieuré, et essaierons de retracer ses fondations aussi loin qu’on nous dit qu’elles atteignaient autrefois. Je sais que nous serons heureuses. Je sais que l’été se passera joyeusement. Je compte ne jamais me lever plus tard que six heures, et à partir de ce moment jusqu’au dîner, je diviserai chaque instant entre la musique et la lecture. J’ai formé mon plan, et suis décidée à entamer un cours d’étude sérieuse. Notre propre bibliothèque m’est trop connue pour y recourir à autre chose qu’à un simple amusement. Mais il y a beaucoup d’ouvrages qui valent la peine d’être lus au Park ; et il y en a d’autres de production plus moderne que je sais pouvoir emprunter au colonel Brandon. En ne lisant que six heures par jour, j’obtiendrai dans le courant d’une année beaucoup d’instruction dont je sens maintenant le besoin. »
Elinor l’honora pour un plan qui prenait une origine si noble ; bien que souriant de voir la même imagination avide qui l’avait menée à l’extrême de l’indolence languissante et du ressentiment égoïste, maintenant à l’œuvre pour introduire l’excès dans un schéma d’emploi si rationnel et d’une telle maîtrise de soi vertueuse. Son sourire cependant se changea en soupir lorsqu’elle se souvint que la promesse faite à Willoughby n’était pas encore remplie, et craignit d’avoir à communiquer ce qui pourrait à nouveau déstabiliser l’esprit de Marianne et ruiner, au moins pour un temps, cette belle perspective de tranquille activité. Désireuse donc de retarder l’heure mauvaise, elle résolut d’attendre que la santé de sa sœur fût plus sûre avant de l’aborder. Mais la résolution n’était prise que pour être brisée.
Marianne était à la maison depuis deux ou trois jours avant que le temps ne fût assez clément pour qu’une invalide comme elle osât sortir. Mais enfin, une matinée douce et géniale apparut ; telle qui pourrait tenter les vœux de la fille et la confiance de la mère ; et Marianne, appuyée sur le bras d’Elinor, fut autorisée à marcher aussi longtemps qu’elle le pourrait sans fatigue, dans le sentier devant la maison.
Les sœurs partirent à un rythme aussi lent que l’exigeait la faiblesse de Marianne dans un exercice jusqu’alors inédit depuis sa maladie ; et elles n’avaient avancé au-delà de la maison que juste assez pour admettre une vue complète de la colline, l’importante colline derrière, lorsque s’arrêtant les yeux tournés vers elle, Marianne dit calmement :
« Là, exactement là, » pointant d’une main, « sur ce monticule en saillie, là je suis tombée ; et là j’ai vu Willoughby pour la première fois. »
Sa voix s’éteignit sur le mot, mais retrouvant bientôt ses esprits, elle ajouta :
« Je suis reconnaissante de constater que je peux regarder cet endroit avec si peu de douleur ! Parlerons-nous jamais de ce sujet, Elinor ? » dit-elle avec hésitation. « Ou sera-ce mal ? Je peux en parler maintenant, j’espère, comme je dois le faire. »
Elinor l’invita tendrement à être ouverte.
« Quant au regret, dit Marianne, j’en ai fini avec cela, en ce qui le concerne. Je ne veux pas vous parler de ce que mes sentiments ont été pour lui, mais de ce qu’ils sont maintenant. À présent, si je pouvais être satisfaite sur un point, si l’on pouvait me permettre de penser qu’il ne jouait pas toujours un rôle, qu’il ne me trompait pas toujours ; mais surtout, si je pouvais être assurée qu’il n’a jamais été aussi méchant que mes craintes me l’ont parfois imaginé, depuis l’histoire de cette malheureuse jeune fille… »
Elle s’arrêta. Elinor thésaurisa joyeusement ses paroles alors qu’elle répondait :
« Si tu pouvais être assurée de cela, tu penses que tu serais tranquille. »
« Oui. Ma paix d’esprit y est doublement impliquée ; car non seulement il est horrible de soupçonner une personne, qui a été ce qu’il a été pour moi, de tels desseins, mais que cela doit-il me faire paraître à moi-même ? Dans une situation comme la mienne, quelle affection si honteusement imprudente que la mienne ne m’exposerait pas à… »
« Comment alors, demanda sa sœur, expliquerais-tu son comportement ? »
« Je le supposerais, oh, comme je serais heureuse de le supposer, seulement volage, très, très volage. »
Elinor n’en dit pas plus. Elle débattait en elle-même de l’opportunité de commencer son histoire directement, ou de la reporter jusqu’à ce que Marianne fût dans une meilleure santé ; et elles avancèrent lentement pendant quelques minutes en silence.
« Je ne lui souhaite pas trop de bien, dit enfin Marianne avec un soupir, quand je souhaite que ses réflexions secrètes ne soient pas plus déplaisantes que les miennes. Il souffrira assez en elles. »
« Compares-tu ta conduite à la sienne ? »
« Non. Je la compare à ce qu’elle aurait dû être ; je la compare à la tienne. »
« Nos situations ont eu peu de ressemblance. »
« Elles en ont eu plus que notre conduite. Ne laisse pas, ma très chère Elinor, ta bonté défendre ce que je sais que ton jugement doit censurer. Ma maladie m’a fait réfléchir. Elle m’a donné du loisir et du calme pour une réflexion sérieuse. Bien avant que je ne sois assez rétablie pour parler, j’étais parfaitement capable de réfléchir. J’ai considéré le passé : je n’ai vu dans ma propre conduite, depuis le début de notre connaissance avec lui l’automne dernier, qu’une série d’imprudences envers moi-même, et un manque de bonté envers les autres. J’ai vu que mes propres sentiments avaient préparé mes souffrances, et que mon manque de force d’âme face à elles m’avait presque conduite à la tombe. Ma maladie, je le savais bien, avait été entièrement provoquée par moi-même par une telle négligence de ma propre santé, que j’avais senti, même sur le moment, être mal. Si j’étais morte, cela aurait été une autodestruction. Je ne connaissais pas mon danger jusqu’à ce que le danger fût écarté ; mais avec de tels sentiments que ces réflexions me donnaient, je m’étonne de ma guérison, je m’étonne que l’empressement même de mon désir de vivre, d’avoir du temps pour une expiation envers mon Dieu, et envers vous toutes, ne m’ait pas tuée sur-le-champ. Si j’étais morte, dans quelle misère particulière vous aurais-je laissées, mon infirmière, mon amie, ma sœur ! Toi, qui avais vu tout l’égoïsme irritable de mes derniers jours ; qui avais connu tous les murmures de mon cœur ! Comment aurais-je vécu dans ton souvenir ! Ma mère aussi ! Comment aurais-tu pu la consoler ! Je ne peux exprimer ma propre horreur de moi-même. Chaque fois que je regardais vers le passé, je voyais quelque devoir négligé, ou quelque faiblesse indulgée. Tout le monde semblait lésé par moi. La bonté, l’incessante bonté de Mme Jennings, je l’avais payée avec un mépris ingrat. Aux Middleton, aux Palmer, aux Steele, à chaque connaissance commune même, j’avais été insolente et injuste ; avec un cœur endurci contre leurs mérites, et un tempérament irrité par leur attention même. À John, à Fanny, oui, même à eux, si peu qu’ils le méritent, j’avais donné moins que leur dû. Mais toi, toi par-dessus tout, au-dessus de ma mère, tu avais été lésée par moi. Moi, et moi seule, connaissais ton cœur et ses chagrins ; pourtant à quoi cela m’a-t-il influencée ? Pas à une compassion qui pût te bénéficier ou me bénéficier. Ton exemple était devant moi ; mais à quoi bon ? Étais-je plus prévenante envers toi et ton confort ? Ai-je imité ton indulgence, ou diminué tes contraintes, en prenant une part à ces offices de complaisance générale ou de gratitude particulière que tu avais jusqu’alors été laissée à remplir seule ? Non ; pas moins quand je savais que tu étais malheureuse, que lorsque je t’avais crue à l’aise, ne me suis-je détournée de tout effort de devoir ou d’amitié ; ne permettant guère au chagrin d’exister qu’avec moi, regrettant seulement ce cœur qui m’avait désertée et lésée, et te laissant, toi pour qui je professais une affection illimitée, être misérable pour mon compte. »
Ici cessa le flux rapide de son esprit d’autocritique ; et Elinor, impatiente de consoler, bien que trop honnête pour flatter, lui donna instantanément cet éloge et ce soutien que sa franchise et sa contrition méritaient si bien. Marianne pressa sa main et répondit :
« Tu es très bonne. L’avenir devra en être ma preuve. J’ai établi mon plan, et si je suis capable de m’y tenir, mes sentiments seront gouvernés et mon tempérament amélioré. Ils ne tracasseront plus les autres, ni ne me tortureront moi-même. Je vivrai désormais uniquement pour ma famille. Toi, ma mère, et Margaret, devez dorénavant être tout le monde pour moi ; vous partagerez mes affections entièrement entre vous. De toi, de ma maison, je n’aurai plus jamais la plus petite incitation à bouger ; et si je me mêle à d’autres sociétés, ce sera seulement pour montrer que mon esprit est humble, mon cœur amendé, et que je peux pratiquer les civilités, les devoirs moindres de la vie, avec douceur et indulgence. Quant à Willoughby, dire que je l’oublierai bientôt ou que je l’oublierai jamais, serait vain. Son souvenir ne peut être vaincu par aucun changement de circonstances ou d’opinions. Mais il sera régulé, il sera contenu par la religion, par la raison, par une occupation constante. »
Elle fit une pause, et ajouta à voix basse : « Si je pouvais seulement connaître son cœur, tout deviendrait facile. »
Elinor, qui réfléchissait depuis quelque temps à la pertinence ou non de hasarder rapidement son récit, sans se sentir plus proche d’une décision qu’au début, entendit cela ; et percevant que puisque la réflexion ne faisait rien, la résolution devait tout faire, se trouva bientôt conduite au fait.
Elle mena le récit, comme elle l’espérait, avec adresse ; prépara son anxieuse auditrice avec précaution ; relata simplement et honnêtement les points principaux sur lesquels Willoughby fondait son excuse ; rendit justice à son repentir, et n’adoucit que ses protestations d’égard présent. Marianne ne dit pas un mot. Elle tremblait, ses yeux étaient fixés sur le sol, et ses lèvres devinrent plus blanches que la maladie ne les avait laissées. Un millier d’interrogations jaillirent de son cœur, mais elle n’osa en presser aucune. Elle saisit chaque syllabe avec une ardeur haletante, sa main, sans qu’elle le sût, pressait étroitement celle de sa sœur, et des larmes couvraient ses joues.
Elinor, craignant qu’elle ne fût fatiguée, la conduisit vers la maison ; et jusqu’à ce qu’elles atteignissent la porte du cottage, conjecturant facilement ce que sa curiosité devait être bien qu’aucune question ne fût autorisée à l’exprimer, ne parla que de Willoughby, et de leur conversation ensemble ; et fut minutieusement précise dans chaque détail de parole et de regard, là où la minutie pouvait être sans danger pratiquée. Dès qu’elles entrèrent dans la maison, Marianne avec un baiser de reconnaissance et ces deux mots à peine articulés à travers ses larmes, « Dis-le à maman », se retira de sa sœur et monta lentement l’escalier. Elinor ne voulut pas tenter de troubler une solitude aussi raisonnable que celle qu’elle cherchait maintenant ; et avec un esprit pré-organisant anxieusement son résultat, et une résolution de raviver le sujet à nouveau, si Marianne manquait de le faire, elle se tourna vers le salon pour remplir son injonction de séparation.
CHAPITRE XLVII.
Mme Dashwood n’entendit pas sans être émue la justification de son ancien favori. Elle se réjouit de le voir blanchi d’une partie de sa culpabilité imputée ; elle eut de la peine pour lui ; elle lui souhaita d’être heureux. Mais les sentiments du passé ne pouvaient être rappelés. Rien ne pouvait le restaurer auprès de Marianne avec une foi intacte, un caractère sans tache. Rien ne pouvait effacer la connaissance de ce que cette dernière avait souffert par son moyen, ni enlever la culpabilité de sa conduite envers Eliza. Rien ne pouvait le remplacer, par conséquent, dans son estime ancienne, ni nuire aux intérêts du colonel Brandon.
Si Mme Dashwood, comme sa fille, avait entendu l’histoire de Willoughby de sa propre bouche, si elle avait été témoin de sa détresse, et sous l’influence de son visage et de ses manières, il est probable que sa compassion eût été plus grande. Mais il n’était ni au pouvoir d’Elinor, ni dans son souhait, de susciter chez autrui, par son explication détaillée, de tels sentiments que ceux qui avaient été d’abord éveillés en elle-même. La réflexion avait donné du calme à son jugement, et tempéré sa propre opinion sur les mérites de Willoughby ; elle souhaitait, par conséquent, ne déclarer que la simple vérité, et exposer les faits qui étaient réellement dus à son caractère, sans aucun embellissement de tendresse pour égarer l’imagination.
Le soir, quand elles furent toutes trois ensemble, Marianne commença volontairement à parler de lui à nouveau ; mais que ce ne fût pas sans un effort, la pensée agitée et inquiète dans laquelle elle était assise depuis quelque temps auparavant, la couleur montante alors qu’elle parlait, et sa voix hésitante, le montraient clairement.
« Je souhaite vous assurer toutes deux, dit-elle, que je vois tout, comme vous pouvez désirer que je le fasse. »
Mme Dashwood l’aurait interrompue instantanément avec une tendresse apaisante, si Elinor, qui souhaitait vraiment entendre l’opinion non biaisée de sa sœur, ne l’avait, par un signe impatient, engagée au silence. Marianne continua lentement :
« C’est un grand soulagement pour moi, ce qu’Elinor m’a dit ce matin. J’ai maintenant entendu exactement ce que je souhaitais entendre. » Pendant quelques instants, sa voix fut perdue ; mais se reprenant, elle ajouta, et avec plus de calme qu’auparavant, « Je suis maintenant parfaitement satisfaite, je ne souhaite aucun changement. Je n’aurais jamais pu être heureuse avec lui, après avoir su, comme tôt ou tard j’aurais dû savoir, tout cela. Je n’aurais eu aucune confiance, aucune estime. Rien n’aurait pu l’effacer pour mes sentiments. »
« Je le sais, je le sais, s’écria sa mère. Heureuse avec un homme aux pratiques libertines ! Avec quelqu’un qui a si bien blessé la paix de la plus chère de nos amies, et du meilleur des hommes ! Non, ma Marianne n’a pas un cœur fait pour être rendu heureux avec un tel homme ! Sa conscience, sa conscience sensible, aurait ressenti tout ce que la conscience de son mari aurait dû ressentir. »
Marianne soupira, et répéta : « Je ne souhaite aucun changement. »
« Tu considères la question, dit Elinor, exactement comme un bon esprit et une saine compréhension doivent la considérer ; et j’ose dire que tu perçois, aussi bien que moi, non seulement dans ceci, mais dans beaucoup d’autres circonstances, une raison suffisante pour être convaincue que ton mariage t’aurait impliquée dans beaucoup de troubles et de déceptions certains, dans lesquels tu aurais été pauvrement soutenue par une affection, de son côté, beaucoup moins certaine. Si tu avais été mariée, tu aurais été toujours pauvre. Son goût pour la dépense est reconnu même par lui-même, et toute sa conduite déclare que le renoncement est un mot à peine compris par lui. Ses demandes et ton inexpérience ensemble, sur un revenu petit, très petit, auraient dû apporter des détresses qui n’auraient pas été moins pénibles pour toi, pour avoir été entièrement inconnues et non pensées auparavant. Ton sens de l’honneur et de l’honnêteté t’aurait menée, je le sais, une fois consciente de ta situation, à tenter toute l’économie qui te paraîtrait possible : et, peut-être, tant que ta frugalité ne restreignait que ton propre confort, aurais-tu pu être tolérée à la pratiquer, mais au-delà de cela, et combien peu le maximum de ta gestion seule pourrait-il faire pour arrêter la ruine qui avait commencé avant ton mariage ? Au-delà de cela, avais-tu tenté, si raisonnablement que ce fût, d’abréger ses jouissances, n’est-il pas à craindre que, plutôt que de réussir à convaincre des sentiments si égoïstes d’y consentir, tu aurais diminué ta propre influence sur son cœur, et l’aurais fait regretter la connexion qui l’avait impliqué dans de telles difficultés ? »
Les lèvres de Marianne tremblèrent, et elle répéta le mot « Égoïste ? » sur un ton qui impliquait : « penses-tu vraiment qu’il soit égoïste ? »
« L’ensemble de son comportement, répondit Elinor, du début à la fin de l’affaire, a été fondé sur l’égoïsme. C’est l’égoïsme qui l’a d’abord fait jouer avec tes affections ; qui, par la suite, quand les siennes furent engagées, l’a fait retarder la confession de cela, et qui l’a finalement emporté loin de Barton. Sa propre jouissance, ou son propre confort, était, en toute chose, son principe dirigeant. »
« C’est très vrai. Mon bonheur n’a jamais été son objectif. »
« À présent, poursuivit Elinor, il regrette ce qu’il a fait. Et pourquoi le regrette-t-il ? Parce qu’il s’aperçoit que cela ne lui a pas réussi. Cela ne l’a pas rendu heureux. Sa situation est désormais aisée ; il ne souffre d’aucun mal de ce genre ; et il pense seulement qu’il a épousé une femme au caractère moins aimable que le vôtre. Mais s’ensuit-il que s’il vous avait épousée, il eût été heureux ? Les désagréments auraient été différents. Il aurait alors souffert des difficultés pécuniaires dont, parce qu’elles sont écartées, il ne fait aujourd’hui aucun cas. Il aurait eu une femme dont il n’aurait pu critiquer le tempérament, mais il aurait été toujours nécessiteux, toujours pauvre ; et il aurait probablement bientôt appris à classer les innombrables conforts d’un domaine libre de dettes et d’un bon revenu comme étant d’une importance bien plus grande, même pour le bonheur domestique, que le simple caractère d’une épouse. »
« Je n’en ai aucun doute, dit Marianne ; et je n’ai rien à regretter, rien que ma propre folie. »
« Dites plutôt l’imprudence de votre mère, mon enfant, dit Mme Dashwood ; c’est elle qui doit en répondre. »
Marianne ne voulut pas la laisser poursuivre ; et Elinor, satisfaite que chacune sentît sa propre erreur, souhaitait éviter tout examen du passé qui pourrait affaiblir le moral de sa sœur ; elle reprit donc, poursuivant le sujet initial :
« Une observation peut, je crois, être équitablement tirée de toute cette histoire : toutes les difficultés de Willoughby sont nées de la première offense à la vertu dans sa conduite envers Eliza Williams. Ce crime a été l’origine de chaque faute moindre, et de tous ses mécontentements actuels. »
Marianne acquiesça très vivement à cette remarque ; et sa mère fut conduite par celle-ci à une énumération des torts et des mérites du colonel Brandon, aussi chaleureuse que l’amitié et l’intention pouvaient conjointement la dicter. Sa fille n’avait cependant pas l’air d’en avoir beaucoup entendu.
Elinor, conformément à ce qu’elle attendait, vit au cours des deux ou trois jours suivants que Marianne ne continuait pas à reprendre des forces comme elle l’avait fait ; mais tandis que sa résolution restait inébranlée, et qu’elle essayait toujours de paraître gaie et sereine, sa sœur pouvait sans crainte se fier aux effets du temps sur sa santé.
Margaret revint, et la famille fut de nouveau réunie, de nouveau tranquillement installée au cottage ; et si elles ne poursuivaient pas leurs études habituelles avec autant de vigueur qu’à leur arrivée à Barton, elles projetaient au moins de les reprendre vigoureusement à l’avenir.
Elinor s’impatientait de recevoir des nouvelles d’Edward. Elle n’avait rien appris de lui depuis son départ de Londres, rien de nouveau sur ses projets, rien de certain même sur son séjour actuel. Quelques lettres avaient été échangées entre elle et son frère à la suite de la maladie de Marianne ; et dans la première de John, il y avait cette phrase : « Nous ne savons rien de notre malheureux Edward, et ne pouvons faire aucune enquête sur un sujet aussi prohibé, mais nous concluons qu’il est toujours à Oxford » ; ce qui fut tout le renseignement sur Edward que lui fournit la correspondance, car son nom ne fut même pas mentionné dans aucune des lettres suivantes. Elle n’était cependant pas condamnée à ignorer longtemps ses démarches.
Leur domestique avait été envoyé un matin à Exeter pour des affaires ; et lorsqu’en attendant à table, il eut satisfait aux questions de sa maîtresse quant à l’issue de sa commission, il fit cette communication spontanée :
« Je suppose que vous savez, madame, que M. Ferrars est marié. »
Marianne eut un sursaut violent, fixa ses yeux sur Elinor, la vit pâlir, et retomba dans son fauteuil en proie à une crise d’hystérie. Mme Dashwood, dont les yeux, tandis qu’elle répondait à l’interrogation du domestique, s’étaient intuitivement tournés dans la même direction, fut bouleversée de constater sur le visage d’Elinor combien elle souffrait réellement, et un instant plus tard, également affligée par la situation de Marianne, elle ne sut sur laquelle de ses enfants porter son attention principale.
Le domestique, qui ne voyait que le malaise de Mlle Marianne, eut assez de présence d’esprit pour appeler l’une des servantes qui, avec l’aide de Mme Dashwood, la soutint jusqu’à l’autre pièce. À ce moment-là, Marianne allait un peu mieux, et sa mère la laissant aux soins de Margaret et de la servante, revint vers Elinor qui, bien qu’encore très troublée, avait recouvré l’usage de sa raison et de sa voix au point de commencer tout juste à questionner Thomas sur la source de ses informations. Mme Dashwood prit immédiatement tout ce tracas sur elle-même ; et Elinor bénéficia de l’information sans l’effort de devoir la chercher.
« Qui vous a dit que M. Ferrars était marié, Thomas ? »
« J’ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exeter, et sa dame aussi, Mlle Steele comme elle était. Ils s’arrêtaient en chaise à la porte du New London Inn, alors que j’y allais avec un message de Sally au Park pour son frère, qui est l’un des postillons. Il m’est arrivé de lever les yeux en passant devant la chaise, et j’ai vu tout de suite que c’était la plus jeune Mlle Steele ; alors j’ai ôté mon chapeau, et elle m’a reconnu et m’a appelé, et a pris de vos nouvelles, madame, ainsi que celles des jeunes demoiselles, surtout Mlle Marianne, et m’a dit de vous transmettre ses compliments et ceux de M. Ferrars, leurs meilleurs compliments et salutations, et combien ils étaient désolés de ne pas avoir le temps de venir vous voir, mais qu’ils étaient très pressés de continuer leur route, car ils allaient plus loin pour quelque temps, mais enfin, quand ils reviendraient, ils ne manqueraient pas de venir vous voir. »
« Mais vous a-t-elle dit qu’elle était mariée, Thomas ? »
« Oui, madame. Elle a souri, et a dit qu’elle avait changé de nom depuis qu’elle était dans ces parages. C’était toujours une jeune demoiselle très affable et facile à vivre, et de très bonnes manières. Alors, j’ai pris la liberté de lui souhaiter tout le bonheur possible. »
« M. Ferrars était-il dans la voiture avec elle ? »
« Oui, madame, je l’ai juste vu appuyé en arrière, mais il n’a pas levé les yeux ; c’est un monsieur qui n’a jamais été très porté sur la conversation. »
Le cœur d’Elinor pouvait facilement expliquer pourquoi il ne s’était pas mis en avant ; et Mme Dashwood trouva probablement la même explication.
« N’y avait-il personne d’autre dans la voiture ? »
« Non, madame, seulement tous les deux. »
« Savez-vous d’où ils venaient ? »
« Ils venaient tout droit de la ville, comme Mlle Lucy, enfin Mme Ferrars, me l’a dit. »
« Et vont-ils plus loin vers l’ouest ? »
« Oui, madame, mais pas pour rester longtemps. Ils seront bientôt de retour, et alors ils ne manqueront pas de passer ici. »
Mme Dashwood regarda alors sa fille ; mais Elinor était trop avisée pour les attendre. Elle reconnut entièrement Lucy dans le message, et était très convaincue qu’Edward ne viendrait jamais près d’elles. Elle fit observer à voix basse à sa mère qu’ils allaient probablement chez M. Pratt, près de Plymouth.
Les renseignements de Thomas semblèrent épuisés. Elinor parut vouloir en entendre davantage.
« Les avez-vous vus partir avant de revenir ? »
« Non, madame ; les chevaux sortaient tout juste, mais je ne pouvais pas attendre plus longtemps ; j’avais peur d’être en retard. »
« Mme Ferrars avait-elle bonne mine ? »
« Oui, madame, elle a dit qu’elle allait très bien ; et à mon avis, elle a toujours été une très belle jeune demoiselle, et elle semblait extrêmement contente. »
Mme Dashwood ne trouva aucune autre question à poser, et Thomas, ainsi que la nappe, désormais aussi inutiles l’un que l’autre, furent bientôt renvoyés. Marianne avait déjà fait dire qu’elle ne mangerait rien de plus. L’appétit de Mme Dashwood et celui d’Elinor avaient également disparu, et Margaret pouvait s’estimer heureuse qu’avec tant d’inquiétude que ses deux sœurs avaient récemment éprouvée, tant de raisons qu’elles avaient eues de se négliger, elle n’avait jamais été forcée de se passer de dîner auparavant.
Lorsque le dessert et le vin furent disposés, et que Mme Dashwood et Elinor se retrouvèrent seules, elles restèrent longtemps ensemble dans une même rêverie et un même silence. Mme Dashwood craignait de risquer la moindre remarque, et ne s’aventura pas à offrir de consolation. Elle comprit maintenant qu’elle avait eu tort de se fier à la description qu’Elinor avait faite d’elle-même ; et conclut à juste titre que tout avait été expressément atténué à l’époque, pour lui épargner un surcroît de malheur, souffrant comme elle souffrait alors pour Marianne. Elle comprit qu’elle avait été induite en erreur par l’attention prudente et prévenante de sa fille, à penser que l’attachement, qu’elle avait autrefois si bien compris, était beaucoup plus léger en réalité qu’elle n’avait coutume de le croire, ou qu’il ne s’avérait l’être aujourd’hui. Elle craignait, sous cette persuasion, d’avoir été injuste, inattentive, voire presque peu aimable envers son Elinor ; que l’affliction de Marianne, parce que plus avouée, plus immédiatement sous ses yeux, avait trop accaparé sa tendresse, et l’avait conduite à oublier qu’en Elinor, elle pouvait avoir une fille souffrant presque autant, certainement avec moins d’auto-provocation, et une plus grande force d’âme.
CHAPITRE XLVIII.
Elinor découvrit alors la différence entre l’attente d’un événement déplaisant, quelle que soit la certitude que l’on se dise devoir lui accorder, et la certitude elle-même. Elle découvrit alors que, malgré elle, elle avait toujours nourri l’espoir, tant qu’Edward était resté célibataire, que quelque chose se produirait pour l’empêcher d’épouser Lucy ; que quelque résolution de sa part, quelque médiation d’amis, ou quelque occasion d’établissement plus avantageuse pour la dame, surviendrait pour favoriser le bonheur de tous. Mais il était maintenant marié ; et elle condamna son cœur pour cette flatterie dissimulée, qui accentuait tant la douleur de la nouvelle.
Qu’il se soit marié bientôt, avant (comme elle l’imaginait) qu’il puisse être ordonné, et par conséquent avant qu’il puisse être en possession de la cure, la surprit un peu au début. Mais elle vit bientôt combien il était probable que Lucy, dans son souci de prévoyance, dans sa hâte de l’assurer, négligeât tout sauf le risque du retard. Ils étaient mariés, mariés en ville, et se hâtaient maintenant vers le domaine de son oncle. Qu’avait ressenti Edward en se trouvant à quatre milles de Barton, en voyant le domestique de sa mère, en entendant le message de Lucy !
Ils seraient bientôt, supposait-elle, installés à Delaford. Delaford, ce lieu où tant de choses conspiraient à susciter son intérêt ; qu’elle souhaitait connaître, et qu’elle désirait pourtant éviter. Elle les vit en un instant dans leur presbytère ; vit en Lucy, l’intendante active et ingénieuse, alliant à la fois un désir d’apparence élégante et la plus grande frugalité, et honteuse d’être soupçonnée de la moitié de ses pratiques économiques ; poursuivant son propre intérêt dans chaque pensée, courtisant la faveur du colonel Brandon, de Mme Jennings, et de chaque ami fortuné. En Edward, elle ne savait ce qu’elle voyait, ni ce qu’elle souhaitait voir ; heureux ou malheureux, rien ne lui plaisait ; elle détournait la tête de chaque esquisse de lui.
Elinor se flattait que l’un de leurs proches à Londres leur écrirait pour annoncer l’événement, et donner plus de détails, mais jour après jour passa, n’apportant aucune lettre, aucune nouvelle. Bien qu’incertaine qu’il y eût quelqu’un à blâmer, elle trouvait à redire à chaque ami absent. Ils étaient tous irréfléchis ou indolents.
« Quand écrivez-vous au colonel Brandon, madame ? » fut une question qui jaillit de l’impatience de son esprit d’avoir quelque chose en cours.
« Je lui ai écrit, ma chère, la semaine dernière, et je m’attends plutôt à le voir qu’à avoir de ses nouvelles. Je l’ai instamment pressé de venir nous voir, et je ne serais pas surprise de le voir entrer aujourd’hui, demain, ou n’importe quel jour. »
C’était gagner quelque chose, quelque chose à attendre. Le colonel Brandon devait avoir des informations à donner.
À peine l’avait-elle ainsi déterminé, que la silhouette d’un homme à cheval attira ses yeux vers la fenêtre. Il s’arrêta à leur portail. C’était un gentilhomme, c’était le colonel Brandon lui-même. Maintenant elle pourrait en apprendre davantage ; et elle trembla dans l’attente de cela. Mais ce n’était pas le colonel Brandon ; ni son allure, ni sa taille. Si c’était possible, elle devait dire que c’était Edward. Elle regarda à nouveau. Il venait de mettre pied à terre : elle ne pouvait se tromper, c’était Edward. Elle s’éloigna et s’assit. « Il vient de chez M. Pratt exprès pour nous voir. Je serai calme ; je serai maîtresse de moi-même. »
En un instant, elle perçut que les autres étaient également conscientes de l’erreur. Elle vit sa mère et Marianne changer de couleur ; les vit se regarder et se chuchoter quelques phrases. Elle aurait donné le monde pour être capable de parler, et pour leur faire comprendre qu’elle espérait qu’aucune froideur, aucune dédaigne ne transparaîtrait dans leur comportement envers lui ; mais elle n’avait pas de voix, et fut obligée de tout laisser à leur propre discrétion.
Pas une syllabe ne fut prononcée à voix haute. Elles attendirent toutes en silence l’apparition de leur visiteur. Ses pas furent entendus le long de l’allée de gravier ; en un instant il était dans le passage, et un autre plus tard, il était devant elles.
Son visage, en entrant dans la pièce, n’était pas trop heureux, même pour Elinor. Son teint était pâle d’agitation, et il avait l’air craintif de son accueil, conscient qu’il ne méritait aucun accueil aimable. Mme Dashwood, cependant, se conformant, comme elle le pensait, aux vœux de cette fille par qui elle entendait alors, dans la chaleur de son cœur, se laisser guider en toute chose, le rencontra avec un regard de complaisance forcée, lui donna la main, et lui souhaita du bonheur.
Il rougit, et bégaya une réponse inintelligible. Les lèvres d’Elinor avaient bougé avec celles de sa mère, et, quand le moment de l’action fut passé, elle regretta de ne pas lui avoir serré la main, elle aussi. Mais il était alors trop tard, et avec un visage cherchant à être ouvert, elle se rassit et parla du temps qu’il faisait.
Marianne s’était retirée autant que possible hors de vue, pour cacher son trouble ; et Margaret, comprenant une partie, mais non la totalité de l’affaire, crut de son devoir d’être digne, et prit donc un siège aussi loin de lui que possible, maintenant un silence strict.
Quand Elinor eut cessé de se réjouir de la sécheresse de la saison, une pause très impressionnante se produisit. Elle fut mise fin par Mme Dashwood, qui se sentit obligée d’espérer qu’il avait laissé Mme Ferrars très bien portante. D’une manière précipitée, il répondit par l’affirmative.
Une autre pause.
Elinor, résolue à se faire violence, bien que craignant le son de sa propre voix, dit alors :
« Mlle Steele est-elle à Longstaple ? »
« À Longstaple ! » répondit-il, avec un air de surprise. « Non, ma mère est en ville. »
« Je voulais dire, dit Elinor, en prenant un ouvrage sur la table, demander des nouvelles de Mme Edward Ferrars. »
Elle n’osa pas lever les yeux ; mais sa mère et Marianne tournèrent toutes deux leurs regards sur lui. Il rougit, sembla perplexe, regarda avec doute, et, après quelque hésitation, dit :
« Peut-être voulez-vous dire... mon frère... vous voulez dire Mme... Mme Robert Ferrars. »
« Mme Robert Ferrars ! » fut répété par Marianne et sa mère sur un ton de la plus grande stupéfaction ; et bien qu’Elinor ne pût parler, même ses yeux étaient fixés sur lui avec la même stupeur impatiente. Il se leva de son siège, et alla vers la fenêtre, apparemment ne sachant que faire ; prit une paire de ciseaux qui traînait là, et tout en abîmant à la fois ceux-ci et leur étui en découpant ce dernier en morceaux alors qu’il parlait, dit d’une voix précipitée :
« Peut-être ne savez-vous pas : vous n’avez peut-être pas entendu dire que mon frère est récemment marié à... à la plus jeune... à Mlle Lucy Steele. »
Ses mots furent répétés avec un étonnement indicible par toutes, sauf Elinor, qui restait assise, la tête penchée sur son ouvrage, dans un état d’agitation tel qu’elle savait à peine où elle était.
« Oui, dit-il, ils ont été mariés la semaine dernière, et sont maintenant à Dawlish. »
Elinor n’y tint plus. Elle courut presque hors de la pièce, et dès que la porte fut fermée, éclata en sanglots de joie, qui, pensa-t-elle d’abord, ne cesseraient jamais. Edward, qui avait jusque-là regardé n’importe où plutôt qu’à elle, la vit se précipiter au loin, et peut-être vit, ou même entendit, son émotion ; car immédiatement après, il tomba dans une rêverie qu’aucune remarque, aucune question, aucune adresse affectueuse de Mme Dashwood ne put pénétrer, et finalement, sans dire un mot, quitta la pièce, et sortit vers le village, laissant les autres dans la plus grande stupéfaction et perplexité face à un changement dans sa situation, si merveilleux et si soudain ; une perplexité qu’elles n’avaient aucun moyen d’alléger, sinon par leurs propres conjectures.
CHAPITRE XLIX.
Inexplicables, cependant, que puissent paraître les circonstances de sa libération à toute la famille, il était certain qu’Edward était libre ; et à quelle fin cette liberté serait employée était facilement déterminé à l’avance par toutes ; car après avoir fait l’expérience des bénédictions d’un engagement imprudent, contracté sans le consentement de sa mère, comme il l’avait déjà fait pendant plus de quatre ans, rien de moins ne pouvait être attendu de lui dans l’échec de celui-ci, que la contraction immédiate d’un autre.
Sa commission à Barton, en fait, était simple. C’était seulement de demander Elinor en mariage ; et considérant qu’il n’était pas tout à fait inexpérimenté dans une telle question, il pourrait être étrange qu’il se sentît aussi mal à l’aise dans le présent cas qu’il l’était réellement, ayant tant besoin d’encouragements et d’air frais.
Combien tôt il s’était conduit lui-même à la résolution appropriée, cependant, combien tôt une occasion de l’exercer se présenta, de quelle manière il s’exprima, et comment il fut reçu, n’a pas besoin d’être raconté en détail. Ceci seulement doit être dit : que lorsqu’elles s’assirent toutes à table à quatre heures, environ trois heures après son arrivée, il avait assuré sa dame, obtenu le consentement de sa mère, et était non seulement dans la profession extatique de l’amoureux, mais, dans la réalité de la raison et de la vérité, l’un des plus heureux des hommes. Sa situation était en effet plus que communément joyeuse. Il avait plus que le triomphe ordinaire de l’amour accepté pour gonfler son cœur, et élever son esprit. Il était libéré, sans aucun reproche à lui-même, d’un enchevêtrement qui avait longtemps fait son malheur, d’une femme qu’il avait longtemps cessé d’aimer ; et élevé d’un coup à cette sécurité avec une autre, à laquelle il n’avait dû penser qu’avec désespoir, dès qu’il avait appris à la considérer avec désir. Il était amené, non pas du doute ou de l’incertitude, mais de la misère au bonheur ; et le changement était ouvertement exprimé dans une telle gaieté authentique, fluide et reconnaissante, que ses amis n’avaient jamais vue en lui auparavant.
Son cœur était maintenant ouvert à Elinor, toutes ses faiblesses, toutes ses erreurs confessées, et son premier attachement de garçon pour Lucy traité avec toute la dignité philosophique de vingt-quatre ans.
« C’était une inclination folle et vaine de mon côté, dit-il, la conséquence de l’ignorance du monde, et du manque d’occupation. Si ma mère m’avait donné une profession active quand j’ai été retiré à dix-huit ans de la garde de M. Pratt, je pense, non, je suis sûr, que cela ne serait jamais arrivé ; car bien que j’aie quitté Longstaple avec ce que je pensais, à l’époque, être une préférence insurmontable pour sa nièce, pourtant si j’avais eu alors une quelconque poursuite, un quelconque objet pour occuper mon temps et me garder à distance d’elle pendant quelques mois, j’aurais très bientôt dépassé l’attachement imaginaire, surtout en fréquentant davantage le monde, comme je l’aurais fait en pareil cas. Mais au lieu d’avoir quoi que ce soit à faire, au lieu d’avoir une profession choisie pour moi, ou d’être autorisé à en choisir une moi-même, je suis retourné à la maison pour être complètement oisif ; et pendant la première année qui a suivi, je n’ai même pas eu l’occupation nominale que m’aurait donnée l’appartenance à l’université ; car je n’ai été inscrit à Oxford qu’à dix-neuf ans. Je n’avais donc rien au monde à faire, qu’à m’imaginer amoureux ; et comme ma mère ne rendait pas mon foyer confortable à tous égards, comme je n’avais aucun ami, aucun compagnon en mon frère, et que je n’aimais pas les nouvelles connaissances, il n’était pas contre-nature pour moi d’être très souvent à Longstaple, où je me sentais toujours chez moi, et étais toujours sûr d’un accueil ; et en conséquence, j’y ai passé la plus grande partie de mon temps de dix-huit à dix-neuf ans : Lucy paraissait tout ce qu’il y a de plus aimable et obligeant. Elle était jolie aussi, du moins je le pensais alors ; et j’avais si peu vu d’autres femmes, que je ne pouvais faire aucune comparaison, et ne voir aucun défaut. Considérant tout cela, par conséquent, j’espère que, aussi fol, aussi prouvé qu’ait été notre engagement depuis à tous égards, ce n’était pas à l’époque un acte de folie contre-nature ou inexcusable. »
Le changement que quelques heures avaient opéré dans l'esprit et le bonheur des Dashwood était tel — si considérable — qu'il leur promettait à toutes la satisfaction d'une nuit sans sommeil. Mme Dashwood, trop heureuse pour être sereine, ne savait comment assez aimer Edward, ni assez louer Elinor, ni comment manifester suffisamment sa reconnaissance pour sa libération sans blesser sa délicatesse, ni enfin comment leur laisser à la fois le loisir de conversations libres et profiter, comme elle le souhaitait, de la présence et de la compagnie de tous deux.
Marianne ne pouvait exprimer son bonheur que par des larmes. Des comparaisons surgissaient, des regrets s'élevaient ; et sa joie, bien que sincère comme son amour pour sa sœur, était d'une nature à ne lui donner ni entrain ni langage.
Mais Elinor — comment décrire ses sentiments ? Depuis l'instant où elle apprit que Lucy était mariée à un autre, qu'Edward était libre, jusqu'à celui où il justifia les espoirs qui avaient si instantanément suivi, elle fut tout tour à tour, sauf tranquille. Mais lorsque ce second moment fut passé, lorsqu'elle vit chaque doute, chaque inquiétude écartés, lorsqu'elle compara sa situation à ce qu'elle était si peu auparavant, — le vit honorablement libéré de son engagement passé, — le vit profiter instantanément de cette libération pour s'adresser à elle et lui déclarer une affection aussi tendre, aussi constante qu'elle l'avait toujours supposé, elle fut oppressée, elle fut submergée par sa propre félicité ; et, bien que l'esprit humain soit naturellement disposé à se familiariser aisément avec tout changement pour le meilleur, il lui fallut plusieurs heures pour retrouver le calme de son esprit ou quelque degré de tranquillité dans son cœur.
Edward était désormais fixé au cottage pour une semaine au moins ; car, quelles que fussent les autres exigences auxquelles il pouvait être soumis, il était impossible que moins d'une semaine fût consacrée à la jouissance de la compagnie d'Elinor, ou suffisît à dire la moitié de ce qu'il y avait à dire sur le passé, le présent et l'avenir ; car, bien qu'un petit nombre d'heures passées dans le dur labeur d'une conversation incessante permette d'expédier plus de sujets qu'il ne peut réellement y en avoir en commun entre deux créatures rationnelles, il en va autrement pour les amoureux. Entre eux, aucun sujet n'est épuisé, aucune confidence n'est même faite, avant de l'avoir été au moins vingt fois.
Le mariage de Lucy, sujet d'étonnement incessant et légitime parmi eux tous, forma bien entendu l'une des premières discussions des amoureux ; et la connaissance particulière qu'Elinor avait de chaque partie lui faisait apparaître l'événement, sous tous les angles, comme l'une des circonstances les plus extraordinaires et inexplicables dont elle eût jamais entendu parler. Comment ils avaient pu être réunis, et par quelle attirance Robert avait pu être entraîné à épouser une jeune fille dont elle lui avait elle-même entendu dire le plus grand mal — une jeune fille, de surcroît, déjà fiancée à son frère, et à cause de qui ce frère avait été rejeté par sa famille — cela dépassait son entendement. Pour son propre cœur, c'était une affaire délicieuse ; pour son imagination, c'était même une affaire ridicule, mais pour sa raison, son jugement, c'était une énigme complète.
Edward ne put tenter une explication qu'en supposant que, peut-être, lors d'une rencontre fortuite au début, la vanité de l'un avait été si habilement travaillée par la flatterie de l'autre que cela avait conduit, degré par degré, à tout le reste. Elinor se souvint de ce que Robert lui avait dit à Harley Street, sur son opinion de ce que sa propre médiation dans les affaires de son frère aurait pu accomplir si on l'avait sollicité à temps. Elle le répéta à Edward.
« C'était tout à fait du Robert, » fut son observation immédiate. « Et cela, » ajouta-t-il bientôt, « était peut-être dans son esprit lorsque leur connaissance commença. Et Lucy, peut-être, ne songeait au début qu'à obtenir ses bons offices en ma faveur. D'autres desseins ont pu surgir plus tard. »
Depuis combien de temps cela durait entre eux, cependant, il était tout aussi incapable qu'elle de le déterminer ; car à Oxford, où il était resté par choix depuis qu'il avait quitté Londres, il n'avait eu aucun moyen d'avoir de ses nouvelles, si ce n'est par elle-même, et ses lettres, jusqu'à la toute dernière, n'avaient été ni moins fréquentes, ni moins affectueuses qu'à l'ordinaire. Pas le moindre soupçon, par conséquent, n'était jamais survenu pour le préparer à ce qui suivit ; et lorsque, enfin, cela éclata dans une lettre de Lucy elle-même, il fut, croyait-il, un temps durant, à moitié stupéfié entre l'étonnement, l'horreur et la joie d'une telle délivrance. Il mit la lettre entre les mains d'Elinor.
« CHER MONSIEUR, « Étant très sûre d'avoir perdu depuis longtemps votre affection, j'ai cru être libre de donner la mienne à un autre, et je ne doute pas d'être aussi heureuse avec lui que je pensais autrefois pouvoir l'être avec vous ; mais je dédaigne d'accepter une main alors que le cœur appartient à un autre. Je vous souhaite sincèrement d'être heureux dans votre choix, et ce ne sera pas ma faute si nous ne restons pas toujours bons amis, comme notre proche parenté le rend désormais approprié. Je puis dire en toute vérité que je ne vous garde aucune rancune, et je suis sûre que vous serez trop généreux pour nous nuire. Votre frère a gagné entièrement mon affection, et comme nous ne pouvions vivre l'un sans l'autre, nous revenons tout juste de l'autel, et sommes maintenant en route pour Dawlish pour quelques semaines, endroit que votre cher frère est très curieux de voir, mais j'ai pensé vous ennuyer d'abord de ces quelques lignes, et je resterai toujours,
« Votre sincère bienveillante, amie et belle-sœur, « LUCY FERRARS.
« J'ai brûlé toutes vos lettres et vous rendrai votre portrait à la première occasion. Veuillez détruire mes gribouillis — mais vous pouvez très volontiers garder la bague contenant mes cheveux. »
Elinor lut et la rendit sans aucun commentaire.
« Je ne vous demanderai pas votre avis sur sa composition, » dit Edward. « Pour rien au monde je n'aurais voulu qu'une de ses lettres fût vue par vous autrefois. — Chez une sœur, c'est assez mauvais, mais chez une épouse ! — comme j'ai rougi sur les pages de son écriture ! — et je crois pouvoir dire que, depuis la première demi-année de notre folle... affaire, c'est la seule lettre que j'aie jamais reçue d'elle dont le fond me dédommageât du défaut du style. »
« Quoi qu'il ait pu arriver, » dit Elinor, après un silence, « ils sont certainement mariés. Et votre mère s'est attiré une punition des plus appropriées. L'indépendance qu'elle a assurée à Robert, par ressentiment contre vous, lui a donné le pouvoir de faire son propre choix ; et elle a en fait soudoyé un fils avec mille livres par an pour accomplir l'acte même pour lequel elle a déshérité l'autre parce qu'il avait l'intention de le faire. Elle sera à peine moins blessée, je suppose, par le mariage de Robert avec Lucy, qu'elle ne l'aurait été par le vôtre. »
« Elle en sera plus blessée, car Robert a toujours été son favori. — Elle en sera plus blessée, et selon le même principe, elle lui pardonnera beaucoup plus tôt. »
Dans quel état se trouvait l'affaire entre eux à présent, Edward l'ignorait, car aucune communication avec sa famille n'avait encore été tentée par lui. Il avait quitté Oxford dans les vingt-quatre heures suivant l'arrivée de la lettre de Lucy, et avec un seul objectif en vue, la route la plus courte vers Barton, il n'avait eu aucun loisir de former un plan de conduite qui n'eût pas le lien le plus intime avec cette route. Il ne pouvait rien faire tant qu'il ne serait pas assuré de son sort auprès de Miss Dashwood ; et à en juger par sa rapidité à chercher ce sort, on doit supposer que, malgré la jalousie avec laquelle il avait autrefois pensé au colonel Brandon, malgré la modestie avec laquelle il évaluait ses propres mérites, et la politesse avec laquelle il parlait de ses doutes, il ne s'attendait pas, dans l'ensemble, à une réception très cruelle. C'était son affaire, cependant, de dire qu'il le craignait, et il le dit fort joliment. Ce qu'il pourrait dire à ce sujet un an plus tard doit être laissé à l'imagination des maris et des épouses.
Que Lucy eût certainement eu l'intention de tromper, de partir avec une pointe de malice à son égard dans son message transmis par Thomas, était parfaitement clair pour Elinor ; et Edward lui-même, désormais parfaitement éclairé sur son caractère, n'avait aucun scrupule à la croire capable de la plus extrême mesquinerie et de la plus gratuite malveillance. Bien que ses yeux fussent ouverts depuis longtemps, même avant que sa connaissance d'Elinor ne commençât, sur son ignorance et son manque de largeur d'esprit dans certaines de ses opinions — il les avait également attribués, pour sa part, à son manque d'instruction ; et jusqu'à ce que sa dernière lettre lui parvînt, il l'avait toujours crue une jeune fille bien intentionnée, au bon cœur, et profondément attachée à lui-même. Rien d'autre qu'une telle conviction n'aurait pu l'empêcher de mettre fin à un engagement qui, bien avant que sa découverte ne l'exposât à la colère de sa mère, avait été pour lui une source continuelle de trouble et de regret.
« Je pensais qu'il était de mon devoir, » dit-il, « indépendamment de mes sentiments, de lui donner l'option de poursuivre l'engagement ou non, lorsque je fus renié par ma mère et que je me retrouvai, en apparence, sans un ami au monde pour m'aider. Dans une telle situation, où rien ne semblait pouvoir tenter l'avarice ou la vanité de qui que ce soit, comment aurais-je pu supposer, quand elle insistait si ardemment, si chaleureusement pour partager mon sort, quel qu'il fût, que ce n'était pas l'affection la plus désintéressée qui la motivait ? Et même maintenant, je ne peux comprendre quel fut son mobile, ou quel avantage imaginaire elle pouvait trouver à être enchaînée à un homme pour qui elle n'avait pas la moindre considération, et qui n'avait que deux mille livres au monde. Elle ne pouvait prévoir que le colonel Brandon me donnerait une cure. »
« Non ; mais elle pouvait supposer que quelque chose surviendrait en votre faveur ; que votre propre famille finirait par s'adoucir. Et en tout cas, elle ne perdait rien à poursuivre l'engagement, car elle a prouvé que cela n'entravait ni son inclination ni ses actions. Cette union était certainement respectable, et lui a probablement valu de la considération parmi ses amis ; et, si rien de plus avantageux ne se présentait, il valait mieux pour elle vous épouser que de rester célibataire. »
Edward fut, bien entendu, immédiatement convaincu que rien n'aurait pu être plus naturel que la conduite de Lucy, ni plus évident que son mobile.
Elinor le gronda, aussi sévèrement que les dames grondent toujours l'imprudence qui leur fait des compliments, pour avoir passé tant de temps avec eux à Norland, alors qu'il devait sentir sa propre inconstance.
« Votre comportement était certainement fort répréhensible, » dit-elle ; « car — sans parler de ma propre conviction, nos relations furent toutes entraînées à imaginer et à attendre ce qui, vu votre situation d'alors, ne pouvait jamais être. »
Il ne put que plaider l'ignorance de son propre cœur et une confiance mal placée dans la force de son engagement.
« J'étais assez simple pour penser que, parce que ma foi était engagée à une autre, il ne pouvait y avoir aucun danger à être auprès de vous ; et que la conscience de mon engagement devait garder mon cœur aussi sauf et sacré que mon honneur. Je sentais que je vous admirais, mais je me disais que ce n'était que de l'amitié ; et jusqu'à ce que je commence à faire des comparaisons entre vous et Lucy, je ne savais pas jusqu'où j'étais allé. Après cela, je suppose, j'ai eu tort de rester si longtemps dans le Sussex, et les arguments avec lesquels je me suis réconcilié avec l'opportunité de le faire n'étaient guère meilleurs que ceux-ci : — Le danger est pour moi seul ; je ne fais de tort à personne d'autre qu'à moi-même. »
Elinor sourit et secoua la tête.
Edward apprit avec plaisir que l'on attendait le colonel Brandon au cottage, car il souhaitait réellement non seulement mieux le connaître, mais avoir l'occasion de le convaincre qu'il ne lui en voulait plus de lui avoir donné la cure de Delaford — « Ce qu'à présent, » dit-il, « après des remerciements formulés aussi maladroitement que les miens l'avaient été à cette occasion, il doit penser que je ne lui ai jamais pardonné de m'avoir offerte. »
À présent, il s'étonnait lui-même de n'être jamais allé sur les lieux. Mais il avait pris si peu d'intérêt à la chose qu'il devait toute sa connaissance de la maison, du jardin, des terres, de l'étendue de la paroisse, de l'état des sols et du taux des dîmes à Elinor elle-même, qui en avait tant entendu parler par le colonel Brandon, et avec tant d'attention, qu'elle était parfaitement maîtresse du sujet.
Une seule question après cela restait indécise entre eux, une seule difficulté restait à surmonter. Ils étaient réunis par une affection mutuelle, avec l'approbation la plus chaleureuse de leurs vrais amis ; leur connaissance intime l'un de l'autre semblait rendre leur bonheur certain — et il ne leur manquait plus que de quoi vivre. Edward avait deux mille livres, et Elinor mille, ce qui, avec la cure de Delaford, était tout ce qu'ils pouvaient appeler leur ; car il était impossible que Mme Dashwood pût avancer quoi que ce fût ; et ils n'étaient ni l'un ni l'autre assez amoureux pour penser que trois cent cinquante livres par an leur apporteraient le confort de la vie.
Edward n'était pas entièrement sans espoir d'un changement favorable de sa mère à son égard ; et c'est là-dessus qu'il comptait pour le reste de leurs revenus. Mais Elinor n'avait pas une telle dépendance ; car puisque Edward serait toujours incapable d'épouser Miss Morton, et que le choix de sa propre personne avait été qualifié dans le langage flatteur de Mme Ferrars comme étant seulement un moindre mal que s'il avait choisi Lucy Steele, elle craignait que l'offense de Robert ne servît qu'à enrichir Fanny.
Environ quatre jours après l'arrivée d'Edward, le colonel Brandon apparut, pour compléter la satisfaction de Mme Dashwood, et pour lui donner la dignité d'avoir, pour la première fois depuis qu'elle habitait Barton, plus de compagnie qu'elle ne pouvait en accueillir. Edward fut autorisé à conserver le privilège du premier arrivant, et le colonel Brandon se rendit donc chaque soir à ses anciens quartiers au Park ; d'où il revenait généralement le matin, assez tôt pour interrompre le premier tête-à-tête des amoureux avant le petit-déjeuner.
Trois semaines de séjour à Delaford, où, du moins durant ses soirées, il n'avait guère à faire qu'à calculer la disproportion entre trente-six et dix-sept ans, l'amenèrent à Barton dans un état d'esprit qui nécessitait toute l'amélioration du teint de Marianne, toute la bonté de son accueil et tous les encouragements du langage de sa mère pour devenir joyeux. Parmi de tels amis, cependant, et de telles flatteries, il se ranima. Aucune rumeur du mariage de Lucy ne l'avait encore atteint : — il ne savait rien de ce qui s'était passé ; et les premières heures de sa visite furent, par conséquent, passées à écouter et à s'étonner. Tout lui fut expliqué par Mme Dashwood, et il trouva une nouvelle raison de se réjouir de ce qu'il avait fait pour M. Ferrars, puisque cela favorisait finalement les intérêts d'Elinor.
Il serait inutile de dire que les messieurs progressèrent dans l'estime mutuelle à mesure qu'ils progressèrent dans leur connaissance, car il ne pouvait en être autrement. Leur ressemblance dans les bons principes et le bon sens, dans la disposition et la manière de penser, aurait probablement suffi à les unir dans l'amitié, sans aucune autre attirance ; mais le fait d'être amoureux de deux sœurs, et de deux sœurs éprises l'une de l'autre, rendit inévitable et immédiate cette estime mutuelle qui, autrement, aurait attendu l'effet du temps et du jugement.
Les lettres de la ville, qui, quelques jours auparavant, auraient fait frémir de transport chaque nerf du corps d'Elinor, arrivèrent à présent pour être lues avec moins d'émotion que d'hilarité. Mme Jennings écrivit pour raconter l'étonnant récit, pour déverser son honnête indignation contre la jeune fille volage, et épancher sa compassion envers le pauvre M. Edward qui, elle en était sûre, avait été éperdument amoureux de l'indigne créature, et était à présent, de l'avis de tous, presque brisé de chagrin à Oxford. « Je pense vraiment, » poursuivit-elle, « que rien n'a jamais été fait avec autant de sournoiserie ; car cela ne faisait que deux jours que Lucy était venue passer quelques heures avec moi. Pas une âme ne soupçonnait quoi que ce fût, pas même Nancy, qui, la pauvre âme ! est venue pleurer chez moi le lendemain, dans une grande terreur par crainte de Mme Ferrars, et ne sachant pas non plus comment aller à Plymouth ; car Lucy, semble-t-il, a emprunté tout son argent avant de partir pour se marier, exprès, supposons-nous, pour faire parade, et la pauvre Nancy n'avait pas sept shillings au monde ; j'ai donc été très heureuse de lui donner cinq guinées pour la conduire à Exeter, où elle pense rester trois ou quatre semaines chez Mme Burgess, dans l'espoir, comme je le lui dis, de retomber sur le Docteur. Et je dois dire que la dureté de Lucy de ne pas les emmener avec eux dans la chaise est pire que tout. Le pauvre M. Edward ! Je ne peux pas l'ôter de ma tête, mais vous devez le faire venir à Barton, et Miss Marianne doit essayer de le consoler. »
Les épanchements de M. Dashwood étaient plus solennels. Mme Ferrars était la plus malheureuse des femmes — la pauvre Fanny avait souffert des agonies de sensibilité — et il considérait avec une reconnaissance étonnée l'existence de chacune, sous un tel coup. L'offense de Robert était impardonnable, mais celle de Lucy était infiniment pire. Aucun des deux ne devait plus jamais être mentionné à Mme Ferrars ; et même si elle pouvait être amenée par la suite à pardonner à son fils, sa femme ne devrait jamais être reconnue comme sa belle-fille, ni autorisée à paraître en sa présence. Le secret avec lequel tout avait été mené entre eux était traité rationnellement comme aggravant énormément le crime, car, si le moindre soupçon en était venu aux autres, des mesures appropriées auraient été prises pour empêcher le mariage ; et il demanda à Elinor de se joindre à lui pour regretter que les fiançailles de Lucy avec Edward n'aient pas plutôt été menées à leur terme, plutôt qu'elle ne fût ainsi le moyen de répandre la misère plus avant dans la famille. Il poursuivit ainsi :
« Mme Ferrars n'a jamais encore mentionné le nom d'Edward, ce qui ne nous surprend pas ; mais, à notre grand étonnement, pas une ligne n'a été reçue de lui à cette occasion. Peut-être, cependant, est-il maintenu dans le silence par sa crainte d'offenser, et je vais donc lui donner un indice, par quelques lignes à Oxford, que sa sœur et moi pensons tous deux qu'une lettre de soumission appropriée de sa part, adressée peut-être à Fanny, et montrée par elle à sa mère, pourrait ne pas être mal prise ; car nous connaissons tous la tendresse du cœur de Mme Ferrars, et qu'elle ne souhaite rien tant que d'être en bons termes avec ses enfants. »
Ce paragraphe était d'une certaine importance pour les perspectives et la conduite d'Edward. Il le détermina à tenter une réconciliation, bien que non exactement de la manière indiquée par leur frère et sœur.
« Une lettre de soumission appropriée ! » répéta-t-il ; « voudraient-ils que je demande pardon à ma mère pour l'ingratitude de Robert envers elle, et son manquement à l'honneur envers moi ? Je ne peux faire aucune soumission. Je ne suis devenu ni humble ni pénitent par ce qui s'est passé. Je suis devenu très heureux ; mais cela n'intéresserait pas. Je ne connais aucune soumission qui soit appropriée pour moi de faire. »
« Vous pouvez certainement demander à être pardonné, » dit Elinor, « parce que vous avez offensé ; — et je devrais penser que vous pourriez maintenant vous aventurer jusqu'à professer quelque regret d'avoir jamais formé l'engagement qui a attiré sur vous la colère de votre mère. »
Il convint qu'il le pouvait.
« Et quand elle vous aura pardonné, peut-être un peu d'humilité sera-t-il commode tout en reconnaissant un second engagement, presque aussi imprudent à ses yeux que le premier. »
Il n'avait rien à opposer à cela, mais résistait toujours à l'idée d'une lettre de soumission appropriée ; et donc, pour lui rendre la chose plus facile, comme il déclarait une bien plus grande volonté de faire des concessions mesquines de vive voix que par écrit, il fut résolu qu'au lieu d'écrire à Fanny, il se rendrait à Londres et solliciterait personnellement ses bons offices en sa faveur. « Et s'ils s'intéressent réellement, » dit Marianne, dans son nouveau caractère de franchise, « à provoquer une réconciliation, je penserai que même John et Fanny ne sont pas entièrement sans mérite. »
Après une visite du côté du colonel Brandon de seulement trois ou quatre jours, les deux messieurs quittèrent Barton ensemble. Ils devaient se rendre immédiatement à Delaford, afin qu'Edward pût avoir une connaissance personnelle de son futur foyer, et aider son patron et ami à décider des améliorations qui y étaient nécessaires ; et de là, après y être resté quelques nuits, il devait poursuivre son voyage vers la ville.
Après une résistance convenable de la part de Mme Ferrars, juste assez violente et assez ferme pour la préserver de ce reproche qu’elle semblait toujours craindre d’encourir, celui d’être trop aimable, Edward fut admis en sa présence et déclaré de nouveau son fils.
Sa famille avait été, ces derniers temps, extrêmement instable. Pendant de nombreuses années, elle avait eu deux fils ; mais le crime et l’anéantissement d’Edward, quelques semaines auparavant, l’avaient privée de l’un ; l’anéantissement similaire de Robert l’avait laissée, pendant une quinzaine de jours, sans aucun ; et maintenant, par la résurrection d’Edward, elle en avait de nouveau un.
Malgré le fait qu’il fût de nouveau autorisé à vivre, il ne sentait toutefois pas la pérennité de son existence assurée tant qu’il n’aurait pas révélé son engagement actuel ; car la publication de cette circonstance, craignait-il, pourrait donner une tournure soudaine à sa constitution et l’emporter aussi rapidement qu’auparavant. C’est donc avec une prudence inquiète qu’il fut révélé, et il fut écouté avec un calme inattendu. Mme Ferrars tenta d’abord raisonnablement de le dissuader d’épouser Mlle Dashwood par tous les arguments en son pouvoir ; lui dit qu’avec Mlle Morton, il aurait une femme d’un rang plus élevé et d’une fortune plus vaste ; et renforça cette affirmation en faisant observer que Mlle Morton était la fille d’un noble avec trente mille livres, tandis que Mlle Dashwood n’était que la fille d’un simple gentilhomme avec à peine trois mille ; mais lorsqu’elle vit que, bien qu’admettant parfaitement la vérité de ses représentations, il n’était nullement enclin à se laisser guider par elles, elle jugea plus sage, d’après l’expérience du passé, de se soumettre — et donc, après un délai aussi peu gracieux qu’elle le devait à sa propre dignité, et qui servit à prévenir tout soupçon de bonne volonté, elle rendit son décret de consentement au mariage d’Edward et d’Elinor.
Ce qu’elle s’engagerait à faire pour augmenter leurs revenus fut ensuite considéré ; et là, il apparut clairement que, bien qu’Edward fût désormais son seul fils, il n’était nullement son aîné ; car tandis que Robert était inévitablement doté de mille livres par an, pas la moindre objection ne fut faite contre le fait qu’Edward prît les ordres pour obtenir deux cent cinquante livres au maximum ; et rien ne fut promis, ni pour le présent ni pour l’avenir, au-delà des dix mille livres qui avaient été données avec Fanny.
C’était cependant autant qu’il était désiré, et plus qu’il n’était espéré par Edward et Elinor ; et Mme Ferrars elle-même, par ses excuses évasives, semblait la seule personne surprise de ne pas en donner davantage.
Avec un revenu tout à fait suffisant pour leurs besoins ainsi assuré, ils n’avaient rien à attendre, une fois qu’Edward fut en possession de la cure, sinon que la maison fût prête, à laquelle le colonel Brandon, avec un désir ardent de satisfaire Elinor, apportait des améliorations considérables ; et après avoir attendu quelque temps leur achèvement, après avoir connu, comme à l’accoutumée, mille déceptions et retards dus à la lenteur inexplicable des ouvriers, Elinor, comme à l’accoutumée, rompit sa première résolution formelle de ne pas se marier avant que tout fût prêt, et la cérémonie eut lieu à l’église de Barton au début de l’automne.
Le premier mois après leur mariage fut passé avec leur amie à la maison de maître ; d’où ils purent superviser les progrès du presbytère et diriger tout ce qu’ils souhaitaient sur place ; choisir des papiers peints, projeter des bosquets et inventer une allée en courbe. Les prophéties de Mme Jennings, bien qu’un peu confuses, furent principalement réalisées ; car elle put rendre visite à Edward et à sa femme dans leur presbytère à la Saint-Michel, et elle trouva en Elinor et son mari, comme elle le croyait sincèrement, l’un des couples les plus heureux du monde. Ils n’avaient en fait rien à souhaiter, sinon le mariage du colonel Brandon et de Marianne, et un meilleur pâturage pour leurs vaches.
Ils furent visités lors de leur première installation par presque tous leurs parents et amis. Mme Ferrars vint inspecter le bonheur dont elle avait presque honte d’avoir autorisé la réalisation ; et même les Dashwood firent la dépense d’un voyage depuis le Sussex pour leur faire honneur.
« Je ne dirai pas que je suis déçu, ma chère sœur, dit John, alors qu’ils marchaient ensemble un matin devant les grilles de Delaford House, ce serait en dire trop, car certainement vous avez été l’une des jeunes femmes les plus chanceuses du monde, telle que les choses sont. Mais, j’avoue, cela me ferait grand plaisir d’appeler le colonel Brandon mon frère. Sa propriété ici, son domaine, sa maison, tout est dans un état si respectable et excellent ! Et ses bois — je n’ai vu de tel bois nulle part dans le Dorsetshire, comme ce qui se dresse maintenant à Delaford Hanger ! Et bien que, peut-être, Marianne puisse ne pas sembler exactement la personne pour l’attirer, je pense qu’il serait tout à fait conseillé pour vous de les avoir maintenant fréquemment avec vous, car comme le colonel Brandon semble beaucoup chez lui, personne ne peut dire ce qui peut arriver ; car, lorsque les gens sont beaucoup jetés ensemble et voient peu les autres — et il sera toujours en votre pouvoir de la mettre en valeur, et ainsi de suite. Bref, vous pourriez aussi bien lui donner une chance : vous me comprenez. »
Mais bien que Mme Ferrars vînt effectivement les voir, et les traitât toujours avec le simulacre d’une affection décente, ils ne furent jamais insultés par sa réelle faveur et préférence. Cela était dû à la folie de Robert et à la ruse de sa femme ; et ce fut gagné par eux avant que de nombreux mois ne se fussent écoulés. La sagacité égoïste de cette dernière, qui avait d’abord entraîné Robert dans le pétrin, fut le principal instrument de sa délivrance ; car son humilité respectueuse, ses attentions assidues et ses flatteries sans fin, dès que la moindre ouverture fut donnée pour les exercer, réconcilièrent Mme Ferrars avec son choix et le rétablirent complètement dans sa faveur.
L’ensemble du comportement de Lucy dans cette affaire, et la prospérité qui le couronna, peuvent donc être présentés comme un exemple très encourageant de ce qu’une attention sincère et incessante à l’intérêt personnel, aussi entravée que puisse paraître sa progression, peut accomplir pour assurer chaque avantage de la fortune, sans autre sacrifice que celui du temps et de la conscience. Lorsque Robert chercha d’abord à faire sa connaissance et lui rendit visite en privé à Bartlett’s Buildings, ce ne fut qu’avec le dessein qui lui fut imputé par son frère. Il voulait simplement la persuader de renoncer à son engagement ; et comme il ne pouvait y avoir rien à surmonter que l’affection des deux, il s’attendait naturellement à ce qu’une ou deux entrevues réglassent l’affaire. Sur ce point, cependant, et celui-là seulement, il se trompa ; car bien que Lucy lui donnât bientôt l’espoir que son éloquence la convaincrait à temps, une autre visite, une autre conversation, était toujours nécessaire pour produire cette conviction. Quelques doutes persistaient toujours dans son esprit lorsqu’ils se séparaient, qui ne pouvaient être levés que par une autre demi-heure de discours avec lui. Sa présence fut ainsi assurée, et le reste suivit son cours. Au lieu de parler d’Edward, ils en vinrent progressivement à ne parler que de Robert — un sujet sur lequel il avait toujours plus à dire que sur tout autre, et pour lequel elle trahit bientôt un intérêt égal au sien ; et, en bref, il devint rapidement évident pour les deux qu’il avait entièrement supplanté son frère. Il était fier de sa conquête, fier de duper Edward, et très fier de se marier en privé sans le consentement de sa mère. Ce qui suivit immédiatement est connu. Ils passèrent quelques mois dans un grand bonheur à Dawlish ; car elle avait beaucoup de parents et de vieilles connaissances à évincer — et il dessina plusieurs plans pour de magnifiques cottages ; et de là, retournant en ville, il obtint le pardon de Mme Ferrars par le simple stratagème de le demander, ce qui, à l’instigation de Lucy, fut adopté. Le pardon, au début, en effet, comme il était raisonnable, ne comprenait que Robert ; et Lucy, qui n’avait dû aucun devoir à sa mère et ne pouvait donc en avoir transgressé aucun, resta encore quelques semaines sans être pardonnée. Mais la persévérance dans l’humilité de conduite et de messages, dans l’autocondamnation pour l’offense de Robert, et la gratitude pour le manque de gentillesse avec lequel elle était traitée, lui procurèrent avec le temps l’attention hautaine qui la conquit par sa grâce, et conduisit peu après, par degrés rapides, au plus haut état d’affection et d’influence. Lucy devint aussi nécessaire à Mme Ferrars que Robert ou Fanny ; et tandis qu’Edward ne fut jamais cordialement pardonné pour avoir eu une fois l’intention de l’épouser, et qu’Elinor, bien que supérieure à elle en fortune et en naissance, était traitée comme une intruse, elle était en tout considérée, et toujours ouvertement reconnue, comme une enfant favorite. Ils s’installèrent en ville, reçurent une aide très généreuse de Mme Ferrars, furent dans les meilleurs termes imaginables avec les Dashwood ; et, mis à part les jalousies et la mauvaise volonté subsistant continuellement entre Fanny et Lucy, auxquelles leurs maris prenaient bien sûr part, ainsi que les fréquents désaccords domestiques entre Robert et Lucy eux-mêmes, rien ne pouvait surpasser l’harmonie dans laquelle ils vivaient tous ensemble.
Ce qu’Edward avait fait pour perdre le droit de fils aîné aurait pu laisser perplexe bien des gens ; et ce que Robert avait fait pour y succéder aurait pu les laisser encore plus perplexes. C’était une disposition, cependant, justifiée dans ses effets, sinon dans sa cause ; car rien n’apparut jamais dans le style de vie ou de conversation de Robert pour donner un soupçon qu’il regrettât l’étendue de ses revenus, que ce fût en laissant trop peu à son frère ou en s’en octroyant trop ; et si l’on pouvait juger Edward à la prompte exécution de ses devoirs dans chaque détail, à un attachement croissant envers sa femme et son foyer, et à la gaieté régulière de son humeur, on pouvait le supposer non moins satisfait de son sort, non moins exempt de tout souhait d’échange.
Le mariage d’Elinor l’éloigna aussi peu de sa famille qu’il était possible, sans rendre le cottage de Barton entièrement inutile, car sa mère et ses sœurs passaient beaucoup plus de la moitié de leur temps avec elle. Mme Dashwood agissait selon des motifs de politique autant que de plaisir dans la fréquence de ses visites à Delaford ; car son souhait de réunir Marianne et le colonel Brandon était à peine moins ardent, quoique plutôt plus libéral que ce que John avait exprimé. C’était maintenant son objectif chéri. Si précieuse que lui fût la compagnie de sa fille, elle ne désirait rien tant que d’en céder la jouissance constante à son cher ami ; et voir Marianne installée dans la maison de maître était également le souhait d’Edward et d’Elinor. Ils ressentaient chacun ses peines, et leurs propres obligations, et Marianne, par consentement général, devait en être la récompense.
Avec une telle confédération contre elle — avec une connaissance si intime de sa bonté — avec la conviction de son tendre attachement pour elle-même, qui finit par éclater — bien que longtemps après qu’il fut observable pour tous les autres — que pouvait-elle faire ?
Marianne Dashwood était née pour un destin extraordinaire. Elle était née pour découvrir la fausseté de ses propres opinions, et pour contrecarrer, par sa conduite, ses maximes les plus chères. Elle était née pour surmonter une affection formée si tard dans la vie qu’à dix-sept ans, et sans aucun sentiment supérieur à une forte estime et à une vive amitié, pour donner volontairement sa main à un autre ! — et cet autre, un homme qui n’avait pas moins souffert qu’elle de l’événement d’un attachement antérieur, qu’elle avait considéré, deux ans auparavant, comme trop vieux pour se marier, — et qui cherchait encore la sauvegarde constitutionnelle d’un gilet de flanelle !
Mais ainsi en fut-il. Au lieu de tomber victime d’une passion irrésistible, comme elle s’était autrefois flattée de l’espérer — au lieu de rester même pour toujours avec sa mère, et de trouver ses seuls plaisirs dans la retraite et l’étude, comme par la suite, dans son jugement plus calme et plus sobre, elle l’avait déterminé — elle se trouva à dix-neuf ans soumise à de nouveaux attachements, entrant dans de nouveaux devoirs, placée dans un nouveau foyer, épouse, maîtresse de maison et protectrice d’un village.
Le colonel Brandon était maintenant aussi heureux que tous ceux qui l’aimaient le mieux croyaient qu’il méritait de l’être ; en Marianne, il fut consolé de toute affliction passée ; son égard et sa société restituèrent à son esprit son animation, et à son humeur sa gaieté ; et que Marianne trouvât son propre bonheur à former le sien fut également la conviction et le délice de chaque ami observateur. Marianne ne pouvait jamais aimer à moitié ; et tout son cœur devint, avec le temps, aussi dévoué à son mari qu’il l’avait été autrefois à Willoughby.
Willoughby ne put entendre parler de son mariage sans un pincement au cœur ; et sa punition fut peu après complète dans le pardon volontaire de Mme Smith, qui, en déclarant son mariage avec une femme de caractère comme la source de sa clémence, lui donna raison de croire que s’il s’était conduit honorablement envers Marianne, il aurait pu être à la fois heureux et riche. Que son repentir de sa mauvaise conduite, qui apporta ainsi sa propre punition, fût sincère, il n’est nul besoin d’en douter ; — ni qu’il pensa longtemps au colonel Brandon avec envie, et à Marianne avec regret. Mais qu’il fut pour toujours inconsolable, qu’il s’enfuit de la société, ou contracta une humeur habituelle de tristesse, ou mourut de chagrin, il ne faut pas s’y fier — car il ne fit rien de tout cela. Il vécut pour agir, et fréquemment pour se réjouir. Sa femme n’était pas toujours de mauvaise humeur, ni son foyer toujours inconfortable ; et dans son élevage de chevaux et de chiens, et dans la chasse de toute nature, il trouva un degré non négligeable de félicité domestique.
Pour Marianne, cependant, malgré son impolitesse de survivre à sa perte, il conserva toujours cet égard décidé qui l’intéressait dans tout ce qui lui arrivait, et fit d’elle son étalon secret de la perfection chez la femme ; et plus d’une beauté montante serait dédaignée par lui dans les jours à venir comme ne supportant aucune comparaison avec Mme Brandon.
Mme Dashwood fut assez prudente pour rester au cottage, sans tenter de déménager à Delaford ; et heureusement pour Sir John et Mme Jennings, lorsque Marianne leur fut enlevée, Margaret avait atteint un âge hautement approprié pour danser, et pas très inéligible pour être supposée avoir un amant.
Entre Barton et Delaford, il y avait cette communication constante que la forte affection familiale dicterait naturellement ; et parmi les mérites et le bonheur d’Elinor et de Marianne, qu’il ne soit pas classé comme le moins considérable, que bien que sœurs, et vivant presque à portée de vue l’une de l’autre, elles pussent vivre sans désaccord entre elles, ni produire de froideur entre leurs maris.
FIN