L’ENTAILED HAT
OU
L’ÉPOQUE DE PATTY CANNON
Un Roman
PAR GEORGE ALFRED TOWNSEND
« GATH »
NEW YORK HARPER & BROTHERS, FRANKLIN SQUARE 1884
Enregistré conformément à l’acte du Congrès, en l’année 1884, par
HARPER & BROTHERS,
Au bureau du bibliothécaire du Congrès, à Washington.
Tous droits réservés.
AU
JUGE GEORGE P. FISHER
DU DELAWARE
ET À
L’HONORABLE JOHN A. J. CRESWELL
DU MARYLAND
AMANTS DU BON VIEUX TEMPS
ACCUEILLANT L’ÈRE NOUVELLE
« Amis ! ne vous fiez pas au cœur de celui pour qui les Vieux Habits ne sont pas vénérables. » — CARLYLE : Sartor Resartus
INTRODUCTION.
L’auteur fut un jour saisi par la réflexion douloureuse qu’il ne connaissait bien aucun endroit, bien que son métier l’eût mené en bien des lieux, et qu’après vingt-cinq années passées à décrire des localités et des sociétés, il ne s’identifierait à aucune.
« Où commencerai-je à errer dans des limites ? » demanda-t-il, sentant les espaces vacants de sa nature : le besoin de tous ces oiseaux, arbres forestiers, habitudes domestiques, mauvaises herbes, instincts des ruisseaux, et teintes et tons des espèces locales qui gisent dans la boussole d’un voisinage, et complètent l’esprit pastoral.
De nombreux districts se levèrent et rivalisèrent, chacun attirant par quelque scène frappante, ou contraste audacieux, ou visage charmant ; et une politique plus sage aurait pu porter ses inclinations vers l’un d’eux, surabondant, peut-être, en richesse ou en appréciation littéraire ; pourtant le cœur commença à se tourner, comme en un premier amour, ou une errance presque aussi douce, vers la petite et humble région où sa courte enfance fut vécue, et où les générations inconnues de son peuple assombrirent le sable — la péninsule entre la Chesapeake et le Delaware.
Loin dans cette péninsule se trouve la vieille ville de Snow Hill, à la frontière de la Virginie ; là, le pèlerin entra dans le palais de justice, et demanda à voir un vieux livre de testaments, et il y tourna vers le nom d’un ancêtre maternel, dont de grands récits lui avaient été faits par un parent âgé. Son souffle fut presque coupé en trouvant les dispositions suivantes, datées du 12 février 1800 :
« Je donne et lègue à mon fils, Ralph Milbourn, MON MEILLEUR CHAPEAU, À LUI ET À SES AYANTS DROIT POUR TOUJOURS, et rien de plus de ma succession.
« Je donne à Thomas Milbourn ma petite bouilloire en fer, mon alambic à eau-de-vie, tous mes chenets, mon porte-pot, et une obligation de quinze livres qu’il a donnée à ma fille, Grace Milbourn. »
Le lendemain, un médecin emmena l’auteur dans ses tournées à travers « la Forêt », comme une étendue voisine était appelée de manière presque trop envieuse, et à travers une fonderie de fer désertée ; village presque de l’époque de ces testaments.
Partout où il allait, le Chapeau Entailed semblait, à l’étranger dans la terre de ses ancêtres, apparaître dans les perspectives, comme si quelque être étrange, révérend et évité le portait à travers les défilés du temps. Tantôt comme Hester Prynne portant sa Lettre écarlate, tantôt comme Gaston dans son Masque de fer, cet être prit les deux sexes et des caractères différents, alors que l’auteur pesait les probabilités de son existence. À la fin, il commença à le connaître, et entreprit de le dépeindre dans un petit conte.
L’histoire rompit ses limites comme sa propre génération familiale avait rompu avec cette forêt, et chercha un hémisphère plus vaste ; pourtant, partout où le mystique Chapeau se déplaçait, sa fantaisie vagabonde avait aussi été conduite par la main de sa mère.
Souvent elle lui avait parlé de la vieille Patty Cannon et de sa tanière de kidnappeurs, et de sa mort dans la prison de sa ville natale. Il trouva que la légende de cette femme redoutée s’était renforcée au lieu de s’être fanée avec le temps, et que ses repaires étaient préservés, et que des témoins oculaires de ses actes vivaient encore.
D’où, ce roman a beaucoup de vérité locale, et n’est pas seulement la narration d’un épisode, mais l’histoire d’une vaste région comprenant trois juridictions d’État, et aussi de cette période où la vie moderne surgit sur les ruines de l’ancienne caste coloniale.
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE PAGE
I. DEUX PORTEURS DE CHAPEAU 1 II. JUGE ET FILLE 6 III. LES FORESTIERS 15 IV. DÉCOUVERTE DU BIEN DE FAMILLE 19 V. LA RÉGION DU MINERAI DE MARAIS 25 VI. LES CUSTIS RUINÉS 32 VII. FER FEU-FOLLET 40 VIII. LE CHAPEAU TROUVE UN PORTE-CHAPEAU 45 IX. HA ! HA ! LA COURTISANE 69 X. MAÎTRE DANS LA CUISINE 83 XI. FIERTÉ MORIBONDE 89 XII. LES GENS DE PRINCESS ANNE 100 XIII. OMBRE DE LA TUILE 121 XIV. LE FOYER DE MESHACH 129 XV. LE KIDNAPPEUR 154 XVI. L'HOMME À LA COURONNE EN CLOCHE 164 XVII. SABBAT ET CANOË 179 XVIII. SOUS UN VIEUX BONNET 192 XIX. LES NIVEAUX SOMBRES 210 XX. CASTE SANS TON 218 XXI. LONGUES SÉPARATIONS 239 XXII. LES GENS DU NANTICOKE 261 XXIII. L'ÎLE DE TWIFORD 269 XXIV. VIEILLES CHEMINÉES 285 XXV. CHEZ PATTY CANNON 298 XXVI. VAN DORN 318 XXVII. LE BAC DE CANNON 335 XXVIII. PACIFICATION 357 XXIX. DÉBUT DU RAID 360 XXX. AFRIQUE 365 XXXI. BLUSH DE PÊCHE 373 XXXII. COULEUVRES 391 XXXIII. LUNE DE MIEL 405 XXXIV. L'ÉPREUVE 411 XXXV. MAISON COWGILL 424 XXXVI. DEUX WHIGS 433 XXXVII. ESPRIT DU PASSÉ 441 XXXVIII. LA FUITE DE VIRGIE 456 XXXIX. LA FUITE DE VIRGIE — SUITE 468 XL. HULDA ASSIÉGÉE 486 XLI. LE DERNIER TOUR DE TANTE PATTY 496 XLII. BECS 510 XLIII. PLAISIR DRAINÉ 515 XLIV. LA MORT DE PATTY CANNON 524 XLV. LE JUGE REMARIÉ 542 XLVI. LA MALÉDICTION DU CHAPEAU 554 XLVII. ÉCHEC ET RESTITUTION 558
* * * * *
Une image de la Taverne des Kidnappeurs de Joe Johnson, telle qu’elle se dressait en l’an 1883, est donnée sur la page de titre.
L’ENTAILED HAT.
CHAPITRE I.
DEUX PORTEURS DE CHAPEAU.
Princess Anne, comme son nom royal l’indique, est un vieux siège de justice et une ville douce sur la rive orientale. L’ancien comté de Somerset ayant été divisé bien des années avant la guerre révolutionnaire, et ses tribunaux séparés, le palais de justice original disparut du monde, et les pins de la forêt ont dissimulé son emplacement. Deux nouvelles villes surgirent, et prospèrent encore, autour des archives originales rassemblées dans leurs simples bureaux de brique, et ce serait un visiteur oublieux à Princess Anne qui ne dirait pas qu’elle a la meilleure société. Il obtiendrait des assurances de cela de la part des « meilleures gens » y vivant ; et des assurances encore plus solennelles des deux églises vénérables, presbytérienne et épiscopalienne, dont les pierres tombales, droites ou couchées, ou en rangées familiales, disent, en épitaphes latinisées, poétiques ou pieuses : « Nous appartenions à la société de Princess Anne. » C’est, du moins, l’impression laissée sur le visiteur alors qu’il erre au milieu de leur myrte et de leur lierre, ou reçoit, dans les larges rues limoneuses, les saluts des avocats et de leurs clients.
Il n’y avait que deux hommes excentriques vivant à Princess Anne dans la première moitié de notre siècle, et tous deux étaient identifiés par leurs chapeaux.
Le premier était Jack Wonnell, un pauvre diable d’origine lointaine qui avait autrefois assisté à une vente aux enchères, et acheté un quart de gros de chapeaux en castor. Bien que cela fût arrivé des années avant que notre histoire ne commence, et que les modes eussent changé, Jack ne produisait un nouveau chapeau du stock pas plus souvent que lorsqu’il avait bien usé son prédécesseur, et, au rythme de deux chapeaux par an, il éteignait très lentement le magasin. Comme la plupart des gens qui fréquentent les enchères, il n’était pas prévoyant, sauf pour les chapeaux, et présentait une apparence saisissante dans ses vêtements rapiécés et rétrécis lorsqu’il montait une tuile brillante et neuve, et prenait le trottoir. Son nom était devenu, dans toutes les classes de la société, « Bell-crown » (Couronne-cloche).
L’autre citoyen excentrique était le sujet d’un vrai mystère, et plus burlesque encore. Il portait un chapeau, apparemment vieux de plus d’un siècle, d’une haute couronne en clocher, et d’un bord raide et ondulé, et presque deux fois plus haut que les cylindres ou chapeaux hauts de ces jours. Il avait été frotté, recouvert, nettoyé et redressé, jusqu’à ce que son apparence grotesque fût infiniment accrue. Si le porteur était sorti de la cour du roi Jacques Ier directement dans nos temps et notre présence, il n’aurait pas pu produire un effet plus singulier. Il ne portait pas ce chapeau en toute occasion, ni tous les jours, mais toujours les jours de sabbat et de fête, lors des funérailles ou des célébrations corporatives, certains jours de l’église anglaise, et chaque fois qu’il portait le reste de son costume supplémentaire, qui était également du genre élégant-usé, et terminé par des guêtres verdâtres, presque la contrepartie, en couleur, du chapeau. Pour les affaires quotidiennes, il portait un bord large bon marché et commun, mais parfois, pendant plusieurs jours, par caprice ou méthode inconnue, il portait ce chapeau de clocher, et les étrangers dans le lieu en avaient généralement l’occasion de le voir.
Meshach Milburn, ou « Steeple-top » (Sommet-clocher), était un homme parcimonieux, avare, guère sociable, d’origine locale, mais d’une famille généralement infructueuse et indistincte, dont on disait qu’elle s’éteignait depuis tant d’années qu’elle semblait être toujours un reste, mais jamais tout à fait partie. Il était le seul des Milburn à s’être élevé de la région forestière de Somerset, et à s’être installé dans la ville, et, par le silence, la frugalité, le marchandage dur, et, finalement, par le prêt d’argent, était devenu une personne de moyens inconnus — lui-même presque inconnu. Il était, ostensiblement, un marchand ou un commerçant, et traitait de diverses sortes de choses, ne gardant aucun commis ni assistant, sauf un nègre nommé Samson, qui en savait aussi peu sur son esprit et ses affections que le reste de la ville. Le métier de Samson était de nettoyer et de produire le mystérieux chapeau, qu’il savait être requis chaque fois qu’il voyait son maître se raser.
Dès que la tasse à savon et la pierre à aiguiser étaient agitées, Samson, sans enquête, allait dans un grand coffre vert dans la chambre au-dessus du vieux magasin en bois, et tirait d’une boîte à chapeau en cuir le sommet-clocher, où Meshach Milburn lui-même le remplaçait toujours sacrement. Puis « Samson Hat », comme les garçons l’appelaient, exerçait sa brosse vigoureusement, et mettait le bizarre vieux couvre-chef dans une forme aussi formelle que possible, et il s’occupait silencieusement de sa réhabilitation par l’intermédiaire du chapelier du village, ne quittant jamais la boutique avant que la tuile n’eût été réparée, et ne souffrant personne du tout à la manipuler sauf le mécanicien. En plus de cela, Samson cuisinait la nourriture de son maître, et effectuait des travaux rudes autour du magasin, mais n’avait aucune autre qualification connue pour être un serviteur de confiance, sauf sa puissance corporelle.
Il était maintenant vieux, probablement soixante ans, mais encore un pugiliste très redoutable ; et il avait attrapé, en courant à pied, le dernier cerf sauvage du comté. Bien qu’il ne fût pas un homme buveur, Samson Hat ne laissait jamais passer une année sans avoir une bataille personnelle avec quelque jeune, volontaire et puissant nègre. Son système physique et mental semblait exiger une telle indulgence périodique, et il mesurait chaque nègre qui venait en ville uniquement à la lumière de ses prouesses. À l’apparition de quelque athlète herculéen ou à la poitrine nette, l’œil de Samson s’allumait, son sourire surgissait, et sa salutation amicale était : « Tu es un bon homme ! Presque aussi bon que moi ! » Il ne fut jamais fouetté, disait la rumeur, sauf par un chef de classe noir inoffensif qu’il défia et força à se battre.
« Devant Dieu, homme, je ne t’ai jamais vu avant ! J’ai rejoint l’église ! Je ne peux pas me battre ! Je ne l’ai jamais fait ! »
« Je ne peux pas m’en empêcher, frère ! » répondit Samson. « Tu es un trop bon homme pour aller à travers le comté de Somerset. Prépare-toi ou tu l’attraperas ! »
« Alors si je dois, je dois ! Que le Seigneur me pardonne ! » et après une bataille tremenda, le chef de classe s’en sortit presque vainqueur.
Chaque fois que Samson s’adonnait à ses penchants de gladiateur, il disparaissait dans la forêt d’où il venait, et étant un homme libre d’une indépendance mentale égale à ses nerfs, il attendait simplement dans sa cabane solitaire jusqu’à ce que Meshach Milburn lui envoie le mot de revenir. Alors, silencieusement, le vieux nègre reprenait sa place, paraissait contrit, prenait les quelques mots amers et dominateurs de son maître en silence, et brossait l’ancien chapeau.
Meshach le gardait habillé de manière respectable, mais ne lui payait aucun salaire ; le nègre avait ce qu’il voulait, mais voulait peu ; à plus d’une occasion, le tribunal avait imposé des pénalités sur les troubles à la paix de Samson, et il restait en prison, peu soucieux et fier, jusqu’à ce que Meshach Milburn payât l’amende, ce qu’il faisait à contrecœur ; car l’argent était la seule poursuite de Meshach, et il ne dépensait rien sur lui-même.
Sans vice, il semblait que Meshach Milburn n’eût aucune émotion, à peine une vertu. Il n’avait ni pitié ni curiosité, ni visiteurs ni amis, ni professions ni excuses. Deux ou trois fois il avait été convoqué dans un jury, où il mettait son meilleur costume et son sommet-clocher, et accomplissait formellement sa tâche. Il assistait au culte épiscopal chaque dimanche et grande fête, portant inévitablement l’ancienne tuile, qui attirait souvent d’elle-même un public plus nombreux que le sermon. Il donnait une très petite somme d’argent et prenait un banc bon marché, et lisait dans son livre de prières bien des admonestations qu’il ne suivait pas.
Il n’était pas procédurier, mais il n’y avait pas moyen d’échapper à la perfection de ses contrats. Ses grands yeux noisette scrutateurs, presque fiers et tout à fait peu aimables, et ses cheveux semblables à ceux d’un Indien, étaient les éléments principaux d’un visage non pas grand, mais paraissant tel, comme si la volonté enterrée de quelque famille frivole depuis longtemps avait été restaurée et concentrée dans cet homme et avait donné un pouvoir bilieux à ses sourcils, ses mâchoires et ses regards.
Son excentricité n’avait aucune harmonie apparente avec quoi que ce soit d’autre, ni aucune sensibilité particulière à ce sujet. Les garçons criaient après son chapeau, et les petites filles se joignaient souvent, criant : « Sommet-clocher ! Il l’a mis ! Meshach est en liberté ! » Mais il ne prêtait attention à personne, jusqu’à ce qu’une fois, au moment du tribunal, des compagnons en fête engagèrent Jack Wonnell à marcher vers Meshach Milburn et à demander d’échanger une nouvelle couronne-cloche contre le vieux sommet-clocher décrépit. Regardant Wonnell sévèrement en face, Meshach siffla : « Misérable vagabond ! La nature t’a destiné à aller tête nue. Prends garde quand tu me reparleras ! »
« J’avais peur de lui », dit Jack Wonnell, plus tard. « Il semblait avoir un pistolet chargé dans chaque œil. »
Aucun autre incident, au-delà du ridicule indiscriminé, ne fut enregistré de ce chapeau, sauf une fois, quand un groupe de petits enfants devant la maison du juge Custis commença à chuchoter et à ricaner, et l’une d’elles, plus audacieuse que les autres, la fille du juge, marcha gravement vers l’homme insociable ; c’était le premier mai, et il était dans son meilleur costume :
« Monsieur », dit-elle, « puis-je mettre une rose dans votre vieux chapeau ? »
L’homme dur regarda la petite enfant royale, debout, droite et mince, avec une expression de calme et de courtoisie sur le visage. Puis il leva les yeux et regarda par-dessus la résidence du Juge pour voir si quelqu’un de malicieux ou de présomptueux avait incité cet acte. Personne n’était en vue, et les autres enfants s’étaient enfuis.
« Pourquoi m’offrez-vous une fleur ? » dit-il, mais sans aucune tendresse.
« Parce que je pensais qu’un si vieux chapeau pourrait s’améliorer avec une rose. »
Il hésita une minute. La petite fille, comme si elle était bien née, reçut son regard fort avec constance. Il ôta le vénérable vieux couvre-chef et le mit dans la main de la jolie demoiselle. Elle y fixa une rose blanche, et puis il plaça le chapeau et la rose à nouveau sur sa tête et prit une petite pièce d’or de sa poche.
« Voulez-vous prendre ceci ? »
« Mon père ne me laissera pas, monsieur ! »
Meshach Milburn remplaça la pièce et ne dit rien d’autre, mais marcha dans les rues, au milieu de plus de simagrées que d’habitude, et la porte battante du petit magasin délabré se referma derrière lui.
CHAPITRE II.
JUGE ET FILLE.
Le juge Custis était l’homme le plus important du comté. Il appartenait à la plus ancienne famille coloniale de distinction, les Custis de Northampton, dont la fortune, commençant avec le roi Charles II et ses crédits de taverne à Rotterdam, finit par doter le colonel George Washington de l’obole d’une veuve. Le juge à Princess Anne était l’homme le plus beau, le père de la plus belle famille de fils et de filles, le meilleur en domaine, le plus varié en connaissances, et le plus convivial des Custis.
Dans cette région de la rive orientale, il y a si peu de diversité de productions, l’océan et le limon contribuant seuls à l’homme, que le juge Custis avait une réputation exagérée de minéralogiste.
Il avait commencé à fabriquer du fer à partir des minerais de marais trouvés dans les marécages et les tertres d’un district voisin, et, avec les goûts d’une famille propriétaire terrienne et esclavagiste, avait érigé autour de sa fonderie une ville considérable, sa propre résidence en tant que propriétaire étant remarquable au milieu. Là, il passait une grande partie du temps, et pas toujours en compagnie de sa famille, divertissant des amis des villes lointaines, profitant des luxes de la terrapène, du canard et des vins, et, comme la rumeur le disait dans la forêt, de tous les plaisirs d’un noble russe ou allemand sur un domaine isolé.
Il pouvait s’allonger sur le sol avec les forestiers pieds nus, égal et familier avec eux, et remporter leurs suffrages pour le Sénat de l’État ou l’Assemblée. À Princess Anne, il était plus discriminant, s’élevant dans cette société à sa stature familiale, et entouré d’alliances qui exigeaient ce qu’on appelle « la tenue ». En somme, il était la tête de la communauté, et sa richesse, initialement considérable, avait été augmentée par le mariage, tandis que son crédit s’étendait à Philadelphie et à Baltimore.
Peu de temps après l’incident de sa jeune fille, Vesta, plaçant la rose dans le mystérieux chapeau de Meshach Milburn, le juge Custis dit à sa dame à la table du petit-déjeuner :
« Cet homme a été autorisé à s’enfermer, comme un chien, trop longtemps. Il doit quelque chose à cette communauté. J’irai là-bas à son chenil, sous prétexte de vouloir un prêt — et j’ai besoin d’argent pour la fonderie ! »
Il prit sa canne après le petit-déjeuner et sortit de son grand manoir, et descendit le trottoir de la rue nivelée. Il y avait, comme d’habitude, quelques nègres autour du petit magasin décoloré par les intempéries de Milburn, et Samson Hat, parmi eux, serra la main du juge, pas du tout troublé par la condescendance de ce dernier.
« Juge », dit Samson, examinant ce grand et corpulent gentleman, « vous êtes un bon homme encore. Mais la chair est un peu molle dans votre muscle, Juge. »
« Ah ! Samson », répondit Custis, « il y a un vieux gaillard qui est en train de lutter avec toi. »
« Le temps ? » dit le nègre ; « nous ne pouvons pas le combattre, c’est sûr ! C’est un fait ! Mais je suis aussi bon que n’importe quel homme dans Somerset maintenant. »
« Sauf le garçon de ma fille, le chef de classe de Talbot. »
« Est-ce que ce garçon est dans votre famille ? » s’exclama Samson, s’enflammant. « J’irai là-bas s’il veut me donner une autre chute. »
Le juge entra dans la porte largement ouverte du magasin de Meshach Milburn. Quelques nègres et pauvres blancs étaient au comptoir, et Meshach leur mesurait du whisky par le dram bon marché en échange de peaux de raton laveur et d’œufs. Il leva les yeux, juste un peu surpris par l’arrivée de l’homme principal, et dit simplement, sans hocher la tête :
« Bonjour ! »
Le juge Custis ne recula jamais devant personne, mais son intelligence reconnut dans les yeux de Meshach un genre de nature qu’il n’avait pas encore rencontré, bien qu’il fût d’une connaissance universelle. Ce n’était pas de l’hostilité, ni de l’accueil, ni de l’indifférence. Ce n’était pas exactement de l’esprit. Autant que le juge pouvait le formuler, l’expression était de l’autonomie habituelle, et si ce n’était pas de la méfiance habituelle, c’était le sentiment qui s’en rapprochait le plus, qui vient de l’impopularité consciente.
« Monsieur Milburn », dit le juge Custis, « quand vous serez libre, laissez-moi avoir quelques mots avec vous. »
Le commerçant se tourna vers les pauvres gens dans sa petite zone et leur fit remarquer brusquement :
« Vous pouvez revenir dans dix minutes. »
Ils sortirent tous sans autre commandement. Milburn ferma la porte. Le juge déplaça une chaise et s’assit.
« Milburn », dit-il, laissant tomber le « monsieur » formel, « on me dit que vous prêtez de l’argent, et que vous le faites payer cher. Je suis un emprunteur parfois, et je crois à garder l’intérêt à la maison dans notre propre communauté. Voulez-vous escompter mon billet à l’intérêt légal ? »
« Jamais », répondit Meshach.
« Alors », dit le juge en souriant, « vous me mettrez dans quelque inconvénient. »
« C’est plus que l’intérêt légal », répondit Milburn, fermement. « Vous paierez l’intérêt légal là où vous irez, et l’inconvénient d’y aller coûtera quelque chose aussi. Si vous ajoutez vos dépenses aussi libéralement que vous les engagez quand vous allez à Baltimore, à l’intérêt légal, vous payez toujours un bon rasage. »
« Là où vous avez des risques », suggéra le juge, « il y a quelque raison pour un escompte lourd, mais ma propriété enrichira ce comté et toutes les terres sur lesquelles vous détenez des hypothèques. »
« Minerai de marais ! » marmonna le prêteur d’argent. « Je n’ai jamais prêté d’argent sur ce genre de risque. Je dois lire à ce sujet ! Ils disent que la fabrication exige du talent mécanique. Combien voulez-vous ? »
« Trois mille. »
« Sécurisé sur la fonderie ? »
« Oui. »
Meshach calcula sur un morceau de papier, et le juge, avec une curiosité facile, étudia son visage et sa silhouette singuliers.
Il était plutôt petit et trapu, ne pesant pas plus de soixante kilos, avec de longs doigts fins, d'une telle précision et d'une telle indépendance de mouvement que chaque doigt semblait posséder sa propre volonté et sa propre fonction. À ne regarder que ses mains, on aurait dit : « Voici un pianiste, un écrivain, une femme d'une habileté certaine, ou un homme d'une délicatesse singulière. » Tous les doigts étaient bien formés, comme si la main, plutôt que le visage, devait être l'exposant de l'esprit et en révéler le portrait.
Pourtant, le visage de Meshach Milburn, quoique plus repoussant, était peu commun.
Les effets d'un seul régime alimentaire et d'un seul climat, invariables, de génération en génération, tous deux pauvres et peu vivifiants, avaient conféré à ses pommettes, à ses cheveux et à ses yeux brun résineux une forme et des traits presque aborigènes. Des pommettes vers le haut, il ressemblait à un Indien, exprimant une puissance stoïque et un teint basané. En dessous, tombait un visage large, en proportion, sans rien de remarquable si ce n'est le nez, qui était si droit, proéminent et parfait, et ses narines si sensibles, que seul le nez sur son visage semblait être en bonne compagnie avec ses mains. Lorsqu'il faisait face à quelqu'un, la tête légèrement rejetée en arrière, ses yeux bruns scrutant avec interrogation et son nez presque sentient, l'effet était celui d'un sauvage hostile venant tout juste de surgir des bois.
C'était bien là son état.
« Regardez-le dans les yeux », disait le citadin, « c'est un pur forestier ! »
« Mais regardez sa main », ajoutaient quelques rares observateurs.
Ah ! qui avait jamais serré cette main ?
Elle était maintenant tendue au juge et celui-ci prit des doigts féminins les termes du prêt. Le juge Custis fut surpris de la modération de Meshach, et il leva les yeux avec gaieté vers ce visage toujours en sentinelle sur lequel aurait pu être inscrit « qui vive ? »
« Ce n'est pas la bonté de la garantie », dit Meshach, « je vous fais un prix bas, socialement ! »
La fierté des Custis monta d'une bouffée aux yeux du juge, de voir ce Shylock ostracisé et honni insinuer que leurs relations pourraient être plus que celles d'un prince avec un prêteur sur gages. Mais le juge était un politicien, doté d'un esprit et d'un entregent adaptables.
« En parlant de choses sociales, Milburn », dit-il, négligemment, « notre ville n'est pas si grande que nous ne nous voyions pas tous parfois. Pourquoi portez-vous ce chapeau délaissé et inesthétique ? »
« Pourquoi portez-vous le nom de Custis ? »
« Oh, je l'ai hérité ! »
« Et j'ai hérité de mon chapeau. »
Il y eut une pause d'une minute, mais avant que le juge ne puisse dire s'il s'agissait d'une pause colérique ou gênante, le commerçant dit :
« Juge Custis, je concède que vous êtes l'homme le mieux élevé de Princess Anne. Où avez-vous pris l'autorité d'interroger une autre personne au sujet d'un quelconque article décent de sa tenue ? »
« Je m'incline, Milburn », dit le juge. « C'est plus par bienveillance que par curiosité que je l'ai suggéré. Et je peux aussi vous faire remarquer, monsieur, que lorsque vous me prêtez de l'argent, vous le ferez toujours commercialement et non socialement. »
« Très bien », fit remarquer Meshach Milburn, « et si je franchis jamais votre porte, alors j'ôterai mon chapeau. »
* * * * *
Le lendemain matin, Meshach Milburn surprit Samson Hat en disant : « Garçon, quand tu auras une autre bagarre et que tu redeviendras un barbare, souviens-toi de rapporter, de la fonderie de Nassawongo, environ un boisseau de minerais de marais ! »
* * * * *
Les années passèrent sans grand changement à Princess Anne. La petite rivière Manokin remontait les huîtres de la baie et emportait le maïs et les produits. La grande académie en briques de la ville voisine, « Lower Trappe », accueillait et éduquait les jeunes les plus brillants des meilleures familles de la Péninsule ; et ceux-ci percevaient, à mesure que les étés annuels apportaient leur plénitude, quelle part de leur beauté demeurait chez Vesta Custis. Elle était comme Hélène de Troie, un sujet d'hommage et de dispute durant l'enfance, et devint une femme, dans la considération des hommes, presque imperceptiblement. Envoyée à Baltimore pour y être éduquée, son retour fut suivi de prétendants — non seulement de jeunes admirateurs, mais d'hommes mûrs — et les jeunes gens de la Péninsule remarquaient avec chagrin : « Aucun de nous n'a de chance ! Quelque nabab d'une grande ville l'aura. »
Mais les garçons de l'académie, les visiteurs et les habitants de la ville avaient une occasion commune de la voir et de l'entendre — lorsqu'elle chantait, chaque sabbat et jour d'église, à l'église épiscopale.
Sa voix était l'expression naturelle de sa beauté — douce, puissante, libre et facilement formée. Un oiseau divin semblait caché dans la vieille église lorsque cette voix noble et tendre s'élevait ; mais ceux qui se tournaient pour voir la chanteuse qui avait créé un tel Paradis, posaient leurs yeux sur Ève elle-même.
Elle était plutôt svelte, grande, et s'épanouissant lentement chaque année, comme une personne dont la croissance fut précoce, mais longue, et qui n'atteindrait sa pleine maturité qu'au seuil de l'âge mûr. Sa tête, cependant, était la perfection, même durant l'adolescence, non moins par ses proportions que par son port : sa silhouette gracieuse la portait comme le mince écrin soutenant la première splendeur de la pêche ; une tête d'une beauté vitale et spirituelle, où la pureté et la luxuriance, la femme et l'esprit, demeuraient en harmonie et en joie. Comme elle semblait toujours être en train de mûrir, ainsi semblait-elle n'avoir jamais été une enfant, mais, avec des facultés et un sens clairs et nullement intimidés, elle ne manquait jamais de modestie, ni n'était accusée de manquer d'assurance. Le juge Custis faisait d'elle son appui et sa fierté ; elle ne reprochait jamais ses erreurs, ni ne les traitait familièrement, mais stabilisait le ménage par un consentement que tous accordaient à son caractère seul. Plus d'une fois, elle était apparue au manoir de la fonderie lorsque la longue absence du juge avait éveillé quelque jalousie ou méfiance :
« Père, s'il te plaît, rentre avec moi ! Je veux que tu me ramènes. »
Le juge, facile et indulgent envers lui-même, esquissait une légère protestation, mais à cette commande douce et pleine d'entrain : « Viens, monsieur ! tu ne peux plus rester ici », il renvoyait ses compagnons et reprenait sa place à la tête de la société de Princess Anne.
Vesta était presque brune, avec les couleurs riches de son type — des sourcils comme l'aile du corbeau, des lèvres rouges et mûres, et des cheveux dont la noirceur et la longueur, une fois libérés du chignon dans lequel elle les enroulait, auraient pu tisser ses vêtements. Ses yeux étaient d'un bleu acier, dans lequel les reflets avaient l'effet du noir. Elle était sombre avec un ciel qui perce, comme les riches crépuscules sur la Chesapeake.
Les gens s'étonnaient qu'avec une telle beauté, une telle aisance et de tels accomplissements, elle ne fût pas fière ; mais sa fierté était trop éthérée pour être vue. Ce n'était pas la vaine conscience de ses dons et facultés, mais le sentiment serein de sa valeur, d'une santé, d'un honneur et d'une lignée intacts, qui la rendaient bienveillante et attentionnée à un degré qui n'avait rien à envier à la piété. Reconnaissante de son rang social et de sa parenté, elle les ornait mais ne les oubliait pas. Les prétendants qui venaient pour elle étaient pesés dans cette balance du mérite parfait — être fils de tels parents et associés de ses sœurs mariées et beaux-frères. Pas un n'avait survécu à l'épreuve, pourtant nul ne savait où il avait échoué.
« Vesta est trop bien pour n'importe lequel d'entre eux », s'exclamait le juge, à plus d'une occasion. « Quand j'aurai mis la fonderie en état de fonctionner d'elle-même, j'emmènerai ma fille en Europe et lui donnerai une éducation musicale. »
En vérité, le juge avait des attentes concernant sa fille ; car la réputation qu'il avait acquise en tant que fabricant n'était pas sans inconvénients. Il entretenait deux établissements ; il soutenait un grand nombre d'ouvriers et de personnes à charge, dont certains qu'il avait amenés de lieux éloignés sous contrat ; l'expérience dans laquelle il s'était embarqué était toujours une expérience, et il était soumis au savoir et au jugement de son directeur, étant lui-même plutôt le mécène que le fabricant aux usines. Bien des jours, alors qu'on le supposait en train de tester le pourcentage et le mélange de ses minerais, il était à chasser sur les bancs de sable, à pêcher le crabe sur Whollop's Beach, ou à chercher de la compagnie douteuse parmi les filles des bois, ou autour des cabanes des huîtriers ou des pilleurs d'épaves. Il avait cependant beaucoup de biens et de garants dans sa famille, et ne manquait que rarement d'avoir un entretien satisfaisant avec Meshach Milburn, qui l'aidait désormais, au moins une fois par trimestre, à garder tant le capital que les intérêts à la maison.
Le juge était devenu plus proche de Meshach, mais le commerçant se contentait d'écouter, d'acquiescer et ne prenait aucune peine pour s'attirer une autre critique sur ses motivations. Meshach portait son grand chapeau, comme toujours, à l'église et les jours de fête, et il était toujours tourné en dérision, et tenu pour la curiosité de la ville. Vesta Custis voyait souvent l'étrange petit homme entrer dans l'église pendant qu'elle chantait, et elle imaginait que ses oreilles larges et grossières étaient tendues pour recevoir la musique qu'elle produisait, et elle se souvenait vaguement qu'une fois, elle avait tenu dans ses mains ce chapeau merveilleux avec sa boucle de cuivre sur le bandeau, et son rebord rigide et large, ondulant comme une vague. Plus que cela, elle ne savait rien, si ce n'est que celui qui le portait était une créature de basse extraction et avide — un forestier sans propensions sociales, ou, à vrai dire, sans attaches humaines. Le nègre qui demeurait sous son toit était aimé, comparé à ce maître sordide, et tous les témoignages concouraient à dire que Meshach Milburn ne méritait ni commisération, ni amitié, ni reconnaissance. Son père, cependant, indulgent en toutes choses, disait que le prêteur d'argent avait un bon esprit et n'était pas un serf.
Milburn avait cessé de traiter avec les nègres ou de distribuer des verres. Sa richesse était désormais connue pour être plus que considérable. Il avait cessé, également, de prêter de l'argent sur les fermes environnantes, et des rumeurs traversaient la baie selon lesquelles il était détenteur d'actions et d'hypothèques sur la Rive Ouest, et à Baltimore et en Pennsylvanie. La petite ville de Princess Anne était pleine de spéculations à son sujet, et même son âge était incertain ; Jack Wonnell l'avait mesuré à l'aune des chapeaux. Disait Jack :
« J'ai acheté mes hauts-de-forme l'année où le père et la mère du vieux Milburn sont morts. Ils sont morts de la bilieuse ici à Nassawongo, à quelques jours d'intervalle. Maintenant, je porte deux hauts-de-forme par an. Je sors chaque quatre juillet et à Noël. L'autre jour, j'ai compté ce qu'il en restait, et j'ai calculé que Meshach ne pouvait pas avoir quarante-cinq ans au pire. »
Vesta Custis n'avait que vingt ans quand les habitants de la ville pensaient qu'elle devait en avoir vingt-cinq, tant elle avait été longtemps la beauté du Somerset. Sa mère avait toujours envisagé avec appréhension le moment possible où sa fille se marierait et la quitterait ; car le juge Custis avait depuis longtemps cessé d'avoir la pleine confiance de son épouse, dont il avait engagé la fortune sans retour dans des entreprises toujours incertaines, et il éludait toujours le sujet lorsqu'il était abordé, ou faisait remarquer qu'aucune perte n'était possible entre ses mains tant que Mme Custis vivait.
CHAPITRE III.
LES FORESTIERS.
Un samedi après-midi d'octobre, Meshach Milburn sortit son rasoir, sa tasse et sa pierre à aiguiser, et se prépara à se raser, bien que sa barbe ne fût jamais rien de plus qu'un duvet inoffensif. Par une sorte d'attraction capillaire, Samson Hat devina son intention et, ouvrant le grand coffre vert, en sortit le mystérieux chapeau.
« Pose-le ! » commanda le prêteur d'argent. « Sors et loue-moi une voiture avec deux chevaux — deux chevaux, tu m'entends ! »
Samson lâcha le chapeau avec étonnement.
« Rends-toi présentable », ajouta Meshach ; « je veux que tu conduises. Viens avec moi, et reste avec moi : tu comprends ? »
« Oui, maître. »
Quand le nègre partit, Meshach lui-même prit le haut chapeau vert bouclé, avec son rebord raide, large et pirate. Il l'examina longuement et attentivement.
« Vanité, vanité ! » murmura-t-il, « vanité et habitude ! Je n'ose te renier maintenant, car ils te tournent en dérision, et sans toi, ils ne me donneraient rien d'autre que de la haine ! »
Les gens autour de la taverne et du palais de justice virent, avec une surprise trop grande pour railler, le prêteur sur gages passer dans une voiture, conduite par son nègre, et avec deux chevaux ! Jack Wonnell ôta son castor brillant pour l'acclamer. Alors que l'attelage phénoménal s'éloignait, le vieux cri parcourut cependant la rue silencieuse : « Haut-de-forme ! Il l'a sur la tête ! Meshach est en liberté ! »
La voiture continua sur la route de la forêt et pénétra bientôt dans la région sablonneuse et parsemée de pins appelée Hard-scrabble, ou Épreuve.
Ici, les routes étaient aussi sablonneuses que les monticules et les collines à l'arrière d'une plage, et les pins bas et maigres couvraient les ondulations et les crêtes, tandis que dans des bassins plats occasionnels, où l'argile dure était exposée, quelque cabane de forestier non peinte restait noire et fumante sur la pente, sans vitre, sans ornement, ou quoi que ce soit pour soulager la vie de sa monotonie et de son isolement.
Mais là où les ruisseaux s'écoulaient vers les marécages continus, le feuillage jaillissait dans une splendide versatilité. L'érable se révélait dans toutes ses harmonies claires et légères. Le magnolia laissait retomber ses pompons d'ivoire et parfumait la forêt. La kalmia et l'aulne donnaient sous-bois et brillance au feuillage. Gris et verts d'une vieillesse précipitée, les cyprès se dressaient dans l'humidité, et laissaient pendre leurs barbes vénérables depuis des branches anguleuses, le cyprès chauve surplombant son parent à feuilles persistantes, et contemplant les bois marécageux en automne, comme un artiste ermite devant les riches pigments de sa palette.
Mais rien ne paraissait aussi noble que le liquidambar, qui s'élevait comme un panache géant de jaune et d'orange, un chef en tenue de fête joyeuse, là où le cyprès n'était qu'un philosophe fané.
À côté d'un tel liquidambar, Samson Hat arrêta les chevaux, là où une source brillait au fond d'un cyprès creux. Il emprunta un seau à la cabane de l'autre côté de la route et fit boire les chevaux.
« Maître », osa dire le nègre, « ils disent que votre grand-père a creusé cette source. »
« Oui », dit Milburn, « et il a construit la cabane. Là-bas, il repose, sur le tertre près de cette souche, en haut du champ : lui et d'autres de notre race gaspillée. »
« Et cette femme là-bas est une Milburn », ajouta le nègre, socialement. « Je la reconnais à ses mains. »
La femme pieds nus vivant dans la cabane — une pièce et un grenier, et le sol à seulement quelques centimètres du sol — cria avec impudence :
« Si je pouvais avoir deux chevaux, j'achèterais un meilleur chapeau ! »
Milburn ne répondit pas, mais observa les pauvres petits épis de maïs non récoltés sur les tiges sans fourrage, les arbustes de pêchers, dont le plus grand poussait sur les tombes de ses ancêtres, la petite charrette pour un seul cheval ou bœuf, qui était à la fois voiture familiale et chariot de ferme, et les quelques porcs et poulets de races rabougries autour des pieds de la femme.
« Continue, garçon », s'exclama-t-il ; « le pire de tout, c'est que ces gens sont heureux ! »
« C'est un fait, maître », rit Samson Hat. « Ils ne vous adresseraient pas la parole à Princess Anne. Ils pensent que tout le monde est fier et riche là-bas. »
« Ici, la mer fouettait autrefois ses vagues sur une barre », dit Meshach Milburn, pensivement. « Ce livre de géologie le raconte ! Du Nord, les monticules reculent en vagues, là où des plages successives se sont formées à mesure que la mer se retirait lentement. À peine plus profond qu'une tombe humaine, ils atteignent l'eau, sous le sable et le gravier. Sous l'eau qu'ils boivent, il n'y a rien que de la boue noire, faite d'herbe grossière en décomposition. Il n'y a pas de chaux dans le sol. Pas un minéral n'existe dans toute cette basse péninsule formée par les vagues, où mon peuple fit naufrage — à l'exception des merveilleux minerais de marais. »
La nature enjouée et émerveillée du nègre éclata avec une assurance confortable.
« Ça doit être dans la Bible », dit-il. « Maître, les Milburn sont ici depuis si longtemps qu'ils ont dû faire naufrage avec le vieux Noé ! »
« Toutes les familles font naufrage », répondit distraitement Meshach, « qui jettent leur sort sur une terre ingrate, et devenant plus pauvres, plus sombres, de génération en génération, ne peuvent jamais la quitter, et, finalement, ne peuvent jamais désirer partir. »
« Maître, il y en a un qui doit partir un de ces jours. C'est moi — le pauvre vieux Samson ! »
« Ha ! quelqu'un t'a-t-il poussé à réclamer tes gages ? »
« Non, maître, je suis vieux. C'est vous qui m'inquiétez ! Il n'y a personne pour vous repriser, pour vous faire la cuisine, pour soigner vos maladies, ou pour vous mettre dans la tombe. »
Rien de plus ne fut dit jusqu'à ce qu'ils dépassent la partie habitée de la forêt et entrent dans l'une des nombreuses allées droites de ciel et de sable parmi les pins, qui avaient été ouvertes sur le grand domaine de la fonderie du juge Custis. Il possédait ici plusieurs milliers d'acres, et sur des kilomètres, les routes étaient fendues vers l'horizon. La lune se leva derrière eux alors qu'ils entraient dans le village de la fonderie, et ils virent les lumières scintiller à travers les portes ouvertes de nombreux cottages et les flammes de la fonderie jaillir au-dessus de l'étang du moulin, interdit, où, dans les profondeurs, poussait le minerai de fer, comme une création végétale, et au-dessus de la surface, sur des racines évasées et coniques lavées par la boue, les centaines de cyprès robustes se dressaient au-dessus de l'eau. Entre les berges abruptes de pins de couleur sombre, plus hauts que la croissance de la forêt, ce lac de fonderie était noir et blanc et rouge brûlant à mesure que les ombres, ou le lever de la lune, ou les flammes le frappaient, et l'eau tachée moussait à travers la vanne ou le barrage où l'ancienne route traversait entre les pins, les cyprès et les liquidambars de stature imposante.
Fauve, visqueux, glacial et solennel, l'étang répétait les formes des bosquets qu'il submergeait ; les ombres hirsutes ajoutaient profondeur et effroi à l'effet ; quelques oiseaux étranges criaient en plongeant leurs ailes dans la surface, et, s'envolant vers le haut, semblaient aussi s'enfoncer. Comme Meshach sentait le froid de cet étang, il rabattit son chapeau et boutonna son manteau.
« Les premiers imbéciles qui ont retourné les minerais de marais pour la richesse », dit-il, « ont libéré les miasmes qui ont tué tous les gens aux alentours. Ils ont tué toute ma famille, mais m'ont rendu libre. »
CHAPITRE IV.
DÉCOUVERTE DE L'HÉRITAGE.
Le juge Custis était dans sa chambre, au deuxième étage du grand manoir ressemblant à une auberge au milieu du village, et il se remettait tout juste des effets d'une longue beuverie. Dans son état nerveux particulier, il sursauta au bruit des roues, et, tirant ses rideaux, regarda la longue ombre d'une silhouette qui avançait, couronnée d'un chapeau en clocher.
Cette ombre humaine se renforçait et s'estompait dans la lumière alternante, jusqu'à ce qu'elle se définisse contre son entrepôt, son magasin, ses cabanes, et la plaine, et elle semblait aussi se détacher contre le mur de pins forestiers denses. Puis des pas montèrent l'escalier. Sa porte s'ouvrit et Meshach Milburn, avec son chapeau de fête sur la tête, se tint sur le seuil ; ses yeux vigilants et audacieux comme jamais, et toute sa nature indienne au premier plan.
« Mon Dieu, Milburn ! » s'exclama le juge, « aussi étrange que ce soit de vous voir ici, je suis soulagé. Le vieux Nick, pensais-je, arrivait. »
« Dois-je entrer ? » demanda Milburn.
« Oui ; je dors un peu pour oublier les soucis et les affaires. Laissez votre homme rester dehors sur le porche. Approchez une chaise. C'est de l'argent, je suppose, qui vous amène ici ? »
Le prêteur d'argent posa soigneusement son chapeau redoutable sur une table, prit une chaise distante, poussa ses pieds guêtrés devant lui, et posa un grand portefeuille sur ses genoux. Puis, concentrant toute son attention sur l'hôte, il sembla ne jamais cligner des yeux tant qu'il resta.
« Juge Custis », dit-il, directement, « la première fois que vous êtes venu m'emprunter de l'argent, vous avez dit que la fonderie de Nassawongo enrichirait ce comté et augmenterait la valeur de mes terres. »
« Oui, Milburn. C'était une entreprise lente, mais elle est en bonne voie. J'ai expédié mille tonnes l'année dernière. »
« Juge Custis », continua le prêteur d'argent, « je vous ai dit, lorsque vous avez fait le premier prêt, que j'enquêterais sur ce minerai. Je l'ai fait il y a des années. Des échantillons ont été envoyés par moi à Baltimore et testés là-bas. Non content de cela, j'ai étudié la fabrication du fer pour moi-même — la société de Princess Anne ne me marchandant pas beaucoup de solitude ! — et je sais que chaque tonne de fer que vous produisez coûte plus que ce que vous en retirez. Le minerai de marais est facile à fondre ; mais il est corrompu par le phosphate de fer et est à peine commercialisable. »
Le juge était assis, les yeux grands ouverts, et plus pâle qu'auparavant.
« Vous avez découvert cela ? » chuchota-t-il. « Je ne le savais pas moi-même avant cette année — que Dieu me vienne en aide ! »
« Je le savais avant de vous faire le second prêt. »
« Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ? »
« Parce que vous avez interdit à nos relations d'être autre chose que commerciales. Je n'étais pas tenu de trahir mon savoir. »
« Pourquoi avez-vous donc, d'un point de vue commercial, me prêter de grosses sommes d'argent encore et encore ? »
« Parce que », dit le prêteur d'argent, froidement, « vous aviez une autre garantie. Vous avez une fille ! »
Le juge Custis bondit de sous les couvertures et se précipita sur Meshach Milburn.
« Païen et diable ! » cria-t-il, saisissant le prêteur d'argent à la gorge, « osez-vous mentionner son nom comme faisant partie de votre hypothèque ? »
Ils luttèrent ensemble jusqu'à ce qu'une paire de mains puissantes immobilise le juge et le ramène sur son lit. Samson Hat était l'homme.
« Juge ! » s'exclama-t-il, doucement, mais fermement, « vous êtes un brave homme, mais pas aussi brave que moi. Calmez-vous, juge ! »
« Je m'attendais à cette scène, » dit Meshach Milburn. « Elle ne pouvait être évitée. J'étais tenu, par ma conscience et par le simple bon sens, de vous faire la seule proposition capable de vous sauver de la ruine. Car, juge Custis, vous êtes un homme ruiné ! »
Accablé par l'excitation et une stimulation suspendue, le vieux juge retomba sur son oreiller et se mit à sangloter.
« Donnez-lui de l'eau-de-vie, » dit Meshach Milburn, « voici la bouteille ! Il en a besoin maintenant. »
Le malheureux gentleman but avidement la rasade offerte par les mains du nègre. Sa fureur ne revint pas ; il couvrit son visage de ses paumes et gémit piteusement.
« Juge Custis, » fit remarquer Meshach Milburn, « si la distance sociale apparente entre nous pouvait être réduite par quelque argument, j'en avancerais un. Car cette différence n'est qu'en apparence. La chair saine qui vous donne, à vous et aux vôtres, stature et beauté, n'est qu'une question de nourriture. Ma lignée a survécu à cinq générations d'un régime tel qu'il a courbé l'échine des porcs de la forêt et chétivé les bœufs. L'argent et la joie d'une famille me rendront des enfants plaisants à nouveau. Ma vie a été dure, mais pure. »
Le vieux juge sentit cette dernière réflexion inconsciente.
« Oui, » murmura-t-il, solennellement, « sans doute le Ciel m'a-t-il marqué pour une telle dégradation, lorsque j'ai cédé à de bas penchants et cherché mon plaisir et mes compagnons dans les cabanes de la forêt ! »
« Vous vous réclamez de la Restauration des Stuart : je connais l'histoire. Un créancier des deux frères royaux exilés, pour divers prêts de taverne et libations, obtint en gage de sa créance une charge dans la lointaine Virginie. Saisies, confiscations, traite des esclaves, mariages — en bref, le long jeu de l'avantage — bâtirent les fortunes des Custis, jusqu'à ce qu'elles expirent chez un certain juge, dont les billets à ordre furent détenus par un homme rude, né dans la forêt, à des conditions qui semblaient dures, mais qui contenaient toute la miséricorde possible, sauf la considération pour votre orgueil. »
Le juge laissa échapper un rire qui ressemblait à un hurlement.
« De la miséricorde ? » s'exclama-t-il, « vous ne savez pas ce que c'est ! Enchaîner ma fille innocente dans les mailles damnées de votre capital et de vos intérêts ! Appelez cela de la malignité — la visitation de votre courroux asocial sur un homme et un ange ; mais pas de la miséricorde ! »
« Alors appelons cela compensation, » continua Meshach Milburn : « pendant vingt ans, je me suis privé de tout ; vous ne vous êtes privé de rien. Votre substance est gaspillée ; renouvelez-la grâce à l'abondance de mon épargne. Ce n'est pas par un dessein malveillant que je me suis fait votre créancier, bien que, au fil des années et tandis que la solitude glaçait mon cœur qui a toujours aspiré à l'amitié humaine, je n'aie pu m'empêcher de voir l'éclat grandissant de la beauté de votre fille. Comme les écoliers, comme les maris mariés — oui, comme les esclaves — j'ai dû l'admirer. Puis, ignorant à quel point vous étiez engagé, j'ai trouvé en vente le papier que vous aviez négocié à Baltimore — un papier, juge Custis, déshonorablement négocié ! »
Le prêteur d'argent se leva, marcha jusqu'au lit de l'homme triste et tint la main, pleine de ces billets, hardiment au-dessus de lui.
« C'était le désespoir, Milburn ! » gémit le juge.
« Et ma résolution l'était tout autant. Je me suis dit : "Ce gentleman hautain voudrait tricher avec moi, son voisin, qui ai souffert toute l'opprobre de cette *bonne société*, et qui, avec une misérable opportunité, ai lentement retrouvé mon indépendance. Maintenant, il prendra ma place dans la forêt, ou je porterai mon chapeau à la tête de sa table de famille." »
« Une vengeance effroyable ! » chuchota Custis avec un frisson. « Un tel chapeau est pire qu'un pied fourchu. Au nom de Dieu ! d'où vient cet inquiétant couvre-chef ? »
Milburn prit le chapeau et le tint devant la lumière de la lampe, de sorte que son ombre se dressa gigantesque contre le mur.
« Qui croirait, » dit-il, sarcastique, « qu'un simple couvre-chef, élégant en son temps, puisse susciter plus d'hostilité qu'une tête oisive ? Je vais vous dire le secret stupide de la chose. Quand je suis sorti de l'obscurité de la forêt, sensible et désireux de faire mon chemin, rassemblant lentement capital et savoir, une personne à New York m'adressa une lettre d'enquête. Elle racontait comment un certain Milburn, un puritain ou un homme du Commonwealth anglais, s'était élevé à une grande distinction dans cette province, avait révolutionné son gouvernement et subi le châtiment de la haute trahison. »
« C'est bien vrai, » dit le juge Custis, en se versant un second verre d'eau-de-vie ; « Milburn et Leisler furent exécutés à New York du vivant du premier Custis. Ils avaient anticipé l'expulsion de Jacques II, furent piégés par leurs ennemis provinciaux et devinrent des martyrs politiques. »
« L'enquêteur, » dit Meshach, « qui avait obtenu mon adresse dans le cadre de ses affaires, racontait qu'après la mort de Milburn, ses frères et leurs familles avaient navigué vers la Chesapeake, où les protestants avaient réussi leur révolution pour le roi Guillaume, et qu'en choisissant des terres pauvres, ils étaient tombés dans l'obscurité. Il me demandait si les registres du tribunal faisaient mention de leurs testaments. »
« Bien sûr, vous les avez trouvés ? »
« Oui. Ce fut une révélation pour moi, et cela me donna le sens honorable d'une origine et d'une qualité. Je me suis retracé jusqu'aux premiers folios, à la fin du XVIIe siècle. »
« Des biens, Milburn ? » demanda le juge, voluptueux et réanimé.
« Mon arrière-grand-père n'avait laissé à son fils rien d'autre qu'un chapeau. »
« Rien d'inhabituel ! » s'exclama le juge Custis. « Nos premiers testaments ne contiennent guère que des legs de vêtements, d'articles ménagers, de literie, de marmites et de chaudrons, et les éléments de la civilisation. »
« Le testament enregistré disait : "Je donne à mon fils aîné, Meshach Milburn, mon meilleur chapeau, et rien de plus de mes biens." »
« Ha, ha, ha ! » rit le juge bruyamment. « Distingué jusqu'au bout ! Un chapeau à la mode, sans doute, fait à Londres ; bien trop cérémonieux et pompeux pour ces colonies. Il l'a laissé à son fils aîné, en héritage, pouvons-nous dire. Ho ! ho ! »
« Quand mon indignation fut passée, j'ai adopté le même point de vue que vous, juge Custis, celui d'un legs de dignité et non de bouffonnerie ; et j'ai fait quelques recherches pour ce meilleur chapeau. C'était une légende parmi les miens dans la forêt, il avait été vu par des gens très âgés, était célèbre en son temps, et mon grand-père le portait avec reconnaissance. Il l'a laissé à mon père, c'était encore un chapeau de réputation... »
« Toujours en héritage au fils aîné ! Ha, ha ! Milburn. »
« Mon père vendit le chapeau à Charles Wilson Peale, qui était originaire de notre péninsule et connaissait les choses anciennes qui subsistaient ici, ce qui l'aida à former le musée de Peale au cours du siècle dernier. J'ai trouvé le chapeau dans ce musée, couvrant la figure factice de Guy Fawkes ! »
« Le chapeau du conspirateur ; bravo ! » s'exclama le juge.
« Il avait été utilisé pour les têtes de George Calvert et de Shakespeare, mais au temps des agitations religieuses, on proclama que c'était le véritable chapeau de Guy Fawkes. Je l'ai réclamé, je l'ai rapporté à Princess Anne, et dans un moment de vanité, je l'ai mis sur ma tête et j'ai marché dans la rue. Il fut accueilli par des huées et des quolibets. »
« C'était un autre vêtement de Nessus, Milburn ; il a empoisonné votre vie, hein ? »
« Peut-être bien, » répondit Milburn avec intensité. « On dit que ce qui est la boisson de l'un est le poison de l'autre. Vous accepterez ce chapeau sur la tête de votre gendre, ou vous ne boirez plus rien issu des propriétés des Custis ! »
CHAPITRE V.
LE GISEMENT DE LIMONITE.
La résolution de caractère et le pouvoir exécutif avaient été gaspillés par le juge Custis. Le commerçant avait conclu leur entrevue avec une décision et une férocité qui laissèrent l'esprit du gentleman paralysé. Il voyait, dans sa triste imagination, l'exécution faite sur ses meubles, l'étonnement de sa femme, la pâleur de sa fille, l'indignation de ses fils. Il tremblait aussi devant l'échec imminent de son haut-fourneau et l'abandon du gisement de limonite sur lequel il avait fondé tant de prestige et de renommée locale ; les gens diraient : « Custis était un fou, il s'est trompé lui-même, tandis que le vieux Milburn, à la tête de son clocher, jouait sur la vanité des Custis et les jetait à la rue. »
« Sans aucun doute, » pensa le juge, « ce type, Milburn, peut obtenir tout ce qu'il veut quand il aura ma maison. Il peut commander le vote des pauvres, car il est de leur classe. Il est le créancier de beaucoup de riches. Qui aurait pu soupçonner son intelligence ? Et son entregent ? Il m'a traité comme si j'étais un forestier et lui un juge. Un homme vraiment, vraiment remarquable ! » conclut le juge Custis en finissant le reste de l'eau-de-vie.
Il fut interrompu par l'entrée de Samson Hat.
« Où est votre maître, mon garçon ? » demanda le juge.
« Il est monté à la vieille maison, juge, là où son père et sa mère sont morts. C'est là que je me cache après mes combats. »
« Que la fièvre le frappe là-bas ! Que la sueur bilieuse de l'étang du moulin soit forte ce soir, afin que, comme Judas autrefois, ses entrailles se répandent ! Mais, non, » continua l'homme irrésolu, « je n'ai aucun droit de le haïr. »
« Juge, » dit doucement le vieux nègre, « mon maître est un homme malade. Il n'est pas heureux comme vous et moi. Il est ambitieux. Il est solitaire. Ça suffit à gâcher des anges. Mais un homme plus bon, je n'en ai jamais connu, excepté dans l'esprit impie. Il est fier comme Lucifer. Il est plein de haine envers Princess Anne et tous les gens. Votre fille peut trouver un meilleur homme, mais pas un plus pur. »
« La pureté compte pour très peu, » s'exclama le juge, « du côté masculin des contrats de mariage. Elle est toujours supposée, et jamais attendue. Vous n'avez pas besoin de vous rappeler, Samson, que j'ai exprimé la moindre colère envers votre maître ! »
« Tout mon cœur, juge, aspire à le voir heureux. Aussi dur qu'il soit, cet homme a le pouvoir de se faire aimer. Votre fille pourrait aller plus loin et trouver pire ! Je ne lui souhaite aucun mal, Dieu le sait ! »
Le nègre lui souhaita humblement bonne nuit, et le juge s'allongea sur son lit pour penser aux terribles alternatives de la semaine à venir ; mais, voluptueux jusque dans le désespoir, il s'endormit avant d'être arrivé à la moindre conclusion.
Samson Hat remonta le côté de l'étang du moulin sur un chemin sablonneux, séparé de l'eau par une dense croissance de pins. Les ouaouarons et les insectes donnaient la sérénade à la forêt ; la cheminée du haut-fourneau fumait de façon sinistre dans le minuit. À une distance d'un demi-mille ou plus, une vieille cabane, en ruine, se dressait dans un champ sablonneux près de la route ; il n'y avait plus de porte dans l'embrasure creuse, plus de châssis dans l'unique fenêtre béante ; la marche menant au seuil était brisée et une partie du bardage avait pourri, laissant apparaître le squelette. La vieille cheminée latérale la maintenait cependant solidement, et les bas piliers de briques sous les coins restaient d'aplomb. À l'intérieur, une pièce unique avec des poutres apparentes, une sorte d'escalier-placard surplombant la cheminée, et une autre porte et fenêtre à l'arrière. Devant ce foyer était assis Meshach Milburn sur une vieille chaise, assez révélé par la lumière d'une partie du bardage brûlant qu'il avait jeté sur l'âtre. Sur l'âtre se trouvait un petit tas de minerai de fer des tourbières et une bouteille.
« Entrez, Samson ! » appela-t-il. « Ne croyez pas que je sois devenu un ivrogne parce que je prends ce whisky. Je le bois pour tenir la malaria à distance, et en partie comme une coupe de communion ; car ce soir, les fantômes aux pieds nus qui ont dépéri et fané ici sont avec moi en esprit. »
« C'étaient tous de bons Milburn qui vivaient ici, maître, » dit le nègre. « Ils ont eu des temps durs, mais n'ont commis aucun péché. Ils tremblaient de frissons et de fièvres, pas de conscience. »
« Je ne tremblerai de ni l'un ni l'autre, » dit le prêteur d'argent. « Montez dans le grenier, et dormez jusqu'à ce qu'on vous appelle. Je veux les chevaux tôt pour Princess Anne ! »
Le nègre obéit sans mot dire et disparut derrière la porte ressemblant à un placard. Milburn s'assit devant le feu et le fixa longuement, tandis qu'une procession de pensées et de fantômes défilait devant lui.
Il vit une pauvre famille de puritains indépendants mettant les voiles à différentes dates depuis des ports anglais. Certains étaient des serviteurs sous contrat, espérant une carrière ; d'autres fuyaient les guerres civiles ; d'autres étaient de petits malfaiteurs politiques, bruyants contre les oppressions de leur héros, Cromwell, et conspirateurs contre son pouvoir ; et, jetés par lui dans les prisons anglaises, ils n'étaient livrés que pour être vendus en esclavage, conduits dans les rues des villes de marché, placés sur des navires de troupes entre les ponts, parmi les chevaux, et mis aux enchères à la Barbade, comme les noirs ; d'où ils finirent par continuer vers l'ouest. L'un, possesseur chanceux d'une certaine aisance, fit naviguer son propre navire à travers l'Atlantique, et livra au Massachusetts son gouverneur et sa noblesse. Un autre, incapable d'être supprimé, bien que serviteur, saisit les destinées d'une colonie aristocratique et les tint un moment, jusqu'à ce que des ennemis accumulés le fassent tomber, et que mariage et gibet suivent de près. La pauvreté ne voulait pas lâcher sa prise sur la race ; ils luttaient pour remonter comme des mottes sur le soc de la charrue, et retombaient dans le sillon.
Tandis que Meshach Milburn pensait à ces choses, il prit une portion du minerai des tourbières sur l'âtre.
« Voici du fer, » dit-il pensivement, « du vrai fer, qui rend le sang rouge, se moule en des formes infinies, cloue les maisons ensemble, lie les roues, et se fond en canons et boulets. Mais ce fer a coulé dans un marécage, a formé de basses combinaisons, et n'a eu d'autre moule que celui offert par les brindilles et les feuilles. Son origine volcanique fut oubliée lorsqu'il a couru avec le sable et le gravier, loin de la veine de montagne et du minerai des hautes terres, le long du banc alluvial bas, jusqu'à ce que, comme une huître, le fer soit dragué de la mare stagnante, impur, inefficace, corrompu. Il en est ainsi de l'homme, dont l'esprit magnétique suit la pente terne vers les bancs de sable stériles du monde, et s'y loge. Je suis de ces minerais des tourbières ; mais il existe ce qui s'alliera à moi, me nettoiera de la rouille, et transmettra ma meilleure qualité à la postérité. Ô jeunesse, beauté et rang — charmante Vesta ! pour toi, je serai du fer ! »
Milburn regarda autour de la pièce unique avec interrogation. Il posa son doigt sur les fissures du bardage ; il ouvrit le petit placard sous les escaliers, et une belette jaillit et s'échappa par la porte ; il monta l'escalier court et raide, et avec une torche examina les bardeaux noirs, mais rien n'était là, à part une portée de jeunes chouettes dont les parents étaient partis braconner. Puis, revenant, il chercha sur chaque poutre nue et planche pourrissante, comme pour y trouver une écriture.
« Ils ne savaient pas écrire ! » pensa-t-il. « Rien ne m'est laissé, pas même un signe, sur un siècle et demi, pour dire que j'avais des parents ! »
Comme il parlait, il sentit un objet bouger derrière lui, et, regardant en arrière, l'ombre du Chapeau Hérité dansait sur le mur. Comme il rejetait sa tête en arrière, celui-ci faisait de même ; comme il s'en éloignait, le chapeau grandissait, jusqu'à ce que la petite pièce puisse à peine contenir son ombre. Reculant encore, il l'ôta de sa tête avec une courtoisie amère, et l'ombre fit de même. L'homme et l'ombre se regardèrent chacun avec un chapeau pointu et le caressèrent.
« C'est tout, » s'exclama Milburn. « Les cent têtes humbles reposent dans le sable ; une seule pierre tombale les tournerait toutes en dérision. Mais une fois, le cerveau de la famille s'est élargi jusqu'à devenir un chapeau, et cela a survécu à la race. Je suis le Quaker qui respecte son chapeau, le Cardinal qui en est couronné ; oui, et l'idiot qui doit le porter dans son coin ! »
Puis l'image de ses parents apparut à sa vue : un père joyeux, avec deux ou trois vieux esclaves, labourant dans le sable profond pour laisser tomber quelques grains de maïs ratatinés, ou réparant une roue de moulin désordonnée qui faisait bouger la scie d'un forgeron. Toujours plein de confiance en rien qui puisse croître, crédule et sanguin, tendre et laborieux, le père de Milburn soignait ses parcelles de forêt comme si elles devaient être bientôt de riches plantations, et était toujours en train de « priser » les esclaves, les mules, les outils et les instruments, dans l'attente de les acheter. Rien ne pouvait diminuer sa confiance, sauf la maladie et la vieillesse. Il entendit parler de la grande « amélioration » sur le terrain du haut-fourneau, et y emmena sa femme obéissante et sa nichée. Alors que les ouvriers arrachaient les touffes et les racines, incrustées de fer, du marécage et du ruisseau, la fièvre et les frissons en sortirent et les frappèrent tous deux.
Combien misérable fut cette scène quand, presque trop hagards pour bouger, père et mère, dans cette unique pièce nue où Meshach était assis, gémissant au milieu de leur nombreuse progéniture, virent la mort avec la faiblesse ramper l'un sur l'autre — la mort sans prêtre ni médecin, sans reste ni propreté — la mort que des millions meurent dans de basses cabanes, pourtant, oh, combien dure !
« Vite, fiston, bon garçon, » avait dit le père effrayé, ne sachant pas à quel point il était malade, dans sa dépendance envers sa femme ; « prends le cheval, et chevauche jusqu'à Snow Hill pour le médecin. Pauvre mère est terriblement malade ! »
Puis, sautant sur le vieux cheval maigre, sans selle et avec un mors de corde, Meshach avait poussé à travers le sable profond, tête nue et pieds nus, et presque fou d'excitation, jusqu'à ce qu'il entre dans les rues brillantes de la ville aux collines de sable, et se précipite avec sensibilité dans le bureau du médecin, criant : « Papa et maman sont malades, au haut-fourneau ! » et dit son nom, et fit demi-tour, et s'enfuit.
Mais, tandis que le garçon rentrait chez lui, plus lentement, devant la rivière pleine de nénuphars, les mâts jaunes des navires s'élevant au-dessus des bois, les champs plats de maïs partout bordés par la forêt, et les petites maisons blanches des meilleurs fermiers, et qu'enfin il entrait dans les bois murmurants et plaintifs, il ne vit qu'une chose : sa mère.
Devait-elle disparaître de la clairière solitaire, et ne laisser que la cabane et ses orphelins ? elle, qui gardait le paradis ici-bas, et qui était les saints, les arts, le tout-suffisant pour son enfant ? Avec elle, il ne pouvait y avoir de pauvreté ; sans elle, les richesses ne seraient que plus de sable. Avec un peu de mélasse, elle rendait Noël royal avec un gâteau. Elle pouvait nommer un petit poulet « Meshach », et chaque œuf qu'il pondait était un nouveau jouet. Un oqueur attrapé dans le marécage devint un membre de la famille par sa gentillesse ; chanterait-il jamais à nouveau ? La religion qu'ils connaissaient était toute d'elle. Les pauvres esclaves ne voyaient aucune différence entre les maîtresses tant qu'elle était la leur. Dans la maladie, elle était dans son élément — la santé elle-même était venue. Et une fois, la chose la plus tendre de la vie, quand son père et elle s'étaient disputés, et que la lumière de l'amour éteinte rendait les ténèbres de la pauvreté visibles pour la seule fois, Meshach la vit pleurer, et il ne put la consoler.
Puis, aveuglé par les larmes, il fouetta son bidet et entra dans la porte basse. Elle était morte !
« Fiston, maman est partie ! » gémit le misérable père ; les petits enfants, se blottissant autour de la dépouille, soulevèrent leur plainte ; l'oqueur ne put trouver aucune note pour cela, et fut réduit au silence.
Milburn se leva ; le feu était bas. Il marcha jusqu'à la porte, et il y avait un signe du jour ; les bois de pins tout autour étaient encore sombres, mais sur le chemin sablonneux et le champ de mamelons, une certaine lumière brillait, comme de l'espoir contre l'espoir ; la ferme n'était plus labourée ; les siècles ingrats étaient laissés derrière et abandonnés, comme de vieux champs de bataille sauvages, si stériles que leurs grands événements restent à jamais sans visiteurs.
« Ho ! Samson, garçon ! Il est temps ! »
« Oui, maître ! » répondit le nègre dans le grenier.
Alors que le nègre se relevait et descendait les escaliers, il vit Meshach Milburn devant le feu, remuant les braises. En sortant, Samson resta un moment à la porte, et flâna sur la route, pour ne pas perdre son maître. Alors qu'il se tenait là, des flammes jaillirent de la vieille cabane et brillèrent sur la forêt à feuilles persistantes, éclairant la cime des cyprès moussus dans l'étang du moulin, et révélant les formes des champs sablonneux. Avant de pouvoir reculer, Samson vit la silhouette de son maître faire le tour de la maison, allumant le bardage d'un endroit à l'autre avec une torche ; puis la silhouette basse, coiffée du long chapeau, remonta la route comme à grandes enjambées, si allongée par le feu.
« Pas besoin d'alarme, garçon ! » s'exclama l'incendiaire filial. « Désormais, mon seul manoir ancestral est ici ! »
Il tint l'ancienne tuile à la lumière de l'embrasement.
« Ah, maître ! » dit le nègre, « votre chapeau ne donnera jamais le confort d'un foyer, aussi beau que soit le chapeau, aussi médiocre que soit le toit ! Le chapeau ne contiendra jamais deux têtes, et c'est ce qui fait le bonheur. »
« Le chapeau, au moins, » répondit Milburn, amer, « me couvrira là où j'irai. De tels toits pourris comme celui-là font des captifs de belles âmes. »
Ils regardèrent le feu en silence quelques minutes.
« Vous m'avez mis à la rue, patron, » dit le vieux Samson, finalement. « Je n'ai plus d'endroit où aller me cacher quand je me bats, maintenant. Ça me rend solennel. »
« Paix ! » répondit Meshach Milburn. « Maintenant, en route pour les chevaux et Princess Anne ! »
CHAPITRE VI.
LES CUSTIS RUINÉS.
Vesta Custis, s'habillant dans sa chambre, entendit des roues matinales dans l'air, et regardant à travers les stores, vit un attelage double monter la route venant de Hardship.
« Mère, » dit-elle, « est-ce père qui arrive, là-bas ? Non, ce n'est pas son cocher. »
« Pourquoi, Vesta ! » s'exclama Mme Custis, « c'est l'homme du vieux Milburn. »
« Chapeau Samson ? C'est bien ça. Que fait-il avec deux chevaux ? »
Ici, Vesta éclata de rire et commença à sautiller dans ses pantoufles longues, fines et ouvragées, dont le cou-de-pied aurait à peine laissé passer une souris se faufilant en dessous.
« Maman, c'est Milburn lui-même, dans une voiture attelée à deux chevaux. Regarde là-bas ; le chapeau haut-de-forme, la boucle en cuivre et tout le reste ! N'est-il pas plus que ridicule ? Mais, mon Dieu ! il fixe droit cette fenêtre. Baisse-toi ! »
Les longs bras de Vesta, au grain d'ivoire, séparés de ses magnifiques épaules par un simple voile de dentelle, entraînèrent sa mère vers le bas.
« N'aie pas peur, ma chérie ! Il ne peut rien voir à travers les stores. Peut-être cherche-t-il le juge. »
Vesta se redressa dans sa robe de chambre blanche, tel un cerf surgissant d'une congère. Un long mouvement tremblotant, résultat de ses gloussements, parcourut la gracieuse colonne de son dos.
« Il est assis là comme un Indien défilant dans un spectacle, maman ! As-tu jamais vu un tel chapeau ? »
« Je pense qu'il doit être infesté de punaises à l'heure qu'il est », dit la mère ; et toutes deux furent à nouveau secouées par le rire. « À moins », ajouta Mme Custis, « que les punaises ne soient mortes de faim. »
« Pauvre créature solitaire », dit Vesta, « il ne peut porter un tel chapeau que par manque de discernement. »
« Son discernement est suffisant, ma chérie. Il porte les guêtres vertes. »
Elles rirent encore, et les cheveux de Vesta, défaits par sa gaieté, tombèrent presque jusqu'à sa pantoufle, pareils à la peau d'une bête de jais qui aurait bondi le long du tronc d'un peuplier.
« Ah ! eh bien », s'exclama Vesta, alors que sa femme de chambre entrait et entreprenait d'enrouler ce cordage de satin sur son sommet, « ce que les hommes ont dans l'esprit, une femme peut-elle le savoir ? Les vieilles dames portent assez souvent leurs vieux chapeaux en forme de seau à charbon bien après que la mode est passée, mais c'est par besoin. Cet homme est maître de lui-même et n'est pas pauvre. Son compagnon est un nègre, et son goût un chapeau moisi, vieux comme l'Amérique. Comme nous sommes heureuses qu'il ne soit pas nécessaire de fouiller dans de tels esprits ! Un peu de raffinement est la bénédiction qui suit immédiatement la religion. »
« L'esprit de ton père est aussi une énigme, Vesta. Il a tout ce qui manque à ces forestiers : l'éducation, la société, le rang et le confort. Mais il retourne à la forêt, comme un opossum, dès que tu as le dos tourné. On ne peut pas le pister comme cet homme, grâce à son chapeau. Je pense que c'est une honte pour toi, en particulier. S'il ne rentre pas aujourd'hui, j'enverrai chercher mon frère et j'exigerai du juge Custis des comptes sur mes biens ! »
La femme s'assit et commença à pleurer.
« Je prendrai la voiture après le petit-déjeuner, maman, et j'irai le chercher à la fonderie ou où qu'il puisse être. Ces minerais de marais lui ont causé beaucoup de soucis. »
« Je regrette d'avoir jamais entendu parler de minerai de marais », s'exclama Mme Custis. « Quand l'argent était à la banque, il n'était pas question de minerai. Il part dans la forêt en ayant l'air d'un magistrat et d'un gentleman ; il revient toujours avec l'allure d'un terrassier et d'un ivrogne. Il doit y avoir des femmes là-dessous ! »
Ici, dans un élan de rage impuissante, la pauvre dame se leva, marcha jusqu'à son miroir et regarda son visage. Apparemment satisfaite de constater que de tels charmes étaient bafoués, elle sécha ses larmes tout à fait et reprit :
« Ginny, sors de la chambre ! (à la soignée mulâtresse). Vesta, ma chère fille, je ne voudrais pour rien au monde jeter une tache sur toi ; mais la chair et le sang crient. Si ton père ne fait pas mieux, je me séparerai de lui et je quitterai Princess Anne ! »
« Mais, mère ! »
Les yeux brillants de la jeune fille étaient grands et effrayés maintenant, et leur teinte bleu acier devenait plus nette sous ses riches sourcils noirs.
« Je le ferai, dussé-je en mourir, s'il ne s'amende pas ! »
« Mais, mère ! »
Vesta se tenait debout, les lèvres entrouvertes, ses belles dents frôlant à peine le corail de sa lèvre. Elle ne put rien dire pendant un long moment. Se levant tout en parlant, la tête rejetée en arrière, le corps plus plein et les joues pâles, elle ressemblait à Ève entendant pour la première fois le reproche du Créateur.
« Une séparation dans cette famille ? » chuchota Vesta. « Cela scandaliserait tout le Maryland. Cela me briserait le cœur. »
« Ma chère fille, mon cœur doit être pris en considération parfois. J'étais quelqu'un avant d'être une Custis. Je suis une femme, moi aussi. »
Vesta, toujours pâle, traversa la pièce pour rejoindre sa mère et l'embrassa.
« Ne fais pas cela, ne le fais pas, maman, n'abrite plus jamais une telle pensée. Toi qui as été si courageuse et patiente plus longtemps que je n'ai vécu ! »
« Ah, Vesta, c'est la durée de l'offense qui nous épuise ! Et si quelque chose devait nous arriver ? Personne n'est aussi peu préparé à supporter la pauvreté que nous. »
« Nous ne pouvons pas être pauvres », dit la fille, d'un ton apaisant. « Ne te souviens-tu pas, mère, du passage qui dit : "Tes jours de force dureront autant que tes jours de vie" ? »
« Mon enfant », répondit Mme Custis, « tes jours sont jeunes. La vie te semble pleine d'espoir. Je vieillis, et où est le bras auquel je devrais m'appuyer ? Que sommes-nous, sinon deux femmes laissées pour compte ? Il y a un autre passage auquel je pense souvent lorsque nous sommes si souvent seules : "De deux femmes qui moulent au moulin, l'une sera prise et l'autre laissée." Est-ce toi, ou est-ce moi ? Écoute, mon enfant ! Il est temps que tu ressentes cette triste vérité ! Les habitudes de ton père l'ont dominé. Il est au-delà de toute rédemption ! »
Vesta était à genoux ; elle leva lentement la tête et regarda sa mère, les narines dilatées. Mme Custis se sentit mal à l'aise devant l'esprit en éveil de son enfant.
« Ne me regarde pas ainsi, Vesta », supplia la pauvre dame. « Je pensais que tu devais le savoir. »
« Comment oses-tu dire cela de mon père ? Du juge Custis ? »
Alors qu'elles étaient dans ce suspense de sentiments, on entendit des roues. La fille alla à la fenêtre, regarda en bas, puis revint à l'oreille de sa mère.
« Chut, mère, c'est papa. Maintenant, lave tes yeux à la toilette. Accueillons-le joyeusement. Ne dis plus jamais qu'il est au-delà de toute rédemption, tant que nous pouvons essayer ! »
Un baiser apaisa le visage de Mme Custis. Vesta fut prête pour le petit-déjeuner en quelques instants, descendit à la bibliothèque et fut reçue dans les bras de son père. Il la tint là un long moment, la serrant contre lui, et renouvela son étreinte par petits à-coups, mais elle sentit que son souffle était fiévreux et que ses bras tremblaient. En levant les yeux vers lui, elle vit, en effet, qu'il était rouge, mais hagard et épuisé.
« Vessy », dit-il avec une faible tentative de sourire, « je veux un verre de cognac. Le mien s'est épuisé à la fonderie, et la chevauchée matinale m'a affaibli. Où est la clé ? »
Elle le regarda avec un demi-regard, de peur qu'il ne se doutât de quelque chose, comme pour mesurer son besoin de stimulant. Puis, sans un mot, elle ouvrit le chemin vers la salle à manger, déverrouilla l'armoire à alcools et tourna le dos, de peur qu'il ne boive par simple sensibilité.
« Vilain homme », dit Vesta en se tenant à distance et en le regardant une fois qu'il eut terminé. « J'allais descendre à la fonderie pour toi après le petit-déjeuner. Nous n'aurons plus de ces absences. Maman et moi avons pris notre décision ! Tu dois revenir de la fonderie chaque soir et y retourner le matin, comme les autres hommes d'affaires. Sois très gentil avec maman ce matin, monsieur ! Elle ressent ta négligence. »
Vesta avait déjà sonné pour le valet du juge, qui apparut alors, lui retira ses bottes, lui apporta ses pantoufles et sa robe de chambre, et l'引导a vers son bain. Un quart d'heure plus tard, il reparut, l'air meilleur, et se tourna irrésolument vers la salle à manger, souriant de manière suggestive à Vesta.
« Pas par là », dit-elle. « Voici maman, et nous sommes prêtes pour la prière. Voici le passage dans la Bible. »
Ils se rendirent tous dans la pièce familiale, où les femmes de chambre de Vesta et de sa mère attendaient pour la prière du matin habituelle. Vesta posa la Bible ouverte sur les genoux de son père, et il commença à lire, distraitement et en bégayant. C'était dans le livre de Samuel, et cela semblait être quelque vieille mythologie juive. Il tomba soudain sur un verset qui arrêta sa sensibilité par son pathétique :
« "David envoya des messagers à Isch-Boscheth, fils de Saül, pour dire : Livre-moi ma femme Mical... Isch-Boscheth envoya la prendre chez son mari, chez Phaltiel, fils de Laïsch. Et son mari la suivit en pleurant jusqu'à Bachurim... Puis Abner lui dit : Va, retourne-t'en. Et il s'en retourna." »
Le juge Custis vit immédiatement l'image que cette histoire concise faisait naître. L'inexorable David, peut-être, avait épousé l'amour d'un autre. L'occasion s'était présentée d'aigrir ses proches, et ils l'avaient reprise pour la donner au bonheur de son amant languissant. Mais, une fois encore, l'homme aux habitudes correctes triompha des fils du roi, et dépêcha Abner pour arracher sa femme des bras de son véritable époux. Le pauvre Phaltiel la suivit en pleurant, jusqu'à ce qu'il lui fût ordonné de retourner en arrière — et il retourna, éternellement désolé.
La scène rappelait l'exigence brutale de son créancier envers son enfant. Les yeux du juge débordèrent silencieusement, et il ne put plus voir.
Vesta l'avait observé de près, car sa magistrature silencieuse détectait une grande anxiété ou maladie chez son père. De peur que sa mère ne le remarquât aussi, elle intervint dans la leçon, comme elle en avait l'habitude, en lisant la forme de prière épiscopale, durant laquelle ils inclinèrent tous la tête. Une ou deux fois, tandis qu'elle poursuivait, elle détecta un sanglot réprimé, particulièrement au paragraphe : « Toi qui connais la faiblesse et la corruption de notre nature, et les multiples tentations que nous rencontrons quotidiennement, nous te supplions humblement d'avoir compassion de nos infirmités et de nous accorder l'assistance constante de ton Saint-Esprit, afin que nous puissions être efficacement retenus du péché et excités à accomplir notre devoir ! »
Ils allèrent à la table du petit-déjeuner, et le visage du juge était abattu. Il croqua un peu de pain grillé et remplit sa bouche de thé, mais ne put avaler. Une main toucha doucement son coude, et, regardant de ce côté, il vit un verre à vin rempli de cognac glisser doucement vers cet endroit. Lorsqu'il leva les yeux et vit le visage riche et suppliant de sa fille aux yeux sombres consultant tendrement sa faiblesse, son cœur éclata ; il pencha la tête sur la table et cria, entre boisson et chagrin :
« Chérie, nous sommes ruinés ! »
Mme Custis se leva aussitôt et regarda le juge avec effroi. Vesta se tourna tout aussi rapidement vers les domestiques et leur fit signe de partir.
« Non, qu'ils entendent ! » rugit le juge Custis, percevant le geste. « Ils sont intéressés, comme nous. Ils doivent être vendus, eux aussi. Fidèles serviteurs ! Peut-être cela les avertira-t-il de s'échapper à temps ! »
Les domestiques, élevés comme des gens de la haute, quittèrent tranquillement la pièce.
Mme Custis, devenant plus pâle, s'exclama :
« Daniel Custis, as-tu tout perdu dans cette fonderie ? »
« Tout ! »
« Et mon argent aussi ? »
« Oui. »
« Dieu miséricordieux ! »
Avant que la pauvre femme ne pût tomber, le bras de Vesta fut autour d'elle, et son doigt sur la sonnette de table. Les domestiques entrèrent et Mme Custis fut emportée, sa fille la suivant.
Quand Vesta revint, son père faisait les cent pas dans la pièce avec son long mouchoir de soie dans les deux mains, pleurant amèrement et prononçant des syllabes brisées. Elle le regarda un moment avec toute la force d'une fille appelée pour la première fois à agir seule dans une grande crise. Le sentiment qu'elle avait coutume d'éprouver envers lui, une fierté parfaite, avait reçu un coup par l'expression de sa mère : « Les habitudes de ton père l'ont dominé au-delà de toute rédemption. »
Cela pouvait-il être vrai ; que lui, le grand, le bon, le gentleman, fût en dessous de la portée du plongeur, du sondage du plomb, là où la lumière ne pouvait percer, ni l'Espoir rattraper ? Son père, le premier gentleman du comté de Somerset, un ivrogne, descendant toujours plus bas vers le caniveau, et aucun rayon du ciel pour briller sur sa tombe !
Elle voyait son danger maintenant : il était écrit sur son visage, où l'image de Dieu, qui y avait été couronnée autrefois, brillait faiblement. Cheveux plus clairsemés et très gris ; les riches yeux sombres intimidés, comme si la confiance masculine avait disparu ; la peau n'étant plus le parchemin pur d'une vie régulière écrit dans le fluide sain du cœur, mais fanée, bien que tachetée d'alcool ; sur le nez et les lèvres, des signes de sensualité plus grossière ; le grand squelette voûté et le tempérament nerveux brisé. Ce père avait été jusqu'à ce moment l'ange de Vesta. Maintenant, il n'y avait peut-être plus d'ange dans l'univers pour voler à son secours. Une humilité profonde et terrible descendit dans l'esprit de la fille.
« Dieu pardonne-moi ! » pensa-t-elle, « comme j'ai été aveugle, fière et pécheresse ! »
Elle s'approcha tendrement de son père, l'embrassa, puis, attirant son penchant le plus faible vers le sien, l'amena vers un sofa, lui plaça un oreiller et le fit étendre là, son corps autrefois fier. Se procurant une bassine d'eau, elle nettoya son visage des larmes avec une serviette et le baigna d'eau de Cologne. La nature voluptueuse du juge céda au parfum et à la position facile, et il s'endormit en sanglotant comme un enfant épuisé.
Assise près du banqueroutier endormi, regardant sa poitrine monter et descendre, et entendant ses ronflements rauques, comme si des démons à l'intérieur grognaient de rivalité pour le posséder, Vesta sentit que la vie qui était inconsciente là était la source de la sienne, et, n'aimant aucun autre homme, elle sentit son cœur, comme un poisson rouge de cette fontaine, tourner et tourner en palpitant.
Alors naquit pour la première fois le souhait, souvent répété dans la vie d'une femme, d'être née homme pour savoir comment aider son père. Cela lui suggéra qu'elle avait des frères qui devraient être convoqués pour conférer avec leur père ; mais il lui vint à l'esprit que chacun d'eux s'était appuyé sur lui ; et, bien que consciente que c'était mal, Vesta sentit sa fierté se dresser contre la pensée que quiconque en dehors de cette maison, même un frère, dût connaître sa disgrâce.
Que pouvait-elle faire ? Elle pensa à tous ses bijoux, sa jument de selle, sa montre, les cadeaux de son père, puis la pensée s'éteignit que cela pût l'aider.
Ne pouvait-elle pas gagner quelque chose par sa voix, qui avait chanté pour tant de louanges ? Hélas ! cette voix avait perdu l'ingrédient de l'espoir, et elle craignait d'ouvrir les lèvres de peur qu'elle ne sortît dans l'agonie, criant : « Dieu, aie pitié ! »
« Je n'ai rien », se dit Vesta ; « si ce n'est l'amour pour ces deux martyrs, mon père et ma mère. Non, rien ne peut être fait jusqu'à ce qu'il se réveille et me dise le pire. En attendant, il serait mauvais que j'augmente l'agitation déjà présente ici, alors que je dois être la consolatrice. »
CHAPITRE VII.
LE FER FEU-FOLLET.
Mme Custis n'était pas en état de causer du souci pour ce jour-là, car une migraine la saisit et elle garda sa chambre. Faible de volonté, purement sociale dans ses relations de mariage, et ne visant jamais plus haut que la respectabilité, elle manquait la cible grossière de son mari qui, avec tous ses dérapages moraux, était probablement son égal moral, son niveau vital plus élevé, son ton une hypocrisie géniale, et au fond, il était un démocrate.
Mme Custis n'avait ni perspicacité ni variabilité de charité ; son esprit, limité par la république municipale de Baltimore, qui se croit le monde, particulièrement parmi son aristocratie marchande, qui vit comme la vieille noblesse vénitienne parmi ses lagunes plates, et commerce principalement avec le Turc dans les Indes et le Sud plus torrides et instinctifs. Aimable, sociable, craignant les idées nouvelles, économe de son argent ; si hospitalière à table, avec une certaine fougue qui est rarement intellectuelle, mais une beauté qui attire puissamment, jusqu'à ce que, par les sympathies limitées qui se trouvent en dessous, le mari venu du monde extérieur discerne à quel point l'esclavage et les castes sombrent dans une vieille société de navigation, le Baltimore qui régnait sur la Chesapeake n'avait pas de produit plus abouti que Mme Custis.
Sa modestie et sa vertu étaient aussi naturelles que ses préjugés ; elle croyait que le mariage était la fin de l'ambition féminine, et marier ses enfants la seule innovation à autoriser. Certaines accomplissements étaient, pensait-elle, dus à la femme, mais aucun d'eux ne devait devenir masculin dans la poursuite ; elle reculait devant une femme professionnelle comme devant un infidèle ou un abolitionniste ; la lecture était méritoire jusqu'à un point orthodoxe, mais une passion pour les nouveaux livres était dangereuse, probablement irréligieuse. Perdre son argent était un crime ; perdre celui d'autrui, le péché impardonnable, parce que telle était l'opinion publique de Baltimore, qu'elle pensait être la seule opinion digne de considération. Les vieux marchands écossais et irlandais y avaient fait loi que l'entreprise n'était excusable que par le succès, et que le succès seul marquait l'innovateur. Un bon standard de société, par conséquent, avait à peine permis au juge Custis de se lancer dans la fabrication du minerai de marais, et, échouant en cela, sa femme pensait qu'il ne valait pas mieux qu'un Jacobin.
Sur la rive orientale, où la société s'était formée avant que Glasgow et Belfast n'aient colonisé la Chesapeake avec leurs formules précises de la vie, une bienveillance plus douce se levait et descendait sur le sol chaque jour, comme les évaporations de ces mers prolifiques qui engraissent infailliblement le sol maigre. La religion et la bienveillance étaient des dépôts plutôt que des dogmes là-bas ; une pauvreté modérée était l'attente non importune, la richesse un sujet de scrupules inquiets, la gentillesse la loi, la fierté l'exception, et l'avarice broyeuse, comme celle de Meshach Milburn, était la marque du diable entrant dans le voisin et le semblable.
Le juge Custis était représentatif de ses voisins, sauf dans sa volupté virginienne ; ses voisins n'étaient ni des prudes ni des hypocrites, et il les respectait plus que la race arrogante de la vieille terre d'Accomac et des péninsules de Virginie, dont il avait presque perdu les traits. Parfois, il lui semblait que le dernier du stock des cavaliers était sa fille, Vesta. De lui, cela avait presque disparu, et son sens des manquements moraux élargissait son cœur et le rendait tendrement pieux envers les siens, sinon envers Dieu. Il admirait les nouveaux venus, les nouveaux modes d'affaires, et les intrus et idées du Nord, sentant que peut-être la dernière preuve de son aristocratie de la nature était une résignation chevaleresque. Les pins lui disaient : « Vous partirez comme les Indiens, mais ne soyez pas inhospitaliers envers vos successeurs, et laissez-leur votre bénédiction, afin que la grande baie et ses rivières puissent être splendides de navires et d'hommes, bien que vous ayez péri pour toujours. » Une perception de l'énergie de ses compatriotes, et une fierté en elle, sans aucune réserve mesquine, bien que cela pût impliquer son humiliation personnelle, était la seule prétention restante du juge Custis à la magnanimité du ciel. Pourtant, riche en nature humaine, il était aimé de sa fille de toute son âme.
Il s'éveilla longtemps après midi, le corps rafraîchi, et un verre de lait et un pluvier grillé sur des toasts étaient prêts pour lui, avec quelques brins de céleri nouveau du jardin pour nourrir ses nerfs. Il fit ce petit repas silencieusement, et Vesta dit, alors que le plateau était retiré :
« Maintenant, papa, avant que nous ne quittions cette pièce, tu vas me dire tout le tort que tu as subi, et ce que nous pouvons tous faire pour t'assister ; car si tu avais réussi, la récompense aurait été la nôtre, et nous devons partager les douleurs de ton malheur avec toi sans aucun regret. Courage, papa ! et fais-moi comprendre cela. »
Le juge regarda faiblement Vesta, puis chercha dans son esprit les yeux baissés, et finit par parler :
« Mon enfant, je suis la victime de bonnes intentions et de la recherche de mon propre plaisir. Je suis moins qu'un scélérat et pire qu'un fou. Je suis une fraude, et tu dois être amenée à le voir, car je crains que tu n'aies été fière de moi. »
« Oh, père, je l'ai été ! » dit Vesta, avec une convulsion instantanée. « Tu étais mon Dieu. »
« Jetons l'idolâtrie, ma chérie. C'est le premier de tous les péchés. Comme le premier commandement nous parle fort en ce moment : "Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face" ? »
« Je l'ai brisé », sanglota Vesta, « je t'ai aimé plus que mon Créateur. »
« Vesta », dit le juge, « tu es la seule chose de valeur dans toute ma maison. L'œuvre de la nature en toi est tout ce qui survit au long édifice de notre fierté. Le trésor de ta beauté et de ton amour me rend encore riche aux yeux des voleurs, qui sont en embuscade tout autour de nous. Nous sommes en danger, nous sommes poursuivis. Ô Dieu ! pitié, pitié pour les cœurs purs ! »
Alors que le juge, sous sa forte sincérité, si rare chez lui ces derniers temps, écartait largement les bras et levait le front dans l'agonie, Vesta sentit son idolâtrie revenir. Il était si grand, se tenant là dans sa douleur et son impuissance sans affectation, qu'il lui semblait être quelque Prométhée viril, qui avait travaillé avec le feu et le fer, à l'exaspération des dieux jaloux. L'admiration sécha ses larmes, et elle oublia les références de son père à elle-même.
« Qu’est-ce que le fer ? » demanda-t-elle. « Dites-moi pourquoi vous vouliez fabriquer du fer ! Si je peux pénétrer votre esprit et sympathiser avec les espoirs que vous avez nourris, cela soulèvera mon âme de la terre. Papa, j'aurais dû demander cette leçon il y a bien longtemps. »
Le juge fit les cent pas jusqu'à ce qu'elle répétât sa question et l'eût ramené à son siège. Il rassembla ses pensées et reprit son ton mondain tandis qu'il poursuivait, avec sa vieille versatilité de cavalier, le récit du fer.
« J'ai dupliqué des prêts », dit-il enfin, « sur les mêmes propriétés, encourant, je le crains, un stigmate sur ma famille et mon caractère ; ainsi que la ruine de notre fortune. »
Vesta se leva, les lèvres pâles et le cœur défaillant.
« Oh, père », chuchota-t-elle d'un ton effrayé, « qui connaît ce terrible secret ! »
« Un seul homme », dit le juge, se recroquevillant sur le tapis, son courage et sa versatilité disparus instantanément, « le vieux Meshach Milburn sait tout ! Il a acheté les doubles des actes de protêt et les détient avec les siens. Il me tient en son pouvoir et me hait. Il va m'exposer, à moins que je ne me soumette à une condition affreuse. »
« Quelle est-elle, père ? »
Le juge leva les yeux avec terreur et, rencontrant le regard pâle mais assuré de Vesta, cacha son visage et gémit :
« Oh ! C'est trop honteux à dire. Cela brisera le cœur de ta mère. »
« Dites-le-moi tout de suite ! » s'exclama Vesta d'une voix basse et creuse. « Quelle autre disgrâce ce monstre peut-il nous infliger que d'exposer notre déshonneur ? Peut-il nous tuer plus que cela ? »
« Je ne sais comment te le dire, Vessy. Épargne-moi, ma chérie ! Je cache mon visage par honte. »
Il y eut une pause, tandis que Vesta, l'esprit ouvert pour saisir chaque point de suggestion, restait à regarder son père sans presque le voir. Il ne bougeait pas.
Vesta se pencha et releva le visage de son père pour trouver une solution à son évasive mystérieuse. Il ferma les yeux comme s'il était brûlé par son regard interrogateur.
« Papa, regarde-moi à l'instant ! Tu ne seras pas un lâche face à moi. »
Il se dégagea de ses mains et se retira vers une fenêtre, la regardant, mais avec une contenance timorée.
« Je veux que tu ailles à l'instant même trouver ton créancier, M. Milburn, et que tu l'amènes à moi. Tu dois m'obéir, monsieur ! »
Le père leva les mains comme pour protester, mais avant qu'il ne puisse parler, une ombre tomba sur la fenêtre et la silhouette d'un petit homme basané, coiffé d'un chapeau à calotte pointue, s'avança sur les marches du perron.
« Sauveur, aie pitié ! » murmura le juge Custis, « le loup est à la porte. »
Vesta prit son père dans ses bras et l'embrassa une fois pour le rassurer.
« Papa, va envoyer un serviteur ouvrir la porte. Fais conduire M. Milburn dans cette pièce pour m'y attendre. Va trouver ma mère et occupe-toi d'elle affectueusement, et restez tous deux dans votre chambre jusqu'à ce que je sois prête à vous appeler. »
La proximité du redoutable créancier avait presque paralysé le juge Custis, et il glissa hors de la pièce comme un fantôme.
CHAPITRE VIII.
LE CHAPEAU TROUVE UN PORTE-MANTEAU.
Meshach Milburn avait fermé le magasin après avoir écrit quelques lettres, et avait pris la large rue menant au portail du juge Custis. La nouvelle de sa disparition en direction de la fonderie, avec un équipage de location extravagant, s'était répandue dans tout le cercle entourant la taverne principale, et ils discutaient du mobile et des probabilités de l'acte, avec cette profonde ignorance intérieure si caractéristique d'une société instinctive. Le vieux Jimmy Phoebus, un homme massif au visage large et au front étroit, fut sollicité pour donner son avis.
« Ce n'est rien d'autre qu'une frime », dit Jimmy ; « tôt ou tard, tout le monde frime, tout le monde veut épater ! Meshach est juste en train de se gâter avec l'argent et il lui faut une frime, deux chevaux et un nègre. Si ce n'est pas une frime, je ne peux pas dire ce qui lui arrive pour sauver ma vie. »
Un chœur général s'éleva : « Je ne pourrais pas le dire pour sauver ma vie ! »
Levin Dennis, le vendeur de tortues, hasarda une supposition folle :
« Meshach, je suppose, se lance dans le commerce des chevaux. Il a été dans tout le reste, et s'est mis aux chevaux. Si ce ne sont pas les chevaux, je ne peux pas le dire pour sauver ma vie ! »
Tous les intellects moindres du groupe exécutèrent un rire étouffé, tournoyèrent à moitié sur leurs talons de bottes et revinrent à leur position, murmurant : « Pas pour sauver ma vie ! »
Jack Wonnell, portant l'un des nouveaux chapeaux à calotte en cloche, pieds nus, et ressemblant à un vagabond qui aurait essayé l'imposant bonnet à poils d'un grenadier de la milice, lâcha cet ajout hors de propos :
« Le vieux Milburn va voir une fille. La première fois qu'un homme change violemment son cours habituel, c'est pour une fille. J'ai mis mes chapeaux en cloche pour avoir une fille. Milburn va se trouver une fille là-bas dans la forêt. Si ce n'est pas ça, je ne peux pas le dire pour sauver ma vie ! »
Les petits poissons, n'étant pas entraînés à la suggestion, sourirent, gardèrent la bouche béante, exécutèrent la rotation sur un talon et firent écho : « Je ne pourrais pas le dire pour sauver ma vie ! »
« Il arrive, les gars, houpe ! » s'exclama Jimmy Phoebus. « Maintenant, nous allons tous enlever nos chapeaux et faire cela poliment, car, par la fumée ! il va y avoir une entourloupe de quelque sorte à Princess Anne ! »
Le petit homme au chapeau à la Guy Fawkes et aux vieilles guêtres verdâtres, ultra-élégantes, marchait vers eux avec ses yeux résineux et audacieux tournés vers l'avant, son nez l'informant de ce qui était dans l'air comme celui d'un terrier soyeux, et pourtant avec une pâleur de la peau comme celle d'un malade, et moins que son expression quotidienne d'hostilité envers Princess Anne.
« Il a la fièvre », remarqua Levin Dennis, « ce sont les frissons, qui le prendront demain, si je connais les bulles des tortues ! »
La fin seulement de l'approche la plus proche de la profanité courante dans ce pays fut à nouveau entendue, voletant alentour : « pour sauver ma vie ! »
Jimmy Phoebus avait la réputation de descendre d'un pirate grec, ou patriote, qui s'était installé sur la côte orientale, et Phoebus en avait encore l'air, avec son teint brun riche, sa tête large et ses yeux méditerranéens. « Bon après-midi, M. Milburn ! » lança Jimmy, bruyant et insouciant.
« Bon après-midi, M. Phoebus. Messieurs, bon après-midi ! »
Alors qu'il répondait, d'une voix à peine cordiale mais conciliante, Milburn souleva son antique et formidable chapeau, et en un instant parut se rapprocher d'un siècle de ses voisins. Sa stature était réduite, sa sociabilité semblait modifiée ; il paraissait maintenant être une personne assez petite, sans amis, comme si quelque chien sans maître avait filé à travers la rue et entendu un pépiement aimable à la porte de la taverne, où sa réception avait été faite de pierres. Sa voix, avec un léger tremblement, enhardit aussi Levin Dennis à parler :
« Attention à la fièvre ce mois-ci, M. Milburn ! »
Meshach inclina la tête, glissant le long du chemin comme s'il était timidement anxieux de passer.
« Beau temps pour conduire ! » ajouta Jack Wonnell, ayant aussi enlevé son propre couvre-chef de frivolité pour en sentir l'effet ; mais cette remarque fut considérée par le groupe comme trop audacieuse, et un chœur bas fit le tour : « Jack Wonnell ne peut pas s'empêcher d'être un idiot pour sauver sa vie ! »
Milburn se dit, en passant : « Ces voix sont-elles plus aimables que d'habitude, ou suis-je plus timide ? Qu'y a-t-il dans l'air qui rend tout si aigu, et mes joues à picoter ? Suis-je malade, ou est-ce l'Amour ? »
Le mot l'effraya, et le sable sous ses pieds sembla craquer ; un pic-vert dans un vieil arbre tapait comme si c'était le vieux cœur de l'arbre stimulé par quelque chose ; les maisons alentour semblaient être des objets vivants, avec leurs fenêtres fixées sur sa marche, comme des yeux de gens mariés. Alors qu'il arrivait en vue de la résidence du juge Custis, si expressive d'un vieux respect et de longues intentions, le prêteur d'argent s'arrêta presque, tant elle avait l'air douce et paisible devant lui, si calme, alors que lui palpitait.
« Pourquoi cette douleur ? » pensa Milburn. « Ai-je peur ? Cette maison est à moi. Est-ce que je crains d'entrer dans ma propre maison ? Et pourtant, elle ne me craint pas. Elle est là depuis si longtemps qu'elle n'a aucune crainte, et chaque fenêtre fait face avec bienveillance à ma venue. Les trois pignons contemplent le paysage forestier là-bas comme trois vieux magistrats sur le banc, administrant la justice à un comté où jamais jusqu'à présent n'y eut de ravisseur ! »
La pensée produisit en lui un moment de fierté intellectuelle, comme le paroxysme inquiet du pouvoir sans loi. « C'est la Forêt que ces gentilshommes ont à craindre aujourd'hui ! » pensa-t-il, avec ressentiment, puis s'arrêta, avec une autre image que son mot éveilla :
« Qu'est-ce que cette forêt a jamais ressenti comme blessure ou haine, avec chaque porte de cabane déverrouillée, aucun voleur n'étant craint par quiconque là-bas, les fleurs sur le pêcher du nègre, les plaquemines mûres sur le bord de la route, abondantes pour chaque enfant de forestier, et l'humilité et l'affection rendant tous les habitants plus riches, sans un dollar au monde, que moi, le plus riche parvenu de la forêt, contraint d'acheter l'affection, comme un esclave indifférent ! »
Un gros chien à la demeure de Custis, le voyant marcher si lentement, descendit le sentier vers le portail, marchant aussi lentement, et ne montra ni animosité ni intérêt, si ce n'est mécaniquement pour marcher derrière lui vers la porte.
« Le chien me connaît », pensa le cœur accéléré de Meshach, « pour m'avoir vu toute sa vie, mais n'a jamais remué la queue pour moi durant tout ce temps. Pourrais-je acquérir le cœur même de ce chien, bien que je puisse l'acheter ? Le pas de mon débiteur lui serait encore le plus bienvenu, et il mangerait ma nourriture dans l'étrangeté et la peur. »
Milburn monta les marches et fit sonner le substantiel heurtoir en laiton. Cela frappa quatre fois, fort et profondément, et le silence qui suivit fut plus fort encore, comme la chose inconnue après que la sentence a été prononcée. Il sembla être là depuis très longtemps, le cœur tout à fait vide, comme si le heurtoir du débiteur en avait chassé chaque bavard, et pourtant ses tempes et ses oreilles tintaient. Il songeait à actionner à nouveau le heurtoir, quand une servante, partiellement blanche, fit reculer le verrou et s'inclina à sa question de savoir si le juge était là.
Il entra dans le large hall de cette résidence distinguée, et retirant le chapeau de la succession de sa tête, l'accrocha enfin, là où de meilleurs couvre-chefs avaient coutume de garder une égale société, sur un porte-manteau en acajou sculpté de l'époque coloniale. L'objet vénérable, une fois là, donna un air commun à tout, comme le pensa Meshach, et approfondit son sens personnel de l'indignité. Il essaya de se sentir en colère, mais l'appréhension était trop forte pour que la passion puisse même être simulée.
« Ô, Dieu discriminant ! » ressentit-il intérieurement, « n'est-ce pas assez de nous créer si inégaux que nous devons aussi nous prosterner en esprit, et le reconnaître ! J'espérais me sentir triomphant quand je déposerais mon chapeau méprisé dans la maison de cet homme, mais je me sens plus mesquin qu'avant. »
La pièce, dont la porte fut ouverte par la femme de chambre, était la bibliothèque, contenant trois bibliothèques encombrantes et plusieurs portraits à l'huile, avec des cadres profonds et dorés, une carte de la Virginie et de ses environs nord-est, incluant toute la péninsule au sud de la rivière Choptank et du cap Henlopen ; et près de la porte se trouvait une horloge haute, dans laquelle un géant pourrait se tenir, marquant et balayant le temps solennellement, et donnant la monotonie d'un soir éternel à l'endroit, ce qui était accru par le feu de bois vacillant sur les hauts chenets en laiton, devant lesquels étaient tirés quelques fauteuils en cuir à dossier haut, larges et confortables, tous usés dans des attitudes luxueuses, comme si chacun avait été la peau du juge Custis et de ses compagnons, récemment évacuée.
Une chaise à bascule de femme était disposée parmi eux, comme si chaque autre chaise s'inclinait devant elle. Ce fut le premier article à arrêter l'attention de Milburn, si différent, si suggestif, presque une chose de superstition, en équilibre, comme l'instinct et la volonté d'une femme, sur rien de ferme, mais, comme la sphère sur laquelle il se mouvait, traversant un arc plus grand qu'un siège de géant ne pourrait en remplir. Pureté et conquête, pouvoir et bienvenue, semblaient résider en elle, comme le trône vide au Parlement.
Milburn, laissé seul, effleura la chaise à bascule féerique du pied. Elle se balança si facilement et si gracieusement que, lorsqu'elle s'immobilisa, il pressa ses lèvres sur le haut, au plus près de l'endroit où serait son cou, et chuchota tout haut, avec émotion : « Dieu sait que ce baiser, au moins, était pur ! »
Il regarda les portraits, et, bien qu'ils ne fussent pas inscrits, il les devina tous, à tort ou à raison, par l'intuition de la tradition locale ou de l'interprétation envieuse.
« Ce coquin effronté, avide et obséquieux », pensa Meshach, « avec du vin et du bœuf sur les joues, et de l'argent et de la débauche dans l'œil, était le tavernier irlandais de Rotterdam, qui tenait une lourde ardoise contre les princes bannis que le nom de Cromwell faisait toujours jurer et frissonner, et ils le payèrent dans un bureau lointain à Accomac, où ils pourraient ne plus jamais le voir lui et ses factures, et là, ils le laissèrent voler la majeure partie des revenus, et, bien sûr, sa loyauté était proportionnelle à son butin. Maintes fois, sans doute, il fut l'entremetteur des deux frères royaux, Charles et Jacques, faisant de sa taverne leur bouge, avec Betty Killigrew, ou Lucy Walters, ou Katy Peg, ou même Anne Hyde, la mère d'une reine, celle qui fut la princesse Anne, marraine de notre ville vénérable ici. Je n'ai pas lu en vain », conclut Meshach, « parce que mes nobles concitoyens m'ont conduit à ma cellule ! »
Le portrait suivant était vêtu d'un uniforme militaire, avec un type d'humanité supérieur, avisé et vigilant, mais magistral. « Ce devrait être le major-général John Custis », pensa Milburn, en le regardant, « fils de John le tavernier, et un compagnon opportuniste, amateur de mariage, qui commença d'abord sa grandeur comme producteur de sel sur ces îles océaniques, jusqu'à ce que l'ami de son père, Charles II, dans une humeur joyeuse, fît de Henry Bennet, le beau-père du fils bâtard du roi, comte d'Arlington et locataire de la Virginie. Toute la province pour quarante shillings de loyer par an ! C'étaient des temps purs et économiques, en effet, autour de la cour. Donc, John le producteur de sel fit le larbin auprès des surveillants d'Arlington, nomma sa ferme « Arlington », chassa et dénonça les partisans du rebelle puritain Bacon, puis se retourna et fit aussi la cour au roi Guillaume. Ses petits-enfants, tous bien pourvus, se répandirent autour de cette baie. Voilà pour la politique entre les mains d'un marchand ! »
Le ton du commentaire de Meshach avait quelque peu élevé son courage, et un sentiment d'intérêt plaisant pour la pièce chaleureuse et les environs géniaux le mena à passer le temps, qui fut assez long, tout à fait content, jusqu'à ce que le juge Custis fût prêt.
* * * * *
Pendant ce temps, le chapeau à calotte pointue causait un certain étonnement silencieux aux serviteurs de la maison, assemblés pour le contempler depuis le bas du hall. La servante propre, Virgie, avait apporté la merveilleuse information à la colonnade que le redoutable créancier était arrivé, et Roxy, le serveur de table, l'avait portée de la colonnade à la cuisine, où la calamité commune produisit immédiatement une révolution contre les bonnes manières.
« Est-ce qu'il a ce chapeau du diable sur sa tête, mon enfant ? » s'enquit tante Hominy, déposant le maillet avec lequel elle battait la pâte à biscuit sur le bloc.
« Oui, ma tante, il l'a laissé sur le porte-manteau. J'ai peur de passer devant pour aller à la porte. »
Tante Hominy jeta le maillet sur la masse de pâte boursouflée et se retira vers la grande cheminée noire, avec un visage exprimant tant de peur et d'humour rusé ensemble qu'il semblait sur le point de devenir blanc, mais n'alla pas plus loin qu'une moue et des tics.
« Que le Seigneur ait pitié ! » s'exclama tante Hominy, « les enfants, brûlons ce chapeau dans le feu ! Peut-être que cela enlèvera le trouble de cette maison. Nous avons le chapeau juste là où nous le voulons, les enfants. Roxy, ma fille, va me chercher ça pour tante Hominy ! »
La fille sursauta comme si on lui avait demandé de ramasser un serpent : « En vérité, tante Hominy, je ne le toucherais pas pour sauver ma vie. Personne d'autre que le vieux Samson n'a jamais fait ça ! »
« Va-t'en, fille ! » cria tante Hominy, « Miss Vessy n'a-t-elle pas tenu ce chapeau une fois, et épinglé une rose blanche dessus ? Ne l'a-t-il pas fait, ce terrible Meshach Milburn, offrir à Miss Vessy un dollar en or, et elle ne voulait rien de son or ? C'est ce qu'elle a fait ! Virgie, va chercher ce chapeau, ma fille ! Pousse-le du porte-manteau avec mon crochet à marmite ici. Ça ne te fera pas de mal, fille ! Je t'aspergerai d'abord avec de la camomille et de l'hamamélis que je garde sur le chambranle de la cheminée. »
Tante Hominy se tourna vers les côtés de la cheminée largement entaillés, où cinquante articles de pharmacie nègre étaient gardés : des bouquets d'herbes, des poivrons séchés, des vessies de graines et des bouteilles de toute puissance mystique.
« Ma tante », répondit Virgie, « si je n'avais pas peur de ce Mauvais Homme, j'aurais peur de bouger ce chapeau, parce que Miss Vessy serait mortifiée. Pensez à elle me voyant traiter les affaires d'un visiteur comme ça. Eh bien, je préférerais être vendue ! »
« Ce chapeau », persista tante Hominy, « est la ruine de cette famille. Ce chapeau, les filles, le diable l'a donné au vieux Meshach, et l'a fait porter pour le don d'obtenir tout l'or du comté de Somerset. Est-ce que je ne sais pas quand il l'a porté pour la première fois ? C'était quand il a commencé à obtenir tout l'or. Avant ça, il avait été pauvre comme un lézard, vendant aux nègres, cuisinant pour lui-même, et ne comptant pour rien, de toute façon. Il s'asseyait dans le grenier de son vieux magasin en lisant la Bible à l'envers pour obtenir l'amitié du diable. Le diable est venu une nuit, et dit au vieux Meshach : "Tiens, voilà mon chapeau ! Va, prends-le, mon mignon, et mesure la terre avec, et toute la terre que tu mesures est à toi, mon mignon !" Et Meshach a mesuré presque tout ce comté avec. La terre du juge Custis est la dernière. »
Le récit affecta considérablement les deux filles, et le groupe de petits garçons et filles de couleur encore plus, qui s'approchèrent presque glacés de terreur pour écouter ; mais il produisit le plus grand effet sur tante Hominy elle-même, dont l'imagination, élargie dans l'effort, excita toutes ses propres peurs et donna une vivacité irrésistible à sa légende.
« Comment son chapeau peut-il mesurer les terres des gens, ma tante ? » demanda Virgie, tirant Roxy à elle par la taille pour leur protection mutuelle.
« Pourquoi, ma fille, il mesure la terre avec les grandes ombres longues que jette le chapeau du diable. Meshach, il pose ses yeux sur une bonne ferme. Dit-il : "Je vais mesurer ça dedans !" Alors il sort là au lever ou au coucher du soleil, quand le soleil est juste presque sur le sol, et chaque arbre et poteau de clôture et chose debout s'en va sur la terre, jetant de longues ombres tordues. C'est le moment où Meshach se tient debout, avec ce chapeau que le diable lui a donné pour le rendre plus grand, juste allongé sur les champs comme l'ombre d'un grand clocher d'église. Il marche le long de la route devant la ferme, et partout où ce chapeau fait une marque sur le sol, tout ce qui est entre lui et l'endroit où il marche est la terre du vieux Meshach. C'est ce qu'il appelle son hypothèque ! »
Les enfants avaient la bouche grande ouverte ; les servantes écoutaient avec une foi seulement moindre que leur peur.
« Mais, tante Hominy », dit Roxy, « il n'a jamais mesuré dedans la maison du juge Custis, et nous tous dedans, qui devons être vendus. »
« Est-ce que je ne l'ai pas vu en train de le faire ? » chuchota tante Hominy, se courbant comme pour ramper, dans la contraction de ses propres peurs, et levant les yeux vers leurs visages avec ses poings serrés. « Il est venu le long de la clôture les nuits les plus sombres, les plus nuageuses, depuis si longtemps, comme un homme qui allait voler quelque chose, et jetant des coups d'œil à la fenêtre de Miss Vessy. Il a pris les nuits sombres, quand les rues de Princess Anne étaient vides de monde, et que les chiens étaient dans leurs niches, et rien ne traînait autour que lui et le vent et le froid et la pluie. Une nuit, pendant qu'il surveillait la fenêtre de Miss Vessy comme un corbeau noir, depuis l'ombre de l'arbre, je l'observais depuis la fenêtre de la cuisine. La lune, qui avait été toute cachée, est venue juste de derrière les nuages de pluie tout à coup, les filles, et l'a effrayé en quelque sorte. La lune était basse sur les bois, les enfants, et comme le vieux Meshach se tournait et s'éloignait, l'ombre de son diable a balayé cette maison dedans. Il l'a mesurée dedans cette nuit-là. C'est à lui depuis. »
« Eh bien », s'exclama Roxy, après une pause, « je sais que je ne voudrais pas toucher à ce chapeau maintenant. »
« J'ai presque peur de le regarder », dit Virgie, « mais si Miss Vessy me disait d'aller le lui apporter, je le ferais. »
« Allons-y tous ensemble », hasarda tante Hominy, « et jetons un coup d'œil dessus. Peut-être qu'il ne nous fera pas de mal, si nous y allons tous. »
Conscients que le juge Custis et sa femme n'étaient pas à proximité, le petit cercle de serviteurs (tante Hominy, Virgie, Roxy et les quatre enfants, de cinq à quatorze ans) défila doucement de la cuisine à travers la colonnade couverte, et de là le long du passage arrière jusqu'au bout du hall, où ils formèrent un groupe, contemplant avec une admiration croyante le chapeau du roi Jacques.
Vesta Custis, après avoir troqué sa robe de chambre pour un costume de promenade et réarrangé sa toilette, s'agenouilla un moment, silencieuse, pour accepter l'inconnue volonté du Ciel, puis descendit enfin l'escalier, juste à temps pour apercevoir une demi-douzaine de domestiques fixant d'un air hébété un étrange vieux chapeau posé sur le portemanteau de l'entrée. Ils s'enfuirent précipitamment à son apparition, mais l'idée même du chapeau se trouva communiquée à son esprit par leur comportement inhabituel. Elle leva les yeux un instant vers cet objet singulier et délavé, suspendu parmi d'autres plus élégants, et, par un souvenir d'enfance, celui de l'avoir tenu dans ses mains, il se produisit, à travers les années qui les séparaient, une association avec l'odeur d'une rose et l'impression d'une paire d'yeux audacieux et surpris plongeant dans les siens. Elle ouvrit la porte de la bibliothèque, et ces mêmes yeux se tournèrent vers elle depuis le fauteuil de son père.
« Monsieur Milburn, je présume ? » dit Vesta en s'avançant vers le visiteur et en lui tendant la main avec une grâce naturelle.
Il se leva, s'inclina, et vit à peine la main tant le regard qu'il posait sur elle était intense, comme si elle l'avait pris au dépourvu et qu'il ne sût exprimer sa timidité. Elle ne retira pas sa main avant qu'il ne l'eût saisie, et alors il ne la lâcha point. Comme son regard, plus fort qu'audacieux, persistait, elle baissa les yeux vers la main qui tenait doucement la sienne, et observa alors, tout en gardant son calme, que sa main était celle d'un gentleman, aux doigts longs et presque délicats, à la texture blanche, à la paume chaude, et, lui sembla-t-il, empreinte d'une pression quasi fraternelle, respectueuse et tendre à la fois.
Comme il ne parlait pas immédiatement, Vesta reporta son attention sur son visage, bien moins engageant, mais singulier — les cheveux noirs et droits, les pommettes saillantes, aucune barbe réelle nulle part, le bas du visage large et puissant, les mâchoires longues, tandis que les yeux brun jaunâtre, grands ouverts et intenses, répondaient aux narines évasées, presque observatrices, au bout de son nez droit et fin. Son teint était sombre, celui d'un homme des bois, semblant témoigner d'un régime alimentaire pauvre et peu nutritif. Il n'était guère plus grand que Vesta. Ses dents étaient belles, et sa bouche plutôt petite. Elle pensa qu'il ne savait que dire ou qu'il était troublé, bien qu'aucun signe de crainte ne fût visible. Vesta vint à son secours en retirant sa main avec naturel.
« Je vous ai vu bien des fois, Monsieur Milburn, mais jamais ici, je crois. »
« Non, mademoiselle, je ne suis jamais venu ici. » Il hésita. « Ni nulle part à Princess Anne. Vous êtes la première dame ici à m'adresser la parole. »
Ses mots, mais non son ton, laissaient deviner une infériorité ou un affront. La voix était un peu raide, semblant manquer d'une inflexion correspondante, comme celle d'un homme qui aurait appris une langue sans jamais avoir eu l'occasion de l'employer.
« Voulez-vous vous asseoir, Monsieur Milburn ? Vous devez cette visite depuis si longtemps que vous ne serez pas pressé aujourd'hui. J'espère que vous n'avez pas cru que nous étions inhospitaliers. Mais les petites villes encouragent souvent les cercles étroits, et rendent les gens plus égoïstes qu'ils ne le souhaitent. »
« Vous ne pourriez jamais être égoïste, mademoiselle », dit Milburn, sans la moindre suavité de compliment, conservant toujours ce regard sauvage et scrutateur, tel celui d'un bœuf surpris.
Vesta rougit légèrement à cette liberté qu'il prenait. Il était aussi un peu embarrassant pour elle de rencontrer ce regard indéchiffrable d'interrogation et d'hommage ; mais elle sentait sa nécessité autant que son éducation, et fit preuve d'indulgence pour le manque de sophistication de son visiteur. Il était comme un Indien devant un miroir, dans une excitation atone d'appréhension et de ravissement. La chose la plus belle qu'il ait jamais vue était enfin dans le champ de sa vision complète, et il ne savait s'il devait la retenir par la force ou par la persuasion.
Ses cheveux sombres, soyeux comme les plus propres barbes de maïs, tombaient aussi naturellement sur sa tête parfaite que ses dents, blanches comme des rangées de maïs laiteux, s'agitaient entre les cerises de mai de ses lèvres. Les arcs délicats de ses sourcils, ombragés par des ailes de merles, enrichissaient le ciel limpide de ses yeux harmonieux, où la miséricorde et la noblesse faisaient bon ménage, comme au ciel.
« Comment pouviez-vous savoir que j'étais désintéressée, Monsieur Milburn ? »
« Parce que je vous ai entendue chanter. »
« Oh, oui ! Vous m'entendez dans notre église, je me souviens. »
« Je vous ai entendue chaque dimanche où vous y avez chanté pendant des années », dit Meshach, sans qu'une expression ne change sur son visage.
« Aimez-vous la musique, Monsieur Milburn ? »
« Oui, j'aime tout ce que j'ai jamais entendu — les oiseaux et vous. »
« Je vais chanter pour vous, alors », dit Vesta, saisissant le soulagement que la conversation lui offrait. Un piano se trouvait dans une autre pièce, mais, pour éviter de changer de décor, et aussi pour utiliser un accompagnement plus simple pour les oreilles d'un homme ignorant, elle apporta sa guitare et, la posant sur ses genoux, elle fit vibrer les cordes, sans attendre, sur ces mots tendres :
« Oh, pour une note qui s'éteint tristement, Sur cette heure silencieuse flotter, Où, du monde agité, loin en se retirant, La lyre pourrait sa mélodie éveiller ! Un souffle faible est tout ce qui peut monter, De ma coquille presque désertée, En accents funèbres racontant toutefois Que sa muse ne dort pas.
Il est une heure de profond repos, Qui sur mon cœur doit encore se clore, Quand tout ce que la nature craint et connaît Éclatera sur moi merveilleusement ; Oh, puissé-je alors éveiller, pour toujours, Ma harpe au haut élan du ravissement ; Et, comme je me sépare de la vaine scène terrestre, Être perdu dans l'Immortalité. »
Vesta se tut quelques minutes, et, son visiteur ne disant rien, elle fit remarquer, avec émotion :
« Ces vers ont été écrits à la maison de mon grand-père, dans le comté d'Accomac, par un jeune pasteur de New York, qui était le recteur de mon grand-père, le révérend James Eastburn. Il n'avait que vingt-deux ans lorsqu'il mourut, en mer, de consomption. La sienne est la seule poésie, Monsieur Milburn, dont j'aie jamais entendu dire qu'elle fut écrite dans notre beau vieux pays d'ici. »
« Je me demandais si je vous entendrais jamais chanter pour moi », dit Milburn, après une hésitation. « Maintenant que c'est réalisé, j'en suis sceptique. Vous êtes là, Mademoiselle Custis, n'est-ce pas ? »
Vesta était perplexe. En d'autres circonstances, elle se serait amusée, car son esprit pouvait s'écouler aussi librement que sa musique. Il lui sembla vaguement que ce petit homme étrange pouvait avoir l'esprit dérangé.
« Oui, en effet, Monsieur Milburn. Si c'était un rêve, je n'aurais pas d'autre expression aujourd'hui que le chant. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi triste de chanter qu'à l'instant. Père est malade. Maman est malade. Je suis devenue l'agente d'affaires de la famille, et j'ai appris au cours de cette heure que papa est gravement engagé. Vous êtes son créancier, n'est-ce pas ? »
Meshach Milburn s'inclina.
« Quel est le montant des billets et des hypothèques de papa ? Est-ce plus qu'il ne peut payer par le sacrifice de tout ? »
« Oui. Il n'a rien à vendre lors d'une vente forcée qui puisse rapporter quoi que ce soit, si ce n'est les domestiques de la maison ; ces servantes de la famille sont immédiatement négociables. Vous n'aimeriez pas les vendre ? »
« Vendre Virgie ! Elle a été élevée avec moi ; quel droit ai-je de la vendre, pas plus qu'elle n'en a de me vendre ? »
« Aucun », dit Milburn, brusquement, « mais il y a une loi pour cela. »
« Vendre Roxy, aussi, et la vieille tante Hominy, et les jeunes enfants ! Comment pourrais-je jamais prier à nouveau s'ils étaient vendus ? Oh ! Monsieur Milburn, où était votre cœur, pour laisser papa gaspiller ses biens abondants dans une expérience aussi désespérée ? Si mon chant à l'église vous a apporté du bonheur, pourquoi cela n'a-t-il pu vous émouvoir à la miséricorde ? Pensez au désespoir de cette famille, à la générosité impuissante de mon père, au règlement de mariage de ma mère qui s'est envolé lui aussi, et à chaque autre fils et fille séparés d'eux ! »
« Je n'ai jamais encouragé un seul instant les dépenses du juge Custis », dit Meshach, « bien que je lui aie prêté de l'argent. La première fois qu'il est venu m'emprunter, mon esprit était dans une disposition libérale, car vous veniez d'y entrer avec vos attentions innocentes. J'ai supposé qu'il voulait une facilité temporaire, et je la lui ai accordée au taux le plus bas qu'un chrétien puisse demander à un autre. »
« Vous dites que c'est moi qui vous ai influencé à prêter de l'argent à mon père ? Mais, monsieur, j'étais une enfant. Il vous emprunte depuis mes plus lointains souvenirs. »
Le créancier sortit de la poche intérieure de sa veste un grand portefeuille en cuir et, se levant, en déposa le contenu sur la table. Il ouvrit un morceau de papier plié et en tira deux objets ; l'un, une mèche de cheveux bleu-noir semblable aux siens, et l'autre, une rose pressée et fanée.
« Cette fleur », dit Milburn, avec révérence, « la fille du juge Custis l'a fixée sur mon chapeau raillé. Je l'ai gardée jusqu'à ce qu'elle soit morte, et je l'ai mise de côté avec les cheveux de ma mère, les deux objets religieux de ma vie. Cette rose fanée a fait de moi le créancier de votre père, Mademoiselle Custis. »
Vesta prit la rose et le regarda avec surprise et interrogation.
« Oh, pourquoi cette fleur n'a-t-elle pas parlé pour nous ? » dit-elle ; « ouvrir vos lèvres après cela, pour sauver mon père ? Puis vous vous êtes informé, et vous saviez qu'il courait à sa perte, mais vous lui avez quand même donné de l'argent à un intérêt plus élevé. »
Milburn la regarda avec un courage diminué, mais avec sincérité, et répondit : « Votre voix chantait entre nous, Mademoiselle Custis, chaque fois qu'il venait. Je ne m'avouais pas à moi-même ce que c'était, mais le sentiment que j'étais attiré vers vous ouvrait encore ma bourse à votre père, jusqu'à ce qu'il m'ait drainé les profits de plusieurs années, que je lui ai donnés avec une fatalité prodigue, tout en saisissant chaque centime de chaque source, sauf celle-là. Je savais, alors, qu'il ne pourrait probablement pas me rembourser, mais chaque sabbat à l'église vous chantiez, et cela semblait être une compensation. J'étais ensorcelé ; des visions indistinctes de gratitude et de reconnaissance de votre part remplissaient la prédication de concours d'anges, tous portant votre image, et planant au-dessus de moi. Le prix que j'ai payé pour cet espoir inexprimé et toujours repoussé a été princier, mais jamais regretté, et il a été pur, je le crois, sinon le Ciel m'aurait puni. Plus je me ruinais pour votre père, plus mes entreprises étaient fructueuses dans tous les autres domaines ; si vous étiez ma tentation, elle avait la faveur ou le pardon du Dieu dans le temple duquel elle était née. »
Vesta se leva aussi, l'esprit effrayé.
« Dois-je vous comprendre ? » dit-elle, avec ses riches yeux gris grands ouverts sous leurs cils surpris. « Mon père a parlé d'une condition dégradante ? Est-ce de vous aimer ? »
Pour la première fois, Meshach Milburn baissa les yeux.
« Je n'ai jamais supposé possible que vous puissiez m'aimer », dit-il, amèrement. « Je pensais que Dieu pourrait me permettre un jour de vous aimer. »
« Savez-vous ce qu'est l'amour ? » demanda Vesta, avec étonnement.
« Non. »
« Comment se fait-il, alors, que vous interprétiez mes bons actes si bassement, transportant même mon enfance dans votre imagination malveillante, et maudissant le chagrin de mon père avec la menace de l'esclavage de sa fille ? »
Milburn écouta avec une parfaite humilité ces dures imputations.
« Vous n'avez pas aimé, je crois, Mademoiselle Custis ? » dit-il, avec une légère rougeur. « J'ai cru que vous ne l'aviez jamais fait. »
Il releva ses yeux vers son visage.
« J'aimais mon père par-dessus tout », balbutia Vesta. « Je ne voyais aucun homme, par ailleurs, admirer mon père. »
« Alors je n'ai déplacé le droit d'aucun homme, en convoitant votre image. Parfois, il semblait que vous étiez gardée libre si longtemps pour récompenser mon culte silencieux. Je ne sais pas ce qu'est l'amour, mais je connais les dons de Dieu, tels qu'ils fleurissent dans la nature, ne repoussent la dévotion de personne. Les fleurs, les oiseaux et la forêt ont ravi mon enfance ; ma jeunesse a été passée dans l'étude de moi-même et de l'homme ; finalement, une belle enfant m'est apparue, a parlé jusqu'à mon âme, et elle n'a jamais pu expulser sa glorieuse présence. Toutes choses sont devenues subordonnées à elle, même l'avarice et le succès. Elle m'a gardé chrétien, ou je serais devenu totalement égoïste ; elle m'a gardé humble, car quelle était ma richesse quand je ne pouvais entrer dans la maison de son père ! Je suis ici par un destin maintenant ; la puissance qui vous a appelée dans cette pièce, si inopinément pour moi, nous a portés vers le secret que je redoutais de vous dire. Oserais-je aller plus loin ? »
Elle essayait de contenir ses sentiments insultés, et de ne pas dire quelque chose qui exaspérerait à jamais le créancier de son père, mais la possibilité de l'épouser était trop immense pour y répondre.
« Ce moment est grand », continua Milburn, fermement, « car je sens qu'il doit mettre fin à mes visions de bonheur, et de bonté également. Vous vous êtes exprimée si indignée, que je vois qu'aucune pensée de moi n'a jamais logé dans votre esprit. Pourquoi l'aurait-elle jamais fait ? Bien que j'aie presque rêvé qu'elle l'avait fait, parce que vous avez rempli ma vie tant d'années de votre riche image, j'ai pensé que vous auriez pu me sentir, comme une apparition, rôdant souvent autour de cette demeure dans l'obscurité et la pluie, content du rayon de lumière que votre fenêtre jetait sur la rue déserte. Maintenant, je vois que j'étais un faible imbécile, dont la nature n'a prêté aucune de ses fibres pour transmettre la passion même à votre attention. Mieux valait pour moi que j'eusse étreint la réalité avilissante de mon or, et perdu mes yeux à tout sauf à son confort ! »
Il regarda vers la porte. Vesta s'assit dans le fauteuil à bascule féerique, et le retint.
« Vous m'avez dit le sentiment que vous pensez avoir eu, Monsieur Milburn. Pauvres que nous sommes, nous les Custis, il ne faut pas être fier. Comment avez-vous jamais pu penser que ce sentiment pouvait m'être rendu ? Ma jeunesse, mes relations, tout, m'interdirait, sans hauteur, de voir un soupirant en vous. Ensuite, vous n'avez pris aucun moyen pour détourner mon attention vers vous. Vous auriez pu être bon voisin, si vous l'aviez désiré. Vous n'avez même pas porté les emblèmes les plus communs d'un amoureux... »
Elle fit une pause. Milburn se dit en lui-même :
« Ah ! ce maudit chapeau. »
L'interruption froissa son humeur :
« J'ai eu des raisons, fières aussi, Mademoiselle Custis, d'être cohérent avec mon moi perpétuel ici. Je vais vous exposer les mérites substantiels de mon cas, puisque je vois que je ne suis pas susceptible de me rendre autrement attirant. Cette maison est déjà la mienne. La loi me mettra, dans quelques semaines, en possession de toute la propriété de votre père. Je changerai les circonstances extérieures avec lui à Princess Anne. Il est trop vieux pour adopter mes sacrifices, et retrouver sa situation ; il peut trouver quelque refuge changeant avec ses fils et ses filles, mais, même si son esprit pouvait supporter cette dépendance, ce serait bien inutile, quand, en épousant son créancier, vous pouvez conserver tout ce qu'il a maintenant pour rendre sa famille respectable. Je vous offre son domaine comme dot de mariage ! »
Il prit sur la table les billets que son père avait négociés, et les déposa sur ses genoux.
Vesta resta assise à se balancer lentement, et profondément agitée. Elle avait dans sa bouche le confort et l'honneur de ses parents, qu'elle pouvait conférer en un seul mot. C'était une responsabilité si puissante qu'elle la fit trembler.
« Oh ! que dois-je dire ? » pensa-t-elle. « Ce sera un péché de dire "Oui". Dire "Non" serait un crime. »
« Vous conserverez chaque caractéristique de votre foyer — vos serviteurs, votre mère, et sa part non diminuée ; votre liberté au sens le plus complet. Je contribuerai à envoyer votre père à la législature ou au congrès, pour soutenir son orgueil, et le garder bien occupé. La Forge, il pourra apparaître l'avoir vendue à moi, et j'accepterai l'impopularité de la fermer. Je demande seulement de vous servir, et d'habiter votre vie quotidienne, comme l'un de ces nègres envers qui vous êtes bonne, et si jamais je suis dur avec vous, Mademoiselle Vesta, je jure de vous rendre à votre famille, et de partir pour toujours. »
Vesta secoua la tête.
« Il n'y a pas de séparation qu'une seule », dit-elle, « quand le Ciel a été appelé à la solennité du mariage. C'est avant cet acte que nous devons tout considérer. Comment pourrais-je vous rendre heureux ? Mon propre bonheur, je le congédierai. Le vôtre doit alors comprendre le mien. La bonté pourrait me rendre reconnaissante, mais la gratitude ne satisfera pas votre amour. »
« Si », s'exclama Milburn, poursuivant son avantage avec une ardeur tremblante ; « la longue famine de mon cœur sera reconnaissante pour une croûte sèche et une tasse de glace. Ici, au coin du feu, laissez-moi m'asseoir et me réchauffer, et entendre le bruissement de votre robe, et grandir en sensibilité céleste. Vous rachèterez un sauvage, vous sauverez une âme ! »
« Ce n'est pas le prix que je dois payer pour faire cela, je voudrais que vous le considériez, monsieur », répondit Vesta, avec son attention quelque peu arrêtée par son intensité ; « c'est le prix que vous payez — votre respect de soi, peut-être — par les termes auxquels vous m'obtenez. Il ne sera peut-être jamais su en dehors de cette famille que je vous ai épousé pour le bien de mon père et de ma mère. Mais comment vais-je vous empêcher de vous en souvenir, surtout quand vous dites que je suis la somme de vos vœux les plus purs ? Si votre intérêt devait se consumer après m'avoir obtenue, nous pourrions, au moins, être indifférents ; mais s'il grandissait en amour réel, ne vous accuseriez-vous pas souvent ? »
Meshach Milburn s'assit, jeta ses grands yeux bruns sur le sol, et écouta dans une réflexion douloureuse.
« Vous ne pouvez concevoir que j'aie eu un véritable amour pour vous ? » s'exclama-t-il, dubitatif.
« Vous m'avez vue, et m'avez désirée pour votre femme ; c'est tout », dit Vesta, « que je peux imaginer. Le pouvoir sans loi pourrait faire cela n'importe où. Être une femme obéissante est le lot de la femme ; mais l'amour, tel que vous en avez quelque lueur, est un instinct mystique si mutuel, si réjouissant, et pourtant si libre, que la captivité dans laquelle vous me mettez pour me faire chanter pour vous nous divisera comme les fils d'une cage. »
« Il n'y a aucun oiseau que j'aie jamais attrapé », dit Meshach Milburn, « qui n'ait appris à me faire confiance. Votre comparaison ne me décourage donc pas. Et vous avez déjà chanté pour moi, le jour le plus triste de votre vie ! »
Une légère touche de nature dans cette révélation de son étrange soupirant appela à nouveau l'attention de Vesta sur l'étude de lui. Avec son intelligence et son sens de la valeur supérieure venant à son secours, elle pensa : « Laissez-moi voir tout ce qu'il y a de ce Tartare, car, peut-être, il pourrait y avoir un autre chemin vers sa miséricorde. »
Comme elle retrouvait son calme, cependant, elle devint plus belle à ses yeux, ses charmes sombres et sans égal remplissant la pièce, ses yeux étincelants transmettant l'amour, sa peau comme celle de la prune sauvage, et ses sourcils de corbeau et sa couronne de cheveux luxuriants s'élevant sur une présence royale digne du trône d'une impératrice. Une telle beauté rendait Milburn presque craintif, mais les énergies de son caractère étaient toutes concentrées pour la sécuriser.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle, avec un regard calme et scrutateur, jeté depuis son plus haut respect de soi et son intelligence en alerte. « Avez-vous des parents ou des connaissances dignes d'être amenés ici — dans cette maison, jusqu'à moi ? »
« Pas un que je connaisse », dit l'homme des bois. « Je ne suis rien d'autre que moi-même, et ce que vous ferez de moi. »
« Où êtes-vous né et élevé ? »
« La maison ne tient pas debout qui a été témoin de cette misère », dit Milburn, avec une rougeur d'orgueil obstiné ; « elle a été brûlée la nuit dernière, non loin de la forge qui a englouti les biens de votre père. »
« Pourquoi, j'aurais peur de vous, Monsieur Milburn, si votre mission ici n'était pas si pratique. Les présages et les merveilles vous entourent. Les oiseaux oublient leur vie naturelle pour vous. Le fer cesse d'être occulte quand vous le prenez. Votre lieu de naissance dans ce monde disparaît par le feu la nuit avant que vous ne saisissiez une hypothèque sur la fille d'un gentleman. Toute cette sorcellerie est-elle inséparable de ce chapeau de nécromancien que vous portez à Princess Anne ? »
Elle avait touché le sujet sensible par une approche habile, pourtant il changea de couleur, comme si l'allusion le piquait.
« La nature n'a jamais réprimandé mon chapeau, Miss Vesta, et vous ressemblez tant à la nature qu'il n'occupera pas vos pensées. Je me souviens du jour où vous avez décoré mon vieux chapeau ; je me suis dit : "peut-être que ce couvre-chef vagabond, après toutes ses blessures et ses errances, trouvera quelque jour une patère sous mon propre toit, et l'accueil bienveillant d'une dame pareille à cette petite demoiselle." C'était il y a plusieurs années, et aujourd'hui, pour la première fois, mon chapeau est sur le porte-manteau de votre vestibule. Le souhait que le cœur nourrit longtemps n'est pas souvent refusé. Nous n'en sommes pas responsables. La seule conspiration que j'ai tramée ici fut de ne pas m'opposer aux événements les plus naturels, tous convergeant vers cette scène. Ma magie fut l'espoir et l'humilité. J'ai osé porter le chapeau de mon ancêtre devant un public provincial méprisant et impertinent, et cela m'a donné la fierté de persévérer jusqu'à ce que je puisse le ramener vers les honneurs et vers un noble abri. Si vous méprisez mon chapeau, vous me mépriserez. »
« Oh, non, Monsieur Milburn ! J'essaie de ne jamais rien mépriser. Si vous portiez le chapeau de votre famille par respect filial, c'était, en partie, de la piété. Mais était-ce vraiment là votre mobile pour être si excentrique ? »
Milburn se sentit de nouveau mal à l'aise. Il hésita et dit :
« En toute vérité, je crains que non. Il a pu y avoir un peu de vengeance dans mon esprit. J'avais été grossièrement insulté. »
« N'est-ce pas un peu de cette vengeance qui vous pousse ici, jusque dans cette déclaration d'amour ? » s'exclama Vesta, d'un ton judiciaire.
Meshach leva les yeux, et les ombres se dissipèrent sur son visage.
« Je peux répondre à cela en toute vérité, madame. À votre égard, pas une pensée indignée n'a jamais trouvé refuge dans mon cerveau. Ce fut le contraire : protection, adoration, tendre sensibilité. »
« Cette charité exceptionnelle s'est-elle étendue à mon père ? »
« Non. »
Vesta aurait été exaspérée, n'eût été sa candeur.
« Mon père ne vous a jamais insulté, monsieur ? »
« Non, il m'a traité avec condescendance. Il ne voulait aucun mal, mais ce vieux chapeau a creusé une place profonde dans mon cerveau à force de le porter si longtemps, et c'est un sujet que j'ai honte d'évoquer. Pourtant, je dois rester fidèle à ma seule excentricité. Où que j'aille, mon chapeau m'accompagne ; il fait mon identité, mon inflexibilité ; il accomplit la promesse que je me suis faite, que les hommes respecteront mon chapeau avant que je ne meure. »
« Pardonnez-moi, » dit Vesta, non sans intérêt pour son caractère, « je peux comprendre une excentricité fondée sur le respect de la famille. Nous étions Virginiens, et là-bas, cela vient juste après la religion. Les noirs de notre famille partagent cela avec nous. Vous aviez donc une famille ? »
Milburn secoua la tête.
« Non, pas une famille au sens où vous l'entendez. Des générations d'obscurité, une ascendance seulement vertueuse ; aucune pierre tombale nulle part, aucun blason ni devise, pas même le mensonge autosuggestif d'une ancienne noblesse, façonné de main en main jusqu'à commettre un larcin sur l'histoire et s'afficher effrontément sur le panneau d'une voiture ! Nous étions des gens des bois. Nous sommes apparus, avons existé et avons péri, comme les familles de fourmis sur les fourmilières de sable. Nous ne migrerions pas plus que les pics dans vos platanes, et nous ne faisions pas plus de bruit dans les événements que leur tapotement insectivore. Là-bas, au-delà de Dividing Creek, dans les fourrés de chênes nains et de pins bas, bien une petite ferme, griffée à la forêt dévorante, picotant les plaines et les terres vagues de huttes et de petites granges en rondins, porta jadis le nom de Milburn à travers toutes les localités du Pocomoke jusqu'au grand Cypress Swamp et au-delà. Ils meurent, mais ne sont jamais morts. Les quelques-uns qui vivent n'attendent aucune reconnaissance de ma part, et, heureux dans leur pauvreté, ne m'envient rien de ce que j'ai accumulé. Mon nom est devenu dur pour eux, mon chapeau est le sujet de leurs superstitions, mon ambition et mon succès m'ont coûté leur sympathie sans m'offrir aucune autre compensation sociale. Vous voyez devant vous un homme désespéré, un créancier impitoyable, une motte de minerai des tourbières de Nassawongo, pourtant quelqu'un dont les seuls crimes ont été de vous adorer et de porter le chapeau de ses ancêtres. »
« Est-ce là de la fierté, alors, ou une sensibilité entièrement blessée, Monsieur Milburn ? »
« Je ne saurais dire, Miss Custis. Vous pouvez sourire, mais je pense que c'est de l'aristocratie. »
« Je le pense aussi, » s'exclama Vesta pensivement ; « vous êtes un homme fier. Mon père, qui a eu des raisons de l'être, est moins aristocrate que vous, monsieur. »
La rougeur de Milburn apparut et persista un temps considérable. Il n'était pas mécontent du compliment de Vesta, bien qu'il eût la nature d'une accusation.
« Vous êtes aristocrate, » expliqua Vesta, « parce que vous avez adopté le chapeau obsolète des vôtres. Quelle que soit la vanité qui vous a conduit à le faire, c'était, je pense, la satisfaction d'une origine. »
Elle se reprit, voyant qu'elle s'immisçait dans ses affaires avec trop de liberté.
« Je suppose que quelque part, à une certaine époque, » dit l'étrange visiteur, « une personne de ma lignée a été influente et prospère. En effet, on me l'a dit. Il fut élevé tant à la magistrature qu'à l'échafaud, mais mon chapeau avait une origine encore plus ancienne. »
« Parlez-moi de cet ancêtre, » dit Vesta, le chagrin causé par sa principale mission l'incitant à la différer, alors qu'elle prenait à peine conscience que cet homme était original, sinon intéressant.
Il raconta une histoire singulière, retraçant son chapeau jusqu'au temps de Raleigh et, à travers Sir Henry Vane, jusqu'en Amérique, jusqu'à ce qu'il devienne la propriété de Jacob Milborne, le martyr populaire qui fut exécuté à New York, et dont les frères furent chassés dans le Maryland, emportant avec eux, comme unique patrimoine, cet inoffensif chapeau.[1]
Avant de commencer, Milburn redressa sa petite silhouette compacte et ouvrit la porte sur le vestibule. Le vent ou l'air provenant de l'une des grandes pièces froides de la longue maison, s'engouffrant par quelque fissure ou châssis ouvert, poussa un cri presque humain et dispersa le feu dans la cheminée.
Vesta sentit son sang se glacer un instant lorsque son visiteur rentra avec le chapeau antédiluvien et le déposa sur la table sous la lampe.
Il avait ce regard de distinction victorieuse sur la décrépitude, qui évoquait la momie d'un pharaon apportée dans un salon un soir de société savante. Vesta réprima un sourire, s'élevant à travers sa douleur, devant la gravité de l'invité forestier qui s'apprêtait à démontrer son aristocratie à travers ce vieux chapeau. Il lui sembla aussi que les portraits des Custis, au mur, levaient leurs nez indignés en l'air, conscients de la présence de quelque prétendant non enterré, comme si, dans l'abbaye de Westminster, les effigies des rois normands s'étaient légèrement animées en sentant Olivier Cromwell couché parmi eux en grande pompe.
Le chapeau, perçut Vesta, était flamand, tel qu'il était populaire en Angleterre quand les Pays-Bas étaient son allié contre la maison d'Espagne, et, dépouillé de ses ornements, il fut allongé pour devenir le chapeau des puritains.
Vesta tenta d'exercer sa libéralité et de percevoir quelque beauté dans ce chapeau, mais le mieux qu'elle pût admettre était la tyrannie de la mode sur l'esprit — il semblait, sur l'âme elle-même, car ce vieux chapeau, aussi inoffensif fût-il, pesait sur son moral comme une cloche de plongeur.
L'homme, sans son chapeau, s'était quelque peu racheté de la conversation et des idées basses, mais maintenant qu'il apportait ce chapeau et y associait sa personne, elle se détourna de lui comme s'il avait été un juif aux trois chapeaux colportant autour des lieux.
L'odieux chapeau exerçait aussi une influence excitante sur Meshach Milburn, si l'on pouvait attribuer son changement d'attitude à cet article, car il reprit son regard intense d'homme sauvage, approfondit et abaissa sa voix, et sans attendre aucune question ou expression de son auditeur, raconta son histoire.
CHAPITRE IX.
HA ! HA ! LA COUR.
C'était le crépuscule quand Meshach Milburn termina son récit, et le silence et la soirée pâle se rejoignirent dans le salon des Custis, ressemblant aux deux personnes présentes, songeant au mariage, l'un grave comme une conscience de serpent pouvait le rendre, l'autre palpitant comme l'oiseau charmé. Vesta parla la première :
« Combien votre tête doit être intense pour créer tant d'objets autour d'elle dans le monde d'un chapeau ! Vous n'avez fait que ramener l'histoire un peu vers notre temps. »
« J'ai commencé le récit de Raleigh de façon disproportionnée, » dit Milburn, « et il a grandi à la même échelle, comme la passion que j'ai conçue pour vous si intensément au départ, qu'au paroxysme de cette nuit, je suis à peine commencé. »
« Pourtant, comme Raleigh, je vois l'échafaud, » dit Vesta, avec une tentative d'humour qui pour la première fois la brisa, et elle porta ses mains à son visage pour étouffer l'éclat d'angoisse. Il ne voulut pas être réprimé, et un cri bas, profond du sentiment de désertion et de captivité, résonna dans la pièce qui s'assombrissait et frappa le cœur même de Milburn. Il obéit à une impulsion qu'il n'avait pas ressentie depuis la mort de sa mère, se précipitant vers Vesta et jetant ses bras autour d'elle, la serrant contre sa poitrine.
« Ma mie, ma mie, » murmura-t-il, l'embrassant comme une enfant, « ne pleure pas, ma mie. Cela me brisera le cœur. »
L'acte de la nature est rarement mal interprété ; Vesta, ayant travaillé si longtemps seule avec cet homme obstiné, ses jeunes facultés de l'esprit tendues par la première rencontre au-delà de ses forces, accepta l'amitié de sa sympathie et de sa contrition, comme s'il avait été son père. En quelques instants, le paroxysme de douleur fut passé, et elle dégagea ses bras.
« Vous n'êtes pas sans pitié, » dit Vesta. « Dites-moi ce que je dois faire ! Vous avez brisé mon père et il ne peut venir à mon aide. Ayez pitié de mon inégalité et conseillez-moi ! »
« Hélas ! enfant, » dit Milburn, « mon conseil doit être dans mon propre intérêt, bien que je souhaitasse pouvoir trouver votre confiance. Je suis une pauvre créature, et je ne sais comment faire. C'est vous qui devez encourager la foi que je sens germer quelque part dans cette pièce, comme une hirondelle de cheminée qui voudrait s'envoler. Gazouillez, gazouillez pour elle, et elle viendra peut-être ! »
Restant un instant, essayant de rassembler ses pensées et échouant totalement, Vesta accepta la confiance qu'il lui offrait à bras ouverts. Rougissant comme elle n'avait jamais rougi de sa vie, bien qu'il ne pût le savoir dans l'obscurité du soir, elle alla vers lui et l'embrassa une fois.
« Cela vous encouragera-t-il à me conseiller comme un ami ? » dit-elle.
« Hélas ! non, » soupira Milburn avec ferveur, « cela fait de moi d'autant plus votre injuste amant. Je ne peux vous conseiller de m'éloigner de vous. Oh, laissez-moi plaider pour moi-même. Je vous aime ! »
« Alors que dois-je faire, » s'exclama Vesta, d'un ton bas, « si vous êtes incapable de vous élever à la hauteur de mon ami, et que mon père est votre esclave ? Pensez-vous que Dieu puisse bénir votre prospérité, quand vous êtes si dur avec votre débiteur ? Sur moi tombe tout le sacrifice, bien que je n'aie jamais été consciemment votre débitrice, et je n'ai jamais, à ma souvenance, souhaité de mal à quiconque. »
« Accepteriez-vous l'indépendance de votre père aux dépens de l'homme le plus méprisé de Princess Anne ? » Milburn parla sans changer son ton aimable. « Me laisseriez-vous lui donner le fruit de nombreuses années de dur labeur et d'épargne soigneuse, afin que je sois déçu dans le seul motif de l'assister : la cour honorable de sa fille ? »
Elle sentit sa fierté monter.
« Les dettes de votre père envers moi se chiffrent en dizaines de milliers de dollars, » continua Milburn. « Me demandez-vous de vous présenter cette somme, et de me retirer dans ma solitude loin de cette lumière brillante du foyer et de la famille, de la chaleur et de la musique que vous avez créées ? C'est le test auquel vous soumettez mon amour : le bannissement loin de vous. Le demanderez-vous ? »
« Je n'ai pas demandé votre argent, monsieur, » dit Vesta. « Pourtant, j'ai entendu dire que l'Amour fait autant que cela, soulageant l'angoisse de son objet, et trouvant assez de joie dans l'acte de renoncement. »
« Je ne pense pas que vous connaissiez personnellement un tel cas, bien que vous puissiez l'avoir lu dans un roman ou un traité. Des hommes sont morts, laissant une fortune qu'ils ne pouvaient plus garder, à quelque dame chérie ; ou ils ont fait un sacrifice considérable pour une femme belle et noble ; mais où avez-vous jamais entendu dire, Miss Vesta, d'un amant affamé, abandonnant toute dotation qui pourrait gagner l'incomparable, pour être lui-même renvoyé à son chagrin, torturé encore par l'amour, et ridiculisé par ses voisins ? Que dirait Princess Anne de moi ? Que j'ai été le jouet d'une folie, et qu'on lancerait de nouvelles épithètes après mon chapeau ? »
Vesta chercha dans son esprit, pensant qu'elle devait trouver un tel exemple, mais aucun ne convenait au cas. Meshach profita de son silence :
« Les cadeaux d'un amant sont partout des pas vers l'amour, tel que je l'ai compris. Il fait impression sur elle avec eux ; ils sont attendus. Rien ne crée le bonheur comme un cadeau, et c'est un vieil adage que les bénédictions attendent celui qui donne, et aussi celle qui prend, et que chercher, demander et frapper sont louables. »
« Oh, » dit Vesta, « mais être achetée, Monsieur Milburn ? Être pesée contre les dettes d'un père, n'est-ce pas dégradant ? »
« Pas là où se trouveront le respect et la tendresse que je vous porte. Exaltez-vous plutôt comme plus précieuse pour un avare que tous ses prêts, et plus grande que toutes les pertes de votre père en guise d'équivalent, et même alors, mettant votre époux en dette, étant si beaucoup plus riche que son compte. »
« Où sera ma part d'amour dans ce monde, mariée ainsi ? » demanda Vesta. « Aimer est le globe lui-même pour une femme, sa jeunesse le simple atmosphère de celui-ci, son veuvage le parfum de cette étoile éteinte ; et tout mon esprit a été en alerte pour découvrir l'image que je servirai, le brillant jeune homme prêt pour moi, regardant l'un après l'autre pour voir si ce pourrait être lui, et soudain vous tenez entre moi et ma foi un papier avec les obligations de mon père, et dites : "Voici votre destin ; c'est là toute votre romance ; vous êtes saisie !" Comment allez-vous prendre un cœur flétri comme celui-ci et y trouver une joyeuse compagnie ? Non, vous serez déçu. Il se retournera contre moi que je me suis vendue. »
« L'image que vous attendiez peut être arrivée, » dit Milburn avec audace, « même en moi ; car l'amour jaillit souvent d'une embuscade, et vous ne pouvez préparer le cœur à cela comme un champ. Je me souviens d'une fable que j'ai lue, d'un dieu aimant une femme, et il éclata sur elle en une pluie d'or ; et qu'était-ce là sinon la cour d'un homme riche ? Nous obtenons de l'or pour égaliser la noblesse chez les femmes ; la beauté est luxueuse, et exige la parure et un écrin riche ; l'homme le plus riche de Princess Anne n'est pas assez bon pour vous, et les simples garçons dont votre esprit a été rempli sont plus indignes d'être votre époux que l'humble créancier de votre père. Une telle création que Miss Vesta exigeait un sacrifice et un succès spéciaux dans le caractère de son époux. La vie annuelle de cette péninsule ne pouvait vous égaler, et un monstre a dû être élevé pour vous emmener. »
« Vous n'êtes pas exactement un monstre, » fit remarquer Vesta, avec une compassion naturelle, « et vous me faites des compliments si chaleureux que cela soulage un peu la tension de cette rencontre. N'attirez pas l'attention d'une femme sur vos défauts, car elle pourrait autrement être charmée par votre voix. »
« Cela fait aussi partie de mon sacrifice, » dit Meshach, « comme l'argent que j'ai accumulé. Sans autre professeur que l'amour et l'espoir, je me suis éduqué pour être apte à vous parler. Tout est brut maintenant, comme une corneille que j'ai apprise à parler, mais l'encouragement me rendra confiant et impertinent, et vous oublierez ma sombre tenue, même mon chapeau. »
Une froideur sembla accompagner cette conclusion, et Vesta toucha sa sonnette. Virgie, entrant, reçut les instructions de sa maîtresse : « Apporte un plateau et du thé, et des lumières, et place le chapeau de Monsieur Milburn sur le porte-manteau ! »
La fille jeta un coup d'œil au chapeau antique avec une lueur timide dans l'œil, mais la tête de sa maîtresse était tournée comme pour signifier qu'elle devait le prendre, même s'il pouvait être rouge ardent. Virgie obéit, et apporta bientôt le thé.
« C'est du bon thé, » dit Milburn, buvant non pas dans la tasse, mais dans la soucoupe, tandis que Vesta l'observait étrangement, « et il fait froid ce soir. Laissez-moi raviver votre feu ! »
Il frissonna un peu en se levant et en traversant la pièce, et en piquant les bûches carbonisées en une flamme ; et, ajoutant du bois, il fit jaillir les murs en éclats jaunes, entre lesquels Vesta vit ses ancêtres lancer des regards froids vers elle, dans leurs cadres dorés, pourtant comme ils étaient impuissants, avec toute leur respectabilité, à retirer son corps ou l'honneur de son père du gage ! — et elle sentit pour la première fois la vacuité du pouvoir familial, sauf dans la cotte de mailles toujours préservée d'une postérité solvable. Elle fit aussi une longue et minutieuse étude de son prétendant, pour voir s'il y avait quelque excuse pour lui en tant qu'époux.
Sa silhouette était courte, mais avec de la force et de l'élasticité ; de meilleurs vêtements pourraient lui aller délicatement, et Vesta le rhabilla en imagination avec des gants en chevreau lavande sur ses petites mains, une bague sur son long petit doigt, un sceau en cornaline et un ruban à sa poche de gousset, et des jabots dans son plastron. À la place de son terne costume en drap, elle lui donnerait un gilet chamois et des boutons de perle avec des anneaux à œillets, et des guêtres blanches au lieu de ces choses vertes minables sur ses pieds, et mettrait sur sa tête un chapeau de soie soigné avec un bord étroit pour hausser sa taille avec finesse, et laisserait une redingote olive ou bleu sombre, et un pantalon de la même couleur, soulager ses ornements. Ainsi transformé, Vesta pouvait concevoir un homme particulier mais passable, envers qui une dame pourrait devenir attentionnée par beaucoup de prières et d'efforts, et elle se demandait maintenant comment cet homme avait réussi à l'apaiser déjà à ce point qu'elle l'avait volontairement embrassé. Elle aurait peur de le refaire, mais c'était aussi clairement consigné qu'elle avait une fois mis une fleur dans son chapeau ; et Vesta se dit :
« Il a un pouvoir d'une certaine sorte ! Cette histoire, si peu que j'en ai entendu, a été racontée avec une confiance opiniâtre dont j'aimerais que mon pauvre père eût quelque chose. Pourrais-je jamais être heureuse avec cet homme, par l'étude et la piété ? Dieu pourrait ouvrir la voie, mais elle me semble fermée maintenant. »
« La nuit avance, Miss Custis, » dit Meshach. « Ses récompenses sont déjà grandes pour moi. Quand puis-je revenir ? »
« Je pense que nous devons déterminer ce que nous devons faire cette nuit, Monsieur Milburn, » dit Vesta, avec une détermination croissante. « Pas d'un point nous ne sommes rapprochés de la solution de cette obligation de mon père. Nous l'avons considérée jusqu'à présent comme mon obligation, et cela a pu vous encourager indûment. Monsieur, je peux travailler pour gagner ma vie. »
« Vous, travailler ? » répéta Milburn.
« Pourquoi pas ? J'aime mon père. Comme d'autres femmes qui sont laissées pauvres travaillent pour leurs enfants ou un mari malade, pourquoi ne le devrais-je pas pour lui ! La pauvreté n'a d'autres terreurs que... que la perte de la fierté. »
« Vous risquez cela, quoi qu'il arrive, » dit son prétendant, « mais vous ne la perdrez pas en évitant le moindre mal pour le plus grand. J'ai entendu parler de femmes qui fuyaient vers la pauvreté par insatisfaction envers un mari, mais la fierté survivait et rendait la pauvreté affreuse. La fierté dans les deux cas accroissait le mécontentement. Vous devriez faire le pas qui permettra à la fierté d'être absorbée dans le devoir, sinon dans l'amour. »
« Le devoir ? » pensa Vesta. « C'est un mot reposant, meilleur que l'Amour. Monsieur Milburn, » dit-elle à voix haute, « comment est-ce mon devoir de faire ce que vous demandez ? »
« Je pense percevoir que vous avez un cœur loyal, une conscience que la tromperie ne peut même approcher. Quelque chose vous a déjà rendue lente au mariage, sinon, avec vos merveilles, je n'aurais pas eu la chance d'être maintenant rejeté par vous. Le mariage est devenu trop formidable, peut-être, pour vous, par la pureté de votre cœur, d'autant plus que vous le regardiez comme devant être votre destin. C'est votre destin, mais vous luttez contre lui. Regardez-le, alors, comme un devoir, tel que vous l'attendez chez les autres, chez votre servante esclave, par exemple. »
« Hélas ! » dit Vesta, « elle peut se marier librement. Je suis l'esclave. »
« Non, Miss Vesta, elle a été libre, mais, vendue parmi des étrangers avec les effets de votre père, elle se sentira si mourante de besoin de sympathie et de protection que l'amour, sous quelque forme laide qu'il vienne, sera la bénédiction de Dieu pour son pauvre cœur. Ce que vous repoussez dans la révolution de la fortune — le joug d'un époux — des millions de femmes s'y sont pliées comme si c'était l'arc-en-ciel même de la promesse posé au ciel. »
« Comment savez-vous tant de choses sur les épreuves des femmes, Monsieur Milburn ? Avez-vous eu des sœurs ou d'autres dames à courtiser ? »
« J'ai observé la nature humaine dans ma petite boutique, non pas, comme votre nature rare, affinée par une heureuse fortune et une noble lignée, mais d'une espèce modeste, qui lutte pour ne pas sombrer, tel un aigle blessé. Elles sont venues à moi, au début, pour des articles de nécessité à meilleur prix ou des quantités moindres que ce que les autres magasins auraient consenti à vendre, me regardant avec mépris. À la fin, elles ont sacrifié leur dernier esclave, leur dernière paire de chaussures, et, quand il était trop tard, leur faux orgueil s'est rendu pour chercher un abri sous la hutte d'un nègre ou danser pieds nus dans mon magasin pour une tasse de whisky. »
« Monsieur, s'exclama Vesta avec indignation, en se levant de son fauteuil à bascule, est-ce là un avertissement que vous me destinez ? »
Alors qu'elle se levait, Meshach Milburn pensa que sa richesse n'était que cailloux et coquillages face à sa perfection, désormais animée de l'esprit d'une reine.
« Mademoiselle Vesta, dit-il, pardonnez-moi, mais je sors tout juste de nombreuses générations de pauvreté forestière, et sachant combien il est difficile de briser cet esclavage, je voudrais vous empêcher de faire le premier pas vers lui. L'éclat de vos joues, le moule dont vous êtes le produit sans défaut, les goûts et les pensées de cette dame chaste, ainsi que votre force et votre joie innées, sont l'œuvre de la faveur de Dieu envers votre famille depuis des générations. Cette faveur, il la poursuit en faisant peser ces fardeaux familiaux sur les épaules d'un autre, pour vous épargner le labeur et le souci, l'anxiété et le lent déclin que ce violent changement de circonstances implique. Ce serait un péché de rechuter de cette perfection vers cette indigence. »
« Je ne vois pas en quoi une pauvreté honorable ferait de moi une femme moindre », s'exclama Vesta.
« Vous ne craignez pas la pauvreté parce que vous ne la connaissez pas », poursuivit Milburn. « Elle pousse dans cette région comme les vieux pins des champs et les petits chênes sur une ferme négligée. Jadis, il y avait un établissement judiciaire sur Dividing Creek, où la justice, l'éloquence, le talent, l'esprit et l'héroïsme constituaient le centre social de deux comtés, mais ils ont déplacé le tribunal et la forêt a rapidement étouffé l'endroit. Maintenant, pas un écho ne subsiste de cette gloire passée. Vous pouvez sauver votre maison d'être engloutie par la forêt. »
« En épousant le héros de la forêt ? » dit Vesta, bien qu'elle le regrettât aussitôt.
« Oui », lâcha Milburn obstinément, après une pause. « J'ai fait la moitié du chemin vers la maison Custis. Je sors des bois alors qu'ils y entrent, à moins que le sacrifice ne soit mutuel. »
« Ne devenons pas personnels », plaida Vesta, avec sa grâce douloureuse ; « je sens que vous êtes un homme bon, du moins envers moi, mais une jeune fille pauvre doit lutter pour elle-même. »
Elle vit les larmes monter instantanément dans ses yeux et tira parti de son avantage :
« Vos larmes sont comme les sources que nous trouvons ici, si proches sous le sable pierreux que personne ne les soupçonnerait, mais je les ai vues sourdre. Dites-moi, à présent, si je ne serais pas plus heureuse de reprendre le fardeau de mon père et de ma mère, et de nous restreindre et d'être frugaux, au lieu de fuir lâchement vers la protection de notre créancier, par une union que le monde, du moins, qualifierait de mercenaire. Mon père pourrait s'en relever, d'une manière ou d'une autre. »
« Non, Mademoiselle Vesta. Votre père ne peut détenir aucun bien tant qu'une partie de ses dettes reste impayée. Le moyen le plus simple est de montrer au monde que notre union n'est pas mercenaire, en essayant de nous aimer. Partout sur terre, le mariage est la réparation des familles ruinées — le chemin le plus court, et le plus naturel aussi. Ruth était une parente pauvre, mais elle se détourna du chaume de la moisson qui faisait saigner ses pieds gracieux pour ramper aux pieds du vieux Boaz et trouver le repos conjugal, et sa sagesse dans ce choix, nous la chantons dans les psaumes du roi David et l'entendons dans les proverbes du roi Salomon, fils de ses fils. »
« Je ne pense pas à moi, Dieu le sait ! » dit Vesta. « J'enseignerais volontiers dans une petite école, ou je serais gouvernante quelque part, ou, comme notre parente, la mère de Washington, je monterais à cheval dans les champs, coiffée de mon chapeau de paille et de mon bonnet de soleil, pour surveiller les ouvriers. »
« Cela n'a jamais fait le Général Washington, Mademoiselle Vesta. C'est le mariage qui l'a prêté au monde ; d'abord, le mariage de son demi-frère avec les Fairfax ; ensuite, le sien avec la riche veuve Custis. S'ils n'avaient cherché que des aptitudes naturelles, quelque Daniel Morgan ou Ethan Allen aurait été le commandant de Washington. »
« Pourquoi m'attirez-vous à vous en éveillant le motif de mon amour-propre ? » demanda Vesta. « Ce n'est pas le moyen de préserver mon cœur comme vous voudriez qu'il soit. »
« Par tous les moyens possibles, je veux vous attirer à moi », déclara Milburn, tremblant de nouveau d'ardeur, « je me sens désespéré d'essayer. Si c'est mal, cela découle de mon sens de la conservation de soi. Sans vous, je suis un échec lamentable, et mon labeur dans la vie est jeté aux orties. »
« Croyez-vous vraiment que vous m'aimez ? N'est-ce pas de l'ambition d'une certaine sorte ; peut-être une ambition sociale ? »
« Épouser une Custis ? » s'exclama Milburn. « Non, c'est vous épouser, vous. Je préférerais que vous ne soyez pas une Custis. »
« Ah ! je vois, monsieur ; » le visage de Vesta s'empourpra d'une certaine admiration pour l'homme ; « vous pensez que votre nom de famille est tout aussi bon. C'est ce que vous devriez faire. Alors, vous m'aimez par passion ? »
« En partie, répondit Milburn. Je vous aime de tout mon tempérament, quel qu'il soit ; de l'éclat de la jeunesse et du reflet de l'âge mûr, de l'appréciation que j'ai de vous, et de l'adoration aussi ; par l'œil et par l'esprit. Je vous aime dans la vision d'un foyer domestique, dans la camaraderie de la pensée, dans le partage de mon ambition, dans mon instinct pour la culture. Je vous aime, aussi, avec l'ardeur d'un amant, plus forte que tout, parce que je dois vous posséder pour me posséder moi-même ; parce que vous allumez une flamme en moi, et que mon humanité de pitié est piétinée par mon humanité de désir ; je ne peux entendre votre appel à m'échapper ! Je suis sourd aux sentiments d'honneur et de courtoisie s'ils vous laissent m'échapper ! Donnez-vous à moi, et ces meilleurs anges pourront l'emporter, étant peut-être les complices de ce puissant instinct auquel j'obéis sur l'ordre du Créateur ! »
À mesure qu'il avançait, Vesta vit briller sur le visage de Meshach Milburn l'extase même de l'amour. Ses yeux sombres et résineux étaient comme des étangs forestiers brillant la nuit sous les torches des chasseurs de ratons laveurs noirs. Ses longues mains de dame tremblaient alors qu'il les tendait vers elle pour la saisir, et elle vit sur son front, dans ses narines ouvertes et sa bouche ferme, la présence d'une volonté qui échoue rarement, lorsqu'elle est exercée avec force, à réduire celle d'une femme et à lui faire reconnaître son maître.
Pourtant, avec cette forte excitation de l'amour mental et animal, qui anime généralement l'homme à l'éloquence, sinon à la beauté, quelque chose de las, presque semblable à de la douleur, marquait l'audacieux intrus, et un frisson, qui n'avait rien de la volonté ni du courage, parcourut son corps. C'est cela qui toucha Vesta avec le sentiment qu'elle n'était peut-être pas la seule à souffrir ici, et la pitié, qui sauve bien des amants là où leurs mérites ne pourraient vaincre, amena la fille du juge à une détermination impulsive.
« Monsieur Milburn, dit-elle enfin, en pressant ses mains sur sa tête, les épreuves de cette journée ont été trop pour mon esprit. Jamais, dans toute ma vie, je n'ai eu à faire face à des réalités pareilles. Je suis épuisée. Non, monsieur, ne me touchez pas maintenant ! » Il avait tenté de réitérer son approche compatissante et de la cajoler dans ses bras. « Mettons fin à ce conflit une fois pour toutes. Vous dites que vous m'épouserez ; quand ? »
« C'est à vous de dire quand, Mademoiselle Custis. Je suis prêt n'importe quel jour. »
« Et vous me remettrez chaque billet et obligation de mon père, afin que la dot de ma mère lui soit restituée en totalité, et que cette maison, ces serviteurs et ces domaines soient à moi de mon propre droit ? »
« Oui, dit Milburn ; j'ai une telle confiance en votre vérité et votre vertu que vous garderez ces papiers à partir de ce moment jusqu'au jour du mariage. »
« Il ne tardera pas, alors », dit Vesta, regardant Milburn avec une volonté et une autorité tout à fait égales aux siennes. « M'emmènerez-vous ce soir ? »
« Ce soir ? » répéta-t-il. « Pas ce soir, certainement ? »
« Ce soir, ou probablement jamais. »
Il s'approcha pour regarder son visage à la lumière vive du foyer. Un calme courage, qui mourrait, comme Jeanne d'Arc dans les flammes, répondit à son interrogation.
« Oui, dit Milburn, à votre commande je vous prendrai ce soir, bien que ce soit une surprise pour moi. »
Il tressaillit néanmoins un peu, sa conscience étant inquiète, et le même tremblement que Vesta avait déjà observé parcourut de nouveau son corps.
« Que dira le monde de votre mariage après une seule journée de connaissance de moi ? »
« Rien, répondit Vesta, si ce n'est que je suis votre femme. Cela, du moins, fera taire les conseils et empêchera les intrusions. Si je diffère, ces pressentiments pourraient l'emporter, sinon sur moi, sur ma famille, dont certains membres sont à craindre. »
Il ne sembla avoir aucune curiosité à ce sujet, disant seulement :
« C'est à vous, chère enfant, que je pense — à savoir si cette hâte ne sera pas regrettée, ou ne deviendra pas un sujet de reproche pour vous-même. Pour moi, cela ne peut l'être, n'ayant ni monde, ni tribu — seulement moi-même et vous ! »
Vesta s'avança et souleva sa main, qui était froide.
« Je crois que vous m'aimez », dit-elle. « Je crois que cette main porte les lignes d'un gentleman. Maintenant, je vais vous confier un secret de famille. Les troubles de cette maison sont comme un feu qu'il n'y a pas d'autre moyen de traiter que de l'éteindre immédiatement. Mon père ne sera pas troublé, au-delà de sa peine secrète, par la démarche que je vais faire, car il apprécie vos talents et votre succès. C'est pour lui que je vais faire ce pas, si je le fais, et j'ai encore une heure pour réfléchir. Mais ma mère sera pleine de ressentiment, et ses frères et parents à Baltimore exprimeront une rage sauvage, en premier lieu, à cause du fait que mon père a perdu sa dot ; ensuite, et j'espère moins amèrement, ils s'indigneront de mon mariage avec vous. Exposée à leur ingérence, je pourrais être empêchée d'aller porter secours à mon père ; ils pourraient même me forcer à partir, et briser notre famille, laissant mon père seul face à ses misères. »
« Je vois, dit Milburn ; vous voudriez me donner le droit légal d'affronter les gens excités de votre mère. »
« Pas seulement cela, dit Vesta ; je voudrais mettre hors de sa portée et de la leur la possibilité d'empêcher le sacrifice que je médite de faire. La crainte immédiate de mon père est le reproche de ma mère — qu'il ait risqué et perdu son argent. Cela l'a déjà envoyée au lit, malade et presque violente. Autant épargner au pauvre homme toute sa détresse, si je dois lui en épargner une partie. »
« Brave fille ! » s'exclama Meshach Milburn, avec admiration. « Il est donc vrai que le sang ne ment pas. Vous avez l'intention de donner à votre mère l'argent qui a été perdu, et de réduire ses plaintes au silence avant même qu'elle ne les formule ? »
« Exactement cela, Monsieur Milburn, et de dire : "C'est un cadeau de mon mari, et une offrande de paix de la part de nous tous." »
« N'est-ce pas votre intention, ma mie, demanda le créancier, de mettre Madame Custis dans la confidence avant ce mariage ? »
Elle le regarda avec la supplication de celle qui est dans le doute et qui veut être résolue. « Conseillez-moi », dit-elle. « Je veux faire le mieux pour tous, et épargner tous les mots amers, qui s'aigrissent si longtemps. Est-il nécessaire de le dire à ma mère ? »
« Non. Vous êtes une femme libre. Je connais votre âge — bien que je l'oublierai bientôt. » Cette première lueur d'humour seyait assez bien à son visage étrange. « Si vous le dites à votre père, c'est suffisant. »
« J'espère que je fais ce qui est juste », dit Vesta, « et maintenant je vais consacrer mon heure à mon âme et à mon Sauveur. Monsieur, priez-vous jamais ? »
Milburn recula légèrement.
« Je ne prie pas comme vous, répondit-il ; mes prières sont des choses arides. Je récite bien une petite comptine que ma mère m'a apprise dans la forêt. »
« Essayez de prier pour que je fasse ce qui est juste, dit Vesta, afin que je ne fasse pas ce sacrifice et que je ne laisse pas une conscience blessée. Et maintenant, monsieur, adieu. À neuf heures, allez à notre église et attendez. Si je décide de venir, vous y trouverez le recteur, et tous les préparatifs seront faits. Si je ne viens pas, je pense que vous ne me verrez plus. »
« Oh, bel esprit, s'exclama son amant, ne m'accablez pas de cette crainte ! »
« Si une autre voie m'est rendue claire, dit Vesta, je suivrai cette voie. Si mon devoir me ramène à vous, vous serez mon maître. Monsieur, bien que votre mission ici fût sévère, je vous remercie pour votre sincérité et la bienveillante considération que vous semblez avoir eue pour moi depuis si longtemps. Adieu. »
« Ange ! Vesta ! Ma mie ! » cria Milburn, « puis-je vous embrasser ? »
« Pas maintenant », répondit-elle, froide comme la supériorité, en interposant sa main.
La porte restait grande ouverte, et l'esclave, Virgie, s'y tenait, tenant le Chapeau Sous Entail. Milburn, avec un frisson, le prit, se couvrit et partit.
CHAPITRE X.
MAÎTRE DANS LA CUISINE.
La cuisine avait été le théâtre de tout sauf de paix et de saveurs culinaires pendant la longue visite du propriétaire du chapeau.
Tante Hominy et les petits noirs avaient fait trois visites furtives au hall pour jeter un coup d'œil à l'objet épouvantable qui y était suspendu, comme s'il s'agissait d'une sorte de piège, susceptible de déclencher un ressort et d'attraper quelqu'un, ou d'exploser comme un mortier ou une torpille. Alors que les heures passaient et que Mademoiselle Vesta ne reparaissait pas, et qu'elle finit par sonner sa cloche pour le thé, Tante Hominy était hors d'elle par superstition.
« Ma mie, s'exclama-t-elle à l'adresse de Virgie, va juste me chercher ce lézard séché et cette camomille, et laisse tomber le lézard dans ce vieux chapeau, et saupoudre la place où le vieux Meshach s'assoit avec la camomille, et dis "Ouste !" Peut-être que ça gâchera sa mesure de Mademoiselle Vessy. »
« Non, ma tante, si le vieux Meshach m'incluait dans sa mesure, je ne ferais pas honte à la famille devant lui. Mademoiselle Vessy est puissamment sage, et peut-être qu'elle aura le dessus sur ce chapeau maléfique. »
« Oui, dit Roxy, elle est bonne, Tante Hominy, et elle dit ses prières chaque nuit et chaque matin. J'ai entendu dire que les sorcières ne peuvent pas entendre le nom du Seigneur, et qu'elles ne restent pas, en aucun cas. Peut-être que Mademoiselle Vessy dira dans le vieux chapeau de Meshach : "Matthieu, Marc, Luc et Jean, bénissez le lit où je m'étends." Ça fera juste s'envoler le vieux diable. »
« Non, les filles, insista Tante Hominy, la camomille est tout ce qui l'empêchera de nous mesurer. Est-ce que le vieux Meshach ne va pas à l'église, lui aussi, et n'a-t-il pas un livre de prières et — écoutez, ma mie ! si elle n'est pas en train de chanter pour lui ! »
Alors que Virgie répondait à la cloche, Tante Hominy décrocha sa précieuse camomille et en saupoudra les petits enfants, et leur donna à chacun un verre de bière de sassafras pour bénir leurs entrailles.
« Que le Seigneur les bénisse ! s'exclama la vieille dame, si le marchand d'esclaves vient, Tante Hominy les emmènera dans les bois et on se perdra, et on vivra de thé des bois, d'orme glissant, d'aubépine et de chinquapins. On ne va pas rester et laisser le vieux Meshach nous affamer comme un lézard. »
« Tante Hominy, dit Roxy, peut-être, vieille dame, si vous faites cuire un bon pain fédéral, ou une tourte au gibier, ou une crème de plaquemines, et que vous l'envoyez au vieux Meshach, il ne nous vendra pas aux marchands d'esclaves. Il n'a jamais rien de bon à manger, et ne sait même pas ce que c'est. Un petit goût le rendra gourmand. »
« Roxy, ma fille, dit Tante Hominy, j'aimerais juste faire un sac à boulettes avec ce chapeau en forme de clocher qu'il a. Quand j'écorcherais la boulette, le chapeau serait bien abîmé, les enfants, et alors le Juge récupérerait sa terre que Meshach a mesurée. Car le Juge dirait : "Meshach, tu ne m'as pas mesuré équitablement. Où est ta toise, vieux diable ?" Alors Meshach dirait : "Le chapeau avec lequel je l'ai pris a été brûlé par cette vieille Hominy, en faisant ses puddings." "Alors", dit le Juge, "tu ne m'as pas mesuré proprement. Je ne joue plus. Reprends tout !" Les enfants, il faut qu'on récupère ce vieux chapeau, ou les marchands d'esclaves vont tous nous prendre. »
Elles s'apprêtaient à jeter un autre regard plein de cupidité et de crainte sur le chapeau historique, quand Virgie émergea de la porte du salon avec l'objet redouté à la main, et, l'accrochant à la patère, entra dans la colonnade avec une peur superstitieuse mêlée de soulagement. Tante Hominy la précipita vers la cuisine, la saupoudra de poudre d'herbes, agita un hochet fait de dents de serpent dans un gosier de cochon au-dessus de sa tête, et finit par lui pousser un morceau de croûte de melon d'eau confite dans la gorge.
« Ça t'a fait mal, ma mie ? » s'enquit Tante Hominy, les yeux pleins d'excitation, en parlant du chapeau.
« En vérité, je ne sais pas, ma tante, répondit Virgie ; tout ce que j'ai vu, c'est Mademoiselle Vessy, qui détournait les yeux de moi, comme si elle allait avoir honte de moi, et j'ai ramassé la chose et je l'ai portée au portemanteau ; et tout ce que je sais, c'est qu'elle sentait le vieux, comme certains des coffres à vieux vêtements dans le grenier, quand on soulève le couvercle et qu'on regarde dedans, et on dirait que ce sont les vêtements de personnes mortes. »
Les petits noirs, Ned, Vince et Phillis, entendirent cela avec des yeux brillants, et plongèrent la tête sous les jupes et le tablier de Tante Hominy, tandis que la vieille femme s'exclamait :
« Seigneur a pitié ! » et commença à souffler ce qu'elle appelait « pow-pow » sur les doigts profanés de la jeune fille.
« Je ne crois pas que ce soit autre chose, ma tante, qu'un vieux chapeau laid, méchant et dégoûtant de morts », s'exclama Virgie. « Il ne le porte que pour tourmenter les gens. Il buvait le thé juste comme Mademoiselle Vessy, mais j'ai cru que ses dents claquaient un peu, comme s'il avait senti la vieille odeur du chapeau, et que ça lui donnait le frisson. »
« Où a-t-il eu ce chapeau, Tante Hominy ? » demanda Roxy. « L'a-t-il déterré quelque part ? »
La question sembla stimuler l'invention facile de la cuisinière, et, après un regard rusé et crédule jeté sur toute la grande cuisine, où la lumière pâle aux fenêtres était invisible sous la lueur plus forte du foyer au pied de la grande cheminée, Tante Hominy murmura :
« Il a déterré ce chapeau dans le vieux cimetière ruiné de Rehoboff. Il l'a trouvé dans la tombe. »
« Mais vous avez dit cet après-midi, ma tante, que c'est le Mauvais Homme qui le lui avait donné. »
« Le diable l'a rencontré juste là, insista Tante Hominy, dans ce vieux cimetière envahi par les herbes, là où les hymnes à Dieu avaient coutume d'être élevés avant que le diable ne s'en empare. Il dit à Meshach : "Je te fais sacristain ici. Va chercher la bêche là-bas, là où se trouvait la morgue, et creuse parmi les tombes sous les myrtes, et trouve mon chapeau. Tant que tu éloigneras le Seigneur et les chants de cette grande église abandonnée, tu pourras garder ce chapeau pour mesurer la terre de tout le monde." Alors personne ne peut chanter ni prier dans cette église. Personne, sauf Meshach Milburn, n'y prie jamais. Il y va parfois avec son cadeau de Noël sur la tête, et prie le diable. »
Ainsi, une mode inhabituelle suscite des visions inhabituelles, comme si elle ramenait au jour présent les fantômes qui reposaient avec elle, et ils pénétraient les esprits simples, engendrant la superstition.
Tante Hominy n'était jamais stimulée à des inventions de ce genre, mais elle les absorbait immédiatement, et elles devenaient pour elle des croyances religieuses. Sa manière d'être, hautement animée par sa terreur et sa conviction, produisit de plus en plus de superstition dans l'esprit des filles et des enfants, et la conversation s'étiola — les petits noirs errant çà et là, incapables de dormir, mais incapables d'attirer l'attention de quiconque, jusqu'à ce que le Juge Custis, qui attendait depuis des heures que son créancier s'en aille, glissa par l'escalier de service dans ses vieux chaussons, et vint dans la cuisine parmi les gens de couleur pour chercher de la compagnie.
Sa belle prestance, et son abord familier, quoique supérieur, donnèrent d'emblée une nouvelle tournure à l'aile africaine de la maison.
Il souleva tous les enfants par deux ou trois, les ébouriffa, les poursuivit, les lança en l'air, et chassa les images lugubres de l'esprit de Tante Hominy, puis attrapa les deux jeunes filles, installa Roxy sur ses épaules, saisit Virgie par la taille, et finit par les empiler toutes sur Tante Hominy, qui courut derrière son bloc à biscuits, et il regroupa tous les enfants sur le groupe.
« Seigneur a pitié, Juge ! » s'exclama Tante Hominy, ravie, montrant ses dents blanches, de quelque côté qu'elle se révélât. « Allez, Juge, Missy Custis va vous attraper ! Mademoiselle Vessy arrive, devant le Seigneur ! »
Les enfants criaient, s'impliquant davantage dans le chahut tout en prétendant vouloir en sortir, envahissant le dos du Juge, et frottant leur laine propre contre ses favoris ; et les deux servantes soignées, élevées comme des enfants blancs dans sa famille, n'étaient pas peu habituées aux manipulations joviales ni aux caresses de leur maître, qu'il concluait ordinairement par un présent de quelque nature que ce soit.
« Vieille femme, » dit le Juge à Tante Hominy, « peux-tu me donner un morceau de quelque chose grillé pour mon estomac ? Je veux le manger ici même. »
« Ha ! yah ! J'ai rien d'autre qu'un jeune poulet, maître ! P’t-être ben qu'j'peux vous dégoter un pigeonneau dans l'pigeonnier au pignon du toit. »
« C'est cela, Hominy ! » s'exclama le Juge Custis ; « un tendre pigeonneau, un peu de pain grillé à la crème, un verre de lait du matin, et une botte de céleri frais, voilà qui va simplement stimuler mon pouls et me donner du courage. Va me chercher ça, ma fidèle vieille ; c'est peut-être la dernière chose que je te demande, car le vieux Samson Hat va bientôt être ton propriétaire. »
« Moi ? Non, msieur ! J'm'enfuirai d'Prencess Anne d'abord. L'homme qui nettoie l'affreux chapeau du vieux Meshach Milburn n'm'aura jamais. »
« Eh bien, ce sera l'une de vous. Si vous ne prenez pas Samson, Roxy devra le faire, ou Virgie. Le vieux bougre aura beaucoup d'influence auprès de notre nouveau maître, et, Hominy, nous comptons toutes sur toi pour le rendre si confortable qu'il gardera simplement la famille unie. »
La sobriété vint s'inviter à cette tentative de trait d'esprit, et la vieille cuisinière vit un voile se former dans les yeux souriants du Juge.
« Vieux maître ! » s'exclama-t-elle en levant les mains, « vous êtes juste là assis, à vous briser le cœur. Est-ce que je ne sais pas quand vous faites semblant ? P’t-être bien que cette nuit est la dernière où nous vous verrons dans votre propre cuisine chaude et agréable, et jamais plus, cher vieux maître, Hominy ne pourra vous griller un oiseau ou assaisonner la soupe que vous aimez. Dieu soit loué, cette fois nous aurons le pigeonneau, le céleri et le pain grillé, avant que le vieux Meshach Milburn ne fasse main basse sur tout ce que nous avons ! »
Tandis que les enfants rampaient autour des genoux du Juge, entamant une lamentation lugubre en le voyant sangloter, les deux soignées filles de maison, oubliant toute éventualité pour elles-mêmes, sanglotèrent aussi, comme ses propres filles, de le voir ainsi abattu ; mais Tante Hominy, elle, ne ressentait qu'une énergie désespérée à l'idée de pouvoir cuisiner le dernier repas de la maisonnée Custis.
Elle alluma un éclat de pin dans le feu et fit grimper un des garçons d'écurie à une échelle, à la lueur de la torche, pour fouiller le pigeonnier ; et en peu de temps, un poulet et un oiseau furent grillés et posés sur la table de la cuisine sur une nappe immaculée, et le panache de céleri blanc comme le lys, et le pain grillé fumant dans une crème veloutée, réchauffèrent les narines du Juge et séchèrent ses larmes.
Roxy se tenait derrière lui pour servir ses désirs ; Virgie réprima toute expression de chagrin et réconforta les enfants, et la pauvre Tante Hominy, les larmes coulant silencieusement sur ses joues en le voyant manger et souffrir, maintint un cliquetis de conversation épicurienne, de peur qu'il ne se retourne et ne la voie misérable. Alors qu'il terminait son repas, sortait son cure-dent en or et ressentait une joie confortable au sein d'une telle misère et d'une telle sympathie, Vesta ouvrit la porte et dit :
« Papa ! »
« Mon enfant ? »
« Laisse-moi te parler. »
Le Juge Custis se leva et leva les mains vers Tante Hominy en signe de reconnaissance muette pour ses services ; mais ce n'est qu'une fois la porte refermée derrière lui que le cri de la vieille cuisinière éclata à travers ses lèvres tremblantes :
« Oh ! les enfants, les enfants, il ne mangera plus jamais comme ça. Le vieux Meshach l'a déjà compté dans ses prises ! »
CHAPITRE XI.
L'AGONIE DE L'ORGUEIL.
À la fin de la longue visite de Milburn, Vesta était retournée dans sa chambre, avait lu son passage dans la Bible, récité sa prière et essayé de réfléchir, mais l'application de la journée avait été trop intense pour laisser à son esprit son énergie du matin, quand la santé, qui constitue une si grande part de la détermination, était élastique dans ses veines et son cerveau.
Elle commença à voir son devoir se profiler comme une chose prodigieuse d'un côté, évincant toute autre considération à l'exception d'une seule : sa pudeur ; et menaçant celle-ci, qui, telle une petite souris, courait de long en large dans son esprit, timorée, mais impuissante, et sans issue de secours.
Elle cesserait d'être une jeune fille dans le courant de l'heure, ou abandonnerait sa famille, et pousserait ce grand limier du devoir par-delà le seuil de sa demeure en ruine.
Dans le premier cas, c'était la dévastation extérieure : les yeux rouges des parents et des serviteurs qui n'avaient pas dormi de la nuit et la regardaient comme leur otage obstiné, les huissiers fouineurs logés sur les lieux pour s'assurer que rien ne soit sorti en fraude, la sonnerie de la cloche du commissaire-priseur, et les mains des rustres et des vieilles commères tripotant les objets chéris de la famille, jusqu'à ses bijoux de famille, ses parures et ses bas ; la vaste vieille maison devenant une grange vide une fois tout cela fini, et elle et sa mère devenant des visiteuses à la prison où son pauvre père regarderait à travers les barreaux, la tête courbée par la honte !
Puis les serviteurs, l'un après l'autre, montés sur le bloc du tribunal, les vieux serviteurs gris tournés en dérision, les petits enfants séparés, comme des veaux par le boucher, et les jeunes filles éprouvant les appréhensions désespérées des abus et de la violation, qui étaient l'autre alternative à elle-même, pour qui la pureté était pareille à la blancheur du lys, prisée davantage que sa beauté de forme ou son parfum.
Elle se regarda dans son miroir à la lumière qui flamboyait dans sa grille d'airain, et vit les rougeurs grimper, comme des vierges en fuite lors du sac des villes, le long des remparts blancs de son cou et de ses tempes.
La forme qui avait si peu changé depuis l'enfance, souple et droite, et moulée à la perfection, devait tomber comme le jeune noyer dans l'ouragan d'août, tordu hors de son bosquet natal. Le souffle de l'homme à qui elle devait abandonner sa vie, irrésistible et chaud comme cette tempête, elle l'avait déjà senti, lorsqu'il l'avait tenue un instant dans ses bras dans le transport de la passion, et entendu son aveu intrépide de désir.
Épouser n'importe quel homme semblait difficile à présent ; épouser celui-ci était une honte inexprimable, et à cette pensée elle ne pouvait verser une larme, tant la paralysie s'emparait d'elle. Elle avait lu au sujet de la récente révolution grecque, où des dames élégantes de Chios et d'autres îles de la mer Égée, éduquées dans les meilleurs séminaires d'Europe, avaient été vendues par milliers comme esclaves ordinaires sur les marchés de Constantinople, et emmenées vers leurs domaines par des Turcs brutaux, avec toute l'anticipation jubilante de la luxure et de la tyrannie.
Sur cet épisode saisissant s'élança une procession de tous les âges de femmes qui avaient été le jouet de la conquête depuis que leur mère commune, Ève, avait perdu le Paradis par sa simplicité : les jeunes filles juives emmenées à Babylone, les vierges gothiques traînées aux queues des chevaux des Maures, les filles de Palestine et de Byzance consignées à des sensualistes arabes, et forcées de suivre leurs tentes nomades, et les demoiselles aux yeux bridés de Chine livrées par leurs parents aux féroces Kalmouks, pour être battues et affamées sur chaque plaine froide d'Asie, jusqu'à ce que la vie soit abandonnée sans espoir ni crainte.
« Je suis plus heureuse que des millions de personnes de mon sexe, » se dit Vesta ; « mon ravisseur ne me méprise pas, du moins. Peut-être me traitera-t-il plus gentiment que je ne le pense, et me donnera-t-il le temps de me rapprocher de lui sans cette douleur et cette honte mortelles. »
Puis elle regretta presque sa décision précipitée de se marier cette nuit même, plutôt qu'après une plus longue connaissance, ce que M. Milburn, sans aucun doute, lui aurait accordé, et ses paroles lui revinrent avec une accusation : « Que dira le monde de votre mariage après une seule journée de connaissance avec moi ? » « Cette hâte ne sera-t-elle pas regrettée, ou ne deviendra-t-elle pas un sujet de reproche pour vous ? » Était-il trop tard pour retirer ses paroles et demander un délai ?
« Non, » pensa Vesta, « je dois garder, au moins, mon esprit vierge et chaste, au lieu de jouer à la coquette instable avec cela. Je ne le laisserai pas commencer à me croire faible et versatile dès maintenant. »
Pour voir s'il y avait la moindre lueur de soulagement face à ce mariage, Vesta traversa jusqu'à la chambre de sa mère et trouva Mme Custis avec la tête enveloppée de mouchoirs imbibés d'eau de Cologne, et une fiole de laudanum à la main, dans un état voisin de l'hystérie.
« Maman, » dit la pauvre Vesta, « souffres-tu ? »
« Oh ! » hurla Mme Custis, « je meurs ici de cruauté et de brutalité. Ton père est un scélérat. Je ferai tuer ce gredin de Milburn. Va me chercher de l'encre et du papier, ma fille, et assieds-toi ici pour m'écrire une lettre à mon frère, Allan McLane, à Baltimore. Il devra régler ses comptes avec le Juge Custis pour ce vol, et nous emmener, toi et moi, à Baltimore, laissant ton père aller à l'hospice ou en prison, peu m'importe lequel. »
« Mère, » s'exclama Vesta, « quel péché ! d'insulter le pauvre père maintenant, dans tous ses ennuis ! »
« Ennuis ! » fit écho Mme Custis, moqueuse, « quels ennuis a-t-il eus, j'aimerais bien savoir ? Vivre dans les bois comme un Turc parmi ses concubines de la forêt aux pieds nus ! Dépenser mon argent, ratissé et gratté par mon pauvre père dans l'importation de sucre, pour faire du fer puddlé dans le marais, et être considéré comme un homme intelligent ! La famille est ruinée. Nous sommes des indigents, et maintenant, "c'est sauve qui peut". Je prendrai soin de toi si je peux, mais ton père peut crever de faim pour toute l'aide que je lui apporterai. »
« Alors il aura la seule aide en mon pouvoir, mère, » dit Vesta, avec décision.
« Ton aide ! » s'exclama Mme Custis. « Qu'as-tu ? Tes bijoux, je suppose ? Combien de temps cela le fera-t-il vivre ? Tu ferais mieux de garder tes bijoux, ma fille, pour ton mariage, et qu'il arrive rapidement, car le mariage est maintenant ton seul salut. »
« Mon dernier bijou partira, alors, » dit Vesta, avec une pâle résolution qui traversa ses veines comme de la glace.
« Garde tes bijoux, » continua Mme Custis, « et choisis un mari avant que cette chose ne soit ébruitée ! Tu as une bonne longue liste parmi laquelle choisir. Il y a ton cousin, Chase McLane, fou de toi, et avec un domaine dans le Kent. Il y a ce jeune fou Carroll, avec des milliers d'acres sur la rive ouest, et le veuf Hynson de King George, en Virginie, avec quatre-vingts esclaves et ses écuries pleines de chevaux de course. Tu peux épouser n'importe lequel de ces garçons Dennis, ou prendre le Capitaine Ringgold de Frederick, qui vit dans l'élégance à West Point, ou devenir la maîtresse du manoir de Tench Purvience sur Monument Square à Baltimore. Tout ce que tu as à faire, c'est d'écrire une lettre en disant : "Je vous attends", ou, ce qui est mieux, prendre le vapeur de demain pour Baltimore et utiliser la maison de ton Oncle Allan pour devenir fiancée et mariée là-bas. »
« Maman, » dit Vesta sans reproche, seulement avec un sentiment triste et confirmé de son destin, « je pourrais être capable de tromper n'importe lequel de ces gentilshommes si je pouvais si cruellement abandonner mon père. »
« Tromper ! » fit remarquer Mme Custis, en se remplissant la paume et le front d'eau de Cologne. « Quel est tout le travail de l'homme avec une femme, sinon la tromperie ? La courtiser pour son argent, l'embrasser pour qu'elle sorte son argent de bonnes hypothèques et le mette dans du minerai de fer de marais ? Lui dire, quand elle a passé l'âge mûr, qu'elle n'a rien pour vivre, sinon la charité du public ou de ses amis réticents. Tout cela pour une expérience ! La famille Custis n'est faite que de fripons ou d'idiots. Ton père est un monstre. »
Vesta alla aux côtés de sa mère et lui baigna le front.
« Chère maman, » dit-elle, « laissons-nous, toi et moi, faire quelque chose pour nous-mêmes, pendant que papa regarde autour de lui et trouve quelque chose à faire. Nous pouvons louer une maison à Princess Anne et ouvrir un séminaire. Je peux enseigner le français et la musique, tu peux être la directrice et t'occuper de la correspondance et des affaires, et si papa est en manque d'une occupation plus vaste, il peut donner des conférences sur l'histoire et la science. Nos amis enverront leurs enfants chez nous, et nous ne serons jamais séparées. Je renoncerai à l'idée du mariage et vivrai pour vous deux. »
Mme Custis fit un geste d'impatience.
« Et être une vieille fille ! » lança-t-elle. « C'est insupportable. À quoi servent tous ces accomplissements et ces charmes, sinon pour un mari, et à quoi sert-il, sinon pour fournir le pain et les vêtements ? Ne sois pas aussi folle que ton père sans principes ! Ne tente aucune expérience ! Laisse tomber la philanthropie ! L'argent est la base de toute respectabilité. »
Vesta pensa en elle-même : « Cela peut-il être vrai ? Cela ne justifie-t-il pas, alors, l'homme qui me sollicite dans ses moyens d'obtenir de l'argent ? Mère, » dit Vesta, « tu voudrais donc que je me marie ? »
« Il n'y a pas de "voudrais" là-dedans, » répondit Mme Custis. « Tu dois te marier ! »
« Me marier immédiatement ? »
« Oui, le plus tôt sera le mieux, avec un homme riche. En as-tu choisi un ? »
« Donne-moi ta bénédiction, et j'essaierai, » dit Vesta ; « je pense en connaître un. »
Mme Custis embrassa sa fille, se lamenta sur sa pauvre tête et sa part de mariage perdue, et Vesta partit à la recherche de son père.
Elle le trouva comme décrit, dans le luxe des larmes et du pigeonneau, aussi à l'aise parmi ses serviteurs noirs qu'à la législature de l'État ou à la tête de la société, et eux enveloppés dans sa condescendance et ses malheurs.
Alors que Vesta voyait l'étrange scène d'une telle démocratie patriarcale dans la vieille cuisine, elle se demanda si cette dotation voluptueuse de son père n'était pas la disposition heureuse pour rendre les unions matrimoniales tolérables, et les révolutions sociales philosophiques. Un soupçon de regret de ne pas avoir davantage de cette part animale s'insinua faiblement dans son triste sourire lorsqu'elle considéra que, partout où son père allait, il créait l'accueil et la chaleur, comme elle le ressentait déjà à l'image de lui, après avoir quitté sa mère apathique.
« Roxy, » dit Vesta en quittant la cuisine, « va auprès de ma mère et reste avec elle toute cette nuit. Fais ton lit là, à côté de son lit. Virgie, mets ta capuche et porte une lettre pour moi ; je l'écrirai dans la bibliothèque. »
Elle s'assit devant son père, lui aussi trop indécis pour parler, et voyant à son expression figée que ce n'était pas le moment pour la loquacité. Elle scella la lettre avec de la cire, et, Virgie entrant, son père entendit la consigne qu'elle donnait avec une curiosité plus grande que son embarras :
« Porte ceci au Révérend William Tilghman. Donne-le-lui seulement, et assure-toi qu'il le lise, Virgie, avant que tu ne le quittes. S'il te pose des questions, dis-lui s'il te plaît de faire précisément ce que dit ce mot, et, comme il est mon ami, de ne pas me décevoir. »
Les pas de la fille étaient à peine hors de portée quand Vesta ouvrit le tiroir de la table de la bibliothèque et en sortit un paquet de papiers attachés avec une ficelle. Elle le défit, et son père reconnut de là où il était assis ses billets à ordre et ses hypothèques.
« Dieu miséricordieux, ma chérie ! » s'exclama le Juge Custis, « comment as-tu obtenu ces papiers ? »
« Ils doivent être miens ce soir, père, dans une heure. Au moment où ils deviendront miens, ils seront à vous. »
« Eh bien, Vessy, » dit le Juge, « s'ils sont à toi ne serait-ce que pour une minute, le plus court chemin pour eux est par la cheminée ! »
Il fit un pas en avant pour les lui prendre de la main. Elle les posa sur ses genoux et le regarda si calmement qu'il s'arrêta.
« Vous pouvez brûler la maison, papa, » dit-elle, « elle est encore à vous. Mais ces papiers, vous ne pourriez les brûler que par un crime. Ce serait tromper un homme honorable. »
« Honorable ! Qui ? » s'exclama le Juge.
« Celui qui doit être mon mari. »
« Tu épouses Meshach Milburn ! » cria le Juge, « Ô malédiction de Dieu ! pas lui ? »
« Oui, cette nuit, » répondit Vesta ; « je le respecte. Je détiens ces obligations par sa confiance en moi. Ce sont mes bagues de fiançailles. »
Le Juge Custis poussa un grand hurlement comme un homme dans lequel on enfonce un clou, et tomba aux pieds de sa fille et embrassa ses genoux.
« C'est pour me torturer, » cria-t-il ; « il n'a pas osé te le demander, Vesta ? »
« Oui, et ma parole est donnée, père. Cette parole, la parole d'une Custis, sera-t-elle moindre que la foi d'un Milburn ? Par l'amour qu'il me portait, M. Milburn m'a donné ces dettes pour ma dot, une foi rare chez quelqu'un d'aussi prudent. Si je ne l'épouse pas, elles lui seront rendues ce soir. »
« Alors rends-les-lui, mon enfant, et sauve ton âme et ta pureté, de peur que je ne vive pour être maudit par la vue de la honte de ma noble fille ? Ce mariage sera impie, et la censure qui suivra sera la banqueroute de plus que notre domaine : de notre simple renommée et de notre vieux respect familial. Il nous reste des amis qui nous aideraient. Si tu épouses Milburn, ils nous mépriseront et nous renieront tous. »
« Je ne le crois pas, » dit Vesta. « Le bon sens et le courage de ce gentilhomme (c'est un gentilhomme, car je l'ai vu, et un gentilhomme aux multiples talents) imposeront le respect, même là où la fausse fierté et la prétention familiale semblent vouloir l'abattre. Qui, parmi ceux qui le sous-estiment, fera un sacrifice considérable pour nous aider ? Tes fils, le feront-ils ? Alors de quel droit décident-ils de mon choix de mariage ? Non, père, je ne fais que ma part pour soutenir notre maison dans son extrémité, comme ces gentilshommes et d'autres l'ont fait auparavant. »
Elle désigna les vieux portraits des Custis au mur. Si l'un d'eux semblait insatisfait, il rencontrait un visage aussi hautain que le sien.
« Vesta, » appela son père, « tu sais que tu n'aimes pas cet homme ? »
Regardant un instant le désir dans son visage, qui portait maintenant la sollicitude de l'affection personnelle, elle fondit sous cela.
« Non, père, » dit-elle, avec un éclat de larmes. « Je t'aime. »
Elle passa ses bras autour de lui et l'embrassa longuement et tendrement, tous deux pleurant ensemble. Il entra dans un accès de chagrin qui ne permit aucune conversation avant qu'il ne soit en partie dissipé, et finit par rester couché, ses cheveux gris repliés contre son sein palpitant, où la compensation de son amour rendait son sacrifice plus précieux.
« Je sens que je fais bien, père, » dit-elle tendrement. « Jusqu'ici j'avais mes doutes. Aucun autre jeune cœur n'est lésé par le fait que je franchisse ce pas ; je n'ai jamais été fiancée, et cela semble maintenant providentiel, car je n'aurais pas pu alors aller à ton secours sans me porter préjudice à moi-même et à un autre ; et tes dettes sont trop grandes pour que quiconque, sauf cet homme, puisse les régler. Ta vie a été un long sacrifice pour moi, et aucun nuage n'a assombri mon ciel jusqu'à ce jour, me donnant la première averse de chagrin, qui, je l'espère, rafraîchira mon âme et fera croître son humilité. Oh, père, cela me réjouirait tellement si tu pouvais répondre à mon sacrifice par une vie meilleure ! »
« Dieu m'aide, je le ferai ! » sanglota-t-il.
« Cela m'est d'un grand réconfort. Je ne ferai pas l'énumération de tes manquements, cher père, mais si ce pas important dans ma vie n'arrête pas certaines tendances tristes que je vois en toi, la déception pourrait m'abattre. L'intempérance chez toi (un juge, un gentilhomme, un mari et un père) est une difformité pire que l'honnête chapeau démodé de M. Milburn. Ne te sens-tu pas plus heureux que mon mari ne doive pas être un ivrogne ? »
« Il n'a pas ce vice, Dieu merci ! » admit le Juge.
« Sois son meilleur exemple, père, car j'espère te voir l'influencer à être bon envers moi, et te voir marcher vers le bas à ses yeux me dégradera plus que de porter son nom ou de partager ses excentricités. Oh, si tu m'aimes, ne laisse pas ta chère âme glisser hors de la connaissance de Dieu ! »
« Prie pour moi, chère enfant ! Mes pieds sont glissants et mes genoux sont faibles. »
« Commence à partir de ce moment à t'appuyer sur le Ciel, » dit Vesta. « C'est mieux que la considération de ce monde. Oh, qu'est-ce qui me renforcerait maintenant sinon l'approbation de Dieu, bien que j'entre dans une captivité dont je n'avais pas rêvé. Même là, je peux prendre ma harpe sous les saules, comme ceux de Babylone, et louer mon Créateur. »
Elle s'assit à son piano et chanta l'hymne que le jeune tuberculeux, le Révérend M. Eastburn, composa dans la maison de sa grand-mère, le tirant du recueil épiscopal :
« Ô saint, saint, saint Seigneur ! Brillant dans Tes actes et dans Ton nom, À jamais que Ton nom soit adoré, Que Tes gloires soient proclamées par le monde !
Ô Jésus, Agneau autrefois crucifié Pour emporter le poids de nos péchés, À Toi l'hymne qui roule sa marée Le long des royaumes du jour d'en haut !
Ô Esprit Saint venant d'en haut, En flots de lumière et de gloire donnés, Toi source d'extase et d'amour, Que Tes louanges résonnent par la terre et le ciel ! »
« Oh ! que cette musique est douce ! » murmura le vieil homme en essuyant ses yeux, tandis que la voix de sa fille, avec une limpidité et une douceur presque surnaturelles, emplissait les deux grandes pièces et s'éteignait dans une mélodie ; elle se leva, embrassa de nouveau son père et dit : « Courage, mon amour ! Nous serons heureux encore. »
Un coup à la porte, et entra le jeune pasteur qu'elle avait fait mander, un garçon aux cheveux couleur de sable, aux grands yeux bleus, à la peau claire facilement tachée de rousseur, et qui portait sur lui un air de chevalerie juvénile sous son humble sincérité chrétienne.
« Bonsoir, William, » dit Vesta. « Je ne m'attendais pas à te voir avant notre arrivée à l'église. Mais assieds-toi, et je répondrai à tes questions. Père, tu dois m'accompagner à l'église, toi et Virgie. C'est M. Tilghman qui doit nous unir. »
« Voyons, Vesta, » dit le jeune homme tandis que son père quittait la pièce, « qui vas-tu épouser, cousine, avec une telle précipitation ? »
« As-tu fait préparer l'église, William, comme je te l'avais demandé ? »
« C'est fait. Le bedeau y est en ce moment, il allume le feu. »
« Je savais que tu étais fidèle comme toujours, William, et je comptais sur toi. Merci, cher ami ! Je dois épouser M. Meshach Milburn à neuf heures. »
Un nuage passa sur le visage serein du jeune homme, bien que ses traits conservassent leur douceur habituelle.
« Je peux t'unir, cousine, même à Meshach Milburn, » dit-il, « si c'est là ton désir. Pourquoi l'épouser ? »
« Il n'est pas loyal de ta part de poser cette question, William, mais je te donnerai cette réponse : il m'a demandée. Il est aussi dévoué et riche. Pour éviter toute agitation, et peut-être une opposition qui serait toutefois vaine, nous nous marierons sans plus attendre, et papa me conduira à l'autel. »
Silencieux un instant, le jeune recteur s'exclama :
« Cousine Vesta, ai-je vécu assez longtemps pour te voir devenir une femme vénale ? La richesse affirmée de cet homme t'a-t-elle trouvée assez froide pour que tu la convoites, alors que l'amour t'a été si généreusement offert par presque tous les jeunes gens de condition dans cette région et au-delà, et même par moi ? » ajouta-t-il après une pause. « La cicatrice est encore sur mon cœur, cousine. Non, je ne croirai jamais une telle chose de toi. Il y a une raison derrière ce fait. »
« William, si tu me respectais comme tu as dit que tu le ferais toujours, comme ta sœur, tu n'ajouterais pas cette nuit le poids de ton doute à mes autres fardeaux, mais tu prendrais ma main avec toute la force de la tienne pour m'aider à avancer. »
« Je le ferai, » dit le recteur, en déglutissant péniblement. « Bien que j'aie traversé une période amère quand tu m'as refusé, cousine, cette douleur m'a conduit à prononcer mes vœux à l'autel où je sers, et j'y ai reçu le secours de ta belle musique, comme si l'ange que j'ai vu, réservé pour moi à ta place, était assis à tes côtés. Et je sais que ce mariage est, de ta part, aussi pur que celui de ma sœur. Je n'en demanderai pas davantage ; quelle peine tu paies pour autrui, quel mystère je ne saurais percer. »
Il leva ses mains au-dessus de sa tête : « Que la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, demeure avec toi, chère sœur, pour toujours ! »
Il sortit les yeux remplis de larmes, mais les siens étaient pleins d'une lumière céleste, sentant que sa bénédiction était juste.
CHAPITRE XII.
LES GENS DE PRINCESS ANNE.
La taverne de Washington, ou plutôt le trottoir en briques qui menait à ses portes et qui servait de lieu de flânerie à tous les oisifs adultes de Princess Anne, avait connu la plus grande animation tout cet après-midi de samedi, depuis qu'il avait été rapporté par Jack Wonnell, qui s'était fait l'espion des allées et venues de Meshach, que le « chapeau-clocher » avait disparu dans la grande demeure du juge Daniel Custis.
Jack Wonnell portait sur la tête un haut-de-forme élimé, exposé à toutes les intempéries, car il avait l'habitude de pêcher avec ces chapeaux de castor et n'avait jamais possédé de parapluie de sa vie. Il vivait près de Meshach, dans la vieille partie de Princess Anne, près du pont, et faisait l'objet du mépris et du dédain du prêteur d'argent, ce qui ne faisait que rendre leur excentricité mutuelle plus ridicule. Milburn avait consenti à être détesté pour son chapeau, mais Jack Wonnell rendait risibles tous les chapeaux hors de saison, d'autant plus qu'il portait ses hauts-de-forme depuis presque aussi longtemps que Milburn son clocher. Bien qu'il n'eût pas les mêmes motifs de respect et de rigoureuse constance que son riche voisin, il semblait avoir, dans son esprit et dans celui des gens simples, une meilleure excuse pour violer les codes vestimentaires établis.
Les gens disaient que Jack Wonnell, étant pauvre, ne pouvait pas suivre la mode et qu'il se contentait d'user une occasion ; qu'il savait qu'il était ridicule et ne tirait aucune vanité de son absurdité, contrairement à ce sinistre Milburn ; et ils prenaient un certain plaisir à le voir jouer le Dromio face à cet Antipholus, transformant en farce la comédie de l'erreur de Meshach.
Jack Wonnell avait en partie adopté son stratagème en suivant l'exemple de Meshach. Individu frivole, sans ambition, enfantin, amusant les gens, leur rendant service, faisant des courses, conduisant la diligence, jardinant, pêchant, jouant avec les gamins, courtisant les filles blanches liées par contrat, incontinent et inoffensif, il avait été incité à acquérir son lot de vieux chapeaux par Jimmy Phoebus qui lui avait dit :
« Jack, c'est une affaire en or ! Ça te fera toute la vie ! De meilleurs chapeaux que ceux du vieux Meshach Milburn. Tu finiras par chasser les siens de la ville. »
À son amusement infini et pour sa plus grande dignité, son apparition avec des hauts-de-forme attira le regard sévère de Milburn et fit ricaner la petite ville. La plaisanterie dura jusqu'à ce que Jimmy Phoebus, le juge Custis et quelques autres poussent Jack Wonnell, avec la promesse d'un gallon de whisky, à demander à Meshach d'échanger son clocher contre un haut-de-forme. Le regard intense d'outrage et de haine, accompagné de la menace que son concitoyen lui rendit, effraya réellement Jack, et il avait prudemment évité Milburn depuis lors, tout en surveillant ses mouvements et ses allées et venues comme on surveille un bouledogue excité, susceptible d'apparaître n'importe où.
C'est ainsi que Jack Wonnell avait suivi Meshach jusqu'au coin du tribunal, où se dressait la banque en briques du juge Custis — qui, ces derniers temps, n'avait pas beaucoup escompté — et, depuis l'espace ouvert entre celle-ci et le tribunal situé à l'arrière, il avait épié Milburn remontant la rue transversale principale, appelée Prince William Street, qui s'arrêtait juste devant le portail du juge Custis. Là, dans le calme du début d'après-midi, il entendit le heurtoir résonner, vit la porte s'ouvrir et contempla le « Chapeau du Majorat » disparaître dans la grande entrée. Puis, croyant à peine à ce qu'il voyait, Wonnell courut à la taverne et s'exclama :
« Que je sois foudroyé si le vieux Meshach n'est pas entré chez le Juge ! »
« Tu es un menteur ! » dit Jimmy Phoebus, promptement, en attrapant Jack par la nuque et en enfonçant son haut-de-forme jusqu'à ce qu'il lui écrase le nez et les yeux. « Qu'est-ce que tu veux dire par raconter des cracks pareils ? »
« Je l'ai vu, Jimmy, » fut le cri étouffé du héros au haut-de-forme ; « si je ne l'ai pas vu, que je meure ! »
« Pourquoi y est-il allé ? »
« Je ne peux pas le dire, Jimmy, ma parole ! »
« Whoo-oo-p ! » cria Phoebus en agitant son vieux chapeau de paille, lui-même bien hors de saison. « Si c'est un mensonge, Jack Wonnell, je te ferai manger un poisson cru. Levin » — à l'adresse de Levin Dennis — « file chez Custis et vois si le vieux Meshach n'a pas contourné la clôture ou n'est pas passé par Church Street pour se cacher dans le cimetière, où il va parfois. Je reste ici et je ferai rendre compte à Jack Wonnell pour ses mensonges ! »
Levin Dennis, un orphelin au visage d'enfant, aux cheveux bouclés et à la démarche gracieuse, remonta la rue transversale, passa devant Church Lane et la ruelle du fond, contourna lentement la longue façade de Teackle Hall et s'engagea dans la rue parallèle vers le pont inférieur de la route de Deil's Island, jusqu'à ce qu'il puisse se retourner et voir les trois bâtiments aux grandes cheminées de Teackle Hall, dont les pignons et les paratonnerres se découpaient sous ses yeux à contre-jour, les arbres en partie dépouillés permettant à cette pile seigneuriale de se détacher dans une grande partie de sa longueur et de ses proportions imposantes. De peur d'être soupçonné de curiosité, Levin continua jusqu'au pont de Manokin Landing, compta les oies sorties d'une pelouse sur un cap bordé de saules et se mettant à l'eau comme une flotte de goélettes blanches. Il gravit la hauteur au-delà du pont et regarda au loin pour voir si Meshach n'était pas allé se promener sur la route. Puis, revenant sur ses pas, il balaya du regard la vue arrière de Princess Anne, depuis le bas promontoire de cèdres sur un autre cap habité à droite, qui bordait les marais de Manokin, jusqu'à la vallée de la petite rivière à gauche, alors qu'elle descendait entre l'entrepôt de Meshach et l'ancienne église presbytérienne du Head of Manokin, sise parmi ses pierres tombales, entre ses stalles d'attache et son respectable presbytère. Rien n'était visible du propriétaire du chapeau distinctif.
Levin Dennis revint donc plus lentement autour de l'aile nord de Teackle Hall, observant chaque fenêtre, comme si Meshach pouvait s'y trouver ; mais il ne vit rien, si ce n'est le chien qui, aux yeux de Levin, semblait inquiet et courut jusqu'au portail pour se lier d'amitié avec lui.
« Alors, Turk ! » murmura Dennis en tapotant la tête du chien, « pas étonnant que tu aies peur, mon vieux, de voir le vieux Meshach Milburn entrer. »
Teackle Hall, selon la rumeur, avait été construit à la fin de la guerre d'Indépendance par un oncle, ou grand-oncle, du juge Custis, venu de Virginie, quelque part entre les comtés d'Accomac et de Northampton, qui s'était lancé dans la construction navale sur la Manokin, ajoutant à cela la course et la banque, et, une fois, en voyage à l'étranger, il avait rapporté d'une résidence ducale le plan de Teackle Hall, tel que le juge Custis l'avait trouvé en entrant en possession de la propriété.
Il mesurait près de deux cents pieds de long et aurait pu abriter trois églises respectables, alignées, les pignons pointus vers l'avant, les ailes audacieuses reliées au centre plus audacieux encore par des courtines ou des colonnades habitables, où des panneaux d'ardoise ou de pierre veinée formaient un étage de combles au-dessus des lignes de fenêtres ; des linteaux et des seuils de la même pierre, avec des clés de voûte élevées, coiffaient chaque fenêtre sur la surface à plusieurs pans de tout l'imposant bloc, le tout bâti en briques amenées par des navires depuis la rive ouest, ou peut-être du Nord, ou d'Europe, et peintes d'une couleur pierre grise.
Son pignon central avait des avant-toits profondément sculptés, un socle de fronton pour évacuer la pluie et une grande fenêtre circulaire dans ce fronton. Les deux puissantes cheminées de ce centre étaient parallèles à l'arête du toit et s'élevaient presque du milieu des deux pentes opposées, laissant présager quatre grandes cheminées à l'intérieur, et un observatoire plat, bas et à galerie sur le toit offrait une vue sur des parties de la baie par temps clair.
Les ailes de Teackle Hall avaient des cheminées similaires, mais plus basses, à cheval sur leurs toits, et des arbres forestiers — chêne, gommier, houx et pin, avec un grand saule et quelques cèdres fauves, ainsi que des buissons de roses et de lilas — parsemaient la pelouse herbeuse. La vigne vierge et le lierre sauvage grimpaient ici et là jusqu'aux fenêtres supérieures, et une porte haute, large et à panneaux, ouvrant sur une plate-forme de portique basse et ouverte avec des marches, semblait dire aux visiteurs : « Les hommes d'importance et de considération entrent par ici, mais les inférieurs entrent par l'une des portes plus petites ! »
Levin Dennis, qui n'avait jamais fait sonner ce heurtoir, bien qu'il eût souvent apporté ses tortues de mer à la cuisine, regarda avec inquiétude la porte où Meshach Milburn était censé être entré, et n'aurait guère été surpris si cet intrus était apparu maintenant à l'une des trois fenêtres profondes au-dessus de la porte avec un tison ardent à la main.
Levin murmura pour lui-même : « Les gens riches, je suppose, doivent faire du commerce. Peut-être est-ce des chevaux, peut-être pas. Je sais que ce ne sont pas des chapeaux. »
Il se dirigea ensuite vers l'église épiscopale, à seulement un pâté de maisons de Teackle Hall, dans une rue située entre celle-ci et la rue principale, bien que dans un endroit retiré, sa façade tournée vers l'opposé de la ville et donnant sur les champs et les fermes, tel un bon pasteur qui se réchauffe au foyer, les mains derrière le dos.
Un édifice d'un seul étage, long et bas, en briques britanniques, avec son chœur semi-circulaire donnant sur la rue, et, jouxtant le chœur, une flèche en briques plus modernes s'élevant jusqu'à une coupole à cloche ouverte et un dôme à nervures ouvertes, également en briques, surmonté d'une croix dorée ; le lierre était densément entremêlé tout autour du chœur et courait le long du côté de l'église, où Levin Dennis marchait sous quatre grandes fenêtres à sommet arrondi en verre teinté et grillagé, jusqu'à ce qu'il atteigne le pignon d'extrémité ou la façade de l'église, sise dans une contemplation mystique du cimetière et des champs arrière.
Là, depuis le Congrès sur le Stamp Act, ou quand Princess Anne n'avait pas encore un demi-siècle d'existence, la vieille église avait pris ses quartiers, tournant le dos à la ville, recluse de ses commérages. Entre ses hautes portes arrondies, dotées de petits carreaux de fenêtre pareils à des lunettes incrustées dans leurs panneaux, la vigne vierge s'élevait en forme de Crucifix, étendant ses tiges et ses vrilles au-delà de l'unique fenêtre glorifiée du pignon, dans les teintes rouges de laquelle scintillait le triomphe d'un visage ensanglanté. Les murs couverts de mousse, souvent grattés, le pavé moussus, les tombes de marbre verdâtre sous les érables et les sapins, montraient les effets de l'ombre, de la solitude et de l'humidité sur toutes les choses en brique sous ce climat, où le bois commençait déjà à être en vogue comme matériau de construction, mais au détriment du pittoresque et de toute apparence d'antiquité.
Aucun signe du citoyen impopulaire n'était visible nulle part, mais, alors que Levin Dennis jetait un coup d'œil autour du feuillage dans la cour, il aperçut un homme qu'il n'avait jamais remarqué auparavant, à l'extérieur grand, barbu, suspect et brutal, allongé à plat sur le sommet d'un caveau commémoratif, la tête et les pieds à moitié dissimulés dans des ronces de cèdre.
« Holà ! » cria Dennis.
« Pourquoi cries-tu holà ? » dit l'homme ; « ne viens-tu jamais dans un cimetière pour obtenir le pardon de tes péchés ? »
« Non, » dit le chercheur de tortues, « pas avant de savoir que j'en ai. »
« Pourquoi rôdes-tu donc autour de l'église, alors ? » demanda l'inconnu en se dressant sur ses bottes, dans lesquelles son pantalon était rentré ; et il se tenait si droit, un géant aux membres longs et agiles, que Levin comprit qu'il ne pourrait jamais s'enfuir, même si l'intrus avait l'intention de l'avaler sur place.
« Je ne rôde pas, l'ami, » répondit Levin Dennis. « Je regardais, tout simplement. »
« Regardais quoi, pour qui, pour qui ? » dit l'homme en faisant un pas vers Dennis, qui se sentit pas plus gros que l'une des jambes longues, sauteuses de fossés et habituées aux gués de l'autre.
« Eh bien, je suivais juste un homme... enfin, l'ami, pas exactement un homme, mais un chapeau. »
« Un chapeau ? » L'homme s'approcha de Dennis cette fois et se tint au-dessus de lui comme un pin au-dessus d'un rejeton. « Voici ton chapeau, » dit-il en tirant un vieil article en paille, usé, de la tête de Dennis. « Aucun vent ne souffle pour porter les chapeaux dans les cimetières. Ou as-tu posé ton chapeau sous une poule ici, près d'une pierre tombale ? »
Dennis leva les yeux en riant, bien que mal à l'aise, mais son aimable manque d'intelligence ou de peur, qui vont souvent de pair, fit de son sourire désarmant la réponse la plus naturelle à l'intrus persistant.
« Non, monsieur, » dit Dennis, « c'était un chapeau sur la tête d'un homme... le clocher du vieux Meshach Milburn. Je le suivais. »
« Tais-toi donc ! » l'homme replaça le chapeau sur la tête de Levin. « Tu es un pauvre hère, en tout cas. Y a-t-il des nègres à vendre par ici ? »
« Oh, c'est ton métier, l'achat de nègres ? Eh bien, il y a très peu de nègres à vendre à Princess Anne. À moins que... » ici un éclair d'intelligence brilla dans les yeux de Levin... « à moins que ce soit ce qui a conduit le vieux Meshach Milburn chez le Juge Custis. Il ne va nulle part à moins qu'il n'y ait du trouble ou de l'argent pour lui. »
« Et où est la maison du juge Custis, espèce d'idiot ? »
« Là-bas ! » en pointant vers Teackle Hall.
« Ha ! C'est la maison d'un juge ? Et des nègres ? Fauché, en plus ! Eh bien, ce n'est pas une affaire pour un maquignon. Alors, bingavast ! File ! Où est la taverne ? »
« J'y vais tout droit, » répondit Levin, très soulagé. « Vous devez être un Yankee, ou un autre étranger, monsieur. »
« Non, hère ! Je retourne dans le Delaware depuis Norfolk, par un pungy jusqu'à Somers's Cove. Montre-moi la taverne et je te rincerai le gosier. Je t'offrirai à boire. »
À la perspective d'un verre, dont il était trop friand, Levin montra le chemin vers la taverne de Washington, où l'assistance s'était considérablement accrue depuis que Jimmy Phoebus avait crié à chaque passant que Meshach Milburn, selon le témoignage de Jack Wonnell, était bel et bien entré et disparu dans l'entrée du juge Custis, et près d'une douzaine de citadins discutaient maintenant du pourquoi et du comment, quand, soudain, Levin Dennis sortit de Church Street avec un homme de plus de six pieds, doté d'une paire de jambes prodigieuses et de bras presque aussi longs, avec une paire d'yeux bleus froids, provocateurs mais inquiets, et une barbe et des cheveux brun-roux, rêches et filandreux. Le nègre libre, Samson Hat, étant un peu plus loin, fut observé jetant un regard rayonnant d'admiration sur les proportions athlétiques de l'inconnu, qui semblait capable de charger un bœuf sur ses épaules ou de distancer un cheval.
« Holà ! » s'exclama Jimmy Phoebus en examinant l'inconnu avec audace, mais avec indifférence finalement. « Tu fais ton intéressant, Levin, toi aussi. Où est Meshach ? »
« Je n'en vois aucune trace, Jimmy. Je suppose que Jack Wonnell avait raison, et qu'il est entré chez le Juge. Peut-être achète-t-il les nègres du juge Custis. C'est le métier de ce monsieur. »
Jimmy Phoebus, lui-même un spécimen d'homme non négligeable, jeta un autre coup d'œil à l'inconnu avec ses yeux noirs comme des cerises, et, apparemment pas mieux satisfait de l'inspection, ne fit aucun signe de reconnaissance.
« Quiconque n'est pas trop distingué pour boire avec un acheteur de nègres, » dit l'homme, avec indépendance, « peut entrer et commander sa consommation, à mes frais, car je suis plein aux as et je nage dans l'or. »
Il y eut une pause pour que quelqu'un prenne l'initiative, mais Jimmy Phoebus, tournant son visage grec, large et grand, et son front étroit vers l'inconnu, fit remarquer :
« Je n'ai encore jamais pris un verre avec un acheteur de nègres, et, par la fumée ! Je crois que je suis trop vieux pour commencer. »
L'homme s'arrêta et mesura Jimmy du regard.
« Humph ! » dit-il avec un ricanement, « tu as l'air d'être un peu plus qu'à moitié nègre toi-même. Si j'étais fauché, je te mènerais au marché pour en tirer le prix. »
« Aucun doute là-dessus, en ce qui vous concerne, » dit Jimmy, impassible, tandis que l'homme poussait Levin Dennis vers le bar.
Que ce fût les nouveaux mouvements de Meshach Milburn ou l'exemple de l'homme étrange, Princess Anne fut dans un état d'ébriété ce jour-là. L'étranger était plein d'argent et traitait tout le monde sans distinction, et le trottoir devant l'hôtel était continuellement assailli par les oisifs, et le bar encaissait l'argent et répandait le désordre. Ainsi, une heure après la tombée de la nuit, lorsque l'impopulaire citoyen, évitant la foule, passa sur le côté opposé de la rue, le plus proche de son propre logement, l'un des cris les plus forts et les plus unanimes qu'il eût jamais entendus de sa vie retentit depuis la taverne de Washington.
« Clocher ! Clocher ! Le vieux Meshach est en liberté. Whoo-o-op ! »
« Riez donc ! » pensa Meshach, « jusqu'à présent, je ne connaissais pas le sens de "laissez rire ceux qui gagnent". »
Il se sentit conforté dans son idée de se marier avec sa tuile de Raleigh, et quand il vit Samson Hat, Milburn dit : « Garçon, brosse bien tous mes vêtements. Puis retourne à l'écurie et commande un buggy pour qu'il soit prêt pour toi à dix heures. À cette heure-là, mets-toi en route pour Berlin ; et ramène Rhody Holland avec toi demain matin. »
« C'est plus de trente milles, maître, et une route sablonneuse. »
« Peu importe. Vas-y doucement. Je t'écrirai une lettre à porter. Samson, je vais me marier ce soir avec la rose de Princess Anne. »
« Il n'y en a qu'une, » dit Samson. « Pas Mlle Vesty Custis ? »
« Oui, Samson. Princess Anne peut maintenant avoir quelque chose à hurler. La pauvre fille sera peut-être seule, car, sans aucun doute, elle sera rejetée de partout à cause de moi, et je ne vois personne pour être la femme de chambre de ma jeune dame, à moins que ce ne soit Rhody. »
« Oui, Maître, avec tout votre argent vous êtes pauvre en amis ; en amies femmes, vous êtes affamé. »
« Tu peux m'accompagner à l'église, » dit Meshach, « je suppose que tu veux me voir marié. »
« Oui, monsieur. Ça, je le veux ! Je ne voudrais pas manquer ça pour mon cadeau de Noël. Je suppose que cette fille Virgie viendra avec Mlle Vesty pour la cérémonie, maître. »
« Peut-être bien. Tu ne songes pas à l'amour, toi aussi, Samson ? »
« Eh bien, je ne sais pas, maître. Virgie est une belle fille, bien sûr je suis un peu vieux, maître Milburn, mais je vais devoir songer à mon propre sort, je suppose, maintenant que vous avez fait brûler mon petit coin de paradis. Il y a une femme qui arrive par ici maintenant. Alors, si vous ne dites pas un bon mot pour moi auprès de quelques-unes des filles de Mlle Vesty, je suis à peu près fini. »
« Eh bien, mon garçon, » dit Meshach, « tu as la même chance que j'ai eue : le dessus du panier. Je te dois une jolie petite somme en gages, et tu pourrais peut-être acheter l'une des femmes de chambre des Custis, la rendre libre, et l'épouser, ou bien être son propriétaire. Tu es un homme libre. »
Samson secoua la tête gravement.
« Ça ne marche pas comme ça chez les nègres, » dit-il. « Les nègres ne peuvent jamais prendre le dessus en amour, comme les Blancs. Ils doivent y arriver par l'amour lui-même : par la bonté, maître. »
Avant neuf heures, Milburn et son nègre quittèrent le vieux magasin près du pont de la ville et, passant par la ruelle de la rivière appelée Front Street, puis dans Church Street, marchèrent derrière l'hôtel, évitant les oisifs qui s'y trouvaient, et atteignirent l'église en quelques minutes, sans être remarqués. Les longues fenêtres projetaient toutefois un peu de lumière, mais comme c'était un samedi soir, cela fut attribué, par le petit nombre de personnes qui le remarquèrent, aux préparatifs pour le matin du prochain sabbat. Avant de partir, Samson Hat, observant que son employeur tremblait un peu, lui demanda si une goutte de whisky ne serait pas appropriée.
« Non, mon garçon ; c'est un mariage sans vin. J'aurai besoin de toute ma tête pour retrouver mes bonnes manières. »
Il entra dans l'église et la trouva chauffée, le ministre déjà présent en surplis, agenouillé seul devant l'autel. M. Tilghman se leva, le visage jeune très pâle et des larmes sur les joues, et voyant son paroissien négligé et le domestique, descendit l'allée.
« M. Milburn, » dit-il en tendant la main, « j'espère féliciter, après cette cérémonie, un époux au cœur chrétien, et quelqu'un qui prendra la charge rare qui lui est échue sous une garde tendre. Mon effort sera de vous aimer, monsieur, si vous me le permettez ! Mlle Vesta est la prêtresse de Princess Anne, et si vous nous l'enlevez de la vue et de l'ouïe, je crains que même les ministrations de Dieu dans cette église ne semblent creuses. »
« Pour moi, elles le seraient, » dit Milburn, « bien que ce ne soit par aucun manque de respect envers notre pasteur. »
« Vous avez été un paroissien fidèle, » reprit Tilghman, « durant mon bref ministère ici, comme durant mon enfance, quand je rêvais peu que je devrais occuper ce pupitre. Vous savez peut-être que c'est de l'amour sans espoir pour ma cousine Custis que j'ai fui vers Dieu pour trouver consolation, et il a fait de moi son humble ministre. »
« J'ai entendu dire cela, » dit Milburn ; « ou, plutôt, je l'ai vu. »
« Pardonnez-moi d'évoquer un sujet si peu pertinent pour vous, monsieur, mais, bien que j'aie renoncé à toute vaine émotion pour ma cousine, son bonheur est une partie de ma religion, et cette conclusion soudaine de son mariage, au sujet de laquelle je n'ai posé qu'une seule question, m'a poussé à solliciter votre sympathie. »
« Que demandez-vous, William Tilghman ? Peu importe... votre requête est accordée. »
« Comment ai-je gagné votre faveur ? » demanda le jeune recteur, quelque peu surpris.
Milburn ramassa machinalement son chapeau sur un banc et le tint légèrement en l'air.
« Vous étiez le seul garçon de ce village qui n'ait jamais pleuré après ce chapeau. »
« Alors, il a probablement été ignoré par moi. J'étais comme les autres garçons, espiègle, avant que mon moral ne soit abattu par un amour malheureux, et je ne savais pas que je faisais exception à leurs habitudes. »
« Il était gratifiant de voir cette exception, » dit Milburn ; « les gens conspués font de fines distinctions. »
« Oh, M. Milburn, pardonnez aux garçons ! Ils sont faits pour le rire, et de petites causes l'excitent, comme les chiens aboient, par santé et exercice... à peine plus que cela. La requête que je vous fais est de me laisser être votre ami, parce que j'ai été celui de votre femme ! La franchise sied à mon ministère, et je pense que vous avez besoin d'un entourage amical et cordial pour révéler votre utilité et vous donner la liberté qui ôtera toute contrainte de votre vie de famille, et, sans diminuer vos bonnes sensibilités, dissipera les morbides. Cela ouvrira une voie à Vesta pour envisager sa carrière domestique, qui, autrement, pourrait se contracter si rapidement qu'elle vous décevrait tous les deux. Vous l'avez vue idole de son vaste cercle, libre comme l'oiseau, choyée par les siens et par la Providence aussi, jusqu'à ce que la joie et la grâce, la beauté et la santé, la foi et l'espoir vivent en abondance en elle, et vous en êtes le bénéficiaire. Vous devrez contrôler ses fréquentations désormais. Puis-je devenir votre ami, et laisser mon amour pour votre femme recommander ma personne à votre confiance, comme vous à la mienne et à mes prières ? »
« Ai-je déjà un autre ami ? » s'exclama Milburn, la voix tremblante. « Quelle richesse elle m'apporte, jamais connue auparavant ! William, vous serez toujours le bienvenu chez moi. »
Ils scellèrent cet engagement d'une poignée de main, et le vieux Samson Hat, assis à l'arrière, laissa échapper un rire si chaleureux que la réponse de Meshach, dans un frisson pâle soudain, parut quelque peu déplacée. Il fut cependant rappelé à lui par l'entrée du juge Custis avec sa fille et sa servante, Virgie.
Vesta était très pâle, mais ni fuyante ni négative. Au contraire, elle soutenait son père plutôt qu'elle ne recevait son soutien, et Milburn vit le visage usé et impuissant du juge, la fierté en ayant disparu, et la pitié pour sa fille absorbant tout autre sentiment de dépression.
Il portait son meilleur costume de drap, les basques de l'habit descendant jusqu'aux genoux derrière, le corps coupé droit jusqu'aux hanches, et le col montant haut sur sa cravate de cuir anglais émaillé blanc. Son gilet bas boutonné exposait ses boutons de chemise en cristal et doré, et un jabot, repassé par les mains agiles de Roxy avec des touches légères, se séparait par le milieu comme l'écume de mer sur un coquillage ; des jabots semblables aux poignets étaient fermés par des boutons de chaîne en perle et argent. Son gilet était en étoffe de Marseille à motifs, et des guêtres de la même matière couvraient en partie ses chaussures ; son sceau lourd, portant ses armoiries, pendait à un ruban pâle à son gousset. Bien qu'il fût débiteur et qu'il répondît devant le tribunal de l'église à un lourd jugement personnel et familial, les lignes amples et fluides de son corps, son menton profondément marqué, ses yeux pleins, sa taille naturelle et sa grâce lui conféraient une présence remarquée et noble en tout lieu.
Vesta Custis, laissant glisser un manteau de velours bleu à une touche de sa servante, se tenait vêtue d'une robe de soirée en soie blanche, le cou, les épaules et les bras nus ; et, alors qu'elle s'arrêtait une minute dans l'allée, Virgie ôta les sandales de tissu des chaussons de soie blanche de sa maîtresse, et, retirant sa capuche de drap brodé à la main, un voile blanc tomba jusqu'à sa traîne. La lumière terne des lampes à huile de baleine s'assemblait, comme les yeux émerveillés des enfants de pauvres, autour de la paire de diamants dans ses oreilles délicatement moulées, mais alertes et généreuses. Sa fine chaîne de montre en or, suspendue deux fois autour de son cou, disparaissait dans le moule neigeux de son sein, sur lequel, dans une dérive palpitante, nageaient un bouton et une fleur de magnolia, chacun avec une feuille. Le portrait de son père, une miniature soignée sertie de perles, reposait plus haut sur sa poitrine, attaché par un collier de perles. Ses mains étaient couvertes de gants blancs et ses bras étaient sans ornement. Ses cheveux, tombant en boucles sombres autour de son front et de ses tempes, étaient peignés vers le haut plus en arrière, puis rassemblés autour d'un peigne de perles en tresses hautes, et les boucles abondantes retombaient sur son épaule.
Milburn jeta un coup d'œil aux trésors de ses charmes physiques incomparables, jamais révélés à sa vue jusqu'ici, et leur splendeur l'effraya presque.
Jamais il n'avait été au théâtre, à un bal, ou nulle part ailleurs d'où il aurait pu prévoir un cou de cygne et un sein sculptés comme ceux-là, et des bras aussi blancs que les membres de l'érable argenté, réchauffés par la vie nuptiale et la modestie.
Ses lèvres, entrouvertes et rouges, ses grands yeux riches à travers lesquels une déesse aurait pu commander, avec leurs sourcils d'un noir de corbeau, semblables aux entrées des grottes de la sibylle de Cumes, sa petite tête portée aussi facilement sur son cou qu'une colombe sur une branche... tout cela frappa l'âme ravie, mais intimidée, de Milburn comme la révélation d'une divinité.
Alors qu'elle s'avançait, il lui parla avec cet instinct audacieux ou cette extase qu'elle avait observée lorsqu'elle s'était adressée à lui pour la première fois dans la maison de son père, dix heures auparavant.
« Vous vous êtes habillée pour moi ? » dit-il.
« Monsieur, ce que je pouvais commander pour cette nécessité, j'ai pensé vous en faire honneur. »
« Pour moi, paraître si belle ! Que puis-je dire ? Vous êtes très ravissante ! »
« Il est gracieux de votre part de me faire des compliments. Devons-nous attendre, ou êtes-vous prêt ? »
Il lui donna la main, incapable de parler à nouveau, et elle fut assez calme pour remarquer que sa main était maintenant chaude, comme s'il avait de la fièvre. Son père, à ses côtés, tendit également la main et prit l'autre main du marié :
« Milburn, » dit-il d'une voix enrouée, « ceci n'est pas mon œuvre. Ma fille n'a mon consentement que parce que c'est sa volonté. »
« D'autant plus noble pour moi, » dit Milburn, le visage étrangement coloré. « Que devons-nous faire, ma dame ? »
« Donnez-moi votre bras ; pas celui-là. Celui-ci est le bon. Avez-vous apporté une bague, monsieur ? »
« Oui. » Il tira de la poche de son gilet une petite bague en or maigre, ne valant guère plus d'un demi-dollar.
« C'était celle de ma pauvre mère, » dit-il.
Sans un mot de plus, elle s'avança, son bras l'entraînant, Virgie suivant derrière, et son père fermant la marche. Samson Hat, se sentant mal à l'aise de ne se voir accorder aucun rôle dans la cérémonie, se glissa dans l'allée jusqu'au gros poêle à tablier rigide au milieu de l'église, derrière lequel il dissimula son corps, tout en gardant sa tête et ses facultés au centre des événements.
M. Tilghman les avait précédés en surplis, et prenant sa place à l'autel, le visage pâle comme la mort, il lut l'exorde d'une voix altérée : « Bien-aimés, nous sommes réunis ici, en présence de cette compagnie, pour unir cet homme et cette femme dans les liens du saint mariage. »
« Quelle "compagnie" est ici ? » pensa Vesta. « Pas seulement ces pauvres nègres et mon père ; non, je sens derrière moi, observant, les générations de notre orgueil et de notre aisance impuissante, les dignes prétendants plus jeunes dont j'ai été trop exigeante et particulière pour voir la considération et les mérites, les heures dorées que j'aurais pu consacrer à mon esprit, avec des opportunités brillantes dont je n'étais pas jalouse, et qui ne seront plus les miennes, parce que je n'avais pas garni ma lampe de vierge ; et ainsi j'ai dormi durant ma jeunesse, jusqu'à ce que maintenant je m'éveille au cri : "Le marié arrive", et je contemple ! Oui, j'ai été une vierge folle, et je suis surprise quand mon destin est là ! Peut-être que mon ange gardien se tient aussi derrière moi, la croix avancée que je dois prendre, ma couronne cachée ; mais quelque part, à mi-chemin de ce voyage de la vie, elle me la donnera peut-être et dira : "Bien joué !" »
« Cette "compagnie" », pensa Milburn, la tête tournoyante, « réunie pour me voir me marier ! Quelle compagnie ? Je semble sentir, outre ces nègres, mes seuls spectateurs, la forêt peuplée qui regarde, les générations aux pieds nus, les couvées illettrées, les parents instinctifs, les tombes sablonneuses. Ils engendrent ma tribu perdue, et tous me crient : "Va, quitte-nous, fier orgueilleux ! contempteur, va !" Pourtant, il y en a une que je vois, pure comme ma mariée, blanche comme le sein de ma captive, son âme toute entière dans ses yeux croyants, disant : "Oh, mon fils, c'est une femme comme moi qui est entrée dans ta vie, et son cœur est très tendre, et, par l'amour mourant de ta mère ! sois bon envers la pauvre étrangère que tu as achetée." »
Il répondit « Je le veux ! » à haute voix, et il sembla presque une coïncidence miraculeuse que ce fût une réponse à la question du ministre, jusqu'à ce qu'il entende l'interrogation correspondante posée à sa promise, dans les tons bas mais très doux de l'ecclésiastique :
« Veux-tu lui obéir et le servir, l'aimer, l'honorer et le garder, dans la maladie comme dans la santé ; et en abandonnant tous les autres, ne t'attacher qu'à lui, tant que vous vivrez tous deux ? »
« Je le veux ! » dit la fille du juge, claire comme la musique, et le juge poussa un long et profond soupir, saturé de larmes, comme jailli des puits les plus profonds du chagrin.
Il ne put répondre distinctement, alors qu'il joignait la main de sa fille à celle du ministre. Le ministre perdit un instant son office et la parole, joignant sa main à celle du marié. La jeune esclave éclata en un gémissement qu'elle ne put contrôler, et seule Vesta resta calme comme son époux, posant sa main fraîche et humide dans sa paume de feu, et attendit pour répéter le langage délibéré de l'Église.
Quand tous deux eurent fait cette promesse solennelle, elle tendit la main vers la petite bague et la donna à son vieil amant, le ministre, et Virgie défit son gant. M. Tilghman, ses larmes tombant silencieusement sur son livre, passa la bague à Meshach et vit son minuscule cercle cercler son doigt blanc, pas plus gros qu'une paille, mais aussi redoutable que la chaîne du martyr. Ses prières furent dites avec un sentiment profond, et il les déclara mari et femme. Puis, serrant la main de Meshach, il dit, avec son visage de garçon brillant comme la foi pouvait le rendre :
« Mon ami, puis-je prendre mon baiser ? »
Meshach hocha la tête, mais son visage était comme une boule de feu, et il savait à peine ce qui lui était demandé. M. Tilghman embrassa Vesta en disant :
« Cousine, votre mari est mon ami, et l'amour comme l'amitié vous entourent maintenant. Puisse votre bonheur être, comme votre bonté, plus sûr lorsque vous surmontez les difficultés, à l'instar de ces oiseaux qui ne peuvent flotter avec une grâce parfaite avant d'avoir lutté au-dessus des nuages. »
« Puis-je vous embrasser maintenant ? » dit Milburn, fixant avec un regard sauvage ses yeux riches.
Alors qu'elle levait docilement ses lèvres, un souffle étrange, chaud et enroué, ni naturel ni même passionné, sortit de ses narines. Le juge, observant cela — une scène qui ne lui plaisait guère, la plus belle Custis en deux cents ans étant dévorée sous ses yeux — s'exclama dans son âme :
« Meshach boit-il ? Ses yeux ont l'air ardents. »
Ainsi, après avoir embrassé sa fille également, et dit : « Que Dieu vous récompense avec des triomphes et une compensation au-delà de nos craintes ! » le juge dit :
« Milburn, je suppose, dans la conclusion soudaine de cette union, que vous n'avez pris aucune disposition quant à l'endroit où vous irez ; alors venez, bien sûr, à Teackle Hall, et faites-en votre foyer. »
« Est-ce votre souhait, ma chère ? »
Vesta répondit : « Oui. Mais c'est à vous de choisir, monsieur. »
« Vous avez quelques affaires avec votre père pour une heure, » dit Milburn ; « en attendant, j'ai besoin de quelque chose à mon entrepôt, et, comme il est encore tôt dans la soirée, puis-je vous laisser un petit moment ? »
Elle inclina de nouveau la tête, et, tandis qu'ils se dirigeaient vers la porte de l'église, s'y attardant, Samson saisit l'occasion de prendre les deux mains de Virgie.
« Virgie, » s'exclama-t-il, « est-ce que tout ce baiser va continuer et nous, les gens noirs, n'en aurons pas du tout ? Viens ici, jolie fille, et embrasse ton vieux grand-père ! »
Virgie consentit sans résistance, jusqu'à ce que Samson poursuive : « Oh, quelle pêche et quel miel, Virgie ! Donne-m'en un autre ! Je dis, Virgie, puisque mon maître et ta maîtresse sont partis et nous ont laissés, nous deux orphelins, si on demandait à M. Tilghman de nous déclarer mari et femme, nous aussi ? » Alors Virgie se dégagea.
« Samson Hat, » dit-elle, « de quoi parlez-vous ? Vous devriez avoir honte de vous-même. Vous êtes assez vieux pour être mon père ! »
« Sûrement pas, mon amour. Je vaux bien quatre de ces nouveaux beaux de Somoset County. Je suis un homme libre. Peut-être que je te rendrai libre aussi, Virgie... moi et mon maître là-bas. Il dit qu'on ferait mieux de se marier. Il le dit vraiment. »
« Vous n'êtes qu'un vieux nègre impertinent, » répondit la fille. « Croyez-vous qu'une fille bien élevée voudrait d'un homme qui s'est enrichi en nettoyant le chapeau du Mauvais ? Vous n'êtes rien d'autre que le serviteur du diable, monsieur. »
« Prends garde que ce diable ne t'attrape, alors, » dit Samson. « Petite fille pauvre, folle et crédule ! Prends garde que ces jolis yeux noirs ne pleurent encore pour le vieux Samson. Il est bien obligé d'épouser quelque poulet de printemps, le vieux Samson, et je parie que tu rôtiras le plus tendre, Virgie. »
Virgie, indignée, mais troublée par sa première vraie proposition, et de la part de l'un des hommes les plus riches de sa couleur à Princess Anne, se hâta d'attacher les chaussures de marche de sa jeune maîtresse, et, alors qu'ils sortaient tous de l'heureuse vieille église, où la voix de Vesta avait si souvent percé, dans ses envolées d'harmonie, jusqu'à une béatitude qui semblait porter son âme, telle une alouette, vers les portes du ciel, celle qui
« chantant, s'élève encore, et, s'élevant, chante toujours »,
elle vit tomber sur le pavé du cimetière le long chapeau absurde, projeté par la lune, du marié.
« Oh, que va-t-il faire de ce chapeau, maintenant qu'il m'a épousée ? » pensa Vesta. « Va-t-il continuer à m'affliger avec ? »
Son cœur sombra, si bien qu'elle se sentit soulagée quand il l'embrassa de nouveau à la porte de l'église, et disant : « Je reviendrai bientôt, ma chérie », partit, avec son homme, vers Princess Anne.
« Ton buggy est-il attelé, Samson ? » demanda son maître, quand ils eurent tourné l'angle du palais de justice.
« Oui, maître. »
À cet instant, une grande foule d'hommes, comprenant toute la population oisive de la ville, ainsi que de nombreux bacchanaliens du samedi soir venus de la campagne et des côtes, certains debout devant la taverne, d'autres sur les trottoirs opposés ou rassemblés à l'angle du palais de justice, voyant la silhouette chapeautée de Meshach se détacher au clair de lune, poussèrent un cri dispersé, se transformant finalement en un hurlement :
« L'homme au chapeau libre ! Clocher ! Trois hourras pour le chapeau du vieux Meshach ! »
Avec une minute d'hésitation, comme s'il craignait de traverser la foule, Milburn tourna dans la rue principale, la traversa et continua sur le trottoir opposé, du même côté que son domicile, les moqueries et les plaisanteries continuant toujours.
« Il y a du rhum qui travaille dans cette ville tout l'après-midi, maître, » dit son fidèle nègre, « depuis que ce grand homme est venu du cimetière avec Levin Dennis. Prenez garde, maître ! »
Il avait à peine parlé que trois hommes furent vus barrant le passage, deux d'entre eux ivres, le troisième mauvais sous l'effet de la boisson, émergeant d'un débit de boissons situé de l'autre côté de la rue par rapport à la taverne, où on leur avait refusé d'autres boissons. Le premier était Jack Wonnell. Il eut un hoquet, cria « Clocher ! » et se glissa derrière un mûrier. Le second homme était Levin Dennis, à peine capable de se tenir debout, et il s'assit sur la marche du débit de boissons, souriant idiotement.
Le troisième homme, s'élevant comme un géant hors de ses bottes, les bras se balançant comme des vignes sauvages, le visage barbu strié de traces de tabac, affichant insolence et mépris, abattit le plat d'une main directement sur la couronne de l'étonnant couvre-chef de Milburn, avec ces mots :
« Holà ! Voici Goosecap ! Hocus ce chapeau, Old Gripefist ! »
Le chapeau, l'âge jouant contre lui, s'affaissa sur les yeux de Meshach, et le coup inconsidéré, inconsciemment puissant, le fit chanceler.
Samson, qui avait absorbé les qualifications du géant avec une admiration instantanée, se retira immédiatement, voyant son maître insulté, et asséna au grand étranger un coup de poing. L'homme vacilla, se reprit et chercha à se battre avec Samson. Ce pugiliste habile plia les genoux, fit glisser ses épaules en arrière et, évitant la saisie, se redressa et projeta son tronc en avant, avec le coup bien étudié, et planta ses jointures dans les yeux de l'homme blanc. Le grand voyou tomba comme foudroyé.
Milburn vit tout cela se produire en une minute, et son œil, cherchant quelque chose pour se défendre, tomba sur le pilier en brique sous les marches du débit de boissons, où Levin Dennis était assis, stupéfié par la scène. Une brique dans le pilier était desserrée, et Milburn s'en approcha. Dans ce court intervalle, le robuste étranger s'était rétabli et avait titubé pour se remettre debout, et avait tiré un poignard.
« Le voyou t'a eu ! » beugla-t-il. « Renversé ! par un nègre, en plus ! L'enfer t'aura, alors ! »
Alors qu'il s'élançait, il décrivit un cercle rapide vers l'arrière et vers le bas avec le couteau, visant à le tourner dans les entrailles de Samson, ce qu'il aurait fait — ce serviteur valeureux étant sans défense, et pas même un caillou ne gisant sur le sol nu pour lui venir en aide — si Meshach, arrachant la brique desserrée du pilier, ne l'avait visée sur la portion exposée correspondante du corps de l'assassin, et ne l'avait frappé en plein creux de l'estomac. Les yeux de l'homme roulèrent, et il tomba, comme mort, son poignard restant planté dans le trottoir.
« Laissez-le là », dit Meshach avec mépris. « Un tel chien ne risque pas de mourir ! S'il y a du temps, il se rétablira en prison. Montez dans votre voiture, mon garçon, et restez à l'écart. »
Le nègre n'eut pas besoin d'avertissement, car l'impiété de frapper un homme blanc était interdite dans un livre plus grand que la Bible : le livre de l'ignorance. Il disparut entre les maisons et fut à un mille de Princess Anne, conduisant rapidement, avant que le nouvel homme n'ait relevé la tête du sol.
« Où est le nègre ? » haleta-t-il, son visage pâle peint par ses yeux injectés de sang. « Quel genre de types êtes-vous pour laisser un noir se battre contre un blanc ? Je lui arracherai le cœur avant de quitter la ville. »
Il regarda autour de lui l'équipage qui avait traversé depuis la taverne ; Meshach avait disparu dans son magasin à la descente de la route. Jimmy Phoebus fut le seul à parler.
« Acheteur de nègres », dit-il, « si vous traînez dans cette ville d'ici minuit, ou après minuit demain, dimanche soir, le vieux Meshach Milburn vous mettra dans cette prison jusqu'au printemps. Par la fumée ! Il découvrira les antécédents de votre tante, où vous allez, où vous avez été, ce qu'est votre frime, et toutes vos manigances. Vous vous êtes heurté à l'Arche du Seigneur cette fois-ci — le Chapeau Entailé du vieux Milburn ! Suivez mon conseil et filez ! »
L'homme se lava le visage à la pompe de la taverne, tourna au coin de la banque et disparut dans la nuit vers Teackle Hall.
CHAPITRE XIII.
L'OMBRE DE LA TUILE.
Alors que Vesta et son père franchissaient le seuil de Teackle Hall, cela leur parut très cher, bien que quelque peu redoutable, étant réapproprié, mais au prix d'un nouveau membre de la famille, et qui plus est un intrus. Vesta et son père allèrent à la bibliothèque, et il jeta du bois sur le feu bas, alluma la lampe et les bougies ; puis se retournant, il prit sa fille dans ses bras et sanglota amèrement, répétant ces mots : « Que vais-je faire ! Ô que vais-je faire ! » Elle céda aussi au luxe du chagrin, mais resta muette jusqu'à ce qu'il dise :
« Ma chérie, j'ai rêvé de ton jour de noces maintes fois, mais ce n'était pas comme ça. Musique et joie, liberté de cœur, un beau et jeune marié, toute notre parenté rassemblée ici venant de l'armée et de la marine, du Sud, de l'Ouest et du Nord, et tous heureux sauf le pauvre Daniel Custis, sur le point de perdre son enfant ! »
« Ton enfant ne s'en va pas », murmura Vesta ; « n'est-ce pas un réconfort ? »
« Je ne sais pas. Est-ce mon enfant pur et pauvre ? Si je t'avais vue dépérir de la tuberculose, jour après jour, comme un lilas mourant, avec ses grappes diminuant chaque année jusqu'à ce qu'il se dessèche jusqu'à la racine, j'aurais pu pleurer dans une compassion céleste, et apprendre de toi le chemin que je n'ai pas suivi. Mais, dans ta fleur, être la cueillette d'un forestier, arrachée de ma tige et piétinée dans le sable, ta fierté réduite, tes goûts ignorés, ton cœur traîné dans le wigwam d'un sauvage et contraint de consulter sa volonté larmoyante... Oh, que vais-je faire ! »
« Je ne crains pas mon mari de cette façon », dit Vesta en ouvrant ses bras. « Mon esprit, je pense, il l'élèvera plutôt vers des choses sérieuses, pour lesquelles j'ai quelque désir, bien que, je le crains, aucun talent. Papa, quelque chose me dit que cette vieille vie que nous avons menée, facile et heureuse, confortable et indépendante, est en train de disparaître. Notre race familiale doit apprendre les nouvelles leçons de l'époque si nous ne voulons pas la voir retirée et obscure. N'est-ce pas vrai ? »
« Je crains que ce ne soit la vérité de Dieu, ma chérie. La vie que nous avons menée n'est qu'un vestige de dignité coloniale, ou plutôt provinciale, à laquelle la nature de ce gouvernement républicain est hostile. Le tabac, qui était autrefois notre monnaie, disparaît de ce rivage, et le blé et le maïs, nous ne pouvons les cultiver comme le riche et jeune Ouest, qui les déverse à travers le canal que le regretté gouverneur Clinton a vécu pour ouvrir. L'argent devient une chose et non plus seulement un nom, et il capture toute autre chose — terre, distinction, talent, famille, même beauté et pureté. L'homme que tu as épousé comprend l'art de l'argent et nous, nous ne le comprenons pas. »
« Alors ne sommes-nous pas des imposteurs, papa, si nous prétendons être tellement meilleurs que nos véritables supérieurs ? Sûrement devons-nous persévérer dans ces choses que l'époque exige, et y exceller, pour soutenir notre fierté. »
« Oui, si la race est un coq de combat, elle acceptera tout défi, non seulement la guerre et la politique, mais la mécanique, le commerce, l'élevage, tout ! »
« Papa, si tu peux voir ces choses qui doivent arriver, si clairement, pourquoi ne peux-tu pas prendre les mesures sages pour planter ta famille du côté sûr ? »
« Ah ! nous autres Virginiens avons toujours été les meilleurs hommes d'État, mais nous sommes morts pauvres. N'ayant aucun métier manuel, une comptabilité légère et une capacité illimitée pour les fonctions publiques, nous avons tout prévu sauf notre propre humiliation, et cela, nous l'admettions à peine une fois arrivé, tant nous étions flattés par nos intellects philosophiques. Notre passe-temps le plus récent est d'exposer la constitution à ceux qui réussissent trop bien sous elle, bien que nos pères, qui l'ont faite, comme Jefferson et Madison, soient morts hier seulement, accablés de dettes, et le pauvre M. Monroe s'est enfui à New York, dit-on, pour esquiver les huissiers de Virginie. »
« Eh bien, papa, je t'ai sauvé de cette crainte. Voici tes billets à ordre pour M. Milburn et les autres. Assieds-toi et examine-les attentivement pour voir s'ils sont tous là ! »
Il les prit, un soulagement volatil riant sur son visage encore marqué par les larmes, et dit :
« Nous allons les brûler, Vessy. »
« Non, monsieur, pas avant que vous ne les ayez tous vus. Un seul billet manquant vous donnerait la même perplexité, et il ne reste plus de fille pour régler cela. »
Il la regarda avec un sourire, mais aussi de l'agacement.
« Tu ne vas pas faire de moi un Meshach Milburn ? »
« Arrête, monsieur ! » dit Vesta. « Vous pourriez faire pire que d'apprendre de mon mari. »
Quelque chose d'étrange dans son expression déconcerta le Juge.
« Ha ! » intervint-il, « ai-je déjà un rival, ma fille ? Sa conquête est-elle aussi complète que cela ? »
« J'ai promis de l'honorer il y a quelques instants, et je crois que je le peux, papa. Tout ce que vous me dites ajoute à mon respect pour un homme qui semble n'être que ce qu'il est. »
« Peut-être peux-tu l'aimer, aussi ? » dit le Juge, l'observant avec une appréhension un peu semblable à de l'émerveillement, un peu à de la jalousie.
« Oh, je souhaiterais le pouvoir, papa ! Cela aussi, j'ai promis de le faire, et j'essaierai. Mais mon travail sera un échec total si vous ne vous réconciliez pas avec M. Milburn. C'est pour vous que je l'ai épousé, et pour sauver votre nom, votre paix, votre indépendance, et les réprimandes que nous attendions de maman à la perte de sa dot. Il est maintenant votre gendre, encore dans la force de l'âge, avec la formation commerciale que vous regrettez de ne pas posséder. Commencez à cet instant, papa, et apprenez ses habitudes. Comptez et identifiez ces billets ! »
Le juge Custis les examina séparément, fit le compte du nombre de billets qu'il avait donnés dans sa tête, et dit :
« Oui, il a fait une restitution équitable. Il n'en manque aucun. »
« La restitution implique qu'il vous a volé, papa. Un homme juste n'a pas parlé là ! Chaque sou de ces dettes est marqué des blessures de M. Milburn et frappé de ses sacrifices. Avez-vous dépensé son argent en vous souvenant de cela ? »
« Non, mon enfant, je suppose que non. »
« Donnez-moi les billets, papa. »
Elle les prit et resta pensive quelques instants en silence.
« Si j'étais un homme, papa », dit-elle enfin, « j'essaierais d'acquérir le sens des affaires. Il doit être si respectable de vivre avec un esprit capable d'aider à sa propre sécurité et à celle de ses amis, et de se préparer pour la vieillesse ou la maladie tout en étant fort et en bonne santé. Maintenant, je pense que je ne vous laisserai pas brûler ces billets avant que vous n'en ayez payé le prix ! S'il vous plaît, rédigez un transfert de cette maison, des domestiques et de votre manoir à mon nom, Vesta... oui, Vesta Milburn ! »
Elle rougit en prononçant pour la première fois son nom nouvellement porté.
« Hélas ! » soupira son père, « Vesta Custis n'est plus. Je commence à le sentir. Eh bien, Madame Milburn — je vous donnerai le titre — contre quoi dois-je vous transférer ces vieilles propriétés ? »
« En contrepartie du remboursement de la somme de la succession de ma mère que vous lui devez, pour laquelle vous ne lui avez donné aucune garantie. Ce n'est pas couvert par ces billets. Je n'ai que la promesse de M. Meshach Milburn qu'il lui versera cet argent, risqué et perdu par vous, père, je le crains, très imprudemment. Est-ce aussi de la restitution pour M. Milburn que de se dépouiller pour payer vos dettes à maman ? »
« Non », dit le Juge, coupable, « cela, il le paie à cause de sa passion pour toi. Il pourrait bien te tromper là-dessus. »
« Je ne le crois pas, car il m'a été fidèle tant d'années avant que je sache qu'il m'aimait. Un homme qui se garde pur pour une femme envers laquelle il n'a aucun vœu, paiera les dettes d'honneur de son père lorsqu'il l'aura promis. »
Le juge Custis trouva la question bien trop brûlante pour son confort, et rougissant autant que Vesta, il s'assit et rédigea un acte de cession de sa propriété à Vesta Milburn, en son nom propre, et en contrepartie de vingt-cinq mille dollars, versés à Madame Lucy Custis au titre du jugement confessé en sa faveur par Daniel Custis.
« Voilà, ma chère », dit-il en lui tendant le document, « qu'est-ce que tu veux en faire ? N'es-tu pas assurée d'un foyer ici aussi longtemps que tu vivras, même avec moi comme propriétaire ? »
« Non. La tragédie presque achevée ici pourrait se répéter, papa, et nous pourrions tous nous retrouver sans abri si vous pouviez vous endetter à nouveau. Je ne ferai pas cela... même pour mon mari, et ainsi Teackle Hall restera debout pour vous protéger tous du froid si les mauvais jours reviennent jamais. »
« Tu en as payé un prix plus élevé, mon enfant, qu'il ne vaut, et tu y as droit. »
« De plus, cher père, si M. Milburn a besoin d'un rappel de sa promesse de rembourser la dot de maman, ceci le lui fournira. Il destinait son cadeau à être ma dot de mariage, et si je devais vous le céder, je devrais d'abord demander son consentement ; pas en droit, peut-être, mais par délicatesse. »
« Oh, oui », dit le Juge négligemment, « je suis heureux que tu aies de si bonnes raisons. Pourtant, ma belle, mon dernier enfant... fierté de ma race ! Je déteste te voir si prête pour ces affaires... ce calcul et cette prévoyance. Ce n'est pas comme les Custis. Je crains que cet homme, Milburn, en un seul jour, n'ait jeté son filet autour de ta nature, et ne t'ait annexée à sa sordide existence. En ce moment, ce qui te rachète, c'est que tu ne peux pas l'aimer. »
« Cher père, de telles pensées m'assaillent, aussi... la fierté de l'aristocratie, le souvenir de ce qui a été ; mais je veux être honnête et ne pas tromper mon cœur ni quiconque. Nous sommes tombés de notre hauteur ; il s'est élevé de sa condition ; et il n'y a aucune tromperie dans ma conduite. Il sait que je ne l'aime pas. Au lieu de m'obstiner sur un cœur endurci, je prie Dieu de faire fondre ma nature et de la mouler à son affection ! »
L'observant un moment avec un intérêt croissant, le juge Custis s'avança et embrassa son front.
« Amen, donc ! » dit-il. « Puisses-tu aimer ton mari ! Je ferai tout mon possible pour l'aimer, moi aussi. »
« Voilà qui est parlé comme un vrai homme », dit Vesta. « Et maintenant, père, bonne nuit ! Soyez prêt ici pour l'arrivée de M. Milburn. Sonnez pour une carafe et un peu de gâteau. Cela ne vous fera pas de mal, après votre jeûne, de boire un verre de sherry avec le marié. »
Il l'embrassa et sentit qu'elle tremblait dans ses bras. Comme elle s'apprêtait à partir, elle revint et se raccrocha à lui. Son visage était pâle de peur.
« Oh, Dieu redoutable ! » murmura-t-il, « visiter mes nombreux péchés sur cet ange immaculé ! Où fuirai-je ? »
Un pas résonna sur le porche, et Vesta monta l'escalier en un éclair.
Le juge Custis se dirigea vers sa porte, appréhensif et en larmes. Un homme étrange se tenait là, l'œil meurtri et le sang dégoulinant sur sa barbe grossière, semblable à une corde. Il était ivre, mais si pâle qu'il était visible à la lumière des étoiles.
« Bonsoir », dit l'homme ; « vous ne me connaissez pas, juge Custis ? Peu importe, je suis Joe Johnson. »
Le Juge, dont les larmes l'avaient éloigné des choses à la mémoire triviale, regarda l'homme et répéta : « Joe Johnson. Pas Joe Johnson de Dorchester ? »
« Oui, Juge, Joe Johnson, le marchand d'esclaves. J'ai acheté plus d'un nègre à un Custis quand il était impoli de les vendre, Juge, alors ils m'ont laissé les emmener, et m'ont maudit pour cela en public. Et ça m'a rendu impopulaire, Juge Custis, et c'est ma situation ce soir. »
« Vous vous êtes battu, Johnson, je crois », dit le Juge avec un dégoût réprimé.
« J'ai été renversé par un nègre », dit l'homme avec une lueur de férocité, en retirant sa main de l'œil blessé, comme si cela enflammait son souvenir du coup de voir les gouttes de sang couler de sa barbe sur le porche. « Cette ville est trop gentille pour supporter un marchand de l'article constitutionnel, et alors ils se sont jetés sur moi, quand j'étais un peu éméché par la boisson, et pendant que le nègre me frappait à l'œil, un petit scélérat blanc avec un bonnet en clocher m'a frappé dans le ventre avec une pierre. Je suis venu ici, Juge, pour me coucher dans la cuisine, et dormir au chaud tout le dimanche, car les flics menacent de m'arrêter, s'ils m'attrapent avant minuit. »
« Je suppose que vous savez, Johnson, que je suis magistrat, et l'asile approprié que je donne aux trouble-fête est la prison. »
« Je n'ai pas peur de ce limbe, Juge Custis, quand je viens à vous. La vieille Patty Cannon vous a rendu bien des services avec la bande de Joe Johnson au moment des élections dans les districts supérieurs du Somerset. Patty disait toujours que le Juge Custis était un gentleman de combat qui rendait la pareille. »
Le visage du Juge, un instant vide, s'éclaira avec tout le sourire d'un chercheur de voix, et il dit :
« Joe, vous êtes un type terrible, mais la chère vieille tante Patty prenait toujours ma défense ! Je soupçonne, Joe, que vous vous êtes heurté à Samson, l'homme engagé de Meshach Milburn, qui est boxeur, bien que je m'étonne qu'il ait pu s'en sortir face à votre jeunesse et votre taille. Bien sûr, je ne vous laisserai pas de mal. Vous n'avez pas joué vos tours sur les nègres de quelqu'un, Joe ? »
« Non, sur ma parole, Juge ! Vous voyez, j'ai emmené un chargement d'Égypte le long de la Nanticoke jusqu'à Norfolk, et je les ai expédiés à Orléans. Je me suis dit : "Je vais retourner par la rive est, et voir s'il y a des nègres à attraper." Alors j'ai marché de Somers's Cove à Princess Anne, et j'ai arrosé mon gosier à Kingston et au Trappe jusqu'à ce que je me sente abruti par la boisson, et je me suis couché dans le cimetière pour cuver. Étant réveillé avant que mon sommeil ne soit fini, je me suis senti mauvais et agressif, et les types de la taverne, et le nègre, et le gars avec le bonnet en clocher, tous m'ont accablé à la fois. »
« Eh bien, Joe, pour l'amour de tante Patty, je vais prendre soin de vous. Allez à la porte de la cuisine, et je passerai par la maison pour dire à notre tante Hominy de vous donner à souper et à déjeuner, et un endroit pour dormir. Mais vous devez rester à l'écart, et vous éclipser discrètement dimanche, car nous avons eu un mariage dans la famille aujourd'hui, Joe, et bien que je ne puisse pas comprendre votre argot particulier, je soupçonne le marié d'être l'homme qui vous a coupé le souffle avec la pierre. »
L'étranger leva à nouveau sa main de son œil sanglant, et compta les gouttes rouges qui éclaboussaient depuis sa barbe. Le Juge Custis nota son air renfrogné.
« Tut, tut ! » dit le Juge, « vous n'obtiendrez jamais votre revanche sur cet homme. Il est trop fort. Je ne m'étonne pas qu'il vous ait mis hors de combat, et ne vous laissez jamais tomber dans ses griffes, Joe ; car s'il sait que vous êtes ici, je serai forcé de vous envoyer en prison cette nuit même. Restez hors des mains de Meshach Milburn ! Il vous a coupé le souffle, Monsieur Johnson, mais il y a des cœurs qu'il a arrachés de leurs corps. »
« Je le rencontrerai quelque part », grommela Joe Johnson, « mais pas à Princess Anne » ; et il rabattit son chapeau mou pour couvrir ses yeux, et s'éloigna pour trouver la cuisine.
« Oh, ce qu'un jour peut apporter », pensa le juge Custis, levant les mains vers les étoiles d'octobre : « Meshach au chapeau sinistre l'hôte de mon salon : Joe Johnson, le gendre de Patty Cannon, l'invité de ma cuisine ! »
CHAPITRE XIV.
LE FOYER DE MESHACH.
Vesta avait dormi sans savoir combien de temps, mais c'était le jour, et lentement ses yeux se tournèrent vers le reste du lit pour voir s'il était occupé.
Le marié n'était pas là.
Elle glissa son pied dans sa pantoufle au bord du lit, et d'un pas rapide passa devant son miroir, en murmurant :
« J'ai tout rêvé ! »
La peau fraîche et rougissante, et les contrastes radieux des cheveux et des yeux semblaient si bienvenus pour elle dans leur parfaite assurance de santé, qu'elle murmura encore :
« L'ai-je rêvé ? Il n'est pas là. Oh, suis-je libre ? »
Puis un sentiment de réprobation lui vint alors que le moindre souvenir de cette merveilleuse journée d'hier montait à son esprit, et le vœu qu'elle avait fait d'honorer et d'obéir semblait avoir été trop facilement regretté. Elle regarda sa main, et le petit fil d'or, mince et pathétique, réaffirma son souvenir de l'alliance, et à la suggestion suivante, un blush parcourut son être comme un oiseau rouge dans les fleurs de pommier : peut-être s'était-il glissé hors de sa chambre furtivement comme il était venu, tandis qu'elle, noyée dans un sommeil profond, ne s'en rendait pas compte.
Un regard dans le miroir révéla à nouveau ces rougeurs se répétant, comme l'Aurore dans l'aube du nord, jusqu'à ce que, avec une conscience pénétrante, et sa voix élevée au-dessus du murmure, elle dise :
« Reste tranquille, fille sotte ! »
Ouvrant la porte, elle trouva Virgie allongée sur le tapis à l'extérieur, chaudement enveloppée dans le châle-couverture de sa maîtresse, mais bien éveillée.
« Virgie, personne n'est passé ? » demanda Vesta.
« Non, Miss Vessy. Personne n'aurait pu m'enjamber, car mon esprit a été trop éveillé, même si j'ai un peu dormi. Peut-être qu'il ne vient pas, Miss Vessy. Peut-être qu'il a honte ! »
« Chut, Virgie », dit Vesta, « tu parles de ton maître. »
Jetant sa robe de chambre sur ses épaules, la jeune mariée se dirigea sans bruit vers l'appartement de sa mère ; la porte était ouverte, la veilleuse flottait dans son vase, et Madame Custis dormait avec son livret de banque sous son oreiller.
« Dois-je l'éveiller ? » pensa Vesta. « Oui, si je n'ai pas besoin de son expérience, j'ai besoin de sa confiance, et ne pas lui donner la mienne semblerait une tromperie maintenant. »
Vesta embrassa sa mère doucement, et posa sa joue à côté du profil mince et respectable de cette dame alors qu'elle s'éveillait, et dit :
« Ma fille, miséricorde ! eh bien, que t'est-il arrivé ? Il me semble que je n'ai vu personne depuis des jours, et je voulais exprimer mon indignation même dans mes rêves. Où étais-tu ? »
« Oh, maman », dit Vesta, en prenant la tête de Madame Custis dans ses bras, « j'ai retrouvé ta fortune perdue, qui nous a tant préoccupés. Elle doit t'être rendue, très chère... mon mari a promis de le faire. »
« Ton mari ? Qui as-tu choisi, pour qu'il soit si généreux avec son argent ? Comment as-tu pu avoir des nouvelles de Baltimore si tôt ? Maintenant, ne me raconte pas un tas de bêtises, en pensant me consoler. Ton père est un scélérat, et mes relations le sauront. »
Madame Custis retira son livret de banque de dessous sa tête, et commença à pleurer, alors qu'elle jetait un seul regard sur son total précédent.
« Maman chérie », dit Vesta, « te voyant si misérable hier à cause de la faillite de papa, et ta part partie avec elle, j'ai accepté une demande en mariage, et j'ai la promesse d'un homme riche que, avant tout, ta part te sera payée. Cette maison, et notre manoir, et tout comme il est... les domestiques, l'écurie, et les meubles... m'appartiennent, en mon propre nom, payés par les billets de papa, et par lui transférés à moi pour être notre foyer pour toujours, afin qu'une révolution comme celle d'hier ne traverse plus jamais le seuil de notre porte. Cela ne mérite-t-il pas un baiser, maman ? »
« Je ne crois pas un mot de tout cela, » dit Mme Custis. « C’est encore un tour pour me tromper. Je ne t’en accuse pas, Vesta, mais tu es la victime de quelqu’un d’autre et de ton père. Voyons, qui peut bien être cet homme si prodigue de son argent comptant ? Ce n’est pas le genre à Baltimore de faire des promesses aussi libérales. As-tu accepté le jeune Carroll ? »
« Non, et je n’y ai même pas songé, maman. »
« Alors ce doit être cet imbécile de veuf, Hynson, prêt à vendre ses nègres pour une seconde épouse comme toi. »
« Il n’est venu ici ni en personne, ni par la pensée, » dit Vesta ; « jamais dans mon esprit. »
« Ce serait un mariage qui ferait jaser : il ne te ressemblerait guère de prodiguer tant de beauté à un veuf. Je trouve qu’il y a une certaine vulgarité à ce qu’une jeune fille élégante épouse un veuf. Elle est si raffinée, et lui est généralement si gras et sensuel. As-tu eu des nouvelles de Charles McLane ? »
« Aucune, maman ; laisse-moi soulager ton esprit en te disant que mon mari vit ici, à Princess Anne. Il était le créancier de père, M. Meshach Milburn. Il m’aime en secret depuis des années. J’ai vu un moyen de mettre fin à tout scandale et à toute récrimination en l’épousant sur-le-champ, afin que la société que nous connaissons n’ait qu’un seul sujet de curiosité, et non deux. Papa m’a vue épouser M. Milburn hier soir, et je porte son nom en ce jour de sabbat. »
« Sa femme ? Meshach Milburn ? Le vulgaire au chapeau d’acteur de théâtre ? Cet homme ! Ma fille, tu joues avec ma pauvre tête. Ça recommence. Oh-h-h ! »
« Mère, c’est la vérité. Je suis Mme Milburn. Mon mari est votre bienfaiteur. »
Il fut inutile d’en dire plus, car Mme Custis s’était réellement évanouie.
« Pauvre mère ! » pensa Vesta, « je suis confortée dans ma crainte que, si elle avait été informée de mon dessein, elle s’y serait opposée amèrement. »
Roxy fut appelée pour aider Vesta, et après que Mme Custis eut repris conscience, et eut soupiré et pleuré hyst,ériquement, sa fille, assise dans le fauteuil à bascule de la dame, parla franchement :
« Mère, je comprends votre déception concernant mon mariage, bien que je devrais être celle qui se plaint et reçoit de la sympathie, plutôt que du découragement ; mais je ne le souhaite pas ; en vérité, je ne permettrai à personne de dénigrer mon mari, ou de dresser d’odieuses comparaisons entre ma pauvreté et ses efforts. S’il existe en ma personne, ou dans mon milieu, des mérites pour plaire à un homme, ils lui sont échus selon la loi de la Providence, selon laquelle celui qui a recevra. Je plains votre maladie, chère maman, mais je crains que M. Milburn ne soit malade aussi, car il n’est pas venu ici de toute la nuit, bien qu’il m’ait quittée au portail de l’église. »
« J’espère que la vipère est morte ! » dit Mme Custis, avec une grande clarté, et elle ponctua ses mots en s’asseyant dans son lit. Roxy quitta la pièce.
« J’espère qu’il a été assassiné, » dit Mme Custis, « et que le meurtrier ne sera jamais découvert. S’il reste un peu de l’esprit des McLane chez mes frères et neveux, ils effaceront, dans le sang, l’insulte de ce mariage entre ma fille et l’homme qui a tendu un piège à l’honneur d’une famille respectable. »
Vesta se leva, le visage pâle et troublé, mais avec un reflet des préjugés de sa mère qui lui revint.
« Il peut se défendre lui-même, maman. Je vais aller le chercher maintenant, puisqu’il est tant haï à cause de moi. »
Elle retourna dans sa chambre, revêtit une tenue de ville et fit sa toilette. Dans la bibliothèque, Vesta trouva son père assoupi dans un grand fauteuil, les pieds sur un canapé en cuir, et un mouchoir de soie tiré sur son crâne, sous lequel se trouvaient les traces sèches des larmes qui avaient coulé sur ses joues. Elle vit, avec une pointe de joie, que le sherry dans la carafe était intact, et que les deux verres étaient toujours propres : il n’avait pas rechuté dans ses habitudes, même en faisant une veille toute la nuit pour attendre le gendre indésirable. Il sursauta à son entrée, puis la fixa, entre ses facultés étourdies et une interrogation muette qu’elle pouvait comprendre.
« Il n’est pas venu, papa. Et maman... oh ! elle est sévère. »
Vesta, la gorge serrée un instant, se précipita dans les bras grands ouverts de son père, et enterra son sanglot dans sa poitrine.
« Pauvre âme ! Pauvre agneau ! Pauvre enfant ! » disait-il, encore et encore, tandis que son tempérament, qui s’était rarement élevé ces dernières années, depuis que le plaisir et l’insouciance en avaient émoussé le dard masculin, montait lentement, mais Vesta sentit ses tons changer tandis qu’il la caressait, et finit par l’entendre dire, d’une voix rauque :
« Par Dieu ! »
« Chut ! » murmura-t-elle, levant la main vers sa bouche.
« Je vais tuer quelqu’un, » continua-t-il, achevant sa phrase, et tandis qu’elle s’écartait, il fit les cent pas à travers la pièce, noble démonstration d’une passion qui avait une noble origine, dans la pitié paternelle.
« Ne perdez pas votre vraie fierté, papa, après avoir persévéré si longtemps, » dit Vesta. « C’est dimanche. Pensez-vous qu’il viendra ? Que peut-il bien s’être passé ? »
« Soit il viendra, soit il se battra avec moi, » fit remarquer le juge Custis. « J’ai essayé d’être un homme pacifique et un magistrat chrétien, bien qu’un pauvre hypocrite sur certains points, mais on m’a poussé trop loin. La petitesse de ma femme est pire que la folie et la méchanceté réunies. Entre elle et ce démon courtier d’argent, et mon enfant négligée piégée dans un tel mariage, par Dieu ! je vais nettoyer mes vieilles armes de duel, et faire appel à l’injustice elle-même pour me remettre à niveau. »
S’il avait été beau dans son chagrin sincère, il était trois fois plus séduisant dans sa noble fougue. Vesta, l’admirant malgré ses soucis, n’aimait pas le voir dans cette témérité peu naturelle.
« Cher père, » dit-elle, d’un ton apaisant, « vous n’avez aucune raison de vous quereller. »
« J’ai toutes les raisons, » s’écria-t-il ; « la demande en mariage était une insulte, pour laquelle j’aurais dû le défier, et le fusiller s’il refusait. Maintenant, il vous a épousée et s’est enfui, traitant votre personne et l’honneur des Custis avec mépris. À mon époque, j’étais le meilleur tireur de l’Est de la Virginie. Je peux tuer un homme pour cette cause aussi facilement que j’ai brisé l’un ou l’autre des bras d’un homme, au choix, durant mes jours de cour. L’opinion publique me disculpera face à cette provocation, et je pourrai acquitter ma propre conscience, si horrible que soit le duel pour moi. Mes gendres sauteraient sur l’occasion de reprendre la querelle, et débarrasseraient le monde de Meshach Milburn. »
« C’est l’idée de maman, de tuer le débiteur qui a été spécialement gentil avec elle. Elle dit qu’elle enverra chercher l’oncle Allan McLane, et elle est plus déraisonnable que jamais. Papa, vos sentiments sont injustes. Quelque chose que nous ignorons est arrivé à M. Milburn. Il n’était pas lui-même pendant tout le temps à l’église. Maintenant que je m’en souviens, il n’était pas ardent à ce que le mariage ait lieu si tôt. C’est moi qui ai hâté l’heure. Soyons justes en tout, ayant si bien progressé dans le rétablissement de notre fortune, et attendons l’accomplissement des événements avec espoir. »
« Milburn était ivre à la cérémonie, je l’ai vu, » dit le juge Custis, « mais ce n’est pas une excuse. En fait, quel bien peut résulter de cette violente alliance ? Il me semble que nous avons sauté de Charybde en Scylla. Je me sens mauvais, ma fille, et il n’y a rien à cacher. »
« Alors vous êtes d’humeur à parler à mère ce matin, » dit Vesta, « pendant que vous avez une volonté et un esprit inhabituels. Cette rancœur hargneuse qu’elle affiche, je la crains plus que votre émotion passagère, papa. Soyez ferme, mais gentil avec elle, et j’irai trouver mon mari. Oui, c’est ma place. Il peut se plaindre plus justement de mon absence maintenant, que nous de sa négligence. »
« Tu ne veux pas dire que tu vas lui rendre visite dans sa tanière ? »
« J’irai là-bas d’abord. Cela aurait été ma maison hier soir s’il l’avait exigé. Pour dire la vérité, » dit Vesta, rougissant, « le pauvre homme a été si gentil avec moi hier, malgré son objectif, et si étrange, et, comme il semblait, dépendant de moi, que ma charité s’est éveillée pour lui, et j’aurais presque pu l’épouser par pitié. »
Le tempérament du juge retomba un peu en étudiant le rougissement de sa fille.
« Merveilleux ! merveilleux ! » pensa-t-il en lui-même ; « ce pauvre gars élevé au maïs a déjà fait plus d’impression sur la fierté de cette fille qu’une centaine de galants cavaliers. Vraiment, nous sommes une république, Vesta, » continua-t-il à haute voix, « et tu déposes le caractère des Custis aussi facilement que notre vieux parent, Lord Fairfax, accepta la démocratie de son arpenteur salarié, M. Washington, avant de mourir. »
« J’ai déposé le nom des Custis hier, » dit Vesta, « bien que pas leur meilleur caractère, je l’espère. Papa, il n’y a qu’une seule loi du mariage ; c’est celle où l’épouse suit le mari. »
Elle le regarda avec un petit air espiègle, essuyant ses larmes récentes, et bien qu’elle n’ait peut-être pas voulu dire cela, il se souvint de sa propre peur de sa femme.
Tante Hominy entra alors, ayant été prévenue par Virgie de préparer le café, et elle suivit Roxy, qui l’apporta dans la bibliothèque. La vieille cuisinière avait un regard étrange, comme quelqu’un qui était resté debout toute la nuit devant un incendie, ou une « réunion prolongée », et elle passa la tête comme si elle avait peur d’aller plus loin, jusqu’à ce que Vesta sorte et l’embrasse gentiment.
« Pauvre tante Hominy ! pensais-tu que j’avais été vendue, ou maltraitée, parce que j’avais été mariée ? Chère vieille tante, je ne te quitterai jamais ! »
Tante Hominy avait un visage d’une mélancolie profonde, presque vide, mêlée à une peur que, le juge fit remarquer, « il avait vue sur les visages des nègres qui avaient volé quelque chose. »
« Miss Vessy, » bégaya-t-elle enfin, « est-ce que vous êtes mesurée par le vieux Meshach ? Est-ce qu’il vous a eue, chérie ? Ça, il l’a fait, enfant ! Il va vous enterrer sous ce chapeau empoisonné. Pauvre petite fille ! Pauvre Miss Vessy ! »
« Oh, tante Hominy, » dit Vesta, « il sera un maître gentil malgré son drôle de chapeau, et prendra bien soin de toi et de tous les enfants ; car il est mon mari, et il vous aimera tous pour moi. »
Un regard muet et terrifié s’attacha au visage de la vieille femme noire.
« Non, il ne sera gentil avec personne, » haleta-t-elle. « Vous avez été perdue, Miss Vessy. Vous êtes mesurée. Que le bon Dieu essaie de vous bénir ! Hominy n’est pas encore mesurée. Hominy s’est couverte de camomille, et a bu du thé de lézards bouillis. Hominy est allée et est devenue Quaker. »
« Qu’est-ce que c’est, Quaker, tante Hominy ? »
« Quaker, » répéta la vieille femme, reculant et regardant vers le bas, « Quaker, c’est ce qui l’empêche de me mesurer ! »
Puis, alors que Vesta enfilait son bonnet et son châle, après avoir pris son café et ses toasts, la vieille servante, glissant dans les profondeurs de Teackle Hall, entonna un chant africain sauvage, comme sur un mort, donnant à sa voix une inflexion musicale comme le tintement d’une rime de Juba :
« Adieu, Miss Vessy ! Adieu, le bébé de tante Hominy ! Adieu, chère jeune maîtresse ! Adieu, mon enfant chérie, pour toujours, pour toujours, et ô pour toujours, petite Vessy Custis, ô enfant, adieu ! »
Les larmes pleuvant sur ses joues, ses mains sauvages tordues et ses bras levés et son corps convulsé, Vesta s’en souvint longtemps, et pensa, en quittant Teackle Hall avec Virgie, qu’une superstition africaine avait, par l’aide des rêves, entraîné dans une excitation passagère le cerveau de la fidèle servante.
Au coin de la vieille Front Street, et s’étendant presque sur le petit pont de la Manokin, se dressait la maison et le magasin à deux étages de Meshach Milburn, avec une porte donnant sur les deux rues. Bien que plantée bas, dans un creux, elle se dressait en avant comme le visage provocateur de Milburn, sans le soutien d’aucun voisin.
« Ça ne ressemble pas à une maison de sorcière, Missy ? » dit Virgie, alors que Vesta observait ses contours non dénués de pittoresque et sa menuiserie de planches brute, le toit pourri par les intempéries, la cheminée décrépite à l’extrémité, la fenêtre de grenier dans le pignon pointu, les petites fenêtres étroites à l’étage, et les portes basses sur le sable.
« C’était peut-être la fierté de la ville il y a cinquante ans, Virgie. Je suis passée devant bien des jours, cherchant avec une curiosité malicieuse le chapeau en forme de clocher, pour le montrer à quelque ami de la ville, sans jamais penser que je devrais un jour entrer dans cette maison. Mais entends cet oiseau obstiné qui chante si fort ! Où est-il ? »
« Je ne peux pas le dire, pour sauver ma vie. Il n’est pas dans l’arbre là-bas. C’est le premier oiseau levé ce matin, Miss Vessy, c’est sûr ! »
« Cette grande porte n’est-elle pas entrouverte, celle avec les quatre panneaux ? » demanda Vesta. « Oui, elle n’est pas verrouillée et est partiellement ouverte. »
Le sang quitta le cœur de Vesta un instant, alors que la pensée traversait son esprit : « Il a été surveillé, suivi jusqu’ici, et assassiné ! »
L’idée semblait expliquer son absence lors de sa nuit de noces, et, comme une flamme soudaine vue pour la première fois sur un navire en feu, illuminant le vaste océan de ses terreurs éclatantes, Vesta vit les relations infinies d’un tel crime : son mariage presque secret, sa garde des billets de son père, l’enregistrement de ceux-ci sur les livres de son mari, son dernier mot au portail de l’église : « Je viendrai bientôt, chérie », et maintenant, cette demeure silencieuse, avec sa porte entrouverte à l’aube du dimanche, avant que la ville ne soit debout – ils pourraient porter le soupçon d’un crime horrible commis par la maison débitrice ruinée des Custis contre leur créancier sans amis.
Cette pensée, personnelle à son père, fut immédiatement rejetée au profit du sentiment pour un mari peut-être assassiné. Si l’idée effleura à peine son sens de soi, que son immense sacrifice avait été arrêté par le Ciel, et sa pureté sauvée entre l’autel et les noces par l’effusion de sang de son acheteur aux mains d’un vengeur plus vil, bien que pas avant qu’elle n’ait racheté son père de l’emprise de Milburn, cette idée ne dépassa jamais le seuil de son esprit ; elle la repoussa, entrant, et commença à penser à la proie facile que son mari aurait pu être, haï par tant de gens, défendu par aucun, connu pour être très riche, aucune perte pour la communauté, comme elle pourrait le penser, dans son ignorance financière, et sa seule garde un nègre robuste notoire pour ses bagarres.
Croyant que Milburn méritait mieux que sa renommée actuelle, Vesta avança vers la porte du vieux magasin en bois avec un esprit de commisération et de crainte, et toujours l’oiseau sauvage, de quelque part, déversait un cri, un gloussement, un hourra, suffisant pour changer son sang en glace.
Alors que Vesta poussait la vieille porte chevronnée, elle traîna sur le sol, et la barre de fer desserrée et le cadenas, tombant, firent un bruit qui tira un écho pareil à celui d’une tombe de l’intérieur creux.
« Vraiment, Miss Vessy, j’ai peur d’entrer là-dedans, » dit Virgie.
« Tu ne dois pas entrer avant que je t’appelle. Mais entends cet oiseau qui se déchaîne en chantant ! Est-ce que M. Milburn garde des oiseaux ? »
« Je ne peux pas dire, Miss Vessy. Cet oiseau est un moqueur. Il doit être là-dedans quelque part. Oh, n’entrez pas, Miss Vessy ; quelque chose va vous attraper, chère Missy, c’est sûr. »
Mais Vesta était déjà partie, suivant le son perçant de l’oiseau indigène, qui semblait être dans le grenier.
Elle vit un petit comptoir en pin, et un bureau en pin intégré, et des paquets de peaux, du bois de corde, un tas de bois d’œuvre et des boîtes, quelques barils d’huile ou d’alcool, et de la poussière et des toiles d’araignée épaisses sur tout ; et un peu plus loin de la porte, la lumière et l’obscurité créaient des effets étranges l’une sur l’autre, augmentant les distances apparentes, et changeant les formes ; et le soleil, maintenant levé, créait des cylindres tournants de poussière d’or à certains trous de nœuds dans le pignon est, à travers le film desquels elle vit deux souris maigres se tenir sur le sol sans alarme, et la regarder venir docilement.
Le cri de l’oiseau était transmis à travers le plancher mince d’en haut avec une grande clarté, et chaque note des choses chantantes semblait imitée par lui, du cri jubilatoire de l’épervier au gazouillis d’alarme de l’hirondelle, avec la plus grande versatilité, et même précipitation, comme si la créature essayait chaque langage d’oiseau, avec l’espoir d’en trouver un que l’humanité pourrait comprendre. Il était vain d’espérer être entendue au milieu d’un tel vacarme, et Vesta, ayant frappé sur le sol quelques fois, se dirigea vers une sorte de placard, qui pourrait s’avérer être un escalier, et, en effet, une porte s’ouvrit sur son côté sombre, et la lumière d’en haut scintilla vers le bas.
À ce moment, les notes de l’oiseau cessèrent brusquement, et une voix, différente de tout ce qu’elle avait jamais entendu dans sa vie, bien qu’humaine, parla en réponse à une voix humaine plus naturelle, toutes deux provenant d’en haut.
La seconde voix semblait être celle de Milburn ; la première voix était quelque chose de similaire, bien que ne ressemblant à rien venant de la gorge d’un homme, et la superstition qu’elle avait réprimandée chez sa servante vint avec une influence palpitante sur toute sa nature. Elle était sur le point de s’enfuir, mais appela un mot alors qu’elle s’arrêtait :
« Messieurs ! Messieurs ! »
La voix forte et inclassable d’en haut répondit immédiatement :
« Gent ! Gent-gent-gent-il ! t-chee, t-chee ! Gents, tss-tss-tss ! Ha ! ha ! Messieurs ! »
« Puis-je monter ? » cria Vesta.
« Viens, p-chee ! Viens chee ! viens tsee ! Vois-moi ! vois-moi ! vois-moi ! Viens p-chee ! viens voir ! viens me voir ! »
La dernière accentuation, malgré l’interférence de l’oiseau, était suffisamment distincte pour constituer une invitation, et avec un levé de paupières une fois dépendamment vers le ciel, Vesta monta l’escalier.
Elle passa la tête dans une grande pièce longue, qui occupait tout le contenu du second étage, et était éclairée sur trois côtés par les petites fenêtres qu’elle avait vues de l’extérieur. Elle n’avait ni tapis ni revêtement de sol d’aucune sorte ; le feu s’était éteint sur l’âtre de la cheminée au bout, et l’atmosphère, un peu fraîche, fondait devant le soleil qui ruisselait maintenant des deux côtés de la cheminée et révélait clairement chaque objet dans l’appartement, — quelques patères, une table en bois avec une assiette bleue, une tasse et une soucoupe bleues et une casserole dessus, et un couteau et une fourchette grossiers ; un grand coffre vert, et une boîte à chapeau en cuir ; une vieille malle à cheveux vieille de cinquante ans, et presque tombant en morceaux ; des silhouettes noires, dans de petits cadres ronds en ébène, d’une femme et d’un homme suspendues au-dessus de la cheminée, et entre elles une silhouette d’un visage qu’elle n’eut aucune difficulté à reconnaître comme étant destiné au sien.
Étendu sur un lit d’enfant bas, du type appelé lit gigogne à cette époque, qui pouvait être glissé sous le lit haut des parents, gisait le marié, dans sa tenue de mariage et ses souliers à guêtres, avec son chapeau à couronne en forme de clocher sur la courtepointe de calicot fanée à côté de lui, et son visage aussi rouge que la fièvre brûlante pouvait le rendre.
Vesta ne vérifia les détails de l’inventaire de la loge de Milburn qu’après, son attention étant instantanément attirée par la forme immobile de son mari, dont le visage empourpré semblait indiquer une mort par strangulation ou apoplexie. Elle s’avança et posa sa main sur lui.
« M. Milburn ! » dit-elle.
« Milburn ! » fit écho une voix d’une force perçante, bien qu’il articulée. Elle regarda autour d’elle avec étonnement, et ne vit personne.
« Mon mari ! » dit Vesta, plus fort, se penchant sur lui.
« S’band ! s’band ! Vois ! vois ! » cria la voix folle, presque à son coude.
Vesta, une main sur le front de l’homme sans défense, se tourna à nouveau, presque avec indignation, car le ton semblait s’adresser à un certain sentiment de négligence ou de honte en elle, dont elle n’avait pas été coupable. Pourtant, rien n’était à voir.
Dans le coin éloigné de la pièce se trouvait une échelle de meunier menant à un trou dans le grenier au-dessus ; mais ce n’était pas le lieu de l’interruption, car elle entendit la voix venir maintenant comme de la cheminée à l’extrémité opposée de la pièce, plus près du lit, et accompagnée d’un battement d’ailes et d’un grattement, comme si quelque esprit du mal, avec les serres d’un rat ou d’une chauve-souris, essayait d’entrer là où l’homme prostré gisait sur le lit de l’oubli.
« Meshach ! Meshach ! » résonna le cri mi-humain, « Hou ! hou ! Vesty ! Vesty ! Douce ! douce ! douce ! Ha, ha ! Vois-moi ! Vois-moi ! Meshach, il ! Vesty, elle ! Elle ! elle ! elle ! Hoot ! hoot ! ha ! »
Changeant rapidement de vue, avec ses oreilles non moins que son cœur picotant à l’usage de son propre nom, Vesta vit sur la cheminée en bois poussiéreuse un oiseau commun de couleur grise, avec des traits de brun et de noir sur ses ailes, et une poitrine blanchâtre, et il était très agité, comme s’il avait l’intention de voler sur elle ou sur quelque autre intrus qu’elle ne pouvait voir.
Ses yeux, aux pupilles noires sur des globes jaunâtres, étincelaient d’une activité nerveuse. Il se projeta dans les airs au-dessus de sa tête, poussant des sons d’une richesse si suave et d’une fécondité de modulation si infinie que la vieille masure manqua d’éclater sous ce chant enivrant, mêlant allégresse, bienvenue, peur, défi, superstition, horreur et épithalame, tel un Orphée devenu fou, perdant la continuité de ses notes dorées.
La mandibule supérieure de l’oiseau était crochue comme celle d’un épervier, l’inférieure était tranchante comme une lance, et entre elles jaillissait cette mélodie furieuse, cette cadence et ces épithètes dans lesquelles l’esprit du vieux Patrick Henry aurait pu migrer depuis sa tombe dans les bois de Virginie. Soudain, il se lança de son tourbillon de chant sur le lit du malade, avec un saut saccadé et un battement rapide de la queue, pareille à l’éventail d’une beauté contrariée, puis il se percha sur le chapeau pointu de Milburn et, dans un effort convulsif de la gorge et du corps, comme s’il était en proie à un travail surhumain, il articula, aussi distinctement qu’un homme, les mots :
« ’Sband ! ’sband ! Vesty ! Vesty ! Douce ! douce ! Viens voir ! viens voir ! »
Vesta, d’un geste vif et expert, saisit l’oiseau, le caressa contre son sein et apaisa son excitation.
Elle venait d’entendre la confirmation de ce qu’Audubon avait affirmé, et qu’il avait récemment publié dans la magnifique édition de ses œuvres à laquelle son père était abonné, à savoir que certains prétendaient que le moqueur américain pouvait imiter la voix humaine, bien que le naturaliste eût lui-même noté qu’il n’avait jamais entendu l’oiseau le faire.
Cette vérification, songea Vesta, du pouvoir suprême du moqueur, aurait pu naître de son excitation face à l’état silencieux et impuissant de son maître — ce maître qui avait dit à Vesta qu’aucun oiseau des bois n’avait jamais résisté à ses séductions et à son influence mystique.
« Si cela est vrai, se dit Vesta, il n’y a aucun risque que ce compagnon bruyant ne s’échappe si je le mets par la fenêtre, le temps de voir si son maître parle ou vit. »
Elle leva donc la fenêtre et lança le moqueur dans les airs ; il descendit et se posa dans le vieux saule en contrebas, où il entama un concert dont le matin du sabbat aurait pu s’enorgueillir, lorsque, dans les champs de maïs, le Sauveur au pied léger allait cueillir les épis laiteux. Vesta ne put s’empêcher de s’arrêter un instant pour écouter.
Les notes liquides se poursuivaient en cercles d’une harmonie vertigineuse, comme si des anges jouaient à cache-cache sur les branches bleues du ciel, s’évitant dans la pureté de cœur, se pourchassant avec un amour avide, soupirant la louange et le bonheur tandis que leurs cœurs célestes émettaient de la musique dans la lueur de l’extase, emportant vers le haut les émotions les plus charmantes de la terre dans une sympathie ardente pour la nature. Aucun langage, désormais, que Vesta pût identifier, n’était tissé dans ce dédale de chants matinaux qui défiait, par sa plénitude et son poids d’or, les flots de soleil, mariant la lumière au son, tous deux spontanés, rivaux pour les faveurs de la douce atmosphère. Chantant de tout son cœur, surpassant tout ce qu’il savait, oubliant l’imitation dans une improvisation sauvage, observant sa fenêtre alors qu’il dansait sur les brindilles et voletait dans les airs, conscient qu’elle l’écoutait tandis qu’il gazouillait vers elle, faisant résonner chaque tuyau et chaque trompette, virginal et clairon, hautbois et castagnettes dans l’orchestre de son sein rustique, l’ode du moqueur semblait presque surnaturelle ce matin-là à Vesta, qui pensa :
« Oh, quelle musique de mariage dans la cathédrale de Baltimore pourrait égaler cela ? Et ce pauvre homme la reçoit pour épithalame, sans frais, aussi véritablement que si la nature saluait ma venue à lui dans l’esprit du vieux poète :
« Maintenant tout est fait ; ramenez la mariée ; Ramenez le triomphe de notre victoire ; Ramenez avec vous la gloire de son gain, Avec joie ramenez-la, et avec allégresse : Chantez, doux anges, chantez l’Alleluia, Que tous les bois répondent, et que votre écho résonne. »
Soulagée de l’agitation du moqueur, Vesta consacra désormais toute son attention à son mari ; la chaleur intense de son cerveau et de sa circulation, ainsi que ses murmures, semblables à un délire, semblaient indiquer qu’il souffrait d’une attaque aiguë de fièvre intermittente. Elle entendit les mots répétés plusieurs fois par lui : « Je viendrai bientôt, chérie ! » et la simplicité de son dévouement envers elle, aussi peu aimée qu’elle fût, avait une telle saveur de pathétique que les larmes vinrent aux yeux de Vesta.
« Pauvre âme ! dit-elle, il se passera bien du temps avant que je puisse l’aimer. Certes, sa faim doit être tenace. Mais mon devoir n’en est pas moins clair : rester à ses côtés et le soigner, en tant qu’épouse. »
À cette conclusion, elle examina Milburn avec attention pour voir si quelque blessure ou signe de violence, accidentelle ou provoquée par un ennemi, apparaissait sur lui. N’en trouvant point, et le voyant toujours errer dans son sommeil, elle monta à l’échelle et jeta un coup d’œil dans le grenier pour voir si son serviteur s’y trouvait. Le lit de Samson, comme elle le supposait, n’avait pas été dérangé. Elle redescendit donc, leva la fenêtre au-dessus de la plus grande porte par laquelle elle était entrée, et fit signe à Virgie de monter.
« Prends ce gobelet en fer-blanc, dit-elle à la quarteronne, va à la source, tout près d’ici, et rapporte-le-moi plein d’eau. »
Puis, alors que la jeune fille s’éloignait, Vesta trouva un morceau de papier et écrivit un mot à son père pour lui demander de venir la retrouver. À la jeune fille, à son retour, sa maîtresse dit :
« Je veux que tu ailles chercher un rouleau de tapis de chiffons neuf à Teackle Hall et que tu le fasses apporter ici pour le répandre sur ce plancher. Envoie-moi aussi une paire de nos chenets en cuivre, et emballe dans un panier de la verrerie, de la vaisselle et du linge. Dis à papa d’apporter l’une de ses chemises de nuit, de décrocher mon portrait dans la salle de couture, de l’emballer et de le faire envoyer. Il me faut la boîte à pharmacie de maman et une brouette de glace ; et demande à Hominy de préparer du thé fort et des rôties à l’eau chaude. Virgie, n’oublie pas que ce monsieur malade est mon mari et fait partie de notre propre famille ! »
Le visage de la jeune fille conserva difficilement son respect en entendant la dernière partie de la phrase, mais elle répondit à ce qu’elle comprit être un avertissement :
« M’sieu Vessy, je raconte jamais d’histoires à personne. »
« Non, ma chère, je le sais. Je craignais seulement que tu n’oublies le regard bien différent que nous devons porter sur M. Milburn par rapport à sa vie d’autrefois ici. »
De nouveau seule, Vesta prit le gobelet d’eau de source et, soulevant la tête de l’homme agité, lui fit boire quelques gouttes. Alors qu’il ouvrait les yeux pour voir qui c’était, elle l’entendit dire, avec un soupir articulé :
« Le ciel. »
Avec le reste de l’eau et son mouchoir, elle lava sa peau brûlante pour la garder humide, et des murmures saccadés, tels que « Chérie ! », « Ange ! », « Belle dame ! », s’échappaient de son cerveau vagabond tandis que la perception et le poison luttaient pour son esprit. Le sens inné chez la femme du bonheur après avoir rendu service et été appréciée s’accompagnait d’une certaine jubilation intellectuelle, et même d’amusement, d’avoir été témoin de ce qui était tout à fait nouveau pour elle : la vie de la classe la plus humble des Blancs. Elle regarda la silhouette adroite d’elle-même, découpée probablement de mémoire, il y a longtemps, par l’homme qui, sans nul doute, ne la connaissait pas avant hier, et, devinant que les profils compagnons étaient ceux de sa mère et de son père, elle s’exclama mentalement :
« Je ne vois rien d’insincère dans les déclarations de cet homme à mon égard. Voici toutes les preuves de son profond attachement pour moi, bien avant qu’il n’impose mon nom à papa avec une telle insolence apparente. Si papa pouvait voir ces preuves avec l’intérêt d’une femme, il y trouverait de quoi s’excuser pleinement. Voici aussi l’oiseau qui chante mon nom. Quelle force de persuasion le maître a dû posséder pour faire répéter à son élève emplumé le son de « Vesta » et m’appeler « douce » ! Quelles ressources, aussi, sans l’usage de l’argent ou des aides sociales ! Il connaît l’histoire de nos débuts anglais, alors que nous en faisons une vaine vantardise ; mais pour lui, Cromwell et Milton, Raleigh et Vane sont des hommes d’aujourd’hui. Ah ! songea Vesta, je crois voir maintenant en mon mari l’un de ces puritains dont j’ai entendu dire qu’ils étaient disséminés à travers la Virginie. Nous sommes les Cavaliers. Voici le Tête-Ronde, jusqu’au chapeau du roi Jacques. »
Poussée par ces probabilités, Vesta prit le vieux chapeau austère, l’examina sans aucune superstition et réfléchit :
« N’exagérons-nous pas les bagatelles ? Pourquoi cet homme devrait-il être tant tourné en dérision parce qu’il se couvre la tête d’un vieux chapeau ? Et alors ? Supposons que cela dénote un peu de vanité ou d’excentricité, pourquoi y aurait-il plus de mérite à cacher cela qu’à l’exprimer dans sa tenue ? Les styles que nous portons aujourd’hui sont la risée même des journaux actuels, et que pensera-t-on d’eux dans cinquante ans, quand les magazines de mode me montreront telle que je suis — l’envie de mon moment, l’épouvantail de mes petits-enfants ? »
Le teint animé, elle rangea le chapeau dans la boîte en cuir et la referma.
Le juge Custis grimpa l’escalier sombre peu après et, dès qu’il posa les yeux sur Milburn, s’exclama :
« Les malédictions reviennent toujours au bercail ! Il n’y a que deux soirs, en présence du nègre de Meshach, je disais : « Puisse la fièvre le frapper, ainsi que la sueur bilieuse de l’étang de Nassawongo ! » Il a dormi près de là cette nuit-là, pendant que je me tourmentais dans la misère. La nuit suivante, c’était son tour. Ma fille, il a la fièvre intermittente bilieuse, l’héritage de tous ses pères. Il s’est exposé, je suppose, de façon extraordinaire cette nuit-là, et j’entends dire qu’il a brûlé la vieille cabane le matin même. Maintenant, il brûlera, en mémoire de cela, pour les dix prochaines semaines ; car il a, je le soupçonne, d’après l’heure où la brûlure et le délire sont survenus, ce qu’on appelle le type de fièvre double quotidienne, avec deux accès par vingt-quatre heures. »
« Pauvre homme ! » s’exclama Vesta.
« Maintenant, je peux expliquer son apparition à la cérémonie de mariage hier soir. La fièvre le tenaillait, mais il a tenu bon par pur cran et, retournant probablement ici pour trouver un peu de soulagement, il s’est effondré sur ce lit et a perdu la tête pendant quelques heures. Le paroxysme disparaît pendant le sommeil et revient le matin ; ainsi, avant qu’il ne puisse sortir aujourd’hui, même s’il avait pu marcher, pour se présenter à Teackle Hall, une autre fièvre est venue, une fièvre furieuse, et il aura de la chance de survivre à quarante jours de maladie, avec probablement quatre-vingts suées durant cette période. »
« Il doit être soigné immédiatement, papa. »
« Eh bien, je suis un assez bon médecin pour la fièvre bilieuse. Il lui faut beaucoup de limonade fraîche, des éponges froides et de la glace à sucer quand la fièvre le prend. Quand les frissons interviennent, il lui faut des couvertures, des bouteilles chaudes aux pieds et du thé brûlant, ou quelque chose de plus fort. Dans le repos entre les accès de fièvre et de frissons, il lui faut du calomel et de l’écorce péruvienne, et si ces accès de délire persistent, il pourrait avoir besoin à la fois de saignées et d’opium. »
« Voici donc quelques-unes des choses dont il a immédiatement besoin », dit Vesta, alors qu’un homme blanc de grande taille qu’elle n’avait jamais vu auparavant montait l’escalier avec Virgie, apportant un peu de glace de la Susquehanna dans une couverture, un rouleau de tapis et d’autres articles qu’elle avait fait demander. Le visage de l’homme portait une large ecchymose qui accentuait son apparence sauvage.
« Juge, s’exclama l’inconnu, j’fais un p’tit boulot pour payer ma pension. C’est qui votre siffleur ? Il me reconnaîtra quand il m’verra la prochaine fois. »
Suivant le regard de l’étranger, Vesta et son père virent Meshach Milburn, à moitié soulevé du lit de camp bas, fixant Joe Johnson comme s’il essayait de l’atteindre. Ses lèvres remuèrent, il articula à moitié :
« Attrapez le... gredin... lui ! »
« Joe, dit le juge, filez ! Il vous reconnaît comme son agresseur d’hier. N’hésitez pas : voyez comment il vous dévisage ! »
« Oh, c’est le nouille avec son clocher sur la tête, celui qui m’a réglé son compte avec une brique, dit l’étranger d’une voix basse. Alors, je l’ai repéré. Ah ! ça, c’est du propre ! »
Alors que l’homme grand commençait à partir, le visage de Milburn se détendit, il divagua de nouveau et retomba sur le lit.
« Je vous avais dit que c’était un rancunier, M. Johnson », fit remarquer le juge.
« Ces tremblements, c’est l’équivalent pour le bleu qu’il m’a fait, enfin, jusqu’à ce qu’on soit tous les deux guéris. Il m’a peint les enseignes de toutes les nations sur l’estomac, Juge. Mais un coup se guérit par un coup ! »
Avec un regard d’évaluation admirative sur la jeune Virgie, Joe Johnson tira sa longue silhouette vers le bas des escaliers, comme une perche.
« Quel géant brutal, dit Vesta ; et comment se fait-il qu’il fasse nos commissions ? »
« Eh bien, Tante Hominy n’avait personne pour porter la charge de la brouette, et cet homme a dit qu’il viendrait, et qu’il viendrait, M’sieu Vesty, alors j’ai rien pu dire. »
« C’est un homme qui a pas mal d’influence, dit le juge avec inquiétude, dans la partie haute de notre comté et dans le Delaware. Hier soir, après le mariage, il a tapé sur le chapeau de Meshach, et le vieux Samson l’a jeté à terre, et il aurait tué Samson, paraît-il, sans votre marié qui l’a terrassé avec une brique à propos. C’est une équipe difficile à croiser sur un chemin étroit, Meshach et Samson ; hein, Virgie ? »
« J’suis contente que le vieux Samson l’ait battu, en tout cas », dit la jolie quarteronne en montrant ses dents blanches.
« Oh, quels ennuis ce chapeau ne va-t-il pas nous attirer ! » pensa Vesta ; puis elle prit la parole : « Si M. Milburn était fort, je crois qu’il ne laisserait guère cet homme sortir du comté avant la nuit. »
« Eh bien, ma fille, qu’allez-vous faire de ces articles qu’il a apportés ? »
« Ils servent à rendre cette pièce confortable. Voyez, il a mon portrait ici, découpé par ses propres mains : je veux en mettre un meilleur devant lui : aidez-moi à l’accrocher, papa ! »
En quelques minutes, le portrait à l’huile lumineux, peint récemment par M. Rembrandt Peale, recevait le soleil sur ses joues brunes et chaudes, en pleine vue du marié, et l’épais tapis de chiffons réchauffait le sol, et Virgie avait fait une seconde course à Teackle Hall, ramenant le fauteuil à bascule de la dame que Milburn affectionnait tant, ainsi que des articles de toilette, et du tissu sombre pour masquer les planches nues par endroits ; et le vieux grenier prit bientôt une apparence raisonnable de vie habitable. Virgie attisa le feu et les chenets de cuivre accueillirent la flamme joyeuse, tandis que Vesta sucrait la limonade après que son père eut coupé et pressé les citrons, ajoutant un peu de magnésie pour faire mousser la boisson.
« Vraiment, dit le juge Custis, ce misérable bouge prend la forme rudimentaire d’un foyer. Je suppose qu’il y a maintenant plus de conforts sous ses yeux que toute la race de Meshach n’en a jamais réunis. Quel est votre prochain mouvement, Vesta ? »
« Rester ici, mon cher papa, jusqu’à ce qu’il soit sûr et commode de ramener M. Milburn à la maison. »
« Oh, folie ! Cela excitera le scandale et sera répugnant à mes sentiments. Ce grenier au-dessus d’une ancienne taverne n’est pas un endroit pour vous : la nouvelle se répandra de Chincoteague à Arlington. Chaque Custis vivant me blâmera et vous mettra au ban. »
« Je pense que vous devriez voir M. Tilghman avant l’office, papa, et faire annoncer le mariage depuis le pupitre ce matin : cela calmera l’agitation avant la nuit. Quant à rester ici, mon foyer, vous le savez, est là où il a besoin de moi. À sa volonté, je devrais rester ici tout à fait. Mais je souhaite faire ceci, cher père. Il est de la plus haute nécessité pour ma nature d’améliorer mes rapports avec mon mari pendant qu’il est malade, afin que le mariage précipité que nous avons fait puisse encore avoir sa période de connaissance et de bonne entente. Je veux sonder les possibilités de mon bonheur. Il sera moins mon maître maintenant que dans sa force et sa possession. Peut-être... » La voix de Vesta tomba, et elle se tourna pour contempler le marié, dont la fièvre consumait encore l’esprit — « peut-être pourrai-je influencer sa tenue... son apparence. »
« Vous voulez dire le sommet de clocher ! » s’exclama le juge Custis avec humeur.
Au son bruyant de ce mot familier, les oreilles de l’homme fiévreux furent percées comme à travers un ventricule toujours ouvert, telle une vieille plaie.
« Sommet de clocher ! Qui a crié « sommet de clocher » ? » grommela-t-il. « Oh, ne voyez-vous pas que je suis marié. Elle l’entend. Oh, épargnez-la et ayez pitié d’elle ! »
Il erra de nouveau dans le monde miasmatique, les laissant tous touchés, mais oppressés.
« Comme la pierre à fusil finit par s’user sous la goutte d’eau, dit finalement le juge Custis ; son cœur obstiné a été meurtri par ce surnom. En public, il n’a jamais semblé broncher devant, mais vous voyez, cela a infligé une blessure qui ne guérit jamais. Qui n’a pas son vautour ? »
« Et combien est-il injuste de poursuivre cet homme avec une telle inhospitalité frivole depuis tant d’années, s’exclama Vesta, ses yeux splendides étincelants. Aucun compte n’a été tenu de ses raisons privées, de sa piété familiale ou de son goût austère, peut-être ; car il doit avoir une raison pour sa garde-robe, celle-ci étant, semble-t-il, la seule chose sur laquelle il ne puisse y avoir d’indépendance. Avez-vous entendu, papa, son sentiment pour moi à l’instant même ? Étrangement, mon propre esprit pensait à ce chapeau. Il semble être plus grand que les clochers mêmes des églises : il s’élève entre le peuple et le culte, oui, entre nous et la Charité, et la Foi — j’avais presque dit l’Espérance aussi. »
« Les gens de couleur disent tous qu’il doit porter ce chapeau parce que le diable l’y oblige, dit la svelte Virgie au pied léger ; tante Hominy dit que le Mauvais ne le laisserait plus gagner d’argent s’il n’allait pas à l’église avec ce chapeau. Certains Blancs le disent aussi. »
« Tu ne crois pas à de telles histoires stupides, Virgie ? » demanda Vesta.
« En vérité, je ne crois pas qu’une seule de vos paroles soit une histoire, M’sieu Vessy. Hominy, elle y croit. Elle est presque morte de peur à l’idée que M. Milburn vienne à la maison, et elle a rendu tous les petits presque fous de terreur. »
« Pauvre âme sombre et ignorante ! dit Vesta ; elle est cependant plus excusable que ces hommes adultes dont les préjugés contre un article vestimentaire sont aussi païens de caractère que sa superstition fétichiste. »
« S’il est bon avec vous, M’sieu Vessy, dit la jeune esclave, je croirai que le Mauvais n’a rien à voir avec lui. S’il vous traite mal, je croirai que le Mauvais s’en est mêlé. »
« Parfois, je sens que les hommes auraient dû être laissés à l’état sauvage, comme les animaux, dit le juge en rinçant la bouche de Milburn avec un morceau de glace, car les obstacles à la liberté soulevés par la mode et la civilisation sont asiatiques dans leur despotisme. Pensez aux taxes que nous payons à la mode alors que nous les refusions aux rois. Pensez à l’aristocratie fondée sur le costume, après que nous l’avons formellement extirpée par la loi ! Pensez à l’influence que les bottiers et les couturières d’Europe, issus des cours que nous avons reniées, exercent sur nos présidents et nos sénateurs, et, à travers les femmes de ce pays, sur tous les hommes de la terre ! Un million de femmes qui ne savent pas qu’il existe deux chambres du Congrès savent exactement quel chapeau porte la duchesse d’Angoulême, et comment Charles X, à Paris, noue sa cravate. Ainsi, le diable trouve toujours un ver dans chaque pomme. La Révolution française a aboli la féodalité, les titres, la grande propriété foncière, et a seulement omis d’abolir la mode, et ce ver — un ver à soie, il l’est — dévaste le gouvernement républicain partout, utilisant les femmes pour nous infecter. »
« Pourtant, dans la nature de la femme, dit Vesta, l’amour de la toilette est aussi fort que l’amour de la femme est dans l’homme. Il y a un but juste là-dedans, papa... nous orner comme les oiseaux, et laisser naître l’art. »
« Dieu connaît ses propres mystères, dit le juge Custis. Mais Vesta, rentrez avec moi dans votre propre maison confortable, et laissez Virgie rester ici pour monter la garde. »
« Maître, j’ai peur de rester ici », s’exclama la jeune fille en se rapprochant de sa jeune maîtresse.
« Alors je resterai, et je serai l’infirmier, dit le juge. Ne craignez rien ! Je ne lui donnerai que des médicaments sains, quel que soit le poison qu’il a administré à moi et aux miens. Restez à Teackle Hall, ma précieuse enfant ! En vérité, je dois l’ordonner. »
Vesta sourit tristement et montra son mari du doigt.
« Il m’ordonne maintenant, papa. Vous étiez un maître trop indulgent, et vous m’avez gâtée. Non, Virgie et moi resterons toutes les deux, et vous, conciliez maman. Tout va bien. Vraiment, je suis heureuse et reconnaissante envers mon Père céleste qu’il lisse le chemin si doucement, ce chemin que je croyais devoir être si difficile. »
« Oh, les conditions de cette maladie sont répugnantes, ma fille. Vous êtes une dame. »
« Non, je suis une femme », dit Vesta ; « cet homme et moi devons voir l'un ou l'autre mourir. Vous ne savez pas combien il est facile pour une femme de soigner un homme. Bien que l'amour puisse rendre la tâche plus gratifiante, la gratitude contribuera grandement à l'adoucir. Il m'a aimée et a ôté l'ombre de votre vieillesse pour moi. Dois-je le laisser ici pour qu'il sente que je le méprise ? Non. »
Elle embrassa son père et lui donna sa canne.
« Revenez cet après-midi, mon amour », lui dit-elle.
« Rien sur terre n'est comme toi ! » s'exclama le vieil homme. « Je crains que tu ne sois pas à moi. »
« Si », dit Vesta, « vous êtes plein de bonté, où que vous ayez pu errer. »
Alors que le bruit de ses pas s'éloignait du seuil en bas, le malade, avec un soupir comme venant d'un feu brûlant, ouvrit les yeux et regarda autour de lui. Ils tombèrent sur son portrait.
« Qu'est-ce que cela ? » murmura-t-il ; « je n'ai rien rêvé de tel, tout à l'heure. »
« C'est mon portrait. Je suis là », dit Vesta en se penchant sur lui. « Ne me reconnaissez-vous pas ? »
« Qui êtes-vous, chère dame ? » souffla-t-il, avec des orbites affaiblies par la fièvre, et l'esprit luttant pour atteindre ses yeux dilatés, « vous connais-je ? »
« Oui, je suis Vesta... Vesta Custis, j'étais. Je suis votre femme. »
Ses yeux s'écarquillèrent, comme s'il entendait une nouvelle merveilleuse.
« Femme ? Qu'est-ce que cela ? Ma femme ? Non. »
« Oui, je suis Vesta Milburn, votre femme. »
Il sembla se souvenir, et, avec compassion pour lui, elle se pencha et l'embrassa.
« Que Dieu vous bénisse ! » soupira-t-il, et il sombra de nouveau dans les ombres de l'Upas.
À cet instant, le moqueur s'envola par la fenêtre ouverte et voleta au-dessus du lit humble, puis se percha sur la tête de lit et commença à chanter :
« 'Sband ! 'sband ! vois ! vois ! Vesty, douce ! Vesty, douce ! Ha, ha ! hourra ! »
CHAPITRE XV.
LE KIDNAPPEUR.
Il sembla au juge Daniel Custis, alors qu'il se promenait sous le soleil du dimanche, qu'il n'avait jamais vu une journée plus parfaite. Les feuilles tournaient sur les grands sycomores, et les érables le long de la montée de la route portaient leurs vêtements les plus délicats de nankin, tandis que quelques jeunes noyers, chargés de noix, et un grand gommier, splendide dans sa parure, lui faisaient signe de leur côté, à travers le pont de Manokin vers la colline opposée, où l'église presbytérienne dominait la ville.
Le juge, dont les yeux étaient remplis de larmes heureuses, en partie à cause du réel soulagement de ses circonstances accompli par le grand sacrifice de Vesta, et en partie à cause de la scène qui venait de se clore, de son honneur naturel et de sa fidélité envers l'homme qui lui avait arraché ses vœux de mariage, prit la direction du nord et traversa le petit pont, et alors qu'il gravissait la colline, les environs de la ville et la ville elle-même s'étalaient derrière lui dans le calme du sabbat, et les cailles et les oiseaux d'automne sifflaient et caquetaient doucement dans le maïs et le chaume des céréales. Quelques oies sauvages dans le sud volèrent au-dessus des bas bois gris vers la baie ; une meute de chiens quelque part aboyait comme une musique lointaine ; il entendit les dindes glousser, dans l'une des fermes adjacentes sur les ondulations du paysage marécageux, où l'abondance, non autrement indiquée, se montrait dans la volaille grasse qui se perchait dans les arbres comme un fruit vivant et parlait de manière apoplectique.
Tandis qu'il buvait le vin de l'automne dans l'air, qui avait un léger goût de gelée, comme le premier acide dans le cidre doux, il vit une ou deux calèches venir sur les routes planes vers Princess Anne, et la cloche de l'église annonçait leur course alors qu'elle laissait tomber dans la sérénité son tintement fruité, comme une pomme roulant de la branche. Si facilement, si musicalement, si régulièrement elle sonnait, comme la voix de quelque chose de pur, qui était stable même dans ses joies, que le juge retira son large chapeau de fourrure blanche, comme devant une dame, et écouta avec quelque chose entre la courtoisie et la piété.
Alors que la cloche continuait, d'autres calèches venaient vers la ville, et certaines le dépassèrent, leurs occupants s'inclinant tous, et jetant souvent un regard en arrière pour voir à nouveau le juge Custis, le premier homme du comté.
Ils regardaient un cœur humilié, une âme réjouie, que la main tranchante de l'affliction avait fait saigner, tandis qu'une Providence imprévue dans son enfant chérie avait embrassé la plaie pour l'endormir et en avait aspiré le poison.
Levant le front vers le ciel bleu brillant, comme s'il ne pouvait le lever assez haut pour ressentir davantage de ce repos céleste qui y était ceint, le juge soupira un souhait heureux, comme le baiser de l'amour après une querelle, quand le doute est dissipé ou que le tort est pardonné :
« Ô fais de moi un petit enfant ! Lave mes taches ! Guide-moi sur le chemin que mon enfant a parcouru, ou je ne la verrai jamais dans la vie à venir ! »
Ses lèvres tremblaient et sa poitrine se soulevait convulsivement. Dans cette idée d'être inapte à entrer là où son enfant irait, dans la vie plus abondante au-delà du présent, il reçut un sermon distinct de la chaire longtemps vide de la nature et de la conscience, et des révélations intérieures plus claires que les Saintes Écritures ; car il sentait la justice de la séparation finale de l'impur et du pur, et la foi de la persévérance dans le bien pour attirer vers la sainteté elle-même, et la persévérance dans la sensualité et l'égoïsme pour retenir l'esprit dans son enveloppe de pourceau. Son agonie augmenta.
« Où vais-je dériver si je continue », dit-il, « à jouer le magistrat élégant et chef de famille, et à aimer m'éclipser dans l'obscurité, comme des nègres chassant le raton laveur la nuit ? Qu'est-ce qu'échapper à la découverte face à la dégradation croissante de mon propre sanctuaire, mon esprit créé ? Puis-je trouver le chemin que j'ai descendu et retracer mes pas ? Il me reste peu de vie pour le faire, mais avec l'aide de Dieu, j'essaierai ! Oui, ce sabbat doré, je ferai quelque chose pour commencer. Qu'est-ce que ce sera ? »
Il mit son chapeau et se dit : « J'irai au temple méthodiste : ils travaillent directement sur la conscience, approfondissent le sens du péché, et prêchent une purification rapide comme par une lumière qui brille. Là, je pourrai ramper à la vue des hommes et des femmes et me relever racheté. Mais, non. C'est le sabbat où le mariage de ma fille doit être annoncé dans notre propre église, et il serait lâche, pour ne pas dire inconvenant, de fuir d'un culte à l'autre maintenant. Si je vais à l'église ce matin, ce doit être à la nôtre. Y a-t-il une excuse autre que la lâcheté pour ne pas y aller ? »
Il regarda dans sa nature débitrice, pour voir ce qu'il devait à quiconque, qui pourrait être reconnu et réglé ce jour-là.
Lentement et presque à son déplaisir s'éleva une obligation envers sa femme — l'obligation d'amour dont il la privait, si, en vérité, il l'aimait du tout avec l'ardeur d'autrefois.
Elle avait effrité sa passion dans de petites exigences pour de petites convenances, et une compréhension étroite, et une soumission aux traditions sociales efféminées. Elle heurtait la santé de son intellect avec ses raffinements sans sympathie et ses mesquines intolérances, et sa peur de toute catholicité. Elle était la gentillesse même, sans l'étincelle de la nature, et croyant qu'elle habitait les tours du château de l'exclusivité et de la droiture sociale, elle avait fait de son foyer le donjon de sa chevalerie, à la fois l'appartement domestique le plus élevé et la prison.
Néanmoins, elle était sa femme, et quelque chose de sa nature devait être en Vesta, bien que le juge ne l'eût pas trouvé. Il réfléchit que son instabilité avait pu aiguiser ses particularités et creuser la distance entre leurs esprits, jusqu'à ce que, privée de la guidance d'un mari, sa nature de femme éperdue eût quitté le pâturage des champs et de l'air, et se fût perchée sur son nid pour y végéter.
« Je me suis éloigné d'elle », dit-il, « et je me plains qu'elle n'ait pas grandi. Je me suis moi-même abondé dans la dignité et la prétention du village, et je lui ai donné l'exemple de ne rien respecter d'autre. J'ai été une fraude, et je m'étonne qu'elle ne soit pas mondaine. »
Il trouva sa volonté infirme très endurcie contre l'idée de faire à nouveau la cour à sa femme, mais la demande qu'il venait de faire au Ciel, de le conduire sur les bons pas, le convainquit de faire son culte à la maison ce matin.
« Oui », dit-il, « je vais commencer correctement. Elle est malade et seule, et Vesta lui a été enlevée. J'enverrai un mot au recteur pour annoncer le mariage, comme Vesta l'a demandé, et je ferai mon culte à Teackle Hall ce jour. »
Le Manokin, s'étendant plus largement à mesure qu'il coulait plus loin de la ville, et s'élargissant d'un ruisseau à une crique, jusqu'à ce qu'il humidifiât des franges de marais et coupât des falaises basses dans les champs, ne sembla jamais autant l'inviter à errer le long de ses écluses que ce matin.
« Si ma femme voulait seulement marcher avec moi dans la campagne », dit-il, avec agitation, « combien nous aurions été plus compagnons l'un pour l'autre ! Mais elle ne peut pas marcher du tout ; toute intercourse masculine a cessé entre nous il y a des années, et la gamme terne et étroite des conversations domestiques, et les potins dynastiques des bonnes familles, épuisent mes esprits. Mais j'ai été un mari truant, et ma langue est desséchée par des errances poussiéreuses sur des chemins prodigues. Laissez-moi la courtiser à nouveau de toutes mes forces ! »
Il marcha à travers Princess Anne, le culte ayant maintenant commencé dans toutes les églises, et ne vit personne dans la rue à l'exception d'un groupe divisé devant la taverne. Là, il entendit Jimmy Phoebus parler vivement à Levin Dennis :
« Levin, que fais-tu avec ce marchand de nègres ? N'as-tu plus de fierté Dennis en toi ? »
Le juge vit que Joe Johnson, à l'abri des poursuites civiles le dimanche, même si son ennemi n'avait pas été cloué au lit, lavait la tête de Levin Dennis, malade de l'eau-de-vie, sous la pompe de la rue, actionnant le levier de la pompe et le shampouinant alternativement.
« Jimmy », répondit Levin, lorsqu'il fut libéré du jet, « ce monsieur m'a donné un boulot. Je vais l'emmener pour de la tortue sur le Sound. Il va me payer pour ça. »
« La pêche à la tortue un dimanche n'est pas un boulot respectable pour un Dennis, en aucune façon », cria Jimmy Phoebus, brusquement ; « et le faire avec un marchand de nègres est une sacrée fanfaronnade pour toi, par la fumée ! Je ne vois pas où est ta fierté, Levin, pour rien au monde. »
Jack Wonnell, portant un chapeau haut de forme, regardait avec un plaisir timide cette franchise, ouvrant la bouche pour sourire, la fermant pour frissonner.
Le grand étranger, lâchant Levin Dennis, marcha dans ses bottes à revers, dans lesquelles son pantalon grossier était fourré, droit devant Jimmy Phoebus, et le fixa à travers son œil enflammé et inesthétique. Jimmy rencontra son regard noir avec une douceur frisant le mépris.
« Écoute ! » parla l'étranger, « tu m'as cherché querelle toute la journée d'hier, et aujourd'hui est un recommencement. Veux-tu te battre ? »
« Non », dit Jimmy, en taillant un bâton ; « je ne suis pas amateur de combats, et je ne le fais jamais un dimanche. Je ne serais pas coupable de te combattre, par la fumée ! »
« J'ai pris un plus gros type que toi et j'ai enfoncé ses côtes au fond de sa panse jusqu'à ce que ses entrailles tombent dans mes mains. Alors c'est l'un ou l'autre, mon beau ! »
Il posa sa main sur sa hanche, où il portait un couteau de gaine.
« Lève cette main », dit Jimmy Phoebus, avec un passage rapide de son couteau de taille vers la gorge du géant. « Lève-la ou, par la fumée ! ta jugulaire y passe. »
Alors que Phoebus parlait, il leva un pied, d'une taille prodigieuse, aussi adroitement qu'un éléphant levant sa trompe, et donna un coup de pied dans la main de l'homme loin de sa poche de hanche sans bouger ni son corps ni son visage. C'était fait si automatiquement que l'autre se tourna férocement pour voir qui l'avait frappé, et son couteau de gaine, partiellement levé, fut jeté par la force du coup à plusieurs mètres.
« Ramasse son couteau, Levin », dit Jimmy, « ou il va se blesser avec. »
À ce moment, le juge Custis s'approcha et sépara les deux hommes puissants.
« Se battre un dimanche dans notre rue publique », s'exclama-t-il ; « Phoebus, je ne l'aurais pas cru de toi ! »
« Ce voyou ici, juge », dit Jimmy froidement, « a commencé à vouloir prendre Princess Anne le premier jour, et le Samson du vieux Meshach l'a envoyé valdinguer, et Meshach lui-même l'a achevé. Aujourd'hui, il commence à entraîner ce pauvre imbécile, Levin Dennis, et, comme j'exprime mon opinion là-dessus, il tire son couteau sur moi ; alors je prends mon pied, juge, avec lequel vous m'avez vu dénouer un nœud, et je lui bousille le poignet avec. Occupez-vous de son couteau, Levin, — c'est une pauvre créature sans ça. »
« Nous allons régler ça, œil pour œil, ou que je sois damné ! » grogna l'homme étrange.
« Ce genre de langage n'est pas compris en bonne compagnie », dit Jimmy Phoebus ; « je suppose que c'est du jargon de voleurs, utilisé parmi tes amis, ou, peut-être, de grands mots avec lesquels tu intimides les étrangers, quand tu veux faire le fanfaron. Maintenant, puisque tu as été rossé par un nègre et frappé par un homme blanc, peut-être peux-tu comprendre mon langage ! Écoute-moi aussi, marchand de nègres ! Sais-tu où je t'ai vu la première fois ? »
Pour la première fois, un éclair de feu sortit des yeux en cerises noires du capitaine de pungy, et son immense visage large à la couleur basanée exprima tout son caractère oriental :
« La dernière fois que je t'ai vu, Joe Johnson, ce n'était pas en train de rôder dans la cuisine du juge Custis pour rien de bon, ni en train d'insulter l'autre visiteur du juge, Milburn du sommet du clocher : c'était en train d'embrasser le poteau de fouet sur la place publique de Georgetown, dans l'État du Delaware, et le shérif en train de te l'appliquer sur le dos ; et après qu'il t'ait mis au pilori, j'ai pris l'œuf le plus pourri que j'aie pu trouver, et je l'ai éclaté juste sur l'œil où ce nègre t'a blessé hier ! »
Le silence oppressant, alors que Joe Johnson se retirait, désespéré de rage, mais incapable de nier, fut brisé par l'interjection irréfléchie de Jack Wonnell :
« Houp, Jimmy ! Hourra pour Princess Anne ! »
« Et pourquoi ai-je pris cet œuf et t'ai-je fait le sentir, Joe Johnson ? Parce que, par la fumée ! tu étais un sale kidnappeur, volant de leur liberté les pauvres nègres libres, sachant qu'ils ne portaient pas d'armes et ne pouvaient faire aucune bonne défense ! C'est ton métier, et c'est le plus vil et le plus lâche au monde. C'est faire ce que les Algériens font dans un combat loyal. Tu es un beau citoyen américain, n'est-ce pas ? Je connais ta bande, et elle est sanglante, mais tu ne peux regarder un homme blanc dans les yeux, parce que tu es un voleur et un lâche ! »
La nature hellénique du capitaine de baie ne s'était jamais déployée devant le juge avec cette plénitude, et il ressentit une certaine admiration naturelle alors qu'il prenait Phoebus par le bras.
« Bien, bien ! » dit le juge, « laisse-le partir maintenant, Phoebus ! M. Johnson, ne me laissez pas vous voir à Princess Anne aujourd'hui. Continuez votre voyage et ne nous dérangez plus, ou je lancerai une procédure criminelle contre vous, et vous voyez que nous avons des connétables robustes dans le Somerset. »
Alors qu'il conduisait Phoebus au coin de la banque, le juge dit :
« James, ma femme est si malade que je dois rester avec elle ce matin, et je veux qu'une petite note soit laissée à l'église pour M. Tilghman. Voulez-vous la porter ? »
« Pourquoi, avec plaisir, juge », répondit le villageois nonchalant. « Je n'ai pas l'air très beau dans l'église épiscopale, mais je ferai une commission. »
Alors que le juge écrivait la note avec son crayon d'or sur une feuille de son carnet, il dit :
« James, avez-vous identifié cet homme hier ? »
« Oui, je l'ai reconnu dès qu'il est venu à la taverne. Ce matin, le voyant en ville, j'avais peur que Samson Hat ne tombe sur lui, et que le marchand de nègres ne le tue pour le coup d'hier. Je me suis dit : "Samson est un nègre trop blanc pour être tué comme ça, par la fumée !" mais le préjugé contre un nègre frappant un homme blanc est tel dans cet État que Joe Johnson, sanglant comme il est, n'aurait jamais étiré la corde pour Samson Hat ; alors j'ai cherché querelle au marchand de nègres pour lui faire passer l'envie de se battre avant que Samson n'arrive. Il ne battra personne maintenant dans cette ville. Son petit manège est fini ici. »
« Vous avez pris un grand risque, Phoebus. Il est un si mauvais compagnon dans ses ressentiments, que je l'ai laissé se cacher et manger dans mes quartiers par peur d'une mauvaise représaille si je refusais. Cette bande de Patty Cannon est la malédiction de l'Eastern Shore. »
« Et si vous voulez pardonner à un homme plus jeune et plus pauvre, juge, ce sont justement des gentlemen comme vous qui laissent faire. Vous, les politiciens, leur donnez l'immunité, et les laissez tranquilles parce qu'ils se battent pour vous aux élections et sont populaires auprès des forestiers et des pauvres hères, parce qu'ils persécutent les nègres et offrent à boire. Vous savez que les lois sont contre leurs actions des deux côtés de la ligne du Delaware, mais dans le Maryland, ce sont lettre morte. »
« Vous dites la pure vérité, James Phoebus, courageuse comme votre conduite. Mais les hommes pauvres doivent créer un sentiment contre ces kidnappeurs, parce que parmi les pauvres ignorants ils trouvent leurs défenseurs et leurs égaux. »
« Juge », dit le capitaine de baie, « ils font un pandémonium de tout le district autour de Patty Cannon. Par la fumée ! c'est une honte pour la liberté. En plein jour, ils mènent des nègres libres, hommes, femmes et petits enfants aussi, à être vendus, qui sont libres comme ma maman et votre fille. »
Le juge Custis pensa douloureusement au peu de liberté dont sa fille jouissait maintenant. Jimmy Phoebus continua :
« Maintenant, nous faisons tout un plat à propos des Algériens et des Tripolitains capturant quelques chrétiens et les vendant en Turquie, et à propos des Turcs faisant des esclaves des Grecs chrétiens. Henry Clay fait grand bruit là-dessus. De l'argent est collecté dans tout le pays pour leur envoyer. Le commodore Decatur était un grand homme pour mettre fin à ça. Par la fumée ! ils vendent plus de gens libres à la mort et à l'enfer le long de la ligne Mason-Dixon, que dans tout le sein de la mer Méditerranée. »
L'orateur à la peau brune était plus excité maintenant qu'il ne l'avait été pendant toute la collision avec Joe Johnson.
« En effet, Phoebus, ils ont kidnappé plusieurs milliers de personnes, disent les abolitionnistes de Philadelphie, mais les rapports doivent être exagérés. La demande de nègres est si grande, depuis que l'égreneuse de coton et les marchés étrangers ont fait du coton une grande denrée, et que l'importation directe d'esclaves d'Afrique a été arrêtée, qu'il y a une grande ruée pour les nègres des États frontaliers, et les gens de couleur libres sont rarement rétablis dans leurs droits quand ils ont été entraînés de l'autre côté de la ligne. »
« Ils ne sont jamais rétablis, juge Custis ! J'ai honte de mon État natal. Il y a seulement quelques années, quand j'étais garçon, les gens par ici libéraient leurs nègres, et on comprenait que l'esclavage mourrait, et tout le monde disait : "Laissez cette chose mauvaise partir." Mais les nègres ont commencé à valoir cher ; ils ont fini par valoir huit cents dollars là où ils n'en valaient pas deux cents ; et tous les politiciens ont commencé à dire : "Les nègres ne sont pas faits pour être libres. Les nègres sont le rempart ou le boulevard ou je ne sais quoi de notre nation." Et puis le kidnapping des nègres libres a commencé, et la prochaine chose, ils kidnapperont des citoyens américains libres ! »
« Tut ! tut ! James ! cela n'ira jamais jusque-là. »
« N'est-ce pas ? Qu'est-ce que Joe Johnson m'a dit hier soir devant la taverne Washington ? Il a dit : "J'ai vendu des nègres plus blancs que toi, moi-même. Je peux te mener au marché et obtenir mon prix pour toi !" »
Le marin de la baie retira son chapeau.
« Regardez-moi ! » continua-t-il ; « par la fumée ! regardez ma peau brune, mes yeux noirs et mes cheveux noirs comme du charbon. D'où viennent-ils ? Ils viennent de Grèce, d'où Léonidas et Marky Bozarris et tous ces types sont venus : c'est ce que mon papa a dit. Il en savait plus que moi. Je ne suis qu'un pauvre homme de l'Eastern Shore naviguant sur mon petit navire, mais je suis un homme libre de naissance, et je vous le dis, juge, c'est une époque dangereuse quand rien d'autre que sa nuance de couleur ne protège un homme libre. »
« James Phoebus », dit le juge, gravement, « j'espère que vous me croyez quand je dis que je considère toutes ces choses comme des outrages, et qu'ils découlent du plus grand outrage de l'esclavage lui-même. Nous sommes gouvernés par de nouveaux États, éclos dans le Sud-Ouest à partir des œufs d'alligator du vieil esclavage, qui avaient grandi dans le discrédit politique et moral chez nous dans le Maryland et en Virginie. »
« Il n'y a pas de nègre en moi, » dit Phoebus en mettant son chapeau, « mais j'ai pris à cœur ces allusions sur mon air de nègre, et je prendrai la défense d'un nègre quand il est opprimé, comme s'il était de la chair et du sang de mon Seigneur Jésus. Maintenant, vous l'avez entendu ! »
« Et vous êtes assez courageux pour le penser, mon brave ami. Alors, faites ma commission, et bonjour, James. »
CHAPITRE XVI.
L'HOMME AU CHAPEAU HAUT-DE-FORME.
Alors que le juge et Phoebus avaient tourné au coin de la banque, Samson Hat apparut, menant par la large rue principale de Princess Anne une jeune fille blanche.
« Voilà le nègre qui a mis mon larron au cachot, » grommela le marchand de nègres, « mais même lui passera son chemin aujourd'hui. Cette ville maudite est liguée contre moi. »
Il jeta cependant un long regard à Samson, qui le lui rendit doucement de la manière la plus respectueuse, comme s'il n'avait jamais vu cet étrange monsieur auparavant. « Et maintenant, mes amis, » dit Joe Johnson en se tournant vers Levin Dennis et Jack Wonnell, « nous allons tous les trois à la baie et je fournirai la gnôle, et je paierai le savon pendant que vous attraperez des tortues, et laissez-moi cuver mon soûl. »
« J'y vais, et sans erreur ! » cria Jack Wonnell, qui avait bu une gorgée d'eau de puits dans son chapeau haut-de-forme. « Toi aussi, Levin. »
Levin Dennis hésita ; « Je veux le dire à ma mère d'abord, » dit-il, « peut-être qu'elle n'aimera pas que je parte un dimanche. Elle enverra Jimmy Phoebus après moi. »
Joe Johnson prit un sac d'or à l'intérieur de sa ceinture, suspendu par une boucle, et brandit une pièce de cinq devant les yeux brillants du garçon :
« Tiens, gamin ! C'est à toi si tu n'as pas ta mère dans les pattes. File avec moi, petit imbécile, et trouve ton bateau, et je te paierai cette somme au coucher du soleil. »
Les yeux crédules de Levin brillèrent, et avec un regard réticent vers le cottage de sa mère, il montra le chemin vers la campagne.
On parla peu alors qu'ils marchaient pendant une heure ou plus vers l'ouest, l'étranger ruminant apparemment ses indignités, et passant deux fois la cruche de brandy que Jack Wonnell était contraint de porter, et avant midi, ils arrivèrent à une crique considérable, au large de laquelle était ancré un petit navire portant sur sa poupe, en lettres illettrées et souvent inversées, le nom : Ellenora Dennis.
« C'est quoi ce gloubi-boulga là-bas ? » demanda Johnson en montrant les lettres.
« C'est le nom de sa mère, patron, » dit Jack Wonnell en ajustant la culotte de l'étranger, « c'est une veuve, et jolie comme une pêche. »
« T'as pas de papa, pauvre petit canard ? » demanda grossièrement Johnson.
« Il est parti depuis que je suis bébé, » répondit Levin ; « il est allé sur le corsaire de l'oncle du juge Custis dont on n'a plus jamais entendu parler. On ne sait pas si les Britanniques l'ont pris et pendu, ou si l'Ida a coulé quelque part et l'a noyé, ou si elle navigue encore au loin. Je dois m'occuper de ma mère. »
« Hum ! » grogna Joe Johnson ; « fils d'un jars et d'une mijaurée : joli gamin, aussi -- il a le sang des vieilles familles. Pas de meilleur passe-temps pour moi ! »
Tirant une barque dissimulée sous des broussailles de marais, le jeune Levin poussa vers son navire, le rendit présentable par quelques changements, hissa le foc et le ramena vers la rive.
« Monsieur Johnson, je n'ai jamais attrapé de tortues un dimanche auparavant, mais je suppose qu'il n'y a pas de mal. »
« Du mal ? C'est quoi ça ? » ricana Joe Johnson. « Écoute-moi, gamin, pas de lâcheté avec moi maintenant ! Quand je commence avec un gosse, je joue franc jeu. Si tu penses que c'est un péché d'attraper des tortues, eh bien, je veux qu'elles soient attrapées. Si tu t'en moques, tu peux juste hisser ta voile et pointer vers l'île de Deil, et on en fera une traversée ! »
N'étant pas tout à fait au clair sur ses instructions, Levin prit la barre, et Jack Wonnell, trop zélé, prit les pinces à tortues et se tint à la proue tandis que le bateau filait sur Monie Creek devant une bonne brise et une marée descendante. La drague à chaîne pour les tortues fut jetée par-dessus bord, mais le bateau filait trop vite pour que Wonnell puisse attraper plus d'un ou deux animaux tardifs avec ses pinces, alors qu'ils planaient autour des fonds transparents en se préparant à leur descente hivernale dans la vase.
« Remonte ta drague, » commanda Johnson au bout de quelques minutes. « Ça nous ralentit. »
Jack Wonnell fit docilement quelques tours de guindeau, et alors que le sac remontait, deux tortues de la variété alors commune à dos de diamant roulèrent sur le pont, ainsi qu'une autre.
« Ça suffit pour les tortues, » dit Johnson, « à moins que tu n'aies peur de faire le mal, Levin. Dis, petit sot ! Est-ce un péché, maintenant ? »
Le garçon rit, un peu pâle, et Johnson conclut sa remarque par :
« Rien n'est un péché ! Le dimanche est le jour des éboueurs, fait pour être transgressé par les héros. Tu crois que ton papa sur le corsaire ne rosserait pas les Britanniques un dimanche ? Le moyen de devenir riche, mon petit, c'est de briser tous les commandements au poteau, et de les ramasser à nouveau au score ! »
« C'est ça, aussi vrai que tu es né. Hourra ! Johnson, tu as raison ! » gloussa Jack Wonnell, sans trop comprendre ce qui avait été dit.
Levin Dennis sentit un léger frisson le parcourir, mais il donna la barre à l'étranger et, avec l'aide de Wonnell, leva la grand-voile, et le bateau léger partit en volant à travers la baie de Monie, faisant s'envoler la sauvagine alors qu'il virait de bord au milieu d'elle.
« Encore un coup à boire pour tout le monde, » s'exclama Joe Johnson, « et ensuite je vais en bas faire la sieste une heure, car je suis complètement pompette. »
Levin but encore, et cela chassa l'instinct de frisson en lui, et Joe Johnson cria, alors qu'il disparaissait dans la petite cabine :
« Souviens-toi ! Tu pointes vers le passage de l'île de Deil, et réveille-moi, les gars, au vieux terrain de campement, pour dîner. »
Les deux voisins de Princess Anne se sentirent soulagés de la compagnie du grand homme, et Jack Wonnell s'allongea sur le dos à l'arrière et sourit à Levin comme s'il y avait une grande blague ou une coïncidence inconnue entre eux, murmurant finalement :
« Où est-ce qu'il trouve tout cet or ? »
Levin secoua la tête :
« Je ne peux pas le dire, Jack, pour sauver ma vie. Trafic de nègres, je suppose. Ça doit être une affaire qui rapporte, Jack. »
« La meilleure affaire du monde. J'aimerais avoir un peu de son argent, Levin. Hu-ue-oo ! » lâchant un cri étouffé, « alors, est-ce que je n'aurais pas ma fille ! »
« Qui est ta fille, Jack, pour cet hiver ? »
« Tu ne le diras à personne, Levin ? »
« Non, que je meure si je le fais ! »
Jack approcha son chapeau haut-de-forme du côté de sa bouche, exécuta un autre sourire, fit un clin d'œil entendu et murmura :
« La jolie Roxy la jaune, la fille du juge Custis. »
« Elle ne veut rien avoir à faire avec toi, Jack ; elle est trop bien élevée. »
« Elle n'a rien eu jusqu'ici, Levin, mais je la suis partout. Il n'y a pas de fille blanche à Princess Anne aussi jolie que ces deux filles de maison du juge Custis. »
« Eh bien, qu'est-ce que tu peux faire avec une négresse, Jack ? Tu ne peux jamais l'épouser. »
« Peut-être que je peux l'acheter, Levin. »
« Elle n'est pas à vendre, Jack. Le juge Custis ne vend jamais de nègres. Tu ne peux pas acheter un nègre pour sauver ta vie. Quand certains des nègres du juge Custis à Accomac se sont enfuis, il n'a pas laissé les gens les traquer. »
Jack Wonnell approcha à nouveau son chapeau haut-de-forme de sa bouche, grimaça affreusement et murmura :
« Tu sais garder un secret ? »
Levin hocha la tête, oui.
« Que tu meures si tu le dis ? »
« Que je meure si je le dis, Jack. »
« Le juge Custis va être vendu par Meshach Milburn. »
« Quel mensonge, Jack ! »
Levin lâcha à moitié le gouvernail, et l'Ellenora Dennis fit demi-tour et agita ses voiles comme si une telle nouvelle en avait chassé tout le vent.
« Jack, » s'exclama Levin, « Jimmy Phoebus dit que tu es devenu un menteur fini. Maintenant, je le crois aussi. »
« Que je meure ! » protesta Jack Wonnell, « je ne mens jamais : c'est trop dur de trouver des mensonges pour des choses quand les gens viennent et te le disent, ou que tu peux voir par toi-même. Jimmy m'a traité de menteur parce que j'avais dit que Meshach Milburn était entré par la porte de devant du juge, mais nous l'avons vu en sortir, n'est-ce pas ? »
« Oui, c'était vrai ; mais celle-ci est un horrible mensonge. »
« Eh bien, Levin, la jolie Roxy la jaune, elle me l'a dit, et elle est trop jolie pour dire des mensonges. J'aime cette fille comme de la pêche à l'eau-de-vie, Levin, et je me fiche de savoir si elle est blanche ou non. Elle est presque aussi blanche que moi, et bien meilleure. »
« Alors tu parles à Roxy de temps en temps ? »
« Levin, je vais tout te raconter, et tu ne le diras à personne. Eh bien, je cueille des magnolias et des roses sauvages et ce genre de jolies choses pour que Roxy les donne à sa maîtresse, et Roxy me donne du gâteau, du poulet et du café à la porte de derrière, sachant que je n'ai pas grand-chose pour les acheter. Dieu la bénisse ! Elle ne se doute pas une seconde que je ne pense pas autant à ces gâteaux, ces en-cas et ce café riche et chaud, qu'à ses jolis yeux. C'est un ange blanc avec un peu de café dans le sang, mais c'est du vieux café gouvernemental et plus de la moitié de crème ! »
Ici, Levin rit bruyamment et dit que Jack avait dû apprendre ça dans un livre.
« Oh, » dit Jack, en fermant un œil et en se joignant au sourire, « depuis que je suis amoureux, je peux dire beaucoup de choses intelligentes comme ça. J'ai vu la jolie petite Roxy grandir depuis qu'elle était enfant, et comme elle commençait à s'arrondir et à devenir grande, je me suis dit : "Nègre ou pas nègre, c'est un ange !" Les filles blanches, elles m'ont toutes rejeté parce que je ne gagnais rien, et j'ai jeté mon dévolu sur Roxy Custis et je me suis dit : "Que puis-je faire pour qu'elle brille pour moi ?" Alors j'ai continué à la suivre partout, et je l'ai vue un jour arriver sur la route en cueillant des fleurs sauvages, les mains pleines, et je lui dis : "Roxy, qu'est-ce que tu fais avec ces fleurs ?" "Elles sont pour ma maîtresse, Miss Vesty," dit-elle ; "elle vit de fleurs sauvages, et c'est tout ce que j'ai à lui donner, et je veux qu'elle m'aime autant que Virgie." Tu vois, Levin, l'autre fille, Virgie, sert Miss Custis, et Roxy était un peu jalouse. Alors je dis : "Roxy, je peux t'avoir des fleurs pour ta maîtresse. Je sais où les magnolias fleurissent le plus blanc et parfument toute la journée." "Vraiment ?" dit-elle, "Oh, Monsieur Wonnell, j'aimerais avoir un bouquet de magnolias à mettre sur la coiffeuse de Miss Vesty tous les jours." "Je te les aurai, Roxy," dis-je, "parce que j'ai toujours pensé que tu étais une petite beauté." Elle dit : "Je donnerais presque n'importe quoi pour surprendre Miss Vesty avec des fleurs tous les jours... des vraies sauvages !" "Alors," dis-je, "Roxy, je te les aurai en échange d'un baiser !" Et elle a presque rougi jusqu'au sang et s'est enfuie. »
« C'est ce que je t'ai dit, Jack, elle est trop bien élevée pour parler à des gars blancs. »
« Personne n'est trop bien élevé, » répondit Jack Wonnell, « pour être sourd à l'amour et à la bonté. Je me suis dit : "Jack, tu as fait peur à cette fille. Maintenant, ne dis plus rien à propos du baiser, va lui chercher les fleurs tous les jours, et elle pensera plus à toi !" Alors je suis allé à King's Creek et j'ai cueilli les magnolias, et je suis venu à la porte et j'ai demandé à la vieille Hominy d'amener Roxy pour une minute. Roxy est venue, et était sur le point de s'enfuir jusqu'à ce qu'elle voie mes fleurs, et elle s'est arrêtée une minute et j'ai dit : "Je viens juste de les avoir pour toi, Roxy, parce que je t'ai vue quand tu étais une petite enfant." Elle les a prises et a dit : "C'était très gentil de votre part, Monsieur," et a fait une révérence et a fondu. Le lendemain, j'étais là à nouveau, Levin, et j'ai dit, pour que ça ressemble à un échange : "Roxy, tu peux me donner une tasse de café ?" "Mon Dieu, oui !" dit-elle, oubliant tout de suite son rougissement. Alors je suis resté discret sur l'amour et je l'ai mis sur le compte du café, et, Levin, j'ai apporté les fleurs sauvages si assidûment que cette fille a commencé à m'attendre à la porte chaque jour, et je me cachais et je la voyais venir à la fenêtre et m'épier. Un jour, elle dit, alors que je buvais le café : "Monsieur Wonnell, pourquoi vous donnez-vous tant de peine pour obliger une pauvre fille esclave qui n'est qu'à moitié blanche ?" J'ai réfléchi une minute, pour dire quelque chose qui ne l'effraierait pas, et j'ai dit : "Roxy, c'est parce que je suis un gars si pauvre et sans valeur que les filles blanches ne veulent pas me regarder !" Les larmes lui sont montées aux yeux, et elle a dit : "Monsieur Wonnell, si j'étais blanche, je vous regarderais." "Je crois que vous le feriez," ai-je dit, "parce que vous avez un cœur blanc, Roxy." »
« Jack, tu es un sacré petit amoureux, » dit Levin. « Je ne pensais pas que tu avais la moindre once de bon sens. »
« Faire l'amour, c'est le meilleur bon sens de tous, » dit Jack, « c'est ce sens qui garde les bois pleins de musique, là où les oiseaux et les abeilles gazouillent, bourdonnent et s'accouplent. L'amour est le dernier sens à venir, après que tu puisses voir, entendre, sentir, et ils sont donnés aux gens pour trouver quelque chose de joli à aimer. L'amour était le travail de toute la journée dans le jardin d'Éden avant que l'homme ne devienne trop industrieux, et c'est tout le travail que je fais, et j'espère que je le fais bien. »
« Maintenant, qu'est-ce que Roxy t'a dit à propos de Meshach Milburn et du juge Custis ? »
« Tu vois, Levin, comme je continuais à donner des fleurs, je pouvais voir un peu d'amour naître chez la jolie Roxy, mais elle ne le comprenait pas, et j'étais aussi prudent pour ne pas l'effrayer que si cela avait été un oiseau des neiges sautant vers une miette de pain. Elle me parlait de ses petits soucis, et j'écoutais aussi attentivement que sa maman, parce que les petites choses sont ce dont vivent les femmes, et l'homme qui plaît aux dames n'est qu'un gars patient avec leurs petites histoires. Plus j'écoutais, plus elle aimait me raconter, et j'ai vu que Roxy pensait beaucoup à moi, Levin, sans qu'elle ou moi ne le laissions paraître.
« Ce matin, elle est venue à la porte avec les yeux juste essuyés d'avoir pleuré. J'ai dit : "Roxy, petite chère, qu'est-ce qui te chagrine ?" "Oh, rien," dit-elle, "je ne peux pas te le dire si c'est le cas." "Voici tes fleurs sauvages pour Miss Vesty," dis-je, "belles à voir !" "Oh," dit Roxy, "Miss Vesty n'en aura plus besoin maintenant." J'ai dit : "Roxy, vas-tu garder tout ce chagrin sur ton cœur et ne pas me laisser en porter une partie ?" "Oh, mon ami," dit-elle, "je dois te le dire, car tu as été si gentil avec moi : ne le murmure pas ! Mais mon maître a des dettes envers Meshach Milburn, et il a épousé Miss Vesty, et nous pensons que nous allons tous être vendus ou forcés de vivre avec cet homme qui porte le chapeau du mauvais homme." J'ai dit : "Roxy, ma chérie, peut-être que je peux t'acheter." "Oh, j'aimerais que tu sois mon maître," a dit Roxy. Et juste à ce moment-là, l'amour étant inhabituellement fort en moi ce matin, j'ai pris le premier baiser sur la bouche de Roxy, et elle n'a rien dit contre. »
Ici, Jack Wonnell embrassa l'atmosphère plusieurs fois avec une profonde onction, et finit par un petit cri et un sifflement, et regarda Levin Dennis avec un œil fermé, comme pour obtenir l'opinion de Levin sur tout cela.
« Eh bien, » dit Levin, « je n'ai jamais été amoureux jusqu'ici. Je suppose que je devrais l'être. Mais ma mère est la seule personne dont je puisse m'occuper, et, pauvre âme ! elle a tellement de soucis à cause de moi qu'elle ne peut aimer personne d'autre. Je m'enivre, et je pars naviguer si longtemps, et je dépense mon argent si imprudemment, que si le Seigneur ne veillait pas sur elle, peut-être mourrait-elle de faim. »
« Oui, Levin, tu aimes le brandy autant que j'aime les filles. Tu pars pour des tortues, des patates et des huîtres, et tu les vends à Princess Anne, et puis quelqu'un t'entraîne dans les tavernes et ton argent s'envole, et ta mère n'a ni thé ni café. »
« Jack, » dit brusquement Levin, « tu crois aux fantômes ? »
« Je ne sais pas, Levin. Si j'en voyais un, peut-être, mais je suis trop misérable pour que les fantômes me voient. »
« Eh bien, maintenant, » dit Levin, « il y a un fantôme, ou quelque chose, qui veille sur ma mère quand je suis ivre ou absent, et qui laisse du thé et du café à la fenêtre pour elle. »
« Bah ! Pourquoi, Levin, c'est Jimmy Phoebus ! Il est amoureux de ta mère depuis des années et elle ne veut pas de lui, mais il continue à s'accrocher. C'est le fantôme de ta mère. »
« Non, Jack. Je pensais que c'était lui jusqu'à ce que Jimmy vienne me voir et me demande qui je devinais que c'était. Il était un peu jaloux, je suppose. J'ai dit : "C'est toi, bien sûr, Jimmy !" "Non," dit-il, "par la fumée ! Je ne fais pas de tours de passe-passe comme ça. Ce que je donne, je le donne sans tricherie ni fouinage dans la pauvreté d'Ellanory." Il était vraiment furieux, mais il n'a rien pu découvrir. Donc, je pense que ça pourrait être le fantôme de mon père, noyé en mer, apportant du thé et du café, et parfois une robe, et une paire de chaussures aussi, pour garder ma mère au chaud. »
Levin Dennis, debout contre le gouvernail, semblait à Jack Wonnell être aussi beau et spirituel qu'une femme, alors que son front avenant et ses grands yeux devenaient sérieux avec ce récit du destin mystérieux de son père. Ses cheveux châtain foncé, en courtes boucles séparées au milieu, donnaient à son visage hâlé une ressemblance avec certaines des vieilles familles nobles auxquelles il était apparenté, son père ayant été un fils cadet de cadets, à une époque où le droit d'aînesse prévalait dans toute cette région de la baie ; et donc, ne possédant rien, il s'enrôla dans la guerre contre l'Angleterre en tant que marin, et son influence familiale obtint pour lui le commandement du nouveau corsaire lancé sur la Manokin, l'Ida, qui prit la mer avec un bon équipage et un armement supérieur, au milieu des acclamations de tout le Somerset, et, naviguant au-delà des caps dans l'océan avec tous ses pavillons flottant, glissa vers le monde lointain pour le silence éternel et les vapeurs du mystère.
Sa veuve attendit longtemps et patiemment avec ce seul garçon, Levin, un enfant qui balbutiait à peine, et des histoires de toutes sortes circulaient ; que le capitaine avait été capturé et pendu par l'ennemi, et le navire brûlé ou condamné ; qu'il avait hissé le pavillon noir et était devenu pirate, quittant le monde occidental pour les eaux des Indes orientales ; et finalement, que l'Ida avait sombré au large de la Guyane et que chaque âme avait péri.
La veuve, une femme magnifique, négligée par les relations de son mari, qui étaient mécontentes de la perte de leur investissement et de leurs profits attendus du navire, vécut dans la petite maison qu'elle possédait avant son mariage, et sombra dans la classe des gens plus simples, perdant presque son identité avec les familles dirigeantes auxquelles son fils était apparenté, mais dans sa classe plus humble, elle était très respectée et sollicitée en mariage.
Elle était encore jeune et belle, et Jimmy Phoebus, un célibataire robuste et capitaine d'une goélette marchande, avait tenté de l'épouser pendant des années, et s'accrochait patiemment à son espoir, exerçant de nombreux bons offices pour elle, bien que ses moyens fussent limités et qu'il eût de pauvres parents comptant sur lui pour de l'aide. Elle craignait que l'amant absent ne soit en vie et ne revienne pour la trouver mariée à un autre.
Ainsi, son fils, grandissant sans la discipline d'un père, et étant trop respectable, supposait-on, pour apprendre un métier ou être mis en apprentissage, vivait de poursuites fugitives sur terre et sur mer, transportant et colportant des légumes et des provisions par moments ; et maintenant, grâce au don de Jimmy Phoebus, il naviguait sur son petit sloop ou cat-boat principalement pour transporter des tortues à Baltimore. Des connaissances de marins frustes, l'exposition, une nature crédule et facile à mener, et une négligence quasi totale de l'école à une époque où l'éducation était un privilège élevé, l'avaient rendu capricieux et souvent intempérant, mais sans développer de traits égoïstes ou cruels, et ayant un extérieur agréable et une disposition affable, il devint la proie de tous les étrangers qui pouvaient se trouver en ville -- chasseurs, acheteurs de nègres, planteurs oisifs et surveillants en virée, dont beaucoup louaient sa compagnie et son navire pour faire leurs excursions ; et, tout en aimant sa mère, et étant son seul soutien, elle le voyait glisser de plus en plus vers l'âge adulte sans stabilité, sans éducation, sans principes fixes, ni aucune influence féminine pour l'attirer vers les contraintes domestiques.
Sa silhouette mince et souple, les marques de distinction dans ses membres, son front bien formé et ses grands yeux doux s'accordaient mal avec des vêtements en lambeaux, des pieds nus et une dépendance absolue envers un emploi de hasard, ce dernier devenant plus précaire à mesure que son âge et sa stature exigeaient plus d'argent pour satisfaire ses faux appétits.
« Jack, dit Levin Dennis, qu'est-ce que tu entends par te procurer de l'argent pour acheter Roxy Custis ? Tu n'en as jamais, de l'argent. »
« Est-ce qu'il ne va pas m'en donner ? Lui ? » Jack Wonnell désigna l'écoutille par laquelle Joe Johnson était descendu. « Il en a des sacs pleins. »
« Lui ? Mais, Jack, combien crois-tu qu'une belle servante comme Roxy puisse coûter ? »
« Cette pièce qu'il va te donner ne suffit pas à l'acheter ? »
« Cinq dollars ? Mais, pauvre idiot, elle en vaut cinq cents, peut-être des milliers. Ce marchand de nègres, avec tout son or, aurait bien du mal, je pense, à s'offrir Roxy. »
Jack eut l'air abattu ; il ne cligna pas de l'œil, ne siffla pas.
« Les filles comme elle, dit Levin, sont destinées à devenir les maîtresses d'hommes riches, et parfois, j'ai ouï dire qu'ils les instruisent, leur apprennent la musique, l'écriture, la grammaire et toutes ces choses-là. »
« Et un pauvre homme qui ne maltraiterait pas une fille presque blanche comme elle, mais qui la respecterait et l'épouserait, Levin, ils font des lois contre lui ! Peut-être que je pourrais voler Roxy ? »
Ici, Jack siffla doucement, ferma un œil avec une profonde connivence et eut un sourire en coin derrière son chapeau haut-de-forme.
« Oh, pauvre simplet ! » dit Levin. « Où pourrais-tu l'emmener ? »
« En Pennsylvanie, au Canada, en Turquie, ou dans un de ces États abolitionnistes là-haut » — Jack Wonnell indiqua le Nord du doigt. « N'y a-t-il aucun endroit où un homme blanc puisse traiter une esclave à la peau claire comme si tous deux étaient chrétiens ? »
« Non, répondit Levin, pas dans ce monde. »
Le héros des hauts-de-forme fut très affecté, et Levin crut qu'il pleurnichait vraiment, bien que son sourire vide fût un pauvre cadre pour le chagrin.
« Jack, dit Levin, si ce que Roxy Custis a raconté est vrai, la fille est l'esclave de ton ennemi particulier, Meshach Milburn. »
Celui qui portait l'autre espèce de chapeau fut « sacrément dégrisé », comme Levin l'exprima mentalement, face à cette triste résolution de ses doux rêves d'amour. Il se leva, marcha jusqu'à la proue du bateau et regarda les vagues fuyantes sur lesquelles glissait le voilier, comme s'il cherchait la solution à sa propre vie décousue, quoique inoffensive, au fond du détroit, parmi les rochers à huîtres.
L'eau était maintenant parsemée de canoës, de pirogues et de petits voiliers revenant de la prédication sur Deil's Island, et devant eux s'élevaient, hors de la baie, les îles basses et boisées ainsi que les caps qui, séparés par des détroits blancs, enserrent le Tangier Sound, cette allée festonnée qui se détache de la longue nef bleue de la Chesapeake. Tels des pigeons et des roitelets autour d'une cathédrale, les oiseaux sauvages volaient dans ces architectures d'archipels et de péninsules involuées, presque fantastiques, qui, tout en restant à fleur d'eau, offraient une perspective déchiquetée, comme si un constructeur gothique avait posé ses fondations sans toutefois courber ensemble les grands pins qui poussaient au-dessus, en bosquets semblables à des palmiers, pour former les voûtes nervurées et les arcs de son dessein.
On pouvait y voir des balbuzards, naviguant en couples gracieux au-dessus des bancs de harengs ou de poissons, prélevant avec élégance et conscience la nourriture animale quotidienne que même l'homme exige, malgré tous ses sentiments et ses évangiles. Là, le canard à dos blanc, en petit groupe, rompait le sabbat pour plonger chercher le céleri sauvage qui pousse sous le détroit. Dans l'arbre là-bas, le pygargue à tête blanche se lançait dans son œuvre algérienne de véhémence et de piété, pour intercepter le faucon et voler sa cargaison. Le cygne sauvage pouvait être l'un de ces oiseaux pâles et lointains volant si haut au-dessus des Kedge's Straits, au sud, et le plongeon noir, déployant ses ailes comme un démon, disparaissait près du voilier pour ne plus réapparaître avant que la mémoire ne l'ait oublié.
Levin Dennis navigua près d'une pointe où il avait l'habitude de disperser de la nourriture pour les canards noirs, afin de les attirer dans l'embuscade du chasseur. Harles et macreuses, foulques et mouettes, chevaliers et grèbes profitaient du dimanche, se baignant et écrivant leur calligraphie ailée sur la nappe blanche de l'eau.
Le pauvre Jack Wonnell, revenant avec quelque chose sur le visage entre le sourire et la larme, dit :
« Levin, est-ce que je n'ai jamais fait de mal à personne ? »
« Pas à ma connaissance, Jack. Ils disent que tu n'as pas toute ta tête, mais tu ne te bats jamais avec personne. Tout le monde peut s'entendre avec toi, Jack ! »
« Non, ils ne le peuvent pas, Levin. Meshach Milburn déteste le sol que je foule. S'il savait que je suis amoureux de la petite Roxy, il la marierait à un nègre. »
« Pourquoi te déteste-t-il autant, Jack ? »
« Parce que je porte mes hauts-de-forme, et qu'il porte le chapeau en forme de clocher. Il croit que je me moque de lui. Levin, je n'ai pas d'autre sorte de chapeau à porter. Meshach Milburn n'a pas besoin de porter ce chapeau-là, mais si je ne porte pas de haut-de-forme, je dois aller tête nue. J'ai acheté ce lot de chapeaux avec le seul ou les deux seuls dollars que j'aie jamais eus, car on dit qu'un fou et son argent sont vite séparés. Les garçons disaient que c'était donné. Maintenant, il n'y aurait rien de mal à voir dans mes hauts-de-forme, si tous les gens ne montraient pas du doigt le chapeau héréditaire du vieux Milburn, comme ils l'appellent. Pourquoi, riche comme un Juif, ne peut-il pas aller s'acheter un nouveau chapeau, ou m'en acheter un ? Je ne veux pas me moquer de lui. J'ai peur de lui ! Il me regarde avec ces yeux en forme de pistolets chargés et ça me fait presque pleurer, parce que je n'ai rien fait. Je suis aussi pauvre que ces canards de bas étage », pointant du doigt une paire de grèbes qui n'avaient aucune valeur sur le marché, « mais je n'ai aucune méchanceté. »
« Non, Jack. Ce marchand pourrait te confier ce sac d'or à garder et il serait en sécurité, parce que ce n'était pas le tien. »
« Je suppose qu'il faudra que j'aille à l'hospice un jour, Levin ; ma vieille tante, qui s'occupe de moi, ne peut pas vivre longtemps, et je ne suis bon à rien. Je ne trouve pas de travail et je fais des commissions pour tout le monde pour rien, mais le premier argent que j'aurai, je vais m'acheter un nouveau chapeau. Depuis que je porte ces hauts-de-forme, Meshach me déteste, et j'espère qu'il est le seul homme à me détester, Levin. Je ne pense pas que Meshach puisse être un homme mauvais. »
« Comment peut-il être bon, Jack ? »
« Eh bien, je l'ai vu dans les bois quand il ne me voyait pas, appeler les oiseaux. Que je sois pendu s'ils ne venaient pas se poser sur lui ! Or, les oiseaux ne vont pas sauter sur un homme qui est un diable, Levin. Crois-tu qu'il pactise avec le diable ? »
« Je le crois, dit Levin ; je vois des choses si étranges que je crois en presque tout ce qui est étrange. Ces tortues ont de l'esprit, et pourtant elles ne ressemblent pas plus à cela qu'une pierre. Une nuit où nous n'avions rien à manger à la maison, ma mère et moi, et qu'elle était assise là, les larmes aux yeux, à se demander ce que nous ferions le lendemain, je me suis souvenu, Levin, qu'il y avait quatre tortues dans la cave... des tortues noires, qui y avaient été mises six mois auparavant. J'ai dit à ma mère : "Je suppose que ces vieilles tortues sont mortes et mortes de faim, mais je vais aller voir." »
« Je les ai trouvées sous le tas de bois, et elles ne sentaient rien, alors je les ai toutes les quatre rapportées à ma mère, je les ai posées sur la table de la cuisine devant le feu, et je les ai torturées de toutes les manières pour qu'elles se réveillent, rampent et montrent des signes de vie. Non, elles étaient mortes comme des pierres ! »
« "Eh bien, mère, dis-je, mets ton eau à bouillir et nous verrons si une tortue morte est propre à la consommation !" Elle sourit à travers ses pleurs et mit l'eau à chauffer, et quand elle commença à bouillir dans la marmite, j'en pris une de ces tortues et la laissai tomber dans l'eau bouillante, et Jack, que je sois damné si ces trois autres tortues ne se sont pas sauvées de la table, jetées sur le plancher et précipitées vers la porte de la cave ! »
« Je les ai attrapées et bouillies, et alors que nous étions assis là à manger de la tortue ragoûtée sans sel, ni vin de Xérès, ni café, ni même de pain de maïs, nous avons entendu quelque chose comme du papier qui grattait à la fenêtre, et ma mère a reculé, a joint les mains et a dit : "Là, entends-tu le fantôme ?" »
« Je me suis précipité vers la porte et j'ai bondi dans la cour, et je n'ai vu aucune créature vivante ; mais là, sur le rebord de la fenêtre, il y avait des paquets de sel, de café, de thé et de farine, et un demi-dollar en argent ! J'ai couru dans la maison, aussi blanc qu'un fantôme moi-même, et j'ai crié : "Mère, c'est l'esprit de père qui est revenu !" »
« Elle m'a fait mettre à genoux et prier avec elle pour donner du réconfort à l'esprit du pauvre père dans sa demeure ou au ciel ! »
CHAPITRE XVII.
SABBAT ET CANOË.
Ils approchèrent maintenant d'une île aux falaises basses, sur laquelle apparaissait un village considérable, brillant de blancheur au milieu des troncs bruns et droits d'un bosquet de pins ; mais personne ne semblait s'y déplacer, et ils ne virent qu'un seul navire à l'ancre dans le passage ou détroit où ils s'engageaient — un canoë qui révélait sur sa proue, alors qu'ils tournaient à ses côtés, un mot que ni Levin ni Jack ne purent lire, sauf par ouï-dire : The Methodist.
« Jack, dit Levin, c'était un gros pin dans lequel le pasteur a taillé son canoë. Il est tombé comme un canon, allant jusqu'au marais. Elle fait presque cinq brasses de long, et un homme peut s'allonger en travers. C'est pour transporter les prédicateurs méthodistes vers les îles. »
« Ne devrions-nous pas le réveiller maintenant ? dit Jack Wonnell ; je suppose que tu as soif, Levin ? »
« Oui ; j'ai une soif de feu, s'exclama Levin. Je pourrais faire quelque chose de méchant maintenant, je crois, pour une gorgée de cette eau-de-vie. »
S'amarrant au rivage, Levin alla vers son passager, qui était encore dans un sommeil profond, étendu sur le plancher nu de la cale ou cabine — un homme musclé, nerveux, avec un menton fort et de longues mâchoires, et sa barbe sombre et rousse emmêlée avec le sang qui s'était écoulé de son œil défiguré, masquant maintenant presque la moitié de son visage et lui donnant un air sauvage de bandit.
« Capitaine ! Monsieur ! Patron ! Réveillez-vous ! Nous sommes arrivés à Deil's Island. »
Le grand homme, allongé sur le dos, semblait incapable de se retourner sur le côté, bien qu'il marmonnât dans son sommeil agité des mots que Levin ne pouvait comprendre :
« Les fers, Patty ! Dépêche-toi avec ces fers ! Mets les menottes à ses poignets et serre-les. Ha ! la femelle meurt. Eh bien, au jardin avec elle ! »
À cela, il se réveilla, tourna ses yeux froids et clairs vers Levin et bondit sur ses pieds.
« M'as-tu entendu ? cria-t-il. Ce n'étaient que des balivernes, gamin, et le babil d'un homme ivre. Un jour, ce sommeil parlant me vaudra la corde. Ne fais pas attention à moi, Levin ! Viens, bois et discute avec moi, mon brave ! »
« Si vous voulez dire de l'eau-de-vie, dit Levin, je dois en avoir ou je vais sauter hors de ma peau. J'ai l'impression que l'homme au tisonnier arrive. »
Joe Johnson lui donna la cruche et la tint, et le garçon but comme un homme désespéré.
« Comme le jeune gamin s'envoie sa rasade, marmonna le grand homme. Il est dans le pétrin aujourd'hui. Je n'en prendrai pas plus. J'ai été un sacré imbécile toute la journée d'hier, à ramer avec mon cadre de portrait. Quel est cet endroit ? »
« Deil's Island, Monsieur. »
« Ha ! c'est donc ça. C'était Devil's Island autrefois, jusqu'à ce que les méthodistes le changent par politesse. C'est donc le campement religieux ? Toi, Wonnell, prends cette pièce d'argent, va dans une maison et apporte-nous de quoi dîner. Nous t'attendrons. »
Le grand homme mena le chemin vers le cœur du bosquet de pins, où se trouvait la ville apparente — un campement religieux déserté fait de coquilles ou cabanes en bois durable, en cercles concentriques en forme de fer à cheval, et à l'extrémité ouverte du cercle se trouvait le stand de prédication, un abri surélevé au-dessus des bancs vides et des chevilles des bancs enlevés, et qui avait une large étagère courant sur tout le devant pour la Bible du prédicateur, et pour recevoir ses coups de poing alors qu'il marchait de long en large sur sa plate-forme.
Cela semblait un peu mystérieux maintenant, avec les nombreuses preuves d'une grande occupation humaine au cours de l'été récent, de voir cette ville nue et cette chaire creuse gisant si suggestivement sous la longue plainte des pins, conférant ensemble comme des anges redoutables en conseil, et exprimant à chaque brise montante leur impatience face aux péchés des hommes.
Par moments, les grandes branches faisaient une pause, murmurant à peine, comme si elles méditaient sur quelque question soulevée dans leur conseil, ou écoutant les témoins humains en bas ; puis elles conversaient gravement, alors que les zéphyrs réguliers se déplaçaient parmi elles, et faisaient une pause à nouveau, comme si leur décision était presque redoutée par elles-mêmes. Par intervalles, un esprit sévère dans les pins se levait, tonnait et secouait les troncs des arbres, et d'autres lui répondaient, et la patience retrouvait une saison. Et ainsi, sans presque jamais un silence qui durât plus d'un instant, ce conseil se poursuivait toute la journée, continuait toute la nuit, reprenait dès que le soleil se levait pour réconforter le monde à nouveau, ne cessait pas quand l'arc-en-ciel suspendait sa promesse éternelle sur la tempête, et typifiait pour les adorateurs tremblants le grand synode du Créateur, en session perpétuelle, prêt à frapper le monde par le feu, mais suspendant la sentence dans la pitié persistante de Dieu.
Dans l'une des coquilles ou « tentes » de pin désertées, au toit proprement recouvert de bardeaux, faisant face à la cabine de prédication, Joe Johnson et Levin Dennis trouvèrent des bancs, et, sur l'exemple du grand homme, Levin alluma aussi une pipe, et regarda entre les échappées de fumée le Tangier Sound, déserté comme ce terrain de campement le dimanche, puisque les fidèles étaient rentrés chez eux depuis l'église dans leurs canoës. Il pensa à sa mère solitaire dans la ville de Princess Anne, se demandant où il était, et aux dimanches qui s'enfuyaient rapidement et le menaient à l'âge adulte, sans aucun changement dans leur condition pour le meilleur, mais la misère et la déception, une vague attente du retour des morts, et une intempérance plus profonde du fils du défunt et seul espoir de la veuve. Il aurait peut-être crié avec un sentiment de misère contagieux provenant de la musique de ces pins au-dessus de lui, si l'eau-de-vie n'avait commencé à ramper le long de ses veines et à briller avec audace dans ses grands yeux de fille.
« Levin, dit Joe Johnson, est-ce que je ne te plais pas ? »
« Oui, Monsieur Johnson, je pense que si, sauf quand vous utilisez ces mots étranges que je ne peux pas comprendre. »
« Je suis frappé par toi, Levin, dit Joe Johnson. Je veux vous mettre, toi et ta mère, à l'aise. Vous êtes du sang pur, et devriez être logés dans des écuries d'avoine dorée. »
Il tira le sac en toile d'aigles et de demi-aigles de son pantalon, et en tint l'ouverture pour que Levin puisse se régaler les yeux.
« Là, dit-il, je te l'ai dit, Levin, j'allais te donner une de ces beautés. J'ai changé d'avis ; je vais t'en donner cinq ! »
« Mon Dieu ! s'exclama Levin ; cela fait vingt-cinq dollars, n'est-ce pas, Monsieur ? »
« Tout à fait, Levin. Cinq de ces billets font un quart de cent dollars — plus de fric, Levin, je suppose, que tu n'en as jamais vu. »
« Je n'en ai jamais eu que dix, Monsieur, à la fois, et je les ai mis dans ce bateau, et Jimmy Phoebus en a ajouté dix, et cela l'a payée. »
« Quel avare ce type a été de ne te donner que dix ! s'exclama Joe Johnson avec dégoût. Ne suis-je pas un meilleur ami pour toi ? Tiens, prends l'argent maintenant ! »
Il pressa les pièces d'or de manière ostentatoire sur le garçon, qui les regarda avec peur, mais fascination.
« Que dois-je faire pour gagner tout cela, Monsieur Johnson ? »
« Tu viens avec moi pour une semaine... toi et ton bateau. Je te loue à ce prix-là ! »
« Mais... ma mère ? »
« Eh bien, quand nous déchargerons le petit bonhomme, ton ami avec la forme de cloche... ce Jack Sheep ici présent... tout ce que tu as à faire, Levin, c'est d'envoyer le dur argent à ta mère par lui, en disant : "Bénissez-vous, maman ; mes gages excuseront mon absence !" »
« Oh, oui, cela ira. Mère saura par l'argent que j'ai obtenu un long travail, et ne m'attendra pas. Quand mettons-nous à la voile, capitaine ? »
« À quelle distance est Princess Anne ? À quelle heure ce soir peux-tu arriver ? »
Levin sortit de la cabane et observa le vent et l'eau, son pouls tout agité entre la forte eau-de-vie et l'or merveilleux dans sa poche ; et tandis qu'il regardait le virement des branches de pin pour voir de quel côté elles bougeaient, leur plainte semblait être la voix de sa mère veuve près du feu de sa cuisine ce jour-là, disant : « Il est dans l'ennui. Où est mon fils ? Pourquoi tarde-t-il, ô mon Levin ? »
« La marée est à l'arrêt, capitaine, et tournera dans une demi-heure. Elle nous fera remonter le Manokin avec ce vent à la tombée de la nuit, si nous pouvons obtenir assez d'eau dans le passage sans faire le tour par Little Deil's. »
Johnson sortit et fit les mêmes observations sur le vent et la crue.
« Je suppose qu'il y a dix-huit milles jusqu'au bout des eaux profondes sur le Manokin, Levin ? »
« Pas tout à fait, Monsieur, par le passage ; c'est près de dix-huit. Il nous reste encore quatre heures et demie de jour. »
« Alors mets le cap sur le bout du Manokin et obéis à tous mes ordres comme un homme enrôlé, et je vous achèterai, à toi et à ta mère, une plantation, et je la peuplerai de nègres pour toi. Allez, remets-toi ! »
Il offrit la cruche d'eau-de-vie et encouragea le garçon à boire copieusement, et fit semblant d'en faire autant lui-même, bien que ce ne fût qu'une feinte.
Alors qu'ils se tenaient à l'abri de la cabane du campement en se livrant à ce passe-temps, une voix proche retentit à travers les bois et fit que leur sang s'arrêta de circuler pendant un instant sur le cœur arrêté.
C'était une voix faisant une prière sur un ton élevé, comme si elle était destinée à couvrir tout le terrain de campement et à être entendue jusqu'aux limites les plus extrêmes. La sincérité du son fit sentir à Levin Dennis que le camp pourrait être encore habité par une certaine congrégation spirituelle que les yeux des visiteurs profanes ne pouvaient voir — le reste des saints, les âmes des convertis, ou une armée éthérée d'au-dessus de l'orgue solennel des pins.
L'idée l'avait à peine saisi qu'un battement d'ailes fut entendu, et sur l'ancien terrain de campement atterrit une volée d'oies sauvages blanches.
Elles équilibrèrent leurs grands corps semblables à ceux de diacres et d'anciens sur les sièges vides, et y entamèrent un caquetage aussi grave que s'ils chantaient un hymne, avec cette connaissance indifférente de l'harmonie possédée par les choristes de campement.
L'accident de leur venue — chose non inhabituelle sur ces îles exposées — aurait pu ne faire rire que des gens tranquilles, mais il produisit l'effet contraire sur nos deux visiteurs. Levin sentit une peur superstitieuse le saisir, et, se tournant vers Joe Johnson, il vit cette personne avec un visage si pâle qu'il rendait son œil ensanglanté encore plus sombre et plus hideux, comme une marque sur son visage, fixant la cabine de prédication récemment vide.
Là, Levin, tournant ses yeux, observa un homme solitaire en prière, d'apparence et de costume simples, avec des mèches de cheveux féminins tombant négligemment sur un front large et presque noble, ses bras levés vers le ciel et sa voix s'écoulant dans un courant mélodieux de supplication, dans les intervalles duquel les oies pouvaient être entendues caqueter bruyamment et battre des ailes alors qu'elles s'équilibraient et sautaient sur l'arène du campement.
« À qui prie-t-il ? » demanda Levin à Joe Johnson.
« Quemar ! » marmonna Johnson, comme s'il était terrifié par quelque chose ; « son piège à patates avale des fantômes ! Maudit soit le prédicateur ! Le gamin va bientôt pleurnicher. Viens, garçon, viens ! »
À cela, saisissant la main de Levin, en partie par persuasion, en partie comme s'il voulait la protection du garçon, Johnson, tremblant littéralement, courut vers le bateau.
Levin avait peur aussi ; d'autant plus qu'il voyait la peur de l'homme le plus fort. Alors qu'ils se précipitaient à travers le terrain de campement, les oies sauvages prirent l'alarme et, certaines courant, d'autres volant, détalèrent vers le Sound. Une voix depuis la chaire cria après les hommes en retraite, mais seulement pour accroître leurs craintes, et quand ils sautèrent à bord de l'Ellenora, Joe Johnson était livide de terreur. Il descendit partiellement l'escalier de la cabine et s'arrêta pour regarder en arrière : les oies sauvages déployaient maintenant leurs ailes comme une flotte de voiles laineuses, et voletaient le long du détroit en un vaillant convoi.
« Pourquoi avez-vous couru ? » dit Levin ; « la cruche d'eau-de-vie est restée. Ce n'était que le pasteur Thomas ! »
« Tu as couru le premier », répondit l'homme, à bout de souffle et un peu honteux. « Pourquoi a-t-il prêché contre moi ? »
« C'est le pasteur des îles », dit Levin ; « il a lancé le camp de réunion de Deil’s Island l'an dernier, et son prédicateur favori étant mort juste au moment où il l'a terminé, le vieux Pap Thomas, qui habite ici, vient parfois seul à la tribune pour prêcher, pleurer et prier. Les oies m'ont fait peur, capitaine. »
« Larguez les amarres ! » ordonna Joe Johnson ; « mes dents claquent presque à cause du frisson que cette crique m'a donné. »
Il remonta l'ancre, hissa le foc et fit preuve d'une telle appréhension nerveuse que Levin se contenta de tenir la barre et descendit le chenal, ou détroit, qui, sur une certaine distance, serpentait autour du bois de campement.
« Voilà Jack Wonnell qui arrive avec la cruche et le dîner. Ne devrions-nous pas l'attendre ? »
« Il a le quidam du royaume des cieux avec lui ! Non ; ne nous arrêtons pour rien. »
Mais le bateau dut s'arrêter, sa quille raclant la vase dans le chenal presque à sec, et un insulaire au visage simple, bienveillant, presque crédule, les héla en bégayant :
« V-v-voisins, n-n-n'ayez p-p-pas p-peur. Nous n-n-ne sommes p-pas des p-p-païens ici. Le f-f-frère Wonnell a-a-apporte vos patates et votre pain. »
« Avance, et sois damné ! » cria Johnson à Wonnell. « Qu'est-ce qu'on veut faire de cette sauce de tolabon ? »
« Ne j-j-jurez p-point ! » cria le pasteur des îles. « Ça ne t-t-t'aidera pas à p-passer la m-marée basse, frère. Reste et m-mange, et d-d-discute un p-peu avec nous. Tiens, j'ai déjà v-vu ce v-visage ! »
« Jamais dans une assemblée de gospel auparavant », grommela le trafiquant d'esclaves avec un juron.
« M-mais ça ne p-peut pas être lui », dit le pasteur des îles avec solennité. « Le vieux Ebenezer Johnson est m-mort il y a p-plusieurs années. »
« Qui était-ce ? » cria le trafiquant d'esclaves avec un peu d'intérêt respectueux.
« Ebenez-z-zer Johnson », répondit le pasteur Thomas avec une mine douce et crédule, « fut l'homme le plus méchant de la côte Est pendant vingt ans. P-pardonnez-moi, frère, de vous avoir comparé à lui, mais quelque chose en vous, i-i-ici », dit-il en passant la main sur son crâne, « me fait penser à lui. C'est ici qu'il fut atteint » — gardant toujours la main sur le crâne — « de part en part, et il mourut de la mort du pécheur. J'ai p-passé mon d-doigt à travers les deux trous où la b-balle est entrée et ressortie, et a débarrassé ce m-monde d'un d-démon ! »
L'histoire semblait fasciner l'acheteur d'esclaves, pensa Levin Dennis, et Johnson s'exclama :
« Eh bien, mon vieux, est-ce qu'il vous a jamais cherché querelle ? »
« O-oh q-que oui », répondit le jovial exhortateur insulaire avec une loquacité obligeante ; « il y a v-vingt-s-sept ans, j'ai vu le vieux Eben-nezer Johnson arriver au camp de P-p-pungoteague avec une bande de p-p-pirates pour briser la p-p-première réunion de campement méthodiste jamais tenue autour de ces détroits. Il était en-c-couragé par le vieux roi Custis, p-p-père de notre Daniel Custis, de Princess Anne, qui était un g-grand homme pour l'Église établie et d-dépisait les méthodistes. C'était une chose lâche à faire, mais tandis que le roi C-C-Custis riait et parlait d-durant la p-p-prêche, Eb-b-b-benezer Johnson a lancé une bagarre. Le prédicateur a c-c-coupé son regard et a vu qui faisait des s-s-signes pour encourager l'interférence. C'était un l-lion du S-s-Seigneur, et il portait la c-commission d'Emmanuel. Il savait qu'il était hors de l'É-é-état du Maryland et dans le c-comté de V-v-virginie d'Ac-c-comack, et que si les l-lois étaient un peu plus t-t-tolérantes depuis la guerre d'Indépendance, l'ar-r-ristocratie y était b-plus amère que jamais envers le peuple du Seigneur. Il s'est t-t-ourné enfin de sa prêche, droit sur le roi Custis, et il a p-pointé son d-doigt sur lui, tout droit. Le p-prédicateur était L-l-lorenzo Dow. »
« Wheoo ! » s'exclama Jack Wonnell avec un sourire complice ; « j'ai entendu parler de lui : un type au visage de Yankee, comme une femme, avec de longues tresses et des boucles de cheveux tombant autour de sa poitrine et dans son dos, et un vieux chapeau de paille, qu'il pleuve ou qu'il vente. »
« C'était L-l-lorenzo Dow », dit le pasteur des îles. « Il s'est t-tourné vers le R-roi Custis et a hurlé : "Q-qui es-tu ? Le S-seigneur te frappera, s-sépulcre blanchi, et se m-moquera de toi dans les enfants de tes en-enfants, toi A-a-achab et ta J-j-jézabel !" C'était la femme du roi Custis qu'il pointait aussi, la plus grande dame et héritière de V-virginie. El-l-lle s'est é-é-évanouie de p-peur ou de r-rage en entendant la prophétie et l'insulte. Puis, se t-tournant vers Eb-b-benezer Johnson, Lorenzo Dow a crié : "Les chiens seront enterrés plus dignement que ses os. Saisissez-le, frères !" Et q-quelque chose dans le t-trompette de Lorenzo Dow a fait de chaque M-méthodiste un géant. Ils se sont s-submergés Ebenezer Johnson, la brute de tr-rois États, et l'ont battu jusqu'à terre, et ont pourchassé sa bande jusqu'à leurs bateaux, et ensuite ils l'ont j-jeté dans une petite g-geôle qu'ils avaient sur le campement, p-pour le garder en sécurité. »
« Qu'a fait le roi Custis alors, Pappy Thomas ? » demanda Levin.
« Eh bien, frères, qu'a-t-il fait si ce n'est utiliser son influence f-f-familiale pour o-obtenir un mandat contre le prédicateur et ses g-gérants, sous prétexte de f-fausse arrestation et de c-calomnie ! Lorenzo Dow est passé dans le Maryland, à l'abri du mandat, mais notre p-président d'ancien a été m-mis en prison jusqu'à ce qu'il puisse p-payer deux mille dollars d'amende. Cela a presque ruiné les pauvres méthodistes de cette époque que de réunir une telle somme, mais g-gloire soit rendue à D-dieu ! nous pouvons la réunir maintenant n'importe quel jour de l'année, et à la prochaine g-génération, nous pourrons acheter nos p-persécuteurs. »
« Donc Ebenezer Johnson, selon le baratin du braillard automnal, s'est fait taper sur le cafard, mon frère au surplis ? Mais il n'a grimpé à aucune échelle, n'est-ce pas ? »
L'hôte bègue sembla ne pas comprendre cette exclamation sarcastique, et Levin Dennis dit :
« Le roi Custis n'a pas été tué, n'est-ce pas, Pappy Thomas ? »
« C'est à ses enfants et aux enfants de ses enfants que sa p-p-punition était promise », dit le pasteur des îles, « et pour le Seigneur, mille a-années ne sont que des j-jours. »
« La marée monte, Levin », cria Joe Johnson, « ta quille est libre. Maintenant, pointe-la vers Manokin. Alors bingavast, mon brave compagnon, et puisses-tu chanter tout seul quand je serai parti ! »
« Que Dieu bénisse les garçons ! » cria l'insulaire, « et les g-garde du f-feu éternel qui brûle dans votre cruche. Et é-étranger, souviens-toi de la fin d'Eb-b-benezer Johnson, et repens-toi ! »
Le vieil homme, pieds nus, voûté, bègue, mais avec une corde de rhétorique naturelle dans sa voix haut perchée comme une corde de violon, resta à les regarder jusqu'à ce qu'ils descendent le chenal sous la voile du foc, et Joe Johnson ne dit pas un mot jusqu'à ce que des buissons de marais s'interposent entre eux, étant apparemment sous le coup d'un reste de cette panique qui l'avait saisi sur le campement.
« C'est un homme bon », dit Levin Dennis en donnant la barre à Jack Wonnell et en hissant la voile ; « il a prêché aux Britanniques quand ils ont navigué depuis les îles Tangiers pour prendre Baltimore, et il leur a dit qu'ils seraient battus et leur général tué. Il a fait en sorte que tous les ostréiculteurs du coin rejoignent les églises des îles et respectent le dimanche. Ce bégaiement le quitte quand il prêche, et quand il mène les chants à la réunion, c'est perçant comme un clairon. »
« C'est un sacré fripon de bohémien », grommela Joe Johnson, « de me raconter une telle histoire ! Mais, kirjalis ! il ne m'a pas maudit ! »
« Quelle est cette langue, Monsieur Johnson ? Est-ce du hollandais ou du portugais ? »
« C'est ce qu'on appelle le gitan ; certains l'appellent le quaker. C'est pratique, Levin, quand tu vas à Philadelphie, ou Washington, ou New York, ou dans l'une de ces grandes villes, et que tu veux parler à des hommes d'affaires sans que les cailles ne te sifflent. Un jour, je te l'apprendrai si tu es un bon garçon. »
Ils naviguèrent alors hors du chenal dans la large embouchure du Manokin, où un calme tomba sur l'air et l'eau pendant un moment, et ils purent entendre une musique étouffée, comme si des tambours sous l'eau battaient : « thum ! thum ! », tandis que des crabes et des gaspareaux remontaient à la surface autour d'eux, poursuivis par des poissons-tailleurs. Le voilier dériva dans l'embouchure d'un ruisseau où les bars et les perches couraient à la surface de l'eau, et avec les pinces, Jack Wonnell remonta un demi-boisseau d'huîtres en quelques coups, et les ouvrit pour le groupe. Le long des rives, des aubépines et des pruniers sauvages adhéraient encore aux buissons, et les plaqueminiers aux branches rigides portaient des milliers de leurs fruits semblables à des tomates. Les perdrix gazouillaient dans le maïs, les quiscales bronzés tenaient un festin funéraire autour du fourrage, quelques demeures d'autrefois au bord de la baie étendaient leurs longs flancs et leurs quartiers d'esclaves mouchetés le long des criques, à moitié cachés par les noyers, et dans l'air planait le vautour urubu, tel un politicien voluptueux, tirant sa beauté de rien d'autre que de sa position élevée.
« Le vieux Eastern Sho' », dit Jack Wonnell avec sa vacuité animée, « est juste bourré de bonnes choses, capitaine Johnsin. Tu peux tomber par-dessus bord presque n'importe où et avoir un repas complet. Tu peux attraper un seau de crabes avec un morceau de chandelle avant le petit déjeuner, et tirer un canard sauvage presque les yeux fermés. »
« Ce pays ne vaut rien », dit Joe Johnson. « La Floride, c'est la terre promise ! Qu'est-ce qu'un nègre peut gagner ici ? Du maïs, des patates, des melons : pouah ! Le tabac s'épuise, le coton ne veut pas vivre ici. Mais la Floride est l'eldorado de la terre. »
« Qu'est-ce que l'eldorado ? » demanda Levin.
« C'est de l'espagnol ou du portugais pour dire nègres bon marché et coton », cria le marchand. « Le coton, c'est l'oiseau ! »
« Je pensais que le coton était une laine », dit Levin.
« Non, mon garçon, le coton est une plante, qui pousse comme une framboise sur un buisson, ayant poussé les fleurs au loin et fait éclater les gousses en dessous, et voilà tout ce qu'il reste aux nègres à ramasser. Il y a un Yankee en Géorgie qui a fabriqué une égreneuse à coton pour le nettoyer, et maintenant le monde entier en veut. »
« Une partie de l'égreneuse ? » demanda l'irrélevant Wonnell.
« Non, une partie du coton, Docteur Green ! Ils ne peuvent pas en avoir assez. L'Europe est folle à ce sujet, mais il n'y a pas assez de nègres pour tout ramasser. Alors je suis dans le commerce des nègres et j'essaie d'être utile à mon pays, et qu'est-ce que j'en retire ? Je suis méprisé, et un nègre est protégé pour m'avoir coiffé au poteau ! Mais peu importe, je serai bientôt quelqu'un d'important et je garderai mon carrosse... en Floride. »
« À quoi sert la Floride ? » demanda Levin.
« Elle est pleine d'Indiens nègres, les Séminoles, chacun d'entre eux va être capturé, marqué au fer rouge, et mis à planter du coton et du tabac, et à garder les cochons et les vaches. Plus de nègres seront acheminés de Cuba, et tous les nègres libres du Delaware et du Nord seront vendus, et toi et moi, Levin, nous allons posséder un troupeau d'entre eux et avoir un verger d'orangers et mille acres de coton en fleurs. Nous tiendrons la tête haute. Ta mère sera changée en nabab. Ma femme sera une riche parée de diamants. Nous mépriserons Cambridge et Princess Anne, et il ne restera plus un seul nègre libre sur la face de la terre. Buvons à ça ! »
Levin, l'esprit malade mais hanté par le fantasme, but encore et écouta les contes merveilleux du marchand sur les fruits dorés des côtes indigo et les palmiers qui abritaient des perroquets appelant les cerfs sauvages. Jack Wonnell prit la barre quand Levin s'allongea pour dormir dans la petite cabine, bercé par les histoires de richesse et d'audace sans loi, et là, il dormit du sommeil profond des naufragés, alors que le navire s'échouait à la tombée de la nuit, au son des cloches d'église du soir, à Princess Anne.
« Laisse-le dormir », dit Joe Johnson ; « tiens, Wonnell, je te donne trois de ses étrangers pour les apporter à sa maman », en sortant trois pièces d'or. « N'oublie pas ! Tiens, voilà un shilling pour toi », donnant à Jack une pièce de six pence. « Toi et moi, nous nous séparerons à Princess Anne. »
CHAPITRE XVIII.
SOUS UN VIEUX BONNET.
Vesta était assise depuis une demi-heure près de son mari inconscient, écoutant son discours décousu et réfléchissant à la rapidité des événements une fois lancés sur leur trajectoire, comme des aiglons à peine capables de voler avant d'attaquer et de tuer, quand le bruit des roues d'une calèche, arrêtée devant la porte, l'appela à la fenêtre, et Tom, l'oiseau moqueur, qui était resté relativement calme depuis qu'il avait trouvé son maître bien soigné, se remit à sautiller, à voler dans les airs et à chanter :
« Doux... doux... chéri ! viens voir ! viens voir ! »
Vesta vit l'homme de couleur, nerveux et délibéré de Meshach, descendre et tourner la tête des chevaux, et il sauta de la voiture, sans utiliser le marchepied, d'un bond et d'un saut, un jeune objet féminin dont la tête était invisible dans un énorme bonnet en forme de boîte à charbon en chintz bleu à motifs. Aussi rapide qu'ait été le bond, Vesta observa que l'arrivante avait oublié de mettre ses bas.
Avant que Vesta ne puisse se détourner de la fenêtre, cet objet singulier avait gravi les escaliers sombres du vieux magasin et s'était jetée sur le lit de l'homme en délire :
« Oncle, Oncle Meshach ! es-tu mort, oncle ? Réveille-toi et embrasse ta Rhudy ! »
Elle avait embrassé son oncle abondamment en attendant le même geste de lui, et l'attaque l'avait un peu excité, sans pour autant ramener son esprit à un souvenir soutenu, bien que Vesta entendit les mots « chère enfant », avant qu'il ne tourne la tête et ne reparte chasser les pavots sauvages. Alors la jeune femelle, s'exclamant :
« Dieu me pardonne ! Oncle ne reconnaît pas sa Rhudy ! » tira son tablier noir sur sa tête et se mit à pleurer silencieusement — une petite convulsion du cou et aucun soupir audible par ailleurs.
« Elle pleure avec une certaine délicatesse », pensa Vesta ; et elle observa aussi que la visiteuse était une fille grande, aux longs doigts, assez jolie, probablement âgée de dix-sept ans, avec des vêtements dont la couturière n'était pas responsable, et un bonnet à cerceaux, tel que les vieilles personnes continuaient d'en fabriquer en souvenir des navires à haut pont qui leur avaient apporté les dernières modes lorsque leurs ancêtres avaient émigré avec tout ce qu'ils possédaient, et pour toujours, depuis une terre de modes. Le bonnet était un objet remarquable pour Vesta, bien qu'elle en eût vu au loin, sur la tête des gens de la forêt se rendant à l'église méthodiste. Il ressemblait au navire à haut château de poupe de Colomb, qu'il avait construit si haut exprès, disaient les filles au séminaire, pour avoir l'avantage d'espionner le Nouveau Monde en premier ; mais il ressemblait aussi aux longs chariots Conestoga en forme d'arc, dont Vesta avait vu tant passer devant son pensionnat à Ellicott's Mills avant que le récent chemin de fer n'y soit tout à fait arrivé. Comme elle avait souvent scruté ces immenses chariots à corps bleu pour voir quelles créatures pouvaient être passagères dans leurs profondeurs, elle saisit la première occasion de voir la boîte bleue soulevée par la personne en deuil pour discerner le visage à l'intérieur.
C'était un joli visage, avec une paire d'yeux bruns, à la fois sensibles et malicieux, fixés dans l'attitude de l'émerveillement au moment où ils observèrent une autre femme dans la pièce. La peau était pâle, la bouche généreuse, le nez long, comme celui de Milburn, mais moins prononcé, et le cou, le front et la forme du visage allongés, avec quelque chose de fin au milieu du regard sauvage, presque bovin, qu'elle fixait sur Vesta, s'exclamant, en chuchotant :
« Dieu me pardonne ! une dame est là ! »
Puis elle rejeta son tablier sur le bonnet Conestoga et le maintint là avec ses longs doigts, et ses longs poignets potelés et tachés par les intempéries.
Vesta regarda avec les premiers symptômes d'amusement qu'elle avait ressentis depuis le matin où elle et sa mère avaient ri devant le chapeau à couronne en clocher, alors qu'elles regardaient depuis les fenêtres de Teackle Hall l'homme qui était déjà son mari. Ce matin-là semblait vieux d'un an ; ce n'était qu'hier.
« Les vieux chapeaux et bonnets », pensa Vesta, « ne seront bientôt plus des nouveautés pour moi. Cette famille des Milburn en est remplie. »
Puis, s'adressant à la nouvelle arrivée, Vesta dit :
« C'est donc votre oncle ? Où habitez-vous ? »
« J'habite à Nu Ark », répondit la demoiselle, en enlevant le tablier noir et en regardant depuis les profondeurs du bonnet, comme un cochon d'Inde de son trou.
« Si elle avait dit "l'Arche" sans le "Nu" », pensa Vesta, « cela aurait semblé naturel. »
« Votre oncle a une forte fièvre », dit Vesta gentiment ; « il n'est pas en danger, pensons-nous. C'était bien de votre part de venir, cependant. Maintenant, enlevez votre bonnet. Quel est votre nom ? »
« Rhudy... je suis Rhudy Hullin, madame. »
« Rhoda... Rhoda Holland, je crois que vous dites. »
« Oui madame, Rhudy Hullin. J'habite de l'autre côté du Pookamuke, du côté de l'Océan, là-bas près de Sinepuxin. Je n'habite pas dans une grande ville comme Princess Anne ; j'habite à Nu Ark. »
À cela, la fille sortit soigneusement sa tête de la boîte Conestoga, regarda tout le bonnet avec fierté et anxiété, puis le posa soigneusement sur le dessus de la boîte à chapeau de son oncle.
« Oncle Meshach me l'a donné », dit-elle, avec une inclinaison rusée vers le lit du malade. « Misc Somers l'a fait. Oncle, il a acheté tout le tissu ; Misc Somers l'a dessiné. Avez-vous jamais rien vu de tel ? »
« Jamais », dit Vesta.
« Eh bien, des gens à Sinepuxin ont dit que c'était un péché et une honte... de telles extravagances ; mais Misc Somers a dit qu'Oncle Meshach était riche et n'avait qu'une seule Rhudy. Il n'est pas tout à fait aussi gros que le bonnet de Misc Somers, mais il est plus dessiné. »
Ici, Rhoda répéta ce que Vesta avait déjà observé deux fois : un reniflement inaudible, et, prise sur le fait, s'essuya le nez sur son tablier.
« Prenez mon mouchoir », dit Vesta, « vous avez froid », et elle lui passa son mouchoir de batiste bordé de dentelle.
« À quoi ça sert ? » demanda Rhoda, en le regardant avec superstition. « Vous ne vous essuyez pas le nez dessus, si ? Dieu me pardonne ! n'est-ce pas un morceau de votre collerette ? »
Vesta était d'humeur à voir cette mauvaise herbe de la nature retourner le mouchoir et le tenir entre son pouce et son doigt, comme si elle pouvait devenir responsable de tout ce qui pourrait lui arriver.
« J'en ai deux comme ça ici », dit-elle ; « Misc Somers les a faits avec une robe. Ils n'ont pas cet amidon dessus ; ce sont de très grandes choses. Je les oublie toujours. Mon nez s'essuie tout seul. »
« Maintenant, venez près du feu et réchauffez vos pieds », dit Vesta ; « car votre trajet depuis le bord de l'océan, ce matin froid, à travers les forêts du Pocomoke, a dû vous glacer jusqu'aux os. Enlevez votre châle en couverture. »
Rhoda posa le châle énorme, noir et vert, qui lui arrivait aux pieds, sur le coffre vert, et le lissa avec une fierté évidente.
« Oncle Meshach a acheté ça à Wilmington », dit-elle ; « n'est-ce pas magnifique ! Je ne le porte jamais sauf quand je viens ici ou que je vais à Snow Hill. Snow Hill est un endroit si fier ! »
Elle avait une façon de rire, en creusant simplement ses joues, sans émettre de son, tout comme elle exprimait le sentiment de la douleur ; la seule différence étant dans l'éclat de ses yeux ; et Vesta pensa que c'était contagieux. Elle riait largement et en silence, comme si elle avait été mise à l'épreuve à l'église, et y avait adopté une grimace pour faire rire les autres filles et s'épargner les soupçons.
Alors qu'elle tirait ses jupes jusqu'à ses pieds, l'observation de Vesta fut confirmée : Rhoda ne portait pas de bas, et elle ne put s'empêcher de s'exclamer :
« Ma chère enfant, qu'est-ce qui vous a pris de monter à cheval ce matin d'octobre à moitié habillée ? Vous pourriez en mourir. »
Rhoda attrapa son nez lors du demi-reniflement, haussa et creusa ses joues dans un rire rusé, et cria :
« Dieu me pardonne ! vous parlez de mes jambes ? Pourquoi, je n'ai que deux paires de bas, et Misc Somers en porte une, et la vieille paire est au lavage. C'est si fastidieux de tricoter des bas, et si amusant de marcher pieds nus, que je ne les porte pas à moins que Misc Somers ne s'en aperçoive. Pourquoi, les garçons ne peuvent pas me voir ! »
Elle fit une grimace si naturelle et engageante que Vesta dut rire tout haut, et vit en attendant que les chaussures maintes fois rapiécées de la jeune femme couvraient un pied élancé qu'une dame aurait pu envier.
« Maintenant, Rhoda », dit Vesta, presque indignée, « pourquoi n'avez-vous pas demandé à votre riche oncle quelques bons bas en fil ? »
« Lui ? Pourquoi, madame, il a tant de pauvres parents, s'il commençait à leur donner à tous des bas, il finirait pieds nus lui-même. »
« A-t-il d'autres nièces comme vous ? »
« Non. » La fille fit une grimace tranquille, ses yeux bruns remplis de rire. « Il y en a plein d'autres, mais aucune comme Rhudy ; les bois sont pleins de ces autres-là. »
« Alors vous êtes la favorite ? Maintenant, que comptait faire votre oncle avec tout son argent ? »
« Dieu me pardonne ! » dit Rhoda ; « il allait épouser Mlle Vesty avec ça. C'est ce que Misc Somers a dit. »
L'oiseau moqueur avait entonné une ou deux fois son chant pendant la conversation, et maintenant, il lança sa note haut :
« Vesta, elle ! elle ! elle ! elle-ee-ee ! »
Un frisson de cette superstition qu'elle avait ressentie plus d'une fois déjà, dans sa brève connaissance de cette famille de la forêt, parcourut les veines et les nerfs de Vesta, et elle fit remarquer en silence :
« Comme une jeune fille connaît peu les hommes autour d'elle... quels satyres prennent son image dans leurs bras ! Ces gens savaient qu'il m'aimait, alors que je ne savais même pas qu'il m'avait vue. »
Elle s'adressa à nouveau à la nièce :
« Rhoda, votre oncle a-t-il dit qu'il aimait Mlle Vesta ? »
« Non, m'dame. Il n'a jamais dit qu'il aimait quoi que ce soit ; mais j'ai entendu Tom, le moqueur, crier « Vesty », et j'ai vu le portrait d'une dame là-bas entre grand-père et grand-mère, et je l'ai dit à Misc Somers, et elle a dit : « Ton oncle Meshach est amoureux ! » Oh, j'en ai été bien contente, parce qu'il était si triste et si seul ! »
La fontaine de sympathie jaillit de nouveau dans le cœur de Vesta, et elle sentit qu'il existait des compensations que la richesse et le rang ignoraient dans les humbles alliances comme la sienne.
« Rhoda, dit-elle en allant vers la jeune fille et en posant sa main sur ses doux cheveux bruns, tu n'as pas remarqué le nouveau portrait d'une dame accroché ici, n'est-ce pas ? »
« Non, m'dame, pas encore. Tout est si bizarre dans cette chambre depuis la dernière fois que je l'ai vue, je n'ai rien vu d'autre que vous. Maintenant je vois le tapis, et les chenets en cuivre, et la porcelaine, et... Dieu me pardonne ! est-ce un portrait ? Eh bien, je croyais que c'était vous. »
« C'est bien moi, Rhoda. Je suis Vesta ; je suis ta nouvelle tante. »
La jeune fille eut un de ses rires silencieux, charmants et pleins de fossettes, comme si c'était encore à la dérobée, le changea en un pleur silencieux par une révulsion tout aussi naturelle, se leva et prit Vesta dans ses bras.
« Je suis si heureuse que je vais pleurer un peu, minauda Rhoda, les yeux tout embués ; oh, comme Misc Somers dira : « C'est moi qui l'ai découvert la première ! » »
Tom continuait à pousser un petit cri sifflant et auto-félicitateur, comme s'il avait ses propres pensées :
« Douce ! douce ! douce ! Vesty, regarde ! regarde ! regarde ! »
Vesta sentit une chaîne de pensées heureuses s'élever dans son esprit, qu'elle exprima aussi franchement que la fille des bois avait parlé, afin de ne pas retarder l'accueil de ces amitiés sans apprêts :
« Oui, Rhoda, je suis reconnaissante de trouver une vie sociale qui s'ouvre à moi là où il ne semblait y avoir aucun chemin, et des ruisseaux et des compagnons de jeu là où tout semblait aride. Tu arrives ici comme un rayon de soleil, que Dieu te bénisse ! Je peux t'entendre parler, et t'enseigner le peu que je sais, et nous nous relaierons pour veiller sur lui. »
Elle ressentit une légère atténuation de sa joie à ce rappel, mais l'oiseau semblait lui enseigner la patience, comme il le suggérait en sautillant et en voltigeant dans l'air,
« Viens voir ! viens voir ! viens voir ! »
« Oui, pensa Vesta, viens et vois ! C'est un bon conseil. Je commence à sentir l'éveil d'un sens nouveau : la curiosité pour les pauvres et les humbles. Mon éducation semble avoir fermé mon observation sur les gens de ma propre race, qui marchaient quotidiennement presque sur le bas de mes robes, et que je ne voyais jamais — qu'il était considéré comme respectable de ne pas voir — tandis que mes serviteurs de couleur jouissaient de toute ma confiance parce qu'ils étaient mes esclaves. Pourtant, dans le malheur, j'aurais dû tomber vers ces gens blancs ordinaires ; et alors Roxy et Virgie, vendues à quelque riche temporaire, auraient été au-dessus de moi, esclaves comme elles le seraient restées ! Comme ils sont faux, comme ils sont fatals, l'esclavage et les riches orgueilleux pour les républicains que nous prétendons être ! Contrainte « de voir » enfin, je ne fermerai ni les yeux ni mon cœur. »
La camériste de Newark avait entre-temps inspecté tranquillement le tapis de chiffons, les tentures de tissu, la chaise à bascule féerique et toutes les acquisitions de la demeure de son oncle, et Vesta observa de nouveau qu'elle avait une silhouette et une démarche sveltes et souples, sans aucune affectation, ni trop en avant, ni excitée, et avec ce regard perspicace si proche de l'esprit vif qu'elle pouvait faire rire Vesta presque à volonté. Vesta lui montra comment administrer la boisson fraîche et l'éponge au malade, et il les vit ensemble avec un regard interrogateur que l'action fébrile chassa bientôt.
« Tes parents sont-ils vivants, Rhoda ? »
« Non, m'dame ; ils sont tous les deux morts. Ma mère était la sœur de l'oncle Meshach, et elle a épousé un homme riche qui faisait bouillir du sel et possédait des navires et tenait une auberge. Père Hullin est mort de la pulmonie ; maman est morte ensuite. Misc Somers m'a élevée là où se trouvait l'auberge. Ce n'est plus un établissement maintenant. L'oncle Meshach la possède. »
« Est-ce un bel endroit ? »
« Maintenant, ce n'est plus aussi beau qu'avant, tante Vesty » — la jeune fille glissa facilement sur ce que Vesta pensait être un mot difficile — « depuis que les spectacles ne s'arrêtent plus là-bas. »
« Les spectacles ? Qu'est-ce que c'est ? »
« Les figures de cire, les souffleurs de verre, et l'homme le plus fort du monde. L'avez-vous déjà vu ? »
Vesta dit : « Non, ma chère. »
« Moi je l'ai vu, dit Rhoda, en serrant les lèvres et avec un éclat dans les yeux. Il a brisé une pierre avec son poing et Misc Somers a gardé la pierre, et qu'est-ce que vous croyez que c'était ? »
« Du marbre ? »
« Non, m'dame ; de la craie ! Il a juste lavé la craie avec un peu de vernis à coquilles ou quelque chose du genre, et, bien sûr, elle s'est brisée très facilement ; donc ce n'était pas du tout l'homme le plus fort du monde, et si Misc Somers le revoit un jour, elle le lui dira. »
« Est-ce une petite ou une grande maison, Rhoda ? »
« Oh, c'est une maison magnifique, deux fois plus grande que celle-ci, avec le toit courbé comme le dos d'un éléphant, et trois fenêtres dedans — de vraies lucarnes, qui ressemblent à trois yeux de crabe, et un pignon haut de trois rangées de fenêtres, et quatre hautes cheminées. Le funambule a dit que c'était digne d'être un palais royal. Ensuite, il y a la cuisine et la colonnade construites dessus. C'est la plus grande maison, je crois, aux alentours de Sinepuxent. Ce funambule est un saltimbanque. »
« Un saltimbanque ? Tu veux dire un imposteur ? »
« Oui, m'dame » — la bouche se ferma et les yeux brillèrent de nouveau. « Il prétendait qu'il briserait la corde après avoir marché dessus, et il disait qu'elle n'était pas assez tendue, et il passait son temps à la tâter ; et Misc Somers a découvert qu'à chaque fois qu'il la touchait, il mettait de l'eau de vitriol ou quelque chose d'autre pour la faire pourrir, alors, bien sûr, il l'a brisée facilement. Mais Misc Somers va lui dire, s'il revient, qu'il est un saltimbanque. Dieu me pardonne ! elle n'a peur de rien. »
« Donc, depuis que ce n'est plus une auberge, ma chère, tu ne vois plus de jongleurs ? »
« Le dernier spectacle là-bas, dit Rhoda, c'était les cannibales et le missionnaire. Le missionnaire les avait convertis, et ils ne mangeaient plus personne ; mais il racontait comment ils mangeaient les gens ; et ils ont volé un poney dans les écuries et ont couru vers le marais de Cypress, et là, ils se sont révélés être des scieurs de bardeaux qu'il avait juste teints. Misc Somers l'attend. Dieu me pardonne ! elle ne s'en soucie pas. »
« Et tu étais donc une orpheline, élevée à l'ancienne auberge de relais de Newark ? Et qui est Mme Somers ? »
« Misc Somers, c'est une vieille tante de père Hullin. Elle et moi vivons ensemble depuis que père et mère sont morts de la pulmonie. Oh, j'ai tout un tas de prétendants qui m'emmènent à l'océan sur la plage de Sinepuxent, loin des moustiques, et là on patauge, on navigue, on fait bouillir du sel et on fait griller des patates douces. Tante Vesty, je peux voler presque n'importe quel garçon à sa petite amie ; mais, Dieu me pardonne ! je n'ai pas encore trouvé d'homme que j'aime. »
« Je suis heureuse de cela, dit Vesta, parce que tu seras alors satisfaite à Princess Anne. Ils disent que ton oncle sera malade ici pendant plusieurs semaines, et nous pourrons nous entraider pour le guérir. Maintenant, il se réveille. »
Milburn ouvrit les yeux et soupira, et les vit ensemble, et Rhoda se retira avec prévenance tandis que la jeune épouse s'approchait du lit. Il la regarda avec un doute troublé.
« Je croyais qu'ils avaient dit que tu étais partie pour toujours », murmura-t-il.
« Non, je suis venue pour toujours, ou jusqu'à ce que tu souhaites que je parte. »
« Je leur ai dit, soupira-t-il ; j'ai dit : « Elle a de grands principes, bien qu'elle ne puisse pas m'aimer. » »
« Oncle Meshach, donnez du temps à tante Vesty ! » cria Rhoda, avec une divination rapide de quelque chose d'instable ou de mal compris. « Vous ne connaissez pas votre Rhudy ? Même moi, j'avais peur de vous jusqu'à ce que je tombe malade et que vous pensiez que c'était la pulmonie et que vous me soigniez. »
« Tu as une bonne nièce, dit Vesta, alors que son mari embrassait l'étrangère ; et nous nous aimerons, j'espère, et nous nous améliorerons mutuellement. »
« Oui, ce sera noble, répondit-il. Apprenez-lui quelque chose ; je n'en ai jamais eu le temps. Oh, je suis très malade ; à une époque comme celle-ci, en plus ! »
« Soyez calme, Monsieur Milburn, dit la mariée ; ce n'est que la Nature qui prend le temps que vous ne vouliez pas lui donner, et qu'elle destine à ce que nous améliorions notre connaissance presque violente. Je serai très heureuse d'être assise ici, et je souhaite que vous laissiez votre nièce être avec moi ; je le désire. »
Il essaya de sourire, bien que la forte sueur succédant à la fièvre s'échappât de ses mains et de son visage.
« Elle est à vous, dit-il ; la meilleure de ma pauvre parenté. Ne nous méprisez pas ! »
Vesta passa son bras autour de Rhoda et l'embrassa, pour qu'il puisse le voir.
« Quelle bonté ! » soupira-t-il, et l'ouverture de ses pores, en laissant la fièvre s'échapper, lui procura un sentiment de soulagement somnolent que Vesta comprit.
« Maintenant, tournons les couvertures sous les bords, Rhoda, dit-elle, et mettons ton châle de laine sur lui, et il aura un sommeil naturel. »
Il se tourna une fois, comme pour voir si elle était là, et ferma les yeux paisiblement comme un enfant.
« Maintenant, Rhoda, dit Vesta, quelques minutes plus tard, j'entends la voiture de papa à la porte, et, pendant qu'il monte, je vais retourner voir ma mère et prendre quelques affaires à la maison. »
« Qui est votre papa, Tante Vesty ? »
« Tu ne le connais pas ? Le juge Custis, qui vit à Princess Anne. »
« Le juge Custis ! Pourquoi, Dieu me pardonne ! ce n'est pas votre papa, n'est-ce pas ? Tante Vesty, c'est un de mes vieux prétendants. »
Le juge amena avec lui le révérend William Tilghman, et Vesta, alors qu'elle se retirait, présenta Rhoda à tous les deux :
« Voici Mlle Rhoda, la nièce de M. Milburn. »
Le juge Custis, rougissant un peu, prit les deux mains de Rhoda :
« Ha, ma jolie partenaire et élève en danse ! Comment vont nos amis de St. Martin's Bay et Sinepuxent ? Nous avons fait bien des navigations et des fêtes aux palourdes, Rhoda. »
« Vous êtes un trompeur, cria Rhoda, avec une fossette quelque part entre la joie et l'accusation. Je vais vous poursuivre en justice, Juge, pour ne pas m'avoir dit que vous étiez un homme marié. Mon cœur est brisé. »
« Qui pouvait se souvenir de ce qu'il était, Rhoda, assis toute cette soirée à côté de vous à... où était-ce ? »
« Les souffleurs de verre de Bohême, cria Rhoda ; les seuls qui aient jamais visité l'hémisphère occidental. Juge, ajouta-t-elle avec une impétuosité soudaine, ce petit, avec les anneaux en cuivre à ses oreilles, n'était pas du tout un Bohémien. Il vivait là-haut, au cap Henlopen, et Misc Somers l'a vu là-bas quand elle achetait du hareng. Elle va le lui dire, quand elle l'attrapera à Newark. »
Le jeune recteur observa l'éclat de ces yeux brillants suivant les jolies fossettes, et les fautes d'orthographe lui semblèrent ne jamais être moins condamnables venant de telles lèvres et de telles dents.
« William, dit Vesta, passez cet après-midi, et ayons notre cercle de lecture dominical habituel. M. Milburn sera réveillé et l'appréciera, car il est l'un de vos paroissiens les plus réguliers. Rhoda, tu sais lire ? »
« Oh, oui m'dame. Misc Somers, elle lit bien. Elle lit les anciens testaments. Les noms là-bas sont presque trop longs pour moi, mais je lis très bien les Psaumes et les Proverbes. »
« Très bien, alors, nous lirons verset par verset, pour que M. Milburn puisse entendre nos deux voix et celle de son ministre préféré aussi. Vous viendrez, papa ? »
« Oui, si je peux. Nous avons eu une fête d'amour à Teackle Hall ce matin, et votre sœur de Talbot est là, mais je pense que je peux me libérer. »
« Dieu me pardonne ! dit Rhoda, en regardant M. Tilghman avec candeur ; vous n'êtes pas un ministre maintenant ? Pas un ministre de l'Évangile ? »
« Bien indignement, Mlle Rhoda. »
« Eh bien, je ne vois pas comment vous étiez assez vieux pour être convaincu et tout apprendre, à moins d'être un miracle spirituel. Misc Somers en a vu un à Chincoteague. Ils l'appelaient l'enfant phénoménal. Il exhortait à cinq ans, et à sept ans il donnait son expérience. »
« Rare, Mlle Rhoda, dit le recteur, arrivant à peine à garder sa révérence dans l'amusement face à son impétuosité. »
« Oh, il a fait une sacrée agitation, Tante Vesty. Les femmes se donnaient leurs bébés à tenir pendant qu'elles prenaient leur tour pour crier. « Tiens, Becky, tiens mon bébé pendant que je crie ! » dit l'une. « Maintenant, Nancy, tiens le mien pendant que je crie ! » Voir ce petit garçon là-haut raconter son expérience était miraculeux, et cela a créé une agitation comme les grandes marées à Chincoteague qui les inondent. Mais, Tante Vesty, ce petit phénomène était un nain, âgé de vingt ans, et Misc Somers l'a découvert et l'a raconté. »
« Je parie que Mme Somers sait ! » s'exclama le Juge.
« Oh ça, elle sait ! continua Rhoda, avec sérieux, avec un léger reniflement d'un nez bien modelé et une fossette qui promettait à Vesta quelque chose à venir. Misc Somers dit que vous teniez un de ces bébés, Juge, pour laisser sa mère crier, et que vous prétendiez être sous une conviction ; et que vous avez rétrogradé sur place et que vous chuchotiez à l'autre mère. Dieu me pardonne ! Misc Somers découvre tout. »
« Eh bien, dit le Juge, trouvant le rire contre lui, je n'ai jamais fait meilleure campagne électorale que ce jour-là. En tenant ce bébé cinq minutes, j'ai gagné un vote, et la mère le tiendra vingt ans avant de gagner un vote. »
« Misc Somers dit, Juge, que vous tenez les femmes plus longtemps que leurs bébés ; mais je lui ai dit que vous étiez sous une telle conviction que vous ne saviez pas distinguer l'une de l'autre. « Oh, dit-elle, il est rusé et en sécurité quand il arrive ici, du côté de Worcester. » Misc Somers, elle est terriblement franche. »
William Tilghman, pendant la continuation de ce colloque, regardait avec intérêt les deux jeunes femmes : Vesta, l'aînée de deux ou trois ans, et richement dotée des lumières de la beauté et des accomplissements ; la camériste du côté de l'océan, plus simple, et sans ornement intérieur ou extérieur ; mais il pouvait prévoir, sous la tutelle de Vesta, une femme gracieuse, avec une coquetterie et une fascination qui n'étaient pas totalement latentes ; et, comme ses yeux rencontrèrent ceux de Rhoda, il interpréta le regard que presque chaque jeune fille jette, à un certain moment de sa vie, en rencontrant un jeune homme : « Est-il célibataire ? » Elle lança ce regard avec tant de malice, et pourtant avec tant de force, que la flèche le blessa un tout petit peu en ricochant. Il sourit, mais la conscience lui revint un instant qu'il était encore un jeune homme, aussi bien qu'un prêtre. L'amour, qui avait fermé une porte comme le portail d'un tombeau devant lui, commença à ressortir comme un ver luisant et à cligner de son éclat à travers l'obscurité.
« Il faut qu'elle vienne à l'école du dimanche, pensa-t-il, si elle reste à Princess Anne. Nous allons la polir. »
Le moqueur, n'étant pas satisfait d'aucune accalmie dans la conversation, « se redressa », alors qu'il voyait Vesta se retirer, et cria :
« 'Sband ! 'Sband ! Meee--shack ! Mee-ee-ee-shack ! Regarde-moi ! regarde-moi ! Messieurs ! messieurs ! messieurs ! mes-sieurs ! Douce ! doucette ! doucette ! Hoo ! hoo ! Regarde ! regarde ! Vesty, elle ! Ha ! ha ! »
Il vola dans les airs au-dessus de son maître agité, comme s'il doutait que tout aille bien depuis que l'étrange dame, qui avait été si calme toute la matinée, était partie.
« Cet oiseau parle presque, dit William Tilghman ; j'ai passé bien des heures à leur en apprendre, mais je n'ai jamais pu en faire parler un comme ça. »
« Peut-être aviez-vous trop de choses à lui apprendre, dit Rhoda Holland ; ce n'est pas souvent qu'ils peuvent parler, et ils ne doivent pas avoir beaucoup de compagnie pour bien apprendre. L'oncle Meshach n'a eu aucune compagnie que cet oiseau depuis des années. Je crois que l'oiseau est devenu fou et seul, et lui a juste hululé des mots au visage. »
« Qu'est-ce qu'il dit maintenant ? demanda Tilghman. Regardez ! il est presque convulsif dans ses tentatives de dire quelque chose. »
L'oiseau gris, aussi impressionnant qu'un piètre poète, semblait presque dans un état d'épilepsie pour faire sortir un fardeau de son oppressant, et, alors qu'ils le regardaient, presque ivre de l'enivrement de la parole, voletant, se dirigeant et frappant dans l'air, il produisit soudain une note liquide comme de la neige gargouillante sortant d'une gouttière :
« A-a-amo-amour ! amour ! amour ! Ha ! ha ! A-a-amour ! »
« Bien joué, vieux garçon ! remarqua le juge Custis, malgré son visage fatigué, car la bonne résolution et le relâchement de la veille l'avaient laissé encore quelque peu mou et hagard. Il sort « amour » comme s'il avait fait un vœu contre lui, mais la confession devait sortir. Bien des moines chanteraient la même chose si l'instinct pouvait trouver un mot audacieux dans leurs chorals. Ces moqueurs du Maryland étaient célébrés dans les magazines britanniques il y a cent ans, et je me souviens de quelques vers à leur sujet. »
Il récita alors :
« Sa poitrine dont les plumes déploient un blanc joyeux, Ses ailes frémissantes sont vêtues d'un gris sobre, Sûrement toutes les Muses inspirent cet oiseau, Et il est seul à égaler un chœur. Oh, doux musicien ! tu excelles de loin Le chant apaisant de la plaisante Philomèle : Doux est son chant, mais limité à peu de notes, Mais le tien, ô imitateur de l'espèce emplumée ! Parcourt toutes les notes : tu es le seul à toutes les connaître, À la fois la copie et l'original ! »
« C'est magnifique ! s'exclama Rhoda, avec un plaisir tranquille ; qui est «fellow Mil», Juge ? »
« Oh, c'est le rossignol britannique. Ces moqueurs américains les surpassent comme l'un de nos clippers de la Côte Est surpasse toutes les puissances navales de l'Europe. »
« J'ai entendu « Le Rossignol Britannique », dit Rhoda, avec un éclat dans les yeux ; c'était un aveugle avec des lunettes vertes qui chantait à Newark, « 'ome, sweet 'ome » — c'est comme ça qu'il le prononçait — et ça l'a tellement affecté, qu'il a dû boire un verre entier d'eau, et Misc Somers, en fouinant autour pour voir si c'était le vrai rossignol, elle a trouvé que c'était du gin dans ce verre, et elle l'a raconté. »
Rhoda fit rire même le ministre, alors qu'elle faisait apparaître ses fossettes et jetait un regard de brebis à lui et au Juge. Il s'émerveilla qu'un tel anglais des bois puisse être si peu ressenti par son esprit, mais il pensa :
« Peu importe, elle n'a peut-être pas eu plus de leçons que l'oiseau, dont la difficulté est même belle. Mais regardez ! M. Milburn est bien réveillé. Mon ami, comment vous sentez-vous ? »
« Mieux, mieux ! murmura Milburn. Je ne peux plus rester couché ici. Il y a de l'argent, de l'argent, messieurs, qui dépend de mes déplacements. »
Il se leva avec la plus grande résolution et confiance, et tomba sur la tête avant même d'avoir quitté les couvertures.
« Non, non ! dit le juge, alors que lui et Tilghman ramassaient Milburn et l'installaient comme avant. Votre volonté est de taille cette fois, mon brave gendre ! Vous êtes de retour dans la hutte que vous avez consumée, parmi les feux de celle-ci, et le souffle vengeur de la forge de Nassawongo brûle dans vos veines et vous refroidit dans l'étang du moulin alternativement. Couchez-vous là et repentez-vous pour le tort que vous avez causé à une âme immaculée ! »
Si Meshach entendit cela, on ne le sut jamais, mais l'énoncé inconscient ou impulsif renforça l'impression chez Tilghman et Rhoda que le mariage de Vesta n'était pas tout à fait volontaire, et produisit chez les deux un sentiment de sympathie et de respect plus profond pour elle.
« Juge, dit le jeune ministre, faites le bien pour le mal, si mal il y a eu ! Je lui ai donné ma main sincèrement ; peut-être pouvez-vous soulager son esprit de quelque souci professionnel. »
« Monsieur Milburn, dit le Juge, quand il vit les yeux résineux rouler vers lui à nouveau hors de ce visage basané, maintenant pâle de faiblesse, je suis sans emploi maintenant, et je peux travailler à bon compte. Laissez-moi faire n'importe quelle course pour vous. »
Un regard de pétulance, suivi d'un regard d'interrogation, émergea des yeux de Milburn, et il pressa sa tête entre ses poignets, comme pour ramener le sang qui pourrait propulser son jugement. Ils l'entendirent marmonner :
« Pas de prudence commerciale — pourtant plausible, persuasif — pourrait le faire bien. »
Le juge parla maintenant, avec une certaine fermeté :
« Milburn, il ne sert à rien de vous rebeller. Ici vous êtes et ici vous resterez jusqu'à ce que la nature fasse sa restauration, aidée par ce médicament que je vous ai apporté. Vous devez subir de la calomel, et cette quinine doit faire son œuvre de plusieurs semaines pour rompre la régularité de ces frissons. En attendant, comme vos intérêts sont aussi ceux de Vesta, et ceux de Vesta sont les miens, laissez-moi la servir, sinon vous. »
Le ton positif influença le système affaibli du patient. Il regarda les trois observateurs, et dit à Tilghman : « William, je pourrais vous envoyer mais pour votre vocation ; laissez-moi avec le Juge un petit moment, vous et Rhoda. »
Rhoda prit le chapeau Conestoga du haut de la boîte du chapeau de l'héritage, et se l'ajusta, au grand étonnement du recteur.
« Je n'ai pas besoin que vous restiez pour m'assister, Vesta, » dit Milburn en détournant les yeux, « bien que je sois un homme affaibli. Si vous voulez bien laisser le juge et moi-même, je vous en serai reconnaissant. »
« Je ne peux pas, » répondit-elle avec une fermeté qui fit tressaillir le Juge, « car je suis votre infirmière, et c'est ma place. Monsieur Tilghman, restez, je vous en prie ; vous êtes le pasteur de mon père et vous avez une influence salutaire sur ces lieux. »
Le marchand d'argent, sentant que son autorité s'évanouissait devant la volonté de sa jeune épouse, se soumit en silence, les yeux clos, pendant que le recteur, un homme aux manières délicates et à la voix posée, s'asseyait dans l'ombre portée par le toit en pente du grenier, observant l'étrange scène où la dignité de la naissance semblait s'effacer devant une nécessité impérieuse.
« Juge Custis, » commença Milburn, sa voix n'étant plus qu'un murmure entrecoupé, « vous avez entendu les termes de ma requête. La vie est une transaction, et la mort, je le crains, est la faillite finale. Cependant, avant que le grand comptable ne solde mes comptes, il y a une affaire de justice terrestre que je dois régler. Le canal, ce grand ouvrage dont je vous ai parlé, est le théâtre d'une spoliation dont je suis la victime, et par extension, vous aussi, par le mariage qui nous lie. »
Le Juge, malgré son animosité naturelle, ne put s'empêcher de prêter attention, car l'esprit mercantile de Milburn conservait, même dans la fièvre, une lucidité tranchante.
« Si vous avez des preuves, » dit le Juge, « exposez-les. Mais comprenez bien que ma profession ne se mettra pas au service de l'injustice, quel que soit le lien qui m'unit à votre fortune. »
« La justice est ce que nous en faisons, » répliqua Milburn avec un faible sourire. « Clayton est l'homme qu'il nous faut. Il possède cette éloquence qui fait plier les jurys comme le vent fait plier les joncs des marais. Si vous pouvez le convaincre, ou si vous pouvez, par votre entregent, obtenir qu'il prenne en main les intérêts du contractant que je soutiens, alors, et alors seulement, nous pourrons récupérer ce qui nous est dû. »
Rhoda, debout près de la fenêtre, ajustait son chapeau avec une candeur qui contrastait avec le sérieux de la pièce. Elle regardait au loin, là où le ciel rejoignait les arbres, indifférente à ces intrigues financières, mais pleinement consciente du pouvoir qu'elle exerçait désormais sur son mari par le simple fait de sa présence.
« Le temps presse, » ajouta Milburn, s'adressant au Juge d'une voix plus pressante. « Allez à Dover. Ne traînez pas. Chaque heure perdue est un dividende de moins pour ma femme, votre fille. »
Le Juge se leva, son visage exprimant un mélange de dégoût et de devoir. Il jeta un dernier regard sur Vesta, qui restait immobile, telle une statue de marbre dans ce grenier sombre, puis, sans un mot de plus, il se tourna vers la sortie. La porte grinça sur ses gonds, laissant entrer un filet de lumière crue et le bourdonnement des insectes.
« Il ira, » murmura Milburn, plus pour lui-même que pour les autres. « L'appât du gain est le seul langage qu'il comprenne vraiment, en dépit de ses prières. »
Vesta s'approcha du lit et posa une main fraîche sur le front brûlant du malade. Ce geste, empreint d'une compassion pure, sembla apaiser la tension qui régnait dans la pièce, bien que dans les yeux du marchand, il n'y eût rien d'autre que la satisfaction froide d'un homme ayant enfin mis ses affaires en ordre.
« Il n'y a plus aucun bon port là-bas, du côté de l'Océan, sinon l'Inlet de Monroe, après Jinkotig. Tous les autres s'ensablent, et le kadgin est le seul moyen de les traverser, dit Misc Somers. »
« Elle veut parler du halage, ou de la traction sur un banc de sable à l'aide d'une corde reliée à une ancre, tandis que l'eau soulève le navire. »
« Oui, vous savez, Monsieur Tilghman, s'écria Rhoda, ravie ; c'est ça le kadgin : se tirer par-dessus la barre à l'aide de la ligne d'ancre. Vous êtes échoués, vous ne pouvez aller nulle part, vous cognez contre la barre, et les brisants s'abattent violemment sur votre flanc : vous allez voler en éclats si vous restez là. Alors vous prenez la petite ancre — la petite vaut mieux que n'importe quelle trop grosse — vous la mettez dans la yole, vous ramez à travers la barre et vous la posez ; ceux qui sont à bord tirent à mesure que les lames vous soulèvent, et c'est ainsi qu'ils gardent le cap, et, en kadgant, en kadgant, cahin-caha, vous finissez par franchir la barre pour gagner le havre de paix de Sinepuxin. »
« Oui, mes sœurs, ajouta le jeune pasteur, nous avons souvent besoin de kadger pour rentrer chez nous, de nous haler par-dessus les barres de la vie, et l'Espérance, même sous la forme d'une si petite ancre, aide un peu, pourvu que nous ne perdions pas la ligne. Les petits espoirs valent souvent mieux que les grands, car les espoirs trop vastes font couler les petites embarcations. Même l'espoir doit être façonné avec art et jeté avec adresse pour accrocher les fonds invisibles de l'opportunité. Nous avons tous nourri des espoirs accablants, des ancres lourdes, qui ne purent nous retenir face aux brisants ; mais il peut exister de petits espoirs, portés devant nous, qui nous attireront dans des détroits et des baies plaisants. »
« Nous vous devons cet espoir réconfortant, Rhoda, dit Vesta, et, tant que vous serez parmi nous, nous vous apprendrons à lire avec plus d'assurance. »
Vesta chanta alors l'hymne de Charles Wesley :
« "Jésus, en nous, révèle-Toi ! Les vents se taisent, la mer est calme, Si Tu es dans le navire. Oh, manifeste Ta puissance divine ; Entre dans cette église, la Tienne, qui sombre, Et demeure en chaque cœur." »
Les sons de son chant parvinrent aux gens qui erraient curieusement en ce dimanche après-midi pour voir les principaux protagonistes de ce mariage surprenant dont ils avaient à peine entendu parler ; et, lorsqu'elle eut fini, Monsieur Milburn l'appela en disant :
« Il est temps pour vous de me quitter jusqu'à demain. »
« Est-ce là votre désir ? »
« C'est le cas, aimable dame. J'ai un domestique, Samson, habitué à tout mon travail, et vous pourrez avoir de mes nouvelles par vos esclaves, qui vont et viennent. Je veux que vous vous sentiez aussi libre qu'avant, bien que vous soyez enfin mon épouse. Je ne vous ai pas cherchée pour assombrir votre matinée, mais pour partager votre soleil. Allez à Teackle Hall, et j'y viendrai quand je serai plus fort. Je ne souhaite en aucun cas que vous dormiez dans cette vieille écurie. »
« Puis-je venir m'asseoir auprès de vous demain, monsieur ? »
« Oh, faites donc ! Il faut que je vous voie un peu, jour après jour. »
« Puis-je emmener Rhoda avec moi ? »
« Oui, si vous le voulez. C'est une pauvre fille, mais ce n'est pas sa faute. »
Vesta se pencha et effleura son front de ses lèvres, et, tandis qu'elle se retirait, il leva sa main froide et lui glissa un morceau de papier dans la paume.
« Présentez mes amitiés à votre mère, dit-il, d'une voix glacée ; et rendez-lui les pertes que le juge Custis m'a désignées comme étant sa part dans la fonderie de Nassawongo. Le montant figure sur ce chèque, que je vous remets, bien que nous soyons dimanche, car il ne représente aucune transaction commerciale entre nous, mais un acte de paix. »
« Vous êtes un homme honorable, dit Vesta ; je vous ai coûté cher. »
« C'est le choc de quelques années contre la barre, répondit Meshach en tentant de sourire ; soyez mon ancre en eau calme, et j'essaierai de me rapprocher de vous un jour. Ce n'est pas le prix que je paie qui me trouble ; c'est le prix que vous payez. »
« Je m'intéresse profondément à vous, dit Vesta ; si je devais en dire plus, ce ne serait pas vrai pour l'instant. »
« Merci pour cela, dit Milburn ; même votre pitié est un trésor, et je remercie Dieu d'avoir fait tant de progrès. Avant de partir, laissez entrer mon oiseau, puis fermez la fenêtre pour empêcher les engoulevents et les chouettes de le trouver. »
Il parvint, entre ses accès de frissons, à siffler une note ou deux ; Tom vola par la fenêtre et voleta avec agressivité autour de sa tête, comme pour se venger de son exil, puis, sautant sur la vieille boîte à chapeau, il entama une représentation, où défilait toute la ménagerie de la ville et des champs ; et, s'arrêtant un instant pour entendre l'oiseau chanter à nouveau son nom, Vesta et ses amis se retirèrent.
On trouva Madame Custis dans sa chambre, l'esprit bien rétabli, mais dans un état de grande nervosité.
« Oh, mon pauvre idole martyrisé, assassiné ! cria-t-elle à l'entrée de Vesta ; es-tu vivante ? La bête est-elle morte ? Ne me dis pas qu'il ose vivre. »
« Oui, maman, voici ses dents, dit Vesta après avoir embrassé sa mère avec chaleur. Il t'a envoyé un chèque pour tout ton argent perdu, ainsi que son affection, et il m'a permis de venir vivre ici avec toi à Teackle Hall. La liberté, la restitution, comme tu l'appelles, et son affection pour nous deux : n'est-il pas un gentleman, à présent ? »
Madame Custis saisit le chèque avec avidité.
« Crois-tu qu'il soit valable, précieuse ? Peut-être l'a-t-il envoyé pour me tromper pendant qu'il pouvait tirer profit de ta gratitude. Oh, ces forestiers sont des démons ! Je voudrais avoir l'argent en main. »
« Il est valable pour tout ce qu'il possède, maman. Ne pas le payer ferait de lui un homme en faillite. Il me l'a donné presque avec galanterie. En vérité, c'est l'homme le plus singulier que j'aie jamais connu. »
« C'est le cas de tous les pirates, dit Madame Custis ; il y a quelque chose dans la nature féminine qui nous attire vers les hommes sans foi ni loi, qui prennent ce qu'ils veulent, nous y compris. Nous étions, je suppose, à l'origine, simplement saisies et appropriées, et nous attendons toujours celui qui nous prendra. Mais toi, Vesta, avec le sang de Baltimore dans les veines, tu ne comptes pas jouer la fiancée sabine avec autant de docilité, défendre ton ravisseur et le réconcilier avec tes frères ? »
« Je pensais que c'était le sang de Baltimore qui me faisait apprécier Monsieur Milburn, maman. Les Custis n'étaient pas des commerçants. »
« Fi ! Les Custis étaient des libertins, si l'histoire ne leur ment pas ; sans quoi ils n'auraient eu aucune popularité à la cour de vauriens de Charley-over-the-water. Il pensait que la fille de n'importe quel gentleman de sa suite était faite pour être sa maîtresse, et une grande partie de ces demoiselles pensaient qu'il avait raison. »
« Monsieur Milburn n'est pas un Cavalier, je le vois bien, dit Vesta ; je suis attirée vers lui par des éléments d'une telle force et d'une telle simplicité que j'imagine qu'il est puritain. »
« Puritain, mon œil ! dit Madame Custis, en glissant le chèque de Milburn dans son corsage pour l'y épingler, tout en surveillant l'épingle du regard. Maintenant, mon grand réconfort, ma seule McLane ! N'idéalise pas ce forestier comme ayant la moindre origine. Tout cela est faux. Des milliers de condamnés furent exportés vers la baie de Chesapeake depuis les bas-fonds de Londres, Bristol, Glasgow et d'autres lieux, et s'y multiplièrent comme des phytolaques. Avec des instincts de larcin et, peut-être, un soupçon de rébellion, ton homme a volé cette maison en te volant ; s'il devait aussi prendre ton cœur, la honte serait sur nous. »
« Oh, mère, tu es impitoyable ! »
« Bien sûr que je le suis ; je suis écossaise. »
« Tu n'as pas un seul gendre, hormis celui-ci, qui te rendrait la grosse somme que ton mari a mal dépensée ; pas un seul qui pourrait le faire sans un sacrifice que tu ne permettras pas. Pour toi et papa, afin de restaurer votre confiance mutuelle, j'ai épousé notre étranger de créancier, le poussant à l'autel plutôt que lui moi ; et il a déjà fait preuve de plus de délicatesse que toi, si je dois croire que tu es dans ton bon sens. Non, je ne suis pas une McLane. »
« Tu ne l'es pas, si tu n'utilises pas leur persévérance écossaise-irlandaise pour avoir le dessus sur Meshach Milburn. Tu as obtenu un contrat de mariage avec lui, fais-le confirmer à présent, et demande le divorce devant la législature ! Publiquement comme tu as été profanée, demande réparation à l'État du Maryland. Les McLane, les Custis et tous leurs alliés, de la rivière Christine jusqu'à la James, prendront d'assaut Annapolis, feront de ta cause, si nécessaire, un enjeu politique, et les tribunaux de ce comté t'accorderont des dommages et intérêts sur la richesse impopulaire de cette bête. »
Vesta regarda sa mère avec stupéfaction.
« Que deviendraient mon respect de moi-même, mon nom de jeune fille, si je faisais un tel étalage de mes chagrins privés, mère ? »
« Eh bien, tu serais une héroïne. Chaque ancien soupirant, et il y en a tant de convenables, sentirait son zèle renaître. Une romance accompagnerait ton nom partout où les journaux de Baltimore sont lus, et tu serais une héroïne aussi grande que Betty Patterson. »
« Cette fille désobéissante ? » s'exclama Vesta, toujours stupéfaite.
« Je l'ai vue lorsqu'elle était l'épouse de Jérôme Bonaparte. Elle n'était pas moitié aussi belle que toi ! Si Jérôme t'avait vue — tu n'étais pas née alors, et j'étais dans le monde — il n'aurait jamais regardé Betty. Mais tu vois, elle a forcé l'Empereur à une transaction, a géré les revenus qui en découlaient, et elle est riche, et plus libre aujourd'hui que si elle était devenue une Bonaparte française. »
« Si faibles qu'ils puissent être en maintes choses, je suis une Custis, dit Vesta avec un mépris pâle. Je ne traînerais pas mon nom dans les couloirs tachés de tabac d'Annapolis pour porter la couronne de Joséphine. La parole que j'ai donnée, par pitié pour mes parents, à l'homme qui est maintenant mon époux, de devenir sa femme, je ne la reprendrais pas jusqu'à mon dernier jour, à moins qu'il ne renie d'abord la sienne. Je crois qu'il existe encore une chose appelée honneur. Mère, tu tourmentes mon père avec de tels principes. »
« Ce sont les principes de ton oncle, Allan McLane. »
« Un homme devant qui je recule, dit Vesta, bien qu'il soit ton frère. Sa respectabilité sans âme, son immuabilité, son absence de toute impulsion hormis la haine, son appropriation de notre honneur familial, comme s'il était notre législateur et notre grand-shérif, son caractère secret, sa religion formelle et sa prospérité mystérieuse, je ne les apprécie pas, même si j'ai essayé d'être charitable envers lui. Je n'aime pas Baltimore autant que l'Eastern Shore ; c'est féroce, dur et méfiant. »
« Tu ne dénigreras pas Baltimore devant moi, cria Madame Custis avec fougue. C'est un paradis comparé à cette région ; et comparer Meshach Milburn à ton oncle est un blasphème. »
« J'ai à mon doigt, mère, la bague de sa mère. »
« C'est un joli objet, dit Madame Custis, en jetant un coup d'œil dessus puis un autre sur son chèque ; il faut un microscope pour le trouver. La prochaine chose, c'est que tu te promèneras dans Baltimore lors de ton voyage de noces, suivie par une bande de gamins, pour voir le vieux chapeau en forme de clocher de Meshach. Alors, je te plaindrai, Vesta. »
Le coup cruel porta. L'accueil fait à Vesta, si inattendu, si acrimonieux, l'affecta avec un sentiment de grossière ingratitude, et une plus grande déception encore : elle avait échoué à restaurer la joie chez ses parents par son sacrifice désespéré.
Elle commença à sentir qu'elle avait peut-être mal agi. La vue d'ensemble de son acte, en y repensant depuis ce revirement soudain, semblait un fleuve effrayant, comme l'embouchure d'une de ces petites rivières de l'Eastern Shore qui s'élargit en golfe alors qu'elle n'était qu'un ruisseau. Hier soir, elle voyait en un instant les malentendus et la ruine qu'elle pouvait éviter par sa décision prompte ; maintenant, elle voyait les malentendus qu'elle ne pourrait jamais corriger, les préjugés plus forts que la sympathie parentale, la large séparation que son mariage avait établie entre deux classes de ses devoirs : penser avec l'affection de son mari et les intérêts de sa mère en même temps.
Il lui vint aussi à l'esprit que son père, l'objet chéri de ses pensées, avait semblé lent à apprécier son sacrifice matrimonial, et était irritable face à sa disposition à dénouer son cœur avec sa ceinture de vestale envers son époux.
La journée entière s'était passée avec un tel soulagement, une telle satisfaction, qu'elle s'attendait à la finir dans la tranquillité de Teackle Hall, comme un jeune aigle revenu à son nid avec une proie abondante pour les vieux oiseaux, épuisés par la tempête et le temps. Au lieu de l'amour et de la nature guérisseuse, Vesta avait trouvé le matérialisme, le ressentiment, l'intrigue et la calomnie, le tout se concluant par une référence au seul objet qu'elle craignait et fuyait : le chapeau de sombre héritage, l'ombre sur sa vie future. Ses yeux se remplirent de larmes, elle murmura tout haut :
« Je voudrais être restée avec mon mari ! »
« Est-il devenu si nécessaire à toi, déjà ? » demanda Madame Custis.
« Il apprécie mon sacrifice, dit Vesta, et ses sanglots étouffés emplirent la chambre. En un instant, Virgie entra, attentive aux peines de sa compagne de jeu, passa ses bras autour de sa maîtresse et l'embrassa comme une enfant. »
« Oh, missy, dit-elle à Madame Custis, la faire pleurer après tout ce qu'elle a fait pour nous tous : sauver votre maison, me sauver d'être vendue ! »
Aucun scrupule de race ne fit rejeter à Vesta cette sympathie, précieuse à sa poitrine desséchée malgré la trace de sang noir, comme le sable doré dans les ruisseaux d'Afrique, apportant à la fois richesse et fraîcheur. Les longs bras blancs de l'esclave, à peine moins pâles que l'ivoire — car elle s'était glissée à l'intérieur au signe de la tristesse, alors qu'elle faisait sa toilette simple — attirèrent Vesta sur ses genoux et posèrent sa tête sur l'épaule de la jeune fille blanche, comme si c'était celle d'un bébé. Sur cette épaule, à peine une ombre plus sombre, Vesta s'était souvent reposée dans son enfance, et avait sucé le lait qui était doux comme celui d'Ève — la source commune des blancs et des noirs — au sein de la mère de Virgie. Cette nourrice fidèle était partie ; le prunier sauvage poussait sur sa tombe ; mais Virgie avait hérité de l'instinct maternel et y avait ajouté la sympathie fraternelle, et ses cheveux riches, à moitié défaits, ruisselaient sur les tempes de Vesta parmi les boucles sombres, tandis qu'elle cherchait dans son propre esprit un mot pour arrêter ces larmes, et le trouva :
« Les gens diront que vous avez pleuré, chère missy. Le Seigneur sait que vous avez bien fait. Ne laissez personne vous faire perdre la foi jusqu'à ce que votre maître, votre mari, vous fasse du tort ; il n'aimerait pas vous voir pleurer. »
Il y avait une corde nerveuse quelque part dans la gorge de l'esclave qui tremblait sur la note de l'héroïsme, et ses narines, légèrement arrondies, son port de tête libre comme celui d'un poulain sauvage, et une lumière dans ses yeux doux qui semblait se refléter sur leurs longs cils soyeux, soutenaient un esprit apprivoisé par la servitude, mais qui pouvait encore s'enflammer pour tout ce qui concernait la femme dans son droit d'aînesse.
Vesta embrassa Virgie et cessa de sangloter ; elle se leva et embrassa aussi sa mère.
« C'était très mal de ma part de dire ce que je ne souhaitais pas dire à propos de l'oncle Allan, maman. J'espère que papa a été gentil avec toi aujourd'hui. »
« Mon Dieu ! cria Madame Custis ; tout est sens dessus dessous à cause de ce minerai de fer des tourbières. Un nouvel élément est entré dans la famille pour la perturber. Plus personne ne croit à rien de respectable. Ton père est un infidèle, ou un radical, ou quelque chose de pervers ; tu défends ces forestiers sauvages ! Que deviendront la religion chrétienne, la société et les bons principes ? »
« Qu'a dit papa avant de quitter la maison ? »
« Il a agi de la manière la plus étrange, Vesta. Il est entré tout droit et m'a embrassée, comme un grand benêt, et s'est assis en voulant parler de nos jours de cour. J'ai d'abord cru qu'il était ivre à nouveau, ou que les méthodistes s'étaient emparés de lui et l'avaient nourri de paille de campement. Comment expliques-tu cela ? »
Virgie s'était éclipsée dès que la conversation était devenue confidentielle.
« Il veut s'amender, chère maman. Réponds à sa contrition et à son affection ! Si nous pouvions tous humilier nos cœurs, il serait si facile de mieux commencer la vie, et de transformer cet accident en joie et en confort. J'ai déjà trouvé de nouveaux engagements et soulagements. Il y a une jeune fille, la nièce de Monsieur Milburn, que je ramènerai ce soir et que j'occuperai en lui faisant la classe. C'est une orpheline, sans l'instruction d'une mère, sachant à peine lire, mais jolie et originale. »
« Amener une forestière ici ? » s'exclama Madame Custis, en frissonnant réellement. « Qu'en diront les filles d'Allan McLane ? Ta sœur de Talbot a été ici toute la journée, et tu lui as à peine consacré une heure. Entre ce mariage fatal et ta négligence, elle est partie, avec son mari, littéralement pâle d'horreur. Je ne sais pas ce qui va suivre ce mariage. J'ai déjà posté une lettre à mon frère Allan, lui racontant ta trahison par ton père et ce marié. Tous nos alliés seront sur le pied de guerre. »
Le cœur de Vesta se serra à nouveau, mais elle ne craignait nullement l'incapacité de son mari à faire face à une simple opposition familiale, assuré par la loi et la forme de ses droits. Elle craignait seulement que l'hostilité ne réveille en lui une sévérité et un défi qui neutraliseraient son influence actuelle sur lui, et changeraient sa disposition accommodante, presque douce, en tant qu'époux.
Car, plus noir que tout objet sur son chemin futur, elle voyait une petite chose triviale, comme un sanglier sauvage fermant son excursion jusque-là aventureuse dans la forêt où son mari avait grandi : le chapeau qui avait couvert sa tête !
La mention irréfléchie de cet objet par sa mère le rendait aussi redoutable à ses craintes qu'un masque de fer verrouillé autour du visage de son mari, rendant le jour hideux et le monde un cachot pour tous ceux qui devaient marcher avec lui.
Elle discernait que son esprit combatif s'élancerait à la défense de son chapeau s'il devenait l'objet de la rancœur familiale, car aucun homme ne pardonne une insulte à son apparence personnelle ; et cet article vestimentaire avait cerclé son cerveau de gangrène, et la guerre faite contre lui serait accueillie par la guerre, alors que Vesta avait espéré induire l'oubli de cette vieille tuile rouillée, charmer le souvenir et la faire mettre de côté à jamais.
« Je ne suis pas la fille de l'oncle McLane, protesta Vesta. Je suis, de surcroît, une femme, libre de ma minorité. Monsieur Milburn n'est guère l'homme à se soumettre à une quelconque intrusion. Je te préviens, maman, de ne pas mettre mon oncle en porte-à-faux ; car mon mari a déjà battu papa, et il sourira de ton frère quand il saura que je ne soutiens aucune de ses prétentions. »
« La première chose, répondit Madame Custis avec obstination, est de s'assurer qu'il paie ce chèque. Oh, mon cher argent ! — elle le pressa contre son cœur — comme il est délicieux de te revoir. La science, l'amour, la gloire, les idées : comme ils sont vulgaires sans argent. Une fois ce chèque payé, je crois que je ne lirai plus jamais un livre ; et quant aux minerais des tourbières, eh bien, je pousserai des cris s'il y a un seul article en fer dans la maison. Vesta, cette maison, je crois, est à toi maintenant ? J'avais oublié. Eh bien, pas étonnant que tu défendes l'homme qui a retiré le toit de ton père au-dessus de sa tête pour te le donner ! »
« C'est méchant, maman. Je ne l'apprécie qu'en tant que foyer sûr pour toi et papa. Si je le lui donnais, il pourrait être à nouveau en danger. »
« Mais suppose que tu continues à défendre ce monstre de Milburn, lui et toi pourriez avoir besoin de toute la maison. Je suis trop bien élevée pour être convertie à l'une de ses idées impies. Je suis une Baltimoreane, et je reste fidèle à mes couleurs. »
« N'en parlons plus, dit Vesta, presque au désespoir, mais parlons de papa, mon cher papa. Je sais qu'il t'aime. »
« C'est trop tard, remarqua Madame Custis, solennellement, en caressant à nouveau son chèque ; il m'a trop longtemps négligée. J'attends de lui attention et respect, et qu'il se comporte comme il faut ; mais pas de chéri ni de miel pour moi, maintenant. La vie a passé le midi et le début de l'après-midi pour lui et pour moi, et je vis pour être respectable, pour apprécier ma sécurité, pour tenir les parvenus à distance, pour profiter de ma vie dans le cercle qui m'est imparti, en veillant à mon revenu, et en ne donnant jamais — non, jamais ! — à aucun être humain l'occasion de me faire mendiante à nouveau. »
« Oh, maman », dit Vesta, « pense au juge Custis ! N'as-tu pas rendu le foyer glacial pour lui par ce formalisme ? Nous devons étudier les hommes et leur plaire selon leurs goûts ; c'est là que réside notre joie, sinon nous manquons à la compagnie que Dieu nous a donnée pour l'homme. Cède à la nature enfantine de ton mari ; vole avec lui, comme la femelle auprès de l'oiseau ! Il s'est repenti ; accueille-le à nouveau dans ton amour et retiens ses pas sur le chemin du vagabondage, sinon il risque de se précipiter dans l'abîme devant lequel ce chagrin l'a arrêté, celui de la dissipation éternelle et de la mort de sa noble âme ! »
Vesta se tenait au-dessus de sa mère, profondément émue, profondément sincère. Sa mère lança un nouveau regard au chèque bancaire.
« Eh bien, ma fille, je me laisserai duper par lui si tu le souhaites », dit-elle, mais avec peu d'émotion en retour. « Si je devais refaire ma vie, j'épouserais un homme d'affaires et laisserais l'aristocratie de côté. Voilà le second coup à la porte d'entrée. Je crois que je vais m'habiller et descendre moi aussi. »
Il y avait deux dames dans le salon quand Vesta s'y rendit : grand-mère Tilghman et la veuve Dennis.
« Bonsoir, Vesta », dit la vieille dame, qui était aveugle comme une taupe, mais qui reconnaissait aisément le pas de Vesta. « William pensait que tu n'irais pas au service du soir à cause de la maladie de M. Milburn, alors je suis venue m'asseoir ici jusqu'à la fin de l'office, moment où il viendra me chercher. Mais qu'est-ce que j'entends dans ce salon, comme quelqu'un qui renifle ? »
« C'est moi, tante Vesty », dit la voix de Rhoda Holland depuis le fond de la pièce.
« C'est la nièce de M. Milburn, qui est venue ici pour rester avec moi », dit Vesta.
« Ah ! Alors ce n'est pas un Custis. Le dernier reniflement que j'ai entendu remonte au bal donné à Lafayette au printemps 1781. Le marquis avait marché de Head of Elk jusqu'au bac de Bald Friars sur la Susquehanna, et à travers les collines jusqu'à Baltimore, et nous lui avons donné un bal qui, à sa demande, fut transformé en une soirée de collecte de vêtements. Il reniflait tellement qu'il a gardé un reniflement toute la soirée, comme... »
Ici, le reniflement de Rhoda se fit entendre à nouveau.
« Oui, c'est une bonne imitation », dit grand-mère Tilghman, « mais je n'aime pas ça. »
« Le général a-t-il dansé au bal ? » demanda Rhoda. « Qu'a-t-il fait de son épée ? A-t-il dansé avec en dehors de son fourreau ? »
« Il a dansé comme un gentleman », répondit Mme Tilghman, sur un ton qui suggérait qu'elle aurait préféré ne pas le faire, « et il m'a invitée pour la première danse. Tu as dansé avec lui, Vesta, au bal de 24, quarante-trois ans plus tard. Renifle-t-il toujours ? »
« Je ne m'en souviens pas, grand-tante. J'étais une petite fille, et si flattée que je pensais que tout ce qu'il faisait était parfait. »
« Ah, mon Dieu ! » s'exclama Mme Tilghman, tirant sur la plume de son turban et cherchant à ressembler autant que possible à une ancienne beauté à quatre-vingts ans ; « tu as dansé devant Lafayette avec mon petit-fils Bill. Bill se souvient à peine de Lafayette, il ne pense qu'à toi, ce soir-là, si merveilleuse dans tes charmes de jeune fille. Je lui avais dit que Vesta ne l'épouserait jamais, car il était trop simple et trop pauvre. Mais je n'aurais jamais cru que tu épouserais ce... »
Ici, Rhoda renifla de manière préventive.
« Oui », s'exclama la vieille dame, saisissant le reniflement ; « je n'aurais jamais cru que tu épouserais ça ! Mais Bill est un imbécile aussi cher que jamais. Il dit maintenant que Meshach Milburn est un homme bon, lui aussi. Je n'ai jamais pensé qu'il valait mieux qu'un... »
Rhoda renifla vigoureusement.
« Précisément ça », s'exclama la vieille dame ; « c'était mon estimation de la lignée. Bill dit que c'est un génie de la finance. Je ne sais pas ce que vont devenir les filles de cette génération. Voici Ellenora, trop fière pour épouser Phoebus, le marin, trop pauvre pour épouser quelqu'un d'autre ; maintenant, si Milburn l'avait épousée et avait pris son fils Levin dans ses affaires, cela aurait été raisonnable ; mais de t'avoir prise et d'avoir perverti ton bonheur, cela me fait presque... »
Reniflement de Rhoda.
« Oui », dit la vieille dame, d'un ton sec ; « presque ! Mais je ne l'ai jamais fait encore. »
« Avez-vous déjà vu le général Washington, madame ? » demanda Rhoda. « Je pensais peut-être que vous étiez assez âgée. Mme Somers, elle l'a vu là-haut à Kent River en traversant pour Annapolis. Il jurait après le capitaine de la périrogue et maudissait l'Eastern Shore, et il disait qu'il n'y avait pas de bonnes routes dans le Maryland, de toute façon ; que la Western Shore n'était que boue rouge, et l'Eastern Shore boue jaune, et que la baie n'était que poison. Mme Somers dit qu'elle ne pense pas que c'était le général Washington, parce qu'il jurait tant. Elle va vérifier quand elle pourra obtenir un livre et quelqu'un pour lui faire la lecture, car elle est terriblement intelligente. »
« Grand-tante Tilghman », intervint Vesta dans le silence pesant de la pièce, « a connu intimement le général Washington. »
« Racontez-nous ! » cria Rhoda. « Vous pouvez être une vieille femme drôlement intéressante, je suppose, si vous êtes si singulière. »
Au milieu d'un sourire auquel la vieille dame aveugle se joignit elle-même, et alors que Mme Custis entrait en même temps dans la pièce, Mme Tilghman parla comme suit :
« Je suis allée rendre visite à ma cousine Martha Washington plusieurs années avant la Révolution, à Mount Vernon. Je l'avais vue alors qu'elle était la veuve de mon cousin Custis, et nous correspondions occasionnellement. À cette époque, nous voyagions par bateau, alors une goélette du père de Robert Morris m'a déposée à Mount Vernon. Le colonel Washington faisait alors peindre son premier portrait par Wilson Peale, et il avait quarante ans. Peale et Washington avaient l'habitude de lancer la barre, de jouer aux palets et de chasser le renard, tandis que ma cousine Martha, qui n'avait que trois mois de moins que le colonel, tricotait et découpait de la couture pour ses servantes de couleur, et écoutait sa fille, Martha Custis, jouer du clavecin. La pauvre Martha avait la tuberculose ; elle était mate comme une Indienne ; Washington la portait souvent le long de la véranda et dans les magnifiques bois près de la maison ; mais elle mourut, lui laissant tout son argent, près de vingt mille dollars. Nous, les Custis, nous regardions plutôt de haut le colonel Washington à cette époque ; il n'était pas de la vieille noblesse ; sa pauvre mère savait à peine lire et écrire, et une fois, quand nous sommes allés à Fredericksburg pour la voir, elle montait à cheval dans les champs parmi ses quelques nègres en tant que son propre contremaître, portant un vieux chapeau de soleil, et brûlée par le soleil comme une forestière. »
« Mon Dieu ! » s'exclama Mme Custis. « Je devrais penser qu'elle était un grand handicap pour Washington. »
« Je suppose que c'est comme ça que son fils est devenu grand », s'exclama Rhoda ; « si sa mère était restée au lit toute la journée, il n'aurait pas pu tuer le roi George si facilement avec son épée. »
« Je disais souvent à ma cousine Martha : "Qu'as-tu vu dans ce grand cheval d'homme ?" "Oh", répondait-elle, "c'est le meilleur contremaître de Virginie. Il s'occupe de ma propriété comme aucun autre homme ne pourrait le faire." »
« Alors », dit Mme Custis avec emphase, « il était un homme parmi mille. »
« C'est le genre d'homme que vous avez épousé, Vesta », intervint Mme Dennis.
« Son mari », dit Mme Custis, « s'est occupé de la propriété de son père, j'en suis sûre, car il l'a obtenue tout entière. »
« Et il l'a rendue toute entière », s'exclama Vesta.
Mme Custis fit remarquer que Washington était certainement un homme de sang bleu.
« Est-ce qu'il y a des gens avec du sang bleu qui sort d'eux ? » demanda Rhoda Holland. « Seigneur ! Je devrais penser que ça les rendrait froids. »
« Je me demande si les hommes sont vraiment grands ? » demanda Vesta ; « ou si ce ne sont pas les grandes occasions et les épreuves qui les propulsent. Une crise survient dans nos vies, et, découvrant ce que nous pouvons supporter, nous encourons de plus grands risques, et finalement nous prenons plaisir à une telle aventure. »
« C'est le cas avec mon pauvre garçon, Levin », dit Mme Dennis, doucement, à Vesta. C'était une jolie femme, un peu passée la trentaine, avec des joues roses, des yeux bleus, une tenue soignée mais plutôt pauvre, et une manière simple et ingénue, et aurait pu passer pour la sœur de son fils.
« Levin vient-il vous chercher ce soir ? » demanda Vesta.
« Non », rougit la veuve ; « James Phoebus me raccompagnera. Levin est parti dans son bateau, et je me suis inquiétée pour lui toute la journée. Un jour, j'ai peur qu'il ne parte et ne revienne jamais. Oh, cousine Vesta, cette attente d'un mari ni mort ni vivant est très éprouvante. »
Surprenant la remarque, Mme Custis fit observer : « Norah, tu devrais avoir honte de faire attendre ce fidèle compagnon, alors que tu pourrais te donner un bon mari et le récompenser si facilement. »
« Je pense que vous devriez songer à votre vieillesse », dit aussi Mme Tilghman, « tant que vous avez la jeunesse et la beauté pour obtenir une sécurité. Oden Dennis est probablement mort ; s'il n'est pas mort, il n'a pas l'intention de revenir, car je ne peux imaginer aucune circonstance à notre époque qui retiendrait de force un homme loin de sa femme pendant quinze ans. Même s'il était en prison, il lui serait permis de vous écrire. Il n'est peut-être pas mort, Norah, mais il ne revient pas. Trouvez un père pour votre fils ; vous ne pouvez pas gérer Levin. »
« Peut-être qu'il a été volé par des Indiens », s'exclama Rhoda, avec une grande ferveur ; « il y avait un captif indien dans un spectacle à Newark, qui avait été gardé dix-neuf ans. Il avait oublié sa langue, et il poussait des cris terribles. Mme Somers dit que c'était un imposteur, et qu'il travaillait sur le brise-lames jusqu'à Lewistown. Elle regarde toujours derrière le spectacle pour découvrir quelque chose. » (Léger reniflement.)
« Allez, donnez un mouchoir à cette fille, et montrez-lui comment s'en servir », s'exclama Mme Tilghman, éclatant. « Ah ! les filles, je suis veuve depuis trente ans. Je n'ai jamais abandonné l'espoir de me remarier jusqu'à ce que je perde la vue ; et même après cela, à soixante-cinq ans, j'ai eu une demande en mariage ; mais j'ai dit à mon galant vieux prétendant : "Je ne prendrai pas un homme que je ne peux complimenter en le voyant et en l'admirant chaque jour. Je vous aime, mais ma cécité vous causerait trop de peine." Dans nos villes tranquilles, toute la vie qui vaut la peine d'être vécue est la joie domestique. Ne la perdez pas, Ellenora ; ne la remettez pas à trop tard ! »
« Je pourrais aimer M. Phoebus, tout simple qu'il soit », dit la veuve, « si je pouvais me persuader qu'Oden est mort. Mais cela, je ne peux pas le faire. Une personne réelle, esprit ou homme, veille étroitement sur moi. Mes chaussures mêmes que je porte ce soir viennent de ce mystérieux agent. Ce n'est pas mon fils ; ce n'est pas James Phoebus. Aucun autre étranger ne m'aiderait si secrètement. Je suis liée par la peur et l'émerveillement que ce soit mon mari. »
« Cela dépasse toute conjecture », dit la vieille Mme Tilghman. « N'avez-vous aucun ami que vous pourriez suspecter ? »
« Aucun », répondit la veuve. « Aucun qui n'ait pas épuisé ses moyens de donner depuis longtemps. Puis-je me marier, avec cette visite fantomatique qui arrive si régulièrement ? Ne devrais-je pas avoir foi dans le fait qu'un mari est vivant si je reçois les soins d'une épouse d'une main invisible ? »
« Oden Dennis », fit remarquer Mme Custis, « n'était guère un homme à faire la charité sans être vu. Il était plutôt indulgent envers lui-même, démonstratif et agité. Je ne peux imaginer ses visites nocturnes dans la chair. De plus, il ne vous fournirait pas ainsi, Norah, s'il avait l'intention de revenir ; et s'il ne peut pas lui-même venir à vous, il ne pourrait pas non plus envoyer. »
N'appréciant pas tout à fait la réprimande de Mme Tilghman, on entendit à nouveau Rhoda dire :
« Seigneur ! Tout ce dont les femmes ont à parler quand elles sont parties, ce sont les hommes. Quand les hommes arrivent, elles parlent comme si elles ne les avaient jamais manqués. Mme Somers, elle n'a jamais eu d'homme, et elle parle surtout des femmes qui en ont un. Je pense que tante Vesty a le meilleur homme de Princess Anne. Il est le plus riche. Il est le plus libre. Il n'a jamais courtisé aucune autre fille. Il n'a pas de vieilles femmes singulières qui le descendent, parce que Mme Somers a terriblement peur de lui ! » Cette dernière remarque semblait être une excuse et une réflexion après coup.
« Je commence à penser que ma fortune est meilleure que ce que je mérite », répondit Vesta, pour adoucir l'application, alors que le vin, le thé et le gâteau étaient apportés. « Maintenant, chers amis, puisque je suis la femme de M. Milburn, soyons tous chrétiens en ce dimanche soir, et buvons à sa santé et à son heureux rétablissement, et qu'il ne puisse jamais regretter son mariage. »
Elles burent avec une certaine hésitation, à l'exception de la mariée, de Rhoda et de Mme Dennis. Mme Tilghman avait trop besoin du vin pour attendre longtemps, et Mme Custis, constatant qu'elle était observée, prit aussi une gorgée de son verre, s'excusant sous prétexte d'un récent mal de tête dû à une consommation excessive.
Alors que la conversation se poursuivait, tantôt par une participation générale, tantôt par couples isolés, et que Vesta se retrouvait de plus en plus un sujet de sympathie, avec une curiosité non dissimulée, elle imagina aussi qu'une croyance sous-jacente circulait selon laquelle elle avait fait un mariage mercenaire.
La vieille Mme Tilghman, dans sa jeunesse une belle femme très caustique, et aussi mondaine que trois mariages, tous contractés avec ruse, pouvaient la rendre, semblait déterminée à soutenir que Vesta avait rejeté son petit-fils pour le prêteur sur gages par considération pour la richesse. La propre mère de Vesta, aussi, qui aurait dû bien la connaître, avait laissé entendre la même chose à deux reprises. Même l'inoffensive Ellenora avait accepté cette idée, ou une autre qui lui était proche, et Rhoda Holland s'était souvenue que son oncle était le plus riche des mariés de Princess Anne. Vesta ressentait l'injustice, mais se disait :
« Je dois rendre le sacrifice complet et encourir tout jugement sévère qu'il pourrait entraîner. Je vois que je serai poussée à chercher de la sympathie là où je l'attendais le moins : dans le cœur de mon mari. Oui, il y a quelque chose de plus que l'amour dans le mariage : si je ne peux pas l'aimer, il peut me comprendre. »
Vesta était arrivée à un point où tous ceux qui se portent volontaires pour un acte de grand sacrifice arrivent : celui de voir ce sacrifice interprété selon un motif bas, provenant du niveau inférieur de la pensée de nombreuses personnes par ailleurs aimables. Nous donnons notre argent à une institution de charité, et l'on dit que c'était pour la notoriété, ou pour servir nos propres intérêts, ou aux dépens de nos proches. Nous menons un espoir désespéré en politique, ou dans quelque autre arène, pour établir une cause ou soutenir un principe, avec le résultat certain de la défaite, et l'on dit que nous sommes jaloux ou malveillants. Peut-être écrivons-nous un livre pour illustrer quelque vieille région hors des sentiers battus de l'observation, attirés par des liens de parenté ou des souvenirs d'enfance, et le politicien local le considère comme une attaque, le vieux fossile familial comme une intrusion, les jeunes eux-mêmes comme si c'était une chose étrange et gratuite provenant d'une telle source extérieure. Alors nous grimaçons un peu, mais nous sentons qu'il était nécessaire d'être incompris pour compléter le sacrifice.
Le sentiment de découragement s'accrut après que la petite compagnie se fut séparée, et Vesta se rendit dans sa chambre et s'allongea sur son lit encore de jeune fille. Elle avait fait sa prière et demandé l'approbation de Dieu, mais son système nerveux, sous la tension de près de deux jours d'excitation et d'événements tels qu'elle n'en avait jamais connus, était en alerte et ne pouvait tomber dans le sommeil. De vieux passages de l'Écriture hantaient son âme, tels que : « Tes désirs se porteront vers ton mari, et il dominera sur toi » ; « L'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme. » Elle commença à voir que le mariage n'était pas simplement la solution à un problème familial, et le don de son corps en otage pour une dette pécuniaire, mais que c'était une reddition de toute sa liberté, même la liberté de la sympathie et du chagrin, à l'homme auquel elle devait s'attacher.
En l'épousant, elle avait laissé l'amitié, le père et la mère, tout, à une distance plus grande qu'elle ne l'avait jamais imaginé ; et ils ressentaient ce désertion au point qu'ils la confondaient maintenant avec son nouvel intérêt, lâchaient prise sur elle, et pouvaient à peine la concevoir autrement que dans la double relation d'une femme soumise à son mari, et aussi égoïste que lui.
« Je me demande s'il se lassera de moi aussi », pensa-t-elle avec angoisse, « une fois que sa possession sera établie et que je n'aurai plus aucune autre source de confiance ? Que savais-je de ce monde il y a seulement hier ? Alors tout semblait clair et ouvert pour moi, mes amis abondants, et l'amour profus ; aujourd'hui, je suis dans des doutes terribles, et pourtant je ne dois pas perdre ma volonté et dériver avec chaque peur et chaque confusion passagères vers l'inconstance qui rend la femme méprisable après qu'elle a donné sa main. Je n'abandonnerai jamais deux personnes : mon père, et mon mari ! »
Alors qu'elle éteignait la lampe, le minuit approchant, un cri court et féroce, rapidement étouffé, comme si quelque animal sauvage avait hurlé une fois dans un cauchemar et s'était rendormi dans sa niche, saisit ses oreilles et glaça son sang.
Vesta sursauta dans son lit et écouta. Il lui sembla qu'il y avait des pas, mais ils s'éloignèrent, et elle écouta en vain d'autres sons, jusqu'à ce que le sommeil tombe, profond et sans rêve, sur elle, tel le noir Léthé serpentant à travers un désert de jour de noces.
CHAPITRE XXI.
LONGUES SÉPARATIONS.
Vesta fut réveillée par Roxy, Virgie et sa mère, toutes debout autour de son lit, s'exclamant quelque chose d'inintelligible ensemble. C'était la fin de la matinée, toute la famille ayant beaucoup dormi, après les diverses expériences de deux telles journées, et le soleil brillait à travers les grands arbres devant Teackle Hall et faisait briller les fenêtres, de sorte que Vesta pouvait à peine voir.
« Les domestiques de la cuisine se sont enfuis », hurla Mme Custis, sur la demande de Vesta que seule sa mère lui parle. « La vieille Hominy est partie, et a emporté toutes ses herbes et ses sorcelleries avec elle ; et tous les jeunes enfants élevés dans la cuisine, Ned et Vince, les garçons, et la petite Phillis, le bébé, ils sont partis aussi. »
« J'ai entendu un cri ou un hurlement étrange la nuit dernière, alors que je sombrais dans le sommeil », s'exclama Vesta, en se frottant les yeux.
« Chère missy », cria Virgie, en tombant sur l'oreiller, « c'était votre pauvre chien Turk ; sa gorge a été tranchée sur la pelouse. »
« Oui, missy », sanglota Roxy, « le pauvre Turk gît dans son sang. Il n'y a personne pour préparer le petit-déjeuner à part Virgie et moi. Vraiment, nous ne savions rien de tout cela. »
« Ce n'est pas très probable », dit Mme Custis, méfiante.
« Je sais que vous ne saviez pas, les filles », dit Vesta, « vous avez trop d'intelligence et de principes, j'en suis sûre ; et Hominy n'aurait pas pu être si inhumaine envers mon pauvre chien. »
Vesta se leva immédiatement et enfila sa robe de chambre.
« La première chose à faire est de prendre le petit-déjeuner. Roxy, va tout de suite chez M. Milburn et amène son homme Samson ici, et réveille Mlle Holland pour qu'elle prenne la place de Samson auprès de son oncle. Dis à Samson de faire le feu, et vous et lui préparez le petit-déjeuner. Personne ne doit parler de cet incident du départ des domestiques de la cuisine, sous aucun prétexte. »
« Ne vas-tu pas donner l'alerte dès maintenant ? » cria Mme Custis, pas très heureuse de voir Vesta garder son calme. « Ils peuvent être rattrapés avant d'aller bien loin, ma fille. Ces quatre nègres valent douze cents dollars ! »
« Ils ne valent pas un dollar, maman, s'ils se sont enfuis ; parce que je ne les vendrais ni ne les garderais jamais plus s'ils s'étaient comportés si traîtreusement. »
« Je dis, vends-les et récupère l'argent », cria Mme Custis ; « ne sont-ils pas à nous ? »
« Non, maman, ils sont à moi. M. Milburn et papa doivent être consultés avant toute mesure. Papa me les a donnés par acte notarié samedi dernier seulement ; pourquoi auraient-ils déserté au moment où je les avais rachetés ? Virgie, peux-tu deviner ? »
Virgie hésita, seulement un instant.
« Mlle Vesty, je pense que je peux voir ce qui a fait partir Hominy. Elle avait peur de Meshach Milburn et de son chapeau étrange. Elle croyait que le diable le lui avait donné. Elle pensait qu'il l'avait achetée en vous épousant, et qu'il allait la baptiser pour le Mauvais Esprit, ou faire quelque chose de terrible avec elle et les petits enfants. »
« C'est ça, Mlle Vessy », ajouta la petite Roxy potelée. « Hominy aimait tendrement les petits enfants ; elle pensait qu'ils allaient devenir ceux de Meshach, et qu'elle devait les sauver. »
« Pauvre créature superstitieuse ! » s'exclama Vesta.
« Encore de la misère causée par le chapeau de cet imbécile ! » cria Mme Custis. « Si jamais je mets la main dessus, il finira au feu. »
« Il n'est pas étonnant », dit Vesta, « que cette pauvre femme ignorante se soit causé un tel tort à cause d'un article vestimentaire qui perturbe des esprits libéraux et éclairés ! Maintenant, je me souviens qu'Hominy a dit quelque chose à propos d'avoir "reçu du quaker". Qu'est-ce que cela voulait dire ? »
Les deux filles esclaves se regardèrent significativement, et Virgie répondit :
« Est-ce que les Quakers n'aident pas les esclaves à s'enfuir vers un État libre ? Peut-être voulait-elle dire ça. »
« Pensez-vous que les abolitionnistes s'acoquineraient avec une pauvre vieille femme comme celle-là, dont la liberté ne serait ni un honneur pour eux, ni un réconfort pour elle ? Je ne peux pas avoir une opinion aussi médiocre d'eux », réfléchit Vesta. « D'ailleurs, aurait-elle pu tuer mon chien ? »
« Une négresse grossière, ignorante et adepte de fétichisme tuerait un chien, ou un enfant, ou n'importe quoi, lorsqu'elle est possédée par un démon », insista Mme Custis.
« Je ne crois pas qu'elle ait tué Turk », fit remarquer Roxy en quittant la pièce. « Il y avait un homme blanc dans la cuisine samedi soir dernier : je pense qu'il y a dormi ; le maître lui en avait donné la permission. »
« Oui, missy », poursuivit Virgie, après que Roxy se fut éloignée pour obéir à ses ordres ; « c'était un homme épouvantable, et il m'a regardée d'une manière si grossière et familière que j'en ai fait des cauchemars depuis. C'était l'homme que M. Milburn a renversé pour avoir écrasé son chapeau ; il craignait que M. Milburn ne le fasse mettre en prison, alors il a demandé au maître de se cacher dans la cuisine. Mais Hominy était presque folle de peur vis-à-vis de M. Milburn avant cela. »
Vesta leva ses beaux bras avec un regard de désespoir.
« Qu'est-ce que ce pauvre vieux chapeau n'a pas attiré sur tout le monde ? » s'écria-t-elle. « Oh, qui ose disputer le soleil au tailleur et au chapelier ? Ce sont les despotes qui ne voudront jamais abdiquer ni mourir. »
« L'idée que ton père laisse un vagabond comme celui-là dormir dans la cuisine parmi les esclaves ! » s'écria Mme Custis. « Quelle obligation avait-il contractée là, aussi, j'aimerais bien le savoir ? Teackle Hall est devenu une caverne de hiboux et de renards ; il est temps pour moi de le quitter. Voilà mon mari parti, chevauchant cinquante milles pour son pire ennemi, nous laissant sans cuisinière et sans l'assistance d'un homme pour découvrir où la nôtre est passée. Je sais ce que je ferai : je partirai ce jour pour Cambridge, afin de retrouver mon frère, et je rendrai visite aux Goldsborough là-bas jusqu'à ce qu'un peu d'ordre soit ramené de cette tentative de planter le blé et l'ivraie ensemble. »
Vesta s'arrêta un moment et embrassa sa mère : « C'est exactement la chose à faire, chère mère », dit-elle. « Laisse-moi régler les difficultés ici ; va, et reviens quand tout sera fait, et tu pourras redevenir toi-même. »
« Je le ferai, Vesta. Frère Allan arrive à Cambridge demain après-midi ; j'irai jusqu'à Salisbury aujourd'hui, et soit je le rencontrerai sur la route demain, soit je le trouverai à Cambridge. Oh, quelle maison que Teackle Hall – pleine de forestiers hommes et femmes, d'abolitionnistes, de fugitifs et de radicaux ! Tous rendus fous par les minerais de marais et le chapeau du fou ! »
Descendant dans la cour, Vesta trouva Turk gisant dans son sang, ses mâchoires de dogue et ses flancs hirsutes agglomérés de rouge, et, comme il semblait, le hurlement dans lequel il était mort persistait encore dans l'air. L'esprit de Virginie s'éleva dans les yeux de Vesta :
« Quiconque a tué ce chien n'avait que le courage de tuer des hommes ! » s'exclama-t-elle. « James Phoebus, regardez ici ! »
Le capitaine de pungy était dehors depuis des heures, et les mâts de son navire étaient tout juste visibles à travers la langue de terre marécageuse derrière Teackle Hall. Il toucha son chapeau et entra.
« Bonjour matinal, Miss Vesty ! Holà ! Turk mort ? Par la fumée, c'est le pandémonium ! »
« Il est poignardé, Jimmy ! » fit remarquer Samson Hat en sortant de la cuisine ; « regardez où le poignard l'a frappé juste au-dessus du cœur ! Ça l'a fait hurler et tomber raide mort. Sa gorge n'a pas été coupée si soudainement ; elle est entaillée comme avec quelque chose d'émoussé. »
« Tu as raison, nègre ! L'égorgement était une feinte ; le coup de poignard racontera l'histoire. Mais qui est-ce ici, qui rôde autour de la porte de la cuisine ; si ce n'est pas Jack Wonnell, que je puisse mourir ! Attaque ! »
Sur ce, vif comme le chien l'avait été hier encore, Jimmy se rua sur Jack Wonnell, le poursuivit jusqu'à la clôture et le ramena par la nuque. Wonnell portait un chapeau haut-de-forme, et sa main était pleine de fleurs d'automne. Comme Wonnell observait le chien mort, la jolie petite Roxy sortit de la cuisine et se tint là, rougissante, mais effrayée de le voir.
« Qu'est-ce que tu fais avec ces bouquets ? » demanda Jimmy. « Pour qui sont-ils ? Pourquoi rôdes-tu autour de Teackle Hall si tôt dans la matinée, aussi paresseux que je sais que tu l'es, Jack Wonnell ? »
« Ce sont des fleurs qu'il m'apporte chaque matin », intervint Roxy, s'avançant avec un joli sourire affecté.
« Pour toi ? » s'exclama Vesta. « Tu ne reçois pas les attentions d'hommes blancs, Roxy ? »
« Il a offert, lui-même, d'obtenir des fleurs pour moi, afin que je puisse t'en donner d'aussi jolies que Virgie, missy. Je l'ai laissé les apporter. C'est un pauvre homme gentil. »
« Je viens juste de les avoir, Jimmy », interjeta Jack Wonnell, avec son clin d'œil et son regard lubrique caractéristiques, « parce que Roxy est la belle de Princess Anne, et je suis le haut-de-forme. Elle est ma petite reine, et je n'ai pas honte d'elle. »
« Tu fais la cour aux nègres, toi ! » s'exclama Jimmy en saisissant Jack au collet à nouveau. « Maintenant, où es-tu allé toute la journée de dimanche avec Levin Dennis et le marchand de nègres ? À quelle magouille te livrais-tu ? »
« M. Wonnell », eut la présence d'esprit de dire Roxy, « prenez garde à dire la vérité, pour mon bien ! Tante Hominy est partie, avec tous les enfants de la cuisine, et M. Phoebus vous soupçonne ! »
« Grands lucioles ! » s'écria Jimmy Phoebus. « Les nègres volés, et le chien mort, aussi ? »
« Je suppose que le juge Custis les a vendus, Jimmy », plaida Jack Wonnell, se débattant pour sortir des mains du capitaine de baie. « Il doit être vendu par Meshach Milburn. Peut-être qu'il les a juste vendus et s'est esquivé. »
« Où est le juge Custis, Miss Vesty ? » demanda Phoebus.
« Il est allé dans le Delaware, pour être absent plusieurs jours. »
« Est-ce que ce que dit cet idiot au chapeau haut-de-forme est vrai, Miss Vesty ? »
« Non. Il y avait une certaine crainte parmi les domestiques de la cuisine d'être vendus ; il n'y avait aucune nécessité de ce genre quand ils se sont enfuis, car cela avait été réglé. »
« Il est regrettable que votre père soit parti. Il a été vu avec un marchand de nègres. Ce marchand et lui disparaissent le même soir. Le marchand vit dans le Delaware, aussi, Miss Vesty. »
Le visage de Vesta s'assombrit, alors qu'elle pensait aux soupçons qui pourraient peser sur son père. Les grands vieux arbres autour de Teackle Hall semblaient gémir ensemble dans l'air, comme pour dire : « Ancêtres, c'est étrange à entendre ! »
« Qui vous a dit, Jack Wonnell », parla le marin de baie, « que le juge Custis devait être vendu ? »
« Je ne vous le dirai pas, Jimmy. »
« C'est moi qui le lui ai dit », s'écria Roxy, après une hésitation d'un instant, tandis que Jimmy Phoebus écrasait le chapeau haut-de-forme rigide sur le museau suffoquant de Wonnell. « Je pensais vraiment que nous allions tous être vendus, et je n'avais personne pour me plaindre si ce n'est ce pauvre homme blanc, et je le lui ai dit en amie. »
« Et je n'ai jamais rien dit à personne au monde, sauf à Levin Dennis hier », cria Jack, lorsqu'il fut capable de reprendre son souffle.
« Où es-tu allé, Jack, avec le grand homme et Levin toute la journée d'hier ? » demanda Samson.
« Oui, où étais-tu ? » hurla Jimmy Phoebus, pris dans l'un de ses accès de colère grecs, alors que sa peau sombre et ses yeux de cerise noire flambaient comme un volcan. « Où as-tu laissé le garçon d'Ellenora et cet infernal marchand d'âmes ? Parle, ou je t'étrangle comme ce chien ! »
« Laissez-le tranquille, monsieur ! » s'écria vivement la petite Roxy, « il ne trompera personne ; il va tout dire de ce qu'il sait. »
« Lâche, Jimmy », dit Samson ; « ne vois-tu pas Miss Vesty ici ? »
« N'effrayez pas l'homme, M. Phoebus », ajouta Vesta ; « mais je lui ordonne de dire tout ce qu'il sait, ou papa le fera mettre en prison. »
Jack Wonnell, prenant place à quelques pas de Phoebus, et s'essuyant les yeux sur sa manche, gémissant quelques minutes, au grand désarroi de Roxy, finit par raconter son histoire.
« Je suis désolé, Jimmy, de m'avoir accusé devant cette belle dame et ma jolie petite Roxy – bénie soit son âme ! – de voler les nègres du juge Custis. Il n'y en a qu'une pour qui j'ai jamais eu les yeux doux, et elle est là, écoutant chaque mot vrai que je dis. Je suis de la basse classe, et je suppose que la prison est aussi bonne que l'hospice pour moi, s'ils veulent m'y envoyer, car c'est en ville, et Roxy pourra venir me regarder à travers les barreaux chaque jour. »
Roxy fut si affectée qu'elle porta son tablier à son visage, et Vesta et Phoebus durent sourire, tandis que Samson Hat, observant avec indulgence, s'écria :
« Il y a de l'amour partout dans les bois. Les colombes et les corbeaux ne peuvent s'en empêcher. C'est plus profond que les plumes et les griffes. »
« Ce marchand de nègres », continua Jack Wonnell, le haut-de-forme à la main, « nous a engagés, moi et Levin, pour lui amener une tortue. Il avait un sac d'or gros comme ça » – mesurant avec sa main dans la calotte du chapeau – « et il en a donné à Levin, et je l'ai apporté à la mère de Levin hier soir, et je lui ai dit que Levin ne serait pas de retour avant une semaine, peut-être. Je pensais que M. Johnson allait me donner de l'or aussi, pour que je puisse acheter Roxy, mais voilà tout ce qu'il m'a donné. Tout le monde me déçoit, Jimmy ! »
Jack Wonnell montra une vieille pièce d'argent de cinq sous, et son visage était si lugubre que le marin s'écria :
« Jack, il t'a payé trop bien pour tout le bon sens que tu possèdes. Maintenant, où Levin est-il allé avec l'Ellenora Dennis ? »
« Je ne sais pas, Jimmy. Il a fait naviguer Levin jusqu'au débarcadère là-bas en dessous de la ville, où le père de Levin, le capitaine Dennis, a lancé l'Idy il y a quinze ans. J'ai laissé Levin là-bas, et il a dit : "Jack, je m'en vais avec le marchand de nègres pour obtenir un peu de son argent pour maman !" »
« Pauvre garçon misérable ! » s'écria Phoebus ; « il se laisse mener aussi facilement que son pauvre papa. L'homme avec qui il est parti, Miss Vesty, est noir comme l'enfer. Joe Johnson est connu de chaque voleur sur la baie, chaque gitan sur la côte. Il vole des nègres libres quand il ne peut pas en acheter des esclaves, hors de l'État du Delaware. Il fait parfois s'enfuir des esclaves du Maryland pour obliger leurs maîtres hypocrites qui ne peuvent pas les vendre publiquement, et Johnson et le propriétaire endeuillé se partagent le prix. Rentre dans la maison, fille jaune ! » Jimmy Phoebus se tourna vers Roxy, qui obéit instantanément. « Jack Wonnell, va-t'en aussi ; j'en ai fini avec toi ! » (Jack se glissa autour de la maison et fit la paix avec Roxy avant de partir.) « Tu n'as pas besoin de partir, Samson ; je sais que tu es fidèle comme l'acier ! »
« Je dois aller préparer le petit-déjeuner, Jimmy », dit le nègre en entrant.
« Maintenant, Miss Vesty » – Phoebus se tourna vers la maîtresse de Teackle Hall – « Joe Johnson a pris la vieille Hominy et les petits nègres, par la fumée ! Cette partie de cette magouille est assez sûre ! Les a-t-il volés et attirés, ou ont-ils été vendus à lui par le juge Custis ou par Meshach Milburn ? »
« Par aucun des deux, je risquerais ma vie. M. Milburn a été alité samedi soir, et dimanche, mon père est allé dans le Delaware pour des affaires juridiques pour mon mari. »
« C'est Meshach Milburn, je l'entends », fit remarquer le marin de baie, avec un regard pénétrant. « Dois-je aller le voir au sujet de cette affaire de nègres ? »
« Non », répondit Vesta ; « il est trop malade, et c'est un sujet délicat à aborder avec lui. Mes filles, Virgie et Roxy, pensent que la vieille Hominy s'est enfuie par une peur superstitieuse qu'elle avait de M. Milburn, qui était devenu le maître de Teackle Hall par mariage. »
« Oui, par la fumée ! chaque nègre en ville, grand et petit, a peur du chapeau de Milburn. »
« Il n'a aucun droit de propriété sur ces serviteurs, pas plus que mon père maintenant. Je vous le dirai, James – en comptant sur votre prudence – qu'Hominy m'appartenait, tout comme ces trois enfants, étant passés de mon père à mon mari et de là à moi, et de retour à mon père, et de lui à moi encore à l'heure même de mon mariage. Je crains qu'ils n'aient été persuadés de partir, pour être maltraités et vendus hors du Maryland. »
Jimmy Phoebus leva les yeux vers les arbres gémissants et sur la large façade de Teackle Hall, et s'écria « par la fumée ! » plusieurs fois avant de tirer ses conclusions.
« Miss Vesty », dit-il finalement, « envoyez chercher votre père pour qu'il rentre immédiatement. Les gens ne comprendront pas comment Joe Johnson, hors-la-loi qu'il est, a osé voler un juge du Maryland de ses domestiques de maison, Johnson étant lui-même un habitant du Maryland, à moins qu'ils n'aient eu quelque accord. Votre mariage soudain, et les embarras de votre papa, seront mis ensemble, par la fumée ! et il y a des gens assez obtus pour dire que quand le juge Custis est aux abois, il trouvera de l'argent de toute façon ! »
L'accusation, faite avec le manque d'habileté d'un honnête homme, fit s'effondrer toutes les explications.
« Je l'avoue », dit Vesta. « Le départ de papa un dimanche, et la disparition de ces gens dimanche soir, pourraient susciter des commentaires oiseux. On pourrait dire qu'il a tenté de vendre une partie de ses biens avant que son créancier ne puisse les saisir. »
« Je vous ai vue par ici depuis que vous étiez bébé, Vesty, et Ellenora dit que vous avez meilleur jeu et meilleur cœur que ces aristocrates, pour qui je n'ai jamais rien eu à faire ! C'est pourquoi je me permets de vous appeler Vesty. Maintenant, laissez-moi vous parler de vos nègres. S'ils étaient en route vers la liberté sous la garde d'un homme blanc, je ne les arrêterais pas pour être capitaine d'un navire de guerre. Mais Joe Johnson, en supposant qu'il les ait, est un démon. Voyez-vous le coup de poignard sur ce chien ? Eh bien, c'est fait avec un de ces pistolets à baïonnette que ces ravisseurs transportent – des pistolets de cavalerie, avec un poignard à ressort sur le canon ; et, quand ils arrivent au corps à corps, ils poignardent avec. Johnson a tué votre chien ; je connais ses marques. Il navigue sur toute cette baie, et peut-être a-t-il mené ces nègres à Washington, ou à Norfolk, et les a vendus dans le Sud. Ça ne sert à rien de le poursuivre dans l'un ou l'autre de ces endroits, s'il l'a fait, avec le vent et l'avance qu'il a pris, et l'influence de votre papa perdue pour nous par son absence. Mais il y a une chance de rattraper le voleur. »
« Quelle est-elle, James ? » dit Vesta, avec empressement. « Je veux vraiment sauver ces pauvres gens des abus d'un homme qui a pu tuer mon pauvre chien affectueux. »
« Joe Johnson tient un piège à enfer – un vrai Pandémonium, près de la source de la rivière Nanticoke. C'est le quartier général de sa bande, et une bande noire ils sont. Il a eu un bon vent » – le capitaine de pungy leva les yeux et nota la brise – « pour le sortir de Manokin la nuit dernière, et dans le Sound ; mais il doit remonter le Nanticoke toute la journée, et nous pouvons le couper par terre, si c'est sa destination, avant qu'il n'arrive à Vienna, et l'obliger à montrer sa cargaison. Ensuite, avec un messager pour suivre le juge Custis et le faire revenir, nous pouvons jurer ces nègres sur Johnson – et, vous voyez, nous ne pouvons pas faire un tel serment avant d'avoir les preuves – et ensuite, par la fumée ! nous ramènerons la vieille Hominy et les pauvres enfants à Teackle Hall. »
« En voici un que vous aimez servir, James », dit Vesta, alors que la veuve Dennis entrait par la porte.
« Je suis venue vous rencontrer au débarcadère, James », dit la veuve aux yeux bleus et à la voix douce, avec le pas timide et le rougissement facile. « Levin est parti pour une semaine avec un marchand de nègres ; il m'envoie tellement d'argent, je crains qu'il ne soit sous une tentation inhabituelle, et Wonnell dit que le marchand lui donne de l'alcool. Que dois-je faire ? »
« Faites de moi son père, Ellenory, et cela me donnera un intérêt sur lui, et vous me commanderez. Vous voulez un second dans votre équipage. Levin peut faire de moi un fou si je pars le poursuivre maintenant, et je ne peux pas mesurer l'argent avec un marchand de nègres, par la fumée ! »
« Oh ! James », parla la veuve, « vous savez que mon cœur serait à vous si je pouvais le contrôler. Quand ma voie sera claire, vous n'aurez qu'à demander. Allez trouver Levin ! »
« Norah, nous soupçonnons le même marchand d'avoir emmené Hominy, notre cuisinière, et les enfants de la cuisine, dans le bateau de Levin. »
La veuve écouta Vesta et fondit en larmes. « Il sera complice du crime », sanglota-t-elle. « Oh, c'est ce que j'ai toujours craint. James Phoebus, vous avez toujours eu la meilleure influence sur Levin. Si vous m'aimez, arrêtez-le avant que la loi ne prenne connaissance de cet acte sauvage. Où est-il allé ? »
Virgie apparut sur la pelouse pour dire que Mme Custis voulait savoir qui devrait la conduire jusqu'à Salisbury, où elle pourrait obtenir un esclave de son gendre pour continuer avec elle jusqu'à Cambridge.
« Je pensais toute la matinée où je pourrais trouver un homme fiable pour aller chercher papa », répondit Vesta ; « il y a quelques esclaves à la Forge, mais le temps est précieux. »
« Voici Samson », dit Virgie, « et il a une mule qu'il monte partout dans le comté. Laissez-le partir. »
« Aller où, mon amour ? » demanda Samson.
« À Dover, dans le Delaware », répondit Vesta. « Tu peux monter à Laurel avant la tombée de la nuit, Samson, et arriver à Dover demain après-midi. »
« Et je peux monter avec lui jusqu'à Salisbury », dit Jimmy Phoebus, « et rejoindre le Nanticoke d'une manière ou d'une autre ; car je vois qu'Ellenora pleurera jusqu'à ce que je parte. »
« Vous pouvez faire mieux que cela, James », dit Vesta, pensant rapidement. « Samson peut vous emmener à l'église de Spring Hill ou à Barren Creek Springs, avec un petit détour, et aux Springs, vous ne serez qu'à trois milles du Nanticoke. Même maman pourrait continuer avec la voiture ce soir jusqu'aux Springs, ou jusqu'à Vienna. »
« Si deux d'entre eux y vont », s'écria Virgie, « l'un peut conduire Missy Custis et l'autre monter la mule. »
Samson secoua la tête.
« Ils disent qu'un homme nègre libre se fait attraper dans cet État du Delaware. Le Maryland est assez bon pour moi. J'aime mieux les filles claires du Maryland », en regardant Virgie.
« Pars maintenant, Samson, pour obliger Miss Vesty », dit Virgie, « et j'essaierai de t'aimer un peu, noir et méchant que tu es. »
« J'ai peur de l'État du Delaware », répéta Samson, riant lentement. « Joe Johnson, sur qui j'ai mis cette tête, me trouvera où il vit si j'y vais, peut-être. »
« Non », intervint Phoebus, « je le surveillerai sur les rives du Nanticoke, Samson, pendant que tu resteras sur la grande route de Laurel à Georgetown, et jusqu'à Dover. Joe Johnson a été fouetté au poteau, et banni du Delaware pour la vie, et il n'ose plus y retourner. »
« Si tu y vas, Samson », intervint la petite Roxy, étant réapparue, « Virgie sera flattée. Tout ce qui oblige Miss Vesty compte pour Virgie. »
« Si tu es un homme libre », s'exclama Virgie elle-même, sa silhouette fine, nerveuse et souple s'étendant, « as-tu peur d'aller dans un État plus libre que le Maryland ? Si j'étais libre, je voudrais aller dans l'État le plus libre de tous. Comporte-toi comme un homme libre, Samson Hat, ou que vaut la liberté pour toi ? »
« Elle vaut tellement, jolie fille, que je ne veux pas la perdre, sache-le, je te le dis, sauf pour ma femme quand elle voudra bien de moi. »
Samson observait les traits délicats et racés de la quarteronne, sa peau presque plus pâle que celle de sa jeune maîtresse, sa silhouette comme celle du giroflier après un hiver rude – d'autant plus active qu'un peu maigre – sa tête petite, et ses tresses douces comme le plumage du quiscale noir, et la loyauté qui résidait dans ses grands yeux, comme une passion forte, pour sa maîtresse, se transformait en fierté, et presque en mépris, quand ils l'écoutaient.
« Un esclave, dit Miss Vesty » – parla Virgie avec presque de la férocité – « n'est pas quelqu'un qui est possédé, pas autant que quelqu'un qui se vend lui-même – à la boisson forte, ou à l'égoïsme, ou à la peur. Tu n'es pas un homme libre, Samson, si tu as peur, et si tu es comme ces nègres esclaves bas qui n'osent rien s'ils peuvent seulement obtenir un petit plaisir médiocre. Tout ce qui peut rendre un homme noir blanc, à mes yeux, c'est l'entreprise d'un homme blanc. »
Vesta ressentait, comme elle l'avait souvent fait, l'âme capable de sa servante, et ne prit pas ombrage de son esprit comme étant indigne d'une esclave, mais ressentit plutôt des cordes sensibles dans sa propre nature, comme si, en effet, Virgie était la plus impérieuse des deux. Parvenant maintenant à une pleine féminité, ses éléments raciaux trouvant leur composition, son caractère sans contrainte par quiconque à Teackle Hall, Virgie était le porteur de bouclier de sa jeune maîtresse, comme David pour le princier Jonathan.
« Pourquoi, Virgie », répondit Samson, avec humilité, « je n'ai jamais eu l'intention de ne pas y aller, dame fille, après que la femme du maître me l'a demandé, je voulais juste que tu me supplies fort, et peut-être aurais-je un baiser avant de partir. »
« Attends ton retour, et vois si tu fais bien ta commission », parla encore Virgie. « Je ne t'embrasserai pas maintenant. »
« Moi, je le ferai », s'écria la petite Roxy, à l'amusement de tous, en donnant à Samson une bonne claque avec sa petite bouche boudeuse ; « et maintenant que tu l'as eu, pense que c'est le baiser de Virgie, et va prendre ton petit-déjeuner et pars ! »
Alors qu'ils allaient à leurs demeures pour se préparer, Jimmy Phoebus trouva Jack Wonnell jouant aux billes avec les garçons au coin du palais de justice.
« Jack, dit-il, je m'en vais trouver Levin et ce marchand de nègres. Je risque de me mettre dans un beau pétrin là-haut sur la Nanticoke. Dis à tous les mariniers de pungy où je vais, et pourquoi. »
« Ne puis-je rien faire pour toi, Jimmy ? Ne puis-je te donner l'un de mes chapeaux à calotte ; il m'en reste plein. »
« Suis mon conseil, Jack, attache une pierre à tous ces chapeaux et va les noyer dans la Manokin. Le chapeau du vieux Meshach a causé plus d'embrouilles que la Banque de Somerset. Pauvre et sot comme tu es, peut-être tes vieux chapeaux à calotte vont-ils te mener à ta perte. »
La route de Salisbury — tracée en 1667, quand « Cecil, Lord du Maryland et d'Avalon », érigea un comté « en l'honneur de notre chère sœur, Lady Mary Somerset » — longeait les barrages de castors à travers les sources de la petite rivière, perçait les bois de pins plats et les fermes ouvertes, et traversait deux petits hameaux, avant que nos voyageurs ne voient les vastes étangs de moulins et les rues bordées de peupliers et de mûriers de la ville la plus active — bien que sans palais de justice — de la péninsule inférieure. Jimmy Phoebus, menant les deux chevaux et la voiture de famille, et Samson, suivant sur sa mule, descendirent dans le creux de Salisbury à l'heure du dîner, et s'arrêtèrent à l'hôtel. Le ronronnement des moulins à grain, le râpe des scies mécaniques, le flux de l'eau couleur de pin dans la gorge du village, les cyprès de la forêt s'introduisant impudemment dans les rues aux angles obliques, et l'humidité du lierre et des plantes grimpantes sur nombre de vieilles maisons aux pignons à cheminées, les longs chantiers de bois reflétés dans le port marécageux parmi les canoës, les pungies et les sharpies qui y étaient amarrés, les petites maisons de côté par rapport aux rues sablonneuses, les plus grandes s'élevant sur les collines de sable, le vieux buis dans les jardins argentés, les ponts proches les uns des autres, et l'odeur de goudron et de sciure agréablement inhalée par les poumons, formaient une combinaison rappelant une caravane autour d'un point d'eau dans le désert du Nil.
« S'il y a la moindre chance d'attraper mes nègres, dit Mme Custis, je repartirai juste après le dîner. Samson, envoyez Dave, le garçon de ma fille, me voir immédiatement ; il travaille dans cet hôtel. »
Samson découvrit que Dave n'était autre que le chef de classe noir qu'il n'avait pu vaincre au début de notre récit, mais des changements étaient visibles chez cet individu que Samson n'avait pas escomptés. Lui qui avait eu une mine propre, pieuse et modeste, seyant à ses professions, Dave affichait maintenant un air aigre et mauvais ; ses yeux étaient injectés de sang, et ses épaules et sa poitrine droites et vigoureuses, qui avaient autrefois suscité l'admiration et l'envie de Samson, étaient voûtées pour s'accorder avec une toux qu'il tirait, de temps à autre, du plus profond de son être.
« Dave, dit Samson, la mère de ta maîtresse a besoin de toi, mon garçon, pour la conduire à Vienny. Qu'est-ce qui t'arrive, Dave, depuis que je t'ai appris la boxe ? »
« C'est vous l'homme ? s'exclama Dave d'une voix rauque ; alors que le Seigneur vous pardonne, car moi je ne pourrai jamais. Cette raclée que vous avez failli me donner a fait de moi un pauvre fou méchant et rétrograde. »
« Voyons, Dave, j'ai juste vu que tu étais un brave homme ; je ne voulais pas te faire de mal, mon garçon. »
« Vous m'avez ruiné, nègre libre, répéta l'immense esclave, avec un regard mauvais, fait à la fois de revanche et de remords. Vous avez fait naître en moi la vanité de croire que je savais boxer. Je n'avais jamais frappé un enfant jusqu'à ce jour-là ; après ça, je suis allé chercher querelle à des nègres plus costauds, et des blancs de basse extraction m'ont soutenu pour me battre. J'ai été exclu de mon église ; j'ai tourné le dos au Seigneur ; le whisky s'est emparé de moi, Samson. Le diable est entré dans le chef de classe Dave. »
« Oh, frère, réveille-toi et comporte-toi mieux. Tiens, je te donne un dollar, et je veux être ton ami, Davy, mon garçon. »
« Je m'en servirai pour boire », grommela Dave en s'en allant ; et, alors qu'il passait la porte de l'écurie, il regarda Samson avec férocité et s'exclama : « Puisse Satan brûler ton corps comme il brûlera mon âme. Je te hais, homme, tant que tu vivras ! »
Jimmy Phoebus remarqua, quelques instants plus tard, que Dave, partageant une pinte d'alcool avec un petit mulâtre maigre, glissa une pièce de monnaie dans les mains du garçon, qui partit alors rapidement de la cour de l'auberge sur un poney rapide de Chincoteague.
À deux heures, ils reprirent la route, le nommé Dave conduisant la voiture et Jimmy Phoebus assis à côté de lui, tandis que Samson restait aisément à leurs côtés sur sa vieille mule rouanne, le chemin devenant plus sablonneux à mesure qu'ils gravissaient le plateau entre la Wicomico et la Nanticoke, et la voiture tirant lourdement.
« S'il est trop tard pour aller au-delà de Vienna ce soir, dit Mme Custis, je m'arrêterai là chez mes amis, les Turpin, et je repartirai, après le café, au matin, pour atteindre Cambridge pour le petit-déjeuner. »
« Je bifurquerai à Spring Hill, dit Samson, et je pourrai nourrir ma mule au coucher du soleil à Laurel et aller dormir. »
En une heure, ils eurent en vue la vieille église de Spring Hill, une relique vénérable de l'Église coloniale établie, aux sources d'un ruisseau appelé Rewastico ; et avant qu'ils ne traversent le ruisseau, le conducteur, Dave, cria « Ho, ho ! » d'une voix si inutilement forte que Mme Custis le réprimanda vivement. Dave sauta du siège et sembla examiner une partie du harnais, bien que Samson l'eût assuré que tout était en ordre. Alors que Dave terminait son examen, il leva les deux mains au-dessus de sa tête par deux fois, et s'étira de toute la hauteur de son corps alors qu'il se tenait sur le sommet d'une petite colline.
« Missy Custis, s'excusa-t-il en se retournant, je suis terriblement fatigué cet après-midi. Cette écurie me tient éveillé la moitié de la nuit. »
« L'alcool vous fatigue davantage, David, dit Mme Custis sèchement ; et cette auberge n'est pas un endroit où vous devriez travailler avec votre penchant pour la boisson, comme je le dirai à votre maître. »
À cet instant, Jimmy Phoebus observa le petit mulâtre maigre qui avait quitté l'hôtel sortir de la zone marécageuse de la route et échanger un regard entendu avec Dave alors qu'il passait sur son poney.
« Garçon, cria Samson, est-ce là la route pour Laurel ? »
Le garçon ne répondit pas, mais, jetant un regard en arrière, timidement, il enfonça ses talons dans les flancs du poney et s'élança dans les broussailles vers Salisbury.
« Samson, dit Dave, vous voyez cette vieille femme dans la charrette là-bas ? » — il pointa du doigt une silhouette gravissant la montée au-delà du ruisseau — « Je la connais, et elle va droit à Laurel. Elle vit là-bas. C'est à dix miles de ce tournant, et elle connaît tous ces chemins forestiers. »
« Adieu, donc, et puisses-tu trouver Aunt Hominy et les petits enfants, Jimmy, et les ramener tous à Prencess Anne loin de ce Joe Johnson ! » cria Samson, et il fit trotter sa mule à travers le marais et s'éloigna. Jimmy Phoebus le vit rattraper la vieille femme dans la charrette et commencer à lui parler alors que les bois rabougris les engloutissaient.
« Qu'est-ce qu'il a dit à propos de Joe Johnson ? » observa Dave, après une mauvaise quinte de toux, alors qu'ils dépassaient la vieille église et entraient dans les bois de pins sablonneux.
Mme Custis prit la parole plus promptement que Jimmy Phoebus ne l'aurait souhaité, et raconta au nègre l'évasion d'Hominy et des enfants, et l'espoir de M. Phoebus d'intercepter le groupe alors qu'ils remontaient la Nanticoke vers la frontière de l'État du Delaware.
« Vous ne voulez pas vous retrouver parmi les hommes de Joe Johnson, patron ? » dit le nègre aux yeux rouges ; « ils dirigent tout ce pays ici, des deux côtés de la frontière de l'État. Tous ceux qui ne sont pas avec eux en ont peur. »
« À quelle distance se trouve le Delaware de cette route, Dave ? » demanda Phoebus.
« Nous sommes juste à côté de la borne de l'État du Delawaw en ce moment même. C'est à peine à un mile d'ici. La borne est aussi carrée que la pierre sur laquelle elle repose, et elle est taillée avec une image de la couronne du roi. »
« La ligne Mason et Dixon, comme ils l'appellent », interpréta Mme Custis.
« Connaissez-vous Joe Johnson, Dave ? »
« Oui, Maître Phoebus, vous pouvez en être sûr. Il est à Salisbury, il est à Vienna, il est ici à Crotcher's Ferry, il est partout dans le pays, mais il ne va plus au Delawaw en plein jour. Il y a été fouetté, et banni de l'État sous peine de pendaison. Mais il vit juste de ce côté de la ligne du Delawaw, pour qu'ils ne puissent pas l'attraper dans le Delawaw. Il appelle son domaine Johnson's Cross-roads : la vieille Patty Cannon y vit aussi. Elle a peur de rester au Delawaw maintenant. »
« Pourquoi, quelle est l'occupation de ces terribles personnes à l'heure actuelle ? » demanda Mme Custis.
Aucune réponse ne fut faite pendant une minute, puis Dave dit, d'une voix basse et effrayée, tandis qu'il jetait un coup d'œil à ses deux compagnons avec ses yeux ardents et cicatrisés :
« Kidnapper, je suppose. »
« C'est tout ce qui constitue le Pangymonum, expliqua Jimmy Phoebus ; cette vieille femme, Patty Cannon, a passé toute une vie de vilenies, par la fumée ! — ou depuis qu'elle est venue au Delaware du Cannady, en tant qu'épouse du pauvre Alonzo Cannon — à faire des voleurs et des chiens de chasse des jeunes hommes dont elle pouvait s'emparer. Certains, elle les met à voler les courriers, d'autres à fabriquer et à écouler de la fausse monnaie, mais la plupart, elle les met à voler des nègres libres hors de l'État du Delaware ; et, quand c'est sans danger, ils volent aussi des esclaves. Elle a d'abord fait un outil d'Ebenezer Johnson, le pirate de Broad Creek, et il est mort sur place en se battant pour elle. Puis elle a pris ses fils, Joe Johnson et le jeune Ebenezer, et a fait d'eux des hors-la-loi et des kidnappeurs, et elle a marié Joe à sa fille, quand Bruington, son premier gendre, eut été pendu. Quand Samson Hat, qui est le nègre le plus intègre que j'aie jamais rencontré, a assommé Joe Johnson à Princess Anne, avant-hier soir, il a frappé le pire homme de notre péninsule. »
Dave écouta ce récit avec un intérêt si profond que son souffle, fort d'alcool de pomme, devint court et chaud, et ses mains tremblèrent tandis qu'il guidait les chevaux. Aux derniers mots, il s'écria :
« Samson a assommé Joe Johnson ? Alors le diable l'a eu, et il a l'intention de lui rendre la pareille ! »
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » cria Jimmy Phoebus.
La sueur perlait sur le front du grand esclave, comme si son imagination était terriblement possédée, mais avant qu'il ne puisse s'expliquer, Mme Custis l'interrompit :
« Je crois qu'on disait que la vieille Patty Cannon avait corrompu Jake Purnell, qui s'est tranché la gorge à Snow Hill il y a cinq ans. C'était un nègre libre qui engageait des esclaves pour en voler d'autres et les lui amener, et il les livrait aux kidnappeurs blancs contre de l'argent ; et personne ne pouvait expliquer sa prospérité jusqu'à ce qu'un nègre qui avait été battu à mort fût trouvé dans la rivière Pocomoke, et que trois esclaves vus en sa compagnie fussent arrêtés pour le meurtre. Ils avouèrent qu'ils avaient volé le nègre mort et qu'il s'était échappé, et qu'il avait été si battu à coups de bâton, pour le rendre docile, que lorsqu'ils l'avaient donné à Purnell, la vie l'avait quitté. Il fut alors jeté dans la rivière, mais son corps remonta après avoir coulé, et les aveux des misérables outils expliquèrent aux propriétaires d'esclaves où tous leurs nègres disparus étaient passés. Ils marchèrent et encerclèrent la cabane de Purnell, et on le découvrit terré en dessous. Ils amenèrent les chiens, et le feu pour le faire sortir, et alors qu'il sortait, il se trancha la gorge avec des entailles désespérées d'une oreille à l'autre. »
Pendant ce récit, le nommé Dave avait écouté avec une excitation nerveuse croissante, roulant des yeux comme s'il était en proie à un violent tourment intérieur, jusqu'à ce que les mots de conclusion inspirassent une telle terreur en lui qu'il lâcha les rênes, rejeta la tête en arrière, et hurla, avec de grosses gouttes de sueur tout autour du front :
« Pitié ! pitié ! Ayez pitié ! Sauvez-moi, oh, mon Seigneur ! »
« Il fait une crise, je suppose », cria Jimmy Phoebus, saisissant promptement les rênes alors que les chevaux s'emballaient au cri, et avec sa jambe coinçant Dave contre le siège de la voiture. À ce moment, la route descendit dans le creux de Barren Creek, et, sautant du siège au vieux Mineral Springs Hotel, une station thermale de l'époque, Phoebus, avec humanité, se procura de l'eau et rafraîchit le visage du nègre haletant.
« Je vous assure, j'ai presque peur de me confier à cet homme », observa Mme Custis, avec plus de dégoût que de crainte.
« Tous les nègres de cette région, s'exclama Jimmy Phoebus, pensent que le Pangymonum descend au nom redouté de Patty Cannon ; et ce nègre est allé presque jusqu'à sa perte, de toute façon. »
« Oh, maître, s'exclama l'esclave, recouvrant la parole et regardant sauvagement autour de lui, je n'ai pas toujours été le pauvre pécheur que le rhum et les bagarres ont fait de moi. J'ai servi le Seigneur toute ma jeunesse ; j'ai loué son nom et gardé la route du ciel ; et en pensant au naufrage que j'ai fait d'une bonne conscience, et en entendant la maîtresse raconter la fin de Jake Purnell, cela m'a fait hurler vers le bon Seigneur pour obtenir miséricorde, pitié, oh, mon âme ! »
Son agitation effrayante augmenta, et Jimmy Phoebus l'apaisa, en disant de bonne grâce :
« Mme Custis, je pense que vous devriez le laisser entrer à l'auberge et prendre un peu d'esprit ; cela renforcera ses nerfs et le fera mieux conduire. »
Alors qu'ils buvaient au bar de la vieille station estivale, à cette époque au sommet de sa célébrité, et la seule station thermale sur la péninsule, au sud de Brandywine Springs, Phoebus parla à voix basse au nègre :
« Dave, quelque chose qui n'est pas honnête et juste se trame ici, par la fumée ! J'ai l'œil sur toi, nègre, et aussi sûrement que l'embrouille, il y restera. Tu connais ma mission ici, Dave : sauver une pauvre femme noire ignorante et abusée de la bande de Joe Johnson. Maintenant, tu as crié "Pitié !" Je veux que tu fasses preuve de pitié en me disant où je dois rattraper et fouiller le bateau de Levin Dennis s'il remonte la Nanticoke ce soir avec ces gens et Joe Johnson à bord ! »
Ayant avalé son alcool avidement, l'homme de couleur répondit, avec sa mine basse et ses yeux évasifs :
« Vous ne pouvez rien faire en bas de la rivière à Vienny, parce que la Nanticoke est trop large là-bas, et si vous la traversez au ferry de Vienny, alors vous avez la Norfwest Fork entre vous et le croisement de Johnson, avec un ferry sur celle-là, à Crotcher's, et Joe Johnson possède tout cet endroit. Mais vous pouvez rester de ce côté de la Nanticoke, Maître Phoebus, la même distance que d'ici à Vienny, jusqu'au point où la Norfwest Fork rejoint. Parfois, Joe Johnson remonte cette grande bifurcation pour se rendre à son croisement. En général, il continue tout droit l'autre bifurcation jusqu'au quai de Betty Twiford, juste sur la ligne de démarcation. »
« À quelle distance est-ce ? »
« C'est à cinq miles d'ici à Vienny, et à cinq miles d'ici à un débarcadère en face de la Norfwest Fork. Quatre miles plus loin, vous êtes à Sharptown, et là, vous pouvez voir la maison de Betty Twiford sur la rive, à deux miles à travers la Nanticoke. »
« Neuf miles, donc, jusqu'à Sharptown ! Il a eu la marée contre lui depuis qu'il est entré dans la Nanticoke, et elle n'a pas encore tourné. Par la fumée ! Je vais chercher un moyen de transport ! »
« Vous pouvez monter avec moi jusqu'au premier débarcadère », dit un homme à l'allure noble, fouet à la main ; « et après avoir un peu tardé là-bas, j'irai au ferry de Sharptown et je traverserai la rivière. »
Phoebus accepta immédiatement l'invitation, et conseillant à Mme Custis de parler avec moins de liberté dans cette partie du pays, il lui fit ses adieux, et prit la place vacante dans le buggy de l'inconnu.
Quand Mme Custis arriva au ferry de Vienna, et que les chevaux et la voiture montèrent sur le chaland pour être transportés à la petite et vieille colonie maritime de ce nom, le nègre Dave, se tenant aux têtes des chevaux, échangea quelques phrases avec le gardien du ferry.
« Dave, appela Mme Custis, un peu plus tard, vous n'avez aucun amour, je vois, pour le vieux Samson. »
« Il a fait de moi un boxeur et un mauvais homme, maîtresse. »
« Connaissez-vous l'homme pour qui il travaille — Meshach Milburn ? »
« Non, maîtresse. Je ne l'ai jamais vu. »
« Il porte un chapeau particulier — rien qui ressemble aux chapeaux des messieurs d'aujourd'hui : c'est un chapeau parmi mille. »
« Je ne l'ai jamais vu, maîtresse. »
« Vous ne pouvez le confondre avec aucun autre chapeau au monde. Or, Samson est le seul serviteur et gardien au magasin de M. Milburn, et il s'occupe de ce chapeau scandaleux. Si vous pouvez jamais le lui prendre, Dave, et le détruire, vous ferez un acte utile, et je vous récompenserai bien. »
Le nègre maussade leva les yeux de ses orbes remords et brutalisés, et dit :
« Le voler ? »
« Oh, non, je ne conseille pas de vol, David — bien qu'un chapeau aussi misérable ne puisse avoir aucune valeur légale. C'est une affliction pour ma fille et le juge Custis et nous tous, et vous pourriez trouver un moyen de le détruire — c'est tout. »
« Je l'aurai un jour », grommela le nègre ; et il entra dans le vieux port à tabac de Vienna.
CHAPITRE XXII.
LES GENS DE LA NANTICOKE.
Une carte serait hors de propos dans une histoire, pourtant il y a probablement certains qui perçoivent que ceci est une histoire avec une réalité ; et si ceux-là prennent un atlas et l'ouvrent aux « États du Milieu » de la république américaine, ils verront que le petit État du Delaware est inséré aussi parfaitement dans une niche carrée du Maryland que s'il s'agissait d'une lampe, ou d'une pièce de statuaire, posée sur une cheminée. Il se tient là sur une tablette d'environ quarante miles de large, et s'élève à plus de trois fois cette hauteur, formant une ligne parfaitement droite nord et sud à angle droit avec sa base. Ainsi mortaisée dans le Maryland, sa ligne orientale déchiquetée est formée par l'océan Atlantique et la vaste baie du Delaware.
La seule rivière considérable à l'intérieur de cette étroite bande ou Hermès d'État est la Nanticoke, qui, telle une fissure dans le mur — et le même coup fractura l'image sur la cheminée — coule avec largeur et flux et reflux de marée depuis la baie de Chesapeake à travers la côte orientale du Maryland jusque dans le Delaware, et y est formée de deux sources à marée, celle du nord continuant à être appelée la Nanticoke, et celle du sud — un cours d'eau presque aussi imposant — nommée Broad Creek.
La nature, donc, comme si elle anticipait des limites politiques insensées de la part de l'homme, prépara un drain et un canal d'entrée à la pointe sud-ouest du Delaware vers la splendide baie de Virginie.
Autour de ce coin du petit Commonwealth du Delaware, dans un sol plat, pauvre, sablonneux et couvert de pins, Jimmy Phoebus monta à cheval aux côtés de l'inconnu dans l'après-midi d'octobre, le soleil, à une heure de hauteur dans l'ouest, brillant sur ses joues et son cou sombres et grecs, et il entendit les oiseaux d'automne siffler et caqueter dans le chaume qui mûrit et les fourrés dorés.
L'alouette des prés, le délice du garçon, ramassait des graines, du gravier et des œufs d'insectes dans les champs — grande et semblable à une perdrix, avec une poitrine lavée de jaune du bec jusqu'aux genoux mêmes, sauf à la gorge, où pend une brillante réticule de brun noirâtre ; sa tête et son dos sont de couleurs faucon — ambre, brun et gris — et dans son port il y a quelque chose du coq de combat. Elle vole haut, parfois seule, parfois en troupeau, et est notre visiteur d'hiver, aimant les vieux champs que l'imprévoyance a abandonnés, et proférant, tandis qu'elle se nourrit, les sons bruyants de défi, comme pour crier : « Abandonnés par l'homme ; préemptés par moi ! »
Jimmy Phoebus entendit aussi le pivert audacieux et railleur, avec sa tête rouge, dont le maître d'école est l'écureuil, et dont les tactiques de garder un arbre entre lui et son ennemi les combattants indiens adoptèrent. Il imite le cri de la rainette, et migre après octobre, comme d'autres voluptueux, qui doivent avoir l'année ronde chaude, et des fruits et des œufs toujours sur le marché. Vêtu de son habit à queue d'hirondelle noir tacheté, avec sa longue plume dans la bouche et son plastron de chemise d'une blancheur immaculée, le pivert travaille comme un Balzac dans son grenier, rendant la cime des arbres vivante alors qu'il ferraille avec ses compagnons bohèmes ; et étant sûr lui-même d'un arbre, et s'y accrochant avec sa queue et ses serres, il estime que tout ce qui vit dessus est un insecte auquel il peut lancer son bec ou cracher sa langue — cette langue qui est enracinée dans le cerveau lui-même.
Dans le bol doré et creux du soir résonnant, le marin nota aussi le pic doré, aux ailes dorées crayonnées et au dos d'ambre tacheté et à la poitrine mouchetée de blanc, avec un collier noir de charbon et un cou et une tête couleur cannelle. Sa queue dorée pend loin sous son perchoir, et, courant vers le bas le long du tronc d'arbre, elle flamboie dans l'air comme un sceptre sur les poux de bois qu'il dévore avec son bec de pioche. « Va vers la fourmi, paresseux ! » était une incitation au meurtre chez le pic doré, qui aime les jeunes fourmis autant que les cerises sauvages ou le maïs indien, et est capable de prendre toute satire de ce genre au sérieux sur les choses à manger. Pas aussi elfique et diabolique que le petit pivert noir, il est plein d'un jeu plus audacieux.
Le cardinal, tel le sang sans maître d’Abel, s'envola vers les petits arbres qui poussaient bas, comme pour recouvrir l'autel d'Abel ; le bécassin gazouilla dans les coins marécageux, tel un séminariste, sur ses longues pattes propres, sondant avec son bec et son œil critique les Écritures des champs ; la caille siffla comme un vieux garçon enfin préoccupé par les soucis de famille, tout en menant sa compagne là où les graines sauvages étaient les meilleures ; et à travers les airs volaient des voix d'oiseaux esseulés ou en tournée de médecin, criant « Phoebe ? Phoebe ? » ou « Il l’a tué ! il l’a tué ! »
« Êtes-vous marchand ? » demanda le gentilhomme à Jimmy Phoebus.
« Un petit peu, dans ce genre-là », dit Jimmy, prudemment, « quand je peux trouver quelque chose à bon compte. »
L'inconnu avait une paire d'yeux vifs et dansants, et un long visage éloquent, gris argenté, qui aurait pu convenir à un grand général, tant son autorité était fine, et pourtant trop étroitement dansante dans les yeux, comme des araignées dans un puits, y troublant le miroir.
« Ha ! » gloussa l'homme, comme si ses yeux avaient gloussé, tant ce son représentait mal sa stature seigneuriale et son air plein d'esprit — « ha ! c'est ce qui les amène tous chez mon voisin Johnson : un juste quotient ! »
« Quotient ? » répéta Jimmy.
« Johnson est un grand facteur par ici », continua l'homme à l'allure militaire, inclinant ses beaux yeux sur le capitaine de la pungy, comme s'il y avait un secret d'affaires entre eux, et scrutant avec une lueur à la fois malicieuse et noble ; « il fait le quotient à sa convenance. Il laisse le tare large et ne lésine jamais sur l'étoffe. »
« Il ne réduit personne à l'étoffe qu'il a, monsieur ? » acquiesça Jimmy, dubitativement.
« Pourquoi le ferait-il ? Son équation est simple : je suppose que vous savez ce que c'est. »
« Pas exactement », répondit Phoebus, dressant l'oreille pour apprendre.
« Eh bien, c'est la force et la sympathie de classe contre une quantité morte : des lois qui n'ont pas de consignataires, du bétail qui n'a ni avocat ni langue, des droits qui ont expiré par la suspension de leur revendication, jusqu'à ce que l'offre et la demande, comme une paire de bouledogues, mettent en pièces ce qu'il en reste. Armé de son ca. sa., mon voisin Johnson compense le fi. fa. de tout le monde, signifie son acte en premier, et fait à des gentilshommes comme vous un quotient satisfaisant. Mais il ne fait pas de cabrioles avec Isaac et Jacob Cannon ! »
« Je m'attends maintenant à ce que vous soyez Jacob Cannon ? » fit remarquer le marin basané, n'ayant pas compris un mot de ce qui précédait. « Si c'est le cas, je suis heureux de connaître votre nom, et je vous remercie de m'avoir pris en chemin. »
Par un simple signe de tête, à peine intelligible, M. Cannon signifia que la supposition était bonne ; et, méditant toujours tout haut à sa manière brève et grandiose, il poursuivit :
« Nous laissons le voisin Johnson et sa belle-mère quelque peu particulière faire le commerce qui lui convient, pourvu qu'il veille à ne pas nous causer d'inconvénient. Telle est son équation ; quant à son quotient, nous n'avons aucun souci autre que notre léger intérêt dans ses déchets, comme lorsque Madame Cannon descend changer un billet et laisse une commande de fournitures — du rhum, principalement, je crois. Des gentilshommes comme vous viennent dans ce pays pour faire commerce, saisir, ou je ne sais quoi, et nous vous disons à tous : "Ne nous marchez pas sur les pieds, c'est tout." Nous ne fouillerons pas vos paquets, et nous ne resterons pas éveillés la nuit pour entendre des alertes ; mais faites le moindre tort d'un demi-penny à Isaac et Jacob Cannon, et levari facias, fi. fa. ! »
« Et fee-fo-fum », éjacula Jimmy, joyeusement ; « je l'ai déjà entendu. »
Regardant à nouveau avec une certaine curiosité son compagnon, Phoebus vit qu'il n'avait pas dépassé cinquante ans, d'une silhouette mince et élevée — au moins six pieds quatre pouces de haut — assis droit et gracieux comme un Indien, ses vêtements bien coupés, son visage et ses traits à la fois sévères et raffinés ; chaque trait parfait, et tout vif sans être dur ni anguleux — et pourtant Jimmy ne l'aimait pas. Il semblait avoir été fait pour être commodore ou général — quelqu'un conçu pour des actes de chevalerie et une grande philanthropie ; et pourtant, autour et entre les yeux dansants, des lignes d'araignée étaient tracées, comme si le cerveau fin et élevé de Jacob Cannon avait mis de côté les sujets qui lui correspondaient et ne s'était mêlé de rien qui s'élevât plus haut au-dessus du monde que le long pont blanc de son nez. Ses sentiments ne descendaient apparemment pas plus loin vers son cœur que cela ; son cerveau appartenait au pont de son nez.
« Un autre Meshach Milburn, par la fumée ! » conclut Jimmy.
Après une petite pause, Phoebus s'enquit du caractère des gens dans cette région apparemment nouvelle du pays.
« Le quotient de beaucoup de mauvais plantages et de chicane est constitué par les terres sur la Nanticoke », parla l'Apollon au nez gris ; « ce morceau de pays juste devant nous, à l'arrière des carrefours de mon voisin Johnson, était une ancienne réserve indienne pendant soixante-dix ans, tout comme trois mille acres sur notre droite, sur Broad Creek. L'Indien est un mauvais facteur pour civiliser ses voisins blancs ; il ne connaît pas le luxe de la loi, cette grande invention pour faire l'équation entre l'homme d'affaires et le troupeau. Ha, ha ! »
M. Cannon gloussa comme s'il appréciait, lui du moins, la loi, et tourna le beau pont chevalin de son nez, tout gris de la lumière dansante de ses yeux, avec délectation vers M. Phoebus.
« Les Indiens furent longtemps imposés, et quand ils partirent, à l'aube de la guerre d'Indépendance, ils laissèrent une race blanche démoralisée ; et d'autres qui s'installèrent sur les terres désertées des Nanticokes étaient, si possible, plus Indiens que les Indiens. Cette péninsule n'a jamais produit un grand Indien, mais quand Ebenezer Johnson s'établit sur Broad Creek, elle possédait un sauvage plus grand que Tecumseh. Il prenait ce qu'il voulait et en appelait à la nature, comme l'Indien. Il ne volait rien ; il le prenait simplement. Il faisait signifier, avec tout ce qui était commode, de ses poings à un mousqueton, son fi. fa. et son ca. sa. à une humanité étonnée mais soumise. Ai-je besoin de dire que c'était avant le jour parfait d'Isaac et Jacob Cannon ? »
« Ils lui auraient réglé son compte, je suppose », s'exclama Jimmy, en accord.
M. Jacob Cannon eut un sourire tendre, tel que le cheval gris en émet à la perspective de l'avoine, et continua :
« Tel fut le multiplicande pour faire la race future. Ici aussi, fit rage le débat sur la ligne de démarcation entre les Penn et les Calvert, avec des raids occasionnels et des têtes cassées, et un noble procès en chancellerie de cinquante ans, jusqu'à ce que le titre de personne ne soit connu, et, au lieu d'améliorer leurs terres, nos voluptueux prédécesseurs améliorèrent principalement leurs opportunités. Vous coupiez diverses cordes de bois et les transportiez au débarcadère, et Ebenezer Johnson les emmenait froidement sur sa péniche vers son paradis à l'embouchure de Broad Creek. Vous aviez un petit lot de nègres, mais les navires de guerre britanniques, lors de deux guerres successives, mouillaient à l'embouchure de la rivière et leur faisaient signe de partir. N'ayant aucun intérêt dans une propriété certaine, les forestiers de la Nanticoke préféraient commercer avec l'ennemi plutôt que de se battre pour des idées folles ; et ainsi, cette région était plus qu'à moitié Tory, et est toujours à moitié passive, l'autre moitié prédatrice. À aucune de ces deux moitiés d'un tel quotient n'appartient la maison d'Isaac et Jacob Cannon ! »
Ses narines se gonflèrent un peu d'esprit militaire, et il leva le pont de son nez délicatement, se tournant pour observer son compagnon instinctif.
« Si c'est un mal, je ne le demanderai pas », parla le marin facile à vivre, « mais est-ce que vous deux Cannon, vous êtes de la parenté de la vieille Patty Cannon ? »
M. Cannon sourit.
« En Adam, tous ont péché — là, nous avons pu être apparentés », dit-il. « La question que vous posez pourrait un jour être sujette à poursuite, monsieur. Les Cannon sont un peuple nombreux dans notre région, d'une substance convenable, telle que nous l'avons, mais ils n'ont rien montré pour varier l'équation de la subsistance ici jusqu'à ce que surgisse la mère d'Isaac et Jacob Cannon. C'était une femme remarquable ; sans aide, elle obtint la charte pour le bac de Cannon, et fit du port de ce nom un établissement par l'importance que son bac acquit ; et quand elle mourut, on trouva dans sa maison neuf cents dollars en argent — car elle n'a jamais voulu prendre de papier-monnaie — les gains de ce bac isolé, pour lancer ses fils dans leur carrière. Elle connaissait le caractère particulier de certains de ses voisins — combien légèrement le mien et le tien pesaient sur leurs peurs ou leurs consciences — mais elle ne gardait aucune garde, si ce n'est ses propres bons yeux gris et son cœur intrépide, sur cette pile accumulée de petits six sous, car il n'y avait qu'un seul esprit aussi audacieux qu'elle dans toute cette région du monde — »
« Et c'était, je suppose », observa Jimmy Phoebus, « la vieille Patty Cannon elle-même. »
M. Jacob Cannon inclina légèrement la tête, et parla tout haut, comme issu d'une communion intérieure :
« Pardonne-moi, mère, de faire la comparaison ! Ton huile frugale, qui brûlait d'une flamme de veuve pure et solitaire à la fenêtre du bac de Cannon, le voyageur la saluait avec réconfort dans son cœur, et bénissait l'entreprise. Mais pour composer l'équation, une autre quantité inconnue de force féminine surgit à côté de la lampe de ma mère. Un certain jeune Cannon, lointainement de notre souche, devait aller voir le monde, et il revint avec un beau démon de mariée, et s'installa, lui aussi, au bac de Cannon. Il vécut pour voir le merveilleux serpent qu'il avait réchauffé dans ses bras, et mourut, dit-on, de sa piqûre. Mais elle continua à vivre, et, se retirant dans les bois vers une petite ferme que les fils de ma mère lui louaient, elle y alluma un feu follet que bien des voyageurs ont poursuivi sans jamais revenir pour le raconter. Avec la progéniture d'Ebenezer Johnson et ses propres sœurs sirènes, qui suivirent Madame Cannon jusqu'à la Nanticoke, le noyau d'un établissement commença, et existe depuis vingt ans, que seul le venire facias du Tout-Puissant peut explorer. »
« C'est ma mission, Jacob Cannon », fit remarquer tranquillement Jimmy Phoebus. « Je suis un pauvre homme de Princess Anne. Si vous m'avez pris pour un marchand d'esclaves, vous m'avez fait un compliment aussi médiocre que lorsque j'ai demandé si vous étiez de la parenté de Patty Cannon. Mais je n'ai qu'une fille à aimer et qu'une vie à perdre, et si Dieu m'emmène là-bas, je vais aux carrefours de Johnson. »
M. Jacob Cannon se tourna et examina son compagnon avec une attention pétillante, mais ne montra aucune inquiétude personnelle.
« Chaque homme doit être sa propre caution, mon ami à la peau sombre, jusqu'à ce qu'il puisse trouver un garant. Cette place, je ne la prends jamais — ni celle du débiteur, ni celle de la caution. La firme d'Isaac et Jacob Cannon ne permet aucune intrusion, et ne se soucie pas de la suite. Mais nous voici à la Nanticoke. »
« Je vous suis obligé pour le trajet, M. Jacob Cannon », dit Jimmy, sautant à terre, « et j'espère que vous ne trouverez jamais incommode d'avoir laissé une telle meute de loups utiliser votre voisinage pour empiéter sur la nature humaine. »
CHAPITRE XXIII.
L'ÎLE DE TWIFORD.
Quelques piles de bois et un vieux quai se trouvaient au bord de la rivière, et une petite péniche, à moitié remplie d'eau, et avec seulement un morceau de pagaie cassé dedans, était le seul bateau que le capitaine de la pungy put trouver. La voiture du marchand fut bientôt hors de vue, et la large Nanticoke grise, large de plusieurs centaines de mètres, et rendue plus large par une grande rivière qui s'y jetait à travers des falaises basses et des plaines juste en face, recevait les fortes ombres de la nuit approchante, et la marée y montait, violente et profonde.
De longues lignes de bois mélancoliques enfermaient ces deux rivières ; un balbuzard frappa soudain la surface de l'eau, comme un homme qui se noie, et s'éleva comme s'il avait échappé à quelque démon dans le déluge ; le silence suivant sa plongée fut plus profond que jamais, jusqu'à ce qu'un engoulevent, poursuivant silencieusement sa chasse en zigzag, criât, comme sorti d'une sombre éternité, son ordre solennel de « Fouette le pauvre Will ». Ces notes répétées — comme par quelque esclave ordonnant à son frère d'être fouetté, ou une âme compatissante en perdition devenant le métronome de la misère d'un autre — flottaient sur la lumière du soir comme si les rames de Charon résonnaient sur le Styx, et que des cœurs brisés traversaient.
Seul, intimidé, mais pas tout à fait à l'aise, Jimmy Phoebus entreprit d'écoper la vieille péniche, et regretta de ne pas avoir accepté l'un des chapeaux de Jack Wonnell pour accomplir la tâche, et, quand il eut fini, les étoiles et les nuages manœuvraient les uns autour des autres dans le ciel, les nuages étant les plus agressifs, et finalement quelques gouttes de pluie perforèrent les longs muscles nus de la marée montante, créant une réticulée de petits piquages, comme un filet de perles sur les mèches flottantes des femmes. À mesure que la nuit avançait, quelque chose qui soufflait remonta l'allée large et noire de cette rivière forestière, et lentement le bateau à vapeur de Norfolk passa en grondant, avec des passagers pour la diligence de Philadelphie. Puis le silence tira un drap de brouillard autour de lui et sombra dans une froide torpeur de repos, affectée seulement par les vagues qui léchaient les rivages avec une soif intermittente.
Le marin, regrettant un peu de n'avoir pas pris position à Vienna, où une assistance humaine aurait pu être obtenue, et pensant que les airs empoisonnés pourraient aussi l'affliger des maux de Meshach Milburn, combattit le sommeil jusqu'à minuit, tendant ses yeux et ses oreilles de temps à autre pour déceler des signes de voile ; mais rien ne s'approcha, et il avait insensiblement fermé les paupières et aurait pu bientôt être dans un sommeil profond, si soudain il n'avait entendu, entre ses rêves et ce monde, quelque chose comme un petit bébé gémissant dans la nuit.
Il s'assit dans la péniche humide, où il était allongé, et écouta avec tous ses sens en éveil, et une fois de plus le cri fut porté sur les zéphyrs de la rivière, et avant qu'il ne s'éteigne, la pagaie du marin était dans l'eau, et son frêle et maladroit esquif filait à travers la marée.
Il vit, dans la nuit noire, ce que seuls les yeux d'un marin auraient vu, une chose non visible, mais devinée, venant sur le sein de la rivière ; et ses oreilles la virent d'autant plus clairement que ce petit cri continuait — s'arrêtant, s'étouffant, s'élevant, perçant presque ; puis il y eut un grondement, momentané et fort, et un cliquetis comme de pieds sur du bois, et un coup ou un choc, ou une lourde commotion, et alors une chose blanche s'éleva contre l'encre universelle et se précipita sur la petite péniche, aspirant l'eau à mesure qu'elle venait — le voilier toutes voiles dehors.
Phoebus avait pagayé vers le rivage opposé de la rivière pour empêcher l'objet de sa quête de s'échapper par la branche Nord-Ouest, tout en restant sur son chemin s'il remontait la branche principale, et, par un calcul instinctif, il avait dérivé presque sous les proues du voilier.
« Ahoy, là ! » cria Jimmy, se tenant debout dans sa petite esquif instable ; « ahoy l'Ellenory Dennis ! Je monte à bord. »
Et sur ce, la pagaie toujours à la main, et ses genoux et ses pieds presque conscients dans leur prévoyance des usages, le marin se jeta sur le plat-bord bas, et le laissa glisser entre ses paumes jusqu'à ce qu'il puisse voir l'homme à la barre.
Il n'y avait pas de lumière à proprement parler, mais le timonier était pourtant perçu par les yeux expérimentés du marin, et il saisit le plat-bord plus fermement, et, se préparant à se balancer à bord, cria d'une voix rauque :
« Toi Levin Dennis, je te vois, par la fumée ! Tu sais que Jimmy Phoebus est ton ami, alors sors de ce Pangémonium et arrête de briser le cœur de ta mère ! Oh, je te vois, mon fils ! »
S'il voyait bien Levin Dennis, Levin ne voyait pas Jimmy Phoebus, ni ne semblait l'entendre, mais restait immobile à la barre comme un homme gelé, regardant droit devant lui dans la nuit. Le gréement faisait un petit battement, le gouvernail grinçait sur ses crochets, mais tout son humain était silencieux comme la tombe maintenant, et le garçon à la barre semblait pétrifié, sourd et aveugle.
Le tempérament du capitaine de la pungy monta, sa superstition n'étant pas à la hauteur de celle de la plupart des gens, et il cria encore :
« Tu es une honte pour la femme qui t'a porté. L'enfer attend ton pauvre corps et ton âme tendres. Heave ahoy et lâche cette baume, et prends-moi à bord, Levin ! »
Toujours silencieuse et passive comme une pierre, la jeune silhouette à la barre ne semblait pas respirer, et le voilier fendait l'eau comme un balbuzard.
Un éclair de feu brillant illumina le flanc du navire, un coup de pistolet retentit, et les mains du marin se desserrèrent du plat-bord et saisirent l'air, et il sentit la nuit noire tomber sur lui comme s'il avait abattu ses colonnes d'ébène sur sa tête.
Il ne sut rien de plus pendant des heures, jusqu'à ce qu'il se sente allongé dans l'eau froide et voie le matin gris arriver à travers les branches des arbres au-dessus de sa tête. Il avait une sensation de soif et une douleur quelque part, et pendant quelques minutes il ne bougea pas, mais resta là sur son épaule, s'accrochant à quelque chose et devinant ce que cela pouvait être, et où il pouvait faire son lit dans cette aube d'automne frisquet.
Sa main agrippait la planche arrière de la vieille péniche, et était si raide qu'il ne put pendant quelque temps l'ouvrir. La péniche était échouée sur un rivage marécageux, où poussaient quelques grands arbres, qui étaient les franges d'un bois qui s'approfondissait plus loin.
« Par la fumée ! » grommela Jimmy, « si ce n'est pas hokey-pokey. Mais je suppose que je ne suis pas mort, en tout cas. »
Sur ce, il leva l'autre main, qui avait été étendue sous sa tête, et qui était aussi engourdie par la crampe et le froid, et elle était pleine de sang.
« Eh bien », dit Jimmy, « ce type m'a touché ; mais, s'il veut me prêter son pistolet, je tirerai une balle plus droite que la sienne. Je me demande où il est. »
Tâtonnant autour de sa tête, le capitaine atteignit une zone à vif, dont le contact lui causa une douleur aiguë, et fit couler le sang fraîchement alors qu'il retirait sa main, et il put juste prononcer les mots : « De l'eau, ou je... » quand il s'évanouit.
Le soleil était levé et brillait joyeusement à la cime des arbres alors que Phoebus, qui était son homonyme, recouvrait ses sens, et il se lava le visage, toujours allongé, et déchira un morceau de son vêtement pour en faire un bandage, et, par le miroir d'une mare d'eau stagnante et verte, examina sa blessure, qui était dans la partie charnue de sa joue — une petite rainure ou gouttière, maintenant obstruée par du sang presque séché, là où la balle avait labouré une ligne. Elle avait probablement frappé un os, mais ne l'avait pas brisé, et cela l'avait étourdi.
« J'étais si laid avant qu'Ellenory ne voulait pas vraiment me regarder », songea Jimmy, « et maintenant, je suppose qu'elle n'embrassera jamais cette joue-là. »
Il banda ensuite sa joue grossièrement, s'asseyant, et prit une vue d'ensemble du paysage.
La rivière était ici large d'un bon quart de mile, sur le rivage opposé escarpée, et par endroits audacieuse, mais, du côté où Phoebus avait dérivé avec la marée, agrippant sa vieille péniche avec une prise mortelle, s'étendait une pointe de bois plats et de marais ou « cripple », comme par l'action de quelque contre-courant, et ce terrain bas semblait avoir une zone considérable et n'était nulle part cultivé ou clôturé, ou ne donnait aucun signe d'être visité.
Mais le rivage opposé ou nord était tout autre ; là, la rivière avait un large coude ou creux pour recevoir deux criques considérables, et changeait son cours presque brusquement de l'ouest au sud-ouest, offrant une vue magnifique sur son large sein sur une distance de plus de deux miles dans le Maryland ; et la perspective était fermée dans cette direction par quelque chose d'apparence blanchâtre, comme des tas de chaux ou de coquillages, se dressant sur le fond de bois et de falaises bleu pâle.
Juste en face de l'endroit où Phoebus avait échoué, une ferme défrichée arrivait jusqu'à la Nanticoke, offrant un front d'un seul champ, sur la crête d'une falaise de sable considérable — les élévations semblant magnifiées ici, là où la nature est si plate ; et à une extrémité de ce champ, qui était planté de maïs qui s'accrochait maintenant sec aux tiges nues, une vieille ruelle descendait vers un quai pavé de coquillages d'une forme trapue et carrée ; et presque à l'autre extrémité, ou extrémité ouest, du défrichement se dressait une ferme respectable d'un âge considérable, avec un toit en croupe et trois lucarnes étranges glissant sur la moitié la plus raide en dessous, et deux cheminées, non construites à l'extérieur de la maison, comme c'était la mode générale, mais s'élevant naturellement des vieux pignons en brique anglaise. Tout entre les pignons était construit en bois ; un porche d'un étage occupait près de la moitié du centre de ce côté de la maison faisant face à la rivière ; et à droite, contre la maison et derrière elle, se trouvaient cuisine, fumoir, greniers à maïs et autres petits bâtiments bas, dans un méli-mélo pittoresque ; tandis qu'à gauche se tapissait un vieux bâtiment bas au bord de l'eau, ressemblant à une distillerie de brandy ou à un petit entrepôt. La route venant du quai et de la ruelle passait le long d'une plage, et en partie à travers l'eau de la rivière, pour entrer par une porte entre ce hangar et l'habitation ; et du jardin ou de la pelouse, sur la falaise devant cette dernière, s'élevaient deux arbres grands et élégants, un févier et un mûrier vigoureux.
« À présent, je ne suis jamais passé par ici, » grommela Jimmy Phoebus, « mais, par le tonnerre ! cette maison ressemble à s’y méprendre au quai de Betty Twiford, et, je ne sais comment, je ne peux m’empêcher de penser que ces taches blanches là-bas, sur ce côté de la rivière, sont Sharptown. Si tel est le cas, dans quel État suis-je ? »
Il se leva, écopa la barque qui était presque pleine d’eau, et commença à pagayer le long du rivage ; apercevant quelque chose de blanc, il débarqua, écarta les buissons et découvrit qu’il s’agissait d’une pierre de marbre bleuâtre, portant sur une face la lettre M, et sur l’autre la lettre P, avec une couronne royale également sculptée dessus.
« Voilà l’une des bornes frontières de Lord Baltimore, » s’exclama Phoebus. « Voyez maintenant la scélératesse de ces kidnappeurs ! Cette maison là-bas, je le sais, est celle de Twiford, parce qu’elle est presque sur la ligne d’État, mais, j’ai honte de le dire, elle est un petit peu dans le Maryland. Et ce sentier, qui descend vers le quai, est mon chemin pour aller au Pangymonum de Joe Johnson à son carrefour. »
Un son, comme celui de quelqu’un qui chantait, sembla provenir des bois tout proches, et Phoebus, tendant l’oreille, conclut que cela venait de plus loin le long de l’eau ; il pagaya donc doucement vers l’avant jusqu’à ce qu’une petite crique ou un bassin mène au marais, dont les rives n’offraient nulle part un débarcadère sec ; pourtant, des empreintes de pas récentes étaient profondément enfoncées dans la tourbe et se prolongeaient sur la pente vers les bois, et c’est de cette direction que semblait venir le chant mystérieux.
« J’ai la tête en sang et je suis trempé comme un rat musqué, alors je suppose que je n’ai pas peur d’être un peu boueux, » et sur ces mots, le navigateur quitta la barque dans le marais jusqu’à mi-corps et se hissa sur la pente à la force des bras.
« Je crois sur mon âme que ceci est une île, » fit remarquer Jimmy ; « une île entourée de boue, ce qui est pire pour y accéder qu’une île sur l’eau. »
Les grands arbres augmentèrent de taille à mesure qu’il avançait et pénétra dans un noble bosquet de pins, à travers le grondement desquels, pareil à un orgue accompagné d’une voix humaine, le chant se faisait entendre de plus en plus près. Suivant la trace des pas précédents, qui avaient presque formé un sentier, Phoebus parvint à un espace où une hache avait abattu les petits buissons autour d’un grand pin à encens qui étendait ses branches comme un toit à quelques pieds seulement du sol ; et là, attachée par une chaîne au tronc, ce qui lui permettait de tourner autour de l’arbre et de fouler un espace presque dénudé dans les aiguilles de pin ou « shats », était assise une femme noire, chantant d’une voix longue, lasse, éraillée. Jimmy écouta quelques vers :
« Approfondis la plaie que tes mains ont faite Dans cette âme faible et désemparée, Jusqu’à ce que la miséricorde, avec sa puissante aide, Descende pour me guérir ; Oui, Seigneur ! Descende pour me guérir. »
Un petit enfant nègre, âgé peut-être de trois ans, était étendu endormi sur le sol aux pieds de la femme, dans une vieille couverture grise en lambeaux qui aurait pu être rejetée d’une écurie. Près de l’enfant se trouvait une boîte en bois, contenant un pain de maïs grossier et quelques lanières de lard, et une auge en bois, creusée dans une bûche, contenait de l’eau. Le visage de la femme était égratigné et meurtri, et, lorsqu’elle atteignait certains sons dentaux dans son chant, ses dents étaient révélées, avec plusieurs manquantes sur le devant, tandis que ses lèvres étaient gonflées et ses gencives boursouflées et à vif.
Elle leva les yeux lorsque Phoebus apparut, le regarda une minute avec une curiosité vide, comme si elle ne savait pas de quel genre d’animal il s’agissait, puis continua son chant, lassement, comme si elle le chantait depuis des jours et que son esprit s’y était abîmé, hors de tout contrôle. À mesure qu’elle bougeait les pieds de temps à autre, la chaîne cliquetait sur ses chevilles.
« Eh bien, » dit Jimmy, « si ce n’est pas le Pangymonum, je suppose que je le trouverai au carrefour de Johnson ! Lève-toi de là, fille, et laisse-moi voir ce qui te fait souffrir. »
La femme se leva mécaniquement, chantant toujours sur ce ton aigu, cassé et las, et, tandis qu’elle se relevait, le bébé se réveilla et se mit à pleurer ; elle se pencha, le prit dans ses bras et, le tapotant de ses mains, continua de chanter, comme si elle voulait s’endormir en chantant, mais n’y parvenait pas.
La chaîne, solide et rouillée, avait été très récemment soudée à ses pieds par un forgeron ; le rivet frais en attestait, et il y avait aussi des morceaux de charbon de bois dans les détritus de pins, comme si du feu avait été apporté là pour les besoins d’un forgeron. Jimmy Phoebus saisit la chaîne et l’examina maillon par maillon jusqu’à ce qu’elle pende d’un puissant crampon enfoncé jusqu’au cœur du pin ; bien que rouillée, elle était parfaite en tout point, et l’état du crampon montrait qu’il était maintenu en permanence dans sa position, comme pour retenir diverses personnes successives, tandis que le crampon lui-même avait été enfoncé hors de portée des mains, comme par un homme debout sur une plate-forme ou sur les épaules d’un autre.
Phoebus prit la chaîne dans ses bras courts et puissants et, prenant un peu d’élan depuis la racine de l’arbre, jeta toute la force de son corps compact et lourd dans une secousse, laissant son poids retomber dessus, mais il ne produisit pas la moindre impression.
« Il n’y a que deux personnes qui puissent détacher cette chaîne, » s’exclama Jimmy, soufflant fort et se massant les paumes après deux tels efforts, « l’un d’eux est un forgeron et l’autre un bûcheron. Fille, comment es-tu arrivée ici ? »
La femme, une personne jeune et autrefois belle d’environ vingt-huit ans, chanta encore un moment comme si elle ne comprenait pas la question, jusqu’à ce que Phoebus la répète d’un ton plus doux :
« Pauvre créature maltraitée, dis-le-moi en tant qu’ami ! Je ne suis aucun de ces kidnappeurs. Rassemble tes pauvres esprits épars et dis à un ami de toutes les femmes et de tous les petits enfants comment il peut t’aider, car le temps vaut un dollar la seconde, et des vautours sanglants sont tout près. Parle, Mary ! »
Le nom universel sembla tomber à point nommé pour cette femme ; elle cessa son chant et fondit en larmes.
« Mon mari m’a amenée ici, » dit-elle entre ses longs sanglots. « Il m’a vendue. Je lui ai donné tout ce que j’avais et je l’aimais aussi, et il m’a vendue... moi et mon bébé. »
« Je suppose que tu n’es pas d’ici, Mary ? Tu ne parles pas comme si c’était le cas. »
« Non, monsieur ; je suis de Philadelphie. J’étais une femme libre et une veuve ; mon mari m’avait laissé un peu d’argent, une petite maison et cet enfant ; un autre homme est venu me courtiser, un bel homme mulâtre, presque aussi blanc que vous. Il m’a dit qu’il avait une ferme dans le Delaware et voulait que je sois sa femme ; il m’a promis tant de choses et était si impatient à ce sujet, que je l’ai écouté. Oh, il parlait si merveilleusement, et j’étais seule et avais soif d’amour. Je l’ai laissé vendre ma maison, je lui ai donné l’argent, et nous sommes partis il y a une semaine pour rejoindre ma nouvelle demeure. Oh, il m’a si bien trompée ; il disait qu’il m’aimait tendrement. »
Elle se remit à pleurer et son esprit sembla divaguer, car la phrase suivante était décousue. Jimmy prit le bébé dans ses bras et l’embrassa sans aucun scrupule, et les grands yeux noirs de l’enfant plongèrent dans les siens comme s’il était son propre père, tandis qu’il le berçait tendrement.
« Les renards sont venus et ont aboyé après moi deux nuits, » dit la femme ; « ils voulaient le lard, je suppose. Les serpents d’eau ont rampé ici pendant la journée, et les vautours sont descendus droit devant moi et ont levé les yeux, comme s’ils pensaient que je devrais être morte. Mais je n’avais pas peur : cet homme à qui j’avais donné mon amour était bien pire qu’eux, alors je chantais simplement et je les laissais me regarder. »
« Tu dis qu’il t’a vendue, Mary ? »
La femme essuya ses yeux fatigués et se souvint lentement de là où elle s’était arrêtée.
« Nous avons chargé nos affaires sur un navire pour le Delaware, et nous sommes remontés par un ruisseau jusqu’à une petite ville dans les marais, et là, nous avons pris la route pour la ferme de mon mari. Il a dit que nous y étions arrivés dans la nuit. Je ne saurais le dire, mais j’ai vu une maison dans les bois, et j’étais si fatiguée que je me suis endormie avec mon bébé là-bas, et dans la nuit, j’ai trouvé des hommes dans la chambre, et l’un d’eux, un homme blanc, m’attachait les pieds. »
Une corneille croassa avec un son plein d’effroi dans la cime des pins, et des écureuils couraient tout autour d’elle avec assurance alors qu’elle hésitait.
« J’ai pensé alors aux kidnappeurs du Delaware, car j’en avais entendu parler, et j’ai sauté du lit et me suis battue pour ma vie. Ils m’ont jetée à terre et la corde autour de mes pieds m’a fait trébucher ; mais je me suis battue avec mes dents même après que mes mains eurent été liées, et j’ai mordu les genoux de cet homme blanc, et alors il a ramassé une pelle à feu, ou quelque chose en fer, et m’a cassé les dents. Mon dernier espoir s’en allait quand j’ai vu mon mari entrer, et je lui ai crié : "Sauve-moi ! sauve-moi, chéri !" Il avait une corde à la main, et, avant que je ne puisse comprendre, il l’avait passée autour de mon cou et m’avait étranglée. »
« Ton propre mari ? Je ne peux pas le croire, impossible ! »
« Je ne le croyais pas non plus, jusqu’à ce que je l’entende dire, quand ils ont desserré le nœud coulant qui m’avait étranglée — la voix était celle en laquelle j’avais tant eu confiance ; je ne pouvais jamais l’oublier ! — "Eben," a-t-il dit, "j’ai noté chaque grain de beauté et chaque tache sur son corps et je peux en témoigner, car je les connais par cœur, et tu n’auras aucun mal à la vendre, puisqu’elle ne peut pas témoigner." »
« Le démon du Pangymonum ! » s’écria Jimmy. « Il t’avait épousée pour noter tes marques, et par elles, jurer que tu es une esclave ! »
« L’homme blanc a essayé de me vendre à un fermier, et alors j’ai raconté ce que je les avais entendus dire. Il m’a crue et leur a dit que le maire de Philadelphie offrait déjà une récompense pour eux, pour enlèvement de personnes libres. Alors ils ont discuté entre eux — ils étaient un peu effrayés — et m’ont liée de nouveau, et m’ont emmenée sur une charrette à travers les bois jusqu’à la rivière et m’ont amenée ici, et m’ont enchaînée, et m’ont dit que si jamais je disais à quelqu’un que j’étais libre, ils vendraient mon bébé et me noieraient dans la rivière. »
Elle termina avec un frisson glacial et un gémissement bas comme celui d’un nourrisson, mais le marin lui remit son bébé dans les bras pour l’occuper, et dit :
« Le Seigneur compte encore ses moineaux, sinon je n’aurais pas été chargé de cette mission, par le tonnerre ! Dériver jusqu’ici, accroché sans connaissance à ce vieux chaland, cela devait être pour te sauver, Mary. C’est une île où ils enchaînent la propriété, je suppose, qui est suivie de trop près. Le temps est très précieux, Mary, mais j’ai un couteau de marin ici, et je resterai pour couper le crampon de ce vieux pin s’ils viennent et me tuent. Prends et lave mon visage avec l’eau de cette auge pendant que je croque un morceau de lard. »
Il reprit l’enfant et l’amusa pendant que la femme nettoyait soigneusement sa plaie et la pansait à nouveau afin qu’il puisse respirer, voir et manger, bien que les plis de coton enveloppassent une grande partie de son visage comme un masque. Il examina ensuite la chaîne à nouveau, en particulier là où elle était rivetée aux pieds, et souleva une grosse boule de fer pesant plusieurs livres, qui était également fixée à sa cheville, afin qu’elle ne puisse pas grimper à l’arbre. Il trouva sa cheville boursouflée par le rivet brûlant, forgé si sauvagement près de la chair.
« Ne me quittez pas, oh ! ne me laissez pas mourir ici, » supplia la femme alors qu’il se dirigeait vers les bois.
« Je resterai près de toi et nous mourrons ensemble, s’il le faut ; mais ce n’est pas mon idée de mourir du tout, Mary. Je vais amener cette barque à terre pendant que je coupe un caryer, si je peux en trouver un, pour briser cette chaîne. »
Plongeant à nouveau dans la boue jusqu’à la taille, Phoebus ramena la barque dans les bois et s’était à peine caché quand il vit sortir du ruisseau, en bas de la maison de Twiford, un voilier semblable à l’Ellenora Dennis, se diriger vers l’île dans le bras de rivière.
« La marée est contre eux, et ils doivent tirer des bords pour arriver ici, » grommela Jimmy ; « mais je crains que ce couteau ne doive aller droit au cœur de quelque fils de Pangymonum dans dix minutes, sinon Ellenory Dennis ne sera plus jamais importunée par son vilain soupirant. »
Il fut saisi d’une certaine frénésie de force et de discernement devant le danger qu’il courait, et, tout en transportant la barque à travers l’île boisée, aussi lourde fût-elle, il nota également un unique petit caryer sur cette rive éloignée, se jeta contre lui, le courba et plongea son couteau dans les fibres tendues si bien qu’il craqua et se fendit dans sa main. Il bondit sur l’arbre et l’escalada comme il avait souvent grimpé à un mât, et il poussa le jeune arbre sous le crampon, en taillant la pointe avec le couteau tout en agrippant l’arbre avec ses genoux, puis, saisissant le jeune caryer comme un levier, il se laissa glisser le long du tronc du pin et plaça son épaule sous le levier, faisant porter le poids de son corps désespérément contre lui. Le crampon se souleva dans l’arbre, mais ne se détacha pas.
À cet instant, le raclement d’un bateau sur la boue se fit entendre, et la femme noire tomba à genoux.
« Priez, mais faites-le doucement, » chuchota Jimmy ; « et pas un cri de l’enfant, ou il y aura un meurtre ! »
Il avait rapidement débarrassé la tige du caryer de ses branches pendant qu’il parlait, afin qu’elle puisse pénétrer dans la ramure de l’arbre par le haut, et grimpant plus haut, comme un chat, il fit glisser la pointe du levier vers le bas dans le crampon désormais tordu, et se jeta hors de l’arbre contre le jeune arbre, qui se courba comme un arc presque en deux, mais ne rompit pas, et, tandis que le crampon cédait et s’envolait, la chaîne et le libérateur tombèrent ensemble sur la litière de pins.
« Écoute ! » s’exclama une voix à travers les bois.
« Qu’était-ce ? » demanda une autre voix.
« Venez ! » murmura Phoebus, et il rassembla la femme, l’enfant, la chaîne et la boule, et s’éloigna, à pas longs et silencieux comme ceux d’un lapin, à travers les pins dans l’effroi, portant tout le fardeau sur ses épaules.
Il les installa dans la barque, qui s’enfonça jusqu’aux bords, et, couvert par une pointe de bois en saillie, il se lança dans la rivière profonde, guidant toutefois l’embarcation fragile vers les côtés du courant, à l’écart de l’influence de la marée descendante. Alors que la barque franchissait le premier pli ou coude de la rivière, elle commença à couler.
« Si vous faites un bruit, vous êtes esclave pour la vie, » chuchota le marin, tandis qu’il se glissait par-dessus bord et commençait à nager, la main sur la poupe. Alors qu’il faisait cela, tendant chaque muscle de son visage pour rester à flot, la plaie à sa joue commença à saigner à nouveau, et il sentit ses forces décliner. Il commença à s’enfoncer, encore et encore, jusqu’à ce que l’eau atteigne ses narines, et la femme l’entendit soupirer alors qu’il sombrait :
« Je le ferais — et mourrais — encore — pour — Ellenory. Dieu la bénisse ! »
La barque, maintenant pleine d’eau, se retourna et projeta la mère et l’enfant dans le courant, et l’enfant disparut sous la surface avant que la femme ne puisse se rattraper à une branche immergée d’un arbre enfoncé ; et, alors qu’elle haletait là, le corps du capitaine de pungy passa devant elle et elle le saisit par les cheveux, et il l’agrippa avec l’instinct de la noyade, et ils descendirent ensemble, comme mari et femme, dans le mépris naturel de la nature pour les distinctions entre les vers vivants.
Ils descendirent jusqu’au fond, mais pas pour se noyer ; car le vieil arbre, étant tombé là où il avait poussé dans d’autres années, était soutenu sur ses branches et formait un passage invisible mais sûr vers le rivage. La longue chaîne et la boule de fer entravant le pied de la femme noire, cependant, la privèrent pendant quelques instants de toute possibilité de marcher le long du tronc glissant et submergé, et, l’âme pleine d’agonie pour son enfant qu’elle ne voyait plus, elle était sur le point de lâcher le corps de son libérateur et de se jeter elle aussi dans la rivière pour mourir avec eux, quand la vieille barque, s’étant vidée de son eau, réapparut à la surface et frappa la femme d’un coup flottant qui changea le cours de ses pensées.
« Pauvre homme courageux, » haleta la femme. « Il a une femme, peut-être. Il a dit : "Dieu la bénisse", et il a donné sa vie pour une pauvre créature comme moi. Dieu a pris mon bébé. Je ne peux plus rien faire pour lui maintenant, mais peut-être puis-je sauver la vie de cet homme avant de mourir. »
Indifférente à son propre sort, elle tira une intelligence de son esprit de sacrifice, qui est la seule chose meilleure que l’instruction. Elle poussa la barque en dessous et sous Phoebus avec sa main restante, jusqu’à ce qu’elle la soulage d’une partie du poids de son corps, et se redressa, portant à moitié la forme du marin au visage de bronze, et animant son noble dessein avec le sourire honnête et heureux qu’il portait sur son visage, même dans le vestibule du palais éternel. Puis, rassemblant les longs maillons de la chaîne de fer depuis son extrémité à ses pieds, elle jeta la plus longue partie dans la barque, afin qu’elle ne s’emmêle plus dans les branches transversales et les nœuds en dessous, et elle put également soulever la boule de fer suffisamment pour faire glisser ses pieds le long de l’arbre.
Avec douleur et difficulté, atténuées par l’oubli de soi, elle poussa la barque et le corps jusqu’au pied de l’arbre, et, tâtonnant autour de ses vieilles racines pour trouver un soutien supplémentaire, les tortues aux yeux rouges se levèrent et nagèrent autour d’elle, dérangées dans leurs possessions ; mais elle ne craignait plus aucun reptile, puisque la Mort, le puissant crocodile, avait mangé le bébé qu’elle avait allaité ce matin même.
Elle avait suffisamment de mémoire intelligente pour penser à toutes les précautions que son libérateur avait prises, et, lorsqu’elle eut traîné son corps sur le rivage dans les bois denses et broussailleux, elle sortit aussi la petite barque et y entassa quelques broussailles mortes, et elle s’était à peine cachée qu’elle entendit des voix venant de la rivière, le bruit d’une voile basculant sur sa bôme, et des pas sur un pont. Les voix disaient :
« Si elle s’est échappée vers le Delaware, Joe Johnson n’aura pas longtemps à rester en visite ; car tous les mouchards se rassembleront pour lui et seront lancés par John M. Clayton. »
« Je suis désolé pour Joe, » répondit une autre voix ; « il espérait faire un dernier gros coup lors de ce voyage, et quitter les Corners pour de bon. »
« Naviguons près du perchoir du vieux Ebenezer Johnson à l’embouchure de Broad Creek, et jetons un coup d’œil dans les deux fourches de la rivière, » dit l’autre voix, qui s’éloignait ; « il n’y a qu’un mille et demi. Si nous ne découvrons rien, nous descendrons la rivière et nous nous renseignerons aux débarcadères jusqu’à Vienny. »
La femme noire travailla maintenant de toutes ses forces pour ranimer le marin insensible, le roulant, frottant son corps jusqu’à ce que ses coudes semblent sur le point de se détacher, puis frottant sa grande poitrine large avec sa tête, son visage et son cou. Elle insuffla dans sa bouche le souffle que le ciel a accordé à Agar aussi généreusement qu’à Sarah, et, essorant des morceaux de ses vêtements et les suspendant à des expositions ensoleillées pour les sécher, elle les substitua, dans ses intervalles d’épuisement, aux vêtements humides de l’homme ; et tandis qu’elle travaillait, le cœur vide et désolé, elle sanglotait :
« Seigneur, donnez-moi la vie de cet homme ! Ô Seigneur, qui avez pris mon enfant, je veux cette vie en retour ! »
Criant et pleurant, s’évanouissant et travaillant, les moments, ce semblaient être les heures elles-mêmes, s’écoulaient et toujours il ne s’éveillait pas ; et toujours, avec toute cette noble force qui fait croître et fleurir les champs des hommes blancs sous le labeur non remercié du nègre, la veuve et sans enfant luttait pour cet amas froid de nature fraternelle.
Il se réchauffa, il respira, il gémit, il parla !
Sa voix était comme un soupir heureux, celui de quelqu’un dérangé vers la fin d’une sieste matinale réconfortante en été :
« Tu es là, Mary ? »
Il contempla les environs avec difficulté, son visage blessé désormais coagulé et maculé de sang, et ses yeux cherchèrent ensuite un renseignement avec tant de bienveillance et d'appréhension qu'elle y répondit, pour lui épargner du souffle :
« Le bébé est noyé. Dieu fait pour le mieux ! »
Il tendit la main vers la sienne — elle était presque nue jusqu'à la taille, ayant sacrifié tout ce qu'elle possédait, dont le plus grand était la pudeur, pour ramener cette vie en lui qui était venue nue et sans honte au monde — et il mit son peu de force dans cette étreinte.
« Mary, » exhala-t-il, « pourquoi n'as-tu pas rattrapé le bébé et ne m'as-tu pas laissé partir ? »
« Oh, aussi tendrement que je l'aimais, » répondit la femme, « je suis heureuse que ce soit toi qui sois revenu sous mes mains. Tu peux faire le bien : tu es un homme blanc. Le bébé n'aurait été qu'un pauvre esclave, ou un nègre libre dont personne ne se soucierait. »
« J'ai l'intention de faire le bien, si le Seigneur me le permet, » soupira le marin ; « j'ai l'intention d'aller mourir à nouveau pour la nature humaine à Johnson's Cross-roads. »
CHAPITRE XXIV.
VIEILLES CHEMINÉES.
Le jour était bien avancé lorsque Jimmy Phoebus fut assez fort pour se lever, marcher et quitter le refuge dans les bois. Il conseilla à la femme de couleur de ramper à travers les pins le long de la lisière, tandis qu'il pagayerait dans la vieille barque à l'ombre de la forêt, qui s'étendait maintenant avec force sur le sein de la rivière.
À environ un mille de distance, Broad Creek, tel un affluent, se jetait dans la Nanticoke depuis l'est, large d'un bon quart de mille, et à un demi-mille en remontant ce cours d'eau, une vieille maison basse, étendue et noircie par les intempéries, faisait face à la rivière et semblait ricaner de ses côtes brisées et de ses orbites de fenêtres vides comme le crâne d'un traître décoloré sur un gibet. Elle tombait en ruine, et le long du faîte de son toit, une rangée de corbeaux s'équilibraient et croassaient, comme s'ils avaient de belles histoires à raconter et d'étranges opinions à émettre sur les anciens habitants de la demeure.
« Là, j'ai ouï dire, » dit Jimmy, tandis qu'il accostait sur la rive, qu'il faisait monter la femme dans la barque et commençait à la remorquer le long de la plage, en pataugeant dans l'eau, « là, j'ai ouï dire, vivait le pirate de Broad Creek, le vieux Ebenezer Johnson, qui fut abattu peu après la guerre de 1812 à la maison de Twiford, là-bas. »
« Pour avoir enlevé des gens libres ? » demanda la femme, sans intérêt, la question venant de son cœur désolé.
« En ce temps-là, ils n'enlevaient pas grand monde ; c'était juste le début. La guerre de 1812 a tout cassé sur la baie, brûlé une demi-douzaine de villes, tenu les hommes blancs en alerte, fait des fainéants de la moitié d'entre eux, et amené de mauvais volontaires et des miliciens ici pour se jouer des pauvres filles, et certains de ces étrangers sont restés ici après la fin de la guerre. Je ne sais pas d'où venait le vieux Ebenezer ; certains disent ceci, d'autres cela. Tout ce que nous savons, c'est que lui et les filles Hanlen, dont Patty Cannon, étaient les principaux démons pendant et après la guerre. »
« C'est une vieille maison sinistre, monsieur. Regardez, là-bas, un raton laveur qui sort par la porte. Oh ! j'entends mon enfant pleurer partout où je regarde. »
« Les Britanniques ont commencé à chasser les noirs pendant la guerre. Les noirs voulaient aller vers eux. Les Britanniques ont rempli les îles de Tangier ici de camps de nègres ; ils allaient prendre toute cette péninsule, et rassembler et entraîner une armée de nègres dessus pour abattre l'Amérique. Quand la guerre fut finie, les Britanniques ont quitté la baie de Chesapeake avec des milliers de ces gens de couleur, et alors les gens ici ont commencé à haïr les nègres libres. »
« Pour avoir aimé la liberté ? » soupira la femme, en regardant le boulet qui avait écorché sa cheville jusqu'au sang.
« Ils haïssaient les nègres libres comme s'ils étaient tous des Loyalistes et n'aimaient pas l'Amérique. Alors, voyant que les nègres libres n'avaient pas d'amis, ces Johnsons et Patty Cannon ont commencé à les voler, parbleu ! Il n'y avait qu'un million de nègres dans tout le pays ; la Louisiane les réclamait à cor et à cri ; chaque nègre valait vingt chevaux ou trente paires de bœufs, ou deux bonnes fermes par ici, et ces kidnappeurs gagnaient de l'argent comme ils respiraient, achetaient les avocats, se lançaient dans la politique, et ont pris un tel ascendant qu'ils ont essayé d'assassiner les marchands de nègres venant de Géorgie et d'en bas, arrivant ici pleins d'or pour acheter des gens libres. Ça leur a donné un coup d'arrêt, et ils en ont pendu quelques-uns de la bande à Patty, à Georgetown, à Cambridge. »
« Si mon bébé devient blanc au ciel, j'ai peur de ne pas le reconnaître, » dit la femme, en hochant la tête, l'esprit égaré.
« Enfin, les gens du Delaware ont marché sur Johnson's Cross-roads et ont nettoyé son Pandémonium là-bas, et l'ont escorté, lui et seize pauvres nègres enchaînés qu'il avait enlevés, jusqu'à la prison de Georgetown. Le jeune John M. Clayton a été payé par les Quakers de Philadelphie pour le faire condamner. Johnson était puissant dans le comté — nous y sommes, dans le Sussex — et si Clayton n'avait pas effrayé le jury presque à mort, il ne se serait pas mis d'accord. Il les a tenus au-dessus de l'enfer bouillant, et les y a trempés jusqu'à ce que la salle d'audience ressemble à une réunion de réveil méthodiste, avec la moitié de ce jury criant "Sauvez-moi, sauvez-moi, Seigneur !" tandis que certains d'entre eux avaient l'argent de Joe Johnson dans leurs poches. Joe a été fouetté au poteau, banni de l'État, et si effrayé qu'il s'est fait discret pendant un temps, partant quelque part, au Missouri, ou en Floride, ou en Alabama. Mais Patty Cannon n'a jamais faibli ; elle a dressé les jeunes garçons du coin à être ses chiens de chasse et à aller voler pour elle ; et, jusqu'à ce qu'elle meure, il vaut mieux être un poulet qu'un nègre libre. Ils vous ont volée, pauvre créature, depuis Philadelphie, et ils en volent dans le Jersey et jusqu'en Caroline du Nord ; car Joe Johnson est un gars malin pour les affaires, et Patty Cannon est profonde comme la mort et la tombe. »
Phoebus regarda la femme assise dans la barque et vit qu'elle dormait profondément ; son récit n'ayant pas le pouvoir d'éveiller ses sens, désormais épuisés par toutes les souffrances.
« Je dois retirer ce boulet et cette chaîne, » dit le marin ; « mais le fer, dans ces vieilles contrées sablonneuses, est rare comme l'or. »
Il la sortit de la barque, la déposa à l'ombre et commença à explorer la vieille maison. Pour sa joie, il trouva la crémaillère en fer toujours suspendue dans la cheminée, et des signes d'un feu récent.
« Ces vieilles crémaillères avaient de la valeur autrefois, » dit Jimmy, « et dans les testaments, ils les léguaient à leurs enfants comme des fermes, et il y avait des procès pour les marmites bouillantes et les plus grosses chaudières. Cela brisait le cœur d'une femme de n'avoir qu'une petite bouilloire en héritage, et la fille qui héritait de la grosse chaudière était littéralement harcelée par les prétendants. Mais, parbleu ! nous fabriquons du fer maintenant en Amérique ! Les chaudières sont bon marché, et c'est pourquoi cette crémaillère est laissée par les voleurs et les gitans après s'en être servis. »
Il tordit la crémaillère pour l'extraire des briques sur lesquelles elle était articulée, et une partie du chambranle de la cheminée s'écroula.
« Holà ! » cria Jimmy, « qu'est-ce qui roule là ? Un shilling, par Georges ! Je dis, par Georges, cette fois parce que l'image du vieux Georges III est dessus. Peut-être qu'il y en a d'autres. »
Il retira quelques briques du chambranle, fouilla de la main l'espace creux à l'intérieur, et en sortit une bourse en acier de fabrication anglaise, remplie de shillings à une extrémité, et de quinze guinées d'or à l'autre ; elles roulèrent à travers le filigrane délabré, rouillées, probablement, par la pluie qui s'infiltrait à travers la cheminée, et la bourse tomba en poussière de rouille dans sa main.
« "Le Seigneur est mon berger," » dit le marin avec révérence ; « "je ne manquerai de rien. Il me conduit près des eaux paisibles." Comme Ellenory dit cela magnifiquement. Regarde là les eaux de la Nanticoke, belles comme l'argent. Seigneur, fais qu'elles soient des eaux pures et libres, pour chaque pauvre créature ! »
« À qui ! à qui ! » cria une voix sortant de la cheminée creuse.
« Eh bien, » répondit Jimmy, à peine ému, « je ne suis pas difficile. Ha ! je croyais bien te connaître, Barney, » continua-t-il, alors qu'un hibou s'envolait et sautait dans un escalier en ruine.
« Maintenant, l'argent britannique n'est pas frappé par l'oncle Sam ; quelle est la date ? Je peux lire les chiffres facilement : "Dix-huit cent quinze !" J'allais faire à Ebenezer Johnson l'injustice de dire qu'il avait vendu son pays au vieux amiral Cockburn, mais la guerre était finie quand cet argent a été frappé. À qui était-ce ? »
Il retira plus soigneusement quelques briques pour mettre la main dans le dépôt creux laissé là, et, tâtant autour et plus haut, il en sortit la garde en bronze d'une épée, sur laquelle figurait un nom.
« Qui aurait cru que c'était une maison de savoir ? » dit Jimmy, d'un air dubitatif. « Je ne sais pas le lire. Parbleu ! peut-être qu'ils ont assassiné quelqu'un ici. Je suppose qu'il était britannique. Ellenory pourra le lire, si je vis assez longtemps pour la revoir. »
Il n'y avait rien d'autre, et, alors qu'il quittait la vieille maison en décomposition, un fracas et un nuage de fumée s'élevèrent derrière lui, et la cheminée s'effondra au milieu du plancher.
Avec la pointe en fer forgé acérée de la crémaillère et son long levier, le capitaine de pungy réussit, après des efforts fastidieux, à briser les maillons de la chaîne et à retirer le boulet de canon attaché au pied de la femme, mais il ne put enlever la bande de fer et le maillon autour de sa cheville.
« Que Dieu vous bénisse ! » s'exclama la femme. « C'est un péché de le dire, mais j'ai l'impression que je pourrais voler depuis que ce poids épouvantable a été retiré. Oh, je veux voler, car j'ai rêvé de mon bébé, et il m'a souri du ciel comme s'il disait : "Je suis heureux, maman !" »
« Vous ne me devez rien, Mary. J'aime une veuve, comme vous l'êtes, et elle m'a supplié de venir ici. Quand vous arriverez à Princess Anne, où je veux que vous alliez, trouvez Ellenory Dennis, et dites-lui que j'ai vu son garçon, et que je le ramènerai si je peux. »
« Princess Anne ? Où est-ce ? »
« C'est peut-être à quarante milles d'ici, Mary ; à mi-chemin entre le lever et le coucher du soleil. »
« Droit au sud, monsieur ? »
« C'est ça. Maintenant, je vais vous dire comment y arriver. Prenez cette vieille route forestière le long de Broad Creek et marchez jusqu'à Laurel, cinq milles ; c'est une petite ville sur le ruisseau. Restez à l'abri des bois, mais ne perdez pas la route, car chaque pied en est dangereux pour les nègres. Vous pourriez y arriver, peut-être, à la nuit tombée. Je ne connais personne là-bas, Mary, et je ne sais pas écrire, car je n'ai jamais appris. Mais vous irez droit à la maison d'un prédicateur de l'Évangile, et vous lui direz un mensonge. »
Mary ouvrit de grands yeux.
« Je ne voudrais pas que vous disiez un mensonge à quelqu'un d'autre qu'à un homme de bien, » continua Phoebus, « car alors c'est si près du Seigneur que ça n'ira pas loin et n'empoisonnera pas grand monde, comme font toujours les mensonges. Vous devez dire à ce prédicateur que vous êtes l'esclave en fuite du juge Custis de Princess Anne, et que vous regrettez d'avoir fui, et que vous voulez rentrer chez vous. »
« Oh, monsieur, vous n'êtes pas comme mon méchant mari, essayant de me vendre aussi ? »
« Non, Mary, aussi mal que vous ayez été traitée, la foi est votre seule amie sûre. Si vous disiez au prédicateur que vous aviez été enlevée, il aurait peut-être peur de vous aider. Ils sont une race timorée ici sur tout sujet concernant les nègres ; ces prédicateurs aideront à sauver les âmes des gens noirs, mais ne secourront jamais leurs pauvres corps brisés. Quand vous lui direz que vous êtes l'esclave d'un homme riche comme le juge Custis, il sautera sur l'occasion de rendre service au juge, et vous dira que vous faites bien de retourner chez votre maître. C'est là qu'il est menteur, Mary — ainsi il effacera votre mensonge. »
« Ils me renverront à Princess Anne, et ils ne me reconnaîtront pas, peut-être. »
« Pas si vous faites ceci, Mary. Faites-les vous emmener chez la fille du juge Custis — celle qui vient d'être mariée. Dites-lui que vous voulez lui parler en privé. Puis dites-lui que l'homme à la peau de nègre — c'est moi — qu'elle a envoyé avec sa mère, vous a trouvée là où vous étiez enchaînée dans les bois. Prenez ce maillon de chaîne pour le lui montrer. Dites-lui que vous voulez être sa cuisinière jusqu'à ce que celui qui s'est enfui soit retrouvé. »
« Je le ferai, monsieur. Je n'ai plus de foyer où aller, maintenant. »
« Dites-lui tout ce dont vous vous souvenez. Dites-lui de ne rien dire à Ellenory de mes ennuis. Dites-lui que je pars pour le Pandémonium, et, si je meurs, ce n'est rien d'autre qu'un célibataire gardant sa propre compagnie solitaire. Voilà une pièce d'or et trois pièces d'argent que j'ai trouvées, Mary, pour payer votre chemin. Adieu. »
« Ne me donnerez-vous pas votre couteau ? » demanda la femme.
« Pourquoi faire, Mary ? »
« Pour me tuer si jamais ils m'enlèvent encore. »
« Je n'ai rien d'autre pour défendre ma vie, » dit Phoebus. « Non, vous ne devez pas faire ça. Restez dans les bois jusqu'à Laurel. »
Elle tomba à terre et baisa ses genoux, et les baigna de ses larmes.
« J'ai la foi, maître, » dit-elle, « assez de foi pour être votre esclave. »
« Je pleurerais un peu, moi aussi, » dit Jimmy, en clignant des yeux, alors que la femme disparaissait dans la forêt, « si je savais comment faire ; mais, parbleu ! le vent sur la baie a tari mes réservoirs de larmes. Je vais enterrer ces curiosités juste ici, avec cette chaîne et ce boulet, et mettre quelques vieilles briques autour venant de la cheminée d'où elles sortent. »
Il creusa un trou avec son couteau, découpant soigneusement un morceau de gazon, et le remettant en place sur les objets enterrés ; et, après avoir entaillé quelques arbres pour marquer l'endroit, il poussa à nouveau la barque dans Broad Creek, et descendit la Nanticoke avec la marée descendante jusqu'au quai de Twiford.
Traînant la barque dans le lit d'un ruisseau pour la dissimuler, il découvrit une autre borne frontière. Une plage menait sous le couvert d'une falaise sablonneuse jusqu'à la porte donnant sur la rivière de la confortable maison de Twiford, et il entra audacieusement dans l'allée et sur la pelouse, se disant :
« Je suppose qu'un gars peut demander à acheter un repas honnête par jour dans un pays libre, car j'ai faim. »
Même à cette époque, la maison avait probablement soixante-dix ans, couverte par un couvreur artistique en lignes comme de la vieille dentelle, les toits courts au-dessus des trois jolies lucarnes comme des bavoirs en dentelle, les châssis de fenêtres en petits damiers de verre sombre, le toit spacieux comme le dos d'un tatou ou d'une tortue terrestre ; mais la moitié était presque aussi droite que les murs, et les petites briques étrangères des pignons, vernissées alternativement en noir et rouge sombre, avaient été posées par des ouvriers consciencieux, et promettaient de tenir encore cent ans, tandis qu'elles faisaient fumer leurs conduits de cheminée soignés depuis les cœurs ardents des âtres en dessous.
Debout sous le févier au portail de la pelouse, le marin contemplait une vaste perspective de la rivière Nanticoke, se courbant en une belle courbe, comme le bord d'un plateau d'argent, vers le sud, la perspective bleue des bois environnants s'estompant dans les falaises azurées sur la rive lointaine, où, comme il l'identifia maintenant, le hameau de Sharptown prenait le mystère et la similitude d'une ville par l'enchantement de la distance. Un grand brick remontait la rivière sous la brise de l'après-midi, portant le drapeau anglais à sa brigantine. Le gibier d'eau, volant en lignes en forme de V, comme des Hyades égarées, vacillait sur le plateau de la rivière comme des mouches domestiques. Quelques pêcheurs apparaissaient au loin, humains, mais presque immobiles, comme pour animer un rêve, et les abeilles dans une rangée de ruches continuaient de bourdonner tout près, augmentant le sentiment de repos dans le cœur et les oreilles.
« Pourquoi la nature humaine ne peut-elle pas être heureuse ici, en particulier avec sa fille — quelqu'un comme Ellenory ? » pensa Phoebus ; « pourquoi doit-elle devenir cruelle et désespérée pour de l'argent, en regardant cette eau dansante, et vouloir transformer cette transe en Pandémonium ? »
Il traversa l'allée jusqu'à une vieille structure trapue en briques au bord de l'eau, et jeta un coup d'œil à l'intérieur.
« Un alambic, parbleu ! » dit-il. « Si ce n'est pas de l'eau-de-vie de pomme, puisse mon compas m'oublier ! Non, c'est de l'eau-de-vie de pêche. Eh bien, de toute façon, c'est assez fort ; et c'est, je suppose, ce qui a commencé le Pandémonium. »
Il prit une bonne gorgée, et cela raviva son organisme affaibli, et il se baigna la tête avec ce fort alcool. Il retourna ensuite sur la pelouse et fit le tour de la maison, jetant un coup d'œil dans les pièces du rez-de-chaussée — dont il y en avait deux dans le bâtiment principal, la cuisine étant une annexe — mais ne vit personne. Le porche à l'arrière s'étendait sur toute la largeur de la maison, contrairement au plus petit appentis à l'avant, qui ne couvrait que deux portes, se tenant curieusement côte à côte.
Complètement abrité par le porche plus long, Phoebus, regardant par une fenêtre, vit là une table déjà dressée avec une nappe propre, du pain et du poulet froid, et un pichet de lait crémeux, avec un morceau de glace flottant dedans. De chaque côté d'une grande cheminée, près de la table, se trouvait une porte, l'une ouverte, menant par un petit escalier en colimaçon à l'étage supérieur. Un lit se trouvait également dans la pièce, qui donnait par une fenêtre sur la pelouse et la rivière, et par l'autre sur la ferme, les greniers à maïs, et les petites granges et l'enclos.
Avec les pas silencieux et glissants d'un marin, Jimmy entra dans le hall bas, et un moqueur chat, dans une cage là-dedans, commença immédiatement une telle série de cris aigus que ses pas furent inaudibles pour lui-même.
« Personne n'étant là, » pensa Jimmy, « et les mouches s'attaquant aux victuailles, je suppose que je ferai comme j'aimerais qu'on fasse pour moi. »
Alors il commença à manger, et bientôt il entendit une voix féminine, très proche, résonner en bas des escaliers, comme si elle récitait à une autre personne.
« Tante Patty dit que le premier mari de tante Betty, le capitaine Twiford, était un capitaine de marine et un veuf, et qu'elle était l'une des belles filles Hanley, élevées par le vieux Ebenezer Johnson dans sa maison de l'autre côté à Broad Creek ; et là, le capitaine Twiford l'a courtisée, et l'a amenée ici pour vivre. Il est mort jeune — tous les maris de mes tantes sont morts jeunes — et il est enterré dans le caveau ici derrière l'enclos, où vous pouvez aller et le voir dans son linceul, couché à côté de tante Betty. Son mari suivant, John Gillis, l'a quittée, et puis elle a vécu avec William Russell, un marchand de nègres. Tante Patty gouvernait toutes ses sœurs et les garçons Johnson aussi. Oh, comme je la crains quand elle me regarde parfois avec ses yeux noirs et audacieux : je n'y peux rien. »
Une autre voix, pas celle d'une femme, pourtant presque aussi douce, sembla alors poser une question ; mais le moqueur chat, se comportant comme un détective et un rapporteur, fit un tel hurlement furieux en voyant un étranger boire le lait, que Phoebus ne put bien l'entendre. La plaisante voix féminine parla à nouveau :
« Oui, il a été tué dans la pièce sous celle-ci, avant ma naissance, dit tante Patty ; et parfois elle aime raconter des histoires si sombres et sanglantes, et rit de joie de me voir effrayée par elles. Tante Betty s'est endettée, et cette maison et cette ferme ont été vendues sur saisies et achetées par un homme du Maryland, qui a saisi l'occasion quand les hommes étaient absents, et a mis ses biens dans la maison et a mis les biens de tante Betty dehors sur la pelouse. Il n'y a qu'un mille, ou un peu plus, d'ici jusqu'à chez Ebenezer Johnson, et la nouvelle de la saisie y a été envoyée. »
Jimmy déchira un morceau de poulet avec ses dents, écoutant avec voracité.
« Avez-vous entendu quelque chose ? » continua la voix ; « je l'ai cru. Les chiens sont enchaînés dans le fumoir, et de mauvaises gens viennent souvent ici ; je vais aller détacher les chiens. »
« Maudit sois-tu si tu le fais ! » réfléchit Jimmy. « C'est le plus méchant moqueur chat que j'aie jamais vu, car maintenant il s'est tu exprès. »
Quelque chose de familier résonna aux oreilles de l'invité importun dans la voix qui semblait retarder cette intention ; mais le moqueur chat, avec son humeur peu accommodante, intervint à nouveau. Puis la femme continua :
« Tandis que les hommes — qui étaient venus armés, s’attendant à des ennuis — retiraient les biens de tante Betty de la pièce, en jetant une bonne partie par les fenêtres, afin d’être seuls maîtres des lieux, un bruit se fit entendre dans la pièce du dessous, là où votre repas est maintenant servi, semblable à celui d’une panthère qui bondit et fouette l’air de sa queue ; et, avant que les hommes aient pu reprendre leur souffle, le vieux Ebenezer Johnson était en haut de l’escalier et frappait à tort et à travers. Ses yeux débordaient de meurtrière intention. Un homme sauta droit à travers cette fenêtre et roula hors du porche ; un autre, il le projeta en bas de l’escalier ; le troisième était un garçon, Joe King, à peine sorti de l’enfance — il vit non loin de cette maison aujourd’hui — et Ebenezer Johnson le précipita lui aussi en bas de l’escalier, et se lança à sa poursuite. Toute sa vie, le garçon avait appris à redouter cet homme terrible, et maintenant il était entre ses mains, ou en fuite devant lui ; et, alors qu’il chancelait à travers la pièce du bas, par la porte qui s’ouvre sur le porche arrière, les yeux du garçon, dans l’agonie de la peur de la mort, aperçurent un fusil appuyé là. »
« Une fameuse chance si c'était encore là ! » fit remarquer Jimmy intérieurement, en terminant le poulet, et toujours affamé.
« Oh, il y a un bruit quelque part dans cette maison, » s’exclama la voix ; « je ne raconte jamais cette histoire sans être saisi à chaque craquement. Le garçon, tandis qu’il tournoyait, saisit le long fusil, le ramena à son épaule, et, avec l’adresse d’un jeune volontaire — car il s’était exercé à combattre les Britanniques — il logea les deux balles dans le cerveau de ce vieillard. Les deux balles pénétrèrent au-dessus du sourcil gauche, et l’une traversa la tête pour être retrouvée dans le mur ; l’autre ne fut jamais trouvée.[3] Le géant sans loi eut un mouvement de tremblement dans tout son corps, ses yeux se vitrèrent, et il s’effondra mort sur le plancher sans un son — le méchant avait cessé de tourmenter ! Tante Betty, tante Patty et tante Jane, trois sœurs façonnées par lui dans leur âme, tombèrent sur son corps et pleurèrent et prièrent presque, mais il était trop tard. Ils l’enterrèrent près de tante Betty, dans le champ derrière la fourrière. »
Entreprendant de se lever de sa chaise, Jimmy Phoebus fit un grand bruit de raclement sur le plancher, et le couteau de table tomba avec un son métallique.
« Qui est là ? » cria une voix, et ajouta, « Je savais que les chiens devraient être détachés. »
« Qui est là ? » demanda aussi l’autre voix, avec quelque chose de très familier pour Phoebus dans ses sons.
« E-b-e-n-e-z-e-r John-son ! » répondit Jimmy, de ses tons de basse les plus profonds, considérant mentalement qu’un fantôme pourrait inspirer plus de terreur qu’un voleur, après ce récit.
Un petit cri suivit, et une consultation chuchotée, puis les pieds nus d’une jeune fille, merveilleusement moulés, descendirent lentement l’escalier escarpé, et ensuite un corps svelte et gracieux apparut, et finalement un visage, délicieux comme une pêche mûre, regarda une fois l’intrus en bas, et toute la couleur rose et vive s’en effaça en voyant, debout là, où Ebenezer Johnson avait rendu l’âme, une effigie robuste, bandée de blanc tout autour de la tête, et sur l’œil et la joue gauches, là où le pirate de rivière mort avait reçu sa double balle, le sang était affreusement coagulé et même pas encore totalement tari. Elle s’affaissa lentement sur les marches et ne vit rien de plus.
« Maintenant, si je ne me tire pas, les chiens seront lâchés, » grommela Jimmy, alors qu’il disparaissait dans le sentier de la ferme et mettait la grange et la fourrière entre lui et la maison ; et à peine l’eut-il fait que Levin Dennis apparut descendant l’escalier, tout inconscient de l’apparition, et, trouvant la belle jeune fille insensible, il la souleva dans ses bras et lui vola un baiser.
Payant son unique acte de tromperie par la perte de l’objet principal de sa quête, Jimmy Phoebus s’arrêta une minute près de la tombe d’Ebenezer Johnson.
Dans un champ plat de sable profond — le sol étant ici le plus pauvre de la région — et entre la fourrière à bétail et les pins, qui étaient partout jaloux de leur autre frère indigène, le maïs, un vieux lot funéraire familial reposait sous quelques cèdres bas, avec des buissons de baies sauvages poussant tout autour. Il y avait plusieurs petites pierres sur des Twiford morts en bas âge, et un grand tas de sable, planté de quelques fleurs, qui aurait pu recouvrir un cheval favori, mais que Phoebus croyait être la dernière demeure du flibustier de la rivière ; et il y avait aussi un caveau de brique et de plâtre, avec la petite porte entrouverte, où des visiteurs curieux, possédant eux-mêmes cette curiosité égoïste propre à Saül de faire parler les morts, avaient fouiné et jeté des coups d’œil jusqu’à ce que les couvercles des cercueils aient été repoussés et que la paire de morts soit exposée à l’air sec de la péninsule.
Le capitaine de baie regarda à l’intérieur et contempla son prédécesseur, le capitaine Twiford, qui naviguait aussi sur la baie, allongé dans son linceul — pas en tenue complète, comme on enterre les hommes aujourd’hui, car les vêtements étaient trop précieux dans ce pays peu peuplé pour en nourrir les vers. Twiford gisait ratatiné, linceul et chair ne faisant qu’une seule peau, le visage couleur de noix, les cheveux complets, les dents saines, et une dignité sévère non relâchée par l’exposition à laquelle il était condamné pour sa mauvaise alliance avec Betty Hanley.
Elle gisait aussi exposée, elle qui avait vécu si impudemment, ne respectant pas le moule de beauté que Dieu lui avait donné, jusqu’à ce que maintenant les hommes lorgnent avec concupiscence sa poitrine presque desséchée par le four et collée dans son suaire, et la gloire de ses cheveux, qui avaient été touchés par des hors-la-loi railleurs, et qui, dans une vague onduleuse de charbon non blanchi, recouvraient la coquetterie grimaçante de son crâne.
« Ceux qui se moquent de Dieu seront moqués par lui, » dit Jimmy Phoebus, en fermant la porte et en plaçant quelques-unes des briques éparpillées du caveau contre elle. « Maintenant, j’estime que je peux atteindre le carrefour peu après la tombée de la nuit. »
CHAPITRE XXV.
CHEZ PATTY CANNON.
Phoebus passa le long d’un grand étang de moulin à l’ombre des cyprès, retrouva la borne frontière, prit l’angle de sa face nord comme point de boussole et, progressant dans cette direction, tomba bientôt sur une sorte de chemin aveugle à peine praticable pour des roues, qui courait presque sur la ligne entre les États du Maryland et du Delaware, passant en vue de plusieurs de ces vieilles bornes. Pas une demeure n’était visible à mesure qu’il avançait, pas même une clairière, pas un ruisseau à l’exception d’une simple rigole dans le sable, pas un homme, à peine un animal ou un oiseau ; les pins sableux monotones, trop bas pour gémir, trop denses pour s’épanouir, trop secs pour donner de l’ombre, poussaient pourtant encore et encore, comme les enfants aux cheveux sablonneux des pauvres gens, et ne tenaient compagnie qu’à quelques chênes rabougris qui s’étaient égarés par là, jusqu’à ce que pomme de pin et gland semblent s’être reproduits les uns sur les autres, et que les cochons sauvages dédaignent la progéniture.
« Peut-être que je vais me faire tuer par ici, dans ce Pangémonium, » réfléchit Jimmy ; « et bien que je suppose qu’il n’y ait aucune différence sur l’endroit où l’on plante ses os, je ne veux pas devenir de vieux pins. De bons, gros pins, genre prêcheurs, qui sont un peu au-dessus du monde, et qui disent "Saint, roulant, mélanchol-ique, pense à ton âme-ique" — je pourrais entrer dans leur sève et leurs écorces à merveille. Mais mourir ici et ne jamais être retrouvé dans ces déserts, c’est une pauvre consolation pour un homme qui a vécu parmi les voiles blanches de la baie, et aimé une femme élégante comme Ellenory. »
Il faisait sombre, et il pouvait à peine voir son chemin en une demi-heure. Parfois, un corbeau croassait, pour entendre des sons étranges passer, comme la crécelle d’un vieux veilleur de nuit à qui l’on ferait sauter un cran. Les étoiles devinrent brillantes, cependant, et la lune était nouvelle, et quand Phoebus parvint à une grande ouverture défrichée dans les pins, les cieux lambents éclatèrent et baignèrent les champs de sable d’argent, révélant une grande maison haute au milieu de la clairière, avec des cheminées extérieures, l’une plus épaisse que l’autre, et un porche à deux étages tourné vers l’est.
Bien que n’étant pas une grande demeure, elle l’était pour l’époque et pour cette région peu fréquentée, et son toit semblait à Phoebus remarquablement escarpé et long, et pourtant, tout en enfermant tant d’espace, il n’avait pas une seule lucarne. Le pignon sud était tourné vers l’intrus, et il y avait deux petites fenêtres au sommet, entassées entre l’épaisse cheminée et la pente du toit. Les deux étages principaux étaient bien éclairés, cependant, et le porche était fermé à l’extrémité la plus éloignée, y formant une pièce extérieure double. Aucune remise, cuisine ou étable n’était rattachée aux lieux, mais un vieux puits à balancier, comme une catapulte, dressait sa longue perche à demi-angle entre la fourche d’un autre arbre. Des routes, marquées par de hautes clôtures en serpentin, se croisaient au niveau du panorama où cette haute maison présidait, et à un quart de mile au-delà du carrefour, au nord-est, se trouvait une autre maison, beaucoup plus petite, et à pignon en croupe, comme celle de Twiford, se dressant le long d’un sentier et entourée de petites écuries, de cribs, d’un verger et d’un jardin.
« Je ne m’attendais jamais à venir ici, » observa Jimmy Phoebus, « mais j’ai entendu parler de cet endroit considérablement. La grande maison au toit de grange est la taverne de Joe Johnston pour le divertissement des trafiquants de nègres "Georgey" qui viennent chercher ses marchandises volées. C’est au carrefour, à trois miles du ferry de Cannon, là où les passagers venant d’en bas traversent la Nanticoke pour Easton et le nord, et les diligences venant de Cambridge par la route du Roi les rencontrent là-bas à la taverne. La taverne se trouve dans le comté de Dorchester, avec une langue du comté de Caroline s’étendant devant elle, et l’État du Delaware à peine à vingt yards du porche. Il n’y a pas un palais de justice à vingt miles à la ronde, ni une ville à dix, sauf le ferry de Crotcher, où chaque dimanche matin les gens allant à l’église peuvent ramasser un panier plein d’oreilles, d’yeux, de nez, de doigts et de cheveux arrachés à coups de dents lors des combats du samedi après-midi. Ils appellent le pays autour de Crotcher "Wire Neck", parce qu’aucun cou n’y reste qui puisse être tordu ; le pays dans le bas Caroline, ils l’appellent "Puckem", parce que les récoltes sont si recroquevillées. Ils disent que Joe est un grand homme parmi ses voisins, et qu’il peut aller à la Législature. L’autre maison dans les champs est celle de Patty Cannon elle-même, où elle a fait toutes ses diableries pendant vingt ans, jusqu’à ce que Joe devienne assez riche pour construire son palais. »
Avec l’exécution rapide d’un homme qui ne planifie qu’avec ses pieds et ses mains, le marin de la baie observa qu’il y avait un bosquet de beaux bois hauts — chênes et pins — à seulement quelques rods du carrefour et sur la droite, sous le couvert duquel il pouvait s’approcher de la taverne. Alors qu’il s’apprêtait à gagner son ombre, il entendit des sons extraordinaires de turbulence venant de devant la taverne, les hurlements d’hommes, les aboiements de chiens, des jurons et des rires, et, écoutant alors qu’il traversait l’espace intermédiaire, il tomba par mégarde dans un fossé, presque à la lisière du bois.
« Holà ! » cria Jimmy, restant tout à fait immobile pour reprendre son souffle, puisque le fossé était maintenant parfaitement sec, « ce fossé me semble pointer droit vers cette taverne. »
Il rampa donc le long de son lit sec jusqu’à ce qu’il traverse sous une route par un ponceau en bois ou un petit pont de quelques planches.
Le bruit à la taverne était maintenant comme celui d’une bagarre, et, alors que Phoebus continuait de ramper en avant, il entendit vingt voix criant :
« Crève-lui l’œil, Owen Daw ! » « Frappe-le encore, Cyrus James ! » « Mâche-le tout cru ! » « Faites place, les gars ! »
Ayant rampé jusqu’à ce qu’il jugeait le point d’approche dissimulé le plus proche, Phoebus perdit le moment pour jeter un seul coup d’œil, et, tirant son vieux chapeau affaissé sur son visage pour cacher le bandage, il grommela, « C’est juste mon heure », et rampa jusqu’à l’arrière de la foule, qui était tout entière tournée vers l’intérieur en cercle, et ne le perçut pas.
Un homme pleinement adulte, semblait-il, était en train de se battre avec un garçon âgé d’à peine quinze ans ; mais le garçon était le plus téméraire et le plus courageux des deux, tandis que l’homme, avec trois fois la force du garçon, manquait de cran ou de confiance pour en tirer profit ; et, ayant eu le garçon à terre, il était maintenant retourné par ce dernier, au milieu de cris de « Trois contre deux sur Owen Daw ! » « Arrache-lui le nez, Owen Daw ! » « Cinq contre deux que Cyrus James se fait crever l’œil par Owen Daw ! »
Le garçon, au visage celtique et au corps souple, était plein de zèle pour mériter la faveur et infliger des blessures, et, alors que le cercle de vagabonds et de hors-la-loi de tous âges oscillait et se balançait de droite à gauche, Phoebus, inaperçu de quiconque, mit sa tête parmi les autres et chercha les visages de Levin Dennis ou de Joe Johnson.
Aucun n’était là, et le seul visage qui arrêta son attention fut celui d’une femme, debout dans la porte de l’espace clos à l’extrémité du porche, à angle droit de la porte centrale de la taverne, et juste à côté. Tout le bâtiment était sans peinture et taché par les intempéries, mais la pièce sur le porche était manifestement plus récente, comme si elle avait été une réflexion après coup, et ses deux fenêtres révélaient quelques-uns des accessoires rudimentaires d’un bar à liqueurs, alors qu’un feu quelque part à l’intérieur s’embrasait et l’éclairait.
Par ce feu, le visage de la femme fut aussi révélé, et elle était si intéressée par la bagarre qu’elle tournait toutes les parties de son visage vers la lumière du feu, frappant des mains, riant comme un homme, lâchant ses jurons aux bons endroits, et criant :
« Je parie mon argent sur le petit Owen Daw ! Cy James ne vaut rien, par Dieu ! Voilà du whisky en abondance pour Owen Daw s’il lui crève l’œil. Donne-le-lui, Owen Daw ! Honte sur toi, Cy James ! »
Il y avait une obséquiosité et une déférence occasionnelles envers cette femme de la part des membres de la foule, même s’ils étaient absorbés par la bagarre. Elle était ce qu’on appelle une femme « costaude », courte et épaisse, avec une peau rosée, un front bas mais plaisant, des cheveux noir de charbon, une façon de se balancer et de se mouvoir en roulant, une paire de grands yeux noirs, à la fois audacieux, furtifs et familiers, et un large cou et une large poitrine, unissant le bouledogue et la mère, la cruauté et la pleine féminité.
Derrière cette femme, que Phoebus pensait être Patty Cannon elle-même, le clair de lune venant de l’arrière traversait la porte du bâtiment le plus ancien et principal, brillant tout à travers la maison, et Phoebus vit que la porte arrière était aussi ouverte et sans garde.
Il prit donc la première chance de contourner le coin du bar, ayant l’intention de passer autour du pignon nord de la maison et de grimper l’escalier par la porte non surveillée ; mais il fut à peine hors de vue qu’un grand hourra éclata de la foule alors qu’une voix faible se fit entendre criant « Assez, assez ! », suivi de railleries s’approchant rapidement.
La grande cheminée extérieure, où Phoebus se trouvait maintenant, avait une cavité arquée assez grande pour contenir un homme, étant la cheminée de deux pièces différentes à l’intérieur, dont la fumée, s’unissant plus haut, montait par un seul conduit. Phoebus se faufila dans cette cavité, juste à temps pour éviter la partie battue du combat, l’homme adulte, qui titubait aveuglément vers un puits, le visage ruisselant de sang, et il sanglotait comme un bébé ; mais le marin dissimulé l’entendit dire, d’un ton geignard :
« Elle l’a lancé contre moi ; je lui ferai payer. »
Plusieurs des partisans ou tourmenteurs de ce poltron le suivirent, et Jimmy lui-même se joignit à la queue, et, au lieu d’aller avec le reste vers le puits, où le perdant se lavait le visage, Phoebus enjamba doucement le seuil bas de la porte arrière, le dos de la femme lui étant tourné, et, comme il l’avait anticipé, un escalier montait là depuis une grande pièce, qui servait de salon et de hall, de salle à manger et de salle de jeu, comme Jimmy l’absorba d’un seul regard, en voyant des tables, des plats et des cartes, des bouteilles et des fouets, des armes et des selles. Cet escalier n’avait pas de balustrade, et n’était pas sûr dans l’obscurité pour les étrangers à la maison.
S’étant assuré par une observation intérieure, comme il l’avait soupçonné extérieurement, qu’il n’y avait pas de cave sous la taverne de Johnson, le marin se glissa dans l’escalier, décidé à trouver où les biens du juge Custis et le fils rebelle d’Ellenora avaient été cachés. Le deuxième étage avait un hall, qui ne s’ouvrait que sur l’avant de la maison et sur la véranda supérieure, et quatre portes sur ce hall indiquaient quatre chambres. L’une d’elles était entrouverte, et, jetant un coup d’œil, Phoebus vit, étendu sur un lit, oublieux de toute la bagarre et du vacarme extérieur, Joe Johnson le trafiquant de nègres, sa forme révélée par une lampe et le feu ouvert.
Une impulsion, immédiatement réprimée, vint au marin de tirer son couteau et de poignarder Johnson au cœur, comme étant probablement le scélérat qui lui avait tiré dessus depuis le bateau. Le trafiquant de nègres tourna péniblement sa longue taille dans le lit, et Phoebus se glissa en arrière le long du hall vers la seule porte, outre celle-là, qui n’était pas fermée à clé, menant à la pièce à l’arrière du coin sud de la maison.
Cette porte grinça bruyamment lorsqu’elle fut ouverte, et un homme au physique et à la tenue de bandit, qui était couché sur un matelas à l’intérieur, révélé par le brillant clair de lune entrant par deux fenêtres, se réveilla à moitié alors que Jimmy se tapissait à la porte, là où une cloison, comme celle d’une très grande armoire, occupant entièrement la moitié de la pièce, s’élevait entre l’intrus et l’occupant.
« Qui est là ? » s’exclama une voix, avec un léger zézaiement.
Jimmy découvrit qu’il y avait une trappe ou une porte basse près du plancher, s’ouvrant dans ce placard remarquable, et il se glissa à l’intérieur et tira à nouveau son couteau. On entendit l’homme bouger dans la pièce étroite, et il sembla finalement sortir dans le hall et descendre les escaliers.
Tâtant autour de son placard, qui était dans une obscurité totale, Phoebus trouva une profonde indentation, comme celle d’un placard plus petit, et le son de voix fredonnantes venait d’en haut.
« Par la fumée ! » s’exclama Jimmy mentalement, « ce grand placard n’est rien d’autre qu’un leurre pour un escalier dans le petit placard pour grimper au donjon sous le grand toit. »
Il ressortit et trouva que le clair de lune inondait maintenant un matelas vide et que le garde robuste était parti, et inondait aussi une porte plus grande dans le placard en face de l’indentation qu’il avait sentie, cette porte étant sécurisée par un cadenas à travers une agrafe fixant une barre de fer. La clé était dans le cadenas, et Jimmy la tourna, retira le cadenas et fit tomber la barre.
Au moment où il ouvrit la porte, une odeur presque insupportable s’échappa d’une trappe peu profonde à l’intérieur, où s’appuyait une échelle de meunier grossière, mobile et de construction robuste.
« Cette odeur, » dit Phoebus, en entrant et en tirant la porte derrière lui, « pourrait être de la laine, ou du chameau, ou une ménagerie morale des jardins royaux d’Europe, mais je devine que c’est du Nègre. »
Il monta les marches escarpées avec quelque difficulté, car elles étaient faites pour ne laisser passer qu’une seule personne, et au sommet il entra dans un grand grenier, divisé en deux par une lourde cloison de pin jaune, avec une porte au milieu, et de l’autre côté de cette cloison venaient les sons de fredonnements et de balbutiements qu’il avait entendus.
La nuit brillante, brillant à travers une petite fenêtre à pignon, révéla cette moitié extérieure du grenier vide, et sans meuble ou autre accessoire que le trou dans le plancher par lequel il était venu, et la porte vers le lieu de lamentation au-delà, qui était fixée par une longue pointe en fer tombant dans une agrafe qui surplombait une lourde barre de bois. Alors qu’il glissait la pointe et retirait la barre, Phoebus entendit quelqu’un dans la pièce du dessous marmonner, et verrouiller le grand cadenas sur l’autre porte, bloquant efficacement sa fuite par cette issue.
« Nous devons prendre les choses comme elles viennent, » pensa Jimmy, avec grimace, « particulièrement au Pangémonium, où je suis maintenant. »
Il réfléchit aussi que les dispositions de cette cage à ravisseurs, simples qu’elles semblaient, étaient tout à fait suffisantes. Si l’autorité devait exiger de fouiller la maison, le double placard du dessous, avec l’échelle remontée dans le grenier, devenait une armoire inoffensive suspendue avec des affaires de garde-robe, et le placard intérieur un débarras pour des articles en vrac ; et aucun être humain ne pouvait monter ni descendre sans passer par deux étages habités et trois portes différentes, en plus de la porte de la cage aux esclaves.
Cette dernière porte, Phoebus l’ouvrit maintenant et entra dans la cage elle-même, courbant la tête pour éviter l’entrée basse.
Pendant quelques minutes, il ne put absolument rien voir du contenu à cause de l’obscurité totale qui régnait, car il n’y avait aucune fenêtre dans cet enclos ou cette tanière, mais il entendit diverses voix, inhala l’air lourd et vicié des nombreux souffles africains épuisant la réserve d’oxygène, et comprit que des chaînes et des fers étaient déplacés contre les planches du sol.
« Y a rien à faire icitte, » fit remarquer doucement Jimmy, « si c'est pas juste s'accroupir et s'acclimater, comme ils disent pour les étrangers sur notre rivage bilieux, et laisser ses prunelles s'habituer au noir. Mais je dirais que c’est à la fois du charabia et le Pandémonium, par la boucane ! »
Un homme, dans quelque recoin de la tanière, priait d’une manière extrêmement nerveuse et agitée, bavant ses phrases agonisantes, insistant lourdement sur ses voyelles les plus ouvertes, et entraînant plusieurs autres captifs dans sa sympathie ou sa misère égale, tandis qu’ils répondaient en écho à ses apostrophes :
« Seigneur, des-cen-dez ! Des-cen-dez, ô mon Seigneur. Je ne te laisserai point partir ; non, oh mon Seigneur ! Viens, sauve-moi ! Oui, mon Seigneur ! Viens marcher sur les eaux ! Sors du tombeau de Lazare ! Viens sur le char de feu ! Viens dans la puissance ! Des-cen-dez maintenant, ô mon Seigneur ! »
L’entrée de Phoebus ne provoqua aucune agitation, et il s’accroupit pour attendre que ses yeux s’accoutument afin de voir autour de lui. L’endroit semblait mesurer près de huit mètres de côté et était cloisonné à la fois dans le sens du pignon et sous le toit en pente, dont les avant-toits étaient murés par des planches à une trentaine de centimètres du sol ; au milieu, un homme pouvait se tenir debout et effleurer à peine la panne faîtière de ses mains, mais le long des côtés en pente, il pouvait à peine se tenir assis.
L’homme continuant d’exprimer sa soumission spirituelle absolue dans une frénésie de paroles, et plusieurs jeunes enfants pleurant et criant en réponse, Phoebus ordonna à l’homme de se taire, après lui avoir demandé gentiment de le faire à plusieurs reprises ; et l’ordre n’ayant pas été respecté, il gifla le prieur de la main ouverte, et le pauvre malheureux s’effondra dans une sorte de crise de faiblesse.
Un petit enfant, quelque part, continuant de pleurer, Phoebus le prit dans ses bras et le tint entre lui et la lumière des étoiles, à la porte entrouverte, pour lui montrer l’un des shillings qu’il avait obtenus dans la vieille cabane de Broad Creek quelques heures auparavant. L’enfant, voyant quelque chose briller, le saisit et le tint fermement. Phoebus passa ensuite la main sur le visage d’un homme endormi qui ronflait calmement et bruyamment sur le sol à côté de lui. Il fit place à la faible lumière pour qu’elle éclaire le visage noir du dormeur, et s’exclama au bout d’un instant :
« Si c’est pas Samson Hat, j’espère bien être avalé par une baleine ! »
En appelant son nom, « Samson ! Samson ! » Phoebus vit un mulâtre au visage extrêmement abattu, qui était resté allongé dans l’ombre, ramper vers l’avant en faisant cliqueter ses chaînes. Cet homme, lorsqu’on lui adressa la parole, répondit avec un tel raffinement et une telle précision, bien que son visage trahît une grande détresse intérieure, que le marin l’examina aussi attentivement que le permettait le clair de lune entrant par cette unique petite lucarne. C’était un homme qui s’était rasé récemment, et ses favoris noirs et bouclés, ses lèvres nettes, la touffe de barbiche dans le creux du menton et son front haut et intelligent semblaient tout à fait déplacés dans ce nid sombre des tristes et des sans-amis.
« Est-ce votre ami, monsieur ? » demanda cet homme en se tournant vers Samson. « Il doit avoir la conscience tranquille s’il l’est, car il s’est endormi peu après son arrivée ici et n’a jamais émis la moindre plainte. »
« Et vous, j’imagine que si ? » dit le marin.
« Oh, oui, monsieur ; j’ai été traité avec une telle ingratitude. Le cœur de n’importe quel gentleman se briserait en entendant mon histoire. Qui est votre ami, monsieur ? »
« Samson, réveille-toi, vieux cogneur ! » cria Phoebus en secouant vigoureusement le dormeur ; « t’as pas cédé à un ou deux, par la boucane ! »
« C’est toi, Jimmy ? » finit par dire le vieux nègre avec un air penaud ; « dis donc, voisin, je suis content de te voir, mais je suis désolé aussi. Un homme noir, ils veulent pas le tuer parce qu’ils peuvent le vendre, mais un homme blanc comme toi, ils veulent pas le garder, et ils osent pas le laisser partir. »
« Un homme blanc ici ? » s’exclama l’homme à l’air distingué ; « que veulent-ils dire ? »
« Je suis enchaîné si lourdement, Jimmy, » poursuivit Samson, « que je peux pas trop m’asseoir. Mes mains sont liées avec de la corde, mes pieds sont dans une manille en fer, et un boulet est attaché à la manille. »
« Donne-moi tes mains, » s’exclama Jimmy ; « je vais régler ces cordes, par la boucane ! »
En une minute, il avait sectionné les cordes aux poignets, et l’intelligent homme au teint clair demanda qu’on lui rende le même service, ce que le marin accepta sans hésiter.
« Jimmy, » dit Samson, « si jamais ça se sait à Prencess Anne — ce dont je doute, car on est entre de mauvaises mains, voisin — ça fera plus rire que pleurer, car le vieux Samson, le boxeur, qui s’est fait kidnapper et traîner en prison par une femme ! »
« T’as été battu par une femme, Samson ? »
« Oui, Jimmy, une femme toute seule m’a terrassé, m’a lié les mains et les pieds, et m’a amené dans ce grenier. J’ai vu personne d’autre qu’elle et ces gens-ci depuis qu’on m’a pris. »
« Ha ! » s’exclama le mulâtre abattu, « c’est un exploit favori de Patty Cannon. C’est la seule femme qu’on ait jamais vue sur une aire de battage capable de se tenir dans une mesure de vingt litres et de soulever cent kilos de grain d’un coup sur ses épaules. »
« Je ne fais pas la moitié de ça, » sourit Samson doucement, « et elle m’a maîtrisé, c’est certain. Tu te souviens, Jimmy, quand je t’ai quitté près de la vieille église de Spring Hill pour aller chercher une femme avec une petite charrette pour me montrer le chemin vers Laurel ? »
« Mais c’était seulement hier, Samson ! »
« C’était cette femme, Jimmy. Une femme trapue, costaude, assez jolie à regarder, et peut-être âgée de cinquante ans. C’était la femme la plus gentille que j’aie jamais vue. Elle m’a fait descendre de ma mule pour monter dans la charrette avec elle, et prendre un verre de son propre applejack — elle disait qu’elle le distillait dans sa ferme. Elle a dit qu’elle connaissait le juge Custis, m’a posé des questions sur Prencess Anne et voulait que je travaille pour elle d’une manière ou d’une autre. On traversait un pays pauvre, couvert de pins, bien pire que Hardship, d’où vient Maître Milburn, et on n’avait vu personne sur la route jusqu’à ce qu’on arrive à un ruisseau qu’elle a appelé le Tussocky Branch, où elle est descendue de la charrette pour abreuver son cheval. À cet endroit, elle est venue vers moi et m’a dit : "Samson, je vais lutter avec toi !" "Laissez tomber," que je lui dis, "je peux pas lutter avec une femme comme vous." "Tu dois," dit-elle, en jurant comme un homme, et en me saisissant tout comme un homme lutte. Je me sentais honteux, je savais pas quoi faire, et avant que j’aie pu ciller, Jimmy, cette femme m’avait fait un croc-en-jambe et m’avait poussé avec un coup pareil à un coup de sabot de bœuf, et elle était sur mon dos avec un genou comme du fer qui me clouait au sol. »
« L’horrible mégère du Pandémonium ! »
« La première idée que j’ai eue, c’est que c’était un homme déguisé en femme. J’ai bondi comme l’éclair pour me relever, et mes jambes se sont prises l’une dans l’autre ; elle avait caché la corde pour me lier sous sa robe, et elle l’a enroulée autour de moi en une minute. Comme je courais vers elle et que je tombais lourdement, elle a serré le nœud coulant et a dansé autour de moi comme une sorcière grasse, m’enroulant tout entier dans la corde. La sueur coulait de ma tête, j’ai hurlé, je me suis débattu et je suis retombé, et alors que j’étais étendu avec la langue pendante comme un veau dans la charrette du boucher, elle m’a chuchoté : "Peut-être que t’es le dernier nègre que la vieille Patty Cannon ligotera jamais !"
À ce nom, j’ai juste prié le Seigneur, mais c’était trop tard. Elle m’a mis dans la charrette et m’a bâillonné pour que je puisse pas dire un mot, et le sang coulait de ma bouche. Je l’entendais parler à des gens alors qu’on passait près d’une ville et sur un pont. Personne n’a regardé dans la charrette où j’étais couvert, jusqu’à ce qu’on arrive à un ferry dans la nuit, et là on a traversé, et je l’ai entendue parler à un homme de ce côté du ferry. Il est venu sur le côté de la charrette et m’a jeté un coup d’œil, alors que j’étais là, sans défense, mes yeux le suppliant — et il avait un regard élégant, Jimmy. Il s’est dit doucement : "Ce n’est manifestement pas une livraison pour Isaac et Jacob Cannon," et il m’a recouvert, et la femme m’a amené ici, a mis les fers et m’a poussé dans ce trou du grenier. »
« Je suppose que c’était Isaac Cannon, l’autre Lévite qui ne voit jamais rien qui ne soit dans son quotient. »
« Comment vont les jolies filles, Jimmy ? Je vais les voir dans mes rêves, je suppose, si je suis vendu dans le Sud. J’ai pas longtemps à rester, de toute façon, Jimmy, car j’ai presque soixante ans. Si tu sors un jour, dis à mon maître d’acheter cette fille Virgie et de l’affranchir. Elle n’est pas faite pour être esclave. »
« Les filles ont leur place, » dit Phoebus, « mais pas là où les hommes doivent se battre pour la liberté. Combien d’hommes valides sommes-nous ici ? »
« Je suppose que t’es le seul, Jimmy ; on est tous enchaînés ; ces marchands de nègres sont tous des forgerons et ils gardent les boulets, les entraves, les pinces et les manilles, et ils nous chargent de fer. »
« Qui est cette femme là-bas, si étrange et immobile ? »
« Mais, Jimmy, tu ne reconnais pas tante Hominy, la vieille cuisinière du juge Custis ? Ils l’ont amenée ce matin avec deux petits enfants de la cuisine de Teackle Hall ; l’un d’eux, c’est à lui que tu as donné cet argent — le petit Ned. Hominy n’a pas dit un mot depuis qu’elle est arrivée. »
Jimmy Phoebus alla dans le coin de la tanière où la vieille femme se recroquevillait, et appela son nom avec des accents différents et des assurances bienveillantes :
« Hominy, vieille femme, tu ne reconnais pas le Jimmy d’Ellenory ? Le juge Custis vient te chercher, ma tante. Je suis là pour te ramener à la maison. »
Elle ne parla pas du tout, et Phoebus la souleva sans résistance pour la rapprocher de la lumière de la lune. Ses lèvres marmonnaient de manière inintelligible, ses yeux étaient ternes, elle ne semblait pas les reconnaître.
Samson rampa vers l’avant et appela aussi son nom avec douceur :
« Tante Hominy, Mlle Vesty a envoyé quelqu’un pour vous. C’est Jimmy Phoebus ici. »
Le petit garçon, Ned, prit alors la parole :
« Tante Hominy n’a pas parlé depuis que ce Quaker a tué la petite Phillis. »
« Jimmy, » murmura solennellement Samson, « tante Hominy a perdu la raison. »
« Oui, » intervint le prisonnier mulâtre, élégant et abattu, « elle est devenue idiote. Ça leur arrive parfois comme ça. »
Phoebus pencha son visage tout près de celui de la pauvre créature, assise là dans son turban à carreaux et ses boucles d’oreilles en argent, propre et soignée comme les serviteurs d’autrefois, et il étudia son visage absent, ses yeux vides, ses lèvres bougeant sans lien ni pertinence, et sentit que la cruauté avait infligé sa dernière blessure miraculeuse — arrachant son esprit de sa vénérable demeure, et laissant son corps souffrir encore des douleurs de la vie sans les comprendre.
« Oh, honte ! honte ! » cria le marin, des larmes coulant enfin de ses yeux, « tromper et voler ce pauvre intellect confiant ! Voler à la cuisinière la petite tasse en fer-blanc remplie de cervelle qu’elle utilise pour trouver de la nourriture pour les mauvais et pour les bons ! Pourquoi, les démons du Pandémonium ne traiteraient pas de cette façon le cœur gentil qui cuisait pour eux. »
« L’homme grand a dit qu’il était un Quaker, » s’exclama Vince, le plus grand garçon, « et il est venu pour emmener Hominy dans le pays libre. Hominy a été vendue, a-t-elle dit, et elle doit y aller. L’homme grand avait un bateau — le bateau de Maître Dennis — et dans la nuit, la petite Phillis s’est réveillée et a pleuré. Personne n’a pu l’arrêter. L’homme grand a pris la petite Phillis par la jambe et lui a fracassé le crâne contre le plancher. Tante Hominy n’a jamais plus reparlé. »
« As-tu entendu l’homme grand parler après ça, Vince ? »
« Oui, maître. J’ai entendu l’homme grand dire à Maître Dennis que s’il ne dirigeait pas le bateau et ne fermait pas sa gueule, il le tuerait. J’ai entendu le pistolet partir, mais Maître Dennis n’a pas été tué, car je l’ai vu diriger après ça. »
« Dieu soit loué ! » dit le marin en embrassant l’enfant. « Le garçon d’Ellenory était innocent, par la boucane ! Ce marchand de nègres m’a tiré dessus et a menacé la vie de Levin s’il m’écoutait l’appeler. Le bruit que j’ai entendu, c’était le meurtre du bébé, dont les cris ont trahi l’arrivée du navire. Samson, il y a eu trahison depuis qu’on a quitté Salisbury, et ce nègre Dave en fait partie. »
« Il a dit qu’il me haïssait parce que je lui avais appris à boxer. Peut-être que mon combat a été mon châtiment, Jimmy, mais je n’ai jamais porté un coup bas à un homme. »
« Et c’était quoi ton charabia ? » cria le capitaine de la pungy à l’homme qui avait fait tant de vacarme religieux. « Ils t’ont vendu parce que tu ne sais jamais quand t’arrêter dans une bonne chose ? »
L’homme expliqua d’une voix rauque, lui-même intéressé par les révélations et la fraternité autour de lui :
« J’étais esclave d’un prédicateur local dans le Delaware, et sacristain de l’église. C’était la vieille chapelle de Barrett, là-haut entre Dover et Murderkill — l’église où l’évêque Coke et Francis Asbury se sont rencontrés pour la première fois sur les marches de la chaire. Mon maître et moi étions tous deux membres, mais il aimait trop l’argent, et je devais être libre quand j’aurais vingt-cinq ans, selon la volonté de son père quaker, qui m’avait laissé à lui. Dimanche dernier au soir, ils ont eu une longue réunion de classe là-bas, et quand il ne restait plus personne dans l’église que mon maître et moi, il m’a dit : "Rodney, faisons une dernière prière ensemble avant que tu n’éteignes cette dernière lampe. Prie, Rodney !" Je me suis agenouillé et j’ai prié pour mon maître après avoir dû le quitter pour être libre l’année prochaine, et, pendant que je priais à voix haute, des gens se sont glissés dans l’église et m’ont ligoté, et le maître était parti. »
« Il t’a vendu à vie à ces kidnappeurs, mon garçon, parce que tu devais être libre l’année prochaine. Ta Bible ne te dit pas de veiller et de prier ? »
« Oui, maître. »
« Eh bien alors, les garçons, ce soir, on veille et on ne prie plus, » cria joyeusement Jimmy Phoebus. « Voici quatre hommes, aimant la liberté, décidés à l’avoir ou à mourir. Il y en a un parmi eux avec un couteau, et le premier kidnappeur qui franchit ce seuil, homme ou femme — car on ne fera plus confiance aux femmes, Samson — recevra le couteau jusqu’à la garde ! La lumière bénie qui a brillé sur le Calvaire et Bunker Hill brille sur la lame. Débarrassez-vous de vos fers, si vous pouvez ; je vous trouverai des chevrons dans ce toit pour piquer si vous ne pouvez pas faire mieux. Êtes-vous tous avec moi ? »
« Je le suis, Jimmy, » répondit Samson calmement.
« Je mourrai avec vous aussi, » s’exclama le prieur, avec un esprit ravivé.
« Nous serons tous assassinés, messieurs, » protesta le mulâtre abattu. « Je connais ces gens désespérés. »
« Alors rampe dans le coin, » commanda Phoebus, « et regarde trois hommes se battre pour toi. On ne veut pas qu’un beau nègre gâche sa beauté pour nous. »
L’homme rampa de nouveau dans les ténèbres de la tanière et Phoebus commença à chercher dans la moitié ouverte du grenier des instruments de guerre. Il trouva deux longs morceaux de chaîne, avec lesquels des hommes déterminés pourraient briser le crâne d’un adversaire.
« Maintenant, les garçons, » déclara Jimmy, « je n’ai perdu la tête ni hier ni aujourd’hui, par la boucane ! Je vais tuer la première personne qui vient ici, et lui prendre les clés de cette tanière, et vous enfermer tous en sécurité, ainsi que le kidnappeur mort aussi. Comme ça, ils ne pourront pas vous atteindre pour vous expédier ailleurs avant que je puisse arriver à Seaford, juste là dans le Delaware — ce n’est pas à plus de dix kilomètres — où je connais trois capitaines de pungies, et ils sont tous au port en ce moment — tous des amis de Jimmy Phoebus, tous bien armés, et leurs équipages suffisent à s’occuper du Pandémonium ! »
Un bruit fut entendu à la serrure de la porte inférieure, et Phoebus se glissa dans la tanière fermée et prit position juste à l’intérieur de la porte.
« Souvenez-vous, » murmura-t-il, « c’est moi qui ouvre le combat. »
La serrure claqua à la porte sous l’échelle, le verrou tomba, et la lumière d’une lampe jaillit dans la trappe et sur le toit nu, et à travers les fissures du grenier cloisonné.
Le couteau du marin était dans sa pochette de ceinture, où il le portait sur la hanche. Alors qu’il se penchait pour regarder à travers une fissure de la porte basse, il sentit une main venant de l’obscurité derrière lui le toucher.
Instinctivement, il chercha son couteau, et il avait disparu.
« Capitaine, » cria la voix du mulâtre abattu, alors que la porte de l’enclos volait en éclats et que l’étranger à l’allure de bandit apparaissait avec la lampe, « il y a un homme blanc ici qui va vous tuer. Je lui ai pris son couteau et j’ai sauvé votre vie. C’est une rébellion, capitaine ! »
« À l’aide ! Patty ! Joe ! » cria l’homme d’une voix forte, alors que Jimmy Phoebus se jetait sur lui et éteignait la lampe, et les deux hommes puissants roulèrent sur le sol, enlacés dans un combat mortel.
Phoebus était un homme d’une grande force, mais son adversaire était fort et glissant aussi, et un combattant de corps-à-corps plein d’entrain.
Le capitaine de la pungy était sur le dessus, l’homme au visage de bandit le bloquait fermement dans ses bras et ses jambes, et essayait de le poignarder dans le flanc, tandis que Phoebus sentait le manche d’un couteau à cran d’arrêt, qui semblait lent à obéir à son ressort, le frapper à plusieurs reprises tout autour de l’aine, dans des coups qui auraient été mortels s’ils avaient été portés par la lame.
Phoebus tenta de traîner l’homme vers la trappe et de le forcer à descendre, tandis que les deux assistants nègres de Phoebus frappaient le traître avec leurs chaînes et le fouillaient vainement pour retrouver le couteau qu’il avait dérobé.
À la fin, Phoebus l’emporta, et son adversaire roula dans la trappe ouverte, deux mètres plus bas ou plus, en gardant toujours sa prise désespérée sur Phoebus, et en l’entraînant avec lui ; et tous deux auraient pu se fracasser le crâne sans une femme juste en train de monter l’échelle en toute hâte, sur laquelle leurs deux corps furent projetés et amortis.
Le choc, cependant, les étourdit tous les deux, et quand Phoebus reprit ses esprits, il était pieds et poings liés, étendu sur le plancher du grenier, et au-dessus de lui se tenait Joe Johnson, faisant tournoyer un fouet en cuir brut.
Les bandeaux avaient de nouveau été arrachés du visage de Phoebus, et il saignait de la blessure à la joue, et était à bout de souffle après son combat. Une femme avait jeté un récipient d’eau au visage, ce qui l’avait réanimé.
L’autre homme, appelé « capitaine », avait, entre-temps, avec l’aide de cette femme — la même que Phoebus avait vue en bas — maîtrisé et attaché les insurgés noirs, et tous deux faisaient tournoyer leurs fouets au-dessus du dos et de la tête des prisonniers, petits et grands, de sorte que le grenier était un reflet assez fidèle du lieu de tourment éternel, tandis que les ombres des monstres, sous la faible lumière, fouettaient et dansaient contre les poutres et les bardeaux, et que les cris et les « Miséricorde ! » se mêlaient dans une dissonance hideuse.
La femme dirigea alors sa lampe vers le visage dur, basané et blessé du marin, et l’examina de ses yeux sombres et audacieux :
« Joe, c’est un nègre, par Dieu ! »
Johnson et le capitaine l’examinèrent aussi attentivement, et, proférant un juron, le premier donna un coup de pied à l’homme prostré avec sa lourde botte.
« J’ai fait sauter ce type hier soir, » dit-il, « et je pensais que le remède de la mégère l’avait eu. C’est un crabe de mer qui joue le rabatteur pour les nègres. Il m’a chanté des sottises à Princess Anne. Je lui ai dit là-bas qu’il passerait pour un nègre, Patty, et on va le vendre pour un tel à Georgey ! »
« Tout ce qui tombe dans nos filets est bon à prendre, Joe, » gloussa la femme ; « il se vendra cher, lui aussi. »
« Cet homme blanc, » parla la voix de Samson, à l’intérieur de l’enclos, ses chaînes cliquetant, « a des centaines d’amis qui le cherchent, et vous allez le payer si vous ne le relâchez pas. »
« Quel latitat chante là-dedans ? » demanda Joe Johnson à Patty Cannon.
« C’est mon nègre, Joe, » répondit la femme.
« Amène-le à la lumière. »
Le capitaine soutint Samson, et Joe Johnson fixa son visage, puis le frappa avec le manche de son lourd fouet.
« Patty, » grogna-t-il, « ce nègre est un expert ; c’est le champion boxeur du Somerset. Il m’a mis à terre, et je l’ai marqué pour ça ; et maintenant, par Dieu ! je vais le brûler vif sur l’île de Twiford. »
Il jura un serment, à moitié blasphématoire, à moitié de voyou, et le capitaine murmura, avec un cheveu sur la langue :
« L’homme blanc est le seul témoin. Assurez-vous de lui ! »
On apporta des fers, et le capitaine fixa rapidement les mains de Phoebus dans une manille, lui entrava les pieds et l’installa, sans brutalité, dans la cellule, avant de l’y enchaîner à un anneau fixé dans la solive, en dessous. Tandis que la porte était fermée et verrouillée, une voix s’éleva des ténèbres de la cellule :
« Tante Patty, laissez-moi sortir : j’ai sauvé la vie du capitaine ; j’ai pris le couteau de l’homme blanc. Je vous servirai fidèlement si seulement vous me laissez partir. »
« Il a vendu la mèche, dit Joe Johnson, mais ça ne lui servira à rien. »
« Zeke, cria la femme, c’est inutile. Tu iras rejoindre Georgey avec la prochaine bande... toi et le nègre blanc là-bas. »
L’homme se jeta sur le sol, gémit et pria, alors que la lumière de la lampe disparaissait, que la trappe glissait en résonnant sur l’escalier et que les verrous du bas étaient tirés. Alors qu’il gisait là, dans l’horreur et le mépris, une voix tout près de lui arrêta ses oreilles, chantant avec un esprit musical et léger, si bas qu’on eût dit un hymne, depuis les routes et les champs, bien plus bas :
« Approfondis la plaie que tes mains ont faite Dans cette âme faible et désemparée. »
L’homme écouta avec crainte et silence, comme si un esprit fredonnait l’air, et oublia un instant son destin d’esclave dans l’angoisse plus profonde que cet hymne simple éveillait en son cœur traître. Ce n’était que Jimmy Phoebus, réfléchissant à ce qu’il pourrait dire pour punir au mieux ce double traître qui avait tourné le dos à sa race et à la gratitude ; Jimmy s’était souvenu de la pauvre femme enchaînée à l’arbre sur l’île de Twiford et de l’hymne qu’elle répétait souvent ; et la conclusion lui apparut en un éclair : le misérable mulâtre qui l’avait détournée et vendue n’était autre que son renégat de compagnon de captivité, devenu à son tour marchandise parce qu’il était trop dangereux de le laisser en liberté lors de la probable levée de boucliers pour la retrouver.
« Pauvre Mary ! » dit lentement Phoebus, de sa voix la plus grave, avec une cadence solennelle.
Le misérable écouta et trembla.
« L’esprit de Mary appelle "Zeke" ! » continua Phoebus, terrible dans son inflexion.
Le cœur du misérable entremetteur s’arrêta à ces mots, et ses globes oculaires se tournèrent dans un tourment indicible.
« Viens, Zeke ! La pauvre Mary t’attend ! » cria soudain le marin d’une voix de tonnerre, avant de retomber aussitôt dans le chant doux de l’hymne tranquille :
« Approfondis la plaie que tes mains ont faite Dans cette âme faible et désemparée, Jusqu’à ce que la miséricorde, avec son aide puissante, Descende pour me rendre entière ; Oui, Seigneur ! Descende pour me rendre entière. »
L’élégant Iscariote, au tonnerre de l’invocation, avait glissé la main dans un espace entre deux bardeaux de cyprès du toit, où il avait caché le couteau du marin, la lame étant enfoncée hors de vue, et seul le manche étant à sa portée. Il avait été oublié lors des scènes excitantes des quelques minutes précédentes, et lui revint maintenant à l’esprit, tandis que des passions superstitieuses roulaient comme des météores effroyables à travers le gouffre noir et sans espoir de son âme désespérée.
Lorsque le bourdonnement sourd de l’hymne, qu’il avait entendu sa victime chanter à son bébé quand sa foi en lui était pure et enfantine, traversa de nouveau ses oreilles démentes, il poussa un cri de « Miséricorde ! » auquel aucune réponse ne vint, tira la lame sur sa gorge et tomba mort dans la tanière des kidnappeurs.
CHAPITRE XXVI.
VAN DORN.
Une fine pellicule de givre recouvrait les terres agricoles planes, et les feuilles safran et orange tombaient presque audiblement des arbres, lorsque Levin Dennis s’éveilla mercredi dans la longue maison basse située en retrait dans les champs, près du carrefour de Johnson, et s’abreuva de la fraîcheur stimulante du matin ; le soleil avait déjà fait son premier relais, et son cor de postillon sonnait depuis la vieille taverne qui dressait sa forme si largement et pourtant si abruptement en pleine vue.
Levin avait été ramené du quai de Twiford la veille au soir par la jolie servante que Jimmy Phoebus avait tant effrayée, et c’était pour lui le premier jour de repos, après avoir cuvé les vapeurs d’alcool de dimanche, les veilles excitantes de lundi et le mélange de plaisir et de douleur, de maladie et d’intérêt, d’amour et de remords, de mardi.
Il avait déjà ressenti les premiers pincements d’une affection juvénile pour la jeune fille avec qui il avait passé la journée à Twiford, tout en y étant malade d’un estomac dérangé et d’un système nerveux éprouvé, et son amabilité et ses charmes, plus que la tentation d’un argent impie, avaient changé sa résolution de s’échapper à Twiford pour donner des informations sur le préjudice causé aux biens du juge Custis.
Il semblait presque irréel qu’il ait été complice d’un crime et témoin d’un meurtre — le vol des esclaves domestiques d’un gentleman et l’assassinat du plus petit et du plus impuissant d’entre eux, presque sous ses yeux ; pourtant, c’était arrivé ainsi, et il sentait le danger dans lequel il se trouvait, mais hésitait sur la marche à suivre. Il avait accepté l’argent du trafiquant et croisé le plus noble ami de sa mère sur la rivière sans le reconnaître, tandis qu’une balle lâche avait probablement mis fin à la carrière du pauvre Phoebus. De tous ces actes, il était le seul témoin blanc, le seul sur le témoignage duquel réparation pourrait être obtenue.
Il se sentait donc prisonnier, et sa vie dépendait de ses relations cordiales avec le sanglant marchand de nègres et sa bande ; et Johnson avait réitéré sa promesse que, si Levin les rejoignait dans une fraternité égale, il gagnerait de l’argent rapidement et deviendrait propriétaire de plantation.
Cette nuit-là, un raid contre les nègres libres du Delaware devait être mené par la bande au grand complet, et on avait dit à Levin qu’il devait être l’un des kidnappeurs ; sa franche coopération cette nuit-là le libérerait pour toujours de tout soupçon de défection et de mauvaise foi.
« Vole un nègre, Levin, avait dit Joe Johnson, et si jamais tu es pris dans le pétrin, tu ne pourras jamais t’en sortir ! »
Levin interpréta ce langage de voleur comme signifiant qu’il devait commettre un crime pour obtenir la confiance des kidnappeurs.
Il avait deviné un peu la puissance de cette bande lorsque, le long de la rivière, surtout vers Vienna, il y avait eu des échanges mystérieux entre Joe Johnson et des gens sur le rivage, effectués par des imitations de cris d’animaux ; et le passeur nègre de ce vieux village de Dorchester n’avait parlé à Johnson qu’une demi-heure avant la rencontre du trafiquant avec Jimmy Phoebus au milieu du courant, sur quoi le sombre passager avait sorti son pistolet et averti Levin :
« Maintenant, mon petit brigand, c’est de l’honneur que j’attends de toi, et pour te le rappeler, Levin, je vais pointer ce pétard sur ton museau, de sorte que si tu lâches un mot, une prune bleue te descendra droit dans la gorge. »
Il avait alors tenté d’éluder quelqu’un attendu sur la rivière, et, dans un accès de rage dû au réveil et aux pleurs de l’enfant, il l’avait fait taire à jamais, puis avait abattu Phoebus.
La pauvre Hominy avait sincèrement cru que l’argot particulier de Johnson était le langage des bons Quakers, adeptes d’Elias Hicks, qui abritaient les esclaves en fuite et parlaient en utilisant « tu » et « toi » et « en vérité », et ce malentendu étrange dans son esprit ignorant, le fin trafiquant l’avait utilisé pour l’attirer sur le bateau de Levin et l’entraîner vers un pays lointain.
« Nous ne l’avons pas volée, Levin, disait Johnson ; elle voulait s’échapper d’un bon maître, et nous vendons simplement la carne tordue pour remettre les compteurs à zéro. »
Quand tante Hominy, ayant sous sa protection les petits enfants, monta à bord de l’Ellenora Dennis à Manokin Landing, Levin dormait et ne sut rien du vol avant qu’il ne soit trop tard pour protester, et Johnson lui-même avait mené le cotre vers le grand large. Puis, traversant le détroit de Kedge, il avait croisé dans la baie ouverte, hors de vue de la côte du Somerset, et était entré dans la Nanticoke vers la nuit par le détroit de Harper, remontant avec la marée montante ; mais l’instinct de Jimmy Phoebus l’avait coupé aux embranchements de la Nanticoke, et avait propulsé un autre crime dans le vieux casier judiciaire suspect de Johnson. Il n’avait jamais été inculpé pour meurtre, bien que le meurtre fût considéré comme un crime tout à fait banal pour lui.
Il y avait un zeste d’aventure dans cette mission coupable qui, n’eût été son caractère criminel, aurait modérément plu à Levin, la fibre vagabonde en lui s’épanouissant dans cette association sauvage ; et il ne connaissait que peu de chose des kidnappeurs du Delaware, ne lisant rien, et à cette époque, on imprimait peu de choses sur la bande de Patty Cannon, si ce n’est dans des journaux lointains comme le Niles’s Register ou le Genius of Emancipation de Lundy. Levin n’avait jamais navigué dans la région de la Nanticoke auparavant, et son paysage était agréable à ses yeux, tandis que son cœur palpitait tout juste dans le premier envol du sentiment pour la créature intéressante qu’il avait si inopinément et, à son avis, si étrangement découverte là-bas.
Arrivé à Twiford dans la nuit, Johnson l’avait envoyé se coucher et avait poussé plus loin avec la marchandise nègre jusqu’au carrefour de Johnson ; et, lorsqu’il s’éveilla tard le lendemain, Levin trouva une belle fleur sauvage de jeune femme assise près de son grabat, regardant ses grands yeux doux avec ses propres yeux gris humides, aux longs cils, et caressant ses boucles châtain foncé de la main. Alors qu’il levait les yeux avec étonnement, elle lui dit :
« Je n’ai jamais vu un homme auparavant avec les cheveux raie au milieu, mais je crois que j’en ai rêvé d’un. »
« Qui êtes-vous ? » demanda Levin.
« Moi ! Oh, je suis Hulda. Je suis la petite-fille de Patty Cannon. »
« Cette femme méchante ! » s’exclama Levin. « Oh, je ne peux pas le croire ! »
« Ni moi parfois, jusqu’à ce que l’affreuse vérité me vienne de ses propres lèvres impudentes. Oh, monsieur, je ne suis pas aussi méchante qu’elle ! »
« Comment pouvez-vous être méchante du tout, demanda Levin, quand vous avez l’air si bonne ? Je confierais votre visage à la prison. »
« Vraiment ? Comme cela me rend heureuse, d’être crue par quelqu’un ! Personne ne semble me faire confiance ici. Ma mère n’a jamais été aimable avec moi. Le capitaine Van Dorn est aimable, mais trop aimable ; je recule devant lui. »
« Où est votre mère maintenant ? »
« Elle est partie dans le Sud avec son mari, pour vivre en Floride le reste de sa vie, et nous allons tous y aller après que père aura fait une dernière rafle d’esclaves. Vous êtes l’un des hommes de mon père, je suppose ? »
« Qui est votre père ? »
« Joe Johnson. »
« Cet homme, murmura Levin. Oh, non, c’est trop horrible. »
« Ne me haïssez pas. Soyez un peu aimable, si vous le faites, car je vous ai observé ici pendant des heures, espérant presque que vous ne vous réveilleriez jamais, tant vous aviez l’air beau et pur en dormant. »
« Et vous... c’est comme ça que vous avez l’air, Huldy. Comment pouvez-vous avoir l’air si belle et être sa fille ? »
« Je ne suis pas son enfant, Dieu merci ! C’est mon beau-père. »
« Quel est votre nom, alors, à part Huldy ? »
La jeune fille rougit profondément et hésita. Ses beaux yeux gris étaient tournés vers ses pieds nus, blancs comme la rivière qui scintillait sous la fenêtre.
« Hulda Bruinton, » dit-elle en ravalant un soupir.
« Bruinton... où ai-je entendu ce nom ? demanda Levin ; on m’a conté une histoire, je suppose, à son sujet ? »
« Oui, tout le monde le sait, dit Hulda d’une voix douloureuse ; il a été pendu pour meurtre à Georgetown quand j’étais une petite enfant. »
Levin ne put parler tant il était étonné.
« Je ferais aussi bien de vous le dire, dit-elle, car d’autres le feront si je le cache. Je peux à peine me souvenir de mon père. Ma mère a bientôt épousé Joe et m’a négligée, et tante Patty, ma grand-mère, m’a élevée. Elle était gentille avec moi, mais oh, comme elle peut être cruelle avec les autres ! »
« Vous parlez comme si vous saviez lire, Huldy, dit Levin, souhaitant changer un sujet si dur ; savez-vous ? »
« Oui, je sais lire et écrire aussi bien que si j’étais allée à l’école. Quelqu’un m’a appris les lettres autour de la taverne... certains des marchands de nègres : je crois que c’était le colonel McLane ; et j’avais un don pour ça, je pense, parce que j’ai commencé à lire très tôt, et puis tante Patty m’a fait lire des livres pour elle... oh, de tels livres effroyables ! »
« Quels étaient-ils, Huldy ? »
« Les vies de pirates et les procès de meurtriers... à propos de la bande de Murrell et les empoisonnements de Lucretia Chapman, l’exécution de Thistlewood, et les voyages du capitaine Kidd ; le dernier que je lui ai lu était l’histoire de Burke et Hare, qui étouffaient les gens à mort dans le Canongate d’Édimbourg l’année dernière pour vendre leurs corps aux médecins. »
« Devez-vous lui lire de telles choses ? »
« Je pense que c’est la seule influence que j’ai sur elle. Parfois, elle me regarde si horriblement et murmure de telles menaces que je crains qu’elle ne me tue, alors je me dépêche de prendre ses livres préférés et de lui lire les sombres crimes d’hommes et de femmes désespérés, et elle rit et écoute comme quelqu’un qui entend des contes plaisants. Mon âme devient malade, mais je vois qu’elle est fascinée, et je continue à lire, essayant de fermer mon esprit à la cruelle narration. »
« Huldy, êtes-vous un joli diable qui m’attire hors de mon cœur pour me perdre ? »
« Non, non ; oh, ne croyez pas cela ! Je suppose que tous les hommes sont cruels, et tous ceux que j’ai connus étaient des trafiquants de nègres, sinon j’aurais cru que vous étiez trop doux pour vivre de ce travail brutal. Je vous ai regardé couché dans ce lit, et la pitié et l’amour m’ont envahie en vous voyant, si jeune et si beau, entamer cette vie de traîtrise et de péché. »
Levin la regarda intensément, puis se leva et regarda autour de lui, et scruta à travers les vieilles lucarnes la cour verdoyante, et la rivière débordante qui se hâtait avec une telle noblesse.
« Sommes-nous surveillés ? » demanda-t-il.
« Par personne dans cette maison. Tous les hommes sont partis, se préparant pour la chasse de demain soir. La rivière est surveillée, et on ne vous laisserait pas vous échapper très loin, mais dans cette maison, je suis votre geôlière. Joe m’a dit qu’il me vendrait si je vous laissais partir. »
Levin écouta et la regarda une fois de plus avec ardeur et émerveillement, et tomba à genoux à ses pieds nus.
« Alors, Huldy, écoutez-moi, dame aux si jolis yeux... je dois croire en eux, aussi méchant qu’ait été tout ce que vous regardez ! Je n’ai jamais rien volé de ma vie, ni piétiné un ver si je pouvais éviter son chemin... que les prières de ma pauvre mère m’aident ! Huldy, comment puis-je me sauver de ces hommes méchants et des lois que je n’ai jamais enfreintes avant dimanche ? Oh, dites-moi quoi faire ! »
« Faites n’importe quoi sauf commettre leurs crimes, répondit-elle. Promettez-moi que vous ne ferez jamais cela ! Commençons, et soyons les amis que je souhaitais que nous pourrions être, avant même de vous entendre parler. Quel est votre nom ? »
« Levin... Levin Dennis. Mon père est perdu pour moi, et ma mère aussi. »
« Alors le Ciel a répondu à mes nombreuses prières, Levin, pour me donner quelque chose à chérir et à protéger. Je suis presque une femme : oh, quel est mon destin effroyable ? — devenir une femme ici parmi ces loups d’hommes, qui se réunissent autour de la taverne de mon beau-père pour acheter le sang et les âmes de gens nés libres. Joe Johnson vend tout ; il a souvent menacé de me vendre à quelque trafiquant dont les yeux audacieux et méchants me fixaient si grossièrement, et je les ai entendus parler d’un prix, comme si j’étais la marchandise à transférer... moi, dans les veines de qui chaque goutte de sang est celle d’une femme blanche. »
« Je veux que vous veilliez sur moi, Huldy : je suis un pauvre garçon ivrogne, mon bateau affrété par Joe Johnson pour une semaine et payé. Dites-moi quoi faire, et je le ferai. »
« D’abord, dit-elle, vous devez manger quelque chose et boire du lait... rien de plus fort. Leur eau-de-vie, qu’ils distillent eux-mêmes, met le feu aux gens. Je vais mettre la table pour vous. »
C’est après que la table eut été mise que Jimmy Phoebus s’est glissé à l’intérieur et a dévoré le lait et la viande, surprenant la suite de la conversation qui vient d’être rapportée ; et lorsque ses mouvements maladroits eurent troublé ces nouveaux jeunes amis, Hulda s’évanouit dans les escaliers devant l’apparition que Levin ne vit pas, et il arracha le baiser qui ressemblait à la cueillette d’une fleur rouge pâle dans le jardin d’un dragon.
Cette nuit-là, deux chevaux sans selle vinrent pour les amener tous deux au carrefour de Johnson, et Levin s’éveilla à l’ancienne résidence de Patty Cannon sur la ferme voisine.
Il regarda par la petite fenêtre dans le toit bas sur un petit jardin, où une femme courte, trapue, puissamment bâtie, pieds nus, déterrait quelques fleurs de leurs plates-bandes pour les mettre dans des caisses de terre.
« Ici, Huldy, s’exclama cette femme, mets-les toutes sous les couvertures de verre, ma chérie, pour que grand-mère ait des fleurs pour son chapeau l’hiver prochain. Ils ne reconnaîtraient pas la vieille Patty à Cannon’s Ferry si elle ne venait pas avec des fleurs dans son chapeau. »
Un geai bleu malicieux était dans un grand cerisier, apparemment domestiqué là, et il s’occupait à imiter au-dessus de la tête de la femme les cris alternés d’un petit oiseau en terreur et le cri de victoire d’un faucon.
« Tais-toi, voleur ! » dit la femme en levant les yeux. « Ces geais bleus, ma fille, les nègres en ont peur, et les tuent, comme des espions et des rapporteurs du Vieux Nick. C’est pourquoi je les garde autour de moi. Ils valent mieux qu’un chien de garde pour aboyer contre les étrangers, et, parce qu’ils volent toute leur vie, je les aime. Le geai bleu, par Dieu ! c’est l’oiseau de la vieille Pat Cannon. »
« Grand-mère, dit Hulda, je souhaiterais que tu aies un grand et élégant jardin. Tu aimes les fleurs. »
« Des jolies choses, j’en ai toujours voulu, s’exclama la femme au corps de bouledogue, avec un juron ; des choses brillantes que j’aimais quand j’étais une fille, et j’échangeais ce que j’avais pour elles. Dès que je suis devenue grande, j’ai échangé des choses laides pour elles, comme des nègres. Je donnerais une cargaison de nègres pour un tablier plein de roses. »
« La Floride, dit-on, est magnifique, grand-mère, et les fleurs sont partout là-bas. »
« Oui, ma fille, on dit ça ; mais je ne m’attends jamais à y aller. Margaretty, ta maman, aime ça là-bas. Le Delaware est mon foyer ; certains d’entre eux me haïssent ici, et les maudits avocats essaient de m’inculper, mais je vivrai sur la ligne jusqu’à ce qu’ils me poussent par-dessus, là où je suis le coq du village depuis que je suis une fille. »
Alors que Hulda, elle aussi pieds nus, mais moulée comme les fleurs, de sorte que ses pieds semblaient aussi naturels que les racines nues, portait les boîtes autour des plates-bandes vitrées entourant une cheminée — dahlias, crocus d’automne ou safrans, chrysanthèmes tricolores ou fleurs d’or, et les soucis couleur orange — la femme plus âgée, se reposant sur sa houe, sentit la térébenthine d’une rangée de hauts tournesols, en tordit un et le mit dans son chapeau de paille à larges bords.
« Quand je danserai la gigue sur la corde raide, entendit Levin la glousser, l’une de ces grosses fleurs devra mourir avec moi. »
Elle disparut dans le verger de pêchers, qui teintait le jardin de ses branches rosées, et Levin profita de l’occasion pour inspecter le cottage et le paysage.
C’était une simple ferme, plane comme un plancher, partie d’un plus grand défrichement dans les bois primitifs, où seul le feu ou l’âge avait sévi depuis l’arrivée de l’homme ; et, bien qu’il semblât y avoir plus de terre qu’il n’en appartenait à cette propriété, aucune autre maison ne pouvait être vue par Levin sur tout le prospect, sauf la forme audacieuse et ternie du château de Johnson, glissant son long porche vers l’avant à la base de ce haut toit vide et inexpressif qui semblait suspendu comme le rideau terne d’un théâtre entre les solennelles tours des cheminées ; la cheminée nord large et immense, posée sur une arche ; la cheminée sud plus mince, mais dressée comme une sentinelle perpétuelle sur la route du Roi.
La maison où Levin Dennis regardait maintenant était une cabane double en bois à trois pièces, avec des lits dans chaque pièce sauf la cuisine, et le toit à croupes donnait un logement considérable dans le grenier en plus, les pièces étant toutes petites, comme c’était général à cette époque. Autour de la maison s’étendait un joli jardin, avec quelques cerisiers et pruniers et des pêchers sauvages le long de ses limites, et les champs autour contenaient beaucoup de souches, montrant que le défrichement avait été fait il n’y avait pas beaucoup d’années, tandis qu’ici et là, quelques tas de broussailles avaient été autorisés à s’accumuler au lieu d’être brûlés.
Alors que Levin regardait l’un de ces tas de broussailles dans un endroit bas, une paire de vautours tournoyèrent lentement et maladroitement au-dessus, et, volant bas, tournèrent en rond comme s’ils pouvaient élever leurs petits là et détestaient aller loin ; et, longtemps après, Levin les vit planer haut au-dessus de l’endroit avec une sollicitude parentale.
Il rentra sa tête dans la lucarne et se préparait à descendre pour le petit déjeuner qu’il sentait cuire en bas, lorsque son propre nom fut prononcé dans le jardin, et il s’arrêta et écouta.
« Tu mens ! » s’exclama la voix de la vieille femme. « Je vais t’écraser au sol ! »
« C'est ce qu'il a dit, grand-mère, vraiment, il l'a dit. »
Levin jeta un coup d’œil depuis les profondeurs du grenier et vit que Mme Cannon se tenait là, la houe dont elle s'était servie levée au-dessus de la tête de Hulda, tandis qu'une expression de rage démoniaque déformait ses traits, pourtant pas désagréables.
Levin se dirigea immédiatement vers la fenêtre et siffla, comme pour l'oiseau dans l'arbre. La vieille femme laissa aussitôt tomber sa houe et cria à Levin :
« Hé, fiston ! t'es pas à moitié mort de faim pour ton déj' ? C'est tout prêt pour toi, et Huldy n'attend que toi pour descendre. »
Levin descendit aussitôt l'escalier court et tournant vers une table dressée au fond de la cuisine, et la vieille femme souffla dans un cor en fer-blanc en direction du carrefour de Johnson, comme pour appeler d'autres pensionnaires, puis elle dit à Levin, avec un visage très avenant :
« Fiston, ces gens sans valeur ici vont te poser des questions pour t'embêter, et je ne veux pas qu'il t'arrive de mal, Levin ; alors dis à tous ceux que tu vois ici que Levin Cannon est ton nom, et ils croiront que t'es juste un des miens, et ils ne t'en demanderont pas plus. »
Hulda leva légèrement les yeux, ce que Levin interpréta comme un assentiment, et il dit :
« Cannon, c'est assez bon pour un gars pauvre comme moi. »
« Tu y vas avec Joe ce soir, pas vrai ? »
« Oui, m'dame, je crois bien. »
« C'est ça, cousin. Tu deviendras riche et tu garderas ton carrosse, encore. Le capitaine Van Dorn va diriger le groupe. En tant que Levin Cannon, le pauvre cousin de la vieille Patty, il veillera sur toi, fiston. Maintenant, prends un peu de mes crêpes, et de la bajoue avec des œufs, et le meilleur café de Cannon’s Ferry. Huldy, ma fille, aide ton cousin Levin ! Il ne sera pas ton amoureux si tu ne le nourris pas bien. »
Le petit déjeuner fut apporté par un homme blanc au visage griffé et mordu, et à l'œil injecté de sang.
« Cy, cria Patty Cannon, ces crêpes, je suppose que t'as eu du mal à les retourner avec cet œil rouge qu'Owen Daw t'a fait. »
« Je lui ferai griller les deux côtés quand j'aurai la plaque prête pour lui », s'exclama l'homme, à moitié en reniflant.
« Avant que t'aies assez de cran pour ça, le petit Owen te picorera les yeux, Cy, comme un corbeau ; il est assez bagarreur pour s'attaquer à la potence. Tu pourras peut-être être quitte avec lui là-bas, Cy. »
L'homme tourna son visage de valet lâche vers Levin avec curiosité, et regarda Hulda d'un air renfrogné et honteux, ce qui lui fit remarquer :
« Cyrus, tu n'es pas fait pour les garçons grossiers autour de la taverne de mon père, qui abusent toujours de toi. S'il te plaît, n'y retourne pas. »
« Où veux-tu qu'il aille ? » demanda sévèrement Patty Cannon ; « y'a plus d'église près d'ici, depuis que Chapel Branch est tombée en ruine faute de payer les pasteurs. Qu'il aille à la taverne et apprenne à se battre comme un homme, et si les garçons le battent, qu'il en tue quelques-uns. Ensuite, Joe et le capitaine pourront faire quelque chose de Cy James, et les gens d'ici le respecteront. Tiens, Capitaine, mon chéri, t'as pas faim ? »
Ceci s'adressait à un homme portant plusieurs contusions sur le front et une énorme moustache couleur lin, aussi douce au toucher que les cheveux d'un enfant — un homme portant des bottes délicates avec des jambières flamandes hautes qui se repliaient pour laisser voir des bas de femme rouges, par-dessus lesquels étaient bouclés des pantalons de velours côtelé chamois, ne couvrant que ses cuisses et attachés au-dessus de ses hanches par une ceinture de cuir. Sa chemise était en tissu à motifs bleus, et son manteau large et déboutonné était une sorte de veste de marin en velours noir terni. Il suspendit un large chapeau mou de couleur gris jaunâtre, souple comme tout le reste de ses vêtements, à une cheville au mur, et salua d'abord Hulda avec un sourire accueillant, Mme Cannon avec une désinvolture cavalière, et Levin avec une réserve gracieuse qui détourna l'attention du garçon de la femme notoire en bout de table et le tint intéressé pendant tout le repas.
« Jolie Hulda, je vous salue ! Patty, buenos dias ! J'espère que je vous trouve en bonne santé, l'ami ! » — cette dernière phrase à Levin.
Alors qu'il prenait son couteau et sa fourchette, Levin observa un anneau, orné d'un diamant pur, briller à la main du capitaine. C'était un homme aux yeux bleus, avec un rougissement et un cheveu sur la langue, comme quelqu'un de timide, mais il lui arrivait de fixer droit et hardiment quelqu'un du groupe, et alors il semblait perdre sa délicatesse pour devenir grossier et froid. Il jeta un tel regard à Hulda, qui baissa les yeux sous son poids et ne le regarda plus guère par la suite.
Pour Levin, cet homme exerçait une fascination immense, en partie à cause de sa tenue extraordinaire — semblable aux costumes que Levin avait vus au théâtre à Baltimore, où les pirates sur scène portaient une veste, une chemise ouverte et une ceinture de coupe similaire, bien que de matière différente — et en partie à cause de son visage, dans lequel il y avait quelque chose de très familier pour le garçon, bien qu'il ait vainement fouillé sa mémoire pour en retrouver le temps et le lieu. L'étranger avait à peine entre quarante et quarante-cinq ans, mais la maîtresse de maison le traitait avec toutes les cajoleries d'une épouse.
« Cher Capitaine ! pauvre chéri ! » dit-elle ; « avoir ses beaux cheveux jaunes arrachés par le rapace noir ! Chéri, il est tombé sur moi, et j'ai cru qu'un taureau m'avait donné un coup de tête dans l'estomac. »
« Il n'a brisé aucun membre, Patty », zézaya le capitaine, se nourrissant de manière raffinée — et Levin observa que sa fourchette était en argent, et que son couteau était un couteau fermant avec un manche en argent, qu'il avait tiré de sa poche — « Chis ! chis ! s'il m'avait cassé le bras, la caravane aurait dû partir sans moi ce soir. J'ai mal, cependant, car le Senor était un lutteur vaillant. »
« Il aura son compte, chéri, quand ils le mettront au travail en Géorgie et qu'ils le fouetteront comme il faut, et qu'on dépensera le prix qu'il vaut en punch. Hé, hé ! mon bel amoureux ! »
« Je lui ai pris ceci aujourd'hui quand je l'ai fouillé soigneusement », dit le capitaine en tendant à Patty Cannon une pièce de monnaie en argent.
La femme, bien qu'elle semblât avoir à peine plus de cinquante ans, sortit des lunettes en argent d'un vieil étui en cuir et, après les avoir mises, épela la pièce :
« George... trois... dix-huit... dix-huit cent quinze ! »
Elle rejeta la tête en arrière si brusquement que les lunettes tombèrent de son nez ; Hulda les rattrapa, puis Mme Cannon se tourna vers Hulda avec une expression féroce et lui arracha les lunettes des mains.
« Où le diable a-t-il eu ça ? » demanda Patty Cannon.
« Ah ! qui sait ? » zézaya le capitaine avec une nonchalance pâle, jetant l'un de ces regards forts et perçants qu'il accordait parfois, droit dans les yeux de l'hôtesse. « Cela pourrait être une coïncidence : chis ! chito ! Un shilling d'une certaine année n'est pas une chose rare. Mais, Madame Cannon, cela devient légèrement curieux quand six shillings de ce genre, tous marqués de cette année significative, sortent de la même poche ! »
Sur ce, il passa cinq shillings d'apparence identique à l'hôtesse, qui remit ses lunettes pour les examiner tous, avant de les laisser tomber sur ses genoux avec une expression lasse et effrayée, et murmura :
« Van Dorn, qui peut-il être ? »
« C'est de moins d'importance, ma chère, que de savoir si nous pouvons nous permettre de le vendre. »
Le capitaine regardait maintenant Hulda avec la même intensité forte, mais les yeux de celle-ci étaient rivés sur son assiette ; et, bien que Mme Cannon la regardât aussi, avec autant d'intérêt que de dégoût, Hulda continuait de manger tranquillement, inconsciente de leur attention.
« Ouste ! » dit la femme ; « les gens peuvent se faire peur tous les jours s'ils le veulent. On l'a, et s'il sait quelque chose, c'est tout dans cette caboche de nègre. Alors mange et va au diable ! »
« Mon ange gardien », fit remarquer le capitaine, avec un rougissement et un zézaiement plus prononcé, « vous n'avez peut-être pas remarqué que je n'ai jamais cessé de manger, alors que vous avez immédiatement perdu l'appétit. Que ferez-vous des shillings ? »
Mme Cannon les prit sur ses genoux et se leva comme si elle voulait les jeter par la fenêtre, son visage en colère portant cette interprétation.
« Arrêtez, femme remarquable », dit le capitaine en tirant sa moustache souple couleur lin avec la main où brillait le diamant, « laissez vos ressources fécondes s'arrêter et consulter, car je ne cherche que votre bonheur, qui a si abondamment béni ma vie et banni toute superstition de mon cœur, au point que je ne crois ni aux fantômes, ni en Dieu, ni au diable, alors que vous croyez en tout cela et vous donnez bien des amis et des intrus inutiles. Chito ! chito ! comme disent les Cubains, et écoutez ma suggestion avant de jeter ces shillings ! »
« Prenez garde à ne pas vous moquer de moi ! » cria Patty Cannon, ses yeux sombres et hardis fuyants, comme quelqu'un à la fois en colère et troublé, et ses joues vermeilles pleines d'un sang trouble.
« Asseyez-vous ! Donnez les shillings à la jolie Hulda là-bas. »
« À elle ? »
« Ya, ya ! à la charmante Hulda ; car qu'est-ce qui nous inquiétera alors, son sein sans péché étant leur sûr dépôt, et ses yeux aux longs cils faisant fondre nos fantômes en air gris ? »
Avec un regard de forte aversion, la femme donna les shillings à Hulda en disant :
« Si jamais tu m'en montres un, gamine, je te ferai l'avaler. »
Hulda prit les pièces d'argent et les regarda un moment avec un plaisir de jeune fille :
« Oh, grand-mère, comme vous êtes gentille ! Pourquoi parlez-vous si méchamment avec moi alors que vous me donnez ces jolies choses ? Elles semblent presque chaudes dans mon sein quand je les y mets, comme des choses vivantes. Laissez-moi vous embrasser pour ça ! »
Elle se leva de sa chaise et s'approcha de la maîtresse de maison, qui était assise dans une terreur étrange, ne refusant pas l'étreinte, tout en frissonnant presque alors que Hulda se penchait et pressait ses lèvres pures et jeunes sur le visage blême et dissipé de Patty Cannon.
Le capitaine observa le baiser avec son regard fort et froid particulier, sourit gracieusement à Hulda et dit :
« Voilà, mesdames, reposez-vous dans la confiance l'une de l'autre ! Quelques shillings pour un tel baiser, c'est une paie honteuse, tante Patty. Vous souvenez-vous aussi bien que moi, Madame Cannon, qu'une fois vous avez perdu de l'argent, et pensé que votre mère l'avait volé, et cherché partout, et que cela n'est jamais réapparu ? »
« Oui », cria Patty Cannon, « je m'en souviens », et elle jura d'un juron d'homme.
« Est-ce que le Senor a été dans cette direction, à votre avis ? Je pense que oui, car Melson et Milman arrivent de chez Twiford avec la nouvelle que la dernière peau de Zeke a rompu sa chaîne et s'est enfuie, et tout le Nanticoke inférieur ne donne aucune trace d'elle, et Zeke a passé les portes célestes. »
Le capitaine passa le dos de son couteau fermant en argent sur sa gorge, en souriant, et posa sur la table un couteau de marin.
« Zeke a seulement été détaché ; c'était une omission trop généreuse », dit-il. « La femme de Philadelphie, dit le Senor, il l'a libérée, et elle est partie pour sonner l'alarme contre nous. Le Senor est un homme froid : il m'a dit ça, et a ri, et a rugi, et dit qu'il vivra pour nous voir tous dans un cadre. Ayme, ayme, Patty ! »
Le visage s'allongeant de plus en plus, la femme écoutait ces phrases à peine intelligibles — totalement inintelligibles pour les plus jeunes — et pour Levin, il sembla qu'elle devint soudain vieille et plus vieille encore, jusqu'à ce que ses joues, récemment fleuries, parussent mortes et ridées, et, pour avoir maintenu l'apparence d'à peine cinquante ans, et qui plus est jolie, elle semblait maintenant avoir plus de soixante ans, triste et impuissante.
« Van Dorn, je me meurs », murmura-t-elle, alors que ses yeux se voilaient et qu'elle s'affaissait dans sa chaise comme une motte de pâte.
« Ha ! O hala hala ! pas touche, belle Hulda », cria le capitaine, joyeusement, alors que Hulda avait été poussée à soulager la pauvre vieille femme ; « personne n'assistera à ces cérémonies d'expiation si ce n'est Van Dorn lui-même, dont les droits sur Mistress Cannon sont prioritaires. Elle est hydropique, et se précipite vers la perdition trop vite, ce que je dois arrêter pour qu'elle continue de me réconforter encore davantage. Douce consolatrice ! Jeune homme, vous allez m'aider. »
Levin saisit les pieds de Patty Cannon et trouva qu'elle semblait faite d'os, tant ses tendons étaient durs, et Van Dorn souleva aisément ses larges épaules, et elle fut ainsi étendue sur un lit dans la pièce voisine, où l'élégant capitaine fut vu en train de frictionner ses membres, et même de manipuler un flacon de sangsues, dont il laissa l'une ramper sur la main qui portait le diamant, la faisant ressembler à un rubis fondant ou en mouvement vivant. Alors que cette vorace amoureuse de sang se rassasiait autour des chevilles droites de l'hôtesse, le délicat capitaine la tenait dans ses bras comme un amant ardent.
« Chéri », soupira la femme, « mon loyer est dû, et Jake Cannon n'attend jamais. Prends Huldy et cette nouvelle recrue, mon cousin Levin Cannon, et conduis-les au ferry... et surveille ce garçon, Van Dorn : je veux qu'il soit dressé ! Donne-lui un pistolet et un couteau, et fais-lui égorger quelqu'un. Appose la marque du sang sur lui et il est à nous. »
« Grande femme ! » zézaya le capitaine, prolifique en baisers, « Marie-Thérèse ! Sémiramis ! Agrippine ! Cléopâtre ! toujours féconde en grandes idées et devenant jeune grâce à la belladone, alto ! quedo ! mais je t'aime ! »
« Suis-je encore un peu jeune, chéri ? » demanda Patty Cannon. « Oh, ne me trompe pas, Van Dorn ! Mes yeux peuvent-ils encore exprimer l'amour et la haine, comme au bon vieux temps ? »
« Si ! quiza ! De plus en plus, ange noir, entrant dans l'âge sombre comme des torches dans une caverne, je vois tes yeux profonds flamber ; mais ils ne me plaisent jamais autant, Patty, que lorsqu'ils étincellent d'une nouvelle idée méchante, comme celle de marquer le garçon pour la vie. Qui est-il ? »
« C'est un Cannon, l'une des souches à laquelle appartenait mon homme du Delaware. Sa mère me méprisait parce que j'entrais dans leur famille : je me suis souvenue d'elle. »
« Tu veux donc que ton jeune cousin soit un criminel ? »
« Oui, chéri, je veux qu'il soit marqué au fer, pour que le diable sache qu'il est à lui. »
Le capitaine atteignit les pieds de la dame, retira la sangsue et la tint au-dessus du creux de sa paume, gorgée du sang de la belle patiente.
« Regarde, Patty ! Le garçon boira du sang comme ça, jusqu'à ce que, ivre, il ne puisse plus tenir, et tombe dans notre destin comme dans ce flacon. »
Tandis qu'il parlait, il laissa tomber la sangsue dans la bouteille, où son reflet dans le verre sembla éclabousser du sang.
« Ha, ha ! Van Dorn, je t'aime ! » cria la femme, et elle l'étouffa de caresses.
CHAPITRE XXVII.
CANNON'S FERRY.
Lorsqu'il fut annoncé à Levin et Hulda, qui avaient entre-temps discuté dans le jardin, dangereusement près du sujet de l'amour, qu'ils allaient faire un tour jusqu'à Cannon's Ferry avec le capitaine Van Dorn, sur le désir spécial de tante Patty Cannon — qui leur envoya aussi une poignée de demi-cents pour leurs dépenses — ils furent tous deux ravis, bien que Hulda ait dit :
« Cher Levin, si seulement nous partions pour de bon, comme nous pourrions être heureux ! Je pourrais vivre avec ta belle mère et travailler pour elle, et, sachant que j'y suis toujours, tu rapporterais ton argent à la maison au lieu de le gaspiller. »
« On ne peut pas faire ça d'une manière ou d'une autre ? » demanda Levin. « Oh, si seulement j'avais un peu de bon sens ! Je voudrais que Jimmy Phoebus soit là, Huldy, pour m'emmener là-bas dans le jardin et me fouetter comme mon père. Mais si je n'étais pas venu ici, comment aurais-je pu te voir, Huldy ? »
« Comment aurais-je pu passer une nuit si céleste de paix et d'espoir si tu n'étais pas venu, mon cher ? L'Être bon a dû te mener à moi. »
« Huldy », dit Levin, après avoir réfléchi dans la limite de ses connaissances, « peut-être qu'il y a un bureau de poste à Cannon's Ferry, et tu pourrais écrire une lettre à Jack Wonnell pour moi. »
« Pourquoi pas à ta mère, Levin ? »
« Oh, j'ai honte de lui dire ; ça la tuerait. »
« Si on se faisait découvrir, Levin, tante Patty me tuerait. Il n'y a pas de papier ici, pas d'encre que je puisse trouver, l'affranchissement d'une lettre coûte presque dix-neuf cents, et regarde ! il manque juste deux cents à ces demi-cents pour la somme. »
« J'ai de l'or », cria Levin, en pensant au reste de la prime de Joe Johnson.
Il mit la main dans sa poche, mais l'argent n'y était plus.
« Chut ! » cria Hulda, « tu as été volé. Tout le monde est volé ici quand on dort. Grand-mère peut sentir l'or comme le rat qui trouve du fromage jaune. »
L'individu qui avait servi le petit déjeuner fut vu venant vers eux, un homme en taille, avec un front fuyant, pratiquement pas de menton, un long cou de grue et un visage atrocement griffé et purulent.
« Monsieur », dit-il à Levin, « viens m'aider à atteler les chevaux ; je suis tellement battu que je ne vois même pas comment. »
Levin se mit en route immédiatement, suggérant à Hulda de chercher son argent disparu, et, lorsqu'ils furent dans la petite écurie, l'homme observa, en chuchotant, à Levin :
« Par la fumée ! »
Levin continua à mettre les brides et les harnais sur les chevaux, quand l'homme dit encore, avec un sourire insinuant :
« Par la fumée ! »
« Hé ? » s'exclama Levin.
« Par la fumée ! » fit remarquer l'homme à nouveau, avec une emphase très ardente.
« Tu dois avoir été à Princess Anne », dit Levin, « pour jurer "par la fumée". »
L'homme mal élevé, avec une tête si inférieure et un cou de grue, se glissa maintenant devant Levin, le domina du regard et chuchota :
« Hokey-pokey ! »
L'idée traversa l'esprit de Levin que le marmiton de Patty Cannon devait être devenu fou.
« Où as-tu ramassé ces mots, Cy ? » demanda Levin.
« Hokey-pokey ! » répondit Cy James, avec une insufflation plus mystérieuse et impressionnante ; « Hokey-pokey ! Par la fumée ! et Pangymonum, aussi ! »
« Mais, Cy ! que veux-tu dire ? Jimmy Phoebus ne jure jamais qu'avec ces mots-là. Tu connais Jimmy Phoebus ? »
« Pangymonum, aussi ! » siffla Cy James, avec toute l'animation possible. « Hokey-pokey, trois ! et Par la fumée, un ! »
Il posa ses longs bras sur ses genoux, se pencha comme une grande oie et fixa les yeux de Levin.
« Je n'ai jamais eu assez de jugeote », dit Levin, « pour deviner une devinette, Cy Jeems. Ces mots, je les ai entendus un brave homme — l'ami de ma mère — les utiliser si souvent qu'ils me font peur. Mon esprit a pensé à lui nuit et jour. Oh, est-il mort ? »
« Par la fumée ! Hokey-pokey ! et Pangymonum, aussi ! » chuchota le grand type maigre et excité, avec la plus grande solennité.
« Ils sont les mots quotidiens de Jimmy Phoebus, cher Cyrus. Il a été tué sur la rivière avant-hier soir ; je l'ai vu tomber ; c'est mon péché et ma misère. »
« Il n'est pas mort », chuchota Cy James, très bas et prudemment. « Je ne te dirai pas où il est tant que tu n'auras pas fait en sorte que Huldy m'aime. »
« Comment puis-je faire ça, Cy ? »
« Elle pense que je suis un lâche et que je me fais fouetter par Owen Daw. Dis-lui que je ne suis pas un lâche. Dis-lui que je vais faire frire tous ces gens sur ma plaque — tous sauf Huldy. Dis-lui que je joue seulement au lâche jusqu'à ce que je les aie tous mis en pâte et la plaque graissée, et alors je serai le dur du carrefour ! »
« Tu me détestes, Cy Jeems ? Je ne t'ai rien fait. Je suis prisonnier ici jusqu'à ce que je puisse récupérer mon bateau chez Joe et aller à Princess Anne. »
« Je ne te détesterai pas si tu peux faire que Huldy m'aime », répondit Cy James. « Dis-lui que je ne suis pas un lâche ; que je vais être libre, et riche aussi. » Il posa à nouveau ses paumes sur ses genoux et chuchota : « car je sais où la vieille Patty enterre son or et son argent ! »
« Venez avec ces chevaux, bande de paresseux », entendit-on la voix zézayante du capitaine appeler. « Ya, ya ! là, luego ! la matinée passe. »
« Tout prêt », répondit Cy James, et alors qu'ils quittaient la porte de l'écurie, il chuchota une fois de plus, et regarda de manière significative vers le carrefour de Johnson :
« Par la fumée ! Hokey-pokey ! et Pangymonum, aussi ! »
Le capitaine, ressemblant à un gentleman des âges chevaleresques égaré dans ce repaire forestier, tenait les rênes debout sur le sol, et aida Hulda à monter sur le siège à côté du sien avec une grâce, un rougissement et un rire zézayant qui, pensa Levin, étaient très fascinants.
« Maintenant, Maître Cannon, prenez place à l'arrière du véhicule », dit le capitaine en s'inclinant devant Levin, et en lui lançant l'un de ces regards froids et grossiers qu'il ne consentait à donner que pendant un instant, comme un chat doux qui a toute la nature du lapin sauf le regard du tigre.
Le véhicule était une vieille charrette sans ressorts, et le siège de Levin était une planche, tandis que celui de Hulda avait un dossier, et le capitaine l'avait rembourré avec une peau d'ours. Il regarda Hulda avec la plus délicate attention, rougit quand elle le regarda, et, remarquant à peine les chevaux, bien qu'il les eût sous un contrôle presque automatique, il sortit de l'allée de Patty Cannon et tourna dans les bois.
Levin jeta un long regard inquisiteur vers la taverne de Johnson, souhaitant avoir le don de voir à travers ses planches patinées par le temps et son haut toit sans lucarnes, puis il observa la route, faite de sable dur ou de débris de pins, parsemée ici et là de fondrières ou d'ornières boueuses, qui se déroulait comme un ruban derrière les roues parmi les pins serrés.
Il observa également l'habileté avec laquelle le capitaine maniait son long fouet en peau de vache, une simple lanière de cuir brut attachée à un bâton, maladroit en d'autres mains ; mais Van Dorn pouvait chasser une mouche de l'un ou l'autre des petits chevaux Delaware au poil hirsute avec cet outil, sans presque regarder où il frappait ni effrayer la bête, et il pouvait asséner un coup d'une telle prestesse que l'animal en chancelait et tremblait sous la douleur soudaine.
À un petit ruisseau sablonneux, le seul qu'ils traversèrent, un long serpent d'eau tenta de s'échapper avant que le chariot rapide ne puisse l'écraser, mais le capitaine se leva brusquement, avec une agilité de félin, et projeta la longue mèche sur le bas-côté ; le serpent se tordit et bondit dans les airs, presque coupé en deux. Puis, se rasseyant et se penchant si près de Hulda que sa longue moustache dorée et soyeuse effleura sa joue, Van Dorn dit doucement :
« Que hermoso ! Jeune fleur sauvage, me laisserais-tu chasser un serpent de ton chemin aussi ? »
« Lequel, capitaine ? »
« Peu importe. Nomme-en un. »
« Hélas ! » dit Hulda, « je suis de leur espèce ; comment pourrais-je souhaiter du mal à mon beau-père et à ma grand-mère ? Ils ne sont pas ce que je voudrais, mais il m'est ordonné de les honorer. »
« Par qui, belle Hulda ? »
« Par Dieu. Je l'ai lu dans le Livre après l'avoir entendu dire par un esclave. »
« Donde esta ! Quel esclave connaissons-nous qui fût si instruit de Dieu ? »
« Le pauvre Dave, l'ivrogne. Il était un homme bon avant de nous connaître. Il m'a récité tous les Commandements pour une goutte d'eau-de-vie, je les ai notés et plus tard je les ai retrouvés dans un livre. »
« Chis ! Chito ! Comme ton esprit est gracieux, Hulda ! Il jaillit du vide absolu de ta condition et découvre des choses, tout comme le jeune balbuzard, sans instruction préalable, sait où plonger pour attraper le poisson. Qui, venant aux carrefours de Johnson, apporte la Bible ? »
« Le colonel McLane. »
« Lui ? Ce crocodile hypocrite ! C'est lui qui t'a donné le Livre ? »
« Oui. Il m'a dit que Joe et grand-mère étaient de bonnes gens — des "gens de bien conservateurs", je crois qu'il les a appelés ; mais il a ajouté que vous ne croyiez en rien, et qu'il n'y avait, je crois qu'il a dit cela, aucune base pour une "bonté conservatrice" chez vous. »
« O hala hala ! Mais c'est charmant », fit remarquer doucement le capitaine en caressant sa moustache dorée avec la main qui portait la bague étincelante. « Patty Cannon peut être sauvée ; moi, je dois être damné ; et Allan McLane siégera en juge. Non, je ne crois en rien, parce que de tels gens croient ! »
« C'est pour cela que personne ne vous aime », observa franchement Hulda, « aussi agréable que vous puissiez être. »
« Et peux-tu croire en quelque chose après les entourages de ton enfance, touchant au crime comme le nénuphar qui pousse parmi les serpents d'eau ? »
« Le nénuphar n'y peut rien, et il est tout aussi blanc que s'il avait poussé sous une serre, parce que... »
« Parce que le lys n'a rien du sang du serpent ? » zézaya le capitaine. « Est-ce là ta prétention ? »
« Non », dit Hulda ; « je sais que je suis née de parents méchants, fille du crime, mon père pendu, ma mère d'une origine effroyable, mais jamais je n'ai senti que Dieu me tenait pour responsable de leurs œuvres si je gardais mon cœur humble et mes mains loin du péché ; et jamais, jusqu'ici, je n'ai été tentée par ma propre nature de jouir d'un seul instant d'un tel égoïsme hideux. Et je remercie mon aimable Créateur que quelque chose à aimer et en quoi croire, bien qu'aussi malheureux que moi-même, soit descendu sur ce triste chemin que j'ai contemplé tant d'années, et m'ait trouvée là, à l'attendre. »
Sans répondre, le capitaine garda ses pensées pour lui pendant plusieurs minutes, puis soupira finalement :
« Je connais une chose en laquelle je pourrais croire, jolie enfant. »
« Oh, alors embrassez-la », dit Hulda, « et donnez à votre foi un brin de paille auquel se raccrocher. »
La main de Van Dorn glissa autour de sa taille, et ses joues colorées et ses yeux bleus se penchèrent sous son chapeau de paille :
« Je la trouve ici, peut-être, Hulda. Dois-je embrasser ta jeunesse avec ma forte passion ? Je crains de t'aimer. »
« Oui », répondit-elle, levant ses yeux aux longs cils d'un gris envoûtant ; « embrassez-moi si cela peut vous donner de l'espoir ! »
Le rougissement et la vive couleur disparurent de son visage alors qu'il fixait ces grandes prunelles grises et passives, largement ouvertes sous ses lèvres boudeuses, riches et efféminées, et, comme il hésitait, Hulda répéta :
« Embrassez-moi, si cela peut vous faire espérer ! »
« Non, non », répondit-il ; « de tous les endroits, c'est celui où je suis le plus désespéré. »
« Je savais que vous ne m'embrasseriez pas », dit Hulda, d'un ton supérieur au sien, « si je vous en donnais le droit pour un motif pur. Le baiser que vous voudriez me donner ne trouve pas son pareil dans mon âme. »
« Vous me haïssez, alors ? » dit Van Dorn.
« Non, je vous plains ; je prie pour vous, aussi. »
« Pour moi ? Quel intérêt avez-vous à mon sujet ? »
« Je ne sais pas », dit Hulda. « Je me suis souvent demandé ce qui me faisait penser à vous si souvent et, pourtant, jamais avec admiration. Vous êtes la seule personne ici qui semble avoir perdu quelque chose en étant ici ; une partie de vous semble avoir disparu ; j'ai senti que vous auriez pu être un gentleman, bien que vous ne puissiez plus jamais l'être. Je me détourne de vous, et pourtant je vous plains. Mais, malgré toutes vos manières charmantes, je ne vous aimerais jamais, alors que le pauvre garçon qui voyage avec nous, je l'ai aimé dès qu'il est arrivé. »
« Chis ! Chito ! Tu peux te détourner de moi et pas d'un Cannon ? Pourquoi, fillette, tu l'as mis en mon pouvoir. »
« Je suis en votre pouvoir depuis longtemps, capitaine Van Dorn, et vous m'avez regardée avec des yeux hardis et mauvais bien des fois, mais vous ne vous êtes jamais approché davantage. Quand je vous regarde comme je viens de le faire, vous fuyez devant moi. Ce garçon que j'aime est aussi en sécurité que moi, entre vos mains. »
« Pourquoi, chère présomptueuse ? Dis-le-moi. »
« Parce que je l'aime, et que vous avez besoin de ma pitié. Tant que vous protégerez ce pauvre orphelin, je porterai votre nom jusqu'à Dieu pour obtenir votre pardon ; si jamais vous lui faites du mal, mes prières pour vous seront muettes à jamais. »
« Oh ! ayme ! ayme ! » rit doucement Van Dorn, son rougissement ne revenant pas cette fois ; « tu oublies, Hulda, que je ne crois en rien. »
Ils n'avaient guère parcouru quatre milles qu'une petite ville basse, aux maisons carrées jetées là comme des blocs de jouets entre des paires de cheminées rouges extérieures, s'étalait, dans la douce et humide matinée d'octobre, le long du bord d'un ruisseau marécageux qui, longeant le hameau, se jetait dans la rivière Nanticoke à quelques milles, selon son cours, au-dessus du quai de Twiford. Deux rues, formées par deux routes, aboutissaient à une troisième rue longeant la rive sablonneuse et plate de la rivière, et là se dressaient quatre ou cinq demeures plus grandes, semblables à leurs humbles voisines, construites en bois, mais avec des cheminées plus hardies et plus imposantes, s'élevant dans les airs comme pour rivaliser avec quatre grands navires et bricks qui gisaient à l'ancre ou le long des deux quais, et projetaient leurs mâts et leurs espars dans les nuages, faisant plier la basse forêt qui fermait la rivière et le village dans son humilité. Mais la belle rivière, avec ses fréquents escarpements de sable et de bois, coulant sur deux cents yards de large dans une marée majestueuse, et portant jusqu'au bac de Cannon des bateaux de pêche et des pungies, des goélettes yankees et des chalands, ainsi que les signes de vie, aussi humbles soient-ils, qui flottaient en fumée bleue de nombreux foyers, ou résonnaient dans les avirons, le gréement et le chargement, semblait à Hulda une joie et une puissance humaines, et elle cria à Levin :
« Levin, oh, regarde ! As-tu jamais vu un endroit aussi grand que celui-ci ? Là-bas, c'est la route de Seaford, aussi loin que nous sommes venus ! Les gros navires emportent du maïs pour les Antilles, et rapportent du sucre et de la mélasse. C'est le chaland du bac, et de l'autre côté, il n'y a que cinq milles jusqu'à Laurel. »
« Aimes-tu voyager sur cette route ? » demanda le capitaine, avec son zézaiement plaisant et son rougissement revenu.
« Cela me rend triste », répondit Hulda ; « mais je ne murmure pas quand je passe devant l'endroit, comme grand-mère. »
« Quel endroit ? » demanda Levin.
« Là où mon père a tué le voyageur », dit Hulda. « Il est mort honteusement pour cela. On pourrait presque voir l'endroit sans les bois là-bas, là où la route de Laurel grimpe la colline sablonneuse. »
« Qu'est-ce que c'est ? » dit Van Dorn, voyant une petite foule autour de l'une des cabanes d'un seul étage, et tournant son attelage vers la rue parallèle.
Un homme très grand, à l'allure imposante, dominait les autres et semblait incapable de se tenir droit dans la basse chaumière, avec ses proportions, si bien qu'il prit place sur l'herbe sablonneuse à l'extérieur et donna ses instructions à quelqu'un à l'intérieur :
« Saisissez le rouet ! Simplifiez l'équation ! Tenez-vous prêt avec votre fi. fa. ! Ne soyez pas poule mouillée, connétable — elle a eu l'équivalent ; maintenant elle voit le quotient, aussi. »
Van Dorn regarda et vit un rouet sortir de la porte, et un peu de laine dans un sac derrière lui. Jacob Cannon posa son pied sur le rouet et passa la tête dans l'embrasure.
« Je vois une hache et un moulin à café là-dedans, connétable : saisissez-les avec votre distringas. Experientia docet stultos ! Faites passer cette paire de chaussures ! »
Une voix de femme pleurant se fit entendre, et Van Dorn et Levin sautèrent tous deux à terre pour regarder.
Hulda descendit également et disparut.
Une femme, à peine capable de se tenir debout, et blanche comme la maladie et l'angoisse pouvaient la rendre, avait chancelé jusqu'à la porte pour supplier qu'on lui rende ses chaussures, et montrait ses pieds nus.
« Maintenant qu'elle est sortie du lit, saisissez-le ! » cria le personnage militaire au visage long et éloquent et aux yeux pétillants ; « poussez-le par la fenêtre. Occupez-vous de votre fi. fa. et je m'occuperai du quotient. »
« Ayez pitié ! » cria la femme ; « mon enfant est né la semaine dernière seulement. »
« Jetez dehors cette bonne chaise, connétable. Saisissez le coffre vert ! Ne voyez-vous pas une couette ou une couverture quelque part ! Ne permettez ni tare ni poids net quand vous servez un bref pour Isaac et Jacob Cannon ! »
« Où vais-je me coucher avec mon bébé ? » cria la pauvre femme, regardant autour d'elle la cabane nue, où il ne restait ni lit, ni couverture, ni chaise, ni coffre, ni rouet.
« Li-vari facias ! et fi-eri facias ! S'il y a une erreur, un replevin est possible, mais Isaac et Jacob Cannon ne font pas d'erreurs. Connétable, je crois voir une marmite en fer sur ce brasero ! »
« Il y a de la viande dedans, monsieur — de la viande qui bout », répondit le connétable.
« Videz la viande ! Saisissez la marmite ! Rendez le quotient exact ! Éliminez la marmite de l'équation ! »
La marmite sortit, tandis que les aliments qui bouillaient dedans éteignaient le feu d'octobre, et elle fut jetée dans le tas hétéroclite aux pieds de Jacob Cannon.
« Maintenant prenez le berceau, homme au cœur dur », cria la femme, « et jetez aussi le bébé au feu, puisque je ne peux rien cuire pour faire son lait dans mes seins. »
« Le berceau vaut-il quelque chose, connétable ? » demanda l'homme à l'aspect magnifique avec ses reflets gris argentés autour de son nez chevalin ; « s'il vaut la peine d'être pris, je le veux. Les gens qui ne peuvent pas payer leurs dettes doivent vivre célibataires comme Jacob Cannon, et ne pas être saisis. »
Un garçon, le visage griffé, et portant les stigmates de la débauche, bondit soudainement dans le groupe de spectateurs terrifiés, et fit un plongeon vicieux pour récupérer les effets aux pieds de Jacob Cannon, mais ce noble personnage le saisit par le collet et, le soulevant, le lâcha par-dessus une clôture comme un insecte :
« Owen Daw, voici des témoins d'une agression insultus, passible de poursuites comme une intrusion vi, dont le quotient est des dommages-intérêts ou l'équivalent dans la prison de Georgetown. Prenez garde, bons citoyens, et je vous note en particulier, capitaine Van Dorn. »
« Je vais le tuer », cria le jeune voyou des carrefours de Johnson, et récent saisisseur sur le profil de Cyrus James, Esquire, en s'emparant d'un bâton laid.
« Justifiable comme son assault demesne », remarqua le créancier, nonchalamment, alors qu'il arrachait la bobine du rouet et assommait le garçon avec.
Ses manières autoritaires et sa main prompte eurent pour effet d'abattre ce dernier, et, profondément peiné par la scène, Levin Dennis cria avec ferveur et impulsion à Van Dorn :
« Oh, capitaine ! Ne pouvez-vous pas payer ses dettes ! Je donnerai tout ce que Joe doit me donner, pour vous rembourser. Voyez comme elle est étendue sur le sol nu ! Entendez son enfant pleurer pour elle ! Oh ! Je crois entendre la voix de ma mère m'appelant à la maison quand je l'écoute. »
Van Dorn, sentant les mains de Levin saisir les siennes avec une simple confiance, entendit et ne tourna pas la tête, tandis que des rougissements comme des roses s'épanouissaient successivement sur ses joues fraîches et efféminées. Il ne repoussa cependant pas les mains du garçon, mais regarda la scène avec une curiosité mondaine et sans pitié.
« Payer les saisies d'Isaac et Jacob Cannon », murmura-t-il doucement, « maintiendrait un pauvre trafiquant d'esclaves dans la pauvreté. Tu dois t'habituer à de tels cris : j'ai dû le faire. Apprends à aimer l'argent comme ce marchand et moi, et tu les trouveras mélodieux. »
« Oh, quand nous crions à Dieu pour obtenir miséricorde, capitaine, peut-être que nos cris ressembleront à cela ! Je ne peux supporter de l'entendre. »
« Vous avez dit à mère, Jake Cannon, quand elle a loué cette vieille maison », s'exclama le garçon, Owen Daw, « qu'elle n'avait pas besoin de payer le loyer, si elle ne le voulait pas, jusqu'au jour du jugement. »
« J'ai le jugement », répondit Jacob Cannon, ses yeux blanchâtres semblant rire jusqu'à l'arête de son nez, « et c'est aujourd'hui qu'il est dû. Tous les jours légaux sont des "jours de jugement" pour Isaac et Jacob Cannon. »
« Mon fils, mon fils », la voix de la femme cria vers Owen Daw, « je vois la fin de tes fréquentations chez Patty Cannon : mon bébé à la tombe, moi-même à l'hospice, et toi à la potence. »
« Capitaine, capitaine », cria Levin, « oh, payez la dette pour moi ! Mère n'a jamais été aussi pauvre que cela. Payez-la, et je travaillerai pour vous n'importe où, cher capitaine. »
« À combien s'élève la dette », demanda Van Dorn, en zézayant.
« Dix dollars », répondit le connétable, également honteux.
« Cannon, me prendrez-vous pour cela ? »
« Je prendrai votre obligation de jugement ou l'argent liquide, capitaine Van Dorn, rien de moins. »
« Remettez ses affaires », dit le capitaine, en serrant légèrement la main de Levin, comme pour dire : « C'est pour toi » — « remettez ses affaires et je réglerai cela avec Isaac Cannon. »
« Que Dieu vous bénisse ! » cria la femme, prenant son bébé dans le berceau et apaisant sa faim à son sein ; « ils vous appellent un homme méchant, mais bénédictions sur vous pour tout le bien que vous faites ! »
« Chito ! chito ! » sourit Van Dorn. « Je l'ai fait pour ce garçon insensé ; je ne plains personne. »
Hulda s'était rendue sur la grève, ou rue de la rivière du bac de Cannon, où il y avait deux entrepôts, et elle avait emprunté une plume et de l'encre, et écrit une lettre adressée à « Mme Ellenora Dennis, Princess Anne, comté de Somerset, Maryland », disant :
« Madame, Levin, votre fils, est près de cet endroit contre son gré, parmi des hommes dangereux et dans une grande tentation, mais il a trouvé un ami. Dans une semaine, cet ami essaiera d'écrire à nouveau, et, sans nouvelles, cherchez Levin Dennis aux carrefours de Johnson. »
Cette lettre, écrite avec toute sa vitesse inexpérimentée, venait d'être pliée, cachetée et endossée, et elle avait déposé l'un des shillings de 1815 pour payer le port, quand une ombre tomba sur le comptoir du magasin, et la lettre fut retirée de sa main ; Van Dorn se tenait à ses côtés.
« Chis ! chito ! Es posible ? Une espionne, peut-être. Maintenant tu aimeras Van Dorn, ou grand-mère Cannon entendra ta lettre lue ! »
« Donnez-la-moi, capitaine », supplia Hulda ; « elle me tuera si elle la lit. »
« Si elle était envoyée, pomarosa, nous pourrions tous mourir. Non, tu es trop dangereuse. »
Il regarda, sans son rougissement, le shilling qu'elle remettait dans son corsage, et son œil était froid et féroce. Le cœur de Hulda sombra.
« Frère Isaac », cria Jacob Cannon à un homme d'une taille fine et élancée, qui était au bureau — un homme un peu plus petit que Jacob, et n'ayant pas autant l'apparence d'un roi mais avec les mêmes yeux blanchâtres dansant autour de l'arête du nez, et un front plus sournois et pensif — « Frère Isaac, le capitaine Van Dorn est une poule mouillée, et veut régler la dette de la veuve O'Day, ou Daw. »
« En liquide ou en note de jugement, capitaine ? »
« En liquide », répondit Van Dorn, modestement ; « prenez-le sur cette double pièce d'or, avec le loyer de Mme Cannon pour votre ferme. »
« Il y a un arbre — un arbre à abeilles, Frère Jacob, je crois que tu as dit — coupé dans le champ de Mme Cannon ? »
« Oui, passible de poursuites en vertu de la loi faite et prévue, pour gâter ou détruire volontairement tout bois ou autres arbres, racines, arbustes ou plantes ; valeur dudit arbre à abeilles trois dollars ; levari facias ! Le quotient est insatisfaisant pour Isaac et Jacob Cannon. »
Les yeux du frère aîné et plus petit tentèrent d'avoir une introduction l'un à l'autre à travers l'arête de son nez.
« Oh, Frère Jacob », gloussa-t-il, « quelle aide exécutive tu es ! Capitaine, n'est-il pas un parfait Marius ? »
« Mme Cannon », observa le capitaine, « rend la ferme avec ce paiement, messieurs. Elle a déjà déplacé ses effets de l'autre côté de la limite chez son gendre Johnson. Je ne sais rien de l'arbre à abeilles. »
« Frère Jacob », dit Isaac Cannon, « Moore prend la ferme ! Qu'il soit notifié que son loyer commence sans jour. »
« Exécution faite, Frère Isaac », répondit le Marius de la famille. « Ce matin, percevant Patty Cannon sur le point de déplacer ses effets, mon huissier a saisi sa charrue en garantie pour ledit arbre à abeilles gâché, mutilé et détruit, et Moore laboure déjà avec pour mettre son blé. Le temps, c'est de l'argent pour Isaac et Jacob Cannon. »
« Ha, ha ! quel confort exécutif ! Frère Jacob n'ajoute jamais un article aux profits et pertes. »
« Messieurs », dit Van Dorn, « je vous recommande de ne pas facturer d'arbres à abeilles aux locataires dans les environs des carrefours de Johnson. C'est un article inhabituel, et nous élevons là-bas de jeunes hommes qui pourraient ne pas le comprendre. »
« Capitaine », dit l'aîné des Cannon, gloussant comme s'il était encore en admiration devant la subtilité de Marius, « je me souviens maintenant que notre batelier a ramené un homme de Laurel ce matin avec quelques nouvelles. Une femme avec une chaîne brisée s'y est présentée la nuit dernière, et a dit qu'elle était l'esclave de Daniel Custis de Princess Anne : elle venait de Broad Creek. »
« Où est-elle allée ? »
« Un prédicateur méthodiste l'a mise dans sa voiture et est parti chez son maître avec elle. »
« Alors elle battra le vent », dit Van Dorn ; « ces prédicateurs sont tous des maquignons, et peuvent surpasser le diable en échanges. Hola ! ya, ya ! Je dois m'occuper de cela. »
Il sortit à grands pas, jetant un œil froid sur Hulda.
« Venez, jeunes gens », dit la grande tête de Jacob Cannon à Levin et Hulda ; « je vais vous montrer mon musée. »
Il ouvrit la voie vers un entrepôt surplombant la rivière et déverrouilla une porte, leur disant de marcher prudemment jusqu'à ce qu'ils puissent voir dans l'obscurité de l'intérieur.
Levin garda la main de Hulda dans la sienne alors qu'ils voyaient lentement émerger des ombres une grande variété de choses disparates entassées, jusqu'à ce que la maison puisse à peine contenir l'agrégat vaste de pots et marmites, rouets et berceaux, cadres de lit et lits, herses et charrues, chaises et grils, râteaux et houes, silhouettes et cadres de tableaux, couettes faites à la main en calicot et oreillers de plumes d'oies plumées à la maison, filets de pêcheurs et avirons — tout ce qui constituait la substance de la vie dans un vieux pays sans minéraux ni manufactures, au début du dix-neuvième siècle.
« D'où les avez-vous tirés, monsieur ? » demanda Levin.
« Exécutés », dit la tête et la stature guerrières de Jacob Cannon ; « fondus dessus ; satisfaits des jugements sur eux. Fi. fa. ! Nous appelons ceci le Musée de Peale Numéro Deux, ou le Quotient Panaché. »
« Toutes ces choses prises aux pauvres ? » demanda Hulda. « Que de misères elles racontent ! »
« M. Cannon », dit Levin, « que pouvez-vous faire avec ? Les gens ne les achèteront pas. Ils sont juste en train de pourrir en morceaux. »
« Nous les gardons pour montrer à tous ceux qui transgressent envers Isaac et Jacob Cannon », répondit Marius, avec une grandeur facile, « qu'il y a un jour de jugement ! »
Les yeux gris aux longs cils de Hulda, avec un regard de mépris plus que puéril, accompagnèrent ses mots :
« Je devrais penser que vous craindriez ce jour, M. Cannon, quand vous dites la prière : "Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". »
Le vent venant de la rivière semblait faire ployer le vieil entrepôt, et le bruit qu'il faisait à travers les fissures et autour des coins, remuant légèrement le tas disposé sans soin des conforts de chaumière et de hutte, semblait éveiller de bas gémissements parmi eux, comme lorsqu'ils furent arrachés du côté de la cheminée et de la famille.
« Où est mon bébé ? » semblait dire le berceau, « que j’ai reçu et bercé, tout chaud de la matrice de la douleur ? Oh, j’ai faim de son petit sourire ! »
« Pourquoi laisser au repos ma roue affairée ? » semblait grincer le rouet, « quand je sais que mes enfants sont sans bas ? Qui me retient ici dans l’oisiveté alors que Mère me réclame ? »
« Où est la vieille tête grise, » soupirèrent les plumes, s’éparpillant dans la brise s’échappant d’une taie d’oreiller déchirée, « qui, chaque nuit et chaque après-midi, sommeillait sur notre sac de duvet, nous triait une fois l’an et disait ses prières parmi nous ? Oh, dort-elle sur le sol froid et nu, tandis que nous sommes si inutiles ! »
La marmite bouillonnait vers la bouilloire : « C’est l’heure du dîner, et les petits garçons réclament à manger, et il n’y a toujours personne pour me soulever sur la potence et allumer le feu sous moi ! Que penseront-ils de moi, eux qui se sont rassemblés autour pendant tant d’années pour me regarder bouillir, et qui plongeaient leurs petits doigts pour goûter la viande en ragoût ? Je veux y aller ! Je veux y aller ! »
La bouilloire répondit à la marmite : « Je n’ai pas chanté depuis que le connétable m’a arrachée de la main de grand-mère, et l’a volée de sa tasse de thé. »
La vieille courtepointe aux nombreux carrés voleta dans le courant d’air : « Emmenez-moi vers la jeune épouse qui m’a cousue et m’a montrée avec tant de fierté, car je crains qu’elle n’ait froid depuis que son jeune mari est mort ! »
Ces bruits domestiques, les jeunes amants émus, debout dans une telle pauvreté et au bord de l’inconnu, semblèrent les entendre avec crainte, et ils se rapprochèrent l’un de l’autre, tels les jeunes Ève et Adam dans le grand naufrage du Paradis et à la voix de Dieu.
Main dans la main, ils s’avancèrent dans la lumière vive du jour et marchèrent le long de la rue sablonneuse, sous les hauts acacias, érables et ailanthes qui poussaient en rang le long des jardins de devant des frères Cannon. Quatre grandes maisons s’élevaient ici, latéralement, bout à bout : d’abord, la maison de commerce des Cannon ; ensuite, la demeure confortable d’Isaac Cannon, où il vivait, homme marié ; et troisièmement, l’élégante demeure à ossature de bois, aux cheminées hautes et aérées, de Jacob Cannon, le célibataire, dont la maison, construite pour une épouse, n’avait encore jamais été réchauffée par un feu ; enfin, la vieille demeure basse au toit cintré de la mère des Cannon, en face de laquelle se trouvait le quai du ferry, et Van Dorn qui parlait au passeur nègre.
« Levin, » dit la jolie Hulda, non pas triste, mais très grave, « cette noble maison est comme ce monsieur Cannon à l’air noble, vide et froide. Il vit avec son frère Isaac et garde sa propre demeure vide et verrouillée, parce qu’il aimait trop l’argent pour trouver une épouse. »
« Aimons-nous, Huldy, » dit Levin ; « c’est tout ce que nous avons. »
« C’est tout ce qu’il y a à obtenir, mon amour, » répondit Hulda. « Oui, je t’aime, Levin. J’essaierai de te sauver, si je peux, parce que je t’aime, même si la souffrance doit m’atteindre. »
« Non, » s’écria Levin, « je ne peux pas te quitter, chère amie. Si je pouvais traverser maintenant sur le ferry, je ne le ferais pas ; je dois repartir avec toi. »
Alors que le capitaine Van Dorn remontait du quai, rougissant comme un écolier et faisant claquer ses dents blanches sous le long lin de sa moustache, son attention fut arrêtée par une proclamation collée sur un poteau :
« Cinq cents dollars de récompense, pour
JOSEPH MOORE JOHNSON, KIDNAPPEUR.
« La récompense ci-dessus sera payée par moi à toute personne ou personnes — et elles seront exemptées de détention — qui me livreront le corps du misérable susnommé, afin qu’il puisse être traduit en justice en Pennsylvanie.
« JOSEPH WATSON, Maire de Philadelphie. »
« Chis ! he ! » soupira Van Dorn ; « la fin doit être proche. Maintenant, jeunes gens, venez ! »
Alors qu’ils passaient devant la propriété des Cannon, en quittant la ville, on entendit la voix familière de Jacob crier :
« Owen Daw s’est échappé, frère Isaac ; mais nous lui collerons ça sur un *de bonis non*. Je ne le quitterai pas des yeux jusqu’à ma mort. »
« Frère Jacob, quelle aide exécutive vous faites ! »
Alors que Van Dorn faisait monter les chevaux par la légère montée à l’arrière du ferry, devant une ancienne maison à deux niveaux avec une arche au centre, la jeune Hulda — qui portait désormais des chaussures et des bas, et une robe présentable en étoffe anglaise, et qui semblait tout à fait une femme avec ses yeux sincères, parfois fiers et éloquents — lui dit, en désignant l’arrière :
« Capitaine, c’est là que mon père a tué le voyageur, là où nous voyons la route au-delà du ferry entrer dans les pins. »
« Oui, » dit Van Dorn, lui jetant un regard froid ; « nous pourrions voir l’endroit sans les bois. C’est sur une colline, à un court mille du Nanticoke. »
« Parlez-en à Levin, capitaine. »
« Quedo, quedo ! Ce ne serait pas agréable. »
« Si, » dit Hulda ; « si c’était vrai, je peux l’entendre : je veux que Levin l’entende aussi, afin qu’aucune tromperie ne soit entre nous. »
Ses cheveux lisses et humides, ses yeux gris et humides, son teint né entre la rose et la rosée, sa silhouette droite et souple, et son air de dignité et de vérité impressionnèrent Van Dorn curieusement :
« Comme tu deviens audacieuse, fleur sauvage ! Ne peux-tu t’abaisser à me recréer ? Moi aussi, je voudrais vivre sans tromperie. Mais je ne te raconterai pas cette histoire. »
« Vous avez peur, » dit Hulda, sentant que rien d’autre que cet homme et trois miles de route plane ne la séparait de la vengeance de Patty Cannon, et qu’elle devait s’affirmer fortement face à lui.
« Ya, ya ! N’es-tu pas dure ? Souviens-toi, tu pourrais être fouettée par ta grand-mère. »
« Non, vous me fouetterez, ou vous me tuerez, si cela doit être fait. Vous n’osez pas me livrer à elle pour me punir. »
« Oser, encore ? Pourquoi ? »
« Parce que vous êtes mon tuteur. Entre nous, il existe un instinct différent de l’amour, mais fort ; je le sens. Je penche vers vous, mais je ne m’appuie pas sur vous. Qu’est-ce que c’est ? »
« O Dios ! » zézaya Van Dorn, son rougissement suspendu et ses yeux bleus chaleureux fascinés par elle. « Est-ce une enfant ou Écho ? »
« Parlez-moi du crime de mon père. Je veux que Levin connaisse la chose misérable pour laquelle il a de l’affection. »
« Ayme ! ah ! Eh bien, écoutez, jeunes amants ; et voyez quelles choses lugubres marchent dans ces pins ! Il y avait un homme nommé Brereton ; ils l’appellent Bruington ici, là où leurs nez sont tordus et leurs mentons faibles. Il venait du vieux Lewes, là-bas vers l’est près du cap Henlopen, et d’une famille robuste, dans laquelle un grain de mal fumait toujours à travers le sang. Le sens-tu parfois, Hulda ? »
« Non, pas un mal comme celui-là. »
« Il fut mis en apprentissage chez un forgeron, et tenait le fer pendant que le maître frappait. Un jour, un homme entra dans l’atelier, dont le cheval avait perdu un fer, pour le faire ferrer, et, quand il paya pour cela, il sortit une poignée d’argent de sa poche, et une pièce — un dollar — tomba dans la suie douce de l’atelier, inaperçue de tous sauf du garçon : chis ! il la couvrit avec son pied. »
La lanière du fouet de Van Dorn couvrit fermement une mouche énorme sur l’oreille du cheval, et la tua net.
« Quand l’homme partit, le garçon leva son pied et découvrit le dollar ; son maître dit : "Garçon intelligent !" Ils partagèrent le dollar volé. »
« Jimmy Phoebus dit que le premier pas est la moitié d’un voyage, » nota Levin.
« Le garçon du forgeron regarda avidement les voyageurs par la suite, qui pourraient posséder un dollar. Il prit l’atelier vide du premier mari de Patty Cannon, des années après que ce saint soit mort, et travailla sur des entraves, des maillons et des chaînes pour retenir les articles de commerce kidnappés. Naturellement, il kidnappa aussi, et, alors qu’elle était encore enfant, la fille de Patty devint l’épouse de Brereton, donnée par la mère aimante et reconnaissante. Maître Levin, si vous tombez sur son chemin, la fille de Brereton pourrait vous être donnée. Hola ! contemplez-la en Hulda. »
« Je ne peux voir aucun de ces péchés en Hulda, Capitaine ; elle n’en a même pas honte. »
« Non, » affirma Hulda, regardant sincèrement Van Dorn ; « c’est trop vrai pour me faire honte. Je sens comme si la main de Dieu me couvrait comme le dollar d’argent sous le pied de mon père, parce qu’il m’a laissé survivre à de tels parents. »
Comme elle parlait, elle prit l’un des shillings d’argent de 1815 et le couvrit de sa main sous les yeux de Van Dorn. Van Dorn reprit rapidement :
« Il y avait deux frères nommés Griffin venant des environs de Cambridge, dans le Maryland ; des garçons gâtés qui s’étaient lancés dans le commerce de la chair, et ils volaient des hommes et jouaient les gains, et Brereton était leur chef. Un jour, un voyageur passa venant de Caroline, chassant les esclaves de contrebande, et il était du genre vantard, et laissa entendre qu’il avait quinze mille dollars sur lui à investir. Il n’eut pas plus tôt parlé qu’il sentit sa folie, par les yeux brûlants autour de lui et les bouches en eau lui disant de dormir là et que des esclaves seraient amenés ; alors il partit en panique pour Laurel, par le ferry de Cannon, ayant l’intention de déposer son argent ou de leur faire traiter avec lui là-bas. Le mot fut passé à Brereton par sa femme ou sa belle-mère, et par Brereton aux Griffin, de monter et d’intercepter l’or. Certains disent, » zézaya Van Dorn, « que Mistress Cannon, habillée en homme, commandait la bande. »
Un intérêt profond et gloussant, comme le bruit d’un ruisseau caché, accompagnait le récit de Van Dorn, et il rougissait comme une jeune fille.
« À Slabtown, un endroit quelconque un mile au-dessus de Cannon’s, la troupe marchant légèrement traversa dans une barque ; ils entassèrent des broussailles et courbèrent des jeunes arbres sur la route du voyageur, là où il devait presque atteindre le sommet de la colline dans son buggy, et quand le marchand de chair s’arrêta devant l’obstacle, chis, hola ! ils le canardèrent des deux côtés, et envoyèrent des glaçons dans son cœur. Il tira un pistolet, mais d’une main mourante. "Au large !" crièrent les assassins ; "il n’est pas mort." Son cheval, effrayé par les armes à feu éclatant dans les ombres du soir, sauta par-dessus les barrières broussailleuses et galopa jusqu’à Laurel, et y livra une effigie au visage cendré, le long de la barbe de laquelle la teinture rouge de sa vie goutte à goutte audiblement, alors qu’il restait raide dans la mort dans le buggy. Son nom ne fut que deviné ; comme il est heureux en cela ! »
« Et quel fut le sort des meurtriers ? » demanda Hulda, avec moins d’horreur que Levin n’en montrait.
« Trois d’entre eux furent arrêtés ; l’un des Griffin dénonça son frère et le capitaine Brereton ; ces deux-là moururent sur la potence à Georgetown, le jeune Brereton s’efforçant sous le nœud coulant d’empêcher son compagnon imprudent d’en dire trop sur la sans-pareille Patty Cannon et ses belles sœurs, et pensant plus à leurs intérêts qu’à cet enfant vivant. Ha ! Hulda Brereton ? »
« L’autre Griffin a aussi subi la mort ? » suggéra Hulda, avec un visage pâle et sans esquive.
« Oui, votre chère grand-mère, alors dans ses charmes flamboyants, l’attira de nouveau dans sa bande avec l’appât de la main de la veuve Brereton ; il tua un connétable pour mieux se recommander, et mourut sur la potence dans son Cambridge natal. Hala hala ! elle donna votre mère, fleur sauvage Hulda, à Joe Johnson ensuite pour épouse. »
« C’est une histoire affreuse, » dit Levin, « mais Hulda ne l’a jamais vue. »
« Je peux me souvenir de mon père, » dit Hulda ; « un homme grand et fort, avec un visage lent et lourd, mais il ne m’a jamais souri. »
« Eh bien, voici le carrefour, » dit Van Dorn. « Que dois-je faire de cette lettre, mauvaise fleur sauvage ? »
« Lisez-la, si vous voulez, ou prenez ce shilling anglais et postez-la. »
Van Dorn recula, rejetant l’argent.
« Ne la rachèteras-tu pas, Hulda, » chuchota-t-il, « avec de l’amour ? »
« Jamais. »
« Tu pourrais payer cette lettre cette nuit de ta vie ou de ta pudeur ! »
« Vous n’osez pas me tuer, » dit Hulda.
« Tu verras, » dit Van Dorn.
CHAPITRE XXVIII.
PACIFICATION.
Princess Anne avait manqué depuis plusieurs jours quelques citoyens en vue, tels que Daniel Custis et sa femme, le capitaine Phoebus, Levin Dennis et le nègre libre Samson — grands composants d’une petite ville ; mais elle avait aussi gagné ce que tout le monde admettait être la plus belle femme de l’endroit, excepté Mme Vesta Milburn — la nièce aux yeux bruns, grande et espiègle de Meshach Milburn, dont Vesta avait fait une dame dans les apparences, corrigé certaines de ses fautes, telles que le reniflement, et lui enseignait quotidiennement les mystères de la grammaire et du maintien, aidée par le recteur de la paroisse, dont le cœur était ranimé à une animation partielle par la jeune visiteuse.
Loyalement, William Tilghman avait insisté sur son amitié auprès du mari semi-social de Vesta, déterminé à l’aimer, et ne trouvant que peu de résistance ici, et, heureusement, aucune suspicion ; et cela était si gratifiant pour Vesta qu’elle s’adonna à l’espoir que son cousin et ancien amant trouverait une compensation à sa perte en Rhoda Holland.
L’amour venait facilement comme sujet de conversation là où Rhoda, avec sa préférence non conventionnelle pour ce sujet, l’introduisait.
« M. William » — elle était arrivée jusque-là vers l’inévitable « William » — dit Rhoda, un soir à Teackle Hall, alors qu’ils étaient assis dans la bibliothèque, « est-ce que les prédicateurs aiment juste comme les autres gens ? Misc Somers dit qu’ils sont de sacrés petits rusés. Elle dit qu’il y avait un prédicateur là-bas à Girdle Tree Hill qui prêchait que le Repas-dans-l’Ignam allait arriver tout de suite. »
« Millénium, » suggéra Tilghman.
« Peut-être bien. Misc Somers appelle ça "le Repas-dans-l’Ignam", je pensais. Quoi qu’il en soit, ils allaient tous s’élever, tout de suite, et lui avec eux. Seigneur Dieu ! ils avaient mis des froufrous sur leurs chemises de nuit pour s’élever dedans. Et la nuit avant qu’ils ne montent, ce coquin s’est enfui avec une veuve et sa fille, a éconduit la veuve et a épousé la fille ; et ils n’ont pas pu s’élever à Girdle Tree Hill parce que le prédicateur n’était pas là, et ils ne savaient pas quand. »
« Et je suppose que Mme Somers raconte cela sur lui ? » ajouta William Tilghman.
« Ça, elle le fait. Maintenant, avez-vous déjà été amoureux, M. William ? »
« J’ai pensé, Rhoda, que quand vous serez une bonne érudite, et que grand-mère et vous apprendrez à vous aimer, comme je crois que vous le ferez, je pourrais tomber amoureux de vous. »
« Seigneur Dieu ! Moi aimée par un prédicateur ? Pourrais-je ne jamais rester à la maison au lieu d’aller au sermon ? Mais alors, d’entendre votre propre vieil homme aboyer après les autres filles, je pense que ce serait vraiment bien ! »
Le sujet était maintenant allé si loin qu’en quelques jours, à la légère indignation de grand-mère Tilghman, Rhoda appelait le recteur « William », et il lui répondait « Chère Rhoda ».
La triple veuve, cependant, avait une allée pour sa considération, dans laquelle l’astucieuse Rhoda s’égarait dès qu’elle voyait la porte entrouverte.
« Misc Tilghman, » dit-elle un jour, « je vous ai regardée. Je m’attends à ce que vous ayez été une vraie beauté. Si vous n’étiez pas un peu bizarre, personne ne verrait que vous êtes une vieille femme maintenant. »
« J’étais une belle, » dit la vieille dame aveugle, avec emphase. « Le général John Eager Howard disait qu’il préférait parler avec moi que d’entendre un discours de Fisher Ames. Charles Carroll, de Carrollton, m’a fait sa demande quand j’étais assez âgée pour être votre grand-mère, et après que Susan Decatur, la veuve du commodore, eut essayé en vain d’obtenir une offre de lui. J’ai dit : "Carroll, est-ce une autre Déclaration d’Indépendance ? Non," ai-je dit, "Carroll, je ne réduirai pas le dernier signataire, peut-être, à l’obéissance sur une épouse devenant aveugle. Ce serait un esclavage pire que celui de George III !" Il a dit que j’étais une veuve spartiate. »
« Chaque veuve que j’ai jamais vue était une veuve qui flirtait, » conclut naïvement Rhoda, ce à quoi Mme Tilghman dut se joindre au rire, et il n’y eut aucun mauvais sentiment.
Jack Wonnell occupait maintenant le poste temporaire de cuisinier et de bûcheron à Teackle Hall, et Roxy le voyait tous les jours, recousait ses vêtements en lambeaux, mettait en lui les germes du respect de soi, et faisait dire à Vesta à son mari, alors qu’ils étaient assis dans le salon de son magasin un après-midi, pendant l’entracte de ses frissons et de sa sueur :
« Des changements si rapides ont eu lieu ici, M. Milburn, qu’ils ont troublé mon jugement, et maintenant je ne sais guère si mon plus vieux préjugé est assuré, alors que je vois cet homme blanc être l’heureux serviteur domestique de ma pure esclave. Elle semble n’avoir aucune plus grande affection que la pitié et l’intérêt pour lui, tandis qu’il est fait plus homme par sa dévotion non dissimulée envers elle. Aucun homme ne pourrait mieux travailler qu’il ne le fait maintenant. »
« L’amour est si grand, si occulte, » dit le mari, ses yeux bruns scrutant le visage de sa femme, « que ses combinaisons ont des siècles devant elles avant de battre chaque préjugé, et de prouver, malgré le péché et la dispersion, qu’un seul sang a fait toutes les nations. »
CHAPITRE XXIX.
DÉBUT DU RAID.
Le raid dans le Delaware était tout organisé lorsque Levin et Hulda furent conduits à la taverne de Johnson, et l’arrivée de Van Dorn provoqua des acclamations et des cris, alors que ce digne personnage rougissant jetait sa silhouette svelte et athlétique hors du chariot et saluait Joe Johnson, sur le porche de la taverne :
« O hala hala ! y vas-tu, gendre ? »
« Je roulerai avec vous, Capitaine, un brin à la manière du Maryland, mais pas pour ce Delaware ! Je n’irai plus dedans. Je resterai cependant avec vous, pour les *madges* que je vous donne et pour mon *stalling ken*. »
« Quedito ! » zézaya Van Dorn ; « nous ne laissons jamais tes intérêts de côté, gendre. Comment va tante Patty ? »
« Elle a fait un punch pour la population, et réclame le jeune Levin là-bas pour boire avec elle. »
« Je prendrai le mien en chemin, » cria Levin, « et je le boirai dans le froid de la nuit. »
« Non, » commanda la voix de Patty Cannon ; « il t’attend, fils : un bon bol bien corsé de pomme et de sucre. Celui qui manque ses verres ici, nous n’en tenons aucun compte. »
Alors que Van Dorn et Levin se frayaient un chemin à travers la foule bigarrée sur le petit porche jusque dans le bar, où Mme Cannon administrait, elle plaça devant eux deux bols ardents, et cria :
« Venez ici, Colonel McLane, et joignez mon *nug* et mon jeune cousin Levin. »
« Non, Patty, » répondit une voix de la pièce suivante à l’intérieur ; « j’ai bu ma part. Il n’y a rien de tel qu’une ligne conservatrice. »
Alors que Patty passait la tête dans cette pièce intérieure, Levin Dennis, voyant une fenêtre ouverte à son coude, jeta tout son alcool par-dessus son épaule dans la cour et claqua bruyamment ses lèvres, en disant :
« Bon ! »
« Ha ! » s’exclama Van Dorn, remarquant évidemment la tromperie de Levin ; « des gens intelligents sont autour de nous, Patty. Gare ! »
Il tira de sa poche la lettre fatidique et jeta un coup d’œil à son endos, et, ce faisant, Levin entendit une exclamation dans la cour venant d’un homme qui avait reçu tout l’eau-de-vie de pomme et le sucre en plein visage, et qui était furieux ; mais dès qu’il sembla reconnaître le lanceur, il grommela, en s’excusant :
« Hokey-pokey ! Par la fumée ! et Pangymonum, aussi ! »
Quand Levin regarda de nouveau Van Dorn, le rougissement était sur son visage, mais la lettre avait disparu.
« Gare à la ligne conservatrice, Colonel, » zézaya Van Dorn, « sauf quand la généreuse Patty fait le punch ; car elle en prend une telle mesure qu’elle ne voit pas nos infirmités. »
« Chéri, » cria Patty Cannon à Levin, en lui donnant une étreinte affectueuse, « as-tu avalé ton alcool si intelligemment que ça ? Pourquoi, j’adore voir un gentil garçon boire. »
« Mais plus pour lui maintenant, *cajela*, » protesta le Capitaine ; « deux comme ça le feraient tomber de son cheval. *Bebamos*, Patty ! *Esta excelente !* » — buvant.
« Comme le Capitaine dit joliment ces choses, » cria la madame au gentilhomme à l’intérieur. « Peut-être qu’il se moque de son ancienne amoureuse. Oh, Van Dorn, si je pensais que tu pouvais m’oublier, je te tuerais ! »
Levin remarqua l’humeur rapide et le visage démoniaque de cette dame pas inattrayante alors qu’elle parlait, toute sa nature changeant de cap comme une chauve-souris voltigeant, et de la plausibilité à une jalousie instantanée, et ensuite à une marée sombre d’une rage effroyable, cela ne prit qu’une pensée.
« *Que disparate ! hala o he !* » Van Dorn zézaya, doucement, tapotant l’hôtesse sous le menton ; « mais j’adore te voir ainsi, toi, la charmeuse de ma vie. Jamais je ne t’abandonnerai, Patty, tant que tu pourras souffrir. »
Ses nuages sombres passèrent lentement alors que Levin se détournait de l’endroit, mais sa petite tête et ses abondants cheveux de corbeau montraient le sang troublé jusqu’aux racines, et les yeux, jadis riches de profondeurs de minuit, se vitrant maintenant au cours du temps, comme de vieux carreaux de fenêtre, par l’âge, scrutèrent le visage du bandit avec une peur étrange :
« Van Dorn, le temps et le plaisir ne peuvent pas te tuer : comme tu as bonne mine aujourd’hui. Je pense que tu es un garçon, destiné à être ruiné à chaque fois que tu m’aimes, tu rougis si modestement. Où est ce pot de couleur avec lequel tu peins tes joues même devant moi, dont personne ne peut se souvenir des rougissements ? Pourquoi m’aimes-tu ? »
« O Dios ! » dit Van Dorn ; « je t’aime pour ces accès de splendeur, nuit noire et passion de midi, ces alternances de terre et d’enfer qui éclipsent totalement le ciel. J’aime te voir avoir peur, bien que n’ayant peur de rien ici, parce que je ne vois rien que tu craignes au-delà de la tombe. Tu hais ce garçon ? »
« Je le hais plus que les rides. Qu’il ne vienne pas me voir en enfant demain ; qu’il voie des fantômes tant qu’il vivra. »
« Comment vont les prisonniers, Patty ? »
« Eh bien, le nègre blanc, mon chéri, est malade aujourd’hui ; la perte de sang et les ampoules lui ont donné la fièvre. Mon nègre, celui que j’ai attaché — ha ! ha ! du beau travail pour Patty Cannon, à son âge ! — dit que l’autre est un pauvre caboteur nommé Jimmy Phoebus. »
« Joe doit être prêt pour un départ rapide », s’exclama le Capitaine, « quand nous reviendrons de Dover : c’est une entreprise audacieuse, et tout le petit État sera en éveil, tel un serpent noir se déroulant dans la poche de quelqu’un. »
La femme montra de l’épaule la pièce intérieure et parla encore plus bas qu’auparavant :
« Van Dorn, j’ai un client. »
« Pour des nègres ? »
« Non, pour Huldy. Il l’aura. »
* * * * *
Alors que Levin Dennis se tenait au carrefour, à l’extérieur, il vit un homme étrange labourant dans la ferme si récemment désertée par son hôtesse pour le carrefour plus animé. La lumière de l’après-midi tombait sur les champs sablonneux et faisait briller le soc de la charrue, et, alors que le laboureur repassait devant l’endroit broussailleux, les buses décrivirent lentement des cercles dans le ciel, comme pour protester qu’il s’approchait trop près de leurs petits.
Le serviteur long et maigre, qui avait servi à la table du petit-déjeuner, sortit vers Levin et observa ses yeux.
« Labourer, labourer », dit-il. « Levin, je peux te montrer comment labourer : je ne peux pas le faire, mais tu es l’homme pour ça. »
« Cyrus, Huldy ne te hait pas. Elle dit que tu es ce qui se rapproche le plus d’un ami qu’elle ait. »
« Oh, je l’aime comme de la canne à sucre », dit le serviteur maigre à la tête en forme de calebasse. « Dis-lui que je vais être un grand homme. Je vais gâcher leur jeu. Ils me fouettent, mais Cy Jeems a du courage, Levin. »
« Cyrus, dis à Huldy tout ce qui se trame contre elle. Nous ne savons rien. Tu peux aller et venir et personne ne te surveille. Huldy t’en sera reconnaissante. »
Posant ses longs bras sur ses genoux et se penchant, le marmiton fixa intensément les yeux de Levin et chuchota, en regardant vers le champ :
« Labourer ! labourer ! »
Puis, se tournant à moitié et contemplant la vieille taverne avec un air de sagesse, Cy James chuchota encore :
« Hokey-pokey ! Par la fumée ! et Pangymonum, aussi ! »
« Je crois qu’il est fou », pensa Levin, tandis que l’étrange individu se tournait et s’enfuyait.
Il était environ trois heures quand le convoi fut passé en revue par le capitaine Van Dorn depuis le porche de l’hôtel, et il se composait d’environ vingt personnes, blanches et noires ; certains montant des mules, d’autres des chevaux, et il y avait un chariot dans la file — le même qui avait été conduit à Cannon’s Ferry — destiné à Levin, Joe Johnson et le Capitaine. Van Dorn se tenait là, rougissant, tirant sur sa longue moustache couleur de lin et s’appuyant sur son fouet en cuir de vache.
« Dave », cria-t-il à un nègre puissant, « descends de cette mule ; tu es trop ivre pour venir. Saute à sa place, Owen Daw ! »
Le fils de la veuve monta joyeusement sur l’animal.
« Sorden », continua Van Dorn, « tu connais toutes les routes : ouvre la marche ! Whitecar, va avec lui ! Nous nous retrouvons à Punch Hall à huit heures. L’ordre de marche est par paires, à une distance d’un quart à un demi-mille les uns des autres. Si un homme agit sans ordres, ou pousse des cris sur la route, il pourrait recevoir ce fouet ou il pourrait recevoir mon couteau. »
« Capitaine, où mange-t-on ? » demanda un mulâtre petit et nerveux.
« Abreuvez à Federalsburg », répondit Van Dorn ; « mangez à Punch Hall. »
Ils partirent par paires à des intervalles de dix minutes ; le véhicule de Van Dorn fermait la marche. Un instant avant son départ, Cy James toucha la manche du Capitaine et chuchota : « Huldy ». Se retournant pour voir s’il était observé, Van Dorn suivit jusqu’à la cheminée à large arche du pignon nord, et congédia son guide d’un regard.
« Capitaine Van Dorn », dit Hulda, ses grands yeux gris tendus dans la tendresse et un courage nerveux, « ne faites aucun mal à ce garçon Levin : je l’aime ! Que Dieu pardonne tous vos péchés, aussi nombreux soient-ils, si vous désobéissez aux ordres cruels de grand-mère concernant mon chéri ! »
« Ha ! fleur sauvage, tu as écouté ? »
« Non, j’ai seulement regardé : je connais les manières caressantes de tante Patty quand elle veut ruiner, et je surveille ses éclairs noirs de ruse entre deux : elle n’est pas la cousine de Levin ; il est le doux prisonnier de Joe ; son nom même, elle l’a forcé à le cacher quand elle vous a vu venir ce matin. »
« Creo que si : Hulda, laisse-moi t’embrasser ! »
« Oui, si vous osez. »
Elle lui lança encore ce regard pur, dirigé par l’âme, ce regard d’enfant fort, exerçant toute l’influence qu’elle avait toujours senti avoir sur lui.
Néanmoins, il l’embrassa pour la première fois :
« Aujourd’hui, bonito, j’ose t’embrasser. Crois-moi, mon baiser est tendre. »
« Oui, monsieur. Il y a quelque chose comme un père là-dedans. Oh, mon père, es-tu au ciel ? »
« S’il existe un tel endroit, fleur sauvage, je pense qu’il y est. »
« Oh, merci, Capitaine Van Dorn. Puissiez-vous y être aussi et trouver la foi que je ressens dans mon amour d’un jour sur terre. Je prie pour vous chaque jour. »
« Ayme, pauvre créature fragile ! Prie maintenant pour toi-même : si tu peux te sauver sans péché pendant un jour ou deux, il pourrait en être bien pour toi et Levin. Ta grand-mère est redoutable dans ses joies, cette nuit. »
« Je peux mourir », dit Hulda, « si Levin est sauvé. »
Il l’embrassa encore, et quelque chose de mouillé tomba sur ses rougeurs.
« Amour éternel ! » soupira-t-il ; « je l’ai perdu. »
CHAPITRE XXX.
AFRIQUE.
Le Capitaine prit sa place aux rênes, sa veste de velours pittoresque, son large chapeau, ses cheveux brillants, sa chemise gaie, ses jambières, sa ceinture et ses bottes méritant toutes les louanges de Patty Cannon tandis qu’il faisait un adieu poli et lançait son fouet comme un coup de foudre, et une acclamation s’éleva des volontaires écartés qui traînaient autour de la taverne alors qu’il emmenait Joe Johnson et Levin.
La route était presque parfaitement plate sur huit kilomètres, mais, étant l’ancienne route fréquentée venant de Laurel et du sud vers Easton, et pointant vers Baltimore, de nombreuses fermes et clairières étaient visibles, et les champs de tabac alternaient avec le maïs sec et les parcelles de blé récemment labourées. Çà et là, comme une mesure d’or versée sur le sol, les épis jaunes gisaient dans les rangs de maïs décharnés, destinés à devenir la farine moulue de l’esclave et la nourriture d’hiver du bétail. La popularité de Joe Johnson était évidente partout, et maintes fois retentit un : « Bonne chance, Joe ! » « Ramène-nous un nègre du Delaway, Joe ! » « Ne sois pas trop dur avec ces poulets noirs de Blue Hen, Joe ! »
Van Dorn était trop au-dessus de la compréhension de ses voisins, ou, en fait, de quiconque, pour être abordé familièrement, mais « l’homme de Patty Cannon » fut le terme d’infériorité offensée à son égard après son passage.
À Federalsburg, ils traversèrent le bras du Nanticoke qui perce jusqu’au centre de l’État du Delaware, et virent une grande maison en briques d’apparence coloniale dominant le petit hameau de bois, et ici, comme généralement dans la ligne du Maryland, chasser les nègres était la « plaisanterie » ou l’occupation sérieuse de maints individus oisifs ou entreprenants, qui dressaient leurs éclaireurs nègres comme un chien d’arrêt, ou plus souvent comme un épagneul, et franchissaient la ligne les nuits désignées avec autant d’ardeur et de prudence que le marchand blanc en Afrique suit les pistes de l’intérieur pour une proie humaine.
« Joe », dit Van Dorn, « quelle va être ta disposition pour les prisonniers que nous avons ? »
« Tout vient avec moi à Norfolk, sauf un... le boxeur nègre ; je le brûle vif sur l’île de Twiford. Si le blanc est trop coriace pour être vendu, je le jetterai par-dessus bord ; il n’est pas sûr. »
« Ea ! sus ! c’est enfantin de brûler le vieux. J’ai reçu maints coups d’un noir, et des coups de couteau, aussi. Un chien te mordra si tu le mets au lasso. »
« Aucun nègre ne peut me terrasser et s’en tirer en étant vendu. »
« Alors tu es un mauvais marchand. Le prix du nègre est tout ce qu’est le nègre ; pourquoi le rendre ton égal en le haïssant ? »
« Je suis un garçon du Delaware », dit Joe Johnson, « et c’est ma fierté de ne laisser aucune chance à un nègre. Dans le Maryland, vous les chouchoutez, comme le vieux colonel Ned Lloyd là-bas sur la Wye ; il a donné à son cocher nègre une montre en or et une chaîne parce qu’il est son fils ! Quel nimenog ! Un jour, il élèvera un nègre qui fera des discours politiques, et là, je ne veux plus vivre. »[5]
« Chito ! Depuis que l’avocat du Delaware t’a envoyé au poteau, gendre, tu es morose. J’ai dû manger avec des princes nègres, danser avec leurs reines, et être cérémonieux comme s’ils avaient été des anges. »
« Ce serait le règne de la Reine Dick pour moi ! Je ne pourrais pas le faire, en aucune façon. »
« Et, soit dit en passant, Joseph, je pourrais voir ton ami, l’avocat Clayton, à Dover, ce soir : il pourrait m’envoyer au poteau, aussi ; et je crains qu’aucun gouverneur du Delaware ne me fasse grâce du rognage des oreilles, comme cela a été fait pour toi par patriotisme d’État. »
« Méfie-toi de ce diablotin de Tolobon ! » grommela Joe Johnson. « Comme je souhaiterais que tu puisses le tuer, Van Dorn. Il est en passe de devenir sénateur ; un jour, il sera juge en chef du Delaware : alors, que vaudront les nègres là-bas ? »
« J’imagine, Joseph, que tu pourrais être législateur dans le Delaware si tes inclinations t’y poussaient ? »
« Facilement, mais c’est moi qui fais les législateurs. Ma femme, Margaretta... la sœur de son premier mari est la femme du chancelier. »
« Hola ! oh ! Comment est née cette grande alliance ? »
« Elle était gouvernante ; c’était un vieux célibataire fermé qui devait se casser une jambe. "Eh bien", dit-elle, "tu es un papa ; la justice est ton métier, et je dois l’avoir." Alors, d’être sa privilégiée, elle devient madame ; mais c’est elle qui a inventé le gamin. »
« Je n’ai jamais été à Dover ; comment saurai-je où habite l’avocat Clayton ? »
« C’est sur le green au milieu de la ville, debout près du capitole... une longue maison en crépi au coin, trois étages de haut, avec deux portes ; la porte à côté du capitole est son bureau. Passe devant le capitole, qui a une coupole dessus, et tu verras le carcan et le poteau de fouet. Il les a à portée de main pour toi. »
Levin écoutait de toutes ses oreilles. L’alcool était maintenant bien sorti de son système, et il remercia Dieu d’avoir refusé la potion brûlante de Patty Cannon, sinon il pourrait être ce soir... il le pensa avec remords... le compagnon insouciant d’Owen Daw, dont la propre mère avait prédit la potence pour lui.
« Et maintenant, Van Dorn, je fais demi-tour », dit Joe Johnson ; « j’ai un travail à faire dans la Péninsule. McLane est devenu propriétaire d’une fille là-bas, et veut qu’elle soit subtilisée. J’emmène le noir Dave avec moi, et quand je serai de retour, mon bateau sera prêt et ma cargaison emballée. Alors, en route pour la Floride ! »
Il détacha son cheval à l’arrière du chariot, le monta et repartit à travers le cours d’eau. Van Dorn toucha ses chevaux et entra dans les bois denses par un chemin détourné vers le nord.
« Monte ici, Maître Levin, et monte avec moi », dit le Capitaine, très vite, et il souleva le vieux chapeau de Levin de sa tête et regarda ses cheveux brillants séparés au milieu, ses beaux grands yeux, ayant besoin de la lumière de la connaissance, son teint doux et les marques d’une bonne extraction.
« Où est ton père, Levin, pour te laisser aller si déguenillé, avec des membres et des pieds aussi gracieux que ceux-ci ? »
« Naufragé », dit Levin ; « disparu, je suppose, sur le corsaire. »
« Un marin, était-il ? Eh bien, il devrait être à la maison pour te vêtir et veiller à ce que tu ne triches pas. J’ai remarqué comment le punch de Madame Cannon a été jeté par la fenêtre. »
« Je pensais que vous ne voudriez pas de moi ivre à vos côtés toute la nuit, monsieur, et puis je pourrais profiter de votre compagnie. Je ne veux plus boire d’alcool. »
« Tu aimes ma compagnie ? »
« Oui, monsieur. »
Le Capitaine rougit, et demanda :
« Pourquoi m’aimes-tu ? »
« Pas pour rien que vous faites, monsieur. Je vous aime pour quelque chose dans vos manières ; je pense que vous êtes un homme intelligent. »
« Si, señor, c’est ce que je suis. J’ai gagné le monde entier et j’en ai perdu deux. »
« Deux mondes, monsieur ? »
« Oui, deux mondes immortels ; c’est-à-dire, deux mondes inexplicables. Je ne suis pas chrétien. »
« Peut-être êtes-vous Chinois ou Mahométan, alors, monsieur ; je suppose que tout le monde a une religion. »
« J’ai été Mahométan pour des fins commerciales », dit Van Dorn. « Étant devenu esclavagiste, ce n’était rien d’être un renégat. Volant l’âme d’un homme chaque jour, je n’accorde aucune valeur à la mienne. Oui, Mahomet est le prophète de Dieu : tout comme vous. »
« Vous avez été en Afrique, je suppose », suggéra Levin.
« Quelques années seulement, mais assez longtemps pour être riche et pour être ruiné. Je connais la côte africaine depuis la Gambie jusqu’au cap Palmas, et vers l’intérieur jusqu’à Timbo. J’ai eu une reine africaine et la fièvre africaine : je suis allé conquérir l’Afrique et je suis devenu esclave. »
« En Afrique, je suppose, Capitaine », remarqua Levin, sans en tirer de conclusion, « un marchand de nègres est respectable. »
Van Dorn secoua la tête.
« Je doute que ce commerce soit respectable nulle part sur ce globe, à moins que ce ne soit ici. Non, je dirai pour ces gens aussi, que bien qu’ils lui rendent un hommage de façade, ils le méprisent. J’ai été une fois le plus grand invité à Timbo, logé chez son prince absolu, accompagné par ma suite, ressemblant à un ambassadeur, et il m’appelait "son fils" et me serrait sur sa poitrine. Des proclamations furent faites que je devais être respecté comme tel, pourtant chaque objet humain fuyait devant moi. Alors que je sortais seul pour voir les jardins et les champs de manioc, les chèvres et les bœufs errants, et les riches perspectives de montagne, et que je voyais les filles aux yeux de prunelle se baigner dans les ruisseaux, le cri courait : "L’acheteur de chair arrive", et les huttes étaient désertées, les champs abandonnés, les patriarches gris et les petits enfants couraient, et j’étais laissé seul avec les animaux muets, méprisé, abhorré. »
« N’ont-ils pas l’esclavage là-bas, monsieur ? »
« Oui, l’esclavage immémorial, pourtant l’acheteur d’esclaves n’est pas plus respectable que le proxénète. La monnaie de l’Afrique, son seul médium, était l’esclave. Il payait la dette de la guerre, du luxe et des affaires. Pourtant, l’âme de l’homme, dans l’étude familière d’un tel esclavage universel, rampe avec lui, et ne montre plus une destinée brillante la tête haute : je suis mort en Afrique. »
« N’êtes-vous pas dans le métier maintenant, monsieur ? »
« Maintenant, je suis un simple voleur de forêt et un homme des bois, Levin. Celui qui commence un métier vil se lève tôt vers sa plénitude, et dans la vie ultérieure doit être un pauvre loup rejeté de la meute, volant là où il peut se faufiler. Tel est le ravisseur prolongeant les jours déchus de l’esclavagiste ; tel est le voluptueux ruiné, vivant enfin des gains de quelque femme sans honte ; tel suis-je : contemplez-moi ! »
Les yeux de Van Dorn se tournèrent vers Levin dans leur lumière froide et sans cœur, et pourtant il rougit, comme d’habitude.
« Vous devriez être un gentilhomme, Capitaine. Qu’est-ce qui vous a fait briser les lois ainsi et être un mauvais homme ? »
« Ayme ! ayme ! » songea Van Dorn, « dois-je te le dire ? C’était l’Afrique. J’étais un jeune homme d’esprit élevé, calme et audacieux, et avec un fil de plaisir en moi. Je suis allé en mer dans un métier viril, et, la fortune étant lente, ils m’ont chuchoté, dans les Antilles, que mon clipper était exactement ce qu’il fallait pour la traite des esclaves, et j’ai fait la première aventure hors de la vertu, ce qui est tout le voyage. En Afrique, je suis tombé en proie à la vie voluptueuse qu’un homme blanc y mène, à laquelle les missionnaires eux-mêmes ne font pas toujours exception. Jeune, pâle, doux, gracieux, courageux, mes rougeurs instantanées comme mes passions, l’intrigue incessante de ce climat chaud tournait autour de moi comme une danse dans le harem autour du jeune intrus : j’ai oublié ma terre natale et chaque obligation qui s’y rattache ; j’ai été asservi par l’Afrique à ses joies défaillantes ; j’y suis allé comme le serpent et j’ai été piqué par la femme. »
« Ne sont-ils pas tous tout noirs et laids en Afrique, Capitaine ? »
« Le monde n’a pas d’égal à la Sénégambie pour la beauté », dit Van Dorn. « Les beautés Fullah sont souvent presque blanches, et le mélange noir n’est guère plus qu’un vernis sur l’érable. Et même ici, mon garçon, où la civilisation construit un mur de feu social autour de l’esclave, vous remarquez souvent l’idolâtrie de la tête blanche envers l’Afrique captive. »
« Avez-vous gagné de l’argent ? »
« Pendant quelques années, je l’ai fait, beaucoup ; mais la dégradation au milieu du plaisir pesait sur mon esprit. La chose appelée honneur s’était envolée au-dessus de moi comme la colombe céleste, et à sa place cent oiseaux peints affluaient joyeusement, les créatures éblouissantes de ce monde insouciant. Oh, que j’aurais pu y naître ou ne jamais l’avoir vu ! À la fin, je suis rentré chez moi, mais le monde avait adopté un nouveau commandement : "Tu ne trafiqueras pas de l’homme." Ils ont pris mon navire et toute sa cargaison noire, et je suis rentré nu. Alors mon cœur a été brisé, et je suis devenu ravisseur. »
« La maison est le meilleur endroit », dit Levin ; « je suppose que c’est vrai, même si les gens sont pauvres. Quand Jimmy Phoebus m’a donné un bateau, je pensais être riche comme un Juif. »
« Quel est ce nom ? » demanda Van Dorn.
« James Phoebus : c’est l’amoureux de maman. »
« Ce ce ce ! » songea le Capitaine ; « ta mère vit, alors ? »
« Oui, monsieur. Elle est pauvre, mais Jimmy l’aime, et le fantôme de mon père la nourrit. »
« Quedo ! un fantôme ? quel genre de chose est-ce ? Tante Patty les voit : moi jamais. »
« Il vient et met du sucre et du café dans la fenêtre, et parfois une paire de chaussures et une robe. Maman dit que c’est père : je suppose que c’est lui. »
« O Dios ! » balbutia Van Dorn. « Ce Phoebus, est-ce un bon homme ? »
« Brave comme un lion, monsieur ; pauvre comme n’importe quel capitaine de pungy ; le meilleur ami que j’aie jamais eu. J’espérais que maman l’épouserait, il l’attend depuis si longtemps. Elle a peur que père ne soit pas mort. »
« O hala, hala ! les femmes sont de telles attendantes ; mais cet homme peut attendre aussi. Est-il fort ? »
« Il a failli donner une raclée à Joe Johnson dimanche dernier, monsieur, à Princess Anne. Il déteste un marchand de nègres. Lui et Samson Hat, un type noir, pensent autant l’un de l’autre que deux frères. »
« Et il t’a donné un bateau ? »
« Oui, monsieur : Joe Johnson l’a loué de moi, mais je ne savais pas qu’il allait faire fuir les nègres. Il a mon bateau et a ruiné mon crédit, je suppose, à Princess Anne, et que fera maman quand j’irai en prison ? »
« Eh bien, cet autre homme, Phoebus, est là pour l’épouser ou s’occuper d’elle. »
« Oh, Capitaine », sanglota Levin, posant ses mains sur les genoux de Van Dorn, et y posant aussi sa tête d’orphelin, « le pauvre Jimmy est mort : Joe Johnson l’a abattu. »
Le Capitaine ne bougea ni ne parla.
« J’ai été un ivrogne, Capitaine », sanglota encore Levin, dans la confidence d’un enfant ; « c’est de là que vient toute notre misère. Je n’ai rien d’autre que mon bateau, et les gens le louent pour aller chasser et pêcher et faire la fête, et ils prennent de l’alcool avec eux, et je bois. Dieu m’aide ; je ne le ferai plus jamais, mais je mourrai d’abord ! »
« N’as-tu pas peur de t’appuyer sur moi ? » balbutia Van Dorn.
« Non, monsieur. »
« J’ai tué des gens, aussi. »
« Le Seigneur vous pardonne, monsieur ; je sais que vous ne me tuerez pas. »
Un soupir s’échappa des lèvres du bandit, à la place de son doux zézaiement habituel, et fut suivi d’une goutte d’eau chaude, comme venant des feuilles de la forêt maintenant baignées dans la nuit, qui éclaboussa le cou de Levin.
« O Dieu », dit une voix douce, « puis-je ne pas mourir ? »
Alors Levin sentit les mêmes gouttes chaudes tomber plusieurs fois sur lui, et sa nature s’ouvrit comme les plantes à la pluie.
« J’ai trouvé un ami, Capitaine », dit le garçon, après plusieurs minutes, mais sans lever les yeux ; « je vous sens pleurer. »
« Chito ! chito ! » balbutia Van Dorn ; « voici Punch Hall. »
Levin leva la tête, et ne vit rien d’autre qu’une vieille maison debout dans les arbres, avec une petite lumière faible filtrant de la porte, et entendit la basse hilarité des hommes buvant. Toute la bande se déversa pour recevoir les ordres de Van Dorn.
« Une heure ici pour manger et se reposer ! » s’exclama Van Dorn. « Que ceux qui peuvent dorment. Que quiconque traîne ou fait du tapage ose ! »
CHAPITRE XXXI.
ROUGEUR DE PÊCHE.
Le juge Custis, que nous avons laissé sortant de Princess Anne dimanche après-midi, continua tout droit vers le nord, traversa le bas du Delaware en début de soirée, et alla se coucher à Laurel, sur Broad Creek, à quelques milles au sud de Cannon’s Ferry.
Au lever du jour, il était de nouveau à cheval, à peine raidi par ses efforts, et sentant monter les joies d’un estomac et d’un cerveau devenus plus clairs qu’ils ne l’avaient été depuis des années, sous quelque forme d’alcool que ce soit. Son esprit avait été baigné de sommeil et de tempérance, les deux grands médecins, et essuyé, comme les pieds du Prince des souffrants, avec les cheveux de femmes. L’exercice, naturel à un Virginien, éveilla à nouveau son allant, et il s’imagina que l’air devenait plus pur à mesure qu’il avançait vers le nord, bien qu’il n’y eût guère de changement d’élévation perceptible. Le pays devint cependant plus sec à mesure qu’il contournait les sources du grand marais de cyprès — le pendant du Dismal Swamp de Virginie —, s’éloignait des eaux de la baie de Chesapeake et s’approchait des affluents de l’Atlantique. À neuf heures, il entra dans le chef-lieu de Georgetown, petite localité de quelques centaines d’habitants, établie presque au centre du comté une génération plus tôt, soit environ dix ans après l’indépendance du pays.
C’était un lieu plat aux maisons de bardeau, assemblées autour d’une place sablonneuse où se trouvaient à la fois des ormes et des peupliers d’Italie ; un palais de justice en bois à deux étages se dressait à l’extrémité, entouré de petites cabines pour les officiers du comté, plantées çà et là, et à l’arrière se trouvait une prison de deux étages, avec les appartements familiaux en bas, et la fenêtre du cachot, la salle des débiteurs et une chambre à coucher familiale en haut ; près de la prison et du palais de justice se dressait le pilori, semblable à une pompe démontée, avec un plancher de carcan à quelques pieds au-dessus du sol.
De jeunes érables, des mûriers, des tulipiers et des ailanthes poussaient vaillamment pour faire de l’ombre le long des deux rues qui traversaient la place, et des quatre rues parallèles à ses côtés — des sentiers agréables étant insérés entre elles, vers lesquels s’étendaient les jardins limoneux ; et, comme le juge s’arrêtait à l’auberge près du tribunal, on lui dit que c’était le « jour du retour », et que l’endroit serait bientôt rempli d’électeurs venus apprendre comment « elle avait tourné » — « elle », comme le juge le savait bien, désignant le comté de Sussex, et « tourné » signifiant sa décision exprimée aux urnes.
« Elle a tourné pour Adams et Clayton, n’est-ce pas, Jonathan Torbert ? » demanda l’aubergiste.
« Oui, » répondit un homme simple à l’air religieux, le caissier de la banque ; « Johnny Clayton a maintenu Sussex et Kent dans le rang pour Adams ; Jeems Bayard et les McLane ont capturé Newcastle : Clayton va au sénat, Louis McLane au cabinet, le pays aux alligators. »
« Hourra pour Jackson ! » répondit l’hôte ; « il me convient depuis qu’il a rossé les Britanniques. »
Au petit déjeuner, le juge Custis reconnut un gentleman en face de lui, portant des culottes courtes et les cheveux en queue, qui s’exprima avec une expression simplement bienveillante :
« Juge. »
« Ah ! Chancelier ! »
Le Chancelier avait près de soixante-dix ans et arborait un air humble, méditatif, mais gracieux, comme quelqu’un dont les relations avec ce monde étaient celles d’un intendant, et dont la tenue, presque obsolète, était le signe, non pas d’une fierté mondaine, mais de joies et de contemporains disparus. Son visage sans affectation semblait dire : « Je la porte parce qu’il est inutile d’ôter ce que personne d’autre ne veut porter, alors que bientôt je n’aurai besoin de rien d’autre qu’un linceul. »
Le juge Custis observa attentivement le vieil homme doux, assis devant son assiette comme un frère laïc dans quelque monastère ou infirmerie, indifférent aux conversations, aux nouvelles ou aux affaires ; et le souvenir de ce qu’il avait été — vif, accumulant, avec des passions juvéniles longtemps conservées, et l’homme plein d’entrain sous la garde du juge — impressionna le Virginien au point de se dire :
« Qu’est donc l’homme ! Finalement, la vieillesse s’affirme et courbe le temple d’airain de son visage, tel Samson, dans un remords presque pieux. Voilà vingt-cinq ans d’administration de l’équité ; derrière cela, trente ans de vie joyeuse et variée. Aucun journal n’en gardera jamais trace, car aucun n’est imprimé ici ; il est indifférent à cet oubli comme à tous les autres, car les sources de la vie sont taries dans son corps, et il ne jouit plus. »
« Voyagez-vous vers le nord, juge Custis ? » demanda le vieil homme par politesse.
« Oui, à Dover. »
« Il y a une place dans ma voiture ; vous y êtes le bienvenu. »
« Je la prendrai une partie du chemin, au moins, pour ressentir le privilège de votre compagnie, Chancelier. »
Le vieil homme fit un lent mouvement de tête de côté.
« Trop tard, trop tard, » dit-il, « pour me flatter. J’aimais cela autrefois. J’ai été un flatteur, moi aussi. »
Le jeune domestique noir du Chancelier fut installé sur le cheval du juge, et les deux hommes, dans une voiture légère et carrée, de fabrication locale, tournèrent au coin du palais de justice vers le nord. En passant devant la porte, ils entendirent le shérif adjuger deux esclaves à un acheteur, en criant :
« Votre propriété, monsieur, jusqu’à ce qu’ils aient vingt-cinq ans. »
« Ha, ha ! » rit, d’un grand rire sonore, un villageois presque sans menton ; « dis jusqu’à ce que la vieille Patty Cannon puisse les attraper ! »
L’acheteur eut un sourire rusé et coupable en direction du chancelier qui passait, dont le regard de résignation ne fit que s’approfondir et devenir plus humble. Le juge eut un vague souvenir qui le poussa à changer de sujet.
« Nous nous voyons peu, Chancelier, bien que nous partagions le même petit héritage de terre. Je suppose que vos gens sont tous fiers du Delaware. »
« Oui, » dit le vieil homme ; « étant un si petit aventurier, un simple enfant trouvé parmi les États, nos gens ont la fierté de leur indépendance. Les lois sont administrées, quelques fermes de plus sont ouvertes dans la forêt chaque année, les fleurs éclosent, et les vieillards meurent et sont enterrés dans leurs fermes, et leurs os sont respectés quelques années. Notre histoire est si pastorale que nous devons montrer quelque tempérament lorsqu’elle est attaquée, sous peine de laisser paraître notre ignorance à son sujet. »
Ils chevauchèrent en silence pendant quelques heures à travers un pays plus ancien et plus ouvert, avec quelques grands étangs de moulin et une meilleure classe d’améliorations agricoles, et la sensation d’une grande étendue d’eau toute proche était mystiquement ressentie.
Le juge suivit le regard du vieil homme à un endroit, voyant qu’ils étaient levés avec une expression de satisfaction tranquille, semblable à une piété âgée, et un beau paysage de doux marais verdoyants s’étendait sous leur regard depuis une légère élévation qu’ils avaient atteinte, montrant du bétail et des moutons errant en liberté, de hautes futaies où les vaches et les chevaux trouvaient l’ombre de midi, et des ruisseaux sinueux, transportant les voiles de bateaux invisibles, comme lors d’une croisière magique sur la verdure de velours. Des meules de foin et des fermes se détachaient dans les longues plaines, et des oiseaux voiliers mouchetaient l’air. Au loin, dans la distance, gisait quelque chose qui ressemblait à plus de marais, mais aussi aux nuages.
« C’est la baie de Delaware, » dit le Chancelier.
Ils entrèrent bientôt dans une petite ville bien construite sur un ruisseau navigable, avec un grand étang de moulin, des scieries, plusieurs navires en construction sur les chantiers, et un air de vitalité supérieure à tout ce que le juge Custis avait vu dans le Delaware. Ici, le Chancelier montra l’ancienne demeure du père du sénateur Clayton, et, après que les chevaux eurent été nourris, ils continuèrent encore vers le nord, passant devant une autre petite ville sur un ruisseau près des marais, et, un peu au-delà, arrivèrent à une église en briques vénérable, un peu à l’écart de la route, dans un bosquet de chênes et d’arbres forestiers.
« Voici la chapelle de Barrett, » dit le Chancelier ; « célèbre pour la planification de la campagne entre les prédicateurs natifs de Wesley et les prédicateurs anglais pour la conquête de l’Amérique, dès que la couronne l’eut perdue. »
Ils levèrent les yeux vers l’édifice au large pignon, aux allures quaker, avec sa porte large et basse, son toit haut, ses doubles étages de fenêtres, et une fenêtre plus haute dans le pignon, ses rangées soignées de briques en arc au-dessus de la porte et des fenêtres, et sa maçonnerie en ceinture ; et ils entendirent les grands arbres l’endormir comme un bébé qu’on leur aurait confié. D’environ cinquante pieds de côté et probablement vieux de cinquante ans, il semblait prêt à durer cent ans de plus.
« Ma famille à Accomac était dure avec les méthodistes par un conservatisme mal placé, » dit le juge Custis. « Ce sont de bonnes gens ; ils semblent convenir à cette péninsule comme le pêcher. »
Un petit cortège funéraire entrait dans la chapelle de Barrett, et le Chancelier interrogea l’un des suiveurs les plus indifférents au sujet du défunt. Ayant mentionné le nom, le citoyen dit :
« Sa mort fut mystérieuse. C’était un méthodiste et un homme bon, mais il semble que l’avarice rongeait ses principes. Un jeune esclave, bientôt libre par la loi, disparut de sa possession, et il fit courir le bruit que le garçon s’était enfui. Mais soudain, notre voisin se mit à boire et à exhiber de l’argent, et l’on dit qu’il avait fait kidnapper le garçon. Il est mort comme quelqu’un pris d’une crise de désespoir. »
Alors qu’ils tournaient à nouveau vers le nord, dans la douce après-midi, le juge Custis dit :
« Quel stigmate des deux côtés, Chancelier, que ce kidnapping ! »
Le vieil homme baissa humblement les yeux et ne répondit pas. Le juge Custis, sentant qu’il y avait une certaine sensibilité à ce sujet et à d’autres sujets connexes, sans pouvoir se rappeler pourquoi, continua, sous l’impulsion de ses sentiments :
« La nuit avant de quitter Princess Anne, Joe Johnson, l’un de vos pires kidnappeurs, est venu hardiment demander le gîte chez moi. Pourquoi l’ai-je laissé rester est un sujet d’étonnement et de mépris pour moi-même. Mais il était là, peut-être quand je suis parti. »
« Une chose peu prudente à permettre, » gémit le vieil homme.
« Je savais que sa femme était la veuve d’un pendu, un certain Brereton — le nom est yankee. Il a été pendu pour vol de grand chemin. »
Un son étouffé échappa au sobre vieillard du Delaware.
« Vous devriez vous souvenir du meurtre, Chancelier. C’est arrivé dans cet État. Ce Brereton a tué un acheteur d’esclaves pour ce qu’il apportait ici sur sa personne afin d’acheter les personnes libres kidnappées et les esclaves apprentis. Brereton était le gendre de Patty Cannon, cette infâme entremetteuse entre le Delaware et le Sud. »
Le vieux Chancelier leva les yeux.
« Je souhaite vous devancer, » dit-il, « dans ce que vous pourriez dire de plus avec vérité, mais que vous ne connaissez peut-être pas entièrement. Le meurtrier, Brereton, était le gendre de Patty Cannon, c’est vrai ; mais il était aussi mon beau-frère. »
« Impossible ! » dit le juge Custis.
« Oui, monsieur ; j’ai épousé sa sœur. »
Le vieux Chancelier tourna à nouveau les yeux vers le sol.
« Grand Dieu ! » s’exclama le juge ; « combien de choses curieuses peuvent exister dans un si petit État ! »
C’était au milieu de l’après-midi que le juge Daniel Custis entra à cheval dans une petite ville sur une plaine ondulée, autour de deux côtés de laquelle, à peine à un demi-mille de distance, coulait un ruisseau à travers une jolie vallée boisée, et un troisième côté était bordé par une branche du même ruisseau, le tout serpentant à travers les taillis, les nénuphars, les fleurs de lotus et les marais jusqu’à la baie de Delaware.
Au centre de la ville, sur la bosse ou la crête de sol alluvial, sur une fondation de limon sableux léger, une place publique oblongue, divisée par une rue nord-sud, contenait les principales habitations du lieu, dont l’une était le Capitole de l’État du Delaware, un bâtiment en briques rouges, un peu plus vieux que la Constitution américaine, avec une coupole en forme de cloche au-dessus de son centre, et de là on pouvait voir la baie de Delaware.
Près du capitole se trouvait le pilori dans le coin, humble comme un poteau d’attache, et la prison en briques se cachait là aussi, comme un serviteur présentable qui rampe toujours près de la compagnie de son maître. Divers bâtiments, généralement antiques, entouraient cette place quaker, ordonnée ; certains en briques, avec des portails bas, d’autres élégants et remodelés au goût du jour ; certains n’étaient que de simples bureaux en bois ou des cabanes, avec de longues lucarnes tombant de la ligne de toit presque jusqu’aux avant-toits, comme une plume sale tombant du sommet d’un chapeau, avec un bijou à l’extrémité ; et l’un était un vieil hôtel au toit raide, peint en jaune, avec un long côté décontracté.
Aux coins diagonaux de cette place, aussi éloignés que son espace le permettait, deux vénérables maisons de médecins se dressaient encore, qui avaient donné plus de réputation à la petite capitale du Delaware que ses juristes ou ses hommes d’État — l’ancienne résidence de Sykes le chirurgien et de Miller le pathologiste et écrivain.
C’est à la première de ces maisons, une haute bâtisse de briques plâtrées, aux nombreuses fenêtres, donnant sur le côté, avec un bureau latéral et une porte centrale, que le juge Custis s’arrêta et attacha son cheval à un râtelier près du capitole adjacent. Le son des oiseaux gazouillants tombait des grands ormes, saules et érables de la place, et Custis pouvait voir les rouges-gorges courir dans l’herbe.
De la porte du bureau latéral à deux étages, le son d’un violon venait tendrement, et le juge attendit que l’air soit terminé, quand de fortes exclamations de plaisir, des applaudissements et des battements de pieds montrèrent que le violoneux n’était pas seul.
Se présentant à la porte, le juge Custis fut immédiatement confronté à un grand homme, d’au moins six pieds de haut, au visage vigoureux et aux cheveux roux, qui portait le violon et l’archet à la main, et saisit de l’autre main le juge Custis presque affectueusement, et l’attira à l’intérieur, en criant :
« Tiens, comment va mon vieil ami ? Goy ! comment va-t-il ? Qui aurait pu vous attendre en cette simple occasion ? Asseyez-vous là et prenez ma propre chaise ! Pas cette petite — non, le grand fauteuil pour mon vieil ami ! Goy ! »
Alors que le juge Custis jetait un œil autour de lui pour noter la compagnie, l’hôte démonstratif, avec un éclair dans ses yeux gris-bleu, chuchota :
« Qui est-ce ? qui est-ce ? »
« Un Custis, » chuchota une personne à peine en meilleur état à cause de ses verres ; « je pense qu’il l’est, aux lèvres et à la peau. »
« Goy ! » dit rapidement le violoneux. « Ami Custis — je sais que mon cœur ne me trompe pas ! — laissez-moi vous présenter à l’essence même du petit Delaware grand et ancien : voici Bob Frame, l’esprit ardent de notre barreau ; voici James Bayard, notre favori démocrate égaré ; voici Charley Marim et le secrétaire Harrington, et mon estimé ami le sénateur Ridgely, et mon cousin, le juge en chef Clayton. Nous sommes tous ici, et tous honorés par un hôte si rare. Goy ! »
Alors que le juge passait par le processus des poignées de main, le grand hôte bien nourri se pencha à nouveau vers la personne conviviale, et, la main sur le côté de la bouche, avec un air de ruse solennelle, chuchota :
« D’où ? »
« Accomac, ou Somerset, je pense, » marmonna l’autre.
« Maintenant, » s’exclama l’hôte, prenant les deux mains du juge Custis, « comment vont tous nos chers amis à Somerset et Accomac ? Où appelez-vous votre maison maintenant, ami Custis ? Comment vont nos vieux amis Spence et Upshur, et Polk et Franklin et Harry Wise ? Goy ! comme j’aime nos voisins du sud. »
Il y avait une force d’articulation et une emphase physique chez l’orateur que le juge nota immédiatement, accompagnées d’un rayonnement des yeux et d’une belle force des larges mâchoires qui le rendaient presque magnétique.
« Et c’est bien John M. Clayton ? » dit le juge. « Nous ne sommes pas si loin que nous n’ayons pas pleinement entendu parler de vous. Et maintenant, puisque j’appartiens à une famille nombreuse, laissez-moi m’identifier, Clayton, comme Daniel Custis, ancien juge sur l’Eastern Shore. »
« Juge Custis ! Daniel Custis ! Amis, » regardant autour de lui, « quel honneur ! Pensez-y ! L’éminent fabricant américain ! Le créateur de nos industries ! L’ami de M. Clay et de la politique intérieure ! Bayard, inutile de secouer la tête ! Ridgely, pardonnez mon enthousiasme patriotique ! Regardez un homme, mes amis, enfin ! Goy ! »
Alors que le juge écoutait diverses affirmations de bienvenue, M. Clayton, avec un œil qui faisait un clin d’œil et l’autre posé sur l’avocat Frame, l’esprit ardent du barreau, fit le geste avec ses lèvres :
« Cambridge ? »
« Non ; Princess Anne. »
« Et la chère vieille Princess Anne, comment se porte-t-elle ? » — il s’était de nouveau tourné vers le juge — « comment est la petite rivière Wicomico — non, je veux dire Manokin — comment coule-t-elle ? Coule-t-elle avec bienveillance ? Abonde-t-elle des meilleures huîtres que j’aie jamais goûtées ? et de tortue aussi ? Comment est-elle maintenant ? Goy ! »
« Êtes-vous en route vers le nord, frère Custis, ou rentrez-vous chez vous ? » demanda le juge en chef aux yeux noirs et perçants.
« Non, mon voyage est terminé. Je suis venu à Dover pour faire la connaissance de M. Clayton. »
« Tante Braner. Hyo ! Venez ici, tante Braner ! » cria bruyamment l’hôte, et une vieille femme de couleur entra, suivie de près par certains de ses petits-enfants qui restèrent là, à regarder, à la porte. « Prenez ce gentleman et donnez-lui la meilleure chambre de ma maison. La meilleure n’est pas assez bonne pour lui ! Emmenez-le tout de suite et donnez-lui de l’eau et faites en sorte que votre fils le brosse, et nous lui enverrons le meilleur julep du comté de Kent. Goy ! »
« La meilleure chambre était celle de Miss Sally, M. Clayton, » répondit la vieille femme.
Un changement soudain survint sur le visage très prompt et sanguin de l’hôte ; il hésita, ses yeux errèrent, et il se rattrapa sur ces mots :
« Non, donnez-lui la chambre du Speaker Chew : cela lui conviendra mieux. »
Alors que le juge suivait le domestique, le jeune sénateur vida sa bouche d’un gros morceau de tabac dans un crachoir monstrueux qu’un aveugle aurait eu du mal à manquer, et, avec un visage redevenu long et silencieux, très différent de sa spontanéité précédente, il demanda distraitement :
« Que peut-il vouloir ? que peut-il vouloir ? »
L’un des petits enfants noirs était entre-temps entré en trottinant par la porte, et, avec de grands yeux liquides dans son visage solennel et plein de désir, posa les mains sur le violon et regarda M. Clayton.
« Béni soit le petit enfant ! » dit-il soudain. « Veut une mélodie ? Eh bien ! »
S’installant dans un grand fauteuil, le jeune sénateur le fit basculer en arrière jusqu’à ce que sa tête dure et carrée repose contre le manteau de la cheminée, et il tâtonna sur les cordes presque sans but, jusqu’à ce que l’air plaintif en sorte :
« Ye banks and braes o’ bonnie Doon ! How can ye bloom so fair ? How can ye chant, ye little birds, And I so full of care ?
Thou’lt break my heart, thou bonnie bird, That sings beside thy mate ; For so I sat, and so I sang, And wist not of my fate. »
Il ferma les yeux sur les notes, et un serrement à la gorge, et le mouvement de sa poitrine large et athlétique, alors qu’il continuait l’air, montrèrent qu’il était intérieurement en proie à une forte émotion.
Son cousin, le juge en chef, fit un signal avec son chapeau, et, un par un, les personnes assises s’éclipsèrent silencieusement vers la place, suivant leurs chemins, laissant le jeune homme continuer à jouer, avec l’enfant noir à son genou, appuyé là comme pour épier la voix vivante dans son violon.
D’autres enfants vinrent à la porte — des enfants blancs de la place, des enfants noirs du jardin — et certains s’aventurèrent un peu à l’intérieur pour entendre la tendre cour des cordes sympathiques. Il bougeait son archet mécaniquement, mais la musique jaillissait comme si elle savait que sa sœur, la Douleur, attendait sur les accords. Finalement, un enfant plus audacieux que les autres vint et poussa son coude et dit :
« Papa ! »
« Mon garçon, mon cher garçon ! » s’écria le violoneux, alors que des larmes coulaient sur ses joues, et il souleva l’enfant contre son cœur et l’embrassa.
Le juge Custis, bien qu’aucun mot ne fût échangé à ce sujet, vit le chancre solitaire au cœur du sénateur — la forme morte de sa femme dans le vieux cimetière presbytérien.
Il apparut bientôt au juge Custis, par ce fait et d’autres choses silencieuses, qu’un moteur d’énergie au cœur léger, affectueux, fort, mais féminin, constituait le jeune avocat-politicien du Delaware. Vif, rusé, impulsif, plein d’espoir, les pieds provinciaux, la tête parmi les oiseaux, il combinait la facilité et la sincérité dans des relations presque mercuriales entre elles, et le juge vit que cela devait constituer un avocat de jury remarquable.
Son visage était rasé de près ; sa gorge et son menton montraient une tendance précoce à l’embonpoint ; le maintien de sa tête et le dardement pensif de ses yeux et la légère aqualinité de son nez indiquaient quelqu’un qui aimait l’action mentale et la compétition, mais tirait cet amour d’un corps grand et sain qui devait être surveillé de peur qu’il ne retombe dans l’indolence. La perte de sa femme si peu de temps après le mariage avait été suivie par une indifférence presque totale envers les femmes, et il avait fait de la politique sa seule consolation et maîtresse, l’attelant comme une jeune jument avec son vieux cheval de trait de la loi, et les menant ensemble dans les limites étroites de sa principauté, puis enfermant la loi parmi ses étudiants de bureau pour mener la politique dans l’arène nationale à Washington.
« Vous avez besoin d’être très bon voisin, Clayton, dans un petit bailliage comme celui-ci ? » demanda le juge, alors qu’ils se promenaient le long de la place dans la douce soirée.
« Nous avons les meilleures personnes du monde dans le Delaware, ami Custis : peu de commerçants, peu de lois, presque aucune violence, et ils sont faciles à satisfaire ; mais c’est une haute offense dans cet État de ne pas être ce qu’on appelle un "homme habile". Vous devez vous arrêter, quel que soit votre errand, et sourire et demander à chaque homme à sa porte des nouvelles de chaque membre de son ménage. Le temps perdu dans ces échanges aimables et insignifiants est immense au total. Mais, Goy ! j’aime ces gens. »
« Il me semble que vous encouragez cette exaction. »
« Eh bien, oui. En tant que démarcheur électoral, je peux m'en sortir avec n'importe laquelle d'entre elles. Goy ! Tiens, Jim Whitecar, que le Seigneur bénisse ta chère âme ! » — ceci s'adressait à un homme trapu, au teint sablonneux et à l'air indécis, qui s'apprêtait à se retirer dans le Capitol Tavern — « qu'est-ce qui t'amène en ville, Jim ? »
« C'est un pays libre, je suppose », s'exclama l'homme à l'air suspect.
« Goy ! C'est bien vrai, Jimmy. Nous sommes tous heureux de te voir à Dover te conduire comme il faut, Jim. Maintenant, ne me cause pas de problèmes cette année, l'ami Jimmy. Conduis-toi bien et sois un honneur pour tes bons parents, pour qui j'ai tant d'estime. Fais-moi plaisir, maintenant ! »
Alors qu'ils se tournaient pour traverser le milieu de la place, Clayton dit :
« Je l'aurai à ce poteau de supplice, en train de l'enlacer, un de ces jours. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Un kidnappeur d'ici, à Sockum, et un sacré numéro : un type dangereux, aussi. J'ai entendu dire qu'il prétend que si jamais je le pousse à l'extrémité de son collaborateur, Joe Johnson — que j'ai envoyé au poteau et que j'ai ensuite sauvé de l'ablation des oreilles — il me tuera. Goy ! » — M. Clayton regarda autour de lui avec une pointe d'appréhension — « je suis prêt pour lui. »
« Le kidnapping dans le Delaware est une grande institution », dit Custis.
« Elle a une antiquité et une ampleur que vous auriez du mal à croire, ami Custis. Bien avant notre indépendance, en l'an 1760, les statuts du Delaware devaient déjà prévoir des mesures contre cela. Nos lois n'ont jamais autorisé le commerce intérieur d'esclaves avec d'autres États. »
La petite localité semblait jouir d'une bonne société, et la beauté des jeunes filles assises sur les seuils ou marchant dans la soirée montrait quelque chose de ces peaux fleuries du nord de l'Europe, de ces yeux bataves et de ces silhouettes hollandaises ou quakers bien en chair.
Alors qu'ils retournaient sur la place publique, une pièce de l'auberge, presque brillamment éclairée pour cette époque de bougies, exposa ses fenêtres au regard de Clayton, qui s'exclama :
« Goy ! c'est sûrement John Randel, Junior. »
« Cet ingénieur distingué ? » observa son visiteur, qui attendait toute la soirée pour aborder le sujet de sa mission. « J'ai la plus grande admiration pour lui. Allons-nous lui rendre visite ? »
« Eh bien, oui, oui », répondit Clayton, dubitativement ; « je n'ai pas peur de lui. Je... goy ! je ne lui dois rien. C'est un type si procédurier, pourtant ; si persistant avec cela ; chicane, champerty, incorrigibilité folle : c'est l'homme de génie le plus sauvage qui soit. Mais allons-y ! »
Frappant à une porte au deuxième étage, une réponse vive et prompte en sortit :
« Entrez ! »
Un homme de taille moyenne, avec une grosse tête et de larges épaules, portant des jambières en tissu boutonnées au-dessus du genou, était assis dans une pièce presque nue et sans tapis, en train d'écrire, sa table entourée de bougies de cire allumées, et son visage était fier et intense. M. Clayton se précipita vers lui et lui saisit la main :
« Comment va mon ami Randel ? L'infatigable plaideur, le brillant ingénieur, pour qui les idées, goy ! sont comme les plaquemines sur l'arbre, abondantes, mais rarement mûres, et seulement bonnes quand elles sont gelées. Comment va-t-il maintenant et à quoi s'occupe-t-il ? »
« Restez là », dit l'ingénieur, « et regardez-moi pendant que je lis la phrase que j'étais en train de terminer sur John Middleton Clayton du Delaware. »
« Vas-y, Randel ! Maintenant, Custis, il va mettre une mèche en moi et m'allumer tout simplement. Goy ! »
« "C'est la malédiction des avocats" », lut l'étranger inflexible, « "de louer leur jugement, dès le début de l'âge adulte, à des clients faciles, ou de le supprimer dans les nécessités rampantes de la politique populaire : ainsi, ce résidu et ce fruit de tous les talents, l'honnête conviction de la plus brave sagacité d'un homme, périt dans les âmes des avocats avant même que la moitié de leurs facultés ne soient écloses : ils deviennent les registres des autres hommes, ils ne pensent plus que comme de la cire." »
Ici, M. Randel souffla sur l'une des bougies. L'illustration était convaincante. M. Clayton la ralluma avec une autre bougie.
« Il y a de la méthode dans sa folie, Custis », dit-il avec un clin d'œil. « Puis-je vous présenter mon grand ami, Randel ? »
« Arrêtez là », répéta l'ingénieur sévèrement, « jusqu'à ce que j'aie lu ma phrase. "Il est rare qu'un avocat aux facultés utiles, dans une communauté aussi isolée et pastorale que l'État du Delaware, ait une cause faisant appel à sa virilité, à son génie et à son avarice, comme celle de John Randel, Junior, ingénieur civil ! Aucun ouvrage public égal ne sera probablement construit dans l'État du Delaware durant la vie dudit Clayton. Aucun honoraire qu'il puisse gagner dans son État natal n'aura jamais été la récompense d'un avocat là-bas comme le sera celle de celui qui réussira le procès de John Randel, Junior, contre la Canal Company. Aucun principe ne vaut mieux d'être défendu par un grand avocat que celui-ci : que ces corporations, dans leur enfance, ne doivent pas piétiner les droits privés d'un gentleman, et traiter son érudition et ses services comme le travail d'un esclave." »
« Bien dit et hautement pensé », intervint le juge Custis.
« "Ledit Clayton" », continua John Randel, toujours en lisant, « "refuse l'aide de ses capacités à un étranger et à un gentleman traité de manière inhospitalière dans l'État du Delaware." »
« Non, non », cria Clayton ; « c'est une accusation contre moi que je ne permettrai pas. »
« "Ledit Clayton" », lut Randel, inflexible, « "avec les possibilités de lumière, de richesses et d'honneur pour lui-même, et de justice pour son prochain, choisit la lâcheté, la médiocrité — et les ténèbres. Il éteint mes espoirs et les siens." »
Sur ce, M. Randel, par un singulier éventail de ses mains et un souffle de son haleine, éteignit toutes les bougies d'un coup et laissa toute la pièce dans l'obscurité.
Le juge Custis fut le premier à parler après cette extraordinaire illustration :
« Clayton, je crois qu'il a une bonne cause. »
« Ce n'est pas la question maintenant », dit M. Clayton, avec une verve et une emphase croissantes. « La question maintenant est : "Suis-je coupable d'inhospitalité ?" Goy ! cela me touche en tant que habitant du Delaware, et c'est une haute offense dans ce petit État. Il est vrai que ce plaideur est un étranger. Il vient à moi avec une introduction de mon brillant jeune ami, M. Seward, de New York, qui se porte garant de lui. Mais la corporation qu'il menace a également droit à l'hospitalité : il s'agit, pour l'essentiel, de capitaux de Philadelphie. Girard lui-même, ce citoyen frugal mais utile, en est l'un des promoteurs. Mon propre État, et le Maryland aussi, ont des intérêts dans cet ouvrage. Est-ce le rôle de l'hospitalité que de tirer parti de notre petite géographie interposée, et de paralyser, par le biais de nos tribunaux locaux, une entreprise jeune, en difficulté et, en fait, nationale ? »
« Laissez les tribunaux de votre État, qui sont purs, décider entre nous », dit John Randel, Junior, en rallumant les bougies avec son briquet.
« Aucun avocat ne devrait refuser le procès d'une telle cause publique en raison de scrupules d'État », ajouta le juge Custis de sa manière la plus grandiose. « Ce n'est pas national ; ce n'est pas whig, Frère Clayton. » Le juge donna ici toute sa puissance familiale à son énergie faciale, et exprima le Virginien et le patricien dans son traitement du bourgeois et plébéien du Delaware. « Admettons que cette corporation soit jeune et inexpérimentée : qu'elle soit disciplinée à temps, afin qu'elle puisse éviter des erreurs plus coûteuses à l'avenir. Aucune cause, pour un vrai avocat, n'est comme une cause humaine ; le temps viendra peut-être où le talent du barreau américain sera le parasite des corporations et des monopoles, mais il est trop tôt pour cette dégradation pour vous et moi, sénateur Clayton. Les droits d'un homme impliquent tout progrès ; le progrès, en vérité, est pour l'homme, non l'homme pour le progrès. En tant que fils du Maryland, s'il venait sans aide et sans le sou vers moi, je ne laisserais pas ce gentleman être sacrifié. »
« Si j'étais un homme riche, Clayton prendrait mon affaire », dit l'ingénieur ; « ma pauvreté est ma disqualification à ses yeux. »
Il tenta de nouveau, de manière dramatique, d'éteindre les bougies en les éventant, mais son souffle lui manqua ; ses mains devinrent molles, puis il se couvrit précipitamment les yeux, s'effondra sur la table avec un gémissement et y posa sa tête convulsivement.
« Messieurs », articula-t-il d'une voix touchante par sa détresse, « oh ! messieurs, la vie professionnelle... mon art... est, en vérité, une tragédie. »
La sensibilité facile du juge Custis fut immédiatement émue. Le sénateur Clayton, regardant de l'un à l'autre dans une indécision nerveuse, voyant les yeux humides de Custis et l'effondrement fier de Randel, se laissa lui-même emporter et cria :
« Goy ! C'est une conspiration. Mais, Randel, je prendrai votre affaire ; je ne peux pas voir un homme pleurer. Goy ! »
Alors qu'ils se levaient tous avec sympathie et se serraient la main, on frappa à la porte et quelqu'un demanda M. Clayton. Il revint quelques minutes plus tard, avec un visage assez sévère, et dit :
« Randel, je viens de refuser un gros honoraire de maintien pour défendre le procès même que vos larmes et celles de Frère Custis m'ont persuadé de poursuivre. Mais, goy ! une larme m'a toujours coûté un dollar. »
« Cette sympathie aujourd'hui fera de vous un homme indépendant pour la vie », s'exclama l'ingénieur.
« J'ai accompli la première mission de Milburn correctement », pensa le juge Custis ; « cinq minutes de retard auraient été fatales. »
CHAPITRE XXXII.
COULEUVRES.
À Princess Anne, Vesta avait fait déménager son mari à Teackle Hall, et il occupait la chambre de son père et semblait aller mieux, bien que le médecin ait dit qu'il vaudrait mieux l'envoyer dans les collines quelque part.
La femme libre, Mary, que Jimmy Phoebus envoya à Vesta, était arrivée très opportunément et avait pris la place de Tante Hominy dans la cuisine, où tous les échos des enfants s'étaient tus, le propre deuil de la pauvre femme vibrant aux oreilles de Virgie, Roxy et Vesta elle-même ; mais, hélas ! son récit n'était pas un témoignage légal, parce qu'elle était une petite noire.
Jack Wonnell avait trouvé une faveur inattendue aux yeux de Meshach Milburn, et avait été désigné pour dormir dans le magasin et le surveiller ; et c'est là que Roxy descendait au crépuscule et, avec plus de pitié que d'affection, l'entendait tisser l'illusion de son amour pour elle, prête à s'en amuser, parce qu'il était si sincère chez lui ; car Jack était tout entier amoureux, doux et rusé, audacieux et domestique, tendre et proscrit, comme le chat de gouttière sans abri qui fait des clôtures ses autoroutes et séduit la plus réservée des chattes par la magie de son ronronnement.
« Roxy », dit Jack, « je vais te rendre libre, ma belle, car je soupçonne que Meshach Milburn va me donner un tas d'argent pour avoir surveillé le magasin. Ensuite, nous irons au Canada, où, j'ai entendu dire, la couleur n'est pas un poison, et nous nous aimerons comme les colombes blanches et brunes, qui font toutes le même roucoulement, si heureuses sont-elles. »
« Jack », dit la jeune fille aux yeux doux et compatissants, « tu es un pauvre garçon stupide, mais j'aime t'entendre parler. Je crois qu'il n'y a aucun mal en toi. Virgie est amoureuse, elle aussi, d'un homme blanc, mais tu ne dois pas en souffler mot. »
« Jamais », dit Jack, faisant des mouvements solennels avec ses yeux, et se serrant plus près dans un sérieux sincère de sympathie. « Que je meure ! Je ne peux pas le dire, même si ma vie en dépendait ! Who-oop ! Dis-le-moi, Roxy ! »
« La pauvre sœur Virgie, elle a été faite pour aimer, et, bien que ce soit sans espoir, je crois qu'elle aime M. Tilghman, notre ministre, parce qu'il a aimé Mlle Vesty autrefois, et Virgie adore Mlle Vesty comme sa propre sœur. »
* * * * *
Vesta raconta l'histoire de Mary, la femme libre, à son mari, qui écouta attentivement et dit :
« Je ne connais qu'une seule chose, ma chérie, qui fera s'effacer une telle ignorance et une telle cruauté dans les forêts de cette péninsule : une route de fer. Une chose nouvelle, appelée machine à vapeur ferroviaire, vient d'être inventée par un Anglais, un certain George Stephenson, et un spécimen en a été envoyé à New York, où je l'ai fait examiner. La mission que votre père est allé accomplir pour moi, il l'a bien remplie. Je vais l'envoyer à Annapolis ensuite, pour obtenir une charte pour un chemin de fer remontant cette péninsule qui passera à l'intérieur de la ligne du Maryland, et pénétrera dans chaque colonie de kidnappeurs cachée là, et la lumière, les échanges et la loi extermineront de tels bastions comme celui de Johnson. »
Vesta fut heureuse d'entendre son père loué par son mari, et des espoirs se rallumèrent d'une réunion de famille plus heureuse, lorsqu'elle sentirait s'apaiser dans son cœur la peine qui faisait rage par intermittence durant sa lune de miel vestale. Une lettre arriva le quatrième jour qui fit voler ces espoirs en éclats, et elle était ainsi libellée :
« COMTÉ DE DORCHESTER, MD., octobre 1829.
« Chère Nièce, — Idole de mon cœur, laissez-moi commencer par vous supplier de suivre une voie conservatrice lorsque je vous annoncerai la triste nouvelle du décès de ma chère sœur, Lucy, à Cambridge, hier, d'une maladie cardiaque. Elle était l'étoile de la maison McLane. Elle est partie. "La vengeance est à moi", dit le Seigneur, et je prendrai une voie conservatrice bien que cohérente à l'égard des parties qui ont infligé ce préjudice à vous, ma chère nièce, et à votre oncle calme et recueilli, bien qu'affligé.
« "Le Seigneur agit de façon mystérieuse, ses merveilles à accomplir", et ses humbles instruments ont seulement besoin d'être *inflexibles et conservateurs* pour faire toute chose bien. Soyez assurée que la justice sera rendue sur les adversaires de notre famille, et cela très rapidement. Mon propre chagrin est composé par la satisfaction que je prendrai, et l'assurance que votre sainte mère est là où les méchants cessent de tourmenter.
« Les arrangements financiers de ma chère sœur étaient du caractère le plus conservateur et le plus distingué, comme on pouvait s'y attendre de sa part.
« Vous pourriez être désireuse, mon idole outragée, mais, je l'espère, toujours fougueuse, d'entendre les détails de la mort de Lucy. Elle n'atteignit Cambridge que près de minuit, ayant fait le long voyage depuis Princess Anne sans compagnons appropriés, et, dans l'état excité de ses sentiments, après qu'elle eut quitté Vienna dans la soirée, une dépression de l'esprit, accompagnée d'un battement de cœur, survint et augmenta rapidement, et, au moment où elle arriva chez nos parents, elle était presque morte d'appréhension nerveuse et de faiblesse. En me voyant, elle se ranima suffisamment pour faire son testament de la manière la plus fraternelle et conservatrice qui soit.
« Un médecin fut trouvé, mais il déclara son système si débilité et détonifié qu'il était peu probable qu'elle survive au choc, les centres nerveux étant déprimés et une atrophie s'installant.
« Elle parlait incessamment du Chapeau Substitué, et disait que c'était une ombre et un poids permanents sur votre cœur, et m'a fait promettre de l'écraser, si cela pouvait être fait de manière conservatrice.
« J'ai lu à ma chère sœur le Livre des Livres, et j'ai essayé de calmer ses sentiments, mais elle s'écriait de temps à autre : "Oh, Frère Allan ! penser que j'ai élevé des enfants pour être achetés et vendus, et mariés à des forestiers et à de la racaille." Elle était profondément sensible à ce qui serait dit à ce sujet à Baltimore.
« Juste avant de mourir, elle a dit : "Ne m'enterrez pas à Princess Anne, où ce démon peut s'approcher de moi avec son Chapeau effrayant ! Emmenez-moi à Baltimore, où il n'y a pas de minerai de marais, ni de vieux biens de famille, pour troubler la respectabilité de la mort. Présentez des excuses pour ma fille, et rendez-lui justice."
« Et ainsi cette grande femme est morte, dans la confiance d'une immortalité bénie, nous laissant justifier ses motifs et poursuivre sa voie conservatrice, et nous rencontrer à ses funérailles vendredi prochain, à notre église de Baltimore, où le révérend John Breckenridge prononcera le sermon funéraire sur cette sainte assassinée.
« Avec un chagrin conservateur, mais fier, « Affectueusement, votre oncle, « ALLAN McLANE. »
« Oh, monsieur ! » s'exclama Vesta, se tournant aveuglément vers son mari ; « maman est morte. Vers qui puis-je me tourner ? »
« Vers qui, sinon vers moi, pauvre âme ! » répondit Milburn, ne sachant rien des sentiments récents de Mme Custis à son égard. « Votre père sera prévenu, et je suis en mesure d'assister aux funérailles avec vous. »
« C'est à Baltimore », sanglota Vesta.
« Eh bien, chérie, c'est là que le médecin m'a ordonné d'aller, et de m'élever au-dessus de la ligne de malaria, dans les collines. Je peux faire l'effort maintenant. »
Son chagrin et sa solitude la privèrent de la volonté de le refuser. Roxy fut choisie pour être la femme de chambre de sa maîtresse durant le voyage, et William Tilghman et Rhoda Holland devaient les conduire dans la calèche familiale jusqu'au débarcadère de Whitehaven pour le vapeur du soir.
Jack Wonnell, dans un zèle officieux pour se rendre utile, cueillit des fleurs et rôda autour de Teackle Hall pour faire des courses ; et, afin de ne pas exaspérer le mari de Vesta, apparut tête nue alors que le groupe partait, la boîte à chapeau de Milburn étant l'un des objets du voyage, et Milburn accordant ces mots à Jack :
« Voici un dollar pour vous, M. Wonnell. Je compte sur vous pour surveiller mon ancien magasin et vous conduire comme un homme. »
« Je le ferai », répondit Jack, souriant et rougissant ; « que je meure ! Au revoir, Mlle Vesty. Jolie Roxy, ne m'oublie pas là-bas à Balt'mer. J'apprendrai à Tom à chanter ton nom avant même que tu ne me revoies. »
Il agita ses bras, de vraies larmes obscurcissant sa vision, et Roxy fit semblant de verser quelques larmes également, alors qu'elle faisait signe de la main à Virgie, dont les yeux étaient tournés avec une douleur mélancolique vers le beau visage de sa maîtresse s'éloignant dans la perspective. Vesta lui envoya un baiser et reposa sa tête sur l'épaule de son mari.
Ce soir-là, une heure avant le retour de la calèche, Virgie et la femme libre, Mary, marchèrent ensemble jusqu'au magasin de Milburn, pour voir si Jack Wonnell était à son poste de surveillance. Alors qu'elles foulaient l'herbe douce et le sable sous l'ancien magasin, elles virent le chapeau à calotte haute — un nouveau, tiré du stock ancien ce jour-même — brillant avec éclat sur la tête haute et excentrique de Wonnell, alors qu'il était assis dans la fenêtre creuse du vieux magasin et parlait à l'oiseau moqueur, qu'il nourrissait avec une coquille de palourde remplie de pommes de terre bouillies, d'œuf et de quelques baies bleues.
« Tom, dis "Roxy", et je t'en donnerai, Tommy ! Maintenant, mon garçon ! "Roxy, Roxy, jolie Roxy ! jolie Roxy ! Pauvre vieux Jack ! pauvre vieux Jack !" »
L'oiseau volait autour de la tête de Wonnell, mordillant le chapeau qui se dressait dans une élégante incongruité avec le reste de sa tenue, et criait : « Meshach, hi ! hi ! hi ! Vesty, elle ! Vesty, Meshach ! Vesty, Meshach ! » mais ne disait rien de ce que le vagabond du village voulait lui enseigner. Il montrait la patience que l'oisiveté peut bien se permettre, et, le nourrissant un peu, ou retenant la nourriture un moment, il continuait à supplier et à enseigner :
« "Roxy, Roxy, jolie Roxy ! Pauvre, pauvre Jack ! pauvre Jack !" Maintenant, Tom, dis "Roxy, Roxy, pauvre Jack !" »
L'oiseau volait et frappait, et chantait un peu, très chichement, et ainsi, alors que les lumières à l'ouest s'enfonçaient et s'estompaient, l'amoureux sans ambition continuait en vain de chercher à donner à l'oiseau une note de plus que le magicien, son maître, ne lui avait enseignée.
Les étoiles apparurent modestement dans le ciel doux et Princess Anne rassembla ses toits comme un camp de chameaux dans le désert, et, avec un bêlement, un aboiement ou un son humain occasionnel, semblait somnoler pendant cette douce nuit d'automne, absorbée, peut-être, par la nouvelle qui se répandait de la mort de Mme Custis et du voyage de noces de Vesta, qui avait dû être entrepris enfin.
« Mlle Virgie », dit la femme Mary — dix ans son aînée, mais encore avenante — « avez-vous déjà aimé comme moi ? Oh, j'avais un mari aimable, et, impuissante que j'étais, j'ai essayé d'aimer encore une fois. Peut-être était-ce un péché. »
« J'aime ma maîtresse comme si elle était moi-même », dit Virgie ; « j'ai l'impression que, au ciel, avant que nous ne venions ici, j'étais avec elle, Mary ! J'aime son père, aussi, comme s'il n'était pas mon maître, mais mon ami. Oh, comme je les aime tous ! Mais que puis-je faire pour montrer mon amour — pauvre esclave nue que je suis ? Ils disent qu'ils vont bientôt me rendre libre. Mary, comment les gens se sentent-ils quand ils sont libres ? »
« Ils ne l'apprécient pas », soupira Mary. « Ils vont et se remettent en captivité, comme des êtres égoïstes : ils tombent amoureux. »
« Mais aimer et être libre ! » dit Virgie, son sein vibrant dans la pensée jusqu'à ce que ses yeux riches semblent répandre chaleur et lumière d'étoiles sur le visage de sa compagne ; « donner son propre amour libre à quelqu'un et le sentir reconnaissant pour cela : quel don et quelle joie est-ce là ! Il pourrait en être reconnaissant, et, voyant combien il était pur, il pourrait me respecter. »
« Qui est-ce, Virgie ? » dit Mary.
« Quiconque m'aimerait comme une fille blanche ! » s'exclama doucement l'ardente esclave. « Ce doit être quelqu'un qui ne me méprise pas. J'entends le soupirant de Mlle Vesta, Maître William, lire le beau service, avec son visage doux et soumis, et je me dis : "Comme il pourrait librement avoir mon cœur pour réconforter le sien s'il voulait le prendre comme un gentleman !" Je serais son esclave pour le rendre heureux, s'il pouvait m'aimer purement, comme ma mère ! Oh, ma mère, dont je ne connais pas le nom ! où est le lien qui m'attache au ciel ? Mon père m'a-t-il aimée ? »
« Pauvre Jack ! pauvre Jack ! Chante "Roxy, Roxy, Roxy", Tom ! » cajolait Wonnell là-haut à l'oiseau endormi.
Le soleil se couchait derrière les collines, jetant ses derniers feux sur les eaux assombries du Manokin, tandis que Milburn, le visage grave, restait plongé dans ses pensées. « Il ne s'agit pas seulement de perdre un nom, Virgie, » dit-il d'une voix basse, « mais de perdre le droit d'appartenir à soi-même. Ce monde est bâti sur des titres de propriété, et le tien est écrit dans le sang de ceux qui croient posséder l'âme humaine. »
Virgie ne répondit pas tout de suite ; ses yeux, fixés sur le lointain, semblaient chercher une issue dans l'immensité du crépuscule. « Si je m'en allais, » murmura-t-elle enfin, « si je fuyais vers ces contrées où le nom de maître n'a plus de sens, serais-je encore la fille de quelqu'un, ou deviendrais-je une ombre errante, sans passé et sans foyer ? »
« Tu serais libre, » répondit Milburn, avec une intensité qui fit frissonner la jeune fille. « Et la liberté est le seul nom qu'un être humain puisse porter avec honneur devant Dieu. »
À cet instant, un cri perçant retentit dans la cour de l'entrepôt, déchirant le silence de la soirée. C'était le perroquet de Wonnell, qui, agité par le départ du jour, répétait avec une ironie cruelle : « Roxy ! Roxy ! Pauvre Jack ! »
Virgie tressaillit violemment. « Écoutez ! Il me semble que cet oiseau se moque de mon destin. Tout ce qui m'entoure n'est qu'un écho de ma servitude. »
« Ne l'écoute pas, » trancha Milburn en s'avançant vers elle, la main posée sur la poignée de son fouet, bien qu'il n'eût aucune intention de s'en servir. « Le destin n'est pas dans le chant d'un oiseau ni dans les paroles d'un homme corrompu comme Allan McLane. Il est dans la résolution que tu prendras ce soir. »
Le vent se leva, faisant gémir les vieux saules au bord de la rivière. Dans l'ombre, on aurait dit que des spectres s'étiraient, prêts à saisir quiconque s'aventurerait trop loin hors des sentiers battus. Virgie, sentant le poids de son existence basculer, leva les yeux vers le ciel, où les premières étoiles commençaient à percer l'azur sombre.
« Je ne resterai pas ici pour être la proie de cet homme, » déclara-t-elle, sa voix retrouvant une fermeté nouvelle. « S'il faut que je perde tout pour sauver ce qui me reste d'humain, alors que le sacrifice commence. »
Milburn hocha la tête, un sombre sourire aux lèvres. « Alors, ne perds pas une minute. Le chemin est long, mais la nuit est notre alliée. »
Ils s'éloignèrent en silence, laissant derrière eux les murs de bois gris de l'entrepôt et les lamentations mécaniques de l'oiseau, qui continuait, indifférent, à appeler un nom qui ne pouvait plus répondre. Le destin de Virgie, désormais détaché des chaînes du passé, s'enfonçait dans les profondeurs de la forêt, là où seul le murmure du vent et le battement de son propre cœur dictaient la marche à suivre.
Pour la première fois, elle se retrouva seule avec lui, et, tandis que les ombres rétrécissaient leur chambre et qu’ils restaient assis sans autre lumière qu’un peu de bois couvant dans l’âtre, il vint vers elle et se mit à parler de l’enfance et de sa propre mère, des petits chagrins que sa mère avait partagés avec lui, des différends domestiques et des joies retrouvées de l’amour ; de ce que ressentent les hommes quand le compagnon de leur vie leur est enlevé, et que les enfants ne connaissent pas le sens de la Mort, qui a commis un acte si terrible envers l’innocent ; mais par-dessus tout, dit Meshach, brille l’étoile de la maternité, éclairant faiblement notre route, adoucissant nos âmes et se baignant dans les eaux.
Tandis qu’il continuait, et qu’elle ne pouvait le voir, mais seulement entendre la plainte de sa voix, il devint réconfortant de l’écouter parler, et elle devint plus passive, un sentiment de résignation tomba sur son cœur, ainsi qu’une gratitude envers celui qui pouvait deviner sa perte avec tant de délicatesse ; et, comme une enfant, elle se reposa contre lui, sur son genou, et enfin dans ses bras. Sans être éprise ni même infatuée, mais s’apaisant et consentant, acceptant son destin comme une myriade de femmes qui ne sont ni opprimées ni tendres, mais qui, avec réticence, cèdent, elle passa du deuil à l’état d’épouse, comme quelqu’un de fatigué et plongé dans un rêve.
Des visites de consolation furent rendues par quelques vieux amis durant les deux jours qui suivirent. Le révérend Henry Lyon Davis, ancien président du collège d’Annapolis, vint, amenant son beau garçon de douze ans, maître Harry Winter Davis. Le procureur général du Maryland, M. Roger Taney, vint avec M. George Brown, le banquier. La veuve du commodore Decatur envoya un gage de deuil, et l’honorable William Wirt amena M. Robert Smith, autrefois secrétaire d’État à Washington.
Ceux-ci et d’autres, observant Meshach Milburn avec une certaine étrangeté, le trouvèrent, à le fréquenter, être un homme de bon sens ; mais les McLane qui vinrent furent soit hautains, soit évitaient ostensiblement le marié.
Une invitation parvint à Vesta de la part d’Arlington House, pour qu’elle y amène M. Milburn ; et, alors qu’ils s’engageaient sur la route de Washington dans une voiture privée, ils observèrent la voiture à roues à friction de M. Ross Winans, transportant près de quarante personnes, faisant son voyage d’essai derrière un cheval au galop. Au Relay House, où les chevaux du chemin de fer étaient changés, Milburn fit remarquer, en regardant la vallée du Patapsco :
« Ma femme, nous sommes ici à la naissance de cette petite route de fer. Si notre vision était assez grande, nous pourrions voir les choses puissantes qui pourraient s’y produire : insurrection servile, guerre de sécession, grandes armées chevauchant vers de grandes batailles, milliers d’émigrants attirés vers l’Ouest. Nous mourrons, mais des générations après nous, cette route grandira et continuera, telle une veine de fer, dont nul homme ne peut mesurer la longueur ni l’usage. »
La route vers Washington était par endroits bonne, et tournait souvent au milieu des pins. À Riverdale, ils virent les cerfs de M. George Calvert, descendant de l’un des Lords Baltimore, brouter dans son parc, et sa grande voiture à quatre chevaux entrait par les portes de la loge après une visite officielle chez les Custis. En passant directement à Georgetown depuis Bladensburg, ils rencontrèrent le général Jackson, faisant sa promenade du soir à cheval, et virent le gouffre du nouveau canal en cours de creusement le long du Potomac, puis, traversant le bac de Mason, ils furent déposés à Arlington House une heure après la tombée de la nuit.
Le propriétaire, hospitalier et inoffensif, les accueillit dans l’immense édifice, mi-temple mi-grange, parmi ses croûtes de tableaux, ses meubles et ses reliques de l’époque de Custis et de Washington. Il avait près de cinquante ans, des traits indiens, mais un visage plutôt faible, comme quelqu’un dont la seule substance résidait dans ses ancêtres, et Vesta, le plaçant à côté de son mari, songea qu’une consanguinité similaire avait produit une ressemblance entre les deux hommes, tous deux d’une pâleur bilieuse et émaciée ; mais Milburn, à côté de son parent Custis, était comme un loup hardi à côté d’un mouton au regard vide.
Pourtant, ces hommes s’apprécièrent immédiatement, l’intelligence et l’argent de Milburn, ainsi qu’une réelle révérence pour le grand homme qui avait adopté M. Custis, lui donnant accès aux faveurs de ce dernier.
Ils flânèrent à travers ces beaux bois, destinés un jour à devenir un bosquet sépulcral pour une armée de morts, tandis que Vesta, dans la demeure, parlait avec ses cousins et avec le gracieux lieutenant Lee, qui courtisait Mary Custis.
C’était une vie domestique heureuse, et dans les veines de l’hôte coulait le sang des Calvert, bien que non de la lignée légitime.
Il fut suggéré d’aller au Capitole, et M. Milburn, se sentant chaque jour mieux dans cette région de collines, vint aussi, et porta son chapeau en forme de clocher, au grand édification de M. Custis, qui se délectait de telles antiquités. Vesta entendit les dames chuchoter, à leur retour, qu’une bande de garçons et de nègres avait suivi le chapeau, riant et raillant, et avait finalement chassé le groupe jusqu’à leur voiture. Cela, et l’impatience de son mari à retourner à ses affaires, précipita leur départ d’Arlington.
Ils prirent le vapeur descendant le Potomac, et, alors qu’ils arrivaient au large de l’embouchure de la rivière St. Mary’s, Milburn remit son chapeau à la Raleigh et se tint sur le pont, regardant les lumières autour de l’ancienne maison du prêtre, où la capitale de Lord Baltimore gisait, plaine nue et quelques souvenirs faméliques, à l’intérieur de la courbure d’une pointe sablonneuse qui faisait face à l’archipel de l’Eastern Shore.
« Mon chapeau, se dit Milburn, est vieux comme cette ville, et mieux conservé. Les Calvert et les Milburn se sont alliés avec la parenté de Mme Washington. Ma femme m’aime-t-elle ? »
CHAPITRE XXXIV.
L’ÉPREUVE.
Lorsque Levin Dennis s’éveilla au fond de la vieille charrette, celle-ci était conduite rapidement, et la voix de Van Dorn, depuis le siège du conducteur, se fit entendre pour dire, sans son zézaiement habituel ni ses interjections espagnoles :
« Whitecar, ton frère à Dover est-il sûr de son coup ? »
« Sûr et certain, Capitaine. Il les tient ! Le meilleur cheptel domestique de la ville, et les plus jolies négresses : je sais que ça vous plaît, Capitaine ! »
« Sont-ils armés ? »
« Pas une gâchette. On les piège à l’un de leurs "festivals". Non, monsieur, les nègres ne se battront pas. »
« On se rassemble chez le Diable Jim Clark », dit Van Dorn, et il passa en faisant claquer son fouet.
Levin, qu’une main amie avait enveloppé dans un manteau en peau d’ours — il en avait vu un semblable sur Van Dorn — entendit ensuite l’esclavagiste parler à un autre groupe qu’il avait rattrapé :
« Melson ? »
« Oui ! »
« Milman ? »
« Ah ! mon garçon. »
« Vous recevrez vos ordres chez le Diable Jim Clark ! »
Les étoiles étaient sorties, pourtant la nuit était riche en grands nuages floconneux, comme si le ciel se hâtait lui aussi. Levin était couché sur le dos, secoué par la charrette cahoteuse, mais, étant parfaitement sobre maintenant, il était plus raisonnable et courageux, et son amour nouvellement découvert le poussait à se préserver. Il aurait pu se laisser rouler hors du véhicule et dans les bois, et au moins s’épargner de commettre un crime supplémentaire, mais comment reverrait-il Hulda — Hulda, peut-être en danger ? Ainsi, même pour l’ignorance, l’amour apporte la compréhension, et Levin commença à s’interroger sur la cause de sa propre misère. Il savait que c’était la boisson, mais qu’est-ce qui le poussait à boire sinon une disposition trop facile à mener ? Même maintenant, il était sous la sujétion presque volontaire du bandit dans la charrette, dont il entendit la voix commander à nouveau, avec douceur, à un duo qu’ils venaient de rattraper :
« Tindel ? »
« Attrapez-les, Capitaine Van ! Attrapez-les ! »
« Vous ne serez pas en péril ce soir, alors gardez votre entrain. Je compte sur vous pour vous occuper des cordes, des bâillons et des attaches en général ! »
« Attrapez-les, Capitaine ; oh, attrapez-les ! »
« Toi et Buck Ransom là-bas… »
« Poliment, Capitaine ; poliment, monsieur ! » s’exclama une voix insinuante provenant d’un cavalier nègre.
« Devez nous retrouver tous chez le Diable Jim ! »
« Attrapez-les, Capitaine ! »
« Poliment, Capitaine ! »
Alors que Van Dorn se portait à la tête de la colonne, Levin regarda silencieusement le pays plat, fait de forêts et de quelques fermes pauvres, drainé imparfaitement par quelques fossés du Choptank. Il supposa qu’il devait être presque minuit, au vu de la position de ces constellations brillantes qui brillaient également sur sa mère et sur lui-même — elle dans son innocence et lui dans son anxiété — et brillaient aussi, peut-être, sur la tombe de son pauvre père, dans l’île ou dans l’océan.
Dans l’heure, du sang allait sans doute couler, et des pillages être commis, et il ne connaissait ni le chemin pour s’échapper ni le trou où se cacher. Pourtant, en cette heure, il devait faire son choix : se battre pour la liberté, ou aller en prison, au pilori, ou, peut-être, à la potence.
Levin considéra avec regret son passé de vagabond, et combien peu pouvait être dit pour l’atténuer devant un tribunal, si ce n’est par la foi de sa mère, qui ne constituait pas plus une preuve que le serment d’un nègre.
Une fois, il lui vint à l’esprit de surprendre Van Dorn, de le terrasser, de le jeter dans un fossé, et de conduire vers l’une des petites fermes pour se reposer, jusqu’à ce que le jour lui indique sa position et le remède.
Levin n’était pas un lâche, ses muscles étaient durs, et ses pieds pouvaient s’agripper à une planche lisse comme ceux d’un oiseau à une branche ; mais son cœur s’amollit devant cet homme féroce et doux assis si innocemment dos à lui, quand Levin réfléchit qu’il devrait peut-être mettre fin à la vie de Van Dorn avec son couteau de marin, s’ils se battaient, et ce jour-là, Van Dorn avait payé une dette pour lui auprès de la veuve dont le fils fut rattrapé ensuite, et qui cria, avec empressement, sans qu’on s’adresse à lui :
« Van Dorn, qu’est-ce que vous allez me donner si j’attrape un nègre ? »
« Ceci ! » dit Van Dorn, sans un instant d’hésitation, assénant au garçon un coup mesuré avec son fouet sur l’épaule, qui le fit littéralement tomber de sa mule et ramper de douleur.
« La discipline est ce que ta mère a manqué de te donner, vaurien. Je t’apprendrai les manières. Reste à l’arrière ! »
Owen Daw rampa désespérément sur sa mule et obéit sans discuter, mais son audace revint bientôt assez pour forcer son animal jusqu’à l’arrière de la charrette et entamer des conversations chuchotées avec Levin.
Rien ne les avait croisés depuis des heures que Levin eût remarqué, quand soudain un cavalier au trot rapide arrêta la charrette, et une voix de nègre rauque marmonna :
« Comment ça va ? Voyez-moi ! voyez-moi ! »
« Derrick Molleston ? » parla Van Dorn.
« Voyez-moi ! voyez-moi ! »
« Descends et monte avec moi. Levin, es-tu réveillé ? »
« Oui, Capitaine. »
« Prends le cheval de cet homme et monte dessus. John Sorden est devant. Ça détendra tes membres engourdis. »
« Puis-je aller avec lui ? » demanda Owen Daw, dans son accent celtique, très rampant maintenant.
« Pas à moins qu’il ne le veuille. »
« Viens, alors », dit Levin obligeamment.
Pendant que les deux jeunes gens s’attardaient encore près de la charrette, ils entendirent ces mots :
« As-tu tout arrangé avec Whitecar et le Diable Jim ? »
« Voyez-moi ! voyez-moi ! » — signifiant apparemment : « Comptez sur moi. »
« Greenley est-il prêt à faire diversion si une attaque est menée contre nous ? »
« Voyez-moi ! voyez-moi ! Sa potence est prête et il brûlerait le monde. »
« Ce procureur Clayton ? »
« Voyez-moi ! voyez-moi ! Il donne une grande fête, m’a dit tante Braner. Un juge est là, venant de Princess Anne, et de l’alcool à profusion. Voyez-moi ! voyez-moi ! »
« Les Blancs sont-ils absolument partis de Cowgill House ? »
« Voyez-moi ! C’est à près d’un demi-mille de la ville. Il y a quarante mille dollars, si j’en crois mes yeux, à ce festival : des filles plus qu’à moitié blanches, des hommes qui savent lire et prêcher : la crème du comté de Kent. Voyez-moi ! voyez-moi ! »
« Et pas un soupçon de notre venue ? »
« Voyez-moi ! Oh voyez-moi ! » dit rauquement le nègre ; « innocents comme des nouveau-nés. Ce soir est leur dernière nuit ! »
Levin trembla alors que ces mots impitoyables parvenaient à ses oreilles, mais Owen Daw sembla oublier son affront à la nouvelle, et gloussa à Levin alors qu’ils trottaient au loin :
« Je parie que j’aurai un meilleur nègre que toi ! »
« Oh, honte, Owen Daw ! Ta mère a été sauvée aujourd’hui d’être jetée à la rue par ma pitié. Pense à voler leur liberté à ces nègres ! Qu’ont-ils fait ? »
« Été des nègres ! » s’exclama Owen Daw. « C’est suffisant ! »
« Que feras-tu, Owen, pour aider ta pauvre mère ? »
« Attendre que je sois assez grand, par Dieu, et tuer le vieux Jake Cannon pour le travail de ce jour. »
Alors qu’ils avançaient, ils arrivèrent à l’homme appelé Sorden, chevauchant comme guide de la colonne d’invasion, une personne d’une prestance plus distinguée que quiconque sous les ordres de Van Dorn, jeune, souple et enjoué.
« Par ma peau ! » dit-il. « Maintenant, les gars, Van Dorn n’aurait pas dû vous amener. Vous êtes trop délicats pour ce travail difficile. J’aime le Capitaine mieux que j’ai jamais aimé un mâle, mais il ne devrait pas gâter les garçons. »
« Van Dorn m’a dit de venir », cria Owen Daw. « Je suis assez grand pour mâter un nègre. »
« Je l’aime mieux que j’ai jamais aimé un mâle », dit Sorden, en s’excusant. « Qui est l’autre jeune contrevenant ? »
« Je suis étranger à vos contrées », répondit Levin. « Mme Cannon m’a forcé à venir. Je ne voulais pas. »
« As-tu peur ? »
« Oui », dit Levin.
« Eh bien, j’aime le Capitaine mieux que j’ai jamais aimé un mâle. Mais les garçons sont les garçons, et je déteste les voir gâtés. Si vous étiez des garçons nègres, je m’en ficherais comme d’une guigne ; mais le blanc est ma couleur, et je ne veux pas faire commerce avec. »
Ils s’arrêtèrent devant une petite maison en briques aux pignons pointus, d’un seul étage avec une cuisine et un grenier, sur la gauche de la route, à laquelle le coin d’un bois de chênes et de noyers arrivait de manière protectrice, tandis qu’à l’arrière plusieurs petites granges et silos fermaient le triangle d’un champ. Une porte au milieu, vers le Maryland, semblait avoir un seuil très haut, et des fenêtres basses grillagées se trouvaient à la cave de chaque côté des marches.
L’endroit avait une apparence suspecte, et une meute de chiens en pleine chasse se précipita depuis la cuisine, et, alors qu’ils étaient sur le point de sauter par-dessus le montant et les palissades, furent arrêtés presque en plein vol par une voix bourrue criant de l’intérieur :
« Hya ! Couché ! Spitch ! »
Toute la meute s’éclipsa piteusement vers la maison, gémissant bas, et quelques coups de fouet et brefs hurlements à l’intérieur complétèrent l’agitation.
« Quel est cet endroit ? » demanda Owen Daw.
« Chez le Diable Jim Clark », dit Sorden.
L’habitation se dressait à environ quarante yards de la route, se retirant presque sous le couvert des bois, et sa petite cour était rendue caverneuse par des mûriers à papier et des érables plantés serré, tandis qu’une rangée de cerisiers et un vieux puits à balancier s’élevaient le long de la route et de la haie. Alors qu’ils se dirigeaient vers l’arrière de la maison, une petite lucarne, comme un escargot, rampait bas le long du toit, et une lumière brillait à travers elle.
« Le bureau du Diable Jim », hocha la tête Sorden.
« Quel est son métier ? » demanda Levin, fraîchement.
« Les nègres. Il les garde là-haut entre le grenier et le toit — parfois dans la cave. »
« A-t-il besoin d’un bureau pour ça ? »
« Il est aussi entrepreneur sur le canal, Jim — il élève des chevaux de course, cultive la terre, parie un peu, mais la course aux nègres est son meilleur jeu. Par ma peau ! Voilà le capitaine Van Dorn. Je l’aime comme je n’ai jamais aimé un mâle. »
« Van Dorn, » parla une voix depuis la maison, « souviens-toi que ma famille est pointilleuse. Tes hommes doivent aller à la grange. Entrez ! »
« De l’eau-de-vie épicée à la grange ! » — une remarque calme provenant de quelque part — fut suffisante pour mener le troupeau au loin, et, donnant l’ordre d’« abreuver et nourrir », Van Dorn passa dans la cuisine, puis à travers une chambre jusqu’à la pièce principale de la maison, et monta un petit escalier en colimaçon vers un bout de couloir ou corridor à peine large de deux pieds.
L’homme qui menait pointa une trappe au-dessus d’une extrémité de ce hall, et s’exclama : « Nègres ici ! famille là-bas ! » — la dernière référence concernant une porte fermant le petit passage.
Il ouvrit ensuite un guichet sur le côté du hall, admettant Van Dorn dans un placard ou une mansarde extrêmement petit, à peine assez grand pour que les hommes s’assoient, et éclairé par une lampe dans la petite lucarne vue d’en bas.
« Buvez ! » dit l’homme, débouchant une bouteille de champagne ; « je l’avais prête pour vous. »
Il versa le vin mousseux et posa la bouteille sur une sorte de secrétaire ou de bureau, puis regarda avec un mélange d’anxiété et d’avarice, ses yeux noirs liquides et son visage large et lourd.
« Buena suerte, señor ! » zézaya Van Dorn, tandis qu’ils buvaient ensemble.
« Hya ! spitch ! » marmonna nerveusement Clark, coupant ses propres bottes avec un fouet pour chien. « Je voudrais être sorti de ce métier : le risque est trop grand. Ma femme est religieuse — priant, peut-être, maintenant, là-dedans. Mes filles sont dans les séminaires, dépensant de l’argent comme la Compagnie du Canal avec les avocats. Rien ne paie comme le vol de nègres, mais c’est en dessous de vous et moi, Van Dorn. »
« A la verdad ! C’est ma dernière incursion, Don Clark. Le plaisir m’a gardé pauvre toute ma vie. Aujourd’hui, j’ai fait un petit sacrifice, et ça grandit en moi. »
« S’ils devaient m’attraper et me mettre au pilori, Van Dorn, pour ce que vous faites ce soir, hya ! spitch ! » — il se taillada les genoux — « cela briserait le cœur de Mme Clark. »
« Je veux cet argent ce soir », dit Van Dorn, « pour rendre deux jeunes gens heureux. Ils prendront ma part, et m’emmèneront avec eux hors des plaines de Puckem. »
« Oh, c’est une affaire nerveuse » — les yeux de gelée riche de Clark rendaient la pâleur sur son visage large semblable à un linceul — « hya ! spitch ! Les Quakers me surveillent. Le vieux Zekiel Jinkins ici, le vieux Warner Mifflin jusqu’au moulin, ces sacrés Hunns au Wildcat — ils me transpercent chaque fois qu’ils m’attrapent sur la route. Mais le contrat du canal ne paie pas comme les nègres ; les miens doivent tenir leur tête haute dans le monde ; Sam Ogg ne me laissera pas échapper à la tentation. »
« As-tu peur de moi, Diable Jim ? »
« Hya ! spitch ! Non. Si tous dans le métier étaient comme vous, je pourrais dormir en confiance. Si vous en sortez, je le ferai aussi. »
« Alors ce soir, pénitent ! nous faisons nos quelques milliers et on arrête. Rangez vos cartes et moi mes doncellitas, et nous pourrons au moins vivre. »
Ils se serrèrent la main et burent un autre verre, puis Van Dorn dit :
« Envoyez-moi, hermano ! le garçon qui répondra au nom de Levin. Avec lui, je voudrais parler pendant que vous donnez les instructions ! Pauvre lâche ! » dit Van Dorn, après que son hôte eut descendu les escaliers, « il ne pourra jamais être moins qu’un voleur avec cette lassitude sous une telle compétence honnête. »
À ce moment, une belle jeune fille ou femme, dans sa chemise de nuit blanche, se tint dans la petite porte, avec des yeux si semblables à la richesse de celui qui venait de partir que cela devait être sa fille. Elle s’enfuit dès qu’elle reconnut un étranger, et Van Dorn la poursuivit jusqu’à ce qu’une porte soit fermée à son nez.
« Pauvre folle ! » dit-il, s’affaissant à nouveau dans sa chaise ; « je ne serai jamais plus honnête qu’une femme ne peut me rendre ! »
Alors que Levin entrait dans le petit hall, Van Dorn sourit :
« Voici un verre de vrai vin pour t’inspirer, junco. »
« Non, Capitaine. Je préférerais mourir plutôt que de le boire. »
« Regrettes-tu d’être venu avec moi ? »
« Oh, amèrement, Capitaine. Je ne veux pas voler des gens pauvres et sans défense s’ils sont noirs. »
« Maintenant, écoute, mon garçon ! » — le visage de Van Dorn cessa de rougir et l’aspect grossier apparut dans ses yeux bleus — « cette excursion de ce soir est pour ton profit. J’aime ta douce inclinaison pour moi, et les bons actes que tu as sollicités de moi, et la confiance que tu m’as témoignée quant à ton amour pour la jolie Hulda. Rejoins-moi dans ce travail volontairement, et je lui donnerai, pour ton règlement de mariage, toute ma part. »
« Jamais », s’exclama Levin.
Van Dorn dégaina son couteau et se leva.
« Levin », zézaya-t-il, « j’ai promis à Patty Cannon que je te ramènerais taché de crime ou mort. Maintenant, choisis ce que ce sera. »
« Mourir, alors », cria Levin, d’une main écartant les longs cheveux soyeux de ses yeux et de l’autre dégainant son propre couteau ; « mais je me battrai pour ma vie. »
Van Dorn saisit le poignet de Levin dans une poigne d’étau, mais, ce faisant, jeta son propre couteau sur le sol.
« Oh ! huérfano, orphelin, » murmura Van Dorn, tandis que sa rougeur revenait, « prends garde de toujours dire "Non" avec un courage comme celui-ci, quand la lâcheté ou une faible acquiescence extorquerait ton "Oui". À cet instant, si tu avais consenti, ton cœur serait sur mon couteau, jeune Levin ! »
Il retira le couteau de la main de Levin, le remit dans son manteau en lambeaux, et assit le garçon sur ses genoux comme s’il avait été un petit enfant.
« Oh, Dieu soit remercié de ne pas vous avoir tué, monsieur », sanglota Levin, ses larmes suivant rapidement son courage ; « deux fois j’ai pensé à le faire aujourd’hui. »
« Je n'aurais jamais soumis à une telle épreuve, mon pauvre garçon, si je n'avais vu ta conscience à l'œuvre tout au long de cette journée, sous la stimulation d'un amour vertueux. Ne te soucie pas de moi. Bâtis ton propre caractère sur quelque bon exemple et, aussi douce que soit la vie, bats-toi pour elle sur les frontières mêmes de ton caractère. Meurs jeune, mais ne te rends que lorsque tu seras vieux. »
« Capitaine », dit Levin, « comment puis-je me forger un caractère ? Mon père est mort. Tout le monde me mène par le bout du nez. »
« Alors, songe à quelque homme simple, fort et fidèle que tu pourrais connaître, et rapporte chacun de tes actes à lui. Demande-toi ce qu'il ferait dans ta situation, puis va et fais de même. »
« J'en connais un tel homme », dit Levin, un instant plus tard ; « c'est Jimmy Phoebus, le prétendant de ma pauvre et belle mère. »
« El rayo ha caido ! » dit Van Dorn, d'une voix basse et calme ; « oui, Levin, tout homme digne de ta mère fera l'affaire. »
« Capitaine, faites demi-tour avec moi ! Est-il trop tard ? »
« Trop tard depuis bien des années, jeune senor. Je mènerai la guerre en Afrique ce soir encore, à Cowgill House. »
Il se leva et acheva son vin.
« Clark te donnera un cheval, Levin. Je te l'offre. Chevauche avec Sorden en tête, et à un mile d'ici, à Camden town, prends ta propre route. Bonne nuit ! »
Jetant un seul regard sur la misérable bande de blancs et de noirs rassemblés dans la grange, révélés par la lueur d'une lanterne dans l'excitation de la boisson et de l'avarice, ou dans la familiarité de la peur et du vice — certains inspectant des bâillons d'épi de maïs et des boucles de hickory, d'autres taillant des massues de bois noir avec les racines, d'autres chargeant leurs pistolets d'arçon et graissant les fourreaux de leurs poignards ; certains aiguisant leurs couteaux à tuer le cochon sur des harnais, d'autres coupant des cordes et des ficelles pour lier les pieds des hommes — Levin fut installé par Clark, l'hôte, sur le cheval au trot qu'il montait déjà, et il rencontra bientôt Sorden sur la route.
« Où est Van Dorn ? » demanda Sorden ; « Je l'aime comme je n'ai jamais aimé un mâle. »
« Il m'envoie à Camden pour une commission », répondit Levin ; « est-ce loin ? »
« Environ un mile. Trois miles, donc, jusqu'à Dover. Par ma peau ! comme ta bête est fraîche ; n'est-ce pas celle de Dirck Molleston ? Je le pensais bien. Alors il voudra sûrement bifurquer à Cooper's Corners. »
« Derrick vit-il là-bas ? »
« Oui. C'est là qu'il tient la fourche des deux routes venant d'en bas, et qu'il surveille la loi à Dover. J'espère que Van Dorn s'en tirera avec le butin et ne se fera pas attraper, car je l'aime comme je n'ai jamais aimé un mâle. »
Le cheval de Levin, à son allure aisée, laissa bientôt Sorden loin derrière, et les événements étranges de la nuit, ainsi que son interrogation sur ce qu'il devait faire ensuite, firent tourbillonner le cerveau de Levin jusqu'à ce qu'il voie la silhouette de quelques maisons surgir parmi les arbres, et une ligne de frondaisons indiquer une route principale allant du nord au sud. L'odeur des eaux froides et larges et des marais emplissait la nuit.
« Voici Camden », pensa Levin ; « où irai-je ? Si je tourne vers le sud, je n'aurai ni lit ni nourriture de toute la nuit, et je serai ramassé au matin en tant que kidnappeur. Je ne peux pas retourner en arrière. Le grand fleuve ou l'océan, je suppose, est devant moi. Que ferait Jimmy Phoebus ? »
Il retint l'animal alors qu'il posait cette question, et fit une pause au croisement de la grande route de l'État.
L'idée s'imposa lentement à toute son existence que James Phoebus, à la place de Levin, chevaucherait instantanément vers Dover pour donner l'alerte.
Levin essaya de construire un Phoebus d'humeur à donner un autre conseil, mais, à mesure que la silhouette du résolu capitaine de pungy semblait chevaucher l'esprit du jeune homme, elle s'élevait de plus en plus vigoureuse et semblait mener vers Dover, où tant de pauvres âmes, dans les joies de la fréquentation et de la liberté, étaient comme de petits oiseaux inconscients des faucons au-dessus d'eux, et nul homme au monde, à part Levin Dennis, ne pouvait les sauver de la mort ou de l'esclavage.
James Phoebus, avec sa nature de lion, hésiterait-il jamais dans le devoir d'un citoyen et d'un chrétien dans de telles circonstances, ou pardonnerait-il à un autre homme de retenir des informations qui pourraient signifier la vie, la liberté et la miséricorde ?
Pourtant, il y avait Van Dorn à trahir. Que ferait Van Dorn à la place de Levin ?
Les paroles de Van Dorn, vieilles de moins d'un quart d'heure, résonnèrent haut dans la conscience en écho de Levin : « Ne te soucie pas de moi. Rapportez chaque acte à quelque homme fidèle et va et fais de même ! »
Levin leva les yeux, et les nuages eux-mêmes, maintenant gonflés et sombres malgré l'éclat des étoiles, semblaient se précipiter sur Dover. Les oiseaux de nuit criaient « Miséricorde ! miséricorde ! », les lézards et les rainettes semblaient croiser leurs voix, sifflant « Le temps ! le temps ! le temps ! »
« Huldy ! » murmura Levin, et il laissa les rênes lâches, et son animal s'élança à travers Camden town vers le nord.
Il avait dépassé les petites maisons à ossature, la réunion des Quakers, les magasins, les résidences de la périphérie, quand soudain son cheval s'écarta pour passer un gros objet sombre sur la route devant lui, et un cavalier coupa net la trajectoire de Levin, forçant son animal à se cabrer sur ses jarrets.
« Grands agissements, l'ami ! » dit une voix d'homme d'un ton grinçant ; « je me sens concerné pour toi ! »
« Ôte-toi de mon chemin ou je te poignarde ! » cria Levin, entre son nouvel élan à accomplir son devoir et l'idée qu'il avait déjà été intercepté par la bande de Patty Cannon.
« Ha, l'ami ! Je suis moins concerné pour moi-même que pour toi. Tu ne poignarderas pas un citoyen de Camden town devant sa propre porte ? »
« Pour l'amour du ciel, laissez-moi passer alors ! » supplia Levin. « Les kidnappeurs arrivent à Dover dans quelques minutes. Je veux prévenir l'avocat Clayton ! »
Immédiatement, l'autre personne, un homme grand et maigre, fit pivoter sa monture et s'élança à la poursuite de l'objet sombre devant, que Levin, le suivant également de près, découvrit être un grand chariot couvert — quelque chose entre le dearborn du fermier et la voiture de famille.
« Bill », appela le Quaker au conducteur, « n'épargne pas ton fouet jusqu'à ce que Dover soit bien derrière. Voici quelqu'un qui dit que les kidnappeurs pillent même la capitale du Delaware. Je suis concerné pour toi ! »
Le conducteur commença à fouetter ses chevaux pour les faire galoper, et des cris, comme venant de plusieurs personnes, sortirent du véhicule aux rideaux tirés.
« Qu'y a-t-il là-dedans ? » demanda Levin au Quaker, qui l'avait rejoint ; « des nègres ? »
« Non, l'ami », répondit sèchement le Quaker, « seulement des chrétiens. »
Ils traversèrent un ruisseau de moulin, et peu après un cours d'eau plus petit, sans parler, et arrivèrent à une petite cabane de bois et de charpente dans une fourche de la route, où le cheval de Levin essaya de s'engouffrer.
« Ha, l'ami ! N'est-ce pas le trotteur de Derrick Molleston que tu as là — le même qu'il obtient du diable Jim Clark ? Qui es-tu donc ? Je me sens concerné pour toi. »
« Un chrétien, je l'espère, moi aussi », répondit Levin, forçant sa monture à reprendre la route.
« Alors tu es meilleur qu'un jeune homme dans cette demeure que nous passons ensuite », dit le Quaker, en désignant une maison de brique sur la gauche ; « car y vivait un juge dont le fils a attaché un pauvre violoneux nègre dans la cave de son père, et l'a livré à Derrick Molleston pour être vendu en esclavage. J'entends dire que le pauvre homme raconte cela dans sa lointaine maison de servitude. »
« Qu'est-ce que ceci ? » demanda Levin, voyant une étrange structure de poutres sur un cap ou un renflement à droite, en vue des formes sombres d'une ville sur la crête suivante au-delà.
« Une potence », dit le Quaker, « sur laquelle un voleur de chevaux sera pendu demain. Voler un cheval est un crime capital ; voler un semblable n'est rien. »
Alors qu'il parlait, la mystérieuse voiture tourna dans une rue transversale de Dover et se glissa dans l'obscurité de la ville.
« Ha ! ha ! » s'exclama le Quaker ; « si Joe Johnson ne s'était pas arrêté pour nourrir chez le diable Jim, il aurait pu rattraper le chariot de mon frère rempli d'esclaves en fuite. Je te le dis, l'ami, parce que je suis à peine concerné pour toi maintenant. »
CHAPITRE XXXV.
COWGILL HOUSE.
Bien après minuit, Dover était au lit, sauf dans une grande maison sur le green du Capitole, où la lumière brillait à travers les fentes et les fissures des rideaux et des volets, et où quelque chien de garde, peut-être, courait curieusement pour voir pourquoi.
Les étoiles et les nuages dans le ciel quelque peu troublé regardaient à travers les arbres dénudés la jolie ville et le ruisseau de St. Jones qui la contournait, et remarquaient à peine une longue bande d'hommes et d'animaux rampants s'approcher furtivement depuis la branche de la Maison de Réunion, passant devant la tannerie et l'académie, et plonger dans les rues arrière de l'endroit, évitant la place publique.
Une file tourna vers le ruisseau et le traversa, pour revenir plus loin en amont, coupant toute évasion par la route nord, tandis qu'une seconde file se glissait silencieusement à travers et autour du petit hameau compact et attendait que l'autre arrive, moment où les deux encerclèrent une vieille demeure en brique située en retrait de la route, dans une cour verte et vénérable, à près d'un demi-mile des parties habitées de Dover.
Cette maison était brillamment éclairée, et les rosiers et les arbres d'ombrage étaient tous définis alors qu'ils se dressaient au-dessus des renflements de verdure et des sentiers ornementaux et des parterres de fleurs.
Un majestueux tulipier étendait ses longues branches presque jusqu'au portail de la demeure pittoresque, et une croissance luxuriante de lierre, partant entre les fenêtres de la cave, grimpait jusqu'à la menuiserie corniche des avant-toits, et faisait des panneaux presque solides de vigne des espaces entre les quatre grandes fenêtres à clé de voûte sur deux étages, qui se trouvaient à droite de la porte large et trapue.
Cette porte, au sommet d'une volée de marches, était placée si près de l'angle du pignon de la maison qu'elle donnait l'impression de n'être qu'une aile d'un manoir conçu à l'origine pour être deux fois plus long et plus grand.
Entre ce pignon — qui faisait face à la route, et possédait quatre lignes de fenêtres, en plus d'une rangée au sous-sol — et la porte arrière ou porte de ville, telle que décrite, se trouvait une fenêtre carrée et spacieuse, sans relation avec tout le reste, et peut-être à douze pieds au-dessus du sol. Ceci, comme on pourrait le deviner, se trouvait sur le palier des escaliers à l'intérieur ; car la grande porte et la façade de la résidence étant du côté opposé, la totalité de l'espace au pignon côté ville, sur une largeur de dix-sept pieds, était un noble hall d'environ quarante pieds de long, élevé, avec des pilastres dans le style architectural, et éclairé par deux grandes fenêtres dans le pignon et la fenêtre carrée sur l'escalier.
L'escalier lui-même était une belle pièce de travail et de proportion, s'élevant du sol en dix marches à balustrade jusqu'au palier à la fenêtre carrée, où un espace de plusieurs pieds carrés commandait à la fois la grande porte d'entrée et les fenêtres du pignon, ainsi que la cour arrière ; de là, à angle droit, la volée de marches s'élevait le long du mur arrière jusqu'à un second palier au-dessus de la porte arrière trapue, et, par un troisième bond, revenait à angle droit jusqu'à l'étage au-dessus, faisant que ce qu'on appelle le puits de l'escalier était extrêmement spacieux, et il s'ouvrait sur le plancher du grenier.
Sans aucun doute, ce grand hall frais était conçu pour être le centre d'un grand manoir, pourtant il n'avait rien perdu de son agrément en devenant, à la place, la plus grande pièce de la maison, recevant une lumière du jour abondante, et il était assez grand pour un festin ou un culte public, et tel était son usage fréquent.
Construit par un homme tyrannique et excentrique au début du siècle, il avait passé entre plusieurs familles jusqu'à ce qu'un Quaker nommé Cowgill, qui devint plus tard méthodiste, et qui ne détenait aucun esclave et était gentil avec les gens noirs, en fasse sa propriété, et supervise une tannerie et un moulin en vue de celle-ci.
Il était fréquemment absent pendant des semaines, surtout durant la saison bilieuse de l'automne, et permettait à ses domestiques de rassembler leurs amis et la race en général, à des moments impromptus, dans le grand hall, pour des divertissements rationnels tels qu'ils pouvaient choisir.
En vérité, le propriétaire de la maison souhaitait lui donner une réputation plus joyeuse ; car les nègres, en particulier, considéraient qu'elle était hantée.
Le premier propriétaire, disait-on, s'était amusé dans la grande salle du hall à faire tenir ses propres enfants sur la pointe des pieds, fouettant leurs pieds avec un fouet lorsqu'ils retombaient sur leurs semelles par douleur ou fatigue ; et son propre fils finit par tirer sur lui à travers la grande porte nord avec un fusil ou un pistolet, laissant la marque jusqu'à ce jour, visible par un petit panneau inséré dans le pin d'origine. Le troisième propriétaire, un avocat, recevait souvent ici des ecclésiastiques itinérants ; et, à une occasion, l'excentrique révérend Lorenzo Dow rencontra sur les escaliers un étranger et le salua, et effraya plus tard la famille de l'hôte en le racontant, puisqu'ils n'étaient pas au courant de la présence d'un étranger dans la maison. La pièce au-dessus de la grande porte avait toujours été considérée comme le repaire de personnes particulières, qui ne molestaient personne de vivant, mais apparaissaient là dans quelque occupation tranquille, et s'évanouissaient quand on les pressait.
Cette porte principale elle-même avait un caractère ecclésiastique, et était bardée ou construite en deux parties, de sorte que la partie supérieure pouvait être ouverte comme une fenêtre, et pourtant la serrure sur cette partie supérieure mesurait un pied et demi de long, et la clé pesait une livre.
Cette porte pondéreuse, à la menuiserie élaborée, s'ouvrait sur une volée de marches et sur une cour à fleurs entourée d'ormes, de sapins et d'arbres Paulownia, ces derniers d'une odeur et d'une nature de haricot. Une partie inférieure de la demeure destinée aux domestiques, sur deux étages, s'étendait jusqu'aux champs, et possédait une arrière-cour couverte d'une véranda.
Van Dorn appela un nègre :
« Buck Ransom ! »
« Poliment, Capitaine », répondit la voix insinuante du nègre.
« Va à la porte d'entrée et frappe. En entrant, assure-toi qu'elle est libre de s'ouvrir à la volée. Ensuite, en passant le long du hall, ouvre les fenêtres. »
« Poliment, Capitaine » ; le nègre s'inclina et partit.
« Owen Daw ! »
« Votre honneur ! »
« Grimpe doucement dans le grand tulipier et prends ce mousquet que je vais te tendre. Dirige-le sur la fenêtre de l'escalier, et ne tire que si tu vois de la résistance là-bas. »
Le garçon monta dans l'arbre avec tous ses instincts vicieux pleins de combativité.
« Melson ! »
« Ay yi ! »
« Milman ! »
« Ah ! garçon. »
« Mettez-vous sous les deux grandes fenêtres sur le hall et servez de blocs de montage pour la troupe de Sorden. Je vais prendre d'assaut la porte principale. Au moment où nous entrerons, Sorden, ordonne à tes hommes de passer par-dessus Melson et Milman dans les fenêtres que Ransom aura soulevées. »
« Je l'aime », grommela Sorden, avec admiration, « comme je n'ai jamais aimé un mâle », et il rassembla sa troupe.
« Whitecar, toi et ton frère gardez la porte arrière avec vos bâtons. Si elle est forcée, Miles Tindel... »
« Je les plaque, Cap'n Van ! »
« ...jettera sa poudre de poivre rouge dans les yeux de quiconque sortira. »
« Oh, plaquez-les, Cap'n Van ! »
« Derrick Molleston ! »
« Voyez-moi, oh voyez-moi ! » murmura le nègre puissant.
« Prends Herron et Vincent, et deux autres encore, et garde la cuisine et la façade de la demeure principale. Assomme n'importe quelle créature, sauf — ayme ! ay ! — les jeunes demoiselles, dont la peur les fera bientôt tomber au sol. »
« Voyez-moi, voyez-moi ! » dit le nègre d'une voix rauque.
« En franchissant la porte, je crierai : "Patty Cannon est arrivée !" Alors sautez dans les fenêtres et abattez toute opposition. Relampaguea ! Ransom est lent. »
Le heurtoir sur la grande porte résonna, et elle s'ouvrit en grand et se referma rapidement, et un bruit étouffé et étrange s'ensuivit, comme d'une bagarre.
Van Dorn, agile comme une panthère, bondit sur le dos de Milman et regarda dans une fenêtre du pignon, détournant son visage, afin de rester invisible dans la nuit.
L'intérieur brillant était plein de gens, assis contre les lambris, comme s'ils écoutaient un sermon, tandis que le long du milieu du hall majestueux s'étendait une table éclairée par des lampes à huile de baleine et de nombreuses petites bougies, et remplie des restes d'un festin. L'escalier dans le coin, Van Dorn ne pouvait le voir, et là, l'auditoire sombre faisait entièrement face, comme vers le prédicateur. Il semblait y avoir quelque chose d'inhabituel dans le genre d'attention que les occupants portaient, mais les yeux de Van Dorn étaient absorbés par la vue de plusieurs jeunes servantes quadroon aux yeux de colombe, languissantes et pourtant presque effrayées, et il remarqua seulement que l'espion, Ransom, ne pouvait être vu.
« Sorden », dit Van Dorn, en glissant vers le bas, « Ransom nous a-t-il trahis ? Chis ! ils ont tous l'air comme si un arrêt de mort était en train d'être lu. »
« Par ma peau ! Non, Capitaine. Sont-ils tous là ? »
« Tous », dit Van Dorn ; « je vois trente mille dollars de chair en vue. »
« Et les nègres ne se battront pas, de toute façon », dit Whitecar. « Battons-les presque à mort. »
« Venez alors », dit Van Dorn, doucement ; « si les fenêtres ne sont pas soulevées, enfoncez-les. »
Il tordit, par la force brute, un panneau des palissades près de la maison, et montra le chemin vers la grande porte d'entrée. Une douzaine de mains désespérées saisirent le panneau lourd et coururent avec. La porte s'ouvrit, mais à cet instant, chaque lumière dans Cowgill House s'éteignit.
« Y a des fantômes là-dedans », entendit-on la voix rauque de Derrick Molleston dire, et l'élément nègre s'arrêta et recula.
« Tindel, ta torche ! » s'exclama Van Dorn, et, après un moment de retard — la vieille maison et la cour ombragée étant entre-temps illuminées par la foudre, et des bruits de tonnerre roulant dans le ciel — un nœud de pin ardent, tout préparé, fut procuré, et Van Dorn, le tenant dans sa main gauche, et n'ayant que son fouet grossier dans la droite, bondit dans la porte, criant :
« Patty Cannon est arrivée ! »
À ce nom redouté, il y eut quelques cris étouffés, et les grandes fenêtres du côté du pignon tombèrent vers l'intérieur avec un fracas alors que les kidnappeurs affluaient par-dessus.
L'œil vif de Van Dorn saisit la situation alors qu'il agitait sa torche, et elle éclaira le plafond et le pilastre, les portes étroitement fermées sur la gauche et le grand puits d'escalier au-delà, rempli de formes noires en attitude de défense.
« Patty Cannon est arrivée ! » cria-t-il encore ; « suivez-moi ! »
Un instant seulement l'amena à la base de l'escalier, et la foudre clignotant dans les fenêtres béantes et la porte effondrée le révéla à ses partisans, avec ses cheveux jaunes ondulant, et sa longue moustache soyeuse comme une flamme dorée.
Un cri puissant s'éleva de la bande enhardie alors qu'ils se formaient derrière lui, avec des gourdins et des poings de fer, des matraques et des frondes, et tout ce qui pouvait mettre hors de combat sans tuer.
Van Dorn, loin en tête, fit trois entailles meurtrières de son fouet sur les objets humains au-dessus, et, d'un lancer de cette arme formidable, la tint comme une massue et s'élança.
Au moment même, de fortes explosions, de la fumée et des cris emplirent le lieu en écho, alors qu'une salve d'armes à feu éclatait depuis le palier, balayant la ligne des fenêtres et ratissant le hall. La bande à l'étage inférieur s'arrêta, et certains étaient tombés, gémissant et maudissant.
« Ils sont armés ; c'est une trahison », cria une voix, en proie à la panique, et les agresseurs lâches coururent vers des lieux de refuge, certains rampant par le portail, certains tombant des fenêtres, et d'autres se mettant derrière l'escalier, hors de portée du feu, et cherchant désespérément à tirer les verrous de la porte plus petite là-bas.
« Patty Cannon est arrivée ! » répéta Van Dorn, se jetant dans le corps des défenseurs, qui, terrifiés par sa bravoure, commencèrent à battre en retraite vers le haut autour des angles des escaliers.
Un homme, cependant, ne battit pas en retraite, et il ne frappa pas non plus, mais enveloppa Van Dorn autour du corps dans une paire de bras longs et puissants, et le souleva du palier par la force brute, disant :
« Grands agissements, l'ami ! Je suis concerné pour toi. »
Van Dorn sentit à la prise qu'il était vaincu. Il essaya d'atteindre son couteau, mais ses bras furent enfermés dans ceux de l'étranger inconnu, qui, l'ayant saisi par derrière, chercha à le pousser à travers la fenêtre carrée sur le palier vers la cour herbeuse en contrebas, où la pluie tombait et la foudre faisait un jeu brillant parmi les herbes et les fougères.
Alors que le kidnappeur se préparait à tomber, avec toutes ses articulations et ses muscles relâchés, le garçon, Owen Daw, allongé avec soif de sang le long de la branche du vieux tulipier, visa son mousquet, selon les instructions de Van Dorn, sur les formes qui se disputaient là, et pressa avidement la détente.
Les bras du Quaker, alors qu'ils enfermaient Van Dorn, présentaient, sur le poignet de son manteau, un gros bouton en acier ou en métal, et la balle venant de l'arbre, le frappant, ricocha et pénétra dans la gorge de Van Dorn.
« Ayme Guay ! » murmura Van Dorn, et fut jeté par la fenêtre sur la terre, tout mou et recroquevillé, jusqu'à ce que John Sorden l'emporte, murmurant :
« Je l'aimais comme je n'ai jamais aimé un mâle. »
La bande désespérée sous les escaliers finit par enfoncer la porte arrière et se précipita dehors, seulement pour recevoir des poignées de poudre de poivre rouge jetées par Miles Tindel, alors qu'il criait :
« Plaquez-les, Cap'n Van ! »
Ils hurlaient d'angoisse et roulaient dans l'herbe humide, et pourtant, avec des peurs plus fortes que la douleur, ils cherchaient à tâtons la route, et un moyen de quitter la ville.
Le jeune Owen O'Day, ou Daw, descendit l'arbre et, voyant Van Dorn dans les bras de Sorden près du chariot, dit avec mépris alors qu'il montait sur sa mule et disparaissait :
« J'estime qu'il ne me disciplinera jamais plus. »
Derrick Molleston, regrettant la perte de son cheval au trot, apporta jusqu'au chariot un objet qu'il avait trouvé essayant de s'échapper de la véranda du côté de la cuisine, bien qu'il eût un bâillon dans la bouche et une broche entre ses coudes et son dos.
« Regarde-moi, regarde-moi ! » dit le kidnappeur nègre, d'une voix rauque. « Il est à moi et au Diable Jim Clark. Je l'ai pris. »
« Pourquoi, c'est Buck Ransom », dit Sorden.
« Et je vais le vendre, moi aussi », grommela le nègre en saisissant les rênes. « Tu me vois maintenant ! Peut-être qu'il nous a trompés. Quoi qu'il en soit, il est pris. »
Le vieux chariot démarra au galop sous une pluie battante, la victime noire gisant sans défense sur le dos, et Van Dorn saignant dans les bras de Sorden, qui continuait de gémir :
« Je l'aimais comme je n'ai jamais aimé un mâle ! »
Van Dorn fit plusieurs tentatives pour parler et toussa souvent avec douleur, et finalement, alors qu'ils atteignaient la barrière d'un chemin, il articula :
« Celle du Chancelier ? »
« Oui, c'est celle-ci », dit Derrick Molleston. « Regarde-moi, Cap'n Van. Je suis tout là. »
Alors qu'ils avançaient dans un chemin ombragé, un feu provenant de quelque part commença à projeter une certaine illumination malgré la tempête bruyante.
« C'est Bill Greenley. Il a mis le feu à la prison », s'exclama le nègre. « Regarde-moi, oh regarde-moi ! »
L'incendie donna une lueur rouge et vaporeuse à une demeure isolée dont ils s'approchaient maintenant, sur une pelouse ombragée, et Sorden vit une femme à l'aspect sévère regarder le feu par une fenêtre.
« Quel est le sens de cette intrusion si tard dans la nuit ? » appela-t-elle. « Êtes-vous des voleurs ? Mon mari âgé est endormi. »
« Madame », répondit Sorden, « voici le mari de Mme Patty Cannon. Elle était la belle-mère de votre frère. J'aime cet homme comme je n'ai jamais aimé un mâle. Il est blessé et nous voulons qu'il soit accueilli jusqu'à ce qu'il puisse voir un médecin. »
« Emmenez-le à la prison, alors, si ce n'est pas elle qui brûle là-bas », s'exclama la femme avec mépris. « Dois-je faire de la demeure du Chancelier du Delaware un hôpital pour les hommes de Patty Cannon en récompense du fait qu'elle a envoyé mon frère à la potence ? »
Elle ferma la fenêtre et le volet, et les laissa seuls dans la tempête.
« Conduis, Derrick, à ton repaire à Cooper's Corners, vite alors », dit Sorden.
Alors qu'ils quittaient le chemin, un éclair, si proche, si blanc, qu'ils semblèrent être à l'intérieur du volume et du cratère de celui-ci, enveloppa le chariot. Un cheval s'affaissa sur ses jarrets, et l'autre se cabra et se déchira de son harnais, tandis que le chariot était renversé.
Le nègre ramassa son compatriote africain sans défense et le souleva sur son dos, partant dans un mélange d'avarice et de terreur, en disant :
« Derrick rentre à la maison, sûr. Regarde-moi, regarde-moi ! »
Van Dorn porta son doigt à sa gorge, où le sang ruisselait tout le temps, et, avec une douce toux, extorqua ces sons :
« Laissez-moi... sous un buisson... pour... mourir. »
« Non », cria Sorden, hissant Van Dorn aussi sur son dos ; « je l'aime comme je n'ai jamais aimé un mâle. »
Le feu de la prison en flammes éclaira leur retour vers la périphérie de Dover et vers la colline de la potence, où se dressait l'échafaud, fendu par la foudre de la traverse jusqu'à la trappe mortelle. Comme ils s'arrêtaient en face pour se reposer, un cheval et son cavalier passèrent en trébuchant, et Molleston, lâchant son fardeau, cria :
« Bill Greenley, c'est notre cheval. Nous le voulons. »
« Le sien est le cheval qui est sur lui », cria le voleur de chevaux évadé, levant les yeux avec mépris vers sa propre potence alors qu'il fouettait son animal aveuglé sous la pluie.
« Courage, Capitaine Van », dit John Sorden, trempé jusqu'aux os par la pluie ; « ce n'est plus loin maintenant jusqu'à Cooper's Corners. »
CHAPITRE XXXVI.
DEUX WHIGS.
« Ayme Guay ! Regarde les arbres, ami Custis », dit John M. Clayton, debout devant son bureau alors que le soleil levant frappait innocemment la cime des arbres sur la place publique de Dover.
Le juge Custis, assis à une fenêtre à l'étage, observa que de nombreux ormes et robiniers nobles avaient été fendus par la foudre ou déchirés par le vent et les pluies torrentielles poussées par le vent.
« Quelle nuit ! » s'exclama Custis ; « la prison a brûlé, la foudre était effrayante, et j'ai cru entendre aussi des armes à feu. »
Le juge Custis entendit Clayton dire, alors qu'il entrait dans la pièce :
« Alors le vieux Derrick Molleston, tante Braner, t'a interrogé sur mon dîner, n'est-ce pas ? Et c'est Bill Greenley qui a brûlé la prison ? Ayme Guay ! Et les gens noirs ont rossé les kidnappeurs à Cowgill House ? »
« Ça, ils l'ont fait, loué soit le Seigneur ! » s'écria tante Braner, avec ferveur.
Clayton se tourna vers un jeune homme à la table, maintenant vêtu d'un bon costume propre, et dit, alors que la vieille cuisinière quittait la pièce :
« Maintenant, ami Dennis, raconte ton histoire. Ayme Guay ! »
Le garçon, que le juge fut surpris de reconnaître, commença aussitôt :
« Juge Custis, l'homme kidnappeur que vous avez laissé dans la cuisine a volé tante Hominy et vos petits nègres. Ils étaient à Johnson's Cross-roads la nuit dernière. Peut-être sont-ils partis avant maintenant. Mon bateau a été loué pour les emmener, et j'ai dû venir, mais je me suis enfui de la bande et j'ai donné l'alerte la nuit dernière à M. Clayton ici présent. »
Avant que le juge ne puisse répondre, Clayton s'exclama :
« Maintenant, Frère Custis, permettez-moi maintenant ! Laissez mon noble vieil électeur et collègue Whig, Jonathan Hunn, reprendre ! »
« Ami », s'exprima un homme nerveux, maigre, à la peau saine, « ce jeune homme m'a surpris la nuit dernière avec l'information que tes amis du Maryland marchaient sur la capitale même du Delaware, pour voler des hommes. J'étais sur la route à cette heure tardive pour un autre dessein chrétien, et le Seigneur m'a récompensé avec celui-ci : j'ai amené l'ami Dennis jusqu'à la porte arrière de John Clayton, et il nous a prêté toutes ses armes à feu. À la petite épicerie en briques de William Parke, juste au-delà de Cowgill House – où l'on me dit qu'il vend des liqueurs ardentes aux nègres contrairement à la loi, et prend ainsi parmi eux le nom de "Kind Parke" – j'ai trouvé plusieurs de nos nègres libres du Delaware, je crains pour aucun bon dessein. Alors j'ai fait remarquer : "Si William Parke, contrairement à la loi, t'a vendu de l'eau-de-vie dans une coquille d'œuf, comme s'il ne savait pas ce qu'elle contenait, je le paierai pour répéter rapidement la vile incitation, car vous qui êtes de ce monde devez vous battre cette nuit." »
« Ayme Guay ! » dit Clayton, s'animant ; « les Quakers incitent les autres, n'est-ce pas ? Ayme Guay ! »
« D'autres armes à poudre y furent procurées, et nous avons barricadé Cowgill House de manière à en faire à la fois un leurre et un nid de frelons. Je méprise la guerre et les hommes de guerre à tel point que j'ai quelque peu étudié leurs campagnes, et j'ai suggéré, ami Clayton, que l'escalier était une bonne position défensive tactique – est-ce là le vain terme ? – pour envoyer une salve par la porte principale, et un tir de flanc sur chaque porte et fenêtre sur les côtés du hall de Cowgill. Il commandait aussi la cour arrière par une fenêtre sur l'escalier. Une porte sous l'escalier fut barricadée. Il y avait un festival, ou festin, donné cette nuit-là, par la permission de l'ami Cowgill absent, par ces gens de couleur de Dover. Je ne serais pas étonné qu'il ait été conçu ou découvert par ces scélérats sur ta ligne d'États, ami Custis. J'ai dit aux hommes armés de laisser leurs donzelles toutes en bas dans la salle de festin jusqu'à ce que l'attaque commence, et ensuite de les laisser s'échapper par l'escalier, et de défendre cet escalier comme des hommes pécheurs. Mais d'abord, un espion nègre a frappé à la porte, et un nœud coulant a été jeté autour de son cou, et deux des garçons noirs l'ont bâillonné. Ensuite, l'attaque a été faite, et, sur mon ordre, toutes les lumières ont été éteintes. »
« Oh, Juge », interrompit Levin Dennis, « c'était court et terrible ! Le capitaine Van Dorn était arrivé au bas de l'escalier, quand les nègres à mi-chemin ont tiré au-dessus de sa tête et ont abattu presque tout le monde. L'homme Quaker ici présent a alors ligoté le capitaine et l'a fait tomber, blessé, par la haute fenêtre. Je plains Van Dorn, mais il dit qu'il est dans une mauvaise affaire. J'espère qu'il n'est pas mort. »
« Qui est ce Van Dorn ? » demanda le juge Custis. « J'ai entendu parler d'un tel casse-cou, mais il n'a jamais importuné Princess Anne. »
« J'ai couru et je me suis caché dans les avant-toits profonds de l'étage du grenier », continua Levin, « qui sont construits comme des placards, et les guêpes là-dedans, entrant pour sucer les fleurs sur les vignes qui ont poussé à travers les avant-toits depuis l'extérieur, volaient dans l'obscurité parmi les filles jaunes qui se cachaient et priaient, et ne sentant jamais les piqûres de guêpes, pensant à ces kidnappeurs. J'estime, messieurs, que les kidnappeurs ne viendront plus jamais à Dover. »
« Deux choses me surprennent », dit Clayton ; « que Joe Johnson ose faire un raid sur Dover elle-même après la raclée que je lui ai infligée ; et que des nègres libres puissent faire une telle défense. »
« Ah ! John Clayton », dit Jonathan Hunn, « il y avait un témoin blanc là-bas, pour affirmer qu'ils n'ont fait que défendre leur vie. »
« C'est le capitaine Van Dorn qui a fait le raid sur Dover », dit Levin ; « Joe Johnson est un lâche. »
« Juge Custis », dit M. Clayton, « vous et moi pouvons sauver cette péninsule, au moins, des agitations sectionnelles qui arrivent. Vous devez livrer au Delaware la vieille Patty Cannon et son ménage. Elle vit maintenant de votre côté de la ligne. Venez au bureau du Gouverneur avec moi, et j'obtiendrai une réquisition contre elle au sujet de l'affaire de la nuit dernière. Le jeune Dennis ici présent connaît la bande ; l'ami Hunn a vu l'attaque. »
Le visage du juge Custis devint soudain troublé.
« Clayton », dit-il, « je préférerais ne pas apparaître dans cette affaire. Vraiment, vous devez m'excuser. »
« Quoi ! » dit Clayton ; « hésiter à faire une petite chose comme celle-ci, après les opinions libres que vous avez exprimées ? »
Il y eut une longue pause gênante. Le Quaker se leva et, regardant bien le juge Custis, dit :
« Nul autre que le Dieu Tout-Puissant ne connaît les secrets de l'esprit d'un propriétaire d'esclaves. Aucun fils d'Adam n'est apte à être absolu sur une quelconque créature humaine. »
« Amen ! » dit le juge Custis, humblement.
* * * * *
Les nouvelles de Princess Anne confirmèrent la perte des esclaves de Vesta Custis. Le juge Custis fut prié de rentrer chez lui et de prendre des mesures pour leur récupération, mais il était étrangement apathique. Le lendemain du raid, Levin Dennis disparut, Clayton disant seulement :
« Qui aurait pensé que ce garçon aux yeux doux était déjà fasciné par ces kidnappeurs ? Il a pris son cheval et est retourné chez Patty Cannon. »
Le procès contre la Canal Company exigeait beaucoup de recherches, car les livres de droit étaient rares à l'époque, et les précédents pour rupture de contrat contre des corporations n'étaient pas nombreux ; cette forme de vie juridique étant comparativement moderne en ce jour, comme l'aube de l'âge floral, ou avant que les mégathériums ne paissent au-dessus des arbres ou que les iguanodons ne nagent dans les canaux. Clayton et Custis marchaient et mangeaient et se couchaient ensemble, comparant connaissances et suggestions, et l'esprit procédurier de John Randel, Junior, était assez irritant pour eux deux, si bien que, pour se débarrasser de sa société à Dover, les deux avocats, en attendant munis d'argent par la traite de Meshach Milburn, résolurent de visiter le canal, qui était distant d'environ trente milles.
Les trois hommes partirent ensemble dans une calèche, après le déjeuner, par une matinée douce mais glaciale, telle qu'il en existe souvent dans cette région, un éclat hivernal et une douceur semblables au climat de la Floride. Ils passèrent plusieurs criques à marée, comme la Duck et la Little Duck, la Blackbird et l'Apoquinimink, et, à mesure qu'ils avançaient, les granges devenaient plus grandes, les haies plus élégantes et taillées comme celles des Pays-Bas français, les vergers de pêchers dénudés s'étendaient comme les plants de thé en Chine. Deux ou trois petites villes parsemaient le bord de la route, les bois firent place tout à fait à de plus petites fermes, et, dans un fond raide appelé Fiddler's Bridge, ils tournèrent à travers les champs vers un vieux manoir à quatre cheminées et galeries, au bout d'une longue allée, et près d'un grand étang stagnant, où John Randel, Junior, comme il se nommait pleinement à chaque occasion, avait fait dresser un excellent dîner.
Après le dîner, ils se lancèrent sur le cours d'eau dans une barque à rames et à voile, au grand dam de M. Clayton, et sortirent à travers des acres de nénuphars, de rats musqués et de tortues innombrables, et beaucoup de gibier d'eau, vers le Chesapeake and Delaware Canal, qui s'étendait sur plusieurs milles à travers un étang ou un nourrisseur puissant, comme un fossé à l'intérieur d'un bayou.
Le rameur nègre attacha leur bateau derrière un navire qui passait, qui les remorqua jusqu'aux écluses sur le fleuve Delaware, à un point opposé à une île aux saules, et où une "ville" embryonnaire avait été commencée dans les marais, et là ils attendirent le paquebot de Philadelphie. M. Randel prit son homme nègre, une personne au visage triste mais inexpressif, pour être une sorte de piano ou de modèle sur lequel jouer ses gestes féroces.
« Clayton », dit-il, assis sur une écluse en pierre dans le crépuscule du soir, « j'aurais dû être avocat. Non pas que je ne sois pas le plus grand ingénieur théorique du pays, mais mon génie juridique s'interpose, et je poursuis en justice les scélérats qui m'emploient. »
Ici, il secoua violemment le nègre mélancolique, qui le prit aussi stoïquement qu'une bouteille de médicament secouée par le médecin.
« Oui, vous avez poursuivi le juge Ben Wright et il vous a débouté. »
« Je vous dis un nouvel axiome, Clayton », cria l'ingénieur enthousiaste, mettant le nègre sur ses jarrets et s'asseyant sur lui ; « quiconque emploie le génie doit être un scélérat. Dans la nature de leurs relations, c'est ainsi. Il détourne le génie de sa pleine expression, en absorbe la vertu, et est une fraude. »
Ici, il donna un coup de pied au nègre sous lui, qui protesta à peine.
« Eh bien, alors », dit le juge Custis, « comme Clayton est un homme de génie, et que vous l'employez... »
« Je suis un scélérat, bien sûr », s'exclama Randel. « Son sens de la loi et du droit doit céder à mes idées. Maintenant, regardez ce canal ! Si je n'avais pas été obligé de m'en remettre à la corporation sans âme qui m'employait, je l'aurais creusé à la profondeur que les marées des deux baies auraient remplie, au lieu de barrer les criques pour des nourrisseurs, et de pomper l'eau à l'intérieur par des pompes à vapeur. Alors les navires de guerre du pays pourraient passer, et le chenal serait purgé par chaque marée. »
Il se leva et posa son pied sur le nègre, à l'amusement des garçons qui se rassemblaient autour.
« John Fitch, l'ingénieur », dit John M. Clayton, « a laissé un testament curieux ; il commence par : "À William Rowan, mon fidèle ami, je lègue mon chapeau de castor." »
Le visage du juge Custis s'assombrit, pensant à un autre chapeau qui était entré dans sa famille.
La barge sur laquelle ils embarquèrent avait de nombreux passagers, et arriva bientôt à une petite ville d'écluse et un pont tournant, et, quelques milles plus loin, entreprit une pièce de travail sérieuse, quittant le creux d'une crique dont le canal avait précédemment tiré profit, et coupant à travers la crête basse de la péninsule, qui, pour le juge Custis, semblait presque montagneuse. Il était de cette opulence patriotique, juste en deçà de l'imagination, qui se réjouissait des travaux publics, et ce petit canal, long de seulement quatorze milles, était, à deux ou trois exceptions près, le seul travail accompli dans l'Union, routes à péage et ponts omis. Construit par le gouvernement national, par trois des États qu'il reliait, et par souscription privée, il avait impliqué deux millions et quart de dollars de dépenses – pas un léger fardeau quand la population était, selon le recensement précédent, inférieure à huit millions de blancs dans tout le pays.
Les problèmes familiaux du juge Custis s'effacèrent de son esprit alors qu'il regardait la coupe profonde, près de soixante-dix pieds de hauteur de rives, avec des sables jaunes et verts, et des taches de fer et des strates de marne, dont une partie était retombée dans l'excavation et menaçait à nouveau la navigation ; et, quand il vit un pont, appelé le Buck, sauter par-dessus l'abîme à quatre-vingt-dix pieds au-dessus, par une portée qui semblait alors la sublimité même, il toucha Clayton et dit :
« Peu importe mes échecs ! Dieu merci, je suis un Whig. »
« Ayme Guay ! Il n'y a rien de tel », dit Clayton.
Non loin de ce point, le canal passait devant une vieille église et un cimetière au niveau d'un pont où M. Clayton dit que son homonyme, le Gouverneur révolutionnaire du Delaware, était enterré. Ici, le simple transport de Randel les prit en charge, et au clair de lune, ils conduisirent quelques milles jusqu'au domaine de M. Randel, près des rives d'une rivière, sous une longue montagne-table d'argile stérile et de tache de fer, sur la rive opposée.
« Ici », dit Randel, « est mon futur domaine de Randalia. Ici, je verrai tout le commerce du canal passer, et je saisirai chaque navire qui paie mes péages à la Canal Company. »
« Randel », demanda M. Clayton, « quels étaient ces piquets que j'ai vus à quelque distance en arrière, courant du nord au sud à travers les champs ? »
« Une étude de chemin de fer. »
« Qui la fait ? »
« Ils disent Meshach Milburn, de Princess Anne. »
« Ayme Guay ! » s'exclama Clayton, « je vais le battre. »
* * * * *
Pendant deux ou trois jours, les trois hommes, étudiant toujours le procès du canal, conduisirent à travers un pays pittoresque, visitant l'ancien manoir des Labadistes et leur mécène bohème, Augustine Herman, la propriété du défunt ministre des traités, Bayard, et les anciennes églises baptistes galloises parmi les collines de l'Elk et de la Christiana, où reposaient certains des guerriers de Cromwell. C'était la terre favorite de Whitefield, et dans le voisinage se trouvait un haut fourneau que le juge Custis examina avec un intérêt mélancolique, comme l'un des investissements du père du général Washington plus de cent ans auparavant, quand les Indiens fabriquaient le fer. Ils allèrent aussi à Turkey Point, où l'armée britannique fut débarquée pour capturer Philadelphie, et la division de Knyphausen effaça l'histoire du Delaware en emportant ses archives de Newcastle. Revenant de l'un de ces agréables voyages, deux messages provenant de points différents brûlèrent les yeux du juge Custis :
« Votre femme est décédée à Cambridge. » « Votre fille est très malade à Wilmington. »
« À Wilmington ! » cria le juge Custis, titubant. « Oh, ma fille ! Je l'ai tuée. »
CHAPITRE XXXVII.
ESPRITS DU PASSÉ.
« Que disent-ils, William, à propos du fait que Jack Wonnell ait été trouvé abattu ? »
« On dit généralement qu'il a été tué par les nègres pour des galanteries envers leur couleur. Certains parlent d'arrêter la petite Roxy Custis. »
« Que dites-vous, William Tilghman ? »
« Je ne peux rien dire. La nuit où j'ai conduit Virgie à Snow Hill, j'ai roulé sur le corps du pauvre Wonnell. Un nègre étrange a été vu ici — un ennemi de votre serviteur, Samson. La nouvelle cuisinière de Teackle Hall pense qu'il a tiré le coup de feu. »
Le jeune recteur sentit le regard scrutateur de ces yeux de forestier résineux le transpercer.
« Ce coup de feu m'était destiné, William Tilghman. »
« Peut-être. »
« C'était le coup d'un meurtrier engagé, qui a confondu les chapeaux inhabituels de Wonnell avec les miens, qui n'étaient pas bien décrits pour lui, ou dont la description n'a pas été retenue par sa mémoire ivre et excitée. »
« M. Milburn, s'il vous plaît, épargnez à Vesta cette suspicion. »
« Oh ! cette âme pure ne pourrait le savoir », continua Milburn, avec une douceur d'un instant ; « mais certains de ses fiers parents, pour qui je suis moins qu'un chien, ont envoyé l'assassin. Je crois que je devine l'homme. »
« Ne vous précipitez pas vers une conclusion ! Rappelez-vous, Vesta a tant souffert pour les erreurs des autres. »
« Il a été tué dans cette pièce, où Wonnell n'était jamais venu auparavant. La blessure montre que le coup est venu d'un point en contrebas, d'où rien d'autre que le chapeau de Wonnell, et non ses traits, ne pouvait être vu. L'erreur entre la calotte haute et le sommet en clocher montre que c'était le travail d'un étranger : le pauvre imbécile est mort pour moi. Maintenant, d'où vient l'incapable qui m'a tué par procuration ? »
« Je serai franc avec vous, monsieur. Joe Johnson, le kidnappeur, était aussi ici : Mary le dit. Pour sauver Virgie de lui, je l'ai aidée à partir. »
« Maintenant », dit Milburn, « quel ennemi à moi a délégué le kidnappeur pour procurer un meurtrier ? »
Il attendit un moment sans réponse, et répondit, d'un ton bas, à sa propre question :
« L'homme est à Johnson's Cross Roads : des lettres de Cambridge me le disent. C'était le frère de la défunte Mme Custis, Allan McLane. »
« Encore une fois, je vous demande de penser à Vesta et à ses nombreux sacrifices ! »
« Je le fais. Je lui ai promis qu'elle ne recevrait jamais un mot cruel de ma part. Mais je n'épargnerai pas mes assassins. Pour eux, je serai comme quelqu'un qu'ils ont tué, et dont le sang fume, pour la vengeance. Je possède le seul mandat qui puisse les chasser du Maryland. »
Il posa un rouleau de billets de banque sur la table de manière suggestive.
« Aucune richesse n'est accumulée en vain », dit Meshach Milburn, les narines délicates dilatées et sa main fine pointant vers les billets de banque. « Maintenant, la guerre contre Johnson's Cross Roads ! »
Il traversa la vieille pièce au-dessus du magasin et, ouvrant le coffre vert, en sortit le Chapeau Substitué, qu'il prit en main avec un sourire sinistre.
« Voici quelque chose que j'avais songé à mettre de côté pour ma femme », dit-il. « Les siens me contraignent à le porter ! Je pensais que toute malveillance envers ce pauvre chapeau prendrait fin avec mon triomphe social ici. Mais je ne suis pas un homme à s'effrayer. Qu'ils me tuent, mais ce sera sous mon bord ancestral. »
« Oh ! entends ton oiseau moqueur chanter à nouveau comme il le faisait : "Vesta--Meshach--Amour !" Où est l'oiseau ? »
Meshach Milburn secoua la tête et posa le Chapeau Substitué sur celle-ci. « Tom m'a quitté », dit-il, « quand ils ont commencé à tirer des balles sur mon Chapeau. »
* * * * *
L'instinct féminin de Vesta avait déjà trouvé l'explication de la mort de Wonnell.
Dès l'instant où elle avait connu son mari, son chapeau fatal avait été l'ombre jetée sur le chemin de sa vie. Sa personne ne lui avait jamais été offensante, et quelque chose d'attirant ou d'amendant en lui l'avait conduite, alors qu'elle était enfant, à offrir une fleur à son chapeau, pour lui donner une consonance avec lui-même, qui semblait mériter moins de mal.
Une insulte imaginaire faite à son chapeau l'avait poussé à se quereller avec son père, une querelle qui impliquait sa conquête, non par la cour, mais par le traité de guerre. Le même chapeau avait inspiré la superstition qui conduisit ses serviteurs de cuisine à quitter leur foyer confortable, et avait été l'obstacle insurmontable au consentement de sa mère à son mariage. Il avait causé les seuls mots amers qui fussent jamais passés entre elle et son père. Enfin, il avait fait couler le sang, et son oncle, elle le savait bien, de par sa nature implacable, avait excité les ruffians, et elle savait tout aussi bien que son mari l'avait découvert.
Son intelligence, qui, autrement, aurait été pour elle un sujet de fierté, devint un sujet de crainte, liée à son chapeau.
Ensuite, la perte de Virgie fut à peine moins sévère pour Vesta que celle de sa propre mère.
Il était vrai que Roxy, jolie et aimante, déposait désormais toute sa dévotion aux pieds de sa maîtresse, mais il y avait eu chez Virgie quelque chose auquel Roxy ne pouvait jamais s'élever — une dignité et une autonomie à peine moindres que celles d'une femme blanche. Vesta versa des larmes amères à la nouvelle de la fuite de cette chère consolatrice, et à genoux, priant pour la délicate jeune errante, elle ressentit la conviction divine des péchés de l'esclavage. Hélas ! des milliers ressentaient la même chose, qui ne voulaient pas admettre cette conviction, et donnaient des excuses qui soudèrent en une seule nation, finalement, les millions de personnes sensibles qui ne pouvaient s'accorder sur un sacrifice moindre, mais étaient prêtes à faire la guerre.
Un petit mot de Snow Hill apprit à Vesta que sa bonne était déjà partie, et n'écrirait plus qu'une fois arrivée sur un sol libre.
Ainsi, le chapeau vilipendé fut porté plus souvent qu'auparavant, et Vesta dut subir beaucoup d'humiliations à cause de lui. Son mari s'activait désormais à organiser son chemin de fer, et visitait les villes du Maryland sur la péninsule, l'emmenant avec lui, et portant durant le voyage sa tuile à la King James, désormais drapée de crêpe de deuil.
À Cambridge, qui se prélassait sur les eaux comme une Venise anglaise, il appliqua les nerfs de la guerre à une opinion publique apathique, et la presse du comté commença à réclamer l'expulsion de Joe Johnson, et la remise de Patty Cannon à l'État du Delaware. À Easton, allongée entre les eaux sur ses trésors de marne, comme une huître perlière, les gens sortirent pour voir le petit homme au chapeau pointu, avec la belle dame à ses côtés ; et Vesta était plus peinée pour son mari que pour elle-même, de sentir que sa tenue outrancière portait préjudice à son chemin de fer, car les affaires, tout autant que la beauté, se détournent de toute affectation extérieure. Dans les vieilles demeures aristocratiques sur la rivière Wye, plus de froncements de sourcils que de sourires furent accordés à l'excentrique parvenu ; et à Chestertown, d'où sont originaires les Peale qui firent entrer ce chapeau dans leur musée, les garçons brûlèrent des tonneaux de goudron sur la place du marché, et défilèrent, dans des chapeaux faits d'emballages de sucre brun, semblables à celui de Meshach, devant la demeure de l'hôte de Vesta.
Plus l'opposition était grande, plus Milburn devenait indomptable pour la faire taire. Il écrivit à son père d'aller à Annapolis pour travailler à une charte de chemin de fer et à une aide de l'État, et commença le nivellement pour sa ligne aux alentours de son ancien magasin à Princess Anne, jetant lui-même la première pelletée de terre, avec le chapeau immémorial sur son crâne. Cette fois, il n'y eut pas de cris, et il le regretta presque, semblant sentir que les quolibets ne portent aucune malice profonde, tandis que le silence est la haine.
Loyale envers le moindre de ses vœux, et souhaitant l'aimer et lui obéir pleinement en esprit, Vesta sentait que la propre bonté de son mari était à nouveau obscurcie par son obstination sur ce seul point d'un chapeau obsolète.
Il paraissait, dans leur cercle du soir à Teackle Hall, comme une personne plus jeune et plus chevaleresque, dans un costume moderne, et des chaussons offerts par Vesta. Sa main délicate portait bien la bague qu'elle y avait passée, et, quand il parlait avec un enthousiasme et un sens élevés, et se tenait prêt à les soutenir avec courage et argent, Vesta pensait qu'il ne manquait à son mari qu'une seule chose pour l'égaler à son parent présomptif, le martyr démocrate du XVIIe siècle, et c'était un autre couvre-chef. Elle craignait presque d'aborder le sujet, sachant qu'une vieille plaie est toujours la plus sensible, et étant trop directe et franche pour insinuer ou pratiquer quelque artifice sur lui.
Elle brodait un bonnet de soirée en velours pour lui un jour, quand Mme Tilghman envoya une boîte à chapeaux, contenant un beau chapeau neuf de style actuel. Il répondit poliment à sa lettre, posa le nouveau chapeau sur le portemanteau de Teackle Hall, et n'y toucha plus jamais.
Ensuite, Rhoda Holland, sa nièce, se procurant, auprès de quelque soupirant de la campagne, une peau de castor — et les castors se faisaient rares et chers dans cette péninsule — lui fit faire une élégante toque pour le temps froid qui arrivait ; mais il ne fit que l'embrasser et poser la toque sur le portemanteau, où elle attira les mites.
Ses frissons et sa fièvre continuaient par intermittences, mais l'aversion et l'opposition de l'ancienne classe sociale devinrent plus régulières à mesure qu'il entreprenait de devenir le promoteur de sa région. Ils considéraient cela comme une audace pire qu'un crime : il les avait surpassés en richesse, et maintenant il minait leur importance. Beaucoup avouaient qu'ils ne monteraient jamais dans un chemin de fer construit par un tel homme ; d'autres espéraient que cela le ruinerait ; certains prirent ouvertement position contre son œuvre, et écrivirent des lettres à Annapolis pour le discréditer auprès de la législature, où les intérêts de Baltimore clamaient déjà haut et fort qu'un chemin de fer de la Côte Est visait à détourner le commerce et l'argent du Maryland vers Philadelphie. Meshach répondit férocement que, à moins que le chemin de fer ne suive la ligne des comtés du Maryland, l'État du Delaware le construirait et l'emporterait vers Newcastle au lieu d'Elkton, où Meshach comptait se connecter à un système projeté de Baltimore. Estimant prudemment la faiblesse de sa fortune pour exécuter cent miles de remblais et de voies ferrées, Milburn maintenait pourtant un déploiement d'arpenteurs et de niveleurs dans plusieurs comtés, et son patriotisme local avait au moins l'appréciation du petit cercle de Vesta.
Entre-temps, l'absence prolongée de Samson le surprit, et les lettres du juge Custis étaient irrégulières et tardives à mesure qu'il s'enfonçait vers le nord, tandis que deux lettres reçues par la veuve Dennis étaient aussi mystiques qu'assurantes : l'une, d'une main féminine, lui disait que son fils Levin était tendrement surveillé, et une autre, d'une écriture d'homme, contenait de l'argent et disait que son fils serait bientôt à la maison. Mme Dennis était loin d'être heureuse dans cet état d'esprit indéfini, et son cœur lui disait, aussi, que l'absence de James Phoebus était une épreuve différente. Elle aimait déjà trop cet absent pour pardonner son silence.
Un jour, avant novembre, Vesta dit à son mari :
« L'air et le ciel sont encore chauds et étincelants, et les roses sont sorties. Tu travailles trop dur entre ton affaire de canal et ton chemin de fer. Remplissons les deux voitures et allons jusqu'au vieux Rehoboth, pour y dîner. »
Il consentit, et ils emmenèrent avec eux Grand-mère Tilghman et William, Rhoda Holland, Roxy, et Mme Dennis, ainsi que la pauvre femme libre, Mary, que Jimmy Phoebus avait libérée de ses chaînes.
La route passait en vue du lieu de naissance du lion de l'indépendance dans le Maryland, Samuel Chase, qui força cet État hésitant, par des menaces et même des émeutes, à déclarer une séparation permanente d'avec l'Angleterre, comme Henry Winter Davis, par les mêmes moyens, quatre-vingt-cinq ans plus tard, força ses rebelles contre l'Union à montrer leur jeu.
Près du lieu de naissance de Chase, sur le presbytère, s'élevait la vieille académie Washington, au milieu d'un champ, élevée en ce jour républicain précoce où une généreuse fièvre pour l'éducation, suivant l'acte de tolérance, fit naître quelques nobles maisons d'école que la croissance des villes finit par décourager. Avec quatre grandes cheminées au-dessus de son toit conique, ses frontons et sa coupole, ses deux étages larges et son sous-sol élevé, le tout construit en briques sombres et sobres, l'académie avait pourtant un aspect lugubre et négligé, comme si, à l'instar de l'homme, elle ruminait sur les temps plus brutalisés et l'illumination décroissante que les faux systèmes exigent toujours.
« Ah ! » dit le mari de Vesta, « combien de pauvres garçons as-tu envoyés d'ici mutilés pour la vie, ma mie, comme les amants de la reine des abeilles. »
« Comment cela ? » demanda Vesta.
« Tu n'as jamais entendu parler de la reine des abeilles ? Les femmes, quand elles meurent, peuvent se transformer en abeilles, et inverser leurs conditions difficiles dans cette vie. La reine des abeilles n'a pas de rivale dans la ruche ; toutes les autres femelles y sont immatures, et tous les mâles meurent pour la reine. Elle a cinq cents amants, si épris d'elle qu'ils ne travaillent jamais, et quarante fois plus de servantes, comme celles de Pénélope, toutes brodant le rayon et la cire. »
« Comment cela a-t-il été prouvé ? »
« En mettant les abeilles dans une maison de verre et en les observant. Pour Dieu, tout le genre humain est peut-être dans une ruche de verre, lui aussi, et la biographie secrète de chaque bourdonneur est conservée. »
« Et la lune de miel de la reine des abeilles ? »
« C'est d'elle que ce mot est tiré. Elle vole haut dans les airs et rencontre un amant par hasard ; elle en a tant qu'un est sûr d'être rencontré ; elle l'embrasse dans ce tourbillon de soleil cristallin, et, dans le transport, il est blessé au cœur. Combien de jeunes faux-bourdons venus de l'académie t'ont vue une fois et se sont évanouis pour la vie ! »
« Mais la reine des abeilles a aussi un destin un jour, monsieur ? »
« Oui. Elle finit par quitter la ruche antique, et se pose sur un arbre forestier disgracieux quelque part, et tous ceux qui l'aiment suivent : l'herbe longtemps négligée s'anime de musique et de douceur, et du scintillement d'ailes argentées, jusqu'à ce que, dans quelque cône de gommier, le fermier rassemble l'essaim, et c'est leur maison. »
Vesta leva les yeux vers l'illustration poétique, et vit le chapeau conique de son mari, dans lequel elle avait été mise en ruche, et ses yeux tombèrent sur ses vêtements de deuil.
« Oh, mon père ! » pensa-t-elle ; « a-t-il tenu ses bonnes résolutions ! C'est tout ce qu'il me reste à espérer. »
Ils voyagèrent le long des allées de la forêt plane, parfois les houx, dans leur feuillage vert et leurs fruits rouges, parfois le vert du pin pur, enrichissant la concavité brune des chênes ; et à la colonie dispersée de Kingston, le candidat Jackson au poste de gouverneur, M. Carroll, salua depuis sa porte. Traversant le ruisseau Morumsco, ils virèrent à l'est, et virent bientôt, dans une plaine, le hameau ecclésiastique encore animé de Rehoboth, étendant ses deux anciennes églises à travers la vision.
La route courait jusqu'à la rive de la rivière Pocomoke, où un bac était toujours maintenu vers la rive opposée et la terre de Virginie d'Accomac, et la marée froide, sans une voile, serpentait vers un estuaire huîtreux de la baie, où la boue au fond était si molle que les navires échoués dedans pouvaient toujours continuer à naviguer, comme sur le globe fangeux sur lequel Noé aborda.
À proximité se trouvaient des coquilles d'huîtres hautes comme une falaise naturelle, faites par les gourmands indiens avant le voyage de navigation de John Smith.
Vesta fut déposée à la grande église épiscopale en ruine qui, tel un château de briques, formait la porte d'entrée de Rehoboth ; tandis que William Tilghman et Rhoda se promenaient dans la porte ouverte de l'église presbytérienne de briques plus loin, et que Milburn faisait écurie au tavernier.
« William », demanda Rhoda, « était-ce la première église presbytérienne jamais faite ici ? »
« La première en Amérique, Rhoda. C'était l'église du révérend Francis Makemie. Il vivait en Virginie, non loin d'ici, où aucun autre culte n'était permis que le nôtre, alors il est venu de l'autre côté de la Pocomoke et a élevé une église de rondins à cet endroit, et c'est le troisième ou quatrième bâtiment d'église sur le site. Rehoboth est alors devenue un tel point de culte que l'Église établie a érigé là-bas ce noble vieil édifice, comme pour intimider cette église calviniste, en 1735. »
« C'est une étrange vieille maison », dit Rhoda. « Les petites portes qui s'ouvrent depuis le vestibule dans les galeries latérales envoyaient un courant d'air droit dans le dos du prédicateur au fond, et quand il donnait le cantique, "Soufflez de la trompette, soufflez", il se mouchait toujours deux fois. Alors ils ont condamné les galeries et ont abaissé le plafond à plat, et si nous montons là, nous pouvons voir l'autre vieux plafond rond, William. »
Alors ils montèrent les escaliers étroits depuis la porte, et arrivèrent dans les tubes des galeries, tous fermés à la congrégation, et là, s'asseyant dans l'obscurité, le prédicateur passa son bras autour de la taille de Rhoda.
« Faites attention », dit-elle ; « peut-être étiez-vous prédestiné à être perdu ici. J'ai peur d'être ici à moitié dans le noir, même avec un homme bon. »
Néanmoins, elle se rapprocha un peu de lui, et regarda dans ses yeux avec les siens, malicieux et réservés. Le jeune recteur l'embrassa soudainement.
« Tu l'as provoqué toi-même, Rhoda, en ayant l'air si jolie dans ce vieux lieu austère de credos et de catéchismes. Pourrais-tu m'aimer si je te le demandais ? »
« Vous ne pourriez pas m'aimer sincèrement, William. Votre cœur est dans l'autre vieille église, parmi les chauves-souris et les renards, où tante Vesty est assise en ce moment. »
« Non, mon chagrin est là, Rhoda. J'essaie de construire un nid pour mon cœur. Nous devons tous aimer. »
« William, je ne pense pas qu'un jeune homme amoureux puisse se souvenir d'autant d'histoire quand il est assis dans le noir avec sa belle. »
« L'amour parmi les ruines est toujours mélancolique, Rhoda. »
« Oui, William, et votre amour sort de celles-ci : les ruines de votre vieux premier amour. Je ne pourrais pas vous rendre heureux. »
« Essaie », dit William ; « mon penchant oscille vers toi. Tu es une belle jeune fille. »
« Oui », dit Rhoda, pragmatique, « il est temps que je me marie. Je pense que je vais vous prendre à l'essai, et surveiller tante Vesty pour voir si elle est jalouse de moi. »
Toutes les différences d'éducation s'évanouirent, quand, debout un moment avec cette fille grande et svelte dans ses bras, sa nature ardente dans le rougissement de l'incertitude, sa coquetterie même languissante, comme la santé prenant la religion captive, le recteur de Princess Anne sentit qu'il n'y a pas d'autre remède à l'amour que l'amour.
Ils marchèrent ensemble autour du vieux édifice carré, parmi les tombes des Tilghman, Dryden, Revell et Beauchamp, et virent les fenêtres à sommet rond et les doubles portes en briques arquées, et, repassant le long de la route, entrèrent dans l'enceinte de la grande vieille église épiscopale, qui mesurait près de quatre-vingts pieds de long, et présentait son flanc de briques noirâtres, et sa double rangée de fenêtres spacieuses, à la désertion absolue de ce lieu forestier.
Le cimetière était un taillis de rejets de gommier et de peuplier, et de buissons de baies, avec des pommiers, des cèdres et des cerisiers sauvages juste au-dessus, et plus haut encore les sycomores humides et les érables, poussant hors d'une myrte presque jusqu'aux genoux sur les vagues de vieilles tombes.
Dans une belle charpenterie, les treize fenêtres sur ce côté massif soutenaient dans leurs châssis travaillés à la main plus de quatre cents carreaux de verre dim, et deux grandes fenêtres dans le pignon en avaient cinquante chacune, et tenaient bon, bien que le mur entre elles, large de cinquante pieds, se fût effondré, et eût été remplacé par une facture plus pauvre. Dans le pignon opposé se trouvait une autre porte qui avait été forcée, et, comme ils franchirent le seuil, un craquement, semblable à de la glace sur laquelle on marche pour la première fois, alla diviser la longue et haute vacuité avec des grondements d'avertissement.
Maintenant, tout l'intérieur, en belle perspective, se tenait exposé, au moins soixante-quinze pieds sur cinquante, comme un hall majestueux non brisé par de quelconques galeries latérales, et avec deux étages de fenêtres diffusant une lumière brumeuse, et, à l'extrémité lointaine, une chaire basse, avec un autel spacieux. Les murs de ce temple négligé avaient deux pieds d'épaisseur, et son haut plafond était empêché de s'effondrer par dix rudes étais en bois d'une charpenterie grossière récente ; les bancs étaient des choses majestueuses, aux clôtures hautes, numérotées en lettres blanches sur fond noir, et chacun à quatre côtés, pour contenir dix personnes ; les coussins de damas pourrissants dans beaucoup d'entre eux parlaient d'une aristocratie passée, tandis que maintenant toute la congrégation pouvait être rassemblée dans un seul banc, et le culte était inconnu si ce n'est une fois l'an, quand l'évêque venait lire sa liturgie à la poussière et à la désolation.
Ainsi, sur le cap ouest opposé de la baie de Chesapeake, frissonnaient les prêtres romains de la fondation de Calvert, dans le désert du vieux Saint Mary's ; les troupeaux avaient quitté les bergers, et cinquante personnes seulement venaient rendre un culte dans le kirk des premiers presbytériens.
Deux grands poêles, considérés autrefois comme élégants, se trouvaient presque à mi-chemin du plancher craquant de l'église ; et Mary, la femme libre, avait fait un feu dans l'un d'eux, et le bois de pin rugissait, et la longue hauteur du tuyau fumait. Surpris par le feu, un vénérable opossum sortit de l'un des bancs, et se dandina le long de l'allée, comme un dévot gris qui avait fait ses prières, et ne craignait aucun homme.
Vesta lisait son livre de prières à voix haute près du poêle à la jolie veuve et à Grand-mère Tilghman. En quelques instants, le jeune recteur émergea d'une curieuse vieille galerie pour les personnes noires, près de la porte, portant son surplis ; et il lut le service au pupitre, plaintif et simple, Milburn et son groupe répondant dans la pièce où mille auraient pu adorer.
« Cousine Vesta », dit le ministre, après le service, « Mlle Holland va essayer de m'aimer. M. Milburn, puis-je la courtiser ? »
« C'est un morceau volontaire », dit Meshach ; « vous devez d'abord l'éduquer. Laissez ma femme donner mon consentement. »
Vesta alla vers les deux, et les embrassa :
« Je me sens si encouragée, chère Rhoda et William, de voir l'amour commencer tout autour de moi. Maintenant, Norah, si tu pouvais être juste envers James Phoebus, qui prouve peut-être son amour pour toi au péril de sa vie ! »
« Oui, c'est un mariage que j'approuve », dit Grand-mère Tilghman, « mais je ne veux pas que Bill se marie. Les hommes déçus font des choix téméraires. »
« Oh », dit Rhoda, « ne le félicitez pas trop tôt ; je ne l'ai pas encore pris. Il va m'enseigner à partir des livres, et je vais lui apprendre à partir de la forêt. »
Ils marchèrent ensemble vers la rive de la rivière, et Mme Dennis fit raconter à la pauvre femme, Mary, les aventures de Jimmy Phoebus pour la sauver de l'esclavage. Tous furent profondément émus.
« Maintenant, Norah », dit Grand-mère Tilghman, « dès l'instant où cet homme reviendra, tu iras vers lui et tu l'embrasseras, et tu diras : "James, vous avez été le seul père pour mon fils. Voulez-vous que je sois votre femme ?" Ce monde est fait pour se marier, Norah. Les femmes n'ont pas d'autre carrière. La nature ne valorise pas le cerveau de Shakespeare, mais garde au chaud la graine de chaque plante vagabonde, et marie tout. »
« Eh bien », dit Vesta, « Norah aime James Phoebus ; n'est-ce pas, Norah ? »
La veuve rougit.
« Prenez-le, ma jolie voisine », dit Milburn.
Comme ils la regardaient tous, elle s'écria soudain :
« Je le veux, vraiment. Je l'aurais fait plus tôt, mais je suis superstitieuse. Qui est-ce qui me nourrit si mystérieusement ? »
« Est-il venu dernièrement ? » demanda Mme Tilghman.
« Non, pas depuis que vous vous êtes mariée, Vesta. »
« Alors je pense qu'il ne viendra plus », dit Milburn. « Vous avez attendu plus longtemps que moi. »
Ses yeux cherchèrent ceux de sa femme. Il ajouta :
« Serai-je jamais plus que votre mari ? »
« Oui », dit Grand-mère Tilghman, avec un effort particulier, « quand vous porterez un chapeau dont une jeune épouse n'a pas honte. »
Tous ressentirent un froid frisson à ces mots de la femme aveugle. Milburn dit, gravement,
« Comment pouvez-vous savoir pour les chapeaux, quand vous ne pouvez pas les voir ? »
« Oh, » dit Grand-mère, elle-même un peu effrayée, « ce chapeau, je crois que je peux le sentir. »
* * * * *
Cette même nuit, à Princess Anne, Mrs. Dennis, dans son petit cottage, se déshabilla près d'un fragment de feu de foyer qui, de temps à autre, projetait ses éclats sur le portrait de son mari, tel qu'il l'avait quittée seize ans auparavant, alors que Levin était un bébé — un homme riche, blond, plein de jeunesse, vêtu d'un uniforme de marine, à la manière de Decatur, dont le lieu de naissance était si proche du sien.
Ses cheveux dorés bouclaient sur son front, ses yeux bleus étaient emplis d'une belle audace, et sa bouche rouge et boudeuse était celle d'une femme ; à son bras était retenu un chapeau à cordons, des épaulettes pendaient à ses épaules, son riche habit bleu était lacé d'or le long des larges revers, et se tenait raide autour de son cou, de sa cravate souple et des jabots en éventail de sa chemise. Il semblait n'être qu'un garçon, mais doté de cette trempe qui faisait des officiers et des corsaires américains de son époque les seuls garants du républicanisme des mers contre la domination autrement universelle de l'Angleterre.
Ce portrait, le dernier des biens de sa famille, était le cadeau d'adieu du jeune marin lorsqu'il appareilla sur l'Ida, la laissant, simple jeune fille, avec son fils sur son sein. L'image était suspendue au-dessus de l'humble porte, dont le verrou n'était jamais tiré dans cette société sereine, et l'est rarement à ce jour.
Mrs. Dennis s'agenouilla sur le sol nu et leva ses bras ramifiés, blancs comme son esprit, vers l'amant de sa jeunesse :
« Oh, toi que j'ai adoré depuis que Dieu m'a donné de ressentir la beauté et la force de l'homme dans mon enfance, si jamais j'ai regardé un autre homme que toi avec amour ou hésitation, réprimande-moi maintenant pour l'offense que je m'apprête à commettre, si telle elle est, en choisissant un autre père pour ton fils ! »
Un gémissement sourd sembla être exhalé sur le minuit depuis un endroit proche, et la toux d'un homme malade sembla briser le silence parfait. La main de la veuve couvrit instinctivement sa poitrine tandis qu'elle écoutait, et, plongée dans l'esprit de sa prière, elle continua :
« Oh, Bowie, si tu vis, fais-le-moi savoir ! Puissé-je ne pas vivre pour te voir revenir et me trouver dans les bras d'un autre ; ton regard me tuerait. Si tu es retenu par des ennemis, par des peuples sauvages, ou par un amour étranger, peu importent tes erreurs, je resterai fidèle ! Donne-moi un signe, par le Dieu qui te garde, que tu reposes au fond de l'océan ou que tu observes depuis les étoiles. Si tu es mort, amour de ma jeunesse, assure-m'en, oh, je t'en prie ! »
Le gémissement et la toux sèche semblèrent se répéter tout près. Un pas sembla s'approcher.
La porte s'ouvrit à la volée, et dans la lumière de la lune se tenait un homme, pâle comme un spectre, à l'allure de bandit, vêtu de vêtements à l'espagnole, la tête et le cou enveloppés de linceuls, comme les blessés dans les postes de combat des navires de guerre.
Il posa sur elle les yeux du portrait au-dessus de la porte. Comme il était changé ! comme il lui ressemblait ! Il semblait y avoir sur sa gorge une tache de sang.
La veuve, fascinée, figée, laissa tomber ses bras d'ivoire, et, tandis qu'elle contemplait, son cou magnifique, tendu d'horreur et d'étonnement, reçut sur sa blancheur le ravissement de l'éclat de Diane.
L'effigie, si semblable à son mari, pourtant si altérée, tendit vers elle sa main, sur laquelle un diamant attrapa la lune et sembla l'absorber. Un gémissement, semblable aux autres qu'elle avait entendus, s'échappa de ses lèvres, et prononça ces mots :
« Perdre ces charmes ! Perdre ce cœur ! Ô Dieu ! »
Tandis qu'il se tenait là, livide et suppliant, comme s'il allait tomber et mourir sur son seuil, une autre main s'avança dans la lumière de la lune et tira la porte entre eux. Une voix qu'elle n'avait pas entendue s'exclama tendrement :
« Je l'aime comme je n'ai jamais aimé un mâle ! »
« C'est l'esprit de mon mari, » souffla la veuve. « Je ne peux me marier. »
Elle s'évanouit sur son sol, devant le feu mourant.
CHAPITRE XXXVIII.
LA FUITE DE VIRGIE.
Snow Hill, lorsque Virgie posa son regard sur elle, semblait presque bâtie sur la neige, un sable blanc composant les rues, les jardins et les champs, bien que l'air humide fît naître la végétation même de ce sol, et que les vignes grimpent, que les saules penchent, que les fleurs s'épanouissent, au bord de l'hiver, et que de grands platanes tachetés, semblables à des géants aux taches de rousseur, et de nobles chênes, s'élèvent à des hauteurs attestant une riche nutrition à leurs racines.
La chaleur, l'humidité et le sel avaient rendu la terre habitable, et le vent venu d'une mer retirée avait accumulé le sable il y a longtemps en monticules désormais couverts de verdure, que le caprice ou l'affection du propriétaire du manoir avait appelés une colline, en y accolant son propre nom, peut-être avec le souvenir de la vieille Snow Hill à Londres.
Sur cette rive ou colline apparente se dressaient deux églises vénérables, toutes deux en brique anglaise, l'épiscopalienne, couverte de lierre, et la presbytérienne, qui avait donné son nom au premier synode de l'Église dans le nouveau monde, et se dressait maintenant, entourée de pierres tombales, où le visiteur pouvait lire des noms écossais laissés aux orphelins à Worcester, comme là-bas au cimetière épiscopal, des noms laissés aux orphelins anglais dans la même marée de sang ; et Worcester était le nom du comté, comme le tribunal et la prison pouvaient l'indiquer.
Caché dans le sable, comme la coupe de Benjamin dans le sac de maïs dur, un éclat doré semblait encore trahir Snow Hill, tandis que le soleil se levait dans ses vieux arbres, et réveillait les oiseaux à la gorge liquide, et finissait par faire luire la vieille brique et les maisons plus anciennes blanchies à la chaux, qui exhalaient une douce fumée bleue. Virgie entendit un son comme celui de sabots sur un pont, et vit, à travers la rivière bordée de lys, la voiture des Custis serpentant sur une route dorée.
« Seule ! » dit Virgie ; « l'amour s'en est allé. Maintenant, je dois vivre pour la liberté. »
« Petit-déjeuner, Mademoiselle, » dit une femme soignée, au visage aimable, mais prompte, de la taille et de la couleur de Virgie ; « mon mari va vous conduire hors de la ville avant que les Blancs ne soient levés pour vous voir. »
À la table se trouvait un mulâtre, que la femme présenta comme son mari.
« Mrs. Hudson, » dit Virgie, « vous faites tant pour moi ! Que le bon Seigneur vous le rende ! »
« Oh, non, » répondit la femme, « je suis toujours levée à cette heure. Je travaille dur, parce que j'essaie de racheter ma mère, qui est encore esclave. »
« Comment êtes-vous devenue libre ? » demanda Virgie, pensive.
« J'ai sauvé la vie d'un monsieur malade, et il m'a achetée pour cela, et m'a donné ma liberté. Voyez, j'ai un sauf-conduit qui indique la couleur de mes yeux et de ma peau, mon poids, et tout le reste. Avec cela, je peux aller dans le Delaware et dans les États libres. Je souhaiterais que vous en ayez un, Mademoiselle Virgie. »
« Oh, Mrs. Hudson, je le souhaite ardemment. Laissez-moi le lire. Mais, je pourrais presque passer pour vous, d'après cette description. »
« En effet, vous le pourriez, » dit la ménagère ; « nous n'avons pas le même âge, mais les Blancs ne lisent pas un sauf-conduit très attentivement. »
« Comme j'aimerais quiconque pourrait m'obtenir un tel sauf-conduit ! »
« J'ai donné ma parole d'honneur que je ne le prêterais jamais. Autant j'aime aider ceux de ma couleur à atteindre la liberté, je ne peux rompre ma parole. Demain, je dois aller dans le Delaware avec mon sauf-conduit pour soigner une dame. »
« Vous vous occupez des malades, Mrs. Hudson ? »
« Oui, j'ai une sorte d'appel pour cela, Mademoiselle Virgie. Depuis que je suis jeune fille, je ramassais des herbes et je les essayais sur moi-même, et j'ai appris à "m'occuper" des gens, à observer leurs esprits, qui comptent pour tant dans la maladie, et comment les envelopper et les masser. Mon mari pêche des huîtres dans les criques. Voici sa charrette. »
« Que le Seigneur se souvienne de vous dans le besoin, chère Mrs. Hudson. »
La vieille charrette, un véhicule ouvert pour vendre des huîtres et du poisson, fut conduite à travers la ville vers le sud, et fut bientôt dans la campagne, se dirigeant vers la Virginie. Une odeur de baie salée semblait flotter dans l'air ; les nids de faucons dans les arbres morts indiquaient l'élément qui faisait vivre toute chose, et les arbres dans les champs étaient souvent imposants par leur taille, bien que le sable et les petits bois de chênes et de pins fussent rarement hors de vue. Alors qu'ils tournaient dans un chemin près d'un petit lieu de culte en bordure de route, un jeune homme blanc passa à cheval et, apercevant Virgie, retint sa monture et cria :
« Jolie, jolie, jolie comme des pêches à la crème ! Le sang de la vieille Virginie est dans ces yeux, par l'Enseigne ! »
L'homme de couleur marmonna : « Continuez votre route, Mr. Wise ! »
« Par l'Enseigne, maintenant, » continua l'homme, qui était jeune, mais au visage cadavérique, « si c'est une garce du Maryland, elle est merveilleuse. Quel est ton nom, fille ange ? »
« C'est Mademoiselle Spence. Je la ramène chez elle, » intervint précipitamment le mulâtre, et il entra dans le portail, tandis que le cavalier, avec un cri d'ivrogne, galopait vers le nord.
« Je regrette qu'il vous ait vue, vraiment ! » dit le conducteur ; « c'est Henry A. Wise, le grand avocat d'Accomac. Peut-être viendra-t-il se renseigner à Snow Hill, où il se rend pour le tribunal. »
« Quelle est cette maison, Mr. Hudson ? » demanda Virgie, voyant au bout du court chemin une maison trapue avec un porche, entourée de petites dépendances agricoles.
« C'est le vieux Spring Hill, construit par le premier des Milburn ; celui qui a fait le testament laissant son chapeau et rien d'autre à son fils. Il a des pignons en brique. Je suppose qu'ils avaient de l'argent quand ils sont arrivés ici, Virgie. »
La trempe éveillée de la jeune fille remarqua qu'il avait cessé de l'appeler « Mademoiselle ».
« Maintenant, » dit Hudson, « je vais vous laisser ici avec ma sœur jusqu'à ce que je voie pour trouver un bateau. Si vous êtes suivie jusqu'à Snow Hill, on découvrira que vous êtes passée par ici. Les criques remontent le long de la côte, ici, après la limite du Delaware. Je vais vous faire traverser au-delà de Snow Hill et les doubler. Oui, Mademoiselle Virgie, je vous ferai sortir de là, même si cela me coûte tout ce que j'ai mis de côté. »
Une lueur excitée semblait briller dans ses yeux.
Virgie fut placée dans un grenier au-dessus de la cuisine de la maison et laissée à ses pensées. L'endroit était presque sombre, et elle était épuisée par le manque de sommeil, l'agitation de la nuit passée ayant ébranlé son système nerveux ; bientôt, elle commença à somnoler par intermittences et à rêver tout éveillée.
Elle vit Meshach Milburn, qui semblait être devenu un petit enfant au visage vieux, tendant la main vers une personne plus âgée, très semblable à lui par les traits, et prenant un chapeau à haute forme de sa main. Cet enfant plus âgé tendait à son tour la main et prenait un chapeau similaire à un autre, encore plus vieux ; et puis les deux premiers s'évanouirent, et deux vieillards donnaient et recevaient le chapeau.
Puis il ne resta plus rien que le chapeau seul, qui était un objet immense crachant du feu, et près de la flamme, un cercle de sorciers tournait dans une gaieté étourdissante, tous portant des chapeaux de forme similaire, mais plus hauts, toujours plus hauts, jusqu'à atteindre le ciel et les étoiles, et chacun crachait des flammes.
Parmi ces sorciers en folie, elle reconnut les traits du grand ravisseur et du juge Custis ; et Vesta était là aussi, et la vieille Tante Hominy, tous lui jetant un regard furtif de honte, de chagrin ou de sévérité, jusqu'à ce qu'elle, effrayée mais fascinée, sautât dans le cercle et dansât autour avec les autres, jusqu'à ce que ses pieds tracent un chemin de feu et que sa tête soit brûlante, et qu'enfin elle perde l'équilibre et tombe dans le grand chapeau, dont les hautes parois, semblables à des montagnes, l'entouraient, et elle ne pouvait rien voir au fond de la vieille tuile de feutre qu'une petite tombe, d'où pointait le visage de l'enfant assassiné que le ravisseur avait emmené.
« Viens, » dit une voix, et Virgie s'éveilla, la fièvre aux tempes et les mains brûlantes, pour voir la tête de son conducteur regardant dans le grenier, ses yeux semblant luire comme des braises.
Elle sut seulement qu'elle repartait dans la vieille charrette, qu'un garçon était avec eux, et qu'après un certain temps, dont elle ne pouvait dire la durée, elle fut aidée à descendre à un vieux débarcadère, où la route s'arrêtait, et fut placée à bord d'une sorte de chaland que la brise, chargée de moustiques, emportait dans une large étendue d'eau parsemée d'îlots.
L'homme Hudson prenait la sonde et surveillait la voile, tandis que le garçon tenait la barre, et Virgie était allongée, malade et grelottante, au milieu de la barque, couverte par le grand manteau de l'homme.
Il lui sembla que c'était l'après-midi, et que l'océan était tout proche, car elle entendait un grondement sourd, comme des vagues qui se brisent ; et une fois, lorsqu'elle se souleva, dans un état de stupeur, pour regarder, il y avait des objets familiers sur les deux rives, et elle pensa que c'était la plage de la Vieille Ville, près de l'inlet de Snow Hill.
Un peu plus tard, l'homme lui apporta des huîtres et des restes de côtelettes de porc froides avec du pain de maïs à manger, et les rives se rapprochèrent, et finirent par sembler presque se rejoindre, alors que la barque, raclant le fond, se faufilait à travers un étroit détroit.
Puis les étoiles brillèrent au-dessus d'elle, et les eaux s'élargirent de nouveau, et, allongée dans une transe de lumières et d'images fuyantes, elle crut sentir ses lèvres embrassées, et une voix dire : « Chérie ! »
Finalement, elle se sentit soulevée et portée, et, lorsqu'elle put réaliser la situation, elle se trouva étendue sur un tas de bardeaux à un vieux quai, et l'homme, à côté d'elle, pleurait en regardant le bateau s'éloigner dans une allée de vagues baignées de lune.
« Mon fils, ma pauvre vieille femme, » l'entendit-elle murmurer, « je ne pourrai jamais revenir vers vous ! »
« Pourquoi ? » dit Virgie, réalisant à peine ce qu'elle disait.
« Parce que... parce que... c'est toi qui l'as fait ! » s'exclama l'homme, les yeux ardents, vus à travers ses larmes ruisselantes.
« Oh, dites-moi où je suis ! » dit Virgie. « Est-ce encore loin de la liberté ? »
Elle regarda le ciel, tout agité de nuages et d'étoiles se mouvant les uns à travers les autres, et cela sembla être le monde le plus proche de tous.
« Mon père est-il là ? » pensa Virgie, « mon cher père blanc ? Peut-il me voir ici, malade et seule, et me haïr ? »
« Nous sommes au débarcadère des Bardeaux ; là-bas, c'est St. Martin's, » dit le nègre, prudemment ; « il y a deux routes près d'ici, allant vers le Nord, chère Virgie ; l'une est la route de la diligence, et l'autre est le sentier des bardeaux à travers le marais de cyprès. »
« Prenez la route qui est la plus sûre vers la Liberté, » soupira Virgie.
En quelques instants, marchant sur le sol, ils arrivèrent à un endroit où le chemin de charrette croisait une route sablonneuse et se prolongeait au-delà, le long du bord d'un petit ruisseau. L'homme fit quelques pas sur la meilleure route, indécis, puis ramena soudain Virgie dans les buissons, mais pas assez vite pour ne pas être observés par deux hommes arrivant dans une vieille charrette grinçante.
« Par ma peau ! » cria celui qui conduisait, un homme assez jeune, aux yeux perçants mais pas méchants, « voilà une sacrée belle fille. Sortez par ici et montrez-vous ! »
Virgie sentit les yeux de l'homme se poser sur elle, mais non avec l'ardeur grossière de son compagnon, qui portait un chapeau à larges bords affaissé et une chemise rouge, et avait la tête et la gorge bandées ; pourtant, de son visage livide comme la mort, sur lequel semblait maculé du sang qui tachait le bandage à son cou, émanait une lubricité grossière, et il envoya un baiser dans sa direction, et prononça :
« O flexuosa ! esquisita ! Elle est délicate, Sorden ! »
« Maintenant, si nous allions dans l'autre sens, Van Dorn, » dit le conducteur, « nous pourrions leur offrir un trajet. Garçon, qu'est-ce que tu fais là ? Où sont tes sauf-conduits ? »
« Les voici. C'est ma femme et moi, en route pour soigner une dame dans le Delaware. »
« Laisse-moi voir ! » Il souffla la fumée de son cigare sur le papier et s'exclama : « Prissy Hudson ? Pourquoi, par ma peau ! c'est l'infirmière de ma femme. Et ce n'est pas la même femme ! Où avez-vous eu ce sauf-conduit ? »
« Continue, Sorden ! » toussa l'autre homme, « je saigne. Laisse-moi m'allonger. »
Ses yeux avaient perdu leur feu lubrique et étaient creux et vitreux. Le conducteur le prit dans ses bras et prononça ces mots aimables :
« Je l'aime comme je n'ai jamais aimé un mâle ! »
« Rendez-moi les sauf-conduits ! » s'exclama le mulâtre, alors que la charrette démarrait vers le sud.
« Non, » cria le conducteur, « je les garderai comme preuve contre Prissy Hudson pour avoir aidé une fugitive ! »
« Perdu ! perdu ! » marmonna le mulâtre. « Maintenant, chérie, le marais est notre seule route ! »
Il la saisit dans sa fuite et l'entraîna sur la piste le long de la branche marécageuse.
« Qu'avez-vous fait ? » cria Virgie.
« Viens ! viens ! » répondit l'homme. « Ici, ce n'est pas le moment de parler. »
La fièvre lui donnant des forces et exaspérant, tout en obscurcissant, ses impressions, si bien que le temps semblait aboli et la peur elle-même absorbée par la frénésie, la jeune fille suivit l'homme dans le sable profond de la piste, et remarqua à peine les cyprès mélancoliques s'élevant autour d'eux depuis des flaques qui aspiraient le poison du clair de lune, se prélassant là, à côté du reptile.
Des fleurs, aux teintes si riches que la nuit les obscurcissait à peine, exhalaient leurs parfums musqués, et des vignes, en festons silencieux, pendaient des hautes cimes des arbres géants comme les bâtisseurs ambitieux de Babel, retournés et frappés de mutisme. Ils tombaient tous mous, et, suspendus là dans la mort, leurs barbes semblaient encore croître dans la vitalité macabre d'un rêve immortel.
Les sons d'une animation agitée, plus intenses dans la nuit, comme si la lune était ici la maîtresse et éveillait chaque cerveau et chaque langue d'insecte au travail, devinrent prodigieux aux oreilles de la jeune fille malade et semblèrent étouffer chaque mot que son compagnon avait à dire, et, tels d'énormes pendules sonores, les grillons et les amphibiens errants balançaient d'avant en arrière leurs contradictions, comme des viragos condamnées à attendre l'éternité, et chacune insistant pour avoir le dernier mot :
« Tu l'as fait ! » « Tu ne l'as pas fait ! » « Tu l'as fait ! » « Tu ne l'as pas fait, tu ne l'as pas fait ! » « Tu l'as fait, tu l'as fait ! »
Ainsi, l'éternelle querelle, commencée avant la naissance d'Hector et des Grecs, faisait rage dans le marais de cyprès, et augmentait de volume chaque nuit, jusqu'à ce qu'aux oreilles de l'esclave en fuite, elle résonne comme Dieu et Satan se disputant son âme.
À mesure que cette idée s'imposait à son imagination, elle entendit les mots mêmes que ces puissances en guerre se jetaient à la face, alors que maintenant les myriades d'anges criaient ensemble : « Alléluia ! Alléluia ! » et, comme une armée d'araignées assemblées dans le marais, un refrain profond de « Enfer, enfer, enfer ! » gémissait en retour.
« Alléluia ! » « Enfer ! » « Alléluia ! »
Elle se surprit à pleurer, en trébuchant, « Alléluia ! alléluia ! »
Le marais gagnait en profondeur et en solennité à mesure qu'ils approchaient des écluses impétueuses de la Pocomoke, et ils les longeaient, le sentier n'étant plus qu'un fossé et une chaîne de bûches flottantes où aucun véhicule ne pouvait passer, et l'homme lui-même semblait effrayé en montrant le chemin, passant de tronc en flotteur et de flaque en billots, s'équilibrant parfois sur une bûche pivotante, ou plongeant à nouveau jusqu'à la taille dans la vase végétale ; mais la jeune fille au pied léger, derrière, avait le pas d'un oiseau, et sautait comme de brindille en brindille, et semblait glisser là où il s'enfonçait ; et l'homme se retournait souvent avec terreur, après être tombé la tête la première d'un perchoir traître, pour voir ses pieds fins, dans des sandales en croissant, jouer dans la jungle baignée de lune comme des mains sur une harpe.
Il la regardait avec émerveillement, mais trop pensivement. Les ronces couraient à travers l'ouverture, et les vignes, tels des câbles de navires naufragés, tombaient à bien des brasses à travers les vagues cristallines de la nuit ; mais l'Étoile Polaire semblait trouver un moyen de jeter un coup d'œil à travers tout cela, et Virgie entendit les mots de Hudson, une fois :
« Juste après cette branche, on est dans le Delaware ! »
Alors les grillons et les rainettes, les ouaouarons et les engoulevents, les hiboux et tout le reste, semblèrent noyer sa voix et crier pendant des heures : « Nous sommes dans le Delaware ! nous y sommes, nous y sommes ! nous sommes dans le Del-a-a-ware ! »
Une petite lumière chaude et bienveillante commença enfin à éclairer leur chemin, comme si quelque doux prédécesseur, avec une herminette dorée, avait taillé les arbres funèbres pour les faire sourire en signe de bienvenue. De petits feux brûlaient dans le terreau végétal ou les broussailles de surface, et l'opacité de la forêt cédait devant la jolie flamme qui dansait et chantait presque dans un crépitement domestique, comme une jeune fille amoureuse fredonnant des airs tout en allumant un feu.
Le marais puissant devenait maintenant distinct, mais plus inaccessible, car ses bords intérieurs semblaient transparents dans la ligne des feux, tels des rideaux de dentelle contre les carreaux de fenêtre de minuit. La vigne vierge, légère comme les volants d'une dame, tourbillonnait vers le haut, comme dans une danse ; les arbres géants tombés étaient riches en mousse pendante ; le laurier et le jasmin apparaissaient au-delà de la surface bouillonnante du long marais verdâtre, où la vie, quelle qu'elle fût, semblait se retourner confortablement dans la chaleur montante, comme des dormeurs au lit.
Soudain, l’homme prit Virgie dans ses bras et la porta à travers un ruisseau, dont l’eau était brune, chargée des matières tanniques du marais.
« Nous sommes dans le Delaware », dit-il peu après, alors qu’ils atteignaient un camp de fabricants de bardeaux, totalement désert et éclairé par le feu ; les copeaux dorés jonchaient le sol, et la sciure, semblable à de la farine de maïs, rappela à Virgie les bons pains chauds de Teackle Hall.
Elle posa ses pieds, trempés par l’eau du marais, près d’une bûche ardente pour se réchauffer, et remarqua à peine un serpent mocassin qui glissait autour du feu, s’arrêtait comme pour s’élancer vers elle, puis s’éloignait ; car l’esprit de Virgie attribuait cette bienfaisante chaleur à la présence de la Liberté.
« Oh, je voudrais m’allonger ici et m’endormir », dit-elle d’un ton languissant ; « je suis si fatiguée. »
L’homme nommé Hudson, trempé jusqu’aux os par les difficultés du voyage, passa ses bras autour d’elle et l’attira contre sa poitrine humide mais brûlante.
« Nous dormirons ici, alors », souffla-t-il contre ses lèvres ; « je t’aime ! »
L’incohérence de tout ce qui l’entourait céda devant ces mots soudains, et la nature surprise de la jeune fille fut envahie par une réalité qu’elle n’avait pas comprise : son guide était ivre de passion.
Elle se débattit dans ses bras de toutes ses forces, mais n’était qu’un fétu de paille entre les mains d’un maniaque.
« J’ai volé le laissez-passer de ma vieille pour toi », soupira le rustre infatué ; « tu as dit que tu aimerais l’homme qui t’en procurerait un, Virgie. Tu es à moi ! »
Une sensation étouffante et une chaleur, dépassant la nature animale, semblèrent les envelopper. La jeune fille se dégagea, sa silhouette souple déployant toute sa force défaillante pour préserver sa pudeur.
« Hudson, cria-t-elle, je le dirai à votre femme ! Que Dieu vous pardonne d’insulter une pauvre fille malade et sans défense dans ce marais sauvage ! »
« Ma femme est morte pour moi, Virgie. Tu es la seule femme que j’aie désormais. Ici, nous dormirons et oublierons mes enfants et mon petit foyer qui me suffisait, ma belle, jusqu’à ce que ta beauté vienne m’en arracher. »
« Arrêtez ! » appela la jeune fille, le visage blêmi par la fièvre, bien que ce ne fût pas par peur, alors que son sang blanc s’insurgeait fièrement. « Si vous ne restez pas à distance, je me jetterai dans ce bassin profond et je me noierai. Je préfère mourir plutôt que de tromper votre brave femme comme vous l’avez fait. »
« Il n’y a rien ici, dit le nègre, que toi, moi, et l’Amour. Je ne te laisserai pas te noyer. Tu es trop belle. Nous gagnerons les États libres ensemble et vivrons l’un pour l’autre. Embrasse-moi ! »
Il se précipita de nouveau sur elle et renversa sa tête blonde en tirant sur les tresses dénouées de ses cheveux soyeux.
Les bois immenses se remplirent d’une lumière majestueuse ; quelque chose rugit comme si les vents s’étaient égarés et se précipitaient vers eux.
« Écoutez ! » cria Virgie. « Dieu arrive pour vous punir. »
Alors qu’elle parlait, le sol à côté d’eux éclata en flammes et en fumée noire. Les bras de l’homme se relâchèrent ; il regarda autour de lui et s’exclama :
« C’est le feu souterrain. Cours pour sauver ta vie ! »
Il montra la voie, courant vers le nord, la direction qu’ils suivaient. En un instant, le feu, tel un mur doré, s’éleva en travers de leur chemin.
Ils firent demi-tour vers l’endroit d’où ils venaient, et le feu y était comme un lac de lave ; au-dessus, les arbres énormes semblaient se chauffer les mains, et le long des vignes sèches, tels des singes de flammes, les esprits fourchus de la terre en feu esquivaient et se poursuivaient les uns les autres.
« Ma belle, je ne peux pas te laisser périr », cria l’homme désespéré ; « tu dois m’aimer ou nous mourrons ensemble. »
Il jeta son grand manteau humide autour de sa tête, afin qu’elle ne respire pas la fumée et ne gâte pas sa beauté, et se précipita dans le feu qui les précédait.
* * * * *
Virgie s’éveilla, étendue sur le sol, les étoiles encore présentes dans le ciel, mais quelques lueurs à l’est annonçant l’aube.
Ses mains étaient couvertes de suie, ses jupes étaient brûlées, des douleurs cuisantes lui tiraillaient les jambes et les pieds, mais elle pouvait marcher.
« Où est ce pauvre homme égaré ? » pensa-t-elle.
Un gémissement s’éleva du sol, et là gisait une forme presque nue, enfonçant son visage dans une mare d’eau croupie.
« Dieu soit loué, vous n’êtes pas mort, dit la jeune fille, mais vous avez survécu pour vous repentir et devenir un homme meilleur. »
Il se leva et la regarda avec un visage tout noirci, à vif et hideux à voir.
« Seigneur miséricordieux ! » s’exclama Virgie ; « qu’avez-vous, pauvre homme ? »
« Le Seigneur m’a puni pour ma méchanceté », gémit-il. « Virgie, tu dois me guider maintenant ; je suis devenu aveugle. »
CHAPITRE XXXIX.
LA FUITE DE VIRGIE (suite).
« Pouvez-vous marcher, Hudson ? » demanda Virgie, quand son horreur lui en laissa la possibilité.
« Oui, enfant, je crois pouvoir marcher ; mais mes deux yeux sont brûlés. Oh, ma pauvre vieille femme : elle savait si bien me soigner. Je l’ai perdue. »
La jeune fille réconforta l’aveugle et le guida, indifférente au danger. Il traversa à gué les passages profonds, où l’eau apaisait ses blessures et remplissait ses orbites cloquées de boue fraîche.
« Bienheureux les cœurs purs », murmura-t-il, alors qu’ils atteignaient un sol sablonneux et s’y effondraient. « Toi, Virgie, tu peux voir Dieu ; moi, je ne le pourrai jamais. »
Le grand marais de cyprès du Delaware — pendant du marais de Dismal en Virginie — dont ils avaient maintenant atteint la bordure nord, avait probablement été jadis une grande échancrure ou une baie peu profonde dans le banc de sable envahissant de la péninsule ; il était rempli d’huîtres et de poissons qui, avec le temps, furent emprisonnés et devinrent l’engrais d’une forêt de cyprès qui commença bientôt à croître lorsque des sources d’eau coulèrent sous le sable et humidifièrent les graines ; et pendant des âges, ces forêts avaient poussé, avant d’être abattues et de laisser tomber leurs feuilles et leurs branches dans le lit de la grande baie, jusqu’à ce qu’une masse ligneuse profonde de matières combustibles élève de plus en plus le niveau du marais ; séché par des âges plus nombreux que ceux qui avaient séché les momies des Pharaons, il ouvrait souvent des tunnels au feu fouisseur qui, à certains points de son cours, crachait et embrasait les arbres creux, rageant pendant des semaines. C’est à travers un tel incendie qu’ils étaient passés.
Virgie, aux premières lueurs du jour, tomba sur un jeune garçon basané, conduisant une petite charrette et un bœuf.
« Es-tu un garçon de couleur ? » demanda Virgie.
« Non », répondit le garçon, fièrement. « Je suis un Indien de l’Indian River ; je suppose que je suis un petit nègre. »
« Emmenez cet homme pauvre et je vous paierai. Où allez-vous ? »
« Au débarcadère de Dagsborough, pour du sel. »
« Laissez-moi à Dagsborough, à la vieille maison Clayton », dit l’aveugle ; « elle est vide. Je pourrai y mourir ou y trouver un médecin. »
Avant que les gens ne soient levés, ils entrèrent dans un petit hameau, situé sur la route de diligence qu’ils avaient contournée durant la nuit, et virent quelques petites maisons et une petite église en bardeaux non loin, parmi les bois, tandis qu’une grande maison à l’aspect désert se dressait à l’extrémité du village. L’homme dit : « C’est le lieu de naissance de John M. Clayton : ma femme travaillait ici autrefois. »
« Virgie ! » s’exclama une voix familière.
La jeune fille se retourna, ses oreilles résonnant encore des échos du marais, reconnut un visage et courut vers la poitrine qui se trouvait en dessous, en pleurant :
« Samson Hat ! Oh, mon ami, aimez-moi comme ma mère. Je suis très malade. »
« Pauvre enfant chérie », dit Samson ; « je ne vous importunerai plus jamais avec un autre amour que celui d’un père. Pourquoi êtes-vous si loin de chez vous ? »
« J’ai été vendue, Samson : j’essaie de devenir libre. Les négriers sont à mes trousses. Oh, sauvez-moi ! »
« Je viens juste de leur échapper, Virgie. La vieille, Patty Cannon, m’a rendu ma liberté. Je lui avais promis d’enlever quelqu’un de plus jeune que le vieux Samson. Béni soit le Seigneur ! Je suis venu par ici ! »
Il la conduisit dans les chênes du vieux bosquet de l’église, où le culte anglais était célébré depuis tout juste cent ans ; elle lui donna de l’argent pour acheter des médicaments et faire venir un médecin pour l’aveugle, et pour lui acheter un châle au magasin. Puis Virgie sombra dans un sommeil fiévreux sous les vieux chênes, et, lorsqu’elle reprit conscience, elle glissait sur un bateau que Samson manœuvrait sur une large étendue d’eau, sa tête posée sur ses genoux.
« Vous êtes aussi pure qu’un ange, ma petite créature », dit Samson ; « et maintenant je vous emmène sur l’Indian River jusqu’à la baie de Rehoboth ; et après la tombée de la nuit, je vous ferai remonter la plage jusqu’au cap Henlopen, et peut-être pourrai-je vous acheter un passage sur l’un de ces bateaux de pierre qui construisent la nouvelle jetée là-bas, et qui repartent vers le Nord. »
« Oh, Samson, si je pouvais aimer un homme, ce serait vous », dit Virgie ; « mais je ne peux plus aimer personne, si ce n’est mon cher père blanc. Qui est-il ? »
« Le Seigneur, je suppose, a votre pédigrée, Virgie. »
« Suis-je en train de mourir, Samson ? » demanda la jeune fille d’un air mélancolique, ses yeux brillants remplis de fièvre. « Oh, mon ami, laissez-moi mourir si dignement que Miss Vesty et mon père puissent venir m’embrasser ! »
« Parlez-moi de Princess Anne et de mon cher vieux maître Meshach Milburn, que j’ai quitté depuis si longtemps, Virgie ! » dit le vieux boxeur en essuyant ses larmes.
Elle commença à essayer de se souvenir, mais les visages et les événements se confondaient, et elle se sentait consciente que son esprit vagabondait, sans pouvoir le ramener ; et ainsi, le bateau, naviguant en vue de l’océan et des navires majestueux, s’échoua après midi, presque à portée de voix du ressac.
Abritée dans un bois pendant quelques heures, Virgie se retrouva, à la nuit tombée, portée dans les bras du vieux Samson sur une plage où le sable était instable, rarement ferme, sauf au bord même du ressac qui roulait de façon sinistre, devenant parfois un rugissement, et balayant souvent la rive basse et marécageuse. La foudre jouait à travers la mer noire, semblant la soulever et révélant des navires qui sortaient ou entraient au port, et finalement le tonnerre éclata sur la confusion grandissante, et Samson dit :
« Il y a un coup de canon dans ce tonnerre ! »
L’éclair suivant montra un navire proche du rivage, arrivant rapidement sur le sud-est ; son canon retentit à nouveau, et de faibles appels au secours se firent entendre ; mais la tempête éclata alors tout à coup, et une vague projeta Samson à terre, manquant d’emporter Virgie avec elle dans la mer bouillonnante ; mais le fidèle vieil homme lutta pour elle, et elle courut à ses côtés sans proférer une plainte, jusqu’au moment où, s’arrêtant pour reprendre leur souffle, alors que le feu du ciel illuminait chaque pied de ce vaste océan, le canonnant également d’une artillerie majestueuse, la jeune fille soupira :
« La liberté est magnifique ! »
« Oh, Virgie », répondit Samson en la couvrant de son propre manteau, « si je pouvais acheter votre liberté, pauvre enfant, je me ferais presque esclave pour vous sauver de cette nuit. »
« Je peux mourir là-dedans », dit Virgie en pointant les vagues ; « ils ne doivent pas me rattraper. »
Un cri sortit de la tempête, si proche qu’il les fit taire tous les deux, et l’éclair révéla à leurs yeux un navire échoué, si près, semblait-il, qu’ils auraient pu le toucher ; il était rempli de gens qui hurlaient, mais dans une langue inintelligible.
Alors que la nuit noire tombait sur cette vision de lanterne magique, ils entendirent un fracas de vagues et de bois, des espars qui tombaient et des cris horribles, et, au prochain éclair, rien ne fut visible que des débris flottants, tandis que des cris étouffés s’élevaient du sein de la mer, et un homme noir, projeté comme par un canon sur une vague qui trempa ces errants, frappa le sol à leurs pieds et regarda dans les yeux de Samson alors que la convulsion de la mort saisissait sa poitrine et ses pieds.
Avant qu’ils puissent se parler, la plage était pleine de cadavres similaires, un instant plus tôt vivants comme eux, et chacun était nu et noir.
« C’est un navire négrier qui a fait naufrage ici », cria Samson.
Il attrapa une chaloupe qui dérivait devant lui, parmi les nombreux débris qui flottaient à leurs pieds, et Virgie vit peint sur sa proue le mot « Ida ».
« Samson », dit-elle, ressentant à nouveau toutes les influences de Princess Anne et oubliant sa propre misère, « c’est le mari de Mrs. Dennis qui revient et qui a fait naufrage. »
* * * * *
Lorsque Virgie se souvint à nouveau, elle était sur une vaste colline de sable, près d’un phare qui y était construit et qui faisait clignoter ses lentilles d’un air ensommeillé sur une aube morose, les lumières mutuelles montrant la cime des arbres surgissant du sable, où une forêt avait été enterrée vivante, tels de petits rameaux dans de l’ambre.
Presque nue après avoir lutté contre la tempête, Samson Hat dormait à ses côtés, aussi paisible que le vieil âge sain et la vertu peuvent goûter le baume de l’oubli dans la vie.
« Heureux les noirs », pensa la jeune fille malade, « qui ne se préoccupent pas de choses que ce sang blanc en moi rend si grandes : la liberté et mon père. Père, aime-moi avant que je meure ! »
Elle s’agenouilla sur la grande dune du cap Henlopen et pria jusqu’à ce qu’elle, elle aussi, perde conscience d’elle-même et dorme à nouveau aux côtés de Samson. Elle rêva d’innombrables anges volant tout autour d’elle, et pourtant leurs voix étaient si rauques qu’ils finirent par la réveiller, et ces séraphins volaient toujours en plein jour. Elle vit leurs ailes et secoua le vieil homme à ses côtés pour dire :
« Samson, pourquoi ces anges ne peuvent-ils pas chanter ? »
Le vieil homme leva les yeux et sourit faiblement :
« Pauvre Virgie, ce sont des oiseaux sauvages, tous désorientés par cette tempête : des oies et des cygnes. Ils ne peuvent pas chanter comme des anges. »
« Oui », dit la jeune fille ; « quelque chose chante, je le sais. Qu’est-ce que c’est ? »
« Jésus, peut-être », répondit le nègre en la regardant, les yeux pleins de larmes.
* * * * *
La grande jetée, dont la construction nécessita quarante ans et près d’un million de tonnes de pierre, commençait alors tout juste, et là où elle devait se trouver, à l’intérieur de l’échancrure peu profonde d’Henlopen, ils virent les épaves de nombreux navires, certains coulés, d’autres brisés par des collisions, d’autres échoués dans le marais, prouvant le besoin du commerce pour un tel ouvrage, ainsi que la fureur de la tempête qui avait disparu si innocemment, tel un tigre endormi après son repas sanglant.
Sous le soleil doux flottait le drapeau américain sur plusieurs navires — le drapeau qui, le premier, baisa la brise à cet endroit en l’an 1776, lorsque Esek Hopkins hissa sur l’Alfred les couleurs de la pêche et de la crème au centre de sa petite escadre. Et là, le long de la falaise basse du Kill, s’étendait encore la ville en bardeaux de Lewes, dans la torpeur de près de deux cents ans, depuis que le Hollandais De Vries l’avait établie en 1631. Lord Delaware, Argall, et le Suédois, Penn, Barbe-Noire, Paul Jones, Lord Rodney, mille héros l’avaient bien connue ; les pilotes, tels des mouettes, y avaient leurs nids ; les habitants du Maryland l’avaient envahie, les Loyalistes s’en étaient emparés, les pirates y avaient été allaités ; et maintenant, les tribunaux et les avocats l’avaient délaissée pour se rendre à l’intérieur des terres, à Georgetown.
« Virgie », dit Samson, « je vais essayer de convaincre certains capitaines de bateaux de pierre de vous emmener à Philadelphie. »
Il traversa le Kill en la portant, la laissa dans une vieille église presbytérienne à la lisière de Lewes, se procura des médicaments pour elle, puis travailla en vain presque toute la journée pour obtenir son passage vers un État libre. La réponse était invariable : « Je ne peux pas courir le risque du poteau de fouet et du pilori pour une négresse. Je ne peux pas perdre un travail de longue durée comme apporter de la pierre à la jetée pour sauver une négresse. »
À l’hôtel, un homme de couleur fit signe à Samson de s’écarter — un bel homme, de couleur pain d’épice — et ils entrèrent dans le petit ancien palais de justice désaffecté, au milieu d’une rue, où il y avait un feu.
« Frère », dit l’étranger, « je vois à tes actions que tu essaies d’obtenir un passage vers le Nord. Est-ce pour toi-même ? »
« Non », dit Samson, faisant l’inventaire de la belle carrure et de la force de l’autre, et souhaitant mentalement avoir une chance de se mesurer à lui ; « je suis un homme libre et je peux aller n’importe où ; mais j’ai une amie. »
« Eh bien, vieil homme », dit l’autre, franchement, « je suis l’agent de notre société à cet endroit. »
« Quelle société ? » demanda Samson, méfiant.
« La Société de Protection. Ils m’ont éduqué juste ici. J’allais à l’école avec des garçons blancs. Maintenant, où est ton amie ? »
« Que pouvez-vous faire pour elle ? » demanda Samson.
« C’est une fille, n’est-ce pas ? Eh bien, je peux juste la mettre dans ma voiture, conçue et prévue à cet effet, et la conduire jusqu’à la colonie quaker. »
« Où est-ce ? »
« Camden — à seulement trente miles d’ici. J’ai des laissez-passer libres déjà préparés. Ne te fais plus de souci, frère. »
Samson regarda longuement et attentivement l’homme séduisant. L’homme soutint son regard avec modestie.
« Oh, si j’avais un peu de savoir ! » dit Samson ; « je pourrais tout aussi bien être esclave si je ne sais rien. Je ne sais pas lire. Je voudrais pouvoir lire dans ton cœur ! »
« Je voudrais que tu le puisses », dit l’homme ; « alors tu me ferais confiance. »
« Quel est ton nom ? »
« Samuel Ogg. »
« Je veux que tu lèves la main et que tu jures, Sam Ogg, que tu ne feras jamais de mal à la pauvre enfant que je t’amène. Dis : "Seigneur, que mon corps pourrisse vivant, et qu’aucun homme ne me prenne en pitié, si je n’agis pas correctement envers elle." »
« C’est un serment sévère », dit l’étranger, « mais je vois ton intérêt bienveillant pour la dame. En fait, je ne fais que mon devoir. »
Il répéta cependant les mots, et Samson ajouta : « Que Dieu traite avec toi, Sam Ogg, selon la façon dont tu tiendras ce serment. Maintenant, viens avec moi ! »
La jeune fille fut retrouvée endormie, mais délirante, ses grands yeux, dans lesquels les teintes bleues et brunes se rencontraient dans une sorte de couleur de lac, étant grands ouverts, et presque perdus dans leurs longs cils, tandis que le flot et le feu, le soleil et le gel, avaient battu l’enveloppe frêle de sa vie douce, qui marquait encore le temps comme une horloge de Paros sauvée d’un incendie, dans le cadran de cristal de laquelle le balancier doré se meut toujours, bien que les aiguilles pointent de travers sur le visage mutilé.
Ses dents étaient visibles entre les lèvres aimantes qu’elle entrouvrait dans ses rêves tourmentés, semblables à des vagues projetant les voiles d’albâtre du nautile, ou comme un épi de maïs exposé dans le coup de vent qui souffle à travers le champ de plumes.
Ses vêtements, en partie déchirés, laissaient voir sa silhouette souple et son cou, et, sous sa masse de cheveux soyeux, son bras blanc, tel un serpent d’ivoire, soutenait sa tête, ses pieds élégants étant fins et racés, comme l’âme qui bondissait dans son ambition de jeune fille.
Il y avait eu des jours où des femmes telles qu’elle détournaient Antoine de sa femme, et César de son égoïsme classique ; où, sur bien des trônes d’Orient, une telle beauté excitait jusqu’à une gloire murmurante des armées incalculables, et faisait s’entrechoquer les cymbales de conquêtes prodigieuses. Elle gisait sur les coussins de l’autel de l’église, comme le jeune Isaac sur l’autel de son père, et là où les affligés s’agenouillaient pour prier pour la réconciliation de Dieu, la cruauté de leur loi brillait sur elle comme le couteau superstitieux d’Abraham.
Cette jeune créature était inestimable, entre des mains nobles, comme épouse ou fille, nourriture humaine ou juste divinité, et tous les mystères précieux de la femme s’éveillaient en elle pour l’amour et la vie conjugale, comme le chant et la semence dans l’oiseau du printemps ; pourtant, un préjugé dur et acéré l’avait exclue de toute institution et de toute égalité, avait laissé perpétrer chaque crime sur elle, avait rendu l’odeur de la liberté dans ses narines pire que l’incitation du voleur, et lui avait survécu pendant un demi-siècle, étant encore aujourd’hui imbu de soi et inflexible.
Dans ce vieux cimetière qui l’enfermait dormaient des officiers révolutionnaires, qui avaient aidé à obtenir la liberté : ils pourraient être disposés à se lever avec elle, mais non à être enterrés dans la même enceinte.
Comme la religion est étroite, comme la démocratie est fausse, comme les jugements du ciel sont lointains ! Il y avait au-dessus de la chaire une inscription, elle-même présomptueuse d’aristocratie, disant : « Les morts en Christ se lèveront les premiers » ; comme si ceux qui sont vraiment morts dans l’humilité du Christ ne préféreraient pas se lever les derniers !
Samson observait son nouvel ami avec attention, dont le visage était profondément pitoyable, et ses dents et ses lèvres firent un « Tut-tut ! ». Satisfait de l’homme, Samson s’agenouilla près de Virgie et l’embrassa une fois.
« Pauvre rose de l’esclavage », dit Samson, « pardonne-moi de t’avoir courtisée comme une fille, au lieu de comme un ange. Je suis vieux, et j’ai honte de moi. Chère fleur piétinée, nous ne nous reverrons peut-être jamais. Puisse le Seigneur, si ceci est son saint temple, te garder pure et te trouver un foyer, Virgie. Adieu ! »
« Viens », dit l’homme, alors que Samson restait prostré et pleurait, « la voiture est prête ; je vais vous envelopper chaudement, Mademoiselle. »
« Liberté ! » dit la jeune fille, s’éveillant ; « oh, je dois la trouver. »
La fois suivante où Virgie eut conscience de ce qui l'entourait, elle se trouvait dans le grenier d'une cabane, et elle entendait des voix parler dans la pièce en contrebas.
« Regarde-moi ! » dit l'une ; « on te vend, c’est certain ! Regarde-moi maintenant ! Tu as intérêt à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Sam Ogg, ici présent, a été vendu vingt-deux fois. Sam sera vendu avec toi et t’enseignera le jeu de Murrell. »
« Poliment, messieurs », dit une voix féminine ; « je ne sais pas si j’en ai le cran. Mon occupation, c’était de les marier. Il est vrai que les clameurs publiques ont rendu cette branche moins lucrative, mais j’y avais un grand talent. »
« Le kidnapping », dit une troisième voix, « est en baisse. Il encercle toute la zone esclavagiste, de l'Illinois au Delaware. Les lois de l'Illinois ont été faites dans notre intérêt jusqu'à ce que le gouverneur Harrison, dont l'homme libre avait été enlevé, provoque un scandale là-bas il y a six ans. Newt Wright, Joe O'Neal et Abe Thomas étaient les kidnappeurs les plus habiles le long de la frontière du Kentucky. Mais Joe Johnson, qui se prépare à partir vers le sud, sera le dernier homme d'entreprise du métier. L'idée de John A. Murrell est de partager équitablement avec les hommes noirs, de les vendre et de les voler à nouveau, et je trouve cela sagace. C'est plus sûr, en tout cas, que l'autre plan de Patty Cannon. »
« Quel est-il, Monsieur Ogg ? » demanda le nègre à la voix féminine.
« Se débarrasser des marchands d'esclaves, paraît-il. »
« Regarde-moi ! Regarde-moi ! » s'exclama la première voix. « Ils finiront par la pendre un jour pour ça. »
« Maintenant », reprit Monsieur Ogg, « un homme d'intelligence comme vous et moi, Monsieur Ransom — pardonnez-moi, monsieur, votre entrave vous gêne-t-elle ? Je vais la rembourrer avec un peu de laine... »
« Poliment, Monsieur Ogg ; je suis enchaîné un peu trop serré. »
« Je dis, Monsieur Ransom, que vous et moi pouvons toujours mener en bateau le propriétaire d'esclaves moyen. Pourquoi, je ne m'installe guère dans une famille avant de faire la cour à l'un de ses membres, et si je ne me sauve pas avec une négresse, c'est avec sa maîtresse. »
« Ah, Monsieur Ogg, ils sont parfaitement démoniaques lorsqu'il s'agit de ressentir cela ! »
« Bien sûr, mais il y a une grande loi du talion qui traverse toute la nature. Pourquoi, monsieur, les plaisirs du Grand Sud, pour un homme d'art et d'entreprise comme vous, dépassent de loin cette pauvre région sans relief. Enlevez le toit de l'esclavage et les noirs s'en tirent plutôt mieux ; les blancs le penseraient s'ils pouvaient voir ce qui se passe. »
« Poliment, Monsieur Ogg ; l'institution tout entière ne finira-t-elle pas par s'épuiser un jour, comme l'un de leurs bateaux à vapeur de l'Ouest ? »
« Sans aucun doute, Monsieur Ransom. Lorsque nous nous serons débarrassés de vous, et que vous pourrez voir le pays par vous-même, observez à quel point l'esclavagisme est sensible ! Mille anxiétés y résident. Ils croient aux insurrections, aux viols et aux incendiaires. Ils ne connaissent guère un sommeil parfait, mais rôdent jour et nuit, poussés par leurs soupçons. Cela les rend belliqueux, mais malheureux, et les esclaves épuisent les sols. En outre, ils ont de terribles ennemis chez les marchands d'esclaves, qu'ils méprisent socialement, et les poussent en réalité à sympathiser avec les nègres. Monsieur Murrell, par exemple, a un grand projet d'insurrection d'esclaves. Il dit que la société blanche est tout entière contre lui, et qu'il va se venger. »
« Regarde-moi, regarde-moi ! » renchérit une autre voix d'un ton rauque. « L'esclavage a une peur bleue, c’est certain ! Joe Leonard Smith, catholique, sur la rive ouest, vient juste de libérer douze nègres. Le gouverneur Charley Ridgely en a libéré deux cent cinquante. John Randolph, dit-on, va en libérer plus de trois cents. Il y a cinquante sociétés abolitionnistes en Caroline du Nord, onze dans le Maryland, huit dans la vieille Virginie, deux dans le Delaware. Ho, ho ! Ils les libèrent et nous, nous les volerons à nouveau ! Le vieux Derrick Molleston ne manquera jamais de lard ni d'argent ! »
« Poliment, messieurs », dit l'individu entravé. « Avez-vous entendu parler de la proclamation incendiaire publiée à Boston par David Walker, disant à tous les esclaves que c'est leur devoir religieux de se soulever ? »
« Oui, et ils se soulèveront, mais pour quel résultat ? Ce sera une grosse frayeur, mais pas de guerre. La prochaine chose qu'ils feront sera d'arrêter la lecture chez tous les esclaves, d'empêcher l'émancipation par la loi et de surveiller les lieux de réunion de couleur. Le feu sera enterré sous la quantité de combustible, mais il sera toujours là. »
« Monsieur Ogg, votre expérience est remarquable. Et vous avez été vendu et vous vous êtes enfui dans presque tous les États esclavagistes ? Poliment, monsieur, ne kidnappent-ils pas aussi des hommes blancs ? Qui est ce Morgan qui a été volé l'année dernière dans l'État de New York ? »
« Oh, c'est un franc-maçon renégat, Monsieur Ransom. On fait autant de bruit autour de lui que si nous ne volions pas cent personnes libres chaque jour. Cela montre seulement que le kidnapping, sous toutes ses formes, commence à être impopulaire. Si un nouveau parti politique peut se créer sur le vol d'un Morgan blanc, ne pensez-vous pas qu'un autre parti finira par s'élever sur le vol de plusieurs millions de Morgan noirs ? »
« Regarde-moi ! Regarde-moi ! » s'exclama soudain la voix rauque.
« Tu t'échappes, hein ? » cria la deuxième voix.
« Poliment, messieurs, poliment ! » entendit-on de la troisième voix, à quelque distance dans l'obscurité, puis des pas poursuivants suivirent, et Virgie se leva et jeta un coup d'œil en bas.
Un feu brûlait dans une cheminée en terre cuite à côté d'une table, sur laquelle se trouvaient de la viande et de l'alcool. La jeune fille se balança hors du grenier jusqu'au rez-de-chaussée et, saisissant la viande et le pain, s'élança silencieusement dans la nuit.
Elle savait à peine ce qu'elle faisait jusqu'à ce qu'elle ait traversé un pont et atteint la périphérie d'une petite ville, autour de laquelle elle prit un chemin sur la droite qui menait à un autre chemin de campagne, qu'elle suivit pendant un mile ou plus, jusqu'à ce qu'elle voie une petite maison en briques, près d'un échalier et d'un puits à balancier, à la lisière des bois.
La lumière d'une petite lucarne dans le grenier brillait si intensément qu'elle charma l'âme de Virgie avec la fascination de la chaleur et du foyer, et, sans réfléchir, elle franchit l'échalier, baigna ses tempes brûlantes au puits et entra dans la cuisine devant le feu.
« La liberté ! » dit Virgie, en divaguant ; « est-ce que je l'ai atteinte ? » Elle tomba sur le tapis de chiffon devant le feu, disant : « Père, cher père », et ne bougea plus.
« Eh bien », parla un homme au ventre proéminent et aux yeux de serpent noir, assis là, « ce n'est pas souvent que les gens en quête de liberté entrent chez le Diable Jim Clark ! »
« Elle est blanche », s'exclama une femme, regardant avec compassion l'étrangère, « et elle est en train de mourir. »
« Non », rétorqua l'homme, « elle est trop jolie pour être blanche. C'est la négresse claire avec qui Sam Ogg a été vu. Elle appartient à Allan McLane, et il y a une récompense de cinq cents dollars pour elle, mais elle en rapportera deux mille à La Nouvelle-Orléans en tant que maîtresse. »
« Chut ! » dit la femme ; « tu pourrais attirer un jugement sur tes filles. »
« Joe Johnson est sur le point de partir », fit remarquer le Diable Jim Clark ; « il l'emmènera avec lui. »
La jeune fille avait entendu ce nom à travers les chambres épaisses de l'oubli. Elle se leva, poussa un cri et se précipita dans les bras de la femme :
« Sauvez-moi, mère, sauvez-moi de cet homme ! »
Le cœur de la femme fut percé par le cri, et elle enveloppa Virgie contre sa poitrine et l'embrassa, en disant :
« Elle dormira dans le lit de notre fille et reposera ses pauvres pieds cette nuit — notre fille, James, que nous avons enterrée. »
La bouche de l'homme se crispa un peu ; il eut l'air mal à l'aise et porta son mouchoir à ses yeux.
« Vous êtes tous contre moi ! Vous êtes tous contre moi ! » beugla-t-il, et il se précipita hors de la pièce.
* * * * *
La femme du Diable Jim Clark était une méthodiste pieuse et, avec sa fille aux yeux riches, passa la journée suivante au chevet de Virgie, écoutant ses murmures brisés pour l'amour paternel et le souvenir chéri de Vesta.
« Ton père est parti pour faire un mauvais coup », dit Madame Clark. « Saute sur ton cheval, ma fille, et monte jusqu’à chez la Veuve Brinkley, juste après la limite de Camden. Dis-lui d'envoyer chercher cette jeune fille. »
« Maman, ils disent qu'elle est abolitionniste. »
« C'est pour cela que je t'y envoie. C'est une course entre toi et ton père. Sois avec moi ou avec lui ! »
La jeune fille attacha sa capuche, prit sa cravache et partit.
En une heure, elle revint avec une femme noire soignée, que Madame Clark fit entrer dans la chambre de Virgie.
« Mon cœur saigne pour cette pauvre fille », dit l'hôtesse. « On dit que ton fils aide les nègres à gagner le Nord. Monsieur Clark le dit. Je ne te demande pas si c'est vrai, mais, d'une mère à une autre, je te donne cette fille. Elle est trop blanche pour être vendue. Elle ressemble à une de mes enfants décédés. »
« Bill n'est pas censé rentrer avant le coucher du soleil. Si elle est en vie à ce moment-là, il a juste assez de temps pour la conduire au navire de Monsieur Zeke Hunn à l'embouchure du ruisseau, qui y stationne à chaque voyage pendant une heure... »
« Pour laisser monter les fugitifs à bord ? »
« Je n'ai jamais été accusée de les aider, Madame Clark. »
La femme du trafiquant glissa un billet de banque dans la main de la femme de couleur.
« Prêtez au Seigneur ! » dit-elle. « Je compte sur vous pour nous épargner le péché de vendre cette jeune fille. »
* * * * *
Deux chevaux de selle arrivèrent à la petite maison noire qui se cachait près des bois et s'arrêtèrent à l'échalier.
« Attends ici ! » dit la voix du Diable Jim Clark. « La prendras-tu si elle est encore en plein délire ? »
« Bingavast ! Pourquoi pas ? Je suis moi-même en plein délire, Jim, car c'est ma nuit de noces. Je la ferai reposer à Punch Hall. »
Le malfaiteur herculéen entreprit froidement de préparer des cordes de selle pour attacher sa victime devant lui sur son cheval. Il fut interrompu par une femme :
« Viens voir ton travail, Joe Johnson ! »
Suivant le kidnappeur dans l'escalier court du garde-manger, on lui montra un objet sur le lit, au visage émacié et aux pieds effilés, étendu blanc comme de la chaux, les cils repliés et les bras ramenés le long du corps.
« Emmène-la voir Patty Cannon maintenant », dit Madame Clark, « qui n'est faite que pour la compagnie des morts. »
« La diablesse est morte et démantelée ? » s'exclama le malfaiteur, reculant légèrement devant le corps ; « peut-être qu'elle a contrefait le coup. Je vais fouiller ses poches. Mais, écoute ! »
Un chariot et des sabots se firent entendre.
« Joe », chuchota le mari de la femme, « tu n'es qu'à quatre milles de Dover. Peut-être est-ce des mandats d'arrêt pour nous deux ? »
« Fuyons, alors ! » siffla le meurtrier livide ; « le monde est contre moi », et il s'éclipsa avec son compagnon.
* * * * *
« Maintenant, Bill Brinkley », chuchota la femme du Diable Jim Clark, alors qu'un grand garçon de couleur à l'air ingénu entrait dans la pièce, « tu arrives juste à temps. Elle a eu assez de laudanum pour la tenir tranquille ; ma fille l'a poudrée ; laisse-moi l'embrasser une fois avant qu'elle ne parte. »
Alors que la femme partait, le garçon noir, regardant autour de lui, marmonna :
« Où est ce grenier ? J'en ai entendu parler. »
Quelques mouvements au-dessus dans la demeure basse attirèrent son attention sur une petite trappe, et, se tenant sur un tabouret, il la déverrouilla et la poussa vers le haut, en chuchotant :
« Des passagers pour Philadelphie ? La passerelle est en train d'être rentrée ! »
D'abord une tête laineuse, puis une autre, et ensuite deux paires de jambes apparurent au-dessus.
« Attrape ici et porte la femme malade jusqu'au break », dit le garçon, nullement perturbé, alors que deux noirs effrayés descendaient du grenier, les menottes aux poignets.
* * * * *
Dans la soirée claire, un chariot filait vers l'est, à travers les marais safran, écrasant les mauvaises herbes et le verge d'or, et, tandis que les gens à l'intérieur se blottissaient étroitement, le conducteur nègre chantait, aussi insouciamment que s'il était le maître du pays :
« Les gens de Tuckyhoe Sont si paresseux et lâches, Ils ne cousent aucun bouton sur leurs vêtements, Et s'en passent sans gêne ; Alors la nature leur donne des boutons, Qui poussent même sur leurs peaux, Afin qu'ils puissent prendre la vie facile, Et n'acheter aucun bouton à côté.
Mais les gens de Tuckyhoe Refusent de boutonner leurs verrues, À moins d'être payés un salaire Pour la pratique de tels arts ; Comme les soldats de la milice, Qui courent après les boutons et la solde, Les gens sont vraiment des bons à rien, Du côté de Tuckyhoe dans la baie. »
Une voile apparut dans la lumière des étoiles, s'élevant des marais à un vieux débarcadère dans le dernier coude du ruisseau de Jones, et à peine les fugitifs eurent-ils été mis à bord que l'ancre fut levée et que le navire prit le large vers le vaste Delaware, son capitaine un nègre, son propriétaire un Quaker.
La jeune fille fut réveillée par l'air froid de la baie frappant son visage.
« La liberté ! » murmura-t-elle ; « cela doit être ça. Oh, je suis faible, que les bras de mon père me prennent. »
* * * * *
Était-ce le Teackle Hall que Virgie regardait — une pièce carrée et lumineuse, son lit à côté d'une fenêtre, et en dessous des rues pavées et de briques, et des toits de maisons, s'étendant jusqu'à des marais verts remplis de vaches, et une rivière qui semblait aussi bleue que le ciel, qui la sirotait d'en haut comme un garçon buvant la tête en bas dans une source ? Comme c'était beau ! Cela devait être la liberté, pensa Virgie, mais pourquoi avait-elle si froid ? Ses yeux, parcourant la pièce, tombèrent sur une dame en bonnet, lisant un tract à un grand homme rasé à la mâchoire carrée, et cette femme était d'une beauté argentée, comme si son esprit avait débordé dans son cœur, et, sans l'affecter, avait rendu son visage d'argent et de lys, de lait et d'éclat.
« Que dit Frère Elias, Lucretia ? »
« Il dit, Thomas : "Ce noble témoignage, de refuser de prendre part aux dépouilles de l'oppression, repose avec les chers jeunes gens bien-aimés de ce jour. Nous ne pouvons attendre que peu de choses des personnes âgées, qui ont été habituées à ces choses, comme une seconde nature. Sans justice, il ne peut y avoir de vertu. Oh, justice, justice, comment es-tu abusée partout ! Les hommes font la justice, comme un nez de cire, pour satisfaire leurs désirs. Si l'âme est possédée par l'amour, il y a tranquillité." »
« Oui », dit la jeune fille, depuis le lit, pensant tout haut ; « l'amour est tranquillité. Père viendra-t-il ! »
Elle rêva, entendit et regarda à nouveau la colline descendant vers la rivière, les voiles majestueuses, la rive lointaine, si semblable à sa région natale, et demanda avec ses yeux dans quel pays ils pouvaient être.
« Wilmington », dit la belle femme. « C'est la maison de Thomas Garrett, l'ami des esclaves. Quand vous pourrez être déplacée, ce sera vers les collines vertes du Brandywine, où tous sont libres. »
« Collines ? Qu'est-ce que c'est ? » songea Virgie, regardant sa main décharnée. « Dois-je encore grimper ? Dois-je encore patauger dans les marécages ? Je sais que j'ai un père quelque part. »
Elle rêva et pleura inconsciemment, et raconta beaucoup de choses sur Teackle Hall, étant, en vérité, redevenue une petite enfant, jouant avec sa petite maîtresse, Vesta. Les étoiles se tenaient dans le ciel juste au-dessus de son oreiller, et elle leur parlait, et certaines lui semblaient familières, comme le petit Vince, ou la petite Roxy, ou Maître Willy Tilghman, tous des compagnons de jeu de son enfance ; mais sans cesse ceux-ci s'évanouissaient, et la jeune femme Quaker lisait à nouveau les sermons d'Elias Hicks, et les mots étaient : « L'amour est tranquillité » ; « La lumière seule peut qualifier l'âme » ; « Si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra pas à vous. »
« Quel Consolateur ? » soupira Virgie, et il y eut comme un grand vide, puis elle entendit un cri — était-ce elle qui criait ainsi ? — et elle essayait de toutes ses forces d'aller quelque part, et s'évanouissait dans l'effort, mais essayait encore et encore, puis un calme qui ressemblait à une douce crainte, étrange parce que si indolore, se répandit dans sa nature, et elle se contenta d'écouter.
« Ma fille », dit une voix, « mon propre enfant ! Appelle-moi "père", et dis que je suis pardonné. »
« Père ! Pardonné ! » murmura-t-elle, et elle sentit un visage chaud, qui pourtant ne pouvait réchauffer le sien, versant des larmes et l'embrassant, et tout contre lui ses bras furent jetés étroitement, comme si elle ne pouvait jamais le lâcher, et tout était musique, mais merveilleuse.
Elle craignait de tomber si elle ne s'agrippait pas à lui. Qui était celui qui l'appelait « fille » ? Pourquoi ces étoiles froides venaient-elles si près, comme pour l'espionner ?
Oh, sainte pureté, qui tenait si fort et ne savait pas, mais faisait confiance à l'étreinte tremblante de la nature ! Elle lutta avec quelque chose, comme un rocher de glace, pour bouger ses yeux et voir, avant d'être précipitée à jamais, les yeux qui jaillissaient pour elle. C'étaient ceux de son maître.
« Maître », dit-elle, « à qui suis-je ? »
« À moi devant Dieu. Pure pour mon cœur comme ta sœur blanche, Vesta ! Blanche comme le jeune amour, dans la tendresse et la confiance pour toujours ! »
« Et mère ? » gargouillèrent les notes basses de la jeune fille ; « où est-elle ? »
« Là-bas », dit le Juge, « au Ciel, qui me jugera, où elle s'est envolée en te portant jusqu'à moi ! »
Une lumière heureuse passa sur le visage de Virgie. Elle embrassa son père deux fois, comme si le deuxième baiser était destiné à sa sœur plus heureuse, et, levant ses bras vers le ciel qu'il montrait, chuchota : « Liberté ! » et mourut sur sa poitrine.
CHAPITRE XL.
HULDA ASSIÉGÉE.
Owen Daw apporta la nouvelle de la déroute de Cowgill House et de la blessure du Capitaine Van Dorn.
« Où est le petit malin, Levin ? » demanda Patty Cannon, furieusement.
« Arrêté, je suppose », cria O'Day, audacieusement ; « Van Dorn est touché à la gorge. »
« Il ne parlera pas beaucoup, alors », marmonna la femme ; « son heure devait arriver. Où trouverai-je un autre amant à mon âge ? Pourquoi, chéri », gloussa-t-elle pour elle-même, devant un miroir, « ce fils du sien pourrait revenir. Il a un faible pour Huldy : pourquoi pas pour moi ? »
À cette idée, une autre pensée hideuse lui vint à l'esprit : sceller le sort de Hulda en l'absence de son jeune amant, et monopoliser le pouvoir corrupteur sur Levin Dennis, s'il vivait jamais pour revoir le carrefour de Johnson.
Alors que les fugitifs individuels revenaient, confirmant la déroute décisive de la bande, le visage de Patty Cannon s'assombrit, et ses jurons furent bas et profonds ; Cyrus James l'entendit dire :
« Si seulement je pouvais pendre quelqu'un pour ça ! Joe Johnson est le lâche au cœur blanc qui ne voulait pas y aller. J'ai pendu un meilleur gendre. »
« Tante Patty, j'aime votre petite-fille, Huldy », osa dire Cy James. « Le Capitaine est blessé et Joe s'en va en Floride. Peut-être puis-je vous constituer une autre bande. »
Sans la moindre considération pour cette proposition ambitieuse, Madame Cannon jeta Cy James, par la force, à travers la fenêtre de son bar, dans sa cuisine, et il hurla comme un bébé, tout en sortant de son chagrin en marmonnant : « Labourer, labourer ! Je vais en faire de la pâte et la faire frire quand même. »
Avec cette réflexion, Monsieur James se cacha pour le reste de l'après-midi dans quelque partie isolée de l'hôtel Johnson.
Madame Cannon, cependant, avait instantanément repris son monologue sur les affaires.
« Ils pensent tous pouvoir ignorer la vieille femme : un homme malade ne vaut rien, et il y a cette femme de Van Dorn qui espère toujours l'avoir. Par Dieu ! Elle ne l'aura pas dans son linceul. Non ; je vais recruter parmi les jeunes. Ruinez-les quand ce sont des garçons, et, tant que vous pouvez les choyer, ils feront votre travail ! J'ai un nègre dans le grenier que Joe veut brûler : c'est mon nègre, et je le lâcherai pour m'en rapporter d'autres. L'argent est ce dont j'ai besoin pour faire bonne figure : Huldy doit le rapporter ! »
Avec cette résolution, Patty Cannon monta les escaliers vers une chambre au deuxième étage et, sans frapper, se fraya un chemin.
Un homme à la forme et au visage voluptueux, comme quelqu'un de trop nourri, mais avec les meilleurs mets, et aux épaules raides, militaires, aux couleurs chaudes dans la teinte, mais froides dans l'expression, aux yeux bleus et aux joues et lèvres riches, teintées de vin, qui semblaient encore dures et portées sur l'indulgence de soi, prit immédiatement la parole :
« Frappez toujours, Patty ! C'est plus conservateur. Ma façon de vivre est d'atteindre mon but, mais de respecter toutes les formes. Que voulez-vous ? »
« Quand partez-vous pour Baltimore, Colonel McLane ? »
« Dès que Joe reviendra avec la propriété de ma chère sœur : demain, j'espère. »
« Vous pouvez emmener Huldy Bruington si vous payez mon prix pour elle : deux mille dollars comptant. Si vous ne voulez pas les donner, elle sera mariée à quelque jeune kidnappeur, qui en rapportera deux fois plus pour elle en nègres. Ils se battront tous comme des chats sauvages noirs pour l'avoir. »
« Proposition très, très abrupte, Patty ; pas conservatrice du tout. Qu'est-ce qui vous arrive, dame, aujourd'hui ? Van Dorn n'a pas eu de chance, hein ? »
Il lui adressa un sourire vitreux et l'observa par-dessus son ventre rond, sur lequel pendait un sceau de montre en cristal, comme un œil plus humain que le sien. La couleur commença à monter aux joues de la femme.
« Je suis folle », dit Patty Cannon ; « ne m'agacez pas ; ne me roulez pas ! Vous comprenez ? Oui, Van Dorn a été battu — par des nègres, en plus. Payerez-vous mon prix ou non ? »
« Tut, tut, bonne femme ! Que puis-je vouloir d'une fille blanche ? Cela ne ferait pas conservateur du tout à Baltimore. »
Patty Cannon frappa du pied.
« Ne m'excitez pas avec votre jargon hypocrite, Cunnil McLane ! Pourquoi avez-vous appris à cette enfant à lire et à écrire... dans votre Bible, qui plus est ? Pourquoi lui apportez-vous des cadeaux, et pourquoi rôdez-vous autour de nous alors que nous savons pertinemment que vous nous méprisez tous, excepté pour les gens de couleur que nous pouvons vous vendre à bas prix ? N'ai-je pas été vendue à des hommes comme vous maintes et maintes fois avant même d'être une femme, et ne connais-je pas les peines sournoises que prennent les vieux hommes pour paraître bienveillants quand la jeunesse et la beauté sont à vendre ; et comment ils les chouchoutent pour les garder pures pour leur propre plaisir égoïste ? Dieu sait que si ! »
« Patty, vous me choquez ! » observa le monsieur au teint rubicond. « Je vous ai toujours trouvée conservatrice auparavant. Maintenant, allez chercher la douce Hulda, et, pour l'amour du ciel, Patty, ne lui révélez pas ce marché. »
« Est-ce un marché, Cunnil ? »
« Ça l'est, si elle peut y être amenée de son plein gré. »
« Elle le sera, ou elle fera son lit dans la forêt, où la joliesse n'est pas en sécurité près de vous. »
Hulda fut trouvée à une fenêtre, regardant son ancien foyer, et un laboureur qui avait presque terminé les sillons dans un grand champ, épargnant seulement quelques zones basses encombrées de broussailles, au-dessus de l'une desquelles des vautours tournaient, hautains, mais aussi attentifs que des pêcheurs surveillant leur ligne. Aussi dur que ce foyer eût été pour Hulda, elle regrettait de l'avoir quitté pour cette taverne d'hommes, où le tempérament effronté de sa grand-mère trouvait tant d'incitations à la bravade, et où sa prudence, qui devait être exercée dans le Delaware, était tout à fait inutile du côté du Maryland de la frontière.
Dans le petit cottage blanc au toit à pans coupés, Hulda avait ressenti un sentiment d'intimité plaisant pour sa vie grandissante, et sa capacité à lire charmait souvent Patty Cannon jusqu'à un calme qui ressemblait au sommeil de l'hyène, et la rendait même acquiescante et cordiale.
Mais là où elle rencontrait des hommes seule, sans l'exemple tempérant de femmes modestes, la tendance audacieuse de Patty était de surpasser les hommes et de les entraîner vers des audaces qu'ils auraient craint de suivre sans son courage et sa politique ; car elle savait amadouer les natures jeunes ou grossières, tout aussi bien qu'elle savait les mener à la baguette.
Ces prouesses de force et de ruse, d'habileté politique et de désespoir, rappelaient à Hulda un livre qu'elle avait lu sur les chevaliers normands en Angleterre enlevant et volant les pauvres Saxons ; et une description du roi Guillaume le Conquérant suggéra à Hulda qu'il était peut-être une Patty Cannon en son temps, car son corps et ses jambes étaient courts et puissants, comme les siens, et il pouvait bander un arc à cheval qu'aucun autre chevalier ne pouvait bander à pied, les jambes fermement ancrées. Il ne savait ni lire ni écrire, et était superstitieux, pourtant cruel comme la tombe. Tout cela était vrai de Patty Cannon, dont on a rapporté l'exploit consistant à se tenir debout dans un boisseau et à porter trois cents livres de grain sur son épaule.
Elle luttait souvent et ligotait, sans aide, de forts hommes noirs combattant pour leur liberté. Elle savait monter à cheval, assise comme les hommes, d'une manière à faire paraître Jeanne d'Arc comme une pucelle de simple clinquant.
Hulda était vêtue de ses plus beaux vêtements, ses cheveux étaient attachés en larges tresses, ses traits fins et ses grands yeux gris, tendres et pourtant en quête, n'avaient jamais été tournés vers Patty Cannon de façon aussi directe.
Sa grand-mère abandonna en un instant toute tentative d'être complaisante, et lui ordonna sévèrement de s'occuper de la chambre du colonel McLane.
« Je ne peux plus vous entretenir, coquine », dit la femme aux yeux sombres, les joues pleines de sang. « Hâtez-vous de trouver une vie facile ou Joe vous trouvera un mari. Nous sommes ruinés. Vous devez gagner de l'argent, vous m'entendez ! »
« Voici de l'argent, grand-mère ! » dit Hulda, en sortant quelques-uns des shillings de 1815.
Au premier coup d'œil, Patty Cannon pâlit, mais, en un instant, le sang chaud remonta à son visage, et elle jura un serment épouvantable et poursuivit Hulda, les mains levées, dans la chambre d'Allan McLane.
« Ah, Hulda, vous enflammez encore votre pauvre grand-mère ! » dit ce gentleman soigneusement vêtu et nourri au grain. « Allons, allons, adorable fille, ce n'est pas conservateur. Honore ton père et ta mère, et ta grand-mère, bien sûr ; ne vous l'ai-je pas enseigné ? »
« Qu'est-ce qu'être conservateur ? » demanda Hulda, assise devant le feu, tandis que le Colonel parcourait ses pieds droits et sa silhouette haute et élancée, s'arrêtant, un peu refroidi par ses yeux clairs et rosés.
« Conservateur ? Eh bien, c'est ne jamais se précipiter sur rien ; s'opposer à la précipitation ; être... être un rempart contre les innovations. Préférer quelque chose que vous avez essayé et que vous connaissez. »
« Comme vous ? » demanda Hulda.
« Oui, votre bienfaiteur, au lieu d'avoir une passion impulsive. Bien sûr, vous n'avez jamais aimé dans cet endroit ? »
« C'est le seul endroit que je connaisse. Pour être conservatrice, comme vous dites, je dois prendre ma vie et mes opportunités telles que je les trouve, comme quelque chose que j'ai essayé et que je connais. »
« Ah, Hulda ! Je vois que vous avez quelque chose de radical et de pervers en vous, pour tordre mon sens si étroitement. Vous n'appartenez pas à cet endroit vil, sauf par consanguinité. Il serait parfaitement conservateur pour vous de viser une meilleure installation. »
« Vous y avez fait allusion auparavant », dit Hulda, sereine en sa présence comme une jeune femme habituée aux propositions. « Je veux changer cette vie, mais je ne peux pas le faire tout en étant conservatrice. Je dois m'attacher à une impulsion libre, à une chance naturelle d'une certaine sorte. Dieu a gardé mon cœur pur dans cet endroit terrible où je suis née. Pourquoi êtes-vous ici, si vous êtes conservateur ? Ce n'est pas une villégiature pour un gentleman. »
Il se mit un peu en colère à cette pique, mais elle continua à le regarder tranquillement, inconsciente qu'elle était impertinente.
« J'ai souvent des affaires, Hulda, avec Joe et Patty ; les nègres sont très chers, et nous devons les acheter là où ils se trouvent. Mais un intérêt religieux grandissant pour vous m'attire souvent ici. »
« Pourquoi religieux autant que conservateur, monsieur ? »
« J'ai eu peur que les visions que vous avez ici, après les bonnes instructions que je vous ai données, ne fassent de vous une infidèle. »
« Qu'est-ce qu'une infidèle ? »
« Quelqu'un qui, incapable d'expliquer certains maux dans la vie, refuse de croire en quoi que ce soit. C'est le cas de Van Dorn, un très mauvais homme. Le beau-père Joe est toujours conservateur à ce sujet. Aussi déviant soit-il, il ne manque jamais de croire. Tante Patty, elle aussi, aussi erratique qu'elle soit, adopte une position conservatrice sur une Grande Cause Première. »
Ici, McLane sortit ses lunettes d'or, tourna les pages de sa Bible, et indiqua à Hulda un passage à lire, commençant par : « L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu. » À son commandement, elle le lut, avec foi, mais aussi avec observation, son esprit étant pleinement en alerte face à l'avertissement que Van Dorn lui avait laissé, à savoir qu'en son absence, sa grande épreuve devait arriver.
McLane portait un costume anglais gris, avec un ventre bien rond, lisse sur tout le corps, ses cheveux un peu gris, ses lunettes d'or pendantes dans sa main, des chaussons en cuir verni et des bas de soie, une écharpe de soie et une épingle à camée, et un camée de sa sœur décédée sur sa chevalière, marquant sa tenue ; ses yeux, globuleux, beaucoup trop en avant, et bleus comme de la vieille porcelaine, et pourtant d'un bleu animal, non spirituel — la teinte du bleu de lessive, non celle de la distance ; un bec-de-lièvre quelque part dans son parler, bien que la plénitude de ses lèvres très rouges ne laissât guère de place pour cela ; et son nez et ses sourcils sévères et militaires, comme s'il avait été un pudding frappé du sceau d'un empereur romain ou du général Jackson.
Il la regardait lire avec censure, mais aussi désir, patronage et onctuosité réunis.
Levant les yeux quand elle en eut assez lu, Hulda pensa qu'il la regardait comme si elle était une sorte de négresse plus rare.
« Magnifiquement lu, Hulda ! Je ne vais jamais dans des endroits comme les théâtres, mais vous pourriez être, je dirais, une actrice. N'y pensez pas, cependant ! Profession très peu conservatrice ! Je tire une grande fierté de vous, ma charmante fille ; supposez que je vous emmène chez moi ! »
Il marcha vers son tabouret, et posa sa main chaude sur son cou, debout derrière elle ; elle ne bougea ni ne changea de couleur.
« Quelque chose m'est arrivé, colonel McLane », parla Hulda, claire comme une cloche sortant d'une prison, « pour rendre même Johnson's Cross Roads bon et heureux. Pouvez-vous deviner ce que c'est ? »
Elle rejeta la tête en arrière, et le regarda sans crainte, comme s'il était le nègre maintenant.
« Pas une extase religieuse ? » dit-il. « Pas une réunion au camp ou une conversion de réveil, j'espère. C'est vil. »
« Non, Colonel. C'est connaître un jeune homme pur, dont l'amour pour moi est naturel et désintéressé. »
« Grand Dieu ! » s'exclama McLane, retirant sa main. « Pas un kidnappeur ? »
« Non », dit Hulda, « aucun marchand d'esclaves d'aucune sorte. Ils ne peuvent pas le rendre ainsi. Il est parfaitement conservateur, Colonel, quant à cette vilenie. Je crois qu'il est un gentleman, aussi. »
« Vous devez avoir une grande expérience en la matière », ricana-t-il, l'air en colère contre elle.
« Je vous ai vus, vous et mon amoureux ; vous avez les meilleurs vêtements, et vous en professez davantage. Il a une nature dont vos opportunités tireraient un vrai raffinement. Il me respecte, misérable que je suis ; je le lis dans ses yeux. Vous cherchez un moyen de me dégrader dans mes propres sentiments, tout en me trompant. Pouvez-vous être un gentleman ? »
Elle était sereine comme si elle n'avait rien dit, bien qu'elle se fût levée, et se tînt d'un côté de la cheminée, face à lui ; entre eux se trouvait une gravure du général Jackson chevauchant sur les Britanniques.
À cet instant, Allan McLane sentit que la fille valait bien le prix de sa grand-mère.
Il l'avait toujours conçue comme une enfant souple et singulière ; en quelques minutes, elle avait grandi de plusieurs années, et était devenue une femme rare et presque majestueuse, qu'il ne fallait plus mouler, mais tenter avec de grandes propositions mondaines.
« Puis-je demander qui est cet amoureux devant qui je suis si peu de chose, Hulda — moi, qui vous ai enseigné les accomplissements avec lesquels vous me châtiez ? Je vous ai trouvée sable ; je vous ai faite cristal. »
Il sortit un grand mouchoir en soie pongé, et versa réellement quelques larmes dedans. Elle continua, froide et impassible :
« Mon amour est Levin Dennis, de Princess Anne. Je n'ai pas peur de le dire. »
« Pourquoi ? »
« Parce que je veux que son danger et le mien lui soient pleinement connus, et fassent de lui un homme. »
Le Colonel plia son pongé, et revint aux côtés de Hulda.
« Ce garçon dissipé ! Oh, Hulda, où est votre véritable fierté ? Il a abandonné sa mère. C'est un pauvre bohémien. Non, je dois vous sauver d'une telle erreur. C'est mon devoir de le faire. »
« Je vous remercie de m'avoir instruite, quel que soit votre motif. Si je pouvais éveiller en vous un peu de désintéressement envers moi et mon nouvel amour, monsieur, ce serait la plus grande gratitude que je pourrais vous témoigner. Vous cachez tant de choses dures et mauvaises sous votre mot "conservateur", que les sentiments doux, comme le pardon, vous ont abandonnée, je le crains. »
« Non », dit le Colonel, raide, ses épaules devenant plus militaires, « les insultes à mon honneur, je ne les pardonne jamais. Les gens qui ne ressentent pas de ressentiment n'ont pas de principe conservateur. »
« Je pardonne, comme j'espère être pardonnée, Joe, Tante Patty, Van Dorn, et vous. J'espère que la pitié et la miséricorde et le doux amour désintéressé, tel que je pense que le mien est, puissent grandir en vous tous ! Oh, Colonel » — elle se tourna vers lui avec sérieux, et, levant les mains pour l'impressionner, il nota simplement l'élégance de ses poignets et de ses bras bruns — « l'achat et la vente de ces êtres humains rend tout le monde insensible. C'est voler leurs âmes et leurs corps, qu'ils soient achetés au tribunal ou kidnappés sur les routes. Mon rêve de joie est d'avoir un mari qui travaillera de ses propres mains libres, et cultivera sa petite ferme, et naviguera son vaisseau, sans esclave. Au-delà de cela, je n'attends ni ne demande rien au cher Dieu qui a si longtemps été mon protecteur dans ce repaire de crime. »
« Chaud ou froid, harcelante ou tendre, vous êtes splendide, Hulda », dit McLane, son visage assez rayonnant. « Maintenant, laissez-moi vous montrer une image conservatrice de ce que vous méritez réellement. Je suis célibataire. Je tiens une élégante maison à Baltimore. Ma table est fournie avec ce qu'il y a de meilleur sur le marché ; mes serviteurs sont mes esclaves, et ne me désobéissent jamais ; mes peintures sont célèbres ; les livres, je n'y cours pas — ce sont des choses radicales — mais je peux les acheter ; ma voiture est le meilleur attelage de Rahway, et mes chevaux sont des Diomeds. Dans le comté de Frederick, j'ai un domaine, en vue des montagnes. En tant qu'acte chrétien, je vous emmènerai loin de cet endroit, auquel vous semblez n'être qu'à moitié apparentée, et ferai de vous ma femme. »
« Vous me demandez de vous épouser ? »
« Conservativement ; c'est-à-dire, continuez à être mon élève, et obéissez-moi. Je ferai sortir votre esprit de son ignorance, votre corps de ses haillons, vos fréquentations du crime. Je pourvoirai à vos besoins, tant que vous serez obéissante, tant que je vivrai et après ma mort. Vous voyagerez avec moi, et verrez des villes brillantes — La Nouvelle-Orléans, Charleston, La Havane. Si vous restez ici, vous serez une autre Patty Cannon ou irez en prison. Voilà ! Regardez cela conservativement : chaleur, richesses, plaisir, attention, changement, des vêtements pour vous embellir, une montre et des bijoux, contre la vilenie et la bassesse de toute sorte. »
« Comment serez-vous remboursé pour cela ? »
« Par votre amour. »
« Mais il n'est pas à moi de donner ; Levin l'a. »
« Pouah ! c'est au-dessous de vous. »
« Mais il est parti ; je ne peux pas le récupérer ; il ne reviendra pas. »
« Donnez-moi vous-même », dit McLane, en l'attirant vers lui ; « les raffinements, je m'en moque. Soyez mienne ! »
La jeune fille se laissa amener presque à ses côtés, et, comme il se penchait pour l'embrasser avec ses lèvres larges et complaisantes, elle glissa de ses mains.
« Je ne pourrais jamais m'abaisser », dit Hulda, « à être ne serait-ce que la femme d'un marchand de nègres. »
Il se colora jusqu'aux yeux, mais avec admiration pour son calme presque aristocratique.
« Vous ne pourriez vous abaisser jusqu'à moi ? » dit-il. « Pas depuis la potence de votre père ? »
« Non ; il était un voleur, mais un audacieux. Vous, vous ne faites que recevoir la marchandise. »
Elle était partie ; et il se tenait là, avec des lueurs maléfiques sur le visage, mais aucune honte. Il but un peu de cognac dans une flasque, et murmura : « Maintenant, j'ai une insulte à venger, en plus d'une envie à satisfaire ; son père devait être un sacré drôle. Eh bien, tout doit être fait par la force ici ; Patty Cannon verra mon or. »
CHAPITRE XLI.
LE DERNIER TOUR DE TANTE PATTY.
Face à la chambre de McLane se trouvait le vestibule du cachot à esclaves dans le grenier, une pièce où Van Dorn dormait habituellement. Avec ses émotions profondément excitées, bien qu'elle ne les eût pas révélées — sa pudeur ayant reçu un coup qui lui apportait maintenant des larmes amères aux yeux, et des rougissements, invisibles sauf pour les anges, dont les ailes blanches les avaient cachés à son tentateur — Vesta s'enfuit dans cette pièce pour délibérer sur son extrême péril.
Trois personnes seulement se trouvaient maintenant dans la maison, chacune étant une partie intéressée à sa ruine ; l'homme qu'elle venait de quitter, et Cy James, qui était rempli d'une passion lâche pour elle, et Patty Cannon, qui, dans son état d'esprit actuel, se réjouirait de voir la vertu d'Hulda sacrifiée comme quelque chose d'insignifiant, de joyeux et de sans cœur.
« Peut-être puis-je m'envoler vers notre ancienne maison de l'autre côté de la frontière de l'État, et me réfugier chez le nouveau locataire là-bas », pensa Hulda. « Oh ! j'aimerais que Van Dorn soit ici ; il est si courageux ; et quand il m'a quittée, son baiser ressemblait à celui de mon père. »
Des chaînes cliquetèrent, et le bourdonnement de chants bas descendit par la trappe du cachot à esclaves.
« Il y a un homme blanc là-haut », réfléchit Hulda ; « oserais-je monter pour voir ? »
Elle déverrouilla le cadenas, et monta à l'échelle. À la porte du cachot, elle jeta un coup d'œil, mais ne put rien distinguer dans l'obscurité. Puis elle retira la cheville de la gâche, et entra dans l'odeur maladive de la prison.
« Combien y en a-t-il ici ? » demanda Hulda. « Je vous entends, mais ne peux voir. »
« Trois hommes, une vieille femme, et quelques petites choses, constituent le contenu actuel du Pangymonum », lança une voix rude et joyeuse, « et, par la fumée ! c'est juste assez. »
« Est-ce l'homme blanc qui parle ? »
« Il dit qu'il est blanc, mais ils pensent que ce sera une facile entourloupe de le faire passer pour un nègre. »
Ses yeux reconnurent bientôt le locuteur lorsqu'il dit : « Par la fumée ! mademoiselle, vous n'êtes pas beaucoup comme une Johnson. Je suppose que vous êtes Huldy. »
« Oui, et vous, monsieur ? »
« J'étais Jimmy Phoebus avant d'être un nègre. »
La jeune fille alla rapidement vers lui, et passa ses bras autour de lui.
« Dieu merci ! » dit-elle, « vous n'êtes pas mort. Levin Dennis, mon cher ami, a pleuré de penser que vous étiez au fond de la rivière. Mais, vite, monsieur ; je peux être surprise ici. Êtes-vous tous loyaux les uns envers les autres ? »
« Oui, le traître s'est tranché la gorge. Parlez, Huldy ! »
« J'ai entendu Patty Cannon marmonner qu'elle allait libérer son homme noir pour kidnapper pour elle. Chut ! je dois m'enfuir. »
Hulda descendit l'échelle à temps pour surprendre Cy James qui montait. Il courba son cou d'oie alors qu'il appuyait ses mains sur ses genoux, et, regardant dans son visage, s'exclama :
« Entourloupe ! Par la fumée ! Et Pangymonum, aussi. »
* * * * *
« Samson », dit Jimmy Phoebus, dès qu'Hulda eut disparu, « préparez-vous à être un menteur de première classe ; je veux que vous acceptiez l'offre de Patty Cannon. »
« Et vous laisser ici tout seul, Jimmy ? Je ne peux pas faire ça. »
« Ne soyez pas idiot, Samson. Enchaînés ici, nous ne pouvons aider personne. Faites votre chemin vers Seaford et Georgetown, et contournez le Cypress Swamp jusqu'à Princess Anne. Alarmez les capitaines de pungy ; car Johnson va essayer de nous faire passer par mer, je suppose, vers Norfolk. J'ai une lime que ce type à tête de citrouille m'a donnée, et je suppose que je me débarrasserai de mes fers au moment où vous arriverez chez le juge Custis. Voilà ! la vieille Patty arrive. »
« Allez, Samson », dit l'homme de couleur du Delaware. « Je suis plus jeune que vous, et je me battrai aussi ardemment sous les ordres de M. Phoebus. »
La voix de tante Hominy arriva en monologue vide depuis l'arrière-plan :
« Il a pris le chapeau de ce diable, les enfants, et nous a mesurés avec la petite Vessy. »
* * * * *
Ce soir-là, il y eut une longue conférence libre entre Samson et Patty Cannon, dans sa cuisine, à côté du bar, où Hulda entendit des rires et des invitations à boire, et tous les sons d'une égalité parfaite, les mots piquants et la bonhomie du nègre semblant désarmer et plaire à la femme intrigante, dont la familiarité était à la fois son influence et sa faiblesse, et elle prodiguait sa nature sociable aux noirs comme aux blancs. Samson était si courageux et observateur qu'il ne trahit aucun intérêt à s'échapper, et entra lentement dans le champ de son tempérament ; mais, comme Hulda regardait, vers minuit, dans la cuisine, elle vit le vieux Samson tapoter gentiment en rythme, tandis que Patty exécutait une danse d'ivrogne.
Alors que cette dernière s'effondrait sur un matelas qu'elle avait là, et sombrait dans un assoupissement, l'homme de couleur leva doucement le loquet et quitta le porche de la taverne.
* * * * *
À l'aube, des chevaux et des voix furent entendus par Hulda, et elle reconnut les pas de Joe Johnson dans la maison. Il secoua Patty Cannon, mais ne put la réveiller ; puis il regarda dans la chambre de Van Dorn, et trouva Hulda, apparemment profondément endormie, et entendit son nom appelé par Allan McLane à travers le couloir :
« Joe ! pas si fort. Soyez conservateur. Entrez ; je vous attends. Tout est-il fait et rapporté ? »
« Le type avec le chapeau pointu ne glissera jamais », dit le ruffian.
« Bien, bien, Joe ! La vengeance est à moi, et c'est un dicton conservateur. Ma chère sœur est en paix. »
« Les deux poulettes jaunes vous ont échappé ; l'abigaïl s'est éclipsée aux funérailles avec votre nièce, et l'autre mijaurée a dû nous sentir, et a pris la clé des champs. »
« Pas un langage de bon goût du tout, Joe. Je ne vous comprends pas. Où sont les deux brillantes donzelles, Virgie et Roxy ? »
« Roxie est à Baltimore ; Virgie s'est enfuie. »
« Enfuie ? Où ? Ne plaisantez pas avec moi, Joe Johnson ! Aussi conservateur que je sois, je n'aime pas cela, monsieur. Où aurait-elle pu s'enfuir ? »
« Il n'y a aucun moyen pour elle de nous échapper si ce n'est par l'eau ou à travers le Cypress Swamp, Colonel. Elle n'est pas en sécurité de ce côté du pont de Cantwell. Le mot est passé, et chaque route est surveillée. »
« Mais Van Dorn est repoussé ; il n'a fait aucune capture ; les nègres l'ont chassé de Dover avec des armes à feu, et il est blessé quelque part. »
Le grand kidnappeur pâlit, puis consigna l'ombre de Van Dorn au tourment éternel.
« Ne jurez pas devant moi, Monsieur ! » s’exclama McLane, lui aussi irrité. « Ce n’est pas conservateur, et je ne le tolérerai pas. Comment sais-je que Meshach Milburn est mort ? Qui a fait le coup ? »
« Black Dave a fait parler la pétoire et l'a vu rester sur le carreau. »
« Envoyez-le ici ! »
Le nègre entra, les yeux rougis, la voix enrouée par des poumons malades, et se tint là, épave d'un homme autrefois gigantesque et bien bâti.
« Donnez-moi à boire », grommela-t-il ; « je suis presque mort de misère et de froid. »
« Dis à cet homme ce que tu as fait », ordonna Joe Johnson ; « tu as attendu de voir le chapeau à la fenêtre, tu as tiré, et tu as envoyé chapeau et homme au tapis ? »
Après avoir avalé une rasade de l'eau-de-vie de McLane, le nègre grogna « Du sang ! » et regarda ses mains en tremblant.
« Quelle forme avait ce chapeau ? » demanda McLane, secouant le nègre avec sauvagerie ; « était-il comme celui-ci ? » donnant une forme pointue à son propre chapeau mou à larges bords.
Black Dave regarda et secoua la tête.
« Pas comme ça ? Damnation ! »
« Pas de jurons, Colonel, devant nous autres conservateurs », hasarda Joe Johnson ; « à quoi ressemblait le chapeau, Dave ? Tu es ivre. »
« Comme ça, j'crois. » Il modela la calotte en forme de cloche avec son doigt.
Joe Johnson et McLane se regardèrent un instant avec une accusation et une confusion mutuelles, puis le premier renversa brutalement le nègre d'un grand coup de poing.
« Pas d'or de ma poche pour ce travail, Joe Johnson », dit Allan McLane ; « dans votre conservatisme pour sauver votre propre peau, vous avez laissé votre instrument tuer un innocent. »
Il agita la main, avec toute sa volonté inflexible, vers la porte, et la ferma au nez du kidnappeur. Puis, dans une émotion hautaine, qui n'était pas de la peur mais de la fierté déçue et de la rancœur, McLane s'assit, regarda autour de lui comme pour décider de son prochain mouvement, et atteignit instinctivement sa Bible, qu'il ouvrit à une page marquée, et lut à voix basse, jusqu'à ce que des larmes de vindicte déjouée et d'humilité contrefaite étouffent sa voix, en ces termes :
« Il y a un temps pour tout et un temps pour toute chose sous les cieux : un temps pour naître et un temps pour mourir ; un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui est planté ; un temps pour tuer et un temps pour guérir ; un temps pour démolir et un temps pour bâtir... Dieu demande compte de ce qui est passé... l'homme n'a aucune prééminence sur la bête, car tout est vanité... l'homme doit se réjouir de ses œuvres ; car c'est là sa part : qui donc le ramènera pour voir ce qui sera après lui ? »
Lorsque les larmes de vindicte pieuse eurent mis fin à sa lecture, le Colonel McLane étendit son mouchoir en soie sur le plancher nu et s'agenouilla pour une prière silencieuse et confortablement assurée.
* * * * *
Black Dave avait rampé dans la pièce où Hulda avait en partie entendu ces révélations, et il s'était introduit dans le grand placard sous la trappe dissimulée menant au cachot, où ses gémissements et son agonie mentale touchèrent la compassion de Hulda. Elle ouvrit la trappe et rampa jusqu'à lui.
« Chut, Dave ! » chuchota-t-elle. « Qu'est-ce qui te rend si malheureux ? »
« Mademoiselle, j'ai tué un homme. Ils m'ont forcé à le faire. Je brûlerai dans les tourments. Seigneur, sauvez-moi ! »
« Dave », dit Hulda, « mon pauvre père est mort pour ses fautes. Tu ne peux plus rien changer ; mais, comme lui, tu peux te repentir. »
« Oh, mademoiselle, je suis noir. Le rhum et la bagarre m'ont ruiné. Y'a pas moyen de faire mieux. La loi ne me laissera pas témoigner contre les gens qui m'ont poussé. Comment puis-je me repentir si je ne peux avouer mon péché ? La loi ne me laisse pas avouer. »
« Confesse ton âme pauvre et tourmentée à moi, Dave. Le Seigneur t'entendra, même si tu n'oses pas tourner ton visage vers Lui. »
« Mademoiselle, autrefois, j'étais dans le droit chemin du Seigneur. Mes mains étaient propres, mon visage clair, mon estomac non brûlé par l'alcool. Je n'étais sur le chemin de personne ; à l'église, on me mettait en avant. Mon âme était heureuse. Un jour, j'ai rossé un homme plus fort que moi. Ça m'a rendu fier et insolent. J'ai rechuté, et je ne valais plus rien pour être loué chez des gens honnêtes ; alors les tavernes m'ont eu, puis les kidnappeurs m'ont utilisé, et maintenant le sang de Caïn et d'Abel est sur mon front pour toujours. »
Hulda s'agenouilla près du meurtrier et pria de tout son cœur ; non pas avec la prière consciente et intéressée de celui qui priait dans le vestibule, mais avec la prière humble du pénitent sur le Calvaire : « Seigneur, nous, de ce repaire de criminels, demandons à être avec toi au Paradis. »
* * * * *
La journée entière du lendemain fut consacrée aux préparatifs de fuite par Patty et son gendre.
Un bateau de taille suffisante, et un équipage pour le manœuvrer, devaient être trouvés en aval de la rivière, ce qui nécessita deux voyages : l'un de Patty à Cannon's Ferry, l'autre de Joe à Vienna et au quai de Twiford.
Durant leur absence, Cy James était tout aussi affairé, et Hulda le vit dans le champ labouré près de l'ancien cottage du Delaware, sous les vautours qui tournoyaient, en train de diriger le fermier sur la manière de guider sa charrue, et il sembla, peu après, que l'un des chevaux fût tombé dans une fosse à cet endroit.
Plus tard, Hulda observa Cy James, muni d'une bêche, en train de creuser à divers endroits près de l'ancien cottage de Patty Cannon.
« Tous travaillent pour eux-mêmes », pensa Hulda, « sauf Levin et moi. Combien de fois ai-je vu tante Patty se glisser vers des lieux secrets dans la nuit, ou à l'aube, alors qu'elle inspectait chaque fenêtre pour voir si elle était observée. Ses ruches étaient son plus grand souci. »
Une pensée soudaine fit s'immobiliser Hulda, et chassa la couleur de ses joues.
« Ils s'en vont tous. Je serai emmenée, moi aussi, ou gardée ici pour un sort pire. Ma mère, en Floride, me déteste ; elle me l'a dit. Je sais quel mariage Allan McLane me réserve — être son esclave blanche ! Levin est pauvre, et sa mère l'est aussi ; on dit que Patty Cannon a enterré de l'or. Peut-être que Dieu me le désignera. »
Elle se glissa le long de la route de Seaford et remonta le chemin dans les champs qu'elle connaissait si bien. Personne ne se trouvait dans le cottage au toit mansardé. Hulda alla parmi les dépendances et commença à inspecter les ruches, faites de tronçons d'arbres ronds, et les grands pots de fleurs en bois que Patty Cannon avait laissés derrière elle.
Elle ne fut interrompue que par un coup de fusil tiré dans le champ labouré, et vit les vautours opiniâtres tomber morts du ciel alors qu'ils exaspéraient le laboureur.
* * * * *
« Je vais m'amuser une dernière fois dans le Maryland avant de partir », entendit Hulda son beau-père dire, alors qu'il passait devant son lit pour monter à l'écoutille au matin, « et ce sera de brûler le nègre qui m'a agressé. C'est son jour aujourd'hui. »
Presque aussitôt, il redescendit l'échelle en maudissant, suivi d'un rire moqueur venant d'en haut, et du cri : « On vous verra tous pendus un jour, par la fumée ! Et écrase un autre œuf sur ta face, acheteur de nègres ! »
En un instant, une querelle formidable éclata en bas entre le kidnappeur et la mère de sa femme, et Hulda crut qu'ils s'entre-tuaient ; jetant un coup d'œil, elle vit Johnson maintenant Patty au sol, et lui fourrant dans la bouche son élégante chevelure, arrachée durant la lutte.
« Je serai ta perte, vieille receleuse, avant de partir », cria-t-il ; « le verdict sera : "J'ai rendu service au comté." »
« Écartez-vous de là ! » cria Allan McLane, poussant Hulda et se glissant entre les deux combattants. « Honte à vous, Joe ! Fouetter votre grand-mère n'est guère conservateur. Voici une mission qui vous rapportera gros : ma servante Virgie a été attrapée. »
Le kidnappeur lâcha la femme et se tourna vers son invité.
« Bonne nouvelle ! » dit-il ; « même si ça me met la corde au cou, je vous l'amènerai. »
Son visage commençait à prendre une expression sensuelle, quand Patty Cannon, à qui il tournait le dos, se rua sur lui comme une tornade, le souleva du sol, le projeta par la porte arrière dans la cour et l'enferma dehors. McLane se retira par l'autre porte.
« Dieu soit loué ! » réfléchit Hulda, regardant en bas avec terreur, « personne n'est encore assassiné, et j'ai encore un jour de grâce pour attendre Levin. »
* * * * *
« Colonel McLane », dit Patty Cannon, dans sa chambre ce soir-là, « quel intérêt avez-vous à la mulâtresse et à Huldy, aussi ? Vous ne voulez pas des deux, Colonel ? »
« Non, tante Patty. Toutes mes opinions sont conservatrices. Tout à fait ! Hulda, je veux la réformer et la façonner à mes besoins. Elle m'ornera. En prenant la fille Virgie à ma nièce Vesta, je désire punir cette dernière pour avoir consenti à la dégradation de notre famille et avoir épousé le forestier Milburn. Elle aime cette mulâtresse ; par conséquent, je veux la priver de la fille : Joe doit me l'amener, voyez-vous ? »
Son visage exprimait l'indifférence qu'il ressentait pour la sécurité de Virgie durant le voyage, et cette suggestion grossière offrit à Patty Cannon son opportunité :
« Colonel, nous ne sommes que trois dans la maison ce soir ; je suis l'une. »
« Je suis le deuxième, Patty. »
« Et la troisième est la jolie Huldy, Colonel ! »
Ils se regardèrent quelques minutes en silence.
« Ça fait deux contre une », dit Patty Cannon avec un petit rire. « Nous n'avons pas de voisins ici qui ne soient habitués aux bruits. »
Le silence revint tandis que les deux produits du trafic humain lisaient sur le visage de l'autre.
« Je lui ai fait une proposition très conservatrice et libérale, Patty, et elle m'a insulté, bien que magnifiquement. Mais je lui en garde rancune. »
« Vous a insulté, Colonel ? L'ingrate catin ! Ne pouvez-vous pas l'insulter en retour ? Elle n'a jamais osé me désobéir. Une fois sa fierté brisée, elle sera comme les autres filles, je suppose. »
« C'est vrai, sans doute. Mais, Patty, n'avez-vous aucun remords à ce sujet, considérant qu'elle est votre petite-fille ? »
« Ma mère n'en avait aucun pour moi, chéri », ricana la vieille femme familièrement.
« Quelle est cette histoire que j'ai entendue, à propos de vos origines, Patty ? »
« Je n'en sais pas plus là-dessus, Colonel, qu'une pauvre fille ignorante, vous savez. J'ai entendu dire que mon grand-père était un lord. Une gitane a séduit son fils et il l'a épousée. Son père l'a chassé de chez lui, et sa femme l'a emmené au Canada avec son argent, où elle s'est lancée dans la contrebande à Saint-Jean, à mi-chemin entre Montréal et les États-Unis. »
« Et il y a été pendu pour avoir assassiné un ami qui l'avait découvert ? »
« C'est ce qu'on dit, chéri. Quoi qu'il en soit, il a été pendu. Nous autres filles, nous étions belles. Mère disait : "Le monde est dur, mais ne vous laissez pas abattre, les filles ! Mariez-vous si vous pouvez. De toute façon, il faut vivre, et on ne peut pas vivre aux dépens des femmes." J'ai épousé un homme du Delaware, et c'est ainsi que j'ai cessé d'être Martha Hanley pour devenir Patty Cannon. »
« Et quelle carrière vous avez menée, tante Patty ! Si vous aviez vécu ailleurs que dans cette vieille poche entre les baies, vous auriez eu la réputation du Capitaine Kidd. Dites-moi maintenant, de façon conservatrice, votre propre enfance délaissée n'a-t-elle pas été la cause de vos erreurs, et cela ne vous fait-il jamais ressentir de la compassion pour d'autres oisillons comme Hulda ? »
La femme aux cheveux noirs, avec une sorte de pensée perverse, comme quelqu'un sur qui l'on s'était exprimé durement, fixa finalement ses yeux noirs et audacieux sur ceux de McLane et répondit, en ricanant :
« Je ne sais pas si ça le fait, Colonel. Avant que ma mère ne me montre la voie, j'aimais les hommes. J'aimais qu'ils soient méchants. Maman nous prenait au fur et à mesure que nous dérivions. Et pour ce qui est de Huldy ici, sa mère me l'a jetée dans les pattes ; elle n'est pas comme les Cannon et les Johnson ; elle est pleine de fierté, et », avec un juron, « qu'elle en soit délestée ! Paierez-vous mon prix ? »
Il hésita.
« Ce n'est pas le prix, Patty ; c'est la méthode. N'est-ce pas lâche ? »
« Oui », dit Patty avec insolence, « c'est du kidnapping. C'est le métier ici. Payez l'argent, Colonel, et cette pièce nue s'éclairera pour devenir votre chambre nuptiale. Bah ! Êtes-vous un homme ! »
Ses mots éveillèrent des visions que l'amour-propre peut répugner à repousser, et qui, entretenues un instant, deviennent irrésistibles.
La forme souple, mûrissante et arrondie de Hulda monta sur le marchepied de son esprit, effleura son genou et exhala le parfum de sa jeunesse comme un musc subtil, jusqu'à ce qu'il se renverse langoureusement, comme s'il fumait une pipe sur le fourneau de laquelle son buste était peint, et toute sa modestie se dissolvait dans cette ivresse. La brutalité elle-même semblait naturelle à cette vision, comme une joie plus féroce remplaçant la tromperie qu'il ne pouvait plus pratiquer. L'enfant s'était envolée dans l'instant même où il voulait la saisir, comme un pâle papillon, mais il restait là où elle avait flotté une essence soyeuse et nubile, fée et humaine à la fois, vêtue de pensées pures et d'un doux respect, dont la profanation serait un jeu aussi rare que la lutte de Satan avec l'âme d'Ève.
Son innocence et son esprit, son respect de soi et sa conscience féminine éveillée, sa faiblesse et sa sensibilité, son courage et sa beauté se présentaient tour à tour ; et la pièce froide et boisée, la taverne négligée, le vent d'une nuit d'automne descendant la cheminée et ravivant le feu, tout semblait imprégné, comme lui, de méchanceté, comme si l'âme de Patty Cannon chevauchait un balai et menait cent sorcières.
McLane avait cinquante ans ; sa famille était une famille commerciale rigide, qui était restée généralement réservée, bien qu'avide, et qui pratiquait le conservatisme dont il se vantait aussi, mais dont il s'était écarté : il était le hors-la-loi de la maison, tout en élevant ses principes en un shibboleth agressif, d'autant plus qu'il prospérait grâce à l'anti-progrès.
Il était un bailleur de fonds pour les marchands d'esclaves locaux et investissait son argent dans des formes de gain devant lesquelles les hommes hésitaient ; non seulement sur le trottoir, pour l'usure, mais derrière les prêteurs sur gages et les hommes de sport, dans les sociétés de loterie et les débits de boissons, et, disait-on, dans la traite négrière ouverte, aussi, dont des clippers sortaient occasionnellement de la baie de Chesapeake sous prétexte de voyages commerciaux vers les Indes orientales, et revenaient sans autre cargaison que des fruits des Antilles.
Il s'efforçait de maintenir son crédit par une horreur ostentatoire des nouveautés et des hétérodoxies, et de toutes les agitations libérales, et avait la hardiesse sublime de transporter sa Bible dans tous les lieux de honte, comme si c'était le bagage naturel d'un gentleman, attendu avec lui ; et il réprouvait le « blasphème » tout en enchérissant lors d'une vente d'esclaves ou en siégeant dans une salle de bar pleine de kidnappeurs, parmi lesquels il passait pour une référence religieuse.
Aucune partie de cette Bible ne lui procurait cependant de plaisir ou d'occupation, à l'exception de l'Ancien Testament, avec ses codes complets de servitude, de concubinage et de « œil pour œil ». Il connaissait les lois juives mieux que les scribes et les pharisiens à l'époque d'Hérode et de Jean, et s'était persuadé que l'approbation mentale et, dans la mesure du possible, la pratique de celles-ci, constituaient un croyant ferme. La vengeance, l'intolérance, le formalisme et la suffisance étaient devenus à tel point sa théorie qu'il ne savait lui-même pas s'il était capable de faire le mal à condition d'obtenir ce qu'il voulait.
Pas particulièrement courageux, il était si dépourvu de sensibilité qu'il ne ressentait aucune peur nulle part ; et, fréquentant généralement ses subordonnés blancs, il avait l'habitude d'être considéré avec déférence, et préférait plutôt leur société. Il avait une opinion sur tout et ne permettait à aucun étranger à Baltimore d'en avoir une. L'esprit d'émeute, si précoce et si fréquent dans cette ville, reposait sur de tels nuisibles sociaux, vautours et conscients d'eux-mêmes, qui prétendaient toujours représenter le ton public du Maryland.
« Patty », dit Allan McLane, de sa voix de bec-de-lièvre et suave, bien que dure, comme de la bouillie mangée avec un couteau de chasse, « je pourrais vous payer cet argent et vous pourriez ne pas réussir à livrer la marchandise. Sera-t-elle docile ? »
« Colonel, je vais l'effrayer à mort. Elle se cachera de moi ici près de votre feu, et ma voix devant la porte la gardera ici jusqu'au jour. »
McLane alla à sa valise, l'ouvrit, et en sortit des liasses de billets et un sac de cuir rempli d'or.
L'éclat jaune sembla scintiller dans les yeux noirs de Patty Cannon, comme la lune au-dessus d'un puits.
« Comme ça brille magnifiquement, Colonel ! » dit-elle. « Rien n'est comme ça pour un ami. La jeunesse et la beauté doivent aller ensemble pour être fortes, mais, par Dieu ! l'or peut y aller seul. »
Il compta deux piles, l'une de billets et l'autre d'or, utilisant ses lunettes d'or sur son nez d'aigle pour le faire, et dit :
« Patty, j'ai acheté bien des petits-enfants à cette vieille femme, mais c'est le premier enfant que j'achète à la grand-mère. Maintenant, remplissez votre contrat et gagnez votre argent ! »
Il remit ses lunettes dans sa poche, étendit ses chaussons à guêtres devant le feu, regarda sa montre et laissa le sceau de cristal tomber sur son abdomen lisse, et ses yeux bleu-vert vitreux se remplirent de couleur comme deux vases dans la vitrine d'un apothicaire. Il était prêt et impatient de substituer le voyou au tentateur.
Patty Cannon, jetant un coup d'œil à l'argent sur la table, et portant une lampe, partit aussitôt à travers la maison, appelant « Huldy ! Huldy ! »
Rien ne répondit à ce nom.
Elle chercha de pièce en pièce, scrutant partout, et fit le tour deux fois, puis, prenant une lanterne, sortit dans la nuit venteuse et fit le tour des limites de la vieille taverne.
La maison était facilement explorée, n'ayant ni cave ni dépendances, et la trappe du cachot était fermée à double tour. Le châle et le chapeau de la jeune fille avaient également disparu.
« Elle nous a entendus, je suppose », grommela la vieille femme ; « elle s'est enfuie et m'a ruinée. Joe est cruel avec moi ; Van Dorn est parti ; sans or, je vais à l'hospice. McLane est impitoyable... »
Elle s'attarda sur la phrase, et, avec seulement une seconde d'hésitation, retourna dans la taverne et verrouilla la porte extérieure.
Sous son lit de plumes, elle passa la main et en tira un gros objet, prit une corne sur la cheminée et l'arrosa avec quelque chose qu'elle contenait, puis, d'une démarche masculine et audacieuse, frappant fort du pied, elle remonta dans le noir l'escalier ouvert, parlant, à mesure qu'elle avançait, haut, avec complaisance ou sévérité, comme si elle s'adressait à quelque fugitif qu'elle cajolait ou forçait. Finalement, devant la chambre de McLane, elle frappa fort, criant :
« Ouvrez, Colonel ! Voici la créature timide ! Elle n'ose plus désobéir. Sortez et embrassez-la, Colonel ! »
« Ha ! » fit McLane en ouvrant sa porte, d'où la pleine lumière du feu et des bougies jaillissait, « conservatrice, n'est-ce pas ? Eh bien, qu'elle entre ! »
Alors qu'il faisait un pas pour pénétrer l'obscurité avec ses yeux éblouis, Patty Cannon pressa silencieusement contre son cœur un énorme pistolet de cavalerie et pressa la détente : un éclair de feu du silex frappant la poudre fraîche dans le bassinet illumina le vestibule un instant, et le corps lourd de l'invité tomba en arrière devant sa chaise, et au-dessus de lui se pencha la femme un moment, immobile comme la mort, le lourd pistolet en main comme une massue, prête à frapper s'il remuait.
Il ne bougea pas, mais saignait seulement par les grosses lèvres, livide et sans protester, et les yeux bleus et froids semblaient aussi naturels que la vie.
Patty Cannon prit la chaise et compta l'argent.
CHAPITRE XLII.
LES BECS.
Le vent soufflait par rafales, comme des foules agitées durant un débat, tantôt muet de crainte, tantôt murmurant, et parfois mutin et féroce, quand Hulda, n'ayant entendu que quelques mots de l'ouverture de sa grand-mère, se glissa hors de la vieille taverne et s'enfonça dans la nuit, terrifiée mais non sans réfléchir, jusqu'à ce qu'elle atteigne de grands pins qui semblaient dire au-dessus de sa tête, haut vers le ciel : « Où maintenant, oh où, oh-h-h où, dans le froid, le froid désert du monde ? »
« N'importe où ! » répondit Hulda, n'ayant pas peur du froid ou de la nature, tant sa crainte des hommes et des femmes était devenue intense. « Mais où ? Je pourrais aller à Cannon's Ferry et raconter mon histoire à ces marchands au cœur dur, ou à Seaford et mendier un abri quelque part ; mais d'abord, je vais essayer notre vieille maisonnette à nouveau. »
Elle remonta le chemin du champ si silencieusement que les chiens n'auraient pu l'entendre, et, alors qu'elle approchait de la petite maison, vit des lumières à l'intérieur, et entendit bientôt des voix et vit des silhouettes bouger.
Connaissant chaque trou de nœud et chaque fissure de la petite demeure, Hulda eut bientôt une vue parfaite du contenu de la maison en se tenant dans l'obscurité, à une certaine distance de l'une des fenêtres basses et étroites.
Une table se dressait au milieu de la pièce principale, sur laquelle se trouvait un vieux coffre moisi auquel la terre adhérait encore, et à côté du coffre gisaient des ossements et des lambeaux de vêtements sur le couvercle brisé du coffre.
« Vous jurez que le témoignage que vous donnez sera la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité, que Dieu vous aide ! » s'exclama un personnage petit, trapu, à l'air irlandais, présentant un livre à embrasser à un garçon maigre, sans menton, au cou d'oie, que Hulda reconnut immédiatement comme étant Cyrus James.
« Dois-je l'emmener, Docteur Gibbons ? » demanda au magistrat un homme à l'allure distinguée et aux manières aisées.
« Oui, Monsieur Clayton. »
« Connaissez-vous la nature d'un serment ? Qu'est-ce que c'est ? »
« Je serai frit comme une beignet sur la poêle du diable si je ne dis pas la vérité », minauda Cy James avec zèle.
« Non, vous ne le serez pas ; du moins, pas tout de suite. Si vous ne me dites pas la vérité, je ferai couper vos deux oreilles au pilori, et aucun beignet ne passera dans ce ventre affamé pendant un mois. Goy ! »
Il regarda Cy James comme s'il avait envie de lui mordre le nez pour commencer.
« Maintenant, Hollyday Hicks, vous et Billy Hooper et les autres agents, emportez cette boîte, qui empeste trop ici, dès que le témoin aura prêté serment dessus. Quand avez-vous vu cette boîte pour la dernière fois, James ? »
« Il y a environ dix ans, monsieur, quand j'étais au service de Patty Cannon depuis quatre ans, je crois, j'ai vu Patty, Joe Johnson et Ebenezer, son frère, porter tous ce coffre jusqu'au champ et l'enterrer. »
« Qu'est-ce que vous les avez vus mettre dans ce coffre ? »
« Un homme mort, un trafiquant de nègres. Je ne saurais dire si son nom était Bell ou Miller ; elle a tué deux hommes vers cette époque, et j'étais si petit que je les ai confondus. »
« L'avez-vous vue tuer cet homme ? »
« Non, monsieur, je n'étais pas à la maison. Je suis rentré à temps pour les voir l'emballer dans la boîte. J'ai entendu Patty raconter aux garçons comment elle l'avait tué. Oh ! elle en était fière, monsieur, parce qu'elle n'avait eu aucune aide. »
Une demi-douzaine de têtes d'agents, dont certaines étaient connues d'Hulda, se penchèrent ensemble pour écouter le témoin, tandis que d'autres enlevaient les restes nauséabonds. Monsieur Clayton poursuivit :
« Comment a-t-elle dit qu'elle l'avait tué ? »
« Elle a dit qu'il était venu à la taverne de Joe avec un cheval emprunté à East New Market, où il avait dit aux gens qu'il achetait des nègres et qu'il en prendrait pour quinze mille dollars s'il pouvait en trouver. Il a été suivi, et Ebenezer Johnson est arrivé avant lui. Ils lui ont dit que la taverne était pleine et qu'il serait mieux traité à la petite ferme d'une brave femme tout près de là. Ils lui ont fait croire, disait-elle, qu'un gentleman avec beaucoup d'argent n'était pas toujours en sécurité à la taverne. Tante Patty lui a servi le souper. Il est resté assis à table après, à se curer les dents. Elle a pris son pistolet et est sortie dans son jardin pour sarcler ses fleurs. Une fois, elle s'est approchée de lui à la fenêtre pour tirer, mais il s'est retourné brusquement, et elle lui dit : "Oh, monsieur, je voulais juste voir si vous n'aviez besoin de rien d'autre." "Non, non," dit-il, "j'ai fait un très bon souper." "J'aime mes fleurs," dit Tante Patty, "et j'aime les sarcler au coucher du soleil, pour qu'elles puissent dormir agréablement." "Vraiment ?" dit-il ; "je vous crois une femme aimable." Il s'est retourné à nouveau et a commencé à regarder son portefeuille. Elle sarclait, sarclait, et fredonnait un petit air. Tout à coup, elle s'est glissée derrière lui, et je l'ai entendue dire : "Garçons, je lui ai bien eu, droit dans l'arrière de la tête, et il est tombé sur la table, et l'eau qu'il buvait était rouge comme du vin de groseille." »
« James Moore, je vous assermenterai ensuite », dit le magistrat au nouveau locataire de la ferme ; et cet homme procéda à son témoignage concernant la découverte du coffre alors qu'il labourait dans un endroit humide où il avait dégagé des broussailles.
Cy James, rappelé, témoigna d'autres corps enterrés, principalement des enfants massacrés par méchanceté ou jalousie, ou pour éviter d'être poursuivis.
« Prenez ce garçon, Joe Neal, » dit l'agent Hicks, « et tenez-le bien. »
« Goy ! » dit Clayton avec un froncement de sourcils terrible à l'adresse de Cy James, « nous pourrions encore avoir à le pendre ! La connaissance coupable de ces crimes pendant tant d'années, et une dénonciation seulement pour un ressentiment privé, constituent une complicité. Heureux pour vous, jeune homme dépravé, si vous aviez possédé les principes de ce jeune gentleman ! »
Le sénateur posa sa main sur une silhouette assise, et apparut aux yeux d'Hulda l'image de son amant, Levin Dennis.
« Agents, » dit le docteur Gibbons, le magistrat, « je vais vous donner vos mandats maintenant. Les autorités du Maryland proposent, sans attendre les procédures d'extradition, de vous livrer vos prisonniers à la frontière de l'État. »
« Goy ! » dit Clayton, « ils pourraient avoir des amis dans les bureaux de l'exécutif à Annapolis. Non, les gars, agissez ensemble, comme des patriotes, tout comme les gars du Maryland et du Delaware servaient dans la même brigade révolutionnaire. Joe Johnson est attendu ici demain à midi : soyez prudents de ne pas déranger la vieille Patty ni d'éveiller ses soupçons avant qu'il n'arrive. Elle n'est presque plus en état de faire le mal, mais lui a toute une vie devant lui pour le faire. »
« Agent Neal, je vous les pousserai par-delà la ligne ! » dit l'officier du Maryland.
« Agent Wilson, faites attention quand vous vous occuperez de la vieille Patty : elle pourrait être chargée et partir d'un coup », s'exclama l'officier du Delaware.
« Docteur John Gibbons, » dit Clayton, « ne perdez pas de temps avec eux lors de l'audience à Seaford, mais prenez des chevaux et envoyez-les directement à la prison de Georgetown ; ils sont glissants comme des anguilles. Goy ! »
Alors que Cy James était emmené vers un endroit sûr dans le grenier, il se tourna vers Levin Dennis, très flétri et penaud.
« Oh, Levin, » dit-il, « Huldy ne voudra plus de moi maintenant, je le sais. Ne veux-tu pas me soutenir, Levin ? Elle va t'épouser, et je te donnerai tout ce que j'ai trouvé. »
« Huldy ! » s'exclama Levin ; « oh, dois-je la laisser là-bas à la taverne une nuit de plus ? »
« Non, » répondit Hulda, s'avançant ; « nous sommes tous deux sauvés, mon ami. Mais j'aurais dû faire mon lit dans la forêt cette nuit si Dieu ne m'avait pas dirigée vers vous. »
Alors qu'ils s'étreignaient tendrement, le sénateur Clayton s'exclama :
« Quoi ? Des colombes parmi les serpents à sonnette. Goy ! »
CHAPITRE XLIII.
LE PLAISIR ÉPUISÉ.
L'aube n'avait pas encore pointé que ce voyageur rapide, Joseph Johnson, devançant ses ennemis de quelques heures, attacha silencieusement ses chevaux à la taverne qu'il avait construite, et faillit tomber dans les bras d'Owen Daw.
« Joe », dit ce vaurien, « il y a des gens bizarres qui rôdent par ici. Ils disent qu'un coffre bleu a été déterré dans le champ là-bas, avec des ossements dedans. Je soupçonne qu'ils te cherchent, Joe. »
« Je vais te donner un travail, Owen », dit Johnson, aussi vif que le garçon. « Attelle ces chevaux à mon chariot là-bas pendant que je rassemble quelques affaires avant de prendre la poudre d'escampette. »
Se glissant vers l'arrière de la maison, il entra et jeta un coup d'œil dans la chambre de Patty ; elle n'y était pas ; une légère odeur de poudre à canon semblait flotter dans le couloir. Montant rapidement les escaliers, Johnson vit une lumière briller dans la chambre de McLane, et il ouvrit la porte à la volée, s'exclamant :
« Pas de chance partout ; la fille est raide morte ; les flics sont autour de nous. Réveille-toi, McLane ! »
« Joe ! » dit une voix, et Patty Cannon lui jeta ses bras autour du cou.
« Au feu d'enfer avec toi ! » beugla le fils filial. « Retire tes bras ! »
« Réconcilions-nous, Joe ! Tout le monde s'est enfui. Huldy est partie, elle aussi. McLane est mort. »
« Mort ? Mort où ? »
« Là » — elle montra un édredon posé sur le sol, dont les contours semblaient inhabituellement pointus et rigides pour des plumes, bien qu'il fût cousu dans ses propres couvertures et courtepointes. Joe Johnson le toucha du pied et fit un bond en arrière.
« Diablesse ! » cria-t-il, « c'est encore un de tes tours ? »
« Je l'ai fait pour toi, Josie. Il s'est attiré ça tout seul. Il y a son portefeuille rempli d'argent pour payer nos frais de voyage. Il est cousu magnifiquement, et dans la baie, tu peux le laisser couler au fond. »
Le visage de Joe Johnson devint presque livide, et, se ruant sur Patty Cannon les deux mains levées, il la frappa, la fit tomber au sol et posa sa botte sur elle.
« Si j'avais le temps, je te tuerais », siffla-t-il. « Mais cela ferait rater une affaire à l'attelage. Ce soir, je te quitte pour toujours. Margaretta, ta fille, souhaite ne plus jamais te revoir. Prends ce berceau et le sang que tu dois encore verser pour garder ton vieux cœur au chaud, et prends ma malédiction pour t'étouffer sur la potence ! »
Il s'enfuit et siffla doucement à la fenêtre ; Daw et le frère de Joe, Ebenezer, un être plus bas et plus sinistre, montèrent les escaliers en bondissant, libérèrent et poussèrent devant eux la petite bande de captifs.
« Un seul mot de toi, nègre blanc, durant tout ce voyage aujourd'hui, et j'éparpille ta cervelle dans les bois ! »
Joe Johnson tira un pistolet en parlant, et Jimmy Phoebus vit sa détermination nerveuse trop clairement pour le provoquer.
« Maintenant, mets ce paquet sur le chariot », dit Johnson, se référant au lit, et il fut descendu par les frères, et le portefeuille de l'homme mort jeté à côté.
« Joe ! Joe ! » vint la voix de Patty Cannon, depuis la chambre d'invité, « emmène la pauvre vieille femme qui t'a élevé. »
« Tais-toi ! » répondit-il ; « nous allons devenir des gentlemen dans un pays où tu nous noircirais. Fini les caches et les manigances ; élève un autre Joe Johnson, si tu peux, pour faire marcher cette vieille carcasse ; je te le laisse. »
Il était parti dans l'aube vague. Elle tomba face contre terre sur le petit comptoir et gémit :
« Une pauvre, pauvre, pauvre vieille femme ! »
Combien de temps resta-t-elle ainsi penchée, elle ne le sut pas, jusqu'à ce que des bruits familiers frappent ses oreilles, et, levant les yeux avec un cri de reconnaissance, elle cria :
« Van Dorn ! Dieu te bénisse, Van Dorn ! Tu es vivant ? »
Le capitaine était soutenu dans les bras d'une autre personne, qui l'emmena, livide, dans le petit comptoir et le déposa sur sa paillasse, en murmurant :
« Je l'aimais comme je n'ai jamais aimé un homme. »
* * * * *
La matinée était bien avancée, et le soleil faisait s'élever la vieille taverne décharnée et abrupte comme un mammouth au-dessus des terres plates, remplissant ses pièces supérieures de vin doré, alors que Patty Cannon était assise dans l'une d'elles près d'une fenêtre proche de la véranda, et parlait à Van Dorn, qu'elle avait tendrement lavé et rhabillé, l'installant dans son propre fauteuil à bascule en jonc confortable, les pieds surélevés — comme tous les Américains sans prétention aiment le faire — et couverts sur une seconde chaise.
Ses malheurs et son soulagement rendaient Patty sociable, bien que tendre, et les instincts de son sexe étaient revenus, celui d'être cajolée et aimée.
« Oh, Capitaine », dit-elle tendrement, « comme tu as l'air propre et doux, comme mon bon homme autrefois. Ne sois pas méchant avec moi, Van Dorn ! Mon cœur est triste. »
« Chito, Patty ! chito ! Fi ! toi triste ? J'aime te voir impertinente et provocante. Ne nous repentons pas ! Alors Joe t'a quittée ? »
« Avec des malédictions cruelles. Ma fille me hait, dit-il, et veut être une dame là où je ne peux pas la déshonorer. Oh, chéri ! élever un enfant et le voir vous haïr et vous mépriser, c'est dur, même si j'ai été mauvaise. Il ne me reste plus rien maintenant que toi, Van Dorn ; oh, ne meurs pas ! »
Il toussa prudemment, comme si la toux était un luxe à exercer avec modération, et essuya un peu de sang de sa langue et de sa lèvre.
« J'essaierai de ne pas mourir avant de t'avoir un peu consolée, Marta delicioso ! La balle est près de ma trachée, et quand le sang s'infiltre, cela me fait tousser, et je dois éviter les émotions, dit le chirurgien, de peur qu'elle ne tombe dans mes poumons et ne rompe un vaisseau sanguin par une toux trop spasmodique. Alors ne sois pas trop belle ou je pourrais périr. »
Il caressa sa longue moustache jaune avec sa main aux doigts ornés de diamants, et tira son bonnet de velours bien bas sur ses boucles soyeuses, mais il était trop pâle pour rougir comme autrefois, bien qu'il zézayât toujours autant, comme un garçon pudique.
« Capitaine », dit la femme, ravie jusqu'au rougissement, « tu es tellement plus intelligent que moi que j'en ai peur. Suis-je encore un peu belle ? Est-ce que je te plais ? Je sais que tu te moques de moi. »
« O hala hala ! » soupira Van Dorn. « Tu es l'étoile de ma vie. Tout ce que je suis, c'est toi qui l'as fait. Patty, je t'adore. Quand tu seras partie, la nature humaine respirera et s'émerveillera. Te souviens-tu de notre première rencontre ? »
« Un peu, Capitaine. Raconte-le-moi encore. Complimente-moi si tu peux. Je suis presque désolée. »
Sa lèvre trembla, et elle jeta un coup d'œil aux champs d'en face, qu'elle avait habités si longtemps, où, lui semblait-il, plus de vie que jamais était visible aujourd'hui, bien qu'elle n'ait pas regardé attentivement.
« Combien d'années ont passé, Patty, nous ne le dirons pas. Je revenais d'Afrique avec un émigrant, un Britannique, mon ravisseur en fait — cet officier de l'escadre de blocus sur cette côte qui a saisi mon corsaire, l'Ida, avec tout son chargement d'esclaves de Guinée. Son nom était tout ce que j'ai pris de lui — tu as eu le reste — Van Dorn ! »
Elle lui jeta un regard surpris de ses yeux attentifs, comme si cela pouvait être une conversation désagréable, mais il l'écarta par un compliment.
« Chis ! Dios ! Quelle famille de beautés vous étiez ! Betty, avec son air de garçon manqué, et Jane, avec sa richesse de charmes, et Patty, avec ses yeux audacieux et riches et sa volonté conquérante. Nous avons navigué dans le Nanticoke par erreur pour le Manokin. Mon ami avait eu pitié de mes malheurs et aimait ma compagnie, et quand il m'a brisé en tant qu'esclavagiste — ayant déjà été brisé en tant que corsaire — il avait dit : "Dennis, ce pays que tu loues si bien m'a fasciné ; je démissionnerai de ma commission et achèterai un petit navire, et je m'installerai en Amérique avec toi pour le bien de ma chère petite fille, Hulda Van Dorn." Ayme ! cette pauvre petite fleur sauvage : où a-t-elle passé la nuit glaciale d'hier, Patty, peux-tu me le dire ? »
Il toussa encore, très prudemment, et son œil, plus brillant à cause de ses poumons fatigués, ne quittait jamais son hôtesse, comme s'il craignait qu'elle ne manque quelque trait plaisant de son récit. Elle tapota du pied et grommela :
« Tu m'as rendue jalouse d'elle : j'ai fini par la haïr et la craindre, mon amour. »
« Voluptueux comme deux jeunes veufs après une longue croisière, nous avons tardé parmi vous, sirènes, moi presque au seuil de mon foyer, où ma femme me croyait mort, mais attendait avec nostalgie et attend encore ce matin, chère Patty. Dios da fe ! Mon ami, entortillé avec la brillante Betty, a ressenti plus tôt des remords au spectacle de sa petite enfant si mal caressée, et m'a fait signe de partir ; mais il avait montré son or, et pouvait être mieux épargné que moi, l'imprudent. Tu connais le jeu froid et profond, chère Pat. Hala ha ! J'ai été fait pour acheter le poison que vous, les sœurs, avez donné à Van Dorn, et paraître le complice de sa mort : jamais jusqu'à cette semaine ce meurtre n'avait livré un témoignage — la part de la pièce du mort que ta mère a volée et cachée, qu'Hulda a finalement héritée. Verdad es verde ! J'ai eu peur de te quitter : je suis ici à la mort avec toi, ma vieille enchanteresse. »
Une fissure parcourut la maison de bois vide, ce qui la fit se lever ; Van Dorn, comme on l'appelait, appréciait son malaise, tel un masque pâle peint d'un sourire.
« Capitaine », dit-elle, « combien de gens je vois là-bas dans les champs ! Peut-être qu'il y a une chasse au renard. »
« Assieds-toi, Patty ! Laisse-moi boire, dans mes derniers jours de vie, la lie de tes souvenirs. Tu m'es si chère ! Tourne-toi dans le soleil doré, que je puisse m'attarder sur ce visage sur lequel tombent les cendres de l'automne, bien qu'à travers les feuilles mortes je voie encore couver les couleurs rousses ! Combien ton adolescence était audacieuse : le pauvre fermier forgeron, dont tu transmettras le nom à jamais, t'irritait avec sa maladie et ses scrupules, et, he aqui ! tu l'as calmé avec la même coupe que tu as mélangée pour le mari de Betty. Sa fille, tu l'as donnée en mariage à son apprenti, un homme fort, stoïque, capable d'héroïsme, Patty, car il est mort pour toi, sa chère égarée, sur l'échafaud honteux, bien que toute la foule sût qui était son instigatrice ; mais, comme un homme, il est mort et n'a jamais parlé. »
« Van Dorn, tu me fais mal », éclata Patty ; « je ne peux pas rire aujourd'hui, et ces récits me dépriment, chéri. Où irons-nous quand tu seras guéri ? »
« La gente pone, y Dios dispone ! Reste encore, et bavarde un moment. Je ne voudrais, pour rien au monde, te voir découragée — toi, ange insondable ! qui, dans ce coin miteux du globe, regardais au loin sur le pays comme Catherine, depuis son trône stérile, sur les immenses steppes, et faisais la guerre aux espoirs des hommes. Comme tu as tourmenté l'Oncle Sam, grande Patty, volant ses courriers pendant des années entre Baltimore et le Brandywine ! Le jeune Nichols purge encore sa peine pour ce tour malin que tu lui as appris, de couper les sacs de courrier alors qu'il était assis, avec les cochers corrompus, sur la diligence bondée, jetant furtivement les lettres de valeur sur la route, pour être ramassées par un cavalier suiveur. Es admirable ! Le jeune Perry Hutton, élevé par toi pour kidnapper, puis pour conduire le courrier et voler ses lettres — un garçon du Delaware, aussi — a péri sur la potence pour avoir tué un cocher de courrier plus scrupuleux que lui-même, qui l'avait détecté sous son masque. Le jeune Moore — était-ce ton parent, chérie ? — arrêtant la diligence postale à Gunpowder Forge, est tombé sous la chevrotine du cocher. Et Hare — »
« Capitaine », appela Patty, « je vois des hommes et des garçons partout dans les champs là-bas, courant, creusant et traînant les broussailles. Est-ce que mes vieilles sépultures sont suspectées ? »
« Pshaw ! chérie, c'est ton imagination fertile, et l'amabilité de Joe. Je voudrais te rendre heureuse avec le souvenir de tes actes audacieux. Que maravilla ! Dans tes petites colères, tu écrasais une vie, quand une autre femme n'aurait fait que taper du pied. Il y avait ce matin où ton feu ne voulait pas brûler, et un petit enfant noir hurlait de froid et t'a mise en colère ; si son corps est un jour déterré là où il a été déposé, le crâne fracassé avec la bûche de bois racontera l'histoire. Tu m'as une fois soupçonné d'infidélité envers tes charmes — Quedo, quedo ! dame exigeante — et la progéniture pâle de la pauvre Hagar, tu l'as jetée sur le tisonnier ardent, et tu as grimacé en le regardant brûler. Les enfants poursuivis dont tu ne pouvais calmer les cris, qui sont pourtant calmés jusqu'à ce que l'enfer ait une voix, même toi tu ne peux les compter. Les évangélistes, ô Patty, trempant leurs plumes dans le sang des saints pour écrire tes crimes, rendraient le siècle prochain infidèle, où tu sembleras impossible, et nous tous, mythologie ! »
« Tais-toi ! » cria la femme, se levant et marchant, avec sa démarche balancée, pour surveiller les choses à l'extérieur qui remuaient son esprit plus que la récitation de son amant ; « quel bien peuvent te faire ces récits, Capitaine ? Mon Dieu ! les routes sont pleines de gens, et ils regardent tous ici. Est-ce après moi, Van Dorn ? »
Il toussa douloureusement, tout en la surveillant cependant, et répondit :
« Juste une course de quartier, je suppose, chère Pat ! Quoi ! as-tu peur, à ton âge ? »
« Non », cria Patty Cannon, avec défi, sortant quelque chose de son sein ; « voici la même dose que j'ai donnée à mon mari, si le pire arrive. »
« Bravo, Patty ! tu ne fais que te ternir avec l'âge, comme un vieux bronze, qui est durci par le temps et l'oxydation. J'étais un gentleman, et pourtant tu m'as maîtrisé. Comme c'est étrange de nous voir ensemble assiégés ici, moi par la mort, et toi par la loi ! Eh bien, nous les avons défiées toutes les deux ! Qu'ils viennent ! Crois-tu au feu éternel ? — que chaque blessure est un charbon ardent pour rôtir l'âme ? Je sais que tu y crois ; et, si tu y crois, combien ta grille rose sera belle, dure charmeuse, avec des garçons gâtés dans l'œuf, et des maris dans la fleur de l'âge, avec des familles d'hommes libres déchirées, et des enfants, nés aussi libres que le drapeau de leur pays, envoyés vers un esclavage perpétuel et le fouet. Poca barba, poca vergueenza ! Qui, à part une femme, aurait pu mettre dans la tête de William Bouser, quand elle l'avait kidnappé avec trente nègres de plus, et les avait tous vendus à Austin Woolfolk, à Baltimore, de se soulever en mer sur le navire de Woolfolk, et de massacrer les officiers, seulement pour être pendu à la fin, et tout ça pour faire de Woolfolk un meilleur client ! »
« Il y a des gens tout autour de la maison, Van Dorn. Je les entends dans les escaliers et dans les chambres. Ayez pitié ! »
« Des démons, ou des hommes, Patty ? Rappelle-toi que les deux sont tes courtisans, et peut-être se bousculent-ils. Qu'est-ce que ça peut nous faire ? Que contento estoy ! Peut-être suis-je indifférent parce qu'il n'y a pas de sang sur mes mains, vil esclavagiste que je suis ! Joe Johnson et son frère au front bas, tu pouvais leur apprendre à tuer ; moi, rien de pire que de voler et de te caresser. Patty, tu crois à l'enfer. Je suis un croyant, aussi ; car je crois au paradis. »
« O Van Dorn ; comme tu parles ! »
« Depuis que tu as piégé mon fils, le jeune Levin Dennis — chito ! quedito ! ne sursaute pas, gentille démone — pour que son père fasse de lui un autre Johnson, j'ai découvert, grâce à la petite fille, la belle demoiselle à présent, Hulda Van Dorn, le péché dont tu voulais me souiller ; et écoute, Patty ! c'était mon fils, riche de la loyauté et de l'amour de sa mère — chère épouse gardienne, qui n'apprendra jamais ma ruine ici, ni ne me reverra plus ! — c'était mon Levin, libéré par mes soins, qui a porté la nouvelle à Dover et nous a repoussés. »
Il s'était à moitié levé en parlant, et l'effort sembla l'étouffer. La femme restait assise dans un silence effroyable, observant les veines qui saillaient sur son visage pâle et volontaire. Il porta les doigts à sa gorge et, pendant un moment, ne put plus parler.
« Patty, dit-il enfin, entre deux quintes de toux, je crois de nouveau, car j'ai vu ma femme, fidèle comme un ange, belle comme une enfant, prier pour moi. Un homme honnête attend ma mort pour l'aimer davantage et être le père de mon fils. Hala o hala ! J'ai eu la fille de mon ami assassiné pour m'embrasser et me bénir, et pour aimer mon fils. Mon fils m'a accordé sa confiance, ignorant qui j'étais, et m'a montré un cœur courageux et pur. Yo soy amado ! Leurs prières pourraient frapper pour moi à la porte éternelle. Mais toi, meurtrière de ma jeunesse, aucun cœur ne priera pour toi. Crois en l'enfer, et meurs ; ha ! hala ! ho ! »
Il pointa son doigt blanc vers elle en une extase, avec un sourire moqueur dans ses yeux bleus, pareils aux étoiles qui pâlissent à l'aube, puis le matin rosé inonda tout le contour de sa bouche, alors que la balle, délogée par son émotion, tombait vers le poumon et réveillait l'hémorragie, et, jusqu'à son dernier souffle, il pointa le doigt vers elle, puis retomba, dans ses draps cramoisis, souriant encore dans la mort.
Terrifiée par cette scène inaccoutumée d'un décès naturel dans cette demeure de violence, la maîtresse resta immobile, image de la paralysie, jusqu'à ce que sa porte s'ouvre lentement et que n'entrent, main dans la main, le jeune Levin Dennis et Hulda Van Dorn.
« Levin, dit la jeune fille, composée comme celle pour qui la vie et les obsèques respectables étaient familières, j'ai entendu les dernières phrases de cet homme égaré, fort et déçu. Agenouillons-nous, cher ami, et disons une prière. Il était notre père, Levin ; pas Van Dorn — c'est mon nom, celui de la fille de son ami — mais le capitaine Oden Dennis, du corsaire Ida. »
Tandis qu'ils s'agenouillaient, les yeux clos, la pièce se remplit lentement, et les bras de Patty Cannon furent saisis par deux agents de police, et le mandat lui fut lu. Elle l'entendit avec humilité, ne faisant d'autre réponse que celle-ci :
« Autrefois, j'avais de l'argent et des amis en abondance ; mon argent est parti, et mes amis aussi ; il n'y a plus de combat en moi, pauvre vieille Patty Cannon. »
CHAPITRE XLIV.
LA MORT DE PATTY CANNON.
Lorsque Patty Cannon sortit de la taverne, le carrefour était rempli de gens, jetant un dernier regard sur l'endroit où elle avait triomphé pendant près de vingt ans.
Nul ne pensa à regarder Van Dorn, ni à demander ce qu'il était devenu, et son ami Sorden transporta son corps, sans être vu, dans un coin du bois de pins, où sa tombe anonyme fut creusée, et seuls trois endeuillés se tenaient autour, et Sorden prononça les derniers mots avec des larmes familières :
« Je l'aimais comme je n'ai jamais aimé un mâle. »
L'agent de police du Maryland conduisit Patty Cannon jusqu'au petit pont de planches où coulait le fossé, presque sur la limite de l'État, et la tradition croit encore à l'invention selon laquelle Joe Johnson se cachait à ce moment-là en dessous.
Là, poussée au-delà de la frontière comme la vache d'un habitant de la marche, la reine des kidnappeurs fut saisie par l'agent de police du Delaware, placée dans une petite voiture de campagne, et, suivie par une large escorte montée, la route fut prise vers le petit hameau de Seaford, distant de huit kilomètres.
Elle regarda les petits cèdres funéraires et les peupliers monumentaux s'élever, étranglés, des broussailles, les ruisseaux brun sombre coulant dans des étangs de moulin couleur d'encre, les petits pins serrés, à peine assez grands pour gémir, mais essayant de le faire sur un ton d'enfant, et ses yeux se tournèrent vers le sable, là où elle devait bientôt être. Ni l'agonie, ni le repentir, ni aucun espoir d'évasion ne firent battre son cœur froid, mais seulement le sentiment d'être ingratement abandonnée par ses amis, et mal traitée par ses égaux et voisins, qui l'avaient si rarement mise en garde ou évitée ; aucun prédicateur n'était venu lui dire l'évangile nu, et certains l'avaient saluée respectueusement, et même lui avaient demandé de l'avoine, et fait des souscriptions à partir de son argent mal acquis.
Seaford était un lieu sablonneux sur un promontoire du Nanticoke, et, alors que le cortège arrivait, une équipe d'arpenteurs, travaillant pour le chemin de fer de Meshach Milburn, s'arrêta pour huer la vieille kidnappeuse. Elle avait soudain vieilli, et n'éleva jamais la voix, qui avait toujours été si prompte, pour répondre.
Le magistrat, le Dr John Gibbons, avait été un jeune Irlandais instruit qui, ayant débarqué d'un navire à Lewes, et épousé une dame du Maryland, près de chez Patty Cannon, était devenu l'esprit légal de la petite ville. Son bureau, une simple cabane, à un angle près de sa maison, étant trop petit pour l'occasion, l'interrogatoire fut ajourné à la taverne, au pied de la colline, près de l'endroit où le ruisseau de l'étang du moulin se frayait un chemin vers le Nanticoke. Autour de la taverne, des allées de buis avaient été aménagées dans le sable, et des saules bordaient le côté froid de la rivière, et, lors des pauses de l'audience, on entendait le gibier sauvage jouer et siffler dans la marée descendante.
Le témoignage de Cy James et d'autres compagnons lâches de ses péchés fut rapidement donné, et le cortège prit la route à travers les bois et les sables vers Georgetown, à dix-neuf kilomètres vers l'est, où Patty Cannon fut reçue par toute la ville, qui l'attendait, et la prison l'enferma aussitôt.
* * * * *
« Je n'ai pas vraiment compris ce que ce type à tête de citrouille a fait ça pour », fit remarquer Jimmy Phoebus, dans la cale d'une vieille barque à huîtres, où il se trouvait avec son ami mulâtre, tante Hominy et les enfants, « mais la lime qu'il m'a apportée a fait son œuvre enfin. Toi, Whatcoat », s'adressant à son compagnon de cellule, « prends ce couteau que ce même type m'a glissé, et coupe ces cordes. » Se tenant debout, à nouveau libre, M. Phoebus fit remarquer en outre :
« Whatcoat, nous sommes deux ici. Par la fumée ! nous sommes trois. »
L'homme de couleur docile ouvrit les yeux.
« Lui ! » s'exclama le marin, en désignant le lit de plumes dans la cale, avec son contenu rigide et invisible ; « Joe va le jeter par-dessus bord ici, quelque part dans les eaux profondes. Maintenant, pour un petit tour de passe-passe ; je crois que je vais m'y mettre moi-même, et laisser Joe vendre l'autre type pour un nègre. »
Le pouvoir de Phoebus sur ses codétenus — enfants en bas âge et l'idiote Hominy inclus — était maintenant parfait, et il commença à explorer la vieille cale pourrie, qui contenait des râteaux à huîtres, des lignes de pêche et les ustensiles habituels d'un navire de dragage, et découvrit bientôt qu'on pouvait se frayer un passage libre pour ramper à travers le navire, du gaillard d'avant à la cabine, en enlevant quelques planches.
« Tiens, Hominy », dit-il, « mets-toi au travail avec ton aiguille, vieille fille ; je vais te ramener à la maison. »
* * * * *
Avec un bon départ, un vent favorable et une marée descendante, Johnson était au large de Vienna à huit heures.
« Seize kilomètres à parcourir, et ils ne peuvent pas m'attraper avec un cheval de course », dit-il, « après avoir passé le quai de Chicacomico et gagné l'arrière des marais. Je suis ivre de sommeil. Il y a deux personnes dans cet équipage que je ne connais pas, et je dois être à la barre. Bingavast ! Je ferai travailler mon nègre pour son passage. »
Il marcha jusqu'à l'écoutille au-dessus de la cale et, en la faisant coulisser, il se laissa tomber à l'intérieur et, avec quelques coups experts de forge professionnelle, libéra Whatcoat, jetant simplement un coup d'œil là où Phoebus gisait sur le ventre, ronflant bruyamment.
« Concombre frais de type », dit Johnson, « il sera trop fort pour moi dans un échange ; je vais devoir l'étouffer ! » Puis, ordonnant à l'homme mulâtre de se rendre à l'arrière, Johnson lui donna la barre et s'assit à proximité, piquant du nez, jusqu'à ce que le deuxième quai à tribord soit passé.
« Maintenant Gabriel ne peut plus me rattraper », s'exclama Johnson ; « il n'y a plus de route du côté de Dorchester, et les routes de Somerset sont toutes balafrées par des criques et barrées par des portails de ferme. Je vais couler ce tas de boue et ce corps rigide. »
Il appela deux matelots de pont et souleva le corps hors de la cale. Phoebus dormait toujours paisiblement sur le ventre, et Johnson le regarda avec une envie particulière après un coup d'œil rapide sur le mort. Des cordes ayant été passées autour du lit, et des grappins y étant attachés, le tout fut jeté sans cérémonie par-dessus bord à la pointe de Hungry Neck, et le trafiquant fit remarquer, en guise d'excuse :
« Voilà un grand hypocrite, messieurs ; il n'était pas au-dessus de la piraterie, s'il pouvait obtenir d'un autre homme qu'il arbore le drapeau noir pour lui. Je suppose qu'il sera assez "conservateur" après ça. Et maintenant, je vais faire un somme. Dirige-la vers Ragged Point, là-bas, Whatcoat, et quand tu y seras, réveille-moi. C'est une grande baie dégagée tout du long ; et souviens-toi, nègre, que je dors et tire avec des détentes sensibles ! »
Ses pistolets à la main, Johnson s'allongea dans la cabine à quelques pieds du timonier et essaya de surveiller et de dormir à la fois. Il était resté sans repos pendant de nombreuses nuits, et le sommeil le lia bientôt dans ses propres chaînes et menottes.
Quand il se réveilla, son sommeil avait été si profond qu'il ne put se rappeler un instant où il se trouvait. Le gouvernail n'était plus tenu, les étoiles brillaient dans l'écoutille de la cabine, un courant d'eau de cale froide soufflait à travers la vieille carcasse et, alors qu'il se hissait sur les marches, il vit de grands bois à proximité et entendit la voix des pins solennels.
Le navire était échoué ; des oies sauvages poussaient des cris joyeux en coupant l'eau de leurs ailes laineuses, comme une gravure de camée ; le hors-la-loi regarda encore et encore, et finit par murmurer :
« L'île du Diable, ou je suis un imbécile ! Je m'en suis enfui la dernière fois que j'étais ici, et mon sang se glace à l'idée d'y être à nouveau ; mon père a reçu sa malédiction de ce campement. »
Prenant de la vitesse grâce à ses appréhensions, Johnson fit coulisser l'écoutille et sauta dans la cale, la lumière des étoiles et de la lune le suivant, et elles ne révélèrent rien d'autre qu'un homme, dormant paisiblement sur le ventre, tel que Phoebus avait été vu pour la dernière fois.
Le kidnappeur secoua son captif, mais celui-ci ne se réveilla pas. Il retourna l'homme, et rencontra alors ses yeux le regard bleu froid, le nez romain et les lèvres sanglantes d'Allan McLane, apparemment revenu du fond de la rivière.
Avec un cri, le hors-la-loi bondit sur le pont et courut vers la proue de la barque.
« Aidez-moi ! » vint un faible cri du gaillard d'avant, et, en y jetant un coup d'œil, Joe Johnson reconnut l'un de ses propres familiers qu'il avait embarqué au Ferry de Cannon, bâillonné, comme son compagnon, et ligoté serré. L'homme venait juste d'être capable d'articuler.
« Maintenant, que je sois maudit ! » s'écria le capitaine, en libérant l'homme, « que le scélérat t'emporte ! Qui a fait ça ? »
« Le nègre blanc a tout fait, Joe. Il a rampé à travers les étais jusqu'à la cabine et a pris tes pistolets en premier ; du moins, nous l'avons trouvé, lui et le type jaune à la barre, sur nous, en montant par le gaillard d'avant, et ensuite les deux autres hommes les ont rejoints. Ils ont dit que le vieux Samson leur avait fait signe. Nous deux, nous avons été ligotés et jetés ici, et si tu t'étais réveillé, il y avait un homme pour te poignarder au cœur, assis sur toi. »
« La sacoche ? » cria Johnson.
« Elle est partie, je suppose. Ils t'ont cousu un homme de plumes et de coquilles d'huîtres sur une planche pour le jeter par-dessus bord ; c'est ce qu'ils ont dit. Ils ont mis le cap sur l'île du Diable et ont installé le pasteur de l'île ici pour surveiller que tu ne sortes pas la barque, et je suppose qu'ils sont à mi-chemin de Princess Anne. »
Joe Johnson n'en entendit pas davantage. Il libéra ses créatures de leurs liens, prit le cadavre dans le canot de la barque et donna l'ordre :
« Ramez vers la baie ouverte ! Nous atteindrons le comté de St. Mary ou la Virginie. Bingavast ! En route ! Plus jamais je ne mettrai le pied sur cette côte orientale. »
* * * * *
À Georgetown, Jimmy Phoebus, Samson et Levin Dennis se rencontrèrent à nouveau, et Levin raconta le mystère de la disparition de son père.
« Ne dis jamais à ta mère, Levin, que le capitaine Dennis est mort dans ce Pangémonium ; cela lui briserait le cœur, et elle ne ferait plus jamais confiance à un homme. »
« Jimmy », intervint Samson, « laisse-lui entendre qu'il a fait naufrage sur l'Ida. Cela semble un peu mauvais, mais le commerce d'esclaves sonne mieux que le kidnapping. »
« On dit qu'Allan McLane possédait ce navire négrier », ajouta Phoebus ; « mais il n'a pas vécu assez longtemps pour connaître sa perte. Il rencontrera ses païens au siège du Jugement. »
« Qui a nourri maman ? » demanda Levin. « Hulda ne peut pas expliquer cela. »
« Je peux, Levin », dit Samson Hat, timidement. « C'était moi. Le bon vieux Meshach Milburn, que tout le monde critique, a eu pitié de cette pauvre femme, et m'a fait placer les choses dont elle avait besoin dans sa fenêtre. Il a dit que si je le racontais un jour, il me renverrait. »
« Que je sois maudit ! » observa Jimmy Phoebus, « le prochain homme qui appelle le vieux Meshach "clocher", je l'écrase ! Mais viens, mon fils, j'ai enterré à Broad Creek les reliques de la famille de ta femme. Nous louerons une voiture et nous nous rendrons à la vieille église épiscopale de Broad Creek en chemin, et là, je te ferai épouser Huldy. »
La poignée d'épée et les pièces de monnaie furent déterrées, et dans cet édifice ancien de pin dur, où le culte de sa race anglaise était célébré depuis longtemps, la fille de l'officier de marine devint l'épouse du fils de son ami voluptueux et perverti. Alors que Jimmy Phoebus les embrassait, il dit :
« Levin, quand ta mère dira "Oui", nous nous installerons tous les quatre dans l'Ouest. L'Illinois est devenu un État libre, après un dur combat, et je crois que cela nous conviendra. »
* * * * *
Pendant un temps, Patty Cannon, par son affabilité et son chagrin, connut des moments faciles en prison, et fut autorisée à manger avec la famille du geôlier ; mais, au fur et à mesure que l'instruction se poursuivait devant le grand jury, et que ses subalternes se hâtaient de rejeter sur elle seule la responsabilité de tant de crimes, une opinion extérieure exigea qu'elle fût traitée plus sévèrement, et certaines des chaînes dont elle avait entravé ses captifs furent rivetées à ses propres chevilles. Très vite, l'hydropisie commença à apparaître dans ses jambes et ses pieds, et, après qu'il lui fut devenu évident que ni argent ni amis ne viendraient à sa défense, elle tomba dans un désespoir passif.
Les fréquentes conférences entre Jimmy Phoebus et Cy James menèrent à la conviction que non seulement Hulda avait récupéré des portions de l'argent et des objets de valeur de son père, cachés dans les ruches et les pots de fleurs que la vieille Patty avait si assidûment entretenus, mais que Phoebus s'était emparé des biens indiqués par le dénonciateur, et devait avoir tout ce qu'il en restait après avoir obtenu la libération de ce dernier.
Ce résultat fut hâté par la mort de Patty Cannon, qui survint, au grand soulagement de beaucoup de personnes considérées comme respectables dans cette région, qui avaient craint dès le début qu'elle ne fasse une confession détaillée, impliquant tous ceux qui avaient traité avec sa bande.
Parmi eux se trouvait le juge Custis, qui ouvrit son squelette-dans-le-placard à John M. Clayton un jour de printemps. Clayton avait poussé tranquillement la condamnation de Patty Cannon, mais la jalousie des intérêts esclavagistes le rendait prudent vis-à-vis de toute apparition ouverte contre elle.
Ils étaient assis dans le petit salon du presbytère méthodiste, une petite maison à ossature avec un porche au toit conique et une grande cheminée, un peu à l'écart de la place publique, où ils s'étaient rendus pour envoyer le pasteur attendre le vieux Chancelier, qui avait été pris d'un malaise dans la salle d'audience et gisait à l'hôtel.
« Clayton », dit le juge Custis, d'un ton bas, « ce que cette femme peut faire ou dire, vous ne penseriez pas que cela me concerne, mais je vais vous montrer jusqu'où son influence a atteint, ainsi que vous expliquer pourquoi je ne voulais pas poursuivre mes propres serviteurs jusqu'à son repaire. En cela, je m'humilie devant vous, comme je dois le faire, si je dois devenir votre client. »
« Vous aviez fait affaire avec Patty Cannon ; je l'avais deviné. »
« C'était le cas. Quand j'étais étudiant à Yale, revenant chez moi pour des vacances, je suis tombé amoureux d'une belle quarteronne, propriété de mon oncle, dans le comté de Northampton. C'était une femme élégante, avec une bonne éducation, et elle avait été ma compagne de jeu. J'étais ardent et beau, et je trouvai facilement refuge dans son cœur ; mais la conquête de ses charmes fut longue, et douloureuse avec une estime sincère. Vous devez me croire quand je déclare que je suis tombé dangereusement malade parce qu'elle m'avait refusé, et, me confiant à mon médecin, celui-ci a dit à la jeune fille qu'elle devait choisir entre ma mort et sa reddition. La pitié, alors, l'emporta, même sur la religion. J'étais heureux en tout point, sauf un — le tort que la dissimulation causait à son respect de soi ; car, Clayton, ma maîtresse était ma propre cousine. »
« Goy ! »
« Je n'ai jamais désiré me marier, bien qu'aucun enfant ne fût né dans ma relation patriarcale ; mais, au fil des années, mon oncle s'est trouvé pressé par les dettes, et il a fait appel à moi pour sauver ma belle servante de la vente, étant en pleine sympathie avec ma relation avec elle, parce qu'elle était sa fille. »
« I goy ! »
« L'affaire était urgente. Je possédais quelques nègres, l'héritage de ma mère. Les vendre publiquement aurait été un stigmate tant pour mon humanité que pour mon crédit. J'ai adopté le stratagème lâche de laisser un kidnappeur les emmener en douce, et de prendre une grosse commission pour sa peine. J'ai sauvé ma dame, mais aux dépens d'un secret. »
« Et ce secret, Joe Johnson en dépendait, Custis, quand il a été soudainement poussé dans votre maison, et a trouvé votre vieux serviteur déjà démoralisé par l'annonce de votre gendre ? »
« Le scélérat a exercé son avantage ; et il a vu, en outre, ma fille — pas Vesta, mais sa demi-sœur, Virgie — et, entre sa persécution d'elle et la vindicte de mon beau-frère, la pauvre Virgie a été littéralement traquée jusqu'à ce qu'elle soit enterrée ; elle est dans sa tombe. »
Le juge Custis éclata en un long sanglot, et Clayton, qui avait remarqué son air abattu depuis leur séparation, passa un bras autour de lui, en disant :
« Peu importe, maintenant ! Peu importe, vieil ami ! Johnson a fui ; McLane, murmure-t-on, n'a jamais été revu depuis qu'il est entré dans la taverne de Johnson. Son testament y a été trouvé, et votre fille récupère les biens et les serviteurs de sa mère. »
« Je dois finir mon histoire », dit le juge Custis, en essuyant ses larmes. « Par le déclin de chaque famille avec des sentiments naturels et du raffinement, sous ce que M. Pinkney appelait "la malédiction contaminante des serviteurs réticents", nous sommes devenus pauvres, nous aussi. Pour en sauver d'autres, il était nécessaire que je me marie, et que j'obtienne de l'argent par ma propre prostitution. Mon Dieu, comme nous sommes payés en retour ! Une épouse a été trouvée pour moi à Baltimore, la sœur d'Allan McLane, et une beauté. »
« J'ai commencé ma vie conjugale avec les meilleures intentions ; ma pauvre maîtresse elle-même m'a conseillé de me tourner vers ma femme et de devenir un homme véritable. Elle me l'a dit avec le cœur brisé. Au ciel, où elle demeure avec mon pauvre enfant, elle m'entend maintenant, et sait que je dis la vérité ! »
Le juge Custis s'effondra de nouveau et pencha sa tête convulsée sur la poitrine tendre de Clayton, dont le propre chagrin de veuf jaillit en réponse.
« Des enfants sont nés à Teackle Hall ; ma servitude commençait à s'ajuster à moi, quand Allan McLane, dans son amour de la vindicte et de la basse respectabilité formelle, conçut que ma pauvre quarteronne méritait quelque châtiment pour avoir été la rivale de sa sœur, et il tendit un piège pour l'acheter. J'ai été forcé de la faire acheter, pour la protéger, et pour la ramener sous ma garde, et ainsi notre passion a été ravivée, et, donnant naissance à Virgie, elle est morte. Élevées ensemble, et inconscientes de leur parenté, ces filles s'aimaient aussi tendrement que lorsqu'elles se cacheront, au ciel, dans l'éclat l'une de l'autre, et couvriront mes péchés de leurs ailes angéliques. »
« Levez-vous, vieil ami ! » cria Clayton ; « vos transgressions sont, au moins, lavées dans des larmes sincères. Écoutez les oiseaux tout autour de nous aimer et pardonner, et remplir l'air de louanges. Venez ! »
Alors qu'ils marchaient sur la place de Georgetown, ils virent John Randel, Jr., dirigeant une équipe d'arpenteurs pour localiser le chemin de fer concurrent de celui de Meshach Milburn. Ceux-ci et beaucoup d'autres se pressaient vers le poteau de fouet et le pilori, à l'arrière du tribunal, où se tenait, exposée par le shérif, la femme mulâtre propre qui avait hébergé Virgie à Snow Hill la première nuit de sa fuite.
« Cette femme libre, Priscilla Hudson », cria le shérif, « doit rester une heure au pilori pour le crime d'avoir prêté son laissez-passer à une esclave. Elle avait été condamnée à trente coups de fouet, peine que le gouverneur a gracieusement remise. Elle doit être vendue, hors de l'État, à l'issue de cette heure, pour le terme de sa vie naturelle, au plus offrant. »
La pauvre femme se tenait là, les bras nus et le buste presque découvert, délicate et belle à voir, mère d'enfants libres, ses vêtements ayant été en partie retirés avant que le pardon des coups ne lui fût annoncé.
Sa tête et ses bras étaient passés à travers les trous d'un battant du pilori et, ainsi penchée en avant, sa pudeur était exposée au regard licencieux de la foule, tandis que, de l'autre côté de la même plate-forme surélevée, enchaînée de la même manière, se trouvait une voleuse de poules, impudente, indifférente, mâchant du tabac et le crachant sur le plancher du pilori.
Alors que Clayton et Custis observaient cette scène en se rendant à l'auberge, un œuf, lancé depuis une fenêtre de la prison pour dettes, qu'il fût destiné à Mme Hudson ou non, la frappa en plein visage, et son contenu corrompu coula sur son sein blanc et frémissant.
« Honte ! honte ! » crièrent les gens en voyant la femme pleurer, et, levant les yeux vers la fenêtre de la prison, apercevant un autre visage féminin qui y apparaissait, ils changèrent leurs cris en malédictions :
« Pendez-la ! pendez-la ! »
Pour la dernière fois de sa vie, le visage audacieux et avenant de Patty Cannon se gonfla à nouveau d'un sang passionné jusqu'à la racine de ses cheveux noirs et lustrés, et les quelques personnes qui virent ses yeux sombres et riches, enflammés par la colère, dirent que ses pupilles étaient dilatées comme celles d'un chat sauvage. Elle disparut en un instant, et le shérif essuya le visage et la poitrine de Mme Hudson avec un mouchoir que lui avait passé une femme de couleur.
Deux hommes circulaient maintenant activement dans la foule, chapeau à la main, sollicitant des contributions pour racheter la femme ; le premier était un aveugle dont les yeux étaient bandés, guidé par un homme blanc qui criait haut et fort :
« Les abolitionnistes ont réuni trois cents dollars pour acheter la liberté de cette femme. Il nous en faut cent de plus, car des gens sans scrupules pourraient faire monter les enchères. Cet homme, son mari, a volé son laissez-passer pour aider une amie à s'enfuir. Nous n'avons pas pu produire les preuves, mais c'est la vérité de Dieu, messieurs ! La femme a soigné ma femme et a fait beaucoup de bien ; et elle est venue ici, de son propre gré, du Maryland, pour soigner le Chancelier. »
Peu d'argent fut récolté dans cette foule, car il y avait peu à donner, et, s'adressant aux deux distingués étrangers, Sorden, le crieur, s'exclama :
« Quoi, messieurs, laisserez-vous les frères Hunn, Tommy Garrett et les Motts donner trois cents dollars pour une femme qu'ils n'ont jamais vue, alors que nous, qui la voyons toujours faire le bien, nous ne donnons rien ? »
« Pitié ! pitié ! » sanglota l'aveugle. « Je suis si gravement brûlé que personne ne voudra m'acheter, mais j'ai volé son laissez-passer pour aider à s'échapper une esclave dont je suis tombé amoureux. »
Le juge Custis quitta le côté de Clayton et attendit jusqu'à ce que l'heure au pilori fût terminée ; après une lutte acharnée, il vit Sorden sortir victorieux de la vente, bien qu'il eût fallu chaque dollar que le juge avait pu réunir à Georgetown sur son crédit personnel.
« Quel est le nom de la jeune fille à qui tu as donné son laissez-passer ? » demanda le juge au mulâtre aveugle.
« Virgie, maître. »
« Mon cœur me l'avait dit », s'exclama le juge. « Ton crime a été suffisamment puni. Je t'enverrai auprès de ta femme. »
* * * * *
John Randel, Jr., fit remarquer ce soir-là :
« Le diable Jim Clark a suivi l'exemple de Patty Cannon et a réussi la quadrature du cercle. »
« Pas mort ? » demanda Clayton.
« Si, mort et enterré. Il nettoyait son chantier sur le canal et a pris les ouvriers irlandais blancs pour des nègres enlevés. Ils se sont jetés sur lui, l'ont battu et terrorisé au point qu'il ne s'en est jamais remis. On dit qu'il a été "converti" sur son lit de mort ; ou, comme on dit, "il est mort triomphant" ; mais les noirs racontent que le diable est descendu directement avec un char pour l'emmener. »
« Ce type, Whitecar, je le réserve », dit Clayton, « pour le punir quand je pourrai m'en servir pour soutenir un argument en faveur de l'admission du témoignage des noirs dans les cas d'enlèvement. Sans cette admission, ces ravisseurs ne peuvent être condamnés : même Patty Cannon pourrait nous échapper, bien qu'elle ait tué des hommes blancs. »
Sorden, qui faisait partie du groupe, prit la parole :
« Une maladie appelée lèpre a éclaté dans la cabane du vieux Derrick Molleston ; Sam Ogg l'a attrapée aussi, et on dit qu'il l'a ramenée du brise-lames. Personne ne veut s'approcher d'eux. Le noir Dave est mort ; il a dit qu'il avait tué un homme à Princess Anne : la jeune épouse de Levin Dennis, qui s'avère être une dame, est restée et a prié avec lui jusqu'au bout, et il est parti humble et heureux. Mais, par ma peau ! un autre ravisseur a déjà loué l'auberge de Johnson. »
« Le chemin de fer effacera tous ces maux », s'exclama Randel. « Je l'ai mis en poésie », et il commença à réciter :
« Dans la sombre forêt de Naswaddox s'enfuit Le meurtrier venu du large, Et avec la loutre il posa sa tête Au milieu du marécage et de la canne : "Ici rien ne peut poursuivre mon oreille, Loin des chemins battus ; J'oublierai, d'année en année, Le monde au-delà de la baie !"
L'homme traqué entendit un matin Un sifflement proche et puissant, Et dans la nuit une lumière ardente Flamboya parmi les fourrés : Le démon de la locomotive se rua Sur des rails flamboyants — Le limier que le meurtrier avait débusqué, Le chemin du hors-la-loi était celui de la Vapeur ! »
* * * * *
Le cri de haine de la foule autour du poteau de fouet, en réveillant la dernière colère de Patty Cannon, détermina aussi son dernier crime.
La peur était relative chez elle : elle n'avait peur ni des hommes ni de la honte, et ne craignait la mort que dans la mesure où elle impliquait un au-delà. Que cet au-delà fût une conviction latente dans son esprit, ou l'avertissement éclatant de la culpabilité et des yeux des morts scrutant ses rêves jusque dans les veilles silencieuses et solitaires des minuits hantés, qui pourrait le dire ? Il n'existe aucune analyse d'une dépravation native et ancienne : elle est semée dans la moelle, elle se renforce dans l'os, et, avec une ruse et une audace affirmées, elle parie sur la foi de ne pas vivre et de ne pas mourir. Ses peurs mêmes la poussent au crime et lui font narguer cruellement son propre destin, comme les lâches se penchent sur les murs des cimetières et crient, avec un tremblement intérieur : « Sortez — je vous défie ! »
Ainsi cette femme, consciente de ce qu'elle méritait, avait-elle intimidé la justice éternelle à travers ses longs reports, ne doutant jamais, tout en tourmentant constamment, l'Esprit de Dieu, jusqu'à ce que le nombre de ses crimes encombrât la tablette de sa mémoire, et que, de l'abîme hideux de sa vie passée, surgissent des visages sans noms et des actes sans mémoires ; une procession d'autant plus longue que des étrangers s'y trouvaient, et, reculant devant elle tout en continuant d'avancer, criaient son nom ou hurlaient seulement « C'est elle ! » comme si son nom n'était rien comparé à sa malédiction.
Dormant dans ses chaînes, des yeux d'enfants la regardaient depuis des coins éloignés, comme pour dire : « Donne-nous la vie entière que nous aurions eue sans toi ! »
Tandis que ses membres enflés s'infectaient contre les fers, des cris de bébés flottaient dans l'air, qui semblaient s'approcher de ses seins comme pour réclamer de la nourriture, et soudain convulser là en hurlements de douleur, pour s'éloigner avec les bruits de suffocation qu'elle avait entendus lorsqu'ils expiraient.
Toute la nuit, elle recevait des visiteurs, et nul ne pouvait dire qui ils étaient ; mais la famille du geôlier voyait ses lèvres remuer et ses yeux consulter l'air, comme si elle tentait timidement de fanfaronner devant certains fantômes aux allures affairées, venus avec des factures depuis longtemps échues et exigeant paiement, et qui ne repartaient que pour revenir encore et encore.
Elle se moquait de certains de ces visiteurs mystiques, les bravait et frappait du pied, comme s'ils n'avaient aucun droit en équité sur son âme, ayant été en mission cruelle lorsqu'ils avaient trouvé leur fin, et étant en faillite devant le tribunal de la pitié ; mais soudain, une chose impuissante apparaissait et la paralysait de son petit gémissement, comme une mère sans enfant ou un enfant sans mère, et, le front baigné de sueur d'agonie, elle feignait de ricaner et murmurait : « Rien que des nègres ! rien de plus ! »
Le jour lui apportait quelque soulagement, mais aussi d'autres soucis, et le principal était le souci de l'argent. Elle avait été dépensière toute sa vie, et avait volé à l'humanité la vie et la liberté pour jouir de la dissipation égoïste de dépenser l'argent de leur sang ; et qu'avait-elle acheté avec cela ? Rien, rien. Pour le dépenser seulement, elle avait brisé son sexe et son âme ; pour le dépenser en futilités telles que celles que les enfants réclament — des bonbons et des ornements communs, une danse et une friandise, un cadeau pour quelque rustre, quelque forestier ou même quelque nègre qu'elle égarait, ou pour établir une sotte réputation de générosité : généreuse aux dépens du bonheur humain, et volant aux gens la liberté et la vie, simplement pour de l'argent de poche !
Maintenant, elle n'en avait plus pour apaiser les avidités dévorantes de l'habitude intensifiée par une nécessité réelle : pas d'argent pour acheter des friandises ou même de l'alcool ; pas d'argent pour le dépenser auprès de la famille du geôlier et entretenir la réputation de bonté ; pas d'argent pour des vêtements décents afin de comparaître en cour ; aucun pour corrompre la loi ou engager des témoins et des avocats.
Les deux démons qu'elle avait créés s'emparaient alternativement du jour et de la nuit : le démon de l'argent la tourmentait tout le jour, le démon du meurtre la poursuivait toute la nuit.
Chaque matin, elle avait des besoins insatiables ; toute la nuit, elle avait des visiteurs sans remords ; et, juste devant, la potence remplissait la vue, avec le Diable nouant la corde.
Ce Diable, elle le voyait clairement, si affairé sur la potence, ajustant ses cordes, ses linceuls et ses longs bonnets de mort, et il l'évitait, comme s'il n'avait plus aucun commerce avec elle.
C'était un homme calme et mélancolique, parfaitement heureux à la perspective de l'obtenir, et nullement inquiet à ce sujet, tant il était sûr de sa possession prochaine et complète.
Il était toujours dans la cour de la prison quand elle regardait par là, fixant ses cordes, faisant glisser les nœuds coulants, examinant la potence, tel un charpentier consciencieux ; et dans son sourire complaisant résidait une terreur affreuse qui la glaçait au point de la rendre muette : il semblait si impersonnel, si joyeux, si industrieux, comme s'il l'avait attendue tel un long créancier, et capitalisé les intérêts sur ses péchés jusqu'à ce que la somme infernale fasse de lui un millionnaire en tourments.
C'était un Diable, réel comme un homme — un maître d'esclaves pour qui l'amour tranquille de la cruauté et la mort éternelle ne suffisaient pas ; un homme dont l'âge sans cicatrice, vieux comme le soleil levant, allait et venait toujours dans une jeunesse et une satisfaction immortelles, oubliant pour l'instant d'autres débiteurs dans l'emprise qu'il avait sur elle, comme son expiation majestueuse pour ses propres manquements.
Il ressemblait à un boutiquier, un homme de comptes, un ravisseur cosmopolite, qui connaissait le bon article et le tenait maintenant. Elle était si terrifiée qu'elle voulait lui crier, pour voir s'il ne remettrait pas cette méthode commerciale et ne deviendrait pas plus humain, et ne lui rendrait pas la monnaie de sa pièce.
Mais non ; plus elle regardait, moins il tournait son regard vers elle, bien qu'elle sût que son sourire n'était destiné à personne d'autre. Être pendue à sa corde n'était rien ; partir avec lui après qu'elle serait tendue, descendre les grilles brûlantes de l'enfer, et le voir si calme et si affairé dans sa misère, voilà le vautour qui lui rongeait le cœur.
En vain essaya-t-elle de rejeter la responsabilité de ses péchés sur une ascendance et une paternité vagues et fausses, et de dire qu'elle avait été élevée pour le vol et le vice ; quelque chose au fond de son cœur répondait : « Non, tu avais la beauté, la santé et des amants chastes que tu as rejetés ou tentés, et un esprit qui était toujours clair et savait distinguer le bien du mal. La conscience ne t'a jamais abandonnée, bien que tu sois trempée de sang innocent. Le moniteur, souvent assassiné, ressuscitait et criait haut et fort comme le tintement d'une horloge, mais n'était jamais obéi ! »
Ainsi hantée, délaissée, épiée depuis l'au-delà, torturée par de vains besoins, ses issues fermées à toute échappatoire ou subterfuge, la vengeance elle-même morte, et la maladie aidant la conscience à bannir le sommeil, la misérable femme rampa jusqu'à sa fenêtre un jour et vit l'effigie impuissante de son sexe exposée là pour avoir accompli un acte d'humanité ; et instantanément, un instinct auquel elle obéit immédiatement exigea d'elle un dernier acte familier et sans cœur, pour montrer à la foule que même elle, Patty Cannon la meurtrière, n'avait « aucun respect pour un nègre ».
Cette doctrine lui survécut longtemps, bien qu'elle l'eût trouvée vieille lorsqu'elle arriva parmi eux.
Elle visa la poitrine de son semblable avec un œuf et, avec un sourire effronté, elle le vit frapper et éclater. L'instant d'après, la foule l'avait reconnue et défiée.
Dans l'exaspération de leurs cris, et du fait de ne plus être louée même pour avoir insulté un nègre, une convulsion de rage désespérée s'empara de la meurtrière.
Trop impuissante pour rétorquer d'une autre manière, mais dans une imprudence incontrôlable, elle s'exclama : « Ils ne me verront jamais pendue, alors ! » et avala l'arsenic qu'elle avait dissimulé dans son corsage.
Cette nuit-là, elle mourut dans d'affreux tourments.
* * * * *
Le vénérable Chancelier, allongé dans l'hôtel près du coin du poteau de fouet, veillé par la libérée Mme Hudson, qui devait le lendemain quitter l'État pour toujours, entendit cette nuit-là des voix sur la place, disant :
« Patty Cannon est morte. On dit qu'elle a pris du poison. »
Une douleur puissante saisit le cœur du Chancelier, et les bruyants gémissements qu'il poussa firent venir un étranger dans la chambre.
« Cette femme effroyable est-elle morte ? » soupira le Chancelier.
« Oui ; elle ne tourmentera plus jamais le Delaware, maître. »
« Dieu en soit remercié ! » gémit le vieil homme. « La justice et le meurtre ne sont plus parents. »
On dit qu'il mourut à cet instant d'une maladie de cœur.
CHAPITRE XLV.
LE JUGE REMARIÉ.
Vesta retrouva son cercle réuni, bien qu'avec beaucoup d'absents, à Princess Anne.
Tante Hominy reprit sa place dans la cuisine et cuisina avec tout son art d'autrefois, mais sa voix et sa compréhension avaient disparu, et elle ne voulait jamais passer devant le Chapeau Entaillé, qu'elle considérait toujours, autant qu'on pouvait le comprendre, comme la cause de toutes ses erreurs et de ses dangers, bien qu'elle semblât admettre sa domination inévitable.
La pauvre femme, Mary, trouvant Samson Hat avec le temps, souhaitant avoir une associée dans le vieux magasin où il était devenu le seul résident, eut assez de foi pour faire son troisième mariage avec lui ; et ses moyens non seulement compensèrent les biens qu'elle avait perdus, mais le vigoureux vieillard lui offrit un petit garçon, qui reçut le nom de Meshach Phoebus, et sur lequel le juge Custis fit remarquer sagement qu'il « aurait dû être un nègre à cheveux roux, ayant à la fois la fournaise ardente et le soleil flamboyant dans son nom. »
À la mort de Samson Hat, causée par un rhumatisme qui atteignit son cœur, sa veuve rejoignit son libérateur de l'esclavage, James Phoebus, dans l'Ouest, où il vécut heureux avec son épouse et son beau-fils, et écrivit souvent chez lui au sujet d'un ami qu'il avait là-bas nommé Abe Lincoln, qui faisait des voyages en bateau à fond plat avec lui sur le Mississippi. Tant Ellenora Phoebus qu'Hulda Dennis élevèrent des familles occidentales qui jouèrent des rôles efficaces dans le drame de la civilisation.
Vesta ne perdit pas de temps à libérer chaque esclave autour de Teackle Hall et dans les fermes, avec l'approbation de son père et de son mari également, et Roxy devint la femme de Whatcoat, le libéré sauvé, et remplaça, aux côtés de sa maîtresse, la pauvre Virgie, dont le corps fut ramené à la maison et inhumé près de l'église où elle avait été la demoiselle d'honneur de sa sœur blanche. Le chagrin de Vesta pour Virgie fut silencieux, mais long, et celui d'une égale, non d'une maîtresse, bien qu'elle ne pût jamais savoir à quel point elles étaient égales.
Dans les fatalités qui entouraient son mariage, Vesta observa une bénédiction signalée — la réforme complète des habitudes de son père.
Il ne buvait absolument rien, remplaçant par les fruits les plaisirs du vin, et par l'exercice et les affaires, selon les ordres de son gendre, les tournées vagabondes qu'il faisait autrefois dans la forêt pour la politique et les amours.
Consciente de sa nature sociable et voluptueuse, Vesta désirait le voir marié à nouveau, pour compléter et assurer sa réforme ; et, alors qu'elle se creusait encore la tête pour trouver une épouse qui lui convienne, il résolut lui-même le problème en évincant proprement Rhoda Holland des attentions de William Tilghman.
Rhoda avait rapidement appris, et avait corrigé sa grammaire sans perdre son humour ni son goût pour la toilette, et son esprit libre et chaleureux en fit bientôt une femme élégante en qui, heureusement ou malheureusement, une ambition mondaine très décidée germa — à la fois preuve et justification des parvenus.
Elle l'avait peut-être calquée sur son oncle, ou peut-être émanait-elle de sa souche familiale ambitieuse, qui, en lui et autour de lui, s'était éveillée à la vigueur d'un siècle précédent ; mais c'était si différent de la nature de Vesta que, alors que cela ne faisait qu'ennoblir son âme de piété tranquille et d'aisance de dame, Vesta s'intéressait à la volonté propre et à la coquetterie commerciale de Rhoda.
Une vitalité plus élevée que celle de Vesta, Rhoda Holland montra bientôt, dans les sens superficiels, plus d'acuité de vue et d'intuition, des intuitions plus rapides, plus d'amour-propre, bien que non de l'égoïsme, moins de scrupules, peut-être, dans ses relations avec ses amants, et, avec fidélité et vertu, un esprit entreprenant que Vesta ne réprouvait que doucement, puisqu'elle admettait qu'il était en partie inspiré par elle-même.
« Fais attention, chère amie », dit Vesta un jour, « de ne pas t'éloigner de ton cœur. Avec tout ce progrès, il y a une croissance qui engendre la maladie de cœur. Aimes-tu ton cousin William Tilghman ? C'est un homme trop sincère pour être blessé dans ses sentiments. Rien au monde, Rhoda, n'est un substitut au principe chez une femme. »
« Je ne veux pas perdre mes principes, tante », dit Rhoda ; « mais j'ai peur d'aimer la vie trop pour être la femme d'un pasteur. Je n'ai jamais vu le monde pendant si longtemps que j'en suis devenue folle. Je veux aller, regarder et voir, partout. Je sens que mon cœur est dans mes ailes, et dois-je aller m'asseoir sur un nid ? Mlle Somers... »
« La question est, chère enfant, aimes-tu ? »
« Tante, je pense que j'aime William autant qu'il m'aime. »
« Mais il est dévoué, Rhoda. »
« Si je pensais avoir tout le cœur entier de William, tante Vesta, et que cela lui causerait une réelle peine de le décevoir, je l'épouserais. Mais je l'ai observé comme un chat guette une souris. Il veut m'épouser pour rendre d'autres personnes que lui heureuses ; pour réconcilier davantage vous et mon oncle ; pour intégrer davantage mon oncle dans votre famille en épousant sa nièce. William essaie d'aimer oncle Meshach comme un bon chrétien, mais, tante Vesta, il pense plus à ton petit orteil qu'à tout mon corps. »
La couleur cramoisie monta aux joues de Vesta si involontairement, si intensément, qu'elle en eut honte, et, au lieu de la colère que beaucoup d'épouses ainsi exposées auraient montrée, elle versa quelques larmes silencieuses.
« Rhoda, ne sais-tu pas que je suis la femme de ton oncle. »
Rhoda jeta ses bras autour d'elle.
« Pardonne-moi, chère tante ! Quand tu me diras, tante Vesta, que William m'aime tendrement, je l'épouserai avec joie. Je veux seulement, tante, ne pas rendre le bonheur impossible, alors qu'attendre serait mieux. »
Vesta se demanda ce que Rhoda voulait dire, mais, en embrassant à nouveau tendrement son amie, Rhoda murmura :
« Tante, ce n'est pas de l'égoïsme qui me fait agir ainsi. En vérité, j'aime William ; c'est un sacrifice que de le laisser partir. »
Vesta leva les yeux et trouva cette fois les yeux de Rhoda pleins de larmes.
« Étrange et tendre fille ! » s'écria Vesta. « Qu'est-ce qui te fait pleurer ? »
Pourtant, pour des raisons non dites, peut-être inconnues, elles versèrent toutes deux ensemble les larmes d'un respect plus profond l'une pour l'autre.
Peu de temps après, le juge Custis, étant envoyé à Annapolis par Milburn, fut prié d'emmener Rhoda, dans le cadre de son éducation, et Vesta vint aussi, au désir de son mari.
Elle craignait que son père, dévoué comme il l'était devenu aux intérêts commerciaux de son mari, ne lui en voulût encore et ne lui gardât rancune ; et Vesta souhaitait voir non seulement la réconciliation extérieure mais intérieure de ces deux hommes, de l'un desquels elle tirait son être, et envers l'autre commençait à ressentir des liens sacrés mais redoutables qui prenaient prise sur la vie et la mort.
Ils furent conduits à l'embarcadère par M. Milburn et le jeune pasteur, et là, alors que le bateau à vapeur approchait, Tilghman dit :
« Rhoda, votre oncle a consenti. Il souhaite que nous nous mariions. Je vous demande, devant eux tous, de considérer ma proposition pendant votre absence, et de revenir avec votre réponse. »
Elle ne répondit rien, mais ses yeux, chargés de larmes, se fixèrent sur le navire qui approchait dans un sillage d'écume, et elle pressa la main de Vesta. Le bateau accosta avec un fracas de chaînes et de vapeur, et en quelques instants, le voyage vers le monde extérieur commença.
Le navire descendit la baie en direction du Potomac, laissant derrière lui les rivages familiers de la baie de Chesapeake. À bord, le silence s'installa entre les passagers. Le juge Custis, désormais ancré dans sa nouvelle vie, observait les eaux avec une satisfaction mêlée d'inquiétude, tandis que Rhoda, drapée dans sa mélancolie, semblait déjà pressentir le poids des engagements qu'elle avait pris. Vesta, occupée par les soins dus à son enfant, restait un phare de calme au milieu de cette transition.
Leur arrivée à Washington fut marquée par l'effervescence de la capitale, un contraste saisissant avec la quiétude forestière de Princess Anne. Le juge fut immédiatement absorbé par les intrigues parlementaires, et Rhoda, portée par l'ambition, se laissa séduire par le tourbillon de la vie mondaine. Pourtant, au fond d'elle-même, le souvenir de Tilghman restait comme une note discordante dans l'harmonie parfaite qu'elle s'efforçait de jouer.
Un soir, alors qu'ils étaient installés dans une demeure louée pour la session, le juge Custis vint trouver sa femme. Il semblait vieilli, ses traits tirés par les affrontements verbaux au Capitole. Il posa ses mains sur les épaules de Rhoda et, dans un élan de franchise inhabituelle, lui murmura : « La politique est une maîtresse jalouse, Rhoda, mais elle n'est rien auprès de la crainte de vous perdre. Dites-moi que ce mariage n'est pas pour vous un fardeau. »
Rhoda soutint son regard avec cette assurance qui était devenue sa marque, bien que ses doigts tremblassent légèrement. « Je suis votre épouse, juge. N'est-ce pas là le seul vœu que vous ayez formulé ? » Elle se tourna vers la fenêtre, observant les lumières de la ville. « Les promesses, une fois faites, ne se défont pas comme les modes de ce siècle. »
Pendant ce temps, à Teackle Hall, Meshach Milburn continuait à porter son chapeau, devenu le symbole immuable de sa résistance aux courants changeants de son époque. Il ne cherchait plus à justifier ce choix auprès de quiconque. Il avait compris que, dans le grand théâtre de la vie, le costume que l'on choisit de porter est souvent la seule chose qui nous appartient véritablement, indépendamment de ce que le monde exige de nous.
Meshach Milburn n'obtint donc jamais l'opportunité de se soulager de l'affliction dont il avait affligé les autres. Tel un imposteur ayant usurpé la surdité et que l'humanité hurle à rompre tympans, le spectre au chapeau se sentait mal à l'aise lorsqu'il ôtait sa tuile — sa cohérence était immédiatement mise à l'épreuve. Il était comme un garçon qui s'était fait tatouer une croix à l'encre de Chine sur la main en Inde et qui, devenu un homme de goût et de position, voit l'annonce indélébile de sa vulgarité chaque fois qu'il serre une main humaine.
Avoir porté un autre chapeau l'aurait exposé à de nouvelles huées et à de nouveaux commentaires, et l'aurait contraint à sourire publiquement de sa propre folie ; il aurait fallu qu'il grimpe jusqu'au pilori pour expliquer ce changement et faire amende honorable ; la société qu'il avait bravée semblait soudainement unie pour lui refuser un statut sans son Chapeau Substitué, et il aurait fallu le courage de rejeter un pseudonyme porté toute une vie et de vivre sous un nom oublié pour apparaître à Princess Anne avec une coiffure nouvelle et contemporaine.
Milburn comprit qu'il devait porter son vieux chapeau pour le restant de ses jours ; il se courba sous cette servitude et en fut désormais la seule victime.
CHAPITRE XLVII.
FAILLITE ET RESTITUTION.
La lutte ferroviaire fut renouvelée d'année en année.
La législature était chaque année harcelée par de puissants groupes de pression, et une lutte acharnée entre le canal du Potomac et la grande compagnie ferroviaire, cherchant à s'étrangler mutuellement, laissa le chemin de fer de l'Eastern Shore dans l'oubli. Des locomotives de fabrication indigène commencèrent à apparaître ; le chemin de fer vers Washington fut finalement inauguré, puis vers Harper's Ferry, à mesure que le fils de Vesta devenait un jeune cavalier et apprenait à lire. Le vénérable palais de justice de Princess Anne, avec ses quatre-vingt-sept ans de souvenirs, brûla durant ces événements, et une panique gagna l'ancienne région de Patty Cannon à la rumeur d'une nouvelle rébellion de Nat Turner parmi les esclaves ; mais nulle mention des milliers d'enlèvements qui s'y déroulaient ne fut faite lors de la convention anti-maçonnique de Baltimore, où Samuel S. Seward et Thaddeus Stevens nommèrent M. Wirt à la présidence, parce qu'un seul homme blanc avait été volé. Le meurtre de Jacob Cannon par Owen Daw provoqua, un peu plus tard, quelques commentaires lointains, principalement en raison de l'apathie de la société du Delaware à poursuivre le meurtrier.
Par une longue pratique de l'usure et de la persécution légale, les frères Cannon étaient devenus détestés dans leur propre communauté, et lorsqu'ils poursuivirent O'Day, ou Daw, pour avoir abattu un arbre à miel sur l'une de leurs fermes qu'il avait cultivée, puis qu'ils firent exécuter le jugement de dix dollars, Daw — devenu un homme fait et d'une vindicte celtique — chargea son fusil, se mit en route pour Cannon's Ferry et guetta Jacob au moment précis où il menait son cheval hors du bac.
« Vas-tu me rendre ces dix dollars, espèce de vieux gredin ? » cria O'Day.
« Reculez ! Reculez ! » répondit le grand Jacob ; « le quotient était exact ; la *lex loci* et la *lex terrae* ont été débattues. La *lex talionis*... »
« Prends ça ! » cria le scélérat en déchargeant adroitement son fusil de chasse dans la poitrine du marchand, de manière à ne pas blesser sa bête, plus humaine.
Jacob Cannon chancela jusqu'à la barrière à l'extrémité du quai, s'y agrippa un instant, puis tomba raide mort.
« Espèce de scélérat », hurla Isaac Cannon depuis la fenêtre, « tuer mon frère, mon réconfort exécutif. »
« Oui », répondit O'Day, « et je vais t'envoyer l'autre coup ! »
Tandis qu'Isaac Cannon se barricadait à l'intérieur, Owen O'Day rassembla ses effets sans se presser et gagna les contrées sauvages du Missouri.
Cannon's Ferry tomba en décrépitude lorsque le chemin de fer de Seaford ravit son importance commerciale, mais on peut encore voir le manoir jamais habité du fiancé déçu, et les pierres tombales qui montrent comment le sort de Jacob effraya Isaac Cannon jusqu'à une tombe précoce.
Entre-temps, John M. Clayton avait tiré parti des craintes de Calhoun et de ses nullificateurs, menacés des peines de la trahison par le président, pour faire voter, avec leur aide, une grande loi tarifaire protectionniste, établissant ainsi les manufactures à la même époque que les chemins de fer.
Ce triomphe au sénat le laissa libre de conduire le procès de Randel contre la Compagnie du Canal, qui occupa autant d'années que l'entreprise ferroviaire de Meshach Milburn.
Le système barbare des « plaidoiries » était alors en pleine vogue, bien que sur le point d'être éliminé même dans son Angleterre natale, et la loi était sur le point de devenir une épreuve de faits plutôt que de traverses, de dénis, d'évitements, de réfutations et de contre-réfutations, barattés à partir du lait écrémé des mots. Les plaidoiries de Clayton requièrent aujourd'hui un esprit audacieux et terne pour être lues, mais il épuisa ses adversaires, et son cousin, le juge en chef Clayton, qui était jaloux de lui, devait encore statuer en sa faveur.
Puis, après le passage des années, l'affaire vint à être jugée dans la vieille ville hollando-anglaise de New Castle, et en raison de l'ampleur des dommages réclamés, du poids et du nombre des avocats, et de la nouveauté de poursuivre une grande corporation, elle intéressa les juristes et encombra les journaux, et fut populairement supposée appartenir à la catégorie des réclamations pour spoliations françaises, ou des problèmes de quadrature du cercle — quelque chose qui continuerait jusqu'à la fin du monde.
« Ne t'en fais pas, Bob Frame ! Walter Jones est un grand avocat, mais, par Dieu ! il ne connaît pas un jury du Delaware. Je tirerai mon domaine de campagne, là-haut sur les collines de New Castle, de cette affaire », disait Clayton, tout en jouant au palet avec ses collègues avocats de Washington et de Philadelphie, sur la batterie verte où le bateau à vapeur de Philadelphie arrivait avec les passagers du Sud pour le petit chemin de fer aux seuils de pierre.
John Randel, Jr., avait ruiné un brillant ingénieur pour devenir un homme procédurier toute sa vie.
Il poursuivit son successeur et compatriote new-yorkais, l'ingénieur Wright, et fut débouté. Il pratiqua des saisies-arrêts contre les officiers du canal, harcela la législature pour obtenir une législation réparatrice et menaça Clayton lui-même de dommages ; il possédait pourtant un tel fonds d'expérience et une telle vitalité qu'il maintenait le public en haleine, comme on rabat le gibier sauvage dans le cercle des chasseurs. Il avait arpenté la grande ville de New York et planifié ses rues au-dessus du nouvel hôtel de ville. Les chemins de fer aériens étaient sa projection un demi-siècle avant qu'ils ne voient le jour. Il considérait désormais l'ingénierie avec indifférence et s'estimait né pour le droit.
Au milieu de bien d'autres devoirs, Clayton, en temps voulu, fit condamner Whitecar pour enlèvement, sur la foi de témoignages de noirs, après avoir obtenu une décision en ce sens de son cousin, le juge en chef ; et un électeur nommé Sorden (non le personnage de notre récit), étant poursuivi pour enlèvement, par pure malveillance envers Clayton, fut disculpé par ce dernier à Georgetown après une démonstration merveilleuse d'éloquence devant jury, et remboursa l'obligation, des années après la fin de notre histoire, en brisant une impasse partisane au sein de la législature du Delaware, où il était devenu membre, et en envoyant M. Clayton pour la quatrième fois au sénat américain.
* * * * *
Le Chapeau Substitué devint plus courant dans les rues d'Annapolis qu'il ne l'avait été à Princess Anne, à mesure que Milburn poussait son projet d'aide année après année, se faisant transpercer le dos par les calomnies venues de chez lui et bousculer de front par une opposition écrasante.
Le juge Custis entra en lice pour le Congrès sur la question ferroviaire, et fut élu grâce au vote de la Forêt, et sa femme traversa une saison à Washington avec autant de dignité que de plaisir, peu soupçonnant qu'elle n'était pas l'égale sociale du juge.
Le chapeau ancestral bravait toute hostilité mondaine, mais devint le casque de fer qui courbait le dos de son porteur. Il priait en secret pour qu'un ange miséricordieux brise le charme qui l'y liait, mais personne ne concevait qu'il puisse s'en défaire.
Son fils grandit, devint robuste et prit la tenue de son père comme une chose naturelle ; sa femme lui imposait cet ornement nauséabond qu'il affectionnait depuis si longtemps ; une vaste conspiration semblait s'être formée pour pousser sa tête dans ce wigwam héréditaire, et il ne pouvait y échapper.
Même grand-mère Tilghman, qui résidait désormais à Teackle Hall, en l'absence de William depuis des années, oublia tout de ce chapeau étrange et se réjouit en elle-même que « Bill » n'ait pas épousé « cette fille politique ».
Milburn avait maintenu sa solvabilité financière par des revirements et des sorties que même ses ennemis admiraient, mais un chemin de fer construit le long de l'épine dorsale d'un homme et couronné par un dépôt à clocher sur sa tête devait finir par épuiser l'individu sans répit.
Les banques de Baltimore commencèrent à faire faillite ; de violentes émeutes s'ensuivirent ; la dette de l'État s'était élevée, par le soutien aux travaux publics, à quinze millions de dollars ; le chemin de fer de l'Eastern Shore obtint, trop tard, le vote de la subvention attendue, et le trésorier de l'État ne put trouver les fonds pour la payer.
Les gazettes annoncèrent la faillite de Meshach Milburn, Esq., de l'Eastern Shore.
Sans une seconde d'hésitation, Vesta abandonna ses propres biens, et elle et Rhoda Custis ouvrirent une école privée dans une partie de Teackle Hall, et louèrent le reste comme résidences.
« Pourquoi faites-vous ce sacrifice ? » demanda son mari ; « personne ne l'attendait. »
« Ils diront peut-être que nous nous sommes mariés pour protéger mes parents », répondit Vesta, « mais pas que c'était pour m'assurer moi-même. Mon fils aura un nom propre. »
Sa faillite mit fin à la vie active de Meshach Milburn ; trop soucieux de sa famille pour renouveler ses anciennes basses entreprises, il devint commis dans les bureaux du comté, grâce à l'influence du juge Custis, et porta son chapeau au travail salarié avec la régularité, mais sans les instincts rebelles, des jours anciens, devenant, au lieu de cela, la victime d'une sorte de transe religieuse ou d'apathie, qui s'accentua avec le temps.
Vesta vit que le malheur de Milburn éteignait le dernier reste d'animosité dans l'esprit de son père, et les deux hommes se promenaient ensemble, comme deux vieux garçons qui avaient tous deux été prisonniers de guerre et étaient guéris de l'ambition.
Milburn reprit ses promenades en forêt et ses apprivoisements d'oiseaux, toute trace d'ambition avait quitté son visage, et il était aussi mort aux affaires que s'il n'avait jamais dépassé son origine forestière.
Il parlait souvent de William Tilghman et semblait souhaiter le voir, bien que sans but apparent.
Le choléra asiatique, ayant commencé à rendre des visites annuelles aux États-Unis, choisit, un jour, le porteur du chapeau obsolète et mit à la plus rude épreuve de l'affection et de l'humanité le foyer de Teackle Hall.
Que ce soit par le respect que ses buts constants leur avaient inspiré, ou par la dévotion naturelle dans une société isolée, aucune âme ne quitta son chevet.
Mais cela amena l'ultime visite de la pauvreté sur Vesta. Son école fut fermée en un jour. Elle la congédia elle-même et s'assit calmement près du lit de son mari, pour apaiser sa faiblesse mourante et attendre la providence de Dieu.
Il passa rapidement par les stades de crampes et d'effondrement, un pouls presque éteint et l'aspect cadavérique de celui qui est déjà mort, pourtant son intellect, par la loi de la maladie, restait intact.
« Le ruisseau ne peut s'élever au-dessus de la source », dit-il d'une voix rauque ; « tout ce que nous pouvons obtenir de la vie, c'est l'amour. Ma chérie, tu m'en as comblé, et tu as eu soif tous tes jours. »
« J'ai été heureuse dans mon devoir », dit Vesta ; « tu as toujours été bon pour moi. Nous n'avons rien à regretter. »
Il divagua un peu, bien qu'il la regardât, et sembla penser à sa mère.
« Où pouvons-nous aller ? » murmura-t-il piteusement ; « j'ai brûlé la chère vieille cabane. Cela aurait été un toit pour mon garçon. »
Son menton trembla, comme s'il allait pleurer, et il soupira :
« Père et maman se sont disputés ; l'oiseau moqueur ne veut pas chanter. Chevauchez pour le médecin ! chevauchez dur ! Oh ! oh ! trop tard, petits enfants ! Ils sont tous les deux morts ! »
Il retrouva une pleine conscience en un instant et fixa ses yeux sur Vesta, disant :
« Je te laisse pauvre. J'ai essayé dur. Peut-être... »
Son regard fut ici arrêté par un conflit à la porte, où tante Hominy, malgré son esprit imparfait, s'efforçait de monter la garde.
« Le diable le mesure ! Il le mesure enfin ! » dit la vieille femme ; « Miss Vessy est presque libre ! »
« Laissez-moi entrer ! » dit une voix claire et familière, « je dois le voir. M. Clayton a gagné le procès, et deux cent vingt-six mille dollars de dommages ! Cousin Meshach est à nouveau riche. »
« Cette voix amicale », dit Meshach, avec une lumière heureuse dans les yeux ; « oh, je voulais l'entendre à nouveau ! »
Pourtant, il leva la main avec toute sa faible force pour repousser l'intrus, qui aurait voulu l'embrasser, et chuchota :
« Non. Le choléra ! »
« C'est l'évêque, oncle ! » cria Mme Custis ; « l'évêque Tilghman, de l'Ouest. »
« Ne le connais-je pas », chuchota Milburn, avec une voix et des forces défaillantes. « Honnête homme ! Évêque de notre église ! Évêque dans l'Ouest libre ! Dieu le bénisse ! »
Il fut à nouveau perdu, comme s'il s'était évanoui, pendant un certain temps, et, tous agenouillés, le jeune évêque fit une prière.
Lorsqu'ils se relevèrent, Milburn sembla muet, pourtant il essaya de lever la main, et, Vesta venant à son aide, ses longs doigts maigres se refermèrent autour des siens, et il fit signe à William Tilghman avec ses yeux.
L'évêque s'approcha, et, par un effort douloureux, Milburn mit la main de sa femme dans celle de son cousin. Ses lèvres formèrent un mot sans un son :
« Restitution. »
« Gloire à Dieu ! » s'exclama soudain grand-mère Tilghman, qui semblait voir sans voir tout ce qui se passait.
« Je savais qu'il en serait ainsi, si les deux voulaient attendre », soupira Rhoda à son mari, à travers ses larmes.
Il y avait encore quelque chose dans l'esprit de Milburn, bien qu'il fût incapable de l'expliquer. Chaque tentative fut faite pour interpréter son souhait, mais en vain, jusqu'à ce que tante Hominy rompe le silence en marmonnant :
« Il veut ce chapeau du diable ! »
Vesta vit les yeux de son mari pétiller comme s'il avait entendu le mot, et cela lui donna une idée. Elle quitta la pièce et revint avec son fils, un beau jeune homme, obéissant à son souhait. Dans sa main, il tenait le chapeau de son père.
« Que feras-tu si papa nous quitte, Custis ? » demanda Vesta, à voix haute, pour que le mourant puisse entendre.
« Je porterai le chapeau de mon aïeul, papa ! » dit l'enfant.
Le mourant baissa les yeux, comme pour dire « Non », et regarda avec ferveur son fils et avec lassitude le vieux couvre-chef.
Vesta le posa sur son oreiller et attendit de connaître son prochain souhait.
Il fit un signe, qu'ils interprétèrent comme signifiant :
« Levez-moi ! »
Il fut soulevé, livide comme un mort, et leva les yeux vers son front.
Sa femme posa le Chapeau Substitué sur ses tempes.
« Enterrez-le ! » dit-il dans un murmure distinct, et il s'en alla.
FIN.
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Illustrés. A Tale of Two Cities. 50 $ Relié 1,00 $ Barnaby Rudge. 1,00 $ Relié 1,50 $ Bleak House. 1,00 $ Relié 1,50 $ Christmas Stories. 1,00 $ Relié 1,50 $ David Copperfield. 1,00 $ Relié 1,50 $ Dombey and Son. 1,00 $ Relié 1,50 $ Great Expectations. 1,00 $ Relié 1,50 $ Little Dorrit. 1,00 $ Relié 1,50 $ Martin Chuzzlewit. 1,00 $ Relié 1,50 $ Nicholas Nickleby. 1,00 $ Relié 1,50 $ Oliver Twist. 50 $ Relié 1,00 $ Our Mutual Friend. 1,00 $ Relié 1,50 $ Pickwick Papers. 1,00 $ Relié 1,50 $ 4to, Broché 20 $ Pictures from Italy, Sketches by Boz, and American Notes. 1,00 $ Relié 1,50 $ The Old Curiosity Shop. 75 $ Relié 1,25 $ The Uncommercial Traveller, Hard Times, and Edwin Drood. 1,00 $ Relié 1,50 $ Harper's Household Dickens, 16 vols., Relié, en coffret, 22,00 $. Le même en 8 vols., Relié, 20,00 $ ; Imitation demi-maroquin, 22,00 $ ; Demi-veau, 40,00 $. DE MILLE (J.) A Castle in Spain. Illustré. 50 $ Illustré. Relié 1,00 $ DE MILLE (J.) Cord and Creese. Illustré. 60 $ The American Baron. Illustré. 50 $ The Cryptogram. Illustré. 75 $ The Dodge Club. Illustré. 60 cents ; Relié 1,10 $ The Living Link. Illustré. 60 cents ; Relié 1,10 $ DISRAELI (B.) Endymion. 4to, Broché 15 $ The Young Duke. 12mo 1,50 $ 4to, Broché 15 $ ELIOT (G.) Romans. Édition de la bibliothèque. Illustrés 12mo, par vol. 1,25 $ Adam Bede.—Daniel Deronda, 2 vols.—Felix Holt, the Radical.—Middlemarch, 2 vols.—Romola.—Scenes of Clerical Life, and Silas Marner.—The Mill on the Floss. ELIOT (G.) Romans. Édition populaire. Illustrés 12mo, par vol. 75 $ Adam Bede.—Daniel Deronda, 2 vols.—Felix Holt, the Radical.—Middlemarch, 2 vols.—Romola.—Scenes of Clerical Life, and Silas Marner.—The Mill on the Floss. ELIOT (G.) Amos Barton. 32mo, Broché 20 $ Brother Jacob.—The Lifted Veil. 32mo, Broché 20 $ Daniel Deronda. 50 $ Felix Holt, the Radical. 50 $ Janet's Repentance. 32mo, Broché 20 $ Middlemarch. 75 $ Mr. Gilfil's Love Story. 32mo, Broché 20 $ Romola. Illustré. 50 $ Scenes of Clerical Life. 50 $ The Mill on the Floss. 50 $ GASKELL (E.) A Dark Night's Work. 25 $ Cousin Phillis. 20 $ Cranford. 16mo 1,25 $ Mary Barton. 40 $ 4to, Broché 20 $ Moorland Cottage. 18mo 75 $ My Lady Ludlow. 20 $ North and South. 40 $ Right at Last, &c. 12mo 1,50 $ Sylvia's Lovers. 40 $ Wives and Daughters. Illustré. 60 $ HARRISON (C. C.) Helen Troy. 16mo, Relié 1,00 $ Golden Rod. 32mo, Broché 25 $ HAY (M. C.) A Dark Inheritance. 32mo, Broché 15 $ A Shadow on the Threshold. 32mo, Broché 20 $ Among the Ruins, and Other Stories. 4to, Broché 15 $ At the Seaside, and Other Stories. 4to, Broché 15 $ Back to the Old Home. 32mo, Broché 20 $ Bid Me Discourse. 4to, Broché 10 $ Dorothy's Venture. 4to, Broché 15 $ HAY (M. C.) For Her Dear Sake. 4to, Broché 15 $ Hidden Perils. 25 $ Into the Shade, and Other Stories. 4to, Broché 15 $ Lady Carmichael's Will. 32mo, Broché 15 $ Missing. 32mo, Broché 20 $ My First Offer, and Other Stories. 4to, Broché 15 $ Nora's Love Test. 25 $ Old Myddelton's Money. 25 $ Reaping the Whirlwind. 32mo, Broché 20 $ The Arundel Motto. 25 $ The Sorrow of a Secret. 32mo, Broché 15 $ The Squire's Legacy. 25 $ Under Life's Key, and Other Stories. 4to, Broché 15 $ Victor and Vanquished. 25 $ HUGO (V.) Quatre-vingt-treize (Ninety-Three). Illustré. 25 cents ; 12mo 1,75 $ The Toilers of the Sea (Les Travailleurs de la mer). 50 cents ; Illustré. Relié 1,50 $ JAMES (H., Jr.) Daisy Miller. 32mo, Broché 20 $ An International Episode. 32mo, Broché 20 $ Diary of a Man of Fifty, and A Bundle of Letters. 32mo, Broché 25 $ Les quatre ouvrages mentionnés ci-dessus en un volume 4to, Broché 25 $ Washington Square. Illustré. 16mo, Relié 1,25 $ JOHNSTON (R. M.) Dukesborough Tales. Illustré. 4to, Broché 25 $ Old Mark Langston. 16mo, Relié 1,00 $ LAWRENCE (G. A.) Anteros. 40 $ Brakespeare. 40 $ Breaking a Butterfly. 35 $ Guy Livingstone. 12mo, 1,50 $ ; 4to, Broché 10 $ Hagarene. 35 $ Maurice Dering. 25 $ Sans Merci. 35 $ Sword and Gown. 20 $ LEVER (C.) A Day's Ride. 40 $ Barrington. 40 $ Gerald Fitzgerald. 40 $ Lord Kilgobbin. Illustré. 50 $ Luttrell of Arran. 60 $ Maurice Tiernay. 50 $ One of Them. 50 $ Roland Cashel. Illustré. 75 $ Sir Brook Fosbrooke. 50 $ Sir Jasper Carew. 50 $ That Boy of Norcott's. Illustré. 25 $ The Bramleighs of Bishop's Folly. 50 $ The Daltons. 75 $ The Dodd Family Abroad. 60 $ The Fortunes of Glencore. 50 $ LEVER (C.) The Martins of Cro' Martin. 60 $ Tony Butler. 60 $ McCARTHY (J.) Comet of a Season. 4to, Broché 20 $ Donna Quixote. 4to, Broché 15 $ Maid of Athens. 4to, Broché 20 $ My Enemy's Daughter. Illustré. 50 $ The Commander's Statue. 32mo, Broché 15 $ The Waterdale Neighbors. 35 $ MACDONALD (G.) Alec Forbes. 50 $ Annals of a Quiet Neighborhood. 12mo 1,25 $ Donal Grant. 4to, Broché 20 $ Guild Court. 40 $ Warlock o' Glenwarlock. 4to, Broché 20 $ Weighed and Wanting. 4to, Broché 20 $ MULOCK (D. M.) A Brave Lady. Illustré. 60 cents ; 12mo 1,25 $ A French Country Family. Traduit. Illustré. 12mo 1,50 $ Agatha's Husband. 35 cents ; Illustré. 12mo 1,25 $ A Hero, &c. 12mo 1,25 $ A Life for a Life. 40 cents ; 12mo 1,25 $ A Noble Life. 12mo 1,25 $ Avillion, and Other Tales. 60 $ Christian's Mistake. 12mo 1,25 $ Hannah. Illustré. 35 cents ; 12mo 1,25 $ Head of the Family. 50 cents ; Illustré. 12mo 1,25 $ His Little Mother. 12mo, 1,25 $ ; 4to, Broché 10 $ John Halifax, Gentleman. 50 cents ; Illustré. 12mo 1,25 $ 4to, Broché 15 $ Mistress and Maid. 30 cents ; 12mo 1,25 $ Motherless. Traduit. Illustré. 12mo 1,50 $ My Mother and I. Illustré. 40 cents ; 12mo 1,25 $ Nothing New. 30 $ Ogilvies. 35 cents ; Illustré. 12mo 1,25 $ Olive. 35 cents ; Illustré. 12mo 1,25 $ The Laurel Bush. Illustré. 25 cents ; 12mo 1,25 $ The Woman's Kingdom. Illustré. 60 cents ; 12mo 1,25 $ Two Marriages. 12mo 1,25 $ Unkind Word, and Other Stories. 12mo 1,25 $ Young Mrs. Jardine. 12mo, 1,25 $ ; 4to, Broché 10 $ MURRAY (D. C.) A Life's Atonement. 4to, Broché 20 $ A Model Father. 4to, Broché 10 $ By the Gate of the Sea. 4to, Broché, 15 cents ; 12mo, Broché 15 $ Hearts. 4to, Broché 20 $ The Way of the World. 4to, Broché 20 $ Val Strange. 4to, Broché 20 $ NORRIS (W. E.) Heaps of Money. 15 $ Mademoiselle de Mersac. 4to, Broché 20 $ No New Thing. 4to, Broché 25 $ Thirlby Hall. Illustré. 4to, Broché 25 $ OLIPHANT (M.) Agnes. 50 $ A Son of the Soil. 50 $ Athelings. 50 $ Brownlows. 50 $ Carita. Illustré. 50 $ Chronicles of Carlingford. 60 $ Days of My Life. 12mo 1,50 $ For Love and Life. 50 $ Harry Joscelyn. 4to, Broché 20 $ He That Will Not when He May. 4to, Broché 20 $ Hester. 4to, Broché 20 $ Innocent. Illustré. 50 $ It was a Lover and His Lass. 4to, Broché 20 $ John: a Love Story. 25 $ Katie Stewart. 20 $ Lady Jane. 4to, Broché 10 $ Lucy Crofton. 12mo 1,50 $ Madonna Mary. 50 $ Miss Marjoribanks. 50 $ Mrs. Arthur. 40 $ Ombra. 50 $ Phoebe, Junior. 35 $ Sir Tom. 4to, Broché 20 $ Squire Arden. 50 $ The Curate in Charge. 20 $ The Fugitives. 4to, Broché 10 $ The Greatest Heiress in England. 4to, Broché 10 $ The House on the Moor. 12mo 1,55 $ The Ladies Lindores. 16mo, Relié, 1,00 $ ; 4to, Broché 20 $ The Laird of Norlaw. 12mo 1,50 $ The Last of the Mortimers. 12mo 1,50 $ The Minister's Wife. 50 $ The Perpetual Curate. 50 $ The Primrose Path. 50 $ The Quiet Heart. 20 $ The Story of Valentine and his Brother. 50 $ The Wizard's Son. 4to, Broché 25 $ Within the Precincts. 4to, Broché 15 $ Young Musgrave. 40 $ PAYN (J.) A Beggar on Horseback. 35 $ A Confidential Agent. 4to, Broché 15 $ A Grape from a Thorn. 4to, Broché 20 $ A Woman's Vengeance. 35 $ At Her Mercy. 30 $ Bred in the Bone. 40 $ By Proxy. 35 $ Carlyon's Year. 25 $ Cecil's Tryst. 30 $ PAYN (J.) For Cash Only. 4to, Broché 20 $ Found Dead. 25 $ From Exile. 4to, Broché 15 $ Gwendoline's Harvest. 25 $ Halves. 30 $ High Spirits. 4to, Broché 15 $ Kit. Illustré. 4to, Broché 20 $ Less Black than We're Painted. 35 $ Murphy's Master. 20 $ One of the Family. 25 $ The Best of Husbands. 25 $ The Canon's Ward. Illustré. 4to, Broché 25 $ Thicker than Water. 16mo, Relié, 1,00 $ ; 4to, Broché 20 $ Under One Roof. 4to, Broché 15 $ Walter's Word. 50 $ What He Cost Her. 40 $ Won--Not Wooed. 35 $ READE (C.) Romans: Édition de la maison. Illustrés, 12mo, par vol. 1,00 $ A Simpleton and the Wandering Heir. A Terrible Temptation. A Woman-Hater. Foul Play. Good Stories. Griffith Gaunt. Hard Cash. It is Never Too Late to Mend. Love me Little, Love me Long. Peg Woffington, Christie Johnstone, &c. Put Yourself in His Place. The Cloister and the Hearth. White Lies. READE (C.) A Hero and a Martyr. 15 $ A Simpleton. 30 $ A Terrible Temptation. Illustré. 25 $ A Woman-Hater. Illustré. 30 cents ; 12mo, Broché 20 $ Foul Play. 30 $ Good Stories of Man and Other Animals. Illustré 4to, Broché 20 $ Griffith Gaunt. Illustré. 30 $ Hard Cash. Illustré. 35 $ It is Never Too Late to Mend. 35 $ Jack of all Trades. 16mo, Broché 15 $ Love Me Little, Love Me Long. 30 $ Multum in Parvo. Illustré. 4to, Broché 15 $ Peg Woffington, &c. 35 $ Put Yourself in His Place. Illustré. 35 $ The Cloister and the Hearth. 35 $ The Coming Man. 32mo, Broché 20 $ The Jilt. 32mo, Broché 20 $ The Picture. 16mo, Broché 15 $ The Wandering Heir. Illustré. 20 $ White Lies. 30 $ RICE & BESANT All Sorts and Conditions of Men. 4to, Broché 20 $ By Celia's Arbor. Illustré. 3vo, Broché 50 $ RICE & BESANT Shepherds All and Maidens Fair. 32mo, Broché 25 $ "So they were Married!" Illustré. 4to, Broché 20 $ Sweet Nelly, My Heart's Delight. 4to, Broché 10 $ The Captains' Room. 4to, Broché 10 $ The Chaplain of the Fleet. 4to, Broché 20 $ The Golden Butterfly. 40 $ 'Twas in Trafalgar's Bay. 32mo, Broché 20 $ When the Ship Comes Home. 32mo, Broché 25 $ ROBINSON (F. W.) A Bridge of Glass. 30 $ A Girl's Romance, and Other Stories. 30 $ As Long as She Lived. 50 $ Carry's Confession. 50 $ Christie's Faith. 12mo 1,75 $ Coward Conscience. 4to, Broché 15 $ For Her Sake. Illustré. 60 $ Her Face was Her Fortune. 40 $ Little Kate Kirby. Illustré. 50 $ Mattie: a Stray. 40 $ No Man's Friend. 50 $ Othello the Second. 32mo, Broché 20 $ Poor Humanity. 50 $ Poor Zeph! 32mo, Broché 20 $ Romance on Four Wheels. 15 $ Second-Cousin Sarah. Illustré. 50 $ Stern Necessity. 40 $ The Barmaid at Battleton. 32mo, Broché 15 $ The Black Speck. 4to, Broché 10 $ The Hands of Justice. 4to, Broché 20 $ The Man She Cared For. 4to, Broché 20 $ The Romance of a Back Street. 32mo, Broché 15 $ True to Herself. 50 $ RUSSELL (W. C.) Auld Lang Syne. 4to, Broché 10 $ A Sailor's Sweetheart. 4to, Broché 15 $ A Sea Queen. 16mo, Relié, 1,00 $ ; 4to, Broché 20 $ An Ocean Free Lance. 4to, Broché 20 $ Jack's Courtship. 4to, Broché 25 $ Little Loo. 4to, Broché 20 $ My Watch Below. 4to, Broché 20 $ Round the Galley Fire. 4to, Broché 15 $ The "Lady Maud:" Schooner Yacht. Illustré. 4to, Broché 20 $ Wreck of the "Grosvenor". 30 cents ; 4to, Broché 15 $ SHERWOOD (M. E. W.) A Transplanted Rose. 12mo, Relié 1,00 $ TABOR (E.) Eglantine. 40 $ Hope Meredith. 35 $ Jeanie's Quiet Life. 30 $ Little Miss Primrose. 4to, Broché 15 $ Meta's Faith. 35 $ St. Olave's. 40 $ TABOR (E.) The Blue Ribbon. 40 $ The Last of Her Line. 4to, Broché 15 $ The Senior Songman. 4to, Broché 20 $ THACKERAY (A. I.) Bluebeard's Keys. 35 $ Da Capo. 32mo, Broché 20 $ Miscellaneous Works. 90 $ Miss Angel. Illustré. 50 $ Miss Williamson's Divagations. 4to, Broché 15 $ Old Kensington. Illustré. 60 $ Village on the Cliff. Illustré. 25 $ THACKERAY (W. M.) Denis Duval. Illustré. 25 $ Henry Esmond, and Lovel the Widower, 12 illustrations. 60 $ Henry Esmond. 50 cents ; 4to, Broché 15 $ Lovel the Widower. 20 $ Pendennis. 179 illustrations. 75 $ The Adventures of Philip. 64 illustrations. 60 $ The Great Hoggarty Diamond. 20 $ The Newcomes. 102 illustrations. 90 $ The Virginians. 150 illustrations. 90 $ Vanity Fair. 32 illustrations. 80 $ THACKERAY (W. M.) Œuvres : Édition de la maison. 12mo, par vol. 1,25 $ Romans : Vanity Fair.—Pendennis.—The Newcomes.—The Virginians.—Philip.—Esmond, and Lovel the Widower. 6 vols. Illustrés. Miscellanées : Barry Lyndon, Hoggarty Diamond, &c.—Paris and Irish Sketch-Books, &c.—Book of Snobs, Sketches, &c.—Four Georges, English Humorists, Roundabout Papers, &c.—Catharine, &c. 5 vols. Illustrés. TOWNSEND (G. A.) The Entailed Hat. 16mo, Relié 1,50 $ TROLLOPE (A.) An Eye for an Eye. 4to, Broché 10 $ An Old Man's Love. 4to, Broché 15 $ Ayala's Angel. 4to, Broché 20 $ Brown, Jones, and Robinson. 35 $ Can You Forgive Her? Illustré. 80 $ Castle Richmond. 12mo 1,50 $ Cousin Henry. 4to, Broché 10 $ Doctor Thorne. 12mo 1,50 $ Doctor Wortle's School. 4to, Broché 15 $ Framley Parsonage. 4to, Broché 15 $ Harry Heathcote of Gangoil. Illustré. 20 $ He Knew He was Right. Illustré. 80 $ Is He Popenjoy? 4to, Broché 20 $ John Caldigate. 4to, Broché 15 $ Kept in the Dark. 4to, Broché 15 $ Lady Anna. 30 $ Marion Fay. Illustré. 4to, Broché 20 $ Miss Mackenzie. 35 $ Mr. Scarborough's Family. 4to, Broché 20 $ Orley Farm. Illustré. 80 $ TROLLOPE (A.) Phineas Finn. Illustré. 75 $ Phineas Redux. Illustré. 75 $ Rachel Ray. 35 $ Ralph the Heir. Illustré. 75 $ Sir Harry Hotspur of Humblethwaite. Illustré. 35 $ The American Senator. 50 $ The Belton Estate. 35 $ The Bertrams. 4to, Broché 15 $ The Claverings. Illustré. 50 $ The Duke's Children. 4to, Broché 20 $ The Eustace Diamonds. Illustré. 80 $ The Fixed Period. 4to, Broché 15 $ The Golden Lion of Granpere. Illustré. 40 $ The Lady of Launay. 32mo, Broché 20 $ The Last Chronicle of Barset. Illustré. 90 $ The Prime Minister. 60 $ The Small House at Allington. Illustré. 75 $ The Three Clerks. 12mo 1,50 $ The Vicar of Bullhampton. Illustré. 80 $ The Warden, and Barchester Towers. En un volume 60 $ The Way We Live Now. Illustré. 90 $ Thompson Hall. Illustré. 32mo, Broché 20 $ Why Frau Frohman Raised her Prices, &c. 4to, Broché 10 $ WALLACE (L.) Ben-Hur. 16mo, Relié 1,50 $ WAVERLEY NOVELS: ÉDITION THISTLE : 48 vols., toile verte, avec 2000 illustrations, 1,00 $ par vol. ; Demi-maroquin, têtes dorées, 1,50 $ par vol. ; Demi-maroquin, extra, 2,25 $ par vol. ÉDITION HOLYROOD : 48 vols., toile brune, avec 2000 illustrations, 75 cents par vol. ; Demi-maroquin, têtes dorées, 1,50 $ par vol. ; Demi-maroquin, extra, 2,25 $ par vol. ÉD