"It is no misadventure," Brande said, with a quiet, triumphant smile. "The system is the system of the atoms. We have succeeded in isolating a molecule of a complex substance, and you have just seen its dissolution into its component parts--the atoms. The gray cloud you saw was the energy liberated by the separation of the atoms. That is all."
He said this with a calmness that made my blood run cold. If he were speaking the truth, he had achieved a feat that meant a revolution in science. If he were deceiving me, he was a madman of a most dangerous type. I looked at the instrument again, but the blue light was empty.
"It is, as I said, a mistake," he continued, as if reading my thoughts. "The Universe is a mistake, because it is built of these atoms, and these atoms are the only things that are not mistakes. They are the true, the eternal. All that we are, all that we see, all that we think, is but an accidental grouping of these atoms. And that grouping is, I repeat, a mistake."
I did not answer. The room seemed to whirl around me. I felt as if the very foundations of the earth were crumbling. I turned away from the microscope and found Miss Brande standing beside me. She had been watching my face with an expression of intense interest.
"You are overwhelmed," she said softly. "It is the first touch of the truth. It is a shock, is it not?"
"It is a nightmare," I replied. "It is not science. It is madness."
"Is it?" she asked, her eyes searching mine. "Is it not more mad to believe in the stability of a world that is held together only by a temporary grouping of atoms? Is it not more sane to see things as they are, even if the truth be terrible?"
I looked from her to the instrument, and then to the crowd of people who were laughing and talking as if nothing had happened. They seemed to me like ghosts in a dream, or puppets moved by wires I could not see.
"I think I have seen enough for one night," I said, with an effort to appear calm.
"As you wish," she replied. "But remember, the truth is not to be escaped because you close your eyes to it."
I left the hall, and as I walked home through the London fog, the words "The Universe is a mistake" rang in my ears like a funeral knell. I had sought to join the Society to be near Natalie Brande, but now I felt as if I had stepped into a trap from which there was no escape. The mystery of the Society, the strange power of the Brandes, and the horrible truth they seemed to possess, all combined to fill me with a dread I could not shake off. I was no longer an observer; I was a participant in a drama whose end I could not foresee, and whose meaning I dared not contemplate.
« Vous avez en partie raison », répliqua Brande. « C’est une illustration d’un système planétaire, quoique de petite taille. Mais il n’y a eu aucune méprise. J’ai provoqué le résultat quelque peu dangereux dont vous avez été témoin, le fracas non seulement de la molécule de gaz des marais que vous examiniez — ce que n’importe quel chimiste éduqué pourrait faire aussi aisément que moi — mais le fracas de ses atomes constituants. C’est une victoire scientifique qui fait paraître dérisoires les travaux de Helmholtz, d’Avogadro ou de Mendeleïev. L’immortel Dalton lui-même » (le mot « immortel » fut prononcé avec un rictus) « pourrait sortir de sa tombe pour en être témoin. »
« Des atomes… des molécules ! De quoi parlez-vous ? » demandai-je, déconcerté.
« Vous avez assisté à la mort d’une molécule ; une molécule de gaz des marais, comme je l’ai déjà dit. Elle fut causée par un processus que je vous décrirais si je pouvais réduire l’œuvre de toute ma vie — ainsi que celle de tout amateur scientifique qui m’a précédé depuis que le monde existe — en une demi-douzaine de phrases. Comme cela serait difficile, je dois vous demander d’accepter ma parole d’honneur que vous avez été témoin d’un fait, et non d’une fiction de mon imagination. »
« Et votre instrument est si parfait qu’il rend non seulement visibles les molécules et les atomes, mais aussi leur diffusion ? C’est une impossibilité microscopique. Ou du moins, c’est stupéfiant. »
« Bah ! » s’exclama Brande avec impatience. « Mon instrument grossit certainement dans des proportions merveilleuses, mais pas par le vieux dispositif du microscope simple, qui ne faisait que concentrer une grande zone de rayons lumineux en une petite. Un processus aussi grossier ne pourrait jamais montrer un atome à l’œil humain. J’ajoute beaucoup à cela. Je restitue aux rayons eux-mêmes la luminosité qu’ils ont perdue lors de leur passage à travers notre atmosphère. Je leur rends toutes leurs propriétés visuelles et les dirige avec tout leur éclat éthérique sur l’objet à examiner. Si grande que soit cette réussite, je nie qu’elle soit stupéfiante. Cela peut étonner un Papou de voir son cil grossi à la taille d’un fil de fer, ou un Anglais inculte de voir un ciron grossi à la taille d’un moucheron. Cela ne devrait pas vous étonner de voir un processus simple un peu plus développé. »
« Où réside le danger dont vous parliez ? » demandai-je en feignant l’intérêt. Très franchement, je ne croyais pas un mot de ce que Brande avait dit.
« Si vous consultez un manuel ordinaire sur la physique de l’éther », répondit-il, « vous découvrirez qu’un grain de matière contient suffisamment d’énergie, s’il est éthérisé, pour soulever cent mille tonnes sur près de trois kilomètres. Face à une telle potentialité, il n’est pas sage de décomposer imprudemment ne serait-ce que les atomes d’une molécule. »
« Et les limites de ce genre d’expérience scientifique ? Où sont-elles ? »
« Il n’y a pas de limites », dit Brande avec fermeté. « Personne ne peut dire à la science : "Tu iras jusque-là et pas plus loin." Personne n’a jamais pu le faire. Personne ne le pourra jamais ! »
CHAPITRE III.
« IL EST BON D’ÊTRE EN VIE. »
Parmi les lettres qui traînaient sur ma table de petit-déjeuner quelques jours après notre rencontre, il y en avait une adressée d’une main inconnue. L’écriture était hardie, formée comme celle d’un homme. Il y avait sur l’enveloppe une légère trace de parfum dont je me souvins. Je l’ouvris en premier.
C’était, comme je m’y attendais, de la part de Mlle Brande. Son frère était parti dans leur propriété de campagne sur la côte sud. Elle et son amie, Edith Metford, devaient s’y rendre ce jour-là. Leurs bagages étaient déjà à la gare. Voudrais-je envoyer ce dont j’avais besoin pour une courte visite et les rejoindre à onze heures sur le pont au-dessus de la Serpentine ? C’en était assez pour moi. Je fis hâtivement un grand portemanteau, l’envoyai à Charing Cross et passai le temps dont je disposais dans le parc, qui était proche de mon hôtel.
Bien que l’invitation que j’avais reçue me fît plaisir, je ne pouvais pas entièrement chasser de mon esprit un vague sentiment d’inquiétude concernant Herbert Brande et sa Société. Les opinions avancées que j’avais entendues, si extrêmes fussent-elles, n’étaient pas totalement alarmantes. Mais la façon mystérieuse dont Brande lui-même avait parlé de la Société, et l’air encore plus mystérieux que certains membres prenaient lorsqu’on les interrogeait directement sur son objet, suggéraient beaucoup. Ne pourrait-il s’agir d’un parti révolutionnaire engagé dans une grave intrigue — une branche de quelque corps étranger dont le but était si dangereux que les déguisements ordinaires n’étaient pas jugés assez sûrs ? N’auraient-ils pas adopté le jargon et feint les opinions des fanatiques scientifiques comme un manteau pour des desseins plus sinistres et sincères ? L’expérience à laquelle j’avais assisté pourrait être presque un miracle ou simplement un tour de passe-passe. En y réfléchissant ainsi, je ne pouvais parvenir à aucune opinion définitive, et lorsque je me demandai tout haut : « De quoi as-tu peur ? », je ne pus répondre à ma propre question. Mais je pensai que je remettrais à plus tard mon adhésion à la Société en attendant de plus amples informations.
Quelques minutes avant onze heures, je me dirigeai vers le pont au-dessus de la Serpentine. Aucune dame ne semblait s’y trouver. Il n’y avait là qu’un couple de jeunes gens élégamment vêtus, dont l’un fumait une cigarette. Je flânai aux alentours jusqu’à ce que l’un des garçons, celui qui ne fumait pas, levât les yeux et me fît signe d’approcher. Je m’avançai sans hâte, car il me vint à l’esprit que le garçon aurait fait preuve d’une meilleure éducation s’il était venu vers moi, compte tenu de mon ancienneté.
« Je regrette de ne pas vous avoir remarqué plus tôt. Pourquoi n’êtes-vous pas venu dès que vous nous avez vus ? » m’interpella le plus petit et le plus mince des jeunes gens.
« Au nom de… Mlle… Mlle… » bégayai-je.
« Brande ; vous n’avez pas oublié mon nom, j’espère », dit Natalie Brande froidement. « Voici mon amie, Edith Metford. Metford, voici Arthur Marcel. »
« Comment allez-vous, Marcel ? Je suis ravie de faire votre connaissance ; j’ai entendu dire "le plus grand bien" de vous par les Brande », dit agréablement le second personnage en culottes de golf.
« Comment allez-vous, monsieur… madame… je veux dire… Mlle… » balbutiai-je, puis, au désespoir, je demandai à Mlle Brande : « Est-ce un tableau vivant ? Quelle est la signification de ces déguisements ? » Mon embarras était si grand que ma question discourtoise peut être pardonnée.
« Notre tenue ! Vous avez sûrement déjà vu des femmes habillées rationnellement ! » répondit Mlle Brande avec complaisance, tandis que l’autre jeune fille observait mon étonnement avec un amusement manifeste.
Cette seconde jeune fille, Edith Metford, était une femme franche et belle, mais différente de la beauté spirituelle de Natalie Brande. Elle était sensiblement plus grande que son amie et d’une silhouette plus pleine. Par conséquent, elle paraissait, à mon avis, encore moins à son avantage dans son costume excentrique, ou « tenue rationnelle », que Mlle Brande.
« Habillées rationnellement ! Oh, oui. Je connais la jupe divisée, mais… »
Mlle Metford m’interrompit. « Appelez-vous l’atrocité de la jupe divisée une tenue rationnelle ? » demanda-t-elle avec insistance.
« Sur mon honneur, non », répondis-je.
Ces jeunes filles étaient trop avancées dans leurs idées vestimentaires pour moi. Je ne me sentais pas non plus à mon aise durant cette conversation, qui ne sembla cependant pas les embarrasser. Je proposai hâtivement de prendre un fiacre, mais elles firent des objections. Il faisait si beau, elles préféraient marcher, du moins sur une partie du chemin. Je fis remarquer qu’il pourrait y avoir des inconvénients à cet amendement de ma proposition.
« Quels inconvénients ? » demanda Mlle Metford.
« Par exemple, n’est-il pas probable que nous soyons tous arrêtés par la police ? » répondis-je.
« Des balivernes ! Nous ne sommes pas en Russie », s’exclamèrent-elles toutes les deux.
« Ce qui est une chance pour vous », pensai-je, alors que nous entamions ce qui fut pour moi une promenade fort désagréable. Je réussis à les faire monter dans un fiacre plus tôt qu’elles ne l’auraient souhaité. À la gare, je ne proposai pas d’aller prendre leurs billets. Je sentais que cela ne ferait que les offenser. Des regards critiques nous suivirent alors que nous nous dirigions vers notre compartiment. Les Londoniens commencent à s’habituer aux variétés, si ce n’est aux caprices, dans les costumes féminins, mais la tenue de mes amies était visiblement un peu hors du commun, même pour eux. Mlle Metford était justement en train de tourner la poignée d’une portière quand j’intervins en disant : « C’est un compartiment fumeurs. »
« Je vois cela. Je vais fumer, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ? »
« Je ne suppose pas que cela changerait quelque chose si j’y voyais un inconvénient », dis-je avec une âpreté inconsciente, car en effet, cet excès de liberté de manières m’irritait. La ligne la séparant de la vulgarité devenait si mince que je perdais de vue le diviseur. Pourtant, personne, même le plus exigeant, n’aurait pu associer la vulgarité à Natalie Brande. Il restait un air de sincérité non feinte chez elle et dans tous ses actes, y compris même sa tenue, qui l’excluait absolument de toute critique hostile. Je ne pouvais cependant pas étendre ce jugement indulgent à Mlle Metford. Les jeunes filles parlaient et agissaient — tout comme elles s’étaient habillées — de façon très semblable. Seulement, ce qui me semblait chez l’une une excentricité naturelle, semblait chez l’autre une affectation peu naturelle.
Je vis le contrôleur passer et, l’appelant, je lui donnai une demi-couronne pour qu’il apposât sur le compartiment l’étiquette « Réservé ».
Mlle Brande, qui regardait par la fenêtre, me demanda distraitement la raison de cette précaution. Je répondis que je voulais que le compartiment nous fût réservé. Je ne voulais certainement pas de compagnons de voyage indiscrets ou autrement offensants.
« Nous n’avons pas besoin de tous les sièges », insista-t-elle.
« Non », admis-je. « Nous n’avons pas besoin des sièges supplémentaires. Mais j’ai pensé que vous aimeriez peut-être l’intimité. »
« Le désir d’intimité est une émotion archaïque », fit remarquer Mlle Metford sentencieusement, tout en craquant une allumette.
« De plus, c’est si égoïste. Nous pourrions gêner les autres », dit Mlle Brande doucement.
J’étais heureux qu’elle ne fumât pas.
« Je n’en veux plus maintenant », dis-je à un porteur qui arrivait en courant avec une étiquette. Aux jeunes filles, je fis remarquer, un peu sèchement : « Bien sûr, vous avez tout à fait raison. Vous devez excuser mon ignorance. »
« Non, ce n’est pas de l’ignorance », objecta Mlle Brande. « Vous avez été absent si longtemps. Vous n’avez presque pas été en Angleterre, m’avez-vous dit, depuis des années, et… »
« Et le progrès a marché en mon absence », interrompis-je.
« Apparemment », fit remarquer Mlle Metford si significativement que je ne pus m’empêcher de rétorquer avec autant d’emphase que la politesse me le permettait :
« Vous voyez, je suis donc incapable d’apprécier la "Femme Nouvelle", dont j’ai tant entendu parler depuis mon retour. »
« La "Femme Nouvelle" conventionnelle est un fossile de grand-mère », dit doucement Mlle Metford.
Cela m’acheva. Je me calai dans mon siège et restai rigoureusement silencieux.
Des kilomètres de champs verts, pointillés de marguerites et bordés de longues lignes de haies d’aubépines blanches et rouges, défilèrent. L’odeur du foin fraîchement coupé emplit le compartiment de son doux parfum, évocateur de souvenirs anciens. Ma longue absence se réduisit à de brèves vacances. Les grandes routes du monde étaient bien loin. J’étais de retour dans les champs anglais. Ma légère contrariété s’évanouit. Je tombai dans une agréable rêverie, qui fut rompue par une voix douce, dont chaque ondulation m’était déjà connue par cœur.
« J’ai peur que vous nous trouviez très avancées », murmura-t-elle.
« Très », convins-je, « mais je compte sur vous pour me mettre, moi aussi, au goût du jour. »
« Oh, oui, nous avons l’intention de le faire, mais nous devons procéder très progressivement. »
« Vous avez fait un excellent début », ajoutai-je.
« Sinon, vous seriez seulement choqué. »
« C’est fort possible. » Je dis cela avec tant de conviction que les deux éclatèrent de rire à mes dépens. Je ne trouvai rien d’autre à ajouter, et je me sentis soulagé lorsque, dans un sifflement d’avertissement, le train s’engouffra dans un tunnel. Lorsque nous eûmes émergé de nouveau à la lumière du soleil et dans la solitude du paysage ouvert, j’avais prêt un impromptu que j’avais travaillé dans l’obscurité. Je regardai fixement Mlle Metford et dis :
« Après tout, il est très agréable de voyager avec des filles comme vous. »
« Merci ! »
« Vous n’avez manifesté aucune peur hystérique à l’idée que je vous embrasse dans le tunnel. »
« Pourquoi diable auriez-vous fait cela ? » répliqua Mlle Metford avec un grand calme, tout en soufflant un rond de fumée.
Lorsque nous atteignîmes notre destination, je me préparai à une autre minute ou deux désagréables. Car si les grands Londoniens nous trouvaient pittoresques, les petits oisifs de la gare de campagne jureraient sûrement que nous étions déments. Nous traversâmes le quai si rapidement que l’étonnement que nous provoquâmes passa vite. Nos bagages furent pris en charge par un domestique, à qui j’en confiai la garde avec une description très brève. La perte de l’un d’entre eux ne me semblait pas avoir autant d’importance que notre départ immédiat.
Brande nous accueillit sur le pas de sa porte. Sa maison était agréable, couverte de plantes grimpantes en fleurs et entourée de forêts miniatures. Devant, il y avait un lac de quatre cents mètres de large. Des pelouses tondues de près le bordaient. C’étaient des produits artificiels, sans aucun doute, mais des succès artificiels — vallonnés, odorants de terre, fraîchement roulés chaque matin. Ici, un arbuste isolé ; là, un épais banc de rhododendrons. Et les bourgeons, éclatant en carnaval floral, promettaient de beaux contrastes quand leur pleine splendeur serait venue. Les vaguelettes du lac clapotaient musicalement sur une grève de galets.
Notre hôte ne put nous divertir en personne. Il était occupé. L’excuse était manifestement sincère, nonobstant le fait que les affaires d’un gentilhomme campagnard — ce qu’il semblait être désormais — sont quelque chose de moins exigeant que les loisirs des gens affairés. Après un court repos et un déjeuner admirablement servi, nous fûmes congédiés vers les bois pour notre plus grand amusement.
S’ensuivit pour moi une journée étrangement paisible, idyllique — tout, excepté sa fin. En y repensant, je sais que le soleil qui se coucha ce soir-là disparut sur le dernier de mes bonheurs. Mais tout cela semble trivial aujourd’hui.
Mes compagnes étaient des botanistes accomplies, et ici, pour la première fois, je me trouvai sur un terrain commun avec toutes deux. Nous discutâmes de chaque fleur sauvage familière avec autant d’empressement que si nous avions été des naturalistes de terrain confirmés. En marchant ou en grimpant, mon assistance ne fut ni réquisitionnée ni requise. Je n’offris donc pas ce qui aurait été malvenu s’il avait été superflu.
Nous nous reposâmes enfin sous l’ombre d’un grand hêtre, car le soleil de l’après-midi était plutôt oppressant. C’était un endroit agréable pour tuer une heure. Un ruisseau gazouillant passait en gargouillant, chantant pour lui-même tandis qu’il voyageait vers la mer. Des insectes bourdonnaient dans un vol affairé. Un parfum de chèvrefeuille nous était porté par le vent d’été, qui agitait le hêtre et faisait bruisser paresseusement ses jeunes feuilles, si bien que la lumière du soleil jetait un coup d’œil à travers le treillis vert et brillait sur les visages de ces deux belles jeunes filles, allongées dans des poses gracieuses sur le gazon frais en contrebas — leurs dents blanches étincelant dans sa splendeur, tandis que leurs rires doux faisaient de la musique pour moi. Dans la plénitude de mon cœur, je dis tout haut :
« Il est bon d’être en vie. »
CHAPITRE IV.
GEORGE DELANY — DÉCÉDÉ.
« Il est bon d’être en vie », répéta Natalie Brande lentement, fixant, pour ainsi dire, le lointain à travers ses paupières mi-closes. Puis, se tournant vers moi et me regardant en face, les yeux grands ouverts, elle demanda : « Une bonne chose pour combien de personnes ? »
« Pour tous ; pour tout ce qui est vivant. »
« Bah ! Pour peu de choses qui sont vivantes. Pour presque rien. Vous dites qu’il est bon d’être en vie. Combien de fois avez-vous dit cela dans votre vie ? »
« Toute ma vie durant », répondis-je avec aplomb. Ma constitution était bonne, et j’avais vécu sainement, sinon chichement. J’exprimais la vitalité superflue d’un corps bien nourri.
« Alors vous ne savez pas ce que c’est que d’éprouver de la compassion pour les autres. »
Il y eut un cri dans le sous-bois près de nous. Il se termina par un couinement bref et étouffé. La jeune fille pâlit, mais elle poursuivit avec un calme apparent.
« Ce faucon ou ce chat ressent ce que vous ressentez. Je me demande ce que ce jeune lapin pense du problème de la vie ? »
« Mais nous ne sommes ni des faucons, ni des chats, ni même de jeunes lapins », répondis-je avec chaleur. « Nous ne pouvons pas porter le fardeau du monde animal tout entier. Le nôtre nous suffit amplement. »
« Vous avez raison. Ils sont plus que suffisants. »
J’avais fait un faux pas et j’essayai donc de regagner le terrain perdu. Elle ne me le permit pas. La conversation qui s’était déroulée sur des sentiers agréables pendant deux heures heureuses était terminée. Dès lors, malgré mes efforts pour faire obstruction, des sujets furent introduits sur lesquels on ne pouvait pas converser, mais qu’il fallait discuter. Sur chacun d’eux, Mlle Brande prit le parti du faible contre le fort, oublieuse de toute considération de politique et même d’éthique, soucieuse seulement de défendre les faibles en raison de leur faiblesse. Mlle Metford l’y encouragea et alla plus loin dans leur révolte commune contre le bon sens. Mlle Brande était argumentative, plaidante. Mlle Metford était provocante. Entre les deux, je fis piètre figure.
Bien sûr, la question de la femme fut bientôt introduite, et à ce sujet, je fis la meilleure défense des coutumes ancestrales dont j’étais capable. Mais mes défenses extérieures tombèrent aussi promptement devant les voix de ces jeunes femmes que le firent les murs de Jéricho devant le son de la corne de bélier. Rien de ce que j’avais chéri ne me fut laissé. La femme ne voulait plus de la protection de l’homme. (« Asservissement », l’appelaient-elles.) Pourquoi l’aurait-elle voulue, alors que dans l’évolution de la société il n’y avait pas, ou bientôt n’y aurait plus, rien contre quoi la protéger ? (« Esclavagistes concurrents », disaient-elles.) Quand vous voulez voir des protecteurs, vous devez postuler des dangers. Les premiers ne valent rien, si ce n’est pour prévenir les seconds. Les deux maux seront commodément supprimés. Tout cela était nouveau pour moi, la majeure partie de ma vie intellectuelle ayant été passée dans des terres lointaines, où la science de l’éthique est codifiée en un statut simple : la volonté du plus fort.
Lorsque mon humiliation dialectique fut à un point de son achèvement, Mlle Metford vint à mon secours. Pendant quelque temps, elle avait observé ma déconfiture avec une neutralité de bon aloi, et lorsque je fus métaphoriquement dans mon dernier retranchement, elle se leva, étira sa silhouette élégante, épousseta quelques brins d’herbe accrochés à son costume et déclara qu’il était temps de rentrer. Brande était un homme de science, mais à ce titre, il était toujours sensible à la ponctualité en matière de dîner.
Sur le chemin du retour, je fus discrètement silencieux. Lorsque nous atteignîmes la maison, j’allai chercher Herbert Brande. Il était occupé dans son étude et je ne pouvais m’y introduire. Le faire aurait été enfreindre la seule règle rigide de sa maisonnée. Je n’eus pas non plus l’occasion de lui parler seul avant le dîner, moment où je l’incitai à faire un tour avec moi autour du lac. Je fumais des cigares forts, et j’en fis mon excuse.
Le soleil se couchait quand nous partîmes, et tandis que nous marchions lentement, les ombres du crépuscule s’approfondissaient rapidement au moment où nous atteignîmes la rive opposée. Brande était d’une humeur joyeuse. Quelque nouvelle expérience scientifique, supposai-je, avait été couronnée de succès. Il était hors de lui. Sa conversation était volcanique. Tantôt elle grondait et rugissait avec des feux refoulés. Tantôt, elle jaillissait en éclairs scintillants et lançait des flots d’esprit vivifiant. J’ai été son auditeur durant les trois grandes époques de sa vie, mais je ne pense pas que tout ce dont je me souviens de ses propos égale les hardis impromptus, la maîtrise de son sujet favori, l’Univers, qui s’échappèrent de lui ce soir-là. Je ne pouvais lui répondre. Je ne pouvais même pas le suivre, et encore moins l’étouffer. Mais j’étais venu avec un objectif précis en vue, et je ne voulais pas être contredit. Ainsi, puisque mon affaire devait être faite, mieux valait qu’elle le fût rapidement. Profitant d’une pause qu’il fit, littéralement pour reprendre son souffle, je commençai brusquement :
« Je veux vous parler de votre sœur. »
Il se tourna vers moi, surpris. Puis son regard changea pour un tel mépris total, et par-dessus tout son attitude suggéra si clairement qu’il savait d’avance ce que j’allais dire, que je lâchai avec défi, et sans prendre le temps de choisir mes mots :
« Je trouve que c’est une honte infernale que vous, son frère, devriez lui permettre de se déguiser avec cette bonne mais excentrique fille Metford — je devrais dire Mlle Metford. »
« Pourquoi donc ? » demanda-t-il froidement.
« Parce que c’est absurde ; et parce que ce n’est pas décent. »
« Mon cher Abraham », dit Brande doucement, « ou est-ce que votre époque est aussi récente que celle d’Isaac ou de Jacob ? Ma sœur fait ce qui lui plaît en ces matières, et a tout droit de le faire. »
« Elle n’en a pas le droit. Vous êtes son frère. »
« Très bien, je suis son frère. Elle n’a pas le droit de penser par elle-même ; pas le droit de vivre sauf par ma permission. Alors je lui permets gracieusement de penser, et je lui permets de vivre. »
« Vous regretterez cette absurdité tôt ou tard, et ne dites pas que je ne vous ai pas prévenu. » L’inanité absolue de ma dernière phrase me frappa douloureusement sur le moment, mais je ne trouvais aucun moyen de l’améliorer. Il était difficile de raisonner avec un tel homme, quelqu’un qui niait les principes fondamentaux de la vie de famille. J’étais en train de réfléchir à ce que je pourrais dire ensuite, lorsque Brande s’arrêta et posa sa main, d’une manière amicale, sur mon épaule.
« Mon cher ami, dit-il, qu’est-ce que cela peut bien faire ? En quoi les actions de ma sœur ont-elles plus d’importance que celles de la sœur de n’importe quel autre homme ? Et qu’en est-il de la Société ? Avez-vous pris votre décision concernant votre adhésion ? »
« C’est fait. Je l’ai prise deux fois aujourd’hui, répondis-je. Ce matin, j’avais décidé que je vous enverrais, vous et votre Société, au diable avant d’y adhérer. Excusez ma franchise, mais vous êtes vous-même si extrêmement candide que cela ne vous dérangera pas. »
« Certes, la franchise ne me dérange pas. La grossièreté est superflue. »
« Et ce soir, dis-je, un peu moins agressivement, j’ai décidé que j’y adhérerais même si le diable en personne en faisait déjà partie, comme je le soupçonne à moitié. »
« Cela me plaît, dit gravement Brande. C’est l’esprit que je recherche chez l’homme qui me rejoint. »
Ce à quoi je répondis : « Quel est, au nom du ciel, l’objet de cette Société qui est la vôtre ? »
« Proximativement, achever nos recherches — déjà fort avancées — sur l’origine de l’Univers. »
« Et ultimement ? »
« Je ne peux vous le dire maintenant. Vous ne le saurez pas avant de nous avoir rejoints. »
« Et si votre objectif ultime ne me convient pas, puis-je me retirer ? »
« Non, il serait alors trop tard. »
« Comment cela ? Je ne suis pas moralement lié par un serment que je prête sans pleine connaissance de ses conséquences et de ses responsabilités. »
« Un serment ! Le serment que vous prêtez ! Vous ne prêtez aucun serment. Imaginez-vous rejoindre une société de Récabites ou de Carmélites, ou quelque rebut médiéval de ce genre ? Ne restez pas si péniblement en retard sur votre époque. »
Je réfléchis un moment à ce que cet homme mystérieux avait dit, aux dangers cachés dans lesquels ses chimères folles pourraient entraîner le plus innocent des complices. Puis je pensai à cette jeune fille aux yeux sombres et à la voix douce, telle qu’elle était étendue sur l’herbe verte sous le hêtre dans le bois, et qui m’avait surpassé en arguments sur tous les points. Très soudainement, et peut-être d’une manière quelque peu grandiose, je lui répondis :
« J’adhérerai à votre Société pour mes propres objectifs, et je la quitterai quand je le voudrai. »
« Vous en avez tout à fait le droit, dit Brande avec insouciance. Beaucoup l’ont fait avant vous. »
« Pouvez-vous me présenter quelqu’un qui l’ait fait ? » demandai-je avec une empressement qui ne pouvait être dissimulé.
« Je crains de ne pas pouvoir. »
« Ou me donner une adresse ? »
« Oh oui, c’est simple. » Il feuilleta un carnet jusqu’à trouver une page blanche. Puis il tira le crayon de sa boucle, en porta la pointe à ses lèvres et marqua une pause. Il se tenait dos à la lumière déclinante, si bien que je ne pouvais voir l’expression de son visage mobile. Lorsqu’il marqua cette pause, je sus qu’aucun doute ordinaire ne l’assaillait. Il resta ainsi près d’une minute. Tandis qu’il attendait, je regardais une paire de cygnes glisser comme des spectres sur la surface soyeuse du lac. Entre nous et une sombre berge boisée, les lumières de la maison flamboyaient de rouge. Le chant mélancolique du soir d’un merle s’éleva, plaintif, d’un buisson à nos côtés. Puis Herbert Brande écrivit dans son carnet et, arrachant la page, me la tendit en disant : « C’est l’adresse du dernier homme qui nous a quittés. »
La lumière était maintenant si faible que je dus tenir le papier près de mes yeux pour lire les lignes. Elles étaient celles-ci :
GEORGE DELANY, Près de la chapelle de Sainte-Anne, Cimetière de Woking.
CHAPITRE V.
LE CLUB DES MEURTRES.
« Delany fut le dernier homme à nous quitter — vous voyez, j’utilise à nouveau votre expression. Je l’aime bien », dit Brande tranquillement, en m’observant pendant qu’il parlait.
Je restai là à fixer le bout de papier que je tenais dans ma main pendant quelques instants avant de pouvoir répondre. Quand ma voix me revint, je demandai d’une voix rauque :
« Cet homme, Delany, est-il mort soudainement après avoir quitté la Société ? »
« Il est mort immédiatement. Le second événement fut contemporain du premier. »
« Et en conséquence de celui-ci ? »
« Certainement. »
« Tous les membres qui ont quitté votre liste ont-ils été tout aussi éphémères ? »
« Sans aucune exception. »
« Alors votre Société, après tout votre discours pompeux à son sujet, n’est qu’un vulgaire club de meurtres », dis-je amèrement.
« Faux dans les faits, et impertinent dans son expression. Ce n’est pas un club de meurtres, et... eh bien, vous êtes le premier à découvrir sa vulgarité. »
« J’appelle les choses par leur nom. Vous pouvez appeler votre Société comme il vous plaît. Quant à mon adhésion, face à ce que vous m’avez dit... »
« Ce qui est plus qu’il n’a jamais été dit à quiconque avant qu’il n’adhère — à quiconque, vivant ou mort. Et de plus, vous n’avez pas besoin de nous rejoindre encore, à moins que vous ne le souhaitiez toujours. Je présume que ce que j’ai dit va vous en empêcher. »
« Au contraire, si j’avais eu le moindre doute, ou s’il y avait eu une quelconque possibilité que j’hésite avant cet entretien, il n’y en a plus aucune maintenant. J’adhère immédiatement. »
Il aurait voulu prendre ma main, mais je ne pouvais le permettre. Je le quittai sans un mot de plus, ni aucune forme de salut, et retournai à la maison. Je ne reparus pas dans le cercle domestique ce soir-là, car j’avais assez sur le cœur sans me charger en plus de faux-semblants sociaux.
Je m’assis dans ma chambre et tentai une fois de plus de considérer ma position. Elle était celle-ci : pour l’amour d’une jeune fille que je n’avais rencontrée qu’une vingtaine de fois ; qui agissait, parlait et s’habillait parfois d’une manière suggérant la folie ; qui avait de magn_ifiques yeux sombres, une silhouette parfaite et un visage d’une beauté exquise — mais je m’interromps. Pour l’amour de cette fille, et dans le but manifestement impossible de la protéger d’elle-même aussi bien que des autres, je m’étais livré à la vengeance probable d’une bande de coupe-jarrets si je les trahissais, et à la vengeance certaine de la loi si je ne le faisais pas. Brande, malgré son scepticisme constant, était scrupuleusement véridique. Sa déclaration de faits devait être considérée comme fiable. Ses opinions étaient une autre affaire. Comme rien de pratique ne résultait de mes réflexions, je conclus que je m’étais mis dans un beau pétrin pour le plaisir d’un beau visage. Je regrettais ce résultat, mais j’étais heureux de sa cause. Là-dessus, je me couchai.
Le lendemain matin, je fus debout de bonne heure, car je devais voir Natalie Brande sans délai, et j’étais certain qu’elle ne serait pas une paresseuse en cette splendide journée d’été. Je cherchai sur la pelouse entre la maison et le rivage du lac. Je ne l’y trouvai pas. J’y trouvai son amie, Mlle Metford. La jeune fille flânait, faisant osciller négligemment une canne de marche. Elle était encore vêtue de manière rationnelle, mais j’observai avec soulagement que la partie rationnelle de son costume ressemblait davantage à la jupe-culotte qu’aux pantalons de golf simples de la veille. Elle m’interpella joyeusement par mon nom de famille et, pour ne pas être en reste, je dis froidement :
« Comment allez-vous, Metford ? »
« Très bien, merci. Je suppose que vous attendiez Natalie ? Vous voyez, vous ne m’avez que moi. »
« Ravi », commençais-je avec un sourire forcé, quand elle m’interrompit.
« Ça se voit. Mais on n’y peut rien. Natalie vous a vu sortir et m’a envoyée à votre rencontre. Je dois m’occuper de vous pendant une heure ou deux. J’entends que vous rejoignez la Société ce soir. Vous devez être très heureux... et flatté. »
Je ne pus acquiescer à cela, et restai donc silencieux. La jeune fille continua à bavarder de sa manière directe, ce que, maintenant que je m’y habituais, je ne trouvais pas aussi déplaisant qu’au début. Une chose était évidente pour moi. Elle n’avait aucune idée de la nature scélérate de la Société de Brande. Elle n’aurait pas pu parler aussi négligemment si elle partageait ma connaissance de la chose. Tandis qu’elle me parlait, je me demandais s’il était juste envers elle — une fille sympathique, malgré ses affectations indésirables d’opinion avancée, d’émancipation ou quel que soit le nom qu’elle lui donnait — s’il était juste de lui permettre de fréquenter une bande de meurtriers, sans même lui glisser un mot d’avertissement ? Sans doute, je fréquentais moi-même cette bande ; mais je n’ignorais pas la responsabilité ainsi encourue.
« Mlle Metford, dis-je, sans me soucier de savoir si je l’interrompais, êtes-vous dans le secret de cette Société ? »
« Moi ? Pas pour le moment. Je le serai plus tard. »
Je m’arrêtai et lui fis face avec une expression si sérieuse qu’elle m’écouta attentivement.
« Si vous voulez suivre mon conseil sincère — et je vous supplie de ne pas le négliger — vous ne voudrez rien avoir à faire avec elle, ni avec quiconque en faisant partie. »
« Pas même Brande — je veux dire Natalie ? Est-elle dangereuse ? »
Je fis fi de sa malice et poursuivis : « Si vous pouvez éloigner Mlle Brande de son frère et de ses connaissances » (j’avais failli dire complices) « et l’en tenir éloignée, vous feriez la meilleure et la plus aimable chose que vous ayez jamais faite de votre vie. »
Mlle Metford fut manifestement impressionnée par ma gravité, mais, comme elle le dit elle-même fort justement, il était peu probable qu’elle puisse intervenir de la manière que je suggérais. De plus, mon mystérieux avertissement était bien trop vague pour servir de guide à ses propres actions, et encore moins à celles de son amie. Je n’osais pas parler plus clairement. Je ne pus que répéter, dans les termes les plus emphatiques, mon anxiété à ce qu’elle réfléchisse soigneusement à ce que j’avais dit. Je prétextai alors un engagement avec Brande, car j’étais d’une humeur si sombre que je n’avais vraiment aucun goût pour la compagnie.
Elle fut déçue et le dit avec sa franchise habituelle. Aucune sombre prophétie n’avait le pouvoir de l’oppresser longtemps. Le regard sérieux que mes mots avaient fait naître sur son visage disparut rapidement, et c’est avec son naturel habituel qu’elle me souhaita une bonne journée, en disant :
« C’est plutôt ennuyeux, car je me réjouissais de passer une heure ou deux à vous faire visiter les lieux. »
Je remis mon petit-déjeuner à plus tard par manque d’appétit, et, comme la maison de Brande était le meilleur exemple de "Liberty Hall" que j’aie jamais rencontré, je n’offris aucune excuse pour mon absence pendant toute la journée lorsque je rejoignis mon hôte et mon hôtesse le soir. J’avais passé l’intervalle dans les bois, à beaucoup réfléchir et à ne rien décider.
Après le dîner, Brande me présenta à un homme qu’il appela Edward Grey. Natalie me conduisit dans la pièce où ils étaient occupés. Au vu de la masse de correspondance dans laquelle cet homme, Grey, était plongé, et du fouillis de papiers autour de lui, il était évident qu’il devait être dans la maison bien avant que je fasse sa connaissance.
Grey me tendit un livre, qui s’avéra être un registre des noms des membres de la Société de Brande, et me montra l’endroit où apposer ma signature.
Quand j’eus écrit mon nom sur la liste, je dis à Brande : « Maintenant que je me suis moi-même nommé, je suppose que vous allez me seconder ? »
« Ce n’est pas nécessaire, répondit-il ; vous êtes déjà membre. Votre remarque à Mlle Metford ce matin a fait de vous l’un des nôtres. Vous lui avez conseillé, vous vous en souvenez, de se méfier de nous. »
« Cette fille ! » m’exclamai-je, horrifié. « Alors elle est l’une de vos espionnes ? Est-ce possible ? »
« Non, elle n’est pas l’une de nos espionnes. Nous n’en avons pas, et elle ne savait rien de la raison pour laquelle elle a été utilisée. »
« Alors je me permets de dire que vous avez fait un usage sacrément honteux d’elle. »
Dans la passion du moment, j’oubliai mes manières envers mon hôte et pris la résolution de dénoncer la Société à la police dès mon retour à Londres. Brande ne fut pas offensé par ma violence. Il n’y avait pas une trace de colère dans sa voix lorsqu’il dit :
« Les informations de Mlle Metford ont été télépathiquement transmises à ma sœur. »
« Alors c’était votre sœur... »
« Ma sœur en sait aussi peu que l’autre. À mon tour, j’ai reçu l’information télépathiquement d’elle, sans que ni l’une ni l’autre ne le sache. J’étais justement en train d’en parler à Grey quand vous êtes entré dans la pièce. »
« Et, dit Grey, votre intention d’aller directement de cette maison à Scotland Yard, pour nous y dénoncer à la police, a été télépathiquement reçue par moi-même. »
« Mon Dieu ! » criai-je, « un homme n’a-t-il plus le droit à ses propres pensées ? »
Grey continua sans remarquer mon exclamation : « Toute action ouverte ou cachée de votre part, visant à réaliser votre intention, nous sera télépathiquement communiquée, et notre exécutif... » Il haussa les épaules.
« Je sais, dis-je, le cimetière de Woking, près de la chapelle de Sainte-Anne. Vous y avez un terrain. »
« Oui, nous devons nous passer de... »
« Dites "meurtre". »
« Nous passer de », répéta Grey brusquement, « tout membre dont la loyauté est douteuse. Ce n’est pas notre souhait ; c’est notre nécessité. C’est le seul moyen par lequel nous pouvons assurer l’immunité absolue de la Société en attendant l’achèvement de son objectif. Pour nous passer d’un homme vivant, nous n’avons qu’à vouloir qu’il meure. »
« Et maintenant que je suis membre, puis-je demander quel est cet objectif, dont vous gardez le secret avec un zèle aussi démoniaque ? » demandai-je avec colère.
« La restauration d’une tumeur éthérique locale à sa formation initiale. »
« Je suis déjà lassé de ce jargon venant de Brande, » l’interrompis-je. « Que voulez-vous dire ? »
« Nous voulons tenter la réduction du système solaire à son éther élémentaire. »
« Et vous accomplirez cette trivialité au moyen de la comète de Huxley, je suppose ? »
Je pouvais à peine contenir mon indignation. Cette pitrerie, comme je la considérais, me semblait insultante. Ni Brande ni Grey ne parurent remarquer mon vif ressentiment. Grey me répondit d’un ton calme et sérieux.
« Nous allons tenter de le faire en détruisant la Terre. Nous pourrions échouer dans la réalisation complète de notre dessein, mais en tout cas, nous serons au moins certains de réduire cette planète à l’éther dont elle est composée. »
« Bien sûr, bien sûr, » convins-je avec dérision. « Vous en serez au moins assuré. Vous avez trouvé comment faire aussi, je n’en doute pas ? »
« Oui, » dit Grey, « nous avons trouvé. »
CHAPITRE VI.
UN TÉLÉGRAMME TÉLÉPATHIQUE.
Je quittai la pièce et me précipitai dehors sans aucun plan précis pour mes mouvements. Mon cerveau était dans un tel tourbillon que je ne pouvais former aucun train de pensée cohérent. Ces hommes, dont la conversation n’était qu’un jargon ne convenant qu’à des lunatiques, avaient prouvé qu’ils pouvaient lire mon esprit avec la facilité d’un opérateur de télégraphe recevant un message d’un fil. Qu’ils possédassent, en outre, des pouvoirs merveilleux, sinon miraculeux, sur des forces naturelles occultes, on ne pouvait guère en douter. Le filet dans lequel je m’étais volontairement empêtré se refermait sur moi. Une impulsion irrésistible de fuir — d’abandonner Natalie et de me sauver moi-même — me saisit. Je l’écartai bientôt. C’était à la fois indigne et insensé. Car vers où fuirais-je ? Les extrémités de la Terre ne seraient pas assez lointaines pour me sauver, les profondeurs de la mer ne seraient pas assez profondes pour me cacher de ceux qui tuaient en voulant que leur victime meure.
D’un autre côté, si mes sens n’avaient été qu’abusés, et que MM. Brande et Grey n’étaient rien de plus que d’habiles escrocs, la grille du parc était assez loin, et le policier le plus proche assez puissant pour me sauver de leur vengeance. Mais la jeune fille... Natalie ! Elle était clairvoyante. Ils pratiquaient sur elle. Mon diagnostic de l’étrange expression de voir-sans-voir de ses yeux était donc correct. Et il était clair pour moi que, quoi que croient ou ne croient pas Brande et Grey, ils croyaient certainement en eux-mêmes. On pouvait compter sur eux pour ne rien épargner et ne personne épargner dans leur projet, aussi ridicule ou fou que puisse être leur dessein. À quoi servait donc ma piètre protection alors que la jeune fille elle-même était une victime consentante, et que les hommes étaient omnipotents ? Néanmoins, si je ne réussissais finalement pas à la servir, je pourrais au moins faire de mon mieux.
Il était clair que je devais rester aux côtés de Natalie Brande.
Tandis que je réfléchissais ainsi, la conversation suivante eut lieu entre Brande et Grey. J’en ai trouvé une note dans un journal que Brande tenait de manière sporadique. Il y écrivait si irrégulièrement qu’aucune information continue ne peut en être glanée quant à sa vie. Comment le journal est tombé entre mes mains sera vu plus tard. Le mémorandum est écrit ainsi : —
Grey — Notre nouveau membre ? Pourquoi l’avez-vous introduit ? Vous dites qu’il ne peut pas aider avec de l’argent. Il est clair qu’il ne peut pas aider avec son cerveau.
Brande — Il intéresse Natalie. Il est ce que les non-instruits appellent bon vivant. Il aime faire des choses désintéressées, ignorant que c’est pour le plaisir égoïste de la sensation agréable ainsi obtenue. De plus, je l’aime bien moi-même. Il m’amuse. Faire de lui un membre était le seul moyen sûr de le garder tant autour de nous. Mais Natalie est la raison principale. Je crains qu’elle ne vacille malgré mon influence hypnotique. Chez une fille d’une nature aussi intensément émotionnelle, le sentiment d’un amour sans espoir créera une mélancolie profonde. Dominée par cela, elle est en sécurité. Cela semble cruel à première vue. Ce n’est pas vraiment le cas. Ce n’est pas cruel de la réconcilier avec un destin auquel elle ne peut échapper. C’est miséricordieux. Pour le reste, qu’importe ? Tout sera pareil dans...
Grey — Ce jour dans six mois.
Brande — Je crois que j’ai frissonné. L’hérédité a beaucoup à se faire pardonner.
C’est là l’intégralité de l’entrée. Je ne lus pas ces mots avant que la main qui les avait écrits ne soit devenue poussière.
Natalie professa une certaine déception quand j’annonçai mon retour immédiat en ville. Je fus obligé de fabriquer une excuse pour un départ aussi précipité, et me rabattis donc sur un ancien engagement que j’avais effectivement oublié, et qui m’appelait vraiment ailleurs. Mais il aurait pu appeler longtemps sans réponse si ce n’avait été Brande lui-même, son ami Grey, et leurs insanités. Mon esprit était fixé sur une question saillante : comment sortir Natalie Brande de l’influence maléfique de son frère. Cela serait mieux accompli quand je serais moi-même en dehors de la portée de sa prodigieuse influence. Et c’est ainsi que je partis sans délai.
Pendant quelque temps après mon retour à Londres, je courus les lieux que je fréquentais autrefois et les anciens amis. Je m’en lassai bientôt. Les lieux avaient perdu leur intérêt. Les amis avaient changé, ou c’était moi qui avais changé. Je ne pouvais reprendre les amitiés qui avaient été interrompues. La chaîne de connexion avait été brisée et les maillons ne se ressoudaient pas facilement. Ainsi, après quelques efforts futiles pour revenir au cercle que j’avais depuis longtemps déserté, je cessai et acceptai mon exclusion avec sérénité. Je ne suis pas sûr que je désirais voir rétablies les anciennes relations. Et comme ma longue absence avait empêché toute nouvelle pousse d’amitié d’être greffée, je me retrouvai seul à Londres. Je n’ai rien d’autre à ajouter.
Un soir, je marchais dans les rues d’une humeur morne, comme c’était devenu mon habitude. Par hasard, je lus le nom d’une rue dans laquelle j’avais tourné pour éviter une artère plus fréquentée. C’était celle où vivait Mlle Metford. Je savais qu’elle était revenue en ville, car elle m’en avait brièvement informé sur une carte postale écrite quelques jours auparavant.
C’était une chance de distraction. La gaieté spontanée de cette fille, que je trouvais au début déplaisante, était ce dont j’avais besoin pour m’aider à secouer l’incube sombre de la pensée qui m’oppressait. Il n’était guère conforme aux convenances de lui rendre visite à une telle heure, mais cela ne pouvait pas avoir une grande importance, quand les idées de la fille elle-même étaient si peu conventionnelles. Elle avait des moyens indépendants et vivait séparée de sa famille afin d’être libérée des limitations domestiques. Elle m’avait dit qu’elle portait une clé de porte — elle me l’avait même montrée avec un flourish de triomphe — et qu’elle se délectait des manières libres. Des manières libres, prenait-elle soin d’ajouter, ne signifiaient pas de mauvaises manières. À mon avis, les termes étaient synonymes. Une fois devant son numéro, je décidai de frapper à la porte, et l’on me dit que Mlle Metford était à la maison.
« Bonjour, Marcel ! Je suis ravie de vous voir », lança-t-elle, d’un ton quelque peu strident à mon goût. Sa tenue était plutôt masculine, comme à l’accoutumée. Au lieu de sa tunique de plein air, elle portait une veste de fumeur. Lorsque j’entrai, elle était assise dans un fauteuil, les pieds posés sur un tabouret à musique. Elle se leva si précipitamment que le tabouret fut renversé et laissé tel quel sur le sol.
« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-elle, inquiète. « Avez-vous vu un fantôme ? »
« Je crois avoir vu bien des fantômes ces derniers temps », répondis-je, « et ils n’ont pas été de bonne compagnie. Je passais devant chez vous et je suis venu chercher un peu de réconfort. »
Elle traversa la pièce et versa du whisky provenant d’une carafe posée sur un buffet. Puis, elle ouvrit une bouteille d’eau de Seltz avec une aisance qui trahissait l’habitude. Je fus soulagé de penser que ce n’était pas Natalie qui m’accueillait. Me tendant le verre, elle dit de façon péremptoire :
« Buvez cela. Voilà qui est bien. Donnez-moi le verre. Maintenant, fumez. Est-ce que j’autorise à fumer ici ? Bah ! Je fume moi-même ici. »
J’allumai un cigare et m’assis à côté d’elle. Les nuages commencèrent à se dissiper dans mon esprit pour s’envoler dans les volutes de fumée bleue. Nous parlâmes de sujets ordinaires sans que je ne remarque une seule fois avec quelle adresse ils avaient été introduits par Mlle Metford. Je ne pensai jamais au passage du temps jusqu’à ce qu’un carillon provenant d’une minuscule horloge sur la cheminée — un spécimen exquis du mobilier de bon goût qui garnissait toute la pièce — m’avertisse que ma visite durait depuis deux heures. Je me levai à regret.
Elle me taquina sur mon ingratitude. J’étais arrivé dans un triste état. J’étais à présent rétabli. Elle ne m’était plus utile, par conséquent je la quittais. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que je dise avec une solennité sans doute lugubre :
« Je vous suis très reconnaissant, Mlle Metford. Je ne saurais vous dire à quel point je le suis. Vous ne pourriez comprendre… »
« Oh, de grâce, laissez mon pauvre entendement tranquille et dites-moi ce qui vous est arrivé. J’aimerais beaucoup l’entendre. Et qui plus est, je vous apprécie. » Elle dit cela si négligemment que je ne me sentis pas embarrassé. « Alors, allez-y, toute l’histoire, s’il vous plaît. » Ce disant, elle se rassit.
« Savez-vous vraiment rien de plus sur la Société de Brande que ce que vous avez admis la dernière fois que je vous en ai parlé ? » demandai-je, sans prendre la chaise qu’elle me poussait.
« Voici tout ce que je sais », répondit-elle, d’une voix monocorde, semblable à celle d’un jeune élève déclamant un texte mal compris et auquel il accorde encore moins d’intérêt. « La société passe des soirées très intéressantes. Brande montre de belles expériences qui, je suppose, seraient incroyablement instructives si l’on était porté sur la question, ce qui n’est pas mon cas. Les hommes sont pour la plupart des créatures aux cheveux longs avec des lunettes. Certains sont plutôt beaux garçons. Tous sont totalement fous. Et mon amie — je veux dire la seule fille que j’ai jamais pu supporter en tant qu’amie — Natalie Brande, est folle d’eux. »
« Rien de plus que cela ? »
« Rien de plus. »
L’horloge sonna alors neuf heures, dont le carillon d’avertissement m’avait fait sursauter.
« Y a-t-il quelque chose de plus que cela ? » demanda Mlle Metford avec une certaine impatience.
Je réfléchis un instant. À moins que mes propres sens ne m’aient trompé ce soir-là dans la maison de Brande, je courais un grand risque de partager le sort de George Delany si je restais plus longtemps là où j’étais. Et si je lui disais tout ce que je savais, cela ne lui apporterait-il pas le même danger, à elle aussi ? Je fus donc contraint de répondre :
« Je ne peux pas vous le dire. Je suis membre à présent. »
« Alors vous devez en savoir plus qu’un simple observateur extérieur comme moi. Je suppose qu’il ne serait pas juste de vous le demander. Quoi qu’il en soit, vous reviendrez me voir bientôt. Au fait, quelle est votre adresse ? »
Je lui donnai mon adresse. Elle l’inscrivit sur une tablette à monture d’argent et fit remarquer :
« Cela ira très bien. Je passerai vous voir un soir. »
Alors que je me rendais à mon hôtel, je sentis que le truc magnétique, ou quel que soit l’artifice employé sur moi par Brande et Grey, avait désormais pris sa juste proportion. Je ris de mes craintes et fus reconnaissant de ne pas les avoir décrites à cette jeune femme à l’esprit fort à la compagnie bienveillante de laquelle je devais tant. Quel idiot elle aurait dû me prendre pour !
Un domestique m’attendait dans le vestibule.
« Télégramme, monsieur. Vient d’arriver à l’instant. »
Je pris le télégramme et montai à l’étage avec, sans l’ouvrir dans ma main. Une étrange peur m’envahit. Je n’osais pas ouvrir l’enveloppe. Je savais d’avance qui était l’expéditeur et quel serait le sens du message. J’avais raison. C’était de la part de Brande.
« Je vous prie d’être plus prudent. Votre discussion avec Mlle M. ce soir aurait pu être désastreuse. Je pensais que tout était terminé à neuf heures.
« BRANDE. »
Je restai assis, stupéfié. Quand mes esprits me revinrent, je regardai la table où j’avais jeté le télégramme. Il n’y était pas, pas plus que dans la pièce. Je sonnai pour l’homme qui me l’avait remis, et il vint immédiatement.
« À propos de ce télégramme que vous m’avez donné à l’instant, Phillips… »
« Je vous demande pardon, monsieur, » interrompit l’homme, « je ne vous ai remis aucun télégramme ce soir. »
« Je veux dire quand vous m’avez parlé dans le vestibule. »
« Oui, monsieur. J’ai dit "bonne nuit", mais vous n’avez pas fait attention. Excusez-moi, monsieur, j’ai trouvé que vous aviez l’air étrange. »
« Oh, je pensais à autre chose. Et je me souviens maintenant, c’était Johnson qui m’a donné le télégramme. »
« Johnson est parti hier, monsieur. »
« Alors c’est à hier que je pensais. Vous pouvez y aller, Phillips. »
Ainsi, le pouvoir télépathique de Brande était aussi bien objectif que subjectif. Mon propre cerveau, peu habitué à être impressionné par un autre esprit « autrement que par les voies reconnues des sens », avait fourni l’autorité la plus probable pour son message. Le message fut dûment délivré, mais le télégramme était une illusion.
CHAPITRE VII.
COUPABLE !
Quant à protéger Natalie Brande de son frère et des fanatiques avec lesquels il s’associait, il était désormais clair que j’étais impuissant. Et quelle garantie avais-je qu’elle-même n’était pas au courant de son dessein infâme ; qu’elle ne le soutenait pas ? Cette dernière pensée m’effleura un jour, et la piqûre de douleur qui s’ensuivit fut si intolérable que je résolus instantanément d’en prouver la fausseté ou la vérité.
Je télégraphiai à Brande que je descendais passer un jour ou deux avec lui, et suivis mon message sans attendre de réponse. J’ai encore un souvenir très distinct de ce voyage, malgré tout ce qui aurait bien pu l’effacer de ma mémoire. Chaque kilomètre parcouru semblait marquer une barrière de plus franchie sur le chemin d’un destin étrange ; chaque instant qui me rapprochait de cette fille incompréhensible aux yeux magiques était une époque d’impossibilité de faire demi-tour volontairement. Et maintenant que tout est fini, je suis heureux d’être allé résolument jusqu’au bout.
Brande me reçut avec l’affabilité facile d’un homme pour qui les bonnes manières avaient cessé d’être une habitude pour devenir un instinct. Une seule fois quelque chose passa entre nous concernant la relation extraordinaire qu’il avait établie avec moi — la relation de vainqueur à victime, selon moi. Nous avions été laissés seuls quelques instants, et je dis aussitôt que les autres furent hors de portée de voix :
« J’ai reçu votre message. »
« Je sais que vous l’avez reçu », répondit-il. C’est tout. Il y eut un silence embarrassant. Il fallait bien le rompre. N’importe quelle issue à cette difficulté valait mieux que d’y rester.
« Avez-vous vu ceci ? » demandai-je en tendant à Brande un exemplaire d’un roman que j’avais ramassé sur un étal de gare. Quand je dis qu’il était nouveau et populaire, on comprendra qu’il était indécent.
Il regarda le titre et dit avec indifférence : « Oui, je l’ai vu, et afin d’apprécier équitablement cette catégorie de fiction, j’ai même essayé de le lire. Pourquoi me demandez-vous cela ? »
« Parce que je pensais que c’était dans vos cordes. C’est très avancé. » Je dis cela pour gagner du temps.
« Avancé… avancé ? Je crains de ne pas comprendre. Qu’entendez-vous par "avancé" ? Et comment cela pourrait-il être dans mes cordes ? Je présume que vous voulez dire par là, sur mon plan de pensée ? »
« Par "avancé", j’entends à la mode. Qu’entendez-vous par là ? »
« Si j’utilisais ce mot, j’entendrais éduqué, évolué. Est-ce évolué ? Est-ce même éduqué ? Ce n’est pas toujours grammatical. Il n’y a pas de style. Dans le motif, cela précède Boccace. »
« Vous le désapprouvez. »
« Certainement pas. »
« Alors vous l’approuvez, malgré votre condamnation immédiate ? »
« En aucune façon. Je n’approuve ni ne désapprouve. Cela représente seulement une phase de l’humanité — le dessein délibéré d’obtenir de l’argent ou de la notoriété pour l’individu, sans égard pour le bien-être de la communauté. Il n’y a rien à admirer là-dedans. Il serait odieux de blâmer cela quand le schéma social tout entier est également mauvais et méprisable. À propos, quel intérêt pensez-vous que les marchandises de n’importe quel proxénète littéraire, de l’un ou l’autre sexe, puissent avoir pour moi, un étudiant — fût-il égaré — de la science ? »
« Je ne pensais pas que le livre aurait le moindre intérêt pour vous, et je suppose que vous en êtes déjà conscient ? »
« Ah non ! Mon pouvoir télépathique est réservé à des buts plus sérieux. Son exercice me coûte trop cher pour le gaspiller en futilités. Par conséquent, je ne sais pas pourquoi vous avez mentionné ce livre. »
À quoi je répondis franchement : « Je l’ai mentionné afin de me sortir d’une difficulté de conversation — sans grand succès. »
Natalie fut réservée avec moi au début. Elle se consacra inutilement à un garçon nommé Halley qui séjournait avec eux. Grey était parti à Londres. Sa place avait été prise par un certain M. Rockingham, que je n’aimais pas. Il y avait quelque chose de sinistre dans son expression, et il parlait rarement sauf pour dire quelque chose de cynique et, par conséquent, de désagréable. Il avait « vu la vie », c’est-à-dire tout ce qui est délétère et destructeur pour elle. Sa relation avec Brande était clairement un rebond, le rebond du dégoût. Il n’y avait rien de glorieux pour lui là-dedans. Ma première impression de lui fut donc défavorable. Mon dernier souvenir de lui est un élément approprié du cauchemar qui le contient.
Le jeune Halley m’aurait intéressé dans des circonstances ordinaires. Son visage était aussi beau et raffiné que celui d’une jolie fille. Sa silhouette, aussi, était svelte et sa voix efféminée. Mais là s’arrêtait mon propre avantage, tel que je le concevais, sur lui. Intellectuellement, il était un élève de Brande qui faisait honneur à son maître. Ayant fait cette découverte, je n’allai pas plus loin. Mon esprit était trop fixé sur un enjeu défini pour être plus que temporairement intéressé par les épigrammes d’un homme de science à la joue de pêche.
L’après-midi était bien avancé avant que j’aie l’occasion de parler à Natalie. Quand elle vint, je ne m’attardai pas à chercher le choix des mots.
« Je souhaite vous parler seule d’un sujet d’une importance extrême pour moi », dis-je précipitamment. « Voulez-vous m’accompagner au bord de la mer ? Votre temps, je le sais, est pleinement occupé. Je ne demanderais pas cela si mon bonheur n’en dépendait pas. »
La philosophe me regarda avec des yeux graves et bienveillants. Mais le cœur de la femme en elle fit monter le sang rouge à ses joues. Il me fut alors donné de sonder le plus bas degré de la stupidité rustre que j’eusse jamais sondé.
« Je ne veux pas dire cela », m’écriai-je, « je n’oserais pas… »
La rougeur sur sa joue brûla plus vivement alors qu’elle rejetait fièrement la tête en arrière, et dit tout de go, sans aucune trace de défense ou l’ombre de dissimulation :
« C’était mon erreur. Je suis heureuse de savoir que je vous ai fait une injustice. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ? »
« Je crois avoir le droit de revendiquer ce titre », répondis-je.
« Alors ce que vous demandez est accordé. Venez. » Elle posa hardiment sa main dans la mienne. Je saisis ses doigts effilés en disant :
« Oui, Natalie, un jour je vous prouverai que je suis votre ami. »
« La preuve est inutile », répondit-elle d’une voix basse et triste.
Nous partîmes pour la mer. Pas un mot ne fut échangé en chemin. Et nos yeux ne se croisèrent pas. Nous étions dans une situation étrange. C’était celle-ci : l’homme qui avait juré qu’il était l’ami de la femme — qui n’avait pas l’intention de se dérober à la preuve de sa promesse, et qui ne l’avait jamais contredite — entendait demander à la femme, avant que la journée ne soit terminée, de s’innocenter de s’associer sciemment à une bande d’assassins scientifiques. La femme avait vaguement deviné son dessein et ne pouvait s’innocenter.
Lorsque nous arrivâmes sur le rivage, nous nous occupâmes de façon inconséquente. Nous chassâmes les petits poissons jusqu’à ce que les bottes délicates de Natalie soient trempées. Nous examinâmes les curieux habitants des eaux peu profondes jusqu’à ce que ses gants soient abîmés. Nous sautâmes de rocher en rocher et évitâmes les assauts des vagues écumantes. Nous fîmes des aqueducs pour assurer la communication entre les mares profondes. Nous nous prélassâmes au soleil et écoutâmes la plainte profonde de la mer sonore, et le murmure solennel des coquillages. Nous bûmes le souffle profond de l’océan, et pour un bref instant nous fûmes comme des enfants heureux.
La fin vint rapidement à ce bonheur éphémère. Ce n’était que l’une de ces pièces brillantes arrachées à la main avare du Temps qui doit toujours être remboursée avec des intérêts usuraires. Nous payâmes avec des intérêts cruels.
Debout sur un rocher plat côte à côte, je pris mon courage à deux mains pour poser à cette fille la même question que celle que j’avais posée à son amie, Edith Metford, ce qu’elle savait de l’extraordinaire et absurde Société — comme j’essayais encore de le considérer — qu’Herbert Brande avait fondée. Elle semblait si franche, si raffinée, si bienveillante, que j’osais à peine poser ma question brutale à une fille innocente, que j’avais vue tressaillir devant la souffrance d’un oiseau mutilé, et pâlir jusqu’aux lèvres au cri de mort d’un lapin. Cette fois, il n’y avait aucune possibilité de conséquence fâcheuse dans la question, si ce n’est pour moi-même — car la fille était assurément à l’abri de son propre frère. Et moi-même, je préférais risquer les conséquences plutôt que d’endurer plus longtemps la pensée qu’elle appartenait volontairement à un vil club de meurtriers. Pourtant, la question ne voulait pas venir. Une chose simple la fit sortir. Natalie, après avoir regardé le large silencieusement pendant quelques minutes, dit simplement :
« Combien de temps allons-nous rester ici, je me demande ? »
« Jusqu’à ce que vous répondiez à cette question. Que savez-vous au sujet de la Société de votre frère, à laquelle j’ai adhéré à mon intense regret ? »
« Je suis désolée que vous regrettiez d’avoir adhéré », répondit-elle gravement.
« Vous ne seriez pas désolée », dis-je, « si vous en saviez autant à ce sujet que moi », oubliant que je n’avais toujours pas de réponse à ma question, et que l’étendue de ses connaissances m’était inconnue.
« Je crois que j’en sais autant que vous. » Il y avait un tremblement dans sa voix et un regard de supplication anxieuse dans ses yeux. Ce regard me rendit fou. Pourquoi supplierait-elle si elle n’était pas coupable ? Je frappai du pied sur le rocher sans remarquer qu’en faisant cela, je projetais toute notre collection de coquillages dans l’eau.
Il y avait autre chose à demander, mais je restai silencieux et maussade. Les bois au-dessus de la plage étaient choraux des voix des oiseaux. Ils m’étaient odieux. Le chant de la mer des vagues déferlantes était hideux. Je maudis la lumière jaune du coucher de soleil brillant sur leurs crêtes neigeuses. Une main minuscule fut posée sur mon bras. Je me tordis sous son toucher mortel bien que délicieux. Mais je ne pus l’écarter, ni m’empêcher de me tourner vers le doux visage à côté de moi, pour marquer une fois de plus son appel muet — désormais plus qu’un simple appel ; c’était une supplication qui était dans ses yeux. Ses lèvres rouges étaient entrouvertes comme si elles exprimaient une prière non dite. Enfin, une prière en sortit pour moi.
« Ne me jugez pas avant de mieux me connaître. Ne me haïssez pas sans cause. Je ne suis pas méchante, comme vous le pensez. Je… je… j’essaie de faire ce que je pense être juste. Du moins, je ne suis ni égoïste ni cruelle. Faites-moi confiance encore un petit moment. »
Je la regardai un instant, puis avec un sanglot, je l’enlaçai dans mes bras et m’écriai tout haut :
« Mon Dieu ! nommer le meurtre et ce visage d’ange dans le même souffle ! Enfant, vous avez été bernée. Vous ne savez rien. »
Pendant une seconde, elle s’attarda dans mon étreinte. Puis elle écarta doucement mes bras, et levant les yeux vers moi, dit sans peur mais avec tristesse :
« Je ne peux mentir — même pour votre amour. Je sais tout. »
CHAPITRE VIII.
LE MYSTÈRE DE WOKING.
Elle savait tout. Alors elle était une meurtrière — ou en sympathie avec les meurtriers. Mes bras tombèrent d’elle. Je reculai en frissonnant. Je n’osais pas regarder dans ses yeux menteurs, qui réclamaient la pitié alors que son cœur vil ne connaissait aucune miséricorde. Sûrement, j’avais résolu l’énigme exaspérante que le caractère de cette fille m’avait, jusqu’ici, présentée. Pourtant, la vraie solution était aussi loin de moi que jamais. En vérité, je n’aurais guère pu en être plus éloigné qu’à ce moment-là.
Alors que nous revenions, Natalie fit deux ou trois tentatives infructueuses pour m’attirer hors du silence qui était certainement plus éloquent de ma part que tous les mots que j’aurais pu utiliser. Une fois, elle commença :
« C’est difficile à expliquer… »
Je l’interrompis durement. « Aucune explication n’est possible. »
Sur ce, elle porta son mouchoir à ses yeux, et un sanglot à moitié étouffé secoua sa silhouette frêle. Son chagrin me distrayait. Mais que pouvais-je dire pour l’apaiser ?
À la porte du vestibule, je m’arrêtai et dis : « Adieu. »
« Vous n’entrez pas ? »
Il y avait une franchise et une emphase dans la question qui ne m’échappèrent pas.
« Moi ? » L’horreur dans ma propre voix me surprit moi-même, et ne passa assurément pas inaperçue de sa part.
« Très bien ; adieu. Nous ne sommes pas exactement esclaves des conventions ici, mais vous êtes allé trop loin dans cette direction même pour moi. C’est votre deuxième départ surprenant. J’espère que vous m’épargnerez l’humiliation entraînée par la condescendance de votre connaissance ultérieure. »
« Donnez-moi une heure ! » m’écriai-je, atterré. « Vous ne tenez pas compte de l’énigme dans laquelle tout est enveloppé. J’ai dit que j’étais votre ami quand je vous pensais digne d’estime. Donnez-moi une heure — seulement une heure — pour dire si je resterai fidèle à ma promesse, maintenant que vous avez vous-même prétendu que votre réputation n’est pas bonne mais mauvaise. Car c’est vraiment ce que vous avez protesté. Est-ce que j’en demande trop ? Ou votre générosité est-elle encore plus limitée que la mienne ? »
« Ah, non ! Je ne voudrais pas que vous pensiez cela. Prenez une heure, ou un an — une heure seulement si vous tenez à mon bonheur. »
« D’accord », dis-je. « Je prendrai l’heure. La discrétion pourra avoir l’année. »
Je la quittai donc. Je ne pouvais pas entrer. Un toit m’étoufferait. Donnez-moi les pelouses ouvertes, les bois feuillus, le souffle du vent d’été. Loin, donc, vers le silence de la nuit qui vient. Pour une heure, laissez-moi à mes pensées. Son indignité était maintenant plus que suspectée. Elle était admise. Ma misère était complète. Mais je ne voulais pas me séparer d’elle ; je ne pouvais pas. Innocente ou coupable, elle était à moi. Je devais souffrir avec elle ou pour elle. La résolution à laquelle je me suis tenu fut formée alors que j’errais seul à travers les bois.
Quand je rejoignis ma chambre cette nuit-là, je trouvai une note de Brande. Recevoir une lettre d’un homme chez qui j’étais invité ne me surprit pas. J’avais dépassé ce stade. Il n’y avait rien de mystérieux dans la lettre, sauf sa conclusion. C’était simplement une invitation à une réunion publique de la Société, qui devait se tenir ce jour-là, une semaine plus tard, dans la salle de Hanover Square, et la particularité de la lettre — étant donné qu’elle ne disparut pas comme le télégramme, mais resta une feuille de papier ordinaire — résidait dans sa phrase finale. Elle me pressait de ne laisser rien empêcher ma présence. « Vous comprendrez peut-être par la suite que nous ne sommes ni des comploteurs politiques ni des lunatiques, comme vous l’avez pensé. »
Pensé ! Le pouvoir mystérieux de cet homme devenait lassant. C’était trop pour moi. Je souhaitais n’avoir jamais vu son visage.
« Vous comprendrez peut-être par la suite que nous ne sommes ni des comploteurs politiques ni des lunatiques, comme vous l’avez pensé. » Pensé ! Le pouvoir mystérieux de cet homme devenait lassant. C’était trop pour moi. Je souhaitais n’avoir jamais vu son visage.
C’est alors que, couché dans mon lit, en proie à l’insomnie, je repris cette introspection interminable qui, jusqu’alors, s’était avérée si stérile. Il était facile de me jurer que je soutiendrais Natalie Brande, que je ne l’abandonnerais jamais. Mais comment devais-je agir pour parvenir à convaincre la jeune fille elle-même de renoncer à ses néfastes associés ? Je savais qu’elle me portait de l’affection. Et je savais aussi qu’elle ne quitterait pas son frère pour moi. Était-elle complice de ses manigances criminelles, ou bien avait-elle été, comme moi, attirée dans ses filets ?
Attirée ! C’était bien cela !
Je bondis du lit, fou de joie. Désormais, je n’avais pas seulement une échappatoire à tous ces tourments ; j’avais devant moi une voie royale. Quel imbécile, quel idiot, quelle taupe aveugle j’étais de ne pas avoir perçu plus tôt cette solution facile au problème ! Rien d’étonnant à ce qu’elle eût été blessée par mes indignes doutes. Et elle avait essayé de s’expliquer, mais je n’avais pas voulu écouter ! Je me rejetai en arrière et commençai à tisser toutes sortes de douces rêveries autour du salut de cette jeune fille arrachée à l’influence funeste de son frère, et de l’anéantissement de sa Société, malgré ses pouvoirs occultes, par ma propre bravoure. La réaction fut trop forte. Au lieu de construire de merveilleux contre-complots, je tombai dans un profond sommeil.
Le lendemain, je trouvai Natalie dans un agréable petit salon où l’on m’avait dirigé. Elle portait sa tenue rationnelle la plus extrême — et, par conséquent, la plus exaspérante. Lorsque j’entrai, elle poussa une chaise vers moi, d’une manière qui rappelait les pires moments de Miss Metford, et alluma une cigarette, dans le seul but, je le sentis, de m’agacer.
« Je suis venu », dis-je d’un air quelque peu penaud, « pour m’expliquer. »
« Et pour présenter vos excuses ? »
« Oui, pour présenter mes excuses. J’ai commis une erreur atroce. J’en ai souffert autant que vous pourriez le souhaiter. »
« Souhaiter que vous souffriez ! » Elle jeta sa cigarette. Ses yeux sombres s’agrandirent d’une surprise non feinte. Et cette curieuse lueur de pitié, qui m’avait si souvent intrigué, y apparut. « Je suis vraiment navrée si vous avez souffert », dit-elle avec une sincérité convaincante.
« Comment ai-je pu douter de vous ? Imbécile sans cervelle que j’étais de supposer un seul instant que vous approuviez ce que vous ne pouviez qu’ignorer… »
À ces mots, son visage s’assombrit.
« Je crains que vous ne soyez toujours dans l’erreur. Quelle opinion avez-vous formée qui change votre jugement sur moi ? »
« La seule opinion possible : que vous avez appris malgré vous le secret de la Société de votre frère ; mais que, comme moi, vous ne voyez aucun moyen de… de… »
« Dans quel but ? »
« De la détruire. »
« Il est peu probable que je tente une telle chose. »
« Non, ce serait impossible, et cet effort vous coûterait la vie. »
« Ce n’est pas là ma raison. » Elle se leva et se tint face à moi. « Je n’aime pas perdre votre estime. Vous savez déjà que je ne mentirai pas pour la conserver. J’approuve le but de la Société. »
« Et ses actions ? »
« Elles sont inévitables. Par conséquent, j’approuve aussi ses actions. Je ne vous demanderai pas de rester maintenant, car je vois que vous êtes à nouveau horrifié ; ce qui est naturel, compte tenu de vos connaissances — ou, pardonnez-moi de le dire, de votre manque de connaissances. Je serai heureuse de vous voir après la conférence à laquelle vous êtes invité. Vous en saurez un peu plus alors ; peut-être pas tout, mais assez pour ébranler vos théories séculaires sur la vie… et sur la mort. »
Je m’inclinai et quittai la pièce sans un mot. Il était donc vrai qu’elle était folle comme les autres, ou pire que folle — mille fois pire ! Je dis adieu à Brande, en tant qu’invité, pour la dernière fois. Dorénavant, je le rencontrerais en ennemi — son ennemi secret, autant que je pourrais préserver mon secret face à un tel homme ; son ennemi déclaré, quand le moment opportun serait venu.
Dans le wagon du train, je feuilletai quelques lettres et papiers que j’avais trouvés dans mes poches, non par intention délibérée, mais pour tuer le temps. Un morceau de papier me fit sursauter. C’était la feuille sur laquelle Brande avait écrit l’adresse de Woking, et en la relisant une fois de plus, une pensée me vint, sur laquelle j’agis dès que possible. Je pouvais aller à Woking et découvrir quelque chose sur cet homme, Delany. Tant que mes enquêtes restaient dans les limites de la plus stricte discrétion, ni Brande ni aucun de ses exécutants ne pourraient me blâmer de chercher une preuve convaincante du pouvoir secret qu’ils revendiquaient.
À mon arrivée à Londres, je me rendis immédiatement à la gare de la London Necropolis Company et pris le train funéraire qui dessert le cimetière de Brookwood. Avec la chapelle de Saint Anne comme base, je fis de brèves excursions çà et là, et me tins devant une pierre tombale érigée à la mémoire de George Delany, ancien membre du département d’investigation criminelle de Scotland Yard. C’était une piste que je pouvais suivre ; je retournai donc en ville en hâte et rendis visite au surintendant du département.
Oui, me dit-on, Delany avait appartenu au département. Il avait été un officier très efficace pour débusquer les anarchistes étrangers et les malfaiteurs. Sa dernière initiative avait été de rejoindre une société de doux dingues qui se réunissait à Hanover Square. Aucune importance n’avait été accordée à cela au sein du département. Cela n’avait pu se faire dans le cadre de ses fonctions, bien que Delany prétendît le contraire. Il était tombé raide mort dans la rue alors qu’il quittait son fiacre pour entrer dans le bureau avec des informations qui devaient lui avoir semblé importantes — à en juger par le témoignage du cocher sur son extrême agitation et ses ordres répétés de rouler plus vite. Il y eut une enquête et une autopsie, mais le verdict fut « mort de cause naturelle ». C’était tout. C’était suffisant pour moi.
J’avais maintenant assez de preuves et j’étais définitivement convaincu que la Société était aussi dangereuse qu’elle était démente.
CHAPITRE IX.
CUI BONO ?
Lorsque j’arrivai dans les locaux de la Société pour la soirée à laquelle j’avais été invité, je les trouvai agréablement éclairés. Les divers diagrammes scientifiques et instruments avaient été retirés, et des fauteuils confortables étaient disposés de manière à permettre un passage libre, non seulement vers chaque rangée, mais vers chaque siège. La salle était comble quand j’entrai, et peu après la porte fut fermée à clé. Natalie Brande et Edith Metford étaient assises l’une à côté de l’autre. Une chaise vide se trouvait à la droite de Miss Metford. Elle me vit debout à la porte et fit un signe vers le siège vide qu’elle avait réservé pour moi. Lorsque je l’atteignis, elle fit un mouvement comme pour me précéder et me laisser la chaise du milieu. Je le déconseillai par un regard qui fut intentionnellement si sévère qu’elle le décrivit plus tard comme une grimace maligne.
Je ne pouvais, sur le moment, m’asseoir volontairement à côté de Natalie Brande avec la connaissance exacte et définitive que j’avais acquise à Scotland Yard il y a à peine une semaine. Je ne pouvais le faire à ce moment-là, bien que je n’eusse pas l’intention de revenir sur ce que j’avais entrepris — de la soutenir, innocente ou coupable. Mais je devais avoir le temps de m’habituer à la sensation qui suivait cette connaissance. Les tentatives fugitives de conversation de Miss Metford en attendant le début de la conférence m’étaient désagréables.
Il y eut un léger remous sur l’estrade. Le président, en quelques mots, annonça Herbert Brande. « C’est la première conférence publique », dit-il, « qui soit donnée depuis la formation de la Société, et étant donné qu’un certain nombre de personnes n’ayant pas d’éducation scientifique sont présentes, le conférencier évitera les phases les plus ésotériques de son sujet, qui se présenteraient autrement dans son traitement, et se limitera aux lieux communs de la perspicacité scientifique. Le titre de la conférence est identique à celui de notre Société — Cui Bono ? »
Brande s’avança sans ostentation et posa un rouleau de papier sur le pupitre. J’ai recopié les extraits qui suivent à partir de ce manuscrit. L’essai complet, en fait, est resté intact entre mes mains, mais il est trop long — et il serait sans objet — de le reproduire en entier dans ce récit. Je ne peux espérer non plus reproduire l’impressionnante singularité de la personnalité du conférencier, son emprise sur son auditoire, ni mes propres émotions en écoutant cet homme — dont j’avais prouvé, non seulement par ses propres aveux, mais par les preuves collatérales les plus solides, qu’il était un meurtrier froid et impitoyable — l’entendre glisser, d’une voix sonore et avec des gestes gracieux, d’un point à un autre dans son réquisitoire logique et terrible contre la souffrance ! La futilité de celle-ci, tant en elle-même que par la manière dont elle était administrée ! Personne ne pouvait connaître Brande sans trouver de l’intérêt, sinon du plaisir, dans ses nombreuses expressions fortuites, pleines de pensées curieuses et mystérieuses. J’avais souvent écouté ses tableaux mentaux improvisés, comme le sait le lecteur, mais je ne l’avais jamais entendu formuler délibérément un système de pensée planifié. Et quel système ! Voici l’évangile selon Brande.
« Dans le verbiage de l’optimisme primitif, une limitation trompeuse est imposée à la signification du mot Nature et de ses inflexions. Et la mauvaise compréhension du sens d’un mot important conduit aussi sûrement à un concept inexact qu’un énoncé erroné d’une prémisse précède une fausse conclusion. Par exemple, dans l’aphorisme, traduit de diverses manières, "ce qui est naturel est juste", il y a une excellente illustration de la mauvaise application du mot "naturel". Si le dicton signifie que ce qui est naturel est juste et sage, il pourrait tout aussi bien dire "ce qui est naturel est faux", l’injustice et l’imprudence étant tout aussi naturelles, c’est-à-dire une partie de la Nature, que la justice et la sagesse. La morbidité et l’immoralité sont aussi naturelles que la santé et la pureté. Pas plus, mais pas moins. Dire que "la Nature n’est améliorée par aucun moyen, mais que la Nature crée ce moyen", est assez vrai. C’est inévitablement vrai. La question demeure : en créant ce moyen, a-t-elle vraiment fait quoi que ce soit qui tende vers l’accomplissement final du bonheur universel ? Je dis qu’elle ne l’a pas fait.
« Le mauvais usage d’un mot, pourrait-on soutenir, ne pourrait constituer un obstacle sérieux à la croissance de la connaissance, et pourrait même être intéressant pour l’étudiant en étymologie. Mais derrière le mauvais usage du mot "naturel", il y a une sérieuse confusion de pensée qui doit être clarifiée avant que la masse de l’intelligence humaine puisse arriver à une juste appréciation des vérités qui entourent l’existence humaine et l’expliquent. À cette fin, il est nécessaire de se débarrasser de l’idée archaïque de la Nature en tant que protectrice paternelle, providentielle et bienfaisante, succédant à la "providence spéciale", et de connaître la vraie Nature, esclave qu’elle est de sa propre persistance éternelle de la force ; ce seul principe primaire dont tous les autres principes ne sont que des corrélatifs ; dont l’existence de la matière n’est qu’une évidence connaissable.
« L’idée optimiste, par conséquent, selon laquelle la Nature est une conceptrice omnisciente, dans l’œuvre de laquelle l’ordre, le système, la sagesse et la beauté sont prédominants, ne fait pas bon ménage lorsqu’elle est placée sous le microscope de la recherche scientifique.
« L’ordre ?
« Il n’y a pas d’ordre dans la Nature. Ses armées ne sont que des foules en ébullition de pillards, détruisant tout ce sur quoi elles peuvent mettre la main.
« Le système ?
« Elle n’a pas de système, à moins qu’il ne s’agisse d’une reductio ad absurdum, qui ne tâtonne vers la bonne voie qu’après avoir inutilement essayé toutes les autres voies concevables. Elle n’est pas sage. Elle ne remplit jamais un seau sans en renverser un tonneau. Toutes ses œuvres ne sont pas belles. Elle ne crée jamais un chef-d’œuvre sans fracasser un million de "rebuts" sans s’en soucier. La théorie de l’évolution — son évangile — pue le voyoutisme, breveté et promu par la nature. Le schéma entier de l’univers, toute l’existence matérielle telle qu’elle est populairement connue, est fondé sur et engendré par un système de souffrance éternelle aussi hideux que les cauchemars fantastiques des maniaques religieux. Les inquisiteurs espagnols ont été considérés comme les monstres les plus contre-nature qui aient jamais déshonoré l’histoire de l’humanité. Pourtant, les atrocités des inquisiteurs, comme les champs de bataille de Napoléon et d’autres héros, étaient non seulement naturelles, mais elles ont leurs prototypes dans chaque centimètre cube d’eau stagnante, ou chaque once de tissu malade. Et l’eau stagnante est aussi naturelle que l’eau stérilisée ; et le tissu malade est aussi naturel que le tissu sain. Le meurtre de masse est la première loi de la Nature. Elle ne crée que pour tuer, et applique la règle aussi impitoyablement aux unités dans un amas d’étoiles qu’aux têtards dans une mare.
« Cela semble loin d’un amas d’étoiles à une mare. C’est le cas en termes de distance et de magnitude. Ce ne l’est pas en ce qui concerne les constituants. Dans leur composition ultime, ils sont identiques. La grande nébuleuse d’Andromède est un agrégat d’atomes, tout comme la rivière Tamise. La seule différence entre eux est la différence dans l’agencement et l’incidence de ces atomes et dans le mouvement moléculaire dont ils sont la cause première, mais non finale. Dans une pinte d’eau de la Tamise, nous savons qu’est liée une force latente auprès de laquelle la vapeur et l’électricité sont impuissantes en comparaison. Pour libérer cette force, il suffit d’appliquer la clé sympathique ; tout comme la pointe chauffée d’une aiguille fera exploser une mine de poudre à canon et réduira une ville en cendres. Cette force dort. Les atomes qui pourraient lui donner une réalité sont au repos, ou, du moins, dans un état de quasi-repos. Mais dans la masse stupéfiante de gaz incandescent qui constitue la nébuleuse d’Andromède, chaque atome cherche follement le repos et n’en trouve aucun ; tourbillonnant dans une hâte furieuse, luttant avec chaque autre atome dans son champ de mouvement, frappant les autres et les influençant, étant frappé par eux et influencé par eux. Ce chaudron redoutable exemplifie admirablement la méthode de progrès stimulée par la souffrance. C’est l’embryon d’un nouveau Soleil et de ses planètes. Après plusieurs millions d’années d’agonie moléculaire, quand son temps de fission sera venu, il arrachera d’énormes fragments de sa masse et les projettera, impuissants, dans l’espace, pour y croître en satellites. À leur tour, ils pourront se reproduire de la même manière avant que leur véritable vie planétaire ne commence, où ils graviteront autour de leur parent en tant que sphères solides. Suivez-les plus loin et apprenez comment la Nature bienfaisante traite avec eux.
« Après l’écoulement de périodes de temps que l’homme peut calculer en chiffres, mais dont son esprit fini ne peut même pas former une vraie conception symbolique, la peau extérieure de la planète refroidit — repose. Les troubles internes prévalent pendant des périodes encore plus longues ; et ceux-ci, dans leur agonie insupportable, plient et font éclater les strates solides sus-jacentes ; vomissent du feu à travers leurs évents auto-créés, dressent des montagnes depuis les profondeurs de la mer, puis les fracassent en morceaux.
« Le Temps avance, austère.
« Le globe continue de refroidir. La vie apparaît à sa surface. Alors recommence la vieille lutte, mais dans des conditions bien plus effroyables, car bien qu’elle soit fondée sur la conscience atomique, la conscience centrale de l’agrégat hétérogène d’atomes devient immensément plus sensible et susceptible à chaque pas qu’elle fait hors de l’homogenèse. Cette guerre fratricide doit se poursuivre tant qu’une créature, grande ou petite, restera vivante sur le monde qui l’a portée.
« Par degrés lents, les puissants jalons de la marche protoplasmique sont dépassés. Les plantes et les animaux sont maintenant occupés, se tuant et se dévorant les uns les autres — les forts détruisant partout les faibles. De nouveaux types apparaissent. Les anciens types disparaissent. Les types possédant la plus grande capacité de meurtre progressent le plus rapidement, et ceux qui ont la moindre reculent et s’éteignent. L’homme néolithique succède à l’homme paléolithique et aiguise la hache de pierre. Puis, pour accroître leur pouvoir de destruction, les hommes trouvent préférable de chasser en meutes. Les communautés apparaissent. Bientôt, chaque communauté découvre que son propre avantage est favorisé par la limitation de ses tueries, en général, aux membres des communautés voisines. Les nations font tôt la même découverte. Et enfin, comme chez nous, est établie une race avec assez de conscience pour savoir qu’elle est vile, et assez d’intelligence pour savoir qu’elle est insignifiante.[1] Mais à quoi bon ? Dans la plénitude de son temps, la race mourra. L’homme descendra dans la fosse, et toutes ses pensées périront. La conscience inquiète qui, dans ce coin obscur, a pour un bref espace rompu le silence de l’Univers, sera au repos. La matière ne se connaîtra plus elle-même. La vie, la mort et l’amour, plus fort que la mort, seront comme s’ils n’avaient jamais été. Et rien de ce qui est ne sera meilleur ou pire pour tout ce que le travail, le génie, le dévouement et la souffrance de l’homme ont cherché à travers d’innombrables générations à effectuer.
[1] De cette phrase à la fin du paragraphe, Brande puise librement, aux fins de son propre argument, dans le "Naturalism and Ethics" de M. Balfour.--Éd.
« Le métier à tisser rugissant du Temps continue de tisser. Le globe se refroidit. La vie cesse miséricordieusement de sa surface. L’atmosphère et l’eau disparaissent. Il repose. Il est mort.
« Sans son service par procuration consistant à influencer des planètes plus jeunes à sa portée, ce monde mort pourrait tout aussi bien être libéré immédiatement de son câble de gravitation et être laissé à la dérive dans l’espace. Son heure n’est pas encore venue. Elle ne viendra pas avant que le grand soleil central du système auquel il appartient n’ait laborieusement passé toutes ses étapes de vie stellaire et ne soit éteint lui aussi. Alors, quand ce soleil mort, selon la théorie de l’impact, se heurtera sur la trajectoire d’un autre soleil, mort et aveugle comme lui, son heure viendra. Le résultat de cet impact sera une nouvelle nébuleuse d’étoile, avec toute son histoire lassante devant elle ; une histoire de souffrance, dans laquelle un million d’années ne seront pas assez longues pour écrire une seule page.
« Ici, nous avons un parallèle scientifique à l’enfer de la superstition qui peut expliquer l’origine instinctive du lin fumant et du feu qui ne s’éteindra jamais. Nous savons que les atomes dont le corps humain est construit sont des atomes de matière. Il s’ensuit que chaque atome dans chaque corps vivant sera présent sous une forme ou une autre lors de cet impact final où le système solaire prendra fin dans un tourbillon flamboyant qui fera fondre la terre avec sa chaleur fervente. Il n’y a pas une molécule ou une cellule dans aucune créature vivante ce jour qui ne supportera, dans ses constituants ultimes, la longue agonie, durant d’innombrables éons de siècles, où la masse solide de ce grand globe sera représentée par une ruée de gaz incandescent, stupéfiante en elle-même, mais triviale en comparaison avec l’ouragan de flammes dans lequel elle sera engloutie et perdue.
« Et quand de cet enfer une nouvelle étoile émerge, et que de nouvelles planètes sont nées de lui en leur temps, et qu’il répète et qu’elles répètent, comme elles doivent répéter, l’histoire incessante, immuable et impitoyable de l’univers, chaque atome de cette terre prendra sa place, et remplira à nouveau des fonctions identiques à celles qu’il, ou son semblable, remplit maintenant. La vie réapparaîtra, se développera, s’éteindra, pour être renouvelée à nouveau comme auparavant. Et ainsi de suite pour toujours.
« La Nature n’a connu aucun repos. Depuis le commencement — qui ne fut jamais — elle n’a cessé de construire que pour abattre à nouveau. Elle a fabriqué de jolis jouets et des colifichets, qui lui ont coûté bien des milliers d’années à forger, seulement pour les briser en morceaux pour son divertissement. Avec une infinie minutie, elle a fabriqué l’homme seulement pour le torturer avec de viles misères aux stades embryonnaires de sa race, et dans son développement supérieur, pour le rendre fou avec des puzzles intellectuels. Ainsi en sera-t-il jusqu’à la fin — qui ne sera jamais. Car il n’y a ni commencement ni fin à ses cycles immuables. Que l’optimiste séculier réussisse ou échoue à réaliser son maigre pan de paradis terrestre, que les péans qu’il chante à ce sujet soient des dithyrambes prophétiques ou des mythes trompeurs, aucun homme chrétien n’a à craindre pour sa propre immortalité. Cela est bien assuré. Sous une forme ou une autre, il sera certainement ressuscité des morts. Sous une forme ou une autre, il revivra. Mais, Cui bono ? »
CHAPITRE X.
LA FORCE — UN REMÈDE.
« Sortez-moi d’ici, je suis étouffée — malade », me dit Miss Metford à voix basse.
Alors que nous nous hâtions de sortir de la salle, Brande et sa sœur, qui l’avait rejoint, nous croisèrent. Le feu avait disparu de ses yeux. Sa voix était revenue à son ton ordinaire. Son attitude était imperturbable, semblable à celle d’un sphinx. Je murmurai quelques mots sur l’éloquence de la conférence, mais m’interrompis en observant son indifférence totale à mes remarques, et dis :
« Ni les louanges ni les blâmes ne semblent vous affecter, Brande. »
« Certainement pas », répondit-il calmement. « Vous oubliez qu’il n’y a rien qui mérite ni louange ni blâme. »
Je le regardai avec une incrédulité qui, je le crains, ne devait guère être dissimulée. Il ne chercha pas à se justifier, mais, au contraire, sembla trouver mon étonnement assez divertissant. Il resta là, debout, le regard perdu dans le vaste horizon, comme s’il cherchait à y lire le destin des mondes qu’il prétendait régir. La mer, d’un bleu profond, se brisait contre la coque de l’Esmeralda en une mélopée monotone qui semblait souligner l’absurdité de nos existences.
« Vous parlez comme si l’humanité n’était qu’un pion sur votre échiquier », dis-je, sentant une colère froide monter en moi.
Brande se tourna vers moi, un léger sourire aux lèvres, ce sourire qui me glaçait le sang plus que n’importe quel danger physique. « Le pion ne comprend pas le jeu, Marcel. Il croit que sa position est le résultat d’une volonté propre, alors qu’il n’est qu’une pièce mue par les lois implacables du mouvement. Vous vous accrochez à vos petites notions de moralité comme un naufragé à une épave. Mais l’épave finira par sombrer, et avec elle, toutes vos certitudes. »
Il fit un signe de la main, un geste de congédiement qui ne laissait place à aucune réplique. Je restai un moment immobile, le regard fixé sur son dos alors qu’il s’éloignait vers la passerelle. L’air était chargé d’une électricité latente, comme si le ciel lui-même attendait le prochain coup de folie du maître de ces lieux. Je me dirigeai vers la poupe, cherchant un peu de réconfort dans la présence de Miss Metford, qui lisait, assise sur un banc de teck, un ouvrage dont je ne pus distinguer le titre.
« Vous avez l’air troublé », dit-elle sans lever les yeux de son livre. « Est-ce encore le grand homme qui vous a abreuvé de sa sagesse ? »
« Il ne s’agit plus de sagesse, Edith. Il s’agit de démence pure. Il a perdu tout contact avec ce que nous appelons la réalité. »
Elle ferma son livre et me regarda avec une gravité qui me surprit. « Marcel, nous sommes sur ce navire depuis assez longtemps pour comprendre que la réalité ici n’est pas celle que nous avons laissée derrière nous. Il faut apprendre à regarder l’abîme sans cligner des yeux, sous peine d’être dévoré par lui. »
Ses paroles, loin de me rassurer, ne firent que renforcer mon sentiment d’isolement. Nous étions à la dérive, non seulement sur l’océan, mais dans les limbes d’une idéologie destructrice. Je me demandai si, au fond, nous ne faisions pas tous partie de cette expérience, si nos peurs, nos colères et nos doutes n’étaient pas eux aussi des éléments que Brande, dans son arrogance infinie, avait prévus et intégrés à son plan.
La nuit tomba sur le navire, une nuit sombre et sans étoiles, où la mer semblait absorber toute lumière. Je m’étendis sur ma couchette sans parvenir à trouver le sommeil, le bruit des machines tournant à plein régime résonnant dans mes tempes comme un battement de cœur mécanique et impitoyable. Je savais, avec une certitude terrifiante, que chaque tour d’hélice nous rapprochait d’une destination dont le nom seul suffisait à glacer le sang des plus courageux. Et pourtant, je restais là, incapable d’agir, prisonnier de cette traversée dont je n’étais que le témoin involontaire.
— « Qui est cet homme sans système nerveux dont vous parlez ? » demandai-je froidement. Je ne regrettais pas d’avoir l’occasion de lui donner une leçon qui pût faire contrepoids aux nombreuses indignités que j’avais subies, principalement sous la forme de haussements d’épaules, de sourcils levés, et autres manières semblables.
« Vous, bien entendu. Je ne veux pas vous offenser ; vous êtes magnifique. Je suis sincère en disant que je vous admire. Je voudrais être comme vous en taille, en poids, en muscle... et en absence de système nerveux. »
« Vous conserveriez votre cerveau, je suppose ? » demandai-je.
« Oui, je garderais celui-là. »
« Et moi, je garderai mon système nerveux, » répondis-je. « Et la différence entre le vôtre et le mien est celle-ci : alors que mon sens du danger est, ou était, aussi aigu que le vôtre, je possède une réserve d’influx nerveux — ou je l’avais — sur laquelle on pouvait compter pour me tirer d’affaire dans une situation d’urgence soudaine. Cette réserve, vous l’avez dépensée au profit de votre cerveau. Il existe deux sortes de lâches : le lâche égoïste qui ne se soucie d’aucun intérêt sinon le sien ; le lâche altruiste qui ne tient pas à lui-même, mais qui ne peut affronter un danger parce qu’il n’ose pas. Et il existe deux sortes d’hommes courageux : l’homme sans nerfs dont vous parliez, qui affronte simplement le danger parce qu’il ne le mesure pas, et l’homme qui affronte le danger parce que, bien qu’il le craigne, il l’ose. Je n’ai aucune difficulté à vous placer dans cette liste. »
« Vous me placez... »
« En lâche parce que vous ne pouvez faire autrement. Vous êtes simplement en désaccord avec votre environnement. Vous devriez apporter une provision d’« environnement » avec vous, étant donné que vous ne pouvez pas le fabriquer à la hâte comme moi. Je souhaite être seul. Bonjour. »
« Avant de partir, Marcel, je dirai ceci. » Il avait les larmes aux yeux. « Ces gens ne vous connaissent pas vraiment, malgré tout leur pouvoir télépathique. Vous n’êtes pas... pas... »
« Pas aussi grand fou qu’ils le pensent. Merci. J’ai l’intention de leur prouver cela un jour. »
Sur ce, je me détournai de lui, bien que je sentisse qu’il serait volontiers resté plus longtemps avec moi.
Pendant que l’Esmeralda balayait les longues houles de la Méditerranée, j’entendis Brande donner sa seconde conférence. C’était un intermède approprié entre ses premier et troisième discours. Je pourrais les classer ainsi : le premier, critique ; le second, constructif ; le troisième, exécutif. Son troisième discours fut le dernier qu’il fit au monde.
Nous étions réunis dans le salon. Il aurait été plus agréable de rester sur le pont supérieur, en raison de la chaleur, mais l’orateur n’aurait pas été facilement entendu dans le bruit du vent et des vagues. Je pouvais à peine croire que c’était Brande qui se levait pour parler, tant son expression avait changé. Le scepticisme franc, qui n’avait que récemment dégénéré en cynisme, toujours tempéré par un air à moitié bienveillant de supériorité facile, avait disparu. À sa place, il y avait un regard de dessein concentré et implacable qui dominait l’homme lui-même et tous ceux qui le voyaient. Il commença par des phrases percutantes et directes, avec seulement une éloquence légèrement réminiscente qui faisait partie de lui-même, et dont il n’aurait pu se libérer sans un effort conscient. Mais tout le maintien de l’homme n’avait que peu de traces de l’académicien dilettante dont nous nous souvenions tous.
« Lorsque je me suis adressé à cette Société pour la dernière fois, » commença-t-il, « j’ai éprouvé une difficulté à atteindre la vérité ultime qui était de ma propre fabrication. Je présupposais, comme vous vous en souvenez, l’indestructibilité de l’atome, et, par conséquence logique, j’étais tenu d’admettre la conservation de la souffrance, l’éternité de la misère. Mais ce soir-là, beaucoup parmi mon auditoire n’étaient pas instruits des rudiments de la pensée ultime, et certains étaient encore sceptiques quant à la bonne foi de notre but, et à notre pouvoir d’en atteindre l’objet. Pour eux, dans leur ineptie d’alors, ce que je vais dire maintenant aurait été inintelligible. Car de la même manière que les ondes de lumière ou de son dépassant un certain maximum ne peuvent être transmises au cerveau par des yeux et des oreilles ternes, mes pulsations de pensée auraient échappé à ces auditeurs en raison de leur propre manque de réactivité. Ce soir, je suis libéré de la limitation dont je souffrais alors, car il n’y a personne autour de moi qui n’ait une connaissance suffisante pour saisir ce que je vais présenter.
« Vous vous souvenez que j’ai retracé pour vous l’histoire de l’évolution dans son voyage de l’atome à l’étoile. Et je vous ai montré que l’hypothèse de l’indestructibilité de l’atome était simplement un credo de cruauté écrit en grands caractères. Je procède maintenant selon les voies de la vraie science pour vous montrer comment cette hypothèse est fausse ; que comme l’atome est destructible — comme vous l’avez vu par nos expériences (dont la dernière a abouti à un climax que je n’avais pas prévu) — tout le schéma de ce qu’on appelle la création tombe en morceaux. De même que l’atome fut la première bévue éthérée, l’Univers matériel est la grande erreur éthérée.
« En considérant la merveilleuse et misérable succession d’erreurs résultant du remède atomique fallacieux adopté par l’éther pour soigner ses plaies locales, il faut d’abord dire de l’éther lui-même qu’il y en a trop. L’espace ne lui suffit pas. Ainsi, les particules d’éther — ces entités impondérables qui vibrent à travers un bloc de marbre ou un disque d’acier martelé avec seulement un mouvement atténué, et non annihilé, sont, par leur propre abondance tumultueuse, tassées plus étroitement qu’elles ne le souhaitent. Je dis souhaitent, car si toute conscience et sentience matérielles sont fondées sur la conscience atomique, alors, à son tour, la conscience atomique est fondée sur la conscience éthérée, et en dépend. Ces particules d’éther, par conséquent, lorsqu’elles sont trop étroitement poussées par leurs voisines, ressentent l’impact, et ce faisant, initient des tourbillons éthérés, dont les vastes perturbations déclenchent des dérives stupéfiantes. Dans leur pouvoir gigantesque, ces avalanches écrasent les particules qui les gênent, forcent le milieu résistant à sortir de son état normal, détruisent l’homogénéité de ses constituants, et les massent en communautés individualistes dont les vibrations jouent avec une plus grande liberté lorsqu’elles se synchronisent. Les tendances éthérées homogènes reculent et finissent par se déterminer.
« Contemplez un miracle ! Un atome est né !
« Par un processus similaire — que je peux comparer à celui de remettre à demain une mauvaise journée qui doit pourtant être endurée un jour ou l’autre — les atomes se regroupent en molécules. À leur tour, les molécules partent en guerre, capturant ou étant capturées ; les vibrations des esclaves étant toujours forcées de se synchroniser avec celles de leurs conquérants. Le noyau du gaz d’un métal primitif est maintenant complet, et la fondation d’un système solaire — piètre molécule de l’Univers qu’il soit — est posée. Par la suite, le reste se suit facilement. Il est décrit dans vos manuels scolaires, et ne doit pas m’occuper maintenant.
« Mais j’ajouterai un mot qui peut servir à expliquer une croyance humaine curieuse et intéressante. Vous savez comment, dans les temps passés, des hommes n’ayant absolument aucune perspicacité scientifique s’accrochaient fermement à l’idée qu’un élixir de vie et une pierre philosophale pouvaient être découverts, et que ces deux objets étaient presque toujours poursuivis simultanément. C’est à mon esprit un exemple extraordinaire de la force de la conscience atomique. L’idée elle-même était absolument correcte ; mais les hommes qui la poursuivaient avaient peu de connaissances de son unité, et aucune de sa poursuite appropriée. Ils auraient travaillé sur leurs lignes spéciales jusqu’à l’éternité avant d’avancer d’un seul pas vers leur objet. Et ce parce qu’ils ne savaient pas ce qu’était la vie, ce qu’était la mort, et ce que signifiaient ultimement les métaux qu’ils essayaient, aveugles imbéciles, de transmuter sans succès. Mais nous en savons plus qu’eux. Nous avons gravi, sans aucun doute, les points d’appui qu’ils ont taillés, et nous avons atteint le sommet qu’ils ne voyaient que dans le mirage de l’espoir. Car nous savons qu’il n’y a pas de vie, pas de mort, pas de métaux, pas de matière, pas d’émotions, pas de pensées ; mais que tout ce que nous appelons par ces noms n’est que l’éther dans diverses conditions. La vie ! Je pourrais vivre aussi longtemps que cette terre se soumettra à l’existence humaine si j’avais étudié ce piètre problème. Les métaux ! Le navire sur lequel vous naviguez a été acheté avec de l’or fabriqué dans mes creusets.
« Les inintelligents — ou devrais-je dire les grossièrement ignorants — ont longtemps brandi au-dessus de la tête des pionniers de la science ces deux grandes accusations : nul homme n’a encore transmuté un métal ; nul homme n’a encore prouvé le lien entre la vie organique et inorganique. Je dis vie, car je suppose que cette assemblée admet qu’une dalle de granit est aussi vivante que n’importe quel homme ou femme que je vois devant moi. Mais j’ai fabriqué de l’or, et j’aurais pu fabriquer du protoplasme si j’avais consacré ma vie à cet objet. Mes études ont presque exclusivement porté sur le plan inorganique. D’où la « pierre philosophale » sur mon chemin, mais pas l’« élixir de vie ». Les molécules de protoplasme ne sont qu’un peu plus complexes que les molécules d’hydrogène ou d’azote ou de fer ou de charbon. Vous pouvez fondre le fer, vaporiser l’eau, mélanger les gaz ; mais les molécules de tout changent peu dans une telle métamorphose. Et vous pouvez tuer vingt mille hommes à Waterloo ou à Sedan, ou dix mille générations peuvent être comptées avec la poussière, et pas une once de protoplasme ne gît morte. Toutes les molécules sont simplement des arrangements d’atomes faits sous différents degrés de pression et d’âges différents. Et tous les atomes sont construits à partir de constituants identiques — l’éther, comme je l’ai dit. Par conséquent, l’éther, qui était au commencement, est maintenant, et sera toujours, qui est le même hier, aujourd’hui, et pour toujours, est l’origine de la force, de la matière, de la vie.
« Il est vivant !
« Ses enfants étoilés sont si nombreux que les sables du rivage ne peuvent servir de similitude à leur multitude ; et ils s’étendent si loin que la distance ne peut être nommée en relation avec eux. Ils sont si haut au-dessus de nous et si profondément en dessous de nous qu’il n’y a ni hauteur ni profondeur en eux. Il n’y a ni est ni ouest en eux, ni nord ni sud en eux. Et il n’y a ni commencement ni fin pour eux. Le temps laisse tomber sa faux et se tient épouvanté devant cette terrible armée. Le nombre ne s’applique pas à ses multitudes éternelles. La distance est perdue dans l’espace sans limites. Et de toutes les étoiles qui parsèment les cavernes de l’Univers, s’élève ce chœur affreux : Échec ! échec et futilité ! Et l’éther est à blâmer !
« La souffrance hétérogène est plus aiguë que l’homogène, parce que l’agonie est intensifiée en étant localisée ; parce que le confort des confortables n’est achetable qu’au prix de la misère multipliée des misérables ; parce que le loisir aristocratique exige que les pauvres soient toujours présents. Il n’y a donc pas de joie sans sa douleur compensatoire. Il n’y a pas de bien sans mal plus intense. Il n’y a pas de mort sinon dans la vie.
« Retournons, donc, de cette longue souffrance mal équilibrée et injuste, de cette existence insuffisante. Retournons au Nirvana — l’éther ! Et j’ouvrirai la voie.
« L’agent que j’emploierai m’a coûté toute une vie à découvrir. Il libérera les vastes réserves d’énergie éthérée enfermées dans l’immense entrepôt atomique de cette planète. Je ne remédierai à la grande erreur que dans une mesure qu’il serait absurde d’appeler même microscopique ; mais quand j’aurai fait ce que je peux, je serai exempt de blâme pour le reste. En temps voulu, toute la bévue sera guérie par les mêmes moyens que j’utiliserai, et toute l’hideuse expérience sera terminée, et un repos éternel ou quasi-repos remplacera l’échec magnifique de l’existence matérielle. Cette terre, au moins, et, j’ai bon espoir, tout le système solaire, seront, par mon instrumentalité, restitués à l’éther d’où ils n’auraient jamais dû émerger. Une fois auparavant, dans l’histoire de notre système, un effort similaire au mien fut fait, malheureusement sans succès.
« Cette fois, nous ne faillirons pas ! »
Un sourd murmure s’éleva de l’auditoire lorsque le conférencier conclut, et un murmure étouffé demanda :
« Où cet autre effort fut-il fait ? »
Brande se retourna momentanément, et dit calmement mais distinctement :
« Sur la planète qui se trouvait là où sont maintenant les Astéroïdes. »
CHAPITRE XIII.
LE PLAN DE MISS METFORD.
Nous fîmes le plein de charbon à Port-Saïd comme n’importe quel vapeur ordinaire. Bien que j’aie plus d’une fois fait le voyage de la mer Rouge, je n’avais jamais auparavant pris le moindre intérêt au ravitaillement en charbon du navire sur lequel j’étais passager. Cette fois, tout était différent. Ce qui m’intéressait auparavant semblait trivial maintenant. Et ce qui semblait trivial auparavant était maintenant absorbant. Je regardai le chargement de charbon — aussi banal que fût le spectacle — avec une vive curiosité. Les lumières rouges, les démons suintants à l’œuvre, chaque sac de charbon qu’ils portaient, et tous les nuages de poussière de charbon qu’ils créaient, étaient des épisodes appropriés pour un voyage tel que le nôtre. Nous prîmes une quantité énorme de charbon à bord. Je restai debout une grande partie de la nuit dans un état d’esprit qu’aucun, pensais-je, ne pouvait envier. Moi-même, j’en aurais fait peu de cas si j’avais su ce qui attendait encore l’Esmeralda et sa compagnie. Il était presque matin quand je me couchai. À mon réveil, nous approchions de la mer Rouge.
Sur le pont, la conversation de notre groupe était toujours excentrique, mais il faut dire ceci : il y avait parfois une brillance scintillante qui aveuglait presque sur son absurdité extrême. L’étalage de bonne humeur qui était très général était, dans l’ensemble, naturel. Pour le reste, c’était manifestement feint. Mais ceux qui assumaient leurs rôles le faisaient avec un pouvoir histrionique d’autant plus surprenant qu’il faut se rappeler que l’origine de leur excellente interprétation était centrée sur leurs propres peurs. Je conservai une attitude neutre. Je ne tentai aucun acte manifeste d’insubordination. Cela n’aurait signifié que ma destruction, sans avantage contrebalançant en termes de faire échouer une entreprise dans laquelle j’étais un participant très réticent. Et prétendre ce que je ne ressentais pas était une tâche que je n’avais ni l’estomac pour entreprendre ni la capacité d’exécuter avec succès. En conséquence, je gardai mes pensées pour moi — ainsi que celles d’Edith Metford.
Brande était le maniaque le plus facile à approcher que j’aie jamais rencontré. Son affabilité demeurait absolument constante. Je profitai de cela pour lui dire à une occasion propice : « Pourquoi avez-vous amené ces gens avec vous ? Ils doivent tous être inutiles, et beaucoup d’entre eux ne valent guère mieux qu’une nuisance ! »
« Marcel, vous vous améliorez. Avez-vous atteint le pouvoir télépathique ? Vous avez lu dans mes pensées. » Cela fut dit avec un sourire agréable.
« Je ne peux pas lire dans vos pensées, » répondis-je ; « je ne fais que diagnostiquer. »
« Votre diagnostic est correct. Je vous réponds en une phrase. Ils sont tous sympathiques, et la sympathie humaine m’est nécessaire jusqu’à ce que mon dessein soit accompli. »
« Vous ne comptez pas sur moi pour une quelconque mesure de cette sympathie, je l’espère ? »
« Non. Vous êtes antipathique. »
« Je le suis. »
« Mais nécessaire, tout de même. »
« Qu’il en soit ainsi, jusqu’à ce que le moment approprié vienne. »
« Il ne viendra jamais, » dit Brande fermement.
« Nous verrons, » répliquai-je aussi fermement que lui.
Le soir suivant, alors que nous voguions sur les eaux bleues — d’un bleu profond, semblait-il toujours à mes yeux — de la mer Rouge, j’étais assis sur le pont avant, fumant et essayant de réfléchir. Je ne remarquai pas comment le temps passait. Ce qui me sembla être une heure tout au plus, devait en avoir été trois ou quatre. À l’exception des membres de l’équipage de service, j’étais seul, car la chaleur était intense, et la plupart de nos gens étaient allongés dans leurs cabines, prostrés malgré les manches à air qui étaient déployées à chaque sabord pour capter la brise. Mes méditations étaient comme à l’accoutumée sombres et découragées. Elles furent interrompues par Miss Metford. Elle me rejoignit si silencieusement que je ne fus pas conscient de sa présence jusqu’à ce qu’elle posât sa main sur mon bras. Je sursautai à son contact, mais elle chuchota un avertissement sec, si plein d’émotion réprimée que je recouvrai instantanément une apparence d’indifférence.
La jeune fille était très pâle et nerveuse. Ce contraste avec son habituelle équanimité était inquiétant. Elle s’accrocha à moi hystériquement alors qu’elle haletait :
« Marcel, c’est une miséricorde que je vous aie trouvé seul, et qu’il y ait un homme sain dans ce navire rempli de lunatiques. »
« Je crains que vous n’ayez pas tout à fait raison, » dis-je, en plaçant un siège pour elle près du mien. « Je peux difficilement être sain d’esprit alors que je suis un passager volontaire à bord de ce navire. »
« Pensez-vous vraiment qu’ils pensent ce qu’ils disent ? » demanda-t-elle précipitamment, sans remarquer ma remarque.
« Je pense vraiment qu’ils ont découvert le secret de forces naturelles extraordinaires, si puissantes et si terribles que personne ne peut dire ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas accomplir. Et c’est la raison pour laquelle je vous ai suppliée de ne pas venir dans ce voyage. »
« À quoi bon me demander de ne pas venir sans me donner une raison ? »
« Si je l’avais fait, ils auraient pu vous tuer comme ils en ont fait d’autres avant. »
« Vous auriez pu risquer cela, voyant que cela finira probablement ainsi. »
« Et ils m’auraient certainement tué. »
« Ah ! »
Je m’étonnais de l’intensité soudaine du halètement sec de la jeune fille quand je dis cela, et je m’émerveillais aussi, comment elle, qui avait toujours été si masculine, se blottissait contre moi et laissait sa tête s’enfoncer sur mon épaule. Je plaignais cette nature volontaire et autonome qui avait cédé sous une tension dont je devais encore apprendre la cause. Alors je me penchai et effleurai sa joue de mes lèvres d’une manière amicale, ce à quoi elle leva les yeux vers moi avec des paupières mi-closes, et chuchota d’une voix étrangement douce et féminine pour elle :
« S’ils doivent nous tuer, je voudrais qu’ils nous tuent maintenant. »
Je caressai doucement sa joue douce, et exhortai à une vision moins désespérée. « Même si le pire arrive, autant vivre aussi longtemps que nous le pouvons. »
Sur quoi, à ma surprise, elle, après avoir jeté un coup d’œil rapide dans mes yeux, écarta mon bras et tira sa chaise loin de la mienne. Sa tête était détournée de moi, mais je ne pouvais m’empêcher de remarquer que son sein se soulevait et s’abaissait rapidement. Bientôt, elle se retourna, alluma une cigarette, mit ses mains dans la poche de sa veste, et ses pieds sur une autre chaise, et dit indifféremment :
« Vous avez raison. Même si le pire doit arriver, autant vivre aussi longtemps que nous le pouvons. »
Ce changement soudain dans son attitude me surprit. Je savais que je n’avais aucun art dans mes rapports avec les femmes, alors je laissai passer cela sans commentaire, et regardai la mer vitreuse.
Après quelques minutes de silence, la jeune fille me parla de nouveau.
« Savez-vous quelque chose des plans réels de ces maniaques ? »
« Non. Je connais seulement leur but absurde. »
« Eh bien, je sais comment cela doit être fait. Natalie était agitée la nuit dernière — vous savez que nous partageons la même cabine — et elle a déliré un peu. Je l’ai retenue dans sa couchette par pure force, mais je l’ai laissée parler. »
C’était sérieux. Je rapprochai ma chaise de celle de Miss Metford et chuchotai : « Pour l’amour du ciel, parlez bas. » Puis je me souvins du pouvoir de Brande, et je joignis les mains dans une impuissance totale. « Vous oubliez Brande. En ce moment, il enregistre chaque mot que nous disons. »
« Il ne fait rien de tel. »
« Mais vous oubliez... »
« Je n’oublie pas. Par accident, j’ai mis de la morphine dans le tonique qu’il prend, et il est maintenant hors de portée de la télépathie pour quelques heures au moins. Il dort profondément. Je suppose que si je ne l’avais pas fait par accident, il aurait su ce que je faisais, et aurait donc refusé le médicament. Quoi qu’il en soit, accident ou pas accident, je l’ai fait. »
« Dieu merci ! » m’écriai-je.
« Et cet agent désintégrant précieux ! Ils ne l’ont pas avec eux, semble-t-il. Le fabriquer en quantité suffisante serait impossible dans tout pays civilisé sans peur de détection ou d’interruption. Brande a la prescription, la formule — comment appelez-vous ça ? — et si vous pouviez obtenir le papier et... »
« Le jeter par-dessus bord ! »
« Des bêtises ! Ils referaient tout le travail. »
« Alors quoi ? » chuchotai-je.
« Voler le papier et... ne suffirait-il pas d’ajouter un x ou un y, ou de coller quelques chiffres supplémentaires dans n’importe quelle place vacante ? Ne pensez-vous pas qu’ils poursuivraient le projet et... »
« Et ? »
« Et qu’ils gâcheraient tout ! »
« Miss Metford, » dis-je, me levant de ma chaise, « je veux dire Metford, je sais que vous aimez être appelée comme un homme — ou aimiez ça. »
« Oui, j’en avais l’habitude, » acquiesça-t-elle froidement.
« Je vais vous prendre dans mes bras et vous embrasser. »
« Je vous en prie ! » s’exclama-t-elle, si brusquement que je fus soudain interdit. Ma familiarité intentionnelle et son expression me parurent grotesques, bien que, quelques minutes auparavant, elle fût si amicale. Mais je ne pouvais gaspiller un temps précieux à étudier les caprices d’une jeune fille, aussi demandai-je immédiatement :
« Comment puis-je obtenir ce papier ? »
« J’ai dit de le voler, si vous vous souvenez bien. » Sa voix était maintenant dure, presque âpre. « Vous pouvez l’obtenir dans la cabine de Brande, si vous n’êtes ni peureux ni jaloux. »
« Je ne suis pas très peureux, et j’essaierai. Que voulez-vous dire par jaloux ? »
« Je veux dire, seriez-vous prêt, pour sauver Natalie Brande — car ils réussiront certainement à se faire sauter, si personne d’autre ne le fait — à consentir à ce qu’elle épouse un autre homme, disons ce jeune fou de Halley, qui lui tourne toujours autour quand vous n’êtes pas là ? »
« Oui, » répondis-je, après réflexion. Car les attentions de Halley envers Natalie avaient été si marquées que la mention manifestement incongrue de lui dans cette affaire ne m’avait pas frappé. « Si c’est nécessaire pour la sauver, bien sûr que je consentirais. Pourquoi demandez-vous cela ? À ma place, vous feriez de même. »
« Non. Je verrais d’abord le navire et tous ses précieux passagers au fond de la mer. »
« Ah ! mais vous n’êtes pas un homme. »
« C’est vrai ! Et qui plus est, j’en suis heureuse. » Puis, baissant les yeux sur la partie rationnelle de son costume, elle ajouta sèchement : « Je ne porterai plus jamais ces choses. »
CHAPITRE XIV.
ROCKINGHAM AUX REQUINS.
À une heure du matin, je me levai, m’habillai précipitamment, enfilai une paire de chaussons en feutre et mis un revolver dans ma poche. Il était alors temps de mettre à l’épreuve la proposition d’Edith Metford, et elle m’attendrait sur le pont pour savoir si j’avais réussi. Nous nous étions quittés quelques heures auparavant dans des termes assez glacials. J’avais accepté de suivre sa suggestion, mais je ne pouvais encombrer mon cerveau fatigué à deviner la cause de ses humeurs.
Il faisait très sombre. Il y avait juste assez de lumière pour me permettre de trouver mon chemin le long du couloir, d’où s’ouvraient les cabines occupées par Brande et ses lieutenants immédiats. Tous les dormeurs étaient agités par la chaleur terrible. Tandis que je me glissais le long du passage, un mot étouffé, un soupir ou un mouvement dans les couchettes me faisaient m’arrêter à chaque pas, le cœur battant. Après avoir écouté jusqu’à ce que tout fût calme, je repartais sans bruit. J’étais presque au bout du couloir. J’avais été si attentif à préserver un silence parfait qu’il ne m’était pas venu à l’esprit plus tôt que je cherchais une porte précise. J’avais oublié le numéro de Brande !
Je n’arrivais pas plus à m’en souvenir qu’on ne peut se rappeler le nom d’une connaissance à moitié oubliée croisée soudainement dans la rue. Cela aurait pu être quatorze, quarante et un, ou cent cinquante. Chaque numéro était aussi probable qu’improbable. J’essayai vainement de concentrer mon esprit. Le résultat fut nul. Le numéro manquant ne donnait aucun indice. Pénétrer dans la mauvaise chambre sur ce navire, à cette heure, signifiait ma mort. J’en étais certain. Laisser la bonne chambre sans y entrer, c’était gâcher ma première chance dans cette bataille inégale contre Brande. Alors, sachant que ma première chance serait probablement ma dernière si je ne la saisissais pas, je me tournai vers la porte la plus proche et essayai doucement la poignée. La porte n’était pas fermée à clé. J’entrai dans la cabine.
« Que voulez-vous ? » C’était la voix de Halley qui venait de la couchette.
« Pardonnez-moi, » chuchotai-je, « une erreur. La chaleur, vous savez. Je suis allé sur le pont et j’ai erré jusqu’à votre chambre. »
« Oh, très bien. Qui êtes-vous ? »
« Brande. »
« Bonne nuit. Vous n’avez pas erré bien loin » ; ceci, avec somnolence.
Je sortis et refermai la porte silencieusement. J’avais gagné quelque chose. J’étais à une porte de ma destination, car je savais que Halley était logé entre Rockingham et Brande. Mais je ne savais pas de quel côté se trouvait la chambre de Brande, et je n’osais pas demander. J’essayai la porte suivante en avançant. Elle s’ouvrit comme l’autre. J’entrai.
« Qui va là ! » Cette fois, aucun homme somnolent ou négligent ne m’interpella. C’était la voix de Rockingham.
« Ne puis-je entrer dans ma propre chambre ? » chuchotai-je.
« Ce n’est pas votre chambre. Qui êtes-vous ? » Rockingham bondit dans sa couchette, mais avant qu’il ne puisse en sortir, j’étais sur lui.
« Je suis Arthur Marcel. Et cet anneau de fer que je presse contre votre oreille gauche est le canon de mon revolver. Parlez, bougez, respirez plus fort que votre respiration naturelle, et votre cervelle passera par ce hublot. Maintenant, lâchez mon bras et venez avec moi. »
« Imbécile ! » siffla Rockingham. « Vous n’osez pas tirer. Vous savez que vous n’osez pas. »
Il était sur le point de crier, mais ma main gauche se referma sur sa gorge, et un râle gargouillant fut tout ce qui sortit de lui.
Je déposai le revolver et tournai l’oreille de l’homme qui s’étouffait tout près de ma bouche. J’avais peu de temps pour réfléchir ; mais la pensée vole vite quand un péril aussi mortel menace celui qui pense, comme celui auquel je devais faire face si je ne parvenais pas à conclure un marché avec l’homme qui était en mon pouvoir. Je savais que malgré sa nature intensément désagréable, s’il donnait sa promesse par un mot prononcé ou un signe équivalent, je pouvais compter sur lui. Il n’y avait pas de menteurs dans la Société de Brande. Mais le mot, je ne pouvais lui faire confiance pour le dire. Je devais avoir son signe. Je chuchotai :
« Vous savez que je ne souhaite pas vous tuer. Je n’aurai plus jamais un jour heureux si vous m’y forcez. Je n’ai pas le choix. Vous devez céder ou mourir. Si vous cédez et restez à mes côtés plutôt que contre moi dans ce qui suivra, choisissez la vie en retirant votre main droite de mon poignet et en touchant mon épaule gauche. Je ne vous ferai pas de mal en attendant. Si vous choisissez la mort, touchez-moi avec votre main gauche. »
La sueur perlait sur mon front en grosses gouttes tandis que j’attendais son choix. Il fut bientôt fait. Il déverrouilla sa main gauche et la posa fermement sur mon épaule droite.
Il avait choisi la mort.
Ainsi, l’homme n’était qu’un lâche sur le plan physique — ou peut-être avait-il seulement fait un choix entre deux alternatives.
Je dis lentement et dans une grande agonie : « Que Dieu ait pitié de votre âme — et de la mienne ! » sur quoi les muscles de mon bras gauche se raidirent. Le gros biceps — un héritage de mes jours d’athlète — se gonfla, et je détournai les yeux du visage mourant, à moitié caché par l’obscurité. Ses luttes furent très terribles, mais avec mon poids sur ses membres inférieurs et ma prise sur sa trachée, cette agonie fut aussi silencieuse qu’horrible. La fin vint lentement. Je ne pouvais supporter davantage l’horreur de la chose. Je devais en finir et passer à autre chose. Je glissai mon bras droit sous les épaules de l’homme et soulevai la partie supérieure de son corps hors de la couchette. Puis, une torsion désespérée de mon bras gauche, et il y eut un craquement sourd comme le bris d’un bâton sec. C’était fini. Le cou de Rockingham était brisé.
J’essuyai l’écume sanglante qui suintait de la bouche béante et essayai de composer décemment la figure contorsionnée. Je couvris le visage. Puis je me lançai dans ma dernière mission, car maintenant, je connaissais la porte. J’avais chèrement acheté cette connaissance, et j’avais l’intention de l’utiliser pour mon propre but, sans me soucier de la violence qui pourrait être nécessaire pour accomplir ma fin.
Quand j’entrai dans la cabine de Brande, je trouvai la lumière électrique allumée à plein. Il était assis à une table à écrire, la tête reposant sur ses bras, qui pendaient en croix sur le bureau. Le dormeur respirait si profondément qu’il était évident que l’effet de la morphine était encore fort sur lui. Une main serrait un parchemin plié. Ses doigts le retenaient sans force, et je n’eus qu’à les forcer à s’ouvrir un par un pour retirer le manuscrit. Tandis que je faisais cela, il gémit et bougea sur sa chaise. Je n’avais aucune crainte qu’il ne se réveille. Ma main tremblait alors que je dépliais le parchemin que je manipulais inconsciemment avec autant de précaution que si la chose elle-même était aussi mortelle que la destruction qui pourrait être causée par ses instructions.
Pour moi, tout le document était une masse de formules inintelligibles. Mon éducation universitaire rouillée ne pouvait rien en tirer. Mais je ne pouvais perdre de temps à essayer de résoudre l’énigme, car je ne savais à quel moment quelque autre visiteur pourrait arriver pour voir comment allait Brande. J’examinai d’abord avec un microscope de poche l’encre du manuscrit, puis, faisant une rayure avec la plume de Brande sur une page de mon carnet, je comparai les deux. Les couleurs étaient identiques. C’était la même encre.
À plusieurs endroits où un espace étroit avait été laissé vacant, je plaçai un 1 devant les chiffres qui suivaient. Je n’avais aucune raison de faire cette altération particulière, si ce n’est que le chiffre 1 est plus facile à imiter que tout autre, et que la falsification est par conséquent plus difficile à détecter. Mes ajouts, une fois l’encre sèche, n’auraient pu être découverts que par quelqu’un informé que le document avait été altéré. Il était probable qu’un tiroir resté ouvert avec les clés dans la serrure fût l’endroit où Brande gardait ce papier ; là où il le chercherait en se réveillant. Je le verrouillai dans le tiroir et mis les clés dans sa poche.
Il restait encore quelque chose à faire avec l’homme endormi, dont le cerveau embrassait de si merveilleux pouvoirs. Sa faculté télépathique devait être détruite. Je devais le maintenir gravement malade, sans le tuer. Tant qu’il resterait en vie, ses amis ne remettraient jamais en question ses calculs, et le fiasco qui était possible en toute circonstance serait alors assuré. J’avais avec moi une drogue orientale, que j’avais achetée autrefois à un fakir indien à Murzapoor. L’homme était un imposteur, dont les tours ne m’avaient pas abusé. Mais la drogue, d’où qu’elle vienne, était fiable. C’était un poison qui produisait une forme légère de cérébrite qui émoussait mais n’anéantissait pas les pouvoirs mentaux. Il agissait de manière presque identique qu’il fût administré par voie sous-cutanée ou, bien sûr, à plus forte dose, par voie interne. Je l’avais rapportée chez moi avec l’intention de la donner à un ami qui s’intéressait à la vivisection. Je ne pensais pas que je serais moi-même le premier et le dernier à expérimenter avec. Elle servit bien mon dessein.
Au moment où je piquai sa peau, Brande bougea sur son siège. Ma main était sur sa gorge. Il remit sa tête sur ses bras et prit une profonde inspiration. S’il avait bougé à nouveau, cette respiration aurait été la dernière. J’avais été si éprouvé par ce que j’avais déjà fait cette nuit-là que j’aurais pris sa vie sans la moindre hésitation, si le sacrifice semblait nécessaire.
Une fois mon opération terminée, je quittai la pièce et me déplaçai silencieusement le long du couloir jusqu’à ce que j’atteigne l’échelle menant au pont. Edith Metford m’attendait comme nous l’avions convenu. Elle tremblait malgré la chaleur atroce.
« L’avez-vous fait ? » chuchota-t-elle.
« Je l’ai fait, » répondis-je, sans dire à quel point j’avais agi. « Maintenant, vous devez vous retirer — et vous reposer. La formule ne fonctionnera pas. J’ai mis à la fois celle-ci et Brande lui-même hors d’état de nuire. »
« Dieu merci ! » haleta-t-elle, puis une faiblesse soudaine s’empara d’elle. Elle passa rapidement, et dès qu’elle fut suffisamment rétablie, je la suppliai de descendre. Elle prétexta qu’elle ne pouvait dormir et me demanda de rester avec elle sur le pont. « Il serait absurde de supposer que l’un de nous puisse dormir cette nuit, » dit-elle très justement. Sur quoi, je fus obligé de lui dire clairement qu’elle devait descendre. J’avais encore beaucoup à faire.
« Puis-je aider ? » demanda-t-elle avec anxiété.
« Non. Si vous le pouviez, je vous le demanderais, car vous êtes une fille courageuse. J’ai maintenant quelque chose à accomplir qui n’est pas un travail de femme. »
« Votre travail est mon travail, » répondit-elle. « Qu’est-ce que c’est ? »
« Je dois faire passer un corps par-dessus bord sans que personne ne m’observe. »
Il n’y avait pas de temps pour la discussion, alors je lui dis tout de suite, sachant qu’elle ne céderait pas autrement. Elle sursauta à mes mots, mais dit fermement :
« Comment ferez-vous cela sans être observé par la "garde" ? Descendez et remontez votre... remontez-le. Je garderai les hommes occupés. » Elle alla vers l’avant, et je me tournai à nouveau vers l’escalier.
Quand je revins à la cabine de Rockingham, je pris une feuille de papier et écrivis : « Chaleur — Fou ! », sans tenter d’imiter son écriture. Je griffonnai simplement les mots avec une plume rugueuse dans l’espoir qu’ils passeraient pour un message d’un homme hystérique au moment de l’écrire. Puis je me tournai vers la couchette et pris le corps. Ce n’était pas une chose agréable à faire. Mais cela devait être fait.
Je mis longtemps à atteindre le pont, car les bras et les jambes oscillaient d’avant en arrière, et je devais me déplacer avec prudence de peur qu’ils ne heurtent les boiseries que je devais longer. Je l’eus sain et sauf en haut et me précipitai vers l’arrière avec lui. Edith, je le savais, trouverait le moyen de garder les hommes de quart occupés jusqu’à ce que je me sois débarrassé de mon fardeau. Je ramassai un cordage et l’attachai fermement au cou de l’homme mort. Prenant un tour de corde autour d’un bossoir, je poussai la chose par-dessus le bastingage. J’avais l’intention de lâcher la corde au moment où le poids qui y était attaché serait sain et sauf dans la mer, et c’est ainsi que je descendis silencieusement, filant la ligne sans tension excessive grâce au soutien du bossoir autour duquel je l’avais enroulée. Je n’eus pas à attendre aussi longtemps, car juste au moment où le corps pendait au-dessus du sillage écumeux du vapeur, une petite traînée de clair de lune jaillit de derrière un banc de nuages et éclaira le navire d’un éclat soudain. Je fus surpris par cela et me retins, craignant qu’un œil observateur ne voie mes mouvements curieux. Pendant une minute, je me penchai sur le bastingage et regardai la trace du vapeur comme si j’étais venu sur le pont pour prendre l’air. Il y eut un remous rapide près du flanc du navire. Quelque chose de sombre sauta hors de l’eau, et il y eut un claquement sec — un craquement. Les membres inférieurs avaient disparu dans les mâchoires d’un requin. Je lâchai la corde avec horreur, et le corps tomba en éclaboussant dans ce hideux terrain de pêche. Malade à mourir, je me détournai.
« Descendez vite, » dit Edith Metford à mon oreille. « Ils ont entendu le plouf, aussi léger fût-il, et ils viennent par ici. » Son avertissement était presque un sanglot.
Nous descendîmes l’escalier aussi vite que nous l’osâmes et écoutâmes les commentaires de la garde au-dessus. Ils furent bientôt convaincus que rien d’important ne s’était produit et reprirent leurs postes.
Avant de nous séparer lors de cette horrible nuit, Edith dit d’une voix tremblante : « Vous avez fait votre travail comme un homme courageux. »
« Dites plutôt comme un faussaire et un meurtrier, » répondis-je.
« Non, » maintint-elle. « Bien des hommes avant vous ont fait bien pire pour une bonne cause. Vous n’êtes pas un faussaire. Vous êtes un diplomate. Vous n’êtes pas un meurtrier. Vous êtes un héros. »
Mais moi, étant nouveau dans ce travail de carnage et de tromperie, je ne pouvais que désapprouver sa sympathie et m’éloigner. Je sentais que ma présence même près d’elle était une souillure. J’étais impur, et je lui dis que je l’étais. Sur quoi, sans hésitation, elle passa ses bras autour de mon cou et dit, se serrant contre moi :
« Vous n’êtes pas impur — vous êtes libéré de toute culpabilité. Et... Arthur... je vais vous embrasser maintenant. »
CHAPITRE XV.
« SI CE N’EST TROP TARD ! »
Quand je montai sur le pont le lendemain matin, la côte d’Arabie s’élevait, un mince fil de bleu brumeux entre le gris plombé de la mer et le gris doux du ciel. La matinée était nuageuse, et la lumière du soleil brûlante était voilée par une gaze atmosphérique. J’avais à peine posé le pied sur le pont que Natalie Brande courut à ma rencontre. Je restai en retrait, coupable.
« Je pensais que vous ne viendriez jamais. Il y a des nouvelles terribles ! » cria-t-elle.
Je marmonnai quelques mots incohérents, auxquels elle ne prêta pas attention, mais poursuivit précipitamment :
« Rockingham s’est jeté par-dessus bord dans une crise d’hystérie, provoquée par la chaleur. Les marins ont entendu le plouf... »
« Je sais qu’ils l’ont entendu. » Ceci m’échappa à mon insu, et j’éludai instantanément : « On m’en a parlé. »
« Savez-vous qu’Herbert est malade ? »
J’aurais pu répondre consciencieusement à cette question par l’affirmative également. Sa sympathie soudaine pour la mésaventure humaine m’agacait, comme cela avait été le cas une fois auparavant, lorsque je pensais à l’objet ostensible de la croisière. Je dis durement :
« Alors Rockingham est en repos, et votre frère est sur la voie du sien. » C’était un discours brutal. Il eut un effet très différent de celui que j’avais prévu.
« Vrai, » dit-elle. « Mais pensez aux conséquences terribles si, maintenant que Rockingham est parti, Herbert devait être gravement malade. »
« J’y pense, » dis-je froidement. En fait, je pouvais à peine m’empêcher d’ajouter que j’avais prévu cela.
« Vous devez venir le voir immédiatement. J’ai foi en vous. » Cela me donna une pointe de douleur. « Je n’ai aucune foi en Percival » (le médecin du navire).
« Vous soignez votre frère ? » dis-je avec une insouciance feinte.
« Bien sûr. »
« Que lui donne Percival ? »
Elle décrivit le traitement, et comme c’était exactement ce que j’aurais moi-même prescrit pour corriger ma propre interférence précédente, je promis de venir immédiatement, en disant :
« Il est tout à fait évident que Percival ne comprend pas le cas. »
« C’est exactement ce que je pensais, » convint Natalie, en me menant à la cabine de Brande. Je trouvai sa vitalité plus basse que ce à quoi je m’attendais, et il était très impatient. Tout le but de sa vie était en jeu, dépendant de la préservation d’un corps sain, dont, à son tour, dépend un esprit vigoureux.
« Combien de temps avant que vous ne me remettiez sur pied ? » demanda-t-il sèchement, quand mon examen simulé fut terminé.
« Je dirais un mois au plus. »
« Ce serait trop long, » cria-t-il. « Vous devez le faire en moins. »
« Cela ne dépend pas de moi... »
« Cela dépend de vous. Je connais la vie elle-même. Vous connaissez la pauvre science de la vie organique. Je n’ai pas eu le temps pour une étude aussi triviale. Remettez-moi sur pied en trois jours, ou... »
« Je m’en occupe. »
« Par l’emprise que j’ai acquise sur l’imagination de ma sœur, je la tuerai au quatrième matin à partir de maintenant. »
« Vous ne le ferez... pas. »
« Je vous dis que je le ferai, » hurla Brande, se redressant dans sa couchette. « Je pourrais le faire maintenant. »
« Vous ne le... pourriez pas. »
« Homme, savez-vous ce que vous dites ? Vous, pour échanger des mots avec moi ! Un imbécile au cerveau bouché pour défier un homme de science ! Homme de science, vraiment ! Vos hommes de science sont pour moi aussi stupides, aussi dénués d’esprit, que cette mouche que j’écrase... ainsi ! »
L’insecte bourdonnant était en effet mort. Mais j’étais quelque chose de plus qu’une mouche. Enfin, j’étais sur un pied d’égalité avec ce magicien scientifique ou fou. Et sur un pied d’égalité, je n’avais pas peur de lui.
« Vous vous agitez inutilement et de manière préjudiciable, » dis-je dans ma meilleure manière professionnelle. « Et si vous persistez à le faire, vous ferez passer mon mois à trois. »
D’une voix de mépris non dissimulé, Brande s’exclama, sans remarquer mon interruption :
« Bravé par une créature dont le petit esprit est pour moi comme la page ouverte d’un livre à lire quand l’humeur m’en prend. » Puis, avec un regard féroce vers moi, il cria :
« J’ai lu votre esprit auparavant. Je peux le lire maintenant. »
« Vous ne le... pouvez pas. »
Il se rejeta dans sa couchette et s’efforça de concentrer son esprit. Pendant près de cinq minutes, il resta tout à fait immobile, puis il dit doucement :
« Vous avez raison. Avez-vous donc un pouvoir supérieur au mien ? »
« Non ; un inférieur ! »
« Un inférieur ! Qu’entendez-vous par là ? »
« Je veux dire que j’ai simplement paralysé votre cerveau — que pendant de nombreux mois à venir, il ne sera pas rétabli dans sa puissance normale — qu’il n’atteindra plus jamais sa puissance normale à moins que je ne le décide. »
« Alors tout est perdu... perdu... perdu ! » gémit-il. « La fin est aussi loin, et le voyage aussi long, et le chemin aussi dur que si je n’avais jamais lutté. Et le tribut des larmes humaines sera exigé jusqu’au bout. Ma vie a été vaine ! »
L’agonie absolue dans sa voix, cette note de souffrance et de désespoir presque surhumaine, était si intense que, sans songer à ce qui causait le chagrin de cet homme, je me surpris à dire d’un ton apaisant :
« Non, non ! Rien n’est perdu. Ce n’est que votre système nerveux surexcité qui envoie ces cauchemars fantastiques à votre cerveau. Je vous remettrai bientôt d’aplomb si vous voulez bien écouter la raison. »
Il se tourna vers moi avec le regard le plus implorant que j’eusse jamais vu dans des yeux humains, sauf une fois auparavant, lorsque Natalie m’avait supplié.
« J’avais oublié, dit-il, l’issue est désormais entre vos mains. Choisissez sagement. Choisissez la miséricorde. »
« Je le ferai », répondis-je brusquement, car sa requête me ramenait d’un coup à son mobile.
« Alors vous me guérirez dès que votre compétence le permettra ? »
« Je vous maintiendrai dans votre état actuel jusqu’à ce que j’aie votre assurance la plus solennelle que vous n’irez pas plus loin vous-même, et que vous n’inciterez personne à poursuivre ce projet absurde qui est le vôtre. »
« Bah ! » s’exclama Brande avec mépris, et il se renversa avec une soudaine satisfaction. « Mon cerveau est certainement dérangé, sans quoi je n’aurais pas oublié — jusqu’à ce que vos paroles me le rappellent — l’expédition du Labrador. »
« L’expédition du Labrador ? »
« Oui. Le jour où nous avons mis les voiles pour la mer d’Arafura, Grey est parti avec une autre équipe pour le Labrador. Si nous ne parvenons pas à agir avant le 31 décembre de l’an 1900, il poursuivra. Et la fin du siècle sera la date de la fin de la terre. Je vais lui envoyer un signal maintenant. »
Son visage changea soudainement. Pendant un instant, je crus qu’il était mort. Puis le fait effroyable me frappa. Il télégraphiait télépathiquement à Grey. Ainsi, le meurtre qui pesait sur mon âme avait été commis en vain. Il fallait donc qu’une autre vie fût prise. Mieux vaut un double crime qu’une tragédie sans résultat. Je fus épargné par cela.
Brande ouvrit les yeux avec lassitude et soupira comme s’il était épuisé. L’effort, si court fût-il, avait dû être intense. Il était prostré. Sa voix était basse, presque un murmure, lorsqu’il dit :
« Vous avez réussi au-delà de toute croyance. Je ne peux même plus lui envoyer de signal, et encore moins échanger des idées. » Sur ce, il détourna le visage et tomba instantanément dans un sommeil profond.
Je quittai la cabine et montai sur le pont. Comme d’habitude, il était assez parsemé de passagers, mais grâce au fort vent de face causé par la vitesse du navire à vapeur, il y avait un petit coin à la proue où personne ne venait me troubler d’une compagnie importune.
Je m’assis sur un bras de l’ancre tribord et tentai de réfléchir. La partie, qui semblait presque gagnée, devait être entièrement rejouée depuis le premier mouvement. Si j’avais tué Brande — ce qui aurait assurément été justifiable —, l’autre expédition aurait continué là où il s’était arrêté. Et comment les retrouverais-je ? Et qui croirait mon histoire quand je retournerais en Angleterre ?
Brande devait continuer. Sa tentative de détruire la terre, même si le pouvoir qu’il revendiquait n’était pas surestimé, échouerait. Car si les composés d’un explosif ordinaire doivent être aussi finement équilibrés qu’ils le requièrent, il est certain que l’ajout des chiffres que j’avais faits dans sa formule perturberait l’équilibre des constituants dans un agent aussi délicat, bien que puissant, que celui qu’il avait inventé. Quand le maître échouait, il était plus que probable que l’élève se méfierait de l’invention et retournerait à Londres pour de nouvelles expériences. Alors, il faudrait faire place nette de toute l’équipe. En attendant, il était clair qu’il fallait laisser à Brande l’occasion d’échouer. Et ce serait mon devoir périlleux que de superviser cela.
Je retournai à la cabine de Brande, l’esprit décidé. Il était réveillé et me regardait avec avidité, mais attendait que je prenne la parole. Notre conversation fut brève, car j’avais peu de sympathie pour mon patient, et la seule anxiété que j’éprouvais concernant sa santé était l’espoir qu’il ne mourrait pas avant d’avoir servi mon dessein.
« J’ai décidé de vous lever », dis-je sèchement.
« Vous avez bien décidé », répondit-il, avec une égale froideur.
Ce fut tout l’entretien — dont dépendait tant de choses.
Après cela, je ne parlai plus à Brande d’aucun sujet autre que celui de ses symptômes, et bientôt, il fut capable de monter sur le pont. Le mois dont j’avais parlé comme durée de sa maladie était une exagération intentionnelle de ma part.
Rockingham fut oublié avec une soudaineté et une complétude presque effrayantes. La Société prétendait avoir amélioré la vieille maxime qui consiste à ne rien dire des morts, sinon du bien. Des morts, ils ne parlaient pas du tout. C’est un credo cruel, mais dans ce cas, il me convenait fort bien.
Nous ne fîmes pas escale à Aden, et je m’en réjouis. Les rares attraits de l’endroit, les plongeurs et autres, peuvent être un soulagement lors des voyages en mer ordinaires, mais j’étais trop absorbé par mon expérience sur Brande pour supporter avec patience tout retard servant à repousser la crise de mon plan. Je l’avais bien traité, pour ce qui concerne sa santé corporelle, mais je continuais délibérément à altérer son cerveau, afin d’empêcher tout retour de son pouvoir télépathique. En vérité, Brande lui-même n’était pas pressé de voir un tel retour. Le pouvoir s’exerçait toujours sous une tension nerveuse extrême, et il était désormais, disait-il, inutile à son but.
En conséquence de cette détermination, je modifiai les doses déjà infimes du médicament que je lui donnais. Cela se fit bientôt sentir avantageusement sur sa santé. Son amélioration physique rétablit en partie sa confiance en moi, si bien qu’il suivait fidèlement mes instructions. Il reconnaissait manifestement qu’il était en mon pouvoir ; que si je ne choisissais pas de le rétablir complètement, nul autre homme ne le pourrait.
Parmi les officiers du navire, Anderson, qui était au commandement, et Percival, le médecin, étaient des hommes dotés d’une certaine personnalité. Le capitaine était un bon marin et un excellent homme d’affaires. Dans la première capacité, il était ferme, exigeant et scrupuleusement consciencieux. Dans la seconde, sa conscience était plus élastique lorsqu’il voyait le moyen clair de servir ses propres avantages. Il avait certaines règles de conduite rigides qu’il s’enorgueillissait d’observer à la lettre, sans soupçonner un seul instant que leur raison d’être résidait dans ses propres intérêts. Sa moralité commerciale exigeait seulement qu’il restât dans les limites de la loi. Son contrat final avec moi fut, je l’admets, fidèlement exécuté, mais les termes n’auraient pas discrédité l’homme d’affaires le plus prédateur de la ville de Londres.
Percival était le pôle opposé d’un tel caractère. C’était un homme intelligent, qui aurait pu s’élever dans sa profession sans son indolence facile. Je passai bien des heures dans sa cabine. C’était un sportif et un conteur habile. Ses anecdotes aidaient à faire passer le temps lassant. Il exagérait constamment, mais cela ne me dérangeait pas. De plus, si dans ses récits il rallongeait la chasse d’une douzaine de milles et augmentait le poids du poisson jusqu’à un chiffre impossible, faisant de la paire une douzaine et du bateau de dix tonnes un navire de guerre, ce n’était pas parce qu’il était délibérément menteur. Il contemplait ses exploits à travers le télescope d’une mémoire fortement grossissante. Il m’était plus agréable de l’entendre se vanter de ses prouesses que de l’entendre s’enquérir de la santé et du traitement de mon patient Brande. Sur ce sujet, il était naturellement très curieux, et moi très réservé.
Que Brande ne me fît pas entièrement confiance était évident par sa confusion lorsque je le surpris une fois en train de lire sa formule. Son anxiété à me convaincre qu’il ne s’agissait que d’un mémorandum banal était presque ridicule. J’étais heureux de le voir inquiet au sujet de ce document. Plus il le préservait soigneusement, et plus il adhérait fidèlement à ses conditions, mieux cela valait pour mon expérience. Un sentiment de sécurité suivit cet incident. Il ne dura pas longtemps. Il prit fin ce soir-là.
Après une journée d’une chaleur presque insupportable, je montai sur le pont pour prendre un peu d’air. Nous étions loin dans l’océan Indien, et des sondages étaient tentés par certains de nos naturalistes. Je m’assis seul et regardai le soleil sombrer dans l’océan vitreux sur lequel notre navire lancé à vive allure était la seule chose qui bougeait. Alors que les ténèbres de cette nuit chaude et immobile s’accumulaient, des lueurs étranges de phosphore jaillissaient de la proue du navire et s’éloignaient derrière nous en longues lignes de paillettes étincelantes. Là où la houle causée par le passage du navire se soulevait en vagues recourbées, celles-ci, en s’éclaboussant en faux brisants, éclataient en averses de lumière flamboyante. L’eau du tuyau de décharge se déversait en une cascade qui brillait comme de l’argent. Chaque tour de l’hélice projetait mille éclats de chaque côté, et le sondage à la ligne était comme le vol d’un météore, alors qu’il plongeait avec une traînée lumineuse loin dans les profondeurs sombres et insondables en dessous.
Mon nom fut prononcé doucement. Natalie Brande se tenait à mes côtés. Le charme était complet. L’éclat surnaturel de la scène magique avait été orchestré par elle. Elle l’avait fait naître et pouvait le dissiper par un effort de sa volonté. J’arrachai mon esprit à cette folle fantasmagorie.
« J’ai de bonnes nouvelles », dit Natalie d’une voix basse. Ses tons étaient doux, musicaux ; son attitude caressante. Le bonheur était dans toute sa tenue, la tendresse dans ses yeux. L’effroi m’oppressa. « Herbert est de nouveau en bonne santé. »
« Il est bien depuis quelque temps », dis-je, le cœur battant vite.
« Il n’est pas encore tout à fait rétabli. Mais ce soir, il a pu recevoir un message de ma part par les ondes de la pensée. Il pense que vous complotez contre lui. Son cerveau n’est pas encore assez fort pour montrer à quel point cette fantaisie fugitive est insensée. Peut-être iriez-vous le voir. Il se tourmente à cause de cela. Vous pouvez apaiser son esprit. »
« Je le peux — et je le ferai — s’il n’est pas trop tard », répondis-je.
CHAPITRE XVI.
5 000 LIVRES POUR RETENIR LE NAVIRE.
Brande dormait quand j’entrai dans sa cabine. Sa table à écrire était couverte de bouts de papier sur lesquels il avait griffonné. Mon nom figurait sur chaque morceau, précédé ou suivi d’une phrase inachevée, ainsi : « Marcel pense... Quand j’étais malade, Marcel pensait... Marcel a l’intention de... » Je ramassai tout cela soigneusement et le mis dans ma poche. Puis, je lui inoculai une solution du médicament que j’utilisais sur lui aussi forte que compatible avec la sécurité de sa vie. Le danger immédiat étant ainsi écarté, je résolus de ne plus courir de risque similaire.
Pendant bien des jours après cela, notre voyage fut monotone. Le secret mortel partagé par Edith Metford et moi-même nous rapprocha graduellement l’un de l’autre au fil du temps. Elle me comprenait, ou du moins, me donnait l’impression qu’elle me comprenait. Peu à peu, cette humeur capricieuse que j’ai décrite précédemment changea pour une sympathie durable. À une exception triviale près, cela dura jusqu’à la fin. Sans son aide, mon esprit n’aurait guère résisté à la tension des événements qui étaient maintenant proches, dont les ombres livides étaient projetées dans le feu montant des yeux implacables de Brande.
Brande sembla perdre peu à peu tout intérêt pour l’équipage de son navire. Il devint chaque jour de plus en plus absorbé par ses propres pensées. Natalie était toujours douce, voire tendre. Mais je m’irritais contre la barrière impalpable qui était toujours entre nous. Parfois, je pensais qu’elle se serait volontiers rangée de mon côté. Un pouvoir caché la retenait. Quant aux autres, je commençai à apprécier le garçon Halley. Il était attachant, sinon athlétique. Sa dévotion pour Natalie, qui ne faiblissait jamais, ne me troublait plus maintenant. Ce n’était qu’une amitié, et je l’accueillais. Si cela avait été davantage, il n’était guère probable qu’il eût prévalu contre la volonté d’un homme qui avait commis un meurtre pour sa maîtresse. Nous naviguâmes à travers l’archipel malais, mettant le cap au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, comme au hasard, jusqu’à ce que seuls les officiers de navigation et le directeur de la Société sussent quelle était notre route. Nous cherchions une île au sujet de laquelle, nous le découvrîmes, une erreur avait été commise. Je ne sais pas si le grand lauréat a jamais navigué sur ces mers. Mais je sais que ses glorieuses îles de fleurs et îles de fruits, avec toute leur imagerie succulente, étaient ici éclipsées par nos propres îles de feuillage. Les longs lagons, les baies d’un bleu profond, les poissons étincelants aux couleurs variées qui nageaient en bancs visibles profondément sous les bosquets de corail submergés au-dessus desquels nous passions, les algues aux tons riches et les anémones brillantes, les rivages jaunes et les falaises escarpées, le feuillage exubérant qui déferlait du ciel jusqu’au bleu de la mer ; toutes ces beautés naturelles semblaient m’appeler avec des voix vivantes — moi, lié à une croisière de mort universelle.
Après une longue période de navigation apparemment sans but mais glorieuse, une petite île fut aperçue sur notre bâbord avant. L’Esmeralda fut dirigé droit vers elle, et nous jetâmes l’ancre dans un port naturel profond sur sa côte sud. Les préparatifs pour le débarquement avaient duré toute la journée, et tout était prêt pour quitter le navire.
C’est ici que se présenta ma première occasion d’utiliser l’or que j’avais apporté avec moi. Anderson fut appelé par Brande, qui lui fit un bref discours de compliments, et finit par ordonner à son officier de retourner en Angleterre, où d’autres instructions lui seraient données. Cet ordre fut reçu dans un silence respectueux. Le capitaine Anderson avait été trop généreusement traité pour protester si l’Esmeralda avait reçu l’ordre d’aller au pôle Sud.
Brande descendit pour quelques minutes, et dès qu’il eut disparu, je me dirigeai vers Anderson et l’interpellai nerveusement, car il n’y avait pas un instant à perdre.
« Anderson, dis-je précipitamment, vous avez dû remarquer que M. Brande est un excentrique... »
« Pardonnez-moi, monsieur ; ce n’est pas mon affaire de commenter mon propriétaire. »
« Je ne vous ai pas demandé de le commenter, monsieur », dis-je vivement. « C’est moi qui le commenterai, et c’est à vous de dire si vous entreprendrez de gagner mon argent en attendant dans ce port jusqu’à ce que je sois prêt à repartir avec vous pour l’Angleterre. »
« Avez-vous autre chose à dire, monsieur ? » demanda Anderson froidement.
« Je présume en avoir assez dit. »
« Si vous n’avez rien de plus à dire, je dois vous demander de quitter la passerelle, et si ce n’était que vous quittez le navire en cet instant, je vous mettrais en garde de ne plus jamais m’être impertinent. »
Il fit retentir son sifflet, et un steward courut vers l’avant.
« Johnson, faites sortir les bagages de M. Marcel immédiatement. » À moi, il dit sèchement : « Quittez mon navire, monsieur. »
Cette démonstration de colère triviale, qui, en fait, avait été provoquée par ma propre parole hâtive, changea mon impatience en fureur.
« Avant de quitter votre navire, dis-je, avec insistance, je vous dirai comment vous-même le quitterez. Vous le ferez entre deux policiers si vous débarquez en Angleterre, et entre deux marines si vous pensez rester en haute mer. Avant notre départ, j’ai envoyé une déclaration détaillée de ce navire, de la nature de ce voyage néfaste et des noms des passagers — ou du moins autant que j’en connaissais — à un ami qui les mettra entre de bonnes mains s’il m’arrive quoi que ce soit. Retournez sans moi et expliquez la perte de cette flotte de pêche française qui fut coulée la nuit même de notre départ. C’est une coïncidence embarrassante à expliquer pour un homme qui revient d’un voyage inconnu après avoir perdu toute sa liste de passagers. Vous ne pouvez ignorer ce que cet homme Brande a l’intention de faire, ou vous resteriez au moins auprès de nous aussi longtemps que votre propre sécurité le permettrait. En tout cas, vous ne pouvez revenir sans nous en toute sécurité. »
Anderson, après avoir réfléchi un instant, s’excusa de ses mots impérieux et accepta de rester sur place jour et nuit, feux en attente, jusqu’à ce que moi, et tous ceux que je pourrais persuader de revenir avec moi, retournions à son vaisseau. Il n’y avait aucun risque qu’il manquât de charbon. Un navire qui était pratiquement un paquebot transatlantique en lest de charbon mettrait un temps considérable à brûler sa propre cargaison. Mais il insista sur un paiement en argent liquide important à l’avance. J’avais follement mentionné que j’avais un peu plus de 5 000 livres en or. Il réclama cette somme sous le prétexte qu’« en devoir envers lui-même » — une de ses expressions favorites — il ne pouvait accepter moins. Mais je pense que son sens du devoir n’était limité que par le fait que je n’avais guère un autre sou au monde. Dans les circonstances, il aurait pu renoncer à toute rémunération. Comme il était ferme, et que je n’avais pas le temps de marchander, j’acceptai de lui donner l’argent. Notre marché ne fut conclu que lorsque Brande revint sur le pont.
Il était étrange que, sur une île comme celle sur laquelle nous débarquions, il y eût une véritable armée d’indigènes attendant pour nous aider avec nos bagages, et les chevaux sellés qui étaient prêts semblaient déplacés dans une nature sauvage primitive. Un Anglais s’avança et, saluant Brande, dit que tout était prêt pour le départ vers les collines. Cela expliqua l’énigme. Un agent d’avance avait rendu tout confortable. Pour Brande, sa sœur et Mlle Metford, les chevaux les mieux équipés furent choisis. Moi, en tant que médecin du chef, j’en eus un. Le gros de la troupe dut faire le voyage à pied, ce qu’ils firent par étapes très faciles, à cause de la chaleur et de la piste primitive qui formait le seul chemin. Leur voyage ne fut pas très long — peut-être dix milles à vol d’oiseau.
Montés comme nous l’étions, il était souvent nécessaire de se baisser pour échapper aux masses denses de végétation parasite qui pendaient en festons verts de chaque branche d’arbre de part et d’autre. Sous cette ombre épaisse, toute la végétation exubérante des tropiques s’était battue pour la vie et avait lutté pour la lumière et l’air jusqu’à ce que la richesse de leur mort luxuriante eût recouvert le sous-bois d’un épais dépôt de feuillage fumant. À mesure que nous gravissions la hauteur, chaque mille parcouru apportait des changements dans les croissances botaniques, qui auraient pu passer inaperçus aux yeux de l’observateur ordinaire ou du pionnier ignorant. Tous furent notés et commentés par Brande, dont l’œil était toujours aussi vif que son cerveau avait été brillant. Son maintien habituel changea soudainement. Il gambadait devant nous comme un écolier en vacances. Contrairement à un écolier, cependant, il cherchait toujours de nouveaux éléments de connaissance et nous les transmettait avec un plaisir non affecté. Il ressemblait davantage à un maître ayant trouvé un nouveau terrain et de nouveaux matériaux pour sa classe. Natalie s’abandonna comme lui à cette jouissance du moment. Edith Metford et moi-même saisîmes en partie le charme de leur bonne humeur contagieuse. Mais pour nous deux, elle était tempérée par la connaissance de ce qui nous attendait.
Lorsque nous arrivâmes à destination, nous mîmes pied à terre, à la demande de Brande, et attachâmes nos chevaux à des branches commodes. Il s’avança et, écartant le sous-bois à deux mains, nous fit signe de le suivre jusqu’à ce qu’il s’arrêtât sur une corniche rocheuse qui surplombait un creux dans la montagne. La gorge en contrebas était la plus belle clairière que j’eusse jamais contemplée.
C’était un paradis de feuillage. Ici et là, un arbre tombé avait formé un pont pittoresque au-dessus du ruisseau de montagne qui serpentait à travers. Tout en bas, il y avait une cascade, où de magnifiques fougères arborescentes s’élevaient en berceaux naturels, tandis que d’autres, plus loin encore, se penchaient sur le ruisseau couvert de lotus, leurs feuilles géantes traînant dans le courant au mouvement lent. Des masses enchevêtrées de fougères foisonnaient dans une abondance sauvage sur un gazon vert velouté, ombragé par des magnolias ondulants. À travers les arbres, des oiseaux au plumage brillant voltigeaient de branche en branche dans un vol sans chant, faisant flasher leurs couleurs éclatantes à travers les feuilles ensoleillées. Par endroits, l’eau éclaboussait sur des rochers recouverts de mousse dans des bassins profonds. Chaque brume de nuage dérivante jetait sur le vallon une nouvelle lumière, approfondissant les ombres sous les grandes fougères.
C’était ici dans ce glorieux pays de féerie ; ici sur cette île où, avant nous, aucun pied blanc n’avait jamais foulé le sol ; dont les gens sans nom représentaient les types les plus simples de l’existence humaine, que Herbert Brande devait mettre son expérience diabolique à l’épreuve. Je m’émerveillais qu’il eût choisi un endroit si beau pour un dessein si terrible. Mais les papiers que je trouvai plus tard parmi les effets de l’homme sur l’Esmeralda expliquent beaucoup de choses qui m’étaient alors incompréhensibles.
Notre camp fut rapidement dressé, et notre vie, en apparence, était aussi heureuse que si nous avions été une simple compagnie de touristes. Je dis bien en apparence, car, tandis que nous marchions, escaladions et collections des spécimens d'intérêt botanique ou géologique, subsistait cette terreur latente qui nous suivait partout et dominait les plus frivoles d'entre nous, sur lesquels une solennité nouvelle s'était abattue. Pour ma part, le fait que l'heure de l'épreuve pour ma propre expérience approchait chaque jour, plus inévitable, suffisait à justifier mon anxiété constante et extrême.
Brande ne se joignait à aucune de nos excursions. Il travaillait sans cesse dans son laboratoire improvisé. Les caisses de matériel apportées du navire le remplissaient presque du sol au plafond, et à la vitesse avec laquelle elles étaient vidées, il était évident que leur contenu avait été systématisé avant l'embarquement. À la place de la collection variée de substances, il s'élevait dans la pièce un cône de matière composée où toutes étaient mêlées. Ce cône était plus petit, admit Brande, qu'il ne l'avait prévu. L'approvisionnement en fulminates secondaires, bien que plusieurs fois supérieur à ce qui était requis, s'avéra considérablement insuffisant. Mais comme il s'était laissé une large marge — tout étant à une échelle dépassant de loin le minimum que ses calculs avaient indiqué comme suffisant — cette carence ne lui causa qu'un désagrément temporaire. Il continua donc son travail.
Lorsque nous eûmes passé trois semaines sur l'île, je trouvai le suspense plus grand que ce que je pouvais supporter. La crise était imminente, et mon cœur me fit défaut. Je résolus de faire un dernier appel à Natalie, de fuir avec moi vers le navire. Edith Metford nous accompagnerait. Les autres pourraient courir le risque auquel ils avaient consenti.
Je trouvai Natalie debout sur le haut rocher d'où l'on pouvait obtenir la plus belle vue sur le vallon, et comme je m'approchais d'elle en silence, elle ne fut pas consciente de ma présence avant que je ne pose la main sur son épaule.
« Natalie, » dis-je avec mélancolie, car les yeux de la jeune fille étaient pleins de larmes, « cela te dérange-t-il si je me retire maintenant de cette entreprise, dans laquelle je ne peux être de la moindre utilité, et que je désapprouve très sincèrement ? »
« La Société ne vous permettrait pas de vous retirer. Vous ne pouvez le faire sans sa permission, et espérer vivre à moins de mille milles de celle-ci », répondit-elle gravement.
« Je ne tiendrais pas à vivre à dix mille milles de celle-ci. J'essaierais de mettre et de garder le diamètre de la terre entre elle et moi. »
Elle leva les yeux avec une expression d'une telle douleur que mon cœur fut transpercé. « Et moi ? Je ne peux plus vivre sans vous à présent », dit-elle doucement.
« Ne vis pas sans moi. Viens avec moi. Débarrasse-toi de cette infâme association de lunatiques, dont ils ne peuvent eux-mêmes apprécier l'objectif, et dont les moyens sont le meurtre... »
Mais elle m'interrompit là. « Mon frère pourrait me retrouver aux confins de la terre si je l'abandonnais, et vous savez que je n'ai pas l'intention de l'abandonner. Pour vous-même, n'essayez pas de déserter. Cela ne ferait aucune différence. Ne croyez pas qu'une quelconque considération me conduirait à vous causer volontairement la moindre peine, ou que je reculerais devant le sacrifice de moi-même pour vous sauver. » De l'une de ses petites mains blanches, elle pressa doucement ma tête contre elle. Ses lèvres effleurèrent mon front, et elle murmura : « Ne me quittez pas. Ce sera bientôt fini maintenant. J'ai... j'ai... besoin de vous. »
Alors que je revenais accablé après mon appel infructueux à Natalie, je rencontrai Edith Metford, à qui j'avais malheureusement mentionné ma proposition de fuite.
« Est-ce convenu ? Quand partons-nous ? » demanda-t-elle avec empressement.
« Ce n'est pas convenu, et nous ne partons pas », répondis-je dans le désespoir.
« Vous m'avez dit que vous partiriez avec elle ou sans elle », cria-t-elle passionnément. « C'est honteux... indigne d'un homme. »
« C'est certainement les deux si j'ai vraiment dit ce que vous prétendez. Je n'étais pas moi-même à ce moment-là, et ma langue a dû me calomnier. Je reste jusqu'au bout. Mais vous, vous partirez. Le capitaine Anderson vous recevra... »
« Comment puis-je en être certaine ? »
« J'ai payé votre passage, et j'ai son reçu. »
« Et vous croyez vraiment que je partirais en laissant... en laissant... »
« Natalie ? Je pense que vous seriez parfaitement justifiée. »
À ces mots, la jeune fille frappa le sol avec passion et fondit en larmes. Elle ne permit aucune des légères caresses que je lui proposai. Je crus que ses anciennes caprices revenaient. Elle rejeta brutalement mon bras et me laissa déconcerté.
CHAPITRE XVII.
« CETTE TERRE MOURRA. »
Ma mémoire ne me sert pas bien pour les scènes qui précédèrent immédiatement le dénouement du drame dont Brande était l'acteur principal. C'est sans aucun doute l'intérêt transcendantal de la situation finale qui émousse mon souvenir de ce qui s'est produit peu avant. Je n'avais pas diminué d'un iota ma détermination à mener mon entreprise jusqu'au bout sans faiblir, mais mes actions étaient probablement plus automatiques que raisonnées à mesure que l'heure de notre dernière rencontre approchait. Dans l'ensemble, la lutte avait été loyale. Brande avait utilisé son avantage sur moi pour ses propres fins aussi longtemps qu'il l'avait détenu. J'avais utilisé l'avantage pour les miennes dès qu'il m'était passé entre les mains. Les conditions avaient ainsi été égalisées lorsque, pour la troisième et dernière fois, je devais l'entendre s'adresser à sa Société.
Cette fois, l'homme était affaibli. Sa vitalité s'épuisait rapidement, mais sa merveilleuse inspiration était forte en lui, et soutenu par elle, il luttait vaillamment contre la maladie que j'avais fabriquée pour lui. Sa salle de conférence était le vallon enchanté ; son dais, les cieux.
Je ne peux rapporter la teneur de ce discours, ou toute partie de celui-ci, mot pour mot comme lors des occasions précédentes, car je n'en ai pas le manuscrit. Je doute que Brande ait écrit son dernier discours. Aussi méthodique que fussent ses habitudes, il est probable que ses derniers mots ne furent pas prémédités. Ils jaillirent de lui dans un délire qui ne pouvait guère avoir été étudié. Sa belle frénésie n'aurait pas pu naître de phrases réfléchies, bien que son langage, considéré comme simple oratoire, fût magnifique. Il était effrayant à la lumière sous laquelle je le lisais.
Il se tenait seul sur le rocher qui surplombait le vallon. Nous nous disposâmes en groupes selon nos inclinations, sur un terrain surélevé en contrebas. Les grands arbres se balançaient au-dessus de nos têtes, avec un murmure sourd. La cascade bruissait tristement. En bas, pas un murmure n'était échangé. En haut, l'homme déversait son chant de mort triomphant en périodes sonores. En bas, une grande peur s'était emparée de tous. En haut, le fou exultait sauvagement.
Au début, sa voix était faible. À mesure qu'il avançait, elle gagnait en force et en profondeur. Il fit allusion à son premier discours, dans lequel il avait laissé entendre que l'Univers matériel n'était pas tout à fait une réussite ; à son second, dans lequel il avait hardiment déclaré qu'il s'agissait d'un échec absolu. Cette, sa troisième déclaration, devait nous apprendre que le remède, autant qu'il, un simple mortel, pouvait l'appliquer, était prêt. La fin était proche. Cette nuit devait voir l'aboutissement de l'œuvre de sa vie. Le soleil de demain se lèverait — s'il se levait jamais — sur la terre restituée à l'espace.
Un frisson parcourut visiblement l'assistance, préparée pourtant à cette annonce prévue de longue date. Edith Metford, qui se tenait à ma gauche, glissa sa main dans la mienne et pressa mes doigts avec force. Natalie Brande, à ma droite, ne bougea pas. Ses yeux étaient dilatés et fixés sur l'orateur. Le vieux regard de clairvoyante était sur son visage. Ses pupilles sombres étaient aveugles à tout sauf à leur lumière intérieure. Elle était soit inconsciente, soit seulement partiellement consciente. Maintenant que l'heure était arrivée, ceux qui avaient cru leur courage inébranlable le sentaient se flétrir. Ils, les gens qui nous accompagnaient, demandaient un peu plus de temps pour se préparer à la grande crise — le saut dans une éternité d'où il n'y aurait aucune résurrection, ni de la matière ni de l'esprit.
Brande ne les écouta pas.
« Cette nuit », dit-il avec un enthousiasme culminant, « les tours coiffées de nuages, les palais somptueux, les temples solennels, se dissoudront. Pour ce grand globe lui-même — cette misérable parcelle de moins d'importance dans l'espace qu'une goutte de rosée dans l'océan — et toute sa tristesse et sa douleur, ses épreuves et ses tentations, tout le pathos et le bathos de notre tragique farce humaine, la fin est proche. Le chemin a été dur, et le voyage trop long, et le fardeau souvent au-dessus des forces de l'homme. Mais cette tristesse prolongée cessera maintenant. Les larmes seront essuyées. Le fardeau tombera des épaules lasses. Car l'accomplissement des temps est arrivé. Cette terre mourra ! Et la mort est la paix. »
« Je me tiens », cria-t-il d'une voix stridente, levant le bras, « je peux le dire, un pied sur la mer et un sur la terre, car je détiens le secret élémentaire de l'une et de l'autre. Et je jure par le dieu vivant — la Science incarnée — que la souffrance des siècles est terminée, que pour cette terre et tout ce qu'elle contient, à partir de cette nuit et pour toujours, *le Temps ne sera plus !* »
Un grand cri s'éleva de la foule. « Donnez-nous un autre jour, rien qu'un autre jour ! »
Mais Brande répondit : « Il est trop tard maintenant. »
« Trop tard ! » gémirent les gens.
« Oui, trop tard. Je vous ai prévenus il y a longtemps. N'êtes-vous pas encore prêts ? Dans deux heures, l'agent désintégrant entamera son travail. Aucune puissance humaine ne pourrait l'arrêter maintenant. Pas même si chaque particule de la matière que j'ai composée était séparée et dispersée aux quatre vents. Avant de poser le pied sur ce rocher, j'ai appliqué la clé qui libérera son énergie inhérente. Moi-même, je suis impuissant. »
« Impuissant », sanglotèrent les auditeurs.
« Impuissant ! Et si j'avais dix mille fois la puissance que j'ai appelée de l'élément universel, je l'utiliserais vers l'issue que j'ai prévue. »
Là-dessus, il se détourna. Le destin résonnait dans ses paroles. La main de la Mort posa des doigts glacés sur nous. La force d'Edith Metford finit par faiblir. Elle avait été cruellement mise à l'épreuve. Elle s'effondra dans mes bras.
« Courage, cœur fidèle, notre heure est arrivée », murmurai-je. « Nous partons pour le vapeur immédiatement. Les chevaux sont prêts. » Mes dispositions avaient déjà été prises. Mon plan avait été aussi soigneusement mûri que n'importe lequel de ceux faits par Brande lui-même.
« Combien de chevaux ? »
« Trois. Un pour vous, un autre pour Natalie, le troisième pour moi. Les autres doivent accepter le sort qu'ils ont choisi. »
La jeune fille frissonna en disant : « Mais votre interférence avec la formule ? Vous êtes sûr qu'elle détruira l'effet ? »
« Je suis certain que le résultat particulier sur lequel Brande calcule n'aura pas lieu. Mais à part cela, il a encore assez de matière explosive stockée pour causer un tremblement de terre. Nous ne sommes pas en sécurité dans un rayon de cinquante milles. Ce sera une course contre la montre. »
« Natalie ne viendra pas. »
« Pas volontairement. Vous devez trouver un plan. Votre esprit est vif. Nous n'avons pas un instant à perdre. Ah, la voilà ! Parlez-lui. »
Natalie traversait le terrain découvert qui menait du vallon au laboratoire de Brande. Elle ne nous observa pas avant qu'Edith ne l'appelle. Elle s'approcha alors précipitamment et embrassa son amie avec une émotion visible. Même à moi, elle offrit sa joue sans réserve.
« Natalie, » dis-je rapidement, « il y a trois chevaux sellés qui attendent dans la palmeraie. L'Esmeralda est toujours dans le port où nous avons débarqué. Vous viendrez avec nous. En fait, vous n'avez pas le choix. Vous devez venir, même si je dois vous porter jusqu'à votre cheval et vous attacher à la selle. Vous ne me forcerez pas à vous infliger cet outrage. Aux chevaux, donc ! Venez ! »
Pour toute réponse, elle appela son frère à haute voix par son nom. Brande apparut immédiatement à la porte de son laboratoire, et lorsqu'il perçut d'où venait l'appel, il nous rejoignit.
« Herbert, » dit Natalie, « notre ami nous déserte. Il doit encore s'accrocher à l'idée que votre dessein peut échouer, et il s'attend à échapper à cheval au sort de la terre. Raisonnez-le encore un peu. »
« Il n'y a pas de temps pour raisonner », interrompis-je. « Les chevaux sont prêts. Cette jeune fille (indiquant Edith Metford en parlant) en prend un, moi un autre, et vous le troisième — que votre frère soit d'accord ou non. »
« Vous avez sûrement perdu la raison ? Avez-vous oublié la goutte d'eau dans la Manche ? » dit Brande calmement.
« Brande, » répondis-je, « plus vite vous déciderez votre sœur à venir avec moi, mieux ce sera ; et plus vite vous déciderez ces amis maniaques à déguerpir, mieux ce sera, car votre entreprise échouera. »
« C'est aussi certain que la loi de la gravitation. De ma propre main, j'ai mélangé les ingrédients selon la formule. »
« Et, » dis-je, « de ma propre main, j'ai modifié votre formule. »
Si le cœur de Brande avait cessé de battre, son visage n'aurait pu devenir plus déformé et livide. Il s'approcha de moi, et, me fixant dans les yeux, siffla :
« Vous avez modifié ma formule ? »
« Je l'ai fait, » répondis-je avec imprudence. « J'ai multiplié vos chiffres par dix là où ils me semblaient insuffisants. »
« Quand ? »
Je fis un pas de plus vers lui et le regardai droit dans les yeux pendant que je parlais.
« Cette nuit dans la mer Rouge, quand Edith Metford, par accident, a mélangé de la morphine dans votre médicament. La nuit où j'ai injecté un poison subtil, que j'avais ramassé autrefois en Inde, dans votre sang pendant que vous dormiez, déjouant ainsi certaines fonctions de votre cerveau extraordinaire. La nuit où, dans votre sommeil, vous avez bougé une fois, et si vous aviez bougé deux fois, je vous aurais tué, sur-le-champ, aussi impitoyablement que vous tueriez l'humanité maintenant. La nuit où j'ai tué votre lieutenant, Rockingham, et jeté son corps par-dessus bord aux requins. »
Brande ne parla pas un instant. Puis il dit d'une voix douce et sans plainte :
« Ainsi, cela incombe maintenant à Grey. La fin sera la même. L'expédition du Labrador réussira là où j'ai échoué. » À Natalie : « Tu ferais mieux d'y aller. Il n'y aura qu'une explosion. L'île disparaîtra probablement. Ce sera tout. »
« Restes-tu ? » demanda-t-elle.
« Oui. Je péris avec mon échec. »
« Alors je péris avec toi. Et toi, Marcel, sauve-toi — lâche ! »
Je sursautai comme si j'avais été frappé au visage. Puis je dis à Edith : « Prenez soin de rester sur le sentier. Prenez le cheval bai. Je l'avais sellé pour moi-même, mais vous pouvez le monter en toute sécurité. Ne perdez pas de temps, et galopez vers la côte. »
« Arthur Marcel, » répondit-elle, si doucement que les autres ne l'entendirent pas, « votre travail dans le monde n'est pas encore terminé. Il y a l'expédition du Labrador. Tout à l'heure, quand ma force a failli, vous avez murmuré "courage". Soyez fidèle à vous-même ! Une demi-heure est passée. »
Enfin, quelque lueur de sentiment humain s'éveilla chez Brande. Il dit d'une voix basse et abstraite : « Ma vie se termine comme il se doit maintenant. Te garder, Natalie, ne serait qu'un vulgaire meurtre. » La vieille volonté sembla revenir en lui. Il regarda dans les yeux de la jeune fille et dit lentement et sévèrement : « Va ! Je l'ordonne. »
Sans un mot de plus, il se détourna de nous. Lorsqu'il eut disparu dans le laboratoire, Natalie soupira et dit d'un air rêveur :
« Je suis prête. Partons. »
CHAPITRE XVIII.
LA FUITE.
Je conduisis les jeunes filles précipitamment vers les chevaux. Lorsqu'elles furent montées sur les poneys, je donnai les rênes du cheval bai — dont la taille et la force étaient nécessaires pour mon poids supplémentaire — à Edith Metford, et lui demandai de m'attendre jusqu'à ce que j'annonce l'échec probable de Brande aux gens, et leur conseille un sauve-qui-peut.
Peu après mon avertissement, une étrange métamorphose se produisit dans la foule qui, après la faiblesse passagère lors de la conférence, était retombée dans une indifférence stoïque, ou peut-être était-ce le désespoir. La possibilité d'échapper les galvanisa dans le désir de vivre. Des cris de détresse et des prières à l'aide remplirent l'air. Hommes et femmes couraient comme des moutons effrayés sans concertation ni effort sensé pour s'échapper, gaspillant en vaines bousculades le peu de temps qui leur restait. Car une autre demi-heure s'était écoulée, et dans soixante minutes le tremblement de terre aurait lieu.
« Suivez-nous ! » criai-je, alors qu'avec mes compagnes je traversais lentement le camp. « Gardez le sentier vers la mer. J'aurai les canots du vapeur prêts pour tous ceux qui pourront atteindre le rivage vivants. »
« Les chevaux ! Saisissez les chevaux ! » s'éleva un cri sonore, et la foule se jeta sur nous, comme si trois animaux pouvaient en porter autant.
Quand je vis la ruée, je criai : « Tenez-vous bien, Natalie ; je vais frapper votre cheval. » En disant cela, je donnai au poney un coup sec avec ma cravache en travers du flanc. Il bondit comme un cerf, puis s'élança sur le sentier accidenté.
« Maintenant vous, Edith ! » Je frappai son poney de la même manière ; mais il ne fit que se cabrer et manqua de la désarçonner. Il ne put s'échapper. Déjà des mains étaient sur les deux rênes. Il n'y avait pas d'autre solution. Je sortis mon revolver et tirai une, deux, et trois fois — car je manquai le second coup — et l'animal rendu fou s'élança, libéré des mains qui le retenaient.
Il était temps de penser à moi. J'étais au milieu d'une douzaine de maniaques fous de peur. Je donnai désespérément des coups d'éperons, et le bai donna des ruades. Un sabot frappa le jeune Halley au front. Il tomba mort, le crâne fracassé. Mais les autres refusèrent de briser le cercle. Je vidai alors mon arme sur eux, et mon cheval plongea à travers l'ouverture, suivi d'exécrations désespérées. Dès que je fus dégagé, je remis mon revolver dans son étui et m'installai dans la selle, car, ayant été emporté hors du bon chemin, il y avait un talus escarpé à franchir avant de pouvoir regagner le sentier vers le rivage. À cause de l'obscurité, le cheval refusa de sauter, et je faillis passer par-dessus sa tête. Avec un peu de peine, je réussis à retrouver mon siège, puis trottai le long du talus sur une centaine de mètres. À ce point, le talus disparut, et il n'y avait plus rien entre moi et le chemin ouvert vers la mer.
Une fois sur le sentier, je fis galoper le bai et rattrapai très vite un homme et une femme qui se hâtaient. Ils couraient main dans la main, l'homme un peu en avant, entraînant sa compagne par la force. Il était clair pour moi que la femme ne pourrait tenir plus longtemps. L'homme, Claude Lureau, m'interpella alors que je passais.
« Aidez-nous, Marcel. Ne nous abandonnez pas. »
« Je ne peux pas sauver les deux », répondis-je en ralentissant.
« Alors sauvez Mademoiselle Veret. Je prendrai mes chances. »
Cette franchise me toucha, d'autant plus que l'homme était français. Je ne pouvais lui permettre de me montrer le chemin du devoir — à moi, un Anglais.
« Aidez-la à monter, alors. Maintenant, Mademoiselle, passez vos bras autour de moi et tenez-vous fermement pour votre vie. Lureau, vous pouvez tenir mon étrier si vous acceptez de le lâcher quand vous serez fatigué. »
« Je le ferai », promit-il.
Entravé ainsi, je ne rattrapai que lentement Natalie et Edith, dont les poneys avaient galopé un mille avant de pouvoir être arrêtés.
« En avant, en avant ! » criai-je quand je fus à portée de voix. « Ne m'attendez pas. Galopez à toute vitesse. Fouettez vos poneys avec les rênes. »
Nous avancions tous maintenant au petit galop, car je ne pouvais aller vite tant que Lureau tenait mon étrier, et les jeunes filles devant ne semblaient pas pressées de me laisser loin derrière. De plus, les sous-bois enchevêtrés et les plantes grimpantes surplombantes rendaient le galop difficile et dangereux. Les poneys étaient retenus fermement, mais malgré cela, mon cheval recula progressivement dans la course, et le martèlement des sabots devant devint plus faible. Le souffle du coureur à mon étrier se faisait entendre en grands sanglots. Il suffoquait, mais il lutta un peu plus longtemps. Puis il leva la main et haleta :
« Je suis fini. Continuez, Marcel. Vous méritez d'échapper. N'abandonnez pas la jeune fille. »
« Que Dieu m'abandonne si je le fais », répondis-je. « Et continuez aussi longtemps que vous le pourrez. Vous pourriez atteindre le rivage après tout. »
« Continuez... sauvez-la ! » haleta-t-il, puis, d'épuisement pur, tomba en avant sur le visage.
« Restez tranquille, Mademoiselle », criai-je, en ramenant les bras de la jeune fille française autour de moi à temps pour l'empêcher de se jeter intentionnellement du cheval. Puis je donnai de grands coups d'éperons et, libéré de l'emprise de Lureau, je rattrapai les poneys.
Pendant cinq minutes, nous chevauchâmes tous de front. Puis les ténèbres commencèrent à se dissiper, et une aube étrange scintilla au-dessus de la cime des arbres, bien que l'heure de minuit fût encore à venir. Une lumière rouge et sauvage, semblable à celle d'un coucher de soleil embrasé par une soirée d'été brumeuse, s'étendit sur le ciel nocturne. Les étoiles tremblantes pâlirent. Constellation après constellation, elles furent effacées jusqu'à ce que toute la voûte céleste ne soit plus qu'une lueur rouge et terne. Les chevaux, effrayés par ce phénomène singulier, rejetaient l'écume de leurs naseaux fumants alors qu'ils galopaient maintenant, sans sollicitation d'éperon, à leur vitesse maximale. Des oiseaux, incapables de chanter, trouvèrent leur voix et babillèrent et crièrent en s'élançant d'arbre en arbre dans un vol sans but. D'énormes chauves-souris se précipitaient dans les airs, aveuglées par cette lumière inhabituelle. Depuis les fourrés denses, d'étranges habitants des bois, dérangés dans leur rôde nocturne, bondirent et filèrent en couinant entre les sabots au galop, insouciants de tout, hormis de leur propre peur. Tout ce qui vivait sur l'île était en mouvement, et la peur était le moteur de tous.
Jusque-là, nous ne vîmes aucun indigène. Leur absence ne me surprit pas, car je n'avais pas le temps de réfléchir. Elle s'expliqua plus tard.
Le poney d'Edith Metford devint bientôt incontrôlable sous l'effet de sa terreur. Je débouclai un éperon et le lui donnai, lui ordonnant de le tenir à la main, car elle ne pouvait naturellement pas l'attacher à sa botte, et de l'enfoncer dans l'animal lorsqu'il ferait un écart. Elle prit l'éperon et, alors que son poney, dans l'un de ses sauts latéraux, faillit quitter le sentier, elle le frappa violemment sur les côtes. Il s'emballa et fonça loin devant nous.
La lumière devint plus vive.
Si les rayons n'avaient pas été rouges, il eût fait aussi clair qu'en plein jour. Nous poursuivions nos ombres, la lumière devait donc se trouver directement derrière nous. Mademoiselle Veret fut la première à le remarquer et attira mon attention là-dessus. Je regardai en arrière et mon cœur se serra à cette vue. Dans la terreur que cela inspira, je regrettai de m'être chargé de la jeune fille que j'avais juré de sauver.
L'île était en feu !
« C'est la fin du monde », dit Mademoiselle Veret avec un frisson. Elle s'agrippa plus étroitement à moi. Je pouvais sentir son souffle chaud sur ma joue. Le regret indigne qui, un instant, m'avait effleuré, disparut.
Les poneys semblèrent alors comprendre que leur salut résidait dans un galop droit devant plutôt que dans des sauts effrayés de droite et de gauche. Ils s'étirèrent comme des chevaux de course et prirent une nette avance sur mon bai, qui portait une double charge. L'allure devint terrible compte tenu de la nature du terrain que nous couvrions.
Enfin, le port apparut. Mais mon cheval, je le savais, ne tiendrait pas un kilomètre de plus, et le rivage était encore à deux ou trois kilomètres. Je l'éperonnai vigoureusement et arrivai presque à hauteur des poneys, de sorte que ma voix pût être entendue par leurs deux cavalières.
« Continuez », criai-je, « et hélez le vapeur, afin qu'il n'y ait aucun retard quand j'arriverai. Ce cheval est fourbu et ne soutiendra pas le rythme. Je vais le ménager. Vous monterez à bord immédiatement et renverrez le canot pour nous. » Puis je ralentis le bai, mais malgré cela, je rattrapai aussitôt Edith Metford, qui avait arrêté sa monture.
Elle coupa court à mes reproches en disant : « Si ce cheval couvre la distance, ce sera en prenant une avance dès maintenant. Et je vais la lui donner. » Nous repartîmes donc ensemble.
Natalie nous attendait un peu plus loin. Je lui parlai, mais elle ne répondit pas. Depuis l'instant où Brande lui avait ordonné de nous accompagner, son attitude était demeurée absolument passive. Ce que j'ordonnais, elle l'exécutait. C'était tout. Loin d'être alarmée par les horreurs de cette chevauchée, elle ne semblait même pas s'en soucier. Je n'eus cependant pas le loisir de réfléchir à cela. Pour la première fois de toute la course, elle nous parla.
« Ne serait-il pas préférable qu'Edith continue ? » dit-elle. « Je peux prendre sa place. Il semble inutile de la sacrifier. Cela ne fait aucune différence pour moi. Je ne peux plus avoir peur désormais. »
« J'ai peur ; mais je reste », dit Edith avec résolution.
Le sol sous nos pieds commença à se soulever. Des hectares entiers oscillaient, disjoints. Nous galopions sur des fragments instables qui tremblaient sous nous comme des bûches flottantes sous des garçons en train de jouer. Franchir ces crevasses — parfois un talus montant, parfois une chute profonde, en plus de la largeur de la faille — épuisa les chevaux défaillants, et l'espoir qui nous restait disparut totalement.
La lueur de la lumière rouge derrière nous devint plus féroce encore, et un grondement sourd, semblable à un tonnerre lointain, commença à gronder autour de nous. L'air devint difficile à respirer. Ce n'était plus de l'air, mais une puanteur méphitique qui nous étouffait de vapeurs dégoûtantes. Puis une grande secousse ébranla la terre, et juste devant nous s'ouvrit une faille qui devait bien mesurer quinze pieds de large. Natalie fut la première à la voir. Elle l'observa trop tard pour s'arrêter.
De la même manière mécanique qu'elle avait agi auparavant, elle se cala dans sa selle, frappa le poney de la main et le lança au galop vers le gouffre. Il le franchit de justesse. Celui d'Edith le passa ensuite avec moins d'aisance encore. Puis vint mon tour. Avant que je ne puisse secouer mon cheval fatigué, Mademoiselle Veret dit vivement :
« Monsieur en a assez fait. Il va maintenant me permettre de descendre. Cette fois, le cheval ne peut sauter par-dessus avec deux personnes. »
« Il sautera avec les deux, Mademoiselle, ou il sautera dedans », répondis-je. « Ne regardez pas en bas quand nous traverserons. »
Le cheval réussit tout juste à passer, mais il tomba sur les genoux, et nous basculâmes en avant sur son épaule. La tête de la jeune fille heurta de plein fouet une plaque de roche, et un faible gémissement fut tout ce qui m'indiqua qu'elle était en vie alors que je me relevais, à moitié étourdi. Ma première pensée fut pour le cheval, car tout dépendait de lui. Il n'était apparemment pas blessé, mais à peine capable de tenir debout sous le choc et l'excès de fatigue.
Edith Metford était descendue et l'avait rattrapé ; elle tenait la bride de la main gauche et grimaça de douleur quand je frôlai accidentellement son épaule droite. J'attachai le cheval à un jeune palmier et suppliai la jeune fille de continuer. Elle m'obéit à contrecœur. Natalie dut l'aider à remonter, elle devait donc avoir été blessée. Quand je la vis en sécurité en selle, je courus vers Mademoiselle Veret.
Le gouffre s'élargissait rapidement. De chaque côté, de grands fragments se détachaient et tombaient avec un fracas de rochers s'entrechoquant, jusqu'à ce que, bien plus bas, le son s'étouffe en un grondement sourd. Cela se termina par un grognement guttural qui montait d'une profondeur abyssale. Mademoiselle Veret, ou son cadavre, gisait maintenant tout au bord de la faille, et je dus m'endurcir le cœur avant de pouvoir me résoudre à m'en approcher. Mais j'avais donné ma parole, et il n'y avait aucune condition à ma promesse lorsque je l'avais faite.
L'épreuve me fut épargnée. Au moment même où j'avançais, la plaque de roche sur laquelle la jeune fille reposait se détacha devant moi et, basculant, se renversa dans le gouffre. Bien plus bas, je pus apercevoir le reflet de la robe de la jeune fille alors que son corps plongeait dans cet affreux abîme. Et me souvenant de son courage généreux et de son offre de sacrifice, je sentis des larmes monter à mes yeux. Mais il n'y avait pas de temps pour les larmes.
Je sautai sur le bai et le lançai dans une allure approchant le galop, criant aux autres de continuer, car ils revenaient maintenant. Quand je les rejoignis, Edith Metford dit avec un frisson :
« La jeune fille ? »
« Est au fond du gouffre. Continuez. »
Nous atteignîmes enfin le rivage ; et notre présence en ce lieu fournit l'explication de l'absence des indigènes sur le chemin de la mer. Ils étaient là avant nous. Étendus face contre terre sur la plage par centaines, ils soulevèrent partiellement leurs corps du sable, comme une résurrection de déjà-morts, et retentit alors dans l'air nocturne un son tel que mes oreilles n'en avaient jamais entendu de ma vie, tel que, je prie Dieu, elles ne puissent plus jamais écouter. Je ne sais pas ce que signifiait en mots ce terrible cri de mort, seulement qu'il touchait les profondeurs les plus basses de l'horreur humaine. Tout le long de la plage, ce chœur effrayant des damnés s'éleva, se répercutant contre les rochers et les falaises. Le cri de miséricorde ne pouvait être mépris — la supplication se mêlait au désespoir. Ils nous priaient, nous — leurs mauvais esprits, car ce mal leur avait été infligé par notre venue, si ce n'est par nous-mêmes.
Je ne peux m'attarder sur cette scène. Je ne pourrais la décrire. Je ne le voudrais pas si je le pouvais.
Le vapeur était toujours à son poste ; sa proue pointait vers le large. Des ordres sonores retentirent sur l'eau. Le fracas de la chaîne s'échappant par l'écubier et le lourd plongeon ne pouvaient être mépris. Anderson avait largué ses amarres. Puis le tintement du télégraphe sur la passerelle fut suivi presque instantanément par le premier coup fracassant de l'hélice.
L'Esmeralda était en route !
CHAPITRE XIX.
LA CATASTROPHE.
L'Esmeralda prenait le large quand je songeai à un dernier expédient pour attirer l'attention de son capitaine. Remplissant mon revolver avec des cartouches que j'avais en vrac dans mes poches, je tirai toutes les chambres aussi vite que je pouvais presser la détente.
Mes signaux furent entendus, et Anderson se montra fidèle à son marché. Il renversa immédiatement la marche de ses machines et, lorsqu'il eut reculé aussi près qu'il le jugea sûr, envoya un canot à terre pour nous chercher. Nous y montâmes sans aucune entrave de la part des indigènes recroquevillés, qui ne firent que se détourner de nous avec horreur, maintenant que leurs prières n'avaient pu nous émouvoir. Au moment où notre canot fut amarré aux bossoirs du vapeur et où nous fûmes hissés hors de l'eau, « vitesse maximale en avant » fut transmis depuis la passerelle. Nous fûmes montés sur le pont alors que le navire prenait de la vitesse.
Je grimpai péniblement l'échelle de la passerelle, car je devenais raide à cause des contusions de ma chute de cheval. Anderson m'accueillit froidement et écouta mes remerciements avec indifférence. Un accord tel que le nôtre ne m'avait guère préparé à sa loyauté.
« Oh, quant à cela », interrompit-il, « quand je passe un marché, ma parole est mon engagement. En cette occasion, je suis porté à croire que le contrat sera définitif. »
Son marché était dur, mais, l'ayant conclu, il en respecta fidèlement les conditions. Il était donc honnête, à sa manière.
« Jusqu'où pouvez-vous vous éloigner en quinze minutes ? » demandai-je.
« Nous pourrons faire six ou sept nœuds. Mais à quoi bon ? Il y aura un tremblement de terre sur cette île à grande échelle — à une telle échelle que ce navire aurait bien peu de chances face à la vague qui nous suivra, même si nous étions à cinquante milles en mer. »
« Vous avez pris toutes les précautions, bien sûr... »
Anderson me regarda alors avec mépris et, sur un ton d'admiration sarcastique, il dit :
« Vous l'avez deviné dès le premier coup. C'est précisément ce que j'ai fait. »
« Bah ! ne vous offusquez pas pour des bagatelles en un pareil moment », dis-je avec irritation. « Si vous en saviez autant sur ce tremblement de terre que moi, vous ne seriez pas d'humeur à échanger des mots. »
« Puis-je vous demander ce que vous en savez au juste ? Vous n'auriez pas pu prévoir les ennuis plus clairement si vous les aviez provoqués vous-même. »
« Je ne les ai pas provoqués moi-même, mais je connais les moyens qu'a employés l'homme qui l'a fait, et sans moi, ce tremblement de terre aurait anéanti cette terre. »
Anderson ne fit pas de réponse directe, mais il dit sérieusement :
« Vous allez descendre maintenant, monsieur. Vous êtes épuisé. Roberts va vous conduire chez le médecin. »
« Je ne suis pas épuisé, et j'ai l'intention de voir cela jusqu'au bout », répliquai-je avec obstination. Mon système nerveux était complètement ébranlé, et une crise d'entêtement stupide m'envahit, rendant toute ingérence dans mes actions intolérable.
« Alors vous ne pouvez pas voir cela depuis ma passerelle », dit Anderson. Le ton déterminé sur lequel il parla ne fit qu'ajouter à ma colère impuissante.
« Très bien, je retournerai sur le pont, et si l'un de vos hommes tente d'intervenir, il le fera à ses risques et périls. » Sur ce, je fis pivoter mon revolver pour l'avoir sous la main. J'étais hors de moi. Ma conduite était déjà assez mauvaise, mais je l'aggravai avant de quitter la passerelle.
« Et si vous, Anderson, désobéissez à mes ordres — mes ordres, entendez-vous ? — une explosion telle que celle qui eut lieu au milieu de la Manche aura lieu au milieu de ce navire. »
« Pour l'amour de Dieu, quittez la passerelle. J'ai besoin de toute ma tête, et je n'ai aucune intention de subir une nouvelle démonstration de vos diableries. »
« Alors prenez garde de ne plus m'importuner. » Ainsi, après avoir traversé de nombreux dangers avec un esprit qui n'était pas indigne — je l'espère — d'un gentleman anglais, j'agis, une fois le pire passé, comme un écolier hargneux. J'ai honte de ma conduite dans cette petite affaire, et j'espère qu'elle passera sans trop d'attention dans le récit d'événements d'une plus grande importance.
Sur le pont, Natalie Brande, Edith Metford et Percival se tenaient ensemble, les yeux fixés sur l'île. Le visage d'Edith était d'une pâleur mortelle, même sous la lueur rougeoyante qui baignait maintenant la terre et la mer. Quand je vis sa pâleur, mon mauvais caractère s'évanouit.
« Il serait impossible que vous soyez tout à fait bien », lui dis-je avec anxiété ; « mais quelque chose est-il arrivé depuis que je vous ai quittée ? Vous êtes très pâle. »
« Oh non », répondit-elle, « je vais bien ; un peu faible après cette chevauchée. Je me sentirai mieux bientôt. »
Natalie tourna ses yeux étranges vers moi et dit de la voix creuse que nous avions entendue une fois déjà — lorsqu'elle nous avait parlé sur l'île — : « C'est sa façon de vous dire que votre cheval lui a cassé le bras droit quand elle l'a rattrapé pour vous. Elle l'a tenu, vous vous souvenez, de la main gauche. Le médecin a posé l'attelle. Elle ne souffrira pas longtemps. »
« Que le ciel nous aide, cette nuit affreuse », s'écria Edith. « Comment sais-tu cela, Natalie ? »
« J'en sais beaucoup maintenant, mais j'en saurai plus bientôt. » Après cela, elle ne voulut plus parler.
Avec toute la pression de vapeur que les chaudières de l'Esmeralda pouvaient supporter sans éclater, nous plongions maintenant à travers les grandes houles de la mer d'Arafura. Tout avait été fait pour mettre le navire en état. Il était, pour ainsi dire, paré au combat. Et ce fut un vaillant combat qu'il mena lorsque l'issue fut scellée. Lorsque l'heure de minuit approcha, je regardai ma montre. Il était une minute avant minuit.
Encore trente secondes !
La stupéfiante couronne de flammes qui surplombait l'île était percée de longues traînées de fumée qui s'étendaient bien au-dessus de la lueur et agrippaient de leurs doigts suintants les étoiles, qui réapparaissaient maintenant par intermittence à notre distance. Le grondement du tonnerre interne devenait plus fort.
Plus que quinze secondes !
Des éclats effrayants déchirèrent l'atmosphère. De vastes langues de flammes se projetèrent vers le ciel. Les éléments devaient fondre dans cette chaleur fervente. Les entrailles embrasées de la terre se déversaient.
Minuit !
Une réverbération tonna, ébranlant la terre ferme, et un souffle infernal et rugissant de flammes et de fumée jaillit, si terrible dans sa redoutable magnificence que chaque homme qui l'a vu et a vécu pour raconter son histoire aurait pu à juste titre prétendre avoir vu la perdition. Dans cet ouragan de matière incandescente, l'île fut effacée pour toujours de la carte de ce monde.
Malgré la vitesse de l'Esmeralda, elle n'était qu'un paresseux comparée à la vitesse de la vague provoquée par un tel tremblement de terre. De l'éclat de l'illumination à l'obscurité totale, le contraste fut soudain et extrême. Mais la noirceur de l'océan fut bientôt blanchie par les panaches neigeux de l'avalanche d'eau qui nous faisait maintenant la course, encore loin derrière, mais gagnant rapidement du terrain. Moi qui n'avais aucune affaire à bord nécessitant ma présence en un lieu précis, je décidai d'attendre sur le pont et de m'attacher à l'avant, ce qui constituerait pratiquement le côté sous le vent d'un rouf. Nous persuadâmes Edith Metford de descendre, afin qu'elle ne coure pas le risque d'aggraver la blessure de son bras fracturé. Alors qu'elle nous quittait, elle me murmura : « Ainsi Natalie sera avec vous jusqu'à la fin, et moi... » un sanglot l'interrompit. Et il me vint à l'esprit à ce moment-là que cette jeune fille avait agi très noblement, et que je l'avais à peine appréciée, elle et tout ce qu'elle avait fait pour moi.
Natalie refusa de quitter le pont. Je l'attachai solidement à mes côtés. Ensemble, nous attendîmes la fin. Quand le grondement de la vague suivante fut proche, si proche que les voix des officiers du navire ne pouvaient plus être entendues, Natalie parla. Le son creux n'était plus dans sa voix. Ses propres tons doux et sucrés étaient revenus.
« Arthur », demanda-t-elle, « est-ce la fin ? »
« Je crains que ce ne soit le cas », répondis-je, parlant tout près de son oreille pour qu'elle puisse entendre.
« Alors nous avons peu de temps, et j'ai quelque chose que je dois dire, dont vous devez me promettre de vous souvenir quand... quand je ne serai plus avec vous. »
« Tu seras toujours avec moi tant que nous vivrons. Je pense que je mérite cela, enfin. »
« Oui, vous méritez cela et plus encore. Je serai avec vous tant que je vivrai, mais cela ne sera pas pour longtemps. »
J'allais l'interrompre quand elle posa sa petite main douce sur mes lèvres et dit :
« Écoutez, il y a très peu de temps. Tout est une erreur. Je veux dire qu'Herbert avait tort. Il aurait tout aussi bien pu me laisser mon laps de temps terrestre de bonheur ou de folie — appelez cela comme vous voudrez. »
« Tu vois cela maintenant — Dieu soit loué ! »
« Oui, mais je le vois trop tard. Je ne l'ai pas su jusqu'à ce que... jusqu'à ce que je sois morte. Chut ! » J'essayai de nouveau de l'interrompre, car je pensais que son esprit divaguait. « Je suis morte psychiquement avec Herbert. C'était au moment où nous avons vu la lumière pour la première fois sur l'île. Depuis lors, j'ai vécu mécaniquement, mais ce n'était qu'une vie sous une forme si basse que je ne sais plus maintenant ce qui s'est passé entre ce moment-là et celui-ci. Et je ne pourrais pas parler maintenant comme je le fais sans une force de volonté qui me coûte très cher. Mais c'est la seule voix que vous puissiez entendre. Je ne compte donc pas le prix. Le cerveau de mon frère a tant surpassé le mien qu'il a d'abord absorbé et finalement détruit ma vitalité mentale. Cette influence écartée, je suis un navire sans gouvernail en mer — voué à périr. »
« Que ses tourments durent pour toujours. Que l'abîme le plus profond de l'enfer le reçoive ! » dis-je avec un gémissement d'agonie.
Mais Natalie dit : « Chut ! J'aurais pu m'attarder un peu plus longtemps, mais j'ai choisi de concentrer la force vitale qui m'aurait fait durer quelques années séniles de plus dans les minutes nécessaires à ce message de moi à vous — un message que je n'aurais pu vous donner s'il n'était pas mort. Et je meurs pour que vous puissiez l'entendre. Mourir ! Mon Dieu ! Je suis déjà morte. »
Elle sembla lutter contre une force qui se battait avec elle, et le grondement des eaux devint plus fort autour de nous avant qu'elle ne puisse parler à nouveau.
« Penchez-vous plus bas, Arthur ; mes forces me quittent, et je n'ai pas encore dit ce pour quoi je suis ici. Plus bas encore.
« J'ai dit que tout est une erreur — une erreur hideuse. L'existence telle que nous la connaissons est éphémère. La souffrance est éphémère. Il n'y a rien d'éternel que l'amour. Il n'y a rien d'éternel que l'esprit. Votre esprit est le mien. Votre amour est le mien. Votre vie humaine peut appartenir à qui vous voudrez. Elle devrait appartenir à cette brave fille en bas. Je ne le lui envie pas, car je vous ai, vous. Nous deux, nous serons ensemble à travers les âges — pour toujours et à jamais. Cœur de mon cœur, vous avez lutté vaillamment et bien, et si vous n'avez pas tout à fait réussi à sauver ma chair d'une corruption prématurée, soyez satisfait d'avoir mon âme. Ah ! »
Elle pressa ses mains contre sa tête comme si elle souffrait atrocement. Lorsqu'elle parla de nouveau, sa voix sortit en halètements courts.
« Mon cerveau vacille. Je ne sais ce que je dis, » s'écria-t-elle, égarée. « Je ne sais pas si je dis la vérité ou seulement ce que j'imagine être la vérité. Je ne sais rien d'autre que ceci. J'ai été hypnotisée. Je l'ai été pendant deux ans. Sans cela, j'aurais été heureuse dans votre amour — car j'étais une femme avant que cette influence hideuse ne m'engourdisse. Ils m'ont dit que ce n'était qu'un paradis des fous que j'avais manqué. Mais je sais seulement que je l'ai manqué. Manqué — et les ténèbres de la mort sont sur moi. »
Elle cessa de parler. Un frisson la convulsa, puis sa tête retomba doucement sur mon épaule.
En cet instant, la grande vague se brisa sur le navire, le faisant tourbillonner, sans défense, tel un bouchon sur les rides d'un étang de moulin ; le fouettant de coups puissants ; balayant le pont en cataractes géantes de la poupe à la proue ; fracassant, déchirant tout ; le submergeant sous des torrents sifflants ; l'écrasant sous des avalanches d'écume furieuse. Puis la tornade océanique passa et laissa l'Esmeralda derrière elle, la moitié de l'équipage hors de combat et beaucoup de disparus, ses ponts un amas de débris, ses mâts arrachés. Le navire mutilé flottait à peine. Lorsque le dernier torrent d'embruns passa et que je pus regarder Natalie, sa tête était retombée sur sa poitrine. Je relevai doucement son visage et plongeai mon regard dans ses yeux grands ouverts.
Elle était morte.
CHAPITRE XX.
CONCLUSION.
Prenant le corps de ma jeune amie dans mes bras, je trébuchai sur le pont encombré d'épaves et le portai jusqu'à la cabine qu'elle avait occupée lors du voyage aller. Percival était trop occupé à soigner les marins blessés pour être interrompu. Ses services, je le savais, étaient désormais inutiles, mais je voulais qu'il réfutât ou corroborât une conviction que mes propres connaissances médicales m'avaient imposée. La pensée était si répugnante que je m'accrochais à tout espoir pouvant mener à sa dissipation. J'attendis seul avec ma morte.
Percival vint après une heure qui m'apparut comme une éternité. Il balbutia quelques mots incohérents de sympathie dès qu'il regarda mon visage. Mais ce n'était pas la raison pour laquelle je l'avais détaché de ses tâches urgentes ailleurs. Je fis un geste vers la jeune fille morte. Il s'en occupa immédiatement. J'observai attentivement et pris soin que la lumière fût sur son visage, afin de pouvoir lire dans ses yeux plutôt que d'écouter ses paroles.
« Elle s'est évanouie ! » s'exclama-t-il en s'approchant de la silhouette rigide. Je ne dis rien jusqu'à ce qu'il se tournât et me fît face. Alors, je lus dans ses yeux. Il dit lentement : « Vous êtes conscient, Marcel, que... qu'elle est morte ? »
« Je le suis. »
« Qu'elle est morte... depuis plusieurs heures ? »
« Je le suis. »
« Mais laissez-moi réfléchir. Cela ne fait qu'une heure... »
« Non ; ne réfléchissez pas, » interrompis-je. « Il y a des choses dans ce voyage qui ne supportent pas d'être pensées. Je vous remercie d'être venu si tôt. Vous me pardonnerez de vous avoir dérangé alors que vous avez tant à faire ailleurs. Et maintenant, laissez-nous seuls. Je veux dire, laissez-moi seul. »
Il me serra la main et s'en alla sans un mot. Je suis l'ami de cet homme.
Ils l'inhumèrent en mer.
J'étais heureusement inconscient à ce moment-là, et ainsi épargné par cette scène. Edith Metford, faible et souffrante comme elle l'était, subit tout cela. Elle ne m'a rien dit à ce sujet, si ce n'est que cela fut fait. Je n'aurais pu supporter davantage. Et j'ai déjà beaucoup supporté.
Le voyage de retour fut un épisode morne. Il y a peu de choses à ajouter, et elles doivent être dites rapidement. Percival fut gentil, mais cela me causa de la peine de découvrir qu'il me considérait désormais manifestement comme faible d'esprit sous le coup de mes épreuves. Une fois, dans l'extrémité de ma misère, je commençai à lui raconter mes aventures, car je voulais son aide. Le regard sur son visage me suffit. Je ne commis pas deux fois la même erreur.
À Anderson, je fis amende honorable pour mon déplorable emportement. Il m'accueillit plus gentiment que je ne l'espérais. Je ne pensais plus à l'argent qui avait circulé entre nous. Et, pour lui rendre une justice tardive, je ne crois pas qu'il y pensait non plus. Du moins, il n'en offrit aucune restitution. Ses scrupules, je présume, étaient consciencieux. En vérité, je ne valais plus l'inimitié de personne. La sympathie était désormais la seule indignité qui pouvait m'être infligée. Et Anderson ne s'aventura pas dans cette voie. Ma misère était, je le pensais, complète. Une note devait encore être jouée dans cette longue dissonance de désespoir.
Nous naviguions le long de la côte sud de Java. Pendant de nombreuses heures, les falaises escarpées et les rochers géants qui défendent l'île contre les assauts de l'océan Indien défilèrent devant nous comme en une revue, et nous — Edith Metford et moi — étions assis sur le pont en silence, avec bien des pensées en commun, mais sans échanger un seul mot. L'aspect sévère et rébarbatif de cette côte de fer accrut la morosité qui s'était installée dans mon esprit. Ses remparts de rochers solitaires trempés par la mer me déprimèrent en dessous du zéro mental qui m'était désormais habituel. Le soleil se coucha dans une lueur rouge qui ne m'émut pas. Le court crépuscule passa rapidement, mais je ne remarquai rien. Puis la nuit vint. La mer agitée disparut dans les ténèbres. La grande marche des étoiles silencieuses commença. Mais je ne le savais ni ne m'en souciais.
Un doux murmure m'émut.
« Arthur, pour l'amour de Dieu, reprenez-vous ! Vous ruminez bien trop. Cela va vous détruire. »
Avec apathie, je mis ma main dans la sienne et serrai doucement ses doigts.
« Supportez-moi ! » plaidai-je.
« Je vous supporterai pour toujours. Mais vous devez continuer à vous battre. Vous n'avez pas encore gagné. »
« Non, et je ne gagnerai jamais. J'ai livré mon dernier combat. La victoire peut aller à qui la désire. »
À ces mots, elle pleura. Je ne pouvais supporter qu'elle souffrît de ma misère, alors, protégeant soigneusement son bras blessé, je la tirai contre moi. Et puis, du sein des ténèbres de la nuit, loin par-dessus la solitude de la mer, nous parvint le son d'une voix. Cette voix était le gémissement d'une femme. La jeune fille à mes côtés frissonna et se recula. Je ne lui demandai pas si elle l'avait entendu. Je savais qu'elle l'avait entendu.
Nous nous levâmes et restâmes à l'écart, sans aucune explication. À partir de ce moment, une caresse aurait été un sacrilège. Je n'entendis plus ce son étrange, ni rien d'autre pendant une heure ou plus, sinon le fracas des brisants sur les rochers de Java.
Je ne tins aucun compte des banalités de notre voyage par la suite. Il ne me reste qu'à dire que j'arrivai en Angleterre brisé de santé et ruiné de fortune. Brande ne laissa aucun argent. Sa formule pour la transmutation des métaux m'est inintelligible. Je ne peux en faire aucun usage.
Edith Metford demeure mon amie. Se séparer totalement après ce que nous avons enduré ensemble est au-dessus de nos forces. Mais entre nous plane une ombre sans nom, rappelant cette nuit terrible dans la mer d'Arafura, où la mort s'approcha de nous de très près. Et dans mes oreilles résonne toujours l'écho de cette voix que j'entendis près des rivages de Java, alors que la frontière brumeuse entre la vie et la mort semblait claire.
Mon histoire est terminée. Je ne peux prouver sa véracité, car il y a beaucoup de choses dont je suis le seul témoin vivant. Je ne peux prouver si Herbert Brande était un magicien scientifique possédant tous les pouvoirs qu'il revendiquait, ou simplement un physicien fou en charge d'un nouvel et terrible explosif ; ni si Edward Grey est jamais parti pour le Labrador. Le fardeau de la preuve de ce dernier point doit être porté par d'autres — à moins qu'il ne soit laissé à Grey lui-même le soin de montrer si mon témoignage est faux ou vrai. S'il lui est laissé, quelques années décideront de l'issue.
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UN GUIDE DES ROMANS BRITANNIQUES ET AMÉRICAINS. De la période la plus reculée jusqu'à la fin de 1894. Par PERCY RUSSELL, auteur de « Le Manuel de l'auteur », etc. In-8° couronne, toile. Prix 3s. 6d. net. (DEUXIÈME ÉDITION SOIGNEUSEMENT RÉVISÉE.)
Le SPECTATOR déclare : « La familiarité de M. Russell avec toutes les formes de roman est stupéfiante, et ses résumés d'intrigues ainsi que ses commentaires sont aussi brefs et lucides que variés. »
SOIXANTE ANS D'EXPÉRIENCE EN TANT QUE PROPRIÉTAIRE TERRIEN IRLANDAIS. Mémoires de JOHN HAMILTON, D.L. de St Ernan's, Donegal. Édité, avec introduction, par le Rév. H. C. WHITE, ancien aumônier à Paris. In-8° couronne, toile, 6s. Avec portrait.
Le TIMES déclare : « Un éclairage précieux sur l'histoire réelle de l'Irlande et sur la question agraire irlandaise au cours du siècle actuel est apporté par un volume très intéressant intitulé "Soixante ans d'expérience en tant que propriétaire terrien irlandais"... Ce volume très instructif. »
PRÈS DE SOIXANTE ANS EN MER. Par ROBERT WOOLWARD (« Vieux Woolward »). In-8° couronne, toile, 6s. Avec portrait. (DEUXIÈME ÉDITION.)
Le TIMES déclare : « Une lecture très divertissante. Le capitaine Woolward écrit de manière sensée et directe, et raconte son histoire avec la franchise d'un vieux loup de mer. Il possède un sens aigu de l'humour, et ses récits sont interminables et très divertissants. »
À QUI LA FAUTE ? L'histoire d'un procès devant la cour de Nisi Prius. Par ELLIS J. DAVIS, avocat. Dans une élégante reliure illustrée. In-8° couronne, toile, 3s. 6d.
Le TIMES déclare : « Une tentative ingénieuse de transmettre à l'esprit profane une idée précise et complète de l'origine, du déroulement et de toutes les circonstances essentielles d'une action en justice ordinaire. L'idée est assurément bonne et exécutée de manière très divertissante... Le petit livre instructif de M. Davis. »
BORODINE ET LISZT. I. — Vie et œuvres d'un compositeur russe. II. — Liszt, tel qu'esquissé dans les lettres de Borodine. Par ALFRED HABETS. Traduit avec une préface par ROSA NEWMARCH. Avec portraits et fac-similés. [Vient de paraître.
FRAGMENTS DES LÉGENDES ET LYRIQUES DE VICTOR HUGO. Par CECILIA ELIZABETH MEETKERKE. In-8° couronne, toile, 7s. 6d.
Le WORLD déclare : « La traduction de poésie française la plus admirable en anglais dont nous ayons eu connaissance depuis la traduction du "Chant du Cosaque" par le Père Prout. »
PAR L'AUTEUR DE « SONG FAVOURS ».
MINUTIAE. Par CHARLES WILLIAM DALMON. In-16 royal, toile élégante, prix 2s. 6d.
L'ACADEMY déclare : « Son chant possède une note rare et douce. Le petit livre a de la couleur et du parfum, et n'est pas moins bienvenu parce que le parfum est délicat, évanescent ; les couleurs sont blanc, gris argenté et lavande, plutôt que brillantes et exubérantes... La véritable maîtrise artistique de M. Dalmon. Dans ses sonnets, il montre une touche habile, particulièrement dans le beau sonnet "Ecce Ancilla Domini". Pourtant, après tout, c'est dans les paroles qu'il est le plus individuel... Qu'il prenne courage, car le chant qu'il a à chanter vaut assurément la peine d'être chanté. »
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[***] _Un catalogue complet des romans, voyages, biographies, poèmes, etc., avec une notice critique ou descriptive de chacun, est envoyé gratuitement sur demande par la poste._
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