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The Extraordinary Adventures of Arsène Lupin, Gentleman-Burglar

by Maurice Leblanc · in French

Les Aventures extraordinaires d’Arsène Lupin, Gentleman-cambrioleur

Par Maurice Leblanc

Table des matières :

I. L’Arrestation d’Arsène Lupin II. Arsène Lupin en prison III. L’Évasion d’Arsène Lupin IV. Le Voyageur mystérieux V. Le Collier de la Reine VI. Le Sept de cœur VII. Le Coffre-fort de madame Imbert VIII. La Perle noire IX. Sherlock Holmes arrive trop tard

I. L’Arrestation d’Arsène Lupin

Ce fut une étrange fin pour un voyage qui avait commencé sous les plus heureux auspices. Le paquebot transatlantique « La Provence » était un navire rapide et confortable, commandé par un homme fort affable. Les passagers constituaient une société choisie et charmante. Le plaisir des connaissances nouvelles et des divertissements improvisés permettait au temps de s’écouler agréablement. Nous jouissions de cette sensation délicieuse d’être séparés du monde, vivant, pour ainsi dire, sur une île inconnue, et, par conséquent, obligés d’être sociables les uns avec les autres.

Avez-vous jamais songé à quelle originalité et à quelle spontanéité donnent lieu ces divers individus qui, la veille encore, ne se connaissaient point, et qui sont maintenant, pour quelques jours, condamnés à mener une vie d’extrême intimité, bravant ensemble la colère de l’océan, les assauts terribles des vagues, la violence de la tempête et l’agonisante monotonie de l’eau calme et endormie ? Une telle vie devient une sorte d’existence tragique, avec ses tempêtes et ses grandeurs, sa monotonie et sa diversité ; et c’est pourquoi, peut-être, nous nous embarquons pour ce court voyage avec des sentiments mêlés de plaisir et de crainte.

Mais, depuis quelques années, une sensation nouvelle s’était ajoutée à la vie du voyageur transatlantique. La petite île flottante est désormais rattachée au monde dont elle était autrefois tout à fait affranchie. Un lien les unit, jusque dans le cœur même des étendues liquides de l’Atlantique. Ce lien est le télégraphe sans fil, au moyen duquel nous recevons des nouvelles de la manière la plus mystérieuse qui soit. Nous savons pertinemment que le message n’est point transporté par l’intermédiaire d’un fil creux. Non, le mystère est encore plus inexplicable, plus romanesque, et il nous faut recourir aux ailes de l’air pour expliquer ce nouveau miracle. Durant le premier jour du voyage, nous sentions que nous étions suivis, escortés, précédés même, par cette voix lointaine qui, de temps à autre, murmurait à l’un d’entre nous quelques mots du monde qui s’éloignait. Deux amis me parlèrent. Dix, vingt autres envoyèrent des mots gais ou sombres d’adieu à d’autres passagers.

Le deuxième jour, à une distance de cinq cents milles de la côte française, au milieu d’une violente tempête, nous reçûmes le message suivant par le télégraphe sans fil :

« Arsène Lupin est sur votre navire, première classe, cheveux blonds, blessure à l’avant-bras droit, voyage seul sous le nom de R........ »

À cet instant, un éclair terrible déchira le ciel orageux. Les ondes électriques furent interrompues. Le reste de la dépêche ne nous parvint jamais. Du nom sous lequel Arsène Lupin se dissimulait, nous ne connûmes que l’initiale.

Si la nouvelle avait été d’une autre nature, je n’ai nul doute que le secret aurait été soigneusement gardé tant par l’opérateur télégraphiste que par les officiers du navire. Mais c’était l’un de ces événements voués à échapper à la plus rigoureuse discrétion. Le jour même, nul ne sut comment, l’incident devint le sujet de toutes les conversations et chaque passager fut informé que le célèbre Arsène Lupin se cachait parmi nous.

Arsène Lupin parmi nous ! l’irresponsable cambrioleur dont les exploits avaient été relatés dans tous les journaux ces derniers mois ! le mystérieux individu avec qui Ganimard, notre plus fin limier, était engagé dans un conflit implacable au milieu de cadres intéressants et pittoresques. Arsène Lupin, cet excentrique gentleman qui n’opère que dans les châteaux et les salons, et qui, une nuit, s’introduisit dans la demeure du baron Schormann, mais en ressortit les mains vides, laissant toutefois sa carte sur laquelle il avait griffonné ces mots : « Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront authentiques. » Arsène Lupin, l’homme aux mille déguisements : tour à tour chauffeur, détective, bookmaker, médecin russe, torero espagnol, voyageur de commerce, robuste jeune homme ou vieillard décrépit.

Songez donc à cette situation saisissante : Arsène Lupin errait dans les limites restreintes d’un paquebot transatlantique ; dans ce tout petit coin du monde, dans cette salle à manger, dans ce fumoir, dans ce salon de musique ! Arsène Lupin était, peut-être, ce monsieur... ou celui-là... mon voisin de table... celui qui partageait ma cabine...

« Et cet état de choses va durer cinq jours ! » s’exclama miss Nelly Underdown, le lendemain matin. « C’est insupportable ! J’espère qu’il sera arrêté. »

Puis, s’adressant à moi, elle ajouta :

« Et vous, Monsieur d’Andrézy, vous êtes en termes intimes avec le commandant ; vous savez sûrement quelque chose ? »

J’aurais été ravi de posséder la moindre information susceptible d’intéresser miss Nelly. Elle était l’une de ces créatures magnifiques qui attirent inévitablement les regards dans toute assemblée. La richesse et la beauté forment une combinaison irrésistible, et Nelly possédait les deux.

Élevée à Paris sous la garde d’une mère française, elle allait maintenant rejoindre son père, le millionnaire Underdown de Chicago. Elle était accompagnée de l’une de ses amies, lady Jerland.

Au début, j’avais décidé d’entamer une cour avec elle ; mais, dans l’intimité grandissante du voyage, je fus bientôt impressionné par ses manières charmantes et mes sentiments devinrent trop profonds et respectueux pour un simple flirt. De plus, elle acceptait mes attentions avec une certaine faveur. Elle daignait rire à mes traits d’esprit et manifester de l’intérêt pour mes récits. Pourtant, je sentais que j’avais un rival en la personne d’un jeune homme aux goûts calmes et raffinés ; et il me sembla, par moments, qu’elle préférait son humeur taciturne à ma frivolité parisienne. Il faisait partie du cercle d’admirateurs qui entourait miss Nelly à l’instant où elle m’adressa la question susmentionnée. Nous étions tous confortablement installés dans nos chaises longues. La tempête de la veille avait nettoyé le ciel. Le temps était maintenant délicieux.

« Je n’ai aucune connaissance précise, mademoiselle, » répondis-je, « mais ne pouvons-nous pas, nous-mêmes, enquêter sur le mystère tout aussi bien que le détective Ganimard, l’ennemi personnel d’Arsène Lupin ? »

« Oh ! oh ! vous allez très vite, monsieur. »

« Pas du tout, mademoiselle. En premier lieu, permettez-moi de vous demander, trouvez-vous le problème compliqué ? »

« Très compliqué. »

« Avez-vous oublié la clé que nous détenons pour la solution de ce problème ? »

« Quelle clé ? »

« Premièrement, Lupin se fait appeler Monsieur R-------. »

« Information bien vague, » répondit-elle.

« Deuxièmement, il voyage seul. »

« Cela vous aide-t-il ? » demanda-t-elle.

« Troisièmement, il est blond. »

« Eh bien ? »

« Alors, nous n’avons qu’à parcourir la liste des passagers et procéder par élimination. »

J’avais cette liste en poche. Je la sortis et la parcourus. Puis je fis remarquer :

« Je trouve qu’il n’y a que treize hommes sur la liste des passagers dont le nom commence par la lettre R. »

« Seulement treize ? »

« Oui, en première classe. Et sur ces treize, je constate que neuf sont accompagnés par des femmes, des enfants ou des domestiques. Cela n’en laisse que quatre voyageant seuls. D’abord, le marquis de Raverdan---- »

« Secrétaire de l’ambassadeur américain, » interrompit miss Nelly. « Je le connais. »

« Le major Rawson, » continuai-je.

« C’est mon oncle, » dit quelqu’un.

« Mon. Rivolta. »

« Présent ! » s’exclama un Italien, dont le visage était dissimulé sous une épaisse barbe noire.

Miss Nelly éclata de rire et s’écria : « Ce monsieur peut difficilement être qualifié de blond. »

« Très bien, alors, » dis-je, « nous sommes forcés de conclure que le coupable est le dernier sur la liste. »

« Quel est son nom ? »

« Mon. Rozaine. Quelqu’un le connaît-il ? »

Personne ne répondit. Mais miss Nelly se tourna vers le jeune homme taciturne, dont les attentions à son égard m’avaient agacé, et dit :

« Eh bien, Monsieur Rozaine, pourquoi ne répondez-vous pas ? »

Tous les regards étaient maintenant braqués sur lui. Il était blond. Je dois confesser que j’éprouvai moi-même un choc de surprise, et le silence profond qui suivit sa question indiqua que les autres personnes présentes envisageaient également la situation avec un sentiment d’alarme soudaine. Toutefois, l’idée était absurde, car le gentleman en question présentait un air de la plus parfaite innocence.

« Pourquoi ne répond-je pas ? » dit-il. « Parce que, considérant mon nom, ma position de voyageur solitaire et la couleur de mes cheveux, j’en étais déjà arrivé à la même conclusion, et je pense maintenant que je devrais être arrêté. »

Il offrait une étrange apparence en prononçant ces mots. Ses lèvres minces étaient plus serrées qu’à l’accoutumée et son visage était livide, tandis que ses yeux étaient injectés de sang. Bien sûr, il plaisantait, pourtant son allure et son attitude nous impressionnèrent étrangement.

« Mais vous n’avez pas la blessure ? » dit miss Nelly, naïvement.

« C’est vrai, » répondit-il, « il me manque la blessure. »

Alors il remonta sa manche, retira sa manchette et nous montra son bras. Mais cet acte ne me trompa pas. Il nous avait montré son bras gauche, et j’étais sur le point d’attirer son attention sur ce fait, quand un autre incident détourna notre attention. Lady Jerland, l’amie de miss Nelly, accourut vers nous dans un état de grande excitation, s’écriant :

« Mes bijoux, mes perles ! Quelqu’un me les a tous volés ! »

Non, ils n’avaient pas tous disparu, comme nous le découvrîmes bientôt. Le voleur n’en avait pris qu’une partie ; une chose fort curieuse. Parmi les broches en soleil, les pendentifs, bracelets et colliers, le voleur avait pris, non les plus grosses, mais les pierres les plus belles et les plus précieuses. Les montures gisaient sur la table. Je les vis là, dépouillées de leurs joyaux, telles des fleurs dont les beaux pétales colorés avaient été impitoyablement arrachés. Et ce vol avait dû être commis au moment où lady Jerland prenait son thé ; en plein jour, dans une cabine donnant sur un couloir très fréquenté ; de plus, le voleur avait dû forcer la porte de la cabine, chercher l’écrin, qui était caché au fond d’une boîte à chapeau, l’ouvrir, choisir son butin et le détacher des montures.

Bien entendu, tous les passagers arrivèrent instantanément à la même conclusion ; c’était l’œuvre d’Arsène Lupin.

Ce jour-là, à la table du dîner, les places à droite et à gauche de Rozaine restèrent vacantes ; et, dans la soirée, le bruit courut que le commandant l’avait fait arrêter, ce qui produisit un sentiment de sécurité et de soulagement. Nous respirâmes enfin. Ce soir-là, nous reprîmes nos jeux et nos danses. Miss Nelly, surtout, fit preuve d’une gaieté irréfléchie qui me convainquit que, si les attentions de Rozaine lui avaient été agréables au début, elle les avait déjà oubliées. Son charme et sa bonne humeur achevèrent ma conquête. À minuit, sous une lune brillante, je déclarai ma dévotion avec une ardeur qui ne sembla pas lui déplaire.

Mais, le lendemain, à notre stupéfaction générale, Rozaine était en liberté. Nous apprîmes que les preuves contre lui n’étaient pas suffisantes. Il avait produit des documents parfaitement en règle, qui montraient qu’il était le fils d’un riche négociant de Bordeaux. En outre, ses bras ne portaient pas la moindre trace de blessure.

« Des documents ! Des certificats de naissance ! » s’écrièrent les ennemis de Rozaine, « bien sûr, Arsène Lupin vous en fournira autant que vous en désirerez. Et quant à la blessure, il ne l’a jamais eue, ou bien il l’a fait disparaître. »

Puis il fut prouvé qu’au moment du vol, Rozaine se promenait sur le pont. À quoi ses ennemis répliquaient qu’un homme comme Arsène Lupin pouvait commettre un crime sans être physiquement présent. Et puis, mis à part toutes les autres circonstances, il restait un point auquel même les plus sceptiques ne pouvaient répondre : qui, si ce n’est Rozaine, voyageait seul, était blond, et portait un nom commençant par R ? Vers qui la dépêche pointait-elle, si ce n’était vers Rozaine ?

Et quand Rozaine, quelques minutes avant le petit-déjeuner, s’avança hardiment vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se levèrent et s’éloignèrent.

Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main parmi les marins, les stewards et les passagers de toutes classes. Elle annonçait que Mon. Louis Rozaine offrait une récompense de dix mille francs pour la découverte d’Arsène Lupin ou de toute autre personne en possession des bijoux volés.

« Et si personne ne m’aide, je démasquerai le scélérat moi-même, » déclara Rozaine.

Rozaine contre Arsène Lupin, ou plutôt, selon l’opinion courante, Arsène Lupin lui-même contre Arsène Lupin ; le combat promettait d’être intéressant.

Rien ne se passa durant les deux jours suivants. Nous vîmes Rozaine errer, jour et nuit, cherchant, questionnant, enquêtant. Le commandant fit également preuve d’une activité louable. Il fit fouiller le navire de fond en comble ; passa chaque cabine au peigne fin sous l’hypothèse plausible que les bijoux pouvaient être dissimulés n’importe où, sauf dans la cabine du voleur.

« Je suppose qu’ils découvriront quelque chose bientôt, » me fit remarquer miss Nelly. « Il est peut-être magicien, mais il ne peut rendre les diamants et les perles invisibles. »

« Certainement pas, » répondis-je, « mais il devrait examiner la doublure de nos chapeaux, de nos gilets et tout ce que nous portons sur nous. »

Puis, montrant mon Kodak, un 9x12 avec lequel je l’avais photographiée dans diverses poses, j’ajoutai : « Dans un appareil pas plus grand que celui-ci, une personne pourrait cacher tous les bijoux de lady Jerland. Il pourrait faire semblant de prendre des photos et personne ne soupçonnerait le manège. »

« Mais j’ai entendu dire que tout voleur laisse un indice derrière lui. »

« C’est peut-être vrai en règle générale, » répondis-je, « mais il y a une exception : Arsène Lupin. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il concentre ses pensées non seulement sur le vol, mais sur toutes les circonstances s’y rattachant qui pourraient servir d’indice à son identité. »

« Il y a quelques jours, vous étiez plus confiant. »

« Oui, mais depuis, je l’ai vu à l’œuvre. »

« Et qu’en pensez-vous maintenant ? » demanda-t-elle.

« Eh bien, à mon avis, nous perdons notre temps. »

Et, en fait, l’enquête n’avait rien donné. Mais, entre-temps, la montre du commandant avait été volée. Il était furieux. Il redoubla d’efforts et surveilla Rozaine plus étroitement qu’auparavant. Mais, le lendemain, la montre fut trouvée dans la boîte à cols du second officier.

Cet incident causa un étonnement considérable et révéla le côté humoristique d’Arsène Lupin, cambrioleur certes, mais dilettante aussi. Il joignait l’utile à l’agréable. Il nous rappelait cet auteur qui manqua mourir d’un fou rire provoqué par sa propre pièce. Certes, il était un artiste dans son genre de travail, et chaque fois que je voyais Rozaine, sombre et réservé, et que je pensais au double rôle qu’il jouait, je lui accordais une certaine mesure d’admiration.

Le soir suivant, l’officier de quart entendit des gémissements émanant du coin le plus sombre du navire. Il s’approcha et trouva un homme étendu là, la tête enveloppée dans une épaisse écharpe grise et les mains liées par une grosse corde. C’était Rozaine. Il avait été agressé, jeté à terre et dépouillé. Une carte, épinglée à son manteau, portait ces mots : « Arsène Lupin accepte avec plaisir les dix mille francs offerts par Mon. Rozaine. » En fait, le portefeuille volé contenait vingt mille francs.

Bien sûr, certains accusèrent le malheureux d’avoir simulé cette agression sur lui-même. Mais, outre le fait qu’il n’aurait pu se lier lui-même de la sorte, il fut établi que l’écriture sur la carte était tout à fait différente de celle de Rozaine, mais, au contraire, ressemblait à l’écriture d’Arsène Lupin telle qu’elle était reproduite dans un vieux journal trouvé à bord.

Ainsi, il apparut que Rozaine n’était pas Arsène Lupin ; mais que Rozaine était bien le fils d’un négociant de Bordeaux. Et la présence d’Arsène Lupin fut une fois de plus affirmée, et ce, de la manière la plus alarmante.

Tel était l’état de terreur parmi les passagers que nul ne voulait rester seul dans une cabine ou errer isolément dans les parties peu fréquentées du navire. Nous restions groupés par mesure de sécurité. Et pourtant, les connaissances les plus intimes étaient altérées par un sentiment mutuel de méfiance. Arsène Lupin était, désormais, n’importe qui et tout le monde. Nos imaginations excitées lui attribuaient un pouvoir miraculeux et illimité. Nous le supposions capable de prendre les déguisements les plus inattendus ; d’être, tour à tour, le très respectable major Rawson ou le noble marquis de Raverdan, ou même--car nous ne nous arrêtions plus à l’initiale R--ou même telle ou telle personne bien connue de nous tous, et ayant femme, enfants et domestiques.

Les premières dépêches sans fil venant d’Amérique n’apportèrent aucune nouvelle ; du moins, le commandant ne nous en communiqua aucune. Le silence n’était pas rassurant.

Notre dernier jour sur le paquebot sembla interminable. Nous vivions dans la crainte constante d’un désastre. Cette fois, ce ne serait pas un simple vol ou une agression relativement bénigne ; ce serait un crime, un meurtre. Personne n’imaginait qu’Arsène Lupin se limiterait à ces deux méfaits dérisoires. Maître absolu du navire, les autorités impuissantes, il pouvait faire tout ce qu’il lui plaisait ; nos biens et nos vies étaient à sa merci.

Pourtant, ce furent des heures délicieuses pour moi, puisqu’elles m’assurèrent la confiance de miss Nelly. Profondément émue par ces événements saisissants et étant d’une nature très nerveuse, elle chercha spontanément à mes côtés une protection et une sécurité que j’étais heureux de lui offrir. Intérieurement, je bénissais Arsène Lupin. N’avait-il pas été le moyen de nous rapprocher, miss Nelly et moi ? Grâce à lui, je pouvais maintenant m’adonner à de délicieux rêves d’amour et de bonheur--des rêves qui, je le sentais, n’étaient pas importuns à miss Nelly. Ses yeux souriants m’autorisaient à les faire ; la douceur de sa voix m’invitait à espérer.

À mesure que nous approchions de la côte américaine, la recherche active du voleur fut apparemment abandonnée, et nous attendions anxieusement le moment suprême où l’énigme mystérieuse serait expliquée. Qui était Arsène Lupin ? Sous quel nom, sous quel déguisement le célèbre Arsène Lupin se dissimulait-il ? Et, enfin, ce moment suprême arriva. Si je vis cent ans, je n’en oublierai pas les moindres détails.

« Comme vous êtes pâle, miss Nelly, » dis-je à ma compagne, alors qu’elle s’appuyait sur mon bras, presque défaillante.

« Et vous ! » répondit-elle, « ah ! vous êtes si changé. »

« Pensez donc ! c’est un moment fort excitant, et je suis ravi de le passer avec vous, miss Nelly. J’espère que votre mémoire reviendra parfois--- »

Mais elle n’écoutait pas. Elle était nerveuse et agitée. La passerelle fut mise en place, mais, avant que nous puissions l’emprunter, les douaniers en uniforme montèrent à bord. Miss Nelly murmura :

« Je ne serais pas surprise d’apprendre qu’Arsène Lupin s’est échappé du navire durant le voyage. »

« Peut-être a-t-il préféré la mort au déshonneur, et a-t-il plongé dans l’Atlantique plutôt que d’être arrêté. »

« Oh, ne riez pas, » dit-elle.

Soudain, je sursautai et, en réponse à sa question, je dis :

« Voyez-vous ce petit vieil homme debout au bas de la passerelle ? »

« Avec un parapluie et un pardessus vert olive ? »

« C’est Ganimard. »

« Ganimard ? »

« Oui, le célèbre détective qui a juré de capturer Arsène Lupin. Ah ! je comprends maintenant pourquoi nous n’avons reçu aucune nouvelle de ce côté de l’Atlantique. Ganimard était ici ! et il garde toujours ses affaires secrètes. »

« Alors, vous pensez qu’il arrêtera Arsène Lupin ? »

« Qui peut le dire ? L’imprévu arrive toujours quand Arsène Lupin est mêlé à l’affaire. »

« Oh ! » s’exclama-t-elle, avec cette curiosité morbide propre aux femmes, « j’aimerais le voir arrêté. »

« Vous devrez être patiente. Sans doute Arsène Lupin a-t-il déjà vu son ennemi et ne sera-t-il pas pressé de quitter le paquebot. »

Les passagers quittaient maintenant le navire. Appuyé sur son parapluie, avec un air d’insouciance, Ganimard semblait ne prêter aucune attention à la foule qui se précipitait vers la passerelle. Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l’Italien Rivolta et bien d’autres avaient déjà quitté le bâtiment avant que Rozaine n’apparût. Pauvre Rozaine !

« Peut-être est-ce lui, après tout, » me dit miss Nelly. « Qu’en pensez-vous ? »

« Je pense qu’il serait très intéressant d’avoir Ganimard et Rozaine sur la même image. Prenez l’appareil photo. Je suis chargé. »

Je lui donnai l’appareil, mais trop tard pour qu’elle puisse s’en servir. Rozaine passait déjà devant le détective. Un officier américain, debout derrière Ganimard, se pencha et lui chuchota à l’oreille. Le détective français haussa les épaules et Rozaine passa. Alors, mon Dieu, qui était Arsène Lupin ?

« Oui, dit mademoiselle Nelly tout haut, qui cela peut-il être ? »

Il ne restait plus guère qu’une vingtaine de personnes à bord. Elle les examina une à une, craignant qu’Arsène Lupin ne fût pas parmi elles.

« Nous ne pouvons plus attendre », lui dis-je.

Elle se dirigea vers la passerelle. Je la suivis. Mais nous n’avions pas fait dix pas que Ganimard nous barra le passage.

« Eh bien, qu’y a-t-il ? » m’exclamai-je.

« Un instant, monsieur. Pourquoi cette hâte ? »

« J’accompagne mademoiselle. »

« Un instant », répéta-t-il d’un ton autoritaire. Puis, plongeant ses regards dans les miens, il dit :

« Arsène Lupin, n’est-ce pas ? »

Je ris et répondis : « Non, simplement Bernard d’Andrézy. »

« Bernard d’Andrézy est mort en Macédoine il y a trois ans. »

« Si Bernard d’Andrézy était mort, je ne serais pas ici. Mais vous vous trompez. Voici mes papiers. »

« Ce sont les siens ; et je peux vous dire exactement comment ils sont tombés en votre possession. »

« Vous êtes un imbécile ! » m’exclamai-je. « Arsène Lupin a embarqué sous le nom de R… »

« Oui, encore une de vos ruses ; une fausse piste qui les a trompés au Havre. Vous jouez bien, mon garçon, mais cette fois la chance tourne contre vous. »

J’hésitai un instant. Puis il me porta un coup sec sur le bras droit, ce qui me fit pousser un cri de douleur. Il avait frappé la blessure, encore ouverte, mentionnée dans le télégramme.

Je fus contraint de me rendre. Il n’y avait pas d’autre alternative. Je me tournai vers mademoiselle Nelly, qui avait tout entendu. Nos regards se croisèrent ; puis elle jeta un coup d’œil au Kodak que j’avais placé entre ses mains et fit un geste qui me donna l’impression qu’elle avait tout compris. Oui, là, entre les étroits replis de cuir noir, au creux de l’objet que j’avais pris la précaution de lui confier avant que Ganimard ne m’arrêtât, c’est là que j’avais déposé les vingt mille francs de Rozaine ainsi que les perles et diamants de lady Jerland.

Oh ! je vous jure qu’en ce moment solennel, alors que j’étais aux mains de Ganimard et de ses deux adjoints, tout m’était parfaitement indifférent, mon arrestation, l’hostilité de la foule, tout, excepté cette unique question : que fera mademoiselle Nelly des choses que je lui ai confiées ?

En l’absence de cette preuve matérielle et irréfutable, je n’avais rien à craindre ; mais mademoiselle Nelly déciderait-elle de fournir cette preuve ? Me trahirait-elle ? Jouerait-elle le rôle d’une ennemie qui ne peut pardonner, ou celui d’une femme dont le dédain est adouci par des sentiments d’indulgence et une sympathie involontaire ?

Elle passa devant moi. Je ne dis rien, mais m’inclinai très bas. Mêlée aux autres passagers, elle avança vers la passerelle, mon Kodak à la main. Il me vint à l’esprit qu’elle n’oserait peut-être pas m’exposer publiquement, mais qu’elle pourrait le faire une fois parvenue dans un lieu plus discret. Cependant, alors qu’elle n’avait fait que quelques pas sur la passerelle, d’un mouvement de feinte maladresse, elle laissa tomber l’appareil dans l’eau, entre le navire et le quai. Puis elle descendit la passerelle et fut rapidement perdue de vue dans la foule. Elle était sortie de ma vie pour toujours.

Pendant un moment, je restai immobile. Puis, à la grande stupéfaction de Ganimard, je murmurai :

« Quel dommage que je ne sois pas un honnête homme ! »

Telle fut l’histoire de son arrestation telle que me la raconta Arsène Lupin lui-même. Les divers incidents, que je consignerai par écrit un autre jour, ont établi entre nous certains liens… dirai-je d’amitié ? Oui, j’ose croire qu’Arsène Lupin m’honore de son amitié, et que c’est par amitié qu’il vient parfois me rendre visite, apportant dans le silence de ma bibliothèque son exubérance de jeunesse, la contagion de son enthousiasme et l’hilarité d’un homme pour qui le destin n’a que faveurs et sourires.

Son portrait ? Comment le décrire ? Je l’ai vu vingt fois et chaque fois c’était une personne différente ; lui-même m’a dit un jour : « Je ne sais plus qui je suis. Je ne me reconnais pas dans le miroir. » Certes, c’était un grand acteur, et il possédait une faculté merveilleuse pour se déguiser. Sans le moindre effort, il pouvait adopter la voix, les gestes et les manières d’une autre personne.

« Pourquoi, disait-il, pourquoi devrais-je conserver une forme et des traits définis ? Pourquoi éviter le danger d’une personnalité qui serait toujours la même ? Mes actes serviront à m’identifier. »

Puis il ajoutait, avec une pointe de fierté :

« Tant mieux si personne ne peut jamais dire avec une certitude absolue : Voilà Arsène Lupin ! L’essentiel est que le public puisse se référer à mon œuvre et dire, sans crainte de se tromper : Arsène Lupin a fait cela ! »

II. Arsène Lupin en prison

Il n’est pas de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords de la Seine et qui n’ait remarqué, en passant, le petit château féodal de Malaquis, bâti sur un rocher au milieu du fleuve. Un pont voûté le relie à la rive. Tout autour, les eaux calmes du grand fleuve jouent paisiblement parmi les roseaux, et les bergeronnettes voltigent sur les crêtes humides des pierres.

L’histoire du château de Malaquis est tourmentée comme son nom, âpre comme ses contours. Il a traversé une longue série de combats, de sièges, d’assauts, de rapines et de massacres. Le récit des crimes qui y ont été commis ferait trembler les cœurs les plus endurcis. Il existe de nombreuses légendes mystérieuses liées au château, et on nous parle d’un célèbre souterrain qui menait autrefois à l’abbaye de Jumièges et au manoir d’Agnès Sorel, maîtresse de Charles VII.

Dans cette ancienne demeure de héros et de brigands, vivait désormais le baron Nathan Cahorn ; ou le baron Satan, comme on l’appelait autrefois à la Bourse, où il avait acquis une fortune avec une rapidité incroyable. Les seigneurs de Malaquis, absolument ruinés, avaient été contraints de vendre l’ancien château à grand prix. Il contenait une admirable collection de meubles, de tableaux, de sculptures sur bois et de faïences. Le baron y vivait seul, servi par trois vieux domestiques. Personne n’entre jamais dans cet endroit. Personne n’avait jamais contemplé les trois Rubens qu’il possédait, ses deux Watteau, son chaire de Jean Goujon, et les nombreux autres trésors qu’il avait acquis au prix de vastes dépenses dans les ventes publiques.

Le baron Satan vivait dans une crainte constante, non pour lui-même, mais pour les trésors qu’il avait accumulés avec un dévouement si ardent et tant de perspicacité que le plus fin des marchands ne pourrait dire que le baron se fût jamais trompé dans son goût ou son jugement. Il les aimait, ses bibelots. Il les aimait intensément, comme un avare ; jalousement, comme un amant. Chaque jour, au coucher du soleil, les grilles de fer aux deux extrémités du pont et à l’entrée de la cour d’honneur sont fermées et verrouillées. Au moindre contact sur ces grilles, des sonneries électriques retentissent dans tout le château.

Un jeudi de septembre, un facteur se présenta à la grille à la tête du pont, et, comme d’habitude, ce fut le baron lui-même qui ouvrit partiellement le lourd portail. Il scruta l’homme aussi minutieusement que s’il eût été un inconnu, bien que le visage honnête et les yeux pétillants du postier fussent familiers au baron depuis de nombreuses années. L’homme rit en disant :

« Ce n’est que moi, monsieur le baron. Ce n’est pas un autre homme portant ma casquette et ma blouse. »

« On ne sait jamais », marmonna le baron.

L’homme lui remit un certain nombre de journaux, puis dit :

« Et maintenant, monsieur le baron, voici quelque chose de nouveau. »

« Quelque chose de nouveau ? »

« Oui, une lettre. Une lettre recommandée. »

Vivant en reclus, sans amis ni relations d’affaires, le baron ne recevait jamais de lettres, et celle qu’on lui présentait éveilla immédiatement en lui un sentiment de suspicion et de méfiance. C’était comme un mauvais présage. Qui était ce mystérieux correspondant qui osait troubler la tranquillité de sa retraite ?

« Vous devez signer pour cela, monsieur le baron. »

Il signa ; puis prit la lettre, attendit que le postier eût disparu au détour du chemin, et, après avoir fait les cent pas nerveusement pendant quelques minutes, il s’appuya contre le parapet du pont et ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une feuille de papier portant cet en-tête : Prison de la Santé, Paris. Il regarda la signature : *Arsène Lupin*. Puis il lut :

« Monsieur le baron,

« Il y a, dans la galerie de votre château, un tableau de Philippe de Champaigne, d’une exquise facture, qui me plaît au-delà de toute mesure. Vos Rubens sont également à mon goût, tout comme votre plus petit Watteau. Dans le salon de droite, j’ai remarqué la table à cadences Louis XIII, les tapisseries de Beauvais, le guéridon Empire signé “Jacob” et le coffre Renaissance. Dans le salon de gauche, toute l’armoire pleine de bijoux et de miniatures.

« Pour l’instant, je me contenterai de ces objets qui peuvent être facilement déplacés. Je vous demanderai donc de les emballer avec soin et de me les expédier, frais payés, à la gare des Batignolles, dans les huit jours ; sinon, je serai contraint de les enlever moi-même au cours de la nuit du 27 septembre ; mais, dans ces circonstances, je ne me contenterai pas des articles susmentionnés.

« Acceptez mes excuses pour tout désagrément que je pourrais vous causer, et croyez-moi votre humble serviteur,

« Arsène Lupin. »

« P.-S. — Veuillez ne pas envoyer le plus grand Watteau. Bien que vous l’ayez payé trente mille francs, ce n’est qu’une copie, l’original ayant été brûlé sous le Directoire par Barras, lors d’une nuit de débauche. Consultez les mémoires de Garat.

« Je ne me soucie pas de la châtelaine Louis XV, car je doute de son authenticité. »

Cette lettre bouleversa complètement le baron. Si elle avait porté une autre signature, il aurait été fort alarmé, mais signée par Arsène Lupin !

Lecteur habituel des journaux, il était versé dans l’histoire des crimes récents et connaissait donc bien les exploits du mystérieux cambrioleur. Bien sûr, il savait que Lupin avait été arrêté en Amérique par son ennemi Ganimard et qu’il était actuellement incarcéré à la prison de la Santé. Mais il savait aussi qu’on pouvait s’attendre à tout miracle de la part d’Arsène Lupin. De plus, cette connaissance exacte du château, de l’emplacement des tableaux et des meubles, donnait à l’affaire un aspect alarmant. Comment avait-il pu acquérir ces informations concernant des choses que personne n’avait jamais vues ?

Le baron leva les yeux et contempla les contours austères du château, son piédestal rocheux escarpé, la profondeur de l’eau environnante, et haussa les épaules. Certes, il n’y avait aucun danger. Personne au monde ne pourrait forcer une entrée dans le sanctuaire qui contenait ses trésors inestimables.

Personne, peut-être, excepté Arsène Lupin ! Pour lui, les grilles, les murs et les ponts-levis n’existaient pas. À quoi servaient les obstacles les plus formidables ou les précautions les plus minutieuses si Arsène Lupin avait décidé d’effectuer une entrée ?

Ce soir-là, il écrivit au procureur de la République à Rouen. Il joignit la lettre de menaces et sollicita aide et protection.

La réponse arriva aussitôt, indiquant qu’Arsène Lupin était sous les verrous à la prison de la Santé, sous surveillance étroite, sans aucune possibilité d’écrire une telle lettre, qui était, sans aucun doute, l’œuvre d’un imposteur. Mais, par mesure de précaution, le procureur avait soumis la lettre à un expert en écritures, qui déclara qu’en dépit de certaines ressemblances, l’écriture n’était pas celle du prisonnier.

Mais les mots « en dépit de certaines ressemblances » captèrent l’attention du baron ; il y lut la possibilité d’un doute qui lui parut amplement suffisant pour justifier l’intervention de la loi. Ses craintes s’accrurent. Il lut et relut la lettre de Lupin. « Je serai contraint de les enlever moi-même. » Et puis il y avait la date fixée : la nuit du 27 septembre.

Se confier à ses domestiques était une démarche qui répugnait à sa nature ; mais là, pour la première fois depuis bien des années, il éprouvait le besoin de demander conseil à quelqu’un. Abandonné par l’officier judiciaire de son propre district, et se sentant incapable de se défendre avec ses propres ressources, il était sur le point de se rendre à Paris pour engager les services d’un détective.

Deux jours passèrent ; le troisième jour, il fut rempli d’espoir et de joie en lisant la brève suivante dans le « Réveil de Caudebec », un journal publié dans une ville voisine :

« Nous avons le plaisir de recevoir dans notre ville, en ce moment, le vétéran détective M. Ganimard, qui a acquis une réputation mondiale par sa capture habile d’Arsène Lupin. Il est venu ici pour se reposer et se divertir, et, étant un pêcheur enthousiaste, il menace de capturer tous les poissons de notre rivière. »

Ganimard ! Ah, voici l’assistance désirée par le baron Cahorn ! Qui pourrait mieux déjouer les plans d’Arsène Lupin que Ganimard, le détective patient et astucieux ? C’était l’homme de la situation.

Le baron n’hésita pas. La ville de Caudebec n’était qu’à six kilomètres du château, une courte distance pour un homme dont le pas était accéléré par l’espoir du salut.

Après plusieurs tentatives infructueuses pour connaître l’adresse du détective, le baron se rendit au bureau du « Réveil », situé sur le quai. Là, il trouva l’auteur de l’article qui, s’approchant de la fenêtre, s’écria :

« Ganimard ? Pourquoi, vous êtes sûr de le voir quelque part sur le quai avec sa canne à pêche. Je l’y ai rencontré et j’ai eu l’occasion de lire son nom gravé sur sa canne. Ah, le voilà justement, sous les arbres. »

« Ce petit homme, portant un chapeau de paille ? »

« Exactement. C’est un homme bourru, peu porté à la parole. »

Cinq minutes plus tard, le baron s’approcha du célèbre Ganimard, se présenta et chercha à entamer la conversation, mais ce fut un échec. Puis il aborda le véritable objet de son entrevue et exposa brièvement son cas. L’autre écoutait, immobile, son attention rivée à sa canne à pêche. Lorsque le baron eut terminé son récit, le pêcheur se tourna, avec un air de profonde pitié, et dit :

« Monsieur, il n’est pas d’usage que les voleurs avertissent les gens qu’ils sont sur le point de dévaliser. Arsène Lupin, surtout, ne commettrait pas une telle folie. »

« Mais… »

« Monsieur, si j’avais le moindre doute, croyez-moi, le plaisir de capturer à nouveau Arsène Lupin me mettrait à votre disposition. Mais, malheureusement, ce jeune homme est déjà sous les verrous. »

« Il a pu s’échapper. »

« Personne ne s’est jamais échappé de la Santé. »

« Mais lui… »

« Lui, pas plus qu’un autre. »

« Pourtant… »

« Eh bien, s’il s’échappe, tant mieux. Je le rattraperai. En attendant, rentrez chez vous et dormez tranquille. Cela suffira pour l’instant. Vous faites fuir le poisson. »

La conversation était close. Le baron retourna au château, rassuré dans une certaine mesure par l’indifférence de Ganimard. Il vérifia les verrous, surveilla les domestiques et, au cours des quarante-huit heures suivantes, il fut presque persuadé que ses craintes n’étaient pas fondées. Certes, comme l’avait dit Ganimard, les voleurs ne préviennent pas les gens qu’ils sont sur le point de dévaliser.

Le jour fatidique était proche. Nous étions le 26 septembre et rien ne s’était passé. Mais à trois heures, la cloche sonna. Un garçon apporta ce télégramme :

« Aucune marchandise à la gare des Batignolles. Préparez tout pour demain soir. Arsène. »

Ce télégramme plongea le baron dans un tel état d’excitation qu’il envisagea même la possibilité de céder aux exigences de Lupin.

Cependant, il se hâta vers Caudebec. Ganimard pêchait au même endroit, assis sur un pliant. Sans un mot, il lui tendit le télégramme.

« Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? » dit le détective.

« Qu’est-ce que cela signifie ? Mais c’est demain. »

« Qu’est-ce qui est demain ? »

« Le cambriolage ! Le pillage de mes collections ! »

Ganimard posa sa canne à pêche, se tourna vers le baron et s’écria, d’un ton d’impatience :

« Ah ! Vous croyez que je vais me soucier d’une histoire aussi idiote que celle-là ! »

« Combien demandez-vous pour passer la nuit de demain au château ? »

« Pas un sou. Maintenant, laissez-moi tranquille. »

« Fixez vous-même votre prix. Je suis riche et je peux payer. »

Cette offre déconcerta Ganimard, qui répondit calmement :

« Je suis ici en vacances. Je n’ai pas le droit d’entreprendre un tel travail. »

« Personne ne le saura. Je promets de garder le secret. »

« Oh ! rien ne se passera. »

« Allons ! trois mille francs. Cela suffira-t-il ? »

Le détective, après un moment de réflexion, dit :

« Très bien. Mais je dois vous prévenir que vous jetez votre argent par les fenêtres. »

« Je m’en moque. »

« Dans ce cas… mais, après tout, que savons-nous de ce diable de Lupin ! Il pourrait avoir avec lui une troupe de voleurs assez nombreuse. Êtes-vous sûr de vos domestiques ? »

« Ma foi… »

« Mieux vaut ne pas compter sur eux. Je vais télégraphier à deux de mes hommes pour m’aider. Et maintenant, allez-vous-en ! Il vaut mieux que nous ne soyons pas vus ensemble. Demain soir vers neuf heures. »

* * * * *

Le lendemain — la date fixée par Arsène Lupin — le baron Cahorn arrangea toute sa panoplie de guerre, astiqua ses armes et, tel une sentinelle, fit les cent pas devant le château. Il ne vit rien, n’entendit rien. À huit heures et demie du soir, il congédia ses domestiques. Ils occupaient des chambres dans une aile du bâtiment, dans un endroit retiré, bien éloigné de la partie principale du château. Peu après, le baron entendit un bruit de pas approcher. C’étaient Ganimard et ses deux adjoints — de grands gaillards puissants avec des mains immenses et des cous de taureau. Après avoir posé quelques questions relatives à l’emplacement des diverses entrées et pièces, Ganimard ferma et barricada soigneusement toutes les portes et fenêtres par lesquelles on pouvait accéder aux pièces menacées. Il inspecta les murs, souleva les tapisseries et installa finalement ses adjoints dans la galerie centrale qui était située entre les deux salons.

« Pas de bêtises ! Nous ne sommes pas ici pour dormir. Au moindre bruit, ouvrez les fenêtres de la cour et appelez-moi. Faites attention aussi au côté du fleuve. Dix mètres de roche perpendiculaire ne sont pas un obstacle pour ces diables. »

Ganimard enferma ses adjoints dans la galerie, emporta les clés et dit au baron :

« Et maintenant, à notre poste. »

Il avait choisi pour lui-même une petite pièce située dans l’épais mur extérieur, entre les deux portes principales, et qui, autrefois, avait été le logement du gardien. Un judas donnait sur le pont ; un autre sur la cour. Dans un coin, il y avait une ouverture vers un souterrain.

« Je crois que vous m’avez dit, monsieur le baron, que ce souterrain est la seule entrée souterraine du château et qu’il est fermé depuis des temps immémoriaux ? »

« Oui. »

« Alors, à moins qu’il n’y ait quelque autre entrée connue seulement d’Arsène Lupin, nous sommes en parfaite sécurité. »

Il assembla trois chaises, s’y étendit, alluma sa pipe et soupira :

« Vraiment, monsieur le baron, j’ai honte d’accepter votre argent pour une sinécure pareille. Je raconterai l’histoire à mon ami Lupin. Il s’amusera énormément. »

Le baron ne rit pas. Il écoutait avec anxiété, mais n’entendait rien que le battement de son propre cœur. De temps en temps, il se penchait sur le souterrain et jetait un œil craintif dans ses profondeurs. Il entendit l’horloge sonner onze heures, minuit, une heure.

Soudain, il saisit le bras de Ganimard. Ce dernier sursauta, réveillé de son sommeil.

« Entendez-vous ? » demanda le baron, en chuchotant.

« Oui. »

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Je ronflais, je suppose. »

« Non, non, écoutez. »

« Ah ! oui, c’est le klaxon d’une automobile. »

« Eh bien ? »

« Eh bien ! il est très improbable que Lupin utilise une automobile comme bélier pour démolir votre château. Allons, monsieur le baron, retournez à votre poste. Je vais dormir. Bonne nuit. »

Ce fut la seule alerte. Ganimard reprit ses sommeils interrompus, et le baron n’entendit rien d’autre que les ronflements réguliers de son compagnon. Au point du jour, ils quittèrent la pièce. Le château était enveloppé dans un calme profond ; c’était une aube paisible sur le sein d’un fleuve tranquille. Ils montèrent les escaliers, Cahorn rayonnant de joie, Ganimard calme comme à l’accoutumée. Ils n’entendirent aucun son ; ils ne virent rien qui pût éveiller les soupçons.

« Qu’est-ce que je vous disais, monsieur le baron ? Vraiment, je n’aurais pas dû accepter votre offre. J’ai honte. »

Il déverrouilla la porte et entra dans la galerie. Sur deux chaises, la tête tombante et les bras pendants, les deux adjoints du détective dormaient.

« Tonnerre de nom d’un chien ! » s’exclama Ganimard. Au même moment, le baron poussa un cri :

« Les tableaux ! La crédence ! »

Il bégaya, étouffa, les bras tendus vers les emplacements vides, vers les murs dénudés où ne restaient plus que les clous et les cordes inutiles. Le Watteau, disparu ! Le Rubens, enlevé ! Les tapisseries décrochées ! Les buffets, dépouillés de leurs joyaux !

« Et mes candélabres Louis XVI ! Et le lustre Régence !... Et ma Vierge du douzième siècle ! »

Il courait d’un point à un autre dans le plus farouche désespoir. Il rappelait le prix d’achat de chaque objet, additionnait les chiffres, comptait ses pertes, pêle-mêle, en mots confus et en phrases inachevées. Il frappait du pied de rage ; il gémissait de douleur. Il agissait comme un homme ruiné dont le seul espoir est le suicide.

Si quelque chose avait pu le consoler, ç’aurait été la stupeur affichée par Ganimard. Le célèbre détective ne bougeait pas. Il semblait pétrifié ; il examinait la pièce d’un air absent. Les fenêtres ?... fermées. Les serrures des portes ?... intactes. Pas une cassure au plafond ; pas un trou dans le plancher. Tout était en parfait état. Le vol avait été commis méthodiquement, selon un plan logique et inexorable.

« Arsène Lupin... Arsène Lupin », murmura-t-il.

Soudain, comme mû par la colère, il se précipita sur ses deux adjoints et les secoua violemment. Ils ne s’éveillèrent pas.

« Le diable ! » s’écria-t-il. « Est-ce possible ? »

Il se pencha sur eux et, à son tour, les examina de près. Ils dormaient ; mais leur réaction n’était pas naturelle.

« Ils ont été drogués », dit-il au baron.

« Par qui ? »

« Par lui, évidemment, ou par ses hommes sous ses ordres. Ce travail porte sa griffe. »

« Dans ce cas, je suis perdu... rien ne peut être fait. »

« Rien », acquiesça Ganimard.

« C’est épouvantable ; c’est monstrueux. »

« Déposez plainte. »

« À quoi bon ? »

« Oh ! il est bon d’essayer. La loi a quelques ressources. »

« La loi ! Bah ! c’est inutile. Vous représentez la loi, et, en ce moment, alors que vous devriez chercher un indice et tenter de découvrir quelque chose, vous ne bougez même pas. »

« Découvrir quelque chose avec Arsène Lupin ! Voyons, mon cher monsieur, Arsène Lupin ne laisse jamais traîner d’indice derrière lui. Il ne laisse rien au hasard. Parfois, je pense qu’il s’est mis sur ma route et m’a simplement permis de l’arrêter en Amérique. »

« Alors, je dois renoncer à mes tableaux ! Il a pris les perles de ma collection. Je donnerais une fortune pour les récupérer. S’il n’y a pas d’autre moyen, qu’il nomme son prix. »

Ganimard regarda le baron attentivement, en disant :

« Eh bien, voilà qui est sensé. Voulez-vous vous y tenir ? »

« Oui, oui. Mais pourquoi ? »

« Une idée que j’ai. »

« Quelle est-elle ? »

« Nous en discuterons plus tard... si l’instruction officielle ne réussit pas. Mais, pas un mot sur moi, si vous voulez mon aide. »

Il ajouta, entre ses dents :

« Il est vrai que je n’ai pas de quoi m’enorgueillir dans cette affaire. »

Les adjoints reprenaient progressivement connaissance avec l’air hébété des gens qui sortent d’un sommeil hypnotique. Ils ouvrirent les yeux et regardèrent autour d’eux avec étonnement. Ganimard les interrogea ; ils ne se souvenaient de rien.

« Mais vous avez dû voir quelqu’un ? »

« Non. »

« Vous ne vous rappelez pas ? »

« Non, non. »

« Avez-vous bu quelque chose ? »

Ils réfléchirent un moment, puis l’un d’eux répondit :

« Oui, j’ai bu un peu d’eau. »

« Dans cette carafe ? »

« Oui. »

« Moi aussi », déclara l’autre.

Ganimard la flaira et y goûta. Elle n’avait ni goût particulier, ni odeur.

« Allons », dit-il, « nous perdons notre temps ici. On ne décide pas d’un problème Arsène Lupin en cinq minutes. Mais, morbleu ! je jure que je l’attraperai à nouveau. »

Le même jour, une plainte pour vol fut dûment déposée par le baron Cahorn contre Arsène Lupin, détenu à la prison de la Santé.

* * * * *

Le baron regretta par la suite d’avoir porté plainte contre Lupin lorsqu’il vit son château livré aux gendarmes, au procureur, au juge d’instruction, aux journalistes et photographes, et à une foule de curieux désœuvrés.

L’affaire devint bientôt un sujet de discussion générale, et le nom d’Arsène Lupin excita l’imagination publique à un tel point que les journaux remplirent leurs colonnes des récits les plus fantastiques de ses exploits, qui trouvèrent créance auprès de leurs lecteurs.

Mais la lettre d’Arsène Lupin qui fut publiée dans l’Echo de France (personne ne sut jamais comment le journal l’avait obtenue), cette lettre dans laquelle le baron Cahorn était impudemment prévenu du vol à venir, causa une agitation considérable. Les théories les plus fabuleuses furent avancées. Certains rappelèrent l’existence des célèbres souterrains, et ce fut la voie de recherche suivie par les agents de la loi, qui fouillèrent la demeure de fond en comble, interrogèrent chaque pierre, étudièrent les boiseries et les cheminées, les chambranles de fenêtres et les poutres des plafonds. À la lumière des torches, ils examinèrent les immenses caves où les seigneurs de Malaquis avaient coutume d’entreposer leurs munitions et leurs provisions. Ils sondèrent les fondations rocheuses jusqu’en leur centre. Mais ce fut en vain. Ils ne découvrirent aucune trace de passage souterrain. Aucun passage secret n’existait.

Mais le public avide déclarait que les tableaux et les meubles ne pouvaient disparaître comme autant de fantômes. Ce sont des choses matérielles, substantielles, qui exigent des portes et des fenêtres pour leurs sorties et leurs entrées, tout comme les personnes qui les emportent. Qui étaient ces gens ? Comment accédèrent-ils au château ? Et comment en sortirent-ils ?

Les agents de police de Rouen, convaincus de leur propre impuissance, sollicitèrent l’assistance de la police parisienne. M. Dudouis, chef de la Sûreté, envoya les meilleurs limiers de la brigade de fer. Il passa lui-même quarante-huit heures au château, mais n’obtint aucun succès. Alors, il fit venir Ganimard, dont les services passés s’étaient révélés si utiles quand tout le reste échouait.

Ganimard écouta, en silence, les instructions de son supérieur ; puis, secouant la tête, il dit :

« À mon avis, il est inutile de retourner le château. La solution du problème réside ailleurs. »

« Où, alors ? »

« Chez Arsène Lupin. »

« Chez Arsène Lupin ! Pour soutenir cette théorie, nous devons admettre son intervention. »

« Je l’admets. En fait, je la considère comme tout à fait certaine. »

« Allons, Ganimard, c’est absurde. Arsène Lupin est en prison. »

« Je vous accorde qu’Arsène Lupin est en prison, étroitement gardé ; mais il faudrait qu’il ait des fers aux pieds, des menottes aux poignets et un bâillon dans la bouche avant que je ne change d’avis. »

« Pourquoi tant d’obstination, Ganimard ? »

« Parce qu’Arsène Lupin est le seul homme en France d’un calibre suffisant pour inventer et mener à bien un projet de cette envergure. »

« De vains mots, Ganimard. »

« Mais des mots vrais. Regardez ! Que font-ils ? Ils cherchent des passages souterrains, des pierres pivotantes et autres balivernes de ce genre. Mais Lupin n’emploie pas de telles méthodes démodées. C’est un cambrioleur moderne, parfaitement à la page. »

« Et comment procéderiez-vous ? »

« Je vous demanderais la permission de passer une heure avec lui. »

« Dans sa cellule ? »

« Oui. Durant le voyage de retour d’Amérique, nous sommes devenus très amis, et je m’aventure à dire que s’il peut me donner une quelconque information sans se compromettre, il n’hésitera pas à m’épargner d’inutiles tracas. »

Peu après midi, Ganimard entra dans la cellule d’Arsène Lupin. Ce dernier, qui était allongé sur son lit, leva la tête et poussa un cri de joie apparente.

« Ah ! Voilà une vraie surprise. Mon cher Ganimard, ici ! »

« Ganimard en personne. »

« Dans ma retraite choisie, j’ai ressenti le désir de bien des choses, mais mon vœu le plus cher était de vous recevoir ici. »

« Bien aimable à vous, j’en suis sûr. »

« Pas du tout. Vous savez que je vous porte la plus haute estime. »

« J’en suis fier. »

« Je l’ai toujours dit : Ganimard est notre meilleur détective. Il est presque, — vous voyez combien je suis franc ! — il est presque aussi habile que Sherlock Holmes. Mais je regrette de ne pouvoir vous offrir rien de mieux que ce tabouret dur. Et aucune rafraîchissement ! Pas même un verre de bière ! Bien sûr, vous m’excuserez, étant ici seulement temporairement. »

Ganimard sourit et accepta le siège proposé. Puis le prisonnier continua :

« Mon Dieu, que je suis heureux de voir le visage d’un honnête homme. Je suis si las de ces diables d’espions qui viennent ici dix fois par jour pour fouiller mes poches et ma cellule afin de s’assurer que je ne prépare pas mon évasion. Le gouvernement est très soucieux à mon égard. »

« Il a bien raison. »

« Pourquoi donc ? Je serais très content s’ils me permettaient de vivre à ma guise. »

« Avec l’argent des autres. »

« Tout à fait. Ce serait si simple. Mais voilà, je plaisante, et vous êtes, sans nul doute, pressé. Alors, venons-en au fait, Ganimard. À quoi dois-je l’honneur de cette visite ? »

« L’affaire Cahorn », déclara Ganimard, franchement.

« Ah ! Attendez, un instant. Vous voyez, j’ai eu tant d’affaires ! Laissez-moi d’abord fixer dans mon esprit les circonstances de ce cas précis... Ah ! oui, ça y est. L’affaire Cahorn, château de Malaquis, Seine-Inférieure... Deux Rubens, un Watteau et quelques objets insignifiants. »

« Insignifiants ! »

« Oh ! ma foi, tout cela est de peu d’importance. Mais il suffit de savoir que l’affaire vous intéresse. Comment puis-je vous servir, Ganimard ? »

« Dois-je vous expliquer quelles mesures les autorités ont prises en la matière ? »

« Pas du tout. J’ai lu les journaux et je déclarerai franchement que vous avez fait très peu de progrès. »

« Et c’est la raison pour laquelle je suis venu vous voir. »

« Je suis tout à votre service. »

« En premier lieu, l’affaire Cahorn a été dirigée par vous ? »

« De A à Z. »

« La lettre d’avertissement ? Le télégramme ? »

« Tout de moi. Je devrais avoir les reçus quelque part. »

Arsène ouvrit le tiroir d’une petite table en bois blanc ordinaire qui, avec le lit et le tabouret, constituait tout le mobilier de sa cellule, et en tira deux morceaux de papier qu’il tendit à Ganimard.

« Ah ! » s’exclama le détective, surpris, « je vous croyais étroitement gardé et fouillé, et je découvre que vous lisez les journaux et collectionnez les reçus postaux. »

« Bah ! ces gens sont si stupides ! Ils décousent la doublure de mon gilet, ils examinent la semelle de mes chaussures, ils sondent les murs de ma cellule, mais ils n’imaginent jamais qu’Arsène Lupin serait assez fou pour choisir une cachette aussi simple. »

Ganimard rit en disant :

« Quel drôle de personnage vous faites ! Vraiment, vous me déconcertez. Mais, allons, parlez-moi de l’affaire Cahorn. »

« Oh ! oh ! pas si vite ! Vous voudriez me voler tous mes secrets, exposer toutes mes petites ruses. C’est une affaire très sérieuse. »

« Avais-je tort de compter sur votre complaisance ? »

« Non, Ganimard, et puisque vous insistez... »

Arsène Lupin fit les cent pas dans sa cellule deux ou trois fois, puis, s’arrêtant devant Ganimard, il demanda :

« Que pensez-vous de ma lettre au baron ? »

« Je pense que vous vous amusiez à faire du spectaculaire. »

« Ah ! faire du spectaculaire ! Allons, Ganimard, je croyais que vous me connaissiez mieux. Est-ce qu’Arsène Lupin perd jamais son temps à de telles puérilités ? Aurais-je écrit cette lettre si j’avais pu voler le baron sans lui écrire ? Je veux que vous compreniez que la lettre était indispensable ; c’était le moteur qui a mis toute la machine en branle. Maintenant, discutons ensemble d’un plan pour le vol du château de Malaquis. Êtes-vous partant ? »

« Oui, continuez. »

« Eh bien, supposons un château soigneusement fermé et barricadé comme celui du baron Cahorn. Dois-je abandonner mon projet et renoncer aux trésors que je convoite, sous prétexte que le château qui les détient est inaccessible ? »

« Évidemment non. »

« Dois-je donner l’assaut au château à la tête d’une bande d’aventuriers comme on le faisait aux temps anciens ? »

« Ce serait insensé. »

« Puis-je y pénétrer par la ruse ou le secret ? »

« Impossible. »

« Alors, il n’y a qu’une seule voie ouverte pour moi. Il faut que le propriétaire du château m’y invite. »

« C’est une méthode assurément originale. »

« Et si facile ! Supposons qu’un jour le propriétaire reçoive une lettre l’avertissant qu’un cambrioleur notoire connu sous le nom d’Arsène Lupin projette de le voler. Que fera-t-il ? »

« Enverra une lettre au procureur. »

« Qui rira de lui, *parce que ledit Arsène Lupin est actuellement en prison*. Alors, dans son anxiété et sa peur, le brave homme demandera l’assistance du premier venu, n’est-ce pas ? »

« Très probable. »

« Et s’il lui arrive de lire dans un journal de province qu’un célèbre détective passe ses vacances dans une ville voisine... »

« Il cherchera ce détective. »

« Bien sûr. Mais, d’un autre côté, supposons qu’ayant prévu cet état de fait, ledit Arsène Lupin ait demandé à l’un de ses amis de se rendre à Caudebec, de faire la connaissance de l’éditeur du Réveil, journal auquel le baron est abonné, et de laisser ledit éditeur comprendre que cette personne est le célèbre détective... alors, que se passera-t-il ? »

« L’éditeur annoncera dans le Réveil la présence à Caudebec dudit détective. »

« Exactement ; et l’une de ces deux choses arrivera : soit le poisson — je veux dire Cahorn — ne mordra pas à l’hameçon, et rien ne se passera ; soit, ce qui est plus probable, il courra et avalera avidement l’appât. Ainsi, voici mon baron Cahorn implorant l’assistance de l’un de mes amis contre moi. »

« Original, en effet ! »

« Bien entendu, le pseudo-détective refuse dans un premier temps de fournir une quelconque aide. Là-dessus arrive le télégramme d’Arsène Lupin. Le baron effrayé accourt une fois de plus vers mon ami et lui offre une somme d’argent définie pour ses services. Mon ami accepte et convoque deux membres de notre bande, qui, durant la nuit, tandis que Cahorn est sous l’œil vigilant de son protecteur, enlèvent certains objets par la fenêtre et les descendent avec des cordes dans une petite vedette affrétée pour l’occasion. Simple, n’est-ce pas ? »

« Merveilleux ! Merveilleux ! » s’exclama Ganimard. « L’audace du projet et l’ingéniosité de tous ses détails sont au-dessus de toute critique. Mais qui est ce détective dont le nom et la renommée ont servi d’aimant pour attirer le baron et l’entraîner dans votre filet ? »

« Il n’y a qu’un nom qui pouvait le faire, un seul. »

« Et c’est ? »

« L’ennemi personnel d’Arsène Lupin, le plus illustre Ganimard. »

« Moi ? »

« Vous-même, Ganimard. Et, vraiment, c’est très drôle. Si vous y allez, et que le baron décide de parler, vous trouverez qu’il sera de votre devoir de vous arrêter vous-même, tout comme vous m’avez arrêté en Amérique. Hein ! la revanche est vraiment amusante : je fais en sorte que Ganimard arrête Ganimard. »

Arsène Lupin rit de bon cœur. Le détective, fort vexé, se mordit les lèvres ; pour lui, la plaisanterie était totalement dénuée d’humour. L’arrivée d’un garde de prison donna à Ganimard l’occasion de se reprendre. L’homme apporta le déjeuner d’Arsène Lupin, fourni par un restaurant voisin. Après avoir déposé le plateau sur la table, le garde se retira. Lupin rompit son pain, en mangea quelques bouchées, et continua :

« Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n’irez pas à Malaquis. Je peux vous dire quelque chose qui vous étonnera : l’affaire Cahorn est sur le point d’être réglée. »

« Pardonnez-moi ; je viens de voir le chef de la Sûreté. »

« Qu’importe ? M. Dudouis connaît-il mes affaires mieux que moi-même ? Vous apprendrez que Ganimard — excusez-moi — que le pseudo-Ganimard reste toujours en très bons termes avec le baron. Ce dernier l’a autorisé à négocier une transaction très délicate avec moi, et, à l’heure actuelle, moyennant une certaine somme, il est probable que le baron a repris possession de ses tableaux et autres trésors. Et à leur retour, il retirera sa plainte. Ainsi, il n’y a plus de vol, et la loi doit abandonner le dossier. »

Ganimard regarda le prisonnier avec un air ébahi.

« Et comment savez-vous tout cela ? »

« Je viens de recevoir le télégramme que j’attendais. »

« Vous venez de recevoir un télégramme ? »

« À cet instant même, mon cher ami. Par politesse, je n’ai pas voulu le lire en votre présence. Mais si vous me le permettez... »

« Vous plaisantez, Lupin. »

« Mon cher ami, si vous voulez être assez aimable pour casser cet œuf, vous apprendrez par vous-même que je ne plaisante pas. »

Machinalement, Ganimard obéit et cassa la coquille avec la lame d’un couteau. Il poussa un cri de surprise. La coquille ne contenait rien qu’un petit morceau de papier bleu. À la demande d’Arsène, il le déplia. C’était un télégramme, ou plutôt une partie d’un télégramme dont les cachets de poste avaient été enlevés. On pouvait y lire :

« Contrat clos. Cent mille balles livrées. Tout va bien. »

« Cent mille balles ? » dit Ganimard.

« Oui, cent mille francs. Très peu, mais enfin, vous savez, les temps sont durs... Et j’ai de lourdes factures à honorer. Si vous connaissiez mon budget... vivre en ville coûte très cher. »

Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur avait disparu. Il réfléchit un moment, parcourant toute l’affaire dans un effort pour découvrir un point faible ; puis, sur un ton et avec une manière qui trahissaient son admiration pour le prisonnier, il dit :

« Heureusement, nous n’avons pas une douzaine de sujets comme vous à traiter ; si c’était le cas, il nous faudrait mettre la clé sous la porte. »

Arsène Lupin prit un air modeste en répondant :

« Bah ! il faut bien se divertir pour occuper ses heures de loisir, surtout quand on est en prison. »

« Quoi ! » s’exclama Ganimard, « votre procès, votre défense, l’instruction... n’est-ce pas suffisant pour occuper votre esprit ? »

« Non, car j’ai décidé de ne pas assister à mon procès. »

« Oh ! oh ! »

Arsène Lupin répéta, positivement :

« Je n’assisterai pas à mon procès. »

« Vraiment ! »

« Ah ! mon cher monsieur, supposez-vous que je vais moisir sur la paille humide ? Vous m’insultez. Arsène Lupin reste en prison juste aussi longtemps qu’il lui plaît, et pas une minute de plus. »

« Il aurait peut-être été plus prudent d’éviter de vous y retrouver », dit le détective, ironiquement.

« Ah ! monsieur plaisante ? Monsieur doit se souvenir qu’il a eu l’honneur d’effectuer mon arrestation. Sachez donc, mon digne ami, que personne, pas même vous, n’aurait pu poser la main sur moi si un événement bien plus important n’avait pas occupé mon attention à ce moment critique. »

« Vous m’étonnez. »

« Une femme me regardait, Ganimard, et je l’aimais. Comprenez-vous pleinement ce que cela signifie : être sous les yeux d’une femme que l’on aime ? Je ne me souciais de rien au monde sinon de cela. Et c’est pourquoi je suis ici. »

« Permettez-moi de dire : vous êtes ici depuis longtemps. »

« En premier lieu, je souhaitais oublier. Ne riez pas ; ce fut une aventure délicieuse et c’est encore un tendre souvenir. En outre, je souffre de neurasthénie. La vie est si fiévreuse de nos jours qu’il est nécessaire de faire une "cure de repos" de temps à autre, et je trouve cet endroit souverain pour calmer mes nerfs fatigués. »

« Arsène Lupin, vous n’êtes pas un mauvais bougre, après tout. »

« Merci », dit Lupin. « Ganimard, nous sommes vendredi. Mercredi prochain, à quatre heures de l’après-midi, je fumerai mon cigare chez vous, rue Pergolèse. »

« Arsène Lupin, je vous attendrai. »

Ils se serrèrent la main comme deux vieux amis qui s’estimaient à leur juste valeur ; puis le détective se dirigea vers la porte.

« Ganimard ! »

« Qu’y a-t-il ? » demanda Ganimard en se retournant.

« Vous avez oublié votre montre. »

« Ma montre ? »

« Oui, elle s’est égarée dans ma poche. »

Il rendit la montre en s’excusant.

« Pardonnez-moi... une mauvaise habitude. Parce qu’ils ont pris la mienne, ce n’est pas une raison pour que je prenne la vôtre. D’ailleurs, j’ai ici un chronomètre qui me satisfait assez bien. »

Il tira du tiroir une grosse montre en or avec une chaîne lourde.

« De quelle poche celle-ci est-elle sortie ? » demanda Ganimard.

Arsène Lupin jeta un coup d’œil rapide sur les initiales gravées sur la montre.

« J.B... Qui diable peut-ce être ?... Ah ! oui, je me souviens. Jules Bouvier, le juge qui a mené mon instruction. Un homme charmant !... »

III. L'évasion d'Arsène Lupin

Arsène Lupin venait de terminer son repas et de tirer de sa poche un excellent cigare, à la bague d’or, qu’il examinait avec un soin inhabituel, lorsque la porte de sa cellule fut ouverte. Il eut à peine le temps de jeter le cigare dans le tiroir et de s’éloigner de la table. Le garde entra. C’était l’heure de la promenade.

« Je vous attendais, mon cher ami », s’exclama Lupin, avec sa bonne humeur coutumière.

Ils sortirent ensemble. Dès qu’ils eurent disparu au tournant du couloir, deux hommes pénétrèrent dans la cellule et se mirent à l’examiner minutieusement. L’un était l’inspecteur Dieuzy ; l’autre, l’inspecteur Folenfant. Ils voulaient vérifier leurs soupçons : Arsène Lupin était-il en communication avec ses complices au dehors ? La veille, le « Grand Journal » avait publié ces lignes adressées à son chroniqueur judiciaire :

« Monsieur,

« Dans un récent article, vous m’avez traité en termes très injustifiables. Quelques jours avant l’ouverture de mon procès, je vous demanderai des comptes. Arsène Lupin. »

L’écriture était certainement celle d’Arsène Lupin. Par conséquent, il expédiait des lettres ; et, sans aucun doute, il en recevait. Il était certain qu’il préparait cette évasion annoncée par lui avec tant d’arrogance.

La situation était devenue intolérable. Agissant de concert avec le juge d’instruction, le chef de la Sûreté, M. Dudouis, s’était rendu à la prison et avait donné des instructions au geôlier quant aux précautions nécessaires pour assurer la garde de Lupin. En même temps, il envoya les deux hommes fouiller la cellule du prisonnier. Ils soulevèrent chaque pierre, fouillèrent le lit, firent tout ce qui est d’usage en pareil cas, mais ils ne découvrirent rien et étaient sur le point d’abandonner leurs recherches lorsque le garde entra précipitamment et dit :

« Le tiroir... regardez dans le tiroir de la table. Quand je suis entré tout à l’heure, il était en train de le fermer. »

Ils ouvrirent le tiroir, et Dieuzy s’exclama :

« Ah ! nous le tenons, cette fois. »

Folenfant l’arrêta.

« Attends un instant. Le chef voudra faire un inventaire. »

« C’est un cigare de premier choix. »

« Laisse-le là et préviens le chef. »

Deux minutes plus tard, M. Dudouis examinait le contenu du tiroir. Il découvrit d’abord une liasse de coupures de journaux relatives à Arsène Lupin, tirées de l’Argus de la Presse, puis une blague à tabac, une pipe, du papier dit « pelure d’oignon » et deux livres. Il lut les titres des ouvrages. L’un était une édition anglaise du « Culte des héros » de Carlyle ; l’autre était un charmant elzévir, en reliure moderne, le « Manuel d’Épictète », une traduction allemande publiée à Leyde en 1634. En examinant les livres, il constata que toutes les pages étaient soulignées et annotées. Étaient-ils préparés pour servir de code de correspondance, ou exprimaient-ils simplement le caractère studieux du lecteur ? Puis il examina la blague à tabac et la pipe. Enfin, il prit le fameux cigare à la bague d’or.

« Fichtre ! » s’exclama-t-il. « Notre ami fume un bon cigare. C’est un Henry Clay. »

Avec le geste mécanique d’un fumeur habituel, il porta le cigare à son oreille et le pressa pour le faire craquer. Aussitôt, il poussa un cri de surprise. Le cigare avait cédé sous la pression de ses doigts. Il l’examina de plus près et découvrit rapidement quelque chose de blanc entre les feuilles de tabac. Délicatement, à l’aide d’une épingle, il en retira un rouleau de papier très fin, à peine plus gros qu’un cure-dent. C’était une lettre. Il la déroula et trouva ces mots, écrits d’une main féminine :

« Le panier a pris la place des autres. Huit sur dix sont prêts. En appuyant sur le pied extérieur, la plaque s’abaisse. De douze à seize heures, chaque jour, H-P attendra. Mais où ? Répondez tout de suite. Soyez tranquille ; votre amie veille sur vous. »

M. Dudouis réfléchit un instant, puis dit :

« C’est très clair... le panier... les huit compartiments... De douze à seize signifie de midi à quatre heures. »

« Mais ce H-P qui attendra ? »

« H-P doit signifier automobile. H-P, horsepower, est la façon dont ils indiquent la puissance du moteur. Une vingt-quatre H-P est une automobile de vingt-quatre chevaux-vapeur. »

Puis il se leva et demanda :

« Le prisonnier a-t-il terminé son déjeuner ? »

« Oui. »

« Et comme il n’a pas encore lu le message, ce qui est prouvé par l’état du cigare, il est probable qu’il vienne de le recevoir. »

« Comment ? »

« Dans sa nourriture. Caché dans son pain ou dans une pomme de terre, peut-être. »

« Impossible. On ne lui a permis d’apporter sa nourriture que pour le piéger, mais nous n’y avons jamais rien trouvé. »

« Nous chercherons la réponse de Lupin ce soir. Retenez-le dehors pendant quelques minutes. J’apporterai ceci au juge d’instruction et, s’il est d’accord avec moi, nous ferons photographier la lettre immédiatement, et dans une heure vous pourrez replacer la lettre dans le tiroir, dans un cigare semblable à celui-ci. Le prisonnier ne doit avoir aucun motif de soupçon. »

Ce n’est pas sans une certaine curiosité que M. Dudouis retourna à la prison dans la soirée, accompagné de l’inspecteur Dieuzy. Trois assiettes vides étaient posées sur le poêle, dans le coin.

« Il a mangé ? »

« Oui », répondit le garde.

« Dieuzy, veuillez couper ces macaronis en tout petits morceaux et ouvrez ce petit pain... Rien ? »

« Non, chef. »

M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuillère et le couteau — un couteau ordinaire à lame arrondie. Il tourna le manche vers la gauche ; puis vers la droite. Il céda et se dévissa. Le couteau était creux et servait de cachette à une feuille de papier.

« Peuh ! » dit-il, « ce n’est pas très malin pour un homme comme Arsène. Mais nous ne devons pas perdre de temps. Vous, Dieuzy, allez fouiller le restaurant. »

Puis il lut le mot :

« Je m’en remets à vous, H-P suivra à distance chaque jour. Je passerai devant. Au revoir, cher ami. »

« Enfin », s’écria M. Dudouis en se frottant les mains avec joie, « je crois que nous avons l’affaire bien en main. Un peu de stratégie de notre part et l’évasion sera un succès, pour ce qui est de l’arrestation de ses complices. »

« Mais si Arsène Lupin vous glisse entre les doigts ? » suggéra le garde.

« Nous aurons assez d’hommes pour l’empêcher. Si, toutefois, il fait preuve de trop d’habileté, ma foi, tant pis pour lui ! Quant à sa bande de voleurs, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront. »

* * * * *

Et, en fait, Arsène Lupin avait fort peu à dire. Depuis plusieurs mois, M. Jules Bouvier, le juge d’instruction, s’évertuait en vain. L’instruction s’était réduite à quelques discussions sans intérêt entre le juge et l’avocat, Maître Danval, l’un des ténors du barreau. De temps à autre, par courtoisie, Arsène Lupin parlait. Un jour, il dit :

« Oui, monsieur le juge, je suis tout à fait d’accord avec vous : le vol du Crédit Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l’émission de faux billets de banque, les cambriolages dans les divers châteaux, Armesnil, Gouret, Imblevain, Groseillers, Malaquis, tout mon travail, monsieur, c’est moi qui ai tout fait. »

« Alors, voulez-vous m’expliquer... »

« C’est inutile. J’avoue tout en bloc, tout et même dix fois plus de choses dont vous ne savez rien. »

Lassé par sa tâche infructueuse, le juge avait suspendu ses interrogatoires, mais il les reprit après que les deux messages interceptés furent portés à sa connaissance ; et régulièrement, à midi, Arsène Lupin était conduit de la prison au Dépôt dans le panier à salade, avec un certain nombre d’autres détenus. Ils revenaient vers trois ou quatre heures.

Or, un après-midi, ce voyage de retour s’effectua dans des conditions inhabituelles. Les autres prisonniers n’ayant pas été interrogés, il fut décidé de ramener Arsène Lupin en premier ; il se trouva donc seul dans le véhicule.

Ces paniers à salade sont divisés dans le sens de la longueur par un couloir central d’où s’ouvrent dix compartiments, cinq de chaque côté. Chaque compartiment est disposé de telle sorte que l’occupant doit prendre et conserver une position assise ; par conséquent, les cinq prisonniers sont assis les uns sur les autres, tout en étant séparés par des cloisons. Un garde municipal, debout à une extrémité, surveille le couloir.

Arsène fut placé dans la troisième cellule à droite, et le lourd véhicule se mit en route. Il calcula soigneusement le moment où ils quittèrent le quai de l’Horloge et celui où ils passèrent devant le Palais de Justice. Puis, vers le milieu du pont Saint-Michel, avec son pied extérieur, c’est-à-dire son pied droit, il appuya sur la plaque métallique qui fermait sa cellule. Immédiatement, un déclic se fit entendre et la plaque métallique bougea. Il put constater qu’il était situé entre les deux roues.

Il attendit, restant aux aguets. Le véhicule avançait lentement le long du boulevard Saint-Michel. À l’angle du boulevard Saint-Germain, il s’arrêta. Un cheval de camion était tombé. La circulation ayant été interrompue, une foule immense de fiacres et d’omnibus s’était amassée là. Arsène Lupin regarda dehors. Un autre panier à salade s’était arrêté tout près de celui qu’il occupait. Il déplaça la plaque un peu plus, posa le pied sur l’un des rayons de la roue et sauta à terre. Un cocher le vit, éclata de rire, puis tenta d’alerter les passants, mais sa voix fut perdue dans le vacarme de la circulation qui avait repris. Du reste, Arsène Lupin était déjà loin.

Il avait couru quelques pas ; mais, une fois sur le trottoir, il se retourna et regarda autour de lui ; il semblait humer le vent comme une personne qui ne sait quelle direction prendre. Puis, s’étant décidé, il mit les mains dans ses poches et, avec l’air insouciant d’un flâneur oisif, il remonta le boulevard. C’était une journée d’automne chaude et lumineuse, et les cafés étaient pleins. Il s’assit à la terrasse de l’un d’eux. Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre lentement, fuma une cigarette et en alluma une seconde. Puis il demanda au garçon d’envoyer le patron. Quand le patron arriva, Arsène lui parla d’une voix assez forte pour être entendue de tout le monde :

« Je regrette, monsieur, mais j’ai oublié mon portefeuille. Peut-être, sur la foi de mon nom, accepterez-vous de me faire crédit pour quelques jours. Je suis Arsène Lupin. »

Le patron le regarda, pensant qu’il plaisantait. Mais Arsène répéta :

« Lupin, prisonnier à la Santé, mais maintenant en fuite. Je me risque à supposer que ce nom vous inspire une confiance absolue en moi. »

Et il s’éloigna au milieu des éclats de rire, tandis que le patron restait stupéfait.

Lupin flâna le long de la rue Soufflot et tourna dans la rue Saint-Jacques. Il poursuivit son chemin lentement, fumant ses cigarettes et regardant les vitrines. Au boulevard de Port-Royal, il se repéra, découvrit où il était, puis marcha en direction de la rue de la Santé. Les hauts murs rébarbatifs de la prison se dressaient maintenant devant lui. Il rabattit son chapeau pour ombrager son visage ; puis, s’approchant de la sentinelle, il demanda :

« Est-ce bien la prison de la Santé ? »

« Oui. »

« Je souhaite regagner ma cellule. Le panier m’a laissé en route et je ne voudrais pas abuser... »

« Allez, jeune homme, circulez... vite ! » gronda la sentinelle.

« Pardonnez-moi, mais je dois passer par cette porte. Et si vous empêchez Arsène Lupin d’entrer en prison, cela vous coûtera cher, mon ami. »

« Arsène Lupin ! De quoi parlez-vous ! »

« Je regrette de ne pas avoir de carte sur moi », dit Arsène en fouillant dans ses poches.

La sentinelle l’examina de la tête aux pieds, avec étonnement. Puis, sans un mot, elle tira sur une sonnette. La porte de fer s’entrouvrit, et Arsène entra. Presque aussitôt, il rencontra le gardien de la prison, qui gesticulait et feignait une violente colère. Arsène sourit et dit :

« Allons, monsieur, ne jouez pas cette comédie avec moi. Quoi ! on prend la précaution de me transporter seul dans le panier, on prépare un beau petit barrage, et on s’imagine que je vais détaler et rejoindre mes amis. Eh bien, et les vingt agents de la Sûreté qui nous accompagnaient à pied, en fiacres et à bicyclette ? Non, ce dispositif ne m’a pas plu. Je ne m’en serais pas tiré vivant. Dites-moi, monsieur, comptaient-ils là-dessus ? »

Il haussa les épaules et ajouta :

« Je vous en prie, monsieur, ne vous inquiétez pas pour moi. Quand je voudrai m’évader, je n’aurai besoin d’aucune assistance. »

Le surlendemain, l’Echo de France, qui était apparemment devenu le rapporteur officiel des exploits d’Arsène Lupin — on disait qu’il en était l’un des principaux actionnaires — publia un compte rendu très complet de cette tentative d’évasion. Les termes exacts des messages échangés entre le prisonnier et son mystérieux ami, les moyens par lesquels la correspondance était construite, la complicité de la police, la promenade sur le boulevard Saint-Michel, l’incident au café Soufflot, tout fut révélé. On apprit que la fouille du restaurant et de ses garçons par l’inspecteur Dieuzy n’avait rien donné. Et le public apprit aussi une chose extraordinaire qui démontrait l’infinie variété des ressources que possédait Lupin : le panier à salade dans lequel il était transporté avait été préparé pour l’occasion et substitué par ses complices à l’un des six paniers qui assuraient le service de la prison.

La prochaine évasion d’Arsène Lupin ne fut mise en doute par personne. Il l’annonça lui-même, en termes catégoriques, en réponse à M. Bouvier, au lendemain de sa tentative d’évasion. Le juge ayant fait une plaisanterie sur l’affaire, Arsène fut agacé et, fixant le juge avec fermeté, il dit avec emphase :

« Écoutez-moi, monsieur ! Je vous donne ma parole d’honneur que cette tentative de fuite n’était qu’un préliminaire à mon plan général d’évasion. »

« Je ne comprends pas », dit le juge.

« Il n’est pas nécessaire que vous compreniez. »

Et quand le juge, au cours de cet interrogatoire qui fut rapporté longuement dans les colonnes de l’Echo de France, quand le juge chercha à reprendre son instruction, Arsène Lupin s’exclama, avec un air de lassitude feinte :

« Mon Dieu, mon Dieu, à quoi bon ! Toutes ces questions n’ont aucune importance ! »

« Quoi ! Aucune importance ? » cria le juge.

« Non ; parce que je ne serai pas présent au procès. »

« Vous ne serez pas présent ? »

« Non ; j’ai pris cette décision irrévocable, et rien ne me fera changer d’avis. »

Une telle assurance, alliée aux inexplicables indiscrétions qu’Arsène commettait chaque jour, servait à agacer et à mystifier les officiers de justice. Il y avait des secrets connus seulement d’Arsène Lupin ; des secrets que lui seul pouvait divulguer. Mais dans quel but les révélait-il ? Et comment ?

Arsène Lupin fut changé de cellule. Le juge clôtura son instruction. Aucune autre procédure ne fut engagée à son encontre pendant une période de deux mois, durant laquelle Arsène fut vu presque constamment allongé sur son lit, le visage tourné vers le mur. Le changement de cellule semblait le décourager. Il refusa de voir son avocat. Il n’échangea que quelques mots nécessaires avec ses gardiens.

Durant la quinzaine précédant son procès, il reprit sa vie vigoureuse. Il se plaignait de manquer d’air. En conséquence, chaque matin de bonne heure, il fut autorisé à faire de l’exercice dans la cour, gardé par deux hommes.

La curiosité publique ne s’était pas éteinte ; chaque jour, elle s’attendait à être régalée par la nouvelle de son évasion ; et il est vrai qu’il avait gagné une sympathie considérable auprès du public en raison de sa verve, de sa gaieté, de sa diversité, de son génie inventif et du mystère de sa vie. Arsène Lupin devait s’évader. C’était sa destinée inévitable. Le public l’attendait et s’étonnait que l’événement eût été retardé si longtemps. Chaque matin, le Préfet de Police demandait à son secrétaire :

« Eh bien, s’est-il évadé ? »

« Non, Monsieur le Préfet. »

« Demain, probablement. »

Et, la veille du procès, un monsieur se présenta au bureau du « Grand Journal », demanda à voir le chroniqueur judiciaire, jeta sa carte au visage du journaliste et s’éloigna rapidement. Ces mots étaient écrits sur la carte : « Arsène Lupin tient toujours ses promesses. »

* * * * *

C’est dans ces conditions que le procès débuta. Une foule énorme s’était rassemblée au tribunal. Tout le monde voulait voir le célèbre Arsène Lupin. Ils avaient la joyeuse anticipation que le prisonnier jouerait quelques tours audacieux au juge. Avocats et magistrats, journalistes et gens du monde, actrices et femmes du monde étaient entassés sur les bancs réservés au public.

C’était une journée sombre et morose, avec une pluie battante et continue. Seule une lumière diffuse pénétrait dans la salle d’audience, et les spectateurs n’eurent qu’une vue très indistincte du prisonnier quand les gardes l’amenèrent. Mais sa démarche lourde et traînante, la façon dont il se laissa tomber sur son siège et son air passif et stupide n’étaient pas du tout engageants. À plusieurs reprises, son avocat — l’un des assistants de M. Danval — lui parla, mais il se contenta de secouer la tête sans rien dire.

Le greffier lut l’acte d’accusation, puis le juge parla :

« Accusé, levez-vous. Vos nom, âge et profession ? »

Ne recevant aucune réponse, le juge répéta :

« Votre nom ? Je vous demande votre nom ? »

Une voix épaisse et lente grommela :

« Baudru, Désiré. »

Un murmure de surprise parcourut la salle d’audience. Mais le juge poursuivit :

« Baudru, Désiré ? Ah ! un nouvel alias ! Eh bien, comme vous avez déjà pris une douzaine de noms différents et que celui-ci est, sans aucun doute, aussi imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons au nom d’Arsène Lupin, sous lequel vous êtes plus généralement connu. »

Le juge se référa à ses notes et continua :

« Car, malgré les recherches les plus diligentes, votre passé demeure inconnu. Votre cas est unique dans les annales du crime. Nous ne savons qui vous êtes, d’où vous venez, votre naissance et votre éducation — tout est un mystère pour nous. Il y a trois ans, vous êtes apparu parmi nous sous le nom d’Arsène Lupin, nous présentant un étrange mélange d’intelligence et de perversion, d’immoralité et de générosité. Notre connaissance de votre vie antérieure à cette date est vague et problématique. Il se peut que l’homme appelé Rostat qui, il y a huit ans, travaillait avec Dickson, le prestidigitateur, n’était nul autre qu’Arsène Lupin. Il est probable que l’étudiant russe qui, il y a six ans, fréquentait le laboratoire du docteur Altier à l’hôpital Saint-Louis, et qui étonnait souvent le docteur par l’ingéniosité de ses hypothèses sur des sujets de bactériologie et l’audace de ses expériences sur les maladies de la peau, n’était nul autre qu’Arsène Lupin. Il est probable, aussi, qu’Arsène Lupin était le professeur qui introduisit l’art japonais du jiu-jitsu au public parisien. Nous avons quelques raisons de croire qu’Arsène Lupin était le cycliste qui gagna le Grand Prix de l’Exposition, reçut ses dix mille francs et dont on n’entendit plus jamais parler. Arsène Lupin pourrait avoir été, aussi, la personne qui sauva tant de vies par la petite lucarne du Bazar de la Charité ; et, en même temps, fit les poches des victimes. »

Le juge fit une pause un instant, puis continua :

« Telle est cette époque qui semble avoir été utilisée par vous pour une préparation minutieuse à la guerre que vous avez depuis menée contre la société ; un apprentissage méthodique au cours duquel vous avez développé votre force, votre énergie et votre habileté au point le plus haut possible. Reconnaissez-vous l’exactitude de ces faits ? »

Durant ce discours, le prisonnier s’était tenu debout, se balançant d’abord sur un pied, puis sur l’autre, les épaules voûtées et les bras inertes. Sous la lumière la plus crue, on pouvait observer son extrême maigreur, ses joues creuses, ses pommettes saillantes, son visage terreux parsemé de petites taches rouges et encadré d’une barbe rude et clairsemée. La vie en prison l’avait fait vieillir et dépérir. Il avait perdu le visage jeune et la silhouette élégante que nous avions vus dépeints si souvent dans les journaux.

Il semblait qu’il n’eût pas entendu la question posée par le juge. Elle lui fut répétée deux fois. Puis il leva les yeux, parut réfléchir, puis, faisant un effort désespéré, il murmura :

« Baudru, Désiré. »

Le juge sourit en disant :

« Je ne comprends pas la théorie de votre défense, Arsène Lupin. Si vous cherchez à éviter la responsabilité de vos crimes en invoquant l’imbécillité, une telle ligne de défense vous est ouverte. Mais je poursuivrai le procès sans tenir compte de vos divagations. »

Il narra ensuite longuement les divers vols, escroqueries et faux reprochés à Lupin. Parfois, il interrogeait le prisonnier, mais ce dernier se contentait de grogner ou restait silencieux. L’audition des témoins commença. Certains témoignages donnés étaient sans importance ; d’autres semblaient plus cruciaux, mais à travers tout cela courait une veine de contradictions et d’incohérences. Une obscurité lassante enveloppait les débats, jusqu’à ce que le détective Ganimard fût appelé à la barre ; alors l’intérêt se raviva.

Dès le début, les agissements du vieux détective parurent étranges et inexplicables. Il était nerveux, mal à l’aise. À plusieurs reprises, il regarda le prisonnier avec un doute et une anxiété manifestes. Puis, les mains appuyées sur la barre devant lui, il raconta les événements auxquels il avait pris part, y compris sa poursuite du prisonnier à travers l’Europe et son arrivée en Amérique. On l’écouta avec une grande avidité, car sa capture d’Arsène Lupin était connue de tous par le biais de la presse. Vers la fin de sa déposition, après avoir fait allusion à ses conversations avec Arsène Lupin, il s’arrêta, à deux reprises, embarrassé et indécis. Il était évident qu’il était en proie à une pensée qu’il craignait d’exprimer. Le juge lui dit avec sympathie :

« Si vous êtes souffrant, vous pouvez vous retirer pour le moment. »

« Non, non, mais... »

Il s’arrêta, regarda fixement le prisonnier et dit :

« Je demande la permission d’examiner le prisonnier de plus près. Il y a un mystère à son sujet que je dois résoudre. »

Il s’approcha de l’accusé, l’examina attentivement pendant plusieurs minutes, puis retourna à la barre et, d’une voix presque solennelle, déclara :

« Je déclare, sous serment, que le prisonnier qui se trouve devant moi n’est pas Arsène Lupin. »

Un silence profond suivit cette déclaration. Le juge, décontenancé un instant, s’exclama :

« Ah ! Que voulez-vous dire ? C’est absurde ! »

Le détective poursuivit :

« Au premier abord, il y a une certaine ressemblance, mais si vous examinez attentivement le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau, vous verrez que ce n’est pas Arsène Lupin. Et les yeux ! A-t-il jamais eu ces yeux d’alcoolique ? »

« Allons, allons, témoin ! Que voulez-vous dire ? Prétendez-vous que nous jugeons le mauvais homme ? »

« À mon avis, oui. Arsène Lupin a, d’une manière ou d’une autre, réussi à mettre ce pauvre diable à sa place, à moins que cet homme ne soit un complice volontaire. »

Ce dénouement dramatique provoqua de nombreux rires et beaucoup d’agitation parmi les spectateurs. Le juge suspendit l’audience et fit mander M. Bouvier, le geôlier, ainsi que les gardiens employés à la prison.

Lorsque l’audience reprit, M. Bouvier et le geôlier examinèrent l’accusé et déclarèrent qu’il n’y avait qu’une très légère ressemblance entre le prisonnier et Arsène Lupin.

« Eh bien, alors ! » s’écria le juge, « qui est cet homme ? D’où vient-il ? Pourquoi est-il en prison ? »

Deux des gardiens de prison furent appelés et déclarèrent tous deux que le prisonnier était Arsène Lupin. Le juge respira de nouveau.

Mais l’un des gardiens dit alors :

« Oui, oui, je pense que c’est lui. »

« Quoi ! » cria le juge avec impatience, « vous *pensez* que c’est lui ! Que voulez-vous dire par là ? »

« Eh bien, j’ai très peu vu le prisonnier. Il a été placé sous ma garde dans la soirée et, pendant deux mois, il a rarement bougé, restant couché sur son lit, le visage tourné vers le mur. »

« Qu’en est-il de la période précédant ces deux mois ? »

« Avant cela, il occupait une cellule dans une autre partie de la prison. Il n’était pas dans la cellule 24. »

Ici, le chef des gardiens interrompit :

« Nous l’avons changé de cellule après sa tentative d’évasion. »

« Mais vous, monsieur, vous l’avez vu durant ces deux mois ? »

« Je n’ai pas eu l’occasion de le voir. Il était toujours calme et ordonné. »

« Et ce prisonnier n’est pas Arsène Lupin ? »

« Non. »

« Alors, qui est-il ? » demanda le juge.

« Je ne sais pas. »

« Nous avons donc devant nous un homme qui a été substitué à Arsène Lupin il y a deux mois. Comment expliquez-vous cela ? »

« Je ne peux pas. »

Dans un désespoir absolu, le juge se tourna vers l’accusé et s’adressa à lui d’un ton conciliant :

« Prisonnier, pouvez-vous me dire comment, et depuis quand, vous êtes devenu un pensionnaire de la Prison de la Santé ? »

Les manières engageantes du juge étaient calculées pour désarmer la méfiance et éveiller l’entendement de l’accusé. Il essaya de répondre. Finalement, sous un interrogatoire habile et doux, il réussit à formuler quelques phrases dont on tira l’histoire suivante : il y a deux mois, il avait été emmené au Dépôt, examiné et relâché. Alors qu’il quittait le bâtiment, homme libre, il fut saisi par deux gardiens et placé dans le panier à salade. Depuis, il occupait la cellule 24. Il y était content, avait beaucoup à manger, et il dormait bien ; aussi ne s’en plaignait-il pas.

Tout cela semblait probable ; et, au milieu de l’hilarité et de l’agitation des spectateurs, le juge suspendit l’audience jusqu’à ce que l’histoire puisse être examinée et vérifiée.

* * * * *

Les faits suivants furent immédiatement établis par l’examen des registres de la prison : huit semaines auparavant, un nommé Baudru Désiré avait passé la nuit au Dépôt. Il fut relâché le lendemain et quitta le Dépôt à deux heures de l’après-midi. Le même jour, à deux heures, après avoir été examiné pour la dernière fois, Arsène Lupin quittait le Dépôt dans un panier à salade.

Les gardiens avaient-ils commis une erreur ? Avaient-ils été trompés par la ressemblance et avaient-ils, par négligence, substitué cet homme à leur prisonnier ?

Une autre question se posait : la substitution avait-elle été arrangée à l’avance ? Dans ce cas, Baudru devait être un complice et devait avoir provoqué sa propre arrestation dans le but exprès de prendre la place de Lupin. Mais alors, par quel miracle un tel plan, basé sur une série de chances improbables, avait-il pu réussir ?

Baudru Désiré fut remis au service anthropométrique ; ils n’avaient jamais rien vu de tel. Cependant, ils retracèrent facilement son passé. Il était connu à Courbevoie, à Asnières et à Levallois. Il vivait d’aumônes et dormait dans l’une de ces cabanes de chiffonnier près de la barrière de Ternes. Il en avait disparu il y a un an.

Avait-il été entraîné par Arsène Lupin ? Il n’y avait aucune preuve à cet effet. Et même si c’était le cas, cela n’expliquait pas la fuite du prisonnier. Cela restait un mystère. Parmi vingt théories qui cherchaient à l’expliquer, aucune n’était satisfaisante. Quant à l’évasion elle-même, aucun doute n’était permis ; une évasion incompréhensible, sensationnelle, dans laquelle le public, tout comme les officiers de justice, pouvait déceler un plan minutieusement préparé, une combinaison de circonstances merveilleusement imbriquées, dont le dénouement justifiait pleinement la prédiction confiante d’Arsène Lupin : « Je ne serai pas présent à mon procès. »

Après un mois d’investigations patientes, le problème restait irrésolu. Le pauvre diable de Baudru ne pouvait être gardé en prison indéfiniment, et le traduire en justice serait ridicule. Il n’y avait aucune charge contre lui. Par conséquent, il fut libéré ; mais le chef de la Sûreté résolut de le maintenir sous surveillance. Cette idée venait de Ganimard. De son point de vue, il n’y avait ni complicité ni hasard. Baudru était un instrument dont Arsène Lupin avait joué avec son habileté extraordinaire. Baudru, une fois mis en liberté, les conduirait à Arsène Lupin ou, du moins, à l’un de ses complices. Les deux inspecteurs, Folenfant et Dieuzy, furent chargés d’assister Ganimard.

Par une matinée brumeuse de janvier, les portes de la prison s’ouvrirent et Baudru Désiré sortit, homme libre. Au début, il parut fort embarrassé et marcha comme une personne qui n’a aucune idée précise de l’endroit où elle va. Il suivit la rue de la Santé et la rue Saint-Jacques. Il s’arrêta devant une boutique de friperie, retira sa veste et son gilet, vendit son gilet dont il tira quelques sous ; puis, remettant sa veste, il poursuivit son chemin. Il traversa la Seine. Au Châtelet, un omnibus passa près de lui. Il voulut y monter, mais il n’y avait plus de place. Le contrôleur lui conseilla de prendre un numéro, il entra donc dans la salle d’attente.

Ganimard appela ses deux assistants et, sans détacher ses yeux de la salle d’attente, leur dit :

« Arrêtez une voiture… non, deux. Ce sera mieux. J’irai avec l’un de vous, et nous le suivrons. »

Les hommes obéirent. Pourtant, Baudru n’apparut pas. Ganimard entra dans la salle d’attente. Elle était vide.

« Idiot que je suis ! » grommela-t-il, « j’ai oublié qu’il y avait une autre sortie. »

Il y avait un couloir intérieur menant de la salle d’attente à la rue Saint-Martin. Ganimard s’y précipita et arriva juste à temps pour apercevoir Baudru sur l’impériale de l’omnibus Batignolles-Jardin des Plantes alors qu’il tournait à l’angle de la rue de Rivoli. Il courut et rattrapa l’omnibus. Mais il avait perdu ses deux assistants. Il devait continuer la poursuite seul. Dans sa colère, il fut tenté de saisir l’homme par le col sans cérémonie. N’était-ce pas avec préméditation et par le biais d’une ruse ingénieuse que ce prétendu imbécile l’avait séparé de ses assistants ?

Il regarda Baudru. Ce dernier dormait sur le banc, la tête dodelinant de droite et de gauche, la bouche entrouverte, et une expression incroyable de stupidité sur son visage couperosé. Non, un tel adversaire était incapable de tromper le vieux Ganimard. C’était un coup de chance, rien de plus.

Aux Galeries Lafayette, l’homme sauta de l’omnibus et prit le tramway de La Muette, suivant le boulevard Haussmann et l’avenue Victor-Hugo. Baudru descendit à la station de La Muette et, d’un air nonchalant, flâna dans le bois de Boulogne.

Il erra dans un chemin puis dans un autre, revenant parfois sur ses pas. Que cherchait-il ? Avait-il un objectif précis ? Au bout d’une heure, il parut défaillir de fatigue et, remarquant un banc, il s’assit. L’endroit, non loin d’Auteuil, au bord d’une mare cachée parmi les arbres, était absolument désert. Au bout d’une demi-heure, Ganimard devint impatient et résolut de parler à l’homme. Il s’approcha et s’assit à côté de Baudru, alluma une cigarette, traça quelques figures dans le sable avec le bout de sa canne et dit :

« Il fait bon aujourd’hui. »

Pas de réponse. Mais, soudain, l’homme éclata de rire, un rire joyeux, gai, spontané et irrésistible. Ganimard sentit ses cheveux se dresser d’horreur et de surprise. C’était ce rire, ce rire infernal qu’il connaissait si bien !

D’un mouvement soudain, il saisit l’homme au col et le regarda avec un regard pénétrant ; il s’aperçut qu’il ne voyait plus l’homme Baudru. Certes, il voyait Baudru ; mais, en même temps, il voyait l’autre, le vrai, Lupin. Il découvrit la vie intense dans les yeux, il remplit les traits émaciés, il perçut la vraie chair sous la peau flasque, la vraie bouche à travers les grimaces qui la déformaient. C’étaient les yeux et la bouche de l’autre, et surtout son expression vive, alerte, moqueuse, si claire et si jeune !

« Arsène Lupin, Arsène Lupin », balbutia-t-il.

Puis, dans un accès de rage soudaine, il saisit Lupin à la gorge et essaya de le maintenir au sol. Malgré ses cinquante ans, il possédait encore une force inhabituelle, tandis que son adversaire était apparemment dans un état de faiblesse. Mais la lutte fut brève. Arsène Lupin ne fit qu’un léger mouvement et, aussi soudainement qu’il avait lancé l’attaque, Ganimard relâcha sa prise. Son bras droit tomba inerte, inutile.

« Si vous aviez pris des leçons de jiu-jitsu au quai des Orfèvres », dit Lupin, « vous sauriez que ce coup s’appelle udi-shi-ghi en japonais. Une seconde de plus, et je vous aurais cassé le bras et cela aurait été exactement ce que vous méritez. Je suis surpris que vous, un vieil ami que je respecte et devant qui j’expose volontairement mon incognito, abusiez de ma confiance de cette manière violente. C’est indigne... Ah ! Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Ganimard ne répondit pas. Cette évasion dont il se jugeait responsable, n’était-ce pas lui, Ganimard, qui, par son témoignage sensationnel, avait conduit la cour dans une grave erreur ? Cette évasion lui apparaissait comme un sombre nuage sur sa carrière professionnelle. Une larme roula sur sa joue jusqu’à sa moustache grise.

« Oh ! mon Dieu, Ganimard, ne prenez pas cela à cœur. Si vous n’aviez pas parlé, j’aurais fait en sorte que quelqu’un d’autre le fasse. Je ne pouvais pas permettre que le pauvre Baudru Désiré soit condamné. »

« Alors », murmura Ganimard, « c’était vous qui étiez là ? Et maintenant vous êtes ici ? »

« C’est moi, toujours moi, rien que moi. »

« Est-ce possible ? »

« Oh, ce n’est pas l’œuvre d’un sorcier. Simplement, comme le juge l’a fait remarquer au procès, l’apprentissage d’une douzaine d’années qui équipe un homme pour faire face avec succès à tous les obstacles de la vie. »

« Mais votre visage ? Vos yeux ? »

« Vous pouvez comprendre que si j’ai travaillé dix-huit mois avec le docteur Altier à l’hôpital Saint-Louis, ce n’était pas par amour du travail. J’ai considéré que celui qui aurait un jour l’honneur de s’appeler Arsène Lupin devait être exempt des lois ordinaires régissant l’apparence et l’identité. L’apparence ? Cela peut être modifié à volonté. Par exemple, une injection hypodermique de paraffine gonflera la peau à l’endroit désiré. L’acide pyrogallique changera votre peau en celle d’un Indien. Le suc de la grande chélidoine vous ornera des plus belles éruptions et tumeurs. Un autre produit chimique affecte la pousse de votre barbe et de vos cheveux ; un autre change le timbre de votre voix. Ajoutez à cela deux mois de régime dans la cellule 24 ; des exercices répétés mille fois pour me permettre de tenir mes traits dans une certaine grimace, de porter ma tête à une certaine inclinaison, et d’adapter mon dos et mes épaules à une posture voûtée. Puis cinq gouttes d’atropine dans les yeux pour les rendre hagards et sauvages, et le tour est joué. »

« Je ne comprends pas comment vous avez trompé les gardiens. »

« Le changement fut progressif. L’évolution fut si graduelle qu’ils ne l’ont pas remarqué. »

« Mais Baudru Désiré ? »

« Baudru existe. C’est un pauvre garçon inoffensif que j’ai rencontré l’an dernier ; et, vraiment, il porte une certaine ressemblance avec moi. Considérant mon arrestation comme un événement possible, je me suis chargé de Baudru et j’ai étudié les points sur lesquels nous différions en apparence afin de les corriger sur ma propre personne. Mes amis ont fait en sorte qu’il reste au Dépôt toute la nuit et qu’il en sorte le lendemain à peu près à la même heure que moi, une coïncidence facile à arranger. Bien sûr, il était nécessaire d’avoir un registre de sa détention au Dépôt afin d’établir le fait qu’une telle personne était une réalité ; sinon, la police aurait cherché ailleurs pour découvrir mon identité. Mais, en leur offrant cet excellent Baudru, il était inévitable, comprenez-vous, inévitable qu’ils se saisissent de lui, et, malgré les difficultés insurmontables d’une substitution, ils préféreraient croire à une substitution plutôt que d’avouer leur ignorance. »

« Oui, oui, bien sûr », dit Ganimard.

« Et puis », s’exclama Arsène Lupin, « j’avais en main un atout : un public anxieux qui regardait et attendait mon évasion. Et c’est l’erreur fatale dans laquelle vous êtes tombé, vous et les autres, au cours de ce jeu fascinant qui se jouait entre moi et les officiers de justice, où l’enjeu était ma liberté. Et vous supposiez que je jouais pour la galerie ; que j’étais enivré par mon succès. Moi, Arsène Lupin, coupable d’une telle faiblesse ! Oh, non ! Et, pas plus tard que lors de l’affaire Cahorn, vous avez dit : “Quand Arsène Lupin crie sur les toits qu’il va s’évader, il a un objectif en vue.” Mais, sapristi, vous devez comprendre que pour m’évader, je dois créer, à l’avance, une croyance publique en cette évasion, une croyance équivalant à un article de foi, une conviction absolue, une réalité aussi brillante que le soleil. Et j’ai créé cette croyance qu’Arsène Lupin s’évaderait, qu’Arsène Lupin ne serait pas présent à son procès. Et quand vous avez donné votre témoignage et dit : “Cet homme n’est pas Arsène Lupin”, tout le monde était prêt à vous croire. Si une seule personne en avait douté, si quelqu’un avait exprimé cette simple restriction : Et si c’était Arsène Lupin ? — dès ce moment, j’étais perdu. Si quelqu’un avait examiné mon visage, non pas imprégné de l’idée que je n’étais pas Arsène Lupin, comme vous et les autres l’avez fait à mon procès, mais avec l’idée que je pourrais être Arsène Lupin ; alors, malgré toutes mes précautions, j’aurais été reconnu. Mais je n’avais aucune crainte. Logiquement, psychologiquement, personne ne pouvait concevoir l’idée que j’étais Arsène Lupin. »

Il saisit la main de Ganimard.

« Allons, Ganimard, avouez que le mercredi suivant notre conversation à la prison de la Santé, vous m’attendiez chez vous à quatre heures, exactement comme je vous avais dit que j’irais. »

« Et votre panier à salade ? » dit Ganimard, éludant la question.

« Un bluff ! Certains de mes amis ont récupéré ce vieux panier inutilisé et ont voulu tenter le coup. Mais j’ai considéré que c’était impraticable sans le concours d’un certain nombre de circonstances inhabituelles. Cependant, j’ai trouvé utile de mener à bien cette tentative d’évasion et de lui donner la plus large publicité. Une évasion audacieusement planifiée, bien que non menée à terme, donnait à la suivante le caractère de la réalité simplement par anticipation. »

« Donc le cigare... »

« Creusé par moi-même, tout comme le couteau. »

« Et les lettres ? »

« Écrites par moi. »

« Et le mystérieux correspondant ? »

« N’existait pas. »

Ganimard réfléchit un instant, puis dit :

« Quand le service anthropométrique a eu le cas de Baudru à l’étude, pourquoi n’ont-ils pas perçu que ses mesures coïncidaient avec celles d’Arsène Lupin ? »

« Mes mesures n’existent pas. »

« Vraiment ! »

« Du moins, elles sont fausses. J’ai accordé une attention considérable à cette question. En premier lieu, le système Bertillon enregistre les signes visibles d’identification — et vous avez vu qu’ils ne sont pas infaillibles — et, après cela, les mesures de la tête, des doigts, des oreilles, etc. Bien sûr, de telles mesures sont plus ou moins infaillibles. »

« Absolument. »

« Non ; mais il en coûte de l’argent pour les contourner. Avant que nous quittions l’Amérique, l’un des employés du service là-bas a accepté une certaine somme d’argent pour insérer de faux chiffres dans mes mesures. Par conséquent, les mesures de Baudru ne devraient pas correspondre à celles d’Arsène Lupin. »

Après un court silence, Ganimard demanda :

« Qu’allez-vous faire maintenant ? »

« Maintenant », répondit Lupin, « je vais prendre un peu de repos, profiter de la meilleure nourriture et des meilleures boissons et recouvrer progressivement mon ancienne condition physique. C’est fort bien de devenir Baudru ou une autre personne, à l’occasion, et de changer de personnalité comme on change de chemise, mais on finit par se lasser du changement. Je me sens exactement comme je m’imagine que l’homme qui a perdu son ombre a dû se sentir, et je serai heureux d’être à nouveau Arsène Lupin. »

Il fit quelques pas de long en large, puis, s’arrêtant devant Ganimard, il dit :

« Vous n’avez plus rien à dire, je suppose ? »

« Oui. J’aimerais savoir si vous avez l’intention de révéler l’état réel des faits liés à votre évasion. L’erreur que j’ai commise... »

« Oh ! personne ne saura jamais que c’était Arsène Lupin qui a été libéré. Il est dans mon intérêt de m’entourer de mystère, et par conséquent je laisserai mon évasion conserver son caractère presque miraculeux. Alors, n’ayez aucune crainte à ce sujet, mon cher ami. Je ne dirai rien. Et maintenant, au revoir. Je sors dîner ce soir, et je n’ai que le temps de m’habiller. »

« Je pensais que vous vouliez du repos. »

« Ah ! il y a des devoirs envers la société auxquels on ne peut échapper. Demain, je me reposerai. »

« Où dînez-vous ce soir ? »

« Chez l’Ambassadeur de Grande-Bretagne ! »

IV. Le Voyageur mystérieux

La veille au soir, j’avais fait envoyer mon automobile à Rouen par la route. Je devais me rendre à Rouen par le rail, en route pour aller rendre visite à des amis qui vivent sur les bords de la Seine.

À Paris, quelques minutes avant le départ du train, sept messieurs entrèrent dans mon compartiment ; cinq d’entre eux fumaient. Peu importait que le voyage fût court, la pensée de voyager avec une telle compagnie ne m’était pas agréable, d’autant plus que la voiture était construite sur l’ancien modèle, sans couloir. Je pris mon pardessus, mes journaux et mon indicateur, et cherchai refuge dans un compartiment voisin.

Il était occupé par une dame qui, à ma vue, fit un geste d’agacement qui ne m’échappa pas, et elle se pencha vers un monsieur qui se tenait sur le marchepied et était, sans doute, son mari. Le monsieur m’examina attentivement et, apparemment, mon apparence ne lui déplut pas, car il sourit en parlant à sa femme avec l’air de celui qui rassure une enfant effrayée. Elle sourit aussi et me lança un regard amical comme si elle comprenait maintenant que j’étais l’un de ces hommes galants avec qui une femme peut rester enfermée pendant deux heures dans une petite boîte, de six pieds carrés, sans rien avoir à craindre.

Son mari lui dit :

« J’ai un rendez-vous important, ma chère, et ne peux attendre davantage. Adieu. »

Il l’embrassa affectueusement et s’éloigna. Sa femme lui envoya quelques baisers et agita son mouchoir. Le coup de sifflet retentit et le train s’ébranla.

À cet instant précis, et malgré les protestations des contrôleurs, la portière fut ouverte et un homme s’engouffra dans notre compartiment. Ma compagne, qui était debout en train d’arranger ses bagages, poussa un cri de terreur et tomba sur la banquette. Je ne suis pas un lâche — loin de là — mais j’avoue que de telles intrusions à la dernière minute sont toujours déconcertantes. Elles ont un aspect suspect et peu naturel.

Cependant, l’apparence du nouveau venu modifia grandement l’impression défavorable produite par son action précipitée. Il était correctement et élégamment vêtu, portait une cravate de bon goût, des gants corrects, et son visage était raffiné et intelligent. Mais, où diable avais-je déjà vu ce visage ? Car, au-delà de tout doute possible, je l’avais vu. Et pourtant, le souvenir en était si vague et indistinct que je sentis qu’il serait inutile de tenter de le retrouver à ce moment-là.

Puis, dirigeant mon attention vers la dame, je fus stupéfait par la pâleur et l’anxiété que je vis sur son visage. Elle regardait son voisin — ils occupaient des places du même côté du compartiment — avec une expression d’alarme intense, et je perçus que l’une de ses mains tremblantes glissait lentement vers un petit sac de voyage qui reposait sur la banquette à environ cinquante centimètres d’elle. Elle finit par s’en saisir et le ramena nerveusement vers elle. Nos regards se croisèrent, et je lus dans les siens tant d’anxiété et de peur que je ne pus m’empêcher de lui parler :

« Êtes-vous souffrante, madame ? Dois-je ouvrir la fenêtre ? »

Sa seule réponse fut un geste indiquant qu’elle avait peur de notre compagnon. Je souris, comme l’avait fait son mari, haussai les épaules et lui expliquai, en pantomime, qu’elle n’avait rien à craindre, que j’étais là, et, d’ailleurs, le monsieur semblait être un individu tout à fait inoffensif. À cet instant, il se tourna vers nous, nous scruta tous les deux de la tête aux pieds, puis s’installa dans son coin et ne nous prêta plus aucune attention.

Après un court silence, la dame, comme si elle avait rassemblé toute son énergie pour accomplir un acte désespéré, me dit d’une voix presque inaudible :

« Savez-vous qui est dans notre train ? »

« Qui ? »

« Lui… lui… je vous assure… »

« Qui est-il ? »

« Arsène Lupin ! »

Elle n’avait pas quitté notre compagnon des yeux, et c’est à lui plutôt qu’à moi qu’elle adressa les syllabes de ce nom inquiétant. Il tira son chapeau sur son visage. Était-ce pour cacher son agitation ou, simplement, pour s’apprêter à dormir ? Alors je lui dis :

« Hier, par contumace, Arsène Lupin a été condamné à vingt ans de travaux forcés. Il est donc improbable qu’il soit assez imprudent, aujourd’hui, pour se montrer en public. De plus, les journaux ont annoncé sa présence en Turquie depuis son évasion de la Santé. »

« Mais il est dans ce train en ce moment même », proclama la dame, avec l’intention évidente d’être entendue par notre compagnon ; « mon mari est l’un des directeurs de l’administration pénitentiaire, et c’est le chef de gare lui-même qui nous a dit qu’une battue était organisée pour retrouver Arsène Lupin. »

« Ils ont peut-être fait erreur… »

« Non ; il a été vu dans la salle d’attente. Il a pris un billet de première classe pour Rouen. »

« Il a disparu. Le contrôleur à la porte de la salle d’attente ne l’a pas vu passer, et l’on suppose qu’il a pris l’express qui part dix minutes après nous. »

« Dans ce cas, ils seront sûrs de l’attraper. »

« À moins qu’au dernier moment, il n’ait sauté de ce train pour venir ici, dans notre train… ce qui est assez probable… ce qui est presque certain. »

« Si c’est le cas, il sera arrêté tout de même ; car les employés et les contrôleurs auraient sans doute remarqué son passage d’un train à l’autre, et, à notre arrivée à Rouen, ils l’arrêteront là-bas. »

« Lui… jamais ! Il trouvera bien quelque moyen de s’échapper. »

« Dans ce cas, je lui souhaite bon voyage. »

« Mais, en attendant, pensez à ce qu’il peut faire ! »

« Quoi ? »

« Je ne sais pas. Il peut tout faire. »

Elle était très agitée, et, en vérité, la situation justifiait, dans une certaine mesure, son excitation nerveuse. Je fus poussé à lui dire :

« Bien sûr, il y a beaucoup d’étranges coïncidences, mais vous n’avez rien à craindre. En admettant qu’Arsène Lupin soit dans ce train, il ne commettra aucune imprudence ; il ne sera que trop heureux d’échapper au péril qui le menace déjà. »

Mes paroles ne la rassurèrent pas, mais elle resta silencieuse un moment. Je dépliai mes journaux et lus les comptes rendus du procès d’Arsène Lupin, mais, comme ils ne contenaient rien de nouveau pour moi, je ne fus pas très intéressé. De plus, j’étais fatigué et somnolent. Je sentis mes paupières se fermer et ma tête s’affaisser.

« Mais, monsieur, vous n’allez pas dormir ! »

Elle saisit mon journal et me regarda avec indignation.

« Certainement pas », dis-je.

« Ce serait très imprudent. »

« Bien sûr », acquiesçai-je.

Je luttai pour rester éveillé. Je regardai par la fenêtre le paysage et les nuages fuyants, mais en peu de temps tout cela devint confus et indistinct ; l’image de la dame nerveuse et du gentilhomme somnolent s’effaça de ma mémoire, et je fus enseveli dans les profondeurs apaisantes d’un sommeil profond. La tranquillité de ma réponse fut bientôt troublée par des rêves inquiétants, où une créature qui avait joué le rôle et porté le nom d’Arsène Lupin tenait une place importante. Il m’apparut le dos chargé d’objets de valeur ; il sautait par-dessus des murs et pillait des châteaux. Mais les contours de cette créature, qui n’était plus Arsène Lupin, prirent une forme plus définie. Il vint vers moi, grandissant de plus en plus, sauta dans le compartiment avec une agilité incroyable, et atterrit en plein sur ma poitrine. Avec un cri de peur et de douleur, je m’éveillai. L’homme, le voyageur, notre compagnon, le genou sur ma poitrine, me tenait par la gorge.

Ma vue était très brouillée, car mes yeux étaient injectés de sang. Je pouvais voir la dame, dans un coin du compartiment, convulsée de peur. J’essayai même de ne pas résister. D’ailleurs, je n’en avais pas la force. Mes tempes palpitaient ; j’étais presque étranglé. Une minute de plus, et j’aurais rendu mon dernier souffle. L’homme dut s’en rendre compte, car il relâcha son étreinte, mais ne retira pas sa main. Puis il prit une corde, dans laquelle il avait préparé un nœud coulant, et lia mes poignets ensemble. En un instant, j’étais ligoté, bâillonné et impuissant.

Certes, il accomplit le tour avec une aisance et une habileté qui révélaient la main d’un maître ; c’était, sans aucun doute, un voleur professionnel. Pas un mot, pas un mouvement nerveux ; seulement du sang-froid et de l’audace. Et j’étais là, étendu sur la banquette, lié comme une momie, moi — Arsène Lupin !

Ce n’était nullement une affaire de plaisanterie, et pourtant, malgré la gravité de la situation, j’appréciais vivement l’humour et l’ironie qu’elle impliquait. Arsène Lupin saisi et lié comme un novice ! volé comme si j’étais un rustre sans expérience — car, comprenez-le bien, le scélérat m’avait dépouillé de ma bourse et de mon portefeuille ! Arsène Lupin, victime, dupé, vaincu… Quelle aventure !

La dame ne bougea pas. Il ne la remarqua même pas. Il se contenta de ramasser son sac de voyage qui était tombé sur le sol et d’en retirer les bijoux, la bourse, et les colifichets d’or et d’argent qu’il contenait. La dame ouvrit les yeux, trembla de peur, retira les bagues de ses doigts et les tendit à l’homme comme si elle voulait lui épargner une peine inutile. Il prit les bagues et la regarda. Elle s’évanouit.

Puis, tout à fait imperturbable, il reprit sa place, alluma une cigarette, et entreprit d’examiner le trésor qu’il avait acquis. L’examen parut lui donner une parfaite satisfaction.

Mais je n’étais pas aussi satisfait. Je ne parle pas des douze mille francs dont j’avais été indûment dépouillé : ce n’était qu’une perte temporaire, car j’étais certain que je recouvrerais la possession de cet argent après un très court délai, ainsi que les papiers importants contenus dans mon portefeuille : plans, spécifications, adresses, listes de correspondants et lettres compromettantes. Mais, pour le moment, une question plus immédiate et plus grave me troublait : comment cette affaire finirait-elle ? Quelle serait l’issue de cette aventure ?

Comme vous pouvez l’imaginer, le trouble créé par mon passage à la gare Saint-Lazare n’avait pas échappé à mon attention. Allant rendre visite à des amis qui me connaissaient sous le nom de Guillaume Berlat, et parmi lesquels ma ressemblance avec Arsène Lupin était un sujet de maintes plaisanteries innocentes, je ne pouvais pas prendre de déguisement, et ma présence avait été remarquée. Donc, hors de toute question, le commissaire de police de Rouen, prévenu par télégraphe, et assisté de nombreux agents, attendrait le train, interrogerait tous les passagers suspects et procéderait à la fouille des voitures.

Bien sûr, j’avais prévu tout cela, mais cela ne m’avait pas inquiété, car j’étais certain que la police de Rouen ne serait pas plus rusée que la police de Paris et que je pourrais échapper à toute reconnaissance ; ne me suffirait-il pas d’exhiber négligemment ma carte de « député », grâce à laquelle j’avais inspiré une confiance totale au portier de Saint-Lazare ? — Mais la situation était grandement changée. Je n’étais plus libre. Il était impossible de tenter l’un de mes tours habituels. Dans l’un des compartiments, le commissaire de police trouverait M. Arsène Lupin, lié pieds et poings, aussi docile qu’un agneau, empaqueté, tout prêt à être jeté dans un panier à salade. Il n’aurait qu’à accepter la livraison du colis, comme s’il s’agissait de marchandise ou d’un panier de fruits et légumes. Pourtant, pour éviter ce dénouement honteux, que pouvais-je faire ? — ligoté et bâillonné, comme je l’étais ? Et le train se précipitait vers Rouen, la prochaine et unique station.

Un autre problème se présentait, auquel je m’intéressais moins, mais dont la solution éveillait ma curiosité professionnelle. Quelles étaient les intentions de mon compagnon de brigandage ? Bien sûr, si j’avais été seul, il aurait pu, à notre arrivée à Rouen, quitter la voiture lentement et sans crainte. Mais la dame ? Dès que la portière du compartiment serait ouverte, la dame, maintenant si calme et humble, crierait et appellerait à l’aide. C’était le dilemme qui me perplexait ! Pourquoi ne l’avait-il pas réduite à un état d’impuissance similaire au mien ? Cela lui aurait donné amplement le temps de disparaître avant que son double crime ne soit découvert.

Il fumait toujours, les yeux fixés sur la fenêtre qui était maintenant striée par des gouttes de pluie. Une fois, il se tourna, ramassa mon horaire et le consulta.

La dame devait feindre une absence de conscience prolongée pour tromper l’ennemi. Mais des quintes de toux, provoquées par la fumée, exposaient son état réel. Quant à moi, j’étais très mal à l’aise, et très fatigué. Et je méditais ; je complotais.

Le train se précipitait, joyeux, enivré de sa propre vitesse.

Saint-Étienne !… À cet instant, l’homme se leva et fit deux pas vers nous, ce qui fit pousser un cri d’alarme à la dame et tomber dans un véritable évanouissement. Qu’allait faire l’homme ? Il baissa la fenêtre de notre côté. Une pluie battante tombait maintenant, et, par un geste, l’homme exprima son agacement de ne pas avoir de parapluie ou de pardessus. Il jeta un coup d’œil au filet. Le parapluie de la dame y était. Il le prit. Il prit aussi mon pardessus et le revêtit.

Nous traversions maintenant la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se pencha et leva le loquet extérieur de la portière. Allait-il se jeter sur la voie ? À cette vitesse, ce serait la mort instantanée. Nous entrâmes maintenant dans un tunnel. L’homme ouvrit la portière à demi et se tint sur le marchepied. Quelle folie ! L’obscurité, la fumée, le bruit, tout donnait une apparence fantastique à ses actions. Mais soudain, le train diminua sa vitesse. Un instant plus tard, il accéléra, puis ralentit encore. Probablement, des réparations étaient effectuées dans cette partie du tunnel, ce qui obligeait les trains à diminuer leur vitesse, et l’homme était au courant du fait. Il descendit immédiatement sur le marchepied inférieur, ferma la portière derrière lui, et sauta à terre. Il était parti.

La dame reprit immédiatement ses esprits, et son premier acte fut de déplorer la perte de ses bijoux. Je lui lançai un regard implorant. Elle comprit, et retira rapidement le bâillon qui m’étouffait. Elle voulut défaire les cordes qui me liaient, mais je l’en empêchai.

« Non, non, la police doit tout voir exactement comme c’est. Je veux qu’ils voient ce que le scélérat nous a fait. »

« Et si je tirais le signal d’alarme ? »

« Trop tard. Vous auriez dû le faire quand il m’a attaqué. »

« Mais il m’aurait tuée. Ah ! monsieur, ne vous avais-je pas dit qu’il était dans ce train ? Je l’ai reconnu à son portrait. Et maintenant il est parti avec mes bijoux. »

« Ne vous inquiétez pas. La police l’attrapera. »

« Attraper Arsène Lupin ! Jamais. »

« Cela dépend de vous, madame. Écoutez. Quand nous arriverons à Rouen, soyez à la portière et criez. Faites du bruit. La police et les employés de chemin de fer viendront. Dites ce que vous avez vu : l’agression dont j’ai été victime et la fuite d’Arsène Lupin. Donnez une description de lui — chapeau mou, parapluie — le vôtre — pardessus gris… »

« Le vôtre », dit-elle.

« Quoi ! le mien ? Pas du tout. C’était le sien. Je n’en avais pas. »

« Il me semble qu’il n’en avait pas quand il est entré. »

« Si, si… à moins que le manteau ne soit un manteau que quelqu’un avait oublié et laissé dans le filet. En tout cas, il l’avait quand il est parti, et c’est là le point essentiel. Un pardessus gris — rappelez-vous !… Ah ! j’oubliais. Vous devez dire votre nom, dès la première chose que vous faites. La position officielle de votre mari stimulera le zèle de la police. »

Nous arrivâmes à la gare. Je lui donnai quelques instructions supplémentaires d’un ton assez impérieux :

« Donnez-leur mon nom — Guillaume Berlat. Si nécessaire, dites que vous me connaissez. Cela fera gagner du temps. Nous devons accélérer l’enquête préliminaire. Le plus important est la poursuite d’Arsène Lupin. Vos bijoux, rappelez-vous ! Qu’il n’y ait aucune erreur. Guillaume Berlat, un ami de votre mari. »

« Je comprends… Guillaume Berlat. »

Elle appelait et gesticulait déjà. Dès que le train s’arrêta, plusieurs hommes entrèrent dans le compartiment. Le moment critique était venu.

À bout de souffle, la dame s’exclama :

« Arsène Lupin… il nous a attaqués… il a volé mes bijoux… Je suis Madame Renaud… mon mari est directeur de l’administration pénitentiaire… Ah ! voici mon frère, Georges Ardelle, directeur du Crédit Rouennais… vous devez le connaître… »

Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le commissaire salua. Puis elle continua, en pleurant :

« Oui, Arsène Lupin… pendant que monsieur dormait, il l’a saisi à la gorge… M. Berlat, un ami de mon mari. »

Le commissaire demanda :

« Mais où est Arsène Lupin ? »

« Il a sauté du train, au passage dans le tunnel. »

« Êtes-vous sûre que c’était lui ? »

« Si je suis sûre ! Je l’ai parfaitement reconnu. D’ailleurs, il a été vu à la gare Saint-Lazare. Il portait un chapeau mou… »

« Non, un feutre rigide, comme celui-là », dit le commissaire en désignant mon chapeau.

« Il avait un chapeau mou, j’en suis sûre », répéta Madame Renaud, « et un pardessus gris. »

« Oui, c’est exact », répondit le commissaire, « le télégramme dit qu’il portait un pardessus gris avec un col de velours noir. »

« Exactement, un col de velours noir », s’exclama Madame Renaud, triomphante.

Je respirai librement. Ah ! l’excellente amie que j’avais en cette petite femme.

Les agents de police m’avaient maintenant libéré. Je me mordis les lèvres jusqu’au sang. Courbé, mon mouchoir sur la bouche, attitude tout à fait naturelle chez une personne qui est restée longtemps dans une position inconfortable, et dont la bouche porte les marques sanglantes du bâillon, je m’adressai au commissaire, d’une voix faible :

« Monsieur, c’était Arsène Lupin. Il n’y a aucun doute là-dessus. Si nous nous hâtons, il peut encore être attrapé. Je pense pouvoir vous être de quelque utilité. »

Le wagon, où le crime avait eu lieu, fut détaché du train pour servir de témoin muet à l’enquête officielle. Le train continua sa route vers le Havre. Nous fûmes ensuite conduits au bureau du chef de gare à travers une foule de curieux.

Alors, j’eus un accès soudain de doute et de discrétion. Sous un prétexte ou un autre, je devais gagner mon automobile, et m’échapper. Rester là était dangereux. Quelque chose pouvait arriver ; par exemple, un télégramme de Paris, et j’étais perdu.

Oui, mais qu’en était-il de mon voleur ? Abandonné à mes propres ressources, dans un pays inconnu, je ne pouvais espérer l’attraper.

« Bah ! je dois tenter le coup », me dis-je. « C’est peut-être une partie difficile, mais amusante, et l’enjeu en vaut bien la peine. »

Et quand le commissaire nous demanda de répéter le récit du vol, je m’exclamai :

« Monsieur, vraiment, Arsène Lupin prend de l’avance sur nous. Mon automobile attend dans la cour. Si vous voulez bien avoir la gentillesse de l’utiliser, nous pouvons essayer… »

Le commissaire sourit, et répondit :

« L’idée est bonne ; si bonne, en vérité, qu’elle est déjà en cours d’exécution. Deux de mes hommes sont partis à bicyclette. Ils sont partis depuis un moment. »

« Où sont-ils allés ? »

« À l’entrée du tunnel. Là, ils recueilleront des preuves, obtiendront des témoins et suivront la trace d’Arsène Lupin. »

Je ne pus m’empêcher de hausser les épaules, tandis que je répondais :

« Vos hommes ne recueilleront aucune preuve ni aucun témoin. »

« Vraiment ! »

« Arsène Lupin ne permettra à personne de le voir sortir du tunnel. Il prendra la première route… »

« Vers Rouen, où nous l’arrêterons. »

« Il n’ira pas à Rouen. »

« Alors il restera dans les environs, où sa capture sera encore plus certaine. »

« Il ne restera pas dans les environs. »

« Oh ! oh ! Et où se cachera-t-il ? »

Je regardai ma montre, et dis :

« En ce moment, Arsène Lupin rôde autour de la gare de Darnétal. À dix heures cinquante, c’est-à-dire dans vingt-deux minutes, il prendra le train qui va de Rouen à Amiens. »

« Le pensez-vous ? Comment le savez-vous ? »

« Oh ! c’est assez simple. Pendant que nous étions dans le wagon, Arsène Lupin a consulté mon indicateur de chemins de fer. Pourquoi l’a-t-il fait ? N’y avait-il pas, non loin de l’endroit où il a disparu, une autre ligne de chemin de fer, une gare sur cette ligne, et un train s’arrêtant à cette gare ? En consultant mon indicateur, j’ai trouvé que tel était le cas. »

« Vraiment, monsieur », dit le commissaire, « c’est une déduction merveilleuse. Je vous félicite de votre habileté. »

J’étais maintenant convaincu que j’avais fait une erreur en faisant preuve de tant d’intelligence. Le commissaire me regarda avec étonnement, et je pensai qu’un léger soupçon pénétrait dans son esprit officiel… Oh ! à peine, car les photographies distribuées à profusion par le département de police étaient trop imparfaites ; elles présentaient un Arsène Lupin si différent de celui qu’il avait devant lui, qu’il ne pouvait pas me reconnaître par ce moyen. Mais, tout de même, il était troublé, confus et mal à l’aise.

« Mon Dieu ! rien ne stimule la compréhension autant que la perte d’un portefeuille et le désir de le récupérer. Et il me semble que si vous me donnez deux de vos hommes, nous pourrons peut-être… »

« Oh ! je vous en prie, monsieur le commissaire », cria Madame Renaud, « écoutez M. Berlat. »

L’intervention de mon excellente amie fut décisive. Prononcé par elle, la femme d’un fonctionnaire influent, le nom de Berlat devint réellement le mien, et me donna une identité qu’aucun simple soupçon ne pouvait affecter. Le commissaire se leva, et dit :

« Croyez-moi, Monsieur Berlat, je serai ravi de vous voir réussir. Je suis tout aussi intéressé que vous par l’arrestation d’Arsène Lupin. »

Il m’accompagna jusqu’à l’automobile, et me présenta deux de ses hommes, Honoré Massol et Gaston Delivet, qui furent chargés de m’assister. Mon chauffeur fit démarrer la voiture et je pris ma place au volant. Quelques secondes plus tard, nous quittions la gare. J’étais sauvé.

Ah ! Je dois confesser qu’en filant sur les boulevards qui entouraient la vieille cité normande, à bord de ma rapide Moreau-Lepton de trente-cinq chevaux, j’éprouvai un profond sentiment de fierté, et le moteur répondit sympathiquement à mes désirs. À droite et à gauche, les arbres défilaient avec une rapidité saisissante, et moi, libre, hors de danger, je n’avais plus qu’à régler mes petites affaires personnelles avec les deux honnêtes représentants de la police de Rouen qui étaient assis derrière moi. Arsène Lupin partait à la recherche d’Arsène Lupin !

Modestes gardiens de l’ordre social — Gaston Delivet et Honoré Massol — combien votre assistance fut précieuse ! Qu’aurais-je fait sans vous ? Sans vous, maintes fois, aux carrefours, j’aurais pu prendre la mauvaise route ! Sans vous, Arsène Lupin aurait fait une erreur, et l’autre se serait échappé !

Mais la fin n’était pas encore là. Loin de là. Je devais encore capturer le voleur et récupérer les papiers volés. En aucun cas mes deux acolytes ne devaient voir ces papiers, et encore moins les saisir. C’était un point qui pouvait me donner quelque difficulté.

Nous arrivâmes à Darnétal trois minutes après le départ du train. Certes, j’eus la consolation d’apprendre qu’un homme vêtu d’un pardessus gris à col de velours noir avait pris le train à la gare. Il avait acheté un billet de deuxième classe pour Amiens. Assurément, mes débuts de détective étaient prometteurs.

Delivet me dit :

« Le train est un express, et le prochain arrêt est Montérolier-Buchy dans dix-neuf minutes. Si nous n’y arrivons pas avant Arsène Lupin, il pourra continuer vers Amiens, ou changer pour le train allant à Clères, et, de là, rejoindre Dieppe ou Paris. »

« Combien de distance jusqu’à Montérolier ? »

« Vingt-trois kilomètres. »

« Vingt-trois kilomètres en dix-neuf minutes… Nous y serons avant lui. »

Nous étions repartis ! Jamais ma fidèle Moreau-Lepton n’avait répondu à mon impatience avec tant d’ardeur et de régularité. Elle participait à mon anxiété. Elle approuvait ma détermination. Elle comprenait mon animosité contre ce gredin d’Arsène Lupin. Le fripon ! Le traître !

« Tournez à droite, cria Delivet, puis à gauche. »

Nous volions littéralement, effleurant à peine le sol. Les bornes kilométriques ressemblaient à de petites bêtes timides qui s’évanouissaient à notre approche. Soudain, au détour d’un virage, nous aperçûmes un tourbillon de fumée. C’était l’Express du Nord. Pendant un kilomètre, ce fut une lutte, côte à côte, mais une lutte inégale dont l’issue était certaine. Nous gagnâmes la course avec vingt longueurs d’avance.

En trois secondes, nous étions sur le quai, devant les voitures de seconde classe. Les portières furent ouvertes, et quelques passagers descendirent, mais pas mon voleur. Nous fouillâmes les compartiments. Aucune trace d’Arsène Lupin.

« Sapristi ! criai-je, il a dû me reconnaître dans l’automobile alors que nous faisions la course, côte à côte, et il a sauté du train. »

« Ah ! Le voilà maintenant ! Il traverse la voie. »

Je me lançai à la poursuite de l’homme, suivi de mes deux acolytes, ou plutôt suivi de l’un d’eux, car l’autre, Massol, se révéla être un coureur d’une vitesse et d’une endurance exceptionnelles. En quelques instants, il avait pris une avance appréciable sur le fugitif. L’homme s’en aperçut, sauta par-dessus une haie, détala à travers un pré et pénétra dans un bosquet épais. Lorsque nous atteignîmes ce bosquet, Massol nous attendait. Il n’alla pas plus loin, par crainte de nous perdre.

« Très bien, mon cher ami, dis-je. Après une telle course, notre victime doit être à bout de souffle. Nous allons l’attraper maintenant. »

J’examinai les environs avec l’idée de procéder seul à l’arrestation du fugitif, afin de récupérer mes papiers, sur lesquels les autorités poseraient sans doute de nombreuses questions désagréables. Puis je revins vers mes compagnons et dis :

« C’est tout simple. Vous, Massol, prenez place à gauche ; vous, Delivet, à droite. De là, vous pourrez observer toute la ligne postérieure du buisson, et il ne pourra s’échapper sans que vous ne le voyiez, sauf par ce ravin, et je vais le surveiller. S’il ne sort pas volontairement, j’entrerai et je le pousserai vers l’un ou l’autre d’entre vous. Vous n’avez qu’à attendre. Ah ! J’oubliais : au cas où j’aurais besoin de vous, un coup de pistolet. »

Massol et Delivet s’éloignèrent vers leurs postes respectifs. Dès qu’ils eurent disparu, je pénétrai dans le bosquet avec la plus grande précaution afin de n’être ni vu ni entendu. Je rencontrai des fourrés denses, à travers lesquels d’étroits sentiers avaient été tracés, mais les branches surplombantes m’obligèrent à adopter une posture courbée. L’un de ces chemins menait à une clairière où je trouvai des traces de pas sur l’herbe humide. Je les suivis ; elles me menèrent au pied d’un tertre surmonté d’une masure déserte et délabrée.

« Il doit être là, me dis-je. C’est un refuge bien choisi. »

Je me glissai prudemment sur le côté du bâtiment. Un léger bruit m’informa qu’il était là ; et, alors, à travers une ouverture, je le vis. Il me tournait le dos. En deux bonds, je fus sur lui. Il essaya de tirer un revolver qu’il tenait à la main. Mais il n’en eut pas le temps. Je le jetai au sol, de telle manière que ses bras fussent sous lui, tordus et impuissants, tandis que je le maintenais avec mon genou sur sa poitrine.

« Écoute, mon garçon, murmurai-je à son oreille. Je suis Arsène Lupin. Tu vas me remettre, immédiatement et avec grâce, mon portefeuille et les bijoux de la dame, et, en échange, je te sauverai de la police et t’enrôlerai parmi mes amis. Un mot : oui ou non ? »

« Oui », murmura-t-il.

« Très bien. Ton évasion, ce matin, était bien préparée. Je te félicite. »

Je me levai. Il fouilla dans sa poche, en tira un grand couteau et essaya de me frapper avec.

« Imbécile ! » m’exclamai-je.

D’une main, je parai l’attaque ; de l’autre, je lui portai un coup sec sur l’artère carotide. Il tomba… assommé !

Dans mon portefeuille, je récupérai mes papiers et mes billets de banque. Par curiosité, je pris les siens. Sur une enveloppe, adressée à lui, je lus son nom : Pierre Onfrey. Cela me fit sursauter. Pierre Onfrey, l’assassin de la rue Lafontaine à Auteuil ! Pierre Onfrey, celui qui avait égorgé Madame Delbois et ses deux filles. Je me penchai sur lui. Oui, c’étaient bien les traits qui, dans le compartiment, avaient évoqué en moi le souvenir d’un visage que je ne pouvais alors me remémorer.

Mais le temps passait. Je plaçai dans une enveloppe deux billets de banque de cent francs chacun, avec une carte portant ces mots : « Arsène Lupin à ses dignes collègues Honoré Massol et Gaston Delivet, en signe de sa gratitude. » Je la déposai dans un endroit bien en vue dans la pièce, où ils seraient sûrs de la trouver. À côté, je plaçai le sac à main de Madame Renaud. Pourquoi ne pourrais-je pas le rendre à la dame qui m’avait traité avec bienveillance ? Je dois avouer que j’en avais retiré tout ce qui présentait un intérêt ou une valeur, ne laissant là qu’un peigne en écaille, un bâton de rouge Dorin pour les lèvres et un porte-monnaie vide. Mais, vous savez, les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment, son mari exerce une vocation si peu honorable !

L’homme reprenait conscience. Que devais-je faire ? J’étais incapable de le sauver ou de le condamner. Alors, je pris son revolver et tirai un coup en l’air.

« Mes deux acolytes viendront s’occuper de son cas », me dis-je, tandis que je me hâtais de partir par le chemin qui traversait le ravin. Vingt minutes plus tard, j’étais assis dans mon automobile.

À quatre heures, je télégraphiai à mes amis de Rouen qu’un événement imprévu m’empêcherait de leur rendre la visite promise. Entre nous, étant donné ce que mes amis doivent maintenant savoir, ma visite est reportée indéfiniment. Une cruelle désillusion pour eux !

À six heures, j’étais à Paris. Les journaux du soir m’apprirent que Pierre Onfrey avait enfin été capturé.

Le lendemain, — ne méprisons pas les avantages d’une publicité judicieuse, — l’Echo de France publia cet entrefilet sensationnel :

« Hier, près de Buchy, après de nombreux incidents excitants, Arsène Lupin a procédé à l’arrestation de Pierre Onfrey. L’assassin de la rue Lafontaine avait dévalisé Madame Renaud, épouse du directeur des services pénitentiaires, dans un wagon de chemin de fer sur la ligne Paris-Le Havre. Arsène Lupin a restitué à Madame Renaud le sac à main qui contenait ses bijoux, et a donné une généreuse récompense aux deux détectives qui l’avaient assisté dans cette arrestation dramatique. »

V. Le Collier de la Reine

Deux ou trois fois par an, à l’occasion d’événements d’une importance inhabituelle, tels que les bals à l’ambassade d’Autriche ou les soirées de Lady Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise portait sur ses épaules blanches « Le Collier de la Reine ».

C’était, en effet, le fameux collier, le collier légendaire que Bohmer et Bassenge, joailliers de la Cour, avaient fait pour Madame Du Barry ; le véritable collier que le cardinal de Rohan-Soubise avait l’intention d’offrir à Marie-Antoinette, reine de France ; et le même que l’aventurière Jeanne de Valois, comtesse de la Motte, avait mis en pièces un soir de février 1785, avec l’aide de son mari et de leur complice, Rétaux de Villette.

À vrai dire, seule la monture était authentique. Rétaux de Villette l’avait conservée, tandis que le comte de la Motte et sa femme avaient dispersé aux quatre vents les magnifiques pierres si soigneusement choisies par Bohmer. Plus tard, il vendit la monture à Gaston de Dreux-Soubise, neveu et héritier du cardinal, qui racheta les quelques diamants restés en possession du joaillier anglais, Jeffreys ; les compléta avec d’autres pierres de même taille mais de qualité bien inférieure, et restaura ainsi le merveilleux collier dans la forme qu’il avait eue en sortant des mains de Bohmer et Bassenge.

Pendant près d’un siècle, la maison de Dreux-Soubise s’était enorgueillie de la possession de ce bijou historique. Bien que des circonstances défavorables eussent considérablement réduit leur fortune, ils préféraient restreindre leurs dépenses domestiques plutôt que de se séparer de cette relique royale. Plus particulièrement, le comte actuel s’y accrochait comme un homme s’accroche à la demeure de ses ancêtres. Par mesure de prudence, il avait loué un coffre au Crédit Lyonnais pour le garder. Il allait le chercher lui-même l’après-midi du jour où sa femme souhaitait le porter, et il le rapportait lui-même le lendemain matin.

Ce soir-là, à la réception donnée au Palais de Castille, la comtesse obtint un succès remarquable ; et le roi Christian, en l’honneur de qui la fête était donnée, commenta sa grâce et sa beauté. Les mille facettes du diamant étincelaient et brillaient comme des flammes de feu autour de son cou et de ses épaules galbés, et l’on peut dire que nul autre qu’elle n’aurait pu porter le poids d’une telle parure avec autant d’aisance et de grâce.

Ce fut un double triomphe, et le comte de Dreux fut très exalté lorsqu’ils regagnèrent leur chambre dans la vieille demeure du faubourg Saint-Germain. Il était fier de sa femme, et tout aussi fier, peut-être, du collier qui avait conféré un lustre supplémentaire à sa noble maison depuis des générations. Sa femme, elle aussi, regardait le collier avec une vanité presque enfantine, et ce ne fut pas sans regret qu’elle l’ôta de ses épaules pour le remettre à son mari qui l’admira avec autant de passion que s’il ne l’avait jamais vu auparavant. Puis, après l’avoir placé dans son écrin de cuir rouge, frappé aux armes du Cardinal, il passa dans une pièce attenante qui n’était qu’une alcôve ou un cabinet pris sur leur chambre, et auquel on ne pouvait accéder que par une porte située au pied de leur lit. Comme il l’avait fait lors d’occasions précédentes, il le cacha sur une étagère élevée parmi des boîtes à chapeaux et des piles de linge. Il ferma la porte et se coucha.

Le lendemain matin, il se leva vers neuf heures, ayant l’intention d’aller au Crédit Lyonnais avant le petit-déjeuner. Il s’habilla, but une tasse de café et se rendit aux écuries pour donner ses ordres. L’état de l’un des chevaux l’inquiétait. Il le fit exercer en sa présence. Puis il revint vers sa femme, qui n’avait pas encore quitté la chambre. Sa femme de chambre la coiffait. Lorsque son mari entra, elle demanda :

« Vous sortez ? »

« Oui, jusqu’à la banque. »

« Bien sûr. C’est sage. »

Il entra dans le cabinet ; mais, après quelques secondes, et sans aucun signe d’étonnement, il demanda :

« L’as-tu pris, ma chère ? »

« Quoi ?... Non, je n’ai rien pris. »

« Tu as dû le déplacer. »

« Pas du tout. Je n’ai même pas ouvert cette porte. »

Il apparut à la porte, déconcerté, et balbutia, d’une voix à peine intelligible :

« Tu n’as pas... Ce n’était pas toi ?... Alors... »

Elle se hâta de lui porter secours, et, ensemble, ils firent une fouille minutieuse, jetant les boîtes au sol et renversant les piles de linge. Puis le comte dit, tout découragé :

« Il est inutile de chercher davantage. Je l’ai mis ici, sur cette étagère. »

« Tu dois te tromper. »

« Non, non, c’était sur cette étagère, nulle part ailleurs. »

Ils allumèrent une bougie, car la pièce était assez sombre, puis sortirent tout le linge et les autres objets que contenait la pièce. Et, lorsque la pièce fut vidée, ils confessèrent, avec désespoir, que le fameux collier avait disparu. Sans perdre de temps en vaines lamentations, la comtesse prévint le commissaire de police, Monsieur Valorbe, qui vint immédiatement, et, après avoir entendu leur histoire, demanda au comte :

« Êtes-vous sûr que personne n’est passé dans votre chambre durant la nuit ? »

« Absolument sûr, car j’ai le sommeil très léger. D’ailleurs, la porte de la chambre était verrouillée, et je me souviens l’avoir déverrouillée ce matin quand ma femme a sonné pour sa femme de chambre. »

« Et il n’y a aucune autre entrée dans le cabinet ? »

« Aucune. »

« Pas de fenêtres ? »

« Oui, mais elle est condamnée. »

« Je vais l’examiner. »

Des bougies furent allumées, et Monsieur Valorbe observa immédiatement que la moitié inférieure de la fenêtre était couverte par une grande armoire qui était, cependant, si étroite qu’elle ne touchait pas l’encadrement de chaque côté.

« Sur quoi donne cette fenêtre ? »

« Une petite cour intérieure. »

« Et vous avez un étage au-dessus ? »

« Deux ; mais, au niveau de l’étage des domestiques, il y a une grille étroite au-dessus de la cour. C’est pourquoi cette pièce est si sombre. »

Lorsque l’armoire fut déplacée, ils découvrirent que la fenêtre était verrouillée, ce qui n’aurait pas été le cas si quelqu’un était entré par là.

« À moins, dit le comte, qu’ils ne soient sortis par notre chambre. »

« Dans ce cas, vous auriez trouvé la porte déverrouillée. »

Le commissaire considéra la situation un instant, puis demanda à la comtesse :

« L’un de vos domestiques savait-il que vous portiez le collier hier soir ? »

« Certainement ; je ne l’ai pas caché. Mais personne ne savait qu’il était caché dans ce cabinet. »

« Personne ? »

« Personne... à moins que... »

« Soyez bien sûre, madame, car c’est un point très important. »

Elle se tourna vers son mari et dit :

« Je pensais à Henriette. »

« Henriette ? Elle ne savait pas où nous le gardions. »

« En es-tu sûr ? »

« Qui est cette femme Henriette ? » demanda Monsieur Valorbe.

« Une camarade d’école, qui fut reniée par sa famille pour avoir fait un mariage au-dessous de sa condition. Après la mort de son mari, j’ai aménagé un appartement dans cette maison pour elle et son fils. Elle est habile de ses mains et a fait quelques travaux pour moi. »

« À quel étage est-elle ? »

« Au même que nous... au bout du couloir... et je pense... la fenêtre de sa cuisine... »

« Donne sur cette petite cour, n’est-ce pas ? »

« Oui, juste en face de la nôtre. »

Monsieur Valorbe demanda alors à voir Henriette. Ils se rendirent dans son appartement ; elle cousait, tandis que son fils Raoul, âgé d’environ six ans, était assis près d’elle, en train de lire. Le commissaire fut surpris de voir le logement misérable qui avait été mis à la disposition de la femme. Il consistait en une pièce sans cheminée, et une toute petite pièce qui servait de cuisine. Le commissaire procéda à son interrogatoire. Elle parut accablée en apprenant le vol. La veille au soir, elle avait elle-même habillé la comtesse et posé le collier sur ses épaules.

« Grand Dieu ! s’exclama-t-elle, ce n’est pas possible ! »

« Et vous n’avez aucune idée ? Pas le moindre soupçon ? Est-il possible que le voleur soit passé par votre chambre ? »

Elle rit de bon cœur, ne supposant jamais qu’elle pût être un objet de suspicion.

« Mais je n’ai pas quitté ma chambre. Je ne sors jamais. Et, peut-être, n’avez-vous pas vu ? »

Elle ouvrit la fenêtre de la cuisine et dit :

« Regardez, il y a au moins trois mètres jusqu’à la corniche de la fenêtre d’en face. »

« Qui vous a dit que nous supposions que le vol pourrait avoir été commis de cette façon ? »

« Mais... le collier était dans le cabinet, n’est-ce pas ? »

« Comment savez-vous cela ? »

« Eh bien, j’ai toujours su qu’il y était gardé la nuit. Il en avait été fait mention en ma présence. »

Son visage, bien que toujours jeune, portait des traces indubitables de chagrin et de résignation. Et il prit maintenant une expression d’anxiété comme si quelque danger la menaçait. Elle attira son fils vers elle. L’enfant prit sa main et l’embrassa affectueusement.

Lorsqu’ils furent seuls de nouveau, le comte dit au commissaire :

« Je ne suppose pas que vous suspectiez Henriette. Je peux répondre pour elle. Elle est l’honnêteté même. »

« Je suis tout à fait d’accord avec vous, répondit Monsieur Valorbe. Tout au plus, ai-je pensé qu’il pouvait y avoir une complicité inconsciente. Mais j’avoue que même cette théorie doit être abandonnée, car elle n’aide pas à résoudre le problème qui se pose à nous maintenant. »

Le commissaire de police abandonna l’enquête, qui fut alors reprise et complétée par le juge d’instruction. Il interrogea les domestiques, examina l’état du verrou, expérimenta l’ouverture et la fermeture de la fenêtre du cabinet, et explora la petite cour de fond en comble. Tout fut vain. Le verrou était intact. La fenêtre ne pouvait être ouverte ou fermée de l’extérieur.

Les enquêtes concernaient surtout Henriette, car, malgré tout, elles se tournaient toujours dans sa direction. Ils firent une enquête approfondie sur son passé, et apprirent que, durant les trois dernières années, elle n’avait quitté la maison qu’à quatre reprises, et ses affaires, en ces occasions, étaient expliquées de manière satisfaisante. En fait, elle servait de femme de chambre et de couturière à la comtesse, qui la traitait avec une grande rigueur et même avec sévérité.

Au bout d’une semaine, le juge d’instruction n’avait pas obtenu plus d’informations précises que le commissaire de police. Le juge dit :

« En admettant que nous connaissions le coupable, ce qui n’est pas le cas, nous sommes confrontés au fait que nous ne savons pas comment le vol a été commis. Nous nous trouvons face à deux obstacles : une porte et une fenêtre — toutes deux fermées et verrouillées. C’est donc un double mystère. Comment quelqu’un a-t-il pu entrer, et, de plus, comment quelqu’un a-t-il pu s’échapper, en laissant derrière lui une porte verrouillée et une fenêtre fermée ? »

Au bout de quatre mois, l’opinion secrète du juge était que le comte et la comtesse, étant pressés par l’argent, ce qui était leur état normal, avaient vendu le Collier de la Reine. Il clôtura l’enquête.

La perte du fameux bijou fut un coup dur pour les Dreux-Soubise. Leur crédit n’étant plus soutenu par le fonds de réserve qu’un tel trésor constituait, ils se trouvèrent confrontés à des créanciers et des prêteurs sur gages plus exigeants. Ils furent obligés de réduire leurs dépenses au plus juste, de vendre ou d’hypothéger chaque article possédant une valeur commerciale. En bref, cela aurait été leur ruine, si deux importants héritages de quelques parents éloignés ne les avaient sauvés.

Leur fierté subit également une chute, comme s’ils avaient perdu un quartier de leur blason. Et, chose étrange à relater, c’est sur son ancienne camarade d’école, Henriette, que la comtesse déversa sa bile. Envers elle, la comtesse manifesta les sentiments les plus malveillants, et l’accusa même ouvertement. D’abord, Henriette fut reléguée aux quartiers des domestiques, et, le lendemain, renvoyée.

Pendant quelque temps, le comte et la comtesse vécurent une vie sans histoire. Ils voyagèrent beaucoup. Un seul incident notable se produisit durant cette période. Quelques mois après le départ d’Henriette, la comtesse fut surprise lorsqu’elle reçut et lut la lettre suivante, signée par Henriette :

« Madame, »

« Je ne sais comment vous remercier ; car c’était vous, n’est-ce pas, qui m’avez envoyé cela ? Cela ne pouvait être personne d’autre. Personne ne sait où j’habite, sauf vous. Si je me trompe, excusez-moi, et acceptez mes sincères remerciements pour vos faveurs passées… »

Que signifiait cette lettre ? Les faveurs présentes ou passées de la comtesse consistaient principalement en injustice et en négligence. Pourquoi, alors, cette lettre de remerciements ?

La comtesse ne répondit pas. Elle ne pouvait pas répondre. Elle était trop déconcertée, trop inquiète. Elle sentait qu’elle était devenue le jouet d’une machination dont elle ignorait les tenants et les aboutissants. Ce qui la troublait le plus, c’était cette familiarité, cette certitude avec laquelle Henriette s’adressait à elle, comme si un lien secret, une complicité inavouable, les unissait. Elle se demanda s’il ne s’agissait pas d’une tentative de chantage. Mais le ton était si humble, si dépourvu de toute menace !

Elle décida de ne rien dire à son mari. Le comte, déjà suffisamment irrité par les rumeurs qui circulaient, n’aurait vu là qu’une preuve supplémentaire de la malveillance d’Henriette. Elle garda la lettre dans son secrétaire, parmi ses papiers personnels, avec la résolution de faire surveiller les allées et venues de son ancienne domestique.

Cependant, les jours passèrent sans incident. Henriette ne réapparut pas. Aucune autre lettre ne vint troubler la tranquillité du château. La comtesse finit par se persuader qu’elle avait accordé trop d’importance à ce qui n’était peut-être que l’égarement d’une femme malade.

Puis, une semaine plus tard, une nouvelle missive arriva. L’écriture était la même, tremblée, irrégulière. Le contenu était plus étrange encore : « Vous n’avez pas répondu. C’est votre droit. Mais je sais que vous avez lu. Et je sais que vous avez compris. Le secret ne vous appartient pas plus qu’à moi. Il est là, entre nous, comme une ombre qui grandit à mesure que le jour décline. »

La comtesse sentit un frisson parcourir son échine. « Le secret ! » Quel secret ? La disparition du collier ? Était-il possible qu’Henriette en sût plus qu’elle ne l’avait avoué lors de l’enquête ?

Elle se rappela alors les paroles du chevalier Floriani. « La mère n’avait rien à voir avec cela. » Mais si la mère était innocente, pourquoi ces lettres ? Pourquoi ce langage sibyllin ? Il y avait là une énigme qui dépassait tout ce qu’elle avait imaginé. Elle comprit, avec une clarté soudaine et terrifiante, que la partie ne faisait que commencer, et qu’elle était, bien malgré elle, l’un des personnages principaux de cette tragi-comédie dont le dénouement lui échappait totalement.

« N’avez-vous pas remarqué, monsieur, demanda le commissaire, que dans la série des chiffres, le chiffre sept est le seul qui, dans sa graphie, comporte une barre transversale ? »

Il ne s’agissait pas là d’une observation oiseuse. Le commissaire était un homme d’une intelligence rare, et son habitude des enquêtes criminelles lui avait appris que, dans les affaires de cette nature, le moindre détail, fût-il insignifiant en apparence, pouvait constituer la clé de voûte de toute l’édifice.

« C’est une remarque fort juste, répondis-je, mais quel rapport cela peut-il avoir avec cette mystérieuse affaire ? »

Il ne répondit pas immédiatement. Il marchait de long en large dans la bibliothèque, ses mains croisées dans le dos. Il s’arrêta devant le mur orné des fresques byzantines, celles-là mêmes qui avaient été le témoin muet de ma nuit de cauchemar.

« Vous avez dit, reprit-il, que l’homme que vous aviez cru voir derrière le rideau ne s’y trouvait pas. Vous avez dit que rien n’avait été dérobé. Pourtant, cette carte, ce sept de cœur, a été trouvée par vous. Et une autre carte identique a été trouvée près du corps de Varin. »

Il se tourna vers moi, ses yeux perçants fixés sur les miens.

« Croyez-vous au hasard, monsieur ? »

« Je ne sais que penser. Tout ceci me semble défier la logique. »

« La logique n’est souvent qu’une manière de nommer nos propres ignorances. Il y a ici une volonté, une intelligence qui dirige ces événements. Varin n’est pas venu ici pour se suicider, il est venu pour chercher quelque chose, ou pour vérifier quelque chose. Et il a trouvé la mort. »

Il fit une pause, puis ajouta d’une voix basse :

« Il se pourrait bien que votre maison, monsieur, ait été, pendant un temps, le dépositaire d’un secret bien plus dangereux qu’il n’y paraît. Un secret lié à cette fameuse invention, ce sous-marin dont tout le monde parle. »

Je sentis un frisson me parcourir l’échine. L’idée que ma demeure, ce refuge que je croyais paisible, ait pu être le théâtre d’une intrigue internationale, me semblait à la fois absurde et terrifiante.

« Mais que puis-je faire ? » demandai-je.

« Pour l’instant, rien. Attendre. La vérité, comme les courants marins, finit toujours par remonter à la surface. »

Le commissaire me salua et quitta la pièce. Je restai seul, plongé dans mes pensées. Le soir tombait, et les ombres commençaient à s’allonger sur le sol en mosaïque. Je regardai le rideau, ce même rideau qui, pendant cette nuit mémorable, m’avait tant effrayé. Il semblait maintenant inoffensif, un simple morceau de tissu. Et pourtant, je savais que le mystère, loin d’être résolu, ne faisait que s’épaissir.

La nuit suivante, je ne pus trouver le sommeil. Chaque bruit, chaque craquement du vieux plancher, me faisait sursauter. Je pensais à Louis Lacombe, à son destin tragique, à ce banker Andermatt dont le rôle restait si trouble. Étais-je, moi aussi, condamné à errer dans ce labyrinthe de secrets ?

Je me levai et m’approchai de la fenêtre. La lune, haute dans le ciel, éclairait le boulevard désert. Soudain, je vis une ombre se détacher du mur opposé. Elle resta là, immobile, pendant quelques instants, puis disparut dans l’obscurité.

Mon cœur battait à tout rompre. Était-ce une illusion, le fruit de ma fatigue, ou le début d’un nouvel acte dans cette tragi-comédie ? Je ne savais plus. Je savais seulement que, désormais, je ne serais plus jamais le même, et que le sept de cœur, ce signe funeste, continuerait de hanter mes nuits jusqu’à ce que le voile soit enfin levé.

— Eh bien, où allez-vous, Varin ?

— Il y a quelque chose qui me déplaît dans cette affaire. Je rentre chez moi. Bonsoir.

— Un instant !

— Inutile, Monsieur Andermatt. Je n’ai rien à vous dire.

Le banquier fit un pas en avant, la main tendue, non pas pour l’arrêter, mais comme pour le convaincre.

— Varin, écoutez-moi. Si nous sommes ici, c’est que nous sommes les jouets d’une volonté qui nous dépasse. Mais nous avons un intérêt commun : celui de mettre un terme à ce chantage.

Varin ricana, un son sec, dépourvu de toute gaieté.

— Un intérêt commun ? Vous croyez vraiment que nous sommes dans le même camp ? Vous voulez ces lettres, Andermatt, vous les voulez pour votre épouse. Moi, je veux le document que vous avez en votre possession pour sauver ma peau.

À ces mots, Madame Andermatt, à mes côtés, laissa échapper un léger soupir. Varin sursauta et tourna vivement la tête vers la tenture. Il sembla hésiter, ses yeux fouillant l’ombre du salon.

— Qui est là ? gronda-t-il.

Le silence retomba, pesant, électrique. Mon. Andermatt, lui aussi, scrutait la pièce.

— Il n’y a personne, Varin. Parlons affaires.

— Non, répliqua Varin, la voix basse et haletante. Je sens que nous sommes observés. Cette maison… elle est piégée.

Il se dirigea de nouveau vers le panneau de mosaïque, celui-là même qu’il avait examiné avec tant d’attention. Il semblait chercher un mécanisme, une cachette, quelque chose qui lui donnerait l’avantage sur son rival. Mais tandis qu’il portait la main à une des pierres sculptées, une voix, venue de nulle part, résonna dans la pièce. C’était une voix calme, posée, presque mélodieuse, mais qui fit trembler les murs.

— Inutile de chercher là, Monsieur Varin. Ce que vous convoitez n’est plus dans ce mur.

Les deux hommes se figèrent, le visage blême.

— Qui parle ? cria Andermatt.

— Quelqu’un qui connaît le prix de vos silences et la valeur de vos trahisons, reprit la voix. Monsieur Andermatt, vous avez cru pouvoir cacher la disparition du document de Louis Lacombe. Monsieur Varin, vous avez cru pouvoir monnayer des secrets qui ne vous appartenaient pas.

Une silhouette commença à se matérialiser dans l’angle le plus sombre de la pièce, près de la bibliothèque. Elle ne semblait pas surgir de la porte, mais sortir littéralement de l’ombre. C’était un homme de haute stature, vêtu d’une redingote sombre, le visage partiellement dissimulé par le rebord de son chapeau.

— Salvator ! souffla Varin.

— Lui-même, répondit l’inconnu en s’avançant dans la lumière diffuse de la lampe.

Il tenait à la main une enveloppe jaunie. Je sentis Madame Andermatt se crisper contre moi.

— Vous cherchez ceci, n’est-ce pas ? dit-il en désignant l’enveloppe. Les lettres de Madame Andermatt. Et vous, Monsieur le banquier, vous cherchez la preuve que le ‘Sept-de-Cœur’ est une machine condamnée à l’échec, afin de protéger votre réputation.

— Donnez-moi ces papiers, exigea Andermatt en faisant un pas menaçant.

Salvator esquissa un sourire dédaigneux.

— Je ne donne rien, Monsieur. Je rends justice.

Il se tourna vers Varin.

— Votre frère Etienne est mort parce qu’il a compris trop tard que vous aviez bâti votre fortune sur une chimère. Il a choisi le néant plutôt que la honte. Quant à vous, Alfred, vous avez préféré la fuite et le chantage. Mais le jeu est terminé.

D’un geste rapide, Salvator lança l’enveloppe au milieu de la pièce. Elle glissa sur le parquet et s’arrêta aux pieds de Varin.

— Prenez-les, dit Salvator. Elles n’ont plus aucune valeur. J’en ai déjà fait des copies. Si une seule ligne de ces lettres est publiée, si une seule menace est proférée, le dossier complet sera entre les mains de la police.

Varin se précipita, ramassa le paquet, les doigts tremblants.

— Et le document ? demanda-t-il. Le document de Lacombe ?

Salvator se tourna vers le banquier.

— Il est en sécurité. Il servira à démontrer l’imposture de cette invention. Monsieur Andermatt, votre rôle dans cette tragi-comédie est désormais connu de ceux qui devaient savoir. Votre fortune ne vous protège pas de la vérité.

Il recula vers le vestibule, sa silhouette s’effaçant comme elle était apparue.

— Attendez ! cria Andermatt.

Mais Salvator était déjà parti. Le bruit d’une porte se refermant, puis le silence absolu.

Madame Andermatt se leva, les jambes chancelantes. Elle ne chercha même pas à nous saluer, elle s’enfuit vers la sortie, les yeux perdus dans le vide. Varin, lui, restait prostré, serrant les lettres contre sa poitrine. Mon. Andermatt, seul, au milieu de ce salon désert, semblait avoir vieilli de dix ans en quelques minutes.

Daspry et moi sortîmes de notre cachette. Nos regards se croisèrent. Nous savions, sans avoir besoin d’échanger un mot, que nous venions d’assister à l’épilogue d’un drame qui, malgré les apparences, ne faisait peut-être que commencer.

« Mais j'ai quelque chose à vous dire, et c'est le moment de le dire. »

« Laissez-moi passer. »

« Non, vous ne passerez pas. »

Varin recula devant l'attitude résolue du banquier, tout en grommelant :

« Eh bien, faites vite alors. »

Une chose m'étonna ; et je n'ai aucun doute que mes deux compagnons éprouvèrent un sentiment similaire. Pourquoi Salvator n'était-il pas là ? N'était-il pas une partie nécessaire à cette conférence ? Ou se contentait-il de laisser ces deux adversaires régler leurs comptes entre eux ? Quoi qu'il en soit, son absence fut une grande déception, bien qu'elle n'enlevât rien à la force dramatique de la situation.

Après un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, face à face, œil dans l'œil, dit :

« Maintenant, après toutes ces années et alors que vous n'avez plus rien à craindre, vous pouvez me répondre franchement : qu'avez-vous fait de Louis Lacombe ? »

« Quelle question ! Comme si je savais quoi que ce soit à son sujet ! »

« Vous savez ! Vous et votre frère étiez ses compagnons constants, vous viviez presque avec lui dans cette même maison. Vous connaissiez tout de ses plans et de son travail. Et la dernière nuit où j'ai vu Louis Lacombe, quand je l'ai quitté à ma porte, j'ai vu deux hommes se glisser dans l'ombre des arbres. Cela, je suis prêt à le jurer. »

« Eh bien, qu'est-ce que cela a à voir avec moi ? »

« Les deux hommes, c'était vous et votre frère. »

« Prouvez-le. »

« La meilleure preuve est que, deux jours plus tard, vous m'avez vous-même montré les papiers et les plans qui appartenaient à Lacombe et avez proposé de les vendre. Comment ces papiers sont-ils tombés en votre possession ? »

« Je vous ai déjà dit, M. Andermatt, que nous les avons trouvés sur la table de Louis Lacombe, le lendemain de sa disparition. »

« C'est un mensonge ! »

« Prouvez-le. »

« La justice le prouvera. »

« Pourquoi n'avez-vous pas fait appel à la justice ? »

« Pourquoi ? Ah ! Pourquoi... » bégaya le banquier, avec une légère manifestation d'émotion.

« Vous savez très bien, M. Andermatt, que si vous aviez eu la moindre certitude de notre culpabilité, notre petite menace ne vous aurait pas arrêté. »

« Quelle menace ? Ces lettres ? Croyez-vous que j'ai jamais accordé la moindre pensée à ces lettres ? »

« Si les lettres ne vous importaient pas, pourquoi m'offrir des milliers de francs pour les récupérer ? Et pourquoi m'avoir fait traquer, mon frère et moi, comme des bêtes sauvages ? »

« Pour récupérer les plans. »

« Balivernes ! Vous vouliez les lettres. Vous saviez qu'aussitôt les lettres en votre possession, vous pourriez nous dénoncer. Oh ! non, je ne pouvais m'en séparer ! »

Il rit de bon cœur, mais s'arrêta soudainement et dit :

« Mais assez parlé ! Nous ne faisons que piétiner sur un vieux terrain. Nous n'avançons pas. Nous ferions mieux de laisser les choses en l'état. »

« Nous ne les laisserons pas en l'état », dit le banquier, « et puisque vous avez fait allusion aux lettres, laissez-moi vous dire que vous ne quitterez pas cette maison tant que vous ne m'aurez pas remis ces lettres. »

« Je partirai quand il me plaira. »

« Vous ne partirez pas. »

« Faites attention, M. Andermatt. Je vous préviens... »

« Je dis que vous ne sortirez pas. »

« Nous verrons bien », cria Varin, dans une rage telle que Madame Andermatt ne put réprimer un cri de peur. Varin dut l'entendre, car il essaya alors de se frayer un chemin. M. Andermatt le repoussa. Alors, je le vis porter la main à la poche de son manteau.

« Pour la dernière fois, laissez-moi passer », cria-t-il.

« Les lettres, d'abord ! »

Varin tira un revolver et, le pointant sur M. Andermatt, dit :

« Oui ou non ? »

Le banquier se baissa vivement. Il y eut une détonation. L'arme tomba de la main de Varin. J'étais stupéfait. Le coup était parti tout près de moi. C'était Daspry qui avait tiré sur Varin, le forçant à lâcher le revolver. En un instant, Daspry se tenait entre les deux hommes, face à Varin ; il lui dit, avec un ricanement :

« Tu as eu de la chance, mon ami, beaucoup de chance. J'ai tiré sur ta main et je n'ai touché que le revolver. »

Tous deux le regardèrent, surpris. Puis il se tourna vers le banquier et dit :

« Je vous demande pardon, monsieur, de me mêler de vos affaires ; mais, vraiment, vous jouez très mal. Laissez-moi tenir les cartes. »

Se tournant à nouveau vers Varin, Daspry dit :

« C'est entre nous deux, camarade, et joue franc jeu, s'il te plaît. Le cœur est atout, et je joue le sept. »

Alors Daspry brandit, devant les yeux éberlués de Varin, la petite plaque de fer marquée des sept points rouges. Ce fut un choc terrible pour Varin. Les traits livides, les yeux fixes et l'air d'une agonie intense, l'homme semblait hypnotisé à sa vue.

« Qui êtes-vous ? » haleta-t-il.

« Quelqu'un qui se mêle des affaires des autres, jusqu'au fond des choses. »

« Que voulez-vous ? »

« Ce que vous avez apporté ici ce soir. »

« Je n'ai rien apporté. »

« Si, vous l'avez fait, ou vous ne seriez pas venu. Ce matin, vous avez reçu une invitation à venir ici à neuf heures, et à apporter tous les papiers en votre possession. Vous êtes là. Où sont les papiers ? »

Il y avait dans la voix et l'attitude de Daspry un ton d'autorité que je ne comprenais pas ; son comportement était habituellement tout en douceur et conciliation. Absolument vaincu, Varin porta la main à l'une de ses poches et dit :

« Les papiers sont ici. »

« Tous ? »

« Oui. »

« Tous ceux que vous avez pris à Louis Lacombe et vendus ensuite au major von Lieben ? »

« Oui. »

« Est-ce là les copies ou les originaux ? »

« J'ai les originaux. »

« Combien en voulez-vous ? »

« Cent mille francs. »

« Vous êtes fou », dit Daspry. « Pourquoi, le major ne vous a donné que vingt mille francs, et c'était de l'argent jeté à la mer, puisque le bateau fut un échec lors des essais préliminaires. »

« Ils n'ont pas compris les plans. »

« Les plans ne sont pas complets. »

« Alors, pourquoi me les demandez-vous ? »

« Parce que je les veux. Je vous offre cinq mille francs... pas un sou de plus. »

« Dix mille. Pas un sou de moins. »

« Entendu », dit Daspry, qui se tourna alors vers M. Andermatt et dit :

« Monsieur voudra bien signer un chèque pour ce montant. »

« Mais... je n'ai pas... »

« Votre chéquier ? Le voici. »

Stupéfait, M. Andermatt examina le chéquier que Daspry lui tendait.

« C'est le mien », haleta-t-il. « Comment cela se fait-il ? »

« Pas de vaines paroles, monsieur, s'il vous plaît. Vous n'avez qu'à signer. »

Le banquier sortit son stylo, remplit le chèque et le signa. Varin tendit la main pour le prendre.

« Baissez la main », dit Daspry, « il y a autre chose. » Puis, au banquier : « Vous avez demandé des lettres, n'est-ce pas ? »

« Oui, un paquet de lettres. »

« Où sont-elles, Varin ? »

« Je ne les ai pas. »

« Où sont-elles, Varin ? »

« Je ne sais pas. Mon frère s'en occupait. »

« Elles sont cachées dans cette pièce. »

« Dans ce cas, vous savez où elles sont. »

« Comment le saurais-je ? »

« N'est-ce pas vous qui avez trouvé la cachette ? Vous semblez être aussi bien informé... que Salvator. »

« Les lettres ne sont pas dans la cachette. »

« Elles y sont. »

« Ouvrez-la. »

Varin le regarda avec défi. Daspry et Salvator n'étaient-ils pas la même personne ? Tout pointait vers cette conclusion. Si c'était le cas, Varin ne risquait rien à révéler une cachette déjà connue.

« Ouvrez-la », répéta Daspry.

« Je n'ai pas le sept de cœur. »

« Si, le voici », dit Daspry en lui tendant la plaque de fer. Varin recula de terreur et cria :

« Non, non, je ne veux pas. »

« Peu importe », répliqua Daspry, tandis qu'il se dirigeait vers le roi barbu, montait sur une chaise et appliquait le sept de cœur sur la partie inférieure de l'épée de telle sorte que les bords de la plaque de fer coïncidassent exactement avec les deux tranchants de l'épée. Puis, à l'aide d'une alène qu'il introduisit alternativement dans chacun des sept trous, il pressa sur sept des petites pierres de mosaïque. Alors qu'il pressait sur la septième, un déclic se fit entendre, et tout le buste du roi pivota, révélant une grande ouverture tapissée d'acier. C'était réellement un coffre ignifugé.

« Vous pouvez voir, Varin, le coffre est vide. »

« Je vois bien. Alors, mon frère a pris les lettres. »

Daspry descendit de la chaise, s'approcha de Varin et dit :

« Maintenant, assez de bêtises avec moi. Il y a une autre cachette. Où est-elle ? »

« Il n'y en a pas. »

« Est-ce de l'argent que vous voulez ? Combien ? »

« Dix mille. »

« Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour vous ? »

« Oui », dit le banquier fermement.

Varin ferma le coffre, prit le sept de cœur et le replaça sur l'épée au même endroit. Il enfonça l'alène dans chacun des sept trous. Il y eut le même déclic, mais cette fois, chose étrange à raconter, ce ne fut qu'une partie du coffre qui pivota, révélant un tout petit coffre construit à l'intérieur de la porte du plus grand. Le paquet de lettres était là, ficelé avec un ruban et scellé. Varin remit le paquet à Daspry. Ce dernier se tourna vers le banquier et demanda :

« Le chèque est-il prêt, Monsieur Andermatt ? »

« Oui. »

« Et vous avez aussi le dernier document que vous avez reçu de Louis Lacombe... celui qui complète les plans du sous-marin ? »

« Oui. »

L'échange fut fait. Daspry empocha le document et le chèque, et offrit le paquet de lettres à M. Andermatt.

« Voici ce que vous vouliez, Monsieur. »

Le banquier hésita un moment, comme s'il craignait de toucher à ces lettres maudites qu'il avait cherchées avec tant d'ardeur. Puis, d'un mouvement nerveux, il les prit. Tout près de moi, j'entendis un gémissement. Je saisis la main de Madame Andermatt. Elle était froide.

« Je crois, monsieur », dit Daspry au banquier, « que nos affaires sont terminées. Oh ! pas de remerciements. Ce n'est que par pur hasard que j'ai pu vous rendre un bon service. Bonsoir. »

M. Andermatt se retira. Il emportait avec lui les lettres écrites par sa femme à Louis Lacombe.

« Merveilleux ! » s'exclama Daspry, ravi. « Tout tourne en notre faveur. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à clore notre petite affaire, camarade. Vous avez les papiers ? »

« Les voici... tous. »

Daspry les examina attentivement, puis les mit dans sa poche.

« Très bien. Vous avez tenu parole », dit-il.

« Mais... »

« Mais quoi ? »

« Les deux chèques ? L'argent ? » dit Varin avec empressement.

« Eh bien, vous avez beaucoup d'assurance, mon brave. Comment osez-vous demander une chose pareille ? »

« Je demande seulement ce qui m'est dû. »

« Pouvez-vous demander à être payé pour rendre des papiers que vous avez volés ? Eh bien, je ne crois pas ! »

Varin était hors de lui. Il tremblait de rage ; ses yeux étaient injectés de sang.

« L'argent... les vingt mille... » bégaya-t-il.

« Impossible ! J'en ai besoin moi-même. »

« L'argent ! »

« Allons, soyez raisonnable et ne vous énervez pas. Cela ne vous fera aucun bien. »

Daspry saisit son bras avec tant de force que Varin poussa un cri de douleur. Daspry continua :

« Maintenant, vous pouvez y aller. L'air vous fera du bien. Peut-être voulez-vous que je vous montre le chemin. Ah ! oui, nous irons ensemble jusqu'au terrain vague près d'ici, et je vous montrerai un petit monticule de terre et de pierres et, dessous... »

« C'est faux ! C'est faux ! »

« Oh ! non, c'est vrai. Cette petite plaque de fer avec les sept points dessus vient de là. Louis Lacombe l'emportait toujours, et vous l'avez enterrée avec le corps... et avec quelques autres choses qui s'avéreront très intéressantes pour un juge et un jury. »

Varin se couvrit le visage de ses mains et grommela :

« Très bien, je suis battu. N'en parlons plus. Mais je veux vous poser une question. J'aimerais savoir... »

« De quoi s'agit-il ? »

« Y avait-il un petit coffret dans le grand coffre ? »

« Oui. »

« Était-il là la nuit du 22 juin ? »

« Oui. »

« Que contenait-il ? »

« Tout ce que les frères Varin y avaient déposé... une très jolie collection de diamants et de perles ramassés ici et là par lesdits frères. »

« Et vous l'avez pris ? »

« Bien sûr que je l'ai pris. M'en blâmez-vous ? »

« Je comprends... c'est la disparition de ce coffret qui a poussé mon frère à se tuer. »

« Probablement. La disparition de votre correspondance n'était pas un motif suffisant. Mais la disparition du coffret... Est-ce tout ce que vous souhaitez me demander ? »

« Une chose encore : votre nom ? »

« Vous demandez cela avec l'idée de vous venger. »

« Parbleu ! Les rôles peuvent s'inverser. Aujourd'hui, vous êtes au sommet. Demain... »

« Ce sera vous. »

« Je l'espère. Votre nom ? »

« Arsène Lupin. »

« Arsène Lupin ! »

L'homme chancela, comme étourdi par un coup violent. Ces deux mots venaient de lui ôter tout espoir.

Daspry rit et dit :

« Ah ! imaginiez-vous qu'un Monsieur Durand ou Dupont pourrait mener une affaire comme celle-ci ? Non, il fallait l'habileté et la ruse d'Arsène Lupin. Et maintenant que vous avez mon nom, allez préparer votre vengeance. Arsène Lupin vous attendra. »

Puis il poussa le pauvre Varin, abasourdi, vers la porte.

« Daspry ! Daspry ! » criai-je en écartant le rideau. Il courut vers moi.

« Quoi ? Qu'y a-t-il ? »

« Madame Andermatt est souffrante. »

Il se hâta vers elle, lui fit respirer des sels et, tout en prenant soin d'elle, m'interrogea :

« Eh bien, qu'est-ce qui a causé cela ? »

« Les lettres de Louis Lacombe que vous avez remises à son mari. »

Il se frappa le front et dit :

« Pensait-elle que je pourrais faire une chose pareille !... Mais, évidemment qu'elle le pensait. Imbécile que je suis ! »

Madame Andermatt reprenait ses esprits. Daspry tira de sa poche un petit paquet exactement semblable à celui que M. Andermatt avait emporté.

« Voici vos lettres, Madame. Ce sont les véritables lettres. »

« Mais... les autres ? »

« Les autres sont les mêmes, réécrites par moi et soigneusement formulées. Votre mari n'y trouvera rien d'inconvenant et ne soupçonnera jamais la substitution, puisqu'elles ont été prises dans le coffre en sa présence. »

« Mais l'écriture... »

« Il n'y a pas d'écriture qui ne puisse être imitée. »

Elle le remercia avec les mots qu'elle aurait pu employer avec un homme de son propre cercle social ; j'en conclus qu'elle n'avait pas assisté à la scène finale entre Varin et Arsène Lupin. Mais cette révélation surprenante me causa un embarras considérable. Lupin ! Mon compagnon de club n'était autre qu'Arsène Lupin. Je ne pouvais le réaliser. Mais il dit, tout à son aise :

« Vous pouvez dire adieu à Jean Daspry. »

« Ah ! »

« Oui, Jean Daspry part pour un long voyage. Je vais l'envoyer au Maroc. Là, il pourra trouver une mort digne de lui. Je peux dire que c'est ce qu'il attend. »

« Mais Arsène Lupin restera ? »

« Oh ! Décidément. Arsène Lupin n'est qu'au seuil de sa carrière, et il attend... »

Poussé par la curiosité, je l'interrompis et, l'entraînant hors de portée de Madame Andermatt, je demandai :

« Avez-vous découvert le petit coffre vous-même... celui qui contenait les lettres ? »

« Oui, après bien des difficultés. Je l'ai trouvé hier après-midi pendant que vous dormiez. Et pourtant, Dieu sait que c'était simple ! Mais les choses les plus simples sont celles qui échappent généralement à notre attention. » Puis, me montrant le sept de cœur, il ajouta : « Bien sûr, j'avais deviné que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait placer cette carte sur l'épée du roi de mosaïque. »

« Comment l'aviez-vous deviné ? »

« Très facilement. Grâce à des informations privées, je connaissais ce fait quand je suis venu ici le soir du 22 juin... »

« Après m'avoir quitté... »

« Oui, après avoir orienté le sujet de notre conversation sur des histoires de crimes et de vols qui étaient sûres de vous plonger dans un état nerveux tel que vous ne quitteriez pas votre lit, mais me permettriez de mener mes recherches sans interruption. »

« Le plan a fonctionné à merveille. »

« Eh bien, je savais en venant ici qu'il y avait un coffret dissimulé dans un coffre à serrure secrète, et que le sept de cœur était la clé de cette serrure. Il ne me restait plus qu'à placer la carte sur l'emplacement manifestement prévu à cet effet. Une heure d'examen m'a montré où se trouvait cet emplacement. »

« Une heure ! »

« Observez le personnage en mosaïque. »

« Le vieil empereur ? »

« Ce vieil empereur est une représentation exacte du roi de cœur sur toutes les cartes à jouer. »

« C'est vrai. Mais comment le sept de cœur ouvre-t-il le grand coffre à un moment et le petit coffre à un autre moment ? Et pourquoi n'avez-vous ouvert que le grand coffre la première fois ? Je veux dire la nuit du 22 juin. »

« Pourquoi ? Parce que j'ai toujours placé le sept de cœur de la même manière. Je n'ai jamais changé la position. Mais, hier, j'ai observé qu'en inversant la carte, en la retournant, la disposition des sept points sur la mosaïque était modifiée. »

« Parbleu ! »

« Bien sûr, parbleu ! Mais il faut penser à ces choses-là. »

« Il y a autre chose : vous ne connaissiez pas l'histoire de ces lettres jusqu'à ce que Madame Andermatt... »

« N'en parle devant moi ? Non. Parce que je n'ai trouvé dans le coffre, à part le coffret, rien d'autre que la correspondance des deux frères qui révélait leur traîtrise concernant les plans. »

« Alors, c'est par hasard que vous avez été amené, d'abord, à enquêter sur l'histoire des deux frères, puis à chercher les plans et documents relatifs au sous-marin ? »

« Simplement par hasard. »

« Dans quel but avez-vous fait ces recherches ? »

« Mon Dieu ! » s'exclama Daspry en riant, « comme vous êtes curieux ! »

« Le sujet me fascine. »

« Très bien, tout à l'heure, après avoir escorté Madame Andermatt jusqu'à une voiture et expédié une petite nouvelle à l'Echo de France, je reviendrai vous raconter tout cela. »

Il s'assit et écrivit l'un de ces courts articles, incisifs, qui servaient à amuser et mystifier le public. Qui ne se rappelle la sensation que cet article produisit dans le monde entier ?

« Arsène Lupin a résolu le problème récemment soumis par Salvator. Ayant acquis la possession de tous les documents et plans originaux de l'ingénieur Louis Lacombe, il les a remis entre les mains du Ministre de la Marine et a lancé une souscription dans le but d'offrir à la nation le premier sous-marin construit d'après ces plans. Sa souscription est de vingt mille francs. »

« Vingt mille francs ! Les chèques de M. Andermatt ? » m'exclamai-je lorsqu'il m'eut donné le papier à lire.

« Exactement. Il était juste que Varin rachète sa traîtrise. »

* * * * *

Et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance d'Arsène Lupin. C'est ainsi que j'ai appris que Jean Daspry, membre de mon club, n'était autre qu'Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur. C'est ainsi que j'ai noué de très agréables liens d'amitié avec cet homme célèbre, et, grâce à la confiance dont il m'a honoré, comment je suis devenu son très humble et fidèle historiographe.

VII. Le coffre de Madame Imbert

À trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de voitures devant l'une de ces petites maisons qui ne forment que le côté du boulevard Berthier. La porte de cette maison s'ouvrit et un certain nombre d'invités, hommes et femmes, en sortirent. La plupart d'entre eux montèrent dans leurs voitures et furent rapidement éloignés, ne laissant derrière eux que deux hommes qui descendirent le boulevard de Courcelles, où ils se séparèrent, l'un d'eux habitant cette rue. L'autre décida de retourner à pied jusqu'à la Porte-Maillot. C'était une belle nuit d'hiver, claire et froide ; une nuit où une marche rapide est agréable et rafraîchissante.

Mais, au bout de quelques minutes, il eut la sensation désagréable d'être suivi. En se retournant, il vit un homme se tapir parmi les arbres. Il n'était pas lâche ; pourtant, il jugea bon d'accélérer le pas. Alors, son poursuivant se mit à courir ; et il crut prudent de dégainer son revolver et de lui faire face. Mais il n'en eut pas le temps. L'homme se précipita sur lui et l'attaqua violemment. Immédiatement, ils furent engagés dans une lutte désespérée, au cours de laquelle il sentit que son agresseur inconnu avait l'avantage. Il appela à l'aide, lutta, fut jeté sur un tas de gravier, saisi à la gorge et bâillonné avec un mouchoir que son assaillant lui enfonça dans la bouche. Ses yeux se fermèrent, et l'homme qui l'étouffait de tout son poids se leva pour se défendre contre une attaque inattendue. Un coup de canne et un coup de botte ; l'homme poussa deux cris de douleur et s'enfuit, en boitant et en jurant. Sans daigner poursuivre le fugitif, le nouvel arrivant se pencha sur l'homme prostré et demanda :

« Êtes-vous blessé, monsieur ? »

Il n'était pas blessé, mais il était étourdi et incapable de se tenir debout. Son sauveteur trouva une voiture, l'y installa et l'accompagna jusqu'à sa maison de l'avenue de la Grande-Armée. À son arrivée, tout à fait remis, il combla son sauveur de remerciements.

« Je vous dois la vie, monsieur, et je ne l'oublierai pas. Je ne veux pas effrayer ma femme à cette heure de la nuit, mais, demain, elle sera heureuse de vous remercier personnellement. Venez déjeuner avec nous. Je m'appelle Ludovic Imbert. Puis-je vous demander votre nom ? »

« Certainement, monsieur. »

Et il remit à M. Imbert une carte portant ce nom : « Arsène Lupin ».

* * * * *

À cette époque, Arsène Lupin ne jouissait pas de la célébrité que l'affaire Cahorn, son évasion de la prison de la Santé et d'autres exploits brillants lui valurent par la suite. Il n'avait même pas encore utilisé le nom d'Arsène Lupin. Ce nom fut spécialement inventé pour désigner le sauveteur de M. Imbert ; c'est-à-dire que c'est dans cette affaire qu'Arsène Lupin fut baptisé. Armé de pied en cap et prêt pour la lutte, certes, mais dépourvu des ressources et de l'autorité qui assurent le succès, Arsène Lupin n'était alors qu'un apprenti dans une profession dont il devint bientôt un maître.

Quel tressaillement de joie lorsqu'il se remémora l'invitation qu'il avait reçue cette nuit-là ! Enfin, il avait atteint son but ! Enfin, il avait entrepris une tâche digne de sa force et de son habileté ! Les millions des Imbert ! Quel magnifique festin pour un appétit comme le sien !

Il prépara une toilette spéciale pour l'occasion ; une redingote râpée, un pantalon bouffant, un haut-de-forme élimé, un col et des poignets usés, le tout d'une forme tout à fait correcte, mais portant l'empreinte indélébile de la pauvreté. Sa cravate était un ruban noir épinglé d'un faux diamant. Ainsi accoutré, il descendit l'escalier de la maison où il vivait à Montmartre. Au troisième étage, sans s'arrêter, il frappa à une porte fermée avec le pommeau de sa canne. Il se dirigea vers les boulevards extérieurs. Un tramway passait. Il y monta, et quelqu'un qui l'avait suivi prit place à côté de lui. C'était le locataire qui occupait la chambre du troisième étage. Un instant plus tard, cet homme dit à Lupin :

« Eh bien, patron ? »

« Eh bien, tout est réglé. »

« Comment ? »

« Je vais y déjeuner. »

« Vous déjeunez... là-bas ! »

« Certainement. Pourquoi pas ? J'ai sauvé M. Ludovic Imbert d'une mort certaine de vos mains. M. Imbert n'est pas dépourvu de gratitude. Il m'a invité à déjeuner. »

Il y eut un bref silence. Puis l'autre dit :

« Mais vous n'allez tout de même pas abandonner le plan ? »

« Mon cher ami, dit Lupin, quand j'ai organisé cette petite affaire de coups et blessures, quand j'ai pris la peine, à trois heures du matin, de vous frapper avec ma canne et de vous donner des coups de botte au risque de blesser mon seul ami, ce n'était pas dans mon intention de renoncer aux avantages que je pouvais tirer d'un sauvetage si bien arrangé et exécuté. Oh ! non, pas du tout. »

« Mais les étranges rumeurs que nous entendons sur leur fortune ? »

« Ne vous souciez pas de cela. Depuis six mois, je travaille sur cette affaire, je l'ai enquêtée, étudiée, j'ai interrogé les domestiques, les prêteurs sur gages et les hommes de paille ; depuis six mois, je piste le mari et la femme. Par conséquent, je sais de quoi je parle. Que la fortune leur vienne du vieux Brawford, comme ils le prétendent, ou de toute autre source, peu m'importe. Je sais qu'elle est une réalité ; qu'elle existe. Et un jour, elle sera mienne. »

« Bigre ! Cent millions ! »

« Disons dix, ou même cinq... c'est suffisant ! Ils ont un coffre-fort rempli d'obligations, et ce serait bien le diable si je ne parvenais pas à mettre la main dessus. »

Le tramway s'arrêta à la place de l'Étoile. L'homme chuchota à Lupin :

« Que dois-je faire maintenant ? »

« Rien, pour le moment. Vous aurez de mes nouvelles. Il n'y a pas d'urgence. »

Cinq minutes plus tard, Arsène Lupin montait le magnifique escalier de l'hôtel Imbert, et M. Imbert le présenta à sa femme. Madame Gervaise Imbert était une femme petite, potelée et très bavarde. Elle fit à Lupin un accueil cordial.

« Je tenais à ce que nous soyons seuls pour recevoir notre sauveur », dit-elle.

Dès le début, ils traitèrent « notre sauveur » comme un vieil et précieux ami. Au moment où le dessert fut servi, leur amitié était bien cimentée, et des confidences privées étaient échangées. Arsène raconta l'histoire de sa vie, la vie de son père magistrat, les chagrins de son enfance et ses difficultés actuelles. Gervaise, à son tour, parla de sa jeunesse, de son mariage, de la bonté du vieux Brawford, des cent millions dont elle avait hérité, des obstacles qui l'empêchaient de jouir de son héritage, des sommes qu'elle avait été obligée d'emprunter à un taux d'intérêt exorbitant, de ses interminables contentieux avec les neveux de Brawford, et des litiges ! des injonctions ! enfin, de tout !

« Rendez-vous compte, Monsieur Lupin, les obligations sont là, dans le bureau de mon mari, et si nous détachons un seul coupon, nous perdons tout ! Elles sont là, dans notre coffre, et nous n'osons pas y toucher. »

Monsieur Lupin frissonna à la simple idée de sa proximité avec une telle richesse. Pourtant, il était tout à fait certain que Monsieur Lupin ne souffrirait jamais de la même difficulté que son aimable hôtesse qui déclarait ne pas oser toucher à l'argent.

« Ah ! ils sont là ! » se répétait-il à lui-même ; « ils sont là ! »

Une amitié formée dans de telles circonstances mena rapidement à des relations plus étroites. Interrogé discrètement, Arsène Lupin confessa sa pauvreté et sa détresse. Immédiatement, le malheureux jeune homme fut nommé secrétaire privé des Imbert, mari et femme, avec un salaire de cent francs par mois. Il devait venir à la maison tous les jours et recevoir les ordres pour son travail, et une chambre au deuxième étage fut réservée comme bureau. Cette pièce se trouvait directement au-dessus du bureau de M. Imbert.

Arsène comprit bientôt que son poste de secrétaire était essentiellement une sinécure. Au cours des deux premiers mois, il n'eut que quatre lettres importantes à recopier, et ne fut appelé qu'une seule fois dans le bureau de M. Imbert ; par conséquent, il n'eut qu'une seule occasion de contempler, officiellement, le coffre-fort des Imbert. De plus, il remarqua que le secrétaire n'était pas invité aux mondanités de l'employeur. Mais il ne s'en plaignit pas, préférant rester, modestement, dans l'ombre et conserver sa paix et sa liberté.

Cependant, il ne perdait pas son temps. Dès le début, il fit des visites clandestines au bureau de M. Imbert et rendit ses hommages au coffre-fort, qui était hermétiquement fermé. C'était un immense bloc de fer et d'acier, à l'apparence froide et austère, qui ne pouvait être forcé par les outils ordinaires du métier de cambrioleur. Mais Arsène Lupin ne se découragea pas.

« Là où la force échoue, la ruse prévaut », se disait-il. « L'essentiel est d'être sur place lorsque l'occasion se présente. En attendant, je dois surveiller et attendre. »

Il fit immédiatement quelques préparatifs préliminaires. Après des sondages minutieux effectués sur le plancher de sa chambre, il introduisit un tuyau de plomb qui pénétrait dans le plafond du bureau de M. Imbert en un point situé entre les deux moulures de la corniche. Grâce à ce tuyau, il espérait voir et entendre ce qui se passait dans la pièce du dessous.

Désormais, il passait ses journées allongé de tout son long sur le sol. Il voyait fréquemment les Imbert tenir une consultation devant le coffre-fort, examinant des livres et des papiers. Lorsqu'ils tournaient la serrure à combinaison, il essayait d'apprendre les chiffres et le nombre de tours qu'ils faisaient à droite et à gauche. Il surveillait leurs mouvements ; il cherchait à saisir leurs mots. Il fallait aussi une clé pour compléter l'ouverture du coffre-fort. Qu'en faisaient-ils ? La cachaient-ils ?

Un jour, il les vit quitter la pièce sans verrouiller le coffre. Il descendit les escaliers rapidement et entra audacieusement dans la pièce. Mais ils étaient revenus.

« Oh ! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte. »

« Entrez, Monsieur Lupin, entrez, cria Madame Imbert, n'êtes-vous pas chez vous ici ? Nous voulons votre avis. Quelles obligations devons-nous vendre ? Les titres étrangers ou les rentes de l'État ? »

« Mais l'injonction ? » dit Lupin, surpris.

« Oh ! elle ne couvre pas toutes les obligations. »

Elle ouvrit la porte du coffre et en retira un paquet d'obligations. Mais son mari protesta.

« Non, non, Gervaise, ce serait une folie de vendre les obligations étrangères. Elles montent, alors que les rentes sont à leur plus haut niveau. Qu'en pensez-vous, mon cher ami ? »

Le cher ami n'avait pas d'opinion ; pourtant, il conseilla le sacrifice des rentes. Alors elle retira un autre paquet et, au hasard, en prit un papier. Il s'avéra que c'était une rente à trois pour cent d'une valeur de deux mille francs. Ludovic plaça le paquet d'obligations dans sa poche. Cet après-midi-là, accompagné de son secrétaire, il vendit les rentes à un agent de change et réalisa quarante-six mille francs.

Quoi qu'en eût dit Madame Imbert, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui dans la maison des Imbert. Au contraire, sa position y était singulière. Il apprit que les domestiques ne connaissaient même pas son nom. Ils l'appelaient « monsieur ». Ludovic parlait toujours de lui de la même manière : « Vous direz à monsieur. Monsieur est-il arrivé ? » Pourquoi cette appellation mystérieuse ?

De plus, après leur premier élan d'enthousiasme, les Imbert lui parlaient rarement et, bien qu'ils le traitassent avec la considération due à un bienfaiteur, ils ne lui accordaient que peu ou pas d'attention. Ils semblaient le considérer comme un personnage excentrique qui n'aimait pas être dérangé, et ils respectaient son isolement comme s'il s'agissait d'une règle stricte de sa part. À une occasion, en passant par le vestibule, il entendit Madame Imbert dire à deux gentilshommes :

« C'est un tel barbare ! »

« Très bien, se dit-il, je suis un barbare. »

Et, sans chercher à résoudre la question de leur étrange comportement, il poursuivit l'exécution de ses propres plans. Il avait décidé qu'il ne pouvait pas dépendre du hasard, ni de la négligence de Madame Imbert, qui portait la clé du coffre et qui, en le verrouillant, éparpillait invariablement les lettres formant la combinaison de la serrure. Par conséquent, il devait agir par lui-même.

Finalement, un incident précipita les choses ; ce fut la campagne véhémente menée contre les Imbert par certains journaux qui les accusaient d'escroquerie. Arsène Lupin fut présent à certaines conférences de famille où cette nouvelle vicissitude fut discutée. Il décida que s'il attendait beaucoup plus longtemps, il perdrait tout. Au cours des cinq jours suivants, au lieu de quitter la maison vers six heures, selon son habitude, il s'enferma dans sa chambre. On supposait qu'il était sorti. Mais il était allongé sur le sol, surveillant le bureau de M. Imbert. Durant ces cinq soirées, l'occasion favorable qu'il attendait ne se présenta pas. Il quitta la maison vers minuit par une porte latérale dont il détenait la clé.

Mais le sixième jour, il apprit que les Imbert, poussés par les insinuations malveillantes de leurs ennemis, se proposaient de faire l'inventaire du contenu du coffre-fort.

« Ils le feront ce soir », pensa Lupin.

Et en effet, après le dîner, Imbert et sa femme se retirèrent dans le bureau et commencèrent à examiner les livres de comptes et les titres contenus dans le coffre-fort. Ainsi, une heure après l'autre s'écoula. Il entendit les domestiques monter dans leurs chambres. Plus personne ne restait au premier étage. Minuit ! Les Imbert travaillaient toujours.

« Il faut que je m'y mette », murmura Lupin.

Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur une cour. Dehors, tout était sombre et calme. Il prit de son bureau une corde à nœuds, l'attacha au balcon devant sa fenêtre, et descendit tranquillement jusqu'à la fenêtre du dessous, qui était celle du bureau des Imbert. Il resta sur le balcon un instant, immobile, l'oreille attentive et l'œil aux aguets, mais les lourds rideaux dissimulaient efficacement l'intérieur de la pièce. Il poussa prudemment sur la double fenêtre. Si personne ne l'avait examinée, elle devait céder à la moindre pression, car, pendant l'après-midi, il avait fixé le verrou de telle sorte qu'il n'entrait pas dans la gâche.

La fenêtre céda sous son contact. Puis, avec une infinie précaution, il l'ouvrit suffisamment pour y passer la tête. Il écarta les rideaux de quelques centimètres, regarda à l'intérieur et vit M. Imbert et sa femme assis devant le coffre-fort, profondément absorbés par leur travail et se parlant doucement à de rares intervalles.

Il calcula la distance entre lui et eux, considéra les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les maîtriser, l'un après l'autre, avant qu'ils ne puissent appeler à l'aide, et il était sur le point de se précipiter sur eux, quand Madame Imbert dit :

« Ah ! la pièce devient tout à fait froide. Je vais me coucher. Et toi, mon cher ? »

« Je vais rester et finir. »

« Finir ! Mais cela te prendra toute la nuit. »

« Pas du tout. Une heure, tout au plus. »

Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa la fenêtre un peu plus largement. Les rideaux tremblèrent. Il poussa encore une fois. M. Imbert se tourna et, voyant les rideaux agités par le vent, il se leva pour fermer la fenêtre.

Il n'y eut pas un cri, pas la trace d'une lutte. En quelques mouvements précis, et sans lui causer la moindre blessure, Arsène l'étourdit, enveloppa sa tête dans le rideau, le lia pieds et poings, et fit tout cela de telle manière que M. Imbert n'eut aucune occasion de reconnaître son agresseur.

Rapidement, il s'approcha du coffre-fort, saisit deux paquets qu'il plaça sous son bras, quitta le bureau et ouvrit la porte des domestiques. Une voiture était stationnée dans la rue.

« Prenez cela, d'abord... et suivez-moi », dit-il au cocher. Il retourna au bureau et, en deux voyages, ils vidèrent le coffre. Puis Arsène retourna dans sa propre chambre, enleva la corde et toute autre trace de son travail clandestin.

Quelques heures plus tard, Arsène Lupin et son assistant examinèrent le butin. Lupin ne fut pas déçu, car il avait prévu que la richesse des Imbert avait été grandement exagérée. Elle ne consistait pas en centaines de millions, ni même en dizaines de millions. Pourtant, elle représentait une somme très respectable, et Lupin exprima sa satisfaction.

« Bien sûr, dit-il, il y aura une perte considérable lorsque nous viendrons à vendre les obligations, car nous devrons nous en débarrasser subrepticement à des prix réduits. En attendant, elles reposeront tranquillement dans mon bureau en attendant un moment propice. »

Arsène ne vit aucune raison pour laquelle il ne pourrait pas se rendre à la maison des Imbert le lendemain. Mais une lecture des journaux du matin révéla ce fait stupéfiant : Ludovic et Gervaise Imbert avaient disparu.

Lorsque les officiers de justice saisirent le coffre-fort et l'ouvrirent, ils y trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé : rien.

* * * * *

Tels sont les faits ; et j'en appris la suite, un jour, alors qu'Arsène Lupin était d'humeur confiante. Il faisait les cent pas dans ma chambre, d'un pas nerveux et avec un regard fiévreux qui lui étaient inhabituels.

« Après tout, lui dis-je, c'était votre entreprise la plus réussie. »

Sans faire de réponse directe, il dit :

« Il y a des secrets impénétrables liés à cette affaire ; des points obscurs qui échappent à ma compréhension. Par exemple : qu'est-ce qui a causé leur fuite ? Pourquoi n'ont-ils pas profité de l'aide que je leur ai apportée inconsciemment ? Il aurait été si simple de dire : "Les cent millions étaient dans le coffre. Ils n'y sont plus, parce qu'ils ont été volés." »

« Ils ont perdu leur sang-froid. »

« Oui, c'est cela... ils ont perdu leur sang-froid... D'un autre côté, il est vrai... »

« Qu'est-ce qui est vrai ? »

« Oh ! rien. »

Quel était le sens de la réticence de Lupin ? Il était tout à fait évident qu'il ne m'avait pas tout dit ; il y avait quelque chose qu'il répugnait à raconter. Son comportement m'intriguait. Il fallait vraiment que ce soit une affaire très grave pour causer à un homme tel qu'Arsène Lupin une hésitation, ne fût-ce que momentanée. Je lançai quelques questions au hasard.

« Les avez-vous revus depuis ? »

« Non. »

« Et n'avez-vous jamais ressenti le moindre degré de pitié pour ces malheureuses personnes ? »

« Moi ! » s'exclama-t-il, en sursautant.

Son excitation soudaine m'étonna. Avais-je touché une corde sensible ? Je poursuivis :

« Bien sûr. Si vous ne les aviez pas laissés seuls, ils auraient peut-être pu faire face au danger, ou, au moins, prendre la fuite avec les poches pleines. »

« Que voulez-vous dire ? » dit-il, indigné. « Je suppose que vous avez l'idée que mon âme devrait être remplie de remords ? »

« Appelez cela des remords ou des regrets... tout ce que vous voulez... »

« Ils n'en valent pas la peine. »

« N'avez-vous aucun regret ni remords d'avoir volé leur fortune ? »

« Quelle fortune ? »

« Les paquets d'obligations que vous avez pris dans leur coffre. »

« Oh ! j'ai volé leurs obligations, n'est-ce pas ? Je les ai privés d'une partie de leur richesse ? Est-ce là mon crime ? Ah ! mon cher ami, vous ne connaissez pas la vérité. Vous n'avez jamais imaginé que ces obligations ne valaient pas le papier sur lequel elles étaient écrites. Ces obligations étaient fausses... elles étaient contrefaites... chacune d'entre elles... comprenez-vous ? ELLES ÉTAIENT CONTREFAITES ! »

Je le regardai, stupéfait.

« Contrefaites ! Les quatre ou cinq millions ? »

« Oui, contrefaites ! » s'exclama-t-il, dans un accès de rage. « Rien que des bouts de papier ! Je ne pouvais pas en tirer un sou ! Et vous me demandez si j'ai des remords. Ce sont eux qui devraient avoir des remords et de la pitié. Ils m'ont pris pour un simple d'esprit ; et je suis tombé dans leur piège. J'étais leur dernière victime, leur pigeon le plus stupide ! »

Il était affecté d'une colère authentique, résultat de la malice et d'une fierté blessée. Il continua :

« Du début à la fin, c'est moi qui ai eu le pire. Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt le rôle qu'ils m'ont fait jouer ? Celui d'André Brawford ! Oui, mon garçon, c'est la vérité, et je ne l'ai jamais soupçonné. Ce n'est qu'après, en lisant les journaux, que la lumière a enfin jailli dans mon cerveau stupide. Tandis que je posais pour son "sauveur", en tant que gentilhomme ayant risqué sa vie pour arracher M. Imbert aux griffes d'un assassin, ils me faisaient passer pour Brawford. N'était-ce pas splendide ? Cet individu excentrique qui avait une chambre au deuxième étage, ce barbare qui n'était exposé qu'à distance, c'était Brawford, et Brawford, c'était moi ! Grâce à moi, et à la confiance que j'inspirais sous le nom de Brawford, ils ont pu emprunter de l'argent aux banquiers et à d'autres prêteurs sur gages. Ha ! quelle expérience pour un novice ! Et je vous jure que je profiterai de la leçon ! »

Il s'arrêta, me saisit le bras et me dit, d'un ton exaspéré :

« Mon cher ami, à cet instant précis, Gervaise Imbert me doit quinze cents francs. »

Je ne pus m'empêcher de rire, sa rage était si grotesque. Il faisait d'une montagne une colline. Un instant plus tard, il se mit à rire lui-même et dit :

« Oui, mon garçon, quinze cents francs. Vous devez savoir que je n'avais pas reçu un sou de mon salaire promis, et, qui plus est, elle m'avait emprunté la somme de quinze cents francs. Toutes mes économies de jeunesse ! Et savez-vous pourquoi ? Pour consacrer cet argent à la charité ! Je vous raconte une histoire vraie. Elle en avait besoin pour des pauvres qu'elle aidait... à l'insu de son mari. Et mon argent durement gagné m'a été extorqué par ce simulacre stupide ! N'est-ce pas amusant, hein ? Arsène Lupin plumé de quinze cents francs par la belle dame à qui il a volé quatre millions en obligations contrefaites ! Et quelle somme de temps, de patience et de ruse j'ai dépensée pour arriver à ce résultat ! C'était la première fois de ma vie que l'on me prenait pour un imbécile, et j'avoue franchement que, ce coup-là, on m'a eu de main de maître ! »

VIII. La Perle noire

Un coup de sonnette violent réveilla la concierge du numéro neuf, avenue Hoche. Elle tira le cordon de la porte, en grommelant :

« Je croyais que tout le monde était rentré. Il doit être trois heures ! »

« Peut-être est-ce quelqu'un pour le docteur », marmonna son mari.

À ce moment-là, une voix demanda :

« Docteur Harel... quel étage ? »

« Troisième étage, à gauche. Mais le docteur ne sort pas la nuit. »

« Il doit sortir ce soir. »

Le visiteur entra dans le vestibule, monta jusqu'au premier étage, au deuxième, au troisième, et, sans s'arrêter à la porte du docteur, il continua jusqu'au cinquième étage. Là, il essaya deux clés. L'une d'elles s'adapta à la serrure.

« Ah ! bien ! » murmura-t-il, « voilà qui simplifie l'affaire à merveille. Mais avant de me mettre au travail, je ferais mieux de prévoir ma retraite. Voyons... ai-je eu assez de temps pour réveiller le docteur et me faire congédier par lui ? Pas encore... quelques minutes de plus. »

Au bout de dix minutes, il descendit l'escalier en grommelant bruyamment contre le docteur. Le concierge lui ouvrit la porte et l'entendit claquer derrière lui. Mais la porte ne se verrouilla pas, car l'homme avait prestement inséré un morceau de fer dans la serrure de telle sorte que le pêne ne pût entrer. Puis, discrètement, il rentra dans la maison, à l'insu du concierge. En cas d'alerte, sa retraite était assurée. Sans bruit, il remonta jusqu'au cinquième étage. Dans l'antichambre, à la lueur de sa lanterne électrique, il déposa son chapeau et son pardessus sur l'une des chaises, prit place sur une autre et recouvrit ses chaussures lourdes de chaussons de feutre.

« Ouf ! Me voilà... et que c'était simple ! Je me demande pourquoi plus de gens n'adoptent pas l'occupation profitable et plaisante de cambrioleur. Avec un peu de soin et de réflexion, cela devient une profession des plus délicieuses. Pas trop calme et monotone, évidemment, car cela deviendrait lassant. »

Il déplia un plan détaillé de l'appartement.

« Commençons par me situer. Ici, je vois le vestibule où je suis assis. Sur la façade donnant sur la rue, le salon, le boudoir et la salle à manger. Inutile de perdre du temps là-bas, car il semble que la comtesse ait un goût déplorable... pas un bibelot de valeur !... Maintenant, passons aux choses sérieuses !... Ah ! voici un couloir ; il doit mener aux chambres à coucher. À une distance de trois mètres, je devrais arriver à la porte de la garde-robe qui communique avec la chambre de la comtesse. » Il plia son plan, éteignit sa lanterne et s'engagea dans le couloir, comptant sa distance ainsi :

« Un mètre... deux mètres... trois mètres... Voici la porte... Mon Dieu, comme c'est facile ! Un petit pêne tout simple me sépare désormais de la chambre, et je sais que ce pêne se trouve exactement à un mètre quarante-trois du sol. Si bien que, grâce à une petite incision que je m'apprête à faire, je pourrai bientôt me débarrasser du pêne. »

Il tira de sa poche les instruments nécessaires. Puis l'idée suivante lui vint :

« Supposons, par hasard, que la porte ne soit pas verrouillée. Je vais essayer d'abord. »

Il tourna la poignée, et la porte s'ouvrit.

« Mon brave Lupin, vraiment, la fortune te sourit... Que faire maintenant ? Tu connais la disposition des pièces ; tu connais l'endroit où la comtesse cache la perle noire. Par conséquent, pour obtenir la perle noire, tu n'as qu'à être plus silencieux que le silence, plus invisible que l'obscurité elle-même. »

Arsène Lupin mit bien une demi-heure à ouvrir la seconde porte — une porte vitrée qui donnait sur la chambre à coucher de la comtesse. Mais il l'accomplit avec tant d'habileté et de précaution que, même si la comtesse avait été éveillée, elle n'aurait pas entendu le moindre bruit. D'après le plan des pièces qu'il détient, il n'a qu'à contourner une chaise longue et, au-delà, une petite table près du lit. Sur la table, il y avait une boîte à lettres, et la perle noire était dissimulée dans cette boîte. Il se pencha et rampa prudemment sur le tapis, suivant les contours de la chaise longue. Lorsqu'il en atteignit l'extrémité, il s'arrêta pour réprimer les battements de son cœur. Bien qu'il ne fût mû par aucun sentiment de peur, il lui fut impossible de vaincre l'anxiété nerveuse que l'on ressent habituellement au milieu d'un silence profond. Cette circonstance l'étonna, car il avait traversé bien des moments plus solennels sans la moindre trace d'émotion. Aucun danger ne le menaçait. Alors, pourquoi son cœur battait-il comme une sonnerie d'alarme ? Était-ce cette femme endormie qui l'affectait ? Était-ce la proximité d'un autre cœur battant ?

Il écouta et crut pouvoir discerner la respiration rythmée d'une personne endormie. Cela lui donna confiance, comme la présence d'un ami. Il chercha et trouva le fauteuil ; puis, par des mouvements lents et prudents, il avança vers la table, tâtonnant devant lui du bras tendu. Sa main droite toucha l'un des pieds de la table. Ah ! à présent, il n'avait plus qu'à se lever, prendre la perle et s'échapper. C'était une chance, car son cœur bondissait dans sa poitrine comme une bête sauvage et faisait tant de bruit qu'il craignit que cela ne réveille la comtesse. Par un puissant effort de volonté, il dompta les battements sauvages de son cœur et était sur le point de se relever du sol quand sa main gauche rencontra, étendu sur le tapis, un objet qu'il reconnut comme un chandelier — un chandelier renversé. Un instant plus tard, sa main rencontra un autre objet : une horloge — l'une de ces petites horloges de voyage, recouverte de cuir.

Eh bien ! Qu'était-il arrivé ? Il n'arrivait pas à comprendre. Ce chandelier, cette horloge ; pourquoi ces objets n'étaient-ils pas à leurs places habituelles ? Ah ! qu'était-il arrivé dans le redoutable silence de la nuit ?

Soudain, un cri lui échappa. Il avait touché — oh ! quelque chose d'étrange, d'indicible ! « Non ! non ! » pensa-t-il, « ce n'est pas possible. C'est quelque fantaisie de mon cerveau surexcité. » Pendant vingt secondes, trente secondes, il resta immobile, terrifié, le front baigné de sueur, et ses doigts conservaient encore la sensation de ce contact effroyable.

Faisant un effort désespéré, il s'aventura à tendre de nouveau le bras. Une fois encore, sa main rencontra cette chose étrange, indicible. Il la palpa. Il fallait qu'il la touche et qu'il découvre ce que c'était. Il découvrit qu'il s'agissait de cheveux, de cheveux humains, et d'un visage humain ; et ce visage était froid, presque glacé.

Si effrayantes que puissent être les circonstances, un homme comme Arsène Lupin se maîtrise et domine la situation dès qu'il sait de quoi il s'agit. Ainsi, Arsène Lupin fit rapidement usage de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang. Son cou et ses épaules étaient couverts de plaies béantes. Il se pencha sur elle et procéda à un examen plus approfondi. Elle était morte.

« Morte ! Morte ! » répéta-t-il, d'un air hébété.

Il fixa ces yeux immobiles, cette bouche crispée, cette chair livide et ce sang — tout ce sang qui s'était répandu sur le tapis et s'y était figé en épaisses taches noires. Il se leva et alluma les lumières électriques. Alors, il aperçut toutes les marques d'une lutte désespérée. Le lit était dans un grand désordre. Par terre, le chandelier, et l'horloge, dont les aiguilles marquaient onze heures vingt ; puis, plus loin, une chaise renversée ; et, partout, du sang, des taches de sang et des mares de sang.

« Et la perle noire ? » murmura-t-il.

La boîte à lettres était à sa place. Il l'ouvrit, fébrilement. L'écrin était là, mais il était vide.

« Fichtre ! » grommela-t-il. « Tu t'es vanté de ta bonne fortune beaucoup trop tôt, mon ami Lupin. Avec la comtesse étendue, froide et morte, et la perle noire disparue, la situation n'est rien moins qu'agréable. Sors d'ici au plus vite, ou tu pourrais te retrouver dans de sérieux ennuis. »

Pourtant, il ne bougea pas.

« Sortir d'ici ? Oui, évidemment. N'importe qui le ferait, sauf Arsène Lupin. Il a mieux à faire. Maintenant, procédons avec méthode. En tout cas, tu as la conscience tranquille. Supposons que tu sois le commissaire de police et que tu procèdes à une enquête sur cette affaire... Oui, mais pour cela, il me faut un cerveau plus clair. Le mien est embrouillé comme un ragoût. »

Il se laissa tomber dans un fauteuil, les mains serrées contre son front brûlant.

* * * * *

Le meurtre de l'avenue Hoche est l'un de ceux qui ont récemment surpris et intrigué le public parisien, et, certes, je n'aurais jamais mentionné l'affaire si le voile du mystère n'avait pas été levé par Arsène Lupin lui-même. Personne ne connaissait la vérité exacte de l'affaire.

Qui ne connaissait pas — pour l'avoir rencontrée au Bois — la belle Léotine Zalti, la cantatrice autrefois célèbre, femme et veuve du comte d'Andillot ; la Zalti, dont le luxe éblouissait tout Paris il y a une vingtaine d'années ; la Zalti qui acquit une réputation européenne pour la magnificence de ses diamants et de ses perles ? On disait qu'elle portait sur ses épaules le capital de plusieurs banques et les mines d'or de nombreuses compagnies australiennes. Des joailliers habiles travaillaient pour la Zalti comme ils avaient autrefois œuvré pour des rois et des reines. Et qui ne se souvient de la catastrophe dans laquelle toute cette richesse fut engloutie ? De toute cette merveilleuse collection, rien ne restait si ce n'est la fameuse perle noire. La perle noire ! C'est-à-dire une fortune, si elle avait voulu s'en séparer.

Mais elle préférait la garder, vivre dans un appartement banal avec sa compagne, sa cuisinière et un domestique, plutôt que de vendre ce joyau inestimable. Il y avait une raison à cela ; une raison qu'elle ne craignait pas de divulguer : la perle noire était le cadeau d'un empereur ! Presque ruinée, et réduite à l'existence la plus médiocre, elle resta fidèle à la compagne de sa jeunesse heureuse et brillante. La perle noire ne quittait jamais sa possession. Elle la portait pendant la journée et, la nuit, la dissimulait dans un endroit connu d'elle seule.

Tous ces faits, republiés dans les colonnes de la presse, servirent à stimuler la curiosité ; et, chose étrange, mais bien évidente pour ceux qui possèdent la clé du mystère, l'arrestation du présumé assassin ne fit que compliquer la question et prolonger l'excitation. Deux jours plus tard, les journaux publièrent la brève suivante :

« Nous avons appris l'arrestation de Victor Danègre, le domestique de la comtesse d'Andillot. Les preuves contre lui sont claires et convaincantes. Sur la manche de soie de son gilet de livrée, que le chef de la sûreté Dudouis a trouvée dans son grenier entre les matelas de son lit, plusieurs taches de sang ont été découvertes. De plus, un bouton recouvert de tissu manquait à ce vêtement, et ce bouton a été trouvé sous le lit de la victime.

« On suppose qu'après le dîner, au lieu de se rendre dans sa propre chambre, Danègre s'est glissé dans la garde-robe et, à travers la porte vitrée, a vu la comtesse cacher la précieuse perle noire. Ceci n'est qu'une théorie, encore invérifiée par toute preuve. Il y a, aussi, un autre point obscur. À sept heures du matin, Danègre est allé au bureau de tabac du boulevard de Courcelles ; le concierge et le commerçant affirment tous deux ce fait. D'un autre côté, la compagne et la cuisinière de la comtesse, qui dorment au bout du couloir, déclarent toutes deux que, lorsqu'elles se sont levées à huit heures, la porte de l'antichambre et la porte de la cuisine étaient fermées à clé. Ces deux personnes sont au service de la comtesse depuis vingt ans et sont au-dessus de tout soupçon. La question est : comment Danègre a-t-il quitté l'appartement ? Avait-il une autre clé ? Ce sont là des points que la police va examiner. »

En fait, l'enquête de police ne jeta aucune lumière sur le mystère. On apprit que Victor Danègre était un criminel dangereux, un ivrogne et un débauché. Mais, à mesure qu'ils poursuivaient l'enquête, le mystère s'épaississait et de nouvelles complications surgissaient. En premier lieu, une jeune femme, Mlle de Sinclèves, cousine et seule héritière de la comtesse, déclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait écrit une lettre dans laquelle elle décrivait la manière dont la perle noire était dissimulée. La lettre disparut le lendemain du jour où elle l'avait reçue. Qui l'avait volée ?

Ensuite, la concierge raconta comment elle avait ouvert la porte à une personne qui s'était renseignée sur le docteur Harel. Interrogé, le docteur témoigna que personne n'avait sonné à sa porte. Alors, qui était cette personne ? Un complice ?

La théorie du complice fut alors adoptée par la presse et le public, ainsi que par Ganimard, le célèbre détective.

« Lupin est derrière cette affaire », dit-il au juge.

« Bah ! » s'exclama le juge, « vous avez Lupin dans le cerveau. Vous le voyez partout. »

« Je le vois partout, parce qu'il est partout. »

« Dites plutôt que vous le voyez chaque fois que vous rencontrez quelque chose que vous ne pouvez expliquer. D'ailleurs, vous oubliez que le crime a été commis à onze heures vingt du soir, comme l'indique l'horloge, alors que la visite nocturne, mentionnée par la concierge, a eu lieu à trois heures du matin. »

Les officiers de justice forment fréquemment une conviction hâtive sur la culpabilité d'une personne suspecte, puis déforment toutes les découvertes subséquentes pour les conformer à leur théorie établie. Les antécédents déplorables de Victor Danègre, criminel habituel, ivrogne et débauché, influencèrent le juge, et bien que rien de nouveau ne fût découvert pour corroborer les premiers indices, son opinion officielle resta ferme et inébranlable. Il clôtura son instruction et, quelques semaines plus tard, le procès commença. Il se révéla lent et fastidieux. Le juge était apathique, et le procureur présenta l'affaire de manière négligente. Dans ces circonstances, l'avocat de Danègre eut une tâche facile. Il souligna les défauts et les incohérences de l'accusation et soutint que les preuves étaient tout à fait insuffisantes pour condamner l'accusé. Qui avait fabriqué la clé, la clé indispensable sans laquelle Danègre, en quittant l'appartement, n'aurait pu fermer la porte derrière lui ? Qui avait jamais vu une telle clé, et qu'était-elle devenue ? Qui avait vu le couteau de l'assassin, et où se trouve-t-il maintenant ?

« En tout état de cause », argua l'avocat du prisonnier, « l'accusation doit prouver, au-delà de tout doute raisonnable, que le prisonnier a commis le meurtre. L'accusation doit montrer que le mystérieux individu qui est entré dans la maison à trois heures du matin n'est pas la partie coupable. Certes, l'horloge indiquait onze heures. Mais qu'en est-il ? Je soutiens que cela ne prouve rien. L'assassin pourrait tourner les aiguilles de l'horloge à n'importe quelle heure qu'il lui plairait, et ainsi nous tromper quant à l'heure exacte du crime. »

Victor Danègre fut acquitté.

Il quitta la prison le vendredi, vers le crépuscule, faible et déprimé par ses six mois d'emprisonnement. L'inquisition, la solitude, le procès, les délibérations du jury, se combinèrent pour le remplir d'une peur nerveuse. La nuit, il était affligé de terribles cauchemars et hanté par d'étranges visions de l'échafaud. Il était une épave mentale et physique.

Sous le nom d'emprunt d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les hauteurs de Montmartre et vécut de petits travaux là où il pouvait en trouver. Il menait une existence pitoyable. Trois fois, il obtint un emploi régulier, pour être reconnu puis renvoyé. Parfois, il avait l'idée que des hommes le suivaient — des détectives, sans doute, qui cherchaient à le piéger et à le dénoncer. Il pouvait presque sentir la main puissante de la loi le saisir par le collet.

Un soir, alors qu'il dînait dans un restaurant voisin, un homme entra et prit place à la même table. C'était un individu d'une quarantaine d'années, portant une redingote d'une propreté douteuse. Il commanda une soupe, des légumes et une bouteille de vin. Après avoir fini sa soupe, il tourna ses yeux vers Danègre et le fixa intensément. Danègre tressaillit. Il était certain qu'il s'agissait de l'un des hommes qui le suivaient depuis plusieurs semaines. Que voulait-il ? Danègre tenta de se lever, mais échoua. Ses jambes refusaient de le porter. L'homme se versa un verre de vin, puis remplit le verre de Danègre. L'homme leva son verre et dit :

« À votre santé, Victor Danègre. »

Victor sursauta d'effroi et balbutia :

« Moi !... moi !... non, non... je vous le jure... »

« Vous jurerez quoi ? Que vous n'êtes pas vous-même ? Le domestique de la comtesse ? »

« Quel domestique ? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron. »

« Oui, Anatole Dufour pour le patron de ce restaurant, mais Victor Danègre pour les agents de la loi. »

« Ce n'est pas vrai ! Quelqu'un vous a menti. »

Le nouveau venu tira une carte de sa poche et la tendit à Victor, qui y lut : « Grimaudan, ex-inspecteur de la sûreté. Affaires privées traitées. » Victor frissonna en disant :

« Vous êtes lié à la police ? »

« Non, pas maintenant, mais j'ai un penchant pour le métier et je continue à l'exercer d'une manière plus... profitable. De temps en temps, je tombe sur une opportunité en or — telle que votre cas le présente. »

« Mon cas ? »

« Oui, le vôtre. Je vous assure que c'est une affaire des plus prometteuses, pourvu que vous soyez enclin à être raisonnable. »

« Mais si je ne suis pas raisonnable ? »

« Oh ! mon brave, vous n'êtes pas en position de me refuser quoi que ce soit que je puisse demander. »

« Qu'est-ce que... vous voulez ? » balbutia Victor, effrayé.

« Eh bien, je vais vous informer en quelques mots. Je suis envoyé par Mademoiselle de Sinclèves, l'héritière de la comtesse d'Andillot. »

« Pour quoi faire ? »

« Récupérer la perle noire. »

« La perle noire ? »

« Que vous avez volée. »

« Mais je ne l'ai pas. »

« Vous l'avez. »

« Si je l'avais, alors je serais l'assassin. »

« Vous êtes l'assassin. »

Danègre afficha un sourire forcé.

« Heureusement pour moi, monsieur, la cour d'assises n'était pas de votre avis. Le jury a rendu un verdict d'acquittement unanime. Et quand un homme a la conscience tranquille et douze braves gens en sa faveur... »

L'ex-inspecteur le saisit par le bras et dit :

« Pas de belles phrases, mon garçon. Maintenant, écoutez-moi et pesez soigneusement mes mots. Vous trouverez qu'ils sont dignes de votre considération. Alors, Danègre, trois semaines avant le meurtre, vous avez dérobé la clé de la cuisinière menant à la porte de service, et vous avez fait faire une clé en double par un serrurier nommé Outard, au 244 rue Oberkampf. »

« C'est un mensonge... c'est un mensonge ! » grogna Victor. « Personne n'a vu cette clé. Il n'existe pas une telle clé. »

« La voici. »

Après un silence, Grimaudan poursuivit :

« Vous avez tué la comtesse avec un couteau acheté par vos soins au Bazar de la République le même jour que vous avez commandé la clé en double. Il possède une lame triangulaire avec une rainure courant d'un bout à l'autre. »

« Tout cela est absurde. Vous devinez simplement quelque chose que vous ne savez pas. Personne n'a jamais vu le couteau. »

« Le voici. »

Victor Danègre recula. L'ex-inspecteur continua :

« Il y a quelques taches de rouille dessus. Voulez-vous que je vous dise comment elles sont venues là ? »

« Eh bien !... vous avez une clé et un couteau. Qui peut prouver qu'ils m'appartiennent ? »

« Le serrurier, et le vendeur à qui vous avez acheté le couteau. J'ai déjà rafraîchi leur mémoire, et, quand vous serez confronté à eux, ils ne pourront manquer de vous reconnaître. »

Son discours était sec et dur, avec un ton de fermeté et de précision. Danègre tremblait de peur, et pourtant il luttait désespérément pour maintenir un air d'indifférence.

« Est-ce là toute la preuve que vous avez ? »

« Oh ! non, pas du tout. J'en ai plein d'autres. Par exemple, après le crime, vous êtes sorti par le même chemin que vous aviez emprunté pour entrer. Mais, au centre de la garde-robe, saisi par une peur soudaine, vous vous êtes appuyé contre le mur pour vous soutenir. »

« Comment savez-vous cela ? Personne ne pourrait savoir une telle chose », argua l'homme désespéré.

« La police n'en sait rien, évidemment. Ils ne pensent jamais à allumer une bougie et à examiner les murs. Mais s'ils l'avaient fait, ils auraient trouvé sur le plâtre blanc une faible tache rouge, bien distincte cependant pour y déceler l'empreinte de votre pouce que vous aviez pressé contre le mur alors qu'il était humide de sang. Or, comme vous le savez bien, selon le système Bertillon, les empreintes digitales sont l'un des principaux moyens d'identification. »

Victor Danègre était livide ; de grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage et tombaient sur la table. Il regardait, avec un regard égaré, l'homme étrange qui avait raconté l'histoire de son crime aussi fidèlement que s'il avait été un témoin invisible. Vaincu et impuissant, Victor baissa la tête. Il sentait qu'il était inutile de lutter contre cet homme merveilleux. Alors il dit :

« Combien me donnerez-vous, si je vous donne la perle ? »

« Rien. »

« Oh ! vous plaisantez ! Ou voulez-vous dire que je devrais vous donner un article valant des milliers et des centaines de milliers et n'obtenir rien en retour ? »

« Vous obtiendrez votre vie. Est-ce rien ? »

Le malheureux frissonna. Puis Grimaudan ajouta, sur un ton plus doux :

« Allons, Danègre, cette perle n'a aucune valeur entre vos mains. Il vous est tout à fait impossible de la vendre ; alors à quoi bon la garder ? »

« Il y a les prêteurs sur gages... et, un jour, je pourrai en tirer quelque chose. »

« Mais ce jour pourrait être trop tard. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’à cette heure-là, vous pourriez être entre les mains de la police et, avec les preuves que je peux fournir — le couteau, la clé, l’empreinte digitale —, que deviendrez-vous ? »

Victor appuya sa tête sur ses mains et réfléchit. Il se sentit perdu, irrémédiablement perdu, et, en même temps, un sentiment de lassitude et de dépression l’envahit. Il murmura, faiblement :

« Quand dois-je vous la donner ? »

« Ce soir… dans l’heure. »

« Si je refuse ? »

« Si vous refusez, j’enverrai cette lettre au procureur de la République ; lettre dans laquelle Mademoiselle de Sinclèves vous dénonce comme étant l’assassin. »

Danègre versa deux verres de vin qu’il but coup sur coup, puis, se levant, dit :

« Payez l’addition et partons. J’en ai assez de cette maudite affaire. »

La nuit était tombée. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et suivirent les boulevards extérieurs en direction de la place de l’Étoile. Ils poursuivirent leur chemin en silence ; Victor avait une allure voûtée et le visage défait. Lorsqu’ils atteignirent le parc Monceau, il dit :

« Nous sommes près de la maison. »

« Parbleu ! Vous n’avez quitté la maison qu’une seule fois, avant votre arrestation, et c’était pour aller au bureau de tabac. »

« La voici », dit Danègre, d’une voix sourde.

Ils longèrent le mur du jardin de la comtesse et traversèrent une rue à l’angle de laquelle se trouvait le bureau de tabac. Quelques pas plus loin, Danègre s’arrêta ; ses jambes tremblèrent sous lui et il s’affaissa sur un banc.

« Eh bien ! Qu’y a-t-il ? » demanda son compagnon.

« C’est là. »

« Où ? Allons, pas de bêtises ! »

« Là… devant nous. »

« Où ? »

« Entre deux pavés. »

« Lesquels ? »

« Cherchez. »

« Quels pavés ? »

Victor ne répondit pas.

« Ah ! Je vois ! » s’exclama Grimaudan, « vous voulez que je vous paie pour l’information. »

« Non… mais… j’ai peur de mourir de faim. »

« Soit ! C’est donc pour cela que vous hésitez. Eh bien, je ne serai pas dur avec vous. Combien voulez-vous ? »

« Assez pour acheter un billet d’entrepont pour l’Amérique. »

« Très bien. »

« Et cent francs pour tenir jusqu’à ce que je trouve du travail là-bas. »

« Vous en aurez deux cents. Maintenant, parlez. »

« Comptez les pavés à droite à partir de la bouche d’égout. La perle est entre le douzième et le treizième. »

« Dans le caniveau ? »

« Oui, près du trottoir. »

Grimaudan jeta un coup d’œil autour de lui pour voir si quelqu’un regardait. Quelques tramways et des piétons passaient. Mais, bah, ils ne se douteront de rien. Il ouvrit son couteau de poche et l’enfonça entre le douzième et le treizième pavé.

« Et si elle n’y est pas ? » dit-il à Victor.

« Elle doit y être, à moins que quelqu’un ne m’ait vu me baisser pour la cacher. »

Était-il possible que la perle noire eût été jetée dans la boue et les immondices du caniveau pour être ramassée par le premier venu ? La perle noire… une fortune !

« À quelle profondeur ? » demanda-t-il.

« Environ dix centimètres. »

Il creusa la terre humide. La pointe de son couteau heurta quelque chose. Il agrandit le trou avec son doigt. Puis il retira la perle noire de sa cachette immonde.

« Bien ! Voici vos deux cents francs. Je vous enverrai votre billet pour l’Amérique. »

Le lendemain, cet article fut publié dans l’*Écho de France*, et fut repris par les principaux journaux du monde entier :

« Hier, la célèbre perle noire est entrée en possession d’Arsène Lupin, qui l’a récupérée des mains de l’assassin de la comtesse d’Andillot. Sous peu, des fac-similés de ce joyau précieux seront exposés à Londres, Saint-Pétersbourg, Calcutta, Buenos Aires et New York.

« Arsène Lupin sera heureux d’examiner toutes les propositions qui lui seront soumises par l’intermédiaire de ses agents. »

* * * * *

« Et c’est ainsi que le crime est toujours puni et la vertu récompensée », dit Arsène Lupin, après m’avoir raconté l’histoire de la perle noire qui précède.

« Et c’est ainsi que vous, sous le nom d’emprunt de Grimaudan, ex-inspecteur de la sûreté, avez été choisi par le destin pour priver le criminel du profit de son crime. »

« Exactement. Et j’avoue que l’affaire me procure une satisfaction et une fierté infinies. Les quarante minutes que j’ai passées dans l’appartement de la comtesse d’Andillot, après avoir appris sa mort, furent les moments les plus palpitants et les plus absorbants de ma vie. En ces quarante minutes, impliqué que j’étais dans une situation des plus dangereuses, j’ai calmement étudié la scène du meurtre et suis arrivé à la conclusion que le crime devait avoir été commis par l’un des domestiques de la maison. J’ai également décidé que, pour obtenir la perle, ce serviteur devait être arrêté, et c’est pourquoi j’ai laissé le bouton de boiserie ; il était nécessaire, aussi, que je détienne une preuve convaincante de sa culpabilité, j’ai donc emporté le couteau que j’ai trouvé sur le sol, et la clé que j’ai trouvée dans la serrure. J’ai fermé et verrouillé la porte, et effacé les empreintes digitales du plâtre dans l’armoire-penderie. À mon avis, c’était là un de ces éclairs… »

« De génie », dis-je, en l’interrompant.

« De génie, si vous voulez. Mais, je me flatte de le dire, cela ne serait pas venu à l’idée du commun des mortels. Concevoir, instantanément, les deux éléments du problème — une arrestation et un acquittement ; utiliser les rouages formidables de la loi pour écraser et humilier ma victime, et la réduire à un état tel que, une fois libre, elle tomberait à coup sûr dans le piège que je lui tendais ! »

« Pauvre diable… »

« Pauvre diable, dites-vous ? Victor Danègre, l’assassin ! Il aurait pu descendre dans les abîmes les plus profonds du vice et du crime, s’il avait conservé la perle noire. Maintenant, il vit ! Songez à cela : Victor Danègre est vivant ! »

« Et vous avez la perle noire. »

Il la sortit de l’une des poches secrètes de son portefeuille, l’examina, la regarda tendrement, la caressa de ses doigts amoureux, et soupira en disant :

« Quel prince russe froid, quel rajah vain et stupide possédera peut-être un jour ce trésor inestimable ! Ou, peut-être, quelque millionnaire américain est-il destiné à devenir le propriétaire de ce morceau d’exquise beauté qui orna jadis le beau sein de Léontine Zalti, la comtesse d’Andillot. »

IX. Sherlock Holmes arrive trop tard

« Il est vraiment remarquable, Velmont, à quel point vous ressemblez à Arsène Lupin ! »

« Comment le savez-vous ? »

« Oh ! comme tout le monde, d’après des photographies qui ne se ressemblent jamais, mais dont chacune laisse l’impression d’un visage… un peu comme le vôtre. »

Horace Velmont manifesta quelque contrariété.

« Tout à fait, mon cher Devanne. Et croyez-moi, vous n’êtes pas le premier à le remarquer. »

« C’est si frappant », insista Devanne, « que si vous ne m’aviez pas été recommandé par mon cousin d’Estevan, et si vous n’étiez pas le célèbre artiste dont j’admire tant les belles marines, je ne doute pas que j’aurais prévenu la police de votre présence à Dieppe. »

Cette saillie fut accueillie par un éclat de rire. La grande salle à manger du château de Thibermesnil contenait en cette occasion, outre Velmont, les convives suivants : l’abbé Gélis, le curé de la paroisse, et une douzaine d’officiers dont les régiments étaient cantonnés aux environs et qui avaient accepté l’invitation du banquier Georges Devanne et de sa mère. L’un des officiers fit alors remarquer :

« Je crois savoir qu’un signalement exact d’Arsène Lupin a été fourni à toute la police de la côte depuis son exploit audacieux dans l’express Paris-Le Havre. »

« Je suppose », dit Devanne. « C’était il y a trois mois ; et une semaine plus tard, je faisais la connaissance de notre ami Velmont au casino, et, depuis lors, il m’a honoré de plusieurs visites — un aimable préambule à une visite plus sérieuse qu’il me rendra un de ces jours — ou, plutôt, une de ces nuits. »

Ce propos provoqua une nouvelle salve de rires, et les invités passèrent ensuite dans l’ancienne « Salle des Gardes », une vaste pièce au plafond élevé, qui occupait toute la partie inférieure de la tour Guillaume — et où Georges Devanne avait rassemblé les trésors incomparables que les seigneurs de Thibermesnil avaient accumulés au fil des siècles. Elle contenait d’anciens coffres, des crédences, des chenets et des candélabres. Les murs de pierre étaient tendus de magnifiques tapisseries. Les embrasures profondes des quatre fenêtres étaient garnies de bancs, et les fenêtres gothiques étaient composées de petits carreaux de verre coloré enchâssés dans une armature de plomb. Entre la porte et la fenêtre de gauche se dressait une immense bibliothèque de style Renaissance, sur le fronton de laquelle, en lettres d’or, figurait le mot « Thibermesnil », et, au-dessous, la fière devise familiale : « Fais ce que veulx ». Quand les invités eurent allumé leurs cigares, Devanne reprit la conversation.

« Et souvenez-vous, Velmont, vous n’avez pas de temps à perdre ; en fait, ce soir est votre dernière chance. »

« Comment cela ? » demanda le peintre, qui semblait considérer l’affaire comme une plaisanterie. Devanne allait répondre, lorsque sa mère lui fit signe de se taire, mais l’excitation de la circonstance et le désir d’intéresser ses invités le poussèrent à parler.

« Bah ! » murmura-t-il. « Je peux le dire maintenant. Ça ne fera pas de mal. »

Les invités se rapprochèrent, et il commença à parler avec l’air satisfait d’un homme qui a une annonce importante à faire.

« Demain après-midi à quatre heures, Sherlock Holmes, le célèbre détective anglais, pour qui le mystère n’existe pas ; Sherlock Holmes, le plus remarquable résolveur d’énigmes que le monde ait jamais connu, cet homme merveilleux qui semblerait être le fruit de l’imagination d’un romancier — Sherlock Holmes sera mon invité ! »

Immédiatement, Devanne fut la cible de nombreuses questions impatientes. « Sherlock Holmes vient-il vraiment ? » « Est-ce si sérieux que cela ? » « Arsène Lupin est-il vraiment dans le voisinage ? »

« Arsène Lupin et sa bande ne sont pas loin. Outre le vol du baron Cahorn, on lui attribue les vols de Montigny, Gruchet et Crasville. Et maintenant, c’est mon tour. »

« Vous a-t-il envoyé un avertissement, comme il l’a fait pour le baron Cahorn ? »

« Non », répondit Devanne, « il ne peut pas tenter deux fois la même ruse. »

« Quoi alors ? »

« Je vais vous montrer. »

Il se leva et, désignant un petit espace vide entre les deux énormes in-folios sur l’une des étagères de la bibliothèque, il dit :

« Il y avait un livre là — un livre du seizième siècle intitulé *Chronique de Thibermesnil*, qui contenait l’histoire du château depuis sa construction par le duc Rollon sur l’emplacement d’une ancienne forteresse féodale. Il y avait trois planches gravées dans le livre ; l’une d’elles était une vue générale de tout le domaine ; une autre, le plan des bâtiments ; et la troisième — j’attire votre attention tout particulièrement là-dessus — la troisième était le croquis d’un passage souterrain, dont une entrée se trouve à l’extérieur de la première ligne de remparts, tandis que l’autre extrémité du passage se trouve ici, dans cette pièce même. Eh bien, ce livre a disparu il y a un mois. »

« Diable ! » dit Velmont, « cela semble mauvais. Mais cela ne paraît pas être une raison suffisante pour faire venir Sherlock Holmes. »

« Certes, cela n’était pas suffisant en soi, mais un autre incident s’est produit qui donne à la disparition du livre une signification particulière. Il y avait un autre exemplaire de ce livre à la Bibliothèque nationale à Paris, et les deux livres différaient sur certains détails concernant le passage souterrain ; par exemple, chacun d’eux contenait des dessins et des annotations, non imprimés, mais écrits à l’encre et plus ou moins effacés. Je connaissais ces faits, et je savais que l’emplacement exact du passage ne pouvait être déterminé que par une comparaison des deux livres. Or, le lendemain de la disparition de mon livre, l’ouvrage fut réclamé à la Bibliothèque nationale par un lecteur qui l’emporta, et personne ne sait comment le vol a été effectué. »

Les invités poussèrent maintes exclamations de surprise.

« Certes, l’affaire semble sérieuse », dit l’un d’eux.

« Eh bien, la police a enquêté sur l’affaire et, comme d’habitude, n’a découvert aucun indice. »

« Ils n’en trouvent jamais, quand Arsène Lupin est impliqué. »

« Exactement ; c’est pourquoi j’ai décidé de demander l’aide de Sherlock Holmes, qui a répondu qu’il était prêt et impatient d’entrer en lice avec Arsène Lupin. »

« Quelle gloire pour Arsène Lupin ! » dit Velmont. « Mais si notre voleur national, comme on l’appelle, n’a pas de desseins malveillants sur votre château, Sherlock Holmes aura fait le voyage pour rien. »

« Il y a d’autres choses qui l’intéresseront, comme la découverte du passage souterrain. »

« Mais vous nous avez dit qu’une extrémité du passage était à l’extérieur des remparts et que l’autre était dans cette pièce même ! »

« Oui, mais dans quelle partie de la pièce ? La ligne qui représente le passage sur les cartes se termine ici, par un petit cercle marqué des lettres “T.G.”, qui signifient sans aucun doute “Tour Guillaume”. Mais la tour est ronde, et qui peut dire à quel endroit précis le passage touche la tour ? »

Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bénédictine. Ses invités le pressaient de questions et il était heureux d’observer l’intérêt que ses propos avaient suscité. Puis il continua :

« Le secret est perdu. Personne ne le connaît. La légende veut que les anciens seigneurs du château transmettent le secret de père en fils sur leur lit de mort, jusqu’à Geoffroy, le dernier de la lignée, qui fut décapité pendant la Révolution dans sa dix-neuvième année. »

« Cela remonte à plus d’un siècle. Sûrement, quelqu’un a dû le chercher depuis ce temps ? »

« Oui, mais ils ont échoué à le trouver. Après avoir acheté le château, j’ai fait des recherches assidues, mais sans succès. Vous devez vous rappeler que cette tour est entourée d’eau et reliée au château uniquement par un pont ; par conséquent, le passage doit se trouver sous les anciennes douves. Le plan qui se trouvait dans le livre de la Bibliothèque nationale montrait une série d’escaliers totalisant quarante-huit marches, ce qui indique une profondeur de plus de dix mètres. Vous voyez, le mystère réside à l’intérieur des murs de cette pièce, et pourtant, je répugne à les démolir. »

« N’y a-t-il rien pour indiquer où il se trouve ? »

« Rien. »

« Monsieur Devanne, nous devrions porter notre attention sur les deux citations », suggéra l’abbé Gélis.

« Oh ! » s’exclama M. Devanne, en riant, « notre digne abbé aime lire les mémoires et fouiller dans les archives poussiéreuses du château. Tout ce qui a trait à Thibermesnil l’intéresse grandement. Mais les citations qu’il mentionne ne font que compliquer le mystère. Il a lu quelque part que deux rois de France ont connu la clé de l’énigme. »

« Deux rois de France ! Qui étaient-ils ? »

« Henri IV et Louis XVI. Et la légende raconte ceci : À la veille de la bataille d’Arques, Henri IV passa la nuit dans ce château. À onze heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie femme de Normandie, fut introduite au château par le passage souterrain par le duc Edgard, qui, en même temps, informa le roi du passage secret. Plus tard, le roi confia le secret à son ministre Sully, qui, à son tour, raconte l’histoire dans son livre, *Royales Economies d’État*, sans faire aucun commentaire à ce sujet, mais en y liant cette phrase incompréhensible : “Tourne un œil sur l’abeille qui tremble, l’autre œil mènera à Dieu !” »

Après un bref silence, Velmont rit et dit :

« Certes, cela ne jette pas une lumière éblouissante sur le sujet. »

« Non ; mais l’abbé Gélis prétend que Sully a dissimulé la clé du mystère dans cette phrase étrange afin de garder le secret vis-à-vis des secrétaires auxquels il dictait ses mémoires. »

« C’est une théorie ingénieuse », dit Velmont.

« Oui, et ce n’est peut-être rien de plus ; je ne vois pas en quoi cela éclaire l’énigme mystérieuse. »

« Et est-ce aussi pour recevoir la visite d’une dame que Louis XVI fit ouvrir le passage ? »

« Je ne sais pas », dit M. Devanne. « Tout ce que je peux dire, c’est que le roi fit étape ici une nuit en 1784, et que le célèbre coffret de fer trouvé au Louvre contenait un papier portant ces mots de l’écriture même du roi : “Thibermesnil 3-4-11”. »

Horace Velmont rit de bon cœur et s’exclama :

« Enfin ! Et maintenant que nous avons la clé magique, où est l’homme capable de l’adapter à la serrure invisible ? »

« Riez tant qu’il vous plaira, monsieur », dit l’abbé Gélis, « mais je suis convaincu que la solution est contenue dans ces deux phrases, et qu’un jour nous trouverons un homme capable de les interpréter. »

« Sherlock Holmes est cet homme », dit M. Devanne, « à moins qu’Arsène Lupin ne prenne les devants. Quel est votre avis, Velmont ? »

Velmont se leva, posa sa main sur l’épaule de Devanne et déclara :

« Je pense que les informations fournies par votre livre et celui de la Bibliothèque nationale étaient lacunaires sur un détail très important que vous venez de fournir. Je vous en remercie. »

« Lequel ? »

« La clé manquante. Maintenant que je l’ai, je peux me mettre au travail immédiatement », dit Velmont.

« Bien sûr ; sans perdre une minute », dit Devanne en souriant.

« Pas même une seconde ! » répondit Velmont. « Cette nuit, avant l’arrivée de Sherlock Holmes, je dois piller votre château. »

« Vous n’avez pas de temps à perdre. Oh ! à propos, je peux vous déposer ce soir. »

« À Dieppe ? »

« Oui. Je vais accueillir Monsieur et Madame d’Androl et une jeune dame de leur connaissance qui doivent arriver par le train de minuit. »

Puis, s’adressant aux officiers, Devanne ajouta :

« Messieurs, je m’attends à vous voir tous au déjeuner demain. »

L’invitation fut acceptée. La compagnie se dispersa, et quelques instants plus tard, Devanne et Velmont filaient vers Dieppe dans une automobile. Devanne déposa l’artiste devant le Casino et se rendit à la gare. À minuit, ses amis descendirent du train. Une demi-heure plus tard, l’automobile était devant l’entrée du château. À une heure, après un léger souper, ils se retirèrent. Les lumières furent éteintes, et le château fut enveloppé dans l’obscurité et le silence de la nuit.

* * * * *

La lune apparut à travers une déchirure des nuages et remplit le salon de sa lumière blanche et vive. Mais seulement pour un instant. Puis la lune se retira de nouveau derrière ses draperies éthérées, et l’obscurité et le silence régnèrent en maîtres. Aucun bruit ne pouvait être entendu, si ce n’est le tic-tac monotone de l’horloge. Elle sonna deux heures, puis continua ses répétitions infinies des secondes. Puis, trois heures.

Soudain, quelque chose cliqueta, comme l’ouverture et la fermeture d’un disque de signalisation avertissant un train de passage. Un mince filet de lumière jaillit dans chaque recoin de la pièce, comme une flèche laissant derrière elle une traînée lumineuse. Il jaillit de la cannelure centrale d’une colonne qui soutenait le fronton de la bibliothèque. Il s’attarda un instant sur le panneau opposé tel un cercle étincelant d’argent poli, puis flamba dans toutes les directions comme un œil coupable qui scrute chaque ombre. Il disparut quelque temps, mais jaillit de nouveau alors qu’une section entière de la bibliothèque pivotait sur un axe et révélait une large ouverture pareille à une voûte.

Un homme entra, portant une lanterne électrique. Il était suivi d’un second homme, qui portait une bobine de corde et divers outils. Le chef inspecta la pièce, écouta un instant et dit :

« Appelez les autres. »

Puis huit hommes, gaillards aux visages résolus, entrèrent dans la pièce et commencèrent immédiatement à en retirer les meubles. Arsène Lupin passa rapidement d’un meuble à l’autre, examina chacun d’eux et, selon sa taille ou sa valeur artistique, ordonna à ses hommes de le prendre ou de le laisser. S’il était ordonné de le prendre, il était transporté à la gueule béante du tunnel et impitoyablement poussé dans les entrailles de la terre. Tel fut le sort de six fauteuils, six petites chaises Louis XV, une quantité de tapisseries d’Aubusson, quelques candélabres, des peintures de Fragonard et Nattier, un buste de Houdon et quelques statuettes. Parfois, Lupin s’attardait devant un beau coffre ou une superbe peinture, et soupirait :

« C’est trop lourd… trop grand… quel dommage ! »

En quarante minutes, la pièce fut démontée ; et cela avait été accompli d’une manière si ordonnée et avec si peu de bruit que si les divers articles avaient été emballés et rembourrés pour l’occasion.

Lupin dit au dernier homme qui partit par le tunnel :

« Vous n’avez pas besoin de revenir. Vous comprenez que dès que l’auto-van sera chargé, vous devrez vous diriger vers la grange de Roquefort. »

« Mais vous, patron ? »

« Laissez-moi la moto. »

Lorsque l’homme eut disparu, Arsène Lupin remit la partie de la bibliothèque en place, effaça soigneusement les traces de pas des hommes, souleva une portière et pénétra dans une galerie qui était le seul moyen de communication entre la tour et le château. Au centre de cette galerie se trouvait une vitrine qui avait attiré l’attention de Lupin. Elle contenait une précieuse collection de montres, tabatières, bagues, châtelaines et miniatures d’une facture rare et magnifique. Il força la serrure avec un petit pied-de-biche et éprouva un grand plaisir à manipuler ces ornements d’or et d’argent, ces œuvres d’art exquises et délicates.

Il portait un grand sac de toile, spécialement préparé pour le transport de ces babioles. Il le remplit. Puis il remplit les poches de sa veste, de son gilet et de son pantalon. Et il était justement en train de poser sur son bras gauche un certain nombre de réticules en perles lorsqu’il entendit un léger bruit. Il écouta. Non, il ne s’était pas trompé. Le bruit continuait. Alors, il se souvint qu’à une extrémité de la galerie, il y avait un escalier menant à un appartement inoccupé, mais qui était probablement occupé cette nuit-là par la jeune dame que M. Devanne avait amenée de Dieppe avec ses autres visiteurs.

Immanquablement, il éteignit sa lanterne, et il avait à peine gagné l’abri bienvenu de l’embrasure d’une fenêtre que la porte au sommet de l’escalier s’ouvrit et qu’une faible lumière illumina la galerie. Il pouvait sentir — car, dissimulé par un rideau, il ne pouvait voir — qu’une femme descendait prudemment les premières marches de l’escalier. Il espérait qu’elle ne s’approcherait pas davantage. Pourtant, elle continua de descendre et s’avança même d’une certaine distance dans la pièce. Puis elle laissa échapper un léger cri. Sans aucun doute, elle avait découvert la vitrine brisée et dévalisée.

Elle s’avança de nouveau. Maintenant, il pouvait sentir le parfum et entendre les battements de son cœur à mesure qu’elle s’approchait de la fenêtre où il était dissimulé. Elle passa si près que sa jupe effleura le rideau de la fenêtre, et Lupin sentit qu’elle soupçonnait la présence d’un autre, derrière elle, dans l’ombre, à portée de sa main. Il pensa : « Elle a peur. Elle va partir. » Mais elle ne partit pas. La bougie, qu’elle tenait dans sa main tremblante, devint plus brillante. Elle se tourna, hésita un instant, sembla écouter, puis écarta soudain le rideau.

Ils se trouvèrent face à face. Arsène fut stupéfait. Il murmura, involontairement :

« Vous… vous… mademoiselle. »

C’était Miss Nelly. Miss Nelly ! Sa compagne de voyage sur le paquebot transatlantique, qui avait fait l’objet de ses rêves lors de cette mémorable traversée, qui avait été témoin de son arrestation et qui, plutôt que de le trahir, avait jeté à l’eau le Kodak dans lequel il avait dissimulé les billets de banque et les diamants. Miss Nelly ! Cette créature charmante, dont le souvenir du visage avait parfois égayé, parfois attristé les longues heures de prison.

C’était une rencontre si inattendue qui les plaçait face à face dans ce château, à cette heure de la nuit, qu’ils ne purent bouger ni prononcer un mot ; ils étaient stupéfaits, hypnotisés, chacun par l’apparition soudaine de l’autre. Tremblante d’émotion, Miss Nelly chancela jusqu’à un siège. Il resta debout devant elle.

Peu à peu, il réalisa la situation et comprit l’impression qu’il avait dû produire en ce moment, les bras chargés de babioles, et ses poches ainsi qu’un sac de toile débordant de butin. Il fut envahi par la confusion et il rougit réellement de se trouver dans la position d’un voleur pris en flagrant délit. Pour elle, désormais, il était un voleur, un homme qui met la main dans la poche d’autrui, qui se glisse dans les maisons et dévalise les gens pendant qu’ils dorment.

Une montre tomba sur le sol ; puis une autre. Celles-ci furent suivies par d’autres objets qui glissèrent de ses mains un par un. Puis, poussé par une décision soudaine, il déposa les autres objets dans un fauteuil, vida ses poches et déballa son sac. Il se sentait très mal à l’aise en présence de Nelly et fit un pas vers elle dans l’intention de lui parler, mais elle tressaillit, se leva rapidement et s’enfuit vers le salon. La portière se referma derrière elle. Il la suivit. Elle se tenait là, tremblante et stupéfaite à la vue de la pièce dévastée. Il lui dit aussitôt :

« Demain, à trois heures, tout sera rendu. Les meubles seront rapportés. »

Elle ne répondit pas, alors il répéta :

« Je vous le promets. Demain, à trois heures. Rien au monde ne pourrait me pousser à rompre cette promesse… Demain, à trois heures. »

S’ensuivit un long silence qu’il n’osa rompre, tandis que l’agitation de la jeune fille lui causait un sentiment de regret sincère. Tranquillement, sans un mot, il se détourna, pensant : « J’espère qu’elle va partir. Je ne peux supporter sa présence. » Mais la jeune fille parla soudain et balbutia :

« Écoutez… des pas… J’entends quelqu’un… »

Il la regarda avec étonnement. Elle semblait accablée par la pensée d’un péril imminent.

« Je n’entends rien », dit-il.

« Mais vous devez partir… vous devez vous échapper ! »

« Pourquoi devrais-je partir ? »

« Parce que… vous devez. Oh ! Ne restez pas ici une minute de plus. Partez ! »

Elle courut rapidement vers la porte menant à la galerie et écouta. Non, il n’y avait personne. Peut-être le bruit venait-il de l’extérieur. Elle attendit un instant, puis revint, rassurée.

Mais Arsène Lupin avait disparu.

* * * * *

Dès que M. Devanne fut informé du pillage de son château, il se dit : C’est Velmont qui a fait le coup, et Velmont, c’est Arsène Lupin. Cette théorie expliquait tout, et il n’y avait pas d’autre explication plausible. Et pourtant, l’idée semblait absurde. Il était ridicule de supposer que Velmont fût autre chose que Velmont, le célèbre artiste et membre du cercle de son cousin d’Estevan. Aussi, lorsque le capitaine de gendarmerie arriva pour enquêter sur l’affaire, Devanne ne songea même pas à mentionner sa théorie absurde.

Pendant toute la matinée, il y eut une vive agitation au château. Les gendarmes, la police locale, le chef de la sûreté de Dieppe, les villageois, tous circulaient dans les couloirs, examinant chaque recoin accessible à leur inspection. L’approche des troupes en manœuvre, le crépitement des fusillades, ajoutaient au caractère pittoresque de la scène.

La recherche préliminaire ne fournit aucun indice. Ni les portes ni les fenêtres ne montraient le moindre signe d’effraction. Par conséquent, l’enlèvement des biens avait dû être effectué par le passage secret. Pourtant, il n’y avait aucune trace de pas sur le sol, ni aucune marque inhabituelle sur les murs.

Leurs investigations révélèrent, cependant, un fait curieux qui dénotait le caractère fantasque d’Arsène Lupin : la célèbre Chronique du XVIe siècle avait été remise à sa place habituelle dans la bibliothèque et, à côté d’elle, il y avait un livre identique, qui n’était autre que le volume volé à la Bibliothèque nationale.

À onze heures, les officiers militaires arrivèrent. Devanne les accueillit avec sa gaieté habituelle ; car, quel que soit le chagrin qu’il puisse éprouver de la perte de ses trésors artistiques, sa grande fortune lui permettait de supporter sa perte avec philosophie. Ses invités, Monsieur et Madame d’Androl et Miss Nelly, furent présentés ; et l’on remarqua alors qu’un des invités attendus n’était pas arrivé. C’était Horace Velmont. Viendrait-il ? Son absence avait éveillé les soupçons de M. Devanne. Mais à midi, il arriva. Devanne s’exclama :

« Ah ! Vous voilà ! »

« Pourquoi, ne suis-je pas ponctuel ? » demanda Velmont.

« Si, et je suis surpris que vous le soyez… après une nuit si occupée ! Je suppose que vous connaissez la nouvelle ? »

« Quelle nouvelle ? »

« Vous avez cambriolé le château. »

« Absurde ! » s’exclama Velmont en souriant.

« Exactement comme je l’avais prédit. Mais, d’abord, escortez Miss Underdown jusqu’à la salle à manger. Mademoiselle, permettez-moi… »

Il s’arrêta, remarquant l’agitation extrême de la jeune fille. Puis, se remémorant l’incident, il dit :

« Ah ! Bien sûr, vous avez rencontré Arsène Lupin sur le paquebot, avant son arrestation, et vous êtes étonnée de la ressemblance. Est-ce cela ? »

Elle ne répondit pas. Velmont se tenait devant elle, souriant. Il s’inclina. Elle prit le bras qu’il lui offrait. Il l’escorta jusqu’à sa place et s’assit en face d’elle. Durant le déjeuner, la conversation porta exclusivement sur Arsène Lupin, les objets volés, le passage secret et Sherlock Holmes. Ce ne fut qu’à la fin du repas, alors que la conversation avait dérivé sur d’autres sujets, que Velmont y prit part. Alors il fut, tour à tour, amusant et grave, loquace et pensif. Et toutes ses remarques semblaient être dirigées vers la jeune fille. Mais elle, toute absorbée, ne semblait pas les entendre.

Le café fut servi sur la terrasse donnant sur la cour d’honneur et le jardin de fleurs devant la façade principale. La fanfare du régiment jouait sur la pelouse, et des dizaines de soldats et de paysans erraient dans le parc.

Miss Nelly n’avait pas oublié, un seul instant, la promesse solennelle de Lupin : « Demain, à trois heures, tout sera rendu. »

À trois heures ! Et les aiguilles de la grande horloge dans l’aile droite du château marquaient maintenant trois heures moins vingt. Malgré elle, ses yeux se tournaient vers l’horloge chaque minute. Elle observait aussi Velmont, qui se balançait calmement dans un confortable fauteuil à bascule.

Trois heures moins dix !… Trois heures moins cinq !… Nelly était impatiente et anxieuse. Était-il possible qu’Arsène Lupin tienne sa promesse à l’heure dite, alors que le château, la cour et le parc étaient remplis de monde, et au moment même où les officiers de la loi poursuivaient leurs investigations ? Et pourtant… Arsène Lupin lui avait donné sa promesse solennelle. « Ce sera exactement comme il l’a dit », pensait-elle, tant elle était impressionnée par l’autorité, l’énergie et l’assurance de cet homme remarquable. Pour elle, cela ne prenait plus la forme d’un miracle, mais, au contraire, d’un incident naturel qui devait se produire dans le cours ordinaire des événements. Elle rougit et détourna la tête.

Trois heures ! La grande horloge sonna lentement : une… deux… trois… Horace Velmont sortit sa montre, jeta un coup d’œil à l’horloge, puis remit la montre dans sa poche. Quelques secondes passèrent en silence ; et puis la foule dans la cour s’écarta pour laisser passer deux chariots, qui venaient d’entrer par la grille du parc, chacun tiré par deux chevaux. C’étaient des chariots militaires, tels qu’utilisés pour le transport des vivres, des tentes et d’autres fournitures militaires nécessaires. Ils s’arrêtèrent devant l’entrée principale, et un sergent fourrier sauta de l’un des chariots et demanda M. Devanne. Un instant plus tard, ce gentleman sortit de la maison, descendit les marches et, sous les bâches des chariots, contempla ses meubles, tableaux et ornements soigneusement emballés et disposés.

Interrogé, le sergent produisit un ordre qu’il avait reçu de l’officier de service. Par cet ordre, la deuxième compagnie du quatrième bataillon avait reçu le commandement de se rendre au carrefour de Halleux, dans la forêt d’Arques, d’y recueillir les meubles et autres objets déposés là, et de les livrer à Monsieur Georges Devanne, propriétaire du château de Thibermesnil, à trois heures. Signé : Col. Beauvel.

« Au carrefour, expliqua le sergent, nous avons tout trouvé prêt, déposé sur l’herbe, gardé par quelques passants. Cela semblait très étrange, mais l’ordre était impératif. »

L’un des officiers examina la signature. Il la déclara fausse ; mais une imitation habile. Les chariots furent déchargés, et les biens remis à leurs places respectives dans le château.

Pendant cette agitation, Nelly était restée seule à l’extrémité de la terrasse, absorbée par des pensées confuses et distraites. Soudain, elle observa Velmont s’approchant d’elle. Elle l’aurait évité, mais la balustrade qui entourait la terrasse coupait sa retraite. Elle était coincée. Elle ne pouvait bouger. Un rayon de soleil, passant à travers le feuillage rare d’un bambou, illumina ses beaux cheveux dorés. Quelqu’un lui parla à voix basse :

« N’ai-je pas tenu ma promesse ? »

Arsène Lupin se tenait près d’elle. Personne d’autre n’était là. Il répéta, d’une voix calme et douce :

« N’ai-je pas tenu ma promesse ? »

Il attendait un mot de remerciement, ou du moins un léger mouvement qui trahirait son intérêt pour l’accomplissement de sa promesse. Mais elle resta silencieuse.

Son attitude dédaigneuse contraria Arsène Lupin ; et il réalisa l’immense distance qui le séparait de Miss Nelly, maintenant qu’elle avait appris la vérité. Il se serait volontiers justifié à ses yeux, ou du moins plaidé des circonstances atténuantes, mais il percevait l’absurdité et la futilité d’une telle tentative. Finalement, dominé par un flot montant de souvenirs, il murmura :

« Ah ! Comme cela remonte loin ! Vous vous souvenez des longues heures sur le pont du "Provence". Alors, vous portiez une rose à la main, une rose blanche comme celle que vous portez aujourd’hui. Je vous l’ai demandée. Vous avez fait semblant de ne pas m’entendre. Après votre départ, j’ai trouvé la rose — oubliée, sans doute — et je l’ai gardée. »

Elle ne répondit pas. Elle semblait être loin. Il continua :

« En souvenir de ces heures heureuses, oubliez ce que vous avez appris depuis. Séparez le passé du présent. Ne me considérez pas comme l’homme que vous avez vu la nuit dernière, mais regardez-moi, ne serait-ce qu’un instant, comme vous le faisiez en ces jours lointains où j’étais Bernard d’Andrezy, pour un court moment. Voulez-vous, s’il vous plaît ? »

Elle leva les yeux et le regarda comme il l’avait demandé. Puis, sans dire un mot, elle montra une bague qu’il portait à l’index. Seule la bague était visible ; mais le chaton, qui était tourné vers la paume de sa main, consistait en un magnifique rubis. Arsène Lupin rougit. La bague appartenait à Georges Devanne. Il sourit amèrement et dit :

« Vous avez raison. Rien ne peut être changé. Arsène Lupin est maintenant et sera toujours Arsène Lupin. Pour vous, il ne peut être même un souvenir. Pardonnez-moi… J’aurais dû savoir que toute attention que je peux maintenant vous offrir est simplement une insulte. Pardonnez-moi. »

Il fit un pas de côté, chapeau à la main. Nelly passa devant lui. Il fut tenté de la retenir et d’implorer son pardon. Mais son courage lui manqua, et il se contenta de la suivre des yeux, comme il l’avait fait lorsqu’elle descendit la passerelle vers le quai à New York. Elle monta les marches menant à la porte et disparut dans la maison. Il ne la revit plus.

Un nuage obscurcit le soleil. Arsène Lupin resta là, observant les empreintes de ses petits pieds dans le sable. Soudain, il sursauta. Sur le bac qui contenait le bambou, à côté duquel Nelly s’était tenue, il vit la rose, la rose blanche qu’il avait désirée mais n’avait pas osé demander. Oubliée, sans doute — elle aussi ! Mais comment — volontairement ou par distraction ? Il la saisit avidement. Quelques-uns de ses pétales tombèrent au sol. Il les ramassa, un par un, comme des reliques précieuses.

« Allons ! se dit-il, je n’ai plus rien à faire ici. Je dois penser à ma sécurité, avant que Sherlock Holmes n’arrive. »

* * * * *

Le parc était désert, mais quelques gendarmes étaient postés à la grille. Il entra dans un bosquet de pins, sauta par-dessus le mur et, pour prendre un raccourci vers la gare, suivit un sentier à travers les champs. Après avoir marché une dizaine de minutes, il arriva à un endroit où la route devenait plus étroite et courait entre deux talus escarpés. Dans ce ravin, il rencontra un homme voyageant dans la direction opposée. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, rasé de près, et portant des vêtements de coupe étrangère. Il portait une lourde canne, et une petite sacoche était en bandoulière sur son épaule. Lorsqu’ils se croisèrent, l’inconnu parla, avec un léger accent anglais :

« Excusez-moi, monsieur, est-ce bien le chemin du château ? »

« Oui, monsieur, tout droit, et tournez à gauche quand vous arriverez au mur. Ils vous attendent. »

« Ah ! »

« Oui, mon ami Devanne nous a dit hier soir que vous veniez, et je suis ravi d’être le premier à vous souhaiter la bienvenue. Sherlock Holmes n’a pas d’admirateur plus ardent que… moi-même. »

Il y avait une pointe d’ironie dans sa voix qu’il regretta aussitôt, car Sherlock Holmes le scrutait de la tête aux pieds avec un œil si vif, si pénétrant, qu’Arsène Lupin éprouva la sensation d’être saisi, emprisonné et enregistré par ce regard plus complètement et plus précisément qu’il ne l’avait jamais été par un appareil photo.

« Mon négatif est pris maintenant, pensa-t-il, et il sera inutile d’utiliser un déguisement avec cet homme. Il verrait à travers. Mais, je me demande, m’a-t-il reconnu ? »

Ils s’inclinèrent l’un devant l’autre comme s’ils allaient se séparer. Mais, à cet instant, ils entendirent un bruit de sabots, accompagné d’un cliquetis d’acier. C’étaient les gendarmes. Les deux hommes furent obligés de reculer contre le talus, parmi les broussailles, pour éviter les chevaux. Les gendarmes passèrent, mais comme ils se suivaient à une distance considérable, ils mirent plusieurs minutes à défiler. Et Lupin pensait :

« Tout dépend de cette question : m’a-t-il reconnu ? Si oui, il profitera probablement de l’occasion. C’est une situation éprouvante. »

Lorsque le dernier cavalier fut passé, Sherlock Holmes sortit et brossa la poussière de ses vêtements. Puis, pendant un instant, lui et Arsène Lupin se regardèrent ; et, si quelqu’un avait pu les voir à ce moment-là, cela aurait été un spectacle intéressant, et mémorable comme la première rencontre de deux hommes remarquables, si étranges, si puissamment équipés, tous deux de qualité supérieure, et destinés par le sort, par leurs attributs particuliers, à se jeter l’un sur l’autre comme deux forces égales que la nature oppose, l’une contre l’autre, dans les royaumes de l’espace.

Puis l’Anglais dit : « Merci, monsieur. »

« Je vous en prie », répondit Arsène Lupin.

Ils se séparèrent. Lupin se dirigea vers la gare, et Sherlock Holmes continua son chemin vers le château.

Les officiers locaux avaient abandonné l’enquête après plusieurs heures d’efforts infructueux, et les gens au château attendaient l’arrivée du détective anglais avec une vive curiosité. À première vue, ils furent un peu déçus par son apparence banale, qui différait tant des images qu’ils s’étaient formées de lui dans leur propre esprit. Il ne ressemblait en rien au héros romantique, au personnage mystérieux et diabolique que le nom de Sherlock Holmes avait évoqué dans leur imagination. Cependant, M. Devanne s’exclama avec beaucoup d’enthousiasme :

« Ah ! Monsieur, vous êtes là ! Je suis ravi de vous voir. C’est un plaisir longtemps différé. Vraiment, je ne regrette guère ce qui est arrivé, puisque cela me donne l’occasion de vous rencontrer. Mais, comment êtes-vous venu ? »

« Par le train. »

« Mais j’avais envoyé mon automobile pour vous attendre à la gare. »

« Une réception officielle, hein ? Avec musique et feux d’artifice ! Oh ! Non, pas pour moi. Ce n’est pas ainsi que je travaille », grommela l’Anglais.

Ce discours déconcerta Devanne, qui répondit, avec un sourire forcé :

« Heureusement, l’affaire a été grandement simplifiée depuis que je vous ai écrit. »

« De quelle façon ? »

« Le cambriolage a eu lieu la nuit dernière. »

« Si vous n’aviez pas annoncé ma visite prévue, il est probable que le cambriolage n’aurait pas été commis la nuit dernière. »

« Quand, alors ? »

« Demain, ou un autre jour. »

« Et dans ce cas ? »

« Lupin aurait été pris au piège », dit le détective.

« Et mes meubles ? »

« N’auraient pas été emportés. »

« Ah ! Mais mes biens sont là. Ils ont été rapportés à trois heures. »

« Par Lupin. »

« Par deux chariots militaires. »

Sherlock Holmes remit sa casquette et ajusta sa sacoche. Devanne s’exclama, anxieusement :

« Mais, monsieur, que comptez-vous faire ? »

« Je rentre chez moi. »

« Pourquoi ? »

« Vos biens ont été rendus ; Arsène Lupin est loin — il n’y a rien à faire pour moi. »

« Si, il y a quelque chose. J’ai besoin de votre aide. Ce qui est arrivé hier peut se reproduire demain, car nous ne savons pas comment il est entré, ni comment il s’est échappé, ni pourquoi, quelques heures plus tard, il a rendu les biens. »

« Ah ! Vous ne savez pas… »

L’idée d’un problème à résoudre stimula l’intérêt de Sherlock Holmes.

« Très bien, faisons une fouille — immédiatement — et seul, si possible. »

Devanne comprit et conduisit l’Anglais dans le salon. D’une voix sèche et précise, en phrases qui semblaient avoir été préparées à l’avance, Holmes posa un certain nombre de questions sur les événements de la veille, et s’enquit également des invités et des membres de la maison. Puis il examina les deux volumes de la « Chronique », compara les plans du passage souterrain, demanda la répétition des phrases découvertes par le père Gélis, puis demanda :

« Était-ce hier la première fois que vous avez prononcé ces deux phrases à quelqu’un ? »

« Oui. »

« Vous ne les aviez donc jamais communiquées à Horace Velmont ? »

« Non. »

« Eh bien, commandez l’automobile. Je dois partir dans une heure. »

« Dans une heure ? »

« Oui ; en ce laps de temps, Arsène Lupin a résolu le problème que vous lui avez posé. »

« Je... lui ai posé... »

« Oui, Arsène Lupin ou Horace Velmont, c’est tout un. »

« Je m’en doutais. Ah ! le misérable ! »

« Voyons maintenant, dit Holmes. Hier soir, à dix heures, vous avez fourni à Lupin les renseignements qui lui manquaient et qu’il recherchait depuis des semaines. Durant la nuit, il a trouvé le temps de résoudre le problème, de rassembler ses hommes et de cambrioler le château. Je serai tout aussi expéditif. »

Il fit les cent pas dans la pièce, plongé dans une profonde réflexion, puis s’assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux.

Devanne attendait, fort embarrassé. Il se demandait : « Cet homme dort-il ? Ou médite-t-il seulement ? » Cependant, il quitta la pièce pour donner quelques ordres, et quand il revint, il trouva le détective à genoux, en train de scruter le tapis au pied de l’escalier dans la galerie.

« Qu’y a-t-il ? » demanda-t-il.

« Regardez... là... des gouttes de bougie. »

« Vous avez raison, et elles sont toutes fraîches. »

« Et vous en trouverez aussi au sommet de l’escalier, autour du cabinet dans lequel Arsène Lupin s’est introduit et d’où il a pris les bibelots qu’il a ensuite déposés dans ce fauteuil. »

« Qu’en concluez-vous ? »

« Rien. Ces faits expliqueraient sans doute la raison de cette restitution, mais c’est une question secondaire sur laquelle je ne saurais m’attarder. La question principale, c’est le passage secret. Dites-moi d’abord : y a-t-il une chapelle à deux ou trois cents mètres du château ? »

« Oui, une chapelle en ruine qui contient le tombeau du duc Rollo. »

« Dites à votre chauffeur de nous attendre près de cette chapelle. »

« Mon chauffeur n’est pas revenu. S’il l’était, on m’en aurait informé. Pensez-vous que le passage secret mène à la chapelle ? Quelle raison auriez-vous... »

« Je vous demanderai, monsieur, interrompit le détective, de me fournir une échelle et une lanterne. »

« Quoi ! Vous avez besoin d’une échelle et d’une lanterne ? »

« Certainement, sinon je ne vous les aurais pas demandées. »

Devanne, quelque peu déconcerté par cette logique brute, sonna. Les deux objets furent apportés avec la rigueur et la précision de commandements militaires.

« Posez l’échelle contre la bibliothèque, à gauche du mot Thibermesnil. »

Devanne plaça l’échelle selon les instructions, et l’Anglais poursuivit :

« Plus à gauche... vers la droite... Là !... Maintenant, grimpez... Toutes les lettres sont en relief, n’est-ce pas ? »

« Oui. »

« Tournez d’abord la lettre I dans un sens ou dans l’autre. »

« Laquelle ? Il y en a deux. »

« La première. »

Devanne saisit la lettre et s’exclama :

« Ah ! oui, elle tourne vers la droite. Qui vous a dit cela ? »

Sherlock Holmes ne répondit pas à la question, mais continua ses directives :

« Maintenant, prenez la lettre B. Faites-la aller et venir comme un verrou. »

Devanne obtempéra et, à sa grande surprise, cela produisit un déclic.

« Très bien, dit Holmes. Maintenant, nous allons à l’autre extrémité du mot Thibermesnil ; essayez la lettre I et voyez si elle s’ouvre comme un guichet. »

Avec une certaine solennité, Devanne saisit la lettre. Elle s’ouvrit, mais Devanne tomba de l’échelle, car toute la section de la bibliothèque, située entre la première et la dernière lettre du mot, pivota sur un axe et révéla le passage souterrain.

Sherlock Holmes dit froidement :

« Vous n’êtes pas blessé ? »

« Non, non, dit Devanne en se remettant sur pied, pas blessé, seulement stupéfait. Je n’y comprends rien... ces lettres tournent... le passage secret s’ouvre... »

« Certes. Cela ne concorde-t-il pas exactement avec la formule donnée par Sully ? Tourne un œil sur l’abeille qui s’agite, l’autre œil mènera à Dieu. »

« Mais Louis XVI ? demanda Devanne. »

« Louis XVI était un habile serrurier. J’ai lu un livre qu’il a écrit sur les serrures à combinaison. C’était une bonne idée de la part du propriétaire de Thibermesnil de montrer à Sa Majesté un mécanisme ingénieux. Pour aider sa mémoire, le roi a écrit : 3-4-11, c’est-à-dire la troisième, la quatrième et la onzième lettre du mot. »

« Exactement. Je comprends cela. Cela explique comment Lupin est sorti de la pièce, mais cela n’explique pas comment il y est entré. Et il est certain qu’il venait de l’extérieur. »

Sherlock Holmes alluma sa lanterne et s’engagea dans le passage.

« Regardez ! Tout le mécanisme est exposé ici, comme les rouages d’une horloge, et l’envers des lettres est accessible. Lupin a manœuvré la combinaison de ce côté, voilà tout. »

« Quelle preuve en avez-vous ? »

« Une preuve ? Eh bien, regardez cette flaque d’huile. Lupin avait prévu que les roues auraient besoin d’être lubrifiées. »

« Connaissait-il l’autre entrée ? »

« Aussi bien que moi, dit Holmes. Suivez-moi. »

« Dans ce passage obscur ? »

« Avez-vous peur ? »

« Non, mais êtes-vous certain de pouvoir trouver la sortie ? »

« Les yeux fermés. »

D’abord, ils descendirent douze marches, puis douze autres, et plus loin, deux autres volées de douze marches chacune. Ensuite, ils parcoururent un long couloir dont les murs de briques montraient les traces de restaurations successives et, par endroits, suintaient l’eau. Le sol était également très humide.

« Nous passons sous l’étang », dit Devanne, quelque peu nerveux.

Enfin, ils arrivèrent à un escalier de douze marches, suivi de trois autres de douze marches chacune, qu’ils montèrent avec difficulté, pour se retrouver dans une petite cavité creusée dans le roc. Ils ne pouvaient aller plus loin.

« Diable ! marmonna Holmes, rien que des murs nus. C’est contrariant. »

« Retournons-en, dit Devanne. J’en ai vu assez pour être satisfait. »

Mais l’Anglais leva les yeux et poussa un soupir de soulagement. Là, il vit le même mécanisme et le même mot qu’auparavant. Il n’avait qu’à manœuvrer les trois lettres. Il le fit, et un bloc de granit pivota. De l’autre côté, ce bloc formait la pierre tombale du duc Rollo, et le mot « Thibermesnil » y était gravé en relief. Ils étaient désormais dans la petite chapelle en ruine, et le détective dit :

« L’autre œil mène à Dieu ; cela signifie : à la chapelle. »

« C’est merveilleux ! » s’exclama Devanne, stupéfait par la clairvoyance et la vivacité de l’Anglais. « Est-il possible que ces quelques mots aient suffi ? »

« Bah ! déclara Holmes, ils n’étaient même pas nécessaires. Sur la carte du livre de la Bibliothèque nationale, le dessin se termine à gauche, comme vous le savez, par un cercle, et à droite, comme vous l’ignorez, par une croix. Or, cette croix doit désigner la chapelle où nous nous trouvons. »

Le pauvre Devanne n’en croyait pas ses oreilles. Tout cela était si nouveau, si inédit pour lui. Il s’exclama :

« C’est incroyable, miraculeux, et pourtant d’une simplicité enfantine ! Comment se fait-il que personne n’ait jamais résolu le mystère ? »

« Parce que personne n’avait jamais réuni les éléments essentiels, c’est-à-dire les deux livres et les deux phrases. Personne, sauf Arsène Lupin et moi-même. »

« Mais le père Gélis et moi, nous savions tout cela, et de même... »

Holmes sourit et dit :

« Monsieur Devanne, tout le monde ne peut pas résoudre les énigmes. »

« J’ai essayé pendant dix ans d’accomplir ce que vous avez fait en dix minutes. »

« Bah ! J’ai l’habitude. »

Ils sortirent de la chapelle et trouvèrent une automobile.

« Ah ! voilà une auto qui nous attend. »

« Oui, c’est la mienne », dit Devanne.

« La vôtre ? Vous disiez que votre chauffeur n’était pas revenu. »

Ils s’approchèrent de la machine et M. Devanne interrogea le chauffeur :

« Édouard, qui vous a donné l’ordre de venir ici ? »

« Eh bien, c’est Monsieur Velmont. »

« M. Velmont ? L’avez-vous rencontré ? »

« Près de la gare, et il m’a dit de venir à la chapelle. »

« De venir à la chapelle ! Pourquoi faire ? »

« Pour vous attendre, monsieur, ainsi que votre ami. »

Devanne et Holmes échangèrent un regard, et M. Devanne dit :

« Il savait que le mystère serait un jeu d’enfant pour vous. C’est un compliment délicat. »

Un sourire de satisfaction éclaira un instant les traits sérieux du détective. Ce compliment lui plut. Il hocha la tête en disant :

« Un homme habile ! Je l’ai su dès que je l’ai vu. »

« Vous l’avez vu ? »

« Je l’ai rencontré il y a peu de temps, en venant de la gare. »

« Et vous saviez que c’était Horace Velmont... je veux dire, Arsène Lupin ? »

« C’est exact. Je me demande comment il se fait... »

« Non, mais je m’en suis douté à cause d’une certaine remarque ironique qu’il a faite. »

« Et vous l’avez laissé s’échapper ? »

« Bien sûr. Et pourtant, j’avais tout pour moi, comme ces cinq gendarmes qui nous ont croisés. »

« Sacrableu ! cria Devanne. Vous auriez dû profiter de l’occasion. »

« Vraiment, monsieur, dit l’Anglais avec hauteur, quand je rencontre un adversaire comme Arsène Lupin, je ne profite pas des occasions, je les crée. »

Mais le temps pressait, et puisque Lupin avait eu la bonté d’envoyer l’automobile, ils résolurent d’en profiter. Ils prirent place dans la confortable limousine ; Édouard se mit au volant, et ils partirent vers la gare. Soudain, les yeux de Devanne tombèrent sur un petit paquet dans l’une des poches de la voiture.

« Ah ! qu’est-ce que c’est ? Un paquet ! À qui est-il ? Mais c’est pour vous ! »

« Pour moi ? »

« Oui, c’est adressé : à Sherlock Holmes, de la part d’Arsène Lupin. »

L’Anglais prit le paquet, l’ouvrit et découvrit qu’il contenait une montre.

« Ah ! » s’exclama-t-il avec un geste de colère.

« Une montre, dit Devanne. Comment est-elle arrivée là ? »

Le détective ne répondit pas.

« Oh ! C’est votre montre ! Arsène Lupin vous rend votre montre ! Mais pour la rendre, il a dû la prendre. Ah ! Je vois ! Il a pris votre montre ! Elle est bien bonne, celle-là ! La montre de Sherlock Holmes volée par Arsène Lupin ! Mon Dieu ! que c’est drôle ! Vraiment... vous devez m’excuser... je ne peux pas m’en empêcher. »

Il éclata d’un rire sonore, incapable de se contenir. Après quoi, il dit sur un ton de conviction sincère :

« Un homme bien habile, en vérité ! »

L’Anglais ne bougea pas un muscle. Sur le chemin de Dieppe, il ne prononça pas un mot, fixant son regard sur le paysage qui défilait. Son silence était terrible, insondable, plus violent que la plus furieuse des colères. À la gare, il parla calmement, mais d’une voix qui impressionna par l’immense énergie et la force de volonté de ce célèbre personnage. Il dit :

« Oui, c’est un homme habile, mais un jour, j’aurai le plaisir de poser sur son épaule la main que j’offre maintenant à la vôtre, Monsieur Devanne. Et je crois qu’Arsène Lupin et Sherlock Holmes se rencontreront à nouveau un jour. Oui, le monde est trop petit... nous nous rencontrerons... nous devons nous rencontrer... et alors... »

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