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The Daughter of Anderson Crow

by George Barr McCutcheon · in French

LA FILLE D’ANDERSON CROW

par

GEORGE BARR MCCUTCHEON

Auteur de Beverly of Graustark, Jane Cable, etc.

Avec des illustrations de B. Martin Justice

New York Dodd, Mead and Company

1907

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE I. ANDERSON CROW, DÉTECTIVE II. LA POURSUITE COMMENCE III. LES COUPABLES IV. ANDERSON RECTIFIE UNE ERREUR V. LE BÉBÉ SUR LE PAS DE LA PORTE VI. RÉFLEXION ET DÉDUCTION VII. LE VISITEUR MYSTÉRIEUX VIII. QUELQUES ANNÉES PASSENT IX. LA REINE DU VILLAGE X. ROSALIE A SES PROPRES PROJETS XI. ELSIE BANKS XII. LE CONCOURS D’ORTHOGRAPHE XIII. UNE SENSATION À TINKLETOWN XIV. UN CAS D’IDENTITÉ ERRONÉE XV. ROSALIE DISPARAÎT XVI. LA MAISON HANTÉE XVII. WICKER BONNER, HARVARD XVIII. LES HOMMES DANS LE TRAÎNEAU XIX. AVEC LES KIDNAPPEURS XX. DANS LA GROTTE XXI. LA TRAPPE XXII. JACK, LE TUEUR DE GÉANTS XXIII. LA CONVULSION DE TINKLETOWN XXIV. LA FUITE DES KIDNAPPEURS XXV. À MESURE QUE LE CŒUR VIEILLIT XXVI. LE VENTRICULE GAUCHE XXVII. LE SOURIRE DÉRISOIRE XXVIII. LES YEUX DE L’AVEUGLE XXIX. LE QUESTIONNEUR MYSTÉRIEUX XXX. LE VOL DU TRAIN DE L’HÉMISPHÈRE XXXI. « COMME IL VOUS PLAIRA » XXXII. LA CHANCE D’ANDERSON CROW XXXIII. BILL BRIGGS RACONTE UNE HISTOIRE XXXIV. LE RETOUR D’ELSIE BANKS XXXV. L’HISTOIRE EST RÉVÉLÉE XXXVI. LA DÉMISSION D’ANDERSON CROW

ILLUSTRATIONS

Anderson Crow (Frontispice)

« "En sécurité pour une minute ou deux, au moins", chuchota-t-il »

« Un bébé, vivant et chaud, gisait enveloppé dans les couvertures »

« Septembre amena Elsie Banks »

« La maîtresse d’école était incroyablement jolie en cette nuit mémorable »

« "Quel est le sens de tout cela ?" »

La maison hantée

Wicker Bonner

« Rosalie n’était pas de taille face à l’énorme femme »

« Elle recula devant un nouveau coup qui semblait imminent »

« Laissa le jeune homme aux soins d’une excellente infirmière »

« "Je crois que je comprends, Rosalie" »

« "Je vous demande pardon", dit-il humblement »

« C’était un vieux chêne sage et discret »

« L’énorme automobile avait heurté l’affouillement »

CHAPITRE I

Anderson Crow, détective

Il était imposant, même dans sa rêverie. On ne pouvait nier qu’il fût un personnage important à Tinkletown, et pour les habitants de Tinkletown, cela signifiait beaucoup, car leur village n’était-il pas un monument perpétuel à la Révolution américaine ? Même les historiens les plus généralistes étaient contraints de consacrer au moins un paragraphe à la bataille de Tinkletown, tandis que certains, plus éclairés, y accordaient une page entière et une image du conflit qui apporta la gloire aux habitants endormis dont les ancêtres furent assez entreprenants pour anéantir toute une compagnie de tuniques rouges britanniques, autrefois.

Nonobstant tout cela, un visiteur particulièrement désagréable venant de la ville fit remarquer un jour, en présence d’une demi-douzaine de descendants (après avoir attendu vingt minutes au bureau de poste pour dix sous de timbres), que Tinkletown était certes un monument, mais qu’il ne pouvait comprendre pourquoi les morts avaient été laissés sans sépulture. Il y avait d’excellentes raisons de s’en offusquer, mais le jeune homme et ses timbres étaient déjà loin avant que toute la force de la calomnie ne pénètre le cerveau des auditeurs.

Anderson Crow était aussi imposant et aussi robuste que la plus haute colonne de marbre du petit cimetière à la lisière de la ville. Personne ne remettait en question son pouvoir et son autorité, personne ne jugeait mal sa taille, et personne ne négligeait sa dignité. Depuis vingt-huit ans, il servait Tinkletown et lui-même dans la triple fonction de marshal de la ville, chef des pompiers et commissaire de voirie. Il avait un système de gouvernement qui lui était tout à fait particulier ; et personne n’avait le cœur ou la témérité de le renverser, quels que fussent les incitations politiques. Cela aurait été comme essayer d’améliorer les lois de la nature que de mettre un homme nouveau à sa place. Il était devenu un élément fixe que seule la dissolution pouvait supprimer. Qu’il soit dit, cependant, que la dissolution n’avait pas son sens commun et accepté lorsqu’elle était appliquée à Anderson Crow. Par exemple, en discourant sur les habitudes détestables du plus dissolu des débauchés de la ville, Alf Reesling, Anderson avait plus d’une fois aventuré l’opinion qu’« il poussait sa dissolution bien trop loin ».

Et Anderson Crow ne s’était-il pas élevé à plus qu’une distinction locale ? Sa renommée n’était-elle pas allée au-delà des frontières à travers le pays ? Non seulement il était le marshal de Tinkletown avec un salaire de 200 dollars par an, mais il était président de l’Association des détectives contre les voleurs de chevaux du comté et également délégué à vie à la Convention des Fils de la Révolution de l’État. À ce propos, ajoutons que chaque parent à Tinkletown déplorait la naissance d’une fille, car cette simple circonstance d’origine privait la liste de la société d’un nouveau nom.

Anderson Crow, à l’âge de quarante-neuf ans, avait un fier palmarès officiel derrière lui et un avenir garanti devant lui. Sans doute était-ce à cela qu’il pensait, alors qu’il s’appuyait pensivement contre la barre d’attache de la ville et mâchouillait distraitement le brin d’herbe qui pendait même sous les favoris qu’il portait depuis vingt ans. L’expression lointaine dans ses yeux bleu délavé prouvait qu’il était aussi grand par ses souvenirs que par sa personne. Sa carrière de gardien de la loi avait été si fructueuse que, ces dernières années, aucun malfaiteur n’avait eu le courage de pratiquer ses jeux néfastes dans la communauté. L’ivrogne de la ville, Alf Reesling, apparaissait rarement dans les rues dans son état habituel, car, comme il le faisait remarquer lugubrement, il mériterait l’arrestation et l’enfermement pour « négligence criminelle », si ce n’est pour autre chose. La renommée du marshal en tant que détective avait depuis longtemps échappé aux étroites limites de Tinkletown. Il était bien connu au chef-lieu du comté, et à pas moins de trois reprises, son nom avait été mentionné dans les journaux de la « grande ville » en rapport avec l’arrestation de voleurs de chevaux notoires.

Et maintenant, toute la ville tremblait d’une nouvelle excitation, due à la reconnaissance accordée à son triple fonctionnaire. Lundi matin, il s’était aventuré hors de son bureau dans le « calaboose » déserté depuis longtemps, resplendissant d’une étoile toute neuve en nickel. À midi, tout le monde en ville savait qu’il était un véritable « détective », membre de la grande organisation connue sous le nom de New York Imperial Detective Association ; et que ce nouvel honneur était arrivé à Tinkletown par l’agence d’une génération post-révolutionnaire. La beauté de tout cela était qu’Anderson ne perdait jamais une once de sa sérénité en expliquant comment l’association l’avait supplié de rejoindre ses forces, allant même jusqu’à l’exhorter à venir à New York, où il pourrait assister et conseiller dans toutes ses grandes opérations. Et, de plus, il n’avait eu à payer que dix dollars de frais d’adhésion, en plus d’acheter l’étoile flamboyante pour la modique somme de trois dollars et vingt-cinq cents.

Chaque passant, en cette radieuse matinée de printemps, offrait un respectueux « Bonjour » à Anderson Crow, dont la seule reconnaissance était un lent et imposant signe de tête. Une seule fois, il fut contraint d’abandonner son attitude pensive, et ce fut lorsqu’une impertinente mouche bleue entreprit de se reposer un court instant sur son étoile en nickel. Jamais mouche bleue ne fut plus énergiquement mise en fuite.

Mais alors même que le Pooh-Bah de Tinkletown posait dans une suprématie reposante, des affaires du genre qui marquent une époque se précipitaient sur lui. Là-haut, dans le ciel clair et paresseux, un coup de tonnerre se préparait à se précipiter au cœur même de Tinkletown, et tout droit sur la tête d’Anderson Crow.

Plus tard, il fut rappelé par les citoyens observateurs que juste avant midi — sept minutes avant midi, en fait — un petit nuage pas plus gros que la main proverbiale traversa précipitamment le soleil comme s’il craignait de s’attarder. À cet instant précis, un inconnu s’approcha en voiture jusqu’à la barre d’attache, immobilisant son cheval couvert de sueur si brusquement devant le nez du marshal que le chapeau de ce dignitaire tomba en arrière.

« Ohé ! » sortit clairement et sans équivoque des lèvres de l’inconnu qui tenait les rênes. Une demi-douzaine de flâneurs sur les marches du bureau de poste étaient certains qu’il n’avait rien dit de plus, un fait dont il valait la peine de se souvenir plus tard.

« Ici ! » s’exclama Anderson Crow avec colère. « Savez-vous ce que vous faites, sacrebleu ? »

« Je demande pardon », entendit tout le monde à portée de voix de la bouche du jeune homme. « Est-ce la ville de Tinkletown ? » Il a dit « ville », ils pouvaient le jurer, tous autant qu’ils étaient.

« Oui, c’est bien cela », répondit sévèrement le marshal. « Et après ? »

« C’est tout. Je voulais juste savoir. Où est le magasin ? »

« Quel magasin ? » très sèchement. L’inconnu sembla déconcerté par cette question.

« En avez-vous plus d’un... oh, bien sûr. Je voulais dire, où est le magasin le plus proche ? » s’excusa l’inconnu.

« Eh bien, celle-là est bonne, je suppose », dit M. Crow laconiquement, en indiquant le bureau de poste et le magasin général.

« Aurez-vous l’obligeance de tenir mon cheval pendant que j’y cours une minute ? » demanda calmement le nouveau venu en ville, sautant légèrement du buggy éclaboussé de boue. Anderson Crow manqua de vaciller sous cet outrage. La foule eut le souffle coupé, puis attendit, haletante, le processus dévastateur.

« Pourquoi... pourquoi, que le diable vous emporte, monsieur, pour qui me prenez-vous, pour un poteau d’attache ? » explosa sur les lèvres du nouveau détective. Son visage était rouge flamboyant.

« Vous devrez m’excuser, mon brave homme, mais je croyais avoir vu une barre d’attache en arrivant. Ah, la voici. Quelle négligence de ma part. Mais dites, je ne resterai pas plus d’une seconde dans le magasin, et cela ne vaut pas la peine d’attacher cette vieille carne. Si vous voulez juste surveiller lui... ou elle... pendant une minute, je vous en serais très obligé, et... »

« Surveillez votre propre cheval », rugit le marshal d’une voix de tonnerre.

« Ne vous vexez pas », s’écria le jeune homme joyeusement. « Cela vous rapportera vingt-cinq cents. »

« Savez-vous qui je suis ? » exigea Anderson Crow, pourpre jusqu’à la racine de son bouc.

« Oui, monsieur ; je le sais parfaitement, mais je refuse de le révéler. Tenez, prenez le mors, mon vieux, et tenez Dobbin pendant une minute et demie environ », poursuivit l’inconnu sans pitié ; et avant qu’Anderson Crow ne sache ce qui était arrivé, il tenait en fait le cheval haletant par le mors. Le jeune homme monta les marches trois par trois, renversant presque l’oncle Gideon Luce, qui n’avait pas été aussi alerte que les autres pour lui ouvrir le chemin. La foule eut tout le loisir d’étudier le visage, les vêtements et les manières de ce jeune homme énergique.

Qu’il vînt de la ville, qu’il fût beau et bien habillé, cela ne faisait aucun doute. Il était grand et son visage était imberbe ; cela pouvait se voir d’un coup d’œil. D’une certaine manière, il semblait rire tout le temps — un fait qui fut rappelé plus tard avec une certaine surprise et non sans une certaine horreur. À l’époque, les flâneurs pensaient que son sourire était joyeux, mais ils soutinrent plus tard qu’il y avait une véritable scélératesse dans ce rictus. Son manteau était très poussiéreux, prouvant qu’il avait conduit loin et rapidement. Trois ou quatre des flâneurs le suivirent dans le magasin. Il se tenait devant le comptoir où M. Lamson servait son soda. Dans une main, il tenait une enveloppe et dans l’autre son chapeau de paille. George Ray, plus observateur que les autres, nota le fait que c’était avec son chapeau qu’il s’éventait vigoureusement.

« Un vanille simple... dépêchez-vous, s’il vous plaît », commanda l’inconnu. M. Lamson, si possible plus lent que la ville elle-même, montra en fait des signes indéniables d’accélération. Après avoir avalé son soda, l’inconnu s’essuya les lèvres avec un mouchoir blanc à ourlet bleu. « Est-ce ici le bureau de poste ? » demanda-t-il.

« Yep », dit M. Lamson, qui était trop parcimonieux pour gaspiller ses mots.

« Quelque chose pour moi ici ? » exigea le nouveau venu.

« Je vais voir », dit le postier, et par habitude, il commença à fouiller dans la pile de lettres sans demander le nom de l’homme. M. Lamson connaissait tout le monde dans le comté.

« Rien ici », dit-il en retirant ses lunettes de manière concluante.

« Je ne pensais pas qu’il y en aurait », dit l’autre avec complaisance. « Donnez-moi une bouteille d’hamamélis, un paquet d’épingles à cheveux invisibles et une boîte d’allumettes de salon. Vite ; je suis pressé ! »

« Avez-vous dit des épingles à chapeau ? »

« Non, monsieur ; j’ai dit des épingles à cheveux. »

« Nous n’en avons pas qui ne soient pas visibles. Que diriez-vous d’épingles à nourrice ? »

« Peu importe ; donnez-moi la bouteille et les allumettes », dit l’autre, en jetant un coup d’œil à une très belle montre en or. « Le vieil homme tient-il toujours mon cheval ? » cria-t-il à un citoyen près de la porte. Sept cous s’étirèrent simultanément pour l’accommoder, et sept voix répondirent par l’affirmative. L’inconnu ouvrit calmement la boîte d’allumettes, remplit son étui à allumettes en argent, puis rejeta la boîte sur le comptoir, un acte de prodigalité inouï dans ces contrées. « Pas besoin d’emballer la bouteille », dit-il.

« Ces allumettes ne vous plaisent pas ? » demanda M. Lamson avec une légère surprise.

« Je les donnerai à l’église », dit l’autre, en jetant une pièce sur le comptoir et en se précipitant hors du magasin. La foule reflua derrière lui. « Doux comme un agneau, n’est-ce pas ? » cria-t-il à Anderson Crow, qui agrippait toujours le mors. « Mille mercis, monsieur ; je vous rendrai la pareille un jour. Si jamais vous allez à New York, cherchez-moi et je veillerai à ce que vous passiez un bon moment. Quelle route dois-je prendre pour Crow’s Cliff ? »

« Tournez à gauche ici », dit Anderson Crow avant même d’y penser. Puis il se traita lui-même d’imbécile pour avoir été si obligeant envers cet individu.

« À quelle distance est-ce d’ici ? »

« Un mile et demi », répondit encore M. Crow, impuissant. Cette fois, il jura presque à voix basse.

« Mais il ne peut pas y aller », se porta volontaire l’un des passants.

« Pourquoi ne le peut-il pas ? » exigea le marshal.

« Le pont au-dessus de Turnip Creek a été emporté. Avez-vous oublié cela ? »

« Bien sûr que non », répondit promptement M. Crow, qui l’avait oublié ; « Mais, au diable, il peut nager, non ? »

« Vous dites que le pont a disparu ? » demanda l’inconnu, visiblement agité.

« Oui, et le ruisseau est trop haut pour être traversé à gué, aussi. »

« Eh bien, comment diable vais-je faire pour arriver à Crow’s Cliff ? »

« Il y a un autre pont à quatre miles en amont. Il est toujours là », dit George Ray. Anderson Crow s’était dédaigneusement lavé les mains de l’affaire.

« Maudite chance ! Je n’ai pas le temps de conduire jusque-là. Je dois y être à midi et demi. Je suis déjà en retard ! N’y a-t-il aucun moyen de traverser ce misérable ruisseau ? » Il était maintenant dans le buggy, fouet à la main, et ses yeux exprimaient une vive inquiétude. Certains hommes jurèrent plus tard qu’il avait l’air franchement effrayé.

« Il y a une passerelle pour piétons, haute et sèche, et vous pouvez traverser à pied, mais vous ne pouvez pas faire passer le cheval et le buggy », dit l’un des hommes.

« Eh bien, c’est exactement ce que je vais devoir faire. Dites, monsieur l’officier, supposez que vous me conduisiez jusqu’au ruisseau, puis que vous rameniez le cheval ici, à une écurie. Je vous paierai bien pour cela. Je dois arriver à Crow’s Cliff dans quinze minutes. »

« Je ne suis pas un garçon de courses ! » cria Anderson Crow avec tant de colère que deux ou trois garçons ricanèrent.

« Vous êtes un sacré vieux grincheux, voilà ce que vous êtes ! » s’exclama l’inconnu avec colère. Tout le monde eut le souffle coupé, et M. Crow recula en titubant contre la barre d’attache.

« Écoutez ici, jeune homme, assez de ça ! » cracha-t-il. « Vous ne pouvez pas parler sur ce ton à un officier de la loi. Je vais... »

« Vous n’allez rien faire du tout, vous entendez ? Mais si vous saviez qui je suis, vous feriez quelque chose sacrément vite. » Une douzaine d’hommes l’entendirent le dire, et ils s’en souvinrent mot pour mot.

« Allez vous gratter ! » rétorqua Anderson Crow avec mépris. C’était censé être un terrible défi, mais l’inconnu n’y prêta aucune attention.

« Que dois-je faire de ce cheval et de ce buggy ? » grogna-t-il, à moitié pour lui-même. « J’ai acheté cette foutue chose purement et simplement à Boggs City, juste parce que le loueur ne me connaissait pas et ne voulait pas me louer un attelage. Maintenant, je suppose que je vais devoir emmener cette vieille carne jusqu’au ruisseau et le noyer pour m’en débarrasser. »

Personne ne protesta. Il avait l’air un peu dangereux avec ses larges épaules et sa mâchoire carrée.

« Que me donnerez-vous pour l’attelage, cheval, buggy, harnais et tout le reste ? Je vendrai à bas prix si quelqu’un fait une offre rapide. » Les passants se regardèrent d’un air vide, et finalement, le regard concentré tomba sur le Pooh-Bah de la ville. L’affaire semblait être de celles qui réclamaient son attention ; vraiment, cela ne ressemblait pas à une propriété publique, cette proposition stupéfiante.

« Pourquoi êtes-vous si sacrément impatient de vendre ? » exigea Anderson Crow, écoutant de loin pour voir s’il pouvait détecter un défaut dans la respiration du cheval. Au premier coup d’œil, le buggy semblait assez sûr.

« Je suis impatient de vendre pour de l’argent liquide », répondit l’inconnu ; et Anderson fut terrassé. Le garçon qui ricana cette fois-ci eut lieu de le regretter, car M. Crow l’arrêta une demi-heure plus tard pour avoir porté une fronde. « J’ai payé cent dollars pour cet attelage à Boggs City », continua l’inconnu nerveusement. « Que quelqu’un fasse une offre... et vite ! Je suis pressé ! »

« Je donne cinq dollars ! » dit l’un des badauds avec un rire d’excuse. Ce fut l’étincelle qui mit le feu aux cervelles économes des meilleurs citoyens de Tinkletown. Avant même de s’en rendre compte, ils enchérissaient les uns contre les autres avec le véritable instinct du « troc de chevaux », et les offres avaient atteint 21,25 dollars quand l’inconnu clôtura sans cérémonie la vente en criant : « Vendu ! » Impossible de dire jusqu’où les enchères auraient pu monter s’il avait pu attendre une demi-heure ou plus. L’oncle Gideon Luce dit plus tard qu’il aurait pu en tirer vingt-quatre dollars « tout aussi bien que non ». Ils enchérissaient par tranches de vingt-cinq cents, et personne ne semblait disposé à abandonner. L’acheteur fut Anderson Crow.

« Vous pourrez me payer en route. Montez ! » cria l’inconnu, consultant sa montre avec une agitation considérable. « Tout ce que je demande, c’est que vous me conduisiez jusqu’à la passerelle qui traverse le ruisseau. »

CHAPITRE II

La poursuite commence

Quinze minutes plus tard, Anderson Crow paradait fièrement dans la ville. Il avait emmené l’inconnu au ruisseau et l’avait vu se précipiter sur la passerelle vers la rive opposée, muni d’indications qui le mèneraient à l’itinéraire le plus proche à travers les marécages et les bois jusqu’à Crow’s Cliff. L’inconnu avait l’argent d’Anderson dans sa poche ; mais Anderson avait un attelage très respectable à montrer pour cela. Sa femme lui garda le dîner jusqu’à deux heures, puis envoya le plus jeune Crow dire à son père qu’il devrait rester affamé jusqu’à l’heure du souper.

Il n’est pas étonnant qu’Anderson n’ait pas réussi à rentrer chez lui à temps pour le repas de midi. Il commença bien à rentrer, mais quel progrès pouvait-il faire quand tout le monde en ville l’arrêtait pour s’enquérir de cette transaction remarquable et jeter un coup d’œil à son achat. Sans une seule voix dissidente, Tinkletown disait qu’Anderson avait fait une « excellente affaire ». George Ray voulait bien dire quelque chose de gentil quand il déclara : « La chance des débutants », mais il fut obligé d’expliquer minutieusement le trait d’esprit avant que le fier M. Crow ne puisse se considérer apaisé.

Ce n’est que lorsqu’il s’arrêta devant l’établissement du Weekly Banner pour annoncer « les nouvelles » au journaliste que sa sérénité reçut sa première secousse. Il était assez fier de la transaction, et, de plus, il aimait voir son nom dans le journal. Entre-temps, presque tout le monde à Tinkletown discutait de l’affreuse prodigalité de l’inconnu. Il n’était venu à l’esprit de personne de se demander pourquoi il avait été si pressé d’atteindre Crow’s Cliff, un endroit sauvage et désolé le long de la rivière.

« Le cheval vaut à lui seul cinquante dollars, facile », se porta volontaire M. Crow triomphalement. L’insigne de détective sur sa poitrine gonflée semblait scintiller de joie.

« Dites, Anderson, n’est-ce pas un peu étrange qu’il ait vendu si bon marché ? » demanda Harry Squires, le journaliste local.

« Qu’est-ce que c’est ? » exigea Anderson Crow vivement.

« Pensez-vous qu’il soit vraiment vrai qu’il ait acheté la carne à Boggs City ? » demanda le sceptique. M. Crow remua son chique de tabac avec impuissance pendant une minute ou deux. Il se sentit pâlir.

« Il l’a dit ; ça ne suffit pas ? » réussit-il à tonner.

« Il semble que cela ait suffi », répondit Harry, qui avait fréquenté l’école du soir à Albany pendant deux ans.

« Eh bien, de quoi diable parlez-vous alors ? » s’exclama Anderson Crow, en fouettant le cheval.

« Je parie trois dollars que c’est un attelage volé ! »

« Allez au diable ! » cria Anderson, mais son cœur était froid. Quelque chose lui disait que Harry Squires avait raison. Il rentra chez lui dans un état d’incertitude et de détresse atroce. D’une certaine manière, son enthousiasme avait disparu.

« Au diable ! » dit-il, sans raison, alors qu’il détachait le cheval dans la cour de la grange.

« Hé, M. Crow ! » cria une voix aiguë depuis la rue. Il leva les yeux et vit un petit garçon arriver en courant.

« Qu’est-ce qui se passe, Toby ? » demanda M. Crow, tout tremblant. Il savait !

« Ils viennent de recevoir un appel téléphonique de Boggs City », haleta le garçon, « au bureau du Banner. Harry Squires dit que vous devez vous dépêcher de venir... buggy et tout. Il a été volé. »

« Bon Dieu ! » haleta Anderson. Son insigne dansa devant ses yeux avant de sembler se ratatiner.

Une véritable foule s’était rassemblée au bureau du Banner. Il y eut un silence soudain lorsque le marshal arriva en voiture. Même le cheval ressentit l’intensité du moment. Il fit un écart devant un chien, puis rua contre le tableau de bord, bousculant la maigre dignité d’Anderson Crow et manquant de faire basculer le véhicule.

« Quel fin limier vous faites ! » se moqua Harry Squires ; et le pauvre vieux Anderson le détesta profondément par la suite.

« Qu’avez-vous appris ? » exigea le marshal.

« Il y a eu un terrible meurtre à Boggs City, voilà tout. Le chef de la police vient de nous téléphoner pour dire qu’un fermier nommé Grover a été retrouvé mort dans un fossé juste à l’extérieur de la ville — une balle dans la tête, ses poches fouillées. On sait qu’il était parti en ville pour déposer quatre cents dollars de l’argent de ses porcs à la banque. L’argent a disparu, tout comme son cheval et son buggy. Un jeune type a été vu dans le voisinage tôt ce matin — un étranger. Le signalement du chef correspond à l’homme qui vous a vendu cet attelage. On sait que le meurtrier est parti dans cette direction. Des gens l’ont vu filer au galop. »

Il n’est pas nécessaire de dire que Tinkletown fut sens dessus dessous d’excitation. Toute la population fut bientôt devant le bureau de poste, et chacun essayait de fournir de l’esprit à Anderson Crow. Il avait perdu le sien.

« Il faut attraper ce type », finit par décider le marshal. Il y eut un silence de mort.

« Il a un pistolet », hasarda quelqu’un.

« Comment le savez-vous ? » demanda M. Crow avec acuité. « Vous l’avez vu ? »

« Il n’aurait pas pu tuer ce type sans une arme. »

« C’est vrai », convint Anderson Crow. « Eh bien, il faut le coincer, quoi qu’il arrive. Je demande des volontaires ! Qui se joindra à moi pour la traque ? » cria bravement le marshal.

« Ça ne m’enchante pas d’aller à Crow’s Cliff après lui », dit George Ray. « C’est un endroit solitaire, et aussi sombre que la nuit parmi ces arbres et ces rochers. »

« C’est notre devoir de l’attraper. C’est un criminel, et en plus, il a tué un homme », dit Crow sévèrement.

« Et il a vingt et un dollars de votre argent », ajouta Harry Squires. « Je viens avec vous, Anderson. J’ai un revolver. »

« Faites attention avec ça ! » rugit Anderson Crow. « Cette maudite chose pourrait partir toute seule ! » ajouta-t-il alors que le journaliste sortait un six-coups brillant de sa poche.

L’exemple donné par un homme courageux eut son influence sur la foule. Une vingtaine de personnes se portèrent volontaires, malgré les objections de leurs épouses, et il ne fallut pas longtemps pour qu’Anderson Crow mène sa troupe hétéroclite de limiers le long du sentier jusqu’à la passerelle qu’avait empruntée le desperado une heure plus tôt.

C’est au début de la chasse à l’homme que divers citoyens se rappelèrent certaines actions et certains traits de caractère de l’étranger qui les avaient rendus méfiants dès le début. Sa façon prodigue de disposer de la boîte d’allumettes parut à la plupart d’entre eux comme une témérité effrontée ; sa hâte, son anxiété et un unique exemple de grossièreté légère indiquèrent à d’autres sa méchanceté. Un homme était sûr d’avoir vu la chaîne de montre de l’étranger en possession du fermier Grover ; et un autre vit quelque chose de noir sur son pouce, dont il se souvint maintenant qu’il s’agissait d’une tache de poudre.

« J’avais remarqué toutes ces choses », affirma Anderson Crow, redevenu souverain.

« Mais qu’est-ce qu’il pouvait bien vouloir faire avec ces épingles à cheveux ? » demanda George Ray.

« Peu importe », dit Anderson mystérieusement. « Vous le découvrirez bien assez tôt. »

« Vous savez, Anderson ? » demanda quelqu’un.

« Bien sûr que je sais », répondit le marshal avec hauteur.

« Eh bien, à quoi servaient-elles, alors ? »

« Je ne donne pas ma langue au chat. Attendez un peu et voyez si je n’ai pas raison. »

Et ils furent convaincus que le détective savait tout à ce sujet. Après avoir traversé la passerelle, le groupe fut divisé sur la direction à prendre. Le marshal affirma que l’homme avait couru vers le sud-est, mais, pour une raison inexplicable, un bon nombre des poursuivants voulaient le chercher au nord-ouest. Finalement, il fut décidé de se diviser en groupes de dix, devant tous converger vers Crow’s Cliff dès que possible. Il y avait assez de fusils de chasse à deux canons dans le groupe pour avoir conquis un équipage de pirates.

Au bout d’une heure, Anderson Crow et sa délégation arrivèrent au sentier étroit qui menait au sommet de Crow’s Cliff. Ils étaient très braves à présent. Un petit garçon leur disait qu’il avait vu le fugitif à l’heure du dîner « juste là où vous vous tenez maintenant. »

« Avait-il du sang sur lui ? » demanda Anderson Crow.

« Non, monsieur ; pas à moins que ce ne soit sous ses vêtements. »

« Vous a-t-il dit quelque chose ? »

« Il m’a demandé où menait ce sentier. »

« Voyez-vous ça, messieurs ! » cria Anderson. « Je savais que j’avais raison. Il voulait... »

« Eh bien, où est-il allé ? » demanda Harry Squires.

« J’ai dit que ça menait au sommet de la falaise. Et puis il a dit : "Comment fait-on pour rejoindre la rivière ?" Je lui ai dit d’emprunter ce sentier latéral ici et de contourner le bas de la colline. »

« Il n’est pas monté à la falaise ? » demanda le marshal.

« Non, monsieur. »

« Eh bien, pourquoi diable m’a-t-il demandé où était la falaise si... »

« Donc il est allé à la rivière, hein ? » interrompit Squires. « Venez, les gars ; il est descendu par ces broussailles et ce terrain en contrebas. »

« Il s’est perdu, je suppose », suggéra le garçon.

« Quoi ! »

« Parce qu’il m’a crié dessus après avoir fait un bout de chemin et a demandé... et a demandé... » Le garçon marqua une pause, irrésolu.

« Demandé quoi ? »

« Il m’a demandé où diable était le sentier. »

« Parbleu, c’est bien lui, sans aucun doute ! » s’exclama M. Crow avec excitation.

« Et puis il a dit qu’il me donnerait vingt-cinq cents si je lui montrais le chemin ; alors je... »

« Est-ce qu’il vous a donné les vingt-cinq cents ? » questionna l’un des hommes.

« Ouais. Il avait une liasse de billets grosse comme ma jambe. » Tout le monde eut le souffle coupé en pensant à l’argent des porcs de Grover.

« Vous êtes allé à la rivière avec lui ? » interrogea le journaliste.

« Je suis allé jusqu’à la clairière, et puis il m’a dit de m’arrêter. Il a dit qu’il pouvait trouver son chemin à partir de là. Après ça, il a couru vers la rive comme si quelqu’un était à ses trousses. Il y avait un bateau qui l’attendait sous la falaise. »

« Est-il monté dedans ? » cria Squires.

« Il m’a dit de ne pas regarder ou il me briserait le cou », dit le garçon. La troupe tâta nerveusement son arsenal.

« Mais vous avez regardé ? »

« Ouais. Je les ai vus clairement. »

« Les ? Il y en avait plus d’un ? »

« Il y avait une femme dans l’embarcation. »

« Vous ne dites pas ! » haleta Squires.

« Bon sang, c’est ce qu’il est en train de vous dire ! » éjacula Anderson avec mépris.

Le garçon fut pressé de se mettre à la tête de la troupe, qui, entre-temps, avait été renforcée. Il ouvrit la marche à travers les fourrés lugubres, racontant son histoire en avançant.

« Elle était drôlement jolie, aussi », dit-il. « Le type a agité son chapeau quand il l’a vue, et elle a répondu. Il a couru en bas et a sauté dans le bateau, et puis... et puis... »

« Puis quoi ? » explosa Anderson Crow.

« Il l’a embrassée ! »

« Le maudit meurtrier ! » rugit Crow.

« Il a saisi les rames et a ramé en travers et en aval. Et il m’a menacé du poing quand il a vu que je l’avais observé », dit le jeune garçon, prêt à pleurnicher maintenant qu’il réalisait quel personnage désespéré il avait eu affaire.

« Où a-t-il accosté de l’autre côté ? » poursuivit l’avide journaliste.

« Là-bas, près des saules, à environ un demi-mille en aval. Il y a l’embarcation attachée à un jeune arbre. Vous ne pouvez pas la voir ? »

Effectivement, la poupe d’un petit bateau dépassait dans la rivière large et profonde, la proue étant cachée par les buissons.

« Ils se sont dépêchés de monter la colline là-bas, et c’est la dernière fois que je les ai vus », conclut le gamin.

Anderson Crow et ses chasseurs d’hommes fixèrent, impuissants, la large rivière rapide, puis se regardèrent avec désespoir. Il n’y avait aucun bateau en vue à part celui du meurtrier, et il n’y avait aucun pont à moins de dix milles.

Pendant qu’ils grognaient, un détachement retardataire de chasseurs arriva sur la berge, très agité.

« Un message téléphonique vient d’arriver en ville disant qu’il y aurait mille dollars de récompense », annonça l’un des nouveaux arrivants ; et instantanément, il y eut une demande impérative de bateaux.

« Il y a un vieux radeau un peu plus haut », dit le garçon, « mais je ne sais pas combien il peut en transporter. Ils l’utilisent pour faire passer du maïs de la ferme de M. Knoblock vers ces grandes maisons d’été là-haut. »

« Est-il solide ? » demanda Anderson Crow.

« Il doit l’être, sinon ils ne l’utiliseraient pas », dit Squires avec sarcasme. « Où est-il, gamin ? »

Le garçon montra le chemin le long de la berge, toute la compagnie suivant derrière.

« Chut ! Pas trop fort », recommanda Anderson Crow. Quinze minutes plus tard, une embarcation chancelante prenait le large, manœuvrée par un équipage trié sur le volet de citoyens déterminés de Tinkletown. Lorsqu’ils furent au milieu du courant, un grand cri s’éleva de la rive qu’ils avaient laissée derrière eux. En se retournant, Anderson Crow vit des hommes excités courir en tous sens, la plupart pointant avec frénésie vers les collines de l’autre côté de la rivière. Après une recherche diligente, les yeux des hommes sur le radeau virent ce qui avait créé un tel remue-ménage à la base de Crow’s Cliff.

« Le voilà ! » cria Anderson Crow d’un ton impressionné. Il n’y avait pas d’erreur possible sur l’identité de l’homme sans veste sur le flanc de la colline. Une douzaine d’hommes le reconnurent comme l’homme qu’ils recherchaient. Portant ses mains à sa bouche, Anderson Crow beugla d’un ton qui tenait plus de la frayeur que du commandement :

« Hé ! »

Il n’y eut aucune réponse.

« Allez-vous vous rendre pacifiquement ? » appela le capitaine de l’embarcation.

Il y eut un moment d’indécision de la part du fugitif. Il regarda sa compagne, et elle secoua la tête — ils le virent tous faire.

Puis il cria sa réponse en retour.

CHAPITRE III

Les Coupables

« Navire à l’horizon ! » cria l’étranger sans veste en joignant ses mains.

« Rendez-vous ou nous vous remplirons de plomb ! » appela Anderson Crow.

« Qui êtes-vous — des pirates ? » répondit le fugitif avec un rire qui glaça la moelle des hommes sur le radeau.

« Je vais vous montrer qui nous sommes ! » beugla Anderson Crow. « Accostez, les gars, vite. Le maudit coquin ne nous échappera pas. Mort ou vif, nous devons l’avoir. »

Alors qu’ils pagayaient vers la rive, la femme saisit l’homme par le bras, le tirant en arrière parmi les arbres. Tous observèrent qu’elle était extrêmement terrifiée. De plus, elle était d’une grande beauté — jeune, magnifique, et une compagne des plus incongrues pour le maudit scélérat qui l’avait en son pouvoir. Le radeau heurta la rive jonchée de roseaux, et Anderson Crow fut le premier homme à débarquer.

« Allez, les gars ; suivez-moi ! Assurez-vous que vos armes sont prêtes ! Tout droit vers la colline maintenant, et dispersez-vous un peu pour qu’on puisse l’encercler ! » commanda-t-il d’une voix haut perchée.

« Mais supposons qu’il nous encercle », haleta un poursuivant prudent, à mi-chemin de la colline.

« C’est ce contre quoi nous devons nous prémunir », rétorqua Anderson Crow. La troupe balaya courageusement la pelouse ; mais le renard avait disparu : on ne pouvait ni le voir ni l’entendre. Il n’est que justice de dire que la fatigue était responsable de la respiration profonde qui sortait de chaque membre du groupe de poursuivants.

« Dans les bois après lui ! » cria Anderson Crow. « Traquez-le comme un rat ! »

Pendant ce temps, un jeune homme sans veste et une jeune femme des plus séduisantes gambadaient parmi les chênes et les sous-bois, consumés par l’excitation et une bonne dose d’appréhension.

« Ils semblent vraiment sérieux à ce sujet, Jack », pressa la jeune femme avec insistance, pour compenser ses commentaires quelque peu sarcastiques.

« Comment diable penses-tu qu’ils m’ont repéré ? » gémit-il. « Je pensais que les traces étaient parfaitement couvertes. Personne ne se doutait de rien, j’en suis sûr. »

« Je t’avais dit, chéri, comment ça finirait », cria-t-elle d’une voix paniquée.

« Bon Dieu, Marjory, ne te retourne pas contre moi ! Tout semblait si facile et si sûr, chérie. Il n’y avait pas l’ombre d’un soupçon. Que devons-nous faire ? Je vais m’arrêter et combattre toute la bande si tu veux bien lâcher mon bras. »

« Non, tu ne le feras pas, Jack Barnes ! » s’exclama-t-elle résolument, ses jolis yeux bleus écarquillés par l’alarme. « Tu ne les as pas entendus dire qu’ils te rempliraient de plomb ? Ils avaient des fusils et tout le reste. Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! N’est-ce pas horrible ? »

« Le pire, c’est qu’ils nous ont coupé l’accès à la rivière », dit-il misérablement. « Si j’avais pu atteindre le bateau avant eux, ils n’auraient jamais pu nous attraper. Je pourrais distancer ce vieux radeau en un mille. »

« Je sais que tu pourrais, chéri », cria-t-elle, regardant avec une admiration frénétique ses larges épaules et ses bras nus et musclés. « Mais c’est hors de question maintenant. »

« Peu importe, mon amour ; ne laisse pas cela t’agiter ainsi. Tout s’arrangera, je sais que tout s’arrangera. »

« Oh, je ne peux plus courir », haleta-t-elle avec désespoir.

« Pauvre petite ! Laisse-moi te porter ? »

« Espèce de grand dadais ! »

« Nous sommes à au moins trois milles de ta maison, chérie, et entourés de périls mortels. Sais-tu grimper à un arbre ? »

« Je sais... mais je ne le ferai pas ! » refusa-t-elle catégoriquement, les joues très rouges.

« Alors, j’imagine que nous devrons continuer ainsi. C’est une honte maudite — toute cette affaire. Juste au moment où je pensais que tout allait si bien, en plus. Tout était arrangé comme il faut — rien n’avait été oublié. Bracken devait nous retrouver à la remise à bateaux de son oncle là-bas, et... bon Dieu, c’était un coup de feu ! »

Le craquement sec d’un fusil déchira l’air calme et balsamique, comme on dit dans les romans à deux sous, et les fugitifs se regardèrent avec une crainte soudainement éveillée.

« Les imbéciles ! » grinça l’homme.

« Qu’est-ce qu’ils veulent dire ? » cria la jeune fille essoufflée, le visage très pâle.

« Ils essaient de nous effrayer, c’est tout. Zut ! Si seulement je connaissais la configuration du terrain. Je suis complètement perdu, Marjory. Sais-tu précisément où nous sommes ? »

« Notre maison est vers le nord à environ trois milles. Nous sommes presque à l’opposé de Crow’s Cliff — la partie la plus sauvage du pays. Il n’y a pas de maisons le long de cette partie de la rivière. Toutes les maisons d’été sont plus haut ou de l’autre côté. C’est trop vallonné ici. Il y a un chemin de fer là-bas à environ six milles. Il n’y a pas de remise à bateaux ou de hutte de pêcheur à moins de deux milles. M. Bracken garde son bateau à la pointe — à deux milles au sud, au moins. »

« Oui ; c’est là que nous devions aller — en bateau. Zut alors ! Pourquoi avons-nous jamais quitté le bateau ? Tu ne pourras jamais te frayer un chemin à travers tous ces buissons jusqu’à la propriété de Bracken ; c’est tout ce que je peux faire moi-même. Regarde mes bras ! Ils sont griffés jusqu’à... »

« Oh, mon Dieu ! C’est affreux, Jack. Pauvre de toi, laisse-moi... »

« Nous n’avons pas le temps, très chère. Par le tonnerre, je ne laisserais pas ces ploucs nous barrer la route maintenant pour tout le comté. Ces types ! Comment ont-ils pu nous découvrir ? »

« Quelqu’un a dû parler. »

« Mais personne ne savait, à part les Bracken, toi et moi. »

« Je parie ma tête que Bracken est en train de dire des choses pas très jolies en bas de la rivière là-bas. »

« Il... il... ne jure pas, Jack », haleta-t-elle.

« Pourquoi, tu es prête à tomber ! Ne peux-tu pas faire un pas de plus ? Arrêtons-nous ici et affrontons-les. Je vais les bluffer et nous arriverons à la propriété de Bracken d’une manière ou d’une autre. Mais je n’abandonnerai pas la partie ! Pas pour un million ! »

« Alors nous ne pouvons pas nous arrêter. Tu oublies que je fais de la gymnastique. Je suis aussi forte que n’importe qui, seulement je suis... je suis un peu nerveuse. Oh, je savais que quelque chose tournerait mal ! » se lamenta-t-elle. Ils se tenaient maintenant comme des cerfs piégés dans un petit fourré, écoutant les sons des chiens.

« Es-tu désolée, chérie ? »

« Non, non ! Je t’aime, Jack, et je traverserai tout avec toi et pour toi. Vraiment », cria-t-elle avec une belle démonstration d’enthousiasme, « c’est très amusant, n’est-ce pas ? Être poursuivis comme de vrais bandits... »

« Chut ! Baisse-toi, chérie ! Il y a quelqu’un qui passe au-dessus de nous — tu l’entends ? »

Ils rampèrent dans un labyrinthe de buissons de noisetiers avec beaucoup moins de dignité que de précipitation. Deux hommes passèrent en courant un instant plus tard, haletants et grognants.

« En sécurité pour une minute ou deux au moins », murmura-t-il alors que les pas grinçants s’éloignaient. « Ils ne reviendront pas par ici, chérie. »

« Ils avaient des fusils, Jack ! » murmura-t-elle, terrifiée.

« Je ne comprends pas, que je sois pendu si je comprends », dit-il, fronçant les sourcils. « Ils sont après nous comme une meute de chiens. Cela doit signifier quelque chose. Seigneur, mais nous semblons avoir remué un nid de frelons ! »

« Oh, mon Dieu, je voudrais que nous soyons en sécurité à... » elle fit une pause.

« À la maison ? » demanda-t-il rapidement.

« Chez Bracken », finit-elle ; et si l’un des poursuivants avait été assez proche, il aurait pu entendre l’incontestable suggestion d’un baiser.

« Je me sens mieux », dit-il en redressant ses épaules. « Maintenant, laisse-moi réfléchir. Nous devons déjouer ces types, quels qu’ils soient. Par George, je me souviens de l’un d’eux ! Ce vieux type qui a acheté le cheval est avec eux. C’est ça ! Le cheval est mêlé à cette histoire, je parie ma tête. » Ils restèrent assis sur le sol pendant plusieurs minutes, lui réfléchissant profondément, elle écoutant de ses jolies oreilles attentives.

« Je me demande s’ils ont laissé quelqu’un pour garder notre bateau ? » dit-il soudain. « Viens, Marjory ; allons enquêter ! Par George, ça leur ressemblerait bien de le laisser sans protection ! »

Une fois de plus, ils se déplaçaient prudemment à travers les broussailles, se dirigeant vers la rivière. M. Jack Barnes, quel qu’il soit et quel que soit son crime, était un jeune homme ingénieux et intelligent. Il avait correctement évalué l’intelligence des poursuivants. Lorsqu’il regarda à travers les broussailles le long de la rive, il vit l’embarcation dans les roseaux en contrebas, exactement comme ils l’avaient laissée. Il y avait le panier de déjeuner, le tout petit coffre à vapeur avec toutes ses étiquettes, une ombrelle et un petit sac à main.

« Super, super ! » cria Marjory comme une enfant heureuse.

« Ne te montre pas encore, chérie. Je vais vérifier. Ils pourraient avoir une embuscade. Attends-moi ici. »

Il rampa sur la rive et revint avant qu’elle n’ait pu totalement calmer les battements énormes que sa témérité avait provoqués dans son côté gauche.

« Il est en bon état », murmura-t-il joyeusement. « Les idiots ont oublié le bateau. Vite, chérie ; fonçons ! Leur radeau est à cent mètres en amont, et il est aussi désert. Si nous pouvons traverser la rivière, nous pourrons bien rire d’eux. »

« Mais ils pourraient nous tirer dessus depuis la rive », protesta-t-elle alors qu’ils plongeaient à travers les mauvaises herbes.

« Ils ne tireraient sûrement pas sur une femme ! » cria-t-il gaiement.

« Mais tu n’es pas une femme ! »

« Et je n’ai peur ni des souris ni des hommes. Saute dedans ! »

L’embarcation légère jaillit des roseaux. L’eau éclaboussa un instant sous les coups spasmodiques du rameur, puis le petit bateau fila sur la rivière comme une chose vivante. Marjory s’assit à la poupe et garda les yeux fixés sur la rive qu’ils quittaient. Jack Barnes mit toute sa force dans le coup de rame ; d’une manière ou d’une autre, il tirait comme un homme qui avait appris comment faire dans une équipe universitaire. Ils étaient à moitié chemin de la large rivière avant d’être vus depuis les collines. La demi-douzaine d’hommes qui s’attardaient à la base de Crow’s Cliff avaient crié l’alerte à leurs amis de l’autre côté, et les fugitifs furent repérés une fois de plus. Mais il était trop tard. Le bateau était bien hors de portée de tir et progressait rapidement en aval, à l’abri des hautes falaises sous Crow’s Cliff. Jack Barnes ruisselait de sueur, mais son coup de rame n’en était que plus vigoureux.

« Ils nous voient ! » cria-t-elle.

« Ne gigote pas tant, Marjory — équilibre le bateau ! » haleta-t-il. « Ils ne peuvent pas nous toucher, et nous pouvons faire deux milles pour leur un. »

« Et nous pouvons atteindre la propriété de Bracken ! » cria-t-elle triomphalement. Une rougeur profonde envahit son joli visage.

« Hourra ! » cria-t-il avec un sourire de pur plaisir. Loin sur la rive opposée, Anderson Crow et ses limiers se rassemblaient, leur regard déconcerté fixé sur l’homme qui leur avait échappé. Les hommes de la troupe pointaient le bateau et discutaient frénétiquement ; il y avait des signes évidents de dispute parmi eux. Finalement, deux fusils se levèrent, puis vinrent les bouffées de fumée, les détonations et les petites éclaboussures d’eau près de l’embarcation en fuite.

« Oh, ils tirent ! » cria-t-elle en panique.

« Et avec des fusils, en plus », grinça-t-il, redoublant ses efforts sur les rames. D’autres coups suivirent, tous tombant court. « Descends au fond du bateau, Marjory. Ne reste pas assise là à être... »

« Je resterai exactement là où je suis », cria-t-elle avec défi.

Anderson Crow fit signe aux hommes situés sous la falaise de Crow, et ils commencèrent leur progression ardue le long de la berge dans le sillage de la barque. Une partie de la bande armée se précipita en bas et embarqua sur le radeau, tandis que les autres suivaient la poursuite par la terre ferme.

« Nous les devancerons d'un mille jusqu'à Bracken », cria Jack Barnes.

« S'ils ne nous tirent pas dessus », répondit-elle. « Pourquoi, oh, pourquoi sont-ils si déterminés à nous tuer ? »

« Ils ne veulent pas que tu sois veuve et que tu... brises un... grand nombre de cœurs », dit-il. « Si jamais ils... m'atteignent maintenant, tu... ne seras pas... dangereuse en tant que... veuve. »

« Oh, espèce de sans-cœur ! Comment peux-tu plaisanter là-dessus ? Je... je prendrais le deuil, de toute façon, Jack », conclut-elle, après réflexion. « Nous sommes tout comme mariés, tu vois. »

« C'est gentil... à toi de le dire, ma chère... mais nous sommes loin... de... Bracken. Nom d'un chien ! C'était tout près ! »

Une balle éclaboussa l'eau à moins de trois mètres du bateau. « Les lâches ! Ils essaient vraiment de nous tuer ! » Pour la première fois, son visage prit un air alarmé et ses yeux devinrent désespérés. « Je ne peux pas les laisser tirer sur toi, Marjory, ma chère ! Ce qu'ils veulent, diable, je l'ignore, mais je vais me rendre. » Il avait cessé de ramer et se préparait à agiter son mouchoir blanc en l'air.

« Jamais ! » cria-t-elle avec des yeux étincelants. « Donne-moi les rames ! » Elle glissa sur le siège de nage et tenta d'arracher les rames de leurs tolets.

« Bravo ! Je pourrais t'embrasser mille fois pour ça. Venez, vous autres, les Peaux-Rouges ! Tu es adorable, Marjory. » De nouveau, les rames frappèrent l'eau, et le mouchoir blanc de Jack Barnes gisait au fond du bateau. Il ramait à perdre haleine, et un sourire barrait son visage.

Le radeau fut laissé loin derrière et les tireurs furent mis hors de portée avec une facilité surprenante. Quinze minutes plus tard, la barque fila à travers la rivière jusqu'au débarcadère du hangar à bateaux de Bracken, tandis qu'un mille plus loin, dans les broussailles, Anderson Crow et ses hommes se débattaient furieusement à leurs trousses.

« Hé, Bracken ! Jimmy ! » cria Jack Barnes en sautant sur le petit quai. Marjory lui tendit les mains et fut prestement hissée à terre et dans ses bras. « File dans le hangar, ma chère. Je vais débarquer ces affaires. Où diable est Bracken ? »

La porte du hangar s'ouvrit lentement et un jeune homme ensommeillé apparut.

« Je croyais que vous ne viendriez jamais », bâilla-t-il.

« Réveille-toi, vieux paresseux ! Nous sommes là et nous sommes poursuivis ! Où sont George et Amy ? » cria M. Barnes, effectuant un travail herculéen de bagagiste.

« Poursuivis ? » cria le jeune homme ensommeillé, soudain réveillé.

« Oui, et sous le feu de l'ennemi ! » cria Marjory, courant devant lui pour se jeter dans les bras d'une belle jeune femme qui émergeait de la maison.

« Nous n'avons pas une seconde à perdre, Jimmy ! Ils sont sur nos traces, Dieu seul sait comment. Ils ne sont pas à plus de dix minutes derrière nous. En finissons-en, Jimmy, par pitié ! Tiens, George, attrape cette malle ! »

CHAPITRE IV

Anderson rectifie une erreur

En un clin d'œil, les fugitifs et leurs effets furent transférés à l'intérieur du spacieux hangar à bateaux, les portes verrouillées, et George Crosby posté à une fenêtre pour faire le guet.

« Est-ce votre père ? » demanda le révérend James Bracken, en se tournant vers Marjory. La jeune Mme Crosby observait la scène avec avidité.

« M. Brewster est chez lui et totalement ignorant de tout ceci », cria Jack Barnes. « Je ne sais pas ce que cela signifie. Voici la licence, Jimmy. Es-tu prêt, Marjory ? »

« C'est une affaire assez délicate, Jack... » commença le jeune pasteur en chemise décontractée. Il enfilait sa veste tout en faisant cette remarque.

« Oh, dépêche-toi, Jimmy ; s'il te plaît, dépêche-toi ! » cria Marjory Brewster.

« N'attends pas une seconde, Jimmy Bracken ! » cria Amy Crosby, dansant d'excitation. « Tu ne peux plus faire marche arrière maintenant ! »

Trois minutes plus tard, il n'y avait plus de Marjory Brewster, mais une Mme John Ethelbert Barnes — et elle embrassait son mari avec ravissement.

« Maintenant, dites-nous tout », cria Mme Crosby après les félicitations frénétiques. Le révérend « Jimmy » Bracken, de l'Onzième église presbytérienne, était le seul qui semblait incertain de sa position. En premier lieu, le vieux juge Brewster était un homme influent dans la métropole, d'où tous avaient fui pour un séjour dans les collines. Lui et sa fille étaient épiscopaliens, mais cela ne les rendait pas moins importants aux yeux de « Jimmy » Bracken. En second lieu, Jack Barnes était un avocat en difficulté, en l'an de grâce 1880, et possédé d'une pauvreté condamnable. Les jeunes gens avaient été colocataires à l'université. L'amitié avait triomphé de la discrétion dans ce cas, du moins. L'acte étant accompli, le jeune M. Bracken commençait à se demander s'il n'avait pas été commis avec excès, pour ainsi dire.

« J'aimerais que quelqu'un me le dise ! » s'exclama Jack Barnes, avec un froncement de sourcils perplexe. « Ces maudits paysans nous ont tiré dessus et tout le tremblement. On croirait que je suis un hors-la-loi. Et ils ont fait feu sur Marjory, aussi, les pendards ! »

Marjory, trop excitée pour agir comme une mariée rougissante, reprit l'histoire et raconta tout ce qui s'était passé. George Crosby devint si intéressé qu'il oublia de monter la garde.

« C'est une drôle d'histoire ! » s'exclama-t-il. « Il y a quelque chose qui ne va pas... »

« Hé, vous ! » vint un cri de l'extérieur.

« Les voilà ! » cria Marjory, se précipitant aux côtés de son mari. « Que devons-nous faire ? »

« Vous voulez dire, que doivent-ils faire ? Nous sommes mariés, et ils ne peuvent pas contourner ça, vous savez. Laissez-les venir ! » cria le marié avec exaltation. « Tu ne le regrettes pas, n'est-ce pas, chérie ? » demanda-t-il avec anxiété. Elle sourit en plongeant ses yeux dans les siens, et il se sentit très rassuré.

« Que voulez-vous, vous autres ? » demanda Crosby depuis la fenêtre. Anderson Crow se tenait sur la rive de la rivière tel un véritable Napoléon, flanqué de trois tireurs d'élite de confiance.

« Qui êtes-vous ? » demanda Anderson en retour. Il haletait bruyamment et ses jambes tremblaient.

« Ça ne vous regarde pas ! Fichez le camp de cette propriété immédiatement ; c'est privé ! »

« Pas d'insolence, maintenant, jeune homme ; je suis un officier de la loi, et un détective par-dessus le marché ! Nous ne tolérerons aucune absurdité. L'endroit est cerné et il ne peut s'échapper ! Où est-il ? »

« C'est à vous de le découvrir si vous êtes un si bon détective ! C'est la propriété de David Bracken, et vous pouvez le trouver chez lui, au sommet de la colline là-bas ! »

« Demande-lui ce que nous avons fait, George », murmura Barnes.

« Nous ne cherchons pas M. Bracken, mon garçon, mais vous savez ce que nous voulons ! Il est là-dedans — vous le protégez — nous ne parlementerons pas beaucoup plus longtemps ! Envoyez-le dehors ! » dit Anderson Crow.

« Si vous faites un pas de plus, vous finirez au royaume des cieux les pieds devant ! » cria Crosby avec défi.

Les occupants suffoquèrent, car il n'y avait pas une arme à feu dans la propriété.

« Soyez prudent ! » avertit le révérend « Jimmy » nerveusement.

« Vous allez résister, hein ? Eh bien, nous l'aurons ; ne vous inquiétez pas ; et cette femelle acariâtre qui l'accompagne aussi ! »

« As-tu entendu ça ? » s'exclama Jack Barnes. « Laisse-moi m'occuper de ce vieux rat. » Il se dirigeait vers la porte quand les deux femmes lui barrèrent le passage. Toutes deux étaient folles de terreur.

« Mais il t'a traitée de femelle ! » rugit-il.

« Eh bien, j'en suis une ! » gémit-elle misérablement.

« Qui cherchez-vous ? » demanda Crosby depuis la fenêtre.

« C'est bon, ça », rugit Anderson Crow ; « produisez-le immédiatement ! »

« Est-ce lui, ce type ? » et Crosby traîna le révérend « Jimmy » en vue. Il y eut un moment d'examen du visage cadavérique, puis les limiers secouèrent la tête.

« Pas de chance ! » dit M. Crow. « Mais il est là-dedans — Ike Smalley l'a vu et sa donzelle monter les marches depuis le débarcadère ! Ça ne servira à rien de le cacher, mon gars ; il est... »

« Eh bien, laissez-moi vous dire une chose. Vous arrivez trop tard — ils sont mariés ! » cria Crosby triomphalement.

« Je me fiche comme de ma première chemise qu'ils soient mariés et aient seize enfants ! » cria l'exaspéré Crow, son insigne dansant sur sa poitrine. « Il doit se rendre ! »

« Oh, il le doit, hein ? »

« Oui, monsieur ; il doit se rendre, mort ou vif ! Amenez-le-moi ici, vite ! »

« Ça ne me dérange pas de vous dire que M. Barnes est ici ; mais j'aimerais savoir pourquoi vous le traquez comme une bête sauvage, en tirant sur lui et sur Mlle... je veux dire Mme Barnes. C'est un outrage ! »

« Oh, nous ne sommes pas les seuls à pouvoir tuer et massacrer ! Elle est tout aussi mauvaise que lui, d'ailleurs — et vous aussi, ainsi que cet autre hors-la-loi à la mâchoire de lanterne là-dedans. » Le révérend « Jimmy » suffoqua et devint écarlate.

« M'a-t-il traité de... dites donc ! » et il poussa Crosby de côté. « Je vous prie de comprendre que je suis un ministre de l'Évangile — je suis le révérend James Bracken, de... »

Un éclat de rire accueillit sa tentative d'explication ; et il y eut quelques remarques si peu flatteuses que l'homme d'église retomba dans un désespoir total.

« Eh bien, je vais leur donner une raison de penser que je suis un peu un desperado », grinça le révérend « Jimmy », en se redressant. « S'ils tentent de mettre les pieds dans la maison de mon oncle, je vais... je vais fracasser quelques crânes. »

« Bravo ! » cria Mme Crosby. Elle était sa cousine, et jusqu'alors n'avait eu que peu de considération pour son parent à la nature douce.

« Il pourra célébrer les funérailles ! » cria Ike Smalley. À ce moment-là, il y avait une douzaine d'hommes sur la rive en contrebas.

« Je vous préviens solennellement », cria Anderson Crow avec emphase. « Nous allons encercler la maison, et nous prendrons ce coquin même si nous devons réduire les planches en sciure ! »

« Mais qu'a-t-il fait, à part se marier ? » appela Crosby alors que la bande commençait à se disperser.

« Vous croyez que je suis assez idiot pour vous le dire si vous ne le savez pas ? » dit Anderson Crow. « Il est tout à fait possible que vous réclamiez la prime de mille dollars si vous saviez qu'elle a été offerte ! Dispersez-vous, les gars, et nous allons leur montrer très vite ! »

Il y eut un silence de mort à l'intérieur de la maison pendant une minute entière. Chaque œil était grand ouvert et chaque bouche bée de surprise et de consternation.

« Une prime de mille dollars ! » haleta Jack Barnes. « Alors, bon Dieu, je dois avoir fait quelque chose ! »

« Qu'est-ce que tu as fait, Jack Barnes ? » cria sa jeune mariée, atterrée.

« J'ai dû dévaliser un train », dit-il, accablé.

« Eh bien, c'est sérieux, après tout », dit Crosby. « Ce n'est pas un fugitif qu'ils cherchent, mais un desperado. »

« Un kidnappeur, peut-être », suggéra sa femme.

« Que devons-nous faire ? » demanda Jack Barnes.

« D'abord, mon vieux, qu'as-tu réellement fait ? » demanda le révérend « Jimmy ».

« Rien qui vaille mille dollars, j'en suis sûr et certain », dit Barnes avec assurance. « Par George, Marjory, dans quel pétrin je t'ai entraînée ! »

« Tout va bien, Jack ; je suis plus heureuse que je ne l'ai jamais été de toute ma vie. Nous nous sommes enfuis pour nous marier, et j'irai en prison avec toi s'ils m'y emmènent. »

« Ce n'est pas le moment de roucouler », objecta Crosby avec aigreur. « Nous devons découvrir ce que tout cela signifie. Laissez-moi faire. »

La nuit tombait dans la pièce, et les ombres s'épaississaient sur les collines. Tandis que les membres restants du groupe assiégé restaient silencieux et déprimés sur les tonneaux et les caisses, Crosby se tenait à la fenêtre, interpellant l'ennemi.

« Est-il prêt à se rendre ? » tonna Anderson Crow depuis les ombres.

S'ensuivit un dialogue bref et tout à fait insatisfaisant entre les deux porte-parole. Anderson Crow était ferme dans sa décision que le fugitif n'avait pas besoin de savoir ce qu'il avait fait ; et George Crosby insistait tout autant sur le fait qu'il devait le savoir avant de pouvoir décider s'il était coupable ou innocent.

« Nous allons l'affamer ! » dit Anderson Crow.

« Mais il y a des dames ici, mon brave homme ; vous ne leur imposerez pas un tel traitement ! »

« Vous êtes tous de la même espèce — nous allons tous vous embarquer ! »

« Que croyez-vous qu'il vous arrivera si vous vous trompez de personne ? »

« Nous ne nous trompons pas, nom d'un chien ! »

« Il pourrait vous poursuivre en justice pour chaque dollar que vous possédez. Je sais de quoi je parle, je suis avocat ! »

« Ah, je suis sûr que vous êtes complice avec lui. Je suppose que vous allez essayer de sortir l'excuse de la folie ! C'est un nid de voleurs et de brigands ! Dites, je vous donne cinq minutes pour vous rendre ; sinon, nous mettrons le feu à cette maudite baraque ! »

« Écoutez, les gars », dit soudain Jack Barnes, « je n'ai rien fait et je n'ai pas peur d'être arrêté. Je vais me rendre. » Bien sûr, il y eut une tempête de protestations et un flot de larmes, mais le coupable resta ferme. « Dites à ce vieux fossile que s'il me garantit ma sécurité, je me rends ! »

Anderson fut presque trop prompt à promettre protection.

« Demandez-lui s'il va se rendre et faire des aveux devant moi — je suis Anderson Crow, monsieur ! » fut la suggestion pleine de tact du marshal.

« Il fera les deux, M. Crow ! » répondit Crosby.

« Nous devons vous embarquer tous, jeune homme. Vous êtes tous coupables de conspiration, toute la clique ! »

« Mais les dames, espèce de vieux rustre — elles ne peuvent pas... »

« Écoutez ici, mon garçon, vous ne pouvez pas me dicter ma conduite. Je vais vous faire... »

« Nous viendrons toutes ! » cria Mme Crosby avec chaleur.

« Jusqu'au bout ! » ajouta la nouvelle Mme Barnes.

« Que dira votre père ? » demanda le marié.

« Il me déshéritera de toute façon, mon chéri, alors quelle importance ? »

« C'est assez agaçant pour un ministre... » commença le révérend « Jimmy », en mettant son chapeau.

« On plaidera pour vous ! » cria Mme Crosby avec ironie.

« Mais je vais en prison aussi », finit-il avec gravité.

« Très bien », cria Crosby depuis la fenêtre ; « nous voilà ! »

Et le quintette désespéré marcha vers l'extérieur, trois jeunes hommes vigoureux et deux jeunes femmes très jolies et nerveuses. Ils furent accueillis par Anderson Crow et une douzaine d'hommes armés de Tinkletown, chacun d'eux tremblant dans ses bottes. L'irrépressible Mme Crosby cria soudain « Bouh ! », et la moitié de la bande sursauta comme si quelqu'un leur avait lancé une bombe.

« Maintenant, j'exige une explication sur cet outrage », dit Jack Barnes sauvagement. « Que voulez-vous dire en tirant sur moi et ma... ma femme, et en nous arrêtant, et tout le reste ? »

« Vous le découvrirez assez tôt quand vous serez pendus pour ça », grogna Anderson Crow. « Et vous voudrez bien me rendre cet argent que j'ai payé pour le cheval et la voiture. Je vais vous apprendre à me vendre des biens volés. »

« Oh, je suis un voleur de chevaux, c'est ça ? C'est savoureux. Et ils vont me pendre, hein ? La prochaine chose, c'est que vous m'accuserez d'avoir tué ce fermier près de Boggs City. »

« Eh bien, par Dieu ! vous êtes un sacré numéro ! » éjacula Anderson Crow. « Je suppose que vous allez essayer l'excuse de la folie. »

« C'est une chance pour moi qu'ils l'aient attrapé », dit Barnes alors que le troupeau de prisonniers se dirigeait vers la chaîne de bateaux amarrés au quai de M. Bracken.

« Arrêtez ça ! » s'exclama Squires, le journaliste, avec mépris. « On vous a démasqués, très bien, très bien. »

« Quoi ! Vous pensez que je suis l'homme qui... eh bien, sacré nom d'une pipe ! Dites, vous autres, fossiles, vous n'entendez jamais aucune nouvelle ici ? Réveillez-vous ! Ils ont attrapé le meurtrier à Billsport, à pas plus de cinq miles de votre bled. Je traversais la ville quand ils l'ont amené. C'est ce qui m'a mis en retard, ma chère », se tournant vers Marjory.

« Oui, et je parie mon âme que voici quelqu'un avec la nouvelle », cria George Crosby, qui n'avait rien entendu de la tragédie jusqu'à cet instant.

Une barque contenant trois hommes se dirigeait vers le débarcadère. D'une manière ou d'une autre, Anderson Crow et sa bande sentirent le sol se dérober sous leurs pieds. Pas un homme ne fit un son jusqu'à ce que l'un des nouveaux venus appelle depuis le bateau :

« Anderson Crow est-il là ? »

« Oui, monsieur ; qu'y a-t-il ? » demanda Crow d'une voix chevrotante.

« Votre femme veut savoir quand diable vous rentrez à la maison. » À ce moment, la barque heurta le débarcadère.

« Dites-lui d'aller se faire voir ! » rétorqua Anderson Crow. « C'est tout ce que vous voulez ? »

« Ils ont coffré ce meurtrier à Billsport vers onze heures », dit Alf Reesling, l'ivrogne de la ville. « On s'est dit qu'on ramerait jusqu'ici pour vous prévenir afin que vous ne passiez pas la nuit à chercher le type qui... bonjour, vous l'avez, hein ? »

« Est-ce que vous mentez, les gars ? » cria le pauvre Anderson Crow.

« Pas de chance. On était au courant de la capture en ville juste une demi-heure après que vous ayez traversé la rivière cet après-midi. »

« Il y a quatre heures ? Vous... vous... » bégaya le marshal. « Et pourquoi ne nous l'avez-vous pas fait savoir avant ? »

« Il y avait un match de baseball sur le terrain de Hasty, et... » commença l'un des nouveaux venus d'un air penaud.

« Eh bien, je suis soufflé ! » haleta Anderson Crow, s'asseyant brusquement.

* * * * *

Une heure et demie plus tard, M. et Mme John Ethelbert Barnes étaient conduits à la propriété de campagne du juge Brewster dans le break de M. David Bracken. Ils étaient accompagnés de M. et Mme George Crosby, et exécutaient les plans tels qu'esquissés dans le programme original.

« Où est papa ? » demanda Marjory, tremblante, au valet dans le hall.

« Il vous attend dans la bibliothèque, mademoiselle... je veux dire Mme Barnes », répondit l'homme, une trace d'excitation sur le visage.

« Mme Barnes ! » s'exclamèrent quatre voix à la fois.

« Qui vous l'a dit, William ? » cria Marjory, s'appuyant sur Jack pour se soutenir.

« Un certain M. Anderson Crow était ici il n'y a pas une demi-heure, madame, pour assurer M. Brewster que son nouveau gendre n'était en rien lié au meurtre survenu dans le coin. Il a dit qu'il avait personnellement enquêté sur l'affaire, mademoiselle... madame, et que M. Brewster pouvait se fier à sa parole, M. Jack n'était pas l'homme recherché. Il lui a raconté que vous vous étiez mariés au hangar à bateaux. »

« Oui... et ensuite ? » cria Marjory avec empressement.

« M. Brewster a dit que M. Jack n'était pas né pour être pendu, et que je devais faire dresser une assiette de plus à table pour lui ce soir », conclut William avec un sourire expressif.

CHAPITRE V

Le bébé sur le pas de la porte

C'était minuit à Tinkletown, plusieurs mois après les événements mentionnés dans les chapitres précédents, et un blizzard faisait rage. Le vent de février grinçait à travers les arbres nus, hurlait autour des coins des maisons sans lumière et fouettait la neige qui tourbillonnait avec toute la fureur d'un lion. La neige, en raison du froid glacial dans l'air, ne volait pas en gros flocons, mais sifflait comme de minuscules balles, coupant la chair des hommes et des bêtes comme la piqûre des guêpes. C'était une bonne nuit pour être à l'intérieur devant un feu rugissant ou au lit entre des couvertures supplémentaires. Personne, à moins d'y être contraint par l'urgence, n'avait la témérité de sortir cette nuit-là.

La famille Crow somnolait confortablement malgré les cris de calliope du vent. La maison du marshal de la ville était enveloppée de paix et le vent n'avait aucune terreur pour ses occupants. Ils dormaient du sommeil des bienheureux. Les fenêtres avaient peut-être cliqueté un peu, peut-être, et les volets avaient peut-être claqué un peu trop implacablement, mais les Crow ne devaient pas être dérangés.

La grande horloge à l'ancienne dans le hall en bas sonnait minuit quand Anderson Crow se réveilla en sursaut. Il était stupéfait, car se réveiller au milieu de la nuit était pour lui une procédure inouïe. Il saisit cependant le tintement des cinq derniers coups de l'horloge, et se réconfortait avec la croyance qu'il était cinq heures, après tout, quand sa femme remua nerveusement.

« Es-tu réveillé, Anderson ? » demanda-t-elle doucement.

« Oui, Eva, et il est temps de se lever. Il vient de sonner cinq heures. Nom d'un chien, il a soufflé comme un forcené dehors, n'est-ce pas ? » bâilla-t-il.

« Cinq ? Il est minuit — maintenant, ne me dis pas que tu as compté les coups, parce que je l'ai fait moi-même. N'est-ce pas étrange que nous nous soyons tous deux réveillés à cette heure impie ? »

« Eh bien », murmura-t-il, somnolent maintenant qu'il n'était pas cinq heures, « c'est une sacrée bonne heure pour retourner dormir, je suppose. »

« Je croyais avoir entendu un bruit dehors », persista-t-elle.

« Je ne t'en veux pas », dit-il en ricanant. « Ça a été le cas toute la nuit. »

« Je veux dire quelque chose d'autre que le vent. On aurait dit quelqu'un qui marchait sur le porche devant. »

« Maintenant, écoute, Eva, tu ne vas pas me faire sortir là-dedans dans ce blizzard... en chaussettes... à la recherche de voleurs... »

« Pourtant, Anderson, je suis sûre d'avoir entendu quelqu'un. Peut-être est-ce une pauvre créature en train de geler et en détresse. Si j'étais toi, j'irais regarder dehors. S'il te plaît, fais-le. »

« Nom d'un chien, Eva, si tu étais moi, tu serais endormie au lieu de chercher des ennuis par une nuit pareille. Il n'y a rien là-dessous et toi... mais, par tous les diables ! peut-être as-tu raison. Supposons qu'il y ait un pauvre diable là-dehors qui cherche un endroit pour dormir. Je vais aller voir » ; et M. Crow, l'homme le plus tendre au monde, sortit en frissonnant mais rapidement du lit chaud. En chaussettes — Anderson dormait dans ses chaussettes ces nuits glaciales — il descendit l'escalier, grognant mais déterminé. Mme Crow le suivait de près, anxieuse de vérifier l'affirmation qui l'avait fait sortir de son nid.

« Ça peut être un voleur », bavarda-t-elle, alors qu'il écartait un rideau de la fenêtre de devant. Anderson recula précipitamment.

« Eh bien, pourquoi au nom du tonnerre ne l'as-tu pas dit plus tôt ? » haleta-t-il. « Sacrebleu, Eva, ce n'est pas une façon de faire ! Il aurait pu tirer à travers la fenêtre sur moi. »

« Mais il est dans la maison à cette heure, si c'était un voleur », chuchota-t-elle. « Il ne resterait pas sur le porche toute la nuit. »

« C'est vrai », répondit-il en chuchotant. « Tu es une bonne déductrice, après tout. Si seulement j'avais ma lanterne sourde. Tonnerre de Brest ! » Il se cogna l'orteil contre la machine à coudre. Il n'y a rien de plus douloureux qu'un contact involontaire avec une machine à coudre. « Pourquoi diable n'allumes-tu pas une lumière, Eva ? Comment veux-tu que je... »

« Écoute ! » chuchota-t-elle d'une voix perçante. « Tu entends ça ? Anderson, il y a quelqu'un qui marche sur le porche ! »

« Par tous les diables ! » balbutia-t-il. « Aussi vrai que c'est Noël ! Attends ici, Eva, le temps que je monte mettre mon insigne et je... »

« Je ne ferai rien de tel. Tu ne m'auras pas à rester ici toute seule », et elle saisit le bas de sa chemise de nuit alors qu'il se dirigeait vers l'escalier.

« Bah ! De quoi as-tu peur ? Je vais prendre mon revolver, aussi. Je n'ai jamais vu une poule mouillée pareille que... »

À cet instant, il y eut un martèlement formidable à la porte d'entrée, suivi par le crissement de pas sur le porche gelé, un fracas dans les marches, puis le même vieux hurlement du vent. Les Crow firent presque un bond hors de leurs maigres vêtements, puis restèrent figés sur place comme pétrifiés. Il s'écoula une bonne minute avant qu'Anderson ne retrouve l'usage de sa voix, avant même Mme Crow, ce qui était plus que merveilleux.

« Qu'était-ce que ça ? » claqua-t-il des dents.

« Un coup à la porte ! » haleta-t-elle.

« Quelqu'un du voisinage est malade. »

« La vieille Mme Luce. Oh, mon Dieu, comme mon cœur bat ! »

« Pourquoi n'ouvres-tu pas la porte, Eva ? »

« Pourquoi ne le fais-tu pas ? C'est ton rôle. »

« Mais, nom d'un chien, ne vois-tu pas — je veux dire, ne sens-tu pas — que je n'ai pratiquement pas de vêtements sur moi ? J'attraperais une fluxion de poitrine, et puis... »

« Eh bien, je n'en ai pas plus que toi. Tu as des chaussettes et... »

« Mais suppose que ce soit une femme », protesta-t-il. « Tu ne voudrais pas qu'une femme me voie dans cet état, n'est-ce pas ? Vas-y et... »

« Je suppose que tu aimerais qu'un homme me voie comme ça. Je n'ai pas l'habitude de recevoir des hommes en... mais, dis donc, qui que ce soit, c'est parti. Tu n'as pas entendu les pas ? Ouvre la porte, Anderson. Va voir ce que c'est. »

Et ainsi, après bien des insistances, Anderson Crow déverrouilla sa porte d'entrée et tourna la poignée. Le vent fit le reste. Il manqua d'arracher la porte de ses gonds, projetant M. et Mme Crow contre le mur. Une rafale de neige les balaya.

« Nom d'une pipe ! » haleta Anderson en recroquevillant ses orteils. Mme Crow regardait sous son bras.

« Regarde là ! » cria-t-elle. Près de la porte, un gros paquet était posé.

« Un cadeau de quelqu'un ! » spécula M. Crow ; mais il s'écoula quelques secondes avant qu'il ne se baisse pour le ramasser. « Drôle d'heure pour que le père Noël passe. Je me demande s'il croit qu'on est déjà à Noël prochain. »

« Fais attention, Anderson ; peut-être que c'est une machine infernale ! » cria sa femme.

« Eh bien, c'est chargé, par tous les diables », grommela-t-il en se redressant face à la tempête. « Ferme la porte, Eva ! Tu ne vois pas qu'il neige ? »

« Je parie que c'était Joe Ramsey qui nous laissait un sac de noix de hickory », dit-elle avec empressement en claquant la porte.

« Tu ferais bien de verrouiller. Il pourrait changer d'avis et revenir les chercher », observa son mari. « Ça ne ressemble pas à des noix de hickory. Mais dis donc, Eva, c'est un panier, un vrai panier à linge. Qu'est-ce que, par le tonnerre... »

« Allons chercher de la lumière près du feu de la cuisine. Il fait trop froid ici. »

Ensemble, ils se précipitèrent à la cuisine avec l'offrande mystérieuse de la tempête. Il y avait du feu dans le poêle, qu'Anderson raviva, tandis qu'Eva commençait à retirer les couvertures et le rembourrage du panier qu'elle avait posé sur l'âtre. Anderson regardait avec avidité.

« Seigneur ! » tombèrent les mots des lèvres des deux époux lorsque le contenu du panier fut exposé à leurs yeux.

Un bébé, vivant et chaud, gisait emmitouflé dans les couvertures, profondément endormi et heureux. Pendant une durée interminable, les Crow, en déshabillé, restèrent debout, la bouche bée et saisis d'effroi devant le petit étranger. Dix minutes plus tard, après les exclamations et les suppositions, après les larmes et les jurons, après que toute la maison eut été réveillée, Anderson Crow plongeait aimablement mais sans but à travers la tempête de neige à la recherche de l'individu sans cœur qui avait déposé l'enfant sur le seuil de sa porte. Ses bottes à revers battirent le pavé de la rue, traversant les jardins et les cours de ferme pendant une heure, mais malgré le fait qu'il portât sa lanterne sourde et qu'il pistât comme un limier indien, il ne trouva aucune trace du visiteur indésirable. Pendant ce temps, Mme Crow, aidée par toute la famille, avait installé le nourrisson, une fille de six semaines, dans un lit chaud, pourvoyant de son mieux à ses besoins maigres mais bruyants. Il n'y eut plus de sommeil dans la demeure des Crow cette nuit-là. Le chef de famille réveilla une demi-douzaine de voisins pour leur raconter l'événement stupéfiant, avec le résultat tout naturel que tous et chacun se précipitèrent pour voir le bébé et en apprendre les détails.

Tôt le lendemain matin, Tinkletown s'agitait avec une excitation si violente qu'elle menaçait de finir en convulsion municipale. La maison d'Anderson Crow était assiégée. La neige dans sa cour avant était tassée jusqu'à devenir glacée par la myriade d'empreintes de pas ; l'intérieur de la maison était "marqué" par la boue et la neige fondue, et trois vitres furent brisées par les nez de curieux mais importuns spectateurs. Dans l'ensemble, c'était une sensation sans égale dans l'histoire du village. À travers tout cela, le bébé clignait des yeux, pleurait et roucoulait en parfaite paix, gardé par Mme Crow et la progéniture fidèle qui avait été apportée par la cigogne, et non par un étranger mystérieux.

Les sociétés missionnaires voulaient faire quelque chose d'héroïque, mais Mme Crow les en empêcha ; le cercle de couture se prépara à prendre les choses en main, mais Mme Crow fit dégonfler le projet ; au sens figuré, les églises mouraient d'envie de s'occuper du nourrisson, mais Mme Crow fit barrage. Et tout Tinkletown demanda à Anderson Crow de résoudre le mystère avant qu'il ne soit vieux d'un jour.

« C'est assez difficile de résoudre un mystère qui a six semaines d'avance sur moi », dit Anderson avec désespoir, « mais je vais essayer, vous pouvez compter sur moi. La chose maudite a un parent ou deux quelque part dans l'univers, et je vais les localiser ou faire exploser quelque chose. J'ai moi-même une opinion personnelle à ce sujet. »

Quelle que fût cette opinion personnelle, elle ne fut pas divulguée. Il est possible que quelque chose s'y rapportant ait pu expliquer l'agacement temporaire ressenti par presque toutes les femmes respectables de Tinkletown. Le marshal dévisagea chacune d'entre elles, indépendamment de sa position, de sa condition ou de son âge, avec une lueur si accusatrice que la plus pieuse d'entre elles rougissait puis devenait froide. Ces regards équitables étaient si clairvoyants qu'avant la fin de la journée, chaque femme du village était contrainte de croire le pire de sa voisine, et presque prête à se regarder elle-même avec suspicion.

Une chose était certaine : les affaires étaient au point mort à Tinkletown. Les vieux oublièrent leurs parties d'échecs et de dames au magasin du coin ; les jeunes gens délaissèrent leurs amours ; les femmes oublièrent de médire les unes des autres ; les enfants se gelèrent les oreilles plutôt que de manquer une miette des discussions qui circulaient dans les rues hivernales ; tout le monde posait la question : « À qui est ce bébé ? »

Mais la plus grande sensation survint tard dans la journée lorsque Mme Crow, en examinant les vêtements portés par le bébé, trouva un mot adressé à Anderson Crow. Il était cousu à la robe de l'enfant et prouvait hors de tout doute que le visiteur étrange de la veille n'avait choisi non seulement la maison, mais aussi l'individu. Le mot était direct. Il disait :

« 18 février 1883.

« ANDERSON CROW : À vos bons et miséricordieux soins, une créature malheureuse confie ce bébé sans défense quoique fort aimé. Le monde entier sait que vous êtes un homme et un père tendre, aimant et désintéressé. L'auteur supplie humblement et par la prière de prendre soin de ce bébé comme vous le feriez pour l'un des vôtres. Il vaut mieux que ses origines restent secrètes. Prenez soin d'elle, chérissez-la comme la vôtre, et à la fin de chaque année, la somme de mille dollars vous sera versée tant qu'elle vivra dans votre foyer comme membre de celui-ci. Ne cherchez pas à retrouver ses parents. Ce serait une quête vaine. Que Dieu vous bénisse, vous et les vôtres, et que Dieu veille sur Rosalie — le nom qu'elle portera. »

De toute évidence, il n'y avait pas de signature et absolument aucun indice sur l'identité de l'auteur. Deux réparateurs de lignes télégraphiques qui travaillaient près de la maison des Crow pendant la nuit, réparant les dommages causés par le blizzard, révélèrent qu'ils avaient vu une femme enveloppée dans une cape et à l'allure mystérieuse debout près de l'église méthodiste juste avant minuit, ignorant manifestement la fureur de la tempête. La vue était si inhabituelle que les hommes s'arrêtèrent et l'observèrent pendant plusieurs minutes. L'un d'eux était sur le point de l'aborder lorsqu'elle se tourna et s'enfuit par la rue adjacente.

« Portait-elle un gros paquet ? » demanda Anderson Crow.

Les hommes répondirent par la négative.

« Alors, elle ne pouvait pas être la personne recherchée. Celle après qui nous en avons avait certainement un gros paquet. »

« Mais, M. Crow, n'est-il pas possible que ces hommes l'aient vue après qu'elle a déposé le panier au... » commença le pasteur presbytérien.

« Ce n'est pas comme ça que je déduis les choses », observa le détective de la ville d'un ton sec. « En premier lieu, elle ne serait pas restée plantée là si la besogne était terminée, n'est-ce pas ? Ne se serait-elle pas précipitée vers chez elle ? Bien sûr qu'elle l'aurait fait. »

« Elle a peut-être fait une pause près de l'église pour voir si vous aviez bien rentré l'enfant », insista le religieux.

« Mais elle n'aurait pas pu voir mon porche depuis l'arrière de l'église. »

« Personne n'a dit qu'elle se tenait derrière l'église », dit le technicien.

« Quoi ? Vous ne voulez pas dire ça ? » cria Anderson, se tirant courageusement d'un mauvais pas. « Cela change tout. Pourquoi n'avez-vous pas dit qu'elle était devant l'église ? Ne voyez-vous pas que nous avons perdu du temps ici simplement parce que vous n'aviez pas assez de bon sens pour... »

« N'importe qui devrait le savoir sans qu'on le lui dise, espèce de vieux rustre », grommela le technicien, qui venait de Boggs City.

« Ici, maintenant, monsieur, ça suffit ! Je ne laisserai aucun homme... »

« Anderson, calme-toi ! » conseilla Mme Crow. « Tu vas réveiller le bébé ! » Cela fit naître une nouvelle réflexion dans l'esprit perplexe d'Anderson.

« Peut-être qu'elle attendait là pendant que quelqu'un — son mari, par exemple — déposait le panier », suggéra humblement Isaac Porter.

« Ne m'ennuie pas, Ike ; je réfléchis à autre chose », marmonna Anderson. « Son mari, mon œil ! Tu supposes qu'elle aurait confié ce bébé à un mari idiot par une nuit terrible comme celle-là ? Mesdames et messieurs, ce bébé ici présent a été laissé par une résidente de cette ville même. » Ses auditeurs haletèrent et le regardèrent avec des yeux écarquillés. « Si elle a un mari, il ne sait pas qu'il est le père de ce bébé. Ne voyez-vous pas qu'une femme n'aurait pas pu porter un panier lourd sur une grande distance ? Elle n'aurait pas pu le transporter depuis Boggs City ou New York ou Baltimore, n'est-ce pas ? Elle n'en aurait pas eu la force. Non, monsieur ; elle n'avait pas loin à aller, les gens. Et c'était une femme, car la dactylographie n'est-elle pas entièrement faite par des femmes ? On n'entend pas parler d'hommes dactylos, n'est-ce pas ? Les gens n'en voudraient pas. Maintenant, la première chose à faire pour moi est de faire une recherche maison par maison pour voir si je peux localiser une machine à écrire quelque part. Ote-toi de là, Toby. Nom d'un chien, vous les garçons, vous ne voyez pas que je veux commencer ce boulot ? »

« Dites, Anderson », dit Harry Squires, le journaliste, « j'aimerais demander s'il y a quelqu'un à Tinkletown, homme ou femme, qui peut se permettre de vous payer mille dollars par an pour s'occuper de ce gamin ? »

« Qu'est-ce que c'est ? » suinta lentement des lèvres d'Anderson.

« Vous avez entendu ce que j'ai dit. Dites, vous ne savez pas qu'on peut élever un gamin dans cette ville pour onze ou douze dollars par an ? »

« Vous ne savez pas de quoi vous parlez », jaillit des lèvres indignées d'Anderson, mais il trouva immédiatement une excuse pour se retirer du cercle des spéculateurs. Quelques minutes plus tard, lui et sa femme relisaient furtivement le mot, tous deux remplis de la peur qu'il fût écrit 10 $ au lieu de 1000 $.

CHAPITRE VI

Réflexion et Déduction

« Par la gomme, ça dit bien mille », cria Anderson, grandement soulagé. « Harry Squires est un idiot. Il a dit juste maintenant que ça pouvait se faire pour onze ou douze dollars. Ne crois-tu pas, Eva, que la mère de cet enfant sait ce qu'il en coûte pour les élever ? Bien sûr qu'elle le sait. Quand je la trouverai, je prouverai par ses propres lèvres qu'elle le sait. Mais ne m'ennuie plus, Eva ; je dois sortir et la pister. C'est le plus beau boulot que j'aie eu depuis des années. »

« Écoute, Anderson », dit sa femme pensivement et quelque peu furtivement, « allons-y doucement avec cette histoire. Pourquoi veux-tu la trouver ? »

« Pourquoi... pourquoi, nom d'un chien, de quoi parles-tu ? » commença-t-il avec stupéfaction.

« Eh bien, c'est juste comme ça : je ne pense pas qu'on puisse gagner mille dollars par an plus facilement qu'en prenant soin de cet enfant. Ne vois-tu pas ? Supposons qu'on la garde pendant vingt ans. Ça fait vingt mille dollars, n'est-ce pas ? Ça bat une pension à plate couture. »

« Eh bien, par tous les diables ! » haleta Anderson, comprenant vaguement. « Cinquante ans, ça ferait cinquante mille dollars, n'est-ce pas ? Nom d'une pipe, Eva ! »

« Je n'imagine pas qu'on puisse la garder aussi longtemps. »

« Non », répondit-il pensivement ; « les chances sont qu'elle voudrait se marier avant ce temps-là. Elles veulent toujours... »

« Ce n'est pas ça, Anderson. Toi et moi devrions vivre jusqu'à plus de cent ans. »

« C'est vrai. Nous ne sommes plus des perdreaux de l'année, n'est-ce pas, ma chérie ? »

Elle posa sa main dure et osseuse dans la sienne et il y eut une pointe d'humidité dans les vieux yeux bienveillants.

« J'adore t'entendre m'appeler "ma chérie", Anderson. Nous ne sommes jamais trop vieux pour ça. »

Il toussa puis tapota la main de sa femme, assez confus. Anderson avait depuis longtemps oublié le sens du sentiment, mais il fut surpris de découvrir qu'il n'avait pas oublié comment aimer sa femme.

« Bah ! » grommela-t-il courageusement. « On va s'embrasser comme une paire de jeunes étourneaux au premier coup d'œil. Nom d'un chien, c'est drôle comme un bébé, même si c'est celui de quelqu'un d'autre, rend un gars plus idiot qu'il ne le voudrait. » Main dans la main, ils observèrent l'innocente endormie pendant plusieurs minutes. Finalement, le détective se secoua et parla :

« Eh bien, Eva, je dois faire semblant de découvrir de qui est ce bébé, n'est-ce pas ? Ma réputation est en jeu. Je dois juste enquêter. »

« Je ne vois pas quel mal peut en résulter, Anderson », répondit-elle, et aucun des deux n'apprécia le sarcasme involontairement impliqué.

« Je ne perdrai pas une minute de plus », annonça-t-il promptement. « Je vais m'en tenir à ma théorie selon laquelle les parents vivent à Tinkletown. »

« Fadaises ! » s'emporta Mme Crow avec dégoût, puis elle le laissa cultiver la colère colérique que son exclamation avait inspirée.

« Nom d'un chien, j'aurais dû éviter de lui tapoter la main », regretta-t-il. « Elle ne le méritait pas. Fichtre, une femme fait toujours quelque chose pour gâcher les choses. »

Et ainsi il s'en alla avec ses insignes et ses étoiles, déterminé à faire son devoir, mais sans résultat. Toute la ville sut bientôt qu'il suivait une piste, mais toute la ville était dans le flou concernant son caractère, son origine et sa plausibilité. Une douzaine de personnes le virent arrêter la jeune Mme Perkins devant le magasin de Lamson, et les mêmes spectateurs virent ses plumes retomber lorsqu'elle déchaîna sa colère sur sa tête et s'éloigna le nez en l'air et les joues bien plus écarlates qu'au moment où Borée les avait embrassées, et tout cela en réponse à une simple remarque volontairement faite par le fidèle détective. Il entra dans le magasin de Lamson un instant plus tard, singulièrement décontenancé et rouge au visage.

« Nom d'un chien », observa-t-il, voyant qu'une explication était attendue, « elle aurait pu savoir que je plaisantais. »

Quelques minutes plus tard, il avait Alf Reesling, l'ivrogne de la ville, dans un coin reculé du magasin, lui parlant de façon très péremptoire. Il peut être bon de mentionner qu'Alf s'était oublié au point de rire de la mésaventure temporaire du marshal aux mains de Mme Perkins.

« Alf, avez-vous eu un autre bébé chez vous sans me le faire savoir ? » demanda Anderson fermement.

« Anderson », répondit Alf, des larmes éméchées commençant à couler sur ses joues, « ce n'est pas gentil de ta part de remuer mes sentiments comme ça. Tu sais que je suis veuf depuis trois ans. »

« Je veux que vous compreniez une chose, Alf Reesling. Un détective ne sait jamais rien tant qu'il ne l'a pas prouvé. Laissez-moi vous prévenir, monsieur, vous êtes sous surveillance. Et maintenant, laissez-moi vous dire une chose de plus. Nom d'un chien, ne riez plus jamais comme vous l'avez fait à l'instant ou je vais... »

À cet instant, la porte s'ouvrit avec fracas et Edna Crow, l'aînée d'Anderson, tomba presque dans le magasin, sa casquette à la main, les yeux sortant de la tête. Elle avait couru à toute vitesse depuis la maison.

« Papa », haleta-t-elle. « Maman dit que tu dois rentrer à la maison ! Elle dit que tu dois courir ! »

Anderson couvrit la distance entre le magasin de Lamson et sa propre maison en un temps record. En fait, Edna, volant aussi vite que ses jambes fines pouvaient le lui permettre, dépassa à peine son père sur le porche. Il était tout à fait clair pour M. Crow qu'il s'était passé quelque chose d'inhabituel, sinon Mme Crow ne l'aurait pas convoqué aussi impérativement.

Elle l'attendait dans le couloir au rez-de-chaussée, visiblement agitée. Avant de dire un mot, elle l'entraîna dans le petit salon et ferma la porte. Ils étaient seuls.

« Est-il mort ? » haleta-t-il.

« Non, mais qu'en penses-tu, Anderson ? » demanda-t-elle avec excitation.

« Je n'ai pas eu le temps de penser. Tu ne veux pas dire qu'il a commencé à parler et qu'il peut dire qui il est », balbutia-t-il.

« Ciel, non, et il n'a que six semaines. »

« Eh bien, alors, qu'est-ce qui s'est passé au nom du tonnerre ? »

« Un détective est passé ici. »

« Nom d'un chien ! »

« Oui, un vrai détective. Il est dehors dans la cuisine, à se réchauffer les pieds près du four. Il dit qu'il cherche un bébé de six semaines. Anderson, nous allons perdre ces vingt mille dollars. »

« Ne pleure pas, Eva ; peut-être qu'on pourra trouver un autre bébé un jour. A-t-il vu le... le... la chose ? » Anderson se cramponnait au poteau de l'escalier pour se soutenir.

« Pas encore, mais il dit qu'il croit comprendre qu'on en a un ici qui n'a pas été "étiqueté" — c'est ce qu'il a dit — "étiqueté". Qu'est-ce qu'il veut dire par là ? »

« Pourquoi... pourquoi, ne vois-tu pas ? Juste au moment où il l'étiquette, c'est réglé. Nom d'un chien, je me demande si cela ferait une différence légale si je l'étiquetais le premier. »

« C'est un drôle de bonhomme, Anderson. Il dit qu'il est déguisé, et il ressemble certainement à un vrai vaurien. »

« Je vais aller lui jeter un coup d'œil et lui demander son insigne. » Le marshal Crow défila hardiment dans la cuisine, où l'inconnu régalait les jeunes Crow de ses conversations tout en dégustant confortablement de la tarte et d'autres choses plus consistantes.

« Êtes-vous M. Crow ? » demanda-t-il nonchalamment, alors qu'Anderson apparaissait devant lui.

« Je le suis. Qui êtes-vous ? »

« Je suis Hawkshaw, le détective », répondit l'homme, la bouche pleine de tarte aux mûres.

« Nom d'une pipe ! » haleta Anderson. « Eva, c'est le célèbre Hawkshaw. »

« C'est tout à fait ça, monsieur. Je suis après le gamin. »

« Vous devrez l'identifier », quelque chose inspira Anderson à dire.

« Bien sûr. C'est facile. C'est celui qui a été laissé sur votre porte la nuit dernière », dit l'homme avec aisance.

« Eh bien, je suppose que vous avez raison », commença Anderson avec désolation.

« Garçon ou fille ? » demanda Mme Crow, avec ruse et très rapidement. Elle avait inspecté l'homme plus attentivement qu'auparavant, et l'intuition féminine lui disait une vérité qu'Anderson avait négligée. M. Hawkshaw était non seulement très miteux, mais très ivre.

« Madame », répondit-il avec hauteur, « ce n'est rien d'autre qu'un simple enfant. »

« Je vous donne juste une minute pour sortir de cette maison », dit Mme Crow sèchement, à la grande consternation d'Anderson. « Si vous n'êtes pas parti, je vous asperge avec cette bouilloire d'eau bouillante. Ouvre la porte arrière, Edna. Il ne repassera pas son sale individu par mon salon. *Ouvre cette porte, Edna !* »

Edna, à moitié paralysée par l’étonnement, ouvrit la porte de la cuisine juste à temps. M. Hawkshaw n’était pas si ivre qu’il ne pût reconnaître le désastre lorsqu’il planait à proximité. Tandis qu’elle soulevait la bouilloire fumante du poêle, il fit un bond prodigieux vers la porte. Le courant d’air qui le suivit, alors qu’il filait à travers l’ouverture, manqua de renverser Edna. En dix secondes, le miteux Hawkshaw escaladait la clôture du jardin et traçait un sillon vif, quoique imprécis, à travers le carré de choux de l’année précédente.

CHAPITRE VII

Le visiteur mystérieux

Toute la famille Crow le regarda avec stupeur jusqu’à ce qu’il disparût dans le chemin qui menait au bois de Hapgood. Ce fut alors, et seulement alors, qu’Anderson Crow reprit son souffle.

« Bon Dieu, Eva, qu’est-ce que tu veux dire ? » haleta-t-il.

« Ce que je veux dire ? » cria-t-elle presque. « Anderson Crow, tu n’as pas reconnu ce type ? Ce n’est pas plus un détective que toi ou moi. C’est le même vagabond que tu as mis au violon la semaine dernière, et la semaine d’avant aussi. Je me disais bien que j’avais déjà vu sa sale trogne. C’est… »

« Tonnerre de Brest ! » rugit le marshal de la ville. « Je m’en souviens maintenant. C’est celui qui a dit qu’il avait été exposé à la petite vérole et qu’il voulait être gardé là où il faisait chaud tout l’hiver. Eh bien, je vais être… je vais être… »

« Ne le dis pas, papa. Il l’a dit pour toi quand il a enjambé cette clôture en fil de fer barbelé, là-bas », s’écria Edna, hilare.

Plusieurs jours d’anxiété et d’activité suivirent cet épisode intéressant. Durant cette période, deux vagabonds tentèrent d’obtenir nourriture et abri au domicile des Crow, l’un sous prétexte qu’il était le père de l’enfant malheureux, l’autre en tant qu’officier de l’orphelinat de Boggs City. Trois bébés furent déposés sur le seuil — deux en une seule nuit — leurs tendres mères avouant par lettre qu’elles appréciaient les penchants charitables bien connus d’Anderson et l’implorant de prendre soin de leur progéniture comme si c’était la sienne. Le marshal harcelé eut quelque difficulté à contraindre les mères à reprendre leurs enfants.

Dans chaque cas, il fut injurié par ces estimables dames, qui toutes l’accusèrent d’être totalement dépourvu de cœur. Mme Crow vint à son secours et informa les mères déçues que l’eau bouillante était prête à servir si elles n’emportaient pas leurs paniers de bébés sur-le-champ. Il est bon, pour la réputation de Tinkletown, de mentionner que l’une des donatrices était Mme Raspus, une blanchisseuse noire qui travaillait pour les « dagos » employés à la construction du chemin de fer tout près ; une autre était l’épouse d’Antonio Galli, un membre de l’équipe de terrassement, et la troisième était Mme Pool, la veuve d’un pêcheur qui s’était récemment noyé dans l’alcool.

Il est fort possible qu’Anderson eût gardé les trois nourrissons sur les bras en permanence si les mères n’avaient pas été si impatientes de connaître leur sort. Elles se présentèrent en personne tôt le lendemain matin pour voir si les bébés n’étaient pas morts de froid sur le seuil. Mme Pool alla même jusqu’à apporter quelques vêtements de bébé supplémentaires qu’elle avait négligé de laisser avec sa progéniture. Mme Raspus vint chercher son panier, prétendant que c’était le seul qu’elle possédait pour « trimballer » le linge des hommes.

Après ces incidents ennuyeux mais animés, Anderson fut autorisé à sortir de sa torpeur et à chasser les symptômes de prostration nerveuse. Tinkletown reprit son attitude tranquille et les parties de dames recommencèrent à prospérer. La petite Rosalie avait une semaine de plus que lors de son arrivée, mais il s’écoula cinq semaines avant que quoi que ce soit ne vienne troubler le cours régulier de l’existence du père adoptif. Il avait travaillé avec diligence pour découvrir les parents du bébé, mais sans résultat. Deux ou trois maris exaspérés de Tinkletown avaient menacé de lui faire sauter la cervelle s’il persistait à interroger leurs épouses de sa manière insinuante, et l’une des filles de cuisine de l’auberge du village lui jeta un plat à la figure lors de sa troisième visite d’enquête. Une femme de couleur au service du pasteur baptiste nia que Rosalie fût son enfant, mais, devant son insistance, accepta avec un sarcasme raffiné d’« aller jeter un coup d’œil dessus », après qu’il l’eut assurée qu’elle était parfaitement blanche.

« Eva, j’ai enquêté sur l’affaire à fond », dit-il finalement, « et il n’y a aucune solution à ce mystère. La seule chose que je puisse déduire, c’est que l’enfant est ici et que nous devrons prendre soin d’elle. Maintenant, je me demande si cette femme pensait vraiment ce qu’elle disait quand elle a affirmé que nous aurions mille dollars à la fin de chaque année. Sapristi, j’aimerais que l’année soit terminée, juste pour voir. »

« Il faudra attendre, Anderson, c’est tout », dit Mme Crow. « J’aime tellement ce bébé que cela ne peut pas avoir une grande importance. Je suis heureuse que tu aies fini d’enquêter. Ça a été très éprouvant pour moi. La moitié des femmes en ville ne m’adresse plus la parole. »

C’est à la fin de la cinquième semaine de Rosalie en tant que membre de la famille que quelque chose arriva. Tard une nuit, alors qu’Anderson ouvrait la porte d’entrée pour sortir le chat, une femme lourdement voilée monta les marches et l’accosta. Avec une certaine appréhension, il recula et aurait refermé la porte sans sa vive remontrance.

« Je dois vous voir, M. Crow », cria-t-elle d’une voix basse et agitée.

« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il. Elle était habillée tout de noir.

« Je suis venue vous voir au sujet du bébé. »

« Ça ne prendra pas, madame. Il y a déjà eu trois vagabonds ici pour essayer de nous rouler et je… »

« Je dois la voir, M. Crow », supplia l’étrangère, et il fut frappé par la richesse de sa voix.

« Bien étrange, me semble-t-il », grommela-t-il avec hésitation. « Êtes-vous de sa parenté ? »

« Je suis très intéressée. »

« Par tous les diables, je crois que c’est vous qui l’avez laissée ici », s’écria le détective. « Êtes-vous dactylographe ? »

« Je répondrai à vos questions si vous me permettez d’entrer. Il fait très froid ici. »

Anderson Crow s’écarta et la grande silhouette noire entra dans le hall. Il la conduisit au salon chauffé et lui donna une chaise devant le poêle.

« Voici, M. Crow, une enveloppe contenant deux cent cinquante dollars. Cela prouve ma bonne foi. Je ne peux vous dire qui je suis ni quel lien de parenté je porte avec le bébé. Je suis parfaitement consciente que vous ne tenterez pas de me retenir, car ce n’est pas une mince affaire que de gagner mille dollars par an dans cette partie du monde. Je pars à l’étranger la semaine prochaine et je ne compte pas revenir avant très, très longtemps. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais partir sans voir l’enfant. Je ne vous retiendrai pas dix minutes de votre sommeil, et vous et votre femme pourrez être présents pendant que je tiendrai Rosalie dans mes bras. Je sais qu’elle est entre de bonnes mains et je n’ai aucune intention de l’emmener. Veuillez appeler Mme Crow. »

Anderson était trop stupéfait pour réagir immédiatement. Il commença à balbutier des interrogations, mais la visiteuse le coupa brusquement.

« Vous perdez votre temps, M. Crow, à tenter de questionner mon autorité ou mon identité. Personne n’a besoin de savoir que j’ai fait cette visite. Vous êtes parfaitement en sécurité quant à la promesse de recevoir mille dollars par an ; pourquoi hésiteriez-vous ? Tant qu’elle vivra avec vous, l’argent sera à vous. J’avance le montant que vous tenez maintenant afin que ses besoins immédiats puissent être pourvus. Vous n’êtes pas tenu de tenir un compte de l’argent qui vous est versé. Il existe des moyens de vérifier immédiatement si elle est bien soignée et éduquée par vous, et s’il devient évident que vous ne faites pas votre devoir, elle sera retirée de votre garde. De temps à autre, vous pouvez vous attendre à recevoir des instructions écrites de… de quelqu’un qui l’aime. »

« Je veux juste demander si vous habitez à Tinkletown ? » parvint à dire Anderson.

« Non », répondit-elle avec emphase.

« Eh bien, alors, soulevez votre voile. Si vous n’habitez pas ici, je ne vous connaîtrai pas. »

« Je préfère garder mon visage couvert, M. Crow ; croyez-moi et faites-moi confiance. S’il vous plaît, laissez-moi la voir. » La supplique était si sincère que le cœur d’Anderson fit un bond prodigieux de compréhension.

« Par les cieux, vous êtes sa mère ! » haleta-t-il. Mme Crow entra à ce moment précis, et elle fut beaucoup plus rapide à saisir la situation que son mari. Elle avait dans l’idée de dénoncer ouvertement la femme pour son manque de cœur, mais sa frugalité naturelle s’y opposa. Elle ne ferait rien qui pût retirer la cuillère d’or de la bouche de la famille.

Le trio se glissa à l’étage et entra dans la chambre à coucher chauffée. Là, sous les yeux d’Anderson Crow et de sa femme, restés dans un coin reculé de la pièce, la grande femme en noir s’agenouilla près du berceau qui avait abrité une génération de Crow. La petite Rosalie, endormie, ne sut rien des baisers doux qui effleurèrent sa petite joue. Elle ne sentit pas les larmes qui tombèrent quand la visiteuse souleva son voile, et elle n’entendit pas les murmures qui montèrent aux lèvres de la femme.

« C’est tout », murmura enfin l’étrangère mystérieuse en abaissant son voile tandis qu’elle se relevait. Elle chancela en se dirigeant vers la porte, mais se reprit instantanément. Sans un mot, elle quitta la pièce, les Crow la suivant dans l’escalier en silence. En bas, elle fit une pause, puis tendit les mains au vieux couple. Sa voix trembla lorsqu’elle parla.

« Laissez-moi serrer vos mains et laissez-moi vous dire que mon amour et mes prières sont à jamais pour vous et pour cette petite, là-haut. Merci. Je sais que vous serez bons pour elle. Elle est de bonne naissance. Son sang est aussi bon que le meilleur. Par-dessus tout, Mme Crow, elle n’est pas illégitime. Vous pouvez aisément suspecter que ses parents sont fortunés, sinon ils ne pourraient payer si bien pour ses soins. Un jour, le mystère qui l’entoure sera éclairci. Cela ne se fera peut-être pas avant de nombreuses années. Je peux affirmer sans risque qu’elle sera laissée à vos bons soins pour vingt ans au moins. Un jour, vous saurez pourquoi Rosalie n’est pas censée exister. Que Dieu vous bénisse. »

Elle était partie avant qu’ils ne puissent prononcer un mot. Ils la regardèrent marcher rapidement dans l’obscurité ; quelques minutes plus tard, le bruit de roues de voiture troubla soudain l’air. Anderson Crow et sa femme se tenaient devant le poêle, et il y avait des larmes dans leurs yeux songeurs.

« Elle a dit vingt ans, Eva. Voyons, nous sommes en 1883. Ça nous mènerait à quelle année ? »

« Vers 1903 ou 1904, Anderson. »

« Eh bien, je suppose qu’on peut attendre si les autres le peuvent », songea-t-il. Puis ils montèrent lentement se coucher.

CHAPITRE VIII

Quelques années passent

Tinkletown, dans son ensemble, soutint Anderson dans sa demande de tutelle. Les documents furent déposés immédiatement après la visite secrète de la femme mystérieuse ; la Cour de circuit de Boggs City, après avoir entendu les preuves, valida immédiatement la nomination de M. Crow. Lorsque la cour demanda avec une légère surprise pourquoi il n’adoptait pas l’enfant, Anderson et Eva se regardèrent avec un air penaud et restèrent silencieux pendant une bonne minute. Puis Anderson parla d’une voix un peu rauque :

« Eh bien, voyez-vous, juge, son nom devrait être Crow, et bien que ce soit un bon nom et un nom honoré, il ne semble pas tout à fait convenir à la petite. Elle semble être plus un canari qu’un corbeau, pour parler figurément, et Eva et moi avons tout simplement décidé que nous lui donnerions un nom de famille différent si nous pouvions en trouver un. Il me semble que Rosie Canary serait un bon nom, mais Eva et les enfants sont contre moi. Ils ont décidé de l’appeler Rosalie Gray, et je suppose que ça règle la question. Si cela ne vous dérange pas, je pense que ce nom peut figurer sur les registres. De plus, vous devez vous rappeler qu’elle est susceptible de posséder beaucoup de biens un jour, et il me semble plus approprié d’être tuteur que père adoptif si ce jour arrive. Ce sera plus facile de dire adieu si elle souhaite nous quitter. »

Ce même jour, Anderson déposa deux cent cinquante dollars à son crédit à la First National Bank, disant à sa femme alors qu’il s’éloignait du guichet : « Je suppose que Rosalie ne pourra pas mourir de faim avant que la banque ne fasse faillite, et peut-être même pas après. »

Bien entendu, Tinkletown savait qu’une somme d’argent avait été versée à Anderson, mais personne ne savait qu’elle lui avait été remise en personne par une partie intéressée. Si Anderson et sa femme avaient seulement murmuré qu’une telle visite avait eu lieu, la ville serait entrée dans une convulsion de colère ; le piédestal du marshal aurait été arraché sous ses pieds sans remords ni pitié. Eva l’avertit d’être plus que silencieux sur le sujet, pour le bien de l’enfant autant que pour le leur, et Anderson vit la sagesse de son conseil. Il ralentit même son intention déclarée de percer le mystère ou de mourir en essayant. Un rappel cinglant sous la forme d’un entrefilet dans le Banner restaura ses énergies, et il reprit l’affaire avec une vigueur qui étonna même ses propres attentes. Tout ce qui ressemblait à de la vigueur étonnait sa femme.

Harry Squires, le journaliste, qui se moquait plus ou moins d’Anderson de temps à autre parce qu’il avait le « pouvoir de la presse derrière lui », écrivit quelques semaines plus tard l’entrefilet suivant sur le « mystère du bébé », comme il l’appelait, en gros caractères :

« Il n’y a aucune nouvelle concernant l’enfant trouvée sur le seuil de notre estimé concitoyen Anderson Crow, en février dernier. L’article concernant sa découverte est apparu pour la première fois dans les colonnes du Banner, comme s’en souviendront nos nombreux lecteurs. Le détective Crow a promis des développements il y a quelque temps, mais ils ne se sont pas manifestés. La rumeur court qu’il dispose d’un nouvel indice, mais rien ne peut le confirmer. L’impression générale est qu’il ne sait pas s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. Nous conseillons à M. Crow d’y aller doucement. Il ne devrait pas oublier l’époque où il a arrêté M. John Barnes, il y a deux ans, pour le meurtre de M. Grover, pour découvrir ensuite que le jeune homme fuguait simplement avec la fille du juge Brewster, ce qui n’était pas un crime. Nous avons vu la jeune fille. Ceux de nos lecteurs qui étaient en vie à l’époque se souviennent sans aucun doute de l’excitation de cette chasse à l’homme il y a deux ans. M. Barnes, innocent comme un nouveau-né, était venu dans notre petite ville avec le passe-temps innocent de se marier. Au même moment, il fut rapporté qu’un meurtre avait été commis dans ce comté. M. Crow, dont les soupçons furent éveillés, poursuivit M. Barnes le long de la rivière et l’arrêta. Ce fut un beau travail de détective. Mais, malheureusement pour M. Crow, le véritable meurtrier avait été capturé entre-temps. M. Barnes n’était coupable que d’avoir volé la fille du juge Brewster pour l’épouser. Les dernières nouvelles les concernant les disent heureux à New York. Ils auraient même pardonné à M. Crow, selon les rumeurs. Il faut espérer que notre habile détective mettra bientôt la main sur les parents sans cœur de cet enfant innocent, mais il faut aussi espérer qu’il réfléchisse au moins quatre fois avant de se lancer. »

Dire que l’éditorial précédent troubla le calme de M. Crow serait un euphémisme. Dans l’intimité de sa cour de ferme, Anderson fit une danse de guerre qui eût fait honte à Tecumseh. Il menaça d’anéantir Harry Squires « de la tête aux pieds » pour avoir publié cette basse calomnie.

« Maudite soit sa peau », rugit le pauvre Anderson, « pour deux sous, je dirais tout ce que je sais sur le fait qu’il était ivre mort à Boggs City il y a trois ans. Il ne pouvait pas faire un demi-pouce sans chanceler. Quoi qu’il en soit, je n’aurais pas poursuivi M. Barnes cette fois-là sans Harry Squires. Il m’a poussé à bout, maudite soit sa peau. S’il n’avait pas ce grand typographe d’Albany au bureau du Banner pour le soutenir, j’irais lui casser le nez. Après tous les articles que je lui ai donnés, en plus. Voilà tout le remerciement qu’on obtient pour avoir trouvé des nouvelles pour ces maudits journalistes. Mais je vais lui montrer ! Je me demande ce qu’il dirait si je traçais ce bébé jusqu’à chez lui… Qu’est-ce que tu dis, Eva ? Eh bien, tu n’en sais rien non plus, alors garde ta langue dans ta poche. Harry Squires est un sacré petit sournois. Peut-être que c’est la sienne. Tu n’es pas censée savoir. Laisse-moi faire mes propres déductions. Je ne veux pas qu’une maudite femme me dise qui je dois prendre en filature. Et toi aussi, Edner ; ôte-toi de là, que diable ! La prochaine chose, c’est que tu me diras quoi faire… et je suis ton père, en plus ! »

Et c’est pourquoi Anderson Crow reprit sa recherche des parents de Rosalie Gray. Non pas qu’il espérât ou s’attendît à les trouver, mais pour contrer l’influence pernicieuse de l’« entrefilet » d’Harry. Pendant de nombreux jours, il suivit les indices les plus hautement impossibles, certains d’entre eux intraitables, pour utiliser un mot de description plutôt inhabituel. En d’autres termes, ils réagirent avec une vigueur qui le trouvait souvent impréparé mais serein. Les conséquences préoccupaient peu Anderson en ces jours d’activité méprisée.

Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur les incidents des années qui suivirent, qui virent Rosalie ramper de la petite enfance à l’enfance, puis marcher fièrement à travers l’adolescence avec une souplesse qui présageait mal du Père Temps. Régulièrement, chaque mois de février successif, Anderson Crow recevait un paquet de billets de vingt dollars totalisant mille dollars, les voies du courrier étant impénétrables. La famille Crow prospéra en conséquence, mais une frugalité libérale sous-tendait tout cela, ce qui augurait bien pour Rosalie quand viendrait le temps des comptes. Anderson et Eva « mirent de côté » une bonne partie de l’argent pour l’enfant, qu’ils aimaient comme leur propre chair et leur propre sang. Les leçons de l’école de district furent suivies plus tard par une éducation en pensionnat dans l’État, puis vinrent les touches finales chez Miss Brown à New York.

Rosalie devint une fleur rare, aussi délicate qu’une rose, aussi piquante qu’une marguerite. La marque indubitable de la haute lignée brillait sur son visage, les traces fines du sang bleu ornaient chacun de ses mouvements, chacun de ses tons et chacun de ses regards. À l’époque où elle, tout comme n’importe qui d’autre à Tinkletown, d’ailleurs, avait vingt ans de plus que lors de sa première arrivée chez Anderson, nous la trouvons reine du village, son unique possession humaine riche, son unique habitante véritablement sophistiquée. Anderson Crow et sa femme étaient si fiers d’elle qu’ils oublièrent leurs devoirs envers leur propre progéniture ; mais si les enfants Crow en ressentaient de l’amertume, cela ne se manifestait pas dans leurs expressions d’amour et d’admiration pour leur sœur adoptive. Edna Crow, l’aînée des filles — Anderson l’appelait « Edner » — était l’esclave la plus dévouée de Rosalie, tandis que Roscoe, le garçon de douze ans, qui constituait le rang arrière de la petite armée d’Anderson, s’agenouillait si constamment devant son autel qu’il prit un retard considérable dans ses études et resta bloqué au troisième livre de lecture pendant deux ans.

Anderson n’était pas resté oisif durant toutes ces années. Il approchait rapidement de son soixante-dixième anniversaire, mais il n’était pas plus vieux d’un jour dans son esprit que lorsque nous avons fait sa connaissance. Certes, ses cheveux étaient plus clairsemés et plus blancs, et ses favoris poussaient un peu plus négligemment qu’autrefois, mais il était aussi jeune et actif qu’un adolescent de vingt ans. Les temps difficiles ne l’inquiétaient pas, pas plus que les soucis domestiques. Mme Crow admettait souvent qu’elle faisait de son mieux pour l’inquiéter, mais c’était comme « verser de l’eau sur le dos d’un canard ». Il poursuivait sa route avec bonheur, gagnant des éloges pour lui-même et des honneurs pour Tinkletown. Il n’y avait aucun crime grave commis dans le pays pour lequel il n’eût un plan bien défini pour appréhender les auteurs. Ses « déductions » au magasin de Lamson ne manquaient jamais d’attirer et de retenir de larges auditoires, et personne ne contestait ses théories en public. Le fait qu’il fût responsable de l’arrestation de divers voleurs de cochons, de chevaux et de poulets de temps à autre, et de la saisie continue des deux ivrognes de la ville, Tom Folly et Alf Reesling, maintenait sa réputation immaculée, malgré les nombreuses erreurs de commission et d’omission qui se glissaient entre-temps.

Que les mystérieux amis — ou ennemis, il aurait pu s’agir de cela — de Rosalie gardaient sur elle une surveillance étroite et précise, cela se manifestait de temps à autre. Une fois, alors qu’Anderson était très malade de la fièvre typhoïde, le paquet de billets fut accompagné d’une lettre dactylographiée, sans signature. L’auteur annonçait que l’état de santé de M. Crow causait quelque inquiétude au sujet de Rosalie — l’enfant avait alors six ans — et qu’il était à espérer qu’aucun résultat grave ne s’en suivrait. Une autre fois, l’étrange auteur, dans une lettre venant de Paris, ordonna à M. Crow d’envoyer Rosalie dans une certaine pension et de veiller à ce qu’elle reçoive des leçons de français, d’allemand et de musique de la part d’instructeurs compétents. Encore une fois, juste avant que la jeune fille ne parte pour New York pour son séjour de deux ans à l’école de Miss Brown, arriva un paquet contenant 2 500 dollars pour son usage personnel. Rosalie parlait souvent à Anderson de ce mystérieux expéditeur comme de sa « marraine la fée » ; mais le vieux marshal avait une opinion plus profonde et plus significative.

Peut-être la période la plus angoissante de la vie d’Anderson Crow survint-elle quand Rosalie eut environ dix ans. Un nouveau shérif avait été élu dans le comté de Bramble, et il se posait en réformateur. Sa sœur enseignait à Tinkletown, et Rosalie était son élève préférée. Elle prit pour l’enfant un intérêt qui manqua presque de ruiner la prospérité de M. Crow. S’imaginant qu’elle rendait service à la fillette, l’institutrice fit appel à son frère, le shérif, insistant pour qu’il fasse tout son possible afin d’élucider le mystère de sa naissance. Le shérif y vit une occasion de se distinguer. Il s’assura le concours d’un procureur agressif, lui aussi nouveau, et se mit en devoir d’enquêter sur l’affaire.

Les deux officiers de la loi débarquèrent à Tinkletown un jour et commencèrent à poser des questions péremptoires. Ils s’y prirent d’une manière si hautaine et si arrogante qu’Anderson fut pris d’alarme et que son cœur sombra comme du plomb. Il vit dans son esprit l’effondrement total de tous ses espoirs, la coupe de ses loisirs brisée et les plans de la « marraine la fée » bouleversés. Rassemblant son esprit, il se mit en devoir de contrecarrer l’attaque des intrus. Que ce soit par son habileté à semer des obstacles sur leur chemin ou par le fait qu’il ait contraint les habitants à bloquer l’enquête du shérif, peu importe. Il suffit de dire que l’officieux gentleman de Boggs City finit par abandonner la quête avec dégoût et se retira dans l’oubli, comme il arrive d’ordinaire aux fonctionnaires de comté qui essaient d’être progressistes. Il se passa cependant bien des semaines avant qu’Anderson ne dorme tranquillement. Il était une fois de plus heureux à la pensée que Rosalie avait été sauvée du désastre et qu’il avait fait son devoir envers elle.

« J’aimerais bien savoir comment ces sacrés types de Boggs City comptaient découvrir quoi que ce soit sur cette enfant alors que moi, je n’en ai pas été capable », grommela M. Crow au magasin de Lamson un soir. « S’ils veulent bien garder leurs sales nez en dehors de cette affaire, je découvrirai qui sont ses parents un jour ou l’autre. Il faut du temps pour remonter des pistes comme celle-ci. Je suppose que je sais ce que je fais, n’est-ce pas, les garçons ? »

« C’est bien ce que vous faites, Anderson », dit M. Lamson, tandis qu’Anderson tendait le bras et prenait une poignée de pastilles à la réglisse dans le bocal sur le comptoir.

CHAPITRE IX

La Reine du Village

Le printemps de 1903 ramena Rosalie à Tinkletown après sa deuxième et dernière année chez Miss Brown à New York. Le soleil semblait plus brillant, les oiseaux chantaient plus gaiement, les fleurs prenaient un parfum nouveau et le village se faisait beau comme si le dimanche était le seul jour de la semaine. Les jeunes hommes de la ville tremblaient quand elle passait devant eux, et plus d’un devint maigre et hagard par manque de nourriture et de sommeil, ayant perdu l’appétit et le repos à cause d’une rechute amoureuse. Son sourire était le même que par le passé, ses salutations joyeuses identiques, et pourtant, les prétendants du village restaient interdits devant cette fine jeune aristocrate pendant des jours et des jours. Peu à peu, il leur vint à l’esprit qu’elle était humaine, après tout, malgré son éducation new-yorkaise, et ils reprirent lentement leur manière ancienne de faire la cour, qui se faisait exclusivement avec les yeux.

Quelques-uns des plus aventureux — mais pas les plus ardents — lui demandèrent d’aller se promener, de faire un tour en voiture ou d’assister aux « soirées » de l’église, et il y eut dans la ville une rivalité qui menaça de bouleverser le commerce. Il n’y avait pas de théâtre à Tinkletown, mais ils se délectaient de ses descriptions des somptueuses salles de spectacle de New York. La salle communale leur sembla plus petite que jamais. Les plus jeunes commerçants et leurs commis négligeaient leurs affaires avec une charmante impartialité, et le commerce allait « à vau-l’eau » jusqu’à ce que Rosalie refuse d’épouser George Rawlins, le fils du pasteur. Il était considéré comme le favori ; mais elle le refusa d’une manière si décisive que tous les autres perdirent espoir et courage. Il est rapporté que, le lendemain du congé de George, Tinkletown se livra à un retournement complet des affaires. Jamais auparavant on n’avait vu une attention aussi stricte portée aux clients ; commerçants et commis s’accommodèrent pareillement de l’inévitable et tentèrent de bannir le visage de Rosalie des étiquettes de prix et des timbres commerciaux de leur terne cloître mercantile. Même Tony Brink, l’apprenti du forgeron, reprit des habitudes d’industrie, mais avec une étourderie qui lui valut d’être projeté à travers une cloison dans la forge lorsqu’il tenta de ferrer le boulet du poulain de M. Martin au lieu de son sabot.

La famille Crow prit une nouvelle dignité. Anderson fit un don de cinquante dollars à la Société des missions étrangères de l’Église presbytérienne, affirmant qu’une éducation étrangère avait tant fait pour sa pupille ; et Mme Crow réussit à organiser deux grands thés de l’après-midi avant que Rosalie ne puisse mettre le holà.

Un soir, Anderson resta debout jusqu’à près de dix heures — un événement inouï pour lui. Rosalie, avec les filles aînées de Crow, Edna et Susie, était allée à une réunion prolongée avec un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes. Les plus jeunes garçons et filles étaient au lit, et Mme Crow bâillait prodigieusement. Elle ne se couchait jamais avant qu’Anderson ne soit prêt à faire de même. Soudain, il lui apparut qu’il était inhabituellement silencieux et préoccupé. Ils étaient assis sur le porche baigné de clair de lune.

« Qu’est-ce qui ne va pas, Anderson ? Tu n’es pas bien ? » demanda-t-elle enfin.

« Non ; je réfléchis, tout simplement », répondit-il, assez tristement. « Sacrebleu, je n’arrive pas à me sortir ça de la tête, Eva. »

« Tu n’arrives pas à te sortir quoi ? »

« Au sujet de Rosalie. »

« Eh bien, quoi à son sujet ? »

« C’est tout à fait ça, les femmes — toujours en train d’oublier les choses les plus importantes au monde. Tu ne sais pas que les vingt ans sont révolus ? »

« Bien sûr que je le sais, mais ça ne m’inquiète pas le moins du monde. Elle est toujours là, n’est-ce pas ? Personne n’est venu pour l’emmener. Les mille dollars sont bien arrivés en février dernier, non ? Alors, à quoi bon s’inquiéter ? »

« Peut-être que tu as raison, mais je suis mort de peur à l’idée que quelqu’un se pointe et la réclame, ou qu’une grosse succession soit réglée, ou quelque chose d’horrible comme ça. L’argent ne me dérange pas, Eva ; c’est juste que je déteste penser à la perdre, maintenant qu’elle fait tant honneur à notre famille. En plus, je suis dans l’impasse pour l’année prochaine. »

« Eh bien, qu’est-ce qui arrive alors ? »

« Fichu si je le sais. C’est ça qui m’inquiète. »

« Je ne vois pas pourquoi tu… »

« Bien sûr que tu ne vois pas. Tu ne vois jamais rien. Je dois tout faire, toute la réflexion pour cette famille. L’an prochain, elle aura vingt et un ans et sera maîtresse de ses actes, n’est-ce pas ? Je ne suis plus son tuteur après ça, hein ? Que se passe-t-il alors, j’aimerais bien le savoir. »

« Tu n’auras qu’à régler ça avec le tribunal, lui verser ce qui lui appartient et garder les mille dollars chaque printemps tout pareil. Les gens, quels qu’ils soient, te paient pour que tu t’occupes d’elle, pas pour qu’elle reste ici. Ce n’est pas probable qu’elle veuille quitter un bon foyer comme celui-ci, si ? Ne t’inquiète pas avant que le moment ne vienne, Anderson. »

« C’est justement là le point. Elle a vécu à New York et elle s’y est habituée. Elle a des idées raffinées ; même ses vêtements semblent avoir une autre allure. Alors, est-ce que tu penses que cette fille magnifique avec tous ses apprêts de New York va traîner dans une petite ville idiote comme celle-ci ? Sûrement pas ! Elle va déguerpir d’ici dès qu’elle en aura l’occasion ; et elle va aller vivre là où son cœur lui dit qu’elle appartient — dans la métropole de New York. Elle n’a rien à faire dans un patelin minable comme celui-ci. Sacrebleu, Eva, je déteste la voir partir ! »

Il y avait une telle plainte d’amertume dans la remarque du vieux constable que Mme Crow sentit les larmes lui venir aux yeux. C’était la jeune fille qu’ils voulaient tous les deux, après tout — pas l’argent. Rosalie, rentrant avec son groupe quelque temps plus tard, trouva le vieux couple toujours assis sur le porche. Les jeunes gens ne purent dissimuler leur surprise.

« Tu comptes les étoiles, papa ? » demanda Edna Crow.

« Il attend l’éclipse », brailla le bruyant Ed Higgins, le commis de l’épicier. « C’est pour l’hiver prochain. Comment allez-vous, Anderson ? »

« Comment ça ? » répliqua Anderson, réprobateur.

« Je veux dire M. Crow », corrigea Ed, avec un regard nerveux vers Rosalie, qui avait été sa compagne de soirée.

« Oh, je suis tout juste, comme ci comme ça », fit remarquer Anderson, apaisé. « Comment était la fête ? »

« Ce n’était pas une fête, papa Crow », rit Rosalie, s’asseyant devant lui sur la balustrade du porche. « C’était une réunion de témoignages. Alf Reesling a encore fait amende honorable. Il nous a tout raconté sur sa dernière crise de delirium tremens. »

« Sans blague ! Eh bien, monsieur, je n’aurais jamais cru qu’Alf puisse trouver le temps de s’amender encore. Il est trop occupé à se soûler », songea Anderson. « Mais j’imagine que le repentir peut devenir une habitude comme une autre. »

« Je crois qu’il était un peu embrumé ce soir », risqua 'Rast Little.

« Un peu quoi ? »

« Ivre », expliqua 'Rast, sans gaspiller ses mots. 'Rast avait acquis ce synonyme au carnaval des hommes d’affaires de Boggs City l’automne précédent. Parfois, il substituait les mots « pompette », « imbibé », « allumé », etc., juste pour montrer son côté mondain.

Après que les jeunes hommes furent partis et que les filles Crow furent montées à l’étage avec leur mère, Rosalie se glissa sur le porche et s’assit sur les genoux de son tuteur inconsolable.

« Tu es inquiet pour quelque chose, papa Crow », dit-elle doucement. « Alors, parle, monsieur. Qu’est-ce que c’est ? »

« Il est temps que tu sois au lit », gronda Anderson, tirant nerveusement sur ses moustaches.

« Oh, je suis jeune, papa. Je n’ai pas besoin de sommeil. Mais toi, tu n’es jamais resté debout aussi tard depuis que je te connais. »

« J’étais debout plus tard que ça l’époque où tu avais la coqueluche, c’est certain. »

« Qu’est-ce qui te tourmente, papa ? »

« Oh, rien — rien du tout. Sacrebleu, un homme ne peut pas s’asseoir sur son propre porche sans… »

« Pardonne-moi, papa. Dois-je m’en aller et te laisser ? »

« Nom d’un chien, non ! » haleta-t-il. « C’est ça qui m’inquiète — oh, tu ne voulais pas dire pour toujours. Tu voulais juste dire pour ce soir ? Par tous les diables, tu m’as fait une sacrée peur ! » Il s’affaissa avec un grand soupir de soulagement.

« Mais je ne m’attends jamais à te quitter pour toujours », s’écria-t-elle, caressant ses cheveux clairsemés. « Tu ne pourrais pas me chasser. C’est ici ma maison, et tu as été trop bon pour moi toutes ces années. Je voudrai peut-être voyager après un moment, mais je reviendrai toujours vers toi, papa Crow. »

« Je suis — je suis drôlement content de t’entendre dire ça, Rosie. Tu vois — tu vois, moi et ta mère avons appris à t’aimer, et… »

« Mais, papa Crow, vieille oie idiote ! Tu pleures presque ! »

« Qu’est-ce que c’est ? Maintenant, ne me parle pas comme ça, petite morveuse, ou tu vas au lit en vitesse. Je n’ai jamais pleuré de ma vie », grommela Anderson en faisant grand bruit.

« Eh bien, alors, parlons d’autre chose — de moi, par exemple. Sais-tu, papa Crow, que je suis trop pleine de vie pour mener une existence oisive ? Il n’y a aucune raison pour que je n’aie pas une occupation. Je veux travailler — accomplir quelque chose. »

Anderson resta silencieux un long moment pour reprendre ses nerfs. « Tu n’aimerais pas être détective au féminin, n’est-ce pas ? » demanda-t-il sèchement.

CHAPITRE X

Rosalie a ses propres projets

« Sois sérieux, papa. Je veux faire quelque chose qui en vaille la peine. Je pourrais enseigner à l’école ou… »

« Certainement pas ! Tu n’es pas faite pour ce boulot. Tu ne sais pas que tout le monde déteste les institutrices quand ils sont adultes ? Jérusalem, comme je déteste encore la vieille Rachel Kidwell ! Et pourtant, elle est morte depuis près de trente ans. Elle a été ma première institutrice. Tu n’es pas née pour être détestée par tous les garçons du district. Je ne vois pas ce qui t’a mis l’idée de travailler dans la tête. Tu as environ huit mille dollars à la banque et… »

« Mais j’insiste sur le fait que cet argent est à toi, papa. Ma marraine la fée te l’a payé pour me loger, m’habiller et m’éduquer. Il n’est pas à moi. »

« Tu parles comme si j’étais une pensionnat au lieu d’être ton tuteur. Non, monsieur ; c’est ton argent, et c’est tout. Tu l’auras quand tu auras vingt et un ans. »

« On verra, papa », répondit-elle, une lueur têtue dans ses yeux sombres. « Mais je veux apprendre à faire quelque chose qui en vaille la peine. Si j’en avais un million, ce serait exactement la même chose. »

« Tu auras quelque chose à faire quand tu seras mariée », observa-t-il vivement.

« Absurde ! »

« Je suppose que tu vas dire que tu ne comptes jamais te marier. Elles disent toutes ça — et prennent ensuite le premier gars qui se présente. »

« Je n’ai pris ni le premier, ni le second, ni le troisième, ni le… »

« Attends un peu ! Nom d’un chien, tu en as eu autant ? Eh bien, pourquoi ne te lances-tu pas dans le métier d’entremetteuse ? C’est une occupation. »

« Oh, aucun d’entre eux n’était sérieux, papa », dit-elle naïvement.

« Tu pourrais avoir tous les hommes du comté ! » déclara-t-il fièrement. « Seulement », ajouta-t-il rapidement, « ce ne serait pas tout à fait juste et convenable. »

« Il y avait une fille chez Miss Brown il y a un an qui avait des tas d’argent, et pourtant, elle déclarait qu’elle allait avoir une occupation. Personne ne savait grand-chose sur elle ou pourquoi elle a quitté l’école soudainement au milieu d’un trimestre. Je l’aimais bien, car elle était très gentille avec moi quand j’y suis arrivée, étrangère. M. Reddon — tu m’as entendue parler de lui — était dévoué à elle, et je suis sûre qu’elle l’aimait bien. Ce n’est qu’hier que j’ai eu de ses nouvelles. Elle va enseigner à l’école dans ce canton l’hiver prochain. »

« Et elle a de l’argent ? »

« Je suis sûre qu’elle en avait à cette époque. C’est la chose la plus étrange au monde qu’elle vienne ici pour enseigner à l’école n° 5. Le député Ritchey a obtenu la nomination pour elle, dit-elle. L’administrateur du canton — quel que soit son nom — a insisté pendant longtemps sur le fait qu’il devait nommer un enseignant de Tinkletown et non une étrangère. Je suis heureuse qu’elle vienne ici parce que… eh bien, papa, parce qu’elle est comme les filles que j’ai connues en ville. Elle m’a demandé de lui trouver une pension pour l’hiver prochain. Connais-tu quelqu’un, papa, qui pourrait lui louer une jolie chambre ? »

« Je parie mes oreilles que tu aimerais que ta mère la prenne ici même. Mais je ne vois pas comment ça peut se faire, Rosie-posie. Nous sommes déjà si nombreux, et… »

« Oh, je ne voulais pas dire ça, papa. Elle ne pourrait pas venir ici. Mais ne penses-tu pas que Mme Jim Holabird pourrait l’accueillir pour l’hiver ? »

« Peut-être. C’est une veuve. Elle pourrait lui laisser la chambre de Jim maintenant qu’il y a une vacance. Tu pourrais aller lui demander demain. C’est une bonne chose qu’elle soit ton amie, Rosalie, parce que si elle ne l’était pas, j’aurais dû combattre sa nomination. »

« Pourquoi, papa ! » dit-elle avec reproche.

« Eh bien, c’est une étrangère, et je ne pense pas qu’il soit juste de lui donner un travail alors qu’on a tant de produits locaux qui veulent la place et qui ont l’air assez impopulaires pour faire l’affaire. Je suis pour l’industrie locale à chaque fois, et surtout comme cette fille ne semble pas avoir besoin de la place. Je ne vois pas quelle affaire le député Ritchey a à se mêler de notre système scolaire, de toute façon. Il ferait mieux de réduire les tarifs douaniers ou d’augmenter les pensions à Washington. »

« Je suis tout à fait d’accord avec toi, papa Crow », dit Rosalie avec une diplomatie qui gagnait toujours pour elle. Elle savait précisément comment gérer son tuteur, et c’est pourquoi elle réussissait là où ses propres filles échouaient. « Et maintenant, bonne nuit, papa. Va te coucher et ne t’inquiète pas pour moi. Tu m’auras sur les bras bien plus longtemps que tu ne le penses ou ne le souhaites. Quelle heure est-il ? »

Anderson lui tapota la tête pensivement alors qu’il sortait solennellement sa grosse montre en argent d’une poche indéterminée. Il la tendit dans le clair de lune.

« Par tous les diables ! » s’exclama-t-il. « Il est moins onze minutes et douze ! » La politique d’Anderson Crow était de toujours regarder les choses par le petit bout de la lorgnette.

Le long été chaud s’étira, et pour Rosalie, ce fut le plus long qu’elle ait jamais connu. Elle était fatiguée du bavardage incessant de Tinkletown, de son flux de « missions », de « soirées », de « chevaux de voiture », du « nouveau costume de George Rawlins », de la « récolte » et de la « politique » — car même les enfants parlaient politique. Pas plus que les attentions assidues des jeunes hommes du village ne possédaient le pouvoir d’abréger les jours pour elle — et elles allongeaient certainement les nuits. Elle les aimait parce qu’ils étaient ses amis depuis le début — et Rosalie n’était pas snob. Pour rien au monde elle n’aurait blessé les sentiments d’une âme pauvre, humble et aimante à Tinkletown ; et bien que son sourire ne fût pas moins doux, son rire pas moins joyeux, dans son cœur, il y avait ce désir caché qui ne souriait que dans les rêves. Elle attendait avec impatience le jour qui amènerait Elsie Banks vivre chez Mme Holabird, car avec elle viendrait un souffle du monde qu’elle avait connu pendant deux ans, et qu’elle avait appris à si bien aimer.

En trois mois, sept hommes lui avaient demandé de les épouser. Sur les sept, un seul avait les moyens ou la perspective de moyens pour subvenir à ses besoins. C’était un veuf avec cinq enfants adultes. Anderson prit l’occasion de la mettre en garde contre les veufs.

« Pourquoi », dit-il, « ils sont exactement comme les veuves. Tu connais Dave Smith qui tient la taverne en bas de la rue, n’est-ce pas ? Eh bien, sacrebleu, s’il n’est pas allé épouser une veuve avec sept enfants et un mari, et il mène une vie de chien depuis. »

« Sept enfants et un mari ? Papa Crow ! »

« Yep. Son sacré mari ne voulait pas rester divorcé quand il a découvert que Dave pouvait subvenir aux besoins d’une famille aussi nombreuse. Il s’est dit que ce serait tout aussi facile de s’occuper de huit que de sept, alors il s’est poliment attaché à la cuisine de Dave et a commencé à manger jusqu’à en mourir. Dave allait demander à sa femme de demander un autre divorce et de laisser le nom en blanc, pour qu’il puisse y mettre le mari si ça coinçait, mais je l’en ai dissuadé. Il a fini par se débarrasser du type en lui demandant un jour de balayer le bureau. Il savait bien manger, mais ce n’était pas naturel pour lui de travailler, alors il a filé. La prochaine fois que j’ai eu de ses nouvelles, il avait épousé une veuve qui touchait une pension parce que son premier mari s’était battu pour son pays. Le gouvernement a supprimé la pension dès qu’elle s’est remariée, et alors ce maudit type a pris le lavage pour elle. Il restait loin de la maison les jours de lessive, mais comme chaque jour était un jour de lessive pour elle, il ne l’a pas vue à la lumière du jour pendant trois ans. Elle est morte, et maintenant il est revenu chez Dave. Il appelle Dave son mari par alliance. »

Il fallut toute la diplomatie sociale et officielle d’Anderson pour empêcher une réunion d’indignation lorsqu’il fut annoncé qu’une étrangère, Miss Banks, avait été choisie pour enseigner à l’école n° 5. Il y eut des discussions sur le lynchage de l’administrateur du canton et du conseil des commissaires du comté, mais Anderson obtint les noms des plus virulents et menaça de les « mettre en prison » pour conspiration.

« Pourquoi, Anderson », pleura presque George Ray, « cette fille vient de la ville. Qu’est-ce qu’elle connaît à la grammaire, à l’histoire et tout ça ? Ils n’enseignent rien d’autre que le français et l’italien dans les villes et tu le sais. »

« Pshaw ! » renifla Anderson. « Je déteste la grammaire et je l’ai toujours détestée. Je peux parler un meilleur italien que de la grammaire en ce moment même, et j’espère que Miss Banks apprendra à chaque enfant du district à parler français. Tu devrais entendre Rosalie le parler. En plus, Rosie dit que c’est une fille gentille et… et qu’elle a besoin du travail. » Anderson mentit courageusement, mais il déglutit deux fois en le faisant.

Septembre amena Elsie Banks, ce qui rendit la vie digne d’être vécue pour Rosalie. Les deux jeunes femmes étaient constamment ensemble, discutant du bon vieux temps et de ce que les jours nouveaux allaient apporter, en particulier pour Miss Gray, qui avait repris la sculpture sur bois comme occupation temporaire. Miss Banks était plus réticente que jamais à discuter de ses propres affaires, et Rosalie, après quelques tentatives, fut assez pleine de tact pour respecter son appel au silence. Il est douteux que l'une ou l'autre des jeunes femmes ait mentionné le nom du grand et beau Tom Reddon — Tom, qui avait ramé dans l'équipe d'aviron de son université ; mais il est certain qu'elles pensèrent toutes deux à lui plus d'une fois au cours de ces longues et douces nuits d'automne — des nuits où les prétendants de Tinkletown se bousculaient littéralement pour tenter de faire paraître la vie new-yorkaise comme une ombre fragile en comparaison.

CHAPITRE XI

Elsie Banks

Anderson Crow se tenait au loin — parmi les arbres nus et lugubres de Badger's Grove — et contemplait pensivement, voire avec ferveur, la petite école en briques rouges avec sa haute cheminée et son toit couvert de neige. Un vent piquant de janvier lui traversait les favoris et échauffait son nez jusqu’à lui donner une teinte rouge à moitié rôtie. Sur le revers de son pardessus brillaient ses insignes officiels et civiques, rehaussés par un nouvel emblème de respect, particulièrement brillant, décerné par les citoyens de Tinkletown.

À l’origine, la ville avait eu l’intention d’ériger un monument en reconnaissance de son rôle dans la capture de la bande de voleurs de chevaux du comté de Bramble, mais un comité de cinq membres, économe et prévenant, lui avait substitué un badge en or fantaisie portant des inscriptions appropriées des deux côtés, le portant aux nues « bien avant qu’il n’y aille lui-même » (pour citer l’oncle Gideon Luce, dont la bosse de la perception était un prophète têtu lorsqu’il s’agissait de choisir l’emplacement du paradis de M. Crow). Pendant une bonne demi-heure, le maréchal de Tinkletown était resté parmi les arbres à arpenter du regard l’école au pied de la pente. Si ses joues givrées et ses yeux larmoyants réclamaient la chaleur qui poussait les volutes de fumée à s’envoler du sommet de la cheminée, son attitude ne trahissait rien. Il observait et réfléchissait, et quand Anderson pensait à une chose, il ne pensait jamais à une autre en même temps.

« Ce sera bientôt l’heure de la récréation, » songea-t-il. « Ensuite, je descendrai là-bas et je ferai mine de rendre une visite de courtoisie à la maîtresse d’école. Parbleu, je crois que c’est elle ! Il faudra un sacré bon travail pour découvrir la vérité à son sujet, mais je suppose que je peux y arriver sans problème. La seule chose contre laquelle je dois me prémunir, c'est de laisser quiconque au courant du mystère qui l’entoure. Zut ! ça va surprendre certains gens du coin, surtout Rosalie. Et peut-être que le conseiller municipal ne regrettera pas d’avoir confié l’école cette année à une étrangère plutôt qu’à Jane Rankin ou Effie Dickens ! Le député Ritchey n’avait aucune affaire à mettre son nez dans nos affaires, peu importe si cette institutrice est une amie de sa famille. Il a une sorte d’emprise sur ces conseillers… parbleu, j’aimerais savoir ce que c’est. Il peut les faire tourner comme il veut et leur faire nommer qui il souhaite. Ça doit être la politique. Voilà, c’est la récréation ! Je vais filer et rendre une petite visite à l’école. »

À l’intérieur d’une poche spacieuse et officielle du manteau de M. Crow reposait une lettre d’un cabinet d’avocats de Chicago. Elle demandait si, au cours des deux dernières années, une jeune femme avait postulé pour un poste d’institutrice dans les écoles du canton de Tinkletown. Une description accompagnait la demande, mais il était admis qu’elle avait pu postuler sous un nom qui n’était pas le sien, à savoir Marion Lovering. En guise d’explication, la lettre précisait qu’elle avait quitté son domicile de Chicago sans le consentement de sa tante, imprégnée de l’idée qu’elle préférait subvenir à ses besoins plutôt que de dépendre de la charité de cette parente digne bien que fortunée. La tante était récemment décédée, et le conseil de la succession tentait d’établir des preuves concernant les actions et les déplacements de Miss Lovering depuis son départ de Chicago.

La jeune femme avait souvent dit qu’elle deviendrait institutrice, préceptrice, gouvernante ou dame de compagnie, et il était su qu’elle avait fait route vers cette partie du monde présidée par Anderson Crow — bien que les distingués avocats ne l’aient pas formulé en ces termes. Une récompense de cinq cents dollars pour des informations positives concernant la « vie de la jeune fille » alors qu’elle se trouvait dans « cette communauté ou toute autre » était promise.

La nomination de Miss Banks était passée par l’agence du député du district, chez qui elle avait été gouvernante pendant une période. De plus, elle correspondait à la description en ce qu’elle était jeune, jolie et raffinée. Anderson Crow sentait qu’il était sur la bonne voie ; il était maintenant engagé dans une aussi belle affaire de détective que jamais il n’en avait eue, et il n’allait pas la gâcher par la hâte ou un excès de confiance.

Pourquoi Anderson Crow devait-il « prendre en filature » l’école plutôt que le lieu de résidence temporaire de l’institutrice, nul ne pouvait le savoir à part lui-même — et il est douteux qu’il le sût lui-même. Il résolut de ne pas répondre à la lettre de Chicago avant d’être tout à fait prêt à présenter la jeune fille et les preuves désirées.

« Je serais un sacré idiot de les mettre au courant de mes soupçons pour ensuite me faire escroquer de la récompense, » réfléchit-il avec acuité. « On ne peut pas faire confiance à ces avocats de Chicago, pas d’un pouce. Bon sang, je n’oublierai jamais ce type qui m’a pris mon portefeuille à Central Park cette fois-là. Il m’avait dit formellement qu’il était avocat à Chicago et qu’il avait un bureau dans l’immeuble du Y.M.C.A. Et l’idée qu’il m’a racontée, comme quoi il voulait voir si mon portefeuille avait un meilleur cuir que le sien ! »

Le fait que les enfants de l’école, grands et petits, adorent Miss Banks n’avait aucune influence sur leurs aînés de sexe féminin. Elles retroussaient leur nez de Tinkletown et la reniflaient parce qu’elle était une « créature vaniteuse » qui pensait plus à « attirer les hommes qu’à toute autre chose sur terre ». Et tout cela malgré le fait qu’elle était l’amie intime de la déesse de la ville, Rosalie Gray.

Tout le monde à l’école n° 5, au-dessus de sept ans, était profondément, jalousement amoureux de Miss Banks. Plus d’une boule de neige gelée fit son œuvre mortelle depuis une embuscade à cause de cette jalousie impuissante.

Mais la rivalité la plus joyeuse fut celle qui se développa entre Ed Higgins, le Beau Brummel de Tinkletown, et 'Rast Little, dont le père possédait la plus grande ferme du comté de Bramble. Si elle était amusée par les efforts frénétiques de chaque prétendant pour déjouer l’autre, elle était trop pleine de tact pour montrer son émotion. Peut-être était-elle plus grandement divertie par la manière dont la féminité de Tinkletown mariait son venin à l’admiration masculine.

« Bonjour, Miss Banks, » salua Anderson en entrant bruyamment dans la pièce. Il oublia qu’il lui avait déjà dit bonjour lorsqu’elle s’était arrêtée chez Rosalie en allant à l’école. Les enfants cessèrent leur jeu en plein air et épiaient avec empressement par les fenêtres, conscients que la visite de ce dignitaire était d’une importance capitale. Miss Banks leva les yeux des copies qu’elle corrigeait, le pli s’effaçant de son joli front comme par magie.

« Bonjour, M. Crow. Que faites-vous si loin ici à la campagne ? Jimmy, » dit-elle à un petit garçon, « ferme la porte, s’il te plaît. » Anderson l’avait laissée ouverte, et c’était un vent de janvier brut qui le suivait dans la pièce.

« Pardonnez-moi, » murmura-t-il. « Il semble que je n’ai même pas assez de bon sens pour fermer une porte. Ma femme dit… mais vous ne tenez pas à entendre parler de ça, n’est-ce pas ? Oh, je passais juste, » répondit-il finalement à sa question. Il prit un banc près du gros poêle et tendit les mains devant la chaleur de la tôle. « Je m’occupe d’une petite affaire, c’est tout. Il fait rudement froid, n’est-ce pas ? »

« Très. » Elle se tenait de l’autre côté du poêle, intriguée par cette visite inattendue, le regardant avec une curiosité non dissimulée.

« Êtes-vous déjà allée à Chicago ? » demanda soudain Anderson, espérant la prendre au dépourvu.

« Oh, oui. J’y ai vécu, » répondit-elle volontiers. Il changea deux fois la position de ses jambes et tira vivement sur ses favoris.

« C’est ce que je pensais. Pourquoi n’y retournez-vous pas ? »

« Parce que j’enseigne ici, M. Crow. »

« Eh bien, je suppose que c’est une bonne excuse. Je pensais que vous en aviez peut-être une différente. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Oh, je ne sais pas. Je demandais juste. »

« Vous êtes détective, n’est-ce pas ? » demanda Miss Banks en souriant brillamment et avec compréhension.

« Oh, de temps en temps, je fais un peu de détection. Vous voyez mon badge ? »

« Suis-je soupçonnée d’un crime odieux ? » demanda-t-elle si brusquement qu’il eut le souffle coupé. « Ne voulez-vous pas retirer votre casquette, M. Crow ? » Il l’enleva piteusement.

« Seigneur, non ! » s’écria-t-il en confusion. « Je veux dire le crime… pas la casquette. Eh bien, je crois que je vais y aller. L’école va reprendre, je suppose. À plus tard, Miss Banks. » Il remit sa casquette à sa place habituelle et se dirigea vers la porte, un peu étourdi et désorienté.

« Que souhaitez-vous découvrir, M. Crow ? » l’interpella-t-elle soudain. Il s’arrêta et se retourna si rapidement que sa réponse fusa comme un coup de feu.

« Je suis à la recherche d’une jeune fille… et elle sera aussi riche que les Crow si je peux seulement la trouver. Je n’ose pas dire son nom pour l’instant, » poursuivit-il en revenant lentement sur ses pas, « parce que je ne veux pas que les gens… ou elle non plus, d’ailleurs… découvrent mon plan. Mais vous, attendez simplement. » Il se tenait très près d’elle maintenant et la regardait droit dans les yeux. « Vous êtes sûre que vous ne savez rien à son sujet ? »

« Pourquoi devrais-je le savoir ? Vous ne m’avez rien dit. »

« Vous avez de bien beaux vêtements pour une institutrice ordinaire, » lui lança-t-il sur un ton agressif et impertinent, mais la couleur vive qui monta rapidement aux joues de la jeune femme le força à se remémorer ses paroles, qu’il tempéra prestement par : « Euh, du moins, c’est ce que disent toutes les femmes. »

« Oh, alors quelqu’un a parlé de mes affaires ? Certaines de vos excellentes femmes veulent en savoir plus sur moi que… »

« Ne vous énervez pas, Miss Banks, » l’interrompit-il ; « les femmes n’ont rien à voir avec ça… je veux dire, ce ne sont pas leurs oignons. Je… »

« M. Crow, » coupa-t-elle, « s’il y a quoi que ce soit que vous ou quiconque à Tinkletown souhaitiez savoir à mon sujet, vous devrez le déduire vous-même. Je crois que c’est ce que vous appelez… déduire ? Et maintenant, au revoir, M. Crow. La récréation est terminée, » dit-elle sèchement ; et M. Crow s’éclipsa tandis que les enfants galopaient à l’intérieur.

Ce soir-là, Ed Higgins et 'Rast Little vinrent lui rendre visite, mais elle s’excusa en raison de sa correspondance. Dans sa petite chambre à l’étage, elle écrivit lettre après lettre, l’une d’entre elles étant particulièrement volumineuse. Mrs. Holabird, en passant devant sa porte, l’entendit distinctement rire aux éclats. C’était un point à se rappeler plus tard avec une considération non négligeable. Plus tard, elle descendit, chaudement vêtue, pour une promenade jusqu’au bureau de poste. Ed Higgins était encore dans le salon en train de parler à la famille. Il demanda hâtivement la permission de l’accompagner, ce qui fut accordé distraitement. Puis il jeta un coup d’œil furtif et triomphant par la fenêtre, la scène à l’extérieur lui plaisant visiblement. 'Rast se tenait au portail d’entrée en train de parler à Anderson Crow. Miss Banks remarqua, en passant devant les deux hommes confus au portail, qu’Anderson portait sa lanterne sourde.

« Une trace de l’héritière, M. Crow ? » demanda-t-elle joyeusement.

« Bon sang, » grommela Anderson, « elle va tout gâcher ! »

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda 'Rast.

« Rien d’important, » dit Anderson, réparant les dégâts. « Ed a pris ton avance ce soir, 'Rast, c’est tout ! »

« J’aurais pu l’emmener faire un tour ce soir si j’avais voulu, » mentit 'Rast promptement. « Je vais l’emmener au concours d’orthographe demain soir à l’école. »

« Est-ce qu’elle a dit qu’elle irait avec toi ? »

« Pas encore. J’allais justement lui demander ce soir. »

« Peut-être qu’Ed est en train de lui demander maintenant. »

« Bon sang, c’est vrai ! Peut-être qu’il le fait, » gémit presque 'Rast ; et Anderson eut pitié de lui alors qu’il s’éloignait du portail et de son gardien amoureux.

CHAPITRE XII

Le concours d’orthographe

Le jeune M. Higgins trouva sa compagne pétillante de vivacité. Son joli menton était relevé et chaque mot portait la promesse d’un rire. Il se rappela plus tard un petit incident de leur promenade à travers la nuit givrée, et le répéta à Anderson Crow avec plus d’émerveillement qu’il ne semblait nécessaire. Ils passaient devant la pompe de la ville en se rendant au bureau de poste. La rue était sombre et déserte.

« Bon sang ! » dit Ed, « je parie que la pompe de la ville est gelée ! »

« Il ne semble pas faire très froid, » dit-elle gaiement.

« Ouh ! on est en dessous de zéro ! Je parie que 'Rast trouve qu’il fait rudement froid là-haut près de votre portail. »

« Pauvre 'Rast ! Sa mère devrait le garder à l’intérieur par des nuits pareilles. » Ed rit longuement et bruyamment, et un picotement de bonheur traversa son corps jusque-là grelottant. « Je n’ai pas du tout froid, » poursuivit-elle. « Regardez… sentez ma main. Je ne porte même pas de moufles. »

Ed Higgins saisit avec précaution la petite main, mais elle fut retirée aussitôt. Il la trouva chaude comme une biscotte. Des mots d’amour surgirent sur ses lèvres humbles ; ses genoux sentirent une tendance à s’abaisser précipitamment vers le trottoir gelé ; il était prêt à ramper à ses pieds — et il se demanda s’ils étaient aussi chauds que des biscottes. Mais 'Rast Little arriva à cet instant et l’occasion fut perdue.

« Bon sang ! » glissa involontairement mais amèrement des lèvres d’Ed.

« Puis-je être votre compagnie pour le concours d’orthographe demain soir, Miss Banks ? » jaillit sans cérémonie des lèvres du nouveau venu.

« Merci, 'Rast. Je me demandais justement comment je pourrais me rendre à l’école. Vous êtes très aimable. Nous irons dans le traîneau avec les Holabird. »

« Bon sang ! » sortit presque comme un gémissement du pauvre Ed. Il aurait pu tuer 'Rast pour le rire triomphant qui suivit.

Pendant ce temps, Anderson Crow se préparait à se glisser entre les draps glacés chez lui. Mrs. Crow « veillait » la vieille Mrs. Luce, qui était malade à côté.

« C’est une fille avec un passé, » réfléchissait Anderson. « C’est un mystère, c’est ce qu’elle est ; mais je vais la démasquer. Elle avait une excellente raison de me faire filer de là-bas aujourd’hui. Je m’approchais trop près de la vérité. Elle a vu que j’étais sur le point de l’acculer. Parbleu, j’espère qu’elle ne se doute de rien ! Elle a découvert qu’Ed Higgins a un bon emploi au magasin de Lamson, et elle lui jette son dévolu. Cela montre qu’elle préfère vivre en ville qu’à la campagne… donc tout est fini pour 'Rast. Cela prouve qu’elle vient de Chicago ou d’un autre grand endroit. Ed gagne huit dollars par semaine là-bas chez Lamson. Parbleu, ce garçon s’en sort bien ! Je pensais qu’il n’arriverait à rien. Cela montre que les meilleurs d’entre nous se font parfois avoir sur le compte d’un type. Demain soir, j’irai au concours d’orthographe, et quand l’occasion se présentera, je m’approcherai d’elle et lui murmurerai son vrai nom à l’oreille. Je parie quatre dollars et demi que ça la fera réagir assez promptement. Bon sang, ces draps sont froids ! Il fait quarante sous zéro ici même dans ce lit. »

Anderson Crow s’endormit bientôt, mais il ne rêva pas de la tragédie que la nuit suivante allait apporter à Tinkletown, ni de l’épreuve que sa prouesse allait subir.

La nuit suivante et le « concours d’orthographe » à l’école n° 5 arrivèrent rapidement ensemble. Il faisait un froid glacial et le ciel était étoilé. À huit heures, l’école chauffée était confortablement remplie par les « orthographistes » du voisinage, leur nombre augmenté par des concurrents venus de Tinkletown même. Dans la foule, il y avait des hommes et des femmes qui, maintes et maintes fois, avaient « éliminé » des compagnies entières, et qui étaient avides de conflit. Ils avaient « étudié » leur orthographe pendant des jours en prévision d’une rude bataille sur les mots. Mrs. Borum et Mrs. Cartwill, toutes deux célèbres pour leurs victoires et pour la rivalité qui existait entre elles, furent choisies comme capitaines des camps opposés, et Miss Banks elle-même devait « donner » les mots. Les capitaines choisirent leurs forces, sélectionnant alternativement dans la foule anxieuse des adultes. Il n’y avait pas d’enfants, car il était entendu que des mots compliqués seraient donnés — des mots que les enfants ne pourraient pas prononcer, et encore moins épeler.

L’institutrice était étonnamment jolie en cette soirée mémorable. Elle était habillée comme aucune autre femme dans le comté de Bramble, hormis Rosalie Gray, n’aurait pu s’habiller — simplement, avec goût, délicatement. Son visage était animé et impatient, et la joie de vivre rayonnait dans chaque trait. Ed Higgins et 'Rast Little étaient frappés, sans voix, par cette vision de santé et de beauté. Anderson Crow admit furtivement en lui-même qu’elle était une étrangère dans un pays étranger ; elle n’était pas de Tinkletown ni d’aucun endroit semblable.

Juste au moment où les capitaines terminaient leurs sélections, la porte s’ouvrit et trois inconnus entrèrent dans la salle de classe, emmitouflés dans des fourrures jusqu’au bout du nez — deux hommes et une femme. Alors que Miss Banks s’élançait pour les accueillir — elle les attendait manifestement — l’assemblée stupéfaite retint son souffle et dévisagea les nouveaux venus. À la stupéfaction générale, Rosalie se hâta à ses côtés et se joignit à l’accueil effusif. Chaque mot de joyeuse salutation fut entendu par les auditeurs ébahis, et chaque parole des étrangers fut tout aussi distincte. Assurément, les nouveaux arrivants étaient des amis de longue date. Lorsque leurs lourds manteaux furent retirés, le trio se tint devant un public aussi curieux qu’il ne l’avait jamais été, resté bouche bée. Les hommes étaient jeunes, bien habillés et beaux ; la femme, une beauté du type le plus élégant. Les meilleurs orthographistes de Tinkletown frissonnaient d’excitation.

« Mesdames et messieurs, » dit Miss Banks, la voix tremblante d’empressement, « permettez-moi de vous présenter mes amis, Mrs. Farnsworth, Mr. Farnsworth et Mr. Reddon. Ils sont venus en voiture pour assister au concours d’orthographe. » Ed Higgins et 'Rast Little observèrent avec un cœur défaillant que c’était Mr. Reddon qu’elle conduisait par la main, et ils le maudirent intérieurement pour le regard qu’il lui adressa — car elle rougit sous son intensité.

« Vous n’habitez pas Boggs City, » fit remarquer M. Crow, se nommant lui-même porte-parole. « Je peux le déduire, parce que vous portez des sacoches et des valises. »

« M. Crow est un célèbre détective, » expliqua Miss Banks. Anderson tenta de prendre une pose naturelle, mais en se penchant en arrière, il manqua l’extrémité du banc et s’étala sur les genoux de Mrs. Harbaugh. Comme Mrs. Harbaugh n’avait pour ainsi dire pas de genoux, sa chute fut détournée mais non stoppée. Il atterrit sur le sol avec un grognement qui éclata simultanément avec le cri de la dame ; une fraction de seconde plus tard, un éclat de rire balaya la salle. Il fallut de longues minutes avant que le calme ne soit rétabli et que le « match » ne puisse être ouvert. Mrs. Cartwill choisit Mrs. Farnsworth, et sa rivale sélectionna le mari de la fringante jeune femme. Mr. Reddon annonça fermement et de manière significative sa détermination à s’asseoir près de l’institutrice « pour maintenir l’ordre », et à ne pas participer au concours des mots.

Peut-être était-ce la présence des étrangers qui déstabilisa les célèbres orthographistes des deux camps, car il ne fallut pas longtemps pour que les lignes ne soient plus que squelettiques. Trois ou quatre concurrents arrogants restèrent debout et épelèrent vaillamment des mots comme « Popocatepetl », « Tschaikowsky », « terpsichoréen », « Yang-tse-Kiang », « Yseult », et des dizaines de mots que l’institutrice elle-même pouvait à peine prononcer. Mais finalement, alors que les spectateurs somnolents commençaient à hocher de la tête et à bâiller de plus belle, Mrs. Cartwill resta seule et victorieuse, son unique adversaire ayant échoué sur le mot « sassafras ». Anderson Crow avait « échoué » tôt dans le match en épelant « kérosène » avec un « y ». Ed Higgins suivit avec une orthographe fantaisiste, et 'Rast Little l’eut de manière explosive en « pétrole ».

Pendant la confusion liée à la dispersion de la foule assemblée, Miss Banks se fraya un chemin jusqu’au côté de 'Rast Little et l’informa que les Farnsworth allaient l’emmener chez Mrs. Holabird dans leur grand traîneau. 'Rast fut anéanti. Lorsqu’il commença à protester, prétendant être sa « compagnie », le grand Tom Reddon intervint et éloigna Miss Banks de la colère de son amant.

« Mais je suis si désolée pour lui, Tom, » protesta-t-elle avec contrition. « Il m’a amenée ici… d’une certaine manière. »

« Eh bien, je vous ramènerai chez vous par un autre chemin, » dit le beau Mr. Reddon. On remarqua également que Rosalie Gray avait beaucoup de confidences à faire à Miss Banks au moment de se séparer pour la soirée, elle-même devant rentrer dans le nouveau traîneau de Blucher Peabody.

'Rast et Ed Higgins en vinrent presque aux mains près du râtelier à chevaux, où ce dernier commença à taquiner son rival déconfit. Anderson Crow les tint à distance.

« Je vais tuer ce grand dadais, » grogna 'Rast. « Il n'a pas à venir ici pour semer la zizanie entre elle et moi. Notez bien ce que je dis, je vais lui régler son compte avant la fin de la nuit, nom d'un chien ! »

Au moins une douzaine d'hommes, dont Alf Reesling, entendirent cette menace, et aucun d'entre eux n'était près de l'oublier. Anderson Crow remarqua que le traîneau de Mme Holabird repartait sans Miss Banks ni 'Rast Little dans ses profondeurs spacieuses. Miss Banks annonça que ses trois amis venus de la ville et elle-même resteraient pour fermer l'école et tout mettre en ordre. C'était vendredi soir, et il n'y aurait pas classe avant le lundi suivant. Mr. Crow était très somnolent pour un détective. Il ronfla tout le long du trajet du retour.

Le lendemain matin, deux fermiers arrivèrent en trombe à Tinkletown avec la nouvelle stupéfiante que quelqu'un avait été assassiné à l'école n° 5. En passant devant les lieux peu après l'aube, ils avaient remarqué du sang sur la neige, au bord de la route. La porte de la salle de classe était entrouverte et ils y entrèrent. Des quantités importantes de sang maculaient le sol près du poêle, mais il n'y avait aucun signe de vie, ni mort ni vif. Le mouchoir de Miss Banks fut retrouvé sur le sol, trempé.

De plus, l'institutrice avait disparu. Elle n'était pas rentrée chez Mme Holabird la veille au soir. Pour rendre l'horreur encore plus effroyable, Anderson Crow, se précipitant à l'école, identifia formellement le sang comme étant celui de Miss Banks.

CHAPITRE XIII

Une sensation à Tinkletown

Les sensations se succédèrent rapidement à Tinkletown au cours des heures suivantes. L'enquête révéla que 'Rast Little était introuvable. Il n'était pas rentré chez lui après le concours d'orthographe, et personne ne l'avait revu depuis. Mme Holabird l'avait croisé sur la route alors qu'elle rentrait dans son « traîneau ». En réponse à son invitation à « monter », il avait déclaré d'un air maussade qu'il allait rentrer chez lui par un « raccourci » à travers les bois. Un fermier avait vu le chic traîneau des Farnsworth rouler vers le nord à toute allure à onze heures et demie, ses occupants recroquevillés comme pour se protéger de l'air glacial. Le témoin fut incapable de distinguer « qui était qui » dans le traîneau, mais il ajouta de l'intérêt à la situation en affirmant solennellement que l'une des personnes sur le siège arrière était « plus emmitouflée » que les autres, et qu'elle était manifestement incapable de se tenir droite.

Selon son récit, la silhouette était affalée contre l'autre occupant du siège. Il était également certain qu'il y avait trois silhouettes sur le siège avant ! Qui était cette personne supplémentaire ? C'était la question qui traversa l'esprit des auditeurs. Un petit garçon vint à l'école à neuf heures du matin avec le chapeau melon neuf de 'Rast Little. Il l'avait ramassé au bord de la route, non loin de l'école et dans la direction prise par le groupe des Farnsworth.

Anderson donna l'ordre de ne rien dire de la catastrophe à Rosalie, dont on disait qu'elle était alitée avec de la fièvre le lendemain du concours d'orthographe. Elle avait une toux, et le médecin avait recommandé de ne rien dire ni faire qui puisse l'agiter.

La foule devant l'école grossit à mesure que la matinée avançait. Tout le monde parlait à voix basse ; tout le monde était mystifié au-delà de toute croyance. Tous les regards se tournèrent vers Anderson Crow, qui se tenait à l'écart, songeur comme il ne l'avait jamais été auparavant. Dans une main, il tenait le mouchoir ensanglanté de Miss Banks et dans l'autre un manuel scolaire de physiologie. Ses insignes et ses étoiles semblaient rayonner de toute leur importance.

« Ne le harcelez pas de questions, » avertit Isaac Porter, en s'adressant à Alf Reesling, l'ivrogne du village, qui venait d'arriver.

« Mais j'ai quelque chose à lui dire, » insista Alf avec empressement. Deux ou trois hommes robustes le retinrent.

« Tonnerre, Alf, » chuchota Elon Jones, « tu ne vois pas qu'il est en train de résoudre quelque chose ? Tu risques de le faire dévier complètement de sa piste si tu lui adresses la parole. »

« Eh bien, c'est quelque chose qu'il devrait savoir, » gémit presque Alf en se frottant les oreilles gelées.

« Chut ! » murmurèrent les spectateurs, et le pauvre Alf se calma. Il fut évacué sans ménagement vers l'arrière alors que Mr. Crow s'éloignait de la fenêtre vers le groupe.

« Messieurs, » dit Anderson gravement, « il y a quelque chose qui ne va pas ici. » Il est fort possible que ce ne fût pas une nouvelle pour la foule, mais, d'un commun accord, ils échangèrent collectivement et individuellement des regards de reconnaissance. « J'ai lu un peu au sujet du corps humain, et j'ai prouvé une chose avec certitude dans mon esprit. »

« Tu l'as dit, Anderson, » déclara Elon Jones. « C'est tout réglé. Rentrons chez nous. »

« Réglé, rien du tout ! » répliqua le marshal. « Ça ne fait que commencer. Voici ce que j'en déduis : Miss Banks a été victime d'un acte criminel. N'est-ce pas son sang, et n'a-t-elle pas utilisé son propre mouchoir pour arrêter l'hémorragie ? C'est du sang qui vient droit de son cœur, messieurs ! »

« Je ne vois pas comment... » commença Ed Higgins ; mais Anderson le fit taire d'un regard.

« Évidemment que tu ne vois pas, mais tu verrais si tu avais été détective aussi longtemps que moi. Pour quel tonnerre croyez-vous que j'aie ces insignes et ces médailles ? Pour ne pas voir comment ? Non, monsieur ! Je les ai pour voir comment ; c'est ça ! »

« Mais, Andy... »

« Ne m'appelle pas 'Andy', » commanda Mr. Crow.

« Eh bien, dans ce cas, Anderson, j'aimerais savoir comment diable elle a pu utiliser son propre mouchoir si elle a été poignardée en plein cœur, » protesta Ed. Il avait pleuré la moitié du temps. Anderson fut stupéfait un instant.

« Pourquoi... pourquoi... maintenant, écoute-moi bien, Ed Higgins, je n'ai pas le temps d'expliquer les choses à un idiot fini comme toi. Tout le monde comprend comment, n'est-ce pas ? » et il se tourna vers la foule. Tout le monde répondit par l'affirmative. « Eh bien, ça montre à quel point tu es idiot, Ed. Ne m'ennuie plus. J'ai du travail à faire. »

« Dites, Anderson, » commença Alf Reesling depuis le cercle extérieur, « j'ai quelque chose d'important à vous dire... »

« Qui est-ce ? Alf Reesling ? » cria Anderson avec colère.

« Oui ; je veux vous voir en privé, Anderson. C'est important, » supplia Alf.

« Combien de fois dois-je te remettre à ta place, Alf Reesling ? » explosa Anderson. « Nom d'un chien, j'aimerais savoir comment un homme peut résoudre des mystères s'il doit passer la moitié de son temps à écouter des querelles de famille. Dis à ta femme que je vais... »

« Ce n'est pas une querelle de famille. D'ailleurs, je n'ai pas de femme. C'est à propos de ceci... »

« Ça suffit, maintenant, Alf ! Pas un mot de plus ! » commanda Anderson d'un ton sinistre.

« Mais, nom d'un chien, Anderson, » explosa Alf, « je dois vous dire... »

Mais Anderson leva une main.

« Ne jurez pas en présence des morts, » dit-il solennellement. « Tu es ivre, Alf ; rentre chez toi ! » Et Alf, nouvelles et tout le reste, fut évacué de l'école par un comité de dix personnes autoproclamé.

« Maintenant, nous allons chercher le corps, » annonça Anderson. « Ôte-toi de là, Bud ! »

« Je ne suis pas dessus, » protesta Bud Long, douze ans.

« Eh bien, tu te tiens drôlement près de ces taches de sang et... »

« Oui, et le sang ne fait-il pas partie du corps ? » lança ironiquement Isaac Porter ; sur quoi Bud s'effaça vers le bord du cercle.

« D'abord, nous allons regarder à la cave, » dit Mr. Crow. « Où est la cave ? »

« Il n'y en a pas, » répondit Elon Jones.

« Quoi ? Pas de cave ? Eh bien, où diable ont-ils caché le corps, alors ? »

« Il y a un grenier, » suggéra Joe Perkins.

Une équipe de recherche dirigée par Anderson Crow grimpa à l'échelle menant au bas grenier. Aucune trace de corps ne fut trouvée, et les chercheurs redescendirent avec un certain soulagement. Ensuite, sous la direction de Mr. Crow, ils fouillèrent les piles de bois, les bois et les champs sur de nombreuses lieues dans toutes les directions. À midi, ils se rassemblèrent à l'école. Alf Reesling était là.

« Vous l'avez trouvé ? » dit-il d'une voix pâteuse, avec un ricanement rusé. Il avait bu. Anderson fut tenté de le rouer de coups, mais au lieu de cela, il l'envoya chez lui avec Joe Perkins, refusant absolument d'écouter ce que l'ivrogne du village avait à dire.

« Eh bien, vous regretterez de ne pas m'avoir écouté, » hoqueta Alf de façon inquiétante ; puis, en guise d'adieu, « Je ne vous le dirais même pas pour dix-huit dollars comptant. Vous pouvez aller au diable ! » C'était un crime de lèse-majesté, mais la foule ne fit rien de pire que de fixer le contrevenant.

Avant de se lancer sur la piste du grand traîneau, Anderson envoya ce message par télégraphe aux avocats à Chicago :

*J'ai trouvé la fille que vous cherchez, mais le corps est perdu. Préférez-vous qu'elle soit morte ou vivante ?*

*ANDERSON CROW.*

Dans un grand traîneau, le marshal et une sélection de six hommes partirent à une heure sur la route que le traîneau avait empruntée de nombreuses heures auparavant. Anderson n'avait pas signalé le crime suspecté au shérif de Boggs City et travaillait seul sur le mystère. Il disait qu'il ne voulait personne de la ville pour interférer dans ses affaires.

« Dites, Andy... Anderson, » dit Harry Squires, maintenant rédacteur en chef du *Banner*, « peut-être cherchons-nous le mauvais corps et les mauvaises personnes. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Eh bien, 'Rast Little n'est-il pas porté disparu ? Peut-être a-t-il été tué, hein ? Et dites, n'y a-t-il pas une chance qu'il ait commis le meurtre ? N'a-t-il pas dit qu'il allait assassiner ce gars de la ville ? Eh bien, supposons qu'il l'ait fait. Nous ne sommes pas sur la bonne piste, n'est-ce pas ? »

« Nom d'un chien, Harry, ça ne cadre pas avec mes déductions, » se lamenta Anderson. « J'aimerais que vous me laissiez tranquille. 'Rast a peut-être commis le meurtre, mais c'est notre rôle de trouver le corps, n'est-ce pas ? Quiconque a été occis a été emmené la nuit dernière dans le traîneau. Supposons que ce soit Mr. Reddon ! Eh bien, sapristi, n'a-t-il pas un corps comme tout le monde ? Nous devons juste trouver le corps de quelqu'un, c'est tout. Nous devons prouver le *corpus delicti*. Avance, Bill ! »

Avec une persévérance qui témoignait bien de l'endurance du détective, mais mal de son intelligence, le traîneau continua sa route sans but. Il était ridicule de penser à suivre la trace d'un traîneau sur une route très fréquentée, et ce n'est qu'en arrivant au carrefour que Harry Squires suggéra de s'informer auprès des fermiers des environs. Après un effort diligent, on découvrit un fermier qui dit avoir entendu les grelots du traîneau à minuit et, en jetant un coup d'œil par sa fenêtre, avoir aperçu le groupe tournant vers le sud au carrefour.

« Juste comme je le pensais ! » s'exclama Anderson. « Ils sont allés vers le sud pour éviter Boggs City. Les gars, ils ont son corps, ou le corps de 'Rast, ou celui de cet autre gars avec eux, et ils filent sur cette route pour rejoindre le grand pont. Mon idée est qu'ils ont l'intention de jeter le corps dans la rivière, qui n'est pas encore complètement gelée. »

« Zut ! On ne s'attend pas à ce qu'on fouille tout le fond de la rivière, n'est-ce pas, Anderson ? » frissonna Isaac Porter, le réparateur de pompes.

« Moi non, » dit le chef, « mais je peux mandater qui je veux. »

Et c'est ainsi qu'ils se précipitèrent vers le pont à six travées qui traversait la rivière chargée de glace. Alors qu'ils se tenaient silencieux, impressionnés et frissonnants sur la travée centrale, regardant vers le bas dans l'eau noire avec son armée de blocs de glace tourbillonnants, même le cœur d'Anderson Crow se glaça et faillit.

« Les gars, » dit-il, « nous avons perdu la trace ! Même un chien de chasse ne pourrait les suivre dans cette eau. »

« Un chien de chasse ? » renifla Harry Squires. « Un hippopotame, vous voulez dire. »

Ils avaient faim et froid, et ils étaient prêts à rentrer chez eux. Anderson dit qu'il « supposait » qu'il confierait le travail au shérif et à ses hommes. Clairement, il avait beaucoup trop faim pour continuer à suivre une piste. De plus, depuis plus d'une heure, il pensait au feu de bois chaud chez lui. Bill Rubley donnait le fouet aux chevaux quand un homme à cheval s'approcha de l'autre extrémité du pont. Il venait de loin et en toute hâte, et il reconnut Anderson Crow.

« Dites, Anderson ! » cria-t-il, « quelqu'un est entré par effraction dans la maison d'été du colonel Randall la nuit dernière et ils y sont encore. Ils ont allumé des feux dans tous les poêles et ils font une sacrée fête. Ils n'ont rien à faire là, car l'endroit est fermé pour l'hiver. Aleck Burbank est allé leur ordonner de sortir ; l'un des types a dit qu'il lui casserait la tête s'il ne dégageait pas. Je crois que c'est une bande ! »

Un entretien rapide révéla les faits. Les envahisseurs étaient arrivés dans un grand traîneau bien avant l'aube, et... mais c'était suffisant. Anderson et ses hommes retournèrent à la chasse, impatients et sûrs de leur proie. L'obscurité les enveloppait lorsqu'ils arrivèrent en vue de la propriété de campagne du colonel Randall dans les collines. Il y avait des lumières aux fenêtres et les gens s'amusaient à l'intérieur ; tandis qu'à l'extérieur, le Némésis poursuivant et ses hommes se demandaient comment et où assaillir la place forte.

« Je vais juste monter et frapper à la porte, » dit Anderson Crow, « en faisant croire que je suis un vagabond. Je vais demander quelque chose à manger et un endroit pour dormir. Pendant que je serai dans la cuisine à manger, vous autres, vous pourrez vous faufiler et nous entourer. Ensuite, vous pourrez faire semblant de me chercher parce que j'aurais pillé un poulailler ou quelque chose comme ça, et ça les prendra au dépourvu. Une fois que nous serons tous à l'intérieur de la maison avec ces fusils de chasse, nous les aurons là où nous voulons. Ensuite, je les forcerai à produire le corps. »

« On n'aura rien à manger, nous aussi ? » demanda faiblement Isaac Porter.

« Les chevaux n'ont rien eu à manger, Ike, » dit Anderson. « N'es-tu pas aussi bon qu'un cheval ? »

CHAPITRE XIV

Une erreur sur la personne

Le détective Crow trouva peu de difficultés à se faire admettre dans la maison d'été du colonel Randall. Il avait caché son insigne, et c'était bel et bien un vagabond à l'allure misérable qui demanda une bouchée à manger à la porte de la cuisine.

Trois ou quatre jeunes femmes étaient occupées avec des réchauds dans cette partie de la maison, et quelques jeunes hommes séduisants les observaient et les importunaient de leurs attentions. À l'avant de la maison, une vingtaine de personnes riaient et faisaient la fête.

« Bon sang ! » dit le nouveau vagabond, en se tordant les favoris, « combien êtes-vous ? »

« Oh, il y en a beaucoup d'autres comme nous à la maison, » gazouilla gaiement l'une des jeunes femmes. « Vous arrivez juste à temps, pauvre vieille chose, pour goûter au gâteau de la future mariée. »

« Je crois que je ne suis pas à la bonne maison, » murmura Anderson, décontenancé. « Est-ce un mariage ? »

« Non ; mais il y en aura un dans quelques jours. C'est juste une réunion. Comme j'aimerais que Rosalie Gray soit là ! » cria une autre fille.

Juste à ce moment, il y eut des coups frappés à la porte, et un instant plus tard, Isaac Porter entra à grands pas à la tête de la troupe.

« En l'air les mains ! » cria Anderson, s'adressant à la troupe, dont les membres s'arrêtèrent en pleine stupéfaction. Certains d'entre eux levèrent docilement les mains. « Que faites-vous ici ? »

« Nous... nous... nous cherchons un vagabond qui a dit avoir pillé un poulailler, » balbutia Isaac Porter.

« Que signifie tout cela ? » demanda une voix forte venant de la salle à manger, et les habitants de Tinkletown, stupéfaits, se tournèrent pour faire face au colonel Randall lui-même, le propriétaire de la maison.

« Que le diable m'emporte si je le sais ! » marmonna Anderson Crow ; et il disait la vérité.

« Pourquoi, c'est Anderson Crow ! » cria une voix jeune et joyeuse.

« Par tous les saints ! » s'exclama le détective ; « c'est le corps ! »

« L'institutrice ! » s'exclamèrent les habitants de Tinkletown surpris, tandis que de leurs yeux ils se mettaient à scruter la silhouette devant eux à la recherche de taches de sang. Mais à peine les mots eurent-ils été prononcés en chœur qu'ils réalisèrent à quel point leur expression maladroite était misérablement banale en comparaison avec la phraséologie professionnellement impeccable de leur chef ; et, accablés par la honte, les membres de la troupe auraient voulu les retirer ; car le fait que le terme technique correct avait été utilisé par quelqu'un formé depuis des années au vernaculaire de sa profession était une piètre consolation pour ces âmes sensibles, désormais dévorées par l'envie.

Pendant ce temps, la proie, si nous pouvons nous permettre de la désigner ainsi, se tenait devant eux, aussi jolie qu'une image. À ses côtés se trouvait Tom Reddon, et une douzaine d'invités de la maison se rangèrent derrière eux.

« Rosalie vous l'a dit ? » demanda Miss Banks. « La méchante ! Elle avait dit qu'elle ne le ferait pas. »

« Ro... Rosalie ! » haleta Anderson ; « me dire quoi ? » nerveusement.

« Que je... que je venais ici avec Tom. Ne vous l'a-t-elle pas dit ? »

« Je dirais bien que non. Si elle me l'avait dit, vous ne pensez pas que je serais venu jusqu'ici par ce temps pour rien, n'est-ce pas ? Tonnerre ! Savait-elle pour cette affaire ? »

« Certainement, Mr. Crow. Elle a aidé à préparer les plans. »

« Eh bien, bon sang de bon soir ! Et nous qui lui cachions l'horrible nouvelle de peur que ça ne lui cause une rechute. »

« Une horrible nouvelle ! Que voulez-vous dire ? Oh, vous me faites terriblement peur ! »

« Nom d'un chien ! Je ne crois pas que Rosalie ait été malade du tout, » continua Anderson, sans se soucier de l'impatience de ses auditeurs ; « elle voulait juste éviter de répondre aux questions. Elle a simplement laissé tout le monde croire que vous aviez été massacrée, et n'a jamais ouvert la bouche. »

« Massacrée ! » crièrent une demi-douzaine de personnes.

« Bien sûr ! N'avez-vous pas entendu parler du meurtre ? »

« Meurtre ? » dirent avec appréhension les New-Yorkais excités.

« Oui... l'institutrice de l'école n° 5 a été brutalement assassinée la... la... nuit dernière... par... »

« Doucement, Anderson ! Mieux vaut retenir vos chevaux ! » avertit Harry Squires. « N'oubliez pas que le corps est vivant et... » et s'arrêtant net, dans l'espoir que son lapsus puisse échapper à l'attention de l'institutrice, il substitua confusément, « et ici. »

La mâchoire d'Anderson tomba, mais le mouvement fut à peine perceptible, la gêne passagère, car pour l'esprit analytique du grand détective, le fait qu'un meurtre ait été commis était pleinement établi par la découverte du sang. Qu'un corps soit manifestement nécessaire pour poursuivre les investigations, il le reconnut franchement en lui-même ; et pas un instant aucune supposition ou explication autre que l'assassinat ne serait tolérée. Et c'est avec une conviction inébranlable qu'il déclara :

« Eh bien, quelqu'un a bien été occis, n'est-ce pas ? C'est aussi clair que le nez au milieu de la figure. Ne me contredisez pas, Harry Squires. Je suppose qu'Anderson Crow sait reconnaître du sang quand il en voit. »

« Voulez-vous dire que vous nous traquez toute la journée en croyant que l'un d'entre nous avait tué quelqu'un ? » demanda Tom Reddon.

Harry Squires expliqua la situation, Anderson étant trop désemparé pour voler au secours. Il est intéressant de noter que le détective de Tinkletown était la sensation du moment. La foule, joyeuse à nouveau, le porta aux nues pour la manière dont les supposés coupables avaient été pistés, et la suffisance du marshal gonfla presque jusqu'à éclater.

« Mais qu'en est-il de ce sang ? » demanda-t-il.

« Oui, » dit Harry Squires avec un sourire en coin, « il a été formellement identifié comme étant le vôtre, Miss Banks. »

« Eh bien, c'est la première fois que je me fais avoir, » confessa Anderson avec aisance. « Je dois l'admettre. Le sang appartenait en réalité à 'Rast Little. Messieurs, les cigares sont pour moi. »

« Non, ils sont pour moi, » s'exclama Tom Reddon, sortant une boîte de Perfectos.

« Mais, Miss Banks, vous êtes recherchée à Chicago, » insista Anderson. Reddon l'interrompit.

« C'est exact, mon cher Sherlock, et je vais l'y emmener dès que je le pourrai. C'est pour ça que je suis venu dans l'Est. »

« N'êtes-vous pas... je veux dire, n'étiez-vous pas Miss Lovering ? » marmonna Anderson Crow.

« Bon Dieu, non ! » cria Miss Banks. « Qui est-ce... une voleuse à l'étalage ? »

« Je vais vous raconter l'histoire, Mr. Crow, si vous voulez venir avec moi, » dit Mr. Farnsworth, en s'avançant avec un clin d'œil.

Dans la bibliothèque, il raconta à la troupe de Tinkletown que Tom Reddon avait rencontré Miss Banks alors qu'elle était à l'école à New York. Il était le fils d'un millionnaire de Chicago et elle était la fille de riches New-Yorkais. Sa mère était impatiente de voir les jeunes gens se marier, mais la jeune fille s'imaginait à cette époque être amoureuse d'un autre homme. Par dépit, elle quitta l'école et entreprit de gagner sa propre vie. Une année de privations en tant que gouvernante dans la famille du représentant Ritchey, suivie d'une désillusion en tant qu'institutrice de campagne, la ramena à la raison et elle réalisa qu'elle tenait à Tom Reddon après tout. Elle et Miss Gray préparèrent ensemble la lettre qui disait à Reddon où elle pouvait être trouvée, et cet impatient jeune homme fit le reste. Il attendait depuis des mois un tel message de sa part. Le soir du concours d'orthographe, il l'avait convaincue de venir chez le colonel Randall, et maintenant, tout le groupe, y compris Miss Banks, devait partir le lendemain pour New York. Le mariage aurait lieu dans quelques semaines.

« J'accepte votre explication, » dit Mr. Crow posément en prenant une poignée de cigares. « Eh bien, je suppose que je vais repartir. Il commence à se faire tard. »

Il y avait un télégramme au dépôt des calèches pour lui lorsqu'il atteignit ce havre de chaleur et de repos à Tinkletown, vers l'aube du jour suivant. Il venait de Chicago et portait la mention « Port dû ».

« De quelle jeune fille et de quel corps, » disait-il, « voulez-vous parler ? Miss Lovering est morte depuis deux ans, et nous réglons la succession au nom des autres héritiers. Nous tentions d'établir son lieu de résidence. Ne vous souciez pas du corps que vous avez perdu. »

* * * * *

« Nom d'un chien, » dit Anderson en gloussant, « c'était une fameuse farce jouée à 'Rast, n'est-ce pas ? »

Les palefreniers restaient là, le regardant avec des mâchoires qui pendaient mollement. L'air semblait chargé d'une incertitude sombre qui n'avait pas encore réussi à pénétrer la nature du marshal Crow.

« Est-ce d'elle ? » demanda finalement Ike Smith d'une voix rauque, les lèvres tremblantes.

« De quelle elle ? »

« Rosalie. »

« Tonnerre, non ! C'est de mes avocats de Chicago. »

« T'as pas... t'as pas entendu parler de ça ? » gémit à demi Ike, s'éloignant comme s'il s'attendait à quelque calamité.

« Qu'est-ce que vous allez chercher, espèce d'idiots ? » demanda Anderson. Le reste de sa troupe déserta le poêle brûlant et s'approcha avec le sentiment instinctif que quelque chose d'épouvantable était arrivé.

« Ro... Rosalie a disparu depuis le début de la nuit dernière. Elle a été attrapée par un type près de chez Mme Luce, jetée dans une grande voiture et emmenée hors de la ville avant que Ros Crow n'ait pu pousser un cri. Ils l'ont carrément volée... attention ! Attrapez-le, Joe ! »

Anderson tomba mollement dans les bras d'un palefrenier.

CHAPITRE XV

La disparition de Rosalie

Des choses s'étaient produites à Tinkletown cette nuit-là. Alf Reesling trouva finalement quelqu'un qui voulut écouter son histoire. Il le raconta au pasteur et le pasteur alerta la ville. Pour faire court, Alf admit que 'Rast Little était chez lui, à la périphérie du village, cloué au lit avec un bras cassé et une vilaine coupure au sommet du crâne.

« Il est venu en rampant jusqu'à chez moi vers six heures du matin, » expliqua Alf, « et j'ai recueilli le pauvre bougre. C'est ce que je voulais dire à Anderson, mais ce vieux bourricot ne voulait pas m'écouter. On dirait que 'Rast a attendu autour de l'école hier soir pour choper ce type de la ville. Miss Banks et ses trois amis sont restés assis autour du poêle de l'école pendant environ une heure après que la foule soit partie, et 'Rast a eu si froid qu'il a failli crever là-bas dans le bûcher.

« Bientôt, ils sont tous sortis, et 'Rast a traversé le terrain pour entrer dans la maison près du feu. Il était tellement frigorifié qu'il n'avait plus envie de cogner sur personne. Quand ils ne regardaient pas, il s'est faufilé à l'intérieur. Juste au moment où il s'apprêtait à se serrer contre le poêle, il a entendu Miss Banks et l'un des hommes revenir. Il a grimpé à l'échelle jusqu'au grenier juste à temps. Ils sont entrés et le type a allumé une lampe. 'Rast pouvait les entendre parler. Elle a dit adieu à l'école pour toujours, et le type l'a embrassée deux ou trois fois. 'Rast a failli jurer tout haut à ce moment-là. Puis elle a dit qu'elle laisserait un mot sur son bureau pour les administrateurs, démissionnant de son poste, ou quoi qu'elle appelle ça. Il l'a entendue lire le mot à l'homme, et ça disait quelque chose sur le fait de partir à l'improviste pour se marier. 'Rast dit que si Anderson avait regardé dans le bureau, il aurait trouvé le mot.

« Ensuite, elle a rassemblé quelques livres et elle et le type sont sortis. 'Rast était paralysé. Il a entendu les grelots du traîneau tinter et puis il a repris ses esprits. Il a commencé à descendre l'échelle si vite qu'il a lâché prise et est tombé tout droit jusqu'en bas. Nom d'un chien, s'il n'a pas atterri sur la tête, aussi. Il ne sait pas combien de temps il est resté là, mais finalement, il a été assez ressuscité pour ramper jusqu'au poêle. Son bras était cassé et il saignait comme un cochon qu'on égorge. Miss Banks avait laissé son mouchoir sur le bureau, et il dit qu'il a essayé de se bander la tête avec, mais c'était sacrément trop petit. Tant bien que mal, il est sorti et a erré à moitié fou pendant longtemps, finissant par arriver chez moi, gelé presque à mort et si faible qu'il ne pouvait plus marcher. Il avait perdu son chapeau, ses cache-oreilles et son chemin en même temps. Si Anderson m'avait laissé parler ce matin, il aurait su qu'il n'y avait pas eu de meurtre. C'était juste une affaire de cœur. »

Des heures passèrent avant qu'Anderson ne redevienne lui-même et ne puisse comprendre les détails de l'histoire qui impliquait la disparition de sa pupille. Cela filtra lentement dans son esprit alors qu'il était assis, les yeux fixes et engourdi devant le feu de la cuisine, que c'était le moyen que ses mystérieuses origines avaient pris pour la lui retirer. Les vingt ans étaient expirés, et ils étaient venus réclamer leur bien. C'était la désolation au foyer d'Anderson Crow, une désolation si dense que la mort aurait semblé lumineuse en comparaison. Mme Crow était prostrée, Anderson dans un état d'effondrement mental et physique, les enfants hystériques.

Toute la ville de Tinkletown se tint à proximité et assista silencieusement à la misère des endeuillés, mais ne fit aucun effort pour suivre ou contrer les ravisseurs. La ville semblait aussi impuissante que le marshal, non par volonté ou sciemment, mais parce qu'elle l'avait connu si longtemps comme chef que personne ne possédait la témérité de prendre sa place, même en heure de crise.

Un état de paralysie sourde tomba sur les citoyens, petits et grands. C'était comme si une paralysie universelle avait été ordonnée pour entraver les membres et les cerveaux de Tinkletown jusqu'à l'heure de la réhabilitation d'Anderson Crow lui-même. Personne ne suggéra un mouvement dans aucune direction ; en fait, personne n'avait envie de bouger du tout. Tout resta figé tandis qu'Anderson se reprenait lentement ; tout le monde attendait sourdement que son état comateux soit dissipé par l'homme qui avait été le plus durement touché.

Ce n'est qu'en fin d'après-midi que Blucher Peabody, le pharmacien, s'éveilla de sa léthargie et bougea comme s'il avait l'intention de prendre l'initiative. « Blootch » était l'admirateur le plus persistant de Rosalie. Il avait hérité de l'apothicairerie et du bazar de son père, et il était considéré comme l'un des meilleurs partis de la ville. Il s'approcha de la foule à moitié gelée qui s'entassait près du portail de la vieille Mme Luce. Dans cette foule se trouvaient certains des hommes éminents de la ville, jeunes et vieux ; ils quittaient leur lieu de travail toutes les demi-heures environ et erraient sans but jusqu'à l'endroit désormais historique, comme attirés par un aimant. Pourquoi ils s'y rassemblaient, personne ne pouvait l'expliquer et personne n'essayait de le faire. Vraisemblablement, c'était parce que la ville entière concentrait son esprit sur l'un des deux lieux : l'endroit où Rosalie avait été saisie ou le domicile d'Anderson Crow. Quand ils n'étaient pas au portail de Mme Luce, ils piétinaient dans le jardin d'Anderson et entraient dans sa maison.

« Dites, » dit « Blootch » si fort que la foule eut envie de le réprimander, « à quoi bon tout ça ? »

Personne ne répondit. Personne n'en était capable à si bref délai.

« Nous devons faire quelque chose de plus que de rester là à chuchoter, » dit-il. « Nous devons retrouver Rosalie Gray. »

« Mais bon sang ! » s'exclama Isaac Porter, « ils ont quasiment une journée d'avance sur nous. »

« Eh bien, ça ne fait rien. Anderson en ferait autant pour nous. Bougeons-nous. »

« Mais où diable allons-nous chercher ? » murmura George Ray.

« Jusqu'au bout du monde, » annonça Blootch, en gonflant sa poitrine et en la frappant violemment, une procédure étrangement personnelle qui passa inaperçue. Il était arrivé à la conclusion que sa chance de devenir un héros était à portée de main et qu'il ne fallait pas la mépriser. Voici l'opportunité de devancer tous ses concurrents dans la course pour les faveurs de Rosalie. On pourrait confesser qu'avec toutes ses bonnes intentions, ses plans étaient désespérément vagues. Le groupe se raffermit un peu au son de ses mots héroïques.

« Mais la maudite chose est ronde, » fut la seule chose qu'Ed Higgins put trouver à dire. Ed, aussi inconstant que le vent, était une fois de plus profondément amoureux de Rosalie, ayant changé de cible après Miss Banks immédiatement après la visite chez le colonel Randall.

« Oh, va te faire voir ailleurs ! » fut la réponse insultante de Blootch. Rien ne pouvait être plus dénigrant, mais Ed ne riposta pas. « Nommons un comité pour aller voir Anderson et savoir ce qu'il pense qu'on devrait faire. »

« Mais Anderson n'est pas... » commença quelqu'un. Blootch le fit taire d'un geste calme.

« Ce dont il a besoin, c'est d'encouragement, et pas d'un tas de soupes, de bouillons et de limonades. Il n'est pas malade. Il est aussi valide que moi. Toutes les femmes de la ville lui ont apporté de la soupe ce midi. Il a besoin d'un bon verre de whisky bien tassé et d'un comité pour lui remonter le moral. J'ai apporté une bouteille à 'Rast Little la nuit dernière et il est devenu un autre homme. »

Finalement, il fut décidé qu'un comité devrait d'abord voir Anderson, s'enquérir de ses souhaits en la matière, puis procéder à aller au fond du mystère. En formant ce comité, les sages de la ville ignorèrent Mr. Peabody, et il aurait pu être totalement écarté s'il n'était pas intervenu pour se nommer lui-même président.

Les cinq bons hommes et vrais descendirent sur le marshal tard dans l'après-midi, à moitié craintifs du résultat, mais résolus. Ils le trouvèrent émergeant lentement de son accès de lassitude. Il les salua d'un signe de tête solennel. Depuis le petit matin, il avait conscience d'un long flux de sympathisants traversant la maison, mais ce n'est que maintenant qu'il se sentait à la hauteur de la tâche d'en reconnaître certains.

Son fils Roscoe venait de finir de lui raconter l'histoire de l'enlèvement. Les tons impressionnés et les yeux rougis de Roscoe portaient grand poids, et pour la dixième fois ce jour-là, il avait fait pleurer ses sœurs. À chaque répétition, les détails grandissaient jusqu'à ce qu'il ne reste plus grand-chose de l'événement original, un fait que sa propre famille négligeait à juste titre.

« Messieurs, » dit Anderson, comme sortant soudain d'une transe, « ce n'était pas l'œuvre de desperados de Tinkletown. » Sur quoi le comité se sentit grandement soulagé. Le marshal affichait des signes d'une énergie retrouvée qui augurait bien de l'entreprise. Après que le président eut annoncé de façon impressionnante que quelque chose devait être fait, et qu'il était prêt à mener sa petite troupe aux portes de la mort, et au-delà si nécessaire, Mr. Crow renversa pathétiquement tous leurs espoirs en disant qu'il s'attendait depuis longtemps à une telle calamité, et qu'il n'y avait rien à faire.

« Ils ont pris la nuit même où je n'étais pas là pour la protéger, » lamenta-t-il. « Cela montre qu'ils m'observaient tout du long. Le travail a été fait par des personnes qui étaient à l'emploi de sa famille, et elle a été emmenée secrètement pour m'empêcher de découvrir qui et ce qu'étaient ses parents. Vous ne voyez pas ? Sa mère, ou son père d'ailleurs, ne pouvait pas se permettre de dire carrément qu'ils voulaient leur enfant après toutes ces années. Le seul moyen était de l'emmener sans se trahir. C'était le plan depuis le début. Il n'y a aucune utilité à la chercher, messieurs. Elle est à New York à cette heure, et peut-être est-elle prête pour un voyage en Europe. »

« Mais je devrais penser qu'elle vous enverrait un télégramme, » dit Blootch.

« Télégramme mon œil ! Vous supposez qu'ils l'auraient volée s'ils avaient l'intention de la laisser envoyer un télégramme à qui que ce soit ? Pas vraiment. Ils l'enlèvent en esprit jusqu'à ce que sa succession soit réglée. Après un moment, tout sortira, et vous verrez si je n'ai pas raison. Mais elle est partie. Ils me l'ont enlevée et, et nous devons supporter ça, c'est tout. Je, je, ne peux pas supporter d'y penser. Ça m'a brisé le cœur presque tout à fait. Ne vous occupez pas de moi si je pleure, les gars. Vous le feriez aussi si vous étiez moi. »

Comme le comité partit peu après sans aucun plan d'action issu de l'entrevue avec le marshal abattu, il peut être utile d'informer le lecteur de l'histoire de l'enlèvement, telle que racontée par Roscoe Crow et son ami intime, Bud Long, totalement expurgée.

Selon les instructions, personne dans la famille Crow ne mentionna l'étrange disparition d'Elsie Banks à Rosalie. On ne lui parla pas non plus de la poursuite menée par le marshal et sa troupe. La jeune fille, loin d'être affligée d'une fièvre, restait en fait maintenant dans sa chambre par chagrin du départ de son amie et compagne. Elle était en larmes toute cette nuit et le jour suivant, souffrant intensément de sa perte. Rosalie ne savait pas que l'institutrice devait quitter Tinkletown en cachette avant le concours d'orthographe. L'annonce sournoise et rougissante fut un choc, mais elle fut loyale envers son amie, et pas un mot de révélation ne s'échappa de ses lèvres. Bien sûr, elle ne savait rien des développements sensationnels qui suivirent la fuite injustifiée d'Elsie Banks.

Peu après que la vaisselle du souper eut été débarrassée, Rosalie descendit et annonça qu'elle allait lire à la vieille Mme Luce, qui était alitée. L'absence de son tuteur ne lui fut pas expliquée, et elle ne soupçonna pas le moins du monde qu'il avait été absent toute la journée pour une mission ridicule. Roscoe et Bud l'accompagnèrent jusqu'à la porte de Mme Luce, lourdement liés par des promesses de tenir leur langue concernant Miss Banks.

« Nous l'avons laissée là chez la vieille Mme Luce, » raconta Roscoe, « et nous sommes allés à l'étang de Robertson pour patiner. Elle nous a dit de passer la prendre vers neuf heures, n'est-ce pas, Bud ? Ou était-ce huit heures ? » Il vit la nécessité de la précision.

« Dix, » corrigea Bud délibérément.

« Eh bien, papa, on est passés pour elle, et, et... »

« Arrête ton chialage, Roscoe, » ordonna Anderson aussi durement qu'il le put.

« Et on l'a eue, » conclut Roscoe. « Elle a mis son châle et ses moufles et a dit qu'elle ferait la course avec nous jusqu'à la maison. Nous étions tous prêts à partir juste devant le portail de la vieille Mme Luce. Bud s'est arrêté et a dit : "Voilà Tony Brink." Nous avons tous regardé, et en effet, un type trapu venait vers nous. Ça ressemblait à Tony, mais quand il est arrivé à notre hauteur, j'ai vu que ce n'était pas lui. Il nous a demandé si nous pouvions lui dire où habitait Mr. Crow... »

« Ce devait être un étranger, » déduisit Anderson machinalement.

« ...et Bud a dit que vous habitiez juste devant là où étaient les réverbères. Juste à ce moment-là, un grand traîneau a tourné depuis la ruelle derrière chez Mme Luce et est arrivé là où nous étions. Bud était debout juste comme ça, moi ici et Rosalie un peu sur le côté. En supposant que cette chaise était elle et... »

« Oui, oui, continuez, » dit Anderson.

« Le traîneau s'est arrêté, et il y avait deux types dedans. Il y avait deux sièges, aussi. »

« Avant et arrière ? »

« Oui, monsieur. »

« Je comprends. C'était un modèle à deux sièges, » déduisit encore le marshal.

« Et puis, parbleu, avant qu'on puisse dire ouf, l'un des types a sauté et a attrapé Rosalie. Le type par terre, il s'est relevé et m'a mis une claque sur l'oreille. Je suis tombé, et Bud aussi... »

« Il m'a frappé sur le sommet de la tête, » corrigea Bud aigrement.

« J'ai entendu Rosalie commencer à crier, mais la minute suivante, ils avaient une couverture sur sa tête et elle était jetée sur le siège arrière. Tout fut fini en une seconde. Je me suis levé, mais avant que je puisse courir, un type a hurlé : "Attrape-le !" Et un autre type l'a fait. "Ne les laissez pas s'échapper," a dit le conducteur d'une voix basse et sifflante... »

« De vrais vilains, » jura Anderson.

« Oui, monsieur. "Ne les laissez pas s'échapper ou ils vont réveiller la ville." "Qu'est-ce qu'on fait d'eux ?" a demandé le type qui nous tenait tous les deux. "On les tue ?" Dieu, j'avais la trouille. Aucun de nous ne pouvait crier, parce qu'il nous tenait par le cou, et il était puissamment fort. "Jetez-les là-dedans et je m'occupe d'eux," a dit le conducteur. La chose suivante qu'on sut, c'est qu'on était à l'avant du traîneau, et tout l'attelage est parti comme un cheval emballé. Ils ont dit qu'ils nous tueraient si nous faisions du bruit, et nous ne l'avons pas fait. J'aurais aimé avoir mon fusil, bon sang ! Je leur aurais montré. »

« Ils ont conduit comme le tonnerre vers Boggs City pendant environ deux miles, » dit Bud, qui était resté silencieux aussi longtemps que la nature humaine le permettait. « Puis ils se sont arrêtés et nous ont jetés sur la route. "Rentrez à la maison, vous démons, et ne parlez à personne de nous ou je reviendrai un jour et je vous donnerai un coup de pied dans les côtes." »

« Côtes ? » murmura Anderson.

« C'est court pour côtes, » expliqua Bud avec hauteur.

« Eh bien, pourquoi n'aurait-il pas dit côtes tout court et en finir avec ça ? » se plaignit Anderson.

« Ensuite, ils ont fouetté les chevaux et ont tourné à l'ouest sur la route, » reprit Bud. « Nous avons couru jusqu'à la maison et l'avons dit à Mr. Lamson, et il... »

« Où était Rosalie pendant tout ce temps ? » demanda Anderson.

« Étendue sur le siège arrière couverte d'une couverture, juste comme si elle était morte. Je les ai entendus dire quelque chose à propos de la chloroformer. À quoi sent le chloroforme, Mr. Crow ? »

« Juste comme n'importe quel médicament. Il y a des drogues dedans. Ils l'utilisent pour arracher les dents. Eh bien, quoi ensuite ? »

« Eh bien, » intervint Roscoe, « Mr. Lamson a donné l'alerte, et presque tout le monde en ville est sorti du lit. Ils ont télégraphié à Boggs City et partout autour, mais ça n'a pas semblé faire grand bien. Ces chevaux allaient plus vite que les télégrammes. »

« Avez-vous déjà vu ces types avant ? »

« Non, monsieur ; mais je pense que je les reconnaîtrais avec leurs masques enlevés. »

« Étaient-ils masqués ? »

« Leurs visages l'étaient. »

« Oh, ma pauvre petite Rosalie ! » sanglota le vieux Anderson sans espoir.

CHAPITRE XVI

La maison hantée

Les jours passèrent sans mot ni signe de la jeune fille disparue. Le marshal hanta le bureau de poste et la gare, espérant de tout son pauvre vieux cœur que des nouvelles arriveraient d'elle ; mais la lettre n'était pas là, et il n'y avait pas de télégramme à la gare lorsqu'il se promenait jusqu'à cet endroit. Les fonctionnaires du comté de Boggs City descendirent et commencèrent une enquête sommaire, mais les opinions emphatiques bien que lugubres d'Anderson les mirent tout à fait au clair, et ils abandonnèrent la quête. Il n'y avait rien à faire d'autre que de s'asseoir et d'attendre.

En ces trois jours, Anderson Crow devint plus gris et plus vieux, bien qu'il maintînt une superbe démonstration de résignation. Il avait fait une offre de récompense superficielle pour Rosalie, morte ou vive, mais il savait tout du long qu'elle serait infructueuse. Mark Riley, l'afficheur, colla les avis de récompense criards aussi loin que les poteaux télégraphiques du comté de Clay. Le monde fut informé qu'une récompense de 1000 $ serait payée pour le retour de Rosalie ou pour des informations menant à l'appréhension et à la capture de ses ravisseurs.

Il y avait un point très mystérieux en rapport avec l'affaire, quelque chose de si étrange que cela confinait au surnaturel. Aucun être humain dans le comté de Bramble, hormis les deux garçons, n'avait vu le traîneau à deux sièges. Il avait disparu comme s'il avait été avalé par la terre elle-même.

« Eh bien, ça ne fait aucun bien de pleurer sur le lait renversé, » dit Anderson courageusement. « Elle est partie, et j'espère seulement qu'elle n'est pas maltraitée. Je ne vois pas pourquoi ils lui feraient du mal. Elle n'a jamais fait de tort à personne. Comme pas mal, elle a été emmenée dans un endroit confortable à New York, et nous aurons de ses nouvelles dès qu'elle se sera remise du choc. Il n'y a aucune utilité à la chercher, je sais, mais je ne peux juste pas m'empêcher de fouiner un peu. Peut-être que je peux avoir une trace d'elle. Je donnerais tout ce que j'ai en ce monde pour savoir qu'elle est sauve et saine, peu importe si je ne la revois jamais. »

Le regard affamé dans ses yeux s'intensifia, et personne ne plaisanta avec lui comme c'était la coutume autrefois.

* * * * *

Il n'y avait pas beaucoup de vagabonds pratiquant dans cette section de l'État. Anderson Crow annonçait fièrement qu'ils évitaient Tinkletown à cause de ses prouesses ; mais la gent vagabonde avait une vision totalement différente de la question. Ils n'infestaient pas la partie supérieure de l'État pour la raison simple mais éloquente que cela signifiait la famine pour eux. Les fermiers forçaient le voyageur fatigué à travailler toute la journée comme un cheval emprunté pour un seul repas à la « deuxième table ». Il n'existait rien de tel qu'une « aumône », comme c'est connu dans le vocabulaire du vagabond. Il n'est donc pas extraordinaire que les vagabonds trouvent la communauté si peu attrayante qu'ils marchaient joyeusement des miles pour l'éviter. Un vagabond particulièrement bien informé caractérisa un jour le fermier de l'État comme étant si « proche qu'il ne se rasait jamais parce que c'était un gaspillage de poils ».

Il est à peine nécessaire de dire, compte tenu de l’attitude du fermier comme du vagabond, que le malavisé rôdeur qui s’égarait par là était l’objet d’une curiosité manifeste, sinon distinguée. Sur les routes de campagne, on le dévisageait avec une malveillance qui glaçait son appétit, peu importait le temps qu’il avait mis à le cultiver sur un sol stérile. Dans les rues de Tinkletown, et même au chef-lieu du comté, il était l’objet d’une telle préoccupation ahurissante qu’il se dérobait dans une détresse absolue. C’était, en vérité, un vagabond bien naïf que celui qui pensait prospérer dans le comté de Bramble, ne serait-ce que pour une journée et une nuit. Devant le magasin général et bureau de poste de Tinkletown se dressait un poteau indicateur, sur lequel Anderson Crow avait peint ces mots :

« Défense aux vagabonds et au bétail de circuler dans ces rues. Par ordre de A. CROW, Marshal. »

Le bétail ignorait le commandement, mais le vagabond prenait garde. En de rares occasions, il lui arrivait peut-être de traverser certaines maisons de Tinkletown, mais s’il empruntait les rues, personne n’en savait rien. Anderson Crow, avec une solennité studieuse, le détournait aux abords de la ville, et il prenait une autre direction. À deux reprises au cours de sa carrière, il chassa des vagabonds qui avaient cambriolé les maisons de citoyens éminents en plein jour, mais qu’importait, tant que les « hoboes » étaient empêchés de profaner la rue principale de la ville ? L’étoile officielle de M. Crow, ajoutée à son insigne de l’agence de détectives de New York, sa broche des Fils de la Révolution et son insigne du G.A.R., faisaient de lui une personne à craindre. Si le temps devenait trop chaud pour porter veste et gilet, le fier dignitaire fixait ses badges à ses bretelles, et leur présence glorifiait ces « galons » par ailleurs bien humbles.

Le quatrième jour après l’enlèvement, le marshal Crow fut soudain tiré de sa léthargie par la nouvelle qu’il était porté atteinte à la paix et à la sécurité du voisinage.

« Au diable les menteurs ! » observa-t-il, abandonnant la prise perpétuelle qu’il exerçait sur ses favoris clairsemés.

« Oui, monsieur », répondit le petit garçon excité qui, avec deux compagnons, avait couru jusqu’à perdre haleine à travers toute la ville avant de trouver l’officier à la forge de Harkin.

« Eh bien, sacrebleu ! » dit M. Crow de façon impressionnante.

« On faisait du patin dans le marais quand on les a entendus clair comme le jour », dit l’autre garçon. « Je vous parie que je ne retournerai jamais près de cette maison. »

« Allons donc ! Bud, les fantômes, ça n’existe pas », dit M. Crow ; « ce sont des vagabonds. »

« Vous savez bien que cette maison est hantée », protesta Bud. « Est-ce que la vieille Mme Rank n’a pas été massacrée là par son gendre ? Est-ce qu’elle n’a pas été découpée en morceaux et enterrée là, juste dans sa propre cave ? »

« Tonnerre de Brest, mon garçon, c’était il y a trente ans ! »

« Eh bien, personne n’a vécu dans la maison hantée depuis, n’est-ce pas ? Est-ce que Jim Smith n’a pas essayé de dormir là une fois pour un pari, et est-ce qu’il n’a pas entendu des bruits si affreux qu’il a failli en devenir fou ? » insista Bud.

« Je me souviens bien que Jim a couru deux miles au-delà de sa propre maison avant de pouvoir s’arrêter, il était si pressé de s’éloigner de cet endroit. Mais Jim n’a rien vu. D’ailleurs, c’était il y a vingt ans. Les fantômes ne traînent pas dans un endroit quand il n’y a rien à hanter. Son gendre a été pendu, et elle n’a plus personne d’autre à tourmenter. Je vous dis que ce sont des vagabonds. »

« Eh bien, on pensait juste vous le dire, M. Crow », dit le premier garçon.

En quelques minutes, tout le centre d’affaires de Tinkletown sut que des vagabonds avaient élu domicile dans la maison hantée au bord de la rivière, et qu’Anderson Crow allait partir à vélo pour les déloger. La maison hantée se trouvait à trois miles de la ville, dans la section la plus désolée des basses terres. Elle n’était accessible qu’en passant par le marécage traître d’un côté ou par la rivière de l’autre. Ce n’est qu’après le meurtre de sa propriétaire et constructrice, la vieille Johanna Rank, qu’une explication fut avancée quant à l’existence d’une demeure dans une localité si malsaine.

Les autorités fédérales découvrirent qu’elle et son gendre, Dave Wolfe, étaient à la tête d’un grand gang de faussaires, et qu’ils avaient travaillé là-haut en toute sécurité pendant des années, produisant des pièces de monnaie contrefaites par centaines. Une nuit, Dave se leva et tua sa belle-mère, et fut pendu pour sa bonne action avant de pouvoir être puni pour ses mauvaises. Pendant trente ans, la vieille cabane délabrée et battue par les intempéries dans le marécage était restée inoccupée, sinon par les oiseaux, les lézards et autres habitants de la solitude — toujours, bien sûr, y compris le fantôme de la vieille Mme Rank.

Dans la mesure où Dave l’avait découpée en petits morceaux et enterrés dans la cave, tandis que sa propre fille tenait la lanterne, il n’était pas exclu que certains atomes de la regrettée Johanna n’aient jamais été déterrés par les chercheurs. On croyait généralement dans la communauté que l’esprit de Mme Rank revenait de temps à autre pour fouiner dans la terre de la cave en quête des parties de sa personne qui n’avaient pas été convenablement enterrées dans le cimetière du village.

Des bruits mystérieux avaient été entendus autour de l’endroit à l’heure morte de la nuit, et des lueurs fantomatiques avaient filé devant les fenêtres de la cave. Tout Tinkletown convenait que l’endroit était hanté et se tenait à une distance des plus respectueuses. Les trois petits garçons qui avaient tiré le marshal Crow de son apathie étaient allés patiner sur la rivière au lieu d’aller à l’école. Ils juraient que le son de voix étouffées provenait de l’intérieur de la cabane, près de laquelle ils avaient erré par mégarde. Bien que Dave Wolfe fût mort depuis trente ans, l’un des plus jeunes garçons était certain d’avoir reconnu la voix du desperado. Et aussitôt, le trio avait fui le « lieu maudit » et apporté la nouvelle terrifiante à Anderson Crow. Le détective fut immédiatement appelé à résoudre le mystère fantomatique.

Le marshal Crow rentra d’abord chez lui et revêtit sa veste bleue, transférant ses étoiles et ses badges sur le revers graisseux du vêtement. Il se munit également de sa lanterne sourde et de la canne officielle du village, mais pourquoi il devait porter une canne lors d’une expédition à vélo ne regardait que lui. Suivi d’une horde de petits garçons et de quelques citoyens représentatifs de Tinkletown sur des vélos antiqués, M. Crow pédala majestueusement vers le sud. Longeant le marécage, le groupe approcha de la maison hantée par l’étroit sentier qui courait le long de la rive. Une fois en vue de la cabane délabrée, qui semblait se dérober de plus en plus dans les ombres denses de la fin de l’après-midi, avec toute la timidité du surnaturel, le marshal fit halte et annonça ses plans.

« Vous, les gamins, allez là-haut et dites à ces types que je veux les voir », commanda-t-il. Les garçons reculèrent et s’apprêtèrent à pleurnicher.

« Je ne veux pas », protesta Bud.

« Pourquoi vous n’y allez pas vous-même, Anderson ? » demanda Isaac Porter, le réparateur de pompes.

« Tonnerre, Ike, qui est-ce qui dirige ici ? » rétorqua Anderson Crow. « J’ai le droit de nommer n’importe qui comme adjoint, à tout moment. Vous ne pensez pas que je sais comment gérer un boulot comme celui-ci ? J’ai mes propres idées sur la façon de prendre ces gredins en embuscade, et j’estime que je suis dans le métier de détective depuis assez longtemps pour savoir comment gérer un vagabond, pas vrai ? Qu’est-ce que vous dites de ça ? Qui dit que je ne sais pas ? »

« Personne n’a rien dit, Anderson », observa humblement Jim Borum.

« Eh bien, j’ai cru que quelqu’un avait dit quelque chose. Et je ne veux personne pour interférer avec un officier, non plus. Bud, toi et ces deux garçons Heffner, allez là-haut et dites à ces fainéants de descendre ici tout de suite, sinon je monte là-haut pour voir ce qu’il en est. »

« Bon sang, M. Crow, j’ai la trouille ! » pleurnicha Bud. Les garçons Heffner prirent leurs jambes à leur cou en direction de la maison.

« La trouille ? » renifla Anderson. « Et votre arrière-grand-père était dans la Révolution, en plus. Mille sabords, si vous étiez mon fils, je vous donnerais une raison d’avoir la trouille ! Maintenant, Bud, rien ne peut t’arriver. Je ne suis pas là ? »

« Mais supposons qu’ils ne veuillent pas venir quand je leur dirai ? »

« Oui, et supposons que ce ne soient pas des vagabonds, mais des fantômes ? » suggéra M. Porter en s’éloignant avec son vélo. Il faisait maintenant assez sombre et menaçant là où se dressait la cabane. Après une demi-heure de discussion, tout le groupe avança lentement vers la maison, Anderson Crow en tête, sa lanterne sourde dans une main, sa canne dans l’autre. À mi-chemin de la maison, il s’arrêta net et se tourna vers Bud.

« Que le diable t’emporte, Bud ! Je ne crois pas que tu aies entendu le moindre bruit là-dedans ! Ça ne sert à rien d’aller plus loin, messieurs. Les garçons ont menti. On ferait tout aussi bien de rentrer chez nous. » Et il serait reparti s’il n’y avait eu Isaac Porter qui poussa un gémissement effrayant et recula en titubant contre un roseau du marécage pour trouver du soutien, ses yeux horrifiés fixés sur une fenêtre de la maison en rondins. Le roseau fut insuffisant, et Isaac bascula en arrière.

Pendant une minute entière, la compagnie fixa stupidement la petite fenêtre indistincte, la paralysie frappant tous les sens à l’exception de la vue. À l’expiration d’une autre minute, l’endroit était désert, et Anderson Crow fut le premier à atteindre les vélos bien plus haut sur la rive. Chaque visage était blanc comme craie, et chaque voix tremblait. La dignité de M. Crow s’affirma juste au moment où la vaillante milice se préparait à « enfourcher » les roues dans une fuite folle.

« Attendez ! » haleta-t-il. « J’ai perdu ma lanterne sourde là-bas. Retourne la chercher, Bud. »

« Seigneur tout-puissant ! Avez-vous déjà vu quelque chose de pareil ? » s’étouffa Jim Borum, essayant d’enjamber le vélo d’un enfant de dix ans plutôt que le sien.

« J’aimerais bien que quelqu’un me dise qu’il n’existe pas de fantômes », balbutia l’oncle Jimmy Borton, qui avait toujours dit le contraire. « Lâchez, là ! Aïe ! » Le commandement et l’exclamation qui suivit furent les résultats inévitables de sa tentative infructueuse de monter sur le même vélo qu’Elon Jones.

« Qu’est-ce que je vous avais dit, Anderson ? » s’exclama Isaac Porter. « Est-ce que je n’avais pas dit que c’étaient des fantômes ? Des vagabonds, tu parles ! Un vagabond ne tiendrait pas une seconde dans cette maison. Elle est hantée depuis trente ans et ça empire tout le temps. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Même le vaillant M. Crow approuva un retour immédiat à Tinkletown, et la milice essayait de démêler son bric-à-brac de vélos quand une interruption survint d’un côté inattendu — une voix masculine, grave, s’éleva de la rivière couverte de glace toute proche, presque directement en contrebas de la section de rive sur laquelle Anderson et ses amis étaient regroupés. Le résultat fut saisissant. Chaque homme fit un bond d’un pied en l’air et chaque cheveu se dressa sur sa tête ; les vélos cliquetèrent et s’entrechoquèrent, et Ed Higgins, désespérément déconcerté, commença à courir en direction de la maison hantée.

CHAPITRE XVII

Wicker Bonner, Harvard

« Hé, là-haut ! » cria la voix masculine grave depuis la rivière. Anderson Crow fut le premier à distinguer la silhouette du locuteur, et il ne lui fallut pas longtemps pour décider qu’elle était loin d’être fantomatique. D’un mot de commandement, il sortit ses forces désorganisées du chaos et les regroupa comme pour résister à une attaque.

« Qu’est-ce qui vous prend ? » demanda-t-il en s’adressant à ses hommes d’une voix forte. « Ne paniquez pas ! »

« Vous me parlez ? » appela la voix fraîche d’en bas.

« Qui êtes-vous ? » demanda M. Crow en retour.

« Personne en particulier. Qu’est-ce qui se passe là-haut ? Pourquoi ce remue-ménage ? »

« Montez et vous verrez. » Puis M. Crow, observant que l’homme en bas se préparait à obtempérer, se tourna et s’adressa à son escouade d’un ton bas et sérieux. « Il faudra surveiller ce type. Il est mêlé à cette affaire d’une manière ou d’une autre. Sinon, pourquoi errerait-il ici près de la maison ? Je vais l’interroger. »

« Par Dieu, ce n’est pas un fantôme ! » murmura Ed Higgins, observant le nouveau venu alors qu’il grimpait sur la rive. « Dites, vous m’avez vu il y a une minute ? Si vous étiez venus, j’allais monter fouiller cette maison de fond en comble. Vous aviez tous la trouille de venir ? »

« Oh, vous ! » dit Anderson Crow avec un profond mépris.

L’instant suivant, un jeune homme robuste se tenait devant le marshal, qui l’observait intensément, presque impérieusement. Le visage séduisant et aux traits vigoureux du nouveau venu était éclairé par un sourire d’une amitié dépassant tout.

« C’est désert à mourir ici, n’est-ce pas ? Heureux de vous voir, messieurs. Qu’est-ce qui se passe ? Une course cycliste ? »

« Non, monsieur ; nous avons un peu de travail ici, c’est tout », répondit diplomatiquement Anderson Crow. « Que faites-vous là ? »

« Je patine. Je m’appelle Wicker Bonner, et je rends visite à mon oncle, le député Bonner, de l’autre côté de la rivière. Vous le connaissez, je suppose. Je traîne dans le coin depuis une semaine pour la chasse, et je n’ai pas eu une once de chance pendant tout ce temps. C’est nul ! Ah, je vois que vous êtes un officier, monsieur — un détective, aussi. Par George, serait-il possible que vous soyez à la recherche de quelqu’un ? Si c’est le cas, laissez-moi en être. Je meurs d’envie d’un peu d’excitation. »

Le visage du jeune homme était avide et sa voix sonnait juste. De plus, c’était un gars grand et athlétique, avec des bras musclés et un dos large. Dans l’ensemble, il ferait une recrue splendide, pensa Anderson Crow. Il était vêtu de culottes de golf en velours côtelé grossier, la veste épaisse boutonnée jusqu’à son cou emmitouflé. Un bonnet en laine descendait sur ses oreilles et une paire de patins pendait à son bras.

« Oui, monsieur ; je suis détective, et nous sommes ici pour faire une petite enquête. Vous venez de Chicago, je vois. »

« Qu’est-ce qui vous fait penser ça ? »

« On ne me la fait pas. Je peux toujours deviner. Vous avez dit : "I’ve bean hangin’", au lieu de "I’ve ben hangin’". Vous voyez ? Ils disent "bean" à Chicago. Ha ! Ha ! Vous ne pensiez pas que je pouvais déduire ça, n’est-ce pas ? »

« Je confesse que je ne le pensais pas », dit M. Bonner avec un sourire sec. « Je viens de Boston, cependant. »

« Bien sûr », intervint Isaac Porter ; « c’est de là que viennent les haricots, Anderson. »

« Eh bien, ce n’est ni ici ni là », dit M. Crow, changeant précipitamment de sujet. « On perd notre temps. »

« Vous voulez dire en restant ici ? » demanda Ed Higgins, tout prêt à partir. Involontairement, les yeux de la milice se tournèrent vers la maison parmi les saules. L’étranger remarqua le regard concerté et s’enquit de la raison. Là-dessus, M. Crow, assisté de sept hommes et cinq petits garçons, raconta à M. Wicker Bonner, ancien de Harvard, ce qui les avait amenés de Tinkletown à la maison hantée, et ce qu’ils avaient vu à leur arrivée. Le visage du jeune Bonner s’illumina de la joie de l’excitation.

« Génial ! » s’écria-t-il, fixant ses yeux heureux sur la chose détestée parmi les arbres. « Fouillons l’endroit. Par George, c’est glorieux ! »

« Sûrement pas ! » dit Ed Higgins. « Vous ne me ferez pas entrer dans cette maison. Il y a de fortes chances qu’on n’en ressorte jamais vivant. »

« Eh bien, de meilleurs hommes que nous sont morts », dit M. Bonner tranquillement. « Venez ; j’entrerai le premier. C’est des foutaises, cette histoire de maison hantée. En tout cas, les fantômes ne jouent pas à cette heure-ci. Il est à peine crépuscule. »

« Mais, que le diable m’emporte », explosa Anderson Crow, « on l’a vu ! »

« Je l’ai vu en premier », dit fièrement Isaac Porter.

« Mais je l’ai entendu en premier », piailla maître Bud.

« Vous avez tous bu du cidre bouché ou de la limonade ou quelque chose comme ça », dit le robuste sceptique.

« Maintenant, écoutez ici, vous devenez insolent, et... » commença le marshal, se gonflant comme un pigeon.

« Regardez derrière vous ! » cria M. Bonner, et Anderson sursauta presque hors de ses souliers, déchirant en plus sa chemise dans le dos, tant il se tourna soudainement.

« Nom d’un chien ! » haleta-t-il.

« Ne tournez jamais le dos à un danger inconnu », avertit le jeune homme sereinement. « Soyez prêt à y faire face. »

« Si vous êtes tourné de l’autre côté, vous pouvez prendre un départ plus rapide si vous voulez courir », suggéra Jim Borum, se calant avec une nouvelle chique de tabac.

« Quelle heure est-il ? » demanda Wicker Bonner.

Anderson Crow loucha à travers la cime des arbres dépouillés vers le soleil couchant ; puis il regarda l’ombre d’un jeune arbre sur la rive.

« Il est environ sept minutes passées de cinq heures — du soir », dit-il de façon concluante. Bonner fut assez impoli pour sortir sa montre pour vérification.

« Vous avancez d’une minute », observa-t-il ; mais il regarda Anderson avec une admiration nouvelle et respectueuse.

« Il peut détecter n’importe quoi sous le soleil », dit Porter avec un rire faible devant sa propre plaisanterie.

« Eh bien, allons fouiller cette vieille cabane », annonça Bonner, se dirigeant vers les saules. La foule resta en retrait. « J’irai seul si vous avez peur de venir », poursuivit-il. « Ma conviction est que vous n’avez rien vu du tout et que le bruit que vous avez entendu, les garçons, était le vent qui sifflait à travers les arbres. Maintenant, dites la vérité, combien d’entre vous l’ont vu ? »

« Moi », sortit de chaque gorge si unanimement que le serment supplémentaire de Jim Borum ressortit seul et vigoureux comme un point culminant.

« Alors, cela vaut la peine d’enquêter », annonça l’homme de Boston. « C’est certainement une affaire très mystérieuse, et vous, au moins, M. le Marshal de la ville, devriez me soutenir dans l’effort pour la résoudre. Dites-moi encore exactement ce que vous avez vu et à quoi cela ressemblait. »

« Je ne laisserai personne me dicter mes devoirs », renifla Anderson, ses étoiles tremblant sous l’effet d’un orgueil blessé. « Bien sûr que je vais résoudre le mystère. Il faut qu’on voie ce qu’il y a à l’intérieur de cette maison. J’ai pensé que c’étaient des vagabonds, au début. »

« Eh bien, montrez la voie, alors ; je vous suis ! » dit Bonner avec un sourire.

« Je croyais que vous étiez si impatient de passer le premier ! » s’exclama Anderson avec un tact raffiné. « Allez-y vous-même, si vous êtes si brave. Je vous mets au défi. »

Bonner rit assez fort pour réveiller tous les fantômes du comté de Bramble, puis marcha rapidement vers la maison. Anderson Crow suivit lentement et les autres traînèrent derrière, tous à l’affût du premier signe de résistance.

« J’aimerais pouvoir trouver cette sacrée lanterne », dit Anderson, cherchant diligemment dans l’herbe haute tout en marchant, tout en permettant à Bonner d’atteindre le sinistre vieux pas de porte bien avant lui.

« Venez ! » cria le chef intrépide, voyant que tous, sauf le marshal, s’étaient arrêtés. « Vous n’avez pas besoin de la lanterne. Il fait encore jour, mon vieux. On va découvrir ce que vous avez tous vu à la fenêtre. »

« C’est la fin pour lui », murmura Isaac Porter, alors que le dos large disparaissait par l’ouverture basse que l’on appelait un pas de porte. Il n’y avait pas de châssis ni de vitres dans la maison, et la porte avait depuis longtemps pourri sur ses gonds.

« Il ne ressortira jamais. Rentrons chez nous », ajouta Ed Higgins de manière concluante.

« Vous venez ? » lança Bonner depuis l’intérieur de la maison. Sa voix sonnait prophétiquement sépulcrale.

« Fichtre, vous ne pouvez pas attendre une minute ? » répondit Anderson Crow, toujours courageusement mais systématiquement à la recherche de la lanterne sourde tant nécessaire.

« C’est très bien ici. Il n’y a pas eu d’être humain dans cette maison depuis des années. Venez, c’est très bien ! »

Anderson Crow s’aventura enfin jusqu’au pas de porte et jeta un coup d’œil. Bonner se tenait près de la cheminée en ruine, allumant tranquillement une cigarette.

« C’est une belle farce que vous m’avez faite là », grommela-t-il. « Je pensais qu’il y aurait un peu d’action. Il n’y a pas âme qui vive, et il n’y en a pas eu non plus. »

« Tonnerre, l’homme, vous ne pouvez pas voir les fantômes quand ils ne veulent pas que vous les voyiez ! » dit Anderson Crow. « C’était un fantôme, c’est réglé. Je le savais depuis le début. Rien d’humain n’a jamais ressemblé à ça, et rien de vivant n’a jamais gémi comme ça. »

À ce moment-là, le reste du groupe avait atteint la porte de la cabane. Les moins timorés s’aventurèrent à l’intérieur, tandis que d’autres se contentaient de regarder à travers les petites fenêtres.

« Eh bien, si vous êtes sûr d’avoir vraiment vu quelque chose, nous ferions mieux de faire une recherche approfondie de la maison et des lieux », dit Bonner, et aussitôt, il commença à fouiner dans les deux pièces.

Les planchers étaient branlants et l’endroit dégageait une odeur de bois pourri. De la moisissure s’accrochait aux murs à demi plâtrés, des toiles d’araignée tapissaient les plafonds et des champignons en décomposition recouvraient la crasse dans les coins. Dans l’ensemble, c’était un trou peu engageant, où aucun fantôme qui se respecte n’aurait élu domicile. Quand vint le moment de monter au petit grenier, les suivants de Bonner se rebellèrent. Il fut contraint d’y aller seul, muni de la lanterne que l’un des petits garçons avait trouvée. Cette partie de la maison était encore plus répugnante qu’en bas, et il serait impossible de décrire son état. Il ne vit aucun signe de vie et se retira, dégoûté au plus haut point. Vint ensuite la visite de la cave. Là encore, il n’eut aucun suiveur, les hommes de Tinkletown refusant catégoriquement de descendre là où le corps de la vieille Mme Rank avait été enterré. Bonner se moqua d’eux et descendit seul. L’endroit était nauséabond à cause de l’ancienneté et de l’odeur de terre humide, mais c’était plus propre qu’aux étages supérieurs. La cave était plus petite que chacune des pièces à vivre et ne pouvait être atteinte que par la cuisine. Il n’y avait aucune issue menant directement à l’extérieur de la maison, mais une petite fenêtre se trouvait à l’extrémité sud. Bonner examina la pièce avec soin puis rejoignit le groupe. Pour une raison quelconque, la troupe s’était retirée au grand air dès qu’il les avait quittés pour descendre. Personne ne savait exactement pourquoi, mais quand l’un d’eux commença à s’éloigner, les autres suivirent avec plus ou moins d’empressement.

« Avez-vous vu quelque chose ? » demanda le marshal.

« À quoi ressemblait la vieille Mme Rank quand elle était en vie ? » demanda Bonner avec un air merveilleusement mystérieux. Personne ne répondit ; mais il y eut un soudain recul des pieds, tandis qu’une expression d’inquiétude alarmée apparaissait sur chaque visage. « Ne reculez pas dans ce puits ouvert », prévint le jeune homme amusé sur le pas de la porte. Anderson Crow regarda brusquement derrière lui et rougit d’indignation en voyant que le puits était à au moins quinze mètres. « J’ai vu quelque chose là-bas qui ressemblait à un orteil de femme », poursuivit Bonner très sobrement.

« Bon Dieu ! Qu’est-ce que je vous avais dit ? » s’écria le marshal en se tournant vers ses amis. Pour autant qu’ils s’en souviennent, ils ne purent se rappeler qu’Anderson leur ait dit quoi que ce soit, mais d’un commun accord, tout le groupe hocha la tête en signe d’approbation.

« J’imagine cependant que c’était le fantôme d’un orteil, car quand j’ai essayé de le ramasser, il s’est tortillé pour s’éloigner, et je crois qu’il a gloussé. Il a disparu... qu’est-ce qui se passe ? Où allez-vous ? »

Il suffit de dire que le marshal et sa troupe se replièrent en bon ordre vers un endroit éloigné où il faisait un peu moins sombre, pour y attendre l’arrivée de Wicker Bonner, qui inspecta tranquillement mais en riant l’extérieur de la maison et les terrains adjacents. Ne trouvant rien d’anormal, si ce n’est la délabrement, il rejoignit le groupe avec un mécontentement palpable sur le visage.

« Eh bien, je crois que je vais retourner à la glace, dit-il ; cet endroit est aussi calme qu’une tombe. Vous êtes une belle bande de plaisantins, et je dois admettre que c’est moi qui fais les frais de la farce. »

Mais Bonner était perplexe, incertain. Il avait fouillé la maison de fond en comble et n’avait rien vu d’inhabituel, mais ces hommes et ces garçons étaient si affirmatifs qu’il ne pouvait croire que les yeux de tous avaient été trompés.

« Cela m’intéresse, dit-il enfin. Je vais vous dire ce que nous allons faire, M. Crow. Vous et moi, nous viendrons ici ce soir, nous monterons une sorte de tente et nous monterons la garde jusqu’au matin. S’il y a quelque chose à voir, nous découvrirons ce que c’est. Je vais chercher une paire de matelas de paille à notre hangar à bateaux et... »

« J’ai des rhumatismes, M. Bonner, et ce serait ma mort que de dormir dans ce marécage », objecta précipitamment Anderson.

« Eh bien, je viendrai seul, alors. Je n’ai pas peur. Je ne veux pas dire que je dormirai dans cette vieille cahute, mais je camperai ici dans les bois. Aucun être humain ne pourrait dormir dans cet endroit. Quelqu’un se porte-t-il volontaire pour me tenir compagnie ? »

Silence.

« Je ne vous en veux pas. Il faut du cran, je l’avoue. Ma seule condition est que vous veniez ici depuis le village tôt demain matin. Je pourrais avoir quelque chose d’important à vous dire, M. Crow. »

« Nous trouverons son cadavre », gémit le vieux M. Borton.

« Dites, monsieur, lança une voix aiguë, je resterai avec vous. » C’était Bud qui parlait, et tout Tinkletown devait par la suite résonner des récits de sa bravoure. Le garçon admirait en silence le hardi sportif de la ville de Boston, et il était prêt à partager son sort dans cette aventure. Il fut transporté de joie quand le grand héros lui donna une tape dans le dos et le qualifia de seul homme de la bande.

À huit heures ce soir-là, Bonner et le déterminé mais tremblant Bud remontèrent la berge depuis la rivière et dressèrent une tente parmi les arbres près de la maison hantée. Depuis le traîneau sur la rivière en contrebas, ils montèrent leur literie et leurs provisions. Bud avait un vieux fusil de chasse à un coup, un couteau et une pipe, qu’il apprenait à peine à fumer ; Bonner apporta une couverture Navajo, un revolver et une lourde canne. Il avait aussi une grande flasque de whisky et la pipe qui avait obtenu son diplôme à Harvard avec lui.

À neuf heures, il coucha dans l’un des nids glacés un garçon très malade, qui détestait admettre que la pipe était trop forte pour lui, mais qui se sentit très soulagé quand il se retrouva bien enveloppé dans les couvertures, la tête entièrement dissimulée. Bud avait passé l’heure à régaler Bonner avec l’histoire de l’enlèvement de Rosalie Gray et sa propre conduite héroïque dans cette affaire. Il confessa avoir assommé l’un des scélérats, mais ils étaient trop nombreux pour lui. Bonner écouta poliment et ensuite... mit le héros au lit.

Bonner s’assoupit à minuit. Une heure ou deux plus tard, il se redressa soudain, grand ouvert et alerte. Il avait la vague impression qu’il était mort de froid et que ses cheveux se dressaient sur sa tête.

CHAPITRE XVIII

Les hommes dans le traîneau

Retournons à la nuit où Rosalie fut saisie et emportée devant le portail de Mme Luce, malgré la résistance valeureuse de ses jeunes défenseurs.

Rosalie avait lu Thackeray à la vieille dame jusqu’à ce que toutes deux s’assoupissent, et ce fut en vérité un soulagement bienvenu que celui apporté par les coups retentissants de Roscoe sur la porte d’entrée. Mme Luce était trop âgée pour être effrayée au point de perdre une année de vie, mais il est parfaitement sûr de convenir avec elle que ce bruit lui en coûta au moins trois mois.

Désespérément triste de la défection d’Elsie Banks, Rosalie n’avait trouvé que peu de choses pour rendre sa soirée joyeuse à l’intérieur, mais l’air frais et vif fit bondir son esprit dès l’instant où elle ferma la porte de Mme Luce de l’extérieur. Il nous suffit de nous référer au récit animé de Roscoe pour preuve de ce qui suivit presque instantanément. Elle fut saisie, sa tête étroitement enveloppée dans un manteau épais ou une couverture ; puis elle fut jetée dans un traîneau, et ne sut plus rien, hormis une sensation d’étouffement et l’odeur du chloroforme.

Lorsqu’elle reprit conscience, elle était allongée sur le sol en plein air, la nuit sombre autour d’elle. Trois hommes se tenaient à proximité, mais aucun véhicule n’était en vue. Elle essaya de se lever, mais à cause de ses liens, elle en fut incapable. La parole lui fut empêchée par le tissu qui fermait étroitement ses lèvres. Après un moment, elle commença à saisir le sens des mots murmurés qui circulaient entre les hommes.

« Tu as bien récupéré l’attelage, Bill... tu es sûr que personne ne t’a entendu ni vu ? » furent les premières questions qu’elle put distinguer, provenant manifestement d’un rapport ou d’une explication préalable.

« Sûr. Tout le monde dans ces coins-là va au lit au coucher du soleil. Ils n’ont rien d’autre à faire que de dormir ici. »

« Personne ne sait que nous avons pris le traîneau et les chevaux de ce type... personne ne le saura jamais », dit le grand homme, manifestement le meneur. Elle remarqua qu’ils l’appelaient Sam.

« La prochaine chose à faire est de la faire traverser la rivière sans laisser de traces. Nous ne sommes pas sur une route fréquentée maintenant, les gars ; il faut être prudents. Je vais la porter jusqu’à la rive ; mais assurez-vous de marcher exactement dans mes empreintes de pas... on dirait qu’elles ont été faites par un seul homme. Compris ? »

« La rivière est gelée et on ne peut pas nous suivre à la trace sur la glace. Il fait trop sombre, aussi, pour que quiconque nous voie. Vas-y, Sammy ; il fait un froid de canard ici. »

Le grand homme la souleva du sol comme si elle était une plume, et elle eut conscience d’être portée rapidement à travers une étendue de bois en pente jusqu’à la rive de la rivière, un voyage de deux ou trois cents mètres, semblait-il. Ici, le groupe fit une pause pendant de longues minutes avant de s’aventurer sur la vaste étendue de la rivière gelée, s’assurant manifestement que la voie était libre. Rosalie, ses sens tout à fait revenus à ce moment-là, commença à analyser la situation avec une clarté et un calme qui, par la suite, furent l’objet d’une surprise considérable de sa part. Au lieu d’être hystérique de peur, elle ressentait en fait le frisson d’une émotion réelle. Elle n’avait aucun doute que ses ravisseurs étaient des personnes engagées par ceux liés à son histoire ancienne, et, aussi étrange que cela puisse paraître, elle ne pouvait croire qu’un préjudice corporel serait son sort après toutes ces années d’attention secrète de la part de ceux si profondément, bien que lointainement, intéressés.

D’une certaine manière, la conviction exaltante que le mystère de ses origines allait enfin être éclairci, et avec lui tout ce qui avait été comme un livre fermé, traversa son cerveau. Aucune pensée de mort ne lui vint à l’esprit à ce moment-là. Plus tard, elle devait sentir que la mort serait la bienvenue, peu importe comment elle surviendrait.

Ses ravisseurs firent la traversée de la rivière dans un silence de mort. Il n’y avait pas de lune et la nuit était noire comme de l’encre. Les parties exposées de son visage picotaient sous l’effet du froid, mais elle était si lourdement enveloppée dans la couverture que son corps ne ressentait pas les effets de la température glaciale.

Finalement, l’étendue glacée fut passée, et après avoir reposé quelques minutes, Sam se mit à gravir la berge abrupte avec elle dans ses bras. Pourquoi elle n’était pas autorisée à marcher, elle ne le savait pas alors, ni plus tard. Il est possible, voire probable, que les hommes pensaient que leur prisonnière était inconsciente. Elle ne fit rien pour leur laisser penser le contraire. Ils passèrent encore parmi les arbres, les compagnons de Sam suivant dans ses empreintes de pas comme avant. Une autre halte et un bref ordre à Davy d’aller de l’avant pour voir si la voie était libre suivirent une longue et tortueuse lutte à travers les broussailles. À deux reprises, ils semblèrent avoir perdu leurs repères dans l’obscurité, mais ils finirent par déboucher à découvert.

« Nous y voilà ! » grogna Sam alors qu’ils se hâtaient à travers la clairière. « Une dure nuit de travail, les gars, mais je crois qu’on est tirés d’affaire maintenant. Vas-y, Davy, et ouvre la trappe ! »

Davy jura un serment puissant mais sibilant et poussa sa silhouette épaisse et laide devant les autres.

Un instant plus tard, les desperados et leur victime passèrent par une porte et entrèrent dans une obscurité encore plus noire que celle de l’extérieur. Davy frappait avec précaution sur le plancher de la pièce où ils se trouvaient. Soudain, une faible lumière se répandit dans toute la pièce et une voix rauque et discordante murmura :

« Vous l’avez ? »

« Dégage le passage... on est presque gelés », répondit Davy brusquement.

« Descends là-bas, Bill, et prends-la ; je suis fatigué de porter ces soixante kilos », grogna Sam.

L’instant suivant, Rosalie fut consciente d’être descendue par une trappe dans le sol, puis d’être portée rapidement à travers un long passage étroit, éclairé par intermittence par les rayons d’une lanterne entre les mains d’un quatrième membre de la bande, encore invisible.

« Voilà ! » dit Bill, déposant impoliment son fardeau sur un tas de paille dans le coin de la grotte assez vaste au bout du passage ; « je me demande si la petite idiote est morte. Elle devrait commencer à revenir à elle à cette heure-ci. »

« Elle a les yeux grands ouverts », prononça la voix rauque du côté opposé ; et Rosalie tourna les yeux dans cette direction. Elle regarda pendant une minute entière comme fascinée par la terreur, son regard centré sur le visage humain le plus répugnant qu’elle eût jamais vu... le visage de la mère de Davy.

La femme était une géante, une créature énorme et hideuse avec un visage d’homme, poilu et bouffi. Ses cheveux en bataille étaient gris presque jusqu’au blanc, ses dents étaient des chicots, et ses yeux étaient presque cachés sous le front broussailleux. Il y avait une lueur de satisfaction brutale en eux qui épouvanta la jeune fille.

Pour la première fois depuis que l’aventure avait commencé, son cœur lui fit défaut, et elle tressaillit sensiblement alors que ses paupières tombaient.

« Pourquoi diable lui fais-tu peur comme ça, ma », grogna Davy. « Ne la regarde pas comme ça, ou... »

« Écoute voir, mon garçon, ne me parle pas comme ça si tu ne veux pas que je te décoche un coup de pied dans la tête là où tu te tiens. Je suis ta mère, Davy, et... »

« Ça suffit. Ce n’est pas le moment de discuter », marmonna Sam. « On est cuits. Donne-nous quelque chose à manger et quelque chose à boire, vieille femme ; donne un coup à la fille aussi. Elle s’est évanouie, je suppose. Dépêche-toi ; je veux me coucher. »

« Mieux vaut délier ses mains... vois si elle est gelée », ajouta Bill sauvagement.

Grossièrement, la vieille femme trancha les liens des mains et des pieds de la jeune fille, puis regarda de travers Sam, qui se tenait à se réchauffer les mains près d’un poêle à kérosène non loin de là. Il hocha la tête, et elle délia instantanément le tissu qui couvrait la bouche de Rosalie.

« Ça ne servira à rien de hurler, petite. Personne ne vous entendra à part nous... et nous sommes vos amis », ricana la vieille femme.

« Laisse-la gueuler si elle le veut, Maude. Ça pourrait la soulager un peu », dit Sam, voulant être gentil. Instinctivement, Rosalie chercha du regard la personne interpellée sous le nom de Maude. Il n’y avait qu’une seule femme dans la bande. Maude ! C’était le nom de la créature. Au lieu de pleurer ou de crier, Rosalie éclata de rire.

Au son de ce rire, la femme recula précipitamment.

« Par la gorge ! » haleta-t-elle ; « la... elle est devenue cinglée ! »

Les hommes se tournèrent vers elles avec de l’émerveillement sur leurs visages. Bill fut le premier à comprendre. Il vit le visage de la jeune fille devenir sobre avec un effort, et réalisa qu’elle réprimait son amusement parce qu’il était sûr d’offenser.

« Oh, dit-il avec un sourire, je ne lui en veux pas de rire ! Dis ce que tu voudras, Maude, ton nom ne te va pas. »

« C’est un nom aussi bon qu’un autre... » commença la vieille mégère en le fusillant du regard ; mais Sam intervint en lui ordonnant de leur apporter du café chaud pendant qu’il s’entretenait avec la jeune fille. « Assieds-toi ! » dit-il brutalement en s’adressant à Rosalie. « On ne va pas te faire de mal. »

Rosalie lutta pour se mettre en position assise, ses membres et son dos raidis par le froid et l’inaction. « Ne pose pas de questions, car elles n’auront pas de réponse. Je veux juste te donner quelques conseils sur la façon dont tu dois agir pendant que tu es notre invitée. Tu dois être comme un membre de la famille. Peut-être serons-nous ici un jour, peut-être une semaine, mais ce ne sera pas plus long que ça. »

« Auriez-vous l’obligeance de me dire où je suis et ce que tout cela signifie ? Pourquoi avez-vous commis cet outrage ? Qu’ai-je fait... » trouva-t-elle la force de dire. Il leva la main.

« Tu oublies ce que j’ai dit à propos de poser des questions. Il n’y a rien à te dire, c’est tout. Tu es ici et ça suffit. »

« Eh bien, qui est la personne qui a le pouvoir de répondre aux questions, monsieur ? J’ai quelque droit de les poser. Vous avez... »

« Ça suffit, maintenant ! » grogna-t-il. « Je te remettrai le bâillon si tu continues. Pour que tu ne t’inquiètes pas, je veux te dire ceci : tes amis ne savent pas où tu es, et ils ne pourraient pas te trouver s’ils essayaient. Tu dois rester ici, dans cette grotte, jusqu’à ce que nous recevions l’ordre de te déplacer. Quand le moment viendra, nous t’emmènerons là où nous aurons reçu l’ordre, et ensuite nous en aurons fini avec toi. Quelqu’un d’autre aura le dernier mot. Tu ne seras pas blessée ici à moins que tu n’essaies de t’échapper... ça ne te servira à rien de hurler. Ce n’est pas un palais, mais c’est mieux que la tombe. Alors sois sage. Tout ce qu’on a à faire, c’est te remettre aux bonnes personnes au bon moment. C’est tout. »

« La personne dont vous parlez est-elle ma... ma mère ou mon père ? » demanda Rosalie, le souffle court.

CHAPITRE XIX

Avec les ravisseurs

Sam la fixa, et il y avait quelque chose comme de l’étonnement réel dans ses yeux.

« Ta mère ou ton père ? » répéta-t-il de manière interrogative. « Qu... quoi diable peuvent-ils avoir à faire avec cette affaire ? Je suppose qu’ils posent eux-mêmes beaucoup de questions en ce moment. »

« M. et Mme Crow ne sont pas mes parents », dit-elle ; puis elle ajouta avec perspicacité, « et vous le savez, monsieur. »

« J’ai entendu ce dicton sur le fait qu’un enfant ne connaît jamais son propre père, mais cette affaire à la fois du père et de la mère, c’est du nouveau pour moi. Je suppose que c’est le chloroforme. Donne-nous cet alcool, Bill. Elle est encore déconnectée. »

Il essaya de l’inciter à avaler un peu de whisky, mais elle refusa obstinément, jusqu’à ce que, avec un grognement malveillant, Sam ordonne à la géante de la maintenir pendant qu’il forçait la liqueur brûlante dans sa gorge. Il y eut une brève lutte, mais Rosalie n’était pas de taille face à l’énorme femme, dont les bras gigantesques l’encerclaient ; et alors que le liquide coulait sur sa langue, elle entendit, au-dessus du rire brutal des pseudo-docteurs, la voix rauque de Bill criant :

« Ne lui fais pas de mal, Sam ! Laisse-la tranquille ! »

« Ferme ta gueule ! Ne viens pas mettre ton nez là-dedans, Bill Briggs. Je vais... enfin, tu sais. Bois ça, bon sang ! »

S’étouffant et suffoquant, son cœur battant sauvagement de peur et de rage, Rosalie fut rejetée sur la paille par la femme. Sa gorge brûlait sous l’effet du whisky et ses yeux étaient aveuglés par les larmes de colère et d’impuissance.

« Ne viens pas avec tes airs de grande dame avec moi, petite chatte », cria la vieille femme en se frottant un genou que Rosalie avait frappé dans ses efforts.

« Reste tranquille là », ajouta Sam. « On ne veut pas te faire de mal, mais tu dois faire ce que je te dis. Compris ? Pas un mot, maintenant ! Donne-moi cette cafetière, Davy. Va voir que tout est verrouillé et on va se coucher pour la nuit. Maude, tu restes assise et tu montes la garde. Si elle fait un bruit, flanque-lui une correction. »

« Tu peux parier que je le ferai. Elle verra qu’elle n’est pas à un pique-nique de l’école du dimanche. »

« Pas d’abus de boisson ! » fut l’ordre de Sam alors qu’il distribuait de petites portions de whisky. Ensuite, la bande mangea avidement le bacon et les haricots et but tasse après tasse de café. Plus tard, les hommes se jetèrent sur les tas de paille et bientôt tous ronflaient. La grande femme remplit la lanterne et l’accrocha à un crochet dans le mur de la grotte ; puis elle prit son poste près de la porte carrée menant au passage souterrain, son trône étant un tonneau de whisky renversé, le dos contre le mur de la grotte. Elle fixait Rosalie à travers la pénombre, lui adressant fréquemment les invectives les plus viles, prononcées avec précaution... et tout cela parce que sa victime avait de beaux yeux et était incapable de les fermer pour dormir.

Le cœur de Rosalie sombra alors qu’elle inspectait les lieux, l’esprit une fois de plus clair et calme. Après sa remise du choc du contact avec la vieille femme et Sam, elle se replia dans un état de lassitude mentale qui préfigurait le désespoir qui devait venir plus tard. Elle ne dormit pas cette nuit-là. Son cerveau était rempli de pensées tourbillonnantes d’évasion, de spéculations sur ce qu’il adviendrait d’elle, de craintes misérables que la fin ne soit pas ce que les premières impressions avaient laissé croire, et, par-dessus tout, une horreur très intense de la vieille femme, qui somnolait mais la gardait comme aucun dragon n’a jamais surveillé aux temps jadis.

La grotte où ils étaient logés mesurait trente ou quarante pieds de large, de forme presque circulaire, avec un toit bas qui s'inclinait vers le sol rocheux. Çà et là se trouvaient des niches dans les murs, et sur le côté opposé à l'entrée du passage, il y avait une petite ouverture noire, menant sans aucun doute au monde extérieur. Le fait qu'elle ne fut utilisée à aucun moment durant son séjour dans la grotte l'amena à croire qu'elle n'était d'aucune utilité pratique. Deux ou trois réchauds à pétrole servaient à chauffer la grotte et à cuisiner. Il y avait plusieurs lanternes, un certain nombre d'outils (tels que des pelles, des haches, des pieds-de-biche, des masses, et ainsi de suite), des tabourets-tonneaux, une table grossière, qui servait à tous les usages connus de la salle à manger, de la cuisine, de l'office et même de la chambre à coucher. Sam dormait sur la table. Des couvertures de cheval étaient jetées pêle-mêle sur le sol. Elles servaient de literie quand la bande dormait. À d'autres moments, on aurait tout aussi bien pu les appeler des paillassons. L'une des niches dans le mur servait de lieu de dépôt pour les os ou les restes qui pouvaient l'atteindre lorsqu'ils étaient jetés dans cette direction par les occupants. Personne ne prenait la peine de ranger soigneusement quoi que ce soit dans le trou à ordures, et personne ne prétendait nettoyer après les autres. L'endroit empestait, il y faisait chaud et l'air était presque étouffant à cause des émanations des réchauds, pour lesquelles il ne semblait y avoir aucune voie d'évacuation.

Des heures plus tard, bien qu'elles semblassent s'étirer sur des années, les hommes commencèrent à respirer normalement, et un silence étrange régnait dans la grotte. Ils étaient éveillés. La vénérable Maude émergea de sa somnolence, regarda Sam avec appréhension, sonda le coin pour voir que la prise ne s'était pas évaporée, puis commença pesamment à préparer un repas, censé être le petit-déjeuner. De maigres ablutions, telles qu'elles étaient, furent effectuées dans le « salon », un seau d'eau servant de cuvette générale. Personne n'avait retiré ses vêtements durant la nuit, pas même ses chaussures. Il lui sembla que la bande était dans un état de préparation permanente à évacuer les lieux au moindre signal.

Rosalie ne voulait pas manger, et elle ne voulait pas non plus se laver le visage dans l'eau qui avait été utilisée par le quatuor avant elle. Bill Briggs, avec un certain sens de la délicatesse, apporta de l'eau fraîche de l'autre bout du passage. Pour cet acte, il fut injurié par ses compagnons.

« C'est pas une mince affaire de trouver de l'eau ici, Briggs », rugit Sam. « Faut qu'on soit économes avec ça. »

« Eh bien, te laisse pas miner par ça », rétorqua Bill. « J'irai en chercher à la rivière ce soir. Tu n'auras pas à le faire. »

« Elle vaut pas mieux que moi », renifla Maude, « et personne ne sort pour m'apporter un bain privé, je remarque. Viens manger quelque chose, espèce de rat ! Tu veux qu'on te force... »

« Si elle ne veut pas manger, ne la force pas », dit Sam. « Elle finira par passer outre. On a seulement été embauchés pour l'amener ici et l'en faire repartir, pas pour la faire manger ou même se laver. Ça ne nous regarde pas. »

« Eh bien, il faut qu'elle mange ou elle mourra, et tu sais, Sam Welch, que ce n'est pas ce qui est prévu », répliqua la vieille femme.

« Elle mangera avant de mourir, Maudie ; ne t'en fais pas. »

« Je ne mangerai jamais une bouchée ! » cria Rosalie, une lueur courageuse et obstinée dans les yeux. Elle se tenait dans le coin le plus éloigné, s'essuyant le visage avec son mouchoir.

« Oho, tu peux parler à nouveau, hein ? Hourra ! Maintenant on va entendre l'histoire de sa vie », rit le gros Sam, la bouche pleine de lard et de pain. Rosalie rougit et les larmes lui montèrent aux yeux.

Tout au long de la journée, elle subit les railleries et les moqueries de la bande. Elle en vint à craindre les sales regards de Davy plus que les mots brutaux des autres. Quand il s'approchait, elle se reculait contre le mur ; quand il parlait, elle se tassait ; quand il tentait de toucher son corps, elle criait. Ce fut cet acte qui attira la colère de Sam sur la tête de Davy. Il gagna une sorte de gratitude de la part de la jeune fille en ordonnant grossièrement à Davy de limiter son amour aux regards et non aux actes.

« Elle ne doit pas être touchée », fut l'édit de Sam. « Ça tient, aussi. »

« Oh, va te faire... » commença Davy avec belligérance.

« Qu'est-ce que c'est ? » grogna Sam, en se tournant vers lui avec un regard furieux. Davy se glissa derrière sa mère et le fixa en retour. Bill se déplaça aux côtés de Sam. Pendant un instant, l'air fut lourd des signes d'une rixe. Rosalie se recroquevilla dans son coin, les mains sur les oreilles, les yeux fermés. Il y avait du meurtre dans le regard de Davy. « Je vais te briser tous les os du corps ! » ajouta Sam ; mais Bill le retint laconiquement d'un mot.

« Rats ! » C'était bref, mais cela ramena le colérique Sam à la raison. L'ennui fut évité pour le moment.

« Davy n'a pas peur de lui », cria la mère de ce digne individu d'une voix perçante.

« Tu peux parier que non ! » ajouta Davy après une longue série de jurons. Sam eut un sourire vicieux.

« Y a rien pour quoi se battre, je suppose », dit-il, bien qu'il n'en eût pas l'air. « On serait des imbéciles de se fritter. Tout à perdre et rien à gagner. Tout ce que j'ai à dire, Davy, c'est que tu ne dois pas toucher à cette fille. »

« Qui va toucher à elle ? » rugit Davy, se hérissant courageusement. « Et toi non plus, tu ne dois pas la toucher », ajouta-t-il.

La journée s'étira, bien qu'il fît toujours nuit dans la grotte sans fenêtre, et à nouveau le trio d'hommes dormit, avec Maude en guise de garde. Épuisée et affaiblie, Rosalie tomba dans un sommeil profond. Le lendemain matin, elle mangea peu du lard et du pain et but un peu de café fumant, au grand plaisir railleur de la harpie.

« Tu as dû t'y résoudre, hein ? » croassa-t-elle. « Tu as dû nourrir ce joli minois, après tout. Je suppose qu'on est tous pareils. On est tous de chair et de sang, ma belle. »

La vieille femme n'offrit jamais ouvertement de violence physique à la jeune fille. Elle craignait quelque peu le chef — non pas une peur physique, mais l'hommage étrange qu'une brute rend à son maître. Secrètement, elle prenait un plaisir sauvage à marcher sur les pieds de la jeune fille ou à lui pincer les bras et les jambes, à lui tirer les cheveux, à renverser du café brûlant sur ses mains, à la maudire doucement et à commettre toutes sortes de petites indignités qui ne pouvaient être contestées, pour la simple raison qu'elles ne pouvaient être prouvées contre elle. Sa parole valait autant que celle de Rosalie.

D'heure en heure, la tension devenait de pire en pire. La jeune fille tomba malade et fiévreuse sous l'effet de la peur, du dégoût et de l'incertitude. Ses oreilles résonnaient des horreurs de leur obscénité, ses yeux ne voyaient plus grand-chose, car elle les gardait fermés par la douleur même de ce qu'elle était susceptible de voir. Dans son cœur, une prière constante s'élevait pour être délivrée de leurs griffes. Elle était beaucoup trop forte d'esprit et en trop bonne santé pour prier pour la mort, mais son esprit vacillait littéralement à la pensée de la vengeance qu'elle exigerait.

Le troisième jour trouva la bande morose et exécrable. L'enfermement leur était aussi pénible qu'à elle. Ils s'impatientaient et s'inquiétaient, juraient et grognaient. À la tombée de la nuit, chaque jour, Sam s'aventurait dans le passage et sortait dans la nuit. Chaque fois, il était absent pendant deux ou trois heures, et chaque retour successif dans la vile grotte plongeait la bande dans une colère plus profonde. Le mot qu'ils attendaient ne venait pas, l'ordre du véritable maître n'était pas donné. Ils jouaient aux cartes toute la journée et finirent par boire plus profondément qu'il n'était sage. Deux combats désespérés eurent lieu entre Davy et Sam le troisième jour. Bill et la vieille femme les séparèrent après qu'ils eurent tous deux été sauvagement amochés.

« Elle est malade, Sam », grogna Bill, debout au-dessus de la prisonnière recroquevillée et pâle vers la fin du quatrième jour. Sam avait été absent presque toute la nuit précédente, revenant sombrement sans nouvelles du quartier général. « Elle va mourir dans cet endroit maudit et nous aussi si on ne sort pas bientôt. Regarde-la ! Pourquoi, elle est blanche comme un linge. Donnons-lui un peu d'air frais, Sammy. C'est sans danger. Emmène-la dans la cabane pendant un moment. Ce soir, on pourra l'emmener à l'extérieur de l'endroit. Bon Dieu, Sammy, j'ai un peu de cœur ! Je ne peux pas la voir mourir dans ce trou. Regarde-la ! Tu ne vois pas qu'elle est presque finie ? »

Après une discussion considérable, pour et contre, il fut décidé qu'il serait sans danger et certainement sage de laisser la jeune fille respirer l'air frais de temps en temps. Ce matin-là, Sam l'emmena dans la cabane par le passage. La demi-heure passée dans l'air froid et frais la revigora, la renforça sensiblement. Son moral fit un bond. Elle commença à poser des questions, et pour une raison quelconque, il commença à y prêter attention. C'était peut-être l'ennui de la situation, son propre désir de s'en aller, sa colère envers la personne qui n'avait pas tenu la promesse faite avant l'enlèvement, qui l'amenèrent à parler assez librement.

CHAPITRE XX

Dans la grotte

« Ce n'est pas ma faute si nous sommes toujours là », grogna-t-il en réponse à son appel pathétique. « Je t'ai entendue prier pour que Daddy Crow vienne te chercher. Eh bien, c'est une chance pour lui qu'il ne sache pas où tu es. On ferait de la chair à pâté de ce vieux geai en trois minutes. Ne prie plus. Les prières sont comme les rêves — tu les fais la nuit et tu te demandes pourquoi le jour suivant. Maintenant, écoute, Miss Gray, on n'a pas fait ce boulot pourri pour l'amour de l'excitation. On est tout aussi impatients d'en sortir que toi. »

« Je demande seulement pourquoi je suis retenue ici et ce qu'il va advenir de moi ? » dit Rosalie avec résignation. Elle se tenait de l'autre côté de la table par rapport à l'endroit où il était assis à fumer sa grande pipe noire. Les autres membres de la bande flânaient, maussades et sombres, s'irritant intérieurement du retard à quitter la grotte.

« Je ne sais pas pourquoi tu as été retenue ici. Je sais seulement que c'est sacrément lent. J'abandonnerais le boulot, s'il n'y avait pas autant de fric à la clé pour moi. »

« Mais que va-t-il advenir de moi ? Je ne peux pas supporter cela beaucoup plus longtemps. Cela me tue. Regarde ! Je suis couverte de bleus à force de pincements. La vieille femme ne manque jamais une occasion de me faire du mal. »

« Elle est jalouse de toi parce que tu es jolie, c'est tout. Les femmes sont toutes pareilles, qu'elles aillent au diable ! Je ne ferais pas ce genre de travail si ce n'avait pas été pour une femme jalouse. »

Il tira sur sa pipe avec humeur pendant un long moment, tournant manifestement un problème dans sa tête. Enfin, poussant un soupir profond et faisant précéder ses remarques d'un juron, il éclaira le mystère. « Je vais te mettre au courant du boulot. Je ne peux donner aucun nom ; ce ne serait pas correct. Tu vois, c'est comme ça : tu n'es pas désirée dans ce pays. Je ne sais pas pourquoi, mais tu ne l'es pas. »

« Pas désirée dans ce pays ? » cria-t-elle, déconcertée. « Je ne gêne personne. Ma vie et mon amour sont pour le foyer paisible dont vous m'avez arrachée. Je ne demande rien d'autre. Ne voulez-vous pas dire autant à votre employeur pour moi ? Si je suis libérée, je n'interférerai jamais avec les plans de... »

« Ce n'est pas ça, je suppose. Tu dois être sacrément importante pour quelqu'un, ou tout ce problème n'aurait pas été pris. Ce qui est drôle, c'est qu'on ne doit pas te faire de mal. Tu ne dois pas être tuée, tu sais. C'est la partie étrange, n'est-ce pas ? »

« J'admets que cela a un son agréable pour moi », dit Rosalie, avec l'ombre d'un sourire sur ses lèvres tremblantes. « Cela semble pourtant sinistre. »

« Eh bien, de toute façon, ça fait partie du plan de quelqu'un pour te faire sortir complètement de ce pays. Tu dois être emmenée sur un navire, à travers l'océan, je pense. Paris ou Londres, peut-être, et tu ne devras jamais revenir aux États-Unis. Jamais, c'est ce qu'on m'a dit. »

Rosalie était sans voix, stupéfaite. Ses yeux s'agrandirent avec la misère du doute et de l'horreur, ses lèvres bougèrent comme pour former les mots qui ne venaient pas. Avant qu'elle ne puisse émettre un son de sa gorge contractée, la voix rauque de la vieille Maude l'interrompit :

« Qu'est-ce que tu lui racontes, Sam Welch ? Tu peux pas fermer ta gueule ? » cria-t-elle, s'avançant vers lui avec un regard menaçant.

« Oh, ça ne te regarde pas », rétorqua-t-il, mais une expression de malaise apparut soudain sur son visage. Une discussion bruyante et colérique s'ensuivit, impliquant toute la bande. Trois contre un, c'est ainsi que cela se présentait contre le chef, qui fut forcé d'admettre, secrètement sinon publiquement, qu'il n'avait pas le droit de parler librement de l'affaire à la jeune fille. En vain, elle supplia et promit. Ses larmes furent sans effet, une fois que Sam eut décidé de tenir sa langue. En colère contre lui-même d'avoir à se soumettre aux exigences des autres, furieux parce qu'elle voyait sa reddition, Sam, sans avertissement, la frappa soudain sur le côté de la tête avec le plat de sa main large, l'envoyant chanceler dans le coin. Étourdie, blessée et à moitié sonnée, elle tomba à genoux, incapable de se tenir debout. Avec un regard pitoyable dans les yeux, elle recula devant un autre coup qui semblait imminent. Bill Briggs saisit le bras de son chef et l'entraîna, jurant et grognant.

En fin d'après-midi, Bill fut autorisé à la conduire dans la cabane au-dessus, pour quelques minutes à l'air libre, et pour un aperçu de la lumière déclinante du soleil. Elle s'était à peine installée devant la petite fenêtre qu'elle en fut précipitamment arrachée, mais pas avant d'avoir cru apercevoir une foule d'hommes, serrés parmi les arbres non loin de là. Un cri à l'aide monta à ses lèvres ; mais la main lourde de Bill l'étouffa efficacement. Son bras robuste l'envoya vers la trappe ; et une seconde plus tard, elle était en bas, meurtrie par la chute et à moitié évanouie de déception et de désespoir.

Si bref qu'ait été l'aperçu, elle était certaine d'avoir reconnu deux visages dans la foule des hommes — ceux d'Anderson Crow et d'Ed Higgins. Cela signifiait, si ses yeux ne la trompaient pas, que les chercheurs étaient proches et que le cher vieux Daddy Crow les menait. Ses espoirs s'envolèrent et elle ne put réprimer le regard triomphant qui balaya la foule surprise lorsque Bill annonça la nouvelle, à bout de souffle.

Un calme absolu régna dans la grotte après cela. Maude intimida la prisonnière jusqu'au silence avec la menace de lui couper la langue si elle poussait un cri. Plus tard, on entendit le bruit de pas sur le plancher de la cabane. Il y eut un son de voix, des éclats de rire bruyants, puis le bruit fait par quelqu'un dans la cave qui servait de cachette à une extrémité de la cabane. Après cela, un silence de mort. À la tombée de la nuit, Sam s'aventura furtivement pour reconnaître les lieux. Il revint avec le rapport que les bois et les marais étaient libres et que les chercheurs, si c'était eux, étaient partis.

« La maison, depuis que les os de la grand-mère de Davy ont été stockés dans cette cave pendant quelques lunes, a toujours été considérée comme hantée. Les imbéciles ont probablement cru voir un fantôme — et ils courent encore. »

Alors, pour la première fois, Rosalie réalisa qu'elle était dans la cabane hantée du marais, l'endroit le plus redoutable de tous au monde pour Tinkletown, grands et petits. À pas plus de trois miles de son propre foyer ! À pas plus d'une demi-heure de marche de Daddy Crow et des autres dans la chaleur de l'amour desquels elle avait vécu si longtemps !

« Ça devient trop chaud ici pour nous », grogna Sam au souper. « Il faut qu'on fasse quelque chose. Je vais sortir ce soir pour voir s'il y a des nouvelles de... de la partie. Ces gars ne sont pas tous des imbéciles. Quelqu'un risque de flairer la trappe avant longtemps et il y aura un enfer à payer. Ils ne reviendront pas avant demain, je suppose. Tonnerre, il devrait y avoir des nouvelles du... du patron à cette heure-ci. Restez discrets, tout le monde ; je serai de retour avant l'aube. Cette fois, je vais découvrir quelque chose de sûr ou en savoir la raison. J'en ai assez de cette affaire. On ne sait jamais à quelle minute c'est fini, ni quand le ballon éclate. »

À nouveau, il se glissa dans la nuit, laissant ses compagnons plus ou moins inquiets du résultat, après les événements surprenants de l'après-midi. Heure après heure, et avec chaque minute, les oreilles de Rosalie se tendaient pour attraper le premier son des sauveteurs approchant. Son moral chutait, mais ses espoirs étaient élevés. Elle se sentait sûre que les hommes à l'extérieur avaient vu son visage et qu'enfin ils avaient découvert l'endroit où elle était retenue. Ce ne serait qu'une question de temps avant qu'ils n'apprennent le secret déconcertant de la trappe. Sa seule peur résidait dans la possibilité qu'elle puisse être déplacée par ses ravisseurs avant que les sauveteurs ne puissent accomplir sa délivrance. Ses yeux brillants, fiévreux et avides, brillant de ses joues creuses et blanches, firent appel à Bill Briggs plus qu'il ne voulait l'admettre. Le ruffian, moins endurci que ses compagnons, commença à avoir pitié d'elle.

Onze heures trouvèrent le trio anxieux et exécrable dans son agitation. Il n'y avait pas de sommeil pour eux. Davy visita la trappe plus d'une centaine de fois cette nuit-là. Sa mère, brisant les freins de la retenue, serra le pichet de whisky, prenant gorgée après gorgée au fur et à mesure que la veillée s'étirait. Finalement, Davy, poussé à bout, insista pour avoir sa part. Bill but peu, et il ne fallut pas longtemps pour que Rosalie observât le regard fuyant et nerveux dans ses yeux. De temps en temps, il s'appropriait sournoisement certains objets, les laissant tomber dans la poche de son manteau. Ses cache-oreilles, son cache-nez, ses gants, des allumettes, du tabac et de nombreux morceaux de pain et de lard furent dissimulés furtivement dans les poches de son manteau. Finalement, elle comprit que Bill se préparait à déserter. L'espoir reposait en lui, alors. S'il pouvait seulement être amené à lui donner une chance égale de s'échapper !

La mère et le fils devinrent sentimentaux avec leur... pas leurs verres, mais leur pichet ; mais Davy eut le bon sens de boire plus prudemment, un fait qui semblait agacer le nerveux Bill.

« J'ai besoin d'air — d'air frais », gémit soudain Rosalie depuis son coin, la tension s'avérant trop forte pour ses nerfs. Bill s'avança et regarda la forme tremblante pendant une minute entière. « Emmenez-moi dehors juste une minute — juste une minute, s'il vous plaît. Je meurs ici. »

« Laisse-moi l'emmener dehors », gloussa la vieille Maude. « Je lui donnerai tout l'air qu'elle veut. Je veux moi-même un peu d'air. Laisse-moi lui donner de l'air, Bill. Prends un peu d'air sur mon compte, partenaire. Laisse-moi... »

« Ferme ta gueule, Maude ! » grogna Bill, jetant un regard inquiet autour de la grotte. « Je vais l'emmener dans la cabane pour deux minutes. Il n'y a pas de danger. »

Davy protesta, mais Bill obtint gain de cause, simplement parce qu'il était sobre et connaissait son pouvoir sur le couple à moitié stupéfié. Davy les laissa sortir par la trappe, promettant d'attendre en bas jusqu'à ce qu'ils soient prêts à revenir.

« Est-ce que vous partez ? » murmura Rosalie, alors qu'ils sortaient dans la nuit froide et noire.

« Chut ! Ne parle pas, bon sang ! » siffla-t-il.

« Laissez-moi partir aussi. Je connais le chemin du retour et vous n'avez rien à craindre de moi. Je vous aime bien, mais je déteste les autres. S'il vous plaît, s'il vous plaît ! Pour l'amour de Dieu, laissez-moi partir ! Ils ne peuvent pas m'attraper si j'ai un peu d'avance. »

« J'aimerais bien, mais je... je n'ose pas. Sam me traquerait et me tuerait — c'est sûr. Je m'en vais moi-même — je ne peux plus supporter ça. »

« Ayez pitié ! Ne me laissez pas seule avec eux. Oh, Dieu, si vous... »

Gémissant pitoyablement, elle le supplia ; mais il était obstiné, principalement par peur des conséquences. Dans son cœur, il aurait peut-être été prêt à lui donner la chance, mais sa tête voyait le danger pour elle-même et elle restait ferme.

« Je vais te dire ce que je vais faire », murmura-t-il à la fin. « Je vais te ramener là-bas et ensuite j'irai dire à tes amis où tu es et comment t'aider. Honnête ! Honnête, je le ferai. Je sais que c'est bonnet blanc et blanc bonnet, mais je préfère le faire de cette façon. Ils seront ici dans quelques heures et tu seras libre. Personne n'en saura rien. Maudis tes pleurnicheries ! Ferme-la ! Bon sang, retourne là-dedans ! Ne me dénonce pas à Davy, et je jure de t'aider à sortir de là. »

Une minute ou deux plus tard, il la traîna vers la cabane, gémissante, suppliante, pleurant sous la douleur d'un coup soudain. Dix minutes après, il sortit de nouveau, cette fois ostensiblement pour rencontrer Sam ; mais Rosalie savait qu'il était parti pour toujours.

CHAPITRE XXI

La trappe

Une lune nouvelle et maladive jetait de vagues rayons spectraux sur le marécage bordé de saules, au-delà de la petite cabane qui se dressait à sa lisière. À travers les broussailles denses et haut parmi les cimes squelettiques des arbres, d'affreuses ombres jouaient les unes avec les autres, tandis qu'un orchestre sépulcral de vent et de branches criait un chant funèbre qui s'aplatissait aux oreilles de Bonner ; mais ce n'était pas la musique étrange du marais qui faisait frissonner de terreur pure le corps du grand athlète.

Une série de gémissements étouffés, déchirants, pareils à ceux d'une femme en proie à une douleur atroce, parvint à ses oreilles. Il sentit la sueur froide perler sur son corps. Ses nerfs se tendirent sous l'appréhension, ses yeux s'écarquillèrent d'horreur. Instinctivement, ses doigts saisirent le revolver à sa ceinture et son regard se porta vers cette masse noire et carrée qui marquait la présence de la maison hantée. L'orchestre de la nuit sembla clore son chant funèbre ; un interlude glacé de silence s'ensuivit. Les gémissements moururent en sanglots étranglés, et les oreilles de Bonner ne purent rien entendre d'autre. Une pensée soudaine lui traversant l'esprit, il roula hors de son lit et se dirigea vers le tas de couvertures de Bud. Mais la solution ne se trouvait pas là. Le garçon dormait à poings fermés et aucun son ne sortait de ses lèvres. Les gémissements venaient d'une autre source, humaine ou autre, là-bas dans la nuit qui craquait.

Se frayant prudemment un chemin hors de la tente, son courage à nouveau rétabli mais sa chair encore frémissante, Bonner chercha attentivement des signes dans la demeure noire de Johanna Rank. Il s'attendait à moitié à voir une lumière fantomatique passer devant une fenêtre. Il faisait une noirceur intense dans le fourré, mais le marais ombragé, au-delà, découpait la maison en une silhouette noire. Il était à quatre pattes derrière un épais tas de broussailles, sortant nerveusement sa pipe de sa poche, conscient qu'il en avait besoin pour calmer ses nerfs, quand un nouveau son, s'élevant au-dessus des sanglots faibles, atteignit ses oreilles. Puis la voix basse d'un homme vint de quelque part dans l'obscurité, et ces mots retentirent distinctement :

« Maudite sois-tu ! »

Il se recula involontairement, car la voix semblait être à son coude. Les sanglots cessèrent soudain, comme étouffés par une main puissante.

L'inclination de l'auditeur était de suivre l'exemple d'Anderson Crow et de s'enfuir follement dans la nuit. Mais sous cette panique naturelle se trouvait l'âme de la chevalerie. Quelque chose lui disait qu'une femme, là-bas dans la solitude, avait besoin des bras d'un homme ; et son sang commença à bouillir de nouveau. Bientôt, le silence fut rompu par un cri aigu de désespoir :

« Ayez pitié ! Oh, mon Dieu... » gémit la voix qui provoquait des frissons dans tout son corps — la voix d'une femme, tendre, raffinée, brisée. Ses doigts serrèrent le revolver avec une vigueur renouvelée, mais presque aussitôt le froissement de feuilles mortes parvint à ses oreilles : l'homme et sa victime se dirigeaient vers la maison.

Bonner se tapit parmi les buissons comme paralysé. Il commença à comprendre la situation. De façon vague, il se souvint d'avoir entendu parler de la sensation à Tinkletown, chez son oncle, où il vivait avec quelques domestiques pour un mois de chasse. L'atmosphère était saturée depuis plusieurs jours de cette histoire sensationnelle d'enlèvement — l'enlèvement d'une belle jeune femme et l'attitude impuissante des parents et amis. Comme un tourbillon, toute la situation s'étala devant lui ; il en fut affaibli. Il était tombé sur la bande et leur victime dans ce coin perdu du monde, loin de la ville vers laquelle ils étaient censés avoir fui. Il tenait la solution entre ses mains et était empli du feu des anciens.

Une lumière apparut dans l'encadrement bas de la porte et la silhouette trapue d'un homme brandit une lanterne. Un instant plus tard, un autre homme traîna la jeune fille impuissante au-delà du seuil et dans la maison. Alors même que Bonner se préparait à s'élancer sur eux, la lumière disparut et l'obscurité tomba sur la cabane. Il y eut un bruit de pas sur le plancher, un craquement de gonds et le fermeture furtive d'une porte. Puis ce fut le silence absolu.

Bonner était aussi avisé que courageux. Il comprit qu'un assaut sur la maison maintenant pourrait entraîner sa propre perte aussi bien que celle de la jeune femme. Dans l'obscurité, les bandits auraient tous les avantages. Pendant un moment, il fixa l'ombre noire devant lui, son cerveau travaillant comme l'éclair.

« Cette pauvre fille ! » murmura-t-il vaguement. « Maudites bêtes ! Mais je vais les arranger, par le ciel ! Ça ne sera pas long, mes gaillards. »

Sa réflexion porta rapidement ses fruits. Rampant jusqu'à la couchette de Bud, il l'éveilla d'un sommeil profond. En moins de deux minutes, le garçon filait à travers les bois vers la ville, avec pour instruction d'amener Anderson Crow et une force importante d'hommes sur les lieux aussi vite que possible.

« Je vais monter la garde », dit Wicker Bonner.

À mesure que les minutes s'égrenaient, les pensées de Bonner s'attardaient de plus en plus intensément sur la pauvre fille emprisonnée dans la cabane. Son sang faisait monter sa raison et il pouvait à peine contrôler l'impulsion de se précipiter sur les misérables. Puis il se ravisa brusquement. Où allait-il les trouver ? N'avait-il pas fouillé la maison ce matin-là sans y trouver trace de vie ? Il fut stupéfait par ce souvenir. Pendant de longues minutes, il resta les yeux perplexes fixés sur la maison avant qu'une solution ne lui vienne.

Il savait désormais qu'il existait un appartement secret dans la vieille demeure et un moyen secret d'entrer et de sortir. Avec cette explication fermement ancrée dans son esprit, Wicker Bonner décida d'entamer sa propre campagne pour la libération de Rosalie Gray. Il se passerait des heures avant que le lent Anderson Crow n'apparaisse ; et Bonner n'était pas du genre à laisser une femme en danger s'il était en son pouvoir de l'aider. De plus, les gens du pays l'avaient inondé d'histoires sur la beauté de Miss Gray, et ils le trouvaient à un âge impressionnable et le cœur libre. Le frisson du romantisme s'empara de lui et il était prêt à oser.

Il rampa jusqu'à l'entrée et écouta. La raison lui disait que la voie était libre ; le besoin d'une sentinelle n'existait pas, tant les desperados étaient habilement dissimulés. Après quelques instants, il rampa dans la pièce, retenant son souffle, alors qu'il se dirigeait vers l'escalier de la cave. Il n'avait fait que quelques pas qu'un bruit de voix lui parvint. Se glissant dans un coin, il attendit le développement des événements. Les sons venaient du dessous, mais pas de la pièce de la cave telle qu'il l'avait localisée. Un instant plus tard, un homme rampa dans la pièce, passant par un trou dans le plancher, tout comme il l'avait soupçonné. Une faible lumière venant du bas révéla la silhouette sinistre clairement, mais Bonner se sentait parfaitement caché. L'homme dans la pièce parla à quelqu'un en bas.

« Je serai de retour dans une demi-heure, Davy. Je vais attendre Sam là-bas sur la Pointe. Il devrait avoir des nouvelles du quartier général d'ici là. Je ne vois pas pourquoi on doit traîner dans cet endroit pour toujours. Elle devrait être à mi-chemin de Paris à l'heure qu'il est. »

« Ils ne veulent pas prendre de risques, Bill, tant que l'excitation ne sera pas retombée. »

« Eh bien, toi et ta mère, gardez vos mains loin d'elle pendant que je suis dehors, c'est tout », avertit Bill Briggs.

La trappe fut refermée, et Bonner entendit l'autre occupant de la pièce s'éloigner en traînant les pieds dans la nuit. Il ne fut pas long à décider quoi faire. Voici l'occasion de se débarrasser de l'un des bandits, et il ne fut pas lent à la saisir. Il y eut une rencontre dans le fourré quelques minutes plus tard, et Bill fut « mis hors d'état de nuire » pour le moment. Wicker Bonner l'abattit d'un coup de masse, et quand il retourna à la cabane, Bill gisait ligoté et bâillonné dans la tente, un captif impuissant.

Son vainqueur, immensément satisfait, se pourvut des bouts de corde supplémentaires de la tente et s'assit calmement pour attendre l'arrivée de celui qu'on appelait Sam, celui qui était sans doute allé à un rendez-vous « pour prendre des nouvelles ». Il pouvait bien se permettre d'attendre. Avec deux des desperados mis hors de combat en embuscade, il pourrait avoir une chance assez équitable avec l'homme appelé Davy.

Il sembla s'écouler des heures avant qu'il n'entende l'approche furtive de quelqu'un se déplaçant à travers les buissons. Il était raide de froid et s'impatientait de ce délai interminable, mais l'approche d'un danger réel fit battre son sang de nouveau. Il y eut une autre lutte courte, vive et silencieuse près de l'entrée, et une fois de plus Wicker Bonner se tint victorieux au-dessus d'un bandit peu méfiant et désormais inconscient. Sam, un homme grand et puissant, fut bientôt ligoté et bâillonné, et son corps traîné vers la tente parmi les buissons.

« Maintenant pour Davy », murmura Bonner, étirant ses grands bras dans le pur plaisir de la puissance. « Il va y avoir du remue-ménage autour de votre cœur, Miss Babe-in-the-Woods, dans quelques minutes. »

Il gloussa en rampant dans la cabane, après avoir d'abord écouté attentivement. Pendant quelques minutes, il resta tranquillement l'oreille contre le sol. En ce laps de temps, il résolut l'un des problèmes auxquels il était confronté. L'homme Davy était le fils du meurtrier de la vieille Mme Rank, et la « vieille femme » qui montait la garde avec lui était sa mère, épouse du célèbre David. C'était elle qui avait tenu la lanterne, sans doute, pendant que David Wolfe hachait sa propre mère menu. Cela expliquait la présence de la bande dans la maison hantée et leur connaissance de la pièce souterraine.

L'inspiration de Bonner commençait à faiblir. La pure chance l'avait aidé jusqu'à ce stade, mais affronter David dans son repaire était une tout autre affaire. Son seul espoir était de trouver l'homme endormi. Il ne prenait pas du tout la vieille femme en considération. S'il avait su, elle était la plus dangereuse de tous.

Sa chance, pensa-t-il, résidait dans la stratégie. Il était impossible d'ouvrir la trappe par le haut, avait-il découvert lors de son enquête. Il n'y avait qu'un seul moyen d'atteindre Miss Gray, et c'était par une ruse audacieuse. Faisant confiance à la chance, il frappa doucement sur le plancher à l'endroit où sa mémoire lui indiquait que se situait la trappe. Son cœur battait violemment.

Il y eut un mouvement sous lui, puis le bruit de quelqu'un manipulant les verrous de la porte. Bonner se recula, espérant contre tout espoir qu'aucune lumière ne serait montrée. Dans une main, il tenait son revolver prêt à l'emploi ; dans l'autre, son lourd bâton de marche. Ses plans étaient entièrement développés. Après un moment, la trappe fut soulevée partiellement et un courant d'air chaud se dégagea sur lui.

CHAPITRE XXII

Jack, le tueur de géants

« C'est toi, Sam ? » murmura à moitié une voix d'homme. Il n'y avait pas de lumière.

« Chut ! » siffla Bonner, étouffant sa voix. « Tout le monde est là ? »

« Bill t'attend dehors. Maman et moi sommes ici. Descends. Qu'est-ce qui se passe ? »

« Comment va la fille ? »

« Elle braille comme un bébé. Maman est avec elle dans la grotte. Dépêche-toi ! Ce truc est lourd. »

En guise de réponse, Bonner saisit le bord de la porte de la main gauche, après avoir d'abord poussé son revolver dans la poche de son pantalon. Puis, il fit silencieusement pivoter la lourde canne dans l'air et vers le bas, une très faible lumière venant d'en bas révélant la tête ébouriffée de Davy dans l'ouverture. Ce fut un coup puissant et précis. Le corps de Davy tomba loin de la trappe, et une seconde plus tard celui de Bonner plongea à travers le trou. Il laissa la trappe grande ouverte au cas où une retraite serait nécessaire. S'attardant juste assez pour s'assurer que l'homme était inconscient et saignait abondamment, et pour arracher le gros revolver de la personne de Davy, Bonner tourna son attention vers les environs.

Peut-être à trente mètres de là, au bout d'un long passage bas, il vit la lueur d'une lumière. Sans une seconde d'hésitation, il se dirigea vers elle, sentant que le pire de l'aventure était passé. Une ombre passant entre lui et la lumière, il marqua une pause dans son approche. Cette ombre se résolut en la forme d'une femme, une créature gigantesque, qui scrutait intensément le passage.

« Qu'est-ce qui se passe, Davy ? » cria-t-elle d'une voix rauque. « Espèce d'abruti, tu ne peux rien faire sans te casser le cou ? Je parie que tu es tombé dans les marches ? C'est toi, Sam ? »

Ne recevant aucune réponse, la femme saisit la lanterne et s'avança audacieusement sur Bonner, qui se tenait loin dans le passage, stupéfait et irrésolu. Elle lui semblait plus redoutable que n'importe lequel des hommes, alors il se prépara à une lutte.

« Halte ! » cria-t-il, alors qu'elle était à trois mètres de lui. « Ne résistez pas ; vous êtes cernés ! »

La femme s'arrêta comme si elle avait été abattue, fixa le vide devant elle comme si elle le voyait pour la première fois, puis poussa un cri effroyable de rage. Jetant la lanterne au sol, elle leva le bras et tira un coup de revolver à bout portant sur Bonner, malgré le fait que son pistolet la mettait en joue. Il entendit la balle s'écraser dans les bois pourris près de son oreille. Contrairement à son dessein, la lanterne ne fut pas éteinte. Au lieu de cela, elle restait sur le sol, crépitant mais efficace.

Avant que Bonner puisse se décider à tirer sur la femme, elle était sur lui, tirant encore en avançant. Il n'eut pas le temps de riposter. La masse énorme s'écrasa sur lui et son pistolet s'envola de sa main. Par chance, sa main libre saisit le revolver de la femme, et elle fut empêchée de lui faire sauter la cervelle avec les coups suivants, qui partirent tous à côté.

Alors s'ensuivit une lutte désespérée. Bonner, un athlète entraîné, réalisa qu'elle était encore plus forte que lui, plus désespérée dans sa frénésie, et avec le meurtre dans le cœur. Alors qu'ils se ruaient d'avant en arrière, ses malédictions et ses cris à son oreille, il commença à ressentir le désespoir de la défaite. Elle l'abattait avec un bras puissant, des coups écrasants, chacun d'eux. Puis vint le son qui renversa le cours de la bataille, car il le remplit d'une frénésie égale à la sienne. Le cri d'une femme parvint du passage, pitoyable, terrifié.

Il connaissait le sort de cette pauvre fille si son adversaire prenait le dessus. Cette pensée fit monter son sang chaud et froid à la fois. Furieusement, il exerça sa belle force, et la marée tourna. Haletante et grognant, la grande femme fut terrassée. Il la projeta lourdement au sol puis sauta en arrière pour ramasser son revolver, s'attendant à une reprise de l'attaque. Pour la première fois, il fut conscient d'une douleur intense dans sa jambe gauche. La femme fit un effort violent pour se lever, puis retomba en arrière, gémissant et maudissant.

« Tu l'as fait ! Tu m'as eue ! » hurla-t-elle. « Ma jambe est cassée ! » Puis elle cria après Davy, Bill et Sam, couvrant de malédictions la loi et le traître qui avait été leur perte.

Bonner, sa propre jambe chancelante et couverte de sang, essaya de la calmer, mais sans succès. Il vit qu'elle était totalement impuissante, sa jambe tordue sous son corps lourd. Ses cris de douleur alors qu'il la retournait prouvaient de manière concluante qu'elle ne simulait pas. Sa hanche était disloquée. Le jeune homme avait assez de bon sens pour retourner vers Davy avant de s'aventurer dans la grotte où Miss Gray était sans doute évanouie. L'homme respirait, mais était toujours inconscient du coup sur la tête. Bonner attacha rapidement ses mains et ses pieds, se prémunissant contre les urgences au cas où sa propre incapacité résulterait de la blessure par balle dans sa jambe ; puis il s'éloigna en boitant avec la lanterne, dépassant l'Amazone gémissante, en quête de Rosalie Gray. Il ne lui vint à l'esprit que plus tard qu'il avait, seul, vaincu une bande de criminels très dangereuse, tant tout s'était déroulé simplement jusqu'au moment de la rencontre avec la femme.

À quelques mètres au-delà de l'endroit où la vieille femme gisait gémissante, il tomba sur la grotte où les bandits avaient élu domicile. Tenant la lanterne au-dessus de sa tête, Bonner scruta avidement la caverne. Dans le coin le plus éloigné se tapissait une fille, ses yeux terrifiés fixés sur l'étranger.

« Comment allez-vous, Miss Gray », vint le joyeux salut de ses lèvres. Elle eut un hoquet, passa la main sur ses yeux et essaya piteusement de parler. Les mots ne venaient pas. « Le sauvetage tant prié est arrivé. Vous êtes libre — c'est-à-dire, dès que nous aurons trouvé notre chemin hors de cet endroit. Permettez-moi de me présenter comme Jack, le tueur de géants — holà ! Ne faites pas ça ! Oh, au diable ! » Elle s'était effondrée, évanouie.

Comment Wicker Bonner, avec sa jambe blessée, faible de la perte de sang et défaillant de la réaction, l'a transportée hors de la grotte à travers le passage et la trappe, et jusque dans la tente, ne peut qu'être imaginé, pas décrit. Il savait seulement qu'il était nécessaire de l'éloigner de cet endroit, et que ses forces l'abandonneraient bientôt. Le soleil teintait l'est avant qu'elle n'ouvre les yeux et ne frissonne. Entre-temps, il avait tari l'écoulement de sang dans la partie charnue de sa jambe, liant le membre étroitement avec un morceau de corde. C'était une vilaine coupure rasante faite par une balle de gros calibre, et elle allait sûrement le mettre sur des béquilles pour un bon moment. Même maintenant, il était à peine capable de bouger le membre. Pendant une heure, il avait déversé sa colère sur le lent Anderson Crow, qui aurait dû être sur les lieux bien avant cela. Deux de ses captifs, désormais pleinement conscients, fixaient leurs compagnons dans la tente avec la haine dans les yeux.

Rosalie Gray, pâle, échevelée, mais plus belle que les rapports ne l'avaient prédit, ne pouvait d'abord croire qu'elle était libre des griffes des bandits. Il lui fallut de nombreuses minutes — de nombreuses minutes douloureuses — pour la convaincre que ce n'était pas un rêve, et qu'en vérité il était Wicker Bonner, gentilhomme. Assis le dos contre un mât de tente, face à la cabane à travers l'ouverture, avec un revolver dans la main tremblante, il lui raconta les aventures de la nuit, et fut remboursé au centuple par la gratitude qui brillait dans ses yeux et tremblait dans sa voix. En retour, elle lui raconta sa capture, les expériences affreuses dans la grotte, et les menaces qui l'avaient poussée presque jusqu'au bout de l'endurance.

« Oh, oh, je pourrais vous aimer pour toujours pour ceci ! » s'écria-t-elle dans la plénitude de sa joie. Un sourire extatique apparut dans les yeux de Bonner.

« Le pour toujours commence à cet instant, Miss Gray », dit-il ; et sans raison apparente, les deux se serrèrent la main. Plus tard, ils repenseraient à cet acte trivial et jureraient que c'était vraiment le commencement. Ils étaient jeunes, le cœur libre, et pleins du romantisme de la vie.

« Et ces hommes affreux sont vraiment capturés — et la femme ? » s'écria-t-elle, après un autre récit excitant de sa part. Sam et Bill grognaient assez fort. « S'ils s'échappaient ? » Ses yeux s'écarquillèrent à cette pensée.

« Ils ne le peuvent pas », dit-il laconiquement. « J'aimerais que le marshal et son armée de bicyclettes se dépêchent. Cette femme et Davy ont besoin d'attention. Je détesterais comme c'est pas possible que l'un d'eux meure. On ne veut pas tuer les gens, vous savez, Miss Gray. »

« Mais ils me tuaient à petit feu », protesta-t-elle.

« Aïe ! » gémit-il, sa jambe lui infligeant une violente douleur.

« Qu'est-ce que c'est ? » s'écria-t-elle avec alarme. « Pourquoi devrions-nous attendre ces hommes ? Venez, M. Bonner, emmenez-moi au village — s'il vous plaît. Je suis folle, absolument folle, de voir Papa Crow et maman. Je peux marcher jusqu'là-bas — à quelle distance est-ce ? — s'il vous plaît, venez. » Elle continuait avidement sur cette lancée jusqu'à ce qu'elle voie l'expression de douleur sur son visage — l'expression qu'il essayait si fort de dissimuler. Elle se tenait droite, forte et impatiente devant lui, et il était très pâle sous le bronzage.

« Je ne peux pas, Miss Gray. Je suis désolé, vous savez. Voyez ! Là où il y a de la fumée, il y a du feu — je veux dire, là où il y a du sang, il y a une plaie. Je suis fini, en d'autres termes. »

« Fini ? Oh, non, vous n'allez pas mourir ! Êtes-vous blessé ? Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ? » Sur ce, elle tomba à genoux à ses côtés, ses yeux sombres scrutant les siens avec intensité, emplis de désespoir jusqu'à ce que son sourire vainqueur refasse surface. Les captifs ricanèrent de manière audible. « Que puis-je... que dois-je faire ? Oh, pourquoi ces hommes n'arrivent-ils pas ! Il doit être midi ou... »

« Il est à peine six heures du matin, Miss Gray. Ne vous inquiétez pas. Je vais bien. Une coupure à la jambe ; la vieille femme m'a tiré dessus. Je ne peux pas marcher, vous savez... mais... »

« Et vous m'avez portée jusqu'ici, vous avez fait tout cela sans dire un mot au sujet de... oh, comme vous êtes bon, courageux et noble ! »

Lorsque Anderson Crow et la moitié de Tinkletown, débusqués en masse par Bud, apparurent sur les lieux une heure ou deux plus tard, ils trouvèrent Wicker Bonner étendu sur un matelas, la tête sur les genoux de Rosalie. La jeune femme tenait son revolver à la main, et il y avait sur son visage une expression qui indiquait qu'elle tirerait sur quiconque viendrait molester son protégé. Deux desperados impuissants gisaient, jurant dans le coin de la tente.

Anderson Crow, après une heure de délibération et d'explications, se rua sur les bandits ligotés et sans défense et transporta courageusement toute la bande jusqu'au « calaboose » de la ville. Wicker Bonner et son infirmière furent emmenés en ville, et la nouvelle du sauvetage se répandit comme une traînée de poudre dans tout le comté, et finalement aux quatre coins du pays, car le neveu du député Bonner était une personnalité en vue.

Bonner, alors qu'il remontait la rue principale dans le traîneau de Peabody en route pour la maison d'Anderson Crow, était le centre de toutes les attentions. Il était le héros du jour, car Rosalie Gray elle-même, pâle et souffrante à cause de la torture, n'était-elle pas sa plus dévouée esclave ? Que pouvait faire d'autre Tinkletown que de rendre hommage en voyant la tête de Bonner contre son épaule et Anderson Crow criant son approbation depuis le traîneau qui transportait les ravisseurs. Les quatre bandits, dont deux étaient fort mal en point après leur nuit au contact de Wicker Bonner, furent jetés au cachot, une bande de fantômes tristement moroses.

« Je vous dois mille dollars », dit Anderson à Bonner alors qu'ils s'arrêtaient devant la maison du marshal. Tout Tinkletown était là pour voir comment Mrs. Crow et sa famille réagiraient lorsque Rosalie leur serait rendue. La cour était pleine de villageois bouche bée, et il y eut une acclamation timide lorsque Mrs. Crow se précipita et arracha littéralement Rosalie du traîneau. « Blootch » Peabody s'interposa avec galanterie et entreprit de faire descendre la jeune fille avec la grâce d'un Chesterfield. Mais Mrs. Crow eut le dernier mot.

« Je prendrai cela en pension et en gîte », grimaça Wicker Bonner à Anderson tandis que deux hommes vigoureux le soulevaient du traîneau.

« Où est Bud ? » demanda Anderson après que les autres furent entrés dans la maison.

« Il est resté au "calaboose" pour garder les prisonniers », dit « Blootch ». « Personne n'a pu trouver la clé de la porte et personne d'autre ne voulait rester. Ils ne sont pas enfermés à clé, mais Bud a deux revolvers, et il dit qu'ils ne pourront s'échapper que sur son cadavre. »

CHAPITRE XXIII

La convulsion de Tinkletown

Anderson Crow était redevenu lui-même. Il avait vingt ans de moins que la veille au soir, au moment de se coucher. Sa joie et sa fierté avaient atteint un point tel qu'elles allaient éclater — seule la dignité empêchait la catastrophe.

« Que comptez-vous faire de la bande, Mr. Crow ? » demanda Bonner, se prélassant avec une aisance aimable dans la chaise Morris du marshal. Il se sentait très à l'aise, malgré les points de suture du « Doc » Smith ; et il ne pouvait s'empêcher de reconnaître, avec une certaine chaleur au cœur, qu'il était agréable de jouer les héros pour une telle héroïne.

« Eh bien, je vais les protéger, évidemment. Personne ne peut les lyncher tant que je suis marshal de cette ville », dit Anderson, oubliant qu'il n'avait pas mis les pieds à la prison, où le jeune Bud avait toujours la pleine charge des affaires, sans clé mais déterminé. « Je devrai les remettre au shérif du comté aujourd'hui ou demain, je suppose. Ce vieux maudit calaboose de malheur n'est pas très sûr. C'est une bande de sacrés desperados que nous avons capturés. Je ne me souviens pas avoir pris une telle racaille auparavant. »

« Vous est-il venu à l'esprit, Mr. Crow, que nous n'avons capturé que les mercenaires ? Leur employeur, quel qu'il ou elle soit, est en liberté et rit probablement de nous. N'y a-t-il pas un moyen de poursuivre l'enquête et d'attraper le chef ? »

« Par tous les diables, vous avez raison », dit Anderson. « J'y ai pensé ce matin, mais ça m'est complètement sorti de la tête depuis. C'est là que l'erreur a été commise, Mr. Bonner. Il est probablement trop tard maintenant. Vous auriez dû penser au chef. Il me semble... »

« Mais, Daddy Crow », s'écria Rosalie, une chaude rougeur sur les joues, « Mr. Bonner n'a-t-il pas fait sa part ? Ne les a-t-il pas capturés seul et ne m'a-t-il pas sauvée d'un sort pire que la mort ? »

« Je ne lance aucune insinuation contre lui, Rosalie », rétorqua Anderson, très sévèrement pour lui. « Comment peux-tu parler comme ça ? »

« Je ne suis pas vexé, Miss Gray », rit Bonner. « Nous faisons tous des erreurs. Il me vient toutefois à l'esprit que Mr. Crow pourrait encore être en mesure de découvrir qui est le chef. On peut faire parler les prisonniers, j'ose dire. »

« Vous avez encore raison, Mr. Bonner. C'est drôle comme vous pouvez lire dans mes pensées. J'allais justement à la prison pour les passer à la cellule de sudation. »

« Cellule de sudation ? Vous voulez dire salle de sudation, Mr. Crow », dit Bonner, riant malgré lui.

« Non, monsieur ; c'est une cellule. Nous n'avons pas pu trouver une boîte assez grande. J'utilise la cellule réservée aux prisonnières. Peut-être qu'un jour le conseil municipal installera une vraie boîte, mais, jusqu'ici, la cellule a très bien fait l'affaire. Je serai de retour vers l'heure du souper, Eva. Tu t'occupes de Rosalie. Fais-la dormir un moment et je crois que tu devrais lui donner un peu de quinine et... »

« Je crois savoir quoi lui donner, Anderson Crow », s'offusqua sa femme. « File. Tu aurais dû t'occuper de ces ravisseurs il y a trois heures. Je parie que Bud est épuisé de les garder. Il est là depuis neuf heures, et il est deux heures et demie maintenant. »

« Roscoe l'aide », grommela Anderson, confus.

À cet instant, un bruit de pas précipités retentit sur le porche et Ed Higgins ainsi que « Blootch » Peabody firent irruption, haletants d'excitation.

« Dépêche-toi, Anderson... à la prison ! » cracha le premier ; puis il disparut comme le vent. « Blootch », déterminé à ne rien manquer, pivota pour le suivre, ou le dépasser si possible. Il eut le temps de crier par-dessus son épaule alors qu'il sortait sans fermer la porte :

« La vieille femme s'est lynchée elle-même ! »

Il serait désormais superflu de remarquer, après toutes les convulsions que Tinkletown avait connues en vingt-quatre heures, que la population sombra dans un chaos total face à cette ultime et éprouvante expérience du destin. À l'unisson, le village vacilla comme frappé par une bordée et resta, figurativement parlant, à se tordre dans son propre sang. La stupeur envahit la ville. Puis, un à un, les esprits des habitants s'extirpèrent des cendres, lentement mais sûrement, pour s'interroger sur l'endroit où la foudre frapperait ensuite. Depuis les jours de la Révolution américaine, la ville n'avait connu une telle accumulation d'incidents. Le Jugement dernier lui-même, avec les éclats de trompette de Gabriel, ne pouvait espérer surpasser cette heure productive en émotions fortes.

Il était vrai que la vieille Maude s'était suicidée dans le calaboose. Elle avait été installée sur un lit de camp dans le bureau de la prison et le Dr. Smith avait été mandé immédiatement après son arrivée ; mais il faisait une visite à la campagne. Bud Long, soutenu par une demi-douzaine de garçons armés de mousquets de la Révolution, qui ne partaient que si on les portait, se tenait devant la petite prison aux murs de bois et aux barreaux de fer, montant une garde zélée sur les prisonniers. Le calaboose avait été construit pour accueillir les vagabonds et les hommes ivres, non pour loger des desperados. Alors même que l'héroïque Bud surveillait avec une fidélité persévérante, ses prisonniers planifiaient de réduire leur geôle en miettes et, au moment opportun, de s'échapper vers les bois et les collines. Ils savaient que la porte grillagée n'était pas verrouillée, mais ils imaginaient le lieu totalement encerclé par des villageois assoiffés de vengeance, qui les massacreraient comme des rats s'ils s'aventuraient dehors. S'ils avaient su que Bud était seul, il est fort probable qu'ils seraient sortis, l'auraient dépossédé de ses armes, lui auraient donné une bonne fessée et seraient partis tranquillement vers la campagne.

Toute la matinée, la vieille Maude avait gémi et juré dans le bureau, où elle gisait sans assistance. Bud racontait à ses amis comment il l'avait mise à terre deux fois dans la grotte, après qu'elle eut tiré six fois et l'eut entaillé avec son poignard, lorsqu'une cessation soudaine des gémissements en provenance de l'intérieur attira l'attention de tous. Le « Doc » Smith arriva à ce moment précis et trouva les garçons écoutant attentivement une reprise de la pittoresque profanité. Il s'écoula un certain temps avant que la foule ne soit assez nombreuse pour inspirer une visite à l'intérieur du calaboose. Comme le voulait sa dignité, Bud ouvrit la marche.

La vieille femme, incapable de supporter la douleur plus longtemps, et sachant pertinemment que ses jours devaient finir en prison, avait réussi, d'une manière ou d'une autre, à se pendre à un barreau de fenêtre à côté de son lit, en utilisant un drap torsadé. Elle était morte depuis un moment quand le « Doc » fit l'examen. Un comité au grand complet partit immédiatement prévenir Anderson Crow. Pendant une minute, on aurait cru que la prison allait être laissée sans aucune surveillance, mais Bud revint loyalement à son poste, renforcé par Roscoe et le docteur.

Dès l'arrivée de Mr. Crow à la prison, les affaires prirent un aspect plus ordonné. Il verrouilla d'abord les portes grillagées, empêchant ainsi le fougueux David de sortir voir sa mère avant qu'ils ne la décrochent. Un messager fut envoyé chercher le coroner à Boggs City, puis le corps imposant fut libéré de son dernier lieu de pendaison.

« Bon sang, mais c'est une journée chargée pour moi ! » dit Anderson. « Je n'aurai pas le temps de faire parler ces gars avant ce soir. Mais je suppose qu'ils tiendront. Qu'est-ce que c'est, Blootch ? »

« J'allais juste demander à Bud s'ils sont toujours là-dedans », dit Blootch.

« Le sont-ils, Bud ? » demanda Anderson avec une alarme soudaine.

« Bien sûr », répondit Bud avec un gonflement de poitrine imposant. Même Blootch l'envia.

« Elle est morte depuis une heure et sept minutes précisément », observa Anderson en touchant prudemment le poignet de la défunte. « Bon sang, je suis content d'une chose ! »

« Laquelle, Anderson ? »

« On n'aura pas à lui remettre la hanche. Économie réalisée. »

« Mais on devra l'enterrer, comme il est probable », dit Isaac Porter.

« Oui », dit Anderson pensivement. « Elle devra être enterrée. Mais... mais... » et ici son visage s'éclaira de soulagement, « pas avant un jour ou deux ; alors pourquoi s'en inquiéter. »

Lorsque le coroner arriva, peu après six heures, un jury fut constitué et les témoins furent assermentés. En dix minutes, un verdict de suicide fut rendu et le coroner était déjà en route pour Boggs City. Il ne savait même pas qu'une hanche avait été disloquée. Anderson insista pour une autopsie, mais fut tourné en dérision par le médecin officieux.

« J'ai voté pour cet imbécile en novembre dernier », dit Anderson avec colère, alors que le coroner s'éloignait, « mais vous pouvez me botter les fesses si je le refais un jour. Attention, Bud ! Qu'est-ce que tu fais avec ces pistolets, au nom du ciel ? Bon sang, tu n'as aucun sens ? Les pointer par là. Tu pourrais tirer sur quelqu'un... »

« Oh, ce ne sont pas des pistolets », se moqua Bud, la bouche pleine de quelque chose. « Ce sont des saucisses de Bologne. Je n'ai rien mangé depuis hier soir et j'ai faim. »

« Eh bien, il fait noir ici dehors », expliqua Anderson en se faufilant soudain dans la prison. « Je crois que je vais passer ces gars à la cellule de sudation. »

« La quoi ? » demanda George Ray.

« La cellule de sudation. Vous n'entendez pas ? »

« Je pensais que vous utilisiez une cellule. »

« Tonnerre, non ! Il n'y a que les péquenauds de la campagne pour appeler ça une cellule », dit Anderson avec un mépris raffiné.

Les trois prisonniers le fusillèrent du regard avec tant de férocité et grognèrent avec tant de vindicte lorsqu'ils lui demandèrent s'ils devaient être affamés à mort, que le pauvre Anderson se précipita chez lui et ordonna à sa femme de préparer « un panier de pain, de beurre et de victuailles pour les prisonniers ». Il était neuf heures lorsqu'il se résolut enfin à retourner au calaboose avec son panier. Il avait passé les heures intermédiaires à raconter à Rosalie et Bonner l'incident choquant à la prison et à absorber les conseils du jeune homme lucide de Boston.

« J'aimerais vous accompagner pour voir ces gars, Mr. Crow », fut la plainte mélancolique de Bonner. « Mais le docteur dit que je dois rester tranquille jusqu'à ce que cette maudite blessure guérisse un peu. Ensemble, je pense que nous pourrions obtenir toute l'histoire de ces scélérats. »

« Oh, ne craignez rien », dit le marshal ; « j'apprendrai tout ce qu'il y a à savoir. Demandez donc à Alf Reesling quel genre d'interrogateur je suis. »

« Qui est Alf Reesling ? »

« Vous n'avez pas entendu parler de lui à Boston ? Mais tous les conférenciers de tempérance qui viennent ici disent qu'il est le plus grand ivrogne du monde. Je supposais que sa réputation était arrivée jusqu'à Boston à présent. Il n'a été sobre qu'une seule fois en vingt-cinq ans. »

« Est-ce possible ? »

« C'était quand sa femme est morte. Il a dit qu'il se sentait si bien que ce n'était pas nécessaire de se soûler. Eh bien, je vous raconterai tout ça quand je reviendrai. Ne vous inquiétez plus, Rosalie. Je découvrirai qui est derrière cette affaire et nous saurons tout sur vous. Il n'est de chemin si long qu'il n'ait de détour. »

« Ces prisonniers doivent être affamés à mort à cette heure, Anderson », avertit Mrs. Crow.

« Bon sang, c'est vrai ! » s'écria-t-il, et il se précipita dans la nuit.

Le calaboose était presque totalement sombre, tout à fait, n'eût été l'unique lampe qui brûlait dans le bureau où reposait le corps de la vieille femme. Deux ou trois citoyens timides se tenaient au loin, devant le dépôt de fourrage de Thompson, regardant avec crainte le donjon. Les pas d'Anderson devinrent plus lents et hésitants à mesure qu'il approchait de l'entrée du carré noir et inquiétant. La neige crissait sous ses talons et le vent glacial pinçait ses oreilles sans protège-oreilles avec une méchanceté qui l'agaçait. En fait, il devint si furieux qu'il posa son panier et se donna de vigoureuses claques sur les oreilles pendant quelques minutes avant de reprendre sa lente progression. Il détestait l'idée d'entrer là où gisait la morte.

Soudain, il décida qu'une confession des hommes serait sans valeur s'il n'avait pas de témoins auriculaires pour la confirmer devant un tribunal. Sans plus attendre, il rebroussa chemin en toute hâte vers le magasin de Lamson, où, après une demi-heure de conversation sur les sujets du jour, il délégua toute la foule pour l'accompagner à la prison.

« Où est Bud ? » demanda-t-il sèchement.

« À la maison au lit, le pauvre enfant », dit le vieux Mr. Borton.

« Eh bien, bon sang de bon sang, pourquoi n'est-il pas ici pour... » commença Anderson, mais il se retint à temps pour empêcher la foule de voir qu'il s'attendait à ce que Bud agisse comme chef de l'expédition. « Je voulais qu'il prenne des notes », substitua-t-il. L'éditeur Squires se porta volontaire pour agir en tant que secrétaire, souffleur, interprète, et tout ce que sa langue moqueuse pouvait encore cracher.

« Eh bien, allez-y, alors », dit Anderson, en le poussant vers l'avant. Harry mena le groupe le long de la rue sombre avec plus de rapidité qu'il ne semblait nécessaire ; peu dans la foule purent suivre son rythme. Une majorité resta irrémédiablement en arrière, en réalité.

Harry entra droit dans le bureau, suivi de près par Blootch et le marshal. Maude, ressemblant à un monument de draps, occupait toujours le centre du sol. Sans un mot, le groupe défila devant la chose macabre et silencieuse pour entrer dans le couloir de la prison. Il faisait noir comme dans le Tartare dans la section grillagée ; un courant d'air froid souffla au visage des visiteurs.

« Venez ici, les gars ! » appela courageusement Anderson dans l'obscurité ; mais il n'y eut aucune réponse des prisonniers.

Pour la très bonne raison qu'ils avaient, quelques heures plus tôt, tranquillement retiré une fenêtre de ses gonds et étaient à cette heure beaucoup trop loin pour répondre aux questions.

CHAPITRE XXIV

La fuite des ravisseurs

Des équipes de recherche furent organisées et envoyées parcourir la campagne, bien qu'il fût tard. Des cavaliers rapides donnèrent l'alerte sur toutes les routes, et l'agent de la gare télégraphia la nouvelle dans tous les coins du pays. À Boggs City, le shérif, traitant Anderson Crow d'imbécile et Tinkletown d'asile de fous à ciel ouvert, envoya ses adjoints en renfort pour participer à la poursuite. Le marshal lui-même entreprit de mener chaque posse séparée et distincte. Il était si accablé par l'ampleur de son infortune qu'il n'est pas étonnant que son cerveau tourbillonnât assez largement pour englober toute l'entreprise.

Qu'il soit dit à l'honneur de Tinkletown, ses citoyens firent tous les efforts raisonnables pour recapturer les hommes. Les quelques centaines d'hommes valides de la ville se rallièrent au soutien de leur marshal et de la loi, et il n'y en eut aucun pour refuser de sortir dans l'air froid de la nuit pour une fouille exhaustive des bois et des champs.

Rosalie, qui avait été réveillée tôt dans la soirée par les préparatifs bruyants de Mr. Crow pour la poursuite, descendit et perdit instantanément tout désir de dormir. Bonner était allongé sur un canapé dans le « salon », qui servait désormais de chambre à coucher temporaire.

« Si vous voulez juste me donner ces revolvers, Mr. Crow », dit-il en désignant les deux gros automatiques qu'il avait pris à Davy et Bill, « je monterai la garde devant la maison du mieux que je pourrai pendant votre absence. »

« Monter la garde ? Pourquoi faire ? Personne ne va voler la maison. »

« Nous ne devrions pas oublier que ces mêmes gredins pourraient se mettre en tête de revenir sur leurs pas et d'essayer d'enlever Miss Gray à nouveau. Avec elle en leur possession, ils recevront leur dû ; sans elle, leur travail n'aura servi à rien. C'est une bande de désespérés, et ils pourraient penser que le plan en vaut au moins la peine. »

Le regard reconnaissant et rayonnant de Rosalie envoya un frisson qui n'était pas de douleur à travers le corps de Bonner.

« Ne vous inquiétez pas pour ça », dit le marshal. « Nous les aurons mis en pièces en une heure et demie. »

« Anderson, je veux que tu sois très prudent avec ce pistolet de cavalerie », dit sa femme nerveusement. « Il n'a pas été tiré depuis la guerre, et il est fort probable qu'il te tue par-derrière. »

« Que le tonnerre m'emporte, Eva ! » rugit Anderson, « ne crois-tu pas que je sais par quel bout on tire ? » Et il s'éloigna en grande colère.

Edna Crow s'assit à la fenêtre de devant, montant la garde pendant des heures. Elle fit rapport aux autres membres du foyer à chaque passage des bandes de chercheurs devant la maison. Bonner ordonna à Rosalie de rester loin des fenêtres, craignant un coup de feu venant de l'extérieur. De temps à autre, Roscoe alimentait le grand brasier dans la cheminée. Il faisait douillet dans le salon à l'ancienne, même si la tension sur ses occupants était à l'extrême.

Une grande excitation survint lorsqu'on vit la silhouette d'un homme tomber sur le trottoir près du portail d'entrée. Au début, on craignit que l'un des bandits, blessé par les poursuivants, ne fût tombé pour mourir, mais les appels mélancoliques à l'aide qui vinrent bientôt du trottoir furent plus ou moins rassurants. La silhouette prostrée avait une drôle d'habitude, de temps à autre, de se soulever assez haut pour regarder entre les piquets de la clôture, et chaque cri suivant semblait plus vigoureux que les précédents. Finalement, ils devinrent impatients, puis remplis de colère. Il était évident que l'étranger s'offusquait de l'inhospitalité de la maison.

« Qui êtes-vous ? » appela Edna, en ouvrant la fenêtre juste un peu. Sur quoi, l'homme au portail s'affaissa au sol et gémit avec une misère splendide.

« C'est moi », répondit-il.

« Qui, c'est moi ? »

« 'Rast... 'Rast Little. Je crois que je me meurs. »

Il y eut une consultation précipitée à l'intérieur, puis Roscoe s'aventura courageusement jusqu'au trottoir.

« Es-tu blessé, 'Rast ? » demanda-t-il d'une voix tremblante.

« Non ; je suis juste blessé. Est-ce que Rosalie est là-dedans ? »

« Ouais. Elle est... »

« Je crois que je vais entrer, alors. Zut ! C'est une longue marche depuis notre maison jusqu'ici. Je crois que je vais rester toute la nuit. Si je ne vais pas mieux demain, je devrai rester plus longtemps. Je devrais être soigné, moi aussi. »

« Rosalie joue les infirmières pour Mr. Bonner », s'empressa de dire Roscoe, bloquant toujours le portail à travers lequel 'Rast essayait de se faufiler.

« Mr. qui ? »

« Bonner. »

« Eh bien, » dit 'Rast après un moment de réflexion, « il devrait être transporté dans un hôpital. Laisse-moi m'appuyer sur toi, Roscoe. Je peux à peine marcher, mon bras me fait trop souffrir. »

Mr. Little, avec ses bandages et sa démarche claudicante, s'était joint à l'expédition et ne se laissa pas décourager jusqu'à ce que la faiblesse le terrasse et qu'il tombe sur le bord du chemin. On le ramena et on l'installa dans un fauteuil douillet devant la cheminée. Après un long regard vers Bonner, le nouveau venu sombra dans une bouderie obstinée. Il gémissait à l'occasion et faisait grand cas de son état, mais rejetait avec aigreur toute tentative de sympathie. Finalement, il s'endormit dans le fauteuil, ses derniers mots étant qu'il comptait rentrer chez lui au petit matin, dût-il traîner ses pieds à chaque pas du chemin. Manifestement, 'Rast avait oublié Miss Banks dans ce soudain regain d'affection pour Rosalie Gray. Le cours du véritable amour ne suivait pas un chemin aisé à Tinkletown.

Les chercheurs revinrent bredouilles. Au petit matin, la plupart d'entre eux étaient endormis chez eux, bordés par des épouses reconnaissantes et bercés par la promesse de petits-déjeuners tardifs. Le jour suivant, les affaires furent lentes à reprendre leurs droits sur l'attention publique. Tinkletown au masculin somnolait tandis que la gent féminine bavardait à cœur joie. Il y avait beaucoup à dire et encore plus à attendre. Les autorités de tous les comtés contigus avaient déployé leurs filets, et l'on s'attendait à tout moment à apprendre que les fugitifs étaient tombés entre leurs mains.

Mais ce ne fut pas ce jour-là, ni le suivant, ni en fait aucun autre jour, que parvint la nouvelle de leur capture, si bien que Tinkletown fut contraint de retomber dans un état de tranquillité. Un léger intérêt fut suscité lorsque le conseil municipal ordonna la réparation du cachot, et une vague d'excitation accompagna les funérailles du seul kidnappeur en captivité. Il fut nécessaire de reporter la dégustation d'huîtres à l'église méthodiste, mais une certaine consolation résidait dans le fait que bientôt viendrait l'été et que les Africains attardés n'auraient pas besoin de cet argent pour des vêtements d'hiver. La réception chez le pasteur fut un fiasco. Il fut prévenu à temps, cependant, et ce fut de sa propre faute s'il ne reçut guère plus qu'un pot de vinaigre, deux miches de pain et une livre de miel pour prix de ses espérances. C'était la première fois qu'une « fête à la livre » se révélait être une entreprise déficitaire.

Anderson Crow maintenait une traque incessante des desperados. Il refusait d'accepter la théorie de Wicker Bonner selon laquelle ils seraient en sécurité dans la ville de New York. Il était de son avis qu'ils se trouvaient toujours dans les environs, attendant une occasion d'exhumer le corps de la mère de Davy pour s'enfuir avec.

« N'essayez pas de me dire, Mr. Bonner, que même un chenapan comme lui n'a aucun amour pour sa mère », soutenait-il. « Davy n'est peut-être pas un modèle, mais il avait des sentiments pour la femme qui l'a mis au monde, et ne l'oubliez jamais. »

« Mais, papa Crow, c'était la brute la plus sans cœur du monde ! » s'écria Rosalie. « Je l'ai vue la renverser plus d'une fois — et lui donner des coups de pied, aussi. »

« Un lapsus de la mémoire, voilà tout. Il pensait probablement à sa femme, s'il en a une. »

Lors d'une réunion publique, le conseil municipal fut condamné pour son incapacité à renforcer la prison au moment où Anderson en avait fait la demande, trois ans auparavant.

« À quoi bon attraper des voleurs, et ainsi de suite, si la prison ne peut pas les retenir ? » déclara Anderson. « Je ne peux pas me permettre de perdre mon temps à pourchasser des personnages désespérés si le conseil municipal ne va pas les empêcher de se faire la belle dès que le soleil se couche. À quoi bon, j'aimerais savoir ? Où est la justice ? Je ne veux pas que le bruit coure que la seule façon de retenir un prisonnier chez nous est de le faire se suicider dès qu'il est arrêté. Pour deux sous, je démissionnerais sur-le-champ. »

Bien entendu, personne ne voulut entendre parler de cela. En conséquence, près de cinq cents dollars furent votés par les fonds de la corporation pour renforcer et moderniser le « cachot ». L'avis général de la réunion fut qu'une « boîte à sueur » devait être installée sous la supervision de Mr. Crow, et que le salaire du marshal devait être augmenté de cinquante dollars par an. Après l'adoption de cette résolution populaire, Mr. Crow se leva et informa solennellement les gens que leur foi en lui n'était pas mal placée. Il plongea l'assemblée dans un état de grande excitation en annonçant que les kidnappeurs seraient bientôt à nouveau dans les filets. En réponse aux questions impatientes, il déclara simplement qu'il possédait un indice précieux, qui ne pouvait être divulgué sans préjudice à la cause. Tout le monde rentra chez soi ce soir-là avec l'assurance que les fugitifs seraient bientôt capturés. Anderson promit au conseil municipal qu'il ne les capturerait pas avant que la prison ne soit réparée.

Il s'écoula presque une quinzaine avant que Wicker Bonner ne puisse marcher avec des béquilles. La blessure à sa jambe était laide et guérissait lentement. Son oncle, le membre du Congrès, envoya un chirurgien de New York, mais ce digne homme approuva les méthodes du « Doc » Smith et laissa brusquement le jeune homme aux soins d'une excellente infirmière, Rosalie Gray. Les domestiques du membre du Congrès Bonner venaient tous les jours ou deux avec des livres, des journaux, des friandises et des approvisionnements frais venant de la ville, mais il leur fut impossible d'obtenir la moindre satisfaction de la part du jeune homme en réponse à leurs demandes sur la date à laquelle il comptait retourner à la grande maison de l'autre côté de la rivière. Bonner commençait à détester l'idée de renoncer aux lectures de Rosalie, à ses soins, et au développement bien réel de ses propres opinions quant à son attrait personnel.

« Je ne sais pas quand je serai capable de marcher, Watkins », dit-il au gardien. « Je crains que mon cœur ne soit atteint. »

La présence forcée de Bonner au domicile d'Anderson Crow était une source d'extrême contrariété pour les jeunes gens de la ville. « Blootch » Peabody créa un scandale épouvantable en s'enivrant à un point tel vers la fin de la semaine, tant son abattement était grand. Comme c'était sa première véritable cuite, il ne se remit pas des effets avant trois jours. Il prêta alors serment de tempérance et parla des maux de la boisson forte avec tant de sentiment lors de la réunion de prière que les femmes de la ville inaugurèrent un mouvement pour arrêter la vente d'alcool en ville. Comme la pharmacie de Peabody était le seul endroit où l'on pouvait obtenir du whisky, « Blootch » vit bientôt l'erreur de sa conduite et descendit de son piédestal pour s'amender.

Bonner était un ami dans le besoin pour Anderson Crow. Les deux étaient en consultation la moitié du temps, et les opinions du jeune homme ne pouvaient être ignorées. Il avança une théorie concernant les mobiles du chef dans le complot visant à envoyer Rosalie en un exil dont elle n'était pas censée revenir. Il croyait que la personne qui l'avait abandonnée alors qu'elle était bébé était mue par le désir de posséder une fortune qui aurait dû être celle de l'enfant. Les conditions entourant la disposition finale de cette fortune étaient sans doute telles qu'il était imprudent de mettre fin à la vie de la jeune fille. Le comploteur, quel que soit son lien avec l'enfant, devait avoir senti qu'un jour pourrait venir où l'existence de la véritable héritière serait nécessaire. Soit une telle peur en était l'inspiration, soit la relation était si chère que le cœur de l'archi-comploteur était rempli d'amour pour l'innocente victime.

« Qui peut dire, Miss Gray, » dit Bonner une nuit alors qu'ils étaient assis devant le feu, « que la femme qui vous a laissée avec Mr. Crow n'était pas votre propre mère ? Supposons qu'un vaste domaine dût être à vous en fiducie après la mort de quelque riche parent, disons un grand-parent. Cela signifierait naturellement que quelqu'un d'autre s'opposerait à ce legs, et probablement avec une certaine justice. La propriété devait devenir la vôtre lorsque vous auriez atteint un certain âge, disons. Ne voyez-vous pas que ce jour-là dépouillerait la personne déshéritée de tout espoir de conserver la fortune ? Même une mère pourrait être tentée, pour des raisons ambitieuses, de prendre des mesures extrêmes pour s'assurer la fortune pour elle-même. Ou elle pourrait avoir été influencée par une volonté plus forte que la sienne — la volonté d'un homme sans scrupules. Il existe de nombreuses éventualités, toutes probables, à mesure que vous choisissez de les analyser. »

« Mais pourquoi cette personne souhaiterait-elle me bannir complètement du pays ? Je ne suis pas plus dangereuse ici que je ne le serais n'importe où en Europe. Et puis, pensez aux moyens qu'ils auraient employés pour m'éloigner de Tinkletown. N'ai-je pas été perdue pour le monde pendant des années ? Pourquoi... »

« Certes ; mais je suis tout à fait convaincu, et je pense que Mr. Crow est d'accord avec moi, que le récent déplacement était rendu nécessaire par les exigences de quelqu'un dont le cœur n'est pas intéressé, mais dont la main manie le sceptre du pouvoir sur l'amour qui essaie de vous protéger. N'importe quel autre aurait mis fin à votre vie dès le début. »

« C'est mon idée », convint Anderson solennellement.

« Je ne veux pas de la fortune ! » cria Rosalie. « Je suis heureuse ici ! Pourquoi ne peuvent-ils pas me laisser tranquille ? »

« Je vous le dis, Miss Gray, à moins que quelque chose n'arrive pour l'empêcher, cette femme vous rendra un jour ce qui est à vous — votre fortune et votre nom. »

« Je ne peux pas le croire, Mr. Bonner. C'est trop comme un rêve pour moi. »

« Eh bien, bon sang, Rosalie, les rêves ne durent pas toujours ! » l'interrompit Anderson Crow. « Tu dois bien te réveiller un jour, tu ne vois pas ? »

CHAPITRE XXV

À mesure que le cœur mûrit

L'empressement de Bonner à commencer à sonder le mystère grandit à mesure que ses forces lui revenaient. Il se proposa d'intéresser son oncle à l'affaire, et par son intermédiaire, de commencer un effort systématique pour démêler les fils enchevêtrés de la vie de Rosalie. L'argent ne devait pas être épargné ; le temps et l'intelligence devaient être consacrés à la cause. Il savait que Rosalie était en réalité une créature de bonne naissance et digne du nom qu'un homme pourrait chercher à lui conférer — un nom donné dans l'amour par un homme à la femme qui le partagerait avec lui pour toujours.

Les jours et les nuits lui apprenaient le caractère sacré d'un attachement grandissant. Il ne fermait pas les yeux sur la vérité. Il était tout aussi impossible pour le grand Wick Bonner, homme du monde, d'être près d'elle et de ne pas tomber victime, qu'il l'était pour le rustre et humble jeune homme de Tinkletown. Son cœur était tout aussi fragile que le leur lorsqu'il se mit à nu devant son attaque. Sa beauté l'attirait, le raffinement naturel de son caractère lui plaisait ; sa pureté, sa tendresse, sa bonté, faisaient des ravages dans ses impressions. Fraîche, brillante, lucide comme le soleil de juin, elle était une révélation pour lui — pour Bonner, qui avait connu son sexe dans tous ses milieux. Son cœur était rempli d'elle, jour et nuit ; car jour et nuit il se demandait si elle pouvait éprouver pour lui ce qu'il savait qu'il commençait à éprouver pour elle.

Un jour, il reçut un télégramme. Il venait de sa mère et de sa sœur, qui venaient d'arriver à Boston en provenance des Bermudes, et il portait la brève bien qu'emphatique information qu'elles partaient pour Tinkletown pour le soigner et prendre soin de lui. Bonner fut pris de panique. Il réalisa à l'instant qu'il leur serait impossible de venir au domicile de Mr. Crow, et il savait qu'elles ne pourraient être trompées sur son état réel. Sa mère insisterait naturellement pour qu'il se rende immédiatement à Bonner Place, de l'autre côté de la rivière, et à Boston dès qu'il en serait capable ; sa sœur intelligente verrait à travers ses mobiles comme un éclair. Le jeune Mr. Bonner les aimait, mais il était nettement ennuyé par la perspective de leur venue. Avec une certaine hâte et confusion, il fit appeler « Doc » Smith.

« Docteur, dans combien de temps serai-je capable de naviguer ? » demanda-t-il anxieusement.

« Dès maintenant. »

« Vous ne dites pas ! Je ne me sens pas fort, vous savez. »

« Eh bien, votre jambe va bien et tout danger est passé. Bien sûr, vous ne serez pas aussi vif que d'habitude pendant quelque temps, et vous ne pouvez pas marcher sans béquilles, mais je ne vois aucun sens à ce que vous traîniez par ici pour cette raison. Vous seriez en sécurité pour partir à tout moment, Mr. Bonner. »

« Écoutez, docteur, j'ai peur de changer de médecin. Vous avez traité ce cas très bien, et si je m'adressais à un autre type, il pourrait tout défaire. J'ai pris la décision de vous laisser m'occuper jusqu'à ce que cette plaie soit complètement guérie. C'est entendu, maintenant. Je sais ce que je dis. Je ne prendrai aucun risque. Combien de temps faudra-t-il pour qu'elle soit complètement guérie ? »

« Une paire de semaines, je suppose. »

« Eh bien, je resterai ici et vous me verrez tous les jours. C'est une affaire trop sérieuse pour que je la traite à la légère. Soit dit en passant, ma mère arrive, et j'ose dire qu'elle voudra que j'aille à Boston. Notre médecin de famille est un vieux fossile et je n'aime pas lui confier cette chose. Vous me rendrez service, docteur, si vous me gardez ici jusqu'à ce que je sois complètement rétabli. J'ai l'intention de dire à ma mère qu'il ne sera pas sage de me déplacer tant que tout danger d'empoisonnement du sang ne sera pas passé. »

« Empoisonnement du sang ? Il n'y a plus de danger maintenant, monsieur. »

« On ne sait jamais », dit Bonner sagement.

« Mais je serais un parfait imbécile, Mr. Bonner, s'il y avait encore un danger de cela », se plaignit le médecin. « Quel genre de médecin me prendraient-ils pour ? »

« Ils vous donneraient certainement le crédit d'être prudent, et c'est ce qui plaît à une mère, vous savez », dit Bonner plus sagement encore. « De plus, c'est ma jambe, docteur, et je veux qu'elle soit traitée à ma façon. Je pense qu'une paire de semaines de plus sous vos soins me remettra d'aplomb. Mère doit me considérer, c'est tout. Je souhaite que vous passiez demain changer ces bandages, docteur ; si cela ne vous ennuie pas... »

« Doc » Smith n'était pas lent. Il vit plus que Bonner ne le pensait, alors il fit un clin d'œil à lui-même en traversant vers son cabinet. Au coin de la rue, il rencontra Anderson Crow.

« Dites, Anderson », dit-il, en ricanant à moitié, « ce jeune Bonner a fait une rechute. »

« Tonnerre ! »

« Il ne peut pas être déplacé avant une semaine ou deux. »

« Devrez-vous la couper ? »

« La jambe ? »

« Certainement. C'est la seule chose qui le fait souffrir, n'est-ce pas ? »

« Je ne crois pas. Je vais mettre son cœur en écharpe », dit Smith, riant de bon cœur à ce qu'il pensait être pris pour un brillant trait d'esprit. Mais il se trompa. Anderson rentra chez lui dans un grand émoi et avertit en privé chaque membre du foyer, y compris Rosalie, de traiter Bonner avec la plus grande considération, car son cœur était faible et susceptible de lui causer de gros ennuis. Surtout, il les avertit de garder la nouvelle affligeante loin de Bonner. Cela le découragerait terriblement. Pendant une semaine entière, Anderson observa Bonner avec des yeux anxieux, se tordant chaque fois que le grand gaillard faisait un effort, gémissant quand il laissait libre cours à son rire franc.

« Avez-vous entendu quelque chose ? » demandait Bonner avec une régularité fidèle lorsqu'Anderson rentrait chez lui chaque soir. Il faisait référence à la poursuite des fugitifs.

« Rien qui vaille la peine », répondait Anderson tristement. « Oncle Jimmy Borton a eu une lettre d'Albany aujourd'hui, et son gendre disait que trois hommes étranges avaient été vus à la gare d'Albany l'autre jour. J'ai fait écrire à oncle Jimmy pour lui demander s'il avait vu quelqu'un correspondant à la description, vous savez. Mais les trois hommes dont il parlait ont pris un train pour New York, alors je suppose qu'ils sont perdus à cette heure-ci. C'est l'affaire la plus déconcertante sur laquelle j'ai jamais travaillé. »

« Vous est-il venu à l'esprit que le véritable chef était dans ce voisinage à ce moment-là ? À Boggs City, disons. Selon l'histoire de Rosa—Miss Gray, l'homme Sam sortait chaque nuit pour recevoir des instructions. Eh bien, soit il allait à Boggs City, soit à un lieu de rendez-vous convenu entre lui et son supérieur. Il est possible qu'il ait vu cette personne le soir même de ma propre aventure. Maintenant, ce que nous devons faire, c'est découvrir si un étranger a été vu dans ces parages ce soir-là. Les registres des hôtels de Boggs City pourraient nous donner un indice. Si cela ne vous ennuie pas, Mr. Crow, je demanderai à ce détective new-yorkais, qui arrive demain, de jeter un coup d'œil sur cette phase de l'affaire. Cela n'interférera pas avec vos plans, n'est-ce pas ? » demanda Bonner, toujours prévenant envers les sentiments du bon vieux marshal, simple d'esprit.

« Pas du tout, et je l'aiderai autant que je peux, monsieur », répondit Anderson magnanimement. « Tiens, Eva, voici une lettre pour Rosalie. C'est la deuxième qu'elle reçoit de New York en trois jours. »

« C'est de Miss Banks. Elles correspondent, Anderson », dit Mrs. Crow.

« Et dis donc, Eva, j'ai décidé une chose. Il faut qu'on s'attende à devoir se débrouiller sans ces mille dollars dorénavant. »

« Mais, An—der—son Crow ! »

« Ouais. On va retrouver sa famille, même s'il faut renoncer aux mille dollars. Ce n'est que justice. Elle aura vingt et un ans en mars, et il faudra de toute façon que je règle cette histoire de tutelle. Mais, bon sang, Mr. Bonner, elle dit qu'elle ne prendra pas l'argent qu'on a mis de côté pour elle. »

« Elle m'a dit la même chose, Mr. Crow. Je pense qu'elle a en partie raison. Si elle suit mon conseil, elle le partagera avec vous. Vous avez droit à la totalité, vous savez — c'était censé être votre paiement — et elle ne veut pas entendre parler de votre plan de tout lui donner. Pourtant, je sens qu'elle ne devrait pas être sans le sou en ce moment. Elle n'en aura peut-être jamais besoin — certainement pas tant que vous serez en vie — mais il semble sage qu'elle soit protégée contre les imprévus. Mais j'ose dire que vous pourrez arranger cela entre vous. Je n'ai pas le droit d'interférer. Y avait-il du courrier pour moi ? »

« Ouais. J'ai failli oublier de te le filer. Voici une lettre de ta mère, j'imagine. Celle-ci est de ta sœur, et en voilà une de ta... ta petite amie, je suppose. J'en déduis tout ça en examinant les... » et il continua en expliquant comment il était arrivé à ses conclusions, qui étaient toutes fausses. C'étaient des invitations à des événements mondains à Boston. « Mais j'ai quelque chose d'important à te dire, Mr. Bonner. Je pense qu'un piège m'est tendu par les desperados que nous cherchons. Je crois que je deviens trop brûlant sur leur piste. J'ai eu une lettre anonyme aujourd'hui. »

« Une quoi ? »

« Lettre anonyme. Tu n'as jamais entendu parler de ça ? Celle-ci a été écrite dans le but exprès de m'attirer dans un piège. Ils veulent se débarrasser de moi. Mais je vais les rouler. Je ne vais pas y prêter attention. »

« Mon Dieu, Anderson, je parie que tu vas te faire assassiner ! » s'écria sa pauvre femme. « J'aimerais que tu renonces à pourchasser les gens. »

« Puis-je jeter un coup d'œil à la lettre, Mr. Crow ? » demanda Bonner. Anderson tira furtivement l'enveloppe carrée de sa poche intérieure et la lui passa.

« Il faut qu'ils se lèvent assez tôt pour me prendre endormi », dit-il fièrement. Bonner sortit le contenu de l'enveloppe. Alors qu'il lisait, ses yeux pétillèrent et les coins de sa bouche tressaillirent, mais son visage était poliment sérieux lorsqu'il rendit le missive au marshal. « On dirait un piège, n'est-ce pas ? » dit Anderson. « Tu vois, il n'y a pas de signature. Les chenapans avaient peur de signer un nom. »

« Je ne dirais rien à Miss Gray à ce sujet si j'étais vous, Mr. Crow. Cela pourrait la troubler, vous savez », dit Bonner.

« Cela vaut pour toi aussi, Eva », commanda Anderson à son tour. « Ne tourmente pas la gamine. Elle ne doit rien savoir de tout ça. »

« Je ne pense pas que ce soit un piège », fit remarquer Eva alors qu'elle finissait de lire le courrier. Bonner saisit cette occasion pour rire de bon cœur. Il s'était retenu aussi longtemps que possible. Ce qu'Anderson décrivait comme une lettre « anonyme » n'était rien de plus qu'une invitation polie et formelle à assister à une « pendaison de crémaillère » chez le colonel Randall, de l'autre côté de la rivière. Elle disait :

« Mr. et Mrs. D.F. Randall sollicitent l'honneur de votre présence à une pendaison de crémaillère, vendredi soir, 30 janvier 190—, à huit heures. Rockden-of-the-Hills. »

« Elle est adressée à moi aussi, Anderson », dit sa femme en montrant l'enveloppe. « C'est la nouvelle maison qu'ils ont terminée l'automne dernier. Lettre anonyme ! Balivernes ! Je parie qu'il y en a une au bureau de poste pour chacune des filles. »

« Roscoe a récupéré une partie du courrier », murmura le marshal d’un air penaud. « Où est cet effronté de garçon ? Il mériterait une bonne correction pour avoir retenu des lettres comme celles-ci », grogna-t-il, désireux d’orienter la conversation sur un autre sujet. Après avoir réfléchi toute la soirée, il prit son courage à deux mains et demanda à Bonner de ne dire à personne qu’il s’était trompé au sujet de l’invitation. Roscoe produisit les invitations destinées à sa sœur et à Rosalie. Il annonça en outre que la moitié des habitants de la ville en avaient reçu.

« Vous allez recevoir un télégramme tout à l’heure, Mr. Bonner », dit-il. « Bud est en train d’en livrer un à Mr. Grimes et il doit s’arrêter ici sur le chemin du retour. J’étais à la gare quand il est arrivé. C’est de la part de votre mère, et elle dit qu’elle viendra de Boggs City demain matin de bonne heure. »

« Merci, Roscoe », dit Bonner avec un regard amusé vers Rosalie ; « vous m’avez épargné la peine de le lire. »

« Ils arrivent demain », dit Rosalie bien plus tard, alors que les derniers des Crow s’éclipsaient péniblement vers leurs chambres. « Vous devrez partir avec eux, n’est-ce pas ? »

« Je suis une sacrée nuisance par ici, j’imagine, et vous serez heureuse de vous débarrasser de moi », dit-il doucement, le regard fixé sur la bûche qui flambait dans l’âtre.

« Pas plus que vous ne serez heureux de partir », répondit-elle si froidement que son orgueil en fut vivement heurté. Il déroba un regard timide au visage de la jeune fille en face de lui. Il était aussi calme et serein qu’un matin de mai. Ses yeux, eux aussi, fixaient les flammes, et ses doigts jouaient distraitement avec la frange du bras de son fauteuil.

« Tonnerre ! » pensa-t-il, une faiblesse s’emparant soudain de son cœur ; « je ne crois pas qu’elle en ait le moindre souci ! »

CHAPITRE XXVI

Le ventricule gauche

Le lendemain, Mrs. Bonner et Miss Bonner firent leur apparition à Tinkletown. Elles étaient venues de Boggs City en automobile, et leur arrivée provoqua un nouveau frisson d’excitation en ville. La moitié des femmes de Tinkletown trouvèrent un prétexte pour passer devant la maison de Mr. Crow au cours de la journée, et un bon nombre d’entre elles vinrent présenter leurs respects à Mrs. Crow, qu’elles leur en doive ou non, au grand désarroi de cette estimable dame.

La mère de Wicker était une femme séduisante et aristocratique, dotée d’une généalogie remontant à Babylone ou à quelque autre point de départ historique. Ses ancêtres étaient des loyalistes à l’époque de la Révolution américaine, et elle en tirait fierté. Il est vrai que les aïeux de son mari avaient, en ces temps-là, abattu quelques Britanniques et réussi à chasser certains de ses propres ancêtres vers Long Island, mais cela n’avait aucune importance en ce vingtième siècle. Mr. Bonner était depuis longtemps passé de vie à trépas ; et sa veuve, à cinquante ans, était tout à fait la reine de tout ce qu’elle contemplait, ce qui n’était pas négligeable. Les Bonner étaient riches de biens matériels, riches de position sociale, riches de traditions. La fille, qui faisait tout juste ses débuts dans le monde, était une jolie jeune fille, de plusieurs années plus jeune que Wicker. Elle était l’idole de son cœur. Cette frêle jeune fille avait été pour lui la plus brillante, la plus spirituelle et la plus jolie créature au monde. À présent, il se demandait comment l’autre jeune fille, qui n’était pas sa sœur, soutiendrait la comparaison lorsqu’elles se tiendraient toutes deux devant lui.

Naturellement, Mrs. Crow et ses filles tombèrent dans une panique nerveuse dès que ces femmes élégantes venues de Boston eurent posé le pied dans leur humble demeure. Elles perdirent le peu d’assurance qu’elles avaient réussi à acquérir et s’embrouillèrent misérablement dans les préliminaires.

Mais calme, douce et composée comme les plus exigeants auraient pu le souhaiter, Rosalie accueillit les visiteuses sans l’ombre d’une confusion ni le moindre signe de gaucherie. Bonner ressentit un élan de joie et de fierté en observant l’air de surprise qui apparut sur le visage de sa mère — une surprise qui ne diminua pas tandis que la jeune fille subissait son épreuve inconsciente.

« Tonnerre ! » s’écria-t-il joyeusement en lui-même, « c’est quelqu’un dont on peut être fier — c’est une reine ! »

Plus tard dans la journée, après l’humble mais imposant déjeuner (le paradoxe était permis à Tinkletown), Mrs. Bonner trouva le temps et l’occasion d’exprimer sa surprise et son approbation. Avec la perspicacité de la véritable aristocrate, elle n’était pas aveugle aux charmes de la jeune fille, qui s’épanouissait comme une rose dans ce recoin perdu de la nature. Le tact qui poussa Rosalie à se retirer, entraînant tous les Crow avec elle hors de la maison, pour laisser les Bonner ensemble et sans être dérangés, n’échappa pas à cette femme du monde avisée.

« Elle est remarquable, Wicker. Parlez-moi d’elle. Pourquoi se trouve-t-elle à vivre dans cette misérable ville et parmi de telles gens ? »

Sur quoi, Bonner se lança dans une histoire détaillée et quelque peu longue de la mystérieuse Miss Gray, la répétant telle qu’elle lui était parvenue de ses propres lèvres franches, mais avec des embellissements personnels qui auraient fait monter le rouge aux joues de la jeune fille, si elle avait pu les entendre. L’intérêt de sa mère n’était pas feint ; sa sœur était fascinée par le récit.

« Qui sait », s’écria-t-elle, ses yeux sombres pétillants, « elle pourrait être l’héritière de millions ! »

« Ou une princesse de sang royal ! » ajouta sa mère avec un enthousiasme peu commun. « Le sang seul a fait de cette fille ce qu’elle est. Dieu sait que des milliards ou des trillions n’auraient pu effacer les influences d’une vie entière passée à… à Winkletown — ou est-ce bien le nom ? Peu importe, Wicker — n’importe quel nom fera l’affaire. Franchement, je m’intéresse à cette jeune fille. C’est un crime de la laisser végéter et mourir dans un endroit pareil. »

« Mais, mère, elle aime ces gens », protesta Bonner sans conviction. « Ils ont été bons pour elle durant toutes ces années. Ils ont été des parents, des protecteurs… »

« Et ils ont été bien payés pour cela, mon fils. Je vous prie de ne pas vous méprendre, je ne prévois pas de la tirer de leurs mains. Je ne vais pas reconstruire sa sphère sociale. Loin de là. Je dis simplement que c’est un crime qu’elle soit enfermée pour la vie dans ce… ce désert. Je doute fort que ses origines soient jamais connues, et peut-être vaut-il mieux qu’elles ne le soient pas. Pourtant, je suis intéressée. »

« Maman, je pense qu’il serait très agréable de l’inviter à venir à Boston pour une semaine ou deux, n’est-ce pas ? » suggéra Edith Bonner, chaleureusement mais avec une pointe d’hésitation.

« Formidable ! » s’exclama Wicker, oubliant dans son excitation qu’il était infirme. « Fais-la venir passer quelque temps avec toi, Ede. Ce sera une grande distraction pour elle et, tonnerre, je suis porté à croire que ce pourrait être bénéfique pour nous aussi. »

« Votre enthousiasme est touchant, Wicker », dit sa mère, parfaitement imperturbable. « Je ne doute pas que vous pensiez que Boston en bénéficierait également. »

« Allons, mère, vous savez bien que ce n’est pas vous ressembler que d’être aussi piquante », dit-il facilement. « De plus, après avoir vécu un certain temps dans d’autres parties du monde, je commence à sentir que la population n’est pas la seule chose à Boston qui puisse être élargie. C’est très joli de paver nos rues d’intellect afin que nous ne puissions pas dévier de nos propres pas, mais j’aime assez l’idée de m’égarer, de temps en temps, même si je dois regarder le même ciel banal là-haut que le reste du monde contemple, vous savez. J’ai appris récemment que le même soleil qui brille sur Boston rayonne aussi pour le reste du monde. »

« Oui, il brille à Tinkletown », convint sa mère sereinement. « Mais, mon cher… » dit-elle en se tournant vers sa fille, « je pense qu’il vaudrait mieux attendre un peu avant de lancer l’invitation. Il n’y a aucune excuse pour se précipiter dans l’inconnu. Laissons faire le temps. »

« Par Jove, mère, vous parlez parfois comme Anderson Crow. Il dit souvent des choses comme ça », s’écria Wicker, ravi.

« Grand Dieu ! Comment peux-tu dire une chose pareille, Wicker ? »

« Eh bien, tu aimerais le vieux Anderson. C’est une perle ! »

« Je veux bien le croire — une émeraude. Non, non… ce n’était ni juste ni aimable, Wicker. Je retire mes paroles. Mr. Crow et tous les autres ont été bons envers vous. Pardonnez-moi ce sarcasme. Mr. Crow est parfaitement impossible, mais il me plaît. Il a du cœur, et c’est plus que ce que la plupart d’entre nous peuvent revendiquer. Et maintenant, revenons à la réalité. Quand serez-vous prêt à partir pour Boston ? Demain ? »

« Au ciel, non ! Je ne dois pas être déplacé avant un bon moment — risque de gangrène ou quelque chose du genre. C’est étonnant, mère, à quel point ces médecins de campagne sont compétents. Le Dr. Smith est une sorte de prodige. Il… il… a sauvé ma jambe. »

« Mon fils… tu ne veux pas dire que… » disait sa mère, la voix tremblante.

« Oui ; c’est ce que je veux dire. Je vais bien maintenant, mais, bien sûr, je devrai être très prudent pendant une quinzaine de jours. On ne sait jamais, vous savez. Empoisonnement du sang et tout le reste. Mais ne parlons pas de cela… c’est macabre. »

« En effet, ça l’est. Vous devez être extrêmement prudent, Wicker. Promettez-moi de ne rien faire d’imprudent. N’utilisez pas votre jambe tant que le médecin… mais j’ai quelque chose de mieux. Nous ferons venir le Dr. J----. Il peut monter de Boston deux ou trois fois… »

« Rien de tout cela, mère ! Quelle absurdité ! Smith en sait plus en une minute que J---- en un mois. Il gère le cas exactement comme je le souhaite. Laissons dormir les chiens qui dorment, dis-je. Vous savez que J---- veut toujours amputer tout ce qui peut être coupé ou scié. Pour l’amour du ciel, ne le laissez pas essayer sur moi. J’ai besoin de mes jambes. »

Il n’est pas nécessaire de dire que Mrs. Bonner fut complètement convaincue par cet argument. Elle lui ordonna de rester là où il était jusqu’à ce qu’il soit parfaitement sûr d’être transporté de l’autre côté de la rivière, où il pourrait se rétablir avant de s’aventurer dans la ville de sa naissance. De plus, elle annonça qu’Edith et elle resteraient à Boggs City jusqu’à ce qu’il soit tout à fait hors de danger, venant chaque jour en voiture automobile affrétée. Il vint soudain à l’esprit de Bonner qu’il serait nécessaire de soudoyer « Doc » Smith et toute la famille Crow s’il voulait maintenir sa position d’invalide.

Lorsque « Doc » Smith fut mis à l’épreuve, il mentit avec talent en faveur de son client (il refusait de l’appeler son patient), et Mrs. Bonner fut convaincue. Mr. Crow et Eva protestèrent vigoureusement en affirmant que le jeune homme ne causerait « pas l’ombre d’un souci », et qu’il pourrait rester aussi longtemps qu’il le voudrait.

« C’est un gentleman, Mrs. Bonner », annonça le marshal, comme si la mère apprenait ce fait pour la première fois. « Mrs. Crow et moi-même en avons discuté, et je sais de quoi je parle. C’est un parfait gentleman. »

« Merci, Mr. Crow. Je suis heureuse de vous entendre dire cela », dit Mrs. Bonner, avec beaucoup de tact. « Vous ne verrez pas d’inconvénient à ce qu’il reste ici encore un peu, alors ? »

« Je devrais dire que non. S’il accepte le boulot, je le nommerai shérif adjoint. »

« J’aimerais bien avoir une photo de toi avec l’insigne et l’uniforme, Wick », dit Edith avec une plaisanterie bienveillante.

Juste avant que les deux dames ne partent pour Boggs City ce soir-là, Bonner réussit à dire quelques mots à Edith.

« Dis, Ede, je pense qu’il serait incroyablement convenable de ta part d’inviter Miss Gray à Boston ce printemps. Elle te plaira. »

« Wicker, si ce n’était pas si affreusement banal, je rirais sous cape », dit-elle, l’examinant avec un calme regard qui le décontenança. « Je ne suis pas née de la dernière pluie, tu sais. Maman l’est peut-être, mais pas ta chère petite sœur. Remonte-toi, mon frère. Tu t’en remettras, tout comme les autres. Je lui demanderai de venir, mais… s’il te plaît, ne fronce pas les sourcils comme ça. Je vais soupçonner quelque chose. »

Au cours des nombreuses petites excursions en automobile dont les deux filles profitèrent durant ces quelques jours à Tinkletown, Miss Bonner trouva beaucoup à aimer chez Rosalie, beaucoup à estimer et énormément à anticiper. Délibérément, elle chercha à apprendre par « déduction » quels étaient exactement les sentiments de Rosalie pour son grand frère. Elle n’aurait pas été surprise de découvrir les signes révélateurs d’une affection réelle mais secrète de la part de Rosalie, mais elle fut, au contraire, étonnée et non moins chagrinée de voir la jeune fille répondre à chaque approche avec une joyeuse candeur qui écartait définitivement toute possibilité d’amour pour le frère soi-disant irrésistible. L’esprit de Miss Edith était tout à fait rassuré, mais avec l’orgueil arrogant d’une sœur, elle s’indignait du fait que quiconque puisse connaître ce frère chéri sans en devenir la victime. Par perversité, elle aurait détesté Rosalie si elle l’avait surprise, ne serait-ce qu’un seul instant d’inattention, à révéler un sentiment plus tendre qu’un intérêt amical pour lui.

Sophistiquée et expérimentée, la gaie et insouciante Miss Bonner lisait ses pages rapidement — elle les parcourait — mais elle voyait beaucoup de choses entre les lignes. Si sa mère avait été aussi perspicace, cette très estimable dame aurait pu se trouver immensément soulagée sur certains points.

Bonner passait des moments difficiles ces jours-ci. Il était pire que la misère de rester à l’intérieur, et il était absolument hors de question pour lui de s’aventurer au-dehors. Sa jambe guérissait avec une hâte dégoûtante, mais son cœur sombrait dans une maladie qui se moquait des remèdes humains. Et si son départ avec sa mère et la jeune femme au visage rose avait un goût de soulagement, il doit être pardonné. Une poitrine endolorie ne respecte personne.

Elles retournaient au Hub par le train du petit matin de Boggs City, et il était entendu que Rosalie viendrait les rejoindre en juin. Disons en toute vérité que tant Mrs. Bonner que sa fille étaient ravies d’avoir cette promesse. Si elles ressentaient quelque inquiétude quant à la possibilité de révélations fâcheuses concernant sa naissance, elles se voilaient la face volontairement et se laissaient aller au jeu des conséquences.

Mrs. Bonner attendait dans l’automobile, après avoir dit au revoir à Wicker.

« Je garderai un œil attentif sur lui, Mrs. Bonner », promit Anderson, « et je vous télégraphierai si son état change d’un iota. J’ai demandé à “Doc” Smith aujourd’hui de me dire la pure vérité sur son cas, et… »

« La pure vérité ? Que voulez-vous dire ? » s’écria-t-elle, prise d’une nouvelle alarme.

« Ne vous inquiétez pas, madame. Il s’améliore à vue d’œil, dit le doc. Il m’a dit qu’il serait hors de danger quand il serait de retour à Boston. Son cœur inquiète un peu le doc. Je lui ai demandé de parler franc et de me dire exactement à quel point il est atteint. Il a répondu : “Pour le moment, seul le ventricule gauche — quoi que ce soit — seul le gauche est perforé, mais le droit semble avoir besoin d’un changement d’air.” »

CHAPITRE XXVII

Le sourire railleur

« J’aime votre mère », dit Anderson à Wicker, plus tard dans la soirée. « C’est une parfaite lady. Nom d’un chien, quel soulagement de voir une femme riche qui sait être une lady. Elle n’est pas du tout coincée et pourtant, c’est une vraie aristocrate. Vous ai-je déjà raconté ce qui est arrivé à la femme du juge Courtwright ? Non ? Eh bien, c’était il y a longtemps, ici même à Tinkletown. Le juge a conclu que ce serait un bon endroit pour une résidence d’été — alors lui et elle ont construit une grande demeure là-bas, sur la falaise de la rivière. C’était la seule résidence d’été de ce côté-ci de la rivière. Eh bien, évidemment, Mrs. Courtwright a dû s’y mettre et devenir la chef des femmes de cet endroit. Elle leur a mené la vie dure et leur a fait comprendre qu’elle était une reine ou quelque chose comme ça et qu’elles n’étaient que des paysannes. Et les idiotes de femmes l’ont laissé faire, en plus. Il semble que son arrière-grand-père était un écuyer en Angleterre, et elle avait le droit d’être fière. Eh bien, elle a mené la barque pendant deux étés et personne ne pouvait l’approcher sans une dispense spéciale du Tout-Puissant. Elle ne regardait personne avec ses yeux ; son menton était si haut dans les airs qu’elle était obligée de regarder à travers son nez.

« Son mari était aussi vieux que Mathusalem — c’est-à-dire qu’il était aussi vieux que Mathusalem l’était quand il était gamin, pour ainsi dire — et elle lui faisait peur au point de le terroriser. Mais je l’ai eue. À la fin du deuxième été, elle était prête à plier bagage, duc ou pas duc. Laissez-moi vous donner un tuyau, Wick. Si vous voulez ramener une reine à votre niveau, faites-lui simplement comprendre que vous vous moquez d’elle. Eh bien, monsieur, la femme du juge avait l’habitude de retrousser son nez devant moi jusqu’à ce que je me sente trop petit pour être vu. Mon orgueil se vautrait dans la poussière. Finalement, j’ai trouvé un plan pour la régler. Chaque fois que je la voyais, je lui faisais un sourire — sans dire un mot, remarquez, mais en la regardant juste comme si elle me semblait drôle. Eh bien, monsieur, j’ai continué de plus belle. La première chose que j’ai su, c’est qu’elle commençait à avoir l’air d’avoir été piquée par une abeille sans pouvoir trouver l’endroit. Je la surprenais à me jeter des regards furtifs et elle me trouvait toujours avec un sourire sur le visage — un bon sourire bien sain, aussi.

« Il n’y avait rien pour rire, remarquez, mais elle ne le savait pas. Elle a commencé à s’arranger les cheveux et à s’inquiéter pour ses vêtements. Ensuite, elle s’essuyait le visage pour voir si la poudre était bien mise, tout en se demandant pourquoi diable je riais. Si elle passait dans sa calèche, elle regardait en arrière pour voir si je riais ; et je l’étais toujours. Je n’ai jamais manqué. Tout ce temps, je ne disais pas un mot — juste à sourire comme si elle m’amusait à en mourir. Peu à peu, j’ai commencé à être scientifique à ce sujet. J’en suis arrivé au point où, quand elle me surprenait à rire, je faisais de mon mieux pour cacher le sourire. Bien sûr, cela ne faisait qu’empirer les choses. Elle s’agitait, se tortillait et rougissait jusqu’à ce qu’elle ait l’air d’avoir été marinée. Nom d’un chien, si elle n’a pas commencé à négliger ses affaires de grande-arrière-petite-fille ! Elle n’avait plus le temps de mener la vie dure à ses paysannes. Elle était trop occupée à se demander pourquoi je riais.

« Ensuite, elle a commencé à avoir l’air pâle et maigre. Elle semblait voir des fantômes tout le temps. Ce sourire maudit de moi la poursuivait à chaque minute. Bien sûr, elle ne pouvait pas s’en plaindre. Ça n’aurait pas été possible du tout. Elle devait juste supporter ça sans ricaner. Il n’y avait rien à dire. Finalement, elle a commencé à éviter les réunions et a presque cessé de traverser la ville en voiture. Tout le monde a remarqué le changement chez elle. Les gens disaient qu’elle devenait folle à cause de sa coiffure. Elle a perdu quinze kilos à s’inquiéter avant le mois d’août, et quand septembre est arrivé, le juge a dû l’emmener faire une cure de repos. Ils ne sont jamais revenus à Tinkletown, et le juge a dû vendre la propriété pour la moitié de ce qu’elle lui avait coûté. Pendant deux ans, elle faisait presque des crises d’hystérie quand quelqu’un riait. Mais ça lui a fait du bien. Ça a changé ses idées. Elle a fini par abandonner ses manières hautaines, dit-on, et j’entends dire que c’est l’une des plus gentilles, des plus douces vieilles dames de Boggs City de nos jours. Mais Blootch Peabody dit qu’à ce jour, elle a l’air troublée quand quelqu’un remarque sa coiffure. Le Seigneur sait que je ne riais pas de ses cheveux. Je ne vois pas pourquoi elle a pensé ça, pas vous ? »

Bonner rit longuement et de bon cœur à propos de l’expérience ; mais Rosalie exprima vigoureusement sa désapprobation des méthodes du marshal.

« C’est la seule chose vraiment méchante que je vous aie jamais entendu faire, papa Crow ! » s’écria-t-elle. « C’était cruel ! »

« Bien sûr que vous prendriez sa défense, étant une femme », dit-il sereinement. « Mrs. Crow l’a fait aussi, quand je lui en ai parlé il y a vingt ans. Les femmes n’ont pas beaucoup le sens de l’humour, n’est-ce pas, Wick ? » Il l’appelait Wick de nos jours ; et le jeune homme appréciait cette familiarité.

Les jours vinrent où Bonner put se promener avec sa canne, et il ne fut pas lent à profiter du privilège que cela lui accordait. Cela signifiait d'agréables promenades avec Rosalie, et cela signifiait l'élévation de son esprit vers des sommets tels que le ciel n'en fixait aucune limite. La ville ne fut pas longue à tirer des conclusions. Tout le monde disait que ce serait un « mariage ». Il était certain que l'intéressant Bostonien s'était assuré le champ libre. Les prétendants de Tinkletown abandonnèrent en désespoir de cause et se retirèrent de la compétition, avec l'espoir qu'un rétablissement complet de ses blessures pourrait non seulement bannir Bonner du village, mais aussi des pensées de Rosalie Gray. La plupart des jeunes gens prirent leur médecine avec philosophie. Ils savaient depuis le début que leurs chances étaient minces. Blootch Peabody et Ed Higgins, en raison de la rivalité personnelle qui les opposait, gardèrent espoir encore et encore, et devinrent plus amers l'un envers l'autre, au lieu de l'être envers Bonner.

Anderson Crow et Eva étaient ravis et les demoiselles Crow, après de vains efforts pour intéresser le jeune homme à leurs propres atouts, se rallièrent aux vieux et chuchotèrent avec exubérance au monde entier que « ce serait tout à fait glorieux ». Roscoe n'était pas si charitable. Il était profondément dégoûté à l'idée de perdre son ami Bonner dans les liens honnis du mariage. De son point de vue juvénile, c'était un sort qu'un brave gars comme Bonner ne méritait pas. Même Rosalie n'était pas assez bien pour lui, déclara-t-il à Bud Long ; mais Bud, qui avait voué à Rosalie une dévotion sans espoir pendant la majeure partie de sa courte vie, prit vivement, bien que penaud, ses distances avec cette remarque. La chose semblait tout à fait réglée dans l'esprit de tout le monde, sauf de Bonner et de Rosalie eux-mêmes. Ils avançaient tranquillement, joyeusement, peut-être rêveurs, laissant le présent et l'avenir prendre soin d'eux-mêmes du mieux qu'ils pouvaient, faisant des montagnes du passé — des montagnes si hautes et escarpées qu'elles ne pouvaient être surmontées dans la retraite.

Bonner était éperdument amoureux — si bien, en vérité, qu'en face de cela, il perdit le courage qui l'avait porté à travers les aventures triviales du passé, et se retrouva à patauger vaguement dans des mers qui semblaient anciennes et pourtant nouvelles. À chaque heure, il cherchait le premier signe d'amour dans ses yeux, le premier soupçon de sentiment ; mais s'il y avait un point de faiblesse dans sa défense, il n'était pas révélé à la perception affamée du conquérant en herbe. Et ainsi ils dérivèrent à travers la froidure de février, qui leur semblait chaude, à travers les heures claires et les heures sombres, rapidement et sûrement vers le jour qui devait le déclarer guéri d'un mal et pourtant cruellement affligé par un autre.

À travers tout cela, il se disait que peu importait quelle avait pu être sa naissance, tant qu'elle vivait en cette heure de sa vie, et pourtant une voix calme et immobile murmurait la procrastination avec une persistance de tocsin à travers chaque avenue de son cerveau. « Attends ! » disait la voix froide du préjugé. Son cœur n'entendait pas, mais son cerveau, oui. Un seul regard de soumission de ses yeux tendres et son cerveau serait devenu sourd à la petite voix froide — mais ses yeux tinrent bon et la voix survécut.

Le jour approchait rapidement où il lui serait nécessaire de quitter le foyer de M. Crow. Il ne pouvait plus abuser de l'hospitalité et de la bonne nature du marshal — surtout après avoir décliné la proposition de devenir marshal adjoint de la ville. Ensemble, ils avaient discuté de chaque aspect possible du mystère de l'enlèvement et avaient jeté les bases d'une tentative systématique de résolution. Il n'y avait plus rien pour eux à faire. Fidèle à sa promesse, Bonner avait mis l'affaire entre les mains de l'un des plus grands détectives du pays, avec chaque point connu de l'histoire de la jeune fille. Tinkletown ne devait pas fournir la solution, bien qu'elle contînt le mystère. Sur ce point, il ne pouvait y avoir de doute ; ainsi, M. Bonner fut contraint, à contrecœur, d'admettre qu'il n'avait aucune excuse plausible pour prolonger son séjour. Le grand détective de New York était venu en ville, avait rassemblé tous les faits sous le couvert du plus strict secret, avait traqué chaque ombre possible d'indice à Boggs City, et était retourné à la métropole pour y commencer la recherche vingt et un ans en arrière.

« Quatre semaines », disait Bonner pensivement, alors qu'ils rentraient de leur dernière visite au moulin abandonné de Turnip Creek. C'était un matin de février brillant et chaud, évocateur du printemps et chargé du parfum de quelque chose de bien plus doux. « Quatre semaines d'oisiveté et de joie pour moi — presque une vie entière dans le gaspillage des années. Cela vous semble-t-il long, Miss Gray — oh, je me souviens, je dois vous appeler Rosalie. »

« Il me semble que je vous connais depuis toujours plutôt que depuis quatre semaines », dit-elle doucement. « Ce furent des semaines heureuses, n'est-ce pas ? Ma seule crainte — notre seule crainte — est que vous n'ayez pas été à l'aise dans notre pauvre petite maison. Ce n'est pas ce à quoi vous êtes habitué... »

« Le foyer, c'est ce que les gens qui y vivent en font », dit-il, s'efforçant de citer un vague vieil adage. Il était confusément conscient d'un sourire contenu de sa part et se sentit ridicule. « Quoi qu'il en soit, j'étais plus qu'à l'aise. J'étais heureux — jamais aussi heureux. Toute ma vie sera construite autour de ce seul mois — mon passé se termine avec lui, mon avenir commence. Vous, Rosalie », poursuivit-il vivement, ses yeux brillant de l'amour qui ne pouvait être refusé, « êtes l'esprit de la vie telle que je la connaîtrai à partir de ce jour. C'est vous qui avez fait de Tinkletown un royaume, l'une de ses maisons un palais. Ne détournez pas votre visage, Rosalie. »

Mais elle tourna son visage vers lui et ses yeux sombres ne cillèrent pas lorsqu'ils rencontrèrent les siens, là-bas dans le vieux bois lugubre.

« Ne faites pas cela, je vous en prie, Wicker », dit-elle doucement, fermement. Sa main effleura son bras un instant. « Vous comprendrez, n'est-ce pas ? S'il vous plaît, ne faites pas cela ! » Il y avait un monde de sens dans ces mots.

Son cœur devint froid comme de la glace, le sang quitta son visage. Il comprit. Elle ne l'aimait pas.

« Oui », dit-il, sa voix morte et enrouée, « je crois que je comprends, Rosalie. J'ai pris trop de choses pour acquises, imbécile que je suis. Bah ! L'égotisme d'un imbécile ! »

« Vous ne devez pas parler ainsi », dit-elle, son visage contracté par la douleur et la pitié. « Vous êtes l'homme le plus merveilleux que j'aie jamais connu — le meilleur et le plus vrai. Mais... » et elle fit une pause, avec un sourire pâle et morne sur les lèvres.

« Je comprends », l'interrompit-il. « Ne le dites pas. Je veux penser qu'un jour vous aurez envie de dire autre chose, et je veux espérer, Rosalie, que ce ne sera pas toujours ainsi. Parlons d'autre chose. » Mais aucun des deux ne se soucia de parler pendant ce qui sembla être une heure. Ils étaient en vue de la maison avant que le silence de pierre ne soit rompu. « Puis-je venir de Bonner Place pour vous voir ? » demanda-t-il enfin. Il devait traverser la rivière le lendemain pour un séjour d'une semaine ou deux chez son oncle.

« Oui — souvent, Wicker. Je voudrai vous voir chaque jour. Oui, chaque jour ; j'en suis sûre », dit-elle avec nostalgie, un regard affamé dans les yeux qu'il ne vit pas, car il regardait droit devant lui. S'il avait vu ce regard ou saisi le ton véritable de sa voix, le monde ne lui aurait peut-être pas paru si sombre. Quand il la regarda à nouveau, son visage était calme, presque jusqu'à la sérénité.

« Et vous viendrez à Boston en juin, tout de même ? »

« Si votre sœur et... et votre mère veulent toujours que je vienne. »

Elle pensait à elle-même, celle sans nom, dans la maison des siens ; elle pensait aux doutes, aux spéculations — aux peurs mêmes — qui formeraient l'arrière-plan de son accueil dans cette fière demeure. Rosalie Gray ne se considérait plus comme l'enfant adoptive, heureuse et insouciante, d'Anderson Crow ; elle se voyait seulement comme la naufragée, l'indésirable, et le monde devenait amer pour elle. Mais Bonner était aveugle à tout cela ; il ne pouvait pas, ne devait pas savoir.

« Vous savez qu'elles veulent que vous veniez. Pourquoi dites-vous cela ? » demanda-t-il rapidement, une perspective étrange et floue s'élevant devant lui un instant, pour s'effacer avant de pouvoir être analysée.

« On dit toujours cela », répondit-elle avec un sourire. « C'est la peine d'être invité. Votre sœur m'a écrit la plus chère des lettres, et j'y ai répondu. Nous nous aimons, elle et moi. »

« Rosalie, je vais vous écrire », dit-il soudain ; « vous répondrez ? »

« Oui », lui dit-elle simplement. Son cœur s'accéléra, mais faiblit, et fut perdu. « J'ai eu une longue lettre d'Elsie Banks aujourd'hui », continua-t-elle avec une indifférence qui le glaça.

« Oh », dit-il ; « c'est votre amie qui devait ou doit épouser Tom Reddon, je crois. Je l'ai connu à Harvard. Dites-moi, sont-ils mariés ? »

« Non. Cela ne devait avoir lieu qu'en mars, mais maintenant elle écrit que sa mère est malade et doit aller en Californie pour plusieurs mois. M. Reddon veut se marier tout de suite, ou avant qu'ils ne partent pour l'Ouest, du moins ; mais elle dit qu'elle ne peut consentir tant que sa mère a tant besoin d'elle. Je ne sais pas comment cela finira, mais je présume qu'ils se marieront et iront tous en Californie. Cela semble la voie simple et juste, n'est-ce pas ? »

« Toute voie semble juste, je dirais », dit-il. « Ils s'aiment, alors qu'importe ? Connaissez-vous bien Reddon ? »

« Je l'ai vu maintes fois », répondit-elle avec une apparente esquive.

« C'est un... » mais là, il s'arrêta comme si la paralysie l'avait saisi soudainement. La vérité jaillit dans son cerveau comme un trait mortel. Tout était aussi clair que le jour pour lui maintenant. Elle se pencha pour ramasser un roseau fin et brisé qui barrait son chemin, et son visage fut détourné. « Dieu ! » fut le cri qui échappa presque à ses lèvres. « Elle aime Reddon, et il va épouser sa meilleure amie ! » Une sueur froide perla à chaque pore de son corps. Il avait rencontré le glas de l'amour — la fin de l'espoir.

« Il l'a toujours aimée », dit Rosalie si calmement qu'il fut choqué par son courage. « J'espère qu'elle ne lui demandera pas d'attendre. »

Rosalie ne comprit jamais pourquoi Bonner la regarda avec étonnement et dit :

« Par Jove, vous êtes une... une merveille, Rosalie ! »

CHAPITRE XXVIII

Les yeux de l'aveugle

Bonner repartit sans un autre mot d'amour pour elle. Il vit la futilité d'espérer, et il fut assez noble pour respecter sa requête de silence sur le sujet qui semblait lui déplaire. Il partit tel un homme vaincu et soumis ; il partit avec le fer dans le cœur pour la première fois — profondément enfoncé et torturant.

Bonner vint deux fois de la propriété de l'autre côté de la rivière. Anderson observa qu'il avait l'air « décharné », et Rosalie prit l'aspect affamé et pâle de son visage pour l'amaigrissement naturel à l'enfermement en intérieur. Il était plus blanc qu'à son habitude, et un air têtu et obstiné grandissait autour de ses yeux et de sa bouche, ce qui aurait été compris par les gens sophistiqués. C'était la première indication de la bataille que son amour allait mener dans les jours à venir. Il ne vit aucun signe de faiblesse chez Rosalie. Elle ne voulait pas le laisser regarder dans son brave petit cœur, et ainsi il tourna le dos au champ de bataille et s'enfuit à Boston, à moitié battu, mais rassemblant inconsciemment ses forces pour la lutte d'un autre jour. Il ne le savait pas alors, pas plus qu'elle, mais son amour n'était pas vaincu ; il avait rencontré son premier rebuffet, c'était tout.

Tinkletown fut désolé de le voir partir, mais la ville prospéra sur sa promesse de revenir. Tout le monde fit des clins d'œil sournois dans son dos, car, bien sûr, Tinkletown comprenait tout. Il reviendrait souvent et puis plus du tout — car l'aimant partirait avec lui à la fin. Les commères, bienveillantes mais bavardes, n'eurent pas besoin de répéter l'histoire jusqu'à sa fin ; cela aurait été superflu. Qu'il soit dit ici, cependant, que Rosalie ne fut pas longue à remettre beaucoup des spéculateurs dans le droit chemin. Il semblait improbable qu'il ne puisse en être comme ils l'avaient pensé et espéré. La nouvelle atteignit bientôt Blootch Peabody et Ed Higgins, et, tous deux avides de raviver un espoir flétri, en grande forme, passèrent voir Rosalie la même nuit. Il est consigné qu'aucun des deux ne prononça deux douzaines de mots entre huit heures et dix heures, tant la présence de l'autre était amèrement ressentie.

Mars arriva, et avec lui, à l'étonnement intense d'Anderson Crow, les toujours mystérieux mille dollars, avec quelques semaines de retard. Un certain jour, le vieux marshal emmena Rosalie à Boggs City, et les procédures de tutelle furent légalement closes. Avec apathie, elle accepta la moitié de l'argent qu'il avait économisé, ayant refusé de tout prendre. Elle était désormais sa propre maîtresse, à son grand regret si ce n'est au sien.

« Je peux continuer à vivre avec vous, papa Crow, n'est-ce pas ? » demanda-t-elle avec nostalgie alors qu'ils rentraient chez eux à travers le blizzard de mars. « Cela ne signifie pas que je ne peux plus être votre petite fille après aujourd'hui, n'est-ce pas ? »

« Ne parlez pas comme ça, Rosalie Gray, ou je vous envoie au lit sans une miette de souper », gronda-t-il de ses tons les plus menaçants, mais les larmes roulaient sur ses joues à ce moment-là.

« Savez-vous, papa, j'espère honnêtement que le détective de la grande ville ne découvrira pas qui je suis », dit-elle après une longue période de réflexion.

« Pourquoi donc ? »

« Parce que, s'il ne le fait pas, vous n'aurez aucune excuse pour me mettre à la porte. »

« Je ne vous enverrai pas seulement au lit, mais je vous donnerai une sacrée bonne fessée en plus si vous parlez comme... »

« Mais j'ai vingt et un ans. Vous n'en avez pas le droit », dit-elle si joyeusement qu'il fit claquer son fouet sur le dos du cheval et se moucha deux fois pour la pleine mesure de sa gratitude.

« Eh bien, je n'ai rien entendu de ce détective mouche dernièrement, et je commence à penser qu'il n'est pas tant meilleur que moi », dit-il fièrement.

« Il n'est pas la moitié aussi bon ! » s'écria-t-elle.

« Je veux dire en tant que détective », ajouta-t-il en s'excusant.

« Moi aussi », convint-elle avec ferveur ; mais cela lui échappa.

Il y avait une lettre à la maison pour elle de la part d'Edith Bonner. Elle apportait la nouvelle que Wicker partait dans le Sud pour se rétablir. Son organisme s'était « détraqué » depuis l'accident, et les vents de mars le chassaient temporairement. Le cœur de Rosalie souffrit cette nuit-là, et il y eut une terreur froide et immobile dans ses profondeurs qui chassa le sommeil. Il ne lui avait pas écrit, et elle avait commencé à craindre que leur mois n'eût été qu'une bagatelle pour lui, après tout. Maintenant, elle était troublée et peinée d'avoir entretenu cette peur. Edith poursuivait en disant que son frère avait vu le détective de New York, qui était toujours désespérément dans l'ignorance, mais luttait encore dans la conviction que le hasard lui ouvrirait la voie.

Rosalie, malgré tous ses efforts pour l'empêcher, pâlit et la rondeur quitta ses joues au fil des semaines. Chacune de ses pensées était tournée vers l'homme qui était allé dans le Sud. Elle l'aimait comme elle aimait la vie, mais elle ne pouvait pas le lui avouer alors, ni par la suite, à moins que la Providence ne rendît claire la pureté de sa naissance à elle-même et au monde entier. Quand finalement lui parvint une longue lettre amicale, voire digne, du lointain Sud, les roses commencèrent à lutter pour revenir sur ses joues et la chaleur dans son cœur. Sa réponse apporta une prompte réaction de sa part, et les roses poussèrent plus vite que le printemps lui-même. L'amitié, douce et loyale, marqua chaque mot qui passa entre eux, mais il y avait un monde cher dans chaque épître — pour elle, du moins, un monde de réconfort et d'espoir. Elle priait, avait faim, languissait que juin arrivât — le doux juin et sa tendre caresse — juin avec son amertume et sa douceur et ses nuages de soleil. Maintenant, elle oubliait le souhait qu'elle avait exprimé à Anderson Crow sur le chemin du retour de Boggs City. À sa place grandissait l'espoir farouche que le détective autrefois méprisé puisse dissiper le mystère et lui donner le droit de se tenir parmi les autres sans honte ni désespoir.

« Vous avez des nouvelles de Wick assez régulièrement, n'est-ce pas, Rosalie ? » demanda Anderson de façon malicieuse, une nuit alors que Blootch était là. Le prétendant bougea nerveusement, et Rosalie lança un regard de reproche à Anderson, un regard plein de malice également.

« Il écrit occasionnellement, papa. »

« Je ne savais pas que vous correspondiez régulièrement », dit Blootch.

« Je n'ai pas dit régulièrement, Blucher. »

« Il doit écrire des choses douces à faire battre le cœur, je parie », dit Blootch avec un dédain qu'il ne ressentait pas.

« Quel bon devineur vous faites ! » s'écria-t-elle en le taquinant.

« Eh bien, je crois que je vais y aller », explosa Blootch avec colère ; « il commence à se faire tard. »

« Il ne dormira pas beaucoup cette nuit », dit Anderson, avec une étincelle dans l'œil, alors que le portail claquait violemment derrière le visiteur. « Dites, Rosalie, il y a quelque chose qui me travaille depuis un bon bout de temps. Je vais le lâcher tout de go et en finir avec ça. Êtes-vous amoureuse de Wick Bonner ? »

Elle sursauta, et pendant un instant le regarda avec de grands yeux ouverts ; puis ils vacillèrent et tombèrent. Son souffle s'échappa dans un soupir effrayé et surpris, et ses joues devinrent chaudes. Quand elle releva les yeux, ils étaient doux et suppliants, et ses lèvres tremblèrent un tout petit peu.

« Oui, papa Crow, je l'aime », murmura-t-elle presque.

« Et lui ? Qu'en est-il de lui ? »

« Je ne peux répondre à cela, papa. Il ne me l'a pas dit. »

« Eh bien, il devrait, nom d'un chien ! »

« Je ne pourrais pas lui permettre de le faire s'il essayait. »

« Quoi ! Vous ne pourriez pas permettre ? Qu'est-ce que vous voulez dire, au nom du ciel ? »

« Vous oubliez, papa, je n'ai aucun droit à son amour. Ce serait mal — tout à fait mal. Bonne nuit, papa », s'écria-t-elle, l'embrassant impulsivement et s'élançant avant qu'il ne puisse la retenir, mais non sans qu'il entende le son d'un sanglot étouffé. Pendant longtemps, il resta assis à fixer le feu dans l'âtre. Puis il se frappa vigoureusement la cuisse, redressa ses épaules et serra la mâchoire comme un étau. Se levant, il monta à l'étage et frappa à sa porte. Elle l'entrouvrit d'un pouce ou deux et l'observa — une figure pathétique en blanc.

« Ne vous en faites pas, Rosalie », dit-il en déglutissant. « Tout ira bien, tout sera parfait. Je viens de prêter un serment solennel en bas. »

« Un serment, papa ? »

« Oui, monsieur ; j'ai juré par tout ce qu'il y a de bon et de saint que je découvrirai qui sont vos parents, dût cela prendre jusqu'au jugement dernier. Vous serez rétablie aux yeux de tout le monde. Maintenant, si j'étais vous, j'irais tout droit dormir. Il n'y a rien dont il faille s'inquiéter. J'ai un autre indice. »

Elle sourit avec amour alors qu'il s'éloignait d'un pas nonchalant. La confiance du pauvre vieux Anderson en lui-même n'était surpassée que par son grand amour pour elle.

Enfin, juin sourit à Rosalie et elle partit pour Boston. Ses robes venaient d'Albany et son bonheur du ciel — selon une impression révérencieuse de Tinkletown. Pendant deux semaines après son départ, Anderson Crow se parla jusqu'à l'extinction de voix à des oreilles complaisantes, vantant toujours la beauté de son ancienne pupille telle qu'elle apparaissait devant le cercle familial dans chacune de ces merveilleuses robes.

Ce humble récit n'a pas trait aux gloires et aux faiblesses de la vie mondaine de Boston. Il a affaire aux aventures d'Anderson Crow et de Rosalie Gray dans la mesure où elles se rapportent à un lieu appelé Tinkletown. Les joies et les plaisirs que Rosalie éprouva durant ce mois de juin n'étaient pas inhabituels de caractère. La solitude d'Anderson Crow n'était pas une nouveauté, si l'on s'arrête pour considérer comment le monde tourne pour tout le monde. Il suffira de dire que les Bonner, mère, fils et fille, se dépensèrent pour faire de ce mois un moment inoubliable pour la jeune fille — et ils y réussirent. La gaieté habituelle, le même vieux tourbillon d'expériences, vinrent à elle, comme ils viennent à tout autre mortel qui est diverti, fêté et admiré. Elle fut un succès — un plaisir à tous égards — non seulement pour ses hôtes, mais pour elle-même. S'il y avait un nuage suspendu au-dessus de sa tête à travers tous ces jours et ces nuits, le monde n'en sut rien ; la doublure d'argent était toujours visible.

Une fois, alors qu'elle faisait une promenade en voiture avec les Bonner, elle aperçut un homme qu'elle connaissait, mais qu'elle ne s'attendait jamais à revoir. Elle ne pouvait pas se tromper sur son identité. C'était Sam Welch, le chef des ravisseurs. Il l'observait depuis un coin de rue bondé, mais disparut complètement avant que Bonner ne puisse lancer la police à ses trousses.

Le jour de la remise des diplômes à Cambridge ramena des centaines d'anciens étudiants — les hommes célèbres dans toutes les branches de l'étude et de l'athlétisme. Parmi eux se trouvait le beau Tom Reddon. Il vint la voir à la demeure des Bonner. Elsie Banks devait revenir d'Honolulu en septembre, et ils devaient se marier à l'automne. Wicker Bonner guettait avec empressement le trouble de l'amour dans ses yeux, mais rien n'apparut. Ce soir-là, elle lui confia, en réponse à une demande impulsive, qu'elle n'avait aucune affection pour Reddon, qu'elle n'avait jamais éprouvé la moindre tendresse pour lui.

« Avez-vous jamais été amoureuse, Rosalie ? » demanda-t-il sans ménagement.

« Oui », dit-elle après un moment, en le regardant bravement dans les yeux.

« Et ne pourriez-vous jamais apprendre à aimer quelqu'un d'autre ? »

« Je ne crois pas, Wicker », dit-elle très doucement.

« Je vous demande pardon », dit-il humblement, le visage blanc et les lèvres contractées. « Je n'aurais pas dû poser cette question. »

Et c'est ainsi qu'il resta l'aveugle, avec la lumière brillant en plein dans ses yeux.

CHAPITRE XXIX

L'interrogateur mystérieux

Juillet marqua la fin de la visite de Rosalie, et une fois de plus Tinkletown se prélassa dans ses sourires tout en se demandant pourquoi ils étaient si tristes et mélancoliques. Elle et Bonner étaient bien plus proches, bien plus chers l'un à l'autre que jamais, et pourtant aucun effort n'avait été fait pour combler le gouffre du silence concernant ce qui pesait le plus dans leurs esprits. Elle savait seulement qu'Anderson Crow n'avait pas « déniché » son indice, et que le détective new-yorkais n'avait pas donné de nouvelles depuis des semaines. Sans aucun doute, ce dernier avait abandonné les recherches, car la dernière chose apprise à son sujet était son départ pour l'Europe avec sa femme pour un voyage d'agrément d'une durée indéterminée. Tout cela lui semblait si sombre et désespéré. Si Bonner avait insisté sur ses demandes à la fin de la visite à Boston, il est possible — plus que possible — qu'elle aurait faibli dans sa résolution. Après tout, pourquoi devrait-elle se priver du bonheur s'il lui était offert avec la promesse qu'il ne finirait jamais ?

L'été devint torride dans les plaines autour de Tinkletown, mais sur les grandes collines de l'autre côté de la rivière, l'air était frais, clair et revigorant. Les gens commencèrent à se presser vers leurs maisons de campagne depuis les villes lointaines. Avant la fin du mois, une vingtaine de belles propriétés furent ouvertes et remplies des fils et des filles de riches. Paresseusement, ils flânaient, circulaient en voiture et marchaient à travers les merveilleuses collines, célèbres dans le monde entier, et paresseusement, ils se demandaient pourquoi le reste du monde vivait. Dans les collines se trouvaient désormais les Randall, les Farnsworth, les Bracken, les Brewster, les Van Wagenen, les Rolfe et une foule d'autres. Tinkletown les voyait occasionnellement passer en voiture dans leurs cabriolets et leurs voitures à freins — mais il est extrêmement douteux qu'ils aient remarqué Tinkletown en passant.

Anderson Crow gonflait et s'épanouissait dans le rayonnement de sa propre importance. Dans sa vieillesse, il devenait pointilleux. Ce n'est que dans l'intimité de son jardin qu'il sortait sans sa veste en alpaga noir ; il commençait à mépriser les autres jours, ceux où il allait sans veste de l'aube au crépuscule, dans la rue ou ailleurs. Ses insignes étaient épinglés soigneusement sur son revers et non sur ses bretelles, comme au bon vieux temps. Sa dignité était la même, mais son ancien sens de l'irritation était très atténué. En ces temps nouveaux, il était prévenant — et condescendant. N'était-il pas l'un des hommes les plus riches de la ville — avec ses six mille dollars mis de côté ? N'était-il pas son citoyen le plus honoré, sans excepter le maire et les conseillers municipaux ? N'était-il pas, par-dessus tout, un ami proche des Bonner ?

Les Bonner devaient passer le mois d'août dans la maison du député, de l'autre côté de la grande rivière. Ce seul fait suffisait à remuer l'établissement Crow jusqu'à ses racines les plus infimes. Rosalie devait être l'une des invitées à la réception, mais ses sœurs adoptives n'étaient pas du genre envieux. Elles se réjouissaient avec elle des préparatifs pour cette nouvelle saison de plaisir.

Avec l'arrivée des Bonner, Anderson raviva une fois de plus sa résolution de percer le mystère entourant la naissance de Rosalie. Pendant quelques mois, cette ambition était restée en sommeil, mais maintenant, à l'approche de l'homme qu'elle aimait, le dévouement du vieux marshal prit feu et il jura quotidiennement que le mystère serait éclairci « qu'il le veuille ou non ».

Il soumit le pauvre vieux Alf Reesling à la « question » à maintes reprises, et le vaurien Tom Folly passa bien des nuits malheureuses, se demandant pourquoi le marshal le suivait si obstinément.

« Alf », demanda Anderson lors de l'une des séances, « où étais-tu la nuit du 18 février 1883 ? N'hésite pas. Parle. Où étais-tu ? Aha, tu ne peux pas répondre. Ça a l'air suspect. »

« Tu peux parier que je peux répondre », dit Alf bravement, clignant de ses yeux chassieux. « J'étais à Tinkletown. »

« Que faisais-tu cette nuit-là ? »

« Je dormais. »

« À quelle heure ? Attention maintenant, ne mens pas. »

« À quelle heure de la nuit l'ont-ils laissée sur ton porche ? » demanda Alf à son tour.

« Il était pile onze heures et demie. »

« Tu as raison, Anderson. C'est exactement l'heure où je dormais. »

« Peux-tu le prouver ? As-tu des témoins ? »

« Oui, mais ils ne se souviennent pas de la nuit. »

« Alors cela pourrait mal tourner pour toi. Alf, je crois toujours que tu as quelque chose à voir avec cette affaire. »

« Je n'ai rien fait, Anderson, je t'en prie. »

« Eh bien, sacré nom, quelqu'un l'a fait », rugit le marshal. « Si ce n'était pas toi, qui était-ce ? Réponds à ça, monsieur. »

« Eh bien, maudit sois-tu, Anderson Crow, je n'avais pas d'enfants en surplus à laisser sur le pas des portes. J'ai toujours eu du mal à éviter de m'y laisser moi-même. En plus, c'était une femme qui l'a laissée, n'est-ce pas ? Eh bien, maudit soit-il, je ne suis pas une femme, si ? Regarde mes moustaches, nom d'un chien ! Je... »

« Je n'ai pas dit que tu avais laissé le panier, Alf ; j'ai seulement dit que tu avais quelque chose à voir avec ça. Je me souviens qu'il y avait une forte odeur d'alcool dans le coin cette nuit-là. » En un instant, Anderson renifla l'air. « Maudit sois-tu, la même odeur qu'aujourd'hui — tu es ivre. »

« Tom Folly boit aussi », protesta Alf. « Il boit des cocktails Martini. »

« Pas toi ? »

« Plus maintenant. La dernière fois que j'en ai commandé un, c'était dans une taverne hollandaise à Boggs City. Le serveur ne parlait pas un mot d'anglais, et c'est pour ça que j'ai été si soûl. Chaque fois que je commandais un "dry Martini", il m'en apportait trois. Il ne savait pas comment l'écrire. Non, monsieur, Anderson ; je ne suis pas la femme que tu cherches. J'étais chez moi à dormir cette nuit-là. Je me souviens aussi bien que possible que j'ai dit avant d'aller au lit que c'était une bonne nuit pour dormir. Je me souviens avoir regardé l'horloge de la cuisine et avoir vu qu'il était exactement onze heures dix-huit. Et puis j'ai dit... »

« Ça suffira pour aujourd'hui, Alf », interrompit l'interrogateur, son regard se fixant soudain sur quelque chose au bout de la rue. « Tu m'as raconté ça six cents fois au cours des vingt dernières années. Viens, je vois les garçons qui jouent au lancer de fer à cheval près de la forge. Je vais jouer une partie contre toi pour les cigares. »

« Je ne peux pas payer si je perds », protesta Alf.

« Je le sais », dit Anderson ; « je ne m'attends pas à ce que tu le fasses. »

Le premier jour où Bonner vint en automobile, pour transplanter Rosalie dans la demeure de l'autre côté de la rivière, Anderson fut rempli d'une sensation nouvelle et surprenante. Il entraîna furtivement le grand jeune homme bronzé dans l'écurie, loin de la maison. D'une manière ou d'une autre, malgré ses sourires, Bonner semblait plus âgé et plus sérieux. Il y avait une expression déterminée et figée sur sa bouche et dans ses yeux qui frappa Anderson comme étant nouvelle.

« Dis, Wick », commença le marshal mystérieusement, « je suis dans une impasse. »

« Quoi ? Encore une ? »

« Non ; juste la même. J'ai failli mettre la main sur quelque chose aujourd'hui — il n'y a pas deux heures. J'ai rencontré un homme là-bas près du carrefour que je suis sûr d'avoir vu dans le coin à l'époque où Rosalie a été laissée sur le porche. Et le plus drôle, c'est qu'il m'a arrêté et m'a posé des questions sur elle. Sacré nom, j'aurais dû lui demander son nom. »

« Vous ne voulez pas dire ça ! » s'écria Bonner, tout en intérêt. « Il a posé des questions sur elle ? Était-ce un étranger ? »

« Je crois bien. En tout cas, il a dit qu'il n'était pas venu dans le coin depuis plus de vingt ans. Voyez-vous, c'était comme ça. J'étais chez Lem Hudlow pour demander s'il s'était fait voler des cochons la nuit dernière — Lem vit près de l'hospice, vous savez. Il a dit qu'il n'en manquait aucun et m'a demandé si des cochons avaient été retrouvés. Je lui ai dit non, pas à ma connaissance, mais je pensais juste demander ; je me disais qu'il s'en était peut-être fait voler. On ne sait jamais, vous savez, et ça paie d'être aux aguets tout le temps. Eh bien, je rentrais lentement quand un type est arrivé à cheval. C'était un bel homme d'environ cinquante ans, je dirais, et il était habillé avec toutes ces nouvelles fringues de cavalier. "N'est-ce pas M. Crow, mon vieil ami, le détective ?", a-t-il dit. "Oui, monsieur", ai-je répondu. "Je suppose que vous ne vous souvenez pas de moi", dit-il. Je lui ai dit que oui, mais j'ai menti. Il ne fallait pas qu'il pense que je ne le connaissais pas, moi, un détective, voyez-vous ?

« Nous avons bavardé de la pluie et du beau temps, lui chevauchant aux côtés de ma voiture. Sacré nom, son visage m'était familier, mais je n'arrivais pas à le situer. Finalement, il s'est penché et a dit, d'un air solennel : "Avez-vous toujours la petite fille qui a été laissée sur votre porche ?" Vous pouvez parier que j'ai sursauté quand il a dit ça. "Oui", ai-je dit, "mais ce n'est plus une petite fille. Elle a grandi." "Est-elle jolie ?", a-t-il demandé. "Oui", ai-je dit, "aussi jolie qu'un chiot tacheté !" "J'aimerais la voir", a-t-il dit. "J'ai entendu dire que c'était un beau bébé. J'espère qu'elle est très, très heureuse." "Qu'est-ce que ça peut vous faire ?", ai-je dit, d'un ton sec. "Je m'intéresse beaucoup à elle, M. Crow", a-t-il répondu. "Pauvre enfant, je pense à elle depuis longtemps", a-t-il poursuivi très solennellement. J'ai commencé à soupçonner tout de suite qu'il avait beaucoup à voir avec ses affaires. D'une certaine manière, je ne pouvais m'empêcher de penser que je l'avais vu à Tinkletown à l'époque où elle a été déposée — laissée, je veux dire.

« "Vous lui avez donné une bonne éducation, j'espère", a-t-il dit. "Oui, elle a eu la meilleure de la ville", ai-je dit. "Les mille dollars sont arrivés sans problème chaque année ?" "Chaque février." "J'aimerais la voir un jour, si je peux, sans qu'elle le sache, M. Crow." "Et pourquoi de cette façon, monsieur ?", ai-je exigé. "Cela l'agacerait probablement si elle pensait que je la considère comme un objet de curiosité", a-t-il dit. "Dites-lui de ma part", a-t-il poursuivi, se préparant à fouetter son cheval, "qu'elle a un ami inconnu qui donnerait tout ce qu'il possède pour l'aider." Nom d'un chien, s'il n'a pas mis le fouet à son cheval et galopé avant que je puisse dire un autre mot. J'allais lui poser une tonne de questions, moi aussi. »

« Ne pouvez-vous pas vous souvenir où et dans quelles circonstances vous l'aviez vu avant ? » s'écria Bonner, très excité.

« Je vais essayer d'y réfléchir ce soir. C'était un type qui avait l'air riche et il avait un large bandeau noir autour de l'une des manches de son manteau. Wick, je parie que c'est l'homme qu'il nous faut. J'ai pris la décision que c'est son père ! »

Bonner extirpa impatiemment toutes les informations possibles du marshal, notamment sur l'apparence de l'étranger, sa voix, la direction prise au moment de leur séparation, puis conclut tristement qu'une excellente occasion avait été irrémédiablement perdue. Anderson dit, lors du contre-interrogatoire, que l'étranger lui avait dit qu'« il partait immédiatement pour New York et qu'il allait ensuite en Europe ». Sa mère était décédée récemment.

« Je vais essayer de l'intercepter à Boggs City », dit Bonner ; et une demi-heure plus tard, il était parti à toute vitesse dans sa grosse machine vers le chef-lieu, un détour pour se rendre à Bonner Place. Le train pour New York était parti, mais personne n'avait vu un homme correspondant à la description de l'interlocuteur d'Anderson.

« Je suis désolé, Rosalie », dit Bonner quelque temps plus tard. Il l'emmenait faire un tour en automobile. « C'était un espoir vain, et il est aussi tout à fait probable que les impressions de M. Crow soient fausses. L'homme n'a peut-être absolument aucun lien avec cette affaire. J'admets que cela semble intéressant, ses manières et ses questions, et il y a une chance qu'il connaisse la véritable histoire. Quoi qu'il en soit, il n'est pas allé à New York aujourd'hui et il ne pourra pas prendre un autre train avant demain. Je récupérerai M. Crow demain matin et nous remonterons ici pour jeter un coup d'œil si jamais il apparaît. »

« Je pense que c'est une quête inutile, Wicker », dit Rosalie avec désespoir. « Papa Crow a déjà fait des choses pareilles. »

« Mais celle-ci semble différente. Les actions de l'homme étaient curieuses. Il doit avoir une raison de s'intéresser à vous. Je suis absolument fou d'impatience de résoudre ce mystère, Rosalie. Cela signifie ma vie. »

« Oh, si seulement vous pouviez le faire », cria-t-elle avec tant de ferveur que son cœur bondit de pitié pour elle.

« Je vous aime, Rosalie. Je donnerais ma vie entière pour vous rendre heureuse. Écoutez, ma chérie — ne vous détournez pas de moi ! Avez-vous peur de moi ? » Il semblait presque hurler cela à son oreille.

« Je... je pensais juste au danger, Wicker. Vous ne regardez pas la route », dit-elle, rougissant profondément. Il rit gaiement pour la première fois depuis des mois.

« C'est une route large et dégagée », dit-il, jubilant. « Nous sommes seuls et nous dérivons simplement. La machine est vivante de bonheur. Rosalie... Rosalie, je pourrais crier de joie ! Vous m'aimez, n'est-ce pas ? Vous serez ma femme ? »

Elle était blanche, silencieuse et défaillante sous le poids de cette joie et de cette douleur. Joie dans la pleine conscience qu'il l'aimait et qu'il avait parlé malgré le nuage qui l'enveloppait, douleur dans la certitude qu'elle ne pouvait accepter un tel sacrifice. Pendant longtemps, elle resta assise à regarder droit devant elle la large route sur laquelle ils roulaient.

« Wicker, vous ne devez pas me demander cela maintenant », dit-elle enfin, bravement et sincèrement. « C'est doux de savoir que vous m'aimez. C'est ma vie — oui, ma vie, Wicker. Mais, ne voyez-vous pas ? Non, non ! Vous ne devez pas l'espérer. Vous ne devez pas le demander. Ne le faites pas, ne le faites pas, mon cher ! » cria-t-elle, se reculant alors qu'il se penchait vers elle, la passion dans les yeux, le triomphe sur le visage.

« Mais nous nous aimons ! » cria-t-il. « Qu'importe le reste ? Je vous veux, vous ! »

« Avez-vous réfléchi ? Avez-vous pensé ? Moi, mille fois, mille pensées amères. Je ne peux pas, je ne veux pas être votre... votre femme, Wicker, tant que... »

En vain, il argumenta, plaida, commanda. Elle était ferme et elle sentait qu'elle avait raison, même si ce n'était pas juste. Sous tout cela se cachait la peur, la peur terrible qu'elle puisse être un enfant de l'amour, le fruit illégitime de la passion. C'était le poids qui l'écrasait presque jusqu'à l'anéantissement ; c'était la flétrissure.

« Non, Wicker, je suis sérieuse », dit-elle finalement avec résolution. « Pas avant que je puisse vous donner un nom en échange du vôtre. »

« Votre nom sera un jour Bonner, même si je dois détruire tout le système social de l'univers pour vous en découvrir un autre. »

L'automobile était restée, par un hasard extraordinaire, à l'ombre fraîche d'un grand chêne depuis dix minutes ou plus, mais c'était un vieux chêne sage et discret.

CHAPITRE XXX

Le vol du train de l'hémisphère

Anderson Crow vivait tout à l'extrémité sud de la rue principale de Tinkletown. Le « trou à rats » était situé à l'autre bout de Main Street, au moins un demi-mile séparant la demeure de la loi de celle des hors-la-loi. Seul l'amour inné du marshal Crow pour le spectaculaire explique le manque de voisinage des deux établissements. Il ressentait une gloire intérieure à parcourir à cheval ou à pied toute la longueur de la rue, et il n'avait certainement aucune raison de soupçonner la population de mépriser la gloire extérieure qu'il présentait.

Le plan initial des commerçants prévoyait l'érection de la prison à proximité immédiate de la maison de son fonctionnaire en chef, mais M. Crow posa son pied fermement et lourdement sur le projet. Avec la dignité qui le rendait remarquable, il déclara qu'il « serait maudit s'il voulait que les gens viennent devant sa propre porte pour se faire arrêter ». Ce dont on peut déduire qu'il s'attendait à ce que le malfaiteur choisisse son propre lieu d'arrestation.

M. et Mme Crow devenaient économes, en vue de la perspective qui s'offrait à eux, à savoir : le mariage possible de Rosalie et la suppression des paiements annuels. Comme elle devait être absente pendant un mois entier ou plus, Anderson conçut l'idée de passer une annonce pour un locataire et pensionnaire. En expulsant Roscoe de son lit, ils obtinrent une chambre libre qui donnait sur les parterres de pivoines au-delà du « portique » latéral.

M. Crow tordait paresseusement ses maigres favoris un matin, peu après le départ de Rosalie. Il était appuyé contre la pompe municipale devant le bureau de poste, le soleil reflétant impuissant sur l'insigne brillant épinglé au revers de sa veste en alpaga. Un étranger sortit du bureau de poste et s'approcha du marshal.

« Est-ce bien M. Crow ? » demanda-t-il avec une déférence considérable.

« C'est moi, monsieur. »

« On m'a dit que vous preniez des locataires. »

« Ça dépend. »

« Je m'appelle Gregory, Andrew Gregory, et je suis ici pour prospecter le quartier dans l'intérêt de la Human Life Insurance Company de Penobscot. Si vous avez besoin de références, je peux les obtenir de New York ou de Boston. »

L'étranger était un homme grand, au visage maigre, âgé de quarante ou quarante-cinq ans, bien habillé, avec une façon de parler brusque mais agréable. Sa moustache et sa barbe étaient noires et assez fournies. M. Crow l'observa tranquillement un moment.

« Je ne crois pas que je demanderai des références. Nos tarifs sont de six dollars par semaine, pension et chambre. Les enfants vous dérangent ? »

« Pas du tout. En avez-vous ? »

« Quelques-uns, plus ou moins. Ils sont presque tous adultes. »

« Je prendrai la pension et la chambre pour deux semaines, au moins », dit M. Gregory, qui semblait être un homme d'action.

Pendant près d'une semaine, l'agent d'assurance exerça sa vocation avec assiduité mais sans succès. Les fermiers et les citoyens de Tinkletown étaient lents à souscrire une assurance. Ils parlaient cultures et politique avec l'obligeant M. Gregory, mais c'était tout. Et pourtant, son affabilité lui valut de nombreux admirateurs. Ils n'étaient pas peu nombreux à promettre de lui confier leur assurance s'ils décidaient « d'en prendre une ». Un seul homme en ville était prêt à être assuré, et il était trop vieux pour être rassurant. M. Calligan était réputé avoir cent trois ans ; et il voulait le plan de dotation sur vingt ans. Gregory se rendit populaire chez les Crow en payant sa chambre à l'avance. De plus, c'était un type affable avec un répertoire de bonnes histoires tout droit sorties de Broadway. Au bureau de poste et au magasin de Lamson, il devint bientôt un immense favori. Même les femmes qui venaient faire des achats le soir — une coutume jusqu'alors inconnue — s'attardaient en dehors du cercle sur le porche, se délectant de la seconde édition des « Mille et Une Nuits ».

« Notre ami, le détective ici présent », dit-il un soir à la fin de la première semaine, « me dit que nous allons avoir un spectacle en ville la semaine prochaine. Je n'ai vu aucune affiche. »

« Mark Riley devait poser ces affiches depuis avant-hier », dit Anderson Crow, avec de l'exaspération dans la voix, « et il ne l'a toujours pas fait. L'agent de la troupe les a laissées ici et a engagé Mark, mais il est tellement sacrément lent qu'il ne les collera pas avant que le spectacle ne soit passé. Je vais lui passer un savon demain. »

« C'est quel genre de spectacle ? » demanda Jim Borum.

« Quelque chose comme un cirque mais ce n'en est pas un », dit Anderson. « Ils ne prétendent pas avoir d'animaux. »

« Ne transportent pas de ménagerie, je vois », fit remarquer Gregory.

« Ça en a tout l'air », dit Anderson, analysant lentement le mot.

« Je crois comprendre qu'il s'agit d'une représentation théâtrale sous une tente », se proposa le maître de poste.

« C'est exactement ça », dit Harry Squires, le rédacteur en chef, avec un air supérieur. « Ils jouent "Comme il vous plaira", de Shakespeare. C'est un spectacle épatant. Nous avons fait imprimer les prospectus au bureau. Ils seront distribués en ville demain, et un gros paquet sera envoyé dans les lieux de villégiature de l'autre côté de la rivière. L'agent de publicité dit que c'est une représentation de grande classe qui plaira tout particulièrement aux riches citadins installés dans les montagnes. C'est une sorte de spectacle en plein air, vous comprenez. » Et puis M. Squires fut obligé d'expliquer à ses concitoyens tous les détails connus concernant la représentation imminente de « Comme il vous plaira » par la troupe Boothby, prévue à Tinkletown le jeudi soir suivant. Le bois de Hapgood avait été choisi par l'agent comme le lieu où la représentation devait avoir lieu.

« Ils ne donnent pas de représentation l'après-midi ? » demanda Mme Williams.

« Certainement pas », dit Harry d'un ton sec. « Ce n'est pas un musée. »

« Bien sûr que non », ajouta Anderson Crow pensivement. « C'est une troupe. »

Le lendemain matin, dès potron-minet, Mark Riley partit avec sa colle et sa brosse. Avant midi, les clôtures en planches, les granges et les murs nus de Tinkletown s'enflammèrent de grandes lettres rouges et bleues, s'enroulant autour des portraits de Shakespeare, du directeur Boothby, de Rosalind, d'Orlando et d'un roi ou deux en supplément, en habits royaux. Une douzaine de jeunes garçons distribuèrent les prospectus sortis des presses du Banner, et Tinkletown fut secouée par l'excitation d'une sensation telle qu'on n'en avait pas connu depuis que le cirque Forepaugh avait visité le chef-lieu du comté trois ans auparavant. Il allait sans dire que le directeur Boothby présenterait « Comme il vous plaira » avec une « distribution inégalée ». Il avait une « production tout étoiles », en provenance directe des « principaux théâtres de l'univers ».

Lorsque Mark Riley repartit l'après-midi pour une seconde excursion avec sa colle et sa brosse, « placardant » les petites affiches avec une célérité qui témoignait d'un intérêt extrême de sa part, la population étonnée craignit qu'il n'annonçât un report de la représentation. Au lieu de cela, cependant, il annonçait le fait que la Hemisphere Trunk Line and Express Company paierait volontiers dix mille dollars de récompense pour « l'appréhension et la capture » des hommes qui avaient dévalisé l'un de ses trains les plus riches quelques nuits auparavant, s'emparant d'un butin de plus de soixante mille dollars en numéraire, tout en tuant deux convoyeurs de sang-froid. Le grand braquage de train s'était produit dans la partie ouest de l'État, à des centaines de kilomètres de Tinkletown, mais presque tous ses citoyens avaient lu le récit du forfait dans le journal hebdomadaire de Boggs City.

« J'ai vu l'article à ce sujet dans le journal new-yorkais de M. Gregory », dit Anderson Crow à la foule réunie chez Lamson.

« Bon sang, ça a dû être une sacrée affaire ! » dit Isaac Porter, bouche bée et avide de détails. Sur quoi le marshal Crow raconta l'histoire du crime qui stupéfia le monde au matin du 31 juillet. Le train express avait été arrêté dans un endroit isolé par une demi-douzaine d'hommes masqués. Un coffre-fort avait été fracassé et son contenu confisqué, les auteurs s'évanouissant aussi complètement que s'ils avaient été aidés par Satan lui-même. Les autorités étaient déconcertées. Une énorme récompense était offerte dans l'espoir qu'elle pourrait inciter quelque subalterne mécontent de la bande à dénoncer ses camarades.

« Vous allez partir à leur poursuite, Anderson ? » demanda le vieux M. Borton, avec une foi inébranlable dans le principal officier de la ville.

« Ces types-là sont en Asie à l'heure qu'il est », concéda M. Crow avec mépris, oubliant qu'il s'était écoulé moins d'une semaine depuis le vol. Il chassa une mouche de son insigne de détective, puis frappa violemment le même insecte lorsqu'il s'en prit aussitôt à son emblème du G.A.R.

« J'en doute », dit M. Lamson. « Il est fort probable qu'ils soient juste ici, dans cet État, peut-être même dans ce comté. On ne peut pas savoir avec ces desperados retors. Bonjour, Harry ! A-t-on eu d'autres nouvelles des braqueurs de train ? » Harry Squires s'approcha du groupe avec quelque chose qui ressemblait à des nouvelles sur le visage.

« Je devrais dire que oui », déclara-t-il. « Ces maudits gredins ont dévalisé le State Express la nuit dernière à Vanderskoop et sont repartis avec treize cents dollars. Dites donc, ce sont des phénomènes ! Le mécanicien dit qu'ils ne sont que cinq. »

« Pourquoi, bon sang, Vanderskoop n'est que la quatrième gare à l'ouest de Boggs City ! » s'exclama Anderson Crow en dressant l'oreille officielle. « Comment au diable croyez-vous qu'ils soient arrivés jusqu'ici en si peu de temps ? »

« Ils se sont probablement arrêtés sur le chemin du retour depuis l'Asie », fit remarquer sèchement M. Lamson ; mais cela passa inaperçu.

« As-tu entendu autre chose au sujet du spectacle, Harry ? » demanda Jim Borum. « Est-il certain qu'ils viendront ? » Qu'est-ce que Tinkletown pouvait bien avoir à faire des braqueurs de train alors qu'un « spectacle » se dirigeait vers eux ?

« Certainement. Les critiques de la presse sont très favorables », dit Harry. « Ils disent tous que Mlle Marmaduke, qui joue Rosalind, est formidable. Nous avons une gravure d'elle et, dites donc, c'est une beauté. Je me vois déjà assis au premier rang jeudi soir prochain, comme il se doit. »

« Dites, Anderson, je trouve que c'est une sacrée honte pour Mark Riley d'aller coller ces avis de récompense par-dessus les affiches du spectacle », grogna Isaac Porter. « Il n'a pas une once de bon sens. »

D'un même mouvement, la foule se tourna pour inspecter deux panneaux publicitaires adjacents. Mark avait, soit par malveillance, soit par folie, collé les avis de récompense sur les extrémités inférieures de Rosalind telle qu'elle était censée apparaître dans la forêt d'Arden. Il y eut un temps de réflexion de la part d'un électorat outragé.

« Je ne vois pas comment il va pouvoir enlever ces avis de récompense sans gratter ses jambes en même temps », songea Anderson Crow, perplexe. Deux ménagères de Tinkletown quittèrent soudain le groupe pour entrer dans le magasin. Et c'est ainsi que les braqueurs de train furent oubliés pour le moment.

Mais la réputation du marshal Crow en tant que preneur de voleurs de chevaux et suppresseur général du crime lui reprochait constamment son inaction. Cela semblait l'appeler à prendre des mesures en vue de la capture des braqueurs de train. Tout l'après-midi, il réfléchit. Tinkletown, voyant son humeur, s'abstint de l'interrompre. On le laissa caresser ses favoris en paix et réfléchir à sa guise. À la tombée de la nuit, son visage était devenu un masque impénétrable, et l'on sut alors que le président de l'Association des détectives contre le vol de chevaux du comté de Bramble était déterminé à élucider le grand problème. À pas de loup, il monta dans le grand grenier de sa maison et inspecta ses « déguisements ». À une époque lointaine de sa carrière officielle, il avait acheté la plus étonnante collection de fausses barbes, perruques et vêtements dont n'importe quel comédien en détresse se soit jamais débarrassé à bas prix. Il essaya chaque article séparément, cherchant le meilleur effet individuel ; puis il les essaya collectivement. Il aurait certainement été impossible de le reconnaître comme étant Anderson Crow. En vérité, personne n'aurait pu l'identifier avec certitude comme étant un être humain.

« Je vais partir à la poursuite de ces coquins », annonça-t-il à Andrew Gregory et à toute la famille, alors qu'il descendait tardivement prendre sa place au bout de la table du souper.

« Tu ne vas pas les laisser se produire ici, papa ? » demanda Roscoe avec détresse.

« Se produire ici ? De quoi parles-tu ? »

« Il veut parler des braqueurs de train, Roscoe », expliqua la mère du garçon. Le gamin respira à nouveau.

« C'est une bande dangereuse », se proposa Gregory, qui était à Albany depuis deux jours. « Les journaux sont remplis de leurs forfaits. Des coupe-jarrets de la pire espèce. »

« Je les laisserais tranquilles, Anderson », supplia sa femme. « Si tu les coinces, ils tireront, et ça te ressemblerait bien de les suivre jusque dans leur repaire. »

« Diable, Eva, tu ne supposes pas que je peux tirer aussi ? » renifla Anderson. « À ton avis, pourquoi ai-je gardé ces revolvers chargés dans la grange toutes ces années ? Juste pour la décoration ? Sûrement pas ! Ils sont faits pour tirer, si quelqu'un te pose la question. Tonnerre, M. Gregory, vous n'avez pas idée de la façon dont un homme peut être handicapé par une femme timide et une bande d'enfants insensés. J'ai presque peur de me retourner de crainte qu'ils ne soient morts de peur pour ma sécurité. »

« Tu t'es coupé avec un rasoir une fois parce que maman t'avait dit de ne pas essayer de te raser la nuque tout seul », dit l'une des filles. « Elle voulait que tu laisses M. Beck te raser, mais tu n'as pas voulu. »

« Tu supposes que je veux qu'un croque-mort me rase la nuque ? Je ne suis pas si pressé d'être rasé. Beck est le croque-mort, M. Gregory. »

« Eh bien, il tient aussi le salon de coiffure », insista la jeune fille.

Pendant les trois jours suivants, Tinkletown vit peu son marshal, chef des pompiers et commissaire de voirie. Ce triple personnage était parti pour des affaires de grande importance. Chaque matin, de bonne heure, il s'éclipsait mystérieusement vers les bois, en amont ou en aval de la rivière, transportant un étrange paquet sous le siège de sa « carriole ». Deux revolvers, dont aucun n'avait été déchargé depuis dix ans, reposaient dans une boîte fixée au tableau de bord. Anderson refusait solennellement mais catégoriquement de laisser quiconque l'accompagner, et il ne permettait à personne de l'interroger. Les fermiers qui venaient en ville parlaient de l'avoir vu dans les sentiers et dans les bois, mais il avait fait un clin d'œil jovial lorsqu'ils lui avaient demandé ce qu'il traquait.

« Il est à la poursuite des braqueurs de train », expliquait tout Tinkletown avec sérieux. Sur quoi les fermiers et leurs épouses ne regrettaient pas à Anderson Crow les dîners au poulet qu'il avait partagés avec eux, et ils ne lui en voulaient pas de déranger les hommes dans les champs. Il suffisait qu'il trouve une excuse pour dormir à l'ombre de leurs arbres pendant sa traque silencieuse.

« Vous avez une piste ? » demanda George Ray un soir, s'arrêtant au portail arrière d'Anderson pour regarder le marshal dételer sa haridelle reconnaissante. La patience avait cessé d'être une vertu pour George.

« Une piste de qui ? » demanda M. Crow avec une belle démonstration d'innocence.

« Des voleurs. »

« Je n'ai pas traqué de voleurs, George. »

« Qu'est-ce que vous traquez alors à travers tout le pays chaque jour, par tous les diables ? »

« Je dresse ce poulain », répondit calmement le marshal, avec un clin d'œil appuyé à la vieille Betty, qu'il attelait à la même carriole depuis vingt ans. Alors que George partait avec un reniflement insulté, Andrew Gregory sortit de la grange, où il attendait le retour de M. Crow.

« Je suis sur quelque chose d'important », annonça-t-il à voix basse, après avoir regardé dans toutes les directions pour s'assurer que personne n'écoutait.

« Bon sang ! Avez-vous mis la main sur M. Farnsworth ? »

« Cela n'a rien à voir avec l'assurance », expliqua précipitamment l'agent. « J'ai entendu quelque chose d'une importance capitale pour vous. »

« Vous ne voulez pas dire que la troupe a fait faillite ? »

« Non... non ; c'est en rapport avec... avec... » et là, M. Gregory se pencha en avant et murmura quelque chose à l'oreille d'Anderson. M. Crow s'arrêta aussitôt net, les yeux exorbités. Betty, qu'on menait à l'abreuvoir, étant aveugle et n'ayant reçu aucun ordre de s'arrêter, continua son chemin pour venir cogner avec force contre la carrure de son maître.

CHAPITRE XXXI

« Comme il vous plaira »

« Vous... ne... dites... pas ! Hue ! Maudite bête ! Tu ne peux pas voir où tu vas, vieille carne ? » Betty fut secouée jusqu'à l'arrêt. « Qu'avez-vous entendu ? » demanda Anderson, la voix tremblante d'intérêt.

« Je ne peux pas vous le dire ici », dit l'autre prudemment. « Rangez la bourrique et retrouvez-moi dans le pâturage là-bas. Nous pourrons nous asseoir et parler sans être entendus. »

« Je n'en aurai pas pour une minute. Hé, toi, Roscoe ! Donne à manger à Betty et abreuve-la d'abord. File, maintenant. Dis à ta mère qu'on rentrera pour le souper quand on sera prêts. »

Anderson et Andrew Gregory traversèrent le portail du pâturage et s'avancèrent loin dans la prairie verte. Une fois totalement hors de portée de voix, Gregory s'arrêta et tous deux s'assirent sur un petit monticule. L'agent réprimait manifestement une excitation considérable.

« Ces braqueurs de train sont dans les parages », dit-il, rompant un long silence. Anderson regarda derrière lui involontairement. « Je ne veux pas dire qu'ils sont dans ce pâturage, M. Crow. Vous avez été un bon ami pour moi, et je suis enclin à partager ce secret avec vous. Si nous travaillons ensemble, nous pourrons partager la récompense de dix mille dollars, car je suis tout à fait sûr que nous pouvons mettre la main sur ces types. »

« Quel est votre plan ? » demanda Anderson, devenant un peu pâle à cette pensée. Avant d'aller plus loin, Gregory demanda à Anderson s'il signerait un document acceptant de partager la récompense équitablement avec lui. Ce point fut facilement réglé, et l'assureur dévoila son secret.

« J'ai un tuyau direct d'un ami à New York, et il ne m'induirait pas en erreur. La vérité à son sujet est la suivante : il travaillait pour notre compagnie, mais a pris de l'argent qui ne lui appartenait pas. Cela lui a valu une condamnation au pénitencier. Il vient juste de sortir, et il en sait long sur ces voleurs. Certains d'entre eux étaient à Sing Sing avec lui. Le chef voulait qu'il rejoigne la bande et il a à moitié consenti. Son rôle est de tenir la bande au courant de ce que font les officiers à New York. Vous voyez ? »

« Bien sûr », souffla Anderson.

« Eh bien, mon ami veut se racheter. Tout ce qu'il demande, c'est une part de la récompense. Si nous capturons la bande, nous pouvons nous permettre de lui donner un millier de dollars environ, n'est-ce pas ? »

« Bien sûr », fut la réponse digne.

« Voici sa lettre pour moi. Je vais vous la lire. » Dans la pénombre tombante, Gregory lut la lettre au marshal de Tinkletown. « Maintenant, vous voyez », dit-il, à la fin de l'épistolaire stupéfiante, « cela signifie que si nous gardons le secret le plus strict, nous pourrons avoir le gibier entre nos mains. Personne ne doit entendre un mot de tout cela. Ils pourraient avoir des espions ici même à Tinkletown. Nous ne pouvons réussir qu'en gardant nos bouches closes. »

« Plus serré que de la cire d'abeille », promit Anderson Crow.

En bref, la lettre à Andrew Gregory était une mise en lumière des plans de la grande bande de braqueurs de train, ainsi que de leur localisation à une certaine date à venir. Ils devaient fondre sur Tinkletown le soir de la représentation en plein air de « Comme il vous plaira », et leur coup le plus désespéré devait en être le résultat. Le plan était d'arrêter et de dévaliser tout le public pendant que la représentation aurait lieu. Anderson Crow était en sueur froide. Le spectacle n'était que dans trois jours, et il sentait qu'il lui fallait trois mois pour se préparer.

« Comment diable allons-nous capturer cette horrible bande, juste vous et moi ? » demanda-t-il, exprimant ses doutes et ses craintes.

« Nous devrons engager de l'aide, c'est tout. »

« Il nous faudra un régiment. »

« N'y pensez pas. Prenez votre courage à deux mains, mon vieux, n'ayez pas peur. »

« Peur ? Moi ? Je ne sais pas ce que c'est que d'avoir la frousse. N'avez-vous jamais entendu dire comment j'ai mis la main sur ces types qui avaient enlevé ma fille Rosalie ? Eh bien, demandez juste à quelqu'un qui connaît l'histoire. Hum ! Je suppose que c'était une recommandation pour la bravoure. Mais ces types seront prêts pour nous, n'est-ce pas ? »

« Nous pouvons les duper facilement. J'ai réfléchi à un plan tout l'après-midi. Nous ne savons pas exactement où ils sont maintenant, donc nous ne pouvons pas les ramasser ce soir. Nous devrons attendre qu'ils viennent à nous. Mon plan est de faire venir une demi-douzaine de détectives privés compétents de New York. Nous pourrons les disperser dans le public jeudi soir prochain, et au moment opportun, nous pourrons fondre sur chacun de ces types comme des éperviers sur des poulets de grain. Je connais le chef d'une grande agence privée à New York, et je pense que le meilleur plan est de le faire envoyer quelques bons hommes. Cela ne coûtera pas cher, et je préfère avoir ces hommes pratiques et intrépides ici plutôt que tous les péquenauds que vous pourriez nommer adjoints. L'un d'eux vaut dix de vos concitoyens, M. Crow, avec tout le respect que je vous dois. Vous et moi pouvons garder le secret et nous pouvons agir correctement, mais nous serions des ânes de confier ce secret à d'autres ânes de Tinkletown. Si vous êtes d'accord, j'écrirai à M. Pinkerton ce soir. Il peut avoir ses hommes ici, déguisés et prêts à travailler, d'ici jeudi après-midi. Si cela ne vous dérange pas, j'aimerais que vous preniez la direction de l'affaire, parce que vous savez exactement comment traiter les voleurs, et pas moi. Qu'en dites-vous ? »

Anderson était prêt et impatient d'accepter n'importe quoi, mais il hésita longuement avant de décider de prendre la direction suprême de l'entreprise. M. Gregory l'implora immédiatement de prendre le commandement. Cela signifiait le succès de l'entreprise ; toute autre option signifiait l'échec.

« Mais comment diable vais-je reconnaître les voleurs quand je les verrai ? » demanda le marshal, arrachant nerveusement de l'herbe à pâturin par les racines.

« Vous les reconnaîtrez très bien », dit Andrew Gregory. Jeudi arriva et avec lui la « troupe ». Anderson Crow n'avait pas dormi depuis trois nuits, il était si rempli de frissons et de responsabilités. Dès le matin, il était à l'affût des personnages suspects. Gregory devait rencontrer les détectives de New York à sept heures et demie du soir. Par accord préalable, ces étrangers devaient se rassembler discrètement à l'auberge de Tinkletown, parfaitement déguisés en gentilshommes, prêts à recevoir des instructions. Les deux conspirateurs en chef avaient soigneusement conçu un plan d'action. Gregory gloussa secrètement en pensant à la sensation que Tinkletown allait ressentir — et il y pensait souvent, d'ailleurs.

Les membres principaux de la troupe tout étoiles de Boothby « logèrent » à l'auberge, qui était si humble qu'elle chancelait sous ce poids inhabituel de dignité. La belle Mlle Marmaduke (en réalité, Mlle Cora Miller) était là, ainsi que Mlle Trevanian, Mlle Gladys Fitzmaurice, Richmond Barrett (en privé Jackie Blake), Thomas J. Booth, Francisco Irving, Ben Jefferson et d'autres. L'auberge était glorifiée. Tout Tinkletown regardait la vieille « cantine » méprisée avec une révérence qui n'était pas réticente.

Le directeur, un homme occupé et préoccupé, qui semblait être le plus humble des mercenaires de la fête, vint à l'auberge à midi et répandit la nouvelle que les places réservées étaient épuisées et qu'il y avait promesse d'une belle foule. Sur quoi il y eut de la joie parmi la distribution tout étoiles, car les derniers efforts de l'entreprise allaient être matériellement renforcés.

« Nous n'aurons pas à rentrer à pied », annonça M. Jackie Blake, ce jeune homme séduisant qui jouait Orlando.

« Glorieux Shakespeare, te voilà revenu à la vie », dit Ben Jefferson, un acteur de théâtre ambulant depuis cinquante ans. « Je commençais à croire que tu étais mort. »

« Et personne ne saisira nos malles pour payer la pension », ajouta Mlle Marmaduke joyeusement. C'était une très jolie jeune femme, éperdument amoureuse de M. Orlando.

« Si quelqu'un saisissait les malles d'Orlando, je ne pourrais pas apparaître en public ce soir », dit M. Blake. « Orlando ne possède qu'une seule paire de malles. »

« Vous pourriez porter un imperméable », suggéra M. Booth.

« Ou emprunter les malles des arbres », ajouta M. Irving.

« Ils sont partis », grogna M. Jefferson, qui détestait les jeux de mots qu'il ne faisait pas.

« Éblouissons la ville, Cora », dit Jackie Blake ; et avant que Tinkletown ne puisse reprendre son second souffle, l'acteur et l'actrice principaux se promenaient lentement sur l'artère principale et unique.

« Par Dieu ! C'est une jolie créature, n'est-ce pas ? » murmura Ed Higgins, seul employé chez Lamson. Il resta sur le pas de la porte jusqu'à ce qu'elle soit hors de vue et y demeura près d'une heure à attendre son retour. Les hommes de Tinkletown ne jetèrent qu'un regard à la jolie jeune femme, mais ce regard fut continu et ininterrompu.

« Si cette ville de péquenauds peut sortir assez d'argent ce soir pour nous éviter de rester en rade, je retirerai mon chapeau devant elle pour toujours », dit Jackie Blake.

« Boothby dit que la salle est comble », dit Mlle Marmaduke, une pointe d'anxiété dans ses yeux sombres. « Oh, comme j'aimerais que nous soyons à la maison. »

« Je préférerais mourir de faim à New York que de faire bombance dans les hautes collines », dit-il avec nostalgie. Les idoles auxquelles Tinkletown rendait hommage n'étaient que des humains, après tout. Pendant deux mois, la troupe Boothby avait été baladée de pilier en pilier, luttant dur pour garder la tête hors de l'eau, attendant toujours le crash. Les « tout étoiles » n'étaient que de jeunes théspiens ambitieux, contraints de jouer tout au long de la période de chaleur avec cette entreprise incertaine, uniquement parce que la nécessité était aux commandes de leurs destins. Il ne leur appartenait pas de profiter d'un été dans l'aisance et l'oisiveté.

« Ne fais pas attention, chéri », dit-elle en tournant son ombrelle verte de manière à faire obstacle au regard intense mais flatteur de pas moins d'une douzaine d'hommes ; « notre chance va tourner. Nous ne ferons pas du théâtre ambulant pour toujours. »

« Nous avons une chose dont nous devons être reconnaissants, petite femme », dit Jackie, le visage s'éclairant. « Nous repartons cet automne dans la même compagnie. C'est de la chance, n'est-ce pas ? Nous serons mariés dès que nous serons de retour à New York et nous n'aurons pas à être séparés pendant toute une saison, au moins. »

« N'est-ce pas une pensée adorable, mon cher Jackie ? Toute une saison, puis une autre, et toutes celles qui suivront ? Oh, mon chéri, ne sera-ce pas merveilleux ? » C'était, pour l'un comme pour l'autre, le doux rêve de la jeunesse amoureuse.

« Tiens, qu'est-ce que c'est que ça ? » s'exclama Orlando le Millième, s'arrêtant devant une affiche qui recouvrait les membres inférieurs de sa partenaire en image. « Dix mille dollars de récompense ! Tonnerre de Brest, Cora, est-ce que je n'aimerais pas mettre la main sur ces gaillards ? Formidable, hein ? Mais c'est une bande désespérée ! La pire de toutes ! »

À cet instant précis, tous deux prirent conscience que quelqu'un les observait attentivement par-derrière. Ils se retournèrent et virent Anderson Crow, dont les insignes brillaient.

« Comment allez-vous, officier ? » dit Jackie avec entrain. Miss Marmaduke, dans son bonheur, décocha un sourire à cet homme austère aux favoris. Anderson avait passé la soixantaine, mais ce sourire provoqua une inspiration si profonde qu'elle manqua de le soulever du sol.

« De première classe, merci ; et vous-même ? Vous lisez l'avis de récompense ? Laissez-moi vous dire quelque chose. Il va se passer quelque chose de sacrément imminent qui stupéfiera ces types si... » mais ici, Anderson s'interrompit brusquement, réalisant qu'il était sur le point de trahir un grand secret. Craignant de ne pas pouvoir tenir sa langue dans une conversation prolongée, il dit sèchement : « Bon après-midi », et s'éloigna dans la rue, les oreilles en feu.

« Quel drôle de bonhomme, n'est-ce pas ? » fit remarquer Jackie, qu'il oublia aussitôt tandis qu'ils continuaient leur promenade.

Ce soir-là, Tinkletown grouillait d'étrangers. Le temps était clément, et des dizaines d'estivants venus des collines de l'autre côté de la rivière étaient arrivés pour voir le spectacle, comme l'avait prédit l'agent publicitaire. L'hôtel Bluff Top avait envoyé une importante délégation de gens en quête de variété. Il y avait des automobiles, des cabriolets, des victorias, des chariots à foin et des voitures légères stationnés tout le long de la rue, aux abords de Hapgood's Grove. Ce devait être, pour reprendre le langage enthousiaste de l'agent de presse, « un public cultivé composé de l'élite de la communauté ».

En fin d'après-midi, une pensée paralysante traversa l'esprit du marshal. Il lui vint à l'esprit que cette bande de voleurs pourrait également avoir pour projet d'enlever Rosalie Gray. Après tout, ce pourrait être la raison majeure et dominante de leur descente sur la communauté. Inondé d'une sueur qui n'était pas due à la chaleur, il accosta Wicker Bonner à la minute même où ce monsieur arriva en ville. Rosalie, bien entendu, se rendit chez les Crow pour une courte visite à la famille.

« Dites, Wick, je veux que vous me rendiez un service », dit Anderson avec empressement en prenant le jeune homme à part. « Je ne peux pas tout vous dire, car je suis lié par un serment sacré. Mais écoutez, j'ai peur qu'il n'arrive quelque chose ce soir. Il y a beaucoup d'étrangers ici, et je m'inquiète pour Rosalie. Quelqu'un pourrait essayer de la voler dans l'agitation. Je veux donc que vous preniez grand soin d'elle. Ne la quittez pas des yeux, et ne laissez personne vous l'arracher. Je garderai un œil sur elle, moi aussi. Promettez-le-moi. »

« Certainement, Monsieur Crow. Je veillerai sur elle. C'est ce que j'espère faire tout le reste de... »

« Quelque chose risque d'arriver », coupa Monsieur Crow, avant de s'éclipser discrètement.

Bonner rit de bon cœur des craintes du vieil homme, les attribuant à sa nature fantasque. Plus tard, il vit le vieil homme près de l'entrée alors que le groupe passait à l'intérieur de l'enceinte. La troupe de Bonner occupait des places de choix au premier rang, réservées par le marshal. Ils étaient dix dans le groupe, une demi-douzaine de jeunes gens de Boston complétant la réception.

Les murs latéraux d'un pavillon délimitaient la plus belle section du bosquet. À une extrémité se trouvaient les sièges, qui se remplissaient rapidement de spectateurs. À l'extrémité opposée, sur le tapis vert de Dame Nature, se dressait la scène, éclairée faiblement par des spots tamisés et quelques étoiles auxiliaires suspendues en hauteur. Il n'y avait aucun décor, si ce n'est celui fourni par la Nature elle-même. Un orchestre de violons perçait le bourdonnement constant des voix impatientes.

Le cœur d'Anderson Crow était à l'intérieur de l'enceinte enchantée, mais sa personne était ailleurs. Au moment précis où commençait la représentation de « Comme il vous plaira », il se trouvait dans son propre grenier à foin, face à Andrew Gregory et aux cinq assistants moustachus venus de New York. Gregory avait rencontré les détectives à l'auberge et les avait conduits à la grange du marshal, où les instructions finales devaient être données. Pendant une demi-heure, le groupe discuta des plans avec Anderson Crow, parlant d'un ton bas et mystérieux qui résonna dans les oreilles du marshal jusqu'à son dernier jour.

« Nous avons localisé ces types », affirma fermement Monsieur Gregory. « Il ne peut y avoir d'erreur. Ils sont déjà dans le public, là-bas, et au signal, ils passeront à l'action pour braquer toute la foule. Nous devons prendre ces gens par surprise, Monsieur Crow. Ne faites pas ça ! Vous n'avez pas besoin de déguisement. Gardez ces moustaches jaunes dans votre poche. Nous, nous porterons des déguisements. Ces hommes sont venus ici déguisés parce que les voleurs les auraient reconnus en une minute sinon. Ils connaissent le visage de chaque détective du pays. Sans ces barbes et ces perruques, ils auraient repéré les hommes de Pinkerton depuis longtemps. Maintenant, vous connaissez votre rôle dans l'affaire, n'est-ce pas ? »

« Oui, monsieur », répondit respectueusement Anderson, ses favoris tremblant de façon pathétique.

« Alors nous sommes prêts à procéder. Il faut juste un peu de cran, c'est tout, mais nous aurons bientôt ces voleurs là où nous voulons », dit Andrew Gregory.

Le deuxième acte de la pièce était bien entamé lorsque Orlando, dans la « loge », fit remarquer au metteur en scène :

« Qu'est-ce que ce vieux plouc fait ici, Ramsay ? Pourquoi, bon sang, l'homme porte une paire de pistolets. C'est un braquage ? » Au même instant, Rosalind et deux des femmes se précipitèrent hors de leur tente-vestiaire, alarmées et indignées. Miss Marmaduke, les yeux flamboyants, fit face au metteur en scène.

« Que signifie cela, Monsieur Ramsay ? » cria-t-elle. « Ce vieil homme nous a ordonné de sortir de notre loge sous la menace d'un revolver, et... regardez ! Il est en train de faire la même chose avec les hommes. »

C'était vrai. Anderson Crow, armé d'une paire de pistolets de cavalerie, poussait les acteurs vers le centre de la scène. D'une voix tremblante, il leur ordonna de rester là et d'en subir les conséquences. Un instant plus tard, le marshal de Tinkletown faisait son apparition sous les projecteurs avec son arsenal, faisant face à un public étonné et temporairement amusé. Sa voix, haut perchée par l'excitation, atteignit les recoins les plus éloignés de l'enceinte. Derrière lui, les acteurs regardaient, bouche bée et déconcertés. Pour eux, il apparaissait comme le constable tant redouté, chargé de saisir leurs effets personnels. Le public, s'il en avait d'abord ri comme d'une plaisanterie, changea rapidement d'avis. Le tumulte suivit son discours d'ouverture.

CHAPITRE XXXII

La chance d'Anderson Crow

« Que personne n'essaie de quitter cette tente ! » commanda Monsieur Crow, se tenant courageusement en avant, ses revolvers braqués. L'orchestre se fit aussi petit que possible, car l'une des armes oscillait dangereusement. « Ne soyez pas alarmés, mesdames et messieurs. Les voleurs de train sont parmi vous. »

Il y eut quelques cris féminins, une salve de « Quoi ! » masculins, un ricanement hésitant et incertain, et un mouvement général de têtes qui se tournaient.

« Gardez vos places ! » ordonna Anderson. « Ils ne peuvent pas s'échapper. Je les ai encerclés. J'appelle maintenant tous les voleurs présents à se rendre au nom de la loi. Rendez-vous pacifiquement et vous ne serez pas blessés ; résistez et nous vous ferons sauter jusqu'en enfer, même au risque de blesser les femmes et les enfants. La loi ne respecte personne. Haut les mains ! »

Il attendit de manière impressionnante, mais, que ce soit par stupeur ou par obstination, les voleurs ne levèrent pas les mains.

« Vous êtes cernés, sacrés brigands ! » cria Anderson Crow, « et vous feriez tout aussi bien de vous rendre ! Vingt hommes de Pinkerton sont ici, venus de New York, et vous ne pouvez pas vous échapper ! Haut les mains ! »

« Ce vieux fou maudit est sérieux », haleta le juge Brewster, venu de l'autre côté de la rivière.

« Il est fou ! » cria le député Bonner.

« Que tout le monde dans cette foule lève les mains ! » appela une voix ferme et claire venant de l'entrée. Au même instant, cinq individus moustachus apparurent comme par magie, revolvers au poing, dominant complètement la situation. L'orateur était Andrew Gregory, l'agent d'assurance.

« Maintenant, qu'avez-vous à dire ? » cria Anderson joyeusement. « Je crois que moi et les détectives vous avons coincés, n'est-ce pas ? »

Le public restait stupéfié, paralysé. Pendant que tout cela se déroulait à l'intérieur, un unique détective, à l'extérieur, crevait furtivement les pneus de chaque automobile du cortège, celle de Monsieur Bracken étant épargnée pour des raisons qui apparaîtraient plus tard.

« Grand Dieu ! » gémit le vieux juge Brewster. Une demi-douzaine de femmes s'évanouirent et une centaine d'hommes furent pris de sueurs froides.

« Haut les mains, tout le monde ! » commanda Andrew Gregory. « Nous ne pouvons prendre aucun risque. Les voleurs de train sont dans ce public. Ils sont venus pour braquer toute l'assemblée, mais nous sommes trop rapides pour vous, mes beaux oiseaux. L'endroit est bouclé ! »

« Monsieur Gregory, l'assurance... » commença Anderson Crow, mais il fut interrompu.

« Monsieur Crow mérite un grand crédit pour ce travail de détective. Sa simple présence est une garantie de sécurité pour ceux d'entre vous qui ne sont pas des voleurs. Vous avez tous les mains en l'air ? Merci. Monsieur Crow, veuillez garder ces acteurs tranquilles. Maintenant, mesdames et messieurs, il n'est pas toujours facile de distinguer les voleurs des honnêtes gens. Je vais d'abord donner aux desperados une chance de se rendre pacifiquement. Personne ne s'avance ? Très bien. Gardez les mains en l'air, tous autant que vous êtes. L'homme qui baisse les mains sera instantanément considéré comme un desperado et pourrait recevoir une balle dans le corps pour sa folie. Les innocents doivent souffrir avec les coupables. Monsieur Crow, devons-nous procéder à la fouille ? »

« Oui, monsieur ; allez-y, et soyez rapides », répondit Anderson Crow.

« Très bien alors, au nom de la loi, mes hommes vont commencer la fouille. Ils vont passer parmi vous, mesdames et messieurs, et tout effort pour retarder leur progression sera accueilli par une réponse immédiate... eh bien, vous savez. »

Avant que le public pétrifié ne puisse réaliser pleinement ce qui se passait, trois des détectives passaient rapidement d'une personne à l'autre, dépouillant les femmes de leurs bijoux, et les hommes de leur argent et de leurs montres. Une protestation timide s'éleva en direction d'Anderson Crow, mais elle fut sommairement étouffée par « l'équipe de fouille ». Il était heureux pour le pauvre marshal qu'il n'ait jamais su ce que le public pensait de lui à ce moment atroce.

Tout fut fini en cinq minutes. Les détectives avaient fouillé chaque personne à l'allure prospère dans le public, sous le nez et les canons du marshal Crow, et ils disaient ironiquement adieu à l'assemblée depuis l'ouverture battante du mur latéral. Andrew Gregory s'adressa à la foule, un large sourire aux lèvres.

« Nous avons trouvé beaucoup plus de voleurs dans la foule que nous ne pouvions en gérer commodément, mesdames et messieurs. En fait, je n'ai jamais rencontré une telle collection de braqueurs en dehors de Wall Street. Le seul homme parfaitement honnête à Tinkletown ce soir est Anderson Crow, votre estimé marshal. Croyez-moi, il est ridiculement honnête. C'est peut-être un sacré imbécile, mais il est honnête. Ne le blâmez pas. En vous remerciant, tous autant que vous êtes, pour votre aide généreuse dans notre recherche des voleurs de train, nous vous disons un affectueux adieu. Nous nous reverrons peut-être si vous voyagez beaucoup dans les trains express. Bonne nuit ! »

Avec un rire moqueur, Andrew Gregory fit retomber la toile et bondit derrière ses compagnons. Le chauffeur de Bracken gisait sans connaissance au bord de la route, et l'un des « détectives » prit sa place. Alors même que le public ouvrait sa bouche collective pour crier sa colère et sa surprise, la grosse voiture de tourisme, avec six hommes armés à bord, s'élança dans un bond. Elle fila sur la route sombre comme un train express, le bruit de son moteur couvrant les cris de la multitude, bien plus loin derrière.

Bonner, recouvrant ses esprits et sa rage, mena la poursuite, ordonnant d'abord à Rosalie de rentrer rapidement chez elle avec les femmes et de s'enfermer en sécurité.

Anderson Crow, réalisant quel pion il avait été entre les mains de ces fieffés scélérats, était envahi par la peur et la honte. La foule outragée aurait pu le tuer si sa fuite n'avait été facilitée par l'obscurité. Tremblant et gémissant dans une misère abjecte, la fierté de Tinkletown s'enfuit, sans voir, sans réfléchir, dans la forêt le long de la rivière. Il ne devait apprendre que plus tard que ses « détectives » avaient dépouillé les riches estivants d'au moins dix mille dollars en argent et en bijoux. Il n'est pas nécessaire de dire que la représentation de « Comme il vous plaira » prit une fin abrupte, car ce n'était pas du tout comme ils l'auraient aimé. Tout le monde savait désormais qu'ils avaient vu les célèbres « voleurs de train ».

Jackie Blake était à moitié habillé lorsqu'il bondit sur ses pieds avec une exclamation si forte que celles qui l'avaient précédée n'étaient que des murmures.

« Nom d'un chien ! » lâcha-t-il ; puis il traversa la pelouse en courant jusqu'à la tente-vestiaire des femmes. « Cora ! Cora ! Sors ! »

« Je ne peux pas », répondit-elle d'une voix étouffée.

« Alors adieu ; je m'en vais ! » cria-t-il. Cela la fit sortir de la tente, à moitié vêtue. « Dis, tu te souviens de la route de la rivière que nous avons prise aujourd'hui ? Eh bien, ces types sont allés dans cette direction, n'est-ce pas ? Tu ne vois pas ? Tu piges ? L'éboulement ! S'ils ne sont pas au courant, toute la bande est au fond du ravin ou dans la rivière en ce moment ! Motus et bouche cousue ! Il y a une chance, chérie ; la récompense disait "mort ou vif" ! Je file ! »

Elle essaya de le rappeler, mais il était trop tard. Avec son propre revolver à la main, le mi-Orlando, mi-Blake, dévala la route de la rivière, peu fréquentée, vers le sud. Derrière lui, Tinkletown s'emportait et se lamentait sur la grande calamité, mais restait généralement impuissante face à tout cela. Rares étaient ceux qui se sentaient enclins à poursuivre les voleurs. Blake eut bientôt la course pour lui tout seul. Il y avait plus d'un kilomètre jusqu'à l'éboulement sur la route, mais l'excitation le rendait avide de relever le défi. La route traversait les bois et longeait la haute falaise qui surplombait la rivière. Il ne le savait pas, mais cette même route était un « raccourci » vers la route macadamisée plus au sud. En prenant cet itinéraire, les voleurs évitaient de justesse Boggs City.

L'esprit de Blake était plein des possibilités de désastre pour les fugitifs trop confiants. L'éboulement était récent, et il comptait sur le fait qu'ils n'en connaissaient pas l'existence. S'ils le frappaient, même à mi-vitesse, toute la bande serait projetée à trente mètres en contrebas, au bord de la rivière ou dans le courant lui-même. Dans ce cas, certains, sinon tous, seraient gravement blessés.

Alors qu'il approchait du tournant de la route, sa trajectoire guidée par les étoiles au-dessus, il fut surpris au point de manquer de tomber en arrière par l'apparition soudaine d'un homme qui tituba depuis le bord de la route et s'éloigna péniblement en implorant la pitié.

« Halte, ou je tire ! » cria Jackie Blake, et le personnage pathétique non seulement s'arrêta, mais s'assit au milieu de la route.

« Pour l'amour du ciel, ne tirez pas ! » gémit une voix rauque. « Je n'étais pas de mèche avec eux. Ils m'ont roulé... ils m'ont roulé. » C'était Anderson Crow, et il aurait continué indéfiniment si Jackie Blake ne l'avait pas arrêté net.

« C'est vous le marshal, hein ? Ce sacré plouc... »

« Oui, c'est moi. Appelez-moi comme vous voulez, mais ne tirez pas. Qui êtes-vous ? » gémit Anderson en se remettant à genoux. Il tenait ses revolvers par les canons. « Peu importe qui je suis. Je n'ai pas le temps. Dites, vous feriez mieux de venir avec moi. Peut-être qu'on peut intercepter ces scélérats. Ils sont passés par là et... »

« Montrez-les-moi », rugit Anderson en reconnaissant un ami. La rage monta et chassa la honte de son âme. « Je vais m'occuper de toute la clique, nom d'un chien ! » Et il le pensait vraiment.

Blake ne s'arrêta pas pour expliquer, mais continua, ordonnant à Monsieur Crow de le suivre. Avec une prévoyance rare, le marshal enfila sa barbe jaune alors qu'il haletait sur les traces du jeune acteur svelte. Ce dernier se souvint que les chances étaient largement contre lui. Le marshal pourrait s'avérer une aide précieuse en cas de résistance, à condition, bien sûr, qu'ils tombent sur les voleurs dans la situation qu'il espérait.

« Où diable allez-vous ? » souffla le marshal, soulevant beaucoup de poussière à l'arrière. L'autre ne répondit pas. Toute son âme était enveloppée dans l'espoir que l'éboulement avait piégé les voleurs. Il priait presque pour qu'il en soit ainsi. La récompense pourrait être partagée avec le pauvre vieux marshal si...

Il poussa un cri de joie un instant plus tard, puis commença à sauter sur place comme un dément. Anderson Crow s'arrêta si brusquement qu'il eut les genoux raides pendant des semaines. Le rêve fou de Jackie Blake s'était réalisé. L'énorme automobile avait heurté l'éboulement et gisait maintenant au pied de la falaise, fracassée sur les rochers ! À la faible lumière du ciel, Blake pouvait voir la masse noire là-bas, mais il faisait trop sombre pour distinguer d'autres objets. Il était sur le point de descendre sur la rive de la rivière quand Anderson Crow arriva.

« Qu'est-ce qui se passe, l'homme ? » haleta-t-il.

« Ils sont là-bas, vous ne voyez pas ? Ils ont basculé de la falaise juste ici... venez. On les tient ! »

« Attendez ! » s'exclama Anderson en lui saisissant le bras. « Ne foncez pas là-bas comme un imbécile. S'ils sont vivants, ils peuvent vous cribler de balles en un rien de temps. Soyons prudents. »

« Tonnerre, vous avez raison. Vous êtes un vieux hibou sage, après tout. Je n'y avais pas pensé. Reconnaissons les lieux. »

Fourmillant d'excitation, les deux poursuivants au duo étrange descendirent furtivement par un chemin détourné. Ils escaladèrent des rochers et rampèrent à travers les broussailles jusqu'à ce qu'ils arrivent finalement à un endroit dégagé à moins de six mètres de l'endroit où la grosse machine gisait, au bord même du courant profond et rapide. Ils entendirent des gémissements et des cris faibles, suivis de temps à autre d'un juron pitoyable. De leur cachette, ils comptèrent les formes de quatre hommes gisant sur les rochers, comme morts. Les deux tinrent une consultation de guerre chuchotée, dont résulta un plan d'action.

« Rendez-vous ! » cria Jackie Blake, en se montrant. Lui et Anderson avaient leurs pistolets braqués sur les voleurs prostrés. En guise de réponse, il y eut des gémissements plus forts, un juron ou deux plus féroces, puis une voix faible, empreinte de douleur, leur parvint :

« Pour l'amour de Dieu, enlevez cette machine de mes jambes. Je me meurs. À l'aide ! À l'aide ! Nous nous rendons ! »

Dix minutes plus tard, les ravisseurs jubilants avaient libéré le misérable Andrew Gregory de sa position sous la machine, et avaient réussi à lier les mains et les pieds de cinq hommes à moitié inconscients. Les jambes de Gregory étaient broyées et le crâne d'un autre était fracassé. Le sixième homme était introuvable. Le désastre avait été complet, la chute des grands voleurs de train peu glorieuse. Levant les yeux vers le visage d'Anderson Crow, Gregory sourit malgré sa douleur et dit d'une voix rauque :

« Une chance de chien ; mais s'il fallait se faire prendre, je suis content que ce soit vous, Crow. Vous êtes un bon idiot, après tout. Mais pour l'amour de Dieu, emmenez-moi chez un médecin. »

« Nom d'un chien ! Je suis désolé pour vous, Monsieur Gregory... » commença Anderson, prêt à pleurer.

« Ne perdez pas votre temps, vieil homme. J'ai besoin du médecin. Les autres sont-ils morts ? » gémit-il.

« Je ne sais pas », répondit Jackie Blake. « Certains en ont l'air. Nous ne pouvons pas vous porter en haut de cette colline, mais nous ferons la deuxième meilleure chose. Marshal, je vais rester ici et garder les prisonniers pendant que vous courrez au village pour chercher de l'aide... et des médecins. »

« Et courez vite, Anderson », ajouta Gregory. « Vous avez toujours été si diablement lent. Ne marchez pas... trottinez. »

Peu de temps après, lorsqu'Anderson, épuisé mais comblé de joie, boita jusqu'au village, la foule surexcitée était prête à le lyncher, mais dès ses premiers mots, l'atmosphère changea.

« Où est Jackie Blake ? » sanglota une jolie jeune femme en saisissant le bras du fier marshal et en le secouant violemment.

« Fichu si je sais, ma dame. Il a été volé ? »

Elle lui fit comprendre, et ensemble, suivis par les acteurs, le public et toute la ville, ils menèrent la marche jusqu'à l'éboulement, la belle Rosalind traînant le héros surmené de l'heure à une allure qui menaçait d'être sa perte.

Plus tard, après que les cinq bandits eurent été transportés au village, Jackie Blake informa joyeusement sa chérie qu'ils pourraient avoir la vie facile avec les sept mille dollars qu'il espérait. Anderson Crow avait accepté de ne prendre que trois mille dollars pour sa part dans la capture. L'un des voleurs était mort. Le corps du sixième fut retrouvé dans la rivière des semaines plus tard.

« Je suis heureux d'avoir été le premier sur les lieux », dit Blake, en anticipant la récompense qui devait finalement lui être remise. « Mais Anderson Crow s'est révélé être une sacrée pointure, après tout. C'est un sacré numéro ! » Il s'adressait à Wicker Bonner et à une foule de New-Yorkais.

Tinkletown commença à parler d'un monument à la gloire d'Anderson Crow, alors même qu'il était encore en vie. L'opinion générale était qu'il devrait être érigé pendant qu'il était encore capable d'en profiter, et non après sa mort, moment où il ne saurait rien de sa taille ni de son coût.

« Parbleu ! C'était une sacrée capture ! » dit-il, en se gonflant visiblement. « Je savais qu'ils ne pouvaient pas m'échapper. Diantre ! Ils n'avaient pas compté avec moi, hein ? Pff ! C'était ridicule de leur part de penser qu'ils pouvaient me duper complètement, bien que je doive avouer qu'ils m'ont eu au début. C'était une bande de desperados et sacrément finauds. »

« Vous avez fait du beau travail, Anderson », dit George Ray. « Saviez-vous pour l'éboulement ? »

« Si je le savais ? » renifla Anderson d'un air cinglant. « Eh bien, bon sang de bon soir, est-ce que je n'ai pas failli me décoller les jambes pour arriver à temps et renverser la barricade avant qu'ils ne puissent atteindre cet endroit avec l'automobile de M. Bracken ? Tonnerre ! Quelle question idiote ! »

CHAPITRE XXXIII

Bill Briggs raconte une histoire

Tinkletown bouillonnait littéralement d'excitation. Enfin, les yeux du monde entier étaient braqués sur elle. La nouvelle de ce grand événement fut transmise aux quatre coins de la terre ; chaque détail fut passé au crible avec une précision déchirante. La Hemisphere Company annonça par télégraphe qu'elle était prête à verser les dix mille dollars ; et le shérif du comté de Bramble, accompagné de tous les adjoints du maréchal des États-Unis à portée de main, accourut immédiatement à Tinkletown pour mettre son grain de sel.

Le lendemain matin du « grand vol du pavillon », comme on l'appelait dans le Banner, Anderson Crow et Bonner sortirent tôt pour jeter un coup d'œil aux desperados blessés, qui étaient tous en sécurité sous bonne garde dans le cachot réincarné. Cinquante hommes armés avaient monté la garde toute la nuit, malgré le fait qu'un voleur était mort et que les autres étaient si grièvement blessés qu'on ne s'attendait pas à ce qu'ils survivent à la journée.

Un cavalier dépassa le maréchal et son ami près du bureau de poste, galopant rapidement vers le nord. Il agita sa cravache avec amabilité vers eux et Bonner répondit au salut. Anderson s'immobilisa net et essaya de parler, mais il n'y parvint pas pendant une bonne minute ; il était muet d'excitation.

« C'est lui ! » parvint-il à articuler. « Le gars que j'ai vu l'autre jour... l'homme à cheval ! »

« Lui ? » s'écria Bonner en riant de bon cœur. « Mais c'est John E. Barnes, l'avocat et probablement un futur sénateur des États-Unis un jour. Grand Dieu, M. Crow, vous avez fait une mauvaise déduction cette fois-ci ! Il séjourne chez le juge Brewster, son beau-père. »

« Quoi ! Eh bien, par les dieux ! Je croyais le connaître », s'écria Anderson. « Ils ne peuvent pas me duper longtemps, Wick... aucun d'eux. C'est le même gars qui s'est enfui avec la fille du juge Brewster il y a plus de vingt ans. Parbleu, j'étais planté exactement à cet endroit la première fois que je l'ai vu. Il m'a vendu un cheval et une carriole, mais j'ai récupéré l'argent. Je l'ai arrêté le jour même. »

« Arrêté John Barnes ? » demanda Bonner avec stupéfaction.

« Oui... pour meurtre... sauf qu'il n'était pas le meurtrier. Nous l'avons suivi le long de la rivière... lui et la fille... jusqu'à la propriété de Bracken, mais ils étaient mariés avant que nous n'arrivions. Bon sang, c'était une journée chargée ! Du sacré bon travail de détective a été fait, aussi. Je... »

« Et M. Barnes s'intéressait à Rosalie ? » demanda soudain Bonner. « Comment aurait-il pu savoir quoi que ce soit à son sujet ? »

« C'est ce qui m'intrigue. Elle est venue ici environ deux ans après la fugue, plus ou moins, mais je ne me souviens pas l'avoir revu après cette époque. »

« C'est très étrange, M. Crow », réfléchit Bonner d'un ton sérieux. « Il a un fils, je le sais. Sa femme est morte un an ou deux après la naissance du garçon. Le jeune Barnes a environ vingt et un ans, je crois, à l'heure actuelle. Par Georges ! J'ai entendu dire que Barnes et sa femme ne s'entendaient pas très bien. On dit qu'elle est morte d'avoir le cœur brisé. J'ai souvent entendu ma mère en parler. Je me demande... grand Dieu, il n'est pas possible que Rosalie puisse être liée d'une manière ou d'une autre à John Barnes ? Anderson Crow, je... je me demande s'il y a une possibilité ? » Bonner tremblait d'excitation, d'émerveillement et d'incrédulité.

« Je travaille sur cette piste », dit Anderson aussi calmement que ses tremblements le lui permettaient. Il était transporté par la simple suggestion, mais c'était une seconde nature pour lui d'agir comme si chaque découverte était la sienne. « Depuis que je l'ai vu sur la route là-haut, je le traque. Je vous le dis, Wick, c'est mon homme. J'ai presque tout résolu. Dès que ces maudits voleurs seront transférés à Boggs City, ou enterrés, je vais aller tirer les vers du nez à M. Barnes. Ça fait vingt et un ans que je le cherche. » Anderson, bien sûr, oubliait que Barnes était complètement sorti de son esprit jusqu'à ce que Bonner stimule sa mémoire.

« C'est une affaire délicate, M. Crow. Nous devons nous y prendre avec précaution », dit Bonner sévèrement. « Si M. Barnes s'intéresse vraiment à elle, nous ne pouvons pas le découvrir par maladresse ; s'il n'est pas intéressé, nous ne pouvons pas nous permettre de l'entraîner là-dedans. Cela exigera du tact... »

« Tonnerre, vous ne supposez pas que je le sais ? » explosa Anderson. « Les détectives font toujours preuve de tact. Ils sont obligés, voyez-vous, s'ils veulent suivre une demi-douzaine de pistes à la fois. Gee whiz, Wick, laissez cette affaire à moi ! Je vais aller au fond de tout ça en moins de deux. »

« Attendez quelques jours, M. Crow », argumenta Bonner, jouant la montre. « Ne vous précipitez pas. Nous avons déjà assez à faire avec les gars que vous et ce jeune acteur avez capturés la nuit dernière. » Le plan du jeune homme était d'éloigner complètement Anderson de la piste et de confier l'indice, apparemment impossible, au bureau de New York.

« Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans ce jeune homme », dit le maréchal. « Il m'a été d'un grand secours la nuit dernière. » Bonner, qui connaissait la véritable histoire, réprima un sourire et n'en apprécia pas moins le vieil homme pour sa légère tromperie.

Ils entrèrent dans le « cachot », qui avait maintenant toutes les apparences et les odeurs d'un hôpital. Une demi-douzaine de médecins avaient rendu les quatre blessés aussi confortables que possible. Ils étaient étendus sur des matelas dans la salle à manger de la prison, gardés par une foule curieuse de citoyens.

« C'est Gregory ! » murmura Anderson, alors qu'ils s'approchaient du groupe souffrant. Il pointa du doigt le lit le plus éloigné. « C'est exactement comme ça qu'il jurait la nuit dernière. Il a dû se raser dans l'automobile hier soir », bien que Gregory n'ait fait que jeter les fausses moustaches qu'il portait depuis des jours.

« Attendez ! » s'écria Bonner en s'arrêtant net près du premier lit. Il se pencha et scruta intensément le visage du bandit blessé. « Par Georges ! »

« Qu'est-ce qui se passe ? »

« Si je suis encore en vie, M. Crow, ce type était l'un des membres de la bande qui a enlevé Rosalie Gray l'hiver dernier. Je peux le jurer. Vous souvenez-vous de celui pour qui elle a essayé d'intercéder ? Briggs ! C'est ça ! Briggs ! »

L'homme blessé ouvrit lentement les yeux alors que le nom était à moitié crié. Un sourire maladif s'étala lentement sur son visage tourmenté par la douleur.

« Elle a essayé d'intercéder pour moi, hein ? » murmura-t-il faiblement. « Elle a dit qu'elle le ferait. Elle était honnête. »

« Vous avez été à moitié correct avec elle », dit Bonner. « Comment se fait-il que vous soyez avec cette bande ? Un autre projet d'enlèvement en vue ? »

« Non... pas que je sache. N'êtes-vous pas le gars qui nous a eus ? Dites, honnêtement, j'allais faire ce qu'il fallait pour elle ce soir-là. J'étais en train d'esquiver la bande quand vous m'avez assommé. Honnêtement, monsieur, j'allais prévenir ses amis. Dites, je ne sais pas à quel point je suis blessé, mais si jamais je passe en procès, faites ce que vous pouvez pour moi, patron. Honnêtement, j'étais son ami. »

Bonner vit de la pitié sur le visage d'Anderson et l'entraîna brutalement, bien que la supplique de Bill ne fût pas adressée au vieux maréchal.

« Attendez-moi ici, M. Crow », dit-il lorsqu'ils atteignirent le bureau. « Vous êtes bouleversé. Je vais lui parler. » Il retourna immédiatement au lit de l'homme blessé.

« Écoutez, Briggs, je ferai ce que je peux pour vous, mais je crains que cela ne serve pas à grand-chose. Que disent les médecins ? »

« S'ils ne mentent pas, je serai sur pied dans quelques semaines. L'épaule et quelques côtes cassées et les jambes fracassées. Je ne peux pas bouger. Dieu, quelle chute terrible ! » Il frissonna au souvenir du saut de l'auto.

« Est-ce que Sam ou Davy sont dans cette bande ? »

« Non ; Davy est à Blackwell's Island, et Sam m'a dit qu'il allait au Canada pour sa santé. Jim Courtney est le chef de cette bande. Il opérait sous le nom de Gregory. C'est lui qui jure après les péquenauds. »

« La chose à faire pour vous est de tout avouer, Briggs. Ce sera plus facile pour vous. »

« Témoigner pour l'État ? À quoi cela servira-t-il alors qu'on a tous été pris la main dans le sac ? »

« Si vous nous dites tous les faits internes concernant l'enlèvement, je garantis que quelque chose pourra être fait pour alléger votre peine. Je suis le neveu du député Bonner. »

« Ah ? Je pensais que vous étiez le plus élégant des braqueurs que j'aie jamais rencontrés, cette nuit-là dans les bois. Vous feriez honneur à Sam Welch lui-même. Je vais vous dire tout ce que je sais, partenaire, mais ce n'est pas grand-chose. Ça ne me fera pas de bien de garder la bouche fermée maintenant, et, si vous le dites, ça peut m'aider de dénoncer. Mais, pour l'amour du ciel, faites donner un truc par l'un de ces médecins pour me faire dormir. Ils ne savent pas à quoi sert la morphine ? »

Grognant et maudissant les médecins, Bill fut déplacé dans le bureau. Anderson entra de la salle à manger à ce moment-là, visiblement excité.

« J'ai obtenu une confession de Gregory », dit-il. « Il confesse qu'il devrait être pendu. »

« Quoi ! »

« C'est ce qu'il a dit, parbleu. Voici ses propres mots, clairs comme le jour : 'Je devrais être pendu une demi-douzaine de fois.' 'Pour quoi ?' dis-je. 'Pour avoir été un tel âne bâté', a-t-il dit. 'Mais ce n'est pas un crime passible de la peine capitale', dis-je. Vous savez, je l'aime bien, Gregory, malgré tout. 'C'est le pire crime au monde', a-t-il dit. 'Alors vous confessez que vous l'avez commis ?' dis-je, impatient de le coincer, voyez-vous. 'Vous pouvez parier que oui. S'ils me pendent, ce sera parce que je suis un idiot baveux, et non parce que j'ai abattu un ou deux gars en mon temps. Personne d'autre qu'un âne ne pourrait se faire prendre, et c'est pour ça que je me sens si infernalement coupable. Écoutez, M. Crow, chaque fois que vous voyez un gars qui s'est révélé être un parfait âne, emmenez-le simplement et lynchez-le. Il le mérite, c'est tout ce que j'ai à dire. Le plus grand crime au monde est la négligence criminelle.' Ne me dérangez pas maintenant, Wick ; je vais noter ça et le lui faire signer. »

« Écoutez, partenaire », dit Bill Briggs, interrompant laborieusement leur conversation ; « Je veux faire ce qu'il y a de mieux pour vous et pour elle, dans la mesure du possible. Vous avez été bon pour moi, et je ne l'oublierai pas. De plus, vous avez dit que vous rendriez les choses faciles pour moi si je vous disais ce que je savais sur ce boulot l'hiver dernier. Eh bien, je ferais mieux de le dire maintenant, parce que je risque de passer l'arme à gauche avant que ces médecins n'en aient fini avec moi. Et puis, ils vont me traîner au siège du comté dans un jour ou deux. Maintenant, c'est du tout cuit, ce que je vais vous donner. Peut-être que ça ne vous aidera pas, mais ça vous donnera une piste. »

« Continuez », cria Bonner, le souffle coupé.

« Eh bien, Sam Welch est venu me voir chez Branigan une nuit – c'est sur la Quatrième Avenue – et il dit qu'il a un gros coup à faire. Nous sommes allés à la maison de Davy Wolfe et nous avons trouvé lui et sa mère – la vieille fée, vous vous souvenez. Eh bien, pour faire court, Sam a dit que c'était un enlèvement et que les Wolfe devaient en être parce qu'ils vivaient dans ce quartier et avaient fait beaucoup de boulot ici dans les années soixante-dix. Il y avait cinq mille dollars à la clé si nous réussissions à mettre cette fille en sécurité à bord d'un navire à destination de l'Europe. Sam nous a dit que le gars qui gérait l'affaire était un personnage élégant et un gros bonnet dans la politique, la finance, la société et tout le reste. Il pouvait se permettre de payer, mais il ne voulait pas être vu dans l'affaire. Personne à part Sam n'a jamais vu son visage. Sam faisait un peu de politique autrefois. Juste avant que nous quittions New York pour venir ici, le gars chic vient voir Davy avec un autre gars pour les derniers ordres. Vous voyez ? Il faisait un froid de canard – et les deux étaient tellement emmitouflés qu'on n'a pas pu voir leurs tronches. L'un d'eux était vieux – plus de cinquante ans, je suppose – et l'autre était un jeune type. J'en suis sûr.

« Ils ont dit que l'un ou l'autre serait dans le coin quand le coup serait tiré ; qu'un millier de dollars serait versé quand nous commencerions ; un autre millier quand nous l'aurions mise dans la grotte ; et le reste quand nous l'aurions au dock à New York – vivante et indemne. Vous voyez ? On nous a fait comprendre qu'elle devait voyager tout le reste de sa vie pour sa santé. Je me souviens d'une chose clairement : le vieil homme a dit au jeune : 'Elle ne doit rien savoir de tout ça, ou ça ruinerait tout.' Il ne faisait pas référence à la fille non plus. Il y avait une autre femme dans l'affaire. Ils semblaient très soucieux de mener à bien le coup sans que cette femme ne soit au courant.

« Eh bien, nous nous sommes préparés à partir, et les deux partis ont craché les mille dollars – c'est-à-dire que le jeune les a remis à Sam quand le vieux lui a dit de le faire. Sam a pris trois cents et nous les autres, deux cents chacun. Quand ils regardaient par la fenêtre pour s'assurer que personne dans la rue ne surveillait la maison, j'ai demandé à Sam s'il connaissait l'un d'eux par son nom. Il a juré que non, mais je pense qu'il a menti. Mais juste avant qu'ils ne quittent la maison, j'ai jeté un coup d'œil à l'intérieur du chapeau du vieux – il avait un chapeau melon rigide. Il y avait une grande lettre dorée à l'intérieur. »

« Quelle était cette lettre ? » demanda Bonner avec empressement.

« C'était un B. »

Bonner regarda Anderson comme si le sol se dérobait sous ses pieds.

« Le jeune type a dit quelque chose à voix basse au vieux sur le fait de prendre le train de nuit pour retourner à l'Université et de revenir samedi. »

« À l'Université ? Laquelle ? A-t-il mentionné le nom ? » cria Bonner.

« Non. C'est tout ce qu'il a dit. »

« Grand Dieu, si cela devait être ! » dit Bonner comme pour lui-même.

« Eh bien, nous sommes venus ici et nous avons fait le boulot. Vous savez ça, je suppose. Sam a vu le jeune homme une nuit à Boggs City, et a reçu des instructions de lui. Il devait nous aider à l'emmener d'ici en automobile, et le vieux devait traverser l'océan avec elle. C'est tout ce que je sais. Ça ne s'est pas passé comme ils le voulaient cette fois-là, mais Sam dit que c'est inévitable. »

Bonner, tout à son empressement et à son excitation, chercha rapidement Anderson des yeux, mais le maréchal avait subrepticement quitté la pièce. Puis, s'approchant de la porte, il appela Anderson Crow. Bud Long était là.

« Anderson est parti il y a cinq minutes, M. Bonner, en se dépêchant comme un dératé, aussi », dit-il. « Il est allé chercher un type nommé Barnes. Il m'a dit de vous le dire quand vous sortiriez. »

CHAPITRE XXXIV

Le retour d'Elsie Banks

Bonner, considérablement agacé et alarmé par les actions du maréchal, fit tout son possible pour le faire revenir avant qu'il ne puisse tout gâcher par une rencontre avec M. Barnes. Il envoya des hommes à bicyclette et à cheval pour le rattraper ; mais l'effort fut infructueux. M. Crow avait obtenu un « tour » dans une automobile qui avait amené deux correspondants de presse depuis Boggs City. Ils filaient furieusement pour attraper un train pour New York, mais acceptèrent de déposer le maréchal au grand pont, à moins d'un kilomètre de la propriété du juge Brewster.

Mortifié au-delà de toute expression, il se prépara à suivre Anderson à toute hâte dans sa propre machine. Rosalie se hâta de terminer ses préparatifs pour l'accompagner. Elle rejoignait la réception ce jour-là, était consumée par l'excitation de la situation, et tout aussi impatiente que Bonner de faire échec aux opérations intempestives du pauvre vieux Anderson Crow.

Le maréchal avait plus d'une demi-heure d'avance sur eux. Bonner était son propre chauffeur et il était téméraire ce jour-là. La chance fut contre lui dès le début. Le vieux détective vigoureux, inspiré par une vitesse réelle pour la première fois de sa vie nonchalante, avait laissé les hommes de presse au pont près de trois quarts d'heure avant que Bonner ne passe au même endroit, roulant furieusement vers la colline en direction du juge Brewster.

« Si votre vieux papa encombrant pose les yeux sur Barnes avant que je ne puisse le devancer, ma chère, tout sera fichu », gémit Bonner, les premiers mots qu'il avait prononcés en plusieurs kilomètres. « Barnes sera sur ses gardes et prêt à tout. Le vieux... pardonnez-moi de le dire... le vieux campagnard devrait connaître la valeur de la discrétion dans une affaire comme celle-ci. »

« Pauvre vieux papa », soupira-t-elle, la compassion dans le cœur. « Il pense qu'il agit pour le mieux. Wicker, j'espère que ce n'est pas... que ce n'est pas M. Barnes », ajouta-t-elle, exprimant une pensée qui luttait dans son esprit depuis longtemps.

« Pourquoi pas, ma chérie ? »

« Cela signifierait l'une de ces deux choses. Soit il ne veut pas me reconnaître comme son enfant – soit il ne le peut pas, ce qui est encore pire. Wicker, je ne veux pas connaître la vérité. J'ai peur... j'ai peur. »

Elle tremblait comme une feuille et il y avait une détresse réelle dans ses yeux, des yeux à moitié couverts par des paupières tendues par l'alarme.

« Ne ressentez pas cela, ma chère », s'écria-t-il, se remettant de son étonnement et saisissant instantanément la situation telle qu'elle devait lui apparaître. « Pour vous dire la vérité, je ne crois pas que M. Barnes soit lié à vous de quelque manière que ce soit. S'il est impliqué dans cette affaire, c'est en qualité d'avocat. »

« Mais il est censé être un homme honorable. »

« C'est vrai, et je continue de croire qu'il l'est. Il ne semble pas possible qu'il puisse être engagé dans un tel travail. Nous nous basons entièrement sur des suppositions – en joignant les deux bouts, ne savez-vous pas, et en espérant qu'ils tiendront. Mais, de toute façon, nous ne devons laisser passer aucune chance. S'il est intéressé, nous devons le mettre au pied du mur. Cela pourrait signifier le démêlage de tout l'écheveau, ma chère. Ne paraissez pas si bouleversée. Soyez courageuse. Peu importe ce que nous apprendrons à la fin, je vous aime tout autant. Vous serez ma femme. »

« Je vous aime, Wicker. Je vous aimerai toujours. »

« Ma chère petite amie ! »

Ils arrivèrent enfin au portail de la loge chez le juge Brewster, la machine palpitante s'arrêtant brusquement. Avant d'appeler le gardien de la loge, Bonner saisit impulsivement sa main sans gant à ses lèvres.

« Rien ne peut faire de différence maintenant », dit-il.

Le gardien de la loge, en réponse à la question pressante de Bonner, les informa que M. Barnes était parti dix ou quinze minutes auparavant avec un vieil homme qui prétendait être détective, et qui avait placé le grand avocat en état d'arrestation.

« Bon Dieu ! » haleta Bonner le cœur serré.

« C'est un scandale, monsieur ! M. Barnes est le meilleur homme du monde. Il n'a jamais fait de tort à personne, monsieur. Il y a une erreur horrible, monsieur », grogna le gardien. « Le juge Brewster est à Boggs City, et l'homme n'a pas voulu attendre son retour. Il n'a même pas voulu dire à M. Barnes de quoi il était accusé. »

« Avez-vous déjà entendu quelque chose d'aussi idiot ? » rugit Bonner. Rosalie était blanche puis rouge. « Quelle direction ont-ils prise ? »

« Le constable a dit à M. Barnes qu'il devrait l'accompagner à Tinkletown sur-le-champ, monsieur, même s'il devait y aller à pied. Le vieux monsieur a dit quelque chose, monsieur, au sujet d'un homme qui se trouverait là-bas et qui pourrait l'identifier au premier coup d'œil. M. Barnes a dû en rire, monsieur, et a semblé prendre tout cela avec bonne humeur. Il a dit qu'il l'accompagnerait, mais qu'il ne marcherait pas. Alors il a pris sa propre automobile, monsieur, et ils sont partis ensemble. Ils ont pris le raccourci, monsieur, par la route du ferry, en direction de Tinkletown. M. Barnes a dit qu'il serait de retour avant midi, monsieur... s'il n'était pas lynché. »

« Tout est fini », gémit Bonner avec abattement. Quelque chose s'était dérobé sous ses pieds et il était suspendu dans le vide, pour parler au figuré. « Il n'y a rien à faire, Rosalie, si ce n'est de les poursuivre. M. Crow a tout gâché. Je vais vous laisser à Bonner Place avec ma mère et Edith, et je retournerai en toute hâte à Tinkletown. »

L'excitation était trop forte pour les nerfs de Rosalie. Elle était en état de prostration physique lorsqu'il la déposa à la maison de campagne de son oncle, une demi-heure plus tard. La laissant expliquer la situation aux amis curieux, il reprit sa course vers Tinkletown, maudissant intérieurement Anderson Crow, ce vieux fou d'intrigant.

Pendant ce temps, Tinkletown contemplait, bouche bée, une nouvelle sensation. La course entre Anderson et Bonner n'était guère entamée qu'une voiture attelée à un attelage fourbu entra dans la rue principale de la ville. Derrière le cocher était assise une jolie jeune femme à l'expression avide sur son visage pâle, le regard fixé intensément sur le tournant de la rue qui cachait la maison d'Anderson Crow. À côté de la jeune femme se prélassait une autre personne de son sexe, beaucoup plus âgée, et qui, à toutes fins utiles, semblait dans un état de santé précaire. Les jeunes hommes dans la rue eurent un souffle de stupéfaction, puis s'avisèrent de soulever leurs timides chapeaux devant la jeune femme, un peu comme s'ils saluaient un fantôme. Peu d'entre eux reçurent un signe de tête en retour de la part d'Elsie Banks, autrefois reine de tous leurs cœurs.

Roscoe Crow bondit jusqu'au portail lorsqu'il vit qui se trouvait dans la voiture, criant d'abord à sa mère et à ses sœurs, qui étaient à l'intérieur, recevant les félicitations et les condoléances de leurs voisines.

Mlle Banks demanda immédiatement si elle pouvait voir Rosalie.

« Elle n'est pas là », dit Roscoe. « Elle est partie pour un mois... chez les Bonner. C'est son fiancé, vous savez. Maman ! Voici Mlle Banks ! Edner ! Sue ! » Mme Crow et les filles volèrent jusqu'au portail, babillant leur surprise et leurs salutations.

« Voici ma mère », présenta la jeune dame. « Nous venons tout juste de New York, Mme Crow. Nous embarquons pour l'Angleterre cette semaine, et je dois voir Rosalie avant notre départ. Comment pouvons-nous nous rendre chez M. Bonner ? »

« C'est de l'autre côté de la rivière, à environ vingt kilomètres d'ici », dit Mme Crow. « Entrez et reposez-vous. Vous n'êtes pas obligées de repartir aujourd'hui, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas encore mariée ? »

« Non, Mme Crow », répondit Elsie avec un sourire raide et machinal. « Merci, nous ne pouvons pas nous arrêter. Il est nécessaire que nous retournions à New York ce soir, mais je dois voir Rosalie avant de partir. Vous voyez, Mme Crow, je ne compte pas revenir en Amérique. Nous devons vivre à Londres pour toujours, je le crains. C'est peut-être la dernière chance que j'aurai de voir Rosalie. Je dois me rendre à Bonner Place aujourd'hui. Mais, mon Dieu, je suis si fatiguée et j'ai si chaud, et c'est si loin en voiture », s'écria-t-elle avec regret. « Connaissez-vous le chemin, cocher ? » Le cocher admit brusquement que non. Roscoe résolut avidement la difficulté en proposant de leur servir de guide.

Au début, Mme Banks essaya de dissuader sa fille d'entreprendre ce long voyage, mais la jeune fille fut obstinée. Sa mère refusa alors catégoriquement de l'accompagner, se plaignant de la tête et du cœur. Finalement, la dame âgée décida d'accepter l'invitation de Mme Crow de rester à la maison jusqu'au retour d'Elsie.

« Je ramènerai Rosalie avec moi, maman », dit Elsie alors qu'elle s'apprêtait à partir. Mme Banks, frêle et pâle, inclina la tête avec lassitude et se tourna pour suivre son hôtesse à l'intérieur. Avec Roscoe sur le siège du cocher, la voiture démarra vivement le long de la rue ombragée, en direction de la route du ferry et de Bonner Place.

Pour en revenir à Anderson Crow et à sa précipitation. Exactement comme le gardien l'avait dit, le marshal, à pied et poussiéreux, tomba sur M. Barnes sans cérémonie. Le grand avocat se promenait dans le parc lorsque son vieil ennemi arriva. Il reconnut l'étrange silhouette alors qu'elle s'approchait parmi les arbres.

« Bonjour, M. Crow ! » appela-t-il joyeusement. « Allez-vous m'arrêter encore une fois ? » Il s'avança pour lui serrer la main.

« Oui, monsieur ; vous êtes mon prisonnier », dit Anderson, haletant mais sévère. « Je vous connais, M. Barnes. Ça ne vous servira à rien de le nier. »

« Entrez et asseyez-vous. Vous avez l'air fatigué », dit Barnes avec amabilité, prenant ses paroles pour une plaisanterie ; mais Anderson resta fièrement sur ses positions.

« Vous ne pouvez pas me faire jouer ce genre de jeu. Ça ne vous servira à rien d'être poli, mon brave. Cette fois, vous ne vous échapperez pas. »

« Vous ne voulez pas dire que vous êtes sérieux ? » s'écria Barnes.

« Je ne plaisante jamais quand je suis en service. Venez avec moi. Vous pourrez parler après. Votre employé est en prison et il peut vous identifier ; alors ne résistez pas. »

« Attendez un instant, monsieur. Quel est le chef d'accusation ? »

« Je ne sais pas encore. Vous savez mieux que moi ce que c'est. »

« Écoutez, M. Crow. Vous m'avez arrêté la toute première fois que je vous ai vu, et maintenant vous me coffrez encore, après toutes ces années. N'avez-vous rien d'autre à faire que de m'arrêter par erreur ? Est-ce là votre seule occupation ? »

Anderson s'emporta avec indignation. Poussé à bout, il informa John Barnes qu'il était accusé d'enlèvement, de tentative de meurtre, de bigamie, d'abandon d'enfant et de presque tout ce qui existe sous le soleil. Barnes, d'abord indigné, finit par éclater d'un rire franc. Il accepta magnanimement d'accompagner son ravisseur à Tinkletown. Non seulement cela, mais il fournit le moyen de transport. À la consternation intense des domestiques, il partit joyeusement avec M. Crow, un prisonnier conduisant sa propre voiture de patrouille. Les deux fumaient les meilleurs cigares du captif.

« C'est vraiment gentil de votre part, M. Barnes, de nous laisser utiliser votre automobile », dit Anderson en tirant des bouffées béates sur son cigare tandis qu'ils s'éloignaient dans la poussière. « Ça aurait été une longue marche. Je dirai un mot en votre faveur pour cela. »

« Ne le mentionnez pas, mon vieux. J'y prends plutôt plaisir. C'était inhabituellement ennuyeux ici. Je ne suis pas parti aussi tôt que prévu, vous voyez. Alors, je suis accusé d'être le père de Rosalie, hein ? Et de l'avoir abandonnée ? Et de l'avoir enlevée ? Par Dieu, je devrais être pendu pour tout ça ! »

« Ce n'est pas une chose dont il faut rire, mon ami. Vous devriez avoir honte de vous-même. Je vous ai eu à l'œil le jour où vous m'avez arrêté sur la route et avez demandé après elle. Quel imbécile vous avez été. Une preuve irréfutable. »

« Écoutez, M. Crow, je n'aime pas contrarier vos espoirs et vos calculs », dit Barnes avec sobriété. « Je l'ai fait une fois auparavant, vous vous souvenez. C'était il y a des années. Vous aviez tort alors, et vous avez tort maintenant. Voulez-vous que je vous dise pourquoi je m'intéresse à cette jolie enfant trouvée ? »

« Ce n'est pas nécessaire », protesta le marshal.

« Je vais vous le dire tout de même. Mon fils l'a rencontrée à New York pendant qu'il était à l'école. Il a entendu son histoire par des amis communs et me l'a répétée. J'étais naturellement intéressé, et je vous ai interrogé. Il a dit qu'elle était très jolie. C'est toute l'histoire, mon cher monsieur. »

« Tout ça est bien joli, mais qu'en est-il du B dans votre chapeau ? »

« Je ne comprends pas. Oh, vous parlez de la mouche politique ? »

« La politique, votre grand-mère ! Je parle de l'initiale que Briggs a vue. Non, attendez ! Ne répondez pas. Ne dites rien qui puisse vous incriminer. »

« Je n'ai jamais eu d'initiale dans mon chapeau, et je ne connais pas Briggs. M. Crow, vous êtes fou comme un lapin. » Il s'apprêta à immobiliser la machine. « Je rentre chez moi. Vous pouvez revenir avec moi ou descendre et marcher, comme il vous plaira. »

« Attendez ! Ne faites pas ça ! Je veillerai à ce que vous soyez payé pour l'utilisation de la machine. De plus, nom d'un chien, vous êtes mon prisonnier. » C'en était trop pour Barnes. Il rit longuement et bruyamment, et il ne fit pas demi-tour.

Juste après le ferry, ils s'écartèrent pour laisser passer une voiture. Un garçon sur le siège avec le cocher leur cria frénétiquement après, et Anderson tenta d'arrêter lui-même la machine.

« Arrêtez-la ! » cria-t-il ; « c'est Roscoe, mon garçon. Attendez ! Qui est avec lui ? Pourquoi, par tous les diables, c'est Mlle Banks ! Nom d'un chien, est-elle revenue ici pour enseigner à nouveau ? Hue ! Faites demi-tour, M. Barnes. Ils nous font signe de revenir. Ça a l'air important, aussi. »

Barnes obtempéra, fit demi-tour et retourna là où la voiture était immobilisée. Une heure plus tard, l'automobile roulait dans l'allée de Bonner Place, et Anderson Crow, un triomphe glorieux sur le visage, aida Mlle Banks à descendre de la tonneau et à se jeter dans les bras de Rosalie Gray, qui avait d'abord pris l'automobile pour une autre. Pompeux jusqu'à l'explosion, Anderson salua la troupe assemblée sur la véranda, se dirigea vers le siège de M. Barnes et se fit allumer une cigarette avec une nonchalance qui manqua d'achever son ancien prisonnier, puis dit, apparemment au monde entier, car il ne s'adressait à personne en particulier :

« Je savais que je pourrais résoudre cette maudite affaire si on me donnait seulement le temps. »

CHAPITRE XXXV.

L'histoire est racontée

Elsie Banks avait un auditoire restreint et trié sur le volet dans la chambre de Mme Bonner à l'étage. Elle était venue de New York — ou de Californie, à vrai dire — pour fournir le récit qui devait apaiser l'esprit de Rosalie Gray pour toujours. Ce n'était pas une tâche agréable ; ce n'était pas un sacrifice facile pour cette fille pleine d'entrain qui avait connu le luxe toute sa vie. Ses auditeurs fascinés étaient Mme Bonner et Edith, Wicker Bonner, Anderson Crow, Rosalie et John E. Barnes, qui, loin d'être un captif de la loi, était désormais l'avocat de Mlle Gray, retenu quelques heures auparavant par son ancien ravisseur.

« Je vous libère, monsieur », avait dit Anderson, après avoir entendu la déclaration de Mlle Banks sur la route. « Vous n'êtes plus prisonnier. Avez-vous quelque chose à dire, monsieur ? »

« Rien, M. Crow, si ce n'est de vous offrir mes services juridiques, à vous et à votre pupille, dans cette affaire extraordinaire. Mettez l'affaire entre mes mains, monsieur, et elle rentrera bientôt dans ses droits, grâce à cette jeune dame. Je peux ajouter que, comme je n'ai pas l'habitude de solliciter des clients, je n'ai pas l'intention dans ce cas d'exiger des honoraires de votre pupille. Mes services sont tout à fait gratuits, offerts en retour, M. Crow, pour la façon magnanime dont vous m'avez pris en confiance depuis que je vous connais. C'est un honneur d'avoir été arrêté par vous ; honnêtement, ce n'est aucune honte. »

Dans l'intimité du salon de Mme Bonner, Elsie Banks, les yeux secs et amers, raconta l'histoire de sa vie. Je ne peux pas la raconter comme elle l'a fait, car elle fut capable d'amener des larmes aux yeux de ses auditeurs. Il ne m'appartient que de relater les faits bruts, en les traduisant dans ses mots aussi fidèlement que possible. Rosalie Gray, défaillante d'étonnement et d'incrédulité, une boule dans la gorge qui ne voulait pas passer, et les larmes aux yeux, se renversa dans un fauteuil et regarda son amie malheureuse.

« Je fournirai à M. Barnes la preuve de tout ce que je dis », dit Mlle Banks. « Il ne peut y avoir aucune difficulté, chère Rosalie, à confirmer tout ce que j'ai à dire. Si vous me permettez de relater l'histoire sans interruption et qu'ensuite vous me laissiez suivre ma route sans pitié ni mépris, je vous en serai tellement reconnaissante à tous... surtout à vous, chère Rosalie. Croyez-moi, je vous aime de toute mon âme.

« Je suis venue vers vous volontairement, et ma mère, qui est à Tinkletown, en se résignant aux appels de la conscience, est maintenant plus heureuse qu'elle ne l'a jamais été auparavant. Une influence plus puissante que sa propre volonté ou son propre honneur, une influence qui était mauvaise jusqu'à la moelle, l'a inspirée à cautionner cet affreux méfait. Elle a également fait échec à chaque bonne impulsion qu'elle aurait pu avoir de le réparer dans les années qui ont suivi. Cette influence venait d'Oswald Banks, un vil monstre que ma mère a épousé quand j'avais un an. Ma mère était la fille de Lord Abbott Brace, mais elle a épousé mon propre père, George Stuart, qui était un brillant mais radical écrivain londonien, contre le souhait de son père. Pour cela, il l'a reniée et déshéritée. Grand-père le haïssait lui et ses idées, et il ne pouvait pardonner à ma mère même après la mort de mon père, qui survint deux ans après leur mariage.

« Lord Richard Brace, le seul frère de ma mère, a épousé la fille de la duchesse de B----. Vous, Rosalie, êtes Lady Rosalie Brace de Brace Hall, comté de W----, Angleterre, la véritable petite-fille du général Lord Abbott Brace, l'un des hommes les plus nobles et les plus riches de son temps. S'il vous plaît, laissez-moi continuer ; je ne peux supporter les interruptions. La preuve absolue et inaltérable de ce que je dis sera établie par la confession de ma propre mère, en possession de qui se trouve chaque document nécessaire pour vous rendre ce qu'elle aurait dû me donner.

« Votre mère est morte quelques semaines après votre naissance, et Sir Richard, qui aimait ma mère face au mécontentement de son père, vous a placées sous sa garde, tandis qu'il s'enfuyait, le cœur brisé, chercher du réconfort en Égypte. On dit qu'il vous haïssait parce que vous étiez la cause de sa mort. Le lendemain de votre naissance, le vieux Lord Brace a modifié son testament et a légué une vaste quantité de biens non soumis à substitution, à détenir en fiducie par votre père jusqu'à ce que vous ayez vingt et un ans. J'avais presque deux ans à l'époque, et le vieil homme, inopinément compatissant, a inséré une clause qui, dans le cas où vous mourriez avant cet âge, donnait tout cet argent à moi à mon vingt et unième anniversaire. L'intérêt de cet argent, s'élevant à cinq mille livres sterling par an, devait vous revenir régulièrement, dans un cas, ou à moi, dans l'autre. Oswald Banks était un Américain que ma mère avait rencontré à Londres plusieurs années avant son premier mariage. Il était le représentant londonien d'une grande entreprise manufacturière de Pennsylvanie. Il était ambitieux, sans scrupules et intelligent au-delà de toute conception. Il est toujours tout cela et plus encore, car il est maintenant un lâche.

« Eh bien, c'est lui qui a concocté le plan diabolique pour prendre un jour possession de votre héritage. Il a contraint ma pauvre mère à l'acquiescement, et elle est devenue son misérable outil au lieu d'une épouse et compagne honorée. Une nuit, alors que vous aviez trois semaines, la maison dans laquelle nous vivions a brûlé jusqu'à la terre, les occupants s'échappant de justesse. Si juste était l'échappée, en fait, que l'on a dit que vous aviez été oubliée dans la confusion, et le monde a été informé, le lendemain, que la petite-fille de Lord Brace avait été détruite par les flammes.

« La vérité, cependant, n'a pas été dite. Mon beau-père n'a pas osé aller jusqu'à vous tuer. C'est lui qui a provoqué l'incendie, mais il vous avait fait transférer dans un petit hôtel dans une autre partie de la ville quelques heures plus tôt, secrètement, bien sûr, mais sous la garde d'une femme de chambre de confiance. Ma mère était responsable de cela. Elle ne voulait pas écouter son plan affreux de vous laisser dans la maison. Mais vous auriez tout aussi bien pu mourir. Personne n'en a rien su et vous avez été donnée pour perdue. Une semaine plus tard, ma mère et M. Banks sont partis pour l'Amérique. Vous et moi étions avec eux, mais vous y alliez comme la fille d'une servante, Ellen Hayes.

« C'est l'histoire telle que ma mère me l'a racontée après toutes ces années. Le plan de mon beau-père, bien sûr, était de vous placer là où vous ne pourriez jamais être retrouvée, et ensuite de veiller à ce que notre grand-père ne réussisse pas à modifier son testament. De plus, il était fermement déterminé à ce qu'il soit lui-même nommé fiduciaire lorsque la fortune arriverait au décès de Lord Brace. Cette partie-là s'est déroulée exactement comme il l'avait calculé. Laissez-moi avancer de quelques mois dans mon histoire. Lord Brace est mort, le testament a été dûment homologué et les dispositions appliquées. Brace Hall et les domaines sont revenus à votre père et le legs m'est revenu, car vous étiez considérée comme morte. Mon beau-père a été fait fiduciaire. Il a fourni une caution en Angleterre et en Amérique, je crois. Quoi qu'il en soit, la fortune devait être mienne quand j'atteindrais l'âge de vingt et un ans, mais chaque année, le revenu, près de vingt-cinq mille dollars, devait être versé à mon beau-père en tant que fiduciaire, pour être investi en toute sécurité par lui. Le nom de ma mère n'était pas mentionné dans le document, sauf une fois, pour m'identifier comme bénéficiaire. Je peux seulement ajouter à cette phase de la haineuse conspiration que, pendant dix-neuf ans, mon beau-père a reçu ce revenu et qu'il l'a utilisé pour établir sa propre fortune. En investissant ce qui était censé être mon argent, il a gagné sa propre voie vers la richesse.

« M. Banks a décidé que les opérations étaient plus sûres de ce côté de l'Atlantique. Lui et ma mère ont élu domicile à New York, et c'est leur maison depuis lors. Il a passé la première demi-année après votre mort présumée à Londres, uniquement dans le but de s'établir dans les bonnes grâces de Lord Brace. Moins d'un an après la mort de Lord Brace, votre père a été tué par un braconnier sur le domaine. Il venait à peine de rentrer d'Égypte et avait le contrôle total des terres et des propriétés rattachées à Brace Hall. Si mon beau-père avait des visées sur Brace Hall, elles ont échoué, car les terres et le titre sont revenus immédiatement au cousin de votre père, Sir Harry Brace, l'actuel lord.

« Voilà pour les conditions en Angleterre à cette époque et aujourd'hui. Je reviens maintenant à la partie de l'histoire qui vous intéresse et vous concerne le plus. Ma pauvre mère a été contrainte, moins de quinze jours après notre arrivée à New York, d'abandonner l'infante dangereuse qui devait toujours planer comme un nuage entre la fortune et l'honneur. La servante a été bien payée pour son silence. Soit dit en passant, elle est morte mystérieusement peu après son arrivée en Amérique, mais non sans avoir donné à ma mère un papier signé exposant clairement chaque détail pour autant qu'il concernait sa connexion avec la haineuse transaction. La conscience était toujours à l'œuvre dans le cœur de ma mère ; l'honneur luttait constamment pour faire surface, pour n'être retenu que par la peur et la loyauté envers l'homme qu'elle aimait.

« Il a été décidé que la manière la plus humaine de vous faire disparaître était de vous laisser sur le seuil de la porte d'une personne bienveillante, loin de New York. Mon beau-père et ma mère se sont délibérément lancés dans cette soi-disant mission de miséricorde. Ils sont venus vers le nord et, par hasard, ont rencontré un résident de Boggs City pendant qu'ils étaient à la gare d'Albany. Ils débattaient de la direction à prendre pour la prochaine étape. Ma mère était ferme dans la résolution que vous deviez être laissée sous la garde de gens honnêtes, fiables et au cœur tendre, qui n'abuseraient pas de la confiance qu'elle allait leur accorder. L'homme de Boggs City a dit qu'il avait été à Albany pour s'occuper d'un projet de loi à la législature, qui devait prévoir l'érection d'un monument à Tinkletown, où une bataille de la Révolution avait été livrée. C'est lui qui a parlé d'Anderson Crow, et ce sont ses histoires sur votre bonté et votre générosité, M. Crow, qui les ont amenés à vous choisir comme l'homme qui devait avoir Rosalie et, avec elle, la somme de mille dollars par an pour votre peine et ses besoins. »

« La description que ma mère a faite de cette nuit d'orage en février, il y a plus de vingt et un ans, est la chose la plus pitoyable que j'aie jamais écoutée. Ensemble, ils se sont rendus à Tinkletown, louant pour ce faire un véhicule à Boggs City. M. Banks a laissé le panier sur votre porche tandis que ma mère attendait loin dans la rue, à moitié gelée et le cœur brisé. Ils se sont ensuite dépêchés de quitter la ville et ont été bientôt en route, sains et saufs, pour New York. C'est pendant que mon beau-père était à Londres, plus tard, que ma mère est venue voir Rosalie et faire ce premier versement mémorable à M. Crow. Comment cela s'est poursuivi pendant des années, vous le savez tous. C'est l'intelligence de mon beau-père qui a rendu si impossible la découverte de la source d'où provenait cet argent mystérieux.

« Nous voyagions constamment, trouvant toujours de nouveaux lieux d'intérêt où la conscience de ma mère pouvait être apaisée par le contact avec la beauté et l'excitation. Peu à peu, elle s'est endurcie face à la situation, car, après tout, n'était-ce pas son propre enfant qui devait être enrichi par le vol et la tromperie ? M. Banks a constamment imposé ce fait à son amour maternel et à sa vanité. Malgré tout, vous n'avez jamais été négligée ni oubliée. Ma mère a toujours eu votre bien-être à l'esprit. C'est elle qui a veillé à ce que vous et moi soyons placées dans la même école à New York, et c'est elle qui a veillé à ce que votre éducation soit, d'une certaine manière, aussi bonne qu'elle pouvait l'être sans susciter de risque.

« Bien sûr, je ne savais rien de tout cela. Je nageais dans la richesse et le luxe, mais pas dans le bonheur. Instinctivement, je détestais mon beau-père. Il était dur, cruel, déraisonnable. C'est à cause de lui que j'ai quitté l'école et que j'ai cherché par la suite à gagner ma vie. Vous savez, Rosalie, comment Tom Reddon est entré dans ma vie. Il était le fils de William Reddon, l'associé en affaires de mon beau-père, qui était responsable de la branche occidentale de l'entreprise à Chicago. Nous avons vécu à Chicago pendant plusieurs années pour établir l'affaire. M. Banks était jusqu'à récemment président de la Banks & Reddon Iron Works. L'an dernier, vous le savez sans doute, l'usine a été vendue au grand trust et l'ancienne société a cessé d'exister. Cet acte était le résultat d'une exigence venant d'Angleterre, demandant que le trust sous lequel il servait soit fermé et rayé des registres. C'était son plan de régler l'affaire, de me remettre l'héritage conformément à la loi, puis d'abuser de mon inexpérience pour toujours. L'argent, bien que mien littéralement, devait être le sien en termes de possession.

« Mais il avait compté sans le fils de son associé. Tom Reddon, d'une manière ou d'une autre, a appris le secret, et il a été contraint d'admettre le jeune homme dans tous ses plans. Cela est arrivé il y a environ trois ans, alors que j'étais à l'école. J'avais connu Tom Reddon à Chicago. Il a gagné mon amour. Je ne peux le nier, bien que je le méprise aujourd'hui plus profondément que je n'espère jamais haïr à nouveau. Il était encore plus méprisable que mon beau-père. Sans la moindre once de pitié, il s'est mis en devoir d'effacer toute chance que Rosalie aurait pu avoir d'obtenir réparation. Le temps a commencé à me prouver qu'il n'était pas l'homme que je croyais. Sa nature s'est révélée ; et j'ai découvert que je ne pouvais pas l'épouser. De plus, ma mère commençait à se repentir. Elle s'est réveillée de sa torpeur d'indifférence et s'est efforcée par tous les moyens de contrecarrer le complot des deux conspirateurs, en ce qui me concernait. La tension a fini par l'épuiser, et nous sommes allées en Californie peu après ma ridicule fuite de Tinkletown l'hiver dernier. Ce n'est qu'après cette aventure que j'ai commencé à voir au plus profond de l'âme misérable de Tom Reddon.

« Puis est venue la partie la plus scélérate de toute la conspiration. Reddon, sachant pertinemment qu'une exposition était possible à tout moment, a pressé mon beau-père de vous faire enlever et précipiter dans quelque partie du monde où vous ne pourriez jamais être retrouvée. Même Reddon n'a pas eu le courage de vous tuer. Aucun des deux n'avait le cœur de commettre un meurtre effectif. C'est pendant que nous étions chez le colonel Randall que l'enlèvement a eu lieu, vous vous en souvenez. M. Banks et Tom Reddon avaient engagé leurs hommes à New York. Ces desperados sont venus à Boggs City pendant que Tom était ici pour surveiller leurs opérations. Tout le temps que M. Crow nous traquait, Reddon riait dans sa barbe, car il savait ce qui allait arriver pendant l'absence du marshal. Vous savez avec quel succès il a mené l'opération. C'est la faute de mon beau-père si elle n'a pas réussi.

« Ma mère, à New York, poussée à l'extrême, s'était finalement retournée contre lui et avait exigé qu'il fasse réparation à Rosalie Gray, comme nous étions arrivées à la connaître. Bien sûr, il y a eu une scène et presque une catastrophe. Il était si inquiet de la position qu'elle prenait qu'il a manqué d'exécuter sa part des plans, qui consistaient à bannir Rosalie pour toujours de ce pays. Vous deviez être emmenée à Paris, ma chère, et gardée pour toujours dans l'un de ces horribles sanatoriums. Ils sont pires que la tombe. Entre-temps, ce retard a donné à M. Bonner une chance de vous sauver des ravisseurs.

« Peu après mon arrivée à New York, je me suis disputée avec Thomas Reddon, et ma mère et moi avons fui pour la Californie. Il nous a suivies et a cherché une réconciliation. Je le détestais tellement à ce moment-là que j'ai fait appel à ma mère. C'est alors qu'elle m'a raconté cette misérable histoire, et c'est pourquoi nous sommes à Tinkletown aujourd'hui. Nous avons appris d'une manière ou d'une autre le complot pour vous enlever et vous placer là où vous ne pourriez être retrouvée. Le plan inhumain de mon beau-père et de son conseiller était de faire déclarer ma mère folle et de l'enfermer dans un asile, où ses déclarations véridiques ne pourraient jamais être entendues par le monde, ou si elles l'étaient, comme les divagations d'une folle.

« Le jour où nous sommes arrivées à New York, ma mère a remis les documents et chaque particule de preuve en sa possession entre les mains du consul britannique. L'histoire lui a été racontée, ainsi qu'à certains avocats. Un membre de son cabinet a rendu visite à mon beau-père et l'a confronté aux accusations. Cette nuit-là même, M. Banks a disparu, laissant derrière lui une note dans laquelle il disait que nous ne reverrions jamais son visage. Tom Reddon est parti en Europe. Ma mère et moi prévoyons de partir cette semaine pour l'Angleterre, et je suis venue demander à Rosalie de nous accompagner. Je veux qu'elle se tienne enfin sur le sol qui sait qu'elle est Rosalie Brace. La fortune qui était la mienne la semaine dernière est la sienne aujourd'hui. Nous ne sommes pas pauvres, chère Rosalie, mais nous ne sommes pas aussi riches que nous l'étions quand nous avions tout ce qui vous appartenait. »

CHAPITRE XXXVI

La démission d'Anderson Crow

Quelques jours plus tard, Anderson Crow revint à Tinkletown depuis New York, où il avait vu Rosalie Bonner et son mari partir pour l'Angleterre, accompagnés de Mme Banks et d'Elsie, qui avaient pris passage sur le même paquebot. Il était vêtu d'un costume flambant neuf en serge bleue, d'un chapeau panama et de chaussures en cuir verni qui lui faisaient mal aux pieds. De plus, il portait une nouvelle canne avec une grosse pomme en or et il y avait une énorme épingle à cravate en perle à sa cravate. Outre tout cela, ses cheveux et sa barbe avaient été taillés à la perfection par un barbier du Holland House. Chaque matin, sa femme était obligée de passer un fer à repasser sur son pantalon pour perpétuer le pli. Dans l'ensemble, Anderson était une révélation non seulement pour sa famille et pour la ville en général, mais aussi pour lui-même. Il chancelait littéralement chaque fois qu'il apercevait son reflet dans les vitrines des magasins.

Toute la journée, il flânait dans la rue, de magasin en magasin, ou s'appuyait de façon imposante contre chaque poteau qui se présentait commodément. Naturellement, il était le sujet de conversation de la ville.

« Gee-mi-nently ! » s'exclama Alf Reesling en l'apercevant à la fin de la journée. « Est-ce là le président ? »

« C'est Anderson Crow », expliqua Blootch Peabody.

« Qui est mort ? » demanda Alf.

« Qu'est-ce que ça a à voir avec ça ? »

« Eh bien, les vêtements de qui porte-t-il ? » poursuivit Alf, totalement subjugué par le spectacle.

« Tu ferais mieux de ne pas le laisser t'entendre dire ça », le mit en garde Isaac Porter. « Il les a eus à New York. Il dit que le jeune M. Bonner les lui a donnés comme cadeau de mariage. Rosalie lui a donné un truc en perle à porter dans sa cravate, et maudit soit-il s'il n'est pas obligé de porter un col tout le temps maintenant. Cet avocat Barnes lui a donné la canne. Gee whiz ! il ressemble à un roi, n'est-ce pas ? »

À ce moment-là, Anderson s'approcha du groupe devant le magasin de Lamson. Il marchait avec une majesté qui semblait signifier une douleur dans ses membres inférieurs plus qu'elle ne traduisait une dignité supérieure.

« À quelle distance croyez-vous qu'ils soient à cette heure-ci, Blootch ? » demanda-t-il avec sérieux.

« Environ dix miles de plus que quand tu as demandé il y a un instant », répondit Blootch en consultant sa montre.

« Eh bien, ça devrait les amener à Liverpool bientôt alors. Ils ont pris un bateau sacrément rapide. Il fait ça en moins de six jours, dit-on. Voyons voir. Ils ont navigué avant-hier. Ils doivent être hors de vue de la terre à cette heure-ci. »

« Oui, à moins qu'ils ne passent quelques îles », convint Blootch.

« Tonnerre ! De quoi parlez-vous ? » dit Anderson avec mépris. « Cuba et Porto Rico ont été dépassés depuis longtemps. Ces îles ne sont pas loin de Boston. Vous ne vous souvenez pas à quel point les gens de Boston étaient effrayés pendant la guerre avec l'Espagne ? Craignant que les obus espagnols ne tombent un peu haut et ne fracassent la ville ? Des îles, rien du tout ! Ils sont partis au large dans les eaux profondes à cette heure-ci, les garçons. Par Dieu, je suis inquiet pour Rosalie. Si ce maudit bateau heurtait un rocher ou chavirait ou quelque chose comme ça ! Ils ne pourraient jamais nager jusqu'à la terre. »

« Oh, il n'y a pas de danger, Anderson », dit M. Lamson. « Ces bateaux sont parfaitement sûrs. Je suppose qu'ils vont vous télégraphier quand ils arriveront. »

« Non, ils vont câbler, dit Wick. Bon sang, je suis heureux que tout soit réglé. Vous ne savez pas à quel point j'ai travaillé toutes ces années pour découvrir qui étaient ses parents. Bien sûr, je savais tout le temps qu'ils étaient étrangers, mais Rosalie n'a jamais eu d'accent, donc vous pouvez voir comment j'ai été mis sur une fausse piste. Elle parlait un aussi bon américain que nous. J'étais très heureux quand j'ai finalement déniché Mlle Banks. » La foule n'était pas en mesure de discuter le point avec lui. « Cette Mlle Banks est une fille bien, les garçons. Elle a fait ce qu'il fallait. Et ma Rosalie aussi... je veux dire Lady Rosalie. Elle a forcé Elsie à garder une partie de l'argent. M. Barnes va en Angleterre la semaine prochaine pour aider à régler l'affaire pour Lady Rosalie. Il dit qu'elle a près d'un million de dollars bloqués quelque part. C'est facile, cependant, car Mme Banks le dit. Avez-vous entendu ce que Rosalie a dit quand elle a été convaincue d'être une dame anglaise ? »

« Non ; qu'est-ce qu'elle a dit ? »

« Elle a juste levé ce maudit petit nez qui est le sien et a dit : "Je suis une Américaine tant que je vivrai." »

« Hourra ! » cria Alf Reesling en lançant le nouveau chapeau d'Isaac Porter en l'air. La foule se joignit aux acclamations.

« Vous ai-je déjà dit comment j'ai su tout le long que c'était un homme qui avait laissé Rosalie sur le porche ? » demanda Anderson.

« Pourquoi, vous m'avez toujours dit que c'était une femme », dit Alf. « Vous m'avez accusé d'être elle. »

« Fadaises ! Une femme, rien du tout ! Je savais que c'était un homme. Voici quelque chose que vous ne savez pas, Alf. J'ai examiné les empreintes de pas sur mes marches d'entrée juste après qu'elle... je veux dire qu'il... a déposé le panier. Les orteils étaient tournés vers l'extérieur, clair comme le jour, juste là dans la neige. » Il fit une pause pour laisser la déclaration s'installer dans leurs cerveaux perplexes. « Vous ne savez pas que cent pour cent des femmes tournent leurs orteils vers l'intérieur quand elles montent l'escalier ? Pour éviter de s'accrocher dans leurs jupes ? Tonnerre, vous auriez dû y penser aussi ! »

Quelqu'un avait informé Anderson de ce trait particulièrement féminin, et il en tirait le meilleur parti. Incidemment, on peut dire que chaque homme de Tinkletown a fait des observations personnelles afin de s'en assurer.

« Quelqu'un a vu le pasteur MacFarlane ? » continua Anderson. « Wick Bonner m'a donné un billet de cent dollars à lui donner pour avoir célébré la cérémonie chez nous cette nuit-là. Laissez tomber, Ed Higgins ! Je ne vais pas aller montrer ce billet aux gens. Si des voleurs apprenaient que je l'ai, ils essaieraient probablement de le voler. Je m'en fiche si vous n'avez jamais vu autant d'argent en un seul morceau. Ce n'est pas mon problème. Dites, vous venez à la réunion municipale ce soir ? »

Ils étaient tous à la réunion du conseil municipal ce soir-là. Elle se tenait, comme d'habitude, au Odd Fellows' Hall, au-dessus du magasin de tissus de Peterson, et il n'y avait même pas de place pour se tenir debout dans l'endroit quand le greffier lut le procès-verbal de la dernière réunion. Le bruit avait couru que quelque chose d'inhabituel allait se passer. Ce n'était pas une vaine rumeur, car peu après le début de la séance, Anderson Crow se leva pour s'adresser au conseil.

« Messieurs », dit-il, la voix tremblante d'émotion, « je me suis présenté devant vous comme je vous en avais avisé. Je donne par la présente ma démission en tant que marshal de Tinkletown, commissaire de voirie et chef du service d'incendie... et tout autre emploi que je pourrais avoir et qui m'a échappé. Je suggère maintenant que vous nommiez M. Ed Higgins à ma place. Il veut ce poste depuis un certain temps, et dit que cela n'interférera pas avec ses affaires plus que cela ne l'a fait avec les miennes. J'ai travaillé dur toutes ces années et je sens que je devrais avoir un peu de repos. De plus, il en est arrivé au point où les voleurs et autres criminels ne visitent plus Tinkletown à cause de moi, et je pense que la ville est considérablement freinée de cette façon. À quoi bon avoir un marshal et une prison si personne ne vient ici pour commettre des crimes ? Ils doivent les commettre à New York ou à Chicago de nos jours, simplement parce que c'est plus sûr là-bas qu'ici. Regardez cette dernière affaire que j'ai eue. N'était-ce pas organisé à New York ? Eh bien, il ne devrait pas en être ainsi. Même les bandits de train montent leur coup à New York. Je sens que les meilleurs intérêts de la ville seraient servis si je démissionnais et donnais une chance aux criminels. Vous connaissez tous Ed Higgins. Il les attrapera si quelqu'un le peut. Je propose qu'il soit nommé. »

La motion fut adoptée, tout comme le vote de remerciement, qui fut bruyamment réclamé en faveur d'Anderson Crow.

« Vous m'honorez », dit l'ex-marshal, quand les « oui » s'éteignirent. « Je promets d'aider le marshal Higgins de toutes les manières possibles. Je lui dirai exactement quoi faire en toute chose. Je tiens à dire que je ne sors pas du métier de détective, cependant. Je vais ouvrir ma propre agence ici. Toutes sortes d'affaires de détective seront faites à des prix raisonnables. J'ai fait imprimer ces cartes au bureau du Banner aujourd'hui, et M. Squires va passer une annonce pour moi pendant un an dans le journal. »

Il tendit fièrement une carte au président du conseil, puis dit à la foule que chaque personne présente pouvait en avoir une en s'adressant à son fils Roscoe, qui attendrait dans le couloir après la réunion. La carte disait :

« Anderson Crow, Détective. Toutes sortes d'affaires prises et satisfaction garantie. Mystères de naissance une spécialité. »

Mme Bonner, en apprenant sa démission le lendemain, alors qu'elle partait pour Boston, fit remarquer sèchement au membre du Congrès :

« Je persiste à dire qu'Anderson Crow est absolument impossible. »

Sans aucun doute, le monde entier, en dehors du village de Tinkletown, est d'accord avec elle sur ce point.

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