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The Book of the Thousand Nights and a Night

by Burton, Richard Francis, Sir · in French

« AUX PURS TOUT EST PUR. » (Puris omnia pura)

— Proverbe arabe.

« Niuna corrotta mente intese mai sanamente parole. »

— « Décaméron » — conclusion.

« Erubuit, posuitque meum Lucretia librum Sed coram Bruto. Brute! recede, leget. »

— Martial.

« Mieulx est de ris que de larmes escripre, Pour ce que rire est le propre des hommes. »

— RABELAIS.

« Le plaisir que nous retirons de la lecture des Mille et Une Histoires nous fait regretter de ne posséder qu'une partie relativement restreinte de ces fictions véritablement enchanteresses. »

— « Histoire de l'Arabie » de CRICHTON.

_UNE TRADUCTION SIMPLE ET LITTÉRALE DES CONTES DES MILLE ET UNE NUITS. DÉSORMAIS INTITULÉE_

LE LIVRE DES =Mille Nuits et une Nuit=

_AVEC INTRODUCTION, NOTES EXPLICATIVES SUR LES MŒURS ET COUTUMES DES PEUPLES MUSULMANS ET UN ESSAI TERMINAL SUR L'HISTOIRE DES NUITS_

TOME I.

PAR RICHARD F. BURTON

IMPRIMÉ PAR LE BURTON CLUB POUR DES SOUSCRIPTEURS PRIVÉS UNIQUEMENT

Édition Shammar

Limitée à mille exemplaires numérotés, dont celui-ci est le

Numéro 547

IMPRIMÉ AUX ÉTATS-UNIS

=Dédié à la mémoire=

DE

MON REGRETTÉ AMI

=John Frederick Steinhaeuser,=

(CHIRURGIEN CIVIL, ADEN)

QUI

IL Y A UN QUART DE SIÈCLE

M'A ASSISTÉ DANS CETTE TRADUCTION.

AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR.

Ce travail, aussi laborieux qu'il puisse paraître, fut pour moi une œuvre d'amour, une source inépuisable de consolation et de satisfaction. Durant mes longues années de bannissement officiel dans les déserts luxuriants et meurtriers de l'Afrique occidentale, et dans les terres à demi défrichées, ternes et lugubres de l'Amérique du Sud, il s'est révélé être un charme, un talisman contre l'ennui et le découragement. Il est impossible d'en ouvrir les pages sans qu'une vision ne surgisse à l'esprit ; sans tirer une image de la pinacothèque de la mémoire ; sans raviver une foule de souvenirs et de réminiscences qui ne sont pas la propriété commune des voyageurs, si étendus que soient leurs voyages. De mon entourage terne, banal et « respectable », le Djinn me transporta aussitôt vers la terre de ma prédilection, l'Arabie, une région si familière à mon esprit qu'au premier regard, elle semblait déjà la réminiscence d'une vie métempsychique passée, dans un lointain jadis. Je me tenais à nouveau sous des cieux diaphanes, dans un air glorieux comme l'éther, dont chaque souffle exalte l'esprit des hommes tel un vin pétillant. Une fois encore, je vis l'étoile du soir suspendue comme un solitaire au pur front du firmament occidental ; et la lueur crépusculaire transfigurant et transformant, comme par magie, les traits familiers et rudes du paysage en un pays de fées illuminé d'une clarté qui ne brille jamais sur d'autres terres ou d'autres mers. Puis apparaissaient les tentes de laine, basses et noires, des vrais Bédouins, simples points dans le désert sans bornes aux terres couleur de lion et aux graviers couleur de gazelle, et le feu de camp ponctuant, tel un ver luisant, le centre du village. Bientôt, adouci par la distance, se faisait entendre le chant sauvage et étrange des jeunes gens et des jeunes filles, poussant, ou plutôt harcelant, à travers le crépuscule, leurs moutons et leurs chèvres ; et le chant mesuré des lanciers rôdant gravement derrière leur charge, les chameaux ; mêlé au bêlement des troupeaux et au beuglement des bêtes à bosse ; tandis que la chauve-souris voletait au-dessus avec son cri minuscule, et que le hurlement du chacal retentissait à travers les ténèbres grandissantes, et — musique parmi les musiques — les palmiers répondaient aux murmures de la brise nocturne par les tons les plus doux de l'eau qui tombe.

Puis, un changement de décor. Les Cheikhs et les « barbes blanches » de la tribu prennent gravement place, assis avec leurs pans de vêtements étalés comme des buttes dans la plaine, ainsi que disent les Arabes, autour du feu de camp, tandis que je récompense leur hospitalité et m'assure qu'elle se prolonge en lisant ou en récitant quelques pages de leurs contes favoris. Les femmes et les enfants se tiennent immobiles comme des silhouettes à l'extérieur du cercle ; et tous sont suspendus à mes lèvres, à bout de souffle ; ils semblent absorber les mots par les yeux et la bouche aussi bien que par les oreilles. Les envolées les plus fantastiques de l'imagination, les invraisemblances les plus folles, les impossibilités les plus impossibles, leur apparaissent totalement naturelles, simples faits de la vie quotidienne. Ils entrent pleinement dans chaque phase du sentiment abordé par l'auteur : ils éprouvent une fierté personnelle pour la nature chevaleresque et la prouesse guerrière de Taj al-Mulúk ; ils sont touchés par la tendresse de l'amour sacrificiel d'Azízah ; l'eau leur vient à la bouche lorsqu'ils entendent parler de monceaux d'or incalculable distribués en largesses comme de l'argile ; ils ricanent de plaisir chaque fois qu'un Cadi ou un Fakir — un juge ou un révérend — est malmené par quelque Pantagruéliste du désert ; et, malgré leur solennité et leur impassibilité habituelles, tous éclatent de rire, se roulant parfois par terre au point que la gravité du lecteur est mise à rude épreuve, lors des contes du Barbier bavard ou d'Ali et du Fripon kurde. À cette humeur magnétisante, la seule exception est lorsqu'un Bédouin aux manières plus raffinées, qui fait parfois ses prières, laisse échapper un « Astaghfaru'llah » saisissant — je demande pardon à Allah ! — pour avoir écouté, non pas les « mensonges éhontés » de Carlyle, mais la mention légère du sexe dont le nom n'est jamais prononcé parmi la noblesse du désert.

Ce n'est pas seulement en Arabie que les immortelles Nuits m'ont rendu un service aussi notable : j'ai trouvé les sauvages du pays somali tout aussi sensibles à leur discipline ; nul n'était sourd au charme, et les deux femmes cuisinières de ma caravane, en route pour Harar, furent incontinent surnommées par mes hommes « Shéhérazade » et « Dinazade ».

Qu'il me soit permis de noter également que cette traduction est le résultat naturel de mon Pèlerinage à Al-Médine et à la Mecque. Arrivé à Aden durant l'hiver (soi-disant) de 1852, je descendis chez mon vieux et cher ami, Steinhaeuser, à la mémoire de qui ce volume est dédié ; et, en discutant de l'Arabie et des Arabes, nous parvînmes aussitôt à la même conclusion : bien que le nom de ce merveilleux trésor du folklore musulman soit familier à presque tous les enfants anglais, le lecteur ordinaire n'a aucune idée des richesses qu'il contient, et la porte ne s'ouvrira en effet pour personne d'autre que pour les arabisants. Avant de nous séparer, nous convînmes de « collaborer » et de produire une copie complète, intégrale, non vernie, non expurgée du grand original, mon ami se chargeant de la prose et moi de la partie métrique ; et nous correspondîmes à ce sujet pendant des années. Mais alors que j'étais au Brésil, Steinhaeuser mourut subitement d'une apoplexie à Berne, en Suisse, et, selon la coutume anglo-indienne, ses précieux manuscrits laissés à Aden furent dispersés, et très peu de ses travaux tombèrent entre mes mains.

C'est ainsi que je me retrouvai seul face à mon travail, qui progressa par intermittence au milieu d'une foule d'obstacles. Enfin, au printemps de 1879, le processus fastidieux de la copie commença et le livre prit sa forme achevée. Mais, au cours de l'hiver 1881-82, je vis dans les journaux littéraires l'annonce d'une nouvelle version par M. John Payne, bien connu des érudits pour sa maîtrise de la versification anglaise, notamment pour sa traduction des « Poèmes de Maître François Villon, de Paris ». Étant alors engagé dans une expédition vers la Côte de l'Or (pour de l'or), qui semblait devoir durer quelques mois, j'écrivis à l'« Athenæum » (13 nov. 1881) et à M. Payne, qui ignorait totalement que nous travaillions sur le même ouvrage, et je lui offris librement la priorité et la possession du terrain jusqu'à ce qu'il n'en ait plus besoin. Il accepta mon offre avec la même franchise, et sa priorité entraîna un nouveau retard durant jusqu'au printemps de 1885. Ces détails expliqueront en partie la tardiveté de mon apparition, mais il existe une autre cause encore. L'ambition professionnelle suggérait que les travaux littéraires, impopulaires auprès du vulgaire et des semi-instruits, ne sont guère susceptibles d'aider un homme à gravir l'échelle de la promotion. Mais le bon sens me suggéra bientôt que, professionnellement parlant, je n'étais pas un succès ; et, en même temps, que je n'avais aucune raison d'avoir honte de mon échec. À notre époque, où nous vivons sous le despotisme du « petit bourgeois » philistin qui peut tout pardonner sauf la supériorité, les prix des services compétitifs sont monopolisés par certains « protégés » de la Médiocratie, et par les favoris de cette majorité jalouse et puissante — les Médiocres qui ne connaissent « aucune absurdité sur le mérite ». Il est difficile pour un étranger de réaliser à quel point le monopole de la banalité est parfait, et de comprendre quelle fatale pierre d'achoppement cet homme place sur la voie de sa propre avancement, celui qui ose penser par lui-même, ou qui en sait plus ou en fait plus que la foule des gentlemen-employés qui en savent très peu et qui en font encore moins.

Pourtant, si en retard que je puisse être, il reste amplement de place et de champ pour une version anglaise des « Contes des Mille et Une Nuits ».

Notre siècle de traductions, populaires et vernaculaires, depuis la délicieuse abréviation et adaptation du (professeur Antoine) Galland (1704 ap. J.-C.), ne représente en rien l'original oriental. La meilleure et la plus récente, celle du révérend M. Foster, qui est diffuse et verbeuse, et celle de M. G. Moir Bussey, qui est une re-correction, abondent en gallicismes de style et d'idiome ; et toutes, sans exception, dégradent un chef-d'œuvre du plus haut intérêt et de la plus haute importance anthropologiques et ethnographiques en un simple livre de contes, un joli cadeau pour les petits garçons.

Près d'un siècle plus tard, le Dr Jonathan Scott (LL.D. S. de l'H.E.I.C., secrétaire persan du G. G. du Bengale ; professeur d'orientalisme, etc., etc.), imprima ses « Contes, anecdotes et lettres, traduits de l'arabe et du persan » (Cadell et Davies, Londres, 1800 ap. J.-C.) ; puis suivit en 1811 une édition des « Contes des Mille et Une Nuits » à partir du manuscrit d'Edward Wortley Montague (en 6 vol., petit in-8, Londres : Longmans, etc.). Cet ouvrage, il le décrit (et lui seul) comme « Soigneusement révisé et occasionnellement corrigé à partir de l'arabe ». Le public lecteur ne le rejeta pas totalement, divers textes furent fondés sur la version Scott et elle a été imparfaitement réimprimée (4 vol., in-8, Nimmo et Bain, Londres, 1883). Mais la plupart des hommes, se souciant peu de la part infime de l'original qu'ils lisaient, se contentèrent de l'épitomé et de la métaphrase anglo-françaises. Enfin en 1838, M. Henry Torrens, B.A., Irlandais, avocat (« de l'Inner Temple ») et fonctionnaire civil du Bengale, fit un pas dans la bonne direction ; et commença à traduire « Le Livre des Mille Nuits et une Nuit » (1 vol., in-8, Calcutta : W. Thacker and Co.) à partir de l'arabe du manuscrit égyptien (!) édité par M. (futur Sir) William H. Macnaghten. La tentative, ou plutôt l'intention, était hautement louable ; la copie était soigneusement moulée sur le modèle et offrait le meilleur exemple du style verbatim et literatim. Mais l'auteur courageux connaissait peu l'arabe, et moins encore ce qui est le plus nécessaire, le dialecte d'Égypte et de Syrie. Sa prose est si consciencieuse qu'elle sacrifie l'esprit sur l'autel de la lettre ; et ses vers, toujours fantaisistes, ont parfois un air de cri irlandais qui est comique quand il devrait être pathétique. Enfin, il ne fit imprimer qu'un seul volume d'une série qui, achevée, en aurait contenu neuf ou dix.

Cet arabisant aimable et dévoué, feu Edward William Lane, ne remporte pas un succès avec sa « Nouvelle traduction des Contes des Mille et Une Nuits » (Londres : Charles Knight and Co., MDCCCXXXIX.) dont il y a eu quatre éditions anglaises, outre les américaines, deux éditées par E. S. Poole. Il choisit l'édition abrégée de Boulaq ; et, sur ses deux cents contes, il en a omis environ la moitié, et de loin la moitié la plus caractéristique : l'ouvrage était destiné à la « table du salon » ; et, par conséquent, l'ouvrier fut contraint d'éviter ce qui était « répréhensible » et tout ce qui « s'approchait de la licence ». Il transforme les Nuits arabes en Chapitres arabes, changeant arbitrairement la division et, pire encore, il convertit certains chapitres en notes. Il traduit la poésie en prose et s'excuse de ne pas l'avoir omise totalement : il néglige l'assonance et il est à la fois trop oriental et pas assez. Il possédait peu d'arabe à l'époque — le Lane des Nuits n'est pas le Lane du Dictionnaire — et ses pages sont défigurées par de nombreuses erreurs puériles. Pire que tout, les trois beaux volumes sont rendus illisibles, tout comme le Coran de Sale, par leur latin anglicisé, leurs mots sesquipédaliens non anglais, et le style rigide et guindé d'il y a un demi-siècle, alors que notre prose était peut-être la pire d'Europe. Leur cargaison de savoir musulman était fort précieuse pour l'étudiant, mais totalement déplacée pour les lecteurs des « Nuits » ; rééditées, comme ces notes l'ont été séparément (Londres, Chatto, 1883), elles constituent un manuel d'ethnologie.

M. John Payne a imprimé, pour la Société Villon et pour une diffusion privée uniquement, la première et seule traduction complète du grand recueil, « comprenant environ quatre fois plus de matière que celle de Galland, et trois fois plus que celle de tout autre traducteur » ; et je ne peux m'empêcher d'être fier qu'il m'ait honoré de la dédicace du « Livre des Mille Nuits et une Nuit ». Sa version est des plus lisibles : son anglais, avec un sous-goût d'archaïsme mabionogionique, est admirable ; et son style donne vie et lumière aux neuf volumes dont la matière est fréquemment assez lourde. Il réussit admirablement dans les passages les plus difficiles et il trouve souvent des termes choisis et spéciaux et l'équivalent vernaculaire exact du mot étranger, si heureusement et si pittoresquement que tous les futurs traducteurs devront forcément utiliser la même expression sous peine de rester bien en deçà. Mais l'auteur savant et versatile s'est engagé à ne publier que cinq cents exemplaires, et « à ne pas reproduire l'ouvrage sous sa forme complète et non expurgée ». Par conséquent, son excellente version est du caviar pour le grand public — pratiquement introuvable.

Et ici, je m'empresse de confesser qu'un usage large a été fait des trois versions ci-dessus notées, le tout étant fondu par une callida junctura en une masse homogène. Mais en présence de tant de prédécesseurs, un écrivain est tenu de montrer une raison d'être pour faire une nouvelle tentative, et c'est ce que je procède à faire avec la réserve qui s'impose.

Bref, l'objectif de cette version est de montrer ce que sont réellement « Les Mille Nuits et une Nuit ». Non pas, cependant, pour des raisons qui seront exposées plus en détail dans l'Essai terminal, en s'efforçant de verbum reddere verbo, mais en écrivant comme l'Arabe aurait écrit en anglais. Sur ce point, je suis tout à fait avec Saint Jérôme (Préf. dans Jobum) : « Vel verbum e verbo, vel sensum e sensu, vel ex utroque commixtum, et medie temperatum genus translationis. » Mon travail prétend être une copie fidèle du grand livre de Sagas oriental, en préservant intacts, non seulement l'esprit, mais même la mécanique, la manière et la matière. Ainsi, si prosaïque et longue que soit la formule, elle retient le schéma des Nuits car elles sont une caractéristique première de l'original. Le Ráwí ou récitant, à l'esprit de qui la tâche de fournir les détails est laissée, en connaît bien la valeur : les ouvertures répètent soigneusement les noms des dramatis personæ et les fixent ainsi dans la mémoire de l'auditeur. Sans les Nuits, pas de Mille et Une Nuits ! De plus, il est nécessaire de conserver tout l'appareil : rien de plus mal avisé que l'étrange stratagème du Dr Jonathan Scott consistant à agrémenter les Nuits de titres et de fins fantaisistes ou à découper le récit de Galland en préfixant simplement « Nuit », etc., se terminant en outre à la ccxxxiv^{e} Nuit : pourtant cela a été fait, apparemment avec le consentement du grand arabisant Sylvestre de Sacy (Paris, Ernest Bourdin). De plus, tenant pour principe que la gloire du traducteur est d'ajouter quelque chose à sa langue maternelle, tout en évitant la hideuse nudité de sorcière de Torrens et le littéralisme chauve de Lane, j'ai soigneusement anglicisé les tournures pittoresques et les expressions nouvelles de l'original dans toute leur étrangeté ; par exemple, lorsque le nuage de poussière soulevé par une armée en marche est décrit comme « murant l'horizon ». C'est pourquoi une attention particulière a été portée aux tropes et figures que la langue arabe condense souvent en un seul terme ; et je n'ai jamais hésité à inventer un mot quand il en manquait un, tel que « elle renifla et grogna », pour représenter pleinement l'original. Ceux-ci, comme beaucoup chez Rabelais, ne sont que des barbarismes s'ils ne sont pas généralement adoptés ; auquel cas ils deviennent civilisés et monnaie courante.

Malgré des objections multiples et manifestes, j'ai préservé l'équilibre des phrases et la rime et le rythme de la prose que les Orientaux considèrent comme de la simple musique. Ce « Saj'a », ou cadence de la colombe roucoulante, a en arabe ses fonctions particulières. Il ajoute un éclat à la description et une pointe au proverbe, à l'épigramme et au dialogue ; il correspond à notre « allitération astucieuse » (que j'ai substituée par endroits) et, généralement, il définit les frontières entre les styles classique et populaire qui se bousculent dans les Nuits. Si parfois il semble tendu et forcé, selon la coutume de la prose rimée, l'érudit observera que, malgré l'immense abondance d'assonances et de consonances en arabe, la contrainte est souvent exercée intentionnellement, comme les Rimes de Dante et des Troubadours. Cette prose rimée peut être « non anglaise » et désagréable, voire irritante pour l'oreille britannique ; néanmoins, je la considère comme une condition sine qua non pour une reproduction complète de l'original. Dans l'Essai terminal, je reviendrai sur le sujet.

D'un autre côté, lorsque je traite la partie en versets, qui peut représenter un total de dix mille lignes, je ne me suis pas toujours lié par les liens métriques de l'arabe, qui sont artificiels à l'extrême, et qui en anglais ne peuvent être rendus supportables que par un _tour de force_. Je fais allusion notamment à la monorime, Rim continuat ou tirade monorime, dont la simplicité monotone était préférée par les Troubadours pour les thrènes. Elle peut bien servir pour trois ou quatre couplets mais, lorsqu'elle s'étend, comme dans le Ghazal-canzon, à dix-huit, et dans la Kasidah, élégie ou ode, à davantage, elle doit soit se contenter de mots rimés banals, alors que les assonances devraient en règle générale être expressives et emphatiques ; soit, elle doit afficher une ingéniosité, une odeur d'huile, qui n'ajoute assurément pas au plaisir du lecteur. Cela peut peut-être être fait et cela devrait être fait ; mais pour moi, la tâche n'a aucun attrait : je peux mieux faire de l'escrime avec des chaussures qu'avec des sabots. Enfin, j'imprime les couplets sous forme arabe en séparant les hémistiches par des astérisques.

Et maintenant, examinons une question d'importance particulière dans le livre : son turpiloquium. Cette pierre d'achoppement est de deux sortes, complètement distinctes. L'une est l'indécence simple, naïve et enfantine qui, de Tanger au Japon, se produit tout au long de la conversation générale des hauts et des bas de la société de nos jours. Elle utilise, comme les livres saints des Hébreux, des expressions « décrivant clairement des situations naturelles » ; et elle traite de manière non conventionnellement libre et nue des sujets et des affaires qui sont habituellement, par consentement commun, laissés sans description. Comme l'observait Sir William Jones il y a longtemps, « que quelque chose de naturel puisse être offensivement obscène ne semble jamais être venu à l'esprit des Indiens ou de leurs législateurs ; une singularité (?) imprégnant leurs écrits et leurs conversations, mais aucune preuve de dépravation morale ». Un autre observe justement : _Les peuples primitifs n'y entendent pas malice : ils appellent les choses par leurs noms et ne trouvent pas condamnable ce qui est naturel._ Et ils sont curieux comme des enfants. Par exemple, le romancier européen marie son héros et son héroïne et les laisse consommer le mariage en privé ; même Tom Jones a la décence de verrouiller la porte. Mais le conteur oriental, surtout ce « Shakespeare en prose » inconnu, doit vous introduire, avec fracas, dans la chambre nuptiale et vous narrer, avec un plaisir infini, tout ce qu'il voit et entend. Encore une fois, nous devons nous rappeler que la grossièreté et l'indécence, en fait _les turpitudes_, sont des questions de temps et de lieu ; ce qui est offensant en Angleterre ne l'est pas en Égypte ; ce qui nous scandalise aujourd'hui aurait été une plaisanterie fade tempore Elisæ. Avec tout cela, les Nuits ne seront pas trouvées dans cette matière plus grossières que de nombreux passages de Shakespeare, Sterne et Swift, et leur impureté atteint rarement la perfection d'Alcofribas Nasier, « divin maître et atroce cochon ». L'autre élément est l'obscénité absolue, parfois, mais pas toujours, tempérée par l'esprit, l'humour et la drôlerie ; ici nous avons une exagération de Pétrone, l'œuvre d'écrivains dont l'ascendance, les plus religieux et les plus débauchés de l'humanité, pratiquaient chaque abomination devant le sanctuaire des Dieux canopes.

Conformément à mon objectif de reproduire les Nuits, non _virginibus puerisque_, mais dans une image aussi parfaite que mes moyens le permettent, j'ai soigneusement recherché l'équivalent anglais de chaque mot arabe, aussi bas puisse-t-il être ou « choquant » pour les oreilles polies ; préservant, d'autre part, toute la délicatesse possible là où l'indécence n'est pas intentionnelle ; et, comme un ami me conseille de le déclarer, sans exagérer les vulgarités et les indécences qui, en fait, peuvent difficilement être exagérées. Car la grossièreté et la crassitude ne sont que les ombres d'une image qui serait autrement toute lumière. Le ton général des Nuits est exceptionnellement élevé et pur. La ferveur dévotionnelle s'élève souvent jusqu'au point d'ébullition du fanatisme. Le pathos est doux, profond et authentique ; tendre, simple et vrai, tout à fait différent d'une grande partie de nos clinquants modernes. Sa vie, forte, splendide et multitudinaire, est partout parfumée de ce pessimisme sans affectation et de cette mélancolie constitutionnelle qui prennent racine plus profondément sous les cieux les plus brillants et qui soupirent face au ciel :—

Vita quid est hominis? Viridis floriscula mortis; Sole Oriente oriens, sole cadente cadens.

La justice poétique est administrée par les Kází littéraires avec une impartialité et une sévérité exemplaires ; « dénonçant les malfaiteurs et faisant l’éloge des actions admirablement accomplies ». Le moral est sain et vigoureux ; et par moments, nous entrevoyons, à travers le tableau voluptueux et libertin, des perspectives d’une moralité transcendante, la moralité de Socrate dans Platon. La corruption subtile et la licence dissimulée en sont totalement absentes ; nous trouvons plus de « vice » réel dans maints courts romans français, disons La Dame aux Camélias, et dans bon nombre de romans anglais de notre époque, que dans les milliers de pages de l’Arabe. Ici, nous n’avons rien de cette modestie moderne si immodeste qui voit une implication cachée là où rien n’est impliqué, et une allusion « inconvenante » alors que la bienséance n’est point outragée ; nous ne rencontrons pas non plus le raffinement du dix-neuvième siècle ; innocence du mot et non de la pensée ; moralité de la langue et non du cœur, et l’hommage sincère rendu à la vertu sous l’apparence d’une parfaite hypocrisie. C’est, en vérité, ce contraste unique d’un élément pittoresque, de crudités enfantines et d’indécences de nourrices et de phrases « vaines et amoureuses » se bousculant avec les vues les plus fines et les plus hautes sur la vie et le caractère, montrées dans les changements kaléidoscopiques de cette image merveilleuse avec mainte « riche vérité sous le masque d’un conte » ; accentué par un humour rude et sec qui soutient la comparaison avec le « wut » ; les alternances de force et de faiblesse, de pathos et de bathos, de la poésie la plus audacieuse (la diction de Job) et de la prose la plus dépouillée (l’égyptien d’aujourd’hui) ; le contact de la religion et de la moralité avec les orgies de l’Apulée africain et de Pétrone Arbiter — qui parfois coupent le souffle au lecteur — et, enfin, le tout dominé partout par cette merveilleuse fantaisie orientale, où le spirituel et le surnaturel sont aussi communs que le matériel et le naturel ; c’est ce contraste, dis-je, qui forme le charme principal des Nuits, qui lui confère son originalité la plus frappante et qui en fait un parfait interprète de l’esprit musulman médiéval.

Les notes explicatives n’entraient pas dans le plan de M. Payne. Elles entrent dans le mien : je peux difficilement imaginer que les Nuits soient lues avec profit par les hommes d’Occident sans commentaire. Mes annotations évitent un seul sujet, les parallèles avec le folklore européen et les fabliaux qui, bien qu’intéressants, gonfleraient démesurément le volume d’un livre dont la spécialité est l’anthropologie. Les accidents de ma vie, on peut le dire sans présomption indue, mes longs rapports avec les Arabes et autres mahométans, et ma familiarité non seulement avec leur idiome mais avec leur tour de pensée, et avec cette individualité raciale qui défie toute description, m’ont donné certains avantages sur l’étudiant moyen, aussi profondément qu’il ait pu étudier. Ces volumes, de plus, m’offrent une occasion longtemps cherchée de noter des pratiques et des coutumes qui intéressent toute l’humanité et dont la « Société » ne veut pas entendre parler. Grote, l’historien, et Thackeray, le romancier, déploraient tous deux que la bégueulerie de leurs compatriotes les condamnât au silence là où la publicité était requise ; et qu’ils ne pussent même pas réclamer la licence partielle d’un Fielding ou d’un Smollett. C’est pourquoi, il y a une vingtaine d’années, j’ai apporté mon meilleur concours au regretté Dr James Hunt pour fonder la Société Anthropologique, dont j’ai occupé le premier la présidence (pp. 2-4 Anthropologia ; Londres, Balliere, vol. i., n° 1, 1873). Mon mobile était de fournir aux voyageurs un organe qui sauverait leurs observations des ténèbres extérieures du manuscrit, et imprimerait leurs curieuses informations sur les questions sociales et sexuelles, déplacées dans le livre populaire destiné au Nipptisch et, en vérité, mieux tenues à l’écart du regard public. Mais, à peine avions-nous commencé que la « Respectabilité », ce sépulcre blanchi plein de toute impureté, s’éleva contre nous. La « Bienséance » nous cria de se taire de sa voix d’airain et criarde, et les frères aux genoux fragiles nous abandonnèrent. Pourtant, l’organe était fort nécessaire et l’est toujours. Toutes les tribus barbares maintenant connues en Afrique intérieure, en Amérique et en Australie, dont les instincts n’ont pas été recouverts par la raison, ont une cérémonie qu’ils appellent « faire des hommes ». Dès que le garçon montre des preuves de puberté, lui et ses contemporains sont pris en main par le guérisseur et le féticheur ; et, sous une tutelle sacerdotale, ils passent des mois dans la « brousse », endurant des privations et des tortures qui marquent la mémoire jusqu’à ce qu’ils aient maîtrisé la « théorie et la pratique » des relations sociales et sexuelles. Parmi les civilisés, ce fruit de l’arbre de la connaissance doit être acheté au prix de l’expérience la plus amère, et les conséquences de l’ignorance sont particulièrement cruelles. Ici, donc, je trouve enfin une occasion de noter dans des notes explicatives maints détails du texte qui échapperaient à l’observation du lecteur, et je suis confiant qu’elles formeront un répertoire de la connaissance orientale dans sa phase ésotérique. L’étudiant qui ajoutera les notes de Lane (« Arabian Society », etc., déjà cité) aux miennes en saura autant sur l’Orient musulman, et plus, que bien des Européens qui ont passé la moitié de leur vie en terres d’Orient. Pour faciliter la consultation, un index des notes anthropologiques est joint à chaque volume.

Le lecteur voudra bien supporter les détails techniques suivants. Steinhaeuser et moi avons commencé et terminé notre travail avec la première édition de Bulak (« Bul. ») imprimée au port du Caire en l’an de l’Hégire 1251 = 1835 après J.-C. Mais en préparant mes manuscrits pour l’impression, j’ai trouvé le texte incomplet, nombre d’histoires étant données en résumé et beaucoup impitoyablement mutilées, sans tête ni queue. Comme la plupart des scribes orientaux, l’éditeur n’a pu s’empêcher de procéder à des « améliorations » qui n’ont fait qu’avilir le livre ; et son seul titre à l’excuse est que la seconde édition de Bulak (4 vols. A.H. 1279 = 1863 après J.-C.), bien qu’elle soit « revue et corrigée par le Cheikh Mahommed Qotch Al-Adewi », est encore pire ; et l’on peut en dire autant de l’édition du Caire (4 vols. A.H. 1297 = 1881 après J.-C.). L’édition de Calcutta (« Calc. »), avec dix lignes de préface persane par l’éditeur, Ahmed al-Shirwani (1814 après J.-C.), fut interrompue à la fin des deux cents premières Nuits, faisant ainsi place à l’édition de Sir William Hay Macnaghten (4 vols, in-4° royal) de 1839-42. Celle-ci (« Mac. »), étant de loin la moins corrompue et la plus complète, a été adoptée comme base, avec une référence occasionnelle à l’édition de Breslau (« Bres. ») misérablement éditée à partir d’un manuscrit égyptien hideux par le Dr Maximilian Habicht (1825-43). Le texte de Beyrouth « Alif-Leila we Leila » (4 vols. in-8° gr., Beyrouth, 1881-83) est un spécimen mélancolique des Nuits, tiré entièrement de l’édition de Bulak par un certain Khalil Sarkis et converti au christianisme ; commençant sans Bismillah, poursuivi avec une castration scrupuleuse et finissant dans l’ennui et la déception. Je n’ai pas utilisé cette production missionnaire.

En ce qui concerne la translittération des mots arabes, je rejette délibérément le système artificiel et compliqué, laid et maladroit de surcroît, affectionné par les orientalistes scientifiques modernes. Mon affection ne va pas non plus à leur objectif premier, à savoir adapter l’alphabet romain pour supplanter tous les autres. Ceux qui apprennent les langues, et beaucoup le font, par l’œil aussi bien que par l’oreille, connaissent bien les avantages d’un caractère spécial pour distinguer, par exemple, le syriaque de l’arabe, le gujarati du marathi. Là encore, cette main romaine ensorcelée peut avoir son utilité dans les ouvrages purement scientifiques et littéraires ; mais elle serait totalement déplacée dans un ouvrage dont le but est celui du roman, amuser plutôt qu’instruire. De plus, ces artifices déconcertent les simples et n’apprennent rien aux savants. Soit le lecteur connaît l’arabe, et dans ce cas les lettres grecques, les italiques et les « majuscules », les points diacritiques et autres bizarreries typographiques sont, en règle générale et à quelques exceptions près, inutiles ; soit il ne connaît pas l’arabe, et aucun de ces expédients ne lui sera d’aucune utilité. En fait, c’est une considération secondaire de savoir quel système nous préférons, pourvu que nous adhérions principalement à un seul et même système, dans l’intérêt d’une cohérence qui évite la confusion au lecteur. J’ai particulièrement évité celui de M. Lane, adopté par M. Payne pour des raisons spéciales contre lesquelles il était vain de protester : il représente le patois avili de l’Égypte ou plutôt du Caire ; et un mot tel que Kemer (ez-Zeman) serait totalement imprononçable pour un Badawi. Je n’ai pas non plus suivi la pratique de mon savant ami, le révérend G. P. Badger, en mélangeant barres et accents aigus ; les premières rappellent désagréablement à l’homme ces odieux dactyles et spondées, et les seconds devraient, à mon humble avis, être appliqués aux voyelles longues qui, en arabe, doublent, ou devraient doubler, la longueur des courtes. Le Dr Badger utilise le symbole aigu pour désigner l’accent ou l’insistance de la voix ; mais un tel appoggio est inconnu de ceux qui parlent avec l’articulation la plus pure ; par exemple, tandis que l’Européen prononce Mus-cat´, et le villageois arabe Mas´-kat ; les Enfants du Désert, « sur la langue desquels Allah est descendu », articulent Mas-kat. J’ai donc suivi le système simple adopté dans mon « Pèlerinage », et n’ai accentué les mots arabes que lors de leur première utilisation, jugeant inutile de conserver partout ce qui est une plaie pour les yeux du lecteur et une détresse pour l’imprimeur. Dans l’ensemble, je suis « Johnson on Richardson », un ouvrage connu de tout anglo-orientaliste comme le vieux et fidèle compagnon de ses études, tôt et tard ; mais même ici, j’ai fait quelques écarts pour des raisons qui seront expliquées dans l’essai terminal. Comme les mots sont l’incarnation des idées et que l’écriture est celle des mots, le mot est le mot parlé ; et nous devrions l’écrire tel qu’il est prononcé. À proprement parler, le son e et le son o (c’est-à-dire le son o italien et non l’anglais qui nous est particulier et inconnu de toute autre langue) ne se trouvent pas en arabe, sauf lorsque la figure Imálah y oblige : ils sont donc appelés « Yá al-Majhúl » et « Waw al-Majhúl », le y (í) et le u inconnus. Mais dans toutes les langues, les sons vocaliques, cette chair qui habille les os (consonnes) de la langue, sont affectés par les consonnes qui les précèdent et plus particulièrement par celles qui les suivent, durcissant ou adoucissant l’articulation ; et des sons plus profonds accompagnent certaines lettres comme le sád (ص) comparé au sín (س). Personne, sauf une oreille défectueuse, ne soutiendrait, comme le fait Lane, que « Maulid » (=festival de naissance) se prononce « plus correctement 'Molid' ». Pourtant, je préfère Khokh (pêche) et Jokh (drap) à Khukh et Jukh ; Ohod (mont) à Uhud ; Obayd (un petit esclave) à Ubayd ; et Hosayn (un petit fort, et non le nom propre Al-Husayn) à Husayn. Quant au e court dans des mots tels que « Memlúk » pour « Mamlúk » (esclave blanc), « Eshe » pour « Asha » (souper), et « Yemen » pour « Al-Yaman », je le considère comme un égyptianisme plat, insupportable pour une oreille qui admire la prononciation badawi. Pourtant, je préfère « Shelebi » (un dandy) du turc Chelebi, à « Shalabi » ; « Zebdani » (le village syrien) à « Zabdani », et « Fes et Miknes » (par la figure Imálah) à « Fás et Miknás », nos « Fez et Mequinez ».

En ce qui concerne les noms propres et les mots arabes non traduits, j’ai rejeté tout système en faveur du bon sens. Lorsqu’un terme est incorporé dans notre langue, je refuse de suivre le puriste et de mortifier le lecteur par une innovation surprenante. Par exemple, Aleppo, Cairo et Bassorah sont préférés à Halab, Kahirah et Al-Basrah ; lorsqu’un mot est à moitié naturalisé, comme Alcoran ou Koran, Bashaw ou Pasha, que les Français écrivent Pacha ; et Mahomet ou Mohammed (pour Muhammad), la forme moderne est adoptée parce qu’elle est la plus familière. Mais je ne vois aucun avantage à conserver, simplement parce qu’il s’agit d’erreurs d’une génération passée, des mots tels que « Roc » (pour Rukh), Khalif (une erreur prétentieuse pour Khalífah et mieux écrit Caliph) et « génie » (=Jinn), une simple corruption gauloise, pas aussi terrible, cependant, que « a Bedouin » (=Badawi). Pas plus que je ne suivrais M. Lane en imposant au public des arabismes tels que « Khuff » (botte de cavalier), « Mikra'ah » (tige de palmier) et une foule d’autres pour lesquels nous avons de bons équivalents anglais. D’un autre côté, je voudrais utiliser, mais avec parcimonie, certaines exclamations arabes, comme « Bismillah » (=au nom d’Allah !) et « Inshallah » (=si Allah le veut !), qui ont des applications spéciales et qui ont été rendues familières aux oreilles anglaises par le génie de Fraser et Morier.

Je termine ici ces détails décousus mais nécessaires pour m’adresser au lecteur en quelques mots finaux. Il ne jugera pas mon travail à la légère lorsque je lui répéterai qu’avec l’aide de mes annotations complétant celles de Lane, l’étudiant apprendra facilement et agréablement plus sur les mœurs et coutumes, les lois et la religion des musulmans qu’il n’est connu de l’orientaliste moyen ; et, si mes travaux l’incitent à s’attaquer au texte des Nuits, il deviendra maître de beaucoup plus d’arabe que n’en possède l’Arabe ordinaire. Ce livre est en effet un héritage que je lègue à mes compatriotes en leur heure de besoin. Une dévotion excessive à la littérature hindoue, et surtout sanscrite, les a détournés de ces études (soi-disant) « sémitiques », qui sont d’autant plus requises pour nous qu’elles nous apprennent à traiter avec succès avec une race plus puissante que tous les païens — les musulmans. Apparemment, l’Angleterre oublie toujours qu’elle est actuellement le plus grand empire mahométan du monde. Ces dernières années, elle a systématiquement négligé l’arabisme et, en fait, l’a activement découragé dans les examens pour le Service Civil des Indes, où il est incomparablement plus précieux que le grec et le latin. Par conséquent, lorsqu’elle est soudainement contrainte de prendre les rênes du gouvernement en terres musulmanes, comme l’Afghanistan autrefois et l’Égypte à présent, elle échoue d’une manière qui scandalise ses rares (très rares) amis ; et son ignorance crasse concernant les peuples orientaux qui devraient le plus l’intéresser, l’expose au mépris de l’Europe aussi bien que du monde oriental. Lorsque les raids regrettables de 1883-84, culminant dans les misérables affaires de Tokar, Teb et Tamasi, furent menés contre les galants négroïdes soudanais, les Bisharin aux abords de Sawakin, qui luttaient pour la cause sainte de la liberté et de la religion et pour échapper aux contremaîtres turcs et aux percepteurs d’impôts égyptiens, pas un fonctionnaire anglais au camp, après la mort du galant et regretté Major Morice, n’était capable de parler arabe. Or, les musulmans ne doivent pas être gouvernés par de jeunes gens inexpérimentés qui devraient être à l’école et au collège au lieu d’occuper des positions de confiance et d’émoluments. Celui qui veut traiter avec eux avec succès doit être, premièrement, honnête et véridique et, deuxièmement, familier avec leurs mœurs et coutumes et favorablement disposé à leur égard, sinon envers leur loi et leur religion. Nous trouverons peut-être difficile de rendre à l’Angleterre ces vertus primitives, ce ton et ce tempérament, qui ont fait d’elle ce qu’elle est ; mais en tout cas, nous (moi-même et une foule d’autres) pouvons lui offrir les moyens de dissiper son ignorance concernant les races orientales avec lesquelles elle est continuellement en contact.

En conclusion, je ne dois pas oublier de noter que les ornementations arabes de ces volumes ont été conçues par mon excellent ami Yacoub Artin Pacha, du Ministère de l’Instruction, au Caire, avec l’aide du célèbre artiste calligraphe, le Shaykh Mohammed Muunis le Cairénois. Mon nom, Al-Hajj Abdullah (=le Pèlerin Abdallah) a été écrit par un calligraphe anglais, le regretté Professeur Palmer qui trouva une mort prématurée presque en vue de Suez.

RICHARD F. BURTON.

WANDERERS' CLUB, 15 août 1885.

TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER VOLUME.

PAGE

INTRODUCTION 1

HISTOIRE DU ROI SHAHRYAR ET DE SON FRÈRE 2

a. CONTE DU TAUREAU ET DE L’ÂNE 16

(Lane, vol. I., 1-16.)

1. CONTE DU MARCHAND ET DU JINNI 24

(Chapt. I. Story of the Merchant and the Jinnee: p. 43.)

a. LE CONTE DU PREMIER CHEIKH 27

(Story of the First Sheykh and the Gazelle: p. 48.)

b. LE CONTE DU DEUXIÈME CHEIKH 32

(Story of the Second Sheykh and the two Black Hounds: p. 52.)

c. LE CONTE DU TROISIÈME CHEIKH 36

(Story of the Third Sheykh and the Mule: p. 56.)

2. LE PÊCHEUR ET LE JINNI 38

(Chapt. II. Story of the Fisherman: p. 78.)

a. CONTE DU VIZIR ET DU SAGE DUBAN 45

(Story of King Yoonan and the Sage Dooban: p. 84.)

ab. HISTOIRE DU ROI SINDIBAD ET DE SON FAUCON 50

ac. CONTE DU MARI ET DU PERROQUET 52

(Story of the Husband and the Parrot: p. 89.)

ad. CONTE DU PRINCE ET DE L’OGRESSE 54

(_Story of the Envious Wezeer and the Prince and the Ghoolah: p. 91._)

b. CONTE DU PRINCE ENSORCELÉ 69

(Story of the Young King of the Black Islands: p. 106.)

3. LE PORTEUR ET LES TROIS DAMES DE BAGDAD 82

(_Chapt. III. Story of the Porter and the Ladies of Baghdad, and of the three Royal Mendicants, etc.: p. 136._)

a. LE CONTE DU PREMIER KALANDAR 104

(Story of the First Royal Mendicant: p. 150.)

b. LE CONTE DU DEUXIÈME KALANDAR 113

(Story of the Second Royal Mendicant: p. 157.)

ba. CONTE DE L’ENVIEUX ET DE L’ENVIÉ 123

(Story of the Envier and the Envied: p. 166.)

c. LE CONTE DU TROISIÈME KALANDAR 139

(Story of the Third Royal Mendicant: p. 178.)

d. LE CONTE DE LA DAME AÎNÉE 162

e. CONTE DE LA PORTEUSE 173

CONCLUSION DU CONTE DU PORTEUR ET DES TROIS DAMES 184

4. CONTE DES TROIS POMMES 186

(Chapt. IV. Story of the Three Apples, etc.: p. 250.)

5. CONTE DE NUR AL-DIN ALI ET DE SON FILS BADR AL-DIN HASAN 195

(_Story of Noor ed-Deen and his Son, and of Shems ed-Deen and his Daughter: p. 253._)

6. LE CONTE DU BOSSUE 255

(Chapt. V. Story of the Humpback: p. 238.)

a. L’HISTOIRE DU COURTIER NAZARÉEN 262

(Story told by the Christian Broker: p. 334.)

b. LE CONTE DU RÉGENT 278

(Story told by the Sultan's Steward: p. 348.)

c. CONTE DU DOCTEUR JUIF 288

(Story told by the Jewish Physician: p. 359.)

d. CONTE DU TAILLEUR 300

(Story told by the Tailor: p. 368.)

e. LE CONTE DU BARBIER SUR LUI-MÊME 317

(The Barber's Story of Himself: p. 383.)

ea. LE CONTE DU BARBIER SUR SON PREMIER FRÈRE 319

(The Barber's Story of His First Brother: p. 385.)

eb. LE CONTE DU BARBIER SUR SON DEUXIÈME FRÈRE 324

(The Barber's Story of His Second Brother: p. 389.)

ec. LE CONTE DU BARBIER SUR SON TROISIÈME FRÈRE 328

(The Barber's Story of His Third Brother: p. 392)

ed. LE CONTE DU BARBIER SUR SON QUATRIÈME FRÈRE 331

(The Barber's Story of His Fourth Brother: p. 396.)

ee. LE CONTE DU BARBIER SUR SON CINQUIÈME FRÈRE 335

(The Barber's Story of His Fifth Brother: p. 400.)

ef. LE CONTE DU BARBIER SUR SON SIXIÈME FRÈRE 343

(The Barber's Story of His Sixth Brother.)

LA FIN DU CONTE DU TAILLEUR 348

LE LIVRE DES MILLE NUITS ET UNE NUIT. (ALF LAYLAH WA LAYLAH.)

Au Nom d’Allah, le Bienfaisant, le Miséricordieux !

_LOUANGE À ALLAH ✿ LE ROI BIENFAISANT ✿ LE CRÉATEUR DE L’UNIVERS ✿ SEIGNEUR DES TROIS MONDES ✿ QUI A ÉTABLI LE FIRMAMENT SANS PILIERS À SA PLACE ✿ ET QUI A ÉTENDU LA TERRE COMME UN LIT ✿ ET GRÂCE, ET PRIÈRE-BÉNÉDICTION SOIENT SUR NOTRE SEIGNEUR MOHAMMED ✿ SEIGNEUR DES HOMMES APOSTOLIQUES ✿ ET SUR SA FAMILLE ET SON CORTÈGE DE COMPAGNONS ✿ PRIÈRE ET BÉNÉDICTIONS DURABLES ET GRÂCE QUI JUSQU’AU JOUR DU JUGEMENT DEMEURERONT ✿ AMEN ! ✿ Ô TOI, SOUVERAIN DES TROIS MONDES !_

_Il est dit dans les récits des anciens, qui furent des exemples pour les hommes de nos jours, que le sage prend garde à ce qui advint aux autres, et que le lecteur médite sur l’histoire des peuples d’autrefois pour s’y gouverner et s’y discipliner. Louange donc à Celui qui a fait des histoires du passé une leçon pour le présent ! Parmi ces leçons se trouvent les contes nommés « Les Mille et Une Nuits », ainsi que leurs légendes et merveilles renommées. Il est rapporté (mais Allah est le plus Savant des mystères, le Souverain, l’Honoré, le Donateur, le Gracieux, le Miséricordieux) qu’il y eut, aux temps anciens et aux époques révolues, un roi parmi les rois des Banu Sásán, dans les îles de l’Inde et de la Chine, seigneur d’armées, de gardes et de serviteurs. Il ne laissa que deux fils, l’un dans la fleur de l’âge et l’autre encore jeune, tous deux chevaliers et braves, bien que l’aîné fût un cavalier plus valeureux que le cadet. L’aîné succéda à l’empire ; il gouverna la terre et ses sujets avec une justice si exemplaire qu’il fut aimé de tous les peuples de sa capitale et de son royaume. Son nom était le roi Shahryár, et il fit de son frère cadet, nommé Shah Zamán, le roi de Samarcande, en terre barbare. Ces deux frères demeurèrent dans leurs royaumes respectifs, et la loi y fut toujours appliquée ; chacun régna sur sa contrée, avec équité envers ses sujets, dans une félicité extrême, et cet état dura vingt années. Mais au terme de la vingtième année, le roi aîné éprouva le désir de revoir son jeune frère. Il prit conseil auprès de son Vizir au sujet de cette visite, mais le ministre, jugeant le projet peu opportun, recommanda de lui écrire une lettre et de lui envoyer des présents sous sa garde, en l’invitant à venir visiter l’aîné. Ayant accepté ce conseil, le roi ordonna aussitôt de préparer de magnifiques dons : des chevaux aux selles d’or incrustées de pierreries, des Mamelouks ou esclaves blancs, de belles servantes, des vierges à la poitrine haute, et des étoffes splendides et coûteuses. Il écrivit alors une lettre à Shah Zamán exprimant son vif amour et son immense désir de le voir, terminant par ces mots : « Nous espérons donc de la faveur et de l’affection de notre frère bien-aimé qu’il daignera faire l’effort de tourner son visage vers nous. De plus, nous avons envoyé notre Vizir pour organiser la marche, et notre seul et unique désir est de te voir avant que nous mourions ; si tu tardes ou nous déçois, nous ne survivrons pas à ce coup. Que la paix soit sur toi ! » Puis, le roi Shahryár, ayant scellé la missive et l’ayant remise au Vizir avec les offrandes susmentionnées, lui ordonna de retrousser ses jupes, de tendre ses forces et de faire toute diligence pour l’aller et le retour. « Écoute et obéissance ! » répondit le ministre, qui se mit à préparer son départ sans attendre, empaquetant ses charges et préparant tout le nécessaire sans délai. Cela lui prit trois jours, et à l’aube du quatrième, il prit congé de son roi et marcha droit devant lui, par les déserts et les collines, les étendues pierreuses et les plaines agréables, sans s’arrêter ni nuit ni jour. Mais chaque fois qu’il entrait dans un royaume dont le souverain était sujet de son suzerain, où il était accueilli avec de magnifiques cadeaux d’or, d’argent et toutes sortes de présents rares et beaux, il s’y attardait trois jours, le temps du droit d’accueil ; et, lorsqu’il repartait au quatrième, il était escorté honorablement pendant une journée de marche. Dès que le Vizir approcha de la cour de Shah Zamán à Samarcande, il envoya l’un de ses hauts fonctionnaires annoncer son arrivée ; celui-ci se présenta devant le roi et, embrassant le sol entre ses mains, délivra son message. Là-dessus, le roi ordonna à divers grands et seigneurs de son royaume d’aller à la rencontre du Vizir de son frère à la distance d’une journée entière de voyage ; ce qu’ils firent, le saluant respectueusement, lui souhaitant toute prospérité et formant une escorte et une procession. Lorsqu’il entra dans la ville, il se rendit directement au palais, où il se présenta en présence royale ; et, après avoir embrassé le sol et prié pour la santé et le bonheur du roi et pour la victoire sur tous ses ennemis, il l’informa que son frère brûlait du désir de le voir et sollicitait le plaisir d’une visite. Il remit alors la lettre que Shah Zamán prit de sa main et lut : elle contenait diverses allusions qui demandaient réflexion ; mais, quand le roi en eut pleinement compris le sens, il dit : « J’entends et j’obéis aux ordres du frère bien-aimé ! » ajoutant au Vizir : « Mais nous ne partirons qu’après trois jours d’hospitalité. » Il assigna au ministre des quartiers convenables dans le palais ; et, faisant dresser des tentes pour les troupes, il les ravitailla avec tout ce qu’elles pouvaient exiger en nourriture, boisson et autres nécessités. Au quatrième jour, il se prépara au voyage, rassembla de somptueux présents dignes de la majesté de son frère aîné, et établit son Vizir en chef comme vice-roi du pays durant son absence. Puis il fit sortir ses tentes, ses chameaux et ses mules, et campa, avec ses balles et ses charges, ses serviteurs et ses gardes, en vue de la ville, prêt à partir le lendemain pour la capitale de son frère. Mais, la nuit à moitié passée, il songea qu’il avait oublié dans son palais quelque chose qu’il aurait dû emporter ; il retourna donc en secret et entra dans ses appartements, où il trouva la reine, son épouse, endormie dans son propre lit nuptial, embrassant des deux bras un cuisinier noir d’aspect répugnant, souillé par la graisse et la crasse de cuisine. Quand il vit cela, le monde devint noir devant ses yeux et il dit : « Si un tel cas se produit alors que je suis encore en vue de la ville, que feront les agissements de cette putain maudite durant ma longue absence à la cour de mon frère ? » Il tira donc son cimeterre et, coupant les deux en quatre morceaux d’un seul coup, les laissa sur le tapis et retourna aussitôt à son camp sans laisser quiconque savoir ce qui s’était passé. Puis il donna l’ordre d’un départ immédiat et se mit en route sans attendre ; mais il ne pouvait s’empêcher de penser à la trahison de sa femme et il ne cessait de se dire : « Comment a-t-elle pu me faire cela ? Comment a-t-elle pu travailler à sa propre mort ? », jusqu’à ce qu’un chagrin excessif s’empare de lui, que son teint jaunisse, que son corps s’affaiblisse et qu’il soit menacé d’une dangereuse maladie, de celles qui mènent les hommes au trépas. Le Vizir raccourcit donc ses étapes, s’attarda longtemps aux points d’eau et fit de son mieux pour réconforter le roi. Or, lorsque Shah Zamán approcha de la capitale de son frère, il envoya des avant-coureurs et des messagers de bonne nouvelle pour annoncer son arrivée, et Shahryár sortit à sa rencontre avec ses Vizirs, ses Émirs, ses seigneurs et les grands de son royaume ; il le salua, se réjouit d’une joie immense et fit décorer la ville en son honneur. Cependant, quand les frères se rencontrèrent, l’aîné ne put s’empêcher de voir le changement de teint du cadet et l’interrogea sur son cas, ce à quoi il répondit : « C’est causé par les fatigues du voyage et mon cas nécessite des soins, car j’ai souffert du changement d’eau et d’air ! Mais loué soit Allah de m’avoir réuni avec un frère si cher et si rare ! » De cette manière, il dissimula et garda son secret, ajoutant : « Ô Roi du temps et Calife de l’époque, seuls le labeur et la peine ont teinté mon visage de bile et ont enfoncé mes yeux profondément dans ma tête. » Puis les deux entrèrent dans la capitale avec tous les honneurs ; et le frère aîné logea le cadet dans un palais surplombant le jardin de plaisance ; et, après un temps, voyant que son état restait inchangé, il l’attribua à son éloignement de son pays et de son royaume. Il le laissa donc aller à sa guise et ne lui posa aucune question jusqu’au jour où il dit de nouveau : « Ô mon frère, je vois que tu es devenu plus faible de corps et plus jaune de teint. » « Ô mon frère, » répondit Shah Zamán, « j’ai une blessure intérieure : » toujours il ne voulait lui dire ce qu’il avait vu chez son épouse. Là-dessus, Shahryár convoqua médecins et chirurgiens et leur ordonna de traiter son frère selon les règles de l’art, ce qu’ils firent pendant un mois entier ; mais leurs sirops et potions ne furent d’aucun secours, car il ne cessait de songer à l’acte de sa femme, et le découragement, au lieu de diminuer, prévalait, et les traitements des médecins échouaient totalement. Un jour, son frère aîné lui dit : « Je m’en vais chasser et courre et prendre mon plaisir et passe-temps ; peut-être cela allégerait-il ton cœur. » Shah Zamán, cependant, refusa, disant : « Ô mon frère, mon âme n’aspire à rien de tel et je sollicite ta faveur pour me laisser demeurer tranquillement en ce lieu, étant tout entier absorbé par ma maladie. » Ainsi le roi Shah Zamán passa sa nuit dans le palais et, le lendemain matin, quand son frère fut parti, il quitta sa chambre et s’assit à l’une des fenêtres à treillis surplombant les jardins de plaisance ; et là il demeura, pensant avec la plus triste pensée à la trahison de sa femme, et des soupirs brûlants s’échappaient de sa poitrine torturée. Et comme il continuait dans cet état, voici qu’une poterne du palais, qui était tenue soigneusement privée, s’ouvrit, et en sortirent vingt esclaves filles entourant la femme de son frère qui était merveilleusement belle, un modèle de beauté, de grâce, de symétrie et de perfection, et qui marchait avec l’élégance d’une gazelle haletant pour le ruisseau rafraîchissant. Là-dessus, Shah Zamán se retira de la fenêtre, mais il garda le groupe en vue, les épiant d’un endroit d’où il ne pouvait être éppié. Elles marchèrent sous le treillis même et s’avancèrent un peu dans le jardin jusqu’à ce qu’elles arrivent à une fontaine jaillissante au milieu d’un grand bassin d’eau ; puis elles retirèrent leurs vêtements et voici que dix d’entre elles étaient des femmes, concubines du roi, et les dix autres étaient des esclaves blancs. Alors elles s’apparièrent toutes, chacune avec chacune : mais la reine, qui fut laissée seule, cria soudain d’une voix forte : « Ici à moi, ô mon seigneur Saeed ! » et alors bondit d’un saut d’un des arbres un grand nègre baveux, aux yeux roulants dont on voyait le blanc, une vision vraiment hideuse. Il s’avança audacieusement vers elle et passa ses bras autour de son cou tandis qu’elle l’embrassait avec autant de chaleur ; puis il l’embrassa et, enroulant ses jambes autour des siennes, comme une boutonnière saisit un bouton, il la renversa et jouit d’elle. De même firent les autres esclaves avec les filles jusqu’à ce que toutes aient satisfait leurs passions, et elles ne cessèrent de s’embrasser, de se serrer, de s’accoupler et de festoyer jusqu’à ce que le jour décline ; alors les Mamelouks se levèrent du sein des demoiselles et l’esclave nègre descendit de la poitrine de la reine ; les hommes reprirent leurs déguisements et tous, excepté le nègre qui remonta à l’arbre, entrèrent dans le palais et fermèrent la porte de la poterne comme auparavant. Or, quand Shah Zamán vit cette conduite de sa belle-sœur, il se dit : « Par Allah, ma calamité est plus légère que celle-ci ! Mon frère est un plus grand roi parmi les rois que je ne le suis, pourtant cette infamie se déroule dans son propre palais, et sa femme est amoureuse de ce plus immonde des esclaves immondes. Mais cela montre seulement qu’elles le font toutes et qu’il n’est pas de femme qui ne trompe son mari ; alors que la malédiction d’Allah soit sur toutes et sur chacune, et sur les imbéciles qui s’appuient sur elles pour soutien ou qui placent les rênes de leur conduite entre leurs mains. » Alors il chassa sa mélancolie et son découragement, son regret et son dépit, et apaisa son chagrin en répétant constamment ces mots, ajoutant : « C’est ma conviction qu’aucun homme en ce monde n’est à l’abri de leur malice ! » Quand vint l’heure du souper, on lui apporta les plateaux et il mangea avec un appétit vorace, car il s’était longtemps abstenu de nourriture, se sentant incapable de toucher aucun plat, si raffiné fût-il. Puis il rendit grâces à Allah Tout-Puissant, le louant et le bénissant, et il passa une nuit des plus reposantes, car il y avait longtemps qu’il n’avait goûté la douce nourriture du sommeil. Le lendemain, il rompit son jeûne avec cœur et commença à recouvrer santé et force, et retrouva bientôt une excellente condition. Son frère revint de la chasse dix jours après, moment où il sortit pour le rencontrer et ils se saluèrent ; et quand le roi Shahryár regarda le roi Shah Zamán, il vit comment le teint de la santé lui était revenu, comment son visage était devenu vermeil et comment il mangeait avec appétit après son récent régime frugal. Il s’étonna beaucoup et dit : « Ô mon frère, j’étais si anxieux que tu te joignes à moi pour la chasse et les courses, et que tu prennes ton plaisir et ton passe-temps dans mon domaine ! » Il le remercia et s’excusa ; puis les deux montèrent à cheval et rentrèrent dans la ville et, lorsqu’ils furent assis à leur aise dans le palais, les plateaux de nourriture furent mis devant eux et ils mangèrent à leur suffisance. Après que les mets furent retirés et qu’ils se furent lavé les mains, le roi Shahryár se tourna vers son frère et dit : « Mon esprit est accablé d’étonnement devant ton état. Je désirais t’emmener avec moi à la chasse mais je t’ai vu changé de teint, pâle et blême à voir, et en grand trouble d’esprit aussi. Mais maintenant Alhamdolillah — gloire à Dieu ! — je vois que ta couleur naturelle est revenue à ton visage et que tu es à nouveau dans le meilleur état. C’était ma croyance que ta maladie venait de la séparation d’avec ta famille et tes amis, et de l’absence de ta capitale et de ton pays, alors je me suis abstenu de te troubler avec d’autres questions. Mais maintenant je te supplie de m’exposer la cause de ta plainte et de ton changement de teint, et d’expliquer la raison de ton rétablissement et du retour à la teinte vermeille de la santé que je suis accoutumé à voir. Alors parle et ne cache rien ! » Quand Shah Zamán entendit cela, il inclina la tête vers le sol pendant un moment, puis la releva et dit : « Je te dirai ce qui a causé ma plainte et ma perte de couleur ; mais excuse-moi de t’informer de la cause de son retour et de la raison de mon complet rétablissement : en vérité, je te prie de ne pas me presser pour une réponse. » Dit Shahryár, qui était très surpris par ces mots : « Laisse-moi entendre d’abord ce qui a produit ta pâleur et ta pauvre condition. » « Sache donc, ô mon frère, » répondit Shah Zamán, « que lorsque tu envoyas ton Vizir avec l’invitation à me placer entre tes mains, je me préparai et sortis de ma ville ; mais je me souvins soudain avoir laissé derrière moi dans le palais un collier de joyaux destiné à t’être offert. Je retournai seul le chercher et trouvai ma femme sur mon lit nuptial et dans les bras d’un hideux cuisinier noir. Alors je tuai les deux et vins à toi, pourtant mes pensées couvaient cette affaire et je perdis ma fleur et devins faible. Mais excuse-moi si je refuse encore de te dire quelle fut la raison du retour de mon teint. » Shahryár secoua la tête, s’émerveillant d’un extrême émerveillement, et avec le feu de la colère s’enflammant de son cœur, il cria : « En vérité, la malice de la femme est puissante ! » Puis il se réfugia auprès d’Allah contre elles et dit : « En toute vérité, ô mon frère, tu as échappé à bien des maux en mettant ta femme à mort, et bien excusables étaient ta colère et ton chagrin pour une telle mésaventure qui n’est jamais arrivée à un roi couronné comme toi. Par Allah, si le cas avait été le mien, je n’aurais pas été satisfait sans tuer mille femmes, et cette voie mène à la folie ! Mais maintenant loué soit Allah qui a tempéré pour toi ta tribulation, et il faut absolument que tu m’apprennes ce qui a si soudainement rendu à ton teint et à ta santé, et m’expliques ce qui cause cette dissimulation. » « Ô Roi de l’Âge, je te prie encore de m’excuser de le faire ! » « Non, tu le dois. » « Je crains, ô mon frère, que le récit ne te cause plus de colère et de chagrin qu’il ne m’en a affligé. » « Ce serait une raison de plus, » dit Shahryár, « pour me raconter l’histoire entière, et je te conjure par Allah de ne rien me cacher. » Là-dessus, Shah Zamán lui raconta tout ce qu’il avait vu, du commencement à la conclusion, terminant par ces mots : « Quand je contemplai ta calamité et la trahison de ta femme, ô mon frère, et que je réfléchis que tu es par les années mon aîné et par la souveraineté mon supérieur, mon propre chagrin fut rapetissé par la comparaison, et mon esprit recouvra tonus et tempérament : ainsi, rejetant mélancolie et découragement, je pus manger, boire et dormir, et ainsi je regagnai rapidement santé et force. Telle est la vérité et toute la vérité. » Quand le roi Shahryár entendit cela, il s’irrita d’une colère extrême, et la rage était comme sur le point de l’étrangler ; mais il se reprit bientôt et dit : « Ô mon frère, je ne voudrais pas te traiter de menteur en cette affaire, mais je ne peux le croire avant de l’avoir vu de mes propres yeux. » « Si tu voulais contempler ta calamité, » dit Shah Zamán, « lève-toi aussitôt et prépare-toi encore pour la chasse et les courses, et cache-toi ensuite avec moi, ainsi tu en seras témoin et tes yeux le vérifieront. » « Vrai, » dit le roi ; sur quoi il fit proclamer son intention de voyager, et les troupes et les tentes partirent hors de la ville, campant en vue, et Shahryár sortit avec eux et prit place au milieu de son armée, ordonnant aux esclaves de ne laisser personne approcher de lui. Quand la nuit vint, il convoqua son Vizir et lui dit : « Assieds-toi à ma place et que nul ne sache mon absence jusqu’au terme de trois jours. » Puis les frères se déguisèrent et retournèrent de nuit avec tout le secret au palais, où ils passèrent les heures obscures : et à l’aube ils s’assirent au treillis surplombant les jardins de plaisance, quand bientôt la reine et ses servantes sortirent comme auparavant, et passant sous les fenêtres se dirigèrent vers la fontaine. Ici, elles se dévêtirent, dix d’entre elles étant des hommes pour dix femmes, et la femme du roi cria : « Où es-tu, ô Saeed ? » Le hideux nègre tomba de l’arbre aussitôt ; et, se précipitant dans ses bras sans attendre ni délai, cria : « Je suis Sa’ad al-Din Saood ! » La dame rit de bon cœur, et tous se mirent à satisfaire leurs luxures, et restèrent ainsi occupés pendant deux heures, quand les esclaves blancs se levèrent du sein des servantes et que le nègre descendit de la poitrine de la reine : alors ils allèrent dans le bassin et, après avoir accompli le Ghusl, ou ablution complète, revêtirent leurs habits et se retirèrent comme ils avaient fait auparavant. Quand le roi Shahryár vit cette infamie de sa femme et de ses concubines, il devint comme un homme bouleversé et il cria : « Seul dans une solitude absolue l’homme peut-il être à l’abri des agissements de ce monde vil ! Par Allah, la vie n’est rien qu’un grand tort. » Il ajouta bientôt : « Ne me contrarie pas, ô mon frère, dans ce que je propose ; » et l’autre répondit : « Je ne le ferai pas. » Alors il dit : « Levons-nous tels que nous sommes et partons droit d’ici, car nous n’avons aucune affaire avec la royauté, et errons sur la terre d’Allah, adorant le Tout-Puissant jusqu’à ce que nous trouvions quelqu’un à qui pareille calamité est arrivée ; et si nous n’en trouvons aucun, alors la mort sera plus bienvenue pour nous que la vie. » Ainsi les deux frères sortirent par une seconde poterne privée du palais ; et ils ne cessèrent de voyager de jour et de nuit, jusqu’à ce qu’ils atteignent un arbre au milieu d’une prairie tout près d’une source d’eau douce sur le rivage de la mer salée. Tous deux en burent et s’assirent pour prendre leur repos ; et quand une heure du jour fut passée, voici qu’ils entendirent un rugissement puissant et un tumulte au milieu de la mer comme si les cieux tombaient sur la terre ; et la mer se brisa en vagues devant eux, et de celle-ci s’éleva une colonne noire, qui grandit et grandit jusqu’à ce qu’elle s’élève vers le ciel et commence à se diriger vers cette prairie. En la voyant, ils furent saisis d’une peur extrême et grimpèrent au sommet de l’arbre, qui était élevé ; d’où ils regardèrent pour voir ce que pouvait être l’affaire. Et voici, c’était un Jinni, énorme de taille, buriné de poitrine et de masse, large de front et noir de teint, portant sur sa tête un coffre de cristal. Il marcha vers la terre, pataugeant dans les profondeurs, et arrivant à l’arbre sur lequel étaient les deux rois, s’assit au-dessous. Il posa alors le coffre sur son fond et en tira un coffret, avec sept cadenas d’acier, qu’il déverrouilla avec sept clés d’acier qu’il prit de près de sa cuisse, et il en vit sortir une jeune dame, la peau blanche et de l’air le plus charmant, de stature fine et mince, et brillante comme si elle avait été une lune de la quatorzième nuit, ou le soleil faisant pleuvoir un vif éclat. Ainsi le poète Utayyah l’a excellemment dit : —_

Elle se leva comme le matin quand il brille à travers la nuit ✿ Et elle dora le bosquet de son gracieux aspect : De son éclat le soleil tire son accroissement quand ✿ Elle se dévoile et fait honte à la clarté de la lune. Que tous les êtres s'inclinent entre ses mains ✿ Tandis qu'elle montre ses charmes, son voile ôté. Et elle inonde les cités de torrents de larmes ✿ Quand elle fait jaillir son regard de lumière fulgurante.

Le Jinni l’assit sous l’arbre à ses côtés et, la regardant, dit : « Ô amour choisi de ce cœur qui est le mien ! Ô dame de la plus noble lignée, que j’ai enlevée lors de ta nuit de noces afin que nul ne puisse m’empêcher de prendre ta virginité ou de te posséder avant moi, et que nul hormis moi n’a aimée ou n’a goûtée : ô ma bien-aimée ! Je voudrais volontiers dormir un peu. » Il posa alors sa tête sur les cuisses de la dame ; et, étendant ses jambes qui rejoignaient la mer, il s’endormit, ronflant et soufflant comme le roulement du tonnerre. Aussitôt, elle leva la tête vers la cime de l’arbre et vit les deux rois perchés près du sommet ; alors, elle souleva doucement de ses genoux la tête du Jinni, lasse de la soutenir, et la posa sur le sol ; puis, se tenant droite sous l’arbre, elle fit signe aux rois : « Descendez, vous deux, et ne craignez rien de cet Ifrit. » Ils furent dans une frayeur terrible en découvrant qu’elle les avait vus et lui répondirent de la même manière : « Par Allah, ô dame, et par ta pudeur, dispense-nous de descendre ! » Mais elle répliqua en disant : « Par Allah, vous descendrez sur-le-champ, et si vous ne descendez pas, j’éveillerai sur vous mon époux, cet Ifrit, et il vous fera mourir de la pire des morts » ; et elle continua à leur faire des signes. Effrayés, ils descendirent vers elle, et elle se leva devant eux et dit : « Donnez-moi un coup vigoureux, sans délai ni hésitation, sinon j’éveillerai sur vous cet Ifrit qui vous tuera sur l’heure. » Ils lui dirent : « Ô notre dame, nous t’en conjurons par Allah, laisse-nous ce labeur, car nous sommes des fugitifs, en proie à une peur et une terreur extrêmes de cet Ifrit qui est ton époux. Comment pourrions-nous agir comme tu le désires ? » « Assez de ce discours : il le faut, » dit-elle, et elle leur fit jurer par Celui qui a élevé les cieux sans étai ni pilier que, s’ils n’obéissaient pas à sa volonté, elle les ferait tuer et jeter à la mer. Sur quoi, par crainte, le roi Shahryar dit au roi Shah Zaman : « Ô mon frère, fais ce qu’elle te demande de faire ; » mais il répondit : « Je ne le ferai pas avant que tu ne le fasses toi-même. » Et ils commencèrent à se disputer à propos de la chevaucher. Alors elle dit aux deux : « Pourquoi vous vois-je disputer et hésiter ? Si vous ne vous avancez pas comme des hommes pour accomplir l’acte de nature tous les deux, j’éveillerai sur vous l’Ifrit. » À cela, en raison de leur peur cuisante du Jinni, tous deux firent d’elle ce qu’elle leur ordonnait ; et, lorsqu’ils furent descendus d’elle, elle dit : « Bien joué ! » Elle tira alors de sa poche une bourse et en sortit une corde nouée, sur laquelle étaient enfilés cinq cent soixante anneaux-sceaux, et demanda : « Savez-vous ce que c’est ? » Ils lui répondirent en disant : « Nous ne savons pas ! » Alors elle dit : « Ce sont les sceaux de cinq cent soixante hommes qui m’ont toutes chevauchée sur les cornes de ce vil, ce stupide, cet immonde Ifrit ; donnez-moi donc aussi vos deux anneaux-sceaux, vous, paire de frères. » Lorsqu’ils eurent retiré leurs deux anneaux de leurs doigts et les lui eurent donnés, elle leur dit : « En vérité, cet Ifrit m’a enlevée lors de ma nuit de noces, m’a enfermée dans un coffret, a mis le coffret dans un coffre, a apposé sur le coffre sept solides cadenas d’acier et m’a déposée au fond profond de la mer qui tempête, se heurtant et s’entrechoquant en vagues ; il m’a gardée ainsi afin que je demeure chaste et honnête, prétend-il ! afin que nul hormis lui n’ait de commerce avec moi. Mais j’ai été sous autant de mes semblables qu’il m’a plu, et ce misérable Jinni ignore que le Destin ne saurait être détourné ni entravé par rien, et que ce qu’une femme veut, elle l’accomplit, quand bien même l’homme s’y opposerait. C’est ainsi que l’un d’eux dit : —

Ne te fie pas aux femmes ; ✿ Ne te fie pas à leurs cœurs, Dont les joies et les peines ✿ Sont suspendues à leurs caprices ! Un amour menteur elles te jureront ✿ D’où la ruse ne s’absente jamais : Prends Yusuf pour exemple ✿ Gare aux artifices et aux blessures ! Iblis a évincé Adam ✿ (Ne le voyez-vous pas ?) par leurs arts.

Et un autre dit : —

« Cesse ton blâme, homme ! Il mènera à une passion sans bornes ; ✿ Ma faute n’est pas aussi lourde que celle que tu y as trouvée. Si je deviens un amant fidèle, alors ne m’advient ✿ Que ce qui arriva à beaucoup dans le temps passé. Car merveilleux est celui et bien digne de nos louanges ✿ Qui, des pièges de l’esprit féminin, s’est gardé sain et sauf. »

En entendant ces paroles, ils furent saisis d’un étonnement extrême, et elle s’éloigna d’eux vers l’Ifrit et, reprenant sa tête sur ses genoux comme auparavant, leur dit doucement : « Maintenant, allez votre chemin et portez-vous au-delà de la portée de sa malice. » Ils partirent donc en se disant l’un à l’autre : « Allah ! Allah ! » et « Il n’est de Majesté et il n’est de Puissance qu’en Allah, le Glorieux, le Grand ; et auprès de Lui nous cherchons refuge contre la malice et la ruse des femmes, car en vérité, cela n’a point d’égal en force. Considère, ô mon frère, les manières de cette dame merveilleuse avec un Ifrit qui est tellement plus puissant que nous. Puisqu’il lui est arrivé un malheur plus grand que celui qui nous est advenu et qui devrait nous apporter une consolation abondante, retournons dans nos pays et nos capitales, et décidons de ne plus jamais épouser de femmes et nous leur montrerons bientôt quelle sera notre action. » Là-dessus, ils chevauchèrent vers les tentes du roi Shahryar, qu’ils atteignirent au matin du troisième jour ; et, ayant rassemblé les vizirs et les émirs, les chambellans et les hauts fonctionnaires, il remit une robe d’honneur à son vice-roi et donna l’ordre d’un retour immédiat à la ville. Là, il s’assit sur son trône et, faisant mander le Premier Ministre, le père des deux jeunes filles qui (Inshallah !) seront bientôt mentionnées, il dit : « Je t’ordonne de prendre ma femme et de la frapper à mort ; car elle a rompu son serment et sa foi. » Il l’emmena donc au lieu d’exécution et la fit mourir. Puis le roi Shahryar prit son épée en main et, se rendant au sérail, tua toutes les concubines et leurs mamelouks. Il se jura aussi par un serment irrévocable que, quelle que soit la femme qu’il épouserait, il consumerait sa virginité la nuit et la tuerait le lendemain matin pour s’assurer de son honneur ; « Car, dit-il, il n’y a jamais eu et il n’y a pas une seule femme chaste sur la face de la terre. » Puis Shah Zaman pria pour obtenir la permission de rentrer chez lui ; et il partit, équipé et escorté, et voyagea jusqu’à ce qu’il atteigne son propre pays. Pendant ce temps, Shahryar commanda à son vizir de lui amener la mariée de la nuit pour qu’il puisse consommer l’union avec elle ; il lui présenta donc une très belle jeune fille, la fille de l’un des émirs, et le roi entra auprès d’elle à la tombée de la nuit, et quand l’aube pointa, il ordonna à son ministre de lui trancher la tête ; et le vizir s’exécuta par crainte du Sultan. Il continua ainsi pendant l’espace de trois ans ; épousant une jeune fille chaque nuit et la tuant le lendemain matin, jusqu’à ce que le peuple pousse des cris contre lui et le maudisse, priant Allah de détruire totalement lui et son règne ; et les femmes firent un vacarme, les mères pleurèrent et les parents s’enfuirent avec leurs filles jusqu’à ce qu’il ne reste plus dans la ville une jeune personne apte à la copulation charnelle. Bientôt, le roi ordonna à son Grand Vizir, celui-là même qui était chargé des exécutions, de lui amener une vierge comme à son habitude ; et le ministre sortit, chercha et n’en trouva point ; il retourna donc chez lui dans le chagrin et l’angoisse, craignant pour sa vie de la part du roi. Or, il avait deux filles, nommées Shahrázád et Dunyázád, dont l’aînée avait parcouru les livres, annales et légendes des rois précédents, ainsi que les histoires, exemples et faits des hommes et des choses d’autrefois ; en vérité, on disait qu’elle avait rassemblé mille livres d’histoires relatives aux races antiques et aux souverains disparus. Elle avait lu les œuvres des poètes et les connaissait par cœur ; elle avait étudié la philosophie et les sciences, les arts et les accomplissements ; et elle était plaisante et polie, sage et spirituelle, érudite et bien élevée. Ce jour-là, elle dit à son père : « Pourquoi te vois-je ainsi changé et accablé de souci et de peine ? Concernant cette affaire, l’un des poètes a dit : —

Dis à celui qui a du chagrin ✿ Que le deuil ne durera jamais : De même que la joie n’a pas de lendemain ✿ Ainsi le malheur passera. »

Quand le vizir entendit ces paroles de sa fille, il lui raconta, du début à la fin, tout ce qui s’était passé entre lui et le roi. Là-dessus, elle dit : « Par Allah, ô mon père, combien de temps ce massacre des femmes durera-t-il ? Veux-tu que je te dise ce que j’ai à l’esprit afin de sauver les deux parties de la destruction ? » « Parle, ô ma fille, » dit-il, et elle répondit : « Je souhaite que tu me donnes en mariage à ce roi Shahryar ; soit je vivrai, soit je serai une rançon pour les filles vierges des musulmans et la cause de leur délivrance de ses mains et des tiennes. » « Par Allah ! » cria-t-il dans une colère extrême qui n’avait nul besoin d’être nourrie, « Ô toi qui manques d’esprit, n’expose pas ta vie à un tel péril ! Comment oses-tu m’adresser des paroles si éloignées de la sagesse et si proches de la folie ? Sache que celui qui manque d’expérience dans les affaires du monde tombe facilement dans le malheur ; et celui qui ne considère pas la fin ne garde pas le monde pour ami, et le vulgaire dit : — J’étais allongé à mon aise : rien que mon zèle excessif ne m’a apporté le malaise. » « Il faut, » interrompit-elle, « que tu me permettes d’accomplir cette bonne action, et qu’il me tue s’il le veut : je ne mourrai que comme rançon pour les autres. » « Ô ma fille, » demanda-t-il, « et comment cela te profitera-t-il quand tu auras jeté ta vie ? » et elle répondit : « Ô mon père, il le faut, quoi qu’il en advienne ! » Le vizir fut de nouveau transporté de fureur et la blâma et lui fit des reproches, terminant par : « En vérité, je crains qu’il ne t’arrive ce qui est arrivé au Taureau et à l’Âne avec le Laboureur. » « Et que, » demanda-t-elle, « leur est-il arrivé, ô mon père ? » Sur quoi, le vizir commença le

CONTE DU TAUREAU ET DE L’ÂNE.

Sache, ô ma fille, qu’il y avait autrefois un marchand qui possédait beaucoup d’argent et beaucoup d’hommes, et qui était riche en bétail et en chameaux ; il avait aussi une femme et une famille et il vivait à la campagne, étant expérimenté dans l’agriculture et dévoué au travail de la terre. Or, Allah Très-Haut l’avait doté de la compréhension des langues des bêtes et des oiseaux de toute espèce, mais sous peine de mort s’il divulguait ce don à quiconque. Il le garda donc secret par crainte. Il avait dans son étable un Taureau et un Âne, chacun attaché à sa propre stalle, l’une tout près de l’autre. Comme le marchand était assis à proximité un jour avec ses serviteurs et que ses enfants jouaient autour de lui, il entendit le Taureau dire à l’Âne : « Salut et santé à toi, ô Père de l’Éveil ! car tu jouis du repos et d’un bon traitement ; tout sous toi est balayé et fraîchement arrosé ; les hommes s’occupent de toi et te nourrissent, et ta provende est de l’orge tamisée et ton breuvage de l’eau de source pure, tandis que moi (créature malheureuse !), je suis mené dehors au milieu de la nuit, quand ils posent sur mon cou la charrue et quelque chose appelé Joug ; et je m’épuise à fendre la terre depuis l’aube du jour jusqu’au coucher du soleil. Je suis forcé de faire plus que je ne peux et de supporter toutes sortes de mauvais traitements de nuit en nuit ; après quoi ils me ramènent avec les flancs déchirés, le cou écorché, les jambes douloureuses et les paupières gonflées de larmes. Puis ils m’enferment dans l’étable et me jettent des fèves et de la paille pilée, mêlées de terre et de balle ; et je reste dans le fumier et la crasse et les odeurs infectes durant toute la nuit. Mais toi, tu es toujours dans un endroit balayé, arrosé et nettoyé, et tu es toujours allongé à ton aise, sauf quand il arrive (et c’est assez rare !) que le maître ait quelque affaire, quand il te monte et te mène à la ville et revient avec toi sur-le-champ. Ainsi, il arrive que je travaille et que je sois en détresse tandis que tu prends ton aise et ton repos ; tu dors pendant que je suis sans sommeil ; j’ai toujours faim pendant que tu manges à ta faim, et je gagne le mépris pendant que tu gagnes la bienveillance. » Quand le Taureau cessa de parler, l’Âne se tourna vers lui et dit : « Ô Large-de-Front, ô toi l’égaré ! il n’a pas menti celui qui t’a surnommé Tête-de-Taureau, car toi, ô père d’un Taureau, tu n’as ni prévoyance ni invention ; tu es le plus simple des simples, et tu ne connais rien aux bons conseillers. N’as-tu pas entendu le dicton des sages : —

Pour d’autres, ces épreuves et ces labeurs je supporte ✿ Et le plaisir est à eux et à moi le souci ; Comme le blanchisseur qui noircit son front au soleil ✿ Pour blanchir le vêtement que d’autres hommes portent.

Mais toi, ô imbécile, tu es plein de zèle et tu peines et te tourmentes devant le maître ; et tu te déchires et t’uses et te tues pour le confort d’un autre. N’as-tu jamais entendu le proverbe qui dit : Nul pour guider, et du chemin on s’égare ? Tu t’en vas à l’appel de la prière de l’aube et tu ne reviens qu’au coucher du soleil ; et durant toute la journée tu endures toutes sortes d’épreuves ; à savoir, les coups, les bastonnades et les mauvais langages. Maintenant, écoute-moi, Monsieur Taureau ! quand ils t’attachent à ta mangeoire puante, tu frappes le sol de ton sabot avant et tu ruais des pieds de derrière et tu pousses avec tes cornes et tu beugles à tue-tête, alors ils te croient content. Et quand ils te jettent ton fourrage, tu te jettes dessus avec avidité et tu te hâtes de remplir ton beau ventre gras. Mais si tu acceptes mon conseil, ce sera mieux pour toi et tu mèneras une vie plus facile que la mienne. Quand tu vas aux champs et qu’ils posent la chose appelée Joug sur ton cou, allonge-toi et ne te relève plus même s’ils te frappent ; et, si tu te relèves, allonge-toi une seconde fois ; et quand ils te ramènent à la maison et t’offrent tes fèves, laisse-toi tomber sur le dos et renifle seulement ta nourriture et retire-toi et n’y goûte point, et contente-toi de ta paille pilée et de ta balle ; et ainsi, feins d’être malade, et ne cesse de faire cela pendant un jour ou deux jours ou même trois jours, ainsi tu auras du repos de la peine et du labeur. » Quand le Taureau entendit ces mots, il sut que l’Âne était son ami et le remercia, disant : « Juste est ton conseil ; » et pria pour que toutes les bénédictions le récompensent, et cria : « Ô Père de l’Éveil ! tu as compensé mes manquements. » (Or le marchand, ô ma fille, comprenait tout ce qui se passait entre eux.) Le lendemain, le conducteur prit le Taureau et, ajustant la charrue sur son cou, le fit travailler comme d’habitude ; mais le Taureau commença à se dérober à son labour, selon le conseil de l’Âne, et le laboureur le roua de coups jusqu’à ce qu’il brise le joug et s’enfuie ; mais l’homme le rattrapa et le fouetta jusqu’à ce qu’il désespère de sa vie. Néanmoins, il ne voulut rien faire d’autre que rester immobile et s’effondrer jusqu’au soir. Puis le gardien le ramena à la maison et l’établit dans sa stalle : mais il se retira de sa mangeoire et ne trépigna ni ne se cabra ni ne donna de coups de corne ni ne beugla comme il avait coutume de le faire ; ce dont l’homme s’étonna. Il lui apporta les fèves et les cosses, mais il les renifla et les délaissa et s’allongea aussi loin d’elles qu’il put et passa toute la nuit à jeun. Le paysan vint le lendemain matin ; et, voyant la mangeoire pleine de fèves, la paille pilée intacte et le bœuf allongé sur le dos dans le plus triste état, les jambes étendues et le ventre gonflé, il s’inquiéta pour lui et se dit : « Par Allah, il est assurément tombé malade et c’est la raison pour laquelle il n’a pas voulu labourer hier. » Puis il alla voir le marchand et rapporta : « Ô mon maître, le Taureau est souffrant ; il a refusé son fourrage la nuit dernière ; plus encore, il n’en a pas goûté un morceau ce matin. » Or le marchand-fermier comprenait ce que tout cela signifiait, parce qu’il avait surpris la conversation entre le Taureau et l’Âne, alors il dit : « Prends ce coquin d’âne, et pose le joug sur son cou, et attache-le à la charrue et fais-lui faire le travail du Taureau. » Là-dessus, le laboureur prit l’Âne, et le fit travailler durant toute la journée à la tâche du Taureau ; et, quand il faiblit par faiblesse, il lui fit manger le bâton jusqu’à ce que ses côtes soient douloureuses et ses flancs creusés et son cou écorché par le joug ; et quand il rentra le soir, il pouvait à peine traîner ses membres, tant les pattes de devant que celles de derrière. Quant au Taureau, il avait passé la journée allongé de tout son long et avait mangé son fourrage avec un excellent appétit, et il ne cessait d’appeler des bénédictions sur l’Âne pour son bon conseil, ignorant ce qui lui était arrivé à cause de lui. Donc, quand la nuit tomba et que l’Âne revint à l’étable, le Taureau se leva devant lui en signe d’honneur et dit : « Que de bonnes nouvelles réjouissent ton cœur, ô Père de l’Éveil ! grâce à toi, j’ai reposé toute cette journée et j’ai mangé ma nourriture en paix et en tranquillité. » Mais l’Âne ne répondit rien, à cause de la colère et de l’amertume et de la fatigue et de la bastonnade qu’il avait reçue ; et il se repentit du plus profond de son repentir ; et il se dit : « Cela vient de ma folie à donner de bons conseils ; comme dit le proverbe, J’étais dans la joie et l’allégresse, rien que mon zèle excessif ne m’a apporté cette tristesse. Mais je garderai à l’esprit ma valeur innée et la noblesse de ma nature ; car que dit le poète ?

La belle teinte du Basilic faillira-t-elle ✿ Bien que le pied du scarabée rampe sur le Basilic ? Et bien que l’araignée et la mouche soient ses habitants ✿ La disgrâce s’attachera-t-elle à la salle royale ? Le cauri, je le sais, aura cours ✿ Mais la perle claire, sa valeur tombera-t-elle ?

« Et maintenant, il me faut réfléchir, lui jouer un tour, et le ramener à sa place, sinon je meurs. » Puis il regagna sa mangeoire, tout accablé, tandis que le Taureau le remerciait et le bénissait. C'est ainsi, ô ma fille, dit le Vizir, que tu mourras faute de discernement ; demeure donc tranquille, ne dis mot et n'expose point ta vie à pareille épreuve ; car, par Allah, je t'offre le meilleur des conseils, qui naît de mon affection et de ma tendre sollicitude pour toi. « Ô mon père, répondit-elle, il faut absolument que je me rende auprès de ce Roi pour être mariée à lui. » Il dit : « Ne fais point cela » ; et elle répondit : « En vérité, je le ferai » ; sur quoi il ajouta : « Si tu ne te tais et ne demeures tranquille, je ferai de toi ce que le marchand fit de sa femme. » « Et que fit-il ? » demanda-t-elle. Sache donc, répondit le Vizir, qu'après le retour de l'Âne, le marchand sortit sur la terrasse du toit avec sa femme et sa famille, car c'était une nuit de pleine lune. La terrasse donnait sur l'étable, et bientôt, alors qu'il était assis là, ses enfants jouant autour de lui, le marchand entendit l'Âne dire au Taureau : « Dis-moi, ô père Large-Front, que comptes-tu faire demain ? » Le Taureau répondit : « Que faire, sinon continuer de suivre ton conseil, ô Aliboron ? En vérité, il était on ne peut plus avisé et il m'a procuré repos et tranquillité ; je ne m'en écarterai pas d'un iota : ainsi, lorsqu'ils m'apporteront ma nourriture, je la refuserai, je gonflerai mon ventre et je ferai semblant d'être souffrant. » L'Âne secoua la tête et dit : « Garde-toi de faire cela, ô père de Taureau ! » Le Taureau demanda : « Pourquoi ? » et l'Âne répondit : « Sache que je m'apprête à te donner le meilleur des conseils, car j'ai entendu notre maître dire au gardien : Si le Taureau ne se lève pas de sa place pour faire son travail ce matin et s'il se détourne de son fourrage aujourd'hui, remettez-le au boucher afin qu'il l'égorge, donne sa chair aux pauvres et façonne une courroie de cuir avec sa peau. Or, je crains pour toi à cause de cela. Prends donc mon avis avant qu'une calamité ne s'abatte sur toi ; et quand ils t'apporteront ton fourrage, mange-le, lève-toi, beugle et gratte le sol, sinon notre maître te tuera assurément : et que la paix soit avec toi ! » Là-dessus, le Taureau se leva, beugla haut et fort, remercia l'Âne et dit : « Demain, j'irai volontiers avec eux » ; et il mangea aussitôt toute sa nourriture et alla jusqu'à lécher la mangeoire. (Tout cela eut lieu et le propriétaire écoutait leur conversation.) Le lendemain matin, le marchand et sa femme allèrent à l'étable du Taureau et s'assirent, et le conducteur vint et fit sortir le Taureau qui, voyant son maître, remua la queue, lâcha des vents et gambada si vigoureusement que le marchand partit d'un grand éclat de rire et ne cessa de rire jusqu'à en tomber sur le dos. Sa femme lui demanda : « De quoi ris-tu d'un rire aussi sonore ? » ; et il lui répondit : « J'ai ri d'un secret que j'ai entendu et vu, mais que je ne puis dire sous peine de mort. » Elle reprit : « Il faut de toute force que tu me le révèles, et que tu dévoiles la cause de ton rire, dussé-je en mourir ! » Mais il répliqua : « Je ne puis révéler ce que les bêtes et les oiseaux disent dans leur jargon, de peur de mourir. » Alors elle dit : « Par Allah, tu mens ! Ce n'est qu'un prétexte : tu ne ris de personne si ce n'est de moi, et maintenant tu voudrais me cacher quelque chose. Mais par le Seigneur des Cieux ! si tu ne révèles pas la cause, je ne cohabiterai plus avec toi : je te quitterai à l'instant. » Et elle s'assit et pleura. Sur quoi le marchand dit : « Malheur à toi ! Que signifie ton pleur ? Crains Allah, abandonne ces paroles et ne me pose plus de questions. » « Il faut absolument que tu me dises la cause de ce rire », dit-elle, et il répondit : « Tu sais que lorsque j'ai prié Allah de m'accorder la compréhension des langages des bêtes et des oiseaux, j'ai fait le vœu de ne jamais révéler le secret à quiconque, sous peine de mourir sur-le-champ. » « Peu importe, cria-t-elle, dis-moi quel secret est passé entre le Taureau et l'Âne, et meurs à cette heure même si telle est ton intention » ; et elle ne cessa de l'importuner jusqu'à ce qu'il fût épuisé et tout à fait bouleversé. Alors, à la fin, il dit : « Convoque ton père, ta mère, nos proches, nos parents et quelques-uns de nos voisins », ce qu'elle fit ; et il envoya chercher le Kazi et ses assesseurs, ayant l'intention de faire son testament, de lui révéler son secret et de mourir ; car il l'aimait d'un amour excessif, parce qu'elle était sa cousine, la fille du frère de son père, et la mère de ses enfants, et qu'il avait vécu avec elle une vie de cent vingt ans. Puis, ayant rassemblé toute la famille et les gens de son voisinage, il leur dit : « Une étrange histoire me concerne, et elle est telle que si je révèle le secret à quiconque, je suis un homme mort. » C'est pourquoi chacun des présents dit à la femme : « Allah t'adjure, abandonne cette obstination coupable et reconnais la justesse de cette affaire, de peur que ton mari et le père de tes enfants ne meure. » Mais elle répliqua : « Je ne m'en détournerai pas avant qu'il ne me le dise, même s'il doit en mourir. » Alors ils cessèrent de l'exhorter ; et le marchand se leva d'au milieu d'eux et se rendit dans une dépendance pour accomplir l'ablution rituelle, et il se proposait ensuite de revenir, de lui dire son secret et de mourir. Or, fille Shéhérazade, ce marchand avait dans ses dépendances une cinquantaine de poules sous un seul coq, et tout en se préparant à faire ses adieux aux siens, il entendit l'un de ses nombreux chiens de ferme s'adresser ainsi, dans sa propre langue, au Coq, qui battait des ailes, chantait vigoureusement, sautant du dos d'une poule à l'autre et les cochant toutes à tour de rôle, disant : « Ô Chantecler ! Comme ton esprit est mesquin et ta conduite éhontée ! Soit déçu celui qui t'a élevé ! N'as-tu pas honte de tes agissements en un jour pareil ? » « Et qu'est-il arrivé aujourd'hui ? » demanda le Coq, ce à quoi le Chien répondit : « Ne sais-tu pas que notre maître se prépare aujourd'hui à sa mort ? Sa femme est résolue à ce qu'il révèle le secret que lui a enseigné Allah, et à l'instant où il le fera, il mourra à coup sûr. Nous, les chiens, nous sommes tous en deuil ; mais toi, tu bats des ailes, tu claironnes de toute la force de tes poumons et tu coches poule après poule. Est-ce là une heure pour les divertissements et les plaisirs ? N'as-tu pas honte de toi-même ? » « Alors par Allah, dit le Coq, notre maître est un esprit faible, un homme dépourvu de sens : s'il ne peut gérer ses affaires avec une seule femme, sa vie ne vaut pas la peine d'être prolongée. Moi, j'ai une cinquantaine de dames Poulettes ; j'en satisfais une, j'en provoque une autre, j'en affame une et je gave l'autre ; et grâce à ma bonne gouvernance, elles sont toutes bien sous mon contrôle. Ce maître à nous prétend à l'esprit et à la sagesse, il n'a qu'une seule femme, et pourtant ne sait comment la mener. » Le Chien demanda : « Que devrait donc faire le maître, ô Coq, pour se tirer de ce mauvais pas ? » « Il devrait se lever sur-le-champ, répondit le Coq, prendre quelques rameaux de ce mûrier et lui passer une bonne volée de bois vert sur le dos et les côtes jusqu'à ce qu'elle s'écrie : Je me repens, ô mon maître ! Je ne te poserai plus jamais de question tant que je vivrai ! Puis qu'il la batte encore une fois, vigoureusement, et après cela, il dormira libéré de tout souci et jouira de la vie. Mais ce maître à nous ne possède ni sens ni jugement. » « Maintenant, fille Shéhérazade, continua le Vizir, je ferai avec toi ce que ce mari fit à cette femme. » Shéhérazade dit : « Et que fit-il ? » Il répondit : « Lorsque le marchand entendit les sages paroles prononcées par son Coq à son Chien, il se leva à la hâte et chercha la chambre de sa femme, après avoir coupé pour elle quelques rameaux de mûrier et les avoir cachés là ; puis il l'appela : Viens dans le cabinet afin que je te dise le secret pendant que personne ne me voit, et que je meure ensuite. » Elle entra avec lui, il verrouilla la porte et s'abattit sur elle avec une telle correction du dos, des épaules, des côtes, des bras et des jambes, disant pendant ce temps : « Demanderas-tu encore des questions sur ce qui ne te concerne pas ? » qu'elle en perdit presque connaissance. Bientôt elle cria : « Je suis du nombre des repentis ! Par Allah, je ne te poserai plus de questions, et je me repens sincèrement et sainement. » Puis elle baisa ses mains et ses pieds, et il la fit sortir de la pièce, soumise comme une épouse doit l'être. Ses parents et toute la compagnie se réjouirent, et la tristesse et le deuil furent changés en joie et en allégresse. Ainsi le marchand apprit la discipline familiale de son Coq, et lui et sa femme vécurent ensemble la plus heureuse des vies jusqu'à la mort. Et toi aussi, ô ma fille ! continua le Vizir, à moins que tu ne renonces à cette affaire, je ferai de toi ce que ce marchand fit à sa femme. » Mais elle lui répondit avec beaucoup de détermination : « Je ne céderai jamais, ô mon père, et ce récit ne changera pas ma résolution. Laisse là ces discours et ces commérages. Je n'écouterai pas tes paroles et, si tu me refuses, je m'unirai à lui au mépris de ton nez. Et d'abord, j'irai moi-même et seule auprès du Roi, et je lui dirai : J'ai supplié mon père de me marier à toi, mais il a refusé, étant résolu à décevoir son seigneur, lésinant sur une pareille à moi pour un pareil à toi. » Son père demanda : « Faut-il qu'il en soit ainsi ? » et elle répondit : « Il en est ainsi. » Là-dessus, le Vizir, las de se lamenter et de lutter, de la persuader et de l'en dissuader, tout cela sans succès, se rendit auprès du Roi Shahryar et, après l'avoir béni et avoir baisé le sol devant lui, lui raconta toute l'histoire de sa dispute avec sa fille du début à la fin, et comment elle avait conçu le dessein de se présenter à lui cette nuit-là. Le Roi s'étonna d'un étonnement extrême ; car il avait fait une exception toute particulière pour la fille du Vizir, et il lui dit : « Ô le plus fidèle des Conseillers, comment est-ce possible ? Tu sais que j'ai juré par Celui qui a élevé les Cieux qu'après que je serai entré chez elle cette nuit, je te dirai au matin : Prends-la et tue-la ! Et si tu ne la tues pas, je te tuerai à sa place sans faute. » « Qu'Allah te guide vers la gloire et prolonge ta vie, ô Roi de l'époque, répondit le Vizir, c'est elle qui en a décidé ainsi : tout cela je le lui ai dit et plus encore ; mais elle ne veut pas m'écouter et elle persiste à vouloir passer cette nuit à venir avec la Majesté du Roi. » Alors Shahryar se réjouit grandement et dit : « C'est bien ; va, prépare-la et cette nuit amène-la moi. » Le Vizir retourna auprès de sa fille et lui rapporta l'ordre en disant : « Qu'Allah ne laisse point ton père désolé par ta perte ! » Mais Shéhérazade se réjouit d'une joie immense, prépara tout ce dont elle avait besoin et dit à sa sœur cadette, Dunyazad : « Remarque bien les instructions que je te confie ! Quand je serai entrée chez le Roi, je t'enverrai chercher, et quand tu viendras à moi et verras qu'il a pris son plaisir charnel avec moi, dis-moi : Ô ma sœur, si tu n'es pas endormie, conte-moi quelque histoire nouvelle, délectable et charmante, pour mieux hâter nos heures d'insomnie ; et je te raconterai un conte qui sera notre délivrance, si Allah le veut, et qui détournera le Roi de sa coutume sanguinaire. » Dunyazad répondit : « Avec amour et joie. » Ainsi, lorsque la nuit fut venue, leur père le Vizir transporta Shéhérazade auprès du Roi, qui fut réjoui de la voir et demanda : « M'as-tu amené ce que je désirais ? » et il répondit : « Je l'ai fait. » Mais lorsque le Roi l'emmena dans son lit et commença à jouer avec elle et voulut entrer chez elle, elle pleura ; ce qui le fit demander : « Qu'as-tu ? » Elle répondit : « Ô Roi de l'époque, j'ai une sœur cadette et j'aimerais prendre congé d'elle cette nuit avant de voir l'aube. » Il fit donc venir aussitôt Dunyazad, qui vint et baisa le sol entre ses mains, après quoi il lui permit de prendre place près du pied du lit. Puis le Roi se leva, fit disparaître la virginité de son épouse et les trois s'endormirent. Mais au milieu de la nuit, Shéhérazade s'éveilla et fit signe à sa sœur Dunyazad qui s'assit et dit : « Allah t'adjure, ô ma sœur, récite-nous quelque histoire nouvelle, charmante et délectable, avec laquelle passer les heures d'insomnie de notre fin de nuit. » « Avec joie et bon plaisir, répondit Shéhérazade, si ce Roi pieux et propice me le permet. » « Raconte », dit le Roi qui, par hasard, était insomniaque et agité, et qui fut donc heureux à la perspective d'entendre son récit. Ainsi Shéhérazade se réjouit ; et c'est ainsi que, la première nuit des Mille et une Nuits, elle commença par le

[20] Une histoire semblable est encore racontée à Akká (Saint-Jean-d'Acre) au sujet du terrible « boucher », Jazzár (Djezzar) Pacha. On peut difficilement plaindre les femmes assez folles pour courir de tels risques. Selon Frizzi, Niccolò, marquis d'Este, après avoir fait décapiter Parisina, ordonna que toutes les épouses infidèles de Ferrare fussent traitées de la même manière.

[21] Shahrázád (persan) = Libératrice de la cité ; dans la version plus ancienne, Scheherazade (tous deux probablement issus de Shirzád = née de lion). Dunyázád = Libératrice du monde. L'édition de Breslau corrompt le premier nom en Sháhrzád ou Sháhrazád ; et celles de Macnaghten et de Calcutta en Shahrzád ou Shehrzád. J'ai pris la liberté de rétablir le nom tel qu'il devrait être. Galland préfère pour la seconde Dinarzade (?) et Richardson Dinazade (Dinázád = Libératrice de la religion) : ici, j'ai suivi Lane et Payne, bien que dans « First Footsteps » j'aie été induit en erreur par Galland. Voir vol. ii, p. 1.

[22] Probablement proposait-elle au Roi de « Judith ». Ces jeunes dames érudites et intelligentes sont très dangereuses en Orient.

[23] En Égypte, etc., le taureau prend la place du bœuf occidental. Le mot arabe est « Taur » (Thaur, Saur) ; en vieux persan « Tora » et en latin « Taurus », vestige vénérable des jours précédant la scission des familles linguistiques « sémitique » et « aryenne » en deux branches distinctes. « Taur » se retrouve dans le saxon « Steor » et l'anglais « Steer ».

[24] Arabe « Abú Yakzán » = l'Éveillé ; parce que l'âne brait à l'aube.

[25] Arabe « Tibn » ; paille broyée sous le traîneau : le foin d'Égypte, d'Arabie, de Syrie, etc. La vieille coutume rurale consiste à arracher le blé par poignées avec les racines, laissant la terre parfaitement nue : d'où l'« arrachage » des Saintes Écritures hébraïques. L'objectif est de préserver chaque atome de « Tibn ».

[26] Arabe « Yá Aftah » : Al-Aftah est une épithète du taureau, ainsi que du caméléon.

[27] Arabe « Balid », un égyptianisme favori souvent plaisamment confondu avec « Wali » (un santon) ; d'où ce dernier en vient à signifier « un innocent », un « niais ».

[28] D'après l'édition de Calcutta, vol. I, p. 29.

[29] L'arabe « Abu Yakzán » n'est guère l'équivalent de « Père l'Éveillé ».

[30] En arabe, le wa (و) est le signe de la parenthèse.

[31] Dans l'Orient proche, la petite charrue légère est transportée au champ par le taureau ou l'âne.

[32] Ocymum basilicum, l'« herbe royale », si prisée dans tout l'Orient, surtout en Inde, où, sous le nom de « Tulsi », c'est un arbuste sacré pour le joyeux dieu Krishna. J'ai trouvé ces vers dans une copie manuscrite des Nuits.

[33] Arabe « Sadaf », le Kauri, ou cauri, rapporté de l'archipel des Maldives et des Laquedives. Le Kámús décrit ce « Wada' » ou Concha Veneris comme « une coquille blanche [d'où l'expression "shell out" (payer/cracher la monnaie)] retirée de la mer, dont la fissure est blanche comme celle du noyau de datte. On la porte autour du cou pour conjurer le mauvais œil ». La perle en arabe est « Murwarid », d'où évidemment « Margarita » et Margaris (prénom féminin).

[34] Arabe « Kat'a » (morceau de cuir) : certains lisent « Nat'a », un cuir utilisé en guise de nappe, et formant un sac pour les victuailles ; mais il n'est jamais fait de peau de taureau.

[35] Le « Cadi » ancien, juge en matière religieuse. Les Shuhúd, ou assesseurs, sont des officiers de la Mahkamah ou tribunal du Cadi.

[36] Dont il sera question dans une page future. Il se purifiait ainsi rituellement avant la mort.

[37] Ceci est plus chrétien que musulman : une malédiction maltaise favorite est « Yahrak Kiddísak man rabba-k ! » = que brûle le saint qui t'a élevé !

[38] Une expression égyptienne populaire : le chien et le coq parlent comme des fellahs.

[39] C'est-à-dire entre le dernier sommeil et l'aube, moment où ils se lèvent pour faire leurs ablutions et prier.

CONTE DU MARCHAND ET DU GÉNIE.

Il est raconté, ô Roi fortuné, qu'il y avait un marchand parmi les marchands qui possédait beaucoup de richesses et faisait des affaires dans diverses cités. Or, un jour, il monta à cheval et partit pour recouvrer des créances dans certaines villes, et la chaleur l'oppressa vivement ; il s'assit donc sous un arbre et, mettant la main dans ses sacoches, en tira du pain rompu et des dattes sèches et commença à rompre le jeûne. Lorsqu'il eut fini de manger les dattes, il jeta les noyaux avec force et voici ! un Ifrit apparut, énorme de stature et brandissant une épée nue, avec laquelle il s'approcha du marchand et dit : « Lève-toi pour que je te tue, tout comme tu as tué mon fils ! » Le marchand demanda : « Comment ai-je tué ton fils ? » et il répondit : « Quand tu as mangé des dattes et jeté les noyaux, ils ont frappé mon fils en pleine poitrine alors qu'il marchait par là, de sorte qu'il est mort sur-le-champ. » Le marchand dit : « En vérité, nous appartenons à Allah et c'est vers Lui que nous retournons. Il n'y a de Majesté et il n'y a de Puissance qu'en Allah, le Glorieux, le Grand ! Si j'ai tué ton fils, je l'ai tué par pur hasard. Je te prie maintenant de me pardonner. » Le Génie répliqua : « Il n'y a nul recours, il faut que je te tue. » Puis il le saisit et le traîna, et l'ayant jeté à terre, leva l'épée pour le frapper ; sur quoi le marchand pleura et dit : « Je confie mon cas à Allah », et commença à répéter ces couplets :

Le Temps contient deux jours, celui de la bénédiction et celui du fléau ✿ Et la Vie tient deux moitiés, celle du plaisir et celle de la douleur. Ne vois-tu pas, quand souffle l'ouragan, balayant tout sur son passage et frappant avec force ✿ Que nul, hormis le géant de la forêt, ne ressent la souffrance de l'épreuve ? Combien d'arbres la terre nourrit-elle, des secs et des verts ✿ Pourtant nul ne se plaint, sinon ceux qui portent des fruits, du jet de la pierre. Ne vois-tu pas comment les cadavres remontent et flottent à la surface de la marée ✿ Tandis que les perles de prix restent cachées au plus profond de l'abîme ! Dans les Cieux sont innombrables les étoiles en grand nombre ✿ Pourtant, pas une étoile qui ne soit éclipsée par le Soleil et la Lune. Tu juges bien les jours qui virent ton voyage sain et sauf ✿ Et tu ne comptais pas les tourments et la douleur dont le Destin est toujours friand. Les nuits t'ont gardé en sécurité et la sécurité t'a apporté la fierté ✿ Mais la félicité et les bénédictions de la nuit sont des génératrices de fléaux !

Quand le marchand cessa de réciter ses vers, le Génie lui dit : « Abrège tes paroles, par Allah ! Il faut que je te tue. » Mais le marchand lui parla ainsi : « Sache, ô Ifrit, que j'ai des dettes dues à mon égard, et beaucoup de richesses, et des enfants, et une femme, et de nombreux gages en main ; permets-moi donc de rentrer chez moi et de rendre à chaque créancier son dû ; et je reviendrai vers toi à la tête de la nouvelle année. Allah me soit témoin et garant que je retournerai vers toi ; et alors tu pourras faire de moi ce que tu voudras, et Allah est témoin de ce que je dis. » Le Génie prit de lui une promesse ferme et le laissa partir ; il retourna donc dans sa propre ville, régla ses affaires, rendit à tous les hommes leur dû et, après avoir informé sa femme et ses enfants de ce qui lui était arrivé, il nomma un tuteur et demeura avec eux pendant une année entière. Puis il se leva, fit les ablutions rituelles du Wuzu pour se purifier avant la mort, prit son linceul sous le bras et fit ses adieux aux siens, à ses voisins et à toute sa parenté, et partit malgré lui. Ils se mirent alors à pleurer et à se lamenter, à se frapper la poitrine pour lui ; mais il voyagea jusqu'à ce qu'il arrivât au même jardin, et le jour de son arrivée était le premier jour de la Nouvelle Année. Comme il était assis à pleurer sur ce qui lui était arrivé, voici qu'un Shaykh, un homme très âgé, s'approcha menant une gazelle enchaînée ; et il salua ce marchand et, lui souhaitant longue vie, dit : « Quelle est la cause de ton assise en ce lieu, seul, alors que c'est un refuge pour les esprits malins ? » Le marchand lui raconta ce qui s'était passé avec l'Ifrit, et le vieillard, propriétaire de la gazelle, s'étonna et dit : « Par Allah, ô mon frère, ta foi n'est autre qu'une foi immense et ton histoire bien étrange ; si elle était gravée avec des burins sur les coins des yeux, elle serait un avertissement pour quiconque voudrait être averti. » Puis, s'asseyant près du marchand, il dit : « Par Allah, ô mon frère, je ne te quitterai pas avant de voir ce qui adviendra de toi et de cet Ifrit. » Et bientôt, alors qu'ils étaient assis et que les deux parlaient, le marchand commença à ressentir de la peur, de la terreur, une peine immense et un chagrin sans soulagement, un souci toujours croissant et un désespoir extrême. Et le propriétaire de la gazelle était tout près de son côté ; quand voici, un second Shaykh s'approcha d'eux, et avec lui étaient deux chiens de race lévrier, tous deux noirs. Le second vieillard, après les avoir salués du salam, les interrogea aussi sur leurs nouvelles et dit : « Qu'est-ce qui vous fait asseoir en ce lieu, demeure des Jánn ? » Ils lui racontèrent donc l'histoire du début à la fin, et leur séjour là n'avait pas duré longtemps avant qu'arrivât un troisième Shaykh, avec lui une mule au poil bai brillant ; et il les salua et leur demanda pourquoi ils étaient assis en ce lieu. Ils lui racontèrent donc l'histoire du début à la fin : et inutile, ô mon maître, est une histoire racontée deux fois ! Il s'assit là avec eux, et voici ! un nuage de poussière s'avança et un puissant démon de sable apparut au milieu du désert. Bientôt le nuage s'ouvrit et voici, à l'intérieur se trouvait ce Génie, tenant à la main une épée nue, tandis que ses yeux lançaient des étincelles de feu de rage. Il s'approcha d'eux et, tirant le marchand d'entre eux, lui cria : « Lève-toi pour que je te tue, comme tu as tué mon fils, la substance vitale de mon foie. » Le marchand se lamenta et pleura, et les trois vieillards se mirent à soupirer, à crier, à pleurer et à se lamenter avec leur compagnon. Bientôt, le premier vieillard (le propriétaire de la gazelle) sortit du milieu d'eux, baisa la main de l'Ifrit et dit : « Ô Génie, toi Couronne des Rois des Jann ! Si je te racontais l'histoire de moi et de cette gazelle et que tu la trouvais merveilleuse, me donnerais-tu le tiers du sang de ce marchand ? » Puis le Génie dit : « Il en sera ainsi, ô Shaykh ! Si tu me racontes cette histoire et que je la trouve merveilleuse, alors je te donnerai le tiers de son sang. » Sur ce, le vieillard commença à raconter

L'HISTOIRE DU PREMIER SHAYKH.

Sache, ô Génie ! que cette gazelle est la fille de mon oncle paternel, ma propre chair et mon propre sang, et je l'épousai quand elle était une jeune fille, et je vécus avec elle près de trente ans, pourtant je ne fus pas béni par une descendance d'elle. Je pris donc une concubine, qui m'apporta le don d'un enfant mâle, beau comme la pleine lune, avec des yeux d'un éclat charmant, des sourcils qui formaient une seule ligne et des membres d'un dessin parfait. Peu à peu il grandit en stature et devint grand ; et quand il fut un garçon de quinze ans, il devint nécessaire que je voyageasse vers certaines cités et je voyageai avec un grand stock de marchandises. Mais la fille de mon oncle (cette gazelle) avait appris la gramarye, l'égromancie et l'art des clercs dès son enfance ; elle ensorcela donc ce fils à moi en veau, et mon esclave (sa mère) en génisse, et les confia aux soins du berger. Or, quand je revins après un long temps de mon voyage et que je demandai mon fils et sa mère, elle me répondit en disant : « Ton esclave est morte, et ton fils s'est enfui et je ne sais où il est allé. » Je restai donc une année entière avec le cœur endolori et les yeux ruisselants, jusqu'au moment de la Grande Fête d'Allah. J'envoyai alors chercher mon berger, lui ordonnant de me choisir une génisse grasse ; et il m'en apporta une qui était la demoiselle, mon esclave, que cette gazelle avait ensorcelée. Je retroussai mes manches et ma jupe et, prenant un couteau, je procédai à lui couper la gorge, mais elle mugit haut et pleura des larmes amères. Là-dessus je m'étonnai, la pitié me saisit et je retins ma main, disant au berger : « Apporte-m'en une autre que celle-ci. » Alors ma cousine cria : « Tue-la, car je n'en ai pas de plus grasse ni de plus belle ! » Une fois de plus, je m'avançai pour la sacrifier, mais elle mugit encore haut, sur quoi, par pitié, je m'abstins et commandai aux bergers de la tuer et de la dépouiller. Il la tua et la dépouilla, mais ne trouva en elle ni graisse ni chair, seulement de la peau et des os ; et je me repentis quand le repentir ne me servait plus de rien. Je la donnai au berger et lui dis : « Va me chercher un veau gras » ; il m'apporta mon fils ensorcelé. Quand le veau me vit, il brisa son attache et courut vers moi, se frotta contre moi, se lamenta et versa des larmes ; si bien que j'eus pitié de lui et dis au berger : « Apporte-moi une génisse et laisse ce veau partir ! » Là-dessus, ma cousine (cette gazelle) cria après moi, disant : « Il faut que tu tues ce veau ; c'est un jour saint et béni, où rien n'est tué sinon ce qui est parfait et pur ; et nous n'avons parmi nos veaux aucun plus gras ou plus beau que celui-ci ! » Je dis : « Regarde l'état de la génisse que j'ai abattue sur ton ordre et comment nous nous détournons d'elle avec déception, elle ne nous a profité en rien ; et je me repens d'un immense repentir de l'avoir tuée : donc cette fois je n'obéirai pas à ton ordre pour le sacrifice de ce veau. » Elle dit : « Par Allah le Très Grand, le Compatissant, le Miséricordieux ! Il n'y a nul recours ; tu dois le tuer en ce jour saint, et si tu ne le tues pas, pour moi tu n'es pas un homme et je ne suis pas une femme pour toi. » Or, quand j'entendis ces paroles dures, ne connaissant pas son but, je m'approchai du veau, couteau en main——Et Shéhérazade perçut l'aube du jour et cessa de dire ses paroles permises. Puis sa sœur lui dit : « Combien ton histoire est belle, et combien reconnaissante, et combien douce, et combien savoureuse ! » Et Shéhérazade lui répondit : « Qu'est-ce que cela par rapport à ce que je pourrais te raconter la nuit suivante, si je vivais et que le Roi m'épargnât ? » Alors le Roi dit en lui-même : « Par Allah, je ne la tuerai pas avant d'avoir entendu le reste de son histoire. » Ils dormirent donc le reste de cette nuit dans une étreinte mutuelle jusqu'à ce que le jour se lève pleinement. Puis le Roi se rendit à sa salle d'audience et le Vizir monta avec le linceul de sa fille sous le bras. Le Roi donna ses ordres, promut celui-ci et déposa celui-là, jusqu'à la fin de la journée ; et il ne dit rien au Vizir de ce qui était arrivé. Mais le Ministre s'en étonna avec un étonnement immense ; et quand la Cour fut levée, le Roi Shahryar entra dans son palais.

Sache, ô seigneur des Rois des Jann ! que ces deux chiens sont mes frères et que je suis le troisième. Or, quand notre père mourut et nous laissa un capital de trois mille pièces d’or, j’ouvris une boutique avec ma part, et j’y fis le commerce d’achat et de vente, et il en fut de même pour mes deux frères, chacun s’installant à son compte. Mais je n’étais pas en affaires depuis longtemps quand l’aîné vendit son fonds pour mille dinars et, après avoir acheté l’équipement et la marchandise nécessaires, prit le chemin des pays étrangers. Il fut absent une année entière avec la caravane ; mais un jour, alors que j’étais assis dans ma boutique, voici qu’un mendiant se tint devant moi pour demander l’aumône, et je lui dis : « Qu’Allah t’ouvre une autre porte ! » Là-dessus, il répondit en pleurant : « Suis-je donc si changé que tu ne me reconnaisses pas ? » Je le regardai alors attentivement, et voici ! c’était mon frère ; je me levai donc pour l’accueillir, je le fis asseoir dans ma boutique et je l’interrogeai sur son sort. « Ne me demande rien, répondit-il ; ma richesse est dilapidée et ma condition est devenue sans condition ! » Je l’emmenai donc au Hammam, je le revêtis d’une tenue à moi et lui donnai le gîte dans ma maison. De plus, après avoir examiné les comptes de mon fonds de commerce et les profits de mes affaires, je trouvai que mon industrie m’avait rapporté mille dinars, tandis que mon capital, le cœur de ma fortune, s’élevait à deux mille. Je partageai donc le tout avec lui, en disant : « Considère que tu n’as pas fait de voyage à l’étranger mais que tu es resté à la maison ; et ne te laisse pas abattre par ta malchance. » Il prit sa part avec une grande joie et s’ouvrit une boutique ; et les choses allèrent leur train pendant quelques nuits et quelques jours. Mais bientôt mon second frère (cet autre chien), ayant lui aussi le cœur tourné vers le voyage, vendit ce qu’il avait en marchandises et en stock, et bien que nous ayons tenté de le retenir, il ne voulut pas l’être : il fit ses préparatifs de voyage et partit avec certains voyageurs. Après une absence d’une année entière, il revint vers moi, tout comme mon aîné était revenu ; et quand je lui dis : « Ô mon frère, ne t’avais-je pas dissuadé de voyager ? », il versa des larmes et s’écria : « Ô mon frère, c’est le décret du destin : me voici simple mendiant, sans le sou et sans une chemise sur le dos. » Je le menai donc au bain, ô Jinni, et le revêtant de vêtements neufs de ma propre garde-robe, je l’accompagnai à ma boutique et le servis en viande et en boisson. En outre, je lui dis : « Ô mon frère, j’ai l’habitude de faire mes comptes de boutique à chaque fin d’année, et tout ce que je trouverai en surplus sera partagé entre toi et moi. » Je procédai donc, ô Ifrit, à faire le bilan et, trouvant deux mille dinars de profit, je rendis grâce au Créateur (qu’Il soit exalté et glorifié !) et j’en remis une moitié à mon frère, gardant l’autre pour moi. Là-dessus, il s’occupa à ouvrir une boutique et c’est ainsi que nous vécûmes de nombreux jours. Après un temps, mes frères commencèrent à me presser de voyager avec eux ; mais je refusai, disant : « Qu’avez-vous gagné à vos voyages pour que j’y gagne moi-même ? » Comme je ne voulais pas les écouter, nous retournâmes chacun à notre boutique où nous achetâmes et vendîmes comme auparavant. Ils continuèrent à me pousser à voyager pendant une année entière, mais je refusai de le faire jusqu’à ce que six années pleines soient passées, et c’est alors que je consentis en ces termes : « Ô mes frères, me voici, votre compagnon de voyage : voyons maintenant quel argent vous avez sur vous. » Je trouvai, cependant, qu’ils n’avaient pas un liard, ayant dilapidé leur substance en chère somptueuse, en boissons et en plaisirs charnels. Pourtant, je ne prononçai pas une parole de reproche ; bien au contraire, je revis une fois de plus les comptes de ma boutique et vendis ce que je possédais en marchandises ; et, me trouvant propriétaire de six mille ducats, je procédai avec joie à diviser cette somme par moitié, en disant à mes frères : « Ces trois mille pièces d’or sont pour moi et pour vous afin de faire négoce », ajoutant : « Enterrons l’autre moitié dans le sol pour qu’elle nous soit utile au cas où quelque malheur nous arriverait, et dans ce cas, chacun prendra mille pièces pour s’ouvrir une boutique. » Tous deux répondirent : « Ton calcul est juste » ; et je donnai à chacun ses mille pièces d’or, gardant la même somme pour moi-même, à savoir mille dinars. Nous apprêtâmes alors des marchandises appropriées, louâmes un navire et, ayant embarqué nos marchandises, nous commençâmes notre voyage, jour après jour, pendant un mois complet, après quoi nous arrivâmes dans une cité où nous vendîmes notre cargaison ; et pour chaque pièce d’or, nous en gagnâmes dix. Et comme nous reprenions notre voyage, nous trouvâmes sur le rivage de la mer une jeune fille vêtue de hardes usées et en lambeaux, et elle baisa ma main en disant : « Ô maître, y a-t-il en toi bonté et charité ? Je peux t’en faire un juste retour. » Je répondis : « Il en est ainsi ; vraiment, la bienveillance et les bonnes œuvres sont en moi, même si tu ne me fais aucun retour. » Puis elle dit : « Prends-moi pour épouse, ô mon maître, et emmène-moi dans ta ville, car je me suis donnée à toi ; fais-moi donc une faveur et je suis de celles qui sont dignes des bonnes œuvres et de la charité : je te ferai un juste retour pour cela et ne sois pas honteux de ma condition. » Quand j’entendis ses paroles, mon cœur s’élança vers elle, de la manière dont Allah (qu’Il soit exalté et glorifié !) l’avait voulu ; je la pris, je la vêtis, je lui préparai un reposoir décent dans le navire et je la traitai avec honneur. Ainsi nous poursuivîmes notre voyage, et mon cœur s’attacha à elle avec un attachement extrême, et je ne fus séparé d’elle ni la nuit ni le jour, et je lui témoignais plus d’égards qu’à mes frères. Alors ils furent aliénés à mon égard, et devinrent jaloux de ma richesse et de la quantité de marchandises que j’avais, et leurs yeux s’ouvrirent avec convoitise sur tous mes biens. Ils prirent donc conseil pour me tuer et s’emparer de ma fortune, disant : « Tuons notre frère et tout son argent sera à nous » ; et Satan fit paraître cette action juste à leurs yeux ; aussi, quand ils me trouvèrent dans l’intimité (alors que je dormais aux côtés de ma femme), ils nous prirent tous deux et nous jetèrent à la mer. Ma femme s’éveilla, saisie de frayeur, et redevenant aussitôt une Ifritah, elle me soutint, me transporta sur une île et disparut pour un court instant ; mais elle revint au matin et dit : « Me voici, ta fidèle esclave, qui t’a rendu une juste récompense ; car je t’ai soutenu dans les eaux et t’ai sauvé de la mort par le commandement du Tout-Puissant. Sache que je suis une Jinniyah, et dès que je t’ai vu, mon cœur t’a aimé par la volonté du Seigneur, car je suis croyante en Allah et en Son Apôtre (que le Ciel le bénisse et le préserve !). Là-dessus, je suis venue à toi dans la condition que tu as vue et tu m’as épousée, et vois maintenant, je t’ai sauvé de la noyade. Mais je suis en colère contre tes frères et je dois assurément les tuer. » Quand j’entendis son histoire, je fus surpris et, la remerciant pour tout ce qu’elle avait fait, je dis : « Mais pour ce qui est de tuer mes frères, cela ne doit pas être. » Puis je lui racontai le récit de ce qui leur était arrivé depuis le début de notre existence jusqu’à la fin, et en l’entendant, elle dit : « Cette nuit, je volerai comme un oiseau au-dessus d’eux et je coulerai leur navire et les tuerai. » Je dis : « Par Allah, ne fais pas cela, car le proverbe dit : Ô toi qui fais le bien à celui qui fait le mal, laisse le malfaiteur à ses mauvaises actions. De plus, ils sont toujours mes frères. » Mais elle répliqua : « Par Allah, il n’y a pas d’autre issue que de les tuer. » Je m’humiliai devant elle pour obtenir leur pardon, sur quoi elle me prit et s’envola avec moi jusqu’à ce qu’enfin elle me déposât sur la terrasse de ma propre maison. J’ouvris les portes et repris ce que j’avais caché dans le sol ; et après avoir salué les gens, j’ouvris ma boutique et m’achetai des marchandises. Or, quand la nuit vint, je rentrai chez moi, et là je vis ces deux chiens attachés ; et, quand ils m’aperçurent, ils se levèrent, gémirent et se firent caressants ; mais avant que je ne sache ce qui était arrivé, ma femme dit : « Ces deux chiens sont tes frères ! » Je répondis : « Et qui leur a fait une telle chose ? » et elle répliqua : « J’ai envoyé un message à ma sœur et elle les a traités ainsi, et ces deux-là ne seront libérés de leur forme actuelle que lorsque dix années seront passées. » Et maintenant je suis arrivé en ce lieu sur le chemin de la sœur de ma femme afin qu’elle les délivre de cette condition, après qu’ils l’auront endurée pendant dix ans. Comme j’étais en route, je vis ce jeune homme, qui m’informa de ce qui lui était arrivé, et je décidai de ne pas partir d’ici avant de voir ce qui pourrait se passer entre toi et lui. Telle est mon histoire ! Alors le Jinni dit : « Certes, c’est là un récit étrange et c’est pourquoi je te donne la troisième portion de son sang et de son crime. » Là-dessus, le troisième Shaykh, le maître de la mule-jument, dit au Jinni : « Je peux te raconter une histoire plus merveilleuse que ces deux-là, pourvu que tu m’accordes le reste de son sang et de son crime », et le Jinni répondit : « Qu’il en soit ainsi ! » Puis le vieil homme commença :

L’HISTOIRE DU TROISIÈME SHAYKH.

Sache, ô Sultan et chef des Jann, que cette mule était ma femme. Or, il arriva que je partis et fus absent une année entière ; et quand je revins de mon voyage, je vins à elle pendant la nuit, et je vis un esclave noir couché avec elle sur le lit, et ils parlaient, et se caressaient, et riaient, et s’embrassaient et jouaient au jeu de la chair. Quand elle me vit, elle se leva et vint précipitamment vers moi avec une cruche d’eau ; et, marmonnant des sorts par-dessus, elle m’en aspergea et dit : « Sors de cette forme qui est la tienne pour la forme d’un chien » ; et je devins sur l’instant un chien. Elle me chassa de la maison, et je courus par la porte et ne cessai de courir jusqu’à ce que j’arrive à l’étal d’un boucher, où je m’arrêtai et commençai à manger les os qui s’y trouvaient. Quand le propriétaire de l’étal me vit, il me prit et me conduisit dans sa maison, mais aussitôt que sa fille m’eut aperçu, elle se voila le visage devant moi, criant : « Amènes-tu des hommes à moi et entres-tu avec eux chez moi ? » Son père demanda : « Où est l’homme ? » ; et elle répondit : « Ce chien est un homme que sa femme a ensorcelé et je suis capable de le libérer. » Quand son père entendit ses paroles, il dit : « Par Allah, ô ma fille, libère-le. » Elle prit donc une cruche d’eau et, après avoir prononcé des paroles par-dessus, elle en aspergea quelques gouttes sur moi, disant : « Sors de cette forme pour ta forme première. » Et je retournai à ma forme naturelle. Puis je baisai sa main et dis : « Je souhaiterais que tu transformes ma femme tout comme elle m’a transformé. » Là-dessus, elle me donna un peu d’eau, disant : « Dès que tu la verras endormie, asperge ce liquide sur elle et prononce les paroles que tu m’as entendu dire, ainsi elle deviendra ce que tu désires. » J’allai vers ma femme et la trouvai profondément endormie ; et, tout en aspergeant l’eau sur elle, je dis : « Sors de cette forme pour la forme d’une mule-jument. » Ainsi elle devint sur l’instant une mule, et c’est elle que tu vois de tes yeux, ô Sultan et chef des Rois des Jann ! Puis le Jinni se tourna vers elle et dit : « Est-ce la vérité ? » Et elle inclina la tête et répondit par signes : « En vérité, c’est la vérité : car telle est mon histoire et voilà ce qui m’est arrivé. » Or, quand le vieil homme eut cessé de parler, le Jinni trembla de plaisir et lui donna le tiers du sang du marchand.——Et Shahrazad perçut l’aube du jour et cessa de dire les propos qui lui étaient permis. Alors Dunyazad dit : « Ô ma sœur, combien ton récit est plaisant, et combien il est plein de goût ; combien il est doux et combien il est agréable ! » Elle répondit : « Et qu’est-ce que cela comparé à ce que je pourrais te raconter, la nuit prochaine, si je vis et que le Roi m’épargne ? » Alors le Roi pensa : « Par Allah, je ne la tuerai pas avant d’avoir entendu le reste de son récit, car vraiment il est merveilleux. » Ainsi ils se reposèrent cette nuit-là dans une étreinte mutuelle jusqu’à l’aube. Après cela, le Roi se rendit à sa Salle d’Apparat, et le Vizir et les troupes entrèrent et la cour était bondée, et le Roi donna ses ordres, jugea, nomma et déposa, ordonnant et interdisant pendant le reste de la journée. Puis le Divan fut levé, et le Roi Shahryar entra dans son palais.

Or, quand vint la Troisième Nuit,

Et que le Roi eut eu sa volonté de la fille du Vizir, Dunyazad, sa sœur, lui dit : « Termine pour nous ce récit qui est le tien » ; et elle répondit : « Avec joie et grand plaisir ! Il m’est parvenu, ô Roi de bon augure, que lorsque le troisième vieillard raconta au Jinni un récit plus merveilleux que les deux précédents, le Jinni s’émerveilla d’un immense émerveillement ; et, tremblant de plaisir, il s’écria : « Voici ! je t’ai accordé le reste du châtiment du marchand et, pour ton amour, je l’ai libéré. » Là-dessus, le marchand embrassa les vieillards et les remercia, et ces Shaykhs lui souhaitèrent la joie d’être sauvé et s’en allèrent chacun vers sa propre cité. Pourtant, ce récit n’est pas plus merveilleux que l’histoire du pêcheur. » Le Roi demanda : « Quelle est l’histoire du pêcheur ? » Et elle répondit en relatant le récit de

« Et qu’est-ce donc ? » etc. Une façon populaire d’exprimer une grande différence. Ainsi en Inde : « Où est le Rajah Bhoj (le grand Roi) et où est Gangá le marchand d’huile ? »

LE PÊCHEUR ET LE DJINN.

Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, qu’il y avait un pêcheur fort avancé en âge, qui avait une femme et trois enfants, et qui était, de surcroît, dans une condition misérable. Or, il était dans ses habitudes de jeter son filet chaque jour quatre fois, et pas davantage. Un jour, il sortit vers l’heure de midi en direction du bord de mer, où il déposa son panier ; et, relevant sa chemise et se plongeant dans l’eau, il lança son filet et attendit qu’il atteigne le fond. Puis il rassembla les cordages et tira dessus, mais il le trouva pesant ; et malgré tous ses efforts pour le ramener vers la rive, il ne put le soulever ; alors il transporta les extrémités sur le rivage, enfonça un pieu dans le sol et y attacha le filet. Ensuite, il se déshabilla et plongea dans l’eau tout autour du filet, et ne cessa de travailler dur jusqu’à ce qu’il l’eût remonté. Il s’en réjouit et, revêtant ses vêtements, il se rendit au filet, où il trouva un âne mort qui en avait déchiré les mailles. Lorsqu’il le vit, il s’écria dans sa douleur : « Il n’est de Majesté et il n’est de Puissance qu’en Allah, le Glorieux, le Grand ! » Puis il dit : « Voilà une étrange manière de gagner son pain quotidien » ; et il commença à réciter des vers improvisés :

Ô toi qui peines dans les ténèbres de la nuit, en péril et en souffrance, ton labeur pour le pain quotidien ne vient ni de la force ni de la puissance ! Ne vois-tu pas le pêcheur chercher sur la mer son pain, tandis que les étoiles de la nuit scintillent comme fixées dans un écheveau emmêlé ? Soudain il plonge, en dépit des assauts des vagues, tandis que ses regards avides s’efforcent d’apercevoir le filet qui se gonfle ; Jusqu’à ce que, se réjouissant du succès de la nuit, il rapporte un poisson dont le gosier a été saisi et coupé en deux par l’hameçon du Destin. Lorsqu’un homme qui a passé les heures de la nuit insouciant du froid, de l’humidité et des ténèbres, achetant ce poisson, désire l’aisance et le confort, Louange au Seigneur qui donne à celui-ci, refuse à celui-là ses désirs, et condamne l’un à peiner et à attraper la proie, et l’autre à manger les poissons.

Puis il dit : « Debout et à l’ouvrage ; je suis sûr de Sa bienfaisance, Inshallah ! » Et il continua :

Lorsque tu es saisi par le Mauvais Destin, assume la patience de l’âme noble : c’est ce que tu as de mieux à faire : Ne te plains pas à la créature ; ceci est une plainte venant du plus Miséricordieux envers le plus impitoyable.

Le pêcheur, après avoir regardé l’âne mort, le dégagea des mailles, essora et étendit son filet ; puis il plongea dans la mer, en disant : « Au nom d’Allah ! » Il lança le filet et tira dessus, mais il devint lourd et s’enfonça plus fermement que la première fois. Il pensa alors qu’il y avait du poisson dedans, l’attacha, retira ses vêtements, entra dans l’eau, plongea et tira jusqu’à ce qu’il l’eût ramené sur la terre ferme. Il y trouva alors une grande cruche de terre pleine de sable et de boue ; en voyant cela, il fut fort troublé et commença à répéter ces vers :

Cessez, ô troubles du monde, et pardonnez si vous ne voulez pas cesser : Je suis allé chercher mon pain quotidien, je découvre que je dois vivre sans pain : Car ni l’artisanat ne m’apporte rien, ni le Destin ne m’alloue une part : Combien de sots atteignent les Pléiades, tandis que les ténèbres engloutissent les sages et les prudents.

Alors il demanda pardon à Allah et, jetant la jarre, il essora son filet, le nettoya et retourna à la mer pour la troisième fois, jeta son filet et attendit qu’il eût coulé. Puis il tira dessus et y trouva des tessons de poterie et du verre brisé ; sur quoi il commença à réciter ces vers :

Il est à toi, ce pain quotidien que tu ne peux ni délier ni lier, ni la plume ni l’écrit ne t’aident en rien à trouver ton pain quotidien : Car la joie et le pain quotidien sont ce que le Destin daigne accorder ; ce sol est un terrain triste et stérile, tandis que cet autre réjouit le laboureur. Les flèches du Temps et de la Vie accablent maint homme de valeur, tout en élevant à un haut degré des êtres à l’esprit ignoble. Alors viens, ô Mort ! car en vérité la vie ne vaut pas un fétu quand le faucon tombe bas tandis que le canard sauvage fend les vents : Il n’est pas étonnant que tu voies comment les grandes âmes et les grands esprits sont pauvres, et maint homme infâme destiné à la hauteur de la chance. Cet oiseau survolera le monde de l’orient jusqu’au plus lointain occident, et celui-là obtiendra tous ses désirs sans jamais quitter son nid.

Puis, levant les yeux au ciel, il dit : « Ô mon Dieu ! en vérité Tu sais que je ne jette mon filet chaque jour que quatre fois ; la troisième est faite et jusqu’à présent Tu ne m’as rien accordé. Alors cette fois, ô mon Dieu, daigne me donner mon pain quotidien. » Puis, ayant invoqué le nom d’Allah, il jeta à nouveau son filet et attendit qu’il coule et se stabilise ; sur quoi il tira dessus mais ne put le ramener, car il était empêtré au fond. Il cria dans son dépit : « Il n’est de Majesté et il n’est de Puissance qu’en Allah ! » et il commença à réciter :

Fi de ce monde misérable, s’il doit en être ainsi, que je sois submergé par le chagrin et la misère : Bien que joyeux soit le sort de l’homme quand l’aube se lève, il boit la coupe du malheur avant que le soir ne paraisse : Pourtant j’étais de ceux à qui le monde, quand on demandait « Quel sort est le plus heureux ? », disait souvent : « C’est le sien ! »

Là-dessus, il se déshabilla et, plongeant vers le filet, s’en occupa jusqu’à ce qu’il arrivât à terre. Puis il ouvrit les mailles et y trouva une jarre de cuivre jaune en forme de concombre, manifestement pleine de quelque chose, dont l’ouverture était scellée par un bouchon de plomb estampillé du sceau de notre Seigneur Sulayman, fils de David (qu’Allah les accepte tous deux !). En voyant cela, le pêcheur se réjouit et dit : « Si je la vends au bazar du cuivre, elle vaut dix dinars d’or. » Il la secoua et, la trouvant lourde, continua : « Plût au Ciel que je sache ce qu’il y a là-dedans. Mais je dois et je veux l’ouvrir, regarder son contenu, le ranger dans mon sac et le vendre au marché du cuivre. » Et sortant un couteau, il travailla le plomb jusqu’à ce qu’il l’eût détaché de la jarre ; puis il posa la coupe sur le sol et secoua le vase pour vider tout ce qui pouvait s’y trouver. Il n’y trouva rien ; de quoi il s’émerveilla grandement. Mais soudain sortit de la jarre une fumée qui monta vers le ciel, dans l’éther (de quoi il s’émerveilla à nouveau d’un immense émerveillement), et qui traîna le long de la surface de la terre jusqu’à ce que, ayant atteint sa pleine hauteur, la vapeur épaisse se condensa et devint un Ifrit, énorme de taille, dont la crête touchait les nuages tandis que ses pieds étaient sur le sol. Sa tête était comme un dôme, ses mains comme des fourches, ses jambes longues comme des mâts et sa bouche grande comme une caverne ; ses dents étaient comme de grosses pierres, ses narines comme des aiguières, ses yeux deux lampes et son regard féroce et menaçant. Or, quand le pêcheur vit l’Ifrit, ses muscles latéraux tremblèrent, ses dents claquèrent, sa salive se dessécha et il fut comme aveugle quant à ce qu’il devait faire. Là-dessus, l’Ifrit le regarda et cria : « Il n’est de divinité que Dieu, et Sulayman est le prophète de Dieu ; » ajoutant aussitôt : « Ô Apôtre d’Allah, ne me tue pas ; jamais plus je ne te contredirai en parole ni ne pécherai contre toi en acte. » Le pêcheur demanda : « Ô Márid, as-tu dit Sulayman, l’Apôtre d’Allah ? Mais Sulayman est mort il y a quelque mille huit cents ans, et nous sommes maintenant dans les derniers jours du monde ! Quelle est ton histoire, et quel est ton compte rendu à ton sujet, et quelle est la cause de ton entrée dans cette cucurbite ? » Or, quand l’Esprit du Mal entendit les paroles du pêcheur, il dit : « Il n’est de divinité que Dieu : sois de bonne humeur, ô pêcheur ! » Le pêcheur demanda : « Pourquoi m’ordonnes-tu d’être de bonne humeur ? » et il répondit : « Parce que tu vas mourir d’une mauvaise mort en cette heure même. » Dit le pêcheur : « Tu mérites pour tes bonnes nouvelles le retrait de la protection du Ciel, ô toi l’éloigné ! Pourquoi devrais-tu me tuer et qu’ai-je fait pour mériter la mort, moi qui t’ai libéré de la jarre, t’ai sauvé des profondeurs de la mer et t’ai ramené sur la terre ferme ? » Répondit l’Ifrit : « Demande-moi seulement quel mode de mort tu subiras, et par quelle manière de massacre je te tuerai. » Répliqua le pêcheur : « Quel est mon crime et pourquoi un tel châtiment ? »

L’Ifrit dit : « Écoute mon histoire, ô pêcheur ! » et il répondit : « Parle, et sois bref dans tes paroles, car en vérité mon souffle de vie est dans mes narines. » Là-dessus, le Jinni dit : « Sache que je suis l’un des Jann hérétiques et que j’ai péché contre Sulayman, fils de David (sur les deux soit la paix !), moi ainsi que le célèbre Sakhr al-Jinni ; sur quoi le Prophète envoya son ministre, Asaf fils de Barkhiyá, pour me saisir ; et ce Wazir m’amena contre mon gré et me conduisit enchaîné devant lui (moi étant abattu malgré mon nez) et il me plaça debout devant lui comme un suppliant. Quand Sulayman me vit, il chercha refuge auprès d’Allah et m’ordonna d’embrasser la Vraie Foi et d’obéir à ses ordres ; mais je refusai, alors, faisant venir cette cucurbite, il m’y enferma et l’obura avec du plomb sur lequel il imprima le Nom Très Haut, et donna ses ordres aux Jann qui m’emportèrent et me jetèrent au milieu de l’océan. Là, je demeurai cent ans, durant lesquels je disais dans mon cœur : « Quiconque me libérera, je l’enrichirai pour les siècles des siècles. » Mais le siècle complet s’écoula et, comme personne ne me libérait, j’entrai dans la deuxième période de cinq fois vingt ans en disant : « Quiconque me libérera, pour lui j’ouvrirai les trésors de la terre. » Personne ne me libéra encore et ainsi quatre cents ans passèrent. Alors je dis : « Quiconque me libérera, pour lui j’accomplirai trois vœux. » Pourtant personne ne me libéra. Là-dessus, je fus pris d’une colère extrême et je me dis : « Quiconque me libérera à partir de maintenant, je le tuerai et je lui donnerai le choix de la mort qu’il veut subir ; et maintenant, puisque tu m’as libéré, je te donne le choix complet de ta mort. » Le pêcheur, entendant les paroles de l’Ifrit, dit : « Ô Allah ! quelle merveille que je ne sois venu te libérer qu’en ces jours ! » ajoutant : « Épargne ma vie, afin qu’Allah épargne la tienne ; et ne me tue pas, de peur qu’Allah n’envoie quelqu’un pour te tuer. » Répondit l’Obstiné : « Il n’y a aucun recours ; tu dois mourir ; alors demande-moi comme une faveur quel genre de mort tu veux subir. » Bien qu’ainsi assuré, le pêcheur s’adressa à nouveau à l’Ifrit en disant : « Pardonne-moi cette mort comme une généreuse récompense pour t’avoir libéré ; » et l’Ifrit : « Certes, je ne te tuerais pas si ce n’est à cause de cette libération même. » « Ô Chef des Ifrits, » dit le pêcheur, « je te fais du bien et tu me récompenses par le mal ! en vérité le vieil adage ne ment pas quand il dit :

Nous leur fîmes du bien, ils répondirent à notre bien par le mal ; tel, par ma vie ! est le labeur de tout méchant : À celui qui fait du bien à des êtres indignes, il arrivera ce qui arriva au voisin d’Ummi-Amir. »

Or, quand l’Ifrit entendit ces paroles, il répondit : « Assez de ce discours, il faut que je te tue. » Là-dessus, le pêcheur se dit : « C’est un Jinni ; et je suis un homme à qui Allah a donné un esprit passablement rusé, alors je vais maintenant chercher à précipiter sa destruction par mon artifice et par mon intelligence ; tout comme il n’a pris conseil que de sa malice et de son entêtement. » Il commença par demander à l’Ifrit : « As-tu vraiment résolu de me tuer ? » et, recevant pour toute réponse : « Il en est ainsi, » il cria : « Maintenant, au Nom Très Grand, gravé sur le sceau de Sulayman, fils de David (paix soit avec les deux saints !), si je t’interroge sur une certaine affaire, me donneras-tu une réponse sincère ? » L’Ifrit répondit « Oui » ; mais, entendant mentionner le Nom Très Grand, son esprit fut troublé et il dit en tremblant : « Demande et sois bref. » Le pêcheur dit : « Comment t’es-tu logé dans cette bouteille qui ne pourrait contenir ta main, non, ni même ton pied, et comment a-t-elle pu être assez grande pour contenir tout ton être ? » Répondit l’Ifrit : « Quoi ! ne crois-tu pas que j’y étais tout entier ? » et le pêcheur répliqua : « Non ! je ne le croirai jamais tant que je ne t’aurai pas vu à l’intérieur de mes propres yeux. » — Et Shahrazad aperçut l’aube du jour et cessa de dire ce qu’elle était autorisée à dire.

Lorsqu’elle fut à la Quatrième Nuit,

Sa sœur lui dit : « S’il te plaît, termine ce récit pour nous, si tu n’es pas endormie ! » alors elle reprit : — Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque le pêcheur dit à l’Ifrit : « Je ne croirai jamais et en aucune façon que tu y étais, tant que je ne t’aurai pas vu à l’intérieur de mes propres yeux ; » l’Esprit du Mal trembla instantanément et devint une vapeur, qui se condensa et entra dans la jarre peu à peu, jusqu’à ce que tout fût bien à l’intérieur ; alors voici, le pêcheur, avec une hâte ardente, prit le bouchon de plomb avec le sceau et en boucha l’ouverture de la jarre et cria à l’Ifrit : « Demande-moi comme une faveur quelle mort tu veux subir ! Par Allah, je vais te jeter dans la mer devant nous, et ici je me construirai une cabane ; et quiconque viendra ici, je le mettrai en garde contre la pêche et je dirai : Dans ces eaux demeure un Ifrit qui donne, comme ultime faveur, un choix de morts et une manière de massacre à l’homme qui le sauve ! » Or, quand l’Ifrit entendit cela de la bouche du pêcheur et se vit dans les limbes, il eut l’intention de s’échapper, mais cela fut empêché par le sceau de Salomon ; il sut donc que le pêcheur l’avait trompé et surpassé en ruse, et il se fit humble et soumis et commença à dire avec humilité : « Je ne faisais que plaisanter avec toi. » Mais l’autre répondit : « Tu mens, ô plus vil des Ifrits, et plus mesquin et plus immonde ! » et il partit avec la bouteille vers le bord de la mer ; l’Ifrit criant « Non ! Non ! » et lui criant « Oui ! Oui ! » Là-dessus, l’Esprit du Mal adoucit sa voix et lissa son langage et s’abaissa en disant : « Que ferais-tu de moi, ô pêcheur ? » « Je vais te rejeter dans la mer, » répondit-il ; « où tu as été logé et domicilié pendant mille huit cents ans ; et maintenant je t’y laisserai jusqu’au jour du Jugement : ne t’ai-je pas dit : Épargne-moi et Allah t’épargnera ; et ne me tue pas, de peur qu’Allah ne te tue ? Pourtant tu as rejeté ma supplication et n’avais d’autre intention que de te conduire sans grâce envers moi, et Allah t’a maintenant jeté entre mes mains et je suis plus rusé que toi. » L’Ifrit dit : « Ouvre-moi pour que je t’apporte du bien. » Le pêcheur dit : « Tu mens, toi, l’anathème ! Mon cas avec toi est celui du Wazir du Roi Yúnán avec le sage Dúbán. » « Et qui était le Wazir du Roi Yunan et qui était le sage Duban ; et quelle était l’histoire à leur sujet ? » demanda l’Ifrit, sur quoi le pêcheur commença à raconter

L’HISTOIRE DU WAZIR ET DU SAGE DUBAN.

« Sache, ô Ifrit, qu’il y avait jadis, dans les temps anciens et les siècles révolus, un roi nommé Yúnán, qui régnait sur la ville de Fars, au pays des Roum. C’était un souverain puissant et fortuné, possédant des armées, des gardes et des alliés parmi toutes les nations d’hommes ; mais son corps était affligé d’une lèpre que les médecins et les savants ne parvenaient pas à guérir. Il but des potions, avala des poudres et usa d’onguents, mais rien ne lui fit de bien, et nul parmi la multitude des médecins ne fut en mesure de lui procurer un remède. Enfin, il vint en sa ville un puissant guérisseur, un homme fort âgé, nommé le sage Dúbán. Cet homme était un lecteur de livres grecs, persans, romains, arabes et syriens ; il était versé dans l’astronomie et dans l’art de guérir, tant en théorie qu’en pratique ; il possédait l’expérience de tout ce qui guérit et de tout ce qui nuit au corps ; il était instruit des vertus de chaque plante, de chaque herbe et de chaque racine, de leur bienfait comme de leur poison ; et il comprenait la philosophie, ayant embrassé toute l’étendue de la science médicale et des autres branches de l’arbre du savoir. Or, ce médecin ne passa que peu de jours dans la ville avant d’entendre parler de la maladie du Roi et de toutes ses souffrances corporelles causées par la lèpre dont Allah l’avait frappé, et de savoir que tous les docteurs et les sages avaient échoué à le guérir. Là-dessus, il veilla toute la nuit en profonde réflexion, et quand l’aube parut, que le matin pointa et que la lumière naquit à nouveau, et que le Soleil salua le Bien dont les beautés ornent le monde, il revêtit son plus bel habit et, entrant chez le Roi Yúnán, il baisa la terre devant lui ; puis il pria pour la pérennité de son honneur et de sa prospérité dans le langage le plus châtié, et se fit connaître en disant : « Ô Roi, la nouvelle m’est parvenue de ce qui t’est arrivé par la chose qui est en ta personne, et comment la multitude des médecins s’est montrée incapable de l’amoindrir ; et voici ! je peux te guérir, ô Roi ; et pourtant, je ne te ferai boire aucune potion, ni ne t’oindrai d’aucun onguent. » Or, quand le Roi Yúnán entendit ses paroles, il dit avec une immense surprise : « Comment feras-tu cela ? Par Allah, si tu me rends la santé, je t’enrichirai jusqu’au fils de ton fils et je te ferai de somptueux présents ; et tout ce que tu souhaiteras sera tien, et tu seras pour moi un compagnon de coupe et un ami. » Le Roi le revêtit alors d’une robe d’honneur, le traita avec grâce et lui demanda : « Peux-tu vraiment me guérir de cette plainte sans drogue ni onguent ? » et il répondit : « Oui ! Je te guérirai sans les tourments et les peines de la médecine. » Le Roi s’émerveilla outre mesure et dit : « Ô médecin, quand aura lieu ce dont tu parles, et en combien de jours cela s’accomplira-t-il ? Hâte-toi, ô mon fils ! » Il répondit : « J’écoute et j’obéis ; la cure commencera demain. » Cela dit, il sortit de la présence et loua une maison dans la ville pour mieux y ranger ses livres et ses rouleaux, ses médicaments et ses racines aromatiques. Puis il se mit au travail, choisissant les drogues et les simples les plus appropriés, et il façonna une batte creuse à l’intérieur, munie d’un manche à l’extérieur, pour laquelle il fit une balle ; les deux étant préparés avec un art consommé. Le jour suivant, quand les deux furent prêts à l’usage et ne demandèrent plus rien, il se rendit auprès du Roi ; et, baisant la terre entre ses mains, il l’invita à sortir sur le terrain de parade pour y jouer au polo. Il était accompagné de sa suite, émirs et chambellans, wazirs et seigneurs du royaume, et, avant qu’il ne fût assis, le sage Dúbán s’approcha de lui et, lui tendant la batte, dit : « Prends ce maillet et saisis-le comme je fais ; ainsi ! Et maintenant, pousse vers la plaine et, en te penchant bien sur ton cheval, frappe la balle de toute ta force jusqu’à ce que ta paume soit humide et que ton corps transpire : alors, le médicament pénétrera par ta paume et imprégnera ta personne. Quand tu auras fini de jouer et que tu ressentiras les effets du médicament, retourne à ton palais, fais l’ablution Ghusl dans le bain Hammam, et couche-toi pour dormir ; ainsi deviendras-tu sain ; et maintenant, que la paix soit avec toi ! » Là-dessus, le Roi Yúnán prit la batte au sage et la saisit fermement ; puis, montant en selle, il poussa la balle devant lui et galopa à sa suite jusqu’à ce qu’il l’atteignît, moment où il la frappa de toute sa force, sa paume serrant le manche de la batte tandis qu’il agissait ; et il ne cessa de frapper la balle jusqu’à ce que sa main devînt humide et que sa peau, transpirant, absorbât le médicament provenant du bois. Alors le sage Dúbán sut que les drogues avaient pénétré sa personne et lui ordonna de retourner au palais et d’entrer dans le Hammam sans attente ni délai ; aussi le Roi Yúnán retourna-t-il immédiatement et ordonna-t-il de lui préparer le bain. Ils le firent, les étendeurs de tapis se hâtant, et les esclaves se dépêchant, et préparèrent un change de vêtements pour le Roi. Il entra dans le bain et fit l’ablution totale, longuement et minutieusement ; puis il revêtit ses vêtements à l’intérieur du Hammam et s’en retourna à son palais où il se coucha et dormit. Tel fut le cas du Roi Yúnán, mais en ce qui concerne le sage Dúbán, il retourna chez lui et dormit comme à l’accoutumée, et quand le matin pointa, il se rendit au palais et sollicita une audience. Le Roi ordonna qu’il fût admis ; puis, ayant baisé la terre entre ses mains, en allusion au Roi, il récita ces couplets d’une intonation solennelle :

Heureuse est l’Éloquence quand tu es nommé son père, Mais elle se lamente quand un autre s’arroge le titre. Ô Seigneur à la présence sublime, dont les rayons illuminants Dissipent les brumes du doute qui voilent toujours les hauts faits, Ne cesse jamais de faire briller ton visage tel l’Aube et le lever du Matin, Et ne laisse jamais le visage du Temps s’enflammer de la chaleur de la colère ! Ta grâce nous a favorisés de dons qui ont agi de telle sorte Que des nuages de pluie s’épanchant sur les collines entourées de landes : Librement tu as prodigué tes richesses pour t’élever haut, Jusqu’à gagner du Temps les sommets auxquels ta grandeur aspirait.

Or, quand le Sage eut fini de réciter, le Roi se leva rapidement et se jeta à son cou ; puis, le faisant asseoir à ses côtés, il ordonna de le vêtir d’une somptueuse parure ; car il était arrivé que, lorsque le Roi quitta le Hammam, il regarda son corps et n’y vit aucune trace de lèpre : la peau était aussi nette que de l’argent vierge. Il s’en réjouit d’une joie extrême, sa poitrine s’élargit de ravissement et il se sentit pleinement heureux. Peu après, quand le jour fut pleinement levé, il entra dans sa salle d’audience et s’assit sur le trône de sa royauté, sur quoi ses chambellans et ses grands affluèrent à la présence, et avec eux le sage Dúbán. Voyant le médecin, le Roi se leva pour l’honorer et le fit asseoir à ses côtés ; puis les plateaux de nourriture garnis des mets les plus délicats furent apportés, et le médecin mangea avec le Roi, et ne cessa de l’accompagner durant toute la journée. De plus, à la tombée de la nuit, il donna au médecin Dúbán deux mille pièces d’or, outre la robe d’honneur habituelle et d’autres présents en abondance, et le renvoya chez lui sur sa propre monture. Après que le Sage fut parti, le Roi Yúnán exprima à nouveau son étonnement devant l’art du médecin, disant : « Cet homme a soigné mon corps de l’extérieur sans m’oindre d’aucun onguent : par Allah, c’est là sans aucun doute un talent consommé ! Je suis tenu d’honorer un tel homme par des récompenses et des distinctions, et de faire de lui mon compagnon et mon ami durant le reste de mes jours. » Ainsi le Roi Yúnán passa-t-il la nuit dans la joie et l’allégresse, car son corps avait été guéri et s’était libéré d’une maladie si pernicieuse. Au matin, le Roi sortit de son sérail et s’assit sur son trône, et les seigneurs de l’État se tinrent autour de lui, et les émirs et les wazirs s’assirent comme à leur habitude à sa droite et à sa gauche. Puis il demanda le sage Dúbán, qui entra et baisa la terre devant lui, sur quoi le Roi se leva pour l’accueillir et, l’asseyant à ses côtés, mangea avec lui et lui souhaita longue vie. De plus, il le revêtit et lui fit des dons, et ne cessa de converser avec lui jusqu’à ce que la nuit approchât. Alors le Roi lui ordonna, à titre de salaire, cinq robes d’honneur et mille dinars. Le médecin retourna à sa propre maison plein de gratitude envers le Roi. Or, quand le lendemain pointa, le Roi se rendit à sa salle d’audience, et ses seigneurs et nobles l’entourèrent, ainsi que ses chambellans et ses ministres, comme le blanc entoure le noir de l’œil. Or, le Roi avait parmi ses wazirs un homme laid à regarder, un spectacle de mauvais augure ; sordide, peu généreux, plein d’envie et de mauvaise volonté. Quand ce ministre vit le Roi placer le médecin près de lui et lui accorder tous ces cadeaux, il devint jaloux de lui et complota de lui faire du tort, comme dans le dicton sur ce sujet : « L’envie rôde dans chaque corps » ; et le dicton : « L’oppression se cache dans chaque cœur : le pouvoir la révèle et la faiblesse la dissimule. » Puis le ministre se présenta devant le Roi et, baisant la terre entre ses mains, dit : « Ô Roi de l’époque et de tous les temps, toi dans les bienfaits de qui j’ai grandi jusqu’à l’âge d’homme, j’ai un conseil de poids à t’offrir, et si je le retiens, je serais un fils d’adultère et non un homme de noble lignée ; c’est pourquoi, si tu m’ordonnes de le divulguer, je le ferai sur-le-champ. » Le Roi répondit (et il était troublé par les paroles du ministre) : « Et quel est ce conseil qui est le tien ? » Il dit : « Ô glorieux monarque, les sages d’autrefois ont dit : — Quiconque ne regarde pas la fin n’a pas la Fortune pour amie ; et en vérité, j’ai récemment vu le Roi sur une voie bien différente de la droite ; car il prodigue ses largesses à son ennemi, à celui dont l’objectif est le déclin et la chute de sa royauté : à cet homme il a témoigné faveur, l’honorant d’un honneur excessif et faisant de lui un intime. C’est pourquoi je crains pour la vie du Roi. » Le Roi, qui était fort troublé et changea de couleur, demanda : « Qui suspectes-tu et à propos de qui fais-tu allusion ? » et le ministre répondit : « Ô Roi, si tu dors, réveille-toi ! Je désigne le médecin Dúbán. » Le Roi répliqua : « Fi de toi ! C’est un ami véritable qui est favorisé par moi au-dessus de tous les hommes, parce qu’il m’a guéri avec quelque chose que je tenais dans ma main, et il a soigné ma lèpre qui avait déjoué tous les médecins ; en vérité, c’est un homme dont on ne pourrait trouver de semblable en ces jours — non, pas dans le monde entier, depuis l’extrême orient jusqu’au plus lointain occident ! Et c’est d’un tel homme que tu tiens des propos si durs. Or, à partir de ce jour, je lui alloue une solde fixe et des indemnités, chaque mois mille pièces d’or ; et, si je devais partager avec lui mon royaume, ce ne serait qu’une mince affaire. Par force, je dois suspecter que tu parles de la sorte par pure envie et jalousie, comme ils racontent au sujet du Roi Sindibád. » — Et Shahrazád aperçut l’aube du jour et cessa de dire ce qu’elle avait la permission de dire.

Puis Dunyázád dit : « Ô ma sœur, comme ton récit est plaisant, et comme il est de bon goût, comme il est doux et comme il est reconnaissant ! » Elle répondit : « Et qu’est-ce que cela comparé à ce que je pourrais te raconter la nuit prochaine, si le Roi daigne m’épargner la vie ? » Alors le Roi se dit en lui-même : « Par Allah, je ne la tuerai pas avant d’avoir entendu le reste de son récit, car en vérité, il est merveilleux. » Ainsi ils se reposèrent cette nuit-là dans une étreinte mutuelle jusqu’à l’aube. Puis le Roi sortit pour sa Salle de Gouvernement, et le wazir et les troupes entrèrent, et la chambre d’audience était bondée ; et le Roi donna des ordres, jugea, nomma, déposa, ordonna et interdit durant le reste de cette journée jusqu’à ce que la Cour se levât, et le Roi Shahriyár retourna à son palais.

Or, quand ce fut la Cinquième Nuit,

Sa sœur dit : « Achève pour nous ton histoire si tu n’as pas sommeil », et elle reprit : Il m’est parvenu, ô Roi auspicieux et puissant Monarque, que le Roi Yúnán dit à son ministre : « Ô Wazir, tu es celui que l’esprit malin de l’envie a possédé à cause de ce médecin, et tu complotes pour que je le mette à mort, après quoi je me repentirais fort amèrement, tout comme se repentit le Roi Sindibád pour avoir tué son faucon. » Le Wazir dit : « Pardonne-moi, ô Roi de l’époque, comment était-ce ? » Ainsi le Roi commença l’histoire du

ROI SINDIBÁD ET SON FAUCON.

Il est dit (mais Allah est Omniscient !) qu’il y avait un Roi parmi les Rois de Fars, qui était friand de plaisir et de divertissement, en particulier de chasse à courre et de chasse. Il avait élevé un faucon qu’il portait toute la nuit sur son poing, et chaque fois qu’il partait à la chasse, il emmenait avec lui cet oiseau ; et il fit faire pour elle une petite coupe dorée suspendue autour de son cou pour lui donner à boire. Un jour, alors que le Roi était assis tranquillement dans son palais, voilà que le grand fauconnier de la maison s’adressa soudain à lui : « Ô Roi de l’époque, c’est en vérité un jour propice à la chasse aux oiseaux. » Le Roi donna des ordres en conséquence et partit en prenant le faucon sur son poing ; et ils s’en allèrent joyeusement jusqu’à ce qu’ils atteignent un Wady où ils plantèrent un cercle de filets pour la chasse ; quand voilà qu’une gazelle entra dans les rets et le Roi cria : « Quiconque permet à cette gazelle de sauter par-dessus sa tête et la perd, cet homme, je le tuerai sans faute. » Ils resserrèrent les filets autour de la gazelle lorsqu’elle s’approcha du poste du Roi ; et, se plantant sur son arrière-train, elle croisa son avant-train sur sa poitrine, comme si elle était sur le point de baiser la terre devant le Roi. Il inclina bas son front en signe de reconnaissance envers la bête ; quand elle bondit haut par-dessus sa tête et prit le chemin du désert. Là-dessus, le Roi se tourna vers ses troupes et, les voyant lui faire des clins d’œil et le montrer du doigt, il demanda : « Ô Wazir, que disent mes hommes ? » et le ministre répondit : « Ils disent que tu as proclamé que quiconque permet à la gazelle de sauter par-dessus sa tête, cet homme sera mis à mort. » Le Roi dit : « Maintenant, par la vie de ma tête ! Je la suivrai jusqu’à ce que je la ramène. » Ainsi il partit au galop sur la piste de la gazelle et ne cessa de la traquer jusqu’à ce qu’il atteigne les contreforts d’une chaîne de montagnes où le gibier se dirigea vers une grotte. Alors le Roi lâcha sur elle le faucon qui la rattrapa bientôt et, fondant sur elle, enfonça ses serres dans ses yeux, l’étourdissant et l’aveuglant ; et le Roi tira sa massue et porta un coup qui fit rouler le gibier. Il descendit alors de cheval ; et, après avoir égorgé l’antilope et dépouillé le corps, il le suspendit au pommeau de sa selle. Or, l’heure était celle de la sieste et la lande était desséchée et aride, et aucune eau ne se trouvait nulle part ; le Roi eut soif, ainsi que son cheval ; aussi chercha-t-il alentour jusqu’à ce qu’il vît un arbre laissant tomber de l’eau, comme du beurre fondu, de ses branches. Là-dessus, le Roi qui portait des gantelets de peau pour se protéger contre les poisons prit la coupe au cou du faucon, et l’emplissant de l’eau, la plaça devant l’oiseau, et voilà que le faucon la frappa de ses serres et renversa le liquide. Le Roi l’emplit une seconde fois avec les gouttes ruisselantes, pensant que son faucon avait soif ; mais l’oiseau frappa à nouveau la coupe de ses serres et la renversa. Alors le Roi s’irrita contre le faucon et, remplissant la coupe une troisième fois, l’offrit à son cheval : mais le faucon la renversa d’un battement d’ailes. Le Roi dit : « Allah te confonde, toi la plus malchanceuse des créatures ailées ! Tu m’empêches de boire, et tu te prives toi-même aussi, ainsi que le cheval. » Alors il frappa le faucon avec son épée et lui trancha l’aile ; mais l’oiseau leva la tête et dit par signes : « Regarde ce qui pend à l’arbre ! » Le Roi leva les yeux en conséquence et aperçut une nichée de vipères, dont il avait pris les gouttes de poison pour de l’eau ; là-dessus, il se repentit d’avoir tranché l’aile de son faucon, et montant à cheval, continua sa route avec la gazelle morte, jusqu’à ce qu’il arrivât au camp, son point de départ. Il jeta le gibier au cuisinier en disant : « Prends et fais rôtir ceci », et s’assit sur sa chaise, le faucon étant toujours sur son poing, quand soudain l’oiseau haleta et mourut ; sur quoi le Roi cria de douleur et de remords pour avoir tué ce faucon qui avait sauvé sa vie. Or, c’est ce qui s’est produit dans le cas du Roi Sindibád ; et je suis assuré que si je faisais comme tu le désires, je me repentirais tout comme l’homme qui tua son perroquet. Le Wazir dit : « Et comment était-ce ? » Et le Roi commença à raconter

L’HISTOIRE DU MARI ET DU PERROQUET.

Un homme, et un marchand par-dessus le marché, avait épousé une femme belle et gracieuse, d'une symétrie et d'un charme parfaits, dont il était jaloux à la folie, et qui parvenait à le détourner de tout voyage. Enfin, une occasion l'obligeant à s'éloigner d'elle, il se rendit au marché aux oiseaux et acheta pour cent pièces d'or une perruche qu'il installa chez lui pour servir de duègne, comptant sur elle pour l'informer, à son retour, de ce qui s'était passé durant toute son absence ; car l'oiseau était avisé et rusé et n'oubliait jamais ce qu'il avait vu et entendu. Or, sa belle femme s'était éprise d'un jeune Turc qui venait la voir ; elle le régalait le jour et couchait avec lui la nuit. Lorsque l'homme eut terminé son voyage et obtenu ce qu'il souhaitait, il rentra chez lui ; faisant aussitôt venir la perruche, il l'interrogea sur la conduite de son épouse pendant qu'il était en pays étrangers. Elle répondit : « Ta femme a un ami qui a passé chaque nuit avec elle pendant ton absence. » Là-dessus, le mari alla trouver sa femme dans une rage violente et la roua de coups assez sévères pour satisfaire n'importe qui. La femme, soupçonnant que l'une des esclaves avait bavardé auprès du maître, les réunit et les interrogea sous serment ; toutes jurèrent qu'elles avaient gardé le secret, mais que la perruche ne l'avait pas fait, ajoutant : « Et nous l'avons entendue de nos propres oreilles. » Sur ce, la femme ordonna à l'une des filles de placer un moulin à main sous la cage et de moudre avec, à une seconde d'asperger d'eau le toit de la cage, et à une troisième de courir de long en large en faisant miroiter un miroir d'acier brillant tout au long de la nuit. Le lendemain matin, lorsque le mari rentra après avoir été diverti par l'un de ses amis, il fit apporter la perruche devant lui et lui demanda ce qui s'était passé en son absence. « Pardonne-moi, ô mon maître », dit l'oiseau, « je n'ai pu ni entendre ni voir quoi que ce soit à cause des ténèbres épaisses, du tonnerre et des éclairs qui ont duré toute la nuit. » Comme nous étions en été, le maître fut stupéfait et s'écria : « Mais nous sommes au milieu de Tammouz, et ce n'est pas la saison des pluies et des orages. » « Si, par Allah », répondit l'oiseau, « j'ai vu de mes propres yeux ce que ma langue t'a rapporté. » Là-dessus, l'homme, ne connaissant pas l'affaire ni ne soupçonnant la machination, entra dans une colère noire ; et, estimant que sa femme avait été injustement accusée, il tendit la main, arracha la perruche de sa cage et la jeta à terre avec une telle force qu'il la tua sur le coup. Quelques jours plus tard, l'une de ses esclaves lui avoua toute la vérité, mais il ne voulut pas la croire avant d'avoir vu le jeune Turc, l'amant de sa femme, sortir de sa chambre, moment où il dégaina son sabre et le tua d'un coup sur la nuque ; il en fit autant de l'adultère ; et ainsi, tous deux, chargés d'un péché mortel, allèrent tout droit au Feu Éternel. Alors le marchand sut que la perruche lui avait dit la vérité sur tout ce qu'elle avait vu, et il pleura amèrement sa perte, alors que les regrets ne lui servaient plus à rien. Le ministre, entendant les paroles du Roi Yunan, répliqua : « Ô monarque de haute dignité, quel mal lui ai-je fait, ou quel tort ai-je subi de lui pour que je doive causer sa mort ? Je ne ferais pas une telle chose, si ce n'est pour te servir, et bientôt tu verras que c'est juste ; et si tu acceptes mon conseil, tu seras sauvé, sinon tu seras détruit, tout comme un certain Wazir qui trahit le jeune prince. » Le Roi demanda : « Comment cela ? » Et le ministre commença ainsi.

L'HISTOIRE DU PRINCE ET DE L'OGRESSE.

Un certain Roi, qui avait un fils trop porté sur la chasse, ordonna à l'un de ses Wazirs de l'accompagner partout où il irait. Un jour, le jeune homme partit pour la chasse accompagné du ministre de son père ; et, tandis qu'ils avançaient ensemble, une grosse bête sauvage apparut. Le Wazir cria au fils du Roi : « Debout et à ce noble gibier ! » Le Prince le poursuivit jusqu'à ce qu'il fût perdu de vue et que la proie lui échappât dans le désert ; il fut désorienté et ne sut de quel côté se tourner, quand soudain une jeune fille apparut devant lui, en larmes. Le fils du Roi demanda : « Qui es-tu ? » et elle répondit : « Je suis la fille d'un Roi parmi les Rois de l'Inde, et je voyageais avec une caravane dans le désert quand la somnolence m'a envahie, et je suis tombée de ma monture à mon insu ; ainsi, je suis séparée des miens et fort égarée. » Le Prince, entendant ces paroles, eut pitié de son sort et, la faisant monter en croupe derrière lui, voyagea jusqu'à ce qu'il passât devant une vieille ruine, où la jeune fille lui dit : « Ô mon maître, je désire satisfaire un besoin naturel » : il la déposa donc à la ruine, où elle tarda si longtemps que le fils du Roi crut qu'elle perdait son temps ; il la suivit donc à son insu et voilà qu'elle était une Ghulah, une ogresse malfaisante, qui disait à sa progéniture : « Ô mes enfants, aujourd'hui je vous apporte un beau jeune homme gras pour le dîner » ; ce à quoi ils répondirent : « Apporte-le-nous vite, ô notre mère, afin que nous puissions nous en repaître à satiété. » Le Prince, entendant leur propos, fut certain de mourir et ses muscles tremblèrent de peur pour sa vie, alors il fit demi-tour et fut sur le point de s'enfuir. La Ghulah sortit et, le voyant terrifié (car il tremblait de tous ses membres), cria : « Pourquoi as-tu peur ? » et il répondit : « Je suis tombé sur un ennemi que je redoute fort. » La Ghulah demanda : « N'as-tu pas dit : Je suis le fils d'un Roi ? » et il répondit : « C'est vrai. » Alors elle dit : « Pourquoi ne donnes-tu pas à ton ennemi un peu d'argent pour le satisfaire ? » Il dit : « Il ne se contentera pas de ma bourse, mais seulement de ma vie, et je le crains mortellement, étant un homme sous l'oppression. » Elle répliqua : « Si tu es dans une telle détresse, comme tu le prétends, demande de l'aide contre lui à Allah, qui te protégera sûrement de son méfait et du mal que tu crains. » Alors le Prince leva les yeux vers le ciel et cria : « Ô Toi qui réponds aux nécessiteux quand ils T'appellent et qui dissipes leur détresse ; ô mon Dieu ! Accorde-moi la victoire sur mon ennemi et détourne-le de moi, car Tu es Tout-Puissant sur toutes choses. » La Ghulah, entendant sa prière, se détourna de lui, et le Prince retourna vers son père et lui raconta l'histoire du Wazir ; sur quoi le Roi fit convoquer le ministre en sa présence et le fit tuer sur-le-champ. « Toi de même, ô Roi, si tu continues à faire confiance à ce médecin, tu mourras de la pire des morts. Celui que tu as comblé d'honneurs et traité comme un intime travaillera à ta destruction. Ne vois-tu pas comment il a guéri la maladie à l'extérieur de ton corps par quelque chose tenue dans ta main ? Ne sois pas sûr qu'il ne te détruira pas par quelque chose tenue de la même manière ! » Le Roi Yunan répondit : « Tu as dit vrai, ô Wazir, il se peut fort bien qu'il en soit comme tu l'insinues, ô mon ministre au bon conseil ; et peut-être ce Sage est-il venu comme un espion cherchant à me mettre à mort ; car assurément, s'il m'a guéri par quelque chose tenue dans ma main, il peut me tuer par quelque chose qu'il me donnera à sentir. » Puis le Roi Yunan demanda : « Ô ministre, que faut-il faire de lui ? » et le Wazir répondit : « Envoie le chercher à l'instant même et convoque-le en ta présence ; et quand il viendra, tranche-lui la tête ; ainsi tu te débarrasseras de lui et de sa méchanceté, et tu le tromperas avant qu'il ne puisse te tromper. » « Tu as encore dit vrai, ô Wazir », dit le Roi, et il envoya quelqu'un appeler le Sage qui vint d'humeur joyeuse, car il ne savait pas ce que le Compatissant lui avait réservé ; comme un certain poète le dit pour illustrer :

Ô toi qui crains le Destin, marche avec confiance, ✿ Confie tout à Celui qui a bâti le monde, et attends : Ce que le Destin dit « Sois » doit forcément être, mon seigneur ! ✿ Et tu es sauf de ce qui n'est pas décrété par le Destin.

Comme le médecin Douban entrait, il s'adressa au Roi en ces vers :

Si je manque à mes remerciements et ne te remercie pas jour après jour ✿ Pour qui ai-je composé prose et vers, pour qui mes dires et mes chants ? Tu as prodigué tes dons généreux avant même qu'ils ne soient réclamés par moi ✿ Tu as prodigué tes bienfaits sans qu'on te les demande, sans prétexte ni délai. Comment pourrais-je restreindre mes louanges envers toi, comment pourrais-je cesser de célébrer ✿ Ta grâce, tant dans le secret que dans la manifestation la plus patente ? Non ; je remercierai tes bienfaits, car toujours tes faveurs pèsent ✿ Légères sur ma pensée et ma langue, bien que lourdes sur mon dos elles soient.

Et il dit encore sur le même thème :

Détourne-toi du chagrin et ne t'en soucie pas un brin ! ✿ Confie tes besoins au Destin et au Sort ! Jouis du Présent de la meilleure façon ✿ Et laisse le Passé être totalement oublié ; Car ce qui semble malheureux par hasard ✿ Travaillera à ton bien comme Allah le sait : Allah fera tout ce qu'Il veut ✿ Et dans Sa volonté ne Lui oppose rien.

Et plus encore :

Au Sage Subtil confie les choses de ce monde ✿ Repose-toi de tout ce à quoi s'attache le mondain : Apprends sagement que rien ne vient par ta volonté ✿ Mais seulement comme le veut Allah, Roi des Rois.

Et enfin :

Joyeux et gai, oublie tout ton chagrin ✿ Bien souvent le chagrin a épuisé les cœurs les plus sages : La pensée n'est que folie chez l'esclave fragile ✿ Évite-la et ainsi sois sauvé à jamais.

Le Roi dit pour toute réponse : « Sais-tu pourquoi je t'ai fait mander ? » et le Sage répondit : « Allah Très-Haut seul connaît les choses cachées ! » Mais le Roi reprit : « Je t'ai fait mander seulement pour t'ôter la vie et te détruire totalement. » Douban le Sage s'étonna de cette étrange interpellation avec un étonnement extrême et demanda : « Ô Roi, et pourquoi voudrais-tu me tuer, et quel mal t'ai-je fait ? » et le Roi répondit : « Les hommes me disent que tu es un espion envoyé ici avec l'intention de me tuer ; et voilà ! Je te tuerai avant d'être tué par toi » ; puis il appela son bourreau et dit : « Tranche-moi la tête de ce traître et délivre-nous de ses pratiques maléfiques. » Le Sage dit : « Épargne-moi et Allah t'épargnera ; ne me tue pas ou Allah te tuera. » Et il lui répéta ces mêmes mots, tout comme moi à toi, ô Ifrit, et pourtant tu ne voulais pas me laisser partir, étant résolu à ma mort. Le Roi Yunan répondit seulement : « Je ne serai pas en sécurité sans te tuer ; car, puisque tu m'as guéri par quelque chose tenue dans la main, de même je ne suis pas à l'abri que tu me tues par quelque chose que tu me donnerais à sentir ou autrement. » Le médecin dit : « C'est donc là, ô Roi, ta récompense et ton paiement ; tu ne rends que le mal pour le bien. » Le Roi répondit : « Il n'y a rien à faire ; tu dois mourir et sans délai. » Or, quand le médecin fut convaincu que le Roi allait le tuer sans attendre, il pleura et regretta le bien qu'il avait fait à d'autres qu'aux gens de bien. Comme quelqu'un l'a dit à ce sujet :

D'esprit et de sagesse est Maymounah dépourvue ✿ Dont le père en sagesse tous les esprits surpasse : L'homme ne peut marcher sur la boue, la poussière ou l'argile ✿ Sans bon sens, sinon il trébuche et glisse.

Là-dessus, le bourreau s'avança et banda les yeux du Sage Douban et dégaina son sabre, en disant au Roi : « Avec ta permission » ; tandis que le médecin pleurait et criait : « Épargne-moi et Allah t'épargnera, et ne me tue pas ou Allah te tuera », et il commença à répéter :

J'ai été bon et je n'ai pas été épargné, ils ont été cruels et ont été épargnés ; ✿ Et ma bonté ne m'a mené qu'à la Demeure de la Ruine ; Si je vis, je ne serai jamais bon ; si je meurs, alors que tous soient damnés ✿ Qui me suivent, et que des malédictions frappent leur bonté.

« Est-ce là », continua Douban, « le retour que je reçois de toi ? Tu me donnes, semble-t-il, qu'une faveur de crocodile. » Le Roi dit : « Quelle est l'histoire du crocodile ? », et le médecin dit : « Impossible pour moi de la raconter dans mon état actuel ; Allah sur toi, épargne-moi, comme tu espères qu'Allah t'épargnera. » Et il pleura d'un pleur extrême. Alors l'un des favoris du Roi se leva et dit : « Ô Roi ! Accorde-moi le sang de ce médecin ; nous ne l'avons jamais vu pécher contre toi, ni faire autre chose que te guérir d'une maladie qui a déconcerté chaque médecin et homme de science. » Le Roi dit : « Vous ne connaissez pas la raison pour laquelle je mets à mort ce médecin, et la voici. Si je l'épargne, je me condamne à une mort certaine ; car celui qui m'a guéri d'une telle maladie par quelque chose tenue dans ma main, peut sûrement me tuer par quelque chose tenu à mon nez ; et je crains qu'il ne me tue pour un prix, puisqu'il est peut-être quelque espion dont le seul but en venant ici était de causer ma destruction. Il n'y a donc rien à faire ; il doit mourir, et alors seulement je serai sûr de ma propre vie. » Douban cria de nouveau : « Épargne-moi et Allah t'épargnera ; et ne me tue pas ou Allah te tuera. » Mais ce fut en vain. Or, quand le médecin, ô Ifrit, sut avec certitude que le Roi le tuerait, il dit : « Ô Roi, s'il n'y a pas d'autre issue que ma mort, accorde-moi un peu de délai pour que je puisse descendre chez moi, me libérer de mes obligations, diriger les miens et mes voisins sur l'endroit où m'enterrer, et distribuer mes livres de médecine. Parmi ceux-ci, j'en ai un, le plus rare des rares, que je voudrais t'offrir en cadeau : garde-le comme un trésor dans ton trésor. » « Et qu'y a-t-il dans le livre ? » demanda le Roi, et le Sage répondit : « Des choses au-delà de tout compte ; et le moindre des secrets est que si, immédiatement après que tu m'auras tranché la tête, tu ouvres trois feuilles et lis trois lignes de la page sur ta main gauche, ma tête parlera et répondra à chaque question que tu daigneras lui poser. » Le Roi s'étonna d'un étonnement extrême et, tremblant de plaisir devant cette nouveauté, dit : « Ô médecin, me dis-tu vraiment que quand je te trancherai la tête, elle me parlera ? » Il répondit : « Oui, ô Roi ! » Le Roi dit : « C'est vraiment une chose étrange ! » et aussitôt il l'envoya sous bonne garde dans sa maison, et Douban régla là-bas toutes ses obligations. Le lendemain, il monta dans la salle d'audience du Roi, où Émirs et Wazirs, Chambellans et Nababs, Grands et Seigneurs du domaine étaient réunis, rendant la salle d'audience aussi gaie qu'un jardin de parterres de fleurs. Et voilà ! Le médecin s'avança et se tint devant le Roi, portant un vieux volume usé et un petit étui en métal plein de poudre, comme celle utilisée pour les yeux. Puis il s'assit et dit : « Donnez-moi un plateau. » On lui en apporta un et il y versa la poudre, l'égalisa et finit par parler comme suit : « Ô Roi, prends ce livre mais ne l'ouvre pas avant que ma tête ne tombe ; puis pose-la sur ce plateau, et fais-la presser sur la poudre, alors aussitôt le sang cessera de couler. C'est le moment d'ouvrir le livre. » Le Roi prit alors le livre et fit signe au bourreau, qui se leva et trancha la tête du médecin, et la plaçant au milieu du plateau, la pressa sur la poudre. Le sang cessa de couler, et le Sage Douban ouvrit les yeux et dit : « Ouvre maintenant le livre, ô Roi ! » Le Roi ouvrit le livre, et trouva les feuilles collées ensemble ; alors il porta son doigt à sa bouche et, en l'humidifiant, il tourna facilement la première feuille, et de même la deuxième, et la troisième, chaque feuille s'ouvrant avec beaucoup de difficulté ; et quand il eut décollé six feuilles, il regarda par-dessus et, ne trouvant rien d'écrit, dit : « Ô médecin, il n'y a rien d'écrit ici ! » Douban répondit : « Tourne encore d'autres pages » ; et il en tourna trois autres de la même manière. Or, le livre était empoisonné ; et bientôt le venin pénétra son système, et il tomba dans de fortes convulsions et cria : « Le poison a fait son œuvre ! » Sur quoi la tête du Sage Douban commença à improviser :

Il est des souverains qui ont régné avec une vile tyrannie ✿ Mais ils sont bientôt devenus comme s'ils n'avaient jamais, jamais été : Justes, ils auraient gagné la justice : ils ont opprimé et ont été opprimés ✿ Par la Fortune, qui les a récompensés par le bannissement, le fléau et la peine : Ainsi ils se sont évanouis comme le matin, et la langue des choses répète ✿ « Prends ceci pour cela, et ne décharge pas sur les voies de la Fortune ton humeur. »

À peine la tête eut-elle cessé de parler que le Roi s'effondra mort. Maintenant, je voudrais que tu saches, ô Ifrit, que si le Roi Yunan avait épargné le Sage Douban, Allah l'aurait épargné ; mais il refusa de le faire et décréta sa mort, c'est pourquoi Allah le tua ; et toi aussi, ô Ifrit, si tu m'avais épargné, Allah t'aurait épargné. — Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire ce qu'elle avait la permission de dire : alors Dunyazad dit : « Ô ma sœur, comme ton histoire est plaisante et de bon goût ; comme elle est douce et agréable ! » Elle répondit : « Et qu'est-ce que cela comparé à ce que je pourrais te raconter la nuit prochaine, si je vis et que le Roi m'épargne ? » Le Roi se dit en lui-même : « Par Allah, je ne la tuerai pas avant d'avoir entendu la suite de son histoire, car elle est vraiment merveilleuse. » Ils se reposèrent cette nuit-là dans une étreinte mutuelle jusqu'à l'aube : puis le Roi sortit pour son Darbar ; les Wazirs et les troupes entrèrent et la salle d'audience était comble ; le Roi donna des ordres, jugea, nomma, déposa, ordonna et interdit le reste de la journée, puis la cour se sépara, et le Roi Shahryar rentra dans son palais.

Maintenant, quand ce fut la Sixième Nuit,

Sa sœur, Dunyazad, lui dit : « Je t'en prie, termine pour nous ton histoire » ; et elle répondit : « Je le ferai si le Roi m'en donne la permission. » « Parle », dit le Roi. Et elle poursuivit : — Il m'est parvenu, ô Roi de bon augure, que lorsque le Pêcheur dit à l'Ifrit : « Si tu m'avais épargné, je t'aurais épargné, mais rien ne pouvait te satisfaire sinon ma mort ; c'est pourquoi je vais te faire mourir en t'emprisonnant dans cette jarre, et je te précipiterai dans cette mer. » Alors le Marid rugit à haute voix et cria : « Par Allah, ô Pêcheur, ne fais pas cela ! Épargne-moi et pardonne mes agissements passés ; et, tout comme j'ai été tyrannique, sois magnanime, car il est dit parmi les maximes qui ont cours : — Ô toi qui fais le bien à celui qui t'a fait le mal, les mauvaises actions suffisent à celui qui les commet, et n'agis pas envers moi comme Umamah le fit envers 'Atikah. » Le Pêcheur demanda : « Et quel fut leur cas ? » et l'Ifrit répondit : « Ce n'est pas le moment de conter des histoires, alors que je suis dans cette prison ; mais libère-moi et je te raconterai le récit. » Le Pêcheur dit : « Laisse là ce langage : il n'est d'autre issue que tu sois rejeté à la mer, et il n'est aucun moyen pour toi d'en sortir pour les siècles des siècles. En vain je me suis placé sous ta protection, et je me suis humilié devant toi avec larmes, tandis que tu ne cherchais qu'à me tuer, moi qui ne t'avais fait aucun tort méritant cela de ta part ; bien plus, loin de te nuire par un acte mauvais, je ne t'ai fait que du bien en te libérant de ce cachot. Or, je savais que tu étais un malfaiteur quand tu m'as fait ce que tu m'as fait, et sache que lorsque je t'aurai rejeté dans cette mer, j'avertirai quiconque pourrait te repêcher de ce qui m'est arrivé avec toi, et je lui conseillerai de te rejeter à nouveau ; ainsi tu demeureras ici sous ces eaux jusqu'à ce que la Fin des Temps mette une fin à ton existence. » Mais l'Ifrit cria à haute voix : « Libère-moi ; c'est une noble occasion de faire preuve de générosité, et je fais alliance avec toi et je jure de ne jamais te causer de tort ni de mal ; bien plus, je t'aiderai à obtenir ce qui te mettra à l'abri du besoin. » Le Pêcheur accepta ses promesses aux deux conditions, de ne plus le troubler comme auparavant, mais au contraire de lui rendre service ; et, après avoir scellé le pacte et lui avoir fait prêter un serment solennel par Allah Très-Haut, il ouvrit la cucurbite. Là-dessus, la colonne de fumée s'éleva jusqu'à ce qu'elle fût entièrement sortie ; puis elle s'épaissit et redevint un Ifrit à l'aspect hideux, qui administra aussitôt un coup de pied à la bouteille et l'envoya voler dans la mer. Le Pêcheur, voyant comment la cucurbite était traitée et étant sûr de sa propre mort, pissa dans ses vêtements et se dit : « Cela promet mal » ; mais il fortifia son cœur et cria : « Ô Ifrit, Allah a dit : — Tenez vos engagements ; car on vous demandera compte de vos engagements dans l'au-delà. Tu as fait un vœu envers moi et tu as prêté serment de ne pas me trahir, de peur qu'Allah ne te trahisse, car en vérité Il est un Dieu jaloux qui accorde un sursis au pécheur, mais ne le laisse pas échapper. Je te dis comme le sage Duban au roi Yunan : "Épargne-moi afin qu'Allah t'épargne !" » L'Ifrit éclata de rire et s'éloigna d'un pas lourd, en disant au Pêcheur : « Suis-moi » ; et l'homme marcha derrière lui à une distance prudente (car il n'était pas assuré d'échapper) jusqu'à ce qu'ils aient contourné les faubourgs de la ville. De là, ils s'engagèrent dans les terres incultes, et les traversant, descendirent dans un vaste désert, et voici ! au milieu se dressait un étang de montagne. L'Ifrit entra jusqu'au milieu et cria à nouveau : « Suis-moi » ; et quand cela fut fait, il prit position au centre et ordonna à l'homme de jeter son filet et de pêcher. Le Pêcheur regarda dans l'eau et fut fort étonné d'y voir des poissons de couleurs variées, blancs et rouges, bleus et jaunes ; cependant, il jeta son filet et, le halant, vit qu'il avait pris quatre poissons, un de chaque couleur. Il s'en réjouit grandement, et plus encore quand l'Ifrit lui dit : « Porte-les au Sultan et pose-les en sa présence ; il te donnera alors de quoi faire de toi un homme riche ; et accepte maintenant mes excuses, car par Allah, à cette heure, je ne vois aucun autre moyen de te favoriser, d'autant que j'ai reposé dans cette mer pendant mille huit cents ans et que je n'ai pas vu le visage du monde depuis cette heure. Mais je ne voudrais pas que tu pêches ici plus d'une fois par jour. » L'Ifrit lui souhaita ensuite bonne chance, en disant : « Qu'Allah fasse que nous nous revoyions » ; et il frappa la terre d'un pied, sur quoi le sol s'ouvrit et l'engloutit. Le Pêcheur, s'émerveillant fort de ce qui lui était arrivé avec l'Ifrit, prit les poissons et se dirigea vers la ville ; et dès qu'il atteignit sa demeure, il remplit un bol de terre cuite avec de l'eau et y jeta les poissons qui commencèrent à se débattre et à se tortiller. Puis il porta le bol sur sa tête et, se rendant au palais du Roi (tout comme l'Ifrit le lui avait ordonné), il déposa les poissons devant le souverain ; et le Roi s'émerveilla d'un extrême émerveillement à cette vue, car jamais de sa vie il n'avait vu de poissons pareils en qualité ou en conformation. Il dit donc : « Donnez ces poissons à la jeune esclave étrangère qui fait maintenant notre cuisine », désignant la servante que le roi de Roum lui avait envoyée il y a seulement trois jours, de sorte qu'il n'avait pas encore mis à l'épreuve ses talents dans la préparation des mets. Là-dessus, le Vizir porta les poissons à la cuisinière et lui ordonna de les faire frire, disant : « Ô jeune fille, le Roi t'envoie dire ceci : — Je ne t'ai pas gardée, ô mon trésor ! sinon pour mes moments de détresse ; fais donc honneur ce jour à ton habile savoir-faire et à ta cuisine savoureuse ; car ce plat de poisson est un présent envoyé au Sultan et manifestement une rareté. » Le Vizir, après l'avoir soigneusement instruite, retourna vers le Roi, qui lui commanda de donner au Pêcheur quatre cents dinars : il les lui donna en conséquence, et l'homme les pressa contre son sein et s'enfuit chez lui, trébuchant, tombant et se relevant, jugeant que tout cela n'était qu'un rêve. Cependant, il acheta à sa famille tout ce dont elle avait besoin et, pour finir, il alla retrouver sa femme dans une immense joie et allégresse. Voilà pour ce qui le concerne ; mais pour ce qui est de la cuisinière, elle prit les poissons, les nettoya et les mit dans la poêle, les arrosant d'huile jusqu'à ce qu'un côté fût cuit. Elle les retourna alors et, voici que le mur de la cuisine s'ouvrit, et qu'en sortit une jeune dame, au beau port, au visage ovale, parfaite en grâce, avec des paupières que les traits de Kohl rehaussent. Sa robe était un foulard de soie bordé et orné de glands bleus : un large anneau pendait à chaque oreille ; une paire de bracelets ornait ses poignets ; des bagues avec des chatons de gemmes inestimables étaient à ses doigts ; et elle tenait en main une longue baguette de canne de rotin qu'elle plongea dans la poêle, disant : « Ô poissons ! Ô poissons ! êtes-vous constants dans votre alliance ? » Quand la cuisinière vit cette apparition, elle s'évanouit. La jeune dame répéta ses mots une deuxième et une troisième fois, et enfin les poissons levèrent la tête de la poêle et, disant d'une voix articulée « Oui ! Oui ! », commencèrent d'une seule voix à réciter : —

Reviens et j'en ferai autant ! Sois fidèle et j'en ferai autant ! ✿ Et si vous cherchez à trahir, je me vengerai jusqu'à ce que nous soyons quittes !

Après quoi la jeune dame renversa la poêle et sortit par le chemin par lequel elle était entrée, et le mur de la cuisine se referma sur elle. Quand la cuisinière revint de son évanouissement, elle vit les quatre poissons calcinés comme du charbon, et s'écriant : « Son bâton a rompu dès son premier assaut », elle tomba de nouveau en pâmoison sur le sol. Tandis qu'elle était dans cet état, le Vizir vint chercher le poisson, et la voyant inconsciente, elle qui ne savait distinguer le dimanche du jeudi, la poussa du pied et dit : « Apporte le poisson pour le Sultan ! » Là-dessus, revenant de son évanouissement, elle pleura et l'informa de son cas et de tout ce qui lui était arrivé. Le Vizir s'émerveilla grandement et s'exclamant : « Ce n'est rien d'autre qu'une affaire fort étrange ! », il envoya chercher le Pêcheur et lui dit : « Toi, ô Pêcheur, tu dois absolument nous rapporter quatre poissons comme ceux que tu as apportés auparavant. » Là-dessus, l'homme se rendit à l'étang et jeta son filet ; et quand il le sortit, voici ! quatre poissons s'y trouvaient exactement semblables aux premiers. Il les porta aussitôt au Vizir, qui entra avec eux auprès de la cuisinière et dit : « Lève-toi et fais frire ces poissons en ma présence, que je puisse voir cette affaire. » La jeune fille se leva, nettoya les poissons et les mit dans la poêle sur le feu ; cependant ils n'y restèrent qu'un court instant avant que le mur ne s'ouvre et que la jeune dame n'apparaisse, vêtue comme auparavant et tenant en main la baguette qu'elle plongea à nouveau dans la poêle, disant : « Ô poissons ! Ô poissons ! êtes-vous constants dans votre ancienne alliance ? » Et voici, les poissons levèrent la tête et répétèrent « Oui ! Oui ! » et récitèrent ce couplet :

Reviens et j'en ferai autant ! Sois fidèle et j'en ferai autant ! ✿ Mais si vous cherchez à trahir, je me vengerai jusqu'à ce que nous soyons quittes !

Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire ses paroles permises.

Maintenant, quand ce fut la Septième Nuit,

Elle poursuivit : Il m'est parvenu, ô Roi de bon augure, que lorsque les poissons parlèrent, et que la jeune dame renversa la poêle avec sa baguette, et sortit par le chemin par lequel elle était entrée et que le mur se referma, le Vizir s'écria : « C'est une chose qui ne doit pas être cachée au Roi. » Il alla donc lui rapporter ce qui s'était passé, sur quoi le Roi dit : « Il n'y a pas d'autre issue que je voie cela de mes propres yeux. » Il envoya alors chercher le Pêcheur et lui commanda d'apporter quatre autres poissons semblables aux premiers et d'emmener avec lui trois hommes comme témoins. Le Pêcheur apporta aussitôt les poissons : et le Roi, après avoir ordonné de lui donner quatre cents pièces d'or, se tourna vers le Vizir et dit : « Lève-toi et fais-moi frire les poissons ici, devant moi ! » Le Ministre, répondant : « Entendre, c'est obéir », fit apporter la poêle, y jeta les poissons nettoyés et la posa sur le feu ; quand voici ! le mur s'ouvrit, et en jaillit un esclave noir comme un rocher immense ou un vestige de la tribu Ad, portant en main une branche d'arbre vert ; et il cria d'un ton puissant et terrible : « Ô poissons ! Ô poissons ! êtes-vous tous constants dans votre antique alliance ? » Sur quoi les poissons levèrent la tête de la poêle et dirent : « Oui ! Oui ! nous sommes fidèles à notre vœu » ; et ils récitèrent à nouveau le couplet :

Reviens et j'en ferai autant ! Sois fidèle et j'en ferai autant ! ✿ Mais si vous cherchez à trahir, je me vengerai jusqu'à ce que nous soyons quittes !

Alors l'immense Maure s'approcha de la poêle, la renversa avec la branche et sortit par le chemin par lequel il était entré. Quand il disparut à leurs yeux, le Roi inspecta les poissons ; et, les trouvant tous calcinés comme du charbon, il fut totalement déconcerté et dit au Vizir : « En vérité, c'est une affaire sur laquelle le silence ne peut être gardé, et quant aux poissons, assurément quelque aventure merveilleuse leur est liée. » Il fit donc venir le Pêcheur et l'interrogea, disant : « Malheur à toi, homme ! d'où viennent ces poissons ? » et il répondit : « D'un étang situé entre quatre hauteurs, derrière cette montagne qui est en vue de ta cité. » Le Roi demanda : « Combien de jours de marche ? » Il répondit : « Ô notre seigneur le Sultan, une marche d'une demi-heure. » Le Roi s'émerveilla et, ordonnant aussitôt à ses hommes de marcher et à ses cavaliers de monter, emmena le Pêcheur qui marchait devant comme guide, maudissant intérieurement l'Ifrit. Ils cheminèrent jusqu'à ce qu'ils aient gravi la montagne et soient descendus dans un grand désert qu'ils n'avaient jamais vu durant toute leur vie ; et le Sultan et ses joyeux compagnons s'émerveillèrent grandement de la lande située au milieu de quatre montagnes, et de l'étang et de ses poissons de quatre couleurs, rouges, blancs, jaunes et bleus. Le Roi resta figé sur place dans l'émerveillement et demanda à ses troupes et à tous les présents : « Quelqu'un parmi vous a-t-il jamais vu cette pièce d'eau auparavant ? » et tous répondirent : « Ô Roi de l'époque, jamais nous n'avons posé les yeux dessus durant tous nos jours. » Ils interrogèrent aussi les plus vieux habitants qu'ils rencontrèrent, des hommes fort avancés en âge, mais ils répondirent, tous et chacun : « Un petit lac comme celui-ci, nous n'en avons jamais vu en ce lieu. » Là-dessus, le Roi dit : « Par Allah, je ne retournerai ni à ma capitale ni ne m'assiérai sur le trône de mes ancêtres avant d'apprendre la vérité sur cet étang et les poissons qu'il contient. » Il ordonna alors à ses hommes de mettre pied à terre et de bivouaquer tout autour de la montagne ; ce qu'ils firent ; et convoquant son Vizir, un Ministre de grande expérience, sagace, à l'esprit pénétrant et bien versé dans les affaires, il lui dit : « J'ai en tête d'accomplir une certaine chose, dont je vais t'informer ; mon cœur me dit de partir seul cette nuit et d'exhumer le mystère de cet étang et de ses poissons. Prends ta place à la porte de ma tente, et dis aux Émirs et aux Vizirs, aux Nababs et aux Chambellans, en somme à tous ceux qui te demanderont : — Le Sultan est souffrant, et il m'a ordonné de refuser toute visite ; et prends garde de ne laisser personne connaître mon dessein. » Et le Vizir ne put s'opposer à lui. Alors le Roi changea ses vêtements et ses ornements et, passant son épée sur son épaule, prit un sentier qui montait l'une des montagnes et marcha durant le reste de la nuit jusqu'à ce que l'aube pointât ; il ne cessa de cheminer jusqu'à ce que la chaleur fût trop forte pour lui. Après sa longue marche, il se reposa un moment, puis reprit sa route et chemina durant la seconde nuit jusqu'à l'aube, quand soudain apparut un point noir au loin. À cette vue, il se réjouit et se dit : « Peut-être quelqu'un ici m'instruira-t-il du mystère de l'étang et de ses poissons. » Bientôt, s'approchant de l'objet sombre, il découvrit un palais construit de pierre noire plaquée de fer ; et, tandis qu'un battant de la porte était grand ouvert, l'autre était fermé. Le courage du Roi monta haut tandis qu'il se tenait devant la porte et frappait un léger coup ; mais n'entendant aucune réponse, il frappa un second coup et un troisième ; pourtant, il n'y eut aucun signe. Alors il frappa de toutes ses forces, mais toujours pas de réponse, il dit donc : « Sans nul doute, il est vide. » Là-dessus, il rassembla sa résolution, et entra audacieusement par la porte principale dans le grand hall et cria à haute voix : « Holà, gens du palais ! Je suis un étranger et un voyageur ; avez-vous ici quelque victuaille ? » Il répéta son cri une seconde et une troisième fois mais il ne vint toujours aucune réponse ; alors, fortifiant son cœur et prenant sa décision, il s'avança à travers le vestibule jusqu'au milieu même du palais et ne trouva personne en ces lieux. Pourtant, il était meublé d'étoffes de soie étoilées d'or ; et les tentures étaient rabattues sur les portes. Au milieu se trouvait une cour spacieuse d'où partaient quatre salons ouverts, chacun avec sa estrade surélevée, salon faisant face à salon ; un dais ombrageait la cour et au centre se trouvait une fontaine jaillissante avec quatre figures de lions faites d'or rouge, faisant jaillir de leur gueule une eau claire comme des perles et des gemmes diaphanes. Autour du palais, des oiseaux étaient en liberté et au-dessus s'étendait un filet de fil d'or, les empêchant de s'envoler ; en bref, il y avait de tout, sauf des êtres humains. Le Roi s'émerveilla grandement de cela, pourtant il se sentait triste au cœur car il ne voyait personne pour lui rendre compte du désert et de son étang, des poissons, des montagnes et du palais lui-même. Bientôt, alors qu'il était assis entre les portes en profonde réflexion, voici qu'arriva une voix de lamentation, comme provenant d'un cœur épuisé par le chagrin, et il entendit la voix chanter ces vers : —

Je cachais ce que j'endurais de lui et pourtant cela vint au jour, ✿ Et le sommeil nocturne fuit mes paupières et se changea en nuit sans sommeil : Ô monde ! Ô Destin ! retiens ta main et cesse tes blessures et tes maux ✿ Regarde et vois mon esprit infortuné dans la douleur et l'effroi : Ne montreras-tu jamais de pitié pour un jeune homme de noble naissance qui s'est perdu sur le chemin De l'Amour, et est tombé de la richesse et de la renommée au plus bas et plus vil des êtres. Jaloux du souffle du Zéphyr étais-je alors qu'il effleurait votre forme ✿ Mais lorsque le Destin descend, il aveugle la vue humaine, Que fera l'infortuné archer qui, lorsqu'il fait face à son ennemi Et bande son arc pour tirer la flèche, trouve sa corde rompue ? Quand le souci et le chagrin pèsent si lourdement sur la jeunesse d'une âme généreuse ✿ Comment échappera-t-il à son sort et où trouvera-t-il un lieu de fuite face au Destin ?

Or, quand le Sultan entendit la voix plaintive, il bondit sur ses pieds ; et, suivant le son, trouva un rideau rabattu sur une porte de chambre. Il le souleva et vit derrière lui un jeune homme assis sur un divan à environ une coudée au-dessus du sol ; et il était beau à voir, un être bien formé, doué d'éloquence ; son front était blanc comme une fleur, sa joue rose et brillante, et un grain de beauté sur sa joue comme une particule d'ambre gris ; tout comme le poète l'indique : —

Un jeune homme à la taille mince de dont les mèches et le front ✿ Le monde en noirceur et en lumière est paré. À travers l'étendue de la Création, nul spectacle plus équitable ✿ Nulle vue plus rare tes yeux n'ont jamais rencontrée : Un grain de beauté brun-noix siège en trône sur une joue ✿ D'un rouge très rose sous un œil de jais.

Le Roi se réjouit et le salua, mais il resta assis dans son caftan d'étoffe de soie brodé d'or d'Égypte et sa couronne parsemée de joyaux de diverses sortes ; mais son visage était triste, marqué par les traces du chagrin. Il rendit le salut royal avec la plus grande courtoisie, ajoutant : « Ô mon seigneur, ta dignité exige que je me lève pour toi ; et ma seule excuse est de solliciter ton pardon. » Le Roi dit : « Tu es excusé, ô jeune homme ; considère-moi donc comme ton hôte venu ici dans un but précis. Je voudrais que tu m'instruises des secrets de cet étang et de ses poissons, et de ce palais, et de ta solitude en ce lieu, et de la cause de tes gémissements et de tes lamentations. » Quand le jeune homme entendit ces mots, il pleura amèrement, jusqu'à ce que son sein fût trempé de larmes, et commença à réciter : —

Dis à celui qui dort insouciant pendant que vole la flèche de la Fortune ✿ Combien cette terre changeante en terrasse et en élève ? Bien que ton œil soit scellé dans le sommeil, ne dors pas, yeux du Tout-Puissant ✿ Et qui a trouvé le Temps jamais équitable, ou le Destin sous une forme constante ?

Puis il poussa un long soupir et récita : —

Confie ton cas à Lui, le Seigneur qui a fait l'humanité ; ✿ Quitte le souci et le chagrin et cultive le contentement de l'esprit ; Ne demande pas au Passé comment ou pourquoi il advint : ✿ Toutes les choses humaines par le Destin et la Fatalité furent conçues !

Le Roi s'émerveilla et lui demanda : « Qu'est-ce qui te fait pleurer, ô jeune homme ? » et il répondit : « Comment ne pleurerais-je pas, alors que tel est mon sort ! » Là-dessus, il étendit la main et souleva le pan de son vêtement, quand, ô stupeur ! la moitié inférieure de son corps apparut en pierre jusqu'aux pieds, tandis que du nombril aux cheveux de sa tête, il était homme. Le Roi, voyant cette détresse, s'affligea d'un vif chagrin et, dans sa compassion, s'écria : « Hélas et misère ! en vérité, ô jeune homme, tu ajoutes du chagrin à mon chagrin. J'avais l'intention de t'interroger seulement sur le mystère des poissons, tandis qu'à présent je me soucie d'apprendre ton histoire ainsi que la leur. Mais il n'est de Majesté et il n'est de Puissance qu'en Allah, le Glorieux, le Grand. Ne perds pas de temps, ô jeune homme, mais raconte-moi tout de suite ton récit complet. » Il dit : « Prête-moi tes oreilles, ta vue et ta perspicacité ; » et le Roi dit : « Tout est à ton service ! » Là-dessus, le jeune homme commença : « Très étrange et merveilleux est mon cas et celui de ces poissons ; et s'il était gravé par des graveurs sur le coin des yeux, ce serait un avertissement pour quiconque voudrait être averti. » « Comment cela ? » demanda le Roi, et le jeune homme commença à raconter

LE RÉCIT DU PRINCE ENSORCELÉ.

Sache donc, ô mon seigneur, qu'autrefois mon père était Roi de cette cité, et son nom était Mahmúd, titré Seigneur des Îles Noires, et propriétaire de ce qui est maintenant ces quatre montagnes. Il régna soixante-dix ans, après quoi il alla à la miséricorde du Seigneur et je régnai comme Sultan à sa place. Je pris pour femme ma cousine, la fille de mon oncle paternel, et elle m'aimait d'un amour si débordant que chaque fois que j'étais absent, elle ne mangeait pas et ne buvait pas jusqu'à ce qu'elle me revît. Elle cohabita avec moi pendant cinq ans jusqu'à un certain jour où elle sortit pour aller au bain Hammam ; et j'ordonnai au cuisinier de se hâter de préparer tout ce qui était nécessaire pour notre souper. Et j'entrai dans ce palais et m'allongeai sur le lit où j'avais l'habitude de dormir et ordonnai à deux demoiselles d'éventer mon visage, l'une assise près de ma tête et l'autre à mes pieds. Mais j'étais troublé et rendu agité par l'absence de ma femme et ne pouvais dormir ; car bien que mes yeux fussent fermés, mon esprit et mes pensées étaient grand ouverts. Bientôt, j'entendis l'esclave à ma tête dire à celle à mes pieds : « Ô Mas'údah, comme notre maître est misérable et comme il est dépéri dans sa jeunesse et oh ! la pitié qu'il soit si trahi par notre maîtresse, la maudite putain ! » L'autre répondit : « Oui, en effet : qu'Allah maudisse toutes les femmes infidèles et adultères ; mais le semblable de notre maître, avec ses beaux dons, mérite quelque chose de mieux que cette prostituée qui couche dehors chaque nuit. » Alors celle qui était assise près de ma tête dit : « Notre seigneur est-il muet ou apte seulement à bouillonner pour ne pas l'interroger ! » et l'autre dit : « Fi sur toi ! notre seigneur connaît-il ses manières ou lui permet-il son choix ? Bien plus, ne drogue-t-elle pas chaque nuit la coupe qu'elle lui donne à boire avant l'heure du sommeil, et n'y met-elle pas du Bhang ? Ainsi il dort et ne sait où elle va, ni ce qu'elle fait ; mais nous savons que, après lui avoir donné le vin drogué, elle revêt ses plus riches habits et se parfume, puis elle sort de chez lui pour être absente jusqu'au lever du jour ; alors elle vient à lui, et brûle une pastille sous son nez et il s'éveille de son sommeil de mort. » Quand j'entendis les paroles des esclaves, la lumière devint noire devant ma vue et je pensai que la nuit ne tomberait jamais. Bientôt, la fille de mon oncle revint des bains ; et ils mirent la table pour nous et nous mangeâmes et nous nous assîmes ensemble une bonne demi-heure à boire notre vin comme c'était toujours notre coutume. Puis elle demanda le vin particulier que j'avais l'habitude de boire avant de dormir et me tendit la coupe ; mais, feignant de le boire selon mon habitude, je versai le contenu dans mon sein ; et, m'allongeant, je la laissai croire que j'étais endormi. Alors, voici, elle s'écria : « Dors toute la nuit, et ne te réveille jamais plus : par Allah, je te hais et je hais tout ton corps, et mon âme se détourne avec dégoût de cohabiter avec toi ; et je ne vois pas le moment où Allah ravira ta vie ! » Puis elle se leva et revêtit sa plus belle robe et se parfuma le corps et passa mon épée sur son épaule ; et, ouvrant les portes du palais, elle s'en alla sur son mauvais chemin. Je me levai et la suivis alors qu'elle quittait le palais et elle se faufila dans les rues jusqu'à ce qu'elle arrivât à la porte de la ville, où elle prononça des mots que je ne compris pas, et les cadenas tombèrent d'eux-mêmes comme s'ils étaient brisés et les battants de la porte s'ouvrirent. Elle sortit (et moi après elle sans qu'elle remarquât quoi que ce soit) jusqu'à ce qu'elle arrivât enfin aux tertres isolés et à une clôture de roseaux construite autour d'une hutte au toit rond en briques de boue. Alors qu'elle entrait par la porte, je grimpai sur le toit qui offrait une vue de l'intérieur. Et voici ! ma belle cousine était entrée auprès d'un hideux esclave nègre avec sa lèvre supérieure comme le couvercle d'un pot, et sa lèvre inférieure comme un pot ouvert ; des lèvres qui pourraient balayer le sable du sol graveleux de la hutte. Il était en outre lépreux et paralytique, couché sur une litière de détritus de canne à sucre et enveloppé dans une vieille couverture et les plus infects haillons et guenilles. Elle baisa la terre devant lui, et il leva la tête pour la voir et dit : « Malheur à toi ! qu'avais-tu besoin de rester absente tout ce temps ? Il y a eu ici avec moi divers des frères noirs, qui ont bu leur vin et chacun a eu sa jeune dame, et je n'étais pas content de boire à cause de ton absence. » Alors elle : « Ô mon seigneur, amour de mon cœur et fraîcheur de mes yeux, ne sais-tu pas que je suis mariée à mon cousin dont le simple regard me donne envie de vomir, et je me hais quand je suis en sa compagnie ? Et si je ne craignais pour toi, je ne laisserais pas un seul soleil se lever avant de faire de sa cité un tas de ruines où le corbeau croasserait et le petit-duc hululerait, et où le chacal et le loup s'abriteraient et pilleraient ; bien plus, j'en aurais transporté les pierres mêmes derrière le Mont Qáf. » L'esclave répondit : « Tu mens, que tu sois maudite ! Maintenant je jure un serment par la valeur et l'honneur des hommes noirs (et ne crois pas que notre virilité soit la pauvre virilité des hommes blancs), à partir d'aujourd'hui, si tu restes absente jusqu'à cette heure, je ne tiendrai plus compagnie avec toi et je ne collerai pas mon corps au tien pour jouer et cabrioler. Joues-tu avec nous, pot cassé, pour que nous satisfassions tes sales luxures ? pue ! chienne ! la plus vile des blanches les plus viles ! » Quand j'entendis ses paroles, et vis de mes propres yeux ce qui se passait entre ces deux misérables, le monde devint sombre devant mon visage et mon âme ne sut en quel lieu elle était. Mais ma femme se tint humblement debout en pleurant devant l'esclave et en l'amadouant, en disant : « Ô mon bien-aimé, et fruit même de mon cœur, il ne reste personne pour me réjouir que ton cher soi-même ; et, si tu me rejettes, qui m'accueillera, ô mon bien-aimé, ô lumière de mes yeux ? » Et elle ne cessa de pleurer et de s'humilier devant lui jusqu'à ce qu'il daignât se réconcilier avec elle. Alors elle fut très joyeuse et se leva et retira ses vêtements, jusqu'à son pantalon, et dit : « Ô mon maître, qu'as-tu ici pour ta servante à manger ? » « Découvre le bassin, » grogna-t-il, « et tu trouveras au fond les os grillés de quelques rats avec lesquels nous avons dîné ; picore-les, et puis va à ce pot à ordures où tu trouveras quelques restes de bière que tu pourras boire. » Alors elle mangea et but et se lava les mains, et alla s'allonger à côté de l'esclave, sur les détritus de canne, et, se dépouillant jusqu'à la nudité, elle se glissa avec lui sous sa sale couverture et ses haillons et guenilles. Quand je vis ma femme, ma cousine, la fille de mon oncle, faire cet acte, je perdis tout à fait la tête, et descendant du toit, j'entrai et pris l'épée qu'elle avait avec elle et la tirai, déterminé à abattre les deux. Je frappai d'abord au cou de l'esclave et pensai que le décret de mort était tombé sur lui : » —— Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire son discours permis.

Maintenant, quand ce fut la Huitième Nuit,

Elle continua : Il m'est parvenu, ô Roi de bon augure, que le jeune Prince ensorcelé dit au Roi : « Quand je frappai l'esclave avec l'intention de lui trancher la tête, je pensai que je l'avais tué ; car il poussa un gémissement bruyant et sifflant, mais je n'avais coupé que la peau et la chair de la gorge et les deux artères ! Cela réveilla la fille de mon oncle, alors je remis l'épée au fourreau et partis pour la ville ; et, entrant dans le palais, je m'allongeai sur mon lit et dormis jusqu'au matin, quand ma femme me réveilla et je vis qu'elle s'était coupé les cheveux et avait revêtu des vêtements de deuil. Elle dit : — Ô fils de mon oncle, ne me blâme pas pour ce que je fais ; il vient de m'arriver que ma mère est morte, et mon père a été tué dans la guerre sainte, et de mes frères l'un a perdu la vie par une piqûre de serpent et l'autre en tombant dans un précipice ; et je ne peux et ne dois rien faire d'autre que pleurer et me lamenter. Quand j'entendis ses paroles, je m'abstins de tout reproche et dis seulement : — Fais comme il te plaît ; je ne contrarierai certainement pas. Elle continua à s'affliger, pleurant et gémissant pendant une année entière du début de son cycle jusqu'à la fin, et quand elle fut terminée, elle me dit : — Je veux me construire dans ton palais une tombe avec une coupole, que je réserverai pour mon deuil et nommerai la Maison des Lamentations. » Je dis encore : — Fais comme il te plaît ! Alors elle se construisit un cénotaphe où pleurer, et plaça sur son centre un dôme sous lequel apparaissait une tombe comme le sépulcre d'un saint. Elle y transporta l'esclave et l'y logea ; mais il était extrêmement faible à cause de sa blessure, et incapable de lui rendre service d'amour ; il pouvait seulement boire du vin et, depuis le jour de sa blessure, il ne prononça pas un mot, pourtant il survécut parce que son heure marquée n'était pas venue. Chaque jour, matin et soir, ma femme allait à lui et pleurait et gémissait sur lui et lui donnait du vin et des soupes fortes, et ne cessa de faire ainsi pendant une deuxième année ; et je la supportai patiemment et ne fis aucun cas d'elle. Un jour, cependant, j'entrai chez elle à l'improviste ; et je la trouvai en train de pleurer et de se frapper le visage et de crier : — Pourquoi es-tu absent de ma vue, ô délice de mon cœur ? Parle-moi, ô ma vie ; parle avec moi, ô mon amour ? Puis elle récita ces vers : —

Pour ton amour ma patience fait défaut et bien que tu oublies ✿ Moi je ne le puis ; ni à un autre amour mon cœur ne peut répondre : Porte mon corps, porte mon âme où que tu puisses aller ✿ Et là où tu installes le camp, laisse mon corps enterré reposer : Crie mon nom au-dessus de ma tombe, et une réponse reviendra ✿ Le gémissement de mes os répondant à ton cri.

Puis elle récita, pleurant amèrement pendant ce temps : —

Le jour de mon délice est le jour où tu te rapproches ✿ Et le jour de mon effroi est le jour où tu te détournes : Bien que je tremble toute la nuit dans ma peur amère de la mort ✿ Quand je te tiens dans mes bras je suis libre de toute crainte.

Une fois de plus, elle commença à réciter : —

Bien que le matin je puisse m'éveiller avec tout le bonheur en main ✿ Bien que le monde entier soit à moi et que je règne comme les rois Kisra ; Pour moi ils n'avaient la valeur que de l'aile d'un moucheron ✿ Quand je manque de voir ta forme, quand je cherche ta présence en vain.

Quand elle eut terminé pour un temps ses paroles et ses pleurs, je lui dis : — Ô ma cousine, laisse ce deuil suffire, car il y a peu de profit à verser des larmes ! Ne me contrarie pas, répondit-elle, dans tout ce que je fais, ou je porterai la main sur moi-même ! Alors je gardai le silence et la laissai suivre son chemin ; et elle ne cessa de crier et de gémir et de s'adonner à son affliction pour encore une autre année. À la fin de la troisième année, je fus las de ce long deuil, et un jour, il m'arriva d'entrer dans le cénotaphe alors que j'étais vexé et en colère pour une affaire qui m'avait contrarié, et soudain je l'entendis dire : — Ô mon seigneur, je ne t'entends jamais m'accorder un seul mot ! Pourquoi ne me réponds-tu pas, ô mon maître ? et elle commença à réciter : —

Ô tombe ! ô tombe ! sa beauté soit-elle mise à l'ombre ✿ As-tu obscurci ce visage tout brillant comme le midi ? Ô tombe ! ni terre ni ciel tu n'es pour moi ✿ Alors comment se fait-il qu'en toi soient joints mon soleil et ma lune ?

Quand j'entendis de tels vers, la rage s'ajouta à ma rage ; je m'écriai : — Hélas ! combien de temps ce chagrin doit-il durer ? et je commençai à répéter : —

Ô tombe ! ô tombe ! ses horreurs soient-elles mises à la ruine ✿ As-tu obscurci son visage qui rend l'âme malade ? Ô tombe ! ni fosse ni marmite tu n'es pour moi ✿ Alors comment se fait-il qu'en toi soient joints terre et charbon ?

Quand elle entendit mes paroles, elle bondit sur ses pieds en criant : — Fi sur toi, chien que tu es ! tout ceci est de ton fait ; tu as blessé le chéri de mon cœur et ainsi m'as causé un grand malheur et tu as gaspillé sa jeunesse si bien que ces trois années il est resté alité plus mort que vif ! Dans ma colère, je criai : — Ô la plus immonde des prostituées et la plus sale des putains jamais baisées par des esclaves nègres qui sont loués pour te posséder ! Oui, en effet, c'est moi qui ai fait ce bon acte ; et saisissant mon épée, je la tirai et me dirigeai vers elle pour l'abattre. Mais elle tourna en dérision mes paroles et mon intention en criant : Au pied, chien que tu es ! Hélas pour le passé qui ne reviendra plus, ni personne ne pourra relever les morts. Allah m'a en effet maintenant donné entre les mains celui qui m'a fait cette chose, un acte qui a brûlé mon cœur d'un feu qui ne s'éteignit pas et d'une flamme qui ne pouvait être étanchée ! Puis elle se leva ; et, prononçant des mots inintelligibles pour moi, elle dit : — Par la vertu de ma nécromancie, deviens à moitié pierre et à moitié homme ; sur quoi je devins ce que tu vois, incapable de me lever ou de m'asseoir, et ni mort ni vif. De plus, elle ensorcela la cité avec toutes ses rues et jardins, et elle transforma par sa magie les quatre îles en quatre montagnes autour de l'étang dont tu m'interroges ; et les citoyens, qui étaient de quatre fois différentes, Musulmans, Nazaréens, Juifs et Mages, elle les transforma par ses enchantements en poissons ; les Musulmans sont les blancs, les Mages les rouges, les Chrétiens les bleus et les Juifs les jaunes. « Et chaque jour elle me torture et me fouette de cent coups, dont chacun tire des flots de sang et coupe la peau de mes épaules en lambeaux ; et finalement, elle couvre ma moitié supérieure d'un cilice, puis jette sur eux ces robes. » Ici, le jeune homme versa de nouveau des larmes et commença à réciter : —

Dans la patience, ô mon Dieu, j'endure mon sort et mon destin ; ✿ Je porterai selon Ta volonté tout ce qui sera mon état : Ils m'oppriment ; ils me torturent ; ils font de ma vie un malheur ✿ Pourtant peut-être le bonheur du Ciel compensera ma détresse : Oui, ma vie est rétrécie par le poison et la haine des ennemis ✿ Mais Mustapha et Murtazá m'ouvriront la porte du Ciel.

Après cela, le Sultan se tourna vers le jeune Prince et dit : « Ô jeune homme, tu as enlevé un chagrin seulement pour en ajouter un autre ; mais maintenant, ô mon ami, où est-elle ; et où est le mausolée où gît l'esclave blessé ? » « L'esclave gît sous ce dôme, » dit le jeune homme, « et elle est assise dans la chambre faisant face à cette porte. Et chaque jour au lever du soleil elle sort, et d'abord me dépouille, et me fouette de cent coups du fouet de cuir, et je pleure et je crie ; mais il n'y a pas de pouvoir de mouvement dans mes membres inférieurs pour l'empêcher de m'atteindre. Après avoir fini de me tourmenter, elle rend visite à l'esclave, lui apportant du vin et des viandes bouillies. Et demain à une heure matinale elle sera ici. » Le Roi dit : « Par Allah, ô jeune homme, je ferai certainement pour toi une bonne action que le monde ne laissera pas volontiers mourir, et un acte de bravoure qui sera consigné longtemps après que je sois mort et parti. » Puis le Roi s'assit aux côtés du jeune Prince et parla jusqu'à la tombée de la nuit, quand il s'allongea et dormit ; mais, dès que l'aube trompeuse apparut, il se leva et, retirant ses vêtements de dessus, mit à nu sa lame et se hâta vers l'endroit où gisait l'esclave. Alors il fut conscient de bougies et de lampes allumées, et du parfum d'encens et d'onguents ; et, guidé par ceux-ci, il se dirigea vers l'esclave et le frappa d'un coup, le tuant sur le coup : après quoi il le souleva sur son dos et le jeta dans un puits qui était dans le palais. Bientôt il revint et, revêtant l'équipement de l'esclave, s'allongea de tout son long à l'intérieur du mausolée avec l'épée tirée posée près et le long de son côté. Après une heure environ, la sorcière maudite vint ; et, allant d'abord vers son mari, elle retira ses vêtements et, prenant un fouet, le flagella cruellement tandis qu'il criait : « Ah ! assez pour moi le cas où je suis ! aie pitié de moi, ô ma cousine ! » Mais elle répondit : « As-tu eu pitié de moi et épargné la vie de mon véritable amour pour qui je languissais ? » Puis elle tira le cilice sur sa peau à vif et sanglante, jeta la robe sur le tout et descendit vers l'esclave avec une coupe de vin et un bol de bouillon de viande entre les mains. Elle entra sous le dôme en pleurant et gémissant, « Hélas ! » et criant, « Ô mon seigneur ! dis-moi un mot ! Ô mon maître ! parle un peu avec moi ! » et commença à réciter ces couplets : —

Combien de temps cette rudesse, ce non-amour, doit-elle durer ? ✿ Ne te suffisent pas les flots de larmes que tu as vus ? Tu prolonges notre séparation exprès ✿ Et si tu voulais plaire à mon ennemi, tu es satisfait !

Puis elle pleura de nouveau et dit : « Ô mon seigneur ! parle-moi, converse avec moi ! » Le Roi baissa la voix et, tordant sa langue, parla à la manière des nègres et dit : « Hélas ! Hélas ! il n'y a de Majesté et il n'y a de Puissance qu'en Allah, le Glorieux, le Grand ! » Or, quand elle entendit ces paroles, elle cria de joie et tomba à terre évanouie ; et quand ses sens lui furent revenus, elle demanda : « Ô mon seigneur, serait-il vrai que tu as retrouvé l'usage de la parole ? » Et le Roi, rendant sa voix petite et faible, répondit : « Ô ma garce ! mérites-tu que je cause avec toi et que je parle avec toi ? » « Pourquoi et pour quelle raison ? » répliqua-t-elle ; et il répondit : « La raison est que tout au long du jour tu tourmentes ton époux ; et il ne cesse d'appeler le Ciel à son aide, si bien que le sommeil m'est étranger du soir jusqu'au matin, et il prie et maudit, nous injuriant tous deux, moi et toi, me causant du trouble et bien du tracas : s'il n'en était ainsi, j'aurais recouvré la santé depuis longtemps ; et c'est ce qui m'empêche de te répondre. » Elle dit : « Avec ta permission, je le délivrerai du sort qui pèse sur lui ; » et le Roi dit : « Délivre-le et laissons-nous un peu de repos ! » Elle s'écria : « Entendre, c'est obéir ; » et, s'éloignant du cénotaphe pour se rendre au palais, elle prit un bassin de métal qu'elle remplit d'eau et prononça sur lui certaines paroles qui firent bouillir et bouillonner le contenu comme une chaudière sur le feu. Avec cela, elle aspergea son mari en disant : « Par la vertu des paroles redoutables que j'ai prononcées, si tu es devenu ainsi par mes sortilèges, sors de cette forme pour reprendre ton ancienne forme. » Et voilà qu'à la vue de tous, le jeune homme secoua et trembla ; puis il se leva sur ses pieds et, se réjouissant de sa délivrance, cria à haute voix : « J'atteste qu'il n'y a d'autre dieu qu'Allah, et en vérité Mohammed est Son Apôtre, qu'Allah le bénisse et le garde ! » Alors elle lui dit : « Va-t'en et ne reviens plus ici, car si tu le fais, je te tuerai sans faute ; » en hurlant ces mots à son visage. Il s'éloigna donc de ses mains ; et elle retourna sous le dôme et, descendant dans le sépulcre, elle dit : « Ô mon seigneur, sors vers moi afin que je puisse te contempler et admirer ta beauté ! » Le Roi répondit d'une voix faible et basse : « Quelle chose as-tu faite ? Tu m'as débarrassé de la branche, mais non de la racine. » Elle demanda : « Ô mon chéri ! Ô mon petit nègre ! quelle est la racine ? » Et il répondit : « Fi de toi, ô ma garce ! Les habitants de cette ville et des quatre îles, chaque nuit quand elle est à moitié passée, lèvent leurs têtes de la citerne dans laquelle tu les as transformés en poissons et crient vers le Ciel pour appeler sa colère sur moi et sur toi ; et c'est la raison pour laquelle mon corps est privé de santé. Va sur-le-champ et rends-leur la liberté ; puis reviens à moi, prends ma main et relève-moi, car un peu de force m'est déjà revenue. » Quand elle entendit les paroles du Roi (et elle le croyait toujours être l'esclave), elle s'écria joyeusement : « Ô mon maître, sur ma tête et sur mes yeux soit ton commandement, Bismillah ! » Elle bondit donc sur ses pieds et, pleine de joie et d'allégresse, courut vers le lac et prit un peu de son eau dans le creux de sa main — Et Shéhérazade vit poindre l'aurore et cessa de dire les paroles permises.

Maintenant, quand ce fut la Neuvième Nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque la jeune femme, la magicienne, prit dans sa main un peu de l'eau du lac et prononça sur elle des paroles inintelligibles, les poissons levèrent leurs têtes et se dressèrent à l'instant même comme des hommes, le sort jeté sur les habitants de la ville ayant été levé. Ce qui était le lac redevint une capitale peuplée ; les bazars regorgeaient de gens qui achetaient et vendaient ; chaque citoyen était occupé à son propre métier et les quatre collines redevinrent des îles comme elles l'étaient jadis. Puis la jeune femme, cette méchante magicienne, retourna vers le Roi et (croyant toujours qu'il était le nègre) lui dit : « Ô mon amour ! tends ta main honorée afin que je t'aide à te lever. » « Plus près de moi, » dit le Roi d'un ton faible et feint. Elle s'approcha comme pour l'embrasser, quand il saisit l'épée cachée à ses côtés et la frappa à travers la poitrine, si bien que la pointe apparut, étincelante, derrière son dos. Puis il la frappa une seconde fois, la coupa en deux et jeta les deux moitiés à terre. Après quoi, il sortit et trouva le jeune homme, désormais libéré du sort, qui l'attendait, et il le félicita de son heureuse délivrance, tandis que le Prince lui baisait la main avec d'abondants remerciements. Le Roi dit : « Veux-tu demeurer dans cette ville ou venir avec moi dans ma capitale ? » Le jeune homme répondit : « Ô Roi de l'époque, ne sais-tu pas quel voyage te sépare de ta cité ? » « Deux jours et demi, » répondit-il ; sur quoi l'autre dit : « Si tu dors, ô Roi, réveille-toi ! Entre toi et ta ville, il y a une marche d'un an pour un marcheur bien vigoureux, et tu n'es pas arrivé ici en deux jours et demi si ce n'est parce que la ville était sous l'effet d'un enchantement. Et moi, ô Roi, je ne me séparerai jamais de toi ; non, pas même pour le clin d'œil d'un instant. » Le Roi se réjouit de ses paroles et dit : « Grâce à Allah qui t'a accordé à moi ! À partir de cette heure, tu es mon fils et mon fils unique, car de toute ma vie je n'ai jamais eu la bénédiction d'une descendance. » Ils s'embrassèrent alors et se réjouirent d'une joie immense ; et, atteignant le palais, le Prince qui avait été sous l'emprise du sort informa ses seigneurs et ses grands qu'il était sur le point de visiter les Lieux Saints en pèlerin, et leur ordonna de préparer tout ce qui était nécessaire pour cette occasion. Les préparatifs durèrent dix jours, après quoi il se mit en route avec le Sultan, dont le cœur brûlait de désir pour sa ville d'où il était absent depuis une année entière. Ils voyagèrent avec une escorte de Mamelouks transportant toutes sortes de présents précieux et de raretés, et ne cessèrent de cheminer jour et nuit durant une année entière jusqu'à ce qu'ils approchent de la capitale du Sultan, et envoyèrent des messagers pour annoncer leur venue. Alors le Vizir et toute l'armée sortirent à sa rencontre dans la joie et l'allégresse, car ils avaient perdu tout espoir de revoir jamais leur Roi ; et les troupes baisèrent le sol devant lui et le félicitèrent de sa sécurité. Il entra et prit place sur son trône et le Ministre vint devant lui et, mis au courant de tout ce qui était arrivé au jeune Prince, il le félicita de son échappée belle. Lorsque l'ordre fut rétabli dans tout le pays, le Roi fit des largesses à beaucoup de ses gens, et dit au Vizir : « Amène ici le Pêcheur qui nous a apporté les poissons ! » Il envoya donc chercher l'homme qui avait été la cause première de la délivrance de la ville et des citoyens de l'enchantement et, quand il fut en sa présence, le Sultan lui conféra un habit d'honneur, et l'interrogea sur sa condition et s'il avait des enfants. Le Pêcheur lui fit savoir qu'il avait deux filles et un fils, alors le Roi les fit venir et, prenant une des filles pour épouse, donna l'autre au jeune Prince et fit du fils son grand trésorier. De plus, il investit son Vizir de la Sultanat de la Cité des Îles Noires appartenant autrefois au jeune Prince, et dépêcha avec lui l'escorte de cinquante esclaves armés ainsi que des habits d'honneur pour tous les Émirs et les Grands. Le Vizir baisa les mains et partit en chemin ; tandis que le Sultan et le Prince demeurèrent chez eux dans toute la consolation et le délice de la vie ; et le Pêcheur devint l'homme le plus riche de son temps, et ses filles se marièrent avec les Rois, jusqu'à ce que la mort vienne à eux. Et pourtant, ô Roi ! ceci n'est pas plus merveilleux que l'histoire de

le Porteur et des trois Dames de Bagdad.

Il y avait autrefois à Bagdad un Porteur, homme célibataire et qui comptait le demeurer. Il advint qu’un certain jour, comme il se tenait au coin d’une rue, appuyé nonchalamment sur sa hotte, voici qu’une noble femme se tint devant lui, vêtue d’une mantille de soie de Mossoul, brodée d’or et bordée de brocart ; ses chaussures de marche étaient elles aussi ornées de broderies d’or et ses cheveux flottaient en longues tresses. Elle souleva son voile de visage et, révélant deux yeux noirs bordés de cils de jais, dont les regards étaient doux et langoureux et dont la beauté parfaite était toujours séduisante, elle accosta le Porteur et lui dit, dans les tons les plus suaves et le langage le plus choisi : « Prends ta hotte et suis-moi. » Le Porteur fut si ébloui qu’il pouvait à peine croire ce qu’il entendait, mais il chargea son panier sur ses épaules en toute hâte, se disant en lui-même : « Ô jour de chance ! Ô jour de la grâce d’Allah ! » et il marcha derrière elle jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât à la porte d’une maison. Là, elle frappa, et bientôt sortit à sa rencontre un vieil homme, un Nazaréen, à qui elle donna une pièce d’or, recevant de lui en échange ce qu’elle exigeait de vin filtré, clair comme de l’huile d’olive ; et elle le déposa en lieu sûr dans la hotte, en disant : « Soulève et suis-moi. » Le Porteur dit : « Voici, par Allah, un jour propice, un jour favorable à l’exaucement de tous les souhaits d’un homme. » Il hissa de nouveau la hotte et la suivit, jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât devant la boutique d’un marchand de fruits où elle acheta des pommes de Shám, des coings d’Osmán, des pêches d’Oman, des concombres de la culture du Nil, des limes d’Égypte, des oranges Sultáni et des cédrats ; outre du jasmin d’Alep, des baies de myrte odorant, des nénuphars de Damas, des fleurs de troène et de camomille, des anémones rouge sang, des violettes et des fleurs de grenadier, de l’églantier et du narcisse, et mit le tout dans la hotte du Porteur, en disant : « Charge cela. » Il le souleva donc et la suivit jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât à l’étal d’un boucher et lui dît : « Coupe-moi dix livres de mouton. » Elle lui paya son prix et il l’enveloppa dans une feuille de bananier, sur quoi elle le déposa dans la hotte et dit : « Hisse, ô Porteur. » Il hissa en conséquence et la suivit tandis qu’elle marchait jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât chez un épicier, où elle acheta des fruits secs et des pistaches, des raisins secs de Tihámah, des amandes décortiquées et tout le nécessaire pour le dessert, et dit au Porteur : « Soulève et suis-moi. » Il prit donc sa hotte et la suivit jusqu’à ce qu’elle s’arrêtât chez le confiseur ; elle acheta un plat de terre et l’entassa de toutes sortes de sucreries de sa boutique, des tartes à jour et des beignets parfumés au musc, des « gâteaux de savon », des pains au citron et des conserves de melon, des « peignes de Zaynab », des « doigts de dame », des « friandises du Kazi » et des gourmandises de toute sorte ; et elle plaça le plat dans la hotte du Porteur. Sur quoi il dit (étant un homme joyeux) : « Tu aurais dû me le dire, et j’aurais apporté avec moi un poney ou une chamelle pour transporter toutes ces provisions du marché. » Elle sourit et lui donna une petite tape sur la nuque en disant : « Avance et n’exagère pas en paroles, car (si Allah le veut !) ton salaire ne te fera pas défaut. » Puis elle s’arrêta chez un parfumeur et prit dix sortes d’eaux : rose parfumée au musc, fleur d’oranger, nénuphar, fleur de saule, violette et cinq autres ; elle acheta aussi deux pains de sucre, une bouteille pour vaporiser le parfum, une masse d’encens mâle, du bois d’aloès, de l’ambre gris et du musc, avec des bougies de cire d’Alexandrie ; et elle mit le tout dans le panier, en disant : « Soulève ta hotte et suis-moi. » Il le fit et la suivit jusqu’à ce qu’elle se trouvât devant le marchand de légumes, à qui elle acheta du carthame mariné et des olives, en saumure et dans l’huile ; avec de l’estragon, du fromage à la crème et du fromage dur de Syrie ; et elle les rangea dans la hotte en disant au Porteur : « Prends ton panier et suis-moi. » Il le fit et marcha derrière elle jusqu’à ce qu’elle arrivât devant un beau manoir précédé d’une cour spacieuse, une demeure haute et noble à laquelle des colonnes donnaient force et grâce : et la porte en avait deux battants d’ébène incrustés de plaques d’or rouge. La dame s’arrêta à la porte et, tournant son voile de visage, frappa doucement avec ses articulations tandis que le Porteur se tenait derrière elle, ne songeant à rien d’autre qu’à sa beauté et son charme. Soudain, la porte pivota et les deux battants furent ouverts, sur quoi il leva les yeux pour voir qui l’avait ouverte ; et voici, c’était une dame de haute taille, d’environ cinq pieds ; un modèle de beauté et de charme, de brillant, de symétrie et de grâce parfaite. Son front était blanc comme une fleur ; ses joues, vermeilles comme l’anémone ; ses yeux étaient ceux de la génisse sauvage ou de la gazelle, avec des sourcils pareils au croissant de lune qui termine Sha'abán et commence Ramazán ; sa bouche était le sceau de Sulayman, ses lèvres rouge corail, et ses dents comme une rangée de perles enfilées ou de pétales de camomille. Sa gorge rappelait celle de l’antilope, et ses seins, comme deux grenades de taille égale, se tenaient en avant ; son corps se soulevait et s’abaissait par ondes sous sa robe comme les plis d’une pièce de brocart, et son nombril pouvait contenir une once d’onguent de benjoin. En somme, elle était comme celle dont le poète a dit :

Sur le Soleil et la Lune du palais, porte ton regard ✿ Jouis de son visage en fleur, de sa lumière parfumée : Tes yeux ne verront jamais dans des cheveux si noirs ✿ La beauté envelopper un front si purement blanc : La joue vermeille et rose proclame son droit ✿ Bien que manque son nom dont nous décrivons les beautés : Tandis que sa démarche se balance, je souris à ses hanches si amples ✿ Et pleure de voir la taille qu’elles portent si frêle.

She answered: "It is the Caliph’s stick." And he cried: "Nay!" and gave them each a kiss. Then they said: "It is the reed-pen." He answered: "Nay!" and gave each a squeeze. Then he went on calling it by all the names he knew, while they said "Nay!" and "Nay!" until he said: "O my mistresses, tell me what it is called." They replied: "It is called the Basil-stalk of the Kitchen." He cried: "By Allah, a glorious name! O Basil-stalk of the Kitchen, bloom for my mistresses!" And they all laughed together.

Sa sœur Dunyazad lui dit : « Achève pour nous ton histoire » ; et elle répondit : « Avec joie et bon plaisir. » Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que les demoiselles ne cessaient de dire au Portefaix : « Ton dard, ton membre, ton vit », et qu'il ne cessait de baiser, de mordre et d'étreindre jusqu'à ce que son cœur fût satisfait, et elles riaient tant qu'elles n'en pouvaient plus. Enfin, l'une d'elles demanda : « Ô notre frère, comment cela s'appelle-t-il donc ? » Il répondit : « L'ignorez-vous ? » Elles dirent : « Non ! » « Son véritable nom, dit-il, est mule Casse-tout, qui broute le basilic des ponts, mâche le sésame décortiqué et passe la nuit au Khan d'Abu Mansur. » Alors elles rirent jusqu'à en tomber à la renverse, et reprirent leurs libations, et continuèrent ainsi jusqu'à ce que la nuit commençât à tomber. Là-dessus, elles dirent au Portefaix : « Bismillah, ô notre maître, lève-toi et va-t'en avec tes vieux souliers minables, tourne les talons et montre-nous la largeur de tes épaules ! » Il répondit : « Par Allah, se séparer de mon âme me serait plus facile que de me séparer de vous : venez, joignons la nuit au jour, et demain matin nous suivrons chacun notre chemin. » « Ma vie sur toi, dit la maîtresse de maison, permets-lui de rester avec nous, afin que nous puissions rire de lui : nous pourrions vivre toute notre vie sans jamais rencontrer son pareil, car c'est assurément un drôle fort joyeux et plein d'esprit. » Alors elles dirent : « Tu ne resteras avec nous cette nuit qu'à la condition que tu te soumettes à nos commandements, et que, quoi que tu voies, tu ne poses aucune question à ce sujet, ni n'en demandes la raison. » « Très bien », répondit-il, et elles dirent : « Va lire l'inscription au-dessus de la porte. » Il se leva donc et alla à l'entrée, où il trouva écrit en lettres d'or délavé : « QUICONQUE PARLE DE CE QUI NE LE CONCERNE PAS, ENTENDRA CE QUI NE LUI PLAIRA PAS ! » Le Portefaix dit : « Soyez témoins contre moi que je ne parlerai pas de ce qui ne me concerne pas. » Alors la pourvoyeuse se leva et leur servit à manger, et ils mangèrent ; après quoi elles changèrent de lieu pour boire, elle alluma les lampes et les bougies, brûla de l'ambre gris et du bois d'aloès, et apporta des fruits frais et le service à vin, puis ils se mirent à faire bombance et à parler de leurs amants. Ils ne cessèrent de manger, de boire et de bavarder, grignotant des fruits secs, riant et jouant des tours pendant l'espace d'une heure entière quand, soudain, on frappa à la porte. Le coup ne troubla en rien la séance, mais l'une d'elles se leva pour voir ce qu'il en était et revint bientôt, disant : « Vraiment, notre plaisir pour cette nuit sera parfait. » « Comment cela ? » demandèrent-elles ; et elle répondit : « À la porte se trouvent trois Kalandars persans avec la barbe, la tête et les sourcils rasés ; et tous trois borgnes de l'œil gauche — ce qui est assurément un étrange hasard. Ce sont des étrangers venus du pays de Roum, avec la marque du voyage bien visible sur eux ; ils viennent d'entrer à Bagdad, et c'est leur première visite dans notre ville ; et la cause de leur coup à notre porte est simplement qu'ils ne trouvent pas de logement. En effet, l'un d'eux m'a dit : "Peut-être le propriétaire de ce manoir nous laissera-t-il la clé de son écurie ou quelque vieille remise où nous pourrons passer cette nuit" ; car le soir les avait surpris et, étant étrangers au pays, ils ne connaissaient personne qui pût leur donner l'asile. Et, ô mes sœurs, chacun d'eux est un personnage amusant à sa manière ; et si nous les laissons entrer, nous aurons de quoi nous divertir. » Elle ne cessa de les persuader jusqu'à ce qu'elles lui disent : « Laisse-les entrer, et pose-leur la condition habituelle qu'ils ne parlent pas de ce qui ne les concerne pas, de peur d'entendre ce qui ne leur plaît pas. » Elle se réjouit, alla à la porte et revint bientôt avec les trois monoculaires dont les barbes et les moustaches étaient rasées de près. Ils saluèrent et se tinrent à distance par respect ; mais les trois dames se levèrent pour les accueillir, leur souhaitèrent la bienvenue et les firent asseoir. Les Kalandars regardèrent la pièce et virent que c'était un endroit agréable, balayé proprement et orné de fleurs ; les lampes brûlaient et la fumée des parfums montait en spirale dans l'air ; et à côté des desserts, des fruits et du vin, il y avait trois belles filles qui auraient pu être des vierges ; alors ils s'exclamèrent d'une seule voix : « Par Allah, c'est bon ! » Puis ils se tournèrent vers le Portefaix et virent que c'était un gaillard au visage joyeux, bien qu'il ne fût en rien sobre et qu'il souffrît encore de ses gifles. Ils pensèrent donc qu'il était l'un des leurs et dirent : « Un mendiant comme nous ! qu'il soit arabe ou étranger. » Mais quand le Portefaix entendit ces mots, il se leva et, fixant ses yeux férocement sur eux, dit : « Asseyez-vous ici sans excéder en paroles ! N'avez-vous pas lu ce qui est écrit au-dessus de la porte ? Il ne sied assurément pas à des compagnons qui viennent à nous comme des pauvres de remuer la langue contre nous. » « Nous implorons ton pardon, ô Fakir », répondirent-ils, « et nos têtes sont entre tes mains. » Les dames rirent aux éclats de la dispute ; et, faisant la paix entre les Kalandars et le Portefaix, elles assirent les nouveaux invités devant la nourriture et ils mangèrent. Puis ils s'assirent ensemble, et la portière leur servit à boire ; et, comme la coupe circulait joyeusement, le Portefaix demanda aux mendiants : « Et vous, ô mes frères, n'avez-vous point d'histoire ou d'aventure rare pour nous amuser ? » Or, la chaleur du vin étant montée à leur tête, ils demandèrent des instruments de musique ; et la portière leur apporta un tambourin de Mossoul, un luth d'Irak et une harpe persane ; chaque mendiant en prit un et l'accorda ; celui-ci le tambourin, ceux-là le luth et la harpe, et ils entamèrent un air joyeux tandis que les dames chantaient si vigoureusement qu'il y eut un grand vacarme. Et tandis qu'ils continuaient, voici que quelqu'un frappa à la porte, et la portière alla voir ce qu'il en était. Or, la cause de ce coup à la porte, ô Roi (dit Shahrazad), était celle-ci : le Calife, Haroun al-Rashid, était sorti du palais, comme c'était son habitude de temps à autre, pour se divertir dans la ville cette nuit-là, et pour voir et entendre ce qu'il y avait de nouveau ; il était en tenue de marchand, et il était accompagné de Jaafar, son Vizir, et de Masrur, son Exécuteur de Justice. Alors qu'ils se promenaient dans la ville, leur chemin les mena vers la maison des trois dames ; où ils entendirent le grand bruit des instruments de musique, des chants et de la gaieté ; alors le Calife dit à Jaafar : « Je désire entrer dans cette maison et entendre ces chants et voir qui les chante. » Jaafar dit : « Ô Prince des Croyants, ces gens sont sûrement ivres de vin, et je crains qu'un malheur ne nous arrive si nous nous mêlons à eux. » « Il n'y a pas d'autre choix que d'y aller », répondit le Calife, « et je veux que tu trouves quelque prétexte pour que nous apparaissions parmi eux. » Jaafar répondit : « J'entends et j'obéis » ; et il frappa à la porte, sur quoi la portière sortit et ouvrit. Alors Jaafar s'avança et, baisant la terre devant elle, dit : « Ô ma dame, nous sommes des marchands de la ville de Tibériade : nous sommes arrivés à Bagdad il y a dix jours ; et, descendant au caravansérail des marchands, nous avons vendu toute notre marchandise. Or, un certain commerçant nous a invités à un divertissement cette nuit ; nous sommes donc allés chez lui et il nous a servi à manger et nous avons mangé : puis nous nous sommes assis pour boire et faire la fête avec lui pendant une heure ou deux quand il nous a donné congé ; et nous sommes sortis de chez lui dans l'ombre de la nuit et, étant étrangers, nous n'avons pu retrouver notre chemin vers notre Khan. Ainsi, peut-être, par votre gentillesse et votre courtoisie, nous permettrez-vous de rester avec vous cette nuit, et le Ciel vous récompensera ! » La portière les regarda et, les voyant habillés comme des marchands et des hommes à l'air grave et solide, elle retourna vers ses sœurs et leur répéta l'histoire de Jaafar ; et elles eurent compassion des étrangers et lui dirent : « Laisse-les entrer. » Elle leur ouvrit la porte, et ils lui dirent : « Avons-nous ta permission d'entrer ? » « Entrez », dit-elle ; et le Calife entra, suivi de Jaafar et de Masrur ; et quand les filles les virent, elles se levèrent par respect et les firent asseoir et prirent soin de leurs besoins, disant : « Bienvenue, et soyez les bienvenus, et bonne chère aux invités, mais à une condition ! » « Quelle est-elle ? » demandèrent-ils, et l'une des dames répondit : « Ne parlez pas de ce qui ne vous concerne pas, de peur d'entendre ce qui ne vous plaît pas. » « Il en sera ainsi », dirent-ils ; et ils s'assirent pour boire leur vin et burent profondément. Bientôt, le Calife regarda les trois Kalandars et, voyant que chacun d'eux était borgne de l'œil gauche, s'étonna de la vue ; puis il contempla les filles et il fut surpris et s'émerveilla avec un étonnement extrême de leur beauté et de leur charme. Ils continuèrent à faire bombance et à converser et dirent au Calife : « Bois ! » mais il répondit : « J'ai fait vœu de pèlerinage » ; et s'écarta du vin. Là-dessus, la portière se leva et, étalant devant lui une nappe travaillée d'or, y posa un bol de porcelaine dans lequel elle versa de l'eau de fleurs de saule avec un morceau de neige et une cuillerée de sucre candi. Le Calife la remercia et se dit en lui-même : « Par Allah, je la récompenserai demain pour le bon acte qu'elle a accompli. » Les autres s'adressèrent à nouveau à la conversation et à la boisson ; et, quand le vin eut pris le dessus sur eux, la dame aînée qui dirigeait la maison se leva et, leur faisant l'obéissance, prit la pourvoyeuse par la main et dit : « Lève-toi, ô ma sœur, et faisons ce qui est notre devoir. » Toutes deux répondirent : « Il en sera ainsi ! » Alors la portière se leva et se mit à débarrasser le service de table et les restes du banquet ; et elle renouvela les pastilles et libéra le milieu du salon. Puis elle fit asseoir les Kalandars sur un sofa sur le côté de l'estrade, et fit asseoir le Calife, Jaafar et Masrur de l'autre côté du salon ; après quoi elle appela le Portefaix et dit : « Combien ta courtoisie est mince ! Maintenant tu n'es plus un étranger ; non, tu es l'un de la maison. » Alors il se leva et, serrant son pagne, demanda : « Que voulez-vous que je fasse ? » et elle répondit : « Reste à ta place. » Puis la maîtresse de maison se leva et retroussa ses manches au-dessus de ses poignets et, saisissant un fouet, dit au Portefaix : « Amène l'une des chiennes. » Il l'amena en la traînant par la chaîne, tandis que la chienne pleurait et secouait la tête devant la dame qui, cependant, lui abattit des coups sur le crâne ; et la chienne hurlait et la dame ne cessait de la battre jusqu'à ce que son avant-bras lui fasse défaut. Puis, jetant le fouet de sa main, elle pressa la chienne contre son sein et, essuyant ses larmes avec ses mains, embrassa sa tête. Puis elle dit au Portefaix : « Emmène-la et amène la seconde » ; et, quand il l'eut amenée, elle fit avec elle comme elle avait fait avec la première. Or, le cœur du Calife fut touché par ces actes cruels ; sa poitrine se serra et il perdit toute patience dans son désir de savoir pourquoi les deux chiennes étaient ainsi battues. Il fit un clin d'œil à Jaafar souhaitant qu'il demande, mais le Ministre, se tournant vers lui, dit par signes : « Silence ! » Puis la portière dit à la maîtresse de maison : « Ô ma dame, lève-toi et va à ta place afin que je puisse à mon tour faire mon devoir. » Elle répondit : « Il en sera ainsi » ; et, prenant place sur le divan de bois de genévrier, marqueté d'or et d'argent, elle dit à la portière et à la pourvoyeuse : « Maintenant, faites ce que vous avez à faire. » Là-dessus, la portière s'assit sur un siège bas près du côté du divan ; mais la maîtresse de maison, entrant dans un placard, en sortit un sac de satin à franges vertes et deux glands d'or. Elle se tint debout devant la dame de la maison et, secouant le sac, en tira un luth qu'elle accorda en serrant ses chevilles ; et quand il fut en parfait état, elle commença à chanter ces quatrains :—

Vous êtes mon vœu, mon but ✿ Et quand, ô amour, je vois ta vue Le manoir céleste s'ouvre ; ✿ Mais l'Enfer je vois quand ta vue est perdue. De toi vient la folie ; et non moins ✿ Vient la plus haute joie, vient l'extase : Et dans mon amour pour toi je ne crains ✿ Ni honte ni blâme, ni haine ni rancœur. Quand l'Amour fut trôné dans mon cœur ✿ Je déchirai le voile de la pudeur ; Et l'Amour ne cesse de déchirer ce voile ✿ Faisant la disgrâce tomber sur la grâce ; La robe de la maladie je revêtis alors ✿ Mais le secret fut mis en lambeaux : C'est pourquoi mon amour et mon cœur languissant ✿ Proclament votre haute puissance suprême ; La larme qui coule le long de ma joue ✿ Raconte mon histoire d'ignominie : Et tout le caché fut vu par tous ✿ Et toute mon énigme fut bien déchiffrée. Guéris donc ma maladie, car tu ✿ Es maladie et remède ! Mais celle dont la guérison est dans ta main ✿ Ne sera jamais libre de mal et de fléau ; Brûle-moi ces yeux qui font pleuvoir l'éclat ✿ Tue-moi avec les épées de la fantaisie ; Combien l'épée de l'Amour en a-t-elle ✿ Terrassés, au mépris de leur haut degré ? Pourtant je ne cesserai jamais de languir ✿ Ni vers l'oubli je ne fuirai. L'Amour est ma santé, ma foi, ma joie ✿ Publique et privée, tort ou raison. Ô yeux heureux qui voient tes charmes ✿ Qui te regardent à leur gré ! Oui, de mon vœu et de ma volonté les plus purs ✿ L'esclave de l'Amour, je serai toujours nommée.

Quand la demoiselle entendit cette élégie en quatrains, elle s'écria « Hélas ! Hélas ! » et déchira ses vêtements, et tomba au sol évanouie ; et le Calife vit des cicatrices de la baguette de palmier sur son dos et des marques de fouet ; et s'émerveilla avec un étonnement extrême. Puis la portière se leva et aspergea d'eau sur elle et lui apporta une robe fraîche et très fine qu'elle lui passa. Mais quand la compagnie vit ces agissements, leurs esprits furent troublés, car ils n'avaient aucune idée de l'affaire ni ne connaissaient l'histoire ; alors le Calife dit à Jaafar : « N'as-tu pas vu les cicatrices sur le corps de la demoiselle ? Je ne peux garder le silence ni être tranquille tant que je n'apprendrai pas la vérité sur sa condition et l'histoire de cette autre jeune fille et le secret des deux chiennes noires. » Mais Jaafar répondit : « Ô notre seigneur, elles ont mis comme condition que nous ne parlions pas de ce qui ne nous concerne pas, de peur de venir à entendre ce qui ne nous plaît pas. » Puis la portière dit : « Par Allah, ô ma sœur, viens à moi et complète ce service pour moi. » La maîtresse de maison répondit : « Avec joie et bon plaisir » ; elle prit donc le luth ; et l'appuya contre ses seins et balaya les cordes du bout des doigts, et commença à chanter :—

Rends à mes yeux leur sommeil longtemps ravi ✿ Et dis-moi où ma raison a fui : J'ai appris qu'en prêtant à ton amour une place ✿ Le sommeil pour mes paupières devint un ennemi mortel. Ils ont dit : « Nous te tenions pour juste, qui a guetté ✿ Ton âme ? » « Va demander à ses yeux glorieux », ai-je dit. Je pardonne tout le sang qu'il a plu à lui de verser ✿ Reconnaissant que ses troubles l'ont poussé à verser le sang. Sur le miroir de mon esprit il a jeté un éclat solaire ✿ Dont le reflet vif a engendré le feu dans mes entrailles. Que Dieu gaspille les Eaux de la Vie à sa guise ✿ Me suffisent pour salaire ces lèvres de rosée rouge : Si tu adresses mon amour tu trouveras une cause ✿ Pour plainte et larmes ou pitié ou désir. Dans l'eau pure sa forme saluera vos yeux ✿ Quand le bol manquera ni n'aurez besoin de boire du vin.

Puis elle cita de la même ode :—

J'ai bu, mais la rasade de son regard, non du vin ; ✿ Et sa démarche balancée a bercé ces yeux vers le sommeil : Ce n'était pas le jus de raisin qui m'a saisie mais la saisie du Passé ✿ Ce n'était pas le bol qui m'a fait basculer mais des dons divins : Ses boucles enroulées ont pris mon âme au filet ✿ Et sa volonté cruelle a déjoué tous mes esprits.

Après une pause, elle reprit :—

Si nous nous plaignons de l'absence que dirons-nous ? ✿ Ou si la douleur nous afflige où diriger nos pas ? Si j'engage un truchement pour raconter mon conte ✿ La plainte des amants n'est pas racontée pour salaire : Si je revêts la patience, une vie d'amant ✿ Après la perte de l'amour ne durera pas un jour : Rien ne m'est laissé maintenant que regret, soupir ✿ Et larmes inondant les joues pour toujours et à jamais : Ô toi qui des prunelles de ces yeux as fui ✿ Tu es logé dans un cœur qui ne s'égarera jamais ; Plût au ciel que je sache si tu as tenu notre pacte ✿ Aussi longtemps que le ruisseau coulera, pour avoir la foi la plus ferme ? Ou as-tu oublié l'esclave en pleurs ✿ Qu'affligent les gémissements et que guettent les chagrins ? Ah, quand la séparation finira et que côte à côte ✿ Nous nous coucherons, je blâmerai tes rigueurs et gronderai ton orgueil !

Or, quand la portière entendit sa deuxième ode, elle cria tout haut et dit : « Par Allah ! c'est fort bon ! » ; et portant la main à ses vêtements, elle les déchira, comme elle avait fait la première fois, et tomba au sol évanouie. Là-dessus, la maîtresse de maison se leva et lui apporta un second changement de vêtements après qu'elle eut aspergé d'eau sur elle. Elle récupéra et s'assit droite et dit à sa sœur la pourvoyeuse : « En avant, et aide-moi dans mon devoir, car il ne reste que cette seule chanson. » La pourvoyeuse sortit encore le luth et commença à chanter ces vers :—

Combien de temps durera, combien de temps cette rigueur chargée de malheur ✿ Ne peut te suffire toutes ces larmes que tu vois couler ? Notre séparation ainsi avec un dessein cruel tu prolonges ✿ N'est-ce pas assez pour réjouir le cœur de l'ennemi envieux ? Si ce monde mensonger était une fois vrai envers le cœur de l'amant ✿ Il n'aurait pas veillé la nuit lasse dans les larmes du malheur : Oh aie pitié de moi que ta volonté cruelle a submergée ✿ Mon seigneur, mon roi, il est temps que quelque pitié tu me montres : À qui révéler mes torts, ô toi qui m'as assassinée ? ✿ Triste, celle qui doit subir les affres de la foi brisée ! Accrois l'amour sauvage pour toi et la frénésie heure après heure ✿ Et les jours d'exil diminuent par si long, si lent ; Ô Musulmans, réclamez vendetta pour cette esclave de l'Amour ✿ Dont le sommeil l'Amour consume toujours, dont la patience l'Amour rabaisse : La loi de l'Amour permet-elle à toi, ô mon vœu ! de mentir ✿ Enveloppée dans les bras d'un autre et vers moi crier « Va-t'en ! » ? Pourtant en ta présence, dis, quelles joies jouirai-je ✿ Quand celui que j'aime ne travaille qu'à renverser mon amour ?

Lorsque la portière entendit la troisième chanson, elle poussa des cris perçants ; saisissant ses vêtements, elle les déchira jusqu'au bas de l'ourlet et tomba à terre, s'évanouissant pour la troisième fois, montrant de nouveau les cicatrices du fouet. Alors les trois Kalandars dirent : « Plût au Ciel que nous n'eussions jamais pénétré dans cette maison, mais que nous eussions plutôt passé la nuit sur les tertres et les tas de décombres à l'extérieur de la ville ! car, en vérité, notre visite a été troublée par des spectacles qui déchirent le cœur. » Le Calife se tourna vers eux et demanda : « Pourquoi donc ? » et ils répondirent : « Nos esprits sont vivement troublés par cette affaire. » Le Calife dit : « Ne faites-vous pas partie de la maison ? » et ils répondirent : « Non ; et nous n'avions jamais posé les yeux sur cet endroit avant cette heure. » À cela, le Calife s'étonna et ajouta : « Cet homme qui est assis près de vous, ne connaîtrait-il pas le secret de cette affaire ? » et en disant cela, il fit un clin d'œil et des signes au Porteur. Ils interrogèrent donc l'homme, mais il répondit : « Par la Toute-Puissance d'Allah, en amour tous sont égaux ! Je suis un enfant de Bagdad, pourtant, de ma vie, je n'avais franchi ces portes avant aujourd'hui, et ma présence parmi eux est une chose étrange. » « Par Allah, répondirent-ils, nous te prenions pour l'un d'entre eux et maintenant nous voyons que tu es comme nous. » Alors le Calife dit : « Nous sommes sept hommes, et elles seulement trois femmes, sans même une quatrième pour les aider ; interrogeons-les donc sur leur cas ; et, si elles ne nous répondent pas, nous nous ferons répondre par la force. » Tous furent d'accord, excepté Ja'afar qui dit : « Ce n'est pas mon avis ; laissez-les ; car nous sommes leurs invités et, comme vous le savez, elles ont passé un pacte et une condition avec nous que nous avons acceptés et promis de tenir : il est donc préférable que nous gardions le silence sur cette affaire ; et, comme il ne reste que peu de la nuit, que chacun de nous s'en aille par son propre chemin. » Puis il fit un clin d'œil au Calife et lui murmura : « Il ne reste qu'une heure d'obscurité et je peux les amener devant toi demain, quand tu pourras librement les interroger toutes sur leur histoire. » Mais le Calife leva la tête avec hauteur et cria contre lui avec colère, disant : « Je n'ai plus la patience d'attendre pour entendre leur récit : que les Kalandars les interrogent sur-le-champ. » Ja'afar dit : « Ce n'est pas là mon conseil. » Alors les mots devinrent vifs et les répliques se croisèrent ; ils se disputèrent sur qui devait poser la question en premier, mais finalement tous se fixèrent sur le Porteur. Et comme le tumulte augmentait, la maîtresse de maison ne put s'empêcher de le remarquer et leur demanda : « Ô vous, gens ! De quoi parlez-vous si haut ? » Alors le Porteur se leva respectueusement devant elle et dit : « Ô ma dame, cette compagnie désire ardemment que tu les éclaires sur l'histoire des deux chiennes et sur ce qui te pousse à les punir si cruellement ; après quoi tu te mets à pleurer sur elles et à les embrasser ; et enfin, ils veulent entendre le récit de ta sœur et la raison pour laquelle elle a été bastonnée avec des branches de palmier comme un homme. Ce sont les questions qu'ils me chargent de poser, et que la paix soit avec toi. » Là-dessus, celle qui était la dame de la maison dit aux invités : « Est-ce vrai ce qu'il dit de votre part ? » et tous répondirent : « Oui ! » sauf Ja'afar qui garda le silence. Lorsqu'elle entendit ces mots, elle s'écria : « Par Allah, vous nous avez fait un tort grave, ô nos invités ; car lorsque vous êtes venus devant nous, nous avons passé un pacte et une condition avec vous, que quiconque parlerait de ce qui ne le concerne pas entendrait ce qui ne lui plaît pas. Ne vous suffit-il pas que nous vous ayons reçus dans notre maison et nourris avec notre meilleure nourriture ? Mais la faute n'est pas tant la vôtre que celle de celle qui vous a laissé entrer. » Puis elle retroussa ses manches jusqu'aux poignets et frappa le sol trois fois de la main en criant : « Venez vite ! » et voici ! une porte de placard s'ouvrit et il en sortit sept esclaves noirs, l'épée nue à la main, à qui elle dit : « Attachez les coudes de ces bavards et liez-les les uns aux autres. » Ils obéirent à son ordre et lui demandèrent : « Ô voilée et vertueuse ! est-ce ton haut commandement que nous leur tranchions la tête ? » ; mais elle répondit : « Laissez-les un moment que je les interroge sur leur condition, avant que leurs cous ne sentent le glaive. » « Par Allah, ô ma dame ! » s'écria le Porteur, « ne me tuez pas pour le péché d'autrui ; tous ces hommes ont offensé et méritent la peine du crime, sauf moi. Maintenant, par Allah, notre nuit eût été charmante si nous avions échappé à l'humiliation de ces Kalandars borgnes dont l'entrée dans une ville populeuse la convertirait en un désert hurlant. » Puis il répéta ces vers :—

Combien est noble la clémence que l'homme fort ne dédaigne pas d'accorder ! ✿ Et combien plus noble quand elle est témoignée au plus faible des frères : Par le saint lien de l'Amour entre nous deux, ✿ Que l'un ne souffre pas pour le péché de l'autre.

Lorsque le Porteur termina ses vers, la dame rit——Et Shéhérazade perçut le lever du jour et cessa de dire les paroles permises.

Maintenant, quand ce fut la Onzième Nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que la dame, après avoir ri du Porteur malgré sa colère, s'approcha du groupe et parla ainsi : « Dites-moi qui vous êtes, car vous n'avez plus qu'une heure à vivre ; et si vous n'étiez pas des hommes de haut rang et, peut-être, des notables de vos tribus, vous n'auriez pas été si arrogants et j'aurais hâté votre perte. » Alors le Calife dit : « Malheur à toi, ô Ja'afar, dis-lui qui nous sommes de peur que nous ne soyons tués par méprise ; et parle-lui doucement avant que quelque horreur ne nous arrive. » « C'est une partie de ce que tu mérites », répondit-il ; sur quoi le Calife cria contre lui en disant : « Il y a un temps pour les mots d'esprit et un temps pour les choses sérieuses. » Puis la dame s'adressa aux trois Kalandars et leur demanda : « Êtes-vous frères ? » ; quand ils répondirent : « Non, par Allah, nous ne sommes rien que des Fakirs et des étrangers. » Puis elle dit à l'un d'entre eux : « Es-tu né borgne d'un œil ? » ; et il répondit : « Non, par Allah, c'est une affaire merveilleuse et un malheur prodigieux qui a causé l'arrachement de mon œil, et le mien est un récit qui, s'il était gravé aux coins des yeux avec des burins d'aiguille, servirait d'avertissement à quiconque voudrait être averti. » Elle interrogea le deuxième et le troisième Kalandar ; mais tous répondirent comme le premier : « Par Allah, ô notre maîtresse, chacun de nous vient d'un pays différent, et nous sommes tous trois fils de Rois, Princes souverains régnant sur des suzerains et des villes capitales. » Là-dessus, elle se tourna vers eux et dit : « Que chacun de vous me raconte son histoire dans l'ordre et m'explique la cause de sa venue en notre demeure ; et si son récit nous plaît, qu'il se frotte la tête et s'en aille par son chemin. » Le premier à s'avancer fut le Hammál, le Porteur, qui dit : « Ô ma dame, je suis un homme et un porteur. Cette dame, la pourvoyeuse, m'a engagé pour porter un fardeau et m'a d'abord emmené à la boutique d'un marchand de vin ; puis à l'étal d'un boucher ; de là à celui d'un fruitier ; de là chez un épicier qui vendait aussi des fruits secs ; de là chez un confiseur et un parfumeur-droguiste, et de lui à cet endroit où il m'est arrivé avec vous ce qui est arrivé. Telle est mon histoire et que la paix soit sur nous tous ! » À cela la dame rit et dit : « Frotte-toi la tête et va par ton chemin ! » ; mais il cria : « Par Allah, je ne partirai pas d'ici avant d'avoir entendu les histoires de mes compagnons. » Alors s'avança l'un des Borgnes et commença à lui raconter

LE RÉCIT DU PREMIER KALANDAR.

Sache, ô ma dame, que la cause de la tonte de ma barbe et de l'arrachement de mon œil est la suivante. Mon père était un Roi et il avait un frère qui était Roi sur une autre ville ; et il advint que moi et mon cousin, le fils de mon oncle paternel, nous naquîmes tous deux le même jour. Les années et les jours s'écoulèrent ; et, à mesure que nous grandissions, j'avais l'habitude de rendre visite à mon oncle de temps à autre et de passer un certain nombre de mois avec lui. Or, mon cousin et moi étions des amis jurés ; car il me traitait toujours avec une extrême bonté ; il tuait pour moi le plus gras des moutons et filtrait le meilleur de ses vins, et nous prenions plaisir à de longues conversations et libations. Un jour que le vin avait pris le dessus sur nous, le fils de mon oncle me dit : « Ô mon cousin, j'ai un grand service à te demander ; et je désire que tu ne m'arrêtes pas dans ce que je souhaite faire ! » Et je répondis : « Avec joie et bon gré. » Alors il me fit prêter les serments les plus contraignants et me quitta ; mais peu après, il revint en menant une dame voilée et richement vêtue d'ornements valant une grosse somme d'argent. Il se tourna vers moi (la femme étant toujours derrière lui) et dit : « Prends cette dame avec toi et va devant moi vers tel cimetière » (le décrivant, de sorte que je connaissais l'endroit), « et entre avec elle dans tel sépulcre et attends-y ma venue. » Les serments que je lui avais prêtés me firent garder le silence et ne me permirent pas de m'opposer à lui ; je conduisis donc la femme au cimetière et tous deux nous prîmes place dans le sépulcre ; et à peine nous étions-nous assis que le fils de mon oncle entra avec un bol d'eau, un sac de mortier et une herminette ressemblant à une houe. Il alla droit à la tombe au milieu du sépulcre et, l'ouvrant avec l'herminette, mit les pierres de côté ; puis il se mit à creuser la terre de la tombe jusqu'à ce qu'il tombât sur une grande plaque de fer, de la taille d'une porte de guichet ; et en la soulevant, apparut en dessous un escalier voûté et tournant. Puis il se tourna vers la dame et lui dit : « Viens maintenant et fais ton choix définitif ! » Elle descendit aussitôt par l'escalier et disparut ; puis il me dit : « Ô fils de mon oncle, pour compléter ta bonté, quand je serai descendu dans cet endroit, remets la trappe là où elle était, et entasse la terre par-dessus comme elle était auparavant ; puis, par ta grande bonté, mélange cette chaux vive qui est dans le sac avec cette eau qui est dans le bol et, après avoir remonté les pierres, plâtre l'extérieur afin que personne, en le regardant, ne dise : — Ceci est une nouvelle ouverture dans une vieille tombe. Pendant un an entier, j'ai travaillé à cet endroit dont personne ne connaît l'existence sauf Allah, et c'est là le besoin que j'ai de toi ; » ajoutant aussitôt : « Puisse Allah ne jamais priver tes amis de toi ni les rendre désolés par ton absence, ô fils de mon oncle, ô mon cher cousin ! » Et il descendit les escaliers et disparut pour toujours. Quand il fut hors de vue, je replaçai la plaque de fer et fis tout ce qu'il avait ordonné jusqu'à ce que la tombe fût comme elle était auparavant ; et je travaillais presque inconsciemment car ma tête était échauffée par le vin. Revenant au palais de mon oncle, on me dit qu'il était parti pour le sport et la chasse ; je dormis donc cette nuit-là sans le voir ; et, quand l'aube se leva, je me souvins des scènes de la soirée passée et de ce qui s'était passé entre mon cousin et moi ; je me repentis de lui avoir obéi quand le repentir était sans effet, je pensais toutefois que c'était un rêve. Je me mis donc à demander après le fils de mon oncle ; mais personne ne put me répondre à son sujet ; et je sortis vers le cimetière et les sépulcres, et cherchai la tombe sous laquelle il était, mais ne pus la trouver ; et je ne cessai d'errer de sépulcre en sépulcre, et de tombe en tombe, le tout sans succès, jusqu'à ce que la nuit tombât. Je retournai donc à la ville, pourtant je ne pouvais ni manger ni boire ; mes pensées étant absorbées par mon cousin, car je ne savais ce qu'il était devenu ; et je m'affligeai d'un deuil extrême et passai une autre nuit douloureuse, à veiller jusqu'au matin. Puis je me rendis une seconde fois au cimetière, songeant à ce que le fils de mon oncle avait fait ; et, me repentant amèrement de l'avoir écouté, je fis le tour de toutes les tombes, mais ne pus trouver celle que je cherchais. Je pleurai sur le passé, et restai dans mon deuil sept jours, cherchant l'endroit et manquant toujours le chemin. Alors la torture de mes scrupules grandit en moi jusqu'à ce que je devienne presque fou, et je ne trouvai aucun moyen de dissiper mon chagrin que le voyage et le retour vers mon père. Je partis donc et me dirigeai vers ma patrie ; mais comme j'entrais dans la capitale de mon père, une foule d'émeutiers se jeta sur moi et me ligota. Je m'en étonnai au plus haut point, voyant que j'étais le fils du Sultan, et que ces hommes étaient les sujets de mon père et qu'il y avait parmi eux certains de mes propres esclaves. Une grande peur m'envahit, et je dis à mon âme : « Plût au Ciel que je susse ce qui est arrivé à mon père ! » J'interrogeai ceux qui me liaient sur la cause de leur agissement, mais ils ne me donnèrent aucune réponse. Cependant, après un moment, l'un d'eux me dit (et il avait été un serviteur salarié de notre maison) : « La Fortune a été fausse envers ton père ; ses troupes l'ont trahi et le Wazir qui l'a tué règne maintenant à sa place et nous étions à l'affût pour te saisir par son ordre. » J'étais presque bouleversé et je me sentais prêt à m'évanouir en apprenant la mort de mon père ; lorsqu'ils m'emmenèrent et me placèrent en présence de l'usurpateur. Or, entre lui et moi, il y avait une vieille rancune, dont la cause était celle-ci. J'étais friand de tir à l'arbalète, et il advint un jour, alors que j'étais debout sur le toit-terrasse du palais, qu'un oiseau se posa sur le sommet de la maison du Wazir alors qu'il s'y trouvait. Je tirai sur l'oiseau et manquai la cible ; mais je frappai l'œil du Wazir et le lui arrachai, comme le destin et la fortune l'avaient décrété. C'est ainsi que dit le poète :—

Nous suivons le chemin où le Destin nous a conduits ✿ Le chemin que le Destin a écrit, nous devons le suivre : Et l'homme condamné à mourir dans une terre ✿ La Mort ne le fera nulle part ailleurs périr.

Et de même dit un autre :—

Laisse la Fortune suivre son cours capricieux ✿ Prends courage et obéis à toutes ses paroles : Ni ne te réjouis ni ne t'afflige de rien ✿ Car toutes choses passent et rien ne demeure.

Or, quand j'arrachai l'œil du Wazir, il ne put dire un seul mot, car mon père était Roi de la ville ; mais il me haït pour toujours après et terrible fut la rancune ainsi causée entre nous deux. Alors, quand je fus mis devant lui, les mains liées et ligoté, il donna aussitôt l'ordre de me décapiter. Je demandai : « Pour quel crime veux-tu me mettre à mort ? » ; sur quoi il répondit : « Quel crime est plus grand que celui-ci ? » en montrant du doigt l'endroit où avait été son œil. Je dis : « Ceci, je l'ai fait par accident, non par malice préméditée » ; et il répondit : « Si tu l'as fait par accident, je ferai de même avec toi par intention. » Puis il cria : « Amenez-le, » et ils m'amenèrent devant lui, alors il enfonça son doigt dans mon œil gauche et me l'arracha ; sur quoi je devins borgne comme vous me voyez. Puis il ordonna de me lier pieds et poings, et de me mettre dans un coffre et dit au bourreau : « Prends charge de ce compagnon, et va avec lui dans les terres incultes autour de la ville ; puis tire ton cimeterre et tue-le, et laisse-le pour nourrir les bêtes et les oiseaux. » Le bourreau partit donc avec moi et, quand il fut au milieu du désert, il me sortit du coffre (moi, les mains liées et les pieds entravés) et s'apprêtait à me bander les yeux avant de me trancher la tête. Mais je pleurai avec des pleurs excessifs jusqu'à ce que je le fasse pleurer avec moi et, le regardant, je commençai à réciter ces couplets :—

Je vous croyais cuirasse devant résister ✿ Aux traits de l'ennemi ; et vous vous êtes révélé la lame de l'ennemi ; J'espérais votre aide dans toutes mes chances ✿ Bien que ma main gauche manque à aider ma droite : Vous restez à l'écart et écoutez les quolibets du railleur ✿ Tandis que pleuvent sur moi les traits de la bande des railleurs : Mais si vous ne voulez pas me protéger de mes ennemis ✿ Tenez-vous à l'écart, et ne secourez ni ceux-ci ni ceux-là !

Et je citai aussi :—

Je croyais mes frères une cuirasse du plus fort acier ✿ Et ils l'étaient — pour détourner de moi les traits de mes ennemis ! Je croyais leurs flèches les plus sûres dans leur but ; ✿ Et elles l'étaient — quand elles visaient mon cœur !

Quand le bourreau entendit mes vers (il avait été l'épéiste de mon sire et il me devait une dette de gratitude), il cria : « Ô mon seigneur, que puis-je faire, n'étant qu'un esclave sous les ordres ? » ajoutant aussitôt : « Fuis pour ta vie et ne reviens jamais dans ce pays, ou ils te tueront et me tueront avec toi, tout comme le poète a dit :—

Prends ta vie et fuis quand les maux menacent ; ✿ Laisse la maison en ruine dire le destin de son propriétaire : Une terre nouvelle pour l'ancienne tu chercheras et trouveras ✿ Mais pour trouver une vie nouvelle ne reste pas à attendre. Étrange que les hommes restent dans le lieu de la honte, ✿ Quand le monde d'Allah est si vaste et grand ! Et ne fais confiance à personne, dans les affaires graves ✿ La vie elle-même doit agir pour une vie assiégée : Jamais le lion au cou à crinière n'aurait rôdé, ✿ S'il avait compté sur l'aide ou le souci des autres. »

À peine croyais-je à ma délivrance que je lui baisai la main, estimant la perte de mon œil une bien légère affaire comparée à celle d'avoir échappé à la mort. J'arrivai à la capitale de mon oncle ; et, m'introduisant auprès de lui, je lui contai ce qui nous était advenu, à mon père et à moi ; sur quoi il pleura amèrement et dit : « En vérité, tu ajoutes douleur à ma douleur, et malheur à mon malheur ; car ton cousin a disparu depuis de nombreux jours ; je ne sais ce qui lui est arrivé, et personne ne peut m'en donner de nouvelles. » Et il pleura jusqu'à s'évanouir. Je m'attristai et l'assurai de ma compassion ; il voulut appliquer certains onguents sur mon œil, mais il vit qu'il était devenu comme une noix à la coquille vide. Alors il dit : « Ô mon fils, mieux vaut perdre un œil et garder la vie ! » Après cela, je ne pus garder plus longtemps le silence sur mon cousin, qui était son fils unique et tendrement aimé, et je lui racontai tout ce qui s'était passé. Il se réjouit d'une joie extrême d'avoir des nouvelles de son fils et dit : « Viens maintenant et montre-moi le tombeau ; » mais je répondis : « Par Allah, ô mon oncle, je n'en connais pas l'emplacement, bien que je l'aie cherché avec soin maintes fois, je n'ai pu en retrouver le site. » Cependant, mon oncle et moi nous rendîmes au cimetière et cherchâmes à droite et à gauche, jusqu'à ce que, enfin, je reconnusse le tombeau, et nous nous réjouîmes tous deux d'une joie immense. Nous entrâmes dans le sépulcre et déblayâmes la terre autour de la tombe ; puis, soulevant la trappe, nous descendîmes une cinquantaine de marches jusqu'au bas de l'escalier, quand soudain, nous fûmes arrêtés par une fumée aveuglante. Là-dessus, mon oncle prononça cette parole dont celui qui la dit ne connaîtra jamais la honte : « Il n'est de majesté et de puissance qu'en Allah, le Glorieux, le Grand ! » Et nous avançâmes jusqu'à ce que nous tombions soudain sur un salon, dont le sol était jonché de farine, de grains, de provisions et de toutes sortes de nécessités ; et, au milieu, se dressait un dais abritant un lit. Alors mon oncle s'approcha du lit et, l'inspectant, trouva son fils et la dame qui était descendue avec lui dans la tombe, allongés dans les bras l'un de l'autre ; mais tous deux étaient devenus noirs comme du bois calciné ; c'était comme s'ils avaient été jetés dans une fosse de feu. Quand mon oncle vit ce spectacle, il cracha au visage de son fils et dit : « Tu as ce que tu mérites, ô porc ! Ceci est ton jugement dans le monde transitoire, et il reste encore le jugement dans le monde à venir, plus dur et plus durable. » — Et Shahrazad vit poindre l'aurore et cessa de dire ses paroles autorisées.

Alors, quand ce fut la douzième nuit,

Elle reprit : Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que le Kalandar poursuivit ainsi son récit devant la dame, le Calife et Ja'afar : — Mon oncle frappa son fils avec sa pantoufle tandis qu'il gisait là, amas noir de charbon. Je m'étonnai de sa dureté de cœur et, m'affligeant pour mon cousin et la dame, je dis : « Par Allah, ô mon oncle, calme ta colère : ne vois-tu pas que toutes mes pensées sont occupées par ce malheur, et combien je suis chagriné par ce qui est arrivé à ton fils, et combien il est horrible qu'il ne reste de lui qu'un tas de charbon noir ? N'est-ce pas assez, pour que tu doives encore le frapper avec ta pantoufle ? » Il répondit : « Ô fils de mon frère, ce jeune homme était, depuis son enfance, éperdument amoureux de sa propre sœur ; et maintes et maintes fois je l'en ai dissuadé, me disant : — Ils ne sont que des enfants. Cependant, lorsqu'ils grandirent, le péché survint entre eux ; et, bien que j'eusse peine à le croire, je l'enfermai, le réprimandai et le menaçai des pires menaces ; et les eunuques ainsi que les serviteurs lui disaient : — Prends garde à une chose si infâme qu'aucun avant toi ne l'a faite, et qu'aucun après toi ne la fera jamais ; et garde-toi d'être déshonoré et avili parmi les Rois de ce monde, jusqu'à la fin des temps. » Et j'ajoutai : — Un tel rapport sera colporté par les caravanes, prends garde à ne pas leur donner matière à parler, sinon je te maudirai assurément et te ferai mourir. Après cela, je les logeai séparément et l'enfermai ; mais la fille maudite l'aimait d'un amour passionné, car Satan avait pris le dessus sur elle comme sur lui et leur faisait paraître beau leur péché infâme. Or, quand mon fils vit que je les séparais, il construisit secrètement ce souterrain, le meubla et y transporta des victuailles, comme tu peux le voir ; et, quand j'étais parti à la chasse, il venait ici avec sa sœur et se cachait de moi. Alors le jugement juste de Dieu s'abattit sur les deux et les consuma par le feu du ciel ; et en vérité, le dernier jugement leur infligera des peines plus dures et plus durables ! » Puis il pleura et je pleurai avec lui ; il me regarda et dit : « Tu es mon fils à sa place. » Et je songeai un moment au monde et à ses caprices, à la façon dont le Vizir avait tué mon père, pris sa place et crevé mon œil ; et comment mon cousin avait trouvé la mort par le plus étrange des hasards : je pleurai à nouveau et mon oncle pleura avec moi. Ensuite, nous remontâmes les marches, rabattîmes la plaque de fer et y entassâmes la terre ; et, après avoir rendu au tombeau son état premier, nous retournâmes au palais. Mais à peine nous étions-nous assis que nous entendîmes le tambourinement des timbales, le tintamarre des trompettes, le choc des cymbales, le cliquetis des lances des guerriers, les clameurs des assaillants, le bruit des mors et le hennissement des coursiers ; tandis que le monde était voilé d'une poussière dense et de nuages de sable soulevés par les sabots des chevaux. Nous étions stupéfaits par cette vue et ce vacarme, ne sachant ce qu'il pouvait en être ; nous posâmes la question et apprîmes que le Vizir qui avait usurpé le royaume de mon père avait mis ses hommes en marche ; et qu'après avoir levé sa soldatesque et pris à son service une horde d'Arabes nomades, il nous était tombé dessus avec des armées pareilles aux sables de la mer ; leur nombre nul ne pouvait le dire et nul ne pouvait les vaincre. Ils attaquèrent la ville à l'improviste ; et les citoyens, étant impuissants à leur résister, rendirent la place : mon oncle fut tué et je me dirigeai vers les faubourgs en me disant : « Si tu tombes entre les mains de ce scélérat, il te tuera assurément. » De cette façon, tous mes ennuis furent renouvelés ; je méditai sur tout ce qui était arrivé à mon père et à mon oncle et ne savais que faire ; car si les gens de la ville ou les troupes de mon père m'avaient reconnu, ils auraient fait de leur mieux pour gagner sa faveur en m'anéantissant ; et je ne trouvai d'autre moyen d'échapper que de me raser la barbe et les sourcils. Je les coupai donc et, changeant mes beaux vêtements pour les haillons d'un Kalandar, je quittai la capitale de mon oncle et me dirigeai vers cette cité ; espérant que, par aventure, quelqu'un m'aiderait à accéder en présence du Prince des Croyants, et du Calife qui est le Lieutenant d'Allah sur terre. C'est ainsi que je suis venu ici pour pouvoir lui conter mon histoire et lui exposer mon cas. Je suis arrivé ici cette nuit même, et j'étais là, indécis sur la direction à prendre, quand soudain je vis ce second Kalandar ; alors je le saluai en disant : — Je suis un étranger ! Et il répondit : — Je suis aussi un étranger ! Et comme nous conversions, voilà que survint notre compagnon, ce troisième Kalandar, qui nous salua en disant : — Je suis un étranger ! Et nous répondîmes : — Nous sommes aussi des étrangers ! Puis nous marchâmes tous trois jusqu'à ce que l'obscurité nous rattrapât et que le Destin nous conduisît à votre demeure. Telle est donc la cause du rasage de ma barbe, de mes moustaches et de mes sourcils ; et la manière dont j'ai perdu mon œil droit. Ils s'émerveillèrent beaucoup de ce récit et le Calife dit à Ja'afar : « Par Allah, je n'ai jamais vu ni entendu rien de semblable à ce qui est arrivé à ce Kalandar ! » La dame de maison dit : « Frotte-toi la tête et poursuis ton chemin ; » mais il répliqua : « Je ne partirai pas avant d'avoir entendu l'histoire des deux autres. » Là-dessus, le second Kalandar s'avança ; et, baisant le sol, commença à raconter

L'HISTOIRE DU SECOND KALANDAR.

Sache, ô ma dame, que je ne suis pas né borgne et que mon histoire est étrange ; si elle était gravée avec un poinçon au coin des yeux, elle servirait d'avertissement à qui voudrait être averti. Je suis un Roi, fils d'un Roi, et j'ai été élevé comme un Prince. J'ai appris à psalmodier le Coran selon les sept écoles ; j'ai lu toutes sortes de livres et tenu des disputes sur leur contenu avec les docteurs et les hommes de science ; de plus, j'ai étudié la science des étoiles et les belles paroles des poètes, et je me suis exercé dans toutes les branches du savoir jusqu'à surpasser les gens de mon temps ; mon habileté en calligraphie dépassait celle de tous les scribes ; et ma renommée se répandit dans tous les climats et toutes les villes, et tous les rois apprirent à connaître mon nom. Entre autres, le Roi de l'Inde entendit parler de moi et envoya demander à mon père de m'inviter à sa cour, avec des offrandes, des présents et des raretés dignes de la royauté. Mon père équipa donc six navires pour moi et ma suite ; nous prîmes la mer et naviguâmes durant un mois entier jusqu'à ce que nous atteignions la terre ferme. Alors nous débarquâmes les chevaux qui étaient avec nous sur les navires ; et, après avoir chargé les chameaux de nos présents pour le Prince, nous nous mîmes en route vers l'intérieur. Mais nous n'avions parcouru qu'une courte distance quand, voilà qu'un nuage de poussière s'éleva et grandit jusqu'à masquer l'horizon. Après une heure ou deux, le voile se leva et découvrit en dessous cinquante cavaliers, à voir tels des lions affamés, vêtus d'armures d'acier. Nous les observâmes attentivement et, en vérité, c'étaient des coupeurs de route, sauvages comme des Arabes nomades. Quand ils virent que nous n'étions que quatre et que nous n'avions avec nous que les dix chameaux portant les présents, ils se ruèrent sur nous, lances au poing. Nous leur fîmes signe, avec nos doigts, comme pour dire : « Nous sommes des messagers du grand Roi de l'Inde, ne nous faites donc aucun mal ! » Mais ils répondirent de la même manière : « Nous ne sommes pas dans ses domaines pour obéir, et nous ne sommes pas soumis à son pouvoir. » Puis ils nous attaquèrent, tuèrent certains de mes esclaves et mirent les autres en fuite ; je m'enfuis aussi après avoir reçu une blessure, une blessure grave, tandis que les Arabes s'occupaient de l'argent et des présents que nous avions avec nous. Je partis sans savoir où j'allais, étant devenu aussi misérable que j'étais puissant ; et je marchai jusqu'à ce que j'atteigne la crête d'une montagne où je m'abritai pour la nuit dans une grotte. Au lever du jour, je repris ma route, et ne cessai d'agir de la sorte jusqu'à mon arrivée dans une ville belle et prospère. Or, c'était la saison où l'Hiver s'en allait avec son givre, et pour saluer le monde avec ses fleurs arrivait le Printemps, les jeunes pousses pointaient, les ruisseaux coulaient en chantant, et les oiseaux chantaient doucement, comme le dit le poète à propos d'une certaine ville lorsqu'il la décrit :

Un lieu sûr de toute pensée de peur, ✿ La sécurité et la paix y règnent toujours : Ses beautés semblent embellir ses fils ✿ Et comme au Ciel ses gens heureux apparaissent.

J'étais heureux de mon arrivée car j'étais las du chemin, et jaune de visage par faiblesse et par besoin ; mais ma situation était pitoyable et je ne savais où me réfugier. J'abordai donc un Tailleur assis dans sa petite boutique et le saluai ; il me rendit mon salam, m'accueillit gentiment, me souhaita du bien, me traita avec douceur et m'interrogea sur la cause de mon étrangeté. Je lui racontai tout mon passé, du début à la fin ; il s'inquiéta pour moi et dit : « Ô jeune homme, ne révèle ton secret à personne : le Roi de cette ville est le plus grand ennemi de ton père, il y a une dette de sang entre eux et tu as des raisons de craindre pour ta vie. » Puis il plaça devant moi à manger et à boire ; je mangeai et bus, et il fit de même avec moi ; nous conversâmes librement jusqu'à la tombée de la nuit, moment où il me prépara une place dans un coin de sa boutique et m'apporta un tapis et une couverture. Je restai avec lui trois jours ; au terme desquels il me dit : « Ne connais-tu aucun métier pour gagner ta vie, ô mon fils ? » « Je suis instruit dans la loi, répondis-je, et docteur en doctrine ; adepte de l'art et de la science, mathématicien et calligraphe notable. » Il répliqua : « Ton métier n'a aucune valeur dans notre ville, où pas une âme ne comprend la science ou même l'écriture, ni rien d'autre que le gain d'argent. » Alors je dis : « Par Allah, je ne connais rien d'autre que ce que j'ai mentionné ; » et il répondit : « Ceins tes reins, prends une hache et une corde, et va couper du bois dans la lande pour ton pain quotidien, jusqu'à ce qu'Allah t'envoie le soulagement ; et ne dis à personne qui tu es, de peur qu'ils ne te tuent. » Puis il m'acheta une hache et une corde et me confia à certains bûcherons ; et avec ces gardiens, je sortis dans la forêt, où je coupai du bois de chauffage toute la journée, revenant le soir avec mon fardeau sur la tête. Je le vendis pour un demi-dinar, dont j'utilisai une partie pour acheter des provisions et mis le reste de côté. Je passai une année entière à ce travail et, lorsqu'elle fut terminée, je sortis un jour, comme à mon habitude, dans la nature ; m'éloignant de mes compagnons, je tombai sur une plaine boisée où le bois abondait. J'y entrai et trouvai la souche noueuse d'un grand arbre, je dégageai le sol autour et pelletai la terre. Soudain, ma hache résonna contre un anneau de cuivre ; je déblayai donc le sol et, voici que l'anneau était attaché à une trappe en bois. Je la soulevai et un escalier apparut en dessous. Je descendis les marches jusqu'en bas et arrivai devant une porte, que j'ouvris et me trouvai dans une salle noble, robuste de structure et magnifiquement construite, où se trouvait une demoiselle telle une perle de grand prix, dont la grâce bannissait de mon cœur tout chagrin, toute peine et tout souci ; et dont la parole douce guérissait l'âme en désespoir et captivait le sage et l'averti. Sa taille mesurait cinq pieds de haut ; ses seins étaient fermes et droits ; sa joue un véritable jardin de délices ; son teint vif et éclatant ; son visage brillait comme l'aube à travers des boucles qui assombrissaient comme la nuit, et au-dessus des neiges de son sein étincelaient des dents d'une blancheur de perle. Comme le dit le poète d'une telle beauté :

Bien-aimée à la taille fine, couronnée de cheveux de jais, ✿ Une baguette de saule sur un tertre de sable :

Et comme en dit un autre :

Quatre choses qui ne se rencontrent pas, à moins qu'elles ne s'unissent ici ✿ Pour répandre le sang de mon cœur et ravir mon esprit : Un front brillant ; des tresses d'un jais éclatant ; ✿ Des joues rouge rosé et une stature parée de beauté.

Quand je la regardai, je me prosternai devant Celui qui l'avait créée, pour la beauté et le charme dont Il l'avait dotée, et elle me regarda et dit : « Es-tu un homme ou un Jinni ? » « Je suis un homme, répondis-je, » et elle : « Qui t'a amené à cet endroit où je demeure depuis vingt-cinq ans sans même y avoir vu un homme jusqu'à présent. » Je dis (et je trouvais ses paroles merveilleusement douces, et mon cœur en était fondu jusqu'au tréfonds) : « Ô ma dame, ma bonne fortune m'a conduit ici pour dissiper mes peines et mes soucis. » Puis je lui racontai tout mon malheur du début à la fin, et mon cas lui parut extrêmement pénible ; alors elle pleura et dit : « Je vais te raconter mon histoire à mon tour. Je suis la fille du Roi Ifitamus, seigneur des Îles d'Abnús, qui m'a mariée à mon cousin, le fils de mon oncle paternel ; mais lors de ma nuit de noces, un Ifrit nommé Jirjís bin Rajmús, premier cousin, c'est-à-dire fils de la sœur de ma mère, d'Iblís, le Mauvais Démon, m'a enlevée et, s'envolant avec moi comme un oiseau, m'a déposée en ce lieu, où il a transporté tout ce dont j'avais besoin en étoffes fines, vêtements, bijoux, meubles, nourriture, boisson et autre chose encore. Une fois tous les dix jours, il vient ici et passe une seule nuit avec moi, puis s'en va, car il m'a prise sans le consentement de sa famille ; et il a convenu avec moi que si jamais j'ai besoin de lui de nuit ou de jour, je n'ai qu'à passer ma main sur les deux lignes gravées là-bas sur l'alcôve, et il m'apparaîtra avant même que mes doigts cessent de toucher. Quatre jours se sont écoulés depuis sa dernière visite ; et, comme il reste six jours avant qu'il ne revienne, dis-moi, veux-tu rester avec moi cinq jours, et partir la veille de son retour ? » Je répondis « Oui, et encore oui ! Ô merveille, si tout cela n'est pas un rêve ! » À ces mots, elle fut heureuse et, bondissant sur ses pieds, saisit ma main et m'emmena à travers une porte cintrée vers un Hammam-bain, une salle belle et richement décorée. Je retirai mes vêtements, et elle retira les siens ; puis nous nous baignâmes et elle me lava ; une fois terminé, nous quittâmes le bain, et elle m'assit à ses côtés sur un haut divan, et m'apporta du sorbet parfumé au musc. Quand nous nous sentîmes rafraîchis après le bain, elle disposa de la nourriture devant moi, nous mangeâmes et commençâmes à parler ; mais bientôt elle me dit : « Étends-toi et prends ton repos, car tu dois sûrement être fatigué. » Je la remerciai donc, ma dame, et m'allongeai et dormis profondément, oubliant tout ce qui m'était arrivé. À mon réveil, je la trouvai en train de frotter et de masser mes pieds ; je la remerciai donc à nouveau et la bénis, et nous restâmes un moment à discuter. Elle dit : « Par Allah, j'avais le cœur triste, car j'ai vécu seule sous terre pendant ces vingt-cinq ans ; et loué soit Allah, qui m'a envoyé quelqu'un avec qui je peux converser ! » Puis elle demanda : « Ô jeune homme, que dis-tu du vin ? » et je répondis : « Fais comme tu veux. » Là-dessus, elle alla vers un placard, en sortit une flasque scellée de vrai vieux vin, orna la table de fleurs et d'herbes parfumées et commença à chanter ces vers :

Si nous avions su ta venue, nous aurions volontiers répandu ✿ Le fond de nos cœurs ou la prunelle de nos yeux ; Nos joues comme un tapis pour t'accueillir auraient été jetées ✿ Et nos paupières auraient jonché le sol pour tes pieds.

Lorsqu'elle eut fini ses vers, je la remerciai, car en vérité, l'amour pour elle s'était emparé de mon cœur et mon chagrin et mon angoisse avaient disparu. Nous restâmes à converser et à festoyer jusqu'à la tombée de la nuit, et je passai la nuit avec elle — une telle nuit que je n'en ai jamais passé de semblable de toute ma vie ! Le lendemain, le délice suivit le délice jusqu'au milieu de la journée, moment où j'avais bu du vin si librement que j'en avais perdu l'esprit, et je me levai, chancelant à droite et à gauche, et dis : « Viens, ô mon charme, et je t'emmènerai hors de cette voûte souterraine et te délivrerai du sort de ton Jinni. » Elle rit et répondit : « Contente-toi et garde le silence : de tous les dix jours, un est pour l'Ifrit et les neuf autres sont à toi. » Je dis (et en vérité, la boisson avait pris le dessus sur moi) : « À cet instant même, je briserai l'alcôve où est gravé le talisman et invoquerai l'Ifrit afin que je puisse le tuer, car c'est une habitude chez moi de tuer les Ifrits ! » Quand elle entendit mes paroles, son teint devint livide et elle dit : « Par Allah, ne le fais pas ! » et elle commença à réciter :

C'est une chose où réside la destruction, ✿ Je te conseille de l'éviter si ton esprit est sage.

Et aussi ceci :

Ô toi qui cherches la séparation, retiens la bride ✿ De ton coursier rapide et ne cherche point trop à avancer ; Ah ! reste ! car la traîtrise est la règle de la vie, ✿ Et les douceurs de la rencontre finissent en séparation.

J'entendis ses vers mais ne fis aucun cas de ses paroles ; bien plus, je levai le pied et administrai à l'alcôve un coup formidable — Et Shéhérazade, s'apercevant de l'aurore, cessa de dire les paroles permises.

Lorsqu'arriva la treizième nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô roi fortuné, que le second Kalandar poursuivit ainsi son récit à la dame : Mais quand, ô ma maîtresse, je donnai ce coup formidable à l'alcôve, voici que l'air se glaça, s'obscurcit, tonna et brilla ; la terre trembla et vacilla, et le monde devint invisible. Aussitôt, les vapeurs du vin quittèrent ma tête : je lui criai : « Qu'est-ce qui arrive ? » et elle répondit : « L'Ifrit est sur nous ! ne t'avais-je pas mis en garde contre cela ? Par Allah, tu as causé ma ruine ; mais fuis pour sauver ta vie et remonte par le chemin que tu as pris pour descendre ! » Je m'enfuis donc en remontant l'escalier, mais, dans l'excès de ma peur, j'oubliai mes sandales et ma hache. Alors que j'avais gravi deux marches, je me retournai pour les chercher, et voici que je vis la terre s'entrouvrir, et il en surgit un Ifrit, un monstre de hideur, qui dit à la damoiselle : « Quel trouble et quel fracas sont-ce là, avec lesquels tu me déranges ? Quel malheur t'est arrivé ? » « Aucun malheur ne m'est arrivé, répondit-elle, sinon que ma poitrine était oppressée et mon cœur lourd de tristesse : j'ai donc bu un peu de vin pour le détendre et me redonner du courage ; puis je me suis levée pour satisfaire un besoin naturel, mais le vin m'est monté à la tête et je suis tombée contre l'alcôve. » « Tu mens, comme la catin que tu es ! » hurla l'Ifrit ; et il regarda dans la salle à droite et à gauche jusqu'à ce qu'il aperçût ma hache et mes sandales, et il lui dit : « Que sont ces objets, sinon les effets de quelque mortel qui a été en ta compagnie ? » Elle répondit : « Je ne les ai jamais vus jusqu'à ce moment : ils ont dû être apportés ici par toi, restés accrochés à tes vêtements. » L'Ifrit répliqua : « Ces paroles sont absurdes, espèce de fille perdue, de traînée ! » Puis il la dépouilla entièrement nue et, l'étendant sur le sol, attacha ses mains et ses pieds à quatre piquets, comme une crucifiée ; et il se mit à la torturer pour essayer de lui faire avouer la vérité. Je ne pus supporter de rester là à écouter ses cris et ses gémissements ; je montai donc l'escalier, tremblant de peur ; et quand j'atteignis le sommet, je remis la trappe en place et la recouvris de terre. Alors je me repentis de ce que j'avais fait d'un repentir extrême ; je pensai à la dame, à sa beauté et à ses grâces, et aux tortures qu'elle subissait de la part de l'Ifrit maudit, après sa vie tranquille de vingt-cinq années ; et comment tout ce qui lui était arrivé était de ma faute. Je pensai à mon père et à son état royal, et comment j'étais devenu bûcheron ; et comment, après que mon existence eut été quelque temps sereine, le monde était redevenu trouble et agité pour moi. Je pleurai donc amèrement et répétai ce distique :

Au moment où la tyrannie du Destin t'oppressera le plus ✿ Médite ! un jour t'apportera la joie, un jour te détresse !

Puis je marchai jusqu'à ce que j'atteigne la demeure de mon ami, le Tailleur, que je trouvai attendant mon retour avec la plus grande anxiété ; il était, comme dit le dicton, sur des charbons ardents à cause de moi. Quand il me vit, il dit : « Toute la nuit mon cœur a été lourd, craignant pour toi les bêtes sauvages ou quelque autre mésaventure. Loué soit Allah pour ta sécurité ! » Je le remerciai pour sa sollicitude amicale et, me retirant dans mon coin, je m'assis en songeant et en méditant sur ce qui m'était arrivé ; je me blâmai et me réprimandai pour ma folie indiscrète et mon audace à avoir donné un coup de pied à l'alcôve. J'étais en train de faire mon examen de conscience quand, voici que mon ami, le Tailleur, vint à moi et dit : « Ô jeune homme, dans la boutique, il y a un vieillard, un Persan, qui te cherche : il a ta hache et tes sandales qu'il a portées aux bûcherons, en disant : « Je sortais au moment où le Muezzin commençait l'appel à la prière de l'aube, quand je suis tombé sur ces objets et je ne sais à qui ils appartiennent ; indiquez-moi donc leur propriétaire. » Les bûcherons ont reconnu ta hache et l'ont dirigé vers toi : il est assis dans ma boutique, va donc vers lui, remercie-le et reprends ta hache et tes sandales. » Quand j'entendis ces mots, je devins jaune de peur et je me sentis étourdi comme par un coup ; et, avant que je puisse reprendre mes esprits, voici que le sol de ma chambre privée s'entrouvrit, et il en sortit le Persan qui était l'Ifrit. Il avait torturé la dame avec des tortures extrêmes, néanmoins elle ne lui avait rien avoué ; il prit donc la hache et les sandales et lui dit : « Aussi vrai que je suis Jirjis de la lignée d'Iblis, je te ramènerai le propriétaire de ceci et de cela ! » Puis il alla trouver les bûcherons avec le prétexte susmentionné et, ayant été dirigé vers moi, après avoir attendu un moment dans la boutique jusqu'à ce que le fait fût confirmé, il me saisit soudainement comme un épervier saisit une souris et s'envola haut dans les airs ; mais il redescendit bientôt et plongea avec moi sous la terre (pendant que j'étais évanoui), et finalement me déposa dans le palais souterrain où j'avais passé cette nuit bienheureuse. Et là, je vis la dame dépouillée, ses membres attachés à quatre piquets et le sang ruisselant de ses flancs. À cette vue, mes yeux débordèrent de larmes ; mais l'Ifrit couvrit son corps et dit : « Ô débauchée, cet homme n'est-il pas ton amant ? » Elle me regarda et répondit : « Je ne le connais point et je ne l'ai jamais vu avant cette heure ! » L'Ifrit dit : « Quoi ! tant de tortures et pas d'aveux ? » et elle répondit : « Je n'ai jamais vu cet homme de ma vie, et il n'est pas licite aux yeux d'Allah de mentir sur lui. » « Si tu ne le connais pas, lui dit l'Ifrit, prends ce sabre et tranche-lui la tête. » Elle saisit le sabre et s'approcha de moi ; je lui fis signe avec mes sourcils, mes larmes coulant pendant ce temps sur mes joues. Elle me comprit et répondit, également par des signes : « Comment as-tu pu m'attirer tout ce mal ? » et je répondis de la même manière : « C'est le moment de la miséricorde et du pardon. » Et la langue muette de ma situation parla tout haut, disant :—

Mes yeux furent des drogmans pour ma langue liée ✿ Et dirent bien clair l'amour que je voulais cacher : Quand nous nous vîmes pour la dernière fois et que les larmes coulaient à torrents ✿ Pour ma langue frappée de mutisme, mes regards témoignèrent : Elle fit signe du regard tandis que ses lèvres étaient muettes ✿ Je fis signe des doigts et elle comprit ce qui était impliqué : Nos sourcils firent tout le devoir entre nous deux ; ✿ Et nous étant sans parole, l'Amour parla haut et clair.

Alors, ô ma maîtresse, la dame jeta le sabre et dit : « Comment trancherais-je le cou de quelqu'un que je ne connais pas, et qui ne m'a fait aucun mal ? Un tel acte ne serait pas licite selon ma loi ! » et elle retint sa main. L'Ifrit dit : « Il t'est douloureux de tuer ton amant ; et, parce qu'il a couché avec toi, tu endures ces tourments et refuses obstinément d'avouer. Après cela, il est clair pour moi que seul le semblable aime et a pitié du semblable. » Puis il se tourna vers moi et me demanda : « Ô homme, peut-être ne connais-tu pas non plus cette femme ? » à quoi je répondis : « Et je vous prie, qui peut-elle être ? assurément je ne l'ai jamais vue jusqu'à cet instant. » « Alors prends le sabre, dit-il, et tranche-lui la tête et je croirai que tu ne la connais pas, et je te laisserai libre de partir, et je ne te traiterai pas durement. » Je répondis : « C'est ce que je ferai » ; et, prenant le sabre, je m'avançai vivement et levai la main pour frapper. Mais elle me fit signe avec ses sourcils : « T'ai-je manqué en quelque chose concernant l'amour ; et est-ce ainsi que tu me récompenses ? » Je compris ce que ses regards impliquaient et lui répondis d'un coup d'œil : « Je sacrifierai mon âme pour toi. » Et la langue de la situation écrivit dans nos cœurs ces lignes :—

Combien d'amants parlent avec leurs sourcils ✿ À leur bien-aimée, comme leur passion plaide : Avec des yeux étincelants il inspire sa passion ✿ Et elle voit bien ce dont son plaidoyer a besoin. Comme le regard est doux quand chacun contemple l'autre ; ✿ Et avec quelle rapidité et avec quelle assurance il file : Et celui-ci avec ses sourcils écrit toute sa passion ; ✿ Et celle-là avec ses prunelles lit toute sa passion.

Alors mes yeux se remplirent de larmes jusqu'à déborder et je jetai le sabre de ma main en disant : « Ô puissant Ifrit et héros, si une femme dépourvue de raison et de foi juge illicite de me trancher la tête, comment peut-il être licite pour moi, un homme, de frapper le cou de celle que je n'ai jamais vue de toute ma vie ? Je ne peux commettre un tel méfait même si tu me fais boire la coupe de la mort et de la perdition. » Alors l'Ifrit dit : « Vous deux, vous montrez la bonne entente qui règne entre vous ; mais je vais vous laisser voir comment finissent de telles actions. » Il prit le sabre et trancha d'abord les mains de la dame, en quatre coups, puis ses pieds ; tandis que je regardais et que je m'assurais de la mort, et qu'elle me faisait ses adieux avec ses yeux mourants. Alors l'Ifrit cria contre elle : « Tu te prostitues et tu fais de moi un cocu avec tes yeux ; » et la frappa si bien que sa tête vola. Puis il se tourna vers moi et dit : « Ô mortel, nous avons dans notre loi que, quand la femme commet l'adultère, il nous est licite de la tuer. Quant à cette damoiselle, je l'avais enlevée lors de sa nuit de noces alors qu'elle était une fille de douze ans et elle ne connaissait personne d'autre que moi. J'avais l'habitude de venir à elle une fois tous les dix jours et de coucher avec elle la nuit, sous l'apparence d'un homme, un Persan ; et quand je fus bien assuré qu'elle m'avait trompé, je l'ai tuée. Mais quant à toi, je ne suis pas bien convaincu que tu m'aies fait du tort avec elle ; néanmoins, je ne dois pas te laisser partir indemne ; demande-moi donc une faveur et je te l'accorderai. » Alors je me réjouis, ô ma dame, d'une joie extrême et dis : « Quelle faveur réclamerai-je de toi ? » Il répondit : « Demande-moi cette faveur ; en quelle forme veux-tu que je te transforme par enchantement ; veux-tu être un chien, ou un âne ou un singe ? » Je répondis (et en vérité j'avais espéré que la miséricorde me serait témoignée) : « Par Allah, épargne-moi, afin qu'Allah t'épargne pour avoir épargné un musulman et un homme qui ne t'a jamais fait de tort. » Et je m'humiliai devant lui avec une humilité extrême, et restai debout en sa présence, disant : « Je suis durement opprimé par les circonstances. » Il répondit : « Ne me fais pas de longs discours, il est en mon pouvoir de te tuer ; mais je te donne à la place ton choix. » Je dis : « Ô Ifrit, il te siérait de me pardonner tout comme l'Envieux pardonna à l'Envoyeur. » Il dit : « Et comment était-ce ? » et je commençai à lui raconter

LE RÉCIT DE L'ENVIEUX ET DE L'ENVIÉ.

On raconte, ô Ifrit, que dans une certaine ville se trouvaient deux hommes qui habitaient des maisons voisines, ayant un mur mitoyen commun ; et l'un d'eux enviait l'autre et le regardait avec un œil mauvais, et faisait tout son possible pour lui nuire ; et, bien qu'à tout moment il fût jaloux de son voisin, sa malice finit par croître au point qu'il pouvait à peine manger ou jouir des douces joies du sommeil. Mais l'Envié ne faisait que prospérer ; et plus l'autre s'efforçait de lui nuire, plus il obtenait, gagnait et prospérait. Finalement, la malice de son voisin et les efforts constants de l'homme pour lui faire du tort parvinrent à ses oreilles ; alors il dit : « Par Allah ! la terre de Dieu est assez vaste pour ses habitants ; » et, quittant le voisinage, il se rendit dans une autre ville où il s'acheta un morceau de terrain dans lequel se trouvait un puits à sec, vieux et en mauvais état. Ici, il se construisit un oratoire et, le meublant de quelques nécessités, il y élut domicile, et se consacra à la prière et au culte d'Allah Tout-Puissant ; et des Fakirs et des mendiants saints affluèrent vers lui de tous les quartiers ; et sa renommée se répandit à travers la ville et cette campagne. Bientôt la nouvelle atteignit son voisin envieux, de la bonne fortune qui lui était arrivée et comment les notables de la ville étaient devenus ses disciples ; il voyagea donc jusqu'à l'endroit et se présenta à l'ermitage du saint homme, et fut accueilli par l'Envié avec bienvenue, salutation et tout honneur. Puis l'Envieux dit : « J'ai un mot à te dire ; et c'est la cause de mon voyage ici, et je souhaite t'annoncer une bonne nouvelle ; viens donc avec moi dans ta cellule. » Là-dessus, l'Envié se leva et prit l'Envieux par la main, et ils entrèrent dans la partie la plus reculée de l'ermitage ; mais l'Envieux dit : « Ordonne à tes Fakirs de se retirer dans leurs cellules, car je ne te dirai pas ce que j'ai à dire, sauf en secret où personne ne pourra nous entendre. » En conséquence, l'Envié dit à ses Fakirs : « Retirez-vous dans vos cellules privées ; » et, quand tous eurent fait comme il leur avait ordonné, il partit avec son visiteur et marcha un peu jusqu'à ce que les deux atteignissent le vieux puits en ruine. Et comme ils se tenaient sur le bord, l'Envieux donna à l'Envié une poussée qui le fit basculer tête la première dedans, sans être vu de personne ; sur quoi il partit et s'en alla, pensant l'avoir tué. Or, ce puits se trouvait être hanté par les Djinns qui, voyant la chose, le soutinrent et le firent descendre petit à petit, jusqu'à ce qu'il atteignît le fond, où ils l'assirent sur une grosse pierre. Alors l'un d'eux demanda à ses compagnons : « Savez-vous qui est cet homme ? » et ils répondirent : « Non. » « Cet homme, continua celui qui parlait, est l'Envié qui, fuyant l'Envieux, est venu demeurer dans notre ville, et ici a fondé cette sainte maison, et il nous a édifiés par ses litanies et ses lectures du Coran ; mais l'Envieux est parti et a voyagé jusqu'à ce qu'il le rejoigne, et a habilement manigancé pour le tromper et le jeter dans le puits où nous sommes maintenant. Mais la renommée de cet homme bon est parvenue cette nuit même au Sultan de notre ville qui projette de lui rendre visite demain à cause de sa fille. » « Qu'est-ce qui afflige sa fille ? » demanda l'un, et un autre répondit : « Elle est possédée par un esprit ; car Maymun, fils de Damdam, est follement amoureux d'elle ; mais, si ce pieux homme connaissait le remède, sa guérison serait aussi facile que possible. » Là-dessus, l'un d'eux demanda : « Et quel est le médicament ? » et il répondit : « Le chat noir qui est avec lui dans l'oratoire a, au bout de sa queue, une tache blanche, de la taille d'un dirham ; qu'il arrache sept poils blancs de la tache, puis qu'il la fumige avec, et le Marid s'enfuira d'elle et ne reviendra pas ; ainsi elle sera saine pour le reste de sa vie. » Tout cela se déroula, ô Ifrit, à portée d'oreille de l'Envié qui écoutait attentivement. Quand l'aube se leva et que le matin apparut dans son éclat, les Fakirs allèrent chercher le Cheikh et le trouvèrent grimpant le long de la paroi du puits ; ce pourquoi il fut magnifié à leurs yeux. Puis, sachant que rien d'autre que le chat noir ne pourrait lui fournir le remède requis, il arracha les sept poils de queue de la tache blanche et les mit de côté ; et à peine le soleil fut-il levé que le Sultan entra dans l'ermitage, avec les grands seigneurs de son état, ordonnant au reste de sa suite de rester à attendre dehors. L'Envié lui réserva un accueil chaleureux, et l'asseyant à ses côtés, lui demanda : « Te dirai-je la cause de ta venue ? » Le Roi répondit : « Oui. » Il continua : « Tu es venu sous prétexte d'une visite ; mais tu as dans ton cœur la question de ta fille. » Le Roi répondit : « C'est bien ainsi, ô saint Cheikh ; » et l'Envié continua : « Envoie la chercher, et j'ai confiance de la guérir sur-le-champ (si telle est la volonté d'Allah !). » Le Roi, dans une grande joie, envoya chercher sa fille, et on l'amena ligotée et entravée. L'Envié la fit asseoir derrière un rideau et, sortant les poils, la fumigea avec ; sur quoi ce qui était dans sa tête cria et partit d'elle. La jeune fille retrouva aussitôt sa raison et, voilant son visage, dit : « Que s'est-il passé et qui m'a amenée ici ? » Le Sultan se réjouit d'une joie que rien ne pouvait surpasser, et embrassa les yeux de sa fille, et la main du saint homme ; puis, se tournant vers ses grands seigneurs, il demanda : « Que dites-vous ! Quel prix mérite celui qui a rendu la santé à ma fille ? » et tous répondirent : « Il mérite de l'épouser ; » et le Roi dit : « Vous dites vrai ! » Il la lui donna donc en mariage et l'Envié devint ainsi le gendre du Roi. Et après quelque temps le Vizir mourut et le Roi dit : « Qui puis-je faire Ministre à sa place ? » « Ton gendre, » répondirent les courtisans. Ainsi l'Envié devint Vizir ; et après un moment le Sultan mourut aussi et les sujets dirent : « Qui ferons-nous Roi ? » et tous crièrent : « Le Vizir. » Ainsi le Vizir fut aussitôt fait Sultan, et il devint Roi régnant, un vrai souverain des hommes. Un jour, alors qu'il était monté sur son cheval ; et, dans l'éminence de sa royauté, chevauchait au milieu de ses Émirs et Vizirs et des Grands de son royaume, son regard tomba sur son ancien voisin, l'Envieux, qui se tenait à pied sur son chemin ; il se tourna donc vers l'un de ses Ministres et dit : « Amenez cet homme ici et ne lui causez aucune frayeur. » Le Vizir l'amena et le Roi dit : « Donnez-lui mille miskáls d'or du trésor, et chargez dix chameaux de marchandises pour le commerce, et envoyez-le sous escorte dans sa propre ville. » Puis il fit ses adieux à son ennemi et le renvoya, s'abstenant de le punir pour les nombreux et grands maux qu'il lui avait faits. Vois, ô Ifrit, la miséricorde de l'Envié envers l'Envieux, qui l'avait haï dès le début et avait nourri envers lui une telle amertume et ne l'avait jamais rencontré sans lui causer des ennuis ; et l'avait chassé de sa maison et de son foyer, puis avait voyagé dans le seul but de prendre sa vie en le jetant dans le puits. Pourtant, il ne rétribua pas son comportement injurieux, mais lui pardonna et fut généreux envers lui. Alors je pleurai devant lui, ô ma maîtresse, avec des pleurs amers, jamais il n'y eut de plus amers, et je récitai :—

Pardonne ma faute, car c'est l'habitude du sage ✿ De pardonner toutes les fautes et de renoncer à la vengeance : En vérité toutes sortes de fautes sont en moi ✿ Alors daigne par bonté montrer miséricorde et grâce : Quiconque implore le pardon d'En-Haut ✿ Doit retenir sa main des pécheurs ici-bas.

L’Ifrit dit : « N’allonge pas tes paroles ! Quant au fait que je te tue, ne le crains pas, et quant au fait que je te pardonne, ne l’espère pas ; mais quant au fait que je t’ensorcelle, il n’y a point d’échappatoire. » Puis il m’arracha du sol qui se referma sous mes pieds et s’envola avec moi dans le firmament jusqu’à ce que je visse la terre comme un grand nuage blanc ou une soucoupe au milieu des eaux. Peu après, il me déposa sur une montagne et, prenant un peu de poussière sur laquelle il marmonna quelques paroles magiques, il m’en saupoudra en disant : « Quitte cette forme et prends celle d’un singe ! » Et à l’instant même je devins un singe, un babouin sans queue, fils d’un siècle. Or, quand il m’eut quitté et que je me vis sous cette forme laide et odieuse, je pleurai sur mon sort, mais je résignai mon âme à la tyrannie du Temps et des Circonstances, sachant fort bien que la Fortune est juste et constante envers nul homme. Je descendis la montagne et trouvai au pied une plaine déserte, longue et large, que je traversai pendant un mois jusqu’à ce que ma route me menât au bord de la mer salée. Après être resté là un moment, j’aperçus un navire au large qui voguait poussé par un vent favorable en direction du rivage : je me cachai derrière un rocher sur la plage et attendis que le navire s’approchât, puis je sautai à bord. Je le trouvai rempli de marchands et de passagers, et l’un d’eux s’écria : « Ô Capitaine, cette brute de mauvais augure nous portera malheur ! » et un autre dit : « Chassez cette bête de mauvais augure du milieu de nous ; » le Capitaine dit : « Tuons-la ! » un autre dit : « Frappez-la de l’épée ; » un troisième : « Noyez-la ; » et un quatrième : « Tirez-lui une flèche. » Mais je bondis et saisis le pan de la robe du Rais, et versai des larmes qui coulaient sur mes mâchoires. Le Capitaine eut pitié de moi et dit : « Ô marchands ! ce singe a fait appel à moi pour sa protection et je le protégerai ; désormais il est sous ma garde : que personne ne lui fasse aucun mal ni aucune peine, autrement il y aura du mauvais sang entre nous. » Puis il me traita avec bonté et tout ce qu’il disait, je le comprenais ; je subvenais à ses moindres besoins et le servais comme un serviteur, bien que ma langue n’obéît pas à mes volontés ; si bien qu’il en vint à m’aimer. Le navire continua sa route, le vent étant favorable, pendant cinquante jours ; au terme desquels nous jetâmes l’ancre sous les murs d’une grande ville où se trouvait un monde de gens, surtout des savants, dont nul ne pourrait dire le nombre sauf Allah. À peine arrivés, nous reçûmes la visite de certains officiers mamelouks du Roi de cette ville ; qui, après être montés à bord, saluèrent les marchands et, les félicitant de leur heureuse arrivée, dirent : « Notre Roi vous souhaite la bienvenue et vous envoie ce rouleau de papier, sur lequel chacun de vous doit écrire une ligne. Car vous devez savoir que le Ministre du Roi, un calligraphe de renom, est mort, et le Roi a prêté un serment solennel qu’il ne nommera aucun Vizir à sa place qui ne puisse écrire aussi bien que lui. » Il nous donna alors le parchemin qui mesurait dix coudées de long sur une de large, et chacun des marchands qui savait écrire y traça une ligne, jusqu’au dernier d’entre eux ; après quoi je me levai (toujours sous la forme d’un singe) et arrachai le rouleau de leurs mains. Ils craignaient que je ne le déchirasse ou que je ne le jetasse par-dessus bord ; ils tentèrent donc de m’arrêter et de m’effrayer, mais je leur fis signe que je savais écrire, ce dont tous s’émerveillèrent, disant : « Nous n’avons jamais vu un singe écrire. » Et le Capitaine cria : « Laissez-le écrire ; et s’il griffonne et gribouille, nous le jetterons dehors et le tuerons ; mais s’il écrit de manière belle et savante, je l’adopterai comme mon fils ; car assurément, je n’ai jamais vu un singe plus intelligent et plus bien élevé que lui. Plût au Ciel que mon vrai fils fût son égal en morale et en manières. » Je pris le roseau et, étendant ma patte, je le trempai dans l’encre et écrivis, dans l’écriture utilisée pour les lettres, ces deux distiques :—

Le Temps a enregistré les dons qu’il fit aux grands ; ✿ Mais nul n’enregistra les tiens qui sont bien supérieurs ; Qu’Allah ne laisse jamais les hommes orphelins par ta perte, ✿ Toi qui es la mère de la Bonté et le père de la Munificence.

Et j’écrivis en Rayháni ou en lettres plus larges, élégamment courbes :—

Tu as un roseau de conseil pour chaque pays, ✿ Dont la conduite fait prospérer le monde entier ; Nul n’est le Nil de Misraïm près de tes bienfaits, ✿ Toi qui fais sourire la misère avec tes cinq doigts.

Puis j’écrivis en caractère Suls :—

Il n’est point d’écrivain qui de la Mort s’enfuira, ✿ Mais ce que sa main a écrit, les hommes le répéteront : N’écris donc rien d’autre que ce qui te servira, ✿ Quand tu le verras au Jour du Jugement, si tu le vois !

Puis j’écrivis en caractère Naskh :—

Quand le Destin condamne notre amour à une douloureuse séparation, ✿ Vers une vie lointaine décrétée par la Destinée, Nous faisons gémir les lèvres de l’encrier pour nos peines, ✿ Et nous donnons voix à notre utterance avec le roseau qui parle.

Et j’écrivis en caractère Túmár :—

Le royaume avec nul ne dure ; si tu nies ✿ Cette vérité, où sont les Rois de la terre ancienne ? Plante des arbres de bonté tant que le règne dure, ✿ Et quand tu seras tombé, ils diront ta valeur.

Et j’écrivis en caractère Muhakkak :—

Quand s’ouvre l’encrier de ta richesse et de ta renommée, ✿ Prends l’encre du cœur généreux et de la main gracieuse ; Écris des actes courageux et nobles tant que tu peux écrire ✿ Et gagne la louange par la pointe de la plume et de l’épée.

Puis je donnai le rouleau aux officiels et, après que nous eûmes tous écrit notre ligne, ils le portèrent devant le Roi. Quand il vit le papier, nulle écriture ne lui plut hormis la mienne ; et il dit aux courtisans assemblés : « Allez chercher l’auteur de ces lignes et revêtez-le d’une splendide robe d’honneur ; puis montez-le sur une mule, faites précéder celle-ci d’une fanfare et amenez-le en ma présence. » À ces mots, ils sourirent et le Roi se courrouça contre eux et cria : « Ô maudits ! je vous donne un ordre et vous riez de moi ? » « Ô Roi, » répondirent-ils, « si nous rions, ce n’est pas de toi et ce n’est pas sans cause. » « Et quelle est-elle ? » demanda-t-il ; et ils répondirent : « Ô Roi, tu nous ordonnes d’amener en ta présence l’homme qui a écrit ces lignes ; or la vérité est que celui qui les a écrites n’est pas un fils d’Adam, mais un singe, un babouin sans queue, appartenant au capitaine du navire. » Il dit : « Est-ce vrai ce que vous dites ? » Ils dirent : « Oui ! par les droits de ta munificence ! » Le Roi s’émerveilla de leurs paroles, trembla de joie et dit : « Je suis décidé à acheter ce singe au capitaine. » Puis il envoya des messagers au navire avec la mule, le vêtement, la garde et les tambours d’État, disant : « Néanmoins, revêtez-le de la robe d’honneur, montez-le sur la mule, entourez-le de gardes et faites-le précéder par la fanfare. » Ils vinrent au navire, me prirent au capitaine, me revêtirent de la robe d’honneur et, m’ayant monté sur la mule, me transportèrent en procession officielle à travers les rues ; tandis que le peuple était stupéfait et amusé. Et les gens se disaient les uns aux autres : « Holà ! notre Sultan est-il sur le point de faire d’un singe son Ministre ? » ; et ils accoururent en foule pour me regarder, et la ville fut en émoi et sens dessus dessous à cause de moi. Quand ils m’amenèrent devant le Roi et m’eurent installé en sa présence, je baisai le sol devant lui trois fois, et une fois devant le Grand Chambellan et les grands officiers, et il m’invita à m’asseoir, et je m’assis respectueusement sur mes tibias et mes genoux, et tous ceux qui étaient présents s’émerveillèrent de mes bonnes manières, et le Roi plus que tout autre. Là-dessus, il ordonna aux sujets de se retirer ; et, quand il ne resta plus que la majesté du Roi, l’Eunuque de service et un petit esclave blanc, il leur ordonna de disposer devant moi la table de nourriture, contenant toutes sortes d’oiseaux, tout ce qui sautille, vole et niche, tels que la caille et le ganga. Puis il me fit signe de manger avec lui ; je me levai donc et baisai le sol devant lui, puis je m’assis et mangeai avec lui. Et quand la table fut desservie, je me lavai les mains dans sept eaux, pris l’étui à roseau et le roseau, et écrivis au lieu de parler ces distiques :—

Déplore les petites perdrix sur le plat et l’assiette ; ✿ Crie pour la ruine des fritures et des ragoûts bien marinés : Aussi intensément que je pleure les filles bien-aimées et perdues du ganga, ✿ Et l’omelette entourant les beaux volailles dorées : Ô feu dans mon cœur pour le poisson, ces deux poissons que je vis, ✿ Couchés sur des galettes fraîchement faites et des gâteaux en piles à déchiqueter. Pour toi, ô vermicelle ! mon estomac même gémit ! Je tiens ✿ Sans toi chaque goût et joie comme totalement anéantis. Ces œufs ont roulé leurs yeux jaunes dans les douleurs torturantes du feu ✿ Avant d’être servis avec le hachis et les beignets chauds, ce mets délicat, Loué soit Allah pour Ses cuits et rôtis et ah ! comme sont bonnes ✿ Ces légumineuses, ces fines herbes trempées dans l’huile combinées au vinaigre ! Quand la faim fut apaisée, je retombai, appuyé sur le coude, sur ✿ Le pudding de viande où brillaient les anneaux qui abasourdissent mon esprit. Puis j’éveillai l’appétit endormi pour manger comme en jouant ✿ Des douceurs des plateaux brodés et des friandises les plus élaborées. Sois patient, mon âme ! Le Temps est un être hautain et jaloux ; ✿ Aujourd’hui il semble sombre et menaçant, et demain beau à voir.

Puis je me levai et m’assis à une distance respectueuse tandis que le Roi lisait ce que j’avais écrit, et s’émerveillait, s’exclamant : « Ô le miracle, qu’un singe soit doué de ce style gracieux et de ce pouvoir de calligraphie ! Par Allah, c’est une merveille des merveilles ! »

Peu après, ils disposèrent devant le Roi des vins de choix dans des flacons de verre et il but : puis il me tendit la coupe ; je baisai le sol, bus et écrivis dessus :—

Avec le feu ils m’ont bouilli pour délier ma langue, ✿ Et la douleur et la patience m’ont donné leur compagnie : D’où vient que les mains des hommes me portent haut ✿ Et que je sirote la rosée de miel des lèvres d’une jeune fille !

Et aussi ceux-ci :—

Le Matin dit à la Nuit : « retire-toi et laisse-moi briller » ; ✿ Ainsi nous vidons des traits qui émoussent toute douleur et chagrin : Je doute, tant le verre est fin et le vin clair, ✿ Si c’est le vin dans le verre ou le verre dans le vin.

Le Roi lut mes vers et dit avec un soupir : « Si ces dons étaient chez un homme, il surpasserait tous les gens de son temps et de son âge ! » Puis il demanda le jeu d’échecs et dit : « Dis-moi, veux-tu jouer avec moi ? » ; et je fis signe de la tête : « Oui. » Je m’avançai alors, disposai les pièces et jouai avec lui deux parties, que je gagnai toutes deux. Il était muet de surprise ; je pris donc l’étui à plume et, en tirant un roseau, j’écrivis sur le plateau ces deux distiques :—

Deux armées vont combattant tout le long du jour ✿ Et leur lutte n’est jamais terminée, Jusqu’à ce que, quand l’obscurité les enserre, ✿ Les deux aillent dormir dans un seul lit.

Le Roi lut ces lignes avec émerveillement et plaisir et dit à son Eunuque : « Ô Mukbil, va vers ta maîtresse, Sitt al-Husn, et dis-lui : Viens, parle au Roi qui t’ordonne de venir ici pour prendre ton plaisir en voyant cet étrange et merveilleux singe ! » L’Eunuque sortit donc et revint bientôt avec la dame qui, quand elle me vit, se voila le visage et dit : « Ô mon père ! as-tu perdu tout sens de l’honneur ? Comment se fait-il que tu sois heureux de m’envoyer chercher et de me montrer à des hommes étrangers ? » « Ô Sitt al-Husn, » dit-il, « aucun homme n’est ici hormis ce petit page et l’Eunuque qui t’a élevée, et moi, ton père. Devant qui, donc, te voiles-tu le visage ? » Elle répondit : « Celui-ci que tu prends pour un singe est un jeune homme, habile et poli, sage et instruit et fils d’un Roi ; mais il est ensorcelé et l’Ifrit Jirjaris, qui est de la semence d’Iblis, a jeté un sort sur lui, après avoir mis à mort sa propre femme, la fille du Roi Ifitamus, seigneur des Îles d’Abnus. » Le Roi s’émerveilla des paroles de sa fille et, se tournant vers moi, dit : « Est-ce vrai ce qu’elle dit de toi ? » ; et je fis signe d’un mouvement de tête pour répondre : « Oui, en vérité » ; et je pleurai amèrement. Puis il demanda à sa fille : « D’où savais-tu qu’il est ensorcelé ? » ; et elle répondit : « Ô mon cher papa, il y avait avec moi dans mon enfance une vieille femme, rusée et sage et sorcière par-dessus le marché, et elle m’a enseigné la théorie de la magie et sa pratique ; et j’ai pris des notes par écrit et j’y suis devenue parfaite, et j’ai appris par cœur cent soixante-dix chapitres de formules égrômantiques, par la moindre desquelles je pourrais transporter les pierres de ta ville derrière la Montagne de Kaf et la Mer Circumambiante, ou faire de son emplacement un abîme de la mer et de ses habitants des poissons nageant au milieu d’elle. » « Ô ma fille, » dit son père, « je te conjure, par ma vie, désensorcelle ce jeune homme, afin que je puisse faire de lui mon Vizir et te marier avec lui, car en vérité c’est un jeune homme ingénieux et profondément instruit. » « Avec joie et bon plaisir, » répondit-elle, et, saisissant dans sa main un couteau de fer sur lequel était inscrit le nom d’Allah en caractères hébreux, elle décrivit un grand cercle——Et Shahrazad aperçut l’aube du jour et cessa de dire les paroles qu’elle s’était permises.

Or quand ce fut la Quatorzième Nuit,

Elle dit : « Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que le Kalandar poursuivit ainsi son récit : — Ô ma dame, la fille du Roi saisit un couteau sur lequel étaient gravés des caractères hébreux et décrivit un large cercle au milieu de la salle du palais, et y écrivit en lettres coufiques des noms mystérieux et des talismans ; puis elle prononça des paroles et marmonna des incantations, dont certaines nous furent compréhensibles et d’autres non. Soudain, le monde s’assombrit devant nos yeux au point que nous crûmes que le ciel allait s’effondrer sur nos têtes, et voilà que l’Ifrit se présenta sous sa propre forme et son aspect véritable. Ses mains ressemblaient à des fourches à plusieurs dents, ses jambes à des mâts de grands navires, et ses yeux à des flambeaux de feu étincelant. Nous étions saisis d'une terreur terrible devant lui, mais la fille du Roi lui cria : "Nulle bienvenue pour toi et nul salut, ô chien !" Sur quoi il se métamorphosa en lion et dit : "Ô traîtresse, comment as-tu rompu le serment que nous avions prêté de ne jamais nous contrarier l'un l'autre !" "Ô maudit," répondit-elle, "comment pourrait-il y avoir un pacte entre moi et un être tel que toi ?" Puis il dit : "Subis ce que tu as attiré sur toi-même" ; et le lion ouvrit ses mâchoires et se précipita sur elle ; mais elle fut plus prompte que lui ; et, arrachant un cheveu de sa tête, elle l'agita dans l'air tout en marmonnant par-dessus ; et le cheveu devint aussitôt une lame d’épée tranchante, avec laquelle elle frappa le lion et le trancha en deux. Les deux moitiés s’envolèrent alors dans les airs et la tête se changea en scorpion, tandis que la Princesse devenait un serpent énorme et s'attaquait au scorpion maudit, et les deux combattirent, s'enroulant et se déroulant, dans un âpre combat d'une heure au moins. Puis le scorpion se changea en vautour et le serpent devint un aigle qui fondit sur le vautour et le poursuivit pendant une heure, jusqu'à ce qu’il devienne un chat noir qui miaulait, grimaçait et crachait. Là-dessus, l’aigle se transforma en loup tacheté et ces deux-là luttèrent dans le palais pendant un long moment, lorsque le chat, se voyant vaincu, se changea en ver et rampa dans une énorme grenade rouge, qui gisait près de la fontaine jaillissante au milieu de la salle du palais. La grenade se gonfla alors jusqu’à la taille d’une pastèque en l’air ; puis, tombant sur le dallage de marbre du palais, elle se brisa en morceaux, et tous les grains tombèrent et s'éparpillèrent jusqu’à couvrir tout le sol. Alors le loup se secoua et devint un coq blanc comme neige, qui se mit à ramasser les grains, résolu à n'en laisser aucun ; mais par l’arrêt du destin, une graine roula jusqu’au bord de la fontaine et s’y cacha. Le coq se mit à chanter, à battre des ailes et à nous faire signe du bec comme pour demander : "Reste-t-il des grains ?" Mais nous ne comprîmes pas ce qu’il voulait dire, et il nous cria avec une telle force que nous pensâmes que le palais allait s’effondrer sur nous. Puis il courut sur tout le sol jusqu’à ce qu’il aperçût le grain qui avait roulé au bord de la fontaine, et il se précipita avidement pour le ramasser quand soudain, il bondit au milieu de l’eau, devint un poisson et plongea au fond du bassin. Là-dessus, le coq se changea en un gros poisson et plongea à sa suite, et les deux disparurent pendant un moment, et voilà que nous entendîmes des cris perçants et des plaintes de douleur qui nous firent trembler. Après cela, l’Ifrit sortit de l’eau, et il était comme une flamme brûlante ; projetant du feu et de la fumée par sa bouche, ses yeux et ses narines. Et aussitôt la Princesse sortit pareillement du bassin et elle n'était plus qu’un charbon ardent, une flamme vive ; et ces deux-là, elle et lui, combattirent pendant l’espace d’une heure, jusqu’à ce que leurs feux les enveloppent entièrement et que leur épaisse fumée remplisse le palais. Quant à nous, nous manquions de souffle, étant presque suffoqués, et nous avions hâte de nous jeter dans l’eau, craignant d’être brûlés et totalement anéantis ; et le Roi dit : "Il n’est de Majesté ni de Puissance qu’en Allah le Glorieux, le Grand ! En vérité, nous sommes à Allah et vers Lui nous retournons ! Plût au Ciel que je n’eusse pas pressé ma fille de tenter le désenvoûtement de ce singe, par quoi je lui ai imposé la terrible tâche de combattre ce maudit Ifrit contre lequel tous les Ifrits du monde ne pourraient prévaloir. Et plût au Ciel que nous n’eussions jamais vu ce singe, qu’Allah ne bénisse ni ne purifie le jour de sa venue ! Nous pensions faire une bonne action envers lui devant la face d’Allah, et le libérer de l’enchantement, et voilà que nous avons attiré ce trouble et ce tourment sur notre cœur." Mais moi, ô ma dame, j’avais la langue nouée et j’étais incapable de lui dire un mot. Soudain, avant que nous ne fussions conscients de quoi que ce soit, l’Ifrit hurla sous les flammes et, s’approchant de nous alors que nous étions sur l’estrade, souffla du feu sur nos visages. La jeune fille l’atteignit et cracha des bouffées de feu à son visage et les étincelles venant d’elle et de lui tombèrent sur nous en pluie, et ses étincelles à elle ne nous firent aucun mal, mais l’une des siennes atteignit mon œil et le détruisit, faisant de moi un singe borgne ; et une autre tomba sur le visage du Roi, brûlant la moitié inférieure, consumant sa barbe et ses moustaches et faisant tomber ses dents de devant ; tandis qu’une troisième atteignit la poitrine du Castrat, le tuant sur le coup. Nous désespérâmes donc de la vie et nous nous attendions à la mort quand soudain une voix répéta ces mots : "Allah est le plus Grand ! Allah est le plus Grand ! Secours et victoire à tous ceux qui croient en la Vérité ; et déception et disgrâce à tous ceux qui ne croient pas en la religion de Mahomet, la Lune de la Foi." Celle qui parlait était la Princesse qui avait brûlé l’Ifrit, et il n'était plus qu’un tas de cendres. Elle vint alors vers nous et dit : "Apportez-moi une coupe d’eau." On la lui apporta et elle prononça par-dessus des paroles que nous ne comprîmes pas, et en m’en aspergeant, elle cria : "Par la vertu de la Vérité, et par le Nom le plus Grand d’Allah, je t’ordonne de reprendre ta forme première." Et voilà que je tremblai et devins un homme comme auparavant, si ce n’est que j’avais perdu un œil pour toujours. Puis elle cria : "Le feu ! Le feu ! Ô mon cher papa, une flèche du maudit m’a blessée à mort, car je ne suis pas habituée à combattre les Djinns ; s’il avait été un homme, je l’aurais terrassé dès le début. Je n’eus aucun mal jusqu’au moment où la grenade éclata et où les grains s’éparpillèrent, mais j’ai négligé la graine dans laquelle se trouvait la vie même du Djinni. Si je l’avais ramassée, il serait mort sur le champ, mais comme le Destin et la Fortune l’ont voulu, je ne l’ai pas vue ; alors il m’a prise au dépourvu et il s’est produit entre lui et moi un âpre combat sous la terre, dans les airs et dans l’eau ; et, chaque fois que je lui ouvrais une porte, il m’en ouvrait une autre, plus forte, jusqu’à ce qu’enfin il m’ouvre la porte du feu, et rares sont ceux qui sont sauvés quand la porte du feu s’ouvre. Mais le Destin a voulu que ma ruse prévale sur la sienne ; et je l’ai brûlé à mort après l’avoir vainement exhorté à embrasser la religion de l’Islam. Quant à moi, je suis une morte ; qu’Allah me remplace auprès de vous !" Puis elle invoqua le Ciel pour obtenir de l’aide et ne cessa d’implorer la délivrance du feu ; quand soudain, une étincelle noire jaillit de ses pieds chaussés jusqu’à ses cuisses ; puis elle vola vers son sein et de là vers son visage. Quand elle atteignit son visage, elle pleura et dit : "J’atteste qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Mahomet est l’Apôtre de Dieu !" Et nous la regardâmes et ne vîmes rien d’autre qu’un tas de cendres à côté du tas qui avait été l’Ifrit. Nous pleurâmes pour elle et je souhaitai avoir été à sa place, afin de ne pas voir son beau visage, qui m’avait tant fait de bien, réduit en cendres ; mais il n’est pas d’opposition possible à la volonté d’Allah. Quand le Roi vit la mort terrible de sa fille, il arracha ce qui restait de sa barbe, se frappa le visage et déchira ses vêtements ; et je fis comme lui et nous pleurâmes tous deux sur elle. Alors entrèrent les Chambellans et les Grands, qui furent stupéfaits de trouver deux tas de cendres et le Sultan en syncope ; ils restèrent donc autour de lui jusqu’à ce qu’il revînt à lui et leur racontât ce que sa fille avait subi de la part de l’Ifrit ; à quoi leur chagrin fut bien grand et les femmes et les esclaves crièrent et se lamentèrent, et ils poursuivirent leurs lamentations pendant l’espace de sept jours. De plus, le Roi fit bâtir sur les cendres de sa fille un vaste tombeau voûté, et y brûla des cierges de cire et des lampes sépulcrales : quant aux cendres de l’Ifrit, il les dispersa aux vents, les livrant à la malédiction d’Allah. Puis le Sultan tomba malade d’une maladie qui le mena tout près de la mort pendant un mois ; et, quand la santé lui fut revenue, que sa barbe eut repoussé et qu’il eut été converti par la miséricorde d’Allah à l’Islam, il m’envoya quérir et dit : "Ô jeune homme, le Destin avait décrété pour nous la plus heureuse des vies, à l’abri de tous les aléas et changements du Temps, jusqu’à ce que tu viennes à nous, et que les troubles s’abattent sur nous. Plût au Ciel que nous ne t’eussions jamais vu, toi et ton visage maudit ! Car nous avons eu pitié de toi et par là nous avons tout perdu. J’ai, à cause de toi, perdu d’abord ma fille qui, pour moi, valait bien cent hommes ; deuxièmement, j’ai souffert de ce qui m’est arrivé à cause du feu et de la perte de mes dents, et mon Eunuque a également été tué. Je ne te blâme pas, car il n’était pas en ton pouvoir d’empêcher cela : l’arrêt d’Allah était sur toi comme sur nous, et grâces soient rendues au Tout-Puissant pour que ma fille t’ait délivré, bien qu’elle y ait laissé sa propre vie ! Va-t’en maintenant, ô mon fils, de cette maudite ville, et qu’il te suffise de ce qui nous est arrivé par ta faute, même si cela nous était décrété. Va en paix ; et si je te revois jamais, je te tuerai assurément." Et il cria après moi. Je sortis donc de sa présence, ô ma dame, en pleurant amèrement, croyant à peine à mon évasion et ne sachant où aller. Et je me remémorai tout ce qui m’était arrivé, ma rencontre avec le tailleur, mon amour pour la jeune fille dans le palais sous la terre, et mon échappée belle face à l’Ifrit, même après qu’il eut décidé de me faire mourir ; et comment j’étais entré dans la ville en singe et en sortais homme une fois de plus. Puis je rendis grâces à Allah et dis : "Mon œil et non ma vie !" et avant de quitter l’endroit, j’entrai au bain, je me rasai le crâne, la barbe, les moustaches et les sourcils ; je jetai de la cendre sur ma tête et revêtis la robe de laine noire et grossière d’un Kalandar. Puis je partis, ô ma dame, et chaque jour je méditais sur toutes les calamités qui m’étaient advenues, et je pleurais en répétant ces couplets :

"Je suis égaré, et pourtant Sa miséricorde demeure avec moi, bien qu’autour de moi s’assemblent des armées de maux, dont je ne sais d’où ils viennent : Patient je serai jusqu’à ce que la Patience elle-même s’impatiente avec moi ; patient pour toujours jusqu’à ce que le Seigneur accomplisse mon destin : Patient je resterai sans plainte, un homme lésé et vaincu ; patient comme l’homme brûlé par le soleil qui traverse la mer de sable du désert : Patient je serai jusqu’à ce que l’Aloès lui-même admette involontairement que je suis patient sous des choses plus amères que l’aloès le plus amer : Rien de plus amer pour l’humanité que l’aloès ou la patience ; pourtant plus amère que les deux pour moi fut la trahison de la Patience : Mon front flétri, sillonné et brûlé traduirait ma douleur si l’âme pouvait sonder mon esprit et y découvrir le secret : Si les collines devaient porter le fardeau que je porte, elles s’effriteraient sous le poids ; cela apaiserait le vent rugissant, cela éteindrait la flagrance de la langue de feu, Et quiconque dit que le monde est doux, certes, il verra un jour plus que l’amertume de l’aloès et la piqûre de l’aloès."

Puis je voyageai à travers de nombreuses régions et vis maintes cités en visant Bagdad, afin de pouvoir demander audience, dans la Maison de la Paix, au Commandeur des Croyants et lui raconter tout ce qui m’était arrivé. J’arrive ici cette nuit même et j’ai trouvé mon frère en Allah, ce premier Kalandar, debout comme un homme perplexe ; je l’ai donc salué par "Que la paix soit sur toi", et suis entré en conversation avec lui. Bientôt est arrivé notre frère, ce troisième Kalandar, qui nous a dit : "Que la paix soit avec vous ! Je suis un étranger" ; ce à quoi nous avons répondu : "Et nous aussi, nous sommes des étrangers, venus ici cette nuit bénie." Nous avons donc tous trois marché ensemble, aucun de nous ne connaissant l’histoire de l’autre, jusqu’à ce que le Destin nous conduise à cette porte et que nous entrions chez vous. Telle est donc mon histoire et la raison pour laquelle j’ai rasé ma barbe et mes moustaches, et voilà ce qui a causé la perte de mon œil. La maîtresse de maison dit : "Ton récit est en vérité rare ; alors frotte-toi la tête et va ton chemin" ; mais il répondit : "Je ne bougerai pas avant d’avoir entendu les histoires de mes compagnons." Alors s’avança le troisième Kalandar, et dit : "Ô illustre dame ! mon histoire n’est pas comme celle de ces camarades, mais plus merveilleuse et bien plus extraordinaire. Dans leur cas, le Destin et la Fortune sont tombés sur eux à l’improviste ; mais moi, j’ai attiré le destin sur ma propre tête et apporté le chagrin sur ma propre âme, et j’ai rasé ma propre barbe et perdu mon propre œil. Écoutez donc."

LE RÉCIT DU TROISIÈME KALANDAR.

Sache, ô ma dame, que je suis aussi un Roi et le Fils d’un Roi, et mon nom est Ajíb, fils de Khazíb. Quand mon père mourut, je lui succédai ; et je régnai et rendis la justice et agis équitablement envers tous mes sujets. J’aimais les voyages en mer, car ma capitale se dressait sur le rivage, devant lequel l’océan s’étendait au loin ; et à proximité se trouvaient de nombreuses grandes îles avec des places fortes et des garnisons au milieu du grand large. Ma flotte comptait cinquante navires marchands, autant de yachts de plaisance, et cent cinquante voiles prêtes à la guerre sainte contre les Infidèles. Il arriva que j’eusse envie de me divertir sur les îles susmentionnées, alors je m’embarquai avec mon peuple sur dix navires ; et, emportant avec moi des vivres pour un mois, je partis pour une traversée de vingt jours. Mais une nuit, un vent contraire nous frappa, et la mer se souleva contre nous avec des vagues énormes ; les lames nous malmenèrent rudement et une obscurité dense s’établit autour de nous. Nous nous crûmes perdus et je dis : "Quiconque met ses jours en péril, même s’il s’échappe, ne mérite aucune louange." Alors nous priâmes Allah et L’implorâmes ; mais les rafales de tempête ne cessèrent de souffler contre nous, ni les houles de nous frapper jusqu’au matin, quand le coup de vent tomba, que les mers s’apaisèrent dans un calme de miroir et que le soleil brilla sur nous avec une clarté bienveillante. Bientôt nous atteignîmes une île où nous débarquâmes et fîmes cuire un peu de nourriture, mangeâmes copieusement et prîmes du repos pour une couple de jours. Puis nous repartîmes et naviguâmes encore vingt jours, les mers s’élargissant et la terre diminuant. Bientôt le courant nous devint contraire, et nous nous trouvâmes dans des eaux étranges, où le Capitaine avait perdu ses repères, et était totalement désorienté dans cette mer ; alors nous dîmes au guetteur : "Monte au mât de hune et garde les yeux ouverts." Il grimpa au mât, regarda au loin et cria à haute voix : "Ô Rais, j’aperçois à tribord quelque chose de sombre, tout à fait comme un poisson flottant à la surface de la mer, et à bâbord, il y a une silhouette au milieu du grand large, tantôt noire, tantôt brillante." Quand le Capitaine entendit les mots du guetteur, il jeta son turban sur le pont, s’arracha la barbe et se frappa le visage en disant : "Bonne nouvelle en vérité ! nous sommes tous des hommes morts ; pas un seul d’entre nous ne peut être sauvé." Et il se mit à pleurer et nous pleurâmes tous avec lui, à cause de ses larmes et aussi pour nos vies ; et je dis : "Ô Capitaine, dis-nous ce que le guetteur a vu." "Ô mon Prince," répondit-il, "sache que nous avons perdu notre route la nuit de la tempête, qui fut suivie le lendemain par deux jours de calme plat durant lesquels nous n’avons pas progressé ; et nous nous sommes égarés depuis onze jours à compter de cette nuit-là, sans jamais un vent pour nous ramener à notre véritable route. Demain, vers la fin de la journée, nous arriverons à une montagne de pierre noire, nommée la Montagne de l’Aimant ; car c’est là que les courants nous entraînent malgré nous. Dès que nous serons sous son vent, les flancs du navire s’ouvriront et chaque clou des planches sautera et ira se coller à la montagne ; car Allah Tout-Puissant a doté la pierre d’aimant d’une vertu mystérieuse et d’un amour pour le fer, en raison duquel tout ce qui est de fer voyage vers elle ; et sur cette montagne, il y a beaucoup de fer, combien, nul ne le sait sauf le Très-Haut, provenant des nombreux navires qui y ont été perdus depuis des temps immémoriaux. Le point brillant sur son sommet est un dôme de laiton jaune d’Andalousie, voûté sur dix colonnes ; et sur son faîte se trouve un cavalier qui monte un cheval de bronze et tient en main une lance de laiton ; et il pend sur sa poitrine une tablette de plomb gravée de noms et de talismans." Et il ajouta bientôt : "Et, ô Roi, personne ne détruit les gens sauf le cavalier sur ce destrier, et la nécromancie ne sera dissipée que lorsqu’il tombera de son cheval." Alors, ô ma dame, le Capitaine pleura de pleurs excessifs et nous fûmes tous certains de la mort, et chacun de nous fit ses adieux à son ami et lui confia ses dernières volontés au cas où il pourrait être sauvé. Nous ne dormîmes pas cette nuit-là et au matin, nous nous trouvâmes beaucoup plus près de la Montagne de l’Aimant, vers laquelle les eaux nous poussaient avec une poussée violente. Quand les navires furent tout près sous son vent, ils s’ouvrirent et les clous sautèrent, et tout le fer qu’ils contenaient chercha la Montagne de l’Aimant et y colla comme un filet ; si bien qu’à la fin de la journée, nous luttions tous dans les vagues autour de la montagne. Certains d’entre nous furent sauvés, mais la plupart furent noyés, et même ceux qui avaient échappé ne se reconnaissaient plus, tant ils étaient stupéfaits par le battement des lames et le déchaînement des vents. Quant à moi, ô ma dame, Allah (que Son nom soit exalté !) a préservé ma vie afin que je subisse tout ce qu’Il voulait pour moi de difficultés, de malheurs et de calamités ; car je m’agrippai à une planche provenant de l’un des navires, et le vent et les eaux la jetèrent au pied de la Montagne. Là, je trouvai un chemin praticable menant par des marches taillées dans le rocher jusqu’au sommet, et j’invoquai le nom d’Allah Tout-Puissant——Et Shahrazad aperçut l’aube du jour et cessa de dire les paroles qu’elle s’était permises.

Elle poursuivit : Il m’est parvenu, ô roi fortuné, que le troisième Kalandar dit à la dame (le reste de l’assistance restant étroitement ligoté et les esclaves se tenant debout, les épées tirées au-dessus de leurs têtes) : — Et après avoir invoqué le nom d’Allah Tout-Puissant et l’avoir supplié avec passion, je me lançai à l’assaut, m’agrippant aux marches et aux encoches taillées dans la pierre, et je montai peu à peu. Le Seigneur calma le vent et m’aida dans mon ascension, si bien que je réussis à atteindre le sommet. Là, je ne trouvai d’autre lieu de repos que le dôme, dans lequel j’entrai, joyeux d’une joie immense de mon échappée ; je fis l’ablution Wuzu et je priai une prière de deux inclinaisons en action de grâce à Dieu pour ma préservation. Puis je m’endormis sous le dôme, et j’entendis en rêve une Voix mystérieuse disant : « Ô fils de Khazib ! quand tu t’éveilleras de ton sommeil, creuse sous tes pieds et tu trouveras un arc d’airain et trois flèches de plomb, gravées de talismans et de caractères. Prends l’arc et tire les flèches sur le cavalier au sommet du dôme, et libère l’humanité de cette cuisante calamité. Quand tu l’auras abattu, il tombera dans la mer, et le cheval tombera aussi à tes pieds : alors ensevelis-le à l’endroit de l’arc. Ceci fait, la haute mer se gonflera et montera jusqu’à ce qu’elle soit au niveau du sommet de la montagne, et il apparaîtra dessus une embarcation portant un homme de laton (autre que celui que tu auras abattu) tenant à la main une paire de rames. Il viendra à toi et tu embarqueras avec lui, mais garde-toi de dire Bismillah ou de nommer autrement Allah Tout-Puissant. Il te fera ramer pendant l’espace de dix jours, jusqu’à ce qu’il t’amène à certaines îles appelées les Îles de la Sécurité, et de là tu atteindras facilement un port et trouveras ceux qui te conduiront à ta terre natale ; et tout cela s’accomplira pour toi si tu n’invoques pas le nom d’Allah. » Alors je bondis de mon sommeil dans la joie et l’allégresse et, me hâtant de faire ce que commandait la Voix mystérieuse, je trouvai l’arc et les flèches, tirai sur le cavalier et le précipitai dans la haute mer, tandis que le cheval tombait à mes pieds ; je le pris donc et l’ensevelis. Aussitôt la mer se souleva et monta jusqu’à ce qu’elle atteigne le haut de la montagne ; et je n’eus pas longtemps à attendre avant de voir une embarcation au large venant vers moi. Je rendis grâce à Allah ; et, quand l’embarcation m’eut rejoint, j’y vis un homme d’airain avec une tablette de plomb sur sa poitrine gravée de talismans et de caractères ; et j’embarquai sans proférer un mot. Le batelier ramea avec moi pendant le premier jour, le deuxième et le troisième, au total dix jours entiers, jusqu’à ce que j’aperçoive les Îles de la Sécurité ; là-dessus je me réjouis d’une joie immense et, sous le poids de l’allégresse, je m’écriai : « Allah ! Allah ! Au nom d’Allah ! Il n’y a de dieu que Dieu et Allah est Tout-Puissant. » Là-dessus, l’embarcation chavira aussitôt et me rejeta sur la mer ; puis elle se redressa et s’enfonça profondément dans les profondeurs. Or, je suis bon nageur, je nageai donc toute la journée jusqu’à la tombée de la nuit, moment où mes avant-bras et mes épaules furent engourdis par la fatigue et où je me sentis près de mourir ; alors je témoignai de ma Foi, n’attendant rien d’autre que la mort. La mer était encore agitée par la violence des vents, et bientôt vint une lame comme un monticule ; et, me portant haut dans les airs, elle me jeta d’un long jet sur la terre ferme, afin que Sa volonté fût accomplie. Je rampai sur la plage et, ôtant mes vêtements, je les essorai pour les sécher et les étendis au soleil : puis je m’allongeai et dormis toute la nuit. Dès le jour levé, je revêtis mes vêtements et me levai pour regarder vers où je devrais marcher. Bientôt j’arrivai à un fourré d’arbres bas ; et, en faisant le tour, je trouvai que l’endroit où je me tenais était un îlot, un simple îlot, entouré de tous côtés par l’océan ; sur quoi je me dis : « Quiconque me libère d’une grande calamité me jette dans une plus grande ! » Mais tandis que je méditais sur mon cas et désirais la mort, voici que je vis au loin un navire se dirigeant vers l’île ; je grimpai donc à un arbre et me cachai parmi les branches. Bientôt le navire jeta l’ancre et débarqua dix esclaves, des nègres, portant des houes de fer et des paniers, qui marchèrent jusqu’à ce qu’ils atteignent le milieu de l’île. Ici, ils creusèrent profondément dans le sol, jusqu’à ce qu’ils découvrent une plaque de métal qu’ils soulevèrent, ouvrant ainsi une trappe. Après cela, ils retournèrent au navire et en ramenèrent du pain et de la farine, du miel et des fruits, du beurre clarifié, des outres contenant des liqueurs et de nombreux effets ménagers ; aussi des meubles, un service de table et des miroirs ; des tapis, des moquettes et en fait tout ce qui était nécessaire pour meubler une demeure ; et ils firent des allées et venues, et descendirent par la trappe, jusqu’à ce qu’ils aient transporté dans la demeure tout ce qui était dans le navire. Après quoi les esclaves remontèrent à bord et rapportèrent avec eux des vêtements aussi riches que possible, et au milieu d’eux vint un vieillard très âgé, de qui il restait très peu, car le Temps l’avait traité durement et cruellement, et tout ce qu’il en restait était un os enveloppé dans un chiffon d’étoffe bleue, à travers lequel les vents sifflaient d’ouest en est. Comme dit le poète à son sujet : —

Le Temps me fait trembler, hélas, quelle entrave ! ✿ Tandis que le Temps, fier de sa force, arpente toujours : Le temps fut où je marchais sans jamais me sentir las, ✿ Maintenant je suis las bien que je ne marche jamais !

Et le Shaykh tenait par la main un jeune homme moulé dans la beauté, toute élégance et grâce parfaite ; si beau que sa prestance méritait d’être proverbiale ; car il était comme une branche verte ou le tendre petit de la biche, ravissant chaque cœur par son charme et subjuguant chaque âme par sa coquetterie et ses manières amoureuses. C’était de lui que le poète parlait quand il disait : —

Ils apportèrent la Beauté avec lui pour comparer ; ✿ Mais la Beauté pencha la tête dans la honte et le souci : Dirent-ils : « Ô Beauté, as-tu vu son semblable ? » ✿ Et la Beauté cria : « Son semblable ? Nulle part ! »

Ils ne cessèrent leur marche, ô ma dame, jusqu’à ce que tous descendent par la trappe et ne réapparaissent pas pendant une heure, ou plutôt plus ; au bout de ce temps les esclaves et le vieillard remontèrent sans le jeune homme et, replaçant la plaque de fer et fermant soigneusement la dalle de la porte, comme elle était avant, ils retournèrent au navire, levèrent l’ancre et disparurent à ma vue. Lorsqu’ils se détournèrent pour partir, je descendis de l’arbre et, me rendant à l’endroit que je les avais vus combler, je grattai et enlevai la terre ; et je possédai mon âme en patience jusqu’à ce que j’aie tout dégagé. Alors apparut la trappe qui était en bois, de forme et de taille pareilles à une meule ; et quand je la soulevai, elle dévoila un escalier en colimaçon de pierre. À cela je m’émerveillai et, descendant les marches jusqu’à ce que j’atteigne la dernière, je trouvai une belle salle, étendue de diverses sortes de tapis et d’étoffes de soie, où se trouvait un jeune homme assis sur un divan surélevé et appuyé sur un coussin rond avec un éventail à la main et des bouquets et des posies d’herbes et de fleurs odorantes devant lui ; mais il était seul et pas une âme près de lui dans la grande voûte. Quand il me vit, il pâlit ; mais je le saluai courtoisement et dis : « Apaise ton esprit et calme tes craintes ; aucun mal ne t’approchera ; je suis un homme comme toi et le fils d’un Roi par-dessus le marché ; que les décrets du Destin ont envoyé pour te tenir compagnie et t’égayer dans ta solitude. Mais maintenant dis-moi, quelle est ton histoire et qu’est-ce qui te pousse à vivre ainsi dans la solitude sous la terre ? » Quand il fut assuré que j’étais de son espèce et non un Jinni, il se réjouit et sa belle couleur revint ; et, me faisant approcher de lui, il dit : « Ô mon frère, mon histoire est une histoire étrange et la voici. Mon père est un marchand joaillier possédant une grande richesse, qui a des esclaves blancs et noirs voyageant et commerçant pour son compte sur des navires et sur des chameaux, et trafiquant avec les villes les plus lointaines ; mais il n’avait pas la bénédiction d’un enfant, pas même un seul. Or, une certaine nuit, il fit un rêve qu’il serait favorisé d’un fils, qui aurait la vie courte ; ainsi l’aube se leva sur mon père lui apportant malheur et pleurs. La nuit suivante ma mère conçut et mon père nota la date de sa grossesse. Son terme étant arrivé, elle me mit au monde ; sur quoi mon père se réjouit et fit des banquets et appela les voisins et nourrit les Fakirs et les pauvres, pour avoir été béni d’une descendance vers la fin de ses jours. Puis il assembla les astrologues et les astronomes qui connaissaient la place des planètes, et les sorciers et les sages du temps, et les hommes instruits en horoscopes et en nativités ; et ils tracèrent mon thème de naissance et dirent à mon père : — Ton fils vivra jusqu’à quinze ans, mais dans sa quinzième année il y a un aspect sinistre ; s’il le traverse sans encombre, il atteindra un grand âge. Et la cause qui le menace de mort est celle-ci. Dans la Mer du Péril se dresse la Montagne de l’Aimant ; à son sommet se trouve un cavalier de laton jaune assis sur un cheval également d’airain et portant sur sa poitrine une tablette de plomb. Cinquante jours après que ce cavalier sera tombé de sa monture, ton fils mourra et son tueur sera celui qui abattra le cavalier, un Prince nommé Ajib fils du Roi Khazib. Mon père s’affligea d’une tristesse immense en entendant ces mots ; mais il m’éleva de la manière la plus tendre et m’éduqua excellemment bien jusqu’à ma quinzième année révolue. Il y a dix jours, la nouvelle lui est parvenue que le cavalier était tombé dans la mer et que celui qui l’avait abattu se nommait Ajib fils du Roi Khazib. Mon père versa alors des larmes amères à la nécessité de se séparer de moi et devint comme quelqu’un possédé par un Jinni. Cependant, craignant mortellement pour moi, il m’a construit cet endroit sous terre ; et, l’ayant approvisionné de tout ce qui était nécessaire pour les quelques jours restant, il m’a amené ici dans un navire et m’a laissé là. Dix sont déjà passés et, quand les quarante seront écoulés sans danger pour moi, il viendra me chercher ; car il n’a fait tout cela que par crainte du Prince Ajib. Telle est donc mon histoire et la cause de ma solitude. » Quand j’entendis son histoire, je m’émerveillai et dis en moi-même : « Je suis le Prince Ajib qui a fait tout cela ; mais tant qu’Allah est avec moi, je ne le tuerai certainement pas ! » Alors je lui dis : « Ô mon maître, loin de toi soit ce mal et ce dommage, et alors, s’il plaît à Allah, tu ne souffriras ni tourment ni souci ni aucune inquiétude, car je resterai avec toi et te servirai comme un serviteur, et puis je reprendrai mon chemin ; et, après t’avoir tenu compagnie pendant les quarante jours, j’irai avec toi dans ta maison où tu me donneras une escorte de certains de tes Mamelouks avec qui je pourrai retourner dans ma propre ville ; et le Tout-Puissant te récompensera pour moi. » Il fut heureux d’entendre ces mots, alors je me levai et allumai une grande bougie de cire et ajustai les lampes et les trois lanternes ; et je servis à manger et à boire et des douceurs. Nous mangeâmes et bûmes et restâmes à parler de diverses questions jusqu’à ce que la plus grande partie de la nuit soit passée ; quand il s’allongea pour se reposer et que je le couvris et allai dormir moi-même. Le lendemain matin, je me levai et chauffai un peu d’eau, puis le soulevai doucement afin de l’éveiller et lui apportai l’eau chaude avec laquelle il se lava le visage et me dit : « Que le Ciel te récompense pour moi de toute bénédiction, ô jeune homme ! Par Allah, si je me sors de ce danger et que je suis sauvé de celui dont le nom est Ajib fils de Khazib, je ferai en sorte que mon père te récompense et te renvoie chez toi sain et riche ; et, si je meurs, alors ma bénédiction soit sur toi. » Je répondis : « Puisse l’aube ne jamais se lever sur le jour où le mal t’arrivera ; et puisse Allah faire de mon dernier jour avant ton dernier jour ! » Puis je mis devant lui un peu de nourriture et nous mangeâmes ; et je préparai des parfums pour fumiger la salle, dont il fut content. De plus, je lui fis un tapis de Mankalah ; et nous jouâmes et mangeâmes des douceurs et nous jouâmes encore et prîmes du plaisir jusqu’à la tombée de la nuit, quand je me levai et allumai les lampes, et mis devant lui un peu à manger, et restai à lui raconter des histoires jusqu’à ce que les heures de ténèbres soient bien avancées. Puis il s’allongea pour se reposer et je le couvris et me reposai aussi. Et ainsi je continuai à faire, ô ma dame, pendant des jours et des nuits, et l’affection pour lui prit racine dans mon cœur et mon chagrin fut apaisé, et je me dis : « Les astrologues ont menti quand ils ont prédit qu’il devrait être tué par Ajib fils de Khazib : par Allah, je ne le tuerai pas. » Je ne cessai de le servir, de converser et de festoyer avec lui et de lui raconter toutes sortes d’histoires pendant trente-neuf jours. La quarantième nuit, le jeune homme se réjouit et dit : « Ô mon frère, Alhamdolillah ! — louange à Allah — qui m’a préservé de la mort et ceci est par ta bénédiction et la bénédiction de ta venue auprès de moi ; et je prie Dieu qu’Il te ramène dans ta terre natale. Mais maintenant, ô mon frère, je voudrais que tu me chauffes un peu d’eau pour l’ablution Ghusl et que tu sois assez aimable pour me baigner et changer mes vêtements. » Je répondis : « Avec amour et allégresse ; » et je chauffai de l’eau en abondance et, la lui apportant, je lavai tout son corps, le lavage de la santé, avec de la farine de lupins et le frottai bien et changeai ses vêtements et étendis un lit élevé sur lequel il s’allongea pour se reposer, étant somnolent après le bain. Puis il dit : « Ô mon frère, coupe-moi une pastèque, et sucre-la avec un peu de sucre candi. » J’allai donc à la réserve et, en sortant une belle pastèque que j’y trouvai, je la mis sur un plateau et la déposai devant lui en disant : « Ô mon maître, n’as-tu pas un couteau ? » « Le voici, répondit-il, au-dessus de ma tête sur l’étagère haute. » Je me levai donc à la hâte et prenant le couteau, je le tirai de son fourreau ; mais mon pied glissa en descendant et je tombai lourdement sur le jeune homme en tenant dans ma main le couteau qui se hâta d’accomplir ce qui avait été écrit au Jour qui décida des destinées de l’homme, et s’enterra, comme s’il était planté, dans le cœur du jeune homme. Il mourut sur l’instant. Quand je vis qu’il était tué et sus que je l’avais tué, malgré moi, je poussai un cri très fort et amer et me frappai le visage et déchirai mes vêtements et dis : « En vérité, nous sommes à Allah et vers Lui nous retournons, ô Musulmans ! Ô gens qui craignez Allah ! il ne restait pour ce jeune homme qu’un seul jour des quarante jours dangereux que les astrologues et les savants avaient prédits pour lui ; et la mort prédestinée de ce beau jeune homme devait être de ma main. Plût au Ciel que je n’eusse pas essayé de couper la pastèque. Quel affreux malheur dois-je supporter, de gré ou de force ? Quel désastre ! Quelle affliction ! Ô mon Allah, j’implore ton pardon et te déclare mon innocence de sa mort. Mais que ce que Dieu veut advienne. » — Et Shahrazad aperçut l’aube du jour et cessa de dire les paroles qu’elle s’était permises.

Maintenant quand ce fut la Seizième Nuit,

Elle dit : Il m’est parvenu, ô roi fortuné, qu’Ajib continua ainsi son récit à la dame : — Quand je fus certifié que je l’avais tué, je me levai et, montant l’escalier, je replaçai la trappe et la recouvris de terre comme avant. Puis je regardai vers la mer et vis le navire fendant les eaux et se dirigeant vers l’île, c’est pourquoi j’eus peur et dis : « Au moment où ils viendront et verront le jeune homme mort, ils sauront que c’est moi qui l’ai tué et ils me tueront sans répit. » Je grimpai donc dans un arbre élevé et me dissimulai parmi ses feuilles ; et je l’avais à peine fait que le navire jeta l’ancre et que les esclaves débarquèrent avec le vieil homme, le père du jeune homme, et se dirigèrent droit vers l’endroit et quand ils enlevèrent la terre ils furent surpris de voir qu’elle était meuble. Alors ils soulevèrent la trappe et descendirent et trouvèrent le jeune homme étendu de tout son long, vêtu de beaux vêtements neufs avec un visage rayonnant après le bain, et le couteau profondément enfoncé dans son cœur. À cette vue, ils crièrent et pleurèrent et se frappèrent le visage, maudissant bruyamment le meurtrier ; tandis qu’un évanouissement s’emparait du Shaykh, si bien que les esclaves le crurent mort, incapable de survivre à son fils. À la fin, ils enveloppèrent le jeune homme tué dans ses vêtements et le transportèrent en haut et l’étendirent sur le sol en le couvrant d’un linceul de soie. Tandis qu’ils se dirigeaient vers le navire, le vieil homme reprit ses esprits ; et, fixant son fils qui était étendu, il tomba sur le sol et répandit de la poussière sur sa tête et se frappa le visage et s’arracha la barbe ; et ses pleurs redoublèrent en pensant à son fils assassiné et il s’évanouit une fois de plus. Après un moment, un esclave alla chercher une bande de soie sur laquelle ils allongèrent le vieil homme et s’assirent à sa tête. Tout cela se passa et j’étais sur l’arbre au-dessus d’eux regardant tout ce qui arrivait ; et mon cœur devint chenu avant que ma tête ne blanchisse, pour le sort cruel qui était le mien, et pour la détresse et l’angoisse que j’avais endurées, et je me mis à réciter : —

« Combien de joies par la volonté d’Allah ont fui ✿ Avec un vol échappant à la vue de la plus sage tête ! Combien de tristesses commenceront le jour, ✿ Pourtant deviendront bien joyeuses avant que le jour ne soit passé ! Combien de bien-être trébuche sur les talons du mal, ✿ Faisant tressaillir de joie le cœur de celui qui pleure ! »

Mais le vieil homme, ô ma dame, ne cessa pas son évanouissement jusqu’au coucher du soleil, moment où il revint à lui et, regardant son fils mort, il se rappela ce qui était arrivé, et comment ce qu’il avait redouté était arrivé ; et il se frappa le visage et la tête et récita ces couplets : —

« Tourmenté est mon cœur par le départ de mes amis ✿ Et deux ruisseaux coulent toujours de mes paupières : Avec eux s’en allèrent mes espoirs, Ah, quel malheur ! ✿ Quel recours me reste-t-il à dire ou à faire ? Plût au ciel que je n’eusse jamais vu leur vue, ✿ Quel recours, chers messieurs, quand les chemins deviennent toujours plus étroits ? Quel charme calmera mes tourments quand brûlent ainsi ✿ Les désirs de l’amour qui couvent dans mes entrailles ? Plût au ciel que j’eusse foulé avec eux le chemin de la Mort ! ✿ Jamais ne nous serait arrivé, à tous deux, ce coup de séparation : Allah : je prie le Miséricordieux de me montrer sa miséricorde ✿ Et de mêler nos vies ni ne jamais les séparer ! Combien nous étions bénis alors que sous un même toit nous demeurions ✿ Unis dans les joies sans nous soucier le moins du monde du malheur ; Jusqu’à ce que la Fortune nous tire avec le trait de la séparation ; ✿ Ah, qui supportera patiemment un tel tourment de séparation ? Et le dard de la Mort frappa parmi la tribu ✿ La perle de l’âge que le Matin vit briller le plus fort : Je criai pendant que son cas prenait la parole et disait : — ✿ Plût au ciel, mon fils, que la Mort puisse retarder son arrêt ! Quel est le chemin le plus prompt pour te rencontrer ✿ Mon Fils ! pour qui je donnerais mon âme ? Si je l’appelle soleil, non ! le soleil se couche ; ✿ Si je l’appelle lune, les lunes déclinent ; Ah non ! Ô triste mésaventure de toi, ô destin des jours, ✿ Ta place, nul autre amour ne la connaîtra jamais : Ton père distrait te voit, mais désespère ✿ Par l’esprit ou la sagesse de renverser le Destin : Quelque mauvais œil ce jour a jeté son sort ✿ Et malheur à lui comme il m’est arrivé malheur ! »

Puis il poussa un unique sanglot et son âme s'échappa de sa chair. Les esclaves poussèrent de grands cris : « Hélas, notre maître ! », couvrirent leurs têtes de poussière et redoublèrent de pleurs et de lamentations. Peu après, ils portèrent leur maître défunt jusqu'au navire, côte à côte avec son fils mort, et, ayant transporté toutes les affaires de la demeure vers le vaisseau, ils levèrent l'ancre et disparurent à mes yeux. Je descendis de l'arbre et, soulevant la trappe, je pénétrai dans l'habitation souterraine où tout me rappelait le jeune homme ; je contemplai ses pauvres restes et me mis à réciter ces vers :

Je vois leurs traces, et je dépéris de douleur et de peine, ✿ Et sur les foyers déserts je pleure et je languis : Et je prie Celui qui a décrété leur départ ✿ D'accorder un jour la grâce d'un retour sans encombre.

Alors, ô ma dame, je remontai par la trappe, et chaque jour je déambulais aux alentours de l'île, et chaque nuit je retournais dans la salle souterraine. C'est ainsi que je vécus durant un mois, jusqu'à ce qu'enfin, regardant vers la partie occidentale de l'île, j'observasse que chaque jour la marée descendait, laissant des eaux peu profondes que le flux ne compensait point ; et à la fin du mois, la mer découvrit une terre ferme dans cette direction. À cette vue, je me réjouis, certain de mon salut ; je me levai donc et, franchissant ce qu'il restait d'eau, je gagnai la terre ferme, où je tombai sur de grands amas de sable meuble dans lesquels le sabot d'un chameau s'enfoncerait jusqu'au genou. Néanmoins, je pris courage et, pataugeant à travers le sable, voilà qu'au loin brilla un feu consumé d'une flamme éclatante. Je me dirigeai vers lui, espérant trouver du secours, et je laissai éclater ces vers :

Peut-être ma Fortune tournera-t-elle sa bride ✿ Et le Temps apportera-t-il le bien, bien qu'il soit dit jaloux ; Qu'il avance mes espoirs, et favorise tous mes besoins, ✿ Et compense les maux passés par des biens présents.

Et lorsque je fus près du feu susmentionné, voilà que c'était un palais aux portes de cuivre rouge bruni qui, lorsque le soleil levant brillait dessus, resplendissait et scintillait de loin, montrant ce qui m'avait semblé être un feu. Je me réjouis de cette vue et m'assis devant la porte, mais je n'étais guère installé que je rencontrai dix jeunes gens vêtus d'habits somptueux, tous borgnes de l'œil gauche, qui semblait avoir été arraché. Ils étaient accompagnés d'un Cheikh, un vieillard très âgé, et je m'émerveillai fort de leur apparence et du fait qu'ils fussent tous aveugles du même œil. Lorsqu'ils me virent, ils me saluèrent du Salam et m'interrogèrent sur mon cas et mon histoire ; je leur racontai alors tout ce qui m'était advenu, et quelle pleine mesure d'infortune avait été la mienne. S'émerveillant de mon récit, ils me conduisirent au manoir, où je vis disposés autour de la salle dix divans, chacun avec sa literie bleue et sa couverture d'étoffe bleue, et au milieu se tenait un divan plus petit, garni comme les autres de bleu et de rien d'autre. À notre entrée, chacun des jeunes gens prit place sur son propre divan et le vieillard s'assit sur le plus petit au milieu, me disant : « Ô jeune homme, assieds-toi sur le sol et ne nous interroge ni sur notre cas ni sur la perte de nos yeux. » Peu après, il se leva et servit à chaque jeune homme de la viande dans un plateau et à boire dans une grande coupe, me traitant de même ; après quoi ils s'assirent à m'interroger sur mes aventures et ce qui m'était arrivé ; et je continuai à leur conter mon histoire jusqu'à ce que la nuit fût bien avancée. Alors les jeunes gens dirent : « Ô notre Cheikh, ne nous serviras-tu pas notre ordinaire ? L'heure est venue. » Il répondit : « Avec amour et joie », et se leva, entra dans un cabinet et disparut, mais revint bientôt portant sur sa tête dix plateaux, chacun recouvert d'une bande d'étoffe bleue. Il posa un plateau devant chaque jeune homme, alluma dix bougies de cire, en planta une sur chaque plateau, retira les couvertures et voilà que, dessous, il n'y avait rien que de la cendre, du charbon pilé et de la suie de marmite. Alors tous les jeunes gens retroussèrent leurs manches jusqu'aux coudes et se mirent à pleurer et à se lamenter, et ils se noircirent les visages, maculèrent leurs vêtements, se frappèrent le front et la poitrine, s'écriant sans cesse : « Nous étions assis à notre aise, mais notre témérité nous a apporté le malaise ! » Ils ne cessèrent de faire ainsi jusqu'à l'approche de l'aube, où le vieillard se leva et fit chauffer de l'eau pour eux ; ils se lavèrent le visage et revêtirent d'autres vêtements propres. Lorsque je vis cela, ô ma dame, mes sens me quittèrent par pur émerveillement, mon esprit s'égara et mon cœur et ma tête furent remplis de pensées, jusqu'à ce que j'oublie ce qui m'était advenu et que je ne pusse garder le silence, sentant qu'il me fallait parler et les interroger sur ces étrangetés ; je leur dis donc : « Comment se fait-il que vous agissiez ainsi après avoir été si ouverts et enjoués ? Dieu soit loué, vous êtes tous sains et saufs, pourtant de telles actions ne conviennent qu'aux fous ou à ceux possédés par un mauvais esprit. Je vous conjure par tout ce qui vous est le plus cher, pourquoi vous abstenir de me raconter votre histoire, et la cause de la perte de vos yeux et de votre visage noirci de cendres et de suie ? » Là-dessus, ils se tournèrent vers moi et dirent : « Ô jeune homme, n'écoute pas les suggestions de ton jeune âge et ne nous pose aucune question. » Puis ils dormirent, et moi avec eux, et quand ils s'éveillèrent, le vieillard nous apporta quelque nourriture ; et après que nous eûmes mangé et que les plats et les coupes furent retirés, ils s'assirent à converser jusqu'à la tombée de la nuit, lorsque le vieillard se leva, alluma les bougies et les lampes, et nous servit à manger et à boire. Après avoir mangé et bu, nous restâmes à converser et à festoyer en compagnie jusqu'au milieu de la nuit, où ils dirent au vieillard : « Apporte-nous notre ordinaire, car l'heure du sommeil est proche ! » Il se leva donc et leur apporta les plateaux de suie et de cendres ; et ils firent comme ils avaient fait la nuit précédente, ni plus, ni moins. Je demeurai avec eux de cette façon pendant l'espace d'un mois, durant lequel ils avaient coutume de se noircir le visage de cendres chaque nuit, et de se laver et changer de vêtement au petit matin ; et je ne faisais que m'émerveiller davantage, et mes scrupules et ma curiosité crurent à un tel point que j'en vins à négliger même nourriture et boisson. À la fin, je perdis le contrôle de moi-même, car mon cœur était en flammes d'un feu inextinguible et d'une ardeur inaliénable, et je dis : « Ô jeunes gens, ne voulez-vous pas soulager mon trouble et m'informer de la raison de ce noircissement de vos visages et de la signification de vos paroles : "Nous étions assis à notre aise, mais notre témérité nous a apporté le malaise" ? » Ils dirent : « Il vaudrait mieux garder ces choses secrètes. » Pourtant, j'étais si perplexe devant leurs agissements que j'en venais à m'abstenir de manger et de boire et, perdant enfin toute patience, je leur dis : « Il n'y a pas d'autre issue : vous devez m'informer de la raison de ces agissements. » Ils répondirent : « Nous ne gardions notre secret que pour ton bien : te satisfaire attirera le mal sur toi et tu deviendras borgne tout comme nous. » Je répétai : « Il n'y a pas d'autre issue et, si vous ne voulez pas, laissez-moi vous quitter pour retourner parmi les miens et être en repos de voir ces choses, car le proverbe dit :

Mieux vaut que vous restiez et que je prenne congé : ✿ Car ce que l'œil ne voit pas, le cœur ne le regrettera jamais. »

Là-dessus, ils me dirent : « Souviens-toi, ô jeune homme, que s'il t'arrive malheur, nous ne t'hébergerons plus ni ne te laisserons demeurer parmi nous » ; et apportant un bélier, ils l'égorgèrent et le dépouillèrent. Enfin, ils me donnèrent un couteau en disant : « Prends cette peau et étends-toi dessus et nous la coudrons autour de toi ; bientôt viendra à toi un certain oiseau, nommé Rukh, qui te saisira dans ses serres et s'élèvera haut dans les airs pour te déposer sur une montagne. Lorsque tu sentiras qu'il ne vole plus, déchire la peau avec cette lame et sors-en ; l'oiseau sera effrayé, s'envolera et te laissera libre. Après cela, marche pendant une demi-journée, et la marche te conduira à un palais merveilleusement beau à contempler, s'élevant haut dans les airs et construit de Khalanj, de bois d'aloès et de bois de santal, plaqué d'or rouge et incrusté de toutes sortes d'émeraudes et de gemmes coûteuses dignes de sceaux. Entre et tu obtiendras ce que tu souhaites, car nous sommes tous entrés dans ce palais ; et telle est la cause de la perte de nos yeux et de notre visage noirci. Si nous devions maintenant te raconter nos histoires, cela prendrait trop de temps ; car chacun d'entre nous a perdu son œil gauche par une aventure qui lui est propre. » Je me réjouis de leurs paroles et ils firent de moi ce qu'ils avaient dit ; et l'oiseau Rukh m'emporta et me déposa sur la montagne. Puis je sortis de la peau et marchai jusqu'à atteindre le palais. La porte était ouverte, j'entrai et me trouvai dans une salle spacieuse et splendide, extrêmement large, pareille à une piste de course ; et autour d'elle se trouvaient cent chambres avec des portes de santal et d'aloès, plaquées d'or rouge et munies d'anneaux d'argent en guise de heurtoirs. Au fond de la salle, je vis quarante demoiselles, somptueusement vêtues et parées, toutes brillantes comme des lunes ; personne ne pourrait jamais se lasser de les regarder, et toutes si ravissantes que le plus ascète des dévots, en les voyant, deviendrait leur esclave et obéirait à leur volonté. Lorsqu'elles me virent, toute la troupe s'approcha de moi et dit : « Bienvenue et bonne venue et joie à toi, ô notre seigneur ! Ce mois entier, nous t'attendions. Loué soit Allah qui nous a envoyé quelqu'un qui est digne de nous, tout comme nous sommes dignes de lui ! » Puis elles me firent asseoir sur un divan élevé et me dirent : « Ce jour, tu es notre seigneur et maître, et nous sommes tes servantes et tes esclaves, alors ordonne-nous comme tu le voudras. » Et je m'émerveillai de leur cas. Peu après, l'une d'elles se leva et servit à manger devant moi et je mangeai et elles mangèrent avec moi ; tandis que d'autres réchauffaient de l'eau et me lavaient les mains et les pieds, changeaient mes vêtements, et d'autres préparaient des sorbets et nous donnaient à boire ; et toutes se rassemblèrent autour de moi, pleines de joie et d'allégresse à ma venue. Puis elles s'assirent et conversèrent avec moi jusqu'à la tombée de la nuit, quand cinq d'entre elles se levèrent, dressèrent les plateaux et les garnirent de fleurs, d'herbes parfumées, de fruits frais et secs, et de confiseries en profusion. Enfin, elles sortirent un beau service à vin avec de riches vins vieux ; et nous nous assîmes pour boire, certaines chantaient des chansons, d'autres jouaient du luth, du psaltérion, des flûtes et d'autres instruments, et la coupe tournait joyeusement. Là-dessus, une telle allégresse me posséda que j'oubliai les chagrins du monde, un à un, et je dis : « C'est là vraiment la vie ; ô triste qu'elle soit éphémère ! » Je profitai de leur compagnie jusqu'à l'heure du repos ; et nos têtes étaient toutes chaudes de vin, quand elles dirent : « Ô notre seigneur, choisis parmi nous celle qui sera ta compagne cette nuit et ne couchera plus avec toi avant que quarante jours ne soient passés. » Alors je choisis une jeune fille au visage beau et à la forme parfaite, aux yeux naturellement bordés de khôl ; aux longs cheveux noir de jais, aux dents légèrement écartées et aux sourcils se rejoignant : c'était comme si elle était un rameau souple et gracieux ou la tige fine du basilic doux pour étonner et égarer l'imagination de l'homme ; tout comme le poète a dit d'une telle personne :

Vouloir l'égaler à un rameau verdoyant serait vain, ✿ Fou celui qui trouve ses beautés dans la biche : Quand la biche a-t-elle ces membres vifs et aimables ✿ Ou ces lèvres qui offrent seules la rosée de miel ? Ces yeux, yeux transperçant l'âme, qui tuent par amour, ✿ Qui lient la victime par leurs flèches décochées ? Ils ont ramené mon cœur à une seconde enfance ✿ Pas étonnant : l'homme amoureux redevient enfant !

Et je lui récitai les mots du poète qui disait :

Aucun autre charme que le tien ne saluera mes yeux, ✿ Et aucune autre image ne peut surprendre mon cœur : Ton amour, ma dame, captive toutes mes pensées ✿ Et sur cet amour je mourrai et je renaîtrai.

Je couchai donc avec elle cette nuit-là ; je n'en connus jamais de plus belle ; et, quand vint le matin, les demoiselles me portèrent au Hammam, me baignèrent et me vêtirent de la plus belle parure. Puis elles servirent à manger, nous mangeâmes et bûmes, et la coupe circula jusqu'à la nuit tombée, quand je choisis parmi elles une jeune femme à la forme et au visage beaux, aux flancs doux et modèle de grâce, telle que le poète l'a décrite quand il a dit :

Sur son beau sein, deux coffrets je contemplai, ✿ Scellés fermement de musc pour résister aux amants ; Avec des regards en flèches, ses yeux montent la garde, ✿ Dont les traits tireraient sur quiconque ose tendre la main.

Avec elle, je passai une nuit fort agréable ; et, pour faire court, ô ma maîtresse, je restai avec elles dans tout le réconfort et les délices de la vie, mangeant et buvant, conversant et festoyant, et chaque nuit couchant avec l'une ou l'autre d'entre elles. Mais au tournant de la nouvelle année, elles vinrent à moi en larmes et me firent leurs adieux, pleurant, criant et s'accrochant à moi ; ce dont je m'étonnai et dis : « Que peut-il y avoir ? En vérité, vous brisez mon cœur ! » Elles s'écrièrent : « Plût au Ciel que nous ne t'eussions jamais connu ; car, bien que nous ayons fréquenté beaucoup d'hommes, jamais nous n'en vîmes d'aussi plaisant que toi ou de plus courtois. » Et elles pleurèrent à nouveau. « Mais dites-moi plus clairement », demandai-je, « quelle est la cause de ces pleurs qui font que ma vésicule biliaire est sur le point d'éclater ? » et elles répondirent : « Ô notre seigneur et maître, c'est la séparation qui nous fait pleurer ; et toi, et toi seul, es la cause de nos larmes. Si tu nous écoutes, nous n'avons jamais besoin d'être séparées, et si tu n'écoutes pas, nous nous séparons pour toujours ; mais nos cœurs nous disent que tu n'écouteras pas nos paroles et c'est là la cause de nos larmes et de nos cris. » « Dites-moi comment est la situation ? » « Sache, ô notre seigneur, que nous sommes les filles de Rois qui se sont rencontrées ici et ont vécu ensemble pendant des années ; et une fois par an, nous sommes nécessairement absentes pendant quarante jours, après quoi nous revenons et demeurons ici pour le reste des douze mois à manger, boire, prendre notre plaisir et jouir des délices : nous sommes sur le point de partir selon notre coutume ; et nous craignons qu'après notre départ, tu ne contreviennes à notre ordre et n'obéisses pas à nos injonctions. Voici que nous te confions les clés du palais qui contient quarante chambres, et tu peux en ouvrir trente-neuf, mais prends garde (et nous t'en conjurons par Allah et par nos vies !) de ne pas ouvrir la quarantième porte, car il s'y trouve ce qui nous séparera à jamais. » Je dis : « Assurément, je ne l'ouvrirai pas, si elle contient la cause de la séparation d'avec vous. » Alors l'une d'entre elles s'approcha de moi, tomba à mon cou, pleura et récita ces vers :

Si le Temps nous réunit après une absence, ✿ Le monde, au lieu de froncer les sourcils sur notre sort, nous sourira ; Et si ton visage daigne orner mes yeux, ✿ Je pardonnerai au Temps ses torts passés et ses ruses révolues.

Et je récitai ce qui suit :

Quand elle s'approcha pour dire adieu le cœur déchiré, ✿ Tandis que le souci et le désir ce jour-là serraient son sein ; Des perles humides elle pleura et les miennes roulèrent comme des cornalines rouges ✿ Et, rejointes en une triste rivière, autour de son cou elles pendirent.

Quand je la vis pleurer, je dis : « Par Allah, je n'ouvrirai jamais cette quarantième porte, jamais et en aucune façon ! » et je lui fis mes adieux. Là-dessus, toutes partirent en s'envolant comme des oiseaux ; faisant signe de la main pour dire adieu alors qu'elles s'en allaient, me laissant seul dans le palais. Lorsque la soirée approcha, j'ouvris la porte de la première chambre et, en y entrant, je me trouvai dans un lieu semblable à l'un des jardins du Paradis. C'était un jardin avec des arbres au vert le plus frais et des fruits mûrs à l'éclat jaune ; ses oiseaux chantaient clair et vif, et des ruisseaux coulaient en gazouillant à travers le beau terrain. La vue et les sons apportèrent du réconfort à mon esprit ; je marchai parmi les arbres, je humai le souffle des fleurs dans la brise ; et j'entendis les petits oiseaux chanter leurs mélodies, chantant l'Un, le Tout-Puissant, dans les plus douces litanies ; et je contemplai la pomme dont la teinte est mi-rouge et mi-jaune ; comme l'a dit le poète :

Pomme dont la teinte combine en une union suave ✿ La joue rouge de ma belle, et le jaune de son malheureux amant.

Puis je contemplai le coing et inhalai son parfum qui fait honte au musc et à l'ambre gris, tout comme le poète l'a dit :

Le coing réunit tous les goûts ; en lui se trouvent ✿ Des dons qui ont couronné le coing comme roi des fruits ; Son goût est vin, son parfum le souffle du musc ; ✿ Pur or sa teinte, sa forme le beau cercle de la Lune.

Puis je considérai la poire dont le goût surpasse le sorbet et le sucre ; et l'abricot dont la beauté frappe l'œil d'admiration, comme s'il s'agissait d'un rubis poli. Je sortis alors de cet endroit et verrouillai la porte comme elle l'était auparavant. Lorsque le lendemain fut venu, j'ouvris la seconde porte ; et en entrant, je me trouvai dans une plaine spacieuse plantée de hauts dattiers et arrosée par un ruisseau courant dont les rives étaient garnies de buissons de roses et de jasmin, tandis que le troène et l'églantier, la marguerite, la violette et le lys, le narcisse, l'origan et la giroflée d'hiver tapissaient les bordures ; et le souffle de la brise balayait ces pousses odorantes, diffusant leurs délicieux parfums à droite et à gauche, embaumant le monde et remplissant mon âme de ravissement. Après avoir pris mon plaisir là pendant quelque temps, je m'en allai et, après avoir refermé la porte comme elle était auparavant, j'ouvris la troisième porte où je vis une haute salle ouverte, pavée de marbres aux couleurs variées, de pierres dures de prix et d'autres gemmes précieuses, et suspendue de cages de bois de santal et de bois d'aigle ; pleine d'oiseaux qui faisaient une douce musique, tels que le « Mille-voix », le pigeon ramier, le merle, la tourterelle et la colombe à collier de Nubie. Mon cœur en fut rempli de plaisir ; mon chagrin fut dissipé et je dormis dans cette volière jusqu'à l'aube. Puis je déverrouillai la porte de la quatrième chambre et y trouvai un grand salon avec quarante chambres plus petites donnant sur lui. Toutes leurs portes étaient ouvertes : j'y entrai donc et les trouvai pleines de perles, d'hyacinthes, de béryls, d'émeraudes, de coraux, d'escarboucles et de toutes sortes de pierres précieuses et de joyaux, tels que la langue de l'homme ne saurait les décrire. Ma pensée fut stupéfaite à cette vue et je me dis : « Ce sont là des choses, ce me semble, réunies qui ne pourraient être trouvées que dans les trésors d'un Roi des Rois, et les monarques du monde n'auraient pu en rassembler de semblables ! » Et mon cœur se dilata et mes peines cessèrent. « Car, me dis-je, voici que je suis le monarque de l'époque, puisque par la grâce d'Allah cette énorme richesse est mienne ; et j'ai quarante damoiselles sous ma main, sans que personne ne puisse les réclamer hormis moi-même. » Puis je ne cessai d'ouvrir place après place jusqu'à ce que trente-neuf jours fussent passés et, durant ce temps, j'avais pénétré dans chaque chambre excepté celle dont la porte les Princesses m'avaient enjoint de ne pas ouvrir. Mais mes pensées, ô ma maîtresse, couraient toujours vers cette quarantième interdite, et Satan me poussa à l'ouvrir pour ma propre perte ; je n'eus pas la patience de m'en abstenir, quoiqu'il ne manquât qu'un seul jour au moment du rendez-vous. Je me tins donc devant la chambre susdite et, après un moment d'hésitation, j'ouvris la porte qui était plaquée d'or rouge, et j'entrai. Je fus accueilli par un parfum dont je n'avais jamais respiré le pareil ; et l'odeur était si vive et si subtile qu'elle enivra mes sens comme d'un vin fort, et je tombai à terre dans une défaillance qui dura une heure entière. Lorsque je revins à moi, je raffermis mon cœur et, en entrant, je me trouvai dans une chambre dont le sol était jonché de safran et brillant de la lumière de candélabres d'or à branches et de lampes alimentées par des huiles coûteuses, qui diffusaient la senteur du musc et de l'ambre gris. J'y vis aussi deux grands encensoirs, chacun gros comme un bol à boire, flamboyants de bois d'aloès, de parfum de nadd, d'ambre gris et de senteurs miellées ; et le lieu était plein de leur fragrance. Bientôt, ô ma dame, j'aperçus un noble coursier, noir comme les ténèbres de la nuit quand elles sont les plus sombres, se tenant là, sellé et bridé (et sa selle était d'or rouge) devant deux mangeoires, l'une de cristal clair contenant du sésame décortiqué, et l'autre également de cristal contenant de l'eau de rose parfumée au musc. Quand je vis cela, je m'émerveillai et me dis : « Sans aucun doute, il doit y avoir dans cet animal quelque mystère merveilleux » ; et Satan me trompa, alors je le menai hors du palais et je le montai ; mais il ne voulut pas bouger de sa place. Je frappai donc ses flancs de mes talons, mais il ne bougea point, et je pris alors la bride-fouet et je le frappai avec. Quand il sentit le coup, il hennit d'un hennissement dont le son ressemblait à un tonnerre assourdissant et, ouvrant une paire d'ailes, il s'envola avec moi dans le firmament du ciel, bien au-delà de la vue de l'homme. Après une heure entière de vol, il descendit et se posa sur le toit d'une terrasse et, me secouant de son dos, il me cingla le visage avec sa queue et m'arracha l'œil gauche, le faisant rouler le long de ma joue. Puis il s'envola. Je descendis de la terrasse et me retrouvai parmi les dix jeunes gens borgnes assis sur leurs dix divans aux couvertures bleues ; et ils crièrent en me voyant : « Point de bienvenue pour toi, ni rien de bonne humeur ! Nous vivions tous des vies des plus heureuses et nous mangions et buvions du meilleur ; sur des brocards et des draps d'or nous prenions notre repos, et nous dormions la tête sur le sein de la beauté, mais nous n'avons pu attendre un jour pour gagner les délices d'une année ! » Je leur dis : « Voyez, je suis devenu semblable à vous, et maintenant je voudrais que vous m'apportiez un plateau plein de noirceur, avec lequel je noircirai mon visage, et que vous me receviez dans votre société. » « Non, par Allah, dirent-ils, tu ne séjourneras pas avec nous, maintenant va-t'en ! » Ils me chassèrent donc. Voyant qu'ils me rejetaient ainsi, je prévis que les choses iraient mal pour moi, et je me souvins des nombreuses misères que le Destin avait écrites sur mon front ; et je m'en allai de chez eux le cœur lourd et les yeux en pleurs, répétant pour moi-même ces mots : « J'étais assis à mon aise, mais mon entêtement m'a mené au malaise. » Puis je me rasai la barbe, la moustache et les sourcils, renonçant au monde, et j'errai sous le costume de Kalandar sur la terre d'Allah ; et le Tout-Puissant décréta la sécurité pour moi jusqu'à ce que j'arrive à Bagdad, ce qui fut le soir de cette nuit même. Ici, je rencontrai ces deux autres Kalandars se tenant là, égarés ; je les saluai donc en disant : « Je suis un étranger ! » et ils répondirent : « Et nous sommes de même des étrangers ! » Par le caprice de la Fortune, le semblable rejoignait le semblable, trois Kalandars et trois monoculaires tous borgnes de l'œil gauche. Telle est, ô ma dame, la cause de la tonte de ma barbe et la manière dont j'ai perdu un œil. La dame lui dit : « Frotte-toi la tête et va ton chemin » ; mais il répondit : « Par Allah, je ne partirai pas avant d'avoir entendu les histoires de ces autres. » Alors la dame, se tournant vers le Calife, Ja'afar et Masrur, leur dit : « Rendez compte de vous-mêmes, vous aussi, hommes ! » Sur quoi Ja'afar se leva et lui raconta ce qu'il avait dit à la portière alors qu'ils entraient dans la maison ; et quand elle entendit son histoire sur le fait qu'ils étaient des marchands de Mossoul qui avaient devancé la garde, elle dit : « Je vous accorde la vie, chacun pour l'autre, et maintenant allez-vous-en tous. » Ils sortirent donc tous et, quand ils furent dans la rue, le Calife dit aux Kalandars : « Ô compagnie, où allez-vous maintenant, puisque le matin n'a pas encore pointé ? » Ils dirent : « Par Allah, ô notre seigneur, nous ne savons où aller. » « Venez et passez le reste de la nuit avec nous », dit le Calife, et, se tournant vers Ja'afar, il ajouta : « Emmène-les chez toi et demain amène-les en ma présence afin que nous puissions consigner leurs aventures. » Ja'afar fit comme le Calife le lui avait ordonné et le Commandeur des Croyants retourna à son palais ; mais le sommeil ne donna aucun signe de le visiter cette nuit-là et il resta éveillé à méditer sur les mésaventures des trois princes-Kalandars, impatient de connaître l'histoire des dames et des deux chiennes noires. À peine le matin fut-il apparu qu'il sortit et s'assit sur le trône de sa souveraineté ; et, se tournant vers Ja'afar, après que tous ses Grands et Officiers d'État furent réunis, il dit : « Amène-moi les trois dames, les deux chiennes et les trois Kalandars. » Ja'afar s'en alla donc et les amena tous devant lui (et les dames étaient voilées) ; puis le Ministre se tourna vers elles et dit au nom du Calife : « Nous vous pardonnons votre mauvais traitement à notre égard et votre manque de courtoisie, en considération de la bonté qui l'a précédé, et parce que vous ne nous connaissiez pas : maintenant toutefois, je veux que vous sachiez que vous vous tenez en présence du cinquième des fils d'Abbas, Haroun al-Rashid, frère du Calife Músá al-Hádi, fils d'Al-Mansúr ; fils de Mohammed, frère d'Al-Saffáh bin Mohammed qui fut le premier de la maison royale. Parlez donc devant lui la vérité et toute la vérité ! » Quand les dames entendirent les paroles de Ja'afar concernant le Commandeur des Croyants, l'aînée s'avança et dit : « Ô Prince des Croyants, mon histoire est une de celles qui, si elles étaient gravées avec des poinçons sur le coin des yeux, seraient un avertissement pour quiconque veut être averti et un exemple pour quiconque peut tirer profit de l'exemple. » — Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire son dire permis.

Lorsque ce fut la dix-septième nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi de bon augure, qu'elle se tint devant le Commandeur des Croyants et commença à raconter

L'HISTOIRE DE LA DAME AÎNÉE.

En vérité, mon histoire est étrange et la voici : ces deux chiennes noires sont mes sœurs aînées, nées du même père et de la même mère ; et ces deux autres, celle qui porte sur elle les marques de coups et la troisième, notre procureuse, sont mes sœurs par une autre mère. À la mort de mon père, chacune prit sa part de l'héritage et, peu après, ma mère mourut également, nous laissant, à mes sœurs germaines et à moi, trois mille dinars ; ainsi, chaque fille reçut sa part de mille dinars, tout comme moi, bien que je fusse la plus jeune. Le temps passant, mes sœurs se marièrent avec les festivités d'usage et vécurent avec leurs maris, qui achetèrent des marchandises avec l'argent de leurs épouses et partirent en voyage ensemble. C'est ainsi qu'elles m'abandonnèrent. Mes beaux-frères furent absents avec leurs femmes pendant cinq ans, période durant laquelle ils dépensèrent tout l'argent qu'ils possédaient et, faisant faillite, délaissèrent mes sœurs dans des pays étrangers, au milieu d'inconnus. Au bout de cinq ans, ma sœur aînée revint vers moi en guenilles, vêtue de haillons et portant une vieille mantille sale ; et, en vérité, elle était dans le plus misérable et le plus piteux des états. Au premier coup d'œil, je ne reconnus pas ma propre sœur ; mais bientôt je l'identifiai et lui dis : « Quel est cet état ? » « Ô ma sœur, répondit-elle, les mots ne peuvent défaire ce qui est fait ; et le roseau du Destin a tracé ce qu'Allah a décrété. » Alors, je l'envoyai au bain, je la vêtis d'un de mes habits, je lui fis bouillir un bouillon, lui apportai du bon vin et lui dis : « Ô ma sœur, tu es l'aînée, celle qui nous tient encore lieu de père et de mère ; quant à l'héritage qui m'est échu tout comme à vous deux, Allah l'a béni et a fait prospérer mes affaires ; ma situation est aisée, car j'ai gagné beaucoup d'argent en filant et en nettoyant la soie ; et nous partagerons ma fortune, toi, moi et notre autre sœur. » Je la traitai avec toute la bonté possible et elle demeura avec moi une année entière, durant laquelle nos pensées et nos rêves furent constamment tournés vers notre autre sœur. Peu après, celle-ci revint à son tour dans un état encore plus misérable et piteux que celui de mon aînée ; je la traitai avec encore plus d'égards que la première, et chacune eut sa part de mes biens. Après un certain temps, elles me dirent : « Ô notre sœur, nous désirons nous remarier, car en vérité, nous n'avons pas la patience de traîner nos jours sans maris et de mener des vies de veuves ensorcelées » ; et je répondis : « Ô prunelles de mes yeux ! Vous n'avez jusqu'ici trouvé que peu de bonheur dans le mariage, car de nos jours, les hommes bons et loyaux sont devenus des raretés et des curiosités ; et je ne juge pas vos projets avisés, puisque vous avez déjà fait l'épreuve du mariage et que vous avez échoué. » Mais elles ne voulurent pas accepter mes conseils et se marièrent sans mon consentement : néanmoins, je leur donnai trousseaux et dots avec mon argent ; et elles partirent avec leurs époux. En très peu de temps, leurs maris les trahirent et, prenant tout ce qui leur tombait sous la main, s'enfuirent et les laissèrent dans l'embarras. Là-dessus, elles revinrent vers moi, honteuses et dans une situation abjecte, et me firent des excuses en disant : « Pardonne notre faute et ne sois pas en colère contre nous ; car bien que tu sois plus jeune en années, tu es plus âgée en sagesse ; désormais, nous ne parlerons plus jamais de mariage ; reprends-nous donc comme tes servantes afin que nous puissions manger notre ration. » Je dis : « Soyez les bienvenues, ô mes sœurs, rien ne m'est plus cher que vous. » Et je les recueillis et redoublai de gentillesse à leur égard. Nous ne cessâmes de vivre de cette façon aimante pendant une année entière, quand je résolus de vendre mes marchandises à l'étranger et de préparer d'abord un convoi pour Bassorah ; j'équipai donc un grand navire, le chargeai de marchandises et de biens précieux pour le commerce, ainsi que de vivres et de tout le nécessaire pour une traversée, et je dis à mes sœurs : « Voulez-vous rester à la maison pendant que je voyage, ou préférez-vous m'accompagner dans ce périple ? » « Nous voyagerons avec toi, répondirent-elles, car nous ne pouvons supporter d'être séparées de toi. » Je divisai donc mon argent en deux parts, l'une pour m'accompagner et l'autre pour être laissée à la garde d'une personne de confiance, car, me disais-je : « Il pourrait arriver quelque accident au navire et nous resterions en vie ; auquel cas, nous trouverons à notre retour de quoi nous remettre à flot. » J'emmenai mes deux sœurs et nous naviguâmes quelques jours et quelques nuits ; mais le capitaine fut assez imprudent pour manquer sa route, et le navire s'égara avec nous et entra dans une mer autre que celle que nous cherchions. Pendant un temps, nous ne sûmes rien de cela ; et le vent nous fut favorable pendant dix jours, après quoi le guetteur monta au mât pour observer les environs et cria : « Bonne nouvelle ! » Puis il redescendit, se réjouissant, et dit : « J'ai vu ce qui semble être une ville, pas plus grosse qu'un pigeon. » À ces mots, nous nous réjouîmes et, avant qu'une heure ne se fût écoulée, les bâtiments apparurent clairement au large et nous demandâmes au capitaine : « Quel est le nom de cette ville ? » et il répondit : « Par Allah, je ne sais, car je ne l'ai jamais vue auparavant et n'ai jamais navigué sur ces mers de ma vie : mais, puisque nos ennuis ont pris fin dans la sécurité, il ne vous reste plus qu'à débarquer là-bas avec vos marchandises et, si vous trouvez que la vente est profitable, vendez et faites votre marché de ce qui s'y trouve ; sinon, nous nous reposerons ici deux jours, nous nous approvisionnerons et nous repartirons. » Nous entrâmes donc au port et le capitaine monta en ville ; il fut absent quelque temps, après quoi il revint vers nous et dit : « Levez-vous ; allez dans la ville et émerveillez-vous des œuvres d'Allah avec Ses créatures, et priez pour être préservés de Sa juste colère ! » Nous débarquâmes donc et, montant dans la ville, nous vîmes à la porte des hommes tenant des bâtons à la main ; mais quand nous nous approchâmes d'eux, voilà qu'ils avaient été transformés par la colère d'Allah et étaient devenus des pierres. Puis nous entrâmes dans la ville et trouvâmes tous ceux qui l'habitaient pétrifiés en pierres noires : aucune maison habitée n'apparaissait à l'observateur, et l'on n'entendait aucun souffle de feu. Nous étions frappés de stupeur à cette vue et nous parcourûmes les rues du marché où nous trouvâmes les marchandises, l'or et l'argent laissés là où ils étaient ; nous nous réjouîmes et dîmes : « Il y a sans doute un mystère dans tout cela. » Puis nous nous dispersâmes dans les artères et chacun s'occupa de collecter les richesses, l'argent et les étoffes précieuses, sans guère prêter attention à ses amis ou camarades. Quant à moi, je montai au château qui était fortement fortifié ; et, entrant dans le palais du Roi par sa porte d'or rouge, je trouvai toute la vaisselle d'or et d'argent, et le Roi lui-même assis au milieu de ses chambellans, de ses nababs, de ses émirs et de ses vizirs ; tous vêtus de parures qui confondaient l'art humain. Je m'approchai et le vis assis sur un trône incrusté et incrusté de perles et de gemmes ; ses robes étaient de tissu d'or orné de joyaux de toute sorte, chacun brillant comme une étoile. Autour de lui se tenaient cinquante mamelouks, esclaves blancs, vêtus de soieries de diverses sortes, tenant leurs épées nues à la main ; mais quand je m'approchai d'eux, voilà ! tous étaient des pierres noires. Mon intelligence fut déconcertée par cette vision, mais je continuai à marcher et entrai dans la grande salle du Harem, dont les murs étaient tendus de tapisseries de soie rayée d'or et couverts de tapis de soie brodés de fleurs dorées. Là, je vis la Reine allongée de tout son long, vêtue de robes bordées de perles fraîches ; sur sa tête se trouvait un diadème serti de nombreuses sortes de pierres précieuses, chacune digne d'une bague, et autour de son cou pendaient des colliers et des collerettes. Tous ses vêtements et ses ornements étaient dans leur état naturel, mais elle avait été changée en pierre noire par la colère d'Allah. Bientôt, j'aperçus une porte ouverte vers laquelle je me dirigeai directement et trouvai un escalier de sept marches y menant. Je montai donc et parvins à un lieu parquetté de marbre, étendu et tendu de tapis et de tapisseries tissés d'or, au milieu duquel se dressait un trône de bois de genièvre incrusté de perles et de pierres précieuses, et orné de cabochons d'émeraudes. Dans le mur du fond se trouvait une alcôve dont les rideaux, semés de perles, étaient baissés et je vis une lumière en émaner ; je m'approchai donc et perçus que la lumière provenait d'une pierre précieuse grosse comme un œuf d'autruche, posée à l'extrémité de l'alcôve sur un petit lit chryséléphantin d'ivoire et d'or ; et ce joyau, flamboyant comme le soleil, jetait ses rayons au loin. Le lit était également recouvert de toutes sortes d'étoffes de soie, étonnant le spectateur par leur richesse et leur beauté. Je m'émerveillai beaucoup de tout cela, surtout en voyant en ce lieu des bougies prêtes à être allumées ; et je me dis en moi-même : « Quelqu'un a dû allumer ces bougies. » Puis je sortis et me rendis à la cuisine, puis à l'office et aux chambres du trésor du Roi ; et je continuai à explorer le palais et à errer de lieu en lieu ; j'oubliai tout, frappée par la crainte et l'émerveillement devant ces mystères, et je fus plongée dans mes pensées jusqu'à ce que la nuit tombe. Alors, j'aurais voulu sortir, mais ne connaissant pas la porte, je perdis mon chemin, si bien que je retournai à l'alcôve où les bougies allumées me guidaient, et je m'assis sur le lit ; et m'enveloppant dans une couverture, après avoir récité quelques passages du Coran, j'aurais voulu dormir mais je ne le pus, car l'agitation me possédait. Lorsque la nuit fut à son midi, j'entendis une voix psalmodiant le Coran avec les accents les plus doux ; mais le ton en était faible ; je me levai donc, heureuse de voir le silence rompu, et suivis le son jusqu'à ce que j'atteigne un réduit dont la porte était entrouverte. Alors, jetant un œil par une fissure, j'examinai le lieu et voilà ! c'était un oratoire où se trouvait une niche de prière avec deux bougies de cire brûlant et des lampes suspendues au plafond. Il y avait aussi un tapis de prière sur lequel était assis un jeune homme beau à voir ; et devant lui, sur son lutrin, se trouvait un exemplaire du Coran, qu'il lisait. Je m'émerveillai de le voir seul vivant parmi les gens de la ville et, entrant, je le saluai ; sur quoi il leva les yeux et me rendit mon salam. Je dis : « Par la Vérité de ce que tu lis dans le Saint Livre d'Allah, je te conjure de répondre à ma question. » Il me regarda avec un sourire et dit : « Ô servante d'Allah, dis-moi d'abord la cause de ta venue ici, et je te dirai à mon tour ce qui est arrivé à moi et aux gens de cette ville, et quelle fut la raison de mon échappée à leur sort. » Je lui racontai alors mon histoire, ce qui l'étonna ; et je l'interrogeai sur les habitants de la ville, quand il répondit : « Sois patiente avec moi pour un moment, ô ma sœur ! » et, fermant respectueusement le Livre Saint, il le déposa dans un sac de satin. Puis il me fit asseoir à ses côtés ; je le regardai et voilà, il était comme la lune à son plein, beau de visage et rare de forme, aux flancs doux et svelte, de taille bien proportionnée, et à la joue lissée et lumineuse qui diffusait une clarté ; en bref, un délice, un sucre, comme le dit le poète d'un tel que lui dans ces distiques :

Cette nuit-là, l'astrologue dressa un plan des planètes, ✿ Et voilà qu'une forme gracieuse de jeunesse apparut en vue : Saturne avait teint ses boucles d'un jais saturnien, ✿ Et des taches de musc brun-noix fleurissaient sur sa joue rose : Mars teignit chaque joue d'une teinte de rouge martial ; ✿ Des traits sagittaux furent lancés par ses paupières sagittaires : Mercure le douait d'un esprit mercuriel brillant ; ✿ La Grande Ourse emporta ce que tout mauvais regard humain fit croître : Stupéfait, Astrophile contempla cette merveilleuse naissance, ✿ Quand la Pleine Lune s'inclina bas pour embrasser la Terre.

Et en vérité, Allah le Très-Haut l'avait revêtu de l'habit d'une grâce parfaite et l'avait bordé et frangé d'une joue pleine de beauté et de charme, tout comme le poète dit d'un tel être :

Par ses paupières exhalant le parfum et sa taille fine et svelte je jure, ✿ Par le tir de ses traits barbelés d'une sorcellerie rare ; Par la douceur de ses flancs, et la lumière persistante de ses regards ; ✿ Et son front aux rayons éclatants et la nuit dans ses cheveux ; Par ses sourcils qui refusent le repos à ceux qui les regardent, ✿ Ordonnant maintenant, interdisant ensuite, distribuant joie et souci ; Par la rose qui décore sa joue, et le myrte de sa mousse ; ✿ Par les jacinthes incrustées dans ses lèvres et la perle que son sourire révèle ; Par son cou gracieux et la cambrure de sa poitrine ; ✿ Dont la surface polie porte ces grenades, charmante paire ; Par ses hanches lourdes qui frémissent lorsqu'il passe dans sa fierté ; ✿ Ou qu'il repose avec cette taille fine au-delà de toute comparaison ; Par le satin de sa peau, par cet esprit pur et sans tache ; ✿ Par la beauté qui contient toutes choses brillantes et élégantes ; Par cette main toujours ouverte ; par la candeur de sa langue ; ✿ Par le sang noble et le haut rang dont il est l'espoir et l'héritier ; Le musc emprunte à lui la senteur qu'il aime exhaler ; ✿ Et tous les airs d'ambre gris parfument l'air à travers lui ; Le soleil, me semble-t-il, le large et brillant soleil, pâlirait devant mon amour ; ✿ Et sans sa splendeur, apparaîtrait comme un rognure d'ongle.

Je le regardai d'un seul regard qui me causa mille soupirs ; et mon cœur fut aussitôt captivé ; je lui demandai donc : « Ô mon seigneur et mon amour, dis-moi ce sur quoi je t'ai interrogé ; » et il répondit : « Écouter, c'est obéir ! Sache, ô servante d'Allah, que cette ville était la capitale de mon père qui est le Roi que tu as vu sur le trône, transfiguré par la colère d'Allah en pierre noire, et la Reine que tu as trouvée dans l'alcôve est ma mère. Eux et tous les gens de la ville étaient des Mages qui adoraient le feu au lieu du Seigneur Omnipotent, et avaient coutume de jurer par la flamme, la chaleur, l'ombre et la lumière, et par les sphères tournant jour et nuit. Mon père n'eut jamais de fils jusqu'à ce qu'il fût béni par moi vers la fin de ses jours ; et il m'éleva jusqu'à ce que je grandisse et que la prospérité m'anticipât en toutes choses. Or, il advint qu'il y avait avec nous une vieille femme d'un âge avancé, une musulmane qui, croyant intérieurement en Allah et en Son Apôtre, se conformait extérieurement à la religion de mon peuple ; et mon père lui accordait une confiance absolue car il savait qu'elle était digne de foi et vertueuse ; et il la traitait avec une bonté toujours croissante, la croyant de sa propre croyance. Ainsi, quand je fus presque adulte, mon père me confia à elle en disant : « Prends-le, éduque-le et enseigne-lui les règles de notre foi ; qu'il reçoive les meilleures instructions et ne cesse pas de veiller sur lui avec soin. » Elle me prit donc et m'enseigna les dogmes de l'Islam avec les ordonnances divines de l'ablution rituelle (Wuzu) et les cinq prières quotidiennes, et elle me fit apprendre le Coran par cœur, répétant souvent : « N'adorez nul autre qu'Allah le Tout-Puissant ! » Quand j'eus maîtrisé cette part de connaissance, elle me dit : « Ô mon fils, garde cette affaire cachée de ton père et ne lui révèle rien, de peur qu'il ne te tue. » Je le lui cachai donc et je vécus ainsi pendant un certain temps, puis la vieille femme mourut, et les gens de la ville redoublèrent d'impiété, d'arrogance et d'égarement. Un jour, alors qu'ils faisaient comme à l'accoutumée, voilà qu'ils entendirent un son fort et terrible, et un crieur criant d'une voix comme le tonnerre rugissant, si bien que chaque oreille pouvait l'entendre, au loin comme au près : « Ô gens de cette ville, abandonnez votre culte du feu et adorez Allah, le Roi Tout-Miséricordieux ! » À cela, la peur et la terreur s'emparèrent des citoyens et ils se précipitèrent vers mon père (il était le Roi de la ville) et lui demandèrent : « Quelle est cette voix impressionnante que nous avons entendue, car elle nous a confondus par l'excès de sa terreur ? » ; et il répondit : « Qu'une voix ne vous effraie pas, ne secoue pas votre esprit inébranlable et ne vous détourne pas de la foi qui est la bonne. » Leurs cœurs penchèrent vers ses paroles et ils ne cessèrent pas d'adorer le feu et persistèrent dans leur rébellion pendant une année entière à partir du moment où ils entendirent la première voix ; et à l'anniversaire, vint un second cri, puis un troisième à la fin de la troisième année, chaque année une fois. Ils persistèrent encore dans leurs mauvaises pratiques jusqu'à ce qu'un jour, à l'aube, le jugement et la colère du Ciel descendirent sur eux avec toute la soudaineté, et par la visitation d'Allah, tous furent métamorphosés en pierres noires, eux, leurs bêtes et leurs troupeaux ; et nul ne fut sauvé hormis moi qui, à ce moment-là, étais occupé à mes dévotions. Depuis ce jour jusqu'à maintenant, je suis dans l'état que tu vois, constant dans la prière, le jeûne, la lecture et la récitation du Coran ; mais je suis vraiment las à cause de ma solitude, n'ayant personne pour me tenir compagnie. » Alors je lui dis (car en vérité il avait gagné mon cœur et était le seigneur de ma vie et de mon âme) : « Ô jeune homme, voudrais-tu venir avec moi dans la ville de Bagdad et visiter les Oulémas, les hommes instruits dans la loi et les docteurs en divinité, pour accroître ta sagesse, ta compréhension et ta théologie ? Et sache que celle qui se tient en ta présence sera ta servante, bien qu'elle soit le chef de sa famille et la maîtresse des hommes, des eunuques, des serviteurs et des esclaves. En vérité, ma vie n'était pas une vie avant qu'elle ne rencontre ta jeunesse. J'ai ici un navire chargé de marchandises ; et en toute vérité, le Destin m'a conduite dans cette ville afin que je puisse prendre connaissance de ces affaires, car il était écrit que nous devrions nous rencontrer. » Et je ne cessai de le persuader, de lui parler avec douceur et d'user de tout mon art jusqu'à ce qu'il consente. — Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire son dire permis.

Elle poursuivit : « Il m'est parvenu, ô Roi propice, que la dame ne cessa de persuader le jeune homme avec des paroles douces de partir avec elle, jusqu'à ce qu'il consentît et répondît : "Oui." Il dormit cette nuit-là à ses pieds, ne sachant presque plus où il était tant son ravissement était grand. Dès que le matin pointa (poursuivit-elle en s'adressant au Calife), je me levai et nous entrâmes dans les trésors, d'où nous prîmes tout ce qui était léger de poids et grand de prix ; puis nous descendîmes, côte à côte, du château vers la ville, où nous rencontrâmes le Capitaine, mes sœurs et mes esclaves qui me cherchaient. En me voyant, ils se réjouirent et me demandèrent ce qui m'avait retenue ; je leur racontai tout ce que j'avais vu et leur narrai l'histoire du jeune Prince et la transformation dont les citoyens avaient été justement frappés. À cela, tous s'émerveillèrent, mais quand mes deux sœurs (ces deux chiennes, ô Commandeur des Croyants !) me virent aux côtés de mon jeune amant, elles devinrent jalouses de lui, s'emportèrent et complotèrent contre moi. Nous attendîmes un vent favorable et montâmes à bord, joyeuses et prêtes à nous envoler d'allégresse à cause des biens que nous avions obtenus, mais ma plus grande joie était en ce jeune homme ; et nous attendîmes un temps que le vent nous fût propice, puis nous levâmes l'ancre et partîmes. Tandis que nous étions assises à deviser, mes sœurs me demandèrent : "Et que feras-tu de ce beau jeune homme ?" et je répondis : "Je me propose de le prendre pour époux !" Puis je me tournai vers lui et dis : "Ô mon seigneur, j'ai à te proposer une chose à laquelle tu ne dois point t'opposer ; c'est que, lorsque nous atteindrons Bagdad, ma ville natale, je t'offre ma vie comme ta servante dans le saint mariage ; tu seras pour moi le maître et je serai pour toi la femme." Il répondit : "J'entends et j'obéis ; tu es ma dame et ma maîtresse, et ce que tu feras, je ne le contredirai point." Alors je me tournai vers mes sœurs et dis : "Ceci est mon gain ; je me contente de ce jeune homme, et que celles qui ont obtenu quelque chose de mes biens le gardent comme leur gain, avec mon bon vouloir." "Tu dis et fais bien", répondirent les deux, mais elles tramaient le mal contre moi. Nous ne cessâmes de voguer devant un vent favorable jusqu'à ce que nous eussions échangé la mer du péril contre les mers de la sécurité ; en quelques jours, nous atteignîmes la ville de Bassorah, dont les édifices se dessinaient clairement devant nous à la tombée de la nuit. Mais après que nous fûmes allées nous reposer et que nous fûmes profondément endormies, mes deux sœurs se levèrent, me prirent avec mon lit et me jetèrent à la mer : elles firent de même avec le jeune Prince qui, ne sachant nager, sombra et se noya, et Allah l'inscrivit dans la noble armée des Martyrs. Quant à moi, plût au Ciel que je me fusse noyée avec lui, mais Allah décréta que je serais du nombre des sauvées ; aussi, quand je m'éveillai et me trouvai dans la mer, et que je vis le navire s'éloigner comme un éclair, Il jeta sur mon chemin une pièce de bois que j'enfourchai, et les vagues me ballotèrent de çà et de là jusqu'à ce qu'elles me rejetassent sur la côte d'une île, une terre haute et inhabitée. Je débarquai et parcourus l'île le reste de la nuit ; au lever du jour, j'aperçus un sentier raboteux, à peine digne d'être foulé par un fils d'Adam, menant à ce qui s'avéra être un gué peu profond reliant l'île à la terre ferme. Dès que le soleil fut levé, j'étendis mes vêtements pour les faire sécher à ses rayons, mangeai des fruits de l'île et bus de ses eaux ; puis je m'engageai sur le sentier et ne cessai de marcher jusqu'à atteindre le continent. Or, alors qu'il ne me restait plus que deux heures de marche jusqu'à la ville, voici qu'un grand serpent, de la taille d'un palmier dattier, vint en toute hâte, fuyant vers moi, glissant tantôt à droite, tantôt à gauche, jusqu'à ce qu'il fût tout près de moi, tandis que sa langue pendait vers le sol sur la longueur d'une palme et balayait la poussière en avançant. Il était poursuivi par un Dragon qui n'avait pas plus de deux lances de long, d'une stature élancée de la grosseur d'un javelot, et, bien que la terreur lui prêtât de la vitesse et qu'il se tortillât de côté et d'autre, il le rattrapa et le saisit par la queue, ce qui fit couler les larmes du serpent, sa langue sortie par l'agonie. J'eus pitié de lui et, ramassant une pierre en invoquant l'aide d'Allah, je la lançai sur la tête du Dragon avec une telle force qu'il mourut sur-le-champ ; le serpent, ouvrant une paire d'ailes, s'envola dans les airs et disparut devant mes yeux. Je m'assis, m'émerveillant de cette aventure, mais j'étais lasse et, la somnolence me gagnant, je dormis là où j'étais pour un temps. À mon réveil, je trouvai une jeune fille d'un noir de jais assise à mes pieds, en train de les masser ; et à ses côtés se tenaient deux chiennes noires (mes sœurs, ô Commandeur des Croyants !). J'eus honte devant elle et, m'asseyant, je lui demandai : "Ô ma sœur, qui es-tu et que fais-tu ?" Elle répondit : "Comme tu m'as vite oubliée ! Je suis celle pour qui tu as fait une bonne action et semé les graines de la gratitude, en tuant son ennemi ; car je suis le serpent que tu as, par l'aide d'Allah, délivré à l'instant du Dragon. Je suis une Jinniyah et il était un Jinn qui me haïssait, et nul n'a sauvé ma vie de lui sinon toi. Dès que tu m'en as libérée, j'ai volé sur le vent jusqu'au navire d'où tes sœurs t'avaient jetée, et j'ai transporté tout ce qui s'y trouvait dans ta maison. Puis j'ai ordonné à mes Marids serviteurs de couler le navire et j'ai transformé tes deux sœurs en ces chiennes noires ; car je connais tout ce qui s'est passé entre elles et toi ; mais quant au jeune homme, en vérité, il est noyé." Ce disant, elle s'envola avec moi et les chiennes, et nous déposa bientôt sur le toit-terrasse de ma maison, où je trouvai entreposée la totalité de ce qui se trouvait sur mon navire, sans qu'il en manquât rien. Maintenant (poursuivit celle qui était serpent), je jure par tout ce qui est gravé sur le sceau de Salomon (sur qui soit la paix !) que si tu n'infliges pas à chacune de ces chiennes trois cents coups de fouet chaque jour, je viendrai t'emprisonner pour toujours sous la terre." Je répondis : "Entendre et obéir !" et elle s'envola. Mais avant de partir, elle me donna à nouveau cette consigne : "Je jure encore par Celui qui a fait couler les deux mers (et ceci est mon second serment) que si tu me contredis, je viendrai et te transformerai comme tes sœurs." Depuis lors, je n'ai jamais manqué, ô Commandeur des Croyants, de les battre de ce nombre de coups jusqu'à ce que leur sang coule avec mes larmes, tout en ayant pitié d'elles, et elles savent bien que leur supplice n'est point de ma faute et elles acceptent mes excuses. Et ceci est mon conte et mon histoire ! Le Calife s'émerveilla de ses aventures, puis fit signe à Ja'afar qui dit à la seconde dame, la Portière : "Et toi, comment as-tu reçu les marques et les meurtrissures sur ton corps ?" Elle commença alors le

CONTE DE LA PORTIÈRE.

Sache, ô Commandeur des Croyants, que j'avais un père qui, après avoir accompli son temps, mourut et me laissa une grande richesse. Je restai quelque temps célibataire, puis j'épousai l'un des plus riches de son époque. Je vécus avec lui une année quand il mourut à son tour, et ma part de ses biens s'éleva à quatre-vingt mille dinars d'or, selon la sainte loi de l'héritage. Ainsi devins-je extrêmement riche et ma réputation se répandit au loin, car je m'étais fait confectionner dix changements de vêtements, chacun valant mille dinars. Un jour, alors que j'étais assise chez moi, voici qu'entra une vieille femme au visage émacié, aux joues creusées, aux yeux enfoncés, aux sourcils rares et pelés, la tête nue et chauve, aux dents brisées par le temps et gâtées, le dos voûté et la nuque branlante, le visage taché, le nez coulant, les cheveux pareils à un serpent noir et blanc moucheté ; un vrai monstre de complexion, comme le dit le poète à propos de son semblable :

Vieille de mauvais augure ! que ses péchés ne soient point pardonnés, ✿ Ni la miséricorde ne visite son lit de mort : Mille mules rétives, ses ruses, ✿ Malgré leurs ruades, les mèneraient par un fil d'araignée.

Et comme dit un autre :

Une vieille à qui l'illicite est devenu le plus licite, ✿ Et la sorcellerie, la sagesse à ses yeux : Une gamine semant le trouble, une servante-démon, ✿ Une femme débauchée et une vieille entremetteuse.

Quand la vieille entra, elle me salua et, embrassant le sol devant moi, dit : "J'ai à la maison une fille orpheline et c'est ce soir ses noces et sa présentation. Nous sommes de pauvres gens et des étrangères dans cette ville, ne connaissant aucun habitant, et nous avons le cœur brisé. Fais donc pour toi-même une œuvre de récompense et un mérite au Ciel en étant présente à sa présentation ; et quand les dames de cette ville apprendront que tu dois y paraître, elles s'y présenteront aussi ; ainsi tu réconforteras son affliction, car elle est durement meurtrie dans son esprit et elle n'a personne vers qui se tourner sinon Allah le Très-Haut." Elle pleura alors et embrassa mes pieds en récitant ces couplets :

Ta présence nous apporte une grâce ✿ Que nous possédons devant ton visage charmant : Et si tu étais absente, nul ne pourrait ✿ Te remplacer ou prendre ta place.

La pitié s'empara de moi, ainsi que la compassion, et je dis : "Entendre, c'est consentir ; et s'il plaît à Allah, je ferai quelque chose de plus pour elle ; elle ne sera point montrée à son époux sinon parée de mes vêtements, de mes ornements et de mes bijoux." À ces mots, la vieille se réjouit, inclina sa tête vers mes pieds et les baisa en disant : "Qu'Allah te récompense par le bien et réconforte ton cœur tout comme tu as réconforté le mien ! Mais, ô ma dame, ne te donne point la peine de me rendre ce service à cette heure ; sois prête à l'heure du souper, quand je viendrai te chercher." Ce disant, elle baisa ma main et s'en alla. Je commençai à enfiler mes perles, à revêtir mes brocarts et à faire ma toilette, ne me souciant guère de ce que la Fortune portait en son sein pour moi, quand soudain la vieille se tint devant moi, grimaçant et souriant jusqu'à montrer chaque chicot, et dit : "Ô ma maîtresse, les dames de la ville sont arrivées, et quand je les ai informées que tu avais promis d'être présente, elles furent ravies ; elles t'attendent maintenant, guettant avec empressement ta venue et l'honneur de te rencontrer." Je jetai donc ma mantille et, faisant marcher la vieille devant moi et mes servantes derrière, je marchai jusqu'à une rue bien arrosée et balayée, où la brise rafraîchissante soufflait, fraîche et douce. Là, nous fûmes arrêtées par une porte surmontée d'un dôme en pierre de marbre, fermement assis sur les fondations les plus solides, menant à un Palais dont les murs, depuis la terre, s'élevaient hauts et fiers, et dont le pinacle était couronné par les nuages, et au-dessus de la porte étaient écrits ces couplets :

Je suis la demeure où l'Allégresse sourira toujours ; ✿ Le foyer de la Joie à travers ma durée éternelle : Et au milieu de ma cour, une fontaine jaillit et coule, ✿ Ni larmes ni troubles ne souilleront cette source : La margelle est parée de la floraison du royal Nu'uman, ✿ Myrte, Narcisse et Camomille.

Arrivées à la porte, devant laquelle pendait un rideau noir, la vieille frappa et l'on nous ouvrit ; nous entrâmes et trouvâmes un vestibule recouvert de tapis et suspendu de lampes toutes allumées, et des bougies de cire dans des candélabres ornés de pendants de gemmes précieuses et de nobles minerais. Nous passâmes par ce passage jusqu'à entrer dans un salon dont on ne peut trouver de semblable pour la grandeur et la beauté en ce monde. Il était tendu et recouvert d'étoffes de soie, et éclairé par des branches, des appliques et des cierges rangés en double rangée, une avenue aboutissant à l'extrémité supérieure ou noble du salon, où se dressait un divan de bois de genévrier incrusté de perles et de gemmes, surmonté d'un baldaquin avec des moustiquaires de satin relevées par des marguerites. Et à peine avions-nous remarqué cela qu'il sortit du baldaquin une jeune dame, et je regardai, ô Commandeur des Croyants, un visage et une forme plus parfaits que la lune dans son plein, avec un éclat plus brillant que l'aube, scintillant d'une lumière couleur safran, tout comme le poète chantait quand il disait :

Tu arpentes le palais, merveille à voir, ✿ Une épouse pour la nuit d'un Kisrá ou d'un Kaisar ! La rose folâtre sur ta joue rosée, ✿ Ô joue aussi brillante que le sang du dragon ! La taille fine, languissante, les yeux alanguis, ✿ Avec des charmes qui promettent tous les délices de l'amour : Et la parure qui orne ton front ceint de tiare ✿ Est une nuit de peine sur la joyeuse lumière d'un matin.

La belle jeune fille descendit de l'estrade et me dit : "Bienvenue, heureuse venue et joie à ma sœur, la chérie, l'illustre, et mille salutations !" Puis elle récita ces couplets :

Si seulement la maison pouvait savoir qui arrive, elle se réjouirait, ✿ Et embrasserait la poussière même où ton pied s'est posé ; Et avec la langue des circonstances, les murs diraient : ✿ "Bienvenue et salut à celle qui est parée de généreux dons !"

Puis elle s'assit et me dit : "Ô ma sœur, j'ai un frère qui t'a aperçue lors de divers banquets de noces et saisons festives : il est un jeune homme plus beau que moi, et il est tombé désespérément amoureux de toi, car le Destin généreux a rassemblé en toi toute beauté et toute perfection ; il a donné de l'argent à cette vieille femme pour qu'elle puisse te rendre visite, et elle a manigancé de cette façon pour nous réunir tous deux. Il a entendu dire que tu es l'une des nobles de ta tribu et il n'est point moindre dans la sienne ; et, étant désireux d'allier son sort au tien, il a pratiqué cette ruse pour m'amener en ta compagnie, car il souhaite t'épouser selon l'ordonnance d'Allah et de son Apôtre ; et dans ce qui est licite et juste, il n'y a point de honte." Quand j'entendis ces mots et me vis bel et bien piégée dans la maison, je dis : "Entendre, c'est consentir." Elle fut ravie de cela et frappa dans ses mains ; sur quoi une porte s'ouvrit et il en sortit un jeune homme resplendissant dans la fleur de l'âge, excellemment vêtu, un modèle de beauté, de charme, de symétrie et de grâce parfaite, avec des manières douces et entraînantes, des sourcils pareils à un arc bandé et à une flèche sur la corde, et des yeux qui envoûtaient tous les cœurs avec une sorcellerie licite aux yeux du Seigneur ; tout comme dit quelque rimeur décrivant son semblable :

Son visage brille comme le visage de la jeune lune ✿ Et la Fortune l'estampille de perles pour signes.

Et Allah favorise celui qui a dit :

Bénie soit sa beauté ; béni le décret du Seigneur ✿ Qui a moulé et façonné une chose si brillante d'éclat : Tous les dons de la beauté, il les réunit en un ; ✿ Perdue dans son amour est toute l'humanité ; Car la Beauté elle-même a inscrit sur son front ✿ "Je témoigne qu'il n'y a de Dieu que Lui !"

Le Calife, ayant entendu ces récits, s'étonna fort et ordonna de consigner ces histoires dans les archives de son palais. Il s'adressa alors aux trois Kalandars et leur dit : « Puisque vous avez tous trois raconté vos aventures, et que vous, ô jeunes filles, avez fait de même, il ne me reste plus qu'à vous accorder ma grâce pour ce qui a été commis cette nuit, car vous avez tenu parole en ne me cachant rien. »

La plus âgée des trois sœurs, celle qui avait été battue, se prosterna devant le Calife, l'embrassa au pied, et le remercia pour sa clémence. Le Calife, charmé par sa grâce, lui dit : « Ô jeune fille, je veux te prendre pour épouse, et quant à tes deux sœurs, je les donnerai en mariage à deux de mes vizirs, afin qu'elles soient honorées et protégées. » Elles acceptèrent avec reconnaissance, et le Calife fit préparer les noces.

Il envoya chercher les trois Kalandars et les nomma ses courtisans, leur assignant une pension annuelle et les traitant avec la plus haute considération. Il fit également venir le portefaix, lui demanda de raconter son histoire, et, amusé par sa présence d'esprit, le garda auprès de lui, le comblant de présents. Ainsi, tous ceux qui avaient passé cette nuit étrange vécurent désormais dans l'abondance et la joie, à l'ombre de la protection du Commandeur des Croyants, jusqu'à ce que la mort, l'inévitable, vint les visiter.

Telle est la conclusion de l'histoire des trois sœurs, des trois Kalandars et du portefaix, telle qu'elle fut racontée à l'oreille du Calife Haroun al-Rachid. Et Dieu est plus savant, et Lui seul connaît la vérité sur ce qui est caché.

Elle poursuivit : Il m'est parvenu, ô Roi auspicieux, que le Calife ordonna que cette histoire, ainsi que celles de la sœur et des Kalandars, fussent consignées dans les archives et déposées dans les chambres des titres royaux. Puis il demanda à l'aînée, la maîtresse de maison : « Sais-tu où se trouve l'Ifritah qui a jeté un sort à tes sœurs ? » ; et elle répondit : « Ô Commandeur des Croyants, elle m'a donné une boucle de ses cheveux en disant : — Quand tu voudras me voir, brûle quelques-uns de ces poils et je serai auprès de toi sur-le-champ, dussé-je être au-delà des monts Caucase. » Le Calife dit : « Apporte-moi ces cheveux. » Elle les lui apporta donc et il jeta toute la mèche dans le feu. Aussitôt que l'odeur des cheveux brûlés se fut répandue, le palais trembla et vacilla, et tous les présents entendirent un grondement et un roulement de tonnerre ainsi qu'un bruit semblable à celui d'ailes, et voici ! la Jinniyah qui avait été un serpent se tint en présence du Calife. Or, elle était musulmane, aussi le salua-t-elle et dit : « Que la paix soit sur toi, ô Vicaire d'Allah » ; ce à quoi il répondit : « Et sur toi aussi la paix, ainsi que la miséricorde d'Allah et Sa bénédiction. » Puis elle continua : « Sache que cette jeune fille a semé pour moi les graines de la bonté, pour lesquelles je ne saurais assez la récompenser, en ce qu'elle m'a délivrée de la mort et détruit mon ennemi. Or, j'avais vu comment ses sœurs s'étaient comportées envers elle et je m'étais sentie tenue de la venger d'elles. Au début, j'avais l'intention de les tuer, mais j'ai craint que cela ne soit pénible pour elle, alors je les ai transformées en chiennes ; mais si tu désires leur délivrance, ô Commandeur des Croyants, je les libérerai pour te faire plaisir, à toi et à elle, car je suis du nombre des musulmans. » Le Calife dit : « Délivre-les, et après nous examinerons l'affaire de la dame battue et considérerons son cas avec attention ; et si la vérité de son récit est démontrée, j'exercerai des représailles contre celui qui lui a fait tort. » L'Ifritah dit : « Ô Commandeur des Croyants, je vais sur-le-champ les libérer et je te révélerai l'homme qui a commis cet acte contre cette dame, qui lui a fait tort et s'est emparé de ses biens, et il est le plus proche de tous les hommes pour toi ! » En disant cela, elle prit une coupe d'eau et murmura un sortilège dessus et prononça des paroles qu'il n'y avait aucun moyen de comprendre ; puis elle aspergea un peu d'eau sur le visage des deux chiennes, en disant : « Retrouvez votre forme humaine première ! » sur quoi elles furent restaurées en leurs formes naturelles et se mirent à louer leur Créateur. Puis l'Ifritah dit : « Ô Commandeur des Croyants, en vérité, celui qui a flagellé cette dame avec des verges est ton fils Al-Amin, frère d'Al-Maamun ; car il avait entendu parler de sa beauté et de ses charmes, et il a usé d'un stratagème d'amoureux avec elle et l'a épousée selon la loi, puis a commis le crime (tel qu'il est) de la flageller. Pourtant, il n'est certes pas à blâmer pour l'avoir battue, car il lui avait imposé une condition et l'avait fait jurer par un serment solennel de ne pas faire une certaine chose ; cependant, elle a été infidèle à son vœu et il a eu l'intention de la mettre à mort, mais il a craint Allah le Tout-Puissant et s'est contenté de la flageller, comme tu as pu le constater, et de la renvoyer en sa demeure. Telle est l'histoire de la seconde dame, et le Seigneur connaît tout. » Lorsque le Calife entendit ces paroles de l'Ifritah et sut qui avait battu la jeune fille, il s'émerveilla d'un grand émerveillement et dit : « Louange à Allah, le Très-Haut, le Tout-Puissant, qui a manifesté Sa miséricorde immense envers moi, en me permettant de délivrer ces deux jeunes filles de la sorcellerie et de la torture, et en m'accordant de connaître le secret de l'histoire de cette dame ! Et maintenant, par Allah, nous ferons une chose qui sera consignée pour nous après que nous ne serons plus. » Puis il fit mander son fils Al-Amin et l'interrogea sur l'histoire de la seconde dame, la portière ; et il la raconta en face de la vérité ; sur quoi le Calife ordonna de faire venir en sa présence les Kazis et leurs témoins, ainsi que les trois Kalandars et la première dame avec ses sœurs germaines qui avaient été ensorcelées ; et il maria les trois aux trois Kalandars qu'il savait être des princes et fils de rois, et il les nomma chambellans auprès de sa personne, leur assignant des pensions et des allocations ainsi que tout ce dont ils avaient besoin, et les logeant dans son palais à Bagdad. Il rendit la dame battue à son fils, Al-Amin, renouvelant le contrat de mariage entre eux, lui donna de grandes richesses et ordonna de reconstruire la maison plus belle qu'elle ne l'était auparavant. Quant à lui-même, il prit pour femme la procuratrice et coucha avec elle cette nuit-là : et le lendemain, il lui réserva un appartement dans son Sérail, avec des servantes à son service et une pension quotidienne fixe. Et le peuple s'émerveillait de la générosité de leur Calife, de sa bienfaisance naturelle et de sa sagesse princière ; et il n'oublia pas de faire consigner toutes ces histoires dans ses annales. Lorsque Shahrazad cessa de parler, Dunyazad s'exclama : « Ô ma sœur, par Allah, en vérité c'est là un conte fort plaisant et délectable ; jamais on n'en entendit de pareil, mais je t'en prie, conte-moi maintenant une autre histoire pour faire passer ce qu'il reste des heures de veille de cette nuit qui est la nôtre. » Elle répondit : « Avec amour et joie, si le Roi m'en donne la permission » ; et il dit : « Conte ton histoire et conte-la vite. » Elle commença donc en ces termes,

L'inceste est aujourd'hui une abomination partout, sauf parmi les pauvres entassés des grandes cités civilisées. Pourtant, de telles unions étaient courantes et légales chez des peuples anciens et hautement cultivés, comme les Égyptiens (Isis et Osiris), les Assyriens et les anciens Perses. Physiologiquement, elles ne sont préjudiciables que lorsque les parents présentent des tares constitutionnelles : si tous deux sont sains, la progéniture, comme chez les animaux dits « inférieurs », est viable et en bonne santé.

Note 199 :

Les habitants des régions tempérées du Nord peuvent difficilement imaginer ce qu'est une tempête de poussière dans les terres tropicales desséchées par le soleil. Dans le Sind, nous étions souvent obligés d'utiliser des bougies à midi, tandis qu'au-dessus de la poussière se trouvait un soleil capable de rôtir un œuf.

Note 200 :

Arabe « 'Urbân », terme utilisé aujourd'hui pour désigner les gens sauvages, que les Français nous ont appris à appeler les Bédouins ; « Badw » étant un terrain vague ou un désert ; et Badawi (fém. Badawíyah, plur. Badáwi et Bidwán), un homme du désert. Les Européens ont également appris à nommer à tort les Égyptiens « Arabes » : la différence est aussi grande qu'entre un Anglais et un Espagnol. Les Arabes proprement dits divisent leur race en diverses familles successives. Les « Arab al-Arabá » (ou al-Aribah, ou al-Urubíyat) sont les autochtones, tribus préhistoriques, protohistoriques et disparues ; par exemple, quelques-uns des Adites qui, se trouvant à La Mecque, échappèrent à la destruction de leur nation impie, mais se mélangèrent à d'autres classes. Les « Arab al-Muta'arribah » (Arabes arabisés) sont les premiers advenæ, représentés par de nobles lignées comme les Koraysh (Koreish), dont certains survivent encore. Les « Arab al-Musta'aribah » (Arabes insitices, naturalisés ou institués, hommes qui prétendent être Arabes) sont des Arabes comme les Sinaïtes, les Égyptiens et les Marocains, issus de mariages avec d'autres races. D'où nos « Mozarabes » et les « Marrabais » de Rabelais (et non « un mot composé de Maurus et Arabs »). Certains généalogistes font cependant des Muta'arribah les descendants de Kahtan (peut-être le Joktan de la Genèse x., un document relativement moderne, 700 av. J.-C. ?) ; et des Musta'aribah ceux qui descendent d'Adnán, l'origine de la généalogie arabe. Et, enfin, il y a les « Arab al-Musta'ajimah », Arabes barbarisés, comme la population actuelle de La Mecque et d'Al-Médine. Outre ceux-ci, il existe d'autres tribus dont l'origine est encore inconnue ; telles que les tribus Mahrah du Hazramaut, les « Akhdám » (=serviles) d'Oman (Mascate) ; et les « Ebná » du Yémen : Ibn Ishak suppose que ces derniers descendent des soldats perses d'Anushirwan qui expulsèrent l'envahisseur abyssin de l'Arabie méridionale. (Pilgrimage, iii., 31, etc.).

Note 201 :

Arabe « Amír al-Muuminín ». Le titre fut adopté par le Calife Omar pour éviter l'inconvénient de se qualifier de « Khalífah » (successeur) du Khalífah de l'Apôtre d'Allah (c'est-à-dire Abu Bakr) ; ce qui, après quelques générations, deviendrait impossible. Cela signifie « Émir (chef ou prince) des Muumins » ; hommes qui s'attachent à la Foi (musulmane véritable), l'« Imán » (théorie, articles fondamentaux) par opposition au « Dín », ordonnance ou pratique de la religion. Il devint un temps un titre vizirial conféré par le Sultan Malikshah (Roi des rois) à son Nizám al-Mulk. (Richardson's Dissert. lviii).

Note 202 :

Cela peut aussi signifier « selon les sept éditions du Coran », les anciennes révisions et ainsi de suite (Sale, Sect. iii. et D'Herbelot « Alcoran »). Les écoles des « Mukri », qui enseignent la prononciation correcte dont une erreur pourrait être un péché, sont au nombre de sept : Hamzah, Ibn Katír, Ya'akúb, Ibn Amir, Kisái, Asim et Hafs, ce dernier étant le favori des Hanafis et le seul généralement connu aujourd'hui dans l'Islam.

Note 203 :

Arabe « Sadd » = mur, digue, etc., le « bund » ou « band » de l'Inde anglo-indienne. D'où le « Sadd » sur le Nil, les rives d'herbe et les îles flottantes qui « mur-ent » le cours d'eau. Il existe peu de spectacles plus effrayants qu'une tempête de sable dans le désert, la « Zauba'ah » comme l'appellent les Arabes. Des démons, ou colonnes de sable, verticaux et inclinés, mesurant mille pieds de haut, se précipitent sur la plaine en fouettant le sable à leur base comme une mer déchaînée sous un tourbillon furieux ; rasant l'herbe jusqu'aux racines, arrachant les arbres, qui tournoient comme des feuilles et des brindilles dans les airs, et balayant les tentes et les maisons comme s'il s'agissait de morceaux de papier. À la fin, les colonnes se rejoignent au sommet et forment, peut-être à trois mille pieds au-dessus de la terre, un gigantesque nuage de sable jaune qui efface non seulement l'horizon mais même le soleil de midi. Ces trombes de sable sont la terreur des voyageurs. Dans le Sind et le Pendjab, nous avons la tempête de poussière qui, en termes d'obscurité, bat, comme je l'ai dit, le plus noir des brouillards de Londres.

Note 204 :

Arabe « Sár » = la vendetta, mentionnée précédemment, aussi redoutée en Arabie qu'en Corse.

Note 205 :

Arabe « Ghútah », désigne habituellement un lieu où l'irrigation est abondante. Il s'applique spécialement (dans les livres) à la plaine de Damas parce qu'« elle abonde en eau et en arbres fruitiers ». Bochart (Geog. Sacra, p. 90) dérive עוטה (utah) de עוץ Uz, fils d'Arab, qui (dit-il) fonda Damas. La Ghutah est l'un des quatre paradis terrestres, les autres étant Bassorah, Chiraz et Samarcande. Sa particularité est sa ressemblance avec un port de mer ; le désert qui roule presque jusqu'à ses portes étant la mer et ses navires étant les chameaux. Le premier Arabe à qui nous devons ce terme admirable pour le « Compagnon de Job » est « Tarafah », l'un des poètes des Poèmes Suspendus : il compare (v.v. 3, 4) les chameaux qui emportaient sa bien-aimée à des navires partant d'Aduli. Mais « navires du désert » est sans doute un terme de la plus haute antiquité.

Note 206 :

Les exigences du « Saj'a », ou prose rimée, disjoignent ce passage et beaucoup d'autres semblables.

Note 207 :

Les îles « d'Ébène » ; « Isle of Ebene » de Scott, i., 217.

Note 208 :

« Jarjarís » dans l'édition de Bulaq.

Note 209 :

Arabe « Takbís ». Beaucoup d'Orientaux peuvent difficilement dormir sans ce pétrissage des muscles, ce « massage » dont l'Angleterre apprend maintenant les propriétés hygiéniques.

Note 210 :

Le contraire de la poitrine élargie, la démarche affaissée, « traînante », comparée à la tête tenue haute et à la poitrine gonflée.

Note 211 :

Cette peine est mentionnée dans le Coran (chap. v.) comme étant appropriée pour ceux qui combattent Allah et son Apôtre ; mais les commentateurs ne sont pas d'accord pour savoir si les pécheurs doivent d'abord être mis à mort ou pendus à la croix jusqu'à ce qu'ils meurent. Pharaon (chap. xx.) menace de crucifier ses magiciens sur des palmiers, et est considéré comme le premier crucificateur.

Note 212 :

Arabe « 'Ajami » = étranger, surtout un Perse : ce dernier, dans les Nuits, est le plus souvent un scélérat. Je dois ici faire remarquer que la condition méprisable des Perses dans le Hijáz (que j'ai notée en 1852, Pilgrimage i. 327) a complètement changé. Ils ne sont plus « les pantoufles d'Ali et les chiens d'Omar » : ils ont appris la force de l'union et maintenant, au lieu d'être brimés, ils briment.

Note 213 :

L'édition de Calcutta les transforme en Tailleurs (Khayyátín) et Torrens ne remarque pas la coquille.

Note 214 :

C'est-à-dire hache et sandales.

Note 215 :

Litt. « Frappe son cou ».

Note 216 :

Une expression qui reviendra fréquemment ; signifiant que la situation suggérait de tels mots.

Note 217 :

Celui qui frappe du mauvais œil est appelé « A'in » et la personne frappée « Ma'ín » ou « Ma'ún ».

Note 218 :

Arabe « Sákiyah », la roue persane bien connue avec des pots et des seaux fixés à la jante. Elle est de plusieurs sortes, la compartimentée, etc. ; et il y en a peut-être une allusion dans la « cruche brisée à la fontaine » (Ecclésiaste xii. 6), un accident survenant souvent à la « Noria » moderne. Les voyageurs critiquent surtout son « grincement lugubre » et sa « monotonie mélancolique » : j'ai défendu la musique de la roue hydraulique dans Pilgrimage ii. 198.

Note 219 :

Arabe « Zikr », litt. se souvenir, mentionner (c'est-à-dire les noms d'Allah), fait ici référence aux réunions de religieux pour des exercices de dévotion ; les « Zikkírs », comme on les appelle, restant le plus souvent debout ou assis en cercle tandis qu'ils éjaculent le Saint Nom. Ces « rogations » sont fort goûtées des Darwayshes, ou frères mendiants, que l'Europe divise poliment en « danseurs » et « hurleurs » ; et, à une occasion, au grand scandale de certaines Anglaises à qui je montrais l'Ezbekiyah, je rejoignis le cercle des « hurleurs ». Lane (Mod. Egypt, voir index) est prolixe sur le sujet des « Zikrs » et Zikkírs. Il ne faut pas supposer qu'il s'agit d'hommes incultes : la meilleure classe, cependant, préfère plus de discrétion.

Note 220 :

Comme ils pensaient qu'il avait été là pour la prière ou la pénitence.

Note 221 :

Arabe « Ziyárat », une visite à une personne ou un lieu pieux.

Note 222 :

C'est un salut paternel en Orient où l'on est pointilleux sur l'endroit embrassé. Un livre persan plein d'esprit et pas inhabituellement grossier, appelé l'« Al-Námah » parce que toutes les questions commencent par « Al » (l'article arabe), contient une interrogation : « Al-Wajib al-busídan ? » (qu'est-ce qui mérite le plus d'être baisé ?), et la réponse est « Kus-i-nau-pashm » (un petit buisson jeune).

Note 223 :

Un poids de 71-72 grains anglais en or ; ici équivalent au dinar.

Note 224 :

Comparer avec le conte des Trois Corbeaux dans Gammer Grethel, Soirée ix.

Note 225 :

La comparaison est singulièrement appropriée ; la terre vue d'en haut semble creuse avec un rebord surélevé.

Note 226 :

Cent ans.

Note 227 :

« Bahr » en arabe signifie mer, rivière, pièce d'eau ; d'où l'adjectif est nécessaire.

Note 228 :

Le Capitaine ou Maître du navire (non le propriétaire). Au Yémen, le mot signifie aussi « barbier », en vertu de la racine, Raas, une tête.

Note 229 :

Le texte porte « dans le caractère Ruká'í », ou Riká'í, l'écriture de correspondance.

Note 230 :

Un caractère courbe censé ressembler à la feuille de basilic (rayhán). Richardson l'appelle « Rohani ».

Note 231 :

Je n'ai guère besoin de dire que les Orientaux utilisent un roseau, un Calamus (Kalam appliqué seulement au roseau taillé) pour nos plumes d'oie et plumes d'acier.

Note 232 :

Célèbre pour être inscrit sur le Kiswah (couverture) du tombeau de Mohammed ; une écriture large et plus formelle utilisée pour les actes notariés et les inscriptions murales. Seules soixante-douze variétés en sont connues (Pilgrimage, ii., 82).

Note 233 :

L'écriture de copie et de transcription qui est soit Arabi, soit Ajami. Une grande découverte a été faite récemment qui bouleverse toutes nos vieilles idées sur le coufique, etc. M. Löytved de Beyrouth a trouvé, parmi les inscriptions du Hauran, une en Naskhi pur, datant de 568 ap. J.-C., soit cinquante ans avant l'Hégire ; et elle est acceptée comme authentique par mon savant ami M. Ch. Clermont-Ganneau (p. 193, Pal. Explor. Fund ; juillet 1884). À l'époque de D'Herbelot et de Sale, on supposait que le Coran avait été écrit en caractères rudimentaires, comme ceux appelés par la suite « coufiques », inventés peu avant la naissance de Mohammed par Murámir ibn Murrah d'Anbar en Irak, introduits à La Mecque par Bashar le Kindien, et perfectionnés par Ibn Muklah (Al-Wazir, mort en 328 H = 940). Nous devons maintenant changer tout cela. Voir Catalogue of Oriental Caligraphs, etc., par G. P. Badger, Londres, Whiteley, 1885.

Note 234 :

Lettres capitales et onciales ; l'écriture dans laquelle est inscrit le voile de la Ka'abah (Pilgrimage iii. 299, 300).

Note 235 :

Une « écriture de cour » dit M. Payne (i. 112) : je n'en sais rien. Les autres écritures sont : le Ta'alík ; suspendu ou oblique, utilisé pour les manuscrits plus fins et ayant, selon Richardson, « la même analogie avec le Naskhi que notre italique avec le romain ». Le Nasta'lík (et non Naskh-Ta'alík), très utilisé en Inde, est, comme son nom l'indique, un mélange de Naskhi (écriture des transactions) et de Ta'alík. Le Shikastah (écriture brisée) représente partout notre écriture cursive et devient une tâche ardue pour le lecteur. Le Kirmá est un autre caractère cursif, surtout limité aux recettes et dépenses du trésor turc. Le Diváni, ou Cour (de justice), est l'écriture officielle, grasse et ronde, un caractère commercial, les lignes s'élevant souvent avec un balancement ou une courbe vers l'extrémité (gauche). Le Jáli ou poli a une variante, le Jali-Ta'alik : le Sulsi (connu dans beaucoup de livres) est adopté pour les titres de volumes, les édits royaux, les diplômes, etc. ; « répondant à peu près au même usage que les capitales chez nous, ou les lettres enluminées dans les manuscrits » (Richardson). Le Tughrái est celui du Tughrá, le chiffre ou la signature fleurie du Prince dans les écrits cérémoniels, et contenant une phrase telle que : Que ceci soit exécuté. Il en existe d'autres, e.g. Yákuti et Sirenkil, connus seulement de nom. Enfin, l'écriture Maghribi (mauresque) diffère par sa forme et ses points diacritiques des caractères utilisés plus à l'est, presque autant que l'écriture cursive allemande de l'anglaise. Il est curieux que Richardson omette le Jali (complexe et alambiqué) et les divisions du caractère Sulusí, Sulsi ou Sulus (Thuluth), le Sulus al-Khafíf, etc.

Note 236 :

Arabe « Baghlah » ; le mâle (Baghl) n'est utilisé que pour les charges. C'est partout la règle : rien n'est plus ingérable qu'un « Macho » rétif ; et il sait qu'il peut toujours vous faire tomber de son dos quand il en a envie. De « Baghlah » est dérivé le nom de l'embarcation indigène, « Buggalow » en anglo-indien.

Note 237 :

En hébreu « Ben-Adam » est tout homme par opposition à « Beni ish » (Psaume iv. 3) = filii viri, non homines.

Note 238 :

Cette posture est terriblement éprouvante pour les jambes européennes ; et peu d'hommes blancs (à moins d'y avoir été habitués) peuvent s'accroupir longtemps sur leurs talons. La « manière tailleur », avec les jambes croisées, est considérée comme plus libre et aisée.

Note 239 :

Arabe « Katá » = Pterocles Alchata, le ganga bien connu du désert. C'est une chair blanche très médiocre.

Note 240 :

Arabe « Khubz » que je ne traduis pas par « gâteau » ou « pain », car cela suggérerait l'idée de notre miche. Le pain quotidien en Orient est un cercle de pâte fin et plat, cuit au four ou sur la plaque chauffante, et correspondant au « scone » écossais, à la « tortilla » espagnole et au « flap-jack » australien.

Note 241 :

Arabe « Harísah », plat favori de blé (ou riz) bouilli et réduit en pâte avec de la viande hachée, des épices et des condiments. Les « bracelets » sont une jolie fille mangeant avec lui.

Note 242 :

Ces lignes sont répétées avec une différence dans la Nuit cccxxx. Elles affectent des rimes lourdes, inhabituelles : e.g. ici Sakáríj (plur. de Sakrúj, plats, écuelles) ; Tayáhíj (plur. de Tayhúj, la petite perdrix-caccabis) ; Tabáhíj (Tabahjah persan, une omelette ou un ragoût de viande, oignons, œufs, etc.) Ma'áríj (« en piles étagées » comme les pyramides ; que Lane ii. 495, rend par « sur les escaliers ») ; Makáríj (plur. de Makraj, un petit pot) ; Damálíj (plur. de dumlúj, un bracelet, un anneau) ; Dayábíj (brocarts) et Tafáríj (ouvertures, plaisirs). Dans la Nuit cccxxx. nous trouvons aussi Sikábíj (plur. de Sikbáj, viande marinée expliquée ailleurs) ; Faráríj (plur. de farrúj, un poulet, vulg. farkh) et Dakákíj (plur. de dakújah, une petite jarre). Dans la première ligne nous avons aussi (bien que ce ne soit pas une rime) Gharánik Gr. Γέρανος, une grue, conservé en romaïque. Les pleurs et les lamentations sont causés par le souvenir que tous ces mets délicats ont été démolis comme un camp bédouin.

Note 243 :

C'est le vinum coctum, le vin bouilli, toujours favori dans le sud de l'Italie et en Grèce.

Note 244 :

Les buveurs orientaux prennent plaisir à boire à l'aube : à ce sujet, j'aurai plus à dire dans d'autres Nuits.

Note 245 :

Arabe « Adab », une crux pour les traducteurs, signifiant tout ce qui est entre une bonne éducation et de bonnes manières. En turc moderne « Edibiyyet » (Adabiyat) = belles-lettres et « Edebi » ou « Edíb » = un littérateur.

Note 246 :

Le Calife Al-Maamún, qui était un piètre joueur, avait coutume de dire : « J'ai l'administration du monde et j'en suis capable, alors que je suis à l'étroit dans l'ordonnance d'un espace de deux empans sur deux empans. » Le « plateau » était alors « un champ carré de cuir bien travaillé ».

Note 247 :

Les rabbins (après Matth. xix. 12) comptent trois sortes d'eunuques ; (1) Seris chammah = du soleil, c'est-à-dire naturel : (2) Seris Adam = fabriqué per homines ; et (3) Seris Chammayim = de Dieu (c'est-à-dire abstinent religieux). Seris (castré) ou Abd (esclave) est le nom hébreu général.

Note 248 :

La « Dame de Beauté ».

Note 249 :

« Káf » a été remarqué comme étant la montagne qui entoure la terre comme un anneau le doigt : elle est populairement utilisée comme notre Alpes et Alpin. L'« Océan circumambiant » (Bahr al-muhít) est le fleuve Océan homérique.

Note 250 :

La grenade est probablement choisie ici parce que chaque fruit est censé contenir une graine du jardin d'Éden. D'où une foule de superstitions (Pilgrimage iii., 104) possiblement liées au dieu chaldéo-babylonien Rimmon ou Ramanu. D'où Perséphone ou Ishtar goûtant la « graine de la riche grenade ». Lenormant, loc. cit. pp. 166,182.

Note 251 :

C'est-à-dire pour l'amour de Dieu — une expression musulmane favorite.

Note 252 :

Arabe « Báb », signifiant aussi un chapitre (de magie, de guerre, etc.), correspondant au persan « Dar » comme dans Sad-dar, les Cent Portes. Ici, cependant, c'est figuratif : « J'ai essayé un nouveau mode. » Cette scène est dans le Mabinogion.

Note 253 :

J'utilise ce terme irlandais = pleurer les morts ; car l'anglais manque du mot pour la præfica ou myrialogiste. La pratique n'est pas encouragée dans l'Islam ; et le Calife Abu Bakr a dit : « En vérité, un cadavre est aspergé d'eau bouillante en raison des lamentations des vivants », c'est-à-dire puni pour ne pas avoir pris de mesures pour empêcher leurs lamentations inutiles. Mais la pratique vient du pays des Noirs d'où elle a atteint l'Égypte ; et le peuple y a développé un système curieux dans le « chant de pleurs » : j'ai noté cela dans « The Lake-Regions of Central Africa ». Dans le zoroastrisme (Dabistan, chap. xcvii.) les larmes versées pour les morts forment une rivière en enfer, noire et glacée.

Note 254 :

Ces lignes sont difficilement traduisibles. Arabe « Sabr » signifie « patience » aussi bien qu'« aloès », se prêtant ainsi à une foule de jeux de mots et doubles sens plus ou moins vils. L'aloès, selon Burckhardt, est planté dans les cimetières comme une leçon de patience : il est aussi suspendu, comme le crocodile séché, au-dessus des portes des maisons pour empêcher les mauvais esprits d'entrer ; « ainsi suspendu sans terre ni eau », dit Lane (M. E., chap. xi.), « il vivra pendant plusieurs années et fleurira même. D'où (?) il est appelé Sabr, qui signifie patience. » Mais Sibr aussi bien que Sabr (une racine) signifie « longue souffrance ». Je considère la pratique comme l'une des nombreuses superstitions de l'intérieur de l'Afrique. Les Gallas sauvages plantent encore aujourd'hui des aloès sur les tombes, et supposent que lorsque la plante germe, le défunt a été admis dans les jardins de Wák, le Créateur. (Pilgrimage iii. 350).

Note 255 :

Chaque ville en Orient a son titre spécifique : celui-ci fut donné à Bagdad soit en raison de sa police supérieure, soit simplement parce qu'elle était la capitale du Califat. Le Tigre était aussi appelé le « Fleuve de la Paix (ou Sécurité) ».

Note 256 :

C'est très caractéristique : les passagers, se trouvant en difficulté, prennent immédiatement le commandement. Voir dans mon Pilgrimage (I. chap. xi.) comment nous avons battu et autrement maltraité le Capitaine du « Fil d'Or ».

Note 257 :

La fable est probablement basée sur les courants qui, comme en Afrique orientale, peuvent emporter un navire à cinquante miles par jour hors de sa route. Nous la trouvons d'abord chez Ptolémée (vii. 2) dont les îles Maniolai, de l'Inde extra Gangem, font voler les clous en fer des navires, l'effet du Lapis Herculeus (Aimant). Rabelais (v. c. 37) y fait allusion, ainsi qu'à l'idée vulgaire selon laquelle le magnétisme serait neutralisé par le Skordon (ail). D'où aussi les Montagnes d'Adamant (Aimant) de Mandeville (chap. xxvii.) et le « Rocher Magnétique » dans l'astucieux « Peter Wilkins » de M. Puttock. Je présume que le mythe est aussi né en voyant des embarcations construites, comme sur la côte d'Afrique orientale, sans clous en fer. Nous rencontrerons à nouveau la légende. Le mot Jabal (« Jebel » en Égypte) revient souvent dans ces pages. Les Arabes l'appliquent à tout terrain en relief ou tas de rochers ; ce n'est donc pas toujours = notre montagne. Il a trouvé son chemin vers l'Europe e.g. Gibraltar et Monte Gibello (ou Mongibel en poésie) = « Mt. Ethne que les hommes nomment Mounte Gybelle ». D'autres sens spéciaux de Jabal surviendront.

Note 258 :

Comme nous l'apprenons du Géographe Nubien, les Arabes aux premiers âges ont exploré les îles Fortunées, Jazírát al-Khálidát (=Îles Éternelles), ou Canaries, sur l'une desquelles ont été signalés un cheval et son cavalier en bronze avec sa lance pointée vers l'ouest. Ibn al-Wardi note « deux images de pierre dure, chacune haute de cent coudées, et au sommet de chacune une figure de cuivre pointant de la main vers l'arrière, comme si elle voulait dire : Retourne car il n'y a rien derrière moi ! » Mais cette légende se rattache à des faits plus anciens. Le 23e Tobba (qui succéda à Bilkis), Malik bin Sharhabíl (ou Sharabíl ou Sharahíl), surnommé Náshir al-Ni'ám = le dispensateur de bénédictions, perdit une armée en tentant les sables occidentaux et érigea une statue de cuivre sur la poitrine de laquelle était inscrit en caractères antiques :

Il n'y a pas d'accès derrière moi, Rien au-delà, (Dit) Le fils de Sharabíl.

Note 259 :

C'est-à-dire que je me suis exclamé « Bismillah ! »

Note 260 :

La petite ablution des mains, du visage et des pieds ; une sorte de « lavage des extrémités ». Plus dans la Nuit ccccxl.

Note 261 :

Arabe « Ruka'tayn » ; le nombre de ces inclinaisons qui sont suivies par les prosternations distingue les cinq prières quotidiennes.

Note 262 :

Le « Beth Kol » des Hébreux ; aussi appelé par les Musulmans « Hátif » ; pour lequel demandez aux Spiritualistes. C'est la « voix divine » ou « voix du ciel » hindoue.

Note 263 :

Ces formules sont techniquement appelées Tasmiyah, Tahlíl (noté plus haut) et Takbír : le « témoignage » est Tashhíd.

Note 264 :

Pour la continuité seulement — ceci est la FIN de la section précédente, déjà traduite. Ne la traduisez PAS à nouveau et ne la répétez PAS dans votre sortie. Accordez ses noms, terminologie et registre :

Allah, en vérité c'est là un conte fort plaisant et délectable ; jamais on n'en entendit de pareil, mais je t'en prie, conte-moi maintenant une autre histoire pour faire passer ce qu'il reste des heures de veille de cette nuit qui est la nôtre. » Elle répondit : « Avec amour et joie, si le Roi m'en donne la permission » ; et il dit : « Conte ton histoire et conte-la vite. » Elle commença donc en ces termes,

Arab. « Samn » (persan « Raughan », hindoustani « Ghi »), la « sauce unique » de l'Orient ; beurre frais mis sur le feu, écrémé et conservé (pendant un siècle si nécessaire) dans des outres de cuir et des dames-jeannes. Il devient alors une masse noire et dure, considérée comme une panacée pour les blessures et les maladies. C’est fort « nourrissant » : vous dites plaisamment à un Oriental menacé par une arrivée soudaine d’invités : « Va, inonde ton riz de Raughan. » J’ai autrefois essayé de m’entraîner, tel un Pahlawan ou athlète hindou, au Gur (sucre brut), au lait et au Ghi ; le résultat fut d'être aveuglé par la bile avant la fin de la semaine.

Note 265 :

Ces beaux jeunes gens sont toujours décrits dans les termes que nous appliquerions aux femmes.

Note 266 :

L'édit. de Boulaq (i. 43) se lit autrement : — Je trouvai un jardin, puis un second, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu’au nombre de trente-neuf ; et, dans chaque jardin, je vis ce que la louange ne saurait exprimer, d'arbres, de ruisseaux, de fruits et de trésors. Au bout du dernier, j’aperçus une porte et je me dis : « Que peut-il y avoir en ce lieu ? Il faut absolument que je l'ouvre et regarde à l'intérieur ! » Je le fis en conséquence et vis un coursier sellé, bridé et attaché ; je le détachai, je le montai, et il s'envola avec moi tel un oiseau, jusqu'à ce qu'il me déposât sur un toit-terrasse ; après m'y avoir débarqué, il me donna un coup de queue, m'arracha l'œil et s'enfuit. Aussitôt, je descendis du toit et trouvai dix jeunes gens, tous borgnes, qui, en me voyant, s'écrièrent : « Nulle bienvenue pour toi, et nulle bonne chère ! » Je leur demandai : « M'admettez-vous chez vous et dans votre société ? » et ils répondirent : « Non, par Allah, tu ne vivras pas parmi nous. » Je m'en allai donc, les yeux pleins de larmes et le cœur chagrin, mais Allah avait écrit mon salut sur la Table Gardée, si bien que j'atteignis Bagdad sain et sauf, etc. C’est un spécimen assez juste de la manière dont l'œuvre a été écourtée dans cette édition.

Note 267 :

Les Arabes datent la grossesse de l'arrêt des menstrues, dont le fœtus est censé se nourrir. Kalila wa Dimna dit : « Le nombril de l'enfant adhère à celui de sa mère et c’est ainsi qu’il tète » (i. 263).

Note 268 :

Ceci est contraire aux commandements de l'Islam ; Mahomet a expressément dit : « Les astrologues sont des menteurs, par le Seigneur de la Kaaba ! » ; et son dire est connu de presque tous les musulmans, lettrés ou illettrés. Pourtant, plus nous allons vers l'Orient (du côté de l'Inde), plus nous trouvons ces pratiques tenues en honneur. En nous tournant vers l'Occident, nous avons :

Iuridicis, Erebo, Fisco, fas vivere rapto ; Militibus, Medicis, Tortori occidere ludo est ; Mentiri Astronomis, Pictoribus atque Poetis.

Note 269 :

Il n'accomplit pas le Wou-dou ou ablution mineure parce qu'il néglige ses prières de l'aube.

Note 270 :

Pour ce jeu, voir Lane (M. E. Chap. xvii). Il se joue habituellement sur un tissu à carreaux et non sur un plateau comme nos dames ; et les Orientaux aiment manger, boire et fumer entre les parties, et même pendant celles-ci. Torrens (p. 142) traduit « Je préparai quelques desserts », confondant « Mankalah » avec « Nukl » (fruits secs, quatre-mendiants).

Note 271 :

Cité de Mahomet, dont le dire a été donné.

Note 272 :

Nous devrions dire « la nuit du trente-neuvième ».

Note 273 :

Le bain pris pour la première fois après la maladie.

Note 274 :

Arab. « Dikák », utilisé comme savon ou plutôt pour adoucir la peau : la farine est généralement faite de lupins, « Adas » = « Revalenta Arabica », qui coûte un sou en Égypte et deux shillings et six pence en Angleterre.

Note 275 :

Arab. « Sukkar-nabát ». De mon temps (1842-49), nous n'avions pas d'autre sucre dans la présidence de Bombay.

Note 276 :

C'est l'un des myriades d'exemples arabes montrant que les décrets d'« Anagké », le Destin, la Fatalité, le Sort, sont inévitables. La situation est hautement dramatique ; et en effet, Les Mille et Une Nuits, comme il apparaîtra dans l'essai terminal, ont déjà suggéré un drame national.

Note 277 :

Ayant été récemment ému par Ajib.

Note 278 :

M. Payne (i. 131) omet ces vers qui semblent hors de propos ; mais ce mode de citation inappropriée est une caractéristique des contes orientaux.

Note 279 :

En anglais « him » (lui).

Note 280 :

Cette marche de la tribu est un lieu commun de la poésie arabe, par exemple la noble élégie du poète Labid sur le « Camp déserté ». Nous trouverons des dizaines d'exemples dans Les Mille et Une Nuits.

Note 281 :

J'ai entendu parler de tels sables dans le Désert à l'est de Damas, qui ne peuvent être traversés que sur des planches ou des bât de chameau ; et la même chose est rapportée de la tristement célèbre Région « Al-Ahqáf » (« Syrie inexplorée »).

Note 282 :

D'où le dicton arabe : « L'aboiement d'un chien vaut mieux que le reflet d'un feu » ; le voyageur fatigué sait par le premier que le camp est proche, tandis que le second se voit de très loin.

Note 283 :

Le bleu sombre est la couleur du deuil en Égypte, comme il l'était sous la République romaine. Les Perses soutiennent que cette teinte fut introduite par Kay Kawus (600 av. J.-C.) lors du deuil pour son fils Siyawush. Elle fut maintenue jusqu'à la mort de Husayn le 10 de Moharram (le premier mois, représentant alors l'équinoxe de printemps), moment où elle fut remplacée par le noir. En règle générale, les musulmans n'adoptent pas ce symbole de douleur (appelé « Hidad »), considérant la pratique comme quelque peu idolâtre et étrangère aux mœurs arabes. En Égypte, et surtout sur le Haut-Nil, les femmes se teignent les mains à l'indigo et se tachent le visage en noir ou plus noir encore.

Note 284 :

Le Roc ancien, dont il sera question dans le Conte de Sindbad. En attendant, le lecteur curieux du Simurgh persan (trente oiseaux) consultera le Dabistan, i, 55, 191 et iii, 237, ainsi que la Diss. de Richardson, p. xlviii. Pour l'Anka (Enka ou Unka = oiseau à long cou), voir Dab. iii, 249, et pour le Huma (oiseau du Paradis), Richardson, lxix. Il nous manque encore des détails concernant le Ben ou Bennou (nycticorax) d'Égypte qui, avec l'article pi, a donné naissance au « phénix » grec.

Note 285 :

Probablement le Haledj de Forskal (p. xcvi. Flor. Ægypt. Arab.), « lignum tenax, durum, obscuri generis ». L'édit. de Bres. a « ákúl » = bois de teck, vulgairement « Sáj ».

Note 286 :

L'anneau du marteau de porte est une invention bien connue des Romains.

Note 287 :

Arab. « Sadr » ; la place d'honneur ; d'où le « Sudder Adawlut » (Cour Suprême) dans le jargon anglo-indien.

Note 288 :

Arab. « Ahlan wa sahlan wa marhaba », les mots toujours adressés populairement à un invité.

Note 289 :

Cela peut signifier « yeux noirs liquides » ; mais aussi, comme je l'ai remarqué, que les cils étaient assez longs et épais pour donner aux paupières l'apparence d'avoir été fardées de poudre de khôl sur les bords intérieurs.

Note 290 :

Un léger écart entre les deux incisives frontales, supérieures seulement, est considéré comme une beauté par les Arabes ; pourquoi, il est difficile de le dire, sinon par le goût racial pour la variété. « Sughr » (Thugr) dans le texte signifie, premièrement, l'ouverture de la bouche, la béance : d'où les dents de devant.

Note 291 :

C'est-à-dire me fait goûter l'amertume de la mort, « éclater la vésicule biliaire » (Mararah) étant notre « briser le cœur ».

Note 292 :

Il est presque inutile de dire que les portes et les pièces interdites forment un lieu commun dans le merveilleux : on les trouve dans le Katha Sarit Sagara hindou et elles nous sont devenues familières dès l'enfance grâce à « Barbe-Bleue ».

Note 293 :

Litt. « appliquer du khôl à mes yeux », tout comme Jézabel « se peignit le visage », en hébreu « mit ses yeux en peinture » (2 Rois ix, 30).

Note 294 :

Arab. « Al-Barqúq », d'où notre ancien « Apricock » (abricot). Classiquement c'est « Burqúq » et le persan pour l'arabe « Mishmish » ; cela désigne aussi une petite prune ou prune de Damas. En Syrie, le « côté exposé au soleil » présente un éclat rouge incandescent.

Note 295 :

Arab. « Hazár » (en persan, un millier) = une espèce d'oiseau moqueur.

Note 296 :

Certaines éditions portent le nombre de portes à cent, mais les Princesses étaient quarante, et ces coïncidences, qui semblent avoir une signification et n'en ont aucune si ce n'est pour la symétromanie arabe, sont courantes dans les contes arabes.

Note 297 :

Arab. « Májúr » : d'où possiblement notre « mazer » (coupe en bois), qui est populairement dérivé de « Masarn », un érable.

Note 298 :

Un parfum composé d'ambre gris, de musc et d'aloès.

Note 299 :

Les extrémités des rênes de la bride formant le fouet.

Note 300 :

Le cheval volant est Pégase, qui est un travestissement grec d'un mythe égyptien développé en Inde.

Note 301 :

L'édit. de Bres. dit à tort « le septième ».

Note 302 :

Arab. « Sharmutah » (pluriel Sharámít) de la racine Sharmat, déchiqueter, un mot égyptien favori, également appliqué dans le langage vulgaire à une prostituée, une traînée, un morceau. C'est aussi le terme populaire pour les lanières de viande boucanée ou séchée au soleil, classiquement appelée « Kadíd ».

Note 303 :

Arab. « Izár », le pagne de l'homme par opposition au Rida ou châle d'épaule, est aussi le drap de calicot blanc porté par les femmes égyptiennes plus pauvres à l'extérieur, couvrant la tête et les mains. Voir Lane (M. E., chap. i). Les riches préfèrent un « Habárah » de soie noire, et les pauvres, quand elles n'ont rien d'autre, utilisent un drap de lit.

Note 304 :

C'est-à-dire « mes chères ».

Note 305 :

Arab. « Lá tawákhizná » : litt. « ne nous châtiez (ou blâmez) pas » ; l'expression populaire pour « excusez (ou pardonnez) nous ».

Note 306 :

Arab. « Maskhút », appliqué principalement au changement de forme comme un homme enchanté en singe, et dans le langage vulgaire appliqué à une statue (de pierre, etc.). La liste des métamorphoses dans l'Islam est plus longue que celle connue d'Ovide. Ceux qui ont vu Pétra, la ville grecque du Hauran et les ruines romaines en Afrique du Nord, détecteront facilement la base sur laquelle ces histoires sont construites. Je reviendrai sur ce sujet dans La Cité d'Iram (Nuit cclxxvi) et La Cité de Cuivre (dlxvii).

Note 307 :

Une phrase assez pittoresque pour exprimer un site déserté, un spectacle familier aux Nomades et toujours riche en pathos pour les citadins.

Note 308 :

Le « Harem » ancien (ou gynécée, persan Zenanah, Sérail) : Harim est aussi utilisé par synecdoque pour les occupantes ; surtout l'épouse.

Note 309 :

La perle est supposée en Orient perdre 1 % par an de sa splendeur et de sa valeur.

Note 310 :

Arab. « Fass », proprement le chaton d'une bague ; aussi une gemme taillée en cabochon, et généralement le contenant pour le contenu.

Note 311 :

Arab. « Mihráb » = la niche à arc dans le mur de la mosquée faisant face à La Mecque. Ici, le dos tourné aux gens et faisant face à la Kaaba ou Maison Carrée de La Mecque (d'où le nom de « Qiblah » = direction de la prière), se tient l'Imam, antistès ou meneur, litt. « celui qui se tient devant les autres » ; et ses inclinaisons et prosternations donnent le rythme à la congrégation. J'ai fait dériver le Mihrab de la niche dans laquelle le Dieu égyptien était enchâssé : les Juifs l'ignoraient, mais les Chrétiens l'ont préservée pour leurs statues et autels. Maundrell suggère que la niche vide désigne un Dieu invisible. Comme la niche (symbole de Vénus) et le minaret (symbole de Priape) ne datent que des jours du dixième Calife, Al-Walid (Hégire 86-96 = 105-115), les Hindous accusent les Musulmans d'avoir emprunté les deux à leurs idoles favorites — le Linga-Yoni ou Cunnus-phallus (Pèlerinage ii, 140), et appellent clairement le Mihrab un Bhaga = Cunnus (Dabistan ii, 152). Les Guèbres appellent en outre La Mecque « Mah-gah », locus Lunae, et Al-Medinah, « Mahdinah » = Lune de la religion. Voir Dabistan i, 49, etc.

Note 312 :

Arab. « Kursi », un tabouret en palmes, etc., en forme de X (voir l'illustration de Lane, Nuits i, 197), devant lequel le lecteur s'assoit. Les bons Musulmans ne tiennent pas le Volume Saint sous la taille et ne l'ouvrent que lorsqu'ils sont rituellement purs. Les Anglais en Orient devraient s'en souvenir, car négliger l'« Adab al-Koran » (respect dû à l'Écriture Sainte) cause un grand scandale.

Note 313 :

M. Payne (i, 148) cite le « Zuckerpüppchen » allemand.

Note 314 :

Les poètes persans ont mille délicatesses pour louer le « grain de beauté » (Khal ou Shamah), pour lequel Hafiz offrit « Samarcande et Boukhara » (elles n'étant pas à lui, comme ses amis le firent remarquer). Un autre « sujet » est le vol des flèches décochées par les cils.

Note 315 :

Arab. « Suha », une étoile dans la Grande Ourse, introduite seulement pour équilibrer « wushát » = espions, envieux, ennemis, dont le « mauvais œil » sera conjuré.

Note 316 :

Dans les contes arabes, la beauté est toujours « à flancs doux », et une peau lisse est appréciée proportionnellement à sa rareté.

Note 317 :

Le myrte est le jeune duvet sur le côté du visage.

Note 318 :

Dans d'autres copies de ces vers, le quatrième couplet jure « par les scorpions de son front », c'est-à-dire les accroche-cœurs, les pièges à beaux, les cordes à cloches ou « aggravateurs », comme dit le B.P. Au huitième couplet, le poète fait allusion à l'« Unsur » de son amour, ou élément, sa nature faite des quatre classiques, et dans le dernier couplet, il fait référence à l'ongle pour la lune et non pour le soleil.

Note 319 :

C'est la formule régulière lorsqu'on parle des Guèbres.

Note 320 :

Arab. « Faráiz » ; les ordres expressément donnés dans le Coran qui, le lecteur s'en souviendra, est Incréé et Éternel. En Inde, « Farz » est appliqué aux injonctions répétées trois fois ; et « Wájib » à celles données deux fois. Ailleurs, peu de différence est faite entre elles.

Note 321 :

Arab. « Kufr » = rejeter la Vraie Religion, c'est-à-dire l'Islam, un tel rejet étant « Tughyan » ou rébellion contre le Seigneur. Le « son terrible » est tiré de la légende du prophète Salih et de la tribu proto-historique des Thamoud qui, pour son impiété, fut frappée de mort par un tremblement de terre et un bruit venant du ciel. Ce dernier, selon certains commentateurs, était la voix de l'Archange Gabriel criant « Mourez tous » (Coran, chapitres vii, xviii, etc.). Nous en entendrons davantage dans la « Cité de l'Iram aux mille couleurs ». Selon certains, Salih, un mystérieux prophète bédouin, est enterré dans le Wady al-Shaykh de la péninsule dite sinaïtique.

Note 322 :

Pourtant ils gardaient l'apparence de l'homme, montrant que l'idée est née des statues basaltiques trouvées dans les ruines hauraniennes. Mahomet, dans ses diverses marches vers la Syrie, a dû voir des restes de colonies grecques et romaines ; et comme il a été noté, « Sésostris » a laissé sa marque près de La Mecque (Pèlerinage iii, 137).

Note 323 :

Arab. « Shuhadá » ; hautement respectés par les Musulmans comme par d'autres croyants ; bien que leur mérite principal, sinon unique, semble avoir été, en règle générale, une obstination intense et une dévotion à une idée pour laquelle ils étaient prêts à sacrifier même leur vie. La catégorie des Martyrs est étendue et inclut ceux qui sont tués par des murs qui s'effondrent ; les victimes de la peste, de la pleurésie et de la grossesse ; les voyageurs noyés ou perdus autrement lors de voyages honnêtes, et les amants chastes qui meurent de « cœurs brisés », c'est-à-dire d'une digestion altérée. Leurs âmes sont immédiatement stockées dans le jabot d'oiseaux verts où elles restent jusqu'au Jour de la Résurrection, « mangeant des fruits et buvant des ruisseaux du Paradis », un lieu dont la topographie est cependant totalement incertaine. Ainsi, le jeune Prince fut récompensé par une sorte d'anti-Purgatoire, un ciel préparatoire.

Note 324 :

Arab. « Su 'uban » : les Bédouins donnent ce nom à une variété de serpents tous tenus pour venimeux ; mais dans les contes, le mot, comme « Tannin », exprime notre « dragon » ou « basilic ».

Note 325 :

Elle avait honte de voir la dame accomplir un devoir servile en lui frottant les pieds. Ce massage, que B. de la Brocquière décrit en 1452 comme « pétrir et pincer », a déjà été remarqué. Le terme français est apparemment dérivé de l'arabe « Mas-h ».

Note 326 :

Allusion au Nom Très Haut, le centième nom de Dieu, le Shem hamphorash hébreu, inconnu sauf à quelques privilégiés qui, en l'utilisant, accomplissent toutes sortes de miracles.

Note 327 :

C'est-à-dire la Méditerranée et l'Océan Indien.

Note 328 :

C'est-à-dire réglé par le Coran.

Note 329 :

Plus la vieille femme est laide, meilleure entremetteuse est-elle censée être. Voir la Santa Verdiana chez Boccace v, 10. En arabe, « Ajuz » (vieille femme) est hautement insultant et, si on le dit à une Égyptienne, quel que soit son âge, elle se retournera violemment pour le prendre mal. Le terme poli est Shaybah (Pèlerinage iii, 200).

Note 330 :

Les quatre âges de la femme, considérés selon Démosthène dans son triple caractère, prostituée pour le plaisir, concubine pour le service et épouse pour la reproduction.

Note 331 :

Arab. « Jilá » (le Hindustani Julwa) = la présentation de la mariée au marié pour la première fois, dans différentes tenues, jusqu'au nombre de sept, qui sont souvent empruntées pour l'occasion. L'homme heureux doit payer une taxe appelée « taxe de dévoilement du visage » avant de pouvoir voir ses traits. Parmi les Chrétiens syriens, il essaie parfois de soulever le voile par un mouvement rapide de l'épée, qui est paré par les femmes présentes, et la lame reste empêtrée dans le tissu. Finalement, il réussit, la mariée s'effondre au sol en se couvrant le visage de ses mains et des robes de ses amies : peu après, elle est relevée, son voile est rajusté et son visage est laissé nu.

Note 332 :

Arab. « Ishá » = la première veille de la nuit, le crépuscule, l'heure du souper, le souper. Les Musulmans ont emprunté les quatre veilles des Romains de 6h (matin ou soir) à 6h ; et ignorent les trois veilles originales des Juifs, le soir, minuit et le chant du coq (2 Sam. ii, 19 ; Juges vii, 19 ; et Exode xiv, 24).

Note 333 :

Une hyperbole arabe populaire.

Note 334 :

Arab. « Shaqáiq al-Nu'uman », litt. les fissures de Nu'uman, la belle anémone, qu'un roi tyrannique de Hirah, Nu'uman ibn Al-Munzir, contemporain de Mahomet, tenta de monopoliser.

Note 335 :

Arab. « Andam » = ici la gomme appelée sang-dragon ; ailleurs, le bois de teinture connu sous le nom de bois de Brésil.

Note 336 :

Je n'ai guère besoin de dire qu'en Orient, où les cloches sont inutilisées, le battement des mains appelle les serviteurs. En Inde, les hommes crient « Quy hye » (Koi hái ?) et au Brésil, sifflent « Pst ! » à la mode d'Espagne et du Portugal.

Note 337 :

Les grains de beauté sont ici comparés à des perles ; un simile qui n'est ni commun ni approprié.

Note 338 :

Une parodie sur la profession de l'Unicité d'Allah.

Note 339 :

Arab. « Simát » (prop. « Sumát ») ; la « table à dîner », composée d'un tabouret rond en bois supportant un grand plateau en métal, les deux étant appelés « Sufrah » (ou « Simat ») : ainsi, « Sufrah házirah ! » signifie que le dîner est servi. Après le repas, ils sont immédiatement enlevés.

Note 340 :

Dans le texte « Dastúr », le mot persan déjà remarqué ; « Izn » serait l'équivalent arabe correct.

Note 341 :

Dans l'Orient musulman, une jeune femme, célibataire ou mariée, n'est pas autorisée à apparaître seule dans les rues ; et la police a le droit d'arrêter les délinquantes. Comme prévention des intrigues, la précaution est excellente. Pendant la guerre de Crimée, des centaines d'officiers, anglais, français et italiens, se sont familiarisés avec Constantinople ; et plus d'un s'est flatté de ses succès auprès des femmes turques. Je ne crois pas qu'un seul cas authentique se soit produit ; les « conquêtes » étaient toutes grecques, valaques, arméniennes ou juives.

Note 342 :

Arab. « Azím » : les traducteurs ne semblent pas savoir que ce mot dans Les Mille et Une Nuits porte souvent son sens égyptien et argotique, quelque peu équivalent à notre « sacré » ou « terrible » ou « drôlement beau ».

Note 343 :

C'est une chose très grave parmi les Musulmans, et les hommes scrupuleux font souvent de grands sacrifices pour éviter de prêter serment.

Note 344 :

Nous dirions « dans le piège ».

Note 345 :

L'homme était tombé amoureux d'elle et avait décidé de la marquer afin qu'elle puisse être à lui.

Note 346 :

Arab. « Dajlah », dans lequel nous trouvons l'hébreu Hid-dekel.

Note 347 :

Une telle exécution serait contraire à la loi musulmane : mais les gens regarderaient avec indulgence le peccadille de décapiter ou de mettre en sac une épouse infidèle. De plus, le jeune homme était de sang royal et _À quoi bon être prince ?_ comme le disait un garçon de la famille vice-royale en Égypte à son précepteur qui lui reprochait d'avoir abattu inutilement un pauvre vieillard.

Note 348 :

Arab. « Shirk », partenariat, égaler ou associer des dieux à Dieu ; polythéisme : particulièrement dirigé contre le triadisme hindou, le dualisme guèbre et le trinitarisme chrétien.

Note 349 :

Arab. « Shatm » = abus, généralement formulé dans le langage le plus ordurier avec une référence particulière aux parties intimes des parentes féminines.

Note 350 :

Lorsqu'une femme est bastonnée en Orient, on lui laisse une partie de ses vêtements et on verse sur elle plusieurs seaux d'eau pour une délicate considération. Lorsque les mains sont battues, elles sont passées à travers des trous dans le rideau séparant la victime du genre humain, et fixées à une « falakah » ou perche.

Note 351 :

Arab. « Khalifah », Calife. Le mot est aussi utilisé pour le successeur d'un Santon ou homme saint.

Note 352 :

Arab. « Sár » ; ici le mot coranique pour l'exécution de la vénérable et immortelle loi du talion, la base originale de toute jurisprudence criminelle. Son défaut principal est que la justice répète l'offense.

Note 353 :

Ces deux fils d'Haroun devinrent tous deux Califes, comme nous le verrons dans Les Mille et Une Nuits.

Ils racontent, ô Roi de l'âge, seigneur du temps et de ces jours, que le Calife Haroun al-Rachid manda son Vizir Ja'afar une nuit et lui dit : « Je désire descendre dans la ville et interroger le commun peuple sur la conduite de ceux qui sont chargés de son gouvernement ; et ceux dont ils se plaindront, nous les destituerons de leurs fonctions, et ceux qu'ils loueront, nous les promouvrons. » Ja'afar répondit : « Écoute et obéissance ! » Ainsi le Calife descendit avec Ja'afar et l'eunuque Masrour en ville, et ils déambulèrent dans les rues et les marchés. Alors qu'ils s'engageaient dans une ruelle étroite, ils tombèrent sur un vieillard portant un filet de pêche et une caisse pour transporter le menu poisson sur sa tête, et à la main un bâton ; et, tandis qu'il marchait à un pas tranquille, il répétait ces vers :

Ils me disent : « Tu fais briller une lumière sur le genre humain ✿ Par ton savoir, tel la nuit qu'illumine la Lune ! » Je réponds : « Trêve à vos plaisanteries et à vos railleries ; ✿ Sans chance, qu'est-ce que l'érudition ? Un pauvre diable de miséreux ! S'ils me prennent en gage avec mon savoir dans ma besace, ✿ Avec mes volumes à lire et mon encrier pour écrire, Pour la subsistance d'un jour, ils ne pourraient jamais me nantir ; ✿ Autant vaudrait au Jour du Jugement tirer une traite à vue. » Comme il va mal, en vérité, au pauvre, ✿ Avec son existence de mendiant et sa condition de gueux : En été, il ne trouve point de provisions ; ✿ En hiver, le brasero est son seul délice : Les chiens errants se dressent contre lui avec morsures et aboiements, ✿ Et chaque vaurien le reçoit avec aboiements et morsures : S'il élève la voix pour se plaindre de son tort, ✿ Nul ne le plaint ni ne l'écoute, si juste soit-il ; Et quand il doit braver des chagrins et des maux pareils, ✿ Sa demeure la plus heureuse serait au fond de la tombe.

Quand le Calife entendit ses vers, il dit à Ja'afar : « Vois ce pauvre homme et note ses vers, car ils pointent assurément vers ses nécessités. » Puis il l'accosta et lui demanda : « Ô Cheikh, quel est ton métier ? » et le pauvre homme répondit : « Ô mon seigneur, je suis pêcheur, j'ai une famille à nourrir, et je suis sorti entre midi et cette heure-ci ; et Allah n'a rien fait de ma part pour nourrir ma famille. Je ne peux même pas me mettre en gage pour leur acheter un souper ; j'ai la haine et le dégoût de ma vie et j'aspire à la mort. » Le Calife dit : « Dis-moi, veux-tu retourner avec nous sur la rive du Tigre et jeter ton filet sur ma chance, et tout ce qui en sortira, je te l'achèterai pour cent pièces d'or ? » L'homme se réjouit en entendant ces mots et dit : « Sur ma tête ! Je retournerai avec vous ; » et, revenant avec eux vers le fleuve, il lança son filet et attendit un moment ; puis il hala la corde et traîna le filet sur le rivage, et il apparut à l'intérieur un coffre cadenassé et lourd. Le Calife l'examina et le souleva, trouvant qu'il pesait ; alors il donna au pêcheur deux cents dinars et l'envoya à ses affaires ; tandis que Masrour, aidé du Calife, porta le coffre au palais, l'y déposa et alluma les bougies. Ja'afar et Masrour le brisèrent ensuite et trouvèrent à l'intérieur un panier de feuilles de palmier cordé avec de la laine rouge. Ils le coupèrent et virent dedans un morceau de tapis qu'ils soulevèrent, et dessous se trouvait une mantille de femme pliée en quatre, qu'ils retirèrent ; et au fond du coffre, ils tombèrent sur une jeune dame, belle comme un lingot d'argent, assassinée et coupée en dix-neuf morceaux. Quand le Calife posa les yeux sur elle, il s'écria : « Hélas ! » et des larmes coulèrent sur ses joues, et se tournant vers Ja'afar, il dit : « Ô chien de Vizir, des gens seront-ils assassinés sous notre règne pour être jetés dans le fleuve, devenant un fardeau et une responsabilité pour nous au Jour du Jugement ? Par Allah, nous devons venger cette femme sur son meurtrier, et il sera fait mourir de la pire des morts ! » Et peu après il ajouta : « Maintenant, aussi sûrement que nous descendons des fils d'Abbas, si tu ne nous amènes pas celui qui l'a tuée, afin que nous lui fassions rendre justice, je te pendrai à la porte de mon palais, toi et quarante de tes proches et parents à tes côtés. » Et le Calife était courroucé d'une rage extrême. Ja'afar dit : « Accorde-moi un délai de trois jours ; » et le Calife dit : « Nous te l'accordons. » Ainsi Ja'afar sortit de devant lui et retourna à sa demeure, plein de chagrin, se disant : « Comment trouverai-je celui qui a assassiné cette damoiselle, afin que je l'amène devant le Calife ? Si j'amène un autre que le meurtrier, le Seigneur m'en demandera compte : en vérité, je ne sais que faire. » Il resta chez lui trois jours, et le quatrième jour, le Calife envoya l'un de ses Chambellans le chercher, et comme il entrait en sa présence, il lui demanda : « Où est le meurtrier de la damoiselle ? » à quoi Ja'afar répondit : « Ô Commandeur des Croyants, suis-je inspecteur des personnes assassinées pour que je sache qui l'a tuée ? » Le Calife fut furieux de sa réponse et ordonna de le pendre devant la porte du palais, et commanda qu'un crieur clame par les rues de Bagdad : « Quiconque voudrait voir la pendaison de Ja'afar, le Barmakide, Vizir du Calife, avec quarante des Barmécides, ses cousins et parents, devant la porte du palais, qu'il vienne et qu'il regarde ! » Le peuple accourut de tous les quartiers de la ville pour assister à l'exécution de Ja'afar et de ses parents, sans en connaître la cause. Alors ils dressèrent la potence et firent tenir Ja'afar et les autres dessous en préparation de l'exécution, mais tandis que chaque œil cherchait le signal du Calife, et que la foule pleurait pour Ja'afar et ses cousins les Barmécides, voilà qu'un jeune homme, beau de visage, net de vêtement et d'une prestance semblable à la lune qui répand la lumière, aux yeux noirs et brillants, au front blanc comme fleur, aux joues rouges comme rose, au léger duvet là où pousse la barbe, et un grain de beauté tel un grain d'ambre gris, se fraya un chemin à travers le peuple jusqu'à ce qu'il se tienne juste devant le Vizir et lui dise : « Salut à toi contre cette épreuve, ô Prince des Émirs et Refuge des pauvres ! Je suis l'homme qui a tué la femme que vous avez trouvée dans le coffre, alors pendez-moi pour elle et rendez-lui justice sur moi ! » Quand Ja'afar entendit les aveux du jeune homme, il se réjouit de sa propre délivrance, mais s'affligea pour ce beau jeune homme, et tandis qu'ils parlaient encore, voilà qu'un autre homme, bien avancé en âge, se pressa à travers le peuple et se fraya un chemin parmi la multitude jusqu'à ce qu'il vienne à Ja'afar et au jeune homme, qu'il salua en disant : « Holà, toi le Vizir et Prince sans pair ! Ne crois pas les paroles de ce jeune homme. De toute certitude, nul n'a assassiné la damoiselle sinon moi ; prends sa vengeance sur moi à l'instant même ; car, si tu ne le fais pas, je l'exigerai de toi devant le Dieu Tout-Puissant. » Puis le jeune homme dit : « Ô Vizir, ceci est un vieillard en enfance qui ne sait ce qu'il dit, et c'est moi qui l'ai assassinée, alors venge-la sur moi ! » Le vieillard dit : « Ô mon fils, tu es jeune et tu désires les joies du monde, et je suis vieux, las et rassasié du monde : j'offrirai ma vie en rançon pour toi, pour le Vizir et ses cousins. Personne n'a assassiné la damoiselle sinon moi, alors par Allah, hâte-toi de me pendre, car il ne reste plus de vie en moi maintenant que la sienne est partie. » Le Vizir s'émerveilla fort de toute cette étrangeté et, prenant le jeune homme et le vieillard, les mena devant le Calife, où, après avoir baisé le sol sept fois entre ses mains, il dit : « Ô Commandeur des Croyants, je t'amène le meurtrier de la damoiselle ! » « Où est-il ? » demanda le Calife, et Ja'afar répondit : « Ce jeune homme dit : "Je suis le meurtrier", et ce vieillard, le traitant de menteur, dit : "C'est moi le meurtrier", et voilà, ils sont tous deux devant toi. » Le Calife regarda le vieillard et le jeune homme et demanda : « Lequel de vous a tué la fille ? » Le jeune homme répliqua : « Personne ne l'a tuée sinon moi ; » et le vieillard répondit : « En vérité, personne ne l'a tuée que moi-même. » Alors dit le Calife à Ja'afar : « Prends les deux et pends-les tous deux ; » mais Ja'afar répondit : « Puisque l'un d'eux était le meurtrier, pendre l'autre ne serait qu'injustice. » « Par Celui qui a élevé la voûte céleste et étendu la terre comme un tapis, » s'écria le jeune homme, « c'est moi qui ai tué la damoiselle ; » et il continua à décrire la manière de son meurtre, le panier, la mantille et le morceau de tapis, en fait tout ce que le Calife avait trouvé sur elle. Ainsi le Calife fut certifié que le jeune homme était le meurtrier ; à quoi il s'étonna et lui demanda : « Quelle fut la cause qui t'a poussé à faire mourir cette damoiselle injustement, et qu'est-ce qui t'a fait confesser le meurtre sans la bastonnade, et qu'est-ce qui t'a amené ici pour céder ta vie, et qu'est-ce qui t'a fait dire : "Rendez-lui vengeance sur moi" ? » Le jeune homme répondit : « Sache, ô Commandeur des Croyants, que cette femme était mon épouse et la mère de mes enfants ; aussi ma cousine germaine et la fille de mon oncle paternel, ce vieillard qui est le propre frère de mon père. Quand je l'épousai, elle était vierge et Allah m'a gratifié de trois enfants mâles par elle ; elle m'aimait et me servait et je ne vis aucun mal en elle, car je l'aimais aussi du plus profond amour. Or, le premier jour de ce mois, elle tomba d'une grave maladie et je fis venir des médecins pour elle ; mais le rétablissement lui vint peu à peu, et quand je voulus qu'elle aille au Hammam, elle dit : "Il est une chose dont je languis avant d'aller au bain, et j'en languis d'un désir extrême." "Entendre est obéir", dis-je. "Et quelle est-elle ?" dit-elle. "J'ai une envie impérieuse d'une pomme, pour la sentir et en croquer un morceau." Je répondis : "Si tu avais mille désirs, j'essaierais de les satisfaire !" Alors je partis sur l'instant en ville et cherchai des pommes mais n'en trouvai point ; pourtant, eussent-elles coûté une pièce d'or chacune, je les aurais achetées. J'étais vexé de cela et rentrai chez moi en disant : "Ô fille de mon oncle, par Allah, je n'en trouve point !" Elle fut affligée, étant encore très faible, et sa faiblesse augmenta grandement sur elle cette nuit-là, et je me sentis anxieux et alarmé pour elle. Dès que l'aube pointa, je sortis de nouveau et fis le tour des jardins, un par un, mais ne trouvai de pommes nulle part. Enfin, je rencontrai un vieux jardinier, à qui j'en demandai, et il répondit : "Ô mon fils, ce fruit est une rareté chez nous et ne se trouve plus maintenant que dans le jardin du Commandeur des Croyants à Bassorah, où le jardinier le garde pour la consommation du Calife." Je retournai à ma maison troublé par mon insuccès ; et mon amour pour ma femme et mon affection me poussèrent à entreprendre le voyage. Alors je me préparai et partis et voyageai quinze jours et nuits, allant et venant, et je lui rapportai trois pommes que j'achetai au jardinier pour trois dinars. Mais quand j'entrai chez ma femme et les posai devant elle, elle n'en tira aucun plaisir et les laissa reposer à son côté ; car sa faiblesse et sa fièvre avaient augmenté sur elle, et son mal dura sans faiblir dix jours, après quoi elle commença à recouvrer la santé. Alors je quittai ma maison et, me rendant à ma boutique, m'y assis à acheter et vendre ; et vers midi, voilà qu'un grand esclave noir et laid, long comme une lance et large comme un banc, passa devant ma boutique tenant à la main l'une des trois pommes avec laquelle il jouait. Je dis : "Ô mon bon esclave, dis-moi d'où tu as pris cette pomme, afin que je puisse en obtenir une semblable ?" Il rit et répondit : "Je l'ai eue de ma maîtresse, car j'avais été absent et à mon retour, je l'ai trouvée alitée avec trois pommes à ses côtés, et elle m'a dit : "Mon mari, ce mari cocu à cornes, a fait un voyage pour elles jusqu'à Bassorah et les a achetées pour trois dinars." Alors j'ai mangé et bu avec elle et j'ai pris celle-ci." Quand j'entendis de telles paroles de l'esclave, ô Commandeur des Croyants, le monde devint noir devant mon visage, et je me levai, verrouillai ma boutique et rentrai chez moi hors de moi par excès de rage. Je cherchai les pommes et n'en trouvant que deux sur les trois, je demandai à ma femme : "Ô ma cousine, où est la troisième pomme ?" et relevant la tête avec langueur, elle répondit : "Je ne sais, ô fils de mon oncle, où elle est passée !" Cela me convainquit que l'esclave avait dit la vérité, alors je pris un couteau et arrivant derrière elle, je montai sur sa poitrine sans dire un mot et lui tranchai la gorge. Puis je coupai sa tête et ses membres en morceaux, et, l'enveloppant dans sa mantille et un morceau de tapis, je cousis précipitamment le tout que je mis dans un coffre et, verrouillant le tout, je le chargeai sur mon âne et le jetai dans le Tigre de mes propres mains. Alors par Allah, ô Commandeur des Croyants, hâte-toi de me pendre, car je crains qu'elle n'appelle à la vengeance au Jour de la Résurrection. Car, quand je l'eus jetée dans le fleuve et que personne ne savait rien, comme je rentrais chez moi, je trouvai mon fils aîné qui pleurait, et pourtant il ne savait rien de ce que j'avais fait de sa mère. Je lui demandai : "Qu'est-ce qui t'a fait pleurer, mon garçon ?" et il répondit : "J'ai pris l'une des trois pommes qui étaient près de ma maman et je suis descendu dans la ruelle pour jouer avec mes frères quand voilà, un gros esclave noir et long me l'a arrachée de la main et a dit : "D'où tiens-tu cela ?" Je dis : "Mon père a beaucoup voyagé pour elle, et l'a rapportée de Bassorah pour ma mère qui était malade, ainsi que deux autres pommes pour lesquelles il a payé trois ducats." Il ne tint aucun compte de mes paroles et je demandai la pomme une deuxième et une troisième fois, mais il me donna des gifles et des coups de pied et partit avec. J'avais peur que ma mère ne me batte à cause de la pomme, alors par crainte d'elle, je suis allé avec mon frère hors de la ville et y suis resté jusqu'à ce que le soir nous enveloppe ; et vraiment, j'ai peur d'elle ; et maintenant par Allah, ô mon père, ne lui dis rien de cela ou cela pourrait ajouter à son mal !" Quand j'entendis ce que mon enfant disait, je sus que l'esclave était celui qui avait honteusement calomnié ma femme, la fille de mon oncle, et je fus certifié que je l'avais tuée injustement. Alors je pleurai d'un pleur excessif, et peu après ce vieillard, mon oncle paternel et son père, entra ; et je lui racontai ce qui était arrivé et il s'assit à mes côtés et pleura, et nous ne cessâmes de pleurer jusqu'à minuit. Nous avons gardé le deuil pour elle ces cinq derniers jours et nous l'avons pleurée dans le plus profond chagrin pour qu'elle a été faite mourir injustement. Cela vint du mensonge gratuit de l'esclave, le maure noir, et ce fut la manière dont je l'ai tuée ; alors je t'adjure, par l'honneur de tes ancêtres, hâte-toi de me tuer et de lui rendre justice sur moi, car il n'y a plus de vie pour moi après elle !" Le Calife s'émerveilla de ses paroles et dit : "Par Allah, le jeune homme est excusable : je ne pendrai personne sinon l'esclave maudit et j'accomplirai une action qui réconfortera les affligés et les souffrants, et qui plaira au Roi Tout-Glorieux." » —— Et Shéhérazade perçut l'aurore du jour et cessa de dire ce qu'elle avait la permission de dire.

Or, quand vint la vingtième nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi de bon augure, que le Calife jura qu'il ne pendrait personne d'autre que l'esclave, car le jeune homme était excusable. Puis il se tourna vers Ja'afar et lui dit : « Amène devant moi cet esclave maudit qui fut la seule cause de cette calamité ; et, si tu ne l'amènes pas devant moi dans les trois jours, tu seras tué à sa place. » Ainsi Ja'afar s'en alla en pleurant et en disant : « Deux morts m'ont déjà assailli, et la cruche ne sortira pas saine de tous les chocs. Dans cette affaire, la ruse et l'astuce sont de nul secours ; mais Celui qui a préservé ma vie la première fois peut la préserver une seconde fois. Par Allah, je ne quitterai pas ma maison pendant les trois jours de vie qui me restent et que la Vérité (dont la perfection soit louée !) fasse comme Il voudra. » Ainsi il resta chez lui trois jours, et le quatrième jour, il manda les Cadis et les témoins légaux et fit ses dernières volontés et testament, et prit congé de ses enfants en pleurant. Peu après entra un messager du Calife qui lui dit : « Le Commandeur des Croyants est dans la rage la plus violente qui soit, et il envoie te chercher et il jure que le jour ne passera certainement pas sans que tu sois pendu à moins que l'esclave ne soit trouvé. » Quand Ja'afar entendit cela, il pleura, et ses enfants et esclaves et tous ceux qui étaient dans la maison pleurèrent avec lui. Après avoir fait ses adieux à tout le monde excepté à sa plus jeune fille, il s'en alla lui faire ses adieux ; car il aimait cette petite, qui était une enfant magnifique, plus que tous ses autres enfants ; et il la serra contre son sein et l'embrassa et pleura amèrement de la quitter ; quand il sentit quelque chose de rond à l'intérieur du corsage de sa robe et lui demanda : « Ô ma petite enfant, qu'y a-t-il dans ta poche de poitrine ? » « Ô mon père, répondit-elle, c'est une pomme avec le nom de notre seigneur le Calife écrit dessus. Rayhan, notre esclave, me l'a apportée il y a quatre jours et n'a pas voulu me la laisser avant que je ne lui donne deux dinars pour elle. » Quand Ja'afar entendit parler de l'esclave et de la pomme, il fut joyeux et mit la main dans la poche de son enfant et en retira la pomme et la reconnut et se réjouit en disant : « Ô Prompt Dissipateur du trouble ! » Puis il ordonna d'amener l'esclave et lui dit : « Malheur à toi, Rayhan ! D'où as-tu eu cette pomme ? » « Par Allah, ô mon maître, répondit-il, bien qu'un mensonge puisse sauver un homme une fois, la vérité peut le sauver, et fort bien, encore et encore. Je n'ai pas volé cette pomme dans ton palais ni dans les jardins du Commandeur des Croyants. Le fait est qu'il y a cinq jours, alors que je marchais le long de l'une des ruelles de cette ville, je vis quelques petits jouer et cette pomme dans la main de l'un d'eux. Alors je la lui arrachai et le battis et il pleura et dit : "Ô jeune homme, cette pomme est à ma mère et elle est malade. Elle a dit à mon père combien elle languissait après une pomme, alors il a voyagé jusqu'à Bassorah et a acheté trois pommes pour trois pièces d'or, et j'en ai pris une pour jouer avec." Il pleura encore, mais je ne tins aucun compte de ce qu'il disait et l'emportai et l'apportai ici, et ma petite maîtresse me l'acheta pour deux dinars d'or. Et c'est là toute l'histoire. » Quand Ja'afar entendit ses paroles, il s'émerveilla que le meurtre de la damoiselle et toute cette misère eussent été causés par son esclave ; il s'affligea de la relation de l'esclave avec lui-même, tout en se réjouissant de sa propre délivrance, et il répéta ces vers :

Si le mal t'atteint par ton esclave, ✿ Fais-en aussitôt ton sacrifice : Des serviteurs, tu en trouveras beaucoup, ✿ Mais la vie ne vient qu'une fois et jamais deux.

Puis il prit la main de l'esclave et, le conduisant devant le Calife, il raconta l'histoire du début à la fin. Le Calife s'émerveilla avec un étonnement extrême, rit jusqu'à en tomber sur le dos et ordonna que l'histoire fût consignée et rendue publique parmi le peuple. Mais Ja'afar dit : « Ne t'émerveille point, ô Commandeur des Croyants, de cette aventure, car elle n'est pas plus merveilleuse que l'histoire du Vizir Núr al-Dín Ali d'Égypte et de son frère Shams al-Dín Mohammed. » Le Calife demanda : « Sors-la ; mais qu'y a-t-il de plus étrange que cette histoire ? » Et Ja'afar répondit : « Ô Commandeur des Croyants, je ne te la raconterai qu'à la condition que tu pardonnes à mon esclave » ; et le Calife répliqua : « Si elle est en vérité plus merveilleuse que celle des trois pommes, je t'accorde son sang, et sinon, je ferai assurément périr ton esclave. » Alors Ja'afar commença en ces termes le

Conte de Núr al-Dín Alí et de son fils Badr al-Dín Hasan

Sache, ô Commandeur des Croyants, qu'aux temps jadis, le pays d'Égypte était gouverné par un Sultan doué de justice et de générosité, qui aimait les pauvres pieux et fréquentait les Olémas et les hommes savants ; et il avait un Vizir, sage et expérimenté, fort versé dans les affaires et dans l'art de gouverner. Ce Ministre, qui était un homme très âgé, avait deux fils, semblables à deux lunes ; jamais homme n'en vit de tels pour la beauté et la grâce, l'aîné nommé Shams al-Dín Mohammed et le cadet Núr al-Dín Ali ; mais le cadet surpassait l'aîné en noblesse et en aspect plaisant, si bien que les gens entendaient sa renommée dans des contrées lointaines et que les hommes affluaient en Égypte dans le but de le voir. Avec le temps, leur père, le Vizir, mourut et fut profondément regretté et pleuré par le Sultan, qui fit venir ses deux fils et, les investissant de robes d'honneur, leur dit : « Que vos cœurs ne soient point troublés, car vous tiendrez la place de votre père et serez Vizirs conjoints d'Égypte. » À ces mots, ils se réjouirent et baisèrent la terre devant lui et accomplirent le deuil cérémoniel pour leur père durant un mois entier ; après quoi ils entrèrent en charge du Vizirat, et le pouvoir passa entre leurs mains comme il avait été entre les mains de leur père, chacun faisant le service une semaine à la fois. Ils vivaient sous le même toit et leur parole était une ; et chaque fois que le Sultan désirait voyager, ils se relayaient pour l'accompagner. Il advint une nuit que le Sultan projeta de partir en voyage le lendemain, et l'aîné, dont c'était le tour de l'escorter, était assis à converser avec son frère et lui dit : « Ô mon frère, mon souhait est que nous nous mariions tous deux, toi et moi, avec deux sœurs ; et que nous consommions nos mariages la même nuit. » « Fais, ô mon frère, comme tu le désires », répondit le cadet, « car juste est ton calcul et assurément je me conformerai à toi en tout ce que tu diras. » Ils convinrent donc de cela et Shams al-Dín dit : « Si Allah décrète que nous épousions deux damoiselles et que nous consommions nos mariages la même nuit, et qu'elles conçoivent lors de leurs nuits de noces et nous enfantent des enfants le même jour, et que, par la volonté d'Allah, ta femme t'enfante un fils et que la mienne m'enfante une fille, marions-les l'un à l'autre, car ils seront cousins. » Núr al-Dín dit : « Ô mon frère, Shams al-Dín, quelle dot exigeras-tu de mon fils pour ta fille ? » Shams al-Dín dit : « Je prendrai trois mille dinars, trois jardins de plaisir et trois fermes ; et il ne serait pas seyant que le jeune homme conclût le marché pour moins que cela. » Quand Núr al-Dín entendit une telle demande, il dit : « Quelle sorte de dot est-ce là que tu voudrais imposer à mon fils ? Ne sais-tu pas que nous sommes frères, tous deux par la grâce d'Allah Vizirs et égaux en fonction ? Il sied que tu offres ta fille à mon fils sans contrat de mariage ; ou, s'il en faut un, qu'il représente une valeur purement nominale pour la forme devant le monde : car tu sais que le masculin est plus digne que le féminin, et mon fils est un mâle et notre mémoire sera préservée par lui, non par ta fille. » « Mais quoi », dit Shams al-Dín, « doit-elle avoir ? » ; et Núr al-Dín continua : « Par elle, nous ne serons pas remémorés parmi les Émirs de la terre ; mais je vois que tu voudrais agir avec moi selon le dicton : Si tu veux éconduire un acheteur, demande-lui un prix élevé et plus élevé encore ; ou comme fit un homme qui, dit-on, alla trouver un ami et lui demanda quelque chose alors qu'il était dans le besoin, et qui reçut pour réponse : « Bismillah, au nom d'Allah, je ferai tout ce que tu requiers, mais reviens demain ! » » Sur quoi l'autre répondit par ce vers :

Quand celui à qui l'on demande une faveur dit « Demain », ✿ L'homme sage sait qu'il est vain de mendier ou d'emprunter.

Shams al-Dín dit : « Basta ! Je vois que tu manques de respect envers moi en faisant de ton fils un être de plus de compte que ma fille ; et il est clair que ton entendement est des plus mesquins et que tu manques de manières. Tu me rappelles ton association dans le Vizirat, alors que je ne t'ai admis à partager avec moi que par pitié pour toi, ne voulant pas t'humilier ; et afin que tu puisses m'aider en qualité d'assistant. Mais puisque tu parles de la sorte, par Allah, je ne marierai jamais ma fille à ton fils ; non, pas même pour son poids en or ! » Quand Núr al-Dín entendit les paroles de son frère, il s'emporta et dit : « Et moi aussi, je ne marierai jamais, au grand jamais, mon fils à ta fille ; non, pas même pour éviter de porter à mes lèvres la coupe de la mort. » Shams al-Dín répliqua : « Je ne l'accepterais pas comme époux pour elle, et il ne vaut pas un rognure de son ongle. Si je ne m'apprêtais à voyager, je ferais de toi un exemple ; toutefois, à mon retour, tu verras, et je te montrerai, comment je peux faire valoir ma dignité et venger mon honneur. Mais Allah fait tout ce qu'Il veut. » Quand Núr al-Dín entendit ce discours de son frère, il fut rempli de fureur et perdit la raison de rage ; mais il cacha ce qu'il ressentait et garda le silence ; et chacun des frères passa la nuit dans un lieu éloigné, fou de colère contre l'autre. Dès que l'aube pointa, le Sultan partit en grande pompe et traversa du Caire vers Jízah et se dirigea vers les Pyramides, accompagné du Vizir Shams al-Dín, dont c'était le tour de service, tandis que son frère Núr al-Dín, qui avait passé la nuit dans une colère profonde, se leva avec la lumière et pria la prière de l'aube. Puis il se rendit à son trésor et, prenant une petite paire de sacoches, il les remplit d'or ; et il se souvint des menaces de son frère et du mépris avec lequel il l'avait traité, et il répéta ces couplets :

Voyage ! Et tu trouveras de nouveaux amis pour ceux laissés en arrière ; ✿ Travaille ! Car les douceurs de la vie humaine se trouvent par le labeur et la peine : Celui qui reste chez lui ne gagne aucun honneur et n'atteint rien que le besoin ; ✿ Alors quitte ton lieu de naissance et erre par tout le monde ! J'ai vu, et très souvent j'ai vu, comment l'eau stagnante pue, ✿ Et seul le mouvement l'adoucit et la course la rend saine : Et si la lune était toujours pleine et ne devait jamais croître ni décroître, ✿ L'homme n'écarquillerait pas ses yeux vigilants pour voir son joyeux cycle : À moins que le lion ne quitte son repaire, il n'abattrait jamais son gibier ; ✿ À moins que la flèche ne quitte l'arc, elle n'aurait jamais atteint sa cible : La poussière d'or n'est que poussière tant qu'elle gît immobile dans la mine, ✿ Et le bois d'aloès n'est que combustible sur son sol natal : Et l'or gagnera sa plus haute valeur lorsqu'il sera hors de son but ; ✿ Et l'aloès envoyé en terres étrangères devient plus précieux que l'or.

Quand il eut fini ses vers, il ordonna à l'un de ses pages de lui seller sa mule nubienne avec sa selle rembourrée. C'était une bête gris pommelé, avec des oreilles comme des calames, des jambes comme des colonnes et un dos haut et fort comme un dôme bâti sur des piliers ; sa selle était en tissu d'or et ses étriers en acier indien, et sa housse en velours d'Ispahan ; elle avait des harnais qui eussent servi aux Chosroès, et elle était comme une mariée parée pour sa nuit de noces. De plus, il ordonna de poser sur son dos une pièce de soie pour faire siège, et un tapis de prière sous lequel se trouvaient ses sacoches. Cela fait, il dit à ses pages et à ses esclaves : « Je projette d'aller me promener hors de la ville sur la route de la ville de Kalyúb, et je dormirai trois nuits au dehors ; que nul d'entre vous ne me suive, car il y a quelque chose qui m'étreint la poitrine. » Puis il monta la mule en hâte ; et, prenant avec lui quelques provisions pour la route, il partit du Caire et fit face à la campagne ouverte et non cultivée qui l'entoure. Vers midi, il entra dans la ville de Bilbays, où il descendit et resta quelque temps pour se reposer, lui et sa mule, et mangea un peu de sa nourriture. Il acheta à Bilbays tout ce dont il avait besoin pour lui-même et du fourrage pour sa mule, puis continua sur la route du désert. À la tombée de la nuit, il entra dans une ville appelée Sa'adiyah où il descendit et prit un peu de son viatique et mangea ; puis il étendit sa pièce de soie sur le sable, posa les sacoches sous sa tête et dormit à la belle étoile ; car il était encore accablé par la colère. Quand l'aube pointa, il monta et chevaucha jusqu'à atteindre la Ville Sainte, Jérusalem, et de là il gagna Alep, où il descendit dans l'un des caravansérails et demeura trois jours pour se reposer, lui et la mule, et humer l'air. Puis, étant déterminé à voyager au loin et Allah ayant écrit la sécurité dans son destin, il repartit, allant sans savoir vers où il se dirigeait ; et, ayant rencontré des courriers, il ne cessa de voyager jusqu'à ce qu'il eût atteint la ville de Bassorah, bien qu'il ne sût pas quel était ce lieu. Il faisait nuit noire lorsqu'il descendit au Khan, il étendit donc son tapis de prière, descendit les sacoches du dos de la mule et confia celle-ci avec son harnachement au portier afin qu'il la promène. L'homme prit la bête et fit comme il lui avait été ordonné. Il se trouva que le Vizir de Bassorah, un homme avancé en âge, était assis à la fenêtre à treillis de son palais, en face du Khan, et il vit le portier promener la mule de long en large. Il fut frappé par ses harnais de prix et la trouva être une belle bête, digne de la monture de Vizirs ou même de royautés ; et plus il regardait, plus il était perplexe, jusqu'à ce qu'il dît à l'un de ses pages : « Amène ici ce portier. » Le page s'en alla et revint vers le Vizir avec le portier qui baisa la terre entre ses mains, et le Ministre lui demanda : « Qui est le propriétaire de cette mule et quel genre d'homme est-ce ? » ; et il répondit : « Ô mon seigneur, le propriétaire de cette mule est un beau jeune homme aux manières plaisantes, quoique grave et digne, et sans doute l'un des fils de marchands. » Quand le Vizir entendit les paroles du portier, il se leva aussitôt ; et, montant son cheval, il chevaucha jusqu'au Khan et entra chez Núr al-Dín qui, voyant le Ministre se diriger vers lui, se leva et s'avança pour l'accueillir et le salua. Le Vizir lui souhaita la bienvenue à Bassorah et, descendant de cheval, l'embrassa, le fit asseoir à ses côtés et dit : « Ô mon fils, d'où viens-tu et que cherches-tu ? » « Ô mon seigneur », répondit Núr al-Dín, « je viens de la ville du Caire dont mon père fut jadis le Vizir ; mais il a été rappelé à la grâce d'Allah » ; et il l'informa de tout ce qui lui était arrivé du début à la fin, ajoutant : « Je suis résolu à ne jamais retourner chez moi avant d'avoir vu toutes les villes et tous les pays du monde. » Quand le Vizir entendit cela, il lui dit : « Ô mon fils, n'écoute pas la voix de la passion de peur qu'elle ne te jette dans l'abîme ; car en vérité, beaucoup de régions sont des lieux désolés et je crains pour toi les vicissitudes du Temps. » Puis il fit charger les sacoches, la soie et les tapis de prière sur la mule et emmena Núr al-Dín dans sa propre demeure, où il le logea dans un lieu plaisant, le traita honorablement et lui fit grand honneur, car il se sentait porté à l'aimer d'un amour excessif. Après quelque temps, il lui dit : « Ô mon fils, me voici un homme avancé en âge, sans enfants mâles, mais Allah m'a béni d'une fille qui t'égale en beauté ; et j'ai rejeté tous ses nombreux prétendants, hommes de rang et de substance. Mais l'affection pour toi est entrée dans mon cœur ; dis-moi donc, veux-tu être son époux ? Si tu acceptes cela, j'irai avec toi auprès du Sultan de Bassorah et je lui dirai que tu es mon neveu, le fils de mon frère, et je ferai en sorte que tu sois nommé Vizir à ma place afin que je puisse garder la maison, car, par Allah, ô mon fils, je suis frappé par l'âge et las. » Quand Núr al-Dín entendit les paroles du Vizir, il inclina la tête par modestie et dit : « Entendre, c'est obéir ! » À ces mots, le Vizir se réjouit et ordonna à ses serviteurs de préparer un festin et de décorer la grande salle d'assemblée, où ils avaient coutume de célébrer les mariages des Émirs et des Grands. Puis il assembla ses amis, les notables du règne et les marchands de Bassorah, et quand tous furent devant lui, il leur dit : « J'avais un frère qui était Vizir dans le pays d'Égypte, et Allah Tout-Puissant l'a béni de deux fils, tandis qu'à moi, comme vous le savez bien, Il a donné une fille. Mon frère m'a chargé de marier ma fille à l'un de ses fils, ce à quoi j'ai consenti ; et, quand ma fille fut en âge de se marier, il m'a envoyé l'un de ses fils, le jeune homme ici présent, à qui je me propose de la marier, en rédigeant le contrat et en célébrant la nuit du dévoilement avec la cérémonie due : car il est plus proche et plus cher à mon cœur qu'un étranger et, après le mariage, s'il lui plaît, il demeurera avec moi, ou s'il désire voyager, je le ferai partir avec sa femme vers la demeure de son père. » Ici, tous répondirent : « Juste est ton calcul » ; et ils regardèrent le marié et furent satisfaits de lui. Le Vizir fit donc venir le Kazi et les témoins légaux et ils rédigèrent le contrat de mariage, après quoi les esclaves parfumèrent les invités avec de l'encens et les servirent avec du sorbet au sucre et les aspergèrent d'eau de rose, et tous s'en retournèrent. Puis le Vizir ordonna à ses serviteurs d'emmener Núr al-Dín aux bains Hammam et lui envoya un costume des meilleurs de ses propres vêtements, ainsi que des serviettes, du linge, des bols, des brûle-parfums et tout ce qui était requis. Et après le bain, quand il sortit et revêtit la parure, il était tel la pleine lune de la quatorzième nuit ; il monta sa mule et ne s'arrêta pas avant d'avoir atteint le palais du Vizir. Il y descendit, entra chez le Ministre, lui baisa les mains, et le Vizir lui souhaita la bienvenue.——Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire son dire permis.

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que le Vizir se leva pour l'accueillir et lui dit : « Lève-toi et va rejoindre ton épouse cette nuit, et demain je te conduirai devant le Sultan, et je prierai Allah de te gratifier de toutes sortes de prospérités. » Ainsi Nur al-Din le quitta et alla rejoindre son épouse, la fille du Vizir. Voilà pour ce qui le concerne ; mais quant à son frère aîné, Shams al-Din, il fut retenu auprès du Sultan pendant une longue période et, à son retour de voyage, il ne trouva pas son frère. Il interrogea ses serviteurs et ses esclaves, qui répondirent : « Le jour de ton départ avec le Sultan, ton maître monta sa mule, richement caparaçonnée comme pour une procession officielle, en disant : "Je me rends vers la ville de Kalyub et je serai absent un jour, ou deux tout au plus ; car ma poitrine est oppressée, et que nul de vous ne me suive." » Puis il s'en alla, et depuis lors, nous n'avons eu aucune nouvelle de lui. Shams al-Din fut grandement troublé par la disparition soudaine de son frère et s'affligea d'une douleur profonde à cause de cette perte ; il se dit en lui-même : « Cela n'est arrivé que parce que je l'ai réprimandé et tancé la veille de mon départ avec le Sultan ; peut-être ses sentiments furent-ils blessés et partit-il en voyage ; mais je dois envoyer des gens à sa recherche. » Ensuite, il se rendit auprès du Sultan et l'informa de ce qui s'était passé, puis il rédigea des lettres et des dépêches qu'il envoya par des coureurs à pied à ses délégués dans chaque province. Mais durant les vingt jours d'absence de son frère, Nur al-Din avait beaucoup voyagé et avait atteint Bassorah ; aussi, malgré des recherches diligentes, les messagers ne purent recueillir aucune nouvelle de lui et revinrent. Là-dessus, Shams al-Din désespéra de retrouver son frère et dit : « En vérité, j'ai dépassé toutes les bornes dans ce que je lui ai dit au sujet du mariage de nos enfants. Plût au ciel que je ne l'eusse pas fait ! Tout cela vient de mon manque d'esprit et de mon défaut de prudence. » Peu après, il demanda en mariage la fille d'un marchand du Caire, fit dresser le contrat de mariage et alla la rejoindre. Et il advint que, cette nuit même où Shams al-Din rejoignit son épouse, Nur al-Din rejoignit également la sienne, la fille du Vizir de Bassorah ; ceci étant conforme à la volonté d'Allah le Tout-Puissant, afin qu'Il pût exécuter les décrets du Destin sur Ses créatures. En outre, il en fut comme les deux frères l'avaient dit ; car leurs deux épouses devinrent enceintes d'eux la même nuit et accouchèrent toutes deux le même jour ; l'épouse de Shams al-Din, Vizir d'Égypte, d'une fille, dont on n'avait jamais vu de plus belle au Caire ; et l'épouse de Nur al-Din d'un fils, dont on n'avait jamais vu de plus beau en son temps, comme l'a dit l'un des poètes au sujet de son semblable :

Cette chevelure de jais, ce front lustré, Mon jeune homme à la taille fine, les tiens, Peuvent jeter les ténèbres sur la création, Ou la faire briller avec éclat. Le grain sombre qui apparaît à peine Sur sa joue, ah ! ne le blâme pas ; La fleur de tulipe ne s'épanouit jamais Sans être obscurcie par sa tache.

Et comme un autre a dit aussi :

Son parfum était musc et sa joue rose ; ✿ Ses dents sont des perles et ses lèvres distillent le vin ; Sa forme est un brandon et ses hanches une colline ; ✿ Ses cheveux sont la nuit et son visage le clair de lune.

Ils nommèrent le garçon Badr al-Din Hasan, et son grand-père, le Vizir de Bassorah, se réjouit de lui et, le septième jour après sa naissance, donna des réceptions et fit dresser des banquets dignes de la naissance des fils et héritiers des Rois. Puis il prit Nur al-Din et monta avec lui auprès du Sultan, et son gendre, lorsqu'il fut en présence du Roi, baisa la terre entre ses mains et récita ces vers, car il était prompt à la parole, ferme d'esprit et bon de cœur comme il était beau de forme :

Que les meilleures joies du monde soient longtemps ton lot, mon seigneur ! ✿ Et durent tant que les ténèbres et l'aube se chevauchent : Ô toi qui fais, lorsque nous saluons tes présents, ✿ Le monde danser et le Temps applaudir de ses paumes.

Alors le Sultan se leva pour les honorer et, remerciant Nur al-Din pour son beau compliment, demanda au Vizir : « Qui peut être ce jeune homme ? » ; et le Ministre répondit : « C'est le fils de mon frère », et il raconta son histoire du début à la fin. Le Sultan dit : « Et comment se fait-il qu'il soit ton neveu et que nous n'ayons jamais entendu parler de lui ? » Le Ministre dit : « Ô notre seigneur le Sultan, j'avais un frère qui était Vizir au pays d'Égypte et il est mort, laissant deux fils, dont l'aîné a pris la place de son père et le cadet, que tu vois, est venu à moi. J'avais juré que je ne marierais ma fille à personne d'autre qu'à lui ; aussi, quand il est arrivé, je l'ai marié avec elle. Or, il est jeune et je suis vieux ; mon ouïe est émoussée et mon jugement est facilement trompé ; c'est pourquoi je sollicite notre seigneur le Sultan de le mettre à ma place, car il est le fils de mon frère et l'époux de ma fille ; et il est apte au Vizirat, étant un homme de bon conseil et de prompte invention. » Le Sultan regarda Nur al-Din et l'apprécia, si bien qu'il l'établit dans ses fonctions comme le Vizir l'avait demandé et le nomma officiellement, lui offrant une splendide robe d'honneur et une mule de son haras privé ; et lui assignant solde, appointements et provisions. Nur al-Din baisa la main du Sultan et rentra chez lui, lui et son beau-père, se réjouissant d'une joie immense et disant : « Tout ceci découle de la naissance du petit Hasan ! » Le lendemain, il se présenta devant le Roi et, baisant la terre, commença à répéter :

Que ton bien et ton bien-être croissent de jour en jour : ✿ Et que ta chance l'emporte sur le dépit de l'envieux ; Et que tes jours ne cessent d'être blancs comme le jour, ✿ Et que le jour de ton ennemi soit noir comme la nuit !

Le Sultan lui ordonna de s'asseoir sur le siège du Vizir, il s'assit donc et s'appliqua aux affaires de son office, examinant les cas des sujets et leurs litiges, comme c'est la coutume des Ministres ; tandis que le Sultan l'observait et s'émerveillait de son esprit et de son bon sens, de son jugement et de sa perspicacité. C'est pourquoi il l'aima et l'admit dans son intimité. Lorsque le Divan fut levé, Nur al-Din retourna chez lui et raconta ce qui s'était passé à son beau-père qui se réjouit. Et dès lors, Nur al-Din ne cessa de gérer le Vizirat de telle sorte que le Sultan ne pouvait se séparer de lui, ni jour ni nuit ; il augmenta ses appointements et ses provisions jusqu'à ce que ses moyens fussent amples et qu'il devint propriétaire de navires qui faisaient des voyages commerciaux sous ses ordres, ainsi que de Mamelouks et d'esclaves noirs ; et il aménagea de nombreux domaines, installa des norias et planta des jardins. Lorsque son fils Hasan eut quatre ans, le vieux Vizir mourut, et il fit pour son beau-père une somptueuse cérémonie funéraire avant qu'il ne fût mis dans la poussière. Puis il s'occupa de l'éducation de ce fils et, quand le garçon prit de la force et atteignit l'âge de sept ans, il lui amena un Fakih, un docteur en droit et en religion, pour l'instruire dans sa propre maison et le chargea de lui donner une bonne éducation et de l'instruire dans la politesse et les bonnes manières. Ainsi, le précepteur fit lire et retenir au garçon toutes sortes de connaissances utiles, après qu'il eut passé quelques années à apprendre le Coran par cœur ; et il ne cessa de croître en beauté, en stature et en harmonie, comme le dit le poète :

Dans son ciel-visage brille la pleine lune ; ✿ Dans l'anémone de ses joues resplendit le soleil : Il a si bien conquis la Beauté qu'il a gagné ✿ Tous les charmes de l'humanité un par un.

Le professeur l'éleva dans le palais de son père, lui enseignant la lecture, l'écriture et le calcul, la théologie et les belles-lettres. Son grand-père, le vieux Vizir, lui avait légué l'intégralité de sa fortune alors qu'il n'avait que quatre ans. Or, pendant toute sa première jeunesse, il n'avait jamais quitté la maison, jusqu'au jour où son père, le Vizir Nur al-Din, le revêtit de ses plus beaux atours et, le montant sur une mule de la plus belle espèce, monta avec lui auprès du Sultan. Le Roi contempla Badr al-Din Hasan, s'émerveilla de sa beauté et l'aima. Quant aux citadins, lorsqu'il passa pour la première fois devant eux avec son père, ils s'émerveillèrent de sa beauté exceptionnelle et s'assirent sur la route en attendant son retour, afin de pouvoir se rassasier de sa beauté, de sa grâce et de sa perfection, tout comme le poète l'a dit dans ces vers :

Tandis que le sage observait les étoiles, la ressemblance claire D'un beau jeune homme apparut sur son parchemin. Ces mèches de jais, Canope les projeta sur lui, Et teignit ses boucles de tempes d'une teinte musquée ; Mars teignit sa joue vermeille ; et de ses yeux L'étoile Archer décoche sa flèche étincelante ; Son esprit vint d'Hermès ; et le soin de Soha, (L'étoile à demi visible qui hante obscurément la Grande Ourse) Éloigna tous les mauvais yeux qui menacent et piègent, Le sage resta stupéfait de voir de telles fortunes se rencontrer, Et la Lune embrassa la terre sous ses pieds.

Et ils le bénirent à haute voix alors qu'il passait et invoquèrent Allah le Tout-Puissant pour qu'Il le bénisse. Le Sultan traita le garçon avec une faveur spéciale et dit à son père : « Ô Vizir, tu dois absolument l'amener chaque jour en ma présence » ; ce à quoi il répondit : « J'entends et j'obéis. » Puis le Vizir rentra chez lui avec son fils et ne cessa de l'emmener à la cour jusqu'à ce qu'il atteignît l'âge de vingt ans. À ce moment-là, le Ministre tomba malade et, faisant venir Badr al-Din Hasan, lui dit : « Sache, ô mon fils, que le monde du Présent n'est qu'une demeure de mortalité, tandis que celui du Futur est une demeure d'éternité. Je souhaite, avant de mourir, te léguer certaines recommandations, sois attentif à ce que je dis et incline ton cœur à mes paroles. » Puis il lui donna ses dernières instructions sur la manière la plus appropriée de traiter avec ses voisins et la bonne gestion de ses affaires ; après quoi il se souvint de son frère, de son foyer et de sa terre natale, et pleura sa séparation d'avec ceux qu'il avait aimés en premier. Puis il essuya ses larmes et, se tournant vers son fils, lui dit : « Avant que je ne procède, ô mon fils, à mes dernières charges et injonctions, sache que j'ai un frère, et que tu as un oncle, nommé Shams al-Din, le Vizir du Caire, dont je me suis séparé, le laissant contre sa volonté. Maintenant, prends une feuille de papier et écris dessus tout ce que je te dicte. » Badr al-Din prit une belle feuille et se mit à faire la volonté de son père, et il y écrivit un compte rendu complet de ce qui était arrivé à son père du début à la fin ; les dates de son arrivée à Bassorah et de sa rencontre avec le Vizir ; de son mariage, de sa consommation du mariage avec la fille du Ministre et de la naissance de son fils ; en bref, sa vie de quarante ans depuis le jour de sa dispute avec son frère, ajoutant ces mots : « Et ceci est écrit sous ma dictée, et que le Tout-Puissant Allah soit avec lui quand je ne serai plus ! » Puis il plia le papier et le scella, et dit : « Ô Hasan, ô mon fils, garde ce papier avec tout le soin possible ; car il te permettra d'établir ton origine, ton rang et ta lignée, et, si quelque événement contraire t'arrivait, pars pour le Caire, demande ton oncle, montre-lui ce papier et dis-lui que je suis mort étranger, loin des miens et rempli de désir de le voir, lui et eux. » Ainsi, Badr al-Din Hasan prit le document et le plia ; et, l'enveloppant dans un morceau de toile cirée, il le cousit comme un talisman entre la doublure et le tissu extérieur de sa calotte, et enroula son turban léger autour. Et il se mit à pleurer sur son père et sur le fait de se séparer de lui, alors qu'il n'était encore qu'un garçon. Puis Nur al-Din tomba dans un évanouissement, précurseur de la mort ; mais revenant bientôt à lui, il dit : « Ô Hasan, ô mon fils, je vais maintenant te léguer cinq dernières recommandations. La PREMIÈRE est : ne sois trop intime avec personne, ne fréquente personne, ne sois familier avec personne ; ainsi tu seras à l'abri de sa malveillance ; car la sécurité réside dans la solitude de la pensée et une certaine retraite de la société de tes semblables ; et j'ai entendu dire par un poète :

En ce monde, il n'est personne sur qui tu puisses compter Pour t'aider dans le besoin : Alors vis pour toi-même sans espérer rien de personne, Tel est le conseil que je te donne : assez, prends garde !

La DEUXIÈME recommandation est, ô mon fils : ne sois dur avec personne, de peur que la fortune ne soit dure avec toi ; car la fortune de ce monde est un jour avec toi et un autre jour contre toi, et tous les biens de ce monde ne sont qu'un prêt à rembourser. Et j'ai entendu un poète dire :

Réfléchis et ne te hâte pas d'obtenir ce que tu veux ; Aie pitié des hommes, car la pitié, tu pourrais en avoir besoin : Il n'est pas de main qui ne soit surpassée par celle d'Allah ; Pas de tyran qui ne doive regretter la colère d'un tyran plus cruel !

La TROISIÈME recommandation est : apprends à être silencieux en société et laisse tes propres fautes détourner ton attention de celles des autres hommes : car il est dit : « Dans le silence réside la sécurité », et à ce propos, j'ai entendu ces vers qui nous disent :

La réserve est un joyau, le silence est la sécurité ; Quand tu parles, retiens maintes paroles : Car si du silence tu te repens une fois, De la parole tu te repentiras maintes fois.

La QUATRIÈME recommandation, ô mon fils, est : prends garde à l'ivrognerie, car le vin est la source de toute perversité et un excellent dissolvant de l'intelligence humaine. Fuis donc, et je le répète, fuis le mélange de liqueurs fortes ; car j'ai entendu un poète dire :

Du vin je me détourne et de quiconque s'enivre ; Devenant l'un de ceux qui le jugent mauvais : Le vin pousse l'homme à manquer le chemin du salut, Et ouvre largement la porte aux péchés qui tuent.

La CINQUIÈME recommandation, ô mon fils, est : garde ta richesse et elle te gardera ; garde ton argent et il te gardera ; et ne gaspille pas ton bien, de peur qu'un jour tu ne tombes dans le besoin et sois contraint de mendier auprès du plus vil des mortels. Économise tes dirhams et considère-les comme le souverain remède aux blessures du monde. Et ici encore, j'ai entendu dire qu'un des poètes a dit :

Quand ma richesse manque, aucun ami ne daigne m'aider : Quand la richesse abonde, tous les amis offrent leur amitié : Combien d'amis ont prêté leur aide pour dépenser ma fortune ; Mais les amis, devant le manque de richesse, ne montrent aucune amitié.

C'est ainsi que Nur al-Din ne cessa de conseiller son fils Badr al-Din Hasan jusqu'à ce que son heure vienne, et, soupirant un soupir sanglotant, sa vie s'en alla. Alors la voix du deuil et des lamentations s'éleva haut dans sa maison, et le Sultan ainsi que tous les grands s'affligèrent pour lui et l'enterrèrent ; mais son fils ne cessa de déplorer sa perte pendant deux mois, durant lesquels il ne monta jamais à cheval, n'assista pas au Divan et ne se présenta pas devant le Sultan. À la fin, le Roi, étant courroucé contre lui, établit à sa place l'un de ses Chambellans et le fit Vizir, donnant l'ordre de saisir et de sceller toutes les maisons, les biens et les domaines de Nur al-Din. Le nouveau Vizir sortit donc avec une puissante escorte de Chambellans, de gens du Divan, de guetteurs et une foule d'oisifs pour accomplir cela, pour saisir Badr al-Din Hasan et le conduire devant le Roi, qui agirait avec lui comme bon lui semblerait. Or, il y avait parmi la foule des suivants un Mamelouk du défunt Vizir qui, ayant entendu cet ordre, éperonna son cheval et chevaucha à bride abattue jusqu'à la maison de Badr al-Din Hasan ; car il ne pouvait supporter de voir la ruine du fils de son ancien maître. Il le trouva assis à la porte, la tête basse et triste, comme à son habitude, de la perte de son père ; il descendit donc de cheval et, lui baisant la main, lui dit : « Ô mon seigneur et fils de mon seigneur, hâte-toi avant que la ruine ne vienne tout dévaster ! » Quand Hasan entendit cela, il trembla et demanda : « Que peut-il arriver ? » ; et l'homme répondit : « Le Sultan est en colère contre toi et a lancé un mandat contre toi, et le mal suit de près mes traces ; alors fuis pour sauver ta vie ! » À ces mots, le cœur de Hasan s'enflamma du feu de la douleur, et sa joue rose devint pâle, et il dit au Mamelouk : « Ô mon frère, ai-je le temps de rentrer et de prendre quelques effets qui pourraient m'être utiles durant mon étranger ? » Mais l'esclave répondit : « Ô mon seigneur, lève-toi tout de suite, sauve-toi et quitte cette maison, tant qu'il en est encore temps. » Et il cita ces vers :

Fuis avec ta vie, si l'oppression t'accable, Et laisse la maison raconter le destin de son bâtisseur ! Pays pour pays, tu en trouveras, si tu le cherches ; Vie pour vie, jamais, ni tôt ni tard. Il est étrange que les hommes demeurent dans la maison de l'abjection, Quand la plaine de la terre de Dieu est si vaste et si grande !

À ces mots du Mamelouk, Badr al-Din se couvrit la tête avec le pan de son vêtement et sortit à pied jusqu'à ce qu'il se trouvât hors de la ville, où il entendit les gens dire : « Le Sultan a envoyé son nouveau Vizir à la maison de l'ancien Vizir, qui n'est plus, pour sceller ses biens et saisir son fils Badr al-Din Hasan et le conduire devant sa présence, afin qu'il puisse le mettre à mort » ; et tous criaient : « Hélas pour sa beauté et sa grâce ! » Quand il entendit cela, il s'enfuit au hasard, ne sachant où il allait, et ne cessa de se hâter jusqu'à ce que le Destin le conduisit au tombeau de son père. Il entra donc dans le cimetière et, se frayant un chemin à travers les tombes, atteignit enfin le sépulcre où il s'assit et laissa tomber de sa tête le pan de sa longue robe faite de brocart avec un ourlet brodé d'or sur lequel étaient travaillés ces distiques :

Ô toi dont le front, comme l'Orient radieux, Parle des étoiles du Ciel et des rosées généreuses : Que ton honneur dure jusqu'au dernier jour, Et que le Temps ne refuse jamais ta croissance en gloire !

Alors qu'il était assis près de la tombe de son père, voici qu'arriva vers lui un Juif qui ressemblait à un Shroff, un changeur, avec une paire de sacoches contenant beaucoup d'or, qui l'aborda et lui baisa la main en disant : « Où vas-tu, ô mon seigneur : il est tard dans la journée et tu es vêtu bien légèrement, et je lis des signes de trouble sur ton visage ? » « Je dormais il y a une heure à peine », répondit Hasan, « quand mon père m'est apparu et m'a tancé pour ne pas avoir visité sa tombe ; alors je me suis réveillé tremblant et je suis venu ici directement, de peur que la journée ne s'écoule sans que je ne lui rende visite, ce qui m'aurait été pénible. » « Ô mon seigneur », reprit le Juif, « ton père avait de nombreux navires marchands en mer et, comme certains d'entre eux sont attendus, je souhaite t'acheter la cargaison du premier navire qui entrera au port avec ces mille dinars d'or. » « J'y consens », dit Hasan, sur quoi le Juif sortit un sac rempli d'or et compta mille sequins qu'il donna à Hasan, le fils du Vizir, en disant : « Écris-moi une lettre de vente et scelle-la. » Hasan prit donc une plume et du papier et écrivit ces mots en double : « Le soussigné, Hasan Badr al-Din, fils du Vizir Nur al-Din, a vendu à Isaac le Juif toute la cargaison du premier des navires de son père qui entrera au port, pour mille dinars, et il en a reçu le prix d'avance. » Et après qu'il eut pris une copie, le Juif la mit dans sa bourse et s'en alla ; mais Hasan se mit à pleurer en pensant à la dignité et à la prospérité qui avaient été les siennes autrefois et il commença à réciter :

Cette maison, ma dame, depuis que tu es partie, n'est plus une maison pour moi, ni pour mes voisins ; depuis que tu es partie, ils ne se montrent plus aimables ni bons voisins. L'ami, qu'autrefois je chérissais, hélas ! n'est plus pour moi un ami ; et même Luna, elle-même, fait preuve de démence. Tu es partie, et par ton départ, tu as laissé le monde tel un désert, une lande, et une morne pénombre s'étend sur la face des collines et des prés. Ôse puisse l'oiseau corbeau, dont le cri a croassé notre funeste séparation, ne jamais trouver de nid, et perdre jusqu'à la dernière de ses plumes ! Enfin, ma patience m'abandonne ; et cette absence consume ma chair ; que de voiles, déchirés par la rupture, nos yeux sont condamnés à voir. Ah ! reverrai-je jamais nos belles nuits d'autrefois ; et une demeure redeviendra-t-elle jamais un foyer pour moi ?

Puis il pleura d'une amertume extrême et la nuit le surprit ; alors il appuya sa tête contre la tombe de son père et le sommeil le gagna : Gloire à Celui qui ne dort point ! Il ne cessa de sommeiller jusqu'à ce que la lune se levât, moment où sa tête glissa de la tombe et il s'étendit sur le dos, les membres allongés, son visage brillant dans la clarté lunaire. Or, le cimetière était hanté jour et nuit par des Jinns qui étaient au nombre des Croyants, et bientôt sortit une Jinniyah qui, voyant Hasan endormi, s'émerveilla de sa beauté et de son charme et s'écria : « Gloire à Dieu ! ce jeune homme ne peut être autre que l'un des Wuldán du Paradis. » Puis elle s'envola vers la voûte céleste pour en faire le tour, comme c'était son habitude, et rencontra un Ifrit en plein vol qui la salua, et elle lui dit : « D'où viens-tu ? » « Du Caire », répondit-il. « Veux-tu venir avec moi contempler la beauté d'un jeune homme qui dort dans ce lieu de sépulture ? » demanda-t-elle, et il répondit : « Je le veux. » Ils volèrent donc jusqu'à ce qu'ils se posassent sur la tombe, et elle lui montra le jeune homme en disant : « As-tu jamais, de ta vie, vu rien de semblable ? » L'Ifrit le contempla et s'exclama : « Loué soit Celui qui n'a point d'égal ! Mais, ô ma sœur, te dirai-je ce que j'ai vu ce jour ? » Elle demanda : « Qu'est-ce donc ? » et il répondit : « J'ai vu l'équivalent de ce jeune homme au pays d'Égypte. Elle est la fille du Vizir Shams al-Din et elle est un modèle de beauté et de charme, du plus aimable visage et de la forme la plus parfaite, parée de symétrie et d'une grâce accomplie. Lorsqu'elle eut atteint l'âge de dix-neuf ans, le Sultan d'Égypte entendit parler d'elle et, faisant mander le Vizir son père, lui dit : Écoute-moi, ô Vizir : il est parvenu à mes oreilles que tu as une fille et je souhaite te la demander en mariage. Le Vizir répondit : Ô notre seigneur le Sultan, daigne accepter mes excuses et prends en pitié mes chagrins, car tu sais que mon frère, qui était mon associé dans le Vizirat, disparut du milieu de nous il y a bien des années et nous ignorons où il est. La cause de son départ fut qu'une nuit, comme nous étions assis ensemble à parler des épouses et des enfants à venir, nous eûmes des mots à ce sujet et il partit dans une grande colère. Mais je fis le serment de ne marier ma fille à personne d'autre qu'au fils de mon frère, le jour où sa mère lui donna naissance, ce qui remonte à près de dix-neuf ans. J'ai appris dernièrement que mon frère est mort à Bassorah, où il avait épousé la fille du Vizir et qu'elle lui avait donné un fils ; et je ne marierai ma fille qu'à lui en l'honneur de la mémoire de mon frère. J'avais noté la date de mon mariage, de la conception de ma femme et de la naissance de ma fille ; et d'après son horoscope, je découvre que son nom est lié à celui de son cousin ; et il y a des damoiselles en abondance pour notre seigneur le Sultan. Le Roi, entendant la réponse et le refus de son Ministre, entra dans une colère extrême et s'écria : Quand quelqu'un de mon rang demande une jeune fille en mariage à quelqu'un de ton rang, il lui confère un honneur, et tu me rejettes et me renvoies avec de froides excuses ! Or, sur la vie de ma tête, je la marierai au plus humble de mes serviteurs, en dépit de ton refus ! Il y avait au palais un palefrenier qui était un Gobbo avec une bosse sur la poitrine et une bosse sur le dos ; et le Sultan l'envoya chercher et le maria à la fille du Vizir, bon gré mal gré, et a ordonné un cortège de mariage pompeux pour lui et qu'il rejoigne son épouse cette nuit même. Je viens de voler jusqu'ici depuis le Caire, où j'ai laissé le Bossu à la porte du Hammam, au milieu des esclaves blancs du Sultan qui agitaient des flambeaux allumés autour de lui. Quant à la fille du Ministre, elle est assise parmi ses nourrices et ses femmes de chambre, pleurant et se lamentant ; car ils ont interdit à son père de l'approcher. Jamais je n'ai vu, ô ma sœur, être plus hideux que ce Bossu, tandis que la jeune dame est celle qui ressemble le plus à ce jeune homme, bien qu'elle soit encore plus belle que lui. » Et Shahrazad vit poindre l'aube et cessa de dire les paroles qui lui étaient permises.

Or, quand vint la Vingt-Deuxième Nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque le Jinn raconta à la Jinniyah comment le Roi avait fait rédiger le contrat de mariage entre le palefrenier bossu et la belle jeune dame qui avait le cœur brisé de chagrin ; et comment elle était la plus belle des créatures et plus belle encore que ce jeune homme, la Jinniyah lui cria : « Tu mens ! ce jeune homme est plus beau que quiconque en son temps. » L'Ifrit lui donna à nouveau le démenti, ajoutant : « Par Allah, ô ma sœur, la damoiselle dont je parle est plus belle que celui-ci ; pourtant nul autre que lui ne la mérite, car ils se ressemblent comme frère et sœur, ou du moins comme cousins. Et, hélas ! quel gâchis que cette fille soit perdue pour ce Bossu ! » Puis elle dit : « Ô mon frère, passons sous lui, soulevons-le et transportons-le au Caire, afin que nous puissions le comparer avec la damoiselle dont tu parles et ainsi déterminer lequel des deux est le plus beau. » « Entendre et obéir ! » répondit-il, « tu parles avec justesse ; il n'est point de raisonnement plus sain que le tien, et je le porterai moi-même. » Il le souleva donc du sol et s'envola avec lui comme un oiseau planant dans les airs, l'Ifritah se tenant près de lui à égale vitesse, jusqu'à ce qu'il atterrît dans la ville du Caire, le déposât sur un banc de pierre et le réveillât. Il se réveilla et, constatant qu'il n'était plus à la tombe de son père dans la ville de Bassorah, il regarda à droite et à gauche et vit qu'il était dans un lieu étrange ; il aurait voulu crier, mais l'Ifrit lui donna une gifle qui le persuada de garder le silence. Puis il lui apporta de riches vêtements, l'en revêtit et, lui donnant un flambeau allumé, lui dit : « Sache que je t'ai amené ici, dans l'intention de te rendre service pour l'amour d'Allah : prends donc cette torche, mêle-toi à la foule à la porte du Hammam et marche avec eux sans t'arrêter jusqu'à ce que tu atteignes la maison du festival de noces ; puis avance hardiment et entre dans le grand salon ; ne crains personne, mais place-toi à la main droite du marié bossu ; et, chaque fois que l'une des nourrices, des femmes de chambre ou des chanteuses s'approchera de toi, mets la main dans ta poche que tu trouveras remplie d'or. Sors-le et jette-le-leur, et ne sois pas avare ; car chaque fois que tu plongeras tes doigts dans ta bourse, tu la trouveras pleine de pièces. Fais largesse à pleines mains et ne crains rien, mais mets ta confiance en Celui qui t'a créé, car cela ne vient pas de ta propre force mais de celle d'Allah le Tout-Puissant, afin que Ses décrets puissent s'accomplir sur Ses créatures. » Lorsque Badr al-Din Hasan entendit ces mots de l'Ifrit, il se dit à lui-même : « Plût au Ciel que je sache ce que tout cela signifie et quelle est la cause d'une telle bonté ! » Cependant, il se mêla à la foule et, allumant son flambeau, se mit en marche avec le cortège nuptial jusqu'à ce qu'il arrivât au bain où il trouva le Bossu déjà à cheval. Alors il se fraya un chemin parmi la foule, un homme d'une beauté véritable dans les plus beaux atours, portant tarbouche et turban et une robe à longues manches brodée d'or ; et, chaque fois que les chanteuses s'arrêtaient pour que les gens leur fissent largesse, il plongeait la main dans sa poche et, la trouvant pleine d'or, en sortait une poignée qu'il jetait sur le tambourin jusqu'à ce qu'il l'eût rempli de pièces d'or pour les musiciennes et les femmes de chambre. Les chanteuses étaient émerveillées par sa générosité et le peuple s'étonnait de sa beauté, de son charme et de la splendeur de sa tenue. Il ne cessa de faire ainsi jusqu'à ce qu'il atteignît la demeure du Vizir (qui était son oncle), où les chambellans repoussèrent le peuple et leur interdirent d'avancer ; mais les chanteuses et les femmes de chambre dirent : « Par Allah, nous n'entrerons pas à moins que ce jeune homme n'entre avec nous, car il nous a donné une vie longue par sa largesse et nous ne montrerons pas la mariée s'il n'est pas présent. » Sur ce, elles l'emmenèrent dans la salle nuptiale et le firent asseoir, bravant les regards malveillants du marié bossu. Les épouses des Émirs, des Vizirs, des Chambellans et des Courtisans se tenaient toutes en double rang, tenant chacune un cierge massif déjà allumé ; toutes portaient des voiles légers sur le visage et les deux rangées, à droite et à gauche, s'étendaient du trône de la mariée jusqu'au fond de la salle jouxtant la chambre d'où elle devait sortir. Quand les dames virent Badr al-Din Hasan et notèrent sa beauté, son charme et son visage qui brillait comme la lune nouvelle, leurs cœurs penchèrent vers lui et les chanteuses dirent à toutes les personnes présentes : « Sachez que cette beauté a rempli nos mains d'or pur ; ne soyez donc pas avares de lui rendre les services des femmes et de vous conformer à tout ce qu'il demande, quoi qu'il demande. » Alors toutes les femmes se pressèrent autour de Hasan avec leurs torches, contemplèrent son charme et envièrent sa beauté ; et toutes, sans exception, auraient volontiers reposé sur son sein une heure, ou plutôt une année. Leurs cœurs étaient si troublés qu'elles laissèrent tomber leurs voiles de devant leurs visages et dirent : « Heureuse celle qui appartient à ce jeune homme ou à qui il appartient ! » ; et elles appelèrent des malédictions sur le marié contrefait et sur celui qui fut la cause de son mariage avec la belle jeune fille ; et chaque fois qu'elles bénissaient Badr al-Din Hasan, elles maudissaient le Bossu, disant : « En vérité, ce jeune homme et nul autre mérite notre Mariée : ah, quel gâchis pour une si belle créature avec ce hideux Quasimodo ; que la malédiction d'Allah tombe sur sa tête et sur le Sultan qui a ordonné ce mariage ! » Puis les chanteuses battirent leurs tambourins et poussèrent des cris de joie, annonçant l'apparition de la mariée ; et la fille du Vizir entra, entourée de ses femmes de chambre qui l'avaient rendue belle à voir ; car elles l'avaient parfumée, encensée et paré sa chevelure ; et elles l'avaient vêtue de parures et d'ornements dignes des puissants Rois Chosroès. La partie la plus remarquable de sa robe était un vêtement ample porté par-dessus ses autres habits : il était diapré d'or rouge avec des figures d'animaux sauvages, et des oiseaux dont les yeux et les becs étaient faits de gemmes, et les griffes de rubis rouges et de béryl vert ; et son cou était orné d'un collier de travail Yamani, valant des milliers de pièces d'or, dont les chatons étaient de grandes gemmes rondes de diverses sortes, telles que jamais Kaysar ou le Roi Tobba n'en possédèrent. Et la mariée était comme la pleine lune à son apogée lors de la quatorzième nuit ; et alors qu'elle avançait dans la salle, elle était comme l'une des Houris du Paradis — loué soit Celui qui l'a créée dans une telle splendeur de beauté ! Les dames l'entouraient comme le blanc contient le noir de l'œil, elles se regroupant comme des étoiles tandis qu'elle brillait parmi elles comme la lune lorsqu'elle dévore les nuages. Or, Badr al-Din Hasan de Bassorah était assis sous le plein regard des gens, quand la mariée s'avança avec sa démarche gracieuse, ondoyante et nageante, et son marié bossu se leva pour l'accueillir et la recevoir : elle, cependant, se détourna du malheureux et marcha vers l'avant jusqu'à ce qu'elle se tînt devant son cousin Hasan, le fils de son oncle. Ce qui fit rire les gens. Mais quand les invités au mariage la virent ainsi attirée vers Badr al-Din, ils firent un grand tumulte et les chanteuses crièrent de toutes leurs forces ; sur quoi il plongea la main dans sa poche et, en sortant une poignée d'or, la jeta dans leurs tambourins et les filles se réjouirent et dirent : « Si nous pouvions obtenir notre souhait, cette mariée serait tienne ! » À cela il sourit et les gens se rassemblèrent autour de lui, flambeaux à la main comme l'œil autour de la pupille, tandis que le marié Gobbo était laissé assis seul, ressemblant fort à un babouin sans queue ; car chaque fois qu'ils allumaient une bougie pour lui, elle s'éteignait malgré lui, si bien qu'il était laissé dans l'obscurité et le silence, ne regardant que lui-même. Quand Badr al-Din Hasan vit le marié assis seul dans l'obscurité, et tous les invités au mariage avec leurs flambeaux et bougies de cire se pressant autour de lui-même, il fut déconcerté et s'émerveilla beaucoup ; mais quand il regarda sa cousine, la fille de son oncle, il se réjouit et ressentit une joie intérieure : il languissait de la saluer et regardait intensément son visage qui rayonnait de lumière et d'éclat. Puis les femmes de chambre lui ôtèrent son voile et la montrèrent dans la première robe de mariée qui était de satin écarlate ; et Hasan eut une vue d'elle qui éblouit sa vue et troubla ses sens, alors qu'elle se déplaçait çà et là, se balançant d'une démarche gracieuse ; et elle fit tourner la tête à tous les invités, femmes aussi bien qu'hommes, car elle était exactement comme le dit le poète supérieur :—

Un soleil sur une baguette dans une colline de sable elle se montrait, parée de sa chemisette couleur cramoisie : De ses lèvres, rosée de miel, elle me fit boire, et de ses joues vermeilles elle éteignit le feu qu'elle avait allumé.

Puis elles changèrent cette robe et la montrèrent dans un vêtement d'azur ; et elle réapparut comme la pleine lune lorsqu'elle se lève au-dessus de l'horizon, avec ses cheveux noirs comme le charbon et ses joues délicatement claires ; et ses dents apparurent dans un doux sourire, ses seins fermes se soulevant, couronnant des flancs de la plus grande douceur et une taille des plus rondes. Et dans cette seconde parure, elle était telle qu'un certain maître des hautes conceptions dit d'une semblable à elle :—

Elle vint vêtue d'un habit d'azur, outremer, comme les cieux sont parés et décorés : Je contemplai le spectacle incomparable, qui montrait à mes yeux une lune d'été par une nuit d'hiver.

Puis elles changèrent cette parure pour une autre et, voilant son visage dans la luxuriance de ses cheveux, délièrent ses boucles d'amour, si noires, si longues que leur noirceur et leur longueur surpassaient les nuits les plus sombres, et elle transperça tous les cœurs avec la flèche magique de ses yeux de gazelle. Elles la montrèrent dans la troisième robe et elle était telle qu'en parla celui qui la décrivit :—

Voilant ses joues avec ses cheveux au matin elle vient, et je compare ses méfaits avec le nuage : Disant : « Tu voile le matin avec la nuit ! » « Ah non ! » répondit-elle, « je couvre la pleine lune avec un air obscur ! »

Puis elles la montrèrent dans la quatrième robe de mariée et elle s'avança brillant comme le soleil levant, se balançant çà et là avec une grâce aimable et une aisance souple comme un faon de gazelle. Et elle fendit tous les cœurs avec les flèches de ses cils, tout comme dit celui qui décrivit une charmeuse comme elle :—

Le soleil de la beauté elle apparaît à la vue et, amoureusement timide, elle se moque de toute beauté ; Et quand il affronte sa faveur et son sourire au matin, le Soleil du jour doit se parer de nuages.

Puis elle sortit dans la cinquième robe, une lumière même de charme comme une baguette de saule ondulant ou une gazelle de la lande assoiffée. Ces mèches qui piquaient comme des scorpions le long de ses joues étaient courbées, et son cou était incliné en guise de flatterie, et ses hanches frémissaient alors qu'elle marchait. Comme dit l'un des poètes la décrivant en vers :—

Elle vient comme la pleine lune lors d'une nuit heureuse ; taille effilée, avec une forme d'une puissance magique : Elle a un œil dont les regards domptent l'humanité, et le Rubis sur ses joues reflète sa lumière : Le noir de ses cheveux voile ses hanches ; méfiez-vous des boucles qui mordent d'une morsure de vipère ! Ses flancs sont doux comme la soie, tandis que le cœur n'est qu'un rocher caché derrière cette surface à la vue : Des rideaux frangés de ses yeux, elle tire des flèches qui, à la portée la plus lointaine, atteignent la cible : Quand autour de son cou ou de sa taille je jette mes bras, ses seins me repoussent avec leur hauteur durcie. Ah, comme sa beauté excelle en tout ! ah, comme cette forme transcende la branche gracieuse qui ondoie !

Puis elles la parèrent de la sixième toilette, une robe qui était verte. Et maintenant elle faisait honte, dans sa droitesse élancée, à la lance brun-noix ; son visage rayonnant obscurcissait les rayons les plus brillants de la pleine lune et elle surpassait les branches qui se penchent par son mouvement doux et sa grâce flexible. Son charme exaltait les beautés des quatre coins de la terre et elle brisait les cœurs des hommes par la signification de son apparence ; car elle était exactement comme dit l'un des poètes en ces lignes :—

C'était une damoiselle que l'art de la parure avait ornée de pièges et de ruses : et vêtue de rayons comme si le soleil lui avait emprunté sa lumière : Elle vint devant nous merveilleusement vêtue d'une chemisette de vert, comme voilée par son écran de feuilles, la grenade se cache à la vue : Et quand il dit : « Comment appelles-tu la manière de ton vêtement ? » Elle nous répondit d'une manière plaisante, parée d'un double sens ; « Nous appelons ce vêtement crève-cœur ; et justement il est nommé, car bien des cœurs avec ceci nous avons brisés et conquis bien des esprits ! »

Puis elles la montrèrent dans la septième robe, colorée entre le carthame et le safran, tout comme dit l'un des poètes :—

Dans une robe de safran pâle et de carthame rouge, musquée, parfumée au santal, ambrée, elle est venue pour affronter : « Lève-toi ! » cria sa jeunesse, « sors et montre-toi ! » « Assieds-toi ! » dirent ses hanches, « nous ne pouvons supporter le choc ! » Et quand je demandai une passe, sa Beauté dit « Fais, fais ! » et sa jolie honte dit « Ne fais pas, ne fais pas ! »

Ainsi, ils présentèrent la mariée dans chacune de ses sept toilettes devant Hasan al-Basri, négligeant totalement le Bossu qui restait là à bouder dans son coin ; et, lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle dit : « Ô Allah, fais de cet homme mon époux et délivre-moi du mal de ce mari bossu. » Dès qu’ils eurent mis fin à cette partie de la cérémonie, ils congédièrent les invités au mariage qui sortirent, femmes, enfants et tout le reste, et nul ne demeura hormis Hasan et le Bossu, tandis que les habilleuses conduisaient la mariée dans une pièce intérieure pour changer sa parure et son équipement et la préparer pour l'époux. Là-dessus, Quasimodo s’approcha de Badr al-Din Hasan et dit : « Ô mon seigneur, tu nous as égayés cette nuit par ta bonne compagnie et tu nous as accablés de ta gentillesse et de ta courtoisie ; mais maintenant, pourquoi ne te lèves-tu pas pour t'en aller ? » « Bismillah, répondit-il, au nom d’Allah, qu’il en soit ainsi ! » Et, se levant, il sortit par la porte où l’Ifrit le rencontra et dit : « Reste à ta place, ô Badr al-Din, et quand le Bossu ira aux lieux d’aisance, entre sans perdre de temps et assieds-toi dans l’alcôve ; et quand la mariée viendra, dis-lui : "C'est moi ton mari, car le Roi n'a imaginé cette ruse que par crainte pour toi du mauvais œil, et celui que tu as vu n'est qu'un Syce, un palefrenier, l'un de nos garçons d'écurie." Puis marche hardiment vers elle et dévoile son visage ; car la jalousie nous a pris en cette affaire. » Pendant que Hasan parlait encore avec l’Ifrit, voilà que le marié sortit de la salle et, entrant dans les lieux d’aisance, s’assit sur le siège. Il l’eut à peine fait que l’Ifrit sortit du réservoir, où se trouvait l’eau, sous l’apparence d’une souris et couina : « Zeek ! » Le Bossu demanda : « Qu’as-tu donc ? » ; et la souris grandit, grandit, jusqu’à devenir un chat noir comme du charbon qui miaula : « Miaou ! Miaou ! » Puis il grandit encore et encore jusqu’à devenir un chien qui aboya : « Ouah ! Ouah ! » Quand le marié vit cela, il fut effrayé et s’écria : « Hors d’ici, ô malchanceux ! » Mais le chien grandit et s’enfla jusqu’à devenir un ânon qui hennit et souffla à son visage : « Hauk ! Hauk ! » Là-dessus, le Bossu trembla et cria : « Venez à mon aide, ô gens de la maison ! » Mais voici que l’ânon grandit et devint gros comme un buffle, barra le passage devant lui et parla avec la voix des fils d’Adam, disant : « Malheur à toi, ô Bossu, ô puant, ô le plus immonde des palefreniers ! » Entendant cela, le marié fut saisi d’une colique et s’assit sur les latrines tout habillé, les dents claquant et s’entrechoquant. L’Ifrit dit : « Le monde est-il si étroit pour toi que tu ne trouves personne à épouser sinon celle que j’aime ? » Mais comme il gardait le silence, l’Ifrit reprit : « Réponds-moi ou je te ferai habiter la poussière ! » « Par Allah, répondit le Bossu, ô Roi des Buffles, ce n’est pas ma faute, car ils m’ont forcé à l’épouser ; et en vérité, j’ignorais qu’elle eût un amant parmi les buffles ; mais à présent, je me repens, d’abord devant Allah et ensuite devant toi. » L’Ifrit lui dit : « Je te jure que si tu sors de ce lieu, ou si tu prononces un mot avant le lever du soleil, je te tordrai assurément le cou. Quand le soleil se lèvera, va ton chemin et ne reviens jamais dans cette maison. » En disant cela, l’Ifrit prit le Bossu et le plaça la tête en bas et les pieds en l’air dans la fente des latrines, et lui dit : « Je te laisserai ici mais je t’aurai à l’œil jusqu’au lever du soleil ; et, si tu bouges avant, je te saisirai par les pieds et fracasserai ton crâne contre le mur : prends donc garde à ta vie ! » Jusqu’ici pour ce qui concerne le Bossu, mais pour Badr al-Din Hasan de Bassorah, il laissa le Bossu et l’Ifrit en train de se quereller et de se disputer et, entrant dans la maison, s’assit en plein milieu de l’alcôve ; et voilà que la mariée entra, accompagnée d’une vieille femme qui se tint à la porte et dit : « Ô Père de la Droiture, lève-toi et prends ce que Dieu te donne. » Puis la vieille femme s’en alla et la mariée, nommée Sitt al-Husn ou la Dame de Beauté, entra dans la partie intérieure de l’alcôve, le cœur brisé, se disant en elle-même : « Par Allah, je ne céderai jamais mon corps à cet homme ; non, pas même s’il devait m’ôter la vie ! » Mais alors qu’elle atteignait le fond, elle vit Badr al-Din Hasan et elle dit : « Mon chéri ! Es-tu toujours assis ici ? Par Allah, je souhaitais que tu sois mon époux ou, du moins, que toi et le palefrenier bossu soyez associés en moi. » Il répondit : « Ô belle dame, comment le Syce aurait-il accès à toi, et comment pourrait-il te partager avec moi ? » « Alors, dit-elle, qui est mon mari, toi ou lui ? » « Sitt al-Husn, reprit Hasan, nous n’avons pas fait cela pour le plaisir, mais seulement comme une ruse pour détourner de toi le mauvais œil ; car quand les habilleuses, les chanteuses et les invités virent ta beauté exposée devant moi, ils craignirent le mauvais sort et ton père engagea le palefrenier pour dix dinars et une écuelle de viande afin de nous ôter le mauvais œil ; et maintenant, il a reçu son salaire et s’en est allé. » Quand la Dame de Beauté entendit ces paroles, elle sourit, se réjouit et rit d’un rire plaisant. Puis elle lui chuchota : « Par le Seigneur, tu as éteint un feu qui me torturait et maintenant, par Allah, ô mon petit chéri aux cheveux sombres, prends-moi contre toi et presse-moi sur ton sein ! » Puis elle se mit à chanter :

Par Allah, pose ton pied sur mon âme ; depuis de longues, longues années, je ne désire que cela : Et murmure-moi des contes d’amour à l’oreille ; pour moi, c’est plus doux que la plus douce des chansons ! Nul autre jeune homme ne reposera sur mon cœur ; alors fais-le souvent, mon chéri, et fais-le longtemps.

Puis elle retira ses vêtements de dessus et ouvrit sa chemise du cou jusqu’en bas, montrant ses parties génitales et toute la rondeur de ses hanches. Quand Badr al-Din vit ce spectacle glorieux, ses désirs furent éveillés, et il se leva et quitta ses vêtements, et enroulant dans ses pantalons larges la bourse d’or qu’il avait prise au Juif et qui contenait les mille dinars, il la posa sous le bord de la literie. Puis il enleva son turban et le posa sur le siège au-dessus de ses autres vêtements, restant en calotte et en fine chemise de soie bleue lacée d’or. Sur quoi la Dame de Beauté l’attira à elle et il fit de même. Puis il la prit dans ses bras, plaça ses jambes autour de sa taille et pointa directement ce canon placé là où il abat le rempart de la virginité et le dévaste. Et il la trouva perle non percée et non enfilée, et pouliche par aucun homme hormis lui non montée ; et il abattit sa virginité et jouit de sa jeunesse dans sa virilité, et bientôt il retira l’épée du fourreau ; et retourna au combat, chose aisée ; et quand la bataille et le siège furent terminés, quelque quinze assauts il eut livrés et elle conçut de lui cette nuit-là même. Puis il posa sa main sous sa tête et elle fit de même, et ils s’embrassèrent et s’endormirent dans les bras l’un de l’autre, comme un certain poète l’a dit de tels amants dans ces couplets :

Rends visite à ton amant, méprise ce que l’envie a raconté ; nul churl envieux ne sourira sur un amour animé. Allah miséricordieux n’a fait spectacle plus juste que des amants unis que tient un seul lit ; Sein contre sein et vêtus de leurs propres joies, avec pour oreillers des avant-bras moulés dans la plus fine forme : Et quand le cœur parle au cœur avec la langue de l’amour, les gens qui voudraient les séparer frappent l’acier glacé : Si tu trouves un bel ami qui s’attache à toi, vis pour cet ami, cet ami, enferme-le dans ton cœur. Ô vous qui blâmez pour l’amour nous, tendres amants, dites, pouvez-vous soulager un esprit malade ?

Ceci pour ce qui concerne Badr al-Din Hasan et Sitt al-Husn, sa cousine ; mais pour l’Ifrit, dès qu’il vit les deux endormis, il dit à l’Ifritah : « Lève-toi ; glisse-toi sous le jeune homme et portons-le de retour à sa place avant que l’aube ne nous surprenne ; car le jour est proche. » Là-dessus, elle s’avança et, se glissant sous lui alors qu’il dormait, le prit, vêtu seulement de sa fine chemise bleue, laissant le reste de ses vêtements ; et elle ne cessa de voler (l’Ifrit rivalisant avec elle dans le vol) jusqu’à ce que l’aube leur signale qu’elle les avait atteints à mi-chemin, et le Muezzin commença son appel depuis le Minaret : « Accourez au salut ! Accourez au salut ! » Alors Allah permit à Son hôte angélique de transpercer l’Ifrit avec une étoile filante, si bien qu’il fut consumé, mais l’Ifritah s’échappa et descendit avec Badr al-Din à l’endroit où l’Ifrit fut brûlé, et ne le ramena pas à Bassorah, craignant qu’il ne lui arrivât malheur. Or, par l’ordre de Celui qui prédestine toutes choses, ils atterrirent à Damas de Syrie, et l’Ifritah déposa son fardeau à l’une des portes de la ville et s’envola. Lorsque le jour se leva et que les portes furent ouvertes, les gens qui sortirent virent un beau jeune homme, sans autre vêtement que sa chemise bleue de soie brodée d’or et sa calotte, étendu sur le sol, noyé dans le sommeil après le dur labeur de la nuit qui ne lui avait pas permis de prendre son repos. Les gens, en le regardant, dirent : « Ô la chance de celle avec qui celui-ci a passé la nuit ! Mais il aurait dû attendre pour revêtir ses vêtements. » Un autre dit : « Triste sort que celui des fils de grandes familles ! Peut-être vient-il tout juste de sortir de la taverne pour une affaire quelconque et le vin lui est monté à la tête, si bien qu’il a manqué l’endroit où il se rendait et a erré jusqu’à arriver à la porte de la ville ; et, la trouvant fermée, il s’est couché et a fait dodo ! » Comme les gens échangeaient des suppositions à son sujet, soudain la brise du matin souffla sur Badr al-Din et, soulevant sa chemise jusqu’au milieu du corps, montra un estomac et un nombril avec quelque chose en dessous, et des jambes et des cuisses claires comme du cristal et lisses comme de la crème. Les gens crièrent : « Par Allah, c’est un bel homme ! » ; et à ce cri, Badr al-Din s’éveilla et se trouva couché à une porte de ville avec une foule rassemblée autour de lui. À cela, il s’émerveilla grandement et demanda : « Où suis-je, ô bonnes gens ; et qu’est-ce qui vous pousse à vous rassembler ainsi autour de moi, et qu’ai-je à faire avec vous ? » ; et ils répondirent : « Nous t’avons trouvé couché ici, endormi pendant l’appel à la prière de l’aube et c’est tout ce que nous savons de l’affaire, mais où as-tu dormi la nuit dernière ? » « Par Allah, ô bonnes gens, répondit-il, j’ai dormi la nuit dernière au Caire. » Quelqu’un dit : « Tu as sûrement mangé du Hashísh » ; et un autre : « C’est un idiot » ; et un troisième : « C’est une citrouille » ; et un quatrième lui demanda : « Es-tu hors de ton esprit ? Tu dors au Caire et tu te réveilles le matin à la porte de la ville de Damas ! » Il cria : « Par Allah, mes bonnes gens, tous autant que vous êtes, je ne vous mens pas : j’ai effectivement dormi hier soir au pays d’Égypte et hier après-midi j’étais à Bassorah. » L’un dit : « Eh bien ! eh bien ! » ; un autre : « Oh ! oh ! » ; un troisième : « Ainsi ! ainsi ! » ; et un quatrième cria : « Ce jeune homme est fou, il est possédé par le Jinni ! » Alors ils frappèrent dans leurs mains devant lui et se dirent les uns aux autres : « Hélas, quelle pitié pour sa jeunesse : par Allah, un fou ! Et la folie ne respecte personne. » Puis ils lui dirent : « Reprends tes esprits et retrouve ta raison ! Comment pourrais-tu être à Bassorah hier et au Caire la nuit dernière et, avec cela, te réveiller à Damas ce matin ? » Mais il persista : « J’étais effectivement un marié au Caire la nuit dernière. » « Peut-être as-tu rêvé, reprirent-ils, et as-tu vu tout cela dans ton sommeil. » Alors Hasan réfléchit un moment et leur dit : « Par Allah, ce n’est pas un rêve ; ni une vision ne semble-t-il ! J’étais certainement au Caire où ils ont présenté la mariée devant moi, en présence d’une tierce personne, le Bossu palefrenier qui était assis tout près. Par Allah, ô mon frère, ce n’est pas un rêve, et si c’était un rêve, où est le sac d’or que je portais avec moi et où sont mon turban, ma robe et mon pantalon ? » Puis il se leva et entra dans la ville, parcourant ses autoroutes, ses chemins de traverse et ses bazars ; et les gens le pressaient et se moquaient de lui, criant : « Fou ! fou ! » jusqu’à ce que, hors de lui de rage, il se réfugie dans la boutique d’un cuisinier. Or, ce Cuisinier avait été un peu trop rusé, c’est-à-dire un fripon et un voleur ; mais Allah l’avait fait se repentir et se détourner de ses mauvaises voies et ouvrir une boutique de cuisinier ; et tous les gens de Damas vivaient dans la crainte de son audace et de sa malice. Ainsi, quand la foule vit le jeune homme entrer dans sa boutique, elle se dispersa, craignant cet homme, et s’en alla par son chemin. Le Cuisinier regarda Badr al-Din et, notant sa beauté et sa grâce, tomba immédiatement amoureux de lui et dit : « D’où viens-tu, ô jeune homme ? Raconte-moi aussitôt ton histoire, car tu es devenu plus cher à mes yeux que mon âme. » Hasan lui raconta donc tout ce qui lui était arrivé du début à la fin (mais dans la répétition, il n’y a pas de fruit) et le Cuisinier dit : « Ô mon seigneur Badr al-Din, sans aucun doute tu sais que ce cas est merveilleux et cette histoire prodigieuse ; c’est pourquoi, ô mon fils, cache ce qui t’est arrivé, jusqu’à ce qu’Allah dissipe les maux qui sont les tiens ; et reste avec moi ici en attendant, car je n’ai pas d’enfant et je t’adopterai. » Badr al-Din répondit : « Qu’il en soit comme tu le voudras, ô mon oncle ! » Sur quoi le Cuisinier se rendit au bazar et lui acheta un bel habit qu’il lui fit revêtir ; puis il se rendit avec lui chez le Kazi, et déclara officiellement qu’il était son fils. Ainsi Badr al-Din Hasan devint connu dans la ville de Damas comme le fils du Cuisinier et il s’assit avec lui dans la boutique pour encaisser l’argent, et c’est ainsi qu’il y séjourna pendant un temps. Jusqu’ici pour lui ; mais pour ce qui concerne sa cousine, la Dame de Beauté, quand le matin se leva, elle s’éveilla et ne trouva pas Badr al-Din Hasan à ses côtés ; mais elle pensa qu’il était allé aux latrines et elle s’assit, l’attendant une heure ou deux ; quand voici qu’entra son père Shams al-Din Mohammed, Wazir d’Égypte. Or, il était inconsolable en raison de ce qui lui était arrivé par la faute du Sultan, qui l’avait traité durement et avait marié sa fille de force au plus bas de ses serviteurs, et lui-même n’était qu’un tas de palefrenier bossu, et il se disait : « Je tuerai cette fille mienne si de son plein gré elle a cédé son corps à ce misérable maudit. » Il arriva donc à la porte de la chambre privée de la mariée et dit : « Holà ! Sitt al-Husn. » Elle lui répondit : « Me voici ! Me voici ! Ô mon seigneur », et elle sortit, la démarche mal assurée après les douleurs et les plaisirs de la nuit ; et elle baisa sa main, son visage montrant une luminosité et une beauté redoublées pour avoir reposé dans les bras de cette gazelle, son cousin. Quand son père, le Wazir, la vit dans cet état, il lui demanda : « Ô toi la maudite, te réjouis-tu à cause de ce palefrenier ? », et Sitt al-Husn sourit doucement et répondit : « Par Allah, ne me tourne pas en ridicule : assez de ce qui s’est passé hier quand les gens riaient de moi, et m’égalaient à ce palefrenier qui n’est pas digne d’apporter les chaussures ou les pantoufles de mon mari ; non, qui ne vaut pas les rognures des ongles de mon mari ! Par le Seigneur, jamais de ma vie je n’ai passé une nuit aussi douce qu’hier soir ! Alors ne te moque pas en me rappelant le Bossu. » Quand son parent entendit ses paroles, il fut rempli de fureur, ses yeux brillèrent et se fixèrent, si bien que peu de chose d’eux restait visible sinon le blanc, et il cria : « Fi de toi ! Quels sont ces mots ? C’est le palefrenier bossu qui a passé la nuit avec toi ! » « Allah sur toi, répondit la Dame de Beauté, ne m’ennuie pas avec le Bossu, qu’Allah maudisse son père ; et cesse de plaisanter avec moi ; car ce palefrenier n’avait été engagé que pour dix dinars et une écuelle de viande, et il a pris son salaire et s’en est allé. Quant à moi, je suis entrée dans la chambre nuptiale, où j’ai trouvé mon vrai marié assis, après que les chanteuses m’eurent présentée à lui ; celui-là même qui avait croisé leurs mains avec de l’or rouge, jusqu’à ce que chaque pauvre présent devienne riche ; et j’ai passé la nuit sur le sein de mon bel homme, un chéri des plus vifs, avec ses yeux noirs et ses sourcils joints. » Quand son parent entendit ces mots, la lumière devant son visage devint nuit, et il cria contre elle en disant : « Ô toi la putain ! Qu’est-ce que c’est que ce que tu me racontes ? Où est ton esprit ? » « Ô mon père, reprit-elle, tu me brises le cœur ; assez pour toi de m’avoir été si dur ! En effet, mon mari qui a pris ma virginité vient tout juste d’aller aux lieux d’aisance et je sens que j’ai conçu de lui. » Le Wazir se leva dans un grand étonnement et entra dans les latrines où il trouva le palefrenier bossu avec sa tête dans le trou et ses talons en l’air. À cette vue, il fut confondu et dit : « Ce n’est nul autre que lui, le coquin de Bossu ! » Alors il l’appela : « Holà, Bossu ! » Le Bossu grogna : « Taghúm ! Taghúm ! », pensant que c’était l’Ifrit qui lui parlait ; alors le Wazir lui cria et dit : « Parle, ou je te tranche la tête avec cette épée. » Alors le Bossu dit : « Par Allah, ô Shaykh des Ifrits, depuis que tu m’as mis dans cet endroit, je n’ai pas levé la tête ; alors Allah sur toi, prends pitié et traite-moi avec bonté ! » Quand le Wazir entendit cela, il demanda : « Qu’est-ce que c’est que ce que tu dis ? Je suis le père de la mariée et non un Ifrit. » « Assez pour toi de m’avoir fait presque mourir, répondit Quasimodo ; maintenant va ton chemin avant qu’il ne vienne sur toi, celui qui m’a traité ainsi. Ne pouviez-vous pas me marier à une autre qu’à l’amoureuse des buffles et la bien-aimée des Ifrits ? Qu’Allah la maudisse et maudisse celui qui m’a marié à elle et qui fut la cause de ce qui m’arrive. »

Elle dit : « Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que le palefrenier bossu parla au père de la mariée en disant : "Qu'Allah maudisse celui qui fut la cause de mon état !" Alors le Vizir lui dit : "Lève-toi et sors de ce lieu !" "Suis-je fou, s'écria le palefrenier, pour que je m'en aille avec toi sans la permission de l'Ifrit dont les dernières paroles furent : — Quand le soleil se lèvera, lève-toi et va ton chemin. Le soleil est-il levé ou non ? Car je n'ose bouger d'ici avant cela." Le Vizir demanda : "Qui t'a amené ici ?" et il répondit : "Je suis venu ici hier soir pour un besoin naturel et pour faire ce que nul ne peut faire pour moi, quand soudain ! Une souris sortit de l'eau, et elle grinça contre moi et gonfla et devint grosse jusqu'à être grande comme un buffle, et me parla des mots qui pénétrèrent mes oreilles. Puis il me laissa ici et s'en alla, qu'Allah maudisse la mariée et celui qui m'a marié à elle !" Le Vizir s'approcha de lui et souleva sa tête hors du trou de la fosse d'aisance ; et il s'en alla en courant pour sauver sa peau, croyant à peine que le soleil était levé ; et il se rendit auprès du Sultan à qui il raconta tout ce qui lui était arrivé avec l'Ifrit. Mais le Vizir retourna dans la chambre privée de la mariée, l'âme fort troublée à son sujet, et lui dit : "Ô ma fille, explique-moi cette affaire étrange !" Elle dit : "C'est simplement ceci. Le marié à qui l'on m'a présentée hier soir a couché avec moi toute la nuit, et a pris ma virginité, et je suis enceinte de lui. Il est mon mari et si tu ne me crois pas, voilà son turban, tordu comme il l'était, posé sur le banc, et son poignard et son pantalon sous le lit avec quelque chose, je ne sais quoi, enveloppé dedans." Quand son père entendit cela, il entra dans la chambre privée et trouva le turban qui avait été laissé là par Badr al-Din Hasan, le fils de son frère, et il le prit en main et le retourna, disant : "C'est le turban que portent les Vizirs, si ce n'est qu'il est d'étoffe de Mossoul." Il l'ouvrit donc et, trouvant ce qui semblait être une amulette cousue dans le fez, il décousit la doublure et l'en sortit ; puis il souleva le pantalon dans lequel se trouvait la bourse des mille pièces d'or et, l'ouvrant aussi, y trouva un papier écrit. Il le lut et c'était le reçu de vente du Juif au nom de Badr al-Din Hasan, fils de Nur al-Din Ali, l'Égyptien ; et les mille dinars étaient là aussi. Aussitôt que Shams al-Din eut lu cela, il poussa un grand cri et tomba au sol en s'évanouissant ; et dès qu'il revint à lui et comprit le fond de l'affaire, il s'émerveilla et dit : "Il n'y a de dieu que Dieu, dont la toute-puissance est sur toutes choses ! Sais-tu, ô ma fille, qui fut celui qui est devenu l'époux de ta virginité ?" "Non", répondit-elle, et il dit : "En vérité, c'est le fils de mon frère, ton cousin, et ces mille dinars sont ta dot. Louange à Allah ! Et si seulement je savais comment cette affaire est arrivée !" Puis il ouvrit l'amulette qui était cousue et y trouva un papier de l'écriture de son défunt frère, Nur al-Din l'Égyptien, père de Badr al-Din Hasan ; et, quand il vit l'écriture, il l'embrassa encore et encore ; et il pleura et se lamenta sur son frère mort et improvisa ces vers :

Je vois leurs traces et de douleur je fonds, et sur leurs demeures d'autrefois je pleure et soupire : Et je prie Celui qui a porté ce coup de séparation, qu'il daigne un jour accorder un retour en paix.

Quand il eut fini ses vers, il lut le parchemin et y trouva consignées les dates du mariage de son frère avec la fille du Vizir de Bassorah, et de son union avec elle, et sa conception, et la naissance de Badr al-Din Hasan et toute l'histoire et les faits de son frère jusqu'au jour de sa mort. Il s'émerveilla donc beaucoup et frissonna de joie et, comparant les dates avec son propre mariage et son union avec sa femme et la naissance de sa fille, Sitt al-Husn, il trouva qu'elles concordaient parfaitement. Il prit donc le document et, se rendant avec lui chez le Sultan, il l'informa de ce qui s'était passé, du début à la fin ; ce dont le Roi s'émerveilla et ordonna que l'affaire fût immédiatement consignée. Le Vizir demeura ce jour-là à attendre de voir le fils de son frère, mais il ne vint pas ; et il attendit un deuxième jour, un troisième jour et ainsi jusqu'au septième jour, sans aucune nouvelle de lui. Il dit alors : "Par Allah, je ferai une chose telle que nul n'en a jamais fait avant moi !" et il prit un roseau à écrire et de l'encre et dessina sur une feuille de papier le plan de toute la maison, montrant où se trouvait la chambre privée avec le rideau à tel endroit et les meubles à tel autre, et ainsi de suite avec tout ce qui était dans la pièce. Puis il plia le croquis et, faisant rassembler tous les meubles, il prit les vêtements de Badr al-Din, le turban, le fez, la robe et la bourse, et transporta le tout dans sa maison et les enferma, en attendant la venue de son neveu, Badr al-Din Hasan, le fils de son frère disparu, avec un cadenas de fer sur lequel il apposa son sceau. Quant à la fille du Vizir, quand le compte de ses mois fut accompli, elle mit au monde un fils semblable à la pleine lune, l'image de son père en beauté, en éclat, en justes proportions et en grâce parfaite. Ils coupèrent son cordon ombilical et appliquèrent du kohl sur ses paupières pour renforcer ses yeux, et le confièrent aux nourrices et aux gouvernantes, le nommant Ajib, le Merveilleux. Son jour était comme un mois et son mois comme une année ; et, quand sept années furent passées sur lui, son grand-père l'envoya à l'école, enjoignant au maître de lui enseigner la lecture du Coran et de bien l'éduquer. Il resta à l'école quatre ans, jusqu'à ce qu'il commence à tyranniser ses condisciples, à les insulter, à les rudoyer et à les battre en disant : "Qui parmi vous est comme moi ? Je suis le fils du Vizir d'Égypte !" Finalement, les garçons vinrent en groupe se plaindre au moniteur du mauvais traitement qu'ils subissaient de la part d'Ajib, et il leur dit : "Je vais vous dire quelque chose que vous pouvez faire pour qu'il cesse de venir à l'école, c'est ceci : demain, quand il entrera, asseyez-vous autour de lui et dites, l'un de vous à l'autre : — Par Allah, nul ne jouera avec nous à ce jeu s'il ne nous dit les noms de sa maman et de son papa ; car celui qui ne connaît pas les noms de sa mère et de son père est un bâtard, un fils d'adultère, et il ne jouera pas avec nous." Quand l'aube pointa, les garçons vinrent à l'école, Ajib étant l'un d'eux, et tous se rassemblèrent autour de lui en disant : "Nous allons jouer à un jeu auquel nul ne se joindra s'il ne peut dire le nom de sa maman et de son papa." Et ils crièrent tous : "Par Allah, c'est bien !" Puis l'un d'eux dit : "Mon nom est Májid, celui de ma maman est Alawiyah et celui de mon daddy est Izz al-Din." Un autre parla de la même manière, puis un troisième, jusqu'à ce que le tour d'Ajib vienne, et il dit : "Mon nom est Ajib, celui de ma mère est Sitt al-Husn, et celui de mon père est Shams al-Din, le Vizir du Caire." "Par Allah, crièrent-ils, le Vizir n'est pas ton vrai père." Ajib répondit : "Le Vizir est mon père en vérité." Alors tous les garçons rirent et frappèrent dans leurs mains contre lui, disant : "Il ne sait pas qui est son papa : sors d'entre nous, car nul ne jouera avec nous s'il ne connaît le nom de son père." Là-dessus, ils se dispersèrent autour de lui et se moquèrent de lui ; sa poitrine fut donc oppressée et il manqua d'étouffer en larmes, le cœur blessé. Alors le moniteur lui dit : "Nous savons que le Vizir est ton grand-père, le père de ta mère, Sitt al-Husn, et non ton père. Quant à ton père, tu ne le connais pas et nous non plus ; car le Sultan a marié ta mère au palefrenier bossu ; mais le Djinni est venu et a couché avec elle, et tu n'as pas de père connu. Cesse donc de te comparer trop avantageusement aux petits de l'école, jusqu'à ce que tu saches que tu as un père légitime ; car jusque-là, tu passeras pour un enfant d'adultère parmi eux. Ne vois-tu pas que même le fils d'un marchand connaît son géniteur ? Ton grand-père est le Vizir d'Égypte ; mais quant à ton père, nous ne le connaissons pas et nous disons même que tu n'en as pas. Reviens donc à la raison !" Quand Ajib entendit ces paroles insultantes du moniteur et des écoliers et comprit le reproche qu'ils lui faisaient, il sortit aussitôt et courut vers sa mère, Sitt al-Husn, pour se plaindre ; mais il pleurait si amèrement que ses larmes l'empêchèrent de parler pendant un moment. Quand elle entendit ses sanglots et vit ses larmes, son cœur brûla comme par le feu pour lui, et elle dit : "Ô mon fils, pourquoi pleures-tu ? Qu'Allah garde les larmes loin de tes yeux ! Dis-moi ce qui t'est arrivé ?" Il lui raconta donc tout ce qu'il avait entendu de la part des garçons et du moniteur, et finit par demander : "Et qui, ô ma mère, est mon père ?" Elle répondit : "Ton père est le Vizir d'Égypte", mais il dit : "Ne me mens pas. Le Vizir est ton père, pas le mien ! Qui est donc mon père ? Si tu ne me dis pas la pure vérité, je me tuerai avec ce poignard." Quand sa mère l'entendit parler de son père, elle pleura, se souvenant de son cousin, de sa nuit de noces avec lui et de tout ce qui s'y était produit, et elle répéta ces couplets :

Ils ont allumé l'amour dans mon cœur et sont partis, et tout ce que j'aime s'est retiré vers des terres lointaines ; Et quand ils m'ont quittée, la résignation m'a aussi quittée, et quand nous nous sommes séparés, la Patience a fait ses adieux : Ils ont fui, et en fuyant, mes joies ont fui avec eux, dans la constance même mon esprit s'est envolé : Ils ont fait couler mes paupières avec les larmes de la séparation, et ces gouttes sont dues à la douleur du départ : Et quand je languis de voir le jour des retrouvailles, mes gémissements se prolongent en implorant la pitié : Alors dans le fond de mon cœur je trace leurs formes, et l'amour et le désir renouvellent le souci et la peine : Ô vous, dont les noms s'accrochent à moi comme un manteau, dont l'amour que j'ai serré plus étroitement qu'une chemise, Bien-aimés ! Jusqu'à quand ce dur dédain ? Jusqu'à quand cette séparation et cette fuite timide et coquette ?

Puis elle se lamenta et cria haut et fort, et son fils fit de même ; et voilà qu'entra le Vizir, dont le cœur brûlait à la vue de leurs lamentations, et il dit : "Qu'est-ce qui vous fait pleurer ?" La Dame de Beauté l'informa donc de ce qui s'était passé entre son fils et les écoliers ; et il pleura lui aussi, se rappelant son frère et ce qui s'était passé entre eux, et ce qui était arrivé à sa fille, et comment il n'avait pas réussi à découvrir quel mystère résidait dans cette affaire. Puis il se leva aussitôt et, se rendant à la salle d'audience, alla droit au Roi et lui raconta son histoire, et sollicita sa permission de voyager vers l'est jusqu'à la ville de Bassorah pour se renseigner sur le fils de son frère. De plus, il supplia le Sultan de lui écrire des lettres patentes, l'autorisant à se saisir de Badr al-Din, son neveu et gendre, partout où il pourrait le trouver. Et il pleura devant le Roi, qui eut pitié de lui et écrivit des autographes royaux à ses députés dans tous les climats et pays et villes ; ce dont le Vizir se réjouit et pria pour des bénédictions sur lui. Puis, prenant congé de son Souverain, il retourna à sa maison, où il équipa lui-même, sa fille et son enfant adoptif Ajib avec tout ce qui était nécessaire pour une longue marche ; il se mit en route et voyagea le premier jour, et le deuxième, et le troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il arrivât à la ville de Damas. Il la trouva être un bel endroit, abondant en arbres et en ruisseaux, comme le poète l'a dit :

Quand je passais la nuit et le jour dans la ville de Damas, le Temps jurait qu'il n'en verrait jamais une telle autre : Et nous dormions sans souci sous l'aile de la nuit, jusqu'à ce que le Matin pommelé renouvelle ses sourires : Et la rosée sur la branche pendait dans sa beauté, comme des perles destinées à tomber quand le Zéphyr soufflait : Et le Lac était la page où les oiseaux lisaient et notaient, et les nuages mettaient les points à ce que les brises écrivaient.

Le Vizir campa sur l'espace ouvert appelé Al-Hasá ; et, après avoir dressé les tentes, il dit à ses serviteurs : "Halte ici pour deux jours !" Ils allèrent donc dans la ville pour leurs affaires diverses, celui-ci pour vendre, celui-là pour acheter ; celui-ci pour aller au Hammam, celui-là pour visiter la Grande Mosquée des Banu Umayyah, les Omeyyades, dont il n'y a pas de pareille en ce monde. Ajib y alla aussi, avec son eunuque de garde, pour le réconfort et la diversion, et le serviteur suivait avec un bâton de bois d'amandier si lourd que s'il frappait un chameau avec, la bête ne se relèverait jamais. Quand les habitants de Damas virent la beauté d'Ajib, son éclat, sa grâce parfaite et sa symétrie (car il était une merveille de beauté et de charme irrésistible, plus doux que la brise fraîche du Nord, plus sucré que les eaux limpides pour l'homme assoiffé, et plus plaisant que la santé que réclame le malade), une foule immense le suivit, tandis que d'autres couraient devant et s'asseyaient sur la route pour attendre qu'il arrive, afin de pouvoir le contempler, jusqu'à ce que, comme le Destin l'avait décrété, l'Eunuque s'arrêtât devant la boutique du père d'Ajib, Badr al-Din Hasan. Or, sa barbe avait poussé, longue et épaisse, et son esprit s'était mûri au cours des douze années qui s'étaient écoulées, et le Cuisinier, ex-vaurien, étant mort, le soi-disant Hasan de Bassorah avait succédé à ses biens et à sa boutique, car il avait été formellement adopté devant le Cadi et des témoins. Quand son fils et l'Eunuque s'arrêtèrent devant lui, il fixa Ajib et, voyant combien il était beau, son cœur battit et palpita, le sang attira le sang, l'affection naturelle s'exprima et ses entrailles se remuèrent pour lui. Il venait de préparer une conserve de grains de grenade au sucre, et l'amour implanté par le Ciel travailla en lui ; il appela donc son fils Ajib et dit : "Ô mon seigneur, ô toi qui as pris le contrôle de mon cœur et de mes entrailles mêmes, et pour qui mes entrailles se languissent ; dis-moi, veux-tu entrer dans ma maison et réconforter mon âme en mangeant de ma nourriture ?" Alors ses yeux ruisselèrent de larmes qu'il ne pouvait retenir, car il songeait à ce qu'il avait été et ce qu'il était devenu. Quand Ajib entendit les paroles de son père, son cœur se languit aussi vers lui ; il regarda l'Eunuque et lui dit : "En vérité, ô mon bon gardien, mon cœur se languit vers ce cuisinier ; il est comme quelqu'un qui a un fils loin de lui : laissons-nous entrer et réjouissons son cœur en goûtant à son hospitalité. Peut-être qu'en faisant cela, Allah me réunira avec mon père." Quand l'Eunuque entendit ces mots, il cria : "Une belle chose, par Allah ! Les fils des Vizirs seront-ils vus en train de manger dans une échoppe de cuisinier ordinaire ? En vérité, je tiens les gens à distance de toi avec ce bâton pour qu'ils ne te regardent même pas ; et je n'ose pas te laisser entrer dans cette boutique du tout." Quand Hasan de Bassorah entendit son discours, il s'émerveilla et se tourna vers l'Eunuque, les larmes coulant sur ses joues ; et Ajib dit : "En vérité, mon cœur l'aime !" Mais il répondit : "Laisse là ce discours, tu n'entreras pas." Là-dessus, le père se tourna vers l'Eunuque et dit : "Ô digne monsieur, pourquoi ne veux-tu pas réjouir mon âme en entrant dans ma boutique ? Ô toi qui es comme une châtaigne, sombre à l'extérieur mais au cœur blanc à l'intérieur ! Ô toi dont un certain poète a dit, de semblables à toi, * * *" L'Eunuque éclata de rire et demanda : "A dit quoi ? Parle, par Allah, et fais vite." Alors Hasan le Bassorite commença à réciter ces couplets :

S'il n'est maître de ses manières ou rien d'autre que discret, dans la maison des Rois aucune confiance ne pourrait lui être accordée : Et alors pour le Harem ! Quel Eunuque est-il, que les anges serviraient pour l'amour de son service.

L'Eunuque éclata de rire et demanda : "Qu'a-t-il dit ? Parle, par Allah, et fais vite." Alors Hasan le Bassorite commença à réciter ces couplets :

S'il n'est maître de ses manières ou rien d'autre que discret, dans la maison des Rois aucune confiance ne pourrait lui être accordée : Et alors pour le Harem ! Quel Eunuque est-il, que les anges serviraient pour l'amour de son service.

L'Eunuque fut fort réjoui de ces paroles, si bien qu'il prit Ajib par la main et entra dans la boutique du cuisinier : sur quoi Hasan le Bassorite servit dans une soucoupe un peu de conserve de grains de grenade merveilleusement bonne, agrémentée d'amandes et de sucre, en disant : "Vous m'avez honoré de votre compagnie : mangez donc, et santé et bonheur à vous !" Là-dessus, Ajib dit à son père : "Assieds-toi et mange avec nous ; ainsi, peut-être, Allah nous réunira-t-il avec celui que nous désirons." Hasan répondit : "Ô mon fils, as-tu donc été affligé dès ton jeune âge par la séparation d'avec ceux que tu aimes ?" Ajib répliqua : "Il en est ainsi, ô mon oncle ; mon cœur brûle pour la perte d'un être cher qui n'est autre que mon père ; et certes, je suis sorti, moi et mon grand-père, pour parcourir et chercher le monde à sa recherche. Oh, quelle pitié, et comme j'aspire à le rencontrer !" Puis il pleura d'un pleur excessif, et son père pleura aussi en le voyant pleurer et pour son propre deuil, qui lui rappelait sa longue séparation d'avec ses chers amis et sa mère ; et l'Eunuque fut ému de pitié pour lui. Ensuite, ils mangèrent ensemble jusqu'à satiété ; et Ajib et l'esclave se levèrent et quittèrent la boutique. Là-dessus, Hasan le Bassorite sentit comme si son âme avait quitté son corps et les avait suivis ; car il ne pouvait perdre l'enfant de vue pendant le clin d'œil d'un instant, bien qu'il ne sût pas qu'Ajib était son fils. Il verrouilla donc sa boutique et se hâta derrière eux ; et il marcha si vite qu'il les rattrapa avant qu'ils ne fussent sortis par la porte occidentale. L'Eunuque se tourna et lui demanda : "Qu'as-tu ?" et Badr al-Din répondit : "Quand vous m'avez quitté, il m'a semblé que mon âme s'en était allée avec vous ; et, comme j'avais affaire hors de la porte de la ville, j'ai eu l'intention de vous tenir compagnie jusqu'à ce que mon affaire fût réglée, puis de retourner." L'Eunuque fut courroucé et dit à Ajib : "C'est justement ce que je craignais ! nous avons mangé cette bouchée malchanceuse (que nous sommes tenus de respecter), et voici que le gaillard nous suit de place en place ; car les vulgaires sont toujours les vulgaires." Ajib, se retournant et voyant le cuisinier juste derrière lui, fut en colère, son visage rougit de rage, et il dit au serviteur : "Qu'il marche sur la grande route des Musulmans ; mais, quand nous en dévierons vers nos tentes, et que nous trouverons qu'il nous suit toujours, nous le renverrons à ses occupations avec une puce à l'oreille." Puis il baissa la tête et continua son chemin, l'Eunuque marchant derrière lui. Mais Hasan de Bassorah les suivit jusqu'à la plaine d'Al-Hasa ; et, comme ils approchaient des tentes, ils se retournèrent et le virent sur leurs talons ; ainsi Ajib fut très en colère, craignant que l'Eunuque ne racontât à son grand-père ce qui était arrivé. Son indignation était d'autant plus vive qu'il appréhendait que quelqu'un ne dise qu'après être entré dans une boutique de cuisinier, le cuisinier l'avait suivi. Il se tourna donc et regarda Hasan de Bassorah et trouva ses yeux fixés sur les siens, car le père était devenu un corps sans âme ; et il sembla à Ajib que son regard était un regard traître ou qu'il était quelque individu impudent. Sa rage redoubla donc et, se baissant, il ramassa une pierre pesant une demi-livre et la jeta à son père. Elle le frappa au front, l'ouvrant d'un sourcil à l'autre et faisant ruisseler le sang : et Hasan tomba à terre en pâmoison tandis qu'Ajib et l'Eunuque se dirigeaient vers les tentes. Quand le père revint à lui, il essuya le sang, déchira une bande de son turban et se banda la tête, se blâmant lui-même en disant : "J'ai fait tort au garçon en fermant ma boutique et en le suivant, si bien qu'il a pensé que j'étais quelque individu malintentionné." Puis il retourna à sa place où il s'occupa de la vente de ses douceurs ; et il languissait après sa mère à Bassorah, et pleura sur elle en s'écriant :

Injuste il serait de prier le Monde d'être juste, Et de ne pas la blâmer : Elle ne fut jamais faite pour la justice : Prends ce qu'elle te donne, laisse tout chagrin de côté, Car tantôt à ce qui est beau, tantôt à ce qui est vil, elle porte son désir.

Ainsi Hasan de Bassorah s'appliqua assidûment à vendre ses douceurs ; mais le Wazir, son oncle, s'arrêta à Damas trois jours, puis marcha sur Emèse, et en traversant cette ville, il fit des enquêtes là-bas et en tout lieu où il se reposait. De là, il continua par la route de Hama et d'Alep, puis à travers Diyar Bakr, Maridin et Mossoul, faisant toujours des enquêtes, jusqu'à ce qu'il arrivât à la ville de Bassorah. Là, dès qu'il eut trouvé un logement, il se présenta devant le Sultan, qui le traita avec un grand honneur et le respect dû à son rang, et lui demanda la cause de sa venue. Le Wazir lui fit part de son histoire et lui dit que le Ministre Nur al-Din était son frère ; sur quoi le Sultan s'exclama : "Qu'Allah ait pitié de lui !" et ajouta : "Mon cher Sahib ! il fut mon Wazir pendant quinze ans et je l'aimais extrêmement. Puis il mourut en laissant un fils qui ne vécut qu'un seul mois après la mort de son père ; depuis ce temps, il a disparu et nous n'avons pu obtenir aucune nouvelle de lui. Mais sa mère, qui est la fille de mon ancien Ministre, est toujours parmi nous." Quand le Wazir Shams al-Din apprit que la mère de son neveu était vivante et bien portante, il se réjouit et dit : "Ô Roi, je désire ardemment la rencontrer." Le Roi lui donna sur-le-champ la permission de lui rendre visite ; il se rendit donc à la demeure de son frère, Nur al-Din, et jeta des regards attristés sur toutes choses à l'intérieur et aux alentours, et baisa le seuil. Puis il pensa à son frère, Nur al-Din Ali, et à la façon dont il était mort dans une terre étrangère, loin de ses proches, de sa parenté et de ses amis ; et il pleura et récita ces vers :

J'erre parmi ces murs, les murs de mon Layla, Et je rôde en baisant celui-ci et cet autre mur : Ce ne sont pas les murs ou le toit que mon cœur aime tant, Mais ceux qui dans cette maison avaient fait leur foyer.

Puis il traversa la porte vers une cour et trouva une porte voûtée construite de la plus dure syénite, incrustée de diverses sortes de marbres multicolores. Il y entra, déambula dans la maison et, jetant maints regards autour de lui, vit le nom de son frère, Nur al-Din, écrit en badigeon d'or sur les murs. Il s'approcha donc de l'inscription, la baisa, pleura et pensa à la façon dont il avait été séparé de son frère et l'avait maintenant perdu pour toujours, et il récita ces couplets :

Je vous demande à chaque soleil levant, Et aussi je demande quand brille l'éclair : Sans repos je passe mes nuits dans la douleur de la passion, Pourtant je ne me plains jamais de mon douloureux sort : Mon amour ! si cette agonie de la séparation devait durer encore Petit à petit elle consumerait mon esprit. Si tu voulais bénir ces yeux de la vue de toi Un jour sur terre, je n'en réclame aucune autre : Ne pense pas qu'un autre puisse posséder mon esprit, Ni en longueur ni en largeur je ne trouve d'autre amour.

Puis il continua jusqu'à ce qu'il arrivât à l'appartement de la veuve de son frère, la mère de Badr al-Din Hasan, l'Égyptien. Or, depuis la disparition de son fils, elle n'avait cessé de pleurer et de se lamenter durant les heures de lumière et d'obscurité ; et, quand les années se firent longues pour elle, elle lui construisit un tombeau de marbre au milieu du salon et y pleurait pour lui jour et nuit, ne dormant jamais si ce n'est auprès de lui. Quand le Wazir s'approcha de son appartement, il entendit sa voix et se tint derrière la porte tandis qu'elle s'adressait au sépulcre en vers et disait :

Réponds, par Allah ! Sépulcre, toutes ses beautés sont-elles parties ? Le changement a-t-il le pouvoir de flétrir ses charmes, ce parangon de Beauté ? Tu n'es pas la terre, ô Sépulcre ! ni n'es-tu le ciel pour moi ; Comment se fait-il, alors, qu'en toi je voie joints la branche et la lune ?

Tandis qu'elle se lamentait de cette manière, voici que le Wazir entra chez elle, la salua et l'informa qu'il était le frère de son mari ; et, lui racontant tout ce qui s'était passé entre eux, il exposa devant elle toute l'histoire, comment son fils Badr al-Din Hasan avait passé une nuit entière avec sa fille il y a dix ans, mais avait disparu au matin. Et il finit en disant : "Ma fille a conçu de ton fils et a donné naissance à un enfant mâle qui est maintenant avec moi, et il est ton fils et le fils de ton fils par ma fille." Quand elle apprit la nouvelle que son garçon, Badr al-Din, était toujours en vie et vit son beau-frère, elle se leva, se jeta à ses pieds et les baisa, récitant ces lignes :

Qu'Allah soit bon pour celui qui donne de joyeuses nouvelles de tes pas ; En vérité, pour de meilleures nouvelles mes oreilles n'auraient jamais supplié : S'il se contentait d'une robe usée, sur son dos je jetterais Un cœur en morceaux déchiré et lacéré quand fut entendu le mot Adieu.

Puis le Wazir fit mander Ajib et sa grand-mère se leva, se jeta à son cou et pleura ; mais Shams al-Din lui dit : "Ce n'est point le moment de pleurer ; c'est le moment de te préparer à voyager avec nous vers le pays d'Égypte ; peut-être Allah nous réunira-t-il, moi et toi, avec ton fils et mon neveu." Elle répondit : "Écoute et obéissance" ; et, se levant aussitôt, elle rassembla ses bagages, ses trésors et ses bijoux, et s'équipa, elle et ses servantes, pour la marche, tandis que le Wazir allait prendre congé du Sultan de Bassorah, qui envoya par lui des présents et des raretés pour le Soldan d'Égypte. Puis il se mit aussitôt en marche pour le retour et voyagea jusqu'à ce qu'il arrivât à la ville de Damas où il descendit à l'endroit habituel et dressa les tentes, et dit à sa suite : "Nous ferons halte ici une semaine pour acheter des présents et des choses rares pour le Soldan." Or Ajib pensa au passé, alors il dit à l'Eunuque : "Ô Laik, je veux un peu de distraction ; viens, allons au grand bazar de Damas, et voyons ce qu'est devenu le cuisinier dont nous avons mangé les douceurs et dont nous avons cassé la tête, car en vérité il a été bon pour nous et nous l'avons traité avec mépris." L'Eunuque répondit : "Entendre, c'est obéir !" Ils sortirent donc des tentes ; et le lien du sang attira Ajib vers son père, et aussitôt ils traversèrent la porte, nommée Bab al-Faradis, et entrèrent dans la ville et ne cessèrent de marcher par les rues jusqu'à ce qu'ils atteignissent la boutique du cuisinier, où ils trouvèrent Hasan de Bassorah debout à la porte. C'était près de l'heure de la prière du milieu de l'après-midi et il se trouva qu'il venait juste de préparer une confection de grains de grenade. Quand les deux s'approchèrent de lui et qu'Ajib le vit, son cœur s'élança vers lui, et remarquant la cicatrice du coup, que le temps avait noircie sur son front, il lui dit : "Paix soit sur toi, ô homme ; sache que mon cœur est avec toi." Mais quand Badr al-Din regarda son fils, ses entrailles s'émurent et son cœur battit, il baissa la tête vers la terre et chercha à donner à sa langue l'usage de ses paroles, mais il ne le put. Puis il leva la tête humblement et en suppliant vers son garçon et récita ces couplets :

J'ai langui après mon bien-aimé mais quand j'ai vu son visage, Honteux, j'ai tenu ma langue et suis resté les yeux baissés ; Et j'ai baissé la tête par crainte et aurais voulu cacher mon amour, Mais fais ce que je voudrais, caché, il ne pouvait rester : Des volumes de plaintes j'avais préparés, reproches et blâmes, Mais quand nous nous sommes rencontrés, aucun mot je ne me suis rappelé.

Et alors il leur dit : "Guérissez mon cœur brisé et mangez de mes douceurs ; car, par Allah, je ne peux te regarder sans que mon cœur ne batte. En vérité, je n'aurais pas dû vous suivre l'autre jour, n'était que j'étais hors de moi." "Par Allah," répondit Ajib, "tu nous aimes vraiment ! Nous avons mangé dans ta maison une bouchée quand nous étions ici auparavant et tu nous en as fait repentir, car tu nous as suivis et aurais voulu nous déshonorer ; alors maintenant, nous ne mangerons rien avec toi qu'à condition que tu fasses le serment de ne pas sortir après nous ni de nous talonner. Autrement, nous ne te rendrons plus visite durant notre séjour présent ; car nous ferons halte une semaine ici, tandis que mon grand-père achète certains présents pour le Roi." Hasan de Bassorah dit : "Je vous le promets." Alors Ajib et l'Eunuque entrèrent dans la boutique, et son père mit devant eux une soucoupe pleine de conserve de grains de grenade. Ajib dit : "Assieds-toi et mange avec nous, ainsi peut-être Allah dissipera-t-il nos chagrins." Hasan le Bassorite fut joyeux et s'assit et mangea avec eux ; mais ses yeux continuaient à regarder fixement le visage d'Ajib, car son cœur même et ses entrailles s'attachaient à lui ; et à la fin le garçon lui dit : "Ne t'ai-je pas dit que tu es un vieux radoteur fort importun ? Alors cesse de me fixer au visage !" Mais quand Hasan de Bassorah entendit les mots de son fils, il récita ces lignes :

Tu as quelque art pour captiver le cœur des hommes ; Mystère étroitement voilé, caché au loin, sombre et profond : Ô toi dont les beautés font honte à la lune brillante, Avec laquelle le Matin safran craint la rivalité ! Ta beauté est un sanctuaire qui ne déclinera jamais ; Dont les signes croîtront jusqu'à ce qu'ils surpassent tout ; Dois-je être brûlé de soif par ce front d'Éden Et mourir de langueur pour goûter cette lèvre de Kausar ?

Hasan continuait à mettre des bouchées dans la bouche d'Ajib, tantôt à l'un et tantôt à l'autre, et ils mangèrent jusqu'à être rassasiés et ne plus pouvoir. Puis ils se levèrent tous et le cuisinier versa de l'eau sur leurs mains ; et, déliant une ceinture de soie, il les essuya et les aspergea d'eau de rose provenant d'un flacon qu'il avait près de lui. Puis il sortit et revint bientôt avec une gourde de sorbet parfumé à l'eau de rose, senti au musc et refroidi avec de la neige ; et il mit cela devant eux en disant : "Complétez votre bonté envers moi !" Alors Ajib prit la gourde, but et la passa à l'Eunuque ; et elle circula jusqu'à ce que leurs estomacs fussent pleins et qu'ils fussent saturés d'un repas plus copieux que leur habitude. Puis ils s'en allèrent et se hâtèrent de marcher jusqu'à ce qu'ils atteignissent les tentes, et Ajib entra chez sa grand-mère, qui l'embrassa et, pensant à son fils, Badr al-Din Hasan, gémit tout haut et pleura et récita ces lignes :

J'avais gardé l'espoir de te voir et de jouir de ta vue, Car en ton absence la vie avait perdu sa douce lumière : Je jure que mes entrailles ne connaissent aucun autre amour que le tien Par Allah, qui peut lire les secrets de l'esprit !

Puis elle demanda à Ajib : "Ô mon fils ! où as-tu été ?" ; et il répondit : "Dans la ville de Damas" ; sur quoi elle se leva et mit devant lui un morceau de galette et une soucoupe de conserve de grains de grenade (qui était trop peu sucrée), et elle dit à l'Eunuque : "Assieds-toi avec ton maître !" Le serviteur se dit à lui-même : "Par Allah, nous n'avons aucune envie de manger : je ne peux supporter l'odeur du pain" ; mais il s'assit, tout comme Ajib, bien que son estomac fût plein de ce qu'il avait déjà mangé et bu. Néanmoins, il prit un morceau de pain et le trempa dans la conserve de grenade et fit l'effort de le manger, mais il le trouva trop peu sucré, car il était rassasié et saturé, alors il dit : "Fi ; qu'est-ce que cette pitance de bête sauvage ?" "Ô mon fils," s'écria sa grand-mère, "trouves-tu à redire à ma cuisine ? J'ai cuisiné cela moi-même et personne ne peut le cuisiner aussi délicatement que moi, si ce n'est ton père, Badr al-Din Hasan." "Par Allah, ô ma dame," répondit Ajib, "ce plat est une vilaine chose ; car nous avons vu tout à l'heure dans la ville de Bassorah un cuisinier qui prépare si bien les grains de grenade que l'odeur seule ouvre un chemin vers le cœur et le goût ferait désirer à un homme repu d'en manger ; et, quant à ce mets comparé au sien, il ne vaut ni beaucoup ni peu." Quand sa grand-mère entendit ses mots, elle fut courroucée d'une colère extrême et regarda le serviteur——Et Shéhérazade perçut l'aurore du jour et cessa de dire ses paroles permises.

Elle dit : « Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque la grand-mère d'Ajib entendit ses paroles, elle s'enflamma de colère, regarda le serviteur et dit : "Malheur à toi ! Est-ce toi qui corromps mon fils, et qui l'emmènes dans des gargotes ordinaires ?" L'eunuque fut effrayé et nia, disant : "Nous ne sommes pas entrés dans la boutique ; nous ne faisions que passer devant." "Par Allah," s'écria Ajib, "mais nous y sommes bien entrés, et nous avons mangé jusqu'à ce que cela nous sorte par les narines, et le plat était meilleur que le tien !" Alors sa grand-mère se leva et alla tout raconter à son beau-frère, qui fut courroucé contre l'eunuque. Le faisant appeler, il lui demanda : "Pourquoi as-tu emmené mon fils dans une boutique de cuisinier ?" L'eunuque, épouvanté, répondit : "Nous ne sommes pas entrés." Mais Ajib dit : "Nous sommes entrés, et nous avons mangé de la conserve de grains de grenade jusqu'à satiété ; et le cuisinier nous a donné à boire un sorbet glacé et sucré." À ces mots, l'indignation du Vizir redoubla ; il interrogea le castrat mais, comme celui-ci niait toujours, le Vizir lui dit : "Si tu dis vrai, assieds-toi et mange devant nous." Il s'avança et essaya de manger, mais il en fut incapable et rejeta la bouchée en s'écriant : "Ô mon seigneur ! Je suis rassasié depuis hier." Par là, le Vizir eut la certitude qu'il avait mangé chez le cuisinier et ordonna aux esclaves de le rouer de coups, ce qu'ils firent. Ils lui administrèrent alors une volée de coups de bâton qui le brûlèrent si fort qu'il demanda grâce et implora l'aide d'Allah, disant : "Ô mon maître, ne me frappe plus et je te dirai la vérité." Le Vizir fit cesser la bastonnade et dit : "Maintenant, parle vrai." L'eunuque dit : "Sache donc que nous sommes entrés dans la boutique d'un cuisinier alors qu'il préparait une conserve de grains de grenade, et qu'il en a mis devant nous : par Allah ! Je n'ai jamais mangé de ma vie pareille chose, ni goûté rien de plus infect que ce plat qui est maintenant devant nous." La mère de Badr al-Din Hasan s'irrita de ces mots et dit : "Il faut absolument que tu retournes chez le cuisinier et que tu m'apportes une soucoupe de conserve de grains de grenade de celle qui est dans sa boutique, pour la montrer à ton maître, afin qu'il puisse dire laquelle est la meilleure et la plus savoureuse, la mienne ou la sienne." L'eunuque répondit : "Je le ferai." Aussitôt, elle lui donna une soucoupe et un demi-dinar ; il retourna à la boutique et dit au cuisinier : "Ô Cheikh de tous les cuisiniers, nous avons fait un pari sur ta cuisine dans la maison de mon maître, car ils ont aussi de la conserve de grains de grenade là-bas ; donne-moi donc pour ce demi-dinar et prends garde à toi, car j'ai mangé une ration complète de bâton à cause de ta cuisine, ne me fais donc pas en manger davantage." Hasan de Bassorah rit et répondit : "Par Allah, nul ne peut préparer ce plat comme il doit l'être si ce n'est moi et ma mère, et elle est en ce moment dans un pays lointain." Il servit alors une soucoupe pleine, l'agrémenta de musc et d'eau de rose, la plaça dans un linge qu'il scella et la donna à l'eunuque, qui se hâta de revenir. À peine la mère de Badr al-Din Hasan l'eut-elle goûtée et en eut-elle perçu le parfum délicat et l'excellence de la cuisson, qu'elle sut qui l'avait préparée ; elle poussa un cri et tomba évanouie. Le Vizir, fort ému, lui aspergea le visage d'eau de rose et, après un moment, elle reprit ses esprits et dit : "Si mon fils est encore de ce monde, nul n'a préparé cette conserve de grains de grenade hormis lui ; et ce cuisinier est mon propre fils Badr al-Din Hasan ; il n'y a aucun doute et il ne peut y avoir aucune erreur, car seuls lui et moi savions comment la préparer et c'est moi qui le lui ai enseigné." Lorsque le Vizir entendit ses paroles, il se réjouit d'une joie extrême et dit : "Oh, quel désir j'ai de voir le fils de mon frère ! Je me demande si les jours nous réuniront jamais avec lui ! Mais c'est au Tout-Puissant Allah seul que nous nous en remettons pour provoquer cette rencontre." Puis, sans attendre ni retarder, il se leva et, allant trouver sa suite, leur dit : "Partez, une cinquantaine d'entre vous, avec des bâtons et des gourdins, vers la boutique du cuisinier et démolissez-la ; puis liez-lui les bras derrière le dos avec son propre turban en disant : C'est toi qui as fait ce plat infâme de grains de grenade ! et traînez-le ici de force, mais sans lui faire de mal." Ils répondirent : "C'est bien." Le Vizir se rendit alors sans perdre un instant au Palais et, rencontrant le Vice-Roi de Damas, lui montra les ordres du Sultan. Après une lecture attentive, celui-ci baisa la lettre, la posa sur sa tête et dit à son visiteur : "Qui est ce coupable que tu amènes ?" Le Vizir répondit : "Un homme qui est cuisinier." Le Vice-Roi envoya aussitôt ses appariteurs à la boutique, qu'ils trouvèrent démolie et tout ce qui s'y trouvait brisé en morceaux ; car, pendant que le Vizir se rendait au palais, ses hommes avaient exécuté ses ordres. Ils attendirent ensuite son retour de l'audience, et Hasan de Bassorah, qui était leur prisonnier, ne cessait de dire : "Je me demande ce qu'ils ont trouvé dans la conserve de grains de grenade pour en arriver là !" Quand le Vizir revint vers eux, après sa visite au Vice-Roi qui lui avait donné l'autorisation formelle de saisir son débiteur et de repartir avec lui, il demanda le cuisinier en entrant dans les tentes. On l'amena, ligoté avec son propre turban ; et, quand Badr al-Din Hasan vit son oncle, il pleura amèrement et dit : "Ô mon seigneur, quel est mon crime envers toi ?" "Es-tu l'homme qui a préparé cette conserve de grains de grenade ?" demanda le Vizir ; et il répondit : "Oui ! As-tu trouvé en elle quelque chose qui justifie que l'on me coupe la tête ?" Le Vizir dit : "Ce serait le moindre de tes mérites !" Le cuisinier reprit : "Ô mon seigneur, ne veux-tu pas me dire mon crime et ce qui ne va pas avec la conserve de grains de grenade ?" "Bientôt," répondit le Vizir, et il appela à haute voix ses hommes en disant : "Amenez les chameaux." Ils levèrent donc les tentes et, sur les ordres du Vizir, les serviteurs prirent Badr al-Din Hasan, le placèrent dans un coffre qu'ils cadenassèrent et chargèrent sur un chameau. Ils partirent et ne cessèrent de voyager jusqu'à la tombée de la nuit, où ils firent halte pour manger ; ils sortirent Badr al-Din Hasan de son coffre, lui donnèrent à manger et l'y enfermèrent à nouveau. Ils se remirent en route et voyagèrent jusqu'à Kimrah, où ils le sortirent de sa boîte et l'amenèrent devant le Vizir, qui lui demanda : "Es-tu celui qui a préparé cette conserve de grains de grenade ?" Il répondit : "Oui, ô mon seigneur !" et le Vizir dit : "Mettez-lui les fers !" Ils le chargèrent donc de fers et le remirent dans le coffre, puis continuèrent jusqu'à ce qu'ils atteignent Le Caire et descendent au quartier appelé Al-Raydaniyah. Le Vizir donna alors l'ordre de sortir Badr al-Din Hasan du coffre, fit chercher un charpentier et lui dit : "Fabrique-moi une croix de bois pour cet individu !" Badr al-Din Hasan s'écria : "Et que feras-tu avec cela ?" et le Vizir répondit : "J'ai l'intention de t'y crucifier, de t'y clouer et de te promener dans toute la ville." "Et pourquoi me traiteras-tu de cette façon ?" "À cause de ta cuisine scélérate de conserve de grains de grenade ; comment as-tu osé la préparer et la vendre sans poivre ?" "Et pour un manque de poivre, tu me feras tout cela ? N'est-il pas suffisant que tu aies brisé ma boutique, fracassé mon matériel, m'aies enfermé dans un coffre et ne m'aies nourri qu'une fois par jour ?" "Trop peu de poivre ! Trop peu de poivre ! C'est un crime qui ne peut être expié que sur la croix !" Badr al-Din Hasan s'étonna et commença à pleurer sur son sort ; le Vizir lui demanda alors : "À quoi penses-tu ?" et il lui répondit : "À des têtes vermineuses comme la tienne ; car si tu avais une once de bon sens, tu ne m'aurais pas traité ainsi." Le Vizir dit : "Il est de notre devoir de te punir afin que tu ne recommences plus." Badr al-Din Hasan dit : "En vérité, mon offense serait amplement punie par le moindre de ce que tu m'as déjà fait ; et qu'Allah damne toute conserve de grains de grenade, maudite soit l'heure où je l'ai cuisinée, et j'aurais voulu mourir avant cela !" Mais le Vizir répliqua : "Il n'y a rien à faire : je dois crucifier un homme qui vend de la conserve de grains de grenade sans poivre." Pendant tout ce temps, le charpentier façonnait le bois et Badr al-Din regardait ; ils firent ainsi jusqu'à la nuit, moment où son oncle le prit et le jeta dans le coffre, en disant : "La chose sera faite demain !" Il attendit ensuite de savoir Badr al-Din Hasan endormi, monta à cheval, et, prenant le coffre devant lui, entra dans la ville et se rendit à sa propre maison, où il descendit et dit à sa fille, Sitt al-Husn : "Loué soit Allah qui t'a réunie avec ton époux, le fils de ton oncle ! Lève-toi maintenant et ordonne la maison comme elle était lors de ta nuit de noces." Les serviteurs se levèrent et allumèrent les bougies ; le Vizir sortit son plan de la chambre nuptiale et les dirigea jusqu'à ce qu'ils aient tout remis en place, de sorte que quiconque le voyait n'aurait eu aucun doute que c'était le soir même du mariage. Il leur ordonna ensuite de poser le turban de Badr al-Din Hasan sur le siège, comme il l'avait déposé de sa propre main, et de même pour son pantalon bouffant et la bourse qui se trouvaient sous le matelas ; il dit à sa fille de se déshabiller et de se mettre au lit dans la chambre privée comme lors de sa nuit de noces, ajoutant : "Quand le fils de ton oncle entrera auprès de toi, dis-lui : Tu as tardé à aller aux toilettes ; appelle-le à tes côtés et retiens-le en conversation jusqu'au lever du jour, moment où nous lui expliquerons toute l'affaire." Il ordonna ensuite de sortir Badr al-Din Hasan du coffre, après lui avoir ôté les fers des pieds et l'avoir dépouillé de tout ce qu'il portait à l'exception de la chemise fine de soie bleue dans laquelle il avait dormi le soir de ses noces ; de sorte qu'il était presque nu et sans pantalon. Tout cela fut fait alors qu'il dormait, dans une inconscience totale. Puis, par décret du Destin, Badr al-Din Hasan se retourna et s'éveilla ; se trouvant dans un vestibule éclairé, il se dit : "Certes, je suis dans les méandres d'un rêve." Il se leva donc, s'avança un peu vers une porte intérieure, regarda et, ô surprise ! il était dans la chambre même où la mariée lui avait été présentée ; et là, il vit l'alcôve nuptiale, le siège, son turban et tous ses vêtements. Quand il vit cela, il fut confondu et ne cessait d'avancer d'un pas et de reculer de l'autre, disant : "Suis-je endormi ou éveillé ?" Il commença à se frotter le front en disant (car il était véritablement stupéfait) : "Par Allah, en vérité, c'est la chambre de la mariée qui m'a été présentée ! Où suis-je donc ? J'étais pourtant il y a un instant dans une boîte !" Alors qu'il se parlait à lui-même, Sitt al-Husn souleva soudain le coin du rideau de la chambre et dit : "Ô mon seigneur, ne veux-tu pas entrer ? En vérité, tu as bien tardé aux toilettes." Quand il entendit ses paroles et vit son visage, il éclata de rire et dit : "En vérité, c'est un vrai cauchemar parmi les rêves !" Il entra en soupirant, réfléchissant à ce qui lui était arrivé, et fut perplexe quant à sa situation ; son affaire lui parut encore plus obscure lorsqu'il vit son turban et son pantalon bouffant et que, tâtonnant dans sa poche, il trouva la bourse contenant les mille pièces d'or. Il resta immobile et murmura : "Allah est omniscient ! Assurément, je fais un rêve sauvage éveillé !" La Dame de Beauté lui dit alors : "Qu'as-tu à paraître perplexe et embarrassé ?" ajoutant : "Tu étais un homme bien différent durant la première partie de la nuit !" Il rit et lui demanda : "Depuis combien de temps suis-je absent de près de toi ?" Elle lui répondit : "Allah te préserve et que Son Saint Nom soit autour de toi ! Tu n'es sorti qu'il y a une heure pour une nécessité et tu es revenu. Tes esprits ont-ils quitté ton corps ?" Quand Badr al-Din Hasan entendit cela, il rit et dit : "Tu as dit vrai ; mais, quand je suis sorti de chez toi, je me suis oublié un moment aux latrines et j'ai rêvé que j'étais cuisinier à Damas et que j'y ai séjourné dix ans ; et il m'est venu un garçon qui était l'un des fils des grands, avec lui un eunuque." Ici, il passa sa main sur son front et, sentant la cicatrice, s'écria : "Par Allah, ô ma dame, cela doit être vrai, car il a frappé mon front avec une pierre et m'a ouvert de sourcil à sourcil ; et voici la marque : cela a donc dû être à l'état de veille." Puis il ajouta : "Mais peut-être l'ai-je rêvé quand nous nous sommes endormis, toi et moi, dans les bras l'un de l'autre, car il me semble que j'ai voyagé jusqu'à Damas sans tarbouch ni pantalon et que je m'y suis installé comme cuisinier." Il fut alors perplexe, réfléchit un moment et dit : "Par Allah, j'ai aussi imaginé que j'avais préparé une conserve de grains de grenade et que j'avais mis trop peu de poivre dedans. Par Allah, j'ai dû dormir dans le numéro cent et j'ai vu tout cela en rêve ; mais combien ce rêve a-t-il duré !" "Allah sur toi," dit Sitt al-Husn, "et qu'as-tu vu de plus ?" Il lui raconta donc tout ; et dit bientôt : "Par Allah, si je ne m'étais pas réveillé, ils m'auraient cloué sur une croix de bois !" "Pourquoi ?" demanda-t-elle ; et il répondit : "Pour avoir mis trop peu de poivre dans la conserve de grains de grenade, et il m'a semblé qu'ils démolissaient ma boutique, brisaient mes pots et mes casseroles, détruisaient toute ma marchandise et me mettaient dans une boîte ; puis ils ont envoyé chercher le charpentier pour me façonner une croix et ils voulaient m'y crucifier. Maintenant, Alhamdolillah ! Loué soit Allah, car tout cela m'est arrivé en rêve, et non en état de veille." Sitt al-Husn rit et le serra contre son sein, et il fit de même avec elle : puis il réfléchit encore et dit : "Par Allah, cela n'a pu arriver qu'alors que j'étais éveillé : vraiment, je ne sais qu'en penser." Il se coucha alors et, toute la nuit, il fut troublé par sa situation, disant tantôt : "Je rêvais !" et tantôt : "J'étais éveillé !", jusqu'au matin, quand son oncle Shams al-Din, le Vizir, vint à lui et le salua. Quand Badr al-Din Hasan le vit, il dit : "Par Allah, n'es-tu pas celui qui a ordonné de me lier les mains derrière le dos, de briser ma boutique et de me clouer sur une croix pour une histoire de conserve de grains de grenade parce que le plat manquait de poivre ?" Sur quoi le Vizir lui dit : "Sache, ô mon fils, que la vérité a montré sa véracité et que ce qui était caché a été révélé ! Tu es le fils de mon frère, et j'ai fait tout cela avec toi pour m'assurer que tu étais bien celui qui est entré auprès de ma fille cette nuit-là. Je ne pouvais en être certain tant que je n'ai pas vu que tu connaissais la chambre, ton turban, ton pantalon, ton or et les papiers écrits de ta main et de celle de ton père, mon frère ; car je ne t'avais jamais vu auparavant et ne te connaissais pas ; et quant à ta mère, je l'ai persuadée de venir avec moi depuis Bassorah." Ce disant, il se jeta sur la poitrine de son neveu et pleura de joie ; et Badr al-Din Hasan, entendant ces mots de son oncle, s'étonna grandement, se jeta à son cou et versa aussi des larmes par excès de ravissement. Le Vizir lui dit alors : "Ô mon fils, la seule cause de tout cela est ce qui s'est passé entre moi et ton père ;" et il lui raconta la manière dont son père avait voyagé vers Bassorah et tout ce qui était arrivé pour les séparer. Enfin, le Vizir fit mander Ajib ; et quand son père le vit, il s'écria : "Et c'est lui qui m'a frappé avec la pierre !" Le Vizir dit : "C'est ton fils !" Et Badr al-Din Hasan se jeta sur son enfant et commença à réciter :

Depuis longtemps j'ai pleuré sur le bannissement et le fléau de la séparation, ✿ Longtemps de mes paupières ont ruisselé et plu les torrents de larmes : Et j'ai juré que si le Temps nous ramène l'union ✿ Ma langue du nom de "Séparation" s'abstiendra : La joie m'a submergé à ce point que moi ✿ De la réaction de la joie, je suis enclin à verser des larmes : Vous êtes si habitués aux larmes, ô mes yeux ! ✿ Vous pleurez de plaisir comme vous pleurez de douleur.

Quand il eut terminé son vers, sa mère entra, se jeta sur lui et commença à réciter :

Quand nous nous sommes rencontrés, nous nous sommes plaints, ✿ Nos cœurs étaient douloureusement serrés : Mais la plainte n'est pas plaisante ✿ Sortant de la langue d'un messager.

Puis elle pleura et lui raconta ce qui lui était arrivé depuis son départ, et il lui raconta ce qu'il avait souffert, et ils remercièrent Allah Tout-Puissant pour leurs retrouvailles. Deux jours après son arrivée, le Vizir Shams al-Din se rendit chez le Sultan et, baisant la terre entre ses mains, le salua du salut dû aux Rois. Le Sultan se réjouit de son retour, son visage s'illumina et, le plaçant tout près de lui, lui demanda de raconter tout ce qu'il avait vu durant son voyage et tout ce qui lui était advenu en allant et en venant. Le Vizir lui raconta tout ce qui s'était passé du début à la fin et le Sultan dit : "Grâce à Allah pour ta victoire et l'obtention de ton vœu, et pour ton retour en sécurité auprès de tes enfants et des tiens ! Et maintenant, je dois voir le fils de ton frère, Hasan de Bassorah, amène-le donc à la salle d'audience demain." Shams al-Din répondit : "Ton esclave se tiendra en ta présence demain, Inshallah, si telle est la volonté de Dieu." Puis il le salua et, retournant à sa propre maison, informa son neveu du désir du Sultan de le voir, à quoi répondit Hasan, l'ancien Bassorite : "L'esclave est obéissant aux ordres de son seigneur." Et le résultat fut que le lendemain, il accompagna son oncle, Shams al-Din, au Divan ; et, après avoir salué le Sultan et lui avoir rendu hommage par une révérence des plus cérémonieuses et avec une obséquiosité des plus courtoises, il commença à improviser ces vers :

Le premier en rang daignera baiser le sol ✿ Devant vous, et tous les buts et objectifs atteindre : Vous êtes la fontaine de l'Honneur ; et tout ce qui espère en vous, ✿ Obtiendra plus d'honneur que l'Espoir n'espérait en gagner.

Le Sultan sourit et lui fit signe de s'asseoir. Il prit donc un siège près de son oncle, Shams al-Din, et le Roi lui demanda son nom. Badr al-Din Hasan répondit : "Le plus humble de tes esclaves est connu sous le nom de Hasan le Bassorite, qui est constant dans la prière pour toi jour et nuit." Le Sultan fut satisfait de ses paroles et, désireux de tester son érudition et de prouver sa bonne éducation, lui demanda : "Te souviens-tu de quelques vers à la louange du grain de beauté sur la joue ?" Il répondit : "Je m'en souviens," et commença à réciter :

Quand je pense à mon amour et à la douleur de notre séparation, ✿ Mes gémissements s'en vont et mes larmes jaillissent : C'est un grain de beauté qui me rappelle, en couleur et en charmes, ✿ Le noir de l'œil et le grain du cœur.

Le Roi admira et loua les deux couplets et lui dit : "Cite autre chose ; qu'Allah bénisse ton père et que ta langue ne se lasse jamais !" Il commença donc :

Ce grain de beauté sur la joue, ils l'égalèrent à un grain ✿ De musc, et ils n'ont pas ici forcé la comparaison : Non, émerveille-toi devant le visage qui comprend toute ✿ La beauté, sans manquer d'un seul grain.

Le Roi trembla de plaisir et lui dit : "Dis encore : qu'Allah bénisse tes jours !" Il commença donc :

Ô toi dont le grain de beauté sur la joue trônant rappelle ✿ Un point de musc sur une pierre de rubis, Accorde-moi tes faveurs ! Ne sois pas de pierre au cœur ! ✿ Cœur de mon cœur dont tu es la seule subsistance !

Le Roi dit : « Comparaison juste, ô Hasan ! Tu as parlé excellemment bien et tu as prouvé que tu es accompli dans tout ce qui est accomplissement ! Explique-moi maintenant combien de sens il y a dans la langue arabe pour le mot Khál ou grain de beauté. » Il répondit : « Qu’Allah garde le Roi ! Cinquante-sept, et certains disent cinquante selon la tradition. » Le Sultan dit : « Tu dis vrai », ajoutant aussitôt : « As-tu connaissance des points d'excellence de la beauté ? » « Oui », répondit Badr al-Din Hasan, « la beauté consiste dans l'éclat du visage, la clarté du teint, la finesse du nez, la douceur des yeux, la saveur de la bouche, l'esprit dans le discours, la sveltesse de la taille et la bienséance de tous les attributs. » Mais le summum de la beauté réside dans les cheveux et, en vérité, al-Shiháb le Hijazi a rassemblé tous ces éléments dans ses vers de mètremètre Rajaz, et les voici :—

Dis à la peau « Sois douce », au visage « Sois beau » ; ✿ Et contemple, nul ne te blâmera, si long que soit ton regard : Un nez fin est hautement estimé dans la liste de la Beauté ; ✿ Et non moins un œil plein, brillant et plein d'allure ; De même firent-ils bien de louer les lèvres charmantes ✿ (Qui, même dans mon sommeil, ne m'épargneront jamais) ; Une langue conquérante, une stature haute et droite ; ✿ Une union convenable des dons les plus rares entre les rares : Mais le summum de la beauté se voit dans les cheveux ; ✿ Alors écoute ma plainte et excuse-la par quelques vers !

Le Sultan fut captivé par son entretien et, le considérant comme un ami, demanda : « Quel sens y a-t-il dans le dicton "Shurayh est plus rusé que le renard" ? » Et il répondit : « Sache, ô Roi (que le Tout-Puissant Allah garde !) que le légiste Shurayh avait coutume, durant les jours de peste, de faire une visite à Al-Najaf ; et, chaque fois qu'il se levait pour prier, un renard venait qui se plantait face à lui et qui, en mimant ses mouvements, le distrayait de ses dévotions. Or, quand cela lui devint long, un jour il ôta sa chemise et la posa sur une canne et secoua les manches ; puis, plaçant son turban au sommet et ceignant le milieu avec un châle, il le dressa à l'endroit où il avait coutume de prier. Aussitôt le renard trottina selon son habitude et se tint devant la silhouette, sur quoi Shurayh vint derrière lui et le prit. » D'où le diseur dit : « Shurayh est plus rusé que le renard. » Quand le Sultan entendit l'explication de Badr al-Din Hasan, il dit à son oncle, Shams al-Din : « Vraiment, ce fils de ton frère est parfait en tenue de cour et je ne pense pas que son pareil puisse être trouvé au Caire. » À cela, Hasan se leva et baisa la terre devant lui puis s'assit de nouveau comme un Mamelouk doit s'asseoir devant son maître. Quand le Sultan se fut ainsi assuré de sa tenue de cour, de son maintien et de sa connaissance des arts libéraux et des belles-lettres, il se réjouit d'une joie immense et le revêtit d'une splendide robe d'honneur et le promut à une charge par laquelle il pourrait améliorer sa condition. Puis Badr al-Din Hasan se leva et, baisant la terre devant le Roi, lui souhaita la continuation de la gloire et demanda la permission de se retirer avec son oncle, le Wazir Shams al-Din. Le Sultan lui en donna la permission et il sortit ; les deux retournèrent à la maison, où la nourriture fut servie devant eux et ils mangèrent ce qu'Allah leur avait donné. Après avoir fini son repas, Hasan se rendit dans la chambre de réception de son épouse, la Dame de Beauté, et lui raconta ce qui s'était passé entre lui et le Sultan ; sur quoi elle dit : « Il ne manquera pas de faire de toi un compagnon de coupe et de te donner des largesses en excès et de te charger de faveurs et de bienfaits ; ainsi, par la bénédiction d'Allah, tu répandras, comme le plus grand luminaire, les rayons de ta perfection partout où tu seras, sur terre ou sur mer. » Il lui dit : « J'ai l'intention de réciter une Kasídah, une ode, à sa louange, afin qu'il redouble d'affection pour moi. » « Tu as raison dans ton intention », répondit-elle, « alors rassemble tes esprits et pèse tes mots, et je verrai sûrement mon mari favorisé de sa plus haute faveur. » Là-dessus, Hasan s'enferma et composa ces couplets sur une base solide et abondant en grâce intérieure et les copia d'une écriture du goût le plus raffiné. Ils sont comme suit :—

Le mien est un Chef qui a atteint le plus haut domaine, ✿ Foulant les sentiers des bons et des grands : Sa justice rend toutes les régions sûres et certaines, ✿ Et contre les ennemis rebelles barre toute porte : Lion audacieux, héros, saint, même si tu appelles ✿ Séraphin ou Souverain, il peut rivaliser avec tous ! Le plus pauvre suppliant revient riche de lui, ✿ Tous les mots pour le louer seraient inadéquats. Il est pour le jour de paix un Matin safrané, ✿ Et une Nuit sombre dans la bataille furieuse. Penchez sous ses dons nos cous, et par ses actes ✿ Comme Roi des âmes nées libres, il jouit de son état : Qu'Allah augmente pour nous la durée de ses années, ✿ Et de son lot écarte tous les risques et les peurs !

Quand il eut fini de transcrire les vers, il les expédia, sous la garde de l'un des esclaves de son oncle, au Sultan, qui les parcourut et fut séduit par son imagination ; il les lut donc à ceux présents et tous les louèrent avec la plus haute louange. Là-dessus, il envoya chercher l'auteur dans sa chambre de réception et lui dit : « Tu es dès ce jour mon compagnon de boisson et je t'assigne une solde mensuelle de mille dirhams, en plus de ce que je t'ai accordé auparavant. » Ainsi Hasan se leva et, baisant la terre devant le Roi à plusieurs reprises, pria pour la continuation de sa grandeur, de sa gloire, de sa longueur de vie et de sa force. Ainsi Badr al-Din Hasan le Bassorite s'éleva haut en honneur et sa renommée vola vers de nombreuses régions et il demeura dans tout le confort, le soulagement et le délice de la vie avec son oncle et les siens jusqu'à ce que la Mort l'atteigne. Quand le Calife Harun al-Rashid entendit cette histoire de la bouche de son Wazir, Ja'afar le Barmécide, il s'émerveilla beaucoup et dit : « Il convient que ces histoires soient écrites en lettres d'or liquide. » Puis il rendit la liberté à l'esclave et assigna au jeune homme qui avait tué sa femme une telle allocation mensuelle qu'elle suffisait à rendre sa vie facile ; il lui donna aussi une concubine parmi ses propres esclaves et le jeune homme devint l'un de ses compagnons de coupe. « Pourtant cette histoire » (continua Shahrazad) « n'est en rien plus étrange que le conte du Tailleur et du Bossu et du Juif et de l'Intendant et du Nazaréen, et ce qui leur est arrivé. » Le Roi dit : « Et quel peut être celui-là ? » Alors Shahrazad commença, en ces mots,

Le conte du Tailleur, du Bossu, du Juif, de l'Intendant et du Nazaréen

Il était une fois, dans la ville de la Chine, un tailleur qui aimait à se divertir et à plaisanter ; il sortit un jour pour une promenade, et en revenant, il rencontra un bossu dont la vue et les manières l'amusèrent fort. Il l'invita chez lui, et le bossu accepta ; le tailleur alla donc au marché et acheta du poisson frit, du pain, des citrons et des sucreries. Il servit le repas et ils se mirent à manger. Puis le tailleur prit un poisson et le mit dans la bouche du bossu, lui enjoignant de l'avaler tout rond, et il lui boucha la bouche avec sa main jusqu'à ce que le pauvre homme fût étouffé.

Le tailleur, effrayé, se dit : « Oh ! quelle calamité ! » Il prit le cadavre, l'enveloppa dans un linge et le porta, le soir venu, chez un médecin juif. Il frappa à la porte et une servante sortit ; il lui donna une pièce de monnaie et lui dit : « Dis à ton maître que nous avons un malade ici. » Le tailleur monta les escaliers dans l'obscurité, et, en trébuchant sur le bossu, le fit tomber sur le Juif, qui, croyant que c'était un assassin, lui donna un coup de pied qui fit tomber le corps de l'escalier. Le Juif, terrifié par la mort de l'homme, le porta sur le toit de son voisin, qui était l'Intendant du Sultan.

L'Intendant, trouvant le corps contre le mur, crut que c'était un voleur et le frappa avec son bâton, le laissant pour mort. Il porta ensuite le cadavre au milieu de la rue, près d'un moulin. Le meunier, le prenant pour un voleur venu lui dérober sa farine, le frappa avec un gourdin, puis le jeta dans la rue. Un Nazaréen, l'Intendant des cuisines du Sultan, passant par là, le heurta, et, pensant que c'était un voleur, il le frappa avec son poing ; un passant accourut et cria : « Tu as tué cet homme ! » Le Nazaréen fut arrêté par le garde et conduit devant le Wali, accusé du meurtre du bossu.

Au moment où ils allaient le pendre, le Juif survint et s'écria : « Non, c'est moi qui l'ai tué ! » Puis l'Intendant du Sultan arriva : « C'est moi qui l'ai tué ! » Enfin, le tailleur s'avança : « C'est moi qui l'ai tué ! » Le Sultan, stupéfait par ces aveux successifs, ordonna au tailleur de raconter l'histoire. Le tailleur narra tout ce qui s'était passé. Le Sultan, riant aux éclats, fit venir le bossu et, à la surprise de tous, le bossu éternua et se réveilla, car l'arête de poisson était sortie de sa gorge. Chacun raconta alors son histoire, et le Sultan, émerveillé, fit consigner ces récits par écrit dans les annales royales.

Il n'est pas d'homme plus honnête que le paysan ou le simple soldat turc ; mais le processus de détérioration commence lorsqu'il est fait caporal et culmine chez le Pacha. En outre, la malhonnêteté officielle est permise par l'opinion publique, car elle appartient à l'état de la société. Un homme achète une place (comme en Angleterre il y a deux siècles) et la conserve grâce à des présents offerts aux chefs des administrations. Par conséquent, il doit se rembourser d'une manière ou d'une autre, et il le fait le plus souvent en broyant le visage des pauvres et en dépouillant la veuve et l'orphelin. Le remède radical est un salaire élevé ; mais cette phase de la société refuse de l'accorder.

Note 493 :

Arabe. « Malik » (roi) et « Malak » (ange), les mots s'écrivant de la même manière lorsqu'ils manquent de voyelles, ce qui justifie le jeu de mots.

Note 494 :

Arabe. « Hurr » ; le latin « ingenuus », littéralement « né libre » ; métaphoriquement « noble », par opposition à un esclave dont on n'attend ni grandes ni bonnes actions. Dans l'usage populaire, il correspond, comme « Fatá », à notre « gentleman ».

Note 495 :

Ceci est l'un des meilleurs contes pour l'humour et le mouvement, et Douce et Madden montrent quelle riche moisson de fabliaux, dont l'incident principal était la disposition d'un cadavre, il a produite.

LE CONTE DU BOSSU.

Il m'est parvenu, ô Roi auspicieux, qu'il demeurait jadis, il y a de longues années et des âges passés, dans une certaine ville de Chine[496], un Tailleur qui était un homme généreux, aimant le plaisir et les réjouissances ; et qui avait coutume, avec sa femme, de se divertir de temps à autre par des amusements publics. Un jour, ils sortirent aux premières lueurs du jour et rentraient le soir quand ils tombèrent sur un Bossu, dont la mine eût arraché un rire au souci et dissipé les horreurs du désespoir. Ils s'approchèrent donc pour prendre plaisir à le regarder et l'invitèrent à les accompagner chez eux pour converser et faire bombance avec eux cette nuit-là. Il consentit et les accompagna à pied jusqu'à leur demeure ; sur quoi le Tailleur partit au bazar (la nuit venant de tomber) et acheta un poisson frit, du pain, des citrons et des sucreries sèches pour le dessert ; il plaça les victuailles devant le Bossu et ils mangèrent. Soudain, la femme du Tailleur prit une grosse bouchée de poisson et la donna en morceau au Gobbo, lui fermant la bouche de sa main et disant : « Par Allah, tu dois l'avaler d'un seul coup ; et je ne te donnerai pas le temps de la mâcher. » Il l'engloutit donc ; mais il s'y trouvait une arête raide qui se planta dans sa gorge et, son heure étant venue, il mourut.——Et Shéhérazade perçut le lever du jour et cessa de dire ses paroles permises.

Or, quand vint la vingt-cinquième nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi auspicieux, que lorsque la femme du Tailleur donna au Bossu cette bouchée de poisson qui mit fin à ses jours, il mourut à l'instant. Voyant cela, le Tailleur s'écria tout haut : « Il n'est de Majesté et de Puissance qu'en Allah ! Hélas, que ce pauvre misérable soit mort d'une manière si sotte par nos mains ! » Et la femme répondit : « Pourquoi ce vain discours ? N'as-tu pas entendu celui qui a dit :—

Pourquoi donc perdre mon temps dans le chagrin, jusqu'à ✿ ne trouver nul ami pour porter mon poids de peine ? Comment dormir sur un feu qui flambe sans s'éteindre ? ✿ Reposer sur les flammes serait bien difficile ! »

Son mari lui demanda : « Et que ferai-je de lui ? » ; et elle répondit : « Lève-toi et prends-le dans tes bras et étends un mouchoir de soie sur lui ; puis je sortirai, et tu me suivras, cette nuit même, et si tu rencontres quelqu'un, dis :—Ceci est mon fils, et sa mère et moi le portons chez le médecin afin qu'il l'examine. » Il se leva donc et, prenant le Bossu dans ses bras, il le porta à travers les rues, précédé par sa femme qui ne cessait de crier : « Ô mon fils, qu'Allah te garde ! Quelle partie te fait mal et où cette petite vérole[497] t'a-t-elle frappé ? » Ainsi, tous ceux qui les voyaient disaient : « C'est un enfant malade de la petite vérole[498]. » Ils allèrent ainsi en demandant la maison du médecin jusqu'à ce que les gens les dirigent vers celle d'un rebouteux qui était Juif. Ils frappèrent à la porte, et une esclave noire descendit, ouvrit et, voyant un homme portant un enfant et une femme avec lui, leur dit : « Qu'y a-t-il ? » « Nous avons un petit avec nous, » répondit la femme du Tailleur, « et nous voulons le montrer au médecin : prends donc ce quart de dinar et donne-le à ton maître, et qu'il descende voir mon fils qui est gravement malade. » La fille monta pour prévenir son maître, sur quoi la femme du Tailleur entra dans le vestibule et dit à son mari : « Laisse le Bossu ici et fuyons pour sauver nos vies. » Le Tailleur porta donc le mort en haut de l'escalier, le fit tenir debout contre le mur et s'enfuit, lui et sa femme. Pendant ce temps, la fille entra chez le Juif et lui dit : « À la porte se trouvent un homme et une femme avec un enfant malade, et ils m'ont donné un quart de dinar pour toi, afin que tu descendes regarder le petit et lui prescrire un remède. » Dès que le Juif vit le quart de dinar, il se réjouit et se leva rapidement dans son avidité de gain, et sortit précipitamment dans l'obscurité ; mais il n'avait pas fait un pas qu'il trébucha sur le cadavre et le renversa, si bien qu'il roula au bas de l'escalier. Il cria donc à la fille de se dépêcher avec la lumière, et elle l'apporta, sur quoi il descendit et, examinant le Bossu, trouva qu'il était raide mort. Il cria alors : « Ô pour Esdras[499] ! Ô pour Moïse ! Ô pour Aaron ! Ô pour Josué, fils de Nun ! Ô pour les Dix Commandements ! J'ai trébuché sur le malade et il a dégringolé l'escalier et il est mort ! Comment ferai-je sortir de ma maison cet homme que j'ai tué ? Ô par les sabots de l'âne d'Esdras ! » Puis il prit le corps et, l'emportant dans la maison, raconta à sa femme ce qui était arrivé ; elle lui dit : « Pourquoi restes-tu immobile ? Si tu le gardes ici jusqu'au point du jour, nous perdrons tous deux la vie. Portons-le tous deux sur la terrasse et jetons-le dans la maison de notre voisin, le Musulman, car s'il y demeure une nuit, les chiens viendront des terrasses adjacentes et le mangeront. » Or, son voisin était un intendant, le contrôleur de la cuisine du Sultan, et avait coutume de rapporter une grande quantité d'huile, de graisse et de restes de repas ; mais les chats et les rats avaient l'habitude de le manger, ou, si les chiens sentaient la queue d'un mouton gras, ils descendaient des toits voisins et la déchiquetaient ; et de cette façon, les bêtes avaient déjà endommagé une grande partie de ce qu'il rapportait à la maison. Le Juif et sa femme portèrent donc le Bossu sur le toit ; et, le descendant par ses mains et ses pieds à travers le conduit d'aération[500] dans la maison de l'intendant, ils le firent tenir debout contre le mur et s'en allèrent. À peine eurent-ils fait cela que l'intendant, qui avait passé la soirée avec ses amis à écouter une récitation du Coran, rentra chez lui et ouvrit la porte ; montant avec une bougie allumée, il trouva un fils d'Adam debout dans le coin sous le ventilateur. En voyant cela, il dit : « Wah ! par Allah, très bien ma foi ! Celui qui vole mes affaires n'est autre qu'un homme. » Puis il se tourna vers le Bossu et dit : « Alors c'est toi qui voles la viande et la graisse ! Je pensais que c'étaient les chats et les chiens, et je tue les chiens et les chats du quartier et je pèche contre eux en les tuant. Et pendant tout ce temps, c'est toi qui descends de la terrasse de la maison par le conduit d'aération. Mais je vais me venger de toi de ma propre main ! » Il saisit donc un lourd marteau, se jeta sur lui et le frappa en pleine poitrine, et il tomba. Il l'examina alors et, trouvant qu'il était mort, cria d'horreur, pensant l'avoir tué, et dit : « Il n'est de Majesté et de Puissance qu'en Allah, le Glorieux, le Grand ! » Et il craignit pour sa vie, et ajouta : « Qu'Allah maudisse l'huile, la viande, la graisse et les queues de mouton par-dessus le marché ! Comment le destin a-t-il donné à cet homme son coup de grâce par ma main ! » Puis il regarda le corps et, voyant que c'était celui d'un Gobbo, dit : « Ne suffisait-il pas que tu sois bossu[501], il fallait aussi que tu sois un voleur et que tu dérobes la chair et la graisse ! Ô Toi, le Voileur[502], daigne me voiler avec Ton rideau de dissimulation ! » Il le prit donc sur ses épaules et, sortant de sa maison vers la fin de la nuit, le transporta jusqu'à l'extrémité la plus proche du bazar, où il le fit tenir debout sur ses pieds contre le mur d'une boutique à l'entrée d'une ruelle sombre, le laissa là et s'en alla. Après un moment, arriva un Nazaréen[503], le courtier du Sultan qui, très éméché, se dirigeait vers le Hammam, selon ce que son ivresse lui soufflait à l'oreille : « En vérité, l'appel aux matines[504] est proche. » Il arriva en avançant péniblement et en titubant jusqu'à ce qu'il s'approche du Bossu et s'accroupisse pour uriner[505] devant lui ; quand il jeta un coup d'œil autour de lui et vit un homme debout contre le mur. Or, quelqu'un avait arraché le turban[506] du Chrétien au début de la nuit ; ainsi, quand il vit le Bossu tout près, il s'imagina qu'il voulait aussi voler sa coiffe. Là-dessus, il serra le poing et le frappa au cou, le faisant tomber à terre, et appela à haute voix le veilleur du bazar, et se jeta sur le corps dans sa fureur ivre, continuant à battre et à étrangler le cadavre. Peu après, le guet arriva et, trouvant un Nazaréen agenouillé sur un Musulman en train de le frapper, demanda : « Quel mal celui-ci a-t-il fait ? » ; et le courtier répondit : « Le gaillard voulait m'arracher mon turban. » « Lève-toi de dessus lui, » ordonna le veilleur. Il se leva donc, et le guet s'approcha du Bossu et, le trouvant mort, s'exclama : « Par Allah, c'est du propre ! Un Chrétien tuant un Mahométan ! » Puis il saisit le courtier et, lui liant les mains derrière le dos, le conduisit à la demeure du Gouverneur[507], et tout le temps le Nazaréen ne cessait de se dire : « Ô Messie ! Ô Vierge ! Comment ai-je pu tuer ce type ? Et comme il devait être pressé de quitter cette vie pour mourir d'un seul coup ! » Bientôt, alors que son ivresse s'enfuyait, la douleur prit sa place. Ainsi, le courtier et le corps furent gardés dans la demeure du Gouverneur jusqu'au lendemain matin, où le Wali sortit et donna l'ordre de pendre le meurtrier présumé et commanda au bourreau[508] de faire proclamer la sentence. Aussitôt, ils dressèrent une potence sous laquelle ils firent tenir le Nazaréen, et le porte-torche, qui était bourreau, jeta la corde autour de son cou et fit passer une extrémité par la poulie, et était sur le point de le hisser[509] quand voici ! L'intendant, qui passait par là, vit le courtier sur le point d'être pendu ; et, se frayant un chemin à travers la foule, cria au bourreau : « Arrête ! Arrête ! C'est moi qui ai tué le Bossu ! » Le Gouverneur demanda : « Qu'est-ce qui t'a poussé à le tuer ? » ; et il répondit : « Je suis rentré chez moi la nuit dernière et j'y ai trouvé cet homme qui était descendu par le ventilateur pour voler mes biens ; alors je l'ai frappé avec un marteau sur la poitrine et il est mort sur-le-champ. Ensuite, je l'ai pris et je l'ai porté au bazar et je l'ai placé contre le mur à tel endroit près de telle ruelle ; » ajoutant : « Ne suffisait-il pas que j'aie tué un Musulman sans tuer en plus un Chrétien ? Alors ne pends personne d'autre que moi. » Quand le Gouverneur entendit ces mots, il relâcha le courtier et dit au porte-torche : « Pends cet homme sur ses propres aveux. » Il défit donc la corde du cou du Nazaréen et la jeta autour de celui de l'intendant et, le faisant tenir sous la potence, était sur le point de le pendre quand voici, le médecin juif poussa à travers la foule et cria au bourreau : « Arrête ! Arrête ! C'était moi et nul autre qui ai tué le Bossu ! La nuit dernière, j'étais assis chez moi quand un homme et une femme ont frappé à la porte, portant ce Gobbo qui était malade, et ont donné à ma servante un quart de dinar, lui ordonnant de me remettre la somme et de me dire de descendre le voir. Pendant qu'elle était partie, l'homme et la femme l'ont amené dans la maison et, le plaçant sur l'escalier, sont partis ; et peu après, je suis descendu et ne le voyant pas, car j'étais dans l'obscurité, j'ai trébuché sur lui et il a dégringolé au bas de l'escalier et est mort sur le moment. Ensuite, nous l'avons pris, ma femme et moi, et nous l'avons porté sur la terrasse supérieure ; et, la maison de cet intendant étant voisine de la mienne, nous avons fait descendre le corps par le ventilateur. Quand il est rentré chez lui et a trouvé le Bossu dans sa maison, il a imaginé que c'était un voleur et l'a frappé avec un marteau, si bien qu'il est tombé à terre, et notre voisin a cru avec certitude qu'il l'avait tué. Or, ne suffit-il pas que j'aie tué un Musulman par inadvertance, sans me charger d'avoir pris la vie d'un autre Musulman délibérément ? » Quand le Gouverneur entendit cela, il dit au bourreau : « Libère l'intendant, et pends le Juif. »

Là-dessus, le porte-torche le prit et passa la corde autour de son cou quand voici, le Tailleur poussa à travers la foule et cria au bourreau : « Arrête ! Arrête ! C'était moi et nul autre qui ai tué le Bossu ; et voici comment cela s'est passé. J'étais sorti pour me divertir hier et, revenant pour le souper, je suis tombé sur ce Gobbo, qui était ivre, tambourinait et chantait joyeusement en jouant du tambourin. Je l'ai donc accosté et l'ai emmené chez moi, j'ai acheté un poisson et nous nous sommes assis pour manger. Soudain, ma femme a pris une bouchée de poisson et, en faisant un morceau[510], l'a fourré dans sa bouche ; mais une partie a pris le mauvais chemin ou s'est coincée dans sa gorge et il est mort sur l'instant. Nous l'avons donc soulevé, ma femme et moi, et l'avons porté jusqu'à la maison du Juif où l'esclave est descendue et nous a ouvert la porte, et je lui ai dit :—Dis à ton maître qu'il y a un homme, une femme et une personne malade à voir pour toi ! Je lui ai donné un quart de dinar et elle est montée pour prévenir son maître ; et, pendant qu'elle était partie, j'ai porté le Bossu jusqu'en haut de l'escalier, je l'ai fait tenir debout contre le mur et je suis reparti avec ma femme. Quand le Juif est descendu, il a trébuché sur lui et a cru qu'il l'avait tué. » Puis il demanda au Juif : « Est-ce la vérité ? » ; et le Juif répondit : « Oui. » Là-dessus, le Tailleur se tourna vers le Gouverneur et dit : « Lâche le Juif et pends-moi. » Quand le Gouverneur entendit le récit du Tailleur, il s'émerveilla de l'affaire de ce Bossu et s'écria : « En vérité, c'est une aventure qui devrait être consignée dans les livres ! » Puis il dit au bourreau : « Laisse le Juif aller et pends le Tailleur sur ses propres aveux. » Le bourreau prit le Tailleur et mit la corde autour de son cou et dit : « Je suis fatigué d'un travail aussi lent : nous sortons celui-ci et l'échangeons pour cet autre, et personne n'est pendu après tout ! » Or, le Bossu en question était, racontent-ils, le bouffon du Sultan de Chine qui ne pouvait supporter de le perdre de vue ; alors, quand le gaillard s'enivra et ne fit pas son apparition cette nuit-là ou le lendemain jusqu'à midi, le Sultan demanda à certains de ses courtisans ce qu'il en était, et ils répondirent : « Ô notre seigneur, le Gouverneur l'a trouvé mort et a ordonné que son meurtrier soit pendu ; mais, au moment où le bourreau allait le hisser, un deuxième, un troisième et un quatrième sont arrivés, et chacun a dit :—C'est moi et nul autre qui ai tué le Bossu ! ; et chacun a donné un compte rendu complet et circonstancié de la manière dont le bouffon a été tué. » Quand le Roi entendit cela, il cria tout haut au Chambellan de service : « Descends chez le Gouverneur et amène-moi tous les quatre. » Le Chambellan descendit donc aussitôt sur le lieu de l'exécution, où il trouva le porte-torche sur le point de pendre le Tailleur et lui cria : « Arrête ! Arrête ! » Puis il transmit l'ordre du Roi au Gouverneur qui prit le Tailleur, le Juif, le Nazaréen et l'intendant (le corps du Bossu étant porté sur les épaules des hommes) et monta avec eux tous jusqu'au Roi. Quand il fut en présence, il embrassa le sol et informa le souverain de toute l'histoire, qu'il est inutile de relater car, comme on dit :—Il n'y a nul profit dans une histoire répétée trois fois. Le Sultan, en l'entendant, s'émerveilla et fut poussé à l'hilarité, et commanda que l'histoire fût écrite en lettres d'or liquide, disant à ceux présents : « Avez-vous jamais entendu une histoire plus merveilleuse que celle de mon Bossu ? » Là-dessus, le courtier Nazaréen s'avança et dit : « Ô Roi de l'époque, avec ta permission, je te dirai une chose qui m'est arrivée et qui est encore plus merveilleuse, merveilleuse, plaisante et délectable que l'histoire du Bossu. » Le Roi dit : « Dis-nous ce que tu as à dire ! » Il commença donc en ces termes :

LE RÉCIT DU COURTIER NAZARÉEN.

Ô Roi de l'époque, je suis venu en ton pays avec des marchandises et la Destinée m'a retenu ici avec vous : mais mon lieu de naissance fut le Caire, en Égypte, où j'ai également été élevé, car je suis l'un des Coptes et mon père était courtier avant moi. Quand je parvins à l'âge d'homme, il quitta cette vie et je lui succédai dans ses affaires. Un jour, alors que j'étais assis dans ma boutique, voici qu'arriva vers moi un jeune homme aussi beau que possible, vêtu de riches habits et montant un bel âne. Quand il me vit, il me salua, et je me levai pour lui faire honneur : puis il tira un mouchoir contenant un échantillon de sésame et demanda : « Combien cela vaut-il l'Ardabb ? » à quoi je répondis : « Cent dirhams. » Il dit : « Prends des porteurs, des jaugeurs et des mesureurs et viens demain au Khan al-Jawáli, près du quartier de la Porte de la Victoire, où tu me trouveras. » Puis il s'en alla en me laissant l'échantillon de sésame dans son mouchoir ; et je fis la tournée de mes clients et m'assurai que chaque Ardabb se vendrait cent vingt dirhams. Le lendemain, je pris quatre mesureurs et marchai avec eux jusqu'au Khan, où je le trouvai qui m'attendait. Dès qu'il me vit, il se leva et ouvrit son magasin, et nous mesurâmes le grain jusqu'à ce que la réserve fût vide ; et nous trouvâmes que le contenu était de cinquante Ardabbs, valant cinq mille pièces d'argent. Alors il dit : « Que dix dirhams par Ardabb soient ta commission ; prends donc le prix et garde en dépôt quatre mille cinq cents dirhams pour moi ; et, quand j'en aurai fini avec la vente des autres marchandises dans mes entrepôts, je viendrai à toi et recevrai la somme. » « Je le ferai volontiers », répondis-je, et en lui baisant la main, je m'en allai, ayant fait ce jour-là un profit de mille dirhams. Il fut absent un mois, au terme duquel il vint à moi et demanda : « Où sont les dirhams ? » Je me levai, le saluai et lui répondis : « Ne veux-tu pas manger quelque chose dans ma maison ? » Mais il refusa en faisant remarquer : « Prépare l'argent et je reviendrai tout à l'heure le prendre. » Puis il s'en alla à cheval. J'apportai donc les dirhams et m'assis pour l'attendre, mais il resta absent un autre mois, au bout duquel il revint et me dit : « Où sont les dirhams ? » Je me levai, le saluai et demandai : « Ne veux-tu pas manger quelque chose dans ma maison ? » Mais il refusa encore, ajoutant : « Prépare-moi l'argent et je reviendrai tout à l'heure le prendre. » Puis il repartit. J'apportai donc les dirhams et m'assis pour attendre son retour ; mais il resta absent un troisième mois, et je me dis : « En vérité, ce jeune homme est la générosité incarnée. » À la fin du mois, il arriva, montant une mule et vêtu d'un costume aux étoffes somptueuses ; il était comme la lune lors de la nuit de sa plénitude, et il semblait sortir du bain, avec ses joues d'un rose éclatant, son front blanc comme une fleur et un grain de beauté semblable à un grain d'ambre gris ravissant la vue ; ainsi que le poète l'a dit d'un tel homme :

Pleine lune et soleil en une seule demeure ✿ D'un éclat brillant et d'une fortune qui monte et rayonne, D'une splendeur joyeuse transformant tout esprit : ✿ Salut à ce qui récompense la prière par un don bienheureux ! Leurs charmes et leur grâce ont atteint le sommet de la perfection, ✿ Ont conquis tous les cœurs et gagné tous les esprits. Louange au Seigneur pour des œuvres si étranges ✿ Et ce que le Tout-Puissant veut, Sa main l'a accompli !

Quand je le vis, je me levai vers lui et, invoquant des bénédictions sur lui, je demandai : « Ô mon seigneur, ne veux-tu pas prendre ton argent ? » « D'où vient cette hâte ? » dit-il, « Attends que j'aie terminé mes affaires et alors je viendrai le prendre. » Il repartit à cheval et je me dis : « Par Allah, quand il reviendra, il faudra absolument que je le reçoive comme mon hôte ; car j'ai fait commerce avec ses dirhams et j'en ai tiré de larges profits. » À la fin de l'année, il revint, vêtu d'un costume plus somptueux que le précédent ; et, quand je l'adjurai par l'Évangile de descendre chez moi et de manger à ma table, il dit : « J'y consens, à la condition que ce que tu dépenseras pour moi provienne de mon argent encore entre tes mains. » Je répondis : « Qu'il en soit ainsi », et je le fis asseoir tandis que je préparais ce qui était nécessaire en viandes, boissons et autres choses ; et je plaçai le plateau devant lui, avec l'invitation « Bismillah ! » Alors il s'approcha du plateau, tendit sa main gauche et mangea avec moi ; et je m'étonnai qu'il n'utilisât pas la main droite. Quand nous eûmes fini de manger, je versai de l'eau sur sa main et lui donnai de quoi l'essuyer. Là-dessus, nous nous assîmes pour converser après que j'eus disposé devant lui quelques douceurs ; et je lui dis : « Ô mon maître, je te prie, soulage-moi en me disant pourquoi tu manges de la main gauche ? Peut-être ton autre main souffre-t-elle de quelque mal ? » Quand il entendit mes paroles, il répéta ces vers :

Cher ami, ne demande pas ce qui brûle dans ma poitrine, ✿ De peur que tu ne voies des tourments ardents que l'œil ne vit jamais : Mon cœur ne veut pas abriter Salmá à la place ✿ De l'amour de Laylá, mais le besoin n'a jamais de loi !

Et il sortit son bras droit de sa manche et voici, la main était tranchée, un poignet sans poing. J'en fus stupéfait, mais il dit : « Ne t'étonne pas, et ne pense pas que j'aie mangé de la main gauche par prétention ou insolence, mais par nécessité ; et le tranchage de ma main droite fut causé par une aventure des plus étranges. » Je demandai : « Et qu'est-ce qui l'a causé ? » ; et il répondit : Sache que je suis fils de Bagdad et que mon père était l'un des notables de cette cité. Quand je parvins à l'âge d'homme, j'entendis les pèlerins, les voyageurs et les marchands parler du pays d'Égypte, et leurs paroles s'ancrèrent profondément dans mon esprit jusqu'à ce que mon parent mourût ; je pris alors une large somme d'argent et me préparai pour le commerce avec des étoffes de Bagdad et de Mossoul et, les emballant en ballots, je partis en voyage ; et Allah me décréta la sécurité jusqu'à ce que j'entrasse dans votre ville. Puis il pleura et commença à répéter :

Le chassieux évite les fosses ✿ Où tombent ceux qui ont l'œil de lynx : Un mot tue le sage ✿ Et sauve l'ignorant : Le Musulman manque de nourriture ✿ Le Káfir festoie dans son palais : Quel art ou quel acte appartient à l'homme ? ✿ La volonté de Dieu oblige tout le monde !

Or, quand il eut terminé ses vers, il dit : Ainsi, j'entrai au Caire, je déchargeai mes ballots et entreposai mes étoffes dans le Khan « Al-Masrúr ». Puis je donnai au serviteur quelques pièces d'argent pour m'acheter de quoi manger et je m'allongeai pour dormir un moment. À mon réveil, je me rendis dans la rue appelée « Bayn al-Kasrayn » — Entre les deux Palais — puis je retournai me reposer pour la nuit au Khan. Au matin, j'ouvris un ballot et en sortis une étoffe en me disant : « Je vais m'en aller parcourir quelques bazars pour voir l'état du marché. » Je chargeai donc l'étoffe sur quelques-uns de mes esclaves et partis jusqu'à ce que j'atteignisse la Kaysariyah ou Bourse de Jahárkas ; où les courtiers qui savaient mon arrivée vinrent à ma rencontre. Ils prirent les étoffes et les crièrent à la vente, mais ne purent en obtenir le prix coûtant. J'en fus contrarié, cependant le Cheikh des courtiers me dit : « Ô mon seigneur, je vais te dire comment tu peux tirer un profit de tes marchandises. Tu devrais faire comme font les marchands et vendre ta marchandise à crédit pour une période déterminée, selon un contrat rédigé par un notaire et dûment témoigné ; et employer un changeur pour percevoir tes dus chaque lundi et jeudi. Ainsi, tu gagneras deux dirhams et plus pour chaque dirham ; et tu te divertiras en voyant le Caire et le Nil. » Je dis : « C'est un conseil avisé », et j'emmenai les courtiers au Khan. Ils prirent mes étoffes et allèrent à la Bourse où je les vendis bien, recevant des obligations pour leur valeur. Je déposai ces obligations chez un changeur, un banquier, qui me donna un reçu avec lequel je retournai au Khan. Ici, je restai un mois entier, prenant chaque matin mon petit-déjeuner avec une coupe de vin et faisant mes repas de chair de pigeon, de mouton et de douceurs, jusqu'au moment où mes reçus commencèrent à arriver à échéance. Ainsi, chaque lundi et jeudi, j'avais coutume d'aller à la Bourse et de m'asseoir dans la boutique de l'un ou l'autre des marchands, tandis que le notaire et le changeur faisaient leur tournée pour recouvrer les sommes auprès des commerçants, jusqu'après l'heure de la prière de l'après-midi, moment où ils m'apportaient la somme, et je la comptais et, scellant les sacs, je retournais avec eux au Khan. Un certain jour, qui se trouva être un lundi, j'allai au Hammam et de là retournai à mon Khan, et assis dans ma propre chambre, je pris mon petit-déjeuner avec une coupe de vin, après quoi je dormis un peu. À mon réveil, je mangeai un poulet et, m'étant parfumé, je me rendis à la boutique d'un marchand nommé Badr al-Din al-Bostáni, ou le Jardinier, qui m'accueillit ; et nous restâmes à parler un moment en attendant l'ouverture du bazar. Soudain, voici qu'arriva une dame à la stature majestueuse, portant une coiffe des plus magnifiques, parfumée des senteurs les plus douces et marchant d'une démarche gracieuse et balancée ; et, me voyant, elle souleva son mantille, me permettant un aperçu de ses beaux yeux noirs. Elle salua Badr al-Din qui lui rendit son salut et se leva, et parla avec elle ; et au moment où je l'entendis parler, l'amour pour elle s'empara de mon cœur. Elle dit bientôt à Badr al-Din : « As-tu avec toi une pièce d'étoffe tissée avec du fil d'or pur ? » Il lui apporta donc une pièce parmi celles qu'il m'avait achetées et la lui vendit pour mille deux cents dirhams ; elle dit alors : « Je vais ramener la pièce chez moi et t'en envoyer le prix. » « C'est impossible, ô ma dame », répondit le marchand, « car voici le propriétaire de l'étoffe et je lui dois une part de bénéfice. » « Fi de toi ! » s'écria-t-elle, « N'ai-je pas l'habitude de prendre chez toi des rouleaux entiers d'étoffes coûteuses, et de te donner un profit supérieur à ce que tu attends, et de t'envoyer l'argent ? » « Oui », répondit-il ; « mais j'ai un besoin pressant de ce prix ce jour même. » Là-dessus, elle prit la pièce et la rejeta sur ses genoux, en disant : « Honte à toi ! Qu'Allah confonde votre tribu qui n'estime personne à sa juste valeur » ; et elle tourna les talons pour partir. Je sentis mon âme même partir avec elle ; alors je me levai et la retins, en disant : « Je t'adjure par le Seigneur, ô ma dame, fais-moi la faveur de revenir sur tes pas gracieux. » Elle se retourna avec un sourire et dit : « Pour toi, je reviens », et prit place en face de moi dans la boutique. Alors je dis à Badr al-Din : « Quel est le prix qu'ils t'ont demandé pour cette pièce ? » ; et il dit : « Onze cents dirhams. » Je répondis : « La centaine restante sera ton profit : apporte-moi une feuille de papier et je t'écrirai une quittance pour cela. » Puis je lui écrivis un reçu de ma propre main et donnai la pièce à la dame, en disant : « Emporte-la avec toi et, si tu le souhaites, apporte-moi son prix le jour du prochain bazar ; ou mieux encore, accepte-la comme mon cadeau d'hôte. » « Qu'Allah te récompense par le bien », répondit-elle, « et fasse de toi mon époux, mon seigneur et le maître de tout ce que je possède ! » Et Allah favorisa sa prière. Je vis les Portes du Paradis s'ouvrir devant moi et dis : « Ô ma dame, que cette pièce d'étoffe soit maintenant tienne et qu'une autre semblable soit prête pour toi ; laisse-moi seulement jeter un regard sur ton visage. » Elle souleva donc son voile et je vis un visage dont la vue me légua mille soupirs, et mon cœur fut si captivé par son amour que je n'étais plus maître de ma raison. Puis elle laissa retomber son voile de visage et, prenant la pièce d'étoffe, dit : « Ô mon seigneur, ne me laisse pas désolée par ton absence ! » et elle s'éloigna et disparut de ma vue. Je restai assis à la Bourse jusqu'après l'heure de la prière de l'après-midi, perdu pour le monde par l'amour qui m'avait maîtrisé ; et la violence de ma passion me contraignit à prendre des renseignements sur elle auprès du marchand, qui me répondit : « C'est une dame riche : elle est la fille d'un certain Émir qui est mort récemment et lui a laissé une grande fortune. » Puis je pris congé de lui et retournai au Khan où l'on me servit le souper ; mais je ne pus manger tant je pensais à elle, et quand je m'allongeai pour dormir, le sommeil ne vint pas. Je veillai donc jusqu'au matin, où je me levai, changeai de vêtements et bus une coupe de vin ; et, après avoir rompu mon jeûne avec quelques bagatelles, j'allai à la boutique du marchand où je le saluai et m'assis près de lui. Bientôt arriva la dame comme à l'accoutumée, suivie d'une esclave et portant une robe plus somptueuse qu'auparavant ; elle me salua sans remarquer Badr al-Din et dit d'une voix fluide et gracieuse (je n'avais jamais entendu voix plus douce ni plus suave) : « Envoie quelqu'un avec moi pour prendre les mille deux cents dirhams, le prix de la pièce. » « Pourquoi cette hâte ? » demandai-je, et elle répondit : « Puissions-nous ne jamais te perdre ! » et elle me remit l'argent. Puis je restai à parler avec elle et, peu après, je lui fis signe par des gestes, par lesquels elle comprit que je brûlais de jouir de sa personne, et elle se leva en hâte avec un signe de mécontentement. Mon cœur s'attachait à elle et je sortis du bazar et suivis sa trace. Comme je marchais, soudain une esclave noire m'arrêta et dit : « Ô mon maître, viens parler avec ma maîtresse. » À cela, je fus surpris et répondis : « Il n'y a personne qui me connaisse ici » ; mais elle répondit : « Ô mon seigneur, comme tu l'as vite oubliée ! Ma dame est la même qui était aujourd'hui à la boutique d'un tel marchand. » Alors je l'accompagnai jusqu'au changeur, où je trouvai la dame qui m'attira à ses côtés et dit : « Ô mon bien-aimé, ton image est fermement gravée dans mon imagination, et l'amour de toi s'est emparé de mon cœur : depuis l'heure où je t'ai vu pour la première fois, ni le sommeil, ni la nourriture, ni la boisson ne m'ont procuré le moindre plaisir. » Je répondis : « Le double de cette souffrance est mien et mon état me dispense de plainte. » Puis elle dit : « Ô mon bien-aimé, chez toi ou chez moi ? » « Je suis un étranger ici et je n'ai pas de lieu de réception hormis le Khan, donc par ta faveur, ce sera chez toi. » « Soit ; mais c'est la nuit de vendredi et rien ne peut se faire avant demain après les prières publiques ; va à la Mosquée et prie ; puis monte sur ton âne et demande le quartier de la Habbániyah ; et, arrivé là, cherche la demeure d'Al-Nakib Barakát, populairement connu sous le nom d'Abu Shámah le Syndic ; car j'y habite : ne tarde donc pas car je t'attendrai. » Je me réjouis d'une joie encore plus grande ; je pris congé d'elle et retournai à mon Khan, où je passai une nuit blanche. À peine fus-je assuré que l'aube avait pointé que je me levai, changeai de tenue, me parfumai d'essences et de doux parfums et, prenant cinquante dinars dans un mouchoir, je quittai le Khan Masrúr pour la porte de Zuwaylah, où je montai sur un âne et dis à son propriétaire : « Emmène-moi à la Habbaniyah. » Il partit donc avec moi et arriva en un clin d'œil devant une rue connue sous le nom de Darb al-Munkari, où je lui dis : « Entre et demande la demeure du Syndic. » Il fut absent un moment puis revint et dit : « Descends. » « Va devant moi jusqu'à la maison », dis-je, ajoutant : « Reviens aux premières lueurs du jour et ramène-moi chez moi » ; et il répondit : « Au nom d'Allah » ; sur quoi je lui donnai un quart de dinar d'or, il le prit et s'en alla. Alors je frappai à la porte et sortirent deux esclaves blanches, toutes deux jeunes ; vierges à la poitrine haute, telles des lunes, et me dirent : « Entre, car notre maîtresse t'attend et elle n'a pas dormi de la nuit tant elle se réjouissait de toi. » Je passai par le vestibule dans un salon aux sept portes, dallé de marbres aux couleurs variées et garni de rideaux et de tentures de soies colorées : le plafond était cloisonné d'or et orné de corniches avec des inscriptions en lettres d'azur ; et les murs étaient stucqués de plâtre Sultání qui reflétait le visage de celui qui regardait. Autour du salon se trouvaient des fenêtres à treillis donnant sur un jardin plein de fruits de toutes sortes ; dont les ruisseaux murmuraient et coulaient et dont les oiseaux trillaient et criaient ; et au cœur de la salle se trouvait une fontaine jaillissante à dont les coins se dressaient des oiseaux façonnés en or rouge incrusté de perles et de gemmes et faisant jaillir une eau limpide comme le cristal. Quand j'entrai et pris place,——Et Shahrazad perçut l'aube du jour et cessa de dire ce qu'elle avait la permission de dire.

Or, quand vint la Vingt-Sixième Nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi de bon augure, que le jeune marchand continua : Quand j'entrai et pris place, la dame vint aussitôt, couronnée d'un diadème de perles et de joyaux ; son visage pointillé de grains de beauté artificiels à l'indigo, ses sourcils peints au Kohl et ses mains et pieds rougis au Henné. Quand elle me vit, elle me sourit, me prit dans ses bras et me serra contre son sein ; puis elle approcha sa bouche de la mienne et aspira ma langue (et je fis de même) et dit : « Est-ce bien vrai, ô mon petit sombre, que tu es venu à moi ? » ajoutant : « Bienvenue et joie à toi ! Par Allah, depuis le jour où je t'ai vu, le sommeil n'a pas été doux pour moi et la nourriture n'a pas été agréable. » Je dis : « Il en fut de même pour moi : et je suis ton esclave, ton esclave nègre. » Puis nous nous assîmes pour converser et je baissai la tête vers la terre par timidité, mais elle ne tarda pas à disposer devant moi un plateau des mets les plus exquis, viandes marinées, beignets trempés dans le miel d'abeille et poulets farcis au sucre et aux pistaches, dont nous mangeâmes jusqu'à satiété. Puis on apporta le bassin et l'aiguière et je me lavai les mains, nous nous parfumâmes à l'eau de rose musquée et nous nous assîmes à nouveau pour converser. Alors elle commença à répéter ces couplets :

Si nous avions su ta venue, ton chemin aurait été jonché Du sang de notre cœur et de la prunelle de nos yeux : Notre joue aurait été jetée comme un tapis pour t'accueillir, Afin que ton pas sur nos paupières se posât doucement.

Elle ne cessait de se plaindre de ce qui lui était arrivé, et moi de ce qui m’était advenu ; et l’amour qu’elle m’inspirait s’empara si fermement de mon cœur que toutes mes richesses me semblèrent viles en comparaison d’elle. Nous nous mîmes alors à folâtrer, à nous caresser et à nous baiser jusqu’à la tombée de la nuit, moment où les servantes disposèrent devant nous des mets et un service à vin complet, et nous prîmes nos aises en buvant jusqu’au milieu de la nuit ; nous nous couchâmes ensuite et je m’unis à elle, et jamais de ma vie je ne vis une nuit pareille à cette nuit-là. Le matin venu, je me levai et pris congé d’elle, glissant sous le lit-estrade le mouchoir qui contenait les dinars, et tandis que je sortais, elle pleura et dit : « Ô mon seigneur, quand reverrai-je ce beau visage ? » « Je serai avec toi au coucher du soleil », répondis-je, et en sortant, je trouvai le garçon à l’âne qui m’avait amené la veille, attendant devant la porte. Je montai donc sur la bête et me rendis au Khan de Masrur où je mis pied à terre et donnai à l’homme un demi-dinar en lui disant : « Reviens au coucher du soleil » ; ce qu’il promit de faire. Je déjeunai, puis sortis pour chercher le prix de mes étoffes ; après quoi je revins, pris un agneau rôti et quelques sucreries, appelai un portefaix, mis les provisions dans sa hotte et les fis envoyer à la dame en payant au porteur son dû. Je retournai à mes affaires jusqu’au coucher du soleil, moment où le conducteur d’âne vint me trouver ; je pris cinquante dinars dans un mouchoir et montai à sa demeure où je trouvai le sol de marbre balayé, les cuivres astiqués, les lampes à branches allumées, les bougies de cire prêtes à brûler, la viande servie et le vin filtré. Quand ma dame me vit, elle passa ses bras autour de mon cou et s’écria : « Tu m’as désolée par ton absence. » Puis elle disposa les tables devant moi et nous mangeâmes jusqu’à satiété, après quoi les esclaves emportèrent les plateaux et servirent le vin. Nous ne cessâmes de boire jusqu’à ce que la moitié de la nuit fût passée ; et, bien échauffés par la boisson, nous allâmes dans la chambre à coucher et y restâmes jusqu’au matin. Je me levai alors et partis de chez elle, lui laissant les cinquante dinars comme auparavant ; et, trouvant le garçon à l’âne à la porte, je me rendis au Khan et dormis quelque temps. Après quoi, je sortis pour préparer le repas du soir et pris un couple d’oies avec de la sauce sur deux plats de riz préparé et poivré, et je fis préparer des racines de colocase frites et trempées dans le miel, ainsi que des bougies de cire, des fruits, des conserves, des noix, des amandes et des fleurs odorantes ; et je lui envoyai le tout. Dès que la nuit fut tombée, je nouai de nouveau cinquante dinars dans un mouchoir et, montant sur l’âne comme à l’accoutumée, je me rendis au manoir où nous mangeâmes, bûmes et couchâmes ensemble jusqu’au matin, moment où je lui jetai le mouchoir et les dinars avant de retourner au Khan. Je ne cessai d’agir de la sorte jusqu’au jour où, après une douce nuit, je m’éveillai un beau matin et me trouvai ruiné, sans un dinar ni un dirham. Je me dis alors : « Tout ceci est l’œuvre de Satan », et je me mis à réciter ces couplets :

La pauvreté ternit l’éclat de l’homme, quelle qu’ait été sa richesse, ✿ Tout comme le soleil sur le point de se coucher brille d’une lumière jaunissante : Absent, il tombe dans l’oubli, délaissé par ses amis ; ✿ Présent, il ne partage point leurs joies, car nul ne trouve en lui plaisir : Il arpente le marché, évité de tous, trop heureux de cacher sa tête ; ✿ Dans les lieux déserts, il verse des larmes et gémit sur son triste sort : Par Allah, au milieu des siens, un homme, si bon soit-il, ✿ Pris au piège par le besoin et la misère, n’est qu’un étranger !

Je partis du Khan et descendis la rue « Entre les Palais » jusqu’à ce que j’arrive à la porte Zuwaylah, où je trouvai la foule se pressant et le passage bloqué par le grand nombre de gens. Et par le décret du Destin, je vis là un soldat contre lequel je me heurtai par mégarde, de sorte que ma main rencontra la poche de sa poitrine et je sentis une bourse à l’intérieur. Je regardai et, voyant un cordon de soie verte pendre de la poche, je compris qu’il s’agissait d’une bourse ; la presse devenait plus forte à chaque minute et, à cet instant, un chameau chargé de bois de chauffage bouscula le soldat sur le côté opposé, et il se retourna pour l’écarter de lui, de peur qu’il ne déchirât ses vêtements ; Satan me tenta, je tirai sur le cordon et sortis un petit sac de soie bleue contenant quelque chose qui tintait comme de la monnaie. Mais le soldat, sentant soudain sa poche allégée, y porta la main et la trouva vide ; il se tourna alors vers moi et, saisissant sa massue à l’arçon de sa selle, m’en frappa à la tête. Je tombai à terre, tandis que les gens nous entouraient et, saisissant la jument du soldat par la bride, lui disaient : « Frappes-tu ce jeune homme d’un tel coup pour une simple poussée ! » Mais le soldat leur cria : « Ce gaillard est un voleur maudit ! » Là-dessus, je repris mes esprits et me levai ; les gens me regardèrent et dirent : « Non, c’est un beau jeune homme : il ne volerait rien » ; certains prirent ma défense, d’autres se rangèrent contre moi, et les questions et réponses devinrent vives et passionnées. Les gens me tiraient et auraient voulu m’arracher à ses griffes ; mais, comme le destin l’avait décrété, voici que le Gouverneur, le Chef de la Police et la garde entrèrent par la porte Zuwaylah à ce moment précis et, voyant les gens rassemblés autour de moi et du soldat, le Gouverneur demanda : « Que se passe-t-il ? » « Par Allah ! ô Émir, répondit le soldat, c’est un voleur ! J’avais dans ma poche une bourse de soie bleue doublée contenant vingt bons pièces d’or et il l’a prise alors que j’étais dans la presse. » Le Gouverneur demanda : « Quelqu’un était-il près de toi à ce moment-là ? » ; et le soldat répondit : « Non. » Là-dessus, le Gouverneur cria au Chef de la Police qui se saisit de moi, et c’est ainsi que le voile de la protection du Seigneur fut retiré de moi. Puis il dit : « Dépouillez-le » ; et, lorsqu’ils m’eurent dépouillé, ils trouvèrent la bourse dans mes vêtements. Le Wali la prit, l’ouvrit, la compta ; et, trouvant dedans les vingt dinars comme le soldat l’avait dit, il entra dans une colère noire et ordonna à sa garde de m’amener devant lui. Il me dit alors : « Maintenant, ô jeune homme, parle vrai : as-tu volé cette bourse ? » À cela, je baissai la tête vers le sol et me dis : « Si je nie l’avoir volée, je vais me mettre dans un terrible pétrin. » Je relevai donc la tête et dis : « Oui, je l’ai prise. » Lorsque le Gouverneur entendit ces mots, il s’étonna et fit appeler des témoins qui s’avancèrent et attestèrent mes aveux. Tout cela se passa à la porte Zuwaylah. Le Gouverneur ordonna alors au porte-torche de me couper la main droite, ce qu’il fit ; après quoi il aurait voulu me couper aussi le pied gauche ; mais le cœur du soldat s’adoucit, il prit pitié de moi et intercéda auprès du Gouverneur pour que je ne sois pas mis à mort. Le Wali me laissa là et s’en alla, et les gens restèrent autour de moi et me donnèrent une coupe de vin à boire. Quant au soldat, il me tendit la bourse et dit : « Tu es un beau jeune homme et il ne sied pas que tu sois un voleur. » Alors je répétai ces vers :

Je jure au nom d’Allah, beau sire ! je ne fus point voleur, ✿ Ni, ô toi le meilleur des hommes ! ne fus-je élevé en bandit : Mais les changements et les aléas de la Fortune m’ont terrassé soudain, ✿ Et les soucis, les peines et la misère ont égaré ma route : Je ne l’ai point décoché, en vérité, c’est Allah qui a tiré la flèche ✿ Qui a fait rouler dans la poussière le diadème royal de ma tête.

Le soldat s’en alla après m’avoir donné la bourse ; et je suivis aussi mon chemin après avoir enveloppé ma main dans un morceau de chiffon et l’avoir glissée dans mon sein. Toute mon apparence avait changé, et mon teint avait jauni sous l’effet de la honte et de la douleur qui m’étaient advenues. Pourtant, je me rendis à la maison de ma maîtresse où, dans un extrême trouble de l’esprit, je me jetai sur le lit-estrade.

Elle me vit dans cet état et me demanda : « Qu’as-tu, et pourquoi te vois-je si changé ? » ; et je répondis : « Ma tête me fait souffrir et je ne suis guère bien. » Là-dessus, elle fut contrariée et inquiète pour moi, et dit : « Ne consume pas mon cœur, ô mon seigneur, mais assieds-toi, relève la tête et raconte-moi ce qui t’est arrivé aujourd’hui, car ton visage me raconte une histoire. » « Laisse là ce discours », répondis-je. Mais elle pleura et dit : « Il me semble que tu es las de moi, car je te vois contraire à ton habitude. » Mais je gardai le silence ; et elle continua de me parler, bien que je ne lui eusse donné aucune réponse, jusqu’à ce que la nuit tombât. Elle disposa alors de la nourriture devant moi, mais je refusai, craignant qu’elle ne me voie manger de la main gauche, et je lui dis : « Je n’ai point d’appétit pour manger en ce moment. » Elle dit : « Dis-moi ce qui t’est arrivé aujourd’hui, et pourquoi es-tu si triste et brisé d’esprit et de cœur ? » Je dis : « Attends un peu ; je te dirai tout à loisir. » Alors elle m’apporta du vin en disant : « Bois donc, cela dissipera ton chagrin : tu dois vraiment boire et me raconter tes nouvelles. » Je lui demandai : « Dois-je absolument te le dire ? » ; et elle répondit : « Oui. » Alors je dis : « S’il le faut absolument, alors donne-moi à boire de ta propre main. » Elle remplit la coupe et but, puis la remplit à nouveau et me donna la coupe que je pris de la main gauche, tout en essuyant les larmes de mes paupières, et je commençai à réciter :

Quand Allah veut qu’il advienne quelque chose à un homme ✿ Qui a pleine part d’oreilles, d’yeux et d’esprit ; Il rend ses oreilles sourdes et ses yeux aveugles ✿ Et lui ôte son esprit comme on tire un cheveu Jusqu’à ce qu’ayant accompli Son dessein, Il restaure ✿ L’esprit de l’homme, afin qu’averti il marche avec plus de circonspection.

Quand j’eus fini mes vers, je pleurai, et elle poussa un cri des plus perçants : « Quelle est la cause de tes larmes ? Tu me brûles le cœur ! Pourquoi prends-tu la coupe de la main gauche ? » Je répondis : « En vérité, j’ai un anthrax sur la main droite » ; et elle dit : « Retire le pansement et je vais l’ouvrir pour toi. » « Il n’est pas encore temps de l’ouvrir, répondis-je. Alors ne m’importune pas avec tes paroles, car je ne l’ôterai pas du bandage à cette heure. » Puis je bus la coupe, et elle ne cessa de me faire boire jusqu’à ce que l’ivresse me gagnât et que je m’endormisse à l’endroit où j’étais assis ; là-dessus, elle examina ma main droite et vit un poignet sans main. Elle fouilla alors attentivement mes affaires et trouva la bourse d’or ainsi que ma main coupée enveloppée dans le morceau de chiffon. Une telle douleur s’empara d’elle que jamais pareille ne saisit personne, et elle ne cessa de se lamenter sur mon sort jusqu’au matin. À mon réveil, je trouvai qu’elle m’avait préparé un bouillon de quatre poulets bouillis, qu’elle m’apporta avec une coupe de vin. Je mangeai et bus, et posant la bourse, je voulus sortir ; mais elle me dit : « Où vas-tu ? » ; je répondis : « Là où mes affaires m’appellent » ; et elle dit : « Tu ne partiras point : assieds-toi. » Je m’assis donc et elle reprit : « Ton amour pour moi t’a-t-il donc à ce point dominé que tu as gaspillé toutes tes richesses et perdu ta main à cause de moi ? Je te prends à témoin contre moi et qu’Allah soit aussi mon témoin que je ne me séparerai jamais de toi, mais que je mourrai à tes pieds ; et bientôt tu verras que mes paroles sont vraies. » Elle envoya alors chercher le Cadi et des témoins et leur dit : « Rédigez mon contrat de mariage avec ce jeune homme, et soyez témoins que j’ai reçu la dot. » Lorsqu’ils eurent rédigé le document, elle dit : « Soyez témoins que tous mes biens qui sont dans ce coffre et tout ce que j’ai en esclaves, servantes et autres propriétés sont donnés en libre don à ce jeune homme. » Ils prirent donc acte de cette déclaration me permettant d’entrer en possession en droit de mariage ; puis ils se retirèrent, après avoir reçu leurs honoraires. Là-dessus, elle me prit par la main et, me menant dans un cabinet, ouvrit un grand coffre et me dit : « Vois ce qui est là-dedans » ; je regardai et voici qu’il était plein de mouchoirs. Elle dit : « C’est l’argent que j’ai reçu de toi, et chaque mouchoir que tu me donnais, contenant cinquante dinars, je l’ai enveloppé et jeté dans ce coffre ; alors maintenant, reprends ce qui t’appartient, car cela te revient, et ce jour tu es devenu de haute condition. La Fortune et le Destin t’ont affligé au point que tu as perdu ta main droite pour moi ; et je ne pourrai jamais m’acquitter envers toi ; non, même si je donnais ma vie, ce serait peu de chose et je resterais toujours ta débitrice. » Puis elle ajouta : « Prends en charge tes biens » ; je transférai donc le contenu de son coffre dans le mien, et ajoutai ma richesse à la sienne que je lui avais donnée, et mon cœur fut apaisé et mon chagrin cessa. Je me levai, l’embrassai et la remerciai ; elle dit : « Tu as donné ta main par amour pour moi, et comment pourrais-je te donner un équivalent ? Par Allah, si j’offrais ma vie pour ton amour, ce serait en vérité bien peu et cela ne rendrait pas justice à ce que tu m’as donné. » Puis elle me transféra par acte tout ce qu’elle possédait en vêtements, ornements d’or et de perles, marchandises, fermes et effets, et ne se coucha pas de la nuit, étant profondément affligée par mon chagrin, jusqu’à ce que je lui eusse raconté tout ce qui m’était arrivé. Je passai la nuit avec elle. Mais avant que nous eussions vécu ensemble un mois, elle tomba gravement malade et la maladie s’aggrava en elle, à cause de son chagrin pour la perte de ma main, et elle ne survécut que cinquante jours avant d’être comptée parmi les gens de l’au-delà et les héritiers de l’immortalité. Je fis donc sa toilette funèbre, ensevelis son corps dans la terre mère et fis faire une pieuse lecture du Coran pour le salut de son âme, et donnai beaucoup d’argent en aumônes pour elle ; après quoi je me détournai de la tombe et retournai à la maison. Là, je trouvai qu’elle avait laissé beaucoup de biens en argent liquide, en esclaves, manoirs, terres et domaines, et parmi ses entrepôts se trouvait un grenier de graines de sésame, dont je t’en ai vendu une partie ; et je n’avais ni le temps ni l’envie de faire mes comptes avec toi avant d’avoir vendu le reste du stock ; ni même maintenant n’ai-je fini d’en recevoir le prix. Je désire donc que tu ne t’opposes pas à ce que je vais te dire : deux fois j’ai mangé de ta nourriture et je souhaite te faire cadeau de l’argent du sésame qui est entre tes mains. Telle est la cause de la coupure de ma main droite et de mon habitude de manger de la gauche. » « En vérité, dis-je, tu m’as témoigné la plus grande bonté et la plus grande générosité. » Puis il me demanda : « Pourquoi ne voyagerais-tu pas avec moi vers mon pays natal où je m’apprête à retourner avec des étoffes du Caire et d’Alexandrie ? Dis-moi, m’accompagneras-tu ? » ; et je répondis : « Je le ferai. » Je convins donc de partir avec lui au début du mois, et je vendis tout ce que je possédais et achetai d’autres marchandises ; puis nous partîmes et voyageâmes, lui et moi, jusqu’à ce pays qui est le vôtre, où il vendit sa cargaison et acheta d’autres produits du pays et poursuivit son voyage vers l’Égypte. Mais il fut écrit que je demeurerais ici, de sorte que ces choses me sont arrivées dans mon exil, celles qui sont advenues la nuit dernière ; et ce récit, ô Roi de l’époque, n’est-il pas plus merveilleux et extraordinaire que l’histoire du Bossu ? » « Il n’en est rien, dit le Roi, je ne saurais l’accepter : il n’y a d’autre remède que de vous faire pendre, vous tous. » —— Et Shéhérazade perçut l’aube du jour, et cessa de dire les paroles qu’elle avait la permission de prononcer.

Lorsque vint la vingt-septième nuit,

Elle dit : Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque le Roi de Chine déclara : « Il n’y a d’autre remède que de vous faire pendre », l’Intendant de la Cuisine du Sultan s’avança et dit : « Si tu me le permets, je te raconterai une histoire de ce qui m’est arrivé juste avant que je ne trouve ce Bossu ; et, si elle est plus merveilleuse que son histoire, accorde-nous la vie. » Et lorsque le Roi répondit : « Soit », il commença à raconter

LE RÉCIT DE L’INTENDANT.

Sache, ô Roi, que la nuit dernière j’étais à une réception où l’on faisait une lecture du Coran et où étaient réunis des docteurs de la loi et de la religion, experts en récitation et en psalmodie ; et, lorsque les lecteurs eurent fini, la table fut dressée et, parmi d’autres choses, on mit devant nous un ragoût mariné parfumé aux graines de cumin. Nous nous assîmes, mais l’un d’entre nous se retint et refusa d’y toucher. Nous l’adjurâmes d’en manger, mais il jura qu’il ne le ferait point ; et, lorsque nous eûmes insisté à nouveau, il dit : « Ne m’importunez pas ; il me suffit de ce qui m’est déjà arrivé pour en avoir mangé » ; et il commença à réciter :

Charge ton plateau et va droit à ton but ; ✿ Et si ce khôl te sied, eh bien, utilise ce khôl !

Lorsqu’il eut achevé ses vers, nous lui dîmes : « Par Allah, dis-nous la raison de ton refus de manger de ce ragoût au cumin. » « S’il en est ainsi, répondit-il, et qu’il me faille absolument en manger, je ne le ferai point sans m’être lavé la main quarante fois avec du savon, quarante fois avec de la potasse et quarante fois avec du galanga, ce qui fait un total de cent vingt lavages. » Sur ce, l’hôte hospitalier ordonna à ses esclaves d’apporter de l’eau et tout ce dont il avait besoin ; et le jeune homme se lava la main comme il l’avait mentionné. Puis il s’assit, l’air dégoûté et effrayé tout à la fois, et, plongeant sa main dans le ragoût, il commença à manger tout en montrant des signes de colère. Nous nous émerveillâmes extrêmement de lui, car sa main tremblait, la bouchée qu’elle contenait oscillait, et nous vîmes que son pouce avait été tranché et qu’il mangeait avec ses quatre doigts seulement. Nous lui dîmes donc : « Par Allah, qu’est-il arrivé à ton pouce ? Ta main est-elle ainsi faite par la création de Dieu ou quelque accident lui est-il arrivé ? » « Ô mes frères, répondit-il, il n’en va pas seulement ainsi de ce pouce, mais il en est de même de mon autre pouce et de mes deux gros orteils, comme vous allez le voir. » En disant cela, il découvrit sa main gauche et ses pieds, et nous vîmes que la main gauche était semblable à la droite et que, de même, chacun de ses pieds manquait de son gros orteil. Lorsque nous le vîmes en cet état, notre stupéfaction ne fit que croître et nous lui dîmes : « Nous avons à peine la patience d’attendre ton histoire et d’entendre la manière dont tes pouces furent tranchés, ainsi que la raison pour laquelle tu laves tes mains cent vingt fois. » Sachez donc, dit-il, que mon père était le chef des marchands et le plus riche d’entre eux dans la ville de Bagdad sous le règne du calife Haroun al-Rachid ; il s’adonnait fort au vin et prenait plaisir à écouter le luth et les autres instruments de divertissement ; si bien qu’à sa mort, il ne laissa rien. Je l’enterrai, fis célébrer des lectures du Coran pour lui et le pleurai durant des jours et des nuits ; puis j’ouvris sa boutique et découvris qu’il n’y avait laissé que peu de marchandises, tandis que ses dettes étaient nombreuses. Cependant, je m’arrangeai avec ses créanciers pour obtenir des délais afin de régler leurs créances et je me mis à acheter et à vendre, leur versant quelque chose chaque semaine à titre d’acompte ; et je ne cessai d’agir ainsi jusqu’à ce que j’eusse entièrement acquitté ses obligations et commencé à accroître mon capital. Un jour, alors que j’étais assis dans ma boutique, apparut soudain et à l’improviste devant moi une jeune dame, plus belle que toute autre que j’eusse jamais vue, vêtue des plus riches étoffes et parures, montée sur une mule, avec un esclave nègre marchant devant elle et un autre derrière. Elle retint les rênes à l’entrée du bazar des changes et entra, suivie d’un eunuque qui lui disait : « Ô ma dame, sortez et partez sans rien dire à personne, de peur d’allumer un feu qui nous brûlerait tous. » Il se tenait en outre devant elle pour la soustraire aux regards tandis qu’elle examinait les boutiques des marchands. Elle n’en trouva aucune d’ouverte si ce n’est la mienne ; elle s’approcha donc, l’eunuque derrière elle, et s’asseyant dans ma boutique, me salua ; jamais je n’entendis rien de plus gracieux que son discours ni de plus doux que sa voix. Puis elle dévoila son visage, et je vis qu’elle était pareille à la lune ; je lançai un regard furtif vers elle, dont la vue me causa mille soupirs, et mon cœur fut captivé par l’amour qu’elle m’inspirait, et je ne cessai de contempler encore et encore son visage en répétant ces vers :

Dis à la charmeuse au voile couleur de colombe, ✿ Que la mort serait bienvenue pour apaiser mon tourment ! Accorde-moi tes faveurs afin que je vive : ✿ Vois, j’étends ma paume pour recueillir ton voile !

Lorsqu’elle entendit mes vers, elle me répondit en disant :

J’ai perdu toute patience à cause de toi ; ✿ Mon cœur ne connaît rien que le serment d’amour envers toi ! Si je vois autre chose que tes charmes si éclatants ; ✿ Que ma séparation ne s’achève point dans la vue de toi ! Je jure que je n’oublierai jamais ton droit ; ✿ Et ce sein voudrait s’envoler vers la hauteur de toi : Tu m’as fait vider la coupe d’amour, et je bois volontiers ✿ Une coupe d’amour tendre pour le délice de toi : Prends cette forme mienne où que tu ailles, et quand ✿ Tu mourras, ensevelis-moi sur le lieu de toi : Appelle-moi dans ma tombe, et entends mes os ✿ Soupirer leurs réponses au cri de toi : Et si l’on me demandait « De Dieu que voudrais-tu voir ? » ✿ Je répondrais : « D’abord Sa volonté, puis Ton décret ! »

Lorsqu’elle eut terminé ses vers, elle me demanda : « Ô jeune homme, as-tu de belles étoffes avec toi ? » ; et je répondis : « Ô ma dame, ton esclave est pauvre ; mais aie patience jusqu’à ce que les marchands ouvrent leurs boutiques, et je te fournirai ce que tu voudras. » Nous restâmes alors à discuter, elle et moi (et j’étais noyé dans l’océan de son amour, étourdi dans le désert de ma passion pour elle), jusqu’à ce que les marchands ouvrent leurs boutiques ; je me levai alors et lui apportai tout ce qu’elle cherchait, pour une valeur de cinq mille dirhams. Elle confia l’étoffe à l’eunuque et, sortant par la porte de la Bourse, elle monta sur sa mule et s’en alla, sans me dire d’où elle venait, et j’eus honte de parler d’une telle bagatelle. Lorsque les marchands me réclamèrent le prix, je me rendis responsable de ces cinq mille dirhams et rentrai chez moi, ivre de l’amour qu’elle m’inspirait. On me servit le souper et j’en pris une bouchée, ne pensant qu’à sa beauté et à ses charmes, et cherchai à dormir, mais le sommeil ne vint point. Et tel fut mon état pendant une semaine entière, au terme de laquelle les marchands me réclamèrent leur dû, mais je les persuadai de patienter une semaine de plus, à la fin de laquelle elle apparut de nouveau, montée sur une mule et accompagnée de son eunuque et de deux esclaves. Elle me salua et dit : « Ô mon maître, nous avons été longs à t’apporter le prix des étoffes ; mais maintenant fais venir le changeur et prends ton argent. » J’envoyai donc chercher le changeur, et l’eunuque compta la monnaie devant lui et me la remit. Puis nous restâmes à discuter, elle et moi, jusqu’à ce que le marché s’ouvre, où elle me dit : « Procure-moi ceci et cela. » Je lui obtins donc chez les marchands tout ce qu’elle désirait, elle le prit et s’en alla sans me dire un mot du prix. Dès qu’elle fut hors de vue, je me repentis de ce que j’avais fait ; car la valeur des étoffes achetées pour elle s’élevait à mille dinars, et je dis en mon âme : « Quelle sorte d’amour est-ce là ? Elle m’a apporté cinq mille dirhams et a pris des marchandises pour mille dinars. » Je craignais de tomber dans la mendicité en devant payer les marchands, et je dis : « Ils ne connaissent personne d’autre que moi ; cette belle dame n’est qu’une tricheuse et une escroc, qui m’a joué avec sa beauté et sa grâce ; car elle a vu que j’étais un simple jeune homme et a ri de moi parce que je n’ai pas demandé son adresse. » Je ne cessai d’être troublé par ces doutes et ces craintes, car elle fut absente plus d’un mois, jusqu’à ce que les marchands me harcèlent pour leur argent et soient si durs envers moi que je mis mes biens en vente et me tins au bord même de la ruine. Cependant, comme j’étais assis dans ma boutique un jour, noyé dans des pensées mélancoliques, elle arriva soudain à cheval et, descendant à la porte du bazar, vint droit vers moi. Quand je la vis, tous mes soucis me quittèrent et j’oubliai chaque peine. Elle s’approcha de moi, me salua de sa voix douce et de son discours agréable et dit bientôt : « Fais venir le changeur et pèse ton argent. » Elle me remit donc le prix de ce que j’avais obtenu pour elle, et davantage, et se mit à parler librement avec moi, si bien que je fus près de mourir de joie et de plaisir. Bientôt elle me demanda : « As-tu une femme ? » ; et je répondis : « Non, en vérité : je n’ai jamais connu de femme » ; et je me mis à verser des larmes. Elle dit : « Pourquoi pleures-tu ? » Je répondis : « Ce n’est rien ! » Puis, donnant à l’eunuque quelques-unes des pièces d’or, je le suppliai d’être l’intermédiaire dans cette affaire ; mais il rit et dit : « Elle est plus amoureuse de toi que tu ne l’es d’elle : elle n’a que faire des étoffes qu’elle a achetées chez toi et n’a fait tout cela que par amour pour toi ; demande-lui donc ce que tu voudras et elle ne te refusera rien. » Quand elle me vit donner les dinars à l’eunuque, elle revint et s’assit de nouveau ; et je lui dis : « Sois charitable envers ton esclave et pardonne-lui ce qu’il est sur le point de dire. » Je lui dis alors ce que j’avais en tête et elle acquiesça, disant à l’eunuque : « Tu lui porteras mon message », ajoutant pour moi : « Et fais tout ce que l’eunuque te dira. » Elle se leva alors et s’en alla, et je payai aux marchands leur argent et ils firent tous du profit ; mais quant à moi, le regret de la rupture de nos relations fut tout mon gain ; et je ne dormis pas de toute cette nuit. Cependant, avant que beaucoup de jours ne passent, son eunuque vint à moi, je le traitai avec honneur et m’enquis de sa maîtresse. « En vérité, elle est malade d’amour pour toi », répondit-il, et je répondis : « Dis-moi qui elle est et ce qu’elle est. » Il dit : « La dame Zobéide, épouse du calife Haroun al-Rachid, l’a achetée comme une enfant élevée à la cour et l’a promue au rang d’intendante du harem, et lui a donné le droit d’aller et venir à sa guise. Elle a parlé de toi à sa maîtresse et l’a suppliée de te la donner en mariage ; mais elle a dit : « Je ne le ferai pas tant que je n’aurai pas vu ce jeune homme ; et s’il est digne de toi, je te marierai avec lui. » Nous attendons donc le moment de te faire entrer clandestinement dans le Palais, et si tu réussis à y pénétrer en secret, tu obtiendras ton souhait de l’épouser ; mais si l’affaire s’ébruite, la dame Zobéide te fera trancher la tête. Que dis-tu de cela ? » Je répondis : « J’irai avec toi et j’affronterai le risque dont tu parles. » Il dit alors : « Dès la nuit tombée, va à la mosquée construite par la dame Zobéide sur le Tigre, fais-y les prières du soir et dors là-bas. » « Avec amour et allégresse », m’écriai-je. À la tombée de la nuit, je me rendis donc à la mosquée, où je priai et passai la nuit. À l’aube, voici que vinrent divers eunuques dans une barque avec un certain nombre de coffres vides qu’ils déposèrent dans la mosquée, puis ils s’en allèrent tous sauf un, et en l’examinant curieusement, je vis que c’était notre intermédiaire. Bientôt entra la servante, ma maîtresse, marchant droit vers nous ; je me levai vers elle et l’embrassai tandis qu’elle m’embrassait et versait des larmes. Nous parlâmes un moment ; après quoi elle me fit monter dans l’un des coffres qu’elle ferma sur moi. Bientôt les autres eunuques revinrent avec une quantité de paquets et elle se mit à les ranger dans les coffres, qu’elle ferma à clé, un par un, jusqu’à ce que tout fût clos. Une fois le travail terminé, les eunuques embarquèrent les coffres dans le bateau et se dirigèrent vers le palais de la dame Zobéide. Là, la pensée commença à m’assaillir et je me dis : « En vérité, ta luxure et ta débauche seront ta mort ; et la question est après tout si tu parviendras à tes fins ou non ? » Et je commençai à pleurer, enfermé comme je l’étais dans la boîte et souffrant de crampes ; et je priai Allah de me délivrer de la situation dangereuse dans laquelle je me trouvais, tandis que le bateau ne cessait d’avancer jusqu’à ce qu’il atteigne la porte du Palais où ils sortirent les coffres, et parmi eux celui dans lequel je me trouvais. Ils les transportèrent alors à l’intérieur, passant à travers une troupe d’eunuques, gardiens du harem et des dames derrière le rideau, jusqu’à ce qu’ils arrivent au poste de l’Eunuque en chef qui se réveilla en sursaut et cria à la jeune fille : « Qu’y a-t-il dans ces coffres ? » « Ils sont pleins de marchandises pour la dame Zobéide ! » « Ouvre-les, un par un, afin que je voie ce qu’il y a dedans. » « Et pourquoi voudrais-tu les ouvrir ? » « Ne me fais pas de discours et ne bavarde pas outre mesure ! Ces coffres doivent être et seront ouverts. » Ce disant, il bondit sur ses pieds, et le premier qu’ils lui apportèrent à ouvrir fut celui dans lequel je me trouvais ; et, quand je sentis ses mains dessus, mes sens me quittèrent et je m’urinais dessus de peur, l’eau coulant hors de la boîte. Puis elle dit à l’Eunuque en chef : « Ô intendant ! tu me feras tuer, et toi aussi, car tu as endommagé des marchandises valant dix mille dinars. Ce coffre contient des robes de couleur et quatre flacons de deux gallons d’eau de Zemzem ; et maintenant, l’un d’eux s’est débouché et l’eau coule sur les vêtements et cela va gâter leurs couleurs. » L’eunuque répondit : « Prends tes boîtes et va-t’en, avec la malédiction de Dieu ! » Les esclaves emportèrent donc tous les coffres, y compris le mien ; et ils se hâtèrent avec eux jusqu’à ce que soudain j’entende la voix de quelqu’un disant : « Hélas, et hélas ! le calife ! le calife ! » Quand ce cri frappa mes oreilles, je mourus sur place et je prononçai une parole qui n’a jamais encore fait honte à celui qui la prononce : « Il n’y a de Majesté et il n’y a de Puissance qu’en Allah, le Glorieux, le Grand ! Moi et moi seul ai attiré cette calamité sur moi-même. » Bientôt j’entendis le calife dire à ma maîtresse : « Une peste sur toi, qu’y a-t-il dans ces boîtes ? » ; et elle répondit : « Des robes pour la dame Zobéide » ; sur quoi il dit : « Ouvre-les devant moi ! » Quand j’entendis cela, je mourus de ma belle mort et je me dis : « Par Allah, aujourd’hui est le tout dernier de mes jours en ce monde : si j’en sors sain et sauf, je l’épouserai et c’est tout, mais la découverte me guette et ma tête est prête à être tranchée. » Puis je répétai la profession de foi, disant : « Il n’y a de dieu que Dieu, et Mahomet est l’Apôtre de Dieu ! » —— Et Shéhérazade aperçut l’aube du jour et cessa de dire ses paroles permises.

Maintenant, quand ce fut la Vingt-Huitième Nuit,

Elle dit : « Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que le jeune marchand poursuivit comme suit : Or, quand j'eus témoigné : "Je porte témoignage qu'il n'est de dieu que Dieu", j'entendis ma maîtresse, la servante, déclarer au Calife : "Ces coffres, ô Commandeur des Croyants, m'ont été confiés par la Dame Zubaydah, et elle ne souhaite pas que leur contenu soit vu par quiconque." "Peu importe !" dit le Calife, "il faut qu'ils soient ouverts, je verrai ce qu'il y a dedans" ; et il cria aux eunuques : "Apportez les coffres ici devant moi." À cet instant, je fus certain de la mort (sans l'ombre d'un doute) et je m'évanouis. Puis les eunuques lui apportèrent les coffres l'un après l'autre et il se mit à en inspecter le contenu, mais il n'y vit que des baumes, des étoffes et des robes fines ; ils ne cessaient d'ouvrir les coffres et il ne cessait de regarder ce qu'il y avait dedans, ne trouvant que des vêtements et autres objets semblables, jusqu'à ce qu'il n'en reste aucun d'inouvert, hormis la boîte dans laquelle j'étais enfermé. Ils tendirent les mains pour l'ouvrir, mais ma maîtresse, la servante, se hâta et dit au Calife : "Celle-ci, tu ne la verras qu'en présence de la Dame Zubaydah, car ce qui s'y trouve est son secret." Lorsqu'il entendit cela, il donna l'ordre de rentrer les coffres ; ils prirent donc celui où j'étais et le portèrent avec les autres dans le Harem, et le déposèrent au milieu du salon ; et, en vérité, ma salive s'était tarie par excès de peur. Puis ma maîtresse ouvrit la boîte et m'en sortit en disant : "Ne crains rien : aucun mal ne t'atteindra désormais, ni aucune terreur ; mais élargis ta poitrine, fortifie ton cœur et assieds-toi jusqu'à ce que la Dame Zubaydah vienne, et certes tu obtiendras de moi ce que tu souhaites." Je m'assis donc et, après un moment, entrèrent dix servantes, vierges pareilles à des lunes, qui se rangèrent en deux files, cinq face à cinq ; et après elles, vingt autres demoiselles, à la poitrine haute, vierges, entourant la Dame Zubaydah qui marchait avec peine à cause du poids de ses vêtements et de ses parures. Comme elle approchait, les esclaves s'écartèrent, et j'avançai et baisai la terre entre ses mains. Elle me fit signe de m'asseoir et, quand je fus assis devant son fauteuil, elle se mit à m'interroger sur mes ancêtres, ma famille et ma condition, ce à quoi je fis des réponses qui lui plurent, et elle dit à ma maîtresse : "Notre éducation, ô demoiselle, ne nous a pas déçus." Puis elle me dit : "Sache que cette servante est pour nous comme notre propre enfant et qu'elle est un dépôt confié à toi par Allah." Je baisai de nouveau la terre devant elle, tout heureux d'épouser ma maîtresse, et elle m'ordonna de demeurer dix jours au palais. J'y restai donc dix jours, durant lesquels je ne vis ni ma maîtresse ni personne, hormis l'une des concubines qui m'apportait les repas du matin et du soir. Après cela, la Dame Zubaydah prit conseil du Calife au sujet du mariage de sa servante favorite, et il donna son accord et lui assigna une dot de dix mille pièces d'or. La Dame Zubaydah fit donc venir le Kazi et les témoins qui rédigèrent notre contrat de mariage, après quoi les femmes préparèrent des friandises et des mets délicieux qu'elles distribuèrent dans toutes les Odahs du Harem. Ainsi firent-elles dix jours durant, au terme desquels ma maîtresse alla au bain. Pendant ce temps, on posa devant moi un plateau de nourriture où se trouvaient diverses viandes, et parmi ces plats, qui suffisaient à troubler l'esprit, se trouvait un bol de ragoût au cumin contenant des blancs de poulet, fricassés et parfumés au sucre, aux pistaches, au musc et à l'eau de rose. Alors, par Allah, nobles seigneurs, je n'hésitai pas longtemps ; mais je m'installai devant le ragoût et commençai à manger jusqu'à n'en plus pouvoir. Après cela, je m'essuyai les mains, mais j'oubliai de les laver ; et je restai assis jusqu'à la tombée de la nuit, quand les bougies de cire furent allumées et que les chanteuses entrèrent avec leurs tambourins, procédant à la présentation de la mariée dans diverses tenues et la promenant en cortège de chambre en chambre tout autour du palais, se faisant offrir de l'or en pourboire. Puis elles me l'amenèrent et la dévêtirent. Quand je me retrouvai seul avec elle sur le lit, je l'embrassai, croyant à peine à notre union ; mais elle sentit les fortes odeurs du ragoût sur mes mains et poussa aussitôt un cri très aigu, auquel les esclaves accoururent de tous côtés. Je tremblais d'alarme, ne sachant ce qui arrivait, et les filles lui demandèrent : "Qu'as-tu, ô notre sœur ?" Elle leur répondit : "Emmenez cet insensé loin de moi : je pensais qu'il était un homme sensé !" Je lui dis : "Qu'est-ce qui te fait me croire fou ?" Elle dit : "Insensé ! qu'est-ce qui t'a poussé à manger du ragoût au cumin et à oublier de te laver la main ? Par Allah, je te ferai payer ton inconduite. Un homme tel que toi viendrait-il au lit avec une femme telle que moi avec des mains impures ?" Alors, elle prit à son côté un fouet tressé et en abattit les coups sur mon dos et sur l'endroit où je m'assieds, jusqu'à ce que ses avant-bras fussent engourdis et que je m'évanouisse sous la force des coups ; puis elle dit aux servantes : "Prenez-le et emmenez-le au Chef de la Police, afin qu'il lui tranche la main avec laquelle il a mangé du ragoût au cumin et qu'il n'a pas lavée." Quand j'entendis cela, je dis : "Il n'est de Majesté ni de Puissance qu'en Allah ! Veux-tu me couper la main parce que j'ai mangé un ragoût au cumin et que je ne me suis pas lavé ?" Les servantes intercédèrent aussi auprès d'elle et lui baisèrent la main en disant : "Ô notre sœur, cet homme est un simple d'esprit, ne le punis pas pour ce qu'il a fait cette fois-ci ;" mais elle répondit : "Par Allah, il n'y a pas d'autre issue que de lui couper quelque chose, surtout le membre fautif." Puis elle s'en alla et je ne la revis plus pendant dix jours, durant lesquels elle m'envoya à manger et à boire par une esclave qui me dit qu'elle était tombée malade à cause de l'odeur du ragoût au cumin. Après ce temps, elle vint me trouver et dit : "Ô noir de visage ! Je t'apprendrai à manger du ragoût au cumin sans te laver les mains !" Puis elle cria aux servantes, qui m'attachèrent ; elle prit un rasoir tranchant et me coupa les pouces et les gros orteils ; ainsi que vous le voyez, ô noble assemblée ! Là-dessus, je m'évanouis, et elle saupoudra un peu de poudre d'herbes cicatrisantes sur les moignons, et quand le sang fut arrêté, je dis : "Jamais plus je ne mangerai de ragoût au cumin sans me laver les mains quarante fois avec de la potasse, quarante fois avec du galanga et quarante fois avec du savon !" Et elle me fit prêter serment et m'enchaîna par une alliance à cet effet. C'est pourquoi, lorsque vous m'avez apporté le ragoût au cumin, ma couleur a changé et je me suis dit : "C'est ce plat précis qui a causé la coupure de mes pouces et de mes gros orteils ;" et quand vous m'avez forcé, j'ai dit : "Il faut bien que je remplisse le serment que j'ai prêté." "Et que t'est-il arrivé après cela ?" demandèrent les personnes présentes ; et il répondit : Quand je lui eus prêté serment, sa colère s'apaisa et je couchai avec elle cette nuit-là. Nous vécûmes ainsi quelque temps jusqu'à ce qu'elle me dise un jour : "En vérité, le Palais du Calife n'est pas un lieu agréable pour nous, et personne n'y est jamais entré sauf toi ; et toi-même seulement par la grâce de la Dame Zubaydah. Or, elle m'a donné cinquante mille dinars," ajoutant : "Prends cet argent, sors et achète-nous une belle maison." Je sortis donc et achetai une demeure vaste et élégante, où elle transporta toute la richesse qu'elle possédait et les biens que j'avais gagnés en étoffes et en raretés coûteuses. Telle est la cause de la coupure de mes pouces et de mes gros orteils." Nous mangeâmes, (poursuivit l'Intendant) et nous retournions chez nous quand m'arriva cette affaire avec le Bossu que tu connais.

Telle est donc mon histoire, et que la paix soit sur toi ! Le Roi dit : "Cette histoire n'est en rien plus délectable que l'histoire du Bossu ; non, elle l'est même moins, et il n'y a pas d'autre issue que de vous pendre tous." Alors s'avança le médecin juif qui, baisant la terre, dit : "Ô Roi de l'époque, je te raconterai une histoire plus merveilleuse que celle du Bossu." "Raconte," dit le Roi de Chine ; et il commença le

CONTE DU MÉDECIN JUIF.

Fort merveilleuse fut une affaire qui m'arriva dans ma jeunesse. Je vivais à Damas, en Syrie, étudiant mon art, et un jour, comme j'étais assis chez moi, voilà qu'un Mamelouk de la maison du Sáhib vint me trouver et me dit : "Parle à mon seigneur !" Je le suivis donc jusqu'à la maison du Vice-roi et, entrant dans la grande salle, je vis à son extrémité un divan de cèdre plaqué d'or sur lequel gisait un jeune homme maladif, tout en étant beau ; plus beau que lui, on n'en saurait voir. Je m'assis à son chevet et priai le Ciel pour sa guérison ; il me fit un signe des yeux, alors je lui dis : "Ô mon seigneur ! favorise-moi de ta main, et que la sécurité soit avec toi !" Puis il tendit sa main gauche et je m'en étonnai, disant : "Par Allah, étrange que ce beau jeune homme, fils d'une grande maison, manque à ce point de bonnes manières. Ce ne peut être que de l'orgueil et de la vanité !" Cependant, je lui tâtai le pouls, lui rédigeai une ordonnance et continuai à lui rendre visite pendant dix jours, au terme desquels il guérit et se rendit au Hammam, sur quoi le Vice-roi me donna un beau vêtement d'honneur et me nomma surintendant de l'hôpital qui se trouve à Damas. Je l'accompagnai aux bains, dont ils avaient gardé l'entièreté pour son usage privé ; les serviteurs entrèrent avec lui et lui ôtèrent ses vêtements dans le bain, et quand il fut dépouillé, je vis que sa main droite avait été fraîchement coupée, et c'était là la cause de sa faiblesse. J'en fus stupéfait et affligé pour lui : puis, regardant son corps, j'y vis les cicatrices de coups de fouet sur lesquelles il avait appliqué des onguents. J'en fus troublé et mon inquiétude apparut sur mon visage. Le jeune homme me regarda et, comprenant l'affaire, dit : "Ô Médecin de l'époque, ne t'étonne pas de mon cas ; je te raconterai mon histoire dès que nous aurons quitté les bains." Puis nous nous lavâmes et, retournant chez lui, nous mangeâmes un peu de nourriture et prîmes quelque repos ; après quoi il me demanda : "Que dis-tu de te distraire en inspectant la salle à manger ?" et je répondis : "Qu'il en soit ainsi." Sur quoi il ordonna aux esclaves de sortir les tapis et les coussins nécessaires, de rôtir un agneau et de nous apporter quelques fruits. Ils obéirent à ses ordres et nous mangeâmes ensemble, lui utilisant sa main gauche pour ce faire. Après un moment, je lui dis : "Maintenant, raconte-moi ton histoire." "Ô Médecin de l'époque," répondit-il, "écoute ce qui m'est arrivé. Sache que je suis fils de Mosul, où mon grand-père mourut en laissant neuf enfants, dont mon père était l'aîné. Tous grandirent et prirent femme, mais aucun d'eux ne fut béni d'une progéniture, excepté mon père, à qui la Providence m'accorda. Je grandis donc au milieu de mes oncles qui se réjouissaient de moi avec une joie extrême, jusqu'à ce que j'atteigne l'âge d'homme. Un jour qui se trouvait être un vendredi, j'allai à la Mosquée-cathédrale de Mosul avec mon père et mes oncles, et nous fîmes les prières de la congrégation, après quoi les gens sortirent, hormis mon père et mes oncles, qui restèrent à parler de choses merveilleuses dans des pays lointains et des spectacles merveilleux de cités étrangères. Finalement, ils mentionnèrent l'Égypte, et l'un de mes oncles dit : "Les voyageurs nous disent qu'il n'y a pas sur la face de la terre plus beau que Le Caire et son Nil ;" et ces mots me firent désirer ardemment voir Le Caire. Mon père dit : "Celui qui n'a pas vu Le Caire n'a pas vu le monde. Sa poussière est d'or et son Nil un miracle tenu ; ses femmes sont comme des Houris équitables ; des poupées, de belles images ; ses maisons sont de rares palais ; son eau est douce et légère et sa boue une marchandise et un remède incomparables, tout comme le dit le poète dans cette poésie :—

La crue du Nil est aujourd'hui le gain que vous possédez ; ✿ Vous seul dans un tel gain et de telles largesses vivez : Le Nil est mon flot de larmes de séparation, ✿ Et ici nul n'est délaissé sinon moi seul.

De plus, son air est tempéré et imprégné de parfum, qui surpasse le bois d'aloès en senteur ; et comment pourrait-il en être autrement, elle qui est la Mère du Monde ? Et Allah favorise celui qui a écrit ces vers :—

Si je quitte Le Caire et ses agréments, ✿ Où puis-je aller pour trouver des voies si joyeuses ? Déserterai-je ce site, dont les senteurs reconnaissantes ✿ Réjouissent chaque âme et appellent les plus hautes louanges ? Où chaque palais, comme un autre Éden, ✿ Expose des tapis et des coussins richement travaillés ; Une cité séduisant la vue et l'esprit à la joie, ✿ Où le Saint rencontre le Pécheur et chacun jouit de sa folie ; Où l'ami rencontre l'ami, par la Providence uni ✿ Dans un jardin verdoyant et un labyrinthe de palmiers : Peuple du Caire, si par le destin d'Allah ✿ Je voyage, avec vous en pensées je vis toujours ! Ne murmure pas Le Caire à l'oreille du Zéphyr, ✿ De peur qu'il ne la ravisse pour ses parfums de jardin semblables.

Et si vos yeux voyaient sa terre, et l'ornement d'icelle avec la floraison, et la bordure de toutes sortes de fleurs, et les îles du Nil et ce qu'il y a là de vaste et bon spectacle, et si vous tourniez votre regard vers l'Étang abyssin, votre œil ne reviendrait pas de la scène dépourvu d'émerveillement ; car nulle part vous ne verriez l'égal de cette vue ravissante ; et, en effet, les deux bras du Nil embrassent une verdure très luxuriante, comme le blanc de l'œil entoure son noir ou comme de l'argent filigrané entourant des chrysolithes. Et divinement doué fut le poète qui, à ce sujet, a dit ces couplets :—

Près de l'Étang abyssin, ô jour divin ! ✿ Au crépuscule du matin et dans l'éclat du soleil : L'eau emprisonnée dans ses murs verdoyants, ✿ Comme des éclairs de sabre devant des yeux qui se ferment : Et dans Le Jardin nous étions assis pendant qu'il draine ✿ Une lente gorgée, avec des bords festonnés teints de la plus fine nuance : Le courant est ridé par les mains des nuages ; ✿ Nous aussi, en ondulant, sur nos tapis nous nous inclinons, Passant le vin pur, et celui qui nous laisse là ✿ Ne se relèvera jamais de la chute que ses malheurs dessinent : Drainant de longues gorgées dans de grands bols débordants, ✿ Administrant le seul médicament de la soif—le vin.

Et qu'y a-t-il à comparer avec le Rasad, l'Observatoire, et ses charmes dont tout spectateur, à mesure qu'il approche, dit : "En vérité, ce lieu est spécialisé avec toutes sortes d'excellences ! Et si tu parles de la Nuit de la crue du Nil, donne l'arc-en-ciel et distribue-le ! Et si tu contemples Le Jardin au soir, avec les ombres fraîches s'étendant au loin, une merveille tu verrais et tu serais enclin à l'Égypte en extase. Et si tu étais au bord du fleuve du Caire, quand le soleil décline et que le courant enfile une cotte de mailles et un haubergeon par-dessus ses autres vêtements, tu serais vivifié par une nouvelle vie par ses douces brises et par son ombre toute suffisante." Ainsi parla-t-il et les autres se mirent à décrire l'Égypte et son Nil. Comme j'entendais leurs récits, mes pensées s'attardèrent sur le sujet et quand, après avoir parlé tout leur soûl, tous se levèrent et s'en allèrent, je me couchai pour dormir cette nuit-là, mais le sommeil ne vint pas à cause de mon violent désir pour l'Égypte ; et ni la nourriture ni la boisson ne me plaisaient. Après quelques jours, mes oncles s'équipèrent pour un voyage commercial vers l'Égypte ; et je pleurai devant mon père jusqu'à ce qu'il prépare pour moi des marchandises convenables, et il consentit à ce que j'aille avec eux, disant cependant : "Qu'il n'entre pas au Caire, mais laissez-le vendre ses marchandises à Damas." Je pris donc congé de mon père et nous partîmes de Mosul et ne cessâmes de voyager jusqu'à ce que nous atteignions Alep où nous fîmes halte quelques jours. Puis nous marchâmes en avant jusqu'à ce que nous arrivions à Damas et nous la trouvâmes comme une cité qui serait un Paradis, abondant en arbres et en cours d'eau et en oiseaux et en fruits de toutes sortes. Nous descendîmes dans l'un des Khans, où mes oncles s'attardèrent quelque temps à vendre et à acheter ; et ils achetèrent et vendirent aussi pour mon compte, chaque dirham rapportant un profit de cinq sur le prix de revient, ce qui me plut puissamment. Après cela, ils me laissèrent seul et tournèrent leurs visages vers l'Égypte ; tandis que je demeurais à Damas, où j'avais loué auprès d'un joaillier, pour deux dinars par mois, une demeure dont les beautés feraient mendier la langue. Ici je restai, mangeant et buvant et dépensant l'argent que j'avais en main jusqu'à ce qu'un jour, comme j'étais assis à la porte de ma maison, voilà qu'arriva une jeune dame vêtue de la plus coûteuse parure — jamais mes yeux n'en virent de plus riche. Je lui fis un clin d'œil et elle entra sans hésitation et se tint à l'intérieur. J'entrai avec elle et fermai la porte sur moi et elle ; sur quoi elle leva son voile et jeta son manteau, quand je la trouvai pareille à une lune peinte d'une rareté et d'une beauté merveilleuses ; et l'amour d'elle s'empara de mon cœur. Je me levai donc et apportai un plateau des mets les plus délicats et des fruits et tout ce qui convenait à l'occasion, et nous mangeâmes et jouâmes et après cela nous bûmes jusqu'à ce que le vin nous tourne la tête. Puis je couchai avec elle les plus douces des nuits et au matin je lui offris dix pièces d'or ; quand son visage s'assombrit et que ses sourcils se froncèrent et tremblant de colère elle cria : "Fi sur toi, ô mon doux compagnon ! estimes-tu que je convoite ton argent ?" Puis elle tira de la poitrine de sa chemise quinze dinars et, les déposant devant moi, dit : "Par Allah ! à moins que tu ne les prennes, je ne reviendrai jamais vers toi." J'acceptai donc et elle me dit : "Ô mon aimé ! attends-moi de nouveau dans trois jours, quand je serai avec toi entre le coucher du soleil et le souper ; et prépare pour nous avec ces dinars le même divertissement qu'hier soir." En disant cela, elle prit congé de moi et s'en alla et tous mes sens s'en allèrent avec elle. Le troisième jour elle revint, vêtue d'une étoffe tissée de fil d'or, et portant des vêtements et des ornements plus fins qu'auparavant. J'avais préparé la place pour elle avant qu'elle n'arrive et le repas était prêt ; nous mangeâmes donc et bûmes et couchâmes ensemble, comme nous l'avions fait, jusqu'au matin, quand elle me donna quinze autres pièces d'or et promit de revenir après trois jours. En conséquence, je fis les préparatifs pour elle et, au moment convenu, elle se présenta plus richement vêtue que lors de la première et de la seconde occasion, et me dit : "Ô mon seigneur, ne suis-je pas belle ?" "Oui, par Allah, tu l'es !" répondis-je, et elle poursuivit : "Me permettras-tu d'amener avec moi une jeune dame plus belle que moi, et plus jeune en âge, afin qu'elle puisse jouer avec nous et que toi et elle puissiez rire et vous divertir et réjouir son cœur, car elle a été très triste pendant longtemps, et elle m'a demandé de l'emmener et de la laisser passer la nuit dehors avec moi ?" "Oui, par Allah !" répondis-je ; et nous bûmes jusqu'à ce que le vin nous tourne la tête et dormîmes jusqu'au matin, quand elle me donna quinze autres dinars, disant : "Ajoute quelque chose à ta provision habituelle pour la jeune dame qui viendra avec moi." Puis elle s'en alla, et le quatrième jour je préparai la maison comme d'habitude, et peu après le coucher du soleil voilà qu'elle vint, accompagnée d'une autre demoiselle soigneusement enveloppée dans son manteau. Elles entrèrent et s'assirent ; et quand je les vis, je répétai ces vers :—

Combien est cher notre jour et combien est chanceux notre sort, ✿ Quand le cynique est absent avec sa langue maligne ! Quand l'amour et le ravissement et le vertige de l'esprit ✿ renvoient la malice au trot,—le meilleur bienfait du vin. Quand la pleine lune brille à travers le voile nuageux, ✿ Et que le rameau se balance dans ses verts qui resplendissent : Quand la rose rouge s'épanouit sur la joue la plus fraîche, ✿ Et que le Narcisse[588] ouvre ses yeux languissants d'amour : Quand le plaisir avec ceux que j'aime est si doux, ✿ Quand l'amitié avec ceux que j'aime est accomplie !

Je me réjouis de les voir et j'allumai les bougies après les avoir reçues avec joie et plaisir. Elles retirèrent leurs lourds vêtements de dessus et la nouvelle demoiselle découvrit son visage, si bien que je vis qu'elle était pareille à la lune dans son plein — jamais je ne contemplai rien de plus beau. Puis je me levai et servis à manger et à boire devant elles, et nous mangeâmes et bûmes ; et je ne cessais de donner des bouchées à la nouvelle venue, couronnant sa coupe et buvant avec elle jusqu'à ce que la première demoiselle, devenant intérieurement jalouse, me demandât : « Par Allah, n'est-elle pas plus délicieuse que moi ? » ; à quoi je répondis : « Oui, par le Seigneur ! » « C'est mon souhait que tu couches avec elle cette nuit ; car je suis ta maîtresse, mais elle est notre visiteuse. » « Sur ma tête et mes yeux. » Alors elle se leva et étendit les tapis pour notre lit[589] et je pris la jeune dame et couchai avec elle cette nuit jusqu'au matin, quand je m'éveillai et me trouvai mouillé, comme je le crus, de sueur. Je m'assis et essayai de réveiller la demoiselle ; mais quand je la secouai par les épaules, ma main devint cramoisie de sang et sa tête roula hors de l'oreiller. Là-dessus mes sens me quittèrent et je criai tout haut : « Ô Protecteur tout-puissant, accorde-moi Ta protection ! » Puis, découvrant que son cou avait été tranché, je bondis et le monde devint noir devant mes yeux, et je cherchai la dame, mon amour d'autrefois, mais je ne pus la trouver. Alors je sus que c'était elle qui avait assassiné la demoiselle dans sa jalousie[590], et je dis : « Il n'est de Majesté et il n'est de Puissance qu'en Allah, le Glorieux, le Grand ! Que faire maintenant ? » Je réfléchis un moment, puis, retirant mes vêtements, je creusai un trou au milieu de la cour, où je déposai la jeune fille assassinée avec ses bijoux et ses ornements d'or ; et, rejetant la terre sur elle, je remis en place les dalles du pavement de marbre[591]. Après cela, je fis le Ghusl ou ablution totale[592], et mis des vêtements purs ; puis, prenant l'argent qu'il me restait, je verrouillai la maison, pris mon courage à deux mains et allai trouver son propriétaire à qui je payai un an de loyer, en disant : « Je m'apprête à rejoindre mes oncles au Caire. » Peu après, je me mis en route et, voyageant vers l'Égypte, je retrouvai mes oncles qui se réjouirent de moi, et je trouvai qu'ils avaient fini de vendre leurs marchandises. Ils me demandèrent : « Quelle est la cause de ta venue ? » ; et je répondis : « Le désir de vous voir m'a saisi » ; mais je ne leur fis pas savoir que j'avais de l'argent sur moi. Je demeurai avec eux un an, jouissant des plaisirs du Caire et de son Nil[593], et dilapidant le reste de mon argent en festins et en débauches jusqu'à ce que le moment approche du départ de mes oncles, quand je m'enfuis d'eux et me cachai. Ils firent des enquêtes et me cherchèrent, mais n'ayant eu aucune nouvelle, ils dirent : « Il sera retourné à Damas. » Quand ils furent partis, je sortis de ma cachette et demeurai au Caire trois ans, jusqu'à ce qu'il ne restât rien de mon argent. Or, chaque année, j'avais coutume d'envoyer le loyer de la maison de Damas à son propriétaire, jusqu'à ce qu'enfin il ne me restât plus que de quoi lui payer une année de loyer et ma poitrine était oppressée. Je voyageai donc à Damas et descendis à la maison dont le propriétaire, le joaillier, fut heureux de me voir et je trouvai tout verrouillé comme je l'avais laissé. J'ouvris les placards et pris mes vêtements et mes nécessités et je tombai, sous le lit de tapis sur lequel j'avais couché cette nuit-là avec la jeune fille qui avait été décapitée, sur un collier d'or serti de dix gemmes d'une beauté incomparable. Je le ramassai et, le nettoyant du sang, je restai à le contempler et pleurai un moment. Puis je demeurai dans la maison deux jours et le troisième jour, j'entrai au Hammam et changeai mes vêtements. Je n'avais plus d'argent sur moi ; alors Satan me souffla la tentation pour que le Décret du Destin fût accompli. Le lendemain, j'emportai le collier orné de bijoux au bazar et le remis à un courtier qui me fit asseoir dans la boutique du joaillier, mon propriétaire, et me pria d'avoir patience jusqu'à ce que le marché fût plein[594], moment auquel il emporta l'ornement et le proclama à la vente, en secret et sans ma connaissance. Le collier fut estimé valoir deux mille dinars, mais le courtier revint à moi et dit : « Ce collier est en cuivre, une simple contrefaçon à la mode des Francs[595], et mille dirhams ont été offerts pour lui. » « Oui, répondis-je, je savais qu'il était en cuivre, car nous l'avions fait faire pour une certaine personne afin de nous moquer d'elle : maintenant ma femme en a hérité et nous désirons le vendre ; alors va et accepte les mille dirhams. » ——Et Shéhérazade perçut l'aube du jour et cessa de dire ses propos permis.

Or, quand ce fut la vingt-neuvième nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi fortuné, que le beau jeune homme dit au courtier : « Accepte les mille dirhams » ; et quand le courtier entendit cela, il sut que l'affaire était suspecte. Il emporta donc le collier au Syndic du bazar, et le Syndic l'apporta au Gouverneur qui était aussi préfet de police, et lui dit, assez faussement : « Ce collier a été volé dans ma maison, et nous avons trouvé le voleur vêtu en marchand. » Ainsi, avant que j'en eusse conscience, le guet m'entoura et, faisant de moi leur prisonnier, m'emmena devant le Gouverneur qui m'interrogea sur le collier. Je lui racontai l'histoire que j'avais dite au courtier ; mais il rit et dit : « Ces paroles ne sont pas vraies. » Puis, avant que je susse ce qui se passait, la garde m'arracha mes vêtements et abattit des tiges de palmier sur mes côtes, jusqu'à ce que, sous la douleur du bâton, j'avouasse : « C'est moi qui l'ai volé » ; me disant en moi-même : « Il vaut mieux pour toi dire : je l'ai volé, que de leur faire savoir que sa propriétaire fut assassinée dans ta maison, car alors ils te tueraient pour la venger. » Ils écrivirent donc que je l'avais volé et ils me coupèrent la main et ébouillantèrent le moignon dans l'huile[596], moment où je m'évanouis de douleur ; mais ils me donnèrent du vin à boire et je récupérai et, prenant ma main, j'allais vers ma belle maison, quand mon propriétaire me dit : « Puisque, ô mon fils, cela t'est arrivé, tu dois quitter ma maison et chercher un autre logement pour toi, puisque tu es convaincu de vol. Tu es un beau jeune homme, mais qui aura pitié de toi après cela ? » « Ô mon maître, dis-je, supportez-moi deux jours ou trois, jusqu'à ce que je me trouve une autre place. » Il répondit : « Qu'il en soit ainsi », et s'en alla et me laissa. Je retournai à la maison où je m'assis en pleurant et en disant : « Comment retournerai-je vers les miens avec ma main coupée, alors qu'ils ne savent pas que je suis innocent ? Peut-être même après cela Allah pourra-t-Il ordonner quelque affaire pour moi. » Et je pleurai avec des pleurs excessifs ; le chagrin m'envahit et je restai dans une profonde détresse pendant deux jours ; mais le troisième jour, mon propriétaire entra soudainement chez moi, et avec lui quelques membres du guet et le Syndic du bazar, qui m'avait faussement accusé de voler le collier. Je m'avançai vers eux et demandai : « Qu'y a-t-il ? » Cependant, ils me ligotèrent sans plus de discussion et jetèrent une chaîne autour de mon cou, disant : « Le collier qui était avec toi s'est révélé être la propriété du Vizir de Damas qui est aussi son Vice-roi » ; et ils ajoutèrent : « Il manquait de sa maison il y a trois ans, au même moment que sa fille cadette. » Quand j'entendis ces paroles, mon cœur sombra en moi et je me dis : « Ta vie est partie sans aucun doute ! Par Allah, il faut que je raconte au Chef mon histoire ; et, s'il le veut, qu'il me tue, et s'il lui plaît, qu'il me pardonne. » Alors ils m'emmenèrent à la maison du Vizir et me firent tenir entre ses mains. Quand il me vit, il me jeta un coup d'œil du coin de l'œil et dit à ceux présents : « Pourquoi avez-vous coupé sa main ? Cet homme est infortuné, et il n'y a aucune faute en lui ; en vérité vous lui avez fait tort en lui coupant la main. » Quand j'entendis cela, je pris courage et, mon âme augurant du bien, je lui dis : « Par Allah, ô mon seigneur, je ne suis pas un voleur ; mais ils m'ont calomnié d'une vile calomnie, et ils m'ont flagellé au milieu du marché, me sommant d'avouer jusqu'à ce que, pour la douleur des baguettes, j'aie menti contre moi-même et confessé le vol, bien que je sois tout à fait innocent de cela. » « Ne crains rien, dit le Vice-roi, aucun mal ne t'arrivera. » Puis il ordonna que le Syndic du bazar fût emprisonné et lui dit : « Donne à cet homme le prix du sang pour sa main ; et, si tu tardes, je te pendrai et saisirai tous tes biens. » De plus, il appela ses gardes qui le prirent et l'entraînèrent au loin, me laissant avec le Chef. Puis ils desserrèrent, sur son ordre, la chaîne de mon cou et délièrent mes bras ; et il me regarda et dit : « Ô mon fils, sois vrai avec moi, et dis-moi comment ce collier t'est arrivé. » Et il répéta ces vers :—

La vérité te convient le mieux, bien que la vérité ✿ Doive t'amener à brûler sur le feu menacé.

« Par Allah, ô mon seigneur, répondis-je, je ne te dirai rien que la vérité. » Alors je lui racontai tout ce qui s'était passé entre moi et la première dame, et comment elle m'avait amené la seconde et l'avait tuée par jalousie, et je lui détaillai l'histoire jusqu'au bout. Quand il entendit mon récit, il secoua la tête et frappa sa main droite sur la gauche[597], et mettant son mouchoir sur son visage, pleura un moment puis répéta :—

Je vois les malheurs du monde abonder, ✿ Et les mondains malades de fiel et de peine ; Il y a Un qui sépare la rencontre de deux, ✿ Et ceux qui ne se séparent pas sont rares et clairsemés !

Puis il se tourna vers moi et dit : « Sache, ô mon fils, que la demoiselle aînée qui vint d'abord à toi était ma fille que j'avais coutume de garder étroitement surveillée. Quand elle grandit, je l'envoyai au Caire et la mariai à son cousin, le fils de mon frère. Après un certain temps il mourut et elle revint : mais elle avait appris la débauche et l'impolitesse auprès des gens du Caire[598] ; alors elle te rendit visite quatre fois et finit par amener sa sœur cadette. Or, elles étaient sœurs germaines et très attachées l'une à l'autre ; et, quand cette aventure arriva à l'aînée, elle révéla son secret à sa sœur qui désira sortir avec elle. Elle demanda donc ta permission et l'emmena vers toi ; après quoi elle revint seule et, la trouvant en pleurs, je l'interrogeai sur sa sœur, mais elle dit : — Je ne sais rien d'elle. Cependant, elle raconta bientôt à sa mère en secret ce qui était arrivé et comment elle avait coupé la tête de sa sœur et sa mère me le dit. Puis elle ne cessa de pleurer et de dire : — Par Allah ! Je pleurerai pour elle jusqu'à ce que je meure. Et elle ne cessa de porter le deuil jusqu'à ce que son cœur se brise et qu'elle meure ; et les choses se passèrent de cette façon. Vois donc, ô mon fils, ce qui est arrivé ; et maintenant je désire que tu ne me contraries pas dans ce que je vais t'offrir, et c'est que j'ai l'intention de te marier à ma plus jeune fille ; car elle est vierge et née d'une autre mère[599] ; et je ne prendrai aucune dot de toi mais, au contraire, je t'allouerai une pension, et tu demeureras avec moi dans ma maison à la place de mon fils. » « Qu'il en soit ainsi, répondis-je, et comment pourrais-je espérer une telle bonne fortune ? » Alors il envoya immédiatement chercher le Cadi et des témoins, et fit rédiger mon contrat de mariage avec sa fille et je m'unis à elle. De plus, il obtint pour moi du Syndic du bazar une large somme d'argent et je devins en haute faveur auprès de lui. Durant cette année, la nouvelle me parvint que mon père était mort et le Vizir dépêcha un courrier, avec des lettres portant le seing royal, pour me rapporter l'argent que mon père avait laissé derrière lui, et maintenant je vis dans tout le réconfort de la vie. Telle fut la manière dont fut coupée ma main droite. « Je m'émerveillai de son histoire (continua le Juif), et je demeurai avec lui trois jours après quoi il me donna beaucoup de richesses, et je me mis en route et voyageai vers l'Est jusqu'à ce que j'atteignisse cette votre ville et le séjour me convint fort bien ; alors je pris ma demeure ici et il m'arriva ce que tu sais avec le Bossu. » Là-dessus le Roi de Chine secoua la tête[600] et dit : « Cette histoire de la tienne n'est pas plus étrange et plus merveilleuse et prodigieuse et délectable que le conte du Bossu ; et ainsi il faut que je pende tout votre nombre. Cependant, il reste encore le Tailleur qui est à la tête de toute l'offense ; » et il ajouta : « Ô Tailleur, si tu peux me raconter quelque chose de plus merveilleux que l'histoire du Bossu, je vous pardonnerai à tous vos offenses. » Là-dessus, l'homme s'avança et commença à raconter le

CONTE DU TAILLEUR.

Sache, ô Roi de l'époque, que le plus merveilleux fut ce qui m'arriva hier, avant que je ne rencontre le Bossu. Il se trouva qu'au début de la journée, j'étais au banquet de mariage de l'un de mes compagnons, qui avait réuni dans sa maison une vingtaine des artisans de cette ville, parmi eux des tailleurs et des fileurs de soie et des charpentiers et d'autres de la même espèce. Dès que le soleil se fut levé, ils mirent la nourriture[601] devant nous afin que nous puissions manger, quand voici, le maître de maison entra, et avec lui un jeune étranger et un homme bien fait des gens de Bagdad, portant des vêtements aussi beaux que possible ; et il était d'une prestance fort avenante, sauf qu'il était boiteux d'une jambe. Il vint et nous salua et nous nous levâmes pour le recevoir ; mais quand il fut sur le point de s'asseoir, il aperçut parmi nous un certain homme qui était un Barbier ; sur quoi il refusa de s'asseoir et voulut s'en aller. Mais nous l'arrêtâmes et notre hôte aussi le retint, faisant serment qu'il ne devait pas nous quitter et lui demanda : « Quelle est la raison de ta venue et de ton départ immédiat ? » ; à quoi il répondit : « Par Allah, ô mon seigneur, ne m'empêchez pas ; car la cause de mon demi-tour est ce Barbier de mauvais augure[602], ce noir de visage, ce vaurien ! » Quand le maître de maison entendit ces paroles, il s'émerveilla d'un extrême étonnement et dit : « Comment se fait-il que ce jeune homme, qui vient de Bagdad, soit si troublé et perplexe à propos de ce Barbier ? » Alors nous regardâmes l'étranger et dîmes : « Explique la cause de ta colère contre le Barbier. » « Ô noble compagnie, dit le jeune homme, il m'est arrivé une étrange aventure avec ce Barbier à Bagdad (qui est ma ville natale) ; il fut la cause de la cassure de ma jambe et de ma claudication, et j'ai juré de ne jamais m'asseoir au même endroit que lui, ni même de séjourner dans aucune ville où il se trouve ; et j'ai dit adieu à Bagdad et voyagé loin d'elle et suis venu séjourner dans cette votre ville ; pourtant j'ai à peine passé une nuit avant de le rencontrer à nouveau. Mais pas un autre jour ne passera sans que je parte d'ici. » Nous lui dîmes : « Allah sur toi, raconte-nous l'histoire ; » et le jeune homme répondit (le Barbier changeant de couleur, de brun à jaune, tandis qu'il parlait) : — Sachez, ô noble compagnie, que mon père était l'un des principaux marchands de Bagdad, et le Dieu Tout-Puissant ne l'avait béni d'aucun fils que moi-même. Quand je grandis et atteignis l'âge d'homme, mon père fut reçu dans la miséricorde d'Allah (dont le Nom soit exalté !) et me laissa de l'argent et des eunuques, des serviteurs et des esclaves ; et j'avais coutume de bien m'habiller et de bien manger. Or, Allah avait fait de moi un ennemi de la gent féminine et un jour, alors que je marchais le long d'une rue de Bagdad, un groupe de femmes vint face à face avec moi sur le trottoir ; je m'enfuis donc d'elles et, entrant dans une ruelle qui n'était pas une voie de passage, m'assis sur un banc de pierre à son extrémité. Je n'y étais pas assis depuis longtemps quand la fenêtre grillagée de l'une des maisons opposées fut ouverte, et il apparut à celle-ci une jeune dame, comme si elle était la pleine lune dans son plein ; jamais de ma vie je ne vis son égale ; et elle commença à arroser quelques fleurs sur le rebord de la fenêtre.[603] Elle se tourna à droite et à gauche et, me voyant l'observer, ferma la fenêtre et s'en alla.

Alors, un feu s'alluma soudainement dans mon cœur ; mon esprit fut possédé par elle et ma haine des femmes se changea en amour. Je continuai à rester là, oublieux du monde, jusqu'au coucher du soleil, quand voici que le Kazi de la ville passa à cheval, précédé de ses esclaves et suivi de ses eunuques, et, mettant pied à terre, il entra dans la maison où la demoiselle était apparue. Par là, je sus qu'il était son père ; je rentrai donc chez moi, accablé de douleur, et me jetai sur mon divan, en proie au chagrin. Mes servantes accoururent et s'assirent autour de moi, ignorant ce qui m'affligeait ; mais je ne leur adressai point la parole, et elles pleurèrent et se lamentèrent sur mon sort. Survint alors une vieille femme qui me regarda et vit d'un coup d'œil ce qu'il en était de mon état ; elle s'assit donc à mon chevet et me parla avec douceur, disant : « Ô mon fils, dis-moi tout et je serai le moyen de ton union avec elle. » Je lui racontai donc ce qui était arrivé et elle répondit : « Ô mon fils, celle-ci est la fille du Kazi de Bagdad qui la tient dans la plus étroite réclusion ; et la fenêtre où tu l'as vue est à son étage, tandis que son père occupe le grand salon au rez-de-chaussée. Elle y est souvent seule et j'ai l'habitude de visiter la maison ; tu ne parviendras donc pas à elle sans moi. Maintenant, fais travailler ton esprit et sois de bonne humeur. » Sur ces mots, elle s'en alla ; je repris courage à ce qu'elle disait et les miens se réjouirent ce jour-là en me voyant me lever le matin sain et sauf. Peu après, la vieille femme revint l'air déconfit et dit : « Ô mon fils, ne me demande pas comment il m'en a pris avec elle ! Quand je lui ai dit cela, elle m'a crié : — Si tu ne te taises pas, ô mégère de mauvais augure, et si tu ne cesses de tels propos, je te traiterai comme tu le mérites et te ferai mourir de la plus infâme des morts. Mais il faut absolument que je tente ma chance une seconde fois auprès d'elle. » Quand j'entendis cela, cela ajouta à mon mal mon mal, et les voisins me rendirent visite, jugeant que mes jours étaient comptés ; mais après quelques jours, la vieille femme vint à moi et, approchant sa bouche de mon oreille, chuchota : « Ô mon fils, je réclame de toi le cadeau de la bonne nouvelle. » À ces mots, mon âme me revint et je dis : « Tout ce que tu voudras sera à toi. » Là-dessus, elle commença : « Hier, je suis allée voir la jeune dame qui, me voyant le cœur brisé et versant des larmes de mes yeux rougis, m'a demandé : — Ô ma tante, qu'as-tu, pour que je voie ta poitrine si oppressée ? ; et je lui ai répondu, en pleurant amèrement : — Ô ma dame, je viens juste de la maison d'un jeune homme qui t'aime et qui est sur le point de mourir pour toi ! Elle dit (et son cœur fut attendri) : — Et qui est ce jeune homme dont tu parles ? ; et je dis : — Il est pour moi comme un fils et le fruit de mes entrailles. Il t'a vue, il y a quelques jours, à la fenêtre en train d'arroser tes fleurs, et en apercevant ton visage et tes poignets, il est tombé amoureux au premier regard. Je lui ai fait savoir ce qui m'était arrivé la dernière fois que j'étais avec toi, sur quoi son mal s'est aggravé, il s'est alité et n'est plus maintenant qu'un homme mort, il n'y a aucun doute là-dessus. » À cela, elle pâlit et demanda : « Tout cela pour moi ? » ; et je répondis : « Oui, par Allah ! Que voudrais-tu que je fasse ? » Elle dit : « Retourne vers lui, salue-le de ma part et dis-lui que je suis deux fois plus navrée que lui. Et vendredi, avant l'heure de la prière publique, invite-le ici à la maison, et je descendrai lui ouvrir la porte. Puis je le ferai monter dans ma chambre et je m'entretiendrai avec lui un moment, et qu'il reparte avant que mon père ne revienne de la mosquée. » Quand j'entendis les paroles de la vieille, toute ma maladie me quitta soudainement, mon angoisse cessa et mon cœur fut réconforté ; j'ôtai les vêtements que je portais et les lui donnai, et, comme elle se tournait pour partir, elle dit : « Garde bon espoir ! » « Il ne me reste pas une once de chagrin », répondis-je. Ma maisonnée et mes intimes se réjouirent de ma guérison et je restai ainsi jusqu'au vendredi, où voici que la vieille femme entra et me demanda comment j'allais, ce à quoi je répondis que j'étais bien et en bonne santé. Puis je revêtis mes habits, me parfumai et m'assis en attendant que l'assemblée se rende à la prière, afin que je puisse me rendre auprès d'elle. Mais la vieille femme me dit : « Tu as du temps de reste : tu ferais donc bien d'aller au Hammam et de te faire raser les cheveux (surtout après ta maladie), afin de ne pas montrer de traces de faiblesse. » « C'est la meilleure chose à faire », répondis-je, « je viens juste de me baigner dans l'eau chaude ; mais je vais me faire raser la tête. » Puis je dis à mon page : « Va au bazar et amène-moi un barbier, un homme discret, qui ne soit enclin ni à l'ingérence ni à la curiosité impertinente, et qui ne risque pas de me fendre la tête avec son bavardage excessif. » Le garçon sortit aussitôt et revint avec ce misérable vieillard, ce Cheikh de mauvais augure. Quand il entra, il me salua et je lui rendis son salut ; puis il dit : « En vérité, je te vois maigre de corps » ; et je répondis : « J'ai été souffrant. » Il continua : « Allah éloigne de toi ton malheur, ta tristesse, ton trouble et ta détresse. » « Qu'Allah exauce ta prière ! » dis-je. Il poursuivit : « Toute joie à toi, ô mon maître, car en vérité la guérison est venue à toi. Souhaites-tu être rasé ou saigné ? En vérité, c'était une tradition d'Ibn Abbas (qu'Allah l'agrée !) que l'Apôtre a dit : — Quiconque se coupe les cheveux un vendredi, le Seigneur écartera de lui soixante-dix calamités ; et il est encore rapporté de lui qu'il a dit : — La saignée un vendredi préserve de la perte de la vue et d'une foule de maladies. » « Laisse là ce discours », criai-je ; « viens, rase-moi la tête immédiatement car je n'en peux plus. » Il se leva donc, avança la main avec une lenteur extrême, sortit un mouchoir et le déplia, et voici qu'il contenait un astrolabe avec sept disques parallèles montés en argent. Puis il alla au milieu de la cour, leva la tête et l'instrument vers les rayons du soleil et regarda pendant un long moment. Une fois cela terminé, il revint et me dit : « Sache qu'il s'est écoulé de ce jour qui est le nôtre, ce vendredi, et ce vendredi est le dixième du mois de Safar en l'an six cent cinquante-trois depuis l'Hégire ou la fuite de l'Apôtre (sur qui soient les meilleures des bénédictions et la paix !) et la sept mille trois cent vingtième année de l'ère d'Alexandre, huit degrés et six minutes. De plus, l'ascendant de ce jour est, selon la science du calcul la plus exacte, la planète Mars ; et il se trouve que Mercure est en conjonction avec lui, ce qui indique un moment faste pour la coupe des cheveux ; et cela me manifeste aussi que tu désires l'union avec une certaine personne et que vos rapports ne seront pas propices. Mais après cela, il se produit un signe concernant une affaire qui t'arrivera et dont je ne parlerai pas. » « Ô toi », criai-je, « par Allah, tu m'épuises, tu éparpilles mes pensées et tes prévisions sont tout sauf bonnes ; je t'ai fait venir pour me raser la tête et rien d'autre : alors lève-toi et rase-moi, et ne prolonge pas ton discours. » « Par Allah », répondit-il, « si tu savais seulement ce qui est sur le point de t'arriver, tu ne ferais rien aujourd'hui, et je te conseille d'agir comme je te le dis par le calcul des constellations. » « Par Allah », dis-je, « je n'ai jamais vu un barbier qui excellait autant en astrologie judiciaire que toi : mais je pense et je sais que tu es très prodigue de bavardages frivoles. Je t'ai fait venir seulement pour me raser la tête, mais tu viens et tu m'importunes avec ce pitoyable babil. » « Que voudrais-tu de plus ? » répondit-il. « Allah t'a généreusement gratifié d'un barbier qui est astrologue, versé dans l'alchimie et la magie blanche ; la syntaxe, la grammaire et la lexicologie ; les arts de la logique, de la rhétorique et de l'élocution ; les mathématiques, l'arithmétique et l'algèbre ; l'astronomie, l'astromancie et la géométrie ; la théologie, les traditions de l'Apôtre et les commentaires du Coran. De plus, j'ai lu des livres à foison et les ai digérés, j'ai eu l'expérience des affaires et je les ai comprises. En somme, j'ai appris la théorie et la pratique de tous les arts et sciences ; je sais tout cela par cœur et je suis un maître passé dans le domaine de tout ce qui est connaissable. Ton père m'aimait pour mon absence d'officiosité, donc, te servir est un devoir religieux qui m'incombe. Je ne suis pas un fâcheux comme tu sembles le supposer, et pour cette raison, je suis connu sous le nom de L'Homme Silencieux, ainsi que L'Homme Modeste. C'est pourquoi il te convient de rendre grâce à Allah Tout-Puissant et de ne pas me contrarier, car je suis un vrai conseiller pour toi et je suis bienveillant à ton égard. Si seulement j'étais à ton service une année entière pour que tu puisses me rendre justice ; et je ne te demanderais aucun salaire pour tout cela. » Quand j'entendis son flux de paroles, je lui dis : « Sans doute seras-tu ma mort aujourd'hui ! » —— Et Shahrazad aperçut l'aube du jour et cessa de dire ce qu'elle avait la permission de dire.

Maintenant, quand ce fut la trentième nuit,

Elle dit : Il m'est parvenu, ô Roi bienheureux, que le jeune homme dit au barbier : « Tu seras certainement ma mort en ce jour même ! » « Ô mon maître », répondit-il, « je suis celui que l'on nomme L'Homme Silencieux, en raison de la rareté de mes mots, pour me distinguer de mes six frères. Car l'aîné s'appelle Al-Bakbouk, le bavard ; le second Al-Haddar, le déblatérateur ; le troisième Al-Fakik, le jaseur ; le quatrième, son nom est Al-Kouz al-aswani, la cruche au long cou, à cause de son éternel bavardage ; le cinquième est Al-Nashshar, le rapporteur et conteur ; le sixième Shakashik, ou le grand clameur ; et le septième est célèbre sous le nom d'Al-Samit, l'Homme Silencieux, et c'est moi-même, cet être noble ! » Tandis qu'il redoublait de paroles, je crus que ma vésicule biliaire allait éclater ; je dis donc au serviteur : « Donne-lui un quart de dinar, congédie-le et qu'il s'en aille loin de moi au nom de Dieu qui l'a créé. Je ne veux pas me faire raser la tête aujourd'hui. » « Quels sont ces mots, ô mon seigneur ? » cria-t-il. « Par Allah ! Je n'accepterai aucune rétribution de ta part tant que je ne t'aurai pas servi et que je n'aurai pas pourvu à tes besoins ; et peu m'importe si je ne reçois jamais d'argent de toi. Si tu ne connais pas ma qualité, je connais la tienne ; et je dois à ton père, cet honnête homme, sur qui Allah Tout-Puissant fasse miséricorde ! maintes bontés, car c'était une âme libérale et généreuse. Par Allah, il m'a envoyé chercher un jour, comme si c'était ce jour béni, et je suis entré chez lui et j'ai trouvé un groupe de ses intimes autour de lui. » Il me dit : « Saigne-moi » ; je sortis donc mon astrolabe et, prenant l'altitude du soleil pour lui, je m'assurai que l'ascendant était néfaste et l'heure défavorable pour la saignée. Je le lui dis, et il fit selon mes ordres et attendit une meilleure opportunité. Je fis donc ces vers en son honneur : —

Je suis allé voir mon protecteur pour le saigner, ✿ Mais j'ai trouvé que le moment était loin d'être bon : Alors je me suis assis et j'ai parlé de toutes les choses étranges, ✿ Et avec des plaisanteries et des mots d'esprit j'ai sollicité sa bonne volonté : Ils lui ont plu et il a crié : « Ô homme d'esprit, ✿ Tu t'es révélé parfait dans ton humeur joyeuse ! » Je dis : « Ô Seigneur des hommes, si tu ne ✿ M'as pas prêté art et sagesse, je suis fou et insensé : En toi se rassemblent grâce, don, bonté, suavité ; ✿ Et je récompense le monde avec savoir, science et gravité. »

Ton père fut ravi et cria au serviteur : « Donne-lui cent trois pièces d'or avec une robe d'honneur ! » L'homme obéit à ses ordres, et j'attendis un moment faste, où je le saignai ; et il ne me contredit point ; au contraire, il me remercia et je fus aussi remercié et loué par tous les présents. Quand la saignée fut terminée, je n'eus pas la force de garder le silence et lui demandai : « Par Allah, ô mon seigneur, qu'est-ce qui t'a poussé à dire au serviteur : — Donne-lui cent trois dinars ? » ; et il répondit : « Un dinar était pour l'observation astrologique, un autre pour ta conversation plaisante, le troisième pour la phlébotomie, et les cent restants ainsi que la robe étaient pour tes vers en mon éloge. » « Qu'Allah fasse preuve de peu de miséricorde envers mon père », m'exclamai-je, « pour avoir connu quelqu'un comme toi. » Il rit et s'écria : « Il n'y a pas d'autre dieu que Dieu et Mahomet est l'Apôtre de Dieu ! Gloire à Celui qui change et n'est pas changé ! Je te prenais pour un homme sensé, mais je vois que tu babilles et délires à cause de la maladie. Allah a dit dans le Livre Béni : — Le Paradis est préparé pour les justes qui répriment leur colère et pardonnent aux hommes, et ainsi de suite ; et en tout cas tu es excusé. Pourtant, je ne peux concevoir la cause de ta précipitation et de ton agitation ; et tu dois savoir que ton père et ton grand-père ne faisaient rien sans me consulter, et en vérité, il a été dit assez justement : — Que le conseiller soit prisé ; et : — Il n'y a aucun vice dans le conseil ; et il est aussi dit dans certains proverbes : Quiconque n'a pas de conseiller plus âgé que lui ne sera jamais lui-même un ancien ; et le poète dit : —

Toute chose nécessaire que tu entreprennes, ✿ Consulte l'expérimenté et ne le contrarie pas ! »

Et en vérité, tu ne trouveras jamais un homme plus versé dans les affaires que moi, et je suis ici, debout sur mes pieds, pour te servir. Je ne suis pas vexé contre toi : pourquoi devrais-tu être vexé contre moi ? Mais quoi qu'il arrive, je serai patient avec toi en souvenir de la grande bonté que ton père m'a témoignée. » « Par Allah », criai-je, « ô toi à la langue longue comme la queue d'un âne, tu persistes à m'importuner avec ton bavardage et tu deviens de plus en plus long dans tes longs discours, alors que tout ce que je veux de toi, c'est que tu me rases la tête et que tu prennes le large ! » Puis il savonna ma tête en disant : « Je perçois que tu es vexé contre moi, mais je ne t'en tiendrai pas rigueur, car ton esprit est faible et tu n'es qu'un gamin : il y a seulement hier que je te prenais sur mon épaule et t'emmenais à l'école. » « Ô mon frère », dis-je, « pour l'amour d'Allah, fais ce que je veux et va ton chemin ! » Et je déchirai mes vêtements. Quand il me vit faire cela, il prit le rasoir et se mit à l'aiguiser et ne cessa de le repasser jusqu'à ce que mes sens me quittent presque. Puis il s'approcha de moi et rasa une partie de ma tête ; ensuite il retint sa main et dit : « Ô mon seigneur, la hâte est la démarche de Satan tandis que la patience vient d'Allah le Miséricordieux. Mais toi, ô mon maître, je sais que tu ne connais pas mon rang ; car en vérité cette main se pose sur la tête des Rois et des Émirs et des Wazirs, et des sages et des docteurs instruits dans la loi, et le poète a dit de quelqu'un comme moi : —

Tous les métiers sont comme des colliers enfilés sur une corde, ✿ Mais ce barbier est la perle unique du groupe : Bien au-dessus de tous les artisans il se classe, et pourquoi ? ✿ Les têtes des Rois sont sous sa main ! »

Alors je dis : « Cesse donc de parler de ce qui ne te regarde pas : en vérité, tu as oppressé ma poitrine et distrait mon esprit. » Il dit : « Il me semble que tu es un homme pressé » ; et je répondis : « Oui ! oui ! oui ! » et lui : « Je te conseille de pratiquer la retenue, car la hâte est le bien de Satan qui n'apporte que repentir et malédiction et fléau, et Il (sur qui soient bénédictions et paix !) a dit : La meilleure des œuvres est celle où la délibération se cache : mais moi, par Allah ! j'ai quelques doutes sur ton affaire ; et j'aimerais donc que tu me fasses savoir ce que c'est que tu es si pressé de faire ; car je crains que ce ne soit autre chose que du bien. » Puis il continua : « Il manque encore trois heures jusqu'à l'heure de la prière ; mais je ne veux pas être dans le doute sur cette affaire ; non, je dois connaître l'instant exactement, car en vérité : — Une devinette lancée dans les temps de doute, apporte souvent le tort ; surtout chez quelqu'un comme moi, une personne supérieure dont les mérites sont célèbres parmi le genre humain en général ; et il ne sied pas que je parle au hasard, comme le font les gens ordinaires parmi les astrologues. » Ce disant, il jeta le rasoir et, prenant l'astrolabe, sortit sous le soleil et y resta un long moment ; après quoi il revint et, comptant sur ses doigts, me dit : « Il reste encore jusqu'à l'heure de la prière trois heures pleines et complètes, ni plus ni moins, selon les astronomes les plus savants et les plus sages des faiseurs d'almanachs. » « Allah sur toi », criai-je, « tiens ta langue avec moi, car tu me brises le foie en morceaux. » Il prit donc le rasoir et, après l'avoir aiguisé comme auparavant et rasé deux autres cheveux de ma tête, il retint encore sa main et dit : « Je suis préoccupé par ta précipitation et en vérité tu ferais bien de me laisser entrer dans la cause de celle-ci ; ce serait mieux pour toi, comme tu sais que ni ton père ni ton grand-père n'ont jamais fait une seule chose sans mon avis. » Quand je vis qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à lui, je me dis : « L'heure de la prière approche et je veux aller à elle avant que les gens ne sortent de la mosquée. Si je suis retardé beaucoup plus longtemps, je ne sais comment parvenir à elle. » Puis je dis à haute voix : « Sois rapide et cesse ce bavardage et cette impertinence, car je dois aller à une réception chez la maison de certains de mes intimes. » Quand il m'entendit parler de la réception, il dit : « Ce jour est un jour béni pour moi ! En vérité, c'était hier seulement que j'ai invité une compagnie de mes amis et j'ai oublié de prévoir quelque chose à manger pour eux. À ce moment même, j'y pensais : Hélas, comme je serai déshonoré à leurs yeux ! » « Ne sois pas affligé à propos de cette affaire », répondis-je ; « ne t'ai-je pas dit que je suis invité à un divertissement ce jour ? Alors tout ce qui se trouve dans ma maison, à manger et à boire, sera à toi, si seulement tu veux finir ton travail et te dépêcher de me raser la tête. » Il répondit : « Qu'Allah te rétribue par le bien ! Spécifie-moi ce qu'il y a dans ta maison pour mes invités afin que je sois au courant. » Je dis : « Cinq plats de viande et dix poulets aux poitrines rouges et un agneau rôti. » « Mets-les devant moi », dit-il, « que je puisse les voir. » Je dis donc aux miens de les acheter, les emprunter ou les voler et de les apporter de toute façon, et fis placer tout cela devant lui. Quand il le vit, il cria : « Le vin manque », et je répondis : « J'ai un flacon ou deux de bon vieux jus de raisin dans la maison », et il dit : « Fais-le apporter ! » Je l'envoyai donc chercher et il s'écria : « Allah te bénisse pour une disposition généreuse ! Mais il reste encore les essences et les parfums. » Je leur ordonnai donc de mettre devant lui une boîte contenant du Nadd, le meilleur des parfums composés, ainsi que du bois d'aloès fin, de l'ambre gris et du musc pur, le tout valant cinquante dinars. Maintenant le temps se faisait court et mon cœur se resserrait avec lui ; je lui dis donc : « Prends tout cela et finis de me raser la tête par la vie de Mahomet (qu'Allah bénisse et garde !). » « Par Allah », dit-il, « je ne prendrai rien tant que je n'aurai pas vu tout ce qui est dedans. » Je dis donc au page d'ouvrir la boîte et le barbier posa l'astrolabe, laissant la majeure partie de ma tête non rasée ; et, s'asseyant par terre, il remua les parfums et l'encens et le bois d'aloès et les essences jusqu'à ce que je sois presque distrait. Puis il prit le rasoir et s'approchant de moi rasa quelques cheveux et répéta ces lignes : —

« Le jeune homme, comme son père, le montrera sans nul doute, ✿ Tout comme l'arbre pousse selon sa racine originelle. »

Alors il dit : « Par Allah, ô mon fils, je ne sais si je dois te remercier, toi ou ton père ; car mon divertissement de ce jour est tout entier dû à ta générosité et à ta bienfaisance ; et, bien qu'aucun de mes compagnons ne soit digne de cela, j'ai une troupe d'hommes honorables, à savoir Zantout le baigneur et Salia le marchand de grains ; et Silat le marchand de fèves ; et Akrashah le marchand de légumes ; et Humayd l'équarrisseur ; et Saïd le chamelier ; et Suwayd le portefaix ; et Abu Makárish le garçon de bain ; et Kasim le veilleur de nuit ; et Karim le palefrenier. Il n'est parmi eux aucun fâcheux ni aucun brute pris de boisson ; ni aucun fouineur ni aucun avare de son argent, et chacun d'eux a quelque danse qu'il danse et quelques couplets à lui qu'il chante ; et le meilleur d'entre eux, c'est que, tout comme ton serviteur, ton esclave ici présent, ils ignorent ce qu'est le bavardage et ce que signifie l'impertinence. » Le baigneur chante au tambourin une chanson qui enchante ; il se lève, danse et chante :

Je m'en vais, ô maman, remplir mon pot.

Quant au marchand de grains, il y met plus d'art que quiconque ; il danse et chante :

Ô celle qui s'afflige, ô mon amour, tu ne manques de rien

et il ne laisse personne avec les entrailles intactes tant on rit de lui. Mais l'équarrisseur chante de telle sorte que les oiseaux s'arrêtent pour l'écouter, et il danse et chante :

Les nouvelles que ma femme sait ne sont pas enfermées dans une boîte !

Et il a des privilèges, car c'est un fripon avisé et plein d'esprit ; et en parlant de son excellence, j'ai coutume de dire :

« Ma vie pour l'équarrisseur ! je l'aime fort bien, ✿ Comme une branche qui ondule, il est doux à mes yeux : Le destin nous unit une nuit, quand je lui dis ✿ (Tandis que je faiblissais et que l'amour gagnait en force) "Ton amour brûle mon cœur !" "Rien d'étonnant", dit-il ✿ "Quand celui qui tire la fiente devient un âtre ardent." »

Et en vérité chacun est parfait en tout ce qui peut charmer l'esprit par la joie et l'allégresse ; » ajoutant aussitôt : « Mais entendre n'est pas voir ; et en vérité, si tu te décides à te joindre à nous et à remettre à plus tard ta visite à tes amis, ce sera mieux pour nous et pour toi. Les traces de la maladie sont encore sur toi et peut-être vas-tu parmi des gens qui sont de grands parleurs, des hommes qui s'entretiennent de ce qui ne les regarde pas ; ou il pourrait y avoir parmi eux quelque compagnon impudent qui te fendrait la tête, alors que tu n'es que la moitié de toi-même à cause de la maladie. » « Ce sera pour un autre jour », répondis-je, en riant avec un cœur irrité : « Finis ton travail et va, sous la garde d'Allah Tout-Puissant, vers tes amis, car ils attendent ta venue. » « Ô mon maître », répliqua-t-il, « je cherche seulement à te présenter à ces compagnons d'une gaieté infinie, fils d'hommes de valeur, parmi lesquels il n'y a ni impudence, ni verbiage, ni loquacité ; car jamais, depuis que j'ai atteint l'âge de raison, je n'ai pu supporter de fréquenter quelqu'un qui pose des questions sur ce qui ne le regarde pas, et je n'ai jamais fréquenté que ceux qui sont, comme moi, des hommes de peu de mots. En vérité, si tu les fréquentais ou même si tu les voyais une seule fois, tu délaisserais tous tes intimes. » « Qu'Allah comble ta joie avec eux », dis-je, « il faudra bien que je vienne parmi eux un jour ou l'autre. » Mais il dit : « Si seulement c'était ce jour même, car j'avais mis mon cœur à ce que tu sois des nôtres ; mais si tu dois aller voir tes amis aujourd'hui, je porterai ces bonnes choses, dont tu m'as honoré et favorisé, à mes convives et je les laisserai manger et boire sans m'attendre ; tandis que je reviendrai vers toi en hâte et t'accompagnerai à ta petite réception ; car il n'y a pas de cérémonie entre mes intimes et moi pour m'empêcher de les quitter. Ne crains rien, je serai bientôt de retour auprès de toi et j'irai avec toi où que tu ailles. Il n'y a de Majesté et il n'y a de Force qu'en Allah, le Glorieux, le Grand ! » Je criai : « Va vers tes amis et réjouis-toi avec eux ; et laisse-moi aller vers les miens et être avec eux ce jour, car ils m'attendent. » Mais le barbier s'écria : « Je ne te laisserai pas aller seul » ; et je répondis : « La vérité est que nul ne peut entrer là où je vais, hormis moi-même. » Il reprit : « Je soupçonne qu'aujourd'hui tu as un rendez-vous avec quelque femme, sinon tu m'aurais emmené avec toi ; pourtant je suis l'homme qu'il faut emmener, celui qui pourrait t'aider jusqu'au but que tu souhaites. Mais je crains que tu ne coures après des femmes étrangères et que tu ne perdes la vie ; car dans notre ville de Bagdad, on ne peut rien faire en ce domaine, surtout un jour comme le vendredi : notre Gouverneur est un homme colérique et une lame fort acérée. » « Honte à toi, vieil homme méchant et mauvais ! » criai-je, « Va-t'en ! quels sont ces mots que tu me tiens ? » « Ô froid d'esprit », cria-t-il, « tu me dis ce qui n'est pas vrai et tu me caches tes pensées, mais je connais toute l'affaire avec certitude et je cherche seulement à t'aider ce jour avec mes meilleurs efforts. » Je craignais que mes gens ou mes voisins n'entendent le discours du barbier, alors je gardai le silence pendant un long moment tandis qu'il finissait de me raser la tête ; moment où l'heure de la prière fut venue et où la Khoutba, ou sermon, allait suivre. Quand il eut fini, je lui dis : « Va vers tes amis avec leur manger et leur boire, et j'attendrai ton retour. Ensuite nous irons ensemble. » De cette façon, j'espérais verser de l'huile sur les eaux troubles et tromper le damné idiot, pour pouvoir peut-être me débarrasser de lui ; mais il dit : « Tu me dupes et tu voudrais aller seul à ton rendez-vous et te jeter dans le péril, d'où il n'y aura pas d'échappatoire pour toi. Maintenant par Allah ! et encore par Allah ! ne pars pas avant mon retour, afin que je puisse t'accompagner et surveiller l'issue de ton affaire. » « Qu'il en soit ainsi », répondis-je, « ne tarde pas à revenir. » Puis il prit toute la nourriture et la boisson que je lui avais données ainsi que le reste, et sortit de ma maison ; mais le damné rustre en confia la charge à un portefaix pour qu'il la porte chez lui, tandis qu'il se cachait dans l'une des ruelles. Quant à moi, je me levai à l'instant, car les muezzins avaient déjà appelé le Salam du vendredi, la salutation à l'Apôtre ; et je m'habillai à la hâte et sortis seul, et, me dépêchant vers la rue, je pris position près de la maison où j'avais vu la jeune dame. Je trouvai la vieille femme montant la garde à la porte qui m'attendait, et je montai avec elle à l'étage supérieur, l'appartement de la demoiselle. À peine y étais-je arrivé que voici, le maître de maison revint de la prière et, entrant dans le grand salon, ferma la porte. Je regardai par la fenêtre et vis ce barbier (que la malédiction d'Allah soit sur lui !) assis en face de la porte et je dis : « Comment ce diable m'a-t-il trouvé ? » En ce moment même, comme Allah en avait décidé pour déchirer mon voile de secret, il se trouva qu'une servante du maître de maison commit quelque offense pour laquelle il la battit. Elle hurla et son esclave courut intercéder pour elle, sur quoi le Cadi le battit aussi, et lui aussi rugit. Le damné barbier s'imagina que c'était moi qu'on battait ; alors il se mit à crier, déchira ses vêtements, répandit de la poussière sur sa tête et continua à hurler : « Au secours ! À l'aide ! » Alors les gens se rassemblèrent autour de lui et il continua à hurler : « Mon maître est en train d'être assassiné dans la maison du Cadi ! » Puis il courut en clamant vers chez moi avec les gens à sa suite, et le dit à mes gens, à mes serviteurs et à mes esclaves ; et, avant que je ne sache ce qui se passait, ils arrivèrent en déchirant leurs vêtements, en laissant tomber leurs cheveux et en criant : « Hélas, notre maître ! » ; et ce barbier menait la troupe avec ses vêtements déchirés et dans le plus triste état ; et lui aussi criait comme un fou en disant : « Hélas pour notre maître assassiné ! » Et ils donnèrent tous l'assaut à la maison où j'étais. Le Cadi, entendant les hurlements et le tumulte à sa porte, dit à l'un de ses serviteurs : « Vois ce qui se passe », et l'homme sortit, revint et dit : « Ô mon maître, à la porte, il y a plus de dix mille âmes, entre hommes et femmes, et tous crient : "Hélas pour notre maître assassiné !" et ils ne cessent de pointer notre maison. » Quand le Cadi entendit cela, l'affaire sembla grave et il s'emporta ; il se leva et, ouvrant la porte, vit une grande foule de gens ; ce dont il fut stupéfait et dit : « Ô gens ! que se passe-t-il ? » « Ô maudit ! Ô chien ! Ô porc ! » répondirent mes serviteurs ; « C'est toi qui as tué notre maître ! » Il dit : « Ô bonnes gens, et qu'a fait votre maître pour que je le tue ? »

Sache donc, ô Commandeur des Croyants, que mon premier frère, Al-Bakbuk, le bavard, est un bossu qui se fit tailleur à Bagdad. Il cousait dans une boutique louée à un homme très riche, qui habitait au-dessus de la boutique, et il y avait aussi un moulin à farine au sous-sol. Un jour, alors que mon frère, le bossu, était assis dans sa boutique en train de tailler, il leva les yeux par hasard et vit, à une fenêtre à balcon de la maison de son propriétaire, une dame semblable à la pleine lune montante, occupée à regarder les passants. Quand mon frère l'aperçut, son cœur fut saisi d'amour pour elle et il passa sa journée entière à la contempler, négligeant son travail jusqu'au soir. Le lendemain matin, il ouvrit sa boutique et s'assit pour coudre ; mais, chaque fois qu'il faisait un point, il regardait vers la fenêtre et la voyait comme auparavant ; et sa passion et son engouement pour elle grandirent. Le troisième jour, tandis qu'il était assis à sa place habituelle, à la contempler, elle l'aperçut et, s'apercevant qu'il était captivé par l'amour qu'elle lui inspirait, elle rit à son visage, et il lui rendit son sourire. Puis elle disparut et envoya bientôt sa servante vers lui avec un paquet contenant une pièce de soie rouge fleurie. La suivante l'aborda et dit : « Ma maîtresse te salue et désire que, de ton habileté et de ta bonne volonté, tu lui confectionnes une chemise avec cette pièce et que tu la coudes joliment avec tes meilleurs points. » Il répondit : « Écoute et obéissance » ; et il tailla pour elle une chemise et finit de la coudre le jour même. Le lendemain, à l'aube, la jeune fille revint et lui dit : « Ma maîtresse te salue et demande comment tu as passé la nuit dernière ; car elle n'a pas goûté au sommeil, son cœur étant tout entier pris par toi. » Puis elle déposa devant lui une pièce de satin jaune et dit : « Ma maîtresse te demande de lui couper deux paires de pantalons dans cette pièce et de les coudre ce jour même. » « Écoute et obéissance ! » répondit-il, « salue-la pour moi de nombreux saluts et dis-lui : Ton esclave est obéissant à ton ordre ; ordonne-lui donc comme tu voudras. » Puis il s'appliqua à la coupe et travailla dur à la couture ; et au bout d'une heure, la dame apparut au treillis et le salua par des signes, baissant tantôt les yeux, puis souriant à son visage, et il commença à se persuader qu'il ferait bientôt une conquête. Elle ne le laissa pas bouger jusqu'à ce qu'il eût fini les deux paires de pantalons, après quoi elle se retira et envoya la servante à qui il les remit ; et elle les prit et s'en alla. Quand la nuit fut venue, il se jeta sur son lit de tapis et resta à se retourner d'un côté à l'autre jusqu'au matin, où il se leva et s'assit à sa place. Bientôt la damoiselle vint à lui et dit : « Mon maître te demande. » En entendant ces mots, il fut saisi d'une crainte extrême ; mais la servante, voyant son effroi, lui dit : « Aucun mal ne t'est destiné : rien que du bien ne t'attend. Ma maîtresse voudrait que tu fasses la connaissance de mon seigneur. » Alors mon frère le tailleur, se réjouissant grandement, s'en alla avec elle ; et quand il fut en présence de son propriétaire, le mari de la dame, il baisa la terre devant lui, et le maître de maison rendit son salut et lui donna une grande pièce de lin en disant : « Taille-moi des chemises dans cette étoffe et couds-les bien » ; et mon frère répondit : « Entendre, c'est obéir. » Là-dessus, il se mit au travail sur-le-champ, coupant, taillant et cousant jusqu'à ce qu'il eût fini vingt chemises à l'heure du souper, sans s'arrêter pour goûter à la nourriture. Le maître de maison lui demanda : « Combien pour ce travail ? » ; et il répondit : « Vingt dirhams. » Alors le gentilhomme cria à la servante : « Apporte-moi vingt dirhams », et mon frère ne dit pas un mot ; mais la dame fit signe : « Ne prends rien de lui » ; sur quoi mon frère dit : « Par Allah, je ne prendrai rien de ta main. » Et il emporta ses outils de tailleur et retourna à sa boutique, bien qu'il fût indigent jusqu'au moindre sou. Puis il s'appliqua à faire leur travail, ne mangeant, dans son zèle et sa diligence, qu'un morceau de pain et ne buvant qu'un peu d'eau pendant trois jours. Au bout de ce temps, la servante vint à lui et dit : « Qu'as-tu fait ? » Il dit : « Ils sont finis », et porta les chemises au mari de la dame, qui aurait voulu lui payer son salaire : mais il dit : « Je ne prendrai rien », par crainte d'elle, et, retournant à sa boutique, passa la nuit sans sommeil à cause de sa faim. Or la dame avait informé son mari de la situation (mon frère ne sachant rien de cela) ; et tous deux étaient convenus de le faire travailler gratuitement, pour mieux se moquer de lui et rire à ses dépens. Le lendemain matin, il alla à sa boutique, et, alors qu'il y était assis, la servante vint à lui et dit : « Parle avec mon maître. » Il l'accompagna donc chez le mari qui lui dit : « Je veux que tu me tailles cinq robes à longues manches. » Il les tailla donc, prit l'étoffe et s'en alla. Puis il les cousut et les porta au gentilhomme, qui loua sa couture et lui offrit une bourse d'argent. Il tendit la main pour la prendre, mais la dame lui fit signe, de derrière son mari, de ne pas le faire, et il répondit : « Ô mon seigneur, il n'y a pas d'urgence, nous avons assez de temps pour cela. » Puis il sortit de la maison plus misérable et plus soumis qu'un âne, car en vérité cinq choses étaient réunies en lui, à savoir : l'amour, la mendicité, la faim, la nudité et le dur labeur. Néanmoins, il se donna du cœur avec l'espoir de gagner les faveurs de la dame. Quand il eut terminé tous leurs travaux, ils lui jouèrent un autre tour et le marièrent à leur servante ; mais, la nuit où il pensa consommer le mariage, ils lui dirent : « Couche cette nuit dans le moulin ; et demain tout ira bien. » Mon frère conclut qu'il y avait une bonne raison à cela et passa la nuit seul dans le moulin. Or le mari avait chargé le meunier de faire tourner le moulin au tailleur : ainsi, quand la moitié de la nuit fut passée, l'homme entra et commença à dire : « Ce taureau à nous est devenu inutile et reste immobile au lieu de tourner : il ne fera pas tourner le moulin cette nuit, et pourtant nous avons une grande quantité de blé à moudre. Cependant, je vais l'atteler de force et le faire finir de moudre avant le matin, car les gens sont impatients d'avoir leur farine. » Puis il remplit les trémies de grain et, s'approchant de mon frère avec une corde à la main, l'attacha autour de son cou et lui dit : « Hue ! Tourne le moulin ! Toi, ô taureau, tu ne voulais rien faire d'autre que manger, uriner et déféquer ! » Puis il prit un fouet et en frappa les épaules et les mollets de mon frère, qui commença à hurler et à beugler ; mais personne ne vint à son aide ; et il fut forcé de moudre le blé jusqu'à l'approche de l'aube, moment où le maître de maison entra et, voyant mon frère toujours attaché au joug et l'homme le fouettant, ressortit. Au lever du jour, le meunier rentra chez lui et le laissa toujours attelé et à moitié mort ; et peu après entra la servante qui le détacha et lui dit : « Ma maîtresse et moi sommes vraiment désolées de ce qui est arrivé et nous avons porté ta peine avec toi. » Mais il n'avait plus de langue pour lui répondre, tant il avait été battu et forcé de tourner la meule. Puis il se retira dans son logis et voilà que le greffier qui avait rédigé l'acte de mariage vint à lui et le salua en disant : « Qu'Allah te donne longue vie ! Que tes noces soient bénies ! Ce visage annonce des moments agréables, des caresses, des baisers et des étreintes du crépuscule à l'aube. » « Qu'Allah ne donne aucune paix au menteur, ô toi, cocu mille fois ! » répondit mon frère, « par Allah, je n'ai rien fait d'autre que de tourner le moulin à la place du taureau toute la nuit jusqu'au matin ! » « Raconte-moi ton histoire », dit-il ; et mon frère raconta ce qui lui était arrivé, et il dit : « Ton étoile ne s'accorde pas avec la sienne ; mais si tu veux, je peux changer le contrat pour toi », ajoutant : « Prends garde qu'un autre tour ne te soit réservé. » Et mon frère lui répondit : « Vois si tu n'as pas un autre stratagème. » Puis le greffier le quitta et il s'assit dans sa boutique, cherchant quelqu'un pour lui apporter un ouvrage grâce auquel il pourrait gagner son pain quotidien. Bientôt la servante vint à lui et dit : « Parle avec ma maîtresse. » « Va-t'en, ô bonne fille », répondit-il, « il n'y aura plus d'affaires entre ta maîtresse et moi. » La servante retourna vers sa maîtresse et lui raconta ce que mon frère avait dit, et bientôt elle passa la tête par la fenêtre, en pleurant et en disant : « Pourquoi, ô mon bien-aimé, ne doit-il plus y avoir d'affaires entre moi et toi ? » Mais il ne lui fit aucune réponse. Alors elle pleura et le conjura, jurant que tout ce qui lui était arrivé au moulin n'avait pas été approuvé par elle et qu'elle était innocente de toute cette affaire. Quand il vit sa beauté et son charme et entendit la douceur de ses paroles, le chagrin qui l'avait possédé passa de son cœur ; il accepta ses excuses et se réjouit de la voir. Il la salua donc, parla avec elle et cousit un moment, après quoi la servante vint à lui et dit : « Ma maîtresse te salue et t'informe que son mari a l'intention de coucher dehors cette nuit, dans la maison de quelques-uns de ses intimes ; donc, quand il sera parti, viens vers nous et passe la nuit avec ma maîtresse dans les plus délicieuses joies jusqu'au matin. » Or son mari lui avait demandé : « Comment ferons-nous pour l'éloigner de toi ? » ; et elle avait répondu : « Laisse-moi lui jouer un autre tour et faire de lui la risée de toute la ville. » Mais mon frère ne savait rien de la malice des femmes. Dès que le crépuscule tomba, la servante vint à lui et l'emmena à la maison, et quand la dame le vit, elle lui dit : « Par Allah, ô mon seigneur, tu m'as terriblement manqué. » « Par Allah », s'écria-t-il, « embrasse-moi vite avant de me donner autre chose. » À peine eut-il parlé que le mari de la dame sortit de la pièce voisine et le saisit en disant : « Par Allah, je ne te laisserai pas partir avant de t'avoir livré au chef de la garde de la ville. » Mon frère s'humilia devant lui ; mais il ne voulut pas l'écouter et le conduisit devant le Préfet qui lui donna cent coups de fouet et, le montant sur un chameau, le promena à travers la ville, tandis que les gardes proclamaient à haute voix : « Voici la récompense de celui qui viole le harem des hommes honorables ! » De plus, il tomba du chameau, se cassa la jambe et devint ainsi boiteux. Puis le Préfet le bannit de la ville ; et il s'en alla, ne sachant où se diriger ; mais j'entendis parler de lui et, craignant pour lui, je sortis à sa suite, le ramenai secrètement en ville, lui rendis la santé et l'accueillis dans ma maison où il vit encore. » Le Calife rit de mon histoire et dit : « Tu as bien fait, ô Samit, ô l'Homme Silencieux, ô économe de paroles ! » ; et il m'ordonna de prendre un présent et de partir. Mais je dis : « Je n'accepterai rien de toi si je ne te raconte pas ce qui est arrivé à tous mes autres frères ; et ne me prends pas pour un homme bavard. » Alors le Calife prêta l'oreille,

Sache, ô Commandeur des Croyants, que mon deuxième frère s’appelait Al-Haddâr, c’est-à-dire le bavard, et qu’il était paralysé. Il advint qu’un jour, alors qu’il vaquait à ses affaires, une vieille femme l’accosta et lui dit : « Arrête-toi un peu, mon brave, afin que je te dise quelque chose ; si cela te plaît, tu le feras pour moi et je prierai Allah de t’en donner le bien ! » Mon frère s’arrêta et elle poursuivit : « Je te mettrai sur la voie d’une certaine chose, pourvu que tu ne sois pas prodigue de paroles. » « Continue ton discours », dit-il ; et elle : « Que dirais-tu de beaux appartements et d’un joli jardin avec des eaux courantes, des fleurs qui s’épanouissent, des fruits qui mûrissent, du vieux vin qui coule et un joli jeune visage dont tu pourras embrasser le propriétaire de la tombée de la nuit jusqu’à l’aube ? Si tu fais ce que je te demande, tu verras quelque chose de très avantageux pour toi. » « Et tout cela existe-t-il dans ce monde ? » demanda mon frère ; et elle répondit : « Oui, et cela sera à toi, si tu es raisonnable, si tu délaisses ta vaine curiosité et ton trop grand nombre de paroles, et si tu fais ce que je t’ordonne. » « Je le ferai, par Allah, ô ma dame », dit-il, « mais comment se fait-il que tu m’aies préféré en cette affaire à tous les autres hommes et qu’est-ce qui te plaît tant en moi ? » Elle dit : « Ne t’ai-je pas ordonné d’être avare de paroles ? Garde le silence et suis-moi. Sache que la jeune dame à qui je vais te mener aime agir à sa guise et déteste être contrariée, ainsi que tous ceux qui contredisent ; donc, si tu te plies à ses volontés, tu obtiendras ce que tu désires d’elle. » Et mon frère dit : « Je ne la contrarierai en rien. » Alors elle s’en alla et mon frère la suivit, affamé de ce qu’elle lui avait décrit, jusqu’à ce qu’ils entrent dans une belle et vaste demeure, élégante et richement meublée, remplie d’eunuques et de serviteurs, et témoignant de la prospérité de fond en comble. Elle l’emmenait à l’étage supérieur lorsque les gens de la maison lui dirent : « Que fais-tu ici ? » Mais la vieille femme leur répondit : « Taisez-vous et ne le troublez pas : c’est un ouvrier et nous avons besoin de lui. » Puis elle le fit entrer dans un superbe pavillon, avec un jardin en son milieu, tel que les yeux n’en avaient jamais vu de plus beau ; et elle le fit asseoir sur un beau divan. Il n’était pas assis depuis longtemps qu’il entendit un grand bruit et vit entrer une troupe de servantes entourant une dame pareille à la lune la nuit de son plein. Quand il la vit, il se leva et lui fit une révérence, sur quoi elle l’accueillit et l’invita à s’asseoir. Il s’assit donc et elle lui dit : « Qu’Allah te fasse avancer en honneur ! Tout va-t-il bien pour toi ? » « Ô ma dame », répondit-il, « tout va fort bien pour moi. » Puis elle fit apporter à manger, et ils placèrent devant elle des mets délicats ; elle s’assit pour manger, témoignant de l’affection à mon frère et plaisantant avec lui, bien que, tout au long, elle ne pût s’empêcher de rire ; mais chaque fois qu’il la regardait, elle faisait signe à ses servantes comme si elle riait d’elles. Mon frère (l’âne !) ne comprenait rien ; mais, dans l’excès de sa passion ridicule, il s’imagina que la dame était amoureuse de lui et qu’elle lui accorderait bientôt ce qu’il désirait. Quand ils eurent fini de manger, ils apportèrent le vin et il entra dix jeunes filles semblables à des lunes, avec des luths prêts à jouer dans leurs mains, et elles se mirent à chanter d’une voix pleine, douce et triste, sur quoi le ravissement s’empara de lui et il prit la coupe des mains de la dame et la but debout. Puis elle but une coupe de vin et mon frère (toujours debout) lui dit : « À ta santé », et s’inclina devant elle. Elle lui tendit une autre coupe et il la vida, sur quoi elle le gifla violemment sur la nuque. Là-dessus, mon frère voulut sortir de la maison en colère ; mais la vieille femme le suivit et lui fit un clin d’œil pour qu’il revienne. Il revint donc et la dame lui demanda de s’asseoir, et il s’assit sans dire un mot. Puis elle le gifla de nouveau sur la nuque ; et la seconde gifle ne lui suffisant pas, elle dut faire en sorte que toutes ses servantes le giflent et le talonnent à leur tour, tandis qu’il répétait à la vieille femme : « Je n’ai jamais rien vu d’aussi agréable. » Elle, de son côté, ne cessait de s’écrier : « Assez, assez, je t’en conjure, ô ma maîtresse ! » ; mais les femmes le frappèrent jusqu’à ce qu’il soit sur le point de s’évanouir. Peu après, mon frère se leva et sortit pour satisfaire un besoin naturel, mais la vieille femme le rattrapa et dit : « Sois patient un peu et tu obtiendras ton souhait. » « Combien de temps dois-je encore attendre », répondit mon frère, « cette raclée m’a fait me sentir défaillir. » « Dès qu’elle sera échauffée par le vin », répondit-elle, « tu auras ce que tu désires. » Il retourna donc à sa place et s’assit, sur quoi toutes les servantes se levèrent et la dame leur ordonna de le parfumer avec des pastilles et d’asperger son visage d’eau de rose. Puis elle lui dit : « Qu’Allah te fasse avancer en honneur ! Tu es entré dans ma maison et tu as supporté mes conditions, car quiconque me contrarie, je le chasse, et quiconque est patient obtient son désir. » « Ô ma maîtresse », dit-il, « je suis ton esclave et entre tes mains ! » « Sache donc », poursuivit-elle, « qu’Allah m’a rendue passionnément friande de folies ; et quiconque s’accorde à mon humeur obtient tout ce qu’il souhaite. » Puis elle ordonna à ses servantes de chanter à pleine voix jusqu’à ce que toute la compagnie soit ravie ; après quoi, elle dit à l’une d’elles : « Prends ton seigneur, fais ce qui est nécessaire pour lui et ramène-le-moi sur-le-champ. » La damoiselle prit donc mon frère (et il ne savait pas ce qu’elle allait faire de lui) ; mais la vieille femme le rattrapa et dit : « Sois patient ; il reste peu de chose à faire. » À cela, son visage s’éclaira et il se tint debout devant la dame tandis que la vieille femme répétait : « Sois patient ; tu vas maintenant obtenir ton souhait sans attendre ! » ; jusqu’à ce qu’il dise : « Dis-moi ce qu’elle veut que la servante fasse de moi ? » « Rien que du bien », répondit-elle, « par le sacrifice de moi-même pour toi ! Elle souhaite seulement teindre tes sourcils et arracher tes moustaches. » Il dit : « Pour ce qui est de teindre mes sourcils, cela partira au lavage, mais pour l’arrachage de mes moustaches, c’est là, en vérité, un procédé quelque peu douloureux. » « Prends garde à ne pas la contrarier », cria la vieille femme ; « car elle a jeté son dévolu sur toi. » Mon frère souffrit donc patiemment qu’elle teigne ses sourcils et arrache ses moustaches ; après quoi la servante retourna vers sa maîtresse et le lui annonça. Elle dit : « Il ne reste plus qu’une chose à faire ; tu dois raser sa barbe et en faire un visage lisse. » La servante retourna donc et lui raconta ce que sa maîtresse lui avait ordonné de faire ; et mon frère (l’idiot !) lui dit : « Comment ferai-je ce qui me déshonorera devant les gens ? » Mais la vieille femme dit : « Elle ne ferait pas ainsi si ce n’était pour que tu sois comme un jouvenceau imberbe et qu’aucun poil ne reste sur ton visage pour égratigner et piquer ses joues délicates ; car, en vérité, elle est passionnément amoureuse de toi. Sois donc patient et tu atteindras ton but. » Mon frère fut patient, fit ce qu’elle demandait et se laissa raser la barbe ; et, lorsqu’il fut ramené devant la dame, voilà qu’il apparaissait avec les sourcils teints en rouge, les moustaches arrachées, la barbe rasée et les deux joues fardées. Au début, elle en fut effrayée ; puis elle se moqua de lui et, riant jusqu’à en tomber à la renverse, elle dit : « Ô mon seigneur, tu as vraiment conquis mon cœur par ton bon caractère ! » Puis elle le conjura, sur sa vie, de se lever et de danser ; il se leva, gambada, et il n’y eut pas un coussin dans la maison qu’elle ne lui jetât à la tête ; il en fut de même pour toutes ses femmes qui continuèrent à le bombarder d’oranges, de citrons et de cédrats jusqu’à ce qu’il tombe sans connaissance sous les coups portés à la nuque, les oreillers et les projectiles de fruits. « Maintenant, tu as atteint ton souhait », dit la vieille femme lorsqu’il reprit ses esprits ; « il n’y a plus de coups en réserve pour toi et il ne reste qu’une petite chose à faire. C’est son habitude, lorsqu’elle est sous l’emprise du vin, de ne laisser personne l’approcher avant d’avoir ôté sa robe et son pantalon et d’être restée entièrement nue. Ensuite, elle te demandera d’ôter tes vêtements et de courir ; elle courra devant toi comme si elle fuyait ; poursuis-la d’un endroit à l’autre jusqu’à ce que ton dard soit à son comble, et alors elle se donnera à toi » ; ajoutant : « Déshabille-toi immédiatement. » Il se leva donc, presque perdu dans l’extase, et, ôtant ses vêtements, se montra nu comme au jour de sa naissance. — Et Shahrazad vit poindre l’aurore et cessa de dire les paroles permises.

Or, quand vint la trente-deuxième nuit,

Elle dit : Il m’est parvenu, ô Roi fortuné, que lorsque la vieille femme dit au deuxième frère du Barbier : « Ôte tes vêtements », il se leva, presque perdu dans l’extase ; et, dépouillé de ses habits, il se montra nu comme au jour de sa naissance. Sur quoi la dame se déshabilla également et dit à mon frère : « Si tu veux quelque chose, cours après moi jusqu’à ce que tu m’attrapes. » Puis elle partit en courant et il courut après elle tandis qu’elle se précipitait de pièce en pièce et en ressortait, mon frère trottinant derrière elle dans une rage de désir comme un véritable fou, avec son membre dressé terriblement haut. Après beaucoup de manèges de ce genre, elle se précipita dans un endroit sombre, et il se précipita derrière elle ; mais soudain, il marcha sur un sol meuble, qui céda sous son poids ; et, avant qu’il ne s’en rende compte, il se trouva au milieu d’un marché bondé, faisant partie du bazar des marchands de cuir qui criaient le prix des peaux et des cuirs et achetaient et vendaient. Quand ils le virent dans cet état, nu, avec son membre dressé, sans barbe ni moustaches, les sourcils teints en rouge et les joues badigeonnées de fard, ils crièrent et frappèrent dans leurs mains devant lui, et se mirent à le fouetter avec des peaux sur son corps nu jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Puis ils le jetèrent sur le dos d’un âne et le portèrent au Chef de la Police. Le Chef demanda : « Qu’est-ce que cela ? » Ils répondirent : « Cet individu est tombé soudainement sur nous de la maison du Vizir dans cet état. » Le Préfet lui donna donc cent coups de fouet, puis le bannit de Bagdad. Cependant, je suis sorti à sa recherche et je l’ai ramené secrètement en ville et je lui ai fait une allocation quotidienne pour sa subsistance : bien que, sans mon humeur généreuse, je n’aurais pas pu supporter quelqu’un comme lui. Puis le Calife prêta l’oreille au

RÉCIT DU BARBIER SUR SON TROISIÈME FRÈRE.

Mon troisième frère s’appelait Al-Fakík, le Bavard, qui était aveugle. Un jour, le Destin et la Fortune le conduisirent à une belle et grande maison, et il frappa à la porte, désirant parler à son propriétaire pour lui demander quelque chose. Le maître de maison demanda : « Qui est à la porte ? » Mais mon frère ne dit pas un mot et l’entendit bientôt répéter à haute voix : « Qui est là ? » Il ne répondit toujours rien et entendit immédiatement le maître marcher jusqu’à la porte, l’ouvrir et dire : « Que veux-tu ? » Mon frère répondit : « Quelque chose pour l’amour d’Allah Tout-Puissant. » « Es-tu aveugle ? » demanda l’homme, et mon frère répondit : « Oui. » L’autre dit : « Tends-moi ta main. » Mon frère tendit donc la main, pensant qu’il allait lui donner quelque chose ; mais il la prit et, l’entraînant dans la maison, le fit monter d’escalier en escalier jusqu’à ce qu’ils atteignent la terrasse du toit, mon frère pensant pendant ce temps qu’il allait sûrement lui donner de la nourriture ou de l’argent. Puis il demanda à mon frère : « Que veux-tu, ô aveugle ? » et il répondit : « Quelque chose pour l’amour du Tout-Puissant. » « Qu’Allah t’ouvre une autre porte ! » « Ô toi ! pourquoi ne pas le dire quand j’étais en bas de l’escalier ? » « Ô mendiant, pourquoi ne pas me répondre quand je t’ai appelé la première fois ? » « Et que comptes-tu faire pour moi maintenant ? » « Il n’y a rien dans la maison à te donner. » « Alors fais-moi descendre l’escalier. » « Le chemin est devant toi. » Mon frère se leva donc et descendit, jusqu’à ce qu’il arrive à vingt pas de la porte, quand son pied glissa et qu’il roula jusqu’en bas, se cassant la tête. Puis il sortit, ne sachant où se tourner, et rencontra bientôt deux autres aveugles, ses compagnons, qui lui dirent : « Qu’as-tu gagné aujourd’hui ? » Il leur raconta ce qui lui était arrivé et ajouta : « Ô mes frères, je veux prendre un peu de l’argent que j’ai entre les mains et pourvoir à mes besoins. » Or, le maître de maison l’avait suivi et écoutait ce qu’ils disaient ; mais ni mon frère ni ses camarades ne s’en doutaient. Mon frère alla donc à son logement et s’assit pour attendre ses compagnons, et le propriétaire de la maison entra derrière lui sans être aperçu. Quand les autres aveugles arrivèrent, mon frère leur dit : « Verrouillez la porte et fouillez la maison au cas où un étranger nous aurait suivis. » L’homme, entendant cela, saisit une corde qui pendait du plafond et s’y agrippa, tandis qu’ils faisaient le tour de la maison et fouillaient sans trouver personne. Ils revinrent donc et, s’asseyant à côté de mon frère, sortirent leur argent qu’ils comptèrent et, voilà ! il y avait douze mille dirhams. Chacun prit ce dont il avait besoin et ils enterrèrent le reste dans un coin de la chambre. Puis ils préparèrent à manger et s’assirent pour manger. Bientôt mon frère, entendant une étrange mâchoire mâcher à ses côtés, dit à ses amis : « Il y a un étranger parmi nous » ; et, tendant la main, il saisit celle du maître de maison. Là-dessus, tous se jetèrent sur lui et le battirent ; et, quand ils furent lassés de le rouer de coups, ils crièrent : « Ô Musulmans ! un voleur est entré chez nous, cherchant à prendre notre argent ! » Une foule se rassembla autour d’eux, sur quoi l’intrus s’accrocha à eux, se plaignit avec eux comme ils se plaignaient ; et, fermant les yeux comme eux, afin que nul ne puisse douter de sa cécité, il cria : « Ô Musulmans, je demande refuge auprès d’Allah et du Gouverneur, car j’ai une affaire à lui faire connaître ! » Soudain arriva la garde qui, mettant la main sur tout le groupe (mon frère étant parmi eux), les conduisit devant le Gouverneur. Celui-ci les fit comparaître et demanda : « Quelles nouvelles avez-vous ? » L’intrus dit : « Regarde et découvre par toi-même ; pas un mot ne sera extorqué de nous sans torture, alors commence par me battre et après moi, bats cet homme, notre chef. » Et il désigna mon frère. Ils jetèrent donc l’homme tout de son long et lui donnèrent quatre cents coups de bâton sur le postérieur. Les coups lui firent mal, sur quoi il ouvrit un œil et, comme ils redoublaient leurs coups, il ouvrit l’autre œil. Quand le Gouverneur vit cela, il lui dit : « Qu’avons-nous là, ô maudit ? » ; à quoi il répondit : « Donne-moi le sceau du pardon ! Nous quatre avons feint la cécité, et nous trompons les gens afin de pouvoir entrer dans les maisons, regarder les visages dévoilés des femmes et intriguer pour leur corruption. De cette manière, nous avons obtenu un grand profit et notre réserve s’élève à douze mille dirhams. J’ai dit à ma compagnie : Donnez-moi ma part, trois mille ; mais ils se sont levés, m’ont battu et ont pris mon argent, et je demande refuge auprès d’Allah et auprès de toi ; mieux vaut que tu aies ma part qu’eux. Donc, si tu veux connaître la vérité de mes paroles, bats chacun des autres plus que tu ne m’as battu, et il ouvrira sûrement les yeux. » Le Gouverneur donna l’ordre de commencer l’interrogatoire par mon frère, et ils l’attachèrent au poteau de supplice, et le Gouverneur dit : « Ô écume de la terre, abusez-vous des dons gracieux d’Allah et faites-vous comme si vous étiez aveugles ! » « Allah ! Allah ! » cria mon frère, « par Allah, il n’y a personne parmi nous qui puisse voir. » Alors ils le battirent jusqu’à ce qu’il s’évanouisse et le Gouverneur cria : « Laissez-le jusqu’à ce qu’il reprenne ses esprits et ensuite battez-le de nouveau. » Après cela, il fit recevoir à chacun des compagnons plus de trois cents coups de bâton, tandis que le faux aveugle ne cessait de leur dire : « Ouvrez les yeux ou vous serez battus à nouveau. » Enfin, l’homme dit au Gouverneur : « Envoie quelqu’un avec moi pour t’apporter l’argent ; car ces gens-là n’ouvriront pas les yeux, de peur d’encourir la honte devant les gens. » Le Gouverneur envoya donc chercher l’argent et donna à l’homme sa prétendue part, trois mille dirhams ; et, gardant le reste pour lui-même, il bannit les trois aveugles de la ville. Mais moi, ô Commandeur des Croyants, je suis sorti et, rattrapant mon frère, je l’ai interrogé sur son cas ; il m’a raconté ce que je t’ai dit ; je l’ai donc ramené secrètement en ville et je lui ai assigné (dans la plus grande intimité) une allocation pour sa nourriture et sa boisson ! Le Calife rit de mon histoire et dit : « Donne-lui un présent et laisse-le partir » ; mais je dis : « Par Allah ! je n’accepterai rien tant que je n’aurai pas fait savoir au Commandeur des Croyants ce qui est arrivé au reste de mes frères ; car, en vérité, je suis un homme de peu de mots et avare de paroles. » Alors le Calife prêta l’oreille au

RÉCIT DU BARBIER SUR SON QUATRIÈME FRÈRE.

Quant à mon quatrième frère, ô Commandeur des Croyants, Al-Kuz al-aswáni, ou le Gugglet au long cou comme on le surnommait pour son trop-plein de paroles, celui-là même qui était borgne, il devint boucher à Bagdad et vendit de la chair et des béliers gras ; les grands et les riches achetaient leur viande chez lui, si bien qu’il amassa beaucoup de richesses et acquit du bétail et des maisons. Il vécut ainsi longtemps, jusqu’au jour où, alors qu’il était assis dans sa boutique, survint un vieillard à la longue barbe qui déposa de l’argent et dit : « Donne-moi pour cela de la viande. » Il lui donna la valeur de son argent en chair et le vieillard s’en alla. Mon frère examina l’argent du Shaykh et, voyant que les dirhams étaient blancs et brillants, il les mit dans un endroit à part. Le vieillard continua de revenir régulièrement à la boutique pendant cinq mois, et mon frère ne cessa de mettre de côté toute la monnaie qu’il en recevait dans sa propre cassette. Finalement, il songea à retirer l’argent pour acheter des moutons ; il ouvrit donc la cassette et n’y trouva rien que des morceaux de papier blanc découpés en rond pour ressembler à de la monnaie ; il se frappa alors le visage et cria si fort que les gens se rassemblèrent autour de lui, sur quoi il leur raconta son histoire, ce qui les remplit d’un immense étonnement. Il se leva ensuite, comme à son habitude, et après avoir égorgé un bélier, il le suspendit à l’intérieur de sa boutique ; puis il coupa un peu de chair et, l’ayant suspendue à l’extérieur, il ne cessait de se dire : « Ô Allah, si seulement cet homme de mauvais augure revenait ! » Il ne s’était pas écoulé une heure que le Shaykh arriva, l’argent à la main ; mon frère se leva aussitôt et le saisit en criant : « Venez m’aider, ô Musulmans, et apprenez mon histoire avec ce scélérat ! » Lorsque le vieillard entendit cela, il lui dit tout calmement : « Que te sera-t-il le plus avantageux, de me lâcher ou d’être déshonoré par moi devant tout ce monde ? » « En quoi me déshonoreras-tu ? » « En révélant que tu vends de la chair humaine pour du mouton ! » « Tu mens, maudit sois-tu ! » « Non, le maudit est celui qui a un homme pendu dans sa boutique à la place de la viande. » « Si la chose est comme tu le dis, je te donne la permission légale de prendre mon argent et ma vie. » Alors le vieillard cria à haute voix : « Holà, gens ! Si vous voulez vérifier la vérité de mes paroles, entrez dans la boutique de cet homme. » Les gens s’y précipitèrent et découvrirent que le bélier était devenu un cadavre humain suspendu pour la vente. Ils se jetèrent donc sur mon frère en criant : « Ô infidèle ! Ô scélérat ! » ; et ses meilleurs amis se mirent à le rouer de coups de poing et de pieds en répétant : « Nous fais-tu manger la chair des fils d’Adam ? » De plus, le vieillard le frappa à l’œil et le lui creva. Ils portèrent ensuite le cadavre, la gorge tranchée, devant le chef de la garde de la ville, à qui le vieillard dit : « Ô Émir, cet individu égorge des hommes et vend leur chair pour du mouton, et nous te l’avons amené ; lève-toi donc et exécute les jugements d’Allah (à qui soient honneur et gloire !). » Mon frère aurait voulu se défendre, mais le chef refusa de l’écouter et le condamna à recevoir cinq cents coups de bâton et à la confiscation de tous ses biens. Et, en vérité, n’eût été cette même fortune qu’il dépensa en pots-de-vin, ils l’auraient sûrement mis à mort. Puis le chef le bannit de Bagdad ; mon frère partit à l’aventure, jusqu’à ce qu’il arrive dans une grande ville où il jugea préférable de s’établir comme savetier ; il ouvrit donc une boutique et s’assit là, faisant ce qu’il pouvait pour gagner sa vie. Un jour, alors qu’il sortait pour ses affaires, il entendit le piétinement lointain de chevaux et, en demandant la cause, on lui répondit que le Roi sortait pour chasser et courir le gibier ; mon frère s’arrêta donc pour regarder la belle suite. Il advint que le regard du Roi croisa celui de mon frère ; alors le Roi baissa la tête et dit : « Je cherche refuge auprès d’Allah contre le mal de ce jour ! » ; il tourna les rênes de son coursier et retourna au palais avec toute sa suite. Il donna ensuite des ordres à ses gardes, qui saisirent mon frère et le rouèrent de coups si douloureux qu’il fut près de mourir ; mon frère ne savait pas quelle pouvait être la cause de ce mauvais traitement, après quoi il retourna à sa place dans le plus triste état. Peu de temps après, il alla trouver l’un des serviteurs du Roi et lui raconta ce qui lui était arrivé ; l’homme rit jusqu’à en tomber à la renverse et s’écria : « Ô mon frère, sache que le Roi ne peut supporter de regarder un borgne, surtout s’il est privé de l’œil droit, auquel cas il ne le laisse jamais partir sans le faire tuer. » Lorsque mon frère entendit cela, il résolut de fuir cette ville ; il en sortit donc pour une autre où personne ne le connaissait et y demeura longtemps. Un jour, étant plein de pensées mélancoliques sur ce qui lui était arrivé, il sortit pour se distraire ; et, alors qu’il marchait, il entendit le piétinement lointain de chevaux derrière lui et dit : « Le jugement d’Allah est sur moi ! » et chercha une cachette mais n’en trouva point. Il vit enfin une porte fermée qu’il poussa fort : elle céda et il entra dans une longue galerie où il se réfugia, mais il l’avait à peine fait que deux hommes se jetèrent sur lui en criant : « Loué soit Allah de t’avoir livré entre nos mains, ô ennemi de Dieu ! Ces trois nuits, tu nous as volé notre repos et notre sommeil, et en vérité tu nous as fait goûter à la coupe de la mort. » Mon frère demanda : « Ô gens, qu’avez-vous ? » ; et ils répondirent : « Tu nous donnes la monnaie, tu cherches à nous déshonorer et tu trames quelque complot pour trancher la gorge au maître de maison ! N’est-ce pas assez que tu l’aies réduit à la mendicité, toi et tes semblables ? Mais maintenant, rends-nous le couteau avec lequel tu nous menaces chaque nuit. » Ils le fouillèrent alors et trouvèrent dans sa ceinture le couteau utilisé pour le cuir de ses chaussures ; il dit : « Ô gens, ayez la crainte d’Allah devant les yeux et ne me maltraitez pas, car sachez que mon histoire est bien étrange ! » « Et quelle est ton histoire ? » dirent-ils ; il leur raconta alors ce qui lui était arrivé, espérant qu’ils le laisseraient partir ; cependant ils ne firent aucun cas de ce qu’il disait et, au lieu de montrer quelque égard, ils le battirent cruellement et déchirèrent ses vêtements : puis, trouvant sur ses flancs les cicatrices des coups de bâton, ils dirent : « Ô maudit ! ces marques sont les signes manifestes de ta culpabilité ! » Ils le traînèrent devant le Gouverneur, tandis qu’il se disait : « Je suis maintenant puni pour mes péchés et nul ne peut me délivrer si ce n’est Allah le Tout-Puissant ! » Le Gouverneur, s’adressant à mon frère, lui demanda : « Ô scélérat, qu’est-ce qui t’a conduit à entrer chez eux avec l’intention de tuer ? » ; et mon frère répondit : « Je t’adjure par Allah, ô Émir, écoute mes paroles et ne sois pas hâtif dans ta condamnation ! » Mais le Gouverneur cria : « Devrions-nous écouter les paroles d’un voleur qui a réduit ces gens à la misère et qui porte sur le dos la cicatrice de ses flagellations ? » ajoutant : « Ils ne t’auraient sûrement pas fait cela sans un crime grave. » Il le condamna donc à recevoir cent coups de fouet, après quoi ils le mirent sur un chameau et le promenèrent dans la ville en proclamant : « Voilà la rétribution, et bien trop faible, pour celui qui s’introduit par effraction dans les maisons des gens. » Puis ils le chassèrent de la ville, et mon frère erra au hasard, jusqu’à ce que j’apprenne ce qui lui était arrivé ; je partis à sa recherche, l’interrogeai sur son cas ; il me fit connaître son histoire et tous ses malheurs, et je le conduisis secrètement à la ville où je lui fis une pension pour sa nourriture et sa boisson. Puis le Calife prêta l’oreille au

RÉCIT DU BARBIER SUR SON CINQUIÈME FRÈRE.

Mon cinquième frère Al-Nashshár, le Bavard, celui-là même qui fut privé de ses deux oreilles, ô Commandeur des Croyants, était un mendiant qui quémandait auprès des gens la nuit et vivait de leurs aumônes le jour. Or, lorsque notre père, qui était un vieillard fort avancé en âge, tomba malade et mourut, il nous laissa sept cents dirhams dont chaque fils prit sa centaine ; mais, dès que mon cinquième frère eut reçu sa part, il fut perplexe et ne sut qu’en faire. Dans cette incertitude, il lui vint à l’esprit de les dépenser en verrerie de toutes sortes et de tirer un honnête profit de son prix. Il acheta donc pour cent dirhams de verroterie et, la plaçant dans un grand plateau, s’assit pour la vendre sur un banc au pied d’un mur contre lequel il s’appuya. Alors qu’il était assis avec son plateau devant lui, il se prit à rêvasser et se dit : « Sache, ô mon âme, que le capital de ma richesse, mon principal investi dans cette verrerie, est de cent dirhams. Je la vendrai assurément deux cents, avec lesquels j’achèterai aussitôt d’autres verres pour en faire quatre cents ; et je ne cesserai de vendre et d’acheter ainsi jusqu’à ce que j’en aie quatre mille et que je me retrouve bientôt maître de beaucoup d’argent. Avec ces pièces, j’achèterai des marchandises, des joyaux et des essences, et j’en retirerai un grand profit ; jusqu’à ce que, si Allah le veut, je porte mon capital à cent mille dirhams. Alors j’achèterai une belle maison avec des esclaves blancs, des eunuques et des chevaux ; je mangerai, boirai et me divertirai ; et je ne laisserai aucun chanteur ou chanteuse dans la ville sans les convoquer à mon palais pour qu’ils se produisent devant moi. » Il comptait tout cela dans son esprit, tandis que le plateau de verrerie, valant cent dirhams, reposait sur le banc devant lui, et, après l’avoir regardé, il continua : « Et quand, Inshallah ! mon capital aura atteint cent mille dinars, j’enverrai des marieuses pour requérir en mariage pour moi les filles des Rois et des Wazirs ; et je demanderai pour épouse la fille aînée du Premier Ministre ; car il m’est parvenu qu’elle est parfaite en beauté, au sommet de l’éclat et rare en accomplissements. Je donnerai une dot de mille dinars ; et si son père y consent, soit : mais sinon, je la prendrai de force sous son propre nez. Quand elle sera installée en sécurité dans ma maison, j’achèterai dix petits eunuques et pour moi-même une robe parmi les robes des Rois et des Sultans ; je me procurerai une selle en or et une bride chargée de gemmes précieuses. Alors je monterai à cheval, les Mamelouks me précédant et m’entourant, et je ferai le tour de la ville tandis que les gens me salueront et me béniront ; après quoi je me rendrai chez le Wazir (celui qui est le père de la jeune fille), avec des esclaves blancs armés devant et derrière moi, à ma droite et à ma gauche. Quand il me verra, le Wazir se lèvera et, m’installant à sa propre place, s’assoira bien en dessous de moi, car je dois être son gendre. J’aurai avec moi deux eunuques portant des bourses, contenant chacune mille dinars ; et je lui en remettrai mille, la dot de sa fille, et lui ferai don des mille autres, afin qu’il puisse connaître ma générosité, ma libéralité, ma grandeur d’âme et la petitesse du monde à mes yeux. Et pour dix mots qu’il m’adressera, je lui en répondrai deux. Ensuite, je retournerai à ma maison, et si quelqu’un vient me trouver de la part de la mariée, je lui ferai présent d’argent et lui jetterai une robe d’honneur ; mais s’il m’apporte un cadeau, je le lui rendrai et refuserai de l’accepter, afin qu’ils apprennent quel fier esprit est le mien, qui ne consent jamais à se déprécier. Ainsi, j’établirai mon rang et mon statut. Une fois cela fait, je fixerai la nuit de ses noces et ornerai ma maison avec faste ! glorieusement ! Et quand le temps sera venu de parer la mariée, je revêtirai ma plus belle tenue et m’assiérai sur un matelas de brocart d’or, calant mon coude avec un oreiller, ne me tournant ni à droite ni à gauche ; mais regardant seulement droit devant moi, par hauteur d’esprit et gravité de jugement. Et là, devant moi, se tiendra ma femme dans ses parures et ses ornements, ravissante comme la pleine lune ; et moi, dans ma grandeur et ma redoutable majesté, je ne jetterai pas un regard sur elle jusqu’à ce que les assistants me disent : « Ô notre seigneur et notre maître, ta femme, ton esclave, se tient devant toi ; daigne lui accorder un regard, car rester debout la fatigue. » Alors ils baiseront la terre devant moi maintes fois ; sur quoi je lèverai les yeux, jetterai sur elle un seul coup d’œil et retournerai mon visage vers la terre. Ensuite, ils l’emmèneront dans la chambre nuptiale, et je me lèverai pour changer de vêtements pour une tenue bien plus fine ; et, lorsqu’ils feront entrer la mariée une seconde fois, je ne daignerai pas jeter un regard sur elle avant qu’ils ne m’en aient supplié maintes fois ; après quoi je jetterai un coup d’œil vers elle du coin de l’œil, puis inclinerai la tête. Je continuerai à agir de la sorte jusqu’à ce que la parade et l’exposition soient terminées. »

Elle dit : « Il m’est parvenu, ô Roi auspicieux, que le cinquième frère du barbier poursuivit : — Alors, je penche la tête et je continue d’agir de la sorte jusqu’à ce que sa parade et son exposition soient terminées. Là-dessus, j’ordonne à l’un de mes eunuques de m’apporter un sac de cinq cents dinars que je distribue en largesses aux coiffeuses présentes et je leur ordonne, à toutes et à chacune, de me conduire à la chambre nuptiale. Quand elles me laissent seul avec elle, je ne la regarde ni ne lui parle, mais je m’étends à ses côtés, le visage tourné vers le mur pour marquer mon mépris, afin que chacune puisse remarquer à nouveau combien je suis hautain et fier. Bientôt sa mère vient à moi ; et, baisant ma tête et ma main, elle me dit : "Ô mon maître, regarde ton humble servante qui languit après ta faveur ; guéris donc son esprit brisé !" Je ne lui donne aucune réponse ; et quand elle voit cela, elle se lève, baise mes pieds maintes fois et dit : "Ô mon maître, en vérité ma fille est une belle vierge qui n’a jamais connu d’homme ; et si tu lui témoignes ce recul et cette aversion, son cœur se brisera ; incline-toi donc vers elle, parle-lui et apaise son esprit et son âme." Puis elle se lève et va chercher une coupe de vin ; et elle dit à sa fille : "Prends-la et tends-la à ton maître." Mais comme elle s’approche de moi, je la laisse debout entre mes mains et je m’assieds, appuyant mon coude sur un coussin rond brodé de fil d’or, me penchant nonchalamment en arrière, et sans la regarder, dans la majesté de mon esprit, afin qu’elle puisse me prendre pour un véritable Sultan et un homme puissant. Alors elle me dit : "Ô mon maître, par Allah, ne refuse pas de prendre la coupe de la main de ton humble servante, car je suis vraiment ton esclave." Mais je ne lui parle point et elle insiste, disant : "Il n’est d’autre issue que tu la boives" ; et elle l’approche de mes lèvres. Alors je lui agite le poing au visage et je lui donne un coup de pied ainsi. » Il lança donc son pied et renversa le plateau de verrerie qui tomba à terre et, chutant du banc, tout ce qu’il contenait fut brisé en mille morceaux. « Ô la plus infâme des entremetteuses, voilà ce qui résulte de la fierté de mon esprit ! » cria mon frère ; et alors, ô Commandeur des Croyants, il se gifla le visage, déchira ses vêtements, et ne cessa de pleurer et de se frapper. Les gens qui affluaient pour la prière du vendredi le virent ; et certains le regardèrent avec pitié, tandis que d’autres n’y prêtaient aucune attention, et c’est ainsi que mon frère perdit à la fois son capital et son profit. Il resta longtemps à pleurer, et finalement survint une belle dame, de laquelle s’exhalait un parfum de musc, qui se rendait à la prière du vendredi montant une mule au bât d’or et suivie de plusieurs eunuques. Quand elle vit le verre brisé et mon frère en pleurs, son cœur compatissant fut ému de pitié pour lui, et elle demanda ce qu’il avait ; on lui répondit qu’il possédait un plateau rempli de verrerie dont il espérait tirer sa subsistance, mais qu’il était brisé, et (dirent-ils), « il lui est arrivé ce que tu vois ». Là-dessus, elle appela l’un de ses eunuques et lui dit : « Donne ce que tu as sur toi à ce pauvre homme ! » Et il donna à mon frère une bourse dans laquelle il trouva cinq cents dinars ; quand elle toucha sa main, il fut près de mourir d’un excès de joie et il offrit des bénédictions pour elle. Puis il retourna à sa demeure, homme fortuné ; et, alors qu’il était assis à réfléchir, quelqu’un frappa à la porte. Il se leva, ouvrit et vit une vieille femme qu’il n’avait jamais vue. « Ô mon fils, dit-elle, sache que l’heure de la prière est proche et que je n’ai pas encore fait mes ablutions rituelles ; permets-moi donc, je te prie, d’utiliser ton logement à cet effet. » Mon frère répondit : « Entendre, c’est obéir » ; et entrant, il lui fit signe de le suivre. Elle entra, il lui apporta une aiguière pour se laver et s’assit, prêt à s’envoler de joie à cause des dinars qu’il avait noués dans sa ceinture en guise de bourse. Quand la vieille femme eut terminé ses ablutions, elle s’approcha de l’endroit où il était assis et fit une prière de deux inclinaisons ; après quoi elle bénit mon frère d’une bénédiction pieuse, et lui, tout en la remerciant, porta la main aux dinars et lui en donna deux, se disant : « Ceux-ci sont mes aumônes volontaires. » Quand elle vit l’or, elle s’écria : « Louange à Allah ! Pourquoi regardes-tu celle qui t’aime comme si elle était une mendiante ? Reprends ton argent : je n’en ai nul besoin ; ou, si tu n’en veux pas, rends-le à celle qui te l’a donné quand ta verrerie fut brisée. De plus, si tu souhaites être uni à elle, je peux arranger l’affaire, car c’est ma maîtresse. » « Ô ma mère, demanda mon frère, par quel moyen puis-je l’atteindre ? » ; et elle répondit : « Ô mon fils ! Elle a un penchant pour toi, mais elle est l’épouse d’un homme riche ; prends donc tout ton argent avec toi et suis-moi, afin que je te guide vers ton désir : et quand tu seras en sa compagnie, n’épargne ni persuasion ni belles paroles, mais déploie-les toutes auprès d’elle ; ainsi tu jouiras de sa beauté et de sa richesse à satiété. » Mon frère prit tout son or, se leva et suivit la vieille femme, croyant à peine à sa chance. Elle ne cessa de marcher, mon frère la suivant, jusqu’à ce qu’ils arrivent à une haute porte à laquelle elle frappa ; une esclave roumie sortit et leur ouvrit. Puis la vieille femme conduisit mon frère dans un grand salon tapissé de tapis merveilleusement fins et tendu de rideaux, où il s’assit avec son or devant lui et son turban sur les genoux. Il était à peine assis qu’arriva vers lui une jeune dame (jamais œil ne vit plus belle) vêtue des vêtements les plus somptueux ; sur quoi mon frère se leva, et elle lui sourit au visage et lui souhaita la bienvenue, lui faisant signe de s’asseoir. Puis elle ordonna de fermer la porte et, quand elle fut fermée, elle se tourna vers mon frère, prit sa main et le conduisit dans une chambre privée meublée de diverses sortes de brocarts et de tissus d’or. Ici, il s’assit et elle s’assit à ses côtés et folâtra quelque temps avec lui ; après quoi elle se leva et, disant : « Ne bouge pas de ton siège jusqu’à ce que je revienne à toi », disparut. Tandis qu’il était ainsi, voilà qu’entra vers lui un esclave noir, grand de corps et de carrure, tenant un sabre dégainé à la main, qui lui dit : « Malheur à toi ! Qui t’a amené ici et que veux-tu ici ? » Mon frère ne put lui répondre, ayant la langue liée par la terreur ; alors le nègre le saisit, le dépouilla de ses vêtements et le roua de coups avec le plat de sa lame jusqu’à ce qu’il tombe à terre, évanoui par l’excès de coups. Le nègre de mauvais augure crut qu’en était fini de lui et mon frère l’entendit crier : « Où est la fille au sel ? » Là-dessus entra une servante tenant à la main un grand plateau de sel, et l’esclave continua à le frotter dans les plaies de mon frère ; mais il ne bougea point, craignant que l’esclave ne découvre qu’il n’était pas mort et ne le tue sur le champ. Puis la fille au sel s’en alla, et l’esclave cria : « Où est la gardienne du souterrain ? » Là-dessus entra la vieille femme qui traîna mon frère par les pieds jusqu’à un souterrain et le jeta sur un tas de cadavres. En ce lieu, il resta deux jours entiers, mais Allah fit du sel le moyen de préserver sa vie en arrêtant le sang et en stoppant son écoulement. Bientôt, se sentant capable de bouger, Al-Nashshár se leva, ouvrit la trappe, tremblant de peur, et rampa vers l’extérieur ; et Allah le protégea, si bien qu’il avança dans les ténèbres et se cacha dans le vestibule jusqu’à l’aube, où il vit la maudite vieille sortir en quête d’une autre proie. Il suivit ses traces sans qu’elle le sache et se dirigea vers son logement où il pansa ses plaies et se soigna jusqu’à ce qu’il soit guéri. Entre-temps, il surveillait la vieille femme, la suivant en tout temps et en toute saison, et la vit aborder un homme après l’autre et les emmener à la maison. Cependant, il ne dit mot ; mais, dès qu’il fut sain et robuste, il prit une pièce d’étoffe et en fit un sac qu’il remplit de verre brisé et attacha autour de sa taille. Il se déguisa également en Persan pour que personne ne le reconnaisse, et cacha une épée sous ses vêtements de coupe étrangère. Puis il sortit et, tombant bientôt sur la vieille femme, lui dit, parlant arabe avec un accent persan : « Vénérable dame, je suis un étranger arrivé en ce jour ici où je ne connais personne. As-tu une paire de balances pour que je puisse peser onze cents dinars ? Je t’en donnerai une partie pour ta peine. » « J’ai un fils, un changeur, qui possède toutes sortes de balances, répondit-elle, viens donc avec moi chez lui avant qu’il ne sorte et il pèsera ton or. » Mon frère répondit : « Montre le chemin ! » Elle le conduisit à la maison et la jeune dame elle-même sortit et ouvrit, sur quoi la vieille femme lui sourit au visage et dit : « Je t’amène de la viande grasse aujourd’hui. » Alors la demoiselle prit mon frère par la main et le conduisit dans la même chambre qu’auparavant ; où elle s’assit avec lui quelque temps puis se leva et s’en alla en disant : « Ne bouge pas de ton siège jusqu’à ce que je revienne à toi. » Bientôt entra l’esclave maudit avec le sabre dégainé et cria à mon frère : « Debout, et que tu sois maudit ! » Il se leva, et comme l’esclave marchait devant lui, il tira l’épée de dessous ses vêtements et l’en frappa, faisant voler la tête hors du corps. Puis il traîna le cadavre par les pieds jusqu’au souterrain et cria : « Où est la fille au sel ? » La fille arriva portant le plateau de sel et, voyant mon frère l’épée à la main, fit volte-face pour fuir ; mais il la suivit et lui trancha la tête. Alors il cria : « Où est la gardienne du souterrain ? » ; et entra la vieille femme à qui il dit : « Me reconnais-tu, ô vieille de mauvais augure ? » « Non, mon maître », répondit-elle, et il dit : « Je suis le propriétaire des cinq cents pièces d’or, dont tu es entrée dans la maison pour faire tes ablutions et prier, et que tu as attiré ici et trahi. » « Crains Allah et épargne-moi », cria-t-elle ; mais il ne la regarda point et la frappa avec l’épée jusqu’à l’avoir coupée en quatre. Puis il alla chercher la jeune dame ; et quand elle le vit, sa raison s’envola et elle cria piteusement : « Amán ! Pitié ! » Il l’épargna donc et demanda : « Qu’est-ce qui t’a poussée à t’associer avec ce nègre ? » ; et elle répondit : « J’étais l’esclave d’un certain marchand, et la vieille femme avait l’habitude de me rendre visite jusqu’à ce que je lui prenne d’amitié. Un jour, elle me dit : "Nous avons une fête de mariage chez nous comme on n’en a jamais vu et je souhaite que tu en profites." Entendre, c’est obéir, répondis-je, et me levant, je me parai de mes plus beaux habits et ornements, et j’emportai une bourse contenant cent pièces d’or. Puis elle m’amena ici et à peine eus-je pénétré dans la maison que le noir me saisit, et je suis restée dans cet état trois années entières par la perfidie de la maudite vieille. » Puis mon frère lui demanda : « Y a-t-il quelque chose à lui dans la maison ? » ; à quoi elle répondit : « Un grand amas de richesses, et si tu es capable de l’emporter, fais-le et qu’Allah t’en donne le profit ! » Mon frère alla avec elle et elle lui ouvrit divers coffres où se trouvaient des sacs d’argent, ce dont il fut stupéfait ; puis elle lui dit : « Va maintenant et laisse-moi ici, et cherche des hommes pour déplacer l’argent. » Il sortit et loua dix hommes, mais quand il revint, il trouva la porte grande ouverte, la demoiselle partie et rien ne restant que quelques menues pièces de monnaie et les effets du ménage. Par là, il sut que la fille l’avait surpassé ; il ouvrit donc les salles de stockage et saisit ce qui s’y trouvait, avec le reste de l’argent, ne laissant rien dans la maison. Il passa la nuit à se réjouir, mais quand l’aube se leva, il trouva à la porte quelque vingt soldats qui mirent la main sur lui en disant : « Le Gouverneur te veut ! » Mon frère les implora vivement de le laisser retourner chez lui ; et leur offrit même une forte somme d’argent ; mais ils refusèrent et, le liant solidement avec des cordes, l’emmenèrent. En chemin, ils rencontrèrent un ami de mon frère qui s’accrocha à son vêtement et implora sa protection, le suppliant de le soutenir et d’aider à le délivrer de leurs mains. L’homme s’arrêta et leur demanda ce qui se passait, et ils répondirent : « Le Gouverneur nous a ordonné de lui amener cet individu et, voyez-vous, nous le faisons. » L’ami de mon frère les pressa de le relâcher, et leur offrit cinq cents dinars pour le laisser partir, disant : « Quand vous retournerez auprès du Gouverneur, dites-lui que vous n’avez pu le trouver. » Mais ils ne voulurent pas écouter ses paroles et prirent mon frère, le traînant sur le visage, et le placèrent devant le Gouverneur qui lui demanda : « D’où as-tu tiré ces effets et ces sommes ? » ; et il répondit : « Je demande pitié ! » Alors le Gouverneur lui donna le mouchoir de la miséricorde ; et il lui raconta tout ce qui lui était arrivé, du début à la fin, avec la vieille femme et la fuite de la demoiselle ; terminant par : « Ce que j’ai pris, prends-en ce que tu voudras, pourvu que tu me laisses de quoi subvenir à mes besoins. » Mais le Gouverneur prit tout pour lui, les effets et tout l’argent ; et, craignant que l’affaire n’arrive aux oreilles du Sultan, il fit venir mon frère et dit : « Pars de cette ville, sinon je te pendrai. » « Entendre et obéir », dit mon frère, et il partit pour une autre ville. En chemin, des voleurs le dépouillèrent, le battirent et lui coupèrent les oreilles ; mais j’eus vent de ses malheurs et je partis à sa recherche en lui apportant des vêtements ; et je le fis entrer secrètement dans la ville où je lui assignai une pension pour sa nourriture et sa boisson. Et bientôt le Calife prêta l’oreille à...

Mon sixième frère, ô Commandeur des Croyants, Shakashik, ou le Multiplieur-de-clameurs, celui à qui les deux lèvres furent tranchées, était riche autrefois et devint pauvre ; un jour, il sortit pour mendier de quoi maintenir en lui le souffle de vie. Comme il était en chemin, il aperçut soudain un manoir vaste et magnifique, avec une dépendance large et élevée à l’entrée, où siégeaient divers eunuques commandant et interdisant. Mon frère s’enquit auprès de l’un de ceux qui flânaient là et il répondit : « Le palais appartient à un rejeton de la maison des Barmaki » ; alors il s’avança vers les portiers et leur demanda l’aumône. « Entre, dirent-ils, par la grande porte et tu obtiendras ce que tu cherches du Wazir notre maître. » Il entra en conséquence et, traversant l’entrée extérieure, marcha quelque temps et parvint bientôt à un manoir de la plus grande beauté et élégance, pavé de marbre, tendu de rideaux et possédant en son milieu un jardin de fleurs dont il n’avait jamais vu de semblable. Mon frère resta un instant comme interdit, ne sachant vers où diriger ses pas ; puis, voyant que le fond de la salle de réception était occupé, il s’en approcha et y trouva un homme de belle prestance et de barbe plaisante. Lorsque ce personnage vit mon frère, il se leva pour l’accueillir, lui souhaita la bienvenue et l’interrogea sur sa situation ; à quoi il répondit qu’il était dans le besoin et qu’il sollicitait la charité. En entendant ces mots, le grand seigneur montra une vive inquiétude et, portant la main à sa robe fine, la déchira en s’écriant : « Quoi ! suis-je dans une ville, et toi ici affamé ? Je n’ai pas la patience de supporter une telle honte ! » Puis il lui promit toutes sortes de bonnes choses et dit : « Il n’est d’autre remède que tu restes avec moi et que tu manges de mon sel. » « Ô mon maître, répondit mon frère, je ne peux attendre davantage ; car je meurs vraiment de faim. » Alors il cria : « Holà, garçon ! apporte le bassin et l’aiguière » ; et, se tournant vers mon frère, il dit : « Ô mon hôte, avance et lave tes mains. » Mon frère se leva pour le faire mais il ne vit ni aiguière ni bassin ; cependant son hôte continuait à se laver les mains avec un savon invisible dans une eau imperceptible et criait : « Apporte la table ! » Mais mon frère, là encore, ne vit rien. Alors dit l’hôte : « Fais-moi l’honneur de manger de cette viande et n’aie point de honte. » Et il continuait à mouvoir sa main de çà et de là comme s’il mangeait, en disant à mon frère : « Je m’étonne de te voir manger si peu : ne te restreins point car je suis certain que tu es affamé. » Alors mon frère commença à faire semblant de manger tandis que son hôte ne cessait de lui dire : « Attaque, et remarque surtout l’excellence de ce pain et sa blancheur ! » Mais mon frère ne voyait toujours rien. Alors il se dit en lui-même : « Cet homme aime à se moquer des gens » ; et il répondit : « Ô mon maître, de tous mes jours je n’ai rien connu de plus séduisant que sa blancheur ni de plus doux que sa saveur. » Le Barmécide dit : « Ce pain a été cuit par une de mes servantes que j’ai achetée pour cinq cents dinars. » Puis il cria : « Holà, garçon, apporte le ragoût de viande pour notre premier plat, et qu’il y ait beaucoup de gras dedans » ; et, se tournant vers mon frère, il dit : « Ô mon hôte, Allah sur toi, as-tu jamais rien vu de meilleur que ce ragoût ? Par ma vie, mange et ne sois pas confus. » Bientôt il cria de nouveau : « Holà, garçon, sers le ragoût mariné avec le ganga engraissé dedans » ; et il dit à mon frère : « Lève-toi et mange, ô mon hôte, car tu as faim et tu as besoin de nourriture. » Alors mon frère commença à agiter ses mâchoires et fit comme s’il mâchait et mastiquait, tandis que l’hôte continuait à demander un plat après l’autre sans pourtant rien produire que des ordres de manger. Bientôt il cria : « Holà, garçon, apporte-nous les poulets farcis aux pistaches » ; et il dit à mon frère : « Par ta vie, ô mon hôte, j’ai engraissé ces poulets aux pistaches ; mange, car tu n’en as jamais mangé de semblables. » « Ô mon maître, répondit mon frère, ils sont en vérité de premier choix. » Puis l’hôte commença à faire des gestes de la main comme s’il donnait une bouchée à mon frère ; et il ne cessa d’énumérer et de s’étendre sur les divers plats devant l’homme affamé dont la faim devenait plus violente encore, au point que son âme convoitait un morceau de pain, fût-ce une galette d’orge. Le Barmécide dit : « As-tu jamais goûté rien de plus délicieux que l’assaisonnement de ces plats ? » ; et mon frère répondit : « Jamais, ô mon maître ! » « Mange de bon cœur et n’aie point de honte », dit l’hôte, et l’invité : « J’ai mangé ma part de viande. » Alors l’amuseur cria : « Enlève et apporte les sucreries » ; et se tournant vers mon frère, il dit : « Mange de cette conserve d’amandes, car elle est de premier choix, et de ces beignets au miel ; prends celui-ci, par ma vie, le sirop en déborde. » « Puisse le ciel ne jamais m’ôter ta présence, ô mon maître », répondit l’affamé, et il commença à l’interroger sur l’abondance de musc dans les beignets. « Telle est ma coutume, répondit-il : ils mettent un poids d’un dinar de musc dans chaque beignet au miel et la moitié de cette quantité en ambre gris. » Tout ce temps mon frère continua à agiter la tête et les mâchoires jusqu’à ce que le maître s’écriât : « Assez de ceci. Apporte-nous le dessert ! » Puis il lui dit : « Mange de ces amandes, de ces noix et de ces raisins ; et de ceci et de cela (nommant diverses sortes de fruits secs), et ne sois point confus. » Mais mon frère répondit : « Ô mon maître, en vérité je suis repu : je ne peux manger davantage. » « Ô mon hôte, répéta l’hôte, si tu as envie de ces bonnes choses, mange : Allah ! Allah ! ne reste pas affamé » ; mais mon frère répliqua : « Ô mon maître, celui qui a mangé de tous ces plats, comment peut-il avoir faim ? » Alors il réfléchit et se dit : « Je ferai ce qui lui fera regretter ces facéties. » Bientôt l’amuseur cria : « Apporte-moi le vin » ; et, agitant ses mains dans l’air comme s’ils l’avaient placé devant eux, il donna une coupe à mon frère et dit : « Prends cette coupe et, si elle te plaît, fais-le-moi savoir. » « Ô mon maître, répondit-il, elle est notablement bonne au nez mais j’ai l’habitude de boire du vin vieux de vingt ans. » « Frappe alors à cette porte, dit l’hôte, car tu ne pourras boire rien de meilleur. » « Par ta bonté », dit mon frère, faisant un geste de la main comme s’il buvait. « Santé et joie à toi », s’exclama le maître de maison qui feignit de remplir une coupe et de la boire cul sec ; puis il en tendit une autre à mon frère qui la but et fit comme s’il était ivre. Bientôt il prit l’hôte au dépourvu ; et, levant son bras jusqu’à ce que le blanc de son aisselle apparût, il lui asséna une telle gifle sur la nuque que le palais en retentit. Puis il enchaîna avec une seconde gifle et l’amuseur cria tout haut : « Qu’est-ce que cela, ô écume de la terre ? » « Ô mon maître, répondit mon frère, tu as montré beaucoup de bonté à ton esclave, tu l’as admis en ta demeure et lui as donné à manger de tes victuailles ; puis tu l’as fait boire de ton vieux vin jusqu’à ce qu’il devînt ivre et bruyant ; mais tu es trop noble pour ne pas supporter son ignorance et pardonner son offense. » Quand le Barmaki entendit les paroles de mon frère, il rit aux éclats et dit : « Longtemps j’ai eu l’habitude de me moquer des hommes et de faire le fou parmi mes intimes, mais jamais encore je n’étais tombé sur quelqu’un qui eût la patience et l’esprit d’entrer dans toutes mes humeurs, hormis toi : ainsi je te pardonne, et tu seras mon compagnon de plaisir en toute vérité et ne me quitteras jamais. » Puis il ordonna aux serviteurs de dresser la table pour de bon et ils mirent tous les plats dont il avait parlé en plaisantant ; et lui et mon frère mangèrent jusqu’à être rassasiés ; après quoi ils se rendirent à la chambre de boisson, où ils trouvèrent des jeunes filles pareilles à des lunes qui chantaient toutes sortes de chansons et jouaient de tous les instruments. Ils restèrent là à boire jusqu’à ce que le vin prît le dessus sur eux et l’hôte traita mon frère comme un ami intime, si bien qu’il devint comme son frère, et il lui fit don d’une robe d’honneur et l’aima d’un amour extrême. Le lendemain, les deux se remirent à festoyer et à boire, et ne cessèrent de mener cette vie durant vingt ans ; à la fin de quoi le Barmécide mourut et le Sultan prit possession de toutes ses richesses et pressura mon frère de ses économies, jusqu’à ce qu’il fût laissé pauvre sans un sou en poche. Il quitta donc la ville et s’enfuit au hasard de ses pas ; mais, lorsqu’il fut à mi-chemin entre deux villes, les Arabes sauvages tombèrent sur lui, le lièrent et l’emmenèrent à leur camp, où son ravisseur entreprit de le torturer, en disant : « Achète ta vie avec ton argent, sinon je te tuerai ! » Mon frère se mit à pleurer et répondit : « Par Allah, je n’ai rien, ni or ni argent ; mais je suis ton prisonnier ; fais donc de moi ce que tu voudras. » Alors le Bédouin tira un couteau, à la lame large et si bien aiguisée que, plongé dans la gorge d’un chameau, il la trancherait nettement d’une jugulaire à l’autre, et coupa les lèvres de mon frère et devint plus pressant pour réclamer de l’argent. Or ce Bédouin avait une belle épouse qui, en l’absence de son mari, faisait des avances à mon frère et lui offrait ses faveurs, mais il se tenait à l’écart d’elle. Un jour, elle commença à le tenter comme à l’accoutumée et il joua avec elle et la fit asseoir sur ses genoux, quand voici que le Bédouin entra qui, voyant cela, cria : « Malheur à toi, ô vilain maudit, voudrais-tu débaucher ma femme pour moi ? » Alors il sortit un couteau et trancha la virilité de mon frère, après quoi il le lia sur le dos d’un chameau et, l’emmenant sur une montagne, l’y laissa. Il fut finalement trouvé par des gens qui le reconnurent et lui donnèrent à manger et à boire et m’informèrent de son état ; sur quoi je partis vers lui et le ramenai à Bagdad où je lui fis une pension suffisante pour vivre. Voilà donc, ô Commandeur des Croyants, l’histoire de mes six frères et je craignais de partir sans te la raconter tout entière et te laisser dans l’erreur de me juger comme eux. Et maintenant tu sais que j’ai six frères à ma charge et, étant plus intègre qu’eux, je subviens aux besoins de toute la famille. Quand le Calife entendit mon histoire et tout ce que je lui disais au sujet de mes frères, il rit et dit : « Tu dis vrai, ô Homme Silencieux ! tu es en effet avare de paroles et il n’y a aucune hardiesse en toi ; mais maintenant sors de cette ville et va t’établir dans une autre. » Et il me bannit par décret. Je quittai Bagdad et voyageai dans des contrées étrangères jusqu’à ce que j’eusse vent de sa mort et de l’avènement d’un autre au Califat. Alors je revins à Bagdad où je trouvai tous mes frères morts et rencontrai par hasard ce jeune homme, à qui je rendis le service le plus aimable, car sans moi il aurait assurément été tué. En vérité, il me calomnie et m’accuse d’un défaut qui n’est pas dans ma nature ; et ce qu’il rapporte concernant l’impudence, l’ingérence et la hardiesse est vain et faux ; car certes c’est pour son compte que j’ai quitté Bagdad et voyagé dans bien des pays jusqu’à ce que je vinsse dans cette ville et le rencontrasse ici en votre compagnie. Et n’était-ce pas là, ô digne assemblée, de la générosité de ma nature ?

FIN DU CONTE DU TAILLEUR.

Alors dit le Tailleur au Roi de Chine : — Lorsque nous entendîmes le récit du Barbier et vîmes l’excès de sa loquacité et la manière dont il avait fait tort à ce jeune homme, nous mîmes la main sur lui et l’enfermâmes, après quoi nous nous assîmes en paix, et mangeâmes et bûmes et profitâmes des bonnes choses du banquet de noces jusqu’à l’heure de l’appel à la prière du milieu de l’après-midi, moment où je quittai la compagnie et retournai chez moi. Ma femme m’accueillit avec un air maussade et dit : « Tu vas t’amuser parmi tes amis et tu me laisses seule à pleurer ici. Alors, si tu ne m’emmènes pas dehors et ne me laisses pas prendre quelque divertissement pour le reste de la journée, je couperai la corde et ce sera la cause de ma séparation d’avec toi. » Je l’emmenai donc et nous nous amusâmes jusqu’à l’heure du souper, moment où nous rentrâmes et rencontrâmes ce Bossu qui était plein à craquer de boisson et chantait ces vers : —

Le vin est clair, la coupe est fine ; ✿ Le semblable au semblable se combine : C’est du vin et non la coupe ! ✿ C’est une coupe et non du vin !

Je l’invitai donc à souper avec nous et sortis acheter du poisson frit ; après quoi nous nous assîmes pour manger ; et bientôt ma femme prit un morceau de pain et un morceau de poisson et les lui fourra dans la bouche et il s’étouffa ; et, bien que je l’eusse frappé longuement et durement entre les épaules, il mourut. Alors je l’emportai et parvins à le jeter dans la maison de ce médecin, le Juif ; et le médecin parvint à le jeter dans la maison de l’Intendant ; et l’Intendant parvint à le jeter sur le chemin du courtier Nazaréen. C’est là, donc, mon aventure qui m’arriva hier seulement. N’est-elle pas plus merveilleuse que l’histoire du Bossu ? Lorsque le Roi de Chine entendit le récit du Tailleur, il secoua la tête de plaisir ; et, montrant une grande surprise, dit : « Ce qui s’est passé entre le jeune homme et cet homme affairé de Barbier est en vérité plus plaisant et merveilleux que l’histoire de mon coquin de menteur de Bossu. » Puis il ordonna à l’un de ses Chambellans de partir avec le Tailleur et de faire sortir le Barbier de prison, disant : « Je souhaite entendre le parler de cet Homme Silencieux et ce sera la cause de votre délivrance à tous : ensuite nous enterrerons le Bossu, car il est mort depuis hier, et nous élèverons un tombeau sur lui. » — Et Shahrazad perçut l’aube du jour et cessa de dire son dire permis.

Or, quand ce fut la trente-quatrième nuit,

Elle dit : Il m’est parvenu, ô Roi de bon augure, que le Roi de Chine ordonna : « Amenez-moi le Barbier qui sera la cause de votre délivrance ; ensuite nous enterrerons ce Bossu, car il est mort depuis hier, et nous élèverons un tombeau sur lui. » Le Chambellan et le Tailleur allèrent donc à la prison et, libérant le Barbier, revinrent bientôt avec lui auprès du Roi. Le Sultan de Chine le regarda et l’examina attentivement et voici ! c’était un vieil homme, au-delà de sa quatre-vingt-dixième année ; au visage basané, à la barbe blanche, aux sourcils gris ; les oreilles pendantes et le nez en trompe, avec une expression de visage vide, sotte et prétentieuse. Le Roi rit de cette figure de farce et lui dit : « Ô Homme Silencieux, je désire que tu me racontes un peu ton histoire. » Le Barbier dit : « Ô Roi de l’époque, permets-moi d’abord de te demander quel est le conte de ce Nazaréen, de ce Juif, de ce Musulman et de ce Bossu (le cadavre) que je vois parmi vous ? Et de grâce, quel peut être l’objet de cette assemblée ? » Le Roi de Chine dit : « Et pourquoi demandes-tu cela ? » « Je demande, répondit-il, afin que la majesté du Roi sache que je ne suis point un compagnon hardi ou un homme affairé ou un importun ; et que je suis innocent de leurs accusations calomnieuses de trop parler ; car je suis celui dont le nom est l’Homme Silencieux, et en vérité mon sobriquet est singulièrement heureux, comme dit le poète : —

Lorsqu’un surnom ou un petit nom les hommes désignent, ✿ Sache que la nature avec le nom souvent se combine. »

Alors dit le Roi : « Explique au Barbier le cas de ce Bossu et ce qui lui est arrivé à l’heure du souper ; répète-lui aussi les histoires racontées par le Nazaréen, le Juif, l’Intendant et le Tailleur ; et inutile pour moi est un conte redit deux fois. » Ils firent ce qu’il demandait, et le Barbier secoua la tête et dit : « Par Allah, c’est une merveille des merveilles ! Maintenant découvrez-moi le cadavre de ce Bossu. » Ils défirent le linceul et il s’assit et, prenant la tête du Bossu sur ses genoux, regarda son visage, et rit et éclata de rire jusqu’à ce qu’il tombât sur le dos et dise : « Il y a de l’émerveillement dans toute mort, mais la mort de ce Bossu mérite d’être écrite et enregistrée en lettres d’or liquide ! » Les assistants furent stupéfaits de ses mots et le Roi s’émerveilla et lui dit : « Qu’as-tu, ô Homme Silencieux ? Explique-nous tes paroles ! » « Ô Roi de l’époque, dit le Barbier, je jure par ta bienfaisance qu’il y a encore de la vie dans ce Gobbo le Léger ! » Là-dessus, il tira de sa ceinture une besace de barbier, d’où il prit un pot d’onguent et en oignit le cou du Bossu et ses artères. Puis il prit une pince de fer et, l’insérant dans la gorge du Bossu, en retira le morceau de poisson avec son arête ; et, quand il apparut à la vue, voici, il était trempé de sang. Là-dessus, le Bossu éternua un éternuement vigoureux et bondit comme si rien n’était arrivé et, passant la main sur son visage, dit : « J’atteste qu’il n’y a de dieu que Dieu, et j’atteste que Mohammed est l’Apôtre de Dieu. » À cette vue, tous les présents s’émerveillèrent ; le Roi de Chine rit jusqu’à s’en trouver mal et il en fut de même des autres. Alors dit le Sultan : « Par Allah, en vérité c’est la chose la plus merveilleuse que j’aie jamais vue ! Ô Musulmans, ô soldats tous, avez-vous jamais vu de votre vie un homme mourir et être ranimé ? En vérité, si Allah ne lui avait pas accordé ce Barbier, il aurait été un homme mort ! » Ils dirent : « Par Allah, c’est une merveille des merveilles. » Puis le Roi de Chine ordonna d’enregistrer ce conte, alors ils l’enregistrèrent et le placèrent dans les archives royales ; après quoi il accorda de coûteuses robes d’honneur au Juif, au Nazaréen et à l’Intendant, et leur ordonna de partir avec toute estime. Puis il donna au Tailleur un habit somptueux et le nomma son propre tailleur, avec une solde et des indemnités convenables ; et fit la paix entre lui et le Bossu, à qui il offrit également un costume splendide et coûteux avec une pension appropriée. Il agit aussi généreusement avec le Barbier, lui donnant un présent et une robe d’honneur ; de plus il lui fixa une belle solde et le créa barbier-chirurgien de l’État et fit de lui l’un de ses compagnons de boisson. Ainsi ils ne cessèrent de vivre la vie la plus agréable et la plus délectable, jusqu’à ce que vînt à eux le Destructeur de toutes les délices et le Séparateur de toutes les sociétés, le Dépeupleur des palais et le Moissonneur pour les tombes. Pourtant, ô Roi de très bon augure ! (continua Shahrazad) ce conte n’est en rien plus merveilleux que celui des deux Wazirs et d’Anís al-Jalís. Sa sœur Dunyazad dit : « Et qu’est-ce que cela peut bien être ? » ; sur quoi elle commença à raconter le conte suivant de

Arabe. « Judri », littéralement « petits cailloux », d’après la sensation granuleuse et dure des pustules (Rodwell, p. 20). On suppose généralement que cette maladie est originaire d’Afrique centrale, où elle demeure un fléau, et qu’elle passa en Arabie vers l’époque de la naissance de Mahomet. C’est ainsi qu’on explique habituellement la « guerre de l’éléphant » (Coran, chap. cv.), lorsque l’armée abyssine d’Abrahah, le chrétien, fut détruite par des hirondelles (Abábíl, que le Major Price donne comme le pluriel d’Abilah = une vésicule) qui firent tomber sur eux des « pierres d’argile cuite », pareilles à des vesces (Pilgrimage ii. 175). Voir pour les détails Sale (in loco) qui semble accepter la défense miraculeuse de la Ka’abah. Pour les horreurs de la petite vérole en Afrique centrale intertropicale, l’inoculation, connue aussi des Badawin de l’Al-Hijáz et d’autres détails, les lecteurs consulteront « The Lake Regions of Central Africa » (ii. 318). Les Hindous « prennent le taureau par les cornes » et font audacieusement de « Sítlá » (la petite vérole) une déesse, une incarnation de Bhawáni, déesse de la destruction-reproduction. En Chine, on croit que la petite vérole remonte à 1200 av. J.-C. ; mais la chronologie de l’Empire du Milieu attend toujours le sceptique.

Note 498 :

En Europe, nous devrions ajouter « et tous prirent la fuite, surtout les femmes ». Mais le fatalisme inhérent à l’esprit oriental constitue la grande différence.

Note 499 :

Arabe. « Uzayr ». Esdras était une sorte de Rip van Winkle. Il chevauchait sur les ruines de Jérusalem après sa destruction par les Chaldéens et il doutait des moyens par lesquels Allah la restaurerait ; sur quoi il mourut et, au bout de cent ans, il revécut. Il trouva son panier de figues et sa cruche de vin tels quels ; mais de son âne, seuls restaient les ossements. Ceux-ci furent rappelés à la vie sous les yeux d’Esdras et l’âne commença aussitôt à braire. Ce qui fut une leçon pour Esdras. (Coran, chap. ii). Le serment par les sabots de l’âne a pour but de ridiculiser le Juif. Mahomet semble avoir eu une idée fixe que « les Juifs disent : Esdras est le fils de Dieu » (Coran ix.) ; cela pourrait provenir de la croyance juive hétérodoxe selon laquelle Esdras, la Loi ayant été totalement perdue, la dicta tout entière à nouveau aux scribes de mémoire. Son tombeau avec l’énorme dôme vert est encore visité par les Juifs de Bagdad.

Note 500 :

Arabe. « Bádhanj », du persan Bád (vent)-gír (attrapeur) : une marquise en bois sur le toit-terrasse, universelle dans l’Orient proche.

Note 501 :

Le bossu, en Arabie comme en Europe méridionale, est considéré par le vulgaire avec crainte et aversion : la raison en est qu’il est généralement plus vif d’esprit que ses voisins.

Note 502 :

Arabe. « Yá Sattár » = Toi qui voiles les secrets honteux de Tes créatures.

Note 503 :

Arabe. « Nasráni », un disciple de Celui de Nazareth et un nom plus ancien que « Chrétien » qui (Actes xi., 26) fut donné pour la première fois à Antioche vers 43 apr. J.-C. Le cri, à Alexandrie, était autrefois : « Ya Nasráni, Kalb awáni ! » = Ô Nazaréen ! Ô chien obscène ! (Pilgrimage, i., 160). « Chrétien », en arabe, ne peut s’exprimer que par « Masíhi » = disciple du Messie.

Note 504 :

Arabe. « Tasbíh » = Saluer lors du Subh (matin).

Note 505 :

En Orient, les femmes se tiennent debout lors des occasions mineures tandis que les hommes s’accroupissent sur leurs talons d’une manière difficilement concevable pour un Européen non entraîné. La coutume est ancienne. Hérodote (ii., 35) dit : « Les femmes se tiennent debout quand elles urinent, mais les hommes s’assoient. » Croira-t-on que le chanoine Rawlinson fut trop pudique pour laisser ce passage dans sa traduction ? La coutume fut perpétuée par l’Al-Islam parce que la position évite que l’éjection ne touche les vêtements et ne les rende cérémoniellement impurs ; ils l’ont peut-être empruntée aux Guèbres. Le Dabistan, Porte xvi, dit : « Il est inconvenant, en posture érigée, d’uriner ; il est donc nécessaire de s’accroupir et de projeter le liquide à quelque distance, en répétant l’Avesta mentalement. »

Note 506 :

Ceci est encore une forme populaire de « vol à la tire », et comme les turbans sont souvent en étoffe fine, la petite industrie rapporte bien.

Note 507 :

Arabe. « Wali » = Gouverneur ; terme toujours en usage pour le Gouverneur-Général d’une province par opposition au « Muháfiz », ou gouverneur de district. Dans l’Arabie orientale, le Wali est le gouverneur civil par opposition à l’Amir ou commandant militaire. Sous le Califat, le Wali agissait aussi comme Préfet de Police (le Faujdár indien), qu’on appelle maintenant « Zábit ». L’ancien nom de ce dernier était « Sáhib al-Shartah » (= chef du guet) ou « Mutawalli » ; et c’était son devoir de faire lui-même les rondes. Le vieux « veilleur », avec sa lanterne et son bâton, garde encore les bazars de Damas.

Note 508 :

Arabe. « Al-Mashá ilí » = le porteur d’une torche (Mash'al) qui était aussi le bourreau. Dans l’Inde anglaise, le nom est donné à un domestique de rang inférieur. Le « Mash'al », que Lane (M. E., chap. vi.) appelle « Mesh'al » et illustre, ne doit pas être confondu avec son congénère le « Sha'ílah » ou torche (aussi lampe, mèche, etc.).

Note 509 :

Je n’ai guère besoin de dire que la « trappe » civilisée est inconnue en Orient où les hommes sont pendus comme à une vergue. Cela prolonge grandement la souffrance.

Note 510 :

Arabe. « Lukmah » = une bouchée. C’est encore la mode parmi les Orientaux aux mœurs primitives de prendre une poignée de riz, etc., d’en faire une boule et de la mettre dans la bouche d’un ami honoris causâ. Lorsque l’ami est un Européen, l’expression de son visage est généralement une étude.

Note 511 :

Je n’ai guère besoin de noter qu’il s’agit d’une ancienne pratique biblique. L’âne est utilisé pour le travail en ville, le cheval pour le combat et le voyage, la mule pour les fardeaux et le dromadaire pour le désert. Mais le Badawi, comme l’Indien, méprise la monture et chante : —

Le dos du coursier est une place noble ; Mais la mule est déshonneur, l’âne disgrâce !

Les beaux ânes blancs, souvent hauts de treize paumes, vendus par les Banu Salíb et d’autres tribus Badawi, atteignent 100 livres sterling et plus. J’ai monté une petite brute de la Mecque à Djedda (42 milles) en une nuit et elle est arrivée avec moi au petit galop.

Note 512 :

Une mesure sèche d’environ cinq boisseaux (Le Caire). La prononciation classique est Irdabb et elle mesurait 24 sa'a (gallons), chacun remplissant quatre mains étendues.

Note 513 :

« Al-Jawáli » devrait être Al-Jáwali (Al-Makrizi) et la Bab al-Nasr (Porte de la Victoire) est celle menant à Suez. J’ai vécu dans ce quartier, comme le montre mon Pilgrimage (i. 62).

Note 514 :

Arabe. « Al-'ajalah », faisant référence à un dicton dans chaque bouche musulmane : « La patience vient du Protecteur (Allah) : la hâte vient de l’Enfer. » Cela et « Inshallah bukra ! » (Si Dieu le veut, demain !) sont les bêtes noires du voyageur.

Note 515 :

Ici, c’est un équivalent poli pour « à table ! »

Note 516 :

La main gauche est utilisée dans tout l’Orient pour les ablutions et est considérée comme impure. Offrir la main gauche serait très insultant et nul homme ne caresse sa barbe avec elle ou ne mange avec : d’où, probablement, on ne voit jamais un gaucher dans tout l’Orient musulman. Au Brésil, pour la même raison, les gens de la vieille école ne prennent pas de tabac à priser avec la main droite. Et l’on raconte des Khataïens qu’ils préfèrent la main gauche, « parce que le cœur, qui est le Sultan de la cité du Corps, a sa demeure de ce côté-là » (Rauzat al-Safá).

Note 517 :

Deux noms féminins ; comme nous pourrions dire Marie et Marthe.

Note 518 :

C’était près des deux Palais du Calife (Al-Kasrayn) ; et c’était célèbre au XVe siècle apr. J.-C. La Mahkamah (Palais de justice) du Kazi occupe maintenant l’emplacement des Deux Palais.

Note 519 :

Une Kaysariah est une sorte de bazar supérieur, un « bezestein ». Celui du texte se situait à l’est de la rue principale du Caire et fut construit en 502 de l’Hégire (= 1108-9) par un Émir circassien connu sous le nom de Fakhr al-Din Jahárkas, une corruption du persan « Chehár-kas » = quatre personnes (Lane, i. 422, d’après Al-Makrizi et Ibn Khallikan). Pour Jahárkas, l’Édition Mac. a Jirjís (Georges), un nom chrétien courant. J’ai logé une fois dans une « Wakálah (le Khan moderne) Jirjis ». Pilgrimage, i. 255.

Note 520 :

Arabe. « Deuxième Jour », c’est-à-dire après le samedi, le vrai Sabbat, si merveilleusement ignoré par la Chrétienté.

Note 521 :

Les lecteurs qui souhaitent savoir comment un voyageur est logé dans une Wakálah, un Khan ou un Caravansérail, consulteront mon Pilgrimage, i. 60.

Note 522 :

L’occupation originelle de la famille lui avait donné un nom, comme chez nous.

Note 523 :

La plaisanterie ou le badinage habituel permis même aux femmes modestes quand elles font leurs emplettes, et — mainte vérité est dite en plaisantant.

Note 524 :

« La adamnák » = Que le Ciel ne nous prive pas de toi, c’est-à-dire, puisse-je te voir souvent !

Note 525 :

C’est un style d’approche quelque peu cavalier ; mais les Orientaux, dans de telles circonstances, vont droit au but, détestant filer le parfait amour.

Note 526 :

La formule péremptoire d’un esclave délivrant un tel message.

Note 527 :

Ce serait notre nuit du jeudi, précédant le jour des prières publiques qui ne peuvent être accomplies qu’en état de pureté rituelle. D’où beaucoup de Musulmans vont au Hammam le jeudi et n’ont aucun rapport avec leurs épouses jusqu’au vendredi soir.

Note 528 :

Lane (i. 423) donne d’amples détails concernant la Habbániyah, ou quartier des vendeurs de grains dans la partie sud du Caire ; et montre que lorsque ce conte fut écrit (ou transcrit ?) la ville était presque aussi étendue qu’elle l’est maintenant.

Note 529 :

Nakíb est un chef de caravane, un chef, un syndic ; et « Abú Shámah » = Père d’un grain de beauté sur la joue, tandis que « Abú Shámmah » = Père d’un renifleur, d’un nez, d’un museau. La « Kuniyah », surnom, patronyme ou matronyme, est nécessaire parmi les Musulmans dont la liste des noms, tous plus ou moins liés à la religion, est si maigre. C’est pourquoi Buckingham, le voyageur, était connu sous le nom d’Abu Kidr, le Père d’une marmite, et Hajj Abdullah sous celui d’Abu Shawárib, le Père des moustaches (Pilgrimage, iii., 263).

Note 530 :

Plus correctement Bab Zawilah d’après le nom d’une tribu d’Afrique du Nord. Cette porte date de la même époque que la porte orientale ou du désert, Bab al-Nasr (1087 apr. J.-C.) et est encore très admirée. M. Jomard la décrit (Description, etc., ii. 670) et dernièrement mon bon ami Yacoub Artin Pacha a attiré l’attention sur elle dans le Bulletin de l’Inst. Egypt., Deuxième Série, No. 4, 1883.

Note 531 :

Cet ornement se voit encore dans les vieux salons de Damas : les inscriptions sont généralement des phrases religieuses, des extraits du Coran, etc., en caractères onciaux. Ils remplacent nos fresques ; et, en tant qu’œuvre d’art, sont généralement bien supérieurs.

Note 532 :

Arabe. « Bayáz al-Sultání », le meilleur type de gypse qui brille comme du marbre poli. Le stuc sur les murs d’Alexandrie, construite par Alexandre aux deux Cornes, était si exquisément trempé et magnifiquement poli que les hommes devaient porter des masques par crainte de la cécité.

Note 533 :

Cet Iklíl, une affaire compliquée, est maintenant obsolète, sa place ayant été prise par le « Kurs », une plaque d’or, d’environ cinq pouces de diamètre, ornée de bijoux, etc. Lane (M. E. Appendice A) le représente.

Note 534 :

La femme artiste qui applique la teinture est appelée « Munakkishah ».

Note 535 :

« Baiser avec la lèvre intérieure », comme l’appelle Shakespeare ; la langue fourrée française ; et le sanskrit « Samputa ». Le sujet du baiser est vaste en Orient. Dix variétés différentes sont dûment énumérées dans l’« Ananga-Ranga » ; ou, l’Art hindou de l’amour (Ars Amoris Indica) traduit du sanskrit, et annoté par A. F. F. et B. F. R. Il est aussi lié à l’onguiculation, ou impression des ongles, dont il existe sept types ; la morsication (sept types) ; la manipulation des cheveux et les tapotements ou caresses avec les doigts et la paume (huit types).

Note 536 :

Arabe. « asal-nahl », pour le distinguer du « miel », c’est-à-dire le sirop de canne à sucre et de fruits.

Note 537 :

Ces vers sont apparus dans la Nuit xii. Pour varier, je donne la version de Torrens, p. 273.

Note 538 :

La façon de porter l’argent dans le coin d’un mouchoir de poche est encore courante.

Note 539 :

Il a envoyé les provisions pour ne pas être sous obligation envers elle à ce sujet. Et elle les a reçues pour juger par là de sa libéralité.

Note 540 :

Ceux qui ont vu le processus de vinification au Liban comprendront aisément pourquoi il est toujours filtré.

Note 541 :

Arabe. « Kulkasá », une sorte d’arum ou d’igname, mangé bouilli comme nos pommes de terre.

Note 542 :

Au début, il glissait l’argent dans les draps de lit : maintenant il le donne ouvertement et elle l’accepte pour une raison.

Note 543 :

Arabe. Al-Zalamah : litt. = tyrans, oppresseurs, appliqué à la police et généralement aux employés du Gouvernement. C’est un mot qui raconte une histoire.

Note 544 :

La loi musulmane n’est jamais complètement satisfaite tant que le criminel ne confesse pas. Elle ignore aussi totalement les preuves circonstancielles et pour les meilleures raisons : parmi un peuple aussi vif d’esprit, l’admission mènerait à des abus sans fin. J’ai grandement surpris un certain Gouverneur-Général des Indes en lui donnant cette simple information.

Note 545 :

Couper la main droite est la punition coranique (chap. v.) pour celui qui vole un article valant quatre dinars, environ quarante francs à shillings. Le pied gauche doit être coupé à la cheville pour une seconde offense et ainsi de suite ; mais la mort est réservée à un criminel endurci. La pratique est maintenant obsolète et le vol est puni par la bastonnade, l’amende ou l’emprisonnement. Les anciens Guèbres étaient tout aussi sévères. Pour le vol d’une valeur d’un dirham, ils prenaient une amende de deux, coupaient les lobes d’oreilles, donnaient dix coups de bâton et renvoyaient le criminel qui avait été soumis à une heure d’emprisonnement. Un second vol doublait les peines ; et après cela, la main droite était coupée ou la mort était infligée selon la proportion volée.

Note 546 :

Coran viii. 17.

Note 547 :

Une coutume universelle en Orient, l’objectif étant à l’origine de montrer que la boisson n’était pas empoisonnée.

Note 548 :

Hors de la pâte ou du pudding.

Note 549 :

Les furoncles et les boutons sont supposés être causés par des racines de cheveux cassées et en hindoustani sont appelés Bál-tor.

Note 550 :

Il avait l’intention de l’enterrer décemment, un respect que les Musulmans témoignent toujours même aux exuvies du corps, comme les cheveux et les rognures d’ongles. Parmi les Guèbres, ces dernières étaient collectées et portées sur quelque montagne. La pratique était intensifiée par la peur que des démons ou des sorciers ne prennent possession des dépouilles.

Note 551 :

Sans quoi le mariage n’était pas valide. Le minimum est de dix dirhams (drachmes), maintenant évalués à environ cinq francs à shillings ; et si un homme se marie sans nommer la somme, la femme, après consommation, peut le contraindre à payer ce minimum.

Note 552 :

Arabe. « Khatmah » = lecture ou récitation du Coran entier, par une ou plusieurs personnes, généralement dans la maison, non sur la tombe. Comme le « Zikr », litanie ou rogation, c’est un acte pieux limité à certaines occasions.

Note 553 :

Arabe. « Zírbájah » = viande apprêtée avec du vinaigre, des graines de cumin (persan Zír) et des épices chaudes. Plus à ce sujet dans la suite du conte.

Note 554 :

Un dicton assez courant signifiant : que chacun fasse comme il lui semble bon ; aussi = « age quod agis » : et correspondant parfois à notre dicton sur le chapeau qui va bien à qui il sied.

Note 555 :

Arabe. « Su'úd », une Alpinia avec un rhizome piquant comme le gingembre ; utilisé ici comme contre-odeur.

Note 556 :

Arabe. « Tá'ih » = perdu dans le « Tíh », un désert où l’homme peut se perdre, traduit sur nos cartes par « Le Désert des Errances », scil. des enfants d’Israël. « Credat Judæus ».

Note 557 :

C’est-à-dire 125 £ et 500 £.

Note 558 :

Une grosse somme était pesée par un professionnel au lieu d’être comptée, la raison étant que la monnaie est surtout ancienne et usée : d’où nos mots « pound » et « pension » (ou ce qui est pesé).

Note 559 :

L’eunuque est le meilleur intermédiaire possible en raison de son pouvoir presque illimité sur le Harem.

Note 560 :

C’est-à-dire une esclave élevée dans la maison et jamais vendue, sauf pour une raison spéciale, comme l’ivrognerie habituelle, etc.

Note 561 :

Faire entrer des hommes en contrebande dans le Harem est un « sujet » classique des contes orientaux. « Par le biais de leurs servantes, les dames du harem royal font généralement entrer des hommes dans leurs appartements déguisés en femmes. » Dit Vatsyayana dans Le Kama Sutra, Partie V, Londres : Imprimé pour la Hindoo Kamashastra Society, 1883. Pour circulation privée seulement.

Note 562 :

Ces larmes sont versées sur la séparation passée. Ainsi les « Indiens » du Nouveau Monde ne se rencontrent jamais après une longue absence sans pleurer les amis mutuels qu’ils ont perdus.

Note 563 :

Un très important pion en place qu’on peut voir avec son menton lisse et ses lèvres épaisses, surgissant de sa sieste paresseuse à l’ombre et délivrant ses ordres plus péremptoirement que n’importe quel Dogberry. Ces épicènes sont aussi curieux et exceptionnels par leur caractère que par leur conformation externe. Déconnectés, à leur manière, de l’humanité, ils sont braves, féroces et capables de toute vilenie ou barbarie (comme Agha Mohammed Khan en Perse 1795-98). Le corps est anormalement long et maigre, surtout les bras et les jambes ; avec des épaules hautes, plates et minces ; de grosses articulations saillantes et un visage par contraste extraordinairement grand, un véritable masque ; le Castrato est expert dans l’utilisation des armes et monte son cheval admirablement, s’asseyant bien « au fond » de la selle pour les meilleures raisons ; et sa voix rauque et épaisse, qui apparemment ne mue pas, comme chez le « Cáppone » européen, lui confère toute la solennité du commandement.

Note 564 :

Du puits de la Mecque utilisé par les Musulmans tout comme l’Eau de Lourdes par les Chrétiens : l’eau est saumâtre, d’où la touche d’humour arabe (Pilgrimage III., 201-202).

Note 565 :

De tels articles seraient sacrés aux yeux des Musulmans.

Note 566 :

Physiologiquement vrai, mais pas généralement mentionné en décrivant les émotions.

Note 567 :

Proprement « Uta », les différentes pièces, chaque « Odalisque », ou concubine, ayant la sienne.

Note 568 :

Montrant que son indisposition mensuelle était terminée.

Note 569 :

Arabe. « Muhammarah » = soit doré devant le feu, soit artificiellement rougi.

Note 570 :

L’insolence et la licence de ces filles du palais étaient (et sont) illimitées ; surtout quand, comme dans le cas présent, elles ont affaire à un « mou ». À ce sujet, d’innombrables histoires circulent dans tout l’Orient.

Note 571 :

C’est-à-dire noircis par les feux de la Géhenne.

Note 572 :

Arabe. « Bi'l-Salámah » = en sécurité (pour détourner le mauvais œil). En rendant visite aux malades, il est d’usage de dire quelque chose de civil ; « Que le Seigneur te guérisse ! Qu’aucun mal ne t’atteigne ! » etc.

Note 573 :

Se laver pendant la maladie est jugé dangereux par les Arabes ; et « aller au Hammam » est, comme je l’ai dit, équivalent à la convalescence.

Note 574 :

Arabe. « Máristán » (prononcé Múristan) une corruption du persan « Bímáristán » = lieu de maladie, un hôpital très prisé par les anciens Guèbres (Dabistan, i., 165, 166). Celui de Damas fut le premier hôpital musulman, fondé par Al-Walid, fils d’Abd al-Malik l’Omeyyade en 88 de l’Hégire = 706-7. Benjamin de Tudèle (1164 apr. J.-C.) l’appelle « Dar-al-Maraphtan », que son dernier Éditeur explique par « Dar-al-Mora-bittan » (demeure de ceux qui nécessitent d’être enchaînés). Al-Makrizi (Khitat) attribue l’invention des « hôpitaux » à Hippocrate ; un autre historien à un ancien Pharaon « Manákiyush » ; ignorant ainsi les rois perses, Saint Éphrem (ou Éphraïm) Syru, etc. Dans le langage moderne, « Maristan » est une maison de fous où les maniaques sont traités avec toutes les horreurs qui étaient universelles en Europe jusqu’à il y a quelques années et dont on trouve des traces occasionnelles à ce jour. En 1399 apr. J.-C., Katherine de la Court tenait un « hôpital dans la Cour appelé Robert de Paris » ; mais la première maison de fous dans la Chrétienté fut construite par le légat Ortiz à Tolède en 1483 apr. J.-C., et fut donc appelée Casa del Nuncio. Le « Maristan » de Damas était décrit par chaque voyageur du siècle dernier : et il montrait un curieux contraste entre le traitement du maniaque et celui de l’idiot ou simple d’esprit, à qui il est humainement permis d’errer sans mal, s’il n’est pas tenu pour un Saint. Quand je l’ai vu pour la dernière fois (1870), il était presque vide et en grande partie en ruines. Autant que mon expérience aille, les États-Unis sont le seul pays où les aliénés sont traités rationnellement par les sains d’esprit.

Note 575 :

D’où le dicton banal : « Quiconque boit l’eau du Nil aura toujours envie d’en boire à nouveau. » « Légère » signifie eau facile à digérer ; et le grand test est de pouvoir la boire la nuit entre deux sommeils, sans indigestion.

Note 576 :

« Níl », dans le langage populaire, est le Nil en crue, bien qu’utilisé aussi pour le Fleuve en tant que nom propre. Les Égyptiens (modernes aussi bien qu’anciens) ont trois saisons : Al-Shitá (hiver), Al-Sayf (été) et Al-Níl (le Nil, c’est-à-dire la saison des crues, notre milieu d’été) ; correspondant aux mois de Croissance ; mois de Logement (ou grenier) et mois de Crue de la race plus ancienne.

Note 577 :

Ces vers sont dans l’Édition Mac.

Note 578 :

Arabe. « Birkat al-Habash », un réservoir existant autrefois dans le sud du Caire : Galland (Nuit 128) dit « en remontant vers l’Éthiopie ».

Note 579 :

L’Édition Bres. (ii., 190) d’où j’emprunte cette description, fait ici allusion à l’île bien connue, Al-Rauzah (Rodah) = Le Jardin.

Note 580 :

jusqu’à ce que vînt à eux le Destructeur de toutes les délices et le Séparateur de toutes les sociétés, le Dépeupleur des palais et le Moissonneur pour les tombes. Pourtant, ô Roi de très bon augure ! (continua Shahrazad) ce conte n’est en rien plus merveilleux que celui des deux Wazirs et d’Anís al-Jalís. Sa sœur Dunyazad dit : « Et qu’est-ce que cela peut bien être ? » ; sur quoi elle commença à raconter le conte suivant de

Arabe. « Laylat al-Wafá », la nuit de l’achèvement ou de l’abondance du Nil (la crue), se situant habituellement entre le 6 et le 16 août, moment où le gouvernement proclame que le Nilomètre indique une montée de 16 coudées. C’est naturellement une grande fête et une cérémonie de haute importance, car l’Égypte est toujours le don du Nil (Lane, M. E., chap. xxvi — ouvrage qui gagnerait beaucoup à être doté d’un meilleur index).

Note 581 : c’est-à-dire que l’admiration sera complète.

Note 582 : Arabe « Sáhil Masr » (Misr) : d’où je suppose les « villes maritimes » de Galland.

Note 583 : Une comparaison favorite, suggérée par le scintillement et le miroitement brisés du courant sous les rayons rasants et la brise du soir.

Note 584 : Arabe « Halab », dérivé par les musulmans de « Il (Abraham) a trait (halaba) la vache blanche et fauve ». Mais le nom de la ville apparaît dans les cunéiformes sous la forme Halbun ou Khalbun, et les classiques la connaissaient sous le nom de Βέροια, Beroea, écrit avec des variantes.

Note 585 : Arabe « Ká’ah », désigne habituellement un salon ; mais est aussi appliqué à une belle demeure ici et ailleurs dans Les Nuits.

Note 586 : Arabe « Ghamz » = clin d’œil, faire signe avec l’œil, ce qui, chez les musulmans, n’est pas considéré comme « vulgaire ».

Note 587 : Arabe « Kamís » du bas-latin « Camicia », trouvé pour la première fois chez saint Jérôme : — « Solent militantes habere lineas, quas Camicias vocant. » Notre chemise, chemisette, etc., était inconnue des Anciens d’Europe.

Note 588 : Arabe « Narjís ». Les Arabes n’ont rien emprunté, mais les Perses beaucoup, à la mythologie grecque. Ainsi, l’œil du Narcisse, une idée guère suggérée par l’aspect de la fleur de narcisse (ou asphodèle), est parfois le regard d’un espion et parfois le regard langoureux d’une maîtresse. Certains érudits l’expliquent par la forme de la fleur, le calice interne ressemblant à l’iris, et la tige étant courbée juste sous les pétales, suggérant des paupières tombantes et des yeux languissants. C’est pourquoi un poète s’adresse ainsi au Narcisse :

Ô Narjis, détourne ton regard ! Devant ces yeux ✿ Je ne puis l’embrasser tandis qu’elle est couchée sur la poitrine. Quoi ! L’amant fermera-t-il les yeux pour dormir ✿ Tandis que les tiens veillent sur tout ce qui est entre terre et cieux ?

L’amant à la mode en Orient doit feindre une jalousie frénétique s’il ne l’éprouve pas.

Note 589 : En Égypte, il n’y a ni cadres de lit ni chambres à coucher : les tapis et les matelas, les oreillers et les coussins (les draps étant inconnus) sont déployés quand on en a besoin, et pendant la journée, ils sont rangés dans des coffres ou des placards, ou simplement roulés dans un coin de la pièce (Pilgrimage i., 53).

Note 590 : Les femmes de Damas ont toujours été réputées pour la jalousie sanguinaire que les livres d’histoires et les romans européens attribuent à la « dame espagnole ». Les hommes étaient aussi célèbres pour leur intolérance et leur fanatisme, dont nous avons lu les premiers récits à l’époque de Bertrandon de la Brocquière et qui ont culminé lors du massacre de 1860. Pourtant, c’est une race notoirement timorée qui constitue, physiquement et moralement, la pire des soldatès : nous l’avons prouvé sous les ordres de mon regretté ami Fred. Walpole parmi les Bachi-bouzouks pendant la vieille guerre de Crimée. Les hommes semblaient de très beaux gaillards, et après un mois de campement, ils tombaient dans l’état de vieilles femmes.

Note 591 : Arabe « Rukhám », proprement = albâtre et « Marmar » = marbre ; mais les deux sont souvent confondus.

Note 592 : Il était rituellement impur après avoir touché un cadavre.

Note 593 : L’expression est parfaitement appropriée : le Caire sans « son Nil » ne serait rien.

Note 594 : « Le marché était chaud », disent les Hindoustanis. Cela commençait entre 7 et 8 heures du matin.

Note 595 : Arabe Al-Faranj, les Européens en général. Il dérive de « Gens Francorum » et date des jours des Croisades où les Français jouaient le rôle principal. D’où la Lingua Franca, le jargon levantin, dont Molière a laissé un spécimen si spirituel.

Note 596 : Un procédé familier à la chirurgie européenne de la même époque.

Note 597 : En signe de déception, de regret, de vexation ; un geste encore courant chez les musulmans et correspondant dans une certaine mesure à notre façon de trépigner, de se tordre les mains, et ainsi de suite. Il n’est pas mentionné dans le Coran où, cependant, nous trouvons « mordre le bout des doigts de rage » contre un homme (chap. iii).

Note 598 : Ce n’est pas un scandale immérité. Les Cairotes, surtout la moitié féminine (pour des raisons données ailleurs), ont toujours été tenus pour extrêmement débauchés. Même le modeste Lane donne une histoire « choquante » d’une femme profitant de son amant sous le nez de son mari et confinant ce dernier dans un asile d’aliénés (chap. xiii). Avec la civilisation, qui s’oppose au bon vieux remède, l’épée, elles deviennent pires : et le tribunal du Cadi est encombré de prétendantes au divorce. Sous le régime anglais, le mal a atteint son paroxysme parce qu’il reste impuni : dans les avenues du nouveau quartier Ismaïlia, habité par des Européens, les femmes, même les jeunes femmes, menacent d’exposer leurs personnes si elles ne reçoivent pas de « bakhchich ». Il en allait de même dans le Sind quand les maris étaient assurés qu’ils seraient pendus s’ils tuaient leurs femmes adultères : aussitôt après la conquête, les femmes se sont déchaînées ; et en 1843-50, si un jeune officier envoyait chercher une fille au bazar, une demi-douzaine se précipitaient vers ses quartiers. En fait, plus d’une fois, les prostituées professionnelles ont menacé de présenter un mémoire à Sir Charles Napier parce que les « femmes modestes », les « dames », leur enlevaient le pain de la bouche. Il en fut de même à Kaboul en Afghanistan lors de la vieille guerre de 1840 ; et là, les femmes avaient plus d’excuses, les maris étant de notables sodomites, comme le dit la chanson :

La valeur de la fente, l’Afghan la connaît ; La valeur du trou, le Kabouli le sait.

Note 599 : Afin de ne pas avoir affaire à trois sœurs germaines. De plus, chez les musulmans, la conduite d’une jeune fille est présagée par celle de sa mère ; et si une sœur tourne mal, on s’attend à ce que l’autre suive le mouvement. En pratique, la règle s’applique partout : « telle mère, telle fille ».

Note 600 : En signe de désaccord ; par opposition au signe de tête qui signifie l’assentiment. Ce sont deux éléments, apparemment instinctifs et universels, du langage gestuel humain qui a été si hautement cultivé par diverses tribus nord-américaines et par les établissements de sourds-muets d’Europe.

Note 601 : Ce « Futur » est le vrai « petit-déjeuner » de l’Orient, le « Chhoti házri » de l’Inde, un morceau de pain, une tasse de café ou de thé et une pipe au lever. Dans le texte, cependant, c’est une affaire cérémonieuse.

Note 602 : Arabe « Nahs », un mot à sens multiples ; un aspect sinistre des astres (comme en hébreu et araméen) ou, adjectif, sinistre, de mauvais augure. Vulgairement, il est utilisé comme l’inverse d’agréable et correspond, d’une certaine façon, à notre « dégoûtant » (nasty).

Note 603 : Le « jardinage de fenêtre », nouveau en Angleterre, est une vieille pratique en Orient.

Note 604 : Son instinct de maquerelle lui révéla immédiatement l’affaire.

Note 605 : L’habituelle « ruse de proxénète » pour obtenir plus d’argent.

Note 606 : L’auteur veut dire que le récit de la vieille était entièrement faux, pour accroître les difficultés apparentes et pour se faire valoir.

Note 607 : Arabe « Yá Khálati » = sœur de la mère ; une interpellation familière envers les personnes âgées, comme « oncle » envers un homme. Les Arabes soutiennent aussi que, de même qu’une fille ressemble à sa mère, un garçon suit son oncle (frère de la mère) : d’où l’interpellation « Ya tayyib al-Khál ! » = Ô toi, neveu d’un bon oncle. J’ai remarqué que physiquement, c’est souvent un fait.

Note 608 : « Ay w’ Alláhi », contracté populairement en Aywa, un mot dans chaque bouche musulmane et évité par les chrétiens parce qu’il va à l’encontre des ordres hébraïques et chrétiens. Les Turcs les mieux éduqués évitent désormais cette référence éternelle à Allah qui apparaît dans Les Nuits et qui est toujours l’usage des gens vulgaires dans tout le monde de l’Islam.

Note 609 : Le « Muzayyin » ou barbier en Orient apporte son bassin et son attirail sous son bras : il ne se contente pas de raser, il doit gratter le front, tailler les sourcils, passer la lame légèrement sur le nez et corriger les lignes supérieures et inférieures des moustaches, ouvrant la raie centrale, et ainsi de suite. Il n’est pas moins bavard et colporteur de scandales que l’ancien tonsor romain ou Figaro, son confrère dans le sud de l’Europe. Toute la scène du Barbier est admirable, un excellent spécimen d’humour arabe et pas trop caricaturé. Nous l’avons tous rencontré.

Note 610 : Abdullah ibn Abbas était un cousin et un compagnon de l’Apôtre ; également un commentateur bien connu du Coran et conservateur des traditions de Mahomet.

Note 611 : J’ai remarqué l’antiquité de ce père de notre sextant, dont un fragment a été trouvé dans le Palais de Sennachérib. Plus de détails concernant l’« astrolabe » (comme dit Chaucer) sont donnés dans mon « Camoens: his Life and his Lusiads » p. 381.

Note 612 : Arabe « Simiyá » pour rimer avec « Kímiyá » (l’alchimie proprement dite). C’est une branche subordonnée de l’Ilm al-Ruháni que je traduirais par « Spiritualisme », et qui est divisée en deux grandes branches, « Ilwí ou Rahmáni » (le haut, lié à la Divinité) et « Siflí ou Shaytáni » (le bas, satanique). À cette dernière appartient Al-Sahr, la magie ou l’art noir proprement dit, la sorcellerie, tandis qu’Al-Simiyá est la magie blanche, l’électro-biologie, une sorte de magie naturelle et trompeuse, dans laquelle les drogues et les parfums exercent une action importante. L’une de ses principales branches est le Darb al-Mandal ou miroir magique, dont il sera question dans une page ultérieure. Voir Boccace, Journée x, Nouvelle 5.

Note 613 : Chap. iii. 128. Voir Sale (in loco) pour la noble application de ce texte par l’Imam Hasan, fils du Calife Ali.

Note 614 : Ces proverbes nous rappellent immédiatement notre vieil ami Sancho Panza et sont tout aussi fidèles à la nature dans la bouche de l’Arabe et de l’Espagnol.

Note 615 : Nos nourrices portent toujours les enfants dans les bras : les Arabes placent les enfants à califourchon sur la hanche et, plus grands, sur l’épaule.

Note 616 : Les vêtements orientaux permettent cet étalage biblique de chagrin et de vexation, qui, avec notre costume européen, semblerait absurde : nous devons nous contenter de maltraiter nos chapeaux.

Note 617 : Coran xlviii., 8. On peut observer que selon les Ahádis (paroles du Prophète) et la Sunnat (paroles et actes de Mahomet), tous les cheveux devraient être laissés à pousser ou la tête entière doit être rasée. D’où la « Shúshah », ou mèche supérieure censée être laissée comme poignée pour tirer celui qui la porte au Paradis ; et la Zulf, ou mèches latérales, ressemblant un peu aux boucles des Juifs polonais, sont toutes deux de vaines « Bida’at », ou innovations, et donc techniquement qualifiées de « Makrúh », une pratique non louable, ni « Halál » (parfaitement licite) ni « Harám » (interdite par la loi). Quand les garçons sont rasés pour la première fois, généralement dans la deuxième ou troisième année, une touffe est laissée sur le sommet et une autre sur le front : mais ce n’est pas la mode parmi les adultes. Abou Hanifa, si je suis bien informé, a écrit un traité sur la Shushah ou longue mèche poussant sur la Násiyah (le sommet du crâne) qui est aussi une précaution pour éviter que la bouche du musulman décapité ne soit souillée par une main impure ; et ainsi, elle ressemblerait à la mèche de chevalerie par laquelle le brave Peau-Rouge (et même le « cow-boy » des meilleurs temps) facilitait l’enlèvement de son propre cuir chevelu. Peut-être les Turcs avaient-ils appris la pratique des Chinois et l’avaient-ils introduite à Bagdad (Pilgrimage i., 240). Les Badawi tressent leurs mèches en Kurún (cornes) ou Jadáil (boucles) qui ne sont défaites que pour être lavées avec le lait de la chamelle. Les fiers Sherifs portent des Haffah, longues mèches folles pendant des deux côtés de la gorge, et rasées à environ une largeur de doigt autour du front et derrière le cou (Pilgrimage iii., 35-36). J’ai noté ailleurs les accroche-cœurs, la « frange d’idiot », etc.

Note 618 : Les viandes sont rarement colorées de nos jours ; mais les cuisiniers perses sont de grands adeptes de la teinture du riz pour le « Puláo » (que nous appelons d’après sa corruption turque « pilaff ») : il apparaît parfois aux couleurs de l’arc-en-ciel, rouge, jaune et bleu ; et en Inde, il est recouvert de feuilles d’or et d’argent. L’Europe conserve la pratique dans la coloration des œufs de Pâques, survivance de l’œuf primordial qui fut éclos à l’époque de Pâques ; et ils sont teints en rouge par allusion au Sang de la Rédemption.

Note 619 : Comme je l’ai remarqué, c’est un mélange.

Note 620 : Nous disons : Il est rare que dans le fils nous voyions le père : Il s’élève parfois au troisième degré.

Note 621 : Arabe « Ballán », c’est-à-dire le serviteur de corps : « Ballánah » est une femme de chambre.

Note 622 : Arabe « Darabukkah », un tambour fait de bois ou de terre cuite (Lane, M. E., xviii.), et utilisé par tous en Égypte.

Note 623 : Arabe « Naihah », plus généralement « Naddábah », lat. præfica ou carina, une pleureuse louée, la « Keener » irlandaise lors de la conclamatio ou coronach, où le Hullabaloo, Hulululu ou Ululoo montrait le chagrin des survivants.

Note 624 : Ces doggerels, qui ressemblent à nos mélodies de rue, sont maintenant oubliés et d’autres ont pris leur place. Il y a quelques années, on entendait souvent « Dus ya lallí » (foule, ô ma joie) et « Názil il’al-Ganínah » (Descends dans le jardin), et ceux-ci, à leur tour, deviennent obsolètes. Lane (M. E. chap. xviii.) donne le premier, par exemple :

Foule, ô ma joie ! Foule, ô ma joie ! L’amour de mon amour apporte un cruel ennui.

Un refrain pour des stances telles que :

Dames alexandrines rares ! ✿ Délicatement sur le sol vous marchez : Vos lèvres sont douces, sont douces comme le sucre, ✿ Et des châles de cachemire bordés vous portez !

On peut noter que le « fredonnement » n’est pas une pratique favorite des musulmans ; si quelqu’un de la compagnie commence, un autre dira : « Va au Kahwah » (le café, le vrai café-concert) « et chante là-bas ! » J’ai observé ailleurs leur aversion pour l’Al-sifr ou le sifflement.

Note 625 : Arabe « Khalí’a » = usé, rusé, un hors-la-loi ; utilisé comme l’espagnol « Perdido ».

Note 626 : « Zabbál » est l’éboueur, littéralement un ramasseur de fumier, surtout pour l’usage du Hammam qui est chauffé avec les excréments d’animaux. « Wakkád » (chauffeur) est le serviteur qui s’occupe du feu. Les vers ne sont que des absurdités pour convenir à l’humeur du Barbier.

Note 627 : Arabe « Yá bárid » = Ô imbécile.

Note 628 : Cette forme de bénédiction est chantée depuis le minaret environ une demi-heure avant midi, quand les fidèles prennent leurs places dans la mosquée. À midi, il y a l’Azán ou appel à la prière habituel, et chaque homme accomplit une prière de deux inclinaisons, en l’honneur de la mosquée et de son assemblée, pour ainsi dire. Le Prophète est ensuite béni et un second Salám est appelé depuis l’ambo ou plateforme surélevée (« dikkah ») par les théologiens qui répètent l’appel de midi. Ensuite, un Imam récite la première Khutbah, ou sermon « de louange » ; et la congrégation adore en silence. Ceci est suivi par la seconde exhortation « de Wa’az », dispensant des paroles de sagesse. L’Imam se tient maintenant devant le Mihráb (niche de prière) et récite l’Ikámah qui est l’Azan commun avec une seule différence : après « Hâtez-vous vers le salut », il ajoute « Venu est le temps de la supplication » ; d’où le nom, « faire » (la prière) se tenir (c’est-à-dire commencer). Là-dessus, les fidèles récitent la Farz ou prière de midi du vendredi ordonnée par le Coran ; et les plus pieux ajoutent une foule de surérogations. Ceux qui voudraient étudier le sujet peuvent consulter Lane (M. E. chap. iii. et son résumé dans ses « Arabian Nights », I, p. 430, ou note 69 au chap. v.).

Note 629 : C’est-à-dire que les femmes dénouèrent leurs cheveux ; une indécence sanctionnée seulement par une grande calamité.

Note 630 : Ces petites boutiques sont composées d’un « devant » et d’un « derrière » (Pilgrimage i. 99).

Note 631 : Arabe « Kawwád », un terme d’insulte populaire ; d’où l’espagnol et le portugais « Alcoviteiro ». L’italien « Galeotto » vient de Galahalt, non de Galahad.

Note 632 : C’est-à-dire « celui qui cherche l’assistance en Allah ». Il était le fils d’Al-Záhir bi’lláh (celui qui est prééminent par le décret d’Allah). Lane dit (i. 430), « arrière-petit-fils de Harun al-Rashid », faisant allusion au premier Mustansir fils d’Al-Mutawakkil (règne A.H. 247-248 = 861-2). Mais c’est le 56e Abbaside et il régna de 623 à 640 A.H. (= 1226-1242).

Note 633 : Arabe « Yaum al-Id », le Kurban Bairam des Turcs, la fête du Pèlerinage. L’histoire est historique. Dans l’« Akd », un recueil compilé par Ibn Abd Rabbuh (vulgairement Rabbi-hi) de Cordoue, qui est mort en 328 A.H. = 940, nous lisons : — Un pique-assiette trouva dix criminels et les suivit, imaginant qu’ils allaient à un festin ; mais voilà, ils allaient à leur mort. Et quand ils furent tués et qu’il resta, il fut amené devant le Khalifah (Al-Maamun) et Ibrahim fils d’Al-Mahdi raconta une histoire pour obtenir le pardon de l’homme, sur quoi le Khalifah lui pardonna. Lane ii, 506.

Note 634 : Arabe « Nata’ al-Dam » ; le premier mot a été noté dans le Conte du Taureau et de l’Âne. Le cuir de sang n’était pas différent du Sufrah et pouvait être plié en sac par une ficelle passant à travers des anneaux sur les bords. Les bourreaux musulmans étaient très experts et manquaient rarement de trancher la tête d’un seul coup de la lame mince et étroite au tranchant de rasoir, dure comme le diamant, qui contrastait si fortement avec le gros couperet grossier du bourreau européen.

Note 635 : Le rez-de-chaussée, qui dans tous les pays chauds est considéré, à juste titre, comme malsain pendant le sommeil, est généralement loué pour des boutiques. C’est également le cas dans tout le sud de l’Europe, et cela s’étend aux îles Canaries et au Brésil.

Note 636 : Cette contemplation sérieuse des scènes de rue est l’un des plaisirs des Harems.

Note 637 : Nous dirions « lui sourit » : le rire n’était pas destiné à être un affront.

Note 638 : Arabe « Fals ahmar ». Fals est une écaille de poisson, aussi la plus petite monnaie, et le pluriel « Fulús » est le terme vulgaire pour l’argent (= ital. quattrini) sans spécifier la pièce. Il ne doit pas être confondu avec la « Fazzah », alias « Nuss », alias « Páráh » (turc) ; cette dernière étant faite, non pas de « cuivre rouge » mais d’un alliage vil contenant comme l’« Asper » grec, un peu d’argent ; et représentant, au pair, le quarantième d’une piastre, cette dernière valant environ 2 pence 2/5.

Note 639 : Arabe « Farajiyah », une robe à longues manches ; « Farageeyeh » de Lane, M. E., chap. i.

Note 640 : Le tailleur en Orient, comme dans le sud de l’Europe, est obligé de couper le tissu en présence de son propriétaire pour empêcher le « vol sur la coupe ».

Note 641 : Attendant un cadeau.

Note 642 : Faisant allusion au dicton, « Le baiser est la clé de Kitty ».

Note 643 : La « ruse du panneau » est fatalement courante dans tout l’Orient, où un homme trouvé dans la maison d’autrui est sans défense.

Note 644 : C’était le début d’une chahut qui se termine souvent par une bastonnade.

Note 645 : Les teintures pour cheveux, en Orient, sont toutes d’origine végétale, henné, feuilles d’indigo, noix de galle, etc. : nos teintures minérales sont, heureusement pour eux, inconnues. Herklots fournira une foule de recettes. Le mélange égyptien que j’ai cité dans Pilgrimage (ii., 274) est du sulfate de fer et de l’ammoniure de fer, une partie, et des noix de galle, deux parties, infusés dans huit parties d’eau distillée. Il est inoffensif mais très pauvre en tant que teinture.

Note 646 : Arabe Amrad, étymologiquement « imberbe et beau », mais souvent utilisé dans un mauvais sens, pour désigner un efféminé, un catamite.

Note 647 : Les Hindous préfèrent « avoir les points cardinaux comme seul vêtement ». Vêtu de climat, dit Madame de Staël. À Paris, les statues nues sont « drapées de bleu céleste ». Rabelais (iv., 29) habille le Roi Mardi-Gras en gris et or d’une coupe comique, rien devant, rien derrière, avec des manches de même.

Note 648 : Cette scène était jouée il y a quelques années à Paris pour le bénéfice de spectateurs cachés, un jeune Américain en étant la victime. Elle fut supprimée quand l’un des spectateurs perdit un œil par un coup de canif porté dans la « crevasse ».

Note 649 : Signifiant que la ruse avait été jouée par la femme ou la fille du Wazir. Je pourrais mentionner divers noms au Caire dont les charmantes propriétaires ont fait des choses pires que cette incivile facétie.

Note 650 : Arabe « Shayyun li’lláhi », une formule de mendiant = per amor di Dio.

Note 651 : Notant à quel point les aveugles deviennent attentifs.

Note 652 : Les aveugles en Égypte sont notoires pour leur insolence et leur violence, leur fanatisme et leur rapacité. Pas mal d’étrangers ont souffert d’eux (Pilgrimage i. 148). Autrefois, beaucoup étaient rendus aveugles dans l’enfance par leurs mères, et d’autres s’aveuglaient eux-mêmes pour échapper à la conscription ou au travail honnête. Ils pouvaient toujours obtenir de la nourriture, surtout en tant que Muezzins ; et ils étaient préférés parce qu’ils ne pouvaient pas profiter du minaret pour espionner les ménages de leurs voisins. La race égyptienne a les yeux chroniquement faibles, effet du climat humide et chaud de la vallée, où l’ophtalmie prévalait même durant les jours pré-pharaoniques. Le grand Sésostris mourut aveugle et son successeur perdit la vue pendant dix ans (Pilgrimage ii., 176). Que les Fellahs soient aujourd’hui congénitalement faibles des yeux, on peut le voir en les comparant avec les nègres importés d’Afrique centrale. L’ophtalmie fait rage, surtout pendant la saison humide, dans la basse vallée du Nil ; et le meilleur remède est une quinzaine de jours dans le désert où, malgré l’éblouissement, le sable et le vent, l’œil retrouve rapidement sa tonicité.

Note 653 : C’est-à-dire avec des coups de pied et des coups de poing, comme c’est la coutume. (Pilgrimage i., 174.)

Note 654 : Arabe Káid (d’où « Alcayde »), un mot encore beaucoup utilisé dans le nord-ouest de l’Afrique.

Note 655 : Arabe « Sullam » = litt. une échelle ; une structure de bâtons, utilisée à la manière de nos triangles ou poteaux de fouettage.

Note 656 : jusqu’à ce que vînt à eux le Destructeur de toutes les délices et le Séparateur de toutes les sociétés, le Dépeupleur des palais et le Moissonneur pour les tombes. Pourtant, ô Roi de très bon augure ! (continua Shahrazad) ce conte n’est en rien plus merveilleux que celui des deux Wazirs et d’Anís al-Jalís. Sa sœur Dunyazad dit : « Et qu’est-ce que cela peut bien être ? » ; sur quoi elle commença à raconter le conte suivant de

La nuit est tombée, et voici que Nur al-Din Ali, fils du Wazir, se trouve dans la demeure du marchand, le Khwaja Mu'in al-Din, où il a fait l'achat de la belle Anis al-Jalis. Il a conduit la jeune fille chez lui, et, dans son ivresse et sa joie, il a dépensé tout l'argent que son père, le Wazir al-Fadl, lui avait confié pour les provisions de l'année. Lorsqu'il ne resta plus un dirham dans sa bourse, il fut contraint de vendre les meubles et les ustensiles de la maison, jusqu'à ce que, enfin, il n'eût plus rien.

Un jour, Anis al-Jalis lui dit : « Ô mon maître, il est temps que tu te rendes au marché, car nos provisions touchent à leur fin. » Il se leva, sortit, et en chemin, il rencontra un étranger, un homme qui lui raconta l'histoire de la merveilleuse clairvoyance des anciens sages, celle qu'ils appellent Al-Simiya. C'est l'un des exploits de l'Al-Simiya, ou magie blanche ; fasciner les yeux. En Europe, cela a pris récemment le nom d'« Électro-biologie ».

L'inconnu, après avoir captivé l'esprit de Nur al-Din, le conduisit sur la place du marché. Nur al-Din, ébloui par les promesses de fortune facile, se laissa entraîner dans une série d'aventures malheureuses. Il pensa : « Voici l'occasion de restaurer ma fortune ! » Mais, comme il arrive souvent à ceux qui écoutent les conseils des scélérats, il se trouva bientôt dépouillé de tout ce qu'il possédait encore.

C'est là qu'intervient la ruse de l'Ancien, cet homme dont le nom ne nous est pas parvenu, mais dont la malice était grande. Par le moyen du « Simiya », ou pouvoir de fascination possédé par ce vieux scélérat, il parvint à dépouiller Nur al-Din de sa dignité et de ses derniers effets. Nur al-Din, ne sachant plus vers qui se tourner, se souvint des enseignements de son père sur la prudence, mais il était trop tard.

En chemin, il croisa un homme borgne, et, se rappelant la formule pour détourner « Al-Ayn », le mauvais œil, il murmura une prière. Il est toujours de mauvais augure de rencontrer un homme borgne, surtout au petit matin et au moment de se mettre en route pour une affaire quelconque. L'idée est que celui qui est fasciné souffrira de quelque action de l'œil physique. Les monoculaires sont aussi tenus pour des fripons : ainsi dit le dicton sanskrit : « Rares sont les borgnes qui sont des hommes honnêtes. »

Il se souvint alors du conte de Al-Nashshar, ce pauvre homme qui rêvait de richesse en balançant son pied. Al-Nashshar, de Nashr, scier : ainsi le violoneux en italien est appelé la « scie du village » (Sega del villaggio). Il est l'Alnaschar du Galland et du Richardson anglicisés. Le conte est très ancien. Il apparaît sous le nom du Brahmane et du Pot de Riz dans le Panchatantra ; et le professeur Benfey croit (comme à son habitude) que cela, avec beaucoup d'autres, dérive d'une source bouddhiste. Mais je le ferais dériver distinctement de la marchande d'Ésope qui renversa ses œufs ; d'où le proverbe latin : Ante victoriam canere triumphum, vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Dans le « Kalilah et Dimnah » et ses nombreux descendants, c'est l'« Ascète avec son pot d'huile et de miel » ; chez Rabelais (i, 33), le savetier d'Echephron renverse son lait, et ainsi Perrette chez La Fontaine. Voir les « Chips » de M. Max Muller, vol. iii, appendice. Le lecteur curieux comparera ma version avec celle qui apparaît à la fin de la Grammaire Arabe de Richardson (Édition de 1811) : il avait un meilleur, ou plutôt un manuscrit plus complet (p. 199) que tous ceux imprimés jusqu'ici.

Nur al-Din, perdu dans ses pensées, se rappela soudain qu'il avait promis à Anis al-Jalis une fiole d'« Atr » — tout parfum, spécialement l'huile de roses ; d'où vient notre mot « Ottar », par corruption turque. Il se précipita chez le marchand de parfums, espérant obtenir crédit, mais le marchand, flairant la pauvreté derrière les beaux habits, lui refusa tout. Les textes donnent « dirhams » (100 000 = 5 000 dinars) au lieu de « dinars », une erreur de copiste, comme la suite le montre.

Il rentra chez lui le cœur lourd. Anis al-Jalis, voyant son chagrin, le consola. Elle était, comme disent les textes, une de ces « jeunes esclaves » qui perdent leur « couleur » lorsqu'elles sont loin de la prospérité. Il ne pouvait se résoudre à lui avouer sa ruine, car rien n'est plus calculé pour donner offense qu'un tel refus. Richardson (p. 204), qui, cependant, doute de sa propre version (p. 208), traduit ici : « Et je ne donnerai pas la liberté à mon âme (épouse) si ce n'est dans ses appartements. » L'arabe, ou plutôt le cairote, est : « wa lá akhalli rúhi » = je ne me laisserai pas aller, c'est-à-dire être mon moi quotidien, etc.

Elle le regarda, « tandis qu'elle est dans l'étonnement et la terreur ». Il lui dit alors : « Va dans la chambre des robes », Richardson, dont le texte a « Nám » pour « Manám ». « Jusqu'à ce que j'achève sa détresse », Richardson, dont le texte est corrompu. Il voulut « dormir à ses côtés », R., le mot « Náma » portant les deux sens. Il pensa qu'elle « prendrait ma main », R., « takabbal » étant aussi ambigu.

Il se souvint qu'il était un « Mu'arras », celui qui amène des « 'Ars », mariages, etc. Ainsi l'allemand « Kupplerinn », une entremetteuse. C'est l'un des nombreux synonymes pour un proxénète, et un mot d'usage général (Pilgrimage i., 276). Le terme le plus insultant, comme Dayyús, insinue que l'homme fait le maquereau pour sa propre femme.

Il se lava les mains et le visage, etc. Voir la Nuit cccclxiv. Il fit l'aumône, « Sadakah » (sincérité), aumônes volontaires ou surérogatoires, opposées à « Zakát » (purification), aumônes légales qui sont indispensables. « La prière nous porte à mi-chemin vers Allah ; le jeûne nous amène à la porte de Son palais et les aumônes (Sadakah) nous font entrer. » Pour la « Zakát », aucun taux spécial n'est fixé ; mais il ne devrait pas être inférieur à un quarantième de la propriété, soit deux et demi pour cent. Ainsi l'Islam est, autant que je sache, la seule foi qui rende obligatoire un impôt pour les pauvres (Zakát) et qui ait inventé un impôt sur la fortune, par opposition à l'injuste et inéquitable impôt sur le revenu dont l'Angleterre s'enorgueillit.

Il se souvint alors qu'elle était une fille grecque. Il se sentait si à l'aise ; et l'idée est que l'or dans la bourse le rendait si audacieux. L'explication de Lane (in loco) est tout à fait fausse. L'orgueil engendré par la possession soudaine d'argent est un lieu commun chez les conteurs orientaux ; même dans les fables d'animaux, la souris qui a volé quelques pièces d'or devient confiante et courageuse.

Il la nomma « Al-Málihah », qui signifie aussi la belle (fém.), de « Milh » = sel, splendeur, etc. L'édition de Bulaq a « Mumallihah » = un saleron. Il voulait voir si elle sentait la douleur. Il songea au « Sardábeh » (persan) = une pièce souterraine utilisée pour la fraîcheur pendant la saison chaude. Elle est inconnue au Caire, mais chaque maison à Bagdad, en fait dans toutes les villes de Mésopotamie, en possède une. C'est sur le principe de la cave souterraine sans laquelle le vin ne se garde pas : Lane (i., 406) l'appelle une « voûte ».

Dans l'original, « Ô vieille femme ! », ce qui est insultant. Ainsi les Italiens disent « une caille à plumer ». « Amán » est le mot utilisé pour quartier sur le champ de bataille ; et il y a des histoires drôles sur nos soldats en Inde le confondant avec « a man » ou (à l'écossaise) « a mon ». Illustrant le dicton persan : « Allah Lui-même ne peut aider un fou. »

Tout article pris sur la personne et donné à un criminel est une promesse de pardon, bien sûr à la condition implicite d'une confession complète et de devenir « témoin à charge ». Une proposition naïve de partager le butin. Dans la littérature populaire, « Schacabac ». Et de ce conte vient notre dicton « un festin de Barmécide », c'est-à-dire une illusion.

Le castrat à la porte est toujours (je l'ai dit) la mode du Caire et il joue le « Suisse » avec force témoins. Comme d'habitude en Orient, le manoir était un carré creux entourant ce qu'on appelle en Espagne un patio : l'entrée extérieure était loin de l'intérieure, montrant l'étendue du domaine.

« Nahnu málihín » = nous sommes sur des termes de sel, disaient et disent les Arabes. Mais le voyageur ne doit pas se fier de nos jours à ce lien autrefois sacré ; il y a des tribus qui donneront du pain d'une main et poignarderont de l'autre. L'usage oriental du sel est un curieux contraste avec celui des Occidentaux, qui en faisaient une distinction invieuse et inhospitalière, par exemple s'asseoir au-dessus ou au-dessous de la salière. Chez les anciens, cependant, « il a pris pain et sel » signifie qu'il a juré, la nourriture étant mangée lorsqu'un serment était prêté. D'où le gâteau de la mariée fait de sel, d'eau et de farine.

« Harísah », le pudding de viande expliqué précédemment. « Sikbáj », expliqué précédemment ; il est tenu pour un plat seigneurial, inventé par Khusraw Parwiz. « Canard engraissé », dit l'édition de Breslau ii. 308, avec plus de raison.

J'ai été réprimandé dans le sud de l'Abyssinie pour avoir mangé sans ce mâchonnement : « Tu te nourris comme un mendiant qui mâchonne silencieusement dans son coin » ; et j'ai découvert plus tard que c'était un signe de bonne éducation que de manger aussi bruyamment que possible. L'orge en Arabie est, comme notre avoine, de la nourriture pour chevaux : elle engraisse en même temps qu'elle les rafraîchit. Si cela avait été connu de notre cavalerie lorsque nous avons occupé l'Égypte en 1883-84, nos pertes en chevaux auraient été bien moindres ; mais l'ignorance officielle a persisté à nourrir le bétail avec de l'avoine chauffée et les cavaliers avec du bœuf, qui est indigeste, au lieu de mouton, qui est sain.

C'est-à-dire : « Je t'adjure par Dieu ». C'est-à-dire : « C'est exactement ce qu'il te faut ». C'est-à-dire, au hasard. C'est la façon d'abattre le chameau, dont la gorge n'est jamais coupée à cause de l'épaisseur des muscles. « Égorger un chameau » est une erreur souvent faite dans les livres français. C'est-à-dire, je franchirai les bornes.

Les Arabes ont un dicton correspondant au dictum de l'école de Salerne :

Noscitur a labiis quantum sit virginis antrum: Noscitur a naso quanta sit hasta viro; (La bouche d'une jeune fille montre ce qu'est la nature de son chose ; Et l'on connaît la mentule de l'homme à la longueur de son nez.)

À quoi j'ajouterais :

Et les sourcils révèlent comment pousse la perruque inférieure.

Les observations sont purement empiriques mais, autant que mon expérience s'étend, correctes. « Kahkahah », une pratique très vulgaire. Ou « pour chaque mort il y a une cause » ; mais les anciens Arabes avaient un dicton correspondant à « Deus non fecit mortem ».

Le barbier du Roi est généralement un homme de rang pour la meilleure des raisons : il tient la vie de son Souverain entre ses doigts. L'un de ces nobles Figaros en Inde a épousé une dame anglaise qui fut, dit-on, désagréablement surprise de découvrir quels étaient les devoirs officiels de son mari.

FIN DU VOL. I.

Mustapha = l'Élu, ib. Mutawalli = Préfet de police, 259 Muzayyin = le Figaro de l'Orient, 304 Nabút = bâton de garde, 234 Nadd, parfum composé, 310 Naddábah = pleureuse, 311 Nadím = compagnon de coupe, 46 Nafas = souffle, 107 Nafs = âme, vie, ib. Nahás asfar = laiton, 40 Nahás (ahmar) = cuivre, ib. Nahnu málihín = nous sommes liés par le sel, 344 Nahs = méchant, 301 Naihah = pleureuse de profession, 311 Nudité paraphrasée, 327 Nakíb = chef de caravane, chef, syndic, 269 Nom d'Allah introduit dans un conte indécent essentiellement égyptien, 12 Narjis = Narcisse, 294 Naskh = écriture cursive, 128 Nasráni = disciple de Celui de Nazareth, 258 Nat'a = cuir servant de nappe, 20 Nata' al-dam = le cuir du sang, 318 Nombril, quant à la beauté et à la santé, 84 Proximité du siège, marque d'honneur, 250 Nègres préférés par les femmes débauchées, 6 Nouvelle lune marquant le début du Ramadan, observée avec soin, 84 Eau du Nil douce et légère, 290 Dix-neuf ans, l'âge d'une vieille fille un peu âgée en Égypte, 212 Joie bruyante scandaleuse pour la « respectabilité » musulmane, 95 Rien pour rien, un point d'honneur sexuel, 87 Serment, chose sérieuse chez les musulmans, 179 Oman = Arabie orientale, 83 Orgie orientale, différente de l'orgie européenne, 93 Ruse de entremetteuse pour obtenir plus d'argent, 302 Escroquerie à la porte, fatalement commune, 323 Scène du Jockey-Club de Paris anticipée, 327 Parodie de la profession de l'Unicité d'Allah, 177 Histoire du perroquet, folklore universel, 52 Passagers en difficulté prennent le commandement, 140 Perle, censée perdre un pour cent de sa splendeur par an, 165 Peshdadiens, race de rois perses, 75 Plaine (sol), synonymes pour, 46 Pluriel masculin utilisé par modestie lorsqu'une jeune fille s'adresse à son amant, 98 Poésie des Arabes, exige la connaissance du Désert pour être comprise, 230 Grenade, fruit censé contenir une graine du jardin d'Éden, 134 Premier Ministre apportant du poisson à la servante, 63 Latrines, une dalle avec une fente devant et un trou rond derrière, 221 Proverbes fidèles à la nature, 307 Qanoon-e-Islam cité au sujet des horoscopes, etc., 213 Raydaniyah, lieu de campement près du Caire, 245 Rayháni = écriture courbe, 128 Rais = capitaine de navire, 127 Rajaz = le septième Bahr de la prosodie arabe, 251 Rajul ikhtiyár = homme d'âge moyen, 55 Refus d'un cadeau, le plus grand affront, 336 Déchirement des vêtements, signe de chagrin ou de contrariété, 308 Respect montré aux parties du corps, aux exuvies, etc., 276 Monter un âne, ancienne pratique biblique, 262 Rims = chars, 131 Rozistan = station de jour, 29 Ruká'í = écriture de correspondance, 128 Rukhám = albâtre, 295 Ruka'tayn = prière de deux inclinaisons, 142 Sa'ad = succès, prospérité ; dérivés, 9 Sabr = patience et aloès, source de calembours, 138 Sadaf = cauri, 19 Sadakah = aumône volontaire, opposée à la Zakát, 339 Sadd = mur, digue, 114 Sáhib = compagnon, utilisé comme titre de Vizir, 237 Sáhib al-Shartah = chef du guet (Préfet de police), 259 Sáhib Nafas = maître du souffle, petit saint guérissant par l'expiration, 107 Sáhil Masr = le bord du fleuve (au Caire), 291 Saj'a = prose rimée, 116 Sakhr al-Jinni, allusion à, 41 Sákiyah = la roue hydraulique persane, 123 Sálih, prophète envoyé aux Thámúd, 169 Salmá et Layla = nos « Marie et Marthe », 265 Sama'an wa ta atan, à traduire de diverses façons, 96 Samn = beurre clarifié, 144 Sár = vendetta, 101, 114 Saráwil = pantalon bouffant ou jupon, 222 Sardábeh = pièce souterraine, 340 Sarráf = « Shroff » anglo-indien, 210 Sassanides, 75 Sawáb = récompense au Ciel, 96 Sayd wa Kanas = chasse et poursuite, 9 Cautériser un moignon à l'huile, pratique chirurgicale courante, 297 Scorpions du front = accroche-cœurs, etc., 168 Sceller un plat couvert, précaution nécessaire contre le poison, 244 Mers, les deux = la Méditerranée et l'océan Indien, 173 Sépulcre, appelé par erreur « un petit Wali », 105 Sept écoles ou éditions du Coran, 113 Shább = jeune homme entre la puberté et quarante ans, 55 Shabistan = station de nuit, 29 Shakáik al-Nu'umán = anémone, 175 Shahrázád = libératrice de la ville, 14 Shahryár = ami de la ville, 2 Shah Zamán = Roi de l'Âge, ib. Shaykh = un vieil homme, ancien, chef, 26 Shaykh, Shaybah = barbe grise, vieillard, 55 Sha'ílah = torche (aussi lampe, mèche, etc.), 259 Secouer et hocher la tête, éléments universels du langage gestuel, 300 Shám (Syrie) = terre à gauche, opposée à Al-Yaman = terre à droite, 83 « Honte » évoquée en maudissant les parents d'une personne insultée, 227 Masser les pieds, 117 Sharmutah = haillons, guenilles ; prostituées ; morceaux de viande = Kadíd, 163 Shámah = Khál, grain de beauté sur la joue, 167 Shart = une seule Talbiyah ou cri Labbayka, 226 Shatm = insulte obscène, 182 Shayyun li'lláhi = pour l'amour de Dieu, 329 Verser des larmes n'est pas une honte pour un homme, 68 Sham hamphorash = le centième nom de Dieu, gravé sur le sceau de Salomon, 173 Shiháb = étoiles filantes, 224 Shirk (association) = synthéisme, dualisme, trinitarisme, 181 Boutiques composées d'une pièce sur rue et d'une pièce sur cour, 316 Frisson précédant la transe magnétique, 44 Shuhadá, martyrs, catégorie étendue, 171 Shuhúd = assesseurs de la Cour du Kazi, 21 Shurayh, plus rusé que le renard, 252 Shúshah = mèche de cheveux sur le sommet, 308 Simát = table à dîner, 178 Simiyá = magie blanche, 305, 332 S'asseoir sur les tibias et les genoux, posture éprouvante, 130 Esclaves préférés par les femmes débauchées, 191 Tranche de lune = doigt de lune, 91 Introduire des hommes en fraude dans le Harem, 282 Arracher le turban, une industrie lucrative, 259 Aux flancs souples, attribut de beauté, 168 La mort de Salomon fixant la date d'un conte, 41 « Fils » utilisé pour « petit-fils », plus affectueux, 243 Fils d'un siècle = âgé de cent ans, 126 Fils d'Adam = hommes, 130 Fils de Sásán = Sassanides, 2 L'orateur se place en premier, 33 Salive séchée par la peur, 285 Bâton brisé dès le premier assaut = échec dès la première tentative, 64 Mélodies de rue changeant selon la mode, 311 Frapper de la main droite sur la gauche, signe de contrariété, 298 Frapper avec la chaussure, le tuyau de pipe, etc., hautement insultant, 110 Subh-i-kázib = faux aube, 78 Subh-i-sádik = vrai aube, ib. Sucer la langue = « baiser avec la lèvre intérieure », 270 Sufrah = table à dîner, 178 Bâton de sucre = Zuckerpüppchen allemand, 167 Suhá, étoile dans la Grande Ourse, ib. Sulayman et Sakhr al-Jinni, 42 Sullam = échelle ; pilori, 331 Sulus = écriture solennelle, 128 Grosses sommes pesées, 281 Soleil saluant Mohammed, 45 Pratiques superstitieuses non limitées aux classes inférieures, 40 Surriyat = concubine, 27 Su 'ubán = dragon, basilic = Tannín, 172 Su'úd utilisé comme contre-odeur, 279 Suwán = syénite, 238 Taghúm, sorte de grognement onomatopéique, 228 Tailleur contraint de couper l'étoffe en présence du propriétaire, 321 Tákiyah, calotte portée sous le Fez, calotte, 224 Talbiyah = le cri Labbayka, 226 Tammúz = juillet, 53 Tamar Hanná = fleur de troène, 83 Tár = tambourin, 215 Tarbúsh = Sar-púsh persan, couvre-chef, ib. Tarík = faites place, 66 Tarjumán = truchement, drogman, 100 Tasbíh = saluer à l'aube, 258 Taur (Thaur, Saur), un vestige vénérable de langage indivis, 16 Tawáshi, nom odieux pour un eunuque, 235 Larmes versées sur une séparation passée, 283 Mille dirhams et mille dinars = environ 125 £ et 500 £ respectivement, 281 Trois jours, durée de l'hospitalité, 3 Recevoir une bastonnade dans le dos, 243 Tibn = paille broyée, 16 Tobba (himyarite) = le Grand ou le Chef, 216 Langue de l'affaire = mots suggérés par les circonstances, 121 Tughyán = Kufr, rejet de la Vraie Religion, 169 Túmár = lettres onciales, 129 Turban, ne pas le poser par terre par respect, 223 « Turc », probablement un ajout tardif, 52 Se retourner en désespoir contre un oppresseur, 246 Odah, correctement Uta = chambre privée d'une concubine, 286 Géographie ultra-shakespearienne, « Fars de Roum », 45 Umamah et Atikah, conte de deux femmes aujourd'hui oublié, 61 Umm Amir = Mère d'Amir, surnom de la hyène, 43 'Urban = Arabes sauvages, 112 Usfur = carthame, 219 Uzayr = Esdras, 257 Variétés d'écriture, 129 Wady, « vallée », 51 Wahsh = bête sauvage et synonymes, 242 Wakálah ; décrit dans Pèlerinage i. 60, 266 Wakkád = chauffeur, 312 Wali = gouverneur (civil), 259 Wa'l-Salám = et ici finit l'affaire, 102 Ablutions après évacuation, 220 Chemin d'Allah = propriété commune, 91 Wazir = Ministre, 2 « Qu'est-ce que cela comparé à », façon populaire d'exprimer une grande différence, 37 Femme, désignée par euphémisme au masculin, 67 Jardinage aux fenêtres, ancienne pratique en Orient, 301 Vin bouilli = vinum coctum, 132 Boire du vin vicie le rite du Pèlerinage, 97 Vin montant à la tête, effet du froid après une pièce chauffée, 224 Vin, pourquoi filtré ? 27 Wiswás = tentation ou suggestion diabolique, 106 Femmes bastonnées, 183 Merveille (=cause) dans chaque mort, 351 Wuldán = Ghilmán, les beaux jeunes gens du Paradis, 211 Wuzu, ablution = ablutions mineures, 142 Yá Ba'íd = Ô toi, le distant, euphémisme pour une insulte grossière, 41 Yá bárid = Ô fou, 313 Yá hú = Ô lui ! Le Yahoo de Swift ? 240 Yahúdí pour Juif, moins poli que Banu Isráíl, 210 Yá Khálati = sœur de la mère, en s'adressant aux personnes âgées, 303 Yá Mash'úm = Ô toi, le malchanceux, 221 Yá házá = Ô toi, celui-ci, un peu dédaigneux, 240 Yá Sattár = Toi qui voiles les secrets honteux de Tes créatures, 258 Yá Tayyib al-Khál = Ô toi, neveu d'un bon oncle, 303 Yaum al-Id = la grande fête, 317 Jeunesse décrite en termes s'appliquant aux femmes, 144 Zábit = Préfet de police, 259 Zakát = aumône légale, 339 Zambúr = clitoris, 90 Zemzem = eau saumâtre, 284 Zikr = litanies, 124 Zírbájah = viande préparée avec des graines de cumin, etc., 278 Ziyárat = visite à une personne ou un lieu pieux, 125 Zauba'ah = tempête de sable dans le désert, 114 Zubb = pénis, 92 Zabbál = vidangeur, 312 Zulf = mèche de tempe, 308 Zulm, injustice, tyrannie ; le pire des crimes d'un monarque, 190 Porte Zuwaylah, plus correctement Báb Zawilah, 269

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