Grand es-Tu, Seigneur, et souverainement digne de louange ; grande est Ta puissance, et Ta sagesse n’a point de mesure. Et c’est Toi que l’homme veut louer, l’homme, cette infime parcelle de Ta création, l’homme qui porte avec lui sa mortalité, témoignage de son péché, témoignage que Tu résistes aux orgueilleux ; et pourtant l’homme veut Te louer, lui, cette infime parcelle de Ta création. Tu nous éveilles au délice de Te louer ; car Tu nous as faits pour Toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi. Accorde-moi, Seigneur, de savoir et de comprendre ce qui est premier, de T’invoquer ou de Te louer ? Et, de même, de Te connaître ou de T’invoquer ? Car qui peut T’invoquer sans Te connaître ? Car celui qui ne Te connaît pas risque d’invoquer autre chose que ce que Tu es. Ou bien est-ce plutôt que nous T’invoquons afin de Te connaître ? Mais comment invoqueront-ils Celui en qui ils n’ont pas cru ? Ou comment croiront-ils sans prédicateur ? Et ceux qui cherchent le Seigneur Le loueront : car ceux qui cherchent Le trouveront, et ceux qui Le trouvent Le loueront. Je Te chercherai, Seigneur, en T’invoquant ; et je T’invoquerai en croyant en Toi ; car c’est à nous que Tu as été prêché. Ma foi, Seigneur, celle que Tu m’as donnée, celle dont Tu m’as inspiré par l’Incarnation de Ton Fils, par le ministère du Prédicateur, celle-là T’invoquera.
Et comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et Seigneur, puisque, lorsque je L’invoque, je L’invoque en moi-même ? Et quelle place y a-t-il en moi où mon Dieu puisse entrer ? Où Dieu peut-Il entrer en moi, Dieu qui a fait le ciel et la terre ? Existe-t-il donc, Seigneur mon Dieu, quoi que ce soit en moi qui puisse Te contenir ? Le ciel et la terre, que Tu as faits, et dans lesquels Tu m’as fait, Te contiennent-ils ? Ou bien, parce que rien de ce qui existe ne pourrait exister sans Toi, tout ce qui existe Te contient-il ? Puisque, moi aussi, j’existe, pourquoi demandé-je que Tu entres en moi, moi qui ne serais pas si Tu n’étais en moi ? Pourquoi ? Parce que je ne suis pas encore descendu aux enfers, et pourtant Tu y es aussi. Car si je descends aux enfers, Tu y es. Je ne pourrais donc pas être, mon Dieu, je ne pourrais absolument pas être, si Tu n’étais en moi ; ou plutôt, à moins que je ne sois en Toi, de qui sont toutes choses, par qui sont toutes choses, en qui sont toutes choses ? Il en est ainsi, Seigneur, il en est ainsi. Où T’invoqué-je, puisque je suis en Toi ? Ou d’où pourrais-Tu entrer en moi ? Car où puis-je aller au-delà du ciel et de la terre, pour que de là mon Dieu vienne en moi, Lui qui a dit : Je remplis le ciel et la terre.
Le ciel et la terre Te contiennent-ils donc, puisque Tu les remplis ? Ou bien les remplis-Tu en débordant, puisqu’ils ne Te contiennent pas ? Et où, quand le ciel et la terre sont remplis, répands-Tu le reste de Toi-même ? Ou bien n’as-Tu pas besoin que quelque chose Te contienne, Toi qui contiens toutes choses, puisque ce que Tu remplis, Tu le remplis en le contenant ? Car les vases que Tu remplis ne Te soutiennent pas, puisque, même s’ils étaient brisés, Tu ne serais pas répandu. Et quand Tu es répandu sur nous, Tu n’es pas renversé, mais Tu nous élèves ; Tu n’es pas dissipé, mais Tu nous rassembles. Mais Toi qui remplis toutes choses, les remplis-Tu par Ta totalité ? Ou, puisque toutes choses ne peuvent Te contenir en entier, contiennent-elles une partie de Toi ? Et toutes à la fois la même partie ? Ou chacune sa propre partie, la plus grande davantage, la plus petite moins ? Existe-t-il donc une partie de Toi qui soit plus grande, une autre plus petite ? Ou es-Tu tout entier partout, alors que rien ne Te contient tout entier ?
Que es-Tu donc, mon Dieu ? Quoi, sinon le Seigneur Dieu ? Car qui est Seigneur sinon le Seigneur ? Ou qui est Dieu sinon notre Dieu ? Très haut, très bon, très puissant, très omnipotent ; très miséricordieux, et pourtant très juste ; très caché, et pourtant très présent ; très beau, et pourtant très fort ; stable, et pourtant incompréhensible ; immuable, et pourtant changeant toutes choses ; jamais nouveau, jamais vieux ; renouvelant tout, et amenant la vieillesse sur les orgueilleux sans qu’ils le sachent ; toujours agissant, toujours au repos ; rassemblant toujours, et ne manquant de rien ; soutenant, remplissant et protégeant ; créant, nourrissant et faisant mûrir ; cherchant, et pourtant possédant toutes choses. Tu aimes, sans passion ; Tu es jaloux, sans inquiétude ; Tu Te repens, sans souffrir ; Tu es en colère, et pourtant serein ; Tu changes Tes œuvres, sans changer Ton dessein ; Tu reçois ce que Tu trouves, sans jamais l’avoir perdu ; jamais dans le besoin, et pourtant Te réjouissant de Tes gains ; jamais avare, et pourtant exigeant l’usure. Tu donnes en surplus pour que Tu puisses être débiteur ; et qui possède quelque chose qui ne soit à Toi ? Tu paies les dettes, n’en devant aucune ; Tu remets les dettes, sans rien perdre. Et qu’ai-je dit là, mon Dieu, ma vie, ma sainte joie ? Ou que dit quiconque quand il parle de Toi ? Pourtant, malheur à celui qui ne parle pas, car les plus éloquents sont muets.
Oh ! que je puisse me reposer en Toi ! Oh ! que Tu entres dans mon cœur, et que Tu l’enivres, afin que j’oublie mes maux et que je T’embrasse, Toi, mon seul bien ! Que es-Tu pour moi ? Dans Ta pitié, enseigne-le-moi. Ou que suis-je pour Toi, pour que Tu exiges mon amour, et que, si je ne Te le donne pas, Tu T’irrites contre moi, et me menaces de maux cruels ? Est-ce donc un mal léger que de ne pas T’aimer ? Oh ! pour l’amour de Ta miséricorde, dis-moi, Seigneur mon Dieu, ce que Tu es pour moi. Dis à mon âme : Je suis ton salut. Parle ainsi, afin que j’entende. Voici, Seigneur, mon cœur est devant Toi ; ouvre ses oreilles et dis à mon âme : Je suis ton salut. Après cette voix, laisse-moi courir et Te saisir. Ne cache pas Ta face devant moi. Laisse-moi mourir — de peur que je ne meure — pourvu seulement que je voie Ta face.
Étroite est la demeure de mon âme ; élargis-la pour que Tu puisses y entrer. Elle est en ruines ; répare-la. Elle renferme ce qui doit offenser Tes yeux ; je l’avoue et je le sais. Mais qui la purifiera ? Ou vers qui devrais-je crier, sinon vers Toi ? Seigneur, purifie-moi de mes fautes secrètes, et épargne à Ton serviteur la puissance de l’ennemi. Je crois, et c’est pourquoi je parle. Seigneur, Tu sais. N’ai-je pas confessé devant Toi mes transgressions, et Tu as, mon Dieu, pardonné l’iniquité de mon cœur ? Je ne conteste pas en jugement avec Toi, qui es la vérité ; je crains de me tromper moi-même, de peur que mon iniquité ne se mente à elle-même. C’est pourquoi je ne conteste pas en jugement avec Toi ; car si Tu marquais les iniquités, Seigneur, Seigneur, qui subsisterait ?
Pourtant, permets-moi de parler à Ta miséricorde, à moi, poussière et cendre. Pourtant, permets-moi de parler, puisque je parle à Ta miséricorde et non à un homme méprisant. Toi aussi, peut-être, Tu me méprises, mais Tu reviendras et auras compassion de moi. Car que dirais-je, Seigneur mon Dieu, sinon que je ne sais d’où je suis venu dans cette vie mourante (l’appellerai-je ainsi ?) ou cette mort vivante. Alors aussitôt les consolations de Ta compassion m’ont accueilli, comme je l’ai entendu dire (car je ne m’en souviens pas) par les parents de ma chair, de la substance desquels Tu m’as un jour formé. Ainsi m’ont accueilli les consolations du lait maternel. Car ni ma mère ni mes nourrices ne remplissaient leurs propres seins pour moi ; mais Tu leur donnais la nourriture de mon enfance par elles, selon Ton ordonnance, par laquelle Tu distribues Tes richesses à travers les sources cachées de toutes choses. Tu m’as aussi donné de ne désirer rien de plus que ce que Tu donnais ; et à mes nourrices de me donner volontiers ce que Tu leur donnais. Car elles, avec une affection apprise du ciel, me donnaient volontiers ce dont elles abondaient par Toi. Car ce bien que je recevais d’elles était un bien pour elles. Et ce n’était pas vraiment d’elles, mais par elles ; car de Toi, ô Dieu, viennent toutes les bonnes choses, et de mon Dieu vient tout mon salut. Cela, je l’ai appris depuis, Toi, par ces dons Tiens, au-dedans et au-dehors, Te proclamant à moi. Car alors je ne savais que téter ; me reposer en ce qui plaisait, et pleurer à ce qui offensait ma chair ; rien de plus.
Ensuite, je commençai à sourire ; d’abord en dormant, puis en étant éveillé : car ainsi me fut-il raconté, et je le crus ; car nous voyons la même chose chez d’autres nourrissons, bien que je ne m’en souvienne pas moi-même. Ainsi, petit à petit, je pris conscience d’où j’étais ; et je voulus exprimer mes désirs à ceux qui pouvaient les satisfaire, et je ne le pouvais pas ; car les désirs étaient en moi, et eux au-dehors ; et ils ne pouvaient, par aucun de leurs sens, entrer dans mon esprit. Alors je remuais au hasard membres et voix, faisant les quelques signes que je pouvais, et tels que je pouvais, ressemblant, bien qu’en vérité très peu, à ce que je désirais. Et quand je n’étais pas immédiatement obéi (mes désirs étant nuisibles ou inintelligibles), alors je m’indignais contre mes aînés de ne pas se soumettre à moi, contre ceux qui ne me devaient aucun service, de ne pas me servir ; et je me vengeais sur eux par des larmes. C’est ainsi que j’ai appris que les nourrissons sont, en les observant ; et que j’étais moi-même ainsi, ils me l’ont montré, sans le savoir, mieux que mes nourrices qui le savaient.
Et voici ! mon enfance est morte depuis longtemps, et je vis. Mais Toi, Seigneur, qui vis éternellement, et en qui rien ne meurt : car avant la fondation des mondes, et avant tout ce qui peut être appelé « avant », Tu es, et Tu es Dieu et Seigneur de tout ce que Tu as créé : en Toi demeurent, fixées pour toujours, les causes premières de toutes choses inconstantes ; et de toutes choses changeantes, les sources demeurent en Toi immuables : et en Toi vivent les raisons éternelles de toutes choses déraisonnables et temporelles. Dis, Seigneur, à moi, Ton suppliant ; dis, tout miséricordieux, à moi, Ton misérable ; dis, mon enfance a-t-elle succédé à un autre âge de moi qui est mort avant elle ? Était-ce celui que j’ai passé dans le sein de ma mère ? Car j’en ai entendu parler, et j’ai moi-même vu des femmes enceintes ; et qu’y avait-il avant cette vie encore, ô Dieu, ma joie, étais-je quelque part ou quelqu’un ? Car pour cela, je n’ai personne pour me le dire, ni père ni mère, ni l’expérience des autres, ni ma propre mémoire. Te moques-Tu de moi en me demandant cela, et m’ordonnes-Tu de Te louer et de Te reconnaître, pour ce que je sais ?
Je Te reconnais, Seigneur du ciel et de la terre, et je Te loue pour les premiers rudiments de mon être, et mon enfance, dont je ne me souviens de rien ; car Tu as disposé que l’homme puisse deviner beaucoup de choses sur lui-même par les autres ; et croire beaucoup sur la foi de faibles femmes. Déjà alors j’avais l’être et la vie, et (à la fin de mon enfance) je pouvais chercher des signes par lesquels faire connaître aux autres mes sensations. D’où un tel être pourrait-il venir, sinon de Toi, Seigneur ? Quelqu’un sera-t-il son propre artisan ? Ou peut-il être dérivé ailleurs quelque veine, qui puisse verser l’essence et la vie en nous, sinon de Toi, ô Seigneur, en qui l’essence et la vie sont une ? Car Toi-même es suprêmement Essence et Vie. Car Tu es très haut, et Tu n’es pas changé, et en Toi le jour ne touche pas à sa fin ; pourtant en Toi il touche à sa fin ; parce que toutes ces choses aussi sont en Toi. Car elles n’auraient aucun moyen de passer, si Tu ne les soutenais. Et puisque Tes années ne manquent pas, Tes années sont un seul aujourd’hui. Combien de nos années et de celles de nos pères ont coulé à travers Ton « aujourd’hui », et en ont reçu la mesure et le moule de tel être qu’elles avaient ; et d’autres encore couleront, et recevront ainsi le moule de leur degré d’être. Mais Tu es toujours le même, et toutes les choses de demain, et tout ce qui est au-delà, et tout ce d’hier, et tout ce qui est derrière, Tu l’as fait aujourd’hui. Qu’importe pour moi, si quelqu’un ne comprend pas cela ? Qu’il se réjouisse aussi et dise : Qu’est-ce que ceci ? Qu’il se réjouisse même ainsi ! Et qu’il se contente plutôt en ne découvrant pas de Te découvrir, que par la découverte de ne pas Te découvrir.
Écoute, ô Dieu. Hélas, pour le péché de l’homme ! Ainsi dit l’homme, et Tu as pitié de lui ; car Tu l’as fait, mais le péché en lui, Tu ne l’as pas fait. Qui me rappelle les péchés de mon enfance ? Car à Tes yeux nul n’est pur de péché, pas même le nourrisson dont la vie n’est qu’un jour sur la terre. Qui me le rappelle ? Chaque petit nourrisson ne le fait-il pas, en qui je vois ce dont je ne me souviens pas de moi-même ? Quel était donc mon péché ? Était-ce de me pendre au sein et de pleurer ? Car si je le faisais maintenant pour une nourriture adaptée à mon âge, je serais justement tourné en dérision et réprimandé. Ce que je faisais alors était digne de reproche ; mais comme je ne pouvais comprendre le reproche, l’usage et la raison m’interdisaient d’être réprimandé. Car ces habitudes, une fois adultes, nous les déracinons et les rejetons. Or personne, bien qu’il taille, ne rejette sciemment ce qui est bon. Ou était-ce alors bon, même pour un temps, de pleurer pour ce qui, si cela m’était donné, me ferait du mal ? De ressentir amèrement que des personnes libres, et mes aînés, oui, les auteurs mêmes de ma naissance, ne me servaient pas ? que beaucoup d’autres, plus sages que moi, n’obéissaient pas au signe de mon bon plaisir ? de faire de mon mieux pour frapper et blesser, parce que des ordres n’étaient pas obéis, qui auraient été obéis à mon détriment ? La faiblesse donc des membres de l’enfance, non sa volonté, est son innocence. Moi-même, j’ai vu et connu un bébé envieux ; il ne pouvait parler, pourtant il pâlissait et regardait amèrement son frère de lait. Qui ne sait cela ? Les mères et les nourrices vous disent qu’elles apaisent ces choses par je ne sais quels remèdes. Est-ce aussi de l’innocence, quand la fontaine de lait coule en riche abondance, de ne pas supporter qu’un autre la partage, bien que dans le plus grand besoin, et dont la vie même dépend encore de cela ? Nous supportons tout cela doucement, non comme n’étant pas des maux ou des maux légers, mais parce qu’ils disparaîtront avec l’âge ; car, bien que tolérés maintenant, les mêmes tempéraments sont absolument intolérables lorsqu’on les trouve dans des années plus mûres.
Toi donc, Seigneur mon Dieu, qui as donné la vie à cette enfance, la pourvoyant ainsi de sens (comme nous le voyons) le cadre que Tu as donné, compactant ses membres, ornant ses proportions, et, pour son bien général et sa sécurité, implantant en lui toutes les fonctions vitales, Tu m’ordonnes de Te louer en ces choses, de Te confesser, et de chanter Ton nom, Toi le Très-Haut. Car Tu es Dieu, Tout-Puissant et Bon, même si Tu n’avais rien fait d’autre que cela seul, ce que nul ne pouvait faire sinon Toi : dont l’Unité est le moule de toutes choses ; qui, de Ta propre beauté, rends toutes choses belles ; et ordonnes toutes choses par Ta loi. Cet âge donc, Seigneur, dont je n’ai aucun souvenir, que je prends sur la parole d’autrui, et que je devine par d’autres nourrissons que j’ai dépassé, bien que la supposition soit vraie, je suis pourtant réticent à le compter dans cette vie mienne que je vis dans ce monde. Car pas moins que celle que j’ai passée dans le sein de ma mère, elle m’est cachée dans les ombres de l’oubli. Mais si j’ai été formé dans l’iniquité, et dans le péché ma mère m’a conçu, où, je T’en prie, ô mon Dieu, où, Seigneur, ou quand, étais-je Ton serviteur sans faute ? Mais, voici ! cette période, je la passe sous silence ; et qu’ai-je maintenant à faire avec cela, dont je ne peux rappeler aucun vestige ?
Passant de là de l’enfance, je vins à l’adolescence, ou plutôt elle vint à moi, déplaçant l’enfance. Et elle ne disparut pas, — (car où est-elle allée ?) — et pourtant elle n’était plus. Car je n’étais plus un nourrisson sans parole, mais un garçon parlant. Je m’en souviens ; et j’ai depuis observé comment j’ai appris à parler. Ce n’est pas que mes aînés m’aient enseigné les mots (comme, peu après, d’autres apprentissages) selon une méthode établie ; mais moi, désirant par des cris et des accents brisés et des mouvements variés de mes membres exprimer mes pensées, pour que je puisse obtenir ma volonté, et pourtant incapable d’exprimer tout ce que je voulais, ou à qui je voulais, je pratiquais moi-même, par l’intelligence que Tu, mon Dieu, m’as donnée, les sons dans ma mémoire. Quand ils nommaient quelque chose, et qu’à mesure qu’ils parlaient ils se tournaient vers elle, je voyais et je retenais qu’ils appelaient ce qu’ils voulaient désigner par le nom qu’ils prononçaient. Et qu’ils entendaient cette chose et nulle autre, cela était clair par le mouvement de leur corps, le langage naturel, pour ainsi dire, de toutes les nations, exprimé par le visage, les regards des yeux, les gestes des membres, et les tons de la voix, indiquant les affections de l’esprit, alors qu’il poursuit, possède, rejette ou fuit. Et ainsi, en entendant constamment les mots, tels qu’ils survenaient dans diverses phrases, je recueillais graduellement ce qu’ils signifiaient ; et ayant brisé dans ma bouche ces signes, je donnai par là expression à ma volonté. Ainsi, j’échangeais avec ceux qui m’entouraient ces signes courants de nos volontés, et je me lançais ainsi plus avant dans le commerce orageux de la vie humaine, dépendant pourtant de l’autorité parentale et du signe des aînés.
Ô Dieu mon Dieu, quelles misères et quelles moqueries n’ai-je pas expérimentées alors, quand l’obéissance à mes maîtres m’était proposée, comme convenant à un garçon, afin que dans ce monde je puisse prospérer, et exceller dans la science de la langue, qui devrait servir à la « louange des hommes », et aux richesses trompeuses. Ensuite, je fus mis à l’école pour acquérir le savoir, dont moi (pauvre misérable) je ne connaissais pas l’utilité ; et pourtant, si j’étais paresseux dans l’apprentissage, j’étais battu. Car cela était jugé juste par nos ancêtres ; et beaucoup, passant par le même chemin avant nous, ont tracé pour nous des sentiers pénibles, à travers lesquels nous étions contraints de passer ; multipliant le labeur et le chagrin sur les fils d’Adam. Mais, Seigneur, nous avons trouvé que les hommes T’invoquaient, et nous avons appris d’eux à penser à Toi (selon nos pouvoirs) comme à quelque Être grand, qui, bien que caché à nos sens, pouvait nous entendre et nous aider. Car c’est ainsi que je commençai, tout garçon, à Te prier, mon aide et mon refuge ; et je brisai les chaînes de ma langue pour T’invoquer, Te priant, bien que petit, mais avec une ferveur non moins grande, de ne pas être battu à l’école. Et quand Tu ne m’entendais pas (ne m’abandonnant pas pour autant à la folie), mes aînés, oui, mes parents eux-mêmes, qui pourtant ne me voulaient aucun mal, se moquaient de mes coups, mon grand et douloureux mal d’alors.
Existe-t-il, Seigneur, une âme si grande, et s’attachant à Toi avec une affection si intense (car une sorte de stupidité peut en quelque sorte le faire) ; mais existe-t-il quelqu’un qui, en s’attachant dévotement à Toi, soit doué d’un esprit si grand, qu’il puisse penser aussi légèrement des chevalets, des crochets et autres tourments (contre lesquels, à travers toutes les terres, les hommes T’invoquent avec une terreur extrême), se moquant de ceux par qui ils sont le plus amèrement craints, comme nos parents se moquaient des tourments que nous souffrions dans notre enfance de la part de nos maîtres ? Car nous ne craignions pas moins nos tourments ; et nous ne T’invoquions pas moins pour y échapper. Et pourtant nous péchions, en écrivant ou en lisant ou en étudiant moins qu’il n’était exigé de nous. Car nous ne manquions pas, Seigneur, de mémoire ou de capacité, dont Ta volonté donnait assez pour notre âge ; mais notre seul délice était le jeu ; et pour cela nous étions punis par ceux qui pourtant faisaient eux-mêmes la même chose. Mais l’oisiveté des gens plus âgés est appelée « affaires » ; celle des garçons, étant réellement la même, est punie par ces aînés ; et personne ne plaint ni les garçons ni les hommes. Car quelqu’un de sain d’esprit approuvera-t-il que j’aie été battu comme un garçon, parce qu’en jouant à la balle, je faisais moins de progrès dans des études que je devais apprendre, seulement pour que, devenu homme, je puisse jouer plus indécemment ? Et que faisait d’autre celui qui me battait ? qui, s’il était vaincu dans quelque discussion futile avec son collègue précepteur, était plus aigri et jaloux que moi quand j’étais battu au ballon par un compagnon de jeu ?
Pourtant, en cela j'ai péché, ô Seigneur Dieu, Créateur et ordonnateur de toutes choses dans la nature, ordonnateur du péché seul, ô Seigneur mon Dieu, j'ai péché en transgressant les commandements de mes parents et ceux de mes maîtres. Car ce qu'ils voulaient me faire apprendre, quel qu'en fût le motif, j'aurais pu par la suite en faire bon usage. Mais je désobéissais, non par un meilleur choix, mais par amour du jeu, aimant l'orgueil de la victoire dans mes concours, et voulant me faire chatouiller les oreilles par des fables mensongères, pour qu'elles en démangeassent davantage ; cette même curiosité brillant de plus en plus dans mes yeux pour les spectacles et les jeux de mes aînés. Pourtant, ceux qui donnent ces spectacles sont en telle estime que presque tous souhaitent la même chose pour leurs enfants, tout en étant fort disposés à ce qu'ils soient battus si ces mêmes jeux les détournent des études par lesquelles ils voudraient qu'ils parviennent à être ceux qui les donnent. Regarde avec pitié, Seigneur, ces choses, et délivre-nous qui t'invoquons maintenant ; délivre aussi ceux qui ne t'invoquent pas encore, afin qu'ils puissent t'invoquer, et que tu puisses les délivrer.
Enfant, donc, j'avais déjà entendu parler d'une vie éternelle, qui nous était promise par l'humilité du Seigneur notre Dieu s'abaissant jusqu'à notre orgueil ; et dès le sein de ma mère, qui espérait grandement en toi, j'avais été marqué du signe de sa croix et salé de son sel. Tu vis, Seigneur, comment, alors que j'étais encore enfant, ayant été un jour saisi d'une oppression soudaine de l'estomac, et proche de la mort — tu vis, mon Dieu (car tu étais mon gardien), avec quel empressement et quelle foi je cherchai, auprès des soins pieux de ma mère et de ton Église, mère de nous tous, le baptême de ton Christ, mon Dieu et Seigneur. Sur quoi la mère de ma chair, très troublée (puisqu'avec un cœur pur dans ta foi, elle enfantait plus amoureusement encore mon salut), aurait voulu dans sa hâte empressée pourvoir à ma consécration et à ma purification par les sacrements salutaires, en te confessant, Seigneur Jésus, pour la rémission des péchés, si je n'avais soudainement recouvré la santé. Et ainsi, comme s'il me fallait être à nouveau souillé si je vivais, ma purification fut différée, parce que les souillures du péché apporteraient, après ce lavage, une culpabilité plus grande et plus périlleuse. Je croyais donc déjà : et ma mère, et toute la maison, excepté mon père : pourtant, il ne l'emporta pas sur le pouvoir de la piété de ma mère en moi, afin que, comme il ne croyait pas encore, je ne crusse pas non plus. Car c'était son souci ardent que toi, mon Dieu, plutôt que lui, tu devinsses mon père ; et en cela tu l'aidas à l'emporter sur son mari, à qui elle obéissait, meilleure qu'elle était, obéissant en cela aussi à toi, qui l'as ainsi commandé.
Je t'en supplie, mon Dieu, je voudrais savoir, si tel est ton bon vouloir, dans quel but mon baptême fut alors différé ? était-ce pour mon bien que la bride me fut, pour ainsi dire, lâchée, pour que je péchasse ? ou ne le fut-elle pas ? Si ce n'est le cas, pourquoi résonne-t-il encore à nos oreilles de toutes parts : « Laissez-le, qu'il fasse ce qu'il veut, car il n'est pas encore baptisé » ? mais pour ce qui est de la santé corporelle, personne ne dit : « Qu'il soit plus gravement blessé, car il n'est pas encore guéri. » Combien mieux eût valu, alors, que je fusse guéri sur-le-champ ; et qu'ensuite, par les soins de mes amis et les miens propres, la santé recouvrée de mon âme eût été gardée en sécurité sous ta garde, toi qui l'avais donnée. Mieux, vraiment. Mais combien de grandes vagues de tentation semblaient s'amonceler sur moi après mon enfance ! Ma mère les prévit ; et préféra exposer à elles l'argile dont je pourrais être façonné plus tard, plutôt que l'ouvrage lui-même, une fois formé.
Dans l'enfance elle-même, cependant (si beaucoup moins redoutée pour moi que la jeunesse), je n'aimais pas l'étude, et je haïssais d'y être contraint. Pourtant, j'y étais contraint ; et c'était bien fait à mon égard, mais je ne faisais pas le bien ; car, sans contrainte, je n'eusse point appris. Mais personne ne fait le bien contre son gré, même si ce qu'il fait est bien. Pourtant, ceux qui me contraignaient ne faisaient pas le bien non plus, mais ce qui était bien m'arrivait de toi, mon Dieu. Car ils ne se souciaient pas de la manière dont j'emploierais ce qu'ils me forçaient à apprendre, sinon pour rassasier les désirs insatiables d'une richesse mendiante et d'une gloire honteuse. Mais toi, par qui les cheveux mêmes de notre tête sont comptés, tu utilisas pour mon bien l'erreur de tous ceux qui me pressaient d'apprendre ; et quant à la mienne, qui ne voulais pas apprendre, tu l'utilisas pour mon châtiment — une peine appropriée pour un si petit garçon et un si grand pécheur. Ainsi, par ceux qui ne faisaient pas le bien, tu fis le bien pour moi ; et par mon propre péché, tu me punis justement. Car tu l'as commandé, et il en est ainsi, que chaque affection désordonnée soit son propre châtiment.
Mais pourquoi haïssais-je tant le grec, que j'étudiais enfant ? Je ne le sais pas encore pleinement. Car le latin, je l'aimais ; non ce que mes premiers maîtres, mais ce que les soi-disant grammairiens m'enseignaient. Car ces premières leçons, lire, écrire et compter, je les pensais un fardeau et une peine aussi grands que n'importe quel grec. Et pourtant, d'où venait cela aussi, sinon du péché et de la vanité de cette vie, parce que j'étais chair, et un souffle qui s'en va et ne revient pas ? Car ces premières leçons étaient certes meilleures, parce que plus certaines ; par elles, j'obtins, et je retiens encore, le pouvoir de lire ce que je trouve écrit, et d'écrire moi-même ce que je veux ; tandis que dans les autres, j'étais forcé d'apprendre les errances d'un certain Énée, oublieux des miennes, et de pleurer Didon morte, parce qu'elle s'était tuée par amour ; tandis que, les yeux secs, je supportais mon misérable moi mourant au milieu de ces choses, loin de toi, ô Dieu ma vie.
Car qu'y a-t-il de plus misérable qu'un être misérable qui ne s'apitoie pas sur lui-même ; pleurant la mort de Didon par amour pour Énée, mais ne pleurant pas sa propre mort par manque d'amour pour toi, ô Dieu. Toi, lumière de mon cœur, toi, pain de mon âme la plus intime, toi, Puissance qui donnes de la vigueur à mon esprit, qui vivifies mes pensées, je ne t'aimais pas. J'ai commis la fornication contre toi, et tout autour de moi, ainsi fornicant, résonnait : « Bien fait ! Bien fait ! » car l'amitié de ce monde est fornication contre toi ; et « Bien fait ! Bien fait ! » résonne jusqu'à ce qu'on ait honte de ne pas être ainsi un homme. Et pour tout cela je ne pleurais pas, moi qui pleurais Didon immolée, et « cherchant par l'épée un coup et une blessure extrême », cherchant moi-même pendant ce temps une pire extrémité, la plus extrême et la plus basse de tes créatures, t'ayant abandonné, terre passant en la terre. Et si l'on m'interdisait de lire tout cela, j'étais chagriné de ne pouvoir lire ce qui me chagrinait. Une telle folie est tenue pour une science plus haute et plus riche que celle par laquelle j'appris à lire et à écrire.
Mais maintenant, mon Dieu, crie haut et fort dans mon âme ; et que ta vérité me dise : « Non, pas ainsi, non, pas ainsi. Bien meilleure était cette première étude. » Car, voici, je voudrais volontiers oublier les errances d'Énée et tout le reste, plutôt que de savoir lire et écrire. Mais au-dessus de l'entrée de l'école de grammaire, un voile est tiré ! Vrai ; mais n'est-ce pas là moins l'emblème de quelque chose de caché, qu'un manteau d'erreur ? Que ceux que je ne crains plus ne crient pas contre moi, tandis que je confesse à toi, mon Dieu, tout ce que mon âme veut, et acquiesce à la condamnation de mes mauvaises voies, afin que je puisse aimer tes bonnes voies. Que ni les acheteurs ni les vendeurs de science grammaticale ne crient contre moi. Car si je leur demande s'il est vrai qu'Énée vint un jour à Carthage, comme le raconte le poète, les moins instruits répondront qu'ils ne savent pas, les plus instruits que jamais il ne le fit. Mais si je demandais avec quelles lettres le nom « Énée » s'écrit, tous ceux qui ont appris cela me répondront correctement, quant aux signes que les hommes ont conventionnellement établis. Si, encore, je demandais ce qui pourrait être oublié avec le moindre préjudice pour les affaires de la vie, lire et écrire ou ces fictions poétiques ? qui ne prévoit pas ce que tous doivent répondre, ceux qui ne se sont pas entièrement oubliés eux-mêmes ? Je péchais, donc, quand enfant je préférais ces études vides à celles plus profitables, ou plutôt j'aimais l'une et haïssais l'autre. « Un et un, deux » ; « deux et deux, quatre » ; c'était pour moi une rengaine haïssable : « le cheval de bois rempli d'hommes armés », et « l'incendie de Troie », et « l'ombre de Créuse et le triste simulacre », étaient le spectacle de choix de ma vanité.
Pourquoi donc haïssais-je les classiques grecs, qui ont des récits semblables ? Car Homère aussi tissait curieusement de telles fictions, et est très doucement vain, pourtant il était amer à mon goût d'enfant. Et ainsi, je suppose, Virgile le serait-il pour les enfants grecs, s'ils étaient forcés de l'apprendre comme je le fus pour Homère. La difficulté, en vérité, la difficulté d'une langue étrangère, mêlait, pour ainsi dire, de fiel toute la douceur de la fable grecque. Car je n'en comprenais pas un mot, et pour me faire comprendre, j'étais pressé avec véhémence par de cruelles menaces et des punitions. Il fut un temps aussi (tout enfant) où je ne connaissais pas le latin ; mais cela, je l'appris sans peur ni souffrance, par la simple observation, au milieu des caresses de ma nourrice et des plaisanteries de mes amis, souriant et m'encourageant par le jeu. Cela, je l'appris sans aucune pression de punition pour me pousser, car mon cœur me poussait à donner naissance à ses conceptions, ce que je ne pouvais faire qu'en apprenant des mots non de ceux qui enseignaient, mais de ceux qui conversaient avec moi ; dans les oreilles desquels, aussi, je donnais naissance aux pensées, quelles qu'elles fussent que je concevais. Nul doute, donc, qu'une libre curiosité a plus de force pour nous faire apprendre ces choses qu'une effrayante contrainte. Seulement cette contrainte restreint les errances de cette liberté, par tes lois, ô mon Dieu, tes lois, du roseau du maître aux épreuves du martyr, étant capables de tempérer pour nous un amer salutaire, nous rappelant à toi depuis ce plaisir mortel qui nous détourne de toi.
Entends, Seigneur, ma prière ; que mon âme ne défaille pas sous ta discipline, et ne me laisse pas défaillir à te confesser toutes tes miséricordes, par lesquelles tu m'as tiré de toutes mes très mauvaises voies, afin que tu puisses devenir pour moi un délice au-dessus de toutes les séductions que je poursuivais autrefois ; afin que je puisse t'aimer très entièrement, et serrer ta main avec toutes mes affections, et que tu puisses encore me sauver de toute tentation, jusqu'à la fin. Car voici, ô Seigneur, mon Roi et mon Dieu, pour ton service soit toute chose utile que mon enfance a apprise ; pour ton service, que je parle, écrive, lise, compte. Car tu m'as accordé ta discipline, tandis que j'apprenais des vanités ; et mon péché de prendre plaisir à ces vanités, tu l'as pardonné. En elles, en effet, j'ai appris maints mots utiles, mais ceux-ci peuvent tout aussi bien être appris dans des choses qui ne sont pas vaines ; et c'est là le chemin sûr pour les pas de la jeunesse.
Mais malheur à toi, torrent de la coutume humaine ! Qui tiendra contre toi ? combien de temps ne seras-tu pas tari ? combien de temps rouleras-tu les fils d'Ève dans cet océan immense et hideux, que franchissent à peine ceux qui grimpent à la croix ? N'ai-je pas lu en toi Jupiter tonnant et adultère ? les deux, sans doute, il ne pouvait l'être ; mais ainsi le tonnerre feint pouvait favoriser et complaire à l'adultère réel. Et maintenant, quel est celui de nos maîtres en toge qui prête une oreille sobre à celui qui, de leur propre école, crie : « C'étaient là les fictions d'Homère, transférant les choses humaines aux dieux ; plût au ciel qu'il eût abaissé les choses divines jusqu'à nous ! » Pourtant, plus justement encore eût-il dit : « Ce sont là certes ses fictions ; mais attribuant une nature divine à des hommes méchants, afin que les crimes ne fussent plus des crimes, et que quiconque les commet semble imiter non des hommes abandonnés, mais les dieux célestes. »
Et pourtant, torrent infernal, dans toi sont jetés les fils des hommes avec de riches récompenses, pour avoir acquis une telle science ; et une grande solennité en est faite, quand cela se déroule sur le forum, à la vue des lois nommant un salaire en plus des paiements des écoliers ; et tu fouettes tes rochers et rugis : « De là s'apprennent les mots ; de là l'éloquence ; très nécessaire pour parvenir à vos fins, ou maintenir des opinions. » Comme si nous n'avions jamais dû connaître des mots comme « pluie d'or », « sein », « séduire », « temples des cieux », ou d'autres dans ce passage, à moins que Térence n'eût amené un jeune débauché sur la scène, érigeant Jupiter comme son exemple de séduction.
« Voyant un tableau, où l'histoire était tracée, Du descendant Jupiter en une pluie d'or Dans le sein de Danaé pour séduire une femme. »
Et puis, remarque comment il s'excite au désir comme par une autorité céleste :
« Et quel Dieu ? Le grand Jupiter, Qui secoue les plus hauts temples du ciel avec son tonnerre,
Et moi, pauvre homme mortel, ne pas faire de même ! Je l'ai fait, et de tout mon cœur je l'ai fait. »
Pas un iota plus facilement les mots ne sont appris pour toute cette ignominie ; mais par leurs moyens, l'ignominie est commise avec moins de honte. Non que je blâme les mots, étant, pour ainsi dire, des vases de choix et précieux ; mais ce vin de l'erreur qui nous est donné à boire en eux par des maîtres enivrés ; et si nous, aussi, nous ne buvons pas, nous sommes battus, et nous n'avons aucun juge sobre auprès de qui nous pouvons en appeler. Pourtant, ô mon Dieu (en la présence de qui je peux maintenant sans dommage me souvenir de cela), tout cela, malheureusement, je l'appris volontiers avec grand délice, et pour cela je fus déclaré un garçon plein de promesses.
Supporte-moi, mon Dieu, pendant que je dis quelque chose de mon esprit, ton don, et des radotages sur lesquels je le gaspillais. Car une tâche m'était fixée, assez troublante pour mon âme, sous peine de louange ou de honte, et de peur des coups, de dire les paroles de Junon, alors qu'elle rageait et se lamentait de ne pouvoir
« Ce prince troyen du Latium détourner. »
Lesquelles paroles j'avais entendues dire que Junon n'avait jamais prononcées ; mais nous étions forcés de nous égarer sur les traces de ces fictions poétiques, et de dire en prose à peu près ce qu'il exprimait en vers. Et son discours était le plus applaudi, en qui les passions de rage et de chagrin étaient le plus prééminentes, et revêtues du langage le plus approprié, maintenant la dignité du personnage. Qu'est-ce que cela m'importe, ô ma vraie vie, mon Dieu, que ma déclamation fût applaudie au-dessus de tant d'autres de mon âge et de ma classe ? tout cela n'est-il pas fumée et vent ? et n'y avait-il rien d'autre sur quoi exercer mon esprit et ma langue ? Tes louanges, Seigneur, tes louanges auraient pu soutenir le rejeton encore tendre de mon cœur par l'appui de tes Écritures ; ainsi ne se serait-il pas traîné au milieu de ces futilités vides, une proie souillée pour les oiseaux du ciel. Car c'est de plus d'une manière que les hommes sacrifient aux anges rebelles.
Mais quoi d'étonnant à ce que je fusse ainsi emporté vers les vanités, et que je sortisse de ta présence, ô mon Dieu, quand des hommes m'étaient présentés comme modèles, qui, s'ils commettaient quelque barbarisme ou solécisme en relatant quelque action, en soi non mauvaise, en étaient confus, mais quand, dans un discours riche, orné et bien ordonné, ils relataient leur propre vie désordonnée, étant loués, ils se glorifiaient ? Ces choses, tu les vois, Seigneur, et tu te tais ; patient, et riche en miséricorde et en vérité. Te tairas-tu pour toujours ? et même maintenant tu tires de ce gouffre horrible l'âme qui te cherche, qui a soif de tes plaisirs, dont le cœur te dit : J'ai cherché ta face ; ta face, Seigneur, je la chercherai. Car des affections obscurcies sont un éloignement de toi. Car ce n'est pas par nos pieds, ou par un changement de lieu, que les hommes te quittent, ou retournent à toi. Ou ce ton fils cadet cherchait-il des chevaux ou des chars, ou des navires, volait-il avec des ailes visibles, ou voyageait-il par le mouvement de ses membres, pour pouvoir dans un pays lointain gaspiller dans une vie de débauche tout ce que tu avais donné à son départ ? un Père aimant, quand tu donnais, et plus aimant encore envers lui, quand il revint vide. Ainsi donc, dans des affections luxurieuses, c'est-à-dire obscurcies, réside la vraie distance de ta face.
Regarde, ô Seigneur Dieu, oui, regarde patiemment comme tu en as l'habitude, avec quel soin les fils des hommes observent les règles conventionnelles des lettres et des syllabes reçues de ceux qui parlèrent avant eux, négligeant l'alliance éternelle du salut éternel reçu de toi. À tel point qu'un maître ou un élève des lois héréditaires de la prononciation offensera davantage les hommes en parlant sans l'aspirée, d'un « être humain », au mépris des lois de la grammaire, que si lui, un « être humain », hait un « être humain » au mépris des tiennes. Comme si un ennemi pouvait être plus blessant que la haine avec laquelle il est irrité contre lui ; ou pouvait blesser plus profondément celui qu'il persécute, qu'il ne blesse sa propre âme par son inimitié. Assurément, aucune science des lettres ne peut être aussi innée que le témoignage de la conscience : « qu'il fait à un autre ce que d'un autre il ne voudrait pas subir ». Que tes voies sont profondes, ô Dieu, toi le seul grand, qui sièges silencieux en haut et par une loi inlassable dispenses un aveuglement pénal aux désirs sans loi. En quête de la renommée de l'éloquence, un homme se tenant devant un juge humain, entouré d'une foule humaine, déclamant contre son ennemi avec la plus farouche haine, prendra garde très attentivement, de peur que, par une erreur de la langue, il ne tue le mot « être humain » ; mais il ne prend aucune garde, de peur que, par la fureur de son esprit, il ne tue l'être humain réel.
C'était là le monde à la porte duquel, malheureux, je gisais dans mon enfance ; c'était là la scène où j'avais craint davantage de commettre un barbarisme que, l'ayant commis, d'envier ceux qui ne l'avaient pas fait. Ces choses, je les dis et les confesse à toi, mon Dieu ; pour lesquelles j'avais les louanges de ceux dont je pensais alors qu'il était toute vertu de plaire. Car je ne voyais pas l'abîme d'ignominie où j'étais jeté loin de tes yeux. Devant eux, quoi de plus immonde que je ne l'étais déjà, déplaisant même à mes semblables ? avec d'innombrables mensonges trompant mon précepteur, mes maîtres, mes parents, par amour du jeu, empressement à voir de vaines choses et agitation à les imiter ! Des vols aussi, je commettais, dans le cellier et à la table de mes parents, asservi par la gourmandise, ou pour avoir de quoi donner aux garçons, qui me vendaient leur jeu, qu'ils aimaient tout autant que moi. Dans ce jeu, aussi, je cherchais souvent des conquêtes injustes, conquis moi-même pendant ce temps par un vain désir de prééminence. Et quoi pouvais-je supporter si mal, ou, quand je le détectais, reprochais-je si férocement, que ce que je faisais aux autres ? et pour quoi si, détecté, j'étais reproché, je choisissais plutôt de me quereller que de céder. Et est-ce là l'innocence de l'enfance ? Non, Seigneur, non, je crie ta miséricorde, mon Dieu. Car ces péchés mêmes, à mesure que des années plus mûres succèdent, ces péchés mêmes sont transférés des précepteurs et des maîtres, des noix, des balles et des moineaux, aux magistrats et aux rois, à l'or, aux domaines et aux esclaves, tout comme des châtiments plus sévères remplacent le roseau. C'était la petite stature donc de l'enfance que toi notre Roi tu louais comme un emblème d'humilité, quand tu disais : C'est à de tels qu'appartient le royaume des cieux.
Pourtant, Seigneur, à Toi, Créateur et Gouverneur de l’univers, très excellent et très bon, des actions de grâces T’étaient dues, notre Dieu, quand bien même Tu ne m’aurais destiné qu’à l’enfance. Car dès lors j’étais, je vivais, et je sentais ; et j’avais une providence implantée pour mon bien-être — une trace de cette Unité mystérieuse dont je dérivais ; je gardais par le sens intérieur l’intégrité de mes sens, et dans ces poursuites minuscules, et dans mes pensées sur les choses minuscules, j’appris à me délecter de la vérité, je détestais être trompé, j’avais une mémoire vigoureuse, j’étais doué pour le langage, apaisé par l’amitié, j’évitais la douleur, la bassesse, l’ignorance. En une si petite créature, qu’y avait-il qui ne fût merveilleux, qui ne fût admirable ? Mais tout cela est don de mon Dieu : ce n’est pas moi qui me les suis donnés ; et ces choses sont bonnes, et toutes ensemble, elles sont moi. Bon, donc, est Celui qui m’a fait, et Il est mon bien ; et devant Lui j’exulterai pour chaque bien que, garçon, j’ai possédé. Car c’était mon péché que, non pas en Lui, mais dans Ses créatures — moi-même et les autres — je cherchais plaisirs, sublimités, vérités, et ainsi je suis tombé tête baissée dans les chagrins, les confusions, les erreurs. Grâces Te soient rendues, ma joie, ma gloire et ma confiance, mon Dieu, grâces Te soient rendues pour Tes dons ; mais daigne me les préserver. Car ainsi Tu me préserveras, et ces choses seront agrandies et perfectionnées, celles que Tu m’as données, et moi-même je serai avec Toi, puisque c’est Toi qui m’as donné même d’être.
LIVRE II
Je vais maintenant rappeler mes souillures passées, et les corruptions charnelles de mon âme ; non parce que je les aime, mais pour que je puisse T’aimer, ô mon Dieu. Par amour de Ton amour je le fais ; passant en revue mes voies très mauvaises dans l’amertume même de mon souvenir, afin que Tu deviennes doux à mon cœur (Toi, douceur qui ne faillit jamais, Toi, douceur bienheureuse et assurée) ; et me rassemblant de nouveau hors de cette dissipation où j’étais déchiré par morceaux, tandis que, détourné de Toi, l’Unique Bien, je me perdais parmi une multiplicité de choses. Car je brûlais, dans ma jeunesse d’autrefois, d’être rassasié par les choses d’en bas ; et j’osai m’ensauvager de nouveau avec ces amours variées et ténébreuses : ma beauté se consumait, et je pusais à Tes yeux ; me plaisant à moi-même, et désireux de plaire aux yeux des hommes.
Et en quoi trouvais-je mon délice, sinon à aimer et à être aimé ? Mais je ne gardais pas la mesure de l’amour, d’esprit à esprit, la frontière lumineuse de l’amitié : mais des fanges de la concupiscence de la chair et des bouillonnements de la jeunesse, des vapeurs s’exhalaient qui obscurcissaient et voilaient mon cœur, si bien que je ne pouvais discerner la claire splendeur de l’amour du brouillard de la luxure. L’un et l’autre bouillonnaient confusément en moi, et précipitaient ma jeunesse instable par-dessus le précipice des désirs impurs, et m’enfonçaient dans un gouffre de flagices. Ta colère s’était amassée sur moi, et je ne le savais pas. J’étais devenu sourd par le fracas de la chaîne de ma mortalité, châtiment de l’orgueil de mon âme, et je m’égarais plus loin de Toi, et Tu me laissais seul, et j’étais ballotté, et gaspillé, et dissipé, et je bouillonnais dans mes fornications, et Tu Te taisais, ô mon tardif secours ! Tu Te taisais alors, et j’errais de plus en plus loin de Toi, vers des semailles de chagrins toujours plus stériles, avec un abattement orgueilleux et une lassitude inquiète.
Oh ! que quelqu’un eût alors tempéré mon désordre, et mis à profit les beautés fugaces de ces choses, les points extrêmes de Ta création ! Qu’il eût mis une borne à leur agrément, afin que les marées de ma jeunesse pussent s’être jetées sur le rivage du mariage, si elles ne pouvaient être apaisées et maintenues dans l’objet d’une famille, comme Ta loi le prescrit, ô Seigneur : Toi qui formes ainsi la progéniture de cette mort qui est la nôtre, capable d’une main douce d’émousser les épines qui furent exclues de Ton paradis ! Car Ton omnipotence n’est pas loin de nous, même quand nous sommes loin de Toi. Autrement, j’aurais dû prêter une attention plus vigilante à la voix venant des nuées : Néanmoins, ceux-là auront de la tribulation dans la chair, mais moi, je vous épargne. Et : Il est bon pour l’homme de ne pas toucher de femme. Et : Celui qui n’est pas marié pense aux choses du Seigneur, comment il pourra plaire au Seigneur ; mais celui qui est marié se soucie des choses de ce monde, comment il pourra plaire à sa femme.
À ces paroles, j’aurais dû prêter une oreille plus attentive, et, séparé pour l’amour du royaume des cieux, j’aurais attendu plus heureusement Tes embrassements ; mais moi, misérable, je m’écumais comme une mer troublée, suivant le cours impétueux de ma propre marée, T’abandonnant et dépassant toutes Tes limites ; pourtant, je n’échappais pas à Tes fléaux. Car quel mortel le peut ? Car Tu étais toujours avec moi, cruellement miséricordieux, et saupoudrant d’un alliage très amer tous mes plaisirs illicites : afin que je cherche des plaisirs sans alliage. Mais où en trouver de tels, je ne pouvais le découvrir, sinon en Toi, ô Seigneur, qui enseignes par la douleur, et nous blesses pour guérir ; et nous tues, de peur que nous ne mourions loin de Toi. Où étais-je, et combien loin étais-je exilé des délices de Ta maison, en cette seizième année de l’âge de ma chair, quand la folie de la luxure (à laquelle l’impudence humaine donne libre licence, bien qu’elle soit sans licence par Tes lois) prit le pouvoir sur moi, et que je m’y résignai tout entier ? Mes amis, cependant, ne se souciaient pas de sauver ma chute par le mariage ; leur seul souci était que j’apprisse à parler excellemment, et à être un orateur persuasif.
Car cette année-là, mes études furent interrompues : tandis qu’après mon retour de Madaure (une cité voisine, où j’avais voyagé pour apprendre la grammaire et la rhétorique), les dépenses pour un voyage plus lointain vers Carthage étaient en train de m’être préparées ; et cela plutôt par la résolution que par les moyens de mon père, qui n’était qu’un pauvre citoyen libre de Thagaste. À qui dis-je cela ? Non pas à Toi, mon Dieu ; mais devant Toi à ceux de mon espèce, à cette petite portion du genre humain qui pourrait tomber sur ces écrits miens. Et dans quel but ? Que quiconque lit ceci puisse réfléchir des profondeurs d’où nous devons crier vers Toi. Car qu’est-ce qui est plus proche de Tes oreilles qu’un cœur qui confesse, et une vie de foi ? Qui ne loua mon père, pour le fait qu’au-delà de la capacité de ses moyens, il voulût fournir à son fils tout le nécessaire pour un voyage lointain pour l’amour de ses études ? Car beaucoup de citoyens bien plus aisés ne faisaient rien de tel pour leurs enfants. Mais pourtant, ce même père ne se souciait nullement de la façon dont je grandissais vers Toi, ou de ma chasteté ; pourvu que je fusse disert, si stérile que je fusse pour Ta culture, ô Dieu, qui es le seul vrai et bon Seigneur de Ton champ, mon cœur.
Mais tandis qu’en cette seizième année je vivais avec mes parents, laissant toute école pour un temps (une saison d’oisiveté étant interposée par l’étroitesse de la fortune de mes parents), les ronces des désirs impurs crûrent dru au-dessus de ma tête, et il n’y avait point de main pour les arracher. Quand mon père me vit aux bains, parvenu déjà à l’âge d’homme, et doué d’une jeunesse inquiète, il, anticipant déjà ses descendants, le raconta joyeusement à ma mère ; se réjouissant de ce tumulte des sens où le monde T’oublie, Toi son Créateur, et s’éprend de Ta créature, au lieu de Toi-même, par les vapeurs de ce vin invisible de son propre arbitre, se détournant et se prosternant devant les choses les plus basses. Mais dans le sein de ma mère, Tu avais déjà commencé Ton temple, et les fondations de Ta sainte demeure, tandis que mon père n’était encore qu’un catéchumène, et ce, depuis peu. Elle alors fut saisie d’une sainte crainte et d’un tremblement ; et bien que je ne fusse pas encore baptisé, elle craignait pour moi ces voies tortueuses dans lesquelles marchent ceux qui tournent le dos à Toi, et non le visage.
Malheur à moi ! et osé-je dire que Tu Te taisais, ô mon Dieu, pendant que j’errais plus loin de Toi ? Te taisais-Tu donc vraiment à mon égard ? Et de qui, sinon de Toi, étaient ces paroles que, par ma mère, Ta fidèle, Tu chantais à mes oreilles ? Rien de tout cela ne pénétra mon cœur, de manière à le mettre en acte. Car elle souhaitait, et je m’en souviens, m’avertir en privé avec une grande anxiété, « de ne pas commettre de fornication ; mais surtout de ne jamais souiller la femme d’autrui ». Ces conseils me semblaient féminins, auxquels j’aurais rougi d’obéir. Mais ils étaient Tiens, et je ne le savais pas : et je pensais que Tu te taisais et que c’était elle qui parlait ; par elle Tu ne te taisais pas à moi ; et en elle Tu étais méprisé par moi, son fils, le fils de Ta servante, Ton serviteur. Mais je ne le savais pas ; et je courus tête baissée avec une telle cécité, qu’entre mes égaux, j’avais honte d’une moindre impudence, quand je les entendais se vanter de leurs flagices, oui, et plus ils se vantaient, plus ils étaient dégradés : et je prenais plaisir, non seulement au plaisir de l’acte, mais à la louange. Qu’est-ce qui est digne de blâme sinon le vice ? Mais je me rendais pire que je n’étais, pour ne pas être blâmé ; et quand en quelque chose je n’avais pas péché comme les débauchés, je disais avoir fait ce que je n’avais pas fait, pour ne pas paraître méprisable à proportion de mon innocence ; ou de moindre prix, plus chaste.
Regarde avec quels compagnons je parcourais les rues de Babylone, et me vautrais dans sa boue, comme dans un lit d’épices et d’onguents précieux. Et pour que je m’attachasse plus fermement à son centre même, l’ennemi invisible me piétinait, et me séduisait, car j’étais facile à séduire. Et la mère de ma chair (qui avait déjà fui le centre de Babylone, mais marchait plus lentement dans ses franges, alors qu’elle me conseillait la chasteté, si bien qu’elle faisait attention à ce qu’elle avait entendu de moi par son mari, afin de restreindre dans les limites de l’affection conjugale, si cela ne pouvait être coupé à vif) ne prenait pas garde à ce qu’elle sentait être pestilentiel pour le présent et dangereux pour l’avenir. Elle ne prenait pas garde à cela, car elle craignait qu’une femme ne devînt un poids et une entrave à mes espérances. Non pas ces espérances du monde à venir, que ma mère reposait en Toi ; mais l’espérance de l’érudition, que mes deux parents désiraient trop que j’atteigne ; mon père, parce qu’il n’avait presque aucune pensée de Toi, et de moi que de vaines idées ; ma mère, parce qu’elle comptait que ces cours habituels d’érudition ne seraient non seulement pas une entrave, mais même un certain secours pour T’atteindre. Car ainsi je conjecture, rappelant, aussi bien que je le peux, la disposition de mes parents. Les rênes, cependant, m’étaient lâchées, au-delà de toute mesure de due sévérité, pour passer mon temps dans le jeu, oui, jusqu’à la dissolution dans tout ce qui me plaisait. Et dans tout cela, il y avait un brouillard, interceptant pour moi, ô mon Dieu, la clarté de Ta vérité ; et mon iniquité éclatait comme de l’embonpoint même.
Le vol est puni par Ta loi, ô Seigneur, et la loi écrite dans le cœur des hommes, que l’iniquité elle-même n’efface pas. Car quel voleur supportera un voleur ? Pas même un voleur riche, celui qui vole par besoin. Pourtant, je désirais voler, et je le fis, contraint par aucune faim, ni pauvreté, mais par un dégoût du bien agir, et un embonpoint d’iniquité. Car je volais ce dont j’avais assez, et beaucoup de meilleur. Et je ne me souciais pas de jouir de ce que je volais, mais je me réjouissais du vol et du péché lui-même. Il y avait un poirier près de notre vignoble, chargé de fruits, tentant ni par la couleur ni par le goût. Pour secouer et piller celui-ci, quelques jeunes gens licencieux, nous y allâmes, tard une nuit (ayant, selon notre coutume pestilentielle, prolongé nos jeux dans les rues jusqu’alors), et nous prîmes d’énormes charges, non pour notre consommation, mais pour les jeter aux pourceaux, n’en ayant goûté que quelques-uns. Et ce, seulement pour faire ce qui nous plaisait, parce qu’il était déplaisant. Regarde mon cœur, ô Dieu, regarde mon cœur, dont Tu as eu pitié au fond de l’abîme sans fond. Maintenant, regarde, que mon cœur Te dise ce qu’il y cherchait, que je sois gratuitement méchant, n’ayant aucune tentation au mal, sinon le mal lui-même. C’était fétide, et je l’aimais ; j’aimais périr, j’aimais ma propre faute, non pas celle pour laquelle j’étais fautif, mais ma faute elle-même. Âme fétide, tombant de Ton firmament vers la destruction totale ; ne cherchant rien par la honte, mais la honte elle-même !
Car il y a une attirance dans les corps beaux, dans l’or et l’argent, et toutes choses ; et dans le toucher corporel, la sympathie a beaucoup d’influence, et chaque autre sens a son objet propre tempéré en conséquence. L’honneur mondain a aussi sa grâce, et le pouvoir de vaincre, et de maîtriser ; d’où naît aussi la soif de vengeance. Mais pourtant, pour obtenir tout cela, nous ne devons pas nous détourner de Toi, ô Seigneur, ni décliner de Ta loi. La vie aussi que nous vivons ici a son propre enchantement, par une certaine proportion qui lui est propre, et une correspondance avec toutes les choses belles ici-bas. L’amitié humaine est aussi rendue chère par un lien doux, en raison de l’unité formée de plusieurs âmes. À l’occasion de toutes ces choses, et semblables, le péché est commis, tandis que par une inclination immodérée vers ces biens du plus bas ordre, les meilleurs et les plus hauts sont abandonnés, — Toi, notre Seigneur Dieu, Ta vérité, et Ta loi. Car ces choses inférieures ont leurs délices, mais pas comme mon Dieu, qui a fait toutes choses ; car en Lui le juste se délecte, et Il est la joie de ceux qui ont le cœur droit.
Quand, donc, nous demandons pourquoi un crime fut commis, nous ne le croyons pas, à moins qu’il n’apparaisse qu’il y ait pu avoir quelque désir d’obtenir certains de ceux que nous appelions biens inférieurs, ou une crainte de les perdre. Car ils sont beaux et gracieux ; bien que comparés à ces biens plus hauts et béatifiques, ils soient abjects et bas. Un homme en a assassiné un autre ; pourquoi ? il aimait sa femme ou son domaine ; ou il voulait voler pour sa propre subsistance ; ou il craignait de perdre certaines choses semblables par lui ; ou, lésé, il brûlait d’être vengé. Quelqu’un commettrait-il un meurtre sans cause, se délectant simplement à assassiner ? Qui le croirait ? car quant à cet homme furieux et sauvage, dont il est dit qu’il était gratuitement méchant et cruel, pourtant la cause est assignée : « de peur » (dit-il) « que par l’oisiveté la main ou le cœur ne devinssent inactifs ». Et dans quel but ? Que, par cette pratique de la culpabilité, il pût, après avoir pris la cité, atteindre aux honneurs, à l’empire, aux richesses, et être libéré de la crainte des lois, et de ses embarras dus aux besoins domestiques, et de la conscience de ses vilenies. Ainsi donc, même Catilina lui-même n’aimait pas ses propres vilenies, mais quelque autre chose, pour l’amour de laquelle il les faisait.
Qu’aimais-je donc, misérable, en toi, mon vol, mon acte de ténèbres, en cette seizième année de mon âge ? Beau tu ne l’étais pas, parce que tu étais vol. Mais es-tu quelque chose, pour que je te parle ainsi ? Belles étaient les poires que nous volâmes, parce qu’elles étaient Ta création, Toi le plus beau de tous, Créateur de tout, Toi Dieu bon ; Dieu, le souverain bien et mon vrai bien. Belles étaient ces poires, mais ce n’est pas elles que mon âme misérable désirait ; car j’en avais en abondance de meilleures, et celles-là, je les cueillis, seulement pour pouvoir voler. Car, une fois cueillies, je les jetai, mon seul festin en cela étant mon propre péché, dont il me plaisait de jouir. Car si quelque chose de ces poires entra dans ma bouche, ce qui l’adoucissait était le péché. Et maintenant, ô Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui me plaisait dans ce vol ; et regarde, il n’a aucune beauté ; je ne parle pas d’une telle beauté que dans la justice et la sagesse ; ni telle qu’elle est dans l’esprit et la mémoire, et les sens, et la vie animale de l’homme ; ni encore telle que les étoiles sont glorieuses et belles dans leurs orbes ; ou la terre, ou la mer, pleine d’une vie embryonnaire, remplaçant par sa naissance ce qui périt ; non, ni même cette beauté fausse et ténébreuse qui appartient aux vices trompeurs.
Car ainsi l’orgueil imite l’exaltation ; tandis que Toi seul es Dieu exalté au-dessus de tout. L’ambition, que cherche-t-elle, sinon les honneurs et la gloire ? tandis que Toi seul dois être honoré au-dessus de tout, et glorieux à jamais. La cruauté des grands voudrait être crainte ; mais qui doit être craint sinon Dieu seul, hors de la puissance duquel que peut-on arracher ou retirer ? quand, ou où, ou vers où, ou par qui ? Les tendresses des luxurieux voudraient être comptées pour de l’amour : pourtant rien n’est plus tendre que Ta charité ; et rien n’est aimé plus sainement que Ta vérité, brillante et belle au-dessus de tout. La curiosité fait semblant d’un désir de connaissance ; tandis que Toi, Tu sais suprêmement tout. Oui, l’ignorance et la sottise elle-même sont dissimulées sous le nom de simplicité et d’innocuité ; parce que rien n’est trouvé plus simple que Toi : et quoi de moins nuisible, puisque ce sont ses propres œuvres qui nuisent au pécheur ? Oui, la paresse voudrait être au repos ; mais quel repos stable hormis le Seigneur ? Le luxe affecte d’être appelé abondance et profusion ; mais Tu es la plénitude et la profusion qui ne faillit jamais de plaisirs incorruptibles. La prodigalité présente une ombre de libéralité : mais Tu es le Donneur le plus débordant de tout bien. La convoitise voudrait posséder beaucoup de choses ; et Tu possèdes toutes choses. L’envie dispute pour l’excellence : quoi de plus excellent que Toi ? La colère cherche vengeance : qui venge plus justement que Toi ? La peur tressaille devant les choses inaccoutumées et soudaines, qui mettent en danger les choses aimées, et prend ses précautions pour leur sécurité ; mais pour Toi, quoi d’inaccoutumé ou de soudain, ou qui sépare de Toi ce que Tu aimes ? Ou où, sinon avec Toi, est la sécurité inébranlable ? Le chagrin dépérit pour les choses perdues, le délice de ses désirs ; parce qu’il ne voudrait rien voir lui être enlevé, comme rien ne peut l’être à Toi.
Ainsi l’âme fornique, quand elle se détourne de Toi, cherchant hors de Toi ce qu’elle ne trouve pas pur et immaculé, jusqu’à ce qu’elle revienne à Toi. Ainsi tous imitent pervertiment Toi, qui s’éloignent de Toi, et s’élèvent contre Toi. Mais même en imitant ainsi Toi, ils impliquent que Tu es le Créateur de toute nature ; d’où il n’y a point de lieu où se retirer totalement de Toi. Qu’aimais-je donc dans ce vol ? Et en quoi imitais-je même corrompument et pervertiment mon Seigneur ? Désirais-je même, par le larcin, faire le contraire de Ta loi, parce que par la puissance je ne le pouvais pas, afin qu’étant prisonnier, je puisse mimer une liberté mutilée en faisant en toute impunité des choses qui m’étaient interdites, une ressemblance obscurcie de Ton Omnipotence ? Regarde, Ton serviteur, fuyant son Seigneur, et obtenant une ombre. Ô pourriture, ô monstruosité de vie, et profondeur de mort ! pouvais-je aimer ce qui m’était interdit, seulement parce que cela m’était interdit ?
Que rendrai-je au Seigneur, pour que, tandis que ma mémoire rappelle ces choses, mon âme n’en soit point épouvantée ? Je T’aimerai, Seigneur, et je Te rendrai grâces, et je confesserai Ton nom ; parce que Tu m’as pardonné ces si grands et odieux méfaits. C’est à Ta grâce que je l’attribue, et à Ta miséricorde, que Tu as fait fondre mes péchés comme la glace. C’est à Ta grâce que j’attribue aussi tout le mal que je n’ai point commis ; car que n’aurais-je point fait, moi qui aimais le péché pour lui-même ? Oui, je confesse que tout m’a été pardonné ; tant les maux que je commis par ma propre volonté, que ceux que, par Ta conduite, je ne commis point. Quel est l’homme qui, pesant sa propre infirmité, ose attribuer sa pureté et son innocence à sa propre force, au point de T’aimer moins, comme s’il avait eu moins besoin de Ta miséricorde, par laquelle Tu remets les péchés à ceux qui se tournent vers Toi ? Car quiconque, appelé par Toi, a suivi Ta voix, et a évité ces choses que je me rappelle et confesse avoir faites, qu’il ne me méprise point, moi qui, étant malade, ai été guéri par ce Médecin, par l’aide de qui il fut, ou plutôt fut moins, malade : et pour cela, qu’il T’aime autant, oui, et plus encore ; puisque, par Celui par qui il me voit avoir été recouvré d’une telle consomption de péché, par Lui il se voit avoir été préservé d’une semblable consomption de péché.
Quel fruit avais-je alors (misérable homme !) dans ces choses, du souvenir desquelles j’ai maintenant honte ? Surtout dans ce vol que j’aimais pour l’amour du vol ; et ce n’était rien, et j’en étais d’autant plus misérable que je l’aimais. Pourtant, seul, je ne l’eusse point fait : tel j’étais alors, je m’en souviens, seul, je ne l’eusse jamais fait. Aimais-je donc en lui aussi la compagnie des complices, avec qui je le fis ? Je n’aimais donc pas rien d’autre que le vol, ou plutôt je n’aimais rien d’autre ; car cette circonstance de la compagnie n’était rien non plus. Qu’est-ce, en vérité ? qui peut m’enseigner, hormis Celui qui illumine mon cœur et en découvre les recoins obscurs ? Qu’est-ce qui m’est venu à l’esprit de demander, de discuter et de considérer ? Car si j’avais alors aimé les poires que je volai, et si j’avais souhaité en jouir, j’aurais pu le faire seul, si la simple commission du vol avait suffi à obtenir mon plaisir ; et je n’eusse point eu besoin d’enflammer la démangeaison de mes désirs par l’excitation des complices. Mais puisque mon plaisir n’était pas dans ces poires, il était dans l’offense elle-même, que la compagnie des autres pécheurs occasionnait.
Quel était donc ce sentiment ? Car en vérité, il était trop immonde : et malheur à moi, qui l’avais. Mais pourtant, qu’était-ce ? Qui peut comprendre ses erreurs ? C’était le jeu, qui chatouillait pour ainsi dire nos cœurs, de tromper ceux qui pensaient peu à ce que nous faisions, et qui le désapprouvaient fort. Pourquoi donc mon délice fut-il d’une telle sorte que je ne le fis point seul ? Parce que nul ne rit ordinairement seul ? Ordinairement nul ; pourtant le rire domine parfois les hommes seul et isolément quand personne n’est avec eux, si quelque chose de fort ridicule se présente à leurs sens ou à leur esprit. Pourtant je n’eusse pas fait cela seul ; seul, je ne l’eusse jamais fait. Vois, mon Dieu, devant Toi, le souvenir vif de mon âme ; seul, je n’eusse jamais commis ce vol dans lequel ce que je volais ne me plaisait pas, mais le fait de voler ; ni seul, cela ne m’eût plu de le faire, ni je ne l’eusse fait. Ô amitié trop inamicale ! toi, insinuatrice incompréhensible de l’âme, toi, avidité de faire le mal par gaieté et par licence, toi, soif de la perte d’autrui, sans désir de mon propre gain ou de ma vengeance : mais quand il est dit : « Allons, faisons-le », nous avons honte de ne pas être sans honte.
Qui peut démêler ce nœud tordu et complexe ? Il est immonde : j’ai horreur d’y penser, de le regarder. Mais Toi, je Te désire, ô Justice et Innocence, belle et charmante à tous les yeux purs, et d’une satisfaction qui ne rassasie jamais. En Toi est le repos entier, et la vie imperturbable. Quiconque entre en Toi, entre dans la joie de son Seigneur : et il ne craindra pas, et il agira excellemment dans le Tout-Excellent. Je m’éloignai de Toi, et je vagabondai, ô mon Dieu, trop égaré loin de Toi mon soutien, en ces jours de ma jeunesse, et je devins pour moi-même une terre aride.
LIVRE III
À Carthage je vins, où chantait tout autour de moi à mes oreilles un chaudron d’amours impies. Je n’aimais pas encore, mais j’aimais aimer, et par un besoin profond, je me haïssais de ne pas assez vouloir. Je cherchais ce que je pourrais aimer, épris d’aimer, et je haïssais la sécurité, et un chemin sans embûches. Car au-dedans de moi était une famine de cette nourriture intérieure, Toi-même, mon Dieu ; pourtant, par cette famine, je n’avais pas faim ; mais j’étais sans aucun désir de sustentation incorruptible, non parce que j’en étais rempli, mais plus j’étais vide, plus je la prenais en horreur. Pour cette cause mon âme était maladive et pleine de plaies, elle se jetait misérablement dehors, désirant être frottée par le contact des objets sensibles. Pourtant, si ceux-ci n’avaient point d’âme, ils ne seraient pas des objets d’amour. Aimer donc, et être aimé, m’était doux ; mais plus encore, quand j’obtenais de jouir de la personne que j’aimais, je souillais donc la source de l’amitié par les ordures de la concupiscence, et j’obscurcissais son éclat par l’enfer de la luxure ; et ainsi immonde et indécent, je voulais, par vanité excessive, être raffiné et courtois. Je tombai donc tête baissée dans l’amour où je désirais être pris au piège. Mon Dieu, ma Miséricorde, avec combien de fiel as-Tu, dans Ta grande bonté, aspergé pour moi cette douceur ? Car j’étais à la fois aimé, et parvenu secrètement au lien de la jouissance ; et j’étais avec joie enchaîné par des liens porteurs de douleur, afin d’être flagellé par les verges de fer brûlant de la jalousie, et des soupçons, et des craintes, et des colères, et des querelles.
Les spectacles m’emportaient aussi, pleins d’images de mes misères, et de combustible pour mon feu. Pourquoi est-ce que l’homme désire être rendu triste, en contemplant des choses douloureuses et tragiques, qu’il ne voudrait pourtant en aucun cas souffrir lui-même ? Et pourtant, il désire en tant que spectateur en ressentir de la douleur, et cette douleur même est son plaisir. Qu’est-ce que cela, sinon une folie misérable ? Car un homme est d’autant plus affecté par ces actions, qu’il est moins libre de telles affections. Quoi qu’il en soit, quand il souffre dans sa propre personne, on a coutume de nommer cela misère : quand il compatit aux autres, alors c’est miséricorde. Mais quelle sorte de compassion est-ce là pour des passions feintes et scéniques ? car l’auditeur n’est pas appelé à soulager, mais seulement à s’affliger : et il applaudit l’acteur de ces fictions d’autant plus qu’il s’afflige davantage. Et si les calamités de ces personnes (qu’elles soient d’autrefois, ou de pure fiction) sont jouées de telle sorte que le spectateur n’est pas ému aux larmes, il s’en va dégoûté et critiquant ; mais s’il est ému par la passion, il reste attentif, et pleure de joie.
Les chagrins sont-ils donc trop aimés ? En vérité, tous désirent la joie. Ou bien, alors que nul n’aime être misérable, est-il pourtant heureux d’être miséricordieux ? ce qui, parce qu’il ne peut être sans passion, est-ce pour cette seule raison que les passions sont aimées ? Cela naît aussi de cette veine de l’amitié. Mais où va cette veine ? où coule-t-elle ? pourquoi court-elle dans ce torrent de poix bouillonnant de ces flots monstrueux de luxure immonde, dans lequel elle est volontairement changée et transformée, étant de sa propre volonté précipitée et corrompue de sa clarté céleste ? La compassion doit-elle donc être rejetée ? aucunement. Que les chagrins soient donc parfois aimés. Mais prends garde à l’impureté, ô mon âme, sous la garde de mon Dieu, le Dieu de nos pères, qui doit être loué et exalté au-dessus de tout pour toujours, prends garde à l’impureté. Car je n’ai pas maintenant cessé de compatir ; mais alors dans les théâtres, je me réjouissais avec les amants quand ils jouissaient méchamment l’un de l’autre, bien que ce ne fût qu’imaginaire dans la pièce. Et quand ils se perdaient l’un l’autre, comme fort compatissant, je m’affligeais avec eux, et pourtant j’avais mon délice dans les deux. Mais maintenant, je plains beaucoup plus celui qui se réjouit dans sa méchanceté, que celui qui est pensé souffrir quelque épreuve en manquant quelque plaisir pernicieux, et par la perte de quelque félicité misérable. Ceci est certainement la vraie miséricorde, mais en elle le chagrin ne se délecte point. Car bien que celui qui s’afflige pour les misérables soit loué pour son office de charité ; pourtant, celui qui est authentiquement compatissant préférerait qu’il n’y eût rien pour quoi il pût s’affliger. Car si la bonne volonté peut être malveillante (ce qui ne peut jamais arriver), alors peut-être celui qui compatit véritablement et sincèrement souhaiterait-il qu’il y eût quelques misérables, afin qu’il pût compatir. Quelque chagrin peut donc être permis, aucun n’être aimé. Car ainsi fais-Tu, Seigneur Dieu, qui aimes les âmes bien plus purement que nous, et en as une pitié plus incorruptible, et pourtant Tu n’es blessé par aucune tristesse. Et qui est suffisant pour ces choses ?
Mais moi, misérable, j’aimais alors m’affliger, et je cherchais à quoi m’affliger, quand dans la misère d’autrui, et qui plus est feinte et jouée, cet acte me plaisait le mieux, et m’attirait le plus violemment, qui tirait de moi des larmes. Quel miracle qu’une brebis malheureuse, errant loin de Ton troupeau, et impatiente de Ta garde, je sois devenu infecté d’une maladie immonde ? Et de là l’amour des chagrins ; non pas tels qu’ils dussent s’enfoncer profondément en moi ; car je n’aimais pas souffrir, ce que j’aimais regarder ; mais tels qu’ils dussent, à l’écoute de leurs fictions, légèrement égratigner la surface ; sur quoi, comme sur des ongles empoisonnés, suivaient enflure enflammée, apostèmes et plaie putréfiée. Ma vie étant telle, était-ce la vie, ô mon Dieu ?
Et Ta miséricorde fidèle planait sur moi de loin. Sur quelles graves iniquités je me consumais moi-même, poursuivant une curiosité sacrilège, afin qu’après T’avoir abandonné, elle pût me mener à l’abîme perfide, et au service trompeur des démons, à qui je sacrifiais mes mauvaises actions, et dans toutes ces choses Tu me flagellais ! J’osais même, tandis que Tes solennités étaient célébrées dans les murs de Ton Église, désirer et accomplir une affaire digne de mort pour ses fruits, pour laquelle Tu me flagellais de graves punitions, bien que rien par rapport à ma faute, ô Toi ma miséricorde excessive, mon Dieu, mon refuge contre ces terribles destructeurs, parmi lesquels je vagabondais avec un cou raide, m’éloignant davantage de Toi, aimant mes propres voies, et non les Tiennes ; aimant une liberté vagabonde.
Ces études aussi, qui étaient tenues pour louables, avaient pour vue d’exceller dans les tribunaux de litige ; le plus loué, le plus rusé. Telle est l’aveuglement des hommes, se glorifiant même de leur aveuglement. Et maintenant j’étais chef dans l’école de rhétorique, où je me réjouissais fièrement, et je m’enflais d’arrogance, bien que (Seigneur, Tu sais) beaucoup plus calme et tout à fait éloigné des renversements de ces « Renverseurs » (car ce nom de mauvais augure et diabolique était le signe même de la galanterie) parmi lesquels je vivais, avec une honte impudique de n’être point même comme eux. Avec eux je vivais, et j’étais parfois charmé de leur amitié, dont je détestais toujours les faits — c’est-à-dire leurs « renversements », avec lesquels ils persécutaient licencieusement la modestie des étrangers, qu’ils dérangeaient par un ricanement gratuit, nourrissant là-dessus leur naissance malicieuse. Rien ne peut être plus semblable aux actions mêmes des démons que celles-ci. Comment donc pouvaient-ils être plus justement appelés que « Renverseurs » ? eux-mêmes renversés et tout à fait pervertis d’abord, les esprits trompeurs ricanant secrètement et les séduisant, en quoi ils se plaisent eux-mêmes à ricaner et à tromper les autres.
Parmi de tels que ceux-ci, en cet âge instable du mien, j’appris les livres d’éloquence, où je désirais être éminent, pour une fin damnable et vaine, une joie dans la vanité humaine. Dans le cours ordinaire des études, je tombai sur un certain livre de Cicéron, dont presque tous admirent le discours, non pas tant le cœur. Ce livre contient une exhortation à la philosophie, et est appelé « Hortensius ». Mais ce livre altéra mes affections, et tourna mes prières vers Toi, ô Seigneur ; et me fit avoir d’autres buts et désirs. Chaque vaine espérance devint aussitôt sans valeur pour moi ; et je désirai avec une ardeur incroyablement brûlante une immortalité de sagesse, et commençai maintenant à m’élever, afin de retourner à Toi. Car non pas pour aiguiser ma langue (chose que je semblais acheter avec les allocations de ma mère, en cette ma dix-neuvième année, mon père étant mort deux ans auparavant), non pas pour aiguiser ma langue j’employais ce livre ; et il n’infusa point en moi son style, mais sa matière.
Comme je brûlais alors, mon Dieu, comme je brûlais de remonter des choses terrestres vers Toi, et je ne savais ce que Tu ferais de moi ! Car avec Toi est la sagesse. Mais l’amour de la sagesse est en grec appelé « philosophie », dont ce livre m’enflamma. Il en est qui séduisent par la philosophie, sous un grand, et lisse, et honorable nom, colorant et déguisant leurs propres erreurs : et presque tous ceux qui en cet âge et les précédents furent tels, sont dans ce livre censurés et exposés : là aussi est rendu manifeste ce conseil salutaire de Ton Esprit, par Ton bon et dévot serviteur : Prenez garde que personne ne vous dépouille par la philosophie et la vaine tromperie, selon la tradition des hommes, selon les rudiments du monde, et non selon le Christ. Car en Lui habite toute la plénitude de la Divinité corporellement. Et puisque à ce temps-là (Tu, ô lumière de mon cœur, sais) l’Écriture Apostolique ne m’était pas connue, j’étais charmé par cette exhortation, seulement en tant que j’en étais fortement réveillé, et embrasé, et enflammé pour aimer, et chercher, et obtenir, et tenir, et embrasser non telle ou telle secte, mais la sagesse elle-même, quelle qu’elle fût ; et ceci seul me retenait ainsi non embrasé, que le nom du Christ n’y était point. Car ce nom, selon Ta miséricorde, ô Seigneur, ce nom de mon Sauveur Ton Fils, mon tendre cœur l’avait, dès le lait de ma mère, dévotement bu et profondément thésaurisé ; et tout ce qui était sans ce nom, fût-ce si savant, poli, ou vrai, ne me saisissait pas entièrement.
Je résolus donc de tourner mon esprit vers les saintes Écritures, afin de voir ce qu’elles étaient. Mais voici, je vois une chose non comprise par les orgueilleux, ni ouverte aux enfants, humble dans son accès, dans ses replis élevée, et voilée de mystères ; et je n’étais pas tel que je pusse y entrer, ou courber mon cou pour suivre ses pas. Car non pas comme je parle maintenant, je sentais quand je me tournais vers ces Écritures ; mais elles me semblaient indignes d’être comparées à la majesté de Tully : car mon orgueil enflé reculait devant leur humilité, et mon esprit vif ne pouvait percer leur intérieur. Pourtant elles étaient telles qu’elles croîtraient dans un petit. Mais je dédaignais d’être un petit ; et, enflé d’orgueil, je me prenais pour un grand.
C’est pourquoi je tombai parmi des hommes fièrement radoteurs, extrêmement charnels et bavards, dans la bouche desquels étaient les pièges du Diable, enduits du mélange des syllabes de Ton nom, et de notre Seigneur Jésus-Christ, et du Saint-Esprit, le Paraclet, notre Consolateur. Ces noms ne quittaient point leur bouche, mais seulement quant au son et au bruit de la langue, car le cœur était vide de vérité. Pourtant ils criaient « Vérité, Vérité », et parlaient beaucoup d’elle à moi, pourtant elle n’était pas en eux : mais ils parlaient faux, non seulement de Toi (qui es véritablement la Vérité), mais même de ces éléments de ce monde, Tes créatures. Et je devais en effet passer outre même les philosophes qui parlaient vrai à leur sujet, par amour pour Toi, mon Père, souverainement bon, Beauté de toutes choses belles. Ô Vérité, Vérité, combien intérieurement même alors la moelle de mon âme haletait après Toi, quand ils souvent et diversement, et dans beaucoup et énormes livres, faisaient écho de Toi à moi, bien que ce ne fût qu’un écho ? Et c’étaient là les plats où, pour moi, affamé de Toi, ils servaient, au lieu de Toi, le Soleil et la Lune, belles œuvres des Tiennes, mais pourtant Tes œuvres, non Toi-même, non ni Tes premières œuvres. Car Tes œuvres spirituelles sont avant ces œuvres corporelles, célestes bien qu’elles soient, et brillantes. Mais je n’avais faim ni soif même après ces premières œuvres des Tiennes, mais après Toi-même, la Vérité, en qui n’est aucun changement, ni ombre de variation : pourtant ils mettaient encore devant moi dans ces plats, des fantaisies scintillantes, que mieux eût valu aimer ce soleil même (qui est réel à notre vue du moins), que ces fantaisies qui par nos yeux trompent notre esprit. Pourtant parce que je pensais qu’elles étaient Toi, je m’en nourrissais ; non avidement, car Tu ne goûtais pas en elles pour moi comme Tu es ; car Tu n’étais pas ces vacuités, et je n’étais pas nourri par elles, mais épuisé plutôt. La nourriture en sommeil semble très semblable à notre nourriture éveillée ; pourtant ceux qui dorment ne sont point nourris par elle, car ils dorment. Mais celles-là n’étaient même en aucune façon semblables à Toi, comme Tu m’as maintenant parlé ; car c’étaient des fantaisies corporelles, de faux corps, que ces corps vrais, célestes ou terrestres, que nous contemplons de notre vue charnelle, sont bien plus certains : ces choses les bêtes et les oiseaux les discernent aussi bien que nous, et elles sont plus certaines que quand nous les imaginons. Et encore, nous imaginons avec plus de certitude ces choses, qu’en conjecturant par elles d’autres corps plus vastes et infinis qui n’ont pas d’être. De telles balles vides j’étais alors nourri ; et je n’étais pas nourri. Mais Toi, Amour de mon âme, en cherchant qui je défaille, afin que je devienne fort, Tu n’es ni ces corps que nous voyons, bien qu’au ciel ; ni ceux que nous ne voyons point là ; car Tu les as créés, et Tu ne les comptes point parmi les plus éminentes de Tes œuvres. Combien loin donc es-Tu de ces fantaisies miennes, fantaisies de corps qui ne sont aucunement, que les images de ces corps, qui sont, sont bien plus certaines, et plus certaines encore les corps eux-mêmes, qui pourtant Tu n’es pas ; non, ni encore l’âme, qui est la vie des corps. Ainsi donc, meilleure et plus certaine est la vie des corps que les corps. Mais Tu es la vie des âmes, la vie des vies, ayant la vie en Toi-même ; et Tu ne changes point, vie de mon âme.
Où étais-Tu donc alors pour moi, et combien loin de moi ? Loin en vérité j’errais loin de Toi, exclu des balles mêmes des pourceaux, que je nourrissais de balles. Car combien meilleures sont les fables des poètes et des grammairiens que ces pièges ? Car les vers, et les poèmes, et « Médée volant », sont plus profitables en vérité que les cinq éléments de ces hommes, diversement déguisés, répondant à cinq tanières de ténèbres, qui n’ont pas d’être, pourtant tuent celui qui croit. Car les vers et les poèmes je peux les transformer en vraie nourriture, et « Médée volant », bien que je le chantasse, je ne le soutenais pas ; bien que je l’entendisse chanter, je ne le croyais pas : mais ces choses-là, je les croyais. Malheur, malheur, par quels degrés fus-je traîné aux profondeurs de l’enfer ! peinant et tourmentant par manque de Vérité, puisque je cherchais après Toi, mon Dieu (à Toi je le confesse, qui avais pitié de moi, ne confessant pas encore), non selon l’intelligence de l’esprit, en laquelle Tu voulais que j’excellasse les bêtes, mais selon le sens de la chair. Mais Tu étais plus intérieur à moi que ma partie la plus intérieure ; et plus haut que mon plus haut. Je tombai sur cette femme audacieuse, simple et ne sachant rien, représentée dans Salomon, assise à la porte, et disant : Mangez volontiers le pain des secrets, et buvez les eaux volées qui sont douces : elle me séduisit, parce qu’elle trouva mon âme habitant dehors dans l’œil de ma chair, et ruminant sur une telle nourriture que par elle j’avais dévorée.
Car je ne connaissais rien en dehors de cela, et ce qui est réellement, je l’ignorais ; et j’étais, pour ainsi dire par subtilité d’esprit, persuadé de donner mon assentiment à de sots trompeurs, lorsqu’ils me demandaient : « D’où vient le mal ? » « Dieu est-il limité par une forme corporelle, et a-t-il des cheveux et des ongles ? » « Faut-il estimer justes ceux qui avaient plusieurs femmes à la fois, qui tuaient des hommes et sacrifiaient des êtres vivants ? » À quoi moi, dans mon ignorance, j’étais fort troublé, et m’éloignant de la vérité, il me semblait marcher vers elle ; car je ne savais pas encore que le mal n’est rien d’autre qu’une privation du bien, jusqu’à ce qu’enfin une chose cesse tout à fait d’être ; ce que comment aurais-je pu le voir, moi dont la vue des yeux n’atteignait que les corps, et celle de l’esprit qu’un fantasme ? Et je ne savais pas que Dieu fût un Esprit, non pas quelqu’un qui a des parties étendues en longueur et en largeur, ou dont l’être serait une masse ; car toute masse est moindre dans une partie que dans le tout : et si elle est infinie, elle doit être moindre dans une telle partie définie par un certain espace, que dans son infinitude ; et ainsi n’est-elle pas partout tout entière, comme l’Esprit, comme Dieu. Et ce qui en nous devait être ce par quoi nous sommes semblables à Dieu, et pouvons être dit à juste titre être à l’image de Dieu, je l’ignorais tout à fait.
Je ne connaissais pas non plus cette véritable justice intérieure qui ne juge pas selon la coutume, mais d’après la loi très juste de Dieu Tout-Puissant, par laquelle les usages des lieux et des temps furent disposés selon ces temps et ces lieux ; elle-même étant entre-temps la même toujours et partout, n’étant pas une chose en un lieu et une autre ailleurs ; selon laquelle Abraham, et Isaac, et Jacob, et Moïse, et David, furent justes, ainsi que tous ceux qui sont loués par la bouche de Dieu ; mais furent jugés injustes par des hommes sots, jugeant selon le jugement humain, et mesurant à l’aune de leurs petites habitudes les habitudes morales de tout le genre humain. Comme si, dans une armurerie, quelqu’un ignorant ce qui est adapté à chaque partie voulait se couvrir la tête avec des jambières, ou chercher à se chausser d’un casque, et se plaindre qu’ils ne convenaient pas : ou comme si, un jour où les affaires sont publiquement suspendues l’après-midi, quelqu’un s’irritait de ne pas être autorisé à tenir boutique ouverte, parce qu’il l’avait fait le matin ; ou lorsque dans une maison il observe un serviteur prendre une chose dans sa main, à laquelle le majordome n’est pas autorisé à toucher ; ou quelque chose permis dehors, qui est interdit dans la salle à manger ; et devrait s’irriter que, dans une même maison et une même famille, la même chose ne soit pas allouée partout et à tous. Tels sont ceux qui s’indignent d’entendre que quelque chose ait été licite pour des hommes justes autrefois, qui ne l’est plus ; ou que Dieu, pour certains respects temporels, leur ait commandé une chose, et à ceux-ci une autre, obéissant tous à la même justice : alors qu’ils voient, chez un même homme, et en un même jour, et en une même maison, des choses différentes convenir à des membres différents, et une chose autrefois licite, ne plus l’être après un certain temps ; dans un coin permise ou commandée, mais dans un autre à juste titre interdite et punie. La justice est-elle donc variée ou muable ? Non, mais les temps, sur lesquels elle préside, ne coulent pas uniformément, parce qu’ils sont des temps. Mais les hommes dont les jours sont peu nombreux sur la terre, parce que par leurs sens ils ne peuvent accorder les causes des choses des âges passés et des autres nations, dont ils n’ont pas eu l’expérience, avec celles dont ils ont l’expérience, alors que dans un seul et même corps, jour, ou famille, ils voient facilement ce qui est convenable pour chaque membre, et saison, et partie, et personne ; ils prennent exception aux uns, et se soumettent aux autres.
Ces choses, je ne les connaissais pas alors, ni ne les observais ; elles frappaient ma vue de toutes parts, et je ne les voyais pas. Je composais des vers, dans lesquels je ne pouvais placer chaque pied partout, mais différemment selon les mètres ; ni même dans un seul mètre le même pied en tous lieux. Pourtant, l’art lui-même, par lequel je composais, n’avait pas de principes différents pour ces différents cas, mais comprenait tout en un seul. Cependant, je ne voyais pas comment cette justice, à laquelle les hommes bons et saints obéissaient, contenait bien plus excellemment et sublimement en un tout ces choses que Dieu commandait, et ne variait en aucune partie ; bien qu’en variant les temps, elle ne prescrivît pas tout à la fois, mais répartît et enjoignît ce qui convenait à chacun. Et moi, dans mon aveuglement, je censurais les saints Pères, non seulement là où ils faisaient usage des choses présentes comme Dieu le leur commandait et inspirait, mais aussi là où ils prédisaient des choses à venir, comme Dieu le révélait en eux.
Peut-il en quelque temps ou lieu être injuste d’aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, et de tout son esprit ; et son prochain comme soi-même ? C’est pourquoi ces offenses immondes qui sont contre nature doivent être partout et en tout temps détestées et punies ; telles que furent celles des hommes de Sodome : que si toutes les nations les commettaient, elles seraient toutes coupables du même crime, selon la loi de Dieu, qui n’a pas fait les hommes pour qu’ils s’abusent ainsi les uns les autres. Car même cette relation qui devrait être entre Dieu et nous est violée, quand cette même nature, dont Il est l’Auteur, est souillée par la perversité de la luxure. Mais ces actions qui sont des offenses contre les coutumes des hommes doivent être évitées selon les coutumes prévalant séparément ; de sorte qu’une chose convenue et confirmée par la coutume ou la loi d’une cité ou d’une nation ne puisse être violée par le plaisir sans loi de quiconque, qu’il soit indigène ou étranger. Car toute partie qui ne s’accorde pas avec son tout est offensante. Mais quand Dieu commande de faire une chose, contre les coutumes ou le pacte d’un peuple, bien qu’elle n’ait jamais été faite par lui auparavant, elle doit être faite ; et si elle a été interrompue, elle doit être restaurée ; et si elle n’a jamais été ordonnée, elle doit maintenant être ordonnée. Car s’il est licite pour un roi, dans l’État sur lequel il règne, de commander ce que nul avant lui, ni lui-même auparavant, n’avait commandé, et que lui obéir ne peut être contre le bien commun de l’État (au contraire, ce serait contre lui s’il n’était pas obéi, car obéir aux princes est un pacte général de la société humaine) ; combien plus sans hésitation devons-nous obéir à Dieu, en tout ce qu’Il commande, le Souverain de toutes Ses créatures ! Car de même que parmi les pouvoirs de la société humaine, la plus grande autorité est obéie de préférence à la moindre, ainsi doit l’être Dieu au-dessus de tout.
Ainsi dans les actes de violence, où il y a un désir de nuire, que ce soit par reproche ou par injure ; et ceux-ci soit par vengeance, comme un ennemi contre un autre ; soit pour quelque profit appartenant à autrui, comme le brigand envers le voyageur ; soit pour éviter quelque mal, comme envers quelqu’un que l’on craint ; soit par envie, comme un moins fortuné envers un plus fortuné, ou celui qui a réussi en quelque chose, envers celui dont il craint ou déplore la parité avec lui-même, ou pour le simple plaisir de la douleur d’autrui, comme les spectateurs de gladiateurs, ou les railleurs et les moqueurs des autres. Telles sont les racines de l’iniquité qui jaillissent de la luxure de la chair, de l’œil, ou du pouvoir, soit isolément, soit deux combinés, ou tous ensemble ; et ainsi les hommes vivent mal contre les trois, et les sept, ce psaltérion à dix cordes, Tes Dix Commandements, ô Dieu, très haut, et très doux. Mais quelles offenses immondes peuvent-elles être contre Toi, qui ne peux être souillé ? ou quels actes de violence contre Toi, qui ne peux être lésé ? Mais Tu venges ce que les hommes commettent contre eux-mêmes, voyant aussi que lorsqu’ils pèchent contre Toi, ils agissent méchamment contre leurs propres âmes, et l’iniquité se dément elle-même, en corrompant et en pervertissant leur nature, que Tu as créée et ordonnée, ou par un usage immodéré des choses permises, ou en brûlant dans des choses non permises, pour cet usage qui est contre nature ; ou sont trouvés coupables, rugissant de cœur et de langue contre Toi, regimbant contre les aiguillons ; ou lorsque, brisant les bornes de la société humaine, ils se réjouissent audacieusement dans des combinaisons ou des divisions volontaires, selon qu’ils ont quelque objet à gagner ou sujet d’offense. Et ces choses sont faites quand Tu es abandonné, ô Fontaine de Vie, qui es le seul et vrai Créateur et Gouverneur de l’Univers, et par une orgueilleuse volonté, quelque chose de faux est sélectionné parmi tout cela et aimé. Ainsi donc, par une humble dévotion, nous retournons à Toi ; et Tu nous purifies de nos mauvaises habitudes, et Tu es miséricordieux envers les péchés de ceux qui confessent, et Tu entends le gémissement du prisonnier, et Tu nous délies des chaînes que nous avons faites pour nous-mêmes, si nous ne dressons pas contre Toi les cornes d’une liberté irréelle, souffrant la perte de tout, par convoitise de plus, en aimant davantage notre propre bien privé que Toi, le Bien de tous.
Au milieu de ces offenses d’immondice et de violence, et de tant d’iniquités, sont les péchés des hommes, qui dans l’ensemble font des progrès ; lesquels, par ceux qui jugent droitement, sont, selon la règle de la perfection, désapprouvés, mais les personnes louées, sur l’espoir d’un fruit futur, comme dans le brin vert du blé qui croît. Et il y a certaines choses, ressemblant à des offenses d’immondice ou de violence, qui pourtant ne sont pas des péchés ; parce qu’elles n’offensent ni Toi, notre Seigneur Dieu, ni la société humaine ; quand, à savoir, les choses convenant à une période donnée sont obtenues pour le service de la vie, et nous ne savons pas si c’est par une luxure de posséder ; ou quand les choses sont, pour le bien de la correction, punies par l’autorité constituée, et nous ne savons pas si c’est par une luxure de nuire. Bien des actions donc qui aux yeux des hommes sont désapprouvées, sont par Ton témoignage approuvées ; et beaucoup, par les hommes louées, sont (Toi étant témoin) condamnées : parce que l’apparence de l’action, et l’esprit de celui qui agit, et l’exigence inconnue de la période, varient séparément. Mais quand Tu commandes soudainement une chose inaccoutumée et impensée, oui, bien que Tu l’aies parfois interdite, et que Tu caches encore pour le moment la raison de Ton commandement, et qu’elle soit contre l’ordonnance de quelque société d’hommes, qui doute qu’elle doive être faite, voyant que cette société d’hommes est juste si elle Te sert ? Mais bénis sont ceux qui connaissent Tes commandements ! Car toutes choses furent faites par Tes serviteurs ; soit pour manifester quelque chose de nécessaire pour le présent, soit pour préfigurer les choses à venir.
Ces choses, moi l’ignorant, je les tournais en dérision, ces Tes saints serviteurs et prophètes. Et qu’ai-je gagné à les tourner en dérision, sinon d’être tourné en dérision par Toi, étant insensiblement et pas à pas entraîné vers ces folies, comme de croire qu’un figuier pleurait quand il était cueilli, et que l’arbre, sa mère, versait des larmes laiteuses ? Laquelle figue néanmoins (cueillie par la faute d’un autre, et non la sienne) si quelque saint manichéen l’avait mangée, et mêlée à ses entrailles, il devrait en exhaler des anges, oui, il en jaillirait des particules de divinité, à chaque gémissement ou soupir dans sa prière, lesquelles particules du très haut et vrai Dieu étaient restées liées dans cette figue, à moins qu’elles n’aient été libérées par les dents ou le ventre de quelque saint « élu » ! Et moi, misérable, je croyais qu’il fallait montrer plus de miséricorde aux fruits de la terre qu’aux hommes, pour qui ils furent créés. Car si quelqu’un ayant faim, non manichéen, demandait quelque chose, ce morceau semblerait comme condamné à une peine capitale, s’il lui était donné.
Et Tu envoyas Ta main d’en haut, et Tu tiras mon âme de ces ténèbres profondes, ma mère, Ta fidèle, pleurant pour moi devant Toi, plus que les mères ne pleurent les morts corporelles de leurs enfants. Car elle, par cette foi et cet esprit qu’elle avait de Toi, discernait la mort dans laquelle je gisais, et Tu l’entendis, Seigneur ; Tu l’entendis, et Tu ne méprisas pas ses larmes, quand, ruisselant, elles arrosaient la terre sous ses yeux en tout lieu où elle priait ; oui, Tu l’entendis. Car d’où venait ce rêve par lequel Tu la consolais ; de sorte qu’elle me permit de vivre avec elle, et de manger à la même table dans la maison, de laquelle elle avait commencé à se détourner, abhorrant et détestant les blasphèmes de mon erreur ? Car elle se voyait debout sur une certaine règle de bois, et un jeune homme brillant venant vers elle, joyeux et souriant, elle-même gémissant, et accablée de douleur. Mais lui ayant (pour instruire, comme est leur coutume de ne pas être instruits) demandé les causes de sa douleur et de ses larmes quotidiennes, et elle répondant qu’elle pleurait ma perdition, il lui ordonna d’être contente, et lui dit de regarder et d’observer, « Que là où elle était, là j’étais aussi ». Et quand elle regarda, elle me vit debout près d’elle sur la même règle. D’où venait ceci, sinon que Tes oreilles étaient tournées vers son cœur ? Ô Toi Bon omnipotent, qui prends soin de chacun de nous, comme si Tu ne prenais soin que de lui seul ; et ainsi de tous, comme s’ils n’étaient qu’un !
D’où venait aussi que lorsqu’elle m’eut raconté cette vision, et que je voulais en détourner le sens pour dire : « Qu’elle ne devait pas désespérer d’être un jour ce que j’étais » ; elle, sur-le-champ, sans aucune hésitation, réplique : « Non ; car il ne m’a pas été dit que "là où il est, là tu seras aussi" ; mais "là où tu es, là il sera aussi" » ? Je Te confesse, ô Seigneur, qu’autant que je m’en souvienne (et j’ai souvent parlé de cela), que Ta réponse, par l’intermédiaire de ma mère en éveil,--qu’elle ne fut pas troublée par la plausibilité de ma fausse interprétation, et vit si vite ce qui était à voir, et que je n’avais certainement pas perçu avant qu’elle ne parlât,--cela même m’émut alors plus que le rêve lui-même, par lequel une joie pour la sainte femme, devant s’accomplir si longtemps après, fut, pour la consolation de son angoisse présente, si longtemps auparavant signifiée. Car presque neuf années passèrent, durant lesquelles je me vautrais dans la fange de ce puits profond, et les ténèbres du mensonge, essayant souvent de m’élever, mais plus grièvement précipité. Tout ce temps, cette chaste, pieuse et sobre veuve (telle que Tu aimes), maintenant plus réjouie par l’espoir, mais ne relâchant en rien ses pleurs et son deuil, ne cessait à aucune heure de ses dévotions de déplorer mon cas devant Toi. Et ses prières entrèrent en Ta présence ; et pourtant Tu souffrais que je sois encore enveloppé et réenveloppé dans ces ténèbres.
Tu lui donnas entre-temps une autre réponse, dont je me souviens ; car je passe sous silence bien des choses, me hâtant vers celles qui me pressent davantage de Te confesser, et beaucoup ne me reviennent pas en mémoire. Tu lui donnas donc une autre réponse, par un de Tes Prêtres, un certain Évêque élevé dans Ton Église, et bien instruit dans Tes livres. À qui, lorsque cette femme l’eut supplié de daigner converser avec moi, réfuter mes erreurs, me désapprendre les mauvaises choses, et m’enseigner les bonnes (car il avait coutume de le faire, quand il trouvait des personnes aptes à le recevoir), il refusa, sagement, comme je l’aperçus plus tard. Car il répondit que j’étais encore inenseignable, étant gonflé par la nouveauté de cette hérésie, et ayant déjà perplexé diverses personnes ignorantes avec des questions captieuses, comme elle le lui avait dit : « Mais laisse-le tranquille pour un temps » (dit-il), « prie seulement Dieu pour lui, il trouvera de lui-même en lisant quelle est cette erreur, et combien grande est son impiété ». En même temps, il lui raconta comment lui-même, quand il était tout petit, avait été confié par sa mère séduite aux Manichéens, et avait non seulement lu, mais fréquemment copié presque tous leurs livres, et avait (sans aucun argument ou preuve de quiconque) vu combien cette secte était à éviter ; et l’avait évitée. Ce qu’ayant dit, et elle ne voulant pas être satisfaite, mais l’insistant davantage, avec des supplications et beaucoup de larmes, qu’il voulût me voir et discourir avec moi ; il, un peu mécontent de son importunité, dit : « Va-t’en et que Dieu te bénisse, car il n’est pas possible que le fils de ces larmes périsse ». Laquelle réponse elle prit (comme elle le mentionnait souvent dans ses conversations avec moi) comme si elle avait résonné du ciel.
LIVRE IV
Pendant cet espace de neuf années (de ma dix-neuvième année à ma vingt-huitième) nous vécûmes séduits et séduisants, trompés et trompeurs, dans diverses luxures ; ouvertement, par les sciences qu’ils appellent libérales ; secrètement, avec une religion faussement nommée ; ici fiers, là superstitieux, partout vains. Ici, chassant après le vide de la louange populaire, jusqu’aux applaudissements théâtraux, et aux prix poétiques, et aux luttes pour des couronnes d’herbe, et aux folies des spectacles, et à l’intempérance des désirs. Là, désirant être purifiés de ces souillures, en apportant de la nourriture à ceux qui étaient appelés « élus » et « saints », d’où, dans l’atelier de leurs estomacs, ils devaient forger pour nous des Anges et des Dieux, par qui nous pourrions être purifiés. Ces choses, je les suivais, et les pratiquais avec mes amis, trompés par moi, et avec moi. Que les arrogants se moquent de moi, et ceux qui n’ont pas été, pour le salut de leur âme, frappés et abattus par Toi, ô mon Dieu ; mais je voudrais encore confesser devant Toi ma propre honte dans Ta louange. Souffre-moi, je T’en prie, et donne-moi la grâce de parcourir dans ma mémoire présente les errances de mon temps passé, et d’offrir devant Toi le sacrifice d’action de grâce. Car que suis-je à moi-même sans Toi, sinon un guide vers ma propre chute ? ou que suis-je même au mieux, sinon un nourrisson tétant le lait que Tu donnes, et me nourrissant de Toi, la nourriture qui ne périt pas ? Mais quel genre d’homme est un homme, puisqu’il n’est qu’un homme ? Que les forts et les puissants rient maintenant de nous, mais que nous, pauvres et nécessiteux, nous confessions devant Toi.
En ces années, j’enseignais la rhétorique, et, vaincu par la cupidité, je vendais une loquacité pour vaincre. Pourtant, je préférais (Seigneur, Tu le sais) les honnêtes écoliers (comme ils sont comptés), et ceux-ci, sans artifice, j’enseignais des artifices, non pour être pratiqués contre la vie des innocents, bien que parfois pour la vie des coupables. Et Toi, ô Dieu, de loin Tu m’apercevais trébuchant dans cette course glissante, et au milieu de beaucoup de fumée envoyant quelques étincelles de fidélité, que je montrais dans cette ma direction de ceux qui aimaient la vanité, et cherchaient après le mensonge, moi-même leur compagnon. En ces années, j’avais une femme,--non dans ce qui est appelé mariage légitime, mais que j’avais trouvée dans une passion capricieuse, vide d’entendement ; mais une seule pourtant, demeurant fidèle même à elle ; en qui j’ai éprouvé dans mon propre cas quelle différence il y a entre la retenue du pacte conjugal, pour l’amour de la descendance, et le marché d’un amour luxurieux, où les enfants naissent contre la volonté de leurs parents, bien que, une fois nés, ils contraignent l’amour.
Je me souviens aussi que, lorsque j’avais décidé d’entrer dans la lice pour un prix théâtral, quelque magicien me demanda ce que je lui donnerais pour gagner ; mais moi, détestant et abhorrant de tels mystères immondes, je répondis : « Bien que la couronne fût d’or impérissable, je ne permettrais pas qu’une mouche fût tuée pour me la gagner ». Car il devait tuer quelques êtres vivants dans ses sacrifices, et par ces honneurs inviter les démons à me favoriser. Mais ce mal aussi, je le rejetai, non par un pur amour pour Toi, ô Dieu de mon cœur ; car je ne savais pas comment T’aimer, moi qui ne savais pas concevoir autre chose qu’une clarté matérielle. Et une âme, soupirant après de telles fictions, ne commet-elle pas la fornication contre Toi, ne se fie-t-elle pas à des choses irréelles, et ne se nourrit-elle pas de vent ? Pourtant, je ne voulais pas, certes, que des sacrifices fussent offerts aux démons pour moi, à qui je me sacrifiais moi-même par cette superstition. Car qu’est-ce d’autre que de se nourrir de vent, sinon de les nourrir, c’est-à-dire en s’égarant de devenir leur plaisir et leur dérision ?
Ces imposteurs donc, que l'on nomme Mathématiciens, je les consultai sans scrupule ; car ils semblaient n'user d'aucun sacrifice, ni prier aucun esprit pour leurs divinations : art que, toutefois, la piété chrétienne et véritable rejette et condamne constamment. Car c'est une bonne chose que de Te confesser, et de dire : Aie pitié de moi, guéris mon âme, car j'ai péché contre Toi ; et non d'abuser de Ta miséricorde pour en faire une licence de pécher, mais de se souvenir des paroles du Seigneur : Voici, tu es guéri, ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive quelque chose de pire. Tous ces conseils salutaires, ils s'efforcent de les détruire en disant : « La cause de ton péché est inévitablement déterminée dans le ciel » ; et : « C'est Vénus, ou Saturne, ou Mars qui a fait cela » : afin que l'homme, en vérité, chair et sang, et orgueilleuse corruption, soit sans blâme ; tandis que le Créateur et Ordonnateur du ciel et des astres doit en porter la faute. Et qui est-Il, sinon notre Dieu ? la douceur même et la source de la justice, qui rend à chacun selon ses œuvres : et Tu ne mépriseras pas un cœur brisé et contrit.
Il y avait en ces jours-là un homme sage, très habile en médecine, et renommé en cet art, qui avait de sa propre main proconsulaire posé la couronne agonistique sur ma tête malade, mais non en tant que médecin : car cette maladie, Tu seul la guéris, Toi qui résistes aux orgueilleux et donnes la grâce aux humbles. Mais as-Tu manqué à mon appel par cet homme âgé, ou as-Tu tardé à guérir mon âme ? Car, étant devenu plus familier avec lui, et m'attachant assidûment et fixement à ses paroles (car, bien qu'en termes simples, elles étaient vives, animées et sincères), lorsqu'il eut compris par mon discours que j'étais adonné aux livres des calculateurs de nativité, il me conseilla avec bonté et comme un père de les rejeter, et de ne pas gaspiller inutilement, sur ces vanités, un soin et une diligence nécessaires aux choses utiles ; disant qu'il avait, dans ses premières années, étudié cet art au point d'en faire la profession dont il vivrait, et que, comprenant Hippocrate, il aurait pu bientôt comprendre une telle étude ; et pourtant, il l'avait abandonnée pour se consacrer à la médecine, pour la seule raison qu'il l'avait trouvée absolument fausse ; et lui, homme grave, ne voulait pas gagner sa vie en trompant les gens. « Mais toi, » dit-il, « tu as la rhétorique pour subvenir à tes besoins, de sorte que tu suis cette voie par libre choix, et non par nécessité : d'autant plus devrais-tu m'accorder crédit en ceci, moi qui ai travaillé à l'acquérir si parfaitement que j'en ai vécu seul. » À qui, ayant demandé comment alors tant de choses vraies pouvaient être prédites par cet art, il me répondit (comme il le put) : « que la force du hasard, diffusée à travers tout l'ordre des choses, provoquait cela. Car si, lorsqu'un homme ouvre par hasard les pages de quelque poète qui chantait et pensait à tout autre chose, un vers tombe souvent, merveilleusement approprié à l'affaire présente : il ne faudrait pas s'étonner si, de l'âme de l'homme, inconsciente de ce qui s'y passe, par quelque instinct supérieur une réponse était donnée, par hasard, non par art, correspondant aux affaires et aux actions du demandeur. »
Et c'est dans cette mesure, soit de lui, soit par lui, que Tu me transmis ces choses, et que Tu les traças dans ma mémoire, afin que je puisse plus tard les examiner par moi-même. Mais en ce temps-là, ni lui, ni mon très cher Nebridius, un jeune homme singulièrement bon et d'une sainte crainte, qui raillait tout le corps de la divination, ne purent me persuader de la rejeter, l'autorité des auteurs m'influençant davantage, et je n'avais encore trouvé aucune preuve certaine (telle que je la cherchais) par laquelle il pût apparaître sans aucun doute que ce qui avait été prédit par ceux que l'on consultait était le résultat du hasard, et non de l'art des observateurs d'étoiles.
En ces années où je commençai à enseigner la rhétorique dans ma ville natale, j'avais fait d'un homme mon ami, mais trop cher à moi, par une communauté de goûts, de mon âge, et, comme moi, dans la première fleur de la jeunesse. Il avait grandi depuis l'enfance avec moi, et nous avions été à la fois camarades d'école et de jeux. Mais il n'était pas encore mon ami comme il le devint plus tard, ni même alors, tel que la vraie amitié l'est ; car elle ne peut être vraie que chez ceux que Tu cimentes ensemble, en s'attachant à Toi, par cet amour qui est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit, qui nous est donné. Pourtant, elle était trop douce, mûrie par la chaleur d'études semblables : car, de la vraie foi (qu'il n'avait pas, jeune, profondément et totalement imbibée), je l'avais entraîné aussi vers ces fables superstitieuses et pernicieuses, pour lesquelles ma mère se lamentait sur moi. Avec moi, il errait maintenant dans l'esprit, et mon âme ne pouvait être sans lui. Mais vois, Tu étais proche sur les pas de Tes fugitifs, à la fois Dieu de vengeance et Fontaine de miséricorde, nous tournant vers Toi par des moyens merveilleux ; Tu pris cet homme hors de cette vie, alors qu'il avait à peine rempli une année entière de mon amitié, douce pour moi par-dessus toute douceur de cette vie.
Qui peut raconter toutes Tes louanges, qu'il a ressenties en lui-même ? Que fis-Tu alors, mon Dieu, et combien insondable est l'abîme de Tes jugements ? Car longtemps, gravement malade d'une fièvre, il resta sans connaissance dans une sueur de mort ; et sa guérison étant désespérée, il fut baptisé, inconscient ; moi, pendant ce temps, peu soucieux, et présumant que son âme retiendrait plutôt ce qu'elle avait reçu de moi, non ce qui fut accompli sur son corps inconscient. Mais il en fut tout autrement : car il fut rafraîchi et rétabli. Aussitôt que je pus parler avec lui (et je le pus, dès qu'il en fut capable, car je ne le quittais jamais, et nous étions trop attachés l'un à l'autre), j'essayai de plaisanter avec lui, comme s'il devait plaisanter avec moi sur ce baptême qu'il avait reçu alors qu'il était totalement absent d'esprit et de sentiment, mais dont il avait maintenant compris qu'il l'avait reçu. Mais il se détourna de moi, comme d'un ennemi ; et avec une liberté merveilleuse et soudaine, me demanda, si je voulais continuer à être son ami, de m'abstenir d'un tel langage envers lui. Moi, tout étonné et stupéfait, je réprimai toutes mes émotions jusqu'à ce qu'il se rétablisse, et que sa santé fût assez forte pour que je puisse traiter avec lui comme je le voulais. Mais il fut enlevé à ma frénésie, afin qu'avec Toi il fût préservé pour mon réconfort ; quelques jours après, en mon absence, il fut attaqué de nouveau par la fièvre, et ainsi partit.
À ce chagrin, mon cœur fut totalement obscurci ; et tout ce que je contemplais était la mort. Ma terre natale était un tourment pour moi, et la maison de mon père un malheur étrange ; et tout ce que j'avais partagé avec lui, lui manquant, devint une torture distrayante. Mes yeux le cherchaient partout, mais il ne leur fut pas accordé ; et je haïssais tous les lieux, parce qu'ils ne l'avaient pas ; et ils ne pouvaient plus me dire : « il arrive », comme quand il était vivant et absent. Je devins une grande énigme pour moi-même, et je demandai à mon âme pourquoi elle était si triste, et pourquoi elle me troublait fort : mais elle ne savait que me répondre. Et si je disais : Espère en Dieu, elle ne m'obéissait très justement pas ; parce que ce très cher ami, qu'elle avait perdu, était, étant homme, à la fois plus vrai et meilleur que ce fantasme en lequel elle était priée de croire. Seules les larmes m'étaient douces, car elles succédèrent à mon ami dans le plus cher de mes affections.
Et maintenant, Seigneur, ces choses sont passées, et le temps a apaisé ma blessure. Puisse-je apprendre de Toi, qui es la Vérité, et approcher l'oreille de mon cœur de Ta bouche, afin que Tu puisses me dire pourquoi les pleurs sont doux aux misérables ? As-Tu, bien que présent partout, rejeté notre misère loin de Toi ? Et Tu demeures en Toi-même, mais nous sommes ballottés dans diverses épreuves. Et pourtant, si nous ne pleurions pas à Tes oreilles, nous n'aurions plus d'espoir. D'où vient donc que le fruit doux soit recueilli de l'amertume de la vie, des gémissements, des larmes, des soupirs et des plaintes ? Cela l'adoucit-il, que nous espérions que Tu nous entends ? C'est vrai de la prière, car en elle est un désir d'approcher de Toi. Mais en est-il de même dans le deuil pour une chose perdue, et le chagrin dont j'étais alors accablé ? Car je n'espérais pas qu'il revînt à la vie, et je ne désirais pas cela avec mes larmes ; mais je pleurais seulement et je souffrais. Car j'étais misérable, et j'avais perdu ma joie. Ou bien les pleurs sont-ils en vérité une chose amère, et est-ce par dégoût même des choses dont nous jouissions auparavant, qu'ils nous plaisent alors, quand nous nous en détournons ?
Mais que dis-je de ces choses ? car ce n'est pas le moment de questionner, mais de Te confesser. J'étais misérable ; et misérable est toute âme liée par l'amitié des choses périssables ; elle est déchirée quand elle les perd, et alors elle ressent la misère qu'elle avait avant même de les avoir perdues. Ainsi en était-il alors de moi ; je pleurais très amèrement, et trouvais mon repos dans l'amertume. Ainsi j'étais misérable, et cette vie misérable, je la chérissais plus que mon ami. Car bien que j'eusse volontiers changé de vie, j'étais plus réticent à m'en séparer qu'à me séparer de lui ; oui, je ne sais si je m'en serais séparé même pour lui, comme on le raconte (si ce n'est inventé) de Pylade et d'Oreste, qu'ils seraient volontiers morts l'un pour l'autre ou ensemble, ne pas vivre ensemble leur étant pire que la mort. Mais en moi était né un sentiment inexpliqué, trop contraire à cela, car à la fois je détestais excessivement vivre et je craignais de mourir. Je suppose que plus je l'aimais, plus je haïssais et craignais (comme un ennemi très cruel) la mort, qui m'avait privé de lui : et j'imaginais qu'elle ferait rapidement une fin de tous les hommes, puisqu'elle avait eu pouvoir sur lui. Ainsi en était-il de moi, je m'en souviens. Vois mon cœur, ô mon Dieu, vois et scrute en moi ; car je m'en souviens bien, ô mon Espérance, Toi qui me purifies de l'impureté de telles affections, dirigeant mes yeux vers Toi, et arrachant mes pieds du piège. Car je m'étonnais que d'autres, sujets à la mort, vécussent, puisque celui que j'aimais, comme s'il ne devait jamais mourir, était mort ; et je m'étonnais encore plus que moi-même, qui étais pour lui un second moi-même, je pusse vivre, lui étant mort. Bien dit l'un de ses amis, « Toi moitié de mon âme » ; car je sentais que mon âme et son âme étaient « une âme en deux corps » : et c'est pourquoi ma vie était une horreur pour moi, car je ne voulais pas vivre à moitié. Et c'est pourquoi peut-être je craignais de mourir, de peur que celui que j'avais beaucoup aimé ne mourût totalement.
Ô folie, qui ne sais pas comment aimer les hommes comme des hommes ! Ô homme insensé que j'étais alors, endurant avec impatience le sort de l'homme ! Je m'irritais alors, soupirais, pleurais, j'étais distrait ; n'avais ni repos ni conseil. Car je portais en moi une âme brisée et sanglante, impatiente d'être portée par moi, et pourtant je ne trouvais où la reposer. Ni dans les bois calmes, ni dans les jeux et la musique, ni dans les lieux parfumés, ni dans les banquets curieux, ni dans les plaisirs du lit et du repos ; ni (enfin) dans les livres ou la poésie, elle ne trouvait de repos. Tout paraissait sinistre, oui, la lumière elle-même ; tout ce qui n'était pas ce qu'il était, était révoltant et odieux, sauf les gémissements et les larmes. Car en ceux-là seuls je trouvais un peu de rafraîchissement. Mais quand mon âme s'en retirait, un poids énorme de misère m'accablait. Vers Toi, ô Seigneur, elle aurait dû être élevée, pour que Tu l'allèges ; je le savais ; mais je ne pouvais ni ne voulais ; d'autant plus que, quand je pensais à Toi, Tu n'étais pour moi aucune chose solide ou substantielle. Car Tu n'étais pas Toi-même, mais un simple fantôme, et mon erreur était mon Dieu. Si j'offrais de décharger mon fardeau sur elle, pour qu'il se reposât, il glissait à travers le vide, et revenait s'abattre sur moi ; et je restais pour moi-même un lieu malheureux, où je ne pouvais ni être, ni être hors de là. Car vers où mon cœur fuirait-il mon cœur ? Vers où fuirais-je moi-même ? Vers où ne me suivrais-je pas ? Et pourtant je fuis hors de mon pays ; car ainsi mes yeux chercheraient moins à le voir, là où ils n'avaient pas coutume de le voir. Et ainsi de Thagaste, je vins à Carthage.
Les temps ne perdent pas de temps ; et ils ne roulent pas non plus oisivement ; à travers nos sens, ils opèrent d'étranges opérations sur l'esprit. Voici, ils allaient et venaient jour après jour, et en venant et en allant, introduisaient dans mon esprit d'autres imaginations et d'autres souvenirs ; et petit à petit, ils me raccommodaient avec mon ancienne sorte de plaisirs, auxquels mon chagrin cédait. Et pourtant, il ne succéda pas, certes, d'autres chagrins, mais les causes d'autres chagrins. Car d'où ce chagrin premier avait-il si facilement atteint mon âme même, sinon que j'avais répandu mon âme sur la poussière, en aimant quelqu'un qui devait mourir, comme s'il ne devait jamais mourir ? Car ce qui me restaurait et me rafraîchissait principalement, c'étaient les solaces d'autres amis, avec qui j'aimais ce que, à la place de Toi, j'aimais ; et c'était une grande fable, et un mensonge prolongé, par le stimulus adultère duquel notre âme, qui démangeait à nos oreilles, était souillée. Mais cette fable ne mourait pas pour moi, aussi souvent qu'un de mes amis mourait. Il y avait d'autres choses qui, en eux, saisissaient davantage mon esprit ; parler et plaisanter ensemble, rendre des services aimables à tour de rôle ; lire ensemble des livres miellés ; jouer le fou ou être sérieux ensemble ; être parfois en désaccord sans mécontentement, comme un homme pourrait l'être avec lui-même ; et même avec la rareté de ces désaccords, assaisonner nos consentements plus fréquents ; parfois enseigner, et parfois apprendre ; languir de l'absent avec impatience ; et accueillir celui qui vient avec joie. Ces expressions et d'autres semblables, procédant du cœur de ceux qui aimaient et étaient aimés en retour, par le visage, la langue, les yeux et mille gestes plaisants, étaient autant de combustible pour faire fondre nos âmes ensemble, et d'un grand nombre n'en faire qu'une.
C'est cela qui est aimé dans les amis ; et si aimé, que la conscience d'un homme se condamne elle-même s'il n'aime pas celui qui l'aime en retour, ou n'aime pas en retour celui qui l'aime, n'attendant rien de sa personne que des signes de son amour. D'où ce deuil, si l'un meurt, et cet obscurcissement des chagrins, cette imprégnation du cœur dans les larmes, toute douceur tournée en amertume ; et sur la perte de la vie de celui qui meurt, la mort de celui qui vit. Béni soit celui qui T'aime, et son ami en Toi, et son ennemi pour Toi. Car lui seul ne perd aucun être cher, à qui tous sont chers en Celui qui ne peut être perdu. Et qui est-ce, sinon notre Dieu, le Dieu qui a fait le ciel et la terre, et les remplit, parce qu'en les remplissant, Il les a créés ? Toi, nul ne Te perd, sinon celui qui Te quitte. Et qui Te quitte, vers où va-t-il ou vers où fuit-il, sinon de Toi bienveillant vers Toi malveillant ? Car où ne trouve-t-il pas Ta loi dans son propre châtiment ? Et Ta loi est vérité, et la vérité, c'est Toi.
Convertis-nous, ô Dieu des armées, montre-nous Ton visage, et nous serons guéris. Car vers où que se tourne l'âme de l'homme, à moins que ce ne soit vers Toi, elle est rivée aux chagrins, oui, même si elle est rivée aux choses belles. Et pourtant, elles, hors de Toi et hors de l'âme, ne seraient pas, si elles n'étaient de Toi. Elles se lèvent et se couchent ; et en se levant, elles commencent pour ainsi dire à être ; elles croissent, afin d'être perfectionnées ; et perfectionnées, elles vieillissent et se flétrissent ; et toutes ne vieillissent pas, mais toutes se flétrissent. Ainsi donc, quand elles se lèvent et tendent à être, plus vite elles croissent afin d'être, plus elles se hâtent de ne pas être. Telle est leur loi. Autant Tu leur en as accordé, parce qu'elles sont des portions de choses qui n'existent pas toutes en même temps, mais qu'en passant et en se succédant, elles complètent ensemble cet univers, dont elles sont des portions. Et ainsi en est-il de notre discours complété par des signes émettant un son : mais cela encore n'est pas perfectionné à moins qu'un mot ne passe une fois qu'il a joué sa part, afin qu'un autre puisse succéder. De toutes ces choses, que mon âme Te loue, ô Dieu, Créateur de tout ; pourtant que mon âme ne soit pas rivée à ces choses avec la glu de l'amour, à travers les sens du corps. Car elles vont où elles devaient aller, afin de ne pas être ; et elles la déchirent avec des désirs pestilentiels, parce qu'elle désire être, et pourtant aime se reposer dans ce qu'elle aime. Mais en ces choses n'est aucun lieu de repos ; elles ne demeurent pas, elles fuient ; et qui peut les suivre avec les sens de la chair ? oui, qui peut les saisir, quand elles sont proches ? Car le sens de la chair est lent, parce qu'il est le sens de la chair ; et par là il est limité. Il suffit pour ce pour quoi il fut fait ; mais il ne suffit pas pour retenir des choses courant leur cours depuis leur point de départ assigné jusqu'à la fin assignée. Car dans Ton Verbe, par lequel elles sont créées, elles entendent leur décret : « d'ici jusqu'ici ».
Ne sois pas folle, ô mon âme, et ne deviens pas sourde dans l'oreille de ton cœur au tumulte de ta folie. Écoute toi aussi. Le Verbe lui-même t'appelle à revenir : et là est le lieu de repos imperturbable, où l'amour n'est pas abandonné, s'il n'abandonne pas lui-même. Voici, ces choses passent, afin que d'autres les remplacent, et ainsi cet univers inférieur soit complété par toutes ses parties. Mais est-ce que je m'en vais quelque part ? dit le Verbe de Dieu. Là, fixe ta demeure, confie là tout ce que tu as de là-bas, ô mon âme, au moins maintenant que tu es épuisée par les vanités. Confie à la Vérité tout ce que tu as de la Vérité, et tu ne perdras rien ; et ta décrépitude refleurira, et toutes tes maladies seront guéries, et tes parties mortelles seront réformées et renouvelées, et liées autour de toi : et elles ne te déposeront pas là où elles-mêmes descendent ; mais elles resteront fermes avec toi, et demeureront pour toujours devant Dieu, Qui demeure et reste ferme pour toujours.
Pourquoi donc être pervertie et suivre ta chair ? Qu'elle soit convertie et te suive. Tout ce dont tu as le sens par elle est en partie ; et le tout, dont celles-ci sont des parties, tu ne le connais pas ; et pourtant elles te délectent. Mais si le sens de ta chair avait une capacité pour comprendre le tout, et si lui-même aussi, pour ton châtiment, n'avait pas été justement limité à une partie du tout, tu voudrais que tout ce qui existe à présent passât, afin que le tout te plût davantage. Car ce que nous disons aussi, par le même sens de la chair tu l'entends ; pourtant tu ne voudrais pas que les syllabes restent, mais qu'elles s'envolent, afin que d'autres viennent, et que tu entendes le tout. Et ainsi toujours, quand une chose est composée de plusieurs, qui n'existent pas toutes ensemble, toutes collectivement plairaient plus qu'elles ne font séparément, si toutes pouvaient être perçues collectivement. Mais bien meilleur que celles-ci est Celui qui fit tout ; et Il est notre Dieu, et Il ne passe pas, car rien ne Lui succède.
Si les corps te plaisent, loue Dieu à leur occasion, et ramène ton amour vers leur Auteur ; de peur que, dans ces choses qui te plaisent, tu ne lui déplaises. Si les âmes te plaisent, qu'elles soient aimées en Dieu : car elles aussi sont muables, mais en Lui elles sont fermement établies ; autrement, elles passeraient et s'en iraient. Qu'elles soient donc aimées en Lui ; et emporte vers Lui, avec toi, les âmes que tu pourras, et dis-leur : « Aimons-Le, aimons-Le : c'est Lui qui a fait ces choses, et Il n'est pas loin. Car Il ne les a pas créées pour ensuite s'en aller, mais elles sont de Lui, et en Lui. Voyez, Il est là, où la vérité est aimée. Il est au plus profond du cœur, pourtant le cœur s'est égaré loin de Lui. Revenez dans votre cœur, transgresseurs, et attachez-vous fermement à Celui qui vous a faits. Tenez-vous avec Lui, et vous tiendrez ferme. Reposez en Lui, et vous serez en repos. Où allez-vous sur des chemins escarpés ? Où allez-vous ? Le bien que vous aimez vient de Lui ; mais il est bon et plaisant par rapport à Lui, et il sera justement changé en amertume, car c'est injustement que l'on aime toute chose venant de Lui, si l'on L'abandonne pour elle. À quelle fin voulez-vous encore et toujours parcourir ces chemins difficiles et pénibles ? Il n'y a point de repos là où vous le cherchez. Cherchez ce que vous cherchez ; mais ce n'est pas là où vous le cherchez. Vous cherchez une vie bienheureuse au pays de la mort ; elle n'y est pas. Car comment y aurait-il une vie bienheureuse là où la vie elle-même n'est pas ?
« Mais notre vraie Vie est descendue ici-bas, et a porté notre mort, et l'a tuée, par l'abondance de Sa propre vie : et Il a tonné, nous appelant à haute voix à retourner d'ici vers Lui, dans ce lieu secret d'où Il est sorti pour venir à nous, d'abord dans le sein de la Vierge, où Il a épousé la création humaine, notre chair mortelle, afin qu'elle ne fût pas éternellement mortelle, et de là, comme un époux sortant de sa chambre, bondissant comme un géant pour courir sa carrière. Car Il ne s'attarda point, mais courut, appelant à haute voix par Ses paroles, Ses actes, Sa mort, Sa vie, Sa descente, Son ascension ; criant vers nous de retourner à Lui. Et Il S'est éloigné de nos yeux, afin que nous retournions dans notre cœur, et que nous L'y trouvions. Car Il est parti, et voici, Il est ici. Il ne voulait pas rester longtemps avec nous, pourtant Il ne nous a pas quittés ; car Il est retourné là d'où Il n'était jamais parti, parce que le monde a été fait par Lui. Et dans ce monde Il était, et dans ce monde Il est venu pour sauver les pécheurs, à qui mon âme se confesse, et Il la guérit, car elle a péché contre Lui. Ô fils des hommes, pourquoi avez-vous le cœur si lent ? Maintenant même, après la descente de la Vie vers vous, ne voulez-vous pas monter et vivre ? Mais où montez-vous, quand vous êtes dans l'orgueil, et que vous dressez votre bouche contre les cieux ? Descendez, afin de pouvoir monter, et montez vers Dieu. Car vous êtes tombés, en vous élevant contre Lui. » Dis-leur cela, afin qu'ils pleurent dans la vallée des larmes, et ainsi porte-les avec toi vers Dieu ; car c'est par Son Esprit que tu leur parles ainsi, si tu parles en brûlant du feu de la charité.
Ces choses-là, je ne les savais pas alors, et j'aimais ces beautés inférieures, et je sombrais dans les profondeurs mêmes, et je disais à mes amis : « Aimons-nous autre chose que le beau ? Qu'est-ce donc que le beau ? et qu'est-ce que la beauté ? Qu'est-ce qui nous attire et nous gagne aux choses que nous aimons ? car s'il n'y avait en elles une grâce et une beauté, elles ne pourraient en aucune manière nous attirer à elles. » Et je remarquais et percevais que, dans les corps eux-mêmes, il y avait une beauté provenant de ce qu'ils forment une sorte de tout, et une autre, venant d'une correspondance appropriée et mutuelle, comme celle d'une partie du corps avec son tout, ou d'une chaussure avec un pied, et ainsi de suite. Et cette réflexion jaillit de mon esprit, du plus profond de mon cœur, et j'écrivis, je crois, deux ou trois livres « sur le beau et l'approprié ». Tu le sais, ô Seigneur, car cela s'est effacé de moi ; car je ne les possède pas, mais ils se sont égarés loin de moi, je ne sais comment.
Mais qu'est-ce qui me poussa, ô Seigneur mon Dieu, à dédier ces livres à Hierius, un orateur de Rome, que je ne connaissais pas de visage, mais que j'aimais pour la renommée de son savoir qui était éminent en lui, et dont j'avais entendu quelques paroles qui m'avaient plu ? Mais il me plaisait davantage parce qu'il plaisait aux autres, qui l'exaltaient hautement, s'émerveillant qu'un Syrien, instruit d'abord dans l'éloquence grecque, pût ensuite devenir un merveilleux orateur latin, et un homme très savant dans les choses touchant à la philosophie. Quelqu'un est loué, et, sans être vu, il est aimé : cet amour entre-t-il dans le cœur de l'auditeur par la bouche de celui qui loue ? Pas ainsi. Mais par celui qui aime, un autre est enflammé. Car c'est ainsi qu'est aimé celui qui est loué, lorsque l'on croit que celui qui loue l'exalte avec un cœur sincère ; c'est-à-dire, lorsqu'un homme qui l'aime, le loue.
Car c'est ainsi que j'aimais alors les hommes, sur le jugement des hommes, non le Tien, ô mon Dieu, en qui nul homme n'est trompé. Mais pourtant, pourquoi pas pour des qualités, comme celles d'un célèbre conducteur de char, ou d'un combattant contre les bêtes dans l'amphithéâtre, connu partout par une popularité vulgaire, mais bien autrement, et ardemment, et de telle sorte que je voudrais être moi-même loué ? Car je ne voudrais pas être loué ou aimé comme les acteurs (bien que je les louasse et les aimasse moi-même), mais je préférerais être inconnu plutôt que connu ainsi ; et même haï, plutôt qu'aimé de la sorte. Où sont maintenant déposées, dans une seule âme, les impulsions vers des genres d'amours si variés et si divers ? Pourquoi, puisque nous sommes également des hommes, aimé-je chez un autre ce que, si je ne le haïssais, je ne repousserais et ne rejetterais pas de moi-même ? Car il ne tient pas que, comme un bon cheval est aimé par celui qui ne voudrait pas, même s'il le pouvait, être ce cheval, on puisse dire la même chose d'un acteur, qui partage notre nature. Aimé-je donc en un homme ce que je hais d'être, moi qui suis un homme ? L'homme lui-même est un grand abîme, dont Tu comptes les cheveux mêmes, ô Seigneur, et ils ne tombent pas à terre sans Toi. Et pourtant, les cheveux de sa tête sont plus faciles à compter que ses sentiments et les battements de son cœur.
Mais cet orateur était de ceux que j'aimais, souhaitant être moi-même tel que lui ; et je m'égarais par un orgueil enflé, et j'étais ballotté par tout vent, mais j'étais pourtant dirigé par Toi, bien que très secrètement. Et d'où sais-je, et d'où est-ce que je confesse avec assurance devant Toi, que je l'avais aimé davantage pour l'amour de ceux qui le louaient, que pour les choses mêmes pour lesquelles il était loué ? Parce que, s'il n'avait pas été loué, et que ces mêmes hommes l'eussent blâmé, et eussent rapporté les mêmes choses à son sujet avec blâme et mépris, je n'aurais jamais été si enflammé et excité à l'aimer. Et pourtant, les choses n'auraient pas été autres, ni lui-même autre ; mais seulement les sentiments de ceux qui parlaient. Vois où gît l'âme impuissante, qui n'est pas encore soutenue par la solidité de la vérité ! Tout comme les bourrasques des langues soufflent de la poitrine de ceux qui ont des opinions, elle est emportée çà et là, poussée en avant et en arrière, et la lumière s'obscurcit pour elle, et la vérité n'est pas vue. Et voici, elle est devant nous. Et c'était pour moi une grande affaire que mon discours et mes travaux fussent connus de cet homme : s'il les approuvait, j'en étais d'autant plus enflammé ; mais s'il les désapprouvait, mon cœur vide, dépourvu de Ta solidité, eût été blessé. Et pourtant, le « beau et l'approprié », sur lequel je lui écrivis, je l'étudiais avec plaisir, et je l'examinais, et je l'admirais, bien que nul ne s'y joignît.
Mais je ne voyais pas encore sur quoi cette affaire importante tournait dans Ta sagesse, ô Toi, Tout-Puissant, qui seul fais des merveilles ; et mon esprit errait à travers les formes corporelles ; et « beau », je définissais et distinguais ce qui l'est en soi, et « approprié », ce dont la beauté consiste dans la correspondance à quelque autre chose : et j'appuyais cela par des exemples corporels. Et je me tournai vers la nature de l'esprit, mais la fausse notion que j'avais des choses spirituelles ne me laissait pas voir la vérité. Pourtant, la force de la vérité faisait d'elle-même jaillir l'éclair dans mes yeux, et je détournais mon âme haletante de la substance incorporelle vers les linéaments, les couleurs et les magnitudes volumineuses. Et ne pouvant voir celles-ci dans l'esprit, je pensais que je ne pouvais voir mon esprit. Et tandis que dans la vertu j'aimais la paix, et dans le vice je détestais la discorde ; dans la première j'observais une unité, mais dans l'autre, une sorte de division. Et dans cette unité, je concevais que l'âme rationnelle, la nature de la vérité et du souverain bien consistaient ; mais dans cette division, j'imaginais misérablement qu'il y avait quelque substance inconnue d'une vie irrationnelle, et la nature du souverain mal, qui ne devrait pas seulement être une substance, mais une vie réelle aussi, et pourtant non dérivée de Toi, ô mon Dieu, de qui sont toutes choses. Et pourtant, la première, je l'appelais une Monade, comme si c'eût été une âme sans sexe ; mais la seconde, une Dyade : — la colère, dans les actes de violence, et dans la débauche, la luxure ; ne sachant pas de quoi je parlais. Car je n'avais pas su ni appris que le mal n'était pas une substance, ni notre âme ce souverain et immuable bien.
Car de même que les actes de violence surviennent si cette émotion de l'âme est corrompue, d'où jaillit une action véhémente, s'agitant avec insolence et désordre ; et les luxures, quand cette affection de l'âme est sans gouvernail, par laquelle les plaisirs charnels sont absorbés, ainsi les erreurs et les fausses opinions souillent la conversation, si l'âme raisonnable elle-même est corrompue ; comme elle l'était alors en moi, qui ne savais pas qu'elle doit être éclairée par une autre lumière, pour qu'elle puisse être participante de la vérité, voyant qu'elle-même n'est pas cette nature de la vérité. Car Tu allumeras mon flambeau, ô Seigneur mon Dieu, Tu éclaireras mes ténèbres : et de Ta plénitude nous avons tous reçu, car Tu es la vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde ; car en Toi il n'y a point de variabilité, ni ombre de changement.
Mais je me pressais vers Toi, et j'étais repoussé par Toi, afin que je goûte la mort : car Tu résistes aux orgueilleux. Mais quoi de plus orgueilleux que de prétendre, par une étrange folie, être moi-même par nature ce que Tu es ? Car, alors que j'étais sujet au changement (cela m'étant manifeste, mon désir même de devenir sage étant le souhait de devenir meilleur à partir du pire), je choisissais pourtant plutôt d'imaginer que Tu étais sujet au changement, et que je n'étais pas ce que Tu es. C'est pourquoi je fus repoussé par Toi, et Tu résistais à ma vaine raideur de cou, et j'imaginais des formes corporelles, et, moi-même chair, j'accusais la chair ; et, vent qui passe, je ne retournais pas à Toi, mais je passais toujours plus loin, vers des choses qui n'ont pas d'être, ni en Toi, ni en moi, ni dans le corps. Elles n'étaient pas non plus créées pour moi par Ta vérité, mais inventées par ma vanité à partir de choses corporelles. Et j'avais l'habitude de demander à Tes petits enfants fidèles, mes concitoyens (dont, à mon insu, j'étais exilé), j'avais l'habitude, en bavardant follement, de leur demander : « Pourquoi donc l'âme erre-t-elle, que Dieu a créée ? » Mais je ne voulais pas qu'on me demandât : « Pourquoi donc Dieu erre-t-Il ? » Et je soutenais que Ta substance immuable errait par contrainte, plutôt que de confesser que ma substance muable s'était égarée volontairement, et maintenant, en punition, gisait dans l'erreur.
J'avais alors quelque vingt-six ou vingt-sept ans quand j'écrivis ces volumes ; faisant tourner en moi des fictions corporelles, bourdonnant aux oreilles de mon cœur, que je tournais, ô douce vérité, vers Ta mélodie intérieure, méditant sur le « beau et l'approprié », et languissant de me tenir debout pour T'écouter, et de me réjouir grandement à la voix de l'Époux, mais je ne le pouvais ; car par les voix de mes propres erreurs, j'étais emporté au loin, et par le poids de mon propre orgueil, je sombrais dans la fosse la plus basse. Car Tu ne me fis pas entendre la joie et l'allégresse, et les os ne tressaillirent pas qui n'étaient pas encore humiliés.
Et que me servit-il qu'à peine âgé de vingt ans, un livre d'Aristote, qu'ils appellent les dix Prédicaments, tombant entre mes mains (à son nom même je m'attachais, comme à quelque chose de grand et de divin, aussi souvent que mon maître de rhétorique de Carthage, et d'autres comptés pour savants, le prononçaient avec des joues gonflées d'orgueil), je le lus et le compris sans aide ? Et lors de mes entretiens avec d'autres, qui disaient qu'ils le comprenaient à peine avec des tuteurs très habiles, non seulement expliquant oralement, mais dessinant beaucoup de choses dans le sable, ils ne pouvaient m'en dire plus que ce que j'avais appris en le lisant moi-même. Et le livre me semblait parler très clairement des substances, telles que « l'homme », et de leurs qualités, comme la figure d'un homme, de quelle sorte elle est ; et la stature, combien de pieds de haut ; et sa relation, dont il est le frère ; ou où il est placé ; ou quand il est né ; ou s'il se tient debout ou s'il est assis ; ou s'il est chaussé ou armé ; ou s'il fait ou subit quelque chose ; et toutes les innombrables choses qui pourraient être rangées sous ces neuf Prédicaments, dont j'ai donné quelques spécimens, ou sous ce Prédicament principal de Substance.
À quoi tout cela m'avançait-il, puisqu'il m'en empêchait même ? quand, imaginant que tout ce qui était était compris sous ces dix Prédicaments, j'essayais de comprendre de la sorte, ô mon Dieu, Ton Unité merveilleuse et immuable aussi, comme si Tu avais été Toi-même soumis à Ta propre grandeur ou beauté ; de sorte que (comme dans les corps) elles existassent en Toi, comme leur sujet : tandis que Tu es Toi-même Ta grandeur et Ta beauté ; mais un corps n'est pas grand ou beau par le fait qu'il est un corps, puisque, s'il était moins grand ou moins beau, il serait néanmoins un corps. Mais c'était le mensonge que je concevais de Toi, non la vérité, des fictions de ma misère, non les réalités de Ta béatitude. Car Tu avais commandé, et cela fut fait en moi, que la terre produisît des ronces et des épines pour moi, et qu'à la sueur de mon front je mangeasse mon pain.
Et que me servit-il que tous les livres que je pouvais me procurer des arts dits libéraux, moi, le vil esclave de vils affections, je les lusse seul, et les comprisses ? Et je prenais plaisir en eux, mais je ne savais d'où venait tout ce qui, en eux, était vrai ou certain. Car j'avais le dos tourné à la lumière, et le visage aux choses éclairées ; d'où mon visage, avec lequel je discernais les choses éclairées, n'était lui-même pas éclairé. Tout ce qui était écrit, soit sur la rhétorique, ou la logique, la géométrie, la musique et l'arithmétique, seul, sans grande difficulté ou aucun instructeur, je le comprenais, Tu le sais, ô Seigneur mon Dieu ; parce que la promptitude de compréhension, et l'acuité dans le discernement, est Ton don : pourtant je ne T'en sacrifiais pas. Ainsi, cela ne servait pas à mon usage, mais plutôt à ma perdition, puisque je m'efforçais d'obtenir une si bonne part de ma substance pour ma propre garde ; et je ne gardais pas ma force pour Toi, mais j'errais loin de Toi dans un pays lointain, pour la dépenser en prostitutions. Car que me servaient de bonnes capacités, non employées à de bons usages ? Car je ne sentais pas que ces arts étaient atteints avec une grande difficulté, même par les studieux et les talentueux, jusqu'à ce que j'essayasse de les expliquer à de tels ; quand celui qui excellait le plus en eux était celui qui ne me suivait pas tout à fait lentement.
Mais à quoi cela m'avançait-il, imaginant que Toi, ô Seigneur Dieu, la Vérité, Tu étais un corps vaste et brillant, et moi un fragment de ce corps ? Perversité trop grande ! Mais tel j'étais. Et je ne rougis pas, ô mon Dieu, de confesser devant Toi Tes miséricordes envers moi, et de T'invoquer, Toi qui ne rougissais pas alors de professer aux hommes mes blasphèmes, et d'aboyer contre Toi. Que me servait alors mon esprit agile dans ces sciences et tous ces volumes les plus noueux, démêlés par moi, sans aide d'instruction humaine ; puisque je m'égarais si honteusement, et avec une telle honte sacrilège, dans la doctrine de la piété ? Ou quel empêchement était un esprit beaucoup plus lent pour Tes petits enfants, puisqu'ils ne s'éloignaient pas loin de Toi, afin que dans le nid de Ton Église ils pussent être en sécurité, et nourrir les ailes de la charité, par la nourriture d'une foi saine. Ô Seigneur notre Dieu, sous l'ombre de Tes ailes espérons ; protège-nous, et porte-nous. Tu nous porteras et petits, et jusqu'aux cheveux blancs Tu nous porteras ; car notre fermeté, quand c'est Toi, alors est-elle fermeté ; mais quand elle est nôtre, elle est infirmité. Notre bien vit toujours avec Toi ; duquel quand nous nous détournons, nous sommes détournés. Retournons maintenant, ô Seigneur, afin de ne pas être renversés, parce qu'avec Toi notre bien vit sans aucune déchéance, lequel bien es-Tu ; et nous n'avons pas besoin de craindre qu'il n'y ait pas de lieu où retourner, parce que nous en sommes tombés : car par notre absence, notre demeure n'est pas tombée — Ton éternité.
LIVRE V
Accueille le sacrifice de mes confessions venant du ministère de ma langue, que Tu as formée et excitée à confesser Ton nom. Guéris tous mes os, et qu'ils disent, ô Seigneur, qui est semblable à Toi ? Car celui qui se confesse à Toi ne T'enseigne pas ce qui se passe en lui ; puisque un cœur fermé ne ferme pas Ton œil, et la dureté de cœur de l'homme ne peut repousser Ta main : car Tu la dissous à Ta volonté par pitié ou par vengeance, et rien ne peut se cacher de Ta chaleur. Mais que mon âme Te loue, afin qu'elle T'aime ; et qu'elle confesse Tes propres miséricordes à Toi, afin qu'elle Te loue. Toute Ta création ne cesse point, et n'est pas silencieuse dans Tes louanges ; ni l'esprit de l'homme par la voix dirigée vers Toi, ni la création animée ou inanimée, par la voix de ceux qui méditent sur elle : afin que nos âmes puissent de leur lassitude s'élever vers Toi, s'appuyant sur ces choses que Tu as créées, et passant à Toi-même, qui les fis merveilleusement ; et là est le rafraîchissement et la vraie force.
Que les agités, les impies, s'en aillent et fuient loin de Toi ; pourtant Tu les vois, et Tu divises les ténèbres. Et voici, l'univers avec eux est beau, bien qu'ils soient immondes. Et comment T'ont-ils blessé ? ou comment ont-ils déshonoré Ton gouvernement, qui, du ciel jusqu'à cette terre la plus basse, est juste et parfait ? Car où fuirent-ils, quand ils fuirent Ta présence ? ou où ne les trouves-Tu pas ? Mais ils fuirent, afin de ne pas Te voir les voyant, et, aveuglés, de trébucher contre Toi (parce que Tu n'abandonnes rien de ce que Tu as fait) ; afin que les injustes, dis-je, trébuchent sur Toi, et soient justement blessés ; se retirant de Ta douceur, et trébuchant à Ta droiture, et tombant sur leur propre rudesse. Ignorants, en vérité, que Tu es partout, Toi que nul lieu ne circonscrit ! et Toi seul es proche, même de ceux qui s'éloignent loin de Toi. Qu'ils se tournent donc, et Te cherchent ; parce que, non comme ils ont abandonné leur Créateur, Tu as abandonné Ta création. Qu'ils se tournent et Te cherchent ; et voici, Tu es là dans leur cœur, dans le cœur de ceux qui se confessent à Toi, et se jettent sur Toi, et pleurent dans Ton sein, après tous leurs chemins escarpés. Alors Tu essuies doucement leurs larmes, et ils pleurent davantage, et se réjouissent en pleurant ; car Tu, Seigneur, — non homme de chair et de sang, mais — Tu, Seigneur, qui les fis, les refais et les consoles. Mais où étais-je, quand je Te cherchais ? Et Tu étais devant moi, mais je m'étais éloigné de Toi ; et je ne me trouvais pas moi-même, combien moins Toi !
Je voudrais exposer devant mon Dieu cette vingt-neuvième année de mon âge. Il était alors venu à Carthage un certain évêque des manichéens, nommé Faustus, un grand piège du diable, et beaucoup furent enlacés par lui grâce à cet appât de son langage soigné ; que je louais certes, mais je pouvais toutefois le séparer de la vérité des choses que j'étais impatient d'apprendre : je ne considérais pas tant le service de l'éloquence que la science que ce Faustus, si vanté parmi eux, mettait devant moi pour m'en nourrir. La renommée l'avait auparavant proclamé très instruit dans toutes les disciplines de valeur, et parfaitement versé dans les sciences libérales. Et comme j'avais lu et bien retenu beaucoup de choses des philosophes, je comparais certaines de leurs thèses avec ces longues fables des manichéens, et je trouvais les premières plus probables ; même si elles ne pouvaient prévaloir qu'autant qu'à porter un jugement sur ce monde inférieur, le Seigneur de celui-ci, elles ne pouvaient en aucune façon le découvrir. Car Tu es grand, ô Seigneur, et Tu as égard aux humbles, mais les orgueilleux, Tu les regardes de loin. Tu ne T'approches que des cœurs contrits, et Tu ne Te laisses trouver par les orgueilleux, non, même si par une curiosité savante ils pouvaient compter les étoiles et le sable, et mesurer les cieux étoilés, et tracer le cours des planètes.
Car avec leur intelligence et leur esprit, que Tu leur as accordés, ils recherchent ces choses ; et ils en ont beaucoup découvert ; et ils ont prédit, bien des années à l'avance, les éclipses de ces luminaires, le soleil et la lune, — quel jour, quelle heure, et combien de doigts, — et leur calcul ne faisait point défaut ; et il arrivait comme ils l'avaient prédit ; et ils mettaient par écrit les règles qu'ils avaient trouvées, et celles-ci sont lues de nos jours, et d'après elles, d'autres prédisent en quelle année et quel mois de l'année, et quel jour du mois, et quelle heure du jour, et quelle part de sa lumière, la lune ou le soleil doit être éclipsée, et ainsi il en sera, comme il est annoncé. À ces choses, les hommes qui ne connaissent pas cet art s'émerveillent et sont stupéfaits, et ceux qui le connaissent s'exultent et sont gonflés d'orgueil ; et par une fierté impie s'éloignant de Toi, et perdant Ta lumière, ils prévoient longtemps à l'avance une éclipse de la lumière du soleil, qui doit advenir, mais ne voient pas la leur, qui est présente. Car ils ne recherchent pas religieusement d'où leur vient l'esprit avec lequel ils recherchent ces choses. Et découvrant que Tu les as faits, ils ne se livrent pas à Toi, pour préserver ce que Tu as fait, ni ne sacrifient à Toi ce qu'ils ont fait d'eux-mêmes ; ils ne sacrifient pas leurs propres imaginations, comme les oiseaux du ciel, ni leurs curiosités plongeantes (avec lesquelles, tels les poissons de la mer, ils errent sur les sentiers inconnus de l'abîme), ni leur luxure, comme les bêtes des champs, afin que Toi, Seigneur, feu dévorant, Tu puisses brûler ces soucis morts qui sont les leurs, et les recréer immortellement.
Mais ils ne connaissaient pas le chemin, Ton Verbe, par Qui Tu as créé ces choses qu'ils comptent, et eux-mêmes qui comptent, et le sens par lequel ils perçoivent ce qu'ils comptent, et l'entendement par lequel ils comptent ; ni que de Ta sagesse il n'est point de nombre. Mais le Fils Unique Lui-même est fait pour nous sagesse, justice et sanctification, et il fut compté parmi nous, et paya tribut à César. Ils ne connaissaient pas ce chemin par lequel descendre à Lui depuis eux-mêmes, et par Lui monter jusqu'à Lui. Ils ne connaissaient pas ce chemin, et se croyaient élevés parmi les étoiles et rayonnants ; et voici, ils tombèrent sur la terre, et leur cœur insensé fut obscurci. Ils discoururent de maintes choses avec vérité concernant la créature ; mais la Vérité, Artisan de la créature, ils ne La cherchent pas pieusement, et par conséquent ne La trouvent point ; ou s'ils La trouvent, sachant qu'Elle est Dieu, ils ne Le glorifient pas comme Dieu, et ne Lui rendent pas grâces, mais deviennent vains dans leurs pensées, et se déclarent sages, s'attribuant ce qui est à Toi ; et ainsi, avec une cécité très perverse, ils s'appliquent à T'imputer ce qui est à eux, forgeant des mensonges sur Toi qui es la Vérité, et changeant la gloire du Dieu incorruptible en une image semblable à l'homme corruptible, et aux oiseaux, et aux bêtes à quatre pieds, et aux reptiles, changeant Ta vérité en mensonge, et adorant et servant la créature plutôt que le Créateur.
Pourtant, j'ai retenu de ces hommes maintes vérités concernant la créature, et j'en ai vu la raison par les calculs, la succession des temps, et les témoignages visibles des étoiles ; et je les ai comparées avec les dires de Manichaeus, qu'il avait, dans sa frénésie, écrits très longuement sur ces sujets ; mais je n'y découvris aucune explication des solstices, ou des équinoxes, ou des éclipses des grands luminaires, ni rien de ce genre que j'avais appris dans les livres de philosophie séculière. Mais il m'était ordonné de croire ; et pourtant, cela ne correspondait pas à ce qui avait été établi par les calculs et par ma propre vue, mais y était tout à fait contraire.
Celui qui connaît ces choses, ô Seigneur Dieu de vérité, T'est-il donc agréable ? Certes, malheureux est celui qui connaît toutes ces choses et ne Te connaît pas : mais heureux celui qui Te connaît, dût-il ignorer celles-ci. Et celui qui connaît à la fois Toi et elles n'est pas plus heureux par elles, mais par Toi seulement, si, Te connaissant, il Te glorifie comme Dieu, et Te rend grâces, et ne devient pas vain dans ses imaginations. Car tout comme celui-là est dans une meilleure situation, qui sait posséder un arbre et Te rendre grâces pour l'usage qu'il en fait, bien qu'il ne sache pas combien de coudées il mesure de hauteur, ni quelle largeur il déploie, que celui qui peut le mesurer et compter toutes ses branches, et qui ne le possède pas, ne connaît pas ou n'aime pas son Créateur : ainsi un croyant, dont tout ce monde de richesses est le bien, et qui, n'ayant rien, possède pourtant toutes choses en s'attachant à Toi, que toutes choses servent, bien qu'il n'ignore pas jusqu'aux cercles de la Grande Ourse, c'est folie de douter qu'il soit dans un meilleur état que celui qui peut mesurer les cieux, et compter les étoiles, et peser les éléments, tout en négligeant Toi qui as créé toutes choses avec nombre, poids et mesure.
Mais qui a donc ordonné à ce Manichaeus d'écrire aussi sur ces choses, dont la connaissance n'était nullement un élément de piété ? Car Tu as dit à l'homme : Voici la piété et la sagesse ; desquelles il aurait pu être ignorant, même s'il avait eu une connaissance parfaite de ces choses ; mais ces choses, puisqu'en les ignorant, il osa fort impudemment les enseigner, il est clair qu'il ne pouvait avoir aucune connaissance de la piété. Car c'est vanité que de faire profession de ces choses mondaines même quand elles sont connues ; mais la confession à Toi est piété. C'est pourquoi ce vagabond parla beaucoup de ces choses à cette fin, que, convaincu par ceux qui les avaient vraiment apprises, il fût manifeste quel entendement il avait dans les autres choses plus abstruses. Car il ne voulait pas qu'on eût de lui une piètre opinion, mais il s'efforçait de persuader les hommes que « le Saint-Esprit, le Consolateur et l'Enrichisseur de Tes fidèles, était avec une autorité plénière personnellement en lui ». Quand donc il fut découvert qu'il avait enseigné faussement sur le ciel et les étoiles, et sur les mouvements du soleil et de la lune (bien que ces choses ne relèvent pas de la doctrine de la religion), sa présomption sacrilège devint assez évidente, puisqu'il livrait des choses qu'il ne connaissait non seulement pas, mais qui étaient falsifiées, avec une vanité d'orgueil si folle, qu'il cherchait à se les attribuer, comme à une personne divine.
Car quand j'entends un frère chrétien ignorant de ces choses, et s'y trompant, je peux contempler patiemment un tel homme tenant son opinion ; et je ne vois pas qu'une quelconque ignorance quant à la position ou au caractère de la création corporelle puisse lui nuire, tant qu'il ne croit rien d'indigne de Toi, ô Seigneur, Créateur de toutes choses. Mais cela lui nuit, s'il imagine que cela appartient à la forme de la doctrine de la piété, et qu'il veut affirmer avec trop de raideur ce dont il est ignorant. Et pourtant, une telle infirmité, dans l'enfance de la foi, est supportée par notre mère la Charité, jusqu'à ce que le nouveau-né puisse grandir jusqu'à l'homme parfait, afin de ne pas être emporté par tout vent de doctrine. Mais chez celui qui se présumait ainsi être le maître, la source, le guide, le chef de tous ceux qu'il pouvait ainsi persuader, de sorte que quiconque le suivait pensait suivre, non un simple homme, mais Ton Saint-Esprit ; qui ne jugerait qu'une si grande folie, une fois convaincu d'avoir enseigné quelque chose de faux, devait être détestée et entièrement rejetée ? Mais je n'avais pas encore clairement établi si les vicissitudes des jours et des nuits, plus longs ou plus courts, et du jour et de la nuit eux-mêmes, avec les éclipses des grands luminaires, et tout ce que j'avais lu d'autre du même genre dans d'autres livres, pouvaient être expliquées de manière cohérente avec ses dires ; de sorte que, si elles le pouvaient par quelque moyen, il resterait encore pour moi la question de savoir s'il en était ainsi ou non ; mais je pouvais, en raison de sa sainteté réputée, reposer ma croyance sur son autorité.
Et pendant presque toutes ces neuf années, où avec un esprit instable j'avais été leur disciple, j'avais aspiré mais trop intensément à la venue de ce Faustus. Car le reste de la secte, que j'avais rencontré par hasard, incapable de résoudre mes objections sur ces sujets, me faisait toujours attendre la venue de ce Faustus, par l'entretien avec qui ces difficultés et de plus grandes, si j'en avais, devaient être très facilement et abondamment éclaircies. Quand donc il vint, je le trouvai homme d'un discours plaisant, et qui pouvait parler avec fluidité et en meilleurs termes, mais toujours les mêmes choses qu'ils avaient l'habitude de dire. Mais que valait la plus grande netteté de l'échanson pour ma soif d'un breuvage plus précieux ? Mes oreilles étaient déjà rassasiées de semblable nourriture, et elles ne me semblaient pas pour autant meilleures, parce que mieux dites ; ni pour autant vraies, parce qu'éloquentes ; ni l'âme pour autant sage, parce que le visage était beau et le langage gracieux. Mais ceux qui me l'avaient présenté n'étaient pas de bons juges des choses ; et c'est pourquoi à leurs yeux il paraissait sensé et sage, parce qu'en paroles plaisant. Je sentais cependant qu'une autre sorte de gens étaient suspects même de la vérité, et refusaient d'y souscrire, si elle était délivrée dans un discours fluide et copieux. Mais Toi, ô mon Dieu, Tu m'avais déjà enseigné par des voies merveilleuses et secrètes, et c'est pourquoi je crois que Tu m'as enseigné, parce que c'est la vérité, et il n'est hors de Toi aucun maître de vérité, d'où ou quand qu'elle puisse briller sur nous. De Toi-même donc avais-je appris maintenant, que rien ne doit sembler être dit véritablement parce qu'éloquemment ; ni pour autant faussement, parce que le débit des lèvres est inharmonieux ; ni, de nouveau, pour autant vrai, parce que délivré grossièrement ; ni pour autant faux, parce que le langage est riche ; mais que la sagesse et la folie sont comme une nourriture saine ou malsaine ; et les phrases ornées ou non ornées comme des vases de cour ou de campagne ; l'une ou l'autre sorte de mets peut être servie dans l'un ou l'autre type de plats.
Cette avidité donc, avec laquelle j'avais depuis si longtemps attendu cet homme, fut réjouie en vérité par son action et son sentiment en disputant, et son choix et sa promptitude de mots pour revêtir ses idées. J'étais alors ravi, et, avec beaucoup d'autres et plus qu'eux, je le louais et l'exaltais. Il m'ennuyait cependant, que dans l'assemblée de ses auditeurs, il ne me fût pas permis d'intervenir et de communiquer ces questions qui me troublaient, en conversant familièrement avec lui. Quand je pus le faire, et qu'avec mes amis je commençai à occuper ses oreilles aux moments où il n'était pas déplacé pour lui de discuter avec moi, et que j'eus avancé les choses qui me remuaient ; je le trouvai d'abord totalement ignorant des sciences libérales, sauf la grammaire, et celle-ci de façon ordinaire. Mais parce qu'il avait lu quelques oraisons de Tullius, très peu de livres de Sénèque, quelques choses des poètes, et les quelques volumes de sa propre secte qui étaient écrits en latin et avec soin, et qu'il s'exerçait quotidiennement à parler, il acquit une certaine éloquence, qui se révéla d'autant plus plaisante et séduisante qu'elle était sous la conduite d'un bon esprit, et avec une sorte de grâce naturelle. N'est-ce pas ainsi, tel que je m'en souviens, ô Seigneur mon Dieu, Toi juge de ma conscience ? Devant Toi est mon cœur, et mon souvenir, Toi qui à cette époque me dirigeais par le mystère caché de Ta providence, et mettais ces erreurs honteuses qui étaient les miennes devant ma face, afin que je puisse les voir et les haïr.
Car après qu'il fut clair qu'il était ignorant de ces arts dans lesquels je pensais qu'il excellait, je commençai à désespérer de le voir ouvrir et résoudre les difficultés qui me perplexeient (desquelles cependant, si ignorant fût-il, il aurait pu détenir les vérités de la piété, s'il n'avait été manichéen). Car leurs livres sont remplis de fables prolixes, sur le ciel, et les étoiles, le soleil et la lune, et je ne pensais plus désormais qu'il fût capable de décider de façon satisfaisante ce que je désirais vivement, à savoir si, en comparant ces choses avec les calculs que j'avais lus ailleurs, le récit donné dans les livres de Manichaeus était préférable, ou du moins aussi bon. Ce que, lorsque je proposai de considérer et de discuter, il se déroba, assez modestement, au fardeau. Car il savait qu'il ignorait ces choses, et n'avait pas honte de l'avouer. Car il n'était pas de ces personnes bavardes, dont beaucoup m'avaient lassé, qui entreprenaient de m'enseigner ces choses, et ne disaient rien. Mais cet homme avait un cœur, sinon droit envers Toi, du moins non tout à fait traître envers lui-même. Car il n'était pas tout à fait ignorant de sa propre ignorance, et ne voulait pas être précipitamment enlacé dans une dispute, d'où il ne pouvait ni battre en retraite ni s'extirper honorablement. Rien que pour cela, je l'aimais davantage. Car plus équitable est la modestie d'un esprit candide, que la connaissance des choses que je désirais ; et tel je le trouvai, dans toutes les questions les plus difficiles et subtiles.
Mon zèle pour les écrits de Manichaeus étant ainsi émoussé, et désespérant davantage encore de leurs autres maîtres, voyant que sur divers points qui me perplexeient, lui, si renommé parmi eux, s'était révélé tel, je commençai à m'engager avec lui dans l'étude de cette littérature, à laquelle il était aussi très attaché (et que, comme lecteur de rhétorique, j'enseignais à cette époque à de jeunes étudiants à Carthage), et à lire avec lui, soit ce qu'il désirait lui-même entendre, soit ce que je jugeais approprié à son génie. Mais tous mes efforts par lesquels j'avais résolu d'avancer dans cette secte, à la connaissance de cet homme, prirent totalement fin ; non que je me sois détaché d'eux entièrement, mais comme quelqu'un qui ne trouvant rien de mieux, j'avais décidé de me contenter en attendant de ce que j'avais, de quelque manière que j'y étais tombé, à moins que par hasard quelque chose de plus éligible ne se levât sur moi. Ainsi, ce Faustus, pour tant de gens un piège de mort, avait maintenant, sans le vouloir et sans le savoir, commencé à dénouer ce dans quoi j'étais pris. Car Tes mains, ô mon Dieu, dans le dessein secret de Ta providence, n'abandonnèrent pas mon âme ; et du sang du cœur de ma mère, à travers ses larmes versées nuit et jour, un sacrifice fut offert pour moi à Toi ; et Tu as agi avec moi par des voies merveilleuses. Tu l'as fait, ô mon Dieu : car les pas d'un homme sont ordonnés par le Seigneur, et Il disposera sa voie. Ou comment obtiendrons-nous le salut, sinon de Ta main, refaisant ce qu'Elle fit ?
Tu as agi avec moi, afin que je sois persuadé d'aller à Rome, et d'enseigner là plutôt, ce que j'enseignais à Carthage. Et comment je fus persuadé de cela, je ne négligerai pas de T'en faire l'aveu ; car en ceci aussi les abîmes les plus profonds de Ta sagesse, et Ta miséricorde la plus présente envers nous, doivent être considérés et confessés. Je ne souhaitais donc pas aller à Rome parce que de plus hauts gains et de plus hautes dignités m'étaient garantis par mes amis qui me persuadaient de cela (bien que même ces choses eussent à cette époque une influence sur mon esprit), mais ma raison principale et presque unique était que j'avais entendu dire que les jeunes gens y étudiaient plus paisiblement, et étaient maintenus tranquilles sous la contrainte d'une discipline plus régulière ; de sorte qu'ils ne se précipitaient pas, selon leurs plaisirs, de façon pétulante dans l'école de quelqu'un dont ils n'étaient pas les élèves, et n'étaient même pas admis sans sa permission. Tandis qu'à Carthage règne parmi les écoliers une licence des plus honteuses et indisciplinées. Ils font irruption audacieusement, et avec des gestes presque frénétiques, troublent tout ordre que quiconque a établi pour le bien de ses élèves. Divers outrages ils commettent, avec une étonnante stupidité, punissables par la loi, si la coutume ne les protégeait ; cette coutume les montrant comme étant d'autant plus misérables, qu'ils font maintenant comme licite ce qui par Ta loi éternelle ne sera jamais licite ; et ils pensent le faire impunément, alors qu'ils sont punis par la cécité même avec laquelle ils le font, et souffrent incomparablement pire que ce qu'ils font. Les mœurs donc que, étudiant, je ne voulais pas faire miennes, j'étais contraint, en tant que maître, de les endurer chez les autres : et ainsi j'étais bien aise d'aller là où, tous ceux qui le savaient, m'assuraient que rien de tel ne se faisait. Mais Toi, mon refuge et ma part dans la terre des vivants ; afin que je puisse changer mon séjour terrestre pour le salut de mon âme, à Carthage Tu m'as aiguillonné, afin que je puisse par là en être arraché ; et à Rome Tu m'as offert des attraits, par lesquels je puisse y être attiré, par des hommes amoureux d'une vie mourante, les uns faisant des choses frénétiques, les autres promettant des choses vaines ; et, pour corriger mes pas, Tu as secrètement usé de leur perversité et de la mienne. Car ceux-là mêmes qui troublaient mon calme étaient aveuglés par une frénésie honteuse, et ceux qui m'invitaient ailleurs avaient une saveur de terre. Et moi, qui ici détestais la misère réelle, je cherchais là-bas un bonheur irréel.
Mais pourquoi je partis d'ici pour aller là-bas, Tu le savais, ô Dieu, et pourtant Tu ne le montras ni à moi, ni à ma mère, qui déplora amèrement mon départ et me suivit jusqu’à la mer. Mais je la trompai, alors qu’elle me retenait de force pour que, soit elle me retînt, soit elle vînt avec moi, et je feignis d’avoir un ami que je ne pouvais quitter jusqu’à ce qu’il eût un vent favorable pour naviguer. Je mentis à ma mère, et à une telle mère, et je m’échappai : car pour cela aussi Tu m’as pardonné avec miséricorde, me préservant, ainsi rempli de souillures exécrables, des eaux de la mer, pour les eaux de Ta Grâce ; par lesquelles, une fois purifié, les ruisseaux des yeux de ma mère devaient être taris, dont elle arrosait chaque jour pour moi le sol sous son visage. Et pourtant, refusant de revenir sans moi, je parvins difficilement à la persuader de passer cette nuit-là dans un lieu proche de notre navire, où se trouvait un oratoire en mémoire du bienheureux Cyprien. Cette nuit-là, je partis en secret, mais elle ne fut pas en reste de larmes et de prières. Et que demandait-elle, ô Seigneur, avec tant de larmes, sinon que Tu ne me permisses pas de naviguer ? Mais Toi, dans la profondeur de Tes desseins et entendant le point essentiel de son désir, Tu ne tins pas compte de ce qu’elle demandait alors, afin de faire de moi ce qu’elle demandait toujours. Le vent souffla et gonfla nos voiles, et retira le rivage de notre vue ; et elle, au matin, était là, frénétique de douleur, et de plaintes et de gémissements elle remplissait Tes oreilles, Toi qui pourtant n’en tenais aucun compte ; tandis que, par mes désirs, Tu me hâtais de mettre fin à tout désir, et la part terrestre de son affection pour moi était châtiée par le fléau des douleurs imparti. Car elle aimait ma présence, comme font les mères, mais bien plus que beaucoup d’autres ; et elle ne savait pas quelle grande joie Tu allais produire pour elle à partir de mon absence. Elle ne le savait pas ; c’est pourquoi elle pleurait et se lamentait, et par cette agonie apparaissait en elle l’héritage d’Ève, cherchant avec douleur ce qu’elle avait enfanté dans la douleur. Et pourtant, après avoir accusé ma traîtrise et ma dureté de cœur, elle se remit à intercéder auprès de Toi pour moi, retourna à son lieu habituel, et moi à Rome.
Et voici, j’y fus reçu par le fléau de la maladie corporelle, et je descendais en enfer, portant tous les péchés que j’avais commis, envers Toi, envers moi-même et envers les autres, nombreux et graves, en plus de ce lien du péché originel, par lequel nous mourons tous en Adam. Car Tu ne m’avais pardonné aucune de ces choses dans le Christ, et Il n’avait pas aboli par Sa Croix l’inimitié que j’avais encourue envers Toi par mes péchés. Car comment l’aurait-Il fait, par la crucifixion d’un fantôme, que je croyais qu’Il était ? Si vraie, donc, était la mort de mon âme, que celle de Sa chair me semblait fausse ; et combien vraie la mort de Son corps, si fausse était la vie de mon âme, qui ne le croyait pas. Et maintenant, la fièvre augmentant, je partais et m’en allais pour toujours. Car si j’étais parti d’ici alors, vers où serais-je allé, sinon dans le feu et les tourments, tels que mes méfaits le méritaient dans la vérité de Ton décret ? Et cela, elle ne le savait pas, pourtant en mon absence elle priait pour moi. Mais Toi, partout présent, Tu l’entendais là où elle était, et, là où j’étais, Tu avais compassion de moi ; afin que je recouvre la santé de mon corps, quoique encore frénétique dans mon cœur sacrilège. Car je ne désirais pas Ton baptême dans tout ce danger ; et j’étais meilleur enfant, quand je le réclamais à la piété de ma mère, comme je l’ai déjà raconté et confessé. Mais j’avais grandi pour ma propre honte, et je me moquais follement des prescriptions de Ton remède, Toi qui ne voulais pas me laisser, étant tel, mourir d’une double mort. De quelle blessure le cœur de ma mère aurait été percé, il n’aurait jamais pu être guéri. Car je ne peux exprimer l’affection qu’elle me portait, et avec quelle angoisse plus véhémente elle m’enfantait maintenant dans l’esprit, qu’à son enfantement dans la chair.
Je ne vois donc pas comment elle aurait pu être guérie, si une telle mort mienne avait transpercé les entrailles de son amour. Et où auraient été ces prières si fortes et incessantes, ininterrompues vers Toi seul ? Mais aurais-Tu, Dieu des miséricordes, méprisé le cœur contrit et humilié de cette veuve chaste et sobre, si fréquente en aumônes, si pleine de devoir et de service envers Tes saints, ne laissant passer aucun jour sans l’oblation à Ton autel, deux fois par jour, matin et soir, sans aucune interruption, venant à Ton église, non pour de vains bavardages et des fables de vieilles femmes ; mais afin qu’elle pût T’entendre dans Tes discours, et Toi elle dans ses prières. Aurais-Tu pu mépriser et rejeter de Ton aide les larmes d’une telle femme, avec lesquelles elle Te demandait non pas de l’or ou de l’argent, ni aucun bien mutable ou passager, mais le salut de l’âme de son fils ? Toi, par le don de qui elle était telle ? Jamais, Seigneur. Oui, Tu étais présent, Tu écoutais et Tu agissais, dans cet ordre que Tu avais déterminé à l’avance qu’il devait être fait. Loin de Toi de la tromper dans Tes visions et Tes réponses, dont j’en ai mentionné certaines et d’autres non, qu’elle gardait dans son cœur fidèle, et priant sans cesse, Elle Te les rappelait comme Ton propre écrit. Car Toi, parce que Ta miséricorde dure à jamais, Tu daignes, envers ceux à qui Tu remets toutes leurs dettes, devenir aussi débiteur par Tes promesses.
Tu me rétablis donc de cette maladie, et Tu guéris le fils de Ta servante, pour le temps dans le corps, afin qu’il pût vivre, pour que Tu lui accordes une santé meilleure et plus durable. Et même alors, à Rome, je me joignis à ces « saints » trompeurs et trompés ; non seulement avec leurs disciples (dont le nombre était celui chez qui j’étais tombé malade et m’étais rétabli) ; mais aussi avec ceux qu’ils appellent « les Élus ». Car je pensais toujours « que ce n’était pas nous qui péchions, mais qu’une autre nature, je ne sais laquelle, péchait en nous » ; et cela flattait mon orgueil, d’être exempt de blâme ; et quand j’avais commis quelque mal, de ne pas confesser que je l’avais fait, afin que Tu pusses guérir mon âme parce qu’elle avait péché contre Toi : mais j’aimais l’excuser, et accuser je ne sais quelle autre chose, qui était avec moi, mais que je n’étais pas. Mais en vérité, c’était tout entier moi, et mon impiété m’avait divisé contre moi-même : et ce péché était d’autant plus incurable que je ne me jugeais pas pécheur ; et c’était une iniquité exécrable que j’aie préféré que Toi, Toi, ô Dieu Tout-Puissant, sois vaincu en moi pour ma perte, plutôt que moi par Toi pour mon salut. Tu n’avais pas encore mis de garde devant ma bouche, et une porte de sûreté autour de mes lèvres, pour que mon cœur ne se tournât pas vers des paroles mauvaises, pour faire des excuses de péchés, avec des hommes qui pratiquent l’iniquité ; et, par conséquent, j’étais toujours uni avec leurs Élus.
Mais maintenant, désespérant de faire des progrès dans cette fausse doctrine, même ces choses (avec lesquelles, si je ne trouvais rien de meilleur, j’avais résolu de me contenter) je les tenais désormais plus lâchement et négligemment. Car il s’éleva en moi une pensée que ces philosophes, qu’ils appellent Académiques, étaient plus sages que les autres, parce qu’ils soutenaient que les hommes devaient douter de tout, et posaient qu’aucune vérité ne peut être comprise par l’homme : car ainsi, ne comprenant même pas alors leur pensée, j’étais aussi clairement convaincu qu’ils pensaient, comme ils sont communément rapportés. Pourtant, je décourageais librement et ouvertement cet hôte du mien de cette confiance excessive que je percevais en lui pour ces fables, dont les livres de Manichaeus sont pleins. Néanmoins, je vivais dans une amitié plus familière avec eux qu’avec d’autres qui n’étaient pas de cette hérésie. Je ne la soutenais pas avec mon ardeur ancienne ; pourtant mon intimité avec cette secte (Rome en abritant secrètement beaucoup) me rendait plus lent à chercher une autre voie : surtout parce que je désespérais de trouver la vérité, de laquelle ils m’avaient détourné, dans Ton Église, ô Seigneur du ciel et de la terre, Créateur de toutes choses visibles et invisibles : et il me semblait très inconvenant de croire que Tu aies la forme d’une chair humaine, et que Tu sois borné par les linéaments corporels de nos membres. Et parce que, quand je voulais penser à mon Dieu, je ne savais pas quoi penser, sinon une masse de corps (car ce qui n’était pas tel ne me semblait pas être quelque chose), c’était là la plus grande, et presque la seule cause de mon erreur inévitable.
Car de là, je croyais aussi que le Mal était une sorte de substance, et qu’il avait sa propre masse fétide et hideuse ; soit grossière, qu’ils appelaient terre, soit mince et subtile (comme le corps de l’air), qu’ils imaginent être un esprit malin, rampant à travers cette terre. Et parce qu’une piété, telle quelle, me contraignait à croire que le bon Dieu n’avait jamais créé aucune nature mauvaise, je concevais deux masses, contraires l’une à l’autre, toutes deux sans bornes, mais le mal plus étroit, le bien plus expansif. Et de ce début pestilentiel, les autres conceptions sacrilèges me suivirent. Car quand mon esprit s’efforçait de revenir à la foi catholique, j’étais repoussé, puisque ce n’était pas la foi catholique que je pensais être telle. Et je me semblais plus révérencieux si je croyais de Toi, mon Dieu (à qui Tes miséricordes confessent de ma bouche), comme sans bornes, au moins sur les autres côtés, bien que sur celui où la masse du mal t’était opposée, j’étais contraint de T’avouer borné ; que si de tous côtés je T’imaginais borné par la forme d’un corps humain. Et il me semblait meilleur de croire que Tu n’avais créé aucun mal (qui pour moi ignorant ne semblait pas seulement, mais une substance corporelle, parce que je ne pouvais concevoir l’esprit que comme un corps subtil, et diffusé dans des espaces définis), que de croire que la nature du mal, telle que je la concevais, pouvait venir de Toi. Oui, et notre Sauveur Lui-même, Ton Fils Unique, je croyais qu’Il avait été tendu (pour ainsi dire) pour notre salut, hors de la masse de Ta substance très lucide, de sorte à ne rien croire de Lui, sinon ce que je pouvais imaginer dans ma vanité. Sa Nature donc, étant telle, je pensais qu’elle ne pouvait être née de la Vierge Marie, sans être mêlée à la chair : et comment ce que j’avais ainsi figuré pouvait être mêlé, et non souillé, je ne le voyais pas. Je craignais donc de croire qu’Il était né dans la chair, de peur d’être forcé de croire qu’Il était souillé par la chair. Maintenant, Tes êtres spirituels me souriront doucement et avec amour, s’ils lisent ces confessions miennes. Pourtant, tel j’étais.
De plus, ce que les Manichéens avaient critiqué dans Tes Écritures, je pensais qu’il ne pouvait être défendu ; pourtant, parfois, j’avais vraiment le désir de conférer sur ces points divers avec quelqu’un de très versé dans ces livres, et de mettre à l’épreuve ce qu’il en pensait ; car les paroles d’un certain Helpidius, alors qu’il parlait et disputait face à face contre lesdits Manichéens, avaient commencé à m’émouvoir même à Carthage : en ce qu’il avait produit des choses tirées des Écritures, auxquelles il n’était pas facile de résister, la réponse des Manichéens à cela me semblait faible. Et cette réponse, ils n’aimaient pas la donner publiquement, mais seulement à nous en privé. C’était que les Écritures du Nouveau Testament avaient été corrompues par je ne sais qui, qui voulait greffer la loi des Juifs sur la foi chrétienne : pourtant eux-mêmes ne produisaient aucune copie non corrompue. Mais moi, ne concevant que des choses corporelles, j’étais principalement retenu, violemment opprimé et en quelque sorte suffoqué par ces « masses » ; haletant sous lesquelles après le souffle de Ta vérité, je ne pouvais le respirer pur et non souillé.
Je commençai alors diligemment à pratiquer ce pour quoi j’étais venu à Rome, enseigner la rhétorique ; et d’abord, à rassembler quelques-uns chez moi, à qui, et par qui, j’avais commencé à être connu ; quand voici, je trouvai d’autres offenses commises à Rome, auxquelles je n’étais pas exposé en Afrique. Certes, ces « subversions » par de jeunes gens débauchés n’étaient pas pratiquées ici, comme on me l’avait dit : mais soudain, disaient-ils, pour éviter de payer le salaire de leur maître, un groupe de jeunes gens complote ensemble, et se retire chez un autre ; – des briseurs de foi, qui par amour de l’argent tiennent la justice pour peu de chose. Ceux-ci aussi mon cœur les haïssait, quoique non d’une haine parfaite : car peut-être les haïssais-je plus parce que je devais souffrir par eux, que parce qu’ils faisaient des choses totalement illégales. En vérité, de telles personnes sont viles, et elles se prostituent loin de Toi, aimant ces moqueries fugaces des choses temporelles, et le lucre immonde, qui souille la main qui le saisit ; embrassant le monde fugace, et méprisant Toi, qui demeures, et rappelles, et pardonnes à l’âme adultère de l’homme, quand elle revient à Toi. Et maintenant je hais de telles personnes dépravées et tortueuses, bien que je les aime si elles sont corrigeables, de sorte à préférer à l’argent l’apprentissage qu’ils acquièrent, et à l’apprentissage, Toi, ô Dieu, la vérité et la plénitude du bien assuré, et la paix la plus pure. Mais alors je leur déplaisais plutôt pour mon propre compte, que je ne les aimais et ne leur souhaitais du bien pour le Tien.
Quand donc ceux de Milan eurent envoyé à Rome au préfet de la ville, pour leur fournir un lecteur de rhétorique pour leur ville, et l’envoyer aux frais publics, je fis ma demande (par ces mêmes personnes, enivrées des vanités manichéennes, dont j’allais être libéré, sans que ni l’un ni l’autre ne le sachions cependant) pour que Symmaque, alors préfet de la ville, m’éprouvât en me donnant quelque sujet, et ainsi m’envoyât. À Milan je vins, auprès d’Ambroise l’évêque, connu du monde entier comme parmi les meilleurs des hommes, Ton serviteur dévoué ; dont le discours éloquent dispensait alors abondamment à Ton peuple la fleur de Ton froment, la joie de Ton huile, et l’ivresse sobre de Ton vin. Vers lui, je fus conduit par Toi, sans le savoir, afin que par lui je fusse conduit vers Toi en le sachant. Cet homme de Dieu me reçut comme un père, et me montra une bonté épiscopale à mon arrivée. Dès lors je commençai à l’aimer, au début certes non comme un maître de la vérité (dont je désespérais totalement dans Ton Église), mais comme une personne bienveillante envers moi-même. Et j’écoutais diligemment ses prédications au peuple, non avec cette intention que je devrais, mais, pour ainsi dire, testant son éloquence, si elle répondait à la renommée qui en était faite, ou si elle coulait plus pleine ou plus basse qu’on ne le rapportait ; et je restais suspendu à ses paroles attentivement ; mais de la matière j’étais comme un spectateur insouciant et méprisant ; et j’étais ravi par la douceur de son discours, plus abscons, pourtant en manière moins entraînante et harmonieuse que celui de Faustus. De la matière, cependant, il n’y avait aucune comparaison ; car l’un errait parmi les délires manichéens, l’autre enseignait le salut très sainement. Mais le salut est loin des pécheurs, tels que je me tenais alors devant lui ; et pourtant je m’approchais peu à peu, et inconsciemment.
Car bien que je ne prisse aucune peine à apprendre ce qu’il disait, mais seulement à entendre comment il le disait (car ce soin vide seul me restait, désespérant d’une voie, ouverte pour l’homme, vers Toi), pourtant avec les mots que je voulais choisir, venaient aussi dans mon esprit les choses que je voulais refuser ; car je ne pouvais les séparer. Et tandis que j’ouvrais mon cœur pour admettre « combien éloquemment il parlait », entrait aussi « combien véritablement il parlait » ; mais cela par degrés. Car d’abord, ces choses aussi avaient maintenant commencé à m’apparaître capables de défense ; et la foi catholique, pour laquelle j’avais pensé que rien ne pouvait être dit contre les objections des Manichéens, je pensais maintenant qu’elle pouvait être maintenue sans impudence ; surtout après avoir entendu un ou deux passages de l’Ancien Testament résolus, et souvent « en figure », ce que quand je comprenais littéralement, j’étais tué spirituellement. Très nombreux passages donc de ces livres ayant été expliqués, je blâmais maintenant mon désespoir, en croyant qu’aucune réponse ne pouvait être donnée à ceux qui haïssaient et se moquaient de la Loi et des Prophètes. Pourtant, je ne voyais pas pour autant alors que la voie catholique devait être tenue, parce qu’elle pouvait aussi trouver des défenseurs savants, qui pouvaient largement et avec quelque apparence de raison répondre aux objections ; ni que ce que je tenais devait être condamné, parce que les deux côtés pouvaient être maintenus. Car la cause catholique me semblait en telle sorte non vaincue, comme encore non victorieuse.
Sur ce, je penchai ardemment mon esprit, pour voir si je pouvais d’une manière ou d’une autre convaincre les Manichéens de fausseté par quelque preuve certaine. Si j’avais pu une fois concevoir une substance spirituelle, tous leurs bastions auraient été abattus, et jetés totalement hors de mon esprit ; mais je ne pouvais pas. Néanmoins, concernant la structure de ce monde, et l’ensemble de la nature, que les sens de la chair peuvent atteindre, à mesure que je considérais et comparais de plus en plus les choses, je jugeais les doctrines de la plupart des philosophes comme ayant été beaucoup plus probables. Ainsi donc, à la manière des Académiques (comme ils sont supposés) doutant de tout, et hésitant entre tous, je m’arrêtai si loin, que les Manichéens devaient être abandonnés ; jugeant que, même en doutant, je ne pouvais continuer dans cette secte, à laquelle je préférais déjà certains des philosophes ; auxquels philosophes néanmoins, parce qu’ils étaient sans le Nom salvateur du Christ, je refusais totalement de confier la cure de mon âme malade. Je déterminai donc d’être aussi longtemps Catéchumène dans l’Église catholique, à laquelle j’avais été recommandé par mes parents, jusqu’à ce que quelque chose de certain se levât sur moi, vers où je pourrais diriger ma course.
Ô Toi, mon espérance dès ma jeunesse, où étais-Tu pour moi, et où étais-Tu allée ? N’étais-ce pas Toi qui m’avais créé, et séparé des bêtes des champs et des oiseaux du ciel ? Tu m’avais fait plus sage, et pourtant je marchais dans les ténèbres, sur des lieux glissants, et je Te cherchais hors de moi-même, et je ne trouvais pas le Dieu de mon cœur ; j’étais parvenu dans les profondeurs de la mer, méfiant et désespérant de trouver jamais la vérité. Ma mère était maintenant venue à moi, résolue par la piété, me suivant par mer et par terre, se confiant en Toi dans tous les périls. Car, au milieu des périls de la mer, elle réconfortait les marins eux-mêmes (par qui les passagers novices en matière d’abîmes ont coutume d’être réconfortés lorsqu’ils sont troublés), les assurant d’une heureuse arrivée, parce que Tu le lui avais assuré par une vision. Elle me trouva en grave péril, par le désespoir de jamais trouver la vérité. Mais quand je lui eus révélé que je n’étais plus manichéen, bien que pas encore chrétien catholique, elle ne fut pas transportée de joie, comme pour quelque chose d’inattendu ; bien qu’elle fût désormais rassurée sur cette part de ma misère, pour laquelle elle me pleurait comme un mort, bien que devant être ressuscité par Toi, me portant hors du cercueil de ses pensées, afin que Tu pusses dire au fils de la veuve : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi », et qu’il revînt à la vie, et commençât à parler, et que Tu le remisses à sa mère. Son cœur alors ne fut secoué par aucune exultation tumultueuse, quand elle apprit que ce qu’elle Te demandait chaque jour avec larmes était déjà en si grande partie réalisé ; en ce que, bien que je n’eusse pas encore atteint la vérité, j’étais sauvé du mensonge ; mais, comme étant assurée que Toi, qui avais promis le tout, donnerais un jour le reste, elle me répondit avec le plus grand calme et un cœur plein de confiance : « Elle croyait dans le Christ qu’avant de quitter cette vie, elle me verrait croyant catholique. » Voilà ce qu’elle me dit. Mais vers Toi, Fontaine des miséricordes, elle répandit des prières et des larmes plus abondantes, afin que Tu hâtasses Ton secours et éclairasses mes ténèbres ; et elle se hâtait avec plus d’empressement vers l’Église, et restait suspendue aux lèvres d’Ambroise, priant pour la source de cette eau qui jaillit pour la vie éternelle. Mais cet homme, elle l’aimait comme un ange de Dieu, parce qu’elle savait que c’était par lui que j’avais été amené pour le moment à cet état de foi douteux où j’étais, par lequel elle prévoyait avec une très grande confiance que je passerais de la maladie à la santé, après l’accès, pour ainsi dire, d’une crise plus aiguë, que les médecins appellent « la crise ».
Lorsque ma mère eut, selon sa coutume en Afrique, apporté aux Églises bâties à la mémoire des Saints certains gâteaux, du pain et du vin, et qu’elle en fut empêchée par le portier ; dès qu’elle sut que l’Évêque l’avait interdit, elle embrassa ses volontés avec tant de piété et d’obéissance, que je m’étonnais moi-même de la facilité avec laquelle elle censurait sa propre pratique, plutôt que de discuter son interdiction. Car l’ivrognerie n’assiégeait point son esprit, et l’amour du vin ne l’entraînait point à la haine de la vérité, comme cela arrive à trop de gens (hommes et femmes), qui se révoltent contre une leçon de sobriété, comme des gens ivres contre un trait de vin mêlé d’eau. Mais elle, lorsqu’elle avait apporté son panier avec les aliments de fête accoutumés, pour être seulement goûtés par elle-même, puis distribués, n’y ajoutait jamais plus d’une petite coupe de vin, diluée selon ses propres habitudes abstinentes, qu’elle goûtait par courtoisie. Et s’il y avait plusieurs églises de saints défunts devant être honorées de la sorte, elle portait toujours avec elle cette même coupe, pour être utilisée partout ; et celle-ci, bien que non seulement très diluée, mais désagréablement tiède à force d’être transportée, elle la distribuait à ceux qui l’entouraient par petites gorgées ; car elle cherchait là la dévotion, non le plaisir. Dès qu’elle trouva cette coutume interdite par ce célèbre prédicateur et très pieux prélat, même pour ceux qui voulaient l’utiliser sobrement, de peur qu’une occasion d’excès ne fût donnée aux ivrognes ; et parce que ces solennités funéraires, pour ainsi dire anniversaires, ressemblaient beaucoup à la superstition des Gentils, elle s’en abstint très volontiers : et pour un panier rempli des fruits de la terre, elle avait appris à apporter aux Églises des martyrs une poitrine remplie de supplications plus purifiées, et à donner ce qu’elle pouvait aux pauvres ; afin que la communion au Corps du Seigneur fût là célébrée à bon droit, où, à l’exemple de Sa Passion, les martyrs avaient été sacrifiés et couronnés. Mais pourtant il me semble, Seigneur mon Dieu, et ainsi mon cœur le pense à Tes yeux, que peut-être elle n’aurait pas si facilement cédé à la suppression de cette coutume, si elle avait été interdite par un autre, qu’elle n’aimait pas comme Ambroise, lequel, pour mon salut, elle aimait très entièrement ; et lui, elle, pour sa conduite si religieuse, par laquelle, fervente en esprit dans les bonnes œuvres, elle était constante à l’église ; si bien que, lorsqu’il me voyait, il éclatait souvent en louanges à son sujet ; me félicitant d’avoir une telle mère ; ne sachant pas quel fils elle avait en moi, qui doutais de toutes ces choses, et imaginait que le chemin vers la vie ne pouvait être trouvé.
Et je ne gémissais pas encore dans mes prières, pour que Tu me vinsses en aide ; mais mon esprit était tout entier tendu vers l’apprentissage, et inquiet de disputer. Et Ambroise lui-même, tel que le monde le tient pour heureux, je l’estimais un homme heureux, que des personnages si grands tenaient en si haute estime ; seul son célibat me semblait une voie douloureuse. Mais quel espoir il portait en lui, quels combats il menait contre les tentations qui assaillaient ses excellences mêmes, ou quel réconfort dans les adversités, et quelles douces joies Ton Pain avait pour la bouche cachée de son esprit, quand il en ruminait, je ne pouvais ni le conjecturer, ni l’avoir éprouvé. Et il ne connaissait pas les marées de mes sentiments, ni l’abîme de mon danger. Car je ne pouvais lui demander ce que je voulais comme je le voulais, étant exclu tant de son oreille que de sa parole par des multitudes de gens affairés, dont il servait les faiblesses. Avec qui, lorsqu’il n’était pas pris (ce qui n’était qu’un court instant), il rafraîchissait soit son corps avec le soutien absolument nécessaire, soit son esprit avec la lecture. Mais quand il lisait, son œil parcourait les pages, et son cœur en cherchait le sens, mais sa voix et sa langue étaient au repos. Souvent, quand nous étions venus (car personne n’était interdit d’entrer, et ce n’était pas son habitude que quiconque vînt fût annoncé), nous le voyions ainsi lire en lui-même, et jamais autrement ; et après être restés longtemps assis en silence (car qui oserait importuner quelqu’un d’aussi attentif ?), nous étions contraints de partir, conjecturant que dans le court intervalle qu’il obtenait, libre du tumulte des affaires d’autrui, pour le recrutement de son esprit, il ne voulait pas être distrait ; et peut-être craignait-il que si l’auteur qu’il lisait délivrait quelque chose obscurément, quelque auditeur attentif ou perplexe ne désirât qu’il l’expliquât, ou qu’il discutât de certaines questions plus ardues ; si bien que son temps étant ainsi dépensé, il ne pourrait parcourir autant de volumes qu’il le désirait ; bien que la préservation de sa voix (qu’un très peu de paroles affaiblirait) pût être la raison plus vraie de sa lecture silencieuse. Mais avec quelle intention qu’il le fît, certainement en un tel homme, c’était bon.
Je n’avais cependant aucune opportunité de demander ce que je souhaitais à cet oracle si saint de Toi, sa poitrine, à moins que la chose ne pût être répondue brièvement. Mais ces marées en moi, à déverser devant lui, exigeaient tout son loisir, et ne le trouvèrent jamais. Je l’entendais en effet chaque jour du Seigneur, exposant droitement la Parole de vérité parmi le peuple ; et j’étais de plus en plus convaincu que tous les nœuds de ces calomnies rusées, que nos trompeurs avaient noués contre les Livres Divins, pouvaient être dénoués. Mais quand je compris en outre que « l’homme créé par Toi, à Ton image », n’était pas ainsi compris par Tes fils spirituels, que de la Mère catholique Tu as engendrés par la grâce, comme s’ils croyaient et concevaient de Toi que Tu fusses borné par une forme humaine (bien que de ce que devait être une substance spirituelle, je n’eusse pas même une notion faible ou ombrageuse) ; pourtant, avec joie, je rougissais d’avoir tant d’années aboyé non contre la foi catholique, mais contre les fictions des imaginations charnelles. Car j’avais été si téméraire et impie, que ce que j’aurais dû apprendre en interrogeant, je l’avais prononcé, en le condamnant. Car Toi, Très Haut, et très proche ; très secret, et très présent ; qui n’as pas de membres, certains plus grands, d’autres plus petits, mais es tout entier partout, et nulle part dans l’espace, n’es pas d’une telle forme corporelle, pourtant Tu as fait l’homme à Ton image ; et voici, de la tête aux pieds, il est contenu dans l’espace.
Ignorant donc comment cette Ton image pouvait subsister, j’aurais dû frapper et proposer le doute, comment il fallait y croire, non m’y opposer avec insulte, comme si cela était cru. Le doute, donc, sur ce qu’il fallait tenir pour certain, rongeait d’autant plus vivement mon cœur, que j’avais plus honte d’avoir été si longtemps leurré et trompé par la promesse de certitudes, et d’avoir, avec une erreur enfantine et de la véhémence, bavardé sur tant d’incertitudes. Car qu’elles fussent des mensonges, cela m’apparut plus tard. Cependant, j’étais certain qu’elles étaient incertaines, et que je les avais autrefois tenues pour certaines, quand, avec une contentiosité aveugle, j’accusais Ton Église catholique, que je découvrais maintenant, non pas certes encore comme enseignant la vérité, mais du moins comme n’enseignant pas ce pour quoi je l’avais gravement censurée. Ainsi je fus confondu, et converti : et je me réjouis, ô mon Dieu, que l’Unique et Seule Église, le corps de Ton Fils Unique (en laquelle le nom du Christ m’avait été imposé enfant), n’eût aucun goût pour les enfantillages ; ni dans sa saine doctrine ne soutînt aucun dogme qui dût T’enfermer, Toi le Créateur de tout, dans l’espace, si grand et vaste fût-il, pourtant borné partout par les limites d’une forme humaine.
Je me réjouissais aussi que les anciennes Écritures de la loi et des Prophètes fussent posées devant moi, non plus pour être parcourues avec cet œil auquel elles semblaient absurdes auparavant, quand je récriminais contre Tes saints de penser ainsi, tandis qu’en vérité ils ne pensaient pas ainsi : et avec joie j’entendais Ambroise dans ses sermons au peuple, recommander souvent très diligemment ce texte comme règle : « La lettre tue, mais l’Esprit vivifie » ; tandis qu’il écartait le voile mystique, révélant spirituellement ce qui, selon la lettre, semblait enseigner quelque chose de malsain ; n’enseignant en cela rien qui m’offensât, bien qu’il enseignât ce que je ne savais pas encore si c’était vrai. Car je gardais mon cœur d’assentir à quoi que ce fût, craignant de tomber tête baissée ; mais en restant en suspens, j’en étais plus gravement tué. Car je souhaitais être aussi assuré des choses que je ne voyais pas, que je l’étais que sept et trois font dix. Car je n’étais pas assez fou pour penser que même cela ne pouvait être compris ; mais je désirais avoir d’autres choses aussi claires que celle-ci, qu’il s’agît de choses corporelles, qui n’étaient pas présentes à mes sens, ou spirituelles, dont je ne savais pas comment concevoir, sinon corporellement. Et en croyant, j’aurais pu être guéri, afin que la vue de mon âme étant purifiée, pût être en quelque sorte dirigée vers Ta vérité, qui demeure toujours, et en aucune partie ne défaille. Mais comme il arrive que celui qui a essayé un mauvais médecin craint de se confier à un bon, ainsi en était-il de la santé de mon âme, qui ne pouvait être guérie qu’en croyant, et de peur de croire des mensonges, elle refusait d’être guérie ; résistant à Tes mains, Toi qui as préparé les remèdes de la foi, et les as appliqués aux maladies du monde entier, et leur as donné une si grande autorité.
Étant conduit, cependant, à préférer la doctrine catholique, je sentais que sa démarche était plus modeste et honnête, en ce qu’elle exigeait que l’on crût des choses non démontrées (que ce fût parce qu’elles pouvaient en elles-mêmes être démontrées mais non à certaines personnes, ou qu’elles ne pouvaient l’être du tout), tandis que parmi les manichéens notre crédulité était moquée par une promesse de connaissance certaine, et qu’ensuite tant de choses fabuleuses et absurdes étaient imposées à la croyance, parce qu’elles ne pouvaient être démontrées. Alors Toi, Seigneur, petit à petit, avec une main très tendre et très miséricordieuse, touchant et composant mon cœur, Tu me persuadas — en considérant combien de choses innombrables je croyais, que je ne voyais pas, ni n’étais présent quand elles furent faites, comme tant de choses dans l’histoire séculière, tant de récits de lieux et de cités, que je n’avais pas vus ; tant d’amis, tant de médecins, tant d’autres hommes continuellement, que si nous ne devions pas croire, nous ne ferions rien du tout en cette vie ; enfin, avec quelle assurance inébranlable je croyais de quels parents j’étais né, ce que je ne pourrais savoir, si je n’avais cru sur ouï-dire — en considérant tout cela, Tu me persuadas, que non pas ceux qui croyaient Tes Livres (que Tu as établis en si grande autorité parmi presque toutes les nations), mais ceux qui ne les croyaient pas, devaient être blâmés ; et qu’il ne fallait pas écouter ceux qui me diraient : « Comment sais-tu que ces Écritures ont été communiquées au genre humain par l’Esprit du seul vrai et très vrai Dieu ? » Car cette chose même était de toutes la plus digne d’être crue, puisque aucune contentiosité de questions blasphématoires, de toute cette multitude que j’avais lue chez les philosophes contradictoires, ne pouvait m’arracher cette croyance : « Que Tu es », quel que Tu fusses (ce que j’ignorais), et « Que le gouvernement des choses humaines T’appartient ».
Cela, je le croyais, parfois plus fortement, plus faiblement d’autres fois ; pourtant je croyais toujours et que Tu étais, et que Tu avais soin de nous ; bien que j’ignorasse, et ce qu’il fallait penser de Ta substance, et quel chemin menait ou ramenait à Toi. Puisque donc nous étions trop faibles par des raisonnements abstraits pour découvrir la vérité : et pour cette cause même avions besoin de l’autorité de la Sainte Écriture ; j’avais maintenant commencé à croire que Tu n’aurais jamais donné une telle excellence d’autorité à cette Écriture dans toutes les terres, si Tu n’avais voulu par là être cru, par là cherché. Car maintenant, les choses qui, sonnant étrangement dans l’Écriture, avaient coutume de m’offenser, ayant entendu plusieurs d’entre elles exposées de manière satisfaisante, je les référais à la profondeur des mystères, et son autorité m’apparaissait d’autant plus vénérable, et plus digne de créance religieuse, qu’étant ouverte à tous pour la lecture, elle réservait la majesté de ses mystères en son sens le plus profond, se penchant vers tous dans la grande clarté de ses mots et l’humilité de son style, tout en appelant à l’application la plus intense de ceux qui n’ont pas le cœur léger ; afin qu’elle pût recevoir tous en son sein ouvert, et à travers d’étroits passages transporter vers Toi quelques-uns, pourtant beaucoup plus que si elle ne se tenait pas sur une telle hauteur d’autorité, ni n’attirait les multitudes en son sein par sa sainte humilité. Ces choses, j’y pensais, et Tu étais avec moi ; je soupirais, et Tu m’entendais ; je vacillais, et Tu me guidais ; j’errais à travers la large voie du monde, et Tu ne m’abandonnais pas.
J’aspirais aux honneurs, aux gains, au mariage ; et Tu te moquais de moi. Dans ces désirs, je subissais de très amers tourments, Toi étant d’autant plus gracieux, que Tu ne souffrais pas que rien devînt doux pour moi, qui ne fût Toi. Vois mon cœur, Seigneur, qui voulais que je me souvienne de tout cela, et que je Te confesse. Que mon âme s’attache à Toi, maintenant que Tu l’as libérée de cette glu de mort qui la tenait fermement. Comme elle était misérable ! Et Tu irritais la sensation de sa blessure, afin que, délaissant tout le reste, elle pût être convertie à Toi, qui es au-dessus de tout, et sans qui toutes choses seraient le néant ; convertie, et guérie. Comme j’étais misérable alors, et comment Tu as agi avec moi, pour me faire sentir ma misère en ce jour, où je me préparais à réciter un panégyrique de l’Empereur, dans lequel je devais proférer plus d’un mensonge, et en mentant, être applaudi par ceux qui savaient que je mentais, et mon cœur haletait de ces anxiétés, et bouillonnait de la fièvre de pensées dévorantes. Car, passant par l’une des rues de Milan, j’observai un pauvre mendiant, alors, je suppose, le ventre plein, plaisantant et joyeux : et je soupirai, et parlai aux amis qui m’entouraient, des nombreux chagrins de nos frénésies ; car, par tous nos efforts, comme ceux dans lesquels je peinais alors en traînant, sous l’aiguillon du désir, le fardeau de ma propre misère, et, en le traînant, l’augmentant, nous espérions pourtant n’arriver qu’à cette joie même où ce mendiant était arrivé avant nous, qui ne l’atteindrait jamais peut-être. Car ce qu’il avait obtenu au moyen de quelques sous mendiés, c’est la même chose que je complotais par maints détours et contournements laborieux ; la joie d’une félicité temporaire. Car il n’avait certes pas la vraie joie ; mais moi, avec ces desseins ambitieux, j’en cherchais une bien moins vraie. Et certainement il était joyeux, moi anxieux ; lui exempt de soucis, moi plein de craintes. Mais si quelqu’un me demandait, préférais-je être joyeux ou craintif ? Je répondrais joyeux. Encore, s’il me demandait si je préférais être tel qu’il était, ou ce que j’étais alors ? Je choisirais d’être moi-même, bien qu’usé par les soucis et les craintes ; mais par un jugement erroné ; car était-ce la vérité ? Car je n’aurais pas dû me préférer à lui, parce que plus savant que lui, voyant que je n’avais aucune joie en cela, mais cherchais à plaire aux hommes par cela ; et non pour instruire, mais simplement pour plaire. C’est pourquoi aussi Tu brisas mes os avec le bâton de Ta correction.
Loin donc de mon âme ceux qui lui disent : « Il y a une différence d’où provient la joie d’un homme. Ce mendiant se réjouissait dans l’ivresse ; tu désirais te réjouir dans la gloire. » Quelle gloire, Seigneur ? Celle qui n’est pas en Toi. Car de même que la sienne n’était pas une vraie joie, ainsi celle-là n’était pas une vraie gloire : et elle renversait mon âme davantage. Lui, cette nuit même, digérerait son ivresse ; mais moi, j’avais dormi et m’étais relevé avec la mienne, et devais dormir encore, et encore me lever avec elle, combien de jours, Tu le sais, Dieu. Mais « il y a une différence d’où provient la joie d’un homme ». Je le sais, et la joie d’une espérance fidèle surpasse incomparablement une telle vanité. Oui, et ainsi était-il alors au-dessus de moi : car il était certes le plus heureux ; non seulement parce qu’il était entièrement trempé de gaieté, moi éviscéré de soucis : mais lui, par de justes vœux, avait obtenu du vin ; moi, par le mensonge, je cherchais une louange vide et vaine. Beaucoup de choses à ce propos, je disais alors à mes amis : et j’observais souvent en eux ce qu’il en était de moi ; et je trouvais qu’il en allait mal pour moi, et je m’affligeais, et doublais ce mal même ; et si quelque prospérité me souriait, j’étais réticent à la saisir, car presque avant que je pusse l’empoigner, elle s’envolait.
Ces choses, nous qui vivions ensemble en amis, nous les déplorions de concert, mais c’est surtout et le plus familièrement avec Alypius et Nebridius que j’en parlais. Alypius était né dans la même ville que moi, de parents qui y occupaient un rang éminent, mais il était plus jeune que moi. Il avait suivi mes leçons, tant à mes débuts dans notre ville qu’ensuite à Carthage, et il m’aimait beaucoup, car je lui semblais bienveillant et instruit ; et moi, je l’aimais pour sa grande aptitude à la vertu, qui était assez remarquable chez quelqu’un de si jeune. Pourtant, le tourbillon des mœurs carthaginoises (chez qui ces spectacles oisifs sont poursuivis avec ardeur) l’avait entraîné dans la folie du Cirque. Mais tandis qu’il y était misérablement ballotté, et que j’y professais la rhétorique en tenant une école publique, il ne suivait pas encore mon enseignement, à cause d’un certain froid survenu entre son père et moi. J’avais alors découvert à quel point il s’adonnait mortellement au Cirque, et j’étais profondément affligé de voir qu’il semblait devoir gâcher, que dis-je, qu’il avait déjà gâché une si belle promesse : cependant, je n’avais aucun moyen de le conseiller ou de le ramener par quelque forme de contrainte, ni par la bienveillance d’un ami, ni par l’autorité d’un maître. Car je supposais qu’il pensait de moi ce que pensait son père ; mais il n’en était rien ; mettant de côté l’avis de son père à ce sujet, il se mit à me saluer, à venir parfois dans ma salle de cours, à écouter un peu et à s’en aller.
J’avais cependant oublié de lui parler afin qu’il ne gâtât pas un si bel esprit par un désir aveugle et précipité de vains passe-temps. Mais Toi, ô Seigneur, qui guides le cours de tout ce que Tu as créé, Tu ne l’avais pas oublié, lui qui devait un jour être au nombre de Tes enfants, prêtre et dispensateur de Ton Sacrement ; et afin que son amendement pût être clairement attribué à Toi-même, Tu l’effectuas par mon intermédiaire, sans que je le susse. Car comme j’étais assis un jour à ma place habituelle, avec mes élèves devant moi, il entra, me salua, s’assit et appliqua son esprit à ce que je traitais alors. J’avais par hasard un passage en main, et tandis que je l’expliquais, une comparaison tirée des courses du Cirque me vint à l’esprit, comme propre à rendre ce que je voulais transmettre plus agréable et plus clair, assaisonnée d’une moquerie mordante envers ceux que cette folie avait asservis ; Dieu, Tu sais que je ne pensais pas alors à guérir Alypius de cette infection. Mais il le prit entièrement pour lui, et crut que je ne l’avais dit que pour son bien. Et là où un autre aurait pris prétexte de s’offenser de moi, ce jeune homme à l’esprit droit le prit comme un motif de s’offenser de lui-même et de m’aimer plus ardemment. Car Tu l’avais dit il y a longtemps, et Tu l’avais mis dans Ton livre : Reprends le sage et il t’aimera. Mais je ne l’avais pas repris, c’est Toi qui, employant tous les hommes, sachant ou ne sachant pas, dans cet ordre que Toi seul connais (et cet ordre est juste), fis de mon cœur et de ma langue des charbons ardents, par lesquels embraser cet esprit plein d’espoir, alors languissant, et ainsi le guérir. Qu’il se taise dans Tes louanges, celui qui ne considère pas Tes miséricordes, qui Te confessent du plus profond de mon âme. Car, à la suite de ce discours, il jaillit de cette fosse si profonde dans laquelle il était volontairement plongé et où il était aveuglé par ses misérables passe-temps ; et il secoua son esprit avec une forte maîtrise de soi ; sur quoi toutes les souillures des passe-temps du Cirque s’envolèrent de lui, et il n’y revint plus. Là-dessus, il obtint de son père, malgré sa réticence, de pouvoir devenir mon élève. Il céda, et s’inclina. Et Alypius, recommençant à être mon auditeur, fut entraîné dans la même superstition que moi, aimant chez les manichéens cette apparence de continence qu’il supposait vraie et non feinte. Alors qu’il s’agissait d’une continence insensée et séductrice, prenant au piège des âmes précieuses, incapables encore d’atteindre la profondeur de la vertu, mais facilement dupées par la surface de ce qui n’était qu’une vertu illusoire et contrefaite.
Lui, ne renonçant pas à ce cursus séculier que ses parents l’avaient poussé à suivre, était parti avant moi pour Rome, afin d’y étudier le droit, et là, il fut entraîné incroyablement avec un empressement incroyable vers les spectacles de gladiateurs. Car, étant tout à fait opposé et détestant ces spectacles, il fut un jour rencontré par hasard par plusieurs de ses connaissances et compagnons d’études qui revenaient du dîner, et ceux-ci, avec une violence familière, l’entraînèrent, malgré ses refus véhéments et sa résistance, dans l’amphithéâtre, pendant ces spectacles cruels et mortels, lui protestant ainsi : « Bien que vous m’entraîniez de force à cet endroit et que vous m’y installiez, pouvez-vous me forcer aussi à détourner mon esprit ou mes yeux vers ces spectacles ? Je serai donc absent tout en étant présent, et ainsi je vous vaincrai, vous et eux. » Eux, entendant cela, l’entraînèrent néanmoins, désirant peut-être mettre à l’épreuve cette chose même, s’il pourrait faire ce qu’il disait. Lorsqu’ils furent arrivés là et qu’ils eurent pris place comme ils purent, tout le lieu s’embrasa de ce passe-temps sauvage. Mais lui, fermant le passage de ses yeux, interdit à son esprit d’errer au-dehors après un tel mal ; et plût à Dieu qu’il eût bouché ses oreilles aussi ! Car dans le combat, quand l’un tomba, un cri immense de tout le peuple le frappant violemment, vaincu par la curiosité, et comme préparé à le mépriser et à lui être supérieur quel qu’il fût, même une fois vu, il ouvrit les yeux et fut frappé d’une blessure plus profonde dans son âme que ne l’était celui qu’il désirait contempler dans son corps ; et il tomba plus misérablement que celui sur la chute duquel ce grand bruit s’était élevé, qui entra par ses oreilles et déverrouilla ses yeux, pour frayer le chemin à la frappe et à l’abattement d’une âme, audacieuse plutôt que résolue, et d’autant plus faible qu’elle avait présumé d’elle-même, elle qui aurait dû s’appuyer sur Toi. Car aussitôt qu’il vit ce sang, il but avec lui la sauvagerie ; il ne détourna pas le regard, mais fixa ses yeux, buvant l’inconsciente frénésie, et se délecta de ce combat coupable, et s’enivra de ce passe-temps sanglant. Et il n’était plus l’homme qu’il était en arrivant, mais l’un de la foule vers laquelle il était venu, oui, un véritable associé de ceux qui l’y avaient amené. Pourquoi en dire plus ? Il regarda, cria, s’embrasa, emportant avec lui la folie qui devait l’aiguillonner à revenir non seulement avec ceux qui l’y avaient entraîné le premier, mais aussi avant eux, et même à en entraîner d’autres. Pourtant, de là, Tu l’arrachas avec une main très forte et très miséricordieuse, et Tu lui appris à n’avoir confiance non pas en lui-même, mais en Toi. Mais ce fut plus tard.
Mais cela s’emmagasinait déjà dans sa mémoire pour être un remède par la suite. Il en fut de même lorsque, étudiant encore sous ma direction à Carthage, il méditait vers midi sur la place du marché ce qu’il devait dire par cœur (comme les écoliers ont coutume de s’exercer), Tu souffris qu’il fût appréhendé par les officiers de la place du marché comme un voleur. Pour aucune autre cause, je le crois, Tu ne l’as permis, notre Dieu, si ce n’est pour que celui qui devait plus tard s’avérer être un si grand homme commençât déjà à apprendre que, dans le jugement des causes, l’homme ne devait pas être condamné facilement par l’homme par une crédulité irréfléchie. Car, comme il marchait de long en large tout seul devant le tribunal, avec son carnet et sa plume, voici qu’un jeune homme, un avocat, le véritable voleur, apportant furtivement une hachette, entra, inaperçu d’Alypius, jusqu’aux grilles de plomb qui clôturent les boutiques des orfèvres, et commença à couper le plomb. Mais le bruit de la hachette étant entendu, les orfèvres en contrebas commencèrent à s’agiter et envoyèrent appréhender quiconque ils trouveraient. Mais lui, entendant leurs voix, s’enfuit, laissant sa hachette, craignant d’être pris avec. Alypius, qui ne l’avait pas vu entrer, fut conscient de son départ et vit avec quelle vitesse il s’échappait. Et désireux de connaître l’affaire, il entra dans les lieux ; où trouvant la hachette, il se tenait là, s’étonnant et l’examinant, quand voici que ceux qui avaient été envoyés le trouvent seul avec la hachette à la main, dont le bruit les avait surpris et amenés là. Ils le saisissent, l’entraînent, et rassemblant les habitants de la place du marché, se vantent d’avoir pris un voleur notoire, et c’est ainsi qu’il était emmené pour être conduit devant le juge.
Mais c’est jusqu’ici qu’Alypius devait être instruit. Car aussitôt, ô Seigneur, Tu secourus son innocence, dont Tu étais seul témoin. Car alors qu’il était conduit soit en prison, soit au châtiment, un certain architecte les rencontra, qui avait la charge principale des bâtiments publics. Ils furent heureux de le rencontrer, lui surtout, par qui ils avaient coutume d’être suspectés de voler les biens perdus sur la place du marché, comme pour lui montrer enfin par qui ces vols étaient commis. Lui, cependant, avait vu Alypius à diverses reprises chez un certain sénateur, chez qui il allait souvent présenter ses respects ; et le reconnaissant immédiatement, il l’entraîna à l’écart par la main, et s’enquérant de l’occasion d’une si grande calamité, il apprit toute l’affaire, et ordonna à tous les présents, au milieu de beaucoup de tumulte et de menaces, de venir avec lui. Ainsi arrivèrent-ils à la maison du jeune homme qui avait commis le forfait. Là, devant la porte, se trouvait un garçon si jeune qu’il était probable, ne craignant aucun mal pour son maître, qu’il révélât tout. Car il avait accompagné son maître sur la place du marché. Dès qu’Alypius s’en souvint, il le dit à l’architecte : et celui-ci, montrant la hachette au garçon, lui demanda : « À qui est-ce ? » « À nous », dit-il aussitôt : et étant davantage questionné, il découvrit tout. Ainsi le crime étant transféré dans cette maison, et la multitude honteuse, elle qui avait commencé à insulter Alypius, celui qui devait être un dispensateur de Ta Parole, et un examinateur de nombreuses causes dans Ton Église, s’en alla plus expérimenté et instruit.
Je l’avais donc retrouvé à Rome, et il s’attacha à moi par un lien très fort, et m’accompagna à Milan, tant pour ne pas me quitter que pour pratiquer un peu du droit qu’il avait étudié, plus pour plaire à ses parents qu’à lui-même. Là, il avait siégé trois fois comme assesseur, avec une intégrité dont les autres s’étonnaient beaucoup, lui s’étonnant plutôt des autres qui pouvaient préférer l’or à l’honnêteté. Son caractère fut éprouvé en outre, non seulement par l’appât de la cupidité, mais par l’aiguillon de la peur. À Rome, il était assesseur du comte du Trésor italien. Il y avait à cette époque un sénateur très puissant, à qui beaucoup étaient redevables de faveurs, et que beaucoup craignaient fort. Il voulait, par son pouvoir habituel, obtenir qu’on lui accordât une chose que les lois n’autorisaient pas. Alypius résista : un pot-de-vin fut promis ; de tout son cœur, il le dédaigna : des menaces furent proférées ; il les piétina : tous s’étonnant d’un esprit si inaccoutumé, qui ne désirait ni l’amitié, ni ne craignait l’inimitié d’un homme si grand et si puissamment renommé pour ses moyens innombrables de faire le bien ou le mal. Et le juge lui-même, dont Alypius était le conseiller, bien qu’il ne voulût pas non plus le faire, ne refusa pourtant pas ouvertement, mais remit l’affaire sur Alypius, alléguant qu’il ne lui permettrait pas de le faire : car en vérité, si le juge l’avait fait, Alypius aurait décidé autrement. Avec cette seule chose en chemin d’apprentissage, il fut presque séduit, qu’il pût faire copier des livres pour lui à des prix prétoriens, mais consultant la justice, il changea sa délibération pour le mieux ; estimant l’équité, par laquelle il était entravé, plus lucrative que le pouvoir par lequel il lui était permis. Ce sont des choses légères, mais celui qui est fidèle dans les petites choses, est fidèle aussi dans les grandes. Et cette parole qui sortit de la bouche de Ta Vérité ne peut en aucun cas être vaine : Si vous n’avez pas été fidèles dans l’injuste Mammon, qui vous confiera les vraies richesses ? Et si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui est à autrui, qui vous donnera ce qui est à vous ? Étant tel, il s’attachait à ce moment-là à moi, et avec moi vacillait dans le dessein de savoir quel genre de vie il fallait mener.
Nebridius aussi, qui ayant quitté sa terre natale près de Carthage, et même Carthage elle-même, où il avait beaucoup vécu, laissant son excellent domaine familial et sa maison, et une mère derrière lui, qui ne devait pas le suivre, était venu à Milan, pour aucune autre raison que celle de vivre avec moi dans une recherche très ardente de la vérité et de la sagesse. Comme moi, il soupirait, comme moi, il vacillait, chercheur ardent de la vraie vie, et examinateur très aigu des questions les plus difficiles. Ainsi y avait-il les bouches de trois personnes indigentes, soupirant leurs besoins l’une à l’autre, et attendant de Toi que Tu leur donnes leur nourriture en temps voulu. Et dans toute l’amertume qui, par Ta miséricorde, suivait nos affaires mondaines, alors que nous regardions vers la fin, pourquoi nous devions souffrir tout cela, les ténèbres nous rencontrèrent ; et nous nous détournâmes en gémissant, et en disant : Jusques à quand ces choses seront-elles ? Cela aussi, nous le disions souvent ; et en le disant, nous ne les quittions pas, car encore ne pointait rien de certain que, ces choses abandonnées, nous pussions embrasser.
Et moi, examinant et réexaminant les choses, je m’étonnais surtout de la longueur du temps depuis ma dix-neuvième année, où j’avais commencé à m’enflammer du désir de la sagesse, décidant, une fois que je l’aurais trouvée, d’abandonner tous les espoirs vides et les frénésies mensongères des vains désirs. Et voici que j’étais maintenant dans ma trentième année, englué dans la même boue, avide de jouir des choses présentes, qui passaient et gaspillaient mon âme ; tandis que je me disais à moi-même : « Demain, je la trouverai ; elle apparaîtra manifestement et je la saisirai ; voici, Faustus le manichéen viendra, et clarifiera tout ! Ô vous, grands hommes, vous les Académiciens, il est donc vrai qu’aucune certitude ne peut être atteinte pour ordonner la vie ! Non, cherchons plus diligemment, et ne désespérons pas. Voici, les choses dans les livres ecclésiastiques ne nous sont plus absurdes maintenant, qui semblaient autrefois absurdes, et peuvent être prises autrement, et dans un bon sens. Je prendrai position là où, enfant, mes parents m’ont placé, jusqu’à ce que la vérité claire soit découverte. Mais où sera-t-elle cherchée ou quand ? Ambroise n’a pas de loisir ; nous n’avons pas de loisir pour lire ; où trouverons-nous même les livres ? D’où, ou quand nous les procurer ? De qui les emprunter ? Que des temps soient fixés, et que des heures certaines soient ordonnées pour la santé de notre âme. Un grand espoir a pointé ; la Foi Catholique n’enseigne pas ce que nous pensions, et ce dont nous l’accusions vainement ; ses membres instruits tiennent pour profane de croire que Dieu est borné par la figure d’un corps humain : et doutons-nous de « frapper », pour que le reste « nous soit ouvert » ? Les matinées sont prises par nos élèves ; que faisons-nous durant le reste ? Pourquoi pas ceci ? Mais quand rendons-nous visite à nos grands amis, dont nous avons besoin de la faveur ? Quand composer ce que nous pouvons vendre aux élèves ? Quand nous rafraîchir, en détendant nos esprits de cette intensité de soin ?
« Périsse tout, congédions ces vaines vanités, et tournons-nous vers la recherche unique de la vérité ! La vie est vaine, la mort incertaine ; si elle nous surprend soudainement, dans quel état partirons-nous d’ici ? Et où apprendrons-nous ce que nous avons ici négligé ? Et ne subirons-nous pas plutôt la punition de cette négligence ? Quoi, si la mort elle-même coupait et mettait fin à tout soin et sentiment ? Alors il faut que cela soit vérifié. Mais Dieu nous en garde ! Ce n’est pas une chose vaine et vide, que l’excellente dignité de l’autorité de la Foi Chrétienne ait recouvert le monde entier. Jamais de si grandes et si excellentes choses n’auraient été accomplies par Dieu pour nous, si avec la mort du corps la vie de l’âme prenait fin. Pourquoi donc tarder à abandonner les espoirs mondains, et nous donner entièrement à chercher Dieu et la vie bienheureuse ? Mais attends ! Même ces choses sont agréables ; elles ont quelque douceur, et non petite. Nous ne devons pas les abandonner à la légère, car ce serait une honte d’y retourner. Vois, ce n’est pas une grande chose maintenant d’obtenir quelque poste, et alors que souhaiterions-nous de plus ? Nous avons abondance d’amis puissants ; si rien d’autre n’offre, et que nous soyons très pressés, au moins une présidence peut nous être donnée : et une épouse avec quelque argent, afin qu’elle n’augmente pas nos charges : et ce sera la borne du désir. Beaucoup de grands hommes, et très dignes d’imitation, se sont donnés à l’étude de la sagesse dans l’état du mariage. »
Tandis que je parcourais ces choses, et que ces vents déplaçaient et poussaient mon cœur deçà et delà, le temps passait, mais je tardais à me tourner vers le Seigneur ; et de jour en jour je différais de vivre en Toi, et ne différais pas quotidiennement de mourir en moi-même. Aimant une vie heureuse, je la craignais dans sa propre demeure, et je la cherchais en la fuyant. Je pensais que je serais trop misérable, à moins d’être enlacé dans des bras féminins ; et au remède de Ta miséricorde pour guérir cette infirmité, je ne pensais pas, ne l’ayant pas essayé. Quant à la continence, je supposais qu’elle était en notre pouvoir (bien qu’en moi-même je ne trouvasse pas ce pouvoir), étant assez fou pour ne pas savoir ce qui est écrit : Personne ne peut être continent à moins que Tu ne le donnes ; et que Tu le donnerais, si avec des gémissements intérieurs je frappais à Tes oreilles, et avec une foi assurée je jetais mon souci sur Toi.
Alypius en effet m’empêchait de me marier ; alléguant qu’ainsi nous ne pourrions en aucune façon, avec un loisir non distrait, vivre ensemble dans l’amour de la sagesse, comme nous l’avions longtemps désiré. Car lui-même était alors très pur sur ce point, de sorte que c’était merveilleux ; et cela d’autant plus, puisque au début de sa jeunesse il était entré dans cette voie, mais n’y était pas resté englué ; plutôt avait-il ressenti du remords et de la révolte, vivant dès lors jusqu’à maintenant très continemment. Mais je lui opposais les exemples de ceux qui, comme hommes mariés, avaient chéri la sagesse, et servi Dieu d’une manière acceptable, et conservé leurs amis, et les avaient aimés fidèlement. De la grandeur d’esprit desquels j’étais bien loin ; et lié par la maladie de la chair, et sa douceur mortelle, je traînais ma chaîne, redoutant d’être délié, et comme si ma plaie eût été irritée, je repoussais ses bons conseils, comme si c’était la main de quelqu’un qui voudrait me déchaîner. De plus, par moi le serpent parlait à Alypius lui-même, par ma langue tissant et déposant sur son chemin des pièges plaisants, dans lesquels ses pieds vertueux et libres pourraient être empêtrés.
Car quand il s’étonnait que moi, que lui-même n’estimait pas légèrement, je pusse rester si fermement dans la glu de ce plaisir, au point de protester (aussi souvent que nous en discutions) que je ne pourrais jamais mener une vie célibataire ; et que j’avançais pour ma défense, quand je le voyais s’étonner, qu’il y avait une grande différence entre sa connaissance momentanée et à peine mémorisée de cette vie, qu’il pouvait ainsi facilement mépriser, et ma connaissance continuée à laquelle si le nom honorable du mariage était ajouté, il ne devait pas s’étonner pourquoi je ne pouvais pas mépriser cette voie ; il commença aussi à désirer se marier ; non comme vaincu par le désir d’un tel plaisir, mais par curiosité. Car il voudrait bien savoir, disait-il, ce que cela devrait être, sans quoi ma vie, pour lui si plaisante, me semblerait non pas une vie mais un châtiment. Car son esprit, libre de cette chaîne, était étonné de mon esclavage ; et par cet étonnement, il allait vers un désir de l’essayer, de là vers l’essai lui-même, et de là peut-être à sombrer dans cette servitude dont il s’étonnait, voyant qu’il était prêt à faire alliance avec la mort ; et celui qui aime le danger, y tombera. Car quel qu’honneur qu’il y ait dans l’office de bien ordonner une vie mariée, et une famille, nous émut mais légèrement. Mais moi, pour la plupart, l’habitude de satisfaire un appétit insatiable me tourmentait, tandis qu’elle me tenait captif ; lui, une admiration étonnée le menait captif. Ainsi en étions-nous, jusqu’à ce que Toi, ô Très-Haut, ne délaissant pas notre poussière, nous commisérant misérables, Tu vinsses à notre aide, par des voies merveilleuses et secrètes.
On s’efforçait continuellement de me marier. Je faisais la cour, j’étais fiancé, principalement par les soins de ma mère, afin qu’une fois marié, le baptême salutaire pût me purifier, vers lequel elle se réjouissait de me voir chaque jour préparé, et elle observait que ses prières, et Tes promesses, s’accomplissaient dans ma foi. En ce temps-là, en vérité, tant à ma requête qu’à son propre désir, avec des cris profonds du cœur, elle Te suppliait quotidiennement de lui révéler par une vision quelque chose concernant mon futur mariage ; Tu ne le voulus jamais. Elle vit, certes, certaines choses vaines et fantastiques, telles que l’énergie de l’esprit humain, affairé à cela, en assemblait ; et elle m’en parlait, non avec cette confiance qu’elle avait coutume d’avoir lorsque Tu lui montrais quelque chose, mais en les dédaignant. Car elle pouvait, disait-elle, par un certain sentiment qu’elle ne pouvait exprimer en paroles, discerner entre Tes révélations et les songes de sa propre âme. Pourtant, l’affaire était poursuivie, et une jeune fille demandée en mariage, de deux ans en dessous de l’âge nubile ; et, comme elle plaisait, on l’attendait.
Et plusieurs de nous, amis concertant ensemble, et détestant les troubles tumultueux de la vie humaine, avions débattu et étions maintenant presque résolus à vivre à l’écart des affaires et du brouhaha des hommes ; et cela devait être ainsi obtenu : nous devions apporter tout ce que nous pouvions procurer séparément, et faire un seul foyer de tout ; de sorte que, par la vérité de notre amitié, rien n’appartînt particulièrement à aucun, mais que le tout ainsi dérivé de tous appartînt comme un tout à chacun, et tout à tous. Nous pensions qu’il pourrait y avoir dix personnes dans cette société ; dont certains étaient très riches, surtout Romanianus, notre concitoyen, depuis l’enfance un ami très familier, que les graves perplexités de ses affaires avaient mené à la cour ; qui était le plus ardent pour ce projet ; et en cela sa voix était d’un grand poids, parce que son ample fortune surpassait de loin celle de tous les autres. Nous avions aussi convenu que deux officiers annuels, pour ainsi dire, fourniraient toutes choses nécessaires, les autres étant tranquilles. Mais quand nous commençâmes à considérer si les épouses, que certains d’entre nous avaient déjà, d’autres espéraient avoir, le permettraient, tout ce plan, qui était si bien façonné, tomba en pièces entre nos mains, fut totalement brisé et rejeté. Dès lors, nous nous livrâmes aux soupirs et aux gémissements, et nos pas à suivre les voies larges et battues du monde ; car beaucoup de pensées étaient dans notre cœur, mais Ton conseil demeure pour toujours. Conseil par lequel Tu tournais en dérision le nôtre, et préparais le Tien ; te proposant de nous donner la nourriture en temps opportun, et de remplir nos âmes de bénédiction.
Pendant ce temps, mes péchés se multipliaient, et ma concubine étant arrachée à mon côté comme un obstacle à mon mariage, mon cœur qui s’attachait à elle fut déchiré, blessé et saignant. Et elle retourna en Afrique, faisant vœu à Toi de ne jamais connaître aucun autre homme, me laissant mon fils né d’elle. Mais malheureux que j’étais, qui ne pouvais imiter une femme, impatient de délai, attendu que ce n’est qu’après deux ans que je devais obtenir celle que je cherchais — n’étant pas tant un amant du mariage qu’un esclave de la luxure — j’en procurai une autre, bien que ce ne fût pas une épouse, afin que, par la servitude d’une coutume durable, la maladie de mon âme fût entretenue et poursuivie dans sa vigueur, ou même augmentée, jusqu’à la domination du mariage. Et cette blessure, faite par l’amputation de la précédente, ne fut pas guérie, mais après une inflammation et une douleur très aiguë, elle se gangréna, et mes douleurs devinrent moins aiguës, mais plus désespérées.
À Toi soit la louange, gloire à Toi, Fontaine des miséricordes. Je devenais plus misérable, et Toi plus proche. Ta main droite était continuellement prête à me tirer du bourbier, et à me laver complètement, et je ne le savais pas ; et rien ne me rappelait d’un gouffre encore plus profond de plaisirs charnels, sinon la crainte de la mort et de Ton jugement à venir ; qui, parmi tous mes changements, ne quitta jamais mon sein. Et dans mes disputes avec mes amis Alypius et Nebridius sur la nature du bien et du mal, je soutenais qu’Épicure aurait, selon mon esprit, remporté la palme, si je n’avais cru qu’après la mort il restait une vie pour l’âme, et des lieux de rétribution selon les mérites des hommes, ce qu’Épicure ne voulait pas croire. Et je demandais : « Si nous étions immortels, et devions vivre dans un plaisir corporel perpétuel, sans crainte de le perdre, pourquoi ne serions-nous pas heureux, ou que chercherions-nous d’autre ? » ne sachant pas qu’une grande misère était impliquée en cela même, que, étant ainsi enfoncé et aveuglé, je ne pouvais discerner cette lumière d’excellence et de beauté, à embrasser pour elle-même, que l’œil de chair ne peut voir, et qui est vue par l’homme intérieur. Et je ne considérais pas, malheureux, de quelle source il naissait que, même sur ces choses, impures qu’elles fussent, je discourrais avec plaisir avec mes amis, et je ne pouvais, même selon les notions que j’avais alors du bonheur, être heureux sans amis, au milieu de quelque abondance que ce fût de plaisirs charnels. Et pourtant, ces amis, je les aimais pour eux-mêmes seulement, et je sentais que j’étais aimé d’eux, en retour, pour moi-même seulement.
Ô chemins tortueux ! Malheur à l’âme audacieuse, qui espérait, en T’abandonnant, gagner quelque chose de meilleur ! Elle s’est tournée et retournée, sur le dos, les côtés et le ventre, pourtant tout était douloureux ; et Toi seul es le repos. Et voici, Tu es présent, et Tu nous délivres de nos errances misérables, et Tu nous places sur Ta voie, et Tu nous consoles, et Tu dis : « Courez ; Je vous porterai ; oui, Je vous mènerai à travers ; là aussi, Je vous porterai. »
LIVRE VII
Défuncte était maintenant cette ma jeunesse mauvaise et abominable, et je passais à l’âge mûr ; d’autant plus souillé par des choses vaines que je grandissais en années, moi qui ne pouvais imaginer aucune substance, sinon celle qui a coutume d’être vue avec ces yeux. Je ne pensais pas à Toi, ô Dieu, sous la figure d’un corps humain ; depuis que je commençai à entendre quelque chose de la sagesse, je l’évitai toujours ; et je me réjouissais de l’avoir trouvé dans la foi de notre mère spirituelle, Ton Église catholique. Mais quoi concevoir d’autre de Toi, je ne savais. Et moi, un homme, et un tel homme, je cherchais à concevoir de Toi le Dieu souverain, unique, vrai ; et je croyais au plus profond de mon âme que Tu étais incorruptible, et inviolable, et immuable ; parce que, bien qu’ignorant d’où ou comment, pourtant je voyais clairement, et j’étais sûr, que ce qui peut être corrompu doit être inférieur à ce qui ne le peut ; ce qui ne pouvait être blessé, je le préférais sans hésitation à ce qui pouvait recevoir une blessure ; l’immuable aux choses sujettes au changement. Mon cœur criait passionnément contre tous mes fantômes, et avec ce seul coup, je cherchais à chasser de l’œil de mon esprit toute cette troupe impure qui bourdonnait autour de lui. Et voici, à peine chassés, en un clin d’œil ils se rassemblaient de nouveau épais autour de moi, volaient contre mon visage, et l’obscurcissaient ; de sorte que, bien que non sous la forme du corps humain, j’étais contraint de concevoir de Toi (cet incorruptible, inviolable et immuable, que je préférais au corruptible, au blessable et au changeable) comme étant dans l’espace, qu’il fût infusé dans le monde, ou diffusé infiniment hors de lui. Parce que tout ce que je concevais, privé de cet espace, me semblait n’être rien, oui, tout à fait rien, pas même un vide, comme si un corps était retiré de sa place, et que la place restât vide de tout corps que ce fût, de terre et d’eau, d’air et de ciel, pourtant resterait un lieu vide, comme un néant spacieux.
Moi donc, étant ainsi au cœur grossier, et non clair même pour moi-même, tout ce qui n’était pas étendu sur certains espaces, ni diffusé, ni condensé, ni gonflé, ou ne recevait pas ou ne pouvait recevoir certaines de ces dimensions, je pensais être tout à fait rien. Car sur de telles formes que mes yeux ont coutume de parcourir, mon cœur parcourait alors : et pourtant je ne voyais pas que cette même notion de l’esprit, par laquelle je formais ces images mêmes, n’était pas de ce genre, et pourtant elle n’aurait pu les former, si elle-même n’avait été quelque chose de grand. Ainsi aussi je m’efforçais de concevoir de Toi, Vie de ma vie, comme vaste, à travers des espaces infinis de tous côtés pénétrant toute la masse de l’univers, et au-delà, de toute façon, à travers des espaces incommensurables et sans bornes ; de sorte que la terre T’eût, le ciel T’eût, toutes choses T’eussent, et qu’elles fussent bornées en Toi, et Toi nulle part borné. Car comme le corps de cet air qui est au-dessus de la terre n’empêche pas la lumière du soleil de passer à travers lui, le pénétrant, non par éclatement ou par coupe, mais en le remplissant totalement : ainsi je pensais le corps non seulement du ciel, de l’air et de la mer, mais de la terre aussi, perméable à Toi, de sorte que dans toutes ses parties, les plus grandes comme les plus petites, il admît Ta présence, par une secrète inspiration, au-dedans et au-dehors, dirigeant toutes choses que Tu as créées. Ainsi je conjecturais, seulement comme incapable de concevoir autre chose, car c’était faux. Car ainsi une plus grande partie de la terre contiendrait une plus grande portion de Toi, et une moindre, une moindre : et toutes choses seraient de telle sorte pleines de Toi, que le corps d’un éléphant contiendrait plus de Toi, que celui d’un moineau, d’autant qu’il est plus grand, et prend plus de place ; et ainsi Tu ferais les portions séparées de Toi-même présentes aux portions séparées du monde, en fragments, grands aux grands, petits aux petits. Mais tel n’es pas Toi. Mais pas encore avais-Tu éclairé mes ténèbres.
Il me suffisait, Seigneur, d’opposer à ces trompeurs trompés, et babillards muets, puisque Ta parole ne résonnait pas en eux — c’était suffisant ce que, depuis longtemps, alors que nous étions encore à Carthage, Nebridius avait coutume de proposer, ce qui nous faisait chanceler, nous tous qui l’entendions : « Cette dite nation des ténèbres, que les Manichéens ont coutume de placer comme une masse opposée contre Toi, que pouvait-elle T’avoir fait, si Tu avais refusé de combattre avec elle ? Car, s’ils répondaient : "elle T’aurait fait quelque dommage", alors Tu serais sujet à injure et à corruption : mais si elle ne pouvait Te faire aucun dommage, alors aucune raison n’était apportée pour Ton combat avec elle ; et combattre de telle sorte, qu’une certaine portion ou membre de Toi, ou progéniture de Ta Substance même, fût mêlée à des puissances opposées, et des natures non créées par Toi, et fût par elles si loin corrompue et changée en pire, au point d’être tournée du bonheur à la misère, et d’avoir besoin d’assistance, par laquelle elle pût être extirpée et purifiée ; et que cette progéniture de Ta Substance était l’âme, qui, étant asservie, souillée, corrompue, Ton Verbe, libre, pur et entier, pût soulager ; ce Verbe lui-même étant encore corruptible parce qu’il était d’une seule et même Substance. Ainsi donc, s’ils affirmaient que Toi, quoi que Tu sois, c’est-à-dire, Ta Substance par laquelle Tu es, es incorruptible, alors tous ces dires étaient faux et exécrables ; mais s’il est corruptible, l’énoncé même montrait qu’il était faux et révoltant. » Cet argument donc de Nebridius suffisait contre ceux qui méritaient totalement d’être vomis de l’estomac surchargé ; car ils n’avaient aucune échappatoire, sans horrible blasphème du cœur et de la langue, ainsi pensant et parlant de Toi.
Mais moi aussi, jusqu’alors, bien que je tinsse et fusse fermement persuadé que Toi, notre Seigneur, le vrai Dieu, qui fis non seulement nos âmes, mais nos corps, et non seulement nos âmes et nos corps, mais tous les êtres, et toutes choses, étais indéillable et inaltérable, et en aucun degré mutable ; pourtant, je ne comprenais pas, clairement et sans difficulté, la cause du mal. Et pourtant, quelle qu’elle fût, je percevais qu’elle devait être cherchée de telle manière qu’elle ne me contraignît pas à croire le Dieu immuable mutable, de peur que je ne devinsse ce mal que je cherchais. Je la cherchais donc, ainsi libre d’anxiété, certain de la fausseté de ce que soutenaient ceux dont je me détournais de tout mon cœur : car je voyais que, par la recherche de l’origine du mal, ils étaient remplis de mal, en ce qu’ils préféraient penser que Ta substance souffrait le mal plutôt que la leur le commettait.
Et je m’efforçais de percevoir ce que j’entendais maintenant, que le libre arbitre était la cause de notre agissement mauvais, et Ton juste jugement de notre souffrance. Mais je n’étais pas capable de le discerner clairement. Alors donc, m’efforçant de tirer la vision de mon âme de ce puits profond, j’y étais de nouveau plongé, et m’efforçant souvent, j’y étais replongé aussi souvent. Mais cela me souleva un peu vers Ta lumière, que je savais aussi bien que j’avais une volonté, que je vivais : quand donc je voulais ou ne voulais rien, j’étais très sûr que nul autre que moi-même ne voulait et ne voulait pas : et je voyais presque que là était la cause de mon péché. Mais ce que je faisais contre ma volonté, je voyais que je le subissais plutôt que je ne le faisais, et je ne jugeais pas que ce fût ma faute, mais mon châtiment ; par lequel, cependant, tenant Toi pour juste, je confessais rapidement que je n’étais pas injustement puni. Mais encore je disais : Qui m’a fait ? N’est-ce pas mon Dieu, qui n’est pas seulement bon, mais la bonté même ? D’où alors suis-je venu à vouloir le mal et ne pas vouloir le bien, de sorte que je suis ainsi justement puni ? Qui a mis cela en moi, et greffé en moi cette plante d’amertume, vu que j’étais totalement formé par mon très doux Dieu ? Si le diable en était l’auteur, d’où vient ce même diable ? Et s’il est aussi, par sa propre volonté perverse, d’un bon ange devenu un diable, d’où, encore, est venue en lui cette mauvaise volonté par laquelle il est devenu un diable, vu que toute la nature des anges a été faite par ce très bon Créateur ? Par ces pensées, j’étais de nouveau enfoncé et étouffé ; pourtant non pas descendu jusqu’à cet enfer d’erreur (où nul homme ne se confesse à Toi), de penser plutôt que Tu souffres le mal, que l’homme le fait.
Car je m’efforçais de telle sorte de trouver le reste, comme quelqu’un qui avait déjà trouvé que l’incorruptible devait nécessairement être meilleur que le corruptible : et Toi donc, quoi que Tu fusses, je confessais que Tu étais incorruptible. Car jamais âme n’a été, ni ne sera, capable de concevoir quelque chose qui puisse être meilleur que Toi, qui es le souverain et le meilleur bien. Mais puisque très véritablement et certainement, l’incorruptible est préférable au corruptible (comme je le préférais maintenant), alors, si Tu n’étais pas incorruptible, j’aurais pu en pensée arriver à quelque chose de meilleur que mon Dieu. Là donc où je voyais l’incorruptible préférable au corruptible, là je devais Te chercher, et là observer « en quoi le mal lui-même était » ; c’est-à-dire, d’où vient la corruption, par laquelle Ta substance ne peut en aucune façon être altérée. Car la corruption n’altère en aucune manière notre Dieu ; par aucune volonté, par aucune nécessité, par aucun hasard imprévu : parce qu’Il est Dieu, et ce qu’Il veut est bon, et Lui-même est ce bien ; mais être corrompu n’est pas bon. Et Tu n’es pas contre Ta volonté contraint à quelque chose, puisque Ta volonté n’est pas plus grande que Ta puissance. Mais elle devrait être plus grande, si Toi-même étais plus grand que Toi-même. Car la volonté et la puissance de Dieu sont Dieu Lui-même. Et qu’est-ce qui peut être imprévu pour Toi, qui sais toutes choses ? Et il n’y a aucune nature dans les choses, que Tu ne connaisses. Et que devrions-nous dire de plus, « pourquoi cette substance qui est Dieu ne devrait pas être corruptible », vu que si elle l’était, elle ne serait pas Dieu ?
Et je cherchais « d’où est le mal », et je cherchais d’une mauvaise manière ; et je ne voyais pas le mal dans ma recherche même. Je plaçais maintenant devant la vue de mon esprit toute la création, tout ce que nous pouvons y voir (comme la mer, la terre, l’air, les étoiles, les arbres, les créatures mortelles) ; oui, et tout ce que nous n’y voyons pas, comme le firmament du ciel, tous les anges de plus, et tous les habitants spirituels de celui-ci. Mais ces êtres mêmes, comme s’ils étaient des corps, mon imagination les disposait dans l’espace, et je fis une grande masse de Ta création, distinguée quant aux sortes de corps ; certains, de vrais corps, certains, ce que j’avais moi-même feint pour des esprits. Et cette masse, je la fis énorme, non telle qu’elle était (ce que je ne pouvais savoir), mais telle que je la pensais convenable, pourtant de toute façon finie. Mais Toi, ô Seigneur, je T’imaginais de toute part l’environnant et le pénétrant, bien que de toute façon infini : comme s’il y avait une mer, partout, et de tous côtés, à travers un espace incommensurable, une seule mer sans bornes, et qu’elle contînt en elle quelque éponge, énorme, mais bornée ; cette éponge devrait nécessairement, dans toutes ses parties, être remplie par cette mer incommensurable : ainsi je concevais Ta création, elle-même finie, pleine de Toi, l’Infini ; et je disais : Voici Dieu, et voici ce que Dieu a créé ; et Dieu est bon, oui, très puissamment et incomparablement meilleur que toutes ces choses : mais pourtant Lui, le Bon, les a créées bonnes ; et vois comment Il les environne et les remplit. Où est le mal alors, et d’où, et comment s’y est-il glissé ? Quelle est sa racine, et quelle sa semence ? Ou n’a-t-il aucun être ? Pourquoi alors craignons-nous et évitons-nous ce qui n’est pas ? Ou si nous le craignons en vain, alors ce mal même est le mal, par lequel l’âme est ainsi vainement aiguillonnée et torturée. Oui, et d’autant plus grand mal, que nous n’avons rien à craindre, et pourtant nous craignons. Donc soit c’est le mal que nous craignons, soit le mal est que nous craignons. D’où est-il alors ? Vu que Dieu, le Bon, a créé toutes ces choses bonnes. Lui en effet, le plus grand et principal Bien, a créé ces biens moindres ; pourtant Créateur et créés, tous sont bons. D’où est le mal ? Ou, y avait-il quelque mauvaise matière de laquelle Il fit, et forma, et ordonna cela, mais laissa quelque chose en elle qu’Il ne convertit pas en bien ? Pourquoi ainsi alors ? N’avait-Il aucune puissance de tourner et changer le tout, de sorte qu’aucun mal ne restât en elle, vu qu’Il est Tout-puissant ? Enfin, pourquoi voudrait-Il faire quelque chose du tout de cela, et non plutôt par la même Toute-puissance faire qu’elle ne fût pas du tout ? Ou, pouvait-elle alors être contre Sa volonté ? Ou si elle était de toute éternité, pourquoi souffrit-Il qu’elle fût ainsi pendant des espaces infinis de temps passés, et fut-Il satisfait si longtemps après d’en faire quelque chose ? Ou s’Il était soudainement satisfait maintenant d’effectuer quelque chose, cela plutôt le Tout-puissant aurait dû effectuer, que cette mauvaise matière ne fût pas, et que Lui seul fût, le tout, vrai, souverain et infini Bien. Ou s’il n’était pas bon que Lui qui était bon ne façonnât et ne créât pas aussi quelque chose qui fût bon, alors, cette mauvaise matière étant enlevée et réduite à rien, Il pourrait former une bonne matière, de laquelle créer toutes choses. Car Il ne serait pas Tout-puissant, s’Il ne pouvait créer quelque chose de bon sans l’aide de cette matière qu’Il n’avait pas Lui-même créée. Ces pensées, je les faisais tourner dans mon cœur misérable, surchargé de soins les plus rongeants, de peur que je ne mourusse avant d’avoir trouvé la vérité ; pourtant la foi de Ton Christ, notre Seigneur et Sauveur, professée dans l’Église catholique, était fermement fixée dans mon cœur, sur beaucoup de points, en vérité, encore informés, et fluctuants par rapport à la règle de doctrine ; pourtant mon esprit ne l’abandonna pas totalement, mais y puisa plutôt chaque jour de plus en plus.
À cette époque, j’avais également rejeté les divinations mensongères et les folies impies des astrologues. Que Tes propres miséricordes, du plus profond de mon âme, Te confessent ceci aussi, ô mon Dieu. Car Toi, Toi seul (car qui d’autre nous rappelle de la mort de toutes les erreurs, sinon la Vie qui ne peut mourir, et la Sagesse qui, n’ayant besoin d’aucune lumière, illumine les esprits qui en ont besoin, par laquelle l’univers est dirigé, jusqu’aux feuilles tourbillonnantes des arbres ?), Tu as pourvu à mon obstination avec laquelle je luttais contre Vindicianus, un vieillard sagace, et Nebridius, un jeune homme aux talents admirables ; le premier affirmant avec véhémence, et le second disant souvent (quoique avec quelque doute) : « Qu’il n’existe aucun art pour prévoir les choses à venir, mais que les conjectures des hommes sont une sorte de loterie, et que, parmi les nombreuses choses qu’ils disent devoir arriver, certaines surviennent effectivement, à l’insu de ceux qui parlent, qui les rencontrent par hasard à force de parler. »
Tu m’as donc procuré un ami, qui n’était pas un consultant négligent des astrologues, ni très habile dans ces arts, mais (comme je l’ai dit) un curieux consultant auprès d’eux, et sachant pourtant quelque chose qu’il disait avoir entendu de son père, dont il ne savait pas jusqu’où cela allait pour renverser l’estime de cet art. Cet homme, Firminus de son nom, ayant reçu une éducation libérale et bien instruit en rhétorique, me consultait, en tant qu’ami très cher, sur ce que je pensais, selon ses prétendues constellations, de certaines affaires où ses espoirs mondains avaient grandi ; et moi, qui avais commencé à pencher vers l’opinion de Nebridius, je ne refusai pas tout à fait de conjecturer et de lui dire ce qui me venait à l’esprit irrésolu, mais j’ajoutai que j’étais maintenant presque persuadé qu’il ne s’agissait là que de folies vides et ridicules. Là-dessus, il me raconta que son père avait été très curieux de ces livres et avait un ami aussi ardent qu’lui, qui, par leurs études et leurs conférences communes, attisaient la flamme de leur affection pour ces jouets, au point qu’ils observaient les moments où les animaux domestiques, qui se reproduisaient autour de leurs maisons, mettaient bas, et notaient ensuite la position relative des cieux, afin de faire de nouvelles expériences dans ce soi-disant art.
Il dit alors avoir entendu de son père qu’au moment où sa mère était sur le point de le mettre au monde, lui Firminus, une servante de cet ami de son père était également enceinte, ce qui ne pouvait échapper à son maître, qui prenait soin avec la plus exacte diligence de connaître les naissances de ses chiots eux-mêmes. Et il advint que (l’un pour sa femme, et l’autre pour sa servante, avec la plus minutieuse observation, comptant les jours, les heures, voire les plus petites divisions des heures) tous deux furent délivrés au même instant ; de sorte que tous deux furent contraints d’admettre les mêmes constellations, jusque dans les moindres points, l’un pour son fils, l’autre pour son esclave nouveau-né. Car, aussitôt que les femmes commençaient à être en travail, ils se prévenaient mutuellement de ce qui se passait dans leurs maisons, et avaient des messagers prêts à s’envoyer l’un à l’autre dès qu’ils auraient avis de la naissance effective, ce dont ils avaient facilement pris les dispositions, chacun dans sa province, pour donner une information instantanée. Ainsi donc, les messagers des parties respectives se rencontrèrent, affirmait-il, à une distance si égale de chaque maison que ni l’un ni l’autre ne pouvait discerner aucune différence dans la position des étoiles, ou aucun autre point minutieux ; et pourtant Firminus, né dans un rang élevé au sein de la maison de ses parents, parcourut le cours de sa vie sur des chemins dorés, s’accrut en richesses, fut élevé aux honneurs, tandis que cet esclave continua de servir ses maîtres sans aucun relâchement de son joug, comme me le disait Firminus, qui le connaissait.
En entendant et en croyant ces choses, racontées par quelqu’un d’une telle crédibilité, toute ma résistance s’effondra ; et d’abord, je m’efforçai de détourner Firminus lui-même de cette curiosité, en lui disant qu’en inspectant ses constellations, si je devais prédire la vérité, j’aurais dû y voir des parents éminents parmi leurs voisins, une famille noble dans sa propre cité, une haute naissance, une bonne éducation, une instruction libérale. Mais si cet esclave m’avait consulté sur les mêmes constellations, puisqu’elles étaient aussi les siennes, j’aurais dû encore (pour lui dire aussi la vérité) y voir une lignée des plus abjectes, une condition servile, et tout le reste en contradiction totale avec le premier. D’où, si je disais la vérité, je devrais, à partir des mêmes constellations, parler diversement, ou si je disais la même chose, parler faussement : il en résultait donc très certainement que tout ce qui était dit de vrai en considérant les constellations, n’était pas dit par art, mais par hasard ; et tout ce qui était dit de faux ne provenait pas d’une ignorance de l’art, mais de l’échec du hasard.
Une brèche ainsi ouverte, ruminant en moi-même sur des choses semblables, afin qu’aucun de ces radoteurs (qui vivaient d’un tel métier, et que je brûlais d’attaquer et de confondre par la dérision) ne pût arguer contre moi que Firminus m’avait informé faussement, ou son père lui, je portai mes pensées sur ceux qui naissent jumeaux, qui, pour la plupart, sortent du sein si près l’un de l’autre que le faible intervalle (quelle que soit la force que les gens prétendent qu’il a dans la nature des choses) ne peut être noté par l’observation humaine, ni être exprimé du tout dans ces figures que l’astrologue doit inspecter pour prononcer la vérité. Pourtant, elles ne peuvent être vraies : car en regardant les mêmes figures, il aurait dû prédire la même chose pour Ésaü et Jacob, alors que la même chose ne leur est pas arrivée. Par conséquent, il doit parler faussement ; ou s’il parle vrai, alors, en regardant les mêmes figures, il ne doit pas donner la même réponse. Ce n’est donc pas par l’art, mais par le hasard qu’il parlerait vrai. Car Toi, ô Seigneur, très juste Gouverneur de l’Univers, alors que les consultants et les consultés ne le savent pas, Tu fais, par Ton inspiration cachée, que le consultant entende ce qu’il doit entendre, selon les mérites cachés des âmes, hors de la profondeur insondable de Ton juste jugement, à Qui nul ne doit dire : Qu’est-ce ceci ? Pourquoi cela ? Qu’il ne le dise pas ainsi, car il est homme.
Maintenant donc, ô mon Aide, Tu m’avais délié de ces chaînes : et je cherchais « d’où vient le mal » et je ne trouvais aucun chemin. Mais Tu ne souffris pas que je fusse emporté par aucune fluctuation de pensée loin de la Foi par laquelle je Te croyais, Toi, être, et Ton essence être immuable, et que Tu prends soin des hommes et les jugeras, et que dans le Christ, Ton Fils, notre Seigneur, et les Saintes Écritures, que l’autorité de Ton Église catholique m’imposait, Tu avais tracé le chemin du salut de l’homme, vers cette vie qui doit être après cette mort. Ces choses étant sûrement et inébranlablement fixées dans mon esprit, je cherchais anxieusement « d’où était le mal ? » Quels étaient les tourments de mon cœur en travail, quels gémissements, ô mon Dieu ! Pourtant, même là, Tes oreilles étaient ouvertes, et je ne le savais pas ; et quand dans le silence je cherchais avec véhémence, ces contritions silencieuses de mon âme étaient de grands cris vers Ta miséricorde. Tu savais ce que je souffrais, et personne d’autre. Car qu’était-ce qui, de là, s’écoulait par ma langue dans les oreilles de mes amis les plus intimes ? Le tumulte entier de mon âme, pour lequel ni le temps ni les mots ne suffisaient, leur parvenait-il ? Pourtant, tout montait à Ton audition, tout ce que je rugissais du fond des gémissements de mon cœur ; et mon désir était devant Toi, et la lumière de mes yeux n’était pas avec moi : car elle était au-dedans, et moi au-dehors : elle n’était pas confinée à un lieu, mais j’étais attentif aux choses contenues dans le lieu, et là je ne trouvais aucun lieu de repos, et elles ne me recevaient pas de telle sorte que je pusse dire : « C’est assez », « c’est bien » : et elles ne me permettaient pas non plus de retourner là où il pourrait m’être assez bien. Car j’étais supérieur à ces choses, mais inférieur à Toi ; et Tu es ma vraie joie quand je Te suis soumis, et Tu m’avais soumis ce que Tu avais créé au-dessous de moi. Et c’était là le vrai tempérament et la région médiane de ma sécurité, de demeurer dans Ton Image, et en Te servant, de gouverner le corps. Mais quand je me suis élevé orgueilleusement contre Toi, et que j’ai couru contre le Seigneur avec mon cou, avec les bosses épaisses de mon bouclier, ces choses inférieures elles-mêmes ont été placées au-dessus de moi, et m’ont accablé, et il n’y avait nulle part de répit ou d’espace pour respirer. Elles rencontraient ma vue de tous côtés par monceaux et par troupes, et dans ma pensée, leurs images se présentaient sans être cherchées, alors que je voulais revenir à Toi, comme si elles voulaient me dire : « Où vas-tu, indigne et souillé ? » Et ces choses avaient grandi de ma blessure ; car Tu « humiliais l’orgueilleux comme un blessé », et c’était par ma propre enflure que j’étais séparé de Toi ; oui, mon visage gonflé d’orgueil fermait mes yeux.
Mais Toi, Seigneur, Tu demeures à jamais, pourtant Tu n’es pas en colère contre nous pour toujours ; parce que Tu as pitié de notre poussière et de notre cendre, et il a plu à Tes yeux de réformer mes difformités ; et par des aiguillons intérieurs Tu m’as réveillé, pour que je sois mal à l’aise, jusqu’à ce que Tu sois manifesté à ma vue intérieure. Ainsi, par la main secrète de Ton remède, mon enflure fut abaissée, et la vue troublée et obscurcie de mon esprit, par les onctions cuisantes des douleurs salutaires, fut guérie de jour en jour.
Et Toi, voulant d’abord me montrer comment Tu résistes aux orgueilleux, mais donnes la grâce aux humbles, et par quel grand acte de Ta miséricorde Tu avais tracé aux hommes le chemin de l’humilité, en ce que Ton Verbe a été fait chair et a habité parmi les hommes : Tu me procuras, par le moyen d’un homme bouffi d’un orgueil des plus dénaturés, certains livres des Platoniciens, traduits du grec en latin. Et là-dedans je lus, non pas certes dans les mêmes mots, mais dans le même dessein, soutenu par beaucoup de raisons diverses, qu’Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu : Celui-ci était au commencement avec Dieu : toutes choses ont été faites par Lui, et sans Lui rien n’a été fait : ce qui a été fait par Lui est vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise. Et que l’âme de l’homme, bien qu’elle rende témoignage à la lumière, n’est pourtant pas elle-même cette lumière ; mais le Verbe de Dieu, étant Dieu, est cette vraie lumière qui éclaire tout homme venant dans le monde. Et qu’Il était dans le monde, et que le monde a été fait par Lui, et que le monde ne L’a pas connu. Mais, qu’Il est venu chez les Siens, et que les Siens ne L’ont pas reçu ; mais à tous ceux qui L’ont reçu, Il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu, à tous ceux qui croient en Son nom ; cela, je ne l’ai pas lu là.
Encore, je lus là que Dieu le Verbe est né non de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l’homme, ni de la volonté de la chair, mais de Dieu. Mais que le Verbe a été fait chair et a habité parmi nous, je ne l’ai pas lu là. Car je traçais dans ces livres qu’il était dit de maintes façons diverses, que le Fils était dans la forme du Père, et ne pensait pas que ce fût une usurpation d’être égal à Dieu, car par nature Il était la même Substance. Mais qu’Il S’est vidé Lui-même, prenant la forme d’un serviteur, étant fait à la ressemblance des hommes, et trouvé en façon comme un homme, S’est humilié Lui-même, et est devenu obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix : c’est pourquoi Dieu L’a exalté d’entre les morts, et Lui a donné un nom au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, des choses dans le ciel, et des choses sur la terre, et des choses sous la terre ; et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus Christ est dans la gloire de Dieu le Père ; ces livres ne l’ont pas. Car qu’avant tous les temps et au-dessus de tous les temps Ton Fils Unique demeure immuable, coéternel avec Toi, et que de Sa plénitude les âmes reçoivent pour être bénies ; et que par la participation de la sagesse qui demeure en elles, elles sont renouvelées pour être sages, cela y est. Mais qu’au temps marqué Il est mort pour les impies ; et que Tu n’as pas épargné Ton Fils Unique, mais que Tu L’as livré pour nous tous, cela n’y est pas. Car Tu as caché ces choses aux sages, et les as révélées aux tout-petits ; afin que ceux qui peinent et sont chargés puissent venir à Lui, et qu’Il les rafraîchisse, parce qu’Il est doux et humble de cœur ; et les doux, Il les dirige dans le jugement, et les humbles, Il leur enseigne Ses voies, contemplant notre petitesse et notre peine, et pardonnant tous nos péchés. Mais ceux qui sont élevés dans la marche hautaine de quelque science prétendue plus sublime, ne L’entendent pas dire : Apprenez de Moi, car Je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes. Bien qu’ils connussent Dieu, ils ne L’ont pas glorifié comme Dieu, ni ne Lui ont rendu grâces, mais ils sont devenus vains dans leurs pensées ; et leur cœur insensé a été obscurci ; professant qu’ils étaient sages, ils sont devenus fous.
Et c’est pourquoi je lus là aussi, qu’ils avaient changé la gloire de Ta nature incorruptible en idoles et formes diverses, en la ressemblance de l’image de l’homme corruptible, et des oiseaux, et des bêtes, et des reptiles ; à savoir, en cette nourriture égyptienne pour laquelle Ésaü perdit son droit d’aînesse, car Ton peuple premier-né adora la tête d’une bête à quatre pattes au lieu de Toi ; retournant en cœur vers l’Égypte ; et courbant Ton image, leur propre âme, devant l’image d’un veau qui mange du foin. Ces choses, je les ai trouvées là, mais je ne m’en suis pas nourri. Car il T’a plu, ô Seigneur, d’ôter l’opprobre de la diminution de Jacob, afin que le plus grand servît le plus jeune : et Tu as appelé les Gentils à Ton héritage. Et j’étais venu à Toi d’entre les Gentils ; et j’ai porté mon esprit sur l’or que Tu as voulu que Ton peuple prît en Égypte, voyant qu’il était Tien, où qu’il fût. Et aux Athéniens Tu as dit par Ton Apôtre, qu’en Toi nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes, comme l’un de leurs propres poètes l’avait dit. Et en vérité, ces livres venaient de là. Mais je n’ai pas porté mon esprit sur les idoles de l’Égypte, qu’ils servaient avec Ton or, eux qui ont changé la vérité de Dieu en mensonge, et ont adoré et servi la créature plutôt que le Créateur.
Et étant ainsi admonesté de revenir à moi-même, je suis entré au-dedans de moi-même, Toi étant mon Guide : et j’en étais capable, car Tu étais devenu mon Aide. Et je suis entré et j’ai contemplé avec l’œil de mon âme (tel qu’il était), au-dessus de ce même œil de mon âme, au-dessus de mon esprit, la Lumière Immuable. Non pas cette lumière ordinaire, que toute chair peut regarder, ni comme une plus grande du même genre, comme si l’éclat de celle-ci était plusieurs fois plus brillant, et que par sa grandeur elle occupât tout l’espace. Non pas telle était cette lumière, mais une autre, oui, bien autre que celles-ci. Elle n’était pas au-dessus de mon âme, comme l’huile est au-dessus de l’eau, ni comme le ciel au-dessus de la terre : mais au-dessus, parce qu’Elle m’a fait ; et moi au-dessous d’Elle, parce que j’ai été fait par Elle. Celui qui connaît la Vérité, connaît ce qu’est cette Lumière ; et celui qui La connaît, connaît l’éternité. L’Amour la connaît. Ô Vérité qui es l’Éternité ! et Amour qui es la Vérité ! et Éternité qui es l’Amour ! Tu es mon Dieu, vers Toi je soupire nuit et jour. Toi, quand je T’ai connu pour la première fois, Tu m’as élevé, pour que je visse qu’il y avait ce que je pouvais voir, et que je n’étais pas encore tel que je pusse voir. Et Tu as repoussé la faiblesse de ma vue, en faisant jaillir Tes rayons de lumière sur moi très fortement, et j’ai tremblé d’amour et de crainte : et je me suis perçu comme étant loin de Toi, dans la région de la dissemblance, comme si j’entendais Ta voix d’en haut : « Je suis la nourriture des hommes faits ; grandis, et tu te nourriras de Moi ; et tu ne Me convertiras pas en toi, comme la nourriture de ta chair, mais tu seras converti en Moi. » Et j’ai appris que Tu châties l’homme pour son iniquité, et Tu as fait que mon âme se consume comme une araignée. Et j’ai dit : « La Vérité est-elle donc rien, parce qu’elle n’est pas diffusée à travers un espace fini ou infini ? » Et Tu m’as crié de loin : « Oui, en vérité, JE SUIS CE QUI SUIS. » Et j’ai entendu, comme le cœur entend, et je n’avais pas de place pour le doute, et j’aurais plutôt douté que je vis, que de douter que la Vérité n’est pas, qui est clairement vue, étant comprise par les choses qui sont faites.
Et j’ai contemplé les autres choses au-dessous de Toi, et j’ai perçu qu’elles ne sont ni tout à fait, ni ne sont pas tout à fait, car elles sont, puisqu’elles sont de Toi, mais ne sont pas, parce qu’elles ne sont pas ce que Tu es. Car cela est vraiment qui demeure immuablement. Il est donc bon pour moi de m’attacher à Dieu ; car si je ne demeure pas en Lui, je ne peux pas en moi-même ; mais Lui demeurant en Lui-même, renouvelle toutes choses. Et Tu es le Seigneur mon Dieu, puisque Tu n’as pas besoin de ma bonté.
Et il m’a été manifesté que ces choses sont bonnes qui pourtant sont corrompues ; qui n’étaient ni souverainement bonnes, ni ne pourraient être corrompues si elles n’étaient bonnes : car si elles étaient souverainement bonnes, elles seraient incorruptibles ; si elles n’étaient pas bonnes du tout, il n’y aurait rien en elles à corrompre. Car la corruption nuit, mais si elle ne diminuait pas la bonté, elle ne pourrait nuire. Ou bien la corruption ne nuit pas, ce qui ne se peut ; ou, ce qui est très certain, tout ce qui est corrompu est privé de bien. Mais s’ils sont privés de tout bien, ils cesseront d’être. Car s’ils sont, et qu’ils ne puissent désormais plus être corrompus, ils seront meilleurs qu’avant, parce qu’ils demeureront incorruptiblement. Et quoi de plus monstrueux que d’affirmer que les choses deviennent meilleures en perdant tout leur bien ? Par conséquent, s’ils sont privés de tout bien, ils ne seront plus. Tant donc qu’ils sont, ils sont bons : par conséquent, tout ce qui est, est bon. Ce mal donc que je cherchais, d’où il est, n’est pas une substance : car s’il était une substance, il serait bon. Car soit ce serait une substance incorruptible, et ainsi un bien souverain : soit une substance corruptible ; laquelle, si elle n’était bonne, ne pourrait être corrompue. J’ai perçu donc, et il m’a été manifesté que Tu as fait toutes choses bonnes, et il n’y a aucune substance du tout, que Tu n’aies faite ; et parce que Tu n’as pas fait toutes choses égales, c’est pourquoi toutes choses sont ; parce que chacune est bonne, et toutes ensemble très bonnes, parce que notre Dieu a fait toutes choses très bonnes.
Et pour Toi, il n’est absolument rien de mauvais : oui, non seulement pour Toi, mais aussi pour l’ensemble de Ta création, car il n’est rien au-dehors qui puisse faire irruption et corrompre cet ordre que Tu lui as assigné. Mais dans ses parties, certaines choses, parce qu’elles ne s’harmonisent pas avec d’autres, sont tenues pour mauvaises : alors que ces mêmes choses s’harmonisent avec d’autres, et sont bonnes ; et en elles-mêmes sont bonnes. Et toutes ces choses qui ne s’harmonisent pas ensemble, s’harmonisent pourtant avec la partie inférieure, que nous appelons Terre, ayant son propre ciel nuageux et venteux qui s’harmonise avec elle. Loin de moi donc l’idée de dire : « Ces choses ne devraient pas être » : car si je ne voyais que celles-ci, je désirerais certes le meilleur ; mais je dois tout de même, pour ces seules choses, Te louer ; car que Tu sois digne de louanges, cela le montre depuis la terre, les dragons et tous les abîmes, le feu, la grêle, la neige, la glace et le vent de tempête, qui accomplissent Ta parole ; les montagnes et toutes les collines, les arbres fruitiers et tous les cèdres ; les bêtes et tout le bétail, les reptiles et les oiseaux qui volent ; les rois de la terre et tous les peuples, les princes et tous les juges de la terre ; les jeunes hommes et les jeunes filles, les vieillards et les enfants, louez Ton Nom. Mais quand, depuis le ciel, ils Te louent, louez-Le, notre Dieu, dans les hauteurs, tous Tes anges, toutes Tes armées, le soleil et la lune, toutes les étoiles et la lumière, le Ciel des cieux et les eaux qui sont au-dessus des cieux, louez Ton Nom ; je ne désirais plus alors des choses meilleures, parce que je concevais le tout : et avec un jugement plus sain, je comprenais que les choses d’en haut étaient meilleures que celles d’en bas, mais l’ensemble meilleur que celles d’en haut prises isolément.
Il n’y a aucune santé en eux, à qui quoi que ce soit de Ta création déplaît : tout comme il n’y en avait pas en moi, quand beaucoup de choses que Tu as faites me déplaisaient. Et parce que mon âme n’osait pas être mécontente de mon Dieu, elle voulait ne pas tenir pour Tiennes les choses qui lui déplaisaient. De là, elle était tombée dans l’opinion des deux substances, et n’avait aucun repos, mais parlait vainement. Et en revenant de là, elle s’était fait un Dieu à travers d’infinies mesures de tout espace ; et pensait que c’était Toi, et le plaçait dans son cœur ; et était redevenue le temple de sa propre idole, en abomination à Toi. Mais après que Tu aies apaisé ma tête, à mon insu, et fermé mes yeux pour qu’ils ne contemplent pas la vanité, je cessai quelque peu d’être mon ancien moi, et ma frénésie fut endormie ; et je m’éveillai en Toi, et je Te vis infini, mais d’une autre manière, et cette vision ne dérivait pas de la chair.
Et je regardai en arrière vers d’autres choses ; et je vis qu’elles devaient leur être à Toi ; et qu’elles étaient toutes limitées en Toi : mais d’une manière différente ; non pas comme étant dans l’espace ; mais parce que Tu contiens toutes choses dans Ta main, en Ta Vérité ; et toutes choses sont vraies dans la mesure où elles sont ; et il n’y a pas de fausseté, sauf quand on pense qu’est ce qui n’est pas. Et je vis que toutes choses s’harmonisaient, non seulement avec leurs lieux, mais avec leurs saisons. Et que Toi, qui seul es Éternel, Tu n’as pas commencé à agir après d’innombrables espaces de temps écoulés ; car tous les espaces de temps, tant ceux qui sont passés que ceux qui passeront, ne vont ni ne viennent, sinon par Toi, travaillant et demeurant.
Et je perçus et ne trouvai rien d’étrange à ce que le pain, qui est agréable à un palais sain, soit répugnant à celui qui est malade : et pour des yeux endoloris, la lumière est offensante, alors qu’elle est délicieuse pour les yeux sains. Et Ta justice déplaît aux méchants ; bien plus encore la vipère et les reptiles, que Tu as créés bons, s’accordant avec les portions inférieures de Ta Création, avec lesquelles les très méchants s’accordent aussi ; et cela d’autant plus qu’ils sont dissemblables à Toi ; mais avec les créatures supérieures, d’autant plus qu’ils deviennent plus semblables à Toi. Et je demandai ce qu’était l’iniquité, et je trouvai que ce n’était aucune substance, mais la perversion de la volonté, détournée de Toi, ô Dieu, le Suprême, vers ces choses inférieures, rejetant ses entrailles et se gonflant au-dehors.
Et je m’étonnais de T’aimer maintenant, et non un fantasme pour Toi. Et pourtant, je ne me pressais pas de jouir de mon Dieu ; mais j’étais porté vers Toi par Ta beauté, et bientôt entraîné loin de Toi par mon propre poids, sombrant avec douleur dans ces choses inférieures. Ce poids était la coutume charnelle. Pourtant, il demeurait en moi un souvenir de Toi ; et je ne doutais nullement qu’il existât Quelqu’un à qui je puisse m’attacher, mais que je n’étais pas encore tel que je puisse m’attacher à Toi : car le corps qui est corrompu appesantit l’âme, et la tente terrestre accable l’esprit qui médite sur beaucoup de choses. Et j’étais très certain que Tes œuvres invisibles, depuis la création du monde, sont clairement vues, étant comprises par les choses qui sont faites, même Ta puissance éternelle et Ta divinité. Car en examinant d’où il venait que j’admirais la beauté des corps célestes ou terrestres ; et ce qui m’aidait à juger sainement des choses mutables, et à prononcer : « Ceci doit être ainsi, ceci non » ; en examinant, dis-je, d’où il venait que je jugeais ainsi, voyant que je jugeais, j’avais trouvé l’immuable et vraie Éternité de la Vérité au-dessus de mon esprit changeant. Et ainsi, par degrés, je passai des corps à l’âme, qui perçoit par les sens corporels ; et de là à sa faculté intérieure, à laquelle les sens corporels représentent les choses extérieures, jusqu’où atteignent les facultés des bêtes ; et de là encore à la faculté de raison, à laquelle ce qui est reçu des sens du corps est référé pour être jugé. Laquelle, se trouvant elle aussi être en moi une chose variable, s’éleva jusqu’à sa propre intelligence, et détourna mes pensées du pouvoir de l’habitude, se retirant de ces troupes de fantasmes contradictoires ; afin qu’elle pût trouver quelle était cette lumière dont elle était abreuvée, quand, sans aucun doute, elle s’écriait : « Que l’immuable doit être préféré au changeant » ; d’où aussi elle connaissait Cet Immuable, qu’à moins de l’avoir connu d’une certaine façon, elle n’aurait eu aucun fondement sûr pour le préférer au changeant. Et ainsi, par l’éclair d’un regard tremblant, elle parvint à CE QUI EST. Et alors je vis Tes choses invisibles comprises par les choses qui sont faites. Mais je ne pus y fixer mon regard ; et mon infirmité étant repoussée, je fus rejeté sur mes habitudes accoutumées, n’emportant avec moi qu’un souvenir aimant de cela, et un désir de ce dont j’avais, pour ainsi dire, perçu l’odeur, mais dont je n’étais pas encore capable de me nourrir.
Alors je cherchai un moyen d’obtenir la force suffisante pour jouir de Toi ; et je ne le trouvai point, jusqu’à ce que j’embrassasse ce Médiateur entre Dieu et les hommes, l’Homme Christ Jésus, qui est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement, m’appelant et disant : Je suis le chemin, la vérité et la vie, et mêlant cette nourriture que j’étais incapable de recevoir à notre chair. Car le Verbe a été fait chair, afin que Ta sagesse, par laquelle Tu as créé toutes choses, pût fournir du lait à notre état d’enfance. Car je ne m’attachais pas à mon Seigneur Jésus-Christ, moi, humilié, à l’Humble ; ni ne savais-je encore vers quoi Son infirmité nous guiderait. Car Ton Verbe, la Vérité Éternelle, bien au-dessus des parties supérieures de Ta Création, élève les soumis à Soi-même : mais en ce monde inférieur, Il se bâtit une humble demeure de notre argile, par laquelle abaisser ceux qui voudraient être soumis, et les ramener à Lui-même ; apaisant leur enflure, et fomentant leur amour ; afin qu’ils n’aillent pas plus loin dans la confiance en soi, mais consentent plutôt à devenir faibles, voyant devant leurs pieds la Divinité faible en prenant nos tuniques de peau ; et fatigués, ils pourraient se jeter sur Elle, et Elle, se levant, pourrait les soulever.
Mais je pensais autrement ; ne concevant mon Seigneur Christ que comme un homme d’une excellente sagesse, à qui personne ne pouvait être égalé ; surtout parce qu’étant merveilleusement né d’une Vierge, il semblait, en conformité avec cela, par le soin divin pour nous, avoir atteint cette grande éminence d’autorité, pour un exemple de mépris des choses temporelles en vue de l’obtention de l’immortalité. Mais quel mystère résidait dans « Le Verbe a été fait chair », je ne pouvais même l’imaginer. Seulement, j’avais appris de ce qui nous est transmis par écrit à Son sujet, qu’Il mangeait, buvait, dormait, marchait, se réjouissait en esprit, était triste, discourrait ; que cette chair ne s’attachait pas par elle-même à Ton Verbe, mais avec l’âme et l’esprit humains. Tous savent cela qui connaissent l’immuabilité de Ton Verbe, que je connaissais maintenant, autant que je le pouvais, et je n’en doutais nullement. Car, maintenant mouvoir les membres du corps par la volonté, maintenant non, maintenant être ému par quelque affection, maintenant non, maintenant délivrer des paroles sages par des signes humains, maintenant garder le silence, appartient à l’âme et à l’esprit sujets à variation. Et si ces choses étaient faussement écrites de Lui, tout le reste risquerait aussi l’accusation, et il ne resterait dans ces livres aucune foi salvatrice pour l’humanité. Puisqu’elles furent écrites véritablement, je reconnus un homme parfait en Christ ; non le corps d’un homme seulement, ni, avec le corps, une âme sensible sans âme rationnelle, mais l’homme véritable ; que, non seulement comme étant une forme de Vérité, mais pour une certaine grande excellence de la nature humaine et une plus parfaite participation à la sagesse, je jugeais devoir être préféré aux autres. Mais Alypius imaginait que les Catholiques croyaient Dieu si revêtu de chair, qu’en dehors de Dieu et de la chair, il n’y avait aucune âme du tout dans le Christ, et ne pensait pas qu’un esprit humain Lui fût attribué. Et parce qu’il était bien persuadé que les actions rapportées de Lui ne pouvaient être accomplies que par une créature vitale et rationnelle, il se mouvait plus lentement vers la Foi Chrétienne. Mais comprenant après que c’était là l’erreur des hérétiques apollinaristes, il se réjouit et fut conformé à la Foi Catholique. Mais je confesse n’avoir appris que quelque peu plus tard comment, dans ce dicton, Le Verbe a été fait chair, la vérité catholique se distingue de la fausseté de Photinus. Car le rejet des hérétiques fait ressortir plus clairement les dogmes de Ton Église et la saine doctrine. Car il doit aussi y avoir des hérésies, afin que les approuvés soient rendus manifestes parmi les faibles.
Mais ayant alors lu ces livres des Platoniciens, et ayant été ainsi instruit à chercher la vérité incorporelle, je vis Tes choses invisibles, comprises par les choses qui sont faites ; et bien que repoussé, je perçus ce que c’était que j’étais empêché de contempler à travers les ténèbres de mon esprit, étant assuré « Que Tu étais, et que Tu étais infini, et pourtant non diffus dans l’espace, fini ou infini ; et que Tu es véritablement Celui qui est le même toujours, ne variant en aucune partie ni mouvement ; et que toutes les autres choses viennent de Toi, sur ce fondement très sûr, qu’elles sont ». De ces choses j’étais assuré, mais trop incertain pour jouir de Toi. Je babillais comme un homme bien instruit ; mais si je n’avais pas cherché Ta voie dans le Christ notre Sauveur, j’aurais prouvé être, non pas instruit, mais tué. Car déjà j’avais commencé à vouloir paraître sage, étant rempli de mon propre châtiment, pourtant je ne pleurais pas, mais je méprisais plutôt, gonflé par la connaissance. Car où était cette charité bâtissant sur le fondement de l’humilité, qui est Christ Jésus ? ou quand ces livres m’enseigneraient-ils cela ? Sur ceux-ci, je crois, Tu as donc voulu que je tombe, avant que j’étudie Tes Écritures, afin qu’il fût imprimé dans ma mémoire combien j’étais affecté par eux ; et qu’ensuite, quand mes esprits furent domptés par Tes livres, et mes blessures touchées par Tes doigts guérisseurs, je pusse discerner et distinguer entre la présomption et la confession ; entre ceux qui voyaient où ils devaient aller, mais ne voyaient pas le chemin, et le chemin qui conduit non seulement à contempler, mais à habiter dans la patrie béatifique. Car si j’avais d’abord été formé dans Tes Saintes Écritures, et si, dans l’usage familier de celles-ci, Tu m’étais devenu doux, et si j’étais ensuite tombé sur ces autres volumes, ils m’auraient peut-être retiré du solide fondement de la piété, ou, si j’étais demeuré dans cet état salutaire que j’en avais imbibé, j’aurais pu penser qu’il pouvait être obtenu par l’étude de ces livres seuls.
C’est avec le plus grand empressement que je saisis cet écrit vénérable de Ton Esprit ; et principalement l’Apôtre Paul. Sur quoi ces difficultés s’évanouirent, où il me semblait autrefois se contredire lui-même, et le texte de son discours ne pas s’accorder avec les témoignages de la Loi et des Prophètes. Et le visage de cette parole pure m’apparut un et le même ; et j’appris à me réjouir avec tremblement. Ainsi commençai-je ; et toute vérité que j’avais lue dans ces autres livres, je la trouvai ici au milieu de la louange de Ta Grâce ; afin que quiconque voit, ne se glorifie pas comme s’il n’avait pas reçu, non seulement ce qu’il voit, mais aussi qu’il voit (car qu’a-t-il, qu’il n’ait reçu ?), et qu’il puisse être non seulement admonesté de Te contempler, Toi qui es toujours le même, mais aussi guéri, pour Te tenir ; et que celui qui ne peut voir de loin, puisse tout de même marcher sur le chemin, par lequel il peut arriver, et Te contempler, et Te tenir. Car, bien qu’un homme prenne plaisir à la loi de Dieu selon l’homme intérieur, que fera-t-il de cette autre loi dans ses membres qui combat contre la loi de son esprit, et l’emmène captif à la loi du péché qui est dans ses membres ? Car Tu es juste, Seigneur, mais nous avons péché et commis l’iniquité, et avons agi méchamment, et Ta main s’est appesantie sur nous, et nous sommes justement livrés à cet ancien pécheur, le roi de la mort ; parce qu’il persuada notre volonté d’être semblable à sa volonté par laquelle il ne demeura pas dans Ta vérité. Que fera l’homme misérable ? qui le délivrera du corps de sa mort, sinon seulement Ta Grâce, par Jésus-Christ notre Seigneur, que Tu as engendré coéternel, et formé au commencement de Tes voies, en qui le prince de ce monde ne trouva rien digne de mort, pourtant il Le tua, et l’écriture, qui était contraire à nous, fut effacée ? Ces écrits-là ne contiennent pas cela. Ces pages ne présentent pas l’image de cette piété, les larmes de la confession, Ton sacrifice, un esprit troublé, un cœur brisé et contrit, le salut du peuple, la Cité Nuptiale, l’acompte du Saint-Esprit, la Coupe de notre Rédemption. Personne n’y chante, Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu ? car de Lui vient mon salut. Car Il est mon Dieu et mon salut, mon gardien, je ne serai plus ébranlé. Personne là n’entend Son appel, Venez à Moi, vous tous qui peinez. Ils dédaignent d’apprendre de Lui, parce qu’Il est doux et humble de cœur ; car Tu as caché ces choses aux sages et aux prudents, et Tu les as révélées aux petits. Car autre chose est, du sommet hirsute de la montagne, de voir la terre de paix, et de ne trouver aucun chemin pour y aller ; et en vain d’essayer par des voies impraticables, opposées et assiégées par des fugitifs et des déserteurs, sous leur capitaine le lion et le dragon : et autre chose est de rester sur le chemin qui y mène, gardé par l’armée du Général céleste ; où ils ne pillent pas ceux qui ont déserté l’armée céleste ; car ils l’évitent, comme un tourment réel. Ces choses pénétrèrent merveilleusement mes entrailles, quand je lus ce moindre de Tes Apôtres, et eus médité sur Tes œuvres, et tremblai extrêmement.
LIVRE VIII
Ô mon Dieu, laisse-moi, avec action de grâces, me souvenir et confesser devant Toi Tes miséricordes envers moi. Que mes os soient abreuvés de Ton amour, et qu’ils disent devant Toi, Qui est comme Toi, Seigneur ? Tu as rompu mes liens, je T’offrirai le sacrifice d’action de grâces. Et comment Tu les as rompus, je le déclarerai ; et tous ceux qui T’adorent, quand ils entendront cela, diront : « Béni soit le Seigneur, au ciel et sur la terre, grand et merveilleux est son nom ». Tes paroles s’étaient attachées à mon cœur, et j’étais entouré de toutes parts par Toi. De Ta vie éternelle j’étais maintenant certain, bien que je la visse en figure et comme à travers un miroir. Pourtant, j’avais cessé de douter qu’il existât une substance incorruptible, d’où venait toute autre substance ; et je ne désirais plus maintenant être plus certain de Toi, mais plus ferme en Toi. Mais pour ma vie temporelle, tout était chancelant, et mon cœur devait être purgé du vieux levain. Le Chemin, le Sauveur Lui-même, me plaisait, mais je reculais encore devant l’idée de parcourir son étroitesse. Et Tu mis dans mon esprit, et cela parut bon à mes yeux, d’aller voir Simplicianus, qui me semblait être un bon serviteur du Tien ; et Ta grâce brillait en lui. J’avais entendu dire aussi que, dès sa jeunesse, il avait vécu très dévoué à Toi. Maintenant, il était avancé en âge ; et en raison de tant d’années passées dans un suivi si zélé de Tes voies, il me semblait susceptible d’avoir acquis beaucoup d’expérience ; et c’était le cas. De ce trésor, je souhaitais qu’il me dise (lui exposant mes angoisses) quel était le chemin le plus approprié pour quelqu’un dans mon cas de marcher dans Tes sentiers.
Car je voyais l’église pleine ; et l’un allait par ce chemin, l’autre par cet autre. Mais il me déplaisait de mener une vie séculière ; oui, maintenant que mes désirs ne m’enflammaient plus, comme autrefois, d’espoirs d’honneur et de profit, c’était un fardeau très pénible de subir un si lourd esclavage. Car, en comparaison de Ta douceur, et de la beauté de Ta maison que j’aimais, ces choses ne me plaisaient plus. Mais j’étais encore enchaîné par l’amour d’une femme ; et l’Apôtre ne m’interdisait pas de me marier, bien qu’il me conseillât quelque chose de meilleur, souhaitant surtout que tous les hommes fussent comme lui-même était. Mais moi, étant faible, je choisis la place la plus indulgente ; et à cause de cela seul, j’étais ballotté de tous côtés, faible et consumé par des soucis flétrissants, car dans d’autres domaines j’étais contraint contre mon gré de me conformer à une vie mariée, à laquelle j’étais livré et enchaîné. J’avais entendu de la bouche de la Vérité, qu’il y avait des eunuques qui s’étaient faits eunuques pour l’amour du royaume des cieux : mais, dit-Il, que celui qui peut comprendre, comprenne. Assurément, vains sont tous les hommes qui ignorent Dieu, et ne pouvaient, à partir des bonnes choses qui sont vues, découvrir Celui qui est bon. Mais je n’étais plus dans cette vanité ; je l’avais surmontée ; et par le témoignage commun de toutes Tes créatures, je T’avais trouvé, notre Créateur, et Ton Verbe, Dieu avec Toi, et ensemble avec Toi un seul Dieu, par qui Tu as créé toutes choses. Il est encore un autre genre d’impie, qui connaissant Dieu, ne L’a pas glorifié comme Dieu, ni ne Lui a rendu grâces. Dans ceci aussi j’étais tombé, mais Ta main droite m’a soutenu, et m’a retiré de là, et Tu m’as placé là où je pouvais recouvrer. Car Tu as dit à l’homme, Voici, la crainte du Seigneur est la sagesse, et, Ne désire pas paraître sage ; parce que ceux qui s’affirmaient être sages, sont devenus fous. Mais j’avais maintenant trouvé la perle précieuse, que, vendant tout ce que j’avais, j’aurais dû acheter, et j’hésitais.
Je me rendis donc chez Simplicianus, le père d’Ambroise (devenu évêque) dans la réception de Ta grâce, et qu’Ambroise aimait véritablement comme un père. Je lui racontai les dédales de mes égarements. Mais lorsque je mentionnai que j’avais lu certains livres des Platoniciens, que Victorinus, autrefois professeur de rhétorique à Rome (mort chrétien, à ce que j’avais entendu dire), avait traduits en latin, il manifesta sa joie que je ne sois pas tombé sur les écrits d’autres philosophes, pleins de fallaces et de tromperies, selon les rudiments de ce monde, alors que les Platoniciens conduisaient par maints chemins à la croyance en Dieu et en Sa Parole. Puis, pour m’exhorter à l’humilité du Christ, cachée aux sages et révélée aux petits, il me parla de Victorinus lui-même, qu’il avait fort intimement connu lorsqu’il était à Rome : et il raconta à son sujet ce que je ne veux point taire. Car cela contient une grande louange de Ta grâce, à confesser devant Toi, comment ce vieillard, très savant et expert dans les sciences libérales, et qui avait lu et pesé tant d’œuvres des philosophes ; l’instructeur de tant de nobles sénateurs, qui aussi, comme monument de son excellent accomplissement de sa charge, avait (ce que les hommes de ce monde estiment un grand honneur) à la fois mérité et obtenu une statue sur le Forum romain ; lui, jusqu’à cet âge adorateur d’idoles et participant aux rites sacrilèges auxquels presque toute la noblesse de Rome était adonnée, et qui avait inspiré au peuple l’amour d’
Anubis, divinité aboyante, et tous Les monstres divins de toute sorte, qui combattirent Contre Neptune, Vénus et Minerve :
que Rome jadis conquit, et maintenant adorait, tout ce que le vieux Victorinus avait défendu avec une éloquence tonnante pendant tant d’années ; — lui, maintenant, ne rougissait point d’être l’enfant de Ton Christ, et le nouveau-né de Ta fontaine ; soumettant son cou au joug de l’humilité, et abaissant son front devant l’opprobre de la Croix.
Ô Seigneur, Seigneur, Toi qui as incliné les cieux et es descendu, qui as touché les montagnes et elles ont fumé, par quels moyens T’es-Tu introduit dans ce sein ? Il lisait (comme disait Simplicianus) la sainte Écriture, cherchait et fouillait très studieusement tous les écrits chrétiens, et disait à Simplicianus (non ouvertement, mais en privé et en ami) : « Sache que je suis déjà chrétien. » À quoi il répondait : « Je ne le croirai pas, et je ne te compterai pas parmi les chrétiens, à moins que je ne te voie dans l’Église du Christ. » L’autre, par plaisanterie, répliquait : « Les murs font-ils donc les chrétiens ? » Et cela, il le disait souvent, qu’il était déjà chrétien ; et Simplicianus faisait tout aussi souvent la même réponse, et la pointe sur les « murs » était tout aussi souvent renouvelée par l’autre. Car il craignait d’offenser ses amis, fiers adorateurs de démons, du sommet de la dignité babylonienne desquels, comme des cèdres du Liban que le Seigneur n’avait pas encore abattus, il supposait que le poids de l’inimitié tomberait sur lui. Mais après que, par la lecture et une réflexion sérieuse, il eut acquis de la fermeté, et craignit d’être renié par le Christ devant les saints anges s’il craignait maintenant de Le confesser devant les hommes, et s’apparut coupable d’une grave offense en ayant honte des sacrements de l’humilité de Ta Parole, et non honte des rites sacrilèges de ces fiers démons dont il avait imité l’orgueil et adopté les rites, il devint hardi face à la vanité, et honteux devant la vérité, et soudainement et à l’improviste dit à Simplicianus (comme celui-ci me le raconta) : « Allons à l’Église ; je souhaite être fait chrétien. » Mais celui-ci, ne se contenant pas de joie, alla avec lui. Et ayant été admis au premier sacrement et devenu catéchumène, peu après, il donna son nom pour être régénéré par le baptême, Rome s’étonnant, l’Église se réjouissant. Les orgueilleux virent et furent courroucés ; ils grinçaient des dents et se dissipaient. Mais le Seigneur Dieu était l’espérance de Ton serviteur, et il ne regarda point les vanités et la folie mensongère.
Pour conclure, lorsque l’heure fut venue de faire profession de sa foi (ce que, à Rome, ceux qui sont sur le point d’approcher de Ta grâce livrent, depuis un lieu élevé, à la vue de tous les fidèles, sous une forme déterminée de paroles apprises par cœur), les prêtres, dit-il, offrirent à Victorinus (comme on le faisait pour ceux qui semblaient devoir être alarmés par la timidité) de faire sa profession plus en privé : mais il choisit plutôt de professer son salut en présence de la sainte multitude. « Car ce n’était pas le salut qu’il enseignait en rhétorique, et pourtant il l’avait publiquement professé : combien moins devrait-il donc, en prononçant Ta parole, redouter Ton doux troupeau, lui qui, en prononçant ses propres paroles, n’avait pas craint une multitude en délire ! » Quand donc il monta pour faire sa profession, tous, comme ils le connaissaient, chuchotèrent son nom les uns aux autres avec une voix de félicitations. Et qui là ne le connaissait pas ? Et un sourd murmure courut à travers toutes les bouches de la multitude en liesse : Victorinus ! Victorinus ! Soudain fut l’éclat de ravissement qu’ils le vissent ; soudain furent-ils apaisés pour qu’ils pussent l’entendre. Il prononça la vraie foi avec une excellente hardiesse, et tous souhaitaient l’attirer dans leur cœur même ; oui, par leur amour et leur joie, ils l’y attirèrent, telles étaient les mains avec lesquelles ils l’attiraient.
Bon Dieu ! qu’arrive-t-il à l’homme pour qu’il se réjouisse davantage du salut d’une âme désespérée, et délivrée d’un plus grand péril, que s’il y avait toujours eu espoir en lui, ou que le danger eût été moindre ? Car ainsi, Toi aussi, Père miséricordieux, Tu te réjouis davantage d’un seul pénitent que de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance. Et avec beaucoup de joie nous entendons, si souvent que nous entendons avec quelle joie la brebis qui s’était égarée est ramenée sur l’épaule du berger, et la drachme restituée à Ton trésor, les voisins se réjouissant avec la femme qui l’a trouvée ; et la joie du service solennel de Ta maison force aux larmes, quand dans Ta maison il est lu au sujet de Ton fils cadet, qu’il était mort et qu’il revit ; avait été perdu et est retrouvé. Car Tu te réjouis en nous, et dans Tes saints anges, saints par la sainte charité. Car Tu es toujours le même ; car toutes les choses qui ne demeurent pas les mêmes ni pour toujours, Tu les connais pour toujours de la même manière.
Qu’arrive-t-il donc dans l’âme, quand elle est plus ravie de trouver ou de recouvrer les choses qu’elle aime que si elle les avait toujours eues ? Oui, et d’autres choses en témoignent ; et toutes choses sont pleines de témoins, criant : « Ainsi en est-il. » Le commandant victorieux triomphe ; pourtant il n’eût pas vaincu s’il n’avait combattu ; et plus il y avait de péril dans la bataille, d’autant plus de joie y a-t-il dans le triomphe. La tempête secoue les marins, menace de naufrage ; tous pâlissent à l’approche de la mort ; le ciel et la mer s’apaisent, et ils sont extrêmement joyeux, comme ayant eu extrêmement peur. Un ami est malade, et son pouls menace de danger ; tous ceux qui aspirent à son rétablissement sont malades d’esprit avec lui. Il est rétabli, bien qu’il ne marche pas encore avec sa vigueur d’autrefois ; pourtant il y a une telle joie, qui n’existait pas quand auparavant il marchait sain et fort. Oui, les plaisirs mêmes de la vie humaine, les hommes les acquièrent par des difficultés, non pas seulement ceux qui tombent sur nous à l’improviste, et contre notre volonté, mais même par une peine choisie et avide de plaisir. Manger et boire n’ont aucun plaisir, à moins que ne précède le tiraillement de la faim et de la soif. Les hommes, adonnés à la boisson, mangent certains mets salés pour se procurer une chaleur gênante, que la boisson, en apaisant, rend plaisante. Il est aussi ordonné que la fiancée ne soit pas donnée aussitôt, de peur qu’en tant qu’époux il ne tienne pour peu ce que, en tant que fiancé, il ne soupirait pas après.
Cette loi tient dans la joie impure et maudite ; elle tient dans la joie permise et légale ; elle tient dans la plus pure perfection de l’amitié ; elle tient en celui qui était mort et qui revit ; qui avait été perdu et fut retrouvé. Partout la plus grande joie est introduite par la plus grande douleur. Que signifie ceci, ô Seigneur mon Dieu, tandis que Tu es éternellement joie à Toi-même, et que certaines choses autour de Toi se réjouissent éternellement en Toi ? Que signifie ceci, que cette portion des choses ainsi flue et reflue, tour à tour mécontente et réconciliée ? Est-ce là leur mesure assignée ? Est-ce là tout ce que Tu leur as imparti, alors que, depuis les cieux les plus hauts jusqu’à la terre la plus basse, depuis le commencement du monde jusqu’à la fin des âges, depuis l’ange jusqu’au ver, depuis le premier mouvement jusqu’au dernier, Tu places chacune à sa place, et réalises chacune en sa saison, toute chose bonne selon son espèce ? Malheur à moi ! comme Tu es haut dans les hauteurs, et comme Tu es profond dans les profondeurs ! Et Tu ne t’éloignes jamais, et nous retournons à Toi à peine.
Lève-Toi, Seigneur, et agis ; réveille-nous et rappelle-nous ; embrase-nous et attire-nous ; enflamme, deviens doux pour nous, aimons maintenant, courons. Beaucoup, d’un enfer plus profond d’aveuglement que Victorinus, ne retournent-ils pas à Toi, n’approchent-ils pas, et ne sont-ils pas éclairés, recevant cette Lumière, que ceux qui reçoivent, reçoivent de Toi le pouvoir de devenir Tes fils ? Mais s’ils sont moins connus des nations, même ceux qui les connaissent se réjouissent moins pour eux. Car quand beaucoup se réjouissent ensemble, chacun a aussi une joie plus exubérante parce qu’ils sont embrasés et enflammés les uns par les autres. Encore, parce que ceux qui sont connus de beaucoup influencent davantage vers le salut, et ouvrent la voie à beaucoup pour suivre. Et c’est pourquoi ceux qui les ont précédés se réjouissent aussi beaucoup en eux, parce qu’ils ne se réjouissent pas en eux seuls. Car loin de nous que dans Ton tabernacle les personnes des riches soient acceptées avant les pauvres, ou les nobles avant les ignobles ; voyant plutôt que Tu as choisi les choses faibles du monde pour confondre les fortes ; et les choses viles de ce monde, et les choses méprisées Tu as choisies, et ces choses qui ne sont pas, afin de réduire à néant les choses qui sont. Et pourtant, même ce moindre de Tes apôtres, par la langue duquel Tu fis retentir ces paroles, quand, par son combat, Paulus le proconsul, son orgueil vaincu, fut fait passer sous le joug facile de Ton Christ, et devint un provincial du grand Roi ; il fut aussi heureux, pour son nom précédent Saul, d’être appelé Paul, en témoignage d’une si grande victoire. Car l’ennemi est plus vaincu en un seul, de qui il a plus de prise ; par qui il a prise sur plus. Mais les orgueilleux, il en a plus de prise, à travers leur noblesse ; et par eux, de plus à travers leur autorité. Combien le cœur de Victorinus était donc estimé plus bienvenu, que le diable avait tenu comme une possession imprenable, la langue de Victorinus, avec laquelle, arme puissante et tranchante, il avait tué beaucoup ; d’autant plus abondamment Tes fils devraient-ils se réjouir, parce que notre Roi a lié l’homme fort, et ils virent ses vaisseaux lui être pris, purifiés, et rendus propres à Ton honneur ; et devenir utiles au Seigneur, pour toute bonne œuvre.
Mais quand cet homme à Toi, Simplicianus, me raconta ceci de Victorinus, je brûlais de l’imiter ; car c’est à cette fin même qu’il l’avait raconté. Mais quand il eut ajouté aussi comment, aux jours de l’empereur Julien, une loi fut faite par laquelle les chrétiens étaient interdits d’enseigner les sciences libérales ou l’art oratoire ; et comment lui, obéissant à cette loi, choisit plutôt de quitter l’école verbeuse que Ta Parole, par laquelle Tu rends éloquentes les langues des muets ; il me sembla non pas plus résolu que bienheureux, d’avoir ainsi trouvé l’occasion d’attendre Toi seul. Ce à quoi j’aspirais, enchaîné comme je l’étais, non avec les fers d’autrui, mais par ma propre volonté de fer. Ma volonté, l’ennemi la tenait, et de là en avait fait une chaîne pour moi, et m’avait lié. Car d’une volonté perverse, une convoitise fut faite ; et une convoitise servie, devint habitude ; et une habitude à laquelle on ne résiste pas, devint nécessité. Par ces maillons, pour ainsi dire, joints ensemble (d’où je l’appelais une chaîne), un dur esclavage me tenait asservi. Mais cette volonté nouvelle qui avait commencé à être en moi, de Te servir librement, et de souhaiter jouir de Toi, ô Dieu, l’unique plaisir assuré, n’était pas encore capable de vaincre ma volonté précédente, renforcée par l’âge. Ainsi mes deux volontés, l’une nouvelle et l’autre ancienne, l’une charnelle et l’autre spirituelle, luttaient en moi ; et par leur discorde, défaisaient mon âme.
Ainsi, je comprenais, par ma propre expérience, ce que j’avais lu, comment la chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair. Moi-même vraiment de chaque côté ; pourtant plus moi-même dans ce que j’approuvais en moi-même, que dans ce que je désapprouvais en moi-même. Car dans ce dernier, ce n’était plus pour la plus grande part moi-même, parce que, pour beaucoup, je subissais plutôt contre mon gré, que j’agissais volontairement. Et pourtant, c’était par moi que l’habitude avait obtenu ce pouvoir de combattre contre moi, parce que j’étais venu volontairement là où je ne voulais pas. Et qui a le droit de parler contre cela, si un juste châtiment suit le pécheur ? Et je n’avais plus non plus mon excuse précédente, que je hésitais encore à être au-dessus du monde et à Te servir, parce que la vérité ne m’était pas tout à fait assurée ; car maintenant elle l’était aussi. Mais moi, encore sous servitude de la terre, je refusais de combattre sous Ta bannière, et craignais autant d’être libéré de tout embarras, que nous devrions craindre d’en être embarrassés. Ainsi, avec le bagage de ce monde présent, j’étais retenu agréablement, comme dans le sommeil : et les pensées dans lesquelles je méditais sur Toi étaient comme les efforts de ceux qui voudraient s’éveiller, qui pourtant, vaincus par une lourde somnolence, en sont de nouveau trempés. Et comme personne ne voudrait dormir pour toujours, et que dans le jugement sobre de tous les hommes l’éveil est meilleur, pourtant un homme, pour la plus grande part, sentant une lourde léthargie dans tous ses membres, diffère de secouer le sommeil, et bien qu’à moitié mécontent, pourtant, même après qu’il est temps de se lever, avec plaisir il y cède, ainsi j’étais assuré qu’il serait bien meilleur pour moi de me donner à Ta charité, que de me livrer à ma propre cupidité ; mais bien que la première voie me satisfît et eût gagné la maîtrise, la seconde me plaisait et me tenait maîtrisé. Et je n’avais rien à répondre à Toi m’appelant : « Éveille-toi, toi qui dors, et lève-toi d’entre les morts, et le Christ t’éclairera. » Et quand Tu me montrais de tous côtés que ce que Tu disais était vrai, moi, convaincu par la vérité, je n’avais absolument rien à répondre, sinon ces paroles ternes et somnolentes : « Tout de suite, tout de suite », « bientôt », « laisse-moi juste un peu ». Mais « tout de suite, tout de suite » n’avait pas de présent, et mon « petit moment » se prolongeait pour un long moment ; en vain je me délectais de Ta loi selon l’homme intérieur, quand une autre loi dans mes membres résistait à la loi de mon esprit, et me menait captif sous la loi du péché qui était dans mes membres. Car la loi du péché est la violence de l’habitude, par laquelle l’esprit est attiré et tenu, même contre son gré ; mais méritoirement, parce qu’il y est tombé volontairement. Qui donc me délivrerait ainsi misérable du corps de cette mort, sinon Ta grâce seulement, par Jésus-Christ notre Seigneur ?
Et comment Tu me délivras des liens du désir, par lesquels j’étais lié très étroitement à la concupiscence charnelle, et de la corvée des choses mondaines, je vais maintenant déclarer, et confesser à Ton nom, ô Seigneur, mon aide et mon rédempteur. Au milieu d’une anxiété croissante, je faisais mes affaires habituelles, et Te soupirais quotidiennement. J’assistais à Ton Église, chaque fois que j’étais libre des affaires sous le fardeau desquelles je gémissais. Alypius était avec moi, maintenant libéré de ses affaires de droit après la troisième audience, et attendant à qui vendre son conseil, comme je vendais l’art de parler, si tant est que l’enseignement puisse le transmettre. Nebridius avait maintenant, en considération de notre amitié, consenti à enseigner sous Verecundus, un citoyen et grammairien de Milan, et un ami très intime de nous tous ; qui désirait ardemment, et par le droit de l’amitié réclamait de notre compagnie, une aide aussi fidèle dont il avait grand besoin. Nebridius donc n’était pas attiré à cela par aucun désir d’avantage (car il aurait pu tirer beaucoup plus de son savoir s’il l’avait voulu), mais en ami très bon et doux, il ne voulait pas manquer à un bon office, et dédaigner notre requête. Mais il agit en cela très discrètement, évitant de devenir connu des personnages grands selon ce monde, évitant la distraction d’esprit qui en résulte, et désirant l’avoir libre et à loisir, autant d’heures qu’il le pourrait, pour chercher, ou lire, ou entendre quelque chose concernant la sagesse.
Un jour donc, Nebridius étant absent (je ne me rappelle pas pourquoi), voici qu’il vint me voir, moi et Alypius, un certain Pontitianus, notre compatriote en tant qu’Africain, haut fonctionnaire à la cour de l’Empereur. Ce qu’il voulait avec nous, je ne sais, mais nous nous assîmes pour converser, et il arriva que, sur une table pour quelque jeu devant nous, il observa un livre, le prit, l’ouvrit, et contre son attente, trouva que c’était l’apôtre Paul ; car il pensait que c’était l’un de ces livres dont je m’épuisais à enseigner. À quoi souriant, et me regardant, il exprima sa joie et son étonnement qu’il eût trouvé soudainement ce livre, et celui-ci seulement devant mes yeux. Car il était chrétien, et baptisé, et se prosternait souvent devant Toi notre Dieu dans l’Église, dans des prières fréquentes et continuelles. Quand donc je lui eus dit que je consacrais de très grandes peines à ces Écritures, une conversation s’éleva (suggérée par son récit) sur Antoine, le moine égyptien : dont le nom était en haute réputation parmi Tes serviteurs, bien que jusqu’à cette heure inconnu de nous. Ce qu’ayant découvert, il s’attarda davantage sur ce sujet, nous informant et s’étonnant de notre ignorance d’un homme si éminent. Mais nous restions stupéfaits, entendant tes œuvres merveilleuses très pleinement attestées, en des temps si récents, et presque les nôtres, accomplies dans la vraie Foi et l’Église catholique. Nous étions tous étonnés ; nous, qu’elles fussent si grandes, et lui, qu’elles ne nous fussent point parvenues.
De là son discours se tourna vers les troupeaux dans les monastères, et leurs saintes voies, parfum de bonne odeur pour Toi, et les déserts fertiles de la solitude, dont nous ne savions rien. Et il y avait un monastère à Milan, plein de bons frères, hors des murs de la ville, sous la garde bienveillante d’Ambroise, et nous ne le savions point. Il poursuivit son discours, et nous écoutions dans un silence attentif. Il nous raconta alors comment, un après-midi à Trèves, tandis que l’Empereur était occupé aux jeux du Cirque, lui et trois autres de ses compagnons sortirent pour se promener dans des jardins près des murs de la ville, et là, comme ils marchaient par paires, l’un d’eux s’écarta avec lui, tandis que les deux autres erraient de leur côté ; et ceux-ci, dans leurs pérégrinations, tombèrent sur une certaine chaumière, habitée par certains de Tes serviteurs, pauvres en esprit, à qui est le royaume des cieux, et là ils trouvèrent un petit livre contenant la vie d’Antoine. L’un d’eux commença à le lire, à l’admirer, et à s’enflammer pour lui ; et tandis qu’il lisait, il méditait d’adopter une telle vie, et d’abandonner son service séculier pour Te servir. Et ces deux-là étaient de ceux qu’on appelle agents des affaires publiques. Puis soudain, rempli d’un saint amour et d’une sobre honte, en colère contre lui-même, il jeta les yeux sur son ami, disant : « Dis-moi, je t’en prie, qu’atteindrons-nous par tous ces travaux qui sont les nôtres ? À quoi visons-nous ? Que servons-nous ? Nos espérances à la cour peuvent-elles s’élever plus haut que d’être les favoris de l’Empereur ? Et en cela, qu’y a-t-il qui ne soit fragile et plein de périls ? Et par combien de périls arrivons-nous à un plus grand péril ? Et quand y arrivons-nous ? Mais ami de Dieu, si je le veux, je le deviens dès maintenant. » Ainsi parla-t-il. Et dans la douleur des douleurs d’une vie nouvelle, il tourna de nouveau ses yeux vers le livre, et continua de lire, et fut changé intérieurement, là où Tu voyais, et son esprit fut dépouillé du monde, comme il apparut bientôt. Car tandis qu’il lisait, et roulait en tous sens les vagues de son cœur, il tempêta contre lui-même un moment, puis discerna, et décida d’une meilleure voie ; et maintenant étant Tien, dit à son ami : « Maintenant me voilà libéré de ces espérances nôtres, et je suis résolu à servir Dieu ; et cela, dès cette heure, en ce lieu, je le commence. Si tu ne souhaites pas m’imiter, ne t’y oppose pas. » L’autre répondit qu’il s’attacherait à lui, pour partager une récompense si glorieuse, un service si glorieux. Ainsi tous deux étant maintenant Tiens, ils bâtissaient la tour au coût nécessaire, l’abandon de tout ce qu’ils avaient, pour Te suivre. Puis Pontitianus et l’autre avec lui, qui avaient marché dans d’autres parties du jardin, vinrent à leur recherche au même endroit ; et les ayant trouvés, ils leur rappelèrent de revenir, car le jour était déjà fort avancé. Mais eux, relatant leur résolution et leur dessein, et comment cette volonté était commencée et établie en eux, les prièrent, s’ils ne voulaient pas se joindre à eux, de ne pas les molester. Mais les autres, bien que nullement changés de ce qu’ils étaient auparavant, se lamentèrent néanmoins (comme il l’affirma), et les félicitèrent pieusement, se recommandant à leurs prières ; et ainsi, le cœur encore attaché à la terre, ils s’en retournèrent au palais. Mais les deux autres, fixant leur cœur au ciel, demeurèrent dans la chaumière. Et tous deux avaient des fiancées qui, lorsqu’elles apprirent ceci, consacrèrent également leur virginité à Dieu.
Telle fut l’histoire de Pontitianus ; mais Toi, ô Seigneur, tandis qu’il parlait, Tu me tournais vers moi-même, me tirant de derrière mon dos où je m’étais placé, ne voulant point m’observer ; et Tu me plaçais devant mon visage, afin que je pusse voir combien j’étais immonde, combien difforme et souillé, taché et ulcéreux. Et je contemplais et restais pétrifié ; et où fuir loin de moi-même, je ne trouvais point. Et si je cherchais à détourner mon regard de moi-même, il poursuivait son récit, et Tu me plaçais de nouveau face à moi-même, et Tu me poussais devant mes yeux, afin que je pusse découvrir mon iniquité, et la haïr. Je l’avais connue, mais je faisais comme si je ne la voyais pas, je fermais les yeux dessus, et je l’oubliais.
Mais maintenant, plus ardemment j’aimais ceux dont j’entendais les affections salutaires, qu’ils s’étaient résignés tout entiers à Toi pour être guéris, plus je m’abhorrais moi-même, lorsque je me comparais à eux. Car plusieurs de mes années (quelque douze) s’étaient déjà écoulées depuis ma dix-neuvième, quand, à la lecture de l’Hortensius de Cicéron, j’avais été ému d’un amour ardent pour la sagesse ; et pourtant je différais toujours de rejeter la félicité purement terrestre, pour me donner à rechercher celle dont, non pas seulement la découverte, mais la recherche même, devait être préférée aux trésors et aux royaumes du monde, fût-elle déjà trouvée, et aux plaisirs du corps, fussent-ils répandus autour de moi à ma volonté. Mais moi, misérable, très misérable, au commencement même de ma prime jeunesse, j’avais mendié la chasteté de Toi, et dit : « Donne-moi la chasteté et la continence, mais pas encore. » Car je craignais que Tu ne m’exauçasses bientôt, et que Tu ne me guérisses bientôt de la maladie de la concupiscence, que je souhaitais voir assouvie plutôt qu’éteinte. Et j’avais erré par des voies tortueuses dans une superstition sacrilège, non certes assuré de celle-ci, mais comme la préférant aux autres que je ne cherchais pas religieusement, mais auxquelles je m’opposais malicieusement.
Et j’avais pensé que je différais ainsi de jour en jour de rejeter les espérances de ce monde, pour ne Te suivre que Toi seul, parce qu’il n’apparaissait rien de certain vers quoi diriger ma course. Et maintenant était venu le jour où je devais être mis à nu devant moi-même, et ma conscience devait me reprocher. « Où es-tu maintenant, ma langue ? Tu disais que pour une vérité incertaine tu ne voulais pas rejeter le bagage de la vanité ; maintenant, elle est certaine, et pourtant ce fardeau t’oppresse encore, tandis que ceux qui ne se sont ni autant épuisés à la chercher, ni n’y ont réfléchi pendant dix ans et plus, ont eu leurs épaules allégées, et ont reçu des ailes pour s’envoler. » Ainsi étais-je rongé intérieurement, et extrêmement confondu d’une honte horrible, tandis que Pontitianus parlait ainsi. Et lui, ayant mis fin à son conte et à l’affaire pour laquelle il était venu, s’en alla ; et moi, en moi-même. Que ne dis-je pas contre moi-même ? De quels fouets de condamnation ne cinglai-je pas mon âme, afin qu’elle me suivît, s’efforçant d’aller après Toi ! Pourtant elle se rétractait ; elle refusait, mais ne s’excusait point. Tous les arguments étaient épuisés et réfutés ; il restait un recul muet ; et elle craignait, comme la mort, d’être retenue loin du flux de cette coutume, par laquelle elle dépérissait jusqu’à la mort.
Alors, dans cette grande contention de mon demeure intérieure, que j’avais fortement élevée contre mon âme, dans la chambre de mon cœur, troublé d’esprit et de visage, je me tournai vers Alypius. « Quel mal nous prend ? » m’exclamai-je : « qu’est-ce donc ? qu’as-tu entendu ? Les ignorants se lèvent et prennent le ciel par la force, et nous, avec notre savoir, et sans cœur, voilà où nous nous vautrons dans la chair et le sang ! Avons-nous honte de suivre, parce que d’autres sont passés avant, et n’avons-nous pas honte même de ne pas suivre ? » Quelques paroles de ce genre je proférai, et ma fièvre d’esprit m’arracha à lui, tandis que lui, me regardant avec étonnement, gardait le silence. Car ce n’était pas mon ton habituel ; et mon front, mes joues, mes yeux, ma couleur, mon ton de voix, exprimaient mon esprit plus que les mots que je prononçais. Il y avait un petit jardin attenant à notre logement, dont nous avions l’usage, comme de toute la maison ; car le maître de maison, notre hôte, n’y vivait pas. C’est là que le tumulte de ma poitrine m’avait précipité, où nul homme ne pouvait entraver la chaude contention dans laquelle je m’étais engagé avec moi-même, jusqu’à ce qu’elle finît comme Tu savais, moi je ne savais pas. Seulement j’étais sainement distrait et mourant, pour vivre ; sachant quel être mauvais j’étais, et ne sachant quel être bon j’allais bientôt devenir. Je me retirai donc dans le jardin, et Alypius sur mes pas. Car sa présence ne diminuait point ma solitude ; ou comment aurait-il pu me laisser si troublé ? Nous nous assîmes aussi loin que possible de la maison. J’étais troublé en esprit, très violemment indigné de ne pas entrer dans Ta volonté et Ton alliance, ô mon Dieu, vers laquelle tous mes os me criaient d’entrer, et la louaient jusqu’aux cieux. Et on n’y entre pas par des navires, ou des chars, ou des pieds, non, on ne se déplace pas aussi loin que j’étais venu de la maison à ce lieu où nous étions assis. Car, non seulement y aller, mais y entrer n’était rien d’autre que de vouloir y aller, mais de vouloir résolument et complètement ; ne pas se tourner et se retourner, de-ci de-là, une volonté mutilée et à demi divisée, luttant, avec une partie qui s’enfonçait pendant qu’une autre s’élevait.
Enfin, dans la fièvre même de mon indécision, je fis avec mon corps plusieurs de ces mouvements que les hommes font parfois, mais ne peuvent, s’ils n’ont pas les membres, ou si ceux-ci sont liés par des entraves, affaiblis par l’infirmité, ou empêchés de toute autre manière. Ainsi, si je m’arrachais les cheveux, si je me frappais le front, si joignant mes doigts je serrais mes genoux ; je le voulais, je le faisais. Mais j’aurais pu le vouloir, et ne pas le faire ; si la puissance de mouvement dans mes membres n’avait pas obéi. Tant de choses alors je fis, quand « vouloir » n’était pas en soi « pouvoir » ; et je ne fis pas ce que j’avais incomparablement plus envie de faire, et ce que bientôt après, quand je le voudrais, je serais capable de faire ; parce que bientôt après, quand je le voudrais, je le voudrais complètement. Car en ces choses, la capacité était une avec la volonté, et vouloir était faire ; et pourtant cela ne se faisait pas : et mon corps obéissait plus facilement à la volonté la plus faible de mon âme, en mouvant ses membres à son signe, que l’âme ne s’obéissait à elle-même pour accomplir dans la seule volonté cette volonté capitale.
D’où vient cette monstruosité ? et à quelle fin ? Que Ta miséricorde luise afin que je puisse demander, si par hasard les peines secrètes des hommes, et ces angoisses les plus sombres des fils d’Adam, peuvent peut-être me répondre. D’où vient cette monstruosité ? et à quelle fin ? L’esprit commande au corps, et il obéit instantanément ; l’esprit se commande à lui-même, et il est résisté. L’esprit commande à la main d’être mue ; et telle est la promptitude, que le commandement est à peine distinct de l’obéissance. Pourtant l’esprit est esprit, la main est corps. L’esprit commande à l’esprit, à lui-même, de vouloir, et pourtant il ne le fait pas. D’où cette monstruosité ? et à quelle fin ? Il se commande, dis-je, de vouloir, et ne commanderait pas, s’il ne voulait, et ce qu’il commande n’est pas fait. Mais il ne veut pas entièrement : c’est pourquoi il ne commande pas entièrement. Car autant il commande, autant il veut : et, autant la chose commandée n’est pas faite, autant il ne veut pas. Car la volonté commande qu’il y ait une volonté ; non une autre, mais elle-même. Mais elle ne commande pas entièrement, c’est pourquoi ce qu’elle commande n’est pas. Car si la volonté était entière, elle ne commanderait même pas qu’elle soit, parce qu’elle serait déjà. Ce n’est donc pas une monstruosité de vouloir en partie et de ne pas vouloir en partie, mais une maladie de l’esprit, qu’il ne s’élève pas tout entier, porté par la vérité, accablé par la coutume. Et c’est pourquoi il y a deux volontés, parce que l’une d’elles n’est pas entière : et ce qui manque à l’une, l’autre l’a.
Qu’ils périssent de Ta présence, ô Dieu, comme périssent les vains parleurs et séducteurs de l’âme : qui, observant qu’en délibérant il y avait deux volontés, affirment qu’il y a deux esprits en nous de deux sortes, l’un bon, l’autre mauvais. Eux-mêmes sont véritablement mauvais, quand ils tiennent ces choses mauvaises ; et eux-mêmes deviendront bons quand ils tiendront la vérité et acquiesceront à la vérité, afin que Ton Apôtre puisse leur dire : Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant lumière dans le Seigneur. Mais eux, souhaitant être lumière, non dans le Seigneur, mais en eux-mêmes, imaginant la nature de l’âme comme étant ce qu’est Dieu, sont rendus ténèbres plus épaisses par une effroyable arrogance ; parce qu’ils s’en sont allés plus loin de Toi, la vraie Lumière qui éclaire tout homme venant dans ce monde. Prenez garde à ce que vous dites, et rougissez de honte : approchez-vous de Lui et soyez éclairés, et vos visages ne seront pas honteux. Moi-même, quand je délibérais sur le fait de servir le Seigneur mon Dieu maintenant, comme je l’avais longtemps résolu, c’était moi qui voulais, moi qui ne voulais pas, moi, moi-même. Je ne voulais ni entièrement, ni ne voulais pas entièrement. C’est pourquoi j’étais en lutte avec moi-même, et déchiré par moi-même. Et cette déchirure m’advint contre ma volonté, et pourtant indiquait, non la présence d’un autre esprit, mais la punition du mien. Ce n’était donc plus moi qui l’opérais, mais le péché qui habitait en moi ; la punition d’un péché plus librement commis, en ce que j’étais fils d’Adam.
Car s’il y a autant de natures contraires qu’il y a de volontés conflictuelles, il n’y en aura plus deux seulement, mais plusieurs. Si un homme délibère s’il doit aller à leur conventicule ou au théâtre, ces Manichéens s’écrient : Voici, il y a deux natures : l’une bonne, tire de ce côté ; une autre mauvaise, tire en arrière de ce côté-là. Car d’où vient sinon cette hésitation entre des volontés conflictuelles ? Mais moi je dis que toutes deux sont mauvaises : celle qui tire vers eux, comme celle qui tire en arrière vers le théâtre. Mais ils ne croient pas que cette volonté soit autre chose que bonne, celle qui tire vers eux. Que serait-ce alors si l’un de nous délibérait, et au milieu de la lutte de ses deux volontés était dans l’embarras, s’il doit aller au théâtre ou à notre église ? ces Manichéens ne seraient-ils pas aussi dans l’embarras pour répondre ? Car soit ils doivent confesser (ce qu’ils ne voudraient pas) que la volonté qui mène à notre église est bonne, aussi bien que la leur, qui ont reçu et sont tenus par les mystères de la leur : soit ils doivent supposer deux natures mauvaises, et deux âmes mauvaises en conflit dans un seul homme, et il ne sera pas vrai, ce qu’ils disent, qu’il y a une bonne et une autre mauvaise ; soit ils doivent être convertis à la vérité, et ne plus nier que là où l’on délibère, une âme fluctue entre des volontés contraires.
Qu’ils ne disent donc plus, quand ils perçoivent deux volontés conflictuelles en un seul homme, que le conflit est entre deux âmes contraires, de deux substances contraires, de deux principes contraires, l’un bon, et l’autre mauvais. Car Toi, ô vrai Dieu, Tu les réfutes, les réprimes et les condamnes ; comme lorsque, les deux volontés étant mauvaises, l’un délibère s’il doit tuer un homme par le poison ou par l’épée ; s’il doit s’emparer de tel ou tel domaine d’autrui, quand il ne peut les deux ; s’il doit acheter le plaisir par le luxe, ou garder son argent par l’avarice ; s’il doit aller au cirque ou au théâtre, si les deux sont ouverts le même jour ; ou troisièmement, de voler la maison d’un autre, s’il en a l’opportunité ; ou, quatrièmement, de commettre l’adultère, s’il en a en même temps les moyens ; toutes ces choses se rencontrant à la même conjoncture de temps, et étant toutes également désirées, ce qui ne peut être agi en une seule fois : car elles déchirent l’esprit entre quatre, ou même (au milieu de la vaste variété des choses désirées) plus, de volontés conflictuelles, et pourtant ils n’allèguent pas qu’il y ait autant de substances diverses. Ainsi aussi dans les volontés qui sont bonnes. Car je leur demande : est-il bon de prendre plaisir à la lecture de l’Apôtre ? ou bon de prendre plaisir à un sobre Psaume ? ou bon de discourir sur l’Évangile ? Ils répondront à chacun : « c’est bon. » Qu’en est-il alors si tous procurent un plaisir égal, et tous à la fois ? Des volontés diverses ne distraient-elles pas l’esprit, tandis qu’il délibère lequel il doit choisir plutôt ? pourtant elles sont toutes bonnes, et sont en variance jusqu’à ce que l’une soit choisie, vers laquelle la volonté entière puisse être portée, qui auparavant était divisée en plusieurs. Ainsi aussi, quand, là-haut, l’éternité nous ravit, et que le plaisir du bien temporel nous retient en bas, c’est la même âme qui ne veut pas ceci ou cela avec une volonté entière ; et c’est pourquoi elle est déchirée par de douloureuses perplexités, tandis que par la vérité elle place ceci en premier, mais par habitude ne met pas cela de côté.
Ainsi j’étais malade de l’âme, et tourmenté, m’accusant beaucoup plus sévèrement que de coutume, me roulant et me tournant dans ma chaîne, jusqu’à ce qu’elle fût totalement brisée, par laquelle j’étais maintenant à peine, mais encore, retenu. Et Toi, ô Seigneur, Tu me pressais dans mes parties intérieures par une sévère miséricorde, redoublant les coups de la peur et de la honte, de peur que je ne cédasse de nouveau, et qu’en ne brisant pas ce même lien léger restant, il ne recouvrât sa force, et ne me liât plus fermement. Car je disais en moi-même : « Qu’il soit fait maintenant, qu’il soit fait maintenant. » Et comme je parlais, je l’ai presque accompli : je l’ai presque fait, et ne l’ai pas fait : pourtant je ne retombai pas dans mon état précédent, mais je gardai ma position tout près, et repris mon souffle. Et j’essayai de nouveau, et il me manqua un peu moins, et un peu moins, et j’ai presque touché, et saisi ; et pourtant je n’y arrivai pas, ni ne touchai ni ne saisis ; hésitant à mourir à la mort et à vivre à la vie : et le pire auquel j’étais habitué l’emportait plus sur moi que le meilleur auquel j’étais inaccoutumé : et le moment même où je devais devenir autre que ce que j’étais, plus il approchait, plus grande horreur il me frappait ; pourtant il ne me frappa pas en arrière, ni ne me détourna, mais me tint en suspens.
Les jouets mêmes des jouets, et les vanités des vanités, mes anciennes maîtresses, me retenaient encore ; elles tiraient mon vêtement de chair, et murmuraient doucement : « Nous rejettes-tu ? et dès ce moment ne serons-nous plus avec toi pour toujours ? et dès ce moment ceci ou cela ne te sera-t-il plus permis pour toujours ? » Et qu’était-ce que ce qu’elles suggéraient en ce que je disais « ceci ou cela », qu’est-ce qu’elles suggéraient, ô mon Dieu ? Que Ta miséricorde le détourne de l’âme de Ton serviteur. Quelles souillures suggéraient-elles ! quelle honte ! Et maintenant je les entendais beaucoup moins qu’à moitié, et ne se montrant pas ouvertement et ne me contredisant pas, mais marmonnant pour ainsi dire derrière mon dos, et me tirant furtivement, comme je partais, pour que je regarde vers elles. Pourtant elles me retardaient, si bien que j’hésitais à me briser et à me secouer pour m’en libérer, et à bondir là où j’étais appelé ; une habitude violente me disant : « Penses-tu pouvoir vivre sans elles ? »
Mais maintenant, elle parlait très faiblement. Car de ce côté vers lequel j’avais tourné mon visage, et vers lequel je tremblais d’aller, m’apparaissait la chaste dignité de la Continence, sereine, non pas languissante, mais joyeuse, m’attirant honnêtement à venir sans douter ; et étendant, pour me recevoir et m’embrasser, ses saintes mains pleines d’une multitude de bons exemples : il y avait là tant de jeunes hommes et de jeunes filles, une multitude de la jeunesse et de tous les âges, des veuves graves et des vierges âgées ; et la Continence elle-même en tous, non stérile, mais mère féconde d’enfants de joie, par Toi, son Époux, ô Seigneur. Et elle me souriait d’une raillerie persuasive, comme pour dire : « Ne peux-tu ce que peuvent ces jeunes gens, ce que peuvent ces jeunes filles ? Ou le peuvent-ils par eux-mêmes, et non plutôt dans le Seigneur leur Dieu ? Le Seigneur leur Dieu me les a donnés. Pourquoi te tiens-tu en toi-même, et ainsi ne te tiens-tu pas ? Jette-toi en Lui, ne crains pas qu’Il ne se retire pour que tu tombes ; jette-toi sans crainte en Lui, Il te recevra et Il te guérira. » Et je rougissais extrêmement, car j’entendais encore le murmure de ces frivolités, et je restais suspendu. Et elle semblait encore dire : « Bouche tes oreilles contre tes membres impurs qui sont sur la terre, afin qu’ils soient mortifiés. Ils te parlent de délices, mais non comme le fait la loi du Seigneur ton Dieu. » Cette controverse dans mon cœur n’était qu’un moi contre moi-même. Mais Alypius, assis tout près de moi, attendait en silence l’issue de mon émotion inhabituelle.
Mais quand une profonde réflexion eut, du fond secret de mon âme, rassemblé et entassé toute ma misère sous les yeux de mon cœur, une puissante tempête s’éleva, apportant une puissante averse de larmes. Afin de pouvoir les répandre entièrement, dans leurs expressions naturelles, je me levai d’auprès d’Alypius : la solitude me parut plus propice à l’exercice des pleurs ; je me retirai donc si loin que sa présence même ne pût m’être un fardeau. Il en était ainsi de moi alors, et il le comprit un peu ; car je suppose avoir dit quelque chose, où le ton de ma voix parut étouffé par les sanglots, et c’est ainsi que je m’étais levé. Il resta donc là où nous étions assis, extrêmement étonné. Je me jetai, je ne sais comment, sous un figuier, et je donnai libre cours à mes larmes ; et les flots de mes yeux jaillirent, sacrifice agréable à Tes yeux. Et, non certes en ces termes, mais dans ce sens, je Te dis beaucoup de choses : et Toi, Seigneur, jusques à quand ? Jusques à quand, Seigneur, seras-Tu irrité à jamais ? Ne te souviens pas de nos iniquités passées, car je sentais que j’étais retenu par elles. Je poussais ces cris de douleur : Jusques à quand, jusques à quand, « demain et demain » ? Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi n’y a-t-il pas dès cette heure une fin à mon impureté ?
Je parlais ainsi et je pleurais dans la plus amère contrition de mon cœur, quand, soudain ! j’entendis d’une maison voisine une voix, comme d’un garçon ou d’une jeune fille, je ne sais, chantant et répétant souvent : « Prends, lis ; prends, lis. » Aussitôt, mon visage changea ; je me mis à réfléchir très attentivement si les enfants avaient coutume, dans quelque jeu que ce soit, de chanter de telles paroles : et je ne pouvais me souvenir d’avoir jamais entendu rien de tel. Arrêtant donc le torrent de mes larmes, je me levai ; interprétant cela comme un ordre divin d’ouvrir le livre et de lire le premier chapitre que je trouverais. Car j’avais entendu dire d’Antoine qu’étant entré pendant la lecture de l’Évangile, il avait reçu l’avertissement comme si ce qui était lu lui était adressé : Va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi : et par cet oracle, il fut aussitôt converti à Toi. Je revins donc en hâte à l’endroit où Alypius était assis ; car j’y avais déposé le volume de l’Apôtre quand je m’étais levé. Je le pris, l’ouvris et lus en silence le passage sur lequel mes yeux tombèrent les premiers : Non pas dans les festins et l’ivrognerie, non pas dans les impuretés et les débauches, non pas dans les querelles et les jalousies ; mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises. Je ne voulus pas en lire davantage, et je n’en avais pas besoin : car aussitôt, à la fin de cette phrase, par une lumière de sérénité infusée dans mon cœur, toutes les ténèbres du doute s’évanouirent.
Alors, mettant mon doigt ou quelque autre marque, je fermai le volume et, le visage apaisé, je le fis savoir à Alypius. Et ce qui fut accompli en lui, que j’ignorais, il me le montra ainsi. Il demanda à voir ce que j’avais lu : je lui montrai ; et il regarda même au-delà de ce que j’avais lu, et je ne savais ce qui suivait. Ceci suivait : Accueillez celui qui est faible dans la foi ; ce qu’il appliqua à lui-même et me révéla. Par cet avertissement, il fut affermi ; et, par une bonne résolution et un dessein tout à fait conforme à son caractère, en quoi il différait toujours de moi, pour le mieux, sans aucun retard turbulent, il se joignit à moi. De là, nous entrons chez ma mère ; nous lui racontons ; elle se réjouit : nous relatons dans l’ordre comment cela s’est passé ; elle bondit de joie, triomphe et Te bénit, Toi qui es puissant pour faire bien au-delà de ce que nous demandons ou pensons ; car elle comprit que Tu lui avais donné pour moi plus qu’elle n’avait coutume de demander par ses gémissements pitoyables et très douloureux. Car Tu me convertis à Toi, de sorte que je ne cherchais ni femme, ni aucun espoir de ce monde, me tenant dans cette règle de foi où Tu m’avais montré à elle en vision, tant d’années auparavant. Et Tu changeas son deuil en une joie beaucoup plus abondante qu’elle ne l’avait désiré, et d’une manière beaucoup plus précieuse et plus pure qu’elle ne l’avait d’abord réclamé, en ayant des petits-enfants de ma chair.
LIVRE IX
Ô Seigneur, je suis Ton serviteur ; je suis Ton serviteur et le fils de Ta servante : Tu as rompu mes liens. Je T’offrirai le sacrifice de louange. Que mon cœur et ma langue Te louent ; oui, que tous mes os disent : Seigneur, qui est semblable à Toi ? Qu’ils disent, et réponds-moi, et dis à mon âme : Je suis ton salut. Qui suis-je, et que suis-je ? Quel mal n’ai-je pas commis, soit par mes actes, ou, sinon par mes actes, par mes paroles, ou, sinon par mes paroles, par ma volonté ? Mais Toi, ô Seigneur, Tu es bon et miséricordieux, et Ta main droite a eu égard à la profondeur de ma mort, et a vidé du fond de mon cœur cet abîme de corruption. Et tout ce don de Toi fut de ne pas vouloir ce que je voulais, et de vouloir ce que Tu voulais. Mais d’où, à travers toutes ces années, et de quel recoin bas et profond mon libre arbitre fut-il appelé en un instant, par quoi soumettre mon cou à Ton joug facile, et mes épaules à Ton fardeau léger, ô Christ Jésus, mon Aide et mon Rédempteur ? Comme il me devint doux tout à coup de vouloir me passer de la douceur de ces frivolités ! Et ce dont je craignais d’être séparé, c’était maintenant une joie de m’en séparer. Car Tu les as chassées loin de moi, Toi, la vraie et souveraine douceur. Tu les as chassées, et à leur place Tu es entré en moi, plus doux que tout plaisir, bien que non pour la chair et le sang ; plus brillant que toute lumière, mais plus caché que tous les abîmes, plus élevé que tout honneur, mais non pour les élevés dans leurs propres pensées. Maintenant mon âme était libre des soucis cuisants de la brigue et de l’acquisition, et de se vautrer dans la fange, et de gratter la démangeaison de la luxure. Et ma langue d’enfant parlait librement à Toi, ma clarté, et mes richesses, et ma santé, le Seigneur mon Dieu.
Et je résolus sous Ton regard, non de déchirer tumultueusement, mais de retirer doucement le service de ma langue des marchés du travail des lèvres : afin que les jeunes gens, non étudiants dans Ta loi, ni dans Ta paix, mais dans des radotages mensongers et des querelles de lois, n’achetassent plus à ma bouche des armes pour leur folie. Et très opportunément, il ne manquait plus que très peu de jours aux vacances des vendanges, et je résolus de les supporter, puis de prendre congé selon l’usage, et, ayant été racheté par Toi, de ne plus revenir pour être vendu. Notre dessein était donc connu de Toi ; mais des hommes, autres que nos propres amis, il n’était pas connu. Car nous étions convenus entre nous de n’en rien laisser transparaître : bien que pour nous, montant maintenant de la vallée des larmes, et chantant ce cantique des degrés, Tu nous eusses donné des flèches aiguës et des charbons destructeurs contre la langue subtile, qui, comme si elle nous conseillait, voudrait nous contrarier, et par amour voudrait nous dévorer, comme elle fait sa nourriture.
Tu avais percé nos cœurs de Ta charité, et nous portions Tes paroles comme fixées dans nos entrailles : et les exemples de Tes serviteurs, que pour le noir Tu avais rendus brillants, et pour le mort, vivants, étant entassés dans le réceptacle de nos pensées, embrasaient et consumaient notre lourde torpeur, pour que nous ne sombrions pas vers l’abîme ; et ils nous enflammaient si violemment que tous les souffles des langues subtiles des contradicteurs ne pouvaient que nous enflammer plus ardemment, non nous éteindre. Néanmoins, parce que pour Ton Nom, que Tu as sanctifié par toute la terre, ce vœu et ce dessein pouvaient aussi trouver des gens pour les louer, il semblait ostentatoire de ne pas attendre les vacances maintenant si proches, mais de quitter à l’avance une profession publique qui était sous les yeux de tous ; de sorte que tous, regardant cet acte de moi, et observant combien était proche le temps des vendanges que je souhaitais anticiper, parleraient beaucoup de moi, comme si j’avais voulu paraître quelque grand personnage. Et à quoi m’eût-il servi que les gens discutassent et disputassent de mon dessein, et que notre bien fût blasphémé ?
De plus, il m’avait d’abord troublé que, durant cet été même, mes poumons eussent commencé à faiblir, au milieu d’un trop grand travail littéraire, et à respirer profondément avec difficulté, et par la douleur dans ma poitrine à montrer qu’ils étaient lésés, et à refuser toute parole pleine ou prolongée ; cela m’avait troublé, car cela me contraignait presque par nécessité à déposer ce fardeau d’enseigner, ou, si je pouvais être guéri et recouvrer la santé, au moins à l’interrompre. Mais quand le désir complet de loisir, afin que je puisse voir que Tu es le Seigneur, s’éleva et se fixa en moi ; mon Dieu, Tu le sais, je commençai même à me réjouir d’avoir cette excuse secondaire, et non feinte, qui pourrait quelque peu modérer l’offense prise par ceux qui, pour leurs fils, souhaitaient que je n’eusse jamais la liberté de Tes fils. Plein donc d’une telle joie, je patientai jusqu’à ce que cet intervalle de temps fût écoulé ; il peut y avoir eu quelque vingt jours, pourtant ils furent endurés courageusement ; endurés, car la convoitise, qui auparavant prenait part à cette lourde tâche, m’avait quitté, et je restais seul, et j’eusse été accablé, si la patience n’avait pris sa place. Peut-être certains de Tes serviteurs, mes frères, diront-ils que j’ai péché en cela, qu’avec un cœur pleinement disposé à Ton service, j’ai souffert de m’asseoir ne fût-ce qu’une heure dans la chaire du mensonge. Et je ne veux pas être contentieux. Mais ne m’as-Tu pas, ô Seigneur très miséricordieux, pardonné et remis ce péché aussi, avec mes autres péchés les plus horribles et mortels, dans l’eau sainte ?
Verecundus était usé par le souci concernant cette béatitude qui était la nôtre, car, étant retenu par des liens, par lesquels il était très étroitement lié, il voyait qu’il serait séparé de nous. Car lui-même n’était pas encore chrétien, sa femme étant une des fidèles ; et pourtant, par là, plus rigoureusement que par toute autre chaîne, il était retenu et empêché du voyage que nous avions maintenant entrepris. Car il ne voulait pas, disait-il, être chrétien à d’autres conditions que celles auxquelles il ne pouvait. Cependant, il nous offrit courtoisement de rester dans sa maison de campagne aussi longtemps que nous y séjournerions. Toi, ô Seigneur, Tu le récompenses dans la résurrection des justes, puisque Tu lui as déjà donné le lot des justes. Car bien qu’en notre absence, étant maintenant à Rome, il fût saisi par une maladie corporelle, et y étant devenu chrétien, et un des fidèles, il quitta cette vie ; pourtant Tu as eu miséricorde non seulement sur lui, mais sur nous aussi : de peur que nous souvenant de l’extrême bonté de notre ami envers nous, tout en étant incapables de le compter parmi Ton troupeau, nous ne fussions agonisants d’une douleur intolérable. Grâces Te soient rendues, notre Dieu, nous sommes à Toi : Tes suggestions et tes consolations nous disent, Fidèle dans les promesses, Tu récompenses maintenant Verecundus pour sa maison de campagne de Cassiacum, où, loin de la fièvre du monde, nous nous reposâmes en Toi, avec la fraîcheur éternelle de Ton Paradis : car Tu lui as pardonné ses péchés sur la terre, dans cette montagne riche, cette montagne qui donne du lait, Ta propre montagne.
Il avait alors, en ce temps-là, de la tristesse, mais Nebridius de la joie. Car bien que lui aussi, n’étant pas encore chrétien, fût tombé dans la fosse de cette erreur très pernicieuse, croyant la chair de Ton Fils être un fantôme : pourtant, émergeant de là, il croyait comme nous ; non encore revêtu d’aucun Sacrement de Ton Église, mais un chercheur très ardent de la vérité. Lui que, peu après notre conversion et notre régénération par Ton Baptême, étant aussi un fidèle membre de l’Église Catholique, et Te servant dans une parfaite chasteté et continence parmi les siens en Afrique, toute sa maison ayant par lui d’abord été faite chrétienne, Tu as libéré de la chair ; et maintenant il vit dans le sein d’Abraham. Quoi que ce soit qui est signifié par ce sein, là vit mon Nebridius, mon doux ami, et Ton enfant, ô Seigneur, adopté d’un homme affranchi : là il vit. Car quel autre lieu y a-t-il pour une telle âme ? Là il vit, de quoi il me questionnait beaucoup, pauvre homme inexpérimenté. Maintenant, il n’applique pas son oreille à ma bouche, mais sa bouche spirituelle à Ta fontaine, et boit autant qu’il peut recevoir, la sagesse proportionnée à sa soif, infiniment heureux. Et je ne pense pas qu’il en soit tellement enivré qu’il m’oublie ; puisque Toi, Seigneur, que lui boit, Tu es conscient de nous. Ainsi étions-nous alors, réconfortant Verecundus, qui s’affligeait, autant que l’amitié le permettait, que notre conversion fût d’une telle nature ; et l’exhortant à devenir fidèle, selon sa mesure, à savoir, celle d’un état marié ; et attendant que Nebridius nous suivît, ce qu’il était sur le point de faire, étant si proche : et ainsi, voilà ! ces jours s’écoulèrent enfin ; car ils semblaient longs et nombreux, par l’amour que je portais à cette paisible liberté, afin que je pusse chanter pour Toi, du plus profond de mes entrailles : Mon cœur a dit pour Toi, j’ai cherché Ta face : Ta face, Seigneur, je la chercherai.
Le jour était maintenant venu où je devais être en effet libéré de ma chaire de Rhétorique, dont en pensée j’étais déjà libéré. Et ce fut fait. Tu délivras ma langue, d’où Tu avais auparavant délivré mon cœur. Et je Te bénis, me réjouissant ; me retirant avec tous les miens à la villa. Ce que j’y fis en écrivant, qui était maintenant enrôlé à Ton service, bien que encore, dans ce temps de répit pour ainsi dire, haletant de l’école de l’orgueil, mes livres peuvent en témoigner, tout autant ce que j’ai débattu avec les autres, que ce que j’ai débattu avec moi seul, devant Toi : ce qu’avec Nebridius, qui était absent, mes Épîtres en témoignent. Et quand aurai-je le temps de répéter tous Tes grands bienfaits envers nous en ce temps-là, surtout en me hâtant vers de plus grandes miséricordes encore ? Car mon souvenir me rappelle, et il m’est agréable, ô Seigneur, de Te confesser par quels aiguillons intérieurs Tu m’as dompté ; et comment Tu m’as aplani, abaissant les montagnes et les collines de mes hautes imaginations, redressant mes tortuosités, et aplanissant mes voies rudes ; et comment Tu as aussi soumis le frère de mon cœur, Alypius, au nom de Ton Fils Unique, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qu’il ne voulait d’abord pas daigner voir inséré dans nos écrits. Car il préférait qu’ils sentissent les cèdres élevés des Écoles, que le Seigneur a maintenant abattus, plutôt que les herbes salutaires de l’Église, l’antidote contre les serpents.
Oh, en quels accents je Te parlais, mon Dieu, quand je lisais les Psaumes de David, ces chants fidèles, et sons de dévotion, qui ne permettent aucun esprit gonflé, étant encore Catéchumène, et novice dans Ton amour véritable, reposant dans cette villa, avec Alypius Catéchumène, ma mère s’attachant à nous, sous des vêtements féminins avec une foi masculine, avec la tranquillité de l’âge, l’amour maternel, la piété chrétienne ! Oh, quels accents je proférais vers Toi dans ces Psaumes, et comment j’étais par eux embrasé envers Toi, et en feu pour les répéter, si possible, par tout le monde, contre l’orgueil du genre humain ! Et pourtant ils sont chantés par tout le monde, et personne ne peut se cacher de Ta chaleur. Avec quel chagrin véhément et amer je m’irritais contre les Manichéens ! Et à nouveau j’avais pitié d’eux, car ils ne connaissaient pas ces Sacrements, ces médicaments, et ils étaient fous contre l’antidote qui aurait pu les guérir de leur folie. Comme j’aurais voulu qu’ils eussent été alors quelque part près de moi, et sans que je sache qu’ils étaient là, pussent contempler mon visage, et entendre mes paroles, quand je lisais le quatrième Psaume en ce temps de mon repos, et comment ce Psaume agissait sur moi : Quand j’ai crié, le Dieu de ma justice m’a exaucé ; dans la tribulation Tu m’as élargi. Aie pitié de moi, ô Seigneur, et écoute ma prière. Si seulement ce que je proférais sur ces paroles, ils pouvaient l’entendre, sans que je sache s’ils entendaient, de peur qu’ils ne pensent que je le disais pour eux ! Parce qu’en vérité, je ne dirais ni les mêmes choses, ni de la même manière, si je percevais qu’ils m’entendaient et me voyaient ; et si je les disais, ils ne les recevraient pas comme quand je parlais par et pour moi-même devant Toi, d’après les sentiments naturels de mon âme.
Je tremblais de peur, et à nouveau je m’enflammais d’espoir, et de joie dans Ta miséricorde, ô Père ; et tout jaillissait tant par mes yeux que par ma voix, quand Ton bon Esprit se tournant vers nous, disait : Ô fils des hommes, jusques à quand serez-vous pesants de cœur ? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge ? Car j’avais aimé la vanité, et j’avais cherché le mensonge. Et Toi, ô Seigneur, Tu avais déjà glorifié Ton Saint, le ressuscitant des morts, et le plaçant à Ta droite, d’où d’en haut Il enverrait Sa promesse, le Consolateur, l’Esprit de vérité. Et Il l’avait déjà envoyé, mais je ne le savais pas ; Il l’avait envoyé, parce qu’Il était maintenant glorifié, ressuscitant des morts, et montant au ciel. Car jusque-là, l’Esprit n’était pas encore donné, parce que Jésus n’était pas encore glorifié. Et le prophète crie : Jusques à quand, pesants de cœur ? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge ? Sachez que le Seigneur a glorifié Son Saint. Il crie : Jusques à quand ? Il crie : Sachez ceci : et moi si longtemps, ne sachant pas, j’aimais la vanité, et je cherchais le mensonge : et pour cela j’écoutais et je tremblais, parce que c’était dit à ceux dont je me souvenais avoir été. Car dans ces fantômes que j’avais tenus pour des vérités, il y avait vanité et mensonge ; et je disais à haute voix beaucoup de choses avec empressement et force, dans l’amertume de mon souvenir. Que n’ont-ils entendu, eux qui aiment encore la vanité et cherchent le mensonge ! Ils auraient peut-être été troublés, et l’auraient vomi ; et Tu les entendrais quand ils crieraient vers Toi ; car par une mort réelle dans la chair, Il est mort pour nous, Lui qui maintenant intercède auprès de Toi pour nous.
Je lus ensuite : Soyez en colère, et ne péchez point. Et combien fus-je ému, ô mon Dieu, moi qui avais appris à être en colère contre moi-même pour mes fautes passées, afin de ne point pécher à l’avenir ! Oui, à être justement en colère ; car ce n’était point une autre nature, un peuple de ténèbres, qui péchait pour moi, comme le disent ceux qui ne sont point en colère contre eux-mêmes, et qui amassent la colère pour le jour de la colère et de la révélation de Ton juste jugement. Mes biens n’étaient plus au-dehors, et je ne les cherchais plus par les yeux de la chair dans ce soleil terrestre ; car ceux qui veulent tirer leur joie du dehors deviennent bientôt vains, et se consument sur les choses visibles et temporelles, et dans leurs pensées affamées, ils lèchent leurs propres ombres. Oh, qu’ils fussent épuisés par leur famine, et qu’ils dissent : Qui nous fera voir le bonheur ? Et nous dirions, et ils entendraient : La lumière de Ta face est scellée sur nous. Car nous ne sommes pas cette lumière qui éclaire tout homme, mais nous sommes éclairés par Toi ; afin qu’ayant été autrefois ténèbres, nous soyons lumière en Toi. Oh, qu’ils pussent voir l’Éternel Intérieur, dont j’avais goûté, et je fus affligé de ne pouvoir le leur montrer, tant qu’ils m’apportaient leur cœur dans leurs yeux errant loin de Toi, tandis qu’ils disaient : Qui nous fera voir le bonheur ? Car là, où j’étais en colère en moi-même dans ma chambre, où j’étais intérieurement piqué, où j’avais sacrifié, immolant mon vieil homme et commençant le dessein d’une vie nouvelle, mettant ma confiance en Toi — là, Tu avais commencé à devenir doux pour moi, et Tu avais mis la joie dans mon cœur. Et je criais, tandis que je lisais ceci extérieurement, le trouvant intérieurement. Et je ne voulais point être multiplié par les biens du monde ; gaspillant le temps, et gaspillé par le temps ; alors que j’avais en Ton Éternelle et Simple Essence d’autres froments, et vins, et huiles.
Et avec un grand cri de mon cœur, je m’écriai au verset suivant : Ô dans la paix, ô pour L’Identique ! Ô que disait-il, Je me coucherai et je m’endormirai, car qui nous empêchera, quand arrivera cette parole qui est écrite : La mort est engloutie dans la victoire ? Et Tu es éminemment l’Identique, Toi qui ne changes point ; et en Toi est le repos qui oublie tout labeur, car il n’en est point d’autre avec Toi, et nous n’avons pas à chercher ces nombreuses autres choses, qui ne sont pas ce que Tu es : mais Toi, Seigneur, Tu m’as fait seul habiter dans l’espérance. Je lisais, et je m’enflammais ; et je ne trouvais que faire pour ces sourds et ces morts, dont j’avais été, moi, homme pestilentiel, aboyeur amer et aveugle contre ces écrits qui sont miellés du miel du ciel et lumineux de Ta propre lumière : et j’étais consumé de zèle contre les ennemis de cette Écriture.
Quand rappellerai-je tout ce qui se passa en ces jours saints ? Pourtant, je n’ai rien oublié, et je ne passerai point sous silence la sévérité de Ton fouet et la merveilleuse célérité de Ta miséricorde. Tu me tourmentas alors par une douleur aux dents ; et quand elle fut arrivée à un tel point que je ne pouvais parler, il me vint au cœur de désirer que tous mes amis présents priassent pour moi Toi, le Dieu de toute espèce de santé. Et je l’écrivis sur de la cire, et je le leur donnai à lire. Aussitôt que, dans une humble dévotion, nous eûmes fléchi les genoux, cette douleur disparut. Mais quelle douleur ? Et comment disparut-elle ? Je fus épouvanté, ô mon Seigneur, mon Dieu ; car depuis l’enfance, je n’avais jamais éprouvé pareille chose. Et la puissance de Ton Signe me fut profondément communiquée, et me réjouissant dans la foi, je louai Ton Nom. Et cette foi ne me permit pas d’être en repos au sujet de mes péchés passés, qui ne m’étaient pas encore remis par Ton baptême.
Les vacances des vendanges terminées, je fis savoir aux Milanais de pourvoir leurs écoliers d’un autre maître pour leur vendre des mots ; car j’avais pris le parti de Te servir, et à cause de ma difficulté à respirer et de ma douleur à la poitrine, je n’étais plus capable de la chaire de professeur. Et par lettres, je fis connaître à Ton Prélat, le saint homme Ambroise, mes erreurs passées et mes désirs présents, le suppliant de me conseiller ce que je devais lire de Tes Écritures, pour devenir plus prompt et plus apte à recevoir une si grande grâce. Il me recommanda le prophète Isaïe : je crois, parce qu’il est, plus que les autres, un précurseur plus clair de l’Évangile et de l’appel des Gentils. Mais moi, ne comprenant pas la première leçon, et imaginant que tout le reste était semblable, je le mis de côté, pour le reprendre quand je serais plus exercé aux paroles mêmes de notre Seigneur.
De là, le temps étant venu où je devais donner mon nom, nous quittâmes la campagne et retournâmes à Milan. Il plut à Alypius de naître aussi avec moi en Toi, étant déjà revêtu de l’humilité convenable à Tes Sacrements ; et c’était un très vaillant dompteur du corps, au point de fouler, avec une audace inaccoutumée, le sol glacé de l’Italie de ses pieds nus. Nous joignîmes à nous le jeune Adéodat, né selon la chair, de mon péché. Tu l’avais fait excellemment. Il n’avait pas tout à fait quinze ans, et surpassait en esprit beaucoup d’hommes graves et savants. Je T’avoue Tes dons, ô Seigneur mon Dieu, Créateur de toutes choses, et puissamment capable de réformer nos difformités : car je n’avais aucune part en cet enfant, si ce n’est le péché. Pour ce que nous l’élevâmes dans Ta discipline, c’était Toi, nul autre, qui nous en avais inspiré le désir. Je T’avoue Tes dons. Il est un livre de nous intitulé Le Maître ; c’est un dialogue entre lui et moi. Tu sais que tout ce qui y est attribué à la personne qui converse avec moi était ses idées, à sa seizième année. J’ai trouvé en lui beaucoup d’autres choses, et plus admirables encore. Ce talent me frappait de crainte. Et qui, sinon Toi, pouvait être l’artisan de telles merveilles ? Bientôt Tu enlevas sa vie de la terre : et je me souviens maintenant de lui sans inquiétude, ne craignant rien pour son enfance, ni pour sa jeunesse, ni pour tout son être. Nous le joignîmes à nous, notre contemporain dans la grâce, pour être élevé dans Ta discipline : et nous fûmes baptisés, et l’inquiétude pour notre vie passée s’évanouit. Et je n’étais pas rassasié en ces jours de la douceur merveilleuse de considérer la profondeur de Tes conseils sur le salut du genre humain. Combien je pleurais, dans Tes Hymnes et Tes Cantiques, touché au vif par les voix de Ton Église si harmonieusement accordée ! Les voix coulaient dans mes oreilles, et la Vérité se distillait dans mon cœur, d’où les affections de ma dévotion débordaient, et les larmes coulaient, et j’étais heureux en cela.
Il n’y avait pas longtemps que l’Église de Milan avait commencé à user de ce genre de consolation et d’exhortation, les frères s’y joignant avec zèle par l’harmonie des voix et des cœurs. Car il y avait un an, ou guère plus, que Justine, mère de l’empereur Valentinien, qui était encore un enfant, persécutait Ton serviteur Ambroise, en faveur de son hérésie, à laquelle elle avait été séduite par les Ariens. Le peuple dévot faisait le guet dans l’Église, prêt à mourir avec son Évêque, Ton serviteur. Là, ma mère, Ta servante, portant une grande part de ces inquiétudes et de ces veilles, vivait dans la prière. Nous, encore non réchauffés par la chaleur de Ton Esprit, nous étions pourtant émus par le spectacle de la ville étonnée et troublée. C’est alors qu’il fut institué, selon la coutume des Églises orientales, que des Hymnes et des Psaumes seraient chantés, afin que le peuple ne s’alanguît pas dans la lassitude du chagrin : et depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui, cette coutume est retenue, de nombreuses (et même presque toutes) Tes congrégations, à travers les autres parties du monde, la suivant en cela.
Alors Tu révélas par une vision à Ton susdit Évêque où gisaient cachés les corps des martyrs Gervais et Protais (que Tu avais conservés intacts dans Ton trésor secret tant d’années), d’où Tu pouvais opportunément les produire pour réprimer la fureur d’une femme, bien qu’Impératrice. Car lorsqu’ils furent découverts et exhumés, et traduits avec l’honneur dû à la Basilique ambrosienne, non seulement ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs (les démons se confessant eux-mêmes) furent guéris, mais un certain homme, aveugle depuis de nombreuses années, citoyen bien connu de la ville, demandant et apprenant la raison de la joie confuse du peuple, s’élança en demandant à son guide de l’y conduire. Une fois mené là, il demanda à être autorisé à toucher avec son mouchoir la bière de Tes saints, dont la mort est précieuse à Tes yeux. Ce qu’ayant fait, et l’ayant appliqué à ses yeux, ils furent aussitôt ouverts. De là se répandit la renommée, de là Tes louanges brillèrent, rayonnèrent ; de là l’esprit de cette ennemie, bien que non tourné vers la santé de la foi, fut du moins détourné de sa fureur de persécuter. Grâces Te soient rendues, ô mon Dieu. D’où et vers où as-Tu ainsi mené mon souvenir, pour que je T’avoue aussi ces choses ? qui, bien que grandes, j’avais laissées dans l’oubli. Et pourtant, alors, quand l’odeur de Tes parfums était si odorante, nous ne courions pas après Toi. C’est pourquoi je pleurai davantage parmi le chant de Tes Hymnes, soupirant autrefois après Toi, et respirant enfin en Toi, autant que le souffle peut entrer dans notre demeure d’herbe.
Toi qui fais habiter les hommes d’un même esprit dans une maison, Tu joignis à nous Évode aussi, un jeune homme de notre propre cité. Qui, étant officier de Cour, fut avant nous converti à Toi et baptisé : et quittant sa milice séculière, il se ceignit pour la Tienne. Nous étions ensemble, sur le point de demeurer ensemble dans notre dessein dévot. Nous cherchions où nous pourrions Te servir plus utilement, et nous retournions ensemble en Afrique : vers laquelle étant arrivés jusqu’à Ostie, ma mère quitta cette vie. Je passe sous silence beaucoup de choses, car je suis fort pressé. Reçois mes confessions et mes actions de grâces, ô mon Dieu, pour d’innombrables choses dont je me tais. Mais je ne passerai point sous silence tout ce que mon âme voudrait produire concernant cette Ta servante, qui me mit au monde, tant dans la chair, afin que je fusse né à cette lumière temporelle, qu’en son cœur, afin que je fusse né à la Lumière éternelle. Non de ses dons, mais des Tiens en elle, je veux parler ; car elle ne s’était ni faite ni éduquée elle-même. Tu la créas ; et son père et sa mère ne savaient pas ce qui naîtrait d’eux. Et le sceptre de Ton Christ, la discipline de Ton Fils unique, dans une maison chrétienne, bon membre de Ton Église, l’éduquèrent dans Ta crainte. Pourtant, pour sa bonne discipline, elle avait coutume de louer non tant la diligence de sa mère, que celle d’une certaine servante décrépite, qui avait porté son père lorsqu’il était enfant, comme les petits sont portés sur le dos des jeunes filles. Pour cette raison, et pour son grand âge, et son excellente conversation, elle était, dans cette famille chrétienne, fort respectée par ses chefs. D’où aussi la charge des filles de son maître lui fut confiée, à laquelle elle veillait avec diligence, les réprimant avec ardeur, quand il le fallait, avec une sainte sévérité, et les enseignant avec une grave discrétion. Car, sauf aux heures où elles étaient très sobrement nourries à la table de leurs parents, elle ne leur permettait pas, même altérées, de boire de l’eau ; prévenant une mauvaise coutume, et ajoutant ce conseil salutaire : « Vous buvez de l’eau maintenant, parce que vous n’avez pas le vin en votre pouvoir ; mais quand vous serez mariées, et que vous serez maîtresses de caves et de buffets, vous mépriserez l’eau, mais la coutume de boire demeurera. » Par cette méthode d’instruction, et l’autorité qu’elle avait, elle réfrénait la cupidité de l’enfance, et modelait leur soif même à une si excellente modération que ce qu’elles ne devaient pas, elles ne le voulaient pas.
Et pourtant (comme Ta servante me le racontait, moi son fils), un amour du vin s’était glissé en elle. Car quand (comme c’était l’usage) elle, en jeune fille sobre, était priée par ses parents de puiser du vin dans le tonneau, tenant le récipient sous l’ouverture, avant de verser le vin dans le flacon, elle en buvait un peu avec le bout de ses lèvres ; car ses instincts en refusaient davantage. Car elle ne faisait pas cela par désir de boire, mais par l’exubérance de la jeunesse, qui déborde en fredaines joyeuses, lesquelles, chez les esprits juvéniles, sont coutumières d’être réprimées par la gravité des aînés. Et ainsi, en ajoutant à ce peu, de petits riens quotidiens (car qui méprise les petites choses tombera peu à peu), elle était tombée dans une telle habitude de boire avidement sa petite coupe presque pleine de vin. Où était alors cette vieille femme discrète, et sa fervente opposition ? Quelque chose pouvait-il prévaloir contre une maladie secrète, si Ta main guérisseuse, ô Seigneur, ne veillait sur nous ? Père, mère et gouverneurs absents, Toi présent, qui créas, qui appelles, qui aussi par ceux qui sont établis sur nous, travailles quelque chose au salut de nos âmes, que fis-Tu alors, ô mon Dieu ? Comment la guéris-Tu ? Comment la soignas-Tu ? Ne tiras-Tu pas d’une autre âme une raillerie dure et acérée, comme une lancette de Ton trésor secret, et d’une seule touche n’enlevas-Tu pas toute cette ordure ? Car une servante avec qui elle avait coutume d’aller à la cave, venant aux mots (comme il arrive) avec sa petite maîtresse, quand elle fut seule avec elle, lui reprocha cette faute, avec une insulte très amère, la traitant d’ivrognesse. Piquée au vif par cette raillerie, elle vit la laideur de sa faute, et l’a aussitôt condamnée et abandonnée. Comme les amis flatteurs corrompent, ainsi les ennemis reprocheurs corrigent le plus souvent. Pourtant, ce n’est point ce que par eux Tu fais, mais ce qu’ils se proposaient eux-mêmes, que Tu leur rends. Car elle, dans sa colère, cherchait à vexer sa jeune maîtresse, non à l’amender ; et elle le fit en privé, soit que le temps et le lieu de la querelle les trouvassent ainsi ; soit de peur qu’elle-même n’eût aussi de la colère, pour l’avoir découvert si tard. Mais Toi, Seigneur, Gouverneur de tout dans le ciel et sur la terre, qui tournes à Tes desseins les courants les plus profonds, et la turbulence réglée de la marée des temps, guéris par l’insalubrité d’une âme une autre ; de peur que quiconque, en observant cela, ne l’attribue à sa propre puissance, même quand un autre, qu’il souhaitait voir réformé, est réformé par ses paroles.
Élevée ainsi modestement et sobrement, et faite soumise plutôt par Toi à ses parents, que par ses parents à Toi, sitôt qu’elle fut en âge d’être mariée, étant donnée à un mari, elle le servit comme son seigneur ; et elle fit diligence pour le gagner à Toi, prêchant Toi à lui par sa conversation ; par laquelle Tu l’ornas, la rendant révérencieusement aimable, et admirable à son mari. Et elle supporta si bien l’outrage de son lit qu’elle n’eut jamais aucune querelle avec son mari à ce sujet. Car elle attendait Ta miséricorde sur lui, afin que, croyant en Toi, il pût être rendu chaste. Mais outre cela, il était fervent, tant dans ses affections que dans sa colère : mais elle avait appris à ne pas résister à un mari en colère, non seulement en actes, mais même pas en paroles. Seulement, quand il était apaisé et tranquille, et d’humeur à le recevoir, elle rendait compte de ses actions, si par hasard il s’était offensé trop hâtivement. En un mot, tandis que beaucoup de matrones, qui avaient des maris plus doux, portaient pourtant même sur leurs visages des marques de honte, et blâmaient dans leurs conversations familières la vie de leurs maris, elle blâmait leurs langues, leur donnant, comme en plaisantant, un conseil sérieux : « Que, dès l’instant où elles avaient entendu lire les écrits de mariage, elles devaient les considérer comme des contrats, par lesquels elles étaient faites servantes ; et ainsi, se souvenant de leur condition, elles ne devaient point s’élever contre leurs seigneurs. » Et quand elles, sachant quel mari colérique elle supportait, s’étonnaient qu’on n’eût jamais entendu, ni perçu par aucun signe, que Patricius eût battu sa femme, ou qu’il y eût eu quelque différend domestique entre eux, fût-ce pour un jour, et demandant confidentiellement la raison, elle leur enseignait sa pratique susmentionnée. Les épouses qui l’observaient en trouvaient le bien, et rendaient grâces ; celles qui ne l’observaient pas, ne trouvaient aucun soulagement, et souffraient.
Sa belle-mère aussi, d’abord enflammée contre elle par les chuchotements de mauvaises servantes, elle la vainquit si bien par l’observance, l’endurance persévérante et la douceur, que celle-ci découvrit d’elle-même à son fils les langues indiscrètes par lesquelles la paix domestique entre elle et sa bru avait été troublée, le priant de les corriger. Puis, quand, pour complaire à sa mère et pour le bon ordre de la famille, il eut corrigé par des coups celles qui étaient découvertes, au gré de celle qui les avait dénoncées, elle promit une récompense semblable à quiconque, pour lui plaire, dirait du mal de sa bru : et personne n’osant plus, elles vécurent ensemble avec une douceur remarquable de bonté mutuelle.
Ce grand don aussi Tu l’accordas, ô mon Dieu, ma miséricorde, à cette bonne servante de Toi, dans le sein de qui Tu me créas, que, entre toutes les parties en désaccord et discordantes où elle le pouvait, elle se montrait une telle pacificatrice que, entendant de part et d’autre les choses les plus amères, telles que la colère enflée et indigeste a coutume de laisser éclater, quand les crudités des inimitiés sont exhalées en discours aigres à une amie présente contre une ennemie absente, elle ne voulait jamais divulguer rien de l’une à l’autre, sinon ce qui pouvait tendre à leur réconciliation. Un petit bien cela pourrait me paraître, si je ne savais, à ma douleur, d’innombrables personnes qui, par une horrible et large contagion de péché, non seulement divulguent aux personnes mutuellement irritées des choses dites dans la colère, mais y ajoutent de surcroît des choses jamais prononcées, alors qu’à l’humanité humaine, il devrait sembler peu de chose de ne pas fomenter ou accroître la mauvaise volonté par de mauvais mots, à moins qu’on n’étudie de surcroît, par de bonnes paroles, à l’éteindre. Telle était-elle, Toi, son Instructeur le plus intérieur, l’enseignant à l’école du cœur.
Enfin, son propre mari, vers la fin même de sa vie terrestre, elle le gagna à Toi ; et elle n’eut pas à se plaindre de cela en lui comme croyant, qu’avant qu’il fût croyant elle avait supporté de lui. Elle fut aussi la servante de Tes serviteurs ; quiconque parmi eux la connaissait, louait, honorait et aimait beaucoup en elle Toi ; car par le témoignage des fruits d’une sainte conversation, ils percevaient Ta présence dans son cœur. Car elle avait été la femme d’un seul homme, avait rendu à ses parents ce qu’elle leur devait, avait gouverné sa maison pieusement, était bien rapportée pour ses bonnes œuvres, avait élevé des enfants, enfantant d’eux avec douleur aussi souvent qu’elle les voyait s’éloigner de Toi. Enfin, de nous tous Tes serviteurs, ô Seigneur (que tu permets, à l’occasion de Ton propre don, de parler), nous, qui avant son sommeil en Toi vivions unis ensemble, ayant reçu la grâce de Ton baptême, elle prit soin, comme si elle avait été la mère de nous tous ; nous servit, comme si elle avait été la fille de nous tous.
Le jour approchant maintenant où elle devait quitter cette vie (jour que Tu savais bien, nous ne savions pas), il arriva, Toi, comme je le crois, le réglant par Tes voies secrètes, qu’elle et moi nous nous tenions seuls, appuyés à une certaine fenêtre, qui donnait sur le jardin de la maison où nous logions, à Ostie ; où, éloignés du tumulte des hommes, nous nous remettions des fatigues d’un long voyage, pour la navigation. Nous discutions alors ensemble, seuls, très doucement ; et oubliant les choses qui sont derrière, et nous portant vers celles qui sont devant, nous cherchions entre nous en présence de la Vérité, qui est Toi, de quelle sorte devait être la vie éternelle des saints, que l’œil n’a point vue, ni l’oreille entendue, et qui n’est point montée au cœur de l’homme. Mais pourtant, nous aspirions avec la bouche de notre cœur, après ces ruisseaux célestes de Ta fontaine, la fontaine de la vie, qui est avec Toi ; afin qu’étant abreuvés de là selon notre capacité, nous pussions en quelque sorte méditer sur un si haut mystère.
Et lorsque notre discours fut amené à ce point que le plaisir le plus élevé des sens charnels, dans la lumière matérielle la plus pure, n’était, en comparaison de la douceur de cette vie, non seulement pas digne d’être comparé, mais même pas d’être mentionné ; nous élevant avec une affection plus ardente vers l’« Identique », nous passâmes graduellement à travers toutes les choses corporelles, et jusqu’au ciel même d’où le soleil, la lune et les étoiles brillent sur la terre ; oui, nous nous envolions plus haut encore, par une méditation intérieure, par le discours et l’admiration de Tes œuvres ; et nous arrivâmes à nos propres esprits, et nous les dépassâmes, afin de parvenir à cette région de l’abondance intarissable, où Tu nourris Israël pour toujours de la nourriture de vérité, et où la vie est la Sagesse par qui toutes ces choses sont faites, et ce qui a été, et ce qui sera, et elle n’est pas faite, mais elle est, telle qu’elle a été, et telle qu’elle sera toujours ; ou plutôt, « avoir été » et « devoir être » ne sont pas en elle, mais seulement « être », puisqu’elle est éternelle. Car « avoir été » et « devoir être » ne sont pas éternels. Et tandis que nous discourions et que nous soupirions après elle, nous la touchâmes légèrement de tout l’effort de notre cœur ; et nous soupirâmes, et nous y laissâmes attachés les prémices de l’Esprit ; et nous revînmes aux expressions vocales de notre bouche, où le mot prononcé a un commencement et une fin. Et qu’est-ce qui est semblable à Ta Parole, notre Seigneur, qui demeure en Lui-même sans vieillir, et qui fait toutes choses nouvelles ?
Nous disions donc : Si pour quelqu’un le tumulte de la chair se taisait, se taisaient les images de la terre, des eaux et de l’air, se taisait aussi le pôle du ciel, oui, si l’âme elle-même se taisait en elle-même, et par le fait de ne pas penser à soi se surpassait elle-même, se taisaient tous les rêves et les révélations imaginaires, toute langue et tout signe, et tout ce qui n’existe que dans la transition, puisque si quelqu’un pouvait entendre, toutes ces choses disent : « Nous ne nous sommes pas faites nous-mêmes, mais Il nous a faites, Lui qui demeure pour toujours » — Si donc, ayant proféré cela, elles se taisaient aussi, ayant seulement éveillé nos oreilles vers Celui qui les a faites, et que Lui seul parlât, non par elles mais par Lui-même, afin que nous entendions Sa Parole, non par aucune langue de chair, ni voix d’Ange, ni son de tonnerre, ni dans l’énigme obscure d’une similitude, mais que nous puissions entendre Celui que nous aimons en ces choses, que nous puissions entendre Son Être même sans celles-ci (comme nous deux nous nous étions maintenant tendus, et dans une pensée rapide avions touché cette Sagesse éternelle qui demeure au-dessus de tout) ; — si cela pouvait être prolongé, et que d’autres visions d’un genre fort différent fussent retirées, et que celle-ci ravît, absorbât et enveloppât son contemplateur au milieu de ces joies intérieures, de sorte que la vie fût pour toujours semblable à ce moment de compréhension après lequel nous soupirions ; n’est-ce pas là : « Entre dans la joie de ton Maître » ? Et quand cela sera-t-il ? Quand nous ressusciterons tous, bien que nous ne serons pas tous changés ?
De telles choses je disais, et si ce n’est point de cette manière précise, ni avec ces mêmes mots, pourtant, Seigneur, Tu sais que ce jour-là, alors que nous parlions de ces choses, et que ce monde avec tous ses délices devint, tandis que nous parlions, méprisable à nos yeux, ma mère dit : « Mon fils, pour ma part, je n’ai plus aucun plaisir en rien dans cette vie. Ce que je fais ici plus longtemps, et pourquoi je suis ici, je ne le sais pas, maintenant que mes espérances en ce monde sont accomplies. Il y avait une chose pour laquelle je désirais demeurer quelque temps dans cette vie, afin de te voir chrétien catholique avant de mourir. Mon Dieu a fait cela pour moi plus abondamment, en ce que je te vois maintenant, méprisant le bonheur terrestre, devenir Son serviteur : que fais-je ici ? »
Quelle réponse je lui fis à ces choses, je ne m’en souviens pas. Car à peine cinq jours après, ou peu s’en faut, elle tomba malade d’une fièvre ; et dans cette maladie, un jour, elle tomba en défaillance, et fut pour un temps retirée de ces choses visibles. Nous accourûmes autour d’elle ; mais elle revint bientôt à ses sens ; et nous regardant, mon frère et moi, debout près d’elle, elle nous dit avec interrogation : « Où étais-je ? » Et puis, nous regardant fixement, avec une douleur stupéfaite : « Ici », dit-elle, « vous enterrerez votre mère ». Je me tus et m’abstins de pleurer ; mais mon frère dit quelque chose, souhaitant pour elle, comme le sort plus heureux, qu’elle ne mourût point en terre étrangère, mais dans son propre pays. À quoi, elle, d’un regard anxieux, le réprimandant des yeux parce qu’il goûtait encore de telles choses, puis me regardant : « Voyez », dit-elle, « ce qu’il dit » : et peu après à nous deux : « Déposez », dit-elle, « ce corps n’importe où ; que le souci de cela ne vous inquiète en aucune façon : ceci seulement je vous demande, que vous vous souveniez de moi à l’autel du Seigneur, où que vous soyez ». Et ayant livré ce sentiment avec les mots qu’elle put, elle se tut, étant éprouvée par sa maladie croissante.
Mais moi, considérant Tes dons, Toi Dieu invisible, que Tu instilles dans le cœur de Tes fidèles, d’où jaillissent de merveilleux fruits, je me réjouis et Te rendis grâces, me rappelant ce que je savais auparavant, combien elle avait toujours été soigneuse et anxieuse quant à son lieu de sépulture, qu’elle avait pourvu et préparé pour elle-même auprès du corps de son mari. Car parce qu’ils avaient vécu dans une grande harmonie ensemble, elle souhaitait aussi (tant l’esprit humain peut peu embrasser les choses divines) avoir cet ajout à ce bonheur, et qu’il fût rappelé parmi les hommes qu’après son pèlerinage au-delà des mers, ce qui était terrestre de ce couple uni avait été permis d’être uni sous la même terre. Mais quand cette vacuité avait, par la plénitude de Ta bonté, commencé à cesser dans son cœur, je ne le sais pas, et je me réjouissais d’admirer ce qu’elle m’avait ainsi révélé ; quoique, certes, dans ce discours que nous eûmes à la fenêtre, quand elle dit : « Que fais-je ici plus longtemps ? », il n’apparût aucun désir de mourir dans son pays. J’appris aussi plus tard que, lorsque nous étions déjà à Ostie, elle, avec une confiance maternelle, alors que j’étais absent, discourut un jour avec certains de mes amis sur le mépris de cette vie et la bénédiction de la mort : et quand ils furent étonnés d’un tel courage que Tu avais donné à une femme, et demandèrent : « Si elle ne craignait pas de laisser son corps si loin de sa propre ville ? », elle répondit : « Rien n’est loin pour Dieu ; et il n’y avait pas à craindre qu’à la fin du monde, Il ne reconnût d’où Il devait me ressusciter ». Le neuvième jour donc de sa maladie, et la cinquante-sixième année de son âge, et la trente-troisième de la mienne, cette âme religieuse et sainte fut délivrée du corps.
Je fermai ses yeux ; et une immense tristesse coula en même temps dans mon cœur, qui débordait en larmes ; mes yeux, par le commandement violent de mon esprit, burent leur fontaine jusqu’à l’assécher ; et malheur à moi dans une telle lutte ! Mais quand elle eut rendu son dernier soupir, le jeune Adéodat éclata en un grand gémissement ; puis, réprimé par nous tous, il se tut. De même, un sentiment enfantin en moi, qui, par la voix juvénile de mon cœur, trouvait son issue dans les pleurs, fut réprimé et réduit au silence. Car nous ne pensions pas qu’il fût convenable de solenniser ces funérailles par des lamentations larmoyantes et des gémissements ; car c’est ainsi qu’ils expriment pour la plupart la douleur pour les défunts, comme s’ils étaient malheureux ou tout à fait morts ; alors qu’elle n’était ni malheureuse dans sa mort, ni tout à fait morte. De cela, nous étions assurés sur de bons fondements, le témoignage de sa bonne conduite et de sa foi sans hypocrisie.
Qu’était-ce donc qui me faisait douloureusement mal intérieurement, sinon une blessure fraîche causée par l’arrachement soudain de cette très douce et chère habitude de vivre ensemble ? Je me réjouissais certes de son témoignage, quand, dans cette dernière maladie, mêlant ses caresses à mes devoirs, elle m’appelait « pieux », et mentionnait, avec une grande affection d’amour, qu’elle n’avait jamais entendu aucun son dur ou reproche proféré par ma bouche contre elle. Mais pourtant, ô mon Dieu, qui nous as faits, quelle comparaison y a-t-il entre cet honneur que je lui rendais et son esclavage pour moi ? Étant donc privé d’un si grand réconfort en elle, mon âme fut blessée, et cette vie déchirée pour ainsi dire, qui, de la sienne et de la mienne ensemble, n’avait été faite qu’une.
L’enfant donc calmé de pleurer, Évodius prit le Psautier, et commença à chanter, toute notre maison lui répondant, le Psaume : « Je chanterai Ta miséricorde et Tes jugements, ô Seigneur ». Mais entendant ce que nous faisions, beaucoup de frères et de femmes religieuses se rassemblèrent ; et tandis qu’ils (dont c’était l’office) préparaient l’enterrement, comme c’est la coutume, moi, dans une partie de la maison où je pouvais convenablement, avec ceux qui ne jugeaient pas bon de me quitter, je discourus sur quelque chose d’approprié au temps ; et par ce baume de vérité, j’apaisai ce tourment, connu de Toi, eux l’ignorant et écoutant attentivement, et concevant que j’étais sans aucun sentiment de douleur. Mais à Tes oreilles, où aucun d’eux n’entendait, je blâmais la faiblesse de mes sentiments, et je retenais mon flot de douleur, qui me céda un peu ; mais il revint, comme par une marée, pourtant non pas jusqu’à éclater en larmes, ni à changer de visage ; cependant je savais ce que je comprimais dans mon cœur. Et étant très mécontent que ces choses humaines eussent un tel pouvoir sur moi, qui, dans l’ordre dû et la disposition de notre condition naturelle, doivent nécessairement arriver, avec une nouvelle douleur je souffrais de ma douleur, et j’étais ainsi usé par une double tristesse.
Et voici, le cadavre fut porté à l’ensevelissement ; nous allâmes et revînmes sans larmes. Car ni dans ces prières que nous déversions vers Toi, quand le Sacrifice de notre rançon était offert pour elle, alors que maintenant le cadavre était près du bord de la tombe, comme la coutume est là-bas, avant d’y être déposé, ne pleurai-je même pendant ces prières ; pourtant j’étais tout le jour secrètement lourdement triste, et l’esprit troublé, je Te priais, comme je pouvais, de guérir ma douleur, pourtant Tu ne le fis pas ; imprimant, je crois, dans ma mémoire par cet unique exemple, combien est fort le lien de toute habitude, même sur une âme qui maintenant ne se nourrit plus d’aucune Parole trompeuse. Il me sembla aussi bon d’aller prendre un bain, ayant entendu que le bain (balneum) tient son nom du grec Balaneion, parce qu’il chasse la tristesse de l’esprit. Et ceci aussi je le confesse à Ta miséricorde, Père des orphelins, que je me baignai, et fus le même qu’avant de me baigner. Car l’amertume de la tristesse ne pouvait suinter hors de mon cœur. Puis je dormis, et me réveillai à nouveau, et trouvai ma douleur non peu adoucie ; et comme j’étais seul dans mon lit, je me souvins de ces vers véridiques de Ton Ambroise. Car Tu es le
« Créateur de tout, Seigneur, Et Régisseur de la hauteur, Qui, revêtant le jour de lumière, as versé De doux sommeils sur la nuit, Afin qu’à nos membres la force Du labeur soit renouvelée, Et que les cœurs soient élevés qui s’affaissent et tremblent, Et les chagrins soient domptés. »
Et puis, petit à petit, je retrouvai mes pensées antérieures sur Ta servante, sa sainte conduite envers Toi, sa sainte tendresse et observance envers nous, dont j’étais soudainement privé : et j’eus l’intention de pleurer en Ta présence, pour elle et pour moi-même, en son nom et au mien. Et je cédai aux larmes que je retenais auparavant, pour qu’elles débordassent autant qu’elles le désiraient ; reposant mon cœur sur elles ; et il trouva du repos en elles, car c’était à Tes oreilles, non à celles des hommes, qui auraient interprété avec dédain mes pleurs. Et maintenant, Seigneur, en écrivant, je Te le confesse. Qu’il lise, qui voudra, et qu’il interprète, comme il voudra : et s’il trouve en cela un péché, que j’aie pleuré ma mère pendant une petite portion d’heure (la mère qui pour le temps était morte à mes yeux, qui avait pendant de nombreuses années pleuré pour moi afin que je vive à Tes yeux), qu’il ne me raille pas ; mais plutôt, s’il est un homme de grande charité, qu’il pleure lui-même pour mes péchés devant Toi, le Père de tous les frères de Ton Christ.
Mais maintenant, avec un cœur guéri de cette blessure, où il pourrait sembler blâmable pour un sentiment terrestre, je déverse vers Toi, notre Dieu, au nom de Ta servante, un genre de larmes bien différent, coulant d’un esprit ébranlé par les pensées des dangers de toute âme qui meurt en Adam. Et bien qu’elle, ayant été vivifiée dans le Christ, même avant sa libération de la chair, eût vécu à la louange de Ton nom pour sa foi et sa conduite ; pourtant je n’ose dire que depuis le temps où Tu la régénéras par le baptême, aucune parole ne sortit de sa bouche contre Ton Commandement. Ton Fils, la Vérité, a dit : « Quiconque dira à son frère, fou, sera en danger du feu de l’enfer ». Et malheur même à la vie louable des hommes, si, mettant de côté la miséricorde, Tu devais l’examiner. Mais parce que Tu n’es pas extrême à chercher les péchés, nous espérons avec confiance trouver quelque place auprès de Toi. Mais quiconque compte ses mérites réels devant Toi, que compte-t-il devant Toi sinon Tes propres dons ? Ô, si les hommes savaient qu’ils sont des hommes ; et que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur.
Je donc, ô ma Louange et ma Vie, Dieu de mon cœur, mettant de côté pour un temps ses bonnes actions, pour lesquelles je Te rends grâces avec joie, je Te supplie maintenant pour les péchés de ma mère. Écoute-moi, je T’en conjure, par le Remède de nos blessures, Qui fut pendu au bois, et maintenant siégeant à Ta droite, intercède auprès de Toi pour nous. Je sais qu’elle a agi avec miséricorde, et de tout son cœur a pardonné à ses débiteurs leurs dettes ; pardonne-Toi aussi ses dettes, quelles qu’elle ait pu contracter en tant d’années, depuis l’eau du salut. Pardonne-lui, Seigneur, pardonne, je T’en supplie ; n’entre pas en jugement avec elle. Que Ta miséricorde soit exaltée au-dessus de Ta justice, puisque Tes paroles sont vraies, et que Tu as promis miséricorde aux miséricordieux ; ce que Tu leur donnas d’être, Toi qui feras miséricorde à qui Tu feras miséricorde ; et auras compassion de qui Tu as eu compassion.
Et, je crois, Tu as déjà fait ce que je demande ; mais accepte, ô Seigneur, les offrandes volontaires de ma bouche. Car elle, le jour de sa dissolution maintenant proche, ne prit aucun souci d’avoir son corps somptueusement enveloppé, ou embaumé avec des épices ; ni ne désira un monument de choix, ni d’être enterrée dans son propre pays. Ces choses, elle ne nous les enjoignit pas ; mais désira seulement que son nom fût commémoré à Ton Autel, qu’elle avait servi sans intermission d’un seul jour : d’où elle savait que le saint Sacrifice est dispensé, par lequel l’écriture qui était contre nous est effacée ; par lequel le triomphe fut remporté sur l’ennemi, qui, sommant nos offenses, et cherchant quoi mettre à notre charge, ne trouva rien en Lui, en Qui nous vainquons. Qui Lui rendra le sang innocent ? Qui Lui remboursera le prix par lequel Il nous acheta, et ainsi nous prendra à Lui ? Au Sacrement de laquelle rançon, Ta servante lia son âme par le lien de la foi. Que nul ne la sépare de Ta protection : que ni le lion ni le dragon ne s’interpose par la force ou la fraude. Car elle ne répondra pas qu’elle ne doit rien, de peur d’être convaincue et saisie par le rusé accusateur : mais elle répondra que ses péchés lui sont pardonnés par Celui, à qui personne ne peut rembourser ce prix que Lui, Qui ne devait rien, paya pour nous.
Qu’elle repose donc en paix avec le mari avant et après qui elle n’en eut aucun ; à qui elle obéit, portant avec patience du fruit pour Toi, afin qu’elle pût le gagner aussi à Toi. Et inspire, ô Seigneur mon Dieu, inspire Tes serviteurs mes frères, Tes fils mes maîtres, que je sers de la voix, du cœur et de la plume, afin qu’autant qu’ils liront ces Confessions, ils puissent à Ton Autel se souvenir de Monnica Ta servante, avec Patricius, son époux d’autrefois, par les corps desquels Tu m’as amené dans cette vie, comment je ne sais pas. Puissent-ils avec une pieuse affection se souvenir de mes parents dans cette lumière transitoire, de mes frères sous Toi notre Père dans notre Mère Catholique, et de mes concitoyens dans cette Jérusalem éternelle après laquelle Ton peuple pèlerin soupire depuis son Exode, jusqu’à leur retour là-bas. Afin que la dernière requête de ma mère envers moi puisse, par mes confessions, plus que par mes prières, être, par les prières de plusieurs, plus abondamment accomplie pour elle.
LIVRE X
Que je Te connaisse, ô Seigneur, Toi qui me connais : que je Te connaisse, comme je suis connu. Force de mon âme, entre en elle, et adapte-la pour Toi, afin que Tu puisses l’avoir et la tenir sans tache ni ride. C’est là mon espérance, c’est pourquoi je parle ; et dans cette espérance je me réjouis, quand je me réjouis sainement. Les autres choses de cette vie sont d’autant moins à pleurer qu’elles sont plus pleurées ; et d’autant plus à pleurer qu’on les pleure moins. Car voici, Tu aimes la vérité, et celui qui la fait vient à la lumière. Ceci, je voudrais le faire dans mon cœur devant Toi en confession : et dans mon écrit, devant plusieurs témoins.
Et de Toi, ô Seigneur, aux yeux de qui l’abîme de la conscience humaine est nu, que pourrait-il être caché en moi, même si je ne voulais pas le confesser ? Car je Te cacherais Toi, non pas moi à Toi. Mais maintenant, parce que mon gémissement est témoin que je suis mécontent de moi-même, Tu resplendis, et Tu es plaisant, et aimé, et désiré ; afin que je puisse avoir honte de moi-même, et renoncer à moi-même, et Te choisir, et ne plaire ni à Toi ni à moi-même, sinon en Toi. À Toi donc, ô Seigneur, je suis ouvert, quel que je sois ; et de quel fruit je confesse à Toi, je l’ai dit. Et je ne le fais pas avec des mots et des sons de la chair, mais avec les mots de mon âme, et le cri de la pensée que Ton oreille connaît. Car quand je suis mauvais, alors confesser à Toi n’est rien d’autre qu’être mécontent de moi-même ; mais quand je suis saint, rien d’autre que de ne pas me l’attribuer à moi-même : parce que Toi, ô Seigneur, Tu bénis le juste, mais d’abord Tu justifies celui qui est impie. Ma confession donc, ô mon Dieu, en Ta présence, est faite silencieusement, et non silencieusement. Car par le son, elle est silencieuse ; par l’affection, elle crie à haute voix. Car je ne profère rien de juste envers les hommes, que Tu n’aies auparavant entendu de moi ; et Tu n’entends rien de tel de moi, que Tu n’aies d’abord dit à moi.
Qu’ai-je donc à faire avec les hommes, qu’ils entendent mes confessions — comme s’ils pouvaient guérir toutes mes infirmités — une race curieuse de connaître la vie des autres, paresseuse à corriger la sienne ? Pourquoi cherchent-ils à entendre de moi ce que je suis, eux qui ne veulent pas entendre de Toi ce qu’ils sont eux-mêmes ? Et comment savent-ils, quand ils entendent de moi ce qui me concerne, si je dis vrai ; puisque nul ne sait ce qui est dans l’homme, sinon l’esprit de l’homme qui est en lui ? Mais s’ils entendent de Toi ce qui les concerne, ils ne peuvent dire : « Le Seigneur ment ». Car qu’est-ce qu’entendre de Toi ce qui les concerne, sinon se connaître eux-mêmes ? Et qui connaît et dit : « C’est faux », à moins qu’il ne mente lui-même ? Mais parce que la charité croit tout (c’est-à-dire, parmi ceux qu’en se liant elle fait un), moi aussi, ô Seigneur, je confesserai ainsi à Toi, afin que les hommes puissent entendre, à qui je ne puis démontrer si je confesse vraiment ; pourtant ils me croient, dont la charité m’ouvre les oreilles.
Mais fais-moi comprendre, ô mon Médecin intérieur, quel fruit je puis tirer de cet acte. Car les confessions de mes péchés passés, que Tu as pardonnés et recouverts afin de me bénir en Toi, en transformant mon âme par la foi et par Ton sacrement, lorsqu’elles sont lues et entendues, éveillent le cœur, de peur qu’il ne s’endorme dans le désespoir en disant : « Je ne peux pas », mais qu’il s’éveille dans l’amour de Ta miséricorde et la douceur de Ta grâce, par laquelle celui qui est faible devient fort, dès lors qu’il prend conscience de sa propre faiblesse. Et les bons se réjouissent d’entendre parler des maux passés de ceux qui en sont désormais délivrés, non parce que ce sont des maux, mais parce qu’ils ont été et ne sont plus. Quel fruit donc, ô Seigneur mon Dieu, à qui ma conscience se confesse chaque jour, mettant plus d’espoir en Ta miséricorde qu’en sa propre innocence, quel fruit, je T’en prie, puis-je retirer de confesser par ce livre, aux hommes aussi, en Ta présence, ce que je suis maintenant, et non ce que j’ai été ? Car cet autre fruit, je l’ai vu et j’en ai parlé. Mais ce que je suis maintenant, à l’heure même où je fais ces confessions, beaucoup désirent le savoir, ceux qui m’ont connu ou ne m’ont pas connu, ceux qui ont entendu parler de moi ou par moi ; mais leur oreille n’est pas à mon cœur, là où je suis, quel que soit ce que je suis. Ils souhaitent donc m’entendre confesser ce que je suis au-dedans, là où ni leur œil, ni leur oreille, ni leur intelligence ne peuvent atteindre ; ils le souhaitent, prêts à croire, mais sauront-ils ? Car la charité, par laquelle ils sont bons, leur dit que je ne mens pas dans mes confessions ; et cette charité en eux me croit.
Mais dans quel but voudraient-ils l’entendre ? Désirent-ils se réjouir avec moi lorsqu’ils apprennent combien, par Ton don, je m’approche de Toi ? Et prier pour moi lorsqu’ils apprendront à quel point je suis retenu par mon propre poids ? À ceux-là je me dévoilerai. Car ce n’est pas un mince fruit, ô Seigneur mon Dieu, que grâce à beaucoup, des actions de grâces Te soient rendues en notre nom, et que Tu sois par beaucoup supplié pour nous. Que l’esprit fraternel aime en moi ce que Tu enseignes devoir être aimé, et qu’il gémisse en moi sur ce que Tu enseignes devoir être déploré. Que ce soit un esprit fraternel, non un esprit étranger, non celui des fils d’étrangers dont la bouche profère la vanité et dont la main droite est une main d’iniquité, mais cet esprit fraternel qui, lorsqu’il approuve, se réjouit pour moi, et lorsqu’il me désapprouve, s’afflige pour moi ; car qu’il approuve ou qu’il désapprouve, il m’aime. À ceux-là je me dévoilerai : ils respireront à l’aise devant mes bonnes actions, soupireront devant mes mauvaises. Mes bonnes actions sont Tes institutions et Tes dons ; mes mauvaises sont mes offenses et Tes jugements. Qu’ils respirent à l’aise devant les unes, soupirent devant les autres ; et que des hymnes et des pleurs montent à Tes yeux, du cœur de mes frères, Tes encensoirs. Et Toi, ô Seigneur, sois satisfait de l’encens de Ton temple saint, aie pitié de moi selon Ta grande miséricorde à cause de Ton propre nom ; et n’abandonnant en rien ce que Tu as commencé, rends parfaites mes imperfections.
C’est là le fruit de mes confessions sur ce que je suis, non sur ce que j’ai été : confesser cela, non pas seulement devant Toi, dans une secrète exultation mêlée de tremblement, et une secrète douleur mêlée d’espoir ; mais aux oreilles aussi des fils des hommes qui croient, partageant ma joie et associés à ma mortalité, mes concitoyens et compagnons de pèlerinage, ceux qui sont partis avant ou qui doivent suivre, compagnons de ma route. Ce sont là Tes serviteurs, mes frères, que Tu veux voir être Tes fils ; mes maîtres, que Tu m’ordonnes de servir si je veux vivre avec Toi, de Toi. Mais ce Ton Verbe serait peu de chose s’il ne faisait que commander par la parole, sans nous précéder par l’exemple. C’est donc ce que je fais en actes et en paroles, c’est ce que je fais sous Tes ailes ; dans un trop grand péril, si mon âme ne t’était soumise sous Tes ailes, et mon infirmité connue de Toi. Je suis un tout-petit, mais mon Père vit éternellement, et mon Gardien me suffit. Car Il est Celui-là même qui m’a engendré et qui me défend : et Toi-même, Tu es tout mon bien ; Toi, Tout-Puissant, qui es avec moi, oui, avant même que je sois avec Toi. À ceux donc que Tu m’ordonnes de servir, je révélerai, non ce que j’ai été, mais ce que je suis maintenant et ce que je suis encore. Mais je ne me juge pas moi-même non plus. C’est ainsi donc que je voudrais être entendu.
Car Toi, Seigneur, Tu me juges : parce que, bien que nul ne connaisse les choses de l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui, il y a pourtant quelque chose de l’homme que l’esprit de l’homme, qui est en lui, ne connaît pas lui-même. Mais Toi, Seigneur, Tu connais tout de lui, Toi qui l’as fait. Pourtant, bien que devant Tes yeux je me méprise et que je me tienne pour poussière et cendre, je connais quelque chose de Toi que je ne connais pas de moi-même. Et certes, maintenant nous voyons dans un miroir et en énigme, et non encore face à face. Aussi longtemps donc que je suis absent de Toi, je suis plus présent à moi-même qu’à Toi ; et pourtant je sais que Toi, Tu n’es en rien passible ; mais moi, quelles tentations je peux vaincre et lesquelles je ne peux pas, je l’ignore. Et il y a de l’espoir, parce que Tu es fidèle, Toi qui ne permettras pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces ; mais avec la tentation, Tu donneras aussi le moyen d’en sortir, afin que nous puissions la supporter. Je confesserai donc ce que je sais de moi-même, je confesserai aussi ce que je ne sais pas de moi-même. Et cela, parce que ce que je sais de moi, je le sais par Ta lumière qui brille sur moi ; et ce que je ne sais pas de moi, je l’ignorerai jusqu’à ce que mes ténèbres deviennent comme le plein midi devant Ton visage.
Ce n’est pas avec doute, mais avec une conscience assurée que je T’aime, Seigneur. Tu as frappé mon cœur avec Ta parole, et je T’ai aimé. Oui, le ciel, la terre et tout ce qui s’y trouve, voici que de toutes parts ils me disent de T’aimer ; et ils ne cessent de le dire à tous, afin qu’ils soient sans excuse. Mais Tu feras miséricorde plus profondément à qui Tu feras miséricorde, et Tu auras compassion de qui Tu auras eu compassion : autrement, c’est à des oreilles sourdes que le ciel et la terre disent Tes louanges. Mais qu’est-ce que j’aime, quand j’aime mon Dieu ? Non la beauté des corps, ni la grâce harmonieuse du temps, ni l’éclat de la lumière si joyeuse à nos yeux, ni les douces mélodies des chants variés, ni le parfum des fleurs, des onguents et des épices, non la manne et le miel, non les membres agréables aux embrassements de la chair. Ce n’est rien de tout cela que j’aime quand j’aime mon Dieu ; et pourtant, j’aime une sorte de lumière, de mélodie, de parfum, de nourriture et d’embrassement quand j’aime mon Dieu, la lumière, la mélodie, le parfum, la nourriture et l’embrassement de mon homme intérieur : là où brille pour mon âme ce que l’espace ne peut contenir, et où résonne ce que le temps n’emporte pas, et où l’on hume ce que le souffle ne dissipe pas, et où l’on goûte ce que la satiété ne diminue pas, et où l’on s’attache à ce que la satiété ne sépare pas. Voilà ce que j’aime quand j’aime mon Dieu.
Et qu’est-ce que cela ? J’ai interrogé la terre, et elle m’a répondu : « Je ne suis pas Lui » ; et tout ce qui s’y trouve a confessé la même chose. J’ai interrogé la mer et les abîmes, et les êtres vivants qui rampent, et ils ont répondu : « Nous ne sommes pas ton Dieu, cherche au-dessus de nous. » J’ai interrogé le vent qui souffle ; et tout l’air avec ses habitants a répondu : « Anaximène s’est trompé, je ne suis pas Dieu. » J’ai interrogé les cieux, le soleil, la lune, les étoiles : « Nous ne sommes pas non plus (disent-ils) le Dieu que tu cherches. » Et j’ai répondu à toutes les choses qui entourent la porte de ma chair : « Vous m’avez parlé de mon Dieu, que vous n’êtes pas Lui ; dites-moi quelque chose de Lui. » Et elles se sont écriées d’une voix forte : « Il nous a faites. » Mon interrogation était ma pensée sur elles : et leur forme de beauté était leur réponse. Et je me suis tourné vers moi-même, et je me suis dit : « Qui es-tu ? » Et j’ai répondu : « Un homme. » Et voici, en moi se présentent à moi l’âme et le corps, l’un au-dehors, l’autre au-dedans. Par lequel de ceux-ci devrais-je chercher mon Dieu ? Je l’avais cherché dans le corps, de la terre jusqu’au ciel, aussi loin que je pouvais envoyer des messagers, les rayons de mes yeux. Mais le meilleur est l’intérieur, car à lui, comme présidant et jugeant, tous les messagers corporels rapportaient les réponses du ciel et de la terre, et de tout ce qui s’y trouve, qui disaient : « Nous ne sommes pas Dieu, mais Il nous a faits. » Ces choses, mon homme intérieur les a connues par le ministère de l’extérieur : moi, l’intérieur, je les ai connues ; moi, l’esprit, par les sens de mon corps. J’ai interrogé tout l’ordonnancement du monde au sujet de mon Dieu ; et il m’a répondu : « Je ne suis pas Lui, mais Il m’a fait. »
Cette figure corporelle n’est-elle pas apparente à tous ceux dont les sens sont parfaits ? Pourquoi donc ne dit-elle pas la même chose à tous ? Les animaux, petits et grands, la voient, mais ils ne peuvent l’interroger : car aucune raison n’est établie au-dessus de leurs sens pour juger de ce qu’ils rapportent. Mais les hommes peuvent interroger, de sorte que les choses invisibles de Dieu sont clairement vues, étant comprises par les choses qui ont été faites ; mais par l’amour qu’ils leur portent, ils leur sont assujettis : et les sujets ne peuvent juger. Et les créatures ne répondent pas non plus à ceux qui les interrogent, à moins qu’ils ne puissent juger ; et elles ne changent pas leur voix (c’est-à-dire leur apparence) si l’un voit seul tandis qu’un autre, en voyant, interroge, de sorte qu’elle semble d’une manière à l’un et d’une autre à l’autre, mais apparaissant de la même façon aux deux, elle est muette pour l’un, parle à l’autre ; oui, plutôt, elle parle à tous ; mais seuls comprennent ceux qui comparent sa voix reçue du dehors avec la vérité du dedans. Car la vérité me dit : « Ni le ciel, ni la terre, ni aucun autre corps n’est ton Dieu. » Ceci, leur nature même le dit à celui qui les voit : « Ce sont des masses ; une masse est moindre dans l’une de ses parties que dans le tout. » Maintenant je te parle, ô mon âme, tu es ma partie meilleure : car tu vivifies la masse de mon corps, lui donnant la vie, ce qu’aucun corps ne peut donner à un corps : mais ton Dieu est, même pour toi, la Vie de ta vie.
Qu’est-ce donc que j’aime, quand j’aime mon Dieu ? Qui est-Il au-dessus du sommet de mon âme ? Par mon âme même, je m’élèverai vers Lui. Je passerai au-delà de cette puissance par laquelle je suis uni à mon corps et en remplis toute la structure de vie. Et je ne puis par cette puissance trouver mon Dieu ; car ainsi le cheval et le mulet qui n’ont point d’intelligence pourraient Le trouver ; puisque c’est la même puissance par laquelle leurs corps eux-mêmes vivent. Mais il est une autre puissance, non seulement celle par laquelle j’anime, mais aussi celle par laquelle j’imprègne de sens ma chair, que le Seigneur a formée pour moi : commandant à l’œil de ne pas entendre, et à l’oreille de ne pas voir ; mais à l’œil, que par lui je voie, et à l’oreille, que par elle j’entende ; et aux autres sens séparément, quels sont pour chacun leurs sièges et leurs fonctions propres ; lesquels, étant divers, moi, l’esprit unique, j’exerce à travers eux. Je passerai au-delà de cette puissance aussi ; car le cheval et le mulet l’ont aussi, puisqu’ils perçoivent eux aussi par le corps.
Je passerai donc au-delà de cette puissance de ma nature aussi, m’élevant par degrés vers Celui qui m’a fait. Et j’arrive aux champs et aux palais spacieux de ma mémoire, où sont les trésors d’innombrables images, apportées en elle à partir de choses de toute sorte perçues par les sens. Là est emmagasiné tout ce que nous pensons par ailleurs, soit en agrandissant, soit en diminuant, ou en variant de toute autre manière ces choses que le sens a atteintes ; et tout ce qui a été commis et déposé, que l’oubli n’a pas encore englouti et enseveli. Quand j’entre là, je demande que ce que je veux soit produit, et quelque chose vient à l’instant ; d’autres doivent être cherchées plus longtemps, qui sont extraites, pour ainsi dire, de quelque réceptacle intérieur ; d’autres se précipitent en troupes, et tandis qu’une chose est désirée et demandée, elles surgissent, comme pour dire : « Est-ce peut-être moi ? » Celles-là, je les chasse avec la main de mon cœur, loin du visage de mon souvenir ; jusqu’à ce que ce que je souhaite soit dévoilé, et apparaisse en vue, hors de sa cachette secrète. D’autres choses viennent volontiers, dans un ordre ininterrompu, à mesure qu’elles sont appelées ; celles qui sont devant laissant le passage aux suivantes ; et à mesure qu’elles laissent le passage, elles se cachent à la vue, prêtes à venir quand je le voudrai. Tout cela a lieu quand je répète une chose par cœur.
Là, toutes les choses sont conservées distinctement et sous des rubriques générales, chacune étant entrée par sa propre voie : comme la lumière, et toutes les couleurs et formes des corps par les yeux ; par les oreilles toutes sortes de sons ; toutes les odeurs par la voie des narines ; tous les goûts par la bouche ; et par la sensation de tout le corps, ce qui est dur ou mou ; chaud ou froid ; ou rugueux ; lourd ou léger ; soit extérieurement, soit intérieurement pour le corps. Toutes ces choses, ce grand port de la mémoire les reçoit dans ses innombrables replis secrets et inexprimables, pour être disponibles et produites au besoin ; chacune entrant par sa propre porte, et y étant déposée. Et pourtant, les choses elles-mêmes n’entrent pas ; seules les images des choses perçues sont là, prêtes pour que la pensée les rappelle. Ces images, comment sont-elles formées, qui peut le dire, bien qu’il apparaisse clairement par quel sens chacune a été apportée et déposée ? Car même quand je demeure dans les ténèbres et le silence, dans ma mémoire, je peux produire des couleurs, si je veux, et discerner entre le noir et le blanc, et ce que je veux d’autre : sans que les sons n’interrompent et ne troublent l’image tirée par mes yeux, que je suis en train d’examiner, bien qu’ils soient là aussi, gisant dans une sorte de sommeil, et déposés, pour ainsi dire, à part. Car ceux-là aussi je les appelle, et aussitôt ils apparaissent. Et bien que ma langue soit immobile et ma gorge muette, je peux chanter autant que je veux ; et ces images de couleurs, qui sont pourtant là, ne s’introduisent pas et n’interrompent pas, quand un autre stock est appelé, qui a afflué par les oreilles. Ainsi, les autres choses, entassées et accumulées par les autres sens, je les rappelle à mon gré. Oui, je discerne le souffle des lys de celui des violettes, bien que ne sentant rien ; et je préfère le miel au vin doux, le lisse au rugueux, alors que je ne goûte ni ne touche, mais que je me souviens seulement.
Ces choses, je les fais au-dedans, dans cette vaste cour de ma mémoire. Car sont présentes avec moi le ciel, la terre, la mer, et tout ce que j’ai pu penser là-dedans, outre ce que j’ai oublié. Là aussi, je me rencontre moi-même, et je me rappelle moi-même, quand, où, et ce que j’ai fait, et sous quels sentiments. Là se trouve tout ce dont je me souviens, soit par ma propre expérience, soit par le crédit d’autrui. Dans le même magasin, je combine moi-même avec le passé, continuellement, de fraîches ressemblances de choses que j’ai éprouvées, ou, à partir de ce que j’ai éprouvé, que j’ai cru : et de là, j’infère encore des actions, des événements et des espoirs futurs, et sur toutes ces choses, je réfléchis, comme si elles étaient présentes. « Je ferai ceci ou cela », dis-je en moi-même, dans ce grand réceptacle de mon esprit, rempli des images de tant et de si grandes choses, « et ceci ou cela suivra. » « Oh, si ceci ou cela pouvait arriver ! » « Dieu détourne ceci ou cela ! » Ainsi je parle à moi-même : et quand je parle, les images de tout ce dont je parle sont présentes, tirées du même trésor de la mémoire ; et je ne parlerais d’aucune d’elles si les images manquaient.
Grande est cette force de la mémoire, excessivement grande, ô mon Dieu ; une chambre vaste et sans limites ! qui en a jamais sondé le fond ? Et pourtant, c’est une puissance à moi, et elle appartient à ma nature ; et je ne me comprends pas moi-même dans tout ce que je suis. C’est pourquoi l’esprit est trop étroit pour se contenir lui-même. Et où serait ce qu’il ne contient pas de lui-même ? Est-ce en dehors de lui, et non au-dedans ? Comment donc ne se comprend-il pas lui-même ? Une merveilleuse admiration me surprend, l’étonnement s’empare de moi à ce sujet. Et les hommes s’en vont admirer les hauteurs des montagnes, les puissants flots de la mer, les larges courants des fleuves, la circonférence de l’océan et les circuits des étoiles, et ils se laissent eux-mêmes de côté ; et ils ne s’étonnent pas que, lorsque je parlais de toutes ces choses, je ne les voyais pas avec mes yeux, et pourtant je n’aurais pu en parler, si je ne voyais alors réellement, intérieurement dans ma mémoire, les montagnes, les flots, les fleuves, les étoiles que j’avais vus, et cet océan que je crois exister, et cela, avec les mêmes vastes espaces entre eux, comme si je les voyais au-dehors. Pourtant, je ne les ai pas attirés en moi en les voyant, quand mes yeux les contemplaient ; et ils ne sont pas eux-mêmes avec moi, mais leurs images seulement. Et je sais par quel sens du corps chacune a été imprimée en moi.
Pourtant, la capacité incommensurable de ma mémoire ne retient pas seulement celles-là. Ici se trouve aussi tout ce qui a été appris des sciences libérales et non encore oublié ; retiré pour ainsi dire dans quelque lieu intérieur, qui n’est pourtant aucun lieu : et ce ne sont pas les images de ces choses, mais les choses elles-mêmes. Car, qu’est la littérature, qu’est l’art de disputer, combien y a-t-il de genres de questions, tout ce que je sais de ces choses existe dans ma mémoire de telle manière que je n’ai pas pris l’image pour en laisser la chose, ou qu’elle ait résonné et passé comme une voix fixée sur l’oreille par cette empreinte, par laquelle elle pourrait être rappelée, comme si elle résonnait, alors qu’elle ne résonne plus ; ou comme une odeur qui, tandis qu’elle passe et s’évapore dans l’air, affecte le sens de l’odorat, d’où elle transporte dans la mémoire une image d’elle-même, que nous renouvelons en nous en souvenant, ou comme une nourriture, qui certes dans le ventre n’a plus aucun goût, et pourtant dans la mémoire a encore, en quelque sorte, du goût ; ou comme toute chose que le corps perçoit par le toucher, et qui, lorsqu’elle est éloignée de nous, est encore conçue par la mémoire. Car ces choses ne sont pas transmises dans la mémoire, mais leurs images seulement sont saisies avec une rapidité admirable et stockées, pour ainsi dire, dans de merveilleux cabinets, et de là, merveilleusement, par l’acte de se souvenir, produites au-dehors.
Mais aujourd’hui, quand j’entends dire qu’il y a trois sortes de questions : « Si la chose est ? ce qu’elle est ? de quelle nature elle est ? », je retiens bien les images des sons dont ces mots sont composés, et je sais que ces sons, pareils à un bruit, ont traversé l’air et ne sont plus. Mais les choses elles-mêmes qui sont signifiées par ces sons, je ne les ai jamais saisies par aucun sens de mon corps, et je ne les ai jamais discernées autrement que par mon esprit ; et pourtant, c’est dans ma mémoire que j’ai déposé, non leurs images, mais les choses elles-mêmes. Comment sont-elles entrées en moi ? Qu’elles le disent si elles le peuvent ; car j’ai parcouru toutes les avenues de ma chair, et je ne trouve pas par où elles sont entrées. Car les yeux disent : « Si ces images étaient colorées, nous en avons rendu compte. » Les oreilles disent : « Si elles font du bruit, nous en avons donné connaissance. » Les narines disent : « Si elles ont une odeur, elles sont passées par nous. » Le goût dit : « À moins qu’elles n’aient une saveur, ne m’interrogez pas. » Le toucher dit : « Si la chose n’a pas de volume, je ne l’ai pas maniée ; si je ne l’ai pas maniée, je n’en ai donné aucune notice. » D’où et comment ces choses sont-elles entrées dans ma mémoire ? Je ne sais comment. Car lorsque je les ai apprises, je n’ai pas ajouté foi à l’esprit d’un autre homme, mais je les ai reconnues dans le mien ; et, les approuvant comme vraies, je les lui ai confiées, les y déposant pour ainsi dire, afin de pouvoir les en tirer quand je le voudrais. Elles étaient donc dans mon cœur avant même que je les eusse apprises, mais elles n’étaient pas dans ma mémoire. Où étaient-elles donc ? Ou pourquoi, lorsqu’elles ont été énoncées, les ai-je reconnues et ai-je dit : « C’est ainsi, c’est vrai », sinon parce qu’elles étaient déjà dans la mémoire, mais si reculées et enterrées, pour ainsi dire, dans des replis plus profonds, que si la suggestion d’un autre ne les en avait tirées, j’aurais peut-être été incapable de les concevoir ?
C’est pourquoi nous trouvons qu’apprendre ces choses dont nous n’imbibons pas les images par nos sens, mais que nous percevons au-dedans par elles-mêmes, sans images, telles qu’elles sont, n’est rien d’autre que de recevoir par conception, et de prendre garde en marquant, que ces choses que la mémoire contenait auparavant au hasard et sans ordre, soient déposées à portée de main, pour ainsi dire, dans cette même mémoire où elles gisaient auparavant inconnues, dispersées et négligées, et se présentent ainsi aisément à l’esprit qui s’y est familiarisé. Et combien de choses de ce genre ma mémoire porte-t-elle qui ont déjà été trouvées, et, comme je l’ai dit, placées pour ainsi dire à portée de main, dont nous disons que nous les avons apprises et connues, et qui, si je cessais pendant quelque court laps de temps de m’en souvenir, sont de nouveau si ensevelies et glissent, pour ainsi dire, dans les replis les plus profonds, qu’il faut à nouveau, comme si elles étaient nouvelles, les en tirer par la pensée, car elles n’ont point d’autre demeure : mais elles doivent être rassemblées à nouveau, afin d’être connues ; c’est-à-dire qu’elles doivent, pour ainsi dire, être recueillies de leur dispersion : d’où le mot « cogitation » est dérivé. Car *cogo* (collecter) et *cogito* (re-collecter) ont le même rapport l’un avec l’autre que *ago* et *agito*, *facio* et *factito*. Mais l’esprit s’est approprié ce mot (cogitation), de sorte que ce n’est pas ce qui est « collecté » n’importe comment, mais ce qui est « recollecté », c’est-à-dire rassemblé, dans l’esprit, qui est proprement dit cogité, ou pensé.
La mémoire contient aussi des raisons et des lois innombrables sur les nombres et les dimensions, dont aucun sens corporel n’a rien imprimé ; car elles n’ont ni couleur, ni son, ni goût, ni odeur, ni toucher. J’ai entendu le son des mots par lesquels, lorsqu’on en discute, elles sont désignées : mais les sons sont autres que les choses. Car les sons sont autres en grec qu’en latin ; mais les choses ne sont ni grecques, ni latines, ni d’aucune autre langue. J’ai vu les lignes des architectes, les plus fines, semblables à un fil d’araignée ; mais celles-là sont encore différentes, ce ne sont pas les images de ces lignes que l’œil de la chair m’a montrées : il les connaît, quiconque, sans aucune conception de corps que ce soit, les reconnaît en lui-même. J’ai perçu aussi les nombres des choses avec lesquelles nous nombrons tous les sens de mon corps ; mais ces nombres avec lesquels nous nombrons sont différents, et ils ne sont pas les images de ceux-là, et par conséquent ils sont vraiment. Que celui qui ne les voit pas me raille de dire ces choses, et moi je le plaindrai, tandis qu’il me raillera.
Toutes ces choses, je m’en souviens, et comment je les ai apprises, je m’en souviens. Beaucoup de choses aussi, très faussement objectées contre elles, je les ai entendues, et je m’en souviens ; lesquelles, bien qu’elles soient fausses, il n’est pourtant pas faux que je m’en souvienne ; et je me souviens aussi d’avoir discerné entre ces vérités et ces faussetés qui leur étaient opposées. Et je perçois que le discernement présent de ces choses est différent du fait de se souvenir que je les ai souvent discernées, quand souvent j’y ai pensé. Je me souviens donc à la fois d’avoir souvent compris ces choses ; et ce que je discerne et comprends maintenant, je le dépose dans ma mémoire, afin que plus tard je puisse me souvenir que je le comprends maintenant. Ainsi donc, je me souviens aussi de m’être souvenu ; comme si, plus tard, je dois rappeler à ma mémoire que j’ai pu maintenant me souvenir de ces choses, c’est par la force de la mémoire que je le rappellerai.
La même mémoire contient aussi les affections de mon esprit, non pas de la même manière que mon esprit lui-même les contient quand il les ressent ; mais bien autrement, selon une puissance qui lui est propre. Car sans me réjouir, je me souviens m’être réjoui ; et sans tristesse, je me rappelle ma tristesse passée. Et ce que j’ai craint autrefois, je le revois sans crainte ; et sans désir, je rappelle à mon esprit un désir passé. Parfois, au contraire, c’est avec joie que je me souviens de ma tristesse passée, et avec tristesse, de ma joie. Ce qui n’est pas étonnant, pour ce qui est du corps ; car l’esprit est une chose, le corps une autre. Si donc je me souviens avec joie d’une douleur passée du corps, ce n’est pas si étonnant. Mais maintenant, puisque cette mémoire elle-même est l’esprit (car lorsque nous confions une chose à garder en mémoire, nous disons : « Veille à ce que tu le gardes en ton esprit » ; et quand nous oublions, nous disons : « Ce n’est pas venu à mon esprit », et « C’est sorti de mon esprit », appelant la mémoire elle-même l’esprit) ; cela étant, comment se fait-il que lorsque je me souviens avec joie de ma tristesse passée, l’esprit ait de la joie, la mémoire ait de la tristesse ; l’esprit, sur la joie qui est en lui, est joyeux, mais la mémoire, sur la tristesse qui est en elle, n’est pas triste ? La mémoire n’appartient-elle peut-être pas à l’esprit ? Qui oserait dire cela ? La mémoire est donc, pour ainsi dire, le ventre de l’esprit, et la joie et la tristesse, comme une nourriture douce et amère ; qui, lorsqu’elles sont confiées à la mémoire, sont pour ainsi dire passées dans le ventre, où elles peuvent être stockées, mais ne peuvent goûter. Il est ridicule d’imaginer que ces choses soient pareilles ; et pourtant elles ne sont pas entièrement dissemblables.
Mais, voici, hors de ma mémoire je le tire, quand je dis qu’il y a quatre perturbations de l’esprit : le désir, la joie, la crainte, la tristesse ; et tout ce que je peux en débattre, en divisant chacune en ses espèces subordonnées, et en la définissant, dans ma mémoire je trouve ce qu’il faut dire, et de là je le tire : pourtant, je ne suis troublé par aucune de ces perturbations, lorsque, en les rappelant à mon esprit, je m’en souviens ; oui, et avant que je ne les eusse rappelées et ramenées, elles étaient là ; et par conséquent, elles pouvaient, par la récollection, en être tirées. Peut-être alors, comme la nourriture est remontée du ventre par la rumination, ainsi ces choses sont-elles tirées de la mémoire par la récollection. Pourquoi donc celui qui débat, ainsi en train de se rappeler, ne goûte-t-il pas dans la bouche de sa méditation la douceur de la joie, ou l’amertume de la tristesse ? La comparaison est-elle dissemblable en ceci, parce qu’elle n’est pas en tous points semblable ? Car qui voudrait volontiers en parler, si, chaque fois que nous nommons la tristesse ou la crainte, nous étions contraints d’être tristes ou craintifs ? Et pourtant nous ne pourrions en parler, si nous ne trouvions dans notre mémoire, non seulement les sons des noms selon les images imprimées par les sens du corps, mais des notions des choses elles-mêmes que nous n’avons jamais reçues par aucune avenue du corps, mais que l’esprit lui-même, percevant par l’expérience de ses propres passions, a confiées à la mémoire, ou que la mémoire a retenues d’elle-même, sans qu’elles lui fussent confiées.
Mais si c’est par des images ou non, qui peut le dire aisément ? Ainsi, je nomme une pierre, je nomme le soleil, les choses elles-mêmes n’étant pas présentes à mes sens, mais leurs images à ma mémoire. Je nomme une douleur corporelle, pourtant elle n’est pas présente en moi, quand rien ne me fait mal : cependant, si son image n’était présente à ma mémoire, je ne saurais qu’en dire, ni dans mon discours distinguer la douleur du plaisir. Je nomme la santé corporelle ; étant sain de corps, la chose elle-même est présente en moi ; pourtant, si son image n’était aussi présente dans ma mémoire, je ne pourrais en aucune manière rappeler ce que le son de ce nom doit signifier. Et le malade, quand la santé serait nommée, ne reconnaîtrait pas ce qui est dit, si la même image n’était retenue par la force de la mémoire, bien que la chose elle-même fût absente du corps. Je nomme les nombres par lesquels nous nombrons ; et ce ne sont pas leurs images, mais eux-mêmes qui sont présents dans ma mémoire. Je nomme l’image du soleil, et cette image est présente dans ma mémoire. Car je ne rappelle pas l’image de son image, mais l’image elle-même m’est présente, quand je me la rappelle. Je nomme la mémoire, et je reconnais ce que je nomme. Et où le reconnais-je, sinon dans la mémoire elle-même ? Est-elle aussi présente à elle-même par son image, et non par elle-même ?
Quoi, quand je nomme l’oubli, et qu’en même temps je reconnais ce que je nomme ? D’où le reconnaîtrais-je, si je ne m’en souvenais ? Je ne parle pas du son du nom, mais de la chose qu’il signifie : laquelle, si je l’avais oubliée, je ne pourrais reconnaître ce que ce son signifie. Quand donc je me souviens de la mémoire, la mémoire elle-même est, par elle-même, présente à elle-même : mais quand je me souviens de l’oubli, sont présentes à la fois la mémoire et l’oubli ; la mémoire par laquelle je me souviens, l’oubli dont je me souviens. Mais qu’est-ce que l’oubli, sinon la privation de la mémoire ? Comment donc est-il présent pour que je m’en souvienne, puisque, lorsqu’il est présent, je ne peux me souvenir ? Mais si ce dont nous nous souvenons, nous le tenons dans la mémoire, et si pourtant, à moins que nous ne nous souvenions de l’oubli, nous ne pourrions jamais, en entendant le nom, reconnaître la chose ainsi signifiée, alors l’oubli est retenu par la mémoire. Il est donc présent, pour que nous n’oubliions pas, et étant tel, nous oublions. On doit comprendre par là que l’oubli, quand nous nous en souvenons, n’est pas présent à la mémoire par lui-même mais par son image : car s’il était présent par lui-même, il ne nous ferait pas nous souvenir, mais oublier. Qui donc cherchera cela ? Qui comprendra comment il en est ainsi ?
Seigneur, moi, vraiment, je m’y éreinte, oui, je m’éreinte en moi-même ; je suis devenu une terre lourde exigeant trop de sueur du front. Car nous ne cherchons pas maintenant les régions du ciel, ou à mesurer les distances des étoiles, ou à enquêter sur l’équilibre de la terre. C’est moi-même qui me souviens, moi, l’esprit. Ce n’est pas si étonnant, si ce que je ne suis pas est loin de moi. Mais qu’est-ce qui est plus proche de moi que moi-même ? Et voilà, la force de ma propre mémoire n’est pas comprise par moi ; bien que je ne puisse pas même me nommer sans elle. Car que dirai-je, quand il est clair pour moi que je me souviens de l’oubli ? Dirai-je que ce dont je me souviens n’est pas dans ma mémoire ? Ou dirai-je que l’oubli est dans ma mémoire à cette fin, que je n’oublie pas ? L’un et l’autre seraient très absurdes. Quelle troisième voie existe-t-il ? Comment puis-je dire que l’image de l’oubli est retenue par ma mémoire, et non l’oubli lui-même, quand je m’en souviens ? Comment pourrais-je dire cela, alors que, lorsque l’image de toute chose est imprimée sur la mémoire, la chose elle-même doit nécessairement être d’abord présente, d’où cette image puisse être imprimée ? Car c’est ainsi que je me souviens de Carthage, ainsi de tous les lieux où j’ai été, ainsi des visages des hommes que j’ai vus, et des choses rapportées par les autres sens ; ainsi de la santé ou de la maladie du corps. Car lorsque ces choses étaient présentes, ma mémoire a reçu d’elles des images, lesquelles, étant présentes en moi, je pouvais regarder et ramener à mon esprit, quand je m’en souvenais en leur absence. Si donc cet oubli est retenu dans la mémoire par son image, et non par lui-même, alors, de toute évidence, lui-même fut autrefois présent, pour que son image pût être prise. Mais quand il était présent, comment a-t-il écrit son image dans la mémoire, puisque l’oubli, par sa présence, efface même ce qu’il trouve déjà noté ? Et pourtant, de quelque manière que ce soit, bien que cette manière soit au-delà de toute conception et explication, je suis certain que je me souviens de l’oubli lui-même aussi, par lequel ce dont nous nous souvenons est effacé.
Grande est la puissance de la mémoire, chose redoutable, ô mon Dieu, une multiplicité profonde et sans bornes ; et cette chose est l’esprit, et cette chose, c’est moi-même. Que suis-je donc, ô mon Dieu ? Quelle nature suis-je ? Une vie variée et multiple, et immensément immense. Voici dans les plaines, et les cavernes, et les antres de ma mémoire, innombrables et innombrablement remplis d’innombrables sortes de choses, soit par des images, comme tous les corps ; soit par une présence réelle, comme les arts ; soit par certaines notions ou impressions, comme les affections de l’esprit, que, même quand l’esprit ne les ressent pas, la mémoire retient, tandis que pourtant tout ce qui est dans la mémoire est aussi dans l’esprit — sur toutes ces choses je cours, je vole ; je plonge de ce côté et de cet autre, aussi loin que je peux, et il n’y a point de fin. Si grande est la force de la mémoire, si grande la force de la vie, même dans la vie mortelle de l’homme. Que ferai-je donc, ô Toi ma vraie vie, mon Dieu ? Je passerai même au-delà de cette puissance qui est la mienne et qu’on appelle mémoire : oui, je passerai au-delà, pour m’approcher de Toi, ô douce Lumière. Que me dis-Tu ? Vois, je monte à travers mon esprit vers Toi qui demeures au-dessus de moi. Oui, je veux maintenant passer au-delà de cette puissance qui est la mienne et qu’on appelle mémoire, désireux d’arriver à Toi, d’où l’on peut arriver à Toi ; et de m’attacher à Toi, d’où l’on peut s’attacher à Toi. Car même les bêtes et les oiseaux ont de la mémoire ; sinon ils ne pourraient retourner à leurs tanières et à leurs nids, ni faire beaucoup d’autres choses auxquelles ils sont accoutumés : ils ne pourraient d’ailleurs s’accoutumer à rien, sans la mémoire. Je passerai donc au-delà de la mémoire aussi, afin d’arriver à Celui qui m’a séparé des bêtes à quatre pattes et m’a fait plus sage que les oiseaux du ciel, je passerai au-delà de la mémoire aussi, et où Te trouverai-je, Toi la douceur vraiment bonne et certaine ? Et où Te trouverai-je ? Si je Te trouve hors de ma mémoire, alors je ne Te retiens pas dans ma mémoire. Et comment Te trouverai-je, si je ne me souviens pas de Toi ?
Car la femme qui avait perdu sa drachme, et qui la cherchait avec une lampe ; à moins qu’elle ne s’en fût souvenue, elle ne l’eût jamais trouvée. Car lorsqu’elle fut trouvée, d’où saurait-elle si c’était la même, si elle ne s’en souvenait pas ? Je me souviens d’avoir cherché et trouvé maint objet ; et c’est à cela que je sais, que lorsque je cherchais l’un d’eux, et qu’on me demandait : « Est-ce ceci ? » « Est-ce cela ? », je disais « Non », aussi longtemps que ne m’était pas offert ce que je cherchais. Ce que, si je ne m’en étais pas souvenu (quel que fût l’objet), bien qu’on me l’eût offert, je ne l’eusse pourtant pas trouvé, parce que je n’aurais pu le reconnaître. Et ainsi en est-il toujours, quand nous cherchons et trouvons quelque chose de perdu. Néanmoins, quand quelque chose est par hasard perdu à la vue, non à la mémoire (comme tout corps visible), son image est toujours retenue au-dedans, et on la cherche jusqu’à ce qu’elle soit rendue à la vue ; et quand elle est trouvée, elle est reconnue par l’image qui est au-dedans : et nous ne disons pas que nous avons trouvé ce qui était perdu, à moins que nous ne le reconnaissions ; et nous ne pouvons le reconnaître, à moins que nous ne nous en souvenions. Mais cela était perdu pour les yeux, mais retenu dans la mémoire.
Mais qu’en est-il quand la mémoire elle-même perd quelque chose, comme il arrive quand nous oublions et cherchons pour nous remémorer ? Où à la fin cherchons-nous, sinon dans la mémoire elle-même ? Et là, si une chose est peut-être offerte à la place d’une autre, nous la rejetons, jusqu’à ce que ce que nous cherchons nous rencontre ; et quand il le fait, nous disons : « C’est ceci » ; ce que nous ne ferions pas si nous ne le reconnaissions, ni ne le reconnaîtrions si nous ne nous en souvenions. Certes donc, nous l’avions oublié. Ou bien, le tout ne nous avait-il pas échappé, mais par la partie que nous tenions, la partie perdue était-elle cherchée ; en ce que la mémoire sentait qu’elle ne portait pas ensemble tout ce qu’elle avait coutume, et, estropiée, pour ainsi dire, par la mutilation de son ancienne habitude, demandait la restauration de ce qui lui manquait ? Par exemple, si nous voyons ou pensons à quelqu’un qui nous est connu, et ayant oublié son nom, essayons de le retrouver ; tout ce qui survient d’autre ne s’y connecte pas ; parce qu’il n’avait pas coutume d’être pensé avec lui, et par conséquent il est rejeté, jusqu’à ce que se présente ce sur quoi la connaissance repose avec équanimité comme sur son objet habituel. Et d’où cela se présente-t-il, sinon de la mémoire elle-même ? Car même quand nous le reconnaissons, sur le rappel d’un autre, c’est de là qu’il vient. Car nous ne le croyons pas comme quelque chose de nouveau, mais, à la récollection, nous admettons que ce qui fut nommé est juste. Mais s’il était totalement effacé de l’esprit, nous ne nous en souviendrions pas, même en étant rappelés. Car nous n’avons pas encore totalement oublié ce dont nous nous souvenons nous être souvenus. Ce que nous avons totalement oublié, bien que perdu, nous ne pouvons même pas le chercher.
Comment donc Te chercherai-je, Seigneur ? Car lorsque je Te cherche, mon Dieu, je cherche une vie heureuse. Je Te chercherai, afin que mon âme vive. Car mon corps vit par mon âme, et mon âme par Toi. Comment donc chercherai-je la vie heureuse, puisque je ne l’ai pas, jusqu’à ce que je puisse dire, là où je dois le dire : « C’est assez » ? Comment la chercher ? Par le souvenir, comme si je l’avais oubliée, me souvenant que je l’avais oubliée ? Ou en désirant l’apprendre comme une chose inconnue, soit pour ne l’avoir jamais connue, soit pour l’avoir si bien oubliée que je ne me souviens même pas de l’avoir oubliée ? La vie heureuse n’est-elle pas ce que tous veulent, et ce que nul ne veut absolument pas ? Où l’ont-ils connue pour la vouloir ainsi ? Où l’ont-ils vue pour l’aimer ainsi ? En vérité, nous la possédons, comment, je l’ignore. Oui, il est un autre moyen, où, lorsque quelqu’un la possède, il est alors heureux ; et il en est qui sont bienheureux dans l’espérance. Ceux-ci la possèdent d’une manière moindre que ceux qui la possèdent en réalité ; pourtant, ils sont mieux lotis que ceux qui ne sont heureux ni en fait ni en espérance. Et pourtant, même ceux-ci, s’ils ne l’avaient en quelque sorte, ne voudraient pas tant être heureux, ce qu’ils veulent, cela est très certain. Ils l’ont donc connue, je ne sais comment, et ainsi ils la possèdent par quelque sorte de connaissance, laquelle, je l’ignore, et je suis perplexe de savoir si elle est dans la mémoire, ce qui, si c’est le cas, signifie que nous avons été heureux autrefois ; si tous individuellement, ou en cet homme qui pécha le premier, en qui nous sommes tous morts, et de qui nous sommes tous nés dans la misère, je ne m’en enquiers pas maintenant ; mais seulement, si la vie heureuse est dans la mémoire. Car nous ne l’aimerions pas si nous ne la connaissions pas. Nous entendons le nom, et nous confessons tous que nous désirons la chose ; car nous ne sommes pas ravis par le simple son. Car lorsqu’un Grec l’entend en latin, il n’est pas ravi, ne sachant pas ce qui est dit ; mais nous, Latins, sommes ravis, comme il le serait lui-même s’il l’entendait en grec ; parce que la chose en elle-même n’est ni grecque ni latine, celle que les Grecs, les Latins et les hommes de toutes les autres langues désirent si ardemment. Elle est donc connue de tous, car s’ils sont interrogés d’une seule voix : « Voudraient-ils être heureux ? », ils répondraient sans doute : « Ils le voudraient. » Et cela ne pourrait être, à moins que la chose même dont c’est le nom ne fût retenue dans leur mémoire.
Mais en est-il ainsi, comme on se souvient de Carthage pour l’avoir vue ? Non. Car une vie heureuse ne se voit pas avec l’œil, parce qu’elle n’est pas un corps. Comme nous nous souvenons des nombres alors ? Non. Car ceux-ci, celui qui les possède dans sa connaissance, ne cherche pas plus avant à les atteindre ; mais une vie heureuse, nous l’avons dans notre connaissance, et c’est pourquoi nous l’aimons, et pourtant nous désirons encore l’atteindre, afin que nous puissions être heureux. Comme nous nous souvenons de l’éloquence alors ? Non. Car bien qu’en entendant ce nom également, certains se rappellent la chose, qui ne sont pas encore éloquents, et beaucoup qui désirent l’être, d’où il apparaît qu’elle est dans leur connaissance ; pourtant, ceux-ci ont, par leurs sens corporels, observé que d’autres étaient éloquents, et en ont été ravis, et désirent être les mêmes (bien qu’en vérité ils ne seraient pas ravis sans quelque connaissance intérieure de cela, ni ne souhaiteraient être les mêmes, à moins qu’ils ne fussent ainsi ravis) ; tandis qu’une vie heureuse, nous n’en faisons l’expérience par aucun sens corporel chez les autres. Comme nous nous souvenons de la joie alors ? Peut-être ; car je me souviens de ma joie, même lorsque je suis triste, comme d’une vie heureuse, lorsque je suis malheureux ; et je n’ai jamais vu, entendu, senti, goûté ou touché ma joie avec un sens corporel ; mais je l’ai éprouvée dans mon esprit, quand je me suis réjoui ; et la connaissance de celle-ci s’est attachée à ma mémoire, de sorte que je peux la rappeler avec dégoût parfois, à d’autres avec désir, selon la nature des choses dans lesquelles je me souviens avoir éprouvé de la joie. Car même de choses impures j’ai été plongé dans une sorte de joie ; ce que, rappelant maintenant, je déteste et exècre ; d’autres fois dans des choses bonnes et honnêtes, que je rappelle avec désir, bien que peut-être plus présentes ; et c’est pourquoi avec tristesse je rappelle une joie passée.
Où donc et quand ai-je éprouvé ma vie heureuse, pour que je m’en souvienne, que je l’aime et que je la désire ? Et ce n’est pas moi seul, ou quelques rares autres, mais nous voudrions tous être heureux ; ce que, à moins de le connaître par une certaine science, nous ne désirerions pas avec une volonté si certaine. Mais comment se fait-il que si deux hommes sont interrogés pour savoir s’ils voudraient aller à la guerre, l’un, peut-être, répondrait qu’il le voudrait, l’autre qu’il ne le voudrait pas ; mais s’ils étaient interrogés pour savoir s’ils voudraient être heureux, les deux diraient instantanément et sans aucun doute qu’ils le voudraient ; et pour aucune autre raison l’un irait-il à la guerre, et l’autre non, si ce n’est pour être heureux. Est-ce par hasard que, comme l’un cherche sa joie dans cette chose, l’autre dans celle-là, tous s’accordent dans leur désir d’être heureux, comme ils voudraient (s’ils étaient interrogés) qu’ils souhaitent avoir de la joie, et cette joie, ils l’appellent une vie heureuse ? Bien que l’un obtienne cette joie par un moyen, l’autre par un autre, tous ont une fin, qu’ils s’efforcent d’atteindre, à savoir, la joie. Ce qui étant une chose dont tous doivent dire qu’ils l’ont éprouvée, elle se trouve donc dans la mémoire, et reconnue chaque fois que le nom de vie heureuse est mentionné.
Loin de moi, Seigneur, loin du cœur de Ton serviteur qui ici se confesse à Toi, loin de moi, que, quelle que soit la joie, je doive donc penser que je suis heureux. Car il est une joie qui n’est pas donnée aux impies, mais à ceux qui T’aiment pour Toi-même, dont Tu es Toi-même la joie. Et c’est là la vie heureuse, se réjouir en Toi, de Toi, pour Toi ; c’est cela, et il n’y en a pas d’autre. Car ceux qui pensent qu’il y en a une autre, poursuivent une autre joie et non la vraie. Pourtant, leur volonté n’est pas détournée de quelque semblance de joie.
N’est-il donc pas certain que tous souhaitent être heureux, dans la mesure où ceux qui ne souhaitent pas se réjouir en Toi, qui es la seule vie heureuse, ne désirent pas vraiment la vie heureuse. Ou tous les hommes désirent-ils cela, mais parce que la chair convoite contre l’Esprit, et l’Esprit contre la chair, de sorte qu’ils ne peuvent faire ce qu’ils voudraient, ils tombent sur ce qu’ils peuvent, et s’en contentent ; parce que, ce qu’ils ne sont pas capables de faire, ils ne le veulent pas assez fortement pour qu’il suffise à les rendre capables ? Car je demande à quiconque, aimerait-il mieux se réjouir dans la vérité, ou dans le mensonge ? Ils n’hésiteront pas moins à dire « dans la vérité », qu’à dire « qu’ils désirent être heureux », car une vie heureuse est une joie dans la vérité : car c’est là une joie en Toi, qui es la Vérité, ô Dieu ma lumière, santé de mon visage, mon Dieu. C’est là la vie heureuse que tous désirent ; cette vie qui seule est heureuse, tous la désirent ; se réjouir dans la vérité, tous le désirent. J’ai rencontré beaucoup de gens qui voudraient tromper ; qui voudrait être trompé, personne. Où donc ont-ils connu cette vie heureuse, sinon là où ils connaissent aussi la vérité ? Car ils l’aiment aussi, puisqu’ils ne voudraient pas être trompés. Et quand ils aiment une vie heureuse, qui n’est rien d’autre que de se réjouir dans la vérité, alors aussi aiment-ils la vérité ; qu’ils n’aimeraient pourtant pas, s’il n’y avait quelque notion d’elle dans leur mémoire. Pourquoi donc ne se réjouissent-ils pas en elle ? Pourquoi ne sont-ils pas heureux ? Parce qu’ils sont plus fortement accaparés par d’autres choses qui ont plus de pouvoir pour les rendre misérables, que par celle dont ils se souviennent si faiblement pour les rendre heureux. Car il y a encore une petite lumière dans les hommes ; qu’ils marchent, qu’ils marchent, afin que les ténèbres ne les saisissent pas.
Mais pourquoi la « vérité engendre-t-elle la haine », et l’homme de Dieu, prêchant la vérité, devient-il un ennemi pour eux ? alors qu’une vie heureuse est aimée, qui n’est rien d’autre que de se réjouir dans la vérité ; si ce n’est que la vérité est aimée dans ce genre, que ceux qui aiment toute autre chose voudraient volontiers que ce qu’ils aiment soit la vérité : et parce qu’ils ne voudraient pas être trompés, ne voudraient pas être convaincus qu’ils le sont ? C’est pourquoi ils haïssent la vérité pour cette chose qu’ils ont aimée à la place de la vérité. Ils aiment la vérité quand elle éclaire, ils la haïssent quand elle réprouve. Car puisqu’ils ne voudraient pas être trompés, et voudraient tromper, ils l’aiment quand elle se découvre à eux, et la haïssent quand elle les découvre. D’où elle les rétribuera de telle sorte que, ceux qui ne voulaient pas être manifestés par elle, elle les manifeste contre leur volonté, et elle-même ne se manifeste pas à eux. Ainsi, ainsi, oui ainsi l’esprit de l’homme, ainsi aveugle et malade, souillé et difforme, souhaite être caché, mais que quelque chose lui soit caché, il ne le veut pas. Mais le contraire lui est rendu, que lui-même ne soit pas caché à la Vérité ; mais la Vérité est cachée pour lui. Pourtant, même ainsi misérable, il aimerait mieux se réjouir dans les vérités que dans les mensonges. Heureux donc il sera, quand, aucune distraction ne s’interposant, il se réjouira dans cette seule Vérité, par Qui toutes choses sont vraies.
Vois quel espace j’ai parcouru dans ma mémoire en Te cherchant, ô Seigneur ; et je ne T’ai pas trouvé en dehors d’elle. Et je n’ai rien trouvé concernant Toi, si ce n’est ce que j’ai gardé en mémoire, depuis que je T’ai appris. Car depuis que je T’ai appris, je ne T’ai pas oublié. Car là où j’ai trouvé la Vérité, là j’ai trouvé mon Dieu, la Vérité elle-même ; que depuis que j’ai appris, je n’ai pas oubliée. Depuis donc que je T’ai appris, Tu résides dans ma mémoire ; et là je Te trouve, quand je me souviens de Toi, et que je prends plaisir en Toi. Ce sont là mes saintes délices, que Tu m’as données dans Ta miséricorde, ayant égard à ma pauvreté.
Mais où dans ma mémoire résides-Tu, ô Seigneur, où résides-Tu là ? Quel genre de demeure T’es-Tu construite ? Quel genre de sanctuaire T’es-Tu bâti ? Tu as donné cet honneur à ma mémoire, d’y résider ; mais dans quelle partie d’elle Tu résides, c’est ce que je considère. Car en pensant à Toi, j’ai dépassé de telles parties d’elle que les bêtes possèdent aussi, car je ne T’ai pas trouvé là parmi les images des choses corporelles : et je suis venu vers ces parties auxquelles j’ai confié les affections de mon esprit, et je ne T’ai pas trouvé là. Et je suis entré dans le siège même de mon esprit (qu’il a dans ma mémoire, dans la mesure où l’esprit se souvient aussi de lui-même), et Tu n’étais pas là non plus : car tout comme Tu n’es pas une image corporelle, ni l’affection d’un être vivant (comme quand nous nous réjouissons, compatissons, désirons, craignons, nous souvenons, oublions ou choses semblables) ; ainsi Tu n’es pas l’esprit lui-même ; parce que Tu es le Seigneur Dieu de l’esprit ; et toutes ces choses changent, mais Tu demeures immuable au-dessus de tout, et pourtant Tu as daigné habiter dans ma mémoire, depuis que je T’ai appris. Et pourquoi cherché-je maintenant dans quel lieu de celle-ci Tu habites, comme s’il y avait des lieux en elle ? Sûr je suis, que dans elle Tu habites, puisque je me suis souvenu de Toi depuis que je T’ai appris, et là je Te trouve, quand je me souviens de Toi.
Où donc T’ai-je trouvé, pour que je puisse T’apprendre ? Car dans ma mémoire Tu n’étais pas, avant que je T’apprenne. Où donc T’ai-je trouvé, pour que je puisse T’apprendre, sinon en Toi au-dessus de moi ? Lieu, il n’y en a point ; nous allons en arrière et en avant, et il n’y a point de lieu. Partout, ô Vérité, Tu prêtes l’oreille à tous ceux qui demandent conseil auprès de Toi, et réponds à la fois à tous, bien que sur des questions multiples ils demandent Ton conseil. Clairement Tu réponds, bien que tous n’entendent pas clairement. Tous Te consultent sur ce qu’ils veulent, bien qu’ils n’entendent pas toujours ce qu’ils veulent. Celui-là est Ton meilleur serviteur qui ne cherche pas tant à entendre de Toi ce qu’il veut lui-même, que plutôt à vouloir ce que, de Toi, il entend.
Trop tard T’ai-je aimée, ô Beauté des jours anciens, pourtant toujours nouvelle ! trop tard je T’ai aimée ! Et voici, Tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et là je Te cherchais ; difforme, je me plongeais au milieu de ces belles formes que Tu avais créées. Tu étais avec moi, mais je n’étais pas avec Toi. Les choses me retenaient loin de Toi, qui, à moins qu’elles ne fussent en Toi, n’étaient rien du tout. Tu as appelé, et crié, et brisé ma surdité. Tu as étincelé, brillé, et dissipé mon aveuglement. Tu as exhalé des parfums, et j’ai aspiré et haleté après Toi. J’ai goûté, et j’ai faim et soif. Tu m’as touché, et j’ai brûlé pour Ta paix.
Quand je serai de tout mon être attaché à Toi, je n’aurai nulle part douleur ou travail ; et ma vie sera toute vivante, comme toute remplie de Toi. Mais maintenant, puisque celui que Tu remplis, Tu l’élèves, parce que je ne suis pas rempli de Toi, je suis un fardeau pour moi-même. Des joies lamentables luttent avec des douleurs joyeuses : et de quel côté est la victoire, je ne le sais. Malheur à moi ! Seigneur, aie pitié de moi. Mes mauvaises douleurs luttent avec mes bonnes joies ; et de quel côté est la victoire, je ne le sais. Malheur à moi ! Seigneur, aie pitié de moi. Malheur à moi ! voici, je ne cache pas mes plaies ; Tu es le Médecin, je suis le malade ; Tu es miséricordieux, je suis misérable. La vie de l’homme sur la terre n’est-elle pas toute tentation ? Qui souhaite des tourments et des difficultés ? Tu commandes de les supporter, non de les aimer. Nul n’aime ce qu’il endure, bien qu’il aime endurer. Car bien qu’il se réjouisse d’endurer, il aimerait mieux qu’il n’y eût rien pour lui à endurer. Dans l’adversité je désire la prospérité, dans la prospérité je crains l’adversité. Quel lieu moyen y a-t-il entre ces deux, où la vie de l’homme ne soit pas toute tentation ? Malheur aux prospérités du monde, une fois et encore, par crainte de l’adversité, et corruption de la joie ! Malheur aux adversités du monde, une fois et encore, et une troisième fois, par le désir de la prospérité, et parce que l’adversité elle-même est une chose dure, et de peur qu’elle ne brise l’endurance. La vie de l’homme sur la terre n’est-elle pas toute tentation, sans aucun intervalle ?
Et tout mon espoir n’est nulle part ailleurs que dans Ta miséricorde infiniment grande. Donne ce que Tu ordonnes, et ordonne ce que Tu veux. Tu nous ordonnes la continence ; et quand j’ai su, dit l’un, que nul ne peut être continent, si Dieu ne le donne, c’était aussi une part de sagesse que de savoir de qui elle est le don. Par la continence, en vérité, nous sommes liés et ramenés à l’Un, d’où nous avions été dissipés en plusieurs. Car trop peu T’aime celui qui aime quelque chose avec Toi, qu’il n’aime pas pour Toi. Ô amour, qui toujours brûles et jamais ne consumas ! Ô charité, mon Dieu, embrase-moi. Tu ordonnes la continence : donne-moi ce que Tu ordonnes, et ordonne ce que Tu veux.
En vérité, Tu m’ordonnes la continence contre la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’ambition du siècle. Tu m’ordonnes la continence contre le concubinage ; et pour le mariage lui-même, Tu as conseillé quelque chose de meilleur que ce que Tu as permis. Et puisque Tu l’as donné, cela fut fait, même avant que je devienne un dispensateur de Ton Sacrement. Mais il reste encore dans ma mémoire (dont j’ai beaucoup parlé) les images de telles choses que ma mauvaise habitude y a fixées ; qui me hantent, sans force quand je suis éveillé : mais dans le sommeil, non seulement de manière à donner du plaisir, mais même à obtenir l’assentiment, et ce qui est très semblable à la réalité. Oui, tant prévaut l’illusion de l’image, dans mon âme et dans ma chair, que, endormi, de fausses visions persuadent à ce que, éveillé, le vrai ne peut. Ne suis-je donc pas moi-même, ô Seigneur mon Dieu ? Et pourtant, il y a tant de différence entre moi-même et moi-même, dans ce moment où je passe de l’éveil au sommeil, ou reviens du sommeil à l’éveil ! Où est la raison alors, qui, éveillée, résiste à de telles suggestions ? Et si les choses elles-mêmes lui étaient présentées, elle demeurerait inébranlable. Est-elle enfermée avec les yeux ? Est-elle endormie avec les sens du corps ? Et d’où vient que souvent même dans le sommeil nous résistons, et conscients de notre dessein, et demeurant très chastement en lui, ne donnons aucun assentiment à de telles tentations ? Et pourtant, il y a tant de différence, que quand il en arrive autrement, au réveil nous revenons à la paix de la conscience : et par cette différence même découvrons que nous n’avons pas fait, ce que pourtant nous regrettons d’une certaine manière qu’il ait été fait en nous.
N’es-Tu pas puissant, Dieu Tout-Puissant, pour guérir toutes les maladies de mon âme, et par Ta grâce plus abondante éteindre même les mouvements impurs de mon sommeil ! Tu accroîtras, Seigneur, Tes dons de plus en plus en moi, afin que mon âme puisse me suivre vers Toi, dégagée de la glu de la concupiscence ; qu’elle ne se rebelle pas contre elle-même, et même en rêve, non seulement ne commette pas, par des images des sens, ces corruptions avilissantes, jusqu’à la pollution de la chair, mais n’y consente même pas. Car que rien de tel n’ait, sur les pures affections même d’un dormeur, la moindre influence, pas même ce qu’une pensée retiendrait, — accomplir cela, non seulement durant la vie, mais même à mon âge actuel, n’est pas difficile pour le Tout-Puissant, Qui es capable de faire au-delà de tout ce que nous demandons ou pensons. Mais ce que je suis encore dans ce genre de mon mal, je l’ai confessé à mon bon Seigneur ; me réjouissant avec tremblement, de ce que Tu m’as donné, et déplorant ce en quoi je suis encore imparfait ; espérant que Tu perfectionneras Tes miséricordes en moi, jusqu’à la paix parfaite, que mon homme extérieur et intérieur aura avec Toi, quand la mort sera engloutie dans la victoire.
Il y a un autre mal du jour, dont je voudrais qu’il lui suffise. Car en mangeant et en buvant nous réparons les déchéances quotidiennes de notre corps, jusqu’à ce que Tu détruises et le ventre et la nourriture, quand Tu tueras mon vide par une plénitude merveilleuse, et revêtiras cet incorruptible d’une incorruption éternelle. Mais maintenant la nécessité m’est douce, contre laquelle douceur je combats, afin de ne pas être fait captif ; et je mène une guerre quotidienne par des jeûnes ; amenant souvent mon corps en sujétion ; et mes douleurs sont apaisées par le plaisir. Car la faim et la soif sont en quelque sorte des douleurs ; elles brûlent et tuent comme une fièvre, à moins que le remède des nourritures ne vienne à notre aide. Ce qui, puisqu’il est à portée par les consolations de Tes dons, avec lesquels la terre, l’eau et l’air servent notre faiblesse, notre calamité est appelée gratification.
Cela Tu m’as appris, que je devrais me résoudre à prendre la nourriture comme un remède. Mais tandis que je passe de l’inconfort du vide au contentement du rassasiement, dans le passage même le piège de la concupiscence m’assiège. Car ce passage est plaisir, et il n’y a aucun autre moyen de passer là, où nous devons nécessairement passer. Et la santé étant la cause de manger et de boire, s’y joint comme un accompagnateur un plaisir dangereux, qui s’efforce le plus souvent de le précéder, de sorte que je puisse pour lui faire ce que je dis faire, ou souhaiter faire, pour la santé. Et ils n’ont pas chacun la même mesure ; car ce qui suffit à la santé est trop peu pour le plaisir. Et souvent il est incertain, si c’est le soin nécessaire du corps qui demande encore subsistance, ou si une tromperie voluptueuse de la gourmandise offre ses services. Dans cette incertitude, l’âme malheureuse se réjouit, et y prépare une excuse pour se protéger, heureuse qu’il n’apparaisse pas ce qui suffit à la modération de la santé, afin que sous le manteau de la santé, elle puisse dissimuler la matière de la gratification. À ces tentations je m’efforce quotidiennement de résister, et j’invoque Ta main droite, et à Toi je réfère mes perplexités ; parce que je n’ai encore aucun conseil arrêté en cela.
J'entends la voix de mon Dieu qui commande : Que vos cœurs ne s'alourdissent point par la débauche et l'ivrognerie. L'ivrognerie est loin de moi ; Tu auras miséricorde, afin qu'elle ne s'approche pas de moi. Mais la satiété se glisse parfois sur Ton serviteur ; Tu auras miséricorde, afin qu'elle soit loin de moi. Car nul ne peut être continent si Tu ne le lui donnes. Beaucoup de choses Tu nous donnes, quand nous les prions ; et tout bien que nous avons reçu avant de prier, de Toi nous l'avons reçu ; oui, afin que nous puissions par la suite le savoir, l'avons-nous reçu auparavant. Ivrogne, je ne le fus jamais, mais des ivrognes, j'en ai connu que Tu as rendus sobres. De Toi donc il vint que ceux qui ne furent jamais tels, ne le devinssent point, comme de Toi il vint que ceux qui l'avaient été, ne le fussent plus jamais ; et de Toi il vint que les uns et les autres pussent savoir de Qui cela venait. J'entendis une autre de Tes voix : Ne marche pas après tes convoitises, et détourne-toi de tes plaisirs. Oui, par Ta faveur, j'ai entendu ce que j'ai beaucoup aimé ; ni si nous mangeons, nous n'aurons en abondance ; ni si nous ne mangeons pas, nous ne manquerons de rien ; ce qui revient à dire, ni l'un ne me rendra riche, ni l'autre misérable.
J'en entendis aussi une autre, car j'ai appris à être content de l'état où je me trouve ; je sais vivre dans l'abondance, et je sais vivre dans le besoin. Je puis tout par le Christ qui me fortifie. Voilà un soldat de l'armée céleste, non la poussière que nous sommes. Mais souviens-Toi, Seigneur, que nous sommes poussière, et que de la poussière Tu as fait l'homme ; et il était perdu et il est retrouvé. Et il ne pouvait de lui-même faire cela, car celui que j'aimais tant, disant ceci par le souffle de Ton inspiration, était fait de la même poussière. Je puis tout (dit-il) par Celui qui me fortifie. Fortifie-moi, pour que je puisse. Donne ce que Tu ordonnes, et ordonne ce que Tu veux. Il confesse avoir reçu, et quand il se glorifie, dans le Seigneur il se glorifie. Un autre, je l'ai entendu supplier pour qu'il pût recevoir. Ôte de moi (dit-il) les désirs du ventre ; d'où il apparaît, ô mon saint Dieu, que Tu donnes, quand est accompli ce que Tu ordonnes d'accomplir.
Tu m'as enseigné, bon Père, qu'à ceux qui sont purs, toutes choses sont pures ; mais qu'il est mal à l'homme qui mange avec scandale ; et que toute créature de Ta part est bonne, et rien à rejeter, qui est reçu avec action de grâces ; et que la nourriture ne nous recommande pas à Dieu ; et que nul ne doit nous juger pour le manger ou le boire ; et que celui qui mange ne méprise point celui qui ne mange pas ; et que celui qui ne mange pas ne juge point celui qui mange. Ces choses, je les ai apprises, grâces Te soient rendues, louange à Toi, mon Dieu, mon Maître, frappant à mes oreilles, illuminant mon cœur ; délivre-moi de toute tentation. Je ne crains pas l'impureté de la nourriture, mais l'impureté du désir. Je sais que Noé fut autorisé à manger toute sorte de chair propre à la nourriture ; qu'Élie fut nourri de chair ; que doté d'une admirable abstinence, il ne fut pas souillé en se nourrissant de créatures vivantes, les sauterelles. Je sais aussi qu'Ésaü fut trompé par son désir de lentilles ; et que David se blâma lui-même pour avoir désiré une gorgée d'eau ; et que notre Roi fut tenté, non par la chair, mais par le pain. Et c'est pourquoi le peuple au désert mérita aussi d'être réprimandé, non pour avoir désiré la chair, mais parce que, dans le désir de nourriture, ils murmurèrent contre le Seigneur.
Placé donc au milieu de ces tentations, je lutte quotidiennement contre la concupiscence dans le manger et le boire. Car elle n'est pas de telle nature que je puisse décider de la trancher une fois pour toutes, et de ne plus jamais y toucher, comme je le pouvais pour le concubinage. Le frein de la gorge doit donc être tenu tempéré entre le relâchement et la raideur. Et qui est-il, Seigneur, qui ne soit quelque peu transporté au-delà des limites de la nécessité ? Quiconque il est, il est grand ; qu'il fasse grand Ton Nom. Mais je ne suis pas tel, car je suis un homme pécheur. Pourtant je magnifie aussi Ton nom ; et Il intercède auprès de Toi pour mes péchés, Lui qui a vaincu le monde ; me comptant parmi les membres faibles de Son corps ; car Tes yeux ont vu ce qui en Lui est imparfait, et dans Ton livre tout sera écrit.
Des attraits des odeurs, je ne me soucie guère. Quand ils sont absents, ils ne me manquent pas ; quand ils sont présents, je ne les refuse pas ; mais toujours prêt à m'en passer. Ainsi me semble-t-il ; peut-être suis-je trompé. Car c'est là aussi une ténèbre lamentable où les facultés qui sont en moi me sont cachées ; de sorte que mon esprit, s'interrogeant lui-même sur ses propres forces, n'ose pas aisément se croire ; car même ce qui est en lui est pour la plupart caché, à moins que l'expérience ne le révèle. Et nul ne devrait se croire en sécurité dans cette vie, dont le tout est appelé une épreuve, de peur que celui qui a été capable de devenir meilleur ne puisse également, du meilleur, devenir pire. Notre seule espérance, notre seule confiance, notre seule promesse assurée est Ta miséricorde.
Les délices de l'ouïe m'avaient plus fermement enchaîné et subjugué ; mais Tu m'as délié et libéré. Maintenant, dans ces mélodies où Tes paroles insufflent une âme, lorsqu'elles sont chantées d'une voix douce et accordée, je trouve quelque repos ; toutefois, non de manière à y être retenu, car je puis m'en détacher quand je le veux. Mais avec les paroles qui sont leur vie et par lesquelles elles trouvent accès en moi, elles cherchent elles-mêmes dans mes affections une place de quelque estime, et je puis à peine leur en assigner une qui convienne. Car parfois il me semble que je leur donne plus d'honneur qu'il n'est convenable, sentant que nos esprits sont plus saintement et plus ardemment élevés vers une flamme de dévotion par les saintes paroles elles-mêmes lorsqu'elles sont ainsi chantées, que lorsqu'elles ne le sont pas ; et que les diverses affections de notre esprit, par une douce variété, ont leurs mesures propres dans la voix et le chant, par quelque correspondance cachée avec laquelle elles sont remuées. Mais ce contentement de la chair, auquel l'âme ne doit pas être livrée pour être énervée, me séduit souvent, le sens ne servant pas la raison si docilement qu'il la suive patiemment ; mais ayant été admis simplement pour elle, il s'efforce même de courir devant elle et de la mener. Ainsi, en ces choses, je pèche sans m'en apercevoir, mais ensuite je m'en aperçois.
D'autres fois, fuyant avec trop d'anxiété cette tromperie même, je tombe dans l'erreur d'une trop grande sévérité ; et parfois au point de souhaiter que toute la mélodie de la douce musique qui est utilisée pour le Psautier de David soit bannie de mes oreilles, et de celles de l'Église aussi ; et ce mode me semble plus sûr, dont je me souviens avoir souvent entendu parler au sujet d'Athanase, évêque d'Alexandrie, qui faisait psalmodier le lecteur avec une si faible inflexion de la voix que cela tenait plus de la parole que du chant. Pourtant, quand je me souviens des larmes que je versai à la psalmodie de Ton Église, au début de ma foi recouvrée ; et comment, en ce moment, je suis ému, non par le chant, mais par les choses chantées, lorsqu'elles sont chantées d'une voix claire et d'une modulation très appropriée, je reconnais la grande utilité de cette institution. Ainsi, je fluctue entre le péril du plaisir et la salubrité approuvée ; enclin plutôt (bien que sans prononcer d'avis irrévocable) à approuver l'usage du chant dans l'église ; afin que, par le délice des oreilles, les esprits les plus faibles puissent s'élever au sentiment de la dévotion. Pourtant, quand il m'arrive d'être plus ému par la voix que par les paroles chantées, je confesse avoir péché pénalement, et alors j'aimerais mieux ne pas entendre la musique. Vois maintenant mon état ; pleurez avec moi, et pleurez pour moi, vous qui réglez ainsi vos sentiments au-dedans, de sorte que la bonne action s'ensuive. Car pour vous qui n'agissez pas, ces choses ne vous touchent pas. Mais Toi, Seigneur mon Dieu, écoute ; regarde, et vois, et aie pitié et guéris-moi, Toi, en présence de qui je suis devenu un problème pour moi-même ; et c'est là mon infirmité.
Il reste le plaisir de ces yeux de ma chair, sur lequel je dois faire mes confessions à l'audition des oreilles de Ton temple, ces oreilles fraternelles et dévotes ; et ainsi conclure les tentations de la convoitise de la chair, qui m'assaillent encore, gémissant ardemment, et désirant être revêtues de ma maison qui vient du ciel. Les yeux aiment les formes belles et variées, et les couleurs brillantes et douces. Que celles-ci n'occupent pas mon âme ; que Dieu l'occupe plutôt, Lui qui fit ces choses, très bonnes assurément, mais Il est mon bien, non elles. Et celles-ci m'affectent, en veille, toute la journée, et aucun repos ne m'est donné d'elles, comme il en est de la musique, parfois dans le silence, de toutes les voix. Car cette reine des couleurs, la lumière, baignant tout ce que nous contemplons, où que je sois durant le jour, glissant près de moi sous des formes variées, m'apaise quand je suis occupé à d'autres choses, et que je ne la remarque pas. Et elle s'entrelace si fortement que, si elle est soudainement retirée, elle est recherchée avec désir, et si elle est absente longtemps, elle attriste l'esprit.
Ô Toi Lumière, que vit Tobie, quand, ces yeux fermés, il enseignait à son fils le chemin de la vie ; et marchait lui-même devant avec les pieds de la charité, sans jamais dévier. Ou que vit Isaac, quand ses yeux charnels étant alourdis et fermés par la vieillesse, il lui fut accordé, non sciemment, de bénir ses fils, mais en les bénissant de les connaître. Ou que vit Jacob, quand lui aussi, aveugle par l'âge avancé, avec un cœur illuminé, dans les personnes de ses fils répandit la lumière sur les différentes races du peuple futur, en eux préfiguré ; et posa ses mains, mystiquement croisées, sur ses petits-fils par Joseph, non comme leur père les corrigeait par son œil extérieur, mais comme lui-même discernait intérieurement. C'est là la lumière, elle est une, et tous sont un, ceux qui la voient et l'aiment. Mais cette lumière corporelle dont je parlais, elle assaisonne la vie de ce monde pour ses aveugles amants, d'une douceur attirante et dangereuse. Mais ceux qui savent Te louer pour elle, "Ô Seigneur créateur de toutes choses", l'accueillent dans Tes hymnes, et ne sont pas accueillis par elle dans leur sommeil. Tel voudrais-je être. À ces séductions des yeux, je résiste, de peur que mes pieds avec lesquels je marche sur Ta voie ne soient pris au piège ; et j'élève mes yeux invisibles vers Toi, afin que Tu sortes mes pieds du filet. Tu les en sors souvent, car ils sont pris. Tu ne cesses de les en sortir, tandis que je m'enchevêtre souvent dans les pièges tendus de toutes parts ; car Celui qui garde Israël ne sommeillera ni ne dormira.
Que d'innombrables jouets, faits par divers arts et manufactures, dans nos vêtements, chaussures, ustensiles et toutes sortes d'œuvres, dans les peintures aussi et diverses images, et celles-ci dépassant de loin tout usage nécessaire et modéré et toute intention pieuse, les hommes ont-ils ajoutés pour tenter leurs propres yeux avec ; extérieurement suivant ce qu'ils font eux-mêmes, intérieurement délaissant Celui par qui ils furent faits, et détruisant ce qu'ils ont été faits ! Mais moi, mon Dieu et ma Gloire, je chante aussi de là un hymne à Toi, et je consacre la louange à Celui qui me consacre, parce que ces beaux modèles qui, à travers les âmes des hommes, sont transmis à leurs mains habiles, viennent de cette Beauté qui est au-dessus de nos âmes, après laquelle mon âme soupire jour et nuit. Mais les créateurs et les suiveurs des beautés extérieures en dérivent la règle pour les juger, mais non pour en user. Et Il est là, bien qu'ils ne Le perçoivent pas, afin qu'ils n'aillent pas errer, mais gardent leur force pour Toi, et ne la dispersent pas au-dehors dans une lassitude plaisante. Et moi, bien que je parle et voie cela, j'enchevêtre mes pas dans ces beautés extérieures ; mais Tu m'en sors, ô Seigneur, Tu m'en sors ; car Ta miséricorde est devant mes yeux. Car je suis pris misérablement, et Tu m'en sors miséricordieusement ; parfois sans m'en apercevoir, quand je n'y avais fait que toucher légèrement ; d'autres fois avec douleur, parce que j'y étais resté collé.
À cela s'ajoute une autre forme de tentation plus dangereusement multiple. Car outre cette concupiscence de la chair qui consiste dans le délice de tous les sens et plaisirs, où ses esclaves, qui s'éloignent de Toi, se perdent et périssent, l'âme a, par les mêmes sens du corps, un certain désir vain et curieux, voilé sous le titre de connaissance et d'apprentissage, non pour se délecter dans la chair, mais pour faire des expériences par la chair. Le siège duquel étant dans l'appétit de savoir, et la vue étant le sens principalement utilisé pour atteindre la connaissance, il est appelé dans le langage divin La convoitise des yeux. Car, voir, appartient proprement aux yeux ; mais nous utilisons ce mot pour les autres sens aussi, quand nous les employons dans la recherche de la connaissance. Car nous ne disons pas, écoute comme cela brille, ou sens comme cela rougeoie, ou goûte comme cela rayonne, ou touche comme cela luit ; car toutes ces choses sont dites être vues. Et pourtant nous ne disons pas seulement, vois comme cela brille, ce que les yeux seuls peuvent percevoir ; mais aussi, vois comme cela résonne, vois comme cela sent, vois comme cela goûte, vois comme c'est dur. Et ainsi l'expérience générale des sens, comme il fut dit, est appelée La convoitise des yeux, parce que la fonction de voir, où les yeux détiennent la prérogative, les autres sens, par similitude, se l'attribuent, lorsqu'ils font recherche de quelque connaissance.
Mais par cela peut être plus évidemment discerné, en quoi le plaisir et en quoi la curiosité est l'objet des sens ; car le plaisir cherche des objets beaux, mélodieux, parfumés, savoureux, doux ; mais la curiosité, pour l'épreuve, le contraire aussi, non pour le plaisir de subir un désagrément, mais par la convoitise de faire l'épreuve et de les connaître. Car quel plaisir y a-t-il, à voir dans une carcasse mutilée ce qui vous fera frissonner ? et pourtant, si elle gît là, ils s'y assemblent, pour s'attrister, et pour pâlir. Même en dormant, ils craignent de la voir. Comme si, étant éveillés, quelqu'un les forçait à la voir, ou quelque récit de sa beauté les y attirait ! Ainsi aussi dans les autres sens, qu'il serait long de parcourir. De cette maladie de la curiosité viennent tous ces spectacles étranges exposés au théâtre. De là les hommes s'en vont chercher les puissances cachées de la nature (ce qui est hors de notre but), ce qu'il n'est pas profitable de savoir, et où les hommes ne désirent rien d'autre que de savoir. De là aussi, si avec cette même fin de connaissance pervertie les arts magiques sont recherchés. De là aussi, dans la religion elle-même, Dieu est tenté, quand des signes et des prodiges Lui sont demandés, non désirés pour quelque bonne fin, mais simplement pour en faire l'épreuve.
Dans ce si vaste désert, plein de pièges et de dangers, vois, beaucoup d'entre eux, je les ai coupés, et chassés de mon cœur, comme Tu me l'as donné, ô Dieu de mon salut. Et pourtant, quand oserai-je dire, puisque tant de choses de ce genre bourdonnent de toutes parts autour de notre vie quotidienne -- quand oserai-je dire qu'aucune chose de cette sorte n'engage mon attention, ou ne cause en moi un intérêt vain ? Certes, les théâtres ne m'emportent plus, et je ne me soucie pas de connaître le cours des astres, et jamais mon âme n'a consulté les fantômes des défunts ; tous les mystères sacrilèges, je les déteste. De Toi, ô Seigneur mon Dieu, à qui je dois un service humble et simple, par quels artifices et suggestions l'ennemi traite-t-il avec moi pour désirer quelque signe ! Mais je Te supplie par notre Roi, et par notre pure et sainte patrie, Jérusalem, que comme tout consentement à cela est loin de moi, ainsi puisse-t-il être toujours de plus en plus loin. Mais quand je Te prie pour le salut de quelqu'un, ma fin et mon intention sont bien différentes. Tu me donnes et Tu me donneras de Te suivre volontairement, faisant ce que Tu veux.
Nonobstant, en combien de choses les plus petites et les plus méprisables notre curiosité est-elle quotidiennement tentée, et combien souvent nous cédons, qui peut le raconter ? Combien souvent nous commençons comme si nous tolérions des gens racontant de vaines histoires, de peur d'offenser les faibles ; puis, par degrés, nous y prenons intérêt ! Je ne vais plus au cirque voir un chien courser un lièvre ; mais dans les champs, si je passe, cette course par aventure me distraira même de quelque pensée grave, et m'attirera après elle : non que je détourne le corps de ma bête, mais encore j'incline mon esprit vers cela. Et à moins que Toi, m'ayant fait voir mon infirmité, ne m'avertisses promptement soit par la vue elle-même de m'élever par quelque contemplation vers Toi, soit de mépriser et de laisser passer cela tout à fait, je reste stupidement fixé là-dedans. Quoi, quand assis à la maison, un lézard attrapant des mouches, ou une araignée les enchevêtrant lorsqu'elles se précipitent dans ses filets, retient souvent mon attention ? La chose est-elle différente, parce qu'ils ne sont que de petites créatures ? Je passe d'elles à Te louer, Toi le merveilleux Créateur et Ordonnateur de toutes choses, mais cela ne retient pas d'abord mon attention. Une chose est de se relever vite, une autre de ne pas tomber. Et de telles choses ma vie est pleine ; et mon unique espérance est Ta merveilleuse et grande miséricorde. Car quand notre cœur devient le réceptacle de telles choses, et est surchargé par des foules de cette vanité abondante, alors nos prières aussi en sont souvent interrompues et distraites, et tandis qu'en Ta présence nous dirigeons la voix de notre cœur vers Tes oreilles, ce si grand souci est rompu par la ruée de je ne sais quelles pensées oisives. Compterons-nous donc cela aussi parmi les choses de peu de souci, ou quelque chose nous ramènera-t-il à l'espérance, hormis Ta miséricorde complète, puisque Tu as commencé à nous changer ?
Et Tu sais combien Tu m'as déjà changé, Toi qui d'abord m'as guéri de la convoitise de me justifier moi-même, afin que Tu pusses pardonner toutes les autres de mes iniquités, et guérir toutes mes infirmités, et racheter ma vie de la corruption, et me couronner de miséricorde et de pitié, et satisfaire mon désir par de bonnes choses : Toi qui as bridé mon orgueil par Ta crainte, et dompté mon cou à Ton joug. Et maintenant je le porte et il est léger pour moi, parce que ainsi Tu l'as promis, et Tu l'as fait ; et en vérité il en fut ainsi, et je ne le savais pas, quand je craignais de le prendre.
Mais, ô Seigneur, Toi seul Seigneur sans orgueil, parce que Tu es le seul vrai Seigneur, qui n'as point de seigneur ; ce troisième genre de tentation a-t-il aussi cessé pour moi, ou peut-il cesser durant toute cette vie ? À savoir, désirer d'être craint et aimé des hommes, à nulle autre fin que d'en retirer une joie qui n'est point une joie ? Une vie misérable que celle-là, et une vaine ostentation ! C'est de là surtout que vient que les hommes ne T'aiment ni ne Te craignent purement. Et c'est pourquoi Tu résistes aux orgueilleux et donnes la grâce aux humbles : oui, Tu fais gronder Ton tonnerre sur les ambitions du monde, et les fondements des montagnes tremblent. Parce que certains offices de la société humaine rendent désormais nécessaire d'être aimé et craint des hommes, l'adversaire de notre vraie félicité nous presse durement, répandant partout ses pièges de « bien fait, bien fait » ; afin qu'en les saisissant avidement, nous soyons pris au dépourvu, que nous séparions notre joie de Ta vérité pour la placer dans la tromperie des hommes ; et que nous prenions plaisir à être aimés et craints, non pour Toi, mais à Ta place : et ainsi, ayant été rendus semblables à lui, il puisse les avoir pour siens, non dans les liens de la charité, mais dans les liens du châtiment : lui qui a résolu de placer son trône au septentrion, afin que, sombres et glacés, ils puissent le servir en t'imitant avec perversité et détour. Mais nous, ô Seigneur, voici que nous sommes Ton petit troupeau ; possède-nous comme Tiens, étends Tes ailes sur nous, et laisse-nous voler sous elles. Sois notre gloire ; que nous soyons aimés pour Toi, et que Ta parole soit crainte en nous. Qui voudrait être loué des hommes quand Tu blâmes, ne sera pas défendu des hommes quand Tu jugeras ; ni délivré quand Tu condamneras. Mais lorsque — non pas le pécheur qui est loué dans les désirs de son âme, ni celui qui fait le mal qui est béni, mais — un homme est loué pour quelque don que Tu lui as accordé, et qu'il se réjouit plus de la louange pour lui-même que du fait d'avoir le don pour lequel il est loué, il est lui aussi loué, tandis que Tu blâmes ; celui qui loue est meilleur que celui qui est loué. Car le premier a pris plaisir au don de Dieu en l'homme ; le second a été mieux satisfait du don de l'homme que de celui de Dieu.
Par ces tentations nous sommes assaillis quotidiennement, ô Seigneur ; sans cesse nous sommes assaillis. Notre fournaise quotidienne est la langue des hommes. Et en cela aussi Tu nous commandes la continence. Donne ce que Tu ordonnes, et ordonne ce que Tu veux. Tu connais à ce sujet les gémissements de mon cœur et les ruisseaux de mes yeux. Car je ne puis savoir jusqu'à quel point je suis purifié de cette peste, et je crains fort mes péchés secrets, que Tes yeux connaissent et que les miens ignorent. Car dans les autres genres de tentations, j'ai quelque moyen de m'examiner moi-même ; en celle-ci, presque aucun. Car, en détournant mon esprit des plaisirs de la chair et de l'oisive curiosité, je vois combien j'ai progressé quand je m'en passe ; en y renonçant ou en ne les ayant pas. Car alors je me demande combien il m'est plus ou moins pénible de ne pas les avoir ? Puis, les richesses, qui sont désirées pour servir à l'une ou l'autre, ou à la totalité des trois concupiscences, si l'âme ne peut discerner si, lorsqu'elle les possède, elle les méprise, elles peuvent être rejetées, afin qu'elle puisse s'éprouver elle-même. Mais pour être sans louange, et y essayer nos forces, devons-nous vivre mal, oui, si abandonnément et si atrocement, que nul ne puisse nous connaître sans nous détester ? Quelle plus grande folie peut être dite ou pensée ? Mais si la louange use et doit accompagner une vie bonne et de bonnes œuvres, nous ne devrions pas plus renoncer à sa compagnie qu'à la vie bonne elle-même. Pourtant, je ne sais si je puis bien ou mal être sans quelque chose, à moins qu'elle ne soit absente.
Que confesse-je donc à Toi dans ce genre de tentation, ô Seigneur ? Quoi, sinon que je suis ravi par la louange, mais par la vérité elle-même, plus que par la louange ? Car s'il m'était proposé, ou d'être loué de tous les hommes tout en étant frénétique dans l'erreur sur toutes choses, ou d'être blâmé de tous tout en étant constant et très affermi dans la vérité, je vois ce que je choisirais. Pourtant, je voudrais bien que l'approbation d'autrui n'accrût même pas ma joie pour quelque bien en moi. Pourtant, je l'avoue, elle l'accroît, et non seulement cela, mais le blâme la diminue. Et quand je suis troublé par cette misère, une excuse m'apparaît, dont la valeur, Tu le sais, ô Dieu, car elle me laisse dans l'incertitude. Car puisque Tu nous as commandé non la continence seule, c'est-à-dire de quelles choses détourner notre amour, mais aussi la justice, c'est-à-dire à quoi le donner, et que Tu as voulu que nous n'aimions pas seulement Toi, mais notre prochain aussi ; souvent, lorsque je suis satisfait d'une louange intelligente, il me semble que je suis satisfait du progrès ou de la droiture de mon prochain, ou que je suis affligé par le mal qui est en lui, quand je l'entends blâmer ce qu'il ne comprend pas, ou ce qui est bon. Car parfois je suis affligé de ma propre louange, soit quand sont louées en moi des choses qui me déplaisent en moi-même, soit même quand des biens moindres et légers sont estimés plus qu'ils ne devraient l'être. Mais encore, comment sais-je si je suis ainsi affecté parce que je ne voudrais pas que celui qui me loue diffère de moi à mon sujet ; non par souci pour lui, mais parce que ces mêmes bonnes choses qui me plaisent en moi-même, me plaisent davantage quand elles plaisent aussi à un autre ? Car, d'une certaine façon, je ne suis pas loué quand mon propre jugement sur moi-même n'est pas loué ; dans la mesure où soit sont louées des choses qui me déplaisent, soit le sont davantage celles qui me plaisent moins. Suis-je donc dans le doute sur moi-même en cette matière ?
Voici, en Toi, ô Vérité, je vois que je ne devrais pas être ému par mes propres louanges pour mon propre compte, mais pour le bien de mon prochain. Et s'il en est ainsi de moi, je ne le sais pas. Car en cela j'en sais moins sur moi que sur Toi. Je Te supplie maintenant, ô mon Dieu, révèle-moi aussi à moi-même, afin que je puisse confesser à mes frères, qui doivent prier pour moi, en quoi je me trouve estropié. Laisse-moi m'examiner encore plus diligemment. Si, dans ma louange, je suis ému par le bien de mon prochain, pourquoi suis-je moins ému si un autre est injustement blâmé que si c'était moi-même ? Pourquoi suis-je plus piqué par un reproche jeté sur moi, que par celui jeté sur un autre, avec la même injustice, devant moi ? Ne sais-je pas cela non plus ? Ou est-ce enfin que je me trompe moi-même, et que je ne fais pas la vérité devant Toi dans mon cœur et ma langue ? Éloigne de moi cette folie, ô Seigneur, de peur que ma propre bouche ne soit pour moi l'huile du pécheur pour engraisser ma tête. Je suis pauvre et nécessiteux ; mais meilleur, tant que dans des gémissements cachés je me déplaise, et cherche Ta miséricorde, jusqu'à ce que ce qui manque à mon état défectueux soit renouvelé et perfectionné, jusqu'à cette paix que l'œil de l'orgueilleux ne connaît pas.
Pourtant, la parole qui sort de la bouche, et les actions connues des hommes, entraînent une tentation très dangereuse par l'amour de la louange : laquelle, pour établir une certaine excellence qui serait nôtre, sollicite et recueille les suffrages des hommes. Elle tente, même lorsqu'elle est réprouvée par moi-même en moi-même, précisément parce qu'elle est réprouvée ; et souvent elle se glorifie plus vainement du mépris même de la vaine gloire ; et ainsi ce n'est plus le mépris de la vaine gloire dont elle se glorifie ; car elle ne méprise pas quand elle se glorifie.
Au-dedans aussi, au-dedans est un autre mal, naissant d'une semblable tentation ; par lequel les hommes deviennent vains, se plaisant en eux-mêmes, bien qu'ils ne plaisent pas, ou déplaisent, ou ne se soucient pas de plaire aux autres. Mais en se plaisant eux-mêmes, ils Te déplaisent grandement, non seulement en prenant plaisir à des choses qui ne sont pas bonnes comme si elles l'étaient, mais en Tes bonnes choses, comme si elles étaient les leurs ; ou même si c'est comme Tiens, pourtant comme si c'était par leurs propres mérites ; ou même si c'est comme venant de Ta grâce, pourtant non avec une joie fraternelle, mais en enviant cette grâce aux autres. Dans tous ces périls et travaux, et d'autres semblables, Tu vois le tremblement de mon cœur ; et je sens plutôt mes plaies être guéries par Toi, que non infligées par moi.
Où n'as-Tu pas marché avec moi, ô Vérité, m'enseignant de quoi me garder et ce qu'il faut désirer ; quand je rapportais à Toi ce que je pouvais découvrir ici-bas, et que je Te consultais ? Avec mes sens extérieurs, autant que je le pouvais, j'ai parcouru le monde, et observé la vie que mon corps tient de moi, et ces mes sens. De là, je suis entré dans les recoins de ma mémoire, ces chambres multiples et spacieuses, merveilleusement meublées d'innombrables réserves ; et j'ai considéré, et je suis resté stupéfait ; étant incapable de discerner aucune de ces choses sans Toi, et ne trouvant aucune d'elles qui fût Toi. Et je n'étais pas non plus moi-même, qui trouvais ces choses, qui les parcourais toutes, et m'efforçais de distinguer et d'évaluer chaque chose selon sa dignité, prenant certaines choses sur le rapport de mes sens, interrogeant sur d'autres que je sentais être mêlées à moi-même, dénombrant et distinguant les rapporteurs eux-mêmes, et dans le vaste trésor de ma mémoire faisant tourner certaines choses, en stockant d'autres, en retirant d'autres. Et pourtant, je n'étais pas moi-même quand je faisais cela, c'est-à-dire que ma puissance par laquelle je le faisais, n'était pas non plus Toi, car Tu es la lumière immuable, que j'ai consultée au sujet de tout cela, pour savoir s'ils étaient, ce qu'ils étaient, et comment les évaluer ; et je T'ai entendu me diriger et me commander ; et cela je le fais souvent, cela me ravit, et autant que je puis être libéré des devoirs nécessaires, vers ce plaisir j'ai recours. Et dans toutes ces choses que je parcours en Te consultant, je ne puis trouver aucun lieu sûr pour mon âme, sinon en Toi ; où mes membres dispersés puissent être rassemblés, et rien de moi ne s'éloigne de Toi. Et parfois, Tu m'admets à une affection, très inhabituelle, dans le plus intime de mon âme ; s'élevant vers une étrange douceur, qui, si elle était perfectionnée en moi, je ne sais ce qui, en elle, n'appartiendrait pas à la vie à venir. Mais par mes misérables embarras, je retombe dans ces choses inférieures, et je suis balayé par l'ancienne habitude, et je suis retenu, et je pleure grandement, mais je suis grandement retenu. Tant le fardeau d'une mauvaise habitude nous accable. Ici je puis rester, mais je ne le veux pas ; là je le voudrais, mais je ne le puis ; des deux manières, misérable.
Ainsi donc, j'ai considéré les maladies de mes péchés dans cette triple concupiscence, et j'ai appelé Ta main droite à mon aide. Car avec un cœur blessé j'ai contemplé Ta clarté, et, frappé en retour, j'ai dit : « Qui peut y parvenir ? Je suis rejeté de la vue de Tes yeux. » Tu es la Vérité qui présides sur tout, mais moi, par ma convoitise, je ne voulais pas certes renoncer à Toi, mais je voulais avec Toi posséder un mensonge ; comme nul homme ne voudrait parler faussement de telle sorte qu'il ignore lui-même la vérité. Ainsi donc, je T'ai perdu, parce que Tu ne daignes pas être possédé avec un mensonge.
Qui pouvais-je trouver pour me réconcilier avec Toi ? Devais-je avoir recours aux Anges ? Par quelles prières ? Par quels sacrements ? Beaucoup, s'efforçant de retourner à Toi et incapables par eux-mêmes, ont, comme je l'entends, tenté cela, et sont tombés dans le désir de visions curieuses, et ont été jugés dignes d'être trompés. Car eux, étant hautains, Te cherchaient par l'orgueil de la science, se gonflant plutôt que de se frapper la poitrine, et ainsi, par l'accord de leur cœur, ils ont attiré à eux les princes de l'air, les co-conspirateurs de leur orgueil, par qui, au moyen d'influences magiques, ils ont été séduits, cherchant un médiateur par qui ils pussent être purifiés, et il n'y en avait point. Car c'était le diable, se transformant en Ange de lumière. Et cela séduisait fort la chair orgueilleuse, qu'il n'eût point de corps de chair. Car ils étaient mortels et pécheurs ; mais Toi, Seigneur, à qui ils cherchaient orgueilleusement à être réconciliés, Tu es immortel et sans péché. Mais un médiateur entre Dieu et l'homme doit avoir quelque chose de semblable à Dieu, quelque chose de semblable aux hommes ; de peur qu'étant en tout semblable à l'homme, il ne soit loin de Dieu : ou si en tout semblable à Dieu, trop dissemblable à l'homme : et ainsi ne soit pas un médiateur. Ce médiateur trompeur donc, par qui, dans Tes jugements secrets, l'orgueil méritait d'être séduit, a une chose en commun avec l'homme, c'est le péché ; une autre, il voudrait sembler l'avoir en commun avec Dieu ; et n'étant pas revêtu de la mortalité de la chair, il se vanterait d'être immortel. Mais puisque le salaire du péché est la mort, il a cela en commun avec les hommes, qu'avec eux il devrait être condamné à la mort.
Mais le vrai Médiateur, que dans Ta miséricorde secrète Tu as montré aux humbles, et que Tu as envoyé, afin que par Son exemple ils pussent aussi apprendre cette même humilité, ce Médiateur entre Dieu et l'homme, l'Homme Christ Jésus, est apparu entre les pécheurs mortels et l'immortel Juste ; mortel avec les hommes, juste avec Dieu : afin que, parce que le salaire de la justice est la vie et la paix, Il pût, par une justice jointe à Dieu, annuler cette mort des pécheurs, désormais rendus justes, qu'Il a voulu avoir en commun avec eux. De là, Il a été montré aux saints hommes d'autrefois ; afin qu'eux, par la foi en Sa Passion à venir, comme nous par la foi en elle accomplie, puissent être sauvés. Car en tant qu'Homme, Il était Médiateur ; mais en tant que Verbe, non au milieu entre Dieu et l'homme, parce qu'égal à Dieu, et Dieu avec Dieu, et ensemble un seul Dieu.
Combien Tu nous as aimés, bon Père, Toi qui n'as pas épargné Ton propre Fils, mais L'as livré pour nous, impies ! Combien Tu nous as aimés, pour qui Celui qui n'a pas jugé une usurpation d'être égal à Toi, a été fait sujet jusqu'à la mort de la croix, Lui seul, libre parmi les morts, ayant le pouvoir de déposer Sa vie, et le pouvoir de la reprendre : pour nous, pour Toi, à la fois Vainqueur et Victime, et donc Vainqueur parce que Victime ; pour nous, pour Toi, Prêtre et Sacrifice, et donc Prêtre parce que Sacrifice ; faisant de nous pour Toi, de serviteurs, des fils par notre naissance de Toi, et en nous servant. C'est pourquoi mon espoir est fort en Lui, que Tu guériras toutes mes infirmités, par Celui qui siège à Ta droite et intercède pour nous ; sinon je désespérerais. Car nombreuses et grandes sont mes infirmités, nombreuses elles sont, et grandes ; mais Ton remède est plus puissant. Nous pourrions imaginer que Ton Verbe était loin de toute union avec l'homme, et désespérer de nous-mêmes, s'Il n'avait été fait chair et n'avait habité parmi nous.
Effrayé par mes péchés et le fardeau de ma misère, j'avais médité dans mon cœur, et j'avais résolu de fuir au désert : mais Tu m'en as empêché, et Tu m'as fortifié, en disant : C'est pourquoi le Christ est mort pour tous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus désormais pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort pour eux. Vois, Seigneur, je jette mon souci sur Toi, afin que je puisse vivre, et considérer les choses merveilleuses de Ta loi. Tu connais mon incompétence, et mes infirmités ; enseigne-moi, et guéris-moi. Lui, Ton Fils unique, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance, m'a racheté par Son sang. Que les orgueilleux ne disent pas de mal de moi ; car je médite sur ma rançon, et je mange, et je bois, et je la communique ; et pauvre, j'ai désiré être rassasié par Lui, parmi ceux qui mangent et sont rassasiés, et ils loueront le Seigneur ceux qui Le cherchent.
LIVRE XI
Seigneur, puisque l'éternité est Tienne, ignores-Tu ce que je Te dis ? ou vois-Tu dans le temps, ce qui passe dans le temps ? Pourquoi donc disposé-je devant Toi tant de récits ? Non, en vérité, afin que Tu puisses les apprendre par moi, mais pour éveiller mes propres dévotions et celles de mes lecteurs envers Toi, afin que nous puissions tous dire : Grand est le Seigneur, et grandement à louer. Je l'ai dit déjà ; et le dirai encore, car par amour de Ton amour je fais cela. Car nous prions aussi, et pourtant la Vérité a dit : Votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous ne demandiez. Ce sont donc nos affections que nous dévoilons devant Toi, confessant nos propres misères, et Tes miséricordes sur nous, afin que Tu puisses nous libérer totalement, puisque Tu as commencé, afin que nous cessions d'être misérables en nous-mêmes, et que nous soyons bénis en Toi ; puisque Tu nous as appelés à devenir pauvres en esprit, et doux, et affligés, et ayant faim et soif de justice, et miséricordieux, et purs de cœur, et artisans de paix. Vois, je T'ai dit beaucoup de choses, comme je pouvais et comme je voulais, parce que Tu as d'abord voulu que je confesse à Toi, mon Seigneur Dieu. Car Tu es bon, car Ta miséricorde demeure à jamais.
Mais comment suffirai-je avec la langue de ma plume à exprimer toutes Tes exhortations, et toutes Tes terreurs, et tes consolations, et tes guidances, par lesquelles Tu m'as conduit à prêcher Ta Parole, et à dispenser Ton Sacrement à Ton peuple ? Et si je suffisais à les exprimer en ordre, les gouttes du temps sont précieuses pour moi ; et depuis longtemps j'ai brûlé de méditer dans Ta loi, et d'y confesser à Toi mon habileté et mon incompétence, l'aube de Ton illumination, et les restes de mes ténèbres, jusqu'à ce que l'infirmité soit engloutie par la force. Et je ne voudrais pas que quoi que ce soit d'autre dérobe ces heures que je trouve libres des nécessités de rafraîchir mon corps et les puissances de mon esprit, et du service que nous devons aux hommes, ou que, bien que nous ne le devions pas, nous payons pourtant.
Ô Seigneur mon Dieu, prête l'oreille à ma prière, et que Ta miséricorde écoute mon désir : car il n'est pas anxieux pour moi seul, mais voudrait servir la charité fraternelle ; et Tu vois mon cœur, qu'il en est ainsi. Je voudrais T'offrir en sacrifice le service de ma pensée et de ma langue ; donne-moi, ce que je puisse T'offrir. Car je suis pauvre et nécessiteux, Toi riche pour tous ceux qui T'invoquent ; Toi qui, inaccessible au souci, prends soin de nous. Circoncis de toute témérité et de tout mensonge mes lèvres intérieures et extérieures : que Tes Écritures soient mes pures délices : que je ne sois point trompé en elles, ni ne trompe à partir d'elles. Seigneur, écoute et prends pitié, ô Seigneur mon Dieu, Lumière des aveugles, et Force des faibles ; oui, aussi Lumière de ceux qui voient, et Force des forts ; écoute mon âme, et entends-la crier du fond des abîmes. Car si Tes oreilles ne sont pas avec nous dans les abîmes aussi, où irons-nous ? où crierons-nous ? Le jour est à Toi, et la nuit est à Toi ; à Ton signe les moments s'enfuient. Accorde un espace pour nos méditations dans les choses cachées de Ta loi, et ne le ferme pas contre nous qui frappons. Car ce n'est pas en vain que Tu voudrais que les secrets ténébreux de tant de pages soient écrits ; et ces forêts ne sont pas sans leurs cerfs qui s'y retirent, y errent et s'y promènent ; se nourrissent, se couchent et ruminent. Perfectionne-moi, ô Seigneur, et révèle-les-moi. Voici, Ta voix est ma joie ; Ta voix surpasse l'abondance des plaisirs. Donne ce que j'aime : car j'aime ; et cela Tu l'as donné : n'abandonne pas Tes propres dons, et ne méprise pas Ton herbe verte qui a soif. Laisse-moi confesser à Toi tout ce que je trouverai dans Tes livres, et entendre la voix de la louange, et boire en Toi, et méditer sur les choses merveilleuses de Ta loi ; depuis le commencement, où Tu créas le ciel et la terre, jusqu'au règne éternel de Ta cité sainte avec Toi.
Seigneur, aie pitié de moi, et entends mon désir. Car il n'est pas, je le juge, de la terre, ni d'or et d'argent, et de pierres précieuses, ou de somptueux vêtements, ou d'honneurs et de fonctions, ou des plaisirs de la chair, ou des nécessités du corps et de cette vie de notre pèlerinage : tout ce qui sera ajouté à ceux qui cherchent Ton royaume et Ta justice. Vois, ô Seigneur mon Dieu, en quoi est mon désir. Les méchants m'ont parlé de délices, mais non point telles que Ta loi, ô Seigneur. Vois, en quoi est mon désir. Vois, Père, vois, et regarde et approuve ; et qu'il soit plaisant aux yeux de Ta miséricorde que je trouve grâce devant Toi, que les parties intérieures de Tes paroles me soient ouvertes, à moi qui frappe. Je supplie par notre Seigneur Jésus-Christ Ton Fils, l'Homme de Ta droite, le Fils de l'homme, que Tu as établi pour Toi-même, comme Ton Médiateur et le nôtre, par Qui Tu nous cherchas, ne Te cherchant pas, mais nous cherchas, afin que nous puissions Te chercher, — Ton Verbe, par Qui Tu as fait toutes choses, et parmi elles, moi aussi ; — Ton Fils unique, par Qui Tu as appelé à l'adoption le peuple croyant, et en cela moi aussi ; — je Te supplie par Lui, qui siège à Ta droite, et intercède auprès de Toi pour nous, en Qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance. Ceux-ci je les cherche dans Tes livres. De Lui Moïse a écrit ; ceci le dit Lui-même ; ceci dit la Vérité.
Je voudrais entendre et comprendre, comment « Au Commencement Tu fis le ciel et la terre. » Moïse a écrit ceci, a écrit et est parti, est passé d'ici de Toi à Toi ; et il n'est plus devant moi. Car s'il l'était, je le retiendrais et l'interrogerais, et le supplierais par Toi de m'ouvrir ces choses, et je poserais les oreilles de mon corps aux sons jaillissant de sa bouche. Et s'il parlait hébreu, en vain cela frapperait-il mes sens, et rien de cela ne toucherait mon esprit ; mais s'il parlait latin, je saurais ce qu'il a dit. Mais d'où saurais-je, s'il disait vrai ? Oui, et si je savais cela aussi, le saurais-je de lui ? Vraiment en moi, au-dedans, dans la chambre de mes pensées, la Vérité, ni hébraïque, ni grecque, ni latine, ni barbare, sans organes de voix ou de langue, ou son de syllabes, dirait : « C'est la vérité », et je dirais aussitôt avec confiance à cet homme Tien : « tu dis vrai. » Puisque donc je ne peux l'interroger, Toi, Toi je supplie, ô Vérité, empli de Qui il a dit vrai, Toi, mon Dieu, je supplie, pardonne mes péchés ; et Toi, qui as donné à lui, Ton serviteur, de dire ces choses, donne-moi aussi de les comprendre.
Vois, les cieux et la terre sont ; ils proclament qu'ils ont été créés ; car ils changent et varient. Tandis que tout ce qui n'a pas été fait, et pourtant est, n'a rien en soi, qui auparavant n'y fût pas ; et c'est là, changer et varier. Ils proclament aussi qu'ils ne se sont pas faits eux-mêmes : « c'est pourquoi nous sommes, parce que nous avons été faits ; nous n'étions donc pas, avant que nous fussions, de manière à nous faire nous-mêmes. » Or l'évidence de la chose est la voix de ceux qui parlent. Toi donc, Seigneur, les as faits ; qui es beau, car ils sont beaux ; qui es bon, car ils sont bons ; qui es, car ils sont ; pourtant ils ne sont ni beaux ni bons, ni ne sont-ils, comme Toi leur Créateur ; comparés à Qui, ils ne sont ni beaux, ni bons, ni ne sont. Ceci nous le savons, grâce Te soit rendue. Et notre connaissance, comparée à Ta connaissance, est ignorance.
Mais comment as-Tu fait le ciel et la terre ? et quel est l'instrument de Ta si puissante fabrique ? Car ce ne fut pas comme un artisan humain, formant un corps à partir d'un autre, selon le discernement de son esprit, qui peut d'une certaine façon revêtir d'une telle forme, comme il voit en lui-même par son œil intérieur. Et d'où serait-il capable de faire cela, si Tu n'avais fait cet esprit ? et il revêt d'une forme ce qui existe déjà, et a un être, comme l'argile, ou la pierre, ou le bois, ou l'or, ou autre chose semblable. Et d'où seraient-ils, si Tu ne les avais désignés ? Tu as fait à l'artisan son corps, Tu as fait l'esprit commandant aux membres, Tu as fait la matière dont il fait toute chose ; Tu as fait l'appréhension par laquelle saisir son art, et voir au-dedans ce qu'il fait au-dehors ; Tu as fait le sens de son corps, par lequel, comme par un interprète, il peut de l'esprit à la matière, transmettre ce qu'il fait, et rapporter à son esprit ce qui est fait ; afin qu'il puisse au-dedans consulter la vérité, qui préside en lui-même, si c'est bien fait ou non. Tous ceux-ci Te louent, le Créateur de tous. Mais comment les fais-Tu ? comment, ô Dieu, as-Tu fait le ciel et la terre ? En vérité, ni dans le ciel, ni dans la terre, n'as-Tu fait le ciel et la terre ; ni dans l'air, ou les eaux, voyant que ceux-ci appartiennent aussi au ciel et à la terre ; ni dans le monde entier n'as-Tu fait le monde entier ; parce qu'il n'y avait aucun lieu où le faire, avant qu'il fût fait, afin qu'il pût être. Et Tu ne tenais rien dans Ta main, dont faire le ciel et la terre. Car d'où aurais-Tu eu ceci, que Tu n'avais pas fait, dont faire quelque chose ? Car qu'est-ce qui est, sinon parce que Tu es ? Donc Tu as parlé, et ils ont été faits, et dans Ton Verbe Tu les as faits.
Mais comment as-Tu parlé ? De la manière dont la voix sortit de la nuée, disant : Ceci est mon Fils bien-aimé ? Car cette voix passa et s'en alla, commença et finit ; les syllabes résonnèrent et passèrent, la seconde après la première, la troisième après la seconde, et ainsi de suite en ordre, jusqu'à la dernière après les autres, et le silence après la dernière. D'où il est abondamment clair et manifeste que le mouvement d'une créature l'exprima, elle-même temporelle, servant Ta volonté éternelle. Et ces Tes paroles, créées pour un temps, l'oreille extérieure les rapporta à l'âme intelligente, dont l'oreille intérieure restait à l'écoute de Ton Verbe Éternel. Mais elle compara ces paroles résonnant dans le temps, avec ce Ton Verbe Éternel dans le silence, et dit : « C'est différent, bien différent. Ces paroles sont bien au-dessous de moi, et ne sont pas, parce qu'elles fuient et passent ; mais le Verbe de mon Seigneur demeure au-dessus de moi pour toujours. » Si donc en faisant sonner et passer des paroles Tu disais que le ciel et la terre devaient être faits, et ainsi faisais le ciel et la terre, il y avait une créature corporelle avant le ciel et la terre, par les mouvements de laquelle dans le temps cette voix pût faire son cours dans le temps. Mais il n'y avait rien de corporel avant le ciel et la terre ; ou s'il y en avait, sûrement Tu avais, sans une telle voix passagère, créé cela, dont faire cette voix passagère, par laquelle dire : Que le ciel et la terre soient faits. Car quoi que ce fût, dont une telle voix fût faite, si ce n'était par Toi que ce fût fait, cela ne pourrait absolument pas être. Par quel Verbe donc as-Tu parlé, pour qu'un corps pût être fait, par lequel ces paroles à nouveau pussent être faites ?
Tu nous appelles donc à comprendre le Verbe, Dieu, avec Toi Dieu, Qui est prononcé éternellement, et par Lui sont toutes choses prononcées éternellement. Car ce qui était prononcé n'était pas prononcé successivement, une chose conclue pour que la suivante pût être prononcée, mais toutes choses ensemble et éternellement. Autrement nous avons le temps et le changement ; et non une vraie éternité ni une vraie immortalité. Ceci je le sais, ô mon Dieu, et je rends grâces. Je sais, je confesse à Toi, ô Seigneur, et avec moi connaît et bénit Celui qui n'est pas ingrat envers Ton assurance, ô Vérité. Nous savons, Seigneur, nous savons ; puisque dans la mesure où quelque chose n'est pas ce qui était, et est, ce qui n'était pas, dans cette mesure elle meurt et surgit. Rien donc de Ton Verbe ne cède la place ou ne remplace, parce qu'Il est vraiment immortel et éternel. Et par conséquent au Verbe coéternel avec Toi Tu dis à la fois et éternellement tout ce que Tu dis ; et tout ce que Tu dis qui sera fait est fait ; et Tu ne fais pas, autrement qu'en disant ; et pourtant ne sont pas toutes choses faites ensemble, ou éternelles, que Tu fais en disant.
Pourquoi, je Te supplie, ô Seigneur mon Dieu ? Je le vois d'une certaine façon ; mais comment l'exprimer, je ne sais, sinon que tout ce qui commence à être, et cesse d'être, commence alors, et cesse alors, quand dans Ta Raison éternelle il est connu, qu'il doit commencer ou cesser ; dans laquelle Raison rien ne commence ni ne cesse. Ceci est Ton Verbe, qui est aussi « le Commencement, parce qu'Il parle aussi à nous. » Ainsi dans l'Évangile Il parle par la chair ; et ceci résonna extérieurement aux oreilles des hommes ; afin que cela pût être cru et cherché intérieurement, et trouvé dans la Vérité éternelle ; où le bon et seul Maître enseigne tous Ses disciples. Là, Seigneur, j'entends Ta voix me parlant ; car Il nous parle, qui nous enseigne ; mais Celui qui ne nous enseigne pas, bien qu'Il parle, à nous Il ne parle pas. Qui maintenant nous enseigne, sinon la Vérité immuable ? car même quand nous sommes admonestés par une créature changeable, nous sommes seulement conduits à la Vérité immuable ; où nous apprenons vraiment, tandis que nous restons et L'écoutons, et nous réjouissons grandement à cause de la voix de l'Époux, nous ramenant à Lui, de Qui nous sommes. Et par conséquent le Commencement, parce qu'à moins qu'Il ne demeurât, il n'y aurait pas, quand nous nous égarâmes, où retourner. Mais quand nous revenons de l'erreur, c'est par la connaissance ; et afin que nous sachions, Il nous enseigne, parce qu'Il est le Commencement, et parlant à nous.
En ce Commencement, ô Dieu, as-Tu fait le ciel et la terre, en Ton Verbe, en Ton Fils, en Ta Puissance, en Ta Sagesse, en Ta Vérité ; merveilleusement parlant, et merveilleusement faisant. Qui comprendra ? Qui le déclarera ? Qu'est-ce qui brille à travers moi, et frappe mon cœur sans le blesser ; et je frissonne et je m'enflamme ? Je frissonne, en tant que je suis différent de lui ; je m'enflamme, en tant que je suis semblable à lui. C'est la Sagesse, la Sagesse elle-même qui brille à travers moi ; séparant ma nébulosité qui pourtant encore m'enveloppe, défaillant de cela, à travers les ténèbres qui pour ma punition s'assemblent sur moi. Car ma force est abattue dans le besoin, de sorte que je ne peux supporter mes bénédictions, jusqu'à ce que Toi, Seigneur, Qui as été gracieux envers toutes mes iniquités, guérisses toutes mes infirmités. Car Tu rachèteras aussi ma vie de la corruption, et me couronneras de bonté et de tendres miséricordes, et rassasieras mon désir de bonnes choses, parce que ma jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle. Car c'est en espérance que nous sommes sauvés, c'est pourquoi nous attendons par la patience Tes promesses. Que celui qui peut, T'entende discourir intérieurement depuis Ton oracle : je crierai avec audace, Que Tes œuvres sont merveilleuses, ô Seigneur, dans la Sagesse Tu les as toutes faites ; et cette Sagesse est le Commencement, et en ce Commencement Tu as fait le ciel et la terre.
Voici, ne sont-ils pas pleins de leur vieux levain, ceux qui nous disent : « Que faisait Dieu avant de faire le ciel et la terre ? Car s'ils disent qu'Il était désœuvré et ne travaillait pas, pourquoi ne le fait-Il pas aussi désormais, et pour toujours, comme Il faisait auparavant ? Car si quelque mouvement nouveau surgissait en Dieu, et une nouvelle volonté de faire une créature, qu'Il n'avait jamais faite auparavant, comment alors cela serait-il une vraie éternité, où surgit une volonté, qui n'était pas ? Car la volonté de Dieu n'est pas une créature, mais avant la créature ; voyant que rien ne pourrait être créé, à moins que la volonté du Créateur n'eût précédé. La volonté de Dieu appartient donc à Sa Substance même. Et si quelque chose a surgi dans la Substance de Dieu, qui auparavant n'était pas, cette Substance ne peut être appelée véritablement éternelle. Mais si la volonté de Dieu a été de toute éternité que la créature fût, pourquoi la créature n'a-t-elle pas été aussi de toute éternité ? »
Ceux qui parlent ainsi ne Te comprennent pas encore, ô Sagesse de Dieu, Lumière des âmes, ne comprennent pas encore comment sont faites les choses, qui par Toi, et en Toi sont faites : pourtant ils s'efforcent de comprendre les choses éternelles, tandis que leur cœur voltige entre les mouvements des choses passées et à venir, et est encore instable. Qui le retiendra, et le fixera, pour qu'il soit apaisé un moment, et saisisse un moment la gloire de cette Éternité toujours fixe, et la compare avec les temps qui ne sont jamais fixes, et voie qu'elle ne peut être comparée ; et qu'un long temps ne peut devenir long, qu'à partir de nombreux mouvements passant, qui ne peuvent être prolongés tous ensemble ; mais que dans l'Éternel rien ne passe, mais que le tout est présent ; tandis qu'aucun temps n'est tout à la fois présent : et que tout temps passé est chassé par le temps à venir, et tout à venir suit le passé ; et tout passé et à venir est créé, et découle de ce qui est toujours présent ? Qui retiendra le cœur de l'homme, pour qu'il puisse se tenir immobile, et voir comment l'éternité toujours immobile, ni passée ni à venir, profère les temps passés et à venir ? Ma main peut-elle faire cela, ou la main de ma bouche par le discours accomplir une chose si grande ?
Vois, je réponds à celui qui demande : « Que faisait Dieu avant de faire le ciel et la terre ? » Je ne réponds pas comme on dit que l'a fait un plaisantin (éludant la pression de la question) : « Il préparait l'enfer (dit-il) pour les fouineurs dans les mystères. » Une chose est de répondre aux demandes, une autre de se moquer de ceux qui demandent. Ainsi je ne réponds pas ; car j'aimerais mieux répondre : « Je ne sais pas », ce que je ne sais pas, plutôt que de faire rire de celui qui demande des choses profondes et gagner la louange pour celui qui répond des choses fausses. Mais je dis que Toi, notre Dieu, es le Créateur de toute créature : et si par le nom « ciel et terre », toute créature est entendue ; je dis avec audace, « qu'avant que Dieu fît le ciel et la terre, Il ne fit rien. » Car s'Il faisait, que faisait-Il sinon une créature ? Et voudrais-je savoir tout ce que je désire savoir pour mon profit, comme je sais, qu'aucune créature ne fut faite, avant qu'aucune créature ne fût faite.
Mais si quelque cerveau vagabond erre sur les images des temps passés, et s'étonne que Toi, le Dieu Tout-puissant et Tout-créateur et Tout-soutenant, Créateur du ciel et de la terre, Tu t'es abstenu pendant d'innombrables siècles d'une si grande œuvre, avant que Tu voulusses la faire ; qu'il s'éveille et considère, qu'il s'étonne de conceptions fausses. Car d'où d'innombrables siècles pourraient-ils passer, que Tu ne fisses pas, Toi l'Auteur et Créateur de tous les siècles ? ou quels temps seraient-ce, qui ne fussent faits par Toi ? ou comment passeraient-ils, s'ils ne furent jamais ? Puisque donc Tu es le Créateur de tous les temps, si quelque temps fut avant que Tu fisses le ciel et la terre, pourquoi disent-ils que Tu t'es abstenu de travailler ? Car ce temps-là même Tu l'as fait, et les temps ne pourraient passer, avant que Tu fisses ces temps. Mais si avant le ciel et la terre il n'y avait pas de temps, pourquoi demande-t-on, ce que Tu faisais alors ? Car il n'y avait pas de « alors », quand il n'y avait pas de temps.
Et Tu ne précèdes pas le temps par le temps : autrement Tu ne précéderais pas tous les temps. Mais Tu précèdes tout ce qui est passé, par la sublimité d'une éternité toujours présente ; et surpassas tout ce qui est futur parce qu'ils sont futurs, et quand ils viendront, ils seront passés ; mais Tu es le Même, et Tes années ne faillissent pas. Tes années ne viennent ni ne vont ; tandis que les nôtres à la fois viennent et vont, afin qu'elles viennent toutes. Tes années tiennent ensemble, parce qu'elles tiennent ; et ne sont pas chassées par des années à venir, car elles ne passent pas ; mais les nôtres seront toutes, quand elles ne seront plus. Tes années sont un jour ; et Ton jour n'est pas quotidien, mais Aujourd'hui, voyant que Ton Aujourd'hui ne cède pas la place à demain, car il ne remplace pas non plus hier. Ton Aujourd'hui, est l'Éternité ; c'est pourquoi Tu as engendré le Coéternel, à qui Tu as dit : Aujourd'hui Je T'ai engendré. Tu as fait toutes choses ; et avant tous les temps Tu es : ni en aucun temps le temps ne fut-il pas.
À aucun moment donc Tu n'avais pas fait quelque chose, parce que le temps lui-même Tu l'as fait. Et aucun temps n'est coéternel avec Toi, parce que Tu demeures ; mais s'ils demeuraient, ils ne seraient pas des temps. Car qu'est-ce que le temps ? Qui peut facilement et brièvement expliquer ceci ? Qui peut même dans sa pensée le comprendre, pour en dire un mot ? Mais de quoi dans le discours mentionnons-nous plus familièrement et savamment, que le temps ? Et, nous comprenons, quand nous en parlons ; nous comprenons aussi, quand nous l'entendons dire par un autre. Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je sais : si je souhaite l'expliquer à celui qui demande, je ne sais pas : pourtant je dis avec audace que je sais, que si rien ne passait, le temps passé ne serait pas ; et si rien ne venait, un temps à venir ne serait pas ; et si rien n'était, le temps présent ne serait pas. Ces deux temps donc, passé et à venir, comment sont-ils, puisque le passé maintenant n'est pas, et que celui à venir n'est pas encore ? Mais le présent, s'il devait toujours être présent, et ne jamais passer dans le temps passé, en vérité ce ne serait pas le temps, mais l'éternité. Si le temps présent (s'il doit être le temps) ne vient en existence, que parce qu'il passe dans le temps passé, comment pouvons-nous dire que celui-ci est, dont la cause d'être est, qu'il ne sera pas ; ainsi, à savoir, que nous ne pouvons dire véritablement que le temps est, sinon parce qu'il tend à ne pas être ?
Et pourtant nous disons, « un long temps » et « un court temps » ; toujours, seulement du temps passé ou à venir. Un long temps passé (par exemple) nous appelons cent ans depuis ; et un long temps à venir, cent ans à venir. Mais un court temps passé, nous appelons (supposons) dix jours depuis ; et un court temps à venir, dix jours à venir. Mais en quel sens est-ce long ou court, ce qui n'est pas ? Car le passé, n'est pas maintenant ; et le futur, n'est pas encore. Ne disons donc pas, « il est long » ; mais du passé, « il a été long » ; et du futur, « il sera long ». Ô mon Seigneur, ma Lumière, la Vérité ne se moquera-t-elle pas ici aussi de l'homme ? Car ce temps passé qui fut long, était-il long quand il était maintenant passé, ou quand il était encore présent ? Car alors il pouvait être long, quand il y avait, ce qui pouvait être long ; mais quand passé, il n'était plus ; c'est pourquoi il ne pouvait non plus être long, ce qui n'était pas du tout. Ne disons donc pas, « le temps passé a été long » : car nous ne trouverons pas, ce qui a été long, voyant que depuis qu'il fut passé, il n'est plus, mais disons, « ce temps présent fut long » ; parce que, quand il était présent, il était long. Car il n'avait pas encore passé, de manière à ne pas être ; et par conséquent il y avait, ce qui pouvait être long ; mais après qu'il fut passé, il cessa aussi d'être long, ce qui cessa d'être.
Voyons donc, âme humaine, si le temps présent peut être long : car il t'est donné de sentir et de mesurer la durée du temps. Que me répondras-tu ? Cent ans, lorsqu'ils sont présents, sont-ils un long temps ? Vois d'abord si cent ans peuvent être présents. Car si la première de ces années est en cours, elle est présente, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres sont à venir, et par conséquent ne sont pas encore ; mais si la deuxième année est en cours, une est déjà passée, une autre est présente, les autres sont à venir. Et ainsi, si nous supposons qu'une année intermédiaire de ce siècle est présente, tout ce qui est avant elle est passé ; tout ce qui est après, à venir ; c'est pourquoi cent ans ne peuvent être présents. Mais vois au moins si cette année qui est en cours est elle-même présente ; car si le mois en cours est son premier, les autres sont à venir ; s'il est le deuxième, le premier est déjà passé, et les autres ne sont pas encore. Par conséquent, l'année en cours n'est pas non plus présente ; et si elle n'est pas présente dans sa totalité, alors l'année n'est pas présente. Car douze mois font une année ; dont celui qui est le mois en cours est présent ; les autres sont passés ou à venir. Bien que ce mois en cours ne soit pas non plus présent ; mais un seul jour seulement ; les autres étant à venir, s'il est le premier ; passés, s'il est le dernier ; s'il s'agit d'un des jours intermédiaires, alors il est entre le passé et le futur.
Vois comment le temps présent, dont nous avons trouvé seul qu'il pouvait être appelé long, est abrégé à la durée d'à peine un jour. Mais examinons cela aussi ; car un jour n'est pas non plus présent dans sa totalité. Car il est composé de vingt-quatre heures de nuit et de jour : dont la première a les autres à venir ; la dernière les a passées ; et toute heure intermédiaire a celles qui la précèdent passées, et celles qui la suivent à venir. Oui, cette heure elle-même s'écoule par des particules volantes. Tout ce qui s'en est envolé est passé ; tout ce qui reste est à venir. Si l'on conçoit un instant de temps qui ne puisse être divisé en la moindre particule de moment, c'est cela seul qui peut être appelé présent. Lequel pourtant s'envole avec une telle vitesse du futur vers le passé qu'il ne peut être prolongé par le moindre séjour. Car s'il est prolongé, il est divisé en passé et futur. Le présent n'a aucune étendue. Où est donc le temps que nous pouvons appeler long ? Est-ce le futur ? De lui nous ne disons pas : « il est long », car il n'est pas encore de manière à être long ; mais nous disons : « il sera long ». Quand donc le sera-t-il ? Car si, même alors, alors qu'il est encore à venir, il ne sera pas long (puisque ce qui peut être long n'est pas encore), et qu'ainsi il sera long alors que, du futur qui n'est pas encore, il commencera maintenant à être et sera devenu présent, afin qu'existe ce qui peut être long ; alors le temps présent crie, selon les paroles ci-dessus, qu'il ne peut être long.
Et pourtant, Seigneur, nous percevons des intervalles de temps, nous les comparons, et nous disons que certains sont plus courts et d'autres plus longs. Nous mesurons aussi de combien ce temps est plus long ou plus court que celui-là ; et nous répondons : « Celui-ci est double ou triple, et celui-là n'est qu'une fois, ou tout juste autant que l'autre. » Mais nous mesurons les temps à mesure qu'ils passent, en les percevant ; mais le passé, qui n'est plus, ou le futur, qui n'est pas encore, qui peut les mesurer ? À moins qu'un homme ne présume dire que l'on peut mesurer ce qui n'est pas. Lorsque le temps passe, il peut être perçu et mesuré ; mais lorsqu'il est passé, il ne le peut plus, car il n'est pas.
Je demande, Père, je n'affirme pas : ô mon Dieu, dirige-moi et guide-moi. « Qui me dira qu'il n'y a pas trois temps (comme nous l'avons appris étant enfants, et comme nous l'enseignons aux enfants), le passé, le présent et le futur ; mais seulement le présent, parce que ces deux autres ne sont pas ? Ou bien sont-ils aussi ; et lorsqu'il devient présent depuis le futur, vient-il d'un lieu secret ; et ainsi, lorsqu'il se retire, devient-il passé depuis le présent ? » Car où ceux qui prédisaient les choses à venir les ont-ils vues, si elles ne sont pas encore ? Car ce qui n'est pas, ne peut être vu. Et ceux qui racontent les choses passées ne pourraient les raconter si, dans leur esprit, ils ne les discernaient, et s'ils n'étaient pas, ils ne pourraient nullement être discernés. Les choses passées et à venir sont donc.
Permets-moi, Seigneur, de chercher plus avant. Ô mon espérance, que mon dessein ne soit pas confondu. Car si les temps passés et à venir sont, je voudrais savoir où ils sont. Ce que si je ne peux, je sais néanmoins qu'où qu'ils soient, ils n'y sont pas en tant que futurs ou passés, mais présents. Car s'ils y sont aussi futurs, ils n'y sont pas encore ; s'ils y sont aussi passés, ils n'y sont plus. Où que soit donc ce qui est, il n'est que comme présent. Bien que, lorsque les faits passés sont racontés, on tire de la mémoire non pas les choses elles-mêmes qui sont passées, mais des mots qui, conçus par les images des choses, ont, en passant, laissé des traces dans l'esprit par le moyen des sens. Ainsi mon enfance, qui n'est plus, est dans le temps passé, qui n'est plus : mais maintenant, quand j'en rappelle l'image et que j'en parle, je la contemple dans le présent, parce qu'elle est encore dans ma mémoire. S'il existe une cause semblable pour prédire aussi les choses à venir ; que des choses qui ne sont pas encore, les images puissent être perçues à l'avance, existant déjà, je l'avoue, ô mon Dieu, je ne le sais pas. Ceci au moins je le sais, que nous réfléchissons généralement à l'avance sur nos actions futures, et que cette réflexion préalable est présente, mais que l'action à laquelle nous réfléchissons n'est pas encore, parce qu'elle est à venir. Laquelle, lorsque nous l'aurons entreprise et que nous aurons commencé à faire ce à quoi nous réfléchissions, alors cette action sera ; car alors elle n'est plus future, mais présente.
De quelque manière que soit cette secrète préperception des choses à venir, seule peut être vue celle qui est. Mais ce qui est maintenant, n'est pas futur, mais présent. Quand donc on dit que les choses à venir sont vues, ce ne sont pas elles-mêmes qui ne sont pas encore (c'est-à-dire qui doivent être), mais peut-être leurs causes ou leurs signes qui sont vus, lesquels existent déjà. Par conséquent, ils ne sont pas futurs mais présents pour ceux qui voient maintenant ce dont le futur, préconçu dans l'esprit, est prédit. Lesquelles préconceptions sont elles-mêmes maintenant ; et ceux qui prédisent ces choses contemplent les conceptions présentes devant eux. Que la nombreuse variété des choses me fournisse maintenant quelque exemple. Je contemple le lever du jour, je prédis que le soleil est sur le point de se lever. Ce que je contemple est présent ; ce que je prédis, à venir ; non pas le soleil, qui est déjà, mais le lever du soleil, qui n'est pas encore. Et pourtant, si je n'imaginais pas dans mon esprit le lever du soleil lui-même (comme je le fais maintenant en en parlant), je ne pourrais le prédire. Mais ce lever du jour que je distingue dans le ciel n'est pas le lever du soleil, bien qu'il le précède ; ni cette imagination de mon esprit ; lesquels deux sont vus maintenant présents, afin que l'autre qui doit être puisse être prédit. Les choses futures ne sont donc pas encore : et si elles ne sont pas encore, elles ne sont pas : et si elles ne sont pas, elles ne peuvent être vues ; pourtant elles peuvent être prédites à partir des choses présentes, qui sont déjà, et qui sont vues.
Toi donc, Gouverneur de Ta création, par quelle voie enseignes-Tu aux âmes les choses à venir ? Car Tu as enseigné Tes prophètes. Par quelle voie Toi, à qui rien n'est à venir, enseignes-Tu les choses à venir ; ou plutôt, au sujet du futur, enseignes-Tu les choses présentes ? Car ce qui n'est pas ne peut être enseigné. Cette voie est trop éloignée de ma connaissance : elle est trop puissante pour moi, je ne puis l'atteindre ; mais de Toi je le puis, quand Tu le daigneras, ô douce lumière de mes yeux cachés.
Ce qui est maintenant clair et manifeste, c'est que ni les choses à venir ni les choses passées ne sont. Et il n'est pas dit proprement : « il y a trois temps, passé, présent et futur » : pourtant, on pourrait peut-être dire proprement : « il y a trois temps ; un présent des choses passées, un présent des choses présentes et un présent des choses futures. » Car ces trois choses existent d'une certaine manière dans l'âme, et je ne les vois nulle part ailleurs ; le présent des choses passées est la mémoire, le présent des choses présentes est la vision, le présent des choses futures est l'attente. S'il nous est permis de parler ainsi, je vois trois temps, et j'avoue qu'il y en a trois. Qu'on dise aussi : « il y a trois temps, passé, présent et futur », selon notre façon incorrecte de parler. Vois, je ne m'y oppose pas, je ne contredis pas, je ne blâme pas, si ce qui est ainsi dit est compris, à savoir que ni ce qui doit être n'est maintenant, ni ce qui est passé. Car il y a peu de choses que nous disons proprement, la plupart le sont improprement ; pourtant, les choses visées sont comprises.
J'ai donc dit tout à l'heure que nous mesurons les temps à mesure qu'ils passent, afin de pouvoir dire : ce temps est deux fois plus long que celui-là ; ou, celui-ci est tout juste autant que celui-là ; et ainsi de toute autre partie du temps qui est mesurable. C'est pourquoi, comme je l'ai dit, nous mesurons les temps à mesure qu'ils passent. Et si quelqu'un me demandait : « Comment le sais-tu ? » je pourrais répondre : « Je sais que nous mesurons, et que nous ne pouvons mesurer les choses qui ne sont pas ; et les choses passées et à venir ne sont pas. » Mais comment mesurons-nous le temps présent, puisqu'il n'a aucune étendue ? Il est mesuré pendant qu'il passe, mais lorsqu'il aura passé, il n'est pas mesuré ; car il n'y aura rien à mesurer. Mais d'où, par quelle voie et vers où passe-t-il pendant qu'on le mesure ? D'où, sinon du futur ? Par quelle voie, sinon à travers le présent ? Vers où, sinon dans le passé ? De ce qui n'est pas encore, à travers ce qui n'a aucune étendue, vers ce qui n'est plus maintenant. Pourtant, que mesurons-nous, sinon le temps dans une certaine étendue ? Car nous ne disons pas simple, et double, et triple, et égal, ou toute autre manière semblable dont nous parlons du temps, excepté pour les étendues de temps. Dans quelle étendue mesurons-nous donc le temps qui passe ? Dans le futur, d'où il passe ? Mais ce qui n'est pas encore, nous ne le mesurons pas. Ou dans le présent, par lequel il passe ? Mais il n'a aucune étendue, nous ne le mesurons pas : ou dans le passé, vers lequel il passe ? Mais nous ne mesurons pas non plus ce qui n'est plus maintenant.
Mon âme brûle de connaître cette énigme très complexe. Ne la ferme pas, ô Seigneur mon Dieu, bon Père ; par le Christ, je T'en supplie, ne ferme pas à mon désir ces choses habituelles, mais cachées, afin qu'il ne soit pas empêché de les pénétrer ; mais qu'elles se lèvent par Ta miséricorde éclairante, ô Seigneur. À qui demanderai-je au sujet de ces choses ? Et à qui confesserai-je plus fructueusement mon ignorance qu'à Toi, à qui ces études miennes, si ardemment enflammées pour Tes Écritures, ne sont pas importunes ? Donne ce que j'aime ; car j'aime, et c'est Toi qui me l'as donné. Donne, Père, Toi qui sais vraiment donner de bons dons à Tes enfants. Donne, car j'ai entrepris de savoir, et le trouble est devant moi jusqu'à ce que Tu l'ouvres. Par le Christ, je T'en supplie, en Son Nom, Saint des saints, que nul ne me trouble. Car j'ai cru, c'est pourquoi je parle. Telle est mon espérance, pour cela je vis, afin de pouvoir contempler les délices du Seigneur. Voici, Tu as rendu mes jours vieux, et ils passent, et comment, je ne le sais pas. Et nous parlons de temps, et de temps, et de temps, et de temps, « Quel long temps depuis qu'il a dit ceci » ; « quel long temps depuis qu'il a fait cela » ; et « quel long temps depuis que j'ai vu cela » ; et « cette syllabe a le double du temps de cette courte syllabe simple ». Ces mots, nous les disons, nous les entendons, ils sont compris et nous comprenons. Ils sont très manifestes et ordinaires, et pourtant ces mêmes choses sont trop profondément cachées, et leur découverte serait nouvelle.
J'ai entendu dire une fois par un homme savant que les mouvements du soleil, de la lune et des étoiles constituaient le temps, et je n'y ai pas consenti. Car pourquoi les mouvements de tous les corps ne seraient-ils pas plutôt des temps ? Ou, si les lumières du ciel cessaient, et qu'une roue de potier tournât, n'y aurait-il pas de temps par lequel nous pourrions mesurer ces rotations, et dire qu'elle se déplaçait avec des pauses égales, ou que, si elle tournait parfois plus lentement, parfois plus rapidement, certains tours étaient plus longs, d'autres plus courts ? Ou, pendant que nous dirions cela, ne serions-nous pas aussi en train de parler dans le temps ? Ou, n'y aurait-il pas dans nos mots des syllabes courtes, d'autres longues, sinon parce que celles-ci résonnaient dans un temps plus court, celles-là dans un temps plus long ? Dieu, accorde aux hommes de voir dans une petite chose des notions communes aux choses grandes et petites. Les étoiles et les lumières du ciel servent aussi de signes, de saisons, d'années et de jours ; elles sont ; pourtant, je ne dirais pas que la rotation de cette roue de bois est un jour, ni lui, que ce n'est pas pour autant du temps.
Je désire connaître la force et la nature du temps, par lequel nous mesurons les mouvements des corps, et disons (par exemple) ce mouvement est deux fois plus long que celui-là. Car je demande, puisque « jour » ne désigne pas seulement le séjour du soleil sur la terre (selon lequel le jour est une chose, la nuit une autre) ; mais aussi tout son circuit de l'orient à l'orient encore ; selon lequel nous disons : « il s'est écoulé tant de jours », la nuit étant incluse lorsque nous disons « tant de jours », et les nuits n'étant pas comptées à part ; — puisque donc un jour est accompli par le mouvement du soleil et par son circuit de l'orient à l'orient encore, je demande, le mouvement seul fait-il le jour, ou le séjour dans lequel ce mouvement est accompli, ou les deux ? Car si le premier est le jour, alors nous devrions avoir un jour, bien que le soleil achève ce cours dans un espace de temps aussi petit qu'une heure. Si le second, alors cela ne ferait pas un jour, si entre un lever de soleil et un autre il n'y avait qu'un séjour aussi court qu'une heure ; mais le soleil devrait tourner vingt-quatre fois pour accomplir un jour. Si les deux, alors on ne pourrait appeler cela un jour ; si le soleil parcourait tout son circuit dans l'espace d'une heure ; ni celui-là, si, alors que le soleil restait immobile, il s'écoulait autant de temps que le soleil en met habituellement pour faire tout son cours, du matin au matin. Je ne demanderai donc pas maintenant ce qu'est ce qui est appelé jour ; mais ce qu'est le temps, par lequel, mesurant le circuit du soleil, nous dirions qu'il a été fini dans la moitié du temps habituel, si tant est qu'il ait été fini dans un espace aussi petit que douze heures ; et comparant les deux temps, nous appellerions celui-ci un temps simple, celui-là un temps double ; en supposant même que le soleil parcoure son circuit de l'orient à l'orient, tantôt dans ce temps simple, tantôt dans ce temps double. Que personne donc ne me dise que les mouvements des corps célestes constituent les temps, car, lorsque à la prière d'un seul, le soleil s'était arrêté jusqu'à ce qu'il puisse achever sa bataille victorieuse, le soleil s'arrêta, mais le temps continua. Car c'est dans son espace de temps imparti que cette bataille fut menée et terminée. Je perçois donc le temps comme une certaine extension. Mais le perçois-je, ou semble-t-il que je le perçoive ? Toi, Lumière et Vérité, Tu me le montreras.
M'ordonnes-Tu de consentir si quelqu'un définit le temps comme « le mouvement d'un corps » ? Tu ne me l'ordonnes pas. Car j'entends qu'aucun corps n'est mû, sinon dans le temps ; c'est ce que Tu dis ; mais que le mouvement d'un corps est le temps, je ne l'entends pas ; Tu ne le dis pas. Car lorsqu'un corps est mû, je mesure par le temps combien de temps il se meut, depuis le moment où il a commencé à se mouvoir jusqu'à ce qu'il s'arrête. Et si je ne voyais pas d'où il a commencé ; et qu'il continue à se mouvoir de telle sorte que je ne voie pas quand il finit, je ne peux mesurer, sauf peut-être depuis le temps où j'ai commencé jusqu'à ce que je cesse de voir. Et si je regarde longtemps, je peux seulement prononcer que c'est un long temps, mais pas combien de temps ; parce que lorsque nous disons « combien de temps », nous le faisons par comparaison ; comme : « ceci est aussi long que cela », ou « deux fois plus long que cela », ou chose semblable. Mais quand nous pouvons marquer les distances des lieux, d'où et vers où va le corps mû, ou ses parties, s'il se mouvait comme sur un tour, alors nous pouvons dire précisément en combien de temps le mouvement de ce corps ou de sa partie, de ce lieu à celui-là, a été fini. Puisque donc le mouvement d'un corps est une chose, et celle par laquelle nous mesurons combien de temps il dure en est une autre, qui ne voit laquelle des deux doit être appelée temps ? Car si un corps est parfois mû, parfois immobile, alors nous mesurons non seulement son mouvement, mais aussi son immobilité par le temps ; et nous disons : « il est resté immobile autant qu'il s'est mû » ; ou « il est resté immobile deux ou trois fois plus longtemps qu'il ne s'est mû » ; ou tout autre espace que notre mesure a soit constaté, soit deviné ; plus ou moins, comme nous avons coutume de dire. Le temps n'est donc pas le mouvement d'un corps.
Et je confesse devant Toi, ô Seigneur, que je ne sais pas encore ce qu'est le temps, et je confesse encore devant Toi, ô Seigneur, que je sais que je parle de cela dans le temps, et qu'ayant longtemps parlé du temps, ce « long » lui-même n'est pas long, sinon par la pause du temps. Comment donc le sais-je, puisque je ne sais pas ce qu'est le temps ? Ou est-ce par hasard que je ne sais pas comment exprimer ce que je sais ? Malheur à moi, qui ne sais même pas ce que je ne sais pas. Voici, ô mon Dieu, devant Toi je ne mens pas ; mais comme je parle, ainsi est mon cœur. Tu allumeras ma lampe ; Tu, ô Seigneur mon Dieu, illumineras mes ténèbres.
Mon âme ne T'avoue-t-elle pas très véritablement que je mesure le temps ?
Est-ce donc moi qui mesure, ô mon Dieu, et ne sais-je pas ce que je mesure ? Je mesure le mouvement d'un corps dans le temps ; et le temps lui-même, ne le mesuré-je point ? Ou pourrais-je réellement mesurer la durée du mouvement d'un corps, et en quel espace il a pu aller de ce lieu à celui-là, sans mesurer le temps durant lequel il est mû ? Ce même temps donc, comment le mesuré-je ? Mesurons-nous par un temps plus court un temps plus long, comme par l'espace d'une coudée, l'espace d'une perche ? Car c'est ainsi qu'en effet il nous semble, par l'espace d'une syllabe brève, mesurer l'espace d'une longue syllabe, et dire que celle-ci est le double de l'autre. Ainsi mesurons-nous les espaces des stances par les espaces des vers, et les espaces des vers par les espaces des pieds, et les espaces des pieds par les espaces des syllabes, et les espaces des longues par l'espace des brèves ; ne mesurant point par les pages (car alors nous mesurons des espaces, non des temps) ; mais lorsque nous proférons les mots et qu'ils passent, et que nous disons : « C'est une longue stance, parce qu'elle est composée de tant de vers ; des vers longs, parce qu'ils consistent en tant de pieds ; des pieds longs, parce qu'ils sont prolongés par tant de syllabes ; une longue syllabe, parce qu'elle est le double d'une brève. » Mais nous n'obtenons par cette voie aucune mesure certaine du temps ; car il peut se faire qu'un vers plus court, prononcé plus pleinement, prenne plus de temps qu'un plus long, prononcé à la hâte. Et il en va de même pour un vers, un pied, une syllabe. D'où il m'a semblé que le temps n'est rien d'autre qu'une protraction ; mais de quoi, je l'ignore ; et je m'émerveille s'il ne s'agit pas de l'esprit lui-même. Car que mesuré-je, je T'en supplie, ô mon Dieu, quand je dis, soit indéfiniment « ceci est un temps plus long que cela », soit définiment « ceci est le double de cela » ? Que je mesure le temps, je le sais ; et pourtant je ne mesure pas le temps à venir, car il n'est pas encore ; ni le présent, parce qu'il n'est prolongé par aucun espace ; ni le passé, parce qu'il n'est maintenant plus. Que mesuré-je donc ? Les temps qui passent, non ceux qui sont passés ? Car c'est ainsi que je l'ai dit.
Courage, mon esprit, et presse vigoureusement. Dieu est notre secours, Il nous a faits, et nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes. Presse là où la vérité commence à poindre. Suppose, maintenant, que la voix d'un corps commence à sonner, et sonne, et continue de sonner, et écoute, elle cesse ; c'est le silence maintenant, et cette voix est passée, et n'est plus une voix. Avant qu'elle sonnât, elle était à venir, et ne pouvait être mesurée, parce qu'elle n'était pas encore, et maintenant elle ne le peut, parce qu'elle n'est plus. Alors donc, tandis qu'elle sonnait, elle le pouvait ; car il y avait là ce qui pouvait être mesuré. Mais pourtant, même alors, elle n'était point à l'arrêt ; car elle passait et s'écoulait. Pouvait-elle être mesurée davantage pour cela ? Car, tandis qu'elle passait, elle était étendue en quelque espace de temps, de sorte qu'elle pût être mesurée, puisque le présent n'a point d'espace. Si donc elle le pouvait alors, voici, suppose qu'une autre voix ait commencé à sonner, et sonne encore d'une teneur continue sans aucune interruption ; mesurons-la tandis qu'elle sonne ; puisque, quand elle aura cessé de sonner, elle sera alors passée, et il ne restera rien à mesurer ; mesurons-la vraiment, et disons combien elle est. Mais elle sonne encore, et ne peut être mesurée que depuis l'instant où elle a commencé, jusqu'à la fin où elle a cessé. Car l'espace même entre ces deux points est la chose que nous mesurons, à savoir, d'un commencement jusqu'à une fin. C'est pourquoi, une voix qui n'est pas encore terminée ne peut être mesurée, de sorte qu'on puisse dire combien elle est longue ou courte ; ni ne peut être dite égale à une autre, ou le double d'une simple, ou semblable. Mais quand elle est terminée, elle n'est plus. Comment peut-elle alors être mesurée ? Et pourtant nous mesurons des temps ; mais pourtant ni ceux qui ne sont pas encore, ni ceux qui ne sont plus, ni ceux qui ne sont pas allongés par quelque pause, ni ceux qui n'ont point de bornes. Nous ne mesurons ni les temps à venir, ni les passés, ni les présents, ni ceux qui passent ; et pourtant nous mesurons des temps.
« Deus Creator omnium », ce vers de huit syllabes alterne entre syllabes brèves et longues. Les quatre brèves donc, la première, la troisième, la cinquième et la septième, ne sont que simples par rapport aux quatre longues, la seconde, la quatrième, la sixième et la huitième. Chacune de celles-ci par rapport à chacune de celles-là a un temps double : je les prononce, je les rapporte, et je trouve qu'il en est ainsi, comme le sens commun le perçoit. Par le sens commun donc, je mesure une syllabe longue par une brève, et je trouve sensiblement qu'elle a deux fois plus de valeur ; mais quand l'une sonne après l'autre, si la première est brève et la seconde longue, comment retiendrai-je la brève, et comment, en mesurant, l'appliquerai-je à la longue, afin de trouver que celle-ci a deux fois plus de valeur, puisque la longue ne commence pas à sonner à moins que la brève n'ait cessé de sonner ? Et cette longue même, la mesuré-je comme présente, puisque je ne la mesure pas avant qu'elle soit terminée ? Or sa fin est son passage. Qu'est-ce donc que je mesure ? Où est la syllabe brève par laquelle je mesure ? Où la longue que je mesure ? Toutes deux ont sonné, ont fui, sont passées, ne sont plus ; et pourtant je mesure, et réponds avec confiance (autant qu'on peut présumer d'un sens exercé) qu'en ce qui concerne l'espace de temps, cette syllabe est seulement simple, et celle-là double. Et pourtant je ne pourrais le faire si elles n'étaient déjà passées et terminées. Ce n'est donc pas elles-mêmes, qui maintenant ne sont plus, que je mesure, mais quelque chose dans ma mémoire, qui y demeure fixé.
C'est en toi, mon esprit, que je mesure les temps. Ne m'interromps point, c'est-à-dire, n'interromps point ton propre être par le tumulte de tes impressions. En toi je mesure les temps ; l'impression que les choses, à mesure qu'elles passent, causent en toi, demeure même quand elles ont disparu ; c'est elle, encore présente, que je mesure, et non les choses qui passent pour produire cette impression. C'est elle que je mesure, quand je mesure les temps. Ou bien ceci est le temps, ou bien je ne mesure pas les temps. Qu'en est-il quand nous mesurons le silence, et que nous disons que ce silence a duré autant de temps que cette voix ? N'étendons-nous pas notre pensée à la mesure d'une voix, comme si elle sonnait, afin que nous puissions rendre compte des intervalles de silence dans un espace de temps donné ? Car bien que la voix et la langue soient immobiles, pourtant, en pensée, nous parcourons des poèmes, des vers et tout autre discours, ou dimensions de mouvements, et rendons compte des espaces de temps, combien ceci est par rapport à cela, non autrement que si nous les proférions vocalement. Si un homme voulait émettre un son prolongé, et avait arrêté en sa pensée combien de temps il devrait durer, il a déjà, dans le silence, parcouru un espace de temps, et en le confiant à la mémoire, commence à proférer ce discours, qui sonne jusqu'à ce qu'il soit mené jusqu'à la fin proposée. Oui, il a sonné, et il sonnera ; car ce qui en est fini a déjà sonné, et le reste sonnera. Et ainsi il passe, jusqu'à ce que l'intention présente transporte le futur dans le passé ; le passé augmentant par la diminution du futur, jusqu'à ce que, par la consommation du futur, tout soit passé.
Mais comment ce futur est-il diminué ou consommé, qui n'est pas encore ? Ou comment ce passé est-il augmenté, qui n'est plus maintenant, sinon que dans l'esprit qui agit ainsi, il y a trois choses accomplies ? Car il attend, il considère, il se souvient ; de sorte que ce qu'il attend, par ce qu'il considère, passe dans ce dont il se souvient. Qui donc nie que les choses à venir ne sont pas encore ? Et pourtant, il y a dans l'esprit une attente des choses à venir. Et qui nie que les choses passées ne sont plus maintenant ? Et pourtant il y a encore dans l'esprit une mémoire des choses passées. Et qui nie que le temps présent n'a point d'espace, parce qu'il passe en un moment ? Et pourtant notre considération continue, par laquelle ce qui sera présent procède à devenir absent. Ce n'est donc pas le temps futur qui est long, car il n'est pas encore : mais un futur long est « une longue attente du futur », et ce n'est pas le temps passé, qui n'est plus maintenant, qui est long ; mais un passé long est « une longue mémoire du passé ».
Je suis sur le point de réciter un psaume que je connais. Avant que je commence, mon attente est étendue sur le tout ; mais quand j'ai commencé, tout ce que je séparerai dans le passé est étendu le long de ma mémoire ; ainsi la vie de cette action mienne est divisée entre ma mémoire quant à ce que j'ai récité, et l'attente quant à ce que je suis sur le point de réciter ; mais la « considération » est présente avec moi, afin que par elle ce qui était futur puisse être transporté, de sorte à devenir passé. Ce qui, plus il est fait et refait, plus l'attente étant raccourcie, la mémoire est agrandie : jusqu'à ce que toute l'attente soit enfin épuisée, quand cette action entière, étant terminée, sera passée dans la mémoire. Et ce qui a lieu dans le psaume entier, la même chose a lieu dans chaque portion séparée de celui-ci, et chaque syllabe séparée ; la même chose vaut dans cette action plus longue, dont ce psaume pourrait être une partie ; la même chose vaut dans toute la vie de l'homme, dont toutes les actions des hommes sont des parties ; la même chose vaut à travers tout l'âge des fils des hommes, dont toutes les vies des hommes sont des parties.
Mais parce que Ta miséricorde est meilleure que toutes les vies, voici, ma vie n'est qu'une distraction, et Ta main droite m'a soutenu, en mon Seigneur, le Fils de l'homme, le Médiateur entre Toi, l'Un, et nous plusieurs, plusieurs aussi par nos multiples distractions au milieu de plusieurs choses, afin que par Lui je puisse appréhender Celui en qui j'ai été appréhendé, et puisse être recueilli de mon ancienne conversation, pour suivre l'Un, oubliant ce qui est derrière, et non distendu mais étendu, non vers les choses qui seront et qui passeront, mais vers celles qui sont devant, non distraitement mais intensément, je poursuis vers le prix de ma vocation céleste, où je pourrai entendre la voix de Ta louange, et contempler Tes délices, qui ne sont ni à venir, ni destinés à passer. Mais maintenant mes années sont passées dans le deuil. Et Toi, ô Seigneur, Tu es mon réconfort, mon Père éternel, mais j'ai été séparé au milieu des temps, dont l'ordre je ne connais pas ; et mes pensées, les entrailles mêmes de mon âme, sont déchirées et mutilées par des variétés tumultueuses, jusqu'à ce que je m'écoule en Toi, purifié et fondu par le feu de Ton amour.
Et maintenant je me tiendrai debout, et deviendrai ferme en Toi, dans mon moule, Ta vérité ; et je ne supporterai pas les questions des hommes, qui par une maladie pénale ont soif de plus qu'ils ne peuvent contenir, et disent : « Qu'a fait Dieu avant qu'Il ne créât le ciel et la terre ? » Ou : « Comment est-il venu à Son esprit de créer quelque chose, n'ayant jamais auparavant créé quoi que ce soit ? » Donne-leur, ô Seigneur, de bien réfléchir à ce qu'ils disent, et de trouver que « jamais » ne peut être prédiqué quand le « temps » n'est pas. Ceci donc qu'Il est dit « n'avoir jamais créé » ; qu'est-ce autre chose à dire que « dans aucun temps » l'avoir créé ? Qu'ils voient donc que le temps ne peut être sans l'être créé, et qu'ils cessent de proférer cette vanité. Puissent-ils aussi être étendus vers les choses qui sont devant ; et Te comprendre avant tous les temps, le Créateur éternel de tous les temps, et qu'aucun temps ne soit coéternel avec Toi, ni aucune créature, même s'il existe une créature avant tous les temps.
Ô Seigneur mon Dieu, quelle profondeur que ce recoin de Tes mystères, et combien loin de lui les conséquences de mes transgressions m'ont-elles jeté ! Guéris mes yeux, afin que je puisse partager la joie de Ta lumière. Certes, s'il y a un esprit doué d'une telle connaissance et prescience, de connaître toutes les choses passées et à venir, comme je connais un psaume bien connu, vraiment cet esprit est éminemment merveilleux, et redoutablement étonnant ; en ce que rien de passé, rien de futur dans les siècles à venir, ne lui est plus caché, que lorsque je chantais ce psaume, ne m'était caché ce qui, et combien de cela avait passé depuis le commencement, ce qui, et combien il en restait jusqu'à la fin. Mais loin de moi que Toi, le Créateur de l'Univers, le Créateur des âmes et des corps, loin de moi que Tu connaisses de telle sorte toutes les choses passées et à venir. Bien, bien plus merveilleusement, et bien plus mystérieusement, Tu les connais. Car non, comme les sentiments de celui qui chante ce qu'il connaît, ou entend quelque chant bien connu, sont, par l'attente des mots à venir et le souvenir de ceux qui sont passés, variés, et ses sens divisés – non ainsi arrive quelque chose à Toi, immuablement éternel, c'est-à-dire, l'éternel Créateur des esprits. De même donc que Tu as connu au Commencement le ciel et la terre, sans aucune variété de Ta connaissance, ainsi as-Tu fait au Commencement le ciel et la terre, sans aucune distraction de Ton action. Quiconque comprend, qu'il T'avoue ; et quiconque ne comprend pas, qu'il T'avoue. Oh, combien es-Tu élevé, et pourtant les humbles de cœur sont Ton lieu d'habitation ; car Tu élèves ceux qui sont courbés, et ils ne tombent pas, dont Tu es l'élévation.
LIVRE XII
Mon cœur, ô Seigneur, touché par les mots de Ta Sainte Écriture, est fort occupé, au milieu de cette pauvreté de ma vie. Et c'est pourquoi, le plus souvent, la pauvreté de l'entendement humain est copieuse en paroles, parce que chercher a plus à dire que découvrir, et demander est plus long qu'obtenir, et notre main qui frappe a plus de travail à faire que notre main qui reçoit. Nous tenons la promesse, qui la rendra nulle ? Si Dieu est pour nous, qui peut être contre nous ? Demandez, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l'on vous ouvrira. Car quiconque demande, reçoit ; et qui cherche, trouve ; et à celui qui frappe, l'on ouvrira. Ce sont Tes propres promesses : et qui aurait besoin de craindre d'être trompé, quand la Vérité promet ?
L'humilité de ma langue confesse à Ta Hautesse que Tu as fait le ciel et la terre ; ce ciel que je vois, et cette terre sur laquelle je marche, d'où est cette terre que je porte sur moi ; Tu l'as faite. Mais où est ce ciel des cieux, ô Seigneur, dont nous entendons parler dans les mots du Psaume. « Le ciel des cieux est au Seigneur ; mais la terre, Il l'a donnée aux enfants des hommes. » Où est ce ciel que nous ne voyons pas, auquel tout ceci que nous voyons est terre ? Car ce tout corporel, n'étant pas entièrement partout, a reçu de telle sorte sa portion de beauté dans ces parties inférieures, dont la plus basse est cette terre qui est la nôtre ; mais pour ce ciel des cieux, même le ciel de notre terre n'est que terre : oui, ces deux grands corps peuvent, sans absurdité, être appelés terre, par rapport à ce ciel inconnu, qui est au Seigneur, non aux fils des hommes.
Et maintenant cette terre était invisible et sans forme, et il y avait je ne sais quelle profondeur d'abîme, sur laquelle il n'y avait point de lumière, parce qu'elle n'avait aucune forme. C'est pourquoi Tu as commandé qu'il fût écrit que les ténèbres étaient sur la face de l'abîme ; qu'est-ce autre chose que l'absence de lumière ? Car s'il y avait eu de la lumière, où aurait-elle été si ce n'est en étant sur tout, en haut, et éclairant ? Où donc la lumière n'était pas, quelle était la présence des ténèbres, sinon l'absence de lumière ? Les ténèbres donc étaient sur elle, parce que la lumière n'était pas sur elle ; comme là où le son n'est pas, il y a le silence. Et qu'est-ce qu'avoir le silence là, sinon n'avoir aucun son là ? N'as-Tu pas, ô Seigneur, enseigné son âme, qui Te confesse ? Ne m'as-Tu pas enseigné, Seigneur, qu'avant que Tu formasses et diversifiasses cette matière informe, il n'y avait rien, ni couleur, ni figure, ni corps, ni esprit ? Et pourtant non pas tout à fait rien ; car il y avait une certaine informité, sans aucune beauté.
Comment donc devrait-elle être appelée, afin qu'elle pût être dans une certaine mesure transmise à ceux d'un esprit plus terne, sinon par quelque mot ordinaire ? Et quoi, parmi toutes les parties du monde, peut être trouvé plus proche d'une informité absolue que la terre et l'abîme ? Car, occupant le degré le plus bas, elles sont moins belles que les autres parties plus hautes, transparentes toutes et brillantes. Pourquoi donc ne puis-je concevoir l'informité de la matière (que Tu avais créée sans beauté, dont faire ce monde beau) comme étant convenablement intimée aux hommes, par le nom de terre invisible et sans forme.
De sorte que quand la pensée cherche ce que le sens peut concevoir sous ceci, et se dit à elle-même : « Ce n'est point une forme intellectuelle, comme la vie, ou la justice ; parce que c'est la matière des corps ; ni un objet de sens, parce qu'étant invisible, et sans forme, il n'y avait en elle aucun objet de vue ou de sens » – tandis que la pensée de l'homme se dit ainsi à elle-même, elle peut s'efforcer soit de la connaître, en l'ignorant ; soit de l'ignorer, en la connaissant.
Mais moi, Seigneur, si je voulais, par ma langue et ma plume, T'avouer le tout, quoi que Toi-même m'aies enseigné de cette matière – dont le nom, entendant auparavant, et ne comprenant pas, quand ceux qui ne le comprenaient pas m'en parlaient, ainsi je la concevais comme ayant d'innombrables formes et diverses, et par conséquent ne la concevais pas du tout, mon esprit remuait de sales et horribles « formes » hors de tout ordre, mais pourtant des « formes », et je l'appelais sans forme non qu'elle manquât de toute forme, mais parce qu'elle avait de telles formes que mon esprit, si elles lui étaient présentées, se détournerait, comme inaccoutumées et discordantes, et la fragilité humaine en serait troublée. Et pourtant ce que je concevais était sans forme, non comme étant privé de toute forme, mais en comparaison de formes plus belles ; et la vraie raison me persuadait que je devais absolument la dépouiller de tous restes de forme quelconque, si je voulais concevoir la matière absolument sans forme ; et je ne le pouvais ; car plus tôt pourrais-je imaginer que cela n'est point du tout, qui serait privé de toute forme, que concevoir une chose entre la forme et le néant, ni formée, ni rien, un presque rien sans forme. Ainsi mon esprit cessa de questionner là-dessus avec mon esprit, étant rempli des images des corps formés, et les changeant et les variant, comme il voulait ; et je me penchai vers les corps eux-mêmes, et regardai plus profondément en leur mutabilité, par laquelle ils cessent d'être ce qu'ils ont été, et commencent à être ce qu'ils n'étaient pas ; et ce même passage d'une forme à une autre, je soupçonnais qu'il se faisait par un certain état sans forme, non par un pur rien ; pourtant cela je désirais le savoir, non le soupçonner seulement. Si donc ma voix et ma plume voulaient T'avouer le tout, quoi que ce soit des nœuds que Tu délias pour moi dans cette question, quel lecteur supporterait de prendre le tout ? Ni mon cœur pour tout cela ne cessera de T'honorer, et de T'offrir un chant de louange, pour ces choses qu'il n'est pas capable d'exprimer. Car la mutabilité des choses changeantes est elle-même capable de toutes ces formes, dans lesquelles ces choses changeantes sont changées. Et cette mutabilité, qu'est-ce ? Est-ce l'âme ? Est-ce le corps ? Est-ce ce qui constitue l'âme ou le corps ? Pourrait-on dire : « un rien quelque chose », un « est, n'est pas », je dirais que c'était cela : et pourtant d'une certaine manière, elle était même alors, comme étant capable de recevoir ces figures visibles et composées.
Mais d’où tenait-elle ce degré d’être, sinon de Toi, de qui sont toutes choses, dans la mesure où elles sont ? Mais d’autant plus loin de Toi qu’elle Te ressemble moins ; car il ne s’agit point ici d’une distance de lieu. Toi donc, Seigneur, qui n’es pas un en un lieu et autre en un autre, mais le Même, et le Même, et le Même, Saint, Saint, Saint, Seigneur Dieu Tout-Puissant, Tu as, au Commencement qui est de Toi, dans Ta Sagesse née de Ta propre Substance, créé quelque chose, et cela à partir de rien. Car Tu as créé le ciel et la terre ; non pas à partir de Toi-même, car ils auraient été alors égaux à Ton Fils Unique, et par là même à Toi ; alors qu’il n’était nullement juste que quelque chose fût égal à Toi, qui ne fût pas de Toi. Et en dehors de Toi, il n’était rien dont Tu pusses les créer, ô Dieu, Trinité Une, et Unité Trine ; et c’est pourquoi Tu as créé le ciel et la terre à partir de rien ; une chose grande, et une chose petite ; car Tu es Tout-Puissant et Bon, pour faire toutes choses bonnes, même le grand ciel et la terre chétive. Tu étais, et rien n’existait en dehors de Toi, à partir de quoi Tu as créé le ciel et la terre ; des choses de deux sortes : l’une proche de Toi, l’autre proche du néant ; l’une à laquelle Toi seul devais être supérieur ; l’autre, à laquelle rien ne devait être inférieur.
Mais ce ciel des cieux était pour Toi-même, ô Seigneur ; mais la terre que Tu as donnée aux fils des hommes, pour être vue et touchée, n’était pas telle que nous la voyons et la touchons à présent. Car elle était invisible, sans forme, et il y avait un abîme sur lequel il n’y avait point de lumière ; ou bien, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme, c’est-à-dire plus que dans l’abîme. Parce que cet abîme des eaux, visible maintenant, possède même dans ses profondeurs une lumière propre à sa nature, perceptible dans une certaine mesure par les poissons et les animaux rampants au fond de celui-ci. Mais tout cet abîme n’était presque rien, parce qu’il était jusqu’alors totalement sans forme ; pourtant, il y avait déjà ce qui pouvait être formé. Car Toi, Seigneur, Tu as fait le monde d’une matière sans forme, laquelle, à partir de rien, Tu as faite proche du néant, pour en tirer ces grandes choses devant lesquelles nous, fils des hommes, nous émerveillons. Car il est bien merveilleux, ce ciel corporel ; ce firmament entre les eaux et les eaux, dont, au second jour, après la création de la lumière, Tu as dit : Qu’il soit fait, et il fut fait. Ce firmament que Tu as appelé ciel ; le ciel, c’est-à-dire, par rapport à cette terre et à cette mer que Tu as faites le troisième jour, en donnant une figure visible à la matière informe que Tu avais créée avant tous les jours. Car Tu avais déjà fait un ciel, avant tous les jours ; mais c’était le ciel de ce ciel ; parce qu’Au commencement, Tu avais fait le ciel et la terre. Mais cette même terre que Tu as faite était une matière informe, parce qu’elle était invisible et sans forme, et que les ténèbres étaient sur l’abîme ; de cette terre invisible et sans forme, de cette informité, de ce presque rien, Tu as pu faire toutes ces choses dont ce monde changeable consiste, mais ne subsiste pas ; dont la mutabilité même apparaît en ce que les temps peuvent y être observés et comptés. Car les temps sont faits par les altérations des choses, tandis que les figures, dont la matière est la terre invisible susdite, sont variées et transformées.
Et c’est pourquoi l’Esprit, le Maître de Ton serviteur, lorsqu’Il raconte que Tu as créé au Commencement le ciel et la terre, ne parle point de temps, ne parle point de jours. Car en vérité, ce ciel des cieux que Tu as créé au Commencement est une certaine créature intellectuelle qui, bien qu’elle ne soit nullement coéternelle à Toi, la Trinité, participe pourtant de Ton éternité, et, par la douceur de cette très heureuse contemplation de Toi-même, contient fortement sa propre mutabilité ; et, sans aucune chute depuis sa première création, s’attachant fermement à Toi, est placée au-delà de toute la vicissitude mouvante des temps. Oui, cette informité même de la terre, invisible et sans forme, n’est pas davantage comptée parmi les jours. Car là où il n’y a ni figure ni ordre, rien ne vient, ni ne s’en va ; et là où cela n’est pas, il n’y a manifestement ni jours, ni aucune vicissitude d’intervalles de temps.
Ô que la Lumière, la Vérité, la Lumière de mon cœur, et non mes propres ténèbres, me parle ! Je suis tombé dans celles-ci, et je suis devenu obscur ; mais même de là, même de là, je T’ai aimé. Je me suis égaré, et je me suis souvenu de Toi. J’ai entendu Ta voix derrière moi, m’appelant à revenir, et je l’ai à peine entendue, à cause du tumulte des ennemis de la paix. Et maintenant, voici, je reviens dans la détresse et haletant après Ta source. Que nul homme ne m’en empêche ! De celle-ci je boirai, et ainsi je vivrai. Ne me laisse pas être ma propre vie ; par moi-même je vivais mal, j’étais la mort pour moi-même ; et je revis en Toi. Parle-moi, discoure avec moi. J’ai cru en Tes Livres, et leurs paroles sont très remplies de mystère.
Déjà Tu m’as dit d’une voix forte, ô Seigneur, dans mon oreille intérieure, que Tu es éternel, Toi seul qui possèdes l’immortalité ; puisque Tu ne peux être changé quant à la figure ou au mouvement, et que Ta volonté n’est pas altérée par les temps : car aucune volonté qui varie n’est immortelle. Cela est clair à mes yeux en Ta présence, et qu’il le soit de plus en plus, je T’en supplie ; et dans cette manifestation, laisse-moi demeurer avec sobriété sous Tes ailes. Tu m’as dit aussi d’une voix forte, ô Seigneur, dans mon oreille intérieure, que Tu as fait toutes les natures et substances qui ne sont pas ce que Tu es Toi-même, et qui pourtant sont ; et que seul n’est pas de Toi ce qui n’est pas, et le mouvement de la volonté de Toi qui es vers ce qui est à un moindre degré, parce qu’un tel mouvement est transgression et péché ; et que le péché d’aucun homme ne Te blesse, ni ne trouble l’ordre de Ton gouvernement, au commencement ou à la fin. Cela est clair à mes yeux en Ta présence, et qu’il le soit de plus en plus, je T’en supplie ; et dans cette manifestation, laisse-moi demeurer avec sobriété sous Tes ailes.
Tu m’as dit aussi d’une voix forte, dans mon oreille intérieure, que cette créature n’est pas non plus coéternelle à Toi, dont Tu es la seule félicité, et qui, avec une pureté très persévérante, puisant sa nourriture en Toi, ne déploie en aucun lieu et en aucun temps sa mutabilité naturelle ; et, Toi étant toujours présent avec elle, Toi à qui elle s’attache de toute son affection, n’ayant ni futur à attendre, ni ne transportant dans le passé ce dont elle se souvient, elle n’est ni altérée par aucun changement, ni distraite en aucun temps. Ô créature bénie, s’il en est de telle, pour s’attacher à Ta Béatitude ; bénie en Toi, son Habitant et son Éclaireur éternel ! Et je ne trouve point par quel nom je puisse mieux appeler le ciel des cieux qui est au Seigneur, sinon Ta maison, qui contemple Tes délices sans aucune défection de sortie vers un autre ; un esprit pur, harmonieusement un, par cet état stable de paix des esprits saints, les citoyens de Ta cité dans les lieux célestes ; bien au-dessus de ces lieux célestes que nous voyons.
Par ceci, l’âme dont le pèlerinage est fait long et lointain, par ceci peut-elle comprendre, si elle a maintenant soif de Toi, si ses larmes sont devenues son pain, tandis qu’on lui dit chaque jour : Où est ton Dieu ? si elle recherche maintenant de Toi une chose, et la désire, afin qu’elle puisse habiter dans Ta maison tous les jours de sa vie (et qu’est sa vie, sinon Toi ? et que sont Tes jours, sinon Ton éternité, comme Tes années qui ne faillissent point, parce que Tu es toujours le même ?) ; par ceci donc peut l’âme qui en est capable comprendre combien Tu es, au-dessus de tous les temps, éternel ; voyant que Ta maison, qui à aucun moment n’est allée dans un pays lointain, bien qu’elle ne soit pas coéternelle à Toi, ne souffre pourtant, en s’attachant continuellement et infailliblement à Toi, aucune mutabilité de temps. Cela est clair à mes yeux en Ta présence, et qu’il le soit de plus en plus, je T’en supplie, et dans cette manifestation, laisse-moi demeurer avec sobriété sous Tes ailes.
Il y a, voici, je ne sais quelle informité dans ces changements de ces dernières et plus basses créatures ; et qui me dira (à moins que ce ne soit quelqu’un qui, par le vide de son propre cœur, s’émerveille et se tourmente parmi ses propres fantaisies ?), qui, sinon un tel homme, me dirait que si toute figure est si épuisée et consumée qu’il ne reste que cette informité, par laquelle la chose était changée et tournée d’une figure à une autre, que cela pourrait présenter les vicissitudes des temps ? Car manifestement, cela ne le pourrait pas, parce que, sans la variété des mouvements, il n’y a point de temps : et point de variété, là où il n’y a point de figure.
Ces choses considérées, autant que Tu m’en donnes, ô mon Dieu, autant que Tu m’excites à frapper, et autant que Tu m’ouvres quand je frappe, deux choses je trouve que Tu as faites, non dans le cadre du temps, et dont aucune n’est coéternelle à Toi. L’une, qui est si formée que, sans aucun arrêt de contemplation, sans aucun intervalle de changement, bien que changeable, elle n’est pourtant pas changée, afin de pouvoir jouir pleinement de Ton éternité et de Ton immuabilité ; l’autre qui était si informe qu’elle n’avait pas ce qui pourrait être changé d’une forme à une autre, que ce soit de mouvement ou de repos, de manière à devenir sujette au temps. Mais Tu ne l’as pas laissée ainsi informe, parce qu’avant tous les jours, Tu as créé au Commencement le Ciel et la Terre ; les deux choses dont j’ai parlé. Mais la terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme. Dans ces paroles, l’informité nous est transmise (afin que de telles capacités puissent être ainsi entraînées par degrés, qui ne sont pas capables de concevoir une privation totale de toute forme sans pour autant tomber dans le néant), à partir de laquelle un autre Ciel pourrait être créé, ainsi qu’une terre visible et bien formée ; et les eaux diversement ordonnées, et tout ce qui, dans la formation du monde, est rapporté avoir été créé, non sans jours ; et cela, en tant qu’étant d’une telle nature que les changements successifs des temps puissent avoir lieu en eux, en tant qu’ils sont sujets aux altérations prescrites des mouvements et des formes.
C’est donc ce que je conçois, ô mon Dieu, quand j’entends Ton Écriture disant : Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre : et la terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme, et ne mentionnant pas quel jour Tu les as créées ; c’est ce que je conçois, que pour le Ciel des cieux — ce Ciel intellectuel, dont les Intelligences connaissent tout à la fois, non en partie, non obscurément, non à travers un miroir, mais comme un tout, dans la manifestation, face à face ; non ceci maintenant, et cela ensuite ; mais (comme je l’ai dit) connaissent tout à la fois, sans aucune succession de temps ; — et pour la terre invisible et sans forme, sans aucune succession de temps, laquelle succession présente « ceci maintenant, cela ensuite » ; parce que là où il n’y a point de forme, il n’y a point de distinction des choses : — c’est donc, en raison de ces deux-là, un primitif formé et un primitif informe ; l’un, ciel, mais le Ciel du ciel, l’autre terre, mais la terre invisible et sans forme ; c’est en raison de ces deux-là, conçois-je, que Ton Écriture a dit sans mention de jours : Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre. Car aussitôt elle a ajouté de quelle terre elle parlait ; et aussi, en ce que le Firmament est rapporté être créé le second jour, et appelé Ciel, cela nous transmet de quel Ciel Il parlait auparavant, sans mention de jours.
Merveilleuse profondeur de Tes paroles ! dont la surface, voici ! est devant nous, invitant les petits ; pourtant ce sont une merveilleuse profondeur. Ô mon Dieu, une merveilleuse profondeur ! Il est effrayant d’y regarder ; une crainte d’honneur, et un tremblement d’amour. Les ennemis de celle-ci, je les hais violemment ; oh, puisses-Tu les tuer avec Ton épée à deux tranchants, afin qu’ils ne soient plus ennemis de celle-ci : car j’aime qu’ils soient ainsi tués à eux-mêmes, afin qu’ils puissent vivre pour Toi. Mais voici d’autres personnes, non pas des critiques, mais des louangeurs du livre de la Genèse ; « L’Esprit de Dieu », disent-ils, « Qui par Son serviteur Moïse a écrit ces choses, ne voulait pas que ces mots fussent ainsi compris ; Il ne voulait pas que ce fût compris comme tu le dis, mais autrement, comme nous le disons. » À qui Toi-même, ô Dieu de tout, étant juge, je réponds ainsi.
« Affirmez-vous être faux ce que la Vérité me dit d’une voix forte dans mon oreille intérieure, concernant l’Éternité du Créateur, que Sa substance n’est nullement changée par le temps, ni Sa volonté séparée de Sa substance ? C’est pourquoi Il ne veut pas une chose maintenant, une autre ensuite, mais une fois, et à la fois, et toujours, Il veut toutes les choses qu’Il veut ; non pas encore et encore, ni maintenant ceci, maintenant cela ; ni ne veut après coup ce qu’auparavant Il ne voulait pas, ni ne veut pas ce qu’auparavant Il voulait ; parce qu’une telle volonté est, et aucune chose mutable n’est éternelle : mais notre Dieu est éternel. De plus, ce qu’Il me dit dans mon oreille intérieure, l’attente des choses à venir devient vision, quand elles sont venues, et cette même vision devient mémoire, quand elles sont passées. Or toute pensée qui varie ainsi est mutable ; et aucune chose mutable n’est éternelle : mais notre Dieu est éternel. » Ces choses, je les déduis, et les assemble, et trouve que mon Dieu, le Dieu éternel, n’a fait aucune créature sur une volonté nouvelle, et que Sa connaissance n’admet rien de transitoire. « Que direz-vous donc, ô vous qui contredisez ? Ces choses sont-elles fausses ? » « Non », disent-ils. « Quoi donc ? Est-il faux que toute nature déjà formée, ou matière capable de forme, n’est pas, sinon de Celui qui est suprêmement bon, parce qu’Il est suprêmement ? » « Nous ne nions pas non plus cela », disent-ils. « Quoi donc ? niez-vous qu’il y a une certaine créature sublime, s’attachant avec un amour si chaste au Dieu vrai et vraiment éternel, que bien que non coéternelle à Lui, elle n’en est pourtant pas détachée, ni dissoute dans la variété et la vicissitude des temps, mais repose dans la très vraie contemplation de Lui seul ? » Parce que Toi, ô Dieu, à celui qui T’aime autant que Tu le commandes, Tu Te montres, et Tu lui suffis ; et c’est pourquoi il ne décline pas de Toi, ni vers lui-même. C’est la maison de Dieu, non de moule terrestre, ni de masse céleste corporelle, mais spirituelle, et participante de Ton éternité, parce que sans défection pour toujours. Car Tu l’as établie pour toujours et à jamais, Tu lui as donné une loi qu’elle ne passera pas. Et pourtant, elle n’est pas coéternelle à Toi, ô Dieu, parce qu’elle n’est pas sans commencement ; car elle fut faite.
Car bien que nous ne trouvions aucun temps avant elle, car la sagesse fut créée avant toutes choses ; non pas cette Sagesse qui est tout à fait égale et coéternelle à Toi, notre Dieu, Son Père, et par qui toutes choses furent créées, et en qui, comme le Commencement, Tu as créé le ciel et la terre ; mais cette sagesse qui est créée, c’est-à-dire la nature intellectuelle, qui, en contemplant la lumière, est lumière. Car celle-ci, bien que créée, est aussi appelée sagesse. Mais quelle différence il y a entre la Lumière qui éclaire, et qui est éclairée, autant il y en a entre la Sagesse qui crée, et celle créée ; comme entre la Justice qui justifie, et la justice qui est faite par la justification. Car nous sommes aussi appelés Ta justice ; car ainsi dit un certain serviteur de Toi : Afin que nous fussions faits justice de Dieu en Lui. Donc, puisque une certaine sagesse créée fut créée avant toutes choses, l’esprit rationnel et intellectuel de cette cité chaste qui est La Tienne, notre mère qui est en haut, et est libre et éternelle dans les cieux (dans quels cieux, sinon dans ceux qui Te louent, le Ciel des cieux ? Parce que ceci est aussi le Ciel des cieux pour le Seigneur) ; — bien que nous ne trouvions aucun temps avant elle (parce que ce qui a été créé avant toutes choses précède aussi la créature du temps), l’Éternité du Créateur Lui-même est pourtant avant elle, de qui, étant créée, elle prit le commencement, non pas en vérité du temps (car le temps lui-même n’était pas encore), mais de sa création.
D’où elle est tellement de Toi, notre Dieu, qu’elle est tout à fait autre que Toi, et non le Même : parce que bien que nous ne trouvions de temps ni avant elle, ni même en elle (elle étant digne de contempler toujours Ta face, et n’en est jamais détournée, pourquoi elle n’est variée par aucun changement), il y a pourtant en elle une susceptibilité au changement, d’où elle s’obscurcirait et se refroidirait, n’était qu’en s’attachant à Toi par une forte affection, comme un midi perpétuel, elle brille et rayonne de Toi. Ô maison très lumineuse et délicieuse ! J’ai aimé ta beauté, et le lieu de l’habitation de la gloire de mon Seigneur, ton bâtisseur et possesseur. Que mon pèlerinage soupire après toi, et je dis à Celui qui t’a faite, qu’Il prenne aussi possession de moi en toi, puisqu’Il m’a fait de même. Je me suis égaré comme une brebis perdue : pourtant sur les épaules de mon Berger, ton bâtisseur, j’espère être ramené à toi.
« Que me dites-vous, ô vous contradicteurs à qui je parlais, qui croyez pourtant Moïse être le saint serviteur de Dieu, et ses livres les oracles du Saint-Esprit ? Cette maison de Dieu n’est-elle pas, non coéternelle en vérité avec Dieu, mais selon sa mesure, éternelle dans les cieux, quand vous cherchez vainement des changements de temps, parce que vous ne les trouverez pas ? Car ce à quoi il est toujours bon de s’attacher fermement à Dieu surpasse toute extension, et toutes les périodes révolues du temps. » « Elle l’est », disent-ils. « Quoi donc de tout ce que mon cœur a proféré hautement à mon Dieu, quand intérieurement il entendait la voix de Sa louange, quelle partie de cela affirmez-vous être fausse ? Est-ce que la matière était sans forme, dans laquelle parce qu’il n’y avait point de forme, il n’y avait point d’ordre ? Mais là où il n’y avait point d’ordre, il ne pouvait y avoir de vicissitude de temps : et pourtant ce "presque rien", en tant qu’il n’était pas tout à fait rien, était certainement de Celui de qui est tout ce qui est, à quelque degré que ce soit. » « Ceci aussi », disent-ils, « ne le nions-nous pas. »
Avec ceux-ci, je m’entretiens maintenant un peu en Ta présence, ô mon Dieu, qui accordes que toutes ces choses sont vraies, que Ta Vérité murmure à mon âme. Pour ceux qui nient ces choses, qu’ils aboient et s’assourdissent autant qu’ils le veulent ; j’essaierai de les persuader au calme, et d’ouvrir en eux un chemin pour Ta parole. Mais s’ils refusent, et me rejettent ; je T’en supplie, ô mon Dieu, ne sois pas silencieux envers moi. Parle-Toi vraiment dans mon cœur ; car Toi seul parles ainsi : et je les laisserai souffler sur la poussière au dehors, et la soulever jusque dans leurs propres yeux : et moi-même j’entrerai dans ma chambre, et y chanterai un chant d’amour à Toi ; gémissant avec des gémissements inénarrables, dans mon pèlerinage, et me souvenant de Jérusalem, le cœur élevé vers elle, Jérusalem ma patrie, Jérusalem ma mère, et Toi-même qui règnes sur elle, l’Éclaireur, Père, Gardien, Époux, le pur et fort délice, et la joie solide, et toutes les choses bonnes indicibles, oui toutes à la fois, parce que l’Unique Souverain et vrai Bien. Et je ne serai pas détourné, jusqu’à ce que Tu rassembles tout ce que je suis, de cet état dispersé et désordonné, dans la paix de cette notre très chère mère, où les prémices de mon esprit sont déjà (d’où je suis assuré de ces choses), et Tu le conformes et le confirmes pour toujours, ô mon Dieu, ma Miséricorde. Mais ceux qui n’affirment pas que toutes ces vérités sont fausses, qui honorent Ta sainte Écriture, exposée par le saint Moïse, la plaçant, comme nous, au sommet de l’autorité à suivre, et qui pourtant me contredisent en quelque chose, je réponds ainsi : Par Toi-même juge, ô notre Dieu, entre mes Confessions et les contradictions de ces hommes.
Car ils disent : « Bien que ces choses soient vraies, Moïse n’entendait pourtant pas ces deux-là lorsque, par la révélation de l’Esprit, il a dit : Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Il n’a pas signifié, sous le nom de ciel, cette créature spirituelle ou intellectuelle qui contemple toujours la face de Dieu ; ni, sous le nom de terre, cette matière informe. » « Qu’alors ? » « Cet homme de Dieu, disent-ils, pensait ce que nous disons, et c’est cela qu’il a déclaré par ces mots. » « Quoi ? » « Par le nom de ciel et de terre, il a voulu signifier d’abord, universellement et sommairement, tout ce monde visible, afin qu’ensuite, par l’énumération des divers jours, il pût arranger en détail, et pour ainsi dire pièce par pièce, toutes les choses qu’il a plu au Saint-Esprit d’énoncer ainsi. Car ce peuple rude et charnel auquel il s’adressait était tel qu’il a jugé bon de ne lui confier que la connaissance des œuvres de Dieu qui étaient visibles. » Ils conviennent toutefois que, sous les mots « terre invisible et sans forme » et « ces ténèbres sur l’abîme » (d’où il est montré par la suite que toutes ces choses visibles que nous connaissons tous ont été faites et arrangées durant ces « jours »), on peut, sans incongruité, comprendre cette première matière informe.
Qu’en est-il maintenant si un autre dit que « cette même informité et confusion de la matière a été, pour cette raison, d’abord exprimée sous le nom de ciel et de terre, parce que c’est d’elle qu’a été créé et perfectionné ce monde visible avec toutes ces natures qui apparaissent le plus manifestement en lui, ce qui est maintes fois appelé du nom de ciel et de terre ? » Et si un autre dit encore que « la nature invisible et visible n’est pas indûment appelée ciel et terre ; et qu’ainsi, la création universelle, que Dieu a faite dans sa Sagesse, c’est-à-dire au Commencement, était comprise sous ces deux mots ? Néanmoins, puisque toutes choses ne sont pas faites de la substance de Dieu, mais de rien (parce qu’elles ne sont pas ce que Dieu est, et qu’il y a une nature mutable en elles toutes, qu’elles demeurent, comme le fait la maison éternelle de Dieu, ou qu’elles soient changées, comme le sont l’âme et le corps de l’homme) : c’est pourquoi la matière commune de toutes choses visibles et invisibles (encore non formée bien que capable de forme), d’où devaient être créés tant le ciel que la terre (c’est-à-dire la créature invisible et visible une fois formée), a été intitulée des mêmes noms donnés à la terre invisible et sans forme et aux ténèbres sur l’abîme, avec cette distinction toutefois que, par la terre invisible et sans forme, on entend la matière corporelle, antérieure à sa qualification par une forme quelconque ; et, par les ténèbres sur l’abîme, la matière spirituelle, avant qu’elle ne subît aucune contrainte de sa fluidité illimitée ou ne reçût aucune lumière de la Sagesse ? »
Il reste encore à un homme à dire, s’il le veut, que « les natures déjà perfectionnées et formées, visibles et invisibles, ne sont pas signifiées sous le nom de ciel et de terre quand nous lisons : Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre, mais que le commencement encore informe des choses, la substance apte à recevoir forme et façonnage, a été appelée par ces noms, parce qu’y étaient confusément contenues, non encore distinguées par leurs qualités et leurs formes, toutes ces choses qui, étant maintenant digérées en ordre, sont appelées Ciel et Terre, l’une étant la création spirituelle, l’autre la création corporelle. »
Toutes ces choses étant entendues et bien considérées, je ne veux point lutter sur les mots : car cela n’est profitable à rien, sinon à la subversion des auditeurs. Mais la loi est bonne pour édifier, si quelqu’un en use légitimement : car la fin en est la charité, issue d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi non feinte. Et notre Maître savait bien sur quels deux commandements Il a suspendu toute la Loi et les Prophètes. Et quel préjudice cela me fait-il, ô mon Dieu, Toi lumière de mes yeux dans le secret, de confesser ces choses avec zèle, puisque diverses choses peuvent être entendues sous ces mots qui sont pourtant toutes vraies – quel préjudice, dis-je, cela me fait-il si je pense autrement que ne pense un autre que l’écrivain a pensé ? Nous tous, lecteurs, nous efforçons certes de découvrir et de comprendre le sens de celui que nous lisons ; et, puisque nous croyons qu’il parle véritablement, nous n’osons imaginer qu’il ait dit quoi que ce soit que nous-mêmes sachions ou pensions être faux. Tandis que chaque homme s’efforce donc de comprendre, dans les Saintes Écritures, la même chose que l’écrivain a comprise, quel mal y a-t-il si un homme comprend ce que Toi, la lumière de tous les esprits qui disent vrai, lui montres être vrai, bien que celui qu’il lit n’ait pas compris cela, puisqu’il comprenait lui aussi une Vérité, bien que non pas cette vérité-là ?
Car il est vrai, ô Seigneur, que Tu as fait le ciel et la terre ; et il est vrai aussi que le Commencement est Ta Sagesse, dans laquelle Tu crées tout : et vrai encore que ce monde visible a pour plus grande partie le ciel et la terre, qui comprennent brièvement toutes les natures faites et créées. Et vrai aussi que tout ce qui est mutable nous donne à entendre un certain manque de forme, par lequel il reçoit une forme, ou est changé, ou tourné. Il est vrai que ce qui est assujetti à aucun temps est ce qui adhère si bien à la Forme immuable que, bien qu’assujetti au changement, il ne sera jamais changé. Il est vrai que cette informité qui n’est presque rien ne peut être assujettie à l’altération des temps. Il est vrai que ce dont une chose est faite peut, par un certain mode de langage, être appelé du nom de la chose faite à partir d’elle ; d’où cette informité, dont le ciel et la terre furent faits, pourrait être appelée ciel et terre. Il est vrai que, parmi les choses ayant une forme, il n’en est aucune plus proche de n’avoir aucune forme que la terre et l’abîme. Il est vrai que non seulement toute chose créée et formée, mais tout ce qui est capable d’être créé et formé, Tu l’as fait, Toi de Qui sont toutes choses. Il est vrai que tout ce qui est formé à partir de ce qui n’avait pas de forme était informel avant d’être formé.
Parmi ces vérités, dont ne doutent pas ceux dont Tu as permis à l’œil intérieur de voir de telles choses, et qui croient inébranlablement que Ton serviteur Moïse a parlé dans l’Esprit de vérité ; – parmi toutes celles-ci donc, l’un en prend une, qui dit : Au Commencement, Dieu fit le ciel et la terre ; c’est-à-dire : « dans Son Verbe coéternel à Lui-même, Dieu fit l’intelligible et le sensible, ou la créature spirituelle et la créature corporelle. » Un autre en prend une autre, qui dit : Au Commencement, Dieu fit le ciel et la terre ; c’est-à-dire : « dans Son Verbe coéternel à Lui-même, Dieu fit la masse universelle de ce monde corporel, avec toutes ces créatures apparentes et connues qu’il contient. » Un autre en prend une autre, qui dit : Au Commencement, Dieu fit le ciel et la terre ; c’est-à-dire : « dans Son Verbe coéternel à Lui-même, Dieu fit la matière informe des créatures spirituelles et corporelles. » Un autre en prend une autre, qui dit : Au Commencement, Dieu créa le ciel et la terre ; c’est-à-dire : « dans Son Verbe coéternel à Lui-même, Dieu créa la matière informe de la créature corporelle, où le ciel et la terre gisaient encore confus, qui, étant maintenant distingués et formés, nous voyons aujourd’hui dans la masse de ce monde. » Un autre, qui dit : Au Commencement, Dieu fit le ciel et la terre ; c’est-à-dire : « au commencement même de la création et de l’œuvre, Dieu fit cette matière informe, contenant confusément en elle-même et le ciel et la terre ; d’où, étant formés, ils se dressent maintenant et apparaissent, avec tout ce qui est en eux. »
Et quant à l’intelligence des mots suivants, parmi toutes ces vérités, il en choisit une pour lui-même, celui qui dit : Mais la terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme ; c’est-à-dire : « cette chose corporelle que Dieu fit était encore une matière informe des choses corporelles, sans ordre, sans lumière. » Un autre, celui qui dit : La terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme ; c’est-à-dire : « ce tout, qui est appelé ciel et terre, était encore une matière informe et ténébreuse, dont le ciel corporel et la terre corporelle devaient être faits, avec toutes les choses en eux qui sont connues de nos sens corporels. » Un autre, celui qui dit : La terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme ; c’est-à-dire : « ce tout, qui est appelé ciel et terre, était encore une matière informe et ténébreuse ; dont devait être fait, et ce ciel intelligible, appelé ailleurs le Ciel des cieux, et la terre, c’est-à-dire la nature corporelle entière, sous lequel nom est compris ce ciel corporel aussi ; en un mot, dont toute créature visible et invisible devait être créée. » Un autre, celui qui dit : La terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme, « l’Écriture n’a pas appelé cette informité du nom de ciel et de terre ; mais cette informité, dit-il, existait déjà, qu’il a appelée la terre invisible sans forme, et les ténèbres sur l’abîme ; dont il avait dit auparavant que Dieu avait fait le ciel et la terre, à savoir la créature spirituelle et corporelle. » Un autre, celui qui dit : La terre était invisible et sans forme, et les ténèbres étaient sur l’abîme ; c’est-à-dire : « il y avait déjà une certaine matière informe, dont l’Écriture a dit auparavant que Dieu fit le ciel et la terre ; à savoir la masse corporelle entière du monde, divisée en deux grandes parties, supérieure et inférieure, avec toutes les créatures communes et connues en elles. »
Car si quelqu’un tentait de contester ces deux dernières opinions, ainsi : « Si vous ne voulez pas admettre que cette informité de la matière semble être appelée du nom de ciel et de terre, alors il y avait quelque chose que Dieu n’avait pas fait, à partir de quoi faire le ciel et la terre ; car l’Écriture ne nous a pas dit non plus que Dieu a fait cette matière, à moins que nous ne comprenions qu’elle est signifiée par le nom de ciel et de terre, ou de terre seule, lorsqu’il est dit : Au Commencement, Dieu fit le ciel et la terre ; de sorte que, dans ce qui suit, et la terre était invisible et sans forme (bien qu’il Lui ait plu d’appeler ainsi la matière informe), nous devons comprendre aucune autre matière que celle que Dieu a faite, dont il est écrit plus haut, Dieu fit le ciel et la terre. » Les tenants de l’une ou l’autre de ces deux dernières opinions, en entendant cela, répondront : « Nous ne nions pas que cette matière informe soit en effet créée par Dieu, ce Dieu de Qui sont toutes choses, très bon ; car de même que nous affirmons être un plus grand bien ce qui est créé et formé, ainsi confessons-nous être un moindre bien ce qui est rendu capable de création et de forme, mais néanmoins bon. Nous disons toutefois que l’Écriture n’a pas consigné que Dieu a fait cette informité, comme elle ne l’a pas fait pour beaucoup d’autres choses ; comme les Chérubins, et les Séraphins, et ceux dont l’Apôtre parle distinctement, les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances. Que Dieu ait fait tout cela, c’est très apparent. Ou si, dans ce qui est dit : Il fit le ciel et la terre, toutes choses sont comprises, que dirons-nous des eaux, sur lesquelles l’Esprit de Dieu se mouvait ? Car si elles sont comprises dans ce mot terre, comment alors la matière informe peut-elle être entendue dans ce nom de terre, alors que nous voyons les eaux si belles ? Ou si cela est ainsi pris, pourquoi alors est-il écrit qu’à partir de la même informité, le firmament fut fait, et appelé ciel ; et qu’il n’est pas écrit que les eaux furent faites ? Car les eaux ne restent pas informes et invisibles, puisque nous les voyons couler d’une manière si avenante. Mais si elles reçurent alors cette beauté, quand Dieu dit : Que les eaux sous le firmament soient rassemblées, de sorte que ce rassemblement soit lui-même la formation d’icelles ; que dira-t-on de ces eaux au-dessus du firmament ? Puisque, si elles étaient informes, elles n’auraient pas été dignes d’un siège si honorable, et il n’est pas écrit non plus par quel mot elles furent formées. Si donc la Genèse est silencieuse sur le fait que Dieu ait fait quelque chose, que pourtant ce Dieu a fait, ni la foi saine ni une intelligence bien fondée n’en doutent, et aucune doctrine sobre n’osera affirmer que ces eaux sont coéternelles à Dieu, sous prétexte que nous trouvons qu’elles sont mentionnées dans le livre de la Genèse, mais que nous ne trouvons pas quand elles furent créées ; pourquoi (puisque la vérité nous l’enseigne) ne comprendrions-nous pas que cette matière informe (que cette Écriture appelle la terre invisible et sans forme, et les ténèbres sur l’abîme) a été créée de Dieu à partir de rien, et donc non coéternelle à Lui ; bien que cette histoire ait omis de montrer quand elle fut créée ? »
Ces choses étant donc entendues et perçues, selon la faiblesse de ma capacité (ce que je Te confesse, ô Seigneur, qui la connais), deux sortes de désaccords, je le vois, peuvent survenir lorsqu’une chose est rapportée en paroles par des rapporteurs véridiques ; l’un, concernant la vérité des choses, l’autre, concernant le sens du rapporteur. Car nous nous enquérons d’une manière sur la création de la créature, ce qui est vrai ; d’une autre manière, sur ce que Moïse, cet excellent ministre de Ta Foi, aurait voulu que son lecteur et auditeur comprenne par ces mots. Pour la première sorte, qu’ils s’en aillent, tous ceux qui s’imaginent connaître comme une vérité ce qui est faux ; et pour cette autre, qu’ils s’en aillent aussi, tous ceux qui imaginent que Moïse a écrit des choses qui sont fausses. Mais laisse-moi être uni en Toi, ô Seigneur, avec ceux-là et me délecter en Toi, avec ceux qui se nourrissent de Ta vérité, dans la largeur de la charité, et approchons-nous ensemble des mots de Ton livre, et cherchons en eux Ton sens, à travers le sens de Ton serviteur, par la plume duquel Tu les as dispensés.
Mais qui de nous pourra, parmi ces si nombreuses vérités qui s’offrent aux chercheurs dans ces mots, tels qu’ils sont différemment compris, découvrir ce sens unique pour affirmer : « C’est cela que Moïse pensait », et « C’est cela qu’il aurait voulu faire comprendre dans cette histoire » ; avec la même confiance qu’il dirait : « C’est vrai », que Moïse ait pensé ceci ou cela ? Car voici, ô mon Dieu, moi Ton serviteur, qui ai fait dans ce livre le vœu d’un sacrifice de confession envers Toi, et qui prie pour que, par Ta miséricorde, je puisse payer mes vœux envers Toi, puis-je, avec la même confiance avec laquelle j’affirme que dans Ton monde incommutable Tu as créé toutes choses visibles et invisibles, affirmer aussi que Moïse n’entendait rien d’autre que cela lorsqu’il a écrit : Au Commencement, Dieu fit le ciel et la terre ? Non. Parce que je ne vois pas dans son esprit qu’il pensait à cela lorsqu’il a écrit ces choses, comme je vois dans Ta vérité que c’est certain. Car il pouvait avoir ses pensées sur le commencement de la création de Dieu lorsqu’il a dit Au commencement ; et par ciel et terre, en cet endroit, il pouvait n’entendre aucune nature formée et perfectionnée, qu’elle fût spirituelle ou corporelle, mais l’une et l’autre inchoatives et encore informes. Car je perçois que, laquelle des deux qui eût été dite, elle aurait pu être dite véritablement ; mais à laquelle des deux il pensait dans ces mots, je ne le perçois pas ainsi. Bien que, que ce fût l’une de celles-ci, ou tout autre sens (que je n’ai pas mentionné ici), que cet homme si grand vit dans son esprit lorsqu’il a proféré ces mots, je ne doute pas qu’il l’ait vu véritablement, et qu’il l’ait exprimé avec justesse.
Que nul ne me harcèle donc en disant : Moïse ne pensait pas comme tu dis, mais comme je dis : car s’il devait me demander : « Comment sais-tu que Moïse pensait ce que tu déduis de ses mots ? » je devrais le prendre en bonne part, et répondrais peut-être comme je l’ai fait plus haut, ou quelque chose de plus large, s’il était inflexible. Mais quand il dit : « Moïse n’entendait pas ce que tu dis, mais ce que je dis », et qu’il ne nie pourtant pas que ce que nous disons l’un et l’autre puisse être vrai, ô mon Dieu, vie des pauvres, dans le sein de Qui n’est aucune contradiction, verse une rosée adoucissante dans mon cœur, afin que je puisse patiemment supporter ceux qui me disent cela, non parce qu’ils ont un Esprit divin, et qu’ils ont vu dans le cœur de Ton serviteur ce qu’ils disent, mais parce qu’ils sont orgueilleux ; ne connaissant pas l’opinion de Moïse, mais aimant la leur, non parce qu’elle est la vérité, mais parce qu’elle est la leur. Autrement, ils aimeraient également une autre opinion vraie, comme j’aime ce qu’ils disent, quand ils disent vrai : non parce que c’est la leur, mais parce que c’est vrai ; et, à ce titre, non la leur précisément parce que c’est vrai. Mais s’ils l’aiment donc parce que c’est vrai, alors c’est à la fois la leur et la mienne, comme étant en commun à tous les amants de la vérité. Mais puisqu’ils soutiennent que Moïse n’entendait pas ce que je dis, mais ce qu’ils disent, cela ne me plaît pas, je ne l’aime pas : car même s’il en était ainsi, cette témérité ne relève pas de la connaissance, mais de l’audace, et ce n’est pas la perspicacité, mais la vanité qui en fut le parent. Et c’est pourquoi, ô Seigneur, Tes jugements sont terribles ; puisque Ta vérité n’est ni à moi, ni à lui, ni à un autre ; mais appartient à nous tous, que Tu appelles publiquement à y prendre part, nous avertissant terriblement de ne pas la considérer comme privée pour nous-mêmes, de peur que nous n’en soyons privés. Car quiconque revendique comme propre à lui-même ce que Tu proposes à tous de jouir, et voudrait que ce qui appartient à tous soit sien, est chassé de ce qui est en commun vers ce qui est sien ; c’est-à-dire de la vérité vers un mensonge. Car celui qui profère le mensonge, le profère du sien.
Écoute, ô Dieu, Toi le meilleur juge ; Vérité Elle-même, écoute ce que je dirai à ce contradicteur, écoute, car c’est devant Toi que je parle, et devant mes frères, qui emploient Ta loi légitimement, aux fins de la charité : écoute et vois, s’il Te plaît, ce que je lui dirai. Car c’est cette parole fraternelle et pacifique que je lui rends : « Si nous voyons tous deux être vrai ce que tu dis, et voyons tous deux être vrai ce que je dis, où, je t’en prie, le voyons-nous ? Ni moi en toi, ni toi en moi ; mais tous deux dans l’inchangeable Vérité elle-même, qui est au-dessus de nos âmes. » Puisque donc nous ne luttons pas sur la lumière même du Seigneur Dieu, pourquoi lutter sur les pensées de notre prochain que nous ne pouvons pas voir comme l’inchangeable Vérité est vue : car si Moïse lui-même nous était apparu et avait dit : « C’est cela que j’entendais » ; nous ne le verrions pas non plus ainsi, mais nous le croirions. Ne nous enflons donc pas l’un contre l’autre, au-dessus de ce qui est écrit : aimons le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, et de toute notre pensée ; et notre prochain comme nous-mêmes. Dans la perspective de ces deux préceptes de la charité, à moins que nous ne croyions que Moïse a entendu, quoi que ce soit qu’il ait entendu dans ces livres, nous ferons de Dieu un menteur, en imaginant de la pensée de notre compagnon de service autre chose que ce qu’Il nous a enseigné. Vois maintenant combien il est insensé, dans une telle abondance de sens très vrais qui peuvent être extraits de ces mots, d’affirmer témérairement lequel d’entre eux Moïse entendait principalement ; et, par des contentions pernicieuses, d’offenser la charité elle-même, pour l’amour de laquelle il a dit chaque chose, dont nous entreprenons d’exposer les mots.
Et pourtant moi, ô mon Dieu, Toi qui relèves mon humilité et qui es le repos de mon labeur, Toi qui écoutes mes confessions et pardonnes mes péchés : puisque Tu me commandes d’aimer mon prochain comme moi-même, je ne puis croire que Tu aies fait à Moïse, Ton fidèle serviteur, un don moindre que celui que j’aurais souhaité ou désiré que Tu me fisses, si j’étais né à son époque et si Tu m’avais établi dans cette charge, afin que, par le service de mon cœur et de ma langue, fussent dispensés ces livres qui, si longtemps après, devaient être utiles à toutes les nations, et, par une telle éminence d’autorité, devaient surmonter tous les dires des enseignements faux et orgueilleux. J’aurais assurément désiré, si j’avais été Moïse (car nous venons tous de la même masse, et qu’est-ce que l’homme, sinon que Tu te souviennes de lui ?), si j’avais été alors ce qu’il était et si Tu m’avais enjoint d’écrire le livre de la Genèse, j’aurais désiré qu’une telle puissance d’expression et un tel style me fussent donnés, que ceux qui ne peuvent encore comprendre comment Dieu a créé ne pussent rejeter ces paroles comme dépassant leur capacité ; et que ceux qui y étaient parvenus pussent trouver, quelle que fût la juste opinion à laquelle ils étaient arrivés par la pensée, qu’elle n’était pas omise dans ces quelques mots de Ton serviteur : et si un autre homme, par la lumière de la vérité, en avait découvert une autre, celle-ci ne manquerait pas non plus d’être découvrable dans ces mêmes mots.
Car de même qu’une fontaine, dans un espace étroit, est plus féconde et fournit un flot pour plus de ruisseaux sur des étendues plus vastes que ne le ferait l’un quelconque de ces ruisseaux qui, après un long intervalle, est dérivé de la même fontaine ; ainsi le récit de Ton dispensateur, qui devait profiter à beaucoup de ceux qui allaient discourir à son sujet, déborde, à partir d’une étroite mesure de langage, en ruisseaux d’une très claire vérité, d’où chaque homme peut puiser pour lui-même une vérité telle qu’il le peut sur ces sujets, l’un une vérité, l’autre une autre, par de plus longues circonlocutions de discours. Car certains, lorsqu’ils lisent ou entendent ces mots, conçoivent que Dieu, comme un homme ou quelque masse douée d’une puissance illimitée, par quelque résolution nouvelle et soudaine, a créé hors de soi, pour ainsi dire à une certaine distance, le ciel et la terre, deux grands corps au-dessus et au-dessous, dans lesquels toutes choses devaient être contenues. Et quand ils entendent : « Dieu dit : Que cela soit fait, et cela fut fait », ils conçoivent des paroles qui commencent et finissent, résonnant dans le temps et passant ; après le départ desquelles, advint à l’existence ce qui avait reçu l’ordre de le faire ; et tout ce que du même genre la connaissance qu’ont les hommes du monde matériel pourrait suggérer. En qui, étant encore tout petits et charnels, tandis que leur faiblesse est portée, comme dans le sein d’une mère, par ce genre de discours humble, leur foi est sainement édifiée, par laquelle ils tiennent pour assuré que Dieu a fait toutes les natures qu’autour d’eux leur œil contemple dans une variété admirable. Si quelqu’un, méprisant ces mots comme trop simples, avec une faiblesse orgueilleuse, s’étire au-delà du nid protecteur, il tombera, hélas, misérablement. Aie pitié, Seigneur Dieu, de peur que ceux qui passent par le chemin ne piétinent l’oisillon, et envoie Ton ange pour le replacer dans le nid, afin qu’il puisse vivre jusqu’à ce qu’il sache voler.
Mais d’autres, pour qui ces mots ne sont plus un nid, mais des berceaux de fruits profonds et ombragés, voient les fruits qui s’y cachent, volent joyeusement autour, et, avec des notes joyeuses, les cherchent et les cueillent. Car en lisant ou en entendant ces mots, ils voient que tous les temps passés et à venir sont surpassés par Ton éternelle et stable demeure ; et pourtant qu’il n’y a aucune créature formée dans le temps qui ne soit de Ta création. Dont la volonté, parce qu’elle est la même que ce que Tu es, Tu as fait toutes choses, non par un quelconque changement de volonté, ni par une volonté qui n’existait pas auparavant, et que ces choses n’étaient pas hors de Toi, à Ta propre ressemblance, qui est la forme de toutes choses ; mais à partir de rien, une dissemblance informe, qui devait être formée par Ta ressemblance (revenant à Ton Unité, selon leur capacité assignée, autant qu’il est donné à chaque chose en son espèce), et pouvaient toutes être faites très bonnes ; qu’elles demeurent autour de Toi, ou qu’étant par gradation éloignées dans le temps et le lieu, elles fassent ou subissent les belles variations de l’Univers. Ces choses, ils les voient, et se réjouissent, dans la petite mesure où ils le peuvent ici, à la lumière de Ta vérité.
Un autre tourne son esprit vers ce qui est dit : « Au commencement, Dieu fit le ciel et la terre », et contemple en cela la Sagesse, le Commencement, parce qu’Elle aussi nous parle. Un autre tourne également son esprit vers les mêmes mots, et par Commencement comprend le début des choses créées : « Au commencement, Il fit », comme s’il était dit : « Il fit en premier ». Et parmi ceux qui comprennent « Au commencement » comme signifiant « Dans Ta Sagesse, Tu as créé le ciel et la terre », l’un croit que la matière à partir de laquelle le ciel et la terre devaient être créés est là appelée ciel et terre ; un autre, des natures déjà formées et distinguées ; un autre, une nature formée, et celle-là spirituelle, sous le nom de Ciel, l’autre informe, une matière corporelle, sous le nom de Terre. Ceux-là encore qui, par les noms de ciel et de terre, comprennent la matière encore informe, à partir de laquelle le ciel et la terre devaient être formés, ne le comprennent pas non plus d’une seule manière ; mais l’un, cette matière à partir de laquelle la créature intelligible et la créature sensible devaient être perfectionnées ; un autre, celle-là seule à partir de laquelle cette masse corporelle sensible devait être faite, contenant en son vaste sein ces natures visibles et ordinaires. Ceux-là non plus, qui croient que les créatures déjà ordonnées et arrangées sont appelées en ce lieu ciel et terre, ne comprennent pas la même chose ; mais l’un, à la fois l’invisible et le visible, l’autre, le visible seulement, dans lequel nous contemplons ce ciel lumineux et cette terre obscure, avec les choses qui y sont contenues.
Mais celui qui ne comprend pas autrement « Au commencement, Il fit » que s’il était dit « Au début, Il fit », ne peut véritablement comprendre le ciel et la terre que comme la matière du ciel et de la terre, c’est-à-dire de la création intelligible et corporelle universelle. Car s’il voulait entendre par là l’univers, tel qu’il est déjà formé, on pourrait lui demander à juste titre : « Si Dieu fit cela en premier, que fit-Il ensuite ? » et après l’univers, il ne trouvera rien ; sur quoi il devra, contre son gré, entendre une autre question : « Comment Dieu fit-Il cela en premier, si rien ne suivit ? » Mais quand il dit : « Dieu fit d’abord la matière informe, puis formée », il n’y a là aucune absurdité, s’il est seulement qualifié pour discerner ce qui précède par l’éternité, ce qui par le temps, ce qui par le choix, et ce qui par l’origine. Par l’éternité, comme Dieu est avant toutes choses ; par le temps, comme la fleur avant le fruit ; par le choix, comme le fruit avant la fleur ; par l’origine, comme le son avant le chant. De ces quatre, le premier et le dernier mentionnés sont compris avec une extrême difficulté, les deux du milieu, aisément. Car c’est une vision rare et trop sublime que de contempler Ton Éternité, ô Seigneur, faisant immuablement les choses changeantes ; et étant par là avant elles. Et qui, encore, est d’une intelligence assez aiguë pour être capable, sans grande peine, de discerner comment le son est par conséquent avant le chant ; parce qu’un chant est un son formé ; et une chose non formée peut exister ; tandis que ce qui n’existe pas ne peut être formé. Ainsi, la matière est avant la chose faite ; non parce qu’elle la fait, puisqu’elle est plutôt elle-même faite ; et elle n’est pas avant par intervalle de temps ; car nous n’émettons pas d’abord dans le temps des sons informes sans chanter, pour ensuite les adapter ou les façonner en la forme d’un chant, comme le bois ou l’argent, dont est façonné un coffre ou un vase. Car de tels matériaux précèdent aussi par le temps les formes des choses qui en sont faites, mais il n’en est pas ainsi dans le chant ; car quand on chante, son son est entendu ; car il n’y a pas d’abord un son informe qui est ensuite formé en un chant. Car chaque son, sitôt fait, s’évanouit, et tu ne peux trouver quoi que ce soit à rappeler et à composer par l’art. Ainsi donc, le chant est concentré dans son son, lequel son est sa matière. Et celui-ci est en vérité formé pour devenir un chant ; et c’est pourquoi (comme je l’ai dit) la matière du son est avant la forme du chant ; non avant, par une quelconque puissance qu’elle aurait de le faire devenir un chant ; car un son n’est en rien le maître d’œuvre du chant ; mais est quelque chose de corporel, soumis à l’âme qui chante, dont il faut faire un chant. Il n’est pas non plus premier dans le temps ; car il est émis en même temps que le chant ; ni premier par choix, car un son n’est pas meilleur qu’un chant, un chant n’étant pas seulement un son, mais un beau son. Mais il est premier par l’origine, parce qu’un chant ne reçoit pas de forme pour devenir un son, mais un son reçoit une forme pour devenir un chant. Par cet exemple, que celui qui le peut comprenne comment la matière des choses fut d’abord faite, et appelée ciel et terre, parce que le ciel et la terre furent faits à partir d’elle. Pourtant, elle ne fut pas faite première dans le temps ; parce que les formes des choses donnent naissance au temps ; mais cela était sans forme, et est maintenant, dans le temps, un objet de sens avec sa forme. Et pourtant, rien ne peut être dit de cette matière, si ce n’est comme étant antérieure dans le temps, alors qu’en valeur elle est la dernière (parce que les choses formées sont supérieures aux choses sans forme) et qu’elle est précédée par l’Éternité du Créateur : afin qu’il y eût, à partir de rien, de quoi créer quelque chose.
Dans cette diversité d’opinions vraies, que la Vérité elle-même produise la concorde. Et que notre Dieu ait pitié de nous, afin que nous puissions user de la loi légitimement, la fin du commandement étant la pure charité. Par celle-ci, si un homme me demande : « Laquelle de ces interprétations était celle de Ton serviteur Moïse ? », ce ne serait pas le langage de mes Confessions si je ne T’avouais : « Je ne sais pas » ; et pourtant je sais que ces sens sont vrais, à l’exception de ces sens charnels dont j’ai dit ce qui semblait nécessaire. Et même ces petits pleins d’espérance qui pensent ainsi, ont cet avantage que les paroles de Ton Livre ne les effraient pas, délivrant des choses élevées avec humilité, et avec peu de mots une signification copieuse. Et nous tous qui, je l’avoue, voyons et exprimons la vérité délivrée dans ces mots, aimons-nous les uns les autres, et aimons conjointement Toi notre Dieu, la fontaine de vérité, si nous en avons soif, et non de vanités ; oui, honorons ainsi Ton serviteur, le dispensateur de cette Écriture, rempli de Ton Esprit, au point de croire que, lorsqu’il écrivit ces choses par Ta révélation, il entendait ce qui, parmi elles, excelle principalement tant par la lumière de la vérité que par la fécondité du profit.
Ainsi, quand l’un dit : « Moïse pensait comme moi » ; et un autre : « Non, mais comme moi », je suppose parler plus révérencieusement en disant : « Pourquoi pas plutôt comme les deux, si les deux sont vrais ? » Et s’il y en a un troisième, ou un quatrième, oui si quelqu’un d’autre voit une autre vérité dans ces mots, pourquoi ne pourrait-on croire qu’il a vu toutes ces choses, lui par qui le Dieu unique a tempéré les saintes Écritures aux sens de plusieurs, qui devaient y voir des choses vraies mais diverses ? Car moi, certes (et je le dis sans crainte du fond de mon cœur), si je devais rédiger quelque chose devant avoir une autorité suprême, je préférerais écrire de telle sorte que toute vérité qu’un homme pourrait appréhender sur ces questions pût être exprimée dans mes mots, plutôt que de poser ma propre pensée si clairement qu’elle en exclût les autres, lesquelles, n’étant pas fausses, ne pourraient m’offenser. Je ne serai donc pas, ô mon Dieu, assez téméraire pour ne pas croire que Tu as accordé autant à ce grand homme. Il a sans aucun doute, lorsqu’il a écrit ces mots, perçu et pensé à toute vérité que nous avons pu trouver, oui et à tout ce que nous n’avons pu, ni ne pouvons encore, mais qui peut être trouvé en elles.
Enfin, ô Seigneur, qui es Dieu et non chair et sang, si l’homme voyait moins, quelque chose pourrait-il être caché à Ton bon Esprit (qui me conduira au pays de la droiture), que Toi-même, par ces mots, Tu étais sur le point de révéler aux lecteurs des temps à venir, bien que celui par qui ils furent prononcés ait peut-être, parmi beaucoup de sens vrais, pensé à l’un d’entre eux ? Si tel est le cas, que ce à quoi il a pensé soit le plus élevé de tous. Mais pour nous, ô Seigneur, révèle-nous, soit ce même sens, soit tout autre sens vrai qu’il Te plaira ; afin que, soit que Tu nous découvres le même que celui de Ton serviteur, soit quelque autre à l’occasion de ces mots, Tu puisses nous nourrir, et que l’erreur ne nous trompe pas. Vois, ô Seigneur mon Dieu, combien nous avons écrit sur quelques mots, combien, je T’en supplie ! Quelle force serait la nôtre, oui, quels siècles suffiraient pour tous Tes livres de cette manière ? Permets-moi donc, dans ceux-ci, de Te confesser plus brièvement, et de choisir quelque sens unique, vrai, certain et bon que Tu m’inspireras, bien que plusieurs puissent se présenter, là où plusieurs peuvent se présenter ; ceci étant la loi de ma confession, que si je disais ce que Ton ministre a voulu, cela est juste et meilleur ; car c’est à quoi je devrais m’efforcer, ce à quoi, si je n’atteignais pas, je dirais pourtant ce que Ta Vérité a voulu, par ses mots, me dire, elle qui a révélé aussi à lui ce qu’Elle voulait.
LIVRE XIII
Je T’invoque, ô mon Dieu, ma miséricorde, Toi qui m’as créé et ne m’as pas oublié, moi qui T’oubliais. Je T’appelle dans mon âme que, par le désir que Tu y inspires Toi-même, Tu prépares pour Toi. Ne m’abandonne pas maintenant que je T’invoque, Toi qui m’as prévenu avant que je T’invoque, et qui m’as pressé par une grande variété d’appels répétés, afin que je T’écoute de loin, et que je sois converti, et que je T’invoque, Toi qui m’appelais après moi ; car Toi, Seigneur, Tu as effacé tous mes mérites mauvais, afin de ne pas me rendre selon mes mains, avec lesquelles je suis tombé loin de Toi ; et Tu as prévenu tous mes mérites bons, afin de récompenser l’œuvre de Tes mains avec laquelle Tu m’as fait ; parce qu’avant que je fusse, Tu étais ; et je n’étais rien, à quoi Tu pusses accorder d’être ; et pourtant voici, je suis, par Ta bonté, prévenant tout cela que Tu as fait de moi, et dont Tu m’as fait. Car Tu n’avais pas besoin de moi, et je ne suis pas un bien tel que je puisse T’être utile, mon Seigneur et mon Dieu ; non en Te servant, comme si Tu devais Te lasser en travaillant ; ou de peur que Ta puissance ne fût moindre si mon service manquait : ni en cultivant Ton service, comme une terre qui doit rester incultivée, à moins que je ne Te cultivasse : mais en Te servant et en T’adorant, afin que je puisse recevoir un bien-être de Toi, de qui vient que j’aie un être capable de bien-être.
Car de la plénitude de Ta bonté subsiste Ta créature, afin qu’un bien, qui ne pouvait en rien T’être utile, ni n’était de Toi (de peur qu’il ne fût ainsi Ton égal), pût pourtant être, puisqu’il pouvait être fait de Toi. Car qu’ont mérité de Toi le ciel et la terre, que Tu as faits au Commencement ? Que ces natures spirituelles et corporelles que Tu as faites dans Ta Sagesse disent en quoi elles ont mérité de Toi de dépendre de Toi (même dans cet état inchoatif et informe, qu’il soit spirituel ou corporel, prêt à tomber dans une liberté immodérée et une dissemblance fort éloignée de Toi ; — le spirituel, bien qu’informe, supérieur au corporel bien que formé, et le corporel bien qu’informe, meilleur que s’il n’était rien du tout), et ainsi de dépendre de Ta Parole, en tant qu’informes, à moins que par la même Parole elles ne fussent ramenées à Ton Unité, douées de forme et, à partir de Toi, l’unique Souverain Bien, faites toutes très bonnes. Comment ont-elles mérité de Toi d’être même sans forme, puisqu’elles n’auraient pas été même cela sans Toi ?
Comment la matière corporelle a-t-elle mérité de Toi d’être même invisible et sans forme ? Puisqu’elle ne serait pas même cela, sinon que Tu l’as faite, et que, par conséquent, parce qu’elle n’était pas, elle ne pouvait mériter de Toi d’être faite. Ou comment la créature spirituelle inchoative a-t-elle pu mériter de Toi d’osciller obscurément comme l’abîme, dissemblable à Toi, à moins qu’elle n’eût été, par la même Parole, tournée vers Celui par qui elle fut créée, et par Lui ainsi éclairée, devenue lumière ; bien que non également, mais conformément à cette Forme qui est égale à Toi ? Car de même que dans un corps, être n’est pas la même chose qu’être beau, sinon il ne pourrait être déformé ; ainsi, pour un esprit créé, vivre n’est pas la même chose que vivre sagement ; sinon il serait sage immuablement. Mais il est bon pour lui de s’attacher toujours à Toi ; de peur que la lumière qu’il a obtenue en se tournant vers Toi, il ne la perde en se détournant de Toi, et ne retombe dans une vie ressemblant à l’abîme obscur. Car nous-mêmes aussi, qui, quant à l’âme, sommes une créature spirituelle, détournés de Toi notre lumière, étions dans cette vie parfois ténèbres ; et nous travaillons encore au milieu des restes de nos ténèbres, jusqu’à ce que, dans Ton Unique, nous devenions Ta justice, semblable aux montagnes de Dieu. Car nous avons été Tes jugements, qui sont comme le grand abîme.
Ce que Tu as dit au commencement de la création, « Que la lumière soit, et la lumière fut », je l’entends, non sans justesse, de la créature spirituelle : parce qu’il y avait déjà une sorte de vie, que Tu pouvais illuminer. Mais comme elle n’avait aucun droit envers Toi à une vie qui pût être éclairée, elle n’en avait pas non plus, maintenant qu’elle était, à être éclairée. Car son état informe ne pouvait T’être agréable, à moins qu’elle ne devînt lumière, et cela non pas en existant simplement, mais en contemplant la lumière illuminante, et en s’y attachant ; de sorte que, le fait qu’elle vécût, et vécût heureusement, elle ne le doit à rien d’autre qu’à Ta grâce, étant tournée par un meilleur changement vers Cela qui ne peut être changé en pire ou en meilleur ; ce que Tu es seul, parce que Tu es seul simplement ; Toi pour qui il n’est pas une chose de vivre, et une autre de vivre heureusement, puisque Tu es Toi-même Ta propre Félicité.
Que pouvait-il donc manquer à Ton bien, qui es Toi-même, bien que ces choses n’eussent jamais été, ou fussent demeurées sans forme ; que Tu as faites, non par un quelconque besoin, mais par la plénitude de Ta bonté, les restreignant et les convertissant à la forme, non comme si Ta joie fût comblée par elles ? Car pour Toi, étant parfait, leur imperfection est déplaisante, et c’est pourquoi elles furent perfectionnées par Toi, et Te plaisent ; non comme si Tu étais imparfait, et que, par leur perfectionnement, Tu dusses être aussi perfectionné. Car Ton bon Esprit était porté au-dessus des eaux, non soutenu par elles, comme s’Il reposait sur elles. Car ceux sur qui Ton bon Esprit est dit reposer, Il les fait reposer en Lui-même. Mais Ta volonté incorruptible et immuable, en elle-même se suffisant à elle-même, était portée sur cette vie que Tu avais créée ; pour laquelle vivre n’est pas la même chose que vivre heureusement, puisqu’elle vit aussi, oscillant dans sa propre obscurité : pour laquelle il reste à être convertie vers Celui par qui elle fut faite, et à vivre de plus en plus par la fontaine de vie, et dans Sa lumière voir la lumière, et être perfectionnée, et éclairée, et embellie.
Voici, maintenant la Trinité m’apparaît en une glace, en une énigme, qui es Toi mon Dieu, parce que Toi, ô Père, dans Celui qui est le Commencement de notre sagesse, qui est Ta Sagesse, née de Toi-même, égale à Toi et coéternelle, c’est-à-dire dans Ton Fils, Tu as créé le ciel et la terre. Nous avons beaucoup dit maintenant du Ciel des cieux, et de la terre invisible et sans forme, et de l'abîme ténébreux, en référence à l'instabilité errante de sa difformité spirituelle, à moins qu'elle n'eût été convertie vers Celui de qui elle tenait alors son degré de vie, et que, par Son illumination, elle ne fût devenue une vie belle, et le ciel de ce ciel qui fut ensuite placé entre les eaux et les eaux. Et sous le nom de Dieu, je tenais alors le Père, qui fit ces choses, et sous le nom de Commencement, le Fils, en qui Il fit ces choses ; et croyant, comme je le faisais, mon Dieu comme la Trinité, je cherchai plus avant dans Ses saintes paroles, et voici, Ton Esprit se mouvait sur les eaux. Voici la Trinité, mon Dieu, Père, et Fils, et Saint-Esprit, Créateur de toute création.
Mais quelle était la cause, ô Lumière qui dis la vérité ? Vers Toi j'élève mon cœur, qu'il ne m'enseigne point de vanités, dissipe ses ténèbres ; et dis-moi, je T'en supplie, par notre mère la charité, dis-moi la raison, je T'en supplie, pourquoi, après la mention du ciel, et de la terre invisible et sans forme, et des ténèbres sur l'abîme, Ton Écriture devrait-elle enfin mentionner Ton Esprit ? Était-ce parce qu'il convenait que la connaissance de Lui fût transmise comme étant « porté au-dessus » ; et cela ne pouvait être dit, à moins que ne fût d'abord mentionné ce sur quoi Ton Esprit peut être compris comme ayant été porté ? Car Il n'était porté ni au-dessus du Père, ni du Fils, et on ne pourrait dire à juste titre qu'Il est porté au-dessus, s'Il était porté sur rien. Il fallait donc d'abord parler de ce sur quoi Il pourrait être porté ; et ensuite de Lui, dont il ne convenait pas de parler autrement que comme étant porté. Mais pourquoi ne convenait-il pas que la connaissance de Lui fût transmise autrement que comme étant porté au-dessus ?
Dès lors, que celui qui le peut suive avec son entendement Ton Apôtre, là où il parle ainsi : Parce que Ton amour est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous est donné ; et là où, concernant les dons spirituels, il nous enseigne et nous montre une voie plus excellente de charité ; et là où il fléchit le genou devant Toi pour nous, afin que nous puissions connaître la connaissance suréminente de l'amour du Christ. Et c'est pourquoi, dès le commencement, Il fut porté, suréminent, au-dessus des eaux. À qui dirai-je ceci ? comment parler du poids des mauvais désirs, vers le bas, vers l'abîme escarpé ; et comment la charité relève par Ton Esprit qui était porté au-dessus des eaux ? à qui le dirai-je ? comment le dire ? Car ce n'est pas dans l'espace que nous sommes submergés et que nous émergeons. Quoi de plus, et pourtant quoi de moins semblable ? Ce sont des affections, ce sont des amours ; l'impureté de notre esprit s'écoulant vers le bas avec l'amour des soucis, et la sainteté du Tien nous élevant vers le haut par l'amour du repos sans inquiétude ; afin que nous puissions élever nos cœurs vers Toi, là où Ton Esprit est porté au-dessus des eaux ; et parvenir à ce repos suréminent, quand notre âme aura traversé les eaux qui ne fournissent aucun soutien.
Les anges tombèrent, l'âme de l'homme tomba, et désigna par là l'abîme dans cette profondeur ténébreuse, prête pour toute la création spirituelle, si Tu n'avais dit dès le commencement : Que la lumière soit, et que la lumière fut, et que toute intelligence obéissante de Ta Cité céleste s'était attachée à Toi, et reposait dans Ton Esprit, Qui est porté immuablement sur toute chose changeante. Autrement, le ciel des cieux lui-même eût été un abîme ténébreux ; mais maintenant il est lumière dans le Seigneur. Car même dans cette misérable inquiétude des esprits, qui tombèrent et découvrirent leurs propres ténèbres, lorsqu'ils furent dépouillés du vêtement de Ta lumière, Tu révèles suffisamment combien noble Tu fis la créature raisonnable ; à laquelle rien ne suffira pour donner un repos heureux, sinon Toi ; et ainsi, pas même elle-même. Car Toi, ô notre Dieu, Tu éclaireras nos ténèbres : de Toi s'élève notre vêtement de lumière ; et alors nos ténèbres seront comme le midi. Donne-Toi à moi, ô mon Dieu, rends-Toi à moi : voici, j'aime, et si c'est trop peu, je voudrais aimer plus fortement. Je ne peux mesurer pour savoir combien d'amour il me manque encore, avant que ma vie puisse courir dans Tes embrassements, ni se détourner, jusqu'à ce qu'elle soit cachée dans le lieu caché de Ta Présence. Ceci seul je sais, que malheur à moi hors de Toi : non seulement hors de moi, mais en moi-même aussi ; et toute abondance, qui n'est pas mon Dieu, est vacuité pour moi.
Mais le Père, ou le Fils, n'étaient-ils pas portés au-dessus des eaux ? Si cela signifie, dans l'espace, comme un corps, alors le Saint-Esprit ne l'était pas non plus ; mais si cela signifie la suréminence immuable de la Divinité sur toutes choses changeantes, alors le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit étaient tous deux portés sur les eaux. Pourquoi donc cela est-il dit seulement de Ton Esprit, pourquoi est-ce dit seulement de Lui ? Comme s'Il avait été dans un lieu, Lui qui n'est pas dans un lieu, de Qui seul il est écrit qu'Il est Ton don ? Dans Ton Don nous reposons ; là nous jouissons de Toi. Notre repos est notre lieu. L'amour nous élève là, et Ton bon Esprit élève notre bassesse des portes de la mort. Dans Ton bon plaisir est notre paix. Le corps, par son propre poids, tend vers son propre lieu. Le poids ne fait pas aller seulement vers le bas, mais vers son propre lieu. Le feu tend vers le haut, une pierre vers le bas. Ils sont poussés par leur propre poids, ils cherchent leurs propres lieux. L'huile versée sous l'eau est élevée au-dessus de l'eau ; l'eau versée sur l'huile s'enfonce au-dessous de l'huile. Ils sont poussés par leurs propres poids à chercher leurs propres lieux. Quand ils sont hors de leur ordre, ils sont inquiets ; restaurés dans l'ordre, ils sont en repos. Mon poids, c'est mon amour ; par lui je suis porté, où que je sois porté. Nous sommes enflammés, par Ton Don nous sommes embrasés ; et nous sommes portés vers le haut ; nous brûlons intérieurement, et nous avançons. Nous gravissons Tes degrés qui sont dans notre cœur, et nous chantons un cantique des degrés ; nous brûlons intérieurement de Ton feu, de Ton bon feu, et nous avançons ; car nous allons vers le haut vers la paix de Jérusalem : car j'ai été dans la joie de ceux qui m'ont dit : Nous irons à la maison du Seigneur. Là, Ton bon plaisir nous a placés, afin que nous ne désirions rien d'autre que d'y demeurer à jamais.
Bienheureuse créature, qui étant elle-même autre que Toi, n'a connu aucune autre condition, que celle d'être, sitôt qu'elle fut faite, sans aucun intervalle, par Ton Don, Qui est porté au-dessus de toute chose changeante, élevée par cet appel par lequel Tu as dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. Alors qu'en nous cela a eu lieu à des moments différents, en ce que nous étions ténèbres, et que nous sommes faits lumière : mais de celle-là, il est seulement dit ce qu'elle aurait été, si elle n'avait pas été éclairée. Et ceci est dit comme si elle avait été instable et ténébreuse auparavant ; afin que la cause par laquelle elle fut faite autrement pût apparaître, à savoir qu'étant tournée vers la Lumière infaillible, elle devint lumière. Qui peut le comprendre, qu'il le comprenne ; qu'il Te le demande. Pourquoi m'importunerait-il, comme si je pouvais éclairer tout homme qui vient en ce monde ?
Lequel d'entre nous comprend la Trinité toute-puissante ? et pourtant lequel ne parle pas d'Elle, si toutefois c'est Elle ? Rare est l'âme qui, tout en parlant d'Elle, sait de quoi elle parle. Et ils débattent et luttent, pourtant, sans paix, nul homme ne voit cette vision. Je voudrais que les hommes considèrent ces trois choses, qui sont en eux-mêmes. Ces trois choses sont certes bien autres que la Trinité : je dis seulement où ils peuvent s'exercer, et là éprouver et sentir combien ils en sont loin. Or les trois dont je parlais sont : Être, Connaître, et Vouloir. Car je Suis, et je Connais, et je Veux : je Suis Connaissant et Voulant : et je me Connais Être, et Vouloir : et je Veux Être, et Connaître. Dans ces trois-là donc, que celui qui peut discerne combien il y a là une vie inséparable, oui une vie, un esprit, et une essence, oui enfin combien il y a là une distinction inséparable, et pourtant une distinction. Certes un homme a cela devant lui ; qu'il regarde en lui-même, et voie, et me dise. Mais quand il découvre et peut dire quelque chose de ces choses, qu'il ne pense pas pour autant avoir trouvé ce qui est au-dessus de ces choses Immuable, qui Est immuablement, et Connaît immuablement, et Veut immuablement ; et si à cause de ces trois, il y a en Dieu aussi une Trinité, ou si les trois sont dans Chacun, de sorte que les trois appartiennent à Chacun ; ou si les deux façons à la fois, merveilleusement, simplement et pourtant diversement, Étant Lui-même une limite à Lui-même en Lui-même, et pourtant sans limite ; par laquelle Il est, et est Connu de Lui-même et se suffit à lui-même, immuablement le Même, par l'abondante grandeur de son Unité, — qui peut aisément concevoir cela ? qui pourrait en quelque façon l'exprimer ? qui voudrait, en quelque façon, prononcer là-dessus témérairement ?
Poursuis dans ta confession, dis au Seigneur ton Dieu, ô ma foi, Saint, Saint, Saint, ô Seigneur mon Dieu, en Ton Nom nous avons été baptisés, Père, Fils, et Saint-Esprit ; en Ton Nom nous baptisons, Père, Fils, et Saint-Esprit, parce qu'au milieu de nous aussi, en Son Christ, Dieu a fait le ciel et la terre, à savoir le peuple spirituel et charnel de Son Église. Oui, et notre terre, avant qu'elle ne reçût la forme de la doctrine, était invisible et sans forme ; et nous étions couverts des ténèbres de l'ignorance. Car Tu as châtié l'homme pour l'iniquité, et Tes jugements étaient comme le grand abîme pour lui. Mais parce que Ton Esprit était porté au-dessus des eaux, Ta miséricorde n'a pas abandonné notre misère, et Tu as dit : Que la lumière soit. Repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. Repentez-vous, que la lumière soit. Et parce que notre âme était troublée au-dedans de nous, nous nous sommes souvenus de Toi, ô Seigneur, depuis le pays du Jourdain, et cette montagne égale à Toi-même, mais petite pour nous : et nos ténèbres nous ont déplu, nous nous sommes tournés vers Toi et la lumière fut. Et, voici, nous étions autrefois ténèbres, mais maintenant lumière dans le Seigneur.
Mais encore par la foi et non par la vue, car nous sommes sauvés par l'espérance ; mais l'espérance qu'on voit n'est pas l'espérance. Encore l'abîme appelle l'abîme, mais maintenant à la voix de Tes cataractes. Encore celui qui dit : Je n'ai pas pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels, même lui ne pense pas encore avoir saisi, et oubliant les choses qui sont derrière, et se portant vers celles qui sont devant, il gémit sous le poids, et son âme a soif du Dieu Vivant, comme la biche après les courants d'eau, et dit : Quand viendrai-je ? désirant être revêtu de sa demeure qui vient du ciel, et il appelle cet abîme inférieur, disant : Ne vous conformez pas à ce monde, mais soyez transformés par le renouvellement de votre esprit. Et, ne soyez pas enfants dans l'entendement, mais dans la malice, soyez enfants, afin que dans l'entendement vous soyez parfaits ; et ô Galates insensés, qui vous a ensorcelés ? Mais maintenant non plus de sa propre voix ; mais de la Tienne qui envoyas Ton Esprit d'en haut ; par Celui qui est monté en haut, et a ouvert les écluses de Ses dons, afin que la force de Ses fleuves puisse réjouir la cité de Dieu. C'est Lui que cet ami de l'Époux soupire, ayant maintenant les prémices de l'Esprit déposées avec Lui, pourtant gémissant encore en lui-même, attendant l'adoption, c'est-à-dire la rédemption de son corps ; vers Lui il soupire, membre de l'Épouse ; pour Lui il est jaloux, étant un ami de l'Époux ; pour Lui il est jaloux, non pour lui-même ; car c'est à la voix de Tes cataractes, non de sa propre voix, qu'il appelle cet autre abîme, pour qui étant jaloux il craint, de peur que, comme le serpent séduisit Ève par sa ruse, leurs esprits ne soient corrompus de la pureté qui est en notre Époux Ton Fils unique. Ô quelle lumière de beauté ce sera, quand nous Le verrons tel qu'Il est, et que ces larmes seront passées, qui ont été ma nourriture jour et nuit, pendant qu'ils me disent chaque jour : Où est maintenant Ton Dieu ?
Voici, je dis aussi, ô mon Dieu, Où es-Tu ? vois, où Tu es ! en Toi je respire un peu, quand je répands mon âme par moi-même à la voix de joie et de louange, le son de celui qui fait fête. Et pourtant encore elle est triste, parce qu'elle retombe, et redevient un abîme, ou plutôt se perçoit encore comme étant un abîme. À elle parle ma foi que Tu as allumée pour éclairer mes pieds dans la nuit : Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troubles-tu ? Espère au Seigneur ; Sa parole est une lampe à tes pieds : espère et endure, jusqu'à ce que la nuit, la mère des méchants, jusqu'à ce que la colère du Seigneur soit passée, dont nous étions aussi autrefois les enfants, qui étions autrefois ténèbres, dont nous portons les restes dans notre corps, mort à cause du péché ; jusqu'à ce que le jour se lève, et que les ombres s'enfuient. Espère au Seigneur ; au matin je me tiendrai en Ta présence, et je Te contemplerai : je Te confesserai à jamais. Au matin je me tiendrai en Ta présence, et je verrai le salut de ma face, mon Dieu, qui aussi vivifiera nos corps mortels, par l'Esprit qui habite en nous, parce qu'Il a été, par miséricorde, porté sur notre abîme intérieur ténébreux et flottant : de Qui nous avons reçu en ce pèlerinage un gage, que nous devrions maintenant être lumière : pendant que nous sommes sauvés par l'espérance, et que nous sommes les enfants de la lumière, et les enfants du jour, non les enfants de la nuit, ni des ténèbres, que nous étions pourtant autrefois. Entre lesquels et nous, en cette incertitude de la connaissance humaine, Tu sépares seul ; Toi, qui éprouves nos cœurs, et appelles la lumière, jour, et les ténèbres, nuit. Car qui nous discerne, sinon Toi ? Et qu'avons-nous, que nous n'ayons reçu de Toi ? de la même masse sont faits des vases pour l'honneur, dont d'autres aussi sont faits pour le déshonneur.
Ou qui, sinon Toi, notre Dieu, a fait pour nous ce firmament d'autorité au-dessus de nous dans Ta Sainte Écriture ? comme il est dit : Car le ciel sera plié comme un livre ; et maintenant il est étendu au-dessus de nous comme une peau. Car Ton Écriture Sainte est d'une autorité plus éminente, puisque ces mortels par qui Tu nous la dispenses, ont subi la mortalité. Et Tu sais, Seigneur, Tu sais, comment Tu as revêtu les hommes de peaux, quand par le péché ils devinrent mortels. D'où Tu as étendu comme une peau le firmament de Ton livre, c'est-à-dire Tes paroles harmonisantes, que par le ministère d'hommes mortels Tu répands sur nous. Car c'est par leur mort même que ce solide firmament d'autorité, dans Tes discours exposés par eux, fut plus éminemment étendu sur tous ceux qui sont au-dessous ; ce qui, pendant qu'ils vivaient ici, n'était pas si éminemment étendu. Tu n'avais pas encore étendu le ciel comme une peau ; Tu n'avais pas encore élargi dans toutes les directions la gloire de leurs morts.
Regardons, ô Seigneur, les cieux, l'ouvrage de Tes doigts ; nettoie de nos yeux ce nuage que Tu as étendu sous eux. Là est Ton témoignage, qui donne la sagesse aux petits : perfectionne, ô mon Dieu, Ta louange de la bouche des enfants et des nourrissons. Car nous ne connaissons point d'autres livres qui détruisent ainsi l'orgueil, qui détruisent ainsi l'ennemi et le défenseur, qui résiste à Ta réconciliation en défendant ses propres péchés. Je ne connais pas, Seigneur, je ne connais pas d'autres paroles si pures, qui me persuadent ainsi de confesser, et rendent mon cou souple à Ton joug, et m'invitent à Te servir pour rien. Fais-moi les comprendre, bon Père : accorde-le-moi, qui suis placé sous elles : car pour ceux qui sont placés sous elles, Tu les as établies.
Il y a d'autres eaux au-dessus de ce firmament, je le crois immortelles, et séparées de la corruption terrestre. Qu'elles louent Ton Nom, qu'elles Te louent, le peuple supracéleste, Tes anges, qui n'ont pas besoin de regarder vers ce firmament, ou par la lecture de connaître Ta Parole. Car ils voient toujours Ta face, et là ils lisent sans aucune syllabe dans le temps, ce que veut Ta volonté éternelle ; ils lisent, ils choisissent, ils aiment. Ils lisent toujours ; et ce qu'ils lisent ne passe jamais ; car en choisissant, et en aimant, ils lisent l'immuabilité même de Ton conseil. Leur livre n'est jamais fermé, ni leur parchemin plié ; puisque Tu es Toi-même cela pour eux, et que Tu es éternellement ; parce que Tu les as ordonnés au-dessus de ce firmament, que Tu as fermement établi sur l'infirmité du peuple inférieur, où ils pourraient regarder vers le haut et apprendre Ta miséricorde, annonçant dans le temps Toi qui fis les temps. Car Ta miséricorde, ô Seigneur, est dans les cieux, et Ta vérité atteint jusqu'aux nues. Les nuages passent, mais le ciel demeure. Les prédicateurs de Ta parole passent de cette vie dans une autre ; mais Ton Écriture est répandue sur le peuple, jusqu'à la fin du monde. Pourtant le ciel et la terre passeront, mais Tes paroles ne passeront point. Parce que le parchemin sera roulé ensemble : et l'herbe sur laquelle il était étendu passera avec sa beauté ; mais Ta Parole demeure à jamais, qui maintenant nous apparaît sous l'image sombre des nuages, et à travers la glace des cieux, non telle qu'elle est : parce que nous aussi, bien que les bien-aimés de Ton Fils, il n'est pas encore apparu ce que nous serons. Il regarde à travers le treillis de notre chair, et Il nous a parlé tendrement, et nous a embrasés, et nous avons couru après Ses parfums. Mais quand Il apparaîtra, alors nous serons semblables à Lui, car nous Le verrons tel qu'Il est. Tel qu'Il est, Seigneur, sera notre vue.
Car tout à fait, tel que Tu es, Toi seul le sais ; Qui es immuablement, et connais immuablement, et veux immuablement. Et Ton Essence Connaît, et Veut immuablement ; et Ta Connaissance Est, et Veut immuablement ; et Ta Volonté Est, et Connaît immuablement. Et il ne semble pas juste à Tes yeux que, comme la Lumière Immuable Se connaît elle-même, elle doive être connue par la chose éclairée, et changeante. C'est pourquoi mon âme est comme une terre sans eau, parce que comme elle ne peut d'elle-même s'éclairer elle-même, elle ne peut d'elle-même se satisfaire elle-même. Car ainsi la fontaine de vie est auprès de Toi, comme dans Ta lumière nous verrons la lumière.
Qui a rassemblé les amertumes en une seule société ? Car elles ont toutes une seule fin, une félicité temporelle et terrestre, pour l'obtention de laquelle elles font toutes choses, bien qu'elles oscillent de haut en bas avec une variété innombrable de soucis. Qui, Seigneur, sinon Toi, a dit : Que les eaux soient rassemblées en un seul lieu, et que la terre sèche apparaisse, qui a soif de Toi ? Car la mer est aussi à Toi, et Tu l'as faite, et Tes mains ont préparé la terre sèche. Et ce n'est pas l'amertume des volontés des hommes, mais le rassemblement des eaux, qui est appelé mer ; car Tu retiens les mauvais désirs des âmes des hommes, et leur fixes leurs bornes, jusqu'où il leur est permis de passer, afin que leurs vagues puissent se briser les unes contre les autres : et ainsi Tu en fais une mer, par l'ordre de Ta domination sur toutes choses.
Mais les âmes qui ont soif de Toi, et qui se présentent devant Toi (étant séparées par d’autres limites de la société de la mer), Tu les abreuves à une douce source, afin que la terre puisse produire son fruit, et que Toi, Seigneur Dieu, l’ordonnant ainsi, notre âme puisse faire germer des œuvres de miséricorde selon leur espèce, aimant notre prochain par le soulagement de ses nécessités corporelles, ayant en soi sa semence selon sa ressemblance, lorsque, par le sentiment de notre infirmité, nous compatissons jusqu’à secourir le nécessiteux ; l’aidant comme nous voudrions être aidés si nous étions dans une semblable nécessité ; non seulement dans les choses faciles, comme en l’herbe qui donne de la semence, mais aussi dans la protection de notre assistance, de toutes nos forces, comme l’arbre qui donne du fruit : c’est-à-dire, en faisant le bien en sauvant celui qui subit l’injustice de la main du puissant, et en lui donnant l’abri de la protection, par la force puissante d’un juste jugement.
Ainsi, Seigneur, ainsi, je T’en prie, fais jaillir, comme Tu le fais, comme Tu donnes la gaieté et la capacité, fais jaillir la vérité de la terre, et que la justice regarde du haut du ciel, et qu’il y ait des lumières dans le firmament. Rompons notre pain à celui qui a faim, et amenons les pauvres sans abri dans notre maison. Vêtons ceux qui sont nus, et ne méprisons pas ceux de notre propre chair. Ces fruits ayant germé de la terre, vois qu’ils sont bons : et que notre lumière temporaire jaillisse ; et nous-mêmes, parvenant de cette fécondité inférieure de l’action au délice de la contemplation, obtenant la Parole de Vie d’en haut, apparaissons comme des lumières dans le monde, attachés au firmament de Ton Écriture. Car là Tu nous instruis à diviser entre les choses intellectuelles et les choses sensibles, comme entre le jour et la nuit ; ou entre les âmes données soit aux choses intellectuelles, soit aux choses sensibles, de sorte que maintenant non seulement Toi, dans le secret de Ton jugement, comme avant que le firmament fût fait, Tu divises entre la lumière et les ténèbres, mais que Tes enfants spirituels aussi, placés et rangés dans ce même firmament (maintenant que Ta grâce est ouverte à travers le monde), puissent donner de la lumière sur la terre, et diviser entre le jour et la nuit, et servir de signes pour les temps, que les choses anciennes sont passées, et voici, toutes choses sont devenues nouvelles ; et que notre salut est plus proche que lorsque nous avons cru : et que la nuit est fort avancée, et que le jour approche : et que Tu couronneras Ton année de bénédiction, envoyant les ouvriers de Ta bonté dans Ta moisson, dans les semailles de laquelle d’autres ont travaillé, envoyant aussi dans un autre champ, dont la moisson sera à la fin. Ainsi Tu exauces les prières de celui qui demande, et Tu bénis les années du juste ; mais Tu es le même, et dans Tes années qui ne faiblissent point, Tu prépares un grenier pour nos années qui passent. Car Tu accordes, par un conseil éternel, des bénédictions célestes sur la terre en leurs saisons propres. Car à l’un est donnée par l’Esprit la parole de sagesse, comme une moindre lumière : à un autre la foi ; à un autre le don avec la lumière d’une vérité perspicace, comme pour le gouvernement du jour. À un autre la parole de connaissance par le même Esprit, comme une moindre lumière : à un autre la foi ; à un autre le don de guérison ; à un autre l’opération de miracles ; à un autre la prophétie ; à un autre le discernement des esprits ; à un autre la diversité des langues. Et toutes ces choses comme des étoiles. Car toutes ces choses sont opérées par un seul et même esprit, distribuant à chacun le sien comme Il veut ; et faisant apparaître les étoiles manifestement, pour l’utilité commune. Mais la parole de connaissance, dans laquelle sont contenus tous les Sacrements, qui varient selon leurs saisons comme la lune, et ces autres notices de dons, qui sont énumérés en ordre, comme des étoiles, en tant qu’ils manquent de cette clarté de sagesse qui réjouit le jour susmentionné, ne sont que pour le gouvernement de la nuit. Car ils sont nécessaires à ceux à qui Ton serviteur le plus prudent ne pouvait parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels ; celui-là même qui parle de sagesse parmi les parfaits. Mais l’homme naturel, comme un nouveau-né dans le Christ et nourri de lait, jusqu’à ce qu’il soit fortifié pour une nourriture solide et que son œil soit capable de contempler le Soleil, qu’il ne demeure pas dans une nuit privée de toute lumière, mais qu’il se contente de la lumière de la lune et des étoiles. Ainsi Tu nous parles, notre Dieu très sage, dans Ton Livre, Ton firmament ; afin que nous puissions discerner toutes choses, dans une admirable contemplation ; bien que ce soit encore dans des signes, dans des temps, dans des jours et dans des années.
Mais d’abord, lavez-vous, soyez purs ; ôtez le mal de vos âmes, et de devant mes yeux, afin que la terre sèche puisse apparaître. Apprenez à faire le bien, rendez justice à l’orphelin, défendez la veuve, afin que la terre puisse produire l’herbe verte pour nourriture, et l’arbre portant du fruit ; et venez, raisonnons ensemble, dit le Seigneur, afin qu’il y ait des lumières dans le firmament des cieux, et qu’elles brillent sur la terre. Cet homme riche demanda au bon Maître ce qu’il devait faire pour obtenir la vie éternelle. Que le bon Maître le lui dise (lui qu’il ne pensait être qu’homme ; mais Il est bon parce qu’Il est Dieu), qu’Il lui dise que, s’il veut entrer dans la vie, il doit garder les commandements : qu’il ôte de lui l’amertume de la malice et de la méchanceté ; ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas dérober, ne pas porter de faux témoignage ; afin que la terre sèche puisse apparaître, et produire l’honneur du père et de la mère, et l’amour de notre prochain. Tout cela (dit-il) je l’ai gardé. D’où viennent donc tant d’épines, si la terre est fertile ? Va, arrache les fourrés envahissants de la cupidité ; vends ce que tu as, et sois rempli de fruit en donnant aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; et suis le Seigneur si tu veux être parfait, associé à ceux parmi lesquels Il parle de sagesse, Lui qui sait ce qu’il faut distribuer au jour et à la nuit, afin que tu le saches aussi, et que pour toi il y ait des lumières dans le firmament des cieux ; ce qui ne sera pas, à moins que ton cœur ne soit là : et cela non plus ne sera, à moins que là ne soit ton trésor ; comme tu l’as entendu du bon Maître. Mais cette terre stérile fut attristée ; et les épines étouffèrent la parole.
Mais vous, génération choisie, vous choses faibles du monde, qui avez tout quitté pour suivre le Seigneur ; allez après Lui, et confondez les puissants ; allez après Lui, vous pieds magnifiques, et brillez dans le firmament, afin que les cieux puissent proclamer Sa gloire, en divisant entre la lumière des parfaits, bien que non comme les anges, et les ténèbres des petits, bien que non méprisés. Brillez sur la terre ; et que le jour, éclairé par le soleil, profère au jour la parole de sagesse ; et que la nuit, brillant de la lune, montre à la nuit la parole de connaissance. La lune et les étoiles brillent pour la nuit ; pourtant la nuit ne les obscurcit pas, puisqu’elles l’éclairent dans sa mesure. Car voici Dieu disant, pour ainsi dire, Qu’il y ait des lumières dans le firmament des cieux ; soudain vint un son du ciel, comme le souffle d’un vent impétueux, et des langues fendues comme de feu apparurent, et se posèrent sur chacun d’eux. Et il fut fait des lumières dans le firmament des cieux, ayant la parole de vie. Courez partout, vous saints feux, vous feux magnifiques ; car vous êtes la lumière du monde, et vous n’êtes pas mis sous le boisseau ; Celui auquel vous êtes attachés est exalté, et vous a exaltés. Courez partout, et faites-vous connaître à toutes les nations.
Que la mer aussi conçoive et produise vos œuvres ; et que les eaux produisent les êtres mouvants qui ont la vie. Car vous, séparant le précieux du vil, vous êtes faits la bouche de Dieu, par laquelle Il dit : Que les eaux produisent, non pas l’être vivant que la terre produit, mais l’être mouvant ayant la vie, et les oiseaux qui volent au-dessus de la terre. Car Tes Sacrements, ô Dieu, par le ministère de Tes saints, se sont mus au milieu des vagues des tentations du monde, pour sanctifier les Gentils en Ton Nom, dans Ton Baptême. Et au milieu de ces choses, beaucoup de grandes merveilles furent accomplies, comme de grandes baleines : et les voix de Tes messagers volant au-dessus de la terre, dans le firmament ouvert de Ton Livre ; étant établis sur eux comme l’autorité sous laquelle ils devaient voler, partout où ils allaient. Car il n’y a ni langage ni discours dont leur voix ne soit entendue : car leur son s’est répandu par toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde, parce que Toi, Seigneur, Tu les as multipliés par Ta bénédiction.
Ai-je dit quelque chose de faux, ou est-ce que je mélange et confonds, sans distinguer entre la connaissance lucide de ces choses dans le firmament des cieux, et les œuvres matérielles dans la mer onduleuse, et sous le firmament des cieux ? Car, parmi ces choses dont la connaissance est substantielle et définie, sans aucune augmentation par la génération, comme des lumières de sagesse et de connaissance, même de celles-ci, les opérations matérielles sont nombreuses et diverses ; et une chose grandissant à partir d’une autre, elles sont multipliées par Ta bénédiction, ô Dieu, qui as rafraîchi la lassitude des sens mortels ; afin qu’ainsi une chose dans l’entendement de notre esprit puisse, par les mouvements du corps, être de bien des manières exposée et exprimée. Ces Sacrements, les eaux les ont produits ; mais dans Ta parole. Les nécessités des peuples étrangers à l’éternité de Ta vérité les ont produits, mais dans Ton Évangile ; parce que les eaux elles-mêmes les ont rejetés, dont l’amertume maladive fut la cause pour laquelle ils furent envoyés dans Ta Parole.
Maintenant, toutes choses sont belles que Tu as faites ; mais voici, Toi-même es indiciblement plus beau, qui as tout fait ; de qui, si Adam n’était pas tombé, l’amertume de la mer n’aurait jamais coulé de lui, c’est-à-dire, le genre humain si profondément curieux, et tempestueusement gonflé, et sans cesse roulant en bas et en haut ; et alors il n’y aurait eu nul besoin de Tes dispensateurs pour travailler dans beaucoup d’eaux, d’une manière corporelle et sensible, des actions et des paroles mystérieuses. Car tels me semblent être ces êtres mouvants et volants, par lesquels les gens, étant initiés et consacrés par des Sacrements corporels, ne profiteraient pas davantage, à moins que leur âme n’eût une vie spirituelle, et à moins qu’après la parole d’admission, elle ne regardât vers la perfection.
Et par là, dans Ta Parole, non pas la profondeur de la mer, mais la terre séparée de l’amertume des eaux, produit, non pas l’être mouvant qui a la vie, mais l’âme vivante. Car maintenant elle n’a plus besoin de baptême, comme les païens, et comme elle-même en avait besoin lorsqu’elle était couverte par les eaux (car il n’y a pas d’autre entrée dans le royaume des cieux, puisque Tu as établi que ce devait être l’entrée) : et elle ne recherche pas non plus la merveille des miracles pour susciter la croyance ; car elle n’est pas telle que, à moins de voir des signes et des prodiges, elle ne croira pas, maintenant que la terre fidèle est séparée des eaux qui étaient amères par l’infidélité ; et les langues sont pour un signe, non pas pour ceux qui croient, mais pour ceux qui ne croient pas. La terre que Tu as fondée sur les eaux n’a donc pas non plus besoin de cette espèce volante, que les eaux ont produite à Ta parole. Envoie Ta parole dans celle-ci par Tes messagers : car nous parlons de leur travail, pourtant c’est Toi qui travailles en eux afin qu’ils puissent produire une âme vivante en elle. La terre la produit, parce que la terre est la cause pour laquelle ils travaillent cela dans l’âme ; comme la mer était la cause pour laquelle ils travaillaient sur les êtres mouvants qui ont la vie, et les oiseaux qui volent sous le firmament des cieux, dont la terre n’a nul besoin ; bien qu’elle se nourrisse de ce poisson qui fut tiré de l’abîme, sur cette table que Tu as préparée en la présence de ceux qui croient. Car c’est pour cela qu’Il fut tiré de l’abîme, afin qu’Il pût nourrir la terre sèche ; et l’oiseau, bien que né dans la mer, est cependant multiplié sur la terre. Car des premières prédications des Évangélistes, l’infidélité de l’homme fut la cause ; pourtant les fidèles sont aussi exhortés et bénis par elles de bien des manières, de jour en jour. Mais l’âme vivante prend son commencement de la terre : car il ne profite qu’à ceux qui sont déjà parmi les Fidèles, de se contenir de l’amour de ce monde, afin que leur âme puisse vivre pour Toi, elle qui était morte pendant qu’elle vivait dans les plaisirs ; dans des plaisirs mortels, Seigneur, car Toi, Seigneur, Tu es le délice vivifiant du cœur pur.
Maintenant donc, que Tes ministres travaillent sur la terre — non pas comme sur les eaux de l’infidélité, par la prédication et le parler par miracles, et des Sacrements, et des paroles mystiques ; où l’ignorance, mère de l’admiration, pourrait être attentive à eux, par respect envers ces signes secrets. Car telle est l’entrée dans la Foi pour les fils d’Adam oublieux de Toi, tandis qu’ils se cachent de Ta face, et deviennent un abîme ténébreux. Mais — que Tes ministres travaillent maintenant comme sur la terre sèche, séparée des tourbillons du grand abîme : et qu’ils soient un modèle pour les Fidèles, en vivant devant eux, et en les stimulant à l’imitation. Car c’est ainsi que les hommes entendent, de manière à ne pas seulement entendre, mais à faire aussi. Cherchez le Seigneur, et votre âme vivra, afin que la terre puisse produire l’âme vivante. Ne vous conformez pas au monde. Contenez-vous de lui : l’âme vit en évitant ce par quoi elle meurt en s’y attachant. Contenez-vous de la sauvagerie effrénée de l’orgueil, de la volupté paresseuse du luxe, et du faux nom de la connaissance : afin que les bêtes sauvages puissent être apprivoisées, le bétail rompu au joug, les serpents, inoffensifs. Car ce sont là les mouvements de notre esprit sous une allégorie ; c’est-à-dire, la hauteur de l’orgueil, le délice de la luxure, et le poison de la curiosité, sont les mouvements d’une âme morte ; car l’âme ne meurt pas de façon à perdre tout mouvement ; parce qu’elle meurt en abandonnant la fontaine de vie, et est ainsi saisie par ce monde transitoire, et est conformée à lui.
Mais Ta parole, ô Dieu, est la fontaine de vie éternelle ; et elle ne passe point : c’est pourquoi ce départ de l’âme est retenu par Ta parole, quand il nous est dit : Ne vous conformez pas à ce monde ; afin que la terre puisse dans la fontaine de vie produire une âme vivante ; c’est-à-dire, une âme rendue continente dans Ta Parole, par Tes Évangélistes, en suivant les suiveurs de Ton Christ. Car ceci est selon son espèce ; parce qu’un homme a coutume d’imiter son ami. Soyez (dit-il) comme je suis, car je suis aussi comme vous êtes. Ainsi, dans cette âme vivante, il y aura de bonnes bêtes, dans la douceur de l’action (car Tu as commandé : Poursuis tes affaires avec douceur, ainsi tu seras aimé de tous les hommes) ; et de bon bétail, qui, s’il mange, ne sera pas en surabondance, et s’il ne mange pas, ne manquera de rien ; et de bons serpents, non dangereux pour faire du mal, mais sages pour prendre garde ; et ne faisant des recherches dans cette nature temporelle que ce qui peut suffire pour que l’éternité soit clairement vue, étant comprise par les choses qui sont faites. Car ces créatures obéissent à la raison, lorsque, étant retenues de prévaloir mortellement sur nous, elles vivent, et sont bonnes.
Car voici, ô Seigneur, notre Dieu, notre Créateur, lorsque nos affections ont été retenues de l’amour du monde, par lequel nous mourions par une vie mauvaise ; et ont commencé à être une âme vivante, par une vie bonne ; et que Ta parole que Tu as dite par Ton apôtre est accomplie en nous : Ne vous conformez pas à ce monde ; il s’ensuit aussi ce que Tu as ajouté sur-le-champ, disant : Mais soyez transformés par le renouvellement de votre esprit ; non plus selon votre espèce, comme en suivant votre prochain qui est allé devant vous, ni comme vivant selon l’exemple de quelque homme meilleur (car Tu n’as pas dit : « Que l’homme soit fait selon son espèce », mais : Faisons l’homme à notre image et ressemblance), afin que nous puissions éprouver quelle est Ta volonté. Car à cette fin, ce dispensateur du Tien (qui engendra des enfants par l’Évangile) a dit, afin de ne pas toujours les avoir comme des bébés qu’il doit nourrir de lait et chérir comme une nourrice : Soyez transformés (dit-il) par le renouvellement de votre esprit, afin que vous éprouviez quelle est cette volonté de Dieu, bonne, agréable et parfaite. C’est pourquoi Tu ne dis pas : « Que l’homme soit fait », mais : Faisons l’homme. Et Tu n’as pas dit : « selon son espèce » ; mais : à notre image et ressemblance. Car l’homme étant renouvelé dans son esprit, et contemplant et comprenant Ta vérité, n’a pas besoin de l’homme comme directeur, de manière à suivre selon son espèce ; mais par Ta direction, il éprouve quelle est cette volonté Tienne, bonne, agréable et parfaite : oui, Tu lui enseignes, devenu capable, à discerner la Trinité de l’Unité, et l’Unité de la Trinité. C’est pourquoi, à ce qui a été dit au pluriel : Faisons l’homme, est ajouté au singulier : Et Dieu fit l’homme : et à ce qui a été dit au pluriel : Selon notre ressemblance, est ajouté au singulier : Selon l’image de Dieu. Ainsi l’homme est renouvelé dans la connaissance de Dieu, à l’image de Celui qui l’a créé : et étant rendu spirituel, il juge toutes choses (toutes choses qui doivent être jugées), bien qu’il ne soit lui-même jugé par personne.
Mais le fait qu’il juge toutes choses, cela répond au fait qu’il a la domination sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tout le bétail et les bêtes sauvages, et sur toute la terre, et sur tout reptile qui rampe sur la terre. Car il fait cela par l’entendement de son esprit, par lequel il perçoit les choses de l’Esprit de Dieu ; alors qu’autrement, l’homme placé en honneur n’a point d’entendement, et est comparé aux bêtes brutes, et devient semblable à elles. Dans Ton Église donc, ô notre Dieu, selon Ta grâce que Tu lui as accordée (car nous sommes Ton ouvrage créé pour de bonnes œuvres), non seulement ceux qui sont spirituellement établis, mais ils aussi qui sont spirituellement soumis à ceux qui sont établis sur eux — car c’est ainsi que Tu as fait l’homme mâle et femelle, dans Ta grâce spirituelle, où, selon le sexe du corps, il n’y a ni mâle ni femelle, parce qu’il n’y a ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre. — Les personnes spirituelles (qu’elles soient celles qui sont établies, ou celles qui obéissent) jugent spirituellement ; non pas de cette connaissance spirituelle qui brille dans le firmament (car elles ne doivent pas juger d’une autorité si suprême), et elles ne peuvent juger de Ton Livre lui-même, même si quelque chose là n’y brille pas clairement ; car nous soumettons notre entendement à lui, et nous tenons pour certain que même ce qui est fermé à notre vue est pourtant droitement et véritablement dit. Car ainsi l’homme, bien que maintenant spirituel et renouvelé dans la connaissance de Dieu à l’image de Celui qui l’a créé, doit être un exécuteur de la loi, non un juge. Il ne juge pas non plus de cette distinction des hommes spirituels et charnels, qui sont connus de Tes yeux, ô notre Dieu, et qui ne se sont pas encore manifestés à nous par leurs œuvres, afin que par leurs fruits nous puissions les connaître : mais Toi, Seigneur, Tu les connais même maintenant, et Tu les as divisés et appelés dans le secret, avant même que le firmament fût fait. Il ne juge pas non plus, bien qu’il soit spirituel, le peuple inquiet de ce monde ; car qu’a-t-il à faire de juger ceux qui sont au-dehors, ne sachant pas lequel d’entre eux viendra par la suite dans la douceur de Ta grâce ; et lequel persistera dans l’amertume perpétuelle de l’impiété ?
L’homme, donc, que Tu as fait à Ton image, n’a pas reçu domination sur les lumières du ciel, ni sur ce ciel caché lui-même, ni sur le jour et la nuit, que Tu as appelés avant la fondation du ciel, ni sur le rassemblement des eaux, qui est la mer ; mais il a reçu domination sur les poissons de la mer, et sur les oiseaux du ciel, et sur tout le bétail, et sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Car il juge et approuve ce qu’il trouve juste, et il rejette ce qu’il trouve mauvais, que ce soit dans la célébration de ces sacrements par lesquels de tels hommes sont initiés, ainsi que Ta miséricorde les recherche dans les grandes eaux : ou en cela, dans quoi ce Poisson est exposé, qui, tiré de l’abîme, est la nourriture de la terre dévote : ou dans les expressions et les signes des mots, soumis à l’autorité de Ton Livre, — tels signes qui procèdent de la bouche, et retentissent, volant pour ainsi dire sous le firmament, en interprétant, en exposant, en discourant, en disputant, en consacrant, ou en priant vers Toi, afin que le peuple puisse répondre, Amen. La prononciation vocale de tous ces mots est causée par l’abîme de ce monde, et l’aveuglement de la chair, qui ne peut voir les pensées ; de sorte qu’il est nécessaire de parler à haute voix aux oreilles ; si bien que, bien que les oiseaux du ciel se multiplient sur la terre, ils tirent néanmoins leur origine des eaux. L’homme spirituel juge aussi en approuvant ce qui est juste, et en rejetant ce qu’il trouve mauvais, dans les œuvres et la vie des fidèles ; leurs aumônes, comme si la terre produisait du fruit, et de l’âme vivante, vivant par la maîtrise des affections, dans la chasteté, dans le jeûne, dans les saintes méditations ; et de ces choses, qui sont perçues par les sens du corps. Sur tout cela, il est désormais dit qu’il juge, là où il a aussi pouvoir de correction.
Mais qu’est-ce là, et quelle sorte de mystère ? Voici, Tu bénis l’humanité, ô Seigneur, afin qu’ils croissent et multiplient, et remplissent la terre ; ne nous donnes-Tu pas par là un indice pour comprendre quelque chose ? Pourquoi n’as-Tu pas béni de même la lumière, que Tu as appelée jour ; ni le firmament du ciel, ni les lumières, ni les étoiles, ni la terre, ni la mer ? Je pourrais dire que Toi, ô Dieu, qui nous as créés à Ton image, je pourrais dire qu’il T’a plu de conférer cette bénédiction particulièrement à l’homme ; si Tu n’avais pas de la même manière béni les poissons et les baleines, afin qu’ils croissent et multiplient, et remplissent les eaux de la mer, et que les oiseaux fussent multipliés sur la terre. Je pourrais dire de même, que cette bénédiction appartenait proprement à de telles créatures, qui sont engendrées de leur propre espèce, si je l’avais trouvée donnée aux arbres fruitiers, aux plantes, et aux bêtes de la terre. Mais à présent, ni aux herbes, ni aux arbres, ni aux bêtes, ni aux serpents, il n’est dit : Croissez et multipliez ; bien que tous ceux-ci, tout comme les poissons, les oiseaux, ou les hommes, croissent par génération et perpétuent leur espèce.
Que dirai-je donc, ô Vérité ma Lumière ? « Que cela fut dit en vain, et sans signification ? » Non, ô Père de piété, loin d’un ministre de Ta parole de dire cela. Et si je ne comprends pas ce que Tu entends par cette phrase, que mes supérieurs, c’est-à-dire ceux qui ont plus de compréhension que moi, en fassent un meilleur usage, selon ce que Toi, mon Dieu, as donné à chaque homme de comprendre. Mais que ma confession soit aussi agréable à Tes yeux, où je confesse devant Toi que je crois, ô Seigneur, que Tu n’as pas parlé ainsi en vain ; et je ne supprimerai pas ce que cette leçon me suggère. Car elle est vraie, et je ne vois pas ce qui devrait m’empêcher de comprendre ainsi les sentences figurées de Ta Bible. Car je sais qu’une chose est signifiée de multiples manières par des expressions corporelles, qui est comprise d’une seule façon par l’esprit ; et qu’est comprise de multiples façons dans l’esprit, ce qui est signifié d’une seule façon par l’expression corporelle. Vois, l’unique amour de Dieu et de notre prochain, par quels multiples sacrements, et d’innombrables langues, et dans chaque langue particulière, en combien d’innombrables modes de parler, il est corporellement exprimé. Ainsi croissent et multiplient les rejetons des eaux. Observe encore, toi qui lis ceci ; vois, ce que l’Écriture délivre, et ce que la voix prononce d’une seule façon, Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ; n’est-ce pas compris de multiples manières, non par quelque tromperie d’erreur, mais par divers genres de sens vrais ? Ainsi croissent et multiplient les rejetons de l’homme.
Si donc nous concevons les natures des choses elles-mêmes, non allégoriquement, mais proprement, alors la phrase croissez et multipliez convient à toutes choses, qui proviennent d’une semence. Mais si nous traitons des mots comme étant parlés figurément (ce que je suppose être plutôt le dessein de l’Écriture, qui ne doit sûrement pas attribuer superfluement cette bénédiction aux rejetons des animaux aquatiques et à l’homme seulement) ; alors nous trouvons que la « multitude » appartient aux créatures spirituelles aussi bien que corporelles, comme dans le ciel et la terre ; et aux justes et aux injustes, comme dans la lumière et les ténèbres ; et aux saints auteurs qui ont été les ministres de la Loi pour nous, comme dans le firmament qui est établi entre les eaux et les eaux ; et à la société des peuples encore dans l’amertume de l’infidélité, comme dans la mer ; et au zèle des saintes âmes, comme dans la terre sèche ; et aux œuvres de miséricorde appartenant à cette vie présente, comme dans les herbes portant semence, et dans les arbres portant fruit ; et aux dons spirituels exposés pour l’édification, comme dans les lumières du ciel ; et aux affections formées à la tempérance, comme dans l’âme vivante. Dans tous ces exemples, nous rencontrons des multitudes, de l’abondance, et de l’accroissement ; mais ce qui doit ainsi croître et multiplier, de telle sorte qu’une chose puisse être exprimée de plusieurs manières, et une expression comprise de plusieurs manières ; nous ne le trouvons que dans les signes corporellement exprimés, et dans les choses mentalement conçues. Par les signes corporellement prononcés, nous comprenons les générations des eaux, nécessairement causées par l’abîme de la chair ; par les choses mentalement conçues, les générations humaines, en raison de la fécondité de la raison. Et c’est à cette fin que nous croyons, Seigneur, que Tu as dit à ces genres : Croissez et multipliez. Car dans cette bénédiction, je conçois que Tu nous aies accordé un pouvoir et une faculté, à la fois d’exprimer de plusieurs manières ce que nous ne comprenons que d’une seule ; et de comprendre de plusieurs manières, ce que nous lisons être obscurément délivré sous une seule forme. Ainsi sont remplies les eaux de la mer, qui ne sont mues que par diverses significations : ainsi, par l’accroissement humain, la terre est aussi remplie, dont la sécheresse apparaît dans son désir, et la raison règne sur elle.
Je voudrais aussi dire, ô Seigneur mon Dieu, ce que l’Écriture suivante me rappelle ; oui, je le dirai, et je ne craindrai pas. Car je dirai la vérité, Toi-même m’inspirant ce que Tu as voulu que je délivre de ces mots. Mais par aucune autre inspiration que la Tienne, je crois parler vrai, puisque Tu es la Vérité, et tout homme un menteur. Celui donc qui profère un mensonge, parle de son propre fonds ; afin donc que je puisse dire la vérité, je parlerai du Tien. Voici, Tu nous as donné pour nourriture toute herbe portant semence qui est sur toute la terre ; et tout arbre, en qui est le fruit d’un arbre produisant semence. Et non à nous seuls, mais aussi à tous les oiseaux du ciel, et aux bêtes de la terre, et à tous les reptiles ; mais aux poissons et aux grandes baleines, Tu ne les leur as pas donnés. Or, nous avons dit que par ces fruits de la terre étaient signifiées, et figurées dans une allégorie, les œuvres de miséricorde qui sont pourvues pour les nécessités de cette vie à partir de la terre féconde. Une telle terre était le dévot Onésiphore, à la maison duquel Tu as donné miséricorde, parce qu’il a souvent rafraîchi Ton Paul, et n’a pas eu honte de ses chaînes. Ainsi firent aussi les frères, et un tel fruit portèrent-ils, ceux qui, depuis la Macédoine, suppléèrent à ce qui lui manquait. Mais combien il s’affligea pour certains arbres, qui ne lui offrirent pas le fruit qui lui était dû, là où il dit : À ma première réponse, personne ne s’est tenu avec moi, mais tous m’ont abandonné. Je prie Dieu que cela ne leur soit pas imputé. Car ces fruits sont dus à ceux qui nous ministrent la doctrine spirituelle à partir de leur compréhension des mystères divins ; et ils leur sont dus, en tant qu’hommes ; oui, et ils leur sont dus aussi, en tant qu’âme vivante, qui se donne elle-même en exemple, dans toute continence ; et ils leur sont dus aussi, en tant que créatures volantes, pour leurs bénédictions qui sont multipliées sur la terre, parce que leur son est allé par toute la terre.
Mais ils sont nourris par ces fruits, ceux qui s’en délectent ; et ils ne s’en délectent pas, ceux dont le Dieu est leur ventre. Car ni chez ceux qui les donnent, les choses données ne sont le fruit, mais avec quel esprit ils les donnent. Celui donc qui a servi Dieu, et non son propre ventre, je vois clairement pourquoi il s’est réjoui ; je le vois, et je me réjouis avec lui. Car il avait reçu des Philippiens ce qu’ils lui avaient envoyé par Épaphrodite : et pourtant je perçois pourquoi il s’est réjoui. Car il s’est nourri de ce dont il s’est réjoui ; car, parlant en vérité, « je me suis réjoui grandement dans le Seigneur, disait-il, de ce qu’enfin votre soin pour moi a refleuri, en quoi vous étiez aussi soucieux, mais cela vous était devenu fastidieux. » Ces Philippiens s’étaient donc desséchés, par une longue lassitude, et flétris pour ainsi dire quant à porter ce fruit d’une bonne œuvre ; et il se réjouit pour eux, qu’ils aient refleuri, non pour lui-même, qu’ils aient suppléé à ses besoins. C’est pourquoi il ajoute : « Non que je parle en considération du besoin, car j’ai appris à être content en quelque état que je sois. Je sais être abaissé, et je sais être dans l’abondance ; partout et en toutes choses, j’ai appris à être rassasié et à avoir faim ; à être dans l’abondance et à souffrir le besoin. Je puis tout par Celui qui me fortifie. »
De quoi donc te réjouis-tu, ô grand Paul ? De quoi te réjouis-tu ? De quoi te nourris-tu, ô homme, renouvelé dans la connaissance de Dieu, à l’image de Celui qui t’a créé, toi, âme vivante, de tant de continence, toi, langue semblable aux oiseaux volants, parlant des mystères ? (Car c’est à de telles créatures que cette nourriture est due) ; qu’est-ce qui te nourrit ? La joie. Écoutons ce qui suit : « Néanmoins, vous avez bien fait, en communiquant à mon affliction. » C’est de cela qu’il se réjouit, c’est de cela qu’il se nourrit ; parce qu’ils avaient bien fait, non parce que son épreuve était allégée, lui qui dit vers Toi : « Tu m’as élargi quand j’étais dans la détresse » ; car il savait être dans l’abondance, et souffrir le manque, en Toi qui le fortifies. « Car vous aussi, Philippiens, savez, dit-il, qu’au commencement de l’Évangile, quand je suis parti de Macédoine, aucune Église ne communiqua avec moi pour ce qui concerne le donner et le recevoir, sinon vous seuls. Car déjà à Thessalonique, vous avez envoyé une fois et deux fois à mon besoin. » À ces bonnes œuvres, il se réjouit maintenant qu’elles soient revenues ; et il est joyeux qu’elles aient refleuri, comme quand un champ fertile reprend sa verdure.
Était-ce pour ses propres nécessités, parce qu’il a dit : « Vous avez envoyé à mon besoin » ? Se réjouit-il de cela ? Vraiment pas de cela. Mais comment le savons-nous ? Parce qu’il dit lui-même immédiatement : « Non que je désire un don, mais je désire du fruit. » J’ai appris de Toi, mon Dieu, à distinguer entre un don, et un fruit. Un don, est la chose même que donne celui qui nous apporte ces nécessités ; comme l’argent, la nourriture, la boisson, le vêtement, le gîte, l’aide : mais le fruit, est la bonne et juste volonté du donneur. Car le bon Maître n’a pas seulement dit : « Celui qui reçoit un prophète », mais a ajouté : « au nom d’un prophète » : et Il n’a pas seulement dit : « Celui qui reçoit un homme juste », mais a ajouté : « au nom d’un homme juste ». Ainsi, en vérité, l’un recevra la récompense d’un prophète, l’autre, la récompense d’un homme juste : et Il ne dit pas seulement : « Celui qui donnera à boire une coupe d’eau froide à l’un de mes petits », mais a ajouté : « au nom d’un disciple » : et conclut ainsi : « En vérité je vous le dis, il ne perdra point sa récompense. » Le don est de recevoir un prophète, de recevoir un homme juste, de donner une coupe d’eau froide à un disciple : mais le fruit est de faire cela au nom d’un prophète, au nom d’un homme juste, au nom d’un disciple. C’est de fruit qu’Élie fut nourri par la veuve qui savait qu’elle nourrissait un homme de Dieu, et c’est pourquoi elle le nourrit : mais par le corbeau, il fut nourri d’un don. Et l’homme intérieur d’Élie ne fut pas nourri ainsi, mais l’extérieur seulement ; lequel aurait pu aussi, faute de cette nourriture, périr.
Je dirai donc ce qui est vrai à Tes yeux, ô Seigneur, que lorsque les hommes charnels et les infidèles (pour gagner et initier qui, les sacrements initiatiques et les puissantes opérations de miracles sont nécessaires, ce que nous supposons être signifié par le nom de poissons et de baleines) entreprennent le rafraîchissement corporel, ou secourent autrement Ton serviteur avec quelque chose d’utile pour cette vie présente ; alors qu’ils ignorent pourquoi cela doit être fait, et à quelle fin ; ni ils ne nourrissent ceux-ci, ni ceux-ci ne sont nourris par eux ; parce que ni les uns ne le font par une intention sainte et droite ; ni les autres ne se réjouissent de leurs dons, dont ils ne voient pas encore le fruit. Car c’est de cela que l’esprit est nourri, de ce dont il se réjouit. Et c’est pourquoi les poissons et les baleines ne se nourrissent pas de telles viandes, que la terre ne produit pas avant qu’elle n’ait été séparée et divisée de l’amertume des flots de la mer.
Et Toi, ô Dieu, Tu vis tout ce que Tu avais fait, et voici, c’était très bon. Oui, nous voyons aussi la même chose, et voici, toutes choses sont très bonnes. Des divers genres de Tes œuvres, quand Tu avais dit « qu’ils soient », et ils furent, Tu vis chacun d’eux qu’il était bon. Sept fois j’ai compté qu’il est écrit que Tu vis que ce que Tu faisais était bon : et c’est la huitième, que Tu vis tout ce que Tu avais fait, et, voici, ce n’était pas seulement bon, mais aussi très bon, étant maintenant le tout ensemble. Car séparément, ils n’étaient que bons ; mais ensemble, à la fois bons, et très bons. Tous les corps beaux expriment la même chose ; en raison du fait qu’un corps composé de membres tous beaux, est bien plus beau que ces mêmes membres pris isolément, par le mélange ordonné desquels le tout est perfectionné ; bien que les membres soient aussi beaux séparément.
Et je cherchai attentivement pour découvrir, si c’était sept ou huit fois que Tu vis que Tes œuvres étaient bonnes, lorsqu’elles Te plurent ; mais dans Ta vision, je ne trouvai aucun temps, par lequel je pusse comprendre que Tu vis si souvent, ce que Tu faisais. Et je dis : « Seigneur, Ton Écriture n’est-elle pas vraie, puisque Tu es vrai, et étant la Vérité, Tu l’as établie ? Pourquoi donc me dis-Tu : "que dans Ta vision il n’y a pas de temps" ; alors que cette Ton Écriture me dit que ce que Tu faisais chaque jour, Tu voyais que c’était bon : et quand je les comptai, je trouvai combien de fois. » À cela Tu me réponds, car Tu es mon Dieu, et avec une voix forte Tu dis à Ton serviteur dans son oreille intérieure, brisant ma surdité et criant : « Ô homme, ce que Mon Écriture dit, Je le dis : et pourtant elle parle dans le temps ; mais le temps n’a aucune relation avec Ma Parole ; parce que Ma Parole existe en une égale éternité avec Moi-même. Ainsi, les choses que vous voyez par Mon Esprit, Je les vois ; de même que ce que vous dites par Mon Esprit, Je le dis. Et ainsi, quand vous voyez ces choses dans le temps, Je ne les vois pas dans le temps ; comme quand vous parlez dans le temps, Je ne les dis pas dans le temps. »
Et j’entendis, ô Seigneur mon Dieu, et bus une goutte de douceur de Ta vérité, et compris, qu’il est certains hommes qui méprisent Tes œuvres ; et disent, que beaucoup d’entre elles Tu les as faites, contraint par la nécessité ; telles que l’ouvrage des cieux, et l’harmonie des étoiles ; et que Tu ne les as pas faites de ce qui était à Toi, mais qu’elles furent créées ailleurs et d’autres sources, pour que Tu les rassembles et les compactes et les combines, quand, de Tes ennemis vaincus, Tu as élevé les murs de l’univers ; afin qu’ils, liés par la structure, ne pussent plus être en mesure de se rebeller contre Toi. Pour d’autres choses, ils disent que Tu ne les as ni faites, ni même compactées, telles que toute chair et toutes les créatures très minuscules, et tout ce qui a sa racine dans la terre ; mais qu’un esprit en inimitié avec Toi, et une autre nature non créée par Toi, et contraire à Toi, a, dans ces étages inférieurs du monde, engendré et formé ces choses. Frénétiques sont ceux qui disent ainsi, parce qu’ils ne voient pas Tes œuvres par Ton Esprit, ni ne Te reconnaissent en elles.
Mais ceux qui, par Ton Esprit, voient ces choses, Tu les vois en eux. C’est pourquoi, quand ils voient que ces choses sont bonnes, Tu vois qu’elles sont bonnes ; et toutes les choses qui pour Ton amour plaisent, Tu plais en elles, et ce qui par Ton Esprit nous plaît, cela Te plaît en nous. Car quel homme connaît les choses d’un homme, sinon l’esprit de l’homme, qui est en lui ? De même, les choses de Dieu, personne ne les connaît, sinon l’Esprit de Dieu. Or nous (dit-il), nous avons reçu, non l’esprit de ce monde, mais l’Esprit qui vient de Dieu, afin que nous connaissions les choses qui nous sont librement données par Dieu. Et je suis averti : « En vérité, les choses de Dieu, personne ne les connaît, sinon l’Esprit de Dieu : comment donc connaissons-nous aussi, ce qui nous est donné par Dieu ? » Il m’est répondu : « Parce que les choses que nous connaissons par Son Esprit, même celles-ci, personne ne les connaît, sinon l’Esprit de Dieu. Car comme il est dit à juste titre à ceux qui devaient parler par l’Esprit de Dieu : "Ce n’est pas vous qui parlez" : ainsi est-il dit à juste titre à ceux qui connaissent par l’Esprit de Dieu : "Ce n’est pas vous qui connaissez." Et non moins est-il dit à juste titre à ceux qui voient par l’Esprit de Dieu : "Ce n’est pas vous qui voyez" ; si bien que tout ce qu’ils voient être bon par l’Esprit de Dieu, ce n’est pas eux, mais Dieu qui voit que c’est bon. » C’est une chose alors pour un homme de penser que ce qui est bon est mauvais, comme le font les susnommés ; une autre, que ce qui est bon, un homme devrait voir que c’est bon (comme Tes créatures plaisent à beaucoup, parce qu’elles sont bonnes, auxquelles pourtant Tu ne plais pas en elles, quand ils préfèrent jouir d’elles plutôt que de Toi) ; et une autre, que lorsqu’un homme voit qu’une chose est bonne, Dieu devrait en lui voir que c’est bon, de telle sorte, à savoir, qu’Il soit aimé en ce qu’Il a fait, Lui qui ne peut être aimé que par le Saint-Esprit qu’Il a donné. Parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit, Qui nous est donné : par Qui nous voyons que tout ce qui est, à quelque degré que ce soit, est bon. Car cela vient de Lui, qui Lui-même n’est pas par degré, mais ce qu’Il Est, Il l’Est.
Grâce à Toi, ô Seigneur. Nous contemplons le ciel et la terre, qu’il s’agisse de la partie corporelle, supérieure et inférieure, ou de la créature spirituelle et corporelle ; et dans l’ornement de ces parties, dont la masse universelle du monde, ou plutôt la création universelle, est composée, nous voyons la lumière créée et séparée des ténèbres. Nous voyons le firmament du ciel, que ce soit ce corps premier du monde, entre les eaux spirituelles supérieures et les eaux corporelles inférieures, ou (puisque cela aussi est appelé ciel) cet espace d’air à travers lequel errent les oiseaux du ciel, entre ces eaux qui sont portées en vapeurs au-dessus d’eux, et qui, lors des nuits claires, se distillent en rosée ; et ces eaux plus lourdes qui coulent le long de la terre. Nous contemplons une face d’eaux rassemblées dans les plaines de la mer ; et la terre ferme à la fois vide, et formée de manière à être visible et harmonisée, oui, et la matière des herbes et des arbres. Nous contemplons les lumières brillant d’en haut, le soleil pour suffire au jour, la lune et les étoiles pour réjouir la nuit ; et que, par toutes ces choses, les temps soient marqués et signifiés. Nous contemplons de toutes parts un élément humide, rempli de poissons, de bêtes et d’oiseaux ; car la grossièreté de l’air, qui soutient le vol des oiseaux, s’épaissit par l’exhalaison des eaux. Nous contemplons la face de la terre parée de créatures terrestres, et l’homme, créé à Ton image et à Ta ressemblance, établi par cette même image et ressemblance (c’est-à-dire le pouvoir de raison et d’entendement) au-dessus de toutes les créatures irrationnelles. Et comme dans son âme il est un pouvoir qui a la domination en dirigeant, et un autre fait sujet, afin d’obéir ; ainsi fut faite pour l’homme, corporellement aussi, une femme, qui dans l’esprit de son entendement raisonnable devrait avoir une parité de nature, mais dans le sexe de son corps, devrait être de même soumise au sexe de son mari, tout comme l’appétit d’agir est enclin à concevoir l’habileté du bien-agir à partir de la raison de l’esprit. Ces choses, nous les contemplons, et elles sont séparément bonnes, et dans l’ensemble très bonnes.
Que Tes œuvres Te louent, afin que nous puissions T’aimer ; et puissions-nous T’aimer, afin que Tes œuvres Te louent, elles qui ont commencement et fin dans le temps, lever et coucher, croissance et déclin, forme et privation. Elles ont donc leur succession de matin et de soir, partie secrètement, partie apparemment ; car elles furent faites du néant, par Toi, non de Toi ; non d’une matière qui ne fût Tienne, ou qui fût auparavant, mais d’une matière concréée (c’est-à-dire, créée en même temps par Toi), car à son état sans forme, Tu donnas forme sans aucun intervalle de temps. Car, voyant que la matière du ciel et de la terre est une chose, et la forme une autre, Tu fis la matière du néant pur, mais la forme du monde à partir de la matière sans forme : pourtant toutes deux ensemble, de sorte que la forme suivît la matière, sans aucun intervalle de retard.
Nous avons aussi examiné ce que Tu as voulu faire entrevoir, soit par la création, soit par la relation des choses dans un tel ordre. Et nous avons vu que les choses sont individuellement bonnes, et ensemble très bonnes, dans Ton Verbe, dans Ton Fils unique, le ciel et la terre, la Tête et le corps de l’Église, dans Ta prédestination avant tous les temps, sans matin ni soir. Mais quand Tu commenças à exécuter dans le temps les choses prédestinées, afin de révéler les choses cachées, et de rectifier nos désordres ; car nos péchés pesaient sur nous, et nous étions tombés dans l’abîme obscur ; et Ton bon Esprit était porté sur nous, pour nous aider en temps opportun ; et Tu justifias les impies, et les séparas des méchants ; et Tu fis le firmament de l’autorité de Ton Livre entre ceux placés au-dessus, qui devaient T’être dociles, et ceux d’en dessous, qui devaient leur être soumis : et Tu rassemblas la société des incroyants en une seule conspiration, afin que le zèle des fidèles pût apparaître, et qu’ils pussent produire des œuvres de miséricorde, distribuant même aux pauvres leurs richesses terrestres, pour obtenir les célestes. Et après cela, Tu allumas certaines lumières dans le firmament, Tes saints, possédant la parole de vie ; et brillant d’une autorité éminente, placés en haut par des dons spirituels ; après cela encore, pour l’initiation des Gentils incroyants, Tu produisis à partir de la matière corporelle les Sacrements, et les miracles visibles, et des formes de mots selon le firmament de Ton Livre, par lesquels les fidèles devaient être bénis et multipliés. Ensuite, Tu formas l’âme vivante des fidèles, par des affections bien ordonnées par la vigueur de la continence : et après cela, l’esprit soumis à Toi seul et n’ayant besoin d’imiter aucune autorité humaine, Tu l’as renouvelé à Ton image et à Ta ressemblance ; et Tu as soumis ses actions rationnelles à l’excellence de l’entendement, comme la femme à l’homme ; et à tous les Offices de Ton Ministère, nécessaires au perfectionnement des fidèles en cette vie, Tu as voulu que, pour leurs usages temporels, des biens, fructueux pour eux-mêmes dans le temps à venir, fussent donnés par ces mêmes fidèles. Toutes ces choses, nous les voyons, et elles sont très bonnes, parce que Tu les vois en nous, Toi qui nous as donné Ton Esprit, par lequel nous pourrions les voir, et en elles T’aimer.
Ô Seigneur Dieu, donne-nous la paix : (car Tu nous as donné toutes choses ;) la paix du repos, la paix du sabbat, qui n’a pas de soir. Car tout ce très bel arrangement de choses très bonnes, ayant achevé leurs courses, doit passer, car en elles il y avait un matin et un soir.
Mais le septième jour n’a pas de soir, ni de coucher ; parce que Tu l’as sanctifié pour une durée éternelle ; afin que ce que Tu fis après Tes œuvres qui étaient très bonnes, te reposant le septième jour, bien que Tu les eusses faites dans un repos ininterrompu, que la voix de Ton Livre nous l’annonce par avance, que nous aussi, après nos œuvres (dès lors très bonnes, parce que Tu nous les as données), nous reposerons en Toi aussi dans le sabbat de la vie éternelle.
Car alors Tu te reposeras en nous, comme maintenant Tu œuvres en nous ; et ainsi, ce sera Ton repos par nous, comme celles-ci sont Tes œuvres par nous. Mais Toi, Seigneur, Tu œuvres toujours, et Tu es toujours au repos. Et Tu ne vois pas dans le temps, et Tu n’es pas mû dans le temps, et Tu ne te reposes pas dans un temps ; et pourtant, Tu fais les choses vues dans le temps, oui, les temps eux-mêmes, et le repos qui résulte du temps.
Nous voyons donc ces choses que Tu as faites, parce qu’elles sont : mais elles sont, parce que Tu les vois. Et nous voyons au-dehors qu’elles sont, et au-dedans qu’elles sont bonnes, mais Tu les voyais là, lorsqu’elles furent faites, là où Tu les voyais devoir être faites. Et nous fûmes à un moment ultérieur mus à bien faire, après que nos cœurs eurent conçu de Ton Esprit ; mais dans le temps précédent, nous étions mus à mal faire, Te délaissant ; mais Toi, l’Unique, le Dieu Bon, Tu ne cessas jamais de faire le bien. Et nous avons aussi quelques bonnes œuvres, de Ton don, mais non éternelles ; après elles, nous avons confiance de nous reposer en Ta grande sanctification. Mais Toi, étant le Bien qui n’a besoin d’aucun bien, Tu es toujours au repos, parce que Ton repos, c’est Toi-même. Et quel homme peut enseigner à l’homme à comprendre cela ? Ou quel Ange à un Ange ? Ou quel Ange à un homme ? Qu’on Te le demande, qu’on le cherche en Toi, qu’on frappe à Ta porte ; ainsi, ainsi sera-t-il reçu, ainsi sera-t-il trouvé, ainsi sera-t-il ouvert. Amen.